{"numero_id": "ulb-durendal-1902-livraison02", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison02-001", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 65, "page_fin": 88, "titre_corps": "Le Mur : Poème dramatique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L’abbé H. Hoornaert", "ancre_debut": "Le Mur", "ancre_fin": "H HOORNAERT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 92, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 38, "fin_caractere_exclue": 1675, "texte": "Le Mur\n                                 Poème dramatique\n\n                                  PERSONNAGES\n\n                                         KAÏN.\n                                         ADAH.\n                                         HÉNOCH.\n                                         ISAËL.\n                                         NÉROD.\n                                         LUCIFER.\n\n\n\n   La forêt primitive. Une clairière rocheuse bornée par de grands arbres et des fougères\narborescentes. Tous les feuillages pendent comme grisés de chaleur humide. Il fait\nnuit. Une lumière bleuâtre de lune montante dessine les lignes et les formes. A gauche,\nsur un tertre, Kaïn est étendu lourdement endormi. A l'avant-plan, ses trois fils dorment\naussi, mais se réveillent bientôt, tourmentés par la faim. Tout dénote chez eux, comme\nchez leur père, une longue marche à travers les solitudes. — Aucun bruit, si ce n'est, par\nmoments, et comme étouffé par l'épaisseur des végétaux, un cri lointain de fauve.\n\n                                 SCÈNE        PREMIÈRE\n                      KAÏN, endormi. HÉNOCH, ISAËL, NÉROD\n\n                     NÉROD, il s'éveille et se soulève péniblement.\n\n           J'ai faim ! J'ai faim !\n\n                   ISAËL, il se dresse, à son tour, après un moment.\n\n                                         J'ai soif ! que l'on m e d o n n e à boire !\n          Oh ! l'éternel t o u r m e n t de cette forêt noire,\n          Où les exhalaisons âcres des végétaux\n          E t o u r d i s s e n t mes sens de leurs parfums brutaux !\n\n                                          HÉNOCH\n\n          Espérons !\n"}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2121, "texte": "66                               DURENDAL\n\n\n                                      NÉROD\n\n                   N o n ! Chassons les espérances vaines,\n     Car voici que, brisés sous l'averse des peines,\n     N o u s en s o m m e s réduits à de lugubres cris !\n     J'ai faim et ne p u i s plus, de mes doigts amaigris,\n     Déterrer, pour manger, quelque amère racine !\n\n                                      ISAËL\n\n     U n e angoisse sans n o m me pèse sur ma poitrine;\n     Au milieu de cet air immobile et mauvais\n     J'étouffe c o m m e u n fauve étranglé par des r e t s !\n     L'épouvante est partout ; la terre c h a u d e et grasse\n     Exhale u n e sueur de fièvre d a n s l'espace,\n     E t des fauves, pareils à de vivants rochers,\n     Blessent de leurs cris sourds nos cœurs effarouchés.\n     Ah ! pourquoi, loin d u fleuve aux fraîches vagues bleues,\n     D a n s la silve infinie avons-nous fait cent lieues?\n\n                                      NÉROD\n\n     V o u s n o u s interrogez en vain. L e ciel muet\n     G a r d e au fond de l'azur son effrayant secret\n     D'abîme !\n\n                                      HÉNOCH\n\n                N o n ! Adah, notre consolatrice,\n     Sans se troubler jamais n o u s vante sa Justice.\n\n                             NÉROD, dédaign eux.\n\n      A d a h , c'est la faiblesse,\n                                                                montrant Kaïn :\n                                 et celui-là, le Fort,\n      Gît sans un mouvement, assommé par le sort !\n      Oh ! l'infini se plaît à voir notre martyre !\n\n                                      HÉNOCH\n                                          *\n       N e parlez pas ainsi, Kaïn pourrait sourire.\n                                                      Après s'être dressé à demi :\n       S u r u n reste de force a p p u y a n t mes genoux,\n       J e cherche d u regard quelque fruit mûr pour vous.\n                                                                       Un silence.\n       R i e n . Les arbres maudits, de plus en plus farouches,\n       Semblent railler la faim et la soif de nos bouches;\n"}, {"page_pdf": 94, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1647, "texte": "                          LE MUR                         67\n\n\nLeur opulence morne et leur stérilité,\nEn se gorgeant de sève, ignorent la bonté !\nDepuis combien de jours, depuis combien de lunes,\nSans atteindre le but, vivons-nous d'infortunes,\nEntraînés par l'Errant aux pas tumultueux?\nHélas! s'il a juré de fuir les jours heureux,\nPar un mal souverain persécuté sans trêve,\nNous, ses fils, nous devons nous lier à son rêvé !\n\n                           NÉROD\nQuel rêve?\n\n                          HÉNOCH\n             Iahvé seul lit au fond de son cœur !\n\n                            ISAËL\nOh ! son rêve est mauvais, puisqu'il fait ma douleur !\nPlus nous fuyons et plus la force de la terre\nHérisse autour de nous les fouets de sa colère !\nQui pourrait en douter ? Notre père éperdu\nNous entraîne, râlant, vers un but défendu ;\nSa rage est notre faim, notre soif, nos blessures,\nEt son corps sur nos corps rejette ses tortures.\n\n                           NÉROD\nIahvé nous entend, mais il laisse gémir\nLa chair que de la boue il fit un jour surgir ;\nQu'il me donne à manger, puisqu'il voulut ma vie !\n\n                          HÉNOCH\nNérod, éteins en toi la colère et l'envie,\nCar, depuis que Kaïn a connu leur pouvoir.\nSes traits se sont couverts comme d'un masque noir.\n\n                       NÉROD, exalté.\nMoi, j'admire Kaïn : il lutte, il veut atteindre\nUn but où la douleur ne pourra plus l'étreindre;\nEt nous, ses fils, un jour, bénissant son effort,\nNous pourrons dominer la souffrance et la mort !\n\n                          HÉNOCH\nAdam ne lutte point; en sanglants sacrifices,\nDe ses troupeaux errants il offre les prémices;\nIl prie.\n"}, {"page_pdf": 95, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1969, "texte": "68                               DURENDAL\n\n\n                                    NÉROD\n\n           E t le ciel sourd le laisse en son péché !\n     Kaïn, lui, marche au b u t ; laissons Kaïn marcher.\n\n                                    ISAËL\n\n     Il n'est pas comme Adah, il n'a point de tendresse ;\n     Dans ses bras violents jamais il ne nous presse;\n     Il a peur de ses mains, elles tremblent toujours,\n     Excepté pour tuer les serpents et les ours.\n\n                                    NÉROD\n\n     Eh bien ! en les tuant, il montre qu'il nous a i m e !\n     Oh! laissez-le marcher, ce dompteur d ' a n a t h è m e ;\n     Il est tout notre espoir, et sa virilité\n     Fougueuse affrontera la g r a n d e hostilité ;\n     Car la terre nous hait! Il faut que l'on dérobe\n     Des gerbes à ses c h a m p s , aux fauves notre r o b e ;\n     T o u t rugit contre n o u s ; des milliers d'ennemis\n     P u l l u l e n t dans la silve à nos voix insoumis ;\n     Mais tout ce mal, un jour, acculé sans issue,\n     Verra surgir Kaïn brandissant sa massue !\n\n                                   HÉNOCH\n\n     Adam connaît les lois, H é v a connaît la paix,\n     Mais Kaïn vit courbé sous de pesants secrets.\n     S'il doit être vainqueur, d'où vient l'inquiétude\n     Qui le pousse? Il a peur, même en sa solitude,\n     E t , crispant les deux poings, il hurle quelquefois\n     P l u s rauque que l'orage et les bêtes des bois!\n     Il souffre, mais son mal est pour nous u n mystère,\n     Et, s'il doit s'en aller j u s q u ' a u bout de la terre,\n     Suivons-le !\n\n                                      ISAËL\n\n                   J e voudrais qu'on lui fasse merci.\n\n                                     NÉROD\n\n      Il ne sait plus prier; son coeur s'est endurci ;\n      Quelqu'un le hait, quelqu'un de sombre et de rigide.\n\n                                    HÉNOCH\n\n      Iahvé par amour peupla jadis le vide;\n      Il fit le P a r a d i s ; nos parents l'ont perdu,\n"}, {"page_pdf": 96, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2036, "texte": "                                 LE MUR                                            69\n\n\n   T r o m p é s par le Mauvais. Q u e de fois, éperdu\n   P a r le remords, — le soir, q u a n d , là-bas, dans la plaine,\n   L'holocauste, en fumant pour la famille h u m a i n e ,\n   Proclamait la Promesse et nous rouvrait le ciel —\n   J'ai vu le vieil Adam supplier l'Eternel !\n   Kaïn priait alors. Mais un jour, sans rien dire,\n   P o u s s é par u n e voix qui semblait le maudire,\n   Il s'en revint des c h a m p s , n'osant lever, hagard,\n   Sur ses pâles parents son sinistre r e g a r d ;\n   P u i s il s'est mis à fuir, et nous fuyons encore !\n   U n e loi le poursuit, u n chagrin le dévore ;\n   Or, s'il pouvait prier, il serait relevé.\n\n                                  NÉROD\n   Q u i raidit ses genoux?\n\n                                 HÉNOCH\n                          Ce n'est point Iahvé,\n   C'est le Mauvais, celui qui provoqua la chute.\n\n                                  NÉROD\n   Ah! si c'est le Mauvais, c'est avec lui qu'il lutte!\n                                                                     Un silence.\n\n                                   ISAËL\n   Quel silence ! On dirait que nous allons mourir»\n   C o m m e les fauves noirs que Kaïn fait périr.\n                         On entend un froissement dans les feuillages. Les\n                          trois enfants se détournent avec anxiété, comme\n                          dans l'attente d'une attaque.\n\n                                 HÉNOCH\n                                     Il voit le premier paraître leur mère.\n   C'est Adah ! C'est la Mère aux paroles très douces.\n\n\n\n                                SCÈNE       II\n\nKAIN, toujours endormi. LES MÊMES. ADAH, Elle s'avance, les cheveux\n                   en désordre, un bras ensanglanté.\n\n                                   ADAH\n\n   Fils, je n'ai p u trouver à m a n g e r que ces m o u s s e s ;\n   U n désespoir m'a prise en vous voyant souffrir\n   Et, lasse de chercher des fruits, p o u r vous nourrir\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2386, "texte": "70                               DURENDAL\n\n\n     J'ai tenté d'étrangler u n fauve! Mais ces bras\n     N e sont p a s faits, h é l a s ! pour les rudes c o m b a t s ;\n     Ils ont trop caressé ! L a bête m'a m o r d u e !\n     J e saigne! Abreuvez-vous à cette chair tordue,\n     Si la soif vous dessèche ! O soleils de mes jours,\n      Palmiers de m o n jardin, ne souffrez pas toujours;\n      Riez, vivez de mon espoir et de ma vie ;\n      I a h v é m'a d o n n é l'amour qui vivifie;\n      J'ai des forces, mes fils, m o n cœur ne faiblit point,\n      Il pourra plus pour vous que m o n trop faible p o i n g ;\n      J e porte dans m o n sein votre vie et la m i e n n e !\n                                                     Après avoir regardé Kaïn :\n      Celui qui dort là-bas n e vit que de la sienne 1\n\n                                    NÉROD\n      P o u r q u o i le suivez-vous en tous lieux?\n\n                               ADAH, sèchement.\n                                                     P a r devoir.\n                                                     Elle leur jette les mousses :\n      Mangez!\n\n                                      ISAËL\n                  Mère, pitié ! notre sort est trop noir !\n      N o u s sentons que Kaïn par sa lutte obstinée\n      Assombrit votre vie et notre destinée;\n      N o u s errons au hasard, nous allons en avant,\n      P l u s pâles c h a q u e j o u r sous ce ciel étouffant!\n      E t nous ne voyons plus, dans l'horreur où nous sommes,\n      L e s anges qui jadis marchaient parmi les h o m m e s !\n\n                                      ADAH\n      Laissons errer Kaïn. P u i s q u e n o u s nous aimons,\n      Q u e peut sur n o u s l'exil des forêts et des monts ?\n      Q u e peut la nuit devant l'amour et la lumière?\n      A h ! l'homme tout entier n'est pas fait de poussière,\n      Il sait aimer ! Il sait prier ! Bien que p u n i ,\n      Il sent toujours en lui tressaillir l'infini !\n      P l u s forte que la mort, son âme sans limite\n      Domine les douleurs de la chair qu'elle habite,\n      E t , si les séraphins, chassés par notre orgueil,\n      N e peuvent plus fouler cet univers en deuil\n       P o u r calmer d'un baiser notre chair de misère,\n      N o u s , mères, nous p r e n o n s leur place sur la t e r r e !\n                                                                 Elle les embrasse.\n"}, {"page_pdf": 98, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1937, "texte": "                           LE MUR                                    71\n\n                         NÉROD, ému.\n\nHélas ! vous dont le cœur déborde de bonté,\nVous souffrez comme nous sans l'avoir mérité !\n\n               ADAH, avec tendresse et énergie.\nLe Juge souverain n'est point celui qu'on juge ;\nLa Faute a fait l'Exil, mais Lui reste un refuge;\nIl aime I Je le sais par chaque battement\nQu'a fait mon cœur en vous cherchant un aliment !\nIl aime, et son Amour, que l'homme seul repousse,\nPalpite dans ce cèdre et vit dans cette mousse;\nSon soleil rayonnant s'en vient chaque mâtin\nFaire un nimbe de joie au plus amer destin.\nToute vie est son œuvre ; à travers vos prunelles\nJe vois votre âme, en vous, vers Lui battre des ailes!\nO Nérod, taisez-vous! Ne dites plus ces mots ;\nLa Faute infiniment surpasse tous nos maux !\nJe naquis dans la Faute et j'aime ma souffrance\nParce que le Puissant l'embauma d'espérance !\nElle est juste, elle est sainte, et c'est par elle, un jour,\nQue, sur le vieux Péché, rayonnera l'Amour!\n\n                             ISAËL\nNotre père Kaïn connaît-il la Promesse ?\n\n                             ADAH\nVotre père, mes fils, est ma seule tristesse,\nMais notre âme à la sienne est liée à jamais.\nLaissons-lui sa torpeur, laissons-lui ses secrets,\nEt gardons notre paix devant sa violence.\n                         Elle regarde un moment Kaïn endormi, puis\n                            interroge Hénoch en le prenant à part.\nRéponds, n'a-t-il rien dit, Hénoch, en mon absence?\n\n                            HÉNOCH\nIl n'a point remué son corps depuis trois jours ;\nIl est resté muet, mais des grondements sourds\nOnt deux fois secoué sa poitrine dolente.\nAlors, voilé, debout et comme dans l'attente,\nLe Mauvais a surgi; je connais son odeur;\nSa forme se mouvait dans l'ombre avec lenteur,\nEt sa bouche a soufflé sur Kaïn du vertige,\nPuis tout s'est dissipé sans laisser de vestige.\nMes frères n'ont rien vu.\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2442, "texte": "72                              DURENDAL\n\n\n                           ADAH, regardant Kaïn.\n\n                                 Puisqu'il reste e n d o r m i ,\n     Sa volonté peut-être a vaincu l'Ennemi.\n     Oh ! s'il pouvait avoir sondé sa déchéance !\n     C'est la première fois qu'il dort ! Sainte espérance,\n     Soutiens-le! Q u a n t à nous, purifions cet air\n     Qu'a souillé par deux fois l'archange de la chair I\n     Prions pour que Kaïn se soumette et s'apaise.\n                                                                 A ses trois fils.\n     A geno'ux, mes enfants ! Mon cœur est mal à l'aise;\n     Vous avez dit de.s mots insensés ; qu'un autel\n     R é p a r e cet outrage aux yeux de l'Eternel.\n     Lui seul peut nous sauver du Mauvais et d u crime.\n                                        Réfléchissant pendant qu'elle ramasse\n                                         le bois mort nécessaire au sacrifice.\n     H é l a s ! pour le prier il manque u n e victime!\n     Ce désert est terrible, et ni bête ni feu\n     N e s'offrent à mes mains pour parler avec Dieu.\n     Voici du bois, voici de misérables herbes.\n                                                          Elle dresse le bûcher.\n      E t pas une étincelle à jeter dans ces gerbes\n      P o u r les faire fumer vers le ciel ! Q u e m o n cœur\n      Seul arde de ses feux en face du Seigneur !\n                                        Ses trois fils se prosternent. Adah, à\n                                          genoux, prie en levant les bras au ciel.\n\n      Salut, P è r e éternel ! Salut, T o u t e - P u i s s a n c e !\n      L ' A m o u r est dans ton cœur, la vie est en tes mains.\n      N o u s ne nous plaignons point de nos rudes chemins,\n      Puisqu'il faut expier la désobéissance !\n\n       Le soleil voyageur vient nous parler de toi ;\n       Il sourit à nos maux, il féconde la terre\n       E t , solennel témoin de ta g r a n d e u r austère,\n       Il célèbre avec nous la force de ta L o i .\n\n       Si tu n'avais songé q u ' à suivre ta Justice,\n       D a n s l'horrible néant nous serions tous rentrés ;\n       Mais l'Espoir a calmé nos cris désespérés\n       E t nos bras sont levés afin qu'il s'accomplisse !\n\n       O h ! détourne nos pas des routes du P é c h é\n       P o u r les conduire au but sacré de ta sagesse ;\n       P r e n d s pitié de Kaïn en voyant ma détresse,\n       E t qu'il soit par ta main à son mal arraché!\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2621, "texte": "                             LE MUR                                        73\n\n\nP r e n d s pitié de mes fils, p r e n d s pitié de moi-même,\nMon c œ u r seul est en feu devant ce m o r n e autel ;\nMais, si tu veux bénir son a m o u r immortel,\nJ e le voue en victime à ta Gloire suprême !\n                     Elle se penche sur le bûcher comme si elle y jetait\n                       son cœur; les herbes s'enflamment et la fumée\n                       monte, en colonne, droit vers le ciel Le paysage\n                       s'éclaire, mais Kaïn reste à demi dans l'ombre.\n                       Adoration muette. Pendant qu'Adah et ses fils\n                       se tiennent immobiles et prosternés, Kaïn\n                       s'éveille. Encore engourdi par son long sommeil,\n                       il ne fait pas d'abord attention aux lueurs\n                       projetées par le foyer et se parle un moment à\n                       lui-même.\n\n                     KAIN, d'une voix sourde.\n\nC'est b i e n . J'ai pu d o r m i r ; mon angoisse u n m o m e n t\nA cessé de me m o r d r e avec a c h a r n e m e n t\nE t de presser mes pas d a n s l'éternelle fuite.\nJ'ai d o r m i . De mes jours que m'importe la suite\nSi je puis quelquefois retrouver ce sommeil,\nCe repos de la chair, au non-être pareil,\nOù l'esprit perd sa force et flotte à la dérive\nC o m m e u n arbre séché sur une mer sans rive?\nL'anathème n'a point atteint ma liberté\nD'interrompre la vie! Ah ! j ' a i trop r e d o u t é\nDe n e pouvoir jamais s u s p e n d r e ma torture ;\nJ e ne suis écrasé qu'à demi ; la n a t u r e\nVoudrait jeter s a n s fin de l'effroi sur ma chair,\nMais, q u a n d je dors, l'horreur qu'elle exhale se p e r d ;\nEt, puisque en ce sommeil, b r a v a n t son é p o u v a n t e ,\nJ'ai perçu du néant sous sa forme insolente,\nPeut-être que la mort où se dissout Abel\nN'est, d a n s son sein profond, qu'un sommeil éternel !\nOh ! l'assoupissement où ne peuvent renaître\nL e s effrayants Pourquoi qui vivent d a n s notre être!\nO h ! le b o n h e u r secret de clore son cerveau,\nDe le laisser s'emplir de nuit c o m m e u n caveau\nProfond ! — N o n , n o n , il n'est q u ' u n mal, c'est la Pensée,\nC'est cet Esprit qui vit en ma tête insensée\nE t que mes rudes poings veulent frapper en v a i n !\nP o u r q u o i s'acharne-t-il à troubler mon destin ?\nD ' o ù vient-il ? J e sens bien q u e je n e puis connaître\nSa f o r m e ; il est en moi sans que je sois son maître;\nParfois, lorsque je veux d o m i n e r ses frissons,\nIl ouvre devant moi d'effrayants horizons\nD'infini plein de b r u m e où roulent des tonnerres !\n"}, {"page_pdf": 101, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2563, "texte": "74                             DURENDAL\n\n\n     Tel u n oiseau géant, il m'emporte en ses serres,\n     P u i s je retombe, avec des cris! D a n s l'univers,\n     J e suis seul possédé par cet E s p r i t pervers !\n     L e s arbres sont heureux, les roches assoupies\n     N e profèrent jamais de paroles impies,\n     E t les fauves, contents d'apaiser leur fureur,\n     Après avoir tué n'éprouvent pas d'horreur.\n                                             Un silence. Il se dresse à demi.\n     Ah ! J e suis réveillé! J'écoute le silence,\n     E t m o n cœur de nouveau bat avec violence\n     E n entendant gronder un tumulte de lois\n     Au fond de m o n cerveau c o m m e au fond de ces bois !\n     Malheur, car j'ai pensé! Malheur! la sombre terre\n     Me crache de nouveau le sang de sa colère,\n     E t m e voilà debout, pour souffrir et marcher\n     E n c o r e , ou pour briser m o n front sur ce rocher !\n                                      Il se lève haletant, prêt à reprendre sa\n                                         course ; la vue soudaine d'Adah et de\n                                         ses enfants prosternés devant l'autel\n                                         l'arrête. Adah qui a entendu ses der-\n                                         nières paroles, fait quelques pas\n                                         vers lui.\n\n                           ADAH, avec tendresse.\n\n      Kaïn, courbe la tête et frappe ta poitrine!\n\n\n                                   KAÏN\n                                     Il reste un moment interdit et perplexe ;\n                                        puis, vpyant le bûcher, il parle avec\n                                        violence en montrant l'arbre auquel\n                                        il s'adosse.\n\n      Ce cèdre est grand et fort, il résiste, il domine;\n      F e m m e , je suis plus dur et plus hautain que lui,\n      E t tes yeux me verront, demain comme aujourd'hui,\n      Inflexible, drapé dans mon orgueil. J e laisse\n      L a génuflexion honteuse à la faiblesse !\n      Moi, le seigneur du feu, moi, le prince des bois,\n      J'ai vécu, je vivrai selon mes propres lois;\n      Ce bûcher ne devrait brûler que pour moi-même,\n      Car nul autre vivant, même là-haut, ne t'aime !\n      F a i b l e chair, que veux-tu que te fassent ces feux ?\n      Si la destruction pouvait nous rendre heureux,\n      Les cieux pleins de soleils me porteraient envie\n      P u i s q u e j ' a i , le premier, du corps chassé la vie !\n      T o n culte humiliant m'outrage, les autels\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1814, "texte": "                               LE MUR                                       75\n\nN e tenteront jamais que de lâches mortels;\nE t moi, p o u r dominer sur leur race servile,\nE n t r e d e hautes tours je bâtirai m a ville\nE t dresserai ma loi !\n\n                                 ADAH\n\n                         Tais-toi, triste songeur !\nCe feu que tu maudis a jailli de mon cœur !\nVois, comme avec l'élan des choses animées,\nIl pousse vers le ciel sa flamme et ses fumées !\n11 adore, il connaît la Règle, il fait d u jour\nP a r c e qu'il est l'emblême éternel de l'Amour!\nIahvé le regarde, il entend son langage,\nIl m e d o n n e la paix en retour de l'hommage ;\nMais Kaïn, qui s'enfuit loin des autres h u m a i n s ,\nKaïn, qui sent brûler les paumes de ses mains\nE t rêve d e chasser la douleur qu'il mérite,\nVeut dompter p a r l'orgueil son â m e qui s'irrite !\n\n\n                           HÉNOCH, suppliant.             \\\n\nP è r e , près du feu clair viens prier avec nous !\n\n                                  ISAËL\n\nF a i s u n effort, Kaïn, pour ployer tes g e n o u x !\n                                                              Un silence.\n\n              KAIN, se tournant vers Nérod qui se tait.\n\nE t toi, tu n e dis rien ?\n\n                            NÉROD, inquiet.\n\n                            J'admire ton a u d a c e ,\nMais j e t r e m b l e !\n\n                                  KAÏN\n\n                     N é r o d , tu seras de m a r a c e !\nT o i , femme, laisse-moi; j'ai d e vastes projets;\nSi Kaïn s'est plongé d a n s la nuit des forêts,\nC'est qu'il avait besoin d'immense solitude !\nJ e saurai quel chemin m è n e à la q u i é t u d e .\nE t la paix me serait d'un effroyable poids,\nSi quelqu'un, sans mentir, disait : T u me la dois !\nJ e suis libre ! L a Joie e n vain fuit et se cache ;\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2228, "texte": "76                            DURENDAL\n\n\n     La traîner au grand jour sera ma rude tâche !\n     Retirez-vous d'ici ; je veux jusqu'à demain\n     M'exalter dans ma force et mûrir mon dessein;\n     Puisque je sais enfin ce qui me fait la guerre,\n     Je veux de la Pensée étouffer le mystère.\n\n                        ADAH, avec résignation.\n\n     Ah! nous t'obéirons; mais respecte ce feu,\n     Kaïn, car c'est mon cœur qui brûle devant Dieu !\n     C'est mon amour pour toi, mon âme! C'est ma vie\n     Qui poursuit ton bonheur et qui s'y sacrifie\n     Dans l'Amour d'Iahvé, puisque sa volonté\n     A daigné nous unir pour la félicité !\n                                   Elle sort avec ses fils en s'ouvrant un\n                                      chemin à travers les fougères.\n\n\n\n                              S C È N E III\n\n                 ,             KAÏN, seul.\n                                       Il se laisse retomber sur le tertre.\n\n     J e voulais fuir tantôt, mais ma force surprise\n     A fléchi tout d'un coup comme u n arc qui se brise,\n     Et j'écoute, transi, sans souci de la mort,\n     La silve murmurer : « Que m'importe mon sort? »\n      L'homme seul tremble; il va, dans l'hostile nature,\n     Tout en s'exaspérant, chercher sa nourriture,\n     Sans pouvoir étouffer sous son front obstiné\n     Ce cri perpétuel : — Pourquoi donc es-tu né?\n      Ah ! l'horreur du silence immobile où s'enfonce\n     La sombre question qui reste sans réponse 1\n                                                               Un silence.\n     Dans ma tête mon sang fait un sinistre bruit\n     Qui réveille ma haine encor ! La lune luit\n     Là-haut et me regarde, insolemment cruelle ;\n     Dans ces arbres géants la vie à flots ruisselle ;\n     Pas un ne bouge : ils sont heureux dans la chaleur;\n     Aucun ne sent en lui frémir de la douleur.\n     Comme ma chair, pourtant, ils sont nés de la terre.\n     Ils me fixent, muets, quand je ne puis me taire;\n     Ils mourront à l'endroit qui les vit naître, et moi,\n     J'irai tomber ailleurs, flagellé par la L o i !\n     Leur pensée orgueilleuse étalée en feuillage,\n     N'ayant pas à so\"uffrir, dédaigne le langage\n     Et, sans rompre jamais son calme sans pareil\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2450, "texte": "                                   LE MUR                                      77\n\n        S'abreuve obscurément de rêve et de soleil !\n        J'ai palpé mon corps nu, j'ai palpé leurs écorces ;\n        Pourquoi différons-nous, puisque, rivaux en forces;\n        Nous pourrirons un jour dans la terre? O soupçon !\n        N'est-ce point son bourreau que l'Eternel, si bon,\n        A soudé dans mes chairs en créant la Pensée?\n        Pourquoi donc, sans cela, sinistre et courroucée,\n        Tantôt, quand je dormais, m'aurait-elle fait voir\n        Le cadavre d'Abel rigide, inerte et noir ?\n        Soit ! Puisque dans ma tête habite une Etrangère,\n        Ne pouvant la tuer, je lui ferai la guerre\n        Rudement, me riant de sa complicité,\n        De son entente sourde avec l'immensité\n        Sans forme et sans pitié, qui, du haut de ses astres\n        Au lieu de clairs bonheurs nous lance des désastres !\n                                               Il regarde un moment l'autel.\n         Et voilà que ce feu L'adore. Qui? Je sens\n         Qu'il vit partout quelqu'un de dur et de puissant,\n         Quelqu'un qu'on ne voit pas, qui distille l'aurore\n         Et les ombres, qu'Adah connaît, qu'Adah implore ;\n         Mais entend-il nos cris? Connaît-il le pardon?\n         Dois-je joindre les mains pour qu'il m'assiste ?\n\n\n                                   SCÈNE IV\n                                KAÏN, LUCIFER\n\n  Lucifer sort en fantôme de la forêt et du côté opposé à Kaïn. Après lavoir épié un\nmoment, il s'avance vers lui comme enveloppé d'un nuage qui se dissipe peu à peu.\n\n                                    LUCIFER\n                                                              Non,\n          Si ton cœur veut garder sa fierté 1\n\n                              KAÏN, se reculant surpris.\n                                             Noir archange,\n          Laisse-moi dans ma nuit, moi, le fils de la fange.\n          D'où sors-tu?\" Je te vois toujours paraître alors\n          Que dans mon cœur meurtri s'éveille le remords.\n          Je te connais. Tu crois que je suis ta victime?\n          Erreur I Ma volonté seule a commis le crime.\n          Tu m'as dit : Venge-toi ! J'avais des yeux pour voir\n          La grâce d'Iavhé sur Abel seul pleuvoir.\n          Je l'ai tué ! Va-t-en! ta présence m'oppresse;\n          Mon cœur est assez fort pour porter sa détresse,\n          Et je n'ai pas vers toi dirigé mes appels!\n"}, {"page_pdf": 105, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1691, "texte": "78                           DURENDAL\n\n\n                              LUCIFER\n\n     J'ai voulu te guérir de tes ennuis mortels.\n     Que m'importait ton frère et la Grâce et ta rage ?\n     N'ai-je pas eu pitié plutôt de ton servage,\n     E t n'ai-je pas rendu ton courage plus fort\n     E n mettant sous tes yeux le néant de la mort ?\n\n                             KAÏN, amer.\n\n     L a mort depuis ce jour habite ma poitrine.\n\n                              LUCIFER\n\n     Iahvé se défend ; sa force ne domine\n     Qu'en emplissant les cœurs d'un lâche repentir.\n     Cède, tu n'es plus libre et tu perds l'avenir.\n     Je n'ai point ton beau corps, je n'ai point ta nature,\n     Mais je surgis soudain partout où l'on torture.\n\n                                   KAÏN\n     Pour voir la chair frémir !\n\n                              LUCIFER\n\n                               E n maître du conseil.\n\n                                   KAÏN\n\n     T u mens! Tu m'as troublé tantôt dans mon sommeil.\n     Un espoir inconnu m'envoyait ses caresses,\n     T o n souffle l'a chassé! Je veux que tu me laisses !\n\n                              LUCIFER\n\n     Soit ! Brise comme un jonc ta noble volonté\n     Pour rentrer dans la crainte et la stupidité !\n     J'avais cru que Kaïn, debout dans son audace,\n     Fier du signe royal qu'il porte sur sa face,\n     Lutterait jusqu'au bout afin de triompher\n     De Celui qui l'irrite et voudrait l'étouffer !\n\n                                   KAÏN\n\n     Kaïn est fils d'Adam, il souffre par ta faute!\n\n                          LUCIFER, ironique.\n\n     Ah! voilà le malheur! L e Jardin n'a plus d'hôte!\n     Il est vide ! J a d i s , pour devenir des dieux\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1836, "texte": "                          LE MUR                            79\n\nTes parents ont brisé leur bonheur odieux;\nPuis, au lieu de braver de passagers supplices,\nLâches, ils ont pleuré la prison de délices !\nAprès un premier pas vers la divinité,\nLiberté, force, orgueil, ils ont tout rejeté;\nEt, châtiés, brisés, inclinés vers la terre,\nN'osant plus de la vie attaquer le mystère,\nDans la plaine et les bois on les entend râler\nSous la main de Celui qu'ils devraient égaler !\n\n                           KAÏN\n\nSerpent, tu les déçus !\n\n                          LUCIFER\n\n                       Je n'ai déçu personne ;\nJ'ai parlé, rien de plus; l'homme est libre et raisonne.\n\n                  KAIN, resaisissant son idée.\n\nTu l'as dit! L'homme vain a mangé le poison,\nParce qu'il s'est laissé duper par sa Raison !\nM'entends-tu? Je la hais! Mon seul bourreau, c'est Elle.\nDe quelque nom obscur que ma langue l'appelle,\nOserais-tu nier qu'elle a fait mon malheur ?\nJe veux bien pour mon corps louer le Créateur ;\nJe m'admire, dans l'eau j'aime à voir mon visage ;\nDe mes mains, de mes pieds je fais un libre usage,\nIls sont souples; souvent, surpris, je vois mes doigts\nFaçonner aisément des ouvrages adroits ;\nJe jouis des parfums, l'air chante à mon oreille;\nPour choisir de bons fruits ma bouche est sans pareille ;\nPuis, voilà que je suis battu par ma Raison !\nMalgré moi, librement, au fond de sa prison\nElle parle sans fin, se contredit, s'agite,\nRéveille le passé plein de terreur maudite,\nS'exalte, s'humilie et, pour m'exaspérer,\nM'épouvante au moment où j'allais respirer !\nParle ! Pour raviver ma vaillance épuisée,\nDis-moi que mon malheur est fait par la pensée !\n\n                          LUCIFER\n\nNon, mais par l'Ignorance! Iahvé s'est perdu\nEn donnant son vrai nom à l'Arbre défendu.\nIl a trahi sa peur; on voit que sa sagesse\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2117, "texte": "80                           DTJRENDAL\n\n\n     Rêvait d'enclore l'homme en une nuit épaisse,\n     P o u r raffermir son règne. Ah ! rends gloire au péché !\n     Grâce à lui, nul élan ne peut être empêché !\n     L'esprit jadis ployé sous le joug, libre à peine,\n     Ne connaît point encor son immense domaine !\n     Il suffit qu'il soit n é ; laisse-le lentement\n     S'aiguiser pour braver un jour le châtiment.\n     Sa force suffira, lorsque viendra son heure,\n     Pour monter triomphant dans sa haute Demeure.\n      Kaïn, Kaïn, écoute : Il faut que ton cerveau\n     Pour le salut du monde enfante un Dieu nouveau,\n      Le Savoir! L'ignorance est la honteuse entrave\n      Qui te lie à la terre et te fait son esclave !\n\n                                 KAÏN\n\n      Eh 1 que puis-je savoir, si ce n'est que la mort\n      Doit m'attaquer demain et briser mon effort?\n\n                                LUCIFER\n\n      Si tu mets dans la chair l'essence de ton être,\n      Qu'un fauve de ces bois te fasse disparaître,\n      Car la chair à jamais est faite pour souffrir.\n      Mais, si tu sens en toi frémir de l'avenir,\n      En lutteur dédaigneux dompte ton indolence.\n      O h ! que de fois, la nuit, me glissant en silence,\n      J'ai rêvé près de toi! T u hurlais de douleur\n      Devant l'indifférence inique et la torpeur\n       Des choses; tu pressais dans tes deux mains ta tête\n       Où roulaient des projets souverains de conquête;\n       T u sentais qu'il fallait briser des nœuds d'airain,\n       Abattre des rochers pour t'ouvrir un chemin,\n       Pour sortir des marais impurs de l'anathème !\n       Kaïn, poursuit ce b u t ; Kaïn, reste toi-même.\n       La nature te hait; si tu ne la soumets,\n       La souffrance tordra ta pensée à jamais.\n\n                                   KAÏN\n\n       Iahvé nous prescrit de dominer la terre.\n\n                                  LUCIFER\n\n        Oui, mais ne voudra point que son pouvoir s'altère;\n        Or, le savoir profond que tu peux acquérir\n        Doit u n jour, malgré lui, l'empêcher de punir.\n        T u tiens entre tes mains le bonheur de ta race.\n"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1605, "texte": "                                   LE MUR                                   81\n\n\n                                      KAÏN\n\nQuel b o n h e u r ?\n\n                                   LUCIFER\n\n                     De régner sur le temps et l'espace.\n\n                                      KAÏN\n\nMais m o n père m'a dit que je suis immortel !\n\n                                   LUCIFER\n\nOui, tu l'es.\n\n                                KAÏN, anxieux.\n\n                E t sais-tu quel est le sort d'Abel ?\n\n                                   LUCIFER\n\nN o n ! Qu'importe? Il yécut en esclave, il doit l'être\nA j a m a i s , sans espoir et sous le m ê m e maître,\nP u i s q u e sur cette terre il n'osa s'affranchir!\nCrois-tu que c'est assez, p o u r régner, de mourir ?\nD'ailleurs, ce mort n'est pas u n e part de t o i - m ê m e .\nChacun fait son destin I J'ai fait le mien, je l'aime.\n\n                                      KAÏN\n\nT u l'aimes, mais ton œil est sombre et soucieux.\n\n                                   LUCIFER\n\nL o r s q u e l'on est puissant, on est toujours heureux.\nJ e suis p u i s s a n t ! J e puis te d o n n e r la p u i s s a n c e ;\nTu l'auras, si tu veux descendre en ma Science.\n\n                                      KAÏN\n\nA h ! l'homme fait de chair, déchu, blême de peur,\nN e peut pas, je le sens, se passer de Sauveur,\nIl est seul, il n'a point d'appui s û r ; la nature\nVeut bien lui dispenser un peu de nourriture,\nQuelques fruits modelés p a r le soleil d'été,\nMais l'écrase toujours sous son immensité!\nOr, toi, qui viens m'offrir le secours nécessaire,\nEs-tu fils d'Iahvé?\n"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2108, "texte": "82                           DURENDAL\n\n\n\n                              LUCIFER\n\n                        Je suis son Adversaire.\n     Sans cela, je n'aurais jamais vu tes chagrins,\n     Sois à moi; j'ai dompté déjà ce que tu crains;\n     Et, puisqu'on t'a puni, sous prétexte de crime,\n     En devenant vainqueur cesse d'être victime.\n     Ma science est sans fond ; tu sauras quelque jour\n     Pourquoi l'orgueil vaut mieux que la crainte et l'amour.\n\n                       KAÏN, subitement résolu.\n\n     Esprit, qui que tu sois, dis-moi ce qu'il faut faire.\n\n                      LUCIFER, montrant l'autel.\n\n     Eteins d'abord ce feu qui souille l'atmosphère.\n                                   Kaïn renverse le bûcher et étouffe les\n                                           tisons avec de la terre.\n     Bien. Ecoute : je suis ton maître; désormais,\n     Tu ne dois plus songer qu'à monter aux sommets.\n     Jusqu'ici tu n'as su qu'hésiter; dans le doute\n     Ton esprit s'agitait, sur son obscure route ;\n     Et le seul noble effort dont tu sus l'ennoblir,\n     C'est d'avoir au Rival refusé d'obéir.\n     Il faut de ton esprit exalter la puissance,\n     Il faut, en pénétrant sa plus subtile essence,\n     De ton front faire un temple à sa divinité,\n     Parce qu'il porte en lui la suprême clarté !\n      Crois-moi, Kaïn : l'Esprit, par sa seule énergie.\n      Versera le bonheur sur la vie élargie;\n      Iahvé le redoute, il sait ce qui l'attend,\n      Si l'arc de la raison contre sa nuit se tend.\n      Ah ! la Chute t'a fait de belles destinées !\n      Et moi je te suivais dès tes jeunes années,\n      Attendant le moment de te crier : — Kaïn,\n      Il est temps de bâtir le temple souverain !\n      C'est moi qui te poussai dans celte solitude,\n      — Tu comprendras pourquoi — c'est ma sollicitude\n      Qui t'a calmé tantôt, quand ta chair aux abois\n      Dès son réveil encor voulait fuir par les bois.\n      Ne fuis plus! Raidis-toi ! Ce qui te persécute,\n      Brave-le, car tu dois triompher par la lutte,\n      Et ton arme n'est point ton bras, mais ta Raison !\n      Comprends-tu?\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2125, "texte": "                                  LE MUR                                         83\n\n\n                                    KAÏN\n\n                   J'ai toujours dédaigné l'Oraison,\nE t j'ai fait des efforts pour trouver en moi-même\nU n e force qui fût u n e force s u p r ê m e .\n\n                                  LUCIFER\n\nL a voilà! T o n esprit p e u t être ton Sauveur,\nIl se suffit, il doit dédaigner la faveur\nQ u ' o n implore à genoux ! A h laisse ton vieux père\nS'effarer devant l'ombre et devant le mystère !\nIahvé le confond pour en être adoré !\nE c o u t e : — D a n s l'Eden solitaire et m u r é ,\nM o n Rival a g a r d é la joie originelle\nP o u r L u i seul ! L'homme, un jour, lassé de sa tutelle,\nE n fut banni, chassé vers des terres de deuil !\nP o u r rentrer dans ton bien, tu n'as rien que l'orgueil.\nSois h a r d i ! sois sans peur! Bravant les sacrifices,\nT u peux reconquérir tes Terrestres Délices,\nT u p e u x , en enfonçant du front des rocs m a u d i t s ,\nP r a t i q u e r u n e brèche au Mur du P a r a d i s .\nRegarde !\n                                 Une lumière soudaine, sur un geste de\n                                  Lucifer, éclaire le fond de la forêt où l'on\n                                  voit se dresser, entre les arbres, un\n                                  mur énorme.\n           T u la vois, la formidable enceinte !\nIahvé se défend par la ruse et la crainte,\nMais il faiblit déjà, puisque, moi, sous tes yeux.\nJe découvre le but du choc audacieux !\nD'un côté, c'est la mort, la nuit et la misère ;\nDe l'autre, le b o n h e u r en qui ton cœur espère ;\nQ u e choisis-tu?\n\n                   KAÏN, perplexe, regardant le mur.\n\n               Ces rocs épais, cerclés d'airain,\nSe dressent vers le ciel en un m u r souverain;\nIls me troublent !\n\n                                 LUCIFER\n\n                        P o u r t a n t leur rigide puissance      .\nCroulera sous le choc d e ton intelligence,\nSi tu v e u x ! Ces granits renferment les secrets\nQ u ' I a h v é croit scellés d a n s leur force à j a m a i s .\nCherche-les, t r o u v è r e s au fond de la n a t u r e ,\n"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2059, "texte": "84                           DURENDAL\n\n\n\n     E t ces blocs crouleront comme u n e pourriture !\n     T a gloire est là, Kaïn, avec ta liberté !\n     Commence le grand œuvre, et ta postérité,\n     Sur l'enclume du temps martelant des systèmes,\n     Lentement détruira ces pierres d'anathèmes.\n     Que t'importe ton corps, le temps l'emportera,\n     Mais ton esprit vainqueur dans ta race vivrai\n     Veux-tu tenter l'effort?\n\n                           KAÎN, résolument.\n\n                            Je le veux !\n\n                               LUCIFER\n\n                                           Ciel et terre,\n     Ne craignez plus le joug du Maître solitaire!\n     Voici l'homme ! il se lève et, comme moi jadis,\n     Il tentera l'assaut des sommets interdits !\n     Ah ! ma haine revit ! Mes forces ranimées\n     Contre l'Amour encor pousseront des armées ;\n     Pour la guerre implacable et pour l'impiété,\n     Kaïn m'a librement donné sa volonté!\n     Salut, fier Négateur! Salut, P r i n c e du monde,\n     Mon royaume nouveau sur ton orgueil se fonde,\n     E t vous, anges, rangés autour de votre Dieu,\n      Aiguisez bien le fil de vos glaives de feu !\n                                                                 Il disparaît.\n\n\n\n                               SCÈNE V\n\n                                   KAÏN\n                                    Il reste un moment immobile surpris de\n                                       son brusque isolement. Il fait quelques\n                                       pas, porte les mains à son front comme\n                                       pour se rendre compte de ce qui vient\n                                       de se passer, et soudain appelle vio-\n                                       lemment.\n       Adah! Adah!\n\n                                   ADAH\n                              Elle paraît presque aussitôt, portant des fruits.\n\n                      Kaïn, me voici, ta servante.\n       Pour venir à ton aide et malgré l'épouvante\n       De la nuit et des bois, au loin, près des marais,\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2058, "texte": "                                 LE MUR                                           85\n\nJ e t'ai cherché ces fruits. T i e n s , mange-les en paix,\nE t bénis la b o n t é d'Iahvé qui les d o n n e .\nAhl si n o u s le louons trop peu, qu'il n o u s p a r d o n n e !\n\n                                   KAÏN\n                                           Il l'a à peine écoutée et la regarde\n                                              fixement en croisant les bras.\n\nR é p o n d s - m o i , m'aimes-tu ?\n\n                                   ADAH\n                                       Au moment où elle lui offre ces fruits\n                                         se recule après l'avoir dévisagé.\n\n                              J e vois que ton regard\nP l u s que jamais, Kaïn, est sinistre et h a g a r d ;\nQ u e veux-tu?\n\n                          KAIN, plus impérieux.\n\n                  M'aimes-tu ? R é p o n d s !\n\n                                   ADAH\n\n                                               C'est u n e injure\nD'en douter q u a n d tu vois ce q u e p o u r toi j ' e n d u r e ,\nQ u a n d je te suis partout sans me plaindre j a m a i s ,\nQ u a n d , seule, je soutiens tes fils d a n s ces forêts,\nTes fils que font trembler tes yeux pleins d e rudesse,\nE t pour lesquels jamais ta voix n'a de tendresse.\nT u veux d o n c piétiner m o n courage abattu\nE n me jetant ces mots o u t r a g e a n t s : m'aimes-tu?\n\n                        KAIN, sombre et amer.\n\nT u parles trop souvent de l'invisible Maître;\nJ e suis le seul, vois-tu, q u e tu dois reconnaître,\nIl faut vivre pour moi, penser ce que je veux,\nE t détester la Loi qui nous rend malheureux !\n\n                                  ADAH\n                                       Elle vient de voir que le bûcher a été\n                                         dispersé et éteint par violence.\n\nMalheureux? O u i , tu l'es ! T a haine délétère\nSur ce b û c h e r ardent a jeté de la terre,\nE t le feu s'est éteint, ce feu que le Seigneur\nE n u n éclair d'amour fit jaillir de mon c œ u r !\n"}, {"page_pdf": 113, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2210, "texte": "86                           DURENDAL\n\n\n     Quelque chose de mort flotte en toi y cette flamme,\n     E n mourant, a jeté de la nuit dans ton âme.\n     L'orgueil seul est debout, enveloppé de chair,\n     L'orgueil! dans celte paix qu'on respire avec l'air!\n     O puissantes forêts, terre, mère des gerbes,\n     Fleuves générateurs des palmiers et des herbes,\n     Etoiles, vents berceurs, caresses du soleil\n     Qui des germes obscurs provoquez le réveil,\n     Nature répandant comme une urne trop pleine\n     Les forces que sema la Force souveraine,\n     Kaïn ne comprend plus votre immense hosanna!\n     Il vous brave, il vous hait; sa droite profana\n     L'autel consolateur, la flamme expiatrice\n     Dont l'oraison de joie implorait la Justice,\n     E t son cœur s'est éteint déserté par l'Amour,\n     Comme s'éteint le ciel à la chute du jour!\n     N e m'interroge plus ! Va chercher par le monde\n     La paix dont Iahvé que j'invoque m'inonde;\n     L a terre ne l'a point, elle n'y peut germer,\n     Q u a n d , ô triste Kaïn, on ne sait plus aimer!\n     T u viens, en aggravant ton ancien anathème,\n     D'appeler parmi nous la souffrance suprême!\n\n\n               KAIN, dédaigneux et absorbé par son rêve.\n\n     Femme, lève les yeux et regarde mon front!\n     Fixe-le! Tu le vois, noir, sali par l'affront;\n     E h bien ! dans mon cerveau, de fiers géants, mes rêves,\n     A 'grands coups de marteau forgent déjà des glaives ;\n     Je vaincrai le Puissant; l'Homme sauvé par moi\n     Se fera son bonheur et se fera sa loi !\n     Il est libre, entends-tu? Ma force cérébrale\n     Ouvrira le chemin pour la lutte idéale;\n     Il ira conquérant les terres et les mers,\n     Arrachant ses secrets au rebelle univers,\n     Et ma postérité, par mon cerveau poussée,\n     Au-dessus d'Iahvé, placera sa Pensée.\n\n                                ADAH\n\n     Le Mauvais t'a perdu deux fois! Va, sois vainqueur!\n     I1 restera béant, le vide de ton cœur,\n     A jamais! Ouvre-les, tes pauvres yeux de terre,\n     Ils ne sauront jamais quel soleil les éclaire;\n     Laisse parler ta langue, on entendra des mots\n     Sonner lugubrement sans éveiller d'échos ;\n     Laisse jouir ton corps, l'infini de ton être,\n"}, {"page_pdf": 114, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1673, "texte": "                            LE MUR                                         87\n\nPesant sur tes plaisirs, les fera disparaître !\nAh! je vois se sécher ton esprit et ta main ;\nTu n'es plus qu'un tronc mort et qu'un débris humain,\nEt ton âme, ô misère, aveugle par sa faute,\nReniera le Sauveur quand il sera notre hôte !\nCar le Sauveur viendra !\n                                 L'aurore jette ses premières lueurs sur\n                                   la forêt et rougit l'horizon.\n\n                             KAIN\n\n                          Le Sauveur, c'est l'Esprit !\nPartons, tu me suivras selon qu'il t'est prescrit,\nEt je bâtirai, moi, ma ville de lumière !\n\n                              AD AH\n\nJe prierai ; pour souffrir je serai la première,\nMon cœur devant tes pas fera de la clarté.\n\n                              KAÏN\n\nMoi, je t'entraînerai vers la félicité ; .\n                                     Il écarte devant elle des branches.\nRegarde, que vois-tu, là-bas, sur le ciel pâle?\n\n                        ADAH, stupéfaite.\n\nL'effroi d'un mur dressant sa forme colossale !\n\n                              KAÏN\n\nC'est l'obstacle maudit que votre Dieu jaloux\nCroit dressé pour jamais entre la Joie et nous!\nJe le sais maintenant, la puissante Pensée\nUn jour célébrera sa masse renversée;\nCes lourds rocs descellés tomberont; l'univers\nEtalera le fond de ses secrets ouverts,\nEt quelqu'un de hardi, quelqu'un né de ma race\nDans l'Eden interdit reprendra notre place,\nEt l'homme sera dieu !\n\n                              ADAH\n\n                      S'il va par ce chemin,\nL'homme sera conduit par ta sanglante main;\nLa haine encor fera surgir le meurtre infâme !\n"}, {"page_pdf": 115, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1960, "texte": "88                             DURENDAL\n\n\n\n                                 KAÏN\n\n     Abel était un lâche !\n\n                                ADAH\n\n                       Abel était u n e âme !\n     — Seigneur, ayez pitié !\n                                     Adah, voyant ses trois fils déboucher\n                                      d'un taillis illumine d'aurore, court\n                                      les embrasser.\n                                 Béni soit Iahvé !\n     Béni soit le soleil par sa main soulevé\n     P o u r jeter sur nos fronts un reflet de la Vie !\n     Béni soit ce qu'il sèche et ce qu'il vivifie !\n     Mes enfants, respirez l'amourde ces rayons!\n     L'infini sur vos cœurs descend des cieux profonds,\n     Votre corps se ranime et, malgré la souffrance,\n     Palpite dans un flot d'ineffable espérance !\n     Oh! le Bonheur existe, et, puisqu'il doit venir,\n     Que tout le mal présent s'absorbe en l'avenir!\n     La lutte contre l'Ordre est impie; elle ignore\n     Que le jour de l'esprit n'est qu'une pâle aurore,\n     E t que le jour de l'âme, en s'unissant à lui,\n     P e u t seul illuminer notre terrestre nuit!\n                                        Leur montrant à son tour le mur.\n     L e voyez-vous, ce mur? Il est fort, il est rude,\n     Il est le haut gardien de la béatitude\n     Vers laquelle nos cœurs sont poussés par l'espoir,\n     A son jour, le Puissant divin le fera choir;\n     Sa bouche, qui toujours profère la sagesse,\n     E n a, pour nous bénir, publié la Promesse.\n     Croyez! Aimez l'effort que l'on fait à genoux !\n     Soyez humbles et purs, sinon, malheur à vous!\n     Car, je le sens, l'orgueil qui se gonfle dans l'ombre\n     Voudra tenter l'assaut de la muraille sombre,\n     Sans voir qu'il l'a bâtie et que, seul, l'Eternel\n     Tient en ses mains le sort du monde criminel !\n\n\n                                                  L ' a b b é H . HOORNAERT.\n       Madrid, février 1900.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison02-002", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 89, "page_fin": 97, "titre_corps": "Le Pâtre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice des Ombiaux", "ancre_debut": "Le Pâtre", "ancre_fin": "MAURICE DES OMBIAUX", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 116, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1926, "texte": "Le Pâtre\n\n              BERT NENET était    né de parents déjà vieux. Ils\n                 l'avaient eu dans leurs derniers jours, lorsque\n                 leurs cheveux étaient déjà presque entièrement\n                 argentés. On s'était moqué d'eux, on les avait\n                 blâmés de procréer encore à cet âge. Dans le\n                 hameau, on n'avait pu comprendre qu'ils eussent\n                 été si déraisonnables. Leurs autres enfants, tous\n                 mariés, qui habitaient aux alentours, s'en étaient\nmontré fort vexés ; ils avaient cessé de venir à la métairie du\nHaut-Marteau, obstinés dans leur bouderie. L'arrivée d'un\nfrère nouveau diminuait une part déjà bien petite qu'ils escomp-\ntaient depuis longtemps, c'est ce qu'ils ne pouvaient pardonner.\n   Ainsi donc l'inimitié des hommes s'était déjà manifestée\ncontre Bert avant qu'il ne fût venu au monde. Mais si sa nais-\nsance, qui s'accomplit le plus simplement du monde, mit le\ncomble au déplaisir des uns, elle remplit de joie les parents.\nIls se sentirent pris d'une tendresse jusque là inconnue pour le\nregain de leurs amours.\n   Bert fut l'objet des soins les plus délicats, inspirés par une\naffection tremblante et chevrotante.\n   Le vieux disait souvent à la vieille : nous avons été attristés\nquand nous avons su que malgré nos cheveux blancs la vie avait\nencore jailli de nous, parce que tout le monde nous blâmait et\nnous tournait le dos. Mais le bon Dieu connaissait mieux que\npersonne ce qui devait faire notre bonheur. Maintenant que tous\nles autres nous ont quitté, que ferions-nous si nous n'avions pas\ncet enfant pour jeter un rayon de soleil sur nos derniers jours.\nIl nous donne plus de joie et de réconfort que ses frères et\nsœurs tous ensemble.\n   La vieille qui, comme toutes les mères, pensait que son nou-\nveau-né était supérieur à tous les trésors de la terre, n'avait\ngarde de le contredire.\n"}, {"page_pdf": 117, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2552, "texte": "90                          DURENDAL\n\n\n\n   Bien qu'il fut mieux choyé qu'un fils de prince, Bert n'eut\npas les défauts d'un enfant gâté. Il n'était ni turbulent, ni\nespiègle et ne recherchait point la compagnie de gamins de son\nâge. Il se complaisait en la société de ses parents et de quelques\nvieilles gens qui venaient parler du temps passé, chez lui, autour\nde l'âtre, ou bien il jouait sur le fumier avec les animaux de la\nbasse-cour. Il n'alla pas longtemps à l'école du hameau. Con-\nsidéré comme un simple par ses condisciples, il devint vite leur\nsouffre-douleur. C'est ce qui le découragea de l'étude. Son père\net sa mère le jugèrent assez instruit quand il put lire les obser-\nvations météorologiques dans le petit almanach de Mathieu\nLansberg et sut les quatre règles. Ils avaient bien vécu sans\ncela, à plus forte raison Bert pourrait-il s'en tirer. Ils ne le\ncontrarièrent donc pas quand il cessa d'aller en classe.\n    Il se mit aux travaux des champs. Bien qu'il fut d'apparence\nchétive, il venait à bout de la besogne, tout comme un autre,\ngrâce à son adresse et à son ingéniosité. Il était fort habile pour\nles menus ouvrages. Il savait faire, à l'occasion, le menuisier,\nle charron, le maréchal et le rempailleur de chaises. Mais ce qui\n lui plaisait le plus, c'était de conduire les bêtes à la pâture. Il\n partait de grand matin avec son sac, son bâton et ses vivres, un\n brin d'herbe dans la bouche ou musant un refrain. Les génisses\ntavelées de blanc, de noir et de roux prenaient le chemin plein\nd'ornières, bordé par les grandes haies où fleurissaient les orties,\noù verdoyaient les épines, où. s'argentaient les saules, dans la\nlumière rose et laiteuse de l'aube. Les brebis et les chèvres sui-\nvaient, éparpillant la joie des clochettes suspendues à leur cou.\n Puis on contournait la colline, par les sentes, dans l'aigu ail\ndes prairies, et l'on arrivait au champ qui se trouve entre la\n Biesmèle et la montagne boisée.\n    Et tandis que les bêtes broutaient l'herbe tendre parée des\njoyaux scintillants de la rosée, Bert musardait dans le bois,\nécoutant chanter les oiseaux et s'exerçant à les imiter. Il grim-\npait aux arbres pour aller voir les nids, dénombrait les terriers\net leurs ouvertures, cherchait les trous des bourdons ou coupait\nles racines bien dirigées pour en faire des cannes.\n   Il fabriquait, avec du sureau, des seringues pour les enfants\ndes environs qui venaient jouer avec lui ; avec des branches de\ntilleul il leur faisait des sifflets.\n    Il lisait aussi dans l'almanach les poèmes des saisons, des\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2333, "texte": "                            LE PATRE                           91\n\npluies et des vents, apprenait à prévoir le temps à des signes\ndivers, comme le vol des hirondelles au ras des eaux, le bour-\ndonnement des insectes, le tourbillon des essaims, les cabrioles\ndes rainettes. Il suivait la marche, l'amoncellement et l'éboule-\nment des nuages. Les plantes aussi lui révélaient leurs vertus.\nOn le voyait interrogersouventlafenouille, le romarin, la lavande,\nle serpolet et le thym, et toutes les brindilles qui formaient le\ntapis vert doré de la prairie. Et les bêtes venaient près de lui\navec confiance comme si elles eussent senti une âme douce\net fraternelle. Lorsque grondait l'orage, elles arrivaient calmer\nleurs craintes à l'appel de sa voix bienveillante.\n   Il voyait l'heure à la place du soleil dans le ciel. Mais pour\nla connaître aussi aux jours de brumes, il fabriqua une horloge\ndans un sabot et la suspendit au tronc d'un ormeau, à hauteur\ndes premières branches.\n   Il ne rentrait qu'à la brune, quand ses bêtes, repues, repre-\nnaient d'elles-mêmes le chemin de l'étable.\n                                *\n                               * *\n\n   Ses parents moururent. Les enfants se partagèrent leurs\nbiens. La masure échut à Bert avec une vache, une chèvre et\nsix moutons, ainsi qu'un pré humide à l'orée du bois. Mais\nles pauvres vieux, dont il avait embelli les derniers jours,\navaient eu soin de lui remplir d'écus un bas de laine que l'on\navait caché dans le creux d'un saule, au bout du jardin.\n   Bert ainsi vivota. Mais la solitude lui pesait quand il ren-\ntrait le soir dans la maison vide. D'anciens voisins continuaient\nà venir chez lui, comme par le passé, s'asseoir sous le manteau\nde la cheminée et raconter les vieilles histoires, mais il y avait\ntoujours au foyer, comme dans son cœur, deux places qu'on ne\nparvenait pas à remplir. Le charme des veillées avait revêtu\nla mélancolie des deuils.\n   On lui conseilla de se marier. Il n'en avait nulle envie. La\nfemme semblait n'avoir aucune prise sur cette nature chaste.\n   Son besoin d'affection se reporta sur ses bêtes. Il les aima,\nles soigna davantage et ainsi trompa l'attente incertaine et\nvague qui pesait sur son cœur.\n   Un jour qu'il paissait son petit troupeau et que, comme d'ha-\nbitude, il musardait dans.le bois de jeunes chênes et de bou-\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2189, "texte": "92                           DURENDAL\n\n\n\n leaux, il entendit des cris plaintifs venir à travers les buissons.\n Ayant battu les fourrés, il trouva, couché dans de hautes herbes,\n un jeune chien blessé. L'animal le regarda, l'implora de ses\n grands yeux doux et humides, tout en gémissant comme un\n enfant malade. Il remua la queue et hocha du museau en\n signe de soumission à la puissance supérieure de l'homme.\n    Bert le prit dans ses bras avec précaution et le porta près du\n ruisseau. Il lava ses plaies et le pansa avec des herbes. Puis,\n ayant remarqué que la bête avait la patte cassée, il lui appliqua\n un appareil fait avec deux morceaux de bois, une ficelle et de la\n bouse de vache.\n    A force de soins le chien guérit. Bert avait trouvé un compa-\ngnon. Ils ne se quittèrent plus. L'un pour la joie d'avoir été\nsecourable, l'autre pour la sollicitude dont il avait été l'objet, et\ntous deux par un intense besoin d'affection, par la nécessité de\ns'appuyer sur quelqu'un dans la vie, par le plaisir de partager\nles joies et les peines, s'attachèrent profondément l'un à l'autre..\n Ils s'aimèrent. On les vit se donner les témoignages d'une affec-\ntion touchante. Et, comme les grandes amitiés, comme les\ngrandes passions étonnent toujours et mécontentent les âmes\nvulgaires, on répandit le bruit, dans le hameau, que Bert\n« rafentissait » tout à fait. On l'entendait parler à son chien\ncomme à une personne, et mieux encore, car il ne faisait aucun\nfrais de conversation pour les gens qu'il rencontrait.\n    On l'appela le sot Bert.\n    « Ecoutez le sot Bert qui parle à son chien », disait-on en passant\ndevant la chaumière du berger.\n    Bert et son chien entrèrent de compagnie dans le vocabu-\nlaire des environs et bientôt dans la légende.\n                                 *\n                                * *\n\n  Bert fit l'éducation de son ami et l'exerça à des talents\nmultiples.\n  Avec les économies amassées dans le bas de laine par ses\nparents, le solitaire acheta quelques brebis et un lopin de terre\nprès de sa masure.\n  Il vécut heureux.\n  Mais, hélas ! la vie civilisée est pleine d'embûches pour les\nsimples. Il se trouva qu'on l'avait grugé. Le bien qu'il avait\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2290, "texte": "                             LE PATRE                            93\n\n\nacquis était grevé; on lui réclama la somme pour laquelle il\nétait hypothéqué ; d'autre part, la Biesmèle ayant débordé à la\nfonte des neiges, l'étable de Bert se trouva fort endommagée.\nLa vache se mit à dépérir à cause de l'humidité. On dut\nl'abattre.\n   La douce quiétude du berger disparut et fit place à un\nabsolu dénuement.\n   Il ne mangea plus à sa faim, tous les jours. Car avec le peu\nqu'il avait, il satisfaisait d'abord l'appétit de son chien, estimant\nque le premier devoir du maître est d'assurer la nourriture au\nserviteur.\n   Les circonstances créent les héros. L'adversité suscita des\ntrésors de dévouement dans le cœur des deux compagnons.\n   Si l'homme se privait du nécessaire pour la bête, la bête ne\nvoulait pas accepter ce sacrifice. Avec l'idée divine qu'elle se\nfaisait du maître, elle ne concevait pas qu'il s'ôtât, pour elle, le\npain de la bouche.\n   A. chaque repas, un entêtement attristé et un gémissement\nplaintif s'opposaient à une douce violence, à une amicale\ninjonction. Bert offrait, insistait, élevait la voix; Finaud refu-\nsait avec obstination, agitait la queue pour se mieux faire\ncomprendre, regardait son maître d'un œil humide et, quand la\ntentation devenait trop forte, s'esquivait par la porte entre-\nbâillée.\n    Mais Finaud ne se contentait point de refuser la nourriture;\nhonteux d'être à charge à son ami dans des moments aussi\n difficiles, il s'ingéniait à trouver le moyen de se rendre utile et\n de témoigner son dévouement à son bienfaiteur. Il songea à lui\n procurer une subsistance meilleure.\n    C'est ainsi qu'il partit pour la chasse.\n    Tout en batifolant dans le bois, il avait fait la connaissance\n de beaucoup de terriers. Il ne lui fut pas difficile de rapporter à\n son maître un jeune lapin de garenne tout fraîchement étranglé.\n    Il s'attendait à plus de joie que n'en manifesta Bert. Celui-ci\n le regarda avec des yeux étranges auxquels il n'était pas habitué\n et demeura quelques temps silencieux et songeur.\n    Mais voyant la joie que la bête avait à lui offrir la victime,\n il reprit son air habituel, caressa son compagnon et s'occupa\n d'écorcher le lapin pour le mettre au four.\n    11 ne témoigna pas grand plaisir du repas copieux qu'il en fit,\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2301, "texte": "  94                          DURENDAL\n\n\n\ntandis que Finaud creusait sa cervelle de chien pour deviner ce\n que cela signifiait.\n    — Cette chair n'est pas assez délicate pour lui, conclut-il en\n lui-même, il faudra que je cherche autre chose.\n    Le lendemain, comme s'il eut entendu parler autrefois dans\n le monde des chiens du bon roy Henri IV, il rapporta une poule\n à son maître pour qu'il la mit au pot.\n    A cette vue Bert, malgré qu'il comprit les bonnes intentions\n de son ami, ne put s'empêcher de le réprimander. Il lui fit un\n sermon en trois points sur le respect de la propriété des autres\n et l'exhorta à ne plus méconnaître le commandement de Dieu :\n Bien d'autrui tu ne prendras ni retiendras aucunement.\n    Bert était honnête et religieux et se faisait scrupule de causer\naux autres le moindre dommage.\n    Mais Finaud, qui croyait que lorsqu'on a faim on peut\nprendre sa nourriture où on la trouve, ne s'expliquait pas le\nmécontentement de son maître.\n    Il regardait Bert, tout hébété, la queue basse, espérant tou-\njours qu'il plaisantait. Mais, lorsque celui-ci se fut décidé à\ngronder tout à fait en montrant le doigt et en articulant ses\nparoles d'une voix assourdie, l'animal se mit le ventre à terre\nen signe de soumission et rampa en japant d'un ton plaintif.\n    Il ne comprenait pas les raisons supérieures qui déterminent\nl'homme à ne pas s'emparer de ce qui est nécessaire à sa subsis-\ntance et même à sa conservation. Mais comme il était façonné à\nl'obéissance, il renonça à connaître jamais la cause obscure de\nces choses humaines, et s'inclina.\n    Quand Bert se fut persuadé, par l'attitude de Finaud, qu'il\nne recommencerait plus, il le fit bondir vers lui, le caressa,\nlui prit la tête dans les mains et l'embrassa. Le chien se mit à\nhurler de bonheur et promena sa langue râpeuse, avec une joie\nindicible, sur le visage de Bert.\n    Mais les affaires du pâtre, au lieu de s'améliorer, péricli-\ntèrent encore, de sorte qu'après diverses infortunes, pour éviter\nla saisie, il dut vendre ce qui lui restait de bétail : les six brebis,\nobjets de tant de soins!\n                                  *\n                                 * *\n\n   Un matin, quand déjà l'automne empourprait les vignes qui\ntapissent les pignons des métairies et rouillait les bois qui cou-\n"}, {"page_pdf": 122, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2235, "texte": "                              LE PATRE                             95\n\nvrent les collines autour du Haut-Marteau,Bert tira le loquet,\nouvrit la porte et fit sortir les brebis de Pétable.\n   Elles s'échappèrent en se pressant sous l'œil autoritaire de\nFinaud qui, assis sur son derrière, la tête relevée et les oreilles\ndroites, les regarda passer, tel un chef barbare, dénombrant\nles têtes de sa tribu.\n   Elles prirent la pied-sente habituelle. Bert voulait leur faire\ngrimper le chemin qui conduit à la route de Biesmes, mais il n'eut\npas le courage de donner cet ordre à Finaud. Ils parcoururent\ndonc la vallée en longeant le bois et le ruisseau. Une tristesse\ngrise flottait dans l'air et de l'humidité des prés montait un froid\nde glace. Ils avançaient sans hâte, nonchalamment, dans le\nsilence cotonneux de cette aube sans joie. Les moutons allaient\ndevant mâchonnant quelques brindilles. Bert marchait, les\nmains derrière le dos, perdu dans ses pensées; le chien suivait,\nhaletant, la langue rouge pendant hors de la bouche.\n   Arrivées au champ où elles avaient coutume de paître, les\nbrebis s'arrêtèrent. Le pâtre d'une voix déchirée les appela.\nLe fidèle Finaud n'y comprenait rien, mais comme il n'avait\npas l'habitude de discuter les ordres de l'homme, il fit avancer\naussitôt le petit troupeau.\n   Les bêtes suivirent le maître, résignées, sans plus savoir où il\nles conduisait. Ils gagnèrent la route de Ragnies et longèrent\nla Biesmèle qui reflétait l'or jaune des peupliers. Puis un soleil\ntimide et pâle éclaira les masses grises du ciel et rosit les ardoises\nhumides des toits de la ville qui cascadaient sur la colline.\n   Le troupeau alors, après s'être abreuvé à Saint-Jean, longea\nle bois du grand bon Dieu et monta vers le Chant des Oiseaux\npar le chemin pierreux et escarpé.\n   Bert allait vendre ses bêtes au marché.\n\n                                 * *\n\n   Le coeur lui manqua lorsqu'il entendit meugler les vaches,\nbêler les moutons attachés à des cordes, sous les tilleuls de\nl'esplanade.\n   Il s'arrêta, hésita et fut sur le point de rebrousser chemin,\nmais des paysans arrivaient derrière lui. Il dut continuer à\navancer. Il n'avait pas fait vingt pas qu'un marchand de bes-\ntiaux de Thuillies le héla :\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2103, "texte": "96                         DURENDAL\n\n\n\n   — Hé, Bert, qué nouvelle, est-ce pour les vendre que vous\namenez droci ces bedos-là?\n   — Oui, censier, répondit Bert, en prenant son courage à\ndeux mains et en surmontant sa tristesse, est-ce que vous en\nêtes amateur?\n   — Faut voir.\n   Il examina le bétail, s'occupa longuement des pattes, tâta la\nlaine sur l'échiné, et dit :\n   — Allons prendre un verre, je suis votre homme, nous allons\nconclure le marché.\n   Ils entrèrent chez le Tiesse du chant, au Cabaret du Chant des\nOiseaux. Tout en absorbant des chopes, ils débattirent le prix,\ninterminablement.\n   — Non, conclut Bert, c'est tout, je ne vous diminuerai plus,\npoint seulement d'une demi-cense.\n   — Si c'est comme ça, dit l'autre, il n'y a rien de fait, à moins\nque vous ne me donniez le chien avec.\n   Bert se sentit l'âme déchirée.\n   — Qu'est-ce que cela peut vous faire, continua son partenaire.\nIl vous est inutile si vous ne tenez plus de bêtes.\n   Mais ce n'étaitpoint cela que Bert entendait. Il n'avait jamais\npensé qu'il dût se séparer un jour de son compagnon. Et main-\ntenant il se disait: « Ai-je encore le droit de le garder, alors\nqu'il ne m'est plus possible de lui donner une nourriture suffi-\nsante. A la ferme de la Corbeillerie, il sera bien soigné, car cet\nhomme est riche et n'est point méchant. »\n   L'autre se faisait plus pressant.\n   — Vous savez bien qu'il sera mieux à ma ferme que chez vous,\ninsinuait-il, comme s'il eut deviné les scrupules de Bert. Chez\nmoi, c'est le paradis des bêtes.\n   Bert laissa tomber sa main dans la main vers lui tendue. Il\ntopa en signe de consentement.\n   Le censier tira des profondeurs de sa poche une bourse de\ntoile bleue et compta les écus. Puis le pâtre alla donner la\ncaresse d'adieu à ses brebis et à Finaud; mais celui-ci ne con-\nsentait pas à suivre son nouveau maître. Bert dut lui enjoindre\nd'obéir. Ils se quittèrent après une dernière caresse. Le pauvre\nhomme, pour cacher ses larmes, se hâta de gagner le chemin\nqui dévale vers la Biesmèle, à Saint-Jean.\n   Son désespoir était si grand qu'il rôda dans les alentours toute\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1948, "texte": "                             LE PATRE                             97\n\nla journée, buvant des gouttes pour s'étourdir. Il ne rentra chez\nlui qu'à la brune, accablé de fatigue. Il se jeta sur son lit et dor-\nmit d'un lourd sommeil.\n\n\n\n   Il rêva toute la nuit. Vers le matin, il crût entendre des bêle-\nments de brebis et les aboiements d'un chien, et cela évoqua si\npéniblement les souvenirs de la veille qu'il se retourna sur sa\ncouche pour faire cesser le cauchemar.\n   Mais le bruit continuait, les bêlements se faisaient plus pres-\nsants et les aboiements plus furieux. Bert croyait toujours qu'il\nrêvait. Cependant c'était, à n'en pas douter, la voix de Finaud\net celle de ses moutons vendus la veille. Il se figura un moment\nque rien n'était changé et que l'heure allait venir de mener,\ncomme de coutume, le troupeau au pâturage.\n   Il dut cependant constater qu'il ne dormait plus. Il ouvrit les\nyeux. Un petit jour gris entrait timidement dans la chambre\net, parmi le bruit tumultueux du chien et la plainte flûtée des\nbrebis, il distinguait des voix humaines qui venaient du chemin.\nLa porte d'en bas résonnait aussi sous des bonds répétés.\n   « Je ne rêve pas, se dit-il. C'est bien vrai. Mais qu'est-ce\ndonc qui m'arrive? » Il ouvrit la fenêtre, c'étaient eux!\n   Ne comprenant plus, il descendit l'escalier et tira le loquet.\n   D'un bond, Finaud lui avait sauté au visage et lui prome-\nnait sur les joues sa langue rouge. Il japait pour exprimer sa joie.\nQuant à Bert, il avait les yeux pleins de larmes; les brebis\nbêlaient en le regardant.\n   Lorsque l'émotion de ce retour fut un peu calmée, le pâtre,\nsongeant qu'il ne pouvait garder ce troupeau qui ne lui apparte-\nnait plus, prit avec lui la route de Thuillies pour aller le resti-\ntuer à son propriétaire.\n   Il rendit les brebis, mais obtint de garder le chien fidèle.\n   Et ils ne se quittèrent jamais plus.\n\n                                         M A U R I C E DES OMBIAUX.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison02-003", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 98, "page_fin": 102, "titre_corps": "Des Images", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Des Images", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 125, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": "Des Images\n\n                   ON lisait, dans l'église de Saint-Marc, à Venise, qui n'est\n                      elle-même qu'une grande image, éblouissante et dorée,\n                     cette inscription à l'adresse des iconoclastes : Nam Deus est\n                     quod imago docet : sed non est Deus    ipso.\n                         Tout art est image; l'idée s'incarne dans l'image, s'y\n                     continue, comme la plante dans la fleur, la fleur dans le\n                     parfum. L'image substitue, évoque, remémore, exalte; et\n                     sa beauté doit être double de ce qu'elle est et de ce qu'elle\n                     représente. Mais, il faut qu'une tige supporte cette fleur,\nnourrie de la sève et des énergies secrètes de la terre...\n   La fin du dernier siècle a vu surgir bon nombre de théories sur le symbole,\nl'allégorie, etc.; distraction, au reste, innocente, d'esprits oisifs et diserts;\nmais les poètes, heureusement, insoucieux de ces métaphysiques, ont continué\nde chanter, mus par la seule ambition de moduler leurs inspirations avec pas-\nsion et magnificence, selon l'inflexion de leur génie, épique ou élégiaque,\nallègre, rêveur ou tendre.\n   On pourrait demander à l'artiste : — « Dis-moi comment tu imagines et je\nte dirai qui tu es ! » car l'image est toute sa richesse et, presque, son u n i q u e\nraison d'être. Tellement, qu'une notion abstraite ne se naturalise, pour ainsi\ndire, en lui, que lorsqu'elle a traversé sa sensibilité, s'y est chargée de figures,\ncomme une branche sèche et noire de l'éclat et des broderies du givre... L a\npensée prend conscience d'elle-même dans les images, comme, peut-être, la\nlumière dans les couleurs — car tout ce qui éclate, brûle et parfume, ne sont\nque des formes du soleil...\n   U n soir du dernier décembre, Mademoiselle Marie Closset a p a r u sur\nl'estrade de la salle des conférences du Cercle artistique et a entretenu des\ngens, rassemblés là, des Images... (1) Elle a parlé, d'une voix tantôt timide,\ntantôt assurée, chantante et nuancée, avec des intonations parfois gentiment\nironiques, qui semblaient dire : — « C'est ainsi!—et si cette opinion ne vous\nconvient pas, je m'en moque I attendu que c'est la mienne — t t que je la par-\ntage !... » Elle a dit beaucoup de choses; des choses belles, d'ingénieuses, et\nde pénétrantes, en poète qui sent, en critique qui connaît, et qu'elle illustrait\n\n\n  (1) Le texte de cette conférence a paru dans les numéros des 15 et 22 décembre dernier\nde l'Art moderne.\n"}, {"page_pdf": 126, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3581, "texte": "                                   DES IMAGES                                   99\n\n  d'exemples délicatement choisis : On aurait imaginé qu'elle se promenait\n  dans un riche et luxuriant jardin, pensant tout haut et s'inclinant de temps à\n  autre, pour cueillir une feuille luisante ou une fleur humide et l'élever un\n  instant dans sa main, comme un trophée de vie et de rêve...\n     Mademoiselle Closset a défini, en traits judicieux et subtils, la nature des\n  images chez quelques-uns de ses poètes de prédilection: les ancêtres, Chateau-\n  briand, de Vigny, Hugo, Baudelaire; Verlaine, le simple, le spécieux, le\n  cynique : — ce « pauvre Lélian » qui, parfois, parlait « comme un ange » et\n  plus souvent, comme Thomas Vireloque !... Puis Rimbaud qui, d'un sonnet\n  gamin, enfanta René Ghil ! Laforgue, le Pierrot pessimiste qui trempa les\n  légendes dans le Styx de la philosophie allemande; et Verhaeren, et Maubel\n  et Maeterlinck — et, cela va sans dire ! — Jammes... N'oublions pas le pré-\n  cieux architecte du palais minuscule où, selon quelqu'un... du passé, « la\n  douce sérénité de fresques cernées de marbre ou de rares porcelaines; les lui-\n  santes majoliques historiées ; les dures boiseries damasquinées d'argent sertis-\n  sant le biseau aigu et prismatique de maint étrange miroir halluciné: — le\n  métal, la joaillerie et les cristaux — concertaient une splendeur inconnue...\n   Palais très pur de lignes, dont la savante polychromie s'appariait au sobre\n  paysage, aux lagunes translucides qui l'encadrent, et d'où les horizons sinueux,\n  le Temple, se découvrent — et la mer !... » Mallarmé, en un mot, dont la\n  pensée et le verbe, abstraits, à l'exemple de quelque fakir hindou, d'abord du\n  monde des êtres et des choses, puis d'eux-mêmes, étaient parvenus au Nirvana,\n  aux éblouissements supérieurs de l'inconscience...\n     Je ne sais si l'opinion énoncée par Mademoiselle Closset que les images\n  atténuent leur forme et leur couleur, s'adoucissent, deviennent rares ou\n  vagues à mesure que l'on avance vers le Nord, vers les contrées « de lumière\n  pâle », n'est pas, à certains égards, un peu hasardeuse.\n     L'homme est d'autant plus lui-même et roi, devant la Nature, que celle-ci\n  lui est clémente : Le Grec marchait, libre dans sa pensée ailée, au milieu\n  d'un monde qui lui était léger, tandis que le climat de ce maussade Septentrion\n  nous rend esclaves et prisonniers des choses; nous courbe sous le joug igno-\n  minieux de copieuses nourritures; nous fait vivre, les deux tiers de l'année,\n  recroquevillés au coin du feu, dans la déprimante atmosphère d'une lampe\n  qui fume!... La philosophie n'aura, évidemment, point une égale lucidité et\n  il n'est pas indifférent qu'elle soit née dans quelque Gasse de Francfort-sur-le-\n  Mein ou, parmi les oliviers, au bord de l'Illissus, en compagnie de l'aimable\n  Phèdre!...\n     L'air, là-bas, était sec et transparent, et les esprits subtils. Chaque édifice\n  dans la lumière, chaque pensée devant l'intelligence prenaient toute leur\n, valeur... La beauté, sous ces latitudes heureuses, est comme une voix égale,\n  pleine de nombre et d'harmonie, qui vibre avec intensité dans la pureté\n  incomparable de l'air. Elle est toute contenue dans l'imperceptible fléchisse-\n  ment d'une ligne conduite dans l'azur et que celui-ci marge de splendeur;\n  dans le contour parfait d'une amphore ou la fine arête cannelée d'une colonne,\n  le rythme symétrique d'un ornement de feuilles d'acanthe... Un trait délicat\n  sur un vase; le relief à peine accusé des frises du Parthénon; le jet de pierre\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3294, "texte": "100                                  DURENDAL\n\n\n\net d'eau d'une fontaine suffisaient à la joie des yeux d'un Grec; par leur seul\naspect, formaient en son âme l'idée de la beauté, comme les questions de\nSocrate faisaient jaillir de celle de ses disciples, et presque à leur insu, la\nnotion musicale de la Vertu et de la Vérité...\n    La lumière dessine l'édifice grec ; le nôtre se dessine dans la lumière :\nl'architecture gothique — la seule, du reste, avec l'architecture grecque, qui\nait été régie par des principes organiques — se laisse dévorer par le détail,\npar la fioriture grandiose : pour animer ses surfaces, il faut qu'elle crée la\nlumière insuffisante, qu'elle accroche ce qu'elle en peut retenir par des jeux\nde creux et de saillies, clochetons, pinacles, gargouilles, niches; pour mou-\nvementer ses immenses nefs, pour y faire chanter le deuil et la passion, elle\nles illumine des violets véhéments et de la pourpre de ses vitrails et de ses\nrosaces... Le temple grec forme, dans la totalité de ses lignes convergentes,\nune seule image heureuse, et qui vibre; l'église ou la Maison de ville\ngothiques sont un grouillement d'images ; « depuis la base jusqu'au faîte »,\n« une multitude mystérieusement émouvante » d'images étranges, fortes,\nviolentes, dont le relief s'accuse et s'exagère d'autant que la lumière décroît.\n   Et nos artistes, aussi, par les outrances de la forme, de la couleur et de la\nparole tendent fatalement à compenser dans leur œuvre la vie qu'elle trouve-\nrait ailleurs, avec un moindre effort, dans la collaboration de la lumière et\ndes esprits également pénétrants. Tellement que, peu à peu, nous devenons\ninsensibles à l'image lorsqu'elle fait corps avec la pensée : la langue d'Ana-\ntole France, par exemple, toute nourrie d'images savoureuses, puissantes et\nfines, comme les bas-reliefs ou les peintures d'un vase antique n'a plus de\nprise sur nos esprits blasés : il nous faut des images voyantes, aveuglantes\nmême, découpées à l'emporte-pièce, délimitées d'un gros trait qui les souligne\n et les isole...\n    Mais ceci, comme toujours, n'est qu'un point de vue, et peut-être, tout ce\n que nous perdons dans la lucidité, le regagnons-nous dans le rêve ?...\n\n                                            *\n                                           * *\n\n   Et, puisque nous parlons d'images, en voici tout un album... Des images\nd'âme et de pensée, diverses, imprévues ; des images de rêve triste, et de\nsonge délicat, et d'ironie voilée, « douce-amère » : L'ombre des roses (1). Et,\nsous sa pâle couverture violette, avec les fleurs violettes dont la simple et\nsvelte élégance illustre ses pages ; et ses vers qui, eux aussi, sont comme de\nfrissonnantes fleurs d'argent filigrane sur un fond violet, ce livre est exquis et\nsingulier. L'âme que le poète y fait parler se parle dans les choses et, davan-\ntage encore, les choses lui parlent ! — et elle est pleine de rires et de larmes,\net d'émerveillements... Elle est toute vaillance et défi, parfois; parfois, toute\nconfidence qui, soudain, se tait, intimidée ou s'entrecoupe d'un sourire\n\n\n   (1) Un volume petit in-8°, illustré de lettrines et de culs-de-lampe d'après les dessins\n de Mademoiselle Marie Closset et de M. Théo Vanrysselberghe. Bruxelles, Associa-\ntion bibliographique, rue Veydt, 70.\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3492, "texte": "                                        DES IMAGES                                         101\n\n\né t o n n é , d e l'éclat p u r d ' u n rire douloureux. L'accent de sa voix est comme\ncelui d'une flûte tendre, qui prélude, hésite et improvise. O n dirait qu'elle est\nassise, immobile, d a n s l'atmosphère de songes et de souvenirs qu'elle s'est\ncréée et q u e , tout à c o u p , le désenchantement d'un rire puéril, aigu comme\nu n trait de fifre, ressuscite autour d'elle la réalité belle et vaine.\n    Elle va p a r m i le m o n d e , ainsi qu'en un jardin offert : elle cueille u n e fleur, et\nu n e autre, et encore une autre : — et, à cueillir des fleurs et à les réunir en\ngerbe, à en fiancer les couleurs, une grande paix lui est venue, de douceur et\nd e parfum ; puis, lorsqu'elles sont réunies, une subite et profonde mélancolie :\n« Ceci d o n c aussi, déjà, est fini! » E t les mains lasses lui glissent, et toute la\nmoisson odorante s'éparpille sur le chemin, à ses p i e d s . . . S'il faut se plaindre\nou se moquer, elle n e sait — et elle s'écrie, d'une voix changée :\n\n                      Ah! tourne, tourne l'univers!\n                      Tournent les mots, tournent les vers!\n                      Et tourne ma petite voile\n                      Au petit vent qui t'accompagne\n                      Sur la petite mer amère\n                      De ma grande âme solitaire!...\n\n   P u i s , c'est le pauvre Biaise qui « v a par la p l a i n e — a v e c son cœur en peine »\n— et le p a u v r e Gilles, « celui même de W a t t e a u . . . avec sa collerette molle et\nses manches b e a u c o u p trop l o n g u e s . . . — plus pâle et doux que le matin », et\nils n e savent rien, ni s'ils sont des vivants ou des fantômes, mais seulement\nqu'ils sont tristes... L e u r tristesse est comme une plume fière à leur chapeau,\net'ils savent aussi laisser flâner leur âme, o m b r e parmi les ombres, en de lon-\ngues imaginations v a g a b o n d e s ; et regarder u n cerf-volant, taillé en forme de\ncœur, se balancer au bout de la ficelle qui le retient, en c o m p t a n t sur leurs\ndoigts mille pensées capricieuses et fines, étranges, ambiguës, jusqu'à ce qu'ils\ns'aperçoivent que, cependant, la ficelle s'est rompue et le cerf-volant étalé à\nplat sur le sable... E t Gilles, qui parle en p r o s e ; et Biaise, qui chante en vers,\nse relèvent prestement, alors, et s'en vont\n                       ... comme un berger qui mène,\n                  Avec son troupeau blanc, sa musique et sa peine.\n\n    Ils s'en vont, semblables à des «trouveurs», vielant par le païs, mais ils chan-\ntent, non point les anciennes gestes d'amour de Tristan et d'Yseult ou les\nféeriques aventures d'Aucassin et de N i c o l e t t e — m a i s eux-mêmes...\n    Mon Dieu ! oui, ils sont malheureux — comme tout le monde, mais ils\nveulent porter leur malheur, — c o m m e personne, ainsi q u ' u n e parure et une\nélégance ! Ils regardent le monde de leurs grands yeux ironiques et pleins de\nlarmes, mais n'essayez pas de consoler leur douleur, car elle s'effaroucherait\net se masquerait de sourires et d'imperceptible raillerie...\n   T o u s ces mots essayent vainement de donner u n e idée du charme étrange\nde ce recueil de p o è m e s ; du libre et original esprit qui s'y déploie ; de tout ce\nq u e l'on y respire de joie ingénue, de charme spontané, de grâce pensive et\nprofonde — avec des airs délicieux de bravade, derrière lesquels on perçoit le\ntremblement d'une plainte très d o u c e . . .\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1655, "texte": "102                               DURENDlAL\n\n\n   L e poète choisit les formes éparses dans la vie, et les modèle selon la\nphysionomie de son rêve : il prend la fleur, le ciel, la mer, tout ce qui vit et\ntout ce qui souffre; et ces choses, parce qu'il tes a nommées, sont devenues\nsiennes... Et ce sont des images toutes différentes et toutes semblables, parce\nque, toutes, elles portent le même reflet de pensée et de rêve qui en a fait des\nsignes.\n   Il faudrait marquer u n grand nombre des pages de ce livre c h a r m a n t avec\ndes signets de fleurs; les unes avec des fleurs printanières, des primevères ou\ndes anémones; d'autres, avec les clématites sombres et les roses ardentes de\nl'été et certaines avec des feuilles consumées de crépuscule et d'automne.\n   Je cueille, pour vous donner à en respirer l'arome de silence jalousement\nfermé, cette belle fleur taciturne :\n\n               J'ai penché ma figure sur les roses fanées,\n               Ce soir, devant la glace — et par toute la nuit\n               L'odeur des roses mortes et la lampe allumée\n               Versent le doux vertige et les mélancolies...\n               Je suis pur, je suis triste, je pense à toi que j'aime,\n               J'ai de grands souvenirs et de folles étreintes\n               Pour ce bouquet flétri, dans mes deux mains pressé.\n               Oh! je n'ai pas sommeil, et c'est une agonie\n               De souhaiter, si tard, l'orgue de Barbarie\n               Ou n'importe quel chant qui serait vague et tendre...\n               Et je meurs de ta voix que je ne puis entendre.\n\n                                                                ARNOLD   GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison02-004", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 103, "page_fin": 120, "titre_corps": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "ancre_fin": "GEORGES VIRRES", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 132, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 1943, "texte": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville\n                                 ROMAN\n\n                                    ( Suite)\n\n\n\n                                     VIII\n\n\n                 LE lendemain, quand Rose descendit l'escalier noir, puis\n                   enjamba les brosses et contourna les seaux, avant qu'elle\n                   se fut assise à table pour déjeuner, les deux servantes\n                   l'avaient mise au courant de la conduite de Demans.\n                      Anna, dans le corridor, lui disait d'une voix triste :\n                      — Hier, au meeting du Béguinage, organisé par Manster,\n                   il n'y avait qu'un auditeur, et c'était Monsieur Demans.\n                      La grosse Marie quittait la cuisine, en soufflant d'indi-\n                    gnation :\n  — Où allons-nous, mon Dieu? Cette fois, la bonne cause est bien malade,\nMademoiselle. Les meilleurs nous abandonnent ! Vous verrez que la journée\nsera mauvaise.\n   Rose s'étonna; cette nouvelle heurtait ses prévisions optimistes. Elle resta\nincrédule; elle voulut réentendre cette affirmation.\n   Monsieur Demans assistait, la veille de l'élection, à une réunion de politi-\nciens ennemis ! — Qui vous a dit cela? Me parlez-vous pas légèrement?\n   Marie mettait ses poings sur les hanches, et elle commençait à se dandiner,\ncomme elle en avait coutume, en racontant une histoire un peu longue.\n   On entendit le pas de Zoé.\n   Anna regagna rapidement ses brosses, et Marie rentra dans la cuisine.\n   Zoé se montra, hargneuse; sans saluer sa sœur, elle lui cria :\n   — Ne vous occupez pas des autres !\n   Et plus bas :\n   — S'entretenir avec ses servantes des faits et gestes d'un ami de la maison,\ndénote une absence de savoir-vivre. Et, d'ailleurs, je vous le redis, ne fourrez\npoint votre nez où vous n'avez que faire ! Les préoccupations ne manquent\npas, ici même !\n\n\n  (1) Voy. Durendal,numéros de décembre 1901 et de janvier 1902.\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3140, "texte": "104                               DURENDAL\n\n\n\n    Zoé était bien laide; ses traits anguleux s'approfondissaient; les sourcils\nbarraient son front horizontalement, et deux lignes dures, au-dessus du nez,\nremontaient vers son front plissé; la commissure de ses lèvres plongeait dans\nun enfoncement de chaque côté du menton.\n    — Paul vous donne des soucis? demanda Rose, subitement perspicace.\n    Zoé, qui avait regardé fixement devant elle, tourna sur ses talons, sortit,\nsans ajouter un mot.\n    Cette journée commençait mal. Et pourtant Rose conservait quelque con-\nfiance. Le sentiment de tranquillité éprouvé hier soir, tandis qu'elle s'enve-\nloppait douillettement dans ses couvertures, ne s'était pas dissipé.\n    Au dehors, à travers la grosse buée qui couvrait les vitres, on devinait une\ntempérature froide. C'est pourquoi, pleine de vaillance, Rose voulut s'imposer\nsur l'heure une mortification, sachant que le bon Dieu lui en tiendrait\ncompte.\n    Le corridor était lavé, les pierres noires et blanches encore humides, relui-\nsaient sous la lueur d'une lampe suspendue. Le porche creusait devant elle\nun trou sombre, et un souffle glacé l'enveloppa, dès qu'elle marcha dans cette\nobscurité. Elle ouvrit la porte, après avoir tâtonné. Parmi les gens pieux qui\nse dirigeaient vers la chapelle du Béguinage, elle écouta le son clair et récon-\nfortant de la cloche qui fuyait au-dessus des toits, vit le ciel doré ci et là,\nentendit les bonjours que ces gens de conscience tranquille s'adressaient lors-\nqu'ils se reconnaissaient à la lumière d'un réverbère, et, fortifiée déjà, Rose\nprit place dans la chapelle, près du chœur. Les cierges de l'autel allumaient,\nen l'abside sombre, deux petites étoiles. La demi-ténèbre du temple donnait\naux fidèles une piété plus attentive; ils s'absorbaient dans le mystère du\nsacrifice, et à peine l'un ou l'autre graillonneur rompait-il, du côté de l'entrée,\nle silence lourd de prières.\n    La clarté s'épancha peu à peu dans le ciel, de petits nuages glissaient sur\nle firmament bleu argenté de scintils, mais les rues retenaient de l'ombre. La\n messe était dite. Rose sortit, et elle passa près de Monsieur Demans qui\n l'attendait.\n    Ce matin, elle n'éprouva aucune gêne. Au contraire, une satisfaction lui\n venait en voyant le vieil ami, qui s'avançait vers elle. Rose prévit la parfaite\n orthodoxie de ses opinions, rien qu'à la façon dont il dit, plaisamment :\n    — Voici le grand jour de l'élection, c'est pour cela, sans doute, que vous\n avez imploré si tôt le ciel?\n    Rose lui répondit, marchant à sa droite délibérément, et affermissant sa\n contenance :\n    — J'entends... Les nouvelles sont bonnes !\n    — Manster n'a pas récolté grand succès au Béguinage.\n    — Vous savez cela ? Et Rose, à cause de sa myopie et parce qu'il ne faisait\npas très clair, rapprocha sa figure de celle de Demans afin de se rendre compte\nde l'expression de son visage, car elle avait dit : « Vous savez cela ?» en y met-\ntant quelque raillerie.\n    Monsieur Demans eut l'air interloqué. Il pensa d'abord à cacher la vérité,\nmais devant le charmant visage de Rose, si affectueux malgré son sourire\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3055, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            105\n\n\nmoqueur, il sentit fondre dans sa poitrine des délices, et il avoua, ayant une\némotion dans ses paroles:\n   — Combien je me repens de mon inadvertance! Pardonnez-moi, Mademoi-\nselle, je m'étais trompé, et je méritais votre ressentiment. Vous voulez bien ne\npas me tenir rancune... J'éprouve en ce moment, une joie qui ne m'était pas\ndue...\n   Ils se séparèrent. Quelque chose, qui parut bien doux à tous les deux,\ntrembla dans leur serrement de main.\n   Quand Rose rentra, elle vit que Victor avait revêtu sa redingote, dont la\nboutonnière était ornée d'un ruban rouge. Le large nœud noir qui ceignait\nson col, faisait ressortir la blancheur brillante du linge, il était rasé de frais,\nses moustaches se relevaientcrânement,etses cheveux grisonnants marquaient\nun vigoureux coup de brosse. Le vieux garçon avait fait toilette tôt matin, il\nse disait « sous les armes » et il voulait se présenter au bureau de vote, dès\nl'ouverture des opérations électorales.\n   Avant de sortir, il savourait une pipe, et regardait avec complaisance son\nneveu qui achevait de déjeuner. Zoé supportait la fumée du tabac depuis le\nretour du neveu; aussi Victor fut étonné en l'entendant se plaindre de ce que\nla chambre était empuantie.\n   « Paul est sur le point de s'en aller, songea-t-il, et déjà l'aimable caractère\nde ma sœur réapparaît... »\n   Ce départ de Paul que tous envisageaient tristement, trois semaines\nauparavant, ne les chagrinait plus du tout aujourd'hui.\n   Victor était d'avis qu'une existence inoccupée ne convenait pas au tempéra-\nment vivace du gamin, celui-ci avait bien étudié au collège, il reprendrait\nimmédiatement le goût de la science.\n   Rose se serait abandonnée le plus volontiers à des regrets, mais puisque le\ntravail est un sûr garant de sagesse, elle estimait qu'il fallait se réjouir de\nl'entrée de Paul, dans ce qu'elle nommait la vie sérieuse.\n   Depuis la mauvaise surprise de la rue aux Chiens, Zoé gardait des craintes\ndans son for intérieur; mais il valait encore mieux, pensait-elle, que les\nfrasques de son neveu ne parvinssent pas à la connaissance de la malignité\nlocale, c'est pourquoi, — malgré ses craintes — elle voyait partir Paul sans\ndéplaisir.\n   — Gamin! déclarait Victor, tu nous quitteras demain. J'ai confiance en toi,\ntu as donné des preuves de ta valeur, et tu persévéreras dans la bonne voie.\nCependant, tu n'es encore qu'un enfant, tu ignores la vie. Apprends que\ntu seras exposé à des tentations, à des séductions de tout genre, qui, si tu ne\nles repoussais, te seraient bientôt fatales. Tu ne sais pas qu'il existe des femmes\nperfides, des créatures jouant la comédie de l'amour, offrant d'illusoires\ndélices...\n   — Ha! cria Zoé, qui avait une apparence furieuse.\n   — C'est pour son plus grand bien, que j'éclaire l'innocence de cet enfant,\nreprit Victor en élevant la voix, et son regard devint sévère.\n   — Imbécile... dit Zoé, presque tout haut.\n   La pipe de Victor tomba sur le plancher. Le vieux militaire demeurait\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3171, "texte": "106                               DURENDAL\n\n\nmuet... et un afflux de paroles lui venait aux lèvres. Il eut l'énergie de se\ncontenir devant Paul.\n    Rose qui trouvait toujours, dans la conduite de sa sœur, une explication\nmotivée par des considérations de sagesse, donnait maintenant tort à Zoé,\nmais elle n'exprimait pas cette pensée.\n    Le neveu regardait le fond de sa tasse, et un peu de rougeur couvrait ses\njoues.\n     Marie vint faire diversion, elle entr'ouvrit la porte de la cuisine :\n    — Commandant, neuf heures sonnent, on votera déjà quand vous arri-\nverez I\n     — Mon cher Paul, nous reprendrons cette conversation plus tard. Ton\ndépart rend Zoé nerveuse. Amuse-toi bien pendant ta dernière journée de\nvacances, mais songe déjà à ce que je t'ai dit. .\n     Il incrustait ses prunelles dans celles de Zoé, qui, cette fois, se tint coite.\n     Une échappée de soleil pâle blanchissait la vieille rue du Béguinage, d'un\n rayon oblique; en sa lumière tournoyaient les dernières vapeurs que la nuit\navait laissées parmi les maisons closes. Victor Aubrie, ayant le soleil dans les\n yeux, inclina son chapeau de soie sur le nez, afin de regarder plus à l'aise.\n Mais il ne rencontrait personne. Le quartier ne se remuait pas encore.\n Quand il monta vers le marché, quelques jeunes gens affairés le dépas-\n sèrent. Comme ils parlaient très haut, Victor entendit qu'ils voulaient\n recruter des électeurs, sur lesquels il fallait agir une dernière fois. Le com-\n mandant répondit d'un air digne à leur salut; il mit, dans son coup de chapeau,\n une réserve indiquant la distance morale qui le séparait de ces messieurs.\n Victor estimait qu'il fallait laisser à chacun, la liberté d'agir à sa guise.\n      Le substitut du procureur du Roi l'accosta, effaré et joyeux :\n     — Les Van Doornen ont complètement abandonné Manster; pas une\n démarche, pas une parole en faveur de ce dernier! Ils n'oublient point l'échec\n de leur cousin, et la nomination du frère de Manster à la place de conservateur\n des hypothèques.\n      — Les Van Doornen sont bien rancuniers.\n      — Ne vous plaignez pas! Adieu, je veux voir un homme auquel j'ai rendu\n  service autrefois, et lui recommander notre candidat. Ceci, entre nous....\n      De nouveau, Victor répondit avec quelque froideur à la poignée de main\n  chaleureuse du jeune substitut. Il n'aimait pas les opinions des Van Doornen,\n  maintenant il ne les estimait plus du tout personnellement. Dans le fait,\n  l'intérêt et la jalousie guidaient tous ces gens-là. Victor eut des velléités de\n  rentrer chez lui, sans déposer son bulletin dans l'urne.\n      On lui tendait à présent des petits morceaux de papier de toutes couleurs,\n  réclames ultimes des candidats, appels suprêmes; il ne voulut pas accepter\n  les petits morceaux de papier.\n      Cependant le Marché et la place du Tribunal s'animaient. Les votations\n  avaient commencé à l'hôtel de ville et au palais de justice, et les électeurs qui\n  entraient dans les bureaux montraient des physionomies graves, et ceux qui\n  en sortaient, des faces plutôt rieuses; le devoir accompli leur donnait\n  une satisfaction. Il y eut, vers onze heures, un remous dans la foule\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3377, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            I07\n\n\nqui stationnait aux abords du tribunal. Des curieux chuchotèrent en s'écar-\ntant un peu, pour livrer passage à un monsieur tout habillé de noir, et puis\nun bruit se répandit qui précéda cet homme et porta son nom. — Manster est\nlà 1 Manster est là ! Des partisans examinèrent leur candidat avec appréhen-\nsion, ils compatirent à sa jaunisse, à sa maigreur qui pointait dans l'étoffe\nsombre de son costume. Les autres tendaient le col, ironiques, ils fixaient les\npetits yeux bridés de Manster qui s'effaraient sous tous ces regards; ils\nsuivaient, moqueurs, la déambulation pitoyable du malheureux candidat.\nDeux jolies filles crièrent, en montrant leurs dents blanches entre les lèvres\nappétissantes : — Comme il est laid ! L'impression que Manster laissait dans\ncelte foule était détestable. Les avancés n'osaient pas prendre la défense de\nleur candidat, au point de vue physique, et des rires crevaient dans ce peuple\nen belle humeur, quand l'un d'eux essayait de faire valoir la beauté des prin-\ncipes moraux de Manster.\n    Le soleil qui s'était dérobé derrière les nuages, après son expansion mati-\nnale, s'irrua soudain à grands flots au travers du public. Midi allait\nsonner dans la tour carrée, ruisselante de couleurs argentines. Des voix mon-\ntèrent, claires et sonores comme le jour : — Pioot! Pioot! Voici Pioot! Vive\nPioot!\n    Et Pioot traversa la foule, luisant, épanoui, un sourire aussi large que sa\nfigure rutilait sur sa peau vermeille. Sa carrure énorme arrêtait sur ses\népaules les regards admiratifs des femmes ; il avançait, tel un victorieux, les\nmains tendues aux poignées, la poitrine bombée, dans un orgueil de mâle\nconscient de sa belle santé. Une suffisance aimable émanait de lui. Quand il\nfut devant les deux jolies filles qui conspuèrent Manster, il leur prit le men-\n ton avec un geste souverain L'enthousiasme s'échappa des gosiers de\nceux qui avaient assisté à la scène, il se communiquait de proche en proche.\n Pioot gravit les marches du tribunal, comme s'il montait au Capitole. Avant\n d'entrer, il se retourna vers les spectateurs. Le soleil le noya de gloire. Il\nagita son chapeau, et des clameurs joyeuses saluèrent l'attitude du triom-\n phateur.\n    Car la victoire de Pioot était dans l'air, avec les rayons du ciel souriant, et\n les chants de cette foule, où cinq cents gaillards se ressouvenaient de la quan-\n tité immense de chopes avalées à la santé de Pioot, tandis que lui-même, en\n bon Flamand, donnait l'exemple des larges beuveries.\n    Les avancés s'étaient enfuis, on ne rencontrait que des gens heureux qui\n se criaient :I1Tout va bien ! » Et le dépouillement allait commencer. Dans\n quelques heures, le résultat proclamé ferait apparaître aux croisées les cou-\n leurs tricolores, et une liesse de kermesse soulèverait Tiest. Le peuple\n secouait sa passivité coutumière, et jusqu'au Béguinage, une flamme montait\n dans les cervelles indolentes.\n     Monsieur Gans — cet homme sage avait pris quatre apéritifs — ne prophé-\n tisait plus la réussite de Pioot, il considérait son élection comme acquise et\n se réjouissait, au milieu d'un cercle d'auditeurs attentifs, du succès des idées\n conservatrices et de la diffusion des principes religieux. A l'étonnement pro-\n fond de tous, le pharmacien de la bonne cause, si humble d'ordinaire, —\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3337, "texte": "108                               DURENDAL\n\n\nmais qui s'était oublié chez nombre de cabaretiers — osa rire en écoutant les\ndiscours sensés de Gans. Et comme on le contemplait avec stupéfaction, il\ntrouva des mots extraordinaires pour développer son idée saugrenue :\n    — Le triomphe du parti modéré, allons donc! Le triomphe de Pioot, oui!\nL'exaltation des bons estomacs, la reconnaissance des ventres envers un\nabdomen, leur frère! C'est la santé, la belle humeur, qui ont vaincu l'infor-\ntuné Manster. Pensez donc, depuis que je roule des pilules, je n'ai reçu\nqu'une fois la visite de Pioot, et c'était, afin de rendre tout le monde bien\nportant, qu'il m'ordonnait de traiter gratuitement ces électeurs, dont le porte-\nmonnaie était malade comme le corps !\n    Des expressions scandalisées s'imprimèrent sur quelques visages, mais la\nplupart pouffèrent rondement, et au même instant, une canonnade assourdis-\nsante proclama la victoire définitive de Pioot.\n    Les hommes, les femmes, les enfants affluèrent vers la grand'place. Au\nbalcon de la « Société littéraire », des dames, même, assistaient à la forma-\ntion du cortège, qui allait se rendre devant la demeure de Pioot, afin de fêter\n le héros. Une fanfare déboucha, les éclats des cuivres projetèrent la\nrobustesse des joies contre les maisons pavoisées. Précédant la musique qui\nscandait, avec force, le rythme populaire d'un air patrial, trente rangées de\n garçonnets et de fillettes donnèrent le branle d'un pas cadencé, en accom-\n pagnant les sauts d'une chanson patoisante.\n    Un coup de vent enfla les drapeaux et fit claquer les couleurs âpres du\n pays. La foule se mêlait au hourvari de la voix et du geste. Gars et luronnes\n se tenant par la main, formaient des chaînes de danseurs qui se succédaient,\n et quand la première appuyait à droite en gambadant, la seconde prenait la\n gauche, suivie à son tour de bandes qui intervertissaient l'ordre de ce jeu,\n oscillant d'un côté et de l'autre, tout en continuant d'avancer derrière le corps\n de la fanfare tonitruante.\n    La fanfare s'était engouffrée dans la rue où demeurait Pioot. Des manifes-\n tants qui composaient l'arrière-garde, s'arrêtèrent soudain au coin de la grand'-\n place. Leurs colonnes se débandèrent. Chacun se précipita vers le trottoir.\n Des voix furieuses s'élevaient. Un remous accula contre les maisons, des par-\n tisans indignés de Manster. Ils n'avaient pu voir défiler, sans protestations,\n ceux qui célébraient la réussite du rival. Quelques vitres volèrent en éclats,\n sous la poussée populaire, mais l'animosité ne se débrida pas dans les vio-\n  lences. « Laissons-les digérer leur mécontentement! » s'écriaient, allègres,\n  des manifestants qui rejoignaient vivement les camarades. Deux agents de la\n  police venaient, d'ailleurs, au secours des opposants ; ils les dégagèrent, pen-,\n  dant que des vivats les saluaient d'ironie.\n     Monsieur Victor Aubrie arrivait sur la grand'place. Dans cette gaîté, il\n  promenait une âme inquiète. Paul n'était plus rentré depuis le matin, et le\n bon oncle, très préoccupé, cherchait vainement son galopin de neveu.\n    Les avancés, que la police accompagnait dans un zèle protecteur, passèrent\n  à côté d'Aubrie.\n    Il ne pouvait en croire ses yeux. Paul marchait avec eux, et un pâtissier\n radical avait pris sans façon le bras du jeune homme.\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2998, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           109\n\n\n   Résolument, ainsi qu'il convenait dans cette circonstance incroyable,\nVictor força ses mauvaises jambes à atteindre leur plus haut degré de vélo-\ncité. Il agrippa le pardessus de Paul.\n   — Que fais- tu là ?\n   Les autres continuaient de s'éloigner.\n   Paul ne répondit pas, mais il avait une expression résolue dans ses yeux\nclairs ; son teint brûlait, les poils follets tremblaient sur sa lèvre mince.\n   Ils sortirent de la presse. Plusieurs personnes les regardaient avec sur-\nprise, d'autres avec mécontentement. Ils entendirent une bourgeoise, disant\nde façon à être comprise par ses voisins : « Un Aubrie du Béguinage qui\naccompagnait la clique de Manster, cela n'est honorable ni pour la famille,\nni pour le quartier ! »\n   Les rues devenaient plus tranquilles à mesure qu'on s'éloignait du centre.\nVictor s'était arrêté, les bras croisés :\n   — Ah ça! Devenez-vous fou, mon neveu?\n    L'autre parla d'abondance, s'échauffant dans sa tirade et y mettant une\nconviction réelle :\n    — J'avais pris en grippe, dès le jour où je le vis chez vous, ce farceur qui\na nom Pioot. Notre brave ami Demans (un sage celui-là et un artiste !) prédi-\nsait les palinodies de votre candidat. Comme Demans, j'espérais l'arrivée aux\nfonctions publiques d'un homme qui aimerait notre villette, ainsi qu'une\njolie et bonne aïeule, la défendant contre ceux qui ne la respecteraient pas,\n qui ne s'inclineraient point devant sa physionomie aimablement ridée et\n n'admireraient plus son accroutrement désuet et charmant... Demans avait\n raison... Et la légende de l'aïeule restera cachée. Son passé, qui eut des fastes\n et des épreuves... larmes et joies comme dans la vie... ne sollicite guère l'at-\n tention du politicien selon votre cœur.\n    Victor, très indigné quelques instants plus tôt, écoutait son neveu et\n remarqait qu'il parlait bien. Il voulut une conclusion pratique à cette sortie :\n    — Mon pauvre enfant, combien tu t'illusionnes. Tiens ! je veux être franc,\n te crier la vérité : Manster et Pioot, eh bien, ce sont deux farceurs ! Tu m'en-\n tends? Ne répète pas à Rose ce que je te dis là, et, en revanche, je ne met-\n trai point tes tantes au courant de ce que tu faisais cet après-midi... Combien\n le Béguinage est calme et combien il a raison... ajouta-t-il, près de rentrer\n chez lui.\n    Afin de démentir la constatation du commandant, un groupe de petits bour-\n geois apparut au bout de la rue Sainte-Catherine. Quand ils virent les Aubrie,\n ces gens entonnèrent une chanson bruyante et, lorsque le groupe se rap-\n procha, Victor s'aperçut que le sacristain du Béguinage était leur meneur et\n que cet homme avait une marche titubante.\n    — Le succès de Pioot est décidément complet, fit-il en riant. Puis,\n secouant la tête, mi-plaisant, mi-sérieux, l'oncle dit à son neveu, tandis qu'ils\n arrivaient devant leur maison :\n    — C'est égal, gamin, je crains que tu ne nous donnes de la tablature !...\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3398, "texte": "110                              DURENDAL\n\n\n\n\n                                      IX\n\n   Il y avait huit ans déjà que Monsieur Demans était revenu dans sa bonne\nville, après avoir obtenu sa mise à la retraite. On s'étonnait de découvrir\nchez lui si peu de traces de son ancienne profession. Une certaine morgue\nparaît inhérente à la qualité d'inspecteur de l'enseignement. L'habitude du\ncommandement, la satisfaction de se voir respecté et obéi, et d'entendre les\nflatteries des maîtres d'école en peine d'avancement, devraient, semble-t-il,\nmarquer définitivement un homme. Rien de pareil ne paraissait dans la voix,\nle maintien, les habitudes de Monsieur Demans. A cause de sa simplicité, on\navait hésité à lui attribuer des mérites. Il n'en imposait pas du tout. Mais les\ngens qui le connaissaient bien lui accordèrent leur sympathie, ils sourirent\ndevant ses manies, se complurent à son affabilité, et reconnurent ses qualités\nde droiture et la dignité de son existence modeste. Quand Demans retourna à\nTiest, le commandant Aubrie quittait l'armée et regagnait aussi la villette.\nL'ancien Béguinage les abritait tous deux, et Zoé croisant un jour dans la rue\nMonsieur Demans, le reconnut, bien qu'elle ne l'eut plus vu depuis très long-\ntemps. Elle parla de cette rencontre à Victor, se souvenant d'un arrière-\ngrand-oncle maternel qui épousa une parente de Monsieur Demans, et elle\nengagea son frère à renouer connaissance avec ce descendant d'une famille\nqui avait été unie à la leur. Le savoir généalogique de Zoé était considérable.\nLes Aubrie voyaient peu de monde, ce qui n'empêchait pas l'aînée d'être au\ncourant de l'armoriai de la province de se rappeler des fastes ou des déchéances\nnobiliaires, et d'inscrire dans sa mémoire, avec la certitude de les y retrouver,\ntous les baptêmes, unions, décès, des personnages qui formaient la première\nsociété dans ce coin de pays. L'une de ses fiertés consistait à dire que son\naïeul paternel eut pu épouser la baronne de Veld, dont la fortune et la beauté\navaient été notoires. Elle ignorait, ou feignait d'ignorer, que cette belle dame\nridiculisa plus tard, de façon retentissante, le pauvre homme qui devint son\népoux. Zoé envisageait les mariages à ces points de vue, pratiques et orgueil-\nleux, de richesse et de naissance. Son vieux cœur raccorni n'avait jamais\nbrûlé d'une flamme passionnée. Elle n'avouait point que pendant sa jeunesse,\nelle crut à l'inclination d'un gentilhomme campagnard. La propriété terrienne\nde celui-ci touchait des biens appartenant aux Aubrie, ce qui semblait un\nmotif sérieux pour déterminer le jeune homme à lui faire sa cour. Elle attendit\nen vain une déclaration, et le jeune homme mourut sans avoir révélé ses sen-\ntiments. Comme il était resté célibataire, Zoé, tant qu'il vécut, ne renonça\njamais complètement à son espérance. Personne ne s'aperçut, d'ailleurs,\nqu'un chagrin l'opprimât de ce chef; depuis nombre d'années déjà, son carac-\ntère paraissait sévère aux gens indulgents ; elle ne devint pas plus acariâtre.\n   Rose avait une petite âme de sensitive, un cœur jeunet, des expansions\ncomme à vingt ans. Jadis, lorsque ses père et mère l'avaient menée dans des\nréunions mondaines, elle en sortait la tête un peu folle; tant de jeunes gens\nl'intimidaient ! Elle caressait le souvenir de beaux visages, de doux sourires,\nde paroles harmonieuses. Elle prononça quelquefois des noms ; ses parents\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3571, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                              111\n\n\ns'amusaient de ses petites émotions; Zoé, elle, faisait bonne garde autour de\ncette nature langoureuse qui ne devait se donner qu'à bon escient. Ainsi le\ndécidait la sœur sage. Des années avaient fui, les vieux parents s'acheminaient\nvers l'éternité tranquille. Ils s'endormirent dans le Seigneur.\n    Alors, le père de Paul, auquel la mort avait enlevé sa femme aimée, et que\nl'infortune accablait dans des spéculations malheureuses, vint à décéder en\nterre d'Afrique, après avoir tenté vainement le Destin. Il laissait son enfant\nà la protection des trois Aubrie.\n    Le triste exemple de son frère impressionna Victor, une crainte éloignait\nde son esprit les préoccupations matrimoniales.\n    — Désormais, nous ne devons plus vivre que pour l'enfant ! avait déclaré\nZoé, et la vieille fille devenait auprès de son petit neveu, tendre et attentive\ncomme une mère. Rose admirait sa sœur, elle reconnaissait sa supériorité, et\nelle gardait l'observance des paroles de Zoé, les trouvant belles.\n    Lorsque Demans arriva, la première fois, chez les Aubrie, Zoé loua sa bon-\nhomie. Rose fut agréablement surprise quand Zoé déclara que Demans serait\nun ami pour eux. L'aînée lui trouvait maintenant une distinction native,\npropre, remarquait-elle, à tous ceux qui de près ou de loin touchaient à sa\nfamille. Quelques semaines plus tard, Victor invita Demans à venir passer la\nsoirée. Le commandant s'endormait habituellement dans son fauteuil, vers\nneuf heures. Il ne luttait plus que faiblement contre la somnolence; Demans\n et Rose se regardaient en souriant. Zoé sortit, pour donner des ordres à la\n servante. Demans et Rose causèrent, et si Zoé n'était pas rentrée, ils auraient\n pu parler jusqu'au lendemain matin, sans s'apercevoir de la fuite des heures.\n    L'existence de Rose était uniforme. Bien qu'elle eut toujours présente la\n pensée du devoir et évoquât avec joie cette obligation de veiller aux intérêts\n de leur cher neveu, parfois une légère mélancolie flottait dans sa chambrette\n solitaire, et même pendant ses pratiques dévotieuses une mollesse la portait\n à d'obscurs regrets. Elle ne sut point pourquoi depuis la venue de Monsieur\n Demans, elle regardait la vie plus courageusement... Mais un jour, après que\n l'ami les eut quittés, elle entendit, comme elle passait devant la cuisine, la grosse\n Marie qui disait à Anna : « Je ne serais pas étonnée si Monsieur Demans\n avait des idées par rapport à Mademoiselle Rose.» — «Je l'avais déjà pensé... »\n répondit Anna: Rose s'enfuit, pareille à une coupable, le visage rouge, le\n cœur battant. Elle se reprocha des sentiments défendus. Le remords néan-\n moins ne la toucha guère, elle aurait dû regretter les sensations auxquelles\n elle s'était abandonnée, inconsciente. Et, au contraire, elle recherchait des\n souvenirs qui la rendaient contrite et heureuse à la fois. Pourtant, une gêne\n l'opprima lorsqu'elle revit Demans. Elle n'acquiesça plus à la jouissance plé-\n nière et si pure qui émanait auparavant de leurs rencontres. Un peu de temps\n passa. C'était toujours une timidité qui arrêtait ses paroles. Une contrainte\n enveloppait également Monsieur Demans. L'un devant l'autre, si parfois leurs\n yeux parlaient, les mots tombaient, indifférents, de leurs lèvres. Rose eut\n voulu des choses impossibles. Elle pensait qu'envers Paul elle était liée par\n une promesse, et cependant, sans mentir à cette promesse, elle souhaitait\n qu'un jour Demans lui révélât quelque tendresse... Alors, dans sa vie de vieille\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3478, "texte": "112                              DURENDAL\n\n\nfille, il y aurait une telle clarté, que le bonheur des fiancés ne la tenterait\npas. Se savoir aimée... aurait suffi à la félicité de son cœur.\n    Des mois, des années s'écoulèrent ainsi, et la bonne amitié de Demans con-\ntinuait de régner chez les Aubrie. A présent, Rose avait trouvé, auprès de\nDemans, un calme résigné; elle lui donnait sa confiance, écoutant les conseils\nque sa voix timide formulait d'une manière tremblante, souhaitant et redou-\ntant un aveu qu'elle pressentait toujours latent, dans l'âme du vieil ami.\n    Zoé restait la femme forte, sévère pour les autres comme pour elle.\nParfois, quand elle voyait sa sœur et Monsieur Demans qui s'isolaient en\nconversant, elle se rapprochait, et sa voix sèche les arrachait au charme de\nleurs paroles vagues. Craignait-elle que Rose ne se souvint plus de son\npartage dans la charge commune? Aurait-elle cru à la possibilité d'un oubli\nde cette obligation presque jurée : — Ne vivre que pour l'enfant? Un peu de\njalousie lui venait-elle, à la pensée que Rose eut pu provoquer davantage\nqu'une simple sympathie? C'était une fille pratique qui ne supposait pas de\npareilles pusillanimités, puisque Demans, malgré ses qualités, n'était qu'un\npauvre diable. Et puis, au fond d'elle-même, sans le dire à d'autres, elle\nétait sûre de la droiture de Rose, et elle n'ignorait pas que sa sœur n'eût\njamais osé prendre une décision, sans consulter au préalable l'aînée, celle\nqui détenait la somme familiale de sagesse et d'expérience.\n    Demans, quand il repoussait ses bouquins poudreux, pour relever un peu\nsa tête blanche, faisait apparaître au-dessus du Passé, une image toujours\n obéissante à sa pensée. Son espoir n'existait aussi que dans une réalisation\n idéale. Il désirait inspirer à l'amie de la compatissance; il avait cru quelque-\n fois la toucher dans des sentiments profonds, mais aussitôt une pudeur\nl'arrêtait. 11 n'avait aucun droit à l'avenir. Si le présent lui donnait, en la\n personne de Mademoiselle Rose, une illusion de bonheur, s'il osait, dans le\n secret du cœur, s'émouvoir à son image et ressentir des ferveurs cachées, le\n scrupule de son honnêteté persistait et imposait le silence. Rose était riche,\n il était pauvre... C'était une défense de troubler la tranquillité de l'amie...\n Devant l'impossibilité de réaliser le bonheur, l'amertume ne remplissait pas\n son cœur. Il avait toujours vécu en dehors des réalités. Ses études l'attiraient\n loin de l'époque actuelle; il se complaisait dans les formes imprécises de ses\n songeries. Son amour, aussi, prenait les aspects d'un rêve exaltant, dont il se\n souvenait avec douceur au réveil, et que la nuit chimérique et bienveillante\n lui ramenait, fidèle.\n    Victor Aubrie ne gardait plus aucune sentimentalité. Lorsque les souvenirs\n de ses amourettes de garnison traversaient son esprit, parfois un détail drôle\n retenait l'aventure pendant quelques instants. Il en profitait pour scandaliser.\n ses sœurs, et il voyait s'envoler sans regret, ces fumées légères d'un passé\n qui refroidissait chaque année davantage.\n    On n'aurait pu sans injustice, attribuer une exaltation outrée à Marie, la\n grosse cuisinière des Aubrie. Depuis longtemps un jardinier la courtisait,\n mais leurs économies n'étaient pas encore suffisantes pour entrer sûrement en\n ménage. Et d'ailleurs, elle redoutait — et disait sa crainte sans barguigner\n — un grand nombre de descendants. La bonne fille oubliait toujours son\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2814, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            113\n\n\nâge. Quant à Anne, une âme de rosière palpitait sous son corsage plat, et\nelle mourrait, sans doute, dans la candeur première.\n\n   Le trantran de leur vie avait repris.\n   Paul écrivit de Louvain plusieurs lettres. Il parlait de ses études et affir-\nmait de bonnes intentions.\n   Il revintà l'époque de la nouvelle année. Ses oncle et tantes auraient voulu\ngarder leur neveu pendant toute la semaine que duraient les vacances, mais\nPaul désirait repartir aussitôt, souhaitant de continuer — ainsi disait-il — la\ntâche. Victor et Rose admirèrent son application et lui conseillèrent toutefois\nde ne point se surmener ; Zoé demeurait froide devant ce beau zèle.\n   Ces assurances de sagesse donnaient une quiétude à Victor et à Rose, et le\ndébut de l'année leur parut agréable, malgré les rigueurs de l'hiver. Lorsque,\nl'obscurité venue, — après que les blancs flocons étaient descendus du ciel\npendant la journée, et que maintenant, au-dessus de la terre couverte de\nneige, le firmament s'ouvrait, immense, étoile d'or sur le bleu profond de la\nnuit, — Victor sifflotait en bourrant sa pipe, en écartant le rideau, afin de voir\nles arabesques du givre dans les vitres. La servante traversait le jardin et fai-\nsait craquer la neige sous ses pieds, et le commandant et sa sœur se rappro-\nchaient frileusement de l'âtre et jouissaient, avec une conscience satisfaite,\nde la chaleur, des flammes diaprées qui sortaient des charbons noirs et rouges,\nde la lumière paisible s'épanchant de la lampe et remplissant la chambre\nd'une paix douillette, alors qu'au dehors le froid étreignait la terre.\n   Un soir, ce bonheur simple fut rompu. Zoé entrait, tenant dans sa main\nqui tremblait, une lettre. Elle la tendit à Victor, et avant de desserrer les\ndoigts, elle prononça gravement :\n   — C'est votre ami, le capitaine Deflans, qui vous écrit.\n   Victor examinait la suscription :\n   — De mon vieux camarade, en effet...\n   Il riait; mais tandis qu'il déchirait l'enveloppe, il fut frappé par l'altération\ndu visage de Zoé.\n   — Vous êtes indisposée, ma sœur?\n   — Lisez, lisez!\n   Rose se leva. Zoé ne se tourmentait pas en vain, et une appréhension l'ar-\nracha à la tranquillité de l'heure.\n   Victor avait lu silencieusement. On voyait son front plissé et ses lèvres\ncourbes. Il dit :\n   — Paul nous trompe.\n   — Je le savais ! fit Zoé, et elle s'assit, elle tomba plutôt sur une chaise.\nPuis, attirant la lettre que Victor avait laissée devant lui, elle lut d'une voix\naffermie :\n              « Cher ami,\n  » Je t'avais promis d'avoir l'œil sur ton neveu et, dès son arrivée à\n» l'université, je m'acquittai d'autant plus volontiers de cette promesse, que\n» le jeune homme me fut immédiatement très sympathique; il est intelligent,\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2791, "texte": "114                               DURENDAL\n\n\n\n» vif, enjoué... Il a aussi le défaut de ses qualités. Je suis convaincu, par\n » exemple, qu'il ne travaille pas du tout, ou du moins qu'il ne s'occupe guère\n » de ses études.\n   \" Avec trois ou quatre étudiants de son âge, il a fondé, ici, un petit jour-\n   nal littéraire. Paul y publie quelquefois des vers et, pendant le reste du\n » temps, il s'amuse.\n   » Ce sont là des choses qu'il ne faut point prendre au tragique ; nous-même\n » (n'est-ce pas, mon vieil ami ?), n'avons pas toujours été des saints... Cepen-\n » dant, Paul est très jeune, et tu ferais bien, je pense, de lui laver les\n» oreilles... Cela suffira certainement pour réveiller tous ses bons sen-\n » timents... »\n   Zoé cessa de lire et se tourna du côté de Rose, qui sanglotait doucement.\nVictor fit une sortie bruyante :\n   — Il lui en cuirai Je vous promets qu'il se repentira de sa conduite! Il faut\nune punition sévère, en rapport avec la gravité de la faute. Qui eût cru cela?\nA voir sa frimousse, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Mais il lui\nen cuira, ah! oui...\n   Zoé coupa :\n   — Vous partirez demain matin, par le premier train, vous ne reviendrez\nqu'avec Paul.\n   Victor sentit descendre un petit frisson le long de son dos, il se rapprocha\ndu feu.\n   Rose, qui s'était mouchée, parla timidement :\n   — Victor supportera-t-il le froid? Ses rhumatismes l'incommoderont peut-\nêtre... Si j'accompagnais notre frère?\n   — Non. Votre présence pourrait être déplacée. Il y a des choses qu'une\njeune fille ne doit point voir.\n   Rose, un instant, essaya de se représenter ce qui occasionnait cette prohi-\nbition de sa sœur. Elle n'y parvint pas.\n   Zoé devint soudain véhémente :\n   — Voilà, Victor, à quoi nous mènent vos mœurs soldatesques. Vous man-\nquiez d'autorité pour donner de bons conseils... Paul saura votre conduite\nde jadis, et aujourd'hui il fait comme vous !\n   Un silence pénible persista. Victor lançait de furieuses bouffées de tabac.\n   Rose plus calme, et qui sortait d'une profonde pensée, remarqua :\n   — Paul compose des vers cependant...\n   Zoé la foudroya d'un regard, et elle devint petite, toute petite, et sans plus\nchercher une explication ou un remède à la situation présente, elle supplia la\n Providence de prendre soin du malheureux Paul.\n   Tous les trois étaient transis. Ils se tenaient devant le feu, le dos\ntourné à la flamme. Victor alla près de la fenêtre, écarta le store et, grat-\ntant le givre sur la vitre, constata qu'il devait geler à pierre fendre. Il revint\nvers le foyer et cria, colère :\n   — Marie !... Anna !... Apportez de la houille! On crève de froid !\n   Marie entra, munie d'un seau de charbon. En voyant l'expression attristée\nde son visage, Victor et Zoé devinèrent qu'elle avait écouté à la porte.\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2644, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            115\n\n\n  Jusqu'au moment où Zoé se retira pour aller se coucher, personne ne dit\nmot.\n  Quand Victor et Rose furent seuls, la pauvre fille regarda son frère au tra-\nvers de ses yeux mouillés, car elle s'était remise à pleurer :\n  — Il ne faudra pas l'effrayer, Victor !\n  Le commandant qui tortillait sa moustache, leva la tête, et répondit à\nmi-voix :\n  — Je le ramènerai par la douceur.\n\n                                        X\n\n    Il faisait encore nuit. Zoé avait réveillé son frère depuis bientôt une demi-\nheure. Les deux servantes, taciturnes, se hâtaient de couvrir la table, de pré-\n parer un déjeuner substantiel pour celui qui allait entreprendre un long\nvoyage. L'atmosphère était triste; il pesait sur les cœurs un malaise. Rose,\n là-haut, laçait fiévreusement ses bottines, et quand elle sortit de sa chambre,\n la voix de Zoé éclata et la fit reculer.\n    — Victor! Victorl descendez donc, vous arriverez trop, tard à la gare !\n    Les vibrations de ces paroles s'éteignirent et le silence remplit de nouveau\n la maison.\n    — Victor! Victor ! Je vous ordonne de me répondre !\n    — Une serrure grinça. C'était le commandant qui ouvrait sa porte :\n    — Je prendrai le second train...\n    Et on perçut le petit bruit de la porte qui se refermait.\n    Zoé ne répliqua rien, mais les servantes l'entendaient souffler, et son cor-\nsage paraissait frémir.\n    Elle aurait certainement exhalé sa colère en paroles furieuses, mais elle\ncraignit que Victor, par réaction, ne renonçât à partir.\n    Enfin le vieux garçon descendit, en maugréant. Il gronda la bonne, qui ne\nle servait pas assez vite, il parla durement à Zoé, criliquant ses manières\nimpératives, et la regardant bien en face, il lui cria :\n    — Et pourtant, s'il ne me plaisait pas d'aller à Louvain !\n    L'aînée baissa les yeux, sans répondre.\n    Le vieil Aubrie trouvait sa mission pénible. Il n'avait plus vu Paul depuis\ntrois semaines, et tout à l'heure, quand il se trouverait devant lui, ses pre-\nmières paroles devraient être sévères...\n   Zoé déposait discrètement près de Victor un gros pardessus ouaté. Sa pré-\nvenance devint extraordinaire :\n   — Si vous voulez, Victor?...\n   Elle avait pris le pardessus, et lorsque Victor se leva, elle lui passa les man-\nches, tira le collet. Elle boutonnait le vêtement avec soin.\n   — J'ai choisi votre plus grand foulard.\n   En effet, elle entoura deux fois le cou de son frère et noua deux fois les\nbouts du foulard. Puis elle lui présenta une canne à pomme d'ivoire, dont\nla virole était pointue.\n   — Pour éviter un faux pas, Victor.\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3168, "texte": "116                               DURENDAL\n\n\n    Le commandant ne répondait à ces avances qu'avec une figure maussade.\n    Il sortit, et dans le corridor, apercevant Rose qui toupillait, il l'arrêta en\nlui pressant doucement le bras. La bonne fille restait effarée, et elle le\nregarda partir sans souffler mot.\n    « Brr ! » Victor frissonna. Un brouillard enveloppait Tiest, les rues blan-\nches de neige se perdaient aussitôt dans les vapeurs. On ne voyait pas à dix\nmètres devant soi. Les moustaches du commandant se couvrirent de glace,\nses yeux larmoyèrent. Il eut l'intention de rentrer, mais chassant cette fai-\nblesse, il s'accorda une compensation. « Je télégraphierai à Deflans l'heure\nde mon arrivée; ce sera moins ennuyeux... ne pas me trouver seul... » Des\ngens battaient la semelle sur le quai de la gare. Quand Victor parut, ils le\nregardèrent non sans surprise; plusieurs échangèrent des suppositions\nvariées. Un marchand de journaux annonçait, à voix calfeutrée, le titre de ses\nfeuilles. Victor l'appela et, pour se donner une contenance, car il croyait que\nle public devinait le motif de son voyage, il fit semblant de lire. Enfin la loco-\nmotive bruyante vint secouer les gens et remplir de tumulte la léthargie des\nchoses, et Aubrie chercha vainement un compartiment inoccupé.\n    « Nous n'arriverons jamais... » A chaque petite station, le train s'arrêtait,\ns'éternisait, à cause des parlotes des employés. Victor entendit un voisin qui\naffirmait avoir vu le garde entrer avec le chef de gare, dans l'estaminet que\nl'on distinguait près d'un passage à niveau. Le ciel s'éclaircissait. Seuls, au\nbout de l'horizon, quelques nuages étaient semblables à des glaciers, l'immen-\nsité blanche paraissait descendre de ces hauteurs lointaines, comme si une\navalanche eut couvert la terre de toute cette neige, éclatante maintenant sous\nle soleil qui jaillissait dans l'azur.\n    Victor ferma les yeux. Le train avait franchi la moitié de la route.\n    A présent, le commandant trouvait qu'on allait trop vite. Une crainte lan-\ncinante lui cerclait le corps. « J'ai bien fait de prévenir Deflans... » Il essaya\n de se distraire, et examina, un à un, ses compagnons de voyage. L'abbé qui\n lisait dans un coin son bréviaire, ne l'intéressa pas longtemps, ni l'épais\n monsieur, somnolent malgré la température. Il se plut à fixer une dame qui,\n sous une coquette voilette noire, montrait l'ovale menue de son menton et le\n pli de ses lèvres fines; un petit point rose dans la dentelle : c'était son petit\n nez qui avait froid, et Victor devinait ses yeux fripons, et il allait être emporté\n par des rêves aimables, quand, soudain, la situation présente, sa responsabi-\nlité de tuteur et d'oncle grave devers un neveu folichon, arrêta son essor. Il\nsoupira. Deux vieilles dames causaient discrètement,leurs paroles ne faisaient\nqu'un murmure, il contempla leurs figures ridées et la contrition remplit son\n cœur.\n  Ce fut dans cette situation d'esprit qu'il descendit à Louvain. Un officier,\nun bel homme à peine grisonnant, cambré, sanglé, élégant et vif, l'accosta\naussitôt.\n  — Mon vieux camarade !\n  — Mon cher Victor 1\n  — Pas changé, pas changé du tout!\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2934, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            117\n\n\n   Victor avait pris le bras de Deflans; déjà sa grosse préoccupation perça :\n   — N'y a-t-il pas encore d'amendement à sa conduite ?\n    L'autre répondit gaiement :\n   — C'est donc vraiment ma lettre qui me vaut le plaisir de te revoir. Je me\nreprochais d'avoir parlé trop vite. Bah! Paul est un jeune homme ! Nous\navons tous quelque péché sur la conscience...\n    Le soleil octroyait un peu d'héroïsme à la statue de Vandeweyer qui se\ndressait au milieu de la place, devant la gare, entourée de plates-bandes nei-\ngeuses. Le congressiste national surgissait là, téméraire et grave, la tête\ndécouverte malgré les intempéries, et éternisant une attitude que les passants\nne comprennent pas. Devant lui filait, rectiligne, entre les hautes maisons, la\nrue de la Station.\n   — Nous ne prendrons pas le tramway, j'habite tout près d'ici.\n   — Mais nous allons chez Paul!\n   — Il est midi, ton neveu sera sorti.\n   — Peu importe, je l'attendrai.\n   — Commandant, j'ai arrangé l'ordre de la journée. Tu dîneras chez moi...\nc'est entendu! Et ensuite tu iras tirer les oreilles du gamin, sans le faire trop\ncrier, toutefois.\n   Il ne voulut point écouter les remerciements de Victor, et il l'entraîna.\n   — Je parierais bien que tu n'avais plus quitté Tiest depuis longtemps...Tu\ndis?... Depuis deux ans! Il est vrai que là-bas tu dois être choyé par tes\nsœurs. Pas comme moi, hélas ! seul, seul toujours !\n   Deflans n'avait pas l'air malheureux, en parlant ainsi. Ses yeux brillaient\nmalicieusement, sonképi posé légèrement de travers donnait à sa physionomie\nde l'impertinence; dans sa démarche se révélait une décision, une sûreté,\nen même temps qu'un abandon aimable. Deflans était un de ces hommes\nd'âge, que les très jeunes filles même regardent volontiers.\n   Quand ils eurent passé le seuil de la maison, une température chaude\nentoura les deux amis de réconfort. Déjà Aubrie sourit; et lorsque, avant de\nse mettre à table, — l'ordonnance du capitaine avait apporté une bouteille de\nporto, — les deux amis trinquèrent et vidèrent trois fois leurs verres, un\neffluve de jeunesse flotta dans le cœur de Victor.\n   Instants, d'où les soucis s'envolèrent, et que les souvenirs heureux remplirent\nde félicité. Aubrie croyait avoir vingt ans. Une petite exaltation lui venait de\nces pensées qui ramenaient tant d'espoirs partis, et les flacons débouchés et\nbus à la mémoire d'amourettes qui fleuraient encore au travers des années, le\nmettaient presque au diapason de la réalité dans ces réminiscences. Les\nheures fuyaient.\n   Le capitaine se décida à prévenir son ami :\n   — Il sera bientôt temps de rejoindre Paul.\n   — Bah ! répondit Victor, qui allumait un nouveau cigare, avec un geste de\nmirliflore.\n   Deflans éclata de rire, Victor l'imita. Il chanta une romance qui datait de\nses jeunes années :\n   Dans ses beaux yeux, sa voix enchanteresse...\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2640, "texte": "118                              DURENDAL\n\n\n\n  Et sa voix était pareille au son des boîtes à musique que l'on n'a plus\nremontées depuis longtemps.\n  Son ami insista :\n  — Tu feras bien de t'occuper de Paul, si tu désires le ramener ce soir.\n  Il dut obliger Victor à se lever.\n  Le brave oncle entamait la chansonnette :\n\n                       J'ai un pied qui r'mue\n                       Et l'autre qui ne va guère.\n\n   Dans la rue, Victor entendit cette recommandation imprévue :\n  — Ne traite pas ton neveu trop en douceur!\n  Comme il gelait dur, sous le ciel qui déjà s'approfondissait dans les abîmes\nbleus, Aubrie se dégrisa. Le vent froid contrariait ses exubérances. Malgré sa\ncanne au bout pointu, il manqua de tomber, et jura en ressentant une douleur\ndans la jambe. Brusquement, l'existence lui parut mauvaise. Il songea à la\nconduite douteuse de son neveu, aux rhumatismes qui le guettaient, aux sen-\ntiments atrabilaires de Zoé. La bise mordait ses vieilles joues. Une colère le\ngonfla, il se hâta, et quand il sonna chez le bourgeois, où Paul avait loué un\nappartement, il apparut à cet homme qui vint ouvrir lui-même, très laid et\ntrès violent.\n   — Mon neveu habite ici ?\n\n\n   — Mon neveu! Vous êtes sourd? Ne me regardez pas, comme un imbécile !\n   — Monsieur Paul Aubrie?\n   — Mais oui! Eh bien?\n   L'homme semblait embarrassé. Il dit, après avoir hésité :\n   — Monsieur Paul a du monde.\n   — Me croyez-vous timide ?\n   — Monsieur est un ancien militaire, je vois ça, répondit l'autre.\n   Sans le savoir, il venait de trouver des paroles heureuses.\n   Aubrie s'adoucissait et, se balançant un peu, il gagna l'escalier.\n   — Monsieur Paul, une bonne nouvelle, votre oncle est arrivé! hurla le\nbourgeois louvaniste, comme s'il eût commandé une armée entière.\n   Un grand bruit retentit à l'étage. Des meubles furent bousculés, des voix\ns'effarèrent, une porte claqua, deux apparitions bondirent, glissèrent, tom-\nbèrent. Aubrie fut presque renversé, il s'accrocha à la rampe, et crut avoir\nla berlue. Malgré la rapidité de cette fuite, il avait entrevu une demoiselle\nqui laissait derrière elle une traînée de parfum, et un jeune homme dont là\nchevelure flottait, telle une crinière...\n   Debout devant lui, sur le palier, Paul se tenait, la figure pâle.;.\n   — Excusez-moi, je n'espérais pas vous recevoir aujourd'hui ; vous\" me\ntrouvez un peu bouleversé. Il tendait une main contrainte...\n   Victor repoussa cette main, et il pénétra d'une allure tragique, dans la\nchambre de son neveu. Les bons vins du capitaine se rallumaient dans sa\ncervelle. Il se voyait jouant un rôle, il s'imposa des phrases, une posture , Sen-\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2780, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          119\n\n\n tant l'opportunité de tel geste et trouvant une satisfaction dans la façon avec\n laquelle il lançait ses mots.\n    Paul, malgré son trouble, s'étonnait de découvrir chez son oncle des aspects\n nouveaux.\n    — Vous foulez aux pieds le devoir, vous abusez de notre confiance! Oui\n Monsieur, alors que dans notre retraite nous pensons, anxieux, à vos veilles\nstudieuses, ici, vous vous ravalez en compagnie d'une drôlesse !\n    — Mon oncle !...\n    — Quelle était cette créature, qui dégringolait l'escalier?\n    Il avait mis dans l'expression de ce mot «créature » un indicible mépris..\n    — J'allais vous le dire... Une réunion des rédacteurs de notre journal\n estudiantin se tenait aujourd'hui.;. La jeune fille que vous avez vue est l'un\n de nos plus remarquables collaborateurs.\n    Cette explication fit de Monsieur Aubrie un homme interdit. Il avisa sou-\n dain un portrait pendu au mur, et qui représentait une femme généreusement\n décolletée :\n    — Et voilà sa pareille, sans doute. De mon temps nous appelions ça,\n une...\n    Victor avait donné un coup de canne au portrait, qui cogna le plafond et\n retomba parmi les débris du verre et du cadre, si bien que le vigoureux qua-\nlificatif de l'oncle se perdit dans le tapage.\n    Le premier mouvement de Paul marqua son intention de ramasser la\nmalencontreuse image, il eut le bon esprit de s'arrêter en chemin.\n    Aubrie s'estimait beaucoup d'avoir eu ce geste résolu. Il pensa qu'une\nopposition était maintenant nécessaire à sa violence, et il redevint calme,\ns'assit dans un fauteuil, puis dit avec simplicité :\n   — Faites vos malles, mon cher neveu, nous retournons à Tiest ce soir.\n    Paul ne répondit point, il regarda autour de lui, il marcha vers sa chambre\nà coucher, il revint :\n   — Je ne vous comprends pas.\n   Aubrie avait tiré sa montre; il marmonna. Et, sans s'arrêter aux paroles de\nPaul, il se leva, en se frottant le genou.\n   — Venez!\n   Les yeux du jeune homme flambèrent, il crispa les mains.\n   — Venez ! répéta Aubrie, appliquant une solide tape sur l'épaule de son\nneveu.\n   Le vieux garçon ouvrit la porte; il indiqua, le bras tendu, sa volonté. Paul\nsortit et Aubrie marcha derrière lui.\n   Son nez dans un entre-bâillement, à l'entrée de la cuisine, le locateur les\nregarda partir, sans leur demander des explications.\n   — Dépêchons-nous, avait dit Aubrie.\n   Il traînait la jambe, mais il était satisfait d'avoir agi si promptemenl et si\nefficacement, et ne se plaignait pas. Paul restait silencieux. Autour d'eux, la\nnuit froide tombait du ciel illuminé.\n   Au moment où les Aubrie entraient dans la gare, Deflans les rejoignait.\nVictor et le capitaine se regardèrent comme des augures. Le capitaine prit la\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 888, "texte": "I20                             DURENDAL\n\n\nmain de Paul, il la serrait pour souligner au passage ses paroles les plus\nopportunes :\n  — Vous allez vous retremper, mon enfant, dans une atmosphère de paix.\nOubliez les vains plaisirs. Ils donnent à l'homme un étourdissement passager\nque vous ne confondrez pas longtemps avec la satisfaction qui nous vient du\ndevoir accompli. Souvenons-nous que le bonheur et la vertu marchent de\npair dans la vie; quand ils divorcent, nous nous vouons au malheur.\n  Deflans était convaincu. Aubrie l'admirait, et s'attendrissait sur tant de\nsagesse. Les vieux amis s'embrassèrent, et se reconnurent tacitement les plus\nbelles qualités, pendant que Paul baissait la tête, méditatif, devant ces deux\nhommes qui n'avaient donc jamais subi les entraînements d'une jeunesse un\npeu folle.\n\n  (A continuer.)                                         GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison02-005", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 121, "page_fin": 124, "titre_corps": "Chronique Artistique du Mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique Artistique du Mois", "ancre_fin": "AUGUSTE CUPPENS", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 152, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2539, "texte": "Chronique Artistique du Mois\n\n   Un Concert de Musique Religieuse organisé par l'Association\ndes journalistes catholiques, eut lieu le 25 janvier à la Grande Harmonie, sous\nla direction de MM. Léon Soubre et Louis Van Dam.\n   Au programme : un Ave Verum, d'Etienne Soubre ; des Scènes Evangéliques, de\nLouis Van Dam; Panis Angelicus, de César Franck; une Cantate de Noël, de\nSaint-Saëns; un fragment de l'oratorio Cecilia, de Stehle, enfin une cantate\nLumen de Coelo du même.\n   L'Ave Verum, de E. Soubre, est une composition pour chœur mixte et\norchestre; elle est d'allure digne et sobre, bien écrite pour les voix.\n   Les Scènes Evangéliques, de L. Van Dam, sont pour orchestre seul et se pré-\nsentent sous l'aspect d'un dyptique; 1re partie : La Nativité du Christ ; 2 e par-\ntie : La Passion et le Triomphe. Sujets sublimes, traités par des maîtres et\naussi par des barbouilleurs; sujets inépuisables. J'ai trop d'estime pour le\ntalentueux compositeur, pour dire que cette fresque orchestrale est un chef-\nd'œuvre.\n   Richard Wagner, durant sa vie entière, fut tenté de magnifier l'ineffable\nfigure du Christ et — il n'osa le faire, convaincu des insurmontables difficultés\nde cette tâche surhumaine au théâtre. Ce n'est cependant pas l'instinct religieux\nqui lui manquait; il l'a prouvé dans maintes pages de Tanhaüser, de Loheugrin,\net surtout de Parsifal.\n   Je ne dis pas ceci pour décourager ceux qui abordent de pareils sujets et\nqui ne peuvent prétendre au génie du colosse de Baireuth.\n   Tout effort vers l'Idéal est méritoire et il faut louer les jeunes artistes qui\ns'attachent à réaliser des données élevées, même si leur réalisation reste à mi-\nchemin. L'histoire d'un art nous montre l'importance de tentatives en appa-\nrence infructueuses. Que de Passion n'a-t-on pas écrit avant J.-S. Bach!\n   Du dyptique de Louis Van Dam, je préfère la première partie à la deuxième.\nL'orchestration de cette œuvre est habile, mais la préoccupation du coloris\nme semble trop apparente.\n   Panis Angelicus, de César Franck, pour ténor et orchestre, est sans doute\nune composition de prime jeunesse. La personnalité de l'auteur des Béatitudes\nne s'y affirme guère encore — c'est quelconque d'allure et d'harmonie.\n   La Cantate de Noël, de Saint-Saëns, pour chœurs, solis et orchestre, est\ncurieuse. Jusqu'à la moitié à peu près, elle se présente sous un aspect simple\net naïf, cette partie étant basée sur les chants liturgiques. Dans la 2e partie,\nl'auteur abandonne cette simplicité archaïque et touchante, pour suivre les\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3304, "texte": "122                             DURENDAL\n\n\nvoies d'un Haendel et d'un Bach. Vers la fin, il se modernise et ne jure que\npar Gounod. Ceux qui connaissent l'illustre musicien, savent que c'est un\npince-sans-rire. Cette cantate est stupéfiante par son manque de sincérité et\nson adresse pasticheuse, et, n'était la gravité du sujet, on croirait que c'est\nune gageure.\n   La musique de M. Stehle est sincère au moins. Si ce compositeur suisse\nne possède pas la prestigieuse palette orchestrale de Saint-Saëns, si, en\ngénéral, son orchestration manque de souplesse et de grâce ; par contre, il\npossède une maîtrise incontestable dans le domaine de la musique chorale.\n   Je ne puis m'étendre en une analyse des œuvres de ce compositeur; je ne\nparlerai que du fragment de Cecilia et de sa cantate Lumen de Coelo.\n   De la Cecilia, on nous fit entendre un Chœur des Anges à Capella d'une belle,\nfacture, d'expression suave et simple, et la fin de cet oratorio, une espèce de\ncortège funèbre. A en juger par ces spécimens, l'œuvre me paraît mériter\nune exécution intégrale. J'aime moins sa cantate Lumen de Coelo. Elle est écrite\nsur trois poésies remarquables de Léon XIII. La première partie est un\nAllegro (chœur et orchestre : Ardet pugna ferox) ; la deuxième un Larghetto pour\nsoprano solo : Auri dulce melos; la troisième un Allegro pour chœur et\norchestre : Ecce video.\n    La première partie me semble la meilleure ; le Larghetto ne comporte rien de\nsaillant ni dans la ligne mélodique ni dans l'invention harmonique; l'orches-\ntration de la finale de la cantate, trop massive, couvre les voix au point que le\n dessin des parties vocales, bien écrites cependant, est noyé dans un déluge\n de sonorités bruyantes et sans force réelle. Je le répète, M. Stehle, est avant\ntout un composileur de musique chorale religieuse. Je n'ai pas la prétention\n d'émettre ici un avis ex-cathédra. Je me base uniquement sur ce que j'ai\n entendu, et réserve mon jugement définitif.\n    Les chefs des chœur et orchestre, les solistes, choristes et instrumentistes\n se sont acquittés de leur tâche musicale avec zèle et talent, mais le manque\n de répétitions suffisantes était sensible. Hélas! c'est toujours-là un duel à\n coup de billets de banque. Et alors que pour tuer son-semblable les gouver-\n nements trouvent des milliards, c'est à peine si on arrive à recueillir quelques\n pauvres milliers de francs pour une exécution d'œuvres artistiques.\n                                                              L.   WALLNER.\n\n    P o u r l'Art. Après les aquarellistes et en attendant la Libre Esthétique,.\nvoici la bonne brigade d'artistes de Pour l'Art qui nous convie à l'exposition\ndes produits de son travail d'une année. Nous retrouvons au catalogue les\nnoms familiers des membres du Cercle; à la cymaise, comme toujours, nom-\nbre d'œuvres consciencieuses, intéressantes, qui marquent les progrès conti-\nnuels de leurs auteurs, la conscience de plus en plus nette qu'ils prennent de\nla vocation de leur talent.\n   Il faut louer particulièrement les dessins de M. Firmin Baes, le Berceau,\net surtout les Sacs; les images vives de M. Orner Coppens; la jolie,, quoique\nun peu superficielle, aquarelle de feu Hannotiau, Jeltje; les impressions de\nsilence et de recueillement de M. René Janssens et de M. Alfred Verhaeren\n"}, {"page_pdf": 154, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3257, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                           123\n\n\nle premier, plus pénétrant; le second, plus coloriste. M. Eugène Laermans\na deux cadres : le Bain et Un Paria, las d'aller pitoyable, excommunié de la\nvie qui traîne la jambe sur un chemin sans but, à l'aube d'un jour, inutile\net solitaire pour lui, comme la veille — et comme le lendemain ; deux pages\nvivantes et fortes dans la manière originale, faite de partis pris heureux, de\nl'excellent artiste.\n   Signalons encore l'Attelage campinois, de M. Van den Eeckhoudt; l'exposition.\nd'Amédée Lynen et, surtout, l'archaïsme charmant de sa Vue d'Yperdamme.\nNous avons cherché vainement les tableaux de Léon Dardenne mentionnés\nau catalogue.\n   On retrouve dans la Figure équestre, l'exquise plaquette, et la figure d'homme\nPour l'Art, de M. Victor Rousseau, tout le talent fier, nerveux et délicat de\nce sculpteur doué; ses qualités d'expression fine, de grâce pensive.se perdent\nun peu dans l'exécution de groupes de grande envergure, tels que les Sœurs\nde l'illusion, dont la figure de gauche a pourtant une beauté singulière.\n   Pour finir, pointons Rousse, le joli et spirituel buste de M. Pierre Braecke.\nUne brillante broderie décorative (au passé) : l' Eté, de Mme De Rudder, dont\nun petit garçon émerveillé, expliquait ainsi le sujet à sa mère : — « Regarde,\nmaman ! Ça représente des femmes qui ont des moutons... et puis, il y a des\nfleurs qui ne leur font rien ! »\n   Pour l'Art a deux catalogues : l'un, orné de reproductions — pour le public;\nl'autre, sans Illustrations — pour la critique!... Celui-là paie de sa poche;\ncelle-ci — de sa personne — de quel côté, pour des artistes, la balance\npenche.-t-elle ? Grave question — d'économie, sans doute. Parcimonie mal\nentendue, et dont le préjudice est plutôt pour les exposants, car ces illustra-\ntions seraient d'utile secours à la mémoire du critique, défaillante devant la\nmultitude des œuvres au sujet desquelles les rubriques du catalogue ne lui\nrappellent rien ! Ce n'est pas que nous soyions vexé dans notre intention de\nrevendre le catalogue qui nous a été libéralement octroyé, mais, enfin, le pro-\ncédé nous fait sourire, et c'est comme si les éditeurs d'art Alinaù ou Bell and\nSons apprêtaient, pour nous les offrir, des exemplaires de leurs publications,\ndépouillés, au préalable, des photogravures qui les complètent !...\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n   O n z e K u n s t . — Il est de notre devoir d'encourager le noble effort\nartistique que M. J.-G. Buschmann, d'Anvers, le plus artistique et le plus\ndésintéressé de nos éditeurs flamands, vient de tenter en publiant la revue\nflamande Onze Kunst, continuation du Vlaamse School.\n   L'on est fier d'être flamand, lorsqu'on voit une revue comme celle-ci !\n   Tous les flamands qui ont dans leur âme une, étincelle d'amour pour l'art\ndoivent s'abonner à cette publication superbe.\n   Le premier numéro est un bijou artistique.\n   On y lit le commencement d'une étude superbe de MAX ROOSES, sur les\ndessins des maîtres flamands. Les reproductions splendides de deux dessins de\nJan Van Eyck et d'une tête ascétique de Memlinc, ornent cette étude écrite\navec la compétence et le brio habituel de Max Rooses.\n"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1618, "texte": "124                               DURENDAL\n\n\n   Suit l'introduction d'une élude sur Jacob Maris, par JAN VETH, un des criti-\nques d'art les plus autorisés de la Hollande. Cette étude est très fouillée; c'est\npresque une étude définitive sur le grand maître hollandais qui fut un peu\nflamand aussi, puisqu'il passa une partie de sa jeunesse à Anvers. Un beau\nportrait de Jacob Maris, par H.-J. HAVERMAN et une reproduction d'une œuvre\ndu peintre illustrent ces pages. Un article sur l'art du tissage aux Indes néer-\nlandaises, par J.-A. LOEBER complète cette trilogie de magnifiques articles.\n    De belles reproductions d'étoffes indiennes sont intercalées dans le texte.\n    Un brelan de chroniques d'art, rehaussées par un portrait du peintre\nG-H.Breitner qui vient de se révéler par l'exposition de son œuvre, et sur lequel\non promet une étude approfondie avec des reproductions de ses plus belles\ntoiles, clôt ce premier numéro qui est une vraie merveille.\n    N'oublions pas de signaler la délicieuse couverture de Onze Kunst dessinée\npar H.-P. BERLAGE N Z , les lettrines et têtes de page de CH. DOUDELET,\net enfin le beau papier et les caractères nets et si agréables à la vue,\n    M. Buschmann, vous élevez à l'Art national un monument impérissable;\nnous vous félicitons de tout cœur et nous formons le vœu ardent que vos\nintentions si pures, si élevées, soient appréciées par quiconque, dans notre\n beau petit pays de Flandre, comprend encore que le pain de l'âme est aussi\n et plus nécessaire à un pays que la nourriture matérielle.\n                                                          AUGUSTE CUPPENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison02-006", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 125, "page_fin": 127, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES", "ancre_fin": "aux prochains fascicules les comptes rendus de nombreux livres reçus", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 156, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2660, "texte": "LES LIVRES\n\n\nL a D i v i n a C o m m e d i a , novamente illustrata da artisti italiani a cura di\n  VITTORIO ALINARI; in-4°. — (Firenze, Fratelli Alinari.)\n\n   L'illustration du Dante! Entreprise susceptible de tenter la généreuse\nambition d'un artiste et, aussi, de désespérer sa persévérance et son génie.\nComment rivaliser avec le terrible et volontaire poète dont chaque vers est\ncomme une image brandie, ardente comme une torche, éclatante de ténèbres\net d'épouvante, nourrie de majesté et de sang? Quelle physionomie donner à\nces héros douloureux ou hautains, Paolo Malatesta, Francesca di Rimini,\nPia Tolomei, Farinata degli Uberti, combien d'autres dont la figure est\nfrappée à jamais dans le bronze de ces tercets, avec le relief et le raccourci\néblouissants dont, seul, depuis, Michel-Ange retrouva le secret en peignant\nla voûte de la Sixtine ?\n   Les mots, ici, sont trop forts, trop chargés de significations; chacun d'eux\nmarque dans la pensée une trop définitive et trop complète empreinte; et il\nsemble qu'aucune représentation graphique ne saurait équivaloir le retentis-\nsement farouche ou plaintif de ces paroles.\n   Botticelli, parmi les primitifs; Gustave Doré, parmi les modernes, ont\ntenté un commentaire du poème gigantesque : l'âme passionnée et tendre de\nSandro, toute livrée aux impulsions de sa sensibilité profonde et à ses rêves\npersonnels, était trop disparate de celle du Dante pour que l'œuvre de celui-ci\npût réellement l'inspirer : ses dessins sont d'une invention délicate et singu-\nlière, mais secs et sans émotion. Quant à Gustave Doré, il a exécuté autour\nde la Divine Comédie une brillante et superficielle fantasia.\n   Voici que, grâce à l'initiative intelligente de M. Vittorio Alinari, qui ne\ncesse par tous les moyens d'encourager et de stimuler le mouvement artis-\ntique de son pays, commence de paraître une nouvelle édition du poème de\nl'Alighieri dont l'illustration tout entière sera due à des artistes italiens. Nous\navons sous les yeux les cinq premiers fascicules de la publication et nous\nsommes heureux de constater que nos appréhensions, quant aux résultats du\nconcours organisé par M. Alinari pour l'illustration du Dante, étaient exagé-\nrées : chaque livraison comprend un chant accompagné de culs-de-lampe, de\ngravures dans et hors texte, d'un goût très sobre, en général, et d'une inter-\nprétation forte et juste. Il faut louer surtout parmi les planches hors texte,\nexécutées avec le soin artistique habituel à l'éditeur, la belle et simple\nRencontre de l'Alighieri et de Virgile (Inferno, canto I).\n   La partie parue de l'ouvrage permet d'augurer du succès de la nouvelle\n"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3302, "texte": "I26                                  DURENDAL\n\n\nentreprise de M. Alinari : il est certain, en tous cas, qu'en proposant à l'ému-\nlation des artistes de son pays un sujet d'inspiration tel que la Divine\nComédie, il ne pouvait exercer qu'une influence fructueuse sur l'orientation d e\nl'art italien contemporain.\n                                                                  ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nThéâtre de Maurice Maeterlinck, troisième édition, vol. I et III.\n  — (Bruxelles, Lacomblez.)\n\n    L'éditeur Lacomblez publie une nouvelle édition du théâtre de Maurice\n'Maeterlinck. Les volumes I et I I I ont paru. Ils comprennent la réédition\nde : La Princesse Maleine, l'Intruse, les Aveugles, Aglavaine et Sélysette, et la p r e -\n mière édition de deux nouveaux drames : Ariane et Barbe-Bleue et Sœur\nBéatrice. U n e très intéressante préface de l'auteur ouvre le premier volume.\n    Nous avons déjà dit, à diverses reprises, notre admiration enthousiaste\npour le théâtre de Maeterlinck. Les merveilleux chefs-d'œuvre qu'il com-\nprend ont été analysés ici, à la parution de leur première édition.\n    Tous les quolibets des sots, incapables de comprendre le théâtre d e Mae-\nterlinck, qu'ils n'auraient jamais dû lire, puisqu'il n'a pas été écrit pour eux,\nn'ont pu empêcher le succès de couronner les efforts de notre grand écrivain.\n Bien que cette œuvre ne s'adressât qu'à un petit public, à u n e élite, aux\n intellectuels, à ceux qui ont l'esprit assez vigoureux pour atteindre les som-\n mets où Maeterlinck veut élever ses lecteurs, et l'âme assez haute pour com-\n munier à son.génie, elle est parvenue à une troisième édition.\n    Maurice Maeterlinck a le grand mérite d'avoir pu, par sa forte p e r s o n n a -\n lité, dégager enfin le théâtre de la vieille routine, en écrivant, dans ce genre\n qui paraissait usé et épuisé, des œuvres d'une originalité sans pareille.\n Il n e s'est pas préoccupé de ce public bête, dont-il est facile de se faire\n applaudir q u a n d on a assez de malice pour exploiter sa bêtise. Il ne res-\n semble en rien à tous ces dramaturges qui, pour faire valoir leurs œ u v r e s , ont\n besoin de consulter d'abord, pour exploiter ensuite, ce que l'on appelle vul-\n gairement, le goût du jour. T r o p fier pour s'abaisser jusqu'au public, il a\n tenté de l'élever jusqu'à lui; ce qui est le fait du véritable artiste. On sait\n combien une mise en scène habile sert souvent à cacher les défauts de tant\n d'oeuvres médiocres. Dans le théâtre de Maeterlinck, il n'y en a pas. Il semble\n en avoir le plus profond mépris et l'avoir exclue à dessein. U n e seule préoc-\n cupation s'affirme dans tous ces draines, celle de provoquer u n e impression\n de vraie humanité. E t pour communiquer au public cette impression, il n'a\n pas même recours aux artifices d'un style aux vives colorations. Sa langue\n est d'une sobriété rare. Mais cette simplicité cache une vigueur de pensée peu\n commune.\n   E n dépit d e l'absence de mise en scène et de tout cet extérieur chatoyant\net clinquant dont les dramaturges ont coutume d'habiller leurs œuvres, ces\ndrames de Maeterlinck donnent une impression d'éternité, à ceux qui sont à\nmême d'en savourer les beautés mâles. Maeterlinck ne vise souvent qu'à pro-\nvoquer une émotion unique. Tout son drame roule autour d'une seule idée.\n"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3242, "texte": "                                        LES LIVRES                                         127\n\n\nMais il la fait entrer, cette impression, jusqu'au tréfonds de l'âme. Il fait souf-\nfrir avec les p e r s o n n a g e s qu'il met en scène, il fait supplier, crier, d e m a n d e r\ngrâce avec eux. P a r m o m e n t l'émotion est si forte qu'on est, sans le savoir, en\nquelque sorte, englobé d a n s le d r a m e . On semble en faire partie, en être u n\ndes p e r s o n n a g e s , y j o u e r avec eux u n rôle, tellement on vit en eux, tellement\non vibre avec eux. On croit vivre le d r a m e ' q u e l'on voit. N'est-ce pas le\ncomble du talent que d'arriver à produire un effet pareil. J e n e crois pas qu'il\nsoit possible d'atteindre un plus haut degré d'art.\n   L e s deux drames, ajoutées d a n s cette nouvelle édition, se distinguent\nassez nettement des précédents. On y rencontre la m ê m e force de pensée,\ninséparable des œuvres de Maeterlinck, dont le cerveau est celui d'un philo-\nsophe en m ê m e temps q u e d'un artiste. Il y a encore également ce souci con-\ntinu de donner au public des impressions vraiment h u m a i n e s . Mais le\nstyle n'a plus le cachet de simplicité extraordinaire qui caractérise les drames\nantérieurs. Maeterlinck s'y révèle à n o u s sous u n nouvel aspect. Il nous fait\nvoir u n e autre facette de son génie. Il n o u s donne une preuve de l'étonnante\nsouplesse et de l'inépuisable fécondité de son esprit. Cela est surtout remar-\nquable d a n s le drame : Sœur Béatrice. Il est écrit avec u n e magnificence de\nstyle i n c o m p a r a b l e . L a langue en est somptueuse, éblouissante, étincelante.\nOn dirait que l'auteur l'a écrit au sortir de cet admirable Livre des Abeilles,\nun des plus beaux livres, au point de vue du style, que n o u s ayons jamais lus.\nL a forme d é ce livre et celle de Sœur Béatrice se ressemblent étonnamment\nsous ce r a p p o r t . Il faut lire ce drame superbe. Il est de toute beauté. L e s\npensées en sont fortes et elles sont enrobées en une forme splendide dans\nlaquelle l'auteur a enchâssé des images fulgurantes de lumière, qui brillent\ncomme des rubis épingles d a n s la robe d'or et d'argent d'une princesse de\nconte de fées.\n                                                                     HENRY M Œ L L E R .\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n . — R. G H I L : Œ u v r e . (Paris, Edition du Mer-\ncure de France) — J. VAUDON : E t u d e s littéraires sur le XIXe siècle (Paris,\nRetanx). — J. D'ESTRAY : Vieillir! (Paris, Edition de la Revue Libre). —\nJ . M E Y E R S : La chaire contemporaine en F r a n c e ( L u x e m b o u r g , Beffort). —\nJ . SEMERIA : E t u d e sur Quo Vadis, de H . Sienkiewicz (Bruxelles, Schepens). —\nJ. BROUSSOLLE : L a critique mystique et F r a Angelico (Paris, Oudin). —\nH . BORDEAUX : L a voie sans retour (Paris, P l o n ) . — G. GOYAU : L'idée de\npatrie et l'humanitarisme (Paris, Perrin). — A. BEAUNIER : L a poésie nou-\nvelle (Paris, Mercure de France). — A. SAMAIN : Aux flancs du vase (ibid.). —\nM. BARRÉS : Leurs figures ( P a r i s , J u v e n ) .\n\n   N O T A . — . L a s u r a b o n d a n c e de copies nous force à renvoyer aux prochains\nfascicules lès comptes r e n d u s d e n o m b r e u x livres reçus.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison02-007", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 128, "page_fin": 128, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "arts graphiques et plastiques d avant garde", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 159, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3630, "texte": "NOTULES\n\n   L a Société d e s A m i s de la M é d a i l l e . — Dans le but de per-\nmettre aux jeunes sculpteurs, statuaires ou médailleurs de s'essayer dans l'art\nde la médaille, la Société hollandaise-belge des Amis de la Médaille d'art,\nmet au concours entre les artistes âgés de moins de 30 ans au 1er janvier 1903,\nsortis des Académies des Beaux-Arts, des Ecoles supérieures de dessin et de\nsculpture, ou appartenant à des ateliers libres de Belgique ou de Néerlande,\nle projet d'une médaille ou d'une plaquette ad libitum, à deux faces, qui sera\nfrappée à 75 millimètres et dont le sujet sera : La glorification de la paix univer-\nselle.\n   La valeur du prix attribué au lauréat du concours, si le jury en désigne un,\nsera de huit cents francs.\n   Le projet primé, moyennant la remise de cette somme, deviendra la pro-\npriété de la Société. Elle s'en servira pour faire frapper des médailles desti-\nnées à ses seuls membres. Un exemplaire d'argent et dix exemplaires de\nbronze seront gracieusement remis à l'auteur.\n   Les projets, qu'ils soient en plâtre, en marbre, en métal ou en toute autre\nmatière, n'excéderont pas 30 centimètres de diamètre s'il s'agit d'une médaille,\nou 30 centimètres de diagonale s'il s'agit d'une plaquette. Ils devront, pour\nprendre part au concours, être parvenus chez le Président de la Société,\nM. Alphonse de Witte, 55, rue du Trône, à Bruxelles, le 31 mars 1903 au\nplus tard. La décision du jury sera rendue publique le I er mai suivant.\n   Les concurrents pourront retirer les œuvres non primées. Ils devront le\nfaire dans le délai d'un mois après la proclamation du résultat du concours.\nPassé ce délai, les projets non réclamés resteront la propriété de la Société\nqui pourra en disposer à son gré.\n   Les œuvres présentées devront être accompagnées d'une lettre d'envoi\nmentionnant l'adresse de l'artiste et des documents permettant de constater\nqu'il remplit les conditions voulues pour prendre part au concours.\n   Le nom du lauréat sera publié dans divers journaux de Belgique et de Hol-\nlande, et son œuvre sera reproduite dans les Médailles historiques de Belgique,\npublication faite par la Société royale belge de numismatique.\n\n   L a L i b r e E s t h é t i q u e . — Le IXe Salon de la Libre Esthétique\ns'ouvrira à la fin de février, dans les galeries du Musée de peintuVe moderne,\net sera clôturé fin mars. Il groupera un ensemble d'oeuvres originales de feu\nA. de Toulouse-Lautrec et une importante série de peintures de Willy Schlo-\nbach, qui s'est abstenu d'exposer depuis 1890. Parmi les invités, on cite en\noutre Mlle A. Boch, MM. G. Buysse, A. Coppieters, J. Delvin, A.-J. Hey-\nmans, F. Khnopff, E. Laermans, G.-M. Stevens, P . Dubois, C. Meunier,\nG. Minne, Ch. Van der Stappen, etc. (Belgique); F . Auburtin, Ch. Guérin,\nH . Lerolle, H. Le Sidaner, Ch. Milcendeau, E . Moreau-Nélaton, K.-X.\nRoussel, F. Vallotton, M. Vieillard, A. Charpentier, A. Methey, H . de Vol-\nloubreuse, F. Voulot, etc. (France); F. Conder, A. Hazledine, Sidney Lee,\nCarton Moorepark, B. Priestman, A.-Ch. Robinson, H. Wilson, A. de Sauty\n(Angleterre); Mlle A. Duthil, MM. P. Dupont, J. Toorop, et G. Van der Hoef\n(Hollande); Mme Kollwitz, MM. F. Hoch et C. Strathman (Allemagne);\nH. Anglado, F . de Iturrino, R. Pichot et R. Planells (Espagne); J.-M. Pezké\n(Russie); G. Munthe (Norvège); Nils Kreuger (Suède); Th. Ralli-Scaramanga\n(Grèce). Au total, une cinquantaine d'artistes dont plus de la moitié n'a jamais\nexposé en Belgique. Des conférences et des auditions de musique nouvelle\ncompléteront cette manifestation des arts graphiques et plastiques d'avant-\ngarde.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 88, "texte": ""}, {"page_pdf": 89, "texte": ""}, {"page_pdf": 90, "texte": ""}, {"page_pdf": 91, "texte": ""}, {"page_pdf": 92, "texte": "                                      Le Mur\n                                 Poème dramatique\n\n                                  PERSONNAGES\n\n                                         KAÏN.\n                                         ADAH.\n                                         HÉNOCH.\n                                         ISAËL.\n                                         NÉROD.\n                                         LUCIFER.\n\n\n\n   La forêt primitive. Une clairière rocheuse bornée par de grands arbres et des fougères\narborescentes. Tous les feuillages pendent comme grisés de chaleur humide. Il fait\nnuit. Une lumière bleuâtre de lune montante dessine les lignes et les formes. A gauche,\nsur un tertre, Kaïn est étendu lourdement endormi. A l'avant-plan, ses trois fils dorment\naussi, mais se réveillent bientôt, tourmentés par la faim. Tout dénote chez eux, comme\nchez leur père, une longue marche à travers les solitudes. — Aucun bruit, si ce n'est, par\nmoments, et comme étouffé par l'épaisseur des végétaux, un cri lointain de fauve.\n\n                                 SCÈNE        PREMIÈRE\n                      KAÏN, endormi. HÉNOCH, ISAËL, NÉROD\n\n                     NÉROD, il s'éveille et se soulève péniblement.\n\n           J'ai faim ! J'ai faim !\n\n                   ISAËL, il se dresse, à son tour, après un moment.\n\n                                         J'ai soif ! que l'on m e d o n n e à boire !\n          Oh ! l'éternel t o u r m e n t de cette forêt noire,\n          Où les exhalaisons âcres des végétaux\n          E t o u r d i s s e n t mes sens de leurs parfums brutaux !\n\n                                          HÉNOCH\n\n          Espérons !\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "66                               DURENDAL\n\n\n                                      NÉROD\n\n                   N o n ! Chassons les espérances vaines,\n     Car voici que, brisés sous l'averse des peines,\n     N o u s en s o m m e s réduits à de lugubres cris !\n     J'ai faim et ne p u i s plus, de mes doigts amaigris,\n     Déterrer, pour manger, quelque amère racine !\n\n                                      ISAËL\n\n     U n e angoisse sans n o m me pèse sur ma poitrine;\n     Au milieu de cet air immobile et mauvais\n     J'étouffe c o m m e u n fauve étranglé par des r e t s !\n     L'épouvante est partout ; la terre c h a u d e et grasse\n     Exhale u n e sueur de fièvre d a n s l'espace,\n     E t des fauves, pareils à de vivants rochers,\n     Blessent de leurs cris sourds nos cœurs effarouchés.\n     Ah ! pourquoi, loin d u fleuve aux fraîches vagues bleues,\n     D a n s la silve infinie avons-nous fait cent lieues?\n\n                                      NÉROD\n\n     V o u s n o u s interrogez en vain. L e ciel muet\n     G a r d e au fond de l'azur son effrayant secret\n     D'abîme !\n\n                                      HÉNOCH\n\n                N o n ! Adah, notre consolatrice,\n     Sans se troubler jamais n o u s vante sa Justice.\n\n                             NÉROD, dédaign eux.\n\n      A d a h , c'est la faiblesse,\n                                                                montrant Kaïn :\n                                 et celui-là, le Fort,\n      Gît sans un mouvement, assommé par le sort !\n      Oh ! l'infini se plaît à voir notre martyre !\n\n                                      HÉNOCH\n                                          *\n       N e parlez pas ainsi, Kaïn pourrait sourire.\n                                                      Après s'être dressé à demi :\n       S u r u n reste de force a p p u y a n t mes genoux,\n       J e cherche d u regard quelque fruit mûr pour vous.\n                                                                       Un silence.\n       R i e n . Les arbres maudits, de plus en plus farouches,\n       Semblent railler la faim et la soif de nos bouches;\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                          LE MUR                         67\n\n\nLeur opulence morne et leur stérilité,\nEn se gorgeant de sève, ignorent la bonté !\nDepuis combien de jours, depuis combien de lunes,\nSans atteindre le but, vivons-nous d'infortunes,\nEntraînés par l'Errant aux pas tumultueux?\nHélas! s'il a juré de fuir les jours heureux,\nPar un mal souverain persécuté sans trêve,\nNous, ses fils, nous devons nous lier à son rêvé !\n\n                           NÉROD\nQuel rêve?\n\n                          HÉNOCH\n             Iahvé seul lit au fond de son cœur !\n\n                            ISAËL\nOh ! son rêve est mauvais, puisqu'il fait ma douleur !\nPlus nous fuyons et plus la force de la terre\nHérisse autour de nous les fouets de sa colère !\nQui pourrait en douter ? Notre père éperdu\nNous entraîne, râlant, vers un but défendu ;\nSa rage est notre faim, notre soif, nos blessures,\nEt son corps sur nos corps rejette ses tortures.\n\n                           NÉROD\nIahvé nous entend, mais il laisse gémir\nLa chair que de la boue il fit un jour surgir ;\nQu'il me donne à manger, puisqu'il voulut ma vie !\n\n                          HÉNOCH\nNérod, éteins en toi la colère et l'envie,\nCar, depuis que Kaïn a connu leur pouvoir.\nSes traits se sont couverts comme d'un masque noir.\n\n                       NÉROD, exalté.\nMoi, j'admire Kaïn : il lutte, il veut atteindre\nUn but où la douleur ne pourra plus l'étreindre;\nEt nous, ses fils, un jour, bénissant son effort,\nNous pourrons dominer la souffrance et la mort !\n\n                          HÉNOCH\nAdam ne lutte point; en sanglants sacrifices,\nDe ses troupeaux errants il offre les prémices;\nIl prie.\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "68                               DURENDAL\n\n\n                                    NÉROD\n\n           E t le ciel sourd le laisse en son péché !\n     Kaïn, lui, marche au b u t ; laissons Kaïn marcher.\n\n                                    ISAËL\n\n     Il n'est pas comme Adah, il n'a point de tendresse ;\n     Dans ses bras violents jamais il ne nous presse;\n     Il a peur de ses mains, elles tremblent toujours,\n     Excepté pour tuer les serpents et les ours.\n\n                                    NÉROD\n\n     Eh bien ! en les tuant, il montre qu'il nous a i m e !\n     Oh! laissez-le marcher, ce dompteur d ' a n a t h è m e ;\n     Il est tout notre espoir, et sa virilité\n     Fougueuse affrontera la g r a n d e hostilité ;\n     Car la terre nous hait! Il faut que l'on dérobe\n     Des gerbes à ses c h a m p s , aux fauves notre r o b e ;\n     T o u t rugit contre n o u s ; des milliers d'ennemis\n     P u l l u l e n t dans la silve à nos voix insoumis ;\n     Mais tout ce mal, un jour, acculé sans issue,\n     Verra surgir Kaïn brandissant sa massue !\n\n                                   HÉNOCH\n\n     Adam connaît les lois, H é v a connaît la paix,\n     Mais Kaïn vit courbé sous de pesants secrets.\n     S'il doit être vainqueur, d'où vient l'inquiétude\n     Qui le pousse? Il a peur, même en sa solitude,\n     E t , crispant les deux poings, il hurle quelquefois\n     P l u s rauque que l'orage et les bêtes des bois!\n     Il souffre, mais son mal est pour nous u n mystère,\n     Et, s'il doit s'en aller j u s q u ' a u bout de la terre,\n     Suivons-le !\n\n                                      ISAËL\n\n                   J e voudrais qu'on lui fasse merci.\n\n                                     NÉROD\n\n      Il ne sait plus prier; son coeur s'est endurci ;\n      Quelqu'un le hait, quelqu'un de sombre et de rigide.\n\n                                    HÉNOCH\n\n      Iahvé par amour peupla jadis le vide;\n      Il fit le P a r a d i s ; nos parents l'ont perdu,\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "                                 LE MUR                                            69\n\n\n   T r o m p é s par le Mauvais. Q u e de fois, éperdu\n   P a r le remords, — le soir, q u a n d , là-bas, dans la plaine,\n   L'holocauste, en fumant pour la famille h u m a i n e ,\n   Proclamait la Promesse et nous rouvrait le ciel —\n   J'ai vu le vieil Adam supplier l'Eternel !\n   Kaïn priait alors. Mais un jour, sans rien dire,\n   P o u s s é par u n e voix qui semblait le maudire,\n   Il s'en revint des c h a m p s , n'osant lever, hagard,\n   Sur ses pâles parents son sinistre r e g a r d ;\n   P u i s il s'est mis à fuir, et nous fuyons encore !\n   U n e loi le poursuit, u n chagrin le dévore ;\n   Or, s'il pouvait prier, il serait relevé.\n\n                                  NÉROD\n   Q u i raidit ses genoux?\n\n                                 HÉNOCH\n                          Ce n'est point Iahvé,\n   C'est le Mauvais, celui qui provoqua la chute.\n\n                                  NÉROD\n   Ah! si c'est le Mauvais, c'est avec lui qu'il lutte!\n                                                                     Un silence.\n\n                                   ISAËL\n   Quel silence ! On dirait que nous allons mourir»\n   C o m m e les fauves noirs que Kaïn fait périr.\n                         On entend un froissement dans les feuillages. Les\n                          trois enfants se détournent avec anxiété, comme\n                          dans l'attente d'une attaque.\n\n                                 HÉNOCH\n                                     Il voit le premier paraître leur mère.\n   C'est Adah ! C'est la Mère aux paroles très douces.\n\n\n\n                                SCÈNE       II\n\nKAIN, toujours endormi. LES MÊMES. ADAH, Elle s'avance, les cheveux\n                   en désordre, un bras ensanglanté.\n\n                                   ADAH\n\n   Fils, je n'ai p u trouver à m a n g e r que ces m o u s s e s ;\n   U n désespoir m'a prise en vous voyant souffrir\n   Et, lasse de chercher des fruits, p o u r vous nourrir\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": "70                               DURENDAL\n\n\n     J'ai tenté d'étrangler u n fauve! Mais ces bras\n     N e sont p a s faits, h é l a s ! pour les rudes c o m b a t s ;\n     Ils ont trop caressé ! L a bête m'a m o r d u e !\n     J e saigne! Abreuvez-vous à cette chair tordue,\n     Si la soif vous dessèche ! O soleils de mes jours,\n      Palmiers de m o n jardin, ne souffrez pas toujours;\n      Riez, vivez de mon espoir et de ma vie ;\n      I a h v é m'a d o n n é l'amour qui vivifie;\n      J'ai des forces, mes fils, m o n cœur ne faiblit point,\n      Il pourra plus pour vous que m o n trop faible p o i n g ;\n      J e porte dans m o n sein votre vie et la m i e n n e !\n                                                     Après avoir regardé Kaïn :\n      Celui qui dort là-bas n e vit que de la sienne 1\n\n                                    NÉROD\n      P o u r q u o i le suivez-vous en tous lieux?\n\n                               ADAH, sèchement.\n                                                     P a r devoir.\n                                                     Elle leur jette les mousses :\n      Mangez!\n\n                                      ISAËL\n                  Mère, pitié ! notre sort est trop noir !\n      N o u s sentons que Kaïn par sa lutte obstinée\n      Assombrit votre vie et notre destinée;\n      N o u s errons au hasard, nous allons en avant,\n      P l u s pâles c h a q u e j o u r sous ce ciel étouffant!\n      E t nous ne voyons plus, dans l'horreur où nous sommes,\n      L e s anges qui jadis marchaient parmi les h o m m e s !\n\n                                      ADAH\n      Laissons errer Kaïn. P u i s q u e n o u s nous aimons,\n      Q u e peut sur n o u s l'exil des forêts et des monts ?\n      Q u e peut la nuit devant l'amour et la lumière?\n      A h ! l'homme tout entier n'est pas fait de poussière,\n      Il sait aimer ! Il sait prier ! Bien que p u n i ,\n      Il sent toujours en lui tressaillir l'infini !\n      P l u s forte que la mort, son âme sans limite\n      Domine les douleurs de la chair qu'elle habite,\n      E t , si les séraphins, chassés par notre orgueil,\n      N e peuvent plus fouler cet univers en deuil\n       P o u r calmer d'un baiser notre chair de misère,\n      N o u s , mères, nous p r e n o n s leur place sur la t e r r e !\n                                                                 Elle les embrasse.\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "                           LE MUR                                    71\n\n                         NÉROD, ému.\n\nHélas ! vous dont le cœur déborde de bonté,\nVous souffrez comme nous sans l'avoir mérité !\n\n               ADAH, avec tendresse et énergie.\nLe Juge souverain n'est point celui qu'on juge ;\nLa Faute a fait l'Exil, mais Lui reste un refuge;\nIl aime I Je le sais par chaque battement\nQu'a fait mon cœur en vous cherchant un aliment !\nIl aime, et son Amour, que l'homme seul repousse,\nPalpite dans ce cèdre et vit dans cette mousse;\nSon soleil rayonnant s'en vient chaque mâtin\nFaire un nimbe de joie au plus amer destin.\nToute vie est son œuvre ; à travers vos prunelles\nJe vois votre âme, en vous, vers Lui battre des ailes!\nO Nérod, taisez-vous! Ne dites plus ces mots ;\nLa Faute infiniment surpasse tous nos maux !\nJe naquis dans la Faute et j'aime ma souffrance\nParce que le Puissant l'embauma d'espérance !\nElle est juste, elle est sainte, et c'est par elle, un jour,\nQue, sur le vieux Péché, rayonnera l'Amour!\n\n                             ISAËL\nNotre père Kaïn connaît-il la Promesse ?\n\n                             ADAH\nVotre père, mes fils, est ma seule tristesse,\nMais notre âme à la sienne est liée à jamais.\nLaissons-lui sa torpeur, laissons-lui ses secrets,\nEt gardons notre paix devant sa violence.\n                         Elle regarde un moment Kaïn endormi, puis\n                            interroge Hénoch en le prenant à part.\nRéponds, n'a-t-il rien dit, Hénoch, en mon absence?\n\n                            HÉNOCH\nIl n'a point remué son corps depuis trois jours ;\nIl est resté muet, mais des grondements sourds\nOnt deux fois secoué sa poitrine dolente.\nAlors, voilé, debout et comme dans l'attente,\nLe Mauvais a surgi; je connais son odeur;\nSa forme se mouvait dans l'ombre avec lenteur,\nEt sa bouche a soufflé sur Kaïn du vertige,\nPuis tout s'est dissipé sans laisser de vestige.\nMes frères n'ont rien vu.\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "72                              DURENDAL\n\n\n                           ADAH, regardant Kaïn.\n\n                                 Puisqu'il reste e n d o r m i ,\n     Sa volonté peut-être a vaincu l'Ennemi.\n     Oh ! s'il pouvait avoir sondé sa déchéance !\n     C'est la première fois qu'il dort ! Sainte espérance,\n     Soutiens-le! Q u a n t à nous, purifions cet air\n     Qu'a souillé par deux fois l'archange de la chair I\n     Prions pour que Kaïn se soumette et s'apaise.\n                                                                 A ses trois fils.\n     A geno'ux, mes enfants ! Mon cœur est mal à l'aise;\n     Vous avez dit de.s mots insensés ; qu'un autel\n     R é p a r e cet outrage aux yeux de l'Eternel.\n     Lui seul peut nous sauver du Mauvais et d u crime.\n                                        Réfléchissant pendant qu'elle ramasse\n                                         le bois mort nécessaire au sacrifice.\n     H é l a s ! pour le prier il manque u n e victime!\n     Ce désert est terrible, et ni bête ni feu\n     N e s'offrent à mes mains pour parler avec Dieu.\n     Voici du bois, voici de misérables herbes.\n                                                          Elle dresse le bûcher.\n      E t pas une étincelle à jeter dans ces gerbes\n      P o u r les faire fumer vers le ciel ! Q u e m o n cœur\n      Seul arde de ses feux en face du Seigneur !\n                                        Ses trois fils se prosternent. Adah, à\n                                          genoux, prie en levant les bras au ciel.\n\n      Salut, P è r e éternel ! Salut, T o u t e - P u i s s a n c e !\n      L ' A m o u r est dans ton cœur, la vie est en tes mains.\n      N o u s ne nous plaignons point de nos rudes chemins,\n      Puisqu'il faut expier la désobéissance !\n\n       Le soleil voyageur vient nous parler de toi ;\n       Il sourit à nos maux, il féconde la terre\n       E t , solennel témoin de ta g r a n d e u r austère,\n       Il célèbre avec nous la force de ta L o i .\n\n       Si tu n'avais songé q u ' à suivre ta Justice,\n       D a n s l'horrible néant nous serions tous rentrés ;\n       Mais l'Espoir a calmé nos cris désespérés\n       E t nos bras sont levés afin qu'il s'accomplisse !\n\n       O h ! détourne nos pas des routes du P é c h é\n       P o u r les conduire au but sacré de ta sagesse ;\n       P r e n d s pitié de Kaïn en voyant ma détresse,\n       E t qu'il soit par ta main à son mal arraché!\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "                             LE MUR                                        73\n\n\nP r e n d s pitié de mes fils, p r e n d s pitié de moi-même,\nMon c œ u r seul est en feu devant ce m o r n e autel ;\nMais, si tu veux bénir son a m o u r immortel,\nJ e le voue en victime à ta Gloire suprême !\n                     Elle se penche sur le bûcher comme si elle y jetait\n                       son cœur; les herbes s'enflamment et la fumée\n                       monte, en colonne, droit vers le ciel Le paysage\n                       s'éclaire, mais Kaïn reste à demi dans l'ombre.\n                       Adoration muette. Pendant qu'Adah et ses fils\n                       se tiennent immobiles et prosternés, Kaïn\n                       s'éveille. Encore engourdi par son long sommeil,\n                       il ne fait pas d'abord attention aux lueurs\n                       projetées par le foyer et se parle un moment à\n                       lui-même.\n\n                     KAIN, d'une voix sourde.\n\nC'est b i e n . J'ai pu d o r m i r ; mon angoisse u n m o m e n t\nA cessé de me m o r d r e avec a c h a r n e m e n t\nE t de presser mes pas d a n s l'éternelle fuite.\nJ'ai d o r m i . De mes jours que m'importe la suite\nSi je puis quelquefois retrouver ce sommeil,\nCe repos de la chair, au non-être pareil,\nOù l'esprit perd sa force et flotte à la dérive\nC o m m e u n arbre séché sur une mer sans rive?\nL'anathème n'a point atteint ma liberté\nD'interrompre la vie! Ah ! j ' a i trop r e d o u t é\nDe n e pouvoir jamais s u s p e n d r e ma torture ;\nJ e ne suis écrasé qu'à demi ; la n a t u r e\nVoudrait jeter s a n s fin de l'effroi sur ma chair,\nMais, q u a n d je dors, l'horreur qu'elle exhale se p e r d ;\nEt, puisque en ce sommeil, b r a v a n t son é p o u v a n t e ,\nJ'ai perçu du néant sous sa forme insolente,\nPeut-être que la mort où se dissout Abel\nN'est, d a n s son sein profond, qu'un sommeil éternel !\nOh ! l'assoupissement où ne peuvent renaître\nL e s effrayants Pourquoi qui vivent d a n s notre être!\nO h ! le b o n h e u r secret de clore son cerveau,\nDe le laisser s'emplir de nuit c o m m e u n caveau\nProfond ! — N o n , n o n , il n'est q u ' u n mal, c'est la Pensée,\nC'est cet Esprit qui vit en ma tête insensée\nE t que mes rudes poings veulent frapper en v a i n !\nP o u r q u o i s'acharne-t-il à troubler mon destin ?\nD ' o ù vient-il ? J e sens bien q u e je n e puis connaître\nSa f o r m e ; il est en moi sans que je sois son maître;\nParfois, lorsque je veux d o m i n e r ses frissons,\nIl ouvre devant moi d'effrayants horizons\nD'infini plein de b r u m e où roulent des tonnerres !\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "74                             DURENDAL\n\n\n     Tel u n oiseau géant, il m'emporte en ses serres,\n     P u i s je retombe, avec des cris! D a n s l'univers,\n     J e suis seul possédé par cet E s p r i t pervers !\n     L e s arbres sont heureux, les roches assoupies\n     N e profèrent jamais de paroles impies,\n     E t les fauves, contents d'apaiser leur fureur,\n     Après avoir tué n'éprouvent pas d'horreur.\n                                             Un silence. Il se dresse à demi.\n     Ah ! J e suis réveillé! J'écoute le silence,\n     E t m o n cœur de nouveau bat avec violence\n     E n entendant gronder un tumulte de lois\n     Au fond de m o n cerveau c o m m e au fond de ces bois !\n     Malheur, car j'ai pensé! Malheur! la sombre terre\n     Me crache de nouveau le sang de sa colère,\n     E t m e voilà debout, pour souffrir et marcher\n     E n c o r e , ou pour briser m o n front sur ce rocher !\n                                      Il se lève haletant, prêt à reprendre sa\n                                         course ; la vue soudaine d'Adah et de\n                                         ses enfants prosternés devant l'autel\n                                         l'arrête. Adah qui a entendu ses der-\n                                         nières paroles, fait quelques pas\n                                         vers lui.\n\n                           ADAH, avec tendresse.\n\n      Kaïn, courbe la tête et frappe ta poitrine!\n\n\n                                   KAÏN\n                                     Il reste un moment interdit et perplexe ;\n                                        puis, vpyant le bûcher, il parle avec\n                                        violence en montrant l'arbre auquel\n                                        il s'adosse.\n\n      Ce cèdre est grand et fort, il résiste, il domine;\n      F e m m e , je suis plus dur et plus hautain que lui,\n      E t tes yeux me verront, demain comme aujourd'hui,\n      Inflexible, drapé dans mon orgueil. J e laisse\n      L a génuflexion honteuse à la faiblesse !\n      Moi, le seigneur du feu, moi, le prince des bois,\n      J'ai vécu, je vivrai selon mes propres lois;\n      Ce bûcher ne devrait brûler que pour moi-même,\n      Car nul autre vivant, même là-haut, ne t'aime !\n      F a i b l e chair, que veux-tu que te fassent ces feux ?\n      Si la destruction pouvait nous rendre heureux,\n      Les cieux pleins de soleils me porteraient envie\n      P u i s q u e j ' a i , le premier, du corps chassé la vie !\n      T o n culte humiliant m'outrage, les autels\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                               LE MUR                                       75\n\nN e tenteront jamais que de lâches mortels;\nE t moi, p o u r dominer sur leur race servile,\nE n t r e d e hautes tours je bâtirai m a ville\nE t dresserai ma loi !\n\n                                 ADAH\n\n                         Tais-toi, triste songeur !\nCe feu que tu maudis a jailli de mon cœur !\nVois, comme avec l'élan des choses animées,\nIl pousse vers le ciel sa flamme et ses fumées !\n11 adore, il connaît la Règle, il fait d u jour\nP a r c e qu'il est l'emblême éternel de l'Amour!\nIahvé le regarde, il entend son langage,\nIl m e d o n n e la paix en retour de l'hommage ;\nMais Kaïn, qui s'enfuit loin des autres h u m a i n s ,\nKaïn, qui sent brûler les paumes de ses mains\nE t rêve d e chasser la douleur qu'il mérite,\nVeut dompter p a r l'orgueil son â m e qui s'irrite !\n\n\n                           HÉNOCH, suppliant.             \\\n\nP è r e , près du feu clair viens prier avec nous !\n\n                                  ISAËL\n\nF a i s u n effort, Kaïn, pour ployer tes g e n o u x !\n                                                              Un silence.\n\n              KAIN, se tournant vers Nérod qui se tait.\n\nE t toi, tu n e dis rien ?\n\n                            NÉROD, inquiet.\n\n                            J'admire ton a u d a c e ,\nMais j e t r e m b l e !\n\n                                  KAÏN\n\n                     N é r o d , tu seras de m a r a c e !\nT o i , femme, laisse-moi; j'ai d e vastes projets;\nSi Kaïn s'est plongé d a n s la nuit des forêts,\nC'est qu'il avait besoin d'immense solitude !\nJ e saurai quel chemin m è n e à la q u i é t u d e .\nE t la paix me serait d'un effroyable poids,\nSi quelqu'un, sans mentir, disait : T u me la dois !\nJ e suis libre ! L a Joie e n vain fuit et se cache ;\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "76                            DURENDAL\n\n\n     La traîner au grand jour sera ma rude tâche !\n     Retirez-vous d'ici ; je veux jusqu'à demain\n     M'exalter dans ma force et mûrir mon dessein;\n     Puisque je sais enfin ce qui me fait la guerre,\n     Je veux de la Pensée étouffer le mystère.\n\n                        ADAH, avec résignation.\n\n     Ah! nous t'obéirons; mais respecte ce feu,\n     Kaïn, car c'est mon cœur qui brûle devant Dieu !\n     C'est mon amour pour toi, mon âme! C'est ma vie\n     Qui poursuit ton bonheur et qui s'y sacrifie\n     Dans l'Amour d'Iahvé, puisque sa volonté\n     A daigné nous unir pour la félicité !\n                                   Elle sort avec ses fils en s'ouvrant un\n                                      chemin à travers les fougères.\n\n\n\n                              S C È N E III\n\n                 ,             KAÏN, seul.\n                                       Il se laisse retomber sur le tertre.\n\n     J e voulais fuir tantôt, mais ma force surprise\n     A fléchi tout d'un coup comme u n arc qui se brise,\n     Et j'écoute, transi, sans souci de la mort,\n     La silve murmurer : « Que m'importe mon sort? »\n      L'homme seul tremble; il va, dans l'hostile nature,\n     Tout en s'exaspérant, chercher sa nourriture,\n     Sans pouvoir étouffer sous son front obstiné\n     Ce cri perpétuel : — Pourquoi donc es-tu né?\n      Ah ! l'horreur du silence immobile où s'enfonce\n     La sombre question qui reste sans réponse 1\n                                                               Un silence.\n     Dans ma tête mon sang fait un sinistre bruit\n     Qui réveille ma haine encor ! La lune luit\n     Là-haut et me regarde, insolemment cruelle ;\n     Dans ces arbres géants la vie à flots ruisselle ;\n     Pas un ne bouge : ils sont heureux dans la chaleur;\n     Aucun ne sent en lui frémir de la douleur.\n     Comme ma chair, pourtant, ils sont nés de la terre.\n     Ils me fixent, muets, quand je ne puis me taire;\n     Ils mourront à l'endroit qui les vit naître, et moi,\n     J'irai tomber ailleurs, flagellé par la L o i !\n     Leur pensée orgueilleuse étalée en feuillage,\n     N'ayant pas à so\"uffrir, dédaigne le langage\n     Et, sans rompre jamais son calme sans pareil\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                                   LE MUR                                      77\n\n        S'abreuve obscurément de rêve et de soleil !\n        J'ai palpé mon corps nu, j'ai palpé leurs écorces ;\n        Pourquoi différons-nous, puisque, rivaux en forces;\n        Nous pourrirons un jour dans la terre? O soupçon !\n        N'est-ce point son bourreau que l'Eternel, si bon,\n        A soudé dans mes chairs en créant la Pensée?\n        Pourquoi donc, sans cela, sinistre et courroucée,\n        Tantôt, quand je dormais, m'aurait-elle fait voir\n        Le cadavre d'Abel rigide, inerte et noir ?\n        Soit ! Puisque dans ma tête habite une Etrangère,\n        Ne pouvant la tuer, je lui ferai la guerre\n        Rudement, me riant de sa complicité,\n        De son entente sourde avec l'immensité\n        Sans forme et sans pitié, qui, du haut de ses astres\n        Au lieu de clairs bonheurs nous lance des désastres !\n                                               Il regarde un moment l'autel.\n         Et voilà que ce feu L'adore. Qui? Je sens\n         Qu'il vit partout quelqu'un de dur et de puissant,\n         Quelqu'un qu'on ne voit pas, qui distille l'aurore\n         Et les ombres, qu'Adah connaît, qu'Adah implore ;\n         Mais entend-il nos cris? Connaît-il le pardon?\n         Dois-je joindre les mains pour qu'il m'assiste ?\n\n\n                                   SCÈNE IV\n                                KAÏN, LUCIFER\n\n  Lucifer sort en fantôme de la forêt et du côté opposé à Kaïn. Après lavoir épié un\nmoment, il s'avance vers lui comme enveloppé d'un nuage qui se dissipe peu à peu.\n\n                                    LUCIFER\n                                                              Non,\n          Si ton cœur veut garder sa fierté 1\n\n                              KAÏN, se reculant surpris.\n                                             Noir archange,\n          Laisse-moi dans ma nuit, moi, le fils de la fange.\n          D'où sors-tu?\" Je te vois toujours paraître alors\n          Que dans mon cœur meurtri s'éveille le remords.\n          Je te connais. Tu crois que je suis ta victime?\n          Erreur I Ma volonté seule a commis le crime.\n          Tu m'as dit : Venge-toi ! J'avais des yeux pour voir\n          La grâce d'Iavhé sur Abel seul pleuvoir.\n          Je l'ai tué ! Va-t-en! ta présence m'oppresse;\n          Mon cœur est assez fort pour porter sa détresse,\n          Et je n'ai pas vers toi dirigé mes appels!\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "78                           DURENDAL\n\n\n                              LUCIFER\n\n     J'ai voulu te guérir de tes ennuis mortels.\n     Que m'importait ton frère et la Grâce et ta rage ?\n     N'ai-je pas eu pitié plutôt de ton servage,\n     E t n'ai-je pas rendu ton courage plus fort\n     E n mettant sous tes yeux le néant de la mort ?\n\n                             KAÏN, amer.\n\n     L a mort depuis ce jour habite ma poitrine.\n\n                              LUCIFER\n\n     Iahvé se défend ; sa force ne domine\n     Qu'en emplissant les cœurs d'un lâche repentir.\n     Cède, tu n'es plus libre et tu perds l'avenir.\n     Je n'ai point ton beau corps, je n'ai point ta nature,\n     Mais je surgis soudain partout où l'on torture.\n\n                                   KAÏN\n     Pour voir la chair frémir !\n\n                              LUCIFER\n\n                               E n maître du conseil.\n\n                                   KAÏN\n\n     T u mens! Tu m'as troublé tantôt dans mon sommeil.\n     Un espoir inconnu m'envoyait ses caresses,\n     T o n souffle l'a chassé! Je veux que tu me laisses !\n\n                              LUCIFER\n\n     Soit ! Brise comme un jonc ta noble volonté\n     Pour rentrer dans la crainte et la stupidité !\n     J'avais cru que Kaïn, debout dans son audace,\n     Fier du signe royal qu'il porte sur sa face,\n     Lutterait jusqu'au bout afin de triompher\n     De Celui qui l'irrite et voudrait l'étouffer !\n\n                                   KAÏN\n\n     Kaïn est fils d'Adam, il souffre par ta faute!\n\n                          LUCIFER, ironique.\n\n     Ah! voilà le malheur! L e Jardin n'a plus d'hôte!\n     Il est vide ! J a d i s , pour devenir des dieux\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                          LE MUR                            79\n\nTes parents ont brisé leur bonheur odieux;\nPuis, au lieu de braver de passagers supplices,\nLâches, ils ont pleuré la prison de délices !\nAprès un premier pas vers la divinité,\nLiberté, force, orgueil, ils ont tout rejeté;\nEt, châtiés, brisés, inclinés vers la terre,\nN'osant plus de la vie attaquer le mystère,\nDans la plaine et les bois on les entend râler\nSous la main de Celui qu'ils devraient égaler !\n\n                           KAÏN\n\nSerpent, tu les déçus !\n\n                          LUCIFER\n\n                       Je n'ai déçu personne ;\nJ'ai parlé, rien de plus; l'homme est libre et raisonne.\n\n                  KAIN, resaisissant son idée.\n\nTu l'as dit! L'homme vain a mangé le poison,\nParce qu'il s'est laissé duper par sa Raison !\nM'entends-tu? Je la hais! Mon seul bourreau, c'est Elle.\nDe quelque nom obscur que ma langue l'appelle,\nOserais-tu nier qu'elle a fait mon malheur ?\nJe veux bien pour mon corps louer le Créateur ;\nJe m'admire, dans l'eau j'aime à voir mon visage ;\nDe mes mains, de mes pieds je fais un libre usage,\nIls sont souples; souvent, surpris, je vois mes doigts\nFaçonner aisément des ouvrages adroits ;\nJe jouis des parfums, l'air chante à mon oreille;\nPour choisir de bons fruits ma bouche est sans pareille ;\nPuis, voilà que je suis battu par ma Raison !\nMalgré moi, librement, au fond de sa prison\nElle parle sans fin, se contredit, s'agite,\nRéveille le passé plein de terreur maudite,\nS'exalte, s'humilie et, pour m'exaspérer,\nM'épouvante au moment où j'allais respirer !\nParle ! Pour raviver ma vaillance épuisée,\nDis-moi que mon malheur est fait par la pensée !\n\n                          LUCIFER\n\nNon, mais par l'Ignorance! Iahvé s'est perdu\nEn donnant son vrai nom à l'Arbre défendu.\nIl a trahi sa peur; on voit que sa sagesse\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "80                           DTJRENDAL\n\n\n     Rêvait d'enclore l'homme en une nuit épaisse,\n     P o u r raffermir son règne. Ah ! rends gloire au péché !\n     Grâce à lui, nul élan ne peut être empêché !\n     L'esprit jadis ployé sous le joug, libre à peine,\n     Ne connaît point encor son immense domaine !\n     Il suffit qu'il soit n é ; laisse-le lentement\n     S'aiguiser pour braver un jour le châtiment.\n     Sa force suffira, lorsque viendra son heure,\n     Pour monter triomphant dans sa haute Demeure.\n      Kaïn, Kaïn, écoute : Il faut que ton cerveau\n     Pour le salut du monde enfante un Dieu nouveau,\n      Le Savoir! L'ignorance est la honteuse entrave\n      Qui te lie à la terre et te fait son esclave !\n\n                                 KAÏN\n\n      Eh 1 que puis-je savoir, si ce n'est que la mort\n      Doit m'attaquer demain et briser mon effort?\n\n                                LUCIFER\n\n      Si tu mets dans la chair l'essence de ton être,\n      Qu'un fauve de ces bois te fasse disparaître,\n      Car la chair à jamais est faite pour souffrir.\n      Mais, si tu sens en toi frémir de l'avenir,\n      En lutteur dédaigneux dompte ton indolence.\n      O h ! que de fois, la nuit, me glissant en silence,\n      J'ai rêvé près de toi! T u hurlais de douleur\n      Devant l'indifférence inique et la torpeur\n       Des choses; tu pressais dans tes deux mains ta tête\n       Où roulaient des projets souverains de conquête;\n       T u sentais qu'il fallait briser des nœuds d'airain,\n       Abattre des rochers pour t'ouvrir un chemin,\n       Pour sortir des marais impurs de l'anathème !\n       Kaïn, poursuit ce b u t ; Kaïn, reste toi-même.\n       La nature te hait; si tu ne la soumets,\n       La souffrance tordra ta pensée à jamais.\n\n                                   KAÏN\n\n       Iahvé nous prescrit de dominer la terre.\n\n                                  LUCIFER\n\n        Oui, mais ne voudra point que son pouvoir s'altère;\n        Or, le savoir profond que tu peux acquérir\n        Doit u n jour, malgré lui, l'empêcher de punir.\n        T u tiens entre tes mains le bonheur de ta race.\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                                   LE MUR                                   81\n\n\n                                      KAÏN\n\nQuel b o n h e u r ?\n\n                                   LUCIFER\n\n                     De régner sur le temps et l'espace.\n\n                                      KAÏN\n\nMais m o n père m'a dit que je suis immortel !\n\n                                   LUCIFER\n\nOui, tu l'es.\n\n                                KAÏN, anxieux.\n\n                E t sais-tu quel est le sort d'Abel ?\n\n                                   LUCIFER\n\nN o n ! Qu'importe? Il yécut en esclave, il doit l'être\nA j a m a i s , sans espoir et sous le m ê m e maître,\nP u i s q u e sur cette terre il n'osa s'affranchir!\nCrois-tu que c'est assez, p o u r régner, de mourir ?\nD'ailleurs, ce mort n'est pas u n e part de t o i - m ê m e .\nChacun fait son destin I J'ai fait le mien, je l'aime.\n\n                                      KAÏN\n\nT u l'aimes, mais ton œil est sombre et soucieux.\n\n                                   LUCIFER\n\nL o r s q u e l'on est puissant, on est toujours heureux.\nJ e suis p u i s s a n t ! J e puis te d o n n e r la p u i s s a n c e ;\nTu l'auras, si tu veux descendre en ma Science.\n\n                                      KAÏN\n\nA h ! l'homme fait de chair, déchu, blême de peur,\nN e peut pas, je le sens, se passer de Sauveur,\nIl est seul, il n'a point d'appui s û r ; la nature\nVeut bien lui dispenser un peu de nourriture,\nQuelques fruits modelés p a r le soleil d'été,\nMais l'écrase toujours sous son immensité!\nOr, toi, qui viens m'offrir le secours nécessaire,\nEs-tu fils d'Iahvé?\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": "82                           DURENDAL\n\n\n\n                              LUCIFER\n\n                        Je suis son Adversaire.\n     Sans cela, je n'aurais jamais vu tes chagrins,\n     Sois à moi; j'ai dompté déjà ce que tu crains;\n     Et, puisqu'on t'a puni, sous prétexte de crime,\n     En devenant vainqueur cesse d'être victime.\n     Ma science est sans fond ; tu sauras quelque jour\n     Pourquoi l'orgueil vaut mieux que la crainte et l'amour.\n\n                       KAÏN, subitement résolu.\n\n     Esprit, qui que tu sois, dis-moi ce qu'il faut faire.\n\n                      LUCIFER, montrant l'autel.\n\n     Eteins d'abord ce feu qui souille l'atmosphère.\n                                   Kaïn renverse le bûcher et étouffe les\n                                           tisons avec de la terre.\n     Bien. Ecoute : je suis ton maître; désormais,\n     Tu ne dois plus songer qu'à monter aux sommets.\n     Jusqu'ici tu n'as su qu'hésiter; dans le doute\n     Ton esprit s'agitait, sur son obscure route ;\n     Et le seul noble effort dont tu sus l'ennoblir,\n     C'est d'avoir au Rival refusé d'obéir.\n     Il faut de ton esprit exalter la puissance,\n     Il faut, en pénétrant sa plus subtile essence,\n     De ton front faire un temple à sa divinité,\n     Parce qu'il porte en lui la suprême clarté !\n      Crois-moi, Kaïn : l'Esprit, par sa seule énergie.\n      Versera le bonheur sur la vie élargie;\n      Iahvé le redoute, il sait ce qui l'attend,\n      Si l'arc de la raison contre sa nuit se tend.\n      Ah ! la Chute t'a fait de belles destinées !\n      Et moi je te suivais dès tes jeunes années,\n      Attendant le moment de te crier : — Kaïn,\n      Il est temps de bâtir le temple souverain !\n      C'est moi qui te poussai dans celte solitude,\n      — Tu comprendras pourquoi — c'est ma sollicitude\n      Qui t'a calmé tantôt, quand ta chair aux abois\n      Dès son réveil encor voulait fuir par les bois.\n      Ne fuis plus! Raidis-toi ! Ce qui te persécute,\n      Brave-le, car tu dois triompher par la lutte,\n      Et ton arme n'est point ton bras, mais ta Raison !\n      Comprends-tu?\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                                  LE MUR                                         83\n\n\n                                    KAÏN\n\n                   J'ai toujours dédaigné l'Oraison,\nE t j'ai fait des efforts pour trouver en moi-même\nU n e force qui fût u n e force s u p r ê m e .\n\n                                  LUCIFER\n\nL a voilà! T o n esprit p e u t être ton Sauveur,\nIl se suffit, il doit dédaigner la faveur\nQ u ' o n implore à genoux ! A h laisse ton vieux père\nS'effarer devant l'ombre et devant le mystère !\nIahvé le confond pour en être adoré !\nE c o u t e : — D a n s l'Eden solitaire et m u r é ,\nM o n Rival a g a r d é la joie originelle\nP o u r L u i seul ! L'homme, un jour, lassé de sa tutelle,\nE n fut banni, chassé vers des terres de deuil !\nP o u r rentrer dans ton bien, tu n'as rien que l'orgueil.\nSois h a r d i ! sois sans peur! Bravant les sacrifices,\nT u peux reconquérir tes Terrestres Délices,\nT u p e u x , en enfonçant du front des rocs m a u d i t s ,\nP r a t i q u e r u n e brèche au Mur du P a r a d i s .\nRegarde !\n                                 Une lumière soudaine, sur un geste de\n                                  Lucifer, éclaire le fond de la forêt où l'on\n                                  voit se dresser, entre les arbres, un\n                                  mur énorme.\n           T u la vois, la formidable enceinte !\nIahvé se défend par la ruse et la crainte,\nMais il faiblit déjà, puisque, moi, sous tes yeux.\nJe découvre le but du choc audacieux !\nD'un côté, c'est la mort, la nuit et la misère ;\nDe l'autre, le b o n h e u r en qui ton cœur espère ;\nQ u e choisis-tu?\n\n                   KAÏN, perplexe, regardant le mur.\n\n               Ces rocs épais, cerclés d'airain,\nSe dressent vers le ciel en un m u r souverain;\nIls me troublent !\n\n                                 LUCIFER\n\n                        P o u r t a n t leur rigide puissance      .\nCroulera sous le choc d e ton intelligence,\nSi tu v e u x ! Ces granits renferment les secrets\nQ u ' I a h v é croit scellés d a n s leur force à j a m a i s .\nCherche-les, t r o u v è r e s au fond de la n a t u r e ,\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": "84                           DURENDAL\n\n\n\n     E t ces blocs crouleront comme u n e pourriture !\n     T a gloire est là, Kaïn, avec ta liberté !\n     Commence le grand œuvre, et ta postérité,\n     Sur l'enclume du temps martelant des systèmes,\n     Lentement détruira ces pierres d'anathèmes.\n     Que t'importe ton corps, le temps l'emportera,\n     Mais ton esprit vainqueur dans ta race vivrai\n     Veux-tu tenter l'effort?\n\n                           KAÎN, résolument.\n\n                            Je le veux !\n\n                               LUCIFER\n\n                                           Ciel et terre,\n     Ne craignez plus le joug du Maître solitaire!\n     Voici l'homme ! il se lève et, comme moi jadis,\n     Il tentera l'assaut des sommets interdits !\n     Ah ! ma haine revit ! Mes forces ranimées\n     Contre l'Amour encor pousseront des armées ;\n     Pour la guerre implacable et pour l'impiété,\n     Kaïn m'a librement donné sa volonté!\n     Salut, fier Négateur! Salut, P r i n c e du monde,\n     Mon royaume nouveau sur ton orgueil se fonde,\n     E t vous, anges, rangés autour de votre Dieu,\n      Aiguisez bien le fil de vos glaives de feu !\n                                                                 Il disparaît.\n\n\n\n                               SCÈNE V\n\n                                   KAÏN\n                                    Il reste un moment immobile surpris de\n                                       son brusque isolement. Il fait quelques\n                                       pas, porte les mains à son front comme\n                                       pour se rendre compte de ce qui vient\n                                       de se passer, et soudain appelle vio-\n                                       lemment.\n       Adah! Adah!\n\n                                   ADAH\n                              Elle paraît presque aussitôt, portant des fruits.\n\n                      Kaïn, me voici, ta servante.\n       Pour venir à ton aide et malgré l'épouvante\n       De la nuit et des bois, au loin, près des marais,\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "                                 LE MUR                                           85\n\nJ e t'ai cherché ces fruits. T i e n s , mange-les en paix,\nE t bénis la b o n t é d'Iahvé qui les d o n n e .\nAhl si n o u s le louons trop peu, qu'il n o u s p a r d o n n e !\n\n                                   KAÏN\n                                           Il l'a à peine écoutée et la regarde\n                                              fixement en croisant les bras.\n\nR é p o n d s - m o i , m'aimes-tu ?\n\n                                   ADAH\n                                       Au moment où elle lui offre ces fruits\n                                         se recule après l'avoir dévisagé.\n\n                              J e vois que ton regard\nP l u s que jamais, Kaïn, est sinistre et h a g a r d ;\nQ u e veux-tu?\n\n                          KAIN, plus impérieux.\n\n                  M'aimes-tu ? R é p o n d s !\n\n                                   ADAH\n\n                                               C'est u n e injure\nD'en douter q u a n d tu vois ce q u e p o u r toi j ' e n d u r e ,\nQ u a n d je te suis partout sans me plaindre j a m a i s ,\nQ u a n d , seule, je soutiens tes fils d a n s ces forêts,\nTes fils que font trembler tes yeux pleins d e rudesse,\nE t pour lesquels jamais ta voix n'a de tendresse.\nT u veux d o n c piétiner m o n courage abattu\nE n me jetant ces mots o u t r a g e a n t s : m'aimes-tu?\n\n                        KAIN, sombre et amer.\n\nT u parles trop souvent de l'invisible Maître;\nJ e suis le seul, vois-tu, q u e tu dois reconnaître,\nIl faut vivre pour moi, penser ce que je veux,\nE t détester la Loi qui nous rend malheureux !\n\n                                  ADAH\n                                       Elle vient de voir que le bûcher a été\n                                         dispersé et éteint par violence.\n\nMalheureux? O u i , tu l'es ! T a haine délétère\nSur ce b û c h e r ardent a jeté de la terre,\nE t le feu s'est éteint, ce feu que le Seigneur\nE n u n éclair d'amour fit jaillir de mon c œ u r !\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": "86                           DURENDAL\n\n\n     Quelque chose de mort flotte en toi y cette flamme,\n     E n mourant, a jeté de la nuit dans ton âme.\n     L'orgueil seul est debout, enveloppé de chair,\n     L'orgueil! dans celte paix qu'on respire avec l'air!\n     O puissantes forêts, terre, mère des gerbes,\n     Fleuves générateurs des palmiers et des herbes,\n     Etoiles, vents berceurs, caresses du soleil\n     Qui des germes obscurs provoquez le réveil,\n     Nature répandant comme une urne trop pleine\n     Les forces que sema la Force souveraine,\n     Kaïn ne comprend plus votre immense hosanna!\n     Il vous brave, il vous hait; sa droite profana\n     L'autel consolateur, la flamme expiatrice\n     Dont l'oraison de joie implorait la Justice,\n     E t son cœur s'est éteint déserté par l'Amour,\n     Comme s'éteint le ciel à la chute du jour!\n     N e m'interroge plus ! Va chercher par le monde\n     La paix dont Iahvé que j'invoque m'inonde;\n     L a terre ne l'a point, elle n'y peut germer,\n     Q u a n d , ô triste Kaïn, on ne sait plus aimer!\n     T u viens, en aggravant ton ancien anathème,\n     D'appeler parmi nous la souffrance suprême!\n\n\n               KAIN, dédaigneux et absorbé par son rêve.\n\n     Femme, lève les yeux et regarde mon front!\n     Fixe-le! Tu le vois, noir, sali par l'affront;\n     E h bien ! dans mon cerveau, de fiers géants, mes rêves,\n     A 'grands coups de marteau forgent déjà des glaives ;\n     Je vaincrai le Puissant; l'Homme sauvé par moi\n     Se fera son bonheur et se fera sa loi !\n     Il est libre, entends-tu? Ma force cérébrale\n     Ouvrira le chemin pour la lutte idéale;\n     Il ira conquérant les terres et les mers,\n     Arrachant ses secrets au rebelle univers,\n     Et ma postérité, par mon cerveau poussée,\n     Au-dessus d'Iahvé, placera sa Pensée.\n\n                                ADAH\n\n     Le Mauvais t'a perdu deux fois! Va, sois vainqueur!\n     I1 restera béant, le vide de ton cœur,\n     A jamais! Ouvre-les, tes pauvres yeux de terre,\n     Ils ne sauront jamais quel soleil les éclaire;\n     Laisse parler ta langue, on entendra des mots\n     Sonner lugubrement sans éveiller d'échos ;\n     Laisse jouir ton corps, l'infini de ton être,\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "                            LE MUR                                         87\n\nPesant sur tes plaisirs, les fera disparaître !\nAh! je vois se sécher ton esprit et ta main ;\nTu n'es plus qu'un tronc mort et qu'un débris humain,\nEt ton âme, ô misère, aveugle par sa faute,\nReniera le Sauveur quand il sera notre hôte !\nCar le Sauveur viendra !\n                                 L'aurore jette ses premières lueurs sur\n                                   la forêt et rougit l'horizon.\n\n                             KAIN\n\n                          Le Sauveur, c'est l'Esprit !\nPartons, tu me suivras selon qu'il t'est prescrit,\nEt je bâtirai, moi, ma ville de lumière !\n\n                              AD AH\n\nJe prierai ; pour souffrir je serai la première,\nMon cœur devant tes pas fera de la clarté.\n\n                              KAÏN\n\nMoi, je t'entraînerai vers la félicité ; .\n                                     Il écarte devant elle des branches.\nRegarde, que vois-tu, là-bas, sur le ciel pâle?\n\n                        ADAH, stupéfaite.\n\nL'effroi d'un mur dressant sa forme colossale !\n\n                              KAÏN\n\nC'est l'obstacle maudit que votre Dieu jaloux\nCroit dressé pour jamais entre la Joie et nous!\nJe le sais maintenant, la puissante Pensée\nUn jour célébrera sa masse renversée;\nCes lourds rocs descellés tomberont; l'univers\nEtalera le fond de ses secrets ouverts,\nEt quelqu'un de hardi, quelqu'un né de ma race\nDans l'Eden interdit reprendra notre place,\nEt l'homme sera dieu !\n\n                              ADAH\n\n                      S'il va par ce chemin,\nL'homme sera conduit par ta sanglante main;\nLa haine encor fera surgir le meurtre infâme !\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "88                             DURENDAL\n\n\n\n                                 KAÏN\n\n     Abel était un lâche !\n\n                                ADAH\n\n                       Abel était u n e âme !\n     — Seigneur, ayez pitié !\n                                     Adah, voyant ses trois fils déboucher\n                                      d'un taillis illumine d'aurore, court\n                                      les embrasser.\n                                 Béni soit Iahvé !\n     Béni soit le soleil par sa main soulevé\n     P o u r jeter sur nos fronts un reflet de la Vie !\n     Béni soit ce qu'il sèche et ce qu'il vivifie !\n     Mes enfants, respirez l'amourde ces rayons!\n     L'infini sur vos cœurs descend des cieux profonds,\n     Votre corps se ranime et, malgré la souffrance,\n     Palpite dans un flot d'ineffable espérance !\n     Oh! le Bonheur existe, et, puisqu'il doit venir,\n     Que tout le mal présent s'absorbe en l'avenir!\n     La lutte contre l'Ordre est impie; elle ignore\n     Que le jour de l'esprit n'est qu'une pâle aurore,\n     E t que le jour de l'âme, en s'unissant à lui,\n     P e u t seul illuminer notre terrestre nuit!\n                                        Leur montrant à son tour le mur.\n     L e voyez-vous, ce mur? Il est fort, il est rude,\n     Il est le haut gardien de la béatitude\n     Vers laquelle nos cœurs sont poussés par l'espoir,\n     A son jour, le Puissant divin le fera choir;\n     Sa bouche, qui toujours profère la sagesse,\n     E n a, pour nous bénir, publié la Promesse.\n     Croyez! Aimez l'effort que l'on fait à genoux !\n     Soyez humbles et purs, sinon, malheur à vous!\n     Car, je le sens, l'orgueil qui se gonfle dans l'ombre\n     Voudra tenter l'assaut de la muraille sombre,\n     Sans voir qu'il l'a bâtie et que, seul, l'Eternel\n     Tient en ses mains le sort du monde criminel !\n\n\n                                                  L ' a b b é H . HOORNAERT.\n       Madrid, février 1900.\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "                         Le Pâtre\n\n              BERT NENET était    né de parents déjà vieux. Ils\n                 l'avaient eu dans leurs derniers jours, lorsque\n                 leurs cheveux étaient déjà presque entièrement\n                 argentés. On s'était moqué d'eux, on les avait\n                 blâmés de procréer encore à cet âge. Dans le\n                 hameau, on n'avait pu comprendre qu'ils eussent\n                 été si déraisonnables. Leurs autres enfants, tous\n                 mariés, qui habitaient aux alentours, s'en étaient\nmontré fort vexés ; ils avaient cessé de venir à la métairie du\nHaut-Marteau, obstinés dans leur bouderie. L'arrivée d'un\nfrère nouveau diminuait une part déjà bien petite qu'ils escomp-\ntaient depuis longtemps, c'est ce qu'ils ne pouvaient pardonner.\n   Ainsi donc l'inimitié des hommes s'était déjà manifestée\ncontre Bert avant qu'il ne fût venu au monde. Mais si sa nais-\nsance, qui s'accomplit le plus simplement du monde, mit le\ncomble au déplaisir des uns, elle remplit de joie les parents.\nIls se sentirent pris d'une tendresse jusque là inconnue pour le\nregain de leurs amours.\n   Bert fut l'objet des soins les plus délicats, inspirés par une\naffection tremblante et chevrotante.\n   Le vieux disait souvent à la vieille : nous avons été attristés\nquand nous avons su que malgré nos cheveux blancs la vie avait\nencore jailli de nous, parce que tout le monde nous blâmait et\nnous tournait le dos. Mais le bon Dieu connaissait mieux que\npersonne ce qui devait faire notre bonheur. Maintenant que tous\nles autres nous ont quitté, que ferions-nous si nous n'avions pas\ncet enfant pour jeter un rayon de soleil sur nos derniers jours.\nIl nous donne plus de joie et de réconfort que ses frères et\nsœurs tous ensemble.\n   La vieille qui, comme toutes les mères, pensait que son nou-\nveau-né était supérieur à tous les trésors de la terre, n'avait\ngarde de le contredire.\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "90                          DURENDAL\n\n\n\n   Bien qu'il fut mieux choyé qu'un fils de prince, Bert n'eut\npas les défauts d'un enfant gâté. Il n'était ni turbulent, ni\nespiègle et ne recherchait point la compagnie de gamins de son\nâge. Il se complaisait en la société de ses parents et de quelques\nvieilles gens qui venaient parler du temps passé, chez lui, autour\nde l'âtre, ou bien il jouait sur le fumier avec les animaux de la\nbasse-cour. Il n'alla pas longtemps à l'école du hameau. Con-\nsidéré comme un simple par ses condisciples, il devint vite leur\nsouffre-douleur. C'est ce qui le découragea de l'étude. Son père\net sa mère le jugèrent assez instruit quand il put lire les obser-\nvations météorologiques dans le petit almanach de Mathieu\nLansberg et sut les quatre règles. Ils avaient bien vécu sans\ncela, à plus forte raison Bert pourrait-il s'en tirer. Ils ne le\ncontrarièrent donc pas quand il cessa d'aller en classe.\n    Il se mit aux travaux des champs. Bien qu'il fut d'apparence\nchétive, il venait à bout de la besogne, tout comme un autre,\ngrâce à son adresse et à son ingéniosité. Il était fort habile pour\nles menus ouvrages. Il savait faire, à l'occasion, le menuisier,\nle charron, le maréchal et le rempailleur de chaises. Mais ce qui\n lui plaisait le plus, c'était de conduire les bêtes à la pâture. Il\n partait de grand matin avec son sac, son bâton et ses vivres, un\n brin d'herbe dans la bouche ou musant un refrain. Les génisses\ntavelées de blanc, de noir et de roux prenaient le chemin plein\nd'ornières, bordé par les grandes haies où fleurissaient les orties,\noù verdoyaient les épines, où. s'argentaient les saules, dans la\nlumière rose et laiteuse de l'aube. Les brebis et les chèvres sui-\nvaient, éparpillant la joie des clochettes suspendues à leur cou.\n Puis on contournait la colline, par les sentes, dans l'aigu ail\ndes prairies, et l'on arrivait au champ qui se trouve entre la\n Biesmèle et la montagne boisée.\n    Et tandis que les bêtes broutaient l'herbe tendre parée des\njoyaux scintillants de la rosée, Bert musardait dans le bois,\nécoutant chanter les oiseaux et s'exerçant à les imiter. Il grim-\npait aux arbres pour aller voir les nids, dénombrait les terriers\net leurs ouvertures, cherchait les trous des bourdons ou coupait\nles racines bien dirigées pour en faire des cannes.\n   Il fabriquait, avec du sureau, des seringues pour les enfants\ndes environs qui venaient jouer avec lui ; avec des branches de\ntilleul il leur faisait des sifflets.\n    Il lisait aussi dans l'almanach les poèmes des saisons, des\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                            LE PATRE                           91\n\npluies et des vents, apprenait à prévoir le temps à des signes\ndivers, comme le vol des hirondelles au ras des eaux, le bour-\ndonnement des insectes, le tourbillon des essaims, les cabrioles\ndes rainettes. Il suivait la marche, l'amoncellement et l'éboule-\nment des nuages. Les plantes aussi lui révélaient leurs vertus.\nOn le voyait interrogersouventlafenouille, le romarin, la lavande,\nle serpolet et le thym, et toutes les brindilles qui formaient le\ntapis vert doré de la prairie. Et les bêtes venaient près de lui\navec confiance comme si elles eussent senti une âme douce\net fraternelle. Lorsque grondait l'orage, elles arrivaient calmer\nleurs craintes à l'appel de sa voix bienveillante.\n   Il voyait l'heure à la place du soleil dans le ciel. Mais pour\nla connaître aussi aux jours de brumes, il fabriqua une horloge\ndans un sabot et la suspendit au tronc d'un ormeau, à hauteur\ndes premières branches.\n   Il ne rentrait qu'à la brune, quand ses bêtes, repues, repre-\nnaient d'elles-mêmes le chemin de l'étable.\n                                *\n                               * *\n\n   Ses parents moururent. Les enfants se partagèrent leurs\nbiens. La masure échut à Bert avec une vache, une chèvre et\nsix moutons, ainsi qu'un pré humide à l'orée du bois. Mais\nles pauvres vieux, dont il avait embelli les derniers jours,\navaient eu soin de lui remplir d'écus un bas de laine que l'on\navait caché dans le creux d'un saule, au bout du jardin.\n   Bert ainsi vivota. Mais la solitude lui pesait quand il ren-\ntrait le soir dans la maison vide. D'anciens voisins continuaient\nà venir chez lui, comme par le passé, s'asseoir sous le manteau\nde la cheminée et raconter les vieilles histoires, mais il y avait\ntoujours au foyer, comme dans son cœur, deux places qu'on ne\nparvenait pas à remplir. Le charme des veillées avait revêtu\nla mélancolie des deuils.\n   On lui conseilla de se marier. Il n'en avait nulle envie. La\nfemme semblait n'avoir aucune prise sur cette nature chaste.\n   Son besoin d'affection se reporta sur ses bêtes. Il les aima,\nles soigna davantage et ainsi trompa l'attente incertaine et\nvague qui pesait sur son cœur.\n   Un jour qu'il paissait son petit troupeau et que, comme d'ha-\nbitude, il musardait dans.le bois de jeunes chênes et de bou-\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "92                           DURENDAL\n\n\n\n leaux, il entendit des cris plaintifs venir à travers les buissons.\n Ayant battu les fourrés, il trouva, couché dans de hautes herbes,\n un jeune chien blessé. L'animal le regarda, l'implora de ses\n grands yeux doux et humides, tout en gémissant comme un\n enfant malade. Il remua la queue et hocha du museau en\n signe de soumission à la puissance supérieure de l'homme.\n    Bert le prit dans ses bras avec précaution et le porta près du\n ruisseau. Il lava ses plaies et le pansa avec des herbes. Puis,\n ayant remarqué que la bête avait la patte cassée, il lui appliqua\n un appareil fait avec deux morceaux de bois, une ficelle et de la\n bouse de vache.\n    A force de soins le chien guérit. Bert avait trouvé un compa-\ngnon. Ils ne se quittèrent plus. L'un pour la joie d'avoir été\nsecourable, l'autre pour la sollicitude dont il avait été l'objet, et\ntous deux par un intense besoin d'affection, par la nécessité de\ns'appuyer sur quelqu'un dans la vie, par le plaisir de partager\nles joies et les peines, s'attachèrent profondément l'un à l'autre..\n Ils s'aimèrent. On les vit se donner les témoignages d'une affec-\ntion touchante. Et, comme les grandes amitiés, comme les\ngrandes passions étonnent toujours et mécontentent les âmes\nvulgaires, on répandit le bruit, dans le hameau, que Bert\n« rafentissait » tout à fait. On l'entendait parler à son chien\ncomme à une personne, et mieux encore, car il ne faisait aucun\nfrais de conversation pour les gens qu'il rencontrait.\n    On l'appela le sot Bert.\n    « Ecoutez le sot Bert qui parle à son chien », disait-on en passant\ndevant la chaumière du berger.\n    Bert et son chien entrèrent de compagnie dans le vocabu-\nlaire des environs et bientôt dans la légende.\n                                 *\n                                * *\n\n  Bert fit l'éducation de son ami et l'exerça à des talents\nmultiples.\n  Avec les économies amassées dans le bas de laine par ses\nparents, le solitaire acheta quelques brebis et un lopin de terre\nprès de sa masure.\n  Il vécut heureux.\n  Mais, hélas ! la vie civilisée est pleine d'embûches pour les\nsimples. Il se trouva qu'on l'avait grugé. Le bien qu'il avait\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "                             LE PATRE                            93\n\n\nacquis était grevé; on lui réclama la somme pour laquelle il\nétait hypothéqué ; d'autre part, la Biesmèle ayant débordé à la\nfonte des neiges, l'étable de Bert se trouva fort endommagée.\nLa vache se mit à dépérir à cause de l'humidité. On dut\nl'abattre.\n   La douce quiétude du berger disparut et fit place à un\nabsolu dénuement.\n   Il ne mangea plus à sa faim, tous les jours. Car avec le peu\nqu'il avait, il satisfaisait d'abord l'appétit de son chien, estimant\nque le premier devoir du maître est d'assurer la nourriture au\nserviteur.\n   Les circonstances créent les héros. L'adversité suscita des\ntrésors de dévouement dans le cœur des deux compagnons.\n   Si l'homme se privait du nécessaire pour la bête, la bête ne\nvoulait pas accepter ce sacrifice. Avec l'idée divine qu'elle se\nfaisait du maître, elle ne concevait pas qu'il s'ôtât, pour elle, le\npain de la bouche.\n   A. chaque repas, un entêtement attristé et un gémissement\nplaintif s'opposaient à une douce violence, à une amicale\ninjonction. Bert offrait, insistait, élevait la voix; Finaud refu-\nsait avec obstination, agitait la queue pour se mieux faire\ncomprendre, regardait son maître d'un œil humide et, quand la\ntentation devenait trop forte, s'esquivait par la porte entre-\nbâillée.\n    Mais Finaud ne se contentait point de refuser la nourriture;\nhonteux d'être à charge à son ami dans des moments aussi\n difficiles, il s'ingéniait à trouver le moyen de se rendre utile et\n de témoigner son dévouement à son bienfaiteur. Il songea à lui\n procurer une subsistance meilleure.\n    C'est ainsi qu'il partit pour la chasse.\n    Tout en batifolant dans le bois, il avait fait la connaissance\n de beaucoup de terriers. Il ne lui fut pas difficile de rapporter à\n son maître un jeune lapin de garenne tout fraîchement étranglé.\n    Il s'attendait à plus de joie que n'en manifesta Bert. Celui-ci\n le regarda avec des yeux étranges auxquels il n'était pas habitué\n et demeura quelques temps silencieux et songeur.\n    Mais voyant la joie que la bête avait à lui offrir la victime,\n il reprit son air habituel, caressa son compagnon et s'occupa\n d'écorcher le lapin pour le mettre au four.\n    11 ne témoigna pas grand plaisir du repas copieux qu'il en fit,\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "  94                          DURENDAL\n\n\n\ntandis que Finaud creusait sa cervelle de chien pour deviner ce\n que cela signifiait.\n    — Cette chair n'est pas assez délicate pour lui, conclut-il en\n lui-même, il faudra que je cherche autre chose.\n    Le lendemain, comme s'il eut entendu parler autrefois dans\n le monde des chiens du bon roy Henri IV, il rapporta une poule\n à son maître pour qu'il la mit au pot.\n    A cette vue Bert, malgré qu'il comprit les bonnes intentions\n de son ami, ne put s'empêcher de le réprimander. Il lui fit un\n sermon en trois points sur le respect de la propriété des autres\n et l'exhorta à ne plus méconnaître le commandement de Dieu :\n Bien d'autrui tu ne prendras ni retiendras aucunement.\n    Bert était honnête et religieux et se faisait scrupule de causer\naux autres le moindre dommage.\n    Mais Finaud, qui croyait que lorsqu'on a faim on peut\nprendre sa nourriture où on la trouve, ne s'expliquait pas le\nmécontentement de son maître.\n    Il regardait Bert, tout hébété, la queue basse, espérant tou-\njours qu'il plaisantait. Mais, lorsque celui-ci se fut décidé à\ngronder tout à fait en montrant le doigt et en articulant ses\nparoles d'une voix assourdie, l'animal se mit le ventre à terre\nen signe de soumission et rampa en japant d'un ton plaintif.\n    Il ne comprenait pas les raisons supérieures qui déterminent\nl'homme à ne pas s'emparer de ce qui est nécessaire à sa subsis-\ntance et même à sa conservation. Mais comme il était façonné à\nl'obéissance, il renonça à connaître jamais la cause obscure de\nces choses humaines, et s'inclina.\n    Quand Bert se fut persuadé, par l'attitude de Finaud, qu'il\nne recommencerait plus, il le fit bondir vers lui, le caressa,\nlui prit la tête dans les mains et l'embrassa. Le chien se mit à\nhurler de bonheur et promena sa langue râpeuse, avec une joie\nindicible, sur le visage de Bert.\n    Mais les affaires du pâtre, au lieu de s'améliorer, péricli-\ntèrent encore, de sorte qu'après diverses infortunes, pour éviter\nla saisie, il dut vendre ce qui lui restait de bétail : les six brebis,\nobjets de tant de soins!\n                                  *\n                                 * *\n\n   Un matin, quand déjà l'automne empourprait les vignes qui\ntapissent les pignons des métairies et rouillait les bois qui cou-\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                              LE PATRE                             95\n\nvrent les collines autour du Haut-Marteau,Bert tira le loquet,\nouvrit la porte et fit sortir les brebis de Pétable.\n   Elles s'échappèrent en se pressant sous l'œil autoritaire de\nFinaud qui, assis sur son derrière, la tête relevée et les oreilles\ndroites, les regarda passer, tel un chef barbare, dénombrant\nles têtes de sa tribu.\n   Elles prirent la pied-sente habituelle. Bert voulait leur faire\ngrimper le chemin qui conduit à la route de Biesmes, mais il n'eut\npas le courage de donner cet ordre à Finaud. Ils parcoururent\ndonc la vallée en longeant le bois et le ruisseau. Une tristesse\ngrise flottait dans l'air et de l'humidité des prés montait un froid\nde glace. Ils avançaient sans hâte, nonchalamment, dans le\nsilence cotonneux de cette aube sans joie. Les moutons allaient\ndevant mâchonnant quelques brindilles. Bert marchait, les\nmains derrière le dos, perdu dans ses pensées; le chien suivait,\nhaletant, la langue rouge pendant hors de la bouche.\n   Arrivées au champ où elles avaient coutume de paître, les\nbrebis s'arrêtèrent. Le pâtre d'une voix déchirée les appela.\nLe fidèle Finaud n'y comprenait rien, mais comme il n'avait\npas l'habitude de discuter les ordres de l'homme, il fit avancer\naussitôt le petit troupeau.\n   Les bêtes suivirent le maître, résignées, sans plus savoir où il\nles conduisait. Ils gagnèrent la route de Ragnies et longèrent\nla Biesmèle qui reflétait l'or jaune des peupliers. Puis un soleil\ntimide et pâle éclaira les masses grises du ciel et rosit les ardoises\nhumides des toits de la ville qui cascadaient sur la colline.\n   Le troupeau alors, après s'être abreuvé à Saint-Jean, longea\nle bois du grand bon Dieu et monta vers le Chant des Oiseaux\npar le chemin pierreux et escarpé.\n   Bert allait vendre ses bêtes au marché.\n\n                                 * *\n\n   Le coeur lui manqua lorsqu'il entendit meugler les vaches,\nbêler les moutons attachés à des cordes, sous les tilleuls de\nl'esplanade.\n   Il s'arrêta, hésita et fut sur le point de rebrousser chemin,\nmais des paysans arrivaient derrière lui. Il dut continuer à\navancer. Il n'avait pas fait vingt pas qu'un marchand de bes-\ntiaux de Thuillies le héla :\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": "96                         DURENDAL\n\n\n\n   — Hé, Bert, qué nouvelle, est-ce pour les vendre que vous\namenez droci ces bedos-là?\n   — Oui, censier, répondit Bert, en prenant son courage à\ndeux mains et en surmontant sa tristesse, est-ce que vous en\nêtes amateur?\n   — Faut voir.\n   Il examina le bétail, s'occupa longuement des pattes, tâta la\nlaine sur l'échiné, et dit :\n   — Allons prendre un verre, je suis votre homme, nous allons\nconclure le marché.\n   Ils entrèrent chez le Tiesse du chant, au Cabaret du Chant des\nOiseaux. Tout en absorbant des chopes, ils débattirent le prix,\ninterminablement.\n   — Non, conclut Bert, c'est tout, je ne vous diminuerai plus,\npoint seulement d'une demi-cense.\n   — Si c'est comme ça, dit l'autre, il n'y a rien de fait, à moins\nque vous ne me donniez le chien avec.\n   Bert se sentit l'âme déchirée.\n   — Qu'est-ce que cela peut vous faire, continua son partenaire.\nIl vous est inutile si vous ne tenez plus de bêtes.\n   Mais ce n'étaitpoint cela que Bert entendait. Il n'avait jamais\npensé qu'il dût se séparer un jour de son compagnon. Et main-\ntenant il se disait: « Ai-je encore le droit de le garder, alors\nqu'il ne m'est plus possible de lui donner une nourriture suffi-\nsante. A la ferme de la Corbeillerie, il sera bien soigné, car cet\nhomme est riche et n'est point méchant. »\n   L'autre se faisait plus pressant.\n   — Vous savez bien qu'il sera mieux à ma ferme que chez vous,\ninsinuait-il, comme s'il eut deviné les scrupules de Bert. Chez\nmoi, c'est le paradis des bêtes.\n   Bert laissa tomber sa main dans la main vers lui tendue. Il\ntopa en signe de consentement.\n   Le censier tira des profondeurs de sa poche une bourse de\ntoile bleue et compta les écus. Puis le pâtre alla donner la\ncaresse d'adieu à ses brebis et à Finaud; mais celui-ci ne con-\nsentait pas à suivre son nouveau maître. Bert dut lui enjoindre\nd'obéir. Ils se quittèrent après une dernière caresse. Le pauvre\nhomme, pour cacher ses larmes, se hâta de gagner le chemin\nqui dévale vers la Biesmèle, à Saint-Jean.\n   Son désespoir était si grand qu'il rôda dans les alentours toute\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "                             LE PATRE                             97\n\nla journée, buvant des gouttes pour s'étourdir. Il ne rentra chez\nlui qu'à la brune, accablé de fatigue. Il se jeta sur son lit et dor-\nmit d'un lourd sommeil.\n\n\n\n   Il rêva toute la nuit. Vers le matin, il crût entendre des bêle-\nments de brebis et les aboiements d'un chien, et cela évoqua si\npéniblement les souvenirs de la veille qu'il se retourna sur sa\ncouche pour faire cesser le cauchemar.\n   Mais le bruit continuait, les bêlements se faisaient plus pres-\nsants et les aboiements plus furieux. Bert croyait toujours qu'il\nrêvait. Cependant c'était, à n'en pas douter, la voix de Finaud\net celle de ses moutons vendus la veille. Il se figura un moment\nque rien n'était changé et que l'heure allait venir de mener,\ncomme de coutume, le troupeau au pâturage.\n   Il dut cependant constater qu'il ne dormait plus. Il ouvrit les\nyeux. Un petit jour gris entrait timidement dans la chambre\net, parmi le bruit tumultueux du chien et la plainte flûtée des\nbrebis, il distinguait des voix humaines qui venaient du chemin.\nLa porte d'en bas résonnait aussi sous des bonds répétés.\n   « Je ne rêve pas, se dit-il. C'est bien vrai. Mais qu'est-ce\ndonc qui m'arrive? » Il ouvrit la fenêtre, c'étaient eux!\n   Ne comprenant plus, il descendit l'escalier et tira le loquet.\n   D'un bond, Finaud lui avait sauté au visage et lui prome-\nnait sur les joues sa langue rouge. Il japait pour exprimer sa joie.\nQuant à Bert, il avait les yeux pleins de larmes; les brebis\nbêlaient en le regardant.\n   Lorsque l'émotion de ce retour fut un peu calmée, le pâtre,\nsongeant qu'il ne pouvait garder ce troupeau qui ne lui apparte-\nnait plus, prit avec lui la route de Thuillies pour aller le resti-\ntuer à son propriétaire.\n   Il rendit les brebis, mais obtint de garder le chien fidèle.\n   Et ils ne se quittèrent jamais plus.\n\n                                         M A U R I C E DES OMBIAUX.\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "                               Des Images\n\n                   ON lisait, dans l'église de Saint-Marc, à Venise, qui n'est\n                      elle-même qu'une grande image, éblouissante et dorée,\n                     cette inscription à l'adresse des iconoclastes : Nam Deus est\n                     quod imago docet : sed non est Deus    ipso.\n                         Tout art est image; l'idée s'incarne dans l'image, s'y\n                     continue, comme la plante dans la fleur, la fleur dans le\n                     parfum. L'image substitue, évoque, remémore, exalte; et\n                     sa beauté doit être double de ce qu'elle est et de ce qu'elle\n                     représente. Mais, il faut qu'une tige supporte cette fleur,\nnourrie de la sève et des énergies secrètes de la terre...\n   La fin du dernier siècle a vu surgir bon nombre de théories sur le symbole,\nl'allégorie, etc.; distraction, au reste, innocente, d'esprits oisifs et diserts;\nmais les poètes, heureusement, insoucieux de ces métaphysiques, ont continué\nde chanter, mus par la seule ambition de moduler leurs inspirations avec pas-\nsion et magnificence, selon l'inflexion de leur génie, épique ou élégiaque,\nallègre, rêveur ou tendre.\n   On pourrait demander à l'artiste : — « Dis-moi comment tu imagines et je\nte dirai qui tu es ! » car l'image est toute sa richesse et, presque, son u n i q u e\nraison d'être. Tellement, qu'une notion abstraite ne se naturalise, pour ainsi\ndire, en lui, que lorsqu'elle a traversé sa sensibilité, s'y est chargée de figures,\ncomme une branche sèche et noire de l'éclat et des broderies du givre... L a\npensée prend conscience d'elle-même dans les images, comme, peut-être, la\nlumière dans les couleurs — car tout ce qui éclate, brûle et parfume, ne sont\nque des formes du soleil...\n   U n soir du dernier décembre, Mademoiselle Marie Closset a p a r u sur\nl'estrade de la salle des conférences du Cercle artistique et a entretenu des\ngens, rassemblés là, des Images... (1) Elle a parlé, d'une voix tantôt timide,\ntantôt assurée, chantante et nuancée, avec des intonations parfois gentiment\nironiques, qui semblaient dire : — « C'est ainsi!—et si cette opinion ne vous\nconvient pas, je m'en moque I attendu que c'est la mienne — t t que je la par-\ntage !... » Elle a dit beaucoup de choses; des choses belles, d'ingénieuses, et\nde pénétrantes, en poète qui sent, en critique qui connaît, et qu'elle illustrait\n\n\n  (1) Le texte de cette conférence a paru dans les numéros des 15 et 22 décembre dernier\nde l'Art moderne.\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "                                   DES IMAGES                                   99\n\n  d'exemples délicatement choisis : On aurait imaginé qu'elle se promenait\n  dans un riche et luxuriant jardin, pensant tout haut et s'inclinant de temps à\n  autre, pour cueillir une feuille luisante ou une fleur humide et l'élever un\n  instant dans sa main, comme un trophée de vie et de rêve...\n     Mademoiselle Closset a défini, en traits judicieux et subtils, la nature des\n  images chez quelques-uns de ses poètes de prédilection: les ancêtres, Chateau-\n  briand, de Vigny, Hugo, Baudelaire; Verlaine, le simple, le spécieux, le\n  cynique : — ce « pauvre Lélian » qui, parfois, parlait « comme un ange » et\n  plus souvent, comme Thomas Vireloque !... Puis Rimbaud qui, d'un sonnet\n  gamin, enfanta René Ghil ! Laforgue, le Pierrot pessimiste qui trempa les\n  légendes dans le Styx de la philosophie allemande; et Verhaeren, et Maubel\n  et Maeterlinck — et, cela va sans dire ! — Jammes... N'oublions pas le pré-\n  cieux architecte du palais minuscule où, selon quelqu'un... du passé, « la\n  douce sérénité de fresques cernées de marbre ou de rares porcelaines; les lui-\n  santes majoliques historiées ; les dures boiseries damasquinées d'argent sertis-\n  sant le biseau aigu et prismatique de maint étrange miroir halluciné: — le\n  métal, la joaillerie et les cristaux — concertaient une splendeur inconnue...\n   Palais très pur de lignes, dont la savante polychromie s'appariait au sobre\n  paysage, aux lagunes translucides qui l'encadrent, et d'où les horizons sinueux,\n  le Temple, se découvrent — et la mer !... » Mallarmé, en un mot, dont la\n  pensée et le verbe, abstraits, à l'exemple de quelque fakir hindou, d'abord du\n  monde des êtres et des choses, puis d'eux-mêmes, étaient parvenus au Nirvana,\n  aux éblouissements supérieurs de l'inconscience...\n     Je ne sais si l'opinion énoncée par Mademoiselle Closset que les images\n  atténuent leur forme et leur couleur, s'adoucissent, deviennent rares ou\n  vagues à mesure que l'on avance vers le Nord, vers les contrées « de lumière\n  pâle », n'est pas, à certains égards, un peu hasardeuse.\n     L'homme est d'autant plus lui-même et roi, devant la Nature, que celle-ci\n  lui est clémente : Le Grec marchait, libre dans sa pensée ailée, au milieu\n  d'un monde qui lui était léger, tandis que le climat de ce maussade Septentrion\n  nous rend esclaves et prisonniers des choses; nous courbe sous le joug igno-\n  minieux de copieuses nourritures; nous fait vivre, les deux tiers de l'année,\n  recroquevillés au coin du feu, dans la déprimante atmosphère d'une lampe\n  qui fume!... La philosophie n'aura, évidemment, point une égale lucidité et\n  il n'est pas indifférent qu'elle soit née dans quelque Gasse de Francfort-sur-le-\n  Mein ou, parmi les oliviers, au bord de l'Illissus, en compagnie de l'aimable\n  Phèdre!...\n     L'air, là-bas, était sec et transparent, et les esprits subtils. Chaque édifice\n  dans la lumière, chaque pensée devant l'intelligence prenaient toute leur\n, valeur... La beauté, sous ces latitudes heureuses, est comme une voix égale,\n  pleine de nombre et d'harmonie, qui vibre avec intensité dans la pureté\n  incomparable de l'air. Elle est toute contenue dans l'imperceptible fléchisse-\n  ment d'une ligne conduite dans l'azur et que celui-ci marge de splendeur;\n  dans le contour parfait d'une amphore ou la fine arête cannelée d'une colonne,\n  le rythme symétrique d'un ornement de feuilles d'acanthe... Un trait délicat\n  sur un vase; le relief à peine accusé des frises du Parthénon; le jet de pierre\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "100                                  DURENDAL\n\n\n\net d'eau d'une fontaine suffisaient à la joie des yeux d'un Grec; par leur seul\naspect, formaient en son âme l'idée de la beauté, comme les questions de\nSocrate faisaient jaillir de celle de ses disciples, et presque à leur insu, la\nnotion musicale de la Vertu et de la Vérité...\n    La lumière dessine l'édifice grec ; le nôtre se dessine dans la lumière :\nl'architecture gothique — la seule, du reste, avec l'architecture grecque, qui\nait été régie par des principes organiques — se laisse dévorer par le détail,\npar la fioriture grandiose : pour animer ses surfaces, il faut qu'elle crée la\nlumière insuffisante, qu'elle accroche ce qu'elle en peut retenir par des jeux\nde creux et de saillies, clochetons, pinacles, gargouilles, niches; pour mou-\nvementer ses immenses nefs, pour y faire chanter le deuil et la passion, elle\nles illumine des violets véhéments et de la pourpre de ses vitrails et de ses\nrosaces... Le temple grec forme, dans la totalité de ses lignes convergentes,\nune seule image heureuse, et qui vibre; l'église ou la Maison de ville\ngothiques sont un grouillement d'images ; « depuis la base jusqu'au faîte »,\n« une multitude mystérieusement émouvante » d'images étranges, fortes,\nviolentes, dont le relief s'accuse et s'exagère d'autant que la lumière décroît.\n   Et nos artistes, aussi, par les outrances de la forme, de la couleur et de la\nparole tendent fatalement à compenser dans leur œuvre la vie qu'elle trouve-\nrait ailleurs, avec un moindre effort, dans la collaboration de la lumière et\ndes esprits également pénétrants. Tellement que, peu à peu, nous devenons\ninsensibles à l'image lorsqu'elle fait corps avec la pensée : la langue d'Ana-\ntole France, par exemple, toute nourrie d'images savoureuses, puissantes et\nfines, comme les bas-reliefs ou les peintures d'un vase antique n'a plus de\nprise sur nos esprits blasés : il nous faut des images voyantes, aveuglantes\nmême, découpées à l'emporte-pièce, délimitées d'un gros trait qui les souligne\n et les isole...\n    Mais ceci, comme toujours, n'est qu'un point de vue, et peut-être, tout ce\n que nous perdons dans la lucidité, le regagnons-nous dans le rêve ?...\n\n                                            *\n                                           * *\n\n   Et, puisque nous parlons d'images, en voici tout un album... Des images\nd'âme et de pensée, diverses, imprévues ; des images de rêve triste, et de\nsonge délicat, et d'ironie voilée, « douce-amère » : L'ombre des roses (1). Et,\nsous sa pâle couverture violette, avec les fleurs violettes dont la simple et\nsvelte élégance illustre ses pages ; et ses vers qui, eux aussi, sont comme de\nfrissonnantes fleurs d'argent filigrane sur un fond violet, ce livre est exquis et\nsingulier. L'âme que le poète y fait parler se parle dans les choses et, davan-\ntage encore, les choses lui parlent ! — et elle est pleine de rires et de larmes,\net d'émerveillements... Elle est toute vaillance et défi, parfois; parfois, toute\nconfidence qui, soudain, se tait, intimidée ou s'entrecoupe d'un sourire\n\n\n   (1) Un volume petit in-8°, illustré de lettrines et de culs-de-lampe d'après les dessins\n de Mademoiselle Marie Closset et de M. Théo Vanrysselberghe. Bruxelles, Associa-\ntion bibliographique, rue Veydt, 70.\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "GILLES\n(WATTEAU)\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": ""}, {"page_pdf": 130, "texte": "                                        DES IMAGES                                         101\n\n\né t o n n é , d e l'éclat p u r d ' u n rire douloureux. L'accent de sa voix est comme\ncelui d'une flûte tendre, qui prélude, hésite et improvise. O n dirait qu'elle est\nassise, immobile, d a n s l'atmosphère de songes et de souvenirs qu'elle s'est\ncréée et q u e , tout à c o u p , le désenchantement d'un rire puéril, aigu comme\nu n trait de fifre, ressuscite autour d'elle la réalité belle et vaine.\n    Elle va p a r m i le m o n d e , ainsi qu'en un jardin offert : elle cueille u n e fleur, et\nu n e autre, et encore une autre : — et, à cueillir des fleurs et à les réunir en\ngerbe, à en fiancer les couleurs, une grande paix lui est venue, de douceur et\nd e parfum ; puis, lorsqu'elles sont réunies, une subite et profonde mélancolie :\n« Ceci d o n c aussi, déjà, est fini! » E t les mains lasses lui glissent, et toute la\nmoisson odorante s'éparpille sur le chemin, à ses p i e d s . . . S'il faut se plaindre\nou se moquer, elle n e sait — et elle s'écrie, d'une voix changée :\n\n                      Ah! tourne, tourne l'univers!\n                      Tournent les mots, tournent les vers!\n                      Et tourne ma petite voile\n                      Au petit vent qui t'accompagne\n                      Sur la petite mer amère\n                      De ma grande âme solitaire!...\n\n   P u i s , c'est le pauvre Biaise qui « v a par la p l a i n e — a v e c son cœur en peine »\n— et le p a u v r e Gilles, « celui même de W a t t e a u . . . avec sa collerette molle et\nses manches b e a u c o u p trop l o n g u e s . . . — plus pâle et doux que le matin », et\nils n e savent rien, ni s'ils sont des vivants ou des fantômes, mais seulement\nqu'ils sont tristes... L e u r tristesse est comme une plume fière à leur chapeau,\net'ils savent aussi laisser flâner leur âme, o m b r e parmi les ombres, en de lon-\ngues imaginations v a g a b o n d e s ; et regarder u n cerf-volant, taillé en forme de\ncœur, se balancer au bout de la ficelle qui le retient, en c o m p t a n t sur leurs\ndoigts mille pensées capricieuses et fines, étranges, ambiguës, jusqu'à ce qu'ils\ns'aperçoivent que, cependant, la ficelle s'est rompue et le cerf-volant étalé à\nplat sur le sable... E t Gilles, qui parle en p r o s e ; et Biaise, qui chante en vers,\nse relèvent prestement, alors, et s'en vont\n                       ... comme un berger qui mène,\n                  Avec son troupeau blanc, sa musique et sa peine.\n\n    Ils s'en vont, semblables à des «trouveurs», vielant par le païs, mais ils chan-\ntent, non point les anciennes gestes d'amour de Tristan et d'Yseult ou les\nféeriques aventures d'Aucassin et de N i c o l e t t e — m a i s eux-mêmes...\n    Mon Dieu ! oui, ils sont malheureux — comme tout le monde, mais ils\nveulent porter leur malheur, — c o m m e personne, ainsi q u ' u n e parure et une\nélégance ! Ils regardent le monde de leurs grands yeux ironiques et pleins de\nlarmes, mais n'essayez pas de consoler leur douleur, car elle s'effaroucherait\net se masquerait de sourires et d'imperceptible raillerie...\n   T o u s ces mots essayent vainement de donner u n e idée du charme étrange\nde ce recueil de p o è m e s ; du libre et original esprit qui s'y déploie ; de tout ce\nq u e l'on y respire de joie ingénue, de charme spontané, de grâce pensive et\nprofonde — avec des airs délicieux de bravade, derrière lesquels on perçoit le\ntremblement d'une plainte très d o u c e . . .\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "102                               DURENDlAL\n\n\n   L e poète choisit les formes éparses dans la vie, et les modèle selon la\nphysionomie de son rêve : il prend la fleur, le ciel, la mer, tout ce qui vit et\ntout ce qui souffre; et ces choses, parce qu'il tes a nommées, sont devenues\nsiennes... Et ce sont des images toutes différentes et toutes semblables, parce\nque, toutes, elles portent le même reflet de pensée et de rêve qui en a fait des\nsignes.\n   Il faudrait marquer u n grand nombre des pages de ce livre c h a r m a n t avec\ndes signets de fleurs; les unes avec des fleurs printanières, des primevères ou\ndes anémones; d'autres, avec les clématites sombres et les roses ardentes de\nl'été et certaines avec des feuilles consumées de crépuscule et d'automne.\n   Je cueille, pour vous donner à en respirer l'arome de silence jalousement\nfermé, cette belle fleur taciturne :\n\n               J'ai penché ma figure sur les roses fanées,\n               Ce soir, devant la glace — et par toute la nuit\n               L'odeur des roses mortes et la lampe allumée\n               Versent le doux vertige et les mélancolies...\n               Je suis pur, je suis triste, je pense à toi que j'aime,\n               J'ai de grands souvenirs et de folles étreintes\n               Pour ce bouquet flétri, dans mes deux mains pressé.\n               Oh! je n'ai pas sommeil, et c'est une agonie\n               De souhaiter, si tard, l'orgue de Barbarie\n               Ou n'importe quel chant qui serait vague et tendre...\n               Et je meurs de ta voix que je ne puis entendre.\n\n                                                                ARNOLD   GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "  Bonnes Gens dans leur Petite Ville\n                                 ROMAN\n\n                                    ( Suite)\n\n\n\n                                     VIII\n\n\n                 LE lendemain, quand Rose descendit l'escalier noir, puis\n                   enjamba les brosses et contourna les seaux, avant qu'elle\n                   se fut assise à table pour déjeuner, les deux servantes\n                   l'avaient mise au courant de la conduite de Demans.\n                      Anna, dans le corridor, lui disait d'une voix triste :\n                      — Hier, au meeting du Béguinage, organisé par Manster,\n                   il n'y avait qu'un auditeur, et c'était Monsieur Demans.\n                      La grosse Marie quittait la cuisine, en soufflant d'indi-\n                    gnation :\n  — Où allons-nous, mon Dieu? Cette fois, la bonne cause est bien malade,\nMademoiselle. Les meilleurs nous abandonnent ! Vous verrez que la journée\nsera mauvaise.\n   Rose s'étonna; cette nouvelle heurtait ses prévisions optimistes. Elle resta\nincrédule; elle voulut réentendre cette affirmation.\n   Monsieur Demans assistait, la veille de l'élection, à une réunion de politi-\nciens ennemis ! — Qui vous a dit cela? Me parlez-vous pas légèrement?\n   Marie mettait ses poings sur les hanches, et elle commençait à se dandiner,\ncomme elle en avait coutume, en racontant une histoire un peu longue.\n   On entendit le pas de Zoé.\n   Anna regagna rapidement ses brosses, et Marie rentra dans la cuisine.\n   Zoé se montra, hargneuse; sans saluer sa sœur, elle lui cria :\n   — Ne vous occupez pas des autres !\n   Et plus bas :\n   — S'entretenir avec ses servantes des faits et gestes d'un ami de la maison,\ndénote une absence de savoir-vivre. Et, d'ailleurs, je vous le redis, ne fourrez\npoint votre nez où vous n'avez que faire ! Les préoccupations ne manquent\npas, ici même !\n\n\n  (1) Voy. Durendal,numéros de décembre 1901 et de janvier 1902.\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "104                               DURENDAL\n\n\n\n    Zoé était bien laide; ses traits anguleux s'approfondissaient; les sourcils\nbarraient son front horizontalement, et deux lignes dures, au-dessus du nez,\nremontaient vers son front plissé; la commissure de ses lèvres plongeait dans\nun enfoncement de chaque côté du menton.\n    — Paul vous donne des soucis? demanda Rose, subitement perspicace.\n    Zoé, qui avait regardé fixement devant elle, tourna sur ses talons, sortit,\nsans ajouter un mot.\n    Cette journée commençait mal. Et pourtant Rose conservait quelque con-\nfiance. Le sentiment de tranquillité éprouvé hier soir, tandis qu'elle s'enve-\nloppait douillettement dans ses couvertures, ne s'était pas dissipé.\n    Au dehors, à travers la grosse buée qui couvrait les vitres, on devinait une\ntempérature froide. C'est pourquoi, pleine de vaillance, Rose voulut s'imposer\nsur l'heure une mortification, sachant que le bon Dieu lui en tiendrait\ncompte.\n    Le corridor était lavé, les pierres noires et blanches encore humides, relui-\nsaient sous la lueur d'une lampe suspendue. Le porche creusait devant elle\nun trou sombre, et un souffle glacé l'enveloppa, dès qu'elle marcha dans cette\nobscurité. Elle ouvrit la porte, après avoir tâtonné. Parmi les gens pieux qui\nse dirigeaient vers la chapelle du Béguinage, elle écouta le son clair et récon-\nfortant de la cloche qui fuyait au-dessus des toits, vit le ciel doré ci et là,\nentendit les bonjours que ces gens de conscience tranquille s'adressaient lors-\nqu'ils se reconnaissaient à la lumière d'un réverbère, et, fortifiée déjà, Rose\nprit place dans la chapelle, près du chœur. Les cierges de l'autel allumaient,\nen l'abside sombre, deux petites étoiles. La demi-ténèbre du temple donnait\naux fidèles une piété plus attentive; ils s'absorbaient dans le mystère du\nsacrifice, et à peine l'un ou l'autre graillonneur rompait-il, du côté de l'entrée,\nle silence lourd de prières.\n    La clarté s'épancha peu à peu dans le ciel, de petits nuages glissaient sur\nle firmament bleu argenté de scintils, mais les rues retenaient de l'ombre. La\n messe était dite. Rose sortit, et elle passa près de Monsieur Demans qui\n l'attendait.\n    Ce matin, elle n'éprouva aucune gêne. Au contraire, une satisfaction lui\n venait en voyant le vieil ami, qui s'avançait vers elle. Rose prévit la parfaite\n orthodoxie de ses opinions, rien qu'à la façon dont il dit, plaisamment :\n    — Voici le grand jour de l'élection, c'est pour cela, sans doute, que vous\n avez imploré si tôt le ciel?\n    Rose lui répondit, marchant à sa droite délibérément, et affermissant sa\n contenance :\n    — J'entends... Les nouvelles sont bonnes !\n    — Manster n'a pas récolté grand succès au Béguinage.\n    — Vous savez cela ? Et Rose, à cause de sa myopie et parce qu'il ne faisait\npas très clair, rapprocha sa figure de celle de Demans afin de se rendre compte\nde l'expression de son visage, car elle avait dit : « Vous savez cela ?» en y met-\ntant quelque raillerie.\n    Monsieur Demans eut l'air interloqué. Il pensa d'abord à cacher la vérité,\nmais devant le charmant visage de Rose, si affectueux malgré son sourire\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            105\n\n\nmoqueur, il sentit fondre dans sa poitrine des délices, et il avoua, ayant une\némotion dans ses paroles:\n   — Combien je me repens de mon inadvertance! Pardonnez-moi, Mademoi-\nselle, je m'étais trompé, et je méritais votre ressentiment. Vous voulez bien ne\npas me tenir rancune... J'éprouve en ce moment, une joie qui ne m'était pas\ndue...\n   Ils se séparèrent. Quelque chose, qui parut bien doux à tous les deux,\ntrembla dans leur serrement de main.\n   Quand Rose rentra, elle vit que Victor avait revêtu sa redingote, dont la\nboutonnière était ornée d'un ruban rouge. Le large nœud noir qui ceignait\nson col, faisait ressortir la blancheur brillante du linge, il était rasé de frais,\nses moustaches se relevaientcrânement,etses cheveux grisonnants marquaient\nun vigoureux coup de brosse. Le vieux garçon avait fait toilette tôt matin, il\nse disait « sous les armes » et il voulait se présenter au bureau de vote, dès\nl'ouverture des opérations électorales.\n   Avant de sortir, il savourait une pipe, et regardait avec complaisance son\nneveu qui achevait de déjeuner. Zoé supportait la fumée du tabac depuis le\nretour du neveu; aussi Victor fut étonné en l'entendant se plaindre de ce que\nla chambre était empuantie.\n   « Paul est sur le point de s'en aller, songea-t-il, et déjà l'aimable caractère\nde ma sœur réapparaît... »\n   Ce départ de Paul que tous envisageaient tristement, trois semaines\nauparavant, ne les chagrinait plus du tout aujourd'hui.\n   Victor était d'avis qu'une existence inoccupée ne convenait pas au tempéra-\nment vivace du gamin, celui-ci avait bien étudié au collège, il reprendrait\nimmédiatement le goût de la science.\n   Rose se serait abandonnée le plus volontiers à des regrets, mais puisque le\ntravail est un sûr garant de sagesse, elle estimait qu'il fallait se réjouir de\nl'entrée de Paul, dans ce qu'elle nommait la vie sérieuse.\n   Depuis la mauvaise surprise de la rue aux Chiens, Zoé gardait des craintes\ndans son for intérieur; mais il valait encore mieux, pensait-elle, que les\nfrasques de son neveu ne parvinssent pas à la connaissance de la malignité\nlocale, c'est pourquoi, — malgré ses craintes — elle voyait partir Paul sans\ndéplaisir.\n   — Gamin! déclarait Victor, tu nous quitteras demain. J'ai confiance en toi,\ntu as donné des preuves de ta valeur, et tu persévéreras dans la bonne voie.\nCependant, tu n'es encore qu'un enfant, tu ignores la vie. Apprends que\ntu seras exposé à des tentations, à des séductions de tout genre, qui, si tu ne\nles repoussais, te seraient bientôt fatales. Tu ne sais pas qu'il existe des femmes\nperfides, des créatures jouant la comédie de l'amour, offrant d'illusoires\ndélices...\n   — Ha! cria Zoé, qui avait une apparence furieuse.\n   — C'est pour son plus grand bien, que j'éclaire l'innocence de cet enfant,\nreprit Victor en élevant la voix, et son regard devint sévère.\n   — Imbécile... dit Zoé, presque tout haut.\n   La pipe de Victor tomba sur le plancher. Le vieux militaire demeurait\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "106                               DURENDAL\n\n\nmuet... et un afflux de paroles lui venait aux lèvres. Il eut l'énergie de se\ncontenir devant Paul.\n    Rose qui trouvait toujours, dans la conduite de sa sœur, une explication\nmotivée par des considérations de sagesse, donnait maintenant tort à Zoé,\nmais elle n'exprimait pas cette pensée.\n    Le neveu regardait le fond de sa tasse, et un peu de rougeur couvrait ses\njoues.\n     Marie vint faire diversion, elle entr'ouvrit la porte de la cuisine :\n    — Commandant, neuf heures sonnent, on votera déjà quand vous arri-\nverez I\n     — Mon cher Paul, nous reprendrons cette conversation plus tard. Ton\ndépart rend Zoé nerveuse. Amuse-toi bien pendant ta dernière journée de\nvacances, mais songe déjà à ce que je t'ai dit. .\n     Il incrustait ses prunelles dans celles de Zoé, qui, cette fois, se tint coite.\n     Une échappée de soleil pâle blanchissait la vieille rue du Béguinage, d'un\n rayon oblique; en sa lumière tournoyaient les dernières vapeurs que la nuit\navait laissées parmi les maisons closes. Victor Aubrie, ayant le soleil dans les\n yeux, inclina son chapeau de soie sur le nez, afin de regarder plus à l'aise.\n Mais il ne rencontrait personne. Le quartier ne se remuait pas encore.\n Quand il monta vers le marché, quelques jeunes gens affairés le dépas-\n sèrent. Comme ils parlaient très haut, Victor entendit qu'ils voulaient\n recruter des électeurs, sur lesquels il fallait agir une dernière fois. Le com-\n mandant répondit d'un air digne à leur salut; il mit, dans son coup de chapeau,\n une réserve indiquant la distance morale qui le séparait de ces messieurs.\n Victor estimait qu'il fallait laisser à chacun, la liberté d'agir à sa guise.\n      Le substitut du procureur du Roi l'accosta, effaré et joyeux :\n     — Les Van Doornen ont complètement abandonné Manster; pas une\n démarche, pas une parole en faveur de ce dernier! Ils n'oublient point l'échec\n de leur cousin, et la nomination du frère de Manster à la place de conservateur\n des hypothèques.\n      — Les Van Doornen sont bien rancuniers.\n      — Ne vous plaignez pas! Adieu, je veux voir un homme auquel j'ai rendu\n  service autrefois, et lui recommander notre candidat. Ceci, entre nous....\n      De nouveau, Victor répondit avec quelque froideur à la poignée de main\n  chaleureuse du jeune substitut. Il n'aimait pas les opinions des Van Doornen,\n  maintenant il ne les estimait plus du tout personnellement. Dans le fait,\n  l'intérêt et la jalousie guidaient tous ces gens-là. Victor eut des velléités de\n  rentrer chez lui, sans déposer son bulletin dans l'urne.\n      On lui tendait à présent des petits morceaux de papier de toutes couleurs,\n  réclames ultimes des candidats, appels suprêmes; il ne voulut pas accepter\n  les petits morceaux de papier.\n      Cependant le Marché et la place du Tribunal s'animaient. Les votations\n  avaient commencé à l'hôtel de ville et au palais de justice, et les électeurs qui\n  entraient dans les bureaux montraient des physionomies graves, et ceux qui\n  en sortaient, des faces plutôt rieuses; le devoir accompli leur donnait\n  une satisfaction. Il y eut, vers onze heures, un remous dans la foule\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            I07\n\n\nqui stationnait aux abords du tribunal. Des curieux chuchotèrent en s'écar-\ntant un peu, pour livrer passage à un monsieur tout habillé de noir, et puis\nun bruit se répandit qui précéda cet homme et porta son nom. — Manster est\nlà 1 Manster est là ! Des partisans examinèrent leur candidat avec appréhen-\nsion, ils compatirent à sa jaunisse, à sa maigreur qui pointait dans l'étoffe\nsombre de son costume. Les autres tendaient le col, ironiques, ils fixaient les\npetits yeux bridés de Manster qui s'effaraient sous tous ces regards; ils\nsuivaient, moqueurs, la déambulation pitoyable du malheureux candidat.\nDeux jolies filles crièrent, en montrant leurs dents blanches entre les lèvres\nappétissantes : — Comme il est laid ! L'impression que Manster laissait dans\ncelte foule était détestable. Les avancés n'osaient pas prendre la défense de\nleur candidat, au point de vue physique, et des rires crevaient dans ce peuple\nen belle humeur, quand l'un d'eux essayait de faire valoir la beauté des prin-\ncipes moraux de Manster.\n    Le soleil qui s'était dérobé derrière les nuages, après son expansion mati-\nnale, s'irrua soudain à grands flots au travers du public. Midi allait\nsonner dans la tour carrée, ruisselante de couleurs argentines. Des voix mon-\ntèrent, claires et sonores comme le jour : — Pioot! Pioot! Voici Pioot! Vive\nPioot!\n    Et Pioot traversa la foule, luisant, épanoui, un sourire aussi large que sa\nfigure rutilait sur sa peau vermeille. Sa carrure énorme arrêtait sur ses\népaules les regards admiratifs des femmes ; il avançait, tel un victorieux, les\nmains tendues aux poignées, la poitrine bombée, dans un orgueil de mâle\nconscient de sa belle santé. Une suffisance aimable émanait de lui. Quand il\nfut devant les deux jolies filles qui conspuèrent Manster, il leur prit le men-\n ton avec un geste souverain L'enthousiasme s'échappa des gosiers de\nceux qui avaient assisté à la scène, il se communiquait de proche en proche.\n Pioot gravit les marches du tribunal, comme s'il montait au Capitole. Avant\n d'entrer, il se retourna vers les spectateurs. Le soleil le noya de gloire. Il\nagita son chapeau, et des clameurs joyeuses saluèrent l'attitude du triom-\n phateur.\n    Car la victoire de Pioot était dans l'air, avec les rayons du ciel souriant, et\n les chants de cette foule, où cinq cents gaillards se ressouvenaient de la quan-\n tité immense de chopes avalées à la santé de Pioot, tandis que lui-même, en\n bon Flamand, donnait l'exemple des larges beuveries.\n    Les avancés s'étaient enfuis, on ne rencontrait que des gens heureux qui\n se criaient :I1Tout va bien ! » Et le dépouillement allait commencer. Dans\n quelques heures, le résultat proclamé ferait apparaître aux croisées les cou-\n leurs tricolores, et une liesse de kermesse soulèverait Tiest. Le peuple\n secouait sa passivité coutumière, et jusqu'au Béguinage, une flamme montait\n dans les cervelles indolentes.\n     Monsieur Gans — cet homme sage avait pris quatre apéritifs — ne prophé-\n tisait plus la réussite de Pioot, il considérait son élection comme acquise et\n se réjouissait, au milieu d'un cercle d'auditeurs attentifs, du succès des idées\n conservatrices et de la diffusion des principes religieux. A l'étonnement pro-\n fond de tous, le pharmacien de la bonne cause, si humble d'ordinaire, —\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "108                               DURENDAL\n\n\nmais qui s'était oublié chez nombre de cabaretiers — osa rire en écoutant les\ndiscours sensés de Gans. Et comme on le contemplait avec stupéfaction, il\ntrouva des mots extraordinaires pour développer son idée saugrenue :\n    — Le triomphe du parti modéré, allons donc! Le triomphe de Pioot, oui!\nL'exaltation des bons estomacs, la reconnaissance des ventres envers un\nabdomen, leur frère! C'est la santé, la belle humeur, qui ont vaincu l'infor-\ntuné Manster. Pensez donc, depuis que je roule des pilules, je n'ai reçu\nqu'une fois la visite de Pioot, et c'était, afin de rendre tout le monde bien\nportant, qu'il m'ordonnait de traiter gratuitement ces électeurs, dont le porte-\nmonnaie était malade comme le corps !\n    Des expressions scandalisées s'imprimèrent sur quelques visages, mais la\nplupart pouffèrent rondement, et au même instant, une canonnade assourdis-\nsante proclama la victoire définitive de Pioot.\n    Les hommes, les femmes, les enfants affluèrent vers la grand'place. Au\nbalcon de la « Société littéraire », des dames, même, assistaient à la forma-\ntion du cortège, qui allait se rendre devant la demeure de Pioot, afin de fêter\n le héros. Une fanfare déboucha, les éclats des cuivres projetèrent la\nrobustesse des joies contre les maisons pavoisées. Précédant la musique qui\nscandait, avec force, le rythme populaire d'un air patrial, trente rangées de\n garçonnets et de fillettes donnèrent le branle d'un pas cadencé, en accom-\n pagnant les sauts d'une chanson patoisante.\n    Un coup de vent enfla les drapeaux et fit claquer les couleurs âpres du\n pays. La foule se mêlait au hourvari de la voix et du geste. Gars et luronnes\n se tenant par la main, formaient des chaînes de danseurs qui se succédaient,\n et quand la première appuyait à droite en gambadant, la seconde prenait la\n gauche, suivie à son tour de bandes qui intervertissaient l'ordre de ce jeu,\n oscillant d'un côté et de l'autre, tout en continuant d'avancer derrière le corps\n de la fanfare tonitruante.\n    La fanfare s'était engouffrée dans la rue où demeurait Pioot. Des manifes-\n tants qui composaient l'arrière-garde, s'arrêtèrent soudain au coin de la grand'-\n place. Leurs colonnes se débandèrent. Chacun se précipita vers le trottoir.\n Des voix furieuses s'élevaient. Un remous accula contre les maisons, des par-\n tisans indignés de Manster. Ils n'avaient pu voir défiler, sans protestations,\n ceux qui célébraient la réussite du rival. Quelques vitres volèrent en éclats,\n sous la poussée populaire, mais l'animosité ne se débrida pas dans les vio-\n  lences. « Laissons-les digérer leur mécontentement! » s'écriaient, allègres,\n  des manifestants qui rejoignaient vivement les camarades. Deux agents de la\n  police venaient, d'ailleurs, au secours des opposants ; ils les dégagèrent, pen-,\n  dant que des vivats les saluaient d'ironie.\n     Monsieur Victor Aubrie arrivait sur la grand'place. Dans cette gaîté, il\n  promenait une âme inquiète. Paul n'était plus rentré depuis le matin, et le\n bon oncle, très préoccupé, cherchait vainement son galopin de neveu.\n    Les avancés, que la police accompagnait dans un zèle protecteur, passèrent\n  à côté d'Aubrie.\n    Il ne pouvait en croire ses yeux. Paul marchait avec eux, et un pâtissier\n radical avait pris sans façon le bras du jeune homme.\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           109\n\n\n   Résolument, ainsi qu'il convenait dans cette circonstance incroyable,\nVictor força ses mauvaises jambes à atteindre leur plus haut degré de vélo-\ncité. Il agrippa le pardessus de Paul.\n   — Que fais- tu là ?\n   Les autres continuaient de s'éloigner.\n   Paul ne répondit pas, mais il avait une expression résolue dans ses yeux\nclairs ; son teint brûlait, les poils follets tremblaient sur sa lèvre mince.\n   Ils sortirent de la presse. Plusieurs personnes les regardaient avec sur-\nprise, d'autres avec mécontentement. Ils entendirent une bourgeoise, disant\nde façon à être comprise par ses voisins : « Un Aubrie du Béguinage qui\naccompagnait la clique de Manster, cela n'est honorable ni pour la famille,\nni pour le quartier ! »\n   Les rues devenaient plus tranquilles à mesure qu'on s'éloignait du centre.\nVictor s'était arrêté, les bras croisés :\n   — Ah ça! Devenez-vous fou, mon neveu?\n    L'autre parla d'abondance, s'échauffant dans sa tirade et y mettant une\nconviction réelle :\n    — J'avais pris en grippe, dès le jour où je le vis chez vous, ce farceur qui\na nom Pioot. Notre brave ami Demans (un sage celui-là et un artiste !) prédi-\nsait les palinodies de votre candidat. Comme Demans, j'espérais l'arrivée aux\nfonctions publiques d'un homme qui aimerait notre villette, ainsi qu'une\njolie et bonne aïeule, la défendant contre ceux qui ne la respecteraient pas,\n qui ne s'inclineraient point devant sa physionomie aimablement ridée et\n n'admireraient plus son accroutrement désuet et charmant... Demans avait\n raison... Et la légende de l'aïeule restera cachée. Son passé, qui eut des fastes\n et des épreuves... larmes et joies comme dans la vie... ne sollicite guère l'at-\n tention du politicien selon votre cœur.\n    Victor, très indigné quelques instants plus tôt, écoutait son neveu et\n remarqait qu'il parlait bien. Il voulut une conclusion pratique à cette sortie :\n    — Mon pauvre enfant, combien tu t'illusionnes. Tiens ! je veux être franc,\n te crier la vérité : Manster et Pioot, eh bien, ce sont deux farceurs ! Tu m'en-\n tends? Ne répète pas à Rose ce que je te dis là, et, en revanche, je ne met-\n trai point tes tantes au courant de ce que tu faisais cet après-midi... Combien\n le Béguinage est calme et combien il a raison... ajouta-t-il, près de rentrer\n chez lui.\n    Afin de démentir la constatation du commandant, un groupe de petits bour-\n geois apparut au bout de la rue Sainte-Catherine. Quand ils virent les Aubrie,\n ces gens entonnèrent une chanson bruyante et, lorsque le groupe se rap-\n procha, Victor s'aperçut que le sacristain du Béguinage était leur meneur et\n que cet homme avait une marche titubante.\n    — Le succès de Pioot est décidément complet, fit-il en riant. Puis,\n secouant la tête, mi-plaisant, mi-sérieux, l'oncle dit à son neveu, tandis qu'ils\n arrivaient devant leur maison :\n    — C'est égal, gamin, je crains que tu ne nous donnes de la tablature !...\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "110                              DURENDAL\n\n\n\n\n                                      IX\n\n   Il y avait huit ans déjà que Monsieur Demans était revenu dans sa bonne\nville, après avoir obtenu sa mise à la retraite. On s'étonnait de découvrir\nchez lui si peu de traces de son ancienne profession. Une certaine morgue\nparaît inhérente à la qualité d'inspecteur de l'enseignement. L'habitude du\ncommandement, la satisfaction de se voir respecté et obéi, et d'entendre les\nflatteries des maîtres d'école en peine d'avancement, devraient, semble-t-il,\nmarquer définitivement un homme. Rien de pareil ne paraissait dans la voix,\nle maintien, les habitudes de Monsieur Demans. A cause de sa simplicité, on\navait hésité à lui attribuer des mérites. Il n'en imposait pas du tout. Mais les\ngens qui le connaissaient bien lui accordèrent leur sympathie, ils sourirent\ndevant ses manies, se complurent à son affabilité, et reconnurent ses qualités\nde droiture et la dignité de son existence modeste. Quand Demans retourna à\nTiest, le commandant Aubrie quittait l'armée et regagnait aussi la villette.\nL'ancien Béguinage les abritait tous deux, et Zoé croisant un jour dans la rue\nMonsieur Demans, le reconnut, bien qu'elle ne l'eut plus vu depuis très long-\ntemps. Elle parla de cette rencontre à Victor, se souvenant d'un arrière-\ngrand-oncle maternel qui épousa une parente de Monsieur Demans, et elle\nengagea son frère à renouer connaissance avec ce descendant d'une famille\nqui avait été unie à la leur. Le savoir généalogique de Zoé était considérable.\nLes Aubrie voyaient peu de monde, ce qui n'empêchait pas l'aînée d'être au\ncourant de l'armoriai de la province de se rappeler des fastes ou des déchéances\nnobiliaires, et d'inscrire dans sa mémoire, avec la certitude de les y retrouver,\ntous les baptêmes, unions, décès, des personnages qui formaient la première\nsociété dans ce coin de pays. L'une de ses fiertés consistait à dire que son\naïeul paternel eut pu épouser la baronne de Veld, dont la fortune et la beauté\navaient été notoires. Elle ignorait, ou feignait d'ignorer, que cette belle dame\nridiculisa plus tard, de façon retentissante, le pauvre homme qui devint son\népoux. Zoé envisageait les mariages à ces points de vue, pratiques et orgueil-\nleux, de richesse et de naissance. Son vieux cœur raccorni n'avait jamais\nbrûlé d'une flamme passionnée. Elle n'avouait point que pendant sa jeunesse,\nelle crut à l'inclination d'un gentilhomme campagnard. La propriété terrienne\nde celui-ci touchait des biens appartenant aux Aubrie, ce qui semblait un\nmotif sérieux pour déterminer le jeune homme à lui faire sa cour. Elle attendit\nen vain une déclaration, et le jeune homme mourut sans avoir révélé ses sen-\ntiments. Comme il était resté célibataire, Zoé, tant qu'il vécut, ne renonça\njamais complètement à son espérance. Personne ne s'aperçut, d'ailleurs,\nqu'un chagrin l'opprimât de ce chef; depuis nombre d'années déjà, son carac-\ntère paraissait sévère aux gens indulgents ; elle ne devint pas plus acariâtre.\n   Rose avait une petite âme de sensitive, un cœur jeunet, des expansions\ncomme à vingt ans. Jadis, lorsque ses père et mère l'avaient menée dans des\nréunions mondaines, elle en sortait la tête un peu folle; tant de jeunes gens\nl'intimidaient ! Elle caressait le souvenir de beaux visages, de doux sourires,\nde paroles harmonieuses. Elle prononça quelquefois des noms ; ses parents\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                              111\n\n\ns'amusaient de ses petites émotions; Zoé, elle, faisait bonne garde autour de\ncette nature langoureuse qui ne devait se donner qu'à bon escient. Ainsi le\ndécidait la sœur sage. Des années avaient fui, les vieux parents s'acheminaient\nvers l'éternité tranquille. Ils s'endormirent dans le Seigneur.\n    Alors, le père de Paul, auquel la mort avait enlevé sa femme aimée, et que\nl'infortune accablait dans des spéculations malheureuses, vint à décéder en\nterre d'Afrique, après avoir tenté vainement le Destin. Il laissait son enfant\nà la protection des trois Aubrie.\n    Le triste exemple de son frère impressionna Victor, une crainte éloignait\nde son esprit les préoccupations matrimoniales.\n    — Désormais, nous ne devons plus vivre que pour l'enfant ! avait déclaré\nZoé, et la vieille fille devenait auprès de son petit neveu, tendre et attentive\ncomme une mère. Rose admirait sa sœur, elle reconnaissait sa supériorité, et\nelle gardait l'observance des paroles de Zoé, les trouvant belles.\n    Lorsque Demans arriva, la première fois, chez les Aubrie, Zoé loua sa bon-\nhomie. Rose fut agréablement surprise quand Zoé déclara que Demans serait\nun ami pour eux. L'aînée lui trouvait maintenant une distinction native,\npropre, remarquait-elle, à tous ceux qui de près ou de loin touchaient à sa\nfamille. Quelques semaines plus tard, Victor invita Demans à venir passer la\nsoirée. Le commandant s'endormait habituellement dans son fauteuil, vers\nneuf heures. Il ne luttait plus que faiblement contre la somnolence; Demans\n et Rose se regardaient en souriant. Zoé sortit, pour donner des ordres à la\n servante. Demans et Rose causèrent, et si Zoé n'était pas rentrée, ils auraient\n pu parler jusqu'au lendemain matin, sans s'apercevoir de la fuite des heures.\n    L'existence de Rose était uniforme. Bien qu'elle eut toujours présente la\n pensée du devoir et évoquât avec joie cette obligation de veiller aux intérêts\n de leur cher neveu, parfois une légère mélancolie flottait dans sa chambrette\n solitaire, et même pendant ses pratiques dévotieuses une mollesse la portait\n à d'obscurs regrets. Elle ne sut point pourquoi depuis la venue de Monsieur\n Demans, elle regardait la vie plus courageusement... Mais un jour, après que\n l'ami les eut quittés, elle entendit, comme elle passait devant la cuisine, la grosse\n Marie qui disait à Anna : « Je ne serais pas étonnée si Monsieur Demans\n avait des idées par rapport à Mademoiselle Rose.» — «Je l'avais déjà pensé... »\n répondit Anna: Rose s'enfuit, pareille à une coupable, le visage rouge, le\n cœur battant. Elle se reprocha des sentiments défendus. Le remords néan-\n moins ne la toucha guère, elle aurait dû regretter les sensations auxquelles\n elle s'était abandonnée, inconsciente. Et, au contraire, elle recherchait des\n souvenirs qui la rendaient contrite et heureuse à la fois. Pourtant, une gêne\n l'opprima lorsqu'elle revit Demans. Elle n'acquiesça plus à la jouissance plé-\n nière et si pure qui émanait auparavant de leurs rencontres. Un peu de temps\n passa. C'était toujours une timidité qui arrêtait ses paroles. Une contrainte\n enveloppait également Monsieur Demans. L'un devant l'autre, si parfois leurs\n yeux parlaient, les mots tombaient, indifférents, de leurs lèvres. Rose eut\n voulu des choses impossibles. Elle pensait qu'envers Paul elle était liée par\n une promesse, et cependant, sans mentir à cette promesse, elle souhaitait\n qu'un jour Demans lui révélât quelque tendresse... Alors, dans sa vie de vieille\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "112                              DURENDAL\n\n\nfille, il y aurait une telle clarté, que le bonheur des fiancés ne la tenterait\npas. Se savoir aimée... aurait suffi à la félicité de son cœur.\n    Des mois, des années s'écoulèrent ainsi, et la bonne amitié de Demans con-\ntinuait de régner chez les Aubrie. A présent, Rose avait trouvé, auprès de\nDemans, un calme résigné; elle lui donnait sa confiance, écoutant les conseils\nque sa voix timide formulait d'une manière tremblante, souhaitant et redou-\ntant un aveu qu'elle pressentait toujours latent, dans l'âme du vieil ami.\n    Zoé restait la femme forte, sévère pour les autres comme pour elle.\nParfois, quand elle voyait sa sœur et Monsieur Demans qui s'isolaient en\nconversant, elle se rapprochait, et sa voix sèche les arrachait au charme de\nleurs paroles vagues. Craignait-elle que Rose ne se souvint plus de son\npartage dans la charge commune? Aurait-elle cru à la possibilité d'un oubli\nde cette obligation presque jurée : — Ne vivre que pour l'enfant? Un peu de\njalousie lui venait-elle, à la pensée que Rose eut pu provoquer davantage\nqu'une simple sympathie? C'était une fille pratique qui ne supposait pas de\npareilles pusillanimités, puisque Demans, malgré ses qualités, n'était qu'un\npauvre diable. Et puis, au fond d'elle-même, sans le dire à d'autres, elle\nétait sûre de la droiture de Rose, et elle n'ignorait pas que sa sœur n'eût\njamais osé prendre une décision, sans consulter au préalable l'aînée, celle\nqui détenait la somme familiale de sagesse et d'expérience.\n    Demans, quand il repoussait ses bouquins poudreux, pour relever un peu\nsa tête blanche, faisait apparaître au-dessus du Passé, une image toujours\n obéissante à sa pensée. Son espoir n'existait aussi que dans une réalisation\n idéale. Il désirait inspirer à l'amie de la compatissance; il avait cru quelque-\n fois la toucher dans des sentiments profonds, mais aussitôt une pudeur\nl'arrêtait. 11 n'avait aucun droit à l'avenir. Si le présent lui donnait, en la\n personne de Mademoiselle Rose, une illusion de bonheur, s'il osait, dans le\n secret du cœur, s'émouvoir à son image et ressentir des ferveurs cachées, le\n scrupule de son honnêteté persistait et imposait le silence. Rose était riche,\n il était pauvre... C'était une défense de troubler la tranquillité de l'amie...\n Devant l'impossibilité de réaliser le bonheur, l'amertume ne remplissait pas\n son cœur. Il avait toujours vécu en dehors des réalités. Ses études l'attiraient\n loin de l'époque actuelle; il se complaisait dans les formes imprécises de ses\n songeries. Son amour, aussi, prenait les aspects d'un rêve exaltant, dont il se\n souvenait avec douceur au réveil, et que la nuit chimérique et bienveillante\n lui ramenait, fidèle.\n    Victor Aubrie ne gardait plus aucune sentimentalité. Lorsque les souvenirs\n de ses amourettes de garnison traversaient son esprit, parfois un détail drôle\n retenait l'aventure pendant quelques instants. Il en profitait pour scandaliser.\n ses sœurs, et il voyait s'envoler sans regret, ces fumées légères d'un passé\n qui refroidissait chaque année davantage.\n    On n'aurait pu sans injustice, attribuer une exaltation outrée à Marie, la\n grosse cuisinière des Aubrie. Depuis longtemps un jardinier la courtisait,\n mais leurs économies n'étaient pas encore suffisantes pour entrer sûrement en\n ménage. Et d'ailleurs, elle redoutait — et disait sa crainte sans barguigner\n — un grand nombre de descendants. La bonne fille oubliait toujours son\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            113\n\n\nâge. Quant à Anne, une âme de rosière palpitait sous son corsage plat, et\nelle mourrait, sans doute, dans la candeur première.\n\n   Le trantran de leur vie avait repris.\n   Paul écrivit de Louvain plusieurs lettres. Il parlait de ses études et affir-\nmait de bonnes intentions.\n   Il revintà l'époque de la nouvelle année. Ses oncle et tantes auraient voulu\ngarder leur neveu pendant toute la semaine que duraient les vacances, mais\nPaul désirait repartir aussitôt, souhaitant de continuer — ainsi disait-il — la\ntâche. Victor et Rose admirèrent son application et lui conseillèrent toutefois\nde ne point se surmener ; Zoé demeurait froide devant ce beau zèle.\n   Ces assurances de sagesse donnaient une quiétude à Victor et à Rose, et le\ndébut de l'année leur parut agréable, malgré les rigueurs de l'hiver. Lorsque,\nl'obscurité venue, — après que les blancs flocons étaient descendus du ciel\npendant la journée, et que maintenant, au-dessus de la terre couverte de\nneige, le firmament s'ouvrait, immense, étoile d'or sur le bleu profond de la\nnuit, — Victor sifflotait en bourrant sa pipe, en écartant le rideau, afin de voir\nles arabesques du givre dans les vitres. La servante traversait le jardin et fai-\nsait craquer la neige sous ses pieds, et le commandant et sa sœur se rappro-\nchaient frileusement de l'âtre et jouissaient, avec une conscience satisfaite,\nde la chaleur, des flammes diaprées qui sortaient des charbons noirs et rouges,\nde la lumière paisible s'épanchant de la lampe et remplissant la chambre\nd'une paix douillette, alors qu'au dehors le froid étreignait la terre.\n   Un soir, ce bonheur simple fut rompu. Zoé entrait, tenant dans sa main\nqui tremblait, une lettre. Elle la tendit à Victor, et avant de desserrer les\ndoigts, elle prononça gravement :\n   — C'est votre ami, le capitaine Deflans, qui vous écrit.\n   Victor examinait la suscription :\n   — De mon vieux camarade, en effet...\n   Il riait; mais tandis qu'il déchirait l'enveloppe, il fut frappé par l'altération\ndu visage de Zoé.\n   — Vous êtes indisposée, ma sœur?\n   — Lisez, lisez!\n   Rose se leva. Zoé ne se tourmentait pas en vain, et une appréhension l'ar-\nracha à la tranquillité de l'heure.\n   Victor avait lu silencieusement. On voyait son front plissé et ses lèvres\ncourbes. Il dit :\n   — Paul nous trompe.\n   — Je le savais ! fit Zoé, et elle s'assit, elle tomba plutôt sur une chaise.\nPuis, attirant la lettre que Victor avait laissée devant lui, elle lut d'une voix\naffermie :\n              « Cher ami,\n  » Je t'avais promis d'avoir l'œil sur ton neveu et, dès son arrivée à\n» l'université, je m'acquittai d'autant plus volontiers de cette promesse, que\n» le jeune homme me fut immédiatement très sympathique; il est intelligent,\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "114                               DURENDAL\n\n\n\n» vif, enjoué... Il a aussi le défaut de ses qualités. Je suis convaincu, par\n » exemple, qu'il ne travaille pas du tout, ou du moins qu'il ne s'occupe guère\n » de ses études.\n   \" Avec trois ou quatre étudiants de son âge, il a fondé, ici, un petit jour-\n   nal littéraire. Paul y publie quelquefois des vers et, pendant le reste du\n » temps, il s'amuse.\n   » Ce sont là des choses qu'il ne faut point prendre au tragique ; nous-même\n » (n'est-ce pas, mon vieil ami ?), n'avons pas toujours été des saints... Cepen-\n » dant, Paul est très jeune, et tu ferais bien, je pense, de lui laver les\n» oreilles... Cela suffira certainement pour réveiller tous ses bons sen-\n » timents... »\n   Zoé cessa de lire et se tourna du côté de Rose, qui sanglotait doucement.\nVictor fit une sortie bruyante :\n   — Il lui en cuirai Je vous promets qu'il se repentira de sa conduite! Il faut\nune punition sévère, en rapport avec la gravité de la faute. Qui eût cru cela?\nA voir sa frimousse, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Mais il lui\nen cuira, ah! oui...\n   Zoé coupa :\n   — Vous partirez demain matin, par le premier train, vous ne reviendrez\nqu'avec Paul.\n   Victor sentit descendre un petit frisson le long de son dos, il se rapprocha\ndu feu.\n   Rose, qui s'était mouchée, parla timidement :\n   — Victor supportera-t-il le froid? Ses rhumatismes l'incommoderont peut-\nêtre... Si j'accompagnais notre frère?\n   — Non. Votre présence pourrait être déplacée. Il y a des choses qu'une\njeune fille ne doit point voir.\n   Rose, un instant, essaya de se représenter ce qui occasionnait cette prohi-\nbition de sa sœur. Elle n'y parvint pas.\n   Zoé devint soudain véhémente :\n   — Voilà, Victor, à quoi nous mènent vos mœurs soldatesques. Vous man-\nquiez d'autorité pour donner de bons conseils... Paul saura votre conduite\nde jadis, et aujourd'hui il fait comme vous !\n   Un silence pénible persista. Victor lançait de furieuses bouffées de tabac.\n   Rose plus calme, et qui sortait d'une profonde pensée, remarqua :\n   — Paul compose des vers cependant...\n   Zoé la foudroya d'un regard, et elle devint petite, toute petite, et sans plus\nchercher une explication ou un remède à la situation présente, elle supplia la\n Providence de prendre soin du malheureux Paul.\n   Tous les trois étaient transis. Ils se tenaient devant le feu, le dos\ntourné à la flamme. Victor alla près de la fenêtre, écarta le store et, grat-\ntant le givre sur la vitre, constata qu'il devait geler à pierre fendre. Il revint\nvers le foyer et cria, colère :\n   — Marie !... Anna !... Apportez de la houille! On crève de froid !\n   Marie entra, munie d'un seau de charbon. En voyant l'expression attristée\nde son visage, Victor et Zoé devinèrent qu'elle avait écouté à la porte.\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            115\n\n\n  Jusqu'au moment où Zoé se retira pour aller se coucher, personne ne dit\nmot.\n  Quand Victor et Rose furent seuls, la pauvre fille regarda son frère au tra-\nvers de ses yeux mouillés, car elle s'était remise à pleurer :\n  — Il ne faudra pas l'effrayer, Victor !\n  Le commandant qui tortillait sa moustache, leva la tête, et répondit à\nmi-voix :\n  — Je le ramènerai par la douceur.\n\n                                        X\n\n    Il faisait encore nuit. Zoé avait réveillé son frère depuis bientôt une demi-\nheure. Les deux servantes, taciturnes, se hâtaient de couvrir la table, de pré-\n parer un déjeuner substantiel pour celui qui allait entreprendre un long\nvoyage. L'atmosphère était triste; il pesait sur les cœurs un malaise. Rose,\n là-haut, laçait fiévreusement ses bottines, et quand elle sortit de sa chambre,\n la voix de Zoé éclata et la fit reculer.\n    — Victor! Victorl descendez donc, vous arriverez trop, tard à la gare !\n    Les vibrations de ces paroles s'éteignirent et le silence remplit de nouveau\n la maison.\n    — Victor! Victor ! Je vous ordonne de me répondre !\n    — Une serrure grinça. C'était le commandant qui ouvrait sa porte :\n    — Je prendrai le second train...\n    Et on perçut le petit bruit de la porte qui se refermait.\n    Zoé ne répliqua rien, mais les servantes l'entendaient souffler, et son cor-\nsage paraissait frémir.\n    Elle aurait certainement exhalé sa colère en paroles furieuses, mais elle\ncraignit que Victor, par réaction, ne renonçât à partir.\n    Enfin le vieux garçon descendit, en maugréant. Il gronda la bonne, qui ne\nle servait pas assez vite, il parla durement à Zoé, criliquant ses manières\nimpératives, et la regardant bien en face, il lui cria :\n    — Et pourtant, s'il ne me plaisait pas d'aller à Louvain !\n    L'aînée baissa les yeux, sans répondre.\n    Le vieil Aubrie trouvait sa mission pénible. Il n'avait plus vu Paul depuis\ntrois semaines, et tout à l'heure, quand il se trouverait devant lui, ses pre-\nmières paroles devraient être sévères...\n   Zoé déposait discrètement près de Victor un gros pardessus ouaté. Sa pré-\nvenance devint extraordinaire :\n   — Si vous voulez, Victor?...\n   Elle avait pris le pardessus, et lorsque Victor se leva, elle lui passa les man-\nches, tira le collet. Elle boutonnait le vêtement avec soin.\n   — J'ai choisi votre plus grand foulard.\n   En effet, elle entoura deux fois le cou de son frère et noua deux fois les\nbouts du foulard. Puis elle lui présenta une canne à pomme d'ivoire, dont\nla virole était pointue.\n   — Pour éviter un faux pas, Victor.\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": "116                               DURENDAL\n\n\n    Le commandant ne répondait à ces avances qu'avec une figure maussade.\n    Il sortit, et dans le corridor, apercevant Rose qui toupillait, il l'arrêta en\nlui pressant doucement le bras. La bonne fille restait effarée, et elle le\nregarda partir sans souffler mot.\n    « Brr ! » Victor frissonna. Un brouillard enveloppait Tiest, les rues blan-\nches de neige se perdaient aussitôt dans les vapeurs. On ne voyait pas à dix\nmètres devant soi. Les moustaches du commandant se couvrirent de glace,\nses yeux larmoyèrent. Il eut l'intention de rentrer, mais chassant cette fai-\nblesse, il s'accorda une compensation. « Je télégraphierai à Deflans l'heure\nde mon arrivée; ce sera moins ennuyeux... ne pas me trouver seul... » Des\ngens battaient la semelle sur le quai de la gare. Quand Victor parut, ils le\nregardèrent non sans surprise; plusieurs échangèrent des suppositions\nvariées. Un marchand de journaux annonçait, à voix calfeutrée, le titre de ses\nfeuilles. Victor l'appela et, pour se donner une contenance, car il croyait que\nle public devinait le motif de son voyage, il fit semblant de lire. Enfin la loco-\nmotive bruyante vint secouer les gens et remplir de tumulte la léthargie des\nchoses, et Aubrie chercha vainement un compartiment inoccupé.\n    « Nous n'arriverons jamais... » A chaque petite station, le train s'arrêtait,\ns'éternisait, à cause des parlotes des employés. Victor entendit un voisin qui\naffirmait avoir vu le garde entrer avec le chef de gare, dans l'estaminet que\nl'on distinguait près d'un passage à niveau. Le ciel s'éclaircissait. Seuls, au\nbout de l'horizon, quelques nuages étaient semblables à des glaciers, l'immen-\nsité blanche paraissait descendre de ces hauteurs lointaines, comme si une\navalanche eut couvert la terre de toute cette neige, éclatante maintenant sous\nle soleil qui jaillissait dans l'azur.\n    Victor ferma les yeux. Le train avait franchi la moitié de la route.\n    A présent, le commandant trouvait qu'on allait trop vite. Une crainte lan-\ncinante lui cerclait le corps. « J'ai bien fait de prévenir Deflans... » Il essaya\n de se distraire, et examina, un à un, ses compagnons de voyage. L'abbé qui\n lisait dans un coin son bréviaire, ne l'intéressa pas longtemps, ni l'épais\n monsieur, somnolent malgré la température. Il se plut à fixer une dame qui,\n sous une coquette voilette noire, montrait l'ovale menue de son menton et le\n pli de ses lèvres fines; un petit point rose dans la dentelle : c'était son petit\n nez qui avait froid, et Victor devinait ses yeux fripons, et il allait être emporté\n par des rêves aimables, quand, soudain, la situation présente, sa responsabi-\nlité de tuteur et d'oncle grave devers un neveu folichon, arrêta son essor. Il\nsoupira. Deux vieilles dames causaient discrètement,leurs paroles ne faisaient\nqu'un murmure, il contempla leurs figures ridées et la contrition remplit son\n cœur.\n  Ce fut dans cette situation d'esprit qu'il descendit à Louvain. Un officier,\nun bel homme à peine grisonnant, cambré, sanglé, élégant et vif, l'accosta\naussitôt.\n  — Mon vieux camarade !\n  — Mon cher Victor 1\n  — Pas changé, pas changé du tout!\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            117\n\n\n   Victor avait pris le bras de Deflans; déjà sa grosse préoccupation perça :\n   — N'y a-t-il pas encore d'amendement à sa conduite ?\n    L'autre répondit gaiement :\n   — C'est donc vraiment ma lettre qui me vaut le plaisir de te revoir. Je me\nreprochais d'avoir parlé trop vite. Bah! Paul est un jeune homme ! Nous\navons tous quelque péché sur la conscience...\n    Le soleil octroyait un peu d'héroïsme à la statue de Vandeweyer qui se\ndressait au milieu de la place, devant la gare, entourée de plates-bandes nei-\ngeuses. Le congressiste national surgissait là, téméraire et grave, la tête\ndécouverte malgré les intempéries, et éternisant une attitude que les passants\nne comprennent pas. Devant lui filait, rectiligne, entre les hautes maisons, la\nrue de la Station.\n   — Nous ne prendrons pas le tramway, j'habite tout près d'ici.\n   — Mais nous allons chez Paul!\n   — Il est midi, ton neveu sera sorti.\n   — Peu importe, je l'attendrai.\n   — Commandant, j'ai arrangé l'ordre de la journée. Tu dîneras chez moi...\nc'est entendu! Et ensuite tu iras tirer les oreilles du gamin, sans le faire trop\ncrier, toutefois.\n   Il ne voulut point écouter les remerciements de Victor, et il l'entraîna.\n   — Je parierais bien que tu n'avais plus quitté Tiest depuis longtemps...Tu\ndis?... Depuis deux ans! Il est vrai que là-bas tu dois être choyé par tes\nsœurs. Pas comme moi, hélas ! seul, seul toujours !\n   Deflans n'avait pas l'air malheureux, en parlant ainsi. Ses yeux brillaient\nmalicieusement, sonképi posé légèrement de travers donnait à sa physionomie\nde l'impertinence; dans sa démarche se révélait une décision, une sûreté,\nen même temps qu'un abandon aimable. Deflans était un de ces hommes\nd'âge, que les très jeunes filles même regardent volontiers.\n   Quand ils eurent passé le seuil de la maison, une température chaude\nentoura les deux amis de réconfort. Déjà Aubrie sourit; et lorsque, avant de\nse mettre à table, — l'ordonnance du capitaine avait apporté une bouteille de\nporto, — les deux amis trinquèrent et vidèrent trois fois leurs verres, un\neffluve de jeunesse flotta dans le cœur de Victor.\n   Instants, d'où les soucis s'envolèrent, et que les souvenirs heureux remplirent\nde félicité. Aubrie croyait avoir vingt ans. Une petite exaltation lui venait de\nces pensées qui ramenaient tant d'espoirs partis, et les flacons débouchés et\nbus à la mémoire d'amourettes qui fleuraient encore au travers des années, le\nmettaient presque au diapason de la réalité dans ces réminiscences. Les\nheures fuyaient.\n   Le capitaine se décida à prévenir son ami :\n   — Il sera bientôt temps de rejoindre Paul.\n   — Bah ! répondit Victor, qui allumait un nouveau cigare, avec un geste de\nmirliflore.\n   Deflans éclata de rire, Victor l'imita. Il chanta une romance qui datait de\nses jeunes années :\n   Dans ses beaux yeux, sa voix enchanteresse...\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "118                              DURENDAL\n\n\n\n  Et sa voix était pareille au son des boîtes à musique que l'on n'a plus\nremontées depuis longtemps.\n  Son ami insista :\n  — Tu feras bien de t'occuper de Paul, si tu désires le ramener ce soir.\n  Il dut obliger Victor à se lever.\n  Le brave oncle entamait la chansonnette :\n\n                       J'ai un pied qui r'mue\n                       Et l'autre qui ne va guère.\n\n   Dans la rue, Victor entendit cette recommandation imprévue :\n  — Ne traite pas ton neveu trop en douceur!\n  Comme il gelait dur, sous le ciel qui déjà s'approfondissait dans les abîmes\nbleus, Aubrie se dégrisa. Le vent froid contrariait ses exubérances. Malgré sa\ncanne au bout pointu, il manqua de tomber, et jura en ressentant une douleur\ndans la jambe. Brusquement, l'existence lui parut mauvaise. Il songea à la\nconduite douteuse de son neveu, aux rhumatismes qui le guettaient, aux sen-\ntiments atrabilaires de Zoé. La bise mordait ses vieilles joues. Une colère le\ngonfla, il se hâta, et quand il sonna chez le bourgeois, où Paul avait loué un\nappartement, il apparut à cet homme qui vint ouvrir lui-même, très laid et\ntrès violent.\n   — Mon neveu habite ici ?\n\n\n   — Mon neveu! Vous êtes sourd? Ne me regardez pas, comme un imbécile !\n   — Monsieur Paul Aubrie?\n   — Mais oui! Eh bien?\n   L'homme semblait embarrassé. Il dit, après avoir hésité :\n   — Monsieur Paul a du monde.\n   — Me croyez-vous timide ?\n   — Monsieur est un ancien militaire, je vois ça, répondit l'autre.\n   Sans le savoir, il venait de trouver des paroles heureuses.\n   Aubrie s'adoucissait et, se balançant un peu, il gagna l'escalier.\n   — Monsieur Paul, une bonne nouvelle, votre oncle est arrivé! hurla le\nbourgeois louvaniste, comme s'il eût commandé une armée entière.\n   Un grand bruit retentit à l'étage. Des meubles furent bousculés, des voix\ns'effarèrent, une porte claqua, deux apparitions bondirent, glissèrent, tom-\nbèrent. Aubrie fut presque renversé, il s'accrocha à la rampe, et crut avoir\nla berlue. Malgré la rapidité de cette fuite, il avait entrevu une demoiselle\nqui laissait derrière elle une traînée de parfum, et un jeune homme dont là\nchevelure flottait, telle une crinière...\n   Debout devant lui, sur le palier, Paul se tenait, la figure pâle.;.\n   — Excusez-moi, je n'espérais pas vous recevoir aujourd'hui ; vous\" me\ntrouvez un peu bouleversé. Il tendait une main contrainte...\n   Victor repoussa cette main, et il pénétra d'une allure tragique, dans la\nchambre de son neveu. Les bons vins du capitaine se rallumaient dans sa\ncervelle. Il se voyait jouant un rôle, il s'imposa des phrases, une posture , Sen-\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          119\n\n\n tant l'opportunité de tel geste et trouvant une satisfaction dans la façon avec\n laquelle il lançait ses mots.\n    Paul, malgré son trouble, s'étonnait de découvrir chez son oncle des aspects\n nouveaux.\n    — Vous foulez aux pieds le devoir, vous abusez de notre confiance! Oui\n Monsieur, alors que dans notre retraite nous pensons, anxieux, à vos veilles\nstudieuses, ici, vous vous ravalez en compagnie d'une drôlesse !\n    — Mon oncle !...\n    — Quelle était cette créature, qui dégringolait l'escalier?\n    Il avait mis dans l'expression de ce mot «créature » un indicible mépris..\n    — J'allais vous le dire... Une réunion des rédacteurs de notre journal\n estudiantin se tenait aujourd'hui.;. La jeune fille que vous avez vue est l'un\n de nos plus remarquables collaborateurs.\n    Cette explication fit de Monsieur Aubrie un homme interdit. Il avisa sou-\n dain un portrait pendu au mur, et qui représentait une femme généreusement\n décolletée :\n    — Et voilà sa pareille, sans doute. De mon temps nous appelions ça,\n une...\n    Victor avait donné un coup de canne au portrait, qui cogna le plafond et\n retomba parmi les débris du verre et du cadre, si bien que le vigoureux qua-\nlificatif de l'oncle se perdit dans le tapage.\n    Le premier mouvement de Paul marqua son intention de ramasser la\nmalencontreuse image, il eut le bon esprit de s'arrêter en chemin.\n    Aubrie s'estimait beaucoup d'avoir eu ce geste résolu. Il pensa qu'une\nopposition était maintenant nécessaire à sa violence, et il redevint calme,\ns'assit dans un fauteuil, puis dit avec simplicité :\n   — Faites vos malles, mon cher neveu, nous retournons à Tiest ce soir.\n    Paul ne répondit point, il regarda autour de lui, il marcha vers sa chambre\nà coucher, il revint :\n   — Je ne vous comprends pas.\n   Aubrie avait tiré sa montre; il marmonna. Et, sans s'arrêter aux paroles de\nPaul, il se leva, en se frottant le genou.\n   — Venez!\n   Les yeux du jeune homme flambèrent, il crispa les mains.\n   — Venez ! répéta Aubrie, appliquant une solide tape sur l'épaule de son\nneveu.\n   Le vieux garçon ouvrit la porte; il indiqua, le bras tendu, sa volonté. Paul\nsortit et Aubrie marcha derrière lui.\n   Son nez dans un entre-bâillement, à l'entrée de la cuisine, le locateur les\nregarda partir, sans leur demander des explications.\n   — Dépêchons-nous, avait dit Aubrie.\n   Il traînait la jambe, mais il était satisfait d'avoir agi si promptemenl et si\nefficacement, et ne se plaignait pas. Paul restait silencieux. Autour d'eux, la\nnuit froide tombait du ciel illuminé.\n   Au moment où les Aubrie entraient dans la gare, Deflans les rejoignait.\nVictor et le capitaine se regardèrent comme des augures. Le capitaine prit la\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "I20                             DURENDAL\n\n\nmain de Paul, il la serrait pour souligner au passage ses paroles les plus\nopportunes :\n  — Vous allez vous retremper, mon enfant, dans une atmosphère de paix.\nOubliez les vains plaisirs. Ils donnent à l'homme un étourdissement passager\nque vous ne confondrez pas longtemps avec la satisfaction qui nous vient du\ndevoir accompli. Souvenons-nous que le bonheur et la vertu marchent de\npair dans la vie; quand ils divorcent, nous nous vouons au malheur.\n  Deflans était convaincu. Aubrie l'admirait, et s'attendrissait sur tant de\nsagesse. Les vieux amis s'embrassèrent, et se reconnurent tacitement les plus\nbelles qualités, pendant que Paul baissait la tête, méditatif, devant ces deux\nhommes qui n'avaient donc jamais subi les entraînements d'une jeunesse un\npeu folle.\n\n  (A continuer.)                                         GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                           (Pholo Alinari de Florence\")\n\n\nL'ADORATION DE L'ENFANT JÉSUS\n         (DELLA   ROBIA)\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": ""}, {"page_pdf": 152, "texte": "         Chronique Artistique du Mois\n\n   Un Concert de Musique Religieuse organisé par l'Association\ndes journalistes catholiques, eut lieu le 25 janvier à la Grande Harmonie, sous\nla direction de MM. Léon Soubre et Louis Van Dam.\n   Au programme : un Ave Verum, d'Etienne Soubre ; des Scènes Evangéliques, de\nLouis Van Dam; Panis Angelicus, de César Franck; une Cantate de Noël, de\nSaint-Saëns; un fragment de l'oratorio Cecilia, de Stehle, enfin une cantate\nLumen de Coelo du même.\n   L'Ave Verum, de E. Soubre, est une composition pour chœur mixte et\norchestre; elle est d'allure digne et sobre, bien écrite pour les voix.\n   Les Scènes Evangéliques, de L. Van Dam, sont pour orchestre seul et se pré-\nsentent sous l'aspect d'un dyptique; 1re partie : La Nativité du Christ ; 2 e par-\ntie : La Passion et le Triomphe. Sujets sublimes, traités par des maîtres et\naussi par des barbouilleurs; sujets inépuisables. J'ai trop d'estime pour le\ntalentueux compositeur, pour dire que cette fresque orchestrale est un chef-\nd'œuvre.\n   Richard Wagner, durant sa vie entière, fut tenté de magnifier l'ineffable\nfigure du Christ et — il n'osa le faire, convaincu des insurmontables difficultés\nde cette tâche surhumaine au théâtre. Ce n'est cependant pas l'instinct religieux\nqui lui manquait; il l'a prouvé dans maintes pages de Tanhaüser, de Loheugrin,\net surtout de Parsifal.\n   Je ne dis pas ceci pour décourager ceux qui abordent de pareils sujets et\nqui ne peuvent prétendre au génie du colosse de Baireuth.\n   Tout effort vers l'Idéal est méritoire et il faut louer les jeunes artistes qui\ns'attachent à réaliser des données élevées, même si leur réalisation reste à mi-\nchemin. L'histoire d'un art nous montre l'importance de tentatives en appa-\nrence infructueuses. Que de Passion n'a-t-on pas écrit avant J.-S. Bach!\n   Du dyptique de Louis Van Dam, je préfère la première partie à la deuxième.\nL'orchestration de cette œuvre est habile, mais la préoccupation du coloris\nme semble trop apparente.\n   Panis Angelicus, de César Franck, pour ténor et orchestre, est sans doute\nune composition de prime jeunesse. La personnalité de l'auteur des Béatitudes\nne s'y affirme guère encore — c'est quelconque d'allure et d'harmonie.\n   La Cantate de Noël, de Saint-Saëns, pour chœurs, solis et orchestre, est\ncurieuse. Jusqu'à la moitié à peu près, elle se présente sous un aspect simple\net naïf, cette partie étant basée sur les chants liturgiques. Dans la 2e partie,\nl'auteur abandonne cette simplicité archaïque et touchante, pour suivre les\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": "122                             DURENDAL\n\n\nvoies d'un Haendel et d'un Bach. Vers la fin, il se modernise et ne jure que\npar Gounod. Ceux qui connaissent l'illustre musicien, savent que c'est un\npince-sans-rire. Cette cantate est stupéfiante par son manque de sincérité et\nson adresse pasticheuse, et, n'était la gravité du sujet, on croirait que c'est\nune gageure.\n   La musique de M. Stehle est sincère au moins. Si ce compositeur suisse\nne possède pas la prestigieuse palette orchestrale de Saint-Saëns, si, en\ngénéral, son orchestration manque de souplesse et de grâce ; par contre, il\npossède une maîtrise incontestable dans le domaine de la musique chorale.\n   Je ne puis m'étendre en une analyse des œuvres de ce compositeur; je ne\nparlerai que du fragment de Cecilia et de sa cantate Lumen de Coelo.\n   De la Cecilia, on nous fit entendre un Chœur des Anges à Capella d'une belle,\nfacture, d'expression suave et simple, et la fin de cet oratorio, une espèce de\ncortège funèbre. A en juger par ces spécimens, l'œuvre me paraît mériter\nune exécution intégrale. J'aime moins sa cantate Lumen de Coelo. Elle est écrite\nsur trois poésies remarquables de Léon XIII. La première partie est un\nAllegro (chœur et orchestre : Ardet pugna ferox) ; la deuxième un Larghetto pour\nsoprano solo : Auri dulce melos; la troisième un Allegro pour chœur et\norchestre : Ecce video.\n    La première partie me semble la meilleure ; le Larghetto ne comporte rien de\nsaillant ni dans la ligne mélodique ni dans l'invention harmonique; l'orches-\ntration de la finale de la cantate, trop massive, couvre les voix au point que le\n dessin des parties vocales, bien écrites cependant, est noyé dans un déluge\n de sonorités bruyantes et sans force réelle. Je le répète, M. Stehle, est avant\ntout un composileur de musique chorale religieuse. Je n'ai pas la prétention\n d'émettre ici un avis ex-cathédra. Je me base uniquement sur ce que j'ai\n entendu, et réserve mon jugement définitif.\n    Les chefs des chœur et orchestre, les solistes, choristes et instrumentistes\n se sont acquittés de leur tâche musicale avec zèle et talent, mais le manque\n de répétitions suffisantes était sensible. Hélas! c'est toujours-là un duel à\n coup de billets de banque. Et alors que pour tuer son-semblable les gouver-\n nements trouvent des milliards, c'est à peine si on arrive à recueillir quelques\n pauvres milliers de francs pour une exécution d'œuvres artistiques.\n                                                              L.   WALLNER.\n\n    P o u r l'Art. Après les aquarellistes et en attendant la Libre Esthétique,.\nvoici la bonne brigade d'artistes de Pour l'Art qui nous convie à l'exposition\ndes produits de son travail d'une année. Nous retrouvons au catalogue les\nnoms familiers des membres du Cercle; à la cymaise, comme toujours, nom-\nbre d'œuvres consciencieuses, intéressantes, qui marquent les progrès conti-\nnuels de leurs auteurs, la conscience de plus en plus nette qu'ils prennent de\nla vocation de leur talent.\n   Il faut louer particulièrement les dessins de M. Firmin Baes, le Berceau,\net surtout les Sacs; les images vives de M. Orner Coppens; la jolie,, quoique\nun peu superficielle, aquarelle de feu Hannotiau, Jeltje; les impressions de\nsilence et de recueillement de M. René Janssens et de M. Alfred Verhaeren\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                           123\n\n\nle premier, plus pénétrant; le second, plus coloriste. M. Eugène Laermans\na deux cadres : le Bain et Un Paria, las d'aller pitoyable, excommunié de la\nvie qui traîne la jambe sur un chemin sans but, à l'aube d'un jour, inutile\net solitaire pour lui, comme la veille — et comme le lendemain ; deux pages\nvivantes et fortes dans la manière originale, faite de partis pris heureux, de\nl'excellent artiste.\n   Signalons encore l'Attelage campinois, de M. Van den Eeckhoudt; l'exposition.\nd'Amédée Lynen et, surtout, l'archaïsme charmant de sa Vue d'Yperdamme.\nNous avons cherché vainement les tableaux de Léon Dardenne mentionnés\nau catalogue.\n   On retrouve dans la Figure équestre, l'exquise plaquette, et la figure d'homme\nPour l'Art, de M. Victor Rousseau, tout le talent fier, nerveux et délicat de\nce sculpteur doué; ses qualités d'expression fine, de grâce pensive.se perdent\nun peu dans l'exécution de groupes de grande envergure, tels que les Sœurs\nde l'illusion, dont la figure de gauche a pourtant une beauté singulière.\n   Pour finir, pointons Rousse, le joli et spirituel buste de M. Pierre Braecke.\nUne brillante broderie décorative (au passé) : l' Eté, de Mme De Rudder, dont\nun petit garçon émerveillé, expliquait ainsi le sujet à sa mère : — « Regarde,\nmaman ! Ça représente des femmes qui ont des moutons... et puis, il y a des\nfleurs qui ne leur font rien ! »\n   Pour l'Art a deux catalogues : l'un, orné de reproductions — pour le public;\nl'autre, sans Illustrations — pour la critique!... Celui-là paie de sa poche;\ncelle-ci — de sa personne — de quel côté, pour des artistes, la balance\npenche.-t-elle ? Grave question — d'économie, sans doute. Parcimonie mal\nentendue, et dont le préjudice est plutôt pour les exposants, car ces illustra-\ntions seraient d'utile secours à la mémoire du critique, défaillante devant la\nmultitude des œuvres au sujet desquelles les rubriques du catalogue ne lui\nrappellent rien ! Ce n'est pas que nous soyions vexé dans notre intention de\nrevendre le catalogue qui nous a été libéralement octroyé, mais, enfin, le pro-\ncédé nous fait sourire, et c'est comme si les éditeurs d'art Alinaù ou Bell and\nSons apprêtaient, pour nous les offrir, des exemplaires de leurs publications,\ndépouillés, au préalable, des photogravures qui les complètent !...\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n   O n z e K u n s t . — Il est de notre devoir d'encourager le noble effort\nartistique que M. J.-G. Buschmann, d'Anvers, le plus artistique et le plus\ndésintéressé de nos éditeurs flamands, vient de tenter en publiant la revue\nflamande Onze Kunst, continuation du Vlaamse School.\n   L'on est fier d'être flamand, lorsqu'on voit une revue comme celle-ci !\n   Tous les flamands qui ont dans leur âme une, étincelle d'amour pour l'art\ndoivent s'abonner à cette publication superbe.\n   Le premier numéro est un bijou artistique.\n   On y lit le commencement d'une étude superbe de MAX ROOSES, sur les\ndessins des maîtres flamands. Les reproductions splendides de deux dessins de\nJan Van Eyck et d'une tête ascétique de Memlinc, ornent cette étude écrite\navec la compétence et le brio habituel de Max Rooses.\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "124                               DURENDAL\n\n\n   Suit l'introduction d'une élude sur Jacob Maris, par JAN VETH, un des criti-\nques d'art les plus autorisés de la Hollande. Cette étude est très fouillée; c'est\npresque une étude définitive sur le grand maître hollandais qui fut un peu\nflamand aussi, puisqu'il passa une partie de sa jeunesse à Anvers. Un beau\nportrait de Jacob Maris, par H.-J. HAVERMAN et une reproduction d'une œuvre\ndu peintre illustrent ces pages. Un article sur l'art du tissage aux Indes néer-\nlandaises, par J.-A. LOEBER complète cette trilogie de magnifiques articles.\n    De belles reproductions d'étoffes indiennes sont intercalées dans le texte.\n    Un brelan de chroniques d'art, rehaussées par un portrait du peintre\nG-H.Breitner qui vient de se révéler par l'exposition de son œuvre, et sur lequel\non promet une étude approfondie avec des reproductions de ses plus belles\ntoiles, clôt ce premier numéro qui est une vraie merveille.\n    N'oublions pas de signaler la délicieuse couverture de Onze Kunst dessinée\npar H.-P. BERLAGE N Z , les lettrines et têtes de page de CH. DOUDELET,\net enfin le beau papier et les caractères nets et si agréables à la vue,\n    M. Buschmann, vous élevez à l'Art national un monument impérissable;\nnous vous félicitons de tout cœur et nous formons le vœu ardent que vos\nintentions si pures, si élevées, soient appréciées par quiconque, dans notre\n beau petit pays de Flandre, comprend encore que le pain de l'âme est aussi\n et plus nécessaire à un pays que la nourriture matérielle.\n                                                          AUGUSTE CUPPENS.\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                          LES LIVRES\n\n\nL a D i v i n a C o m m e d i a , novamente illustrata da artisti italiani a cura di\n  VITTORIO ALINARI; in-4°. — (Firenze, Fratelli Alinari.)\n\n   L'illustration du Dante! Entreprise susceptible de tenter la généreuse\nambition d'un artiste et, aussi, de désespérer sa persévérance et son génie.\nComment rivaliser avec le terrible et volontaire poète dont chaque vers est\ncomme une image brandie, ardente comme une torche, éclatante de ténèbres\net d'épouvante, nourrie de majesté et de sang? Quelle physionomie donner à\nces héros douloureux ou hautains, Paolo Malatesta, Francesca di Rimini,\nPia Tolomei, Farinata degli Uberti, combien d'autres dont la figure est\nfrappée à jamais dans le bronze de ces tercets, avec le relief et le raccourci\néblouissants dont, seul, depuis, Michel-Ange retrouva le secret en peignant\nla voûte de la Sixtine ?\n   Les mots, ici, sont trop forts, trop chargés de significations; chacun d'eux\nmarque dans la pensée une trop définitive et trop complète empreinte; et il\nsemble qu'aucune représentation graphique ne saurait équivaloir le retentis-\nsement farouche ou plaintif de ces paroles.\n   Botticelli, parmi les primitifs; Gustave Doré, parmi les modernes, ont\ntenté un commentaire du poème gigantesque : l'âme passionnée et tendre de\nSandro, toute livrée aux impulsions de sa sensibilité profonde et à ses rêves\npersonnels, était trop disparate de celle du Dante pour que l'œuvre de celui-ci\npût réellement l'inspirer : ses dessins sont d'une invention délicate et singu-\nlière, mais secs et sans émotion. Quant à Gustave Doré, il a exécuté autour\nde la Divine Comédie une brillante et superficielle fantasia.\n   Voici que, grâce à l'initiative intelligente de M. Vittorio Alinari, qui ne\ncesse par tous les moyens d'encourager et de stimuler le mouvement artis-\ntique de son pays, commence de paraître une nouvelle édition du poème de\nl'Alighieri dont l'illustration tout entière sera due à des artistes italiens. Nous\navons sous les yeux les cinq premiers fascicules de la publication et nous\nsommes heureux de constater que nos appréhensions, quant aux résultats du\nconcours organisé par M. Alinari pour l'illustration du Dante, étaient exagé-\nrées : chaque livraison comprend un chant accompagné de culs-de-lampe, de\ngravures dans et hors texte, d'un goût très sobre, en général, et d'une inter-\nprétation forte et juste. Il faut louer surtout parmi les planches hors texte,\nexécutées avec le soin artistique habituel à l'éditeur, la belle et simple\nRencontre de l'Alighieri et de Virgile (Inferno, canto I).\n   La partie parue de l'ouvrage permet d'augurer du succès de la nouvelle\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": "I26                                  DURENDAL\n\n\nentreprise de M. Alinari : il est certain, en tous cas, qu'en proposant à l'ému-\nlation des artistes de son pays un sujet d'inspiration tel que la Divine\nComédie, il ne pouvait exercer qu'une influence fructueuse sur l'orientation d e\nl'art italien contemporain.\n                                                                  ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nThéâtre de Maurice Maeterlinck, troisième édition, vol. I et III.\n  — (Bruxelles, Lacomblez.)\n\n    L'éditeur Lacomblez publie une nouvelle édition du théâtre de Maurice\n'Maeterlinck. Les volumes I et I I I ont paru. Ils comprennent la réédition\nde : La Princesse Maleine, l'Intruse, les Aveugles, Aglavaine et Sélysette, et la p r e -\n mière édition de deux nouveaux drames : Ariane et Barbe-Bleue et Sœur\nBéatrice. U n e très intéressante préface de l'auteur ouvre le premier volume.\n    Nous avons déjà dit, à diverses reprises, notre admiration enthousiaste\npour le théâtre de Maeterlinck. Les merveilleux chefs-d'œuvre qu'il com-\nprend ont été analysés ici, à la parution de leur première édition.\n    Tous les quolibets des sots, incapables de comprendre le théâtre d e Mae-\nterlinck, qu'ils n'auraient jamais dû lire, puisqu'il n'a pas été écrit pour eux,\nn'ont pu empêcher le succès de couronner les efforts de notre grand écrivain.\n Bien que cette œuvre ne s'adressât qu'à un petit public, à u n e élite, aux\n intellectuels, à ceux qui ont l'esprit assez vigoureux pour atteindre les som-\n mets où Maeterlinck veut élever ses lecteurs, et l'âme assez haute pour com-\n munier à son.génie, elle est parvenue à une troisième édition.\n    Maurice Maeterlinck a le grand mérite d'avoir pu, par sa forte p e r s o n n a -\n lité, dégager enfin le théâtre de la vieille routine, en écrivant, dans ce genre\n qui paraissait usé et épuisé, des œuvres d'une originalité sans pareille.\n Il n e s'est pas préoccupé de ce public bête, dont-il est facile de se faire\n applaudir q u a n d on a assez de malice pour exploiter sa bêtise. Il ne res-\n semble en rien à tous ces dramaturges qui, pour faire valoir leurs œ u v r e s , ont\n besoin de consulter d'abord, pour exploiter ensuite, ce que l'on appelle vul-\n gairement, le goût du jour. T r o p fier pour s'abaisser jusqu'au public, il a\n tenté de l'élever jusqu'à lui; ce qui est le fait du véritable artiste. On sait\n combien une mise en scène habile sert souvent à cacher les défauts de tant\n d'oeuvres médiocres. Dans le théâtre de Maeterlinck, il n'y en a pas. Il semble\n en avoir le plus profond mépris et l'avoir exclue à dessein. U n e seule préoc-\n cupation s'affirme dans tous ces draines, celle de provoquer u n e impression\n de vraie humanité. E t pour communiquer au public cette impression, il n'a\n pas même recours aux artifices d'un style aux vives colorations. Sa langue\n est d'une sobriété rare. Mais cette simplicité cache une vigueur de pensée peu\n commune.\n   E n dépit d e l'absence de mise en scène et de tout cet extérieur chatoyant\net clinquant dont les dramaturges ont coutume d'habiller leurs œuvres, ces\ndrames de Maeterlinck donnent une impression d'éternité, à ceux qui sont à\nmême d'en savourer les beautés mâles. Maeterlinck ne vise souvent qu'à pro-\nvoquer une émotion unique. Tout son drame roule autour d'une seule idée.\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "                                        LES LIVRES                                         127\n\n\nMais il la fait entrer, cette impression, jusqu'au tréfonds de l'âme. Il fait souf-\nfrir avec les p e r s o n n a g e s qu'il met en scène, il fait supplier, crier, d e m a n d e r\ngrâce avec eux. P a r m o m e n t l'émotion est si forte qu'on est, sans le savoir, en\nquelque sorte, englobé d a n s le d r a m e . On semble en faire partie, en être u n\ndes p e r s o n n a g e s , y j o u e r avec eux u n rôle, tellement on vit en eux, tellement\non vibre avec eux. On croit vivre le d r a m e ' q u e l'on voit. N'est-ce pas le\ncomble du talent que d'arriver à produire un effet pareil. J e n e crois pas qu'il\nsoit possible d'atteindre un plus haut degré d'art.\n   L e s deux drames, ajoutées d a n s cette nouvelle édition, se distinguent\nassez nettement des précédents. On y rencontre la m ê m e force de pensée,\ninséparable des œuvres de Maeterlinck, dont le cerveau est celui d'un philo-\nsophe en m ê m e temps q u e d'un artiste. Il y a encore également ce souci con-\ntinu de donner au public des impressions vraiment h u m a i n e s . Mais le\nstyle n'a plus le cachet de simplicité extraordinaire qui caractérise les drames\nantérieurs. Maeterlinck s'y révèle à n o u s sous u n nouvel aspect. Il nous fait\nvoir u n e autre facette de son génie. Il n o u s donne une preuve de l'étonnante\nsouplesse et de l'inépuisable fécondité de son esprit. Cela est surtout remar-\nquable d a n s le drame : Sœur Béatrice. Il est écrit avec u n e magnificence de\nstyle i n c o m p a r a b l e . L a langue en est somptueuse, éblouissante, étincelante.\nOn dirait que l'auteur l'a écrit au sortir de cet admirable Livre des Abeilles,\nun des plus beaux livres, au point de vue du style, que n o u s ayons jamais lus.\nL a forme d é ce livre et celle de Sœur Béatrice se ressemblent étonnamment\nsous ce r a p p o r t . Il faut lire ce drame superbe. Il est de toute beauté. L e s\npensées en sont fortes et elles sont enrobées en une forme splendide dans\nlaquelle l'auteur a enchâssé des images fulgurantes de lumière, qui brillent\ncomme des rubis épingles d a n s la robe d'or et d'argent d'une princesse de\nconte de fées.\n                                                                     HENRY M Œ L L E R .\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n . — R. G H I L : Œ u v r e . (Paris, Edition du Mer-\ncure de France) — J. VAUDON : E t u d e s littéraires sur le XIXe siècle (Paris,\nRetanx). — J. D'ESTRAY : Vieillir! (Paris, Edition de la Revue Libre). —\nJ . M E Y E R S : La chaire contemporaine en F r a n c e ( L u x e m b o u r g , Beffort). —\nJ . SEMERIA : E t u d e sur Quo Vadis, de H . Sienkiewicz (Bruxelles, Schepens). —\nJ. BROUSSOLLE : L a critique mystique et F r a Angelico (Paris, Oudin). —\nH . BORDEAUX : L a voie sans retour (Paris, P l o n ) . — G. GOYAU : L'idée de\npatrie et l'humanitarisme (Paris, Perrin). — A. BEAUNIER : L a poésie nou-\nvelle (Paris, Mercure de France). — A. SAMAIN : Aux flancs du vase (ibid.). —\nM. BARRÉS : Leurs figures ( P a r i s , J u v e n ) .\n\n   N O T A . — . L a s u r a b o n d a n c e de copies nous force à renvoyer aux prochains\nfascicules lès comptes r e n d u s d e n o m b r e u x livres reçus.\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "                          NOTULES\n\n   L a Société d e s A m i s de la M é d a i l l e . — Dans le but de per-\nmettre aux jeunes sculpteurs, statuaires ou médailleurs de s'essayer dans l'art\nde la médaille, la Société hollandaise-belge des Amis de la Médaille d'art,\nmet au concours entre les artistes âgés de moins de 30 ans au 1er janvier 1903,\nsortis des Académies des Beaux-Arts, des Ecoles supérieures de dessin et de\nsculpture, ou appartenant à des ateliers libres de Belgique ou de Néerlande,\nle projet d'une médaille ou d'une plaquette ad libitum, à deux faces, qui sera\nfrappée à 75 millimètres et dont le sujet sera : La glorification de la paix univer-\nselle.\n   La valeur du prix attribué au lauréat du concours, si le jury en désigne un,\nsera de huit cents francs.\n   Le projet primé, moyennant la remise de cette somme, deviendra la pro-\npriété de la Société. Elle s'en servira pour faire frapper des médailles desti-\nnées à ses seuls membres. Un exemplaire d'argent et dix exemplaires de\nbronze seront gracieusement remis à l'auteur.\n   Les projets, qu'ils soient en plâtre, en marbre, en métal ou en toute autre\nmatière, n'excéderont pas 30 centimètres de diamètre s'il s'agit d'une médaille,\nou 30 centimètres de diagonale s'il s'agit d'une plaquette. Ils devront, pour\nprendre part au concours, être parvenus chez le Président de la Société,\nM. Alphonse de Witte, 55, rue du Trône, à Bruxelles, le 31 mars 1903 au\nplus tard. La décision du jury sera rendue publique le I er mai suivant.\n   Les concurrents pourront retirer les œuvres non primées. Ils devront le\nfaire dans le délai d'un mois après la proclamation du résultat du concours.\nPassé ce délai, les projets non réclamés resteront la propriété de la Société\nqui pourra en disposer à son gré.\n   Les œuvres présentées devront être accompagnées d'une lettre d'envoi\nmentionnant l'adresse de l'artiste et des documents permettant de constater\nqu'il remplit les conditions voulues pour prendre part au concours.\n   Le nom du lauréat sera publié dans divers journaux de Belgique et de Hol-\nlande, et son œuvre sera reproduite dans les Médailles historiques de Belgique,\npublication faite par la Société royale belge de numismatique.\n\n   L a L i b r e E s t h é t i q u e . — Le IXe Salon de la Libre Esthétique\ns'ouvrira à la fin de février, dans les galeries du Musée de peintuVe moderne,\net sera clôturé fin mars. Il groupera un ensemble d'oeuvres originales de feu\nA. de Toulouse-Lautrec et une importante série de peintures de Willy Schlo-\nbach, qui s'est abstenu d'exposer depuis 1890. Parmi les invités, on cite en\noutre Mlle A. Boch, MM. G. Buysse, A. Coppieters, J. Delvin, A.-J. Hey-\nmans, F. Khnopff, E. Laermans, G.-M. Stevens, P . Dubois, C. Meunier,\nG. Minne, Ch. Van der Stappen, etc. (Belgique); F . Auburtin, Ch. Guérin,\nH . Lerolle, H. Le Sidaner, Ch. Milcendeau, E . Moreau-Nélaton, K.-X.\nRoussel, F. Vallotton, M. Vieillard, A. Charpentier, A. Methey, H . de Vol-\nloubreuse, F. Voulot, etc. (France); F. Conder, A. Hazledine, Sidney Lee,\nCarton Moorepark, B. Priestman, A.-Ch. Robinson, H. Wilson, A. de Sauty\n(Angleterre); Mlle A. Duthil, MM. P. Dupont, J. Toorop, et G. Van der Hoef\n(Hollande); Mme Kollwitz, MM. F. Hoch et C. Strathman (Allemagne);\nH. Anglado, F . de Iturrino, R. Pichot et R. Planells (Espagne); J.-M. Pezké\n(Russie); G. Munthe (Norvège); Nils Kreuger (Suède); Th. Ralli-Scaramanga\n(Grèce). Au total, une cinquantaine d'artistes dont plus de la moitié n'a jamais\nexposé en Belgique. Des conférences et des auditions de musique nouvelle\ncompléteront cette manifestation des arts graphiques et plastiques d'avant-\ngarde.\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": ""}, {"page_pdf": 161, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 2, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1902-02", "signet_source": "Neuvième année - N°2 - Février 1902 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant janvier (pages 5-64), pages 65-128 ; concert du 25 janvier passé et exposition de fin février annoncée dans les Notules.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume."}}