{"numero_id": "ulb-durendal-1902-01-n1", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1902-01-n1-201", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Janvier 1902", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 12, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 561, "texte": "Janvier 1902.                            gme Année.                                N» 1\n\n\n                                                                              <â\n\n\n\n\n         REVUE CATHOLIQUE\n           £>E LITTERATO\n\n\n\n\n                                                            ••    • . •\n\n\n\n\n                      •    •    •\n\n                     - *       • •   •    •\n\n\n\n\n                                                                          •   •\n\n\n\n\nB R U X E L L E S , rue du Grand-Cerf, 22. -          PARIS, rue de Boulainvilliers, 35\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-01-n1-001", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 5, "page_fin": 10, "titre_corps": "Deux Manifestations", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Deux Manifestations", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2092, "texte": "Deux Manifestations\n                                            A Jules Lejeune et à Edmond, Picard\n                                         je dédie ces pages en témoignage de ma\n                                         profonde et affectueuse admiration.\n\n\n                    UN pays s'honore q u a n d il honore ses grands\n                       h o m m e s . A toutes les époques de l'histoire, l'on\n                       a rendu des hommages solennels au génie. Dans\n                       tous les t e m p s , chez tous les peuples, on a tou-\n                       jours considéré comme un devoir sacré d'exalter\n                       les hommes d'un talent hors de pair.\n                            C'est ce que vient d e faire notre petit pays,\n                       mince de territoire, mais vaste au point de vue\n intellectuel, dans des manifestations grandioses, dont les héros\n étaient deux de nos plus distingués compatriotes : Jules Lejeune\n et E d m o n d P i c a r d .\n  , Je n'ai pas voulu séparer ces deux noms, parce que, pour bien\ndes motifs, ils m e paraissent inséparables.\n    L e second n'a-t-il pas été le disciple du premier ? N'a-t-il pas\nété formé à son école, pour a u t a n t qu'un esprit supérieur a\nbesoin de passer par l'école d'un autre ?\n    Un autre motif qui me fait rapprocher ces deux grands noms,\nc'est que les deux hommes qui les portent sont essentiellement,\nd a n s toute la beauté de l'expression, deux âmes artistes, et voilà\nce que j ' a i m e surtout en leur haute personnalité.\n                                     ■   *\n\n\n                                    * *\n   Notre revue Burendal est avant tout et exclusivement une\nrevue d'art. L a politique n'y est pas tolérée. Aussi, bien que les\ndeux héros de la manifestation de l'autre jour aient été mêlés à\nla politique, et cela dans les camps opposés, ce n'est pas à ce\npoint de vue-là que nous les considérons ici. L'art est trop haut,\nà notre avis, pour être confondu avec la politique. Il est en\ndehors, il est au-dessus d'elle. L e j o u r où il s'identifierait avec\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2427, "texte": "6                             DURENDAL\n\n\n\nelle, il serait déchu de sa grandeur. Il faut le laisser sur l'autel\nde la sereine Beauté. Là seulement il est à sa place. Ne le\nfaisons pas descendre de ces sommets. -\n    Les organisateurs de la manifestation dont nos deux compa-\ntriotes ont été l'objet, l'avaient admirablement compris et il\nfaut les en louer. Ils en avaient, et avec combien de sagesse,\nexclu tout ce qui divise. L'heureux résultat de cette attitude a\nété que l'élite de tous les partis s'est rapprochée en une douce\nfraternité d'âme, s'est rencontrée en un même élan d'admiration.\n    La politique mise de côté, personne n'a songé que M. Lejeune\nest catholique, que M. Picard ne l'est pas. On n'a vu en eux\nque deux illustrations de la Belgique, deux esprits supérieurs,\ndeux hommes de génie, — qu'on me permette l'expression, je ne\nla crois pas exagérée,— deux artistes, deux maîtres, qui ont glo-\nrifié leur pays par l'acuité de leur vision intellectuelle, par la\nsplendeur de leur magnifique talent, par la beauté séduisante\nqui rayonne de leur œuvre, et devant lesquels tout homme d'une\nnature un peu élevée, à quelque parti politique qu'il appar-\ntienne, s'incline d'instinct.\n\n\n                           Celui qui connaît M. Lejeune, celui\n                        qui a écouté l'orateur, celui qui envisage\n                        d'un coup d'œil général son admirable vie\n                        ne s'étonnera point de m'entendre lui\n                        décerner le beau nom d'artiste. Artiste, il\n                        l'est dans l'âme, cet homme incompa-\n                        rable, qui, aux plus brillantes qualités de\n                        l'esprit, unit celles d'un cœur d'or, débor-\n                        dant de bonté et brûlant d'amour pour\n                        ses frères souffrants et dégénérés.\n                           Le secret de cette généreuse nature, le\n                        but poursuivi, toujours et toujours, par\n                        cet homme infatigable, le ressort de toute\n                        son existence si active et si remplie,\n                        l'unique mobile de sa féconde carrière,\n                        c'est, — je crois pouvoir le caractériser\n    (A31ANS)             en ces mots, — la recherche de la B E A U T É\n                        EN T O U T E S C H O S E S .\n    Beauté morale : de là la création de tant d'oeuvres touchantes\n"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2377, "texte": "                       DEUX MANIFESTATIONS                          7\n\n ayant pour but de relever les déchus, de retourner vers le haut\nce qui était en bas, de ramener sans cesse à l'idéal l'humanité\nqui sans cesse s'en écarte.\n   Beauté artistique : de là ce souci continu de la forme belle,\nciselée, ouvragée dans ses discours. M. Lejeune est un orateur\nde toute première envergure, un des plus grands que nous ayons\njamais entendus. Il n'a point écrit de livres. Ses œuvres d'art,\nce sont ses discours. Et ce sont tous des chefs-d'œuvre.\n   C'est ce perpétuel souci de la beauté en toutes choses qui a mis\ndans toute l'existence de M. Lejeune cette harmonie qui fait\nchanter à l'unisson dans un être toutes les facultés et toutes les\naspirations, en un seul et éternel cantique, le cantique de la\nBeauté. On a appelé M. Lejeune, une âme d'harmonie. On ne\npouvait mieux le définir. Il est tout entier dans cette définition.\nCertes on ne pouvait faire de lui plus bel éloge, et il a le droit\nd'en être fier.\n   Qu'est-ce que c'est, en effet, qu'une âme d'harmonie? C'est\nune âme parfaite. C'est celle qui est parvenue, à force de talent\n et de vertu, à mettre dans sa vie cette chose admirable, si rare\nen nos temps échevelés et que l'on ne rencontre que chez les\nhommes de caractère : l'unité. Et l'unité c'est la perfection.\nC'est la marque des âmes royales, le privilège de ces êtres\nd'exception qui ont définitivement orienté toutes leurs énergies\nvers le but le plus élevé et le plus idéal de la vie.\n                                 *\n                                * *\n\n   Les échos de la manifestation Lejeune retentissaient encore\ndans notre Palais de Justice quand, quelque temps après, les\nadmirateurs d'Edmond Picard s'y réunissaient pour le fêter.\nIci encore, la politique fut laissée à la porte. C'est le juriscon-\nsulte, c'est l'avocat, c'est l'artiste, que glorifièrent les discours\nvibrants de vraie et profonde émotion et de belle et fastueuse\néloquence que nous entendîmes là.\n   Nous fûmes de la fête. Il était de notre devoir d'en être, car\nc'était une fête d'art. On peut différer d'opinion, et philoso-\nphique, et religieuse, et politique, avec Edmond Picard. Nous\nsommes loin de partager toutes ses idées. Nous sommes séparés\nde lui par la nature de nos croyances. Mais tout le monde doit\navoir, et nous aurions — quand bien même personne d'autre que\n"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2555, "texte": "8                            DURENDAL\n\n\n nous n'en aurait — une admiration enthousiaste pour son génial\n talent.\n    C'est un des plus prestigieux artistes de la plume que nous\n connaissions, un des plus puissants écrivains de la littérature\n contemporaine. Ses œuvres littéraires dénotent une person-\n nalité rare. Une belle et forte originalité s'en dégage. Elle est\n telle que je ne connais pas d'écrivain à qui on puisse le com-\n parer. Qu'on n'exagère pas ma pensée. Je ne veux pas dire qu'il\n n'a pas d'égaux, bien que je défie n'importe qui d'en trouver\n beaucoup qui le valent. Mais ce que j'entends dire, c'est que\n non seulement il ne pastiche jamais un autre écrivain, mais\n qu'on ne découvre pas même chez lui, me semble-t-il, de\nparenté avec d'autres artistes. Il n'a pas d'ancêtre intellectuel.\n D'autres artistes ont peut-être chanté ce qu'il chante, — quelle\nest la chanson qui n'ait point été chantée? — mais il le fait en\n des accents qu'on n'avait point encore entendus.\n    Poète, il l'est au plus haut degré. Il imprègne d'une poésie\nenchanteresse et fascinante tous les sujets qu'il traite dans ses\nadorables petits chefs-d'œuvre. Avez-vous jamais lu rien de plus\ncharmant, de plus délicat et de plus fin que les Nouvelles Judi-\nciaires? Et quelle splendide poème que sa dernière œuvre :\nMonseigneur le Mont Blanc. Ce n'est, en somme, qu'une descrip-\ntion de voyage. Mais quelle sève de vie il a su lui inoculer.\n    Les écrits d'Edmond Picard sont de ceux qu'on lit et qu'on relit\nsans cesse sans jamais s'en lasser, parce que chaque lecture y fait\ndécouvrir de nouvelles beautés. Combien rares, n'est-il pas vrai,\n sont les œuvres qui supportent ne fût-ce qu'une seconde lecture.\n Il n'y a que les livres des maîtres qu'on relit et, en vérité, Picard\nest, dans toute la force du terme, un maître dans l'art d'écrire.\n    Ses livres sont écrits en une forme d'art absolument impecca-\nble. Elle est sans faiblesse. Elle n'est jamais banale. On n'y ren-\ncontre rien de médiocre. Elle est toujours personnelle. L'âme si\npoétique de l'auteur s'y épanouit en fleurs d'un parfum délicieux\net au coloris exquis et chatoyant et en images savoureuses et\nvibrantes. Une pensée belle et forte, enrobée d'une langue somp-\ntueuse, d'une originalité étonnante, marquée au coin du génie,\ntel est le caractère de la littérature d'Edmond Picard. Le vide\nde la pensée n'y est point caché sous les artifices du style.\n    Ed. Picard n'écrit pas pour écrire. Il ne prend la plume que\nquand il sent qu'il a quelque chose à dire qui n'a point encore été\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "                        DEUX MANIFESTATIONS                           9\n\n  dite et qu'il est opportun, qu'il est nécessaire de dire, et il le dit\n  admirablement parce qu'il est un merveilleux artiste. C'est un\n  poète doublé d'un penseur. Sa philosophie n'est point celle d'une\n  froide et sèche scolastique. Il ne l'a point cherché dans les livres.\n  Il l'a dans le cerveau. Et c'est là la vraie, la seule philosophie.\n     Sans doute, sa pensée s'égare quand elle s'engage dans les\n tournants de la religion. Mais y a-t-il jamais eu un penseur\n assez fort pour résoudre ces formidables problèmes à lui seul.\n  Ici, il faut un livre. Il y en a un et il n'y a même que celui-là.\n Le livre de Dieu. La révélation. Et je ne connais pas d'argument\n plus péremptoire de son impérieuse nécessité que l'impuissance\n d'un esprit de la profondeur de Picard à résoudre, malgré toute\n la logique de sa pensée, la question religieuse.\n\n                                   *\n                                  * *\n\n    Edmond Picard n'est pas arrivé au terme de sa carrière. Nous,\n Catholiques, qui l'aimons, nous espérons fermement que son\n horizon, si vaste déjà, s'élargira encore, et s'étendra un jour,\n que nous souhaitons proche, jusqu'à l'Infini. Il est arrivé au\n soir de la vie. Puisse-t-il, comme les disciples d'Emmaüs, ren-\ncontrer le Maître à la vesprée et, comme eux, sentir son cœur\ns'enflammer à son approche, le reconnaître à la fraction du\npain et, avec eux, avec nous, se jeter à genoux à ses pieds pour\nl'adorer. La nuit approche. Puisse cette nuit être pour lui une\nnuit de Noël, illuminée par l'étoile révélatrice. Il semble en\navoir entrevu parfois les rayons bienfaisants, ainsi que le\ntémoignent certains passages de ses écrits.\n   Ecoutez ce magnifique fragment de la Forge Roussel, cri\nsublime d'angoisse d'une âme supérieure, qui devine les splen-\ndeurs de la Foi et semble regretter de ne pas l'avoir :\n   « Assurément la conscience est plus satisfaite quand elle croit que\nses actes peuvent être mis en accord avec un ordre universel, dont ils\nne sont que des éléments, et auxquels ils s'adaptent harmonieusement ;\nquand elle croit que sa justice n'est qu'une émanation de la justice\nabsolue et qu'elle participe ainsi au concert de la nature entière. La\nvie sociale prend alors une élévation et une sérénité séduisante. Ce\ncharme puissant, elle l'a surtout quand on suppose qu'un être supérieur\nassiste à ce divin spectacle, qui a pour objet de le réjouir et de lui\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1135, "texte": "10                           DURENDAL\n\n\nrendre un culte. Les religions Vont compris et elles en ont fait la base\nde leurs théories. L'homme a un si impérieux besoin d'un idéal où règne\ncet accord si admirable, ce besoin s'est maintenu avec une persistance si\nconstante, qu'on a pu dire qu'il était indélébile et tenait à l'essence de\nl'humanité. Même aujourd'hui ils sont rares, ceux qui peuvent avec\nsincérité s'en dépouiller. »\n   Le jour où le brouillard du scepticisme se sera évaporé et\nlaissera voir, à celui qui a écrit ces lignes, le soleil de la Rédemp-\ntion dans toute sa majestueuse clarté, sera un second et un éter-\nnel jour de fête pour lui et pour nous, plus beau et plus consolant\nencore que celui que nous avons célébré en son honneur. Puisse-\nt-il un jour, portant au front l'étoile de la Foi, qui, loin de\nfaire pâlir celle de son génie, lui donnera plus d'éclat encore,\nchanter avec nous le superbe Credo catholique. C'est le vœu que\nnous formons pour lui et que nous lui offrons à l'occasion de sa\n fête.\n                                                 HENRY    MŒLLER.\n\n\n\n\n                                  1901\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-01-n1-002", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 11, "page_fin": 12, "titre_corps": "Le bon Meunier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "E. Verhaeren", "ancre_debut": "Le bon Meunier", "ancre_fin": "E VERHAEREN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 28, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1320, "texte": "Le bon Meunier\nParmi ses sacs et ses paniers,\nLe bon meunier\nTravaille, au vent de sa maison     ailée.\nIl a surpris les démêlés\nQu'ont ensemble pluie et brouillard,\nGrelons aigus et cieux     hagards,\nMatins gelés d'hiver et soirs pourris   d'automne\nEt les étés et leurs grands calmes    monotones,\nCassés, à coups de glaive au clair,\nPar les éclairs.\nLe bon meunier est lourd et lent\nEn ses sabots de bouleau blanc.\nSon dos compact se bombe en voûte,\nMais son oreille est fine — et l'on dirait\nQue son regard même distrait\nToujours là-bas, du côté de la route,\nReste aux écoutes.\nL'essieu criard comme un oiseau de nuit,\nDans le sommeil brumeux des campagnes         muettes.\nRoulent, de tous côtés, vers lui,\nLes gars debout sur leurs       charrettes.\nIls arrivent des horizons     d'Escaut\nEt des fermes droites,    là-haut,\nSur les digues jaunes ou grises ;\nIls arrivent, par les chemins      blottis,\nDans les sablons de Locristy\nEt les bas-fonds de H a m m e et de Tamise.\nDu haut de sa lucarne en bois,\nLe bon meunier les aperçoit\nEt d'un mot preste les aborde;\nEt, vite, il leur descend sa corde :\nUn nœud coulant y rattache les sacs;\nPuis sans un flux, sans un ressac,\nEn ligne raide, en ligne droite,\nLe seigle clair, le froment frais\nS'enlève, est englouti et disparaît,\nPar une trappe étroite.\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1499, "texte": "12                   DURENDAL\n\n\n\n     Le bon meunier reste là-haut,\n     Vivant de vie obscure et seule,\n     Près de ses meules;\n     Il collabore au pain des bourgs et des hameaux ;\n     Il est couvert de cendre et de farine fine;\n     Il apparaît aux crédules      enfants,\n      Comme un grand Saint-Nicolas blanc\n      Qui demeure près des nuages;\n      Autour de son vieux front le ciel semble en voyage;\n      Il est calme toujours, il chante et moud son grain,\n      Le poing noueux des ouragans          l'étreint,\n      Mais rien ne le submerge ;\n      Il distingue, là-bas, sur les canaux,\n      Les noms usés des vieux bâteaux\n      Et l'enseigne des antiques     auberges;\n      Et tout au loin, Anvers la grande, et ses vingt tours,\n      Si bien qu'il lut, devant témoins, un jour,\n       L'heure exacte et son chiffre de flamme\n       Au cadran d'or de Notre-Dame.\n\n      Aussi, le village lui garde-t-il,\n      Pour son coup d'œil net et subtil,\n      Un respect sûr et légitime ;\n      Et sa science encor se reconnaît\n      A rejeter des sommes qu'on lui paie,\n      Sans se tromper jamais,\n      Le moindre faux centime.\n\n      Et tel, au jour le jour, le bon meunier,\n      Parmi ses sacs et ses paniers,\n      Travaille, au vent de sa maison ailée;\n      Et les saisons   gesticulées,\n      En des deux d'or, de foudre et de tempête,\n      Passent, sans que se trouble ou s'inquiète,\n      Du poids des ans, sa tête.\n                                             E.   VERHAEREN\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-01-n1-003", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 13, "page_fin": 25, "titre_corps": "Le Jardin à la Française", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Édouard Ducoté", "ancre_debut": "Le Jardin à la Française", "ancre_fin": "EDOUARD DUCOTE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 30, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1953, "texte": "Le Jardin à la Française\n                Sous la cascade neigeuse de sa perruque, M. Mollet\n                  de Luzernes présentait un visage rose et gras de\n                  sexagénaire gourmande, le propre visage du\n                  grand roi dont il était le serviteur. A cette flat-\n                  teuse ressemblance M. Mollet aidait de tout son\n                  pouvoir. Au prix d'une étude constante, il avait\n                  vaincu ce que la vulgarité de son extraction don-\n                  nait à ses allures de naturellement commun, et\nil était arrivé à posséder, comme de son fonds, une majestée\naisée dans la démarche et une hauteur condescendante dans le\nport de la tête. Affublé du manteau bleu doublé d'hermine, il\neût presque pu remplacer devant le peintre Rigault son auguste\nmodèle.\n   On se demande pourquoi ce personnage, que sa condition fai-\nsait mépriser des gens véritablement nés, affectait des manières\nsans profit pour lui que du ridicule. Peut-être eût-il été lui-même\nbien embarrassé d'y voir clair dans son cas. En imitant le\nmaitre il obéissait à un instinct de courtisanerie, et sans doute\nse prenait-il le premier à son propre jeu et croyait-il sincèrement\nà son prestige et à son importance.\n   Bon homme au demeurant, et point méchant; mais son ingé-\nnuité n'allait pas sans rouerie quant à la pratique des affaires;\net il considérait les intérêts publics comme liés aux siens, à tel\npoint qu'il confondait sa fortune avec la richesse du royaume.\nUn partisan ne saurait se contenter d'un petit état. M. Mollet\navait des goûts fastueux; il se mit en devoir de les satisfaire,\nmais sa prudence se garda d'y apporter une hâte malséante et\ndangereuse.\n   Lorsque ce fâcheux de Colbert constitua la Compagnie des\nFermiers Généraux, M. Mollet prit sa retraite, excipant de la\ngoutte qui le travaillait. A vrai dire, il se rendait compte que\nl'organisation nouvelle des fermes avait pour but de remédier\n"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "14                           DURENDAL\n\n\naux vices de l'ancienne où il avait eu sa part. Compromis, il\ns'estimait heureux que c'eût été sans éclat; le mieux était de se\nfaire oublier.\n   La terre - de Luzernes où il se retira comportait quelques\narpents de bois et de prairies, deux moulins, et une construction\nà tourelles que la vétusté et l'humidité avaient rendue inhabi-\ntable. Ce bien avait été trop récemment anobli pour lui faire\nhonneur. Aussi ne l'avait-il que rarement favorisé de sa présence\navant le jour où il en fut en quelque sorte contraint. Ses fonctions\nau surplus le retenaient ailleurs ; et il n'était pas de l'étoffe d'un\ncampagnard.\n   Aujourd'hui, prenant son parti, il se promit de ne pas subir\nune mortification d'amour-propre du fait de la médiocrité d'un\nbien dont ses ancêtres étaient les seuls responsables. Il rêvait de\njouer au seigneur et d'éblouir les Tourangeaux, ses compa-\ntriotes. Il lui en coûta bon, car les acquisitions de terres qu'il fit\nalentour pour s'agrandir lui furent consenties à des prix de trai-\ntant. Et ce n'était que le commencement. Mais M. Mollet\nn'était pas fâché que l'on sût qu'il était de force à supporter\ntoutes les dépenses.\n   Il s'était fait aménager un logement provisoire dans un des\nmoulins, et il y séjourna quatre ans de sa vie, occupé à préparer\nl'avenir, et plus surchargé de besogne qu'il ne l'avait jamais été.\nUne armée d'ouvriers s'était abattue sur Luzernes; l'antique\nmanoir fut rasé, et une habitation pompeuse édifiée en meilleur\nlieu, sur le flanc d'un coteau qui dominait la Loire. M. Mollet\nsurveillait les travaux, s'intéressant à tout, jouissant par avance\nde la réalisation des plans de son architecte, un des meilleurs\nélèves de M. Le Veau. On le voyait, dès le matin, escorté d'une\ncour d'entrepreneurs et de fournisseurs, se promener devant les\nchantiers, appuyé majestueusement sur sa haute canne d'ébène,\net veillant à ne point souiller sa chaussure. Il écoutait les\nrequêtes avec bienveillance et y répondait avec autorité.\n   M. Mollet avait été ébloui par Versailles dont le roi venait\nde s'offrir la ruineuse fantaisie, et il croyait ne pouvoir mieux\nfaire que de prendre exemple là-dessus. Luzernes deviendrait\nun Versailles aux proportions congruentes à la taille d'un opu-\nlent particulier..\n   Le bâtiment, assis sur une terrasse au-dessus du fleuve,\ndéploya une imposante façade ornée de pilastres ravalés et cou-\n"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2499, "texte": "                     LE JARDIN A LA FRANÇAISE                    15\n\n\n   ronnée de balustres et de pots à feu. Mais il ne s'harmonisait\n   aucunement avec le désordre de la nature environnante, et, une\n  fois les maçonneries achevées, M. Mollet tourna son attention\n  vers la création du parc. M. Le Nôtre fut mandé.\n     Celui-ci, malgré son grand âge et son illustration, consentit à\n  se déplacer, car M, Mollet se montrait décidé à ne pas le con-\n  trarier dans l'exécution des plans qu'il avait accoutumé de con-\n  cevoir avec ampleur, et M. Le Nôtre aimait son art au-dessus de\n  toutes choses. M. Mollet s'était mis en frais d'accueil, mais le\n  célèbre jardinier n'y prit garde et sans perdre une heure leva\n ses plans, stupéfiant par sa simplicité et sa naïveté son hôte,\n qui s'attendait à toutes autres façons de la part d'un homme\n qui avait approché d'aussi près le roi. M. Mollet fut encore plus\n surpris de se voir moins poussé que retenu à la dépense.\n     Après avoir visité les terres, M. Le Nôtre avait déclaré sans\n ambages que les plantations existantes ne lui seraient d'aucun\n profit; à peine pourrait-il utiliser un petit bois de hêtres pour y\n ouvrir des perspectives. La hache, la serpe, la houe convertirent\n Luzernes en un désert. Les terrassiers bouleversèrent le sol et le\n disposèrent selon les lois d'une rigoureuse planimétrie.\n     Des jardins à la mode nouvelle furent dessinés devant l'habi-\n tation. Des parterres encadrés de buis s'y morcelaient en com-\n partiments symétriques. Des vases de marbre s'y répandaient.\n Des ifs, taillés en sphère, en cône ou en pyramide, achevaient le\ndécor.\n    Le parc fut sillonné d'allées de marronniers et de tilleuls. Des\nescaliers unissaient Tes terrasses superposées. Des bassins furent\ncreusés où bientôt Dragons dorés et chevaux de Neptune vomi-\nrent des eaux, retombant en nappes ou en godrons. Un peuple\nde statues mythologiques se figea en blanches attitudes à travers\ntout le domaine. Un labyrinthe ne fut pas oublié, non plus\nqu'une grotte de rocailles.\n    Dans le creux d'un étroit vallonnement dont les versants, au\npréalable déboisés, avaient été replantés de buis commun, un\nchemin s'enfonçait et allait s'arrêter devant une fabrique monu-\nmentale où l'art s'était efforcé de donner au neuf l'apparence du\ndélabrement. M. Mollet marquait une préférence pour ce chef-\nd'œuvre du factice; et sa promenade le ramenait souvent à l'allée\nqui y conduisait et que son enthousiasme avait baptisée : Allée\ndes Délices.\n"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2562, "texte": "16                           DURENDAL\n\n\n   Impatient qu'il était de faire figure dans sa demeure, M . Mol-\nlet n'attendit pas la fin des aménagements intérieurs, et, quit-\ntant le moulin, il s'installa parmi le tumulte des tapissiers et\ndes peintres, les stimulant par sa présence assidue, et s'amusant\nà les voir habiller de somptueux lambris les plâtres nus.\n   T o u t le temps que dura la métamorphose de Luzernes,\nl'ancien traitant n'eut d'autre plaisir que d'y assister, car on ne\npeut nommer plaisir l'agrément qu'il prenait à table et qui était\nbien plutôt une volupté. Les joies combinées de la vanité et de\nla gourmandise illuminaient ses bajoues, et à force d'importance\net de nourritures son corps se gonflait à l'extrême.\n   E n attendant qu'il fut en état de recevoir et de faire admirer\nses salons et ses jardins à un cercle ébloui, M. Mollet était à\npeu près privé des ressources de la société. Car, s'il possédait\nune famille dans le pays, il la tenait éloignée en raison de la\npetitesse de ses origines et de ses attaches. E t , à l'égard des\nétrangers, il se montrait difficile, ce qui n'était point pour faci-\nliter ses relations, les étrangers mettant de leur côté peu\nd'empressement à le hanter. M. Mollet ne prisait pas les fré-\nquentations de son bord; il préférait le frottement méprisant des\ngrands à la familiarité de ses égaux. Peu sensible aux affronts,\nil s'estimait suffisamment payé d'un camouflet par l'honneur\nqu'on lui faisait en le supportant en haut lieu. Mais, si à Paris\nune grosse fortune permet de se rapprocher à des gens que la\ncondition sépare, il n'en va plus de même en province où l'aris-\ntocratie, même dénuée, est jalouse de marquer les distances. Les\n avances du seigneur de Luzernes furent froidement reçues. D'ici\n que les préventions se dissipassent et qu'un faste inaccoutumé\n décidât la curiosité à l'emporter sur les préjugés (il l'espérait\n du moins), il dut se contenter de la société des inférieurs pour\n laquelle il ne marquait pas de répugnance. 11 aimait à dominer,\n et contrairement à la plupart des parvenus sa hauteur n'allait\n pas sans bonne grâce.\n    Parmi les quelques personnes qui rapprochaient, M. Mollet\n avait particulièrement distingué M. Langlais, et il lui témoi-\n gnait un attachement singulier. Encore que d'un fonds remar-\n quablement solide, il n'en était pas moins sujet à de menus\n inconvénients du fait de son embonpoint et de son abus de la\n chère, inconvénients qu'il avait tendance à s'exagérer, car il\n tenait fort à la vie qui dispense les joies de la vanité et du palais.\n"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2571, "texte": "                      LE JARDIN A LA FRANÇAISE                         17\n\n Dans la préoccupation constante de sa santé, il avait un fré-\nquent recours aux offices des médecins, quitte à suivre dans\nleurs conseils ceux seulement qui ne contrariaient pas sa gour-\nmandise. Ce fut ainsi qu'il s'accointa avec M . Langlais dont la\nréputation dans la contrée n'était pas sans fondements.\n   M. Langlais était un petit vieillard fort déplaisant et ridicule,\nque son art éprouvé sauvait seul du discrédit. Ne pouvant se\npasser de lui, ses clients se dédommageaient en le moquant, et\nlà-dessus ils avaient fort à faire.Onriaitdesontrottinement pressé,\nde ses gestes tranchants, de son nez camus, de ses oreilles\ndécollées et de sa bouche mal garnie. Sa mise désuète forçait la\nraillerie des gens les moins attachés à la mode. Si, aux yeux de\nla province peu disposée au changement, M. Mollet paraissait\nexcentrique avec ses habits à jupes amples, ses vestes chargées\nde broderies et ses canons enrubannés, M. Langlais défiait toute\népithète avec son pourpoint de velours sombre, son rabat, ses\nvastes chausses et ses bottes. Sans compter que son corps des-\nséché flottait dans cet accoutrement et qu'il s'obstinait à ne pas\nporter perruque et à laisser pendre sur son col de longues mèches\ndécolorées. T o u t cela n'eût pas appelé la malveillance si, par\nailleurs, il ne se fut rendu détestable. Il avait la manie de con-\ntredire en toutes choses, et sur un ton rendu plus acrimonieux\nencore par le son aigre de sa voix. Rien n'est plus odieux aux\nhommes que d'être perpétuellement repris; aussi, accusait-on\nM. Langlais de méchanceté et d'envie, en quoi le jugement\npublie se t r o m p a i t ; il n'avait pas l'âme si noire, et il obéissait\nsimplement à un irrésistible penchant.\n   L e culte que M. Mollet avait pour sa propre personne s'accom-\npagnait d'une grande considération pour les médecins chargés\nde laconserver. Il commença par s'étonner des façons de M. L a n -\nglais, mais il s'en amusa bientôt q u a n d il se fut imaginé qu'il\ndevait un réconfort à ses soins. E n effet, venu dans le pays avec-\nquelques troubles de l'estomac et des élancements de goutte, il\nles sentit bientôt diminuer et il attribua innocemment à la\nscience ce qui était simplement un effet de l'exercice et du grand\nair. L a reconnaissance lui rendit son sauveur supportable, puis\nindispensable.\n   Entouré de flatteurs, le châtelain n'était pas habitué à ce\nqu'on lui tint tête; l'audace du médecin le changeait, et il ne lui\ndéplut pas de rencontrer quelqu'un qui ne fut pas toujours per-\n"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2432, "texte": "18                         DURENDAL\n\n\nsuadé d'avance. Il se compara volontiers à ces grands monarques\nqui endurent parfois la rude franchise d'un courtisan privilégié.\n    Et, de son côté, M. Langlais, charmé de pouvoir s'en donner\nà l'aise, et de ne point voir comme à l'ordinaire ses visites\nbrusquées par l'humeur d'un malade exaspéré, ne marchandait\npas son temps à Luzernes. Une habitude presque journalière lia\nles deux personnages. Ils passaient des heures entières, l'un à\naffirmer, l'autre à contester, et, au bout d'un duel sans résultat,\nles adversaires se séparaient, enchantés l'un de l'autre.\n    Il va sans dire que rien n'animait autant la verve contredi-\nsante du vieillard que l'entreprise dont s'enorgueillisait M. Mol-\nlet. La démolition du vieux castel fut considérée par lui comme\nun sacrilège; les bouleversements du terrain comme de la\ndémence ; la construction nouvelle comme le triomphe du mau-\nvais goût. Au surplus ne parlait-il de tout cela que sur les des-\ncriptions de son compère. Il refusait obstinément de se déranger\npour jeter le moindre regard sur des choses qu'il condamnait\nd'avance.\n     Il professait le dédain pour les inventions saugrenues de\n l'époque, et particulièrement, puisque c'en était ici le cas, pour\n les fantaisies architecturales.- Il ne consentit jamais à visiter\n son client ailleurs que dans son camp volant, au moulin, et s'il\n acceptait de faire avec lui quelques pas de promenade, c'était\n sous l'ombrage d'un rideau de peupliers qui avait été épargné\n et qui masquait la vue des travaux.\n     M. Mollet était trop sur de son fait pour se laisser le moins\n du monde troubler par les raisons de M. Langlais. Plus abon-\n  daient les critiques, plus il se renforçait dans la bonne opinion\n  qu'il avait de ses idées et de ses goûts. Mais, lorsque les der-\n  niers ouvriers allaient quitter Luzernes, le projet lui vint-à\n  l'esprit d'un excellent tour à jouer à son ami.\n     Un dimanche matin, M. Mollet revenait de la messe dans son\n  pesant carrosse, quand, selon ses prévisions, il aperçût le méde-\n  cin qui, tout poudreux, marchait sur le côté de la route. Il\n  donna l'ordre d'arrêter et invita le vieillard à prendre place\n  auprès de lui pour lui donner sur le champ une consultation\n  sur des vapeurs qu'il avait éprouvées la veille.\n     — Croyez bien, dit M. Langlais en gravissant le marchepied,\n  que l'exercice m'eût été infiniment plus agréable; le balance\n"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2308, "texte": "                      LE JARDIN A LA FRANÇAISE                    19\n\n\n    ment du carrosse m'indispose. Mais j'obéis à mon devoir. Sans\n    doute faut-il attribuer votre malaise à ce voyage dont je vous\n    avais dissuadé; il aura mis en mouvement vos humeurs, je ne\n    m'en étonne point.\n       La vérité était que M. Mollet se portait à souhait et n'avait\n    accompli aucun voyage. Il avait prétexté d'une absence, afin\n    d'obtenir pendant quelques jours l'éloignement de M. Langlais,\n    nécessaire à ses desseins.\n       Enfoui au fond de la voiture, et tout occupé à émettre des\n   maximes sur les bienfaits de l'abstinence et de la diète, le\n   médecin ne prenait garde ni au paysage, ni à l'envie de rire qui\n   congestionnait son prétendu malade.\n      Mais quand on eut fait halte et que par la portière ouverte\n   il découvrit où il était, il se rejeta dans son coin avec un cri\n   d'indignation.\n      A l'endroit où deux semaines auparavant s'élevait le moulin,\n  on ne voyait plus qu'un boulingrin décoré de plates-bandes, au\n  milieu duquel une Nymphe surprise suspendait sa course. Une\n  arche de marbre enjambait le ruisseau policé, naguère battu par\n  les palettes. Et, tout en haut d'une rampe gazonnée partagée par\n  un spacieux escalier, on apercevait la terrasse où reposait le\n  château. Les peupliers avaient disparu.\n     — Avouez que vous ne vous attendiez pas à celle-là, dit\n M. Mollet en pouffant. Vous aviez juré de ne me rendre jamais\n vos soins autre part. Vous voici bien contraint à vous dédire.\n Et vous devrez admirer Luzernes malgré vous.\n     — Je n'admirerai rien, soyez-en convaincu, répartit sèchement\n le médecin. Ce que je vois ici me suffit. Quelle pitié !\n        Cet arrangement répond aux vues de M. Le Nôtre. J'en\nsuis marri pour vous mais...\n     — Votre M. Le Nôtre est un âne! Un âne! Je ne me lasserai\npas de le répéter. Les plus beaux arbres détruits! D'admirables\ncultures anéanties! Luzernes est bien accommodé maintenant.\nMes compliments ! Mais vous ne pensez pas que je vais demeurer\nà contempler-ce désastre. Allons-nous-en!\n  — Nous rentrons! cria M. Mollet au cocher qui fouetta les\nchevaux.--\n    — Arrêtez! Je retourne chez moi! cria M. Langlais après lui,\nmais sans succès.'\n    — Je prétends vous retenir, dit M. Mollet. J'ai joui de votre\n"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2292, "texte": "20                          DURENDAL\n\n\nconfusion ; laissez-moi vous la faire oublier en vous gardant à\nma table ce matin.\n    — Je n'ai pas faim. Et d'ailleurs ne pensez pas m'avoir con-\nfondu. Les sottises que vous commettez retomberont sur votre\ntête, non sur la mienne. Saccagez votre domaine, c'est votre\naffaire. Vous le regretterez avant moi.\n    — Si cela est jamais, je consens à ne vous revoir de ma vie,\nou je ne suis qu'un paltoquet. Pour le moment, n'en parlons\nplus. Aimez-vous le vin de Hongrie? J'en reçus hier quelques\nflacons; je vous y ferai goûter.\n    — Ce vin m'est inconnu. Mais je m'assure d'avance que nos\ncrus de Chinon et de Vouvray l'emportent.\n    Ils étaient au château. Ils se mirent aussitôt à table.\n    Contrairement à ce qu'il avait annoncé, M. Langlais montra\nun consciencieux appétit, mais il morigéna son hôte à chaque\nplat, comme s'ils eussent tous été empoisonnés. Quant au Tokay,\n il le trouva sans vertu, et pour confirmer son dire il y revint\n fréquemment. Trois flacons se tarirent entre les convives; car de\n son côté M. Mollet buvait sec, en soutenant l'excellence de sa\n cave. Aussi se levèrent-ils enfin, fort animés.\n    — N'étaient les bienséances, je ferais une sieste, déclara\n M. Mollet, espérant que son invité l'y engagerait.\n    — Gardez-vous-en! Voulez-vous donc hâter vos jours? Le\n sommeil au sortir du repas engourdit les fonctions digestives.\n  La marche seule peut corriger vos écarts de régime.\n     — Soit! promenons-nous! dit M. Mollet qui se promettait\n  en revanche de ne faire grâce à son compagnon d'aucune des\n  beautés du jardin.\n     Mais au préalable il entr'ouvrit une porte, et, poussant\n  M. Langlais dans une galerie où le jour de dix fenêtres faisait\n  étinceler glaces, dorures et marbres, il attendit que celui-ci mani-\n  festât son émotion.\n     Le vieillard se contenta d'un prompt coup d'œil et, se retour-\n  nant, il dit d'un ton narquois :\n     — Le moindre cabinet serait mieux à votre commodité.\n     — Pour y donner des fêtes? répliqua M. Mollet ironiquement.\n     — Cette profusion choquera le regard de vos hôtes. L'or\n  trouve son excuse dans une antiquité qui en atténue l'éclat.\n   Nous ne serons malheureusement ni l'un ni l'autre en ce monde\n  pour apprécier le luxe plus discret de cette galerie.\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2284, "texte": "                     LE JARDIN A LA FRANÇAISE                    21\n\n\n     Là-dessus, ils sortirent. Au dehors, la température n'était pas\n  de celles qui aident à dissiper Aes fumées de la table. On suffo-\n  quait. Un fort soleil de juillet tombait d'aplomb sur la spacieuse\n  étendue des parterres. Autour de l'habitation dont la façade\n  neuve rayonnait, un désert sans ombre s'étendait, parmi lequel\n  des divinités éparses semblaient immobilisées dans une attitude\n  accablée.\n    — C'est ici le triomphe de l'équerre et du fil à plomb, déclara\n  M. Langlais. Mais il serait opportun de fuir ces espaces dénudés.\n  Nos chairs n'étant pas de marbre ne sauraient endurer un séjour\n aussi brûlant.\n    Dans les allées, la promenade ne fut pas meilleure. Les mai-\n gres troncs des marronniers portaient des touffes de feuilles,\n impuissantes à donner le moindre abri. Rouge et luisant, M. Mol-\n let avançait péniblement; à sa droite, M. Langlais trottinait et\n ricanait.\n    — Voici le labyrinthe, désigna M. Mollet d'un geste mou.\n    — Vous n'y recourrez pas au fil d'Ariane; la charmille vous\n vient au coude. Vos petits-enfants, si vous en aviez eu, s'y\n seraient peut-être égarés. Revenons sur nos pas. C'est assez\n bravé pour aujourd'hui le danger d'une insolation. Il se peut\n que dans un siècle ou deux ces quinconces forment au-dessus de\n la tête une impénétrable voûte.\n    — Patientez. Nous entrons dans l'Allée des Délices.\n    Ils pénétraient dans le vallonnement sur le flanc duquel le\n buis tordaient leur bois grêle. La chaleur était insupportable.\n    — Les délices! dit M. Langlais. A ce compte, si vous devez\nbrûler aux flammes de l'Enfer, vous y prendrez un rafraîchis-\nsement.\n    — Il n'est pas douteux que l'été ne soit vif, dit M. Mollet en\ns'épongeant. Encore quelques pas et nous sommes à ma fabrique.\nJe l'ai fait construire un peu à votre intention; vous y pourrez\nvenir méditer.\n   — N'y comptez pas. Je préfère encore le neuf à l'imitation du\nvieux.\n   — Cette fabrique est du meilleur goût. L'on n'accepte plus\naujourd'hui de ruines que de la main de l'art; elles deviennent\nainsi un ornement au lieu d'une incommodité.\n   Ils arrivaient. Adossé à la colline, un portique ébréché ouvrait\nson arche flanquée de niches. Mais, malgré toute la peine qu'on\n"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2432, "texte": "22                          DURENDAL\n\n\navait prise à lui faire jouer l'antique, la ruine sentait le maçon,\navec ses rejoints tout frais et ses salissures rapportées. Le lierre\ndestiné à l'habiller accrochait à son pied d'hésitantes cordelettes.\n    — Eh bien? demanda M. de Luzernes que la vue de cet édi-\nfice transportait à chaque fois.\n   — Il faut la laisser vieillir, dit le médecin. Si elle doit jamais\nfaire illusion, cent ans au moins lui seront d'abord nécessaires.\n    — Ou vous êtes de mauvaise foi, ou vous n'y entendez rien, dit\nM. Mollet que tant d'obstination devant l'évidence finissait par\néchauffer. A moins toutefois que vous ne soyez ivre.\n    — Je sais en effet que vous avez tenté de corrompre mon juge-\nment par la boisson. Mais vous n'y avez pas réussi. N'attendez\npas de jamais forcer ma louange contre ma pensée. Là-dessus,\n permettez-moi de me retirer. Je ne saurais sans inconvénient\nsupporter plus longtemps les sévices de l'été, et, puisque vous\n avez trouvé bon d'arracher de votre domaine les quelques arbres;,\n qui en faisaient encore l'agrément en cette saison, souffrez que\nj'aille hors de Luzernes nie chercher un refuge.\n    — Allez! monsieur. Allez! Je ne vous force pas, dit M. Mol-\n let qui se retenait d'éclater.\n    — Et si mes avis sont encore sur vous de quelque poids;\n hâtez-vous de gagner vos appartements, sous peine de conges-\n tion, et confinez-vous-y jusqu'au terme de la canicule.\n    — Il suffit!\n     M. Langlais s'éloigna, narquois, à pas pressés, et il s'en fut\n gagner sur le bord de la Loire un bocage où, la veste bas, il put\n cuver au frais les vapeurs du vin de Hongrie.\n     Resté seul, M. Mollet haussa les épaules, puis, après un der-\n  nier regard amoureux sur sa fabrique, il s'en revint.\n     — Oui, ce faquin de Langlais était ivre, pensait-il d'un cer-\n  veau confus; il trébuchait. L'impertinent! Il est certain que le\n  Tokay était généreux; quelques verres encore, j'aurais été\n  troublé.\n     En vérité, M. de Luzernes n'était-il pas aussi d'aplomb qu'il\n  s'en assurait. Ses jambes étaient molles. Il pesait sur sa canne.\n  Et, d'instant en instant, sa conduite devenait moins celle d'un\n  homme de sens rassis. Car, au lieu de retourner directement au\n  château, il s'entêtait, malgré sa lassitude, à allonger la route. On\n  l'eût supplié de prendre au plus court qu'il n'en eût rien fait,\n  tout comme s'il en allait pour lui d'un point d'honneur. En vain\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2583, "texte": "                    LE JARDIN A LA FRANÇAISE                    23\n\n\nil fondait, en vain il ruisselait. Une impérieuse obligation le\nmenait. Il ne voulait s'apercevoir de rien, sinon que son jardin\nétait digne de tous les enthousiasmes. Il passait de paliers en\npaliers, de terrasses en terrasses ; il se campait devant les vases\nde bronze luisants et verts; il souriait en passant à un Hermès\nou à un Centaure ; il s'extasiait devant les perspectives savam-\nment ménagées par M. Le Nôtre. La contemplation d'un bassin\noctogonal où un Dauphin crachait de l'eau le retint un long\nmoment; et, quand il se fut retourné, ayant aperçu au bout de\nl'allée un bassin qui répondait au premier, il éprouva la néces-\nsité de l'admirer à son tour. Arrivé là, il ne put moins faire que\nd'aller visiter sa grotte de rocailles.\n   Cette grotte de pierrre, de coquillages et de terre cuite avait\nété édifiée comme un défi en un lieu naturellement privé d'eau.\nUn système compliqué de conduites devait y amener un ruissel-\nlement; mais jusqu'ici aucune goutte ne s'en était échappée.\nM. Mollet profita de ce mécompte pour pénétrer sous la rocaille.\nS'il y faisait une atmosphère d'étuve, une pénombre du moins y\nrégnait. Le seigneur de Luzernes n'en demandait pas davan-\ntage. Il défaillait; ses oreilles bourdonnaient; tout se voilait\nautour de lui. Et, se sentant bien protégé des indiscrets, il se\nlaissa choir plutôt qu'il ne s'assit, d'un geste machinal arracha\nsa perruque, et, le dos dans les cailloux, s'abandonna.\n   Mais le sommeil où il tombait ne devait point lui apporter de\nréconfort. Il fut livré à l'horreur d'un cauchemar sans merci.\n   C'était par un après-midi d'été, le même qu'aujourd'hui. Et\nrien n'avait changé, car, le long des allées, M. Mollet exténué\nmarchait, marchait sous un soleil de plomb. Combien eût-il\nsouhaité se reposer à l'abri d'un feuillage! Mais les chemins\ns'allongeaient devant lui interminablement, avec leur bordure\nde jeunes arbres étriqués qui barraient le sol d'une mince ligne\nnoire. Ou bien, il tournait dans le labyrinthe dont le bord\nextrême lui frôlait le bras, et il n'en découvrait pas l'issue. Et\nsoudain il se trouvait au milieu des parterres,' en pleine éten-\ndue découverte, sans pouvoir se sortir des sentiers géométriques\nqui le ramenaient toujours au même point. Autour de lui, les\nFaunes, les Dianes, les Apollons, grimaçaient à son désespoir.\nJamais, il ne regagnerait son château, perdu là-bas à l'horizon.\nEt il haletait d'une angoisse inexprimable. Ensuite, une terreur\nl'envahit. -Quelqu'un avait marché derrière lui et, au son des\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "34                           DURENDAL\n\n\npas menus et secs écrasant le gravier, il reconnaissait M. Lan-\nglais. Il n'osait pas se retourner, car le médecin prenait dans\nson imagination les traits d'un monstre grimaçant. Où fuir? Où\nse cacher? Maintenant, il courait éperdument. Mais son gros\ncorps ne suivait pas la vitesse de son désir. Il allait être rejoint.\nLes pas se précipitaient dans son dos. Et voici qu'il n'y avait\nplus de salut; la fausse ruine se dressait là-devant, barrant la\nroute. Dans son épouvante, M. Mollet se crut mort et perdit le\nsens.\n    Quand il revint à lui, il s'étonna de son subit soulage-\nment. Il ne ressentait plus trace de sa fatigue; il était léger,\ndispos, apaisé. Une fraîcheur délicieuse le baignait. Où était-\nil? Il ne se reconnaissait pas. Une double ligne de tilleuls aux\ncimes rejointes formait une voûte profonde. Sur son socle\n écaillé une Nymphe vêtue de lichen étendait un bras amputé.\n Au centre d'une vasque à l'eau épaisse, un monstre marin\n ouvrait sa gueule d'où coulait une écume végétale. La mousse\nverdissait les troncs et les pierres. Et toutes choses avaient la\n majesté grave et mélancolique de la vieillesse. M. Mollet se\n promenait lentement, rempli d'aise. Il découvrait son propre\njardin, et sa félicité à le retrouver séculaire était telle, que,s'épa-\n nouissant de plus en plus, il s'éveilla dans un sourire.\n    M. de Luzernes n'eut pas plus tôt ouvert les paupières qu'avec\n une clameur de rage il se renfonça dans son oreiller. Il venait\n d'apercevoir, penché sur lui, le nez plat de M. Langlais.\n     — Eh bien! dit le médecin, comment vous sentez-vous? Vous\n voilà hors d'affaire, ce semble. J'y ai eu grand'peine, mais vous\n êtes guéri. Cette leçon vous corrigera de vos imprudences. Avez-\n vous assez battu la campagne depuis le jour où vos laquais,\n après quelles recherches! vous découvrirent sous la rocaille!\n    — Hors d'ici, monsieur ! Hors d'ici! hurla M. Mollet, se\n redressant sur son séant, et roulant des yeux où la fièvre brillait\n  encore.\n    — Il ne faut pas contrarier les malades, dit M. Langlais, je\n vais me retirer. J'ignore quelle mouche vous a piqué à mon\n égard. Vous m'avez nommé cent fois dans votre délire, et en quels\n  termes! Je reviendrai tout à l'heure.\n     — Vous ne reviendrez pas ! Sortez !\n     — Je vous ai cependant sauvé la vie; ne l'oublions pas, dit\n  M. Langlais stupéfait de cette convalescence furibonde.\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 988, "texte": "                     LE JARDIN A LA FRANÇAISE                       25\n\n\n    Et il ferma la porte derrière lui.\n    M. Mollet rassembla ses esprits, puis il fit comparaître son\n intendant. Il le chargea de courir à Amboise se mettre en quête\n d'un médecin nouveau; mais au préalable il réglerait à M. Lan-\n glais la note de ses honoraires, en l'invitant à ne plus mettre un\n pied à Luzernes.\n   M. Langlais faisait les cent pas dans la cour du château, en\nattendant de retourner, la crise passée, dans la chambre du\nmalade. Et lorsque l'intendant, qui était à sa manière un per-\nsonnage, vint lui transmettre d'un ton rogue le message dont il\nétait chargé, il s'arrêta tout net, le souffle coupé. Mais il se remit\nbien vite et répliqua :\n   — Mes honoraires? Allez dire à votre maître que je m'estime:\nsuffisamment payé.\n   Et, levant les yeux vers les fenêtres des appartements, il\nn'ajouta qu'un seul mot :\n   — Paltoquet !\n                                              EDOUARD DUCOTÉ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-01-n1-004", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 26, "page_fin": 30, "titre_corps": "Valère Gille", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Valère Gille", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 43, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2682, "texte": "Valère Gille\n\n                  DEPUIS 1880, où naquit la Jeune-Belgique, notre petit pays fut\n                    prodigieusement fécond en poètes : il en naissait de tous\n                    côtés, sur les collines de Wallonie et dans les plaines fla-\n                    mandes, à l'ombre des rochers comme à celle des beffrois.\n                     Que tous ne fussent pas dignes du même intérêt, qu'il y\n                     eût nombre d'étoiles négligeables dans cette pléiade qui\n                     allait sans cesse s'accroissant, il n'est pas besoin de le dire.\n                     La Poésie, étant à la fois un don et un art, l'œuvre des\n                     vers réclamant une part égale de spontanéité et de patience,\nd'inspiration et de labeur, on conçoit aisément qu'un bon poète soit chose\npeu commune. Pourtant, si exiguë qu'elle soit, la Belgique possède cinq ou\nsix au moins de ces oiseaux rares; et c'est là un très joli chiffré; songez\ndonc : sur un million d'habitants, un homme favorisé de la visite des Muses !\nC'est énorme, vous savez!\n   Et tous ces poètes ne chantent pas de la même manière : il y en a de puis-\nsants, de mélancoliques, de funèbres, — et même de joyeux. Ce qui frappe et\nintéresse, quand on considère dans son ensemble ce chœur mélodieux, c'est\nla diversité des éléments qui le composent.\n   M. Emile Verhaeren, tout fougue et révolte, apparaît comme un ténébreux\nhéros de légende, chevauchant à travers l'orage, dans les clameurs des toc-\nsins et la flamme rouge des incendies. M. Albert Giraud, dont les vers mer-\nveilleux sont pétris des cendres glorieuses de la Renaissance, fait penser, drapé\nd'orgueil et vêtu de lumière sur un fond de cuirs de Cordoue, à l'un des reîtres\nmagnifiques qu'il a si prestigieusement évoqués. M. Iwan Gilkin révèle deux\nfaces bien distinctes : l'une est d'un dieu rieur et bon enfant, célébrant, sous\ndes tonnelles de feuillage, la douceur de la vie et les attraits de sa nymphe;\nl'autre face est d'un ange rebelle planant, les ailes sinistrement déployées, sur\nles abîmes de soufre de l'enfer qu'il s'est créé lui-même. M. Fernand Séverin,\ndont la Muse mérite d'être rangée parmi les plus harmonieuses qui soient, est\nun enfant songeur et quelque peu maladif, que le charme des tendres paysages\net des belles passantes enivre d'un transport paisible, mais qui, en fermant\nles yeux, découvre en lui-même de plus nobles décors et de plus pures visions.\nIl convient de citer encore Georges Rodenbach, dont le talent mièvre et pré-\n\n\n  (1) La Cithare, le Collier d'opales, le Coffretd'ébène(3 vol. à fr. 3 50, collection des\npoètes français de l'étranger; Paris, Fischbacher).\n"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3706, "texte": "                                  VALÈRE GILLE                                   27\n\n    deux, joli aussi d'ailleurs, est cher aux mémoires des jeunes filles; MM. Gré-\n    goire Le Roy et Charles Van Lerberghe, qui ont enfermé en des strophes\n    chantantes l'âme brumeuse des Flandres; et M. Van Arenbergh, qui a ciselé\n    des sonnets d'une étrange et profonde personnalité.\n       M. Valère Gille occupe, dans cette pléiade, Une place bien à lui; un double\n   caractère le distingue des autres poètes belges : il est à la fois le plus joyeux\n    et le plus classique d'entre eux.\n       A propos de la joie débordante, de la saine allégresse de vivre qui ruisselle\n   dans ses œuvres, on a, je crois, évoqué Théodore de Banville; mais l'auteur\n   des Cariatides avait la joie un peu artificielle, un je ne sais quoi de guindé, de\n   peu abandonné, de factice en un mot, qui ôtait à ses plus allègres poèmes\n   toute apparence de sincérité. Banville canalisait trop les flots de son ivresse\n   d'être. M. Gille, lui, s'épanche en tout abandon, comme un enfant heureux\n   du ciel bleu, des arbres frais et des oiseaux qui chantent ; sa joie, participant\n  davantage de la nature, en est elle-même plus naturelle. Et pourtant, le\n  poète de la Cithare sait aussi contenir son inspiration dans les bornes sévères\n  des règles; il discipline son art en maître expert; il édifie ses poèmes de la\n  manière dont les architectes grecs bâtissaient leurs temples, il les sculpte et\n  les finit avec la patience du statuaire qui caresse longuement les formes d'un\n  beau corps. Sa langue, d'une irréprochable correction, et sa prosodie impec-\n  cable, en font un modèle véritablement « classique ». Et il n'est pas téméraire\n  de, prévoir que, quelque jour, ses vera serviront de thème aux analyses des\n  collégiens. On pourrait choisir plus mal, j'en atteste maint éducateur!\n     Je ne vous parlerai que brièvement de la Cithare; ce recueil de pièces anti-\n ques, qui eut l'insigne honneur d'être, le premier en Belgique, couronné par\n l'Académie française, a bénéficié de ce chef d'une popularité suffisante; et il\n n'est personne de vous qui n'en connaisse au moins quelques extraits. Ecœuré\n de l'anarchie qui régnait, depuis quelques années, au Parnasse français,\n M. Gille estima qu'il n'était rien de mieux que d'aller puiser aux sources\n mêmes de l'Art, en s'inspirant des immortels et parfaits exemples que nous\n laissèrent les Grecs. Ce fut là une judicieuse idée, en même temps qu'une\n haute entreprise. Le jeune lyrique se mit à l'œuvre courageusement,\n étudia la Grèce antique, se pénétra profondément de son caractère, et nous\n évoqua son ciel pur, ses dieux heureux et beaux, son peuple fier et doux,\navec une surprenante fidélité. Il célébra la sereine simplicité des paysages de\nl'Attique, les gestes eurythmiques des vierges, la parole harmonieuse des\nsages et des poètes, les exploits et la mort des héros. Et il célébra tout\ncela comme quelqu'un qui l'aurait « de ses yeux vu », si bien que nous l'avons\nrevu aussi, dirigés par ce guide intelligent et sûr, mieux qu'à travers l'his-\ntoire : car la Poésie, plus puissamment que tout autre art, fait resurgir les\nchoses disparues et les actions évanouies. Les Muses, Artémis, les Néréides,\nles Charités, les Satyres; Hésiode, Pindare, Anacréon, Eschyle, Sophocle,\nEuripide ; les Thermopyles, Salamine, Platée, les Jardins d'Akadémos : tout\ncela s'anime et revit, clair aux yeux, caressant à l'oreille, héroïque et tendre\nà la fois. Et le vers se déroule avec une large majesté, tout fleuri d'épithètes\nhomériques. C'est le comble de l'Art. Je pourrais vous citer tel sonnet qui n'a\nd'égal, dans notre langue, que les plus parfaits des Trophées.\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3090, "texte": "28                                 DURENDAL\n\n\n  Après avoir, en fils pieux, élevé à la Grèce antique ce monument —\ndurable, croyez-le bien — d'amour et de reconnaissance, M. Gille nous a\ndonné le Collier d'opales :\n                   Ces opales de deuil, d'amour,\n                   De joie et de mélancolie\n                   Sombres ou claires, tour a tour\n                   Couleur de ciel, couleur de lie...\n                   Tantôt roses comme un baiser,\n                   Tantôt rouges comme des baies,\n                   Tantôt prêtes à s'embraser,\n                   Tristes, ardentes, tendres, gaies...\n                   Ces opales couleur du temps,\n                   Ce sont mes diverses pensées\n                   Que l'hiver ou que le piintemps\n                   A dans mon cœur cristallisées.\n    Et en effet, rien n'est plus changeant que ces poèmes dont le titre est bien\nsignificatif : souvenirs d'amour, croquis de nature, rêveries philosophiques,\nrappels de l'enfance naïve, heures d'or et heures grises et heures noires, s'y\nmélangent en une attrayante diversité.\n    Le Collier d'opales est peut-être le chef-d'œuvre de M Valère Gille ; à coup\nsûr est-il, parmi les livres du poète, celui qui le mieux exprime sa personna-\nlité, faite de charme, de clarté, et (il faut bien le redire encore) de joie de\n vivre. Car la mélancolie qui parfois s'insinue dans ces pages, semble peu\n convaincue; ce n'est pas l'amère et poignante mélancolie d'un Léopardi ou\n d'un Henri Heine : c'est plutôt comme une lassitude du bonheur, et un bon-\n heur nouveau.\n     Le scepticisme de M. Gille, lui aussi, n'est guère qu'un sentiment à fleur\n d'âme, et qui ne paraît pas tourmenter trop sa victime : on dirait d'un serpent\n rendu inoffensif par un habile charmeur. Ceci est presque un reproche à\n l'adresse de l'auteur, je n'en disconviens pas; seule, la mélancolie sincère,\n profonde, devrait avoir le droit de s'exhaler. Mais les tristesses légères de\n  M. Valère Gille sont si gentiment dites, qu'on leur pardonne volontiers de\n  manquer parfois de conviction, — ce qui n'empêche, du reste, que les meil-\n  leures pièces du recueil sont les pièces joyeuses : par exemple, telle peinture\n  d'un matin limpide en un bois rempli de fleurs, de bruits d'ailes et de mur-\n  mures d'eaux.\n     Car, avec sa fraîche et somptueuse palette, M. Gille excelle à nous décrire\n   des coins ensoleillés, les nobles travaux des champs, et les pures voluptés\n   des grands bois. Et il le fait d'une âme émue, prêtant aux moindres fleurs,\n  qu'il connaît « sur le bout des doigts », une vie sympathique et gracieuse. Pas\n   une strophe qui ne reflète un rayon de soleil, ou qui n'exhale un parfum\n  d'herbe mouillée, ou qui ne soit l'écho d'un gazouillement d'oiseau. C'est\n   charmant, pittoresque, lumineux, et vraiment « nature », La muse du Collier\n   d'opales est une belle fille saine et robuste, aux joues fleuries, aux lèvres chas-\n   tement sensuelles, et dont les pieds légers ont, sur le gazon, des mouvements\n   d'une incomparable harmonie; elle danse et rit et babille, s'arrête pour\n"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3486, "texte": "                                   VALERE GILLE                                      29\n\n\nécouter un rossignol ou regarder u n e écharpe, de b r u m e qui ceint l'épaule\nd'une colline; puis, vers le soir, elle s'assied a u bord d'une fontaine aussi\nclaire q u e ses yeux, et elle y mire, p a r m i le reflet des étoiles, sa tête devenue\npensive sous sa c o u r o n n e de fleurs des bois...\n   J e veux vous citer une courte pièce de ce précieux recueil; j e choisis celle-\nlà, non pas tant parce que l'auteur m'a fait l'honneur de m e la dédier, mais\nparce qu'elle est d ' u n e joliesse adorable, — et aussi, u n peu, parce qu'elle\nm'évoque le souvenir d'une exquise flânerie sur l'eau, un soir d'été :\n\n                 Comme un oiseau planant dans l'air tranquille et pur,\n                 Notre barque dormait sur le fleuve d'azur.\n                 De bleus volubilis nouaient les voiles closes;\n                 Un berceau de lilas et d'aubépines roses\n                 Eparpillait de l'ombre en fleurs sur nos genoux.\n                 La lune d'or s'était levée : autour de nous\n                 S'étendait le divin silence de nos âmes,\n                 Et ni la brise, ni le frôlement des rames\n                 Ne troublaient par moment le beau rêve du soir.\n                 Le ciel se reflétait dans le fleuve. Pour voir\n                 Comme des nénuphars éclore les étoiles\n                 Et les nuages blancs glisser comme des voiles,\n                 Nous nous penchions sur l'eau, tendrement enlacés.\n                 Contempler seul est doux; malheur aux insensés\n                 Que le mirage affole et que le désir ronge :\n                 Rien ne vaut ici-bas l'heure exquise du songe.\n\n    Voilà, cristallisé en quelques mélodieux alexandrins, tout l'art de M. Valère\nGille : fraîcheur d'imagination, grâce d e langage, délicatesse délicieuse d u\n n rendu ». C'est tendre à l'œil comme u n e toile de Corot, et ce n'est p a s moins\nparfait.\n    L e Coffret d'ébène, qui me sert de prétexte à cette étude bien incomplète\nd'ailleurs (car je goûte, en garçon impressionnable q u e je suis, sans démêler\nexactement les causes de mon a d m i r a t i o n ) , le Coffret d'ébène, quoique le der-\nnier venu des livres d e M. Gille, contient des p o è m e s composés longtemps\navant les odes antiques de la Cithare. Certains d'entre eux trahissent, non pas\nprécisément l'inexpérience de la jeunesse, mais u n e sorte d e préciosité et de\nrecherche systématique d u symbole, deux défauts fort à la mode il y a quel-\nques années. La Cithare et le Collier d'opales m e paraissant, exprimer à souhait\nle double aspect du talent de l'auteur, je me dispenserai d'insistersur ce récent\nrecueil, d o n t quelques pages s'imposent d u reste à l'attention, empreintes\nqu'elles sont d e cette maîtrise désormais conquise par le poète.\n   M. Valère Gille avait d é b u t é par le Château des merveilles, petite plaquette\noriginale et gracieusement puérile; u n e espèce d e musée p o u r poupées. Il a\npublié encore les Tombeaux, de nobles sonnets dédiés à la gloire des poètes et\ndes artistes qui dorment d a n s l'immortalité; ces sonnets témoignent tout\nensemble d'une fine compréhension et d'une souple habileté. Aux jours\nhéroïques de la Jeune-Belgique, bataillant p o u r la saine tradition française,\nM. Gille écrivit des articles aussi p i m p a n t s et spirituels que solidement docu-\nmentés. E t son influence sur notre m o u v e m e n t littéraire fut très appréciable.\n"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1828, "texte": "30                                DURENDAL\n\n\n    Maintenant, pour entrelacer quelques épines — point trop méchantes — à\nla couronne de roses que je pose avec joie sur le front de ce poète, en qui\nj'admire et j'aime profondément le maître dévoué, l'ami charmant, — mainte-\nnant, je vous dirai que M. Valère Gille doit se délier, si bien qu'il possède\nson art, de la facilité qui lui fut dévolue. L'aisance est un don précieux, mais\nelle vous jette parfois au rude écueil de la banalité. L'auteur de la Citkare est\nfils d'André Chénier; ses détracteurs, qui sont nombreux comme le sont tou-\njours les ennemis d'un homme de talent, lui ont jeté déjà, injure imméritée\nd'ailleurs, le nom de l'abbé Delille. Je souhaite, pour l'honneur des Lettres\nbelges, que M. Gille ne donne jamais raison à ces jaloux; et c'est ce qui me\npousse, tout humble que je suis, à le mettre en garde lui-même contre sa\npropre facilité. Puisse-t-il, à aucun prix, ne versifier pour le plaisir de ver-\n sifier! La mission du poète est plus haute :les vulgaires bavards sont exclus\n du temple des Muses.\n    Et c'est pourquoi je regrette que M. Gille ait inséré dans son prestigieux\n Collier d'opales, certains quatrains de circonstance, griffonnés sur une « liseuse »\n ou sur un volume envoyé. Ces improvisations perdent, à survivre au moment\n où elles furent conçues, leur charme de spontanéité, leur fragile poussière\n d'aile de papillon... Pour moi, me préserve le ciel de jamais livrer au public\n les vers que j'écrivis sur les albums, les éventails ou les cartes postales illus-\n trées ! qu'ils tombent dans un cœur aimé qui les reçoit et les garde, c'est bien\n assez pour eux, et ils ne peuvent en demander davantage. N'est-il pas vrai,\n ô ma Muse aux ailes blanches ?...\n                                                                 FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-01-n1-005", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 31, "page_fin": 55, "titre_corps": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "ancre_fin": "GEORGES VIRRES", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 50, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2563, "texte": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville\n                                   ROMAN\n\n                                       [Suite)\n\n\n\n                                         V\n\n                   LA \" Société littéraire \" est située sur la grand'place; elle\n                     comprend le premier étage d'un vaste immeuble, dont le\n                     rez-de-chaussée abrite le Café royal. Un balcon longe la\n                     façade du cercle; le local est clair, bien aéré; des chromo-\n                     lithographies, données en prime par des publications\n                     illustrées françaises et anglaises, ont été encadrées et\n                     réjouissent une tapisserie verte. Sur une grande table,\n                     les journaux sont alignés. Des tables de jeu font vis-à-vis\n                     à chaque fenêtre ; contre les trumeaux, des canapés de\ncrin promettent un confort relatif; une salle de billard est attenante à cette\npièce. Les sociétaires éprouvent une fierté et une satisfaction en se retrouvant\nici. Ce sont les patriciens de Tiest qui font partie de la « Société\"». A vrai dire,\nelle compte aussi quelques per$onnes admises seulement en raison de services\nrendus à la chose publique. La politique a été bannie de son règlement, néan-\nmoins par un accord tacite, les membres qui pensent à peu près de même —\nmodérément et sagement sur toutes les questions — se retrouvent au cercle\npendant les dernières heures de la matinée; les autres — les avancés — se\nrejoignent le soir, et prolongent tard leurs conciliabules et leurs parties de\npiquet. Les deux éléments se confondent à l'occasion des fêtes annuelles : un\nconcert vocal et instrumental donné le premier dimanche de la kermesse, une\npartie de danse organisée durant le carnaval. Alors chacun fait montre de la\nplus grande courtoisie, on voit le fils d'un Monsieur Pioot, par exemple,\nengager une demoiselle Manster pour la première contredanse.\n    Et cependant, la politique de leur ville demeure, chez tous, le ressort qui\nde temps à autre les soulève, les fait mouvoir, dans une subite évasion de leur\napathie. Les affaires lentes et prudentes, la sage épargne, les distractions\npuisées dans les racontars concernant des petits scandales amoureux, ont rem-\npli de tranquilles années; soudain l'atmosphère s'agite : une moitié du con-\nseil communal devra être renouvelée bientôt, et on commence à discuter les\nchances et les risques de la majorité; ou. parfois un décès, une démission,\nexigent un appel extraordinaire aux urnes. Questions palpitantes, grosses de\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3494, "texte": "32                                DURENDAL\n\n\nsurprises! Quelle attitude prendront telles ou telles familles ? Maintenant, à\nl'occasion de la compétition surgie entre Pioot et Manster, apprendra-t-on\nque les Van Doornen usent de leur influence en faveur de ce dernier? Ils\nappartiennent au même clan, mais le cousin de Van Doornen espérait être\nnommé conservateur des hypothèques et c'est le frère de Manster qui lui a été\npréféré. Une bouteille à encre, cette élection! Aussi, dès l'annonce des can-\ndidatures, chacun agite, retourne, pèse les suppositions. Et le clergé se jet-\ntera-t-il dans la lutte ? Pioot est l'un de ses plus fermes soutiens !\n   Monsieur Aubrie fait exception parmi ces politiqueurs ; il est vrai que Mon-\nsieur Aubrie appartient au Béguinage, le quartier des originaux, dont le plus\nbel ornement est Monsieur Demans. Ah! un petit vent de bataille souffle\ndéjà sur la petite ville qui s'étire et qui va se dresser, bientôt fiévreuse.\n   On se croirait au bout du monde ici. Des trains relient Tiest à la\ncapitale, mais le trajet est long et coûteux, et puis Bruxelles effraye les bonnes\ngens. Ils vous diront: « C'est une belle ville, j'en conviens... mais tenez,\nl'animation y est trop grande, le bruit m'assourdit, les lumières m'aveuglent.\nJ'ai toujours été heureux de quitter Bruxelles, pour rentrer à Tiest. »\n   Ils ont d'ailleurs un député aux chambres, là-bas, qui reçoit leurs requêtes et\nfait des démarches; représentant l'arrondissement depuis toujours, il se tient\nen dehors de la lutte des partis locaux, c'est un homme disposant de grandes\ninfluences et qui appartient à la noblesse. De même, leur sénateur n'a jamais\nété combattu. Celui-là, les Tiestois ne l'aperçoivent qu'une fois par an. Il se\nrend auprès des autorités, et ensuite les électeurs qui désirant ses services\nvont le rejoindre à l'auberge, car le sénateur ne veut pas accepter l'hospitalité\nchez l'un des notables, afin de ne point faire de jaloux. C'est un enfant du\npays qui abandonna son château voisin de la ville, pour se fixer définitive-\nment à Bruxelles. Qu'importe! Il gère d'autant mieux leurs intérêts, étant\nprès de la manne ministérielle, et chaque bourgeois sait bien qu'elle tombe\nsouvent à ses côtés. Un homme si riche !\n   Les avancés, eux-mêmes, doivent se résigner à ne point leur opposer de can-\ndidats. Tout l'intérêt des rivalités politiques se concentre dans la lutte\nà la commune, car les élections provinciales n'offrent guère de surprises, la\nmasse des paysans, qui y participent, ne se souciant pas du profit que pour-\nrait amener un changement dans la répartition des mandats. Les bourgeois\nsentent d'autant mieux leur supériorité sur les habitants des campagnes.\n   Voici Monsieur le Docteur qui pénètre toujours le premier à la « Société ».\nUn coup d'oeil jeté sur les journaux du matin et sur le Courrier de Tiest,\nafin de voir s'il ne s'occupe pas de l'élection. Le docteur répand une odeur\nde désinfectants; il a terminé ses visites régulières aux malades, on ne le\ndérangera plus que pour des cas graves. Monsieur le Docteur, qui fréquente\nla « Société », est le médecin des familles riches. Il laisse le menu fretin des\nconsultations modestes à des confrères moins favorisés par la fortune. Il est\n« Monsieur le Docteur » et cette appellation suffit à le désigner ; chacun sait\naussitôt de qui il s'agit.\n   Le receveur de l'enregistrement, ses bureaux fermés, se hâte vers le\ncercle. « Toc! toc! » Avant d'avoir salué le docteur, il commande, au garçon\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3541, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            33\n\n\nde salle, un apéritif. Le receveur est congestionné, ses yeux sont rayés d'un\nfilet rouge. Il serre la main de son ami, mais il reste muet. Il parlera après\navoir avalé une gorgée de l'apéritif. Quand le receveur fait « ouf! » et\ns'étire, il est dispos : on peut l'interroger.\n    Encore un habitué ponctuel : Monsieur Gans. Celui-ci jouit d'une répu-\ntation flatteuse. Il n'y a pas une personne, dans Tiest, qui ne sache que Gans\nest un homme de grande sagesse. Lorsqu'un bourgeois veut tenter une entre-\nprise nouvelle, il ne manquera pas de le consulter. Un père cherchet-il une\ncarrière pour son fils, il s'informera auprès de lui. Un garçon trop volage,\ndevenu sérieux, mais qui désire ne convoler qu'à bon escient, ira prendre des\nrenseignements chez ce mentor. Comment a-t-il gagné l'universelle confiance ?\nEn possession de la fortune rondelette que lui laissèrent ses parents, dont il\nétait l'unique enfant, il a joui modérément de la vie, s'est bien gardé de\nprendre femme et ne se lança jamais dans aucune spéculation. Les années de\nmaturité sont venues, il a un maintien grave, des gestes mesurés. Et on\n l'écoute, et on l'écoutera toujours. Vous devinez qu'il doit savoir beaucoup\n de choses touchant l'élection. Ceux qui arrivent l'entourent. La voix de Gans\n s'entend souvent seule. Il donne sûrement des appréciations favorables, car\n  les physionomies prennent des aspects de satisfaction.\n     Un jeune homme salue à la ronde, avec grâce. C'est le Substitut du Procu-\n reur du Roi. Il se tourne un instant du côté de la glace, et effleure sa cheve-\n lure. Tout de suite, aujourd'hui, il s'absorbe dans l'entretien. La politique fut\n longtemps un de ses dadas ; il obtint, grâce à elle, sa nomination dans la\n magistrature. Sa position l'oblige à une réserve dont il peut se libérer ici,\n lorsque de bons amis l'entourent. La science juridique du Substitut n'inspire\n pas grande confiance; d'autres distractions, au surplus de la politique, le\n  sollicitèrent quand il devait conquérir ses diplômes. Les mamans pratiques\n guignent pour leur fille ce jeune homme nanti d'une belle place ; les épouses\n  qui se créent de nouvelles illusions, après la méprise conjugale, combinent\n  des rêves où le substitut apparaît, orné de séductions irrésistibles.\n     L'un des plus gros commerçants de la ville fait son entrée. Il est positive-\n  ment idiot dans tout ce qui ne concerne pas son métier. Chacun lui rend cette\n justice. Mais il a du flair; il gagne autant qu'il veut, en triturant dans son\n  épaisse cervelle les combinaisons commerciales. Son cas n'est pas si rare.\n     Le pharmacien de la bonne cause arrive modestement et, craignant d'in-\n  terrompre la conversation, il ne souhaite le bonjour à personne. Il a pris un\n  siège près de la table aux journaux ; tandis qu'il suit, avec une attention res-\n  pectueuse, les discours de ses voisins, il attire une feuille, arrache un petit\n   morceau de papier et le roule entre le pouce et l'index, puis recommence.\n  Quand la conversation est palpitante d'intérêt, le nombre des boulettes atteint\n   un chiffre très élevé.\n    'Ainsi en sera-t-il aujourd'hui. Monsieur Aubrie, qui vient présenter Paul\n   aux habitués de la Société, les distrait à peine.\n     Monsieur Aubrie et Paul se sont assis à l'écart, sur un canapé de crin,\n   entre deux fenêtres. L'oncle est froissé de ne pas avoir été accueilli d'une\n   manière plus empressée, puisqu'il amenait son neveu, et que tous devaient\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2848, "texte": "34                               DURENDAL\n\n\nremarquer l'air d'intelligence et la tournure distinguée de celui-ci. Il lance\nles bouffées de son cigare, et ses réflexions deviennent presque désobli-\ngeantes.\n    Paul feuillette un volume, et bientôt il s'absorbe :\n    — Tu lis la Revue des Deux-Mondes, gamin !\n     Le vieux garçon se penche :\n    — Tu lis des vers 1\n     Les yeux de Paul sont fixes, il remue les lèvres; enfin, regardant son\n oncle, le visage tout rose, il dit d'une voix gonflée :\n     — C'est magnifique !\n     Aubrie a un rire satisfait ; il contemple, légèrement dédaigneux, le groupe\n des causeurs :\n     — Viens, gamin. Le temps est beau, nous rentrerons par les boulevards.\n     Les rues glissent, remplies de clartés. Les pavés sont luisants, et les\n lumières ricochent contre les maisons. La nuit dernière, le gel a de nouveau\n solidifié l'atmosphère, qui s'amollit maintenant, à l'heure méridienne, sous la\n chaleur du ciel. Les pierres humides réverbèrent les rayons qui s'épa-\n nouissent dans l'espace. L'espace! Il s'offre bientôt devant eux, fuyant jus-\n qu'aux confins qui s'imprécisent en de blanches buées. L'horizon est immense,\n cette ligne de la terre qui paraît toucher aux nues est aujourd'hui invisible.\n Derrière les lointains brouillards, l'on croit deviner encore l'étendue sans un\n  arrêt précis dans la vision.\n     Et Paul regarde, avide, sentant quelque chose grandir dans sa poitrine. Il\n aspire l'air, et comme si son haleine le remplissait de puissances miracu-\n leuses, il lui semble qu'il va pouvoir embrasser dans une étreinte sensible le\n  paysage entier, et son être tend vers une volupté.\n     Les deux Aubrie se trouvaient sur la partie des boulevards, au-dtssus des\n  débris des antiques remparts, et la campagne, de cette hauteur, s'étalait au\n  large, lustrée par les ondes claires qui passaient doucement au ras des plaines\n  indéfinies.\n      Victor avait rompu le charme :\n      — Tu vois ce clocher, là, à ta droite, c'est Saint-Lambert. En face, la\n  petite tour pointue, c'est Maanhoven. Deux flèches, là-bas ; elles sont voi-\n  sines. Les as-tu trouvées? Oui? Ce sont les premiers villages de Wallonie...\n      Paul cherchait consciencieusement les désignations de l'oncle. Il reprit sa\n  tournure d'esprit enjouée :\n      — J'avais été privé depuis longtemps de l'espace, de l'air libre... Le croi-\n  riez-vous... la tête me tourne plus qu'après le banquet annuel du collège,\n  quand nous buvions au saint patron de notre Directeur. Ah 1 la boîte, où l'on\n  étouffait, et ses professeurs qui ne a sentaient » rien en dehors du texte de la\n   leçon, commentée selon un rite immuable et glacé.\n      — T u as bien travaillé; le préfet des études m'a écrit... Mais tu dois te\n  défier de ton imagination. « P a u l a l'imagination ardente... » Ce sont les\n   termes de sa lettre...\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3044, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                              35\n\n     Les vieux bastions croulant au bas des murs, enveloppés de plantes para-\n  sites qui, tuées par les froidures, couvraient les pierres de rouilles, de taches\n  lépreuses, blanches et noires, distrayèrent Paul :\n     — Demans avait raison ; il ne faudrait pas laisser disparaître ces traces du\n  passé.\n     — Si notre bon ami t'entendait, il serait fort heureux.\n     Une rivière longeait le boulevard qui s'étendait maintenant sur une surface\n  plane, sans l'imprévu des montées au-dessus des anciennes fortifications.\n     — Tiens ! reconnais-tu la place du Tilleul ? C'est encore une marotte de\n  Demans.\n     Ils franchirent la passerelle et, traversant le terre-plein, où les enfants fai-\n saient tapage par ce jour de soleil, Victor ne laissait pas à son neveu la pos-\n sibilité de s'abstraire dans le décor pittoresque.\n    — Tes vacances ne doivent pas se prolonger trop longtemps, les cours ont\n repris à l'université depuis la mi-octobre. Après deux ou trois semaines, tu\n pourrais te remettre doucement à la besogne.\n    — Oui, bon oncle ! Paul eut dans sa réponse un empressement joyeux.\n    — Mon camarade, le capitaine Deflans, s'est chargé de te choisir un appar-\n tement à Louvain.\n    — Il ne vous a rien fait savoir ?\n    — Pas encore. Tu me sembles animé d'un beau zèle?\n    Paul rit, à tout hasard ; il ne démêlait pas les causes de sa joie. Il rit hau-\n tement, et sous le porche de la maison des Aubrie ce rire perla, courut le long\n de la voûte, heurta les vitres multicolores de la porte cochère. Il cria, dans le\n petit corridor, les noms de Rose et de Zoé, et le rire entra avec lui dans la\npetite chambre, et les tantes ouvrirent leurs bras, et serrèrent contre leur\ncœur, le neveu bien-aimé qu'elles n'avaient plus aperçu depuis deux heures\n— un siècle presque !\n    Vraiment, la vie fut douce et bénigne, pendant ces jours qui renfermaient\nce grand bonheur : la présence de Paul I Elle régnait, dispensatrice d'améni-\ntés dans les âmes, de gaietés touchantes sur les visages vieillots. Zoé était\ncharmante. Victor ne souffrait plus de ses rhumatismes. Les servantes ne\nbougonnaient devant aucune besogne. Marie en se levant, se souvenait des\nmets que le jeune monsieur préférait; Anna, ayant perdu toute contrainte,\nosait le regarder en face, et même lui faire compliment sur sa belle mine. La\ncuisine, le « cabinet », la maison, depuis la cave jusqu'au grenier, se réveil-\nlaient aux accents de la voix de Paul. Les choses prenaient un regain de jeu-\nnesse. Chantait-il assez joliment, le piano du salon rouge et blanc ! Le poêle de\nla salle à manger, on l'allumait journellement, et les relents rancis qui impré-\ngnaient les pièces, s'évaporaient, et à l'odeur âcre de la pipe de Victor, se\nmêlait le parfum subtil des cigarettes de Paul. Zoé reniflait, sans obser-\nvations.\n  Rose pensa que les circonstances étaient favorables pour faire une commu-\nnication importante à son frère et à sa sœur, et un après-midi, dans la\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3030, "texte": "36                               DURENDAL\n\n\ntiédeur, de la chambre, devant la nappe et les assiettes remplies de pelures\nd'oranges — Paul-aimait cette friandise — elle interrogea Victor et Zoé :\n   — J'ai vu hier, Monsieur le Doyen, il m'a rappelé un projet qui le préoc-\ncupait déjà l'an passé. Vous savez, Victor, que les membres de la Conférence de\nSaint-Vincent de Paul distribuent aux pauvres des « bons » de pain, de viande,\nde houille... Vous ne savez peut-être pas, Zoé, que dans plusieurs villes, il\nexiste à côté de Saint-Vincent, une œuvre similaire : les Dames de la Miséricorde\nchrétienne. Celles-ci distribuent une partie des secours donnés ici par la Confé-\nrence, ainsi des vêtements, des meubles, tels que les bois de lit...\n    La lippe de Victor se releva et montra quelques dents.\n    — Monsieur le Doyen estime que cette œuvre pourrait avoir d'heureux\n résultats chez les nécessiteux de Tiest, tant au point de vue moral que maté-\n riel.\n    — Personne n'en disconvient, appuya Zoé.\n    — Oui, mais il voudrait que je m'occupasse de la fondation de l'œuvre.\n Pensez vous que je puisse accepter cette responsabilité?\n    Rose craignit des sarcasmes. Sa sœur l'avait souvent raillée à propos de sa\n présidence des Dames des Eglises pauvres. Elle entendit les paroles calmes de Zoé:\n    — Faire le bien, dans la mesure de nos forces, est un devoir incombant à\n tous. Vous ferez ce que vous pouvez, on ne peut exiger plus.\n    Victor ajouta : — Vous êtes très dévouée, Rose, ne vous fatiguez pas\n trop.\n    Et Zoé laissa passer cette phrase, sans la relever.\n\n\n\n                                       VI\n\n\n    Paul voyait un ciel nouveau, une villette autre que celle dont il gardait la\n mémoire, et les gens sous des aspects qu'il n'avait pas encore devinés. La vie\n se montrait à ses yeux dessillés, il sentait chaque jour davantage l'éloigne-\n ment de son enfance. Il découvrit, à l'aventure, des apparences aux choses\n que tous ne devaient pas percevoir. Une émotion le secouait devant les jeux\n de la lumière et des nuages, le crépuscule qui couvrait Tiest de cendres\n grises, faisait passer dans le Béguinage un cortège de légendes. Le grand\n soleil dilatait Paul à la joie immense de se savoir libéré, il prenait pied dans\n le monde avec l'orgueil d'un conquérant. Les campagnes romaines, le mur\n de la première enceinte citadine qui traversait les champs, hérissé de pierres,\n mais brillant comme une armure lorsque les rayons touchaient les silex et les\n chaux qui, depuis deux mille ans, voyaient le monde, tout le pays d'alentour\n connut ses courses folles, où sa jeune énergie cherchait à se dépenser. Des\n tumulus indiquaient, dans la plaine, la gloire et la mort des légionnaires; il\n  foulait un sol que des trouvailles d'archéologues révélaient gonflé des souve-\n  nirs de l'invasion latine, et quand la pluie et quand le vent remuaient des\n  houles sombres sur l'étendue, il lui semblait que le paysage allait ramener\n  des images épiques. Au sommet des tertres, il avait secoué ses cheveux dans\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3251, "texte": "                 B O N N E S G E N S DANS L E U R P E T I T E V I L L E         37\n\n\n\n le vent, humant les parfums gras de la terre mouillée, mais qu'un rayon tra-\n versât les nuées et dissipât les confusions de l'horizon, et son cœur s'éclairait\naussi, et des lumières inconnues le lubrifiaient.\n    Une douceur l'enveloppait souvent, un trouble auquel il se livrait, étonné\net ravi, lui venait du plus profond de l'être. Il se souvint du précédent prin-\ntemps... Une journée merveilleuse, la première, ruisselait au ciel; jamais l'air\nn'avait eu ce frisson où les froidures se mêlaient aux tiédeurs nouvelles, et il\navait ressenti l'impression d'un plaisir qui devait être défendu, là-bas, au col-\nlège.. . Pourquoi évoquait-il — en rougissant — la caresse d'un baiser ?... Et sou-\ndain la maladie le brisait, il passait des heures mortes à la pensée, et le réveil,\nsa convalescence, le rendait semblable aux tout petits, qui rient et crient de\njoie, inconsciemment, parce que le soleil réchauffe leur peau laiteuse, parce\nqu'ils existent sans douleur présente.\n   A peine rétabli, les mois d'ardeur laborieuse l'avaient isolé des préoccupa-\ntions qui ne se rapportaient pas au travail, et voilà que, délivré de ces soucis,\nla première perception de son esprit et de ses sens, devant un ciel prin-\ntanier, l'unissait jusqu'à l'enthousiasme au spectacle mouvant du monde.\n\n   Quand il rentrait, le bon vieil Aubrie s'extasiait sur ses joues roses, sur\nl'éclat de ses yeux. Il lui frappait l'épaule, le secouait :\n   — Ta carrure s'élargit déjà, ma parole!\n   Et entre l'oncle et les tantes, c'était soudain l'oubli de la sensation rap-\nportée du dehors, et câlin, léger, badin, faisant lui-même la nique à ses exal-\ntations, il sautillait à l'entour des pensées que la conversation levait, musait\nau coin du feu pendant que Victor tétait sa pipe, et une remarque commencée\npar Zoé, et que celle-ci estimait pourtant grave et opportune, se terminait\ndans un sourire.\n   Rose ne se défendait pas d'une appréhension, elle dit à Zoé :\n   — Paul n'est pas très pieux.\n   Zoé voulut bien ne point se fâcher, mais il y eut dans l'expression de son\nvisage — une expression anguleuse de condescendante pitié — tant de dédain,\nque sa sœur ne répéta plus cette observation.\n\n   Paul se laissa vivre, à l'abandon de son âme. Il ne s'étonnait pas du chan-\ngement brusque qui, de l'adolescent d'hier, faisait une créature passionnée, un\nhomme. Il avait la conscience d'être, d'exister plus fortement par sa chair et\npar son intelligence.\n   Soirs de cet hiver triste, car les bises et les averses désespéraient l'espace,\nPaul les connut, empreints d'une cordialité forte. Il devait se remémorer plus\ntard, ses courses délibérées dans Tiest luisant de pluie. Les réverbères écla-\nboussaient de leurs lueurs vacillantes, les pavés mouillés ; des femmes pas-\nsaient, la tête enveloppée d'un châle en tricot. Il y en eut une, qu'il coudoya\nau détour d'une ruelle, et qui s'excusa audacieusement, fouillant ses yeux et\nriant de toutes ses dents blanches. Alors il goûta davantage une jouissance\ndans le redoublement de l'averse qui lui cinglait la face, et le vent agitant des\nvolets et soulevant des ardoises, hululait bénévolement pour lui, à l'entour des\ncheminées.\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3093, "texte": "38                               DURENDAL\n\n\n  Pendant la veillée qui suivit cette rencontre, Victor, Zoé et Rose connu-\nrent un neveu, qui s'absorbait, oubliait ceux qui étaient proches, et suivait\ndans l'âtre les caprices de la flamme, sans voir les étincellements des char-\nbons s'écroulant.\n\n   Le lendemain, Victor accompagné de Paul se promenait dans la grand'-\nrue. Quand les dépassait une jeunesse, le vieux garçon sifflotait; il s'imaginait\nqu'un autre Dp.mans marchait à côté de lui. Une fillette, une ouvrière déli-\ncieusement jolie, descendit du trottoir devant eux.\n    — Qu'en dis-tu? Qu'en dis-tu? Victor, enthousiasmé, regardait son neveu.\n Il vit les poils follets qui tremblaient sur sa lèvre rose, il vit ses yeux\nhumides, langoureux, et il entendit que le « gamin » soupirait, sans répondre.\n   — Je ne suis qu'un âne ! pensa Aubrie, et pour réparer sa bévue, il entama\nune conversation extrêmement sérieuse, n'accorda plus un regard aux jolies\nfemmes. Il parla des études prochaines de son neveu, avec zèle et componc-\n tion.\n\n   Paul envisageait ces années d'université, assuré de leur charme, convaincu\naussi de leur réussite. Il se réjouissait de son entrée dans cette phase décisive\nde sa vie nouvelle, un mirage entourait cet avenir.\n   Et le passé, le passé triste, la misère de son père et de sa mère qui étaient\npartis le cœur débordant d'amertume, ces remembrances, elles-mêmes, ne\nvoilaient pasle charme de l'heure présente. Il s'était arrêté devant le portrait\nde son père. Trop de temps avait fui déjà. Paul voulut éprouver un douloureux\nregret, mais son esprit, seul, compatit à la souffrance que les traits de l'image\ndevaient avoir exprimée si profondément, l'âme du jeune homme ne fut pas\nbouleversée. Il trouva dans un album la photographie de sa mère. Cette fois,\ndans sa poitrine, un serrement lui fit mal; il ferma l'album d'une main trem-\n blante.\n   — Je serai digne de mon père et de ma mère, murmura-t-il...\n   Mais à son âge, les illusions sont les maîtresses de tous les instants, elles\n donnent l'espoir du lendemain, avec des sourires, des grâces, des certitudes\n ensorcelantes. Quelques instants après son émotion filiale, le jeune homme,\n près de Rose, taquinait la bonne fille, ridiculisait un peu les dames notables\n dans les œuvres pies de Tiest, puis comme il s'apercevait que le front de sa\n tante se plissait, d'un baiser sonore il effaçait les rides.\n\n    Victor Aubrie avait préparé — et cela lui demanda beaucoup d'application\n — un programme des journées de l'étudiant à l'université. Il s'inspirait des\n règlements de la caserne; l'heure du lever était matinale, l'assistance aux\n cours était requise, hors les cas de maladie dûment constatés; il accordait à\n son neveu la permission de minuit, les dimanches et fêtes. Quand l'oncle vou-\n lut traiter la façon de s'y prendre pour s'assimiler parfaitement les leçons du\n professeur, il eut beau remuer les profondeurs de sa pensée, il dut se résoudre\n à effleurer la partie scientifique de son sujet, mais il se rattrapa dans de sages\n considérations d'hygiène morale et corporelle,\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3385, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                              39\n\n\n    Les sœurs s'étaient enquises de ce long travail de leur frère. Victor n'avait\n rien voulu dire, se bornant à affirmer : — « Je fais ce que je crois être mon\n devoir. » Zoé hochait la tête, et sa physionomie exprimait l'incrédulité. Rose\n regardait son frère, respectueusement attendrie.\n    Chaque matin, Victor se disait : « Aujourd'hui, je lirai à Paul l'ordre du\njour qui devra régler son existence universitaire. »\n    Mais Paul s'approchait, souriant, et dès l'abord il captivait le vieil oncle\npar la joie de ses yeux, par l'envolée légère de ses paroles, et Aubrie pensait :\n « Ce n'est pas l'instant d'être grave et de rendre cet enfant morose. »\n    Paul se plongeait-il dans un souvenir, et restait-il momentanément silen-\ncieux devant les siens, Victor se serait fait un reproche d'augmenter les pré-\noccupations de son neveu.\n    Et chaque soir, l'oncle, en se déshabillant, voyait au-dessus de la poche\nintérieure de son veston le bord blanc du docte règlement qui dépassait\nl'étoffe, parce que le vieux garçon s'était servi, pour recopier son oeuvre, d'un\npapier de grand format.\n\n    C'était pendant l'avant-dernière semaine que Paul passait à Tiest. Depuis\n quelques jours, les sorties du neveuse prolongeaient jusqu'à l'heure du souper,\n et souvent même, après le repas du soir, Paul avait quitté ses parents, les\nlaissant un peu inquiets de ces absences si longues et si fréquentes. Un senti-\n ment de gêne les empêchait de se communiquer leurs impressions; ils éprou-\nvaient une pudeur à émettre des suppositions qui eussent paru désobligeantes\npour leur neveu. Rose aurait surmonté cette contrainte, en vue du bien spiri-\ntuel du cher enfant, mais déjà Zoé avait accueilli avec malveillance une\nremarque de sa sœur. Victor se décida à ne plus retarder la lecture des prin-\ncipes conducteurs d'un bon étudiant, aussi bien le temps pressait-il. Dans\nquinze jours, leur neveu serait un universitaire...\n    Un matin, les trois Aubrie, sans trop savoir pourquoi, restèrent assis\nautour de la table, après le déjeuner. Paul ne descendait pas, il n'était plus\nmatineux. Quand il pénétra enfin dans « le cabinet », l'oncle et la tante remar-\nquèrent ses yeux bouffis et constatèrent son manque d'appétit. Victor l'avait\nentendu rentrer tardivement, la nuit précédente, et il décida que maintenant\nil fallait intervenir. Aubrie attendait la sortie de ses sœurs, et déjà il tâtait la\npoche intérieure de son veston pour s'assurer que le règlement s'y trouvait.\nLes sœurs ne bougèrent point, Paul s'en alla le premier.\n   Le jeune homme regagna sa chambre, un peu rêveur. Il colla son front\ncontre les vitres de sa fenêtre, jouissant de la fraîcheur du verre, et le\nregard perdu sur le ciel sombre qui enveloppait de mélancolie le paysage.\nIl se retourna, la chambre lui parut morne, le joli papier qui l'avait tant\négayé lorsqu'il l'aperçut à son retour de la pension, perdait, en l'atmosphère\ngrise, ses couleurs clair-chantantes. Paul, dans le corridor, flâna, les mains\nau fond des poches, devant les images encadrées qui, depuis un demi-siècle,\navaient la prétention d'offrir les plus remarquables points de vue de Tiest.\nDans la réalité, il s'était complu jusqu'à l'admiration totale, devers ces\ncoins de nature ou ces quartiers de la petite ville. Cette fois, sans l'émouvoir,\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3327, "texte": "                                  DURENDAL\n40\nces représentations naïves le firent sourire. Et soudain, une étincelle étant\ntombée dans son cœur qui devait y rallumer le feu joyeux de jeunesse,\nil fut repris par le charme des apparences vieillotes qui l'entouraient.\n    — Je n'ai pas encore revu le grenier !\n    Il monta au second étage, il grimpa le bout d'escalier branlant qui menait\nsous les toits. La porte ouverte, une bouffée d'air chargée de remugle l'en-\ntoura, il ouït la fuite précipitée et menue des souris et des rats. L'endroit\nétait demeuré mystérieux, ainsi qu'aux jours de son enfance. Une pénombre\nremplissait le grenier. Il bouscula la valise et les malles que jadis les trois\nAubrie emportèrent à Paris et qui, depuis ce mémorable voyage, prolon-\ngeaient une vieillesse tranquille parmi des générations d'araignées.\n    La pluie qui redoublait crépita sur les tuiles et il s'effraya presque, mais,\ndans un coin, à côté d'une chaise boiteuse et d'un vase ébréché, Paul décou-\nvrit, en souriant, un jouet aussitôt reconnu. C'était un attelage de bœufs (la\nbête de droite était décornée, l'autre avait perdu sa queue) que tante Zoé lui\noffrit quand il eut atteint sa septième année. Immédiatement revinrent dans\nson imagination toutes les fables composées en tirant ce chariot : Des ornières\nprofondes se creusaient sous les roues, il fallait exciter les bœufs de la voix ;\nl'attelage avait été en grand danger, pendant la traversée d'un ruisseau qui\nn'était plus guéable. En septembre, durant les soirées attiédies, l'enfant ren-\ntrait les foins dans le jardin des Aubrie.\n    Maintenant, comme il se courbait, il remarqua un brin d'herbe desséché,\nsur le joujou...\n    Les souvenirs montaient, Paul les aspirait ainsi que le parfum d'une chose\nancienne dont on a gardé une tendre mémoire. Depuis longtemps, il n'avait\nplus contemplé ces jours lointains, et les illusions d'antan l'enchantèrent.\n    Paul voulut encore retrouver quelque reste du passé bienfaisant, car ce qu'il\nressentait lui rendait le cœur sympathique, et une pensée lourde qui depuis\nson réveil l'avait accablé, se dissipait à présent.\n    — La chambre des provisions!\n    Il poussa vivement la porte. Dans cette pièce, tout était disposé comme\n autrefois. Deux rayons supportaient des rangées de pots de confitures. Il en\n prit un. L'emballage restait le même, un papier brun fermait le récipient,\n l'étiquette bleue et blanche indiquait le fruit et le millésime de la prépara-\n tion : Coings, 1885. Groseilles rouges, 1883. Une chose seulement avait changé,\n Paul n'éprouvait plus la tentation de crever le papier brun... L'armoire à\n linge était là, dans l'encoignure, très grande et très claire, et puis il vit les\n caisses sans couvercles pleines de haricots blancs, et encore des conserves, les\n bocaux remplis de cornichons verts, les flacons aux tomates vermeilles, aussi\n les boîtes d'étain qui contenaient le thé odoriférant... et enfin le casier, où des\n livres poudreux sommeillaient, parmi la pittoresque piovende. Jadis, il les\n avait feuilletés, dans l'espoir d'y trouver quelques gravures. Il déchiffra le\n titre, à demi effacé d'un volume :\n    — Victor Hugo !\n    La physionomie sévère de son professeur de littérature française, il se la\n rappela en ce moment. Pinçait-il assez les lèvres, dans un sourire dédaigneux,\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2948, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           41\n\n\nau prononcé de ce nom! Avec un empressement mutin, il retira le livre, fit\nvoler un nuage de poussière, en le frappant contre son genou, et, la tête folle,\nil redescendit quatre à quatre l'escalier, et rentra dans sa chambre, tirant\naprès lui la porte qui se ferma dans un claquement retentissant.\n    Victor et Zoé, une demi-heure plus tard, virent arriver Rose. La bonne\nfille, par le mouvement nerveux de ses sourcils, leur révélait une inquié-\ntude :\n    — Paul est seul dans sa chambre, et il parle, il crie, comme quelqu'un qui\nferait un discours.\n    Zoé, triomphante, répliqua : — Il s exerce à la profession d'avocat!\n    Cependant Rose ne se rassérénait pas : — Je crois qu'il a la fièvre!\n    Paul malade ! Cette supposition tomba avec un tel effroi, que les vieux\nparents ne purent émettre une parole.\n    Déjà Victor touchait l'escalier, et gravissait les marches aussi vite que le\npermettait l'état de ses jambes. Zoé, derrière lui, activait la montée en bour-\nrant les côtes de son frère. Rose arrivait la dernière. Elle ne savait plus ce\nqu'elle faisait.\n    La porte s'ouvrit, comme si une rafale se fut soudain déchaînée dans le\ncorridor. L'oncle et les tantes apparurent, telles des images d'épouvante.\n    Paul, après quelques secondes de surprise, s'effraya :\n    — Il y a un malheur?\n    Personne ne lui répondit. Il insista :\n    — Vous apportez une mauvaise nouvelle?\n    Zoé regarda Rose; elle s'apercevait bien que son neveu avait le teint\nallumé, mais son maintien indiquait aussi qu'il ne pouvait être indisposé;\n Rose fut en butte à ses reproches :\n    — Que nous racontiez-vous donc ? Serez-vous, jusqu'à la fin de vos jours,\nincapable d'actes et de paroles sensés ?\n    — J'avais cru entendre Paul... murmura Rose décontenancée. Elle conve-\n nait déjà qu'elle avait eu la berlue.\n    Mais Paul, oubliant de rechercher le prétexte de leur venue intempestive,\ntoisa son oncle et ses tantes d'un air souverain ; il agita un livre :\n    — Connaissez-vous la Légende des Siècles? Je n'ai jamais rien lu d'aussi beau !\n Et devant les parents étonnés, il entonna — car sa voix modulait les rythmes,\n s'enflait aux cris sublimes du poète, et murmurait ses infinies douceurs :\n                       Booz s'était couché defatigue accablé...\n\n   Au dernier vers, une larme glissa sur sa joue.\n   Zoé parla d'abord : — Paul, tu m'as fait plaisir. Tu réussiras, tu réussiras!\nTa diction est excellente. Elle apostropha d'une façon prophétique Victor et\nRose : — Ce garçon deviendra un remarquable avocat !\n   Rose n'avait jamais senti aussi profondément le merveilleux poème, pour-\ntant elle ne dit rien, ayant un scrupule. Les livres de Victor Hugo n'étaient-\nils pas mis à l'index ?...\n   Aubrie s'exprima solennellement ; aussi, dès ses premières paroles, chacun\nle contempla avec surprise : — J'aime à rencontrer chez toi le goût des lettres,\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2814, "texte": "42                                DURENDAL\n\n\nmais ce n'est là qu'une partie des matières qui s'offriront à ton applica-\ntion. Tu devras entreprendre, avec ardeur, l'étude de toutes les branches\ncomposant le programme de tes cours, et la façon d'employer les heures de\ntravail, de combiner avec elles quelques distractions permises, revêt une\ngrande importance. C'est pourquoi je veux te lire un règlement que j'ai rédigé\nà ton intention.\n   Il ouvrit son veston, fouilla sa poche. Le papier apparut.\n   Alors, tous ses auditeurs étant profondément ahuris, il lut d'une voix de\ncommandement, beaucoup de dispositions, précédées des adverbes latins,\nprimo, secundo, tertio...\n   L'effet produit fut bizarre. Victor ne s'en rendit pas compte, mais les autres\nécoutaient et ne parvenaient pas à se mettre au diapason des considérations\npratiques de l'ancien militaire. Le songe de Booz flottait encore dans la\nchambre.\n   Néanmoins Paul s'inclina gravement, et ses tantes eurent des mines appro-\nbatives. Aubrie, en remettant le papier dans sa poche, pensa que, désormais,\nl'avenir de son neveu était assuré contre toute défaillance.\n   Il fit remarquer, après le souper, que Paul au lieu de sortir était remonté à\nsa chambre.\n   — Il repasse les divers points de mon \" ordre du jour \", ajouta-t-il, avec\nune simplicité un peu appuyée.\n   En ce moment, des cris, des chants, leur parvinrent de la rue.\n   — Voilà la période électorale qui s'engage sérieusement, observa Victor,\ntandis qu'il allait prendre son bougeoir déposé par Marie sur une console.\n   — Bonsoir, mes sœurs I Manster ne dormira pas aussi tranquillement que\nmoi, cette nuit!\n\n    Le vieux garçon s'était illusionné en attribuant une vertu décisive à la lec-\n ture du « règlement ». Paul, dès le lendemain, reprenait ses mauvaises habi-\n tudes. Les Aubrie ne l'aperçurent que pendant les repas.\n    Fréquenterait-il la « Société », le soir, alors que les avancés y tiennent leurs\n conciliabules?... Cette interrogation tourmentait Victor, et il résolut de trou-\n ver la réponse, en se rendant lui-même au cercle, peu de temps après la sortie\n de son neveu.\n    Malgré les critiques de Zoé, il s'emmitoufla, affronta les rues noires et\n humides, et arriva dans la salle de la « Société littéraire », où il provoqua de\n  muettes surprises.\n     Paul n'y était pas.\n    Pour se donner une contenance, Victor affecta de rechercher une canne\n  qu'il aurait, soi-disant, oubliée le matin.\n     Les habitués nocturnes, interrompant leurs complots politiques, assistèrent\n Aubrie dans ses investigations, parfois pénibles, lorsqu'il lâchait de regarder\n sous les canapés en crin, afin de rendre davantage croyable le prétexte de son\n  arrivée tardive.\n     Il s'excusa des dérangements occasionnés, et s'en alla plus gêné qu'il\n  n'aurait voulu le paraître.\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2954, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            43\n\n\n   Quand il fut sorti, un exalté de la bande s'écria :\n   — C'est un mouchard !\n   Le commandant traversa la petite ville et découvrit bientôt des motifs de\ntranquillité. Somme toute, l'enfant venait de quitter lecollège après des études\nexcellentes; il avait donné des preuves multiples d'affection à Victor et à ses\nsœurs; c'était un bon cœur, oui... un cœur excellent. Et quand le cœur est\nbon... Devait-il s'inquiéter, lui, un militaire, de voir ce garçon en quête de\nquelques distractions?... L'intérieur des Aubrie, un intérieur de vieux poda-\ngres, n'était pas très réjouissant... La belle affaire si Paul se distrayait, hon-\nnêtement sans doute, avant le recommencement du travail, la reprise de la\nvie utile !\n   Aubrie sifflotait, en ôtant son paletot dans le corridor. Et comme Rose et\nZoé, penchées au-dessus de la rampe de l'escalier, l'interrogeaient :\n   — Paul t'accompagne-t-il ?\n   — Non, mais soyez sans craintes, dormez sur vos deux oreilles, répondit\nVictor.\n   Et sitôt dans son lit, il souffla la bougie, estimant qu'il n'était pas conve-\nnable de guetter la rentrée de son neveu, — comme s'il se fut agi d'un mau-\nvais garçon !\n   Zoé, le surlendemain, connut enfin le motif des longues absences du jeune\nhomme. A l'encontre de ses habitudes, elle était sortie, alors qu'il faisait déjà\nnuit, afin de gourmander leur boucher qui les servait bien mal depuis quelque\ntemps.\n   Le patron était absent, quand elle entra chez lui, et elle ne put, d'abord,\nque semoncer sa femme, mais le boucher revenant au logis, quand elle se\ndécidait à partir — après avoir menacé son épouse de la perte de sa pratique\n— elle voulut recommencer ses répréhensions et elle accabla, longuement,\ncet homme négligent ou carottier\n   Le marchand eut des excuses très plates ; malgré son état barbare, il avait\nfrémi devant Mademoiselle Aubrie.\n   Sur le pas de sa porte, cet homme, s'apercevant que le ciel était menaçant,\nrentra, pour rejoindre, l'instant d'après, Mademoiselle, et lui présenter obsé-\nquieusement un parapluie. Elle repoussa, avec mauvaise humeur, l'offre du\nboucher.\n   Celui-ci avait raison. Une averse était imminente. Des gouttes mouillèrent\nla figure de Zoé.\n   Elle venait de dépasser une ruelle, revint soudain sur ses pas et prit cette\nruelle. Elle ne passait point par-là d'habitude, et le soir, surtout, les gens\ncomme il faut évitaient de s'y engager, mais Zoé voulait raccourcir son che-\n min, car la pluie tombait davantage.\n   Cet endroit avait été malfamé, alors qu'une maison aux volets clos y\ntentait vainement la fortune; aujourd'hui, des salles de danse et quelques\ncabarets dont les fenêtres s'ornaient de tentures voyantes,, suffisaient à lui\n garder une réputation douteuse.\n   Zoé se flattait de ne pas ressembler à Rose. La piété de sa sœur, la rigidité\nde ses principes, elle les trouvait exagérés, et néanmoins en cet instant —\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3381, "texte": "44                                DURENDAL\n\n\ndans la rue aux Chiens — elle se ressouvint, indignée, de l'envoi qui parvint\nle mois précédent à Victor. Le vieux célibataire leur avait montré, en riant,\nun petit carton vert qu'il retirait d'une enveloppe satinée : TAVERNE du\nCONGO, tenue par Isabelle et Irma du Bois, rue aux Chiens. Dans un angle de la\ncarte, on lisait ce mot révélateur : « Champagne ».\n    Ces petites Dubois étaient les filles d'un menuisier du Béguinage. Zoé les\nrevoyait sur la place du Tilleul, déjà jolies, coquettes, ayant des mines futées.\nTiest s'émut, à cette époque, d'un bruit scandaleux ; on réunissait dans une\nmême aventure galante, les gamines et deux messieurs qui avaient toujours\njoui de la meilleure réputation. Les Dubois partirent pour Bruxelles, mais\nbientôt elles revinrent et ouvrirent dès lors cette taverne. Les impudentes\nassistaient, le dimanche, à la messe d'onze heures et demie, arborant des toi-\nlettes claires, et Victor affirmait à ses sœurs que maint bourgeois cossu ne se\nprivait pas du plaisir d'aller boire un verre en leur compagnie.\n    Taverne du Congo... Justement Zoé se trouvait en face de l'établissement. La\nlumière filtrait discrètement au travers d'un rideau rouge. Elle, entendit que\nl'on riait à l'intérieur. Une curiosité la hanta, et sans le vouloir, elle ralentit\nsa marche. Un bruit à la porte de cette maison, la fit se presser, pourtant\nelle regarda derrière elle après avoir franchi les pavés où l'éclairage du cabaret\njetait un reflet. La porte était ouverte, une femme se trouvait sur le seuil, et\ndevant elle, un jeune homme restait arrêté et lui pressait la main-... Zoé ne le\nvit que de profil, mais la clarté qui s'échappait toute crue de l'entrée, le lui\nfit reconnaître. C'était Paul !\n    Les pensées les plus diverses de stupeur, de colère, de honte, de chagrin\nl'envahirent. Durant les minutes qui précédèrent son retour chez elle, cette\nfille résolue se perdit dans les indécisions. Que faire ? Devait-elle mettre Victor\nau courant de l'aventure ? Non, il manquait d'autorité. Elle pensa à Rose,\net se sentit furieuse en reconnaissant que celle-là avait émis des observations\nraisonnables à propos de leur neveu.\n\n   Zoé se déshabillait, lançait ses vêtements mouillés, au hasard, sur son lit,\nsur tous les meubles de sa chambre. Après avoir passé un peignoir, qui tom-\nbait en ligne droite le long de son grand corps maigre, elle entra dans le bureau\nde Paul. A côté de la table, où la flamme d'une lampe arrondissait un orbe de\nvermeil,'le jeune homme était assis dans un fauteuil et paraissait assoupi.\n   Zoé se planta devant lui, l'éclat de son regard éclairait de deux taches métal-\nliques sa face, elle se pencha et, ses yeux dans les yeux de Paul, soudain\neffrayé, elle eut des paroles cassées par l'émotion :\n   — Je sais que tu étais tantôt chez des drôlesses... Je sais aussi ce qui me\nreste à faire si tu persévères dans cette voie!\n   Plus un mot, plus un geste; elle sortit, raide, pareille à un automate.\n\n   Une heure après, les Aubrie se trouvaient à table. Anna servait le souper.\nComme aux plus mauvais jours, avant l'arrivée du neveu, l'humeur irascible\nde Zoé s'étalait sans contrainte. Paul, la tête basse, ne proférait aucune\nparole. Et Rose et Victor, sans connaître les motifs de ces altitudes, consta-\ntaient avec amertume que le bonheur complet est chose passagère.\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3258, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                             45\n\n\n\n\n                                      VII\n\n\n   La nuit dernière, des affiches de toutes couleurs ont été placardées, et\nTiest se réveille, étonnée, dans ce vêtement éclatant. Le soleil sourit aux\nvieux murs travestis, aux causettes des bourgeois qui arpentent le trottoir,\naux démarches des candidats, à la lutte qui s'annonce chaude !\n   Arrêts devant ces affiches ; satisfactions, haussements d'épaules, quelques\nenthousiasmes et des dépits; Tiest va s'animer.\n   11 est midi. Les cabaretiers comptent des clients aujourd'hui, qu'ils n'aper-\nçoivent qu'à l'occasion de cette circonstance unique, — l'élection proche.\nAujourd'hui encore, les ménagères maugréeront, parce que leurs maris ou\nleurs fils ne rentreront qu'après l'heure habituelle du dîner, mais cette excuse :\n« Nous parlions de l'élection... » calmera les épouses et les mères. A leur\ntour, elles s'enquièrent des prévisions, et les enfants écoutent leurs parents,\net bientôt, à l'école, ils discuteront, tout comme les vieux, et quand le grand\njour sera là, des exaltations les'mettront aux prises. Il y aura des bosses et des\négratignures que les maîtres panseront, en regrettant de ne pouvoir crier\nlibrement leurs sympathies et leurs répulsions politiques, et de secouer le\nmarmot qui révèle des opinions ennemies. Pendant la relevée, c'était, hier,\nla somnolence des rues. Les affiches ont claironné! Monsieur ne fumera\npas sa pipe, selon son habitude, en digérant dans son fauteuil ; il sort, il va\naux nouvelles, il espère rencontrer quelqu'un. Un grand nombre de bour-\ngeois agissent comme celui-là, et des groupes se forment où l'on gesticule en\nfaisant les cent pas. Ceux que leurs occupations privent de cette jouissance\nviennent envier, de temps en temps, devant leurs portes, les gens heureux\nqui peuvent s'offrir le plaisir de répéter à satiété les mêmes réflexions. Puisque\nle temps est beau, les dames de Tiest profitent de cette éclaircie d'hiver et\nfont le tour des boulevards, curieuses de voir, envieuses d'entendre, et elles\nretournent au logis, la tête pleine de suppositions.\n   Il y a des jours pendant lesquels on est en proie au plus noir pessimisme,\nd'autres où la victoire paraît évidente. Les candidats ne passent point par ces\nalternatives; des amis entretiennent leur confiance, et d'ailleurs, tous les\npetits bourgeois et les électeurs de la plèbe ont promis à Manster comme à\nPioot, de voter pour eux. Il ne faut exempter de ces doubles et fallacieuses\npromesses que les habitants du Béguinage. Ceux-là inquiètent Manster, il a\nrésolu de les « travailler » sérieusement. S'il émet des craintes à leur égard,\nses lieutenants, lui répondent : « Laissez donc, vous récolterez toutes les voix\ndu peuple qui rêve son émancipation ». Et Manster s'est tant imprégné\nde son programme, des phrases dans lesquelles ronflent ses admirables prin-\ncipes égalitaires et sa passion des libertés, qu'il croit avoir conscience de sa\nmission nouvelle, — une rénovation morale, une libération du régime rivé\naux idées de réaction !\n   Pioot cultive beaucoup les propriétaires et le clergé. Ses affiches ne valent\n point celles de Manster, mais lorsqu'il développe ses projets, il examine avec\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3313, "texte": "46                                DURENDAL\n\n\nsoin la figure de son interlocuteur, et selon que les sourcils de ce dernier se\nfroncent ou que des fossettes rieuses s'approfondissent dans ses joues, il\nchange la direction de son discours ou persévère dans la même voie. Pendant\nles tournées populaires, les avantages de Pioot sont immenses. Au cabaret,\nil boit comme un templier. Le malheureux Manster qui est affligé d'une per-\npétuelle gastrite, fait la grimace après la première gorgée de bière. Pioot plaît\naux femmes; il les chatouille d'un mot drôle ; il est rond, sa solide poignée\nde main lui concilie des hésitants. Manster est bien laid, et il ne tend que\ndeux doigts à l'électeur, en s'approchant de tui. Somme toute, il aura fort à\nfaire pour gagner la partie. Et quand on pense que des meetings sont annon-\ncés, on ne s'imagine pas Manster égalant l'éloquence intarissable, torrentueuse\net tapageuse à souhait de son gros rival. Ses partisans vous répondront, il est\nvrai, que les idées de leur candidat écraseront par leur générosité, les doc-\ntrines égoïstes de Pioot.\n   Un homme qui goûte des satisfactions d'amour-propre à tout moment, c'est\nMonsieur Gans. Met-il un pied dans la rue, les « modérés » s'empressent,\nl'accompagnent, tels des disciples, et gardent pour les répéter à d'autres, les\nparoles précieuses qui tombent de sa bouche.' Dans un échange de vue entre\npersonnes appartenant à ce parti, il suffit, si un désaccord survient, de pou-\nvoir invoquer l'avis de Gans, pour qu'immédiatement chacun s'incline et\nreconnaisse son erreur.\n   En dehors du premier esculape de la ville, partisan notoire de Pioot, les\ndeux candidats comptent parmi leurs adeptes, un nombre égal de médecins.\nAgents précieux! Le Tiestois, peu fortuné, et dont le vote paraît douteux,\nsait bien que son docteur, dans le cas d'un échec du candidat selon ses vœux,\nlui fera parvenir au bout de l'an une note où les honoraires se ressentiront\ndes fluctuations électorales. Mais à l'encontre du baromètre, ces honoraires\nmonteront si l'horizon de leur politique s'est obscurci.\n   Pioot eut une idée géniale. Depuis quinze jours, tous les pauvres diables\nqui sont venus chercher des remèdes chez le pharmacien de la bonne cause,\nont été servis gratuitement. C'est Pioot qui soldera leur compte.\n   Au tribunal, — un endroit généralement à l'abri des orages extérieurs —\nles avocats d'opinions diverses se départissent des habitudes de courtoisie. On\nse punit, entre soi, de ne pas penser de même. Les plaidoiries deviennent\nacides; il y a des incidents pendant l'audience, quand l'avocat « nuance\nManster » surprend l'avocat « nuance Pioot », grâce à des artifices de chi-\ncane, à l'inattendu d'un moyen tiré de pièces que le représentant d'un plaideur\nn'a pas communiqué, selon l'usage, à son contradicteur. Et le substitut du\nprocureur du roi, est atteint d'une fringale de politique, calmée dans une rési-\ngnation pénible.\n   Les bonnes gens que l'on verrait en société de personnes d'un autre parti,\nseraient immédiatement compromises. Ainsi, dansce cas, un épicier risquerait\nde perdre sa clientèle, et il devrait chercher des nouvelles pratiques dans\nl'autre clan.\n   Les nuits ne s'étalent plus sur Tiest, placides, garantes du repos des\ncitoyens. Les cabaretiers versent énormément à boire. Manster et Pioot\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3294, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            47\n\n\npayent des tonneaux de bière, et souvent les braillards troublent jusqu'aux\nrues du Béguinage.\n    Mais le Béguinage reste calme, ayant le sentiment de son devoir, perpétuant\nses traditions de sagesse.\n    Pourtant un homme, parmi les habitants de ce quartier rassis, se sent une\nconscience inquiète. Le brave Monsieur Demans, exemple de vertus civiques\nsous ses apparences originales, veut marcher vers les prometteurs du parti\nManster... Oh! il a passé par des moments cruels, et il n'est pas encore arrivé\nau but... Comme la vie a des surprises, des nécessités douloureuses! Chez les\nAubrie, alors que, près de Rose, il goûtait une joie fervente à se pencher sur\nses yeux bleus, à entendre sa voix indécise, à entrelacer des chimères douces\ndans ses pensées, pouvait-il s'imaginer que cette réunion se terminerait dans\nla brusquerie d'une résolution, qui devait avoir blessé la pauvre fille, et dont\nlui-même souffrait intensément.\n    Après avoir quitté ses amis, il s'était couché ce soir-là, décidé à venger de\nla déprédation des imbéciles, la vieille petite ville... Depuis trop longtemps,\n l'âme des choses grises patinée par les souvenirs, et la figure du passé gravée\n sur les pierres branlantes, s'évaporaient et s'effaçaient de la mémoire des\n hommes présents. Des rêves exaltèrent ses projets audacieux; il se redressait,\n mouillé de sueur, et de nouveau, dans le sommeil, les songes prophétisaient\n sa mission.\n     Les premières heures du réveil parurent, ainsi que la nuit, décisives. Demans\n agirait ! Il se rendrait auprès de Manster, et dirigerait son action selon\n les intérêts de cette cause admirable; Il devinait des reproches, des éton-\n nements,des colères; malgré tout, il passerait outre!\n     Devant la table sur laquelle traînaient les feuillets de ses travaux archéolo-\n giques, Demans s'assit; dans le désordre, entre des paperasses, il rassemblait\n facilement les notes dont il fallait se servir; chaque page présentait une\n physionomie spéciale, les ratures et les surcharges les distinguaient comme\n  des visages divers.\n     — Les Fouilles aux environs de Tiest... Voilà une question capitale à\n résoudre, prononça Demans.\n     Durant plusieurs années, il étudia, d'après les Commentaires de César, la\n  situation des lieux voisins de la ville, où le conquérant gaulois avait triomphé,\n  où ses légionnaires subirent aussi la défaite... Sa confiance était solide: Tiest,\n  par les indices relevés dans la configuration de ses abords, par la rencontre\n  des ruines romaines, promettait de découvrir entièrement l'histoire de la cité\n  révolue depuis les premiers siècles.\n     — Manster demandera au conseil communal des subsides pour ces fouilles,\n  le gouvernement devra intervenir à son tour.\n     Il compulsait ses manuscrits d'une main fiévreuse. L''Epoque franque, sous\n  ce titre des pages et des pages se succédaient... L''Histoire du Béguinage, ceci\n  était la plus chère de ses études. Quand il se remémora le dessein du collège\n  échevinal qui voulait élargir les venelles, ouvrir au travers de ce coin ado-\n  rable, une voie de roulage, sans comprendre que ce projet égalerait un sacri-\n  lège, Demans se décida à tout oser. A côté du candidat qui lui assurait son\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3358, "texte": "48                                ÜURENDAL\n\n\n\nappui, oui, il haranguerait les foules! L'angoisse le prit aux entrailles quand\nil se plaça dans la situation de cet orateur qu'il voulait être, mais il sentit\nd'autant mieux, dans sa souffrance, la valeur de son action audacieuse.\n    Ses imaginations, les décisions brandies pendant que ses nerfs vibraient,\nque ses tempes brûlaient, que son esprit bouillonnait, l'avaient anéanti physi-\nquement. Demans dut s'étendre sur un sofa, le seul meuble qui garnissait\nd'une apparence cossue sa chambre. Il ferma les yeux et ses idées devinrent\nvagues.\n     Tandis qu'il reposait, une bonne vint mettre le couvert au bout de la table,\n ayant un peu repoussé les paperasses. Elle ne s'étonna pas de voir son\n maître prostré, comme un malade qui se serait assoupi après une crise.\n     — Monsieur, votre dîner est servi !\n     Elle secoua Demans. C'était une forte fille, à laquelle ses quarante années\n n'enlevaient pas la saveur de ses joues rouges, de sa taille riche et solide. Son\n idéal intime ne devait point ressembler à celui de Demans.\n     Sur la table, des pommes de terre fumaient, une carbonnade exhalait une\n odeur citronnée.\n      Demans gagna la chaise que la servante plaçait en regard d'une assiette. Il\n mangea posément, il écouta d'une oreille complaisante Barbe, qui le mit au\n courant de ses dépenses. Cette servante lui sembla précieuse; après une série\n  de domestiques dont il fut obligé de décliner les services, à cause de leur\n  manque d'économie, il crut avoir trouvé la bonne ménagère.\n      Monsieur Demans vivait de petites rentes. Il avait été inspecteur de l'ensei-\n  gnement primaire et s'était retiré bientôt de la carrière, rappelé par la villette\n  où ses parents moururent, où lui-même, le dernier représentant de la\n  famille, s'endormirait près de tant de choses qui lui étaient chères.\n      Il n'avait jamais éprouvé avec amertume que sa situation fut modeste. Daris\n  des cadres de carton bleu et or, les anciens Demans aux visages placides\n  d'honnêtes gens, pouvaient le contempler et reconnaître sûrement — puis-\n  qu'ils étaient au ciel — une âme pareille à la leur.\n      Demans gardait pendant ses repas, comme à vingt ans, une satisfaction qui\n   éloignait les préoccupations étrangères au plaisir de son bon appétit. Il\n   s'essuya la bouche, coupa la pointe de son cigare, et le visage dans la pre-\n   mière bouffée de tabac, il reprit avec calme l'examen de son plan de conduite.\n       Manster devait être mis au courant de tout ce qu'il y avait à faire...\n       Demans répéta cette idée, puis petit à petit il abandonna ses desseins. Il\n   rêva, les yeux mi-clos. Caressait-il quelque désir langoureux ?... Barbe si elle\n   avait regardé son maître, eut voulu deviner le sens de sa pensée... sous les\n   paupières baissées, ses yeux baignaient en une douceur.\n       Debout, brusquement, il eut l'air de se dégager, par un effort, des pensées\n    qui l'enlisaient. Comme quelqu'un qui agirait sous la poussée d'une inspira-\n    tion soudaine, dont l'exécution serait pressante, il s'habilla. Il se trouva dans\n    la rue cinq minutes plus tard, et arriva, essoufflé, devant la demeure de\n    Manster.\n       L'habitation, contrairement à la physionomie de son propriétaire, était\n    avenante; blanche, avec de la verdure derrière les fenêtres entre les rideaux\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3134, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                              49\n\n de dentelle claire, et le bouton de la porte reluisant ainsi qu'un disque d'or\n au haut des marches de pierres bleues, si propres, qu'on eut pu s'y mirer.\n Celte façade intimida Demans. Le cordon de la sonnette remuait au souffle du\n vent. Demans le suivit des yeux. Sa vue trembla, il se sentit les jambes molles,\n et, tout à coup, en soupirant bruyamment, il tourna le dos à la maison.\n    — A cette heure-ci, Manster ne peut être chez lui, grommela-t-il.\n    Personne n'était la pour le contredire, et cependant il répondait à d'imagi-\n naires interlocuteurs :\n    — Vous pensez bien que cet homme est accablé de besogne; il doit courir\nà droite, à gauche, ce n'est pas une petite affaire que de mener une campagne\nélectorale !\n    Demans se trouvait sur la grand'place. La tour de l'église primaire, dans\nles flammes blanches de ce soleil d'hiver, parut frémir, comme d'un élan con-\ntenu. Il regarda la tour jusqu'au sommet carré, et de nouveau sa folie — la\nflèche qui couronnerait l'édifice, l'envolée palpitante des pierres — le lança\ndans les témérités.\n   — Demain, demain, je m'occuperai du projet!\n   Il ne salua pas Monsieur le Doyen, et pourtant il lui marcha à peu près sur\nles pieds.\n\n    Le jour succède au jour... l'élection est imminente, et personne ne sait plus\n ce que le scrutin décidera. Le Courrier qui affirmait indubitablement la vic-\n toire de Pioot, dénonce les agissements ennemis de la dernière heure, avec\n une virulence qui révèle de grandes inquiétudes.\n    Le bourgmestre de Tiest, un vieillard très cassé, dont Pioot doit recueillir\n les fonctions, si le succès satisfait ses efforts, fut contraint de se rendre auprès\n des électeurs qu'il avait obligés dans sa carrière. On vit le pauvre maïeur\n accomplir ce devoir, suspendu au bras de deux acolytes ; les modérés pleurè-\nrent d'attendrissement; leurs rivaux ragèrent, et crurent, de bonne foi, que ce\nprocédé devait faire éclater la vengeance du ciel.\n    Monsieur Demans ne s'était pas encore rendu chez Manster. Il allait repous-\nser enfin les hésitations, lorsque la vue des affiches multicolores le fit renoncer\ndéfinitivement à son projet. Il lut les proclamations de Pioot, elles invo-\nquaient le danger d'un échec qui livrerait l'hôtel de ville aux pires antago-\nnistes de l'idée religieuse; à côté, les papiers de Manster assuraient le respect\nprofond de celui-ci pour la « Foi de ses pères ». Demans chercha vainement\nla promesse qu'il espérait du nouveau candidat, et il ne trouva que désillu-\nsions. Un placard collé en cet instant et signé par l'homme auquel il accordait\nsa confiance, certifia que les affaires publiques seraient gérées par ses soins\navec une économie plus grande que dans le passé, il ne consacrerait les res-\nsources communales qu'à des travaux d'une utilité pratique évidente. Et\ncette annonce se terminait ainsi : « Diminution des contributions ! Diminu-\ntion des contributions I Diminution des contributions ! »\n   — Patatras! s'écria Demans.\n   Les curieux, qui s'instruisaient aux manifestes, regardèrent Demans,\neffarés.\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2895, "texte": "5o                                bUREKDAL\n\n\n    Il voyait son rêve assommé; lui-même avait l'impression d'un coup, qu'il\naurait reçu sur le crâne.\n    Quand Demans rentra, Barbe lui tendit négligemment une circulaire. Il y\njeta un coup d'œil, et aussitôt : — Manster parlera ce soir au Béguinage! Cet\nhomme est extraordinaire; Barbe, tout espoir n'est pas perdu, peut-être!\n    La servante montra, par son attitude indifférente, que ses préoccupations\nn'étaient pas orientées dans le même sens que celles de son maître.\n    — Cela sera curieux, extrêmement curieux... marmonna-t-il.\n    Et, à la nuit tombante, il se dirigea vers le Café des Archers, où le meeting\ndevait avoir lieu.\n    Dans la pièce principale, toutes les lampes brûlaient; derrière le buffet, un\ndressoir chargé de verres, de brocs et de plats d'étain, lustraient la paroi de\nlueurs argentées; des armoires longues et étroits se succédaient, en face,\ncontre le mur; elles renfermaient les arcs et les flèches des habitués qui\nvenaient tirer au berceau, dans le jardin du cabaret, pendant la belle saison ;\nsur le carrelage en briques, les chaises et les tables, clairement jaunes, étaient\n disposées dans un ordre parfait. Il n'y avait pas un chat dans la salle, cepen-\ndant Demans entendit un bruit de voix discordantes derrière une porte, dont\n les vitres étaient couvertes de rideaux blancs, et qui communiquait sans doute\n avec la cuisine.\n    — ... Tu t'es conduit comme un imbécile!\n    — Monsieur Manster me paye un prix de location élevé...\n    — La belle affaire, si nous perdons nos habitués. Ils seront indignés, ils\n croiront que lu tournes casaque. Laisse-moi te le répéter : Tu t'es conduit\n comme un imbécile, comme un...\n     Ces dernières paroles couvrirent par leur sonorité les dénégations de l'inter-\n locuteur, et soudain la porte s'ouvrit et livra passage à un homme, en man-\n ches de chemise. Ses joues et son front étaient très rouges.\n     Il parut interdit en reconnaissant Monsieur Demans, il inclina gauchement\n  la tête, se plaça derrière le buffet et tambourina sur le bois.\n     — Pas grand monde, mon ami.\n     — Oui... non... Il est encore tôt.\n     — La réunion était annoncée pour cinq heures, et la demie va sonner.\n     — Ils sont là !\n     Manster arrivait, suivi d'une douzaine de partisans. Leur entrée fut tran-\n  quille. L'aspect de ce cabaret désert les avait désagréablement surpris.\n      Le chef de file vint serrer, en silence, la main de Demans.\n     — A boire! cria quelqu'un.\n     Tous, sauf Manster, vidèrent leurs pintes.\n     — Patron, renouvelez I commanda le jeune homme qui paraissait muni de\n  la bourse de l'association.\n     Pendant que le cabaretier redescendait à la cave, ils chuchotèrent; plu-\n  sieurs avaient l'air gênés, sans doute eussent-ils préféré l'absence de cet\n   unique curieux — Monsieur Demans — qui pourrait témoigner du fiasco de\n   ce meeting.\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2913, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                              51\n\n\n     Quand le patron déposa, devant chacun d'eux, une chope mousseuse, ils\n lui lancèrent des paroles vives :\n     — Vous n'avez donc pas fait de réclame ?\n     — Les électeurs ont-ils été avertis?\n     — C'est une tromperie, cela !\n     — Ah! les crétins! les crétins!\n     L'homme protestait, en gesticulant ; il ne trouvait point ses mots, plus\n rouge que tout à l'heure, il devint subitement cramoisi.\n     Par l'entre-bâillement de la porte aux rideaux blancs, sa femme apostropha\n les politiciens :\n    — Voulez-vous nous laisser en paix! Promenez autre part vos discours;\n ici, personne ne vous croit, et l'on a bien raison! Si Jules (c'était le nom de\n son mari) avait pour deux onces de bon sens, il n'aurait pas voulu vous\n recevoir!\n    Tous se relevèrent dans une agitation qui fit tomber des chaises et se ren-\n verser des verres. Le visage de Manster sembla frotté de céruse, ses lèvres\nremuèrent, comme celles des bons chrétiens prosternés à l'église, et Dieu sait\n pourtant s'il priait ! L'un de ses congénères lui affirma: — Les gens du quar-\n tier craignent de vous montrer leurs sympathies, mais ils se vengeront de\ncette contrainte, en vous apportant leurs suffrages, dans le secret du bulletin\nde vote !\n    Au milieu du tohu-bohu de ce départ, Monsieur Demans tira Manster par\n la basque de son habit, et résolument :\n    — N'avez-vous pas oublié votre promesse, concernant l'achèvement de la\ntour ?\n    Les lèvres blêmes de Manster s'entr'ouvrirent, il ricana sourdement, et\nsans répondre à Demans, sa voix sépulcrale trembla :\n    — Abandonnons ces gens à leur malheureux sort !\n    Le groupe sortit, avec des exclamations, des avis contradictoires, même les\nparoles aigres de l'un d'entre eux qui reprochait à son camarade d'avoir été le\npromoteur de la réunion ratée.\n    Demans avança lentement, se laissa distancer par les politiciens ; le bruit\nde leurs voix lui devenait odieux.\n    Le Béguinage dormait, veillé par la lune. Le ciel, merveilleusement calme\ndans le scintil infini des étoiles et la clarté de l'astre, effleurait d'une caresse\npâle les toits pareils à de blancs miroirs, et sur la rivière qui longeait la place\ndu Tilleul, les brouillards, comme des flocons de neige suspendus, apparais-\nsaient translucides, résorbant l'argent de la nuit ; sous l'arbre, s'égouttaient\nparfois quelques perles lumineuses.\n    Demans assourdissait sa marche. Il craignait qu'un pas sonore, ébran-\nlant le silence, fit choir le songe, que le ciel tissait autour des pignons den-\ntelés.\n    Il se revivifiait dans la muette adoration de ces choses; ici, sa poitrine\ns'élargit, il. aspira, comme une purification, l'air qui frôlait la vieille âme de\nl'encloître. Son rêve ne quitterait plus ces lieux, et serait brisé en même\ntemps que les pierres, et comme leur plainte, la sienne resterait secrète...\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3040, "texte": "52                                DURENDAL\n\n\n   Il se retourna vers les pieuses demeures. Quelques croisées miroitaient\ndoucement ; devant d'autres logis, une buée jaune flottait derrière le petit\nmur, au-dessus de la cour. A la chapelle voisine, l'heure tinta, frêle, en con-\ncordance avec l'instant, et néanmoins on eut pu croire que l'arbre frissonnait;\nsous ses branches, les gouttes d'eau tombèrent plus nombreuses.\n   La rue étroite de Sainte-Catherine profilait une rangée de maisons dans la\nclarté lunaire, de l'autre côté l'ombre qui couvrait les façades faisait se décou-\nper, d'un trait ferme, les cheminées, les toitures noires, contre le ciel\nilluminé.\n   Le cœur de Demans se serra, lorsqu'il dépassa l'habitation des Aubrie. Il\nvenait de retrouver le calme, le chemin de vérité, mais, à présent, un remords\nle pénétrait... Il avait, pour la première fois depuis dix ans peut-être, affligé\nlonguement son amie, celle qui souriait à sa vie humble, et qui semait les\ndouces illusions au bord des jours pareils de l'existence.\n   Il éprouva un ressentiment, parce qu'il revit la physionomie de Manster.\nIl chassa cette image, et Rose apparut, et il s'enivra, dans le charme de la\nnuit, de la figure aimée, à laquelle le ciel étoile, les languides rayons de la\nlune, prêtaient un décor candide et mystérieux.\n   La chimère avait mis ses regrets en fuite; l'ingrat s'endormit ce soir-là, loin\ndu monde réel. Une présence occulte hanta sa chambrette, si blanche, qu'elle\nlui parut vêtue d'ornements nuptiaux...\n   Demans appela faiblement:\n   — Rose!... Rose!...\n   Et son rêve continua dans le sommeil.\n\n   La voix du vieil ami parvint jusqu'à Rose. Mademoiselle Aubrie, après une\njournée mémorable remplie d'incertitudes, de transes, et finalement comblée\nde réussite, répondait à l'appel de Demans.\n   Elle avait ouvert un registre. A la première page, elle venait de tracer en\ngrands caractères : Œuvre des Dames de la Miséricorde chrétienne. C'est le livre de\nl'association fondée aujourd'hui; les zélatrices désignaient Rose pour la pré-\n sidence...\n   Maintenant, les vicissitudes étant passées, son esprit que troublèrent tant\nd'événements graves, revenait à sa pente coutumière. Rose, depuis le départ\n de Monsieur Demans, départ qui l'avait effrayée, à cause de l'inconnu dans\n lequel s'enfonçait le viel ami, se reprochait l'oubliance où elle l'avait laissé.\n    Mais aussi quelle suite de décisions et d'actes tenait dans cette dernière\n semaine !\n    Un matin, Monsieur le Doyen faisait savoir à Rose qu'il désirait sa visite.\n Elle devinait le sujet de l'entretien qui allait remuer leurs pensées, elle savait\n qu'une tâche pénible lui serait recommandée, mais Mademoiselle Aubrie ne\n pouvait rien refuser à ce prêtre, le guide de sa conscience. Tel un bon père, il\n marchait à côté de sa vie aux émois scrupuleux, il calmait ses troubles; quand,\n rougissante, elle déposait un aveu puéril dans le secret de la confession, les\n paroles de Monsieur le Doyen étaient tellement belles, que Rose le comparait\n à un saint.\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3169, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                             53\n\n\n     Il lui fallut cependant du courage pour gagner, ce matin-là, le presbytère.\n  En chemin, elle était entrée à l'église ; sa vaillance diminuait au fur et à\n  mesure qu'elle approchait du terme de sa course.\n     Et ceci était l'effet de cette puissance d'onction et d'apaisement exhalée par\n  son directeur spirituel : elle se trouva en sa présence, et déjà un peu d'assu-\n  rance lui revint.\n     — Nous allons agir, mon enfant. L'Œuvre de la Miséricorde sera fondée.\n  J'admire le dévouement de ces messieurs de la Société Saint-Vincent de Paul,\n  mais leurs charités ne doivent pas être exclusives. Vous, je veux dire les\n  Dames des Eglises Pauvres, vous visiterez, à votre tour, les indigents. Le\n  genre de secours que vous leur remettrez est plus conforme à vos aptitudes.\n  Les femmes savent mieux les besoin? des ménages-, il y a chez elles une con-\n  naissance innée, adroite et tendre, de ces nécessités usuelles : les habillements\n  des petiots, l'ordre et la propreté dans la maison la plus modeste, obtenus par\n  vos conseils et la répartition intelligente de vos dons...\n     — D'autres que moi, sans doute...\n     — Mon enfant, non seulement vous êtes indiquée, pour faire partie de\n  l'œuvre, mais pour vous placer à sa tète.\n     Rose croyait que Monsieur le Doyen la connaissait mieux. Elle songea,\n avec chagrin, à la désillusion qui attendait le bon prêtre, quand il la verrait\n incapable de mener à heureuse fin l'entreprise.\n     Le pasteur la regardait en souriant... d'un sourire compatissant et au fond\n duquel brillait un peu de malice. Il savait que Rose, seule, par son aménité et\n sa simplicité, ne provoquerait point de jalousie au milieu des dames pieuses.\n Le moyen d'éluder les concurrences néfastes à l'œuvre, ne se trouvait que\n dans cette solution, la présidence incombant à Mademoiselle Aubrie.\n    Et déjà, il prévenait ses objections, levant sa main blanche dans un geste\n qui bénissait :\n    — Vous suivrez la volonté de Dieu, mon enfant.\n    L'assemblée, en vue d'arriver à la constitution de la nouvelle Société, réunit\n quelques jours plus tard, les messieurs de la Conférence de Saint-Vincent de\n Paul et les zélatrices des Eglises Pauvres. Selon les appréhensions de Rose,\n ce fut une séance pleine de fièvres.\n    Quand Monsieur le Doyen eut exposé le motif de la convocation extraordi-\nnaire, on vit les membres de Saint-Vincent se lever, réclamant tous ensemble\nla parole.\n    Devant leurs revendications dudroit acquis, devant les griefs qu'ils faisaient\nvaloir, les dames frémirent; il y avait de leur côté un mécontentement qui se\ncabrait.\n    Monsieur le Doyen restait très calme, comme s'il eut été certain de l'issue\nque ces discours allaient prendre.\n    — Maintenant, disait l'un des hommes, nous voici à la veille de l'élection ;\nl'improbabilité de son résultat nous effraye tous. Il faudrait penser qu'en\nl'occurrence, l'importance des secours, que nous distribuons, peut avoir le\nmeilleur effet au point de vue du triomphe de la bonne cause.\n    Presque tous désapprouvèrent ce parleur qui mêlait une arrière-pensée de,\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3224, "texte": "54                                 DURENDAL\n\n\npropagande électorale à l'exercice de la charité, mais la grande objection res-\ntait debout :\n    — Les Dames ne conviennent pas pour de semblables missions, visiter les\npauvres, voir de près leurs misères, frôler bien souvent le vice... et des jeunes\nfilles porteraient également des secours aux indigents... Cela paraîtrait\nimmoral !\n     Madame Laton se levait, bondissant comme une balle élastique; derrière\nelle, Rose, apeurée, se faisait toute petite, elle eut voulu passer inaperçue.\n Madame Laton, dans une redondance effrayante, entama sans la moindre\nmodestie, l'éloge de son sexe ; et elle prouva, avec, de larges gestes à l'appui, que\nles secours étant scindés, le pain, le lait, la viande, distribués par les hommes,\nles effets d'habillement, les meubles d'urgente nécessité, octroyés par les\nfemmes, on verrait immédiatement les résultats magnifiques, de la nouvelle\nassociation charitable. Et démasquant soudain Mademoiselle Aubrie, elle la\ndésignait aux dames :.— Celle-ci sera notre chef dans oette croisade pour le\nBien ! Et les qualificatifs les plus louangeusement sonores, tombaient autour\nde Rose épouvantée:\n     Car, à vrai dire, la pauvre Rose ne faisait pas brillante mine, malgré l'évo-\ncation guerrière de Madame Laton, et cependant toutes les dames l'entou-\n rèrent, et confirmèrent les paroles qu'elles venaient d'entendre.\n     Il y avait eu, jusqu'à cet instant, quelques perplexités et quelques craintes\n chez les. dévotes, chacune guignait sa voisine, et malgré leurs bonnes âmes,\n chacune jalousait déjà celle qui pourrait recueillir la présidence de l'œuvre.\n     Ceci les mettait toutes d'accord. La personnalité de Rose était trop humble,\n pour occasionner le moindre ombrage.\n     Mais les messieurs reprenaient leurs arguments ; parfois une acrimonie\n s'entendait dans les voix. Un gros garçon, qui était le trésorier de la Confé-\n rence, et qui apportait, dans sa gestion, un zèle et une économie plus grands\n que s'il se fut agi de ses propres intérêts, pleura presque :\n     — Ne plus distribuer que des « bons » de pain... ma caisse me paraîtra\n vide... et l'argent sera dilapidé, peut-être, en d'autres mains...\n   , Du côté des dames, une rumeur monta.\n     — Je veux dire, je veux dire... il se mouchait, si troublé qu'il n'acheva pas\n sa phrase.\n     Monsieur le Doyen s'était dressé, il agita la sonnette placée devant lui. Les\n cœurs battaient très vite, on sentait qu'une chose gravé était prochaine.\n     Le Doyen parla d'une voix douce ses yeux un peu fermés caressèrent tous\n les assistants, et plusieurs tremblèrent.\n     — Mesdames, Messieurs, vous pensez bien qu'en une aussi grave circon-\n  stance, j'ai demandé, avant de proposer une solution à ce conflit, l'avis de\n notre bien-aimé évêque. Monseigneur a daigné répondre à ma requête.\n     Les sociétaires de Saint-Vincent sentirent qu'ils perdaient la partie. Devant\n  l'autorité invoquée, les objections ne seraient plus possibles.\n     La missivede Monseigneur étaiten effet catégorique, quant à sa conclusion.\n  Le prélat rendait hommage aux mérites de ces messieurs, mais il estimait\n qu'une charité, plus efficace encore, serait atteinte, si désormais les dames\n"}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2051, "texte": "                   BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           55\n\npieuses de Tiest corroboraient la distribution des aumônes. Monseigneur\nenvoyait sa bénédiction aux uns comme aux autres.\n   Jamais les dames n'avaient éprouvé aussi réellement les effets de cette béné-\ndiction. Chez les membres de Saint-Vincent de Paul, une abnégation héroïque\nleur fit courber la tête, sans murmures.\n   Madame Laton,qui de plus en plus prenait Rose sous son égide, la recon-\nduisit, en exaltant ses vertus, alors que les zélatrices pouvaient l'entendre.\nDans la rue, quand elles furent seules, Madame Laton parla sans transition\ndu chagrin qu'elle éprouvait à se sentir si isolée dans la vie, et du bonheur\nque lui procurerait la sortie de pension de sa fille. C'était le portrait de son\ndéfunt père, cette enfant :\n   — Mieux on la connaît et plus on l'apprécie. Comme votre neveu, sans\ndoute... celui-là réunit certainement les qualités de son oncle et de ses\ntantes !\n   Et elle pressa avec amour la main de Rose, qui, interloquée, encore sous\nle coup de tant d'émotions, montait à sa chambre, les genoux las.\n\n   Dans le calme de l'heure, la tranquillité lui revenait. Derrière elle, les inci-\ndents de la journée parurent déjà lointains. Son esprit soulagé des incer-\ntitudes redoutables qui l'avaient accablée, musa un peu, s'arrêta à des choses\nvagues, et puis sa pensée prit corps. Elle se rappela le vieil ami... Monsieur\nDemans...\n   Comme il se faisait tard, Rose s'agenouilla pour prier.\n   Le bon Dieu devait être d'abord remercié, elle dit trois dizaines de son\nchapelet en action de grâces. Elle consacra les dernières dizaines au Saint-\nEsprit, afin qu'il éclairât Monsieur Demans sur ses devoirs de citoyen et de\nchrétien, et elle termina par une invocation à Saint-Antoine, dans les pouvoirs\nduquel Rose avait une grande confiance.\n   En se relevant, en se déshabillant précautionneusement près de son lit, elle\nsentit que son oraison était entendue.\n\n  (A continuer.)                                             GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-01-n1-006", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 56, "page_fin": 58, "titre_corps": "Nuit d’été, nuit d’amour !", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Nuit d été nuit d amour", "ancre_fin": "FRANZ ANSEL", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 77, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1570, "texte": "Nuit d'été, nuit d'amour !\n                           I\n\nPar les beaux soirs d'été, quand l'odeur des tilleuls\nAssoupit les enfants aux genoux des aïeuls,\nQuand la grande clameur du jour s'est apaisée,\nA la brise des nuits j'entr'ouvre ma croisée;\nEt, seul dans mon exil, je m'accoude en rêvant...\n\nUn chant d'oiseau m'arrive, apporté par le vent,\nAvec les tintements des cloches dans la brume\nEt les sons cadencés d'une lointaine     enclume.\nPuis, tout rayon s'éteint et toute voix se tait :\nLes cloches et l'enclume, et l'oiseau qui chantait,\nDorment... On n'entend plus, dans le calme suave,\nQue le bruissement mélancolique et grave\nDes arbres du jardin qu'agite un souffle obscur;\nEt la lune pensive émerge dans l'azur.\n\nC'est l'heure la plus chère au cœur meurtri, c'est l'heure\nDe l'amour qui soupire et du regret qui pleure ;\nC'est l'ineffable instant des souvenirs    heureux\nQui s'éveillent dans l'âme et s'appellent entre eux ;\nC'est l'heure triste et douce où les tendres pensées,\nComme un groupe charmant de vierges enlacées,\nNous escortent dans l'ombre en mêlant tour à tour\nLes plaintes de la mort aux chansons de l'amour...\nEt c'est l'heure où mon cœur, se sentant seul au monde\nDans le vaste silence et dans la nuit profonde,\nSe souvient du plus beau de ses beaux soirs d'été\nEt du plus pur bonheur qu'il ait jamais      goûté.\n\n\n                           II\n\nC'était un soir de lune et de paix étoilée.\nSeuls, nous écoutions l'aile invisible du vent\nPalpiter à travers les arbres de l'allée\nOù, mon bras sur le sien, nous marchions en      rêvant.\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1966, "texte": "             N U I T D'ÉTÉ, NUIT   D'AMOUR!              57\n\nTandis qu'elle penchait sa tête douce et fière,\nJe voyais son épaule et sa robe aux plis droits\nOnduler lentement dans la blanche lumière\nQue des rameaux touffus nous cachaient par endroits.\n\nMystérieuse extase, où l'âme se balance\nEntre le jour céleste et la nuit   d'ici-bas!...\nLe cœur trop plein d'aveux pour rompre le silence,\nJe l'entendis soudain qui parlait, presque bas.\n0 bonheur! frissonnante et doucement     pâlie,\nElle disait, sentant s'approcher les adieux,\nQu'elle m'avait aimé pour ma mélancolie\nEt pour le songe amer qui flottait dans mes yeux.\n\nJe regardais ses doigts, caressés par la lune\nQui l'enveloppait toute en sa lueur de lait :\nEt quand l'ombre éteignit ses bagues une à une,\nJe pris sa main de vierge en ma main qui tremblait.\n\nElle, dans la candeur de son âme    enfantine,\nElle pressa ma main sans trouble et sans remords ;\nEt puis elle parla du divin  Lamartine\nEt descœurs que l'amour meurt rit jusqu'à la mort...\n\nMinuit allait sonner ; pensifs, nous npus assîmes :\nLa lune en fleur nageait dans un ciel argenté,\nLes tilleuls frémissaient en balançant leurs cimes\nSous la brise légère et la pâle clarté...\n\nNous étions deux enfants bercés du même rêve,\nDeux ramiers que le soir endort dans un seul nid,\nDeux astres égarés qui se cherchent sans trêve\nEt que le doigt de Dieu peu à peu réunit !\n\nCe charme douloureux d'un adieu qu'on        prolonge,\nDans le ravissement d'aimer et d'être seuls,\nFaisait que, vaporeuse et belle comme un songe,\nElle s'alanguissait au parfum des tilleuls.\n\nDans ses lourds cheveux bruns errait sa main ailée,\nQu'elle m'abandonnait    ou m'ôtait tour à tour;\nEt sa voix de cristal, que rien n'avait fêlée,\nSe mêlait aux soupirs des arbres     d'alentour.\n\nEt cette frêle voix d'angélique     harmonie,\nCette adorable voix, plus tendre qu'un baiser,\nSemblait le faible écho de l'ivresse infinie\nQue notre soif d'amour essayait      d'épuiser.\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1439, "texte": "58                           DURENDAL\n\n\n     Un sourire de joie éclairait son visage\n     Et des rayons d'espoir filtraient entre ses cils...\n     Mais moi, ce soir trop pur m'était le sûr présage\n     D'un adieu sans retour et d'éternels exils.\n\n     Et pendant que son cœur s'épanchait, comme une urne\n     Qu'une eau fraîche et limpide emplirait jusqu'au bord.\n     Je sentais vaguement planer dans l'air nocturne\n     D'obscurs pressentiments de souffrance et de mort.\n\n     Je sentais que jamais, jamais plus, pareille heure\n     Ne tinterait pour moi sous un ciel aussi beau,\n     Que cette volupté resterait la meilleure\n     Et que son souvenir me suivrait au tombeau.\n\n     Je sentais que cette heure unique et solennelle\n     Ne laisserait en nous qu'un stérile regret.\n     Que le vent de la nuit l'emportait sur son aile\n     Et que jamais, hélas! il ne nous la     rendrait...\n\n     Mais tandis que mes yeux perçaient ainsi le voile\n     Qui dérobait le sombre et profond    avenir,\n     Les siens, fixés au ciel, voyaient dans chaque étoile\n     Un paradis d'amour qui devait nous unir!\n\n                                 III\n\n     Voici l'heure où mon cœur, se sentant seul au monde\n     Dans le vaste silence et dans la nuit profonde,\n     Se souvient du plus beau de ses beaux soirs d'été\n     Et du plus pur bonheur qu'il ait jamais   goûté...\n\n                                                           FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-01-n1-007", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 59, "page_fin": 60, "titre_corps": "Les Expositions", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Expositions", "ancre_fin": "CH DE S", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 80, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2700, "texte": "Les Expositions\n\n    L e S a l o n d e s A q u a r e l l i s t e s . — Par la nature de ses procédés,\nl'aquarelle, comme la fresque, est — ou devrait être — un art de premier\nmouvement : le papier de la première, pas plus que l'enduit sur lequel la\nseconde étale ses couleurs, ne supportent les surcharges et les repentirs. Sa\ntechnique fait de l'aquarelle un art d'allure vive et décidée, d'inspiration\nspontanée, spécialement adapté à de rapides croquis, à des esquisses notées\nen quelques taches de couleur saisissantes et caractéristiques; un art d'im-\nprovisation, de caprice, de fantaisie alerte. Mais pratiquée, et presque\nexclusivement, par un grand nombre de peintres remarquables, la peinture\nà l'eau a tendu, naturellement, à élever ses ambitions, à empiéter de plus en\nplus sur le domaine de la peinture à l'huile. Y a-t-elle perdu ou gagné?\nQuestion, peut-être, oiseuse... N'assistons-nous pas à une sorte de « migra-\ntion des genres » et les frontières de la prose, de la poésie, voire de\nla musique, ne tendent-elles pas, sans cesse, à se déplacer... Quant à savoir\nquel procédé est supérieur à l'autre et appartient plutôt au grand art —\nil va de soi que la moindre allusion à ce sujet ne pourrait que nous induire\nà sourire : Meunier nous montre ici une de ces figures de brutalité héroïque,\npensive et résignée de Mineur ; Delaunois évoque dans ses cadres l'âme\nprofonde et méditative des nefs et des cloîtres, la suscite devant nous\navec toute la majesté de siècles et de douleurs sous laquelle elle n'a pas\nfléchi, à l'ombre émouvante et généreuse de son Christ noir; — qu'importe l'in-\nstrument qui a servi à l'artiste à créer la magie de cet art?... Le conteur flo-\nrentin Franco Sacchetti nous montre le grand Giotto peignant, sur commande,\nles armoiries d'un brave bourgeois-gentilhomme; et le mot redondant de\nDavid, qui aurait été ridicule au XIVe siècle, le serait également aujourd'hui.\nAu surplus, nous avons trop de journaux, et il n'y a plus d'histoire — mais\nseulement des faits divers !...\n   M. Octave Maus, dans son excellent compte rendu de l'Art Moderne,\ns'exclame: « Volendam! il semble vraiment qu'on abuse du pittoresque\nd'opéra-comique de cette pêcherie hollandaise! Les culottes démesurément\nbouffantes des indigènes et leurs toques de fourrure, hautes comme des bon-\nnets persans, tournent à l'obsession. » Nous aussi, nous avons poussé un\nsoupir devant toutes ces « bataveries », attrayantes quelquefois, mais d'un\npittoresque ' vraiment trop facile et qui va à l'artificiel.\n   M. Fernand Khnopff expose plusieurs cadres, dont nous retiendrons sur-\ntout Blanc, noir et or ; Ophélie emportée entre les roseaux, dans la plénitude et\n"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2446, "texte": "60                               DURENDAL\n\n\nl'assoupissement des eaux et de la mort... M. Latouche a des visions roman-\ntiques de Venise, pourpre et or, de Marseille, et un Hamlet qui font songer à la\nfois à Delacroix et à Gustave Moreau. Marquons les portraits de M. Jacob\nSmits; une alerte Tètedejeune fille, de M. Eug. Smits; les notations fines de\nM. Max Uth; les consciencieuses études de M. Paul Rinck; la belle page de\nM. Mercette: La Plage; l'exposition de M. Jungmann : LaProcession de Kevelar,\namusante, mais qui relève trop de l'imagerie japonaise; sa Béatrix — Cenei?\nPortinari? d'Este? — qui a l'air bien placide; — les fleurs spirituelles de\nM. Th. Hannon ; enfin, l'impressionnant Sous bois, de M. Maurice Hagemans.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   E x p o s i t i o n s D u t r y e t BÖSS. — Un de nos amis, M. Albert Dutry,\na exposé au Rubens-Club, rue Royale, au cours du mois de décembre der-\nnier, une série de tableaux et d'études où se révèlent les qualités de fraîcheur\net de vivacité de tons qui caractérisent son talent. Nous y avons remarqué\nsurtout les numéros intitulés : Un beau soir sur la Lieve, une rivière bordée\nd'arbres étalant leur long reflet tremblant dans la demi-lumière frissonnante\ndu crépuscule; Bords de la Durme, où l'impression de la fuite des eaux entre\nles rives fleuries, sous le ciel voilé de brume légère, est délicatement rendue.\nA citer aussi Mélancolie d'Automne, quelques fûts d'arbres parmi la chute des\nfeuilles rouillées, et d'autres toiles encore, telles que l'Hiver en Pays de Waes,\nMoulin à Lokeren, le Zuid Leedevaert, où l'âme songeuse de la Flandre se dégage\ndu coloris et de la ligne, avec ce charme captivant qui la rend si chère aux\ncœurs épris d'art.\n   En même temps que M. Dutry, M. Prosper Böss expose plusieurs toiles,\nd'un art sobre, bien accentué, vigoureux. Citons la Récolte des pommes de terre\net Sarcleuses en Flandre, qui évoquent fortement les labeurs des campagnardes\ncourbées vers la terre âpre et féconde; l'Etang d'Overmeire, bel effet de ciel,\nrenversé dans l'eau dormante, où les roseaux baignent leur silhouette pen-\nchée; Souvenir de Ramscapelle, une jolie maisonnette, tapie entre les arbres,\nenfin, en un coin d'église fort bien traité, un enfant de cœur soufflant sur\nl'encensoir ouvert, pour attiser la flamme, d'un gracieux effet.\n                                                                C H . DE S.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-01-n1-008", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 61, "page_fin": 64, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "toire des Beaux Arts Paris Fischbacher", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 82, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2377, "texte": "NOTULES\n\n   L a c r i t i q u e d e s l i v r e s est renvoyée au prochain fascicule à cause\nde l'abondance des matières.\n                                             ***\n   L e C o m i t é V i c t o r H u g o , dont nous annoncions dans notre dernier\nnuméro la constitution se propose notamment, pour célébrer le centenaire de\nla naissance de l'auteur de La Légende des Siècles, de faire apposer une plaque\ncommémorative sur la maison que Victor Hugo occupa durant son exil en\nBelgique n° 27, Grand'Place, à Bruxelles.\n   Afin de réaliser cet hommage le Comité fait appel aux admirateurs du Poète\net les prie d'envoyer le montant de leur souscription au Secrétariat, 26, rue\nFaider, Bruxelles.\n                                         ***\n   Une nouvelle édition de la « Divine Comédie ». — Les\nfrères Alinari, de Florence, dont les remarquables éditions d'art sont au-des-\nsus de tout éloge et sont connues du monde entier, entreprennent e:n ce\nmoment la publication d'une nouvelle édition de la Divine Comédie du Dante,\nillustrée par les artistes italiens modernes. Ils ont commencé la publication\nde l'Enfer. Cette édition paraîtra par livraisons, ce qui facilitera l'achat\naux amateurs. L'Enfer comprendra dix-huit livraisons. Chaque livraison se\nvend au prix de 1 franc. Le volume complet broché, grand in-4°, contenant\ncent vingt illustrations, se vendra au prix de 15 francs. Nous avons reçu\nles cinq premières livraisons luxueusement éditées. Nous reparlerons de cette\npublication lorsqu'une série suffisante de livraisons auront paru, pour nous\npermettre d'en donner un compte rendu judicieux. Il faut adresser les\ncommandes aux frères Alinari, Via Nazionale, 8, à Florence.\n\n                                         * *\n  Conférence de M. le baron José de Coppin à l'Union des\né t u d i a n t s c a t h o l i q u e s d e L i é g e . — Une société élégante et choisie\nse trouvait réunie dans les vastes'salons de la Concordia, pour entendre M. le\nbaron José de Coppin et notamment de nombreux magistrats, professeurs\nà l'Université, députés, membres au Conseil provincial et du Conseil com-\nmunal.\n    Ce n'est pas seulement que le sujet traité — la littérature et la société — fut\nintéressant en lui-même, mais il fut présenté de brillante façon et dans un lan-\ngage empreint d'une intense poésie. La plume ne pourrait rendie les aperçus\n"}, {"page_pdf": 83, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3062, "texte": "62                               DURENDAL\n\n\nélevés, les réflexions profondes, les passages spirituels dont cette conférence\nétait émaillée. Le fond, le thème était celui-ci : Un auteur d'une époque impri-\nmera toujours à son œuvre les caractères de la société dans laquelle il vit. A\nl'appui de sa thèse, M. de Coppin a retracé le mouvement littéraire pendant le\nsiècle dernier, il a promené ses auditeurs dans la galerie des grands écrivains,\nChateaubriand, Lamartine, Balzac, G. Sand, V. Hugo, Théophile Gauthier,\nde Musset, etc. Il a ensuite terminé sa causerie, si littéraire et si érudite, en\nsaluant en termes vibrants la renaissance de l'idéalisme dans la littérature.\n\n\n\n     Le Collège St-Jean Berchmans d'Anvers, dont nous avons déjà\nplusieurs fois eu l'occasion de faire l'éloge ici, doit encore être proposé en\nexemple, au point de vue de l'enseignement de l'art. On vient d'y inscrire au\nprogramme des cours l'histoire de l'art. Voici un cours essentiel s'il en fut,\nmille fois plus nécessaire que quantité de notions inutiles et fastidieuses dont\non bourre les jeunes intelligences dans la plupart des collèges. Ce cours a été\nconfié à un professeur de la plus haute compétence en la matière, à notre col-\nlaborateur l'abbé Verhelst, dont nous avons publié des études d'art religieux\nsi vivantes et si intéressantes. Nous félicitons hautement la direction du col-\nlège d'Anvers pour sa noble initiative et nous souhaitons vivement que tous les\ncollèges imitent ce bel exemple. L'éducation artistique de la jeunesse en Bel-\ngique est déplorable. Elle est nulle. Rien cependant ne contribue plus à\nélever l'âme des jeunes gens qu'un cours d'art sérieux et approfondi.\n\n\n\n   J o s e p h R y e l a n d — Voici l'éloge que fait de notre collaborateur,\nJ. Ryeland, le Guide Musical : « M. Ryeland est parmi les jeunes composi-\nteurs belges les mieux doués et les plus originaux. Ses Trois Chants spirituels,\nsur des textes en prose (plainte de Job — prière tirée de l'Imitation de Jésus-\nChrist — exhortation mystique tirée d'une épître de saint Paul), sont d'une\ntrès haute inspiration religieuse vraiment émouvante. Quant au quintette en\nla mineur pour piano et cordes, c'est une œuvre non seulement très bien écrite,\nd'une belle richesse harmonique et mélodique, mais impressionnante par\nl'élévation et l'émotion de la pensée. Elle comprend trois parties : un allegro\nbâti sur un thème énergique, dont le développement alterne avec un motif\nnaïvement gracieux; un adagio, qui est une admirable rêverie religieuse, de\nsentiment un peu « parsifalien » ; un long finale, brillant et mouvementé, où\ndomine un motif rythmique de belle allure. »\n\n                                      ***\n   Les Chanteurs de Saint-Boniface ont de nouveau, à l'occasion\ndes solennités de Noël, très heureusement entremêlé le plain-chant grégorien\nà la polyphonie palestrinienne. Ils ont exécuté, en outre, avec un talent hors\nde pair, la merveilleuse messe à cinq voix de notre grand artiste EDGAR\nTINEL, messe d'une beauté incomparable, qu'on ne se lasse pas d'entendre et\n"}, {"page_pdf": 84, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3379, "texte": "                                          NOTULES                                             63\n\nqui est un des plus beaux chefs-d'œuvre d e la musique religieuse contempo-\nraine. Ils ont exécuté aussi à l'offertoire u n e séquence : Lœtabundus, peu\nconnue chez nous, dont la mélodie est d ' u n e suavité exquise.\n\n                                              ***\n    La Scola Cantorum de Saint-Gervais « a repris le cours de ses\nséances musicales. L e quatuor Zimmef, de Bruxelles, se fit l'interprète intelli-\ngent et expressif du deuxième quatuor de VINCENT D'INDY, u n e des œuvres les\nplus hautes d e la musique de charribre contemporaine, où l'on n e sait ce qu'il\nfaut le plus admirer, de la sereine ampleur des idées ou de la magistrale\nsûreté de la polyphonie et de l'architecture musicale. II n o u s fut d o n n é aussi,\nce même soir, d'applaudir quatre poèmes de F r a n c i s J a m m e s , d'un sentiment\nlarge et simple, mis en m u s i q u e p a r CHARLES BORDES de si pénétrante façon,\navec un b o n h e u r si égal d a n s u n e extrême variété d'accents, que n o u s n o u s\nsommes pris u n e fois de plus à regretter q u e des d o n s aussi remarquables d e\nmusicien n e puissent q u e si rarement se manifester, l'activité de M. Bordes\nétant presque entièrement absorbée par la direction des Chanteurs de Saint-\nGervais et par de multiples autres occupations aussi désintéressées. »\n                                                                 (Guide Musical.)\n                                             ***\n\n   Sous le titre « Les Latins », M. Ad. Van Bever a fondé à\n Paris u n nouveau théâtre d'art qui d o n n e r a cet hiver cinq soirées d'abonne-\nm e n t . C'est, c o m m e l'explique le titre, l'art des L a t i n s , l'art railleur, héroïque,\ngalant ou satirique que la direction se propose de révéler. Elle l'empruntera\nau génie de l'Italie ancienne et m o d e r n e , si fertile en chefs-d'œuvre, à l'âme\nardente de l ' E s p a g n e , à l'imagination étincelante du P o r t u g a l , à la verve\ngouailleuse et impertinente de la F r a n c e des XVIe et XVIIIe siècles, — ce qui ne\nl'empêchera pas de suivre l'évolution de la pensée contemporaine et d'offrir\nau public des spectacles originaux composés d'œuvres actuelles.\n   » L a première soirée, qui aura lieu fin d é c e m b r e d a n s u n e salle à détermi-\nner, comprendra : la Mandragor, de Machiavel (cinq actes) et la Sotie de Bridoye,\npar L . Tailhade et R . R a l p h .\n   » Viendront ensuite : le Maréchal (l'Arélin), l'Alcade de Zalaméa (Calderon),\nl'Etoile de Séville ( L o p e de Vega), le Veuf (Gil Vicente), les Contevs (Odet de\nT o u r n e b u ) , l'Ecole du déshonneur (Gerolamo Rovetta), l'Ornière (V. Buteau) et\nl'Aveugle et le Paralytique (Grégeois). » (L'Art Moderne.)\n                                               *\n\n   La revue « Vlaamse School », publiée par BUSCHMAN, un des\nplus artistes de nos éditeurs, paraît cette a n n é e sous un nouveau titre : Onze\nKunst, considérablement a u g m e n t é e de texte et avec un plus grand n o m b r e\nencore d'illustrations de toute b e a u t é et d o n t l'exécution est parfaite. N o u s\nreparlerons d e cette superbe revue d'art. On s'y a b o n n e Rijnpoortvest, 15,\nà Anvers, chez l'éditeur B u s c h m a n , au prix de 16 francs, payables en deux\nfois, par semestre.\n                                           * «\n"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3696, "texte": "64                                   DURENDAL\n\n\n   L e C o n c o u r s i n t e r n a t i o n a l A l i n a r i pour un tableau original,\nreprésentant soit une scène de la vie de la sainte Vierge, soit une scène de\nfamille sera clôturé, en ce qui concerne l'acceptation des œuvres le I er mars.\n\n\n   P i c q u a n t e d é c o u v e r t e . — Depuis que les vases de la collection de\nHirsch sont entrés au Cabinet de Numismatique, le savant conservateur de\ncette section de la Bibliothèque Royale s'est consacré entièrement à l'étude\napprofondie de toutes les questions qui, de près ou de loin, touchent à la céra-\nmique grecque. Les archéologues des deux mondes nous sauront gré de leur\ncommuniquer l'un des plus récents résultats de ces laborieuses recherches.\nM. Picqué a découvert que le procédé actuellement employé pour la reproduc-\ntion des vases grecs, à savoir le calque pris directement sur l'objet et reporté\nensuite sur une feuille de papier ordinaire, présente pour les monuments à\nreproduire les plus grands dangers. Il paraît que le papier à calquer et le\ncrayon Gilbert ont des propriétés chimiques si subtilement nocives, que les\nvases ainsi reproduits sont fatalement voués à une décomposition plus ou\nmoins rapide. Et pourtant, — on ne peut y penser sans frémir! — ce procédé\nest employé partout : au Musée Britannique, au Louvre, à l'Ermitage, à\nBerlin, à Munich, â Florence, à Arezzo, au Musée du Cinquantenaire, etc.\nCela donne vraiment la chair de poule, et M. Picqué aura rendu un ser-\nvice immense à l'archéologie en signalant le danger au monde savant. Sa com-\npétence spéciale en la matière, sa profonde érudition attestée par de si nom-\nbreux et de si beaux travaux (sans parler des étiquettes de la collection de\nHirsch), donnent à cette découverte une importance toute spéciale, et il n'y\na pas de doute qu'elle ne décide les archéologues à renoncer à des pratiques\nqui touchent à la barbarie.\n   Ajoutons que M. Picqué continue ses recherches : c'est même à cela,\nparaît-il, qu'il consacre toutes ses matinées. Il croit avoir trouvé enfin un\nmoyen ingénieux de photographier les vases au moyen des rayons Roentgen,\nà quatre ou cinq kilomètres de distance. Ce procédé, à ce qu'on assure,\nn'offrirait aucun danger, et permettrait en outre de reproduire les objets sans\navoir à déranger les conservateurs. Dans Picqué il y a Pic, et s'il n'y pas de\n Mirandole, croyez bien que c'est pure modestie.                                C.G.\n                                          ***\n A c c u s é d e r é c e p t i o n : DANTE : LA DIVINA COMMEDIA\nNOVAMENTE ILLUSTRATA DA ARTISTI ITALIANI — INFERNO\n— FASC. I, II, III, IV, V. — (FIRENZE, ALINARI.) — H. MAZEL :\nArchytas de Métaponte (Paris, Société du Mercure de France). — G. LENEVEU :\nIbsen et Maeterlinck (Paris, Editions littéraires, Ollendorff). — H . DE R É -\nGNIER : Premiers Poèmes (1887-1892). — Les jeux rustiques et divins. — Les\nmédailles d'argile; 4 vol. (Paris, Société du Mercure de France). — DMITRI\nMEREJKOWSKI : La résurrection des Dieux (Paris, Perrin). — L. HENNEBICQ :\nLe journal d'un pestiféré(Bruxelles, Larcier).—EDW. C. STRUTT: Fra Filippo\nLippi (London, G. Bell). — B. BERENSON : The study and criticism of italian\nart (ibid.). — H. ROUSSEAU : La légende de Bouddha (Bruxelles, Haver-\nmans). — H . GRÉVILLE : La mamselka (Paris, Plon). — J. DE VORAGINE : La\nlégende dorée (Paris, Perrin). — P . BOURGET : Monique (Paris, Plon). —\nP . BROGNEAUX : L'isolement (Paris, Fischbacher). — D. GERVAIS : Vie de la\nTrès Sainte Vierge, 2 vol. (Paris, Librairie des Saints Pères). — A. THEU-\nRIET : Contes de la Marjolaine (Paris. Fasquelle). — J. WICKENHAGEN : His-\ntoire des Beaux-Arts (Paris, Fischbacher).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 12, "texte": "Janvier 1902.                            gme Année.                                N» 1\n\n\n                                                                              <â\n\n\n\n\n         REVUE CATHOLIQUE\n           £>E LITTERATO\n\n\n\n\n                                                            ••    • . •\n\n\n\n\n                      •    •    •\n\n                     - *       • •   •    •\n\n\n\n\n                                                                          •   •\n\n\n\n\nB R U X E L L E S , rue du Grand-Cerf, 22. -          PARIS, rue de Boulainvilliers, 35\n"}, {"page_pdf": 13, "texte": ""}, {"page_pdf": 14, "texte": ""}, {"page_pdf": 15, "texte": ""}, {"page_pdf": 16, "texte": ""}, {"page_pdf": 17, "texte": "        (CIICHÉDELAnaison Larcier de Bruxelles)\nJULES LEJEUNE\n"}, {"page_pdf": 18, "texte": "                  Deux Manifestations\n                                            A Jules Lejeune et à Edmond, Picard\n                                         je dédie ces pages en témoignage de ma\n                                         profonde et affectueuse admiration.\n\n\n                    UN pays s'honore q u a n d il honore ses grands\n                       h o m m e s . A toutes les époques de l'histoire, l'on\n                       a rendu des hommages solennels au génie. Dans\n                       tous les t e m p s , chez tous les peuples, on a tou-\n                       jours considéré comme un devoir sacré d'exalter\n                       les hommes d'un talent hors de pair.\n                            C'est ce que vient d e faire notre petit pays,\n                       mince de territoire, mais vaste au point de vue\n intellectuel, dans des manifestations grandioses, dont les héros\n étaient deux de nos plus distingués compatriotes : Jules Lejeune\n et E d m o n d P i c a r d .\n  , Je n'ai pas voulu séparer ces deux noms, parce que, pour bien\ndes motifs, ils m e paraissent inséparables.\n    L e second n'a-t-il pas été le disciple du premier ? N'a-t-il pas\nété formé à son école, pour a u t a n t qu'un esprit supérieur a\nbesoin de passer par l'école d'un autre ?\n    Un autre motif qui me fait rapprocher ces deux grands noms,\nc'est que les deux hommes qui les portent sont essentiellement,\nd a n s toute la beauté de l'expression, deux âmes artistes, et voilà\nce que j ' a i m e surtout en leur haute personnalité.\n                                     ■   *\n\n\n                                    * *\n   Notre revue Burendal est avant tout et exclusivement une\nrevue d'art. L a politique n'y est pas tolérée. Aussi, bien que les\ndeux héros de la manifestation de l'autre jour aient été mêlés à\nla politique, et cela dans les camps opposés, ce n'est pas à ce\npoint de vue-là que nous les considérons ici. L'art est trop haut,\nà notre avis, pour être confondu avec la politique. Il est en\ndehors, il est au-dessus d'elle. L e j o u r où il s'identifierait avec\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "6                             DURENDAL\n\n\n\nelle, il serait déchu de sa grandeur. Il faut le laisser sur l'autel\nde la sereine Beauté. Là seulement il est à sa place. Ne le\nfaisons pas descendre de ces sommets. -\n    Les organisateurs de la manifestation dont nos deux compa-\ntriotes ont été l'objet, l'avaient admirablement compris et il\nfaut les en louer. Ils en avaient, et avec combien de sagesse,\nexclu tout ce qui divise. L'heureux résultat de cette attitude a\nété que l'élite de tous les partis s'est rapprochée en une douce\nfraternité d'âme, s'est rencontrée en un même élan d'admiration.\n    La politique mise de côté, personne n'a songé que M. Lejeune\nest catholique, que M. Picard ne l'est pas. On n'a vu en eux\nque deux illustrations de la Belgique, deux esprits supérieurs,\ndeux hommes de génie, — qu'on me permette l'expression, je ne\nla crois pas exagérée,— deux artistes, deux maîtres, qui ont glo-\nrifié leur pays par l'acuité de leur vision intellectuelle, par la\nsplendeur de leur magnifique talent, par la beauté séduisante\nqui rayonne de leur œuvre, et devant lesquels tout homme d'une\nnature un peu élevée, à quelque parti politique qu'il appar-\ntienne, s'incline d'instinct.\n\n\n                           Celui qui connaît M. Lejeune, celui\n                        qui a écouté l'orateur, celui qui envisage\n                        d'un coup d'œil général son admirable vie\n                        ne s'étonnera point de m'entendre lui\n                        décerner le beau nom d'artiste. Artiste, il\n                        l'est dans l'âme, cet homme incompa-\n                        rable, qui, aux plus brillantes qualités de\n                        l'esprit, unit celles d'un cœur d'or, débor-\n                        dant de bonté et brûlant d'amour pour\n                        ses frères souffrants et dégénérés.\n                           Le secret de cette généreuse nature, le\n                        but poursuivi, toujours et toujours, par\n                        cet homme infatigable, le ressort de toute\n                        son existence si active et si remplie,\n                        l'unique mobile de sa féconde carrière,\n                        c'est, — je crois pouvoir le caractériser\n    (A31ANS)             en ces mots, — la recherche de la B E A U T É\n                        EN T O U T E S C H O S E S .\n    Beauté morale : de là la création de tant d'oeuvres touchantes\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": ""}, {"page_pdf": 21, "texte": "             (Cliché de la maison Larcicr de Bruxelles)\n\n\nEDMOND PICARD\n\n    (1885)\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                       DEUX MANIFESTATIONS                          7\n\n ayant pour but de relever les déchus, de retourner vers le haut\nce qui était en bas, de ramener sans cesse à l'idéal l'humanité\nqui sans cesse s'en écarte.\n   Beauté artistique : de là ce souci continu de la forme belle,\nciselée, ouvragée dans ses discours. M. Lejeune est un orateur\nde toute première envergure, un des plus grands que nous ayons\njamais entendus. Il n'a point écrit de livres. Ses œuvres d'art,\nce sont ses discours. Et ce sont tous des chefs-d'œuvre.\n   C'est ce perpétuel souci de la beauté en toutes choses qui a mis\ndans toute l'existence de M. Lejeune cette harmonie qui fait\nchanter à l'unisson dans un être toutes les facultés et toutes les\naspirations, en un seul et éternel cantique, le cantique de la\nBeauté. On a appelé M. Lejeune, une âme d'harmonie. On ne\npouvait mieux le définir. Il est tout entier dans cette définition.\nCertes on ne pouvait faire de lui plus bel éloge, et il a le droit\nd'en être fier.\n   Qu'est-ce que c'est, en effet, qu'une âme d'harmonie? C'est\nune âme parfaite. C'est celle qui est parvenue, à force de talent\n et de vertu, à mettre dans sa vie cette chose admirable, si rare\nen nos temps échevelés et que l'on ne rencontre que chez les\nhommes de caractère : l'unité. Et l'unité c'est la perfection.\nC'est la marque des âmes royales, le privilège de ces êtres\nd'exception qui ont définitivement orienté toutes leurs énergies\nvers le but le plus élevé et le plus idéal de la vie.\n                                 *\n                                * *\n\n   Les échos de la manifestation Lejeune retentissaient encore\ndans notre Palais de Justice quand, quelque temps après, les\nadmirateurs d'Edmond Picard s'y réunissaient pour le fêter.\nIci encore, la politique fut laissée à la porte. C'est le juriscon-\nsulte, c'est l'avocat, c'est l'artiste, que glorifièrent les discours\nvibrants de vraie et profonde émotion et de belle et fastueuse\néloquence que nous entendîmes là.\n   Nous fûmes de la fête. Il était de notre devoir d'en être, car\nc'était une fête d'art. On peut différer d'opinion, et philoso-\nphique, et religieuse, et politique, avec Edmond Picard. Nous\nsommes loin de partager toutes ses idées. Nous sommes séparés\nde lui par la nature de nos croyances. Mais tout le monde doit\navoir, et nous aurions — quand bien même personne d'autre que\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "8                            DURENDAL\n\n\n nous n'en aurait — une admiration enthousiaste pour son génial\n talent.\n    C'est un des plus prestigieux artistes de la plume que nous\n connaissions, un des plus puissants écrivains de la littérature\n contemporaine. Ses œuvres littéraires dénotent une person-\n nalité rare. Une belle et forte originalité s'en dégage. Elle est\n telle que je ne connais pas d'écrivain à qui on puisse le com-\n parer. Qu'on n'exagère pas ma pensée. Je ne veux pas dire qu'il\n n'a pas d'égaux, bien que je défie n'importe qui d'en trouver\n beaucoup qui le valent. Mais ce que j'entends dire, c'est que\n non seulement il ne pastiche jamais un autre écrivain, mais\n qu'on ne découvre pas même chez lui, me semble-t-il, de\nparenté avec d'autres artistes. Il n'a pas d'ancêtre intellectuel.\n D'autres artistes ont peut-être chanté ce qu'il chante, — quelle\nest la chanson qui n'ait point été chantée? — mais il le fait en\n des accents qu'on n'avait point encore entendus.\n    Poète, il l'est au plus haut degré. Il imprègne d'une poésie\nenchanteresse et fascinante tous les sujets qu'il traite dans ses\nadorables petits chefs-d'œuvre. Avez-vous jamais lu rien de plus\ncharmant, de plus délicat et de plus fin que les Nouvelles Judi-\nciaires? Et quelle splendide poème que sa dernière œuvre :\nMonseigneur le Mont Blanc. Ce n'est, en somme, qu'une descrip-\ntion de voyage. Mais quelle sève de vie il a su lui inoculer.\n    Les écrits d'Edmond Picard sont de ceux qu'on lit et qu'on relit\nsans cesse sans jamais s'en lasser, parce que chaque lecture y fait\ndécouvrir de nouvelles beautés. Combien rares, n'est-il pas vrai,\n sont les œuvres qui supportent ne fût-ce qu'une seconde lecture.\n Il n'y a que les livres des maîtres qu'on relit et, en vérité, Picard\nest, dans toute la force du terme, un maître dans l'art d'écrire.\n    Ses livres sont écrits en une forme d'art absolument impecca-\nble. Elle est sans faiblesse. Elle n'est jamais banale. On n'y ren-\ncontre rien de médiocre. Elle est toujours personnelle. L'âme si\npoétique de l'auteur s'y épanouit en fleurs d'un parfum délicieux\net au coloris exquis et chatoyant et en images savoureuses et\nvibrantes. Une pensée belle et forte, enrobée d'une langue somp-\ntueuse, d'une originalité étonnante, marquée au coin du génie,\ntel est le caractère de la littérature d'Edmond Picard. Le vide\nde la pensée n'y est point caché sous les artifices du style.\n    Ed. Picard n'écrit pas pour écrire. Il ne prend la plume que\nquand il sent qu'il a quelque chose à dire qui n'a point encore été\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                        DEUX MANIFESTATIONS                           9\n\n  dite et qu'il est opportun, qu'il est nécessaire de dire, et il le dit\n  admirablement parce qu'il est un merveilleux artiste. C'est un\n  poète doublé d'un penseur. Sa philosophie n'est point celle d'une\n  froide et sèche scolastique. Il ne l'a point cherché dans les livres.\n  Il l'a dans le cerveau. Et c'est là la vraie, la seule philosophie.\n     Sans doute, sa pensée s'égare quand elle s'engage dans les\n tournants de la religion. Mais y a-t-il jamais eu un penseur\n assez fort pour résoudre ces formidables problèmes à lui seul.\n  Ici, il faut un livre. Il y en a un et il n'y a même que celui-là.\n Le livre de Dieu. La révélation. Et je ne connais pas d'argument\n plus péremptoire de son impérieuse nécessité que l'impuissance\n d'un esprit de la profondeur de Picard à résoudre, malgré toute\n la logique de sa pensée, la question religieuse.\n\n                                   *\n                                  * *\n\n    Edmond Picard n'est pas arrivé au terme de sa carrière. Nous,\n Catholiques, qui l'aimons, nous espérons fermement que son\n horizon, si vaste déjà, s'élargira encore, et s'étendra un jour,\n que nous souhaitons proche, jusqu'à l'Infini. Il est arrivé au\n soir de la vie. Puisse-t-il, comme les disciples d'Emmaüs, ren-\ncontrer le Maître à la vesprée et, comme eux, sentir son cœur\ns'enflammer à son approche, le reconnaître à la fraction du\npain et, avec eux, avec nous, se jeter à genoux à ses pieds pour\nl'adorer. La nuit approche. Puisse cette nuit être pour lui une\nnuit de Noël, illuminée par l'étoile révélatrice. Il semble en\navoir entrevu parfois les rayons bienfaisants, ainsi que le\ntémoignent certains passages de ses écrits.\n   Ecoutez ce magnifique fragment de la Forge Roussel, cri\nsublime d'angoisse d'une âme supérieure, qui devine les splen-\ndeurs de la Foi et semble regretter de ne pas l'avoir :\n   « Assurément la conscience est plus satisfaite quand elle croit que\nses actes peuvent être mis en accord avec un ordre universel, dont ils\nne sont que des éléments, et auxquels ils s'adaptent harmonieusement ;\nquand elle croit que sa justice n'est qu'une émanation de la justice\nabsolue et qu'elle participe ainsi au concert de la nature entière. La\nvie sociale prend alors une élévation et une sérénité séduisante. Ce\ncharme puissant, elle l'a surtout quand on suppose qu'un être supérieur\nassiste à ce divin spectacle, qui a pour objet de le réjouir et de lui\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "10                           DURENDAL\n\n\nrendre un culte. Les religions Vont compris et elles en ont fait la base\nde leurs théories. L'homme a un si impérieux besoin d'un idéal où règne\ncet accord si admirable, ce besoin s'est maintenu avec une persistance si\nconstante, qu'on a pu dire qu'il était indélébile et tenait à l'essence de\nl'humanité. Même aujourd'hui ils sont rares, ceux qui peuvent avec\nsincérité s'en dépouiller. »\n   Le jour où le brouillard du scepticisme se sera évaporé et\nlaissera voir, à celui qui a écrit ces lignes, le soleil de la Rédemp-\ntion dans toute sa majestueuse clarté, sera un second et un éter-\nnel jour de fête pour lui et pour nous, plus beau et plus consolant\nencore que celui que nous avons célébré en son honneur. Puisse-\nt-il un jour, portant au front l'étoile de la Foi, qui, loin de\nfaire pâlir celle de son génie, lui donnera plus d'éclat encore,\nchanter avec nous le superbe Credo catholique. C'est le vœu que\nnous formons pour lui et que nous lui offrons à l'occasion de sa\n fête.\n                                                 HENRY    MŒLLER.\n\n\n\n\n                                  1901\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                   (Cliché de la maison Larcier de Bruxelles)\n\n\n          EDMOND          PICARD\n\n(D'après un tableau d'AUGUSTE L E V È Q U E )\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": ""}, {"page_pdf": 28, "texte": "           Le bon Meunier\nParmi ses sacs et ses paniers,\nLe bon meunier\nTravaille, au vent de sa maison     ailée.\nIl a surpris les démêlés\nQu'ont ensemble pluie et brouillard,\nGrelons aigus et cieux     hagards,\nMatins gelés d'hiver et soirs pourris   d'automne\nEt les étés et leurs grands calmes    monotones,\nCassés, à coups de glaive au clair,\nPar les éclairs.\nLe bon meunier est lourd et lent\nEn ses sabots de bouleau blanc.\nSon dos compact se bombe en voûte,\nMais son oreille est fine — et l'on dirait\nQue son regard même distrait\nToujours là-bas, du côté de la route,\nReste aux écoutes.\nL'essieu criard comme un oiseau de nuit,\nDans le sommeil brumeux des campagnes         muettes.\nRoulent, de tous côtés, vers lui,\nLes gars debout sur leurs       charrettes.\nIls arrivent des horizons     d'Escaut\nEt des fermes droites,    là-haut,\nSur les digues jaunes ou grises ;\nIls arrivent, par les chemins      blottis,\nDans les sablons de Locristy\nEt les bas-fonds de H a m m e et de Tamise.\nDu haut de sa lucarne en bois,\nLe bon meunier les aperçoit\nEt d'un mot preste les aborde;\nEt, vite, il leur descend sa corde :\nUn nœud coulant y rattache les sacs;\nPuis sans un flux, sans un ressac,\nEn ligne raide, en ligne droite,\nLe seigle clair, le froment frais\nS'enlève, est englouti et disparaît,\nPar une trappe étroite.\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "12                   DURENDAL\n\n\n\n     Le bon meunier reste là-haut,\n     Vivant de vie obscure et seule,\n     Près de ses meules;\n     Il collabore au pain des bourgs et des hameaux ;\n     Il est couvert de cendre et de farine fine;\n     Il apparaît aux crédules      enfants,\n      Comme un grand Saint-Nicolas blanc\n      Qui demeure près des nuages;\n      Autour de son vieux front le ciel semble en voyage;\n      Il est calme toujours, il chante et moud son grain,\n      Le poing noueux des ouragans          l'étreint,\n      Mais rien ne le submerge ;\n      Il distingue, là-bas, sur les canaux,\n      Les noms usés des vieux bâteaux\n      Et l'enseigne des antiques     auberges;\n      Et tout au loin, Anvers la grande, et ses vingt tours,\n      Si bien qu'il lut, devant témoins, un jour,\n       L'heure exacte et son chiffre de flamme\n       Au cadran d'or de Notre-Dame.\n\n      Aussi, le village lui garde-t-il,\n      Pour son coup d'œil net et subtil,\n      Un respect sûr et légitime ;\n      Et sa science encor se reconnaît\n      A rejeter des sommes qu'on lui paie,\n      Sans se tromper jamais,\n      Le moindre faux centime.\n\n      Et tel, au jour le jour, le bon meunier,\n      Parmi ses sacs et ses paniers,\n      Travaille, au vent de sa maison ailée;\n      Et les saisons   gesticulées,\n      En des deux d'or, de foudre et de tempête,\n      Passent, sans que se trouble ou s'inquiète,\n      Du poids des ans, sa tête.\n                                             E.   VERHAEREN\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "           Le Jardin à la Française\n                Sous la cascade neigeuse de sa perruque, M. Mollet\n                  de Luzernes présentait un visage rose et gras de\n                  sexagénaire gourmande, le propre visage du\n                  grand roi dont il était le serviteur. A cette flat-\n                  teuse ressemblance M. Mollet aidait de tout son\n                  pouvoir. Au prix d'une étude constante, il avait\n                  vaincu ce que la vulgarité de son extraction don-\n                  nait à ses allures de naturellement commun, et\nil était arrivé à posséder, comme de son fonds, une majestée\naisée dans la démarche et une hauteur condescendante dans le\nport de la tête. Affublé du manteau bleu doublé d'hermine, il\neût presque pu remplacer devant le peintre Rigault son auguste\nmodèle.\n   On se demande pourquoi ce personnage, que sa condition fai-\nsait mépriser des gens véritablement nés, affectait des manières\nsans profit pour lui que du ridicule. Peut-être eût-il été lui-même\nbien embarrassé d'y voir clair dans son cas. En imitant le\nmaitre il obéissait à un instinct de courtisanerie, et sans doute\nse prenait-il le premier à son propre jeu et croyait-il sincèrement\nà son prestige et à son importance.\n   Bon homme au demeurant, et point méchant; mais son ingé-\nnuité n'allait pas sans rouerie quant à la pratique des affaires;\net il considérait les intérêts publics comme liés aux siens, à tel\npoint qu'il confondait sa fortune avec la richesse du royaume.\nUn partisan ne saurait se contenter d'un petit état. M. Mollet\navait des goûts fastueux; il se mit en devoir de les satisfaire,\nmais sa prudence se garda d'y apporter une hâte malséante et\ndangereuse.\n   Lorsque ce fâcheux de Colbert constitua la Compagnie des\nFermiers Généraux, M. Mollet prit sa retraite, excipant de la\ngoutte qui le travaillait. A vrai dire, il se rendait compte que\nl'organisation nouvelle des fermes avait pour but de remédier\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": "14                           DURENDAL\n\n\naux vices de l'ancienne où il avait eu sa part. Compromis, il\ns'estimait heureux que c'eût été sans éclat; le mieux était de se\nfaire oublier.\n   La terre - de Luzernes où il se retira comportait quelques\narpents de bois et de prairies, deux moulins, et une construction\nà tourelles que la vétusté et l'humidité avaient rendue inhabi-\ntable. Ce bien avait été trop récemment anobli pour lui faire\nhonneur. Aussi ne l'avait-il que rarement favorisé de sa présence\navant le jour où il en fut en quelque sorte contraint. Ses fonctions\nau surplus le retenaient ailleurs ; et il n'était pas de l'étoffe d'un\ncampagnard.\n   Aujourd'hui, prenant son parti, il se promit de ne pas subir\nune mortification d'amour-propre du fait de la médiocrité d'un\nbien dont ses ancêtres étaient les seuls responsables. Il rêvait de\njouer au seigneur et d'éblouir les Tourangeaux, ses compa-\ntriotes. Il lui en coûta bon, car les acquisitions de terres qu'il fit\nalentour pour s'agrandir lui furent consenties à des prix de trai-\ntant. Et ce n'était que le commencement. Mais M. Mollet\nn'était pas fâché que l'on sût qu'il était de force à supporter\ntoutes les dépenses.\n   Il s'était fait aménager un logement provisoire dans un des\nmoulins, et il y séjourna quatre ans de sa vie, occupé à préparer\nl'avenir, et plus surchargé de besogne qu'il ne l'avait jamais été.\nUne armée d'ouvriers s'était abattue sur Luzernes; l'antique\nmanoir fut rasé, et une habitation pompeuse édifiée en meilleur\nlieu, sur le flanc d'un coteau qui dominait la Loire. M. Mollet\nsurveillait les travaux, s'intéressant à tout, jouissant par avance\nde la réalisation des plans de son architecte, un des meilleurs\nélèves de M. Le Veau. On le voyait, dès le matin, escorté d'une\ncour d'entrepreneurs et de fournisseurs, se promener devant les\nchantiers, appuyé majestueusement sur sa haute canne d'ébène,\net veillant à ne point souiller sa chaussure. Il écoutait les\nrequêtes avec bienveillance et y répondait avec autorité.\n   M. Mollet avait été ébloui par Versailles dont le roi venait\nde s'offrir la ruineuse fantaisie, et il croyait ne pouvoir mieux\nfaire que de prendre exemple là-dessus. Luzernes deviendrait\nun Versailles aux proportions congruentes à la taille d'un opu-\nlent particulier..\n   Le bâtiment, assis sur une terrasse au-dessus du fleuve,\ndéploya une imposante façade ornée de pilastres ravalés et cou-\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "                     LE JARDIN A LA FRANÇAISE                    15\n\n\n   ronnée de balustres et de pots à feu. Mais il ne s'harmonisait\n   aucunement avec le désordre de la nature environnante, et, une\n  fois les maçonneries achevées, M. Mollet tourna son attention\n  vers la création du parc. M. Le Nôtre fut mandé.\n     Celui-ci, malgré son grand âge et son illustration, consentit à\n  se déplacer, car M, Mollet se montrait décidé à ne pas le con-\n  trarier dans l'exécution des plans qu'il avait accoutumé de con-\n  cevoir avec ampleur, et M. Le Nôtre aimait son art au-dessus de\n  toutes choses. M. Mollet s'était mis en frais d'accueil, mais le\n  célèbre jardinier n'y prit garde et sans perdre une heure leva\n ses plans, stupéfiant par sa simplicité et sa naïveté son hôte,\n qui s'attendait à toutes autres façons de la part d'un homme\n qui avait approché d'aussi près le roi. M. Mollet fut encore plus\n surpris de se voir moins poussé que retenu à la dépense.\n     Après avoir visité les terres, M. Le Nôtre avait déclaré sans\n ambages que les plantations existantes ne lui seraient d'aucun\n profit; à peine pourrait-il utiliser un petit bois de hêtres pour y\n ouvrir des perspectives. La hache, la serpe, la houe convertirent\n Luzernes en un désert. Les terrassiers bouleversèrent le sol et le\n disposèrent selon les lois d'une rigoureuse planimétrie.\n     Des jardins à la mode nouvelle furent dessinés devant l'habi-\n tation. Des parterres encadrés de buis s'y morcelaient en com-\n partiments symétriques. Des vases de marbre s'y répandaient.\n Des ifs, taillés en sphère, en cône ou en pyramide, achevaient le\ndécor.\n    Le parc fut sillonné d'allées de marronniers et de tilleuls. Des\nescaliers unissaient Tes terrasses superposées. Des bassins furent\ncreusés où bientôt Dragons dorés et chevaux de Neptune vomi-\nrent des eaux, retombant en nappes ou en godrons. Un peuple\nde statues mythologiques se figea en blanches attitudes à travers\ntout le domaine. Un labyrinthe ne fut pas oublié, non plus\nqu'une grotte de rocailles.\n    Dans le creux d'un étroit vallonnement dont les versants, au\npréalable déboisés, avaient été replantés de buis commun, un\nchemin s'enfonçait et allait s'arrêter devant une fabrique monu-\nmentale où l'art s'était efforcé de donner au neuf l'apparence du\ndélabrement. M. Mollet marquait une préférence pour ce chef-\nd'œuvre du factice; et sa promenade le ramenait souvent à l'allée\nqui y conduisait et que son enthousiasme avait baptisée : Allée\ndes Délices.\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": "16                           DURENDAL\n\n\n   Impatient qu'il était de faire figure dans sa demeure, M . Mol-\nlet n'attendit pas la fin des aménagements intérieurs, et, quit-\ntant le moulin, il s'installa parmi le tumulte des tapissiers et\ndes peintres, les stimulant par sa présence assidue, et s'amusant\nà les voir habiller de somptueux lambris les plâtres nus.\n   T o u t le temps que dura la métamorphose de Luzernes,\nl'ancien traitant n'eut d'autre plaisir que d'y assister, car on ne\npeut nommer plaisir l'agrément qu'il prenait à table et qui était\nbien plutôt une volupté. Les joies combinées de la vanité et de\nla gourmandise illuminaient ses bajoues, et à force d'importance\net de nourritures son corps se gonflait à l'extrême.\n   E n attendant qu'il fut en état de recevoir et de faire admirer\nses salons et ses jardins à un cercle ébloui, M. Mollet était à\npeu près privé des ressources de la société. Car, s'il possédait\nune famille dans le pays, il la tenait éloignée en raison de la\npetitesse de ses origines et de ses attaches. E t , à l'égard des\nétrangers, il se montrait difficile, ce qui n'était point pour faci-\nliter ses relations, les étrangers mettant de leur côté peu\nd'empressement à le hanter. M. Mollet ne prisait pas les fré-\nquentations de son bord; il préférait le frottement méprisant des\ngrands à la familiarité de ses égaux. Peu sensible aux affronts,\nil s'estimait suffisamment payé d'un camouflet par l'honneur\nqu'on lui faisait en le supportant en haut lieu. Mais, si à Paris\nune grosse fortune permet de se rapprocher à des gens que la\ncondition sépare, il n'en va plus de même en province où l'aris-\ntocratie, même dénuée, est jalouse de marquer les distances. Les\n avances du seigneur de Luzernes furent froidement reçues. D'ici\n que les préventions se dissipassent et qu'un faste inaccoutumé\n décidât la curiosité à l'emporter sur les préjugés (il l'espérait\n du moins), il dut se contenter de la société des inférieurs pour\n laquelle il ne marquait pas de répugnance. 11 aimait à dominer,\n et contrairement à la plupart des parvenus sa hauteur n'allait\n pas sans bonne grâce.\n    Parmi les quelques personnes qui rapprochaient, M. Mollet\n avait particulièrement distingué M. Langlais, et il lui témoi-\n gnait un attachement singulier. Encore que d'un fonds remar-\n quablement solide, il n'en était pas moins sujet à de menus\n inconvénients du fait de son embonpoint et de son abus de la\n chère, inconvénients qu'il avait tendance à s'exagérer, car il\n tenait fort à la vie qui dispense les joies de la vanité et du palais.\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "                      LE JARDIN A LA FRANÇAISE                         17\n\n Dans la préoccupation constante de sa santé, il avait un fré-\nquent recours aux offices des médecins, quitte à suivre dans\nleurs conseils ceux seulement qui ne contrariaient pas sa gour-\nmandise. Ce fut ainsi qu'il s'accointa avec M . Langlais dont la\nréputation dans la contrée n'était pas sans fondements.\n   M. Langlais était un petit vieillard fort déplaisant et ridicule,\nque son art éprouvé sauvait seul du discrédit. Ne pouvant se\npasser de lui, ses clients se dédommageaient en le moquant, et\nlà-dessus ils avaient fort à faire.Onriaitdesontrottinement pressé,\nde ses gestes tranchants, de son nez camus, de ses oreilles\ndécollées et de sa bouche mal garnie. Sa mise désuète forçait la\nraillerie des gens les moins attachés à la mode. Si, aux yeux de\nla province peu disposée au changement, M. Mollet paraissait\nexcentrique avec ses habits à jupes amples, ses vestes chargées\nde broderies et ses canons enrubannés, M. Langlais défiait toute\népithète avec son pourpoint de velours sombre, son rabat, ses\nvastes chausses et ses bottes. Sans compter que son corps des-\nséché flottait dans cet accoutrement et qu'il s'obstinait à ne pas\nporter perruque et à laisser pendre sur son col de longues mèches\ndécolorées. T o u t cela n'eût pas appelé la malveillance si, par\nailleurs, il ne se fut rendu détestable. Il avait la manie de con-\ntredire en toutes choses, et sur un ton rendu plus acrimonieux\nencore par le son aigre de sa voix. Rien n'est plus odieux aux\nhommes que d'être perpétuellement repris; aussi, accusait-on\nM. Langlais de méchanceté et d'envie, en quoi le jugement\npublie se t r o m p a i t ; il n'avait pas l'âme si noire, et il obéissait\nsimplement à un irrésistible penchant.\n   L e culte que M. Mollet avait pour sa propre personne s'accom-\npagnait d'une grande considération pour les médecins chargés\nde laconserver. Il commença par s'étonner des façons de M. L a n -\nglais, mais il s'en amusa bientôt q u a n d il se fut imaginé qu'il\ndevait un réconfort à ses soins. E n effet, venu dans le pays avec-\nquelques troubles de l'estomac et des élancements de goutte, il\nles sentit bientôt diminuer et il attribua innocemment à la\nscience ce qui était simplement un effet de l'exercice et du grand\nair. L a reconnaissance lui rendit son sauveur supportable, puis\nindispensable.\n   Entouré de flatteurs, le châtelain n'était pas habitué à ce\nqu'on lui tint tête; l'audace du médecin le changeait, et il ne lui\ndéplut pas de rencontrer quelqu'un qui ne fut pas toujours per-\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "18                         DURENDAL\n\n\nsuadé d'avance. Il se compara volontiers à ces grands monarques\nqui endurent parfois la rude franchise d'un courtisan privilégié.\n    Et, de son côté, M. Langlais, charmé de pouvoir s'en donner\nà l'aise, et de ne point voir comme à l'ordinaire ses visites\nbrusquées par l'humeur d'un malade exaspéré, ne marchandait\npas son temps à Luzernes. Une habitude presque journalière lia\nles deux personnages. Ils passaient des heures entières, l'un à\naffirmer, l'autre à contester, et, au bout d'un duel sans résultat,\nles adversaires se séparaient, enchantés l'un de l'autre.\n    Il va sans dire que rien n'animait autant la verve contredi-\nsante du vieillard que l'entreprise dont s'enorgueillisait M. Mol-\nlet. La démolition du vieux castel fut considérée par lui comme\nun sacrilège; les bouleversements du terrain comme de la\ndémence ; la construction nouvelle comme le triomphe du mau-\nvais goût. Au surplus ne parlait-il de tout cela que sur les des-\ncriptions de son compère. Il refusait obstinément de se déranger\npour jeter le moindre regard sur des choses qu'il condamnait\nd'avance.\n     Il professait le dédain pour les inventions saugrenues de\n l'époque, et particulièrement, puisque c'en était ici le cas, pour\n les fantaisies architecturales.- Il ne consentit jamais à visiter\n son client ailleurs que dans son camp volant, au moulin, et s'il\n acceptait de faire avec lui quelques pas de promenade, c'était\n sous l'ombrage d'un rideau de peupliers qui avait été épargné\n et qui masquait la vue des travaux.\n     M. Mollet était trop sur de son fait pour se laisser le moins\n du monde troubler par les raisons de M. Langlais. Plus abon-\n  daient les critiques, plus il se renforçait dans la bonne opinion\n  qu'il avait de ses idées et de ses goûts. Mais, lorsque les der-\n  niers ouvriers allaient quitter Luzernes, le projet lui vint-à\n  l'esprit d'un excellent tour à jouer à son ami.\n     Un dimanche matin, M. Mollet revenait de la messe dans son\n  pesant carrosse, quand, selon ses prévisions, il aperçût le méde-\n  cin qui, tout poudreux, marchait sur le côté de la route. Il\n  donna l'ordre d'arrêter et invita le vieillard à prendre place\n  auprès de lui pour lui donner sur le champ une consultation\n  sur des vapeurs qu'il avait éprouvées la veille.\n     — Croyez bien, dit M. Langlais en gravissant le marchepied,\n  que l'exercice m'eût été infiniment plus agréable; le balance\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "                      LE JARDIN A LA FRANÇAISE                    19\n\n\n    ment du carrosse m'indispose. Mais j'obéis à mon devoir. Sans\n    doute faut-il attribuer votre malaise à ce voyage dont je vous\n    avais dissuadé; il aura mis en mouvement vos humeurs, je ne\n    m'en étonne point.\n       La vérité était que M. Mollet se portait à souhait et n'avait\n    accompli aucun voyage. Il avait prétexté d'une absence, afin\n    d'obtenir pendant quelques jours l'éloignement de M. Langlais,\n    nécessaire à ses desseins.\n       Enfoui au fond de la voiture, et tout occupé à émettre des\n   maximes sur les bienfaits de l'abstinence et de la diète, le\n   médecin ne prenait garde ni au paysage, ni à l'envie de rire qui\n   congestionnait son prétendu malade.\n      Mais quand on eut fait halte et que par la portière ouverte\n   il découvrit où il était, il se rejeta dans son coin avec un cri\n   d'indignation.\n      A l'endroit où deux semaines auparavant s'élevait le moulin,\n  on ne voyait plus qu'un boulingrin décoré de plates-bandes, au\n  milieu duquel une Nymphe surprise suspendait sa course. Une\n  arche de marbre enjambait le ruisseau policé, naguère battu par\n  les palettes. Et, tout en haut d'une rampe gazonnée partagée par\n  un spacieux escalier, on apercevait la terrasse où reposait le\n  château. Les peupliers avaient disparu.\n     — Avouez que vous ne vous attendiez pas à celle-là, dit\n M. Mollet en pouffant. Vous aviez juré de ne me rendre jamais\n vos soins autre part. Vous voici bien contraint à vous dédire.\n Et vous devrez admirer Luzernes malgré vous.\n     — Je n'admirerai rien, soyez-en convaincu, répartit sèchement\n le médecin. Ce que je vois ici me suffit. Quelle pitié !\n        Cet arrangement répond aux vues de M. Le Nôtre. J'en\nsuis marri pour vous mais...\n     — Votre M. Le Nôtre est un âne! Un âne! Je ne me lasserai\npas de le répéter. Les plus beaux arbres détruits! D'admirables\ncultures anéanties! Luzernes est bien accommodé maintenant.\nMes compliments ! Mais vous ne pensez pas que je vais demeurer\nà contempler-ce désastre. Allons-nous-en!\n  — Nous rentrons! cria M. Mollet au cocher qui fouetta les\nchevaux.--\n    — Arrêtez! Je retourne chez moi! cria M. Langlais après lui,\nmais sans succès.'\n    — Je prétends vous retenir, dit M. Mollet. J'ai joui de votre\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "20                          DURENDAL\n\n\nconfusion ; laissez-moi vous la faire oublier en vous gardant à\nma table ce matin.\n    — Je n'ai pas faim. Et d'ailleurs ne pensez pas m'avoir con-\nfondu. Les sottises que vous commettez retomberont sur votre\ntête, non sur la mienne. Saccagez votre domaine, c'est votre\naffaire. Vous le regretterez avant moi.\n    — Si cela est jamais, je consens à ne vous revoir de ma vie,\nou je ne suis qu'un paltoquet. Pour le moment, n'en parlons\nplus. Aimez-vous le vin de Hongrie? J'en reçus hier quelques\nflacons; je vous y ferai goûter.\n    — Ce vin m'est inconnu. Mais je m'assure d'avance que nos\ncrus de Chinon et de Vouvray l'emportent.\n    Ils étaient au château. Ils se mirent aussitôt à table.\n    Contrairement à ce qu'il avait annoncé, M. Langlais montra\nun consciencieux appétit, mais il morigéna son hôte à chaque\nplat, comme s'ils eussent tous été empoisonnés. Quant au Tokay,\n il le trouva sans vertu, et pour confirmer son dire il y revint\n fréquemment. Trois flacons se tarirent entre les convives; car de\n son côté M. Mollet buvait sec, en soutenant l'excellence de sa\n cave. Aussi se levèrent-ils enfin, fort animés.\n    — N'étaient les bienséances, je ferais une sieste, déclara\n M. Mollet, espérant que son invité l'y engagerait.\n    — Gardez-vous-en! Voulez-vous donc hâter vos jours? Le\n sommeil au sortir du repas engourdit les fonctions digestives.\n  La marche seule peut corriger vos écarts de régime.\n     — Soit! promenons-nous! dit M. Mollet qui se promettait\n  en revanche de ne faire grâce à son compagnon d'aucune des\n  beautés du jardin.\n     Mais au préalable il entr'ouvrit une porte, et, poussant\n  M. Langlais dans une galerie où le jour de dix fenêtres faisait\n  étinceler glaces, dorures et marbres, il attendit que celui-ci mani-\n  festât son émotion.\n     Le vieillard se contenta d'un prompt coup d'œil et, se retour-\n  nant, il dit d'un ton narquois :\n     — Le moindre cabinet serait mieux à votre commodité.\n     — Pour y donner des fêtes? répliqua M. Mollet ironiquement.\n     — Cette profusion choquera le regard de vos hôtes. L'or\n  trouve son excuse dans une antiquité qui en atténue l'éclat.\n   Nous ne serons malheureusement ni l'un ni l'autre en ce monde\n  pour apprécier le luxe plus discret de cette galerie.\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "                     LE JARDIN A LA FRANÇAISE                    21\n\n\n     Là-dessus, ils sortirent. Au dehors, la température n'était pas\n  de celles qui aident à dissiper Aes fumées de la table. On suffo-\n  quait. Un fort soleil de juillet tombait d'aplomb sur la spacieuse\n  étendue des parterres. Autour de l'habitation dont la façade\n  neuve rayonnait, un désert sans ombre s'étendait, parmi lequel\n  des divinités éparses semblaient immobilisées dans une attitude\n  accablée.\n    — C'est ici le triomphe de l'équerre et du fil à plomb, déclara\n  M. Langlais. Mais il serait opportun de fuir ces espaces dénudés.\n  Nos chairs n'étant pas de marbre ne sauraient endurer un séjour\n aussi brûlant.\n    Dans les allées, la promenade ne fut pas meilleure. Les mai-\n gres troncs des marronniers portaient des touffes de feuilles,\n impuissantes à donner le moindre abri. Rouge et luisant, M. Mol-\n let avançait péniblement; à sa droite, M. Langlais trottinait et\n ricanait.\n    — Voici le labyrinthe, désigna M. Mollet d'un geste mou.\n    — Vous n'y recourrez pas au fil d'Ariane; la charmille vous\n vient au coude. Vos petits-enfants, si vous en aviez eu, s'y\n seraient peut-être égarés. Revenons sur nos pas. C'est assez\n bravé pour aujourd'hui le danger d'une insolation. Il se peut\n que dans un siècle ou deux ces quinconces forment au-dessus de\n la tête une impénétrable voûte.\n    — Patientez. Nous entrons dans l'Allée des Délices.\n    Ils pénétraient dans le vallonnement sur le flanc duquel le\n buis tordaient leur bois grêle. La chaleur était insupportable.\n    — Les délices! dit M. Langlais. A ce compte, si vous devez\nbrûler aux flammes de l'Enfer, vous y prendrez un rafraîchis-\nsement.\n    — Il n'est pas douteux que l'été ne soit vif, dit M. Mollet en\ns'épongeant. Encore quelques pas et nous sommes à ma fabrique.\nJe l'ai fait construire un peu à votre intention; vous y pourrez\nvenir méditer.\n   — N'y comptez pas. Je préfère encore le neuf à l'imitation du\nvieux.\n   — Cette fabrique est du meilleur goût. L'on n'accepte plus\naujourd'hui de ruines que de la main de l'art; elles deviennent\nainsi un ornement au lieu d'une incommodité.\n   Ils arrivaient. Adossé à la colline, un portique ébréché ouvrait\nson arche flanquée de niches. Mais, malgré toute la peine qu'on\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "22                          DURENDAL\n\n\navait prise à lui faire jouer l'antique, la ruine sentait le maçon,\navec ses rejoints tout frais et ses salissures rapportées. Le lierre\ndestiné à l'habiller accrochait à son pied d'hésitantes cordelettes.\n    — Eh bien? demanda M. de Luzernes que la vue de cet édi-\nfice transportait à chaque fois.\n   — Il faut la laisser vieillir, dit le médecin. Si elle doit jamais\nfaire illusion, cent ans au moins lui seront d'abord nécessaires.\n    — Ou vous êtes de mauvaise foi, ou vous n'y entendez rien, dit\nM. Mollet que tant d'obstination devant l'évidence finissait par\néchauffer. A moins toutefois que vous ne soyez ivre.\n    — Je sais en effet que vous avez tenté de corrompre mon juge-\nment par la boisson. Mais vous n'y avez pas réussi. N'attendez\npas de jamais forcer ma louange contre ma pensée. Là-dessus,\n permettez-moi de me retirer. Je ne saurais sans inconvénient\nsupporter plus longtemps les sévices de l'été, et, puisque vous\n avez trouvé bon d'arracher de votre domaine les quelques arbres;,\n qui en faisaient encore l'agrément en cette saison, souffrez que\nj'aille hors de Luzernes nie chercher un refuge.\n    — Allez! monsieur. Allez! Je ne vous force pas, dit M. Mol-\n let qui se retenait d'éclater.\n    — Et si mes avis sont encore sur vous de quelque poids;\n hâtez-vous de gagner vos appartements, sous peine de conges-\n tion, et confinez-vous-y jusqu'au terme de la canicule.\n    — Il suffit!\n     M. Langlais s'éloigna, narquois, à pas pressés, et il s'en fut\n gagner sur le bord de la Loire un bocage où, la veste bas, il put\n cuver au frais les vapeurs du vin de Hongrie.\n     Resté seul, M. Mollet haussa les épaules, puis, après un der-\n  nier regard amoureux sur sa fabrique, il s'en revint.\n     — Oui, ce faquin de Langlais était ivre, pensait-il d'un cer-\n  veau confus; il trébuchait. L'impertinent! Il est certain que le\n  Tokay était généreux; quelques verres encore, j'aurais été\n  troublé.\n     En vérité, M. de Luzernes n'était-il pas aussi d'aplomb qu'il\n  s'en assurait. Ses jambes étaient molles. Il pesait sur sa canne.\n  Et, d'instant en instant, sa conduite devenait moins celle d'un\n  homme de sens rassis. Car, au lieu de retourner directement au\n  château, il s'entêtait, malgré sa lassitude, à allonger la route. On\n  l'eût supplié de prendre au plus court qu'il n'en eût rien fait,\n  tout comme s'il en allait pour lui d'un point d'honneur. En vain\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                    LE JARDIN A LA FRANÇAISE                    23\n\n\nil fondait, en vain il ruisselait. Une impérieuse obligation le\nmenait. Il ne voulait s'apercevoir de rien, sinon que son jardin\nétait digne de tous les enthousiasmes. Il passait de paliers en\npaliers, de terrasses en terrasses ; il se campait devant les vases\nde bronze luisants et verts; il souriait en passant à un Hermès\nou à un Centaure ; il s'extasiait devant les perspectives savam-\nment ménagées par M. Le Nôtre. La contemplation d'un bassin\noctogonal où un Dauphin crachait de l'eau le retint un long\nmoment; et, quand il se fut retourné, ayant aperçu au bout de\nl'allée un bassin qui répondait au premier, il éprouva la néces-\nsité de l'admirer à son tour. Arrivé là, il ne put moins faire que\nd'aller visiter sa grotte de rocailles.\n   Cette grotte de pierrre, de coquillages et de terre cuite avait\nété édifiée comme un défi en un lieu naturellement privé d'eau.\nUn système compliqué de conduites devait y amener un ruissel-\nlement; mais jusqu'ici aucune goutte ne s'en était échappée.\nM. Mollet profita de ce mécompte pour pénétrer sous la rocaille.\nS'il y faisait une atmosphère d'étuve, une pénombre du moins y\nrégnait. Le seigneur de Luzernes n'en demandait pas davan-\ntage. Il défaillait; ses oreilles bourdonnaient; tout se voilait\nautour de lui. Et, se sentant bien protégé des indiscrets, il se\nlaissa choir plutôt qu'il ne s'assit, d'un geste machinal arracha\nsa perruque, et, le dos dans les cailloux, s'abandonna.\n   Mais le sommeil où il tombait ne devait point lui apporter de\nréconfort. Il fut livré à l'horreur d'un cauchemar sans merci.\n   C'était par un après-midi d'été, le même qu'aujourd'hui. Et\nrien n'avait changé, car, le long des allées, M. Mollet exténué\nmarchait, marchait sous un soleil de plomb. Combien eût-il\nsouhaité se reposer à l'abri d'un feuillage! Mais les chemins\ns'allongeaient devant lui interminablement, avec leur bordure\nde jeunes arbres étriqués qui barraient le sol d'une mince ligne\nnoire. Ou bien, il tournait dans le labyrinthe dont le bord\nextrême lui frôlait le bras, et il n'en découvrait pas l'issue. Et\nsoudain il se trouvait au milieu des parterres,' en pleine éten-\ndue découverte, sans pouvoir se sortir des sentiers géométriques\nqui le ramenaient toujours au même point. Autour de lui, les\nFaunes, les Dianes, les Apollons, grimaçaient à son désespoir.\nJamais, il ne regagnerait son château, perdu là-bas à l'horizon.\nEt il haletait d'une angoisse inexprimable. Ensuite, une terreur\nl'envahit. -Quelqu'un avait marché derrière lui et, au son des\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "34                           DURENDAL\n\n\npas menus et secs écrasant le gravier, il reconnaissait M. Lan-\nglais. Il n'osait pas se retourner, car le médecin prenait dans\nson imagination les traits d'un monstre grimaçant. Où fuir? Où\nse cacher? Maintenant, il courait éperdument. Mais son gros\ncorps ne suivait pas la vitesse de son désir. Il allait être rejoint.\nLes pas se précipitaient dans son dos. Et voici qu'il n'y avait\nplus de salut; la fausse ruine se dressait là-devant, barrant la\nroute. Dans son épouvante, M. Mollet se crut mort et perdit le\nsens.\n    Quand il revint à lui, il s'étonna de son subit soulage-\nment. Il ne ressentait plus trace de sa fatigue; il était léger,\ndispos, apaisé. Une fraîcheur délicieuse le baignait. Où était-\nil? Il ne se reconnaissait pas. Une double ligne de tilleuls aux\ncimes rejointes formait une voûte profonde. Sur son socle\n écaillé une Nymphe vêtue de lichen étendait un bras amputé.\n Au centre d'une vasque à l'eau épaisse, un monstre marin\n ouvrait sa gueule d'où coulait une écume végétale. La mousse\nverdissait les troncs et les pierres. Et toutes choses avaient la\n majesté grave et mélancolique de la vieillesse. M. Mollet se\n promenait lentement, rempli d'aise. Il découvrait son propre\njardin, et sa félicité à le retrouver séculaire était telle, que,s'épa-\n nouissant de plus en plus, il s'éveilla dans un sourire.\n    M. de Luzernes n'eut pas plus tôt ouvert les paupières qu'avec\n une clameur de rage il se renfonça dans son oreiller. Il venait\n d'apercevoir, penché sur lui, le nez plat de M. Langlais.\n     — Eh bien! dit le médecin, comment vous sentez-vous? Vous\n voilà hors d'affaire, ce semble. J'y ai eu grand'peine, mais vous\n êtes guéri. Cette leçon vous corrigera de vos imprudences. Avez-\n vous assez battu la campagne depuis le jour où vos laquais,\n après quelles recherches! vous découvrirent sous la rocaille!\n    — Hors d'ici, monsieur ! Hors d'ici! hurla M. Mollet, se\n redressant sur son séant, et roulant des yeux où la fièvre brillait\n  encore.\n    — Il ne faut pas contrarier les malades, dit M. Langlais, je\n vais me retirer. J'ignore quelle mouche vous a piqué à mon\n égard. Vous m'avez nommé cent fois dans votre délire, et en quels\n  termes! Je reviendrai tout à l'heure.\n     — Vous ne reviendrez pas ! Sortez !\n     — Je vous ai cependant sauvé la vie; ne l'oublions pas, dit\n  M. Langlais stupéfait de cette convalescence furibonde.\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                     LE JARDIN A LA FRANÇAISE                       25\n\n\n    Et il ferma la porte derrière lui.\n    M. Mollet rassembla ses esprits, puis il fit comparaître son\n intendant. Il le chargea de courir à Amboise se mettre en quête\n d'un médecin nouveau; mais au préalable il réglerait à M. Lan-\n glais la note de ses honoraires, en l'invitant à ne plus mettre un\n pied à Luzernes.\n   M. Langlais faisait les cent pas dans la cour du château, en\nattendant de retourner, la crise passée, dans la chambre du\nmalade. Et lorsque l'intendant, qui était à sa manière un per-\nsonnage, vint lui transmettre d'un ton rogue le message dont il\nétait chargé, il s'arrêta tout net, le souffle coupé. Mais il se remit\nbien vite et répliqua :\n   — Mes honoraires? Allez dire à votre maître que je m'estime:\nsuffisamment payé.\n   Et, levant les yeux vers les fenêtres des appartements, il\nn'ajouta qu'un seul mot :\n   — Paltoquet !\n                                              EDOUARD DUCOTÉ.\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "                           Valère Gille\n\n                  DEPUIS 1880, où naquit la Jeune-Belgique, notre petit pays fut\n                    prodigieusement fécond en poètes : il en naissait de tous\n                    côtés, sur les collines de Wallonie et dans les plaines fla-\n                    mandes, à l'ombre des rochers comme à celle des beffrois.\n                     Que tous ne fussent pas dignes du même intérêt, qu'il y\n                     eût nombre d'étoiles négligeables dans cette pléiade qui\n                     allait sans cesse s'accroissant, il n'est pas besoin de le dire.\n                     La Poésie, étant à la fois un don et un art, l'œuvre des\n                     vers réclamant une part égale de spontanéité et de patience,\nd'inspiration et de labeur, on conçoit aisément qu'un bon poète soit chose\npeu commune. Pourtant, si exiguë qu'elle soit, la Belgique possède cinq ou\nsix au moins de ces oiseaux rares; et c'est là un très joli chiffré; songez\ndonc : sur un million d'habitants, un homme favorisé de la visite des Muses !\nC'est énorme, vous savez!\n   Et tous ces poètes ne chantent pas de la même manière : il y en a de puis-\nsants, de mélancoliques, de funèbres, — et même de joyeux. Ce qui frappe et\nintéresse, quand on considère dans son ensemble ce chœur mélodieux, c'est\nla diversité des éléments qui le composent.\n   M. Emile Verhaeren, tout fougue et révolte, apparaît comme un ténébreux\nhéros de légende, chevauchant à travers l'orage, dans les clameurs des toc-\nsins et la flamme rouge des incendies. M. Albert Giraud, dont les vers mer-\nveilleux sont pétris des cendres glorieuses de la Renaissance, fait penser, drapé\nd'orgueil et vêtu de lumière sur un fond de cuirs de Cordoue, à l'un des reîtres\nmagnifiques qu'il a si prestigieusement évoqués. M. Iwan Gilkin révèle deux\nfaces bien distinctes : l'une est d'un dieu rieur et bon enfant, célébrant, sous\ndes tonnelles de feuillage, la douceur de la vie et les attraits de sa nymphe;\nl'autre face est d'un ange rebelle planant, les ailes sinistrement déployées, sur\nles abîmes de soufre de l'enfer qu'il s'est créé lui-même. M. Fernand Séverin,\ndont la Muse mérite d'être rangée parmi les plus harmonieuses qui soient, est\nun enfant songeur et quelque peu maladif, que le charme des tendres paysages\net des belles passantes enivre d'un transport paisible, mais qui, en fermant\nles yeux, découvre en lui-même de plus nobles décors et de plus pures visions.\nIl convient de citer encore Georges Rodenbach, dont le talent mièvre et pré-\n\n\n  (1) La Cithare, le Collier d'opales, le Coffretd'ébène(3 vol. à fr. 3 50, collection des\npoètes français de l'étranger; Paris, Fischbacher).\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                                  VALÈRE GILLE                                   27\n\n    deux, joli aussi d'ailleurs, est cher aux mémoires des jeunes filles; MM. Gré-\n    goire Le Roy et Charles Van Lerberghe, qui ont enfermé en des strophes\n    chantantes l'âme brumeuse des Flandres; et M. Van Arenbergh, qui a ciselé\n    des sonnets d'une étrange et profonde personnalité.\n       M. Valère Gille occupe, dans cette pléiade, Une place bien à lui; un double\n   caractère le distingue des autres poètes belges : il est à la fois le plus joyeux\n    et le plus classique d'entre eux.\n       A propos de la joie débordante, de la saine allégresse de vivre qui ruisselle\n   dans ses œuvres, on a, je crois, évoqué Théodore de Banville; mais l'auteur\n   des Cariatides avait la joie un peu artificielle, un je ne sais quoi de guindé, de\n   peu abandonné, de factice en un mot, qui ôtait à ses plus allègres poèmes\n   toute apparence de sincérité. Banville canalisait trop les flots de son ivresse\n   d'être. M. Gille, lui, s'épanche en tout abandon, comme un enfant heureux\n   du ciel bleu, des arbres frais et des oiseaux qui chantent ; sa joie, participant\n  davantage de la nature, en est elle-même plus naturelle. Et pourtant, le\n  poète de la Cithare sait aussi contenir son inspiration dans les bornes sévères\n  des règles; il discipline son art en maître expert; il édifie ses poèmes de la\n  manière dont les architectes grecs bâtissaient leurs temples, il les sculpte et\n  les finit avec la patience du statuaire qui caresse longuement les formes d'un\n  beau corps. Sa langue, d'une irréprochable correction, et sa prosodie impec-\n  cable, en font un modèle véritablement « classique ». Et il n'est pas téméraire\n  de, prévoir que, quelque jour, ses vera serviront de thème aux analyses des\n  collégiens. On pourrait choisir plus mal, j'en atteste maint éducateur!\n     Je ne vous parlerai que brièvement de la Cithare; ce recueil de pièces anti-\n ques, qui eut l'insigne honneur d'être, le premier en Belgique, couronné par\n l'Académie française, a bénéficié de ce chef d'une popularité suffisante; et il\n n'est personne de vous qui n'en connaisse au moins quelques extraits. Ecœuré\n de l'anarchie qui régnait, depuis quelques années, au Parnasse français,\n M. Gille estima qu'il n'était rien de mieux que d'aller puiser aux sources\n mêmes de l'Art, en s'inspirant des immortels et parfaits exemples que nous\n laissèrent les Grecs. Ce fut là une judicieuse idée, en même temps qu'une\n haute entreprise. Le jeune lyrique se mit à l'œuvre courageusement,\n étudia la Grèce antique, se pénétra profondément de son caractère, et nous\n évoqua son ciel pur, ses dieux heureux et beaux, son peuple fier et doux,\navec une surprenante fidélité. Il célébra la sereine simplicité des paysages de\nl'Attique, les gestes eurythmiques des vierges, la parole harmonieuse des\nsages et des poètes, les exploits et la mort des héros. Et il célébra tout\ncela comme quelqu'un qui l'aurait « de ses yeux vu », si bien que nous l'avons\nrevu aussi, dirigés par ce guide intelligent et sûr, mieux qu'à travers l'his-\ntoire : car la Poésie, plus puissamment que tout autre art, fait resurgir les\nchoses disparues et les actions évanouies. Les Muses, Artémis, les Néréides,\nles Charités, les Satyres; Hésiode, Pindare, Anacréon, Eschyle, Sophocle,\nEuripide ; les Thermopyles, Salamine, Platée, les Jardins d'Akadémos : tout\ncela s'anime et revit, clair aux yeux, caressant à l'oreille, héroïque et tendre\nà la fois. Et le vers se déroule avec une large majesté, tout fleuri d'épithètes\nhomériques. C'est le comble de l'Art. Je pourrais vous citer tel sonnet qui n'a\nd'égal, dans notre langue, que les plus parfaits des Trophées.\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "28                                 DURENDAL\n\n\n  Après avoir, en fils pieux, élevé à la Grèce antique ce monument —\ndurable, croyez-le bien — d'amour et de reconnaissance, M. Gille nous a\ndonné le Collier d'opales :\n                   Ces opales de deuil, d'amour,\n                   De joie et de mélancolie\n                   Sombres ou claires, tour a tour\n                   Couleur de ciel, couleur de lie...\n                   Tantôt roses comme un baiser,\n                   Tantôt rouges comme des baies,\n                   Tantôt prêtes à s'embraser,\n                   Tristes, ardentes, tendres, gaies...\n                   Ces opales couleur du temps,\n                   Ce sont mes diverses pensées\n                   Que l'hiver ou que le piintemps\n                   A dans mon cœur cristallisées.\n    Et en effet, rien n'est plus changeant que ces poèmes dont le titre est bien\nsignificatif : souvenirs d'amour, croquis de nature, rêveries philosophiques,\nrappels de l'enfance naïve, heures d'or et heures grises et heures noires, s'y\nmélangent en une attrayante diversité.\n    Le Collier d'opales est peut-être le chef-d'œuvre de M Valère Gille ; à coup\nsûr est-il, parmi les livres du poète, celui qui le mieux exprime sa personna-\nlité, faite de charme, de clarté, et (il faut bien le redire encore) de joie de\n vivre. Car la mélancolie qui parfois s'insinue dans ces pages, semble peu\n convaincue; ce n'est pas l'amère et poignante mélancolie d'un Léopardi ou\n d'un Henri Heine : c'est plutôt comme une lassitude du bonheur, et un bon-\n heur nouveau.\n     Le scepticisme de M. Gille, lui aussi, n'est guère qu'un sentiment à fleur\n d'âme, et qui ne paraît pas tourmenter trop sa victime : on dirait d'un serpent\n rendu inoffensif par un habile charmeur. Ceci est presque un reproche à\n l'adresse de l'auteur, je n'en disconviens pas; seule, la mélancolie sincère,\n profonde, devrait avoir le droit de s'exhaler. Mais les tristesses légères de\n  M. Valère Gille sont si gentiment dites, qu'on leur pardonne volontiers de\n  manquer parfois de conviction, — ce qui n'empêche, du reste, que les meil-\n  leures pièces du recueil sont les pièces joyeuses : par exemple, telle peinture\n  d'un matin limpide en un bois rempli de fleurs, de bruits d'ailes et de mur-\n  mures d'eaux.\n     Car, avec sa fraîche et somptueuse palette, M. Gille excelle à nous décrire\n   des coins ensoleillés, les nobles travaux des champs, et les pures voluptés\n   des grands bois. Et il le fait d'une âme émue, prêtant aux moindres fleurs,\n  qu'il connaît « sur le bout des doigts », une vie sympathique et gracieuse. Pas\n   une strophe qui ne reflète un rayon de soleil, ou qui n'exhale un parfum\n  d'herbe mouillée, ou qui ne soit l'écho d'un gazouillement d'oiseau. C'est\n   charmant, pittoresque, lumineux, et vraiment « nature », La muse du Collier\n   d'opales est une belle fille saine et robuste, aux joues fleuries, aux lèvres chas-\n   tement sensuelles, et dont les pieds légers ont, sur le gazon, des mouvements\n   d'une incomparable harmonie; elle danse et rit et babille, s'arrête pour\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "                                   VALERE GILLE                                      29\n\n\nécouter un rossignol ou regarder u n e écharpe, de b r u m e qui ceint l'épaule\nd'une colline; puis, vers le soir, elle s'assied a u bord d'une fontaine aussi\nclaire q u e ses yeux, et elle y mire, p a r m i le reflet des étoiles, sa tête devenue\npensive sous sa c o u r o n n e de fleurs des bois...\n   J e veux vous citer une courte pièce de ce précieux recueil; j e choisis celle-\nlà, non pas tant parce que l'auteur m'a fait l'honneur de m e la dédier, mais\nparce qu'elle est d ' u n e joliesse adorable, — et aussi, u n peu, parce qu'elle\nm'évoque le souvenir d'une exquise flânerie sur l'eau, un soir d'été :\n\n                 Comme un oiseau planant dans l'air tranquille et pur,\n                 Notre barque dormait sur le fleuve d'azur.\n                 De bleus volubilis nouaient les voiles closes;\n                 Un berceau de lilas et d'aubépines roses\n                 Eparpillait de l'ombre en fleurs sur nos genoux.\n                 La lune d'or s'était levée : autour de nous\n                 S'étendait le divin silence de nos âmes,\n                 Et ni la brise, ni le frôlement des rames\n                 Ne troublaient par moment le beau rêve du soir.\n                 Le ciel se reflétait dans le fleuve. Pour voir\n                 Comme des nénuphars éclore les étoiles\n                 Et les nuages blancs glisser comme des voiles,\n                 Nous nous penchions sur l'eau, tendrement enlacés.\n                 Contempler seul est doux; malheur aux insensés\n                 Que le mirage affole et que le désir ronge :\n                 Rien ne vaut ici-bas l'heure exquise du songe.\n\n    Voilà, cristallisé en quelques mélodieux alexandrins, tout l'art de M. Valère\nGille : fraîcheur d'imagination, grâce d e langage, délicatesse délicieuse d u\n n rendu ». C'est tendre à l'œil comme u n e toile de Corot, et ce n'est p a s moins\nparfait.\n    L e Coffret d'ébène, qui me sert de prétexte à cette étude bien incomplète\nd'ailleurs (car je goûte, en garçon impressionnable q u e je suis, sans démêler\nexactement les causes de mon a d m i r a t i o n ) , le Coffret d'ébène, quoique le der-\nnier venu des livres d e M. Gille, contient des p o è m e s composés longtemps\navant les odes antiques de la Cithare. Certains d'entre eux trahissent, non pas\nprécisément l'inexpérience de la jeunesse, mais u n e sorte d e préciosité et de\nrecherche systématique d u symbole, deux défauts fort à la mode il y a quel-\nques années. La Cithare et le Collier d'opales m e paraissant, exprimer à souhait\nle double aspect du talent de l'auteur, je me dispenserai d'insistersur ce récent\nrecueil, d o n t quelques pages s'imposent d u reste à l'attention, empreintes\nqu'elles sont d e cette maîtrise désormais conquise par le poète.\n   M. Valère Gille avait d é b u t é par le Château des merveilles, petite plaquette\noriginale et gracieusement puérile; u n e espèce d e musée p o u r poupées. Il a\npublié encore les Tombeaux, de nobles sonnets dédiés à la gloire des poètes et\ndes artistes qui dorment d a n s l'immortalité; ces sonnets témoignent tout\nensemble d'une fine compréhension et d'une souple habileté. Aux jours\nhéroïques de la Jeune-Belgique, bataillant p o u r la saine tradition française,\nM. Gille écrivit des articles aussi p i m p a n t s et spirituels que solidement docu-\nmentés. E t son influence sur notre m o u v e m e n t littéraire fut très appréciable.\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "30                                DURENDAL\n\n\n    Maintenant, pour entrelacer quelques épines — point trop méchantes — à\nla couronne de roses que je pose avec joie sur le front de ce poète, en qui\nj'admire et j'aime profondément le maître dévoué, l'ami charmant, — mainte-\nnant, je vous dirai que M. Valère Gille doit se délier, si bien qu'il possède\nson art, de la facilité qui lui fut dévolue. L'aisance est un don précieux, mais\nelle vous jette parfois au rude écueil de la banalité. L'auteur de la Citkare est\nfils d'André Chénier; ses détracteurs, qui sont nombreux comme le sont tou-\njours les ennemis d'un homme de talent, lui ont jeté déjà, injure imméritée\nd'ailleurs, le nom de l'abbé Delille. Je souhaite, pour l'honneur des Lettres\nbelges, que M. Gille ne donne jamais raison à ces jaloux; et c'est ce qui me\npousse, tout humble que je suis, à le mettre en garde lui-même contre sa\npropre facilité. Puisse-t-il, à aucun prix, ne versifier pour le plaisir de ver-\n sifier! La mission du poète est plus haute :les vulgaires bavards sont exclus\n du temple des Muses.\n    Et c'est pourquoi je regrette que M. Gille ait inséré dans son prestigieux\n Collier d'opales, certains quatrains de circonstance, griffonnés sur une « liseuse »\n ou sur un volume envoyé. Ces improvisations perdent, à survivre au moment\n où elles furent conçues, leur charme de spontanéité, leur fragile poussière\n d'aile de papillon... Pour moi, me préserve le ciel de jamais livrer au public\n les vers que j'écrivis sur les albums, les éventails ou les cartes postales illus-\n trées ! qu'ils tombent dans un cœur aimé qui les reçoit et les garde, c'est bien\n assez pour eux, et ils ne peuvent en demander davantage. N'est-il pas vrai,\n ô ma Muse aux ailes blanches ?...\n                                                                 FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                     (Cliché de la maison Buschman d'Anvers)\n\n\nL'ADORATION DES MAGES\n      (DIRK BOUTS)\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": ""}, {"page_pdf": 50, "texte": "   Bonnes Gens dans leur Petite Ville\n                                   ROMAN\n\n                                       [Suite)\n\n\n\n                                         V\n\n                   LA \" Société littéraire \" est située sur la grand'place; elle\n                     comprend le premier étage d'un vaste immeuble, dont le\n                     rez-de-chaussée abrite le Café royal. Un balcon longe la\n                     façade du cercle; le local est clair, bien aéré; des chromo-\n                     lithographies, données en prime par des publications\n                     illustrées françaises et anglaises, ont été encadrées et\n                     réjouissent une tapisserie verte. Sur une grande table,\n                     les journaux sont alignés. Des tables de jeu font vis-à-vis\n                     à chaque fenêtre ; contre les trumeaux, des canapés de\ncrin promettent un confort relatif; une salle de billard est attenante à cette\npièce. Les sociétaires éprouvent une fierté et une satisfaction en se retrouvant\nici. Ce sont les patriciens de Tiest qui font partie de la « Société\"». A vrai dire,\nelle compte aussi quelques per$onnes admises seulement en raison de services\nrendus à la chose publique. La politique a été bannie de son règlement, néan-\nmoins par un accord tacite, les membres qui pensent à peu près de même —\nmodérément et sagement sur toutes les questions — se retrouvent au cercle\npendant les dernières heures de la matinée; les autres — les avancés — se\nrejoignent le soir, et prolongent tard leurs conciliabules et leurs parties de\npiquet. Les deux éléments se confondent à l'occasion des fêtes annuelles : un\nconcert vocal et instrumental donné le premier dimanche de la kermesse, une\npartie de danse organisée durant le carnaval. Alors chacun fait montre de la\nplus grande courtoisie, on voit le fils d'un Monsieur Pioot, par exemple,\nengager une demoiselle Manster pour la première contredanse.\n    Et cependant, la politique de leur ville demeure, chez tous, le ressort qui\nde temps à autre les soulève, les fait mouvoir, dans une subite évasion de leur\napathie. Les affaires lentes et prudentes, la sage épargne, les distractions\npuisées dans les racontars concernant des petits scandales amoureux, ont rem-\npli de tranquilles années; soudain l'atmosphère s'agite : une moitié du con-\nseil communal devra être renouvelée bientôt, et on commence à discuter les\nchances et les risques de la majorité; ou. parfois un décès, une démission,\nexigent un appel extraordinaire aux urnes. Questions palpitantes, grosses de\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "32                                DURENDAL\n\n\nsurprises! Quelle attitude prendront telles ou telles familles ? Maintenant, à\nl'occasion de la compétition surgie entre Pioot et Manster, apprendra-t-on\nque les Van Doornen usent de leur influence en faveur de ce dernier? Ils\nappartiennent au même clan, mais le cousin de Van Doornen espérait être\nnommé conservateur des hypothèques et c'est le frère de Manster qui lui a été\npréféré. Une bouteille à encre, cette élection! Aussi, dès l'annonce des can-\ndidatures, chacun agite, retourne, pèse les suppositions. Et le clergé se jet-\ntera-t-il dans la lutte ? Pioot est l'un de ses plus fermes soutiens !\n   Monsieur Aubrie fait exception parmi ces politiqueurs ; il est vrai que Mon-\nsieur Aubrie appartient au Béguinage, le quartier des originaux, dont le plus\nbel ornement est Monsieur Demans. Ah! un petit vent de bataille souffle\ndéjà sur la petite ville qui s'étire et qui va se dresser, bientôt fiévreuse.\n   On se croirait au bout du monde ici. Des trains relient Tiest à la\ncapitale, mais le trajet est long et coûteux, et puis Bruxelles effraye les bonnes\ngens. Ils vous diront: « C'est une belle ville, j'en conviens... mais tenez,\nl'animation y est trop grande, le bruit m'assourdit, les lumières m'aveuglent.\nJ'ai toujours été heureux de quitter Bruxelles, pour rentrer à Tiest. »\n   Ils ont d'ailleurs un député aux chambres, là-bas, qui reçoit leurs requêtes et\nfait des démarches; représentant l'arrondissement depuis toujours, il se tient\nen dehors de la lutte des partis locaux, c'est un homme disposant de grandes\ninfluences et qui appartient à la noblesse. De même, leur sénateur n'a jamais\nété combattu. Celui-là, les Tiestois ne l'aperçoivent qu'une fois par an. Il se\nrend auprès des autorités, et ensuite les électeurs qui désirant ses services\nvont le rejoindre à l'auberge, car le sénateur ne veut pas accepter l'hospitalité\nchez l'un des notables, afin de ne point faire de jaloux. C'est un enfant du\npays qui abandonna son château voisin de la ville, pour se fixer définitive-\nment à Bruxelles. Qu'importe! Il gère d'autant mieux leurs intérêts, étant\nprès de la manne ministérielle, et chaque bourgeois sait bien qu'elle tombe\nsouvent à ses côtés. Un homme si riche !\n   Les avancés, eux-mêmes, doivent se résigner à ne point leur opposer de can-\ndidats. Tout l'intérêt des rivalités politiques se concentre dans la lutte\nà la commune, car les élections provinciales n'offrent guère de surprises, la\nmasse des paysans, qui y participent, ne se souciant pas du profit que pour-\nrait amener un changement dans la répartition des mandats. Les bourgeois\nsentent d'autant mieux leur supériorité sur les habitants des campagnes.\n   Voici Monsieur le Docteur qui pénètre toujours le premier à la « Société ».\nUn coup d'oeil jeté sur les journaux du matin et sur le Courrier de Tiest,\nafin de voir s'il ne s'occupe pas de l'élection. Le docteur répand une odeur\nde désinfectants; il a terminé ses visites régulières aux malades, on ne le\ndérangera plus que pour des cas graves. Monsieur le Docteur, qui fréquente\nla « Société », est le médecin des familles riches. Il laisse le menu fretin des\nconsultations modestes à des confrères moins favorisés par la fortune. Il est\n« Monsieur le Docteur » et cette appellation suffit à le désigner ; chacun sait\naussitôt de qui il s'agit.\n   Le receveur de l'enregistrement, ses bureaux fermés, se hâte vers le\ncercle. « Toc! toc! » Avant d'avoir salué le docteur, il commande, au garçon\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            33\n\n\nde salle, un apéritif. Le receveur est congestionné, ses yeux sont rayés d'un\nfilet rouge. Il serre la main de son ami, mais il reste muet. Il parlera après\navoir avalé une gorgée de l'apéritif. Quand le receveur fait « ouf! » et\ns'étire, il est dispos : on peut l'interroger.\n    Encore un habitué ponctuel : Monsieur Gans. Celui-ci jouit d'une répu-\ntation flatteuse. Il n'y a pas une personne, dans Tiest, qui ne sache que Gans\nest un homme de grande sagesse. Lorsqu'un bourgeois veut tenter une entre-\nprise nouvelle, il ne manquera pas de le consulter. Un père cherchet-il une\ncarrière pour son fils, il s'informera auprès de lui. Un garçon trop volage,\ndevenu sérieux, mais qui désire ne convoler qu'à bon escient, ira prendre des\nrenseignements chez ce mentor. Comment a-t-il gagné l'universelle confiance ?\nEn possession de la fortune rondelette que lui laissèrent ses parents, dont il\nétait l'unique enfant, il a joui modérément de la vie, s'est bien gardé de\nprendre femme et ne se lança jamais dans aucune spéculation. Les années de\nmaturité sont venues, il a un maintien grave, des gestes mesurés. Et on\n l'écoute, et on l'écoutera toujours. Vous devinez qu'il doit savoir beaucoup\n de choses touchant l'élection. Ceux qui arrivent l'entourent. La voix de Gans\n s'entend souvent seule. Il donne sûrement des appréciations favorables, car\n  les physionomies prennent des aspects de satisfaction.\n     Un jeune homme salue à la ronde, avec grâce. C'est le Substitut du Procu-\n reur du Roi. Il se tourne un instant du côté de la glace, et effleure sa cheve-\n lure. Tout de suite, aujourd'hui, il s'absorbe dans l'entretien. La politique fut\n longtemps un de ses dadas ; il obtint, grâce à elle, sa nomination dans la\n magistrature. Sa position l'oblige à une réserve dont il peut se libérer ici,\n lorsque de bons amis l'entourent. La science juridique du Substitut n'inspire\n pas grande confiance; d'autres distractions, au surplus de la politique, le\n  sollicitèrent quand il devait conquérir ses diplômes. Les mamans pratiques\n guignent pour leur fille ce jeune homme nanti d'une belle place ; les épouses\n  qui se créent de nouvelles illusions, après la méprise conjugale, combinent\n  des rêves où le substitut apparaît, orné de séductions irrésistibles.\n     L'un des plus gros commerçants de la ville fait son entrée. Il est positive-\n  ment idiot dans tout ce qui ne concerne pas son métier. Chacun lui rend cette\n justice. Mais il a du flair; il gagne autant qu'il veut, en triturant dans son\n  épaisse cervelle les combinaisons commerciales. Son cas n'est pas si rare.\n     Le pharmacien de la bonne cause arrive modestement et, craignant d'in-\n  terrompre la conversation, il ne souhaite le bonjour à personne. Il a pris un\n  siège près de la table aux journaux ; tandis qu'il suit, avec une attention res-\n  pectueuse, les discours de ses voisins, il attire une feuille, arrache un petit\n   morceau de papier et le roule entre le pouce et l'index, puis recommence.\n  Quand la conversation est palpitante d'intérêt, le nombre des boulettes atteint\n   un chiffre très élevé.\n    'Ainsi en sera-t-il aujourd'hui. Monsieur Aubrie, qui vient présenter Paul\n   aux habitués de la Société, les distrait à peine.\n     Monsieur Aubrie et Paul se sont assis à l'écart, sur un canapé de crin,\n   entre deux fenêtres. L'oncle est froissé de ne pas avoir été accueilli d'une\n   manière plus empressée, puisqu'il amenait son neveu, et que tous devaient\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "34                               DURENDAL\n\n\nremarquer l'air d'intelligence et la tournure distinguée de celui-ci. Il lance\nles bouffées de son cigare, et ses réflexions deviennent presque désobli-\ngeantes.\n    Paul feuillette un volume, et bientôt il s'absorbe :\n    — Tu lis la Revue des Deux-Mondes, gamin !\n     Le vieux garçon se penche :\n    — Tu lis des vers 1\n     Les yeux de Paul sont fixes, il remue les lèvres; enfin, regardant son\n oncle, le visage tout rose, il dit d'une voix gonflée :\n     — C'est magnifique !\n     Aubrie a un rire satisfait ; il contemple, légèrement dédaigneux, le groupe\n des causeurs :\n     — Viens, gamin. Le temps est beau, nous rentrerons par les boulevards.\n     Les rues glissent, remplies de clartés. Les pavés sont luisants, et les\n lumières ricochent contre les maisons. La nuit dernière, le gel a de nouveau\n solidifié l'atmosphère, qui s'amollit maintenant, à l'heure méridienne, sous la\n chaleur du ciel. Les pierres humides réverbèrent les rayons qui s'épa-\n nouissent dans l'espace. L'espace! Il s'offre bientôt devant eux, fuyant jus-\n qu'aux confins qui s'imprécisent en de blanches buées. L'horizon est immense,\n cette ligne de la terre qui paraît toucher aux nues est aujourd'hui invisible.\n Derrière les lointains brouillards, l'on croit deviner encore l'étendue sans un\n  arrêt précis dans la vision.\n     Et Paul regarde, avide, sentant quelque chose grandir dans sa poitrine. Il\n aspire l'air, et comme si son haleine le remplissait de puissances miracu-\n leuses, il lui semble qu'il va pouvoir embrasser dans une étreinte sensible le\n  paysage entier, et son être tend vers une volupté.\n     Les deux Aubrie se trouvaient sur la partie des boulevards, au-dtssus des\n  débris des antiques remparts, et la campagne, de cette hauteur, s'étalait au\n  large, lustrée par les ondes claires qui passaient doucement au ras des plaines\n  indéfinies.\n      Victor avait rompu le charme :\n      — Tu vois ce clocher, là, à ta droite, c'est Saint-Lambert. En face, la\n  petite tour pointue, c'est Maanhoven. Deux flèches, là-bas ; elles sont voi-\n  sines. Les as-tu trouvées? Oui? Ce sont les premiers villages de Wallonie...\n      Paul cherchait consciencieusement les désignations de l'oncle. Il reprit sa\n  tournure d'esprit enjouée :\n      — J'avais été privé depuis longtemps de l'espace, de l'air libre... Le croi-\n  riez-vous... la tête me tourne plus qu'après le banquet annuel du collège,\n  quand nous buvions au saint patron de notre Directeur. Ah 1 la boîte, où l'on\n  étouffait, et ses professeurs qui ne a sentaient » rien en dehors du texte de la\n   leçon, commentée selon un rite immuable et glacé.\n      — T u as bien travaillé; le préfet des études m'a écrit... Mais tu dois te\n  défier de ton imagination. « P a u l a l'imagination ardente... » Ce sont les\n   termes de sa lettre...\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                              35\n\n     Les vieux bastions croulant au bas des murs, enveloppés de plantes para-\n  sites qui, tuées par les froidures, couvraient les pierres de rouilles, de taches\n  lépreuses, blanches et noires, distrayèrent Paul :\n     — Demans avait raison ; il ne faudrait pas laisser disparaître ces traces du\n  passé.\n     — Si notre bon ami t'entendait, il serait fort heureux.\n     Une rivière longeait le boulevard qui s'étendait maintenant sur une surface\n  plane, sans l'imprévu des montées au-dessus des anciennes fortifications.\n     — Tiens ! reconnais-tu la place du Tilleul ? C'est encore une marotte de\n  Demans.\n     Ils franchirent la passerelle et, traversant le terre-plein, où les enfants fai-\n saient tapage par ce jour de soleil, Victor ne laissait pas à son neveu la pos-\n sibilité de s'abstraire dans le décor pittoresque.\n    — Tes vacances ne doivent pas se prolonger trop longtemps, les cours ont\n repris à l'université depuis la mi-octobre. Après deux ou trois semaines, tu\n pourrais te remettre doucement à la besogne.\n    — Oui, bon oncle ! Paul eut dans sa réponse un empressement joyeux.\n    — Mon camarade, le capitaine Deflans, s'est chargé de te choisir un appar-\n tement à Louvain.\n    — Il ne vous a rien fait savoir ?\n    — Pas encore. Tu me sembles animé d'un beau zèle?\n    Paul rit, à tout hasard ; il ne démêlait pas les causes de sa joie. Il rit hau-\n tement, et sous le porche de la maison des Aubrie ce rire perla, courut le long\n de la voûte, heurta les vitres multicolores de la porte cochère. Il cria, dans le\n petit corridor, les noms de Rose et de Zoé, et le rire entra avec lui dans la\npetite chambre, et les tantes ouvrirent leurs bras, et serrèrent contre leur\ncœur, le neveu bien-aimé qu'elles n'avaient plus aperçu depuis deux heures\n— un siècle presque !\n    Vraiment, la vie fut douce et bénigne, pendant ces jours qui renfermaient\nce grand bonheur : la présence de Paul I Elle régnait, dispensatrice d'améni-\ntés dans les âmes, de gaietés touchantes sur les visages vieillots. Zoé était\ncharmante. Victor ne souffrait plus de ses rhumatismes. Les servantes ne\nbougonnaient devant aucune besogne. Marie en se levant, se souvenait des\nmets que le jeune monsieur préférait; Anna, ayant perdu toute contrainte,\nosait le regarder en face, et même lui faire compliment sur sa belle mine. La\ncuisine, le « cabinet », la maison, depuis la cave jusqu'au grenier, se réveil-\nlaient aux accents de la voix de Paul. Les choses prenaient un regain de jeu-\nnesse. Chantait-il assez joliment, le piano du salon rouge et blanc ! Le poêle de\nla salle à manger, on l'allumait journellement, et les relents rancis qui impré-\ngnaient les pièces, s'évaporaient, et à l'odeur âcre de la pipe de Victor, se\nmêlait le parfum subtil des cigarettes de Paul. Zoé reniflait, sans obser-\nvations.\n  Rose pensa que les circonstances étaient favorables pour faire une commu-\nnication importante à son frère et à sa sœur, et un après-midi, dans la\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "36                               DURENDAL\n\n\ntiédeur, de la chambre, devant la nappe et les assiettes remplies de pelures\nd'oranges — Paul-aimait cette friandise — elle interrogea Victor et Zoé :\n   — J'ai vu hier, Monsieur le Doyen, il m'a rappelé un projet qui le préoc-\ncupait déjà l'an passé. Vous savez, Victor, que les membres de la Conférence de\nSaint-Vincent de Paul distribuent aux pauvres des « bons » de pain, de viande,\nde houille... Vous ne savez peut-être pas, Zoé, que dans plusieurs villes, il\nexiste à côté de Saint-Vincent, une œuvre similaire : les Dames de la Miséricorde\nchrétienne. Celles-ci distribuent une partie des secours donnés ici par la Confé-\nrence, ainsi des vêtements, des meubles, tels que les bois de lit...\n    La lippe de Victor se releva et montra quelques dents.\n    — Monsieur le Doyen estime que cette œuvre pourrait avoir d'heureux\n résultats chez les nécessiteux de Tiest, tant au point de vue moral que maté-\n riel.\n    — Personne n'en disconvient, appuya Zoé.\n    — Oui, mais il voudrait que je m'occupasse de la fondation de l'œuvre.\n Pensez vous que je puisse accepter cette responsabilité?\n    Rose craignit des sarcasmes. Sa sœur l'avait souvent raillée à propos de sa\n présidence des Dames des Eglises pauvres. Elle entendit les paroles calmes de Zoé:\n    — Faire le bien, dans la mesure de nos forces, est un devoir incombant à\n tous. Vous ferez ce que vous pouvez, on ne peut exiger plus.\n    Victor ajouta : — Vous êtes très dévouée, Rose, ne vous fatiguez pas\n trop.\n    Et Zoé laissa passer cette phrase, sans la relever.\n\n\n\n                                       VI\n\n\n    Paul voyait un ciel nouveau, une villette autre que celle dont il gardait la\n mémoire, et les gens sous des aspects qu'il n'avait pas encore devinés. La vie\n se montrait à ses yeux dessillés, il sentait chaque jour davantage l'éloigne-\n ment de son enfance. Il découvrit, à l'aventure, des apparences aux choses\n que tous ne devaient pas percevoir. Une émotion le secouait devant les jeux\n de la lumière et des nuages, le crépuscule qui couvrait Tiest de cendres\n grises, faisait passer dans le Béguinage un cortège de légendes. Le grand\n soleil dilatait Paul à la joie immense de se savoir libéré, il prenait pied dans\n le monde avec l'orgueil d'un conquérant. Les campagnes romaines, le mur\n de la première enceinte citadine qui traversait les champs, hérissé de pierres,\n mais brillant comme une armure lorsque les rayons touchaient les silex et les\n chaux qui, depuis deux mille ans, voyaient le monde, tout le pays d'alentour\n connut ses courses folles, où sa jeune énergie cherchait à se dépenser. Des\n tumulus indiquaient, dans la plaine, la gloire et la mort des légionnaires; il\n  foulait un sol que des trouvailles d'archéologues révélaient gonflé des souve-\n  nirs de l'invasion latine, et quand la pluie et quand le vent remuaient des\n  houles sombres sur l'étendue, il lui semblait que le paysage allait ramener\n  des images épiques. Au sommet des tertres, il avait secoué ses cheveux dans\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                 B O N N E S G E N S DANS L E U R P E T I T E V I L L E         37\n\n\n\n le vent, humant les parfums gras de la terre mouillée, mais qu'un rayon tra-\n versât les nuées et dissipât les confusions de l'horizon, et son cœur s'éclairait\naussi, et des lumières inconnues le lubrifiaient.\n    Une douceur l'enveloppait souvent, un trouble auquel il se livrait, étonné\net ravi, lui venait du plus profond de l'être. Il se souvint du précédent prin-\ntemps... Une journée merveilleuse, la première, ruisselait au ciel; jamais l'air\nn'avait eu ce frisson où les froidures se mêlaient aux tiédeurs nouvelles, et il\navait ressenti l'impression d'un plaisir qui devait être défendu, là-bas, au col-\nlège.. . Pourquoi évoquait-il — en rougissant — la caresse d'un baiser ?... Et sou-\ndain la maladie le brisait, il passait des heures mortes à la pensée, et le réveil,\nsa convalescence, le rendait semblable aux tout petits, qui rient et crient de\njoie, inconsciemment, parce que le soleil réchauffe leur peau laiteuse, parce\nqu'ils existent sans douleur présente.\n   A peine rétabli, les mois d'ardeur laborieuse l'avaient isolé des préoccupa-\ntions qui ne se rapportaient pas au travail, et voilà que, délivré de ces soucis,\nla première perception de son esprit et de ses sens, devant un ciel prin-\ntanier, l'unissait jusqu'à l'enthousiasme au spectacle mouvant du monde.\n\n   Quand il rentrait, le bon vieil Aubrie s'extasiait sur ses joues roses, sur\nl'éclat de ses yeux. Il lui frappait l'épaule, le secouait :\n   — Ta carrure s'élargit déjà, ma parole!\n   Et entre l'oncle et les tantes, c'était soudain l'oubli de la sensation rap-\nportée du dehors, et câlin, léger, badin, faisant lui-même la nique à ses exal-\ntations, il sautillait à l'entour des pensées que la conversation levait, musait\nau coin du feu pendant que Victor tétait sa pipe, et une remarque commencée\npar Zoé, et que celle-ci estimait pourtant grave et opportune, se terminait\ndans un sourire.\n   Rose ne se défendait pas d'une appréhension, elle dit à Zoé :\n   — Paul n'est pas très pieux.\n   Zoé voulut bien ne point se fâcher, mais il y eut dans l'expression de son\nvisage — une expression anguleuse de condescendante pitié — tant de dédain,\nque sa sœur ne répéta plus cette observation.\n\n   Paul se laissa vivre, à l'abandon de son âme. Il ne s'étonnait pas du chan-\ngement brusque qui, de l'adolescent d'hier, faisait une créature passionnée, un\nhomme. Il avait la conscience d'être, d'exister plus fortement par sa chair et\npar son intelligence.\n   Soirs de cet hiver triste, car les bises et les averses désespéraient l'espace,\nPaul les connut, empreints d'une cordialité forte. Il devait se remémorer plus\ntard, ses courses délibérées dans Tiest luisant de pluie. Les réverbères écla-\nboussaient de leurs lueurs vacillantes, les pavés mouillés ; des femmes pas-\nsaient, la tête enveloppée d'un châle en tricot. Il y en eut une, qu'il coudoya\nau détour d'une ruelle, et qui s'excusa audacieusement, fouillant ses yeux et\nriant de toutes ses dents blanches. Alors il goûta davantage une jouissance\ndans le redoublement de l'averse qui lui cinglait la face, et le vent agitant des\nvolets et soulevant des ardoises, hululait bénévolement pour lui, à l'entour des\ncheminées.\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "38                               DURENDAL\n\n\n  Pendant la veillée qui suivit cette rencontre, Victor, Zoé et Rose connu-\nrent un neveu, qui s'absorbait, oubliait ceux qui étaient proches, et suivait\ndans l'âtre les caprices de la flamme, sans voir les étincellements des char-\nbons s'écroulant.\n\n   Le lendemain, Victor accompagné de Paul se promenait dans la grand'-\nrue. Quand les dépassait une jeunesse, le vieux garçon sifflotait; il s'imaginait\nqu'un autre Dp.mans marchait à côté de lui. Une fillette, une ouvrière déli-\ncieusement jolie, descendit du trottoir devant eux.\n    — Qu'en dis-tu? Qu'en dis-tu? Victor, enthousiasmé, regardait son neveu.\n Il vit les poils follets qui tremblaient sur sa lèvre rose, il vit ses yeux\nhumides, langoureux, et il entendit que le « gamin » soupirait, sans répondre.\n   — Je ne suis qu'un âne ! pensa Aubrie, et pour réparer sa bévue, il entama\nune conversation extrêmement sérieuse, n'accorda plus un regard aux jolies\nfemmes. Il parla des études prochaines de son neveu, avec zèle et componc-\n tion.\n\n   Paul envisageait ces années d'université, assuré de leur charme, convaincu\naussi de leur réussite. Il se réjouissait de son entrée dans cette phase décisive\nde sa vie nouvelle, un mirage entourait cet avenir.\n   Et le passé, le passé triste, la misère de son père et de sa mère qui étaient\npartis le cœur débordant d'amertume, ces remembrances, elles-mêmes, ne\nvoilaient pasle charme de l'heure présente. Il s'était arrêté devant le portrait\nde son père. Trop de temps avait fui déjà. Paul voulut éprouver un douloureux\nregret, mais son esprit, seul, compatit à la souffrance que les traits de l'image\ndevaient avoir exprimée si profondément, l'âme du jeune homme ne fut pas\nbouleversée. Il trouva dans un album la photographie de sa mère. Cette fois,\ndans sa poitrine, un serrement lui fit mal; il ferma l'album d'une main trem-\n blante.\n   — Je serai digne de mon père et de ma mère, murmura-t-il...\n   Mais à son âge, les illusions sont les maîtresses de tous les instants, elles\n donnent l'espoir du lendemain, avec des sourires, des grâces, des certitudes\n ensorcelantes. Quelques instants après son émotion filiale, le jeune homme,\n près de Rose, taquinait la bonne fille, ridiculisait un peu les dames notables\n dans les œuvres pies de Tiest, puis comme il s'apercevait que le front de sa\n tante se plissait, d'un baiser sonore il effaçait les rides.\n\n    Victor Aubrie avait préparé — et cela lui demanda beaucoup d'application\n — un programme des journées de l'étudiant à l'université. Il s'inspirait des\n règlements de la caserne; l'heure du lever était matinale, l'assistance aux\n cours était requise, hors les cas de maladie dûment constatés; il accordait à\n son neveu la permission de minuit, les dimanches et fêtes. Quand l'oncle vou-\n lut traiter la façon de s'y prendre pour s'assimiler parfaitement les leçons du\n professeur, il eut beau remuer les profondeurs de sa pensée, il dut se résoudre\n à effleurer la partie scientifique de son sujet, mais il se rattrapa dans de sages\n considérations d'hygiène morale et corporelle,\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                              39\n\n\n    Les sœurs s'étaient enquises de ce long travail de leur frère. Victor n'avait\n rien voulu dire, se bornant à affirmer : — « Je fais ce que je crois être mon\n devoir. » Zoé hochait la tête, et sa physionomie exprimait l'incrédulité. Rose\n regardait son frère, respectueusement attendrie.\n    Chaque matin, Victor se disait : « Aujourd'hui, je lirai à Paul l'ordre du\njour qui devra régler son existence universitaire. »\n    Mais Paul s'approchait, souriant, et dès l'abord il captivait le vieil oncle\npar la joie de ses yeux, par l'envolée légère de ses paroles, et Aubrie pensait :\n « Ce n'est pas l'instant d'être grave et de rendre cet enfant morose. »\n    Paul se plongeait-il dans un souvenir, et restait-il momentanément silen-\ncieux devant les siens, Victor se serait fait un reproche d'augmenter les pré-\noccupations de son neveu.\n    Et chaque soir, l'oncle, en se déshabillant, voyait au-dessus de la poche\nintérieure de son veston le bord blanc du docte règlement qui dépassait\nl'étoffe, parce que le vieux garçon s'était servi, pour recopier son oeuvre, d'un\npapier de grand format.\n\n    C'était pendant l'avant-dernière semaine que Paul passait à Tiest. Depuis\n quelques jours, les sorties du neveuse prolongeaient jusqu'à l'heure du souper,\n et souvent même, après le repas du soir, Paul avait quitté ses parents, les\nlaissant un peu inquiets de ces absences si longues et si fréquentes. Un senti-\n ment de gêne les empêchait de se communiquer leurs impressions; ils éprou-\nvaient une pudeur à émettre des suppositions qui eussent paru désobligeantes\npour leur neveu. Rose aurait surmonté cette contrainte, en vue du bien spiri-\ntuel du cher enfant, mais déjà Zoé avait accueilli avec malveillance une\nremarque de sa sœur. Victor se décida à ne plus retarder la lecture des prin-\ncipes conducteurs d'un bon étudiant, aussi bien le temps pressait-il. Dans\nquinze jours, leur neveu serait un universitaire...\n    Un matin, les trois Aubrie, sans trop savoir pourquoi, restèrent assis\nautour de la table, après le déjeuner. Paul ne descendait pas, il n'était plus\nmatineux. Quand il pénétra enfin dans « le cabinet », l'oncle et la tante remar-\nquèrent ses yeux bouffis et constatèrent son manque d'appétit. Victor l'avait\nentendu rentrer tardivement, la nuit précédente, et il décida que maintenant\nil fallait intervenir. Aubrie attendait la sortie de ses sœurs, et déjà il tâtait la\npoche intérieure de son veston pour s'assurer que le règlement s'y trouvait.\nLes sœurs ne bougèrent point, Paul s'en alla le premier.\n   Le jeune homme regagna sa chambre, un peu rêveur. Il colla son front\ncontre les vitres de sa fenêtre, jouissant de la fraîcheur du verre, et le\nregard perdu sur le ciel sombre qui enveloppait de mélancolie le paysage.\nIl se retourna, la chambre lui parut morne, le joli papier qui l'avait tant\négayé lorsqu'il l'aperçut à son retour de la pension, perdait, en l'atmosphère\ngrise, ses couleurs clair-chantantes. Paul, dans le corridor, flâna, les mains\nau fond des poches, devant les images encadrées qui, depuis un demi-siècle,\navaient la prétention d'offrir les plus remarquables points de vue de Tiest.\nDans la réalité, il s'était complu jusqu'à l'admiration totale, devers ces\ncoins de nature ou ces quartiers de la petite ville. Cette fois, sans l'émouvoir,\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "                                  DURENDAL\n40\nces représentations naïves le firent sourire. Et soudain, une étincelle étant\ntombée dans son cœur qui devait y rallumer le feu joyeux de jeunesse,\nil fut repris par le charme des apparences vieillotes qui l'entouraient.\n    — Je n'ai pas encore revu le grenier !\n    Il monta au second étage, il grimpa le bout d'escalier branlant qui menait\nsous les toits. La porte ouverte, une bouffée d'air chargée de remugle l'en-\ntoura, il ouït la fuite précipitée et menue des souris et des rats. L'endroit\nétait demeuré mystérieux, ainsi qu'aux jours de son enfance. Une pénombre\nremplissait le grenier. Il bouscula la valise et les malles que jadis les trois\nAubrie emportèrent à Paris et qui, depuis ce mémorable voyage, prolon-\ngeaient une vieillesse tranquille parmi des générations d'araignées.\n    La pluie qui redoublait crépita sur les tuiles et il s'effraya presque, mais,\ndans un coin, à côté d'une chaise boiteuse et d'un vase ébréché, Paul décou-\nvrit, en souriant, un jouet aussitôt reconnu. C'était un attelage de bœufs (la\nbête de droite était décornée, l'autre avait perdu sa queue) que tante Zoé lui\noffrit quand il eut atteint sa septième année. Immédiatement revinrent dans\nson imagination toutes les fables composées en tirant ce chariot : Des ornières\nprofondes se creusaient sous les roues, il fallait exciter les bœufs de la voix ;\nl'attelage avait été en grand danger, pendant la traversée d'un ruisseau qui\nn'était plus guéable. En septembre, durant les soirées attiédies, l'enfant ren-\ntrait les foins dans le jardin des Aubrie.\n    Maintenant, comme il se courbait, il remarqua un brin d'herbe desséché,\nsur le joujou...\n    Les souvenirs montaient, Paul les aspirait ainsi que le parfum d'une chose\nancienne dont on a gardé une tendre mémoire. Depuis longtemps, il n'avait\nplus contemplé ces jours lointains, et les illusions d'antan l'enchantèrent.\n    Paul voulut encore retrouver quelque reste du passé bienfaisant, car ce qu'il\nressentait lui rendait le cœur sympathique, et une pensée lourde qui depuis\nson réveil l'avait accablé, se dissipait à présent.\n    — La chambre des provisions!\n    Il poussa vivement la porte. Dans cette pièce, tout était disposé comme\n autrefois. Deux rayons supportaient des rangées de pots de confitures. Il en\n prit un. L'emballage restait le même, un papier brun fermait le récipient,\n l'étiquette bleue et blanche indiquait le fruit et le millésime de la prépara-\n tion : Coings, 1885. Groseilles rouges, 1883. Une chose seulement avait changé,\n Paul n'éprouvait plus la tentation de crever le papier brun... L'armoire à\n linge était là, dans l'encoignure, très grande et très claire, et puis il vit les\n caisses sans couvercles pleines de haricots blancs, et encore des conserves, les\n bocaux remplis de cornichons verts, les flacons aux tomates vermeilles, aussi\n les boîtes d'étain qui contenaient le thé odoriférant... et enfin le casier, où des\n livres poudreux sommeillaient, parmi la pittoresque piovende. Jadis, il les\n avait feuilletés, dans l'espoir d'y trouver quelques gravures. Il déchiffra le\n titre, à demi effacé d'un volume :\n    — Victor Hugo !\n    La physionomie sévère de son professeur de littérature française, il se la\n rappela en ce moment. Pinçait-il assez les lèvres, dans un sourire dédaigneux,\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           41\n\n\nau prononcé de ce nom! Avec un empressement mutin, il retira le livre, fit\nvoler un nuage de poussière, en le frappant contre son genou, et, la tête folle,\nil redescendit quatre à quatre l'escalier, et rentra dans sa chambre, tirant\naprès lui la porte qui se ferma dans un claquement retentissant.\n    Victor et Zoé, une demi-heure plus tard, virent arriver Rose. La bonne\nfille, par le mouvement nerveux de ses sourcils, leur révélait une inquié-\ntude :\n    — Paul est seul dans sa chambre, et il parle, il crie, comme quelqu'un qui\nferait un discours.\n    Zoé, triomphante, répliqua : — Il s exerce à la profession d'avocat!\n    Cependant Rose ne se rassérénait pas : — Je crois qu'il a la fièvre!\n    Paul malade ! Cette supposition tomba avec un tel effroi, que les vieux\nparents ne purent émettre une parole.\n    Déjà Victor touchait l'escalier, et gravissait les marches aussi vite que le\npermettait l'état de ses jambes. Zoé, derrière lui, activait la montée en bour-\nrant les côtes de son frère. Rose arrivait la dernière. Elle ne savait plus ce\nqu'elle faisait.\n    La porte s'ouvrit, comme si une rafale se fut soudain déchaînée dans le\ncorridor. L'oncle et les tantes apparurent, telles des images d'épouvante.\n    Paul, après quelques secondes de surprise, s'effraya :\n    — Il y a un malheur?\n    Personne ne lui répondit. Il insista :\n    — Vous apportez une mauvaise nouvelle?\n    Zoé regarda Rose; elle s'apercevait bien que son neveu avait le teint\nallumé, mais son maintien indiquait aussi qu'il ne pouvait être indisposé;\n Rose fut en butte à ses reproches :\n    — Que nous racontiez-vous donc ? Serez-vous, jusqu'à la fin de vos jours,\nincapable d'actes et de paroles sensés ?\n    — J'avais cru entendre Paul... murmura Rose décontenancée. Elle conve-\n nait déjà qu'elle avait eu la berlue.\n    Mais Paul, oubliant de rechercher le prétexte de leur venue intempestive,\ntoisa son oncle et ses tantes d'un air souverain ; il agita un livre :\n    — Connaissez-vous la Légende des Siècles? Je n'ai jamais rien lu d'aussi beau !\n Et devant les parents étonnés, il entonna — car sa voix modulait les rythmes,\n s'enflait aux cris sublimes du poète, et murmurait ses infinies douceurs :\n                       Booz s'était couché defatigue accablé...\n\n   Au dernier vers, une larme glissa sur sa joue.\n   Zoé parla d'abord : — Paul, tu m'as fait plaisir. Tu réussiras, tu réussiras!\nTa diction est excellente. Elle apostropha d'une façon prophétique Victor et\nRose : — Ce garçon deviendra un remarquable avocat !\n   Rose n'avait jamais senti aussi profondément le merveilleux poème, pour-\ntant elle ne dit rien, ayant un scrupule. Les livres de Victor Hugo n'étaient-\nils pas mis à l'index ?...\n   Aubrie s'exprima solennellement ; aussi, dès ses premières paroles, chacun\nle contempla avec surprise : — J'aime à rencontrer chez toi le goût des lettres,\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "42                                DURENDAL\n\n\nmais ce n'est là qu'une partie des matières qui s'offriront à ton applica-\ntion. Tu devras entreprendre, avec ardeur, l'étude de toutes les branches\ncomposant le programme de tes cours, et la façon d'employer les heures de\ntravail, de combiner avec elles quelques distractions permises, revêt une\ngrande importance. C'est pourquoi je veux te lire un règlement que j'ai rédigé\nà ton intention.\n   Il ouvrit son veston, fouilla sa poche. Le papier apparut.\n   Alors, tous ses auditeurs étant profondément ahuris, il lut d'une voix de\ncommandement, beaucoup de dispositions, précédées des adverbes latins,\nprimo, secundo, tertio...\n   L'effet produit fut bizarre. Victor ne s'en rendit pas compte, mais les autres\nécoutaient et ne parvenaient pas à se mettre au diapason des considérations\npratiques de l'ancien militaire. Le songe de Booz flottait encore dans la\nchambre.\n   Néanmoins Paul s'inclina gravement, et ses tantes eurent des mines appro-\nbatives. Aubrie, en remettant le papier dans sa poche, pensa que, désormais,\nl'avenir de son neveu était assuré contre toute défaillance.\n   Il fit remarquer, après le souper, que Paul au lieu de sortir était remonté à\nsa chambre.\n   — Il repasse les divers points de mon \" ordre du jour \", ajouta-t-il, avec\nune simplicité un peu appuyée.\n   En ce moment, des cris, des chants, leur parvinrent de la rue.\n   — Voilà la période électorale qui s'engage sérieusement, observa Victor,\ntandis qu'il allait prendre son bougeoir déposé par Marie sur une console.\n   — Bonsoir, mes sœurs I Manster ne dormira pas aussi tranquillement que\nmoi, cette nuit!\n\n    Le vieux garçon s'était illusionné en attribuant une vertu décisive à la lec-\n ture du « règlement ». Paul, dès le lendemain, reprenait ses mauvaises habi-\n tudes. Les Aubrie ne l'aperçurent que pendant les repas.\n    Fréquenterait-il la « Société », le soir, alors que les avancés y tiennent leurs\n conciliabules?... Cette interrogation tourmentait Victor, et il résolut de trou-\n ver la réponse, en se rendant lui-même au cercle, peu de temps après la sortie\n de son neveu.\n    Malgré les critiques de Zoé, il s'emmitoufla, affronta les rues noires et\n humides, et arriva dans la salle de la « Société littéraire », où il provoqua de\n  muettes surprises.\n     Paul n'y était pas.\n    Pour se donner une contenance, Victor affecta de rechercher une canne\n  qu'il aurait, soi-disant, oubliée le matin.\n     Les habitués nocturnes, interrompant leurs complots politiques, assistèrent\n Aubrie dans ses investigations, parfois pénibles, lorsqu'il lâchait de regarder\n sous les canapés en crin, afin de rendre davantage croyable le prétexte de son\n  arrivée tardive.\n     Il s'excusa des dérangements occasionnés, et s'en alla plus gêné qu'il\n  n'aurait voulu le paraître.\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            43\n\n\n   Quand il fut sorti, un exalté de la bande s'écria :\n   — C'est un mouchard !\n   Le commandant traversa la petite ville et découvrit bientôt des motifs de\ntranquillité. Somme toute, l'enfant venait de quitter lecollège après des études\nexcellentes; il avait donné des preuves multiples d'affection à Victor et à ses\nsœurs; c'était un bon cœur, oui... un cœur excellent. Et quand le cœur est\nbon... Devait-il s'inquiéter, lui, un militaire, de voir ce garçon en quête de\nquelques distractions?... L'intérieur des Aubrie, un intérieur de vieux poda-\ngres, n'était pas très réjouissant... La belle affaire si Paul se distrayait, hon-\nnêtement sans doute, avant le recommencement du travail, la reprise de la\nvie utile !\n   Aubrie sifflotait, en ôtant son paletot dans le corridor. Et comme Rose et\nZoé, penchées au-dessus de la rampe de l'escalier, l'interrogeaient :\n   — Paul t'accompagne-t-il ?\n   — Non, mais soyez sans craintes, dormez sur vos deux oreilles, répondit\nVictor.\n   Et sitôt dans son lit, il souffla la bougie, estimant qu'il n'était pas conve-\nnable de guetter la rentrée de son neveu, — comme s'il se fut agi d'un mau-\nvais garçon !\n   Zoé, le surlendemain, connut enfin le motif des longues absences du jeune\nhomme. A l'encontre de ses habitudes, elle était sortie, alors qu'il faisait déjà\nnuit, afin de gourmander leur boucher qui les servait bien mal depuis quelque\ntemps.\n   Le patron était absent, quand elle entra chez lui, et elle ne put, d'abord,\nque semoncer sa femme, mais le boucher revenant au logis, quand elle se\ndécidait à partir — après avoir menacé son épouse de la perte de sa pratique\n— elle voulut recommencer ses répréhensions et elle accabla, longuement,\ncet homme négligent ou carottier\n   Le marchand eut des excuses très plates ; malgré son état barbare, il avait\nfrémi devant Mademoiselle Aubrie.\n   Sur le pas de sa porte, cet homme, s'apercevant que le ciel était menaçant,\nrentra, pour rejoindre, l'instant d'après, Mademoiselle, et lui présenter obsé-\nquieusement un parapluie. Elle repoussa, avec mauvaise humeur, l'offre du\nboucher.\n   Celui-ci avait raison. Une averse était imminente. Des gouttes mouillèrent\nla figure de Zoé.\n   Elle venait de dépasser une ruelle, revint soudain sur ses pas et prit cette\nruelle. Elle ne passait point par-là d'habitude, et le soir, surtout, les gens\ncomme il faut évitaient de s'y engager, mais Zoé voulait raccourcir son che-\n min, car la pluie tombait davantage.\n   Cet endroit avait été malfamé, alors qu'une maison aux volets clos y\ntentait vainement la fortune; aujourd'hui, des salles de danse et quelques\ncabarets dont les fenêtres s'ornaient de tentures voyantes,, suffisaient à lui\n garder une réputation douteuse.\n   Zoé se flattait de ne pas ressembler à Rose. La piété de sa sœur, la rigidité\nde ses principes, elle les trouvait exagérés, et néanmoins en cet instant —\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "44                                DURENDAL\n\n\ndans la rue aux Chiens — elle se ressouvint, indignée, de l'envoi qui parvint\nle mois précédent à Victor. Le vieux célibataire leur avait montré, en riant,\nun petit carton vert qu'il retirait d'une enveloppe satinée : TAVERNE du\nCONGO, tenue par Isabelle et Irma du Bois, rue aux Chiens. Dans un angle de la\ncarte, on lisait ce mot révélateur : « Champagne ».\n    Ces petites Dubois étaient les filles d'un menuisier du Béguinage. Zoé les\nrevoyait sur la place du Tilleul, déjà jolies, coquettes, ayant des mines futées.\nTiest s'émut, à cette époque, d'un bruit scandaleux ; on réunissait dans une\nmême aventure galante, les gamines et deux messieurs qui avaient toujours\njoui de la meilleure réputation. Les Dubois partirent pour Bruxelles, mais\nbientôt elles revinrent et ouvrirent dès lors cette taverne. Les impudentes\nassistaient, le dimanche, à la messe d'onze heures et demie, arborant des toi-\nlettes claires, et Victor affirmait à ses sœurs que maint bourgeois cossu ne se\nprivait pas du plaisir d'aller boire un verre en leur compagnie.\n    Taverne du Congo... Justement Zoé se trouvait en face de l'établissement. La\nlumière filtrait discrètement au travers d'un rideau rouge. Elle, entendit que\nl'on riait à l'intérieur. Une curiosité la hanta, et sans le vouloir, elle ralentit\nsa marche. Un bruit à la porte de cette maison, la fit se presser, pourtant\nelle regarda derrière elle après avoir franchi les pavés où l'éclairage du cabaret\njetait un reflet. La porte était ouverte, une femme se trouvait sur le seuil, et\ndevant elle, un jeune homme restait arrêté et lui pressait la main-... Zoé ne le\nvit que de profil, mais la clarté qui s'échappait toute crue de l'entrée, le lui\nfit reconnaître. C'était Paul !\n    Les pensées les plus diverses de stupeur, de colère, de honte, de chagrin\nl'envahirent. Durant les minutes qui précédèrent son retour chez elle, cette\nfille résolue se perdit dans les indécisions. Que faire ? Devait-elle mettre Victor\nau courant de l'aventure ? Non, il manquait d'autorité. Elle pensa à Rose,\net se sentit furieuse en reconnaissant que celle-là avait émis des observations\nraisonnables à propos de leur neveu.\n\n   Zoé se déshabillait, lançait ses vêtements mouillés, au hasard, sur son lit,\nsur tous les meubles de sa chambre. Après avoir passé un peignoir, qui tom-\nbait en ligne droite le long de son grand corps maigre, elle entra dans le bureau\nde Paul. A côté de la table, où la flamme d'une lampe arrondissait un orbe de\nvermeil,'le jeune homme était assis dans un fauteuil et paraissait assoupi.\n   Zoé se planta devant lui, l'éclat de son regard éclairait de deux taches métal-\nliques sa face, elle se pencha et, ses yeux dans les yeux de Paul, soudain\neffrayé, elle eut des paroles cassées par l'émotion :\n   — Je sais que tu étais tantôt chez des drôlesses... Je sais aussi ce qui me\nreste à faire si tu persévères dans cette voie!\n   Plus un mot, plus un geste; elle sortit, raide, pareille à un automate.\n\n   Une heure après, les Aubrie se trouvaient à table. Anna servait le souper.\nComme aux plus mauvais jours, avant l'arrivée du neveu, l'humeur irascible\nde Zoé s'étalait sans contrainte. Paul, la tête basse, ne proférait aucune\nparole. Et Rose et Victor, sans connaître les motifs de ces altitudes, consta-\ntaient avec amertume que le bonheur complet est chose passagère.\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                             45\n\n\n\n\n                                      VII\n\n\n   La nuit dernière, des affiches de toutes couleurs ont été placardées, et\nTiest se réveille, étonnée, dans ce vêtement éclatant. Le soleil sourit aux\nvieux murs travestis, aux causettes des bourgeois qui arpentent le trottoir,\naux démarches des candidats, à la lutte qui s'annonce chaude !\n   Arrêts devant ces affiches ; satisfactions, haussements d'épaules, quelques\nenthousiasmes et des dépits; Tiest va s'animer.\n   11 est midi. Les cabaretiers comptent des clients aujourd'hui, qu'ils n'aper-\nçoivent qu'à l'occasion de cette circonstance unique, — l'élection proche.\nAujourd'hui encore, les ménagères maugréeront, parce que leurs maris ou\nleurs fils ne rentreront qu'après l'heure habituelle du dîner, mais cette excuse :\n« Nous parlions de l'élection... » calmera les épouses et les mères. A leur\ntour, elles s'enquièrent des prévisions, et les enfants écoutent leurs parents,\net bientôt, à l'école, ils discuteront, tout comme les vieux, et quand le grand\njour sera là, des exaltations les'mettront aux prises. Il y aura des bosses et des\négratignures que les maîtres panseront, en regrettant de ne pouvoir crier\nlibrement leurs sympathies et leurs répulsions politiques, et de secouer le\nmarmot qui révèle des opinions ennemies. Pendant la relevée, c'était, hier,\nla somnolence des rues. Les affiches ont claironné! Monsieur ne fumera\npas sa pipe, selon son habitude, en digérant dans son fauteuil ; il sort, il va\naux nouvelles, il espère rencontrer quelqu'un. Un grand nombre de bour-\ngeois agissent comme celui-là, et des groupes se forment où l'on gesticule en\nfaisant les cent pas. Ceux que leurs occupations privent de cette jouissance\nviennent envier, de temps en temps, devant leurs portes, les gens heureux\nqui peuvent s'offrir le plaisir de répéter à satiété les mêmes réflexions. Puisque\nle temps est beau, les dames de Tiest profitent de cette éclaircie d'hiver et\nfont le tour des boulevards, curieuses de voir, envieuses d'entendre, et elles\nretournent au logis, la tête pleine de suppositions.\n   Il y a des jours pendant lesquels on est en proie au plus noir pessimisme,\nd'autres où la victoire paraît évidente. Les candidats ne passent point par ces\nalternatives; des amis entretiennent leur confiance, et d'ailleurs, tous les\npetits bourgeois et les électeurs de la plèbe ont promis à Manster comme à\nPioot, de voter pour eux. Il ne faut exempter de ces doubles et fallacieuses\npromesses que les habitants du Béguinage. Ceux-là inquiètent Manster, il a\nrésolu de les « travailler » sérieusement. S'il émet des craintes à leur égard,\nses lieutenants, lui répondent : « Laissez donc, vous récolterez toutes les voix\ndu peuple qui rêve son émancipation ». Et Manster s'est tant imprégné\nde son programme, des phrases dans lesquelles ronflent ses admirables prin-\ncipes égalitaires et sa passion des libertés, qu'il croit avoir conscience de sa\nmission nouvelle, — une rénovation morale, une libération du régime rivé\naux idées de réaction !\n   Pioot cultive beaucoup les propriétaires et le clergé. Ses affiches ne valent\n point celles de Manster, mais lorsqu'il développe ses projets, il examine avec\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "46                                DURENDAL\n\n\nsoin la figure de son interlocuteur, et selon que les sourcils de ce dernier se\nfroncent ou que des fossettes rieuses s'approfondissent dans ses joues, il\nchange la direction de son discours ou persévère dans la même voie. Pendant\nles tournées populaires, les avantages de Pioot sont immenses. Au cabaret,\nil boit comme un templier. Le malheureux Manster qui est affligé d'une per-\npétuelle gastrite, fait la grimace après la première gorgée de bière. Pioot plaît\naux femmes; il les chatouille d'un mot drôle ; il est rond, sa solide poignée\nde main lui concilie des hésitants. Manster est bien laid, et il ne tend que\ndeux doigts à l'électeur, en s'approchant de tui. Somme toute, il aura fort à\nfaire pour gagner la partie. Et quand on pense que des meetings sont annon-\ncés, on ne s'imagine pas Manster égalant l'éloquence intarissable, torrentueuse\net tapageuse à souhait de son gros rival. Ses partisans vous répondront, il est\nvrai, que les idées de leur candidat écraseront par leur générosité, les doc-\ntrines égoïstes de Pioot.\n   Un homme qui goûte des satisfactions d'amour-propre à tout moment, c'est\nMonsieur Gans. Met-il un pied dans la rue, les « modérés » s'empressent,\nl'accompagnent, tels des disciples, et gardent pour les répéter à d'autres, les\nparoles précieuses qui tombent de sa bouche.' Dans un échange de vue entre\npersonnes appartenant à ce parti, il suffit, si un désaccord survient, de pou-\nvoir invoquer l'avis de Gans, pour qu'immédiatement chacun s'incline et\nreconnaisse son erreur.\n   En dehors du premier esculape de la ville, partisan notoire de Pioot, les\ndeux candidats comptent parmi leurs adeptes, un nombre égal de médecins.\nAgents précieux! Le Tiestois, peu fortuné, et dont le vote paraît douteux,\nsait bien que son docteur, dans le cas d'un échec du candidat selon ses vœux,\nlui fera parvenir au bout de l'an une note où les honoraires se ressentiront\ndes fluctuations électorales. Mais à l'encontre du baromètre, ces honoraires\nmonteront si l'horizon de leur politique s'est obscurci.\n   Pioot eut une idée géniale. Depuis quinze jours, tous les pauvres diables\nqui sont venus chercher des remèdes chez le pharmacien de la bonne cause,\nont été servis gratuitement. C'est Pioot qui soldera leur compte.\n   Au tribunal, — un endroit généralement à l'abri des orages extérieurs —\nles avocats d'opinions diverses se départissent des habitudes de courtoisie. On\nse punit, entre soi, de ne pas penser de même. Les plaidoiries deviennent\nacides; il y a des incidents pendant l'audience, quand l'avocat « nuance\nManster » surprend l'avocat « nuance Pioot », grâce à des artifices de chi-\ncane, à l'inattendu d'un moyen tiré de pièces que le représentant d'un plaideur\nn'a pas communiqué, selon l'usage, à son contradicteur. Et le substitut du\nprocureur du roi, est atteint d'une fringale de politique, calmée dans une rési-\ngnation pénible.\n   Les bonnes gens que l'on verrait en société de personnes d'un autre parti,\nseraient immédiatement compromises. Ainsi, dansce cas, un épicier risquerait\nde perdre sa clientèle, et il devrait chercher des nouvelles pratiques dans\nl'autre clan.\n   Les nuits ne s'étalent plus sur Tiest, placides, garantes du repos des\ncitoyens. Les cabaretiers versent énormément à boire. Manster et Pioot\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            47\n\n\npayent des tonneaux de bière, et souvent les braillards troublent jusqu'aux\nrues du Béguinage.\n    Mais le Béguinage reste calme, ayant le sentiment de son devoir, perpétuant\nses traditions de sagesse.\n    Pourtant un homme, parmi les habitants de ce quartier rassis, se sent une\nconscience inquiète. Le brave Monsieur Demans, exemple de vertus civiques\nsous ses apparences originales, veut marcher vers les prometteurs du parti\nManster... Oh! il a passé par des moments cruels, et il n'est pas encore arrivé\nau but... Comme la vie a des surprises, des nécessités douloureuses! Chez les\nAubrie, alors que, près de Rose, il goûtait une joie fervente à se pencher sur\nses yeux bleus, à entendre sa voix indécise, à entrelacer des chimères douces\ndans ses pensées, pouvait-il s'imaginer que cette réunion se terminerait dans\nla brusquerie d'une résolution, qui devait avoir blessé la pauvre fille, et dont\nlui-même souffrait intensément.\n    Après avoir quitté ses amis, il s'était couché ce soir-là, décidé à venger de\nla déprédation des imbéciles, la vieille petite ville... Depuis trop longtemps,\n l'âme des choses grises patinée par les souvenirs, et la figure du passé gravée\n sur les pierres branlantes, s'évaporaient et s'effaçaient de la mémoire des\n hommes présents. Des rêves exaltèrent ses projets audacieux; il se redressait,\n mouillé de sueur, et de nouveau, dans le sommeil, les songes prophétisaient\n sa mission.\n     Les premières heures du réveil parurent, ainsi que la nuit, décisives. Demans\n agirait ! Il se rendrait auprès de Manster, et dirigerait son action selon\n les intérêts de cette cause admirable; Il devinait des reproches, des éton-\n nements,des colères; malgré tout, il passerait outre!\n     Devant la table sur laquelle traînaient les feuillets de ses travaux archéolo-\n giques, Demans s'assit; dans le désordre, entre des paperasses, il rassemblait\n facilement les notes dont il fallait se servir; chaque page présentait une\n physionomie spéciale, les ratures et les surcharges les distinguaient comme\n  des visages divers.\n     — Les Fouilles aux environs de Tiest... Voilà une question capitale à\n résoudre, prononça Demans.\n     Durant plusieurs années, il étudia, d'après les Commentaires de César, la\n  situation des lieux voisins de la ville, où le conquérant gaulois avait triomphé,\n  où ses légionnaires subirent aussi la défaite... Sa confiance était solide: Tiest,\n  par les indices relevés dans la configuration de ses abords, par la rencontre\n  des ruines romaines, promettait de découvrir entièrement l'histoire de la cité\n  révolue depuis les premiers siècles.\n     — Manster demandera au conseil communal des subsides pour ces fouilles,\n  le gouvernement devra intervenir à son tour.\n     Il compulsait ses manuscrits d'une main fiévreuse. L''Epoque franque, sous\n  ce titre des pages et des pages se succédaient... L''Histoire du Béguinage, ceci\n  était la plus chère de ses études. Quand il se remémora le dessein du collège\n  échevinal qui voulait élargir les venelles, ouvrir au travers de ce coin ado-\n  rable, une voie de roulage, sans comprendre que ce projet égalerait un sacri-\n  lège, Demans se décida à tout oser. A côté du candidat qui lui assurait son\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "48                                ÜURENDAL\n\n\n\nappui, oui, il haranguerait les foules! L'angoisse le prit aux entrailles quand\nil se plaça dans la situation de cet orateur qu'il voulait être, mais il sentit\nd'autant mieux, dans sa souffrance, la valeur de son action audacieuse.\n    Ses imaginations, les décisions brandies pendant que ses nerfs vibraient,\nque ses tempes brûlaient, que son esprit bouillonnait, l'avaient anéanti physi-\nquement. Demans dut s'étendre sur un sofa, le seul meuble qui garnissait\nd'une apparence cossue sa chambre. Il ferma les yeux et ses idées devinrent\nvagues.\n     Tandis qu'il reposait, une bonne vint mettre le couvert au bout de la table,\n ayant un peu repoussé les paperasses. Elle ne s'étonna pas de voir son\n maître prostré, comme un malade qui se serait assoupi après une crise.\n     — Monsieur, votre dîner est servi !\n     Elle secoua Demans. C'était une forte fille, à laquelle ses quarante années\n n'enlevaient pas la saveur de ses joues rouges, de sa taille riche et solide. Son\n idéal intime ne devait point ressembler à celui de Demans.\n     Sur la table, des pommes de terre fumaient, une carbonnade exhalait une\n odeur citronnée.\n      Demans gagna la chaise que la servante plaçait en regard d'une assiette. Il\n mangea posément, il écouta d'une oreille complaisante Barbe, qui le mit au\n courant de ses dépenses. Cette servante lui sembla précieuse; après une série\n  de domestiques dont il fut obligé de décliner les services, à cause de leur\n  manque d'économie, il crut avoir trouvé la bonne ménagère.\n      Monsieur Demans vivait de petites rentes. Il avait été inspecteur de l'ensei-\n  gnement primaire et s'était retiré bientôt de la carrière, rappelé par la villette\n  où ses parents moururent, où lui-même, le dernier représentant de la\n  famille, s'endormirait près de tant de choses qui lui étaient chères.\n      Il n'avait jamais éprouvé avec amertume que sa situation fut modeste. Daris\n  des cadres de carton bleu et or, les anciens Demans aux visages placides\n  d'honnêtes gens, pouvaient le contempler et reconnaître sûrement — puis-\n  qu'ils étaient au ciel — une âme pareille à la leur.\n      Demans gardait pendant ses repas, comme à vingt ans, une satisfaction qui\n   éloignait les préoccupations étrangères au plaisir de son bon appétit. Il\n   s'essuya la bouche, coupa la pointe de son cigare, et le visage dans la pre-\n   mière bouffée de tabac, il reprit avec calme l'examen de son plan de conduite.\n       Manster devait être mis au courant de tout ce qu'il y avait à faire...\n       Demans répéta cette idée, puis petit à petit il abandonna ses desseins. Il\n   rêva, les yeux mi-clos. Caressait-il quelque désir langoureux ?... Barbe si elle\n   avait regardé son maître, eut voulu deviner le sens de sa pensée... sous les\n   paupières baissées, ses yeux baignaient en une douceur.\n       Debout, brusquement, il eut l'air de se dégager, par un effort, des pensées\n    qui l'enlisaient. Comme quelqu'un qui agirait sous la poussée d'une inspira-\n    tion soudaine, dont l'exécution serait pressante, il s'habilla. Il se trouva dans\n    la rue cinq minutes plus tard, et arriva, essoufflé, devant la demeure de\n    Manster.\n       L'habitation, contrairement à la physionomie de son propriétaire, était\n    avenante; blanche, avec de la verdure derrière les fenêtres entre les rideaux\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                              49\n\n de dentelle claire, et le bouton de la porte reluisant ainsi qu'un disque d'or\n au haut des marches de pierres bleues, si propres, qu'on eut pu s'y mirer.\n Celte façade intimida Demans. Le cordon de la sonnette remuait au souffle du\n vent. Demans le suivit des yeux. Sa vue trembla, il se sentit les jambes molles,\n et, tout à coup, en soupirant bruyamment, il tourna le dos à la maison.\n    — A cette heure-ci, Manster ne peut être chez lui, grommela-t-il.\n    Personne n'était la pour le contredire, et cependant il répondait à d'imagi-\n naires interlocuteurs :\n    — Vous pensez bien que cet homme est accablé de besogne; il doit courir\nà droite, à gauche, ce n'est pas une petite affaire que de mener une campagne\nélectorale !\n    Demans se trouvait sur la grand'place. La tour de l'église primaire, dans\nles flammes blanches de ce soleil d'hiver, parut frémir, comme d'un élan con-\ntenu. Il regarda la tour jusqu'au sommet carré, et de nouveau sa folie — la\nflèche qui couronnerait l'édifice, l'envolée palpitante des pierres — le lança\ndans les témérités.\n   — Demain, demain, je m'occuperai du projet!\n   Il ne salua pas Monsieur le Doyen, et pourtant il lui marcha à peu près sur\nles pieds.\n\n    Le jour succède au jour... l'élection est imminente, et personne ne sait plus\n ce que le scrutin décidera. Le Courrier qui affirmait indubitablement la vic-\n toire de Pioot, dénonce les agissements ennemis de la dernière heure, avec\n une virulence qui révèle de grandes inquiétudes.\n    Le bourgmestre de Tiest, un vieillard très cassé, dont Pioot doit recueillir\n les fonctions, si le succès satisfait ses efforts, fut contraint de se rendre auprès\n des électeurs qu'il avait obligés dans sa carrière. On vit le pauvre maïeur\n accomplir ce devoir, suspendu au bras de deux acolytes ; les modérés pleurè-\nrent d'attendrissement; leurs rivaux ragèrent, et crurent, de bonne foi, que ce\nprocédé devait faire éclater la vengeance du ciel.\n    Monsieur Demans ne s'était pas encore rendu chez Manster. Il allait repous-\nser enfin les hésitations, lorsque la vue des affiches multicolores le fit renoncer\ndéfinitivement à son projet. Il lut les proclamations de Pioot, elles invo-\nquaient le danger d'un échec qui livrerait l'hôtel de ville aux pires antago-\nnistes de l'idée religieuse; à côté, les papiers de Manster assuraient le respect\nprofond de celui-ci pour la « Foi de ses pères ». Demans chercha vainement\nla promesse qu'il espérait du nouveau candidat, et il ne trouva que désillu-\nsions. Un placard collé en cet instant et signé par l'homme auquel il accordait\nsa confiance, certifia que les affaires publiques seraient gérées par ses soins\navec une économie plus grande que dans le passé, il ne consacrerait les res-\nsources communales qu'à des travaux d'une utilité pratique évidente. Et\ncette annonce se terminait ainsi : « Diminution des contributions ! Diminu-\ntion des contributions I Diminution des contributions ! »\n   — Patatras! s'écria Demans.\n   Les curieux, qui s'instruisaient aux manifestes, regardèrent Demans,\neffarés.\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "5o                                bUREKDAL\n\n\n    Il voyait son rêve assommé; lui-même avait l'impression d'un coup, qu'il\naurait reçu sur le crâne.\n    Quand Demans rentra, Barbe lui tendit négligemment une circulaire. Il y\njeta un coup d'œil, et aussitôt : — Manster parlera ce soir au Béguinage! Cet\nhomme est extraordinaire; Barbe, tout espoir n'est pas perdu, peut-être!\n    La servante montra, par son attitude indifférente, que ses préoccupations\nn'étaient pas orientées dans le même sens que celles de son maître.\n    — Cela sera curieux, extrêmement curieux... marmonna-t-il.\n    Et, à la nuit tombante, il se dirigea vers le Café des Archers, où le meeting\ndevait avoir lieu.\n    Dans la pièce principale, toutes les lampes brûlaient; derrière le buffet, un\ndressoir chargé de verres, de brocs et de plats d'étain, lustraient la paroi de\nlueurs argentées; des armoires longues et étroits se succédaient, en face,\ncontre le mur; elles renfermaient les arcs et les flèches des habitués qui\nvenaient tirer au berceau, dans le jardin du cabaret, pendant la belle saison ;\nsur le carrelage en briques, les chaises et les tables, clairement jaunes, étaient\n disposées dans un ordre parfait. Il n'y avait pas un chat dans la salle, cepen-\ndant Demans entendit un bruit de voix discordantes derrière une porte, dont\n les vitres étaient couvertes de rideaux blancs, et qui communiquait sans doute\n avec la cuisine.\n    — ... Tu t'es conduit comme un imbécile!\n    — Monsieur Manster me paye un prix de location élevé...\n    — La belle affaire, si nous perdons nos habitués. Ils seront indignés, ils\n croiront que lu tournes casaque. Laisse-moi te le répéter : Tu t'es conduit\n comme un imbécile, comme un...\n     Ces dernières paroles couvrirent par leur sonorité les dénégations de l'inter-\n locuteur, et soudain la porte s'ouvrit et livra passage à un homme, en man-\n ches de chemise. Ses joues et son front étaient très rouges.\n     Il parut interdit en reconnaissant Monsieur Demans, il inclina gauchement\n  la tête, se plaça derrière le buffet et tambourina sur le bois.\n     — Pas grand monde, mon ami.\n     — Oui... non... Il est encore tôt.\n     — La réunion était annoncée pour cinq heures, et la demie va sonner.\n     — Ils sont là !\n     Manster arrivait, suivi d'une douzaine de partisans. Leur entrée fut tran-\n  quille. L'aspect de ce cabaret désert les avait désagréablement surpris.\n      Le chef de file vint serrer, en silence, la main de Demans.\n     — A boire! cria quelqu'un.\n     Tous, sauf Manster, vidèrent leurs pintes.\n     — Patron, renouvelez I commanda le jeune homme qui paraissait muni de\n  la bourse de l'association.\n     Pendant que le cabaretier redescendait à la cave, ils chuchotèrent; plu-\n  sieurs avaient l'air gênés, sans doute eussent-ils préféré l'absence de cet\n   unique curieux — Monsieur Demans — qui pourrait témoigner du fiasco de\n   ce meeting.\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                              51\n\n\n     Quand le patron déposa, devant chacun d'eux, une chope mousseuse, ils\n lui lancèrent des paroles vives :\n     — Vous n'avez donc pas fait de réclame ?\n     — Les électeurs ont-ils été avertis?\n     — C'est une tromperie, cela !\n     — Ah! les crétins! les crétins!\n     L'homme protestait, en gesticulant ; il ne trouvait point ses mots, plus\n rouge que tout à l'heure, il devint subitement cramoisi.\n     Par l'entre-bâillement de la porte aux rideaux blancs, sa femme apostropha\n les politiciens :\n    — Voulez-vous nous laisser en paix! Promenez autre part vos discours;\n ici, personne ne vous croit, et l'on a bien raison! Si Jules (c'était le nom de\n son mari) avait pour deux onces de bon sens, il n'aurait pas voulu vous\n recevoir!\n    Tous se relevèrent dans une agitation qui fit tomber des chaises et se ren-\n verser des verres. Le visage de Manster sembla frotté de céruse, ses lèvres\nremuèrent, comme celles des bons chrétiens prosternés à l'église, et Dieu sait\n pourtant s'il priait ! L'un de ses congénères lui affirma: — Les gens du quar-\n tier craignent de vous montrer leurs sympathies, mais ils se vengeront de\ncette contrainte, en vous apportant leurs suffrages, dans le secret du bulletin\nde vote !\n    Au milieu du tohu-bohu de ce départ, Monsieur Demans tira Manster par\n la basque de son habit, et résolument :\n    — N'avez-vous pas oublié votre promesse, concernant l'achèvement de la\ntour ?\n    Les lèvres blêmes de Manster s'entr'ouvrirent, il ricana sourdement, et\nsans répondre à Demans, sa voix sépulcrale trembla :\n    — Abandonnons ces gens à leur malheureux sort !\n    Le groupe sortit, avec des exclamations, des avis contradictoires, même les\nparoles aigres de l'un d'entre eux qui reprochait à son camarade d'avoir été le\npromoteur de la réunion ratée.\n    Demans avança lentement, se laissa distancer par les politiciens ; le bruit\nde leurs voix lui devenait odieux.\n    Le Béguinage dormait, veillé par la lune. Le ciel, merveilleusement calme\ndans le scintil infini des étoiles et la clarté de l'astre, effleurait d'une caresse\npâle les toits pareils à de blancs miroirs, et sur la rivière qui longeait la place\ndu Tilleul, les brouillards, comme des flocons de neige suspendus, apparais-\nsaient translucides, résorbant l'argent de la nuit ; sous l'arbre, s'égouttaient\nparfois quelques perles lumineuses.\n    Demans assourdissait sa marche. Il craignait qu'un pas sonore, ébran-\nlant le silence, fit choir le songe, que le ciel tissait autour des pignons den-\ntelés.\n    Il se revivifiait dans la muette adoration de ces choses; ici, sa poitrine\ns'élargit, il. aspira, comme une purification, l'air qui frôlait la vieille âme de\nl'encloître. Son rêve ne quitterait plus ces lieux, et serait brisé en même\ntemps que les pierres, et comme leur plainte, la sienne resterait secrète...\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "52                                DURENDAL\n\n\n   Il se retourna vers les pieuses demeures. Quelques croisées miroitaient\ndoucement ; devant d'autres logis, une buée jaune flottait derrière le petit\nmur, au-dessus de la cour. A la chapelle voisine, l'heure tinta, frêle, en con-\ncordance avec l'instant, et néanmoins on eut pu croire que l'arbre frissonnait;\nsous ses branches, les gouttes d'eau tombèrent plus nombreuses.\n   La rue étroite de Sainte-Catherine profilait une rangée de maisons dans la\nclarté lunaire, de l'autre côté l'ombre qui couvrait les façades faisait se décou-\nper, d'un trait ferme, les cheminées, les toitures noires, contre le ciel\nilluminé.\n   Le cœur de Demans se serra, lorsqu'il dépassa l'habitation des Aubrie. Il\nvenait de retrouver le calme, le chemin de vérité, mais, à présent, un remords\nle pénétrait... Il avait, pour la première fois depuis dix ans peut-être, affligé\nlonguement son amie, celle qui souriait à sa vie humble, et qui semait les\ndouces illusions au bord des jours pareils de l'existence.\n   Il éprouva un ressentiment, parce qu'il revit la physionomie de Manster.\nIl chassa cette image, et Rose apparut, et il s'enivra, dans le charme de la\nnuit, de la figure aimée, à laquelle le ciel étoile, les languides rayons de la\nlune, prêtaient un décor candide et mystérieux.\n   La chimère avait mis ses regrets en fuite; l'ingrat s'endormit ce soir-là, loin\ndu monde réel. Une présence occulte hanta sa chambrette, si blanche, qu'elle\nlui parut vêtue d'ornements nuptiaux...\n   Demans appela faiblement:\n   — Rose!... Rose!...\n   Et son rêve continua dans le sommeil.\n\n   La voix du vieil ami parvint jusqu'à Rose. Mademoiselle Aubrie, après une\njournée mémorable remplie d'incertitudes, de transes, et finalement comblée\nde réussite, répondait à l'appel de Demans.\n   Elle avait ouvert un registre. A la première page, elle venait de tracer en\ngrands caractères : Œuvre des Dames de la Miséricorde chrétienne. C'est le livre de\nl'association fondée aujourd'hui; les zélatrices désignaient Rose pour la pré-\n sidence...\n   Maintenant, les vicissitudes étant passées, son esprit que troublèrent tant\nd'événements graves, revenait à sa pente coutumière. Rose, depuis le départ\n de Monsieur Demans, départ qui l'avait effrayée, à cause de l'inconnu dans\n lequel s'enfonçait le viel ami, se reprochait l'oubliance où elle l'avait laissé.\n    Mais aussi quelle suite de décisions et d'actes tenait dans cette dernière\n semaine !\n    Un matin, Monsieur le Doyen faisait savoir à Rose qu'il désirait sa visite.\n Elle devinait le sujet de l'entretien qui allait remuer leurs pensées, elle savait\n qu'une tâche pénible lui serait recommandée, mais Mademoiselle Aubrie ne\n pouvait rien refuser à ce prêtre, le guide de sa conscience. Tel un bon père, il\n marchait à côté de sa vie aux émois scrupuleux, il calmait ses troubles; quand,\n rougissante, elle déposait un aveu puéril dans le secret de la confession, les\n paroles de Monsieur le Doyen étaient tellement belles, que Rose le comparait\n à un saint.\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                             53\n\n\n     Il lui fallut cependant du courage pour gagner, ce matin-là, le presbytère.\n  En chemin, elle était entrée à l'église ; sa vaillance diminuait au fur et à\n  mesure qu'elle approchait du terme de sa course.\n     Et ceci était l'effet de cette puissance d'onction et d'apaisement exhalée par\n  son directeur spirituel : elle se trouva en sa présence, et déjà un peu d'assu-\n  rance lui revint.\n     — Nous allons agir, mon enfant. L'Œuvre de la Miséricorde sera fondée.\n  J'admire le dévouement de ces messieurs de la Société Saint-Vincent de Paul,\n  mais leurs charités ne doivent pas être exclusives. Vous, je veux dire les\n  Dames des Eglises Pauvres, vous visiterez, à votre tour, les indigents. Le\n  genre de secours que vous leur remettrez est plus conforme à vos aptitudes.\n  Les femmes savent mieux les besoin? des ménages-, il y a chez elles une con-\n  naissance innée, adroite et tendre, de ces nécessités usuelles : les habillements\n  des petiots, l'ordre et la propreté dans la maison la plus modeste, obtenus par\n  vos conseils et la répartition intelligente de vos dons...\n     — D'autres que moi, sans doute...\n     — Mon enfant, non seulement vous êtes indiquée, pour faire partie de\n  l'œuvre, mais pour vous placer à sa tète.\n     Rose croyait que Monsieur le Doyen la connaissait mieux. Elle songea,\n avec chagrin, à la désillusion qui attendait le bon prêtre, quand il la verrait\n incapable de mener à heureuse fin l'entreprise.\n     Le pasteur la regardait en souriant... d'un sourire compatissant et au fond\n duquel brillait un peu de malice. Il savait que Rose, seule, par son aménité et\n sa simplicité, ne provoquerait point de jalousie au milieu des dames pieuses.\n Le moyen d'éluder les concurrences néfastes à l'œuvre, ne se trouvait que\n dans cette solution, la présidence incombant à Mademoiselle Aubrie.\n    Et déjà, il prévenait ses objections, levant sa main blanche dans un geste\n qui bénissait :\n    — Vous suivrez la volonté de Dieu, mon enfant.\n    L'assemblée, en vue d'arriver à la constitution de la nouvelle Société, réunit\n quelques jours plus tard, les messieurs de la Conférence de Saint-Vincent de\n Paul et les zélatrices des Eglises Pauvres. Selon les appréhensions de Rose,\n ce fut une séance pleine de fièvres.\n    Quand Monsieur le Doyen eut exposé le motif de la convocation extraordi-\nnaire, on vit les membres de Saint-Vincent se lever, réclamant tous ensemble\nla parole.\n    Devant leurs revendications dudroit acquis, devant les griefs qu'ils faisaient\nvaloir, les dames frémirent; il y avait de leur côté un mécontentement qui se\ncabrait.\n    Monsieur le Doyen restait très calme, comme s'il eut été certain de l'issue\nque ces discours allaient prendre.\n    — Maintenant, disait l'un des hommes, nous voici à la veille de l'élection ;\nl'improbabilité de son résultat nous effraye tous. Il faudrait penser qu'en\nl'occurrence, l'importance des secours, que nous distribuons, peut avoir le\nmeilleur effet au point de vue du triomphe de la bonne cause.\n    Presque tous désapprouvèrent ce parleur qui mêlait une arrière-pensée de,\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "54                                 DURENDAL\n\n\npropagande électorale à l'exercice de la charité, mais la grande objection res-\ntait debout :\n    — Les Dames ne conviennent pas pour de semblables missions, visiter les\npauvres, voir de près leurs misères, frôler bien souvent le vice... et des jeunes\nfilles porteraient également des secours aux indigents... Cela paraîtrait\nimmoral !\n     Madame Laton se levait, bondissant comme une balle élastique; derrière\nelle, Rose, apeurée, se faisait toute petite, elle eut voulu passer inaperçue.\n Madame Laton, dans une redondance effrayante, entama sans la moindre\nmodestie, l'éloge de son sexe ; et elle prouva, avec, de larges gestes à l'appui, que\nles secours étant scindés, le pain, le lait, la viande, distribués par les hommes,\nles effets d'habillement, les meubles d'urgente nécessité, octroyés par les\nfemmes, on verrait immédiatement les résultats magnifiques, de la nouvelle\nassociation charitable. Et démasquant soudain Mademoiselle Aubrie, elle la\ndésignait aux dames :.— Celle-ci sera notre chef dans oette croisade pour le\nBien ! Et les qualificatifs les plus louangeusement sonores, tombaient autour\nde Rose épouvantée:\n     Car, à vrai dire, la pauvre Rose ne faisait pas brillante mine, malgré l'évo-\ncation guerrière de Madame Laton, et cependant toutes les dames l'entou-\n rèrent, et confirmèrent les paroles qu'elles venaient d'entendre.\n     Il y avait eu, jusqu'à cet instant, quelques perplexités et quelques craintes\n chez les. dévotes, chacune guignait sa voisine, et malgré leurs bonnes âmes,\n chacune jalousait déjà celle qui pourrait recueillir la présidence de l'œuvre.\n     Ceci les mettait toutes d'accord. La personnalité de Rose était trop humble,\n pour occasionner le moindre ombrage.\n     Mais les messieurs reprenaient leurs arguments ; parfois une acrimonie\n s'entendait dans les voix. Un gros garçon, qui était le trésorier de la Confé-\n rence, et qui apportait, dans sa gestion, un zèle et une économie plus grands\n que s'il se fut agi de ses propres intérêts, pleura presque :\n     — Ne plus distribuer que des « bons » de pain... ma caisse me paraîtra\n vide... et l'argent sera dilapidé, peut-être, en d'autres mains...\n   , Du côté des dames, une rumeur monta.\n     — Je veux dire, je veux dire... il se mouchait, si troublé qu'il n'acheva pas\n sa phrase.\n     Monsieur le Doyen s'était dressé, il agita la sonnette placée devant lui. Les\n cœurs battaient très vite, on sentait qu'une chose gravé était prochaine.\n     Le Doyen parla d'une voix douce ses yeux un peu fermés caressèrent tous\n les assistants, et plusieurs tremblèrent.\n     — Mesdames, Messieurs, vous pensez bien qu'en une aussi grave circon-\n  stance, j'ai demandé, avant de proposer une solution à ce conflit, l'avis de\n notre bien-aimé évêque. Monseigneur a daigné répondre à ma requête.\n     Les sociétaires de Saint-Vincent sentirent qu'ils perdaient la partie. Devant\n  l'autorité invoquée, les objections ne seraient plus possibles.\n     La missivede Monseigneur étaiten effet catégorique, quant à sa conclusion.\n  Le prélat rendait hommage aux mérites de ces messieurs, mais il estimait\n qu'une charité, plus efficace encore, serait atteinte, si désormais les dames\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                (Cliché de la maison Buschman d'Anvers)\n\n\nLA C E N E\n(DIRK BOUTS )\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": ""}, {"page_pdf": 76, "texte": "                   BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           55\n\npieuses de Tiest corroboraient la distribution des aumônes. Monseigneur\nenvoyait sa bénédiction aux uns comme aux autres.\n   Jamais les dames n'avaient éprouvé aussi réellement les effets de cette béné-\ndiction. Chez les membres de Saint-Vincent de Paul, une abnégation héroïque\nleur fit courber la tête, sans murmures.\n   Madame Laton,qui de plus en plus prenait Rose sous son égide, la recon-\nduisit, en exaltant ses vertus, alors que les zélatrices pouvaient l'entendre.\nDans la rue, quand elles furent seules, Madame Laton parla sans transition\ndu chagrin qu'elle éprouvait à se sentir si isolée dans la vie, et du bonheur\nque lui procurerait la sortie de pension de sa fille. C'était le portrait de son\ndéfunt père, cette enfant :\n   — Mieux on la connaît et plus on l'apprécie. Comme votre neveu, sans\ndoute... celui-là réunit certainement les qualités de son oncle et de ses\ntantes !\n   Et elle pressa avec amour la main de Rose, qui, interloquée, encore sous\nle coup de tant d'émotions, montait à sa chambre, les genoux las.\n\n   Dans le calme de l'heure, la tranquillité lui revenait. Derrière elle, les inci-\ndents de la journée parurent déjà lointains. Son esprit soulagé des incer-\ntitudes redoutables qui l'avaient accablée, musa un peu, s'arrêta à des choses\nvagues, et puis sa pensée prit corps. Elle se rappela le vieil ami... Monsieur\nDemans...\n   Comme il se faisait tard, Rose s'agenouilla pour prier.\n   Le bon Dieu devait être d'abord remercié, elle dit trois dizaines de son\nchapelet en action de grâces. Elle consacra les dernières dizaines au Saint-\nEsprit, afin qu'il éclairât Monsieur Demans sur ses devoirs de citoyen et de\nchrétien, et elle termina par une invocation à Saint-Antoine, dans les pouvoirs\nduquel Rose avait une grande confiance.\n   En se relevant, en se déshabillant précautionneusement près de son lit, elle\nsentit que son oraison était entendue.\n\n  (A continuer.)                                             GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "   Nuit d'été, nuit d'amour !\n                           I\n\nPar les beaux soirs d'été, quand l'odeur des tilleuls\nAssoupit les enfants aux genoux des aïeuls,\nQuand la grande clameur du jour s'est apaisée,\nA la brise des nuits j'entr'ouvre ma croisée;\nEt, seul dans mon exil, je m'accoude en rêvant...\n\nUn chant d'oiseau m'arrive, apporté par le vent,\nAvec les tintements des cloches dans la brume\nEt les sons cadencés d'une lointaine     enclume.\nPuis, tout rayon s'éteint et toute voix se tait :\nLes cloches et l'enclume, et l'oiseau qui chantait,\nDorment... On n'entend plus, dans le calme suave,\nQue le bruissement mélancolique et grave\nDes arbres du jardin qu'agite un souffle obscur;\nEt la lune pensive émerge dans l'azur.\n\nC'est l'heure la plus chère au cœur meurtri, c'est l'heure\nDe l'amour qui soupire et du regret qui pleure ;\nC'est l'ineffable instant des souvenirs    heureux\nQui s'éveillent dans l'âme et s'appellent entre eux ;\nC'est l'heure triste et douce où les tendres pensées,\nComme un groupe charmant de vierges enlacées,\nNous escortent dans l'ombre en mêlant tour à tour\nLes plaintes de la mort aux chansons de l'amour...\nEt c'est l'heure où mon cœur, se sentant seul au monde\nDans le vaste silence et dans la nuit profonde,\nSe souvient du plus beau de ses beaux soirs d'été\nEt du plus pur bonheur qu'il ait jamais      goûté.\n\n\n                           II\n\nC'était un soir de lune et de paix étoilée.\nSeuls, nous écoutions l'aile invisible du vent\nPalpiter à travers les arbres de l'allée\nOù, mon bras sur le sien, nous marchions en      rêvant.\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "             N U I T D'ÉTÉ, NUIT   D'AMOUR!              57\n\nTandis qu'elle penchait sa tête douce et fière,\nJe voyais son épaule et sa robe aux plis droits\nOnduler lentement dans la blanche lumière\nQue des rameaux touffus nous cachaient par endroits.\n\nMystérieuse extase, où l'âme se balance\nEntre le jour céleste et la nuit   d'ici-bas!...\nLe cœur trop plein d'aveux pour rompre le silence,\nJe l'entendis soudain qui parlait, presque bas.\n0 bonheur! frissonnante et doucement     pâlie,\nElle disait, sentant s'approcher les adieux,\nQu'elle m'avait aimé pour ma mélancolie\nEt pour le songe amer qui flottait dans mes yeux.\n\nJe regardais ses doigts, caressés par la lune\nQui l'enveloppait toute en sa lueur de lait :\nEt quand l'ombre éteignit ses bagues une à une,\nJe pris sa main de vierge en ma main qui tremblait.\n\nElle, dans la candeur de son âme    enfantine,\nElle pressa ma main sans trouble et sans remords ;\nEt puis elle parla du divin  Lamartine\nEt descœurs que l'amour meurt rit jusqu'à la mort...\n\nMinuit allait sonner ; pensifs, nous npus assîmes :\nLa lune en fleur nageait dans un ciel argenté,\nLes tilleuls frémissaient en balançant leurs cimes\nSous la brise légère et la pâle clarté...\n\nNous étions deux enfants bercés du même rêve,\nDeux ramiers que le soir endort dans un seul nid,\nDeux astres égarés qui se cherchent sans trêve\nEt que le doigt de Dieu peu à peu réunit !\n\nCe charme douloureux d'un adieu qu'on        prolonge,\nDans le ravissement d'aimer et d'être seuls,\nFaisait que, vaporeuse et belle comme un songe,\nElle s'alanguissait au parfum des tilleuls.\n\nDans ses lourds cheveux bruns errait sa main ailée,\nQu'elle m'abandonnait    ou m'ôtait tour à tour;\nEt sa voix de cristal, que rien n'avait fêlée,\nSe mêlait aux soupirs des arbres     d'alentour.\n\nEt cette frêle voix d'angélique     harmonie,\nCette adorable voix, plus tendre qu'un baiser,\nSemblait le faible écho de l'ivresse infinie\nQue notre soif d'amour essayait      d'épuiser.\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "58                           DURENDAL\n\n\n     Un sourire de joie éclairait son visage\n     Et des rayons d'espoir filtraient entre ses cils...\n     Mais moi, ce soir trop pur m'était le sûr présage\n     D'un adieu sans retour et d'éternels exils.\n\n     Et pendant que son cœur s'épanchait, comme une urne\n     Qu'une eau fraîche et limpide emplirait jusqu'au bord.\n     Je sentais vaguement planer dans l'air nocturne\n     D'obscurs pressentiments de souffrance et de mort.\n\n     Je sentais que jamais, jamais plus, pareille heure\n     Ne tinterait pour moi sous un ciel aussi beau,\n     Que cette volupté resterait la meilleure\n     Et que son souvenir me suivrait au tombeau.\n\n     Je sentais que cette heure unique et solennelle\n     Ne laisserait en nous qu'un stérile regret.\n     Que le vent de la nuit l'emportait sur son aile\n     Et que jamais, hélas! il ne nous la     rendrait...\n\n     Mais tandis que mes yeux perçaient ainsi le voile\n     Qui dérobait le sombre et profond    avenir,\n     Les siens, fixés au ciel, voyaient dans chaque étoile\n     Un paradis d'amour qui devait nous unir!\n\n                                 III\n\n     Voici l'heure où mon cœur, se sentant seul au monde\n     Dans le vaste silence et dans la nuit profonde,\n     Se souvient du plus beau de ses beaux soirs d'été\n     Et du plus pur bonheur qu'il ait jamais   goûté...\n\n                                                           FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                        Les Expositions\n\n    L e S a l o n d e s A q u a r e l l i s t e s . — Par la nature de ses procédés,\nl'aquarelle, comme la fresque, est — ou devrait être — un art de premier\nmouvement : le papier de la première, pas plus que l'enduit sur lequel la\nseconde étale ses couleurs, ne supportent les surcharges et les repentirs. Sa\ntechnique fait de l'aquarelle un art d'allure vive et décidée, d'inspiration\nspontanée, spécialement adapté à de rapides croquis, à des esquisses notées\nen quelques taches de couleur saisissantes et caractéristiques; un art d'im-\nprovisation, de caprice, de fantaisie alerte. Mais pratiquée, et presque\nexclusivement, par un grand nombre de peintres remarquables, la peinture\nà l'eau a tendu, naturellement, à élever ses ambitions, à empiéter de plus en\nplus sur le domaine de la peinture à l'huile. Y a-t-elle perdu ou gagné?\nQuestion, peut-être, oiseuse... N'assistons-nous pas à une sorte de « migra-\ntion des genres » et les frontières de la prose, de la poésie, voire de\nla musique, ne tendent-elles pas, sans cesse, à se déplacer... Quant à savoir\nquel procédé est supérieur à l'autre et appartient plutôt au grand art —\nil va de soi que la moindre allusion à ce sujet ne pourrait que nous induire\nà sourire : Meunier nous montre ici une de ces figures de brutalité héroïque,\npensive et résignée de Mineur ; Delaunois évoque dans ses cadres l'âme\nprofonde et méditative des nefs et des cloîtres, la suscite devant nous\navec toute la majesté de siècles et de douleurs sous laquelle elle n'a pas\nfléchi, à l'ombre émouvante et généreuse de son Christ noir; — qu'importe l'in-\nstrument qui a servi à l'artiste à créer la magie de cet art?... Le conteur flo-\nrentin Franco Sacchetti nous montre le grand Giotto peignant, sur commande,\nles armoiries d'un brave bourgeois-gentilhomme; et le mot redondant de\nDavid, qui aurait été ridicule au XIVe siècle, le serait également aujourd'hui.\nAu surplus, nous avons trop de journaux, et il n'y a plus d'histoire — mais\nseulement des faits divers !...\n   M. Octave Maus, dans son excellent compte rendu de l'Art Moderne,\ns'exclame: « Volendam! il semble vraiment qu'on abuse du pittoresque\nd'opéra-comique de cette pêcherie hollandaise! Les culottes démesurément\nbouffantes des indigènes et leurs toques de fourrure, hautes comme des bon-\nnets persans, tournent à l'obsession. » Nous aussi, nous avons poussé un\nsoupir devant toutes ces « bataveries », attrayantes quelquefois, mais d'un\npittoresque ' vraiment trop facile et qui va à l'artificiel.\n   M. Fernand Khnopff expose plusieurs cadres, dont nous retiendrons sur-\ntout Blanc, noir et or ; Ophélie emportée entre les roseaux, dans la plénitude et\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "60                               DURENDAL\n\n\nl'assoupissement des eaux et de la mort... M. Latouche a des visions roman-\ntiques de Venise, pourpre et or, de Marseille, et un Hamlet qui font songer à la\nfois à Delacroix et à Gustave Moreau. Marquons les portraits de M. Jacob\nSmits; une alerte Tètedejeune fille, de M. Eug. Smits; les notations fines de\nM. Max Uth; les consciencieuses études de M. Paul Rinck; la belle page de\nM. Mercette: La Plage; l'exposition de M. Jungmann : LaProcession de Kevelar,\namusante, mais qui relève trop de l'imagerie japonaise; sa Béatrix — Cenei?\nPortinari? d'Este? — qui a l'air bien placide; — les fleurs spirituelles de\nM. Th. Hannon ; enfin, l'impressionnant Sous bois, de M. Maurice Hagemans.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   E x p o s i t i o n s D u t r y e t BÖSS. — Un de nos amis, M. Albert Dutry,\na exposé au Rubens-Club, rue Royale, au cours du mois de décembre der-\nnier, une série de tableaux et d'études où se révèlent les qualités de fraîcheur\net de vivacité de tons qui caractérisent son talent. Nous y avons remarqué\nsurtout les numéros intitulés : Un beau soir sur la Lieve, une rivière bordée\nd'arbres étalant leur long reflet tremblant dans la demi-lumière frissonnante\ndu crépuscule; Bords de la Durme, où l'impression de la fuite des eaux entre\nles rives fleuries, sous le ciel voilé de brume légère, est délicatement rendue.\nA citer aussi Mélancolie d'Automne, quelques fûts d'arbres parmi la chute des\nfeuilles rouillées, et d'autres toiles encore, telles que l'Hiver en Pays de Waes,\nMoulin à Lokeren, le Zuid Leedevaert, où l'âme songeuse de la Flandre se dégage\ndu coloris et de la ligne, avec ce charme captivant qui la rend si chère aux\ncœurs épris d'art.\n   En même temps que M. Dutry, M. Prosper Böss expose plusieurs toiles,\nd'un art sobre, bien accentué, vigoureux. Citons la Récolte des pommes de terre\net Sarcleuses en Flandre, qui évoquent fortement les labeurs des campagnardes\ncourbées vers la terre âpre et féconde; l'Etang d'Overmeire, bel effet de ciel,\nrenversé dans l'eau dormante, où les roseaux baignent leur silhouette pen-\nchée; Souvenir de Ramscapelle, une jolie maisonnette, tapie entre les arbres,\nenfin, en un coin d'église fort bien traité, un enfant de cœur soufflant sur\nl'encensoir ouvert, pour attiser la flamme, d'un gracieux effet.\n                                                                C H . DE S.\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "                            NOTULES\n\n   L a c r i t i q u e d e s l i v r e s est renvoyée au prochain fascicule à cause\nde l'abondance des matières.\n                                             ***\n   L e C o m i t é V i c t o r H u g o , dont nous annoncions dans notre dernier\nnuméro la constitution se propose notamment, pour célébrer le centenaire de\nla naissance de l'auteur de La Légende des Siècles, de faire apposer une plaque\ncommémorative sur la maison que Victor Hugo occupa durant son exil en\nBelgique n° 27, Grand'Place, à Bruxelles.\n   Afin de réaliser cet hommage le Comité fait appel aux admirateurs du Poète\net les prie d'envoyer le montant de leur souscription au Secrétariat, 26, rue\nFaider, Bruxelles.\n                                         ***\n   Une nouvelle édition de la « Divine Comédie ». — Les\nfrères Alinari, de Florence, dont les remarquables éditions d'art sont au-des-\nsus de tout éloge et sont connues du monde entier, entreprennent e:n ce\nmoment la publication d'une nouvelle édition de la Divine Comédie du Dante,\nillustrée par les artistes italiens modernes. Ils ont commencé la publication\nde l'Enfer. Cette édition paraîtra par livraisons, ce qui facilitera l'achat\naux amateurs. L'Enfer comprendra dix-huit livraisons. Chaque livraison se\nvend au prix de 1 franc. Le volume complet broché, grand in-4°, contenant\ncent vingt illustrations, se vendra au prix de 15 francs. Nous avons reçu\nles cinq premières livraisons luxueusement éditées. Nous reparlerons de cette\npublication lorsqu'une série suffisante de livraisons auront paru, pour nous\npermettre d'en donner un compte rendu judicieux. Il faut adresser les\ncommandes aux frères Alinari, Via Nazionale, 8, à Florence.\n\n                                         * *\n  Conférence de M. le baron José de Coppin à l'Union des\né t u d i a n t s c a t h o l i q u e s d e L i é g e . — Une société élégante et choisie\nse trouvait réunie dans les vastes'salons de la Concordia, pour entendre M. le\nbaron José de Coppin et notamment de nombreux magistrats, professeurs\nà l'Université, députés, membres au Conseil provincial et du Conseil com-\nmunal.\n    Ce n'est pas seulement que le sujet traité — la littérature et la société — fut\nintéressant en lui-même, mais il fut présenté de brillante façon et dans un lan-\ngage empreint d'une intense poésie. La plume ne pourrait rendie les aperçus\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": "62                               DURENDAL\n\n\nélevés, les réflexions profondes, les passages spirituels dont cette conférence\nétait émaillée. Le fond, le thème était celui-ci : Un auteur d'une époque impri-\nmera toujours à son œuvre les caractères de la société dans laquelle il vit. A\nl'appui de sa thèse, M. de Coppin a retracé le mouvement littéraire pendant le\nsiècle dernier, il a promené ses auditeurs dans la galerie des grands écrivains,\nChateaubriand, Lamartine, Balzac, G. Sand, V. Hugo, Théophile Gauthier,\nde Musset, etc. Il a ensuite terminé sa causerie, si littéraire et si érudite, en\nsaluant en termes vibrants la renaissance de l'idéalisme dans la littérature.\n\n\n\n     Le Collège St-Jean Berchmans d'Anvers, dont nous avons déjà\nplusieurs fois eu l'occasion de faire l'éloge ici, doit encore être proposé en\nexemple, au point de vue de l'enseignement de l'art. On vient d'y inscrire au\nprogramme des cours l'histoire de l'art. Voici un cours essentiel s'il en fut,\nmille fois plus nécessaire que quantité de notions inutiles et fastidieuses dont\non bourre les jeunes intelligences dans la plupart des collèges. Ce cours a été\nconfié à un professeur de la plus haute compétence en la matière, à notre col-\nlaborateur l'abbé Verhelst, dont nous avons publié des études d'art religieux\nsi vivantes et si intéressantes. Nous félicitons hautement la direction du col-\nlège d'Anvers pour sa noble initiative et nous souhaitons vivement que tous les\ncollèges imitent ce bel exemple. L'éducation artistique de la jeunesse en Bel-\ngique est déplorable. Elle est nulle. Rien cependant ne contribue plus à\nélever l'âme des jeunes gens qu'un cours d'art sérieux et approfondi.\n\n\n\n   J o s e p h R y e l a n d — Voici l'éloge que fait de notre collaborateur,\nJ. Ryeland, le Guide Musical : « M. Ryeland est parmi les jeunes composi-\nteurs belges les mieux doués et les plus originaux. Ses Trois Chants spirituels,\nsur des textes en prose (plainte de Job — prière tirée de l'Imitation de Jésus-\nChrist — exhortation mystique tirée d'une épître de saint Paul), sont d'une\ntrès haute inspiration religieuse vraiment émouvante. Quant au quintette en\nla mineur pour piano et cordes, c'est une œuvre non seulement très bien écrite,\nd'une belle richesse harmonique et mélodique, mais impressionnante par\nl'élévation et l'émotion de la pensée. Elle comprend trois parties : un allegro\nbâti sur un thème énergique, dont le développement alterne avec un motif\nnaïvement gracieux; un adagio, qui est une admirable rêverie religieuse, de\nsentiment un peu « parsifalien » ; un long finale, brillant et mouvementé, où\ndomine un motif rythmique de belle allure. »\n\n                                      ***\n   Les Chanteurs de Saint-Boniface ont de nouveau, à l'occasion\ndes solennités de Noël, très heureusement entremêlé le plain-chant grégorien\nà la polyphonie palestrinienne. Ils ont exécuté, en outre, avec un talent hors\nde pair, la merveilleuse messe à cinq voix de notre grand artiste EDGAR\nTINEL, messe d'une beauté incomparable, qu'on ne se lasse pas d'entendre et\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": "                                          NOTULES                                             63\n\nqui est un des plus beaux chefs-d'œuvre d e la musique religieuse contempo-\nraine. Ils ont exécuté aussi à l'offertoire u n e séquence : Lœtabundus, peu\nconnue chez nous, dont la mélodie est d ' u n e suavité exquise.\n\n                                              ***\n    La Scola Cantorum de Saint-Gervais « a repris le cours de ses\nséances musicales. L e quatuor Zimmef, de Bruxelles, se fit l'interprète intelli-\ngent et expressif du deuxième quatuor de VINCENT D'INDY, u n e des œuvres les\nplus hautes d e la musique de charribre contemporaine, où l'on n e sait ce qu'il\nfaut le plus admirer, de la sereine ampleur des idées ou de la magistrale\nsûreté de la polyphonie et de l'architecture musicale. II n o u s fut d o n n é aussi,\nce même soir, d'applaudir quatre poèmes de F r a n c i s J a m m e s , d'un sentiment\nlarge et simple, mis en m u s i q u e p a r CHARLES BORDES de si pénétrante façon,\navec un b o n h e u r si égal d a n s u n e extrême variété d'accents, que n o u s n o u s\nsommes pris u n e fois de plus à regretter q u e des d o n s aussi remarquables d e\nmusicien n e puissent q u e si rarement se manifester, l'activité de M. Bordes\nétant presque entièrement absorbée par la direction des Chanteurs de Saint-\nGervais et par de multiples autres occupations aussi désintéressées. »\n                                                                 (Guide Musical.)\n                                             ***\n\n   Sous le titre « Les Latins », M. Ad. Van Bever a fondé à\n Paris u n nouveau théâtre d'art qui d o n n e r a cet hiver cinq soirées d'abonne-\nm e n t . C'est, c o m m e l'explique le titre, l'art des L a t i n s , l'art railleur, héroïque,\ngalant ou satirique que la direction se propose de révéler. Elle l'empruntera\nau génie de l'Italie ancienne et m o d e r n e , si fertile en chefs-d'œuvre, à l'âme\nardente de l ' E s p a g n e , à l'imagination étincelante du P o r t u g a l , à la verve\ngouailleuse et impertinente de la F r a n c e des XVIe et XVIIIe siècles, — ce qui ne\nl'empêchera pas de suivre l'évolution de la pensée contemporaine et d'offrir\nau public des spectacles originaux composés d'œuvres actuelles.\n   » L a première soirée, qui aura lieu fin d é c e m b r e d a n s u n e salle à détermi-\nner, comprendra : la Mandragor, de Machiavel (cinq actes) et la Sotie de Bridoye,\npar L . Tailhade et R . R a l p h .\n   » Viendront ensuite : le Maréchal (l'Arélin), l'Alcade de Zalaméa (Calderon),\nl'Etoile de Séville ( L o p e de Vega), le Veuf (Gil Vicente), les Contevs (Odet de\nT o u r n e b u ) , l'Ecole du déshonneur (Gerolamo Rovetta), l'Ornière (V. Buteau) et\nl'Aveugle et le Paralytique (Grégeois). » (L'Art Moderne.)\n                                               *\n\n   La revue « Vlaamse School », publiée par BUSCHMAN, un des\nplus artistes de nos éditeurs, paraît cette a n n é e sous un nouveau titre : Onze\nKunst, considérablement a u g m e n t é e de texte et avec un plus grand n o m b r e\nencore d'illustrations de toute b e a u t é et d o n t l'exécution est parfaite. N o u s\nreparlerons d e cette superbe revue d'art. On s'y a b o n n e Rijnpoortvest, 15,\nà Anvers, chez l'éditeur B u s c h m a n , au prix de 16 francs, payables en deux\nfois, par semestre.\n                                           * «\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "64                                   DURENDAL\n\n\n   L e C o n c o u r s i n t e r n a t i o n a l A l i n a r i pour un tableau original,\nreprésentant soit une scène de la vie de la sainte Vierge, soit une scène de\nfamille sera clôturé, en ce qui concerne l'acceptation des œuvres le I er mars.\n\n\n   P i c q u a n t e d é c o u v e r t e . — Depuis que les vases de la collection de\nHirsch sont entrés au Cabinet de Numismatique, le savant conservateur de\ncette section de la Bibliothèque Royale s'est consacré entièrement à l'étude\napprofondie de toutes les questions qui, de près ou de loin, touchent à la céra-\nmique grecque. Les archéologues des deux mondes nous sauront gré de leur\ncommuniquer l'un des plus récents résultats de ces laborieuses recherches.\nM. Picqué a découvert que le procédé actuellement employé pour la reproduc-\ntion des vases grecs, à savoir le calque pris directement sur l'objet et reporté\nensuite sur une feuille de papier ordinaire, présente pour les monuments à\nreproduire les plus grands dangers. Il paraît que le papier à calquer et le\ncrayon Gilbert ont des propriétés chimiques si subtilement nocives, que les\nvases ainsi reproduits sont fatalement voués à une décomposition plus ou\nmoins rapide. Et pourtant, — on ne peut y penser sans frémir! — ce procédé\nest employé partout : au Musée Britannique, au Louvre, à l'Ermitage, à\nBerlin, à Munich, â Florence, à Arezzo, au Musée du Cinquantenaire, etc.\nCela donne vraiment la chair de poule, et M. Picqué aura rendu un ser-\nvice immense à l'archéologie en signalant le danger au monde savant. Sa com-\npétence spéciale en la matière, sa profonde érudition attestée par de si nom-\nbreux et de si beaux travaux (sans parler des étiquettes de la collection de\nHirsch), donnent à cette découverte une importance toute spéciale, et il n'y\na pas de doute qu'elle ne décide les archéologues à renoncer à des pratiques\nqui touchent à la barbarie.\n   Ajoutons que M. Picqué continue ses recherches : c'est même à cela,\nparaît-il, qu'il consacre toutes ses matinées. Il croit avoir trouvé enfin un\nmoyen ingénieux de photographier les vases au moyen des rayons Roentgen,\nà quatre ou cinq kilomètres de distance. Ce procédé, à ce qu'on assure,\nn'offrirait aucun danger, et permettrait en outre de reproduire les objets sans\navoir à déranger les conservateurs. Dans Picqué il y a Pic, et s'il n'y pas de\n Mirandole, croyez bien que c'est pure modestie.                                C.G.\n                                          ***\n A c c u s é d e r é c e p t i o n : DANTE : LA DIVINA COMMEDIA\nNOVAMENTE ILLUSTRATA DA ARTISTI ITALIANI — INFERNO\n— FASC. I, II, III, IV, V. — (FIRENZE, ALINARI.) — H. MAZEL :\nArchytas de Métaponte (Paris, Société du Mercure de France). — G. LENEVEU :\nIbsen et Maeterlinck (Paris, Editions littéraires, Ollendorff). — H . DE R É -\nGNIER : Premiers Poèmes (1887-1892). — Les jeux rustiques et divins. — Les\nmédailles d'argile; 4 vol. (Paris, Société du Mercure de France). — DMITRI\nMEREJKOWSKI : La résurrection des Dieux (Paris, Perrin). — L. HENNEBICQ :\nLe journal d'un pestiféré(Bruxelles, Larcier).—EDW. C. STRUTT: Fra Filippo\nLippi (London, G. Bell). — B. BERENSON : The study and criticism of italian\nart (ibid.). — H. ROUSSEAU : La légende de Bouddha (Bruxelles, Haver-\nmans). — H . GRÉVILLE : La mamselka (Paris, Plon). — J. DE VORAGINE : La\nlégende dorée (Paris, Perrin). — P . BOURGET : Monique (Paris, Plon). —\nP . BROGNEAUX : L'isolement (Paris, Fischbacher). — D. GERVAIS : Vie de la\nTrès Sainte Vierge, 2 vol. (Paris, Librairie des Saints Pères). — A. THEU-\nRIET : Contes de la Marjolaine (Paris. Fasquelle). — J. WICKENHAGEN : His-\ntoire des Beaux-Arts (Paris, Fischbacher).\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": ""}, {"page_pdf": 87, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 1, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1902-01", "signet_source": "Neuvième année - N°1 - Janvier 1902", "preuve": "Couverture PDF 12 : Janvier 1902, 9e Année, n° 1."}}