{"numero_id": "ulb-durendal-1901-livraison12", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-201", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : L'Adoration des bergers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "( Galerie ancienne et moderne. 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Il dort\nE t l'âne avec le bœuf réchauffent son sommeil.\nMais du fond des vallons jà viennent flageoler\nLes flûtes des bergers et les hautbois légers...\n\nL'autel brûle, touffe de lis en plein soleil.\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 713, "page_fin": 714, "titre_corps": "Messe des Bergers : Introït", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Introït", "ancre_fin": "Alleluia un Enfant nous est né", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Kyrie", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 838, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 806, "fin_caractere_exclue": 1059, "texte": "Introït\n Bergers, quel est Celui que vous cherchez?\n Il est nommé l'Ange du grand conseil\n E t son regard fait pâlir le soleil.\n Il est le Roi de gloire, et l'Univers,\n Avec ses monts, ses plaines et ses mers,\n Tremble en sa main comme un roseau léger.\n"}, {"page_pdf": 839, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 692, "texte": "714                     DURENDAL\n\n\n      Bergers, bergers, où L'avez-vous trouvé?\n      A Bethléem, ainsi qu'il est écrit.\n      Nous avons vu la Mère et le Petit,\n      Mignon et dans une crèche couché,\n      Tout nu, tenant pour sceptre entre ses doigts\n      Un brin de paille, et frissonnant de froid...\n      Mais des voix chantaient au ciel étoile :\n      Alleluia ! un Enfant nous est né !\n\n      Allez, bergers, annoncez la nouvelle.\n      Un grand mystère ici s'est accompli.\n      Le monde entier bénira Celui-ci\n      Qui vient ouvrir les cieux de sa main frêle...\n      Et donc, bergers, allez et proclamez :\n      Alleluia ! un Enfant nous est né !\n\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 714, "page_fin": 714, "titre_corps": "Messe des Bergers : Kyrie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Kyrie", "ancre_fin": "Seigneur Jésus ayez pitié de nous", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 839, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 692, "fin_caractere_exclue": 1352, "texte": "Kyrie\n      Seigneur Jésus, ayez pitié de nous,\n      Maintenant que Vous êtes si petit\n      Et que votre bouche frêle a le pli\n      D'ignorer l'ombre et les péchés commis...\n      Seigneur Jésus, ayez pitié de nous.\n\n      O Christ-Jésus, ayez pitié de nous,\n      Voyez comme nous sommes prosternés\n      Et jointes mains, avec des coeurs brisés\n      Qui ne comprennent plus le fou passé...\n      O Christ-Jésus, ayez pitié de nous.\n\n      Seigneur Jésus, ayez pitié de nous,\n      Car Vous voulez en somme, n'est-ce pas?\n      Que nous venions, puisque Vous êtes là\n      Si souriant et nous tendant les bras...\n      Seigneur Jésus, ayez pitié de nous.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 715, "page_fin": 716, "titre_corps": "Messe des Bergers : Gloria", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Gloria", "ancre_fin": "Proclament la douceur unique de l Enfant", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Graduel", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 840, "page_imprimee": 715, "debut_caractere": 91, "fin_caractere_exclue": 1689, "texte": "Gloria\n E t trillant d'or parmi les étoiles du ciel,\n E t trillant d'or et de cristal parmi les claires\n Robes de neige immaculée et de lumière,\n Les harpes, sous des doigts de brise, son à son,\n Pudiquement, énoncent l'absolu Frisson, —\n Cependant que, joignant leurs ailes de lumière,\n Annonçant la nouvelle aux quatre vents du ciel,\n P a r m i les lis de lune et les palmiers de gel,\n Les séraphins brûlants soufflent dans les trompettes !\n\nNoël I Noël ! Or, assemblez vos blondes têtes\nE t bellement faites risette à l'Enfant-Dieu,\nVous, les chérubins aux yeux bleus! Noël! Noël!\nNotre-Dame la Vierge a les larmes aux yeux,\nP a r c e que ses doigts joints tressaillent de bonheur\nE t qu'Elle entend une musique dans son cœur,\nToutes les fois qu'Elle regarde le P e t i t\nQui est nu, potelé et frais, et qui sourit\nComme une rose et comme un oiseau dans son nid...\n\nNoël ! Noël ! Or, approchez, vous, les bergers.\nL'Enfantelet vous mande et, du haut de sa crèche,\nEtend complaisamment sa petite main fraîche\nAu-dessus de vos fronts humbles et résignés.\nNoël! Noël! voici venu le temps de paix\nE t de vivre en douceur et calme désormais,\nAffectueusement, entre frères et sœurs,\nChacun selon la grâce aimable de son cœur...\n\nNoël aussi pour la brebis aux pas rapides,\nNoël pour l'âne simple et pour le bœuf stupide,\nNoël pour les oiseaux sautillant sur le toit\nE t voletant autour de la crèche parfois,\nTourterelles, pinsons, verdi ers, mésanges bleues,\nRouges-gorges, serins, linottes, hochequeues...\nNoël! Noël! c'est grande fête dans le ciel!\nMaintenant tous les cœurs défaillent de tendresse,\n"}, {"page_pdf": 841, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 282, "texte": "716                           DURENDAL\n\n\n      E t les cloches sonnant, les cierges crépitant,\n      Les ostensoirs parmi les nuages d'encens\n      E t les cent mille b r a s levés dans l'allégresse\n      Proclament la douceur unique de l'Enfant!\n\n\n\n                                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 716, "page_fin": 716, "titre_corps": "Messe des Bergers : Graduel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Graduel", "ancre_fin": "Et l Enfant Christ est le Législateur", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Credo", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 841, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 282, "fin_caractere_exclue": 1463, "texte": "Graduel\n             L'étoile blanche au nimbe de rosée\n             A rayonné sur la t e r r e embrasée\n             De haine rouge et d'ancienne rancœur...\n             Qu'annonces-tu, étoile blanche et belle?\n             P a i x à présent aux hommes de bon c œ u r !\n             Ecoutez bien, voilà la Loi nouvelle\n             E t l'Enfant-Christ est le Législateur.\n\n             E n ce temps-là, sellant leurs dromadaires,\n             Les mages b r u n s aux t u r b a n s de velours\n             Au firmament l'étoile saluèrent,\n             E t les h é r a u t s , frappant sur les tambours,\n             Criaient au loin : « Voici le temps meilleur.\n             Un signe heureux dans l'azur étincelle.\n             Allons-nous-en chercher la Loi nouvelle\n             Dont l'Enfant-Christ est le Législateur. »\n\n              Haines, fureurs, duretés, jalousies,\n              Arrachez donc ces mauvaises orties\n              E t tout cela qui vous fait mal au cœur ;\n              Mais aimez-vous les uns les autres, telle\n              E n vérité, telle est la Loi nouvelle\n              E t l'Enfant-Christ est le Législateur.\n\n\n\n                                   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 716, "page_fin": 718, "titre_corps": "Messe des Bergers : Credo", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", 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impétueux, du sein\n Des vierges expirant au sable de l'arène,\n Car ici c'est le sang de l'Eglise romaine\n Qui fait monter au front du proconsul rêveur,\n Mélancolique et las, une faible roseur...\n\nE t voici résonner des trompettes de gloire !\nLe concile assemblé tonne dans l'ombre noire\nE t chasse à coups d'éclairs les nuages broyés,\nJ u s q u ' à ce qu'en l'azur du ciel purifié,\nAu-dessus des camails et des mitres gemmées\nE t des bras étendus et des crosses levées,\nLes dogmes éclatants et beaux prennent l'essor\nMajestueusement, comme un vol d'aigles d'or.\n\nO Seigneur Christ, nous avons cru et nous croirons !\nL a Foi brûle en nos cœurs en brasier d'incendie,\nE t l'abîme, soufflant sa rage et sa furie,\nNe fera qu'attiser les rouges tourbillons...\nO Seigneur Christ, nous avons cru et nous croirons !\n\nVous êtes Fils de Dieu, et nous le confessons!\nPourquoi chancellent-ils, ces Balthazars en fête,\nE t tous ceux-ci, faux dieux, faux sages, faux prophètes?\nVotre droite a dardé la foudre sur leurs fronts...\nVous êtes Fils de Dieu, et nous le confessons I\n\nGloire selon la chair, gloire selon l'esprit,\nNous ressusciterons, ainsi qu'il est écrit.\nNous attendons l'appel des trompettes suprêmes\nQui, soulevant des monts d'os et de crânes blêmes,\nF e r o n t houler vers les collines de Sion\nL'océan éperdu des générations.\n\nGloire selon la chair, gloire selon l'esprit,\nAlors vous paraîtrez, ô Seigneur Jésus-Christ,\nAu-dessus des nuées, armé de la Balance.\nV o t r e droite, en l'ampleur calme d'un geste immense,\nSéparera, selon le verdict absolu,\nLa meute des damnés du troupeau des élus.\n"}, {"page_pdf": 843, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 735, "texte": "718                         DURENDAL\n\n\n      Gloire selon la chair, gloire selon l'esprit,\n      Votre règne est sans fin, ainsi qu'il est écrit.\n      L'enfer brûle, et le feu rugissant du supplice\n      Dévore les péchés et les mue en justice.\n      Le ciel soleille, immense, éclatant, radieux,\n      Incendié par l'œil et par le cœur de Dieu.\n      E t tous les saints, massés en profondes phalanges,\n      Avec les millions et les millions d'anges,\n      E t tout ce brasier d'or formé des cœurs élus,\n      E t tout cet hémicycle étincelant acclame,\n      Avec des yeux d'extase et des bras éperdus,\n      Avec le roulement d'un tonnerre absolu,\n      L'immuable splendeur du Triangle de flamme !\n\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-007", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 718, "page_fin": 718, "titre_corps": "Messe des Bergers : Offertoire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": 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l'Enfantelet r a y o n n a n t :\n                  Tourterelles aux blanches pennes,\n                  Agnelets, sonnailles sonnant,\n\n                  E t tous les cœurs qui sont des roses\n                  Auxquelles la Vierge sourit\n                  E t que, tout heureuse, Elle pose\n                  Devant la crèche du Petit...\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 719, "page_fin": 719, "titre_corps": "Messe des Bergers : Sanctus", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Sanctus", "ancre_fin": "Gloire au Dieu trois fois saint qui descend parmi nous", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Benedictus", "segments_controles": 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Dieu trois fois saint qui descend parmi nous !...\n\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-009", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 719, "page_fin": 720, "titre_corps": "Messe des Bergers : Benedictus", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Benedictus", "ancre_fin": "Et des magnificat éclatent dans nos cœurs", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Agnus Dei", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 844, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 965, "fin_caractere_exclue": 1426, "texte": "Benedictus\nBéni soit Celui-ci qui vient dans la lumière\nAssumer le fardeau des crimes de la terre.\n\nBéni soit Celui-ci qui vient parmi les fleurs\nE t qui fait tressaillir éperdument nos cœurs.\n\nBéni soit Celui-ci qui vient dans la rosée\nApporter le printemps aux âmes épuisées.\n\nVoici qu'il est venu comme un petit Enfant,\nVoici que nous L'avons adoré en pleurant.\n\nSa bouche a prononcé des paroles pareilles\nAux lis pleins de soleil, de parfums et d'abeilles.\n"}, {"page_pdf": 845, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1015, "texte": "720                         DURENDAL\n\n\n\n      Oh! nous n'aurions jamais soupçonné de tels mots,\n      Et nos cœurs attendris sont brisés de sanglots.\n\n      Que soit béni l'Enfant plein de miséricorde,\n      Béni ce frêle Corps que cingleront les cordes,\n\n      Que soient bénies ces Mains que perceront les clous,\n      Bénis ces Pieds divins qui saigneront pour nous,\n\n      Béni ce Front très pur que la branche d'épines\n      Ceindra d'un diadème aux gemmes purpurines,\n\n      Béni ce Flanc, plus immaculé que le lis,\n      Qui sera constellé d'adorables rubis...\n\n      Oh! puisque Vous avez voulu, d'une caresse,\n      Nous faire défaillir de joie et de tendresse,\n\n      O Seigneur! agréez nos pleurs et nos frissons...\n      Vous êtes très suave et nous Vous bénissons.\n\n      Et qu'importe à présent la mort et la souffrance?\n      Vous nous avez rendu la robe d'innocence,\n\n      Vous nous avez rendu la paix et le bonheur,\n      Et des magnificat éclatent dans nos cœurs.\n\n\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-010", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 720, "page_fin": 721, "titre_corps": "Messe des Bergers : Agnus Dei", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", 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laissez,\n  De votre bouche aux fraîcheurs aurorales,\n  Laissez tomber en suaves pétales,\n  Laissez tomber les syllabes de paix.\n\n\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-011", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 721, "page_fin": 721, "titre_corps": "Messe des Bergers : Postcommunion", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Postcommunion", "ancre_fin": "A mourir de bonheur", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Orgues Et maintenant", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 846, "page_imprimee": 721, "debut_caractere": 238, "fin_caractere_exclue": 794, "texte": "Postcommunion\n           Il fait une douceur\n           Exquise dans nos cœurs.\n           Les paroles sont dites,\n           Les cierges d'or crépitent\n           Parmi l'encens du chœur.\n\n           Le silense est étrange...\n           Une paix sans mélange\n           A comprimé les cris,\n           On est parmi les lis.\n           On est parmi les anges...\n\n           Les yeux voilés de pleurs\n           Disent les âmes closes\n           E n qui Jésus repose...\n           Il fait une douceur\n           A mourir de bonheur.\n\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-012", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 721, "page_fin": 722, "titre_corps": "Messe des Bergers : Orgues", "titre_sommaire": "", 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     E t sentez ce bon vent qui mordille le sang\n      E t qui stimule en nous la bonne ardeur de vivre.\n      Allez, tout chauds du ciel encore et frémissants,\n      Allez, foulant la neige éclatante et le givre,\n      Allez vers le bonheur et le charmant Noël,\n      P a r m i les pignons blancs et les palmiers de gel ;\n      Allez vers la douceur des fêtes de famille,\n       Vers le grillon qui chante et la lampe qui brille,\n       Allez vers les enfants et le bonhomme Hiver\n       Qui s'assied au foyer avec u n sapin vert...\n       Hommes, femmes, vous tous de bonne volonté,\n       Allez! que ce soit fête et charmante gaîté!\n       U n Sauveur nous est né ! Un Sauveur nous est né !\n       Un long tressaillement a t r a v e r s é la t e r r e ,\n       E t les chérubins bleus chantent dans la lumière.\n       Noël! Noël! anges, chantez! cloches, sonnez!\n       Noël ! Noël ! tous les péchés sont pardonnés.\n\n                                              VICTOR K I N O N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-013", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 723, "page_fin": 746, "titre_corps": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "ancre_fin": "GEORGES VIRRES", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 848, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1742, "texte": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville\n                                   ROMAN\n\n\n\n\n                                        I\n\n\n                  EN cet après-midi de novembre, la tour de l'église primaire de\n                     Tiest entrait dans un ciel bas et gris. Massive et carrée\n                     jusqu'à son sommet inachevé, elle accusait des arêtes noires\n                     et rigides au-dessus des toitures du temple, mais bientôt,\n                     à mi-hauteur, les angles s'imprécisaient; puis elle fusait\n                     presque légère, en se perdant dans le brouillard... Un désir\n                     lointain, cher à un habitant de la petite ville, pouvait\n                     paraître réalisé. La tour ne prolongeait-elle pas sa flèche,\n                    jusqu'au vertige de la croix plantée sur le faîte du clocher?\n   Déjà, dès les dentelures qui entouraient les auvents, la brume accrochait\naux pierres en saillie une légèreté nouvelle, c'était comme une broderie que\nle vent agiterait bientôt, ou que des corneilles en s'envolant, si la cloche\nsonnait l'heure, allaient emporter par lambeaux au travers de ce ciel mysté­\nrieux.\n   — La tour achevée !\n   Monsieur Demans élargissait sa songerie. Les travaux de restauration\ninterrompus depuis quinze ans, pouvaient être repris avec la volonté d'un\nhomme décidé. Cet homme, il le trouverait !\n   Voici que Monsieur Demans marche plus vite, rempli de cette ardeur que\ndonne l'espoir, surtout aux âmes un peu candides. Lui-même s'affaissait dans la\nréalité, en présence des obstacles que la vie dressait devant lui; son rêve,\nseul, n'avait jamais connu l'impossibilité de parvenir, malgré tout. Dans le\ndomaine irréel, il atteignait des cimes d'héroïsme.\n"}, {"page_pdf": 849, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3176, "texte": "724                                DURENDAL\n\n\n    Monsieur Demans suivait les rues et les ruelles de la petite ville ; son regard\nétait vague, il ne saluait pas les rares passants qui ne s'étonnaient plus de cet\noubli des convenances; des gestes soulignaient sa pensée... il affirmait, et sa\nmain s'abaissait résolument... ou bien il répondait à des objections, et sa main\ntraçait une ligne courbe depuis l'épaule gauche jusqu'au point extrême qu'elle\npouvait atteindre, le bras raidi. Il fallut que son pied buttât contre un carreau\nsoulevé dans le trottoir, pour le rappeler aux apparences; alors, il sourit.\nL'avant-veille, Demans avait heurté cette même pierre, et comme l'avant-\nveille, il leva la tête et contempla, immobile, dans un ravissement, l'enseigne\nqui se balançait à la porte d'un cabaret. Au Cochon heureux! L'animal,\npeint sur la tôle, était un superbe représentant de la race porcine. Ventru,\nrose et blanc, il reposait sur une large assise, d'où sortait — au bas de l'épine\ndorsale — une queue tire-bouchonnante. Quoique vu de profil, cet heureux\n cochon tournait presque la tète en face du spectateur, et le groin levé il\n frôlait et aspirait goulûment des glands énormes suspendus à une branche,\n tandis que sa langue posait une appétissante tache rouge dans le tableau. La\n grand'rue s'allongeait devant Demans, arborant ses enseignes, et il avançait,\n le nez en l'air, entièrement à la joie de revoir la Cloche d'argent du pâtissier,\n qui sonne réellement les jours de grand vent, le Moulin du boulanger, dont les\n ailes tournent à la moindre brise, les Trois libvres qui, dressés sur leurs pattes\n de derrière, gambadent comme de jeunes fous à l'entrée d'un estaminet où\n l'on danse, l'Ours blanc, féroce devant un verre à bière, la Pompe, annonçant la\n demeure du zingueur. Demans embrassait à présent tout le fouillis des\n enseignes, qui monte avec la grand'rue vers le marché, lui donnant joie et\n lumière, même par cette journée grise.\n    — Bonjour!\n    — Ah!... Bonjour Aubrie !\n    — Eh bien, on ne vous a pas vu...\n     — On ne m'a pas vu?\n     Demans, perplexe, réfléchit. L'idée point soudain :\n     — Sapristi, j'avais oublié cette réunion. Et tout s'est bien passé?\n     — Van Doornen démissionnant, il fallait craindre l'élection de Manster,\n  qui n'a pas beaucoup de partisans à « la Société ». Vous savez ses idées avan­\n  cées... Mais il est si intrigant ! J'avais peur, je vous l'avoue... et vous n'étiez\n  pas là...\n     — J'avais oublié, mon cher, j'avais...\n     — Vous aviez, comme à l'ordinaire, des distractions dignes d'un amou­\n  reux... N'allez pas si vite, Demans! Je rentre. M'accompagnez-vous?\n     Ils obliquèrent, gagnant une rue en pente douce, qui descendait vers la\n   partie basse de la ville.\n     Aubrie reprit :\n     — Manster n'a eu que dix-sept voix, et c'est Pioot qui devient président.\n     Demans n'en éprouva pas une grande satisfaction. Ce Pioot était un avocat\n   notoire, un beau parleur dont l'exubérance étonnait les habitants de Tiest.\n   Quoiqu'il fut de toutes les œuvres pieuses, il aimait les propos osés après\n   boire. Demans tolérait ces licences, car s'il ne goûtait pas les plaisirs favoris\n"}, {"page_pdf": 850, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3390, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           725\n\n\nde Pioot, il admirait sa robustesse bien flamande, sa taille large, son teint\nvermeil, qui eussent figurés avec honneur sur les toiles des vieux peintres\npatriaux ; Pioot avait les gestes et les paroles de ceux qui inspirèrent le génie\nancestral... Cependant l'inquiétude de Demans perça dans cette question :\n   — Croyez-vous que Pioot ait des visées politiques?\n   — Tiens, tiens ! Vous m'y faites penser. Peut-être s'est-il laissé élire,\naujourd'hui, pour planter un premier jalon...\n   L'anxiété de Monsieur Demans fut complète. Si la tarentule électorale\nhantait le cerveau de Pioot, c'en était fait de son espoir. La tour ne serait pas\nachevée. Non, Pioot ne prendrait pas cette question à cœur. Demans en était\nsi certain, qu'il exprima sa pensée à voix haute :\n   — Ce n'est pas l'homme qu'il nous faudrait au Conseil communal !\n   Et tandis qu'Aubrie s'arrêtait en faisant une grimace et, un peu courbé,\nfrottait la main sur sa cuisse, son interlocuteur continuait de marcher, sans\ns'apercevoir qu'il n'était plus accompagné. Il fit ainsi une vingtaine de pas,\npuis, soudain, regarda avec surprise à gauche, à droite, et se retourna.\n   Aubrie approchait, clopinant, mais il portait la taille droite et tâchait de\ndonner à son allure une contenance fière, malgré le malencontreux dandine­\nment. Il vit qu'une dame allait passer près de lui et effila rapidement sa mous­\ntache, avant de décocher un coup de chapeau.\n   Les deux amis arrivaient dans ce coin de Tiest, que l'ancien Béguinage\nadornait d'un charme suranné. Quelques maisons gardaient des élégances\nabolies. Les façades en encorbellement déployaient le treillis des croix de\nSaint-André. Sous un dais, à l'angle d'une demeure, la Vierge et l'Enfant se\nblotissaient et souriaient ; une herse tenait la lanterne qui brûlait dévotement\nau pied de la statuette. Les corniches immenses versaient du recueillement\naux fenêtres encadrées de l'appareil mosan.\n   Aubrie et Demans débouchèrent sur la place du Tilleul ; ils étaient dans le\ncentre de la communauté religieuse. Les petites habitations, où vivaient jadis\nles pieuses filles, fidèles à l'exemple de sainte Begghe, bordaient en demi-\ncercle un terre-plein; au milieu, l'arbre qui donnait actuellement son\nnom à l'endroit, élevait ses branches dénudées et reluisantes dans l'atmo­\nsphère humide. Les petites habitations, derrière le mur bâti devant chacune\nd'elles, avaient toujours l'air d'enclore les existences d'autrefois. De la place,\nl'étage de ces retraites se voyait sous l'avancement des toits, et maintenant\nque les baies aux carreaux plombés n'étaient plus givrées par la blancheur\ndes rideaux, chers à la pudeur des nonnes, Demans ressuscitait encore cette\nprésentation du passé avec ses attributs de jadis. Il attendait qu'un huis\ns'ouvrit furtivement, et qu'apparussent les béguins clairs recouverts de la\nsombre faille. Il n'entendait pas qu'une marmaille tapageuse grouillait autour\ndu Tilleul, ce quartier étant habité, aujourd'hui, par une population de tra­\nvailleurs, il espérait que dans le clocheton de la chapelle voisine s'animeraient\ndes sonneries fraîches, appelant toutes les recluses pour un renouveau de\nprières.\n   Un cours d'eau, au delà duquel s'apercevait la campagne, entre les\narbres d'un boulevard, longeait la place. Comme Demans s'était retourné,\n"}, {"page_pdf": 851, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2916, "texte": "726                               DURENDAL\n\n\nson esprit revint tout à coup dans l'époque présente. Il songea avec amer­\ntume, que le collège échevinal projetait de remplacer la passerelle par un pont\nau-dessus de la rivière, afin d'éviter le détour que devaient faire les attelages\narrivant de Wallonie, les jours de foire. Son époque était décidément bien\ntriste... Ici, le pas sonore des chevaux, les jurons des charretiers... ce serait\nla profanation complète. Il étendit horizontalement les bras, les laissa retom­\nber pesamment le long de ses jambes, il secoua sa tête blanche, pendant\nque son imagination cherchait le suprême moyen qui sauverait le vieux\nBéguinage du projet des administrateurs modernes.\n   Aubrie soufflait un peu, pendant les rêvasseries de son ami. Il le héla avec\nune moquerie sympathique.\n   — Allons, mon cher, nous rentrons... et regarde plutôt cette jolie fille!\n   Une ouvrière accorte les dépassa, non sans qu'Aubrie lui eût souri aima­\nblement.\n   — Voilà ce qui nous rajeunit l'âme. Vrai, lorsque je puis regarder deux\nyeux brillants dans une frimousse appétissante, je me crois encore au service\ndu roi, tandis que ton amour des antiquités...\n   — Rue Sainte-Catherine... interrompit Demans, qui lisait distraitement\nune plaque indicatrice.\n   — Oui, fit en riant Aubrie, elle est bien nommée puisque mes deux sœurs y\ndemeurent. Tu ne veux pas te reposer chez moi ?\n   — Merci... il faut que je m'occupe... Tu présenteras mes hommages à ces\ndemoiselles.\n   Après que son ami fut rentré, Demans fixa l'habitation des Aubrie bien\n qu'elle n'offrit aucun caractère architectural. Mélancoliquement, il reprit sa\nmarche vers le bout de la rue, où se profilaient les volutes d'un pignon tour­\n menté, les obélisques et les niches de la chapelle du Béguinage ; mais il oublia\n de la regarder.\n\n   Aubrie accrochait son pardessus à un portemanteau, en réprimant une\nplainte. Il n'était pas entré dans la petite pièce habituellement occupée par\nses sœurs, et déjà l'une d'elles, Zoé, l'aînée de la famille, surgissait et l'apos­\ntrophait :\n   — Toute la besogne est pour nous, les femmes, et surtout pour moi, car\nRose ne m'aide guère. Pendant que je prépare la chambre du petit, que je\nveille à tout, vous vous distrayez, vous vous promenez. Les hommes sont\ntous les mêmes !\n   Aubrie la repoussa doucement, avisa un fauteuil et s'installa commodément.\nPuis, comme sa sœur répétait sur un autre mode ses plaintes, il déplia un\njournal et disparut derrière la feuille.\n   Quand il fut seul, il tira de sa poche une pipe et la bourra avec attention.\n Les premières bouffées ennuageaient la chambre, lorsque Rose entra :\n   Elle s'arrêta près de son frère, et aussitôt :\n   — Paul sera ici, dans trois jours !\n   — Et bien portant, regaillardi, plein de science !\n   — Il a été courageux 1 Renoncer à ses vacances, rester au collège pendant\n quatre mois, afin de regagner le temps perdu!...\n"}, {"page_pdf": 852, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2943, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           727\n\n\n   Aubrie, en étirant lentement sa jambe :\n   — Ne t'étonne pas, ses pauvres parents étaient aussi des gens d'énergie. A\nla mort de sa femme, mon frère malgré ses revers de fortune — tous les mal­\nheurs s'abattaient sur lui — déclinait notre assistance. Je le revois entrant\nici, j'entends encore ses paroles... « J'ai signé un engagement, je pars pour\nles possessions d'Afrique ; i me reste un peu d'argent qui devra servir à payer\nl'instruction de l'enfant, voilà! » Je refusais... je le suppliais de reprendre\nce portefeuille usé, qu'il avait déposé devant moi et qui m'arrachait des larmes.\nMais il s'en allait. Six mois plus tard, nous recevions l'affreux avis officiel\nlaconique et froid... Il avait déjà rejoint sa femme.\n   — Nous ne le reverrons qu'auprès du bon Dieu, dit Rose, en s'essuyant les\nyeux.\n   Et ainsi qu'il arrivait souvent, lorsque les chers disparus étaient évoqués,\nle silence rempli tout entier par ce dramatique souvenir, s'interposait entre\nleurs cœurs battant plus vite.\n   Zoé était revenue. Sur sa taille anguleuse à peine courbée, une tête aux\napparences rébarbatives, portée par un coup long et maigre, remuait comme\nle battant d'une horloge.\n   — Encore assise, toujours assise ! Il est heureux que les deux tantes de Pau\nne se ressemblent pas.\n   Elle toussa avec affectation : — Au temps de ma jeunesse, on ne fumait\npas devant les dames. Victor, vous m'entendez ?\n   Aubrie lançait des bouffées de tabac, sans s'inquiéter de la remarque;\ncependant, ses lèvres remuèrent nerveusement, il allait répondre. Rose pré­\nvint des paroles aigres :\n   — Zoé a été souffrante ces jours derniers, elle se plaignait de la gorge. Il ne\nfaut pas qu'elle soit indisposée pour le retour de Paul...\n   Le vieux garçon avait déposé sa pipe sur la cheminée, et haussait les\népaules.\n   En ce moment, tous les trois, instinctivement, contemplèrent un portrait\nsuspendu contre le mur et que la lumière pâle du jour, au travers d'un léger\nnuage de fumée, noyait d'indécision. C'était comme une figure de rêve qui\ns'évanouissait. Ses contours ne se précisaient plus; seules, sur la tache claire\ndu visage, deux grandes pupilles les fixaient, dans l'immobilité résolue du\nregard.\n   — Il a ces yeux, dit Zoé, les beaux yeux de son père. Quand j'ai trouvé\nPaul, déjà abattu par la fièvre que l'on nous avait d'abord cachée, c'est\nainsi qu'il me considérait.\n   Victor et Rose se rapprochèrent de Zoé. Elle leur répétait ce qu'ils avaient\nentendu tant de fois, mais leur émotion était toujours pareille :\n   — Je ne vous avais pas montré le télégramme, il vous aurait trop alarmés.\nLe préfet des études me reçut avec une gravité qui révélait déjà l'état du\npetit. Je montais les escaliers du grand collège... ils paraissaient sans fin.\nJ'ai pu me contenir pour ne pas effrayer l'enfant...\n   — Il s'informait de nous, tout de suite, n'est-ce pas?\n"}, {"page_pdf": 853, "page_imprimee": 728, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2669, "texte": "728                               DURENDAL\n\n\n\n   — Oui, Rose, et puis il tomba dans le délire.\n   — Et nous venions vous rejoindre, épouvantés. Ah! dit Aubrie, je\nn'oublierai jamais ce voyage.\n   Leurs âmes s'étaient unies, ils ne représentaient plus qu'une même affec­\ntion, un même dévouement en trois personnes, devant l'avenir de l'enfant, et\nchacun cherchait à percevoir les prunelles profondes, qui s'effaçaient, elles\naussi, avec la chute du jour, pour les prendre à témoin d'un muet serment\nd'amour que ce mort devait entendre.\n   Rose rappela la convalescence, la première sortie dans la ville étrangère\npar une chaude matinée de juillet, puis elle exalta — pour la quantième fois!\n— la vaillante décision de Paul, qui, afin de compléter ses études interrom­\npues, se décidait à passer les vacances, là-bas.\n   Sa sœur n'intervint pas dans son récit.\n   Ce fut Aubrie qui, gaiement, remarqua :\n   — Décidément, nous n'avions pas besoin du mariage, pour aimer comme\nun père, comme une mère. J'ai vu notre voisine, Madame Laton, qui recon­\nduisait sa fille au pensionnat, elle était moins triste que nous, à chaque départ\nde notre neveu !\n   — Vous eussiez mieux fait en vous mariant, répondit sèchement Zoé.\n   Rose restait silencieuse.\n   Zoé, reprise par ses occupations de ménagère, s'exclama : — La taie n'est\npas encore mise à l'oreiller. Si Paul avait froid... Pensez-vous que trois\ncouvertures suffiront ?\n   — Mais Zoé, dit doucement Aubrie, le petit ne nous arrive que jeudi.\n   — Oui, et vous ne bougerez pas, et la besogne se fera d'elle-même, pendant\nque vous empestez la maison de tabac!\n   Son frère, qui s'était approché de la fenêtre et tambourinait sur le verre,\nremarqua : — Tiens, voilà qu'il pleut.\n   Le bruit de la pluie s'entendit aussitôt contre les vitres, et la chambre fut\n plongée dans une obscurité presque complète.\n   — Rose, allez prendre la lampe !\n   Rose sortit, obéissant à l'ordre de sa sœur.\n\n\n                                       II.\n\n\n   Tous les matins, aux coups de six heures, Rose luttait contre des instincts\nde paresse. Le lit était tiède, la rêverie s'offrait douce, et ses membres sem­\nblaient engourdis par les fatigues de la veille. Mais elle ne tergiversait pas\nlongtemps. « Une, deux, trois! » Au dernier chiffre compté mentalement,\nelle se trouvait debout, et pour bien ouvrir la journée elle faisait un grand\nsigne de croix. En novembre, l'eau était déjà froide dans l'aiguière ; Rose\nfrissonnait pendant qu'elle promenait l'éponge sur sa figure potelée.\n   L'eau chaude lui avait paru longtemps une volupté défendue. Pourtant,\nune fois — il avait gelé extraordinairement cette nuit-là — Rose, en voulant\n"}, {"page_pdf": 854, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3645, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                             729\n\n\nremplir le bassin du lavabo, s'aperçut qu'il y avait de la glace dans son\naiguière. Elle se décidait à appeler une servante. Penchée sur la rampe de\nl'escalier, le froid qui montait vers elle faisait claquer ses dents. Mais Zoé qui\nse levait toujours la première, s'était indignée de façon virulente, en appre­\nnant que Rose demandait de l'eau chaude. Elle n'osa plus insister et trouva\nmême, plus tard, la remontrance de sa sœur très juste, son exemple très méri­\ntoire. Elle s'excusa envers sa conscience, et ensuite vis-à-vis de Zoé. La belle\nénergie, celle qui rend les âmes fortes dans toutes les vicissitudes de la vie,\nelle ne sentait que trop, combien cette vertu manquait à sa nature pusillanime.\n    La flamme tremblante d'une bougie agitait les statuettes de la sainte Vierge,\nde saint Joseph et de saint Antoine, sur une console d'acajou. Une armoire\nouverte creusait un trou noir dans un coin de la chambre. Des chaises de\npaille étaient rangées le long de la muraille. Il y avait dans leur alignement\nun espace laissé vide par le siège sur lequel Rose posait ses effets, près du lit ;\nelle le remettait à sa place, aussitôt la toilette terminée.\n   Ce matin, les stores étant levés, Rose écarta les rideaux de la fenêtre, et\nvoulut se rendre compte du temps qu'il faisait; comme l'obscurité était com­\nplète, elle mit ses mains ouvertes contre ses tempes, et elle put s'assurer que\ndes étoiles brillaient au firmament. « Il fera beau quand Paul reviendra. »\nCette idée donnait à son cœur une douce joie. A vrai dire, puisque son neveu\ndevait arriver le surlendemain, la prévision était aléatoire. Rose ne doutait\ncependant pas que le ciel fut clair et ensoleillé à cette date. Sa nature timide\nprésentait des oppositions. Si Rose prenait une décision dans la vie pratique,\nil fallait que d'autres l'approuvassent, seule, elle n'avait jamais accompli un\nacte de volonté; mais si son rêve la plaçait devant des incertitudes, elle\ntrouvait instantanément une solution ; lui parut-elle excellente, Rose ne s'y\nattachait qu'avec le consentement de son frère ou de sa sœur. Dans la suite,\nelle aurait pu s'apercevoir, parfois, que leurs avis ne valaient pas le sien. Sa\nconfiance et sa modestie étaient trop grandes, pour qu'elle se permît des\nréflexions pareilles. Donc le temps était beau, et le soleil brillerait sur Tiest,\nlorsque Paul descendrait à la gare... à moins que tantôt, Zoé ou Victor ne\ns'écriassent en lorgnant la nue, que le ciel annonçait sûrement de la pluie.\n    Dans les ténèbres de l'escalier, où la flamme de la bougie projetait son\nombre démesurément agrandie et mouvante contre la muraille, elle descen­\ndait avec précaution. Au rez-de-chaussée, elle s'engageait, hésitante, sur les\npierres mouillées du corridor, entre les seaux, les torchons et les brosses.\nAnna, la servante, saluait Rose sans interrompre sa besogne. Rose gagnait\nla cuisine et enlevait la cafetière du fourneau. Ici, c'était Marie qui, invariable­\nment, depuis trente ans, lui disait : — Une heureuse journée, Mademoiselle!\nQuand Rose se trouvait à table, Zoé entrait un instant dans la chambre; son\nbonjour était bref, jamais elle ne tendait la main à sa sœur, mais tout de\nsuite elle énumérait les besognes qui leur incombaient.\n    Victor ne se levait qu'avec la clarté du jour. Lorsque la nuit avait été bonne,\nil sifflotait en se versantune tasse de café. Malgré les remarques de Zoé qui lui\nreprochait ses grasses matinées, il bavardait, rappelait des aventures de gar­\nnison, quelquefois un tantinet égrillardes, quand ses rhumatismes l'oubliaient\n"}, {"page_pdf": 855, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3525, "texte": "730                                DURENDAL\n\n\ncomplètement. Rose qui ne pouvait se résoudre à blâmer son frère, trouvait\nle moyen de ne rien entendre; elle s'absorbait dans des pensées favorites.\nL'aînée, au contraire, ne reculait devant aucun qualificatif, et à l'appellation\nde soudard elle ajoutait un luxe d'épithètes qui transportait d'aise le vieil\nAubrie.\n    Aujourd'hui, les heures de la matinée furent consacrées à l'arrangement du\nsalon et de la salle à manger ; ces deux pièces situées du côté de la rue don­\nnaient dans le corridor ; vis-à-vis, près de l'escalier, s'ouvrait « le cabinet ». Les\nAubrie dénommaient ainsi la pièce où ils avaient l'habitude de séjourner, elle\ncommuniquait avec la cuisine, et offrait des facilités pour le service. Le cor­\nridor, de dimensions exiguës, qui partait d'un large porche, était éclairé par\ndeux fenêtres au travers desquelles on voyait un grand jardin. Comme la\nplupart des maisons de maître, celle-ci était disposée de façon que l'occupant\nput avoir cheval et voiture. Une seconde porte cochère, aux vitres mates, aux\ncarreaux bleus et jaunes, faisait face à celle de l'entrée, et sur la gauche le\ncorridor conduisait aux chambres.\n    Zoé et Rose repoussèrent les volets du salon. Une odeur de renfermé satu­\nrait l'air ; les murs, les meubles recouverts de housses blanches, le tapis fané,\ndégageaient ces relents de choses vieilles et humides. Un piano et un appui\nchargé de papiers de musique jaunis, remplissaient un angle du salon. Les\nhousses ayant été enlevées, le velours rouge des chaises, des fauteuils et du\ncanapé, rompit l'uniformité blanche de la pièce, car la tapisserie, qu'égayait\njadis le feuillage d'or d'une vigne capricante, avait perdu ses dessins de ver­\nmeil ; elle était uniformément pâle.\n    Soudain, le lustre à pendeloques fut touché par un rayon de soleil, et à\ntravers les prismes de cristal scintillèrent les couleurs de l'arc-en-ciel.\n    Zoé guidait le travail de la servante, qui frottait les meubles dans le corri­\ndor et allait secouer le tapis à l'extérieur, Rose époussetait au hasard.\n    Une porte à deux battants séparait le salon de la salle à manger, dans\n laquelle un peu de leur vie se retrouvait. Chaque lundi, on allumait le poêle,\n et si un ami se rendait ce jour chez les Aubrie, on l'y recevait plus au large et\navec une cordialité plus grande. Mais Zoé, Victor et Rose ne prenaient de\nrepas dans cette salle, qu'à l'occasion de circonstances exceptionnelles. Deux\n glaces étaient le plus bel ornement des murs ; longues et étroites, entre des\n colonnettes avec chapiteaux de cuivre, elles exhibaient dans la partie supé­\n rieure de l'encadrement à angles droits, en un enfoncement carré de l'acajou,\n un amour, innocemment indécent, qui agitait des fleurs et une banderolle.\n  Souvent, un visiteur s'arrêtait devant les glaces, et reconnaissait leur carac­\n  tère « empire » en joignant à la remarque des éloges. La présence hebdoma­\n  daire des Aubrie se révélait ici par certaines apparences. Le fauteuil de cuir\n  où Victor s'acagnardait, gardait quelques creux et quelques renflements. Mal­\n  gré l'ordre méticuleux de Zoé, des cendres de tabac s'introduisaient, parfois,\n  sous le support de la pendule à globe, ou une aiguille à tricoter de Rose était\n  oubliée sur un meuble, et puis le plancher peint se ressentait de la station des\n  Aubrie aux mêmes endroits de la chambre, sa couleur disparaissait peu à peu,\n  à cause du frottement des pieds ; il en était surtout ainsi, devant le fauteuil de\n  Victor.\n"}, {"page_pdf": 856, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2881, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           731\n\n\n   Zoé fit préparer le feu. Elle ouvrit un buffet et choisit le linge de table.\nElle donnait des indications touchant la vaisselle :\n   — Anna vous prendrez les verres étoiles. Ils sont très fragiles, vous serez\nprudente.\n   Se tournant vers Rose, qui se regardait distraitement dans une glace :\n   — Nous inviterons, jeudi, Monsieur Demans.\n   Rose répondit par un signe d'assentiment, et fut prise d'un beau zèle :\n   — Dites-moi ce que je dois faire. Donnez-moi du travail, beaucoup de\ntravail.\n   L'autre, après avoir réfléchi, s'exclama :\n   — Le parapluie qui devait être recouvert, on ne l'a pas rapporté! Paul\naura peut-être oublié le sien... Pensez donc, s'il pleuvait!\n   — Il fera beau.\n   — Qu'en savez-vous ?\n  Rose reconnut à l'instant son ignorance, elle déclara :\n  — Je vais aller le réclamer moi-même.\n\n   Sur sa robe très simple, qui dessinait ses formes restées rondes et fermes,\nMademoiselle Rose avait mis un manteau bien ajusté à la taille. Son chapeau,\navec des rubans de satin noir se nouant sous le menton en un large nœud,\nfaisait ressortir son teint blanc et rose. A la voir si fraîche et souriante, ceux\nqui ne savaient pas son âge, ne lui eussent jamais attribué quarante-neuf ans.\nSa démarche cependant était hésitante, une gêne arrêtait quelquefois ses\nmouvements; Rose avait la vue basse, ses yeux un peu gros, paiement bleus,\noffraient la bonté rêveuse de certains regards de myopes. Ses attitudes mal­\nhabiles ne manquaient pas de charme, elles paraissaient conserver des timi­\ndités ingénues. D'ailleurs, eut-elle les prunelles perçantes de Zoé, jamais\nelle n'aurait acquis l'assurance de sa sœur devant les aspects de la vie. Dieu\navait façonné son corps, à l'égal de son âme.\n\n   Mademoiselle Rose sortit du magasin, et le marchand, en la reconduftant,\nlui affirmait que ses ordres étaient exécutés et que la commande serait portée\nà domicile.\n   Elle se tourna vers divers points; elle tergiversa, immobile au milieu de la\nrue. On la saluait, et elle inclinait aimablement la tête, ne reconnaissant\nguère les passants. Un vent léger la caressait, elle le respirait avec délices.\nLes clartés, qui glissaient par moments entre les nuages, égayaient la blan­\ncheur des vieilles maisons badigeonnées ; l'irrégularité des toits rouges et\nbleus se découpait nettement sur le ciel ; ensuite, dans une saute brusque\nde lumière, les rues se prolongeaient en une atmosphère opaline, brouillant\nles visages de la ville.\n   A l'aventure, sans que sa pensée se posât, sans qu'un désir la conduisît,\nRose se trouva sar la place du Tribunal.\n   A côté des petites charrettes attelées de grands chiens au poil roux, qui\ndormaient entre les brancards inclinés, des verdurières avaient étalé, devant\nelles, leurs nattes recouvertes des légumes de la saison. Les salsifis, les\n"}, {"page_pdf": 857, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3481, "texte": "732                                DURENDAL\n\n\ncarottes, les ognons, le céleri et les poireaux, parfumaient. Des paysannes\nprésentaient des paniers remplis d'œufs, des amas de beurre appétissant. Rose\nse promenait parmi les étalages, curieuse et ignorante. Zoé se chargeait de\nl'approvisionnement du ménage, connaissait les prix et surveillait les achats\ndes domestiques. Rose fut interpellée ; des propositions, avantageuses sans\ndoute, lui étaient faites. Elle souriait à l'erreur des braves gens qui ne savaient\npas son incompétence. Pourtant, une marchande avançait un gros bouquet\nde violettes et, Rose s'arrêtant, elle le lui mit sous le nez. « — Les dernières\nviolettes, mademoiselle! » L'odeur était exquise, légèrement grisante ; Rose\nl'aspira, et elle sentit descendre jusque dans sa poitrine, comme un cordial.\nElle se ressaisit, un instant après. « Que dirait Zoé en voyant ces fleurs?... »\nPresque honteuse, elle s'en alla.\n    « Je vais rentrer... »\n    La petite ville, pendant les matinées, offrait quelque animation ; les courses\ndes ménagères; le mouvement provoqué par le tribunal, surtout aux jours\nd'audience correctionnelle, quand les prévenus des villages voisins avaient à\nrépondre de leurs attrapades continuelles ; l'habitude de ceux qui, vers midi,\nvont prendre la goutte au cabaret; tout cela, c'était un peu d'existence\nremuante avant l'assoupissement de l'après-dîner.\n    A peine Rose approcha-t-elle du Béguinage, que déjà les venelles étaient\nmortes. On n'entendait le bruit des voix, le pas des hommes, qu'aux heures\noù les tâcherons revenaient du labeur et gagnaient la place du Tilleul ; l'écho\ndes jeux d'enfants, autour de l'arbre, troublait seul, parfois, le silence des\nrues avoisinantes durant la longue journée. Mais le matin, dès l'aube, une\nclochette tintait à la chapelle du Béguinage, avant la messe. « Notre chapelle... »,\ndisaient les voisins, et, en effet, elle était bien aux quelques familles qui\ndemeuraient dans un court rayon autour de son campanile ajouré. Ceux du\nquartier avaient l'autorisation d'y faire leur communion pascale. L'esprit de\nl'ancienne communauté, la solidarité et l'amour chrétien qui régnèrent jadis\ndans ces lieux, liaient encore leurs habitants. Les inimitiés étaient choses\ninconnues entre eux ; bien souvent, à des heures pénibles, les gens qui écono­\nmisaient avec bonheur — ce bonheur d'amasser lentement et sûrement dans\nle calme des villettes ! — vinrent en aide à des frères malheureux. Le Béguinage\nne pensait pas toujours comme le restant de Tiest.On y gardait des traditions\npolitiques et religieuses. Les allures des gens étaient plus graves et leurs\nactions plus réfléchies, et peut-être, si l'on exemptait de cette remarque une\ngrosse rentière de l'endroit, Madame Laton, leurs costumes voulaient-ils\n s'harmoniser avec les briques vétustés des ruelles. Ici, maisons et maison­\n nettes n'étaient point peinturlurées d'ocre, de couleurs blanches ou rouges,\n et les vêtements, comme les pierres, avaient les teintes assourdies, tranquilles,\n presque pieuses du passé, qui s'attachait à chaque pan de mur. Les demeures\n de rentier, aux façades régulières, ayant remplacé les pittoresques logis\n flamands, prenaient dans l'air ambiant des aspects d'un charme désuet, d'une\n douce monotonie. La population ouvrière ne donnait pas dans les idées\n nouvelles. « Sans doute, les âmes des filles de Begghe prient pour nous.\n  Le Béguinage est imprégné de leurs présences invisibles et bienheureuses. »\n"}, {"page_pdf": 858, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                                733\n\n\nRose formulait cette pensée avec reconnaissance et, dans la rue Sainte-Cathe­\nrine, près d'atteindre sa maison, elle voulut entrer à la chapelle.\n   La chapelle était déserte. Rose prit dans sa poche une Imitation de Jésus-\nChrist, en petit format, qui ne la quittait jamais. Selon son habitude, elle\nl'ouvrit au hasard :\n   Il faut que vous appreniez avons vaincre en beaucoup de choses, si vous voulez conserver\nla paix et l'union avec les autres.\n   Le souvenir de Zoé se précisa. Humblement, Rose fouillait les plis et les\nreplis de sa conscience. Elle trouvait, chaque fois, dans la lecture de l'admi­\nrable livre, une leçon qui l'éclairait sur ses défauts.\n   Dans les bas-côtés, qu'ornaient des lambris curieusement sculptés, un\nhomme marchait maintenant, s'arrêtait quelquefois pour examiner les pan­\nneaux et les pilastres des boiseries. Ses pas, qui résonnaient irrégulièrement,\ntroublèrent Rose.\n   Elle se retourna, sans reconnaître l'importun.\n  Abandonnant la lecture de l'Imitation, elle pensa : « C'est un étranger; il\nne prie pas. »\n  L'inconnu était arrivé dans la nef, et lorsqu'il passa devant le chœur, il fit\nune génuflexion en regard du maître-autel.\n  Rose se sentit satisfaite. Alors, comme il se détournait, elle crut voir\nMonsieur Demans.\n   « C'est lui... ce n'est pas lui... c'est lui. » Elle en était certaine. \" Com­\nment n'avais-je pas deviné?... Il aime tant les antiquités. » Puis, se replon­\ngeant dans sa lecture :\n   Si vous voulez être affermi et avancer dans la vertu; regardez-vous comme exilé et\nétranger sur la terre.\n   « Comme exilée... » Mademoiselle Rose réfléchit et pensa atout autre\nchose, puis, soudain repentante : « Je veux dire trois Ave pour l'heureux\nretour de Paul. »\n   Les trois Ave ne l'occupèrent pas longtemps, et le bon Dieu dût bien s'en\ncontenter.\n   Sans trop savoir pourquoi, elle se signa en hâte, se dirigea vivement vers\nla sortie et, dans sa précipitation, elle renversait une chaise.\n   Monsieur Demans, abandonnant les lambris, s'empressa, courut presque,\net arriva, quand Rose était baissée.\n   Comme ils se redressaient, l'un et l'autre purent s'apercevoir que le sang\nleur montait vite au visage.\n   Rose, par respect pour le lieu où ils se trouvaient, n'osa point tendre la\nmain à Monsieur Demans. Elle murmura : « Je suis si maladroite!... »\n   Pendant que Monsieur Demans, déjà seul, prolongeait un geste de\nprotestation.\n"}, {"page_pdf": 859, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2435, "texte": "734                              DURENDAL\n\n\n\n\n                                      III\n\n\n    Marie avait ouvert l'Économie Culinaire de Cauderlier, et, le front plissé,\nelle s'évertuait à retenir les diverses phases d'une préparation.\n   Anna contemplait, satisfaite, les cuivres jaunes et rouges, magnifiques de\nluisances, les étains aussi blancs que des casseroles étamées. Elle venait de\nranger ces ustensiles sur des rayons, après le récurage. Afin de les faire\nvaloir, elle avait découpé, dans des journaux, la dentelle de papier qui bordait\nces rayons.\n    — Je crois que l'on ne pourrait plus ramasser un grain de poussière dans\nla maison.\n    Marie, sans répondre, jeta tout à coup son livre sur la table, dans un mou­\n vement de mauvaise humeur :\n    — Le diable n'en sortirait pas. Cela ne ressemble point aux recettes de\n Mademoiselle Zoé, si claires, que je comprends en lisant d'un œil.\n    Après s'être recueillie, elle décida :\n    — Je ferai un pain perdu.\n    — Paul aime beaucoup le pain perdu.\n    — Oui, quand c'est moi qui le prépare! Demandez donc à Monsieur Victor,\n comment il trouvait celui qu'on a servi chez Pioot, l'année dernière !..,\n    Elle tira de son gros corsage un papier graisseux. Un sourire élargissait\n ses joues rebondies, son bonnet remuait de gauche à droite :\n    — Le menu sera suffisant, je crois.\n    Son sourire perdurait; elle se relisait; enfin, après avoir plié son écrit :\n    — Portez le menu à Mademoiselle Zoé.\n    Elle regarda l'horloge, et sursauta, autant que le permettait sa corpu­\n lence :\n    — Dix heures, et rien sur le fourneau!...\n    Puis, reprenant tout son calme :\n    — Bah ! ils m'excuseront, quand ils sauront que j'ai dû soigner pour le\n  petit.\n     Et sans trop de hâte, elle tisonna le feu, et s'occupa de faire bouillir\n  la soupe.\n     Anna, qui rentrait, lui rendit le papier :\n     — Il paraît que c'est trop long...\n     Marie, en voyant le menu raturé, s'encoléra. Elle ne parlait pas, mais lan­\n  çait des gestes d'indignation. Ensuite elle gémit :\n     — Ils le laisseraient mourir de faim, l'enfant ! Ne savent-ils pas, qu'à son\n  âge, il faut une nourriture fortifiante et abondante? Il devra se refaire,\n  lui, si petit et si pâle !...\n     Anna, aussi, donnait tort à ses maîtres :\n     — Quand on est.jeunet, pas plus haut que cela... (elle plaçait sa main au\n  niveau de la table) vous avez raison... Pourvu qu'ils ne s'en repentent\n   point !\n"}, {"page_pdf": 860, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2889, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           735\n\n\n    — Toute la journée dans leur \" cabinet \", ils oublient que Paul n'est qu'un\nenfant. Ils n'ont plus d'appétit, eux, ils sont vieux !\n   Anna se dit que Mademoiselle Zoé et Marie « pourraient bien être de la\nmême année », cependant elle garda cette réflexion.\n    Les domestiques soupirèrent, et dirent ensemble :\n    — Pauvre petit!\n    Puis elles reprirent leur besogne, remplies d'appréhensions.\n    Paul demeurait pour elles, le gamin qui vint passer tant d'heures chez ses\noncle et tantes, alors que ses pauvres parents vivaient encore. La maisonnée\ncaressait le bambin, le bourrait de friandises, s'extasiait à ses espiègleries. Son\nimage, d'abord en robe bleue — sa mère l'avait voué à la sainte Vierge, dont\nil porta la couleur jusqu'à cinq ans — s'était lentement effacée. Mais le gamin,\nfrisotté, un peu chétif en celte culotte qui découvrait ses mollets maigres,\nrestait dans leur mémoire. A chacun de ses retours, les deux servantes étaient\nstupéfaites. Elles ne reconnaissaient plus le petit, tant il grandissait; voilà\nqu'il allait être bientôt un homme. Elles répétaient, à l'infini : « Comme le\ntemps passe ! » Ensuite venait le départ, la longue absence du neveu, et\nelles oubliaient ce qui les avait frappées, pour ne plus apercevoir, dans un\ncoin de leur souvenir, que l'enfant à culotte tourte, qui goûtait les sauces\ndans la cuisine, et ne s'attirait jamais de gronderies.\n   Ainsi que Marie l'avait prévu, le dîner fut servi tardivement, et personne ne\nse plaignit, parce qu'à la première réclamation de Mademoiselle Zoé, la\ncuisinière avait répondu :\n   — On peut bien se gêner, depuis si longtemps que nous n'avons plus vu le\nchéri I Je croyais que nous l'aimions mieux.\n   Cette insinuation visait les plats supprimés sur le menu. Zoé fit semblant\nde ne pas comprendre, et rentra dans le « cabinet ».\n   Victor et Rose étaient attablés, leur sœur s'asseyait.\n   — Paul sera ici, demain. Nous sommes donc d'accord. Il fera ses études à\nLouvain.\n   Zoé ne protesta plus. Elle eut préféré une université de l'État, mais son\nfrère avait tenu bon.\n   Rose ne disait rien, très satisfaite.\n   — Vous êtes toujours de mon avis, quant au choix de sa carrière?\n   — Il deviendra docteur en droit.\n   Rose osa une remarque :\n   — Les avocats doivent avoir la conscience bien large... Notre neveu\nn'éprouvera-t-il pas des répugnances?\n   — Oh ! vous, vous en feriez un curé ! répliqua Zoé, sarcastiquement.\n   Aubrie exposait ses raisons :\n   — Nous disposons de certaines influences. Le juge de paix est vieux ; si\nPaul pouvait le remplacer, il aurait le pied dans Terrier. J'en ai rencontré\nplusieurs, qui, suivant la filière, arrivaient à la Cour d'appel, et qui étaient\nmoins intelligents que Paul.\n   Ils furent unanimes, pour attribuer des aptitudes remarquables au futur\nmagistrat.\n"}, {"page_pdf": 861, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3085, "texte": "736                               DURENDAL\n\n\n    Maintenant, Anna servait le dîner. Aubrie reconnut que le repas ne se res­\nsentait point des émotions de la cuisinière. Son appétit, bien ouvert, le rendait\njoyeux. Malgré ses cinquante-cinq ans, il portait beau. Sa figure était à peine\nridée, et ses yeux noirs, très vivants, gardaient un éclat de jeunesse; les\npointes verticales de ses moustaches donnaient à sa physionomie une allure\nconquérante.\n    Rose, en le contemplant, lui opposa la figure de Monsieur Demans avec\nson expression de douceur, sous une abondante chevelure blanche, et cepen­\ndant Monsieur Demans était plus jeune que Victor, dont les cheveux, portés\n«à la brosse», grisonnaient seulement.\n    Aubrie s'écria :\n    — Je serais capable de reprendre mon service! Vrai, quand mes rhuma­\ntismes me fichent la paix, je me demande si j'ai bien quitté l'armée, et si\ntantôt mon ordonnance ne m'apportera pas les instructions du colonel.\n    Ce rappel de la carrière qu'il avait abandonnée, forcément, à quarante ans,\navec le grade de capitaine-commandant au régiment des lanciers, n'émut pas\nles deux sœurs. Rose avait regretté la vocation de son frère, craignant les dan­\n gers moraux qui entourent le soldat. Zoé tenait en médiocre estime l'état\n militaire, comme la plupart de ses compatriotes de Belgique, à cause de\n l'avancement difficile et de la solde restreinte dans ce pays toujours pacifique.\n Et puis, à son retour chez les vieilles filles, leur existence devint moins mono­\n tone. Malgré l'abus que Victor faisait de la pipe, Zoé jouissait de sa présence,\n et Rose pensait que les douleurs rhumatismales avaient été utiles à la sauve­\n garde de son âme.\n    Aubrie se versait largement à boire ; le premier plat lui laissait cette satis­\n faction de l'homme bien portant qui, à table, se sent l'estomac encore dispos,\n et se prépare à la jouissance du rassasiement.\n    Le second plat occasionna une déception.\n    — Ce poulet est cru, remarqua Victor.\n    En toute autre circonstance, Zoé se serait précipitée dans la cuisine, pour\n  morigéner la cuisinière. Aujourd'hui, elle se contenta de répondre :\n    — Vous n'avez pas de bonnes dents.\n     Et payant d'exemple, elle s'efforça de venir à bout d'un morceau filandreux.\n  Rose, pendant ce temps, se félicitait que sa sœur n'eût point remarqué qu'elle\n  ne s'était pas servie.\n     Un coup de sonnette, cassant et bref, retentit dans le corridor.\n     Ils se regardèrent, avec étonnement. Rose s'était effrayée.\n     — Une visite à cette heure... dit Zoé.\n     Et Anna traversant la chambre, afin d'aller ouvrir, sous le porche :\n     — Nous n'y sommes pour personne !\n     Le coup de sonnette avait ébranlé leur quiétude. Il prit très vite, dans la\n  régularité de leur vie, l'importance d'un événement mystérieux.\n     — Ce n'est pas le garçon boulanger... Vous avez réclamé le parapluie de\n  Paul? demanda l'aînée à sa sœur avec l'espoir, immédiatement déçu, d'une\n  réponse négative, car tous les trois, craintifs, fixaient la porte. Elle allait\n  s'ouvrir, ils le sentaient, sur un présage grave.\n"}, {"page_pdf": 862, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2707, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           737\n\n\n    Anna fit tourner le bouton ; elle était devant eux :\n    — Un télégramme! s'écrièrent-ils.\n    Aucun n'osait le prendre. Des images confuses, mais mauvaises, les assail­\n laient.\n    Anna, tout à coup, se mit à pleurer, et comme personne ne lui avait enlevé\n la dépêche, elle s'essuya les yeux du revers de la main droite, remuant devant\n son visage, le papier bleuâtre.\n    Zoé comprit son devoir.\n    Elle arracha le télégramme, le déplia fébrilement et le tint loin de son\n visage. Sa vue se voilait; elle lut, enfin, dans un grand effort de volonté :\n   Reviendrai demain train onze heures.\n                                                                 PAUL AUBRIE.\n\n   — Il ne nous avait pas écrit l'heure de son arrivée ! hurla Victor qui\ns'esclaffa aussitôt.\n   — Mais oui, mais oui... faisait Rose, pleurant de joie.\n   — Vous êtes des imbéciles, vous ne pensez à rien ! cria Zoé.\n   Elle était furieuse contre elle-même et contre les autres. Une pareille dis­\ntraction! Des frayeurs aussi ridicules!\n   Une diversion s'offrit à sa honte : Elle se souvenait du poulet mal cuit, elle\nlança le télégramme parmi les verres et les assiettes, et fit irruption dans la\ncuisine.\n   Le bruit de sa voix était terrible et grotesque.\n   Aubrie aurait longtemps ri, s'il ne se fut aperçu, avec ennui, que sa diges­\ntion était troublée, et que l'après-midi serait pénible.\n   Rose remerciait le bon Dieu.\n\n\n                                       IV.\n\n\n    L'hiver tomba du ciel cette nuit-là, mais un hiver coquet avec du givre sur\nles toitures et aux branches des arbres, et un gai soleil les faisant scintiller.\n Les gens qui mettaient le nez à la porte, chassaient sous leur narine une\n petite buée, et se sentaient ravigourés. La gelée avait purifié l'air, limpide\ncomme un cristal dans les hauteurs du firmament. Il semblait que le ciel se fut\nagrandi. Journée joyeuse 1\n    Les magnificences d'automne donnent à la terre la beauté et la tristesse des\ndernières fêtes. Derrière l'or et la pourpre des feuillages, après la brise\nattiédie qui porte les senteurs des fleurs mourantes, soufflera le vent mauvais,\ngrimaçant et dur; il effeuillera les grands arbres, les fleurs seront brisées.\nL'amertume est dans la beauté de l'heure passagère.\n   Et cependant, les pluies ont sali l'horizon, la terre était noire, la bise sif­\nflante, et voilà que les froidures fleurissent de charme toutes choses. Le bou­\nlevard de Tiest n'est-il pas, ce matin, orné de gros bouquets blancs où le soleil\ntrille ses rayons; les rues n'ont-elles pas un frisson de jeunesse, parmi les\nvapeurs ténues qui vibrent dans un coup de lumière\n"}, {"page_pdf": 863, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3107, "texte": "738                                DURENDAL\n\n\n    Ecoutez les gens qui passent : « Ah! le bon temps, madame! Ah! la saine\njournée, monsieur! » Voyez leurs figures : les nez sont un peu rouges, les\nyeux un peu mouillés, mais leurs poitrines se dilatent, leurs poumons\ns'activent, et leurs cœurs sont joyeux comme le jour\n    Il y a de l'illusion à croire que le soleil chauffe ; mais l'air est si calme, et\nles reflets argentés du givre intensifient la clarté de l'espace, lumineux comme\n au renouveau.\n    — Commandant, vous mettrez votre gros pardessus !\n     — Regardez donc, Marie, on dirait le printemps!\n     — Victor ne faites pas d'imprudence. (C'est Rose qui parle).\n     — Victor, obéissez, ou sinon vous vous repentirez. (C'est Zoé qui parle).\n     — Voilà, voilà. Je mettrai même mon foulard. Des matins, pareils à celui-\n ci, combien j'aimais courir les campagnes, sur le dos de Cocotte. Pauvre\n Cocotte, elle n'a pas survécu longtemps à mon départ du régiment. Ici, elle\n ne s'acclimatait pas. Plus de jambes, plus de cheval... Tiens, si Paul travaille\n bien je lui achèterai un cheval.\n     — Commandant, vous manquerez l'arrivée du train.\n     Zoé et Rose entendirent la prédiction de Marie.\n     La première dégringola l'escalier, aussi leste qu'une jeunesse. Un beau\n  châle croisait sur sa poitrine plate, de longues boucles d'oreilles se balan­\n  çaient de chaque côté de ses joues osseuses. Elle remuait les sourcils, plissait\n  les yeux, en glissant ses doigts dans de gros gants de laine. Elle avait\n  soigneusement lissé les bandeaux de ses cheveux gris, sous un chapeau brun,\n  sobre et raide.\n     Rose qui venait de descendre, s'aperçut qu'elle avait oublié son mouchoir,\n  et remonta quoique sa sœur lui eût crié : — Je vous prêterai le mien !\n     Zoé sortit avec Victor, sans l'attendre.\n     Dans la rue, l'atmosphère sapide les ondoya. Aubrie se sentait léger, prêt\n  à courir, sa compagne négligea, quelques instants, l'attitude gourmée, qu'elle\n  avait l'habitude de prendre comme demoiselle de qualité. Les Aubrie étaient\n   de bonne famille, parmi les premières de la ville, on s'en apercevait aux saluts\n  respectueux qui leur étaient adressés. Quand Rose les rejoignit, chacun\n   occupa la place qui lui revenait. L'aînée marchait entre son frère et sa sœur,\n   celle-ci tenant la droite.\n      Les petits bourgeois se retournaient pour les examiner; leur endimanche­\n   ment provoquait des curiosités. Aubrie qui venait de consulter sa montre,\n   déclara qu'on arriverait à temps. Alors, leurs pensées heureuses les occupè­\n   rent plus librement. Rose unissait son contentement au bel aspect du ciel et\n   de la terre; elle voulut se rappeler une poésie qui s'appliquait à cette\n   matinée d'hiver...\n      Tous les trois furent désagréablement surpris, au tournant d'une rue.\n      Madame Laton les accostait, et chacun connaissait et redoutait son\n   verbiage.\n      — Mes chers amis, je vous envie! Hier, j'ai reconduit ma fillette au pen­\n   sionnat. Elle avait été indisposée. Madame Laton cligna de l'œil, en regardant\n    Rose : — C'est de son âge, vous savez.\n"}, {"page_pdf": 864, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2653, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           739\n\n\n     Personne ne lui répondant, elle commençait l'éloge de la superbe journée.\n  Victor dut brusquer :\n     — Nous n'avons plus que quelques minutes, avant l'arrivée de Paul\n     Elle leur serra les mains, avec effusion :\n     — Je viendrai l'embrasser, votre gentil neveu !\n     Les Aubrie lui tournaient le dos, sinon Madame Laton les eût encore con­\n  gratulés.\n     — Qu'elle aille au...\n     Un coup de sifflet interrompit Aubrie. La gare était devant eux ; ils l'attei­\n gnirent en toute hâte.\n     Sur le quai, le vieux garçon rassura ses sœurs :\n     — Ce n'est pas le train de Liège.\n     Ils déambulèrent, au milieu des voyageurs, sans se parler.\n    Zoé, qui avait la vue perçante, remarqua, la première, un panache blanc\n dans le lointain. Rose clignota, s'efforça d'apercevoir la fumée de la locomo­\n tive, elle y parvint lorsque le bruit de la machine grondait déjà à ses oreilles.\n    Les gardes couraient aux portières : — Tiest ! Tiest !\n    — Le voilà ! cria Zoé.\n    Ils se précipitèrent vers le compartiment, d'où Paul, avant de descendre,\n promenait son regard sur le public.\n    — Mon oncle! Mes tantes!\n    Ils s'embrassèrent et se réembrassèrent.\n    — Cornichon ! Cornichon ! répétait Aubrie, très ému.\n    — Tu as bonne mine !\n    — Vous vous portez très bien aussi. Et Anna et Marie ?\n    — Viens, disait Zoé, il faut prendre un commissionnaire, mais elle vit que\ntrois hommes se disputaient la valise de son neveu. D'un geste, elle les sépara,\n et désigna celui qui paraissait le plus honnête : — Vous nous suivrez.\n    — Ta grande malle, Paul ?\n    — Elle me sera envoyée, demain.\n    Ils gagnaient la sortie.\n    — Monsieur Demans vit toujours ?\n    — Il est plus jeune que nous, gamin !\n    En dehors du brouhaha de l'arrivée et la première émotion étant passée, ils\ncontemplèrent leur neveu à l'aise.\n   Vraiment, Paul se présentait bien. Il avait la tournure dégagée. D'une jolie\ntaille, mince et gracieux, il marchait délibérément. Son assurance n'était pas\ndémentie par ses yeux clairs — maintenant un peu espiègles — nuancés\nd'azur.\n   — Dieu me pardonne, tu as déjà de la barbe! dit Zoé.\n   Sous son nez effilé, une légère mousse blonde estompait sa lèvre. Paul\navançait, la bouche entr'ouverte dans un sourire qui découvrait ses dents\nblanches. Il s'informait des habitudes et des gens de Tiest.\n   — Vous allez encore tous les jours à « la Société », mon oncle?\n   Les autres l'interrogeaient sur la façon dont il avait passé, là-bas, ses mois\nd'étude supplémentaires. A ce propos, ils ne lui ménagèrent pas leurs compli­\nments.\n"}, {"page_pdf": 865, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2794, "texte": "                                   DURENDAL\n740\n\n   Le joli garçon !... pensaient-ils, tous les trois, et ils regardaient avec un air\nde fierté aimable ceux qui les croisaient dans la rue ; Zoé avait complètement\noublié son attitude de demoiselle de qualité.\n   — Comme nous allons vivre heureux ! Quand tes études seront terminées à\nl'université, tu reviendras dans ta chère ville, tu demeureras chez nous.\n   — Qui, oui, bon oncle. Paul avait des réponses détachées de toute préoc­\ncupation, l'avenir luisait, pareil à ce beau ciel bleu, sans un nuage.\n   Les premières ruelles du Béguinage déroulaient leurs contours ; les pignons\ngrêles baignaient dans le soleil, les croisées à meneaux brillaient, une vieille\nâme familière riait dans les façades.\n   — Il est là ! Anna signalait, par cette exclamation, l'approche des Aubrie.\n    Les deux servantes s'étaient impatientées et venaient au devant de Paul.\nMarie s'essuyait déjà la bouche. Elles éprouvèrent une stupeur.\n   — C'est un monsieur!\n   Marie qui croyait l'embrasser, osa à peine lui prendre la main.\n   Paul les mit à l'aise, rappelant une espièglerie de jadis, et faisant se pavaner\nd'orgueil la cuisinière, tant il gardait souvenir de ses mérites culinaires.\n    — Il est toujours aussi charmant, confia Marie à Anna.\n    — Oui, mais comme il a grandi ! Et elle garda sa désillusion.\n    Paul, dans la maison, s'exclama : — Vous avez fait repeindre le corridor!\n    — Monte vite à ta chambre !\n    Ils le suivaient, un peu haletants.\n    — Oh, le charmant papier! C'est vous qui l'avez choisi, tante Rose?\n    — Nous l'avons choisi tous ensemble, déclara Zoé, conciliante.\n    — Et voilà un bureau, où tu pourras travailler à l'aise. Un bureau de con­\nsultation pour Monsieur l'avocat.\n    — Je serai avocat, avocat! Il gambadait devant les bons parents, dont les\nfigures restaient épanouies. Et soudain :\n    — Tante Rose, allons voir le jardin.\n    Paul l'entraînait. Victor avait ouvert la fenêtre, et quand il les aperçut dans\n le jardin :\n    — Tu sais, polisson, il n'y a pas encore de cerises !\n    Le cerisier de son enfance ! L'arbre sur lequel il s'était déchiré souvent les\nculottes, en y grimpant pour cueillir les fruits. Il paraissait couvert de fleurs,\n comme au joli mois de mai.\n    — Là, dans ce coin, tante Rose, vous m'avez grondé.\n    — Oh, je ne crois pas!\n    — Si, si, une seule fois!\n    — Et les bonnes œuvres, tantante, car je suis égoïste en ne pensant qu'à\n moi... vous dirigez encore les Dames des Eglises pauvres?\n    — Ces dames ont bien voulu me maintenir dans mes fonctions, et je m'ef­\n force...\n    — Ta, ta, ta ! Avouez que vous leur rendez un grand service. Qui donc est\n plus dévouée que tante Rose!\n    Il entourait sa taille; il l'embrassa de façon retentissante.\n    Zoé lés rappelait.\n"}, {"page_pdf": 866, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3219, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           741\n\n\n   — Monsieur Demans est au salon, venez vite.\n   Les mains tendues, souriant, Demans attira Paul, et sa barbe blanche noya\nle visage du jeune homme.\n   Ses yeux caressèrent l'heureuse famille, tandis qu'un pli mettait une petite\namertume à ses lèvres :\n   — Voilà le bonheur ! Il fit un geste circulaire qui désignait les quatre\nAubrie.\n   A table, les conversations s'éparpillèrent dans une gaîté douce. Paul ne\ns'attachait à une idée que pendant quelques instants ; c'était lui, qui menait la\npensée des braves vieux, parmi les sujets les plus divers. Sa mobilité d'esprit\nparut à Monsieur Demans, semblable au vol du papillon dans un rayon de\nsoleil. Il communiqua cette comparaison à sa voisine, Mademoislle Rose,\nqui s'en imprégna, évoquant aussitôt le paysage d'été. Une inquiétude, pas\nbien grosse cependant, la traversa : « Paul serait-il assez sérieux? » Son\nneveu l'ayant regardée, mutin et charmant, comme s'il eut lu sous son front,\nRose se sentit l'âme élargie; une tendresse, soudain indicible, palpita dans\nsa voix, dans son regard. Depuis l'arrivée de Paul, elle n'avait pas été\naussi émue. Quand elle s'adressa ensuite à Demans, celui-ci se troubla.\nCombien les yeux de sa vieille amie étaient profonds, aujourd'hui, d'un\nrêve qui paraissait lointain, mais vibrant encore ! Ils se complurent dans les\nparoles courtes que l'un donnait à l'autre, sans cesser de participer à la con­\nversation de Victor, de Zoé et de Paul. Mademoiselle Rose lui demandait\nun très simple conseil, concernant une banalité de sa vie de fille pieuse.\nDemans l'accueillit, comme une offrande de sa confiance, et ses paroles furent\ntremblantes en répondant très simplement... Il trouvait le charme exquis, qui\nmettait autour de leurs propos quelconques, une lueur qu'eux seuls pouvaient\napercevoir. Mais, chez Rose, c'était le bonheur du retour, l'atmosphère\nd'affection familiale, qui la disposait, pour la première fois de sa vie, à une\neffusion auprès de l'ami, sans qu'elle se rendit bien compte des sentiments\nqui faisaient lever davantage sa gorge...\n   — Ainsi, vous trouvez que l'œuvre du Patronage des jeunes filles peut pro­\nlonger désormais la leçon du soir, jusqu'à huit heures? Rassurerai-je les\ndames qui instruisent ces chers enfants ?\n   Elle avait renouvelé sa demande. Elle regardait Paul, avec le ravissement\nd'une mère, et elle attendait, impatiente, la voix de Demans ; une langueur\nl'enveloppa pendant sa réponse, et cependant l'ami ne parlait que pour se\nrépéter; mais les inflexions de ses paroles furent de nouveau tièdes, molle­\nment enveloppantes, et tout à coup Rose se raidit, regarda devant elle, les\noreilles bruissantes. Demans venait d'ajouter, sans transition :\n   — ... Mademoiselle, vos cheveux blonds... c'est toujours le printemps, et\nqui côtoie l'hiver, hélas, la neige de mon front...\n   Qu'allait-elle dire? Mon Dieu, comme son cœur martelait sa poitrine! Elle\nvoyait Zoé et Victor et Paul, aux visages qui souriaient; leurs propos animés\nremplissaient d'éclats joyeux cette chambre. Et elle était prête à pleurer...\n   La porte s'ouvrit, Anna vint annoncer :\n   — Monsieur Pioot désirerait vous voir.\n"}, {"page_pdf": 867, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2942, "texte": "742                                DURENDAL\n\n\n   — Introduisez-le au salon. Victor nous allons prendre le café. Votre bras,\nmon cher Monsieur Demans.\n   Puisque Demans ne l'avait pas entendue, Zoé lui toucha l'épaule :\n   — Ce sont toujours les antiquités, qui vous rendent si distrait ?\n   — Oh, non! Il mit une ferveur dans sa négation.\n   — Vous avez maintenant d'autres amours ?\n    Il fit une figure drôle, ses doux yeux s'effarèrent, et Zoé pensa que les\nfacultés du vieil ami déclinaient.\n    Dans le salon rouge et blanc, deux lampes sous des abat-jour transparents\nglissaient une clarté fine sur les meubles et jusqu'à la tapisserie déteinte, mais\ndes tasses dorées, des cuillères de vermeil, dans un plateau de laque noire,\nchatoyaient entre les deux lampes.\n    Ils quittaient tous la salle à manger où l'obscurité commençait à s'épandre,\net ils ressentirent ici, comme une chaleur nouvelle de cordialité.\n    A peine Monsieur Pioot fut-il introduit, que Zoé prit une tasse et la lui\noffrit. Il tenait la fine porcelaine dorée, qui reluisait à ses doigts, et son\nvisage au-dessus de son torse large sanglé, dans une redingote, s'éclairait\naussi de rutilances. Les salutations avaient été affables; le nouveau venu\nfélicita les Aubrie, à propos de leur neveu. Une sympathie régnait. Pourtant\nMonsieur Demans se tenait à l'écart.\n    — Je n'irai point par quatre chemins; je sais que vous êtes des amis. Un\nsiège est devenu vacant au conseil communal; je serai candidat à la prochaine\nélection, et j'ai l'honneur, commandant, de vous demander votre voix.\n    — Elle vous est acquise Pioot. La politique ne m'intéresse guère, mais vous\n êtes des nôtres.\n    — Du parti le plus religieux, ajouta Rose.\n    — Du parti le plus modéré, spécifia Zoé.\n    — Mon compétiteur serait, assure-t-on, Manster. Il suffit de le nommer,\n pour que chacun sache à quoi s'en tenir.\n     Monsieur Demans ne se rapprochait pas. Pioot s'en aperçut, et rondement :\n     — Mon vieux camarade, j'aurais été chez vous, mais puisque j'ai la chance\n de vous rencontrer...\n     Demans marcha vers lui.\n     — Eh bien! c'est un beau rôle qui vous incombe, vous relèverez enfin le\n niveau des séances municipales; je vous recommande...\n     — La défense des grands principes qui ont fait notre honneur et notre\n gloire. La protection de l'âme de nos enfants, dans la question de l'enseigne­\n ment... Il s'était redressé, et sa voix de stentor éclata. De sa main restée libre,\n il gesticulait avec fougue.\n     On fut étonné de voir Demans l'interrompre, en arrêtant l'essor de son bras,\n si bien que Pioot se tut.\n     — Oui, oui, vous exposerez votre programme, après tant d'autres. Mais vous\n devriez être, enfin, celui qui comprend et fait comprendre, que le rôle de\n l'administration ne consiste pas seulement dans la défense des bons principes,\n dans l'organisation économique et intelligente de tous les services... Elle a\n également une mission de beauté !\n"}, {"page_pdf": 868, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            743\n\n\n   Pioot le regardait, les yeux ronds, et Zoé lui présentant un petit verre de\nfine champagne, il déposa sa tasse de café et avala, d'un trait, la liqueur\nambrée.\n   — Tiest, son ancien Béguinage, l'enceinte romaine dans la plaine où flotte\nencore le souvenir de César, les débris de nos remparts défendant la cité au\nmoyen âge et qui s'effritent chaque jour. Voilà, ce qu'il faut sauver de la pioche\nutilitaire, si nous voulons prolonger notre vie au delà de cette époque veule.\nEt les vandales sont à nos portes !\n   Jamais Monsieur Demans n'avait exprimé ses idées aussi véhémentement.\nLes Aubrie furent stupéfaits. Rose avec une admiration secrète dans le cœur,\nn'en revenait pas.\n   Pioot se versa, lui-même, un deuxième verre de cognac : — Fameux, dit-il,\nen claquant la langue. Il n'était plus impressionné par la sortie de Demans.\nSa roublardise apparut : — Nous tâcherons d'unir l'utile à l'agréable. Quel\nartiste vous faites, vieux camarade! H é ! Hé! C'est qu'il n'a pas tout à fait\ntort!\n   Demans était exténué. Sa gorge se contractait; des palpitations l'oppres­\nsaient. Il prit d'une main tremblante le cigare que lui tendait Victor, et s'affala\ndans un fauteuil. Des projets héroïques traversèrent son imagination, et il\nn'entendit plus personne.\n   Paul le contemplait d'un regard interrogateur. Un étonnement se marquait\ndans ses sourcils relevés; son esprit s'attachait tout à coup à la vision confuse\nd'un inconnu mystérieux, dont on venait de lever un voile devant lui.\n   — Les idées de Demans sont enracinées, répondait Victor à Monsieur Pioot.\nMais vous pouvez compter sur lui, je vous en réponds.\n   Zoé était méconnaissable aujourd'hui. Le sans-gêne du visiteur, qui consi­\ndérait avec insistance le flacon de cognac, l'amusa, et elle remplit encore son\nverre.\n   — Le coup de l'étrier ! annonça Pioot.\n   Et pressant et secouant des mains :\n   — Vous verrez que tout le monde sera content. Je donnerai satisfaction a\ntous.\n   — Oui... si tu es élu! grommela Demans, qui avait quitté son fauteuil.\n   Rose seule l'entendit; son frère et sa sœur reconduisaient Monsieur Pioot\njusque sous le porche.\n   — Mon ami, deviendriez-vous vindicatif ?\n   Elle souriait :\n   — Vous savez bien qu'il sera le représentant de la bonne cause.\n   — Fut-il le pape, je le combattrais!\n   — Oh! vous voulez rire?\n   — Non !\n    La réponse catégorique de Demans brutalisa Rose. Blessée et craintive,\nelle chercha son regard sans le rencontrer.\n   Paul assis au fond de la pièce, inattenlif à leur conversation, suivait les\nvolutes d'une cigarette. Après les fantaisies légères qui l'animèrent, un rêve\n agrandissait et calmait sa pensée.\n"}, {"page_pdf": 869, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2903, "texte": "744                               DURENDAL\n\n\n   Victor et Zoé rentrèrent vivement. A leur attitude, à leurs physionomies\nperplexes, on voyait qu'il se passait une chose imprévue et considérable.\n   Victor, mi-sérieux, les prévint :\n   — Monsieur Manster fait certainement une tournée électorale. Quand\nPioot nous a quittés, j'ai mis un instant la tête à la porte... Manster passait, il\nm'a salué très bas. Vous verrez qu'il sera bientôt ici.\n   — Vous ne pouvez le recevoir.\n   Rose prononça ces mots avec énergie.\n   Une pointe de malice brilla dans le regard de Zoé :\n   — Soyons aimables ; nous ne serons pas excommuniés pour si peu, ma sœur.\n   — Vlan! On venait de sonner et Victor esquissa, en même temps que son\nexclamation, un geste résigné.\n   Ils furent silencieux et entendirent un bruit de pas qui se rapprochait.\n   — Monsieur Manster ! annonça la servante, en introduisant le visiteur.\n   Ils chuchotèrent un bonsoir discret. Une désignation menue de Zoé\nengagea l'étranger à s'asseoir.\n   Victor toussa, Rose se mouchait, Zoé regardait les bouts de ses bottines.\nPaul et Demans fixaient le nouvel arrivé, curieusement.\n    Monsieur Manster parla. Sa voix était fêlée et d'une émission contenue :\n   — Je suis heureux que certaines circonstances de la vie permettent parfois\nl'espoir d'un rapprochement entre gens honorables ; des malentendus peuvent\nséparer, momentanément, ceux qui étaient faits pour s'entendre. Je ne me\ncrée point d'illusions : vous ne me connaissez pas. J'ai souffert... beaucoup\nsouffert...\n    Les Aubrie pensèrent que la dernière affirmation était véridique, en exami­\nnant cet homme si pâle et si maigre, dont la face blafarde paraissait sortir\nd'un étui noir. « Sans doute, il a une infirmité... », se dirent-ils. Et ses yeux\nbridés, à peine ouverts, qui ne regardaient jamais personne en face, et ses\nlèvres courbées vers le menton aigu, son front bas qui fuyait aussitôt vers\nl'occiput dénudé, semblèrent moins vilains, à cause de cette triste mine de\nmalade.\n     - ... J'ai beaucoup souffert de la méchanceté des gens. Moi, qui voudrais\nécrire sur mon drapeau : « Tolérance !... », on me reproche un esprit de per­\nsécution. Je désire le bien, dans la concorde et la liberté de tous les citoyens;\nle respect de toutes les consciences, le règne de la justice...\n    Demans, qu'une idée tourmentait, l'interrompit :\n    — Voulez-vous aussi l'achèvement de la tour ?\n    Les Aubrie rirent franchement à cette question inopinée. Elle rompit\npresque la glace, et chacun se félicita de l'intervention du vieil enfant.\n    Manster ne s'était pas déridé ; il continua d'un ton sentencieux :\n    — Je veux aussi le règne de l'art. C'est le propre d'un esprit émancipé, de\n travailler à sa réalisation dans tous les domaines.\n    Il espéra une réponse, et se recueillit.\n    — Celui qui s'attacherait à ce noble but aurait bien mérité de la cité ! pro­\n clama Demans.\n"}, {"page_pdf": 870, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2497, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            745\n\n\n   Et il avait des yeux audacieux et une voix haletante, parce que l'émoi le\nreprenait.\n   Sur le même mode contenu, Manster acheva :\n   — Toutes les bonnes œuvres ont également ma sympathie. Qu'elles se\nréclament de mon appui ! Je ne distingue pas entre les pauvres, et quand une\nnouvelle entreprise, dans le domaine de la charité, s'annonce sous dé sûres\nauspices, j'y applaudis de tout cœur.\n   Il tourna sa tête malsaine et sournoise du côté de Mademoiselle Rose.\nCelle-ci rougit, mais ne dit rien. Il insista :.\n   — Le Dieu de charité, ce Dieu auquel nous croyons tous, doit aimer\nce logis.\n   Zoé remua sur sa chaise, et consulta sa montre.\n   — Je n'abuserai pas de vos instants précieux. J'aurais voulu me découvrir\ndavantage, vous dire mon patriotisme, mon amour pour notre belle armée\nque j'espère plus grande et plus forte... Peut-être devrai-je prochainement\nabandonner de chères habitudes...\n   — Vous serez candidat à l'élection communale ?\n   Victor posait cette question à la bonne franquette, sans une intention de\nraillerie, mais plutôt afin de placer à son tour quelques mots. Zoé ne réprima\npas un sourire.\n   Manster s'étant levé, se plaignit sourdement :\n   — A mon corps défendant, je devrai me soumettre au désir de mes amis.\nMaintenant vous savez ma vie et ses aspirations. Je serai l'esclave des prin­\ncipes qui la guidèrent toujours.\n   Il s'inclina profondément, et sortit à reculons.\n   Zoé eut un rire sonore :\n   — Allons ! l'existence est encore bienfaisante, puisqu'elle offre des aspects\nsi divers et si réjouissants. Toi, Paul, tu étudieras bientôt la philosophie, c'est\nune science que je te recommandé, mon garçon. :\n   — Manster est un homme intelligent, remarqua Victor.\n   — D'autant plus dangereux, ajouta Rose.\n   — Entre Pioot et lui, quelle différence cependant !\n   Et Demans prit congé sur cette constatation, en leur souhaitant une bonne\nnuit et en réembrassant le neveu; tout cela avec fébrilité. Dans l'embrasure\nde la porte, il s'arrêta :\n   — Je me mets en campagne, demain, et nous verrons bien si l'odieux uti­\nlitarisme sera toujours vainqueur !\n   Une angoisse serra le cœur de Rose. Victor bourra tranquillement une\npipe, il ne s'étonnait plus :\n   — Cela lui passera, bien vite, cette lubie !\n   Zoé débarrassait la table :\n   — Comme je me suis amusée !\n   Paul s'assit devant le piano, et réveilla ses accords grêles.\n   — Joue la Brabançonne, gamin !\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 488, "texte": "746                             DURENDAL\n\n\n   Aubrie effila ses moustaches et bomba sa poitrine, en se regardant dans la\nglace, au-dessus de la cheminée.\n   Rose, qui se délivrait petit à petit de ses appréhensions, demanda timi­\ndement :\n   — Connais-tu le cantique de Lourdes ?\n  Et la romance pieuse succéda à l'air martial, et les notes chantèrent jusque\nbien avant dans la nuit, entre les vieux murs étonnés.\n\n  (A continuer.)                                         GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-014", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 747, "page_fin": 748, "titre_corps": "La Divine Comédie de Dante Alighieri", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Godefroid Kurth", "ancre_debut": "La Divine Comédie", "ancre_fin": "GODEFROID KURTH", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 872, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1835, "texte": "La Divine Comédie\n                              de Dante Alighieri\n\n\n\n\n   M.Amédée de Margerie vient de nous donner une admirable traduction en\nvers de la Divine Comédie (I). C'est, il nous le dit, et on l'en croira sans peine,\nl'œuvre d'une vie entière. Œuvre de courage et de foi, comme on n'en fait\nplus guère dans nos temps de production hâtive, et d'activité éparpillée.\nC'est presque un lieu commun qu'une traduction en vers français est chose\nimpossible. Et qu'est-ce donc quand celui qu'il s'agit de traduire s'appelle\nDante Alighieri, c'est-à-dire le plus intraduisible, le plus ésotérique de tous\nles poètes, dont la pensée se voile de son propre éclat, comme les bienheu­\nreux de son paradis se voilent de leur propre lumière; dont le style, d'une\npersonnalité si intense, semble à première vue présenter des énigmes au\nlecteur, dont le rythme même, savant et compliqué comme aucun autre,\nenferme pour ainsi dire l'idée dans l'étroit et indestructible tissu de ses mailles\nd'or. Ceux qui avaient tenté l'entreprise avaient péri victimes de leur témé­\nrité ; leurs noms écrits au frontispice de l'œuvre y sont comme au pilori. Les\nlecteurs qui ont souvenance de la lamentable traduction rimée de L. Ratis­\nbonne diront si j'exagère. Il semble que ce soit surtout pour les traducteurs de\nDante qu'a été fait le proverbe italien : Traduttore traditore.\n   M. de Margerie ne s'est pas laissé décourager par l'insuccès des tentatives\nantérieures. Ayant, comme il l'a fait, vécu toute sa vie dans l'intimité du\ngrand Florentin, il avait le droit de croire qu'il possédait assez la pensée du\n\n\n   (1) DANTE : La Divine Comédie, traduction en vers français, texte italien, introduction\net notes explicatives, par Amédée de Margerie. Paris, Victor Retaux, 1900; deux volumes\nin-8° de LXXXVIII-382 et 507 pages.\n"}, {"page_pdf": 873, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2906, "texte": "748                                  DURENDAL\n\n\n\nmaître pour pouvoir espérer un meilleur succès. Il ne s'est fait aucune illu­\nsion sur les difficultés de la tâche, lui-même les expose avec verve et humour\ndans sa préface, et c'est justice de dire qu'il les a surmontées dans la mesure\noù c'était possible. Sa traduction nous rend fidèlement l'œuvre du poète\navec la grande allure de sa diction et le mouvement harmonieux de son\nrythme. M. de Margerie a trop de tact littéraire pour avoir pensé à repro­\nduire toute la complication de ce dernier; il a recouru à un procédé en\nquelque sorte transactionnel, c'est-à-dire qu'il a gardé la coupe des tercets,\nmais qu'il a renoncé à la terza rima. L'emploi des rimes plates se succédant\ntoujours deux par deux, et se présentant alternativement en tête et à la fin de\nchaque tercet, produit ici une combinaison qui rappelle, dans une certaine\nmesure, le rythme dantesque et ne laisse pas d'en donner au lecteur une\nimpression plus ou moins heureuse.\n   C'était tout ce qui pouvait être tenté pour faire passer au moins en partie,\ndans une traduction, le merveilleux réseau des rimes dantesques : aller plus\nloin, c'eût été de la témérité, c'eût été même un manque de goût, et M. de\nMargerie a su s'en préserver.\n   J'ai écrit que cette traduction est admirable et je ne m'en dédis pas, encore\nbien que je sois loin de ne pas en voir tes imperfections peut-être inévitables,\ndes tournures obscures ou gauches, une littéralité parfois excessive. Mais\nqu'importe? Ce que je puis affirmer, c'est que cette traduction de Dante,\nplus qu'aucune de celles que j'ai maniées (1), vous fait éprouver la jouissance\nde l'Original. E t c'est pourquoi je dis aux lecteurs de Durendal : Toile, lege!\nVoici un livre qui vous fera pénétrer dans l'intimité d'un des plus merveilleux\ngénies poétiques qui aient paru dans l'humanité. Il écartera pour vous la\nplupart des obstacles qu'on rencontre quand on l'aborde sans une longue\npréparation ; il vous ouvrira saDS effort toutes les portes qu'il faut franchir pour\npénétrer dans ce sanctuaire mystérieux de poésie qui s'appelle la Divine\nComédie. Si, sous la direction du guide expérimenté qui vous en expliquera les\nmerveilles, vous apprenez à les admirer, votre éducation esthétique sera faite;\nsi, au contraire, vous quittiez le poème sacré sans être parvenu à y trouver du\ngoût, alors dites-vous bien que la poésie est pour vous un livre à jamais\nfermé, et soyez plutôt maçon!...\n   Je voudrais, puisque M. de Margerie m'en fournit l'occasion, dire aux lec­\nteurs de Durendal pourquoi ils doivent lire la Divine Comédie. Ce sera le sujet\nd'une étude que je leur offrirai, s'il plaît à Dieu, dans la prochaine livraison.\n\n                                                               GODEFROID KURTH.\n\n\n\n\n (1) Je parle, bien entendu, des françaises. D'autres langues sont moins rétives, l'alle­\nmand et leflamanden particulier.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-202", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La Nativité", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Galerie ancienne et moderne. 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Mourrai-je? — Serai-je privé de la contemplation de votre face\nadorable — et ne vous rendrai-je hommage que par mon châtiment — loin,\nde vos enfants ?\n  Oserai-je réitérer des promesses — que dès demain je foulerai aux pieds,\nplus méchant que jamais — vous abandonnant de nouveau?\n  Laissez-moi me jeter dans vos bras — car, pour m'appuyer sur moi-même\n— je n'ai rien et ne sais rien faire — que le péché que vous voyez.\n  Jésus! je me sens défaillir ! — Tomberai-je entre vos bras vengeurs?...\nAh!... Jésus! Jésus! je remets, — mon âme anxieuse entre vos mains!\n"}, {"page_pdf": 877, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2128, "texte": "750                              DURENDAL\n\n\n  La prière suivante n'est-elle pas naïve comme celle d'un\nenfant ?\n\n\n                Jesu, waar 't den mensen gegeven\n\n             Jésus, s'il était donné à l'homme,\n\n\n\n   Jésus, il s'était donné à l'homme — de vous prier une seule fois en sa vie\n— oh! comme il prierait, Seigneur !\n    S'il n'y avait un jour qu'une seule église — tout à fait isolée, loin de tout\nbruit — où un seul homme pourrait pénétrer — oh ! comme il prierait,\ncelui-là !\n    Mais vous daignez nous contraindre à implorer — journellement aide et\nsecours, — et vous écoutez, et êtes sans cesse aux aguets — pour savoir si\nvous ne nous entendez pas prier !\n   Vous nous ordonnez, et nous le devons (dites-vous), de nous jeter à vos\npieds avec des prières — à chaque instant que vous nous octroyez la vie.\n    Pourquoi donc est-ce, hélasl si rarement — que je viens remplir mon\ndevoir? — Vous, qui voyez tout mon cœur : —je n'ai, certes, pas mieux prié\nque les autres?\n    Car elles sont si minables et si pauvres — mes prières ; presque nulles —\nsont les demandes que je vous fais : — vous en êtes sans doute las depuis\nlongtemps.\n    Et, pourtant, oh ! Jésus — débonnaire, vous payez de tant de richesses —\nce qui a peu de valeur — lorsqu'on donne ce peu avec toute son âme !\n    Que de fois j'ai expérimenté — comme vous savez panser — les brûlantes\nblessures de mon cœur — quand je vais à vous.\n    Oh! oui... mais des dix lépreux — neuf furent sans honte — un seul revint\n — vers Celui qui guérit son mal.\n    Et je me suis conduit, moi, — comme les neuf, et non comme le dixième,—\nj'ai oublié, mon Jésus, la reconnaissance — que je vous dois.\n    Voulez-vous encore de moi, est-ce trop tard? — Puis-je encore me conver­\n tir et me sauver? — Me revoici, alors, Jésus — faites que je vous reste\n fidèle.\n    Je veux à l'instant, dès aujourd'hui — vous assaillir de prières. — Jésus,\nje vous prends à témoin — aidez-moi, et faites que je puisse prier...\n    Je veux travailler, me reposer, lire et apprendre — au nom du Seigneur\n — C'est la prière, qui donne la vie — c'est la prière, qui rend douce la mort.\n"}, {"page_pdf": 878, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2940, "texte": "                                   GUIDO GEZELLE                                 751\n\n\n    La « méditation » suivante n'est-elle pas d'une envolée\n  superbe ?\n\n                           0 'k sta mij zoo geren\n                Oh! que volontiers je me tiens debout!\n\n\n        Oh! que volontiers je m'arrête debout au milieu des champs — à contem­\n     pler les profondeurs du ciel! — Alors mon cœur grandit et je frémis : — oh!\n    je sens alors que je ne suis pas de la boue...; — je suis un esprit, je suis roi,\n    je suis maître de l'univers, — je suis noble, je suis puissant et je donne des\n    ordres : — vous, ciels d'azur, là-haut, ciels si profonds — vous ne m'échap­\n    pez pas, quelque profonds que vous soyez! — Nuages, je chevauche sur\n    vos faîtes, je vous guide — nuages capricieux, je vous jette la bride au col et\n   je vous enchaîne; — terre, qui est là si bas au-dessous de moi, je te mesure et\n   je pénètre — le mystère de tes abîmes ; — vous, montagnes et arbres, votre\n    tête altière — se reflète — dans mon âme et la fait monter avec elle — et toi,\n   plante, qui gis à mes pieds — mon cœur comprend tes humbles brindilles.\n       O Dieu ! — à genoux, j'ose parler maintenant, — ô Dieu ! — je sais que\n   Vous êtes, je Vous connais, je Vous aime! — Dieu! moi seul je suis votre\n   prêtre sur terre, — votre création est mon temple — et vous voulez recevoir\n   toute créature — de mes mains. — Je suis le prêtre, l'autel et la\n  victime, — je suis roi de tout ce qui m'entoure — et tout ce qui m'entoure,\n  Vous l'avez créé, vous me l'avez donné — pour que je vous le rende; — mais\n  si je ne vous le donne pas, — ô mystère divin! — vous l'abandonnez et il est\n  perdu pour vous ! — Dieu laissa tomber des pierreries de sa main divine, —\n  il ensemença les champs de l'abîme, et dit — : « Homme, rapportez-moi tout\n et venez à moi, le sceptre royal à la main. — Si vous vous laissez séduire pa­\n  le joyau, si vous prétendez rester, — comme un voleur, dans les ténèbres en\n gardant pour vous le trésor — restez-y, avec le trésor, et que celui-ci soit\n maudit pour vous : — restez dans l'abîme avec lui ! » — Seigneur! cette main\n est à vos ordres — mais mon cœur est faible, je péris, au secours ! — Je vous\n trahirai certainement, si vous ne m'aidez, ô miséricordieux Jésus ! — Sei­\n gneur, ah ! vous me connaissez, ne vous fiez pas — à votre serviteur : si vous\n ne le surveillez de près — aussitôt il s'encourt, et donnant son amour à un\nautre, il s'en va — et le veau d'or devient son dieu ; — mais si vous l'aidez,\nSeigneur, e t si vous lui dévoilez —» les rayons de votre aimable face; — et\ns'il sait que vous avez sans cesse l'œil sur lui — alors il craint, il tremble et il\nvous reste fidèle. — O Jésus, signez mon front de votre sang — et lorsqu'il\nviendra, le monde séducteur — qu'alors ce sang brille et qu'il le remarque de\nloin -- qu'il reste à distance et qu'il ne mette pas là main sur moi! — Ah!\n"}, {"page_pdf": 879, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2654, "texte": "752                              DURENDAL\n\n\n\ns'il savait comme mon cœur est troublé — lorsqu'il me regarde, de son\nregard de serpent! — Ah! s'il savait comme je dois lutter — pour ne pas\ntomber dans ses bras, — fasciné ainsi que l'oiseau innocent ; il viendrait, —\nviendrait et me capturerait pour toujours! — Mais, Jésus, ondoyez ma tête\n— de votre sang, s'il vous plaît,— oui, répandez votre sang sur ma tète, mar­\nquez en mon front : — pour que chacun puisse le voir, et le voie, — et sache\nque vous êtes mien et que je suis vôtre! — Et alors je marcherai en toute\nquiétude, et ne craindrai pas — les combats et ne me soucierai pas des\nrumeurs qui m'obsèdent — ni des ennemis qui se pressent, si nombreux,\nautour de moi — ni de ce que personne, oh! personne n'est mon ami : —\nVous dans mon cœur ! — Votre sang sur ma tête I — et sur mon front cou­\npable ! — car ce front mérite ce qualificatif — Vous dans mon cœur !\nmes yeux rivés à la croix! — encore dix pas! trois pas ! un pas! — encore\n-- trois fois Hosannah! — un pas! et un appel de votre voix — et je tombe\ndans Vos bras sauveurs, ô Jésus !\n\n  Le Prêtre-Poète exhale magnifiquement les joies d'une sainte\nCommunion dans la pièce suivante, qui fut sans doute chantée\nen un de ces jours bénis, où il avait la conscience sensible de la\nradieuse présence en lui du Dieu eucharistique :\n\n\n                            Blijdschap = Joie\n\n\n  Oui! il y a encore des jours radieux dans la vie, — si peu qu'il y en ait, il\ny en a encore, en vérité, — et volontiers je donnerais tout, oui tout — pour\nun seul, mon Dieu, oui rien que-pour un seul de ces jours où je Vous sens,\nVous possède, Vous porte, — où je suis inconscient de moi-même, où je suis\nVous-même, et non plus moi, — où je puis Vous nommer : mon Dieu, et\nrépéter — sans arrière-pensée : Dieu ! mon Dieu et cher Seigneur ! — O h !\nrestez auprès de moi, Soleil éblouissant de toutes les clartés,— oh ! restez, et\nembrasez tout mon être, — oh! restez auprès de moi; une seule chose, une\nseule est vérité — tout est mensonge, en dehors de Vous ! — Vous êtes ma\nconsolation, quand toute consolation est du venin — mon secours, quand\npersonne ne me vient en aide, et que tous s'enfuient, — Vous êtes ma joie,\nquand toute joie est une douleur, — mon Alleluia quand tout pleure et se\nlamente. — Vous, le Dieu de tout ce qui est ou sera jamais, — pourquoi\ndonc venez-vous si près d'une pauvre chose comme moi, — comment ai-je pu\nm'élever jusqu'au Ciel — moi si bas et ancré dans ma misère I — Qu'est-ce\ndonc qui m'arrive dans ces instants merveilleux — où mon cœur brûle et mes\nyeux se fondent et, — où ivre de larmes, je me pâme et tombe à terre en\n"}, {"page_pdf": 880, "page_imprimee": 753, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2433, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                753\n\nfrémissant, — où j'étouffe dans une tempête d'amour et de joie! — Est-ce\nbien moi qui pleure? Mon cœur — sait-il encore parler la noble langue de\nl'amour, lui qui, — blessé et douloureux est rivé depuis si longtemps, — aux\nchaînes du mal, et qui souhaite la mort? — Est-ce bien moi qui entends —\nVotre langage dans la voix du vent, mon Jésus, et qui le reconnais dans tout\nlangage, si faible soit-il, — qui vois Votre image dans chaque fleur ? — Est-ce\nbien moi qui aime tous ceux qui me haïssent, — qui voudrais donner mille\nvies — pour Vous, oh ! mon Dieu, et pour chacun des hommes — et qui,\noublieux de moi-même, mourrais le sourire aux lèvres ? — Oh I il y a encore\ndes moments joyeux dans la vie — et Votre Ciel, mon Dieu, ne fût-il —\nqu'un de ces moments, encore donnerais-je tout — pour un de ceux-là, que\nje goûte maintenant... oui maintenant.\n\n   N'est-elle pas aussi une aspiration mystique à l'Hostie vivi­\nfiante cette prière symbolique de la fleur au soleil?\n\n\n                       Tot de Zonne = Au Soleil\n\n\n  O soleil, quand, paré de feuilles verdoyantes — et brillant du scintille­\nment d'innombrables perles de rosée, j'attends ta venue — et que tu apparais\ntout à coup, — alors mon cœur fleuri s'élève vers toi, te suit et te contemple\n— O toi qui as pour trône la rougeoyante aurore — ne dédaignes pas la\npetite fleur — qui soupirait après toi et qui t'attend.\n  Je te suis, soleil infatigable dans ton ascension — quand tu escalades les\nhauts sentiers du firmament — dès que j'ouvre mes pétales — avec l'aurore :\nviens donc, cherches et découvres mon cœur, — il t'appartient en tout temps\n— il t'attend et il t'aime — toi, mon amant céleste.\n  Et le soir, quand la terre s'enlénèbre — et que tu descends à l'ouest en feu\n— je contemple tes derniers rayons — et je penche la tête avec toi. — Affalée\nsur ma faible tige — je pleure et pleure toute la nuit, — de ne pouv.oir te con­\ntempler : — reviens donc, oh ! soleil ! oh ! reviens !\n\n                                       *\n                                      * *\n   Dans les Gedichten, Gezangen en Gebeden, on trouve aussi\nnombre de poésies qui resteront comme un témoignage éternel\nde la profonde, sainte et tendre amitié que le professeur-poète\ndu Petit Séminaire de Roulers portait à des élèves qui furent\nles Hugo Verriest, Karel de Gheldere, Eugène Van Oye, tous trois\n"}, {"page_pdf": 881, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2259, "texte": "754                        DURENDAL\n\n\n\npoètes flamands distingués, surtout le second, et à d'autres\njeunes gens qui devinrent de saints prêtres ou des hommes du\nmonde remarquables par leurs talents, leur science et leurs\nvertus chrétiennes.\n    La West-Flandre est sans conteste celle des provinces fla­\nmandes où l'idéal religieux, artistique et intellectuel des gens\ninstruits est le plus élevé, où l'on trouve le plus d'hommes\nremarquables dans différentes sciences et surtout dans le noble\n métier des beaux-arts.\n    C'est à Gezelle que la West-Flandre doit cette prééminence\nsi enviable, et la puissance éducatrice qu'il possédait, non seu­\nlement comme grand artiste, mais aussi comme éducateur et\nconducteur de jeunes âmes privilégiées, est loin d'avoir sorti\n ses derniers effets ; et si un Albrecht Rodenbach, cet enfant de\n génie que la Flandre pleure encore, était le fruit glorieux du\n professorat d'un Hugo Verriest, il procédait cependant de Guido\n Gezelle, qui avait formé son maître.\n    Je m'imagine que la vénération et l'amour que l'élite de la\n West-Flandre portait à Guido Gezelle devait être une des choses\n les plus belles et les plus pures que notre petit pays ait jamais\n vues, et qui devait singulièrement consoler le grand poète des\n haines sourdes, des contrariétés mesquines, des moqueries stu­\n pides même, qui ne lui furent pas épargnées jusque vers la fin\n de sa glorieuse vie et qu'on pourrait appeler : la revanche de la\n médiocrité.\n    Je me trouvais naguère chez un des représentants les plus\n sympathiques de la jeune Hollande catholique, chez mon ami,\n  M. l'abbé Binnewiertz, vicaire de Sainte-Agnès, à La Haye, et\n poète distingué. Et nous causions de Guido Gezelle, qu'il ne\n connaissait que par ses œuvres, lesquelles commencent heureu­\n sement à être admirées en Hollande avec une intensité d'autant\n  plus grande qu'elle s'est fait attendre longtemps.\n     Et pendant que mon interlocuteur pleurait en apprenant\n  certains détails magnifiques et touchants de la vie du saint\n  Prêtre-Poète, il s'écria tout à coup : « Ah! comme il devait\n  aimer! » Et il me cita la pièce suivante du recueil qui nous\n  occupe, en ajoutant que cette poésie était, selon lui, une des\n  plus belles de la littérature néerlandaise :\n"}, {"page_pdf": 882, "page_imprimee": 755, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2250, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                755\n\n\n\n                Hoe vaart gij? = Comment va=t=il?\n\n\n    Comment va-t-il, comment vas-tu maintenant, mon enfant, — toi que j'ai,\nquand tu luttais contre la tempête, — porté quelquefois — et j'en étais fier!—\nporté vraiment dans mes bras : - comment vas-tu donc?\n   Bien souvent, quand le vent rugit la nuit — que l'atmosphère est boule­\nversé par les bourrasques — et que les battements du cœur s'arrêtent presque\n— de terreur, c'est à toi — que je pense : comment vas-tu?\n   Que tu ailles au nord ou à l'ouest — que tu voyages vers le sud ou vers\nl'est — que tu... ah! mon enfant, mon enfant, te reverrai-je — un jour, en\ndépit des vents et. des tempêtes, — te reverrai-je dans l'au-delà?\n   Oh! lien qui enlace un cœur à un autre cœur — tiens bon et ne te brise\npas — avant que, — descendus tous deux dans la tombe, — nous battions\nl'air de nos blanches ailes — et fassions — ressuscités — le joyeux voyage —\nvers Celui — qui, nous ayant fait signe si longtemps peut-être, — nous vit si\nlongtemps refuser de répondre à son appel — et d'écouter sa voix chérie !\n   Comment va-t-il, mon enfant — eh ! comment vas-tu donc? — Ah! dis-le-\nmoi, je te supplie, comment, ah! comment vas-tu?\n\n   La pièce suivante, qu'il adressa à son élève et ami, le char­\nmant poète des roses, M. le docteur de Gheldere van Hondswalle,\nà l'apparition de ses premières poésies, comme je suppose, n'est\npas moins touchante par la tendresse qu'elle respire :\n\n\n                            Tranen = Larmes\n\n\n   Le vieux laboureur grisonnant verse des larmes — qu'il ne cache à per­\nsonne — lorsque, ayant été éloigné de la maison et des terres de ses ancêtres\n— il lui est donné, par.la grâce de Dieu — de revoir la terre où il fut enfant ;\n— la terre qui vit naître et grandir son père et sa mère — la terre bien-aimée\ndes labours et des semailles ; — il pleure, il verse des larmes d'amour, — car\naucune tristesse n'oppresse maintenant son cœur, — tandis qu'il marche\navec amour — sur le sol fertile. — Mais que dit son cœur, qu'affirme-t-il,\nnon en paroles ni par des sons — mais en un fleuve de larmes muettes —\nlorsqu'il voit que tout germe — bourgeonne, se couvre de verdure, s'épanouit\n"}, {"page_pdf": 883, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2363, "texte": "756                             DURENDAL\n\n\nen fleurs et en fruits — à cette même place où il se trouve, lui maintenant un\ninconnu, pour tous, — et qu'il pense : Mon Dieu ! personne sinon Vous,\n— ne sait — que c'est moi qui donnai ici le premier coup de bêche ?\n\n  Et quelle éducateur d'âmes devait-il être, celui qui adressa\nces vers sublimes à un jeune poète en guise de félicitations :\n\n               Gij, dichter, die de Leeuwerk zongt\n                Toi, poète, qui chantas l'alouette\n\n   Oh ! chantre de l'alouette, — toi qui, brûlant d'aspirations — fendais les\nnuages avec elle — et avec elle y planais et contemplais — toi, qui toujours\nperdu en Dieu, — reposes, avec un si vif regret ton pied déshabitué — sur cette\nterre où tu ne rencontras que vanité et que péchés; — oh! dis-moi, quelles\nsont tes joies — et ce que tu éprouves — quand Dieu lui-même fait vibrer ton\nâme comme une harpe — et qu'ainsi Lui-même vibre en toi ; — quand Il te\nravit à toi-même — et que tu t'abîmes en Lui, — quand, étincelle de Dieu,\ntu te rives à Lui et — qu'il s'attache à toi? — Qu'est-ce donc que ce rayon qui\nbrille dans ton oeil — et que cette flamme qui colore tes joues — quand je te\nmontre le Seigneur — et que tu t'approches de Lui ? — Quelle langue\nton âme alors parle-t-elle ? — Est-ce que tu parles ou est-ce que tu chantes?—\nEs-tu tellement ému qu'on peut l'entendre — ou és-tu paralysé dans une con­\ntemplation muette?— Disparais-tu insensiblement comme le brouillard du\nmatin — qui enrobe les prairies de blancheur et s'évanouit, lorsque le soleil\nbrûlant — répand ses rayons d'or? — Ou bien ton chant retentit-il comme lé\nchœur des oiseaux — aux premières lueurs de l'Aurore — lorsqu'ils font tinter\nmille et mille — clochettes dans les forêts frémissantes? — Oh ! si je pouvais\napprendre cette langue — ou eh approfondir les abîmes — si j'en savais épeler\n un seul petit mot — eh ! je le chanterais toute ma vie ! — Oh ! Jésus, puisse\n ce cœur, le mien — ainsi que le cœur de celui qui me lit — être un poème\n dont Vous soyez le Poète — dans tous les siècles! Amen!\n\n   Comme il fait gracieusement la leçon à un autre jeune poète,\n lorsqu'il lui chante :\n\n             Pas op, Non = Edmond, prends garde\n\n   Tandis que tu es couché, que tu te reposes, et dors, Edmond, — à trois\n petits pas seulement de moi, — je me prends souvent à rêver et j'attrape,\n"}, {"page_pdf": 884, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1133, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                 757\n\nEdmond, — la petite mouche volage qui s'appelle Poésie.— Je l'enserre dans\nun fil de soie, Edmond, — et te l'envoie de suite; — n'as-tu jamais trouvé,\nEdmond, — la mouchette froissée par ma rudesse? — C'est une chose mer­\nveilleuse, Edmond, — que la mouchette dont je te parle; elle s'enfuit si vite,\nelle a le vol si agile. Edmond, — eh! son vol est très rapide, je te l'assure ! —\nElle est belle et de fine nuance, Edmond, — elle sent aussi bon que l'am­\nbroisie, — non, il ne peut y avoir parfum plus doux que le sien — ni mou­\nchette plus charmante qu'elle. — Elle ronfle, ronfle, — eh ! comme elle\nbourdonne ! Edmond,— sais-tu bien que, maintes fois déjà,— encore que tu\nl'aies attrapée une fois ou deux, Edmond, — elle a passé, en ronflant, à côté\nde toi, bien sûr. — Oh ! qu'elle bourdonne donc gentiment, ma mouchette,\nEdmond, — mais... je m'arrête, j'ai déjà beaucoup trop longtemps rimé, —\npour te dire : Prends garde, Edmond, — la mouchette se brûle si vite les\nailes I\n\n   (A suivre.)                                       AUGUSTE CUPPENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-016", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 758, "page_fin": 760, "titre_corps": "Expositions : Exposition Guffens, Le Sillon, Exposition Le Roy", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Expositions", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 885, "page_imprimee": 758, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1776, "texte": "Expositions\nExposition (Mens. — Le Sillon. — Exposition Le Roy\n\n\n\n\n                 PADOUE est comme     un cloître démesuré et silencieux : les\n                    passants cheminent, rares et inaperçus, sous les portiques\n                    qui précèdent, de leurs arcades, toutes les maisons; et\n                    l'on y passe des heures tranquilles à ambuler du Santo,\n                    de l'église de Saint-Antoine, à l'église des Eremitani et à\n                    la chapelle de la Madonna dell'Ârena; situées aux extré­\n                    mités opposées de la ville, en se reposant au passage\n                    dans l'une des salles empire, au meuble vert, rouge ou\n                    gris, du solennel café Pedrocchi!\n   Deux figures résument l'histoire de Padoue, celle de saint Antoine, frère\nmineur, et celle d'Ezzelino, un de ces tyrans monstrueux, à la fois, et\nattrayants, car, au moins, ils savaient ce qu'ils voulaient et avaient, parfois,\nde beaux gestes de poètes et d'hommes d'action : celui-ci, par exemple, des­\ncendant de cheval devant les remparts de la ville, pour marquer sa prise de\npossession en en baisant la porte à genoux ! — Ezzelino a passé, et sa renom­\nmée, et la terreur gibeline de son nom, et c'est le Santo qui règne à Padoue...\nLe grand tyran n'a même point de sépulture ; le petit moine a vu croître au-\ndessus de la sienne un immense monument où l'art s'est prodigué; et sa\nrenommée est universelle comme l'Eglise. Cependant, cet orgueilleux char­\ndon et cette fleur d'humilité ont surgi sous le même ciel et se sont nourris\nde la même terre... Il n'y a, décidément, que l'Eglise pour imprimer le nom de\nses héros dans la mémoire des hommes ! « Si vous voulez gagner, perdez ! »\ndit frère Egide...\n"}, {"page_pdf": 886, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3232, "texte": "                                EXPOSITIONS                                 759\n\n   Au fond d'un jardin triste, se trouve la chapelle de l'Arena, dont tout le\nfaste, et incomparable, est dû aux registres de fresques dont Giotto en a\nrevêtu, du haut en bas, les murailles. Non loin de là se trouve l'église des\nEremitani dont la chapelle des SS. Jacopo e Cristoforo contient les célèbres fres­\nques de Mantegna. A un siècle de distance, ces deux cycles d'oeuvres géniales\nexcercèrent une influence décisive sur le développement de la peinture ita­\nlienne.\n   L'invention des fresques de Giotto est admirable de force dramatique et de\nsobriété; il a fixé là en traits profonds toutes les scènes de la vie de la Vierge\net du Sauveur que ses successeurs ne feront que commenter ; celles de Man­\ntegna, consacrées à la vie de saint Jacques et de saint Christophe, sont tout\nimprégnées de l'antique, dont le maître du peintre, Squarcione, lui avait com­\nmuniqué la passion ; mais on n'y découvre point encore la froideur et la\npédanterie servile qui stériliseront l'art italien, au siècle suivant : les ten­\ndances instinctives de cet art viennent, en quelque sorte, de retrouver leurs\npropres traditions et, de cette communion féconde avec un passé où il se\nreconnaît, s'engendrent des œuvres d'une beauté exquise, spontanée et\nvivante...\n   Le bon peintre Godfroid Guffens avait consacré sa vie à copier avec une\npatience pieuse et avec une minutie intelligente, les œuvres de ces vieux\nmaîtres que le temps — et les restaurations — détruisent. Il excellait, surtout,\nà reproduire les fresques des primitifs duXIVesiècle. Il a ainsi copié à Padoue,\noutre des fragments, l'une des plus belles fresques de la chapelle de l'Arena :\nla rencontre de saint Joachim et de sainte Anne sous la porte d'or; à la'cha-\npelle Saint-Geprges, qui se trouve près du Santo, une fresque de Jacopo\nAvanzo, un giottesque véronais, représentant le miracle de sainte Lucie; aux\nEremitani, enfin, la fresque de Mantegna, avec son beau paysage de ville et\nde collines étagées, le Martyre de saint Jacques.\n   Toutes ces copies ont été exposées au Cercle artistique, en 'novembre der­\nnier, en même temps que d'autres, d'après Gozzoli, Botticelli, Domenico\nGhirlandaio, Gentile Bellini, Carpaccio, etc.,. intéressantes, mais où Guffens\nn'a pas su saisir le secret de vie et de couleur des originaux.\n\n                                        *\n\n   En nous promenant dans les salles de l'exposition du Sillon, nous enten­\ndions un groupe de jeunes peintres, de la maison, sans doute, qui discutaient\navec animation des droits de la critique. Ils n'étaient pas d'accord sur cette\ngrave question, et quelques-uns tenaient que l'artiste conservait toujours la\nfaculté de rétorquer les arguments de l'aristarque — à coups de canne !... Il\nest vrai que le critique pourrait toujours se draper dans le peplos de Thémis­\ntocle et répondre : « Frappe, mais écoute I » — « Ecoute! », c'est très bien,\nmais il faudrait avoir quelque chose à dire, et, j'avoue que, même sous la\nmenace de coups, le courage me manquerait pour accrocher à chacune des\ndeux cent cinquante œuvres exhibées au Sillon, l'adjectif laudativement des­\ncriptif qui pourrait en satisfaire les auteurs.\n"}, {"page_pdf": 887, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": "760                              DURENDAL\n\n\n   La plupart des exposants sont paysagistes et chacun d'eux expose une série\nde tableaux qui témoigne d'un persévérant et fructueux labeur et de l'émula­\ntion saine qui règne entre les membres du Cercle. Nous avons pointé particu­\nlièrement le Paysage brabançon, de M. Apol ; de M. Bastien, toujours très\nenclin aux colorations brunes et sombres, l'Etang à Boitsfort et la Neige dans\nmon jardin; Après la pluie de M. P . De Wit; l'Etang de Saint-Job, de M. Haus­\ntraet ; les paysages maritimes de M. Pinot; le Cabaret Mignolet, de M. Smeers;\nle Pont-Neuf (temps gris), de M. Swyncop ; un Etang et Paysage à Boitsfort, de\nM. Tordeur et, parmi les bonnes pages, d'une couleur franche et solide, de\nM. Wagemans, la Ferme rose et la Petite ferme Mignolet. Signalons aussi un\nbeau dessin de M. Lefebvre, Songeuse ; d'habiles copies de Botticelli, Burne\nJones, Metsys, etc., par feu Jsinsi; le buste de Zèlandais, par M. De Haen.\n\n                                         *\n                                     *       *\n\n    Une riche moisson finira par sortir de ce Sillon l Tous ces jeunes artistes se\ndéveloppent, d'année en année ; leur manière s'affirme peu à peu, et leur per­\nsonnalité. Il aurait été, peut-être, curieux de placer l'une quelconque de leurs\nœuvres parmi les tableaux que les frères Le Roy ont réuni, pour inaugurer\nle vaste hall de leur nouvelle installation de la rue du Grand-Cerf. C'est le\nsecret de l'ancienne musique que l'on apprend ici; et il apparaît, à la compa­\nraison, qu'elle avait on ne sait quelle pondération, quelle gravité, quelle con­\nscience sérieuse, quelquefois un peu pesante, que nous avons perdues.\n    L'exposition Le Roy compte un grand nombre de Delacroix, de Corot, de\nDiaz, de Courbet, de Leys, etc. Mais tout l'intérêt en allait, en dehors de\nmagnifiques pages de De Braekeleer, la Salle à manger de Leys et la Leçon de\nlecture ; aux Alfred Stevens : la Visite, un Sphynx parisien, dont deux ou trois\ntouches de Rops auraient achevé de faire un chef-d'œuvre; la Lettre de faire\npart; Derniers jours de veuvage, etc., où les étonnants prestiges de coloriste raf­\n finé et subtil de ce grand petit-maître dissimulent admirablement tout ce qu'il\n y a de superficiel dans son art.\n\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-017", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 761, "page_fin": 766, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 888, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2364, "texte": "LES LIVRES\n\n LE ROMAN :\n  L a C o l o n n e , par LUCIEN DESCAVES. — (Paris, Stock.)\n    Une épigraphe d'Elisée Reclus : « Il n'est pas, en ce siècle, de signe des\n temps qui ait une signification plus imposante que le renversement de la\n Colonne impériale sur sa couche de fumier, » et cette dédicace : « A la des­\n cendance des Héros de la Commune, dont la gloire est d'avoir jeté bas le mât\n de cocagne impérial, les hommes de bronze qui grimpent après et le César\n qui excite leur émulation, je dédie cet encouragement à recommencer»,\n précisent avec toute la netteté souhaitable le sens du nouveau roman de\n  M. Descaves.\n    On se doute, je pense, que nous sommes assez loin de partager l'admira­\n tion vouée par l'auteur de Sous-Offs aux sinistres bandits de 1871 et qu'en par­\n ticulier, le déboulonnage du 16 mai ne nous inspire aucun enthousiasme, La\n seule excuse que puisse invoquer la Terreur rouge, lorsqu'elle s'en prend à\n l'épopée impériale, c'est l'exemple donné, en 1814, par la Terreur blanche,\nqui tenta, elle aussi, sous les yeux de l'ennemi, de décapiter l'histoire de\n France; et c'est une piètre excuse, toujours, qu'un plagiat.\n    Cela dit, ce n'est que justice d'ajouter que M. Descaves a su nous donner,\ndans la Colonne, un tableau pittoresque de Paris pendant l'insurrection corn-,\nmunaliste. Les types vivants, curieux et vrais y abondent. On y coudoie\ntoutes les variétés du révolutionnaire : l'illuminé, le naïf, l'ambitieux, le\nphraseur, le « gueulard » de tribune et de cabaret, le gavroche. Et, parmi les\npersonnages qui représentent, au contraire, le vieil esprit militaire, il se ren­\ncontre de stupéfiantes incarnations du ratapoilisme. L'auteur s'est complu,\nd'ailleurs, à exagérer, chez eux, les ridicules professionnels. C'est à leurs\ndépens, surtout, que s'exerce son humour féroce et sa verve caricaturale.\nOn peut regretter, dans la Colonne, le défaut d'action : on y disserte copieuse­\nment, on y agit très peu; le livre, en somme, ne marche guère. Mais on ne\nsaurait nier que M. Descaves y affirme de belles qualités d'observateur et\nde styliste.\nL e P a p e R o u g e , roman par ALBERT DELACOUR. — (Paris, Société du\nMercure de France.)\n   Le nouveau roman de M. Delacour nous transporte en plein quattrocento.\nIl a pour décors successifs la Rome de Sixte IV et la Florence du Magnifique.\n"}, {"page_pdf": 889, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3222, "texte": "762                                DURENDAL\n\n\nLe drame qui s'y déroule dans le sang et la boue est la fameuse conjuration\ndes Pazzi. On reconnaît au romancier le droit de prendre quelques libertés\navec l'histoire. Aussi ne reprochons-nous pas à M. Delacour d'avoir démesu­\nrément grandi le rêve de son héros, Francesco de Pazzi, et l'idéal poursuivi\npar les adversaires des Médicis. Mais comment ne pas regretter que\nM. Delacour traîne son lecteur à travers tant de cloaques immondes, étale si\ncomplaisamment les abominations ressuscitées de Sodome et de Lesbos?\n   Trop de pages, dans le Pape Rouge, donnent la nausée. Il le faut regretter\nd'autant plus que l'auteur révèle de fortes qualités de peintre et d'écrivain.\n\n L e D é l u g e , roman héroïque, par HENRYK SIENKIEWICZ. Traduction du\n   comte WODZINSKI et de B. KOZEKIEWICZ. — (Paris, éditions de la Revue\n    Blanche.)\n   Le Déluge continue la vaste trilogie qu'ouvrait Par le Fer et par le Feu et que\n ferme Messire Wolodowski. Il évoque, à son tour, l'épopée polonaise du\nXVIIe siècle : après l'invasion tartare, voici la Pologne submergée par l'invasion\nsuédoise. On retrouve ici, non sans plaisir, plusieurs des héros dont la\nbravoure, la faconde ou la coquetterie avaient ébloui, charmé ou amusé dans\nPar le Fer et par le Feu : Jean Kretuski, Michel Wolodowski, Annette Kra­\nsienska, l'intarissable Zagloba, le célèbre Ulysse polonais. Comment s'y\nprit le jeune André Kmita, banneret d'Orsza, pour se couvrir de gloire après\ns'être couvert de honte et mériter, à la dernière page, la main de la noble\ndamoiselle Olenka Billewicz, c'est une histoire infiniment trop compliquée\npour qu'il soit possible de la résumer en quelques lignes : elle est digne de\ntout point d'un roman de cape et d'épée comme celui-ci. Est-il besoin de\ndire que l'on y tue énormément? Ce ne sont que sièges, combats, incendies,\nsacs, massacres, enlèvements, trahisons. « Ici, les gens ont oublié ce qu'est\nla joie ; ici, les vents ne soufflent plus, ils ne font que gémir; ici, la pluie ne\ntombe plus, elle ne fait plus que pleurer. » Qu'un couple d'amoureux survive à\ntant de carnages pour convoler en justes noces, en vérité, c'est miracle. La\nPologne de Jean-Casimir, vices et vertus, revit tout entière sous la plume du\nromancier national : étonnant amalgame d'instincts barbares et de goûts\ncivilisés, de fougue et d'indolence, de légèreté et de chevalerie, d'indiscipline\net d'héroïsme, de férocité sauvage et de foi. Et ces Gascons du Nord ont\nvraiment des gestes sublimes !\n                                                                           M. D.\n\nL a F e r m e a u x g r i v e s , par G. GARNIR. — (Paris, Ollendorff.)\n   A. placer dans le rayon des auteurs belges dont il ne déparera certes pas\nla collection déjà si riche de nos romanciers. C'est un beau roman que\ncelui-ci. Il est bien charpenté, puissamment pensé, et écrit en une langue\nvigoureuse, bellement imagée, imprégnée d'une poésie intense. Il y a là des\ncoins de nature adorables, pleins de soleil, tout embaumés du parfum des\nfleurs des champs, sentant bon l'arome du foin, égayés par le joyeux concert\ndes oiseaux de la campagne. Ces tableautins sont charmants de naturel et\nd'un coloris délicieux.\n"}, {"page_pdf": 890, "page_imprimee": 763, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3521, "texte": "                                   LES LIVRES                                 763\n\n    C'est une histoire simple et émouvante dans sa simplicité que celle-ci.\n Elle incarne et dépeint d'une façon impressionnante la lutte entre les\n attraits factices et trompeurs des plaisirs mauvais et déprimants de la\n ville et les charmes familiers et doux des joies sereines, élevantes et fortes\n de la vie des champs. Le héros du roman a beau s'être détaché du\n sol paternel et avoir rivé son sort, et enchaîné toute son existence à la ville,\nun attrait mystérieux et irrésistible le ramène sans cesse au village de ses\n pères. Et au moment où il semblait s'être attaché définitivement à la ville, en\nchangeant ses chaînes de jouisseur libre en celles d'un esclavage éternel, il\nrompt lui-même violemment ses liens, dans un dégoût infini de tout, pour\nvenir échouer misérablement et mourir tristement à la Ferme aux grives qu'il\navait renié, dans les bras de son pauvre père qui déjà ne voulait plus recon­\nnaître en lui un fils. Le désespoir et les angoises du père, les luttes entre le\nmauvais fils et les entants restés fidèles aux tradilions des anciens, les scènes\nde la vie échevelée et sans but comme sans ressort, toute en dehors, du jeune\ndécavé, les douceurs intimes de la vie du plein air, au beau soleil et dans la\nchaude atmosphère du pays ancestral, enfin, toutes les émotions et tous les\nincidents qui forment la trame de ce beau roman sont magistralement décrits.\nCette nouvelle œuvre de Georges Garnir ne fera qu'accroître la réputation\nde vrai artiste, de penseur et de poète qu'il s'était déjà faite dans le monde\nintellectuel par ses écrits antérieurs. Nous souhaitons à l'auteur d'écrire encore\nsouvent d'aussi beaux romans que celui-ci.\n                                                                          H. M.\nL e s O b e r l e , par RENÉ BAZIN. — (Paris, Calman-Lévy.)\n    Dans le dernier numéro de Durendal, j'eus le plaisir de rendre compte\n d'une œuvre de patriotisme sain et viril : les Braves gens, de. MM. P . et V. Mar-\ngueritte. Voici un autre livre, dû à la plume d'un des plus délicats, des plus\npénétrants romanciers français d'aujourd'hui, dont je me hâte de recom­\nmander la lecture à tous ceux qui aiment la littérature réconfortante, déga­\ngeant une émotion féconde en enseignements.\n    M. Bazin étudie en ce roman le problème de la germanisation de l'Alsace.\nAu sein de la famille du vieux patriote irréductible, Philippe Oberlé, Joseph\nOberlé et sa fille Lucienne représentent activement la tendance allemande.\nLucienne est fiancée à un officier prussien et son père s'efforce par tous les\nmoyens de gagner les faveurs de l'administration impériale, nécessaires à ses\nintérêts non moins qu'à ses ambitions.\n   Ils se heurtent à la résistance passive de l'aïeul, Philippe Oberlé, dont la\nprésence est une perpétuelle protestation contre le régime de la conquête, et\naux sentiments nettement français du fils de Joseph, Jean, que portent vers la\npatrie vaincue ses sympathies naturelles et son amour pour Odile Bastian.\n   Dans cette famille aussi profondément divisée, Mme Oberlé, Française\nde cœur, représente la douloureuse résignation.\n   Pour échapper définitivement à l'influence allemande et, surtout, pour se\nrendre digne de l'amour et des regrets d'Odile qu'il ne reverra plus, Jean sera\ndéserteur; Il quittera le régiment où il accomplit son temps de service et\ns'enfuira en France, brisant du coup les fiançailles de sa sœur avec le lieute­\nnant prussien Wilhelm von Farnow.\n"}, {"page_pdf": 891, "page_imprimee": 764, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3176, "texte": "764                               DURENDAL\n\n\n  Ainsi s'achève ce récit, dont la vraisemblance douloureuse émeut fortement.\nM. Bazin y a employé les précieuses qualités qui donnent une si haute valeur\nà son style à décrire les paysages d'Alsace. On pourrait caractériser le livre\npar une de ses dernières phrases; « C'est la France qui chante! » Oui, la\nFrance qui chante, en attendant l'aube, le regret des provinces perdues.\nS e u l e , par HENRI ARDEL. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   Ghislaine de Vorges est une de ces délicates figures de jeunes filles, franches,\naimantes et douces, telles que M. Ardel se plaît à les dépeindre avec son joli\ntalent un peu mièvre. Douloureusement frappée par la vie, elle se consacre\ntout entière à l'éducation de la folle et charmante Josette de Moraines. Elle\nse dévouera au point d'épouser M. de Moraines expirant, pour donner une\nmère à la fille du moribond, sacrifiant l'amour de Marc de Bresles, qui pour­\nrait la rendre heureuse. Car, écrit l'auteur, elle est de celles pour qui aimer,\nc'est se dévouer et souffrir.\n   Les jeunes filles aimeront ce roman, qui les dédommagera un instant de\nl'incurable ennui des Fleuriot et autres confiseries.\n\nPère,   par ANDRÉ LICHTENBERGER. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   Ce roman étudie un curieux cas de psychologie familiale. Une jeune fille\nau caractère aventureux et enthousiaste, Estelle Lormier, découvre, en fouil­\nlant dans un tiroir dont le hasard lui a livré le secret, une correspondance qui\nlui dévoile les relations coupables entretenues par sa mère, quelques années\navant sa mort, avec un bellâtre séducteur, Xavier de Puyjalon. Ainsi, Estelle\nn'est pas la fille de M. Lormier; en son cerveau romanesque, une foule d'im­\npressions s'éveillent et se mêlent : ressentiment aggravé de mépris pour\nl'homme dont la médiocrité, croit-elle, a poussé sa mère, qu'elle innocente en\nson cœur, vers l'abîme des amours illégitimes; culte d'admiration pour le\nhéros du roman, qu'elle imagine loyal et noble, paré de toutes les séductions\nde l'idéal. Mais ces rêveries exaltées ne dureront guère. Elle comprendra\nbientôt que le don Juan ne fut qu'un vulgaire lâcheur, tandis que M. Lormier,\nen pardonnant et accueillant comme sien l'enfant de la faute, se montra dans\nce drame le seul véritable héros. Un instant menacé de périr, son affection\npour son père adoptif s'accroîtra dès lors d'admiration et de reconnaissance.\n   Le style de ce livre est vif, pénétrant et sobre, digne en tous points de\nl'auteur de Mon petit Trott et de la Mort de Corinthe.\n                                                                     C H . DE S.\nDIVERS :\nL'Italie du XVI e siècle. Jean des Bandes noires (1498-\n   l 5 2 6 ) , par P I E R R E GAUTHIEZ, un vol. in-8°. — (Paris, Société d'éditions\n   littéraires et artistiques.)\n   C'est une étrange figure de condottière que ce Giovanni dellebande nere, dont\nM. Gauthiez, dans un livre frappé avec le relief savoureux et les ombres\ntranchées d'une médaille de Pisanello, fait revivre la farouche figure.\n   L'historien le dit en termes sûrs, quelque part, ce n'est pas le portrait d'un\nhomme qu'il trace, ce n'est pas une conscience qu'il étudie, une âme qu'il\n"}, {"page_pdf": 892, "page_imprimee": 765, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3261, "texte": "                                   LES LIVRES                                765\n\n  analyse, mais simplement une force, une énergie obscure qui fend, se préci­\n pite, déchire, ravage, obéissant à l'impulsion de son instinct, fatalement et\n qui, presque, est irresponsable. Un tel être obéit à la nécessité de détruire;\n c'est sa fonction prédestinée; le seul objectif, l'unique emploi d'une puissance\n purement animale, et, pourrait-on dire, carnassière. Il fond comme une ava­\n lanche; déflagre comme un cataclysme, passe en arrachant, en dévastant\n tout sur.son parcours, jusqu'à ce qu'une résistance, un accident le brise à son\n tour.\n    C'est une vie par soubresauts, par saccades, depuis l'enfance violente et\n déchaînée, avec des jeux comme ceux d'un fils de géant, qui démolit les êtres\n qu'il veut caresser; depuis la jeunesse à outrance, agrémentée de meurtres et\n de rixes sanglantes dans les rues de Florence, jusqu'aux chevauchées de la\n guerre, avec son escorte de massacres, d'incendies et de pillages, jusqu'à la\n mort épique de sang-froid sous la scie maladroite d'un chirurgien.\n    Et ce n'était pas un mauvais homme; il était sans ruse et sans diplomatie,\n désintéressé, parmi toute la duplicité et les convoitises de ce temps; espèce\n d'enfant de proie, enclin à la joie de la bataille, prêt aussi bien à mourir qu'à\n tuer! Héroïque? non; cruel? non. Tuant, parce que la vie n'a point d'autre\n but à ses yeux que de se battre, d'échanger des coups, de déployer sa force\n dans la volupté ou dans le sang.\n    Ce soudard débridé, aux gros plaisirs, aux mœurs populacières, avec ses\nrires à faire trembler les vitres et ses plaisirs dangereux, qui ne se sentait les\ncoudées franches que parmi sa soldatesque, au camp, avait été uni à la plus\ndélicate des femmes, Marie Salviati, dont la physionomie fleurit, aux pages\nd'un rouge violacé de cette histoire, comme une belle fleur violette de mélan­\ncolie et de distinction, comme un de ces frêles et purs iris que Florence a\ncueillis pour les mettre dans ses armoiries...\n    M. Pierre Gauthiez nous a donné, jadis, un beau livre, mordant et justicier,\nsur l'Arétin; il nous en promet un sur Bartolommeo Colleone, autre condot­\ntière, non des lettres comme celui-là, mais des armes comme Jean des Bandes\nnoires. Et ce sont de belles et savoureuses études, écrites d'une langue pleine\nde couleur, de force et d'entrain, pétries de sagacité, d'art et d'amour — de\ncet amour dont restent imprégnés tous ceux qui ont hanté la divine terre\nd'Italie.\n\nI l S a n G i D V a n n i d i S i e n a e i suoi restauri, par V. LUSINI, un vol.\n   illustré. —(Fiorenze, Fratelli Alinari.)\n   C'est une question difficile que celle des restaurations ! M. Fiérens-Gevaert,\nnotre excellent et bouillant ami, l'abbé Mœller, et d'autres encore, sont\nengagés dans une belle passe d'armes, ou le pour et le contre croisent, courtoi­\nsement, le fer. Etant incompétent, nous nous tenons prudemment dans la\ngalerie, nourrissant de secrètes sympathies pour les anti-restaurateurs. Les\nartistes ont l'âme casanière, et la physionomie des choses fait partie, pour\neux, des rêves où elles les ont induits. C'est pourquoi nous regrettons la\nnoble figure tronquée de Notre-Dame du Sablon et la patine illustre de ses\nporches...\n"}, {"page_pdf": 893, "page_imprimee": 766, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2967, "texte": "766                                  DURENDAL\n\n\n   Cependant, on restaure partout, avec un zèle plus ou moins intempérant :\nen France, en Italie, en Allemagne ; et, non seulement on restaure, mais on\nunifie, on veut donner à tels édifices l'unité organique qu'ils n'ont jamais\nconnue. La faute en est à Viollet-le-Duc? Non ! au néant, à la nullité de notre\narchitecture qui, à la Renaissance, a renié ses parents gothiques et vit, à\nprésent, déshéritée comme une bâtarde, d'expédients — et de restes!...\nElle est revenue, à la fin, comme l'enfant prodigue, à la maison de ses pères,\nq u ' à l'époque de sa prospérité elle laissait tomber en ruines ; mais l'adversité\nne lui ayant pas enseigné la modestie, elle veut bouleverser la vieille demeure,\nla remettre à neuf et jeter dehors les meubles de tous les temps que la famille\ny avait accumulés!...\n\n   La délicieuse Sienne, toute resplendissante de siècles, avec ses palais\nrouges et ses maisons noires ; dont les rues en cascades, en torrents, en\nravins, dessinent sur le ciel profond leur ligne accidentée et charmante,\nSienne se couronne là-haut, sur la plus élevée de ses collines, de son Dôme\nblanc et noir, accolé du campanile dressé comme un gonfalon.\n    Il fait doux et cher, là, dans le soleil, et le silence, et cette solitude de pierres\nmagnifiques... Un passant, rarement; une religieuse de l'hôpital della Scala,\nquelquefois; un prêtre de l'évêché; un ouvrier... La belle cathédrale colorée\nqui est comme une violente joie proclamée de foi, de beauté et de liberté,\nresplendit et chatoie. Et il faut s'asseoir sur cette place, loin de sa propre vie\net des routes fréquentées, et, lentement, avec minutie et allégresse, à loisir,\nexaminer les figures de la façade que les bons sculpteurs ont taillées avec toute\nleur ardeur consciencieuse, et leur sûr instinct de simplicité et d'amour.\n    Nous songions aux heures meilleures que l'on cueille ainsi, en feuilletant\nl'intéressante monographie que M. V. Lusini a consacrée à la restauration du\nBaptistère de Sienne, exécutée sous la direction du professeur Agenore\nSocini, architecte siennois. A l'époque où nous étions à Sienne, le Baptistère\nétait encombré des échafaudages du travail que l'on poursuivait et dont on ne\npouvait pressentir les résultats. A en juger d'après les renseignements donnés\npar M. Lusini et les vues photographiques dont est orné son livre, la restau­\nration aurait restitué avec tact et délicatesse l'aspect primitif du monument,\nsans nuire à son ornementation originale et en n'ayant à sacrifier que de ridi­\ncules « ajoutes », sans valeur artistique, desXVIIeetXVIIIesiècles.\n    M. Lusini donne en appendice, d'après les textes publiés par le célèbre\nérudit Milanesi, toute une série de documents du plus grand intérêt : lettres\nde Ghiberti et de Donatello, relatives à leurs bas-reliefs pour les fonts baptis­\n maux; de della Quercia, etc.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-018", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 767, "page_fin": 772, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "Anvers F Gilliams Lambrechts", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 894, "page_imprimee": 767, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 1987, "texte": "NOTULES\n\n    NOS a b o n n e s d e l ' é t r a n g e r seraient bien aimables, s'ils voulaient\n avoir l'extrême obligeance de nous envoyer le montant de leur abonnement,\n en adressant un mandat-poste de douze francs à la Rédaction, rue du\n Grand-Cerf, 14, à Bruxelles.\n                                            **\n\n   L e C o m i t é « V i c t o r H u g o ». — Un Comité vient de se constituer\n pour célébrer à Bruxelles le centenaire de Victor Hugo. Il se compose des\n poètes Valère Gille, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Fernand Séverin, Charles\n Van Lerberghe, Emile Verhaeren, membres, et notre collaborateur Paul\n Mussche, secrétaire.\n                                          ***\n\n     L ' O c c i d e n t , tel est le titre d'une nouvelle revue littéraire et artistique\n de Paris. Le premier numéro contient des pages superbes du grand artiste\n Vincent d'Indy. Elles sont intitulées : L'Artiste moderne. En voici quelques\n extraits :\n    « Est-ce que, dans l'esprit de bien des gens, Artiste moderne ne voudrait pas\n dire : Créateur apportant au vieil édifice artistique, éternellement en con­\nstruction, des matériaux nouveaux, solides, cohérents avec les anciens, maté­\nriaux extraits de la carrière de son cœur et taillés par son intelligence\ndans le but de servir au bien et d'alimenter la vie progressive de l'humanité ?\n    » Cette définition me satisfait pleinement, mais, à la bien considérer, ne\nserait-elle point précisément celle de l'artiste en général, de l'artiste de tous les\ntemps véritablement digne de ce beau nom et y aurait-il une lettre à y changer\nsi l'on faisait simplement tomber le terme moderne comme inutile et même un\npeu ridicule?\n   » Faisons donc, nous aussi, justice de cette expression boursouflée et\ndisons, plus simplement et plus largement : « Il n'y a pas à proprement parler\n» d'artistes modernes, il y a seulement, parmi les individus qui s'occupent d'art,\n» ceux qui sont artistes et ceux qui ne le sont pas. »\n"}, {"page_pdf": 895, "page_imprimee": 768, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3297, "texte": "768                               DURENDAL\n\n\n   — «Mais alors, » m'objectera-t-on, « vous vous faites le champion des\n» vieilles idées, vous prétendez qu'il faut toujours ressasser les mêmes choses\n» et que l'homme qui créerait de toutes pièces un art nouveau ne serait point\n» l'artiste moderne rêvé ? »\n   » Et je répondrai : « Il n'y a pas de vieilles idées, il n'y a que de vieilles\n» formules, de vieux vêtements nés de la mode et passant avec elle. »\n   » Et voilà précisément le sophisme actuel contre lequel je m'inscris en faux\nqui en arriverait à faire consister l'art soit dans la formule inemployée, soit\ndans le vocable, le décor ou le costume contemporains.\n   » Quant à l'homme prodige duquel sort tout à coup et sans préparation un\nart tout nouveau, je demande aux historiens de la musique, de la peinture, de\nl'architecture, de vouloir bien me le dénicher.\n   » L'artiste ne peut pas être révolutionnaire, car qui dit révolution veut dire\ndestruction, et la mission de l'artiste n'est point de détruire mais de créer, il\nn'est et ne peut être fatalement qu'une fonction de la sûre et lente évolution\nartistique, car évolution signifie progrès.\n     Je ne puis me représenter le progrès comme une route droite se prolon­\ngeant dans une plaine, mais je vois, au contraire, le monument-art, en forme de\nspirale dont les volutes seraient reliées entre elles et consolidées par des étais,\ndes contreforts : les immuables sentiments humains, sur lesquels chacune des\nvolutes s'appuie au passage, tout en allongeant la spirale toujours plus haut\nvers l'infini.\n   » Seuls, restent et contribuent à l'édification du monument, les artistes, les\nvrais artistes, qui, appuyés solidement Sur les vieilles bases ancestrales,\nsavent trouver en eux-mêmes les matériaux propres à consolider, toujours\nplus haut, la ligne verticale des toujours mêmes sentiments humains.\n   » Et voilà précisément ce qui fait du nom d'artiste un titre sublime, c'est que,\nen dépit de l'ancienneté des fondations sur lesquelles il bâtit son œuvre nou­\nvelle, l'artiste reste libre, complètement libre.\n   » Regardez autour de vous et dites si, à ce point de vue, il est quelque car­\nrière plus belle que celle de l'artiste conscient de la dignité de sa mission?\n   » La liberté, voilà le vrai bien, le plus précieux apanage de l'artiste.\n   » La liberté de penser — cette liberté que ceux qui s'intitulent pompeuse­\nment : libres penseurs, s'efforcent d'enlever à l'homme — et aussi la liberté\nque personne au monde n'a le pouvoir d'ôter à l'artiste, celle de construire son\nœuvre selon sa conscience.\n   » Mais cette liberté qu'ont glorieusement pratiquée les vrais artistes de\ntous les temps, elle a été, elle sera toujours battue en brèche par ceux qui ne\nveulent point ou ne savent point s'en servir.\n   » Il né suffit pas de savoir, comme les académiques, pratiquer impeccable­\nment un métier, il faut encore, sous peine de rester un demi-artiste, situation\nlamentable, s'assimiler les hautes manifestations d'art de tous les temps et\nla aimer, ce qui est le seul moyen d'arriver à la création d'œuvres utiles au\n progrès.\n   » Du côté révolutionnaire, on vous dira : « L'artiste doit exprimer la vie »;\nExprimer la vie?... mais est-ce que les vrais artistes de toutes les époques ont\njamais fait autre chose?\n"}, {"page_pdf": 896, "page_imprimee": 769, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3182, "texte": "                                      NOTULES                                  769\n\n        » N'est-ce pas la vie même dans ce qu'elle a de plus humainement vrai que\n    l'on trouve aux portails des cathédrales du XIIIe siècle et dans les œuvres de\n    ces peintres antérieurs à la Renaissance qui furent les véritables ancêtres de\n    nos actuels impressionnistes ?\n        » Qu'est-ce que la vie en art, sinon le sentiment humain exprimé dans\n   l'œuvre par un artiste ému ? Et voilà ce qui rend les grandes œuvres éternel­\n   lement jeunes, éternellement belles.\n       » Oui, certes, ils vivent et nous émeuvent parce qu'ils vivent de notre\n   propre vie, ces graves syndics de Rembrandt, à Amsterdam, ces varlets et ces\n   paysans de Gozzoli au palais Riccardi, ces élus et ces réprouvés des tympans\n   de nos cathédrales françaises; oui, certes, nous revivons nos impressions de\n   nature dans la sixième symphonie et tant d'autres pièces de Beethoven, et ce\n   n'est point seulement la magicienne Armide qui fait vibrer notre âme dans le\n   sublime monologue qui termine l'œuvre de Gluck, mais la femme, la femme\n  souffrante, la femme délaissée. Revêtez cette Armide d'une robe de paysanne\n  ou d'ouvrière, nommez-la Angèle ou Marguerite, l'impression de la scène n'en\n  sera ni plus ni moins poignante, elle restera identiquement la même sans qu'il\n  yait une note à modifier dans la musique, parce qu'elle est vraiment humaine\n  et humainement pensée.\n       » Laissons de côté, comme inutiles et négligeables toutes les théories offi­\n  cielles et révolutionnaires, l'artiste véritablement digne de ce nom ne s'embar­\n  rassera point dans ces broussailles du chemin, il gardera noblement sa liberté,\n  sans haine contre les hommes, reconnaissant envers ceux qui lui offrent de\n  belles œuvres, sans distinction de bâtiment, mais impitoyable contre les faux\n  principes.\n      » Il s'efforcera, après avoir non pas seulement effleuré, mais approfondi la\n  connaissance des grandes manifestations d'art antérieures, d'édifier sur les\n fondations immuables un nouveau cycle de la magnifique spirale en expri­\n mant loyalement, tels qu'il les sent, tels qu'il les souffre, les toujours mêmes\n sentiments humains.\n      » A ce prix seulement, il acquerra la personnalité et pourra servir à la\n haute et saine alimentation des âmes futures, ce qui est le but suprême\n de l'art.\n      » Et, pour résumer tout ce que je viens de dire, je ne trouve pas mieux\n qu'une citation d'un livre, bien démodé à l'heure actuelle dans les sphères de\n l'enseignement officiel, mais auquel il faut cependant bien revenir toutes les\n fois qu'il s'agit de morale, le catéchisme. « Dieu », dit ce livre, «a créé l'homme\n » pour le connaître, l'aimer et le servir. »\n     » L'art — émanation divine — ne donne point à ses fervents d'autre\nmaxime : connaître, aimer, servir, car la connaissance qui rend fort et qui rend\njuste, l'amour qui provoque la création et la conscience d'une haute mission\néducatrice, tels sont, je l'affirme, les trois points essentiels du caractère de\nl'artiste, je ne dirai pas moderne, je dirai mieux, de l'artiste libre. »\n\n\n                                        **\n"}, {"page_pdf": 897, "page_imprimee": 770, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2918, "texte": "770                                DURENDAL\n\n\n  La grand'messe en si mineur, de J.-J. Bach. — Sous ce\ntitre la Tribune de Saint-Gervais, de Paris, a publié un remarquable article de\nCamille Benoit, un élève de César Franck. Nous en extrayons le passage\nsuivant :\n    « Bach et Beethoven, quelque fut leur supériorité d'esprit, ne devaient pas\nêtre leur propre poète. Mais où auraient-ils pu trouver, de leur temps, un\nsujet plus auguste, plus grandiose, que ce drame symbolique de la Messe, ce\nsacrifice d'un Dieu pour le rachat de l'homme? Et cet accompagnement des\nchants, des prières de toute l'humanité, n'était-il pas un chœur plus sublime\nque le chœur antique ? Où auraient-ils pu découvrir, ailleurs, un texte d'une\nlangue universellement comprise en pays civilisés, un texte consacré par des\n millions de bouches en des milliers de temples, depuis des milliers\n d'années ?\n    » Cette Divine Tragédie, ce Mystère des mystères, était tout prêt pour eux. Ces\n paroles latines, où des peuples entiers avaient laissé de leur âme, ces effu­\n sions du cœur humain, trésor commun des humbles et des grands, des\n pauvres d'esprit et des génies, elles appartenaient de droit à des hommes\n comme Bach et Beethoven; elles les attendaient, elles les appelaient. Ne\n nous étonnons donc pas de les voir tous deux après une vie certes bien\n remplie, après tant d'essais admirables pour traduire leur sentiment de\n l'infini, se tourner vers ce texte de la Messe dans la plénitude de leur con­\n science ; ce fut un acte de lucidité suprême qui les fit s'en servir pour écrire\n leur Testament à eux, pour exprimer leurs aspirations vers l'Inconnaissable,\n pour frapper à la porte muette de l'Invisible un de ces coups qui retentissent\n longuement. Mozart aussi, voyant sa vie se briser au moment où il entre\n dans la pleine possession de son génie, se jette sur le Requiem pour exhaler\n les dernières palpitations de son âme troublée. De même pour Schumann et\n  la dernière partie mystique du second Faust, de même pour Wagner et son\n  Parsifal » (1).\n\n\n\n\n      L'Association des Chanteurs de Saint-Boniface a exécuté,\n à l'occasion dé la Sainte-Cécile, une messe digne de son programme, en par­\n faite harmonie avec le but élevé qu'elle poursuit et qui devrait lui attirer là\n sympathie de tous les catholiques et de tous les amis du véritable art reli­\n gieux. Dans la plupart de nos églises, la Sainte-Cécile est l'occasion de\n l'exécution de musiques tapageuses, absolument dénuées d'art, dépourvues de\n toute inspiration religieuse.              —\n  ; L'art musical religieux s'est incarné en deux affirmations magnifiques, qui\n jusqu'ici n'ont pas été égalées et encore moins dépassées : le plain-chant\n grégorien et la polyphonie palestrinienne.\n\n\n   (1) Le Requiem, de Brahms, les Béatitudes, de César Franck, fruit de la maturité de ces\n deux maîtres, demeurant l'expression caractéristique et complète de leur nature.\n"}, {"page_pdf": 898, "page_imprimee": 771, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3032, "texte": "                                       NOTULES                                   771\n\n     Les chanteurs de Saint-Boniface ont voulu, à l'occasion de la fête de la\n  patronne des musiciens, donner une idée complète de l'art musical religieux,\n  en exécutant à la fois du plain-chant et de la musique palestrinienne.\n     Ils ont, avec l'art qu'on leur connaît, exécuté le propre de la messe d'un\n  confesseur tel qu'il est noté dans le graduel de l'Eglise et la Missa brevis, de\n  Palestrina.\n    Nous leur offrons toutes nos félicitations, que nous adressons spécialement\n  au directeur de la vaillante et artistique phalange, M. Henri Carpay, et au\n digne curé de Saint-Boniface, M. Hallaux, qui, artiste lui-même, est un\n si puissant soutien pour la belle œuvre des chanteurs de Saint-Boniface\n établie dans son église.\n    Nous engageons vivement tous ceux qu'intéresse le véritable art catho­\n lique à soutenir par un don annuel (la souscription n'est que de 10 francs)\n cette œuvre si méritoire et si belle, que nous ne cesserons d'exalter. On peut\n adresser les souscriptions, soit à M. l'abbé Hallaux, curé de Saint-Boniface,\n rue de la Paix, 19, soit à M. Henri Carpay, chaussée de Wavre, 123. Nous\n nous chargerons aussi bien volontiers de transmettre à l'Association des\n Chanteurs de Saint-Boniface, les souscriptions que nos abonnés voudraient bien\n nous adresser pour cette œuvre admirable, qui n'est pas encouragée comme\n elle mériterait de l'être.\n\n\n\n    L ' A C a p e l l a G a n t o i s a fêté, elle aussi, dignement la Sainte-Cécile,\n en exécutant d'une façon irréprochable et telles qu'on devait l'attendre d'une\n association dirigée par un artiste de la valeur de M. Hullebroeck, des\n œuvres de l'école flamande ancienne, des mélodies recueillies et harmonisées\n par son directeur et les chansons françaises desXIVeetXVesiècles, qui avaient\n obtenu tant de succès l'an passé et dont le public avait demandé instam­\n ment une nouvelle audition cette année.\n   Nous souhaitons bon courage et de nouveaux succès à notre ami\n E. Hullebroeck et à ses artistes.\n\n\n\n     L ' a b b é B r O U S S o l l e d e P a r i s a publié un ouvrage remarquable\n sur la Jeunesse de Pirugin et l'origine de l'école ombrienne, dont nous avons fait\n l'éloge ici-même. L'Académie française vient de couronner ce beau travail.\n Dans son rapport, le secrétaire perpétuel, Gaston Boissier, parlant de son\n livre, dit un mot que nous tenons à souligner :\n    « L'abbé Broussolle a tiré de ses études toute une théorie de la peinture\nchrétienne, et c'est pour elle en réalité que son livre est écrit. Il soutient que,\ntout en obéissant aux inspirations de la foi, elle ne doit pas se désintéresser\ndes règles de l'art, qu'il n'est pas indispensable, pour reproduire la naïveté des œuvres\nprimitives, d'en copier les incorrections, qu'il faut d'abord étudier la nature pour arri-\nver à la dépasser et atteindre ce qui est au-dessus d'elle, que sous prétexte de\npeindre les âmes, on n'a pas le droit de négliger les corps dans lesquels elles\n"}, {"page_pdf": 899, "page_imprimee": 772, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3077, "texte": " 772                              DURENDAL\n\n\n habitent. Ces préceptes ne sont pas nouveaux ; mais, puisqu'il y a des écoles qui\n les contestent ou les oublient, il est bon de le répéter. »\n    Avis à tous ceux qui. sous prétexte de ressusciter l'art du moyen âge\nfabriquent des statues de saints qui sont de vraies caricatures.\n                                       **\n   Une exposition d'oeuvres de Paul De Vigne sera ouverte au\n Cercle Artistique le 3o décembre. Elle comprendra la plupart des œuvres non\n monumentales de l'artiste, des études, des projets et des œuvres inédites.\n                                       ***\n   La collection Lucien de Hirsch. — On s'est enfin décidé à\n exposer dans une petite salle du Cabinet de Numismatique de la Biblio­\n thèque Royale les beaux vases grecs, les terres cuites, les bronzes dont j'ai\n parlé récemment ici. L'expositon n'est pas parfaite, — il s'en faut de beau­\n coup (1), — et tout le monde paraît être d'accord pour souhaiter le transfert\n de ces merveilles au Musée du Cinquantenaire.\n    Quant aux médailles, — il y en a, paraît-il, près de deux mille, — on n'en\n montre qu'un choix, toujours le même depuis plus d'un an. Il ne saurait\n évidemment être question de permettre au public de manier toutes les\n médailles de la collection, il est déjà fort imprudent d'en laisser palper une\n'cinquantaine; mais ne pourrait-on pas, comme au Musée Britannique, en\n faire exécuter des fac-similé, qu'il n'y aurait aucun danger à mette entre les\n mains de tous. En tout cas, il faudrait qu'un catalogue complet et abondam­\n ment illustré renseignât les amateurs et les savants sur les incomparables\n richesses de cette admirable série numismatique. Mais voilà, on a mis deux\n ans à classer (?) quelques vases et quelques terres cuites : calculez combien il\n faudrait d'années pour cataloguer deux milles médailles. Ah, fichtre ! ce n'est\n pas une sinécure que d'être Conservateur du Cabinet Numismatique ! C'est à\n peine si on a le temps de...             siffler!         C.              G.\n                                        ***\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : MARIE PHILIPPE : Les enfants sur la scène\n(Bruxelles, Lacomblez). A. DE GIBERGUES : Le mari, le père, l'apôtre (Paris,\nPoussielgue; Bruxelles, Schepens). O. MARUCCHI : Une page d'histoire\n(Paris, Lethielleux). J. ESQUIROL : Epreuves... d'imprimerie (Paris, Librairie\nMolière). A. CAMPAUX : Les pêcheurs de Galilée (Paris, Lethielleux).\nA. H E P P : Cœur d'amant (Paris, Fasquelle). M. OLIVAINT : Les deux gentil­\nhommes de Vérone (Paris, Lemerre). M. GORKI : Les déchus (Paris, Société\ndu Mercure de France). DIMITRI DE BENCKENDORFF : La favorite d'un tzar\n(ibid.). E. HORN : Sainte Elisabeth de Hongrie (Paris, Perrin). VICTOR.\nH U G O : Post-Scriptum de ma vie (Paris, Calmann-Lévy). A. H E P P : Cœur\nd'Amant (Paris, Fasquelle). E. HARAUCOURT : Le XIX e siècle (ibid.).\nM. GORKI : Caïn et Artème (Paris-Perrin). K. VAN DEN OEVER : In schemerg­\nloed der morgenveste (Anvers, F . Gilliams-Lambrechts).\n\n  (1) Voir l'Art Moderne du1eret du 8 décembre.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1901-livraison12-203", "volume": "ELB-AML-484382-1901-000-008_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1901-000-008_f.pdf", "ocr_sha256": "7e36518ba425ff0691d2d517e4e74b8e66b5a2dd994081864212d0ec0bdf6a35", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Dessiné et sculpté, par BELVILLE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 900, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 57, "fin_caractere_exclue": 211, "texte": "Dessiné et sculpté, par BELVILLE, de Paris)\n(Dessiné et sculpté, par R. CARABIN, de Paris)\n\n                                     Pianos H E N R I   HERTZ\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 832, "texte": ""}, {"page_pdf": 833, "texte": ""}, {"page_pdf": 834, "texte": ""}, {"page_pdf": 835, "texte": ""}, {"page_pdf": 836, "texte": ""}, {"page_pdf": 837, "texte": "( Galerie ancienne et moderne. Florence)                       (Photo'Alinari)\n\n\n                                 L'ADORATION     DES BERGERS\n                                           GHIKLANDAIO\n"}, {"page_pdf": 838, "texte": "          Messe des Bergers\n\n                        Orgues\nElle arrive parmi les étoiles du ciel,\nP a r m i les lis de lune et les palmiers de gel,\nAvec chanson de brise et de harpes... écoute!\nE t de la terre au ciel déployée en vols d'anges\nP o r t a n t sapins fleuris de cierges et d'oranges,\nElle arrive, — et c'est l'heure émouvante entre toutes.\nL a crèche avec l'Enfant s'illuminent en or,\nE t la Vierge, debout et jointes mains, adore\nLe divin Nouveau-né qui sourit dans ses langes.\nE t de la terre au ciel ondulent les vols d'anges\nAvec chanson de brise et de harpes... Il dort\nE t l'âne avec le bœuf réchauffent son sommeil.\nMais du fond des vallons jà viennent flageoler\nLes flûtes des bergers et les hautbois légers...\n\nL'autel brûle, touffe de lis en plein soleil.\n\n\n\n                       Introït\n Bergers, quel est Celui que vous cherchez?\n Il est nommé l'Ange du grand conseil\n E t son regard fait pâlir le soleil.\n Il est le Roi de gloire, et l'Univers,\n Avec ses monts, ses plaines et ses mers,\n Tremble en sa main comme un roseau léger.\n"}, {"page_pdf": 839, "texte": "714                     DURENDAL\n\n\n      Bergers, bergers, où L'avez-vous trouvé?\n      A Bethléem, ainsi qu'il est écrit.\n      Nous avons vu la Mère et le Petit,\n      Mignon et dans une crèche couché,\n      Tout nu, tenant pour sceptre entre ses doigts\n      Un brin de paille, et frissonnant de froid...\n      Mais des voix chantaient au ciel étoile :\n      Alleluia ! un Enfant nous est né !\n\n      Allez, bergers, annoncez la nouvelle.\n      Un grand mystère ici s'est accompli.\n      Le monde entier bénira Celui-ci\n      Qui vient ouvrir les cieux de sa main frêle...\n      Et donc, bergers, allez et proclamez :\n      Alleluia ! un Enfant nous est né !\n\n\n\n\n                          Kyrie\n      Seigneur Jésus, ayez pitié de nous,\n      Maintenant que Vous êtes si petit\n      Et que votre bouche frêle a le pli\n      D'ignorer l'ombre et les péchés commis...\n      Seigneur Jésus, ayez pitié de nous.\n\n      O Christ-Jésus, ayez pitié de nous,\n      Voyez comme nous sommes prosternés\n      Et jointes mains, avec des coeurs brisés\n      Qui ne comprennent plus le fou passé...\n      O Christ-Jésus, ayez pitié de nous.\n\n      Seigneur Jésus, ayez pitié de nous,\n      Car Vous voulez en somme, n'est-ce pas?\n      Que nous venions, puisque Vous êtes là\n      Si souriant et nous tendant les bras...\n      Seigneur Jésus, ayez pitié de nous.\n"}, {"page_pdf": 840, "texte": "                   MESSE D E S B E R G E R S              715\n\n\n\n                          Gloria\n E t trillant d'or parmi les étoiles du ciel,\n E t trillant d'or et de cristal parmi les claires\n Robes de neige immaculée et de lumière,\n Les harpes, sous des doigts de brise, son à son,\n Pudiquement, énoncent l'absolu Frisson, —\n Cependant que, joignant leurs ailes de lumière,\n Annonçant la nouvelle aux quatre vents du ciel,\n P a r m i les lis de lune et les palmiers de gel,\n Les séraphins brûlants soufflent dans les trompettes !\n\nNoël I Noël ! Or, assemblez vos blondes têtes\nE t bellement faites risette à l'Enfant-Dieu,\nVous, les chérubins aux yeux bleus! Noël! Noël!\nNotre-Dame la Vierge a les larmes aux yeux,\nP a r c e que ses doigts joints tressaillent de bonheur\nE t qu'Elle entend une musique dans son cœur,\nToutes les fois qu'Elle regarde le P e t i t\nQui est nu, potelé et frais, et qui sourit\nComme une rose et comme un oiseau dans son nid...\n\nNoël ! Noël ! Or, approchez, vous, les bergers.\nL'Enfantelet vous mande et, du haut de sa crèche,\nEtend complaisamment sa petite main fraîche\nAu-dessus de vos fronts humbles et résignés.\nNoël! Noël! voici venu le temps de paix\nE t de vivre en douceur et calme désormais,\nAffectueusement, entre frères et sœurs,\nChacun selon la grâce aimable de son cœur...\n\nNoël aussi pour la brebis aux pas rapides,\nNoël pour l'âne simple et pour le bœuf stupide,\nNoël pour les oiseaux sautillant sur le toit\nE t voletant autour de la crèche parfois,\nTourterelles, pinsons, verdi ers, mésanges bleues,\nRouges-gorges, serins, linottes, hochequeues...\nNoël! Noël! c'est grande fête dans le ciel!\nMaintenant tous les cœurs défaillent de tendresse,\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": "716                           DURENDAL\n\n\n      E t les cloches sonnant, les cierges crépitant,\n      Les ostensoirs parmi les nuages d'encens\n      E t les cent mille b r a s levés dans l'allégresse\n      Proclament la douceur unique de l'Enfant!\n\n\n\n                                Graduel\n             L'étoile blanche au nimbe de rosée\n             A rayonné sur la t e r r e embrasée\n             De haine rouge et d'ancienne rancœur...\n             Qu'annonces-tu, étoile blanche et belle?\n             P a i x à présent aux hommes de bon c œ u r !\n             Ecoutez bien, voilà la Loi nouvelle\n             E t l'Enfant-Christ est le Législateur.\n\n             E n ce temps-là, sellant leurs dromadaires,\n             Les mages b r u n s aux t u r b a n s de velours\n             Au firmament l'étoile saluèrent,\n             E t les h é r a u t s , frappant sur les tambours,\n             Criaient au loin : « Voici le temps meilleur.\n             Un signe heureux dans l'azur étincelle.\n             Allons-nous-en chercher la Loi nouvelle\n             Dont l'Enfant-Christ est le Législateur. »\n\n              Haines, fureurs, duretés, jalousies,\n              Arrachez donc ces mauvaises orties\n              E t tout cela qui vous fait mal au cœur ;\n              Mais aimez-vous les uns les autres, telle\n              E n vérité, telle est la Loi nouvelle\n              E t l'Enfant-Christ est le Législateur.\n\n\n\n                                   Credo\n        D'abord hautbois légers et flûtes de bergers\n        E t gazouillis de mois de mai dans un verger,\n        Car aussi bien ce n'est encore que l'Eglise\n        Naissante, avec le charpentier à barbe grise,\n        Notre-Dame la Vierge aux jointes mains fluettes\n        E t les gais pastoureaux soufflant dans leurs musettes.\n"}, {"page_pdf": 842, "texte": "                   MESSE D E S B E R G E R S                717\n\n\n Mais voici retentir l'âpre appel des buccins!\n Car ici c'est le sang de l'Eglise en fontaines\n Jaillissant, comme un vin impétueux, du sein\n Des vierges expirant au sable de l'arène,\n Car ici c'est le sang de l'Eglise romaine\n Qui fait monter au front du proconsul rêveur,\n Mélancolique et las, une faible roseur...\n\nE t voici résonner des trompettes de gloire !\nLe concile assemblé tonne dans l'ombre noire\nE t chasse à coups d'éclairs les nuages broyés,\nJ u s q u ' à ce qu'en l'azur du ciel purifié,\nAu-dessus des camails et des mitres gemmées\nE t des bras étendus et des crosses levées,\nLes dogmes éclatants et beaux prennent l'essor\nMajestueusement, comme un vol d'aigles d'or.\n\nO Seigneur Christ, nous avons cru et nous croirons !\nL a Foi brûle en nos cœurs en brasier d'incendie,\nE t l'abîme, soufflant sa rage et sa furie,\nNe fera qu'attiser les rouges tourbillons...\nO Seigneur Christ, nous avons cru et nous croirons !\n\nVous êtes Fils de Dieu, et nous le confessons!\nPourquoi chancellent-ils, ces Balthazars en fête,\nE t tous ceux-ci, faux dieux, faux sages, faux prophètes?\nVotre droite a dardé la foudre sur leurs fronts...\nVous êtes Fils de Dieu, et nous le confessons I\n\nGloire selon la chair, gloire selon l'esprit,\nNous ressusciterons, ainsi qu'il est écrit.\nNous attendons l'appel des trompettes suprêmes\nQui, soulevant des monts d'os et de crânes blêmes,\nF e r o n t houler vers les collines de Sion\nL'océan éperdu des générations.\n\nGloire selon la chair, gloire selon l'esprit,\nAlors vous paraîtrez, ô Seigneur Jésus-Christ,\nAu-dessus des nuées, armé de la Balance.\nV o t r e droite, en l'ampleur calme d'un geste immense,\nSéparera, selon le verdict absolu,\nLa meute des damnés du troupeau des élus.\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": "718                         DURENDAL\n\n\n      Gloire selon la chair, gloire selon l'esprit,\n      Votre règne est sans fin, ainsi qu'il est écrit.\n      L'enfer brûle, et le feu rugissant du supplice\n      Dévore les péchés et les mue en justice.\n      Le ciel soleille, immense, éclatant, radieux,\n      Incendié par l'œil et par le cœur de Dieu.\n      E t tous les saints, massés en profondes phalanges,\n      Avec les millions et les millions d'anges,\n      E t tout ce brasier d'or formé des cœurs élus,\n      E t tout cet hémicycle étincelant acclame,\n      Avec des yeux d'extase et des bras éperdus,\n      Avec le roulement d'un tonnerre absolu,\n      L'immuable splendeur du Triangle de flamme !\n\n\n\n                             Offertoire\n                 A l'autel où c'est comme en rêve,\n                 P a r m i les nuages d'encens,\n                 Le p r ê t r e des deux mains élève\n                 Le calice resplendissant.\n\n                 E n silence les cœurs fidèles\n                 S'épanouissent, quand soudain,\n                 E n sourdine, les orgues frêles\n                 F o n t un jeu de flûtes lointain,\n\n                 F o n t un jeu de flûtes qui semble\n                 Venir des monts de Bethléem\n                 E t qui papillonne et qui tremble\n                 Conime un bouquet de cyclamens...\n\n                  Lors c'est bonne fête d'étrennes\n                  A l'Enfantelet r a y o n n a n t :\n                  Tourterelles aux blanches pennes,\n                  Agnelets, sonnailles sonnant,\n\n                  E t tous les cœurs qui sont des roses\n                  Auxquelles la Vierge sourit\n                  E t que, tout heureuse, Elle pose\n                  Devant la crèche du Petit...\n"}, {"page_pdf": 844, "texte": "                   MESSE DES BERGERS                          719\n\n\n\n                         Sanctus\nL a t e r r e est vaste, avec des plaines et des monts,\nAvec des océans et des gouffres profonds.\nMais le Dieu trois fois saint trône dans la lumière,\nE t la terre à ses pieds n'est qu'un grain de poussière.\n\nIl a levé le doigt dans le firmament bleu,\nE t voici qu'à l'en tour de son doigt, les planètes,\nLes soleils éclatants et les fauves comètes\nVolent comme un essaim de moucherons de feu.\n\nLes séraphins brûlants se voilent de leurs ailes\nE t les archanges, beaux et purs comme des dieux,\nTremblent devant le Saint des Saints mystérieux\nOù arde son Essence en foudres éternelles.\n\nGloire au Dieu trois fois saint qui descend parmi nous !\nGloire à cœurs haletants, à prosternements fous,\nGloire à clairons sonnant, à palmes remuées,\nA tonnerres roulant au delà des nuées,\nGloire au Dieu trois fois saint qui descend parmi nous !...\n\n\n\n\n                       Benedictus\nBéni soit Celui-ci qui vient dans la lumière\nAssumer le fardeau des crimes de la terre.\n\nBéni soit Celui-ci qui vient parmi les fleurs\nE t qui fait tressaillir éperdument nos cœurs.\n\nBéni soit Celui-ci qui vient dans la rosée\nApporter le printemps aux âmes épuisées.\n\nVoici qu'il est venu comme un petit Enfant,\nVoici que nous L'avons adoré en pleurant.\n\nSa bouche a prononcé des paroles pareilles\nAux lis pleins de soleil, de parfums et d'abeilles.\n"}, {"page_pdf": 845, "texte": "720                         DURENDAL\n\n\n\n      Oh! nous n'aurions jamais soupçonné de tels mots,\n      Et nos cœurs attendris sont brisés de sanglots.\n\n      Que soit béni l'Enfant plein de miséricorde,\n      Béni ce frêle Corps que cingleront les cordes,\n\n      Que soient bénies ces Mains que perceront les clous,\n      Bénis ces Pieds divins qui saigneront pour nous,\n\n      Béni ce Front très pur que la branche d'épines\n      Ceindra d'un diadème aux gemmes purpurines,\n\n      Béni ce Flanc, plus immaculé que le lis,\n      Qui sera constellé d'adorables rubis...\n\n      Oh! puisque Vous avez voulu, d'une caresse,\n      Nous faire défaillir de joie et de tendresse,\n\n      O Seigneur! agréez nos pleurs et nos frissons...\n      Vous êtes très suave et nous Vous bénissons.\n\n      Et qu'importe à présent la mort et la souffrance?\n      Vous nous avez rendu la robe d'innocence,\n\n      Vous nous avez rendu la paix et le bonheur,\n      Et des magnificat éclatent dans nos cœurs.\n\n\n\n\n                            Àgnus Dei\n             Agneau de Dieu, ô frêle Enfant couché\n             Entre le bœuf et l'âne dans la crèche,\n             Que votre main toute mignonne et fraîche\n             Efface en nous la tache du péché.\n\n             Agneau de Dieu, ô frêle Enfant chargé\n             Du faix pesant des crimes de la terre,\n             Que de vos yeux l'innocente lumière\n             Dissipe en nous les ombres du péché.\n"}, {"page_pdf": 846, "texte": "              MESSE DES B E R G E R S              721\n\n\n  Agneau de Dieu, ô frêle Enfant, laissez,\n  De votre bouche aux fraîcheurs aurorales,\n  Laissez tomber en suaves pétales,\n  Laissez tomber les syllabes de paix.\n\n\n\n\n               Postcommunion\n           Il fait une douceur\n           Exquise dans nos cœurs.\n           Les paroles sont dites,\n           Les cierges d'or crépitent\n           Parmi l'encens du chœur.\n\n           Le silense est étrange...\n           Une paix sans mélange\n           A comprimé les cris,\n           On est parmi les lis.\n           On est parmi les anges...\n\n           Les yeux voilés de pleurs\n           Disent les âmes closes\n           E n qui Jésus repose...\n           Il fait une douceur\n           A mourir de bonheur.\n\n\n\n\n                    Orgues\nEt maintenant, la messe dite, allez, fidèles,\nG a r d a n t ce souvenir en vos cœurs rajeunis,\nPareils à des oiseaux qui regagnent leurs nids\nAvec des cris joyeux et des battements d'ailes;\nE t maintenant, la messe dite, allez en paix\nVers la vie attrayante et bonne désormais.\nVoyez comme la neige au soleil étincelle,\nVoyez la fumée bleue au-dessus des maisons,\n"}, {"page_pdf": 847, "texte": "722                       DURENDAL\n\n\n      E t comme expire, au pâle azur de l'horizon,\n      Le croissant vaporeux de la lune irréelle.\n      E t sentez ce bon vent qui mordille le sang\n      E t qui stimule en nous la bonne ardeur de vivre.\n      Allez, tout chauds du ciel encore et frémissants,\n      Allez, foulant la neige éclatante et le givre,\n      Allez vers le bonheur et le charmant Noël,\n      P a r m i les pignons blancs et les palmiers de gel ;\n      Allez vers la douceur des fêtes de famille,\n       Vers le grillon qui chante et la lampe qui brille,\n       Allez vers les enfants et le bonhomme Hiver\n       Qui s'assied au foyer avec u n sapin vert...\n       Hommes, femmes, vous tous de bonne volonté,\n       Allez! que ce soit fête et charmante gaîté!\n       U n Sauveur nous est né ! Un Sauveur nous est né !\n       Un long tressaillement a t r a v e r s é la t e r r e ,\n       E t les chérubins bleus chantent dans la lumière.\n       Noël! Noël! anges, chantez! cloches, sonnez!\n       Noël ! Noël ! tous les péchés sont pardonnés.\n\n                                              VICTOR K I N O N .\n"}, {"page_pdf": 848, "texte": "    Bonnes Gens dans leur Petite Ville\n                                   ROMAN\n\n\n\n\n                                        I\n\n\n                  EN cet après-midi de novembre, la tour de l'église primaire de\n                     Tiest entrait dans un ciel bas et gris. Massive et carrée\n                     jusqu'à son sommet inachevé, elle accusait des arêtes noires\n                     et rigides au-dessus des toitures du temple, mais bientôt,\n                     à mi-hauteur, les angles s'imprécisaient; puis elle fusait\n                     presque légère, en se perdant dans le brouillard... Un désir\n                     lointain, cher à un habitant de la petite ville, pouvait\n                     paraître réalisé. La tour ne prolongeait-elle pas sa flèche,\n                    jusqu'au vertige de la croix plantée sur le faîte du clocher?\n   Déjà, dès les dentelures qui entouraient les auvents, la brume accrochait\naux pierres en saillie une légèreté nouvelle, c'était comme une broderie que\nle vent agiterait bientôt, ou que des corneilles en s'envolant, si la cloche\nsonnait l'heure, allaient emporter par lambeaux au travers de ce ciel mysté­\nrieux.\n   — La tour achevée !\n   Monsieur Demans élargissait sa songerie. Les travaux de restauration\ninterrompus depuis quinze ans, pouvaient être repris avec la volonté d'un\nhomme décidé. Cet homme, il le trouverait !\n   Voici que Monsieur Demans marche plus vite, rempli de cette ardeur que\ndonne l'espoir, surtout aux âmes un peu candides. Lui-même s'affaissait dans la\nréalité, en présence des obstacles que la vie dressait devant lui; son rêve,\nseul, n'avait jamais connu l'impossibilité de parvenir, malgré tout. Dans le\ndomaine irréel, il atteignait des cimes d'héroïsme.\n"}, {"page_pdf": 849, "texte": "724                                DURENDAL\n\n\n    Monsieur Demans suivait les rues et les ruelles de la petite ville ; son regard\nétait vague, il ne saluait pas les rares passants qui ne s'étonnaient plus de cet\noubli des convenances; des gestes soulignaient sa pensée... il affirmait, et sa\nmain s'abaissait résolument... ou bien il répondait à des objections, et sa main\ntraçait une ligne courbe depuis l'épaule gauche jusqu'au point extrême qu'elle\npouvait atteindre, le bras raidi. Il fallut que son pied buttât contre un carreau\nsoulevé dans le trottoir, pour le rappeler aux apparences; alors, il sourit.\nL'avant-veille, Demans avait heurté cette même pierre, et comme l'avant-\nveille, il leva la tête et contempla, immobile, dans un ravissement, l'enseigne\nqui se balançait à la porte d'un cabaret. Au Cochon heureux! L'animal,\npeint sur la tôle, était un superbe représentant de la race porcine. Ventru,\nrose et blanc, il reposait sur une large assise, d'où sortait — au bas de l'épine\ndorsale — une queue tire-bouchonnante. Quoique vu de profil, cet heureux\n cochon tournait presque la tète en face du spectateur, et le groin levé il\n frôlait et aspirait goulûment des glands énormes suspendus à une branche,\n tandis que sa langue posait une appétissante tache rouge dans le tableau. La\n grand'rue s'allongeait devant Demans, arborant ses enseignes, et il avançait,\n le nez en l'air, entièrement à la joie de revoir la Cloche d'argent du pâtissier,\n qui sonne réellement les jours de grand vent, le Moulin du boulanger, dont les\n ailes tournent à la moindre brise, les Trois libvres qui, dressés sur leurs pattes\n de derrière, gambadent comme de jeunes fous à l'entrée d'un estaminet où\n l'on danse, l'Ours blanc, féroce devant un verre à bière, la Pompe, annonçant la\n demeure du zingueur. Demans embrassait à présent tout le fouillis des\n enseignes, qui monte avec la grand'rue vers le marché, lui donnant joie et\n lumière, même par cette journée grise.\n    — Bonjour!\n    — Ah!... Bonjour Aubrie !\n    — Eh bien, on ne vous a pas vu...\n     — On ne m'a pas vu?\n     Demans, perplexe, réfléchit. L'idée point soudain :\n     — Sapristi, j'avais oublié cette réunion. Et tout s'est bien passé?\n     — Van Doornen démissionnant, il fallait craindre l'élection de Manster,\n  qui n'a pas beaucoup de partisans à « la Société ». Vous savez ses idées avan­\n  cées... Mais il est si intrigant ! J'avais peur, je vous l'avoue... et vous n'étiez\n  pas là...\n     — J'avais oublié, mon cher, j'avais...\n     — Vous aviez, comme à l'ordinaire, des distractions dignes d'un amou­\n  reux... N'allez pas si vite, Demans! Je rentre. M'accompagnez-vous?\n     Ils obliquèrent, gagnant une rue en pente douce, qui descendait vers la\n   partie basse de la ville.\n     Aubrie reprit :\n     — Manster n'a eu que dix-sept voix, et c'est Pioot qui devient président.\n     Demans n'en éprouva pas une grande satisfaction. Ce Pioot était un avocat\n   notoire, un beau parleur dont l'exubérance étonnait les habitants de Tiest.\n   Quoiqu'il fut de toutes les œuvres pieuses, il aimait les propos osés après\n   boire. Demans tolérait ces licences, car s'il ne goûtait pas les plaisirs favoris\n"}, {"page_pdf": 850, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           725\n\n\nde Pioot, il admirait sa robustesse bien flamande, sa taille large, son teint\nvermeil, qui eussent figurés avec honneur sur les toiles des vieux peintres\npatriaux ; Pioot avait les gestes et les paroles de ceux qui inspirèrent le génie\nancestral... Cependant l'inquiétude de Demans perça dans cette question :\n   — Croyez-vous que Pioot ait des visées politiques?\n   — Tiens, tiens ! Vous m'y faites penser. Peut-être s'est-il laissé élire,\naujourd'hui, pour planter un premier jalon...\n   L'anxiété de Monsieur Demans fut complète. Si la tarentule électorale\nhantait le cerveau de Pioot, c'en était fait de son espoir. La tour ne serait pas\nachevée. Non, Pioot ne prendrait pas cette question à cœur. Demans en était\nsi certain, qu'il exprima sa pensée à voix haute :\n   — Ce n'est pas l'homme qu'il nous faudrait au Conseil communal !\n   Et tandis qu'Aubrie s'arrêtait en faisant une grimace et, un peu courbé,\nfrottait la main sur sa cuisse, son interlocuteur continuait de marcher, sans\ns'apercevoir qu'il n'était plus accompagné. Il fit ainsi une vingtaine de pas,\npuis, soudain, regarda avec surprise à gauche, à droite, et se retourna.\n   Aubrie approchait, clopinant, mais il portait la taille droite et tâchait de\ndonner à son allure une contenance fière, malgré le malencontreux dandine­\nment. Il vit qu'une dame allait passer près de lui et effila rapidement sa mous­\ntache, avant de décocher un coup de chapeau.\n   Les deux amis arrivaient dans ce coin de Tiest, que l'ancien Béguinage\nadornait d'un charme suranné. Quelques maisons gardaient des élégances\nabolies. Les façades en encorbellement déployaient le treillis des croix de\nSaint-André. Sous un dais, à l'angle d'une demeure, la Vierge et l'Enfant se\nblotissaient et souriaient ; une herse tenait la lanterne qui brûlait dévotement\nau pied de la statuette. Les corniches immenses versaient du recueillement\naux fenêtres encadrées de l'appareil mosan.\n   Aubrie et Demans débouchèrent sur la place du Tilleul ; ils étaient dans le\ncentre de la communauté religieuse. Les petites habitations, où vivaient jadis\nles pieuses filles, fidèles à l'exemple de sainte Begghe, bordaient en demi-\ncercle un terre-plein; au milieu, l'arbre qui donnait actuellement son\nnom à l'endroit, élevait ses branches dénudées et reluisantes dans l'atmo­\nsphère humide. Les petites habitations, derrière le mur bâti devant chacune\nd'elles, avaient toujours l'air d'enclore les existences d'autrefois. De la place,\nl'étage de ces retraites se voyait sous l'avancement des toits, et maintenant\nque les baies aux carreaux plombés n'étaient plus givrées par la blancheur\ndes rideaux, chers à la pudeur des nonnes, Demans ressuscitait encore cette\nprésentation du passé avec ses attributs de jadis. Il attendait qu'un huis\ns'ouvrit furtivement, et qu'apparussent les béguins clairs recouverts de la\nsombre faille. Il n'entendait pas qu'une marmaille tapageuse grouillait autour\ndu Tilleul, ce quartier étant habité, aujourd'hui, par une population de tra­\nvailleurs, il espérait que dans le clocheton de la chapelle voisine s'animeraient\ndes sonneries fraîches, appelant toutes les recluses pour un renouveau de\nprières.\n   Un cours d'eau, au delà duquel s'apercevait la campagne, entre les\narbres d'un boulevard, longeait la place. Comme Demans s'était retourné,\n"}, {"page_pdf": 851, "texte": "726                               DURENDAL\n\n\nson esprit revint tout à coup dans l'époque présente. Il songea avec amer­\ntume, que le collège échevinal projetait de remplacer la passerelle par un pont\nau-dessus de la rivière, afin d'éviter le détour que devaient faire les attelages\narrivant de Wallonie, les jours de foire. Son époque était décidément bien\ntriste... Ici, le pas sonore des chevaux, les jurons des charretiers... ce serait\nla profanation complète. Il étendit horizontalement les bras, les laissa retom­\nber pesamment le long de ses jambes, il secoua sa tête blanche, pendant\nque son imagination cherchait le suprême moyen qui sauverait le vieux\nBéguinage du projet des administrateurs modernes.\n   Aubrie soufflait un peu, pendant les rêvasseries de son ami. Il le héla avec\nune moquerie sympathique.\n   — Allons, mon cher, nous rentrons... et regarde plutôt cette jolie fille!\n   Une ouvrière accorte les dépassa, non sans qu'Aubrie lui eût souri aima­\nblement.\n   — Voilà ce qui nous rajeunit l'âme. Vrai, lorsque je puis regarder deux\nyeux brillants dans une frimousse appétissante, je me crois encore au service\ndu roi, tandis que ton amour des antiquités...\n   — Rue Sainte-Catherine... interrompit Demans, qui lisait distraitement\nune plaque indicatrice.\n   — Oui, fit en riant Aubrie, elle est bien nommée puisque mes deux sœurs y\ndemeurent. Tu ne veux pas te reposer chez moi ?\n   — Merci... il faut que je m'occupe... Tu présenteras mes hommages à ces\ndemoiselles.\n   Après que son ami fut rentré, Demans fixa l'habitation des Aubrie bien\n qu'elle n'offrit aucun caractère architectural. Mélancoliquement, il reprit sa\nmarche vers le bout de la rue, où se profilaient les volutes d'un pignon tour­\n menté, les obélisques et les niches de la chapelle du Béguinage ; mais il oublia\n de la regarder.\n\n   Aubrie accrochait son pardessus à un portemanteau, en réprimant une\nplainte. Il n'était pas entré dans la petite pièce habituellement occupée par\nses sœurs, et déjà l'une d'elles, Zoé, l'aînée de la famille, surgissait et l'apos­\ntrophait :\n   — Toute la besogne est pour nous, les femmes, et surtout pour moi, car\nRose ne m'aide guère. Pendant que je prépare la chambre du petit, que je\nveille à tout, vous vous distrayez, vous vous promenez. Les hommes sont\ntous les mêmes !\n   Aubrie la repoussa doucement, avisa un fauteuil et s'installa commodément.\nPuis, comme sa sœur répétait sur un autre mode ses plaintes, il déplia un\njournal et disparut derrière la feuille.\n   Quand il fut seul, il tira de sa poche une pipe et la bourra avec attention.\n Les premières bouffées ennuageaient la chambre, lorsque Rose entra :\n   Elle s'arrêta près de son frère, et aussitôt :\n   — Paul sera ici, dans trois jours !\n   — Et bien portant, regaillardi, plein de science !\n   — Il a été courageux 1 Renoncer à ses vacances, rester au collège pendant\n quatre mois, afin de regagner le temps perdu!...\n"}, {"page_pdf": 852, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           727\n\n\n   Aubrie, en étirant lentement sa jambe :\n   — Ne t'étonne pas, ses pauvres parents étaient aussi des gens d'énergie. A\nla mort de sa femme, mon frère malgré ses revers de fortune — tous les mal­\nheurs s'abattaient sur lui — déclinait notre assistance. Je le revois entrant\nici, j'entends encore ses paroles... « J'ai signé un engagement, je pars pour\nles possessions d'Afrique ; i me reste un peu d'argent qui devra servir à payer\nl'instruction de l'enfant, voilà! » Je refusais... je le suppliais de reprendre\nce portefeuille usé, qu'il avait déposé devant moi et qui m'arrachait des larmes.\nMais il s'en allait. Six mois plus tard, nous recevions l'affreux avis officiel\nlaconique et froid... Il avait déjà rejoint sa femme.\n   — Nous ne le reverrons qu'auprès du bon Dieu, dit Rose, en s'essuyant les\nyeux.\n   Et ainsi qu'il arrivait souvent, lorsque les chers disparus étaient évoqués,\nle silence rempli tout entier par ce dramatique souvenir, s'interposait entre\nleurs cœurs battant plus vite.\n   Zoé était revenue. Sur sa taille anguleuse à peine courbée, une tête aux\napparences rébarbatives, portée par un coup long et maigre, remuait comme\nle battant d'une horloge.\n   — Encore assise, toujours assise ! Il est heureux que les deux tantes de Pau\nne se ressemblent pas.\n   Elle toussa avec affectation : — Au temps de ma jeunesse, on ne fumait\npas devant les dames. Victor, vous m'entendez ?\n   Aubrie lançait des bouffées de tabac, sans s'inquiéter de la remarque;\ncependant, ses lèvres remuèrent nerveusement, il allait répondre. Rose pré­\nvint des paroles aigres :\n   — Zoé a été souffrante ces jours derniers, elle se plaignait de la gorge. Il ne\nfaut pas qu'elle soit indisposée pour le retour de Paul...\n   Le vieux garçon avait déposé sa pipe sur la cheminée, et haussait les\népaules.\n   En ce moment, tous les trois, instinctivement, contemplèrent un portrait\nsuspendu contre le mur et que la lumière pâle du jour, au travers d'un léger\nnuage de fumée, noyait d'indécision. C'était comme une figure de rêve qui\ns'évanouissait. Ses contours ne se précisaient plus; seules, sur la tache claire\ndu visage, deux grandes pupilles les fixaient, dans l'immobilité résolue du\nregard.\n   — Il a ces yeux, dit Zoé, les beaux yeux de son père. Quand j'ai trouvé\nPaul, déjà abattu par la fièvre que l'on nous avait d'abord cachée, c'est\nainsi qu'il me considérait.\n   Victor et Rose se rapprochèrent de Zoé. Elle leur répétait ce qu'ils avaient\nentendu tant de fois, mais leur émotion était toujours pareille :\n   — Je ne vous avais pas montré le télégramme, il vous aurait trop alarmés.\nLe préfet des études me reçut avec une gravité qui révélait déjà l'état du\npetit. Je montais les escaliers du grand collège... ils paraissaient sans fin.\nJ'ai pu me contenir pour ne pas effrayer l'enfant...\n   — Il s'informait de nous, tout de suite, n'est-ce pas?\n"}, {"page_pdf": 853, "texte": "728                               DURENDAL\n\n\n\n   — Oui, Rose, et puis il tomba dans le délire.\n   — Et nous venions vous rejoindre, épouvantés. Ah! dit Aubrie, je\nn'oublierai jamais ce voyage.\n   Leurs âmes s'étaient unies, ils ne représentaient plus qu'une même affec­\ntion, un même dévouement en trois personnes, devant l'avenir de l'enfant, et\nchacun cherchait à percevoir les prunelles profondes, qui s'effaçaient, elles\naussi, avec la chute du jour, pour les prendre à témoin d'un muet serment\nd'amour que ce mort devait entendre.\n   Rose rappela la convalescence, la première sortie dans la ville étrangère\npar une chaude matinée de juillet, puis elle exalta — pour la quantième fois!\n— la vaillante décision de Paul, qui, afin de compléter ses études interrom­\npues, se décidait à passer les vacances, là-bas.\n   Sa sœur n'intervint pas dans son récit.\n   Ce fut Aubrie qui, gaiement, remarqua :\n   — Décidément, nous n'avions pas besoin du mariage, pour aimer comme\nun père, comme une mère. J'ai vu notre voisine, Madame Laton, qui recon­\nduisait sa fille au pensionnat, elle était moins triste que nous, à chaque départ\nde notre neveu !\n   — Vous eussiez mieux fait en vous mariant, répondit sèchement Zoé.\n   Rose restait silencieuse.\n   Zoé, reprise par ses occupations de ménagère, s'exclama : — La taie n'est\npas encore mise à l'oreiller. Si Paul avait froid... Pensez-vous que trois\ncouvertures suffiront ?\n   — Mais Zoé, dit doucement Aubrie, le petit ne nous arrive que jeudi.\n   — Oui, et vous ne bougerez pas, et la besogne se fera d'elle-même, pendant\nque vous empestez la maison de tabac!\n   Son frère, qui s'était approché de la fenêtre et tambourinait sur le verre,\nremarqua : — Tiens, voilà qu'il pleut.\n   Le bruit de la pluie s'entendit aussitôt contre les vitres, et la chambre fut\n plongée dans une obscurité presque complète.\n   — Rose, allez prendre la lampe !\n   Rose sortit, obéissant à l'ordre de sa sœur.\n\n\n                                       II.\n\n\n   Tous les matins, aux coups de six heures, Rose luttait contre des instincts\nde paresse. Le lit était tiède, la rêverie s'offrait douce, et ses membres sem­\nblaient engourdis par les fatigues de la veille. Mais elle ne tergiversait pas\nlongtemps. « Une, deux, trois! » Au dernier chiffre compté mentalement,\nelle se trouvait debout, et pour bien ouvrir la journée elle faisait un grand\nsigne de croix. En novembre, l'eau était déjà froide dans l'aiguière ; Rose\nfrissonnait pendant qu'elle promenait l'éponge sur sa figure potelée.\n   L'eau chaude lui avait paru longtemps une volupté défendue. Pourtant,\nune fois — il avait gelé extraordinairement cette nuit-là — Rose, en voulant\n"}, {"page_pdf": 854, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                             729\n\n\nremplir le bassin du lavabo, s'aperçut qu'il y avait de la glace dans son\naiguière. Elle se décidait à appeler une servante. Penchée sur la rampe de\nl'escalier, le froid qui montait vers elle faisait claquer ses dents. Mais Zoé qui\nse levait toujours la première, s'était indignée de façon virulente, en appre­\nnant que Rose demandait de l'eau chaude. Elle n'osa plus insister et trouva\nmême, plus tard, la remontrance de sa sœur très juste, son exemple très méri­\ntoire. Elle s'excusa envers sa conscience, et ensuite vis-à-vis de Zoé. La belle\nénergie, celle qui rend les âmes fortes dans toutes les vicissitudes de la vie,\nelle ne sentait que trop, combien cette vertu manquait à sa nature pusillanime.\n    La flamme tremblante d'une bougie agitait les statuettes de la sainte Vierge,\nde saint Joseph et de saint Antoine, sur une console d'acajou. Une armoire\nouverte creusait un trou noir dans un coin de la chambre. Des chaises de\npaille étaient rangées le long de la muraille. Il y avait dans leur alignement\nun espace laissé vide par le siège sur lequel Rose posait ses effets, près du lit ;\nelle le remettait à sa place, aussitôt la toilette terminée.\n   Ce matin, les stores étant levés, Rose écarta les rideaux de la fenêtre, et\nvoulut se rendre compte du temps qu'il faisait; comme l'obscurité était com­\nplète, elle mit ses mains ouvertes contre ses tempes, et elle put s'assurer que\ndes étoiles brillaient au firmament. « Il fera beau quand Paul reviendra. »\nCette idée donnait à son cœur une douce joie. A vrai dire, puisque son neveu\ndevait arriver le surlendemain, la prévision était aléatoire. Rose ne doutait\ncependant pas que le ciel fut clair et ensoleillé à cette date. Sa nature timide\nprésentait des oppositions. Si Rose prenait une décision dans la vie pratique,\nil fallait que d'autres l'approuvassent, seule, elle n'avait jamais accompli un\nacte de volonté; mais si son rêve la plaçait devant des incertitudes, elle\ntrouvait instantanément une solution ; lui parut-elle excellente, Rose ne s'y\nattachait qu'avec le consentement de son frère ou de sa sœur. Dans la suite,\nelle aurait pu s'apercevoir, parfois, que leurs avis ne valaient pas le sien. Sa\nconfiance et sa modestie étaient trop grandes, pour qu'elle se permît des\nréflexions pareilles. Donc le temps était beau, et le soleil brillerait sur Tiest,\nlorsque Paul descendrait à la gare... à moins que tantôt, Zoé ou Victor ne\ns'écriassent en lorgnant la nue, que le ciel annonçait sûrement de la pluie.\n    Dans les ténèbres de l'escalier, où la flamme de la bougie projetait son\nombre démesurément agrandie et mouvante contre la muraille, elle descen­\ndait avec précaution. Au rez-de-chaussée, elle s'engageait, hésitante, sur les\npierres mouillées du corridor, entre les seaux, les torchons et les brosses.\nAnna, la servante, saluait Rose sans interrompre sa besogne. Rose gagnait\nla cuisine et enlevait la cafetière du fourneau. Ici, c'était Marie qui, invariable­\nment, depuis trente ans, lui disait : — Une heureuse journée, Mademoiselle!\nQuand Rose se trouvait à table, Zoé entrait un instant dans la chambre; son\nbonjour était bref, jamais elle ne tendait la main à sa sœur, mais tout de\nsuite elle énumérait les besognes qui leur incombaient.\n    Victor ne se levait qu'avec la clarté du jour. Lorsque la nuit avait été bonne,\nil sifflotait en se versantune tasse de café. Malgré les remarques de Zoé qui lui\nreprochait ses grasses matinées, il bavardait, rappelait des aventures de gar­\nnison, quelquefois un tantinet égrillardes, quand ses rhumatismes l'oubliaient\n"}, {"page_pdf": 855, "texte": "730                                DURENDAL\n\n\ncomplètement. Rose qui ne pouvait se résoudre à blâmer son frère, trouvait\nle moyen de ne rien entendre; elle s'absorbait dans des pensées favorites.\nL'aînée, au contraire, ne reculait devant aucun qualificatif, et à l'appellation\nde soudard elle ajoutait un luxe d'épithètes qui transportait d'aise le vieil\nAubrie.\n    Aujourd'hui, les heures de la matinée furent consacrées à l'arrangement du\nsalon et de la salle à manger ; ces deux pièces situées du côté de la rue don­\nnaient dans le corridor ; vis-à-vis, près de l'escalier, s'ouvrait « le cabinet ». Les\nAubrie dénommaient ainsi la pièce où ils avaient l'habitude de séjourner, elle\ncommuniquait avec la cuisine, et offrait des facilités pour le service. Le cor­\nridor, de dimensions exiguës, qui partait d'un large porche, était éclairé par\ndeux fenêtres au travers desquelles on voyait un grand jardin. Comme la\nplupart des maisons de maître, celle-ci était disposée de façon que l'occupant\nput avoir cheval et voiture. Une seconde porte cochère, aux vitres mates, aux\ncarreaux bleus et jaunes, faisait face à celle de l'entrée, et sur la gauche le\ncorridor conduisait aux chambres.\n    Zoé et Rose repoussèrent les volets du salon. Une odeur de renfermé satu­\nrait l'air ; les murs, les meubles recouverts de housses blanches, le tapis fané,\ndégageaient ces relents de choses vieilles et humides. Un piano et un appui\nchargé de papiers de musique jaunis, remplissaient un angle du salon. Les\nhousses ayant été enlevées, le velours rouge des chaises, des fauteuils et du\ncanapé, rompit l'uniformité blanche de la pièce, car la tapisserie, qu'égayait\njadis le feuillage d'or d'une vigne capricante, avait perdu ses dessins de ver­\nmeil ; elle était uniformément pâle.\n    Soudain, le lustre à pendeloques fut touché par un rayon de soleil, et à\ntravers les prismes de cristal scintillèrent les couleurs de l'arc-en-ciel.\n    Zoé guidait le travail de la servante, qui frottait les meubles dans le corri­\ndor et allait secouer le tapis à l'extérieur, Rose époussetait au hasard.\n    Une porte à deux battants séparait le salon de la salle à manger, dans\n laquelle un peu de leur vie se retrouvait. Chaque lundi, on allumait le poêle,\n et si un ami se rendait ce jour chez les Aubrie, on l'y recevait plus au large et\navec une cordialité plus grande. Mais Zoé, Victor et Rose ne prenaient de\nrepas dans cette salle, qu'à l'occasion de circonstances exceptionnelles. Deux\n glaces étaient le plus bel ornement des murs ; longues et étroites, entre des\n colonnettes avec chapiteaux de cuivre, elles exhibaient dans la partie supé­\n rieure de l'encadrement à angles droits, en un enfoncement carré de l'acajou,\n un amour, innocemment indécent, qui agitait des fleurs et une banderolle.\n  Souvent, un visiteur s'arrêtait devant les glaces, et reconnaissait leur carac­\n  tère « empire » en joignant à la remarque des éloges. La présence hebdoma­\n  daire des Aubrie se révélait ici par certaines apparences. Le fauteuil de cuir\n  où Victor s'acagnardait, gardait quelques creux et quelques renflements. Mal­\n  gré l'ordre méticuleux de Zoé, des cendres de tabac s'introduisaient, parfois,\n  sous le support de la pendule à globe, ou une aiguille à tricoter de Rose était\n  oubliée sur un meuble, et puis le plancher peint se ressentait de la station des\n  Aubrie aux mêmes endroits de la chambre, sa couleur disparaissait peu à peu,\n  à cause du frottement des pieds ; il en était surtout ainsi, devant le fauteuil de\n  Victor.\n"}, {"page_pdf": 856, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           731\n\n\n   Zoé fit préparer le feu. Elle ouvrit un buffet et choisit le linge de table.\nElle donnait des indications touchant la vaisselle :\n   — Anna vous prendrez les verres étoiles. Ils sont très fragiles, vous serez\nprudente.\n   Se tournant vers Rose, qui se regardait distraitement dans une glace :\n   — Nous inviterons, jeudi, Monsieur Demans.\n   Rose répondit par un signe d'assentiment, et fut prise d'un beau zèle :\n   — Dites-moi ce que je dois faire. Donnez-moi du travail, beaucoup de\ntravail.\n   L'autre, après avoir réfléchi, s'exclama :\n   — Le parapluie qui devait être recouvert, on ne l'a pas rapporté! Paul\naura peut-être oublié le sien... Pensez donc, s'il pleuvait!\n   — Il fera beau.\n   — Qu'en savez-vous ?\n  Rose reconnut à l'instant son ignorance, elle déclara :\n  — Je vais aller le réclamer moi-même.\n\n   Sur sa robe très simple, qui dessinait ses formes restées rondes et fermes,\nMademoiselle Rose avait mis un manteau bien ajusté à la taille. Son chapeau,\navec des rubans de satin noir se nouant sous le menton en un large nœud,\nfaisait ressortir son teint blanc et rose. A la voir si fraîche et souriante, ceux\nqui ne savaient pas son âge, ne lui eussent jamais attribué quarante-neuf ans.\nSa démarche cependant était hésitante, une gêne arrêtait quelquefois ses\nmouvements; Rose avait la vue basse, ses yeux un peu gros, paiement bleus,\noffraient la bonté rêveuse de certains regards de myopes. Ses attitudes mal­\nhabiles ne manquaient pas de charme, elles paraissaient conserver des timi­\ndités ingénues. D'ailleurs, eut-elle les prunelles perçantes de Zoé, jamais\nelle n'aurait acquis l'assurance de sa sœur devant les aspects de la vie. Dieu\navait façonné son corps, à l'égal de son âme.\n\n   Mademoiselle Rose sortit du magasin, et le marchand, en la reconduftant,\nlui affirmait que ses ordres étaient exécutés et que la commande serait portée\nà domicile.\n   Elle se tourna vers divers points; elle tergiversa, immobile au milieu de la\nrue. On la saluait, et elle inclinait aimablement la tête, ne reconnaissant\nguère les passants. Un vent léger la caressait, elle le respirait avec délices.\nLes clartés, qui glissaient par moments entre les nuages, égayaient la blan­\ncheur des vieilles maisons badigeonnées ; l'irrégularité des toits rouges et\nbleus se découpait nettement sur le ciel ; ensuite, dans une saute brusque\nde lumière, les rues se prolongeaient en une atmosphère opaline, brouillant\nles visages de la ville.\n   A l'aventure, sans que sa pensée se posât, sans qu'un désir la conduisît,\nRose se trouva sar la place du Tribunal.\n   A côté des petites charrettes attelées de grands chiens au poil roux, qui\ndormaient entre les brancards inclinés, des verdurières avaient étalé, devant\nelles, leurs nattes recouvertes des légumes de la saison. Les salsifis, les\n"}, {"page_pdf": 857, "texte": "732                                DURENDAL\n\n\ncarottes, les ognons, le céleri et les poireaux, parfumaient. Des paysannes\nprésentaient des paniers remplis d'œufs, des amas de beurre appétissant. Rose\nse promenait parmi les étalages, curieuse et ignorante. Zoé se chargeait de\nl'approvisionnement du ménage, connaissait les prix et surveillait les achats\ndes domestiques. Rose fut interpellée ; des propositions, avantageuses sans\ndoute, lui étaient faites. Elle souriait à l'erreur des braves gens qui ne savaient\npas son incompétence. Pourtant, une marchande avançait un gros bouquet\nde violettes et, Rose s'arrêtant, elle le lui mit sous le nez. « — Les dernières\nviolettes, mademoiselle! » L'odeur était exquise, légèrement grisante ; Rose\nl'aspira, et elle sentit descendre jusque dans sa poitrine, comme un cordial.\nElle se ressaisit, un instant après. « Que dirait Zoé en voyant ces fleurs?... »\nPresque honteuse, elle s'en alla.\n    « Je vais rentrer... »\n    La petite ville, pendant les matinées, offrait quelque animation ; les courses\ndes ménagères; le mouvement provoqué par le tribunal, surtout aux jours\nd'audience correctionnelle, quand les prévenus des villages voisins avaient à\nrépondre de leurs attrapades continuelles ; l'habitude de ceux qui, vers midi,\nvont prendre la goutte au cabaret; tout cela, c'était un peu d'existence\nremuante avant l'assoupissement de l'après-dîner.\n    A peine Rose approcha-t-elle du Béguinage, que déjà les venelles étaient\nmortes. On n'entendait le bruit des voix, le pas des hommes, qu'aux heures\noù les tâcherons revenaient du labeur et gagnaient la place du Tilleul ; l'écho\ndes jeux d'enfants, autour de l'arbre, troublait seul, parfois, le silence des\nrues avoisinantes durant la longue journée. Mais le matin, dès l'aube, une\nclochette tintait à la chapelle du Béguinage, avant la messe. « Notre chapelle... »,\ndisaient les voisins, et, en effet, elle était bien aux quelques familles qui\ndemeuraient dans un court rayon autour de son campanile ajouré. Ceux du\nquartier avaient l'autorisation d'y faire leur communion pascale. L'esprit de\nl'ancienne communauté, la solidarité et l'amour chrétien qui régnèrent jadis\ndans ces lieux, liaient encore leurs habitants. Les inimitiés étaient choses\ninconnues entre eux ; bien souvent, à des heures pénibles, les gens qui écono­\nmisaient avec bonheur — ce bonheur d'amasser lentement et sûrement dans\nle calme des villettes ! — vinrent en aide à des frères malheureux. Le Béguinage\nne pensait pas toujours comme le restant de Tiest.On y gardait des traditions\npolitiques et religieuses. Les allures des gens étaient plus graves et leurs\nactions plus réfléchies, et peut-être, si l'on exemptait de cette remarque une\ngrosse rentière de l'endroit, Madame Laton, leurs costumes voulaient-ils\n s'harmoniser avec les briques vétustés des ruelles. Ici, maisons et maison­\n nettes n'étaient point peinturlurées d'ocre, de couleurs blanches ou rouges,\n et les vêtements, comme les pierres, avaient les teintes assourdies, tranquilles,\n presque pieuses du passé, qui s'attachait à chaque pan de mur. Les demeures\n de rentier, aux façades régulières, ayant remplacé les pittoresques logis\n flamands, prenaient dans l'air ambiant des aspects d'un charme désuet, d'une\n douce monotonie. La population ouvrière ne donnait pas dans les idées\n nouvelles. « Sans doute, les âmes des filles de Begghe prient pour nous.\n  Le Béguinage est imprégné de leurs présences invisibles et bienheureuses. »\n"}, {"page_pdf": 858, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                                733\n\n\nRose formulait cette pensée avec reconnaissance et, dans la rue Sainte-Cathe­\nrine, près d'atteindre sa maison, elle voulut entrer à la chapelle.\n   La chapelle était déserte. Rose prit dans sa poche une Imitation de Jésus-\nChrist, en petit format, qui ne la quittait jamais. Selon son habitude, elle\nl'ouvrit au hasard :\n   Il faut que vous appreniez avons vaincre en beaucoup de choses, si vous voulez conserver\nla paix et l'union avec les autres.\n   Le souvenir de Zoé se précisa. Humblement, Rose fouillait les plis et les\nreplis de sa conscience. Elle trouvait, chaque fois, dans la lecture de l'admi­\nrable livre, une leçon qui l'éclairait sur ses défauts.\n   Dans les bas-côtés, qu'ornaient des lambris curieusement sculptés, un\nhomme marchait maintenant, s'arrêtait quelquefois pour examiner les pan­\nneaux et les pilastres des boiseries. Ses pas, qui résonnaient irrégulièrement,\ntroublèrent Rose.\n   Elle se retourna, sans reconnaître l'importun.\n  Abandonnant la lecture de l'Imitation, elle pensa : « C'est un étranger; il\nne prie pas. »\n  L'inconnu était arrivé dans la nef, et lorsqu'il passa devant le chœur, il fit\nune génuflexion en regard du maître-autel.\n  Rose se sentit satisfaite. Alors, comme il se détournait, elle crut voir\nMonsieur Demans.\n   « C'est lui... ce n'est pas lui... c'est lui. » Elle en était certaine. \" Com­\nment n'avais-je pas deviné?... Il aime tant les antiquités. » Puis, se replon­\ngeant dans sa lecture :\n   Si vous voulez être affermi et avancer dans la vertu; regardez-vous comme exilé et\nétranger sur la terre.\n   « Comme exilée... » Mademoiselle Rose réfléchit et pensa atout autre\nchose, puis, soudain repentante : « Je veux dire trois Ave pour l'heureux\nretour de Paul. »\n   Les trois Ave ne l'occupèrent pas longtemps, et le bon Dieu dût bien s'en\ncontenter.\n   Sans trop savoir pourquoi, elle se signa en hâte, se dirigea vivement vers\nla sortie et, dans sa précipitation, elle renversait une chaise.\n   Monsieur Demans, abandonnant les lambris, s'empressa, courut presque,\net arriva, quand Rose était baissée.\n   Comme ils se redressaient, l'un et l'autre purent s'apercevoir que le sang\nleur montait vite au visage.\n   Rose, par respect pour le lieu où ils se trouvaient, n'osa point tendre la\nmain à Monsieur Demans. Elle murmura : « Je suis si maladroite!... »\n   Pendant que Monsieur Demans, déjà seul, prolongeait un geste de\nprotestation.\n"}, {"page_pdf": 859, "texte": "734                              DURENDAL\n\n\n\n\n                                      III\n\n\n    Marie avait ouvert l'Économie Culinaire de Cauderlier, et, le front plissé,\nelle s'évertuait à retenir les diverses phases d'une préparation.\n   Anna contemplait, satisfaite, les cuivres jaunes et rouges, magnifiques de\nluisances, les étains aussi blancs que des casseroles étamées. Elle venait de\nranger ces ustensiles sur des rayons, après le récurage. Afin de les faire\nvaloir, elle avait découpé, dans des journaux, la dentelle de papier qui bordait\nces rayons.\n    — Je crois que l'on ne pourrait plus ramasser un grain de poussière dans\nla maison.\n    Marie, sans répondre, jeta tout à coup son livre sur la table, dans un mou­\n vement de mauvaise humeur :\n    — Le diable n'en sortirait pas. Cela ne ressemble point aux recettes de\n Mademoiselle Zoé, si claires, que je comprends en lisant d'un œil.\n    Après s'être recueillie, elle décida :\n    — Je ferai un pain perdu.\n    — Paul aime beaucoup le pain perdu.\n    — Oui, quand c'est moi qui le prépare! Demandez donc à Monsieur Victor,\n comment il trouvait celui qu'on a servi chez Pioot, l'année dernière !..,\n    Elle tira de son gros corsage un papier graisseux. Un sourire élargissait\n ses joues rebondies, son bonnet remuait de gauche à droite :\n    — Le menu sera suffisant, je crois.\n    Son sourire perdurait; elle se relisait; enfin, après avoir plié son écrit :\n    — Portez le menu à Mademoiselle Zoé.\n    Elle regarda l'horloge, et sursauta, autant que le permettait sa corpu­\n lence :\n    — Dix heures, et rien sur le fourneau!...\n    Puis, reprenant tout son calme :\n    — Bah ! ils m'excuseront, quand ils sauront que j'ai dû soigner pour le\n  petit.\n     Et sans trop de hâte, elle tisonna le feu, et s'occupa de faire bouillir\n  la soupe.\n     Anna, qui rentrait, lui rendit le papier :\n     — Il paraît que c'est trop long...\n     Marie, en voyant le menu raturé, s'encoléra. Elle ne parlait pas, mais lan­\n  çait des gestes d'indignation. Ensuite elle gémit :\n     — Ils le laisseraient mourir de faim, l'enfant ! Ne savent-ils pas, qu'à son\n  âge, il faut une nourriture fortifiante et abondante? Il devra se refaire,\n  lui, si petit et si pâle !...\n     Anna, aussi, donnait tort à ses maîtres :\n     — Quand on est.jeunet, pas plus haut que cela... (elle plaçait sa main au\n  niveau de la table) vous avez raison... Pourvu qu'ils ne s'en repentent\n   point !\n"}, {"page_pdf": 860, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           735\n\n\n    — Toute la journée dans leur \" cabinet \", ils oublient que Paul n'est qu'un\nenfant. Ils n'ont plus d'appétit, eux, ils sont vieux !\n   Anna se dit que Mademoiselle Zoé et Marie « pourraient bien être de la\nmême année », cependant elle garda cette réflexion.\n    Les domestiques soupirèrent, et dirent ensemble :\n    — Pauvre petit!\n    Puis elles reprirent leur besogne, remplies d'appréhensions.\n    Paul demeurait pour elles, le gamin qui vint passer tant d'heures chez ses\noncle et tantes, alors que ses pauvres parents vivaient encore. La maisonnée\ncaressait le bambin, le bourrait de friandises, s'extasiait à ses espiègleries. Son\nimage, d'abord en robe bleue — sa mère l'avait voué à la sainte Vierge, dont\nil porta la couleur jusqu'à cinq ans — s'était lentement effacée. Mais le gamin,\nfrisotté, un peu chétif en celte culotte qui découvrait ses mollets maigres,\nrestait dans leur mémoire. A chacun de ses retours, les deux servantes étaient\nstupéfaites. Elles ne reconnaissaient plus le petit, tant il grandissait; voilà\nqu'il allait être bientôt un homme. Elles répétaient, à l'infini : « Comme le\ntemps passe ! » Ensuite venait le départ, la longue absence du neveu, et\nelles oubliaient ce qui les avait frappées, pour ne plus apercevoir, dans un\ncoin de leur souvenir, que l'enfant à culotte tourte, qui goûtait les sauces\ndans la cuisine, et ne s'attirait jamais de gronderies.\n   Ainsi que Marie l'avait prévu, le dîner fut servi tardivement, et personne ne\nse plaignit, parce qu'à la première réclamation de Mademoiselle Zoé, la\ncuisinière avait répondu :\n   — On peut bien se gêner, depuis si longtemps que nous n'avons plus vu le\nchéri I Je croyais que nous l'aimions mieux.\n   Cette insinuation visait les plats supprimés sur le menu. Zoé fit semblant\nde ne pas comprendre, et rentra dans le « cabinet ».\n   Victor et Rose étaient attablés, leur sœur s'asseyait.\n   — Paul sera ici, demain. Nous sommes donc d'accord. Il fera ses études à\nLouvain.\n   Zoé ne protesta plus. Elle eut préféré une université de l'État, mais son\nfrère avait tenu bon.\n   Rose ne disait rien, très satisfaite.\n   — Vous êtes toujours de mon avis, quant au choix de sa carrière?\n   — Il deviendra docteur en droit.\n   Rose osa une remarque :\n   — Les avocats doivent avoir la conscience bien large... Notre neveu\nn'éprouvera-t-il pas des répugnances?\n   — Oh ! vous, vous en feriez un curé ! répliqua Zoé, sarcastiquement.\n   Aubrie exposait ses raisons :\n   — Nous disposons de certaines influences. Le juge de paix est vieux ; si\nPaul pouvait le remplacer, il aurait le pied dans Terrier. J'en ai rencontré\nplusieurs, qui, suivant la filière, arrivaient à la Cour d'appel, et qui étaient\nmoins intelligents que Paul.\n   Ils furent unanimes, pour attribuer des aptitudes remarquables au futur\nmagistrat.\n"}, {"page_pdf": 861, "texte": "736                               DURENDAL\n\n\n    Maintenant, Anna servait le dîner. Aubrie reconnut que le repas ne se res­\nsentait point des émotions de la cuisinière. Son appétit, bien ouvert, le rendait\njoyeux. Malgré ses cinquante-cinq ans, il portait beau. Sa figure était à peine\nridée, et ses yeux noirs, très vivants, gardaient un éclat de jeunesse; les\npointes verticales de ses moustaches donnaient à sa physionomie une allure\nconquérante.\n    Rose, en le contemplant, lui opposa la figure de Monsieur Demans avec\nson expression de douceur, sous une abondante chevelure blanche, et cepen­\ndant Monsieur Demans était plus jeune que Victor, dont les cheveux, portés\n«à la brosse», grisonnaient seulement.\n    Aubrie s'écria :\n    — Je serais capable de reprendre mon service! Vrai, quand mes rhuma­\ntismes me fichent la paix, je me demande si j'ai bien quitté l'armée, et si\ntantôt mon ordonnance ne m'apportera pas les instructions du colonel.\n    Ce rappel de la carrière qu'il avait abandonnée, forcément, à quarante ans,\navec le grade de capitaine-commandant au régiment des lanciers, n'émut pas\nles deux sœurs. Rose avait regretté la vocation de son frère, craignant les dan­\n gers moraux qui entourent le soldat. Zoé tenait en médiocre estime l'état\n militaire, comme la plupart de ses compatriotes de Belgique, à cause de\n l'avancement difficile et de la solde restreinte dans ce pays toujours pacifique.\n Et puis, à son retour chez les vieilles filles, leur existence devint moins mono­\n tone. Malgré l'abus que Victor faisait de la pipe, Zoé jouissait de sa présence,\n et Rose pensait que les douleurs rhumatismales avaient été utiles à la sauve­\n garde de son âme.\n    Aubrie se versait largement à boire ; le premier plat lui laissait cette satis­\n faction de l'homme bien portant qui, à table, se sent l'estomac encore dispos,\n et se prépare à la jouissance du rassasiement.\n    Le second plat occasionna une déception.\n    — Ce poulet est cru, remarqua Victor.\n    En toute autre circonstance, Zoé se serait précipitée dans la cuisine, pour\n  morigéner la cuisinière. Aujourd'hui, elle se contenta de répondre :\n    — Vous n'avez pas de bonnes dents.\n     Et payant d'exemple, elle s'efforça de venir à bout d'un morceau filandreux.\n  Rose, pendant ce temps, se félicitait que sa sœur n'eût point remarqué qu'elle\n  ne s'était pas servie.\n     Un coup de sonnette, cassant et bref, retentit dans le corridor.\n     Ils se regardèrent, avec étonnement. Rose s'était effrayée.\n     — Une visite à cette heure... dit Zoé.\n     Et Anna traversant la chambre, afin d'aller ouvrir, sous le porche :\n     — Nous n'y sommes pour personne !\n     Le coup de sonnette avait ébranlé leur quiétude. Il prit très vite, dans la\n  régularité de leur vie, l'importance d'un événement mystérieux.\n     — Ce n'est pas le garçon boulanger... Vous avez réclamé le parapluie de\n  Paul? demanda l'aînée à sa sœur avec l'espoir, immédiatement déçu, d'une\n  réponse négative, car tous les trois, craintifs, fixaient la porte. Elle allait\n  s'ouvrir, ils le sentaient, sur un présage grave.\n"}, {"page_pdf": 862, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           737\n\n\n    Anna fit tourner le bouton ; elle était devant eux :\n    — Un télégramme! s'écrièrent-ils.\n    Aucun n'osait le prendre. Des images confuses, mais mauvaises, les assail­\n laient.\n    Anna, tout à coup, se mit à pleurer, et comme personne ne lui avait enlevé\n la dépêche, elle s'essuya les yeux du revers de la main droite, remuant devant\n son visage, le papier bleuâtre.\n    Zoé comprit son devoir.\n    Elle arracha le télégramme, le déplia fébrilement et le tint loin de son\n visage. Sa vue se voilait; elle lut, enfin, dans un grand effort de volonté :\n   Reviendrai demain train onze heures.\n                                                                 PAUL AUBRIE.\n\n   — Il ne nous avait pas écrit l'heure de son arrivée ! hurla Victor qui\ns'esclaffa aussitôt.\n   — Mais oui, mais oui... faisait Rose, pleurant de joie.\n   — Vous êtes des imbéciles, vous ne pensez à rien ! cria Zoé.\n   Elle était furieuse contre elle-même et contre les autres. Une pareille dis­\ntraction! Des frayeurs aussi ridicules!\n   Une diversion s'offrit à sa honte : Elle se souvenait du poulet mal cuit, elle\nlança le télégramme parmi les verres et les assiettes, et fit irruption dans la\ncuisine.\n   Le bruit de sa voix était terrible et grotesque.\n   Aubrie aurait longtemps ri, s'il ne se fut aperçu, avec ennui, que sa diges­\ntion était troublée, et que l'après-midi serait pénible.\n   Rose remerciait le bon Dieu.\n\n\n                                       IV.\n\n\n    L'hiver tomba du ciel cette nuit-là, mais un hiver coquet avec du givre sur\nles toitures et aux branches des arbres, et un gai soleil les faisant scintiller.\n Les gens qui mettaient le nez à la porte, chassaient sous leur narine une\n petite buée, et se sentaient ravigourés. La gelée avait purifié l'air, limpide\ncomme un cristal dans les hauteurs du firmament. Il semblait que le ciel se fut\nagrandi. Journée joyeuse 1\n    Les magnificences d'automne donnent à la terre la beauté et la tristesse des\ndernières fêtes. Derrière l'or et la pourpre des feuillages, après la brise\nattiédie qui porte les senteurs des fleurs mourantes, soufflera le vent mauvais,\ngrimaçant et dur; il effeuillera les grands arbres, les fleurs seront brisées.\nL'amertume est dans la beauté de l'heure passagère.\n   Et cependant, les pluies ont sali l'horizon, la terre était noire, la bise sif­\nflante, et voilà que les froidures fleurissent de charme toutes choses. Le bou­\nlevard de Tiest n'est-il pas, ce matin, orné de gros bouquets blancs où le soleil\ntrille ses rayons; les rues n'ont-elles pas un frisson de jeunesse, parmi les\nvapeurs ténues qui vibrent dans un coup de lumière\n"}, {"page_pdf": 863, "texte": "738                                DURENDAL\n\n\n    Ecoutez les gens qui passent : « Ah! le bon temps, madame! Ah! la saine\njournée, monsieur! » Voyez leurs figures : les nez sont un peu rouges, les\nyeux un peu mouillés, mais leurs poitrines se dilatent, leurs poumons\ns'activent, et leurs cœurs sont joyeux comme le jour\n    Il y a de l'illusion à croire que le soleil chauffe ; mais l'air est si calme, et\nles reflets argentés du givre intensifient la clarté de l'espace, lumineux comme\n au renouveau.\n    — Commandant, vous mettrez votre gros pardessus !\n     — Regardez donc, Marie, on dirait le printemps!\n     — Victor ne faites pas d'imprudence. (C'est Rose qui parle).\n     — Victor, obéissez, ou sinon vous vous repentirez. (C'est Zoé qui parle).\n     — Voilà, voilà. Je mettrai même mon foulard. Des matins, pareils à celui-\n ci, combien j'aimais courir les campagnes, sur le dos de Cocotte. Pauvre\n Cocotte, elle n'a pas survécu longtemps à mon départ du régiment. Ici, elle\n ne s'acclimatait pas. Plus de jambes, plus de cheval... Tiens, si Paul travaille\n bien je lui achèterai un cheval.\n     — Commandant, vous manquerez l'arrivée du train.\n     Zoé et Rose entendirent la prédiction de Marie.\n     La première dégringola l'escalier, aussi leste qu'une jeunesse. Un beau\n  châle croisait sur sa poitrine plate, de longues boucles d'oreilles se balan­\n  çaient de chaque côté de ses joues osseuses. Elle remuait les sourcils, plissait\n  les yeux, en glissant ses doigts dans de gros gants de laine. Elle avait\n  soigneusement lissé les bandeaux de ses cheveux gris, sous un chapeau brun,\n  sobre et raide.\n     Rose qui venait de descendre, s'aperçut qu'elle avait oublié son mouchoir,\n  et remonta quoique sa sœur lui eût crié : — Je vous prêterai le mien !\n     Zoé sortit avec Victor, sans l'attendre.\n     Dans la rue, l'atmosphère sapide les ondoya. Aubrie se sentait léger, prêt\n  à courir, sa compagne négligea, quelques instants, l'attitude gourmée, qu'elle\n  avait l'habitude de prendre comme demoiselle de qualité. Les Aubrie étaient\n   de bonne famille, parmi les premières de la ville, on s'en apercevait aux saluts\n  respectueux qui leur étaient adressés. Quand Rose les rejoignit, chacun\n   occupa la place qui lui revenait. L'aînée marchait entre son frère et sa sœur,\n   celle-ci tenant la droite.\n      Les petits bourgeois se retournaient pour les examiner; leur endimanche­\n   ment provoquait des curiosités. Aubrie qui venait de consulter sa montre,\n   déclara qu'on arriverait à temps. Alors, leurs pensées heureuses les occupè­\n   rent plus librement. Rose unissait son contentement au bel aspect du ciel et\n   de la terre; elle voulut se rappeler une poésie qui s'appliquait à cette\n   matinée d'hiver...\n      Tous les trois furent désagréablement surpris, au tournant d'une rue.\n      Madame Laton les accostait, et chacun connaissait et redoutait son\n   verbiage.\n      — Mes chers amis, je vous envie! Hier, j'ai reconduit ma fillette au pen­\n   sionnat. Elle avait été indisposée. Madame Laton cligna de l'œil, en regardant\n    Rose : — C'est de son âge, vous savez.\n"}, {"page_pdf": 864, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           739\n\n\n     Personne ne lui répondant, elle commençait l'éloge de la superbe journée.\n  Victor dut brusquer :\n     — Nous n'avons plus que quelques minutes, avant l'arrivée de Paul\n     Elle leur serra les mains, avec effusion :\n     — Je viendrai l'embrasser, votre gentil neveu !\n     Les Aubrie lui tournaient le dos, sinon Madame Laton les eût encore con­\n  gratulés.\n     — Qu'elle aille au...\n     Un coup de sifflet interrompit Aubrie. La gare était devant eux ; ils l'attei­\n gnirent en toute hâte.\n     Sur le quai, le vieux garçon rassura ses sœurs :\n     — Ce n'est pas le train de Liège.\n     Ils déambulèrent, au milieu des voyageurs, sans se parler.\n    Zoé, qui avait la vue perçante, remarqua, la première, un panache blanc\n dans le lointain. Rose clignota, s'efforça d'apercevoir la fumée de la locomo­\n tive, elle y parvint lorsque le bruit de la machine grondait déjà à ses oreilles.\n    Les gardes couraient aux portières : — Tiest ! Tiest !\n    — Le voilà ! cria Zoé.\n    Ils se précipitèrent vers le compartiment, d'où Paul, avant de descendre,\n promenait son regard sur le public.\n    — Mon oncle! Mes tantes!\n    Ils s'embrassèrent et se réembrassèrent.\n    — Cornichon ! Cornichon ! répétait Aubrie, très ému.\n    — Tu as bonne mine !\n    — Vous vous portez très bien aussi. Et Anna et Marie ?\n    — Viens, disait Zoé, il faut prendre un commissionnaire, mais elle vit que\ntrois hommes se disputaient la valise de son neveu. D'un geste, elle les sépara,\n et désigna celui qui paraissait le plus honnête : — Vous nous suivrez.\n    — Ta grande malle, Paul ?\n    — Elle me sera envoyée, demain.\n    Ils gagnaient la sortie.\n    — Monsieur Demans vit toujours ?\n    — Il est plus jeune que nous, gamin !\n    En dehors du brouhaha de l'arrivée et la première émotion étant passée, ils\ncontemplèrent leur neveu à l'aise.\n   Vraiment, Paul se présentait bien. Il avait la tournure dégagée. D'une jolie\ntaille, mince et gracieux, il marchait délibérément. Son assurance n'était pas\ndémentie par ses yeux clairs — maintenant un peu espiègles — nuancés\nd'azur.\n   — Dieu me pardonne, tu as déjà de la barbe! dit Zoé.\n   Sous son nez effilé, une légère mousse blonde estompait sa lèvre. Paul\navançait, la bouche entr'ouverte dans un sourire qui découvrait ses dents\nblanches. Il s'informait des habitudes et des gens de Tiest.\n   — Vous allez encore tous les jours à « la Société », mon oncle?\n   Les autres l'interrogeaient sur la façon dont il avait passé, là-bas, ses mois\nd'étude supplémentaires. A ce propos, ils ne lui ménagèrent pas leurs compli­\nments.\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": "                                   DURENDAL\n740\n\n   Le joli garçon !... pensaient-ils, tous les trois, et ils regardaient avec un air\nde fierté aimable ceux qui les croisaient dans la rue ; Zoé avait complètement\noublié son attitude de demoiselle de qualité.\n   — Comme nous allons vivre heureux ! Quand tes études seront terminées à\nl'université, tu reviendras dans ta chère ville, tu demeureras chez nous.\n   — Qui, oui, bon oncle. Paul avait des réponses détachées de toute préoc­\ncupation, l'avenir luisait, pareil à ce beau ciel bleu, sans un nuage.\n   Les premières ruelles du Béguinage déroulaient leurs contours ; les pignons\ngrêles baignaient dans le soleil, les croisées à meneaux brillaient, une vieille\nâme familière riait dans les façades.\n   — Il est là ! Anna signalait, par cette exclamation, l'approche des Aubrie.\n    Les deux servantes s'étaient impatientées et venaient au devant de Paul.\nMarie s'essuyait déjà la bouche. Elles éprouvèrent une stupeur.\n   — C'est un monsieur!\n   Marie qui croyait l'embrasser, osa à peine lui prendre la main.\n   Paul les mit à l'aise, rappelant une espièglerie de jadis, et faisant se pavaner\nd'orgueil la cuisinière, tant il gardait souvenir de ses mérites culinaires.\n    — Il est toujours aussi charmant, confia Marie à Anna.\n    — Oui, mais comme il a grandi ! Et elle garda sa désillusion.\n    Paul, dans la maison, s'exclama : — Vous avez fait repeindre le corridor!\n    — Monte vite à ta chambre !\n    Ils le suivaient, un peu haletants.\n    — Oh, le charmant papier! C'est vous qui l'avez choisi, tante Rose?\n    — Nous l'avons choisi tous ensemble, déclara Zoé, conciliante.\n    — Et voilà un bureau, où tu pourras travailler à l'aise. Un bureau de con­\nsultation pour Monsieur l'avocat.\n    — Je serai avocat, avocat! Il gambadait devant les bons parents, dont les\nfigures restaient épanouies. Et soudain :\n    — Tante Rose, allons voir le jardin.\n    Paul l'entraînait. Victor avait ouvert la fenêtre, et quand il les aperçut dans\n le jardin :\n    — Tu sais, polisson, il n'y a pas encore de cerises !\n    Le cerisier de son enfance ! L'arbre sur lequel il s'était déchiré souvent les\nculottes, en y grimpant pour cueillir les fruits. Il paraissait couvert de fleurs,\n comme au joli mois de mai.\n    — Là, dans ce coin, tante Rose, vous m'avez grondé.\n    — Oh, je ne crois pas!\n    — Si, si, une seule fois!\n    — Et les bonnes œuvres, tantante, car je suis égoïste en ne pensant qu'à\n moi... vous dirigez encore les Dames des Eglises pauvres?\n    — Ces dames ont bien voulu me maintenir dans mes fonctions, et je m'ef­\n force...\n    — Ta, ta, ta ! Avouez que vous leur rendez un grand service. Qui donc est\n plus dévouée que tante Rose!\n    Il entourait sa taille; il l'embrassa de façon retentissante.\n    Zoé lés rappelait.\n"}, {"page_pdf": 866, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           741\n\n\n   — Monsieur Demans est au salon, venez vite.\n   Les mains tendues, souriant, Demans attira Paul, et sa barbe blanche noya\nle visage du jeune homme.\n   Ses yeux caressèrent l'heureuse famille, tandis qu'un pli mettait une petite\namertume à ses lèvres :\n   — Voilà le bonheur ! Il fit un geste circulaire qui désignait les quatre\nAubrie.\n   A table, les conversations s'éparpillèrent dans une gaîté douce. Paul ne\ns'attachait à une idée que pendant quelques instants ; c'était lui, qui menait la\npensée des braves vieux, parmi les sujets les plus divers. Sa mobilité d'esprit\nparut à Monsieur Demans, semblable au vol du papillon dans un rayon de\nsoleil. Il communiqua cette comparaison à sa voisine, Mademoislle Rose,\nqui s'en imprégna, évoquant aussitôt le paysage d'été. Une inquiétude, pas\nbien grosse cependant, la traversa : « Paul serait-il assez sérieux? » Son\nneveu l'ayant regardée, mutin et charmant, comme s'il eut lu sous son front,\nRose se sentit l'âme élargie; une tendresse, soudain indicible, palpita dans\nsa voix, dans son regard. Depuis l'arrivée de Paul, elle n'avait pas été\naussi émue. Quand elle s'adressa ensuite à Demans, celui-ci se troubla.\nCombien les yeux de sa vieille amie étaient profonds, aujourd'hui, d'un\nrêve qui paraissait lointain, mais vibrant encore ! Ils se complurent dans les\nparoles courtes que l'un donnait à l'autre, sans cesser de participer à la con­\nversation de Victor, de Zoé et de Paul. Mademoiselle Rose lui demandait\nun très simple conseil, concernant une banalité de sa vie de fille pieuse.\nDemans l'accueillit, comme une offrande de sa confiance, et ses paroles furent\ntremblantes en répondant très simplement... Il trouvait le charme exquis, qui\nmettait autour de leurs propos quelconques, une lueur qu'eux seuls pouvaient\napercevoir. Mais, chez Rose, c'était le bonheur du retour, l'atmosphère\nd'affection familiale, qui la disposait, pour la première fois de sa vie, à une\neffusion auprès de l'ami, sans qu'elle se rendit bien compte des sentiments\nqui faisaient lever davantage sa gorge...\n   — Ainsi, vous trouvez que l'œuvre du Patronage des jeunes filles peut pro­\nlonger désormais la leçon du soir, jusqu'à huit heures? Rassurerai-je les\ndames qui instruisent ces chers enfants ?\n   Elle avait renouvelé sa demande. Elle regardait Paul, avec le ravissement\nd'une mère, et elle attendait, impatiente, la voix de Demans ; une langueur\nl'enveloppa pendant sa réponse, et cependant l'ami ne parlait que pour se\nrépéter; mais les inflexions de ses paroles furent de nouveau tièdes, molle­\nment enveloppantes, et tout à coup Rose se raidit, regarda devant elle, les\noreilles bruissantes. Demans venait d'ajouter, sans transition :\n   — ... Mademoiselle, vos cheveux blonds... c'est toujours le printemps, et\nqui côtoie l'hiver, hélas, la neige de mon front...\n   Qu'allait-elle dire? Mon Dieu, comme son cœur martelait sa poitrine! Elle\nvoyait Zoé et Victor et Paul, aux visages qui souriaient; leurs propos animés\nremplissaient d'éclats joyeux cette chambre. Et elle était prête à pleurer...\n   La porte s'ouvrit, Anna vint annoncer :\n   — Monsieur Pioot désirerait vous voir.\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": "742                                DURENDAL\n\n\n   — Introduisez-le au salon. Victor nous allons prendre le café. Votre bras,\nmon cher Monsieur Demans.\n   Puisque Demans ne l'avait pas entendue, Zoé lui toucha l'épaule :\n   — Ce sont toujours les antiquités, qui vous rendent si distrait ?\n   — Oh, non! Il mit une ferveur dans sa négation.\n   — Vous avez maintenant d'autres amours ?\n    Il fit une figure drôle, ses doux yeux s'effarèrent, et Zoé pensa que les\nfacultés du vieil ami déclinaient.\n    Dans le salon rouge et blanc, deux lampes sous des abat-jour transparents\nglissaient une clarté fine sur les meubles et jusqu'à la tapisserie déteinte, mais\ndes tasses dorées, des cuillères de vermeil, dans un plateau de laque noire,\nchatoyaient entre les deux lampes.\n    Ils quittaient tous la salle à manger où l'obscurité commençait à s'épandre,\net ils ressentirent ici, comme une chaleur nouvelle de cordialité.\n    A peine Monsieur Pioot fut-il introduit, que Zoé prit une tasse et la lui\noffrit. Il tenait la fine porcelaine dorée, qui reluisait à ses doigts, et son\nvisage au-dessus de son torse large sanglé, dans une redingote, s'éclairait\naussi de rutilances. Les salutations avaient été affables; le nouveau venu\nfélicita les Aubrie, à propos de leur neveu. Une sympathie régnait. Pourtant\nMonsieur Demans se tenait à l'écart.\n    — Je n'irai point par quatre chemins; je sais que vous êtes des amis. Un\nsiège est devenu vacant au conseil communal; je serai candidat à la prochaine\nélection, et j'ai l'honneur, commandant, de vous demander votre voix.\n    — Elle vous est acquise Pioot. La politique ne m'intéresse guère, mais vous\n êtes des nôtres.\n    — Du parti le plus religieux, ajouta Rose.\n    — Du parti le plus modéré, spécifia Zoé.\n    — Mon compétiteur serait, assure-t-on, Manster. Il suffit de le nommer,\n pour que chacun sache à quoi s'en tenir.\n     Monsieur Demans ne se rapprochait pas. Pioot s'en aperçut, et rondement :\n     — Mon vieux camarade, j'aurais été chez vous, mais puisque j'ai la chance\n de vous rencontrer...\n     Demans marcha vers lui.\n     — Eh bien! c'est un beau rôle qui vous incombe, vous relèverez enfin le\n niveau des séances municipales; je vous recommande...\n     — La défense des grands principes qui ont fait notre honneur et notre\n gloire. La protection de l'âme de nos enfants, dans la question de l'enseigne­\n ment... Il s'était redressé, et sa voix de stentor éclata. De sa main restée libre,\n il gesticulait avec fougue.\n     On fut étonné de voir Demans l'interrompre, en arrêtant l'essor de son bras,\n si bien que Pioot se tut.\n     — Oui, oui, vous exposerez votre programme, après tant d'autres. Mais vous\n devriez être, enfin, celui qui comprend et fait comprendre, que le rôle de\n l'administration ne consiste pas seulement dans la défense des bons principes,\n dans l'organisation économique et intelligente de tous les services... Elle a\n également une mission de beauté !\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            743\n\n\n   Pioot le regardait, les yeux ronds, et Zoé lui présentant un petit verre de\nfine champagne, il déposa sa tasse de café et avala, d'un trait, la liqueur\nambrée.\n   — Tiest, son ancien Béguinage, l'enceinte romaine dans la plaine où flotte\nencore le souvenir de César, les débris de nos remparts défendant la cité au\nmoyen âge et qui s'effritent chaque jour. Voilà, ce qu'il faut sauver de la pioche\nutilitaire, si nous voulons prolonger notre vie au delà de cette époque veule.\nEt les vandales sont à nos portes !\n   Jamais Monsieur Demans n'avait exprimé ses idées aussi véhémentement.\nLes Aubrie furent stupéfaits. Rose avec une admiration secrète dans le cœur,\nn'en revenait pas.\n   Pioot se versa, lui-même, un deuxième verre de cognac : — Fameux, dit-il,\nen claquant la langue. Il n'était plus impressionné par la sortie de Demans.\nSa roublardise apparut : — Nous tâcherons d'unir l'utile à l'agréable. Quel\nartiste vous faites, vieux camarade! H é ! Hé! C'est qu'il n'a pas tout à fait\ntort!\n   Demans était exténué. Sa gorge se contractait; des palpitations l'oppres­\nsaient. Il prit d'une main tremblante le cigare que lui tendait Victor, et s'affala\ndans un fauteuil. Des projets héroïques traversèrent son imagination, et il\nn'entendit plus personne.\n   Paul le contemplait d'un regard interrogateur. Un étonnement se marquait\ndans ses sourcils relevés; son esprit s'attachait tout à coup à la vision confuse\nd'un inconnu mystérieux, dont on venait de lever un voile devant lui.\n   — Les idées de Demans sont enracinées, répondait Victor à Monsieur Pioot.\nMais vous pouvez compter sur lui, je vous en réponds.\n   Zoé était méconnaissable aujourd'hui. Le sans-gêne du visiteur, qui consi­\ndérait avec insistance le flacon de cognac, l'amusa, et elle remplit encore son\nverre.\n   — Le coup de l'étrier ! annonça Pioot.\n   Et pressant et secouant des mains :\n   — Vous verrez que tout le monde sera content. Je donnerai satisfaction a\ntous.\n   — Oui... si tu es élu! grommela Demans, qui avait quitté son fauteuil.\n   Rose seule l'entendit; son frère et sa sœur reconduisaient Monsieur Pioot\njusque sous le porche.\n   — Mon ami, deviendriez-vous vindicatif ?\n   Elle souriait :\n   — Vous savez bien qu'il sera le représentant de la bonne cause.\n   — Fut-il le pape, je le combattrais!\n   — Oh! vous voulez rire?\n   — Non !\n    La réponse catégorique de Demans brutalisa Rose. Blessée et craintive,\nelle chercha son regard sans le rencontrer.\n   Paul assis au fond de la pièce, inattenlif à leur conversation, suivait les\nvolutes d'une cigarette. Après les fantaisies légères qui l'animèrent, un rêve\n agrandissait et calmait sa pensée.\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": "744                               DURENDAL\n\n\n   Victor et Zoé rentrèrent vivement. A leur attitude, à leurs physionomies\nperplexes, on voyait qu'il se passait une chose imprévue et considérable.\n   Victor, mi-sérieux, les prévint :\n   — Monsieur Manster fait certainement une tournée électorale. Quand\nPioot nous a quittés, j'ai mis un instant la tête à la porte... Manster passait, il\nm'a salué très bas. Vous verrez qu'il sera bientôt ici.\n   — Vous ne pouvez le recevoir.\n   Rose prononça ces mots avec énergie.\n   Une pointe de malice brilla dans le regard de Zoé :\n   — Soyons aimables ; nous ne serons pas excommuniés pour si peu, ma sœur.\n   — Vlan! On venait de sonner et Victor esquissa, en même temps que son\nexclamation, un geste résigné.\n   Ils furent silencieux et entendirent un bruit de pas qui se rapprochait.\n   — Monsieur Manster ! annonça la servante, en introduisant le visiteur.\n   Ils chuchotèrent un bonsoir discret. Une désignation menue de Zoé\nengagea l'étranger à s'asseoir.\n   Victor toussa, Rose se mouchait, Zoé regardait les bouts de ses bottines.\nPaul et Demans fixaient le nouvel arrivé, curieusement.\n    Monsieur Manster parla. Sa voix était fêlée et d'une émission contenue :\n   — Je suis heureux que certaines circonstances de la vie permettent parfois\nl'espoir d'un rapprochement entre gens honorables ; des malentendus peuvent\nséparer, momentanément, ceux qui étaient faits pour s'entendre. Je ne me\ncrée point d'illusions : vous ne me connaissez pas. J'ai souffert... beaucoup\nsouffert...\n    Les Aubrie pensèrent que la dernière affirmation était véridique, en exami­\nnant cet homme si pâle et si maigre, dont la face blafarde paraissait sortir\nd'un étui noir. « Sans doute, il a une infirmité... », se dirent-ils. Et ses yeux\nbridés, à peine ouverts, qui ne regardaient jamais personne en face, et ses\nlèvres courbées vers le menton aigu, son front bas qui fuyait aussitôt vers\nl'occiput dénudé, semblèrent moins vilains, à cause de cette triste mine de\nmalade.\n     - ... J'ai beaucoup souffert de la méchanceté des gens. Moi, qui voudrais\nécrire sur mon drapeau : « Tolérance !... », on me reproche un esprit de per­\nsécution. Je désire le bien, dans la concorde et la liberté de tous les citoyens;\nle respect de toutes les consciences, le règne de la justice...\n    Demans, qu'une idée tourmentait, l'interrompit :\n    — Voulez-vous aussi l'achèvement de la tour ?\n    Les Aubrie rirent franchement à cette question inopinée. Elle rompit\npresque la glace, et chacun se félicita de l'intervention du vieil enfant.\n    Manster ne s'était pas déridé ; il continua d'un ton sentencieux :\n    — Je veux aussi le règne de l'art. C'est le propre d'un esprit émancipé, de\n travailler à sa réalisation dans tous les domaines.\n    Il espéra une réponse, et se recueillit.\n    — Celui qui s'attacherait à ce noble but aurait bien mérité de la cité ! pro­\n clama Demans.\n"}, {"page_pdf": 870, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            745\n\n\n   Et il avait des yeux audacieux et une voix haletante, parce que l'émoi le\nreprenait.\n   Sur le même mode contenu, Manster acheva :\n   — Toutes les bonnes œuvres ont également ma sympathie. Qu'elles se\nréclament de mon appui ! Je ne distingue pas entre les pauvres, et quand une\nnouvelle entreprise, dans le domaine de la charité, s'annonce sous dé sûres\nauspices, j'y applaudis de tout cœur.\n   Il tourna sa tête malsaine et sournoise du côté de Mademoiselle Rose.\nCelle-ci rougit, mais ne dit rien. Il insista :.\n   — Le Dieu de charité, ce Dieu auquel nous croyons tous, doit aimer\nce logis.\n   Zoé remua sur sa chaise, et consulta sa montre.\n   — Je n'abuserai pas de vos instants précieux. J'aurais voulu me découvrir\ndavantage, vous dire mon patriotisme, mon amour pour notre belle armée\nque j'espère plus grande et plus forte... Peut-être devrai-je prochainement\nabandonner de chères habitudes...\n   — Vous serez candidat à l'élection communale ?\n   Victor posait cette question à la bonne franquette, sans une intention de\nraillerie, mais plutôt afin de placer à son tour quelques mots. Zoé ne réprima\npas un sourire.\n   Manster s'étant levé, se plaignit sourdement :\n   — A mon corps défendant, je devrai me soumettre au désir de mes amis.\nMaintenant vous savez ma vie et ses aspirations. Je serai l'esclave des prin­\ncipes qui la guidèrent toujours.\n   Il s'inclina profondément, et sortit à reculons.\n   Zoé eut un rire sonore :\n   — Allons ! l'existence est encore bienfaisante, puisqu'elle offre des aspects\nsi divers et si réjouissants. Toi, Paul, tu étudieras bientôt la philosophie, c'est\nune science que je te recommandé, mon garçon. :\n   — Manster est un homme intelligent, remarqua Victor.\n   — D'autant plus dangereux, ajouta Rose.\n   — Entre Pioot et lui, quelle différence cependant !\n   Et Demans prit congé sur cette constatation, en leur souhaitant une bonne\nnuit et en réembrassant le neveu; tout cela avec fébrilité. Dans l'embrasure\nde la porte, il s'arrêta :\n   — Je me mets en campagne, demain, et nous verrons bien si l'odieux uti­\nlitarisme sera toujours vainqueur !\n   Une angoisse serra le cœur de Rose. Victor bourra tranquillement une\npipe, il ne s'étonnait plus :\n   — Cela lui passera, bien vite, cette lubie !\n   Zoé débarrassait la table :\n   — Comme je me suis amusée !\n   Paul s'assit devant le piano, et réveilla ses accords grêles.\n   — Joue la Brabançonne, gamin !\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": "746                             DURENDAL\n\n\n   Aubrie effila ses moustaches et bomba sa poitrine, en se regardant dans la\nglace, au-dessus de la cheminée.\n   Rose, qui se délivrait petit à petit de ses appréhensions, demanda timi­\ndement :\n   — Connais-tu le cantique de Lourdes ?\n  Et la romance pieuse succéda à l'air martial, et les notes chantèrent jusque\nbien avant dans la nuit, entre les vieux murs étonnés.\n\n  (A continuer.)                                         GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": "                      La Divine Comédie\n                              de Dante Alighieri\n\n\n\n\n   M.Amédée de Margerie vient de nous donner une admirable traduction en\nvers de la Divine Comédie (I). C'est, il nous le dit, et on l'en croira sans peine,\nl'œuvre d'une vie entière. Œuvre de courage et de foi, comme on n'en fait\nplus guère dans nos temps de production hâtive, et d'activité éparpillée.\nC'est presque un lieu commun qu'une traduction en vers français est chose\nimpossible. Et qu'est-ce donc quand celui qu'il s'agit de traduire s'appelle\nDante Alighieri, c'est-à-dire le plus intraduisible, le plus ésotérique de tous\nles poètes, dont la pensée se voile de son propre éclat, comme les bienheu­\nreux de son paradis se voilent de leur propre lumière; dont le style, d'une\npersonnalité si intense, semble à première vue présenter des énigmes au\nlecteur, dont le rythme même, savant et compliqué comme aucun autre,\nenferme pour ainsi dire l'idée dans l'étroit et indestructible tissu de ses mailles\nd'or. Ceux qui avaient tenté l'entreprise avaient péri victimes de leur témé­\nrité ; leurs noms écrits au frontispice de l'œuvre y sont comme au pilori. Les\nlecteurs qui ont souvenance de la lamentable traduction rimée de L. Ratis­\nbonne diront si j'exagère. Il semble que ce soit surtout pour les traducteurs de\nDante qu'a été fait le proverbe italien : Traduttore traditore.\n   M. de Margerie ne s'est pas laissé décourager par l'insuccès des tentatives\nantérieures. Ayant, comme il l'a fait, vécu toute sa vie dans l'intimité du\ngrand Florentin, il avait le droit de croire qu'il possédait assez la pensée du\n\n\n   (1) DANTE : La Divine Comédie, traduction en vers français, texte italien, introduction\net notes explicatives, par Amédée de Margerie. Paris, Victor Retaux, 1900; deux volumes\nin-8° de LXXXVIII-382 et 507 pages.\n"}, {"page_pdf": 873, "texte": "748                                  DURENDAL\n\n\n\nmaître pour pouvoir espérer un meilleur succès. Il ne s'est fait aucune illu­\nsion sur les difficultés de la tâche, lui-même les expose avec verve et humour\ndans sa préface, et c'est justice de dire qu'il les a surmontées dans la mesure\noù c'était possible. Sa traduction nous rend fidèlement l'œuvre du poète\navec la grande allure de sa diction et le mouvement harmonieux de son\nrythme. M. de Margerie a trop de tact littéraire pour avoir pensé à repro­\nduire toute la complication de ce dernier; il a recouru à un procédé en\nquelque sorte transactionnel, c'est-à-dire qu'il a gardé la coupe des tercets,\nmais qu'il a renoncé à la terza rima. L'emploi des rimes plates se succédant\ntoujours deux par deux, et se présentant alternativement en tête et à la fin de\nchaque tercet, produit ici une combinaison qui rappelle, dans une certaine\nmesure, le rythme dantesque et ne laisse pas d'en donner au lecteur une\nimpression plus ou moins heureuse.\n   C'était tout ce qui pouvait être tenté pour faire passer au moins en partie,\ndans une traduction, le merveilleux réseau des rimes dantesques : aller plus\nloin, c'eût été de la témérité, c'eût été même un manque de goût, et M. de\nMargerie a su s'en préserver.\n   J'ai écrit que cette traduction est admirable et je ne m'en dédis pas, encore\nbien que je sois loin de ne pas en voir tes imperfections peut-être inévitables,\ndes tournures obscures ou gauches, une littéralité parfois excessive. Mais\nqu'importe? Ce que je puis affirmer, c'est que cette traduction de Dante,\nplus qu'aucune de celles que j'ai maniées (1), vous fait éprouver la jouissance\nde l'Original. E t c'est pourquoi je dis aux lecteurs de Durendal : Toile, lege!\nVoici un livre qui vous fera pénétrer dans l'intimité d'un des plus merveilleux\ngénies poétiques qui aient paru dans l'humanité. Il écartera pour vous la\nplupart des obstacles qu'on rencontre quand on l'aborde sans une longue\npréparation ; il vous ouvrira saDS effort toutes les portes qu'il faut franchir pour\npénétrer dans ce sanctuaire mystérieux de poésie qui s'appelle la Divine\nComédie. Si, sous la direction du guide expérimenté qui vous en expliquera les\nmerveilles, vous apprenez à les admirer, votre éducation esthétique sera faite;\nsi, au contraire, vous quittiez le poème sacré sans être parvenu à y trouver du\ngoût, alors dites-vous bien que la poésie est pour vous un livre à jamais\nfermé, et soyez plutôt maçon!...\n   Je voudrais, puisque M. de Margerie m'en fournit l'occasion, dire aux lec­\nteurs de Durendal pourquoi ils doivent lire la Divine Comédie. Ce sera le sujet\nd'une étude que je leur offrirai, s'il plaît à Dieu, dans la prochaine livraison.\n\n                                                               GODEFROID KURTH.\n\n\n\n\n (1) Je parle, bien entendu, des françaises. D'autres langues sont moins rétives, l'alle­\nmand et leflamanden particulier.\n"}, {"page_pdf": 874, "texte": ""}, {"page_pdf": 875, "texte": "(Galerie ancienne et moderne. Florence)                      (Photo Alinari)\n\n\n                                          LA NATIVITE\n                                           FILIPPO   LIPPI\n"}, {"page_pdf": 876, "texte": "                         Guido Gezelle\n                                    (Suite)\n\n\n\n\n   Ecoutons prier Gezelle :\n\n                              Jesu = Jésus\n\n\n  Jésus, abandonné de tous, — secourez ma pauvre âme — car je suis si\nmiséreux — moi qui compte tant d'amis.\n   Merci, de ce que, rebuté — vous ne vous êtes pourtant jamais lassé —\nmais avez attendu, mon Jésus — que je fusse las des autres;\n  de ce que vous avez persisté à — frapper à mon cœur — exhalant votre\nplainte amère — : \" Ah ! ouvre-moi donc la porte ! \"\n  Eh! il me faudra rougir de juste honte — pour ce que vous daignez vous\nemparer de force d'un cœur — et réclamer une place — dont je vous ai\nmoi-même expulsé !\n  Le monde ferait fi — d'un pareil amour — et chacun dirait — que c'est folie.\n  Jésus, délaissé de tous — venez en aide à ma pauvre âme — car je suis\ntout penaud — et ne vois pas d'issue.                                      —\n  Vivrai-je? Mourrai-je? — Serai-je privé de la contemplation de votre face\nadorable — et ne vous rendrai-je hommage que par mon châtiment — loin,\nde vos enfants ?\n  Oserai-je réitérer des promesses — que dès demain je foulerai aux pieds,\nplus méchant que jamais — vous abandonnant de nouveau?\n  Laissez-moi me jeter dans vos bras — car, pour m'appuyer sur moi-même\n— je n'ai rien et ne sais rien faire — que le péché que vous voyez.\n  Jésus! je me sens défaillir ! — Tomberai-je entre vos bras vengeurs?...\nAh!... Jésus! Jésus! je remets, — mon âme anxieuse entre vos mains!\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": "750                              DURENDAL\n\n\n  La prière suivante n'est-elle pas naïve comme celle d'un\nenfant ?\n\n\n                Jesu, waar 't den mensen gegeven\n\n             Jésus, s'il était donné à l'homme,\n\n\n\n   Jésus, il s'était donné à l'homme — de vous prier une seule fois en sa vie\n— oh! comme il prierait, Seigneur !\n    S'il n'y avait un jour qu'une seule église — tout à fait isolée, loin de tout\nbruit — où un seul homme pourrait pénétrer — oh ! comme il prierait,\ncelui-là !\n    Mais vous daignez nous contraindre à implorer — journellement aide et\nsecours, — et vous écoutez, et êtes sans cesse aux aguets — pour savoir si\nvous ne nous entendez pas prier !\n   Vous nous ordonnez, et nous le devons (dites-vous), de nous jeter à vos\npieds avec des prières — à chaque instant que vous nous octroyez la vie.\n    Pourquoi donc est-ce, hélasl si rarement — que je viens remplir mon\ndevoir? — Vous, qui voyez tout mon cœur : —je n'ai, certes, pas mieux prié\nque les autres?\n    Car elles sont si minables et si pauvres — mes prières ; presque nulles —\nsont les demandes que je vous fais : — vous en êtes sans doute las depuis\nlongtemps.\n    Et, pourtant, oh ! Jésus — débonnaire, vous payez de tant de richesses —\nce qui a peu de valeur — lorsqu'on donne ce peu avec toute son âme !\n    Que de fois j'ai expérimenté — comme vous savez panser — les brûlantes\nblessures de mon cœur — quand je vais à vous.\n    Oh! oui... mais des dix lépreux — neuf furent sans honte — un seul revint\n — vers Celui qui guérit son mal.\n    Et je me suis conduit, moi, — comme les neuf, et non comme le dixième,—\nj'ai oublié, mon Jésus, la reconnaissance — que je vous dois.\n    Voulez-vous encore de moi, est-ce trop tard? — Puis-je encore me conver­\n tir et me sauver? — Me revoici, alors, Jésus — faites que je vous reste\n fidèle.\n    Je veux à l'instant, dès aujourd'hui — vous assaillir de prières. — Jésus,\nje vous prends à témoin — aidez-moi, et faites que je puisse prier...\n    Je veux travailler, me reposer, lire et apprendre — au nom du Seigneur\n — C'est la prière, qui donne la vie — c'est la prière, qui rend douce la mort.\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "                                   GUIDO GEZELLE                                 751\n\n\n    La « méditation » suivante n'est-elle pas d'une envolée\n  superbe ?\n\n                           0 'k sta mij zoo geren\n                Oh! que volontiers je me tiens debout!\n\n\n        Oh! que volontiers je m'arrête debout au milieu des champs — à contem­\n     pler les profondeurs du ciel! — Alors mon cœur grandit et je frémis : — oh!\n    je sens alors que je ne suis pas de la boue...; — je suis un esprit, je suis roi,\n    je suis maître de l'univers, — je suis noble, je suis puissant et je donne des\n    ordres : — vous, ciels d'azur, là-haut, ciels si profonds — vous ne m'échap­\n    pez pas, quelque profonds que vous soyez! — Nuages, je chevauche sur\n    vos faîtes, je vous guide — nuages capricieux, je vous jette la bride au col et\n   je vous enchaîne; — terre, qui est là si bas au-dessous de moi, je te mesure et\n   je pénètre — le mystère de tes abîmes ; — vous, montagnes et arbres, votre\n    tête altière — se reflète — dans mon âme et la fait monter avec elle — et toi,\n   plante, qui gis à mes pieds — mon cœur comprend tes humbles brindilles.\n       O Dieu ! — à genoux, j'ose parler maintenant, — ô Dieu ! — je sais que\n   Vous êtes, je Vous connais, je Vous aime! — Dieu! moi seul je suis votre\n   prêtre sur terre, — votre création est mon temple — et vous voulez recevoir\n   toute créature — de mes mains. — Je suis le prêtre, l'autel et la\n  victime, — je suis roi de tout ce qui m'entoure — et tout ce qui m'entoure,\n  Vous l'avez créé, vous me l'avez donné — pour que je vous le rende; — mais\n  si je ne vous le donne pas, — ô mystère divin! — vous l'abandonnez et il est\n  perdu pour vous ! — Dieu laissa tomber des pierreries de sa main divine, —\n  il ensemença les champs de l'abîme, et dit — : « Homme, rapportez-moi tout\n et venez à moi, le sceptre royal à la main. — Si vous vous laissez séduire pa­\n  le joyau, si vous prétendez rester, — comme un voleur, dans les ténèbres en\n gardant pour vous le trésor — restez-y, avec le trésor, et que celui-ci soit\n maudit pour vous : — restez dans l'abîme avec lui ! » — Seigneur! cette main\n est à vos ordres — mais mon cœur est faible, je péris, au secours ! — Je vous\n trahirai certainement, si vous ne m'aidez, ô miséricordieux Jésus ! — Sei­\n gneur, ah ! vous me connaissez, ne vous fiez pas — à votre serviteur : si vous\n ne le surveillez de près — aussitôt il s'encourt, et donnant son amour à un\nautre, il s'en va — et le veau d'or devient son dieu ; — mais si vous l'aidez,\nSeigneur, e t si vous lui dévoilez —» les rayons de votre aimable face; — et\ns'il sait que vous avez sans cesse l'œil sur lui — alors il craint, il tremble et il\nvous reste fidèle. — O Jésus, signez mon front de votre sang — et lorsqu'il\nviendra, le monde séducteur — qu'alors ce sang brille et qu'il le remarque de\nloin -- qu'il reste à distance et qu'il ne mette pas là main sur moi! — Ah!\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": "752                              DURENDAL\n\n\n\ns'il savait comme mon cœur est troublé — lorsqu'il me regarde, de son\nregard de serpent! — Ah! s'il savait comme je dois lutter — pour ne pas\ntomber dans ses bras, — fasciné ainsi que l'oiseau innocent ; il viendrait, —\nviendrait et me capturerait pour toujours! — Mais, Jésus, ondoyez ma tête\n— de votre sang, s'il vous plaît,— oui, répandez votre sang sur ma tète, mar­\nquez en mon front : — pour que chacun puisse le voir, et le voie, — et sache\nque vous êtes mien et que je suis vôtre! — Et alors je marcherai en toute\nquiétude, et ne craindrai pas — les combats et ne me soucierai pas des\nrumeurs qui m'obsèdent — ni des ennemis qui se pressent, si nombreux,\nautour de moi — ni de ce que personne, oh! personne n'est mon ami : —\nVous dans mon cœur ! — Votre sang sur ma tête I — et sur mon front cou­\npable ! — car ce front mérite ce qualificatif — Vous dans mon cœur !\nmes yeux rivés à la croix! — encore dix pas! trois pas ! un pas! — encore\n-- trois fois Hosannah! — un pas! et un appel de votre voix — et je tombe\ndans Vos bras sauveurs, ô Jésus !\n\n  Le Prêtre-Poète exhale magnifiquement les joies d'une sainte\nCommunion dans la pièce suivante, qui fut sans doute chantée\nen un de ces jours bénis, où il avait la conscience sensible de la\nradieuse présence en lui du Dieu eucharistique :\n\n\n                            Blijdschap = Joie\n\n\n  Oui! il y a encore des jours radieux dans la vie, — si peu qu'il y en ait, il\ny en a encore, en vérité, — et volontiers je donnerais tout, oui tout — pour\nun seul, mon Dieu, oui rien que-pour un seul de ces jours où je Vous sens,\nVous possède, Vous porte, — où je suis inconscient de moi-même, où je suis\nVous-même, et non plus moi, — où je puis Vous nommer : mon Dieu, et\nrépéter — sans arrière-pensée : Dieu ! mon Dieu et cher Seigneur ! — O h !\nrestez auprès de moi, Soleil éblouissant de toutes les clartés,— oh ! restez, et\nembrasez tout mon être, — oh! restez auprès de moi; une seule chose, une\nseule est vérité — tout est mensonge, en dehors de Vous ! — Vous êtes ma\nconsolation, quand toute consolation est du venin — mon secours, quand\npersonne ne me vient en aide, et que tous s'enfuient, — Vous êtes ma joie,\nquand toute joie est une douleur, — mon Alleluia quand tout pleure et se\nlamente. — Vous, le Dieu de tout ce qui est ou sera jamais, — pourquoi\ndonc venez-vous si près d'une pauvre chose comme moi, — comment ai-je pu\nm'élever jusqu'au Ciel — moi si bas et ancré dans ma misère I — Qu'est-ce\ndonc qui m'arrive dans ces instants merveilleux — où mon cœur brûle et mes\nyeux se fondent et, — où ivre de larmes, je me pâme et tombe à terre en\n"}, {"page_pdf": 880, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                753\n\nfrémissant, — où j'étouffe dans une tempête d'amour et de joie! — Est-ce\nbien moi qui pleure? Mon cœur — sait-il encore parler la noble langue de\nl'amour, lui qui, — blessé et douloureux est rivé depuis si longtemps, — aux\nchaînes du mal, et qui souhaite la mort? — Est-ce bien moi qui entends —\nVotre langage dans la voix du vent, mon Jésus, et qui le reconnais dans tout\nlangage, si faible soit-il, — qui vois Votre image dans chaque fleur ? — Est-ce\nbien moi qui aime tous ceux qui me haïssent, — qui voudrais donner mille\nvies — pour Vous, oh ! mon Dieu, et pour chacun des hommes — et qui,\noublieux de moi-même, mourrais le sourire aux lèvres ? — Oh I il y a encore\ndes moments joyeux dans la vie — et Votre Ciel, mon Dieu, ne fût-il —\nqu'un de ces moments, encore donnerais-je tout — pour un de ceux-là, que\nje goûte maintenant... oui maintenant.\n\n   N'est-elle pas aussi une aspiration mystique à l'Hostie vivi­\nfiante cette prière symbolique de la fleur au soleil?\n\n\n                       Tot de Zonne = Au Soleil\n\n\n  O soleil, quand, paré de feuilles verdoyantes — et brillant du scintille­\nment d'innombrables perles de rosée, j'attends ta venue — et que tu apparais\ntout à coup, — alors mon cœur fleuri s'élève vers toi, te suit et te contemple\n— O toi qui as pour trône la rougeoyante aurore — ne dédaignes pas la\npetite fleur — qui soupirait après toi et qui t'attend.\n  Je te suis, soleil infatigable dans ton ascension — quand tu escalades les\nhauts sentiers du firmament — dès que j'ouvre mes pétales — avec l'aurore :\nviens donc, cherches et découvres mon cœur, — il t'appartient en tout temps\n— il t'attend et il t'aime — toi, mon amant céleste.\n  Et le soir, quand la terre s'enlénèbre — et que tu descends à l'ouest en feu\n— je contemple tes derniers rayons — et je penche la tête avec toi. — Affalée\nsur ma faible tige — je pleure et pleure toute la nuit, — de ne pouv.oir te con­\ntempler : — reviens donc, oh ! soleil ! oh ! reviens !\n\n                                       *\n                                      * *\n   Dans les Gedichten, Gezangen en Gebeden, on trouve aussi\nnombre de poésies qui resteront comme un témoignage éternel\nde la profonde, sainte et tendre amitié que le professeur-poète\ndu Petit Séminaire de Roulers portait à des élèves qui furent\nles Hugo Verriest, Karel de Gheldere, Eugène Van Oye, tous trois\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": "754                        DURENDAL\n\n\n\npoètes flamands distingués, surtout le second, et à d'autres\njeunes gens qui devinrent de saints prêtres ou des hommes du\nmonde remarquables par leurs talents, leur science et leurs\nvertus chrétiennes.\n    La West-Flandre est sans conteste celle des provinces fla­\nmandes où l'idéal religieux, artistique et intellectuel des gens\ninstruits est le plus élevé, où l'on trouve le plus d'hommes\nremarquables dans différentes sciences et surtout dans le noble\n métier des beaux-arts.\n    C'est à Gezelle que la West-Flandre doit cette prééminence\nsi enviable, et la puissance éducatrice qu'il possédait, non seu­\nlement comme grand artiste, mais aussi comme éducateur et\nconducteur de jeunes âmes privilégiées, est loin d'avoir sorti\n ses derniers effets ; et si un Albrecht Rodenbach, cet enfant de\n génie que la Flandre pleure encore, était le fruit glorieux du\n professorat d'un Hugo Verriest, il procédait cependant de Guido\n Gezelle, qui avait formé son maître.\n    Je m'imagine que la vénération et l'amour que l'élite de la\n West-Flandre portait à Guido Gezelle devait être une des choses\n les plus belles et les plus pures que notre petit pays ait jamais\n vues, et qui devait singulièrement consoler le grand poète des\n haines sourdes, des contrariétés mesquines, des moqueries stu­\n pides même, qui ne lui furent pas épargnées jusque vers la fin\n de sa glorieuse vie et qu'on pourrait appeler : la revanche de la\n médiocrité.\n    Je me trouvais naguère chez un des représentants les plus\n sympathiques de la jeune Hollande catholique, chez mon ami,\n  M. l'abbé Binnewiertz, vicaire de Sainte-Agnès, à La Haye, et\n poète distingué. Et nous causions de Guido Gezelle, qu'il ne\n connaissait que par ses œuvres, lesquelles commencent heureu­\n sement à être admirées en Hollande avec une intensité d'autant\n  plus grande qu'elle s'est fait attendre longtemps.\n     Et pendant que mon interlocuteur pleurait en apprenant\n  certains détails magnifiques et touchants de la vie du saint\n  Prêtre-Poète, il s'écria tout à coup : « Ah! comme il devait\n  aimer! » Et il me cita la pièce suivante du recueil qui nous\n  occupe, en ajoutant que cette poésie était, selon lui, une des\n  plus belles de la littérature néerlandaise :\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                755\n\n\n\n                Hoe vaart gij? = Comment va=t=il?\n\n\n    Comment va-t-il, comment vas-tu maintenant, mon enfant, — toi que j'ai,\nquand tu luttais contre la tempête, — porté quelquefois — et j'en étais fier!—\nporté vraiment dans mes bras : - comment vas-tu donc?\n   Bien souvent, quand le vent rugit la nuit — que l'atmosphère est boule­\nversé par les bourrasques — et que les battements du cœur s'arrêtent presque\n— de terreur, c'est à toi — que je pense : comment vas-tu?\n   Que tu ailles au nord ou à l'ouest — que tu voyages vers le sud ou vers\nl'est — que tu... ah! mon enfant, mon enfant, te reverrai-je — un jour, en\ndépit des vents et. des tempêtes, — te reverrai-je dans l'au-delà?\n   Oh! lien qui enlace un cœur à un autre cœur — tiens bon et ne te brise\npas — avant que, — descendus tous deux dans la tombe, — nous battions\nl'air de nos blanches ailes — et fassions — ressuscités — le joyeux voyage —\nvers Celui — qui, nous ayant fait signe si longtemps peut-être, — nous vit si\nlongtemps refuser de répondre à son appel — et d'écouter sa voix chérie !\n   Comment va-t-il, mon enfant — eh ! comment vas-tu donc? — Ah! dis-le-\nmoi, je te supplie, comment, ah! comment vas-tu?\n\n   La pièce suivante, qu'il adressa à son élève et ami, le char­\nmant poète des roses, M. le docteur de Gheldere van Hondswalle,\nà l'apparition de ses premières poésies, comme je suppose, n'est\npas moins touchante par la tendresse qu'elle respire :\n\n\n                            Tranen = Larmes\n\n\n   Le vieux laboureur grisonnant verse des larmes — qu'il ne cache à per­\nsonne — lorsque, ayant été éloigné de la maison et des terres de ses ancêtres\n— il lui est donné, par.la grâce de Dieu — de revoir la terre où il fut enfant ;\n— la terre qui vit naître et grandir son père et sa mère — la terre bien-aimée\ndes labours et des semailles ; — il pleure, il verse des larmes d'amour, — car\naucune tristesse n'oppresse maintenant son cœur, — tandis qu'il marche\navec amour — sur le sol fertile. — Mais que dit son cœur, qu'affirme-t-il,\nnon en paroles ni par des sons — mais en un fleuve de larmes muettes —\nlorsqu'il voit que tout germe — bourgeonne, se couvre de verdure, s'épanouit\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": "756                             DURENDAL\n\n\nen fleurs et en fruits — à cette même place où il se trouve, lui maintenant un\ninconnu, pour tous, — et qu'il pense : Mon Dieu ! personne sinon Vous,\n— ne sait — que c'est moi qui donnai ici le premier coup de bêche ?\n\n  Et quelle éducateur d'âmes devait-il être, celui qui adressa\nces vers sublimes à un jeune poète en guise de félicitations :\n\n               Gij, dichter, die de Leeuwerk zongt\n                Toi, poète, qui chantas l'alouette\n\n   Oh ! chantre de l'alouette, — toi qui, brûlant d'aspirations — fendais les\nnuages avec elle — et avec elle y planais et contemplais — toi, qui toujours\nperdu en Dieu, — reposes, avec un si vif regret ton pied déshabitué — sur cette\nterre où tu ne rencontras que vanité et que péchés; — oh! dis-moi, quelles\nsont tes joies — et ce que tu éprouves — quand Dieu lui-même fait vibrer ton\nâme comme une harpe — et qu'ainsi Lui-même vibre en toi ; — quand Il te\nravit à toi-même — et que tu t'abîmes en Lui, — quand, étincelle de Dieu,\ntu te rives à Lui et — qu'il s'attache à toi? — Qu'est-ce donc que ce rayon qui\nbrille dans ton oeil — et que cette flamme qui colore tes joues — quand je te\nmontre le Seigneur — et que tu t'approches de Lui ? — Quelle langue\nton âme alors parle-t-elle ? — Est-ce que tu parles ou est-ce que tu chantes?—\nEs-tu tellement ému qu'on peut l'entendre — ou és-tu paralysé dans une con­\ntemplation muette?— Disparais-tu insensiblement comme le brouillard du\nmatin — qui enrobe les prairies de blancheur et s'évanouit, lorsque le soleil\nbrûlant — répand ses rayons d'or? — Ou bien ton chant retentit-il comme lé\nchœur des oiseaux — aux premières lueurs de l'Aurore — lorsqu'ils font tinter\nmille et mille — clochettes dans les forêts frémissantes? — Oh ! si je pouvais\napprendre cette langue — ou eh approfondir les abîmes — si j'en savais épeler\n un seul petit mot — eh ! je le chanterais toute ma vie ! — Oh ! Jésus, puisse\n ce cœur, le mien — ainsi que le cœur de celui qui me lit — être un poème\n dont Vous soyez le Poète — dans tous les siècles! Amen!\n\n   Comme il fait gracieusement la leçon à un autre jeune poète,\n lorsqu'il lui chante :\n\n             Pas op, Non = Edmond, prends garde\n\n   Tandis que tu es couché, que tu te reposes, et dors, Edmond, — à trois\n petits pas seulement de moi, — je me prends souvent à rêver et j'attrape,\n"}, {"page_pdf": 884, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                 757\n\nEdmond, — la petite mouche volage qui s'appelle Poésie.— Je l'enserre dans\nun fil de soie, Edmond, — et te l'envoie de suite; — n'as-tu jamais trouvé,\nEdmond, — la mouchette froissée par ma rudesse? — C'est une chose mer­\nveilleuse, Edmond, — que la mouchette dont je te parle; elle s'enfuit si vite,\nelle a le vol si agile. Edmond, — eh! son vol est très rapide, je te l'assure ! —\nElle est belle et de fine nuance, Edmond, — elle sent aussi bon que l'am­\nbroisie, — non, il ne peut y avoir parfum plus doux que le sien — ni mou­\nchette plus charmante qu'elle. — Elle ronfle, ronfle, — eh ! comme elle\nbourdonne ! Edmond,— sais-tu bien que, maintes fois déjà,— encore que tu\nl'aies attrapée une fois ou deux, Edmond, — elle a passé, en ronflant, à côté\nde toi, bien sûr. — Oh ! qu'elle bourdonne donc gentiment, ma mouchette,\nEdmond, — mais... je m'arrête, j'ai déjà beaucoup trop longtemps rimé, —\npour te dire : Prends garde, Edmond, — la mouchette se brûle si vite les\nailes I\n\n   (A suivre.)                                       AUGUSTE CUPPENS.\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": "                           Expositions\nExposition (Mens. — Le Sillon. — Exposition Le Roy\n\n\n\n\n                 PADOUE est comme     un cloître démesuré et silencieux : les\n                    passants cheminent, rares et inaperçus, sous les portiques\n                    qui précèdent, de leurs arcades, toutes les maisons; et\n                    l'on y passe des heures tranquilles à ambuler du Santo,\n                    de l'église de Saint-Antoine, à l'église des Eremitani et à\n                    la chapelle de la Madonna dell'Ârena; situées aux extré­\n                    mités opposées de la ville, en se reposant au passage\n                    dans l'une des salles empire, au meuble vert, rouge ou\n                    gris, du solennel café Pedrocchi!\n   Deux figures résument l'histoire de Padoue, celle de saint Antoine, frère\nmineur, et celle d'Ezzelino, un de ces tyrans monstrueux, à la fois, et\nattrayants, car, au moins, ils savaient ce qu'ils voulaient et avaient, parfois,\nde beaux gestes de poètes et d'hommes d'action : celui-ci, par exemple, des­\ncendant de cheval devant les remparts de la ville, pour marquer sa prise de\npossession en en baisant la porte à genoux ! — Ezzelino a passé, et sa renom­\nmée, et la terreur gibeline de son nom, et c'est le Santo qui règne à Padoue...\nLe grand tyran n'a même point de sépulture ; le petit moine a vu croître au-\ndessus de la sienne un immense monument où l'art s'est prodigué; et sa\nrenommée est universelle comme l'Eglise. Cependant, cet orgueilleux char­\ndon et cette fleur d'humilité ont surgi sous le même ciel et se sont nourris\nde la même terre... Il n'y a, décidément, que l'Eglise pour imprimer le nom de\nses héros dans la mémoire des hommes ! « Si vous voulez gagner, perdez ! »\ndit frère Egide...\n"}, {"page_pdf": 886, "texte": "                                EXPOSITIONS                                 759\n\n   Au fond d'un jardin triste, se trouve la chapelle de l'Arena, dont tout le\nfaste, et incomparable, est dû aux registres de fresques dont Giotto en a\nrevêtu, du haut en bas, les murailles. Non loin de là se trouve l'église des\nEremitani dont la chapelle des SS. Jacopo e Cristoforo contient les célèbres fres­\nques de Mantegna. A un siècle de distance, ces deux cycles d'oeuvres géniales\nexcercèrent une influence décisive sur le développement de la peinture ita­\nlienne.\n   L'invention des fresques de Giotto est admirable de force dramatique et de\nsobriété; il a fixé là en traits profonds toutes les scènes de la vie de la Vierge\net du Sauveur que ses successeurs ne feront que commenter ; celles de Man­\ntegna, consacrées à la vie de saint Jacques et de saint Christophe, sont tout\nimprégnées de l'antique, dont le maître du peintre, Squarcione, lui avait com­\nmuniqué la passion ; mais on n'y découvre point encore la froideur et la\npédanterie servile qui stériliseront l'art italien, au siècle suivant : les ten­\ndances instinctives de cet art viennent, en quelque sorte, de retrouver leurs\npropres traditions et, de cette communion féconde avec un passé où il se\nreconnaît, s'engendrent des œuvres d'une beauté exquise, spontanée et\nvivante...\n   Le bon peintre Godfroid Guffens avait consacré sa vie à copier avec une\npatience pieuse et avec une minutie intelligente, les œuvres de ces vieux\nmaîtres que le temps — et les restaurations — détruisent. Il excellait, surtout,\nà reproduire les fresques des primitifs duXIVesiècle. Il a ainsi copié à Padoue,\noutre des fragments, l'une des plus belles fresques de la chapelle de l'Arena :\nla rencontre de saint Joachim et de sainte Anne sous la porte d'or; à la'cha-\npelle Saint-Geprges, qui se trouve près du Santo, une fresque de Jacopo\nAvanzo, un giottesque véronais, représentant le miracle de sainte Lucie; aux\nEremitani, enfin, la fresque de Mantegna, avec son beau paysage de ville et\nde collines étagées, le Martyre de saint Jacques.\n   Toutes ces copies ont été exposées au Cercle artistique, en 'novembre der­\nnier, en même temps que d'autres, d'après Gozzoli, Botticelli, Domenico\nGhirlandaio, Gentile Bellini, Carpaccio, etc.,. intéressantes, mais où Guffens\nn'a pas su saisir le secret de vie et de couleur des originaux.\n\n                                        *\n\n   En nous promenant dans les salles de l'exposition du Sillon, nous enten­\ndions un groupe de jeunes peintres, de la maison, sans doute, qui discutaient\navec animation des droits de la critique. Ils n'étaient pas d'accord sur cette\ngrave question, et quelques-uns tenaient que l'artiste conservait toujours la\nfaculté de rétorquer les arguments de l'aristarque — à coups de canne !... Il\nest vrai que le critique pourrait toujours se draper dans le peplos de Thémis­\ntocle et répondre : « Frappe, mais écoute I » — « Ecoute! », c'est très bien,\nmais il faudrait avoir quelque chose à dire, et, j'avoue que, même sous la\nmenace de coups, le courage me manquerait pour accrocher à chacune des\ndeux cent cinquante œuvres exhibées au Sillon, l'adjectif laudativement des­\ncriptif qui pourrait en satisfaire les auteurs.\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": "760                              DURENDAL\n\n\n   La plupart des exposants sont paysagistes et chacun d'eux expose une série\nde tableaux qui témoigne d'un persévérant et fructueux labeur et de l'émula­\ntion saine qui règne entre les membres du Cercle. Nous avons pointé particu­\nlièrement le Paysage brabançon, de M. Apol ; de M. Bastien, toujours très\nenclin aux colorations brunes et sombres, l'Etang à Boitsfort et la Neige dans\nmon jardin; Après la pluie de M. P . De Wit; l'Etang de Saint-Job, de M. Haus­\ntraet ; les paysages maritimes de M. Pinot; le Cabaret Mignolet, de M. Smeers;\nle Pont-Neuf (temps gris), de M. Swyncop ; un Etang et Paysage à Boitsfort, de\nM. Tordeur et, parmi les bonnes pages, d'une couleur franche et solide, de\nM. Wagemans, la Ferme rose et la Petite ferme Mignolet. Signalons aussi un\nbeau dessin de M. Lefebvre, Songeuse ; d'habiles copies de Botticelli, Burne\nJones, Metsys, etc., par feu Jsinsi; le buste de Zèlandais, par M. De Haen.\n\n                                         *\n                                     *       *\n\n    Une riche moisson finira par sortir de ce Sillon l Tous ces jeunes artistes se\ndéveloppent, d'année en année ; leur manière s'affirme peu à peu, et leur per­\nsonnalité. Il aurait été, peut-être, curieux de placer l'une quelconque de leurs\nœuvres parmi les tableaux que les frères Le Roy ont réuni, pour inaugurer\nle vaste hall de leur nouvelle installation de la rue du Grand-Cerf. C'est le\nsecret de l'ancienne musique que l'on apprend ici; et il apparaît, à la compa­\nraison, qu'elle avait on ne sait quelle pondération, quelle gravité, quelle con­\nscience sérieuse, quelquefois un peu pesante, que nous avons perdues.\n    L'exposition Le Roy compte un grand nombre de Delacroix, de Corot, de\nDiaz, de Courbet, de Leys, etc. Mais tout l'intérêt en allait, en dehors de\nmagnifiques pages de De Braekeleer, la Salle à manger de Leys et la Leçon de\nlecture ; aux Alfred Stevens : la Visite, un Sphynx parisien, dont deux ou trois\ntouches de Rops auraient achevé de faire un chef-d'œuvre; la Lettre de faire\npart; Derniers jours de veuvage, etc., où les étonnants prestiges de coloriste raf­\n finé et subtil de ce grand petit-maître dissimulent admirablement tout ce qu'il\n y a de superficiel dans son art.\n\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "                          LES LIVRES\n\n LE ROMAN :\n  L a C o l o n n e , par LUCIEN DESCAVES. — (Paris, Stock.)\n    Une épigraphe d'Elisée Reclus : « Il n'est pas, en ce siècle, de signe des\n temps qui ait une signification plus imposante que le renversement de la\n Colonne impériale sur sa couche de fumier, » et cette dédicace : « A la des­\n cendance des Héros de la Commune, dont la gloire est d'avoir jeté bas le mât\n de cocagne impérial, les hommes de bronze qui grimpent après et le César\n qui excite leur émulation, je dédie cet encouragement à recommencer»,\n précisent avec toute la netteté souhaitable le sens du nouveau roman de\n  M. Descaves.\n    On se doute, je pense, que nous sommes assez loin de partager l'admira­\n tion vouée par l'auteur de Sous-Offs aux sinistres bandits de 1871 et qu'en par­\n ticulier, le déboulonnage du 16 mai ne nous inspire aucun enthousiasme, La\n seule excuse que puisse invoquer la Terreur rouge, lorsqu'elle s'en prend à\n l'épopée impériale, c'est l'exemple donné, en 1814, par la Terreur blanche,\nqui tenta, elle aussi, sous les yeux de l'ennemi, de décapiter l'histoire de\n France; et c'est une piètre excuse, toujours, qu'un plagiat.\n    Cela dit, ce n'est que justice d'ajouter que M. Descaves a su nous donner,\ndans la Colonne, un tableau pittoresque de Paris pendant l'insurrection corn-,\nmunaliste. Les types vivants, curieux et vrais y abondent. On y coudoie\ntoutes les variétés du révolutionnaire : l'illuminé, le naïf, l'ambitieux, le\nphraseur, le « gueulard » de tribune et de cabaret, le gavroche. Et, parmi les\npersonnages qui représentent, au contraire, le vieil esprit militaire, il se ren­\ncontre de stupéfiantes incarnations du ratapoilisme. L'auteur s'est complu,\nd'ailleurs, à exagérer, chez eux, les ridicules professionnels. C'est à leurs\ndépens, surtout, que s'exerce son humour féroce et sa verve caricaturale.\nOn peut regretter, dans la Colonne, le défaut d'action : on y disserte copieuse­\nment, on y agit très peu; le livre, en somme, ne marche guère. Mais on ne\nsaurait nier que M. Descaves y affirme de belles qualités d'observateur et\nde styliste.\nL e P a p e R o u g e , roman par ALBERT DELACOUR. — (Paris, Société du\nMercure de France.)\n   Le nouveau roman de M. Delacour nous transporte en plein quattrocento.\nIl a pour décors successifs la Rome de Sixte IV et la Florence du Magnifique.\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": "762                                DURENDAL\n\n\nLe drame qui s'y déroule dans le sang et la boue est la fameuse conjuration\ndes Pazzi. On reconnaît au romancier le droit de prendre quelques libertés\navec l'histoire. Aussi ne reprochons-nous pas à M. Delacour d'avoir démesu­\nrément grandi le rêve de son héros, Francesco de Pazzi, et l'idéal poursuivi\npar les adversaires des Médicis. Mais comment ne pas regretter que\nM. Delacour traîne son lecteur à travers tant de cloaques immondes, étale si\ncomplaisamment les abominations ressuscitées de Sodome et de Lesbos?\n   Trop de pages, dans le Pape Rouge, donnent la nausée. Il le faut regretter\nd'autant plus que l'auteur révèle de fortes qualités de peintre et d'écrivain.\n\n L e D é l u g e , roman héroïque, par HENRYK SIENKIEWICZ. Traduction du\n   comte WODZINSKI et de B. KOZEKIEWICZ. — (Paris, éditions de la Revue\n    Blanche.)\n   Le Déluge continue la vaste trilogie qu'ouvrait Par le Fer et par le Feu et que\n ferme Messire Wolodowski. Il évoque, à son tour, l'épopée polonaise du\nXVIIe siècle : après l'invasion tartare, voici la Pologne submergée par l'invasion\nsuédoise. On retrouve ici, non sans plaisir, plusieurs des héros dont la\nbravoure, la faconde ou la coquetterie avaient ébloui, charmé ou amusé dans\nPar le Fer et par le Feu : Jean Kretuski, Michel Wolodowski, Annette Kra­\nsienska, l'intarissable Zagloba, le célèbre Ulysse polonais. Comment s'y\nprit le jeune André Kmita, banneret d'Orsza, pour se couvrir de gloire après\ns'être couvert de honte et mériter, à la dernière page, la main de la noble\ndamoiselle Olenka Billewicz, c'est une histoire infiniment trop compliquée\npour qu'il soit possible de la résumer en quelques lignes : elle est digne de\ntout point d'un roman de cape et d'épée comme celui-ci. Est-il besoin de\ndire que l'on y tue énormément? Ce ne sont que sièges, combats, incendies,\nsacs, massacres, enlèvements, trahisons. « Ici, les gens ont oublié ce qu'est\nla joie ; ici, les vents ne soufflent plus, ils ne font que gémir; ici, la pluie ne\ntombe plus, elle ne fait plus que pleurer. » Qu'un couple d'amoureux survive à\ntant de carnages pour convoler en justes noces, en vérité, c'est miracle. La\nPologne de Jean-Casimir, vices et vertus, revit tout entière sous la plume du\nromancier national : étonnant amalgame d'instincts barbares et de goûts\ncivilisés, de fougue et d'indolence, de légèreté et de chevalerie, d'indiscipline\net d'héroïsme, de férocité sauvage et de foi. Et ces Gascons du Nord ont\nvraiment des gestes sublimes !\n                                                                           M. D.\n\nL a F e r m e a u x g r i v e s , par G. GARNIR. — (Paris, Ollendorff.)\n   A. placer dans le rayon des auteurs belges dont il ne déparera certes pas\nla collection déjà si riche de nos romanciers. C'est un beau roman que\ncelui-ci. Il est bien charpenté, puissamment pensé, et écrit en une langue\nvigoureuse, bellement imagée, imprégnée d'une poésie intense. Il y a là des\ncoins de nature adorables, pleins de soleil, tout embaumés du parfum des\nfleurs des champs, sentant bon l'arome du foin, égayés par le joyeux concert\ndes oiseaux de la campagne. Ces tableautins sont charmants de naturel et\nd'un coloris délicieux.\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "                                   LES LIVRES                                 763\n\n    C'est une histoire simple et émouvante dans sa simplicité que celle-ci.\n Elle incarne et dépeint d'une façon impressionnante la lutte entre les\n attraits factices et trompeurs des plaisirs mauvais et déprimants de la\n ville et les charmes familiers et doux des joies sereines, élevantes et fortes\n de la vie des champs. Le héros du roman a beau s'être détaché du\n sol paternel et avoir rivé son sort, et enchaîné toute son existence à la ville,\nun attrait mystérieux et irrésistible le ramène sans cesse au village de ses\n pères. Et au moment où il semblait s'être attaché définitivement à la ville, en\nchangeant ses chaînes de jouisseur libre en celles d'un esclavage éternel, il\nrompt lui-même violemment ses liens, dans un dégoût infini de tout, pour\nvenir échouer misérablement et mourir tristement à la Ferme aux grives qu'il\navait renié, dans les bras de son pauvre père qui déjà ne voulait plus recon­\nnaître en lui un fils. Le désespoir et les angoises du père, les luttes entre le\nmauvais fils et les entants restés fidèles aux tradilions des anciens, les scènes\nde la vie échevelée et sans but comme sans ressort, toute en dehors, du jeune\ndécavé, les douceurs intimes de la vie du plein air, au beau soleil et dans la\nchaude atmosphère du pays ancestral, enfin, toutes les émotions et tous les\nincidents qui forment la trame de ce beau roman sont magistralement décrits.\nCette nouvelle œuvre de Georges Garnir ne fera qu'accroître la réputation\nde vrai artiste, de penseur et de poète qu'il s'était déjà faite dans le monde\nintellectuel par ses écrits antérieurs. Nous souhaitons à l'auteur d'écrire encore\nsouvent d'aussi beaux romans que celui-ci.\n                                                                          H. M.\nL e s O b e r l e , par RENÉ BAZIN. — (Paris, Calman-Lévy.)\n    Dans le dernier numéro de Durendal, j'eus le plaisir de rendre compte\n d'une œuvre de patriotisme sain et viril : les Braves gens, de. MM. P . et V. Mar-\ngueritte. Voici un autre livre, dû à la plume d'un des plus délicats, des plus\npénétrants romanciers français d'aujourd'hui, dont je me hâte de recom­\nmander la lecture à tous ceux qui aiment la littérature réconfortante, déga­\ngeant une émotion féconde en enseignements.\n    M. Bazin étudie en ce roman le problème de la germanisation de l'Alsace.\nAu sein de la famille du vieux patriote irréductible, Philippe Oberlé, Joseph\nOberlé et sa fille Lucienne représentent activement la tendance allemande.\nLucienne est fiancée à un officier prussien et son père s'efforce par tous les\nmoyens de gagner les faveurs de l'administration impériale, nécessaires à ses\nintérêts non moins qu'à ses ambitions.\n   Ils se heurtent à la résistance passive de l'aïeul, Philippe Oberlé, dont la\nprésence est une perpétuelle protestation contre le régime de la conquête, et\naux sentiments nettement français du fils de Joseph, Jean, que portent vers la\npatrie vaincue ses sympathies naturelles et son amour pour Odile Bastian.\n   Dans cette famille aussi profondément divisée, Mme Oberlé, Française\nde cœur, représente la douloureuse résignation.\n   Pour échapper définitivement à l'influence allemande et, surtout, pour se\nrendre digne de l'amour et des regrets d'Odile qu'il ne reverra plus, Jean sera\ndéserteur; Il quittera le régiment où il accomplit son temps de service et\ns'enfuira en France, brisant du coup les fiançailles de sa sœur avec le lieute­\nnant prussien Wilhelm von Farnow.\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": "764                               DURENDAL\n\n\n  Ainsi s'achève ce récit, dont la vraisemblance douloureuse émeut fortement.\nM. Bazin y a employé les précieuses qualités qui donnent une si haute valeur\nà son style à décrire les paysages d'Alsace. On pourrait caractériser le livre\npar une de ses dernières phrases; « C'est la France qui chante! » Oui, la\nFrance qui chante, en attendant l'aube, le regret des provinces perdues.\nS e u l e , par HENRI ARDEL. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   Ghislaine de Vorges est une de ces délicates figures de jeunes filles, franches,\naimantes et douces, telles que M. Ardel se plaît à les dépeindre avec son joli\ntalent un peu mièvre. Douloureusement frappée par la vie, elle se consacre\ntout entière à l'éducation de la folle et charmante Josette de Moraines. Elle\nse dévouera au point d'épouser M. de Moraines expirant, pour donner une\nmère à la fille du moribond, sacrifiant l'amour de Marc de Bresles, qui pour­\nrait la rendre heureuse. Car, écrit l'auteur, elle est de celles pour qui aimer,\nc'est se dévouer et souffrir.\n   Les jeunes filles aimeront ce roman, qui les dédommagera un instant de\nl'incurable ennui des Fleuriot et autres confiseries.\n\nPère,   par ANDRÉ LICHTENBERGER. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   Ce roman étudie un curieux cas de psychologie familiale. Une jeune fille\nau caractère aventureux et enthousiaste, Estelle Lormier, découvre, en fouil­\nlant dans un tiroir dont le hasard lui a livré le secret, une correspondance qui\nlui dévoile les relations coupables entretenues par sa mère, quelques années\navant sa mort, avec un bellâtre séducteur, Xavier de Puyjalon. Ainsi, Estelle\nn'est pas la fille de M. Lormier; en son cerveau romanesque, une foule d'im­\npressions s'éveillent et se mêlent : ressentiment aggravé de mépris pour\nl'homme dont la médiocrité, croit-elle, a poussé sa mère, qu'elle innocente en\nson cœur, vers l'abîme des amours illégitimes; culte d'admiration pour le\nhéros du roman, qu'elle imagine loyal et noble, paré de toutes les séductions\nde l'idéal. Mais ces rêveries exaltées ne dureront guère. Elle comprendra\nbientôt que le don Juan ne fut qu'un vulgaire lâcheur, tandis que M. Lormier,\nen pardonnant et accueillant comme sien l'enfant de la faute, se montra dans\nce drame le seul véritable héros. Un instant menacé de périr, son affection\npour son père adoptif s'accroîtra dès lors d'admiration et de reconnaissance.\n   Le style de ce livre est vif, pénétrant et sobre, digne en tous points de\nl'auteur de Mon petit Trott et de la Mort de Corinthe.\n                                                                     C H . DE S.\nDIVERS :\nL'Italie du XVI e siècle. Jean des Bandes noires (1498-\n   l 5 2 6 ) , par P I E R R E GAUTHIEZ, un vol. in-8°. — (Paris, Société d'éditions\n   littéraires et artistiques.)\n   C'est une étrange figure de condottière que ce Giovanni dellebande nere, dont\nM. Gauthiez, dans un livre frappé avec le relief savoureux et les ombres\ntranchées d'une médaille de Pisanello, fait revivre la farouche figure.\n   L'historien le dit en termes sûrs, quelque part, ce n'est pas le portrait d'un\nhomme qu'il trace, ce n'est pas une conscience qu'il étudie, une âme qu'il\n"}, {"page_pdf": 892, "texte": "                                   LES LIVRES                                765\n\n  analyse, mais simplement une force, une énergie obscure qui fend, se préci­\n pite, déchire, ravage, obéissant à l'impulsion de son instinct, fatalement et\n qui, presque, est irresponsable. Un tel être obéit à la nécessité de détruire;\n c'est sa fonction prédestinée; le seul objectif, l'unique emploi d'une puissance\n purement animale, et, pourrait-on dire, carnassière. Il fond comme une ava­\n lanche; déflagre comme un cataclysme, passe en arrachant, en dévastant\n tout sur.son parcours, jusqu'à ce qu'une résistance, un accident le brise à son\n tour.\n    C'est une vie par soubresauts, par saccades, depuis l'enfance violente et\n déchaînée, avec des jeux comme ceux d'un fils de géant, qui démolit les êtres\n qu'il veut caresser; depuis la jeunesse à outrance, agrémentée de meurtres et\n de rixes sanglantes dans les rues de Florence, jusqu'aux chevauchées de la\n guerre, avec son escorte de massacres, d'incendies et de pillages, jusqu'à la\n mort épique de sang-froid sous la scie maladroite d'un chirurgien.\n    Et ce n'était pas un mauvais homme; il était sans ruse et sans diplomatie,\n désintéressé, parmi toute la duplicité et les convoitises de ce temps; espèce\n d'enfant de proie, enclin à la joie de la bataille, prêt aussi bien à mourir qu'à\n tuer! Héroïque? non; cruel? non. Tuant, parce que la vie n'a point d'autre\n but à ses yeux que de se battre, d'échanger des coups, de déployer sa force\n dans la volupté ou dans le sang.\n    Ce soudard débridé, aux gros plaisirs, aux mœurs populacières, avec ses\nrires à faire trembler les vitres et ses plaisirs dangereux, qui ne se sentait les\ncoudées franches que parmi sa soldatesque, au camp, avait été uni à la plus\ndélicate des femmes, Marie Salviati, dont la physionomie fleurit, aux pages\nd'un rouge violacé de cette histoire, comme une belle fleur violette de mélan­\ncolie et de distinction, comme un de ces frêles et purs iris que Florence a\ncueillis pour les mettre dans ses armoiries...\n    M. Pierre Gauthiez nous a donné, jadis, un beau livre, mordant et justicier,\nsur l'Arétin; il nous en promet un sur Bartolommeo Colleone, autre condot­\ntière, non des lettres comme celui-là, mais des armes comme Jean des Bandes\nnoires. Et ce sont de belles et savoureuses études, écrites d'une langue pleine\nde couleur, de force et d'entrain, pétries de sagacité, d'art et d'amour — de\ncet amour dont restent imprégnés tous ceux qui ont hanté la divine terre\nd'Italie.\n\nI l S a n G i D V a n n i d i S i e n a e i suoi restauri, par V. LUSINI, un vol.\n   illustré. —(Fiorenze, Fratelli Alinari.)\n   C'est une question difficile que celle des restaurations ! M. Fiérens-Gevaert,\nnotre excellent et bouillant ami, l'abbé Mœller, et d'autres encore, sont\nengagés dans une belle passe d'armes, ou le pour et le contre croisent, courtoi­\nsement, le fer. Etant incompétent, nous nous tenons prudemment dans la\ngalerie, nourrissant de secrètes sympathies pour les anti-restaurateurs. Les\nartistes ont l'âme casanière, et la physionomie des choses fait partie, pour\neux, des rêves où elles les ont induits. C'est pourquoi nous regrettons la\nnoble figure tronquée de Notre-Dame du Sablon et la patine illustre de ses\nporches...\n"}, {"page_pdf": 893, "texte": "766                                  DURENDAL\n\n\n   Cependant, on restaure partout, avec un zèle plus ou moins intempérant :\nen France, en Italie, en Allemagne ; et, non seulement on restaure, mais on\nunifie, on veut donner à tels édifices l'unité organique qu'ils n'ont jamais\nconnue. La faute en est à Viollet-le-Duc? Non ! au néant, à la nullité de notre\narchitecture qui, à la Renaissance, a renié ses parents gothiques et vit, à\nprésent, déshéritée comme une bâtarde, d'expédients — et de restes!...\nElle est revenue, à la fin, comme l'enfant prodigue, à la maison de ses pères,\nq u ' à l'époque de sa prospérité elle laissait tomber en ruines ; mais l'adversité\nne lui ayant pas enseigné la modestie, elle veut bouleverser la vieille demeure,\nla remettre à neuf et jeter dehors les meubles de tous les temps que la famille\ny avait accumulés!...\n\n   La délicieuse Sienne, toute resplendissante de siècles, avec ses palais\nrouges et ses maisons noires ; dont les rues en cascades, en torrents, en\nravins, dessinent sur le ciel profond leur ligne accidentée et charmante,\nSienne se couronne là-haut, sur la plus élevée de ses collines, de son Dôme\nblanc et noir, accolé du campanile dressé comme un gonfalon.\n    Il fait doux et cher, là, dans le soleil, et le silence, et cette solitude de pierres\nmagnifiques... Un passant, rarement; une religieuse de l'hôpital della Scala,\nquelquefois; un prêtre de l'évêché; un ouvrier... La belle cathédrale colorée\nqui est comme une violente joie proclamée de foi, de beauté et de liberté,\nresplendit et chatoie. Et il faut s'asseoir sur cette place, loin de sa propre vie\net des routes fréquentées, et, lentement, avec minutie et allégresse, à loisir,\nexaminer les figures de la façade que les bons sculpteurs ont taillées avec toute\nleur ardeur consciencieuse, et leur sûr instinct de simplicité et d'amour.\n    Nous songions aux heures meilleures que l'on cueille ainsi, en feuilletant\nl'intéressante monographie que M. V. Lusini a consacrée à la restauration du\nBaptistère de Sienne, exécutée sous la direction du professeur Agenore\nSocini, architecte siennois. A l'époque où nous étions à Sienne, le Baptistère\nétait encombré des échafaudages du travail que l'on poursuivait et dont on ne\npouvait pressentir les résultats. A en juger d'après les renseignements donnés\npar M. Lusini et les vues photographiques dont est orné son livre, la restau­\nration aurait restitué avec tact et délicatesse l'aspect primitif du monument,\nsans nuire à son ornementation originale et en n'ayant à sacrifier que de ridi­\ncules « ajoutes », sans valeur artistique, desXVIIeetXVIIIesiècles.\n    M. Lusini donne en appendice, d'après les textes publiés par le célèbre\nérudit Milanesi, toute une série de documents du plus grand intérêt : lettres\nde Ghiberti et de Donatello, relatives à leurs bas-reliefs pour les fonts baptis­\n maux; de della Quercia, etc.\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 894, "texte": "                               NOTULES\n\n    NOS a b o n n e s d e l ' é t r a n g e r seraient bien aimables, s'ils voulaient\n avoir l'extrême obligeance de nous envoyer le montant de leur abonnement,\n en adressant un mandat-poste de douze francs à la Rédaction, rue du\n Grand-Cerf, 14, à Bruxelles.\n                                            **\n\n   L e C o m i t é « V i c t o r H u g o ». — Un Comité vient de se constituer\n pour célébrer à Bruxelles le centenaire de Victor Hugo. Il se compose des\n poètes Valère Gille, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Fernand Séverin, Charles\n Van Lerberghe, Emile Verhaeren, membres, et notre collaborateur Paul\n Mussche, secrétaire.\n                                          ***\n\n     L ' O c c i d e n t , tel est le titre d'une nouvelle revue littéraire et artistique\n de Paris. Le premier numéro contient des pages superbes du grand artiste\n Vincent d'Indy. Elles sont intitulées : L'Artiste moderne. En voici quelques\n extraits :\n    « Est-ce que, dans l'esprit de bien des gens, Artiste moderne ne voudrait pas\n dire : Créateur apportant au vieil édifice artistique, éternellement en con­\nstruction, des matériaux nouveaux, solides, cohérents avec les anciens, maté­\nriaux extraits de la carrière de son cœur et taillés par son intelligence\ndans le but de servir au bien et d'alimenter la vie progressive de l'humanité ?\n    » Cette définition me satisfait pleinement, mais, à la bien considérer, ne\nserait-elle point précisément celle de l'artiste en général, de l'artiste de tous les\ntemps véritablement digne de ce beau nom et y aurait-il une lettre à y changer\nsi l'on faisait simplement tomber le terme moderne comme inutile et même un\npeu ridicule?\n   » Faisons donc, nous aussi, justice de cette expression boursouflée et\ndisons, plus simplement et plus largement : « Il n'y a pas à proprement parler\n» d'artistes modernes, il y a seulement, parmi les individus qui s'occupent d'art,\n» ceux qui sont artistes et ceux qui ne le sont pas. »\n"}, {"page_pdf": 895, "texte": "768                               DURENDAL\n\n\n   — «Mais alors, » m'objectera-t-on, « vous vous faites le champion des\n» vieilles idées, vous prétendez qu'il faut toujours ressasser les mêmes choses\n» et que l'homme qui créerait de toutes pièces un art nouveau ne serait point\n» l'artiste moderne rêvé ? »\n   » Et je répondrai : « Il n'y a pas de vieilles idées, il n'y a que de vieilles\n» formules, de vieux vêtements nés de la mode et passant avec elle. »\n   » Et voilà précisément le sophisme actuel contre lequel je m'inscris en faux\nqui en arriverait à faire consister l'art soit dans la formule inemployée, soit\ndans le vocable, le décor ou le costume contemporains.\n   » Quant à l'homme prodige duquel sort tout à coup et sans préparation un\nart tout nouveau, je demande aux historiens de la musique, de la peinture, de\nl'architecture, de vouloir bien me le dénicher.\n   » L'artiste ne peut pas être révolutionnaire, car qui dit révolution veut dire\ndestruction, et la mission de l'artiste n'est point de détruire mais de créer, il\nn'est et ne peut être fatalement qu'une fonction de la sûre et lente évolution\nartistique, car évolution signifie progrès.\n     Je ne puis me représenter le progrès comme une route droite se prolon­\ngeant dans une plaine, mais je vois, au contraire, le monument-art, en forme de\nspirale dont les volutes seraient reliées entre elles et consolidées par des étais,\ndes contreforts : les immuables sentiments humains, sur lesquels chacune des\nvolutes s'appuie au passage, tout en allongeant la spirale toujours plus haut\nvers l'infini.\n   » Seuls, restent et contribuent à l'édification du monument, les artistes, les\nvrais artistes, qui, appuyés solidement Sur les vieilles bases ancestrales,\nsavent trouver en eux-mêmes les matériaux propres à consolider, toujours\nplus haut, la ligne verticale des toujours mêmes sentiments humains.\n   » Et voilà précisément ce qui fait du nom d'artiste un titre sublime, c'est que,\nen dépit de l'ancienneté des fondations sur lesquelles il bâtit son œuvre nou­\nvelle, l'artiste reste libre, complètement libre.\n   » Regardez autour de vous et dites si, à ce point de vue, il est quelque car­\nrière plus belle que celle de l'artiste conscient de la dignité de sa mission?\n   » La liberté, voilà le vrai bien, le plus précieux apanage de l'artiste.\n   » La liberté de penser — cette liberté que ceux qui s'intitulent pompeuse­\nment : libres penseurs, s'efforcent d'enlever à l'homme — et aussi la liberté\nque personne au monde n'a le pouvoir d'ôter à l'artiste, celle de construire son\nœuvre selon sa conscience.\n   » Mais cette liberté qu'ont glorieusement pratiquée les vrais artistes de\ntous les temps, elle a été, elle sera toujours battue en brèche par ceux qui ne\nveulent point ou ne savent point s'en servir.\n   » Il né suffit pas de savoir, comme les académiques, pratiquer impeccable­\nment un métier, il faut encore, sous peine de rester un demi-artiste, situation\nlamentable, s'assimiler les hautes manifestations d'art de tous les temps et\nla aimer, ce qui est le seul moyen d'arriver à la création d'œuvres utiles au\n progrès.\n   » Du côté révolutionnaire, on vous dira : « L'artiste doit exprimer la vie »;\nExprimer la vie?... mais est-ce que les vrais artistes de toutes les époques ont\njamais fait autre chose?\n"}, {"page_pdf": 896, "texte": "                                      NOTULES                                  769\n\n        » N'est-ce pas la vie même dans ce qu'elle a de plus humainement vrai que\n    l'on trouve aux portails des cathédrales du XIIIe siècle et dans les œuvres de\n    ces peintres antérieurs à la Renaissance qui furent les véritables ancêtres de\n    nos actuels impressionnistes ?\n        » Qu'est-ce que la vie en art, sinon le sentiment humain exprimé dans\n   l'œuvre par un artiste ému ? Et voilà ce qui rend les grandes œuvres éternel­\n   lement jeunes, éternellement belles.\n       » Oui, certes, ils vivent et nous émeuvent parce qu'ils vivent de notre\n   propre vie, ces graves syndics de Rembrandt, à Amsterdam, ces varlets et ces\n   paysans de Gozzoli au palais Riccardi, ces élus et ces réprouvés des tympans\n   de nos cathédrales françaises; oui, certes, nous revivons nos impressions de\n   nature dans la sixième symphonie et tant d'autres pièces de Beethoven, et ce\n   n'est point seulement la magicienne Armide qui fait vibrer notre âme dans le\n   sublime monologue qui termine l'œuvre de Gluck, mais la femme, la femme\n  souffrante, la femme délaissée. Revêtez cette Armide d'une robe de paysanne\n  ou d'ouvrière, nommez-la Angèle ou Marguerite, l'impression de la scène n'en\n  sera ni plus ni moins poignante, elle restera identiquement la même sans qu'il\n  yait une note à modifier dans la musique, parce qu'elle est vraiment humaine\n  et humainement pensée.\n       » Laissons de côté, comme inutiles et négligeables toutes les théories offi­\n  cielles et révolutionnaires, l'artiste véritablement digne de ce nom ne s'embar­\n  rassera point dans ces broussailles du chemin, il gardera noblement sa liberté,\n  sans haine contre les hommes, reconnaissant envers ceux qui lui offrent de\n  belles œuvres, sans distinction de bâtiment, mais impitoyable contre les faux\n  principes.\n      » Il s'efforcera, après avoir non pas seulement effleuré, mais approfondi la\n  connaissance des grandes manifestations d'art antérieures, d'édifier sur les\n fondations immuables un nouveau cycle de la magnifique spirale en expri­\n mant loyalement, tels qu'il les sent, tels qu'il les souffre, les toujours mêmes\n sentiments humains.\n      » A ce prix seulement, il acquerra la personnalité et pourra servir à la\n haute et saine alimentation des âmes futures, ce qui est le but suprême\n de l'art.\n      » Et, pour résumer tout ce que je viens de dire, je ne trouve pas mieux\n qu'une citation d'un livre, bien démodé à l'heure actuelle dans les sphères de\n l'enseignement officiel, mais auquel il faut cependant bien revenir toutes les\n fois qu'il s'agit de morale, le catéchisme. « Dieu », dit ce livre, «a créé l'homme\n » pour le connaître, l'aimer et le servir. »\n     » L'art — émanation divine — ne donne point à ses fervents d'autre\nmaxime : connaître, aimer, servir, car la connaissance qui rend fort et qui rend\njuste, l'amour qui provoque la création et la conscience d'une haute mission\néducatrice, tels sont, je l'affirme, les trois points essentiels du caractère de\nl'artiste, je ne dirai pas moderne, je dirai mieux, de l'artiste libre. »\n\n\n                                        **\n"}, {"page_pdf": 897, "texte": "770                                DURENDAL\n\n\n  La grand'messe en si mineur, de J.-J. Bach. — Sous ce\ntitre la Tribune de Saint-Gervais, de Paris, a publié un remarquable article de\nCamille Benoit, un élève de César Franck. Nous en extrayons le passage\nsuivant :\n    « Bach et Beethoven, quelque fut leur supériorité d'esprit, ne devaient pas\nêtre leur propre poète. Mais où auraient-ils pu trouver, de leur temps, un\nsujet plus auguste, plus grandiose, que ce drame symbolique de la Messe, ce\nsacrifice d'un Dieu pour le rachat de l'homme? Et cet accompagnement des\nchants, des prières de toute l'humanité, n'était-il pas un chœur plus sublime\nque le chœur antique ? Où auraient-ils pu découvrir, ailleurs, un texte d'une\nlangue universellement comprise en pays civilisés, un texte consacré par des\n millions de bouches en des milliers de temples, depuis des milliers\n d'années ?\n    » Cette Divine Tragédie, ce Mystère des mystères, était tout prêt pour eux. Ces\n paroles latines, où des peuples entiers avaient laissé de leur âme, ces effu­\n sions du cœur humain, trésor commun des humbles et des grands, des\n pauvres d'esprit et des génies, elles appartenaient de droit à des hommes\n comme Bach et Beethoven; elles les attendaient, elles les appelaient. Ne\n nous étonnons donc pas de les voir tous deux après une vie certes bien\n remplie, après tant d'essais admirables pour traduire leur sentiment de\n l'infini, se tourner vers ce texte de la Messe dans la plénitude de leur con­\n science ; ce fut un acte de lucidité suprême qui les fit s'en servir pour écrire\n leur Testament à eux, pour exprimer leurs aspirations vers l'Inconnaissable,\n pour frapper à la porte muette de l'Invisible un de ces coups qui retentissent\n longuement. Mozart aussi, voyant sa vie se briser au moment où il entre\n dans la pleine possession de son génie, se jette sur le Requiem pour exhaler\n les dernières palpitations de son âme troublée. De même pour Schumann et\n  la dernière partie mystique du second Faust, de même pour Wagner et son\n  Parsifal » (1).\n\n\n\n\n      L'Association des Chanteurs de Saint-Boniface a exécuté,\n à l'occasion dé la Sainte-Cécile, une messe digne de son programme, en par­\n faite harmonie avec le but élevé qu'elle poursuit et qui devrait lui attirer là\n sympathie de tous les catholiques et de tous les amis du véritable art reli­\n gieux. Dans la plupart de nos églises, la Sainte-Cécile est l'occasion de\n l'exécution de musiques tapageuses, absolument dénuées d'art, dépourvues de\n toute inspiration religieuse.              —\n  ; L'art musical religieux s'est incarné en deux affirmations magnifiques, qui\n jusqu'ici n'ont pas été égalées et encore moins dépassées : le plain-chant\n grégorien et la polyphonie palestrinienne.\n\n\n   (1) Le Requiem, de Brahms, les Béatitudes, de César Franck, fruit de la maturité de ces\n deux maîtres, demeurant l'expression caractéristique et complète de leur nature.\n"}, {"page_pdf": 898, "texte": "                                       NOTULES                                   771\n\n     Les chanteurs de Saint-Boniface ont voulu, à l'occasion de la fête de la\n  patronne des musiciens, donner une idée complète de l'art musical religieux,\n  en exécutant à la fois du plain-chant et de la musique palestrinienne.\n     Ils ont, avec l'art qu'on leur connaît, exécuté le propre de la messe d'un\n  confesseur tel qu'il est noté dans le graduel de l'Eglise et la Missa brevis, de\n  Palestrina.\n    Nous leur offrons toutes nos félicitations, que nous adressons spécialement\n  au directeur de la vaillante et artistique phalange, M. Henri Carpay, et au\n digne curé de Saint-Boniface, M. Hallaux, qui, artiste lui-même, est un\n si puissant soutien pour la belle œuvre des chanteurs de Saint-Boniface\n établie dans son église.\n    Nous engageons vivement tous ceux qu'intéresse le véritable art catho­\n lique à soutenir par un don annuel (la souscription n'est que de 10 francs)\n cette œuvre si méritoire et si belle, que nous ne cesserons d'exalter. On peut\n adresser les souscriptions, soit à M. l'abbé Hallaux, curé de Saint-Boniface,\n rue de la Paix, 19, soit à M. Henri Carpay, chaussée de Wavre, 123. Nous\n nous chargerons aussi bien volontiers de transmettre à l'Association des\n Chanteurs de Saint-Boniface, les souscriptions que nos abonnés voudraient bien\n nous adresser pour cette œuvre admirable, qui n'est pas encouragée comme\n elle mériterait de l'être.\n\n\n\n    L ' A C a p e l l a G a n t o i s a fêté, elle aussi, dignement la Sainte-Cécile,\n en exécutant d'une façon irréprochable et telles qu'on devait l'attendre d'une\n association dirigée par un artiste de la valeur de M. Hullebroeck, des\n œuvres de l'école flamande ancienne, des mélodies recueillies et harmonisées\n par son directeur et les chansons françaises desXIVeetXVesiècles, qui avaient\n obtenu tant de succès l'an passé et dont le public avait demandé instam­\n ment une nouvelle audition cette année.\n   Nous souhaitons bon courage et de nouveaux succès à notre ami\n E. Hullebroeck et à ses artistes.\n\n\n\n     L ' a b b é B r O U S S o l l e d e P a r i s a publié un ouvrage remarquable\n sur la Jeunesse de Pirugin et l'origine de l'école ombrienne, dont nous avons fait\n l'éloge ici-même. L'Académie française vient de couronner ce beau travail.\n Dans son rapport, le secrétaire perpétuel, Gaston Boissier, parlant de son\n livre, dit un mot que nous tenons à souligner :\n    « L'abbé Broussolle a tiré de ses études toute une théorie de la peinture\nchrétienne, et c'est pour elle en réalité que son livre est écrit. Il soutient que,\ntout en obéissant aux inspirations de la foi, elle ne doit pas se désintéresser\ndes règles de l'art, qu'il n'est pas indispensable, pour reproduire la naïveté des œuvres\nprimitives, d'en copier les incorrections, qu'il faut d'abord étudier la nature pour arri-\nver à la dépasser et atteindre ce qui est au-dessus d'elle, que sous prétexte de\npeindre les âmes, on n'a pas le droit de négliger les corps dans lesquels elles\n"}, {"page_pdf": 899, "texte": " 772                              DURENDAL\n\n\n habitent. Ces préceptes ne sont pas nouveaux ; mais, puisqu'il y a des écoles qui\n les contestent ou les oublient, il est bon de le répéter. »\n    Avis à tous ceux qui. sous prétexte de ressusciter l'art du moyen âge\nfabriquent des statues de saints qui sont de vraies caricatures.\n                                       **\n   Une exposition d'oeuvres de Paul De Vigne sera ouverte au\n Cercle Artistique le 3o décembre. Elle comprendra la plupart des œuvres non\n monumentales de l'artiste, des études, des projets et des œuvres inédites.\n                                       ***\n   La collection Lucien de Hirsch. — On s'est enfin décidé à\n exposer dans une petite salle du Cabinet de Numismatique de la Biblio­\n thèque Royale les beaux vases grecs, les terres cuites, les bronzes dont j'ai\n parlé récemment ici. L'expositon n'est pas parfaite, — il s'en faut de beau­\n coup (1), — et tout le monde paraît être d'accord pour souhaiter le transfert\n de ces merveilles au Musée du Cinquantenaire.\n    Quant aux médailles, — il y en a, paraît-il, près de deux mille, — on n'en\n montre qu'un choix, toujours le même depuis plus d'un an. Il ne saurait\n évidemment être question de permettre au public de manier toutes les\n médailles de la collection, il est déjà fort imprudent d'en laisser palper une\n'cinquantaine; mais ne pourrait-on pas, comme au Musée Britannique, en\n faire exécuter des fac-similé, qu'il n'y aurait aucun danger à mette entre les\n mains de tous. En tout cas, il faudrait qu'un catalogue complet et abondam­\n ment illustré renseignât les amateurs et les savants sur les incomparables\n richesses de cette admirable série numismatique. Mais voilà, on a mis deux\n ans à classer (?) quelques vases et quelques terres cuites : calculez combien il\n faudrait d'années pour cataloguer deux milles médailles. Ah, fichtre ! ce n'est\n pas une sinécure que d'être Conservateur du Cabinet Numismatique ! C'est à\n peine si on a le temps de...             siffler!         C.              G.\n                                        ***\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : MARIE PHILIPPE : Les enfants sur la scène\n(Bruxelles, Lacomblez). A. DE GIBERGUES : Le mari, le père, l'apôtre (Paris,\nPoussielgue; Bruxelles, Schepens). O. MARUCCHI : Une page d'histoire\n(Paris, Lethielleux). J. ESQUIROL : Epreuves... d'imprimerie (Paris, Librairie\nMolière). A. CAMPAUX : Les pêcheurs de Galilée (Paris, Lethielleux).\nA. H E P P : Cœur d'amant (Paris, Fasquelle). M. OLIVAINT : Les deux gentil­\nhommes de Vérone (Paris, Lemerre). M. GORKI : Les déchus (Paris, Société\ndu Mercure de France). DIMITRI DE BENCKENDORFF : La favorite d'un tzar\n(ibid.). E. HORN : Sainte Elisabeth de Hongrie (Paris, Perrin). VICTOR.\nH U G O : Post-Scriptum de ma vie (Paris, Calmann-Lévy). A. H E P P : Cœur\nd'Amant (Paris, Fasquelle). E. HARAUCOURT : Le XIX e siècle (ibid.).\nM. GORKI : Caïn et Artème (Paris-Perrin). K. VAN DEN OEVER : In schemerg­\nloed der morgenveste (Anvers, F . Gilliams-Lambrechts).\n\n  (1) Voir l'Art Moderne du1eret du 8 décembre.\n"}, {"page_pdf": 900, "texte": "                                                        (Dessiné et sculpté, par BELVILLE, de Paris)\n(Dessiné et sculpté, par R. CARABIN, de Paris)\n\n                                     Pianos H E N R I   HERTZ\n"}, {"page_pdf": 901, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "mois_verifie": true, "numero_verifie": false, "ordre_dans_volume": 12, "signet_source": "Huitième année - N°12 - Décembre 1901 (?)", "preuve": "Annonce aux abonnés, p. 710, PDF 827 : début du roman Bonnes Gens dans leur Petite Ville au numéro de décembre ; le roman commence p. 723 dans cette livraison.", "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1901-12", "methode_reconstitution": "Ordre des douze livraisons mensuelles dans le volume ; pagination continue ; concordance avec les mois attestés par couvertures et renvois internes. 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