{"numero_id": "ulb-durendal-1902-livraison03", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-001", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 129, "titre_corps": "Coups de Cloche : La Pie aux Nids", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Eugène Demolder", "ancre_debut": "Coups de Cloche La Pie aux Nids", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 166, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 90, "fin_caractere_exclue": 1464, "texte": "Coups de Cloche\n\n                              La Pie aux Nids\n\n\n                                                                              Mars.\n\n\n              LA Pie aux Nids : ainsi les forestiers nomment la\n                 vieille qui, chaque printemps, vers Pâques, sort\n                 du bois, sa hotte aux épaules. Elle est chargée\n                 de jolis nids : elle en a volés aux buissons\n                 d'églantiers pendant le sommeil des épines, elle\n                 en a ravis au roulis des roseaux, tandis que les\n                 sagittaires, la lance hors de l'onde, regardaient\n              luire les libellules.\n   Les nids sont pleins d'œufs, gros comme des perles : ces\nœufs deviendront colliers de Pâques, mais ne seront jamais\noiseaux.\n   Que vous importe, enfants, que les bois se taisent en juin, si\nvotre joie chante P â q u e s en avril?\n  Autant se moque la vieille de ce que vos tirelires restent\nmuettes, lorsqu'au retour du marché, vos sous clairs, échangés\npour des œufs mignons, carillonnent dans sa pochette, dès\nqu'elle marche : P â q u e s ! P â q u e s !\n  Mais vous faites les bois sans oiseaux.\n\n                                                      EUGÈNE DEMOLDER.\n\n\n\n  (1) Sous le litre Coups de Cloche, notre collaborateur Eugène Demolder nous donnera,\naux grandes fêtes de l'année, une page d'art pareille à celle-ci.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-002", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 130, "page_fin": 137, "titre_corps": "Le Centenaire de Victor Hugo", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Le Centenaire de Victor Hugo", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 167, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 2610, "texte": "Le Centenaire de Victor Hugo\n\n                 BRUXELLES s'est associé à la célébration du centenaire d'Hugo\n                     en inscrivant le nom du poète sur la maison de la Grand'-\n                     Place, qu'il a habitée, après le coup d'État, et par une\n                     séance littéraire au théâtre du Parc.\n                        On pourrait rattacher aussi à ces manifestations la série\n                     de conférences sur le maître que M. Brunetière est venu\n                   ...donner, en janvier et en février, aux Matinées littéraires.\n                        C'est un régal délicat, pour les esprits épris de méthode,\n                      que d'entendre ou de lire M. Brunetière, d'admirer l'arma-\nture à la fois souple et solide de ses phrases et combien, avec quelle sûre\ndextérité, l'engrenage de sa dialectique soude les raisonnements en une\nchaîne brillante d'évidence. Quelquefois, la machine grince un peu; ses\névolutions paraissent lourdes et saccadées; on la souhaiterait plus légère,\nenjolivée de quelques damasquinures, mais à tort, et ce serait détruire sa\nphysionomie. C'est une bonne machine, manœuvrée par un ouvrier plein de\nconscience et,.qui livre de l'ouvrage substantiel et résistant. La critique de\nM. Brunetière fait songer à une grande force imposante qui roulerait, broyant\nles pierres, les aplanissant pour tracer dans la montagne un chemin large\net égal. Nous n'avons qu'à suivre : il nous conduira sur les sommets, non par\nbonds et soubresauts, mais par étapes et degrés, d'un pied ferme, posé sur\nun terrain stable.\n   M. Brunetière s'est attaché à étudier Hugo sous son triple aspect de poète\nlyrique, de poète dramatique et de poète épique, et il l'a fait avec l'excellence\nqui lui appartient. Il a montré, par de topiques exemples, à quel point l'inspi-\nration, chez Hugo, demandait à être sollicitée par une impulsion extérieure,\nà être \" actionnée par la circonstance \" : « Echo sonore » de tous les bruits\net de tous les murmures de la terre et du ciel, et qui leur donnait une ampleur\net une magnificence inégalables. M. Brunetière a défini, en mots heureux, le\ngénie musical du poète, cette variété féconde du mouvement, cette splendeur\nd'un rythme continuellement changeant, puissant et ingénu, grandiose ou\nalerte, capable de majesté et de grâce, susceptible d'obéir à toutes les\ninflexions du sentiment ou de la pensée; et qui enveloppe et entraîne, dans\nson développement polyphonique, comme l'orchestre même de Wagner,\ntoutes les voix de la nature et des choses pour les conjuguer avec la voix\nexultante ou plaintive de l'homme.\n"}, {"page_pdf": 168, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3310, "texte": "                     LE CENTENAIRE DE VICTOR HUGO                            131\n\n\n   A la séance littéraire du théâtre du Parc, M. Albert Giraud a parlé d'Hugo\n avec la lucidité spirituelle, la clarté et la pureté exquises de langage qu'on lui\n connaît, mais, avouons-le, sauf par moments, nous n'avons pas perçu dans\n ces paroles d'un poète sur un poète la flamme généreuse, les accents d'enivre-\n ment et de fierté, la chaleur d'âme que nous attendions. La nécessité de con-\ndenser un aussi vaste sujet en une conférence d'une heure et l'allure quasi-\nofficielle de la solennité ont, sans doute, exercé quelque influence réfrigérante\nsur l'éloquent auteur des Dernières Fêtes, et l'ont empêché de s'abandonner à la\nrichesse habituelle de son inspiration. Nous ne formulons, d'ailleurs, cette\nréserve que comme une impression toute personnelle, probablement, et\ndésirons que M. Giraud y voie non une critique, mais un regret.\n   Après une analyse succincte de l'œuvre du maître, M. Giraud a dégagé de\nla complexité apparente de celle-ci la physionomie toujours identique du\npoète, de l'évocateur armé du prestige incomparable des mots; de l'homme,\nà l'incantation duquel tout, jusqu'aux idées les plus métaphysiques, se revê-\ntait, comme un paysage de lumière, d'images éblouissantes et ailées.\n   La faculté cardinale du poète, qui est d'imaginer, c'est-à-dire de galvaniser\ntout ce qu'il touche ; d'y faire resplendir une vie nouvelle, singulière et belle,\nexista chez l'auteur des Quatre Vents de TEsprit, à un degré unique, tellement\nqu'à se plonger au tourbillon de ce cerveau dans lequel le monde des appa-\nrences semble s'absorber comme un fleuve dans un gouffre, pour rejaillir plus\nloin en cataractes d'images audacieuses et éclatantes, en jets féeriques de\nlumière et d'eau, on se sent envahi d'une sorte de vertige obscur et sacré.\nIl avait l'âme neuve et étonnée d'un primitif; toutes les impressions y frap-\npaient des coups retentissants qui faisaient en cette sensibilité, toujours incan-\ndescente, comme un éclaboussement magnifique d'étincelles. Son esprit était\ncontemporain de celui de ces pâtres aryens qui, durant leurs lentes migra-\ntions sur les hauts plateaux asiatiques, dans l'immensité herbue des steppes,\nentre les défilés des montagnes, le long des fleuves, abreuvoirs énormes de\nleurs troupeaux innombrables, personnifiaient les phénomènes cosmogo-\nniques, les forces funestes ou propices de l'univers, et, dans l'effroi ou le\nravissement de l'ouragan, du soleil, de la nuit silencieuse et peuplée, des\nphases de la lune — de la beauté et de la cruauté de la nature, nouvelle en\ndes âmes nouvelles, créèrent la théogonie qui, plus tard, trouva une forme\nimmortelle sur les rivages de la Grèce. Et, M. Giraud l'a finement remar-\nqué, le mécanisme antithétique de la pensée chez Hugo, ces grands partis\npris de ténèbres et de clarté, ces oppositions véhémentes et tranchées du bien\net du mal, de la beauté et de la laideur, ne sont-ils pas comme la répercus-\nsion atavique dans cette âme originelle des premières émotions de l'humanité,\nde l'inapaisable songe de joie et de douleur, d'espoir et de crainte, que les\nalternatives de l'ombre et de la lumière, le dualisme fatidique du jour et\nde la nuit, éveillèrent au cœur des lointains ancêtres errants, avant la dis-\npersion?...\n"}, {"page_pdf": 169, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3350, "texte": "l32                              DURENDAL\n\n\n  Dans un article récent, M. Jules Lemaître confessait avoir, à une certaine\népoque, été injuste à l'égard de l'œuvre de Victor Hugo ; et il semble que la\nplupart des écrivains des deux dernières générations pourraient faire le même\nmea culpa.\n   Une revue française a recouru au referendum pour connaître si Hugo avait\nété, vraiment, le grand poète duXIXesiècle ou, dans la négative, qui ? Il y avait\ndeux cent cinquante votants, tous poètes ! les quatre cinquièmes desquels ont\nblackboulé l'ancêtre ! — voté la mort du tyran de gloire, dont la grande voix\nposthume couvre le bruit de leur petit turlututu ! Plébiscite des légumes\ncontre le chêne dont l'ombre les empêche de pousser ! De quel poids com-\nparatif pèsent les suffrages de ces cinquante et de ces deux cents ? Y avait-il\ndes électeurs pluraux? Nous l'ignorons et connaissons seulement le nom du\nnaïf enlumineur montagnard qui, dans la modeste appréhension de se faire\nremarquer, a donné avec simplicité sa voix à — Guy de Maupassant !\n    La postérité a commencé pour Hugo, et l'on peut tenir que la transforma-\ntion graduelle, de l'opinion des écrivains à son égard est préliminaire, en\nquelque sorte, au jugement que le temps portera sur son œuvre. Celle-ci subit\nl'évolution de toutes les choses issues de la main des hommes ; elle se dépouille\nde ce qu'elle recelait de transitoire, de périssable. Tout ce que le poète a laissé\npasser dans sa pensée de vanité, d'injustice et de violence s'efface, décline,\ns'effrite.\n    Lu question de savoir si Hugo était ou non un « penseur » a provoqué de\nfréquentes controverses, oiseuses, sans doute, mais provoquées, il faut bien\nle dire, par le maître lui-même. Convaincu de l'universalité de son génie, ne\ncrut-il pas, surtout vers la fin de sa merveilleuse carrière, exercer une sorte\nde principat intellectuel; ne prit-il pas souvent l'attitude d'une manière de\npape lyrique, pour dicter aux souverains et aux peuples son idéal politique ;\npour prêcher le vague déisme, l'hugomorphisme, si l'on osait dire, qui constituait\nsa religion et sa philosophie? Dès lors, on était autorisé à discuter la valeur\n de celles-ci et leur portée.\n    Mais nier la pensée dans le resplendissement de cette œuvre, ç'aurait été\n nier les pouvoirs de vie qui sont dans la lumière et la chaleur du soleil. La\nparole inspirée du poète exalte l'esprit des hommes et le féconde, comme\nles rayons du soleil font éclater et mûrir les germes de la terre. L'archer\n divin, Apollon, n'était-il pas aussi le conducteur des Muses?\n    Après les belles musiques du Parnasse, une génération a grandi, nourrie\n d'un pain exaltant et amer, qui marchait sur les traces de Charles Baudelaire\n et célébrait Henry Beyle, plus avide d'études attentives et douloureuses que\n de grands mots sonores, qui ne la grisaient plus.\n    Il semble, à présent, que les excès de l'étude du soi, des raffinements alam-\nbiqués de la psychologie et de l'analyse — et, aussi, le spectacle des effa-\nrantes originalités, des monstruosités autolâtriques qui se développèrent dans\n ce bouillon de culture — nous aient donné la nostalgie du large, des grands\n espaces, de l'étendue...\n    Nous revenons, alors, à Hugo, rouvrons la Légende des Siècles, la Fin de Satan\n ou les Contemplations... Et c'est une étrange, forte et régénérante ivresse, à la\n"}, {"page_pdf": 170, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3126, "texte": "                       LE CENTENAIRE DE VICTOR HUGO                            133\n\n\n fois exaltée et lucide, qui vous saisit à respirer dans le vent généreux, dans la\n houle et les embruns de cet océan de paroles enflammées et d'images\n vivantes...\n    A la suite d'un de ces pieux pèlerinages dans l'œuvre du vieux poète, nous\n essayions, il y a quelques années (1), de marquer l'enchantement profond que\n nous en avions rapporté. On nous permettra de citer quelques pages de ces\n notes, arrachées, en quelque sorte, à un carnet de voyage, et dont tout l'inté-\n rêt, pour l'auteur, au moins, est de traduire avec vivacité d'inoubliables\n émotions :\n\n                                          * *\n\n     « Malgré sa participation aux luttes politiques et littéraires de son époque,\n   en dépit de la partie, d'ailleurs périssable, de son œuvre où se reflètent des\n   préoccupations' purement actuelles, Hugo nous semble peu de ce siècle et,\n  pour paradoxal qu'il puisse paraître, si peu moderne que, hormis les détails\n  et les particularités dont se datent ses vers, nous accolerions sans difficulté\n  son nom à celui d'Homère, dans le passé presque mythique de l'humanité.\n  Il confère à tous les mots, à chaque mot, par la seule vertu de son toucher,\n  une efficacité surprenante et neuve, la beauté et la grâce, l'entière acception\n  originelles; la même éloquence primitive, substantielle et colorée, dont res-\n  plendissent les paroles du barde ionien. On imaginerait qu'il saisit de ses\n fortes mains délicates des monnaies surannées, sans plus d'exergue ni d'effigie,\n pour leur rendre leur splendeur initiale et leur aloi du coup de balancier qui\n  les frappe à son chiffre.\n     » Sa rudimentaire philosophie, faite toute d'effroi illimité devant les grands\n lieux-communs inexplicables et de pitié, lui communique le même frisson\n angoissé qui s'empare du chantre de 1''Iliade à l'évocation de Zeus, le Kronide\n inévitable, ou des noires Kères de la Mort. Il est de ceux que « Pan formi-\n dable », que \" l'ombre incommensurable et fuyante » enivre : l'Au-delà, l'In-\n fini, l'Inconnu, cela, ces vocables mêmes, au fond, résument les seuls et\ninsolubles problèmes à renonciation desquels son intelligence sereine se\ncabre, s'effare ou s'irrite; monotones et « formidables » points d'interrogation\ndont chaque fois, pour ainsi dire, il réinvente le secret et l'étonnement pres-\ntigieux, qui le fascinent infatigablement d'images imprévues, toujours, et\nsublimes. Il ne cherche à explorer ni à deviner la région énigmatique, non\npas même à la peupler d'hypothèses... Il ne s'entête ni ne raffine devant « le\ntrou effroyable de l'ombre »; il entasse les métaphores, multiplie les emblèmes\nextraordinaires et saisissants, et, dupe de sa fécondité hyperbolique, satisfait\nd'avoir nommé le mystère, signifié l'incertain, il se figure scrutées et éclaircies\nles ténèbres qu'il a constatées, résolue la question à laquelle il a seulement\ndonné une forme souveraine.\n    » Vraiment, cette inépuisable fécondité expressive, la germination continue\n\n\n (1) Ces pages ont été publiées dans la Jeune Belgique du 20 février 1897.\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3116, "texte": "134                                   DURENDAL\n\n\nde cette pullulante végétation de symboles; la perpétuelle réincarnation des\nmêmes idées dans un cerveau, qui les pare d'apparences toujours inédites,\nmasque et offusque leur essence aux yeux éblouis du poète : la détente est si\nbrusque, l'image si instantanée et poignante, les mots qu'il clame à la face\nincompréhensible de la nuit si éclatants, que l'esprit traversé par ce torrent\nlyrique deviendrait, s'il ne l'était nativement, impropre aux modes rationnels\net logiques de penser.\n    » Et, certes, il n'existe là nulle trace de rhétorique : ces vivantes allégo-\nries, H u g o les voit réellement, elles l'obsèdent et le ravissent, satisfont inté-\ngralement son anxiété philosophique. Aucune idée, morale même ou abstraite,\nne le hante, qu'il ne la concrète en une sorte de hiéroglyphe poétique, qu'il ne\n l'incarne en une figure tangible et, pourrait-on dire, mythologique :\n\n                     Le bien étonne ; et l'âme a peur en le créant ;\n                     Il a la majesté farouche du géant...\n\n  » L a tendance naturelle de l'artiste est de transporter, d'éprouver, d a n s sa\nsensibilité, les notions reçues par la voie du raisonnement; chez H u g o , cette\nmédiation ne se produit presque jamais; aussi, toute son œuvre recevrait-elle\njustement comme épigraphe ce vers de la Légende des Siècles :\n\n                       Je suis le monument du cœur démesuré!\n\n   » Il ne communie avec le divin qu'à travers la nature orageuse ou con-\nvulsée, la foudre, le cataclysme; la terreur devient ainsi, pour l'ingénuité de\ncette âme primitive, la condition motrice de l'émotion religieuse. Mais,\nlorsque par tous ses phénomènes, terrestres et sidéraux, par la voix de ses\ninnombrables créatures, instinctives ou conscientes, l'univers lui crie la\nvérité, il s'y refuse, ne peut la comprendre, car les lumières de l'humilité lui\nm a n q u e n t . . . Son orgueilleuse tête affronte le ciel indéchiffrable, 1' « i m m e n -\nsité de l'ombre », et il leur lance le défi de ses vers, vibrants à l'égal des\nflèches sacrilèges de Nimroud, mais aussi impuissants.\n   » Les prodigieuses hallucinations et les égarements d e Dieu, les phases\ngrandioses ou puériles de cette théogonie recommencent, une fois de plus,\nl'énumération splendide et fabuleuse des rêves nostalgiques de l'homme\ndéchu, de ses tâtonnantes et confuses aspirations, longtemps déçues, vers la\nDivinité... Finalement, environné des mille formes, superbes, hideuses ou\nchatoyantes de sa vision, inapte à choisir et sans foi, l'épouvante saisit le\npoète de son impuissance et, outré de l'échec infligé à sa haute intelligence, et\nde lui sentir des bornes, il tente de la réhabiliter en posant les termes exorbi-\n tants du problème :\n\n                      C'est une obscénité de lever, fût-on prêtre,\n                      Le grand voile pudique et sacré de l'horreur...\n\n   » Toute la nature, cependant, depuis 1' « herbe formidable » jusqu'à\nla cime agitée des forêts jusqu'aux « monts fauves et soucieux », palpite,\nsanglote et souffre, murmure, rugit, déplore sa détresse et son c r i m e . . .\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3158, "texte": "                        LE CENTENAIRE DE VICTOR HUGO                                135\n\n                      Eole fou vomit la pluie échevelée...\n\n                      ... Et l'on entend, au fond des brouillards soucieux,\n                      Hurler la bête fauve effrayante des cieux.\n                      Le tonnerre...\n\n                      ... Et les miaulements énormes de l'abîme..\n\n     » Chœur discordant et houleux, jailli de 1' « ombre hypocondriaque » et\n  qui rencontre en l'âme du poète u n retentissant écho terrifié... E t les enchan-\n  tements tragiques de la nuit, les mirages nébuleux de l'étendue peuplent alors,\n  pour lui, l'hémisphère ouranien d ' u n e faune météorologique ou stellaire, ailée\n  ou r a m p a n t e : il voit monter lentement à l'horizon le « scarabée effroyable du\n  soir », « l'araignée immense de la nuit », ou, soudain, à l'oriifice du «cratère\n  inouï de la noirceur immense », surgit Arimane, l'ange du Mal, « avec le\n  masque horrible d e la lune »...\n    C h a c u n e de ces fulgurantes images cèle et dissimule un des aspects de la\n  Divinité multiforme, é p a n d u e , fourmillante, chère à la conception du Maître.\n  Les prophètes — et Christ m ê m e ! — furent, sans doute, dans un ordre supé-\n rieur, les transitoires interprètes, les h u m a i n e s et passagères hypostases de ce\n Dieu nuageux et diffus, comme aussi, plus bas, les conquérants, les philo-\n sophes, les poètes, héros éponymes, « forçats immenses de l'idée », demi-\n dieux momentanés, émissaires d'une Providence a n o n y m e . . . E t la fantaisie\n énorme et triste du mystagogue lyrique lui inspire ces apothéoses où il érige\n les effigies démiurgiques de la fable, de la légende et de l'histoire, poèmes\n pareils à des avenues de sphinx et qui conduisent au temple incertain de son\n Dieu indéfini...\n                     Habitant du gouffre et de l'ombre sacrée\n\n\n                     Et pendant que je lis, mon œil visionnaire\n                     A qui tout apparaît comme dans un réveil...\n\n    « Mon œil visionnaire! » Et, vraiment, on finit par imaginer quelque œil\n fantastique, cyclopéen, profond et avide, ouvert au large sur le monde —\n mais i m m o b i l e ! Il ne saurait déplacer ni agrandir son axe visuel, l'amplitude\n de sa perspective optique, d'ailleurs immense. Quelque forme qu'adopte son\n rêve, extase, délire, enthousiasme, il n'est jamais interne : cet absorbant\n regard qui réfléchit et concentre, comme une lentille prismatique, tout l'orbe\n sensible de l'espace, ne voit rien au delà — ni en l u i - m ê m e ! . . .\n   \" Il reflète grandiosement les a p p a r e n c e s ; il ne les éclaire ni ne les\n pénètre. L e poète songe, mais l'origine de son évagation réside hors de lui-\nmême, d a n s les choses, le spectacle, l'hallucination inépuisable et effrayante\nde la vie, de la terre, du ciel et des eaux. C'est u n voyant, non un clairvoyant.\nIl aura contemplé et décrit toutes les métamorphoses, toutes les décevantes\nfantasmagories du voile de Maïa, sans tenter de l'écarter jamais... Eternel\ningénu, c h a q u e j o u r il s'apercevait, épouvanté ou ravi, dans les choses, chaque\njour nouvelles...\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3477, "texte": "136                               DURENDAL\n\n\n   \" Hugo nous semble sans crépuscule et sans aurore : il propage autour de\nlui des clartés et des ténèbres — également éblouissantes ! A l'exemple de\nl'Orphée solaire, il faut qu'il poursuive sa route radieuse, sans s'arrêter ni se\nretourner jamais, car son regard a de perçantes et fatales lueurs pour Eury-\ndice; l'origine et la fin des choses se dérobent à sa vue, fuyent et s'évanouis-\nsent... Peut-être, son œuvre trouve-t-elle son unité caractéristique dans ces\nantithèses violentes, si souvent dénoncées et raillées, et sa philosophie ou,\npour mieux dire, sa religion, n'a-t-elle point d'autre source...\n   » ... Le perspicace et volontaire génie du Vinci, de Baudelaire, la rare\npréméditation de leur œuvre restreinte, très noble et ambiguë, exercent une\nfascination unique, délicieuse et terrible. Hugo ne pourrait s'apparier qu'à\n Michel-Ange, peintre de geste comme lui et prodigue enfanteur de chefs-\nd'œuvre. Tous deux, le sculpteur et le peintre, bouillonnent de vitalité éper-\ndue; l'un et l'autre, ils tentèrent de fixer les modes les plus excessifs de la vie,\nla fougue fébrile, l'attitude altière des sensations, l'outrance des appétits et\ndes vices, le surnaturel et frénétique ravage de la pensée...\n   » Et les foudroyants raccourcis, la sublime et convulsive plastique du\ngrand Florentin trouvent leurs équivalents chez Hugo... I1 taille ses vers à\ngrands éclats ou, avec une fureur inspirée, il entame de gigantesques blocs\nde marbre, pour les laisser ensuite imparfaits, investis d'une spécieuse beauté\ninachevée, de la troublante majesté du mystère, torses emprisonnés dans leur\ngangue marmoréenne; profils hermétiques dégagés à peine de la matière, — à\nmoitié dieux, à moitié pierre, — comme si l'artiste, effrayé pour ses créatures,\nmême idéales, de la cruauté du monde, se fût repenti tout à coup d'avoir\nentrepris de les y introduire.\n   » Combien de fois, par le sortilège lyrique de son verbe, évoqua-t-il, du fond\ndes limbes, les philosophes, les poètes, les rhéteurs, pour leur faire répéter le\ncri désespéré de leur sagesse, de leur orgueil ou de leur néant! — ancêtres de\nnotre pensée; cariatides écrasées sous l'effroyable poids de leur responsabilité\nintellectuelle ; sibylles, prophètes, évangélistes de quelque Chapelle Sixtine\npanthéiste !...\n   » La Légende des Siècles, cette tumultueuse revue des dieux, des héros et des\npeuples, entrecoupée de discours auguraux, n'a-t-elle point les apparences\nd'un Jugement dernier? Disproportionnées et sombres, comblées d'ombre et\nd'horreur, de clameurs épiques et de malédictions, et de souffrantes multi-\ntudes, les deux œuvres stupéfient à l'envi l'admiration, sans rencontrer jamais\nl'accent ou le signe simplement humains qui attendriraient les âmes...\n   » ... Il serait séduisant d'esquisser un parallèle entre Hugo et Leconte de\nLisle; de montrer en celui-ci l'ordonnance, l'équilibre, la mesure attiques;\nchez celui-là, l'effusion virulente, la magniloquence enflammée et prolixe d'un\nesprit asiatique. Mais l'œuvre des deux poètes est trop complexe et considé-\nrable pour s'abréger en quelques définitions, qui appelleraient de nombreuses\nrestrictions ; et si Hugo nous paraît quelquefois continuer la lignée des nabis\nhébreux, hommes pleins d'égarement et de paroles inouïes, la rigueur qui\nest en Leconte de Lisle, son dogmatisme et son dédain, fort étrangers au\nlibre génie de la Hellade, lui donnent l'allure du Grand-Prêtre, du Sacer-\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1197, "texte": "                     LE CENTENAIRE DE VICTOR HUGO                              137\n\n\ndote, de l'Hiérophante d'une religion dont Hugo serait le populaire aède, le\nbarde ou le prophète...\n   » C'est pourquoi, aussi, notre tendresse et notre admiration vont, de préfé-\nrence, au vieil homme, rempli de faiblesses humaines et de grandeur, d'ob-\nscurité et de trouble, tour à tour, et d'éclairs... Il prend, à nos yeux, la majes-\ntueuse figure panthée d'un poète en quelque sorte organique ; — visionnaire\nnomade parmi la vie palpipante, dont le secret de misère et de gloire, entrevu\nparfois, l'émeut de compassion, d'effroi ou le bouleverse d'intuitions fou-\ndroyantes...\n   » Le siècle où il naquit, vécut, n'ajouta peut-être pas une idée essentielle\nà son œuvre; sa lyre gigantesque n'a que trois ou quatre cordes, or, cuivre,\nairain, fer; mais combien puissamment il les fait gronder, mugir, sangloter;\nde quelle voix il fait bruisser et gémir la mer, la nue, les bois et, sous les\ndoigts miraculeux du désespoir et de l'amour, comme elles s'assouplissent,\nquels chants il leur arrache, doux, mélodieux et terribles!... »\n\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-003", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 138, "page_fin": 140, "titre_corps": "Trappiste", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edgar Bonehill", "ancre_debut": "Trappiste La vivace jeunesse", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 175, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1314, "texte": "Trappiste\n\nLa vivace jeunesse ardait en son œil prompt,\nLa sereine science auréolait son front.\nLe monde et ses faveurs, la volupté, la joie\nTendaient à ses désirs leur accueillante proie.\n\nVers le monde Il s'en vint rayonnant comme un roi\nMais à son seuil en fleurs il frissonna d'effroi :\nPar l'entre-bâillement de ses portes dorées\nIl eut la vision des foules délurées.\n\nIl les vit à genoux devant l'autel honteux\nDe l'impure Vénus et du veau d'or hideux;\nDans une apothéose affolante le vice\nTriomphant terrassait la vertu, la justice;\n\nIl vit la volupté tyranniser les cœurs\nEt n'y semer que fiel et traîtresses rancœurs ;\nIl perçut des clameurs de vengeance, de haine\nEt le cri révolté de l'impuissance    humaine;\n\nIl vit la faulx rapide et tranchante des jours\nMoissonner sans pitié l'épi d'or des amours ;\nDu Temps aveugle il vit le sablier fugace\nMesurer une vie aux traits que l'éclair trace;\n\nSoudainement, au loin, à l'horizon     puissant\nIl vit le bras de Dieu, terrible, brandissant\nSur la foule et l'orgie un glaive de justice.\n— Il s'enfuit éperdu, vers la paix du cilice.\n\n                       *\n\nMon enfance a gardé le souvenir navré\nDu jour où l'homme grand, à longue barbe brune,\nPensif, s'est détourné de la route commune\nEt prit le dur chemin du cloitre : j'ai pleuré.\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1872, "texte": "                        TRAPPISTE                               139\n\n\nJe le revis tout blanc dans sa robe de cygne,\nHâlé par les travaux ensoleillés des champs;\nSes yeux plus doux, plus bleus, vibraient comme des       chants,\nPerdus dans les lointains de son extase   insigne.\n\nDepuis qu'il se lacère au volontaire   exil,\nSitôt que l'hirondelle aux coins du cloître austère\nA suspendu son nid et ses chansons      d'Avril,\nJ'ai revu le grand moine au calme     monastère.\n\nDès que les printemps clairs enguirlandaient     là-bas\nLes murs de vigne vierge et de mauves lilas,\nDu sein des perce-neige et des narcisses frêles,\nIl me tendait les bras, ses frémissantes ailes.\n\n                        *\n\nEn ce chœur de chapelle où psalmodie encor\nL'écho de sa voix lente ainsi qu'un pleur de cor.\nSur la dalle de marbre où prie encor la trace\nDe ses genoux fervents, dort son long corps de glace.\n\nSous l'immense œil blafard du vitrail   endeuillé,\nSous le regard navré des choses, du mystère,\nDrapé dans son manteau de neige       immaculé,\nIl dort, grand lys fauché dans son chaste parterre.\n\nIl dort son éternel sommeil au sein du chœur\nSur une paille éparse, humble comme son cœur;\nPrès du front qu'auréole un capuce, des cierges\nCoulant de jaunes pleurs érigent leurs feux vierges.\n\nLes veilles, la souffrance ont creusé ses yeux clos.\n— Déchirant le silence ainsi que des sanglots\nL'âme des cloches tinte et dans les nefs gothiques\nL'orgue grave gémit ses funèbres      cantiques.\n\nEt solennels ainsi que leur frère glacé,\nPrès de lui, dans le chœur, les moines ont passé.\nPassent les géants blancs ; leurs statures  spectrales\nMajestueusement    s'abiment dans les stalles.\n\nLeur voix déchaine un noble ouragan de mépris\nVers ce livide corps scellé par   l'impuissance,\nMais leur regard, de gloire impérissable      épris,\nImplorant l'âme élue, exulte    d'espérance.\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2091, "texte": "140                          DURENDAL\n\n\n\n      Leur voix gronde; l'écho du cloître épouvanté\n      Répercute l'éclat des divines colères.\n      « Dies Irœ » mugit le chœur mâle, emporté;\n      « Dies Irœ » clamaient les cloîtres séculaires.\n\n      L'œil sec, le front serein, sans émois dans leur chant\n      Ils l'ont emporté vers l'inéluctable   champ.\n      Parmi les glas de cloche et les larmes de neige\n      S'est déroulé le flot du tragique cortège.\n\n      Le ciel mélancolique, ému, compatissait\n      A ma peine infinie et tristement tissait\n      Un suaire décent à l'ascète sublime ;\n      Les sapins le jonchaient du givre de leur cime;\n\n      La neige voletait, sans trêve éparpillant\n      Les essaims de ses lys et de ses plumes d'anges ;\n      Ces papillons d'hiver prenant leur essor lent\n      Frôlaient le blême front de leurs ailes étranges.\n\n      En la fosse béante où l'eau jaune   suintait\n      Ils l'ont descendu, puis leur grand bras insensible\n      Lança la terre raide en la rigide cible.\n      — Un vieux moine à genoux, vers ces horreurs       chantait.\n\n      A large pelletée, en élans effroyables\n      Ils comblaient l'affreux trou. Chaque pierre cognant\n      La robe roide et blanche à coups     impitoyables,\n      A coups rauques et creux, criblait mon cœur        saignant.\n                                       *\n                                      * *\n      Quand les roses printemps verseront leur       mystère\n      Sur le bois isolant le grave monastère,\n      L'obsédant souvenir du moine trépassé\n      Me guidera fidèle au vieux cloître glacé.\n\n      Sur le tertre efflanqué sans fleurs et sans grillage.\n      Devant la croix de bois branlant     j'implorerai\n      Le Saint, le pur Héros de légende; j'irai\n      Rêver, me souvenir, au cher pèlerinage.\n\n      Si je ne le vois plus, blanc dans ses jardins blancs\n      Me tendre son sourire et ses bras accueillants\n      Son âme désertant les splendeurs éternelles\n      Consolera mon front du baiser de ses ailes.\n\n                                                    EDGAR BONEHILL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-004", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 141, "page_fin": 155, "titre_corps": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 180, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2168, "texte": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville\n                                    ROMAN\n\n\n                                       (Suite)\n\n\n\n                                         XI\n\n\n                  APRÈS la secousse qui ébranla la placidité de Tiest pendant\n                    l'élection, ses habitants recouvrèrent leurs sages habitudes.\n                    La villette redevint quiète, elle se trouva heureuse dans\n                    cette reprise de sa somnolence. C'était comme un plaisir\n                    nouveau qui succédait aux grosses émotions de la politique.\n                       Ils sont nombreux, les bons petits bourgeois qui tirent\n                    sur leur pipe avec des âmes sereines, et boivent à gorgées\n                    lentes leur verre de bière lourde; le soir ils dorment d'un\n                    oeil, au cabaret, pendant que les heures sonnent gravement\ndans la tour carrée. Depuis cette élection, certains Tiestois se complaisent\nplus longtemps et plus souvent devant les chopes. Ils ingurgitaient une\nquantité considérable de bière, tandis que Pioot et Manster cherchaient\nà gagner leurs sympathies, et ils continuent de s'enfoncer dans la torpeur\nbienfaisante des boissons. Les épouses verront que les luttes de partis ont\ndes inconvénients, et comme rien n'est changé, puisque le commerce ne\nprospère pas davantage, puisque les cabaretiers, seuls, ramassent profit dans\nles mêlées électorales, elles regretteront leurs engouements.\n   Cependant quelques avancés veillent encore, et le clergé en dépit de sa\npolitique si prudente, est sournoisement tourmenté par des gens qu'il croyait\nde son bord.\n   A la « Société littéraire » on apprenait, le lendemain de la bataille, que\nMademoiselle Manster ne danserait plus jamais avec le fils de Pioot. Elle fit\ncette déclaration, un dimanche, après la messe d'onze heures et demie, en\nprésence de dames conservatrices, et elle affirmait que leur candidat usa de\nmoyens déloyaux pour remporter la victoire. Quinze jours auparavant,\nsemblables propos auraient provoqué une effervescence, des paroles aigres\n\n\n  (1) Voy. Durendal, numéros de décembre 1901, de janvier et de février 1902.\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3393, "texte": "142                               DURENDAL\n\n\nou indignées. Mais le temps passe, le temps calme les bonnes gens. Les\nhabitués de la « Société » espèrent que Mademoiselle Manster oubliera sa\nrancune lors de la prochaine sauterie.\n    Il y a quelqu'un qui, avant l'élection, passait inaperçu, et qui à partir de\nl'élection, réunit des opinions flatteuses. Depuis que le pharmacien de la\nbonne cause se permit devant Monsieur Gans, d'expliquer avec originalité et\nhumour la popularité de Pioot, il est tenu pour un homme intelligent. Désor-\nmais, pendant les réunions matinales à la « Société », le pharmacien, en\nentrant, est interpellé amicalement ; on se dérangera même afin qu'il puisse\nprendre place dans le cercle des causeurs, on l'interrogera, et peu à peu ce\ncitoyen modeste et utile gagne de l'assiette, il a des saillies nouvelles, il se\nsent devenir un personnage. Gans fit la grimace d'abord ; il lui parla du haut\nde sa grandeur; son prestige ne suffit pas à éloigner l'heureux pharmacien.\nAlors ce sage s'est mis du côté des rieurs, et beaucoup sont persuadés main-\ntenant que Monsieur Gans, voulut le premier faire valoir les vertus cachées\nde l'apothicaire.\n    L'élection est lointaine déjà Ecoutez ces chuchotements. Voici le\nquatrième jour que le receveur de l'enregistrement délaisse le cercle.\n « Docteur, l'absent n'est-il pas indisposé?... » Tout le monde rit. L'élégant\nsubstitut qui allait parler, se contient. D'autres se confient des choses extrê-\nmement intéressantes; ils causent prudemment, ils s'esclaffent et répriment\n soudain leurs éclats. Tous se sont penchés, rapprochant leurs visages qui\ndeviennent plus rouges : « Oui, Barbe, la servante de Demans... » « Allons\ndonc ! » « Et Demans ne sait rien ? » « Ce n'est pas de son temps ! » L'élec-\ntion est lointaine déjà; les nouvelles ne sont plus de nature politique.\n    Van Doornen qui abandonna la cause de Manster, a effrayé les bonnes\ngens par son ressentiment tenace. Désormais, ils le considéreront comme un\nhomme redoutable. Van Doornen sera détesté, mais on le saluera avec\nempressement.\n    Les longues nuits d'hiver et l'éternité des firmaments lumineux, de la neige\nensevelisseuse, des fureurs aussi du ciel traversé de bourrasques, hurlant\n dans la tempête et pleurant avec les pluies froides, lès longues nuits ramènent\n les mêmes rêves dans les mêmes sommeils, et la petite ville, comme les\nsaisons, comme la vie, est un recommencement sempiternel dans un orbe\n identique.\n    Paul Aubrie retrouvait les choses enlaidies. La désillusion le saisissait.\n Il revenait, l'âme inquiète; il souffrait de la peine des siens. Dès son retour,\n il aurait voulu embrasser Rose et se jeter dans les bras de Zoé pour lui dire,\n tout bas, que son cœur n'avait pas changé, qu'il les aimait plus ardemment\n que jadis. Un besoin de tendresse le poussait... Mais Rose n'osa pas l'ac-\n cueillir selon son amour, Zoé était toujours présente, inflexible, elle gardait\n sa défiance et son courroux. Paul attendait les paroles qui ne venaient pas.\n La petite ville lui parut d'une tristesse de malade. Les façades souffraient tels\n des visages de pauvres qui dépérissent. Dans les rues bosselées des flaques\n livides creusaient des trous, le reflet du ciel sombre les approfondissait\n comme des abîmes. Ces rues étaient désertes. Une porte s'ouvrait furtive-\n ment et des pas accentuaient le silence et la désespérance.\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2971, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          143\n\n\n   Paul s'isola. Curieux d'un inconnu, il avait ouvert ses livres d'études.\nPeu à peu, la lenteur douloureuse à s'abstraire devenait un besoin, il\nsouffrait et désirait cette souffrance, plus supportable que le vide de son\nexistence désorientée. Peu à peu une conjuration opérait. Il rencontrait\nl'oubli du présent; sa langueur se dissipait avec sa volonté de forcer le secret\ndes spéculations austères. L'énergie ranimait sa voix, ses yeux, ses attitudes.\nZoé, Rose et Victor — il ne le savait, pas — le reconnurent lentement. Les\nvieux Aubrie vivaient, silencieux, renfermés comme des tombes sur la désil-\nlusion que Paul jeta parmi eux. A présent, sans reconnaître déjà ouverte-\nment l'évidence d'un changement, ils observaient leur neveu. Bientôt Victor\naurait voulu reprendre cette camaraderie d'autrefois ; il crut, le premier, à la\nsagesse du gamin, et les gronderies lointaines, puis les sévérités froides, il\navait hâte de les oublier. Zoé arrêtait encore son frère. Rose éprouvait devant\nPaul un attendrissement et un malaise; elle pensait à ses fautes graves, elle\nles devinait d'une nature spéciale, interdites à la pensée d'une fille pieuse.\nDepuis qu'elle avait essayé, quand la lettre de Deflans leur parvint, de se\nreprésenter la mauvaise conduite de son neveu, la grosse Marie éclaira son\nignorance. Avec Anna et la cuisinière, elle avait fait une neuvaine à saint\nAntoine.\n   Ceci arriva un soir. Paul venait de passer la journée dans sa chambre, où\nVictor entra; l'oncle s'était penché sur les livres, et sortit; dans le corridor,\nil avait siffloté. La lampe douce, l'âtre ronronnant, les visages calmes des\nvieux, faisaient l'heure apaisée et consolante. Paul reprenait sa part du bon-\nheur tranquille; il s'étonnait même de ne plus ramasser un regret dans le\nsouvenir de ses jeunes folies. La bonté des parents remplissait tout son cœur.\nZoé, tandis qu'elle continuait de remuer les longues aiguilles blanches dans\nun tricot de laine, s'exprima comme si elle achevait à voix haute une pensée :\n   — Petiot, tu devrais continuer tes études. Hier, nous avons parlé de toi\nlonguement, pendant que tu étais là-haut. Zoé sourit, son frère et sa sœur\nsourirent.\n   Et Victor intervint :\n   — Si tu devenais notaire, gamin? Cela nécessiterait moins d'examens, et\nserait plus sûr quant au résultat pratique. On créera bientôt une nouvelle\nétude à Tiest.\n   Rose ajouta :\n   — Tu ne retournerais plus à Louvain... Tu présenterais les deux épreuves\nau jury central, à Bruxelles.\n   Tous les trois ensemble :\n   — Tu resteras près de nous !\n   Paul s'était levé. Il pleura contre le visage de Zoé, il dit dans l'oreille de\nVictor : « Je travaillerai bien » ; il embrassa à pleine bouche les joues douces\n de Rose.\n   Victor ayant bourré sa pipe, lança une triomphale bouffée de tabac. Paul\ntoussa, tant la fumée était épaisse, et Zoé cria joyeusement : « On ne se voit\n plus ! »\n"}, {"page_pdf": 183, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2582, "texte": "144                               DURENDAL\n\n\n   — Mes sœurs ! Buvons un verre de champagne, au futur succès du\nneveu !...\n   — Allumez une bougie, Rose; je vais prendre les verres dans le buffet.\n   Victor appela Marie :\n   — Vous descendrez à la cave, vous rapporterez une bouteille de Veuve.\n   Marie ouvrit grandement les yeux.\n   — 11 n'en reste plus beaucoup, monsieur.\n   — Allez vite ! allez vite !\n   Dans la cuisine, Anna lui expliqua :\n   — Ce sont de bonnes nouvelles concernant Monsieur Paul.\n   — Le chérubin! Je n'avais jamais cru à sa méchanceté ; je l'ai connu\nquand il était comme ça (elle se baissa le plus possible, la main ouverte au-\ndessus du sol), toujours gentil, toujours poli, un amour d'enfant! Qui donc\nvoulait me faire accroire...\n   Les trois Aubrie crièrent :\n   — Le champagne ! le champagne !\n   Anna, plus ingambe, entrait dans le « cabinet ».\n   Le bouchon vola jusqu'au plafond, le vin moussa, et levant leurs verres, les\ntantes, l'oncle, les deux servantes conviées, trinquèrent avec Paul.\n    Zoé qui n'aimait pas à se montrer sentimentale, se tourna cependant\n vers le portrait de son frère défunt :\n   — Celui-là sera satisfait, ce soir...\n    Le disparu était avec eux. Ils sourirent dans leurs regards baissés, ayant\n une petite tristesse au coin des lèvres. L'intimité,la confiance, l'affection gran-\n dissaient... Paul sentait ce qu'il ne pouvait exprimer et, tour à tour,\n contemplant les parents bien voulus, il leur disait : « Je vous aime... je vous\n aime... je vous aime... » Les paupières de Rose papillotaient; la tête bran-\n lante de sa sœur devenait bénigne, malgré les lignes rudes du visage ; Victor\n avait redressé ses moustaches, passé la main dans ses cheveux, et son aspect\n fut triomphant.\n    Dans l'office, les deux servantes vantaient les maîtres, et louangeaient\n le jeune Aubrie qui leur avait valu un honneur, dont ces filles humbles\n devaient garder l'orgueil.\n\n    Trop de satisfactions rendent le Destin jaloux.\n    L'oncle, le neveu et Rose s'effrayèrent lorsque, la semaine suivante, devant\n la porte de la chambre à coucher de Zoé, ils frappèrent, ils crièrent, car l'aînée\n n'était pas descendue ce matin-là.\n    — Je suis un peu malade, laissez-moi tranquille, répondait-elle.\n    Rose suppliait :\n    — Vous devriez, au moins, recevoir le médecin.\n    Ils l'entendirent tousser, mais elle n'ouvrit pas.\n    Durant la nuit, Victor vint coller son oreille à la serrure. Dès la première\n heure du jour, Paul était debout :\n    — Bonne tante, nous sommes si inquiets... permettez que l'on vienne près\n de vous.\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2503, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           145\n\n\n    Le lit résonna dans ses ressorts, des couvertures furent froissées ; d'une voix\n  enrouée la malade dit :\n    — Je dormais... Qui donc m'éveille ? C'est toi, Paul ? Ah ! je vais mieux, je\n  me lève.\n    Victor et Rose arrivaient de l'autre côté de la porte.\n    — Non! non! Pas d'imprudence! Restez au lit! Il fait trop froid!\n    — Vous m'avez réveillée, je me lève !\n    L'intonation était rouillée, mais énergique.\n    Les autres tinrent conseil :\n    — Prévenons le médecin...\n    — Je n'oserais m'en charger.,.\n    — D'ailleurs, l'irritation aggraverait son état.\n    Zoé descendit, elle avait une marche chancelante; elle s'assit dans un fau-\n teuil, près du feu.\n    Paul approchait de sa tante, inquiet et nerveux. Victor saisissait son poi-\ngnet. En voyant que le commandant lui tâtait le pouls, elle retira la main,\n mécontente.\n    — Vous avez la fièvre !\n   Sans répondre, elle fit un signe à Rose :\n   — Vous trouverez mon trousseau de clés sur ma table de nuit, j'ai oublié\nde l'emporter. Revenez immédiatement, je vous donnerai mes instructions\n pour le ménage.\n   Elle haletait. Toute la journée, devant l'âtre, elle s'essuya le front, elle\ns'informa de l'exécution de ses ordres.\n   Rose montra une présence d'esprit qui étonna la maisonnée. Elle parut\nintelligente et prompte. Le sentiment de sa responsabilité lui octroyait de\nnouveaux moyens.\n   Deux tristes repas rassemblèrent les Aubrie. Préoccupés de la maladie, ils\nlaissaient les assiettes pleines. Le soir, soudain, Zoé se leva et dit avec\nhumeur :\n   — Victor, pourquoi ne mangez-vous pas ?\n   Elle avisa Paul :\n   — As-tu bien travaillé ?\n   Elle fixa Rose :\n   — Je reprendrai mes occupations, demain!\n   Ceux qui étaient interpellés respirèrent à l'aise, et ils satisfirent la conva-\nlescente en faisant honneur au souper.\n\n   Une détente dans le labeur de Paul Aubrie suivit ces émotions. Son appli-\ncation avait été opiniâtre. Il ne voulut pas relever le front ni se distraire ou\nquitter une tâche ardue, mais, à son insu, les aspects journaliers de la vie\nl'intéressèrent : ces humilités qui confèrent la grandeur, ces simplicités qui\ndonnent aux petits riens leur poésie, ces côtés qui présentent chez les hommes\nmédiocres un motif de les aimer quand même. Ainsi, il apercevait le bon\nouvrier partant à l'aube pour revenir embelli par la noblesse de sa\njournée, et il devinait la femme et les enfants baisant ses mains calleuses.\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3377, "texte": "146                                DURENDAL\n\n\n\n  Une nouvelle sainteté glorifiait ce Béguinage des Pauvres, les demeures ren-\n fermaient toujours la divinité des mérites ; chaque existence y découvrait sa\n gloire, dans la plus obscure condition. Voici les petites gens dans les petites\n  boutiques; images à deux sous, vierges ou martyrs grotesques et charmants,\n peinturlurés en couleurs crues qui débordent du dessin noir ; les âmes ingé-\n nues les déclareront belles, et ces images serviront à orner leur imagination de\n délices spirituelles. Ce sont de petits acheteurs et de petits marchands d'idéal.\n Le brave bourgeois qui, à cinquante ans, aime sa femme comme au premier\n jour, regarde maintenant sa fille et, fier de sa paternité, il voit sur ce visage,\n ce que sa passion admirait jadis dans les yeux, les lèvres, le front, la cheve-\n lure de la jeune épouse. Le bon épicier du coin rêve le repos, après fortune\nfaite, l'assise sûre dans un fauteuil de velours rouge, et la contemplation\n béate de la pendule dorée ou de son portrait en redingote ; c'est un mirage qui\n entretient la flamme de sa vie ; il sera héroïque, peut-être, pour réaliser cet\n avenir. Le politicien Pioot donne à la collectivité des notables de Tiest une\n note claire dans un ensemble gris. Il parvient à ses fins, avec de beaux\n gestes, une prestance solide et pittoresque; son timbre sonne clair, ses pru-\n nelles sont franches et ses intentions ne se cachent qu'en riant très haut, —\n pour qu'on les dévoile, — sous des apparences, seulement, de roublardise.\n Paul, hier, le salua amicalement. Enfin, le jeune homme a trouvé auprès de\n Demans, l'appui, une fraternité touchante de ses émois, le motif de persé-\n vérer en candeur et sympathie dans sa conduite.\n    — Mon cher enfant, je vous ressemblais tant! L'époque change... vous\n m'avez dit vos premiers poèmes... Je ne saisis plus très bien l'expression du\n sentiment, cependant les mêmes enthousiasmes m'ont transporté... Je les\n chantés... Mais il y a longtemps!\n    — Monsieur Demans, je pressentais ceci...\n    L'ami n'avait jamais avoué ses travaux littéraires. Nonobstant sa modestie,\nil les estimait beaucoup; quand il les relisait, la cadence, l'image, la rime,\nl'induisaient à des admirations. Il refermait le tiroir où les feuillets jaunis-\nsaient, tandis que l'encre pâlissait, et il portait toujours sur lui la clé de ce\n tiroir.\n    Paul demanda la lecture de l'œuvre. Demans le considérait, remué par sa\njeunesse, cette figure limpide sur laquelle il retrouvait des illusions et des\nsonges bien connus...\n    — Je te lirai plus tard mes vers... J'ai perdu ce besoin de donner une\nforme, en quelque sorte palpable, aux élans de mon cœur. Je n'arrête plus\nainsi mes pensées; elles passent, elles reviennent, avec une diversité imprévue\nd'apparences. Ah! mon enfant, le vieil homme vit toujours! Mais tu ne le\nmoques pas, tu n'as pas pitié de ma folie, comme ils disent?...\n    — Je vous comprends, je vous: comprends... répétait Paul, grave et\ntendre.\n    — C'est le vieil homme qui s'attache à tous les souvenirs, que les pierres\nbranlantes, la terre foulée par les ancêtres, les maisonnettes, vétustes, lui\nenvoient, telles dés bouffées bienfaisantes. Et puis... (il passa la main sur son\nvisage) cela me détourne de la réalité. Il n'est pas bon que nous vivions face à\nface avec un désir qui deviendrait notre maître...\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2387, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                             147\n\n\n   Paul se taisait, il ne voulait point pénétrer dans une peine secrète.\n   Quelqu'un entrait.\n   — Monsieur ! cria Barbe, — car c'était la servante appétissante de Demans,\n— Monsieur!\n   On voyait qu'elle avait l'habitude de s'adresser à un homme souvent dans\nles nuages.\n   — Monsieur, je viens vous demander la permission de rejoindre mon frère.\nIl est revenu du régiment, il m'attend...\n   — Qu'il attende un peu...\n   Barbe se fâchait, sans rien dire, mais les yeux de la luronne roulaient,\nmême elle frappa légèrement du pied.\n   — Vous pouvez sortir, Barbe... si vous ne rentrez pas trop tard.\n   — Soyez tranquille, Monsieur.\n   Elle s'en alla triomphalement.\n   — On prétend que Barbe est un peu sotte... dit Demans, ennuyé. Je\nferais mieux de lui retirer cette permission.\n   Il marcha du côté de la porte, hésita, puis revint s'asseoir près de Paul.\nIl reprit ses paroles aimées :\n   — O ai, je suis porté vers les recherches et les études solitaires, qui me\ndonnent une récompense meilleure que les louanges des hommes.\n   Demans regardait devant lui. Le battement de la pendule pressait la fuite\ndu temps, l'ombre du crépuscule glissait dans la chambre.\n   Il s'excita :\n   — Je publierai, toutefois, ma monographie du Béguinage. Il faut que l'at-\ntentat prémédité contre les vieux murs soit aggravé. Tous doivent savoir!...\nTous !...\n   Il leva les bras, les laissa retomber lourdement :\n   — Et tous me donneront tort, sans doute...\n   Ses cheveux, sa barbe, étaient plus blancs dans la nuit montante. Paul ne\nvoyait pas ses yeux un peu puérils et son front pur que le chagrin avait res-\npecté. Mais il contemplait cette tête chenue et goûta l'accablement profond, et\nconsola la plainte :\n   — Nous, Monsieur Demans, nous vous aimons et nous vous soutien-\ndrons...\n   — Tu seras seul...\n   — Et Rose...\n   Il interrompit :\n   — Rose !... Je veux dire Mademoiselle Rose, elle m'approuve?... Elle\ns'occupe quelquefois du vieil ami ?\n   — Nous pensons souvent à vous, dans nos causeries...\n   Demans serrait, à la briser, la main de Paul...\n\n   Il faisait nuit, l'hiver soufflait parmi les pluies; une petite lumière brillait\nmaintenant à la fenêtre de Demans. Paul l'avait remarquée, comme il tour-\nnait au bout de la rue. De nouveau, l'émotion de Monsieur Demans se pré-\ncisa. Il sourit.\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3133, "texte": "148                              DURENDAL\n\n\n  Paul dit à sa tante Rose, qui traversait le corridor— le bras gauche chargé\nde linge et une bougie dans sa main droite — pour monter à la chambre des\nprovisions :\n   — J'ai été voir Monsieur Demans, nous avons parlé de vous...\n   Il se pencha afin de l'embrasser.\n   Rose recula, elle se hâtait d'avoir le dos tourné. Quand Paul ne put la\nregarder en face, elle demanda :\n   — Qu'avez-vous donc raconté?\n   — Monsieur Demans désirait connaître votre sentiment à l'égard de ses\ntravaux archéologiques...\n   — Mon avis n'importe guère...\n   — Mais si, mais si, il paraissait tenir à votre approbation.\n   — Quelle sottise! s'écria Rose, en disparaissant dans l'escalier. Elle courait,\nelle perdit haleine, et sa poitrine gonflait l'étoffe grise de son corsage.\n   Paul se mit au travail, et le sourire demeurait sur ses lèvres. Il Lisait un\n cours de Droit fiscal. Il mêla cette aridité au rêve touchant deviné près de\n deux êtres, aussi jeunes l'un que l'autre par le cœur, aussi purs, aussi bons,\n que des adolescents qui n'auraient pas encore traversé le monde vieux et\n pervers.\n\n    Et la vie était belle à présent. Paul donnait les forces . de son esprit aux\nlivres sévères. Comme autrefois, pendant ses promenades, il regarda la terre\net le ciel. Les champs sortaient lentement du froc de la saison mauvaise,\nil y avait sur le guéret un reflet d'espérance. Une poussière d'émeraude se\nsoulevait, cà et là, aux remous de la plaine. Tiest, dressée dans les campagnes,\nentourée de bastions croulants, s'illuminait, entre deux nuages, d'un éclair\nd'or vif. Les pierres verdies étaient plus tendres, la lumière lavait les toits\n plus roses; dans la ruine de la première enceinte millénaire, des silex bleuis-\n saient; une clarté sortait du tronc moussu de l'arbre dénudé, et si le paysan\n portait au cou un mouchoir rouge, c'était déjà une couleur franche — on\n l'apercevait au loin, vivante et joyeuse — qui tenait dans ce bout de coton.\n    Des sentiments vibrants triomphaient en l'âme de Paul. Ainsi que jadis, il\n revenait au logis, enivré du grand air, de la brise sapide et des odeurs du\n labour, et les yeux émus des rayonnements du plein ciel et de la transparence\n laiteuse des lointains. Encore quelques instants à sa fenêtre, avant de recom-\n mencer la lâche, il écoutait le silence, il voyait les maisons alignées, les jar-\n dins symétriques, d'où les arbustes pointent au-dessus des petits murs, et\n parfois un visage qui se montrait furtivement derrière une croisée. Dans la\n villette très tranquille, les bonnes gens sont fort occupés! Puis, avec un peu\n  de regret, il prenait un livre ouvert; et il continuait l'étude.\n     Un après-midi, il resta jusqu'au soir, accoudé et rêveur. Des étoiles fris-\n sonnèrent, l'ombre passait pendant le crépuscule, comme un fleuve de\n  velours; le ciel s'élargissait à des confins inconnus. Les reflets ambrés du\n  couchant furent emportés par les flots noirs. Paul voguait dans l'immensité,\n  un songe au fond des yeux, et comme l'esquif que la vague soulève, son cœur\n  montait et descendait dans les délices et dans les craintes.\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2873, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          149\n\n\n   Aujourd'hui, Paul arpente, pour la troisième fois, la rue Sainte-\nCatherine.\n   La voisine des Aubrie, Madame Laton, qui s'annonçait de loin par une\njupe éclatante et un cachemire multicolore, le salue aimablement et, après\nune seconde d'hésitation, elle l'accoste :\n   — Vous prenez l'air... vous vous reposez de vos fatigues?.\n   Paul, interdit, lui répond en se contredisant :\n   — Oui... non... je ne suis pas fatigué...\n   — Ah! je croyais... dit Madame Laton, avec malignité.\n   Elle marche lentement et appuyé insensiblement du côté de sa maison.\n   — Je me répète souvent : Combien Monsieur Paul doit travailler. On ne\nle voit plus, pourvu qu'il n'exagère pas son application ! Vous êtes jeune,\ntout feu, tout flamme, vous allez droit au but. Je vous admire. Certainement,\nje vous admire! affirme-t-elle, en faisant remuer les plumes de son chapeau.\nJe ne rencontre pas beaucoup de jeunes gens de votre âge qui montrent un\npareil caractère. D'ailleurs, vous appartenez à une famille excellente, distin-\nguée, intelligente et pieuse — elles deviennent rares ces familles ! — vous ne\nvoyez que de bons exemples. Rose est un ange, Zoé est la sagesse même,\nVictor est si bon! Heureux jeune homme !\n   Ils se trouvaient devant l'habitation de Madame Laton.\n   — Si vous sonniez... Monsieur Paul? J'ai les mains pleines.., ma jupe\nest pesante et le pavé est mouillé. Merci!\n   Madame Laton entrait et continuait de parler à Paul, qui la suivit...\n   — Je vais changer l'ordonnance de ma maison. Figurez-vous ! Mon salon\net ma salle à manger ne communiquent point. Là-bas, tenez, j'ajouterai une\nvéranda, ce sera plus gai, plus vivant. Ma fille reviendra définitivement de\npension — grâce à Dieu ! — dans quelques mois. Je désire qu'elle aime son\nchez-soi, qu'elle y trouve le confort ..\n   Madame Laton avait ôté son châle de cachemire. Un corset très serré\namincissait autant que possible sa taille, mais projetait d'autant plus sa\npoitrine.\n   — Marguerite est ici pour quelques jours... Les maîtresses sont aimables\net confiantes... Ah! ah!... Je leur avais écrit que ma santé laissait à désirer,\nque je souhaitais revoir ma fille. Mais je n'abuserai pas de la permission. Il\nfaut être raisonnable.\n   Madame Laton cria à s'époumoner :\n   — Marguerite ! Marguerite!\n   Elle dit d'une voix calme :\n   — Je vais demander à ma fille si elle n'a pas négligé les petits soins du\nménage que je lui recommandais ce matin. Je veux en faire une femme d'in-\ntérieur, Monsieur...\n   Un bruissement soyeux, une apparition fine, des cheveux blonds, transpa-\nrents et légers, des yeux noirs, étonnés, sous l'arc sombre des sourcils; une\ntimidité se marquant dans la gracilité du buste qui se penche, le mouve-\nment machinal des mains blanches qui froissent le canevas d'une bande de\ntapisserie...\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2871, "texte": "150                              DURENDAL\n\n\n\n    La jeune fille interroge :\n    — Maman ?...\n   Sa voix chaude est tremblante.\n   Alors Madame Laton :\n    — Je te présente notre voisin, Monsieur Paul Aubrie.\n    Paul s'incline. Une aiguille vient à tomber... Paul la ramasse :\n    — C'est pour les Eglises Pauvres, j'imagine, que vous brodez... Une croix\nde chasuble, sans doute?\n    --- Oui, Monsieur...\n    — Je devine, parce que ma tante Rose fait aussi ces ouvrages.\n    — Je connais Mademoiselle Rose, je connais votre oncle... ils m'ont déjà\nreçue... mais alors vous étiez au collège...\n    Madame Laton oublie le motif qui la décidait à appeler sa fille, elle\nmarche dans la chambre, ayant l'air de chercher quelque chose et de ne pas\nentendre.\n    Paul voit la petite bouche, pareille à une petite rose; il se sait gauche,\nemprunté, il ne trouve que des paroles banales, et, néanmoins, il croit qu'au\ngrand jamais, il ne sera heureux comme aujourd'hui...\n    La jeune fille regarde Paul, peut-être devine-t-elle son trouble et reprend-\nelle son assurance, à cause de l'embarras de ce grand garçon. Elle lève la\ntête, sa tête mignonne et claire, deux fossettes se creusent à côté de ses\nlèvres.\n     Paul ose lui dire :\n     — Madame votre mère m'apprenait que vous resteriez bientôt à Tiest,\npourrez-vous aimer la vie tranquille, les habitudes modestes de cette ville?\n     — Mais je suis née icil Dans cette maison, j'ai chéri mon pauvre père...\n Là, où vous êtes assis, il me prenait sur ses genoux. Chaque objet m'est fami-\n lier. J'aime le coin de paysage que je découvre à ma fenêtre... (J'y vois un\n bout de votre jardin, Monsieur... vous voilà prévenu!) Je suis heureuse quand\n la cloche du Béguinage me réveille, lorsqu'en ouvrant les yeux je reconnais\n ma chambre de petite fille...\n     Tour à tour, émue et rieuse, elle écartait une boucle blonde qui descendait\n sur son front, qui glissait sur ses yeux.\n     Paul serait demeuré toujours devant elle, la contemplant et l'écoutant, mais\n il craignit subitement de paraître indiscret ou de révéler le ravissement qui\n  palpitait dans sa poitrine. Il se leva, il présenta, d'une voix qu'il voulait\n  ferme, ses hommages à Madame Laton. Elle lui secoua la main et le bras, et\n  s'exclama :\n     — Quoi ! Vous partez déjà ! Quel jeune homme occupé, quel jeune homme\n sérieux! Nous ne vous retiendrons plus, puisque le devoir vous appelle !\n     Paul effleura les doigts de Marguerite, qui baissa imperceptiblement la\n  tête, et le bruissement soyeux de sa robe le suivit un instant. Et, dans la rue,\n  les yeux noirs, étonnés, sous l'arc sombre des sourcils, la petite bouche comme\n  une petite rose, reculaient devant Paul, qui ne voyait plus que cette appa-\n  rition fine, qui n'entendait plus que la voix chaude, d'abord tremblante,\n  et puis si harmonieusement douce, semblable à une musique du ciel !\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          151\n\n\n\n\n                                      XII\n\n\n   Mademoiselle Rose sortit de la masure qui, tout au bout d'une ruelle,\ndevant un terrain clôturé de planches, touchait la plaine. Déjà des seigles se\nbalançaient. La campagne s'épanouissait dans l'attente de l'été. A cette heure,\nle soleil poudroyait sur l'étendue. C'était un grand éclat d'or que la terre\nrenvoyait au ciel. Mademoiselle Rose ferma presque les yeux. Elle vit\nse dessiner les champs lointains, des terres brunes encore, des labourages\nsous la fraîcheur d'une verdure, et le remuement des premiers blés, qui\nannonçaient, là-bas aussi, l'approche de la saison nouvelle Mademoiselle\nRose rouvrit les yeux. Devant son regard de myope, le paysage se brouilla;\nelle ne percevait plus que l'onde lumineuse qui noyait les contours de la\nplaine, comme une mer en fusion. Elle se détourna lentement, et reprit le\nchemin de sa demeure, trottinant, à pas menus et timides, sur les mauvais\npavés de la ruelle.\n   — Bonjour, mon ami ! Elle répondait à l'homme qui la saluait, du seuil\nd'une bicoque.\n   — Mademoiselle ! Mademoiselle !\n   Elle s'arrêta, indécise, ne sachant d'où venait cet appel. C'était la voix\nd'une femme, une pauvresse qui s'avançait :\n   — Mademoiselle, voilà : j'ai cinq enfants, le plus petit est âgé de dix mois.\nNous sommes très pauvres. Voudriez vous nous aider? L'Œuvre pourrait-\nelle me donner un lit?... Mon homme...\n   Rose l'interrompit, craignant des détails trop intimes. Elle la ques-\ntionnait :\n    — Vous vous appelez?\n   — Elisa Dewyn.\n   — Que gagne votre mari ?\n   — Un franc cinquante, et le loyer nous coûte cher.\n   Mademoiselle avait tiré de sa poche un calepin, elle écrivit les déclarations\nde la femme, nota son adresse :\n   — Je vous recommanderai... je tâcherai d'obtenir ce que vous demandez...\nsi les renseignements qui me parviendront sur votre compte sont bons.\n   —- Oh! Quant à cela, je ne crains rien, je ne crains rien! affirma la pau-\nvresse, tandis que Mademoiselle s'éloignait d'une marche oscillante, sur les\naspérités du pavé.\n   Rose ne songeait plus au beau printemps. Cinq mois s'étaient écoulés\ndepuis que les Auxiliatrices de l'Œuvre des Eglises pauvres fondèrent la nou-\nvelle Société pieuse et charitable, l'Œuvre des Dames de la Miséricorde chré-\ntienne. A combien d'efforts, de luttes, elles avaient dû se livrer! Mademoiselle\nRose repassa dans sa mémoire toutes les péripéties de l'entreprise. L'oppo-\nsition si vive chez ces Messieurs de Saint-Vincent de Paul... Ah! l'orageuse\nséance du début, avec l'intrusion des adversaires de l'Œuvre! Elle se la\nrappelait, éprouvant une angoisse mêlée de satisfaction « Cependant les\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3264, "texte": "152                               DURENDAL\n\n\nDames s'étaient bravement mises en campagne, et chaque jour les pré-\nventions diminuaient. Ce n'était pas une besogne de femmes, objectait-on ;\nelles distribueraient les secours à tort et à travers, incapables de discerner\nla misère véritable de la pauvreté trompeuse... Et voilà que les nécessiteux\nlouaient à l'envi leurs nouvelles visiteuses, et qu'à la retraite prêchée par\nles Révérends Pères Rédemptoristes, il n'y avait jamais eu une pareille\naffluence du peuple !\n    « La femme Elisa Dewyn... » Mademoiselle Rose se ressouvenait de ce\nnom. « Oui... Elisa était entrée chez les Laton en qualité de servante... Elle\npourrait se renseigner tout de suite. »\n    Car, au fur et à mesure de son initiation dans la pratique de la charité, elle\n voulait agir avec une circonspection, une prudence, grandissantes. Ce qui la\n gênait encore, c'était sa timidité native ; une retenue, la faisant rougir avant\n qu'elle parlât, quand un conseil devait paraître sévère. Lorsqu'il fallait vrai-\n ment réprimander, elle ne se surmontait qu'avec une souffrance. Ainsi, cet\n après-dîner, dans la dernière maison de la ruelle, elle trouva au logis une\n jeune ouvrière lisant un livre, et le livre était un roman. Cette ouvrière avait\n les cheveux frisés ; un ruban vert entourait sa collerette. Mademoiselle avait\n été obligée, o-bli-gée de la réprimander (et sa voix tremblait, pendant que sa\n  main se crispait sur le dossier d'une chaise).\n     — Bonjour, Mademoiselle Aubrie !\n     Le gros homme qui la saluait bruyamment, avec un large coup de chapeau,\n  elle le reconnaissait aussitôt.\n     — Monsieur le bourgmestre, murmura-t-elle, s'inclinant, révérencieuse.\n  Elle goûtait les hommages. Cette réserve qui l'isolait dans la petite ville,\n  s'accommodait de la déférence qu'elle sentait chez les autres, à son égard.\n  Elle eut même un geste de coquetterie, rajusta le large nœud que formaient,\n  sous le menton, les brides de son chapeau. Elle se souvint que le soleil la\n  hâlait vite. Elle ouvrit son ombrelle, se retroussa modestement.\n      Rose traversait le marché; près de l'église, elle courba la tête, et récita une\n  oraison jaculatoire.\n      Dans la grand'rue, des bourgeois qui venaient respirer l'air neuf de ce\n  printemps, sur le pas de leur porte, la regardaient sympathiquement. Chaque\n  passant descendait du trottoir devant elle.\n      Vis-à-vis de la vitrine du libraire catholique, elle s'arrêta, essayant de\n  saisir le sujet d'un tableau religieux. Malgré qu'elle se collât contre la glace,\n   elle ne put y parvenir.\n      « Je devrais porter des lunettes, » songea-t-elle. « A mon âge, je devrais\n   me résigner...» Mais elle pensa à l'exclamation de Monsieur Demans, la\n  première fois qu'elle s'en était affublée : «Chère Mademoiselle, je vous en prie,\n   non, je ne reconnais plus vos yeux!...» Il implorait. Mademoiselle Rose\n   avait été remuée... Et pourtant... oui, depuis les années qu'elle l'affection-\n   nait, depuis les années, où secrètement, avant de choisir l'étoffe d'une robe\n   nouvelle, elle s'interrogeait : « Cette couleur lui plairait-elle?... » Mon-\n   sieur Demans n'avait eu que des paroles de douceur trop passagères! Et\n   celles-là, elle les avait retenues, toutes !\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2697, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          153\n\n\n   Rose suivait les boulevards. La campagne ensoleillée s'offrit encore sous\nson regard charmé. Elle eut peine à s'arracher au spectacle des champs ondu-\nlant dans la grande lumière. Sa bouche trembla, sa figure poupine dans l'air\ntiède lissé de fils d'or, parut empreinte d'une grâce alanguie, ses yeux\nhumides s'immobilisèrent sur son rêve intérieur...\n    Rose approchait du Béguinage. Elle ralentissait son retour. Quelques per-\nsonnes se promenaient, en groupe, de l'autre côté du boulevard; elle s'enten-\ndit appeler :\n    — Mademoiselle Rose !\n    Un tressaillement la secoua. Elle se retourna, les paupières papillo-\ntantes :\n    — Monsieur Demans !\n    — Lui-même, Mademoiselle !\n    Et il s'avançait, suivi de Monsieur Aubrie et de Mademoiselle Zoé.\n    Celle-ci, tout de suite, d'un ton un peu pincé :\n    — Ma chère sœur, les pauvres vous ont retenue longtemps !\n    Et, complètement à la joie de la belle journée, le nez levé, une main dans sa\npoche, l'autre appuyée sur une canne, Monsieur Aubrie montrait une séré-\n nité parfaite.\n    Rose ne disait rien ; troublée, elle prenait les devants.\n    — Pas si vite, pas si vite... protesta Monsieur Aubrie. La vertu vous donne\n des ailes, ma chère!\n    Zoé parlait avec autorité:\n    — Nous irons aux tumulus. Jusqu'à cinq heures... Nous avons le temps.\n J'ai retardé le goûter.\n    Puis Zoé, s'adressant à Monsieur Demans, reprit la conversation inter-\n rompue par l'arrivée de Rose.\n    Ils descendirent un sentier qui menait aux champs. Rose et son frère, mar-\n chant derrière les autres, ne se disaient rien.\n    — Tiens! Madame Laton! s'écria Zoé.\n    La grosse voisine, son chapeau posé de travers sur un volumineux chignon,\n la figure mouillée de transpiration, les avait rejoints ; elle s'épongeait, et\n immédiatement :\n    — La bonne surprise! Comme vous avez l'air bien portants! Je ne vous\n apercevais plus depuis huit jours ! Cela me réjouit de vous revoir! Figurez-\n vous, je suis à la recherche d'une servante. La mienne m'a quittée, ou plutôt,\n je l'ai mise à la porte. Elle avait un amoureux. Toutes les mêmes, ces filles !\n  Mon Dieu ! que j'ai chaud ! Permettez-moi de vous accompagner. Une pro-\n menade tranquille me reposera.\n    Elle rétablissait l'équilibre de son chapeau, remit son mouchoir dans sa\n poche et, marchant à côté de Rose, elle reprenait :\n    — Puisse votre œuvre améliorer ce monde-là!\n     Rose lui demanda :\n     — Vous avez eu à votre service Elisa Dewyn ?\n     — Ne m'en parlez pas!. Ne m'en parlez pas! Celle-là sortait la nuit. J'en-\n  tends un soir du bruit dans la maison ; je n'avais pas dormi encore, vous\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3259, "texte": "154                              DURENDAL\n\n\nsavez, mes insomnies... Et le médecin m'assure qu'il n'existe pas de\nremède...\n    Monsieur Aubrie frappait le sol du bout ferré de sa canne. Ce printemps\nle rendait gaillard. Ses yeux frétillaient:\n    — Elle était jeune, votre Elisa, et c'était un beau brin de fille !\n    Madame Laton se récriait. Aubrie l'amenait à lui confier tous ses griefs\ncontre la servante, et chaque révélation l'amusait prodigieusement.\n    Rose s'était rapprochée de Monsieur Demans :\n     — Comme la journée est belle !\n     Zoé lui jeta un regard mécontent, et railleuse :\n     — Vous garderez un cœur de petite fille, toute votre vie!\n     Monsieur Demans se trouvait entre les deux sœurs. Il se retira, pour\n laisser cette place à l'aînée, Mademoiselle Zoé, qui l'accapara de nouveau.\n     Rose contemple la joie du ciel et de la terre, et elle est triste. Les tumulus\n semblent indiquer, avec leurs masses verdoyantes, les trois points d'un\n triangle immense sur la plaine romaine, et enclore le souvenir de César entre\n les tombes de ses soldats.\n     « César!... Il était grand ! Il avait conquis des terres et des terres! Et\n  cependant, s'il n'avait pas connu l'amour, que vaudrait sa vie? » Mademoi-\n  selle Rose s'exaltait à des pensées étranges. « Et ceux qui reposaient dans les\n  tertres guerriers n'avaient-ils pas tous frémi sous le baiser, comme sous les\n  plis de l'étendard ? » Elle se surprit à rougir, mais son cœur battait d'une vie\n  vaillante. « Ah! se dévouer pour celui que l'on aime! »\n      Les plis de la redingote de Monsieur Demans flottaient, allègres. Sa car-\n  rure paraissait large, à côté des aspects anguleux de Zoé. Il se retourna, son\n  regard rencontra celui de Rose.\n      Tous s'arrêtaient pour rebrousser chemin. Zoé, sans accorder la moindre\n   attention au rayonnant paysage, élevait sa voix dominatrice : .\n      — Nous devrons nous hâter, afin d'être rentrés à cinq heures!\n      Tous marchaient sur une même ligne. Monsieur Aubrie avait pris le bras\n   de Monsieur Demans; ils causaient. Puis Zoé, près de Madame Laton,\n   écoutait celle-ci, et plaçait, quelquefois, une remarque nette et brève. Rose\n   n'écoutait personne.\n      Les choses si belles, pâlissantes déjà dans le lointain, lui communiquaient\n   une amertume. Elle goûta la tristesse d'être seule devant le nouveau\n   printemps de la terre. Ce jour l'avait enivrée, il la faisait presque pleurer en\n   ce moment. « Et ce sera toujours ainsi... » Puis, soudain, elle prétendit sur-\n   monter sa faiblesse. Des voix, chères aussi, avaient prôné la beauté des renon-\n   ciations, la vie des charités morales et matérielles, les œuvres, enfin, de la\n   religion chrétienne. Monsieur le Doyen... son doux sourire... le geste de sa\n   main blanche qui caressait d'un baume les confidences de la vieille fille... A\n   ces rappels, elle repoussa courageusement les tentations de mollesse.\n      On rentrait en ville.\n      Deux femmes indigentes les dépassèrent. Rose s'enquit auprès de Madame\n    Laton de leur moralité. La réponse ne fut pas satisfaisante. Rose ne dit rien,\n    mais elle trouva, mentalement, des excuses à la conduite de ces pauvresses.\n    Zoé, au contraire, renchérissait sur les blâmes. Rose s'impatientait.\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1711, "texte": "               BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           155\n\n\n   — Mais Zoé, protesta-t-elle.\n  Zoé fut stupéfaite de la témérité de sa sœur. Des paroles sèches tom-\nbèrent :\n   — Vraiment, les Messieurs de Saint-Vincent de Paul, qui dénonçaient\nd'avance vos errements, ne se trompaient pas. Nous en verrons de belles, ma\nchère! Ah! l'heureux choix qu'ont fait ces Dames de la Miséricorde en vous\ndésignant pour les présider !\n   Madame Laton et Monsieur Aubrie ne soufflèrent mot. L'attitude de\nMonsieur Demans fut celle d'un indifférent.\n   Chacun parut méditer l'apostrophe de Zoé, car on se tut jusqu'à la demeure\ndes Aubrie qui d'ailleurs était proche.\n   Devant la porte, un chien flairait le seuil. Zoé brandit son ombrelle et\nfrappa le chien. Il s'enfuit en hurlant.\n   Une joie franche éclata chez les hommes et Madame Laton.\n   — Ma sœur a toujours eu de la poigne, fit Monsieur Aubrie qui introdui-\nsait avec un tremblement, la clé dans la serrure. Et chacun s'inclina une\ndernière fois.\n   A peine dans la maison, Zoé cria :\n   — Le café ! le café !\n   Anna sortait de la cuisine, portant un plateau.\n   Aubrie se mettait déjà à table.\n   — Je n'ai pas faim... déclara Rose.\n   Zoé haussa les épaules, pendant que sa sœur quittait « le cabinet ».\n   Rose monta à sa chambre.\n   Des moineaux, que le printemps rendait paillards, s'égosillaient, se pour-\nsuivaient dans un cerisier, sous sa fenêtre.\n   Elle ferma la fenêtre et vint s'asseoir devant un petit bureau en acajou,\nrecouvert d'une toile cirée verte.\n   En soupirant, elle ouvrit le livre de compte des Dames de la Miséricorde\n chrétienne.\n\n  (A continuer.)                                         GEORGES V I R R È S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-005", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 156, "page_fin": 156, "titre_corps": "Le Livre du Bonheur : Quiétude", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Armel", "ancre_debut": "Le Livre du Bonheur POUR CELLE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 195, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 890, "texte": "Le Livre du Bonheur\n\n                          POUR CELLE QUI D E V A I T   VENIR.\n\n\n\n\n                Quiétude\nUn demi-jour tiède et charmant\nFlotte autour de nous : tes mains blanches\nSont dans les miennes et tu penches\nTon cœur vers mon cœur doucement.\n\nTu me souris, et ton sourire\nRévèle ton divin secret\nBeaucoup mieux que ne le feraient\nLes mots que tu pourrais me dire.\n\nJ'écoute en moi de claires voix,\nDe claires voix qui s'étaient tues,\nChanter les chansons      ingénues\nDont je m'enchantais       autrefois...\n\nPures voix d'enfance, voix chères\nDes anges qui dans notre cœur\nViennent effeuiller du bonheur\nAvec des caresses légères!...\n\nEnfin, me voilà réveillé!\nMa jeunesse n'était pas morte...\nRegarde : Elle m'ouvre la porte\nD'un Paradis ensoleillé.\n\nDans tes yeux, voici la Lumière,\nDans ton âme, voici l'Amour\nEt dans mon cœur, voici le Jour,\nChère enfant déjà familière.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-006", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 157, "page_fin": 157, "titre_corps": "Le Livre du Bonheur : Apaisement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Armel", "ancre_debut": "Apaisement Ne crains rien", "ancre_fin": "effeuille tes alarmes", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Réveil du Poète", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 196, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 84, "fin_caractere_exclue": 1352, "texte": "Apaisement\nNe crains rien : Nous avons pour déjouer les pièges\nQue sur notre chemin nous pourrions     rencontrer\nL'Amour magique et pur qui vainc les sortilèges.\n\nDans le monde ineffable où nous allons entrer,\nLe cœur vibrant d'espoir et les mains enlacées\nNous oublierons les jours où nous avons pleuré.\n\nDe claires fleurs de joie orneront nos pensées\nEt nos âmes vivront dans un tel songe     heureux\nQue nous dédaignerons nos tristesses passées.\n\nAprès les soirs d'angoisse et les jours     ténébreux,\nNous connaîtrons l'émoi des aurores        vermeilles\nEt le charme apaisant du crépuscule         ombreux.\n\nDans nos jardins, des fleurs, frémissantes d'abeilles\nSe pencheront vers Toi pour choyer ta beauté,\nO Chère et Sainte Enfant, qui doucement    t'éveilles!\n\nJe puiserai ma force en ton rêve enchanté,\nMa gloire dans ta grâce, et dans ta noble enfance\nMes plus divins trésors d'amour et de bonté.\n\nEt nous pourrons ainsi protéger de l'offense\nTous ceux que nous aimons et qui veillent sur nous,\nEn embaumant leurs cœurs de nos lys       d'indulgence.\n\nRegarde : Tu pleurais... 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Dans les bois, mille oiseaux     réveillés,\n               M'accueillent de leurs chants de gloire\n      Et sous le dais sacré des deux   ensoleillés,\n               J'entonne un hymne de victoire.\n\n      Miracle! Des rayons auréolent mon front :\n               Je suis le doux Elu du Rêve!\n      J'ai trempé de soleil l'or de mon éperon.\n               Et d'azur l'acier de mon glaive.\n\n      Miracle! A mon cimier, une étoile reluit :\n               Je combattrai l'Hydre et la Guivre\n      Et vainqueur de la Mort, du Mal et de la Nuit,\n               Chère âme, je pourrai te suivre.\n\n      Ma main ne tremble plus : Je suis comme autrefois\n              L'enfant joyeux que rien n'arrête\n      Qui pour avoir saigné bien des jours sur la croix\n           ' A conquis l'ardeur du prophète.\n\n      Je brave l'avenir d'un œil dominateur\n               Puisque désormais je protège\n      La Reine de mes vœux, Celle qui dans mon cœur\n               Naquit comme un lys sous la neige.\n\n      Marchons dans la lumière où nous plonge le jour,\n              Les yeux baissés, les tempes ointes\n      De cet émoi divin qu'apporte un saint amour,\n               0 chère Madone aux mains jointes!\n\n      Noble Muse, les temps sont loin où j'ai souffert !\n              Mes heures, de clarté coiffées,\n      Dans mes jardins fleuris d'où s'est enfui l'hiver,\n              Viennent chanter comme des fées.\n\n                                               GEORGES A R M E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-008", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 159, "page_fin": 161, "titre_corps": "Le Crépuscule des Dieux au Théâtre de la Monnaie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Le Crépuscule des Dieux", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 198, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 2328, "texte": "Le Crépuscule des Dieux\n                    au Théâtre de la Monnaie\n\n\n\n                  LA manifestation d'art la plus complète, la plus admirablement\n                     vivante et impressionnante, qui ait marqué la fin de l'année\n                     dernière et le commencement de la présente, a été sûrement\n                     la série triomphale des représentations de la Götterdämme-\n                     rung, au théâtre de la Monnaie.\n                        Quel chemin parcouru depuis vingt ans! A cette époque,\n                     qui semble déjà lointaine, tant les idées du grand public\n                     sur l'essence de l'art musical au théâtre ont changé, il eut\n                     paru téméraire de monter, à Bruxelles, le Crépuscule des\nDieux. On ne sait pourquoi les préventions contre la prétendue obscurité\nde la musique de Wagner semblaient encore plus tenaces et irréductibles par\nrapport au drame qui couronne l'épopée du Ring. Et voilà qu'aujourd'hui\nla prodigieuse création du Musicien-Poète se déploie dans toute sa force\nlumineuse, dans toute sa vérité éblouissante, merveilleusement claire et\nlogique en son apparente complexité, soulevant l'enthousiasme débordant\nd'un public électrisé.\n   Pendant ces belles représentations, combien ce reproche tant ressassé que\nWagner ignore la mélodie, apparaissait à tous incroyable d'invraisemblance\net d'absurdité ! Jamais la mélodie, dont l'essence est la phrase musicale\ncaressant l'oreille, resplendit-elle plus divine, plus délicieusement pure, plus\néloquemment persuasive que dans l'œuvre de Wagner. Sans doute, dans le\nmonde des penseurs, des poètes et des lettrés, il n'est plus personne pour\ndiscuter le génie de Bayreuth; mais il est intéressant de noter, vis-à-vis de\nl'œuvre d'art, l'état d'âme de ce grand public qui ne crée pas l'opinion, mais,\nau contraire, la suit, d'abord à contre-cœur et avec des réticences, et n'arrive\nque peu à peu à la complète maturité compréhensive. Le public belge semble\ny avoir atteint, et en ne faisant aux inévitables manifestations de snobisme\nqu'une part très restreinte, il faut voir dans le succès sans précédent du Cré-\npuscule des Dieux, à la Monnaie, l'indice sûr d'une étape très caractéristique\n et décisive dans la formation du goût et de l'intelligence artistique de la\n nation.\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3458, "texte": "160                              DURENDAL\n\n\n    Ce qui marque le Crépuscule des Dieux, comme d'ailleurs toute l'œuvre de\nWagner, parmi les plus sublimes manifestations de l'art de tous les temps,\nc'est que si le souffle du ciel n'abandonne jamais le poème dont il est l'âme et\nqu'il traverse constamment d'un bout à l'autre, cette inspiration, loin d'être\nlivrée à elle-même, a pour guide une lumière supérieure, celle du génie sûr\nde sa route, pleinement conscient du but poursuivi et des moyens propres à\nl'atteindre. Et c'est, en effet, alors seulement que l'œuvre d'art se réalise en\ntoute la splendeur rêvée. D'un côté, l'émotion continue, génératrice de\nl'impression d'art et, de l'autre, la force consciente et synthétique, la logique\nvigoureuse dans la construction du monument, tels sont les deux éléments\nconstitutifs des grandes créations esthétiques. Dans l'art musical, il n'est\nguère que trois noms dont l'œuvre triomphale réponde complètement à cet\nidéal, parce qu'elle réunit au suprême degré ces deux éléments vitaux. Nous\navons nommé Bach, Beethoven et Wagner, et c'est ainsi que nous avons eu\nla Passion selon saint Mathieu, la Neuvième Symphonie et la Tétralogie du\nRing.\n    Nous ne voulons pas, ici, établir de parallèle entre les quatre parties de la\nTétralogie. Chaînons glorieux et inséparables, elles sont toutes quatre égale-\nment belles en la place que leur a assigné le génie, et nous appelons de tous\nnos vœux le moment, qui n'est probablement pas bien éloigné, où, à\n Bruxelles comme à Bayreulh, l'on pourra entendre en quatre jours, à la\nsuite l'un de l'autre, le prologue et les trois drames du Ring. Alors, l'impres-\nsion que nous laissera la Gotterdämmerung sera peut-être encore amplifiée,\ndeviendra plus complète et définitive, en raison même de l'étroite connexité,\n du lien si intime qui la rattache aux drames précédents.\n    Cette seule réserve faite, reconnaissons tout de suite que l'interprétation\ndu chef-d'œuvre de la Monnaie a été comme une seconde création. Nos\néloges doivent aller, en premier lieu, à M. Kufferath, le glorieux promoteur\ndu mouvement wagnérien en Belgique, dont l'influence et les conseils ont\n contribué à nous assurer cette interprétation de premier ordre; à M. Guidé,\n qui a pris une part si prépondérante à la préparation des études musicales;\n à M. Sylvain Dupuis, dont la magistrale direction a été, une fois de plus,\n l'âme et la vie de l'œuvre. Parcourant toute l'échelle des nuances, l'orchestre\n a eu des colorations exquises. Il a été superbe de souplesse, de puissance et\n de rythme, dessinant avec une parfaite netteté de contour les thèmes repré-\n sentatifs des idées, des sentiments ou des passions s'agitant dans le drame qui,\n d'un bout à l'autre, a apparu ainsi d'une lumineuse clarté. Il faut particulière-\n ment insister sur ce point, car on ne soupçonne pas l'énormité du travail que\n M. Dupuis avait mission de mener à bonne fin; on ne songe pas assez non\n plus que dans les drames de Wagner, l'orchestre est le principal interprète de\n la pensée du poète, avant même ceux de la scène.\n   Mme Litvinne a donné du personnage de Brunehilde la plus merveilleuse\ndes réalisations scéniques que nous ayons pu admirer depuis les triomphes\nde la Materna. C'était bien la vivante personnification de cette Walkyrie rêvée\npar Wagner; tour à tour aimante et fière, passionnée et héroïque, ayant toute\nla tendresse de la femme, toute l'énergie et la majesté de la fille d'un dieu.\n"}, {"page_pdf": 200, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2279, "texte": "                        LE CRÉPUSCULE DES DIEUX                               161\n\n\nTelle nous a apparu la grande artiste dans tout le cours du poème, avec\nl'accent toujours juste et vrai, le geste ample et harmonieux, l'émotion souf-\nferte et vécue. Sa voix, qui ne fait que se développer depuis quelques années,\nest une des plus puissantes que l'on ait entendu au théâtre. Elle domine la\nsymphonie partout si riche et touffue, triomphant sans effort apparent des\norages de l'orchestre, en cette incomparable scène finale, qui rassemble en\nune colassale synthèse tous les thèmes et, par conséquent, toute la signifi-\ncation poétique du Ring.\n   Citons ensuite M. Bourgeois, dans le rôle de Hagen (au point de vue\n mythique, une personnification de la Mort, de l'Hiver et de la Nuit). Il a\n empreint tout ce rôle d'une poésie sombre, farouche et quasi-fantastique du\n caractère le plus impressionnant. M. Dalmorès, notablement en progrès\n depuis l'année dernière, a été aussi à la hauteur de sa tâche dans le rôle de\n Siegfried, tant au/point de vue vocal qu'au point de vue de la compréhension\n du personnage.\n    Mme Dhasty ne paraît qu'une fois dans le cours de l'œuvre, mais elle\n doit être signalée pour la façon si remarquable dont elle a joué la magni-\n fique scène où Waltraule vient réclamer à Brunehilde l'anneau fatal, sans\n compter l'articulation si parfaite et l'admirable précision de sa diction, qualités\n qu'on ne saurait trop apprécier dans l'interprétation des œuvres de Wagner.\n  La diction de M. Danlée, dans le rôle d'Alberich, est aussi à noter.\n  M. Albers, Mmes Friché, Verlet, Maubourg, complétaient cet ensemble et ont\n  droit à tous nos éloges.\n     Pour terminer ce compte rendu, disons que les décors, composés avec un\n  art et un goût parfait, étaient dignes de l'éblouissante épopée à laquelle ils\n  servaient de cadre. Il faut particulièrement signaler, pour son réalisme\n  saisissant, le décor du troisième acte, avec ses recoins boisés et sa perspective\n  sur le Rhin, dont les nappes bleues se déroulent pensivement à l'horizon, et\n  où vont s'éveiller les voix caressantes des filles du Rhin en cette scène, qui\n  est une des plus délicieuses inspirations de Wagner.\n\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-009", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 162, "page_fin": 162, "titre_corps": "Les Rêves", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Olivaint", "ancre_debut": "Les Rêves Vers la varangue", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 201, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1863, "texte": "Les Rêves\n   Vers la varangue ouverte aux oiseaux     familiers,\n   Parmi les martins noirs et les verts moutardiers,\n   Du promontoire aigu tourmenté par la houle\n   Au creux du frais vallon couvert de lataniers,\n   Un essaim gracieux de Rêves se déroule,\n   Parmi les martins noirs et les verts moutardiers,\n   Vers la varangue ouverte aux oiseaux    familiers.\n\n    L'essaim des Rêves d'or, en sa molle volée,\n    Harmonieusement      monte de la vallée\n    Où la rivière glisse au milieu des roseaux;\n    Il n'est d'heure plus chère à mon âme exilée\n    Que l'heure où, se mêlant à l'essaim des oiseaux,\n    Harmonieusement     monte de la vallée\n    L'essaim des Rêves d'or, en sa molle volée.\n\n    L'essaim des Rêves d'or, l'essaim   resplendissant,\n    Doux bruit d'ailes que gonfle un souffle    frémissant,\n    Baigné de vétiver, de vanille et de mangue,\n    Des monts pleins de parfums, par les rampes, descend;\n    Voyez-le se jouer aux fleurs de la varangue,\n    Doux bruit d'ailes que gonfle un souffle    frémissant,\n    L'essaim des Rêves d'or, l'essaim   resplendissant!\n\n    L'essaim des Rêves d'or rapidement s'élève\n    De la rade d'azur et de la morne grève\n    Où la lame à bruit sourd roule les galets noirs;\n    0 Rêves radieux, volez, volez sans trêve!\n    Mon cœur se sent renaître aux immortels espoirs :\n    De la rade d'azur et de la morne grève\n    L'essaim des Rêves d'or rapidement s'élève.\n\n    Beaux Rêves de jeunesse aux grandes ailes d'or,\n    Volez autour de moi; venez, venez encor!\n    Enveloppez mon âme ainsi qu'une caresse,\n    Afin de l'emporter, dans votre fol essor,\n    Aux rivages bénis dont le regret    m'oppresse;\n    Volez autour de moi, venez, venez encor,\n    Beaux Rêves de jeunesse aux grandes ailes d'or!\n                                       MAURICE OLIVAINT.\nIle Bourbon, octobre 1901.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-010", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 163, "page_fin": 167, "titre_corps": "Chronique artistique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique Artistique David Oyens", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 204, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2667, "texte": "Chronique Artistique\n\n                         D a v i d O y e n s était le dernier survivant des deux\n                          frères, peintres tous deux, qui vinrent, de Hollande,\n                           s'établir chez nous. Pierre Oyens mourut il y a\n                            quelques années, et cette mort semble avoir lente-\n                            ment tué le survivant, qui s'en était retourné au\n                            pays natal, d'où il revint, voici quelques mois,\n                           comme pour mourir où était mort le frère aimé. Tous\n                          deux furent des peintres dans la plus noble et la\n                         plus simple expression du mot. Ils aimèrent les\n                        ombres et les clartés, harmonisant et incendiant les\n                       couleurs, note de l'éternelle chanson du jour. David,\n                     plus encore que Pierre, avait la spécialité de tableautins\n                    qui enfermaient le maximum d'éclat harmonieux dans le\n                    minimum d'espace. Ses pâtes étaient admirables de santé;\n   DAVID OYENS\n                    son coup debrosse d'une virtuosité sans pareille. On venait\nd'e fêter son retour au salonnet du Cercle; quelques semaines après, la lettre\nbordée de noir y remplaçait la féerie de couleurs.\n                                                                          E.J.\n   Nous ne pourrions mieux caractériser le talent de David Oyens ni en faire\nun plus bel éloge qu'en reproduisant les quelques lignes d'hommage consa-\ncrées à sa mémoire dans l'Art Moderne par Octave Maus, le critique d'art le\nplus compétent et le plus fin que nous connaissions. Voici ce qu'il écrivit à\nl'occasion de la mort de l'artiste :\n    « Nous apprenons avec un profond regret la mort d'un peintre hollandais\nde beaucoup de talent, David Oyens, qu'un séjour de trente-cinq ans en Bel-\ngique avait en quelque sorte fait nôtre. Né à Amsterdam en 1842, l'artiste\ns'éteint dans sa soixantième année. Ses scènes d'intérieur, notées avec humour,\ndécèlent un coloriste de race. David Oyens et son frère jumeau Pierre, que la\n mort a pris il y a huit ans, étaient les derniers descendants des petits maîtres\nhollandais duXVIIesiècle. Comme eux, ils trouvaient autour d'eux, et sans\n même sortir de leur atelier, mille sujets d'étude qu'ils exprimaient dans leur\n vérité, non sans les rehausser d'une pointe de malice. Leur palette, à tous\n deux, était chargée de tons francs qu'ils harmonisaient l'un et l'autre avec un\n réel talent. Mais David l'emportait par la beauté veloutée de la couleur, par\n l'éclat et la richesse des colorations.\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3502, "texte": " 164                                 DURENDAL\n\n\n    » Telle était sa tendresse pour son frère qu'à la mort de celui-ci l'artiste se\n sentit frappé à son tour. Une maladie grave le retint pendant plusieurs années,\n en Hollande, éloigné de tout travail. Depuis un an, il s'était réinstallé à\n Bruxelles. Son envoi au Salon des Aquarellistes avait fait espérer un retour\n à la santé, mais voici que le mal a eu raison de sa robuste constitution. Sa\n dernière joie fut, il y a trois semaines, l'acquisition par l'Etat d'une de ses\n meilleures aquarelles, La Lecture, pour le Musée de Bruxelles.\n    » Il laisse, avec des œuvres assez nombreuses et qui portent toutes le sceau\n d'une incontestable personnalité, le souvenir d'un camarade cordial et bien-\n veillant qui sera universellement regretté. »\n\n     A u b o n S o l e i l . — C'est l'exposition merveilleuse d'Emile Claus,\n au Cercle artistique, que je résume dans ce titre. Il me semble que je\n ne pourrais donner un titre plus suggestif à ce salon. L'artiste n'a-t-il pas\n lui-même fait imprimer en tète de son catalogue ce mot : Zonneschijn.\n Toute son œuvre est, en effet, une fête de lumière, une symphonie de cou-\n leurs enrobée de soleil, imprégnée de clarté. Quel régal pour les yeux que\n cette féerie lumineuse. On a envie, en la contemplant, d'entonner avec saint\n François d'Assise un cantique au soleil. Car c'est bien lui que l'on fête ici\n dans ses rayons. C'est lui que l'on chante dans les couleurs splendides qu'il\n donne en une variété infinie, aux êtres et aux choses, à la nature tout\n entière. Cette œuvre, c'est le poème de la lumière. Comme on voudrait habi-\n ter ce pays de rêve. De rêve, non qu'il n'existe pas dans la réalité, mais\n parce que l'artiste fait jaillir de cette réalité le rêve qui y est, parce que la\n vue de ces paysages ensoleillés vous empoignent, vous enthousiasment,\n vous font rêver, comme on le fait quand on se promène dans le grand et beau\n jardin de la nature, au milieu de ses fleurs, de ses arbres, de ses fruits, et en\n entendant ses oiseaux chanter leur-hymne à Dieu. C'est le soleil qui donne à\n tous les êtres leur splendeur, parce qu'il éveille leur beauté, en la faissant jaillir\n de leur essence même. C'est cette puissance évocatrice du, soleil dans la\n  nature que Claus incarne dans ses œuvres. Oh! le joli Canal rayonnant de\n joie, coulant si gaiement sous les arbres, si doucement entre les gazons\n fleuris qui bordent ses deux rives. Et qu'il est fascinant ce Matin Rose\n surgissant de l'aurore et communiquant sa touchante, et pudique roseur au\n  naïf moulin champêtre qui bénit avec la croix de ses ailes la campagne\n. fraîche et savoureuse. Et cette Brume dans laquelle un rayon de soleil, creuse\n  son sillon, de quelle lumière ombreuse et discrète il revêt tout le paysage.\n  Et qu'elles sont douces ces maisons rustiques qui rient si gentiment avec\n  leurs volets verts, leurs façades blanches, à l'ombre des arbres, piquées dans\n  un bouquet de fleurs des champs et d'herbes verdoyantes. La Ferme,, forte et\n  robuste dans sa primitive beauté, nous éblouit là avec tout le charme qui se\n  dégage de sa vie débordante de couleurs tendres et appaisantes.. Oui, tout\n  cela c'est de la musique de couleurs. C'est un orchestre de tons harmonisés\n  ayec de la lumière. On dirait que l'artiste peint ses tableaux avec un rayon\n  de soleil. Et comme tout cela est simple et beau, et frais, et pimpant. C'est\n  fait avec un rien, mais dans ce rien il y a un monde de beautés. C'est la\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3419, "texte": "                          CHRONIQUE ARTISTIQUE                                 165\n\n\nbeauté de la vie, c'est la beauté des choses, c'est la joie de vivre, c'est la dou-\nceur maternelle de la nature, c'est la santé, c'est la force, c'est la gaieté, c'est\ntout ce qui rêve, tout ce qui sourit, tout ce qui chante et tout ce qui prie\ndans les splendeurs de nos campagnes qu'Emile Claus célèbre et magnifie\ndans son œuvre incomparable.\n   On sort de cette exposition tout ébloui de clartés, les yeux pleins de cou-\nleurs et avec plus de lumière dans l'âme que si on en avait cherché dans tous\nles livres.\n\n   Les Chanteurs de Saint-Boniface ont exécuté, à l'occasion de la\nfête patronale de la paroisse, une messe absolument liturgique, tout entière\nen plain-chant. Nous avons déjà dit que l'Eglise possède unrépertoire musi-\ncal splendide. Mais c'est comme s'il n'existait pas. On l'a remplacé dans toutes\nnos églises par la musique la plus nulle, la plus grotesque, la plus anti-reli-\ngieuse et la plus anti-artistique qu'on puisse imaginer. Les Chanteursde Saint-\nBoniface ont pris pour programme de combattre et de déraciner, s'il se peut,\n ces abus déplorables. Il faut les louer de revenir aux traditions de l'Eglise,\n d'autant plus qu'elles sont absolument artistiques.\n      En la solennité de la fête de Saint-Boniface, on a exécuté, pour la partie ordi-\n naire de la messe, la célèbre messe d'Henry Du Mont, qui est d'un caractère\n noble et très religieux. Voici au sujet de cet artiste quelques détails intéres-\n sants. Nous les puisons dans la Tribune de Saint-Gervais, la revue de Vincent\n d'Indy et de Charles Bordes, l'organe de leur belle œuvre : Les Chanteurs de\n Saint-Gervais.\n      « Henry Du Mont compte, en 1684, au nombre des plus grands, parmi \" ces\n excellents Compositeurs, comme dit un contemporain, dont les pièces font\n  les délices de tout le monde dans les grands chœurs de musique. » Si les\n  scènes d'opéra, même destituées du prestige de la scène, avaient détrôné déjà\n  ses œuvres vocales de chambre en l'estime des amateurs, si les airs touchants\n  ou tragiques de Cadmus ou d'Alceste, d'Atys ou de Persée avaient fait oublier\n  la vogue de ces chansons à trois voix, délices des ruelles élégantes au temps\n  de la jeunesse du Roi, ses pièces de clavecin figuraient toujours avec honneur\n   dans les recueils manuscrits que les dilettanti colligeaient avec amour, tandis\n   que les organistes continuaient à s'inspirer de traditions qu'il avait, un des\n   premiers, instaurées. Enfin ses motets, tant à la chapelle royale qu'en toutes\n   les églises du royaume, tenaient pour longtemps la première place, ce pendant\n   que les messes en plain-chant musical, qu'une fortune plus durable encore\n   attendait, se chantaient au chœur des communautés modestes, à qui la\n   médiocrité de leurs ressources ou la rigueur de leur règle interdisait une mu-\n   sique plus profane et plus complexe à la fois.\n       Ironie singulière des destins! Ces dernières compositions auxquelles il se\n    peut que le maître lui-même n'attachât qu'assez peu d'importance,-, dont les\n    contemporains en toutcas n'ont guère daigné s'occuper, ces messes desquelles\n    l'édition originale ne nous est même point parvenue, ce sont elles qui auront\n    jusqu'à notre temps porté la mémoire de leur auteur. Il leur aura dû d'échap-\n    per en partie au sort immérité de ses contemporains, oubliés et dédaignés des\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3388, "texte": "166                               DURENDAL\n\n\ngénérations venues après celles qui furent les témoins de leurs triomphes.\nLes autres œuvres de Du Mont pour l'église ou le concert, celles où il avait\nmis toute sa science avec toute son âme, nul ne les connaît plus aujourd'hui :\nelles n'ont point échappé à l'indifférence superbe que nos contemporains pro-\nfessent pour ce qu'ont écrit les artistes du XVIIe siècle français, la plus belle\népoque pourtant et la plus caractéristique de notre génie musical. Cependant,\nen tous les diocèses de France, il n'est pas d'humble église de village qui ne\nretentisse souvent encore des accents sincèrement inspirés de la Messe Royale,\ndont la longue popularité n'est pas de sitôt près de s'éteindre.\n   Si nous avons la curiosité de parcourir avec attention, en les reportant à\nleur date, les œuvres nombreuses qu'il a laissées, nous arriverons à concevoir\nnettement l'importance de son rôle. Après cette épreuve, les avis pourront\ndifférer sur la valeur intrinsèque de ces compositions, comme sur la place\nqu'il convient de réserver à l'auteur, à côté des grands maîtres de toutes les\nécoles; mais il n'y aura personne qui lui veuille contester cette gloire d'avoir\npressenti avec une étonnante justesse la direction dans laquelle l'art allait\névoluer définitivement, aussi bien que d'avoir, dans tous les genres où le\nsiècle devait exceller, frayé la voie aux compositeurs qui l'ont immédiatement\nsuivi.\n   Bien loin d*être, comme l'ont enseigné complaisamment ceux qui se plai-\nsaient à lui faire honneur de cette attitude supposée, le défenseur irréductible\nde l'ancienne tradition, Du Mont a fourni le modèle des motets qu'allaient\nécrire pendant presque deux siècles tous les compositeurs français. C'est dans\nses œuvres qu'il faut aller chercher les premiers essais de ce nouveau style,\nlequel, très légèrement coloré d'imitation italienne, restera à l'église celui des\nLully, des La Lande, des Charpentier et tant d'autres, y compris Rameau.\nEt il n'est point sûr que son rôle de précurseur se soit arrêté à la porte du\ntemple. On peut soupçonner le contraire, quoique la preuve en soit plus\ndifficile à faire. Mais fallût-il limiter l'influence de Du Mont au domaine de\nl'art religieux, ce serait assez pour faire comprendre la place considérable qu'il\ntient dans l'histoire de la musique française et pour démontrer la nécessité qui\ns'impose de connaître son œuvre tout au moins dans l'ensemble, comme de\nne point ignorer les principales circonstances de sa vie, desquelles beaucoup\nl'expliquent et la commentent. »\n                                                            HENRY MŒLLER.\n\n\n   O n z e K u n s t . — Une étude intéressante de C. Verster, sur l'œuvre\nde G.-H. BREITNER, avec quelques reproductions, ouvre le numéro de février.\nL'exposition de Breitner, au salon de Arti, écrit M. Verster, est pour nous un\névénement artistique et historique de grande signification. Elle se rattache\ndignement à celles des œuvres de MARIS et de VAN LOOG et nous prouve à\nnouveau combien bienfaisante est la vue de l'œuvre d'un artiste qu'on\nlaisse parler seul. Il est bien certain que Breitner n'a pas dit son dernier\nmot. En attendant, remercions-le pour la jouissance profonde qu'il nous a\nprocurée, tout en ayant la confiance que ce courageux « frayeur de route »,\ndont notre pays a le droit de s'enorgueillir, continuera à rendre, à côté\n"}, {"page_pdf": 208, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1447, "texte": "                          CHRONIQUE ARTISTIQUE                              167\n\n\nd'autres peintres apparentés à son talent, la beauté du vieux et du nouvel\nAmsterdam, pour la plus grande gloire de l'art néerlandais de nos temps.\n   M. L. SIMONS exprime son mépris pour l'art de parvenus des Allemands\nmodernes, dont des spécimens ridicules ont été étalés à Darmstadt.\n   M. G. EEKHOUD magnifie notre grand sculpteur Paul De Vigne. Il insiste\nsur la recherche de la beauté classique, de la forme délicate qui hantait De\nVigne tout en laissant intacts ses dons essentiels de flamand de race.\n   Plusieurs belles reproductions des œuvres du maître gantois sont inter-\ncallées dans le texte, ainsi que le portrait de De Vigne, par Rodin.\n   Les chroniques du mois nous entretiennent des œuvres d'une jeune artiste\n hollandaise, Mlle Charlotte Bonten, décédée, hélas ! à 25 ans, et dont un\n dessin : les Pauvres, produit une impression tragique, — de l'exposition\n des primitifs flamands de Bruges et de l'exposition de H.-W. MESDAG, à\n La Haye.\n    Un sérieux compte rendu de livres et de revues d'art clôture ce fascicule,\n avec des reproductions de deux œuvres de D.-S. ROSSETTI : Veronica Veronise\n et la Rencontre de Dante et de Béatrice au Paradis, de la Vierge au Rocher, de L. da\n Vinti, et de la première page de la Sforziada, enluminée par AMBROGIO D E\n PRÉDIS.\n                                                                         A. C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-011", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 168, "page_fin": 189, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LA POÉSIE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 209, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2563, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLA P O É S I E :\nAu P a y s des A j o n c s , A v a n t le Soir, par GABRIEL VICAIRE. —\n  (Paris, librairie Henri Leclerc.)\n   Les poètes s'en vont : Verlaine est mort, Mallarmé l'a suivi de près, et\nvoici qu'après le volume posthume d'Albert Samain, les derniers vers de\nGabriel Vicaire paraissent, publiés par les soins pieux de son cousin\nGeorges... Décidément, les poètes meurent jeunes! C'est une preuve de\nplus, s'il faut en croire leur ancêtre latin, qu'ils sont « aimés des dieux ».\n   L'œuvre que laisse Gabriel Vicaire est considérable déjà. Sans parler des\nhilarantes Déliquescences d'Adoré Floupette, malin et habile pastiche' des bizar-\nreries décadentes, et qui font partie de l'histoire de cette littérature aujour-\nd'hui démodée, — les Emaux bressans, A la bonne franquette. Au Bois joli, le\nClos des Fées, ont conféré à ce poète charmant une place à part, et bien en\nvue, dans le Parnasse français.\n   Tandis que les Emaux bressans, son chef-d'œuvre, débordaient d'une verve\ngauloise et parfois même rabelaisienne à l'excès, les autres livres de Gabriel\nVicaire affirmèrent en lui un artiste épris de fraîcheur, de grâce et de clarté\navant tout; une âme enfantine, toute rose pour ainsi dire, joviale avec une\npointe de mélancolie, enthousiaste avec scepticisme, indulgente et bonne.\n Sa muse allait de préférence vers les anciennes légendes, qui fleurissent aux\n prairies du ciel comme aux jardins des fées, et auxquelles elle rendait, en\n même temps que leur adorable naïveté, une vie pittoresque et une couleur\n chatoyante. Beaux chevaliers lamentant leur amour, princesses aux cheveux\n blonds et aux yeux de pervenche, lutins farceurs, mauvais ou bienfaisants\n génies issus de l'imagination populaire; la lune en robe d'argent, la Vierge\n aux voiles d'azur, le divin « poupon » dans sa crêche : tout cela vit, et bien\n d'autres choses encore, au souffle de ce magicien des rimes ; et tout cela, en\n même temps qu'embaumé de primitive candeur, est rehaussé à souhait d'un\n art prestigieux et sûr. Car, par l'aristocratique pureté et la simple élégance\n de ses images féeriques, Vicaire rappelle à la fois les merveilleux dessins de\n Walter Crane et les contes enchantés du vieux Perrault. Nul mieux que lui,\n en ce siècle, n'a évoqué ce monde étrange et fabuleux qui, dans l'enfance,\n peuplait nos rêves de visions ravissantes et d'ineffables chimères.\n    Chacune des deux parties qui composent le présent volume devait former\n à elle seule un recueil : demeurées inachevées, elles n'en offrent pas moins\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3241, "texte": "                                   LES LIVRES                                169\n\n\ntoutes les deux un ensemble très intéressant, et il faut louer M. Georges\nVicaire de nous les avoir fait connaître.\n   Au Pays des Ajoncs, c'est un chant d'amour à la gloire de la Bretagne. Après\navoir célébré sa chère Bresse, le poète, las de « Paris, ville de fer », émigré\naux côtes armoricaines ; et là, peu à peu, il se sent pénétré par l'âme farouche,\nreligieuse et patriarcale, de ce pays si profondément poétique. Ses strophes\ndeviennent sauvages, retentissantes, comme les lames qui battent les falaises\nde là-bas; et c'est un cœur de vrai breton qui naît en lui. Privilège unique des\npoètes, que cette transformation de leur être intime au contact d'une nature\nnouvelle!... Kéris, une épopée qui ne manque d'allure ni de grandeur; le\nLit clos, un petit chef-d'œuvre d'attendrissement et de grâce familière; la Mer,\néloquentes tierces-rimes : telles sont les meilleures pièces de ce poème\nbreton.\n   Avant le Soir, c'est la douloureuse confidence du voyageur qui, arrivé au\nsommet de la colline, se retourne avec mélancolie vers le passé riant, et, au\nson des angélus, 'évoque sa lointaine enfance en songeant à la mort prochaine.\n Pitié pour les malheureux, indulgence pour les faibles et les méchants, douce\n bonté d'un vieux cœur qui a longtemps battu, imprègnent ces pages d'un\n charme mélancolique. Et les rappels des amis disparus n'y sont pas les\n moins touchants ; voici Verlaine :\n                O pauvre Lélian, mon merveilleux     ami,\n                Toi dont je garderai tendrement la mémoire,\n                Toi le malheur et toi la honte, toi la gloire.\n                Te voilà donc, mon frère, à jamais    endormi.\n\n   Celui qui, comme moi, a eu le rare bonheur d'entendre ce lamentable et\nglorieux Verlaine lui parler, dans l'abandon d'une' causerie intime, de ses\n« chers et bons amis Coppée, Richepin et Vicaire, — celui-là ne peut lire\nde telles strophes sans une poignante émotion. N'est-ce pas, mon cher Braun?\n   Et je veux vous citer encore cette courte pièce, où frissonne tout entière\nla mélancolie délicieuse, l'espèce de nostalgie d'amour qui nous gonfle le\ncœur, par certaines nuits trop belles et trop pures :\n                C'est la nuit merveilleuse aux mille       enchantements,\n                La nuit qui met un charme aux lèvres des           amants,\n                La nuit qui doucement se     fleurit  d'allégresse,\n                La nuit de mai, la nuit d'éternelle tendresse :\n                On ne sait quoi s'éveille au milieu des roseaux ;\n                Sous les chênes trapus où dorment les         oiseaux,\n                Une plainte idéale erre de branche en branche;\n                Une apparition   surgit, oh! toute    blanche.\n                Avec, autour du front, des feuilles et des fleurs.\n                Et c'est l'amour en joie et c'est l'amour en pleurs.\n                O belle! Vois ma peine et combien elle est grande,\n                Pourquoi me refuser ton cœur? Je le demande.\n\n   Gabriel Vicaire est digne, à coup sûr, de repospr dans nos mémoires, à\n côté de son « merveilleux ami », le pauvre Lélian.\n                                                                 F. A.\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3138, "texte": "170                                 DURENDAL\n\n\n\nS i t u é t a i s m o r t e ! . . . par EMILE GÉRARD. — (Paris, Librairie interna-\n   tionale, 1902.)\n   U n volume de début, qui se trouve être déjà mieux qu'une promesse. De\njolis vers, très tristes, très tendres et très doux, nés de cette obsession tra-\ngique : Si tu étais m o r t e ! . . . Peut-être pourra-t-on reprocher au poète — qui\nn'a pas encore vingt ans — de souffrir déjà de ce mal, de chanter la mort a u\nlieu de chanter la vie, de ne pas trouver dans son a m o u r l'orgueil et l'élan des\nâmes hautes. Mais, sans doute, la Douleur ne lui laissant pas le temps de\nmûrir, a-t il déjà connu l'affreuse prédestination aux l a r m e s ; s a n s doute\naussi, faut-il reconnaître ici ce découragement sentimental qui désole toute\nnotre littérature. Les âmes délicates sont tôt froissées; et le petit volume q u e\n M.Gérard nous a donné, nous révèle une sensibilité presque maladive, u n e\nvivacité d'imagination, qui expliquent la sincérité presque candide de son\n apparente désillusion :\n\n                A force d'y penser, à ce rêve, et d'en vivre,\n                Voilà que chaque nuit renaît cette épouvante;\n                Voilà que chaque nuit tu meurs, dans la tourmente\n                Atroce où se débat mon cœur comme un homme ivre...\n\n   L'avenir apprendra au poète qu'il est d'autres inspirations, plus saines et\nplus vraies; et, sans doute, trouvera-t-il bientôt d'autres cordes à sa lyre. Il\nn'est pas de jeunesse qui ne s'éveille un j o u r ; il n'est pas de soleil qui ne finisse\npar luire; et vraiment, M. Gérard porte en lui trop de lumière et de rêve pour\nqu'il n'exprime jamais que l'ombre et l'effroi... Qu'il me permette de repro-\nduire encore ces quelques vers, qui sont le début de son livre et qui, mieux\nque tous les autres, le révèlent profondément, noblement, artiste :\n\n                Oh oui.' les détraqués, les fous, les chimériques!\n                Les détraqués vibrant d'amour et de lumière;\n                Tous ceux qui vont émus, avec des yeux féeriques,\n                Où passent des frissons exaltés de prière !\n                Les détraqués : tous les naïfs ! tous ceux dont l'âme\n                Dans un exil vainqueur s'est arrachée au monde ;\n                Et tous ceux dont le songe a pour aile une flamme ;\n                Et tous ceux qui sont beaux d'une fierté profonde !\n                 Tous les cœurs dédaigneux hantés de nostalgies,\n                 Et qui, las de marcher encor parmi les fanges,\n                 Ont pris leurs vols sereins aux natales magies\n                 Pour aller courtiser, au fond du ciel, les anges !\n\n   M. Gérard nous doit le poème qu'il va vivre, le b e a u poème d e ses vingt\nans, fleuris d'espérance et de rire...\n                                                                    A. D .\nL ' I s o l e m e n t , par PAULIN BROGNEAUX. — (Paris, Fischbacher.)\n  M. Paulin Brogneaux est un poète lamartinien. Il aime à noter les longues\nrêveries u n peu vagues, à suivre les mystérieux anneaux de la chaîne des\nsentiments. Il écrit ses poèmes sous la dictée d'une muse triste, se plaisant à\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3079, "texte": "                                 LES LIVRES                                 171\n\n\npromener sa peine au crépuscule, dans le silence recueilli des champs, sous le\ntendre regard des étoiles qui commencent à percer la voûte nocturne. Aussi,\nson œuvre est-elle une suite de méditations et de rêveries se déroulant avec\nune gravité un peu monotone parfois et parfois belle.\n   Des pensées pures et nobles s'y expriment en de larges strophes, de facture\nidentique, correctement rythmées, mais sans ces finesses de versification aux-\nquelles certains poètes d'aujourd'hui nous ont habitués. Sincèrement spiri-\ntualiste, l'auteur affirme avec énergie sa foi et son espoir, et plusieurs de ses\npoèmes, les meilleurs, s'envolent dans l'évocation du nom divin. Il a, malheu-\n reusement, le défaut de faire un peu long, de dire en dix strophes ce que dix\n vers exprimeraient amplement. Je lui reproche aussi certain manque de pré-\n cision dans les termes.\n                                                                   C H . DE S.\n\nIn Schemergloed der morgen veste, door KARL VAN DEN OEVER.\n   — (Antwerpen, F . Gilliams-Lambrechts.)\n   J'avoue naïvement que je ne comprends rien à ces poésies. Ont-elles un\nsens d'ailleurs ?\n    Un jeune ultra-moderne m'a affirmé l'autre jour que le mot « musique »\nétait la définition adéquate de la poésie, ...nouvelle que ces « jeunes »\npratiquent.\n    De la musique, toujours de la musique, rien que de la musique.\n    Mon Dieu ! Mais qu'on invente alors une langue universelle, composée des\nsons les plus harmonieux que l'on puisse rêver, qu'on aligne ces sons et qu'on\nimprime cela pour le plaisir de ceux qui goûtent cette poésie.\n    Les vers de Karel Van den Oever sont harmonieux, bien construits, d'un\nrythme berceur,... tout ce que vous pouvez désirer de soigné...\n    Ce que je crois comprendre à ces exhalations musicales, c'est qu'elles sont\ntrès larmoyantes en général. De la musique triste, alors, ou de la triste\n musique ?\n    Qui pourrait approfondir la passion de malheur qui tourmente nos jeunes?\n Les larmes des romantiques n'étaient que des larmes de crocodile à côté\n des leurs !\n    Elles coulent si abondantes, ces larmes, qu'on commence à se demander\n si nos jeunes pleurnicheurs ne pratiquent pas un peu le truc de l'oignon.\n    Eh! mon Dieu ! est-ce que le sang rubénien, le sang flamand va tourner\n à eau?\n    C'est un fait que ces larmoyantes choses nous arrivent principalement\n d'Anvers, sur l'Escaut, depuis un temps.\n    Quels massacreurs de la joie de vivre nichent donc là-bas, qui nous donnent\n des jeunes poètes si larmoyants?\n     Karel Van den Oever a cependant du talent, un sens délicat du rhythme.\n    Je suis sûr qu'il pourrait mettre des idées ou des sensations compréhensibles\n dans ses vers, même de la plasticité, s'il voulait. Qu'il brise donc cette urne\n lacrymatoire sur la tête des pédants d'une nouvelle espèce qui oppriment sa\n  pensée, et qu'il nous chante un air franc sur la vie vraie ! Elle est si belle,\n  la vie !\n                                                                       A. C.\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3183, "texte": "172                              DURENDAL\n\n\nLE ROMAN :\nLes Amants singul i e r s , par HENRI DE RÉGNIER. — (Paris, Mercure de\n  France. )\n   La France ne possède peut-être pas, aujourd'hui, de poète supérieur à\nM. de Régnier. Ceux qui lurent la Canne de Jaspe, le Trèfle blanc, d'autres\nlivres encore qui font la joie des lettrés, savent que leur auteur est aussi un\nparfait écrivain en prose. Le brelan de nouvelles qu'il vient d'offrir au public\nconfirmera cette renommée. Ce sont un récit de couleur florentine, la Femme\ndemarbre; une histoire d'aristocratie française, au grand siècle, le Rival; un\ndrame vénitien, la Courte vie de Balthazar Aldramin, pleins tous trois d'amour,\nde passion et de jalousie. Le sang, comme le dit M. de Régnier dans une\nbrève préface, y coule par trois fois, de la gorge des deux Corcorone, que l'on\ntrouve morts aux pieds de la statue de marbre de la belle Giulietta, du flanc\nde Balthazar Aldramin, ténébreusement égorgé par l'inconnue que lui avait\nlivrée, une nuit, le vieux sénateur Baldipiero; enfin, du crâne défoncé, sous sa\nperruque grise, de ce bon M. de la Thomassière, ancien conseiller au parle-\n ment et paillard émérite. Ces trois contes sont écrits dans cette langue\n exquise et, sobre, si élégante, si précise et si souple, qui. est le style de;\n M. de Régnier, un des plus français qui soient. Ils ont un charme de finesse,\n de légèreté, d'ironie discrète, qu'égalent seules, avec moins d'apprêt, les\n meilleures pages d'Anatole France.\n                                                                        M. D.\n\nLa Famille Kaekebroek, un vol.— Pauline Platbrood, un vol.\n  par L. COUROUBLE. — (Bruxelles, Lacomblez.)\n   En de très anciens quartiers, au cœur de la bonne ville de Bruxelles, entre\nl'Allée-Verte et la place Sainte-Catherine, habitent les familles dont les noms,\nfruits savoureux de terroir, Kaekebroek, Platbrood, Van Poppel,.Rampel-\nbergh, Posenaer, égaient de leurs couleurs bien nationales les spirrtuels\ntableautins de M. Courouble. Ces familles forment un petit monde spécial, de\nmœurs douces et tranquilles. Les maris, épiciers ou drapiers retirés des\naffaires, ou, comme le père Cappellemans, inventeurs d'inodores brevetés,\nsont fidèles aux coutumes de la vieille cité. Ils sont membres de la Grande-\n Harmonie, majors ou capitaines de la garde civique positions illustres', dont\nl'éclat resplendit sur leurs proches. Les dames, tout en étant coquettes, s'oc-\ncupent du ménage et vont elles-mêmes' au marché. Si bien que toute cette\ncatégorie humaine vit naturellement, simplement, dignement.\n   Elle continuerait de vivre ainsi, dans l'ombre, si M. Courouble. ne l'avait\nobservée, annotant impartialement ses qualités, malicieusement ses travers,\net s'assimilant les secrets de la langue suggestive dont elle use pour exprimer\nses peines et ses joies. Le résultat de cette minutieuse enquête, M. Courouble\nl'a divulgué, sous la forme de petits romans bruxellois, avec émotion et\ntalent, sachant tantôt railler agréablement, mais sans âpreté, tantôt compatir\naux souffrances, faire vibrer fortement le frisson de la vie.\n   On le devine, bien qu'il se plaise parfois à les caricaturer avec finesse, .il\n"}, {"page_pdf": 214, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3566, "texte": "                                    LES LIVRES                                   173\n\n\n aime les humbles héros dont il narre les faits et gestes. Gomment, du. reste,\n ne pas les aimer? Se pourrait-il qu'on restât insensible aux angoisses de\n Joseph Kaekebrœk, l'esthète écrasé sous le poids de son nom, à la. mélan-\n colie amoureuse de Ferdinand Mosselmann? Au récit du terrible châtiment\n de la grosse Madame Keuterings, de la machiavélique vengeance de la petite\n  Madame Posenaer, le rire jaillit, spontané; franc, alerte, intarissable. Il n'est\n pas de scène plus exquise que la première rencontre de Pauline Platbrood et\n  de François Cappellemans. C'est tendre, tranquille, ému.\n     C'est aussi parfois du plus haut tragique. Peut-être le meilleur charme de\n Pauline Platbrood, un vrai roman, dont les péripéties nouent et dénouent avec\n  un art consommé la forte intrigue, provient-il du mélange, heureusement\n  dosé, du plaisant et du dramatique. Si les scènes de la représentation de\n  Louise, à la Monnaie, de la prise d'armes de la garde civique au plateau de\n. Koekelberg sont gaîment humoristiques, les pages où M. Courouble dépeint\n  le désespoir de François, qui se croit trahi par sa fiancée, ou la mort du père\n  Cappellemans, dégagent une profonde émotion. Et quand, à la fin du livre,\n  François, agenouillé, en costume de travail, soude le couvercle du cercueil\n  de son vieux père; quand, après avoir achevé, l'âme brisée, les yeux brûlés\n  de pleurs, cette affreuse besogne, il se relève et aperçoit sa fiancée, accourue\n  vers lui pour le réconforter par son candide amour, il semble que l'humble\n  plombier et la naïve petite bourgeoise se haussent et grandissent, rendus\n  véritablement tragiques par la douleur.\n      Tel est le fond. Quant au s.tyle, je ne sais s'il faut y louer davantage la viva-\n   cité, la variété dans les descriptions de sites, que nous ne connaissons guère\n   pour les voir tous les jours, ou bien ces conversations, adorable pastiche à\n   peine accentué du parler bruxellois. M. Courouble dépeint merveilleusement.\n   Il a l'art de saisir et d'exprimer le trait caractéristique, d'esquisser, en quel-\n   ques touches légères, un tableautin de mœurs. Puriste habile à découvrir les\n   expressions impropres et les barbarismes, il s'est donné le malin plaisir\n   d'émailler, du produit de ses recherches, les conversations de ses héros. Aussi,\n   ses livres sont-ils vraiment bruxellois; l'âme de la vieille cité y est encore.\n\n  L E S D É C H U S (le Ménage Orlov. Les Ex-Hommes),\n    par M. GORKI. — (Paris, Mercure de France). — G a ï n e t A r t è m e , nou-\n    veaux récits de l'a vie des vagabonds, par M. GORKI. — (Paris, Perrin).\n      A. lire ces récits de la vie des vagabonds, des déchus, de tous ceux que\n  flagelle implacablement le fouet de la misère, on goûte cette saveur amère,\n  dont seuls les écrivains de race savent imprégner leur œuvre. Certes, ils sont\n  rudes et frustes, les. héros déguenillés, loqueteux, pitoyables, que Maxime\n  Gorki.nous présente; ils ne sont pas faits pour flatter nos sentiments d'orgueil\n  humain, non plus que pour, réjouir par leur délicatesse nos instincts de\n  raffinés. Ce sont des êtres de malheur, pervertis par la dure vie et l'alcool ;\n  peinant pour, gagner le pain de chaque jour en des besognes étranges, inso-\n   lites; habitant les granges au bord des routes ou bien se serrant dans des\n   taudis obscurs; au fond des banlieues. Leurs-paroles et leurs actes sont aussi\n   bizarres que leurs vies. Parfois, des sursauts de révolte les soulèvent contre\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3337, "texte": "174                               DURENDAL\n\n\nleur mauvaise étoile, mais ils retombent bientôt dans le découragement, se\nrésignant en silence à ce qu'ils croient leur sort.\n   Et, malgré tout, il subsiste au fond de ses cœurs aigfis, rongés par la\nmisère, un peu de sentiment qui ne demande qu'à s'épanouir. Parfois, un\néclair de bonté transfigure ces vagabonds, les hausse pour un instant jus-\nqu'au niveau des nobles âmes. Alors ces rustres brutaux et sournois devien-\nnent bons sans le comprendre, comme le géant Artème protégeant contre la\nhaine et le mépris d'une tourbe méchante le juif Caïn, comme Grigory Orlov\nsoignant les cholériques avec une pitié qui s'ignore, comme Aristide Kou-\nvalda s'attachant aux Ex-Hommes, déclassés de tout genre, qu'il herberge en\nson asile de nuit.\n   Sous le voile d'une traduction correcte, on pressent le langage énergique,\nsobre, tranchant et décisif du maître russe. Et on ne peut s'empêcher d'ad-\nmirer cet écrivain, issu de la plèbe qui peine pour féconder la terre, consa-\ncrant les puissantes couleurs de son style à dépeindre âprement des souf-\nfrances et des héroïsmes, qui sans lui resteraient à jamais inconnus.\n                                                                C H . DE S.\n\nC r i m i n e l S i l e n c e , par JOSÉ DE COPPIN. — (Godenne, Namur.)\n   Le nouveau roman du baron José de Coppin est une étude dramatique et\nfouillée de l'âme d'un criminel. Roger Walkenny a surpris la conversation de\ndeux ouvriers complotant l'assassinat de Guérin, le directeur d'une usine qui\nles a renvoyés. Mais, convoitant la place de Guérin et dans l'espoir, en par-\nvenant à cette situation enviée, de conquérir la main de celle qu'il aime; il n'a\nrien voulu dire, causant ainsi par son silence la mort d'un homme d'une pro-\nbité exemplaire, soucieux de son devoir, aimé et respecté de tous. La crimi-\nnalité de Walkenny est très spéciale, son forfait est d'autant plus monstrueux\nqu'il se complique de lâcheté, de l'assurance où Roger croit être de l'impu-\nnité. Mais bientôt Walkenny acquiert la conviction qu'une personne l'a vu\nprêtant l'oreille au colloque des deux scélérats. Et dès lors ses remords\ns'augmentent de terreurs folles rendues par le romancier avec une vigueur de\ntouche peu commune. Ces visions sombres trouvent leur compensation dans\nl'amour si délicatement tracé de Daniel Guérin pour Elisabeth, dans des\nscènes charmantes, comme celle où Daniel quitte la ville abritant celle qu'il\naime, écoutant avec émotion l'envol mélancolique du carillon dans les cieux.\n   En résumé, à côté des dons de poète et de peintre qui distinguent l'auteur\ndes Deux Tombes, de Courageuse et de Dévouée, ce livre révèle la clairvoyance du\npsychologue intuitif découvrant les ressorts secrets de l'âme. Les caractères\ndu roman sont bien frappés dans leur variété, la grave et douce Antonia Gué-\nrin fait contraste avec la piquante et spirituelle Mme de Nillon, Elisabeth dans\nsa grâce souriante, est une figure de plus ajoutée à la galerie des femmes-\nanges du tendre romancier. Enfin les qualités descriptives qui apparentent\nle génie des deux amis, Pirmez et de Coppin, s'affirment dans des peintures\ncomme la suivante :\n   « Le soleil scintillait dans le ciel et donnait aux teintes déjà multicolores\ndes feuillages, des reflets de velours, de soieries, d'or et de bronze. Dans les\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2864, "texte": "                                     LES LIVRES                              175\n\n\nparterres, aux bords des pelouses herbeuses, les fleurs jolies encore, s'incli-\nnaient lentement, moins vivantes et moins parfumées sur leurs tiges qui bien-\ntôt se dessécheraient.\n   » Pourtant les bosquets gardaient un aspect verdoyant, et les cimes des\ngrands arbres séculaires semblaient avoir, sous le coup de lumière qui mettait\nen relief lès broderies de leurs feuilléès, plus de mystère et plus de majesté.\n   » Des arômes indéfinissables de fleurs mourantes, d'herbe jaunie, des fruits\nmûrs dont ployaient les branches se mêlaient dans l'air, au parfum délicieux\nd'autres fleurs fraîchement épanouies et aux senteurs résineuses des pins,\nimmuables en leur couleur sombre, uniforme. Et tout cela avait le charme,\nun peu mélancolique, mais enveloppant, de la belle saison finissante, des\nchoses qui s'en vont, qui nous quittent, qui sont près de s'évanouir, que l'on\nne reverra plus peut-être !...\n   » L'âme allanguie, sous l'influence de cette perspective d'abandon, sentait\nmieux son isolement, sa faiblesse. Et instinctivement, elle cherchait un appui,\nune force, comme pour mieux résister aux luttes prochaines, quand passe-\nraient les grands vents déchaînés, les 'rafales impitoyables, les tempêtes\n désastreuses. »\n                                                                    G. DE G.\nL a M a m s e l k a , par HENRY GRÉVILLE. — (Paris. Plon.)\n   Une frêle et toute charmante orpheline, Aniouta, recueillie par sa marraine\nla princesse Tchévitsky, échappe aux menées d'une vilaine intrigante qui\ntente de l'empoisonner, grâce aux soins d'un jeune médecin français, survenu\nbien à point, et qu'elle épouse, naturellement, à la fin du livre. Des épiso.des\namusants ou tragiques agrémentent ce roman.\n   Je recommande surtout l'histoire du cheveu d'Aniouta qui, par suite de\ncirconstances trop longues à relater, cause la mort du prince Tchévitsky.\n   Le tout, est écrit en ce style élégant et léger dont l'auteur a depuis si long-\ntemps le secret.\n\nC o n t e s d e l a M a r j o l a i n e , par   ANDRÉ THEURIET.   — (Paris. Fas-\n  quelle.)\n   Un bouquet de contes, narrés de la façon délicate, si fine et si française\nqui donne tant de prix aux livres d'André Theuriet. Ces poétiques nouvelles\nrépandent la saine odeur des plantes sylvestres ; la douceur et la joie de la\nterre printanière y sont encloses.\n                                                                CH. DE S.\n\n\nLE THÉÂTRE :\nLes Deux Gentilshommes de Vérone, comédie en cinq actes, en\n   vers, d'après Shakespeare, par MAURICE OLIVAINT, — (Paris, Lemerre.)\n  M. Maurice Olivaint-, dont les lecteurs de Durendal ont pu apprécier plus\nd'une fois le fin talent poétique, a transposé, en jolis vers d'un tour aisé, une\ndes plus charmantes comédies de Shakespeare. C'est merveille qu'il ait su,\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2921, "texte": "176                              DURENDAL\n\n\n\ntout en suivant dans ses lignes principales le sujet du grand Will, conserver\nà son œuvre un caractère original qui n'en est pas le moindre charme. De\ndélicates figures de femmes : la tendre Julia, ravissante et confuse sous son\npourpoint de page, et l'espiègle Silvia qui se faif enlever par un vieux bellâtre\ndont elle rit pour retrouver celui qu'elle aime, sont finement esquissées. Il\nplane autour d'elles une atmosphère de grâce exquise qui est le «charme de\n la pièce.\n    Bref, quelques adaptations pareilles à celles-ci suffiraient pour réconcilier\n les plus revêches avec un genre que ceux qui en usèrent ont d'ordinaire si\n mal servi.\n\nL e s e n f a n t s SUT l a s c è n e , six petites comédies, par MARIE PHILIPPE.\n  (Bruxelles, Lacomblez.)\n    En ce gracieux recueil de scènes écrites pour les enfants, Mme Marie Phi-\nlippe a su éviter le double danger qui menace les auteurs de tentatives de ce\ngenre : un ton trop sérieux d'une part, de l'autre, cette simplicité naïve qui si\nsouvent conduit à la niaiserie. Sa connaissance approfondie de l'âme enfan-\nline lui a permis de découvrir et de maintenir constamment dans ses piécettes\nle ton tantôt enjoué, tantôt sévère avec charme, qui convenait le mieux à son\nidée de théâtre « pour les petits ».\n    Pour écrire dès livres susceptibles de plaire à ces tyrans adorables et diffi-\nciles que sont les enfants, il ne suffit pas seulement de les comprendre,\n il faut aussi les aimer. Et Mme Marie Philippe les aime; la tendresse dont\n ses pièces sont pénétrées le prouve délicieusement. Aussi, je souhaite de tout\n cœur à ses saynètes, dont les titres sont : L'Illusion sauvée, La Marraine, Une\n Idée de Violette, Mondaine, Le Whist de Maman, Un Artiste, de rencontrer parmi\n brunettes et blondins de gentils et nombreux interprètes.\n    J'oubliais de dire que le style — prose ou vers — en est d'un tour aisé,\n facile et du meilleur aloi. C'est, en un mot, un livre qu'on ne saurait assez\n recommander aux amis des enfants.\n                                                                     C H . DE S.\n\n L'HISTOIRE :\n CLOVIS, par GODEFROID KURTH, deux volumes, deuxième édition.—(Paris,\n   Retaux.)\n   La réputation de G. Kurth n'est plus à établir. Elle est faite depuis long-\n temps.. Elle est affirmée par des écrits qui sont de vrais monuments intellec-\n tuels. Deux des livres du avons déjà revendiqué pour lui, celui d'être un des\n plus brillants historiens de ce siècle : Les Origines de la civilisation moderne et\n Clovis, le présent ouvrage dont on vient de publier une deuxième édition.\n Comme le dit M. Kurth dans la préface, il n'existait pas d'histoire de Clovis\n à l'usage du public. Il a voulu combler cette lacune. Il l'a fait d'une façon\n magistrale. Car il nous a donné la plus belle histoire que l'on puisse souhaiter\n de Clovis, en la personne duquel il nous montre le monde moderne recevant\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3477, "texte": "                                   LES LIVRES                                   177\n\n\nle baptême du Christ, ce baptême fécond dont sortira plus tard le plus grand\nhomme d'Etat et peut-êtie le plus grand roi qui fut jamais, Charlemagne, et\navec celui-ci le superbe moyen âge. Ecrire une œuvre pareille n'était pas\nune mince difficulté. Presque pas de documents, pas d'archives, quantité\nde légendes dont il fallait dégager le fonds de vérité, c'était peu pour\ndépeindre une aussi magnifique époque. G. Kurth a su tirer de tout ce\nfouillis presque inextricable une histoire splendide, à l'abri de toute discus-\nsion, dans ses grandes lignes au moins, et de nature à satisfaire la critique la\n plus méticuleuse et la plus exigeante.\n      Cette œuvre merveilleuse, grâce au talent d'historien de l'auteur, uni à celui\n d'un penseur aux idées larges et profondes, à celui d'un critique d'une saga-\n cité qui n'est jamais prise au dépourvu et enfin à celui d'un poète délicat et\n d'un artiste exquis, est imprégnée d'un charme puissant et enchanteur.\n      Ce n'est point une sèche table de matières, une fastidieuse nomenclature\n de noms, de dates et de faits, c'est une véritable philosophie de l'histoire\n enrobée dans un style châtié et vibrant.\n      L'auteur nous raconte, d'une façon attachante et vivante, toutes les péripé-\n ties du duel gigantesque entre la vieille civilisation romaine agonisante et\n l'état social fruste et naïf des barbares qui devaient devenir les peuples forts\n  des temps nouveaux. Lutte formidable qui n'eut pas eu une issue aussi défi-\n  nitive, sans l'intervention d'un élément d'autant plus civilisateur qu'il est sur-\n  humain, l'Eglise, dont M. Kurth fait voir d'une façon lumineuse, la bien-\n  faisante collaboration.\n       On lit tout cela avec un intérêt qui ne languit jamais et qui vous tient telle-\n  ment sous le charme qu'on a toute la peine du monde à interrompre la lecture\n  une fois entamée. C'est un exposé majestueux des origines du noble peuple\n  Franc, de la naissance du monde moderne et de l'entrée dans l'Eglise de toute\n   une nation.\n       Ce livre doit être lu non seulement par les historiens, mais par tous. Tout\n   le monde, du reste, devrait avoir dans sa bibliothèque les admirables œuvres\n   de Godefroid Kurth. Et puisque j'écris dans une revue d'art, j'engage les let-\n   trés, les poètes, les artistes à lire ce beau livre. Il y a là des pages écrites avec\n   un art consommé. Ce sont de vrais tableaux, au coloris puissant et évocateur\n   qu'on ne se lasse pas de contempler. Telles sont, par exemple, les pages où\n   l'auteur raconte d'une façon fascinante la conversion et le baptême de Clovis,\n    l'un des plus importants événements de l'histoire profane en même temps que\n    de celle de l'Eglise.\n        Ce livre est écrit par un penseur chrétien, ce qui ne fait qu'en élargir l'hori-\n    zon, en ajoutant au pauvre petit horizon de l'humanité l'horizon grandiose de\n    l'éternité. On voit, une fois de plus, combien la Foi. une Foi mâle, haute et\n    intelligente, loin de gêner le savant dans son œuvre, ne fait que lui en faci-\n    liter la conception et l'exécution et lui donner une ampleur incomparable que\n     l'on chercherait vainement ailleurs.\n        M. Kurth a eu raison de donner une nouvelle édition de ce chef-d'œuvre,\n     dont nous recommandons avec insistance la lecture à tous ceux qui ne l'ont\n     point encore lu. Nous avons rarement fait avec autant de conviction et d'enthou-\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3358, "texte": "178                               DURENDAL\n\n\nsiasme l'éloge d'un livre, parce que rarement la lecture d'un livre nous a\naussi vivement intéressé, aussi profondément ému, et nous a procuré d'aussi\nfortes jouissances intellectuelles et artistiques.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n\nLe Vatican : I. Le Gouvernement de l'Eglise. — II. La\n  Papauté et la Civilisation, par G. GUYAUT, A. PERATÉ, P . FABRE.\n  — Epilogue, par le Vte MELCHIOR DE VOGUË. — 2 vol. in-18. (Paris,\n  Firmin Didot.)\n   Voici, en deux volumes, l'histoire de la Papauté depuis les origines jus-\nqu'à nos jours : histoire religieuse, politique, artistique, résumée à grands\ntraits, en études pénétrantes, d'une brièveté substantielle et de la lecture la\nplus captivante.\n   M. Guyaut a, pour sa part, étudié le Suprême-Pontificat à travers\nles âges et dans son organisation actuelle. Il l'envisage au point de vue de\nsa mission surnaturelle, d'héritier et d'interprète de la parole du Christ ;\nau point de vue de son rôle de puissance spirituelle, directrice de l'Europe\ndurant tout le moyen âge, s'efforçant d'introduire l'ordre et la discipline dans\nle chaos et le vertige de ce monde ivre de jeunesse barbare. Il nous le montre\nseul représentant de la pensée au milieu de la mêlée des appétits et des\négoïsmes qui se disputaient la domination; seul désarmé et presque sans\nterres, exposé à tous les coups de main et à toutes les brutalités et, finale-\nment, seul victorieux... Les esprits « libéraux » peuvent se lamenter, rétro-\nspectivement, sur le spectacle qui fut donné au monde de l'impuissance de\ntoutes les forces conjurées de l'Empire et de la maison de Hohenstauffen contre\nle patient vieillard du Latran; leur aveuglement sectaire les empêche de\ns'apercevoir que la Papauté livrait, alors, le bon combat de la liberté contre\nl'absolutisme, de l'indépendance contre» l'oppression... On s'en aperçut bien,\nplus tard, lorsque la Renaissance ayant, à l'applaudissement intéressé des\nprinces, restauré le droit romain et l'idée du Dieu-Etat, l'influence du Saint-\nPère déclina. La voix qui, si souvent, s'était élevée pour rappeler leurs devoirs\naux rois, cessa d'être entendue, et l'omnipotence des monarques grandit dans\nla mesure où celle de Dieu diminua. Car, par une singulière ironie, l'heure\noù la pensée s'affranchissait de la philosophie scolastique par l'humanisme ;\ndu dogme par le protestantisme, fut, précisément, celle où les ressorts des\ngouvernements, délivrés du contrepoids du pouvoir spirituel, se tendirent\njusqu'à l'inflexibilité; où toutes les institutions populaires de ce moyen âge,\ntant honni, communes, Etats-généraux, corps régionaux, se virent détruites\nou énervées au profit des prérogatives régaliennes de la Couronne.\n   Aujourd'hui, que le droit de la force subit, à son tour, les atteintes de la\ndécrépitude, que ses prétentions sont discutées ou contredites, le Saint-Siège\nreconquiert peu à peu une partie de son ascendant moral; et, à l'étonnement\ndes incrédules, fiers de leurs machines et des petits cantons de science qu'ils\nont défrichés au milieu des forêts immensément touffues de l'inconnu, les\nparoles de prière et d'exhortation qui tombent du Vatican prennent un écho\nformidable par toute la terre et vont émouvoir, encourager et consoler des\nhommes de toutes les races et de tous les climats.\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3187, "texte": "                                 LES LIVRES                                  179\n\n\n   M. André Pératé, en deux cents pages de critique saine et perspicace, nour-\nries de faits et d'exemples heureusement choisis, a retracé l'histoire de l'in-\nfluence des Papes et du Catholicisme sur l'art, en insistant, naturellement,\nsur la période où elle atteignit son apogée, depuis le règne de Nicolas II jus-\nqu'à ceux de Jules II et de Léon X. A propos de la Renaissance, l'écrivain\nfait un départ judicieux entre les principes vraiment féconds dont leXVIesiècle\nfut l'initiateur et les funestes règles esthétiques qui lui furent inspirées par\nson engouement et son fétichisme ignorant et irréfléchi pour l'antiquité, au\ndéni de la tradition moderne.\n   L'histoire de la Bibliothèque vaticane, enfin, dont s'est occupé M. Fabre,\ntémoigne à quel point le Saint-Siège a toujours pris à cœur, même pendant\nles siècles les plus troublés, la protection des lettres et des sciences, en met-\ntant libéralement à la disposition des savants et des érudits les collections\nincomparables de manuscrits, d'archives et de livres réunis par les Souve-\nrains-Pontifes. En quelques pages, d'une élévation éloquente et belle,\nqui résument l'impression grandiose de l'ouvrage, M. Melchior de Vogue,\nconcluant du passé millénaire de la Papauté à son ' avenir, exprime sa\nsereine confiance en celui-ci et en la perpétuité de la mission providentielle\ndévolue aux successeurs de Pierre.\n\nL E S S A I N T S . — S a i n t e T h é r è s e (1516-1582), par HENRI JOLY.\n  — (Paris, Lecoffre.)\n    Le nom de sainte Thérèse évoque, dans la pensée de la plupart des gens,\nl'idée d'une illuminée, d'une extatique tout abandonnée à ses visions surna-\nturelles. Les sceptiques, eux, ne voient dans la réformatrice du Carmel qu'une\nnévrosée, Et ces imaginations sont également inexactes.\n   Thérèse de Ahumada montra, au cours de toute sa vie, l'esprit le plus réfléchi\net le plus pondéré; rien n'égale l'énergie habile à la fois et inflexible, la persé-\nvérance et le sang-froid dont elle usa pour faire prévaloir ses vues rénova-\ntrices. C'était une femme de tête, de sens délibéré et profond; Espagnole,\noui, mais de la Castille, renommée par son climat froid et sain et par « la\nloyauté, la vaillance, la piété solide et raisonnée de ses populations ». Sa vie\nspirituelle si intense, visitée de tant de grâces, qu'elle a retracée dans le\nLivre des Fondations, le Chemin de la Perfection et le Château de l'âme, témoigne de\nla défiance avec laquelle cette âme forte et prudente surveillait en elle-même\nles phénomènes mystiques et à quel point elle était en garde contre les\nillusions...\n    L'étude que M. Henri Joly vient de publier sur sainte Thérèse, excellente\net bien documentée, constitue la meilleure introduction à la lecture de\nl'œuvre même de la vaillante Carmélite.\n                                                                        A. G.\nL a L e g e n d e d o r é e , par le bienheureux JACQUES DE VORAGINE, tra-\n  duite par T H . DE WYZEWA. — (Paris, Perrin.)\n  Tout le monde connaît de réputation la célèbre Légende dorée. Mais peu la\nconnaissent autrement que de nom. Et rares sont ceux qui ont la chance\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3130, "texte": " 180                              DURENDAL\n\n\nd'en avoir un exemplaire dans leurs rayons. C'était devenu presque un luxe\nde bibliophile que d'en posséder un. Aussi M. de Wyzewa a-t-il rendu un\nréel service en en publiant cette nouvelle traduction. Il a fait précéder celle-ci\nd'une introduction du plus vif intérêt, tant à cause des détails charmants\nqu'il nous donne sur la vie et l'esprit de l'auteur, qu'à cause des pensées judi-\ncieuses qu'il émet sur la nature, le caractère et les beautés à la fois chré-\ntiennes et poétiques de la Légende dorée. « Ce livre, ainsi que l'écrit M. de\nWyzewa, a été pendant trois siècles une source inépuisable d'idéal pour la\nchrétienté. En rendant la religion plus ingénue, plus populaire et plus pitto-\nresque, il l'a presque revêtue d'un pouvoir nouveau, ou du moins il a permis\naux âmes d'y prendre un nouvel intérêt et de s'y réchauffer plus profondé-\nment. Personne ne pourra s'empêcher de sentir l'exquise douceur poétique\nde cette Légende, son charme ingénu, mais par-dessus tout la pureté et la\nbeauté incomparables de l'esprit chrétien dont elle est imprégnée. La reli-\ngion qu'on y trouve exprimée est toute d'indulgence et de consolation. C'est\nla religion telle que la concevait saint François d'Assise, telle qu'allait la tra-\nduire deux siècles après le bienheureux Fra Anglico dans ces miniatures et\nces fresques dont, seul, un chrétien peut apprécier la surnaturelle vertu chré-\ntienne. »\n                                                                      H . M.\n\nManuel de l'histoire des Beaux-Arts, par leDrE.WICKENHAGEN,\n  adapté de l'allemand par J. BAINVILLE. Un volume illustré de 265 gra-\n  vures. — (Paris, Fischbacher.)                             ,\n    Écrire un manuel de l'histoire de l'Art en trois cents pages, en traitant la\n matière d'une façon complète, sans rien sacrifier presque, aucune époque,\n aucune école, et en offrant au lecteur, pour illustrer un texte concis et com-\n pact, des reproductions des oeuvres les plus caractéristiques choisies entre\n des milliers d'autres... Voilà le tour de force que s'est proposé l'auteur de\n cet ouvrage et qu'il a exécuté de telle sorte qu'il a obtenu en Allemagne le\n plus retentissant succès. La traduction que nous donne de ce livre M. Bain-\n ville rencontrera, sans doute, auprès du public français le même accuel\n favorable.\n    La brièveté nécessaire d'un Manuel de ce genre oblige, cela va sans dire, à\n sacrifier tout ce que l'on ne juge pas essentiel; nous taxera-t-on d'un chauvi-\nnisme outré si, cependant, nous regrettons que M. Wickenhagen ait totale-\n ment négligé l'école de peinture flamande ou belge du XIXe siècle ? Alfred\nStevens est cité dans le chapitre consacré à l'école française, mais ni De\n Braekeleer, ni Leys ne sont mentionnés.\n   Signalons, aussi, afin qu'elle soit corrigée dans une prochaine édition, la\nlégère erreur qui fait indiquer comme exécutée au Palais Médicis (Riccardi),\nà Florence, l'Adoration des Mages, de Gozzoli, gravée à la page 164, et qui se\ntrouve, en réalité, au Camposanto de Pise.\n                                                                      A. G.\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3136, "texte": "                                 LES LIVRES                                  181\n\n\nCatalogue       des manuscrits            de la Bibliothèque royale\n  d e B e l g i q u e , par J. VAN DEN GHEIN, S. J., conservateur à la Section\n  des Manuscrits. Tome Premier : Ecriture sainte et Liturgie. — (Bruxelles,\n  Henri Lamertin, 1901.)\n   C'est en 1842 que parut, rédigé par les soins du chevalier Joseph Marchai,\nle premier catalogue des manuscrits de la Bibliothèque royale de Belgique;\nil contenait dix-huit mille numéros. Depuis cette époque, à part quelques\ntravaux dus à l'initiative privée d'un petit nombre de savants et restreints à\ndes catégories spéciales de manuscrits, aucun classement nouveau n'avait\nété tenté. Cependant, les accroissements continuels du fonds de la Biblio-\nthèque royale rendaient chaque année plus impérieusement nécessaire la\nconfection d'un nouveau répertoire complet. C'est cette œuvre énorme, dont\nl'aridité aurait rebuté un travailleur moins vaillant, que le Rév. Père\nJ. van den Ghein vient d'entreprendre avec un courage et une ardeur admi-\nrables.\n    Ce catalogue, qui comprendra les vingt-cinq mille numéros dont se com-\npose actuellement le dépôt de la Bibliothèque, formera environ douze\nvolumes. Les manuscrits s'y trouveront répartis méthodiquement en neuf\ngrandes divisions : Ecriture sainte, — Liturgie, — Patrologie, — Théologie,\n— Jurisprudence, — Histoire, — Sciences et Arts,— Littérature,— Mélanges\n et Bibliographie.\n    Le premier volume qui vient de paraître comprend neuf cents numéros,\ncorrespondant aux deux premières parties de ce classement : Écriture sainte\n et Liturgie. Une notice détaillée est consacrée à chaque manuscrit, dont elle\nindique le contenu, l'état matériel, l'âge, l'origine et, à l'occasion, la décora-\ntion et la reliure dont nos collections offrent des spécimens si intéressants. En\n outre, des indications bibliographiques renseignent au chercheur les éditions\n et les études dont certains volumes ont été l'objet.\n    On ne saurait trop louer la précision et la méthode de chacune de ces\n notices, qu'une habile disposition typographique rend plus claires encore;\n elles témoignent de la profonde érudition et de la conscience de celui qui les\n a rédigées, et l'on peut être assuré, dès à présent, que l'ensemble du travail\n sera digne des incomparables richesses de la section des manuscrits de la\n Bibliothèque royale. Puissions-nous voir bientôt les autres départements\n faire preuve d'une aussi belle et aussi intelligente activité.\n                                                                          C. G.\n\nOpuscules de critique historique. — Fascicule II. Descrip-\n tion du manuscrit franciscain de Liegnitz, par PAUL SABA-\n   TIER.— (Paris, Fischbacher.)\n   Ce manuscrit est un des nombreux recueils formés dans les couvents de\nl'Ordre, et que le ou les auteurs ont composés de récits et de légendes puisés à\ndifférentes sources. On conçoit l'intérêt que présente pour l'histoire francis-\ncaine l'étude de monuments de cette espèce, avec la chance qu'elle offre de\ndécouvrir, parmi les textes ainsi colligés, l'indication de faits, de détails\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3002, "texte": " 182                              DURENDAL\n\n\nignorés ou controversés. M. Sabatier donne une analyse complète et minu-\ntieuse du Manuscrit de Liegnitz et annonce pour les fascicules prochains une\nlégende ombrienne inédite de saint François; une étude documentaire sur\nfrère Elie; un texte inédit du Cantique du soleil, etc.\n                                                                    A. G.\n\nAnnales de l'Institut archéologique du                        Luxembourg,\n   par KURTH et TANDEL.\n   Qui de vous connaît le dénommé M. Tandel (Emile)? J'aurai donc l'hon-\nneur de vous le présenter. M. Emile Tandel est commissaire de l'arrondisse-\nment Arlon-Virton, anticlérical de vieille trempe et... historien. Sa principale\nfonction est d'ailleurs l'anticléricalisme. Comment il est historien? Voici :\nM. Emile Tandel a réuni en plusieurs volumes imposants des notices sur\ntoutes les communes de la province de Luxembourg, notices écrites, non pas\npar M. Tandel, mais par MM. les curés, les instituteurs et les secrétaires des\ndites communes. Evidemment, M. Tandel a fait œuvre utile en réunissant\ntoutes ces notices, en les portant chez l'imprimeur et en les éditant. Nous ne\nlui contestons pas cet honneur. Qu'il ait encore fait imprimer son nom sur la\ncouverture de ces volumes, si bien qu'il paraît être l'auteur des dites notices,\nc'est un petit enfantillage qu'on peut lui pardonner.\n   Mais vous reconnaîtrez avec moi que, de là à être historien, il y a de la\nmarge. Vous reconnaîtrez sans doute, avec encore plus de facilité, qu'il est\ntrès osé à un tel historien de s'attaquer à Godefroid Kurth, l'auteur des Ori-\ngines de la civilisation chrétienne et de tant d'ouvrages historiques si excellemment\n appréciés. C'est cependant ce qu'il fit.\n   Aussi, il s'attira de la part de M. Kurth un règlementdecomptes d'une verve\nsûrement flagellante, et qui sonnait comme un coup de trique. Ainsi autre-\nfois les géants donnaient une chiquenaude aux pygmées qui les attaquaient, et\nles pygmées mordaient la poussière.\n   M. Tandel a mordu la poussière. Il lui en est resté dans la bouche un goût\nde terre et d'amertume. Aujourd'hui il publie, dans les Annales de l'Institut\narchéologique du Luxembourg : « Les dérèglements de compte de M. Godefroid\n Kurth ».\n   Mais cela n'a aucune importance.\n                                                                          E. N.\n\nLA C R I T I Q U E :\nD e T o u t , par J.-K. HUYSMANS. — (Paris, Stock.)\n   Ce dernier livre de notre ami J.-K. Huysmans réunit en un volume des\narticles publiés, de-ci de-là, dans la presse parisienne. Tous ces articles, de\nsujets absolument disparates, sont du plus haut intérêt et écrits dans le style\nprestigieux de l'auteur que l'on connaît. Il y a là notamment une interpréta-\ntion d'un chef-d'œuvre de Quintin Metsys, qui est une merveille et vaut à elle\nseule qu'on fasse l'acquisition du livre. Je ne puis en faire un plus bel éloge\nqu'en reproduisant ce que m'écrivit à ce sujet, à l'apparition du livre, mon ami\n"}, {"page_pdf": 224, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3216, "texte": "                                   LES LIVRES                                 183\n\nl'abbé Verhelst, notre dévoué collaborateur : a Je viens de lire, dans le der-\nnier livre de J.-K. Huysmans : De Tout, une page extraordinaire sur le Quin-\ntin Metsys d'Anvers, qui est peut-être le plus beau commentaire d'une pein-\nture qui ait jamais été écrit. Elle laisse loin derrière elle les analyses de\nFromentin, tant vantées. J'en ai été profondément remué. »\n   Ce livre traite de tout et tout y est à lire. Il contient des pages exquises sur\nla liturgie monastique, sur l'art religieux, sur l'hagiographie, sur les Carmels\net la Vierge-Noire de Paris, sur des coins du vieux Paris et de la province,\nsur des villes intéressantes de l'Allemagne, sur les abbayes bénédictines, etc.\nNous engageons tous nos amis à se procurer ce beau livre d'Huysmans. Il est\nà mettre dans les rayons des œuvres de la vraie littérature catholique con-\ntemporaine.\n                                                                  H.   MŒLLER.\n\nL e T o u r m e n t d e l ' U n i t é , par ADRIEN MITHOUARD. Un vol. in-18. —\n  (Paris, Société du Mercure de France.)\n    L'art est-il surtout harmonie? est-il surtout expression? obéit-il à une\n norme ou chaque artiste apporte-t-il avec lui l'ordre de sa propre pensée?\n Doit-il être comme les rayons divergents d'un centre de lumière ou tout en\nlueurs éparses de foyers dispersés? Doit-il...? Est-il — plutôt! car l'œuvre spon-\ntanée précède toujours la règle réfléchie... A chaque race, son art, qui n'est\n qu'à elle, l'exprime, elle seule, et dont le langage est si étroitement adapté à\n la réalité et au rêve de sa vie que, après qu'elle se sera tue, plus personne ne\n pourra le parler.\n    M. Mithouard pense que les destinées de l'art subissent une sorte d'oscilla-\ntion, de flux et de reflux, qui les soumettent à intervalles presque réguliers,\ntantôt à la prédominance de l'harmonie, tantôt à celle de l'expression ; l'idéal\nchangeant, naturellement, lorsque les tendances régnantes ont épuisé tous\nleurs possibles de beauté. Cette loi se vérifie; mais peut-être ne faudrait-il pas\nlui donner une portée générale et absolue, susceptible de faire négliger les\nautres et importantes données du problème.\n   On a dit de certains peintres que les arbres leur cachaient le paysage ; on\ndirait aussi bien, par analogie, de maint des écrivains actuels, que l'éblouisse-\nment des sensations et des mots l'empêche d'atteindre la pensée. L'expression\na régné bien longtemps : sommes-nous à la veille de nous en blaser et d'évo-\nluer vers la synthèse — l'harmonie?...\n   L'œuvre pénétrante et subtile de M, Mithouard pose devant l'esprit mille\nquestions complexes et passionnantes, sans prétendre d'ailleurs à leur donner\nde solutions péremptoires; — mais n'est-ce pas tout déjà que de nous avoir\ninclinés à les méditer?...\nT h e s t u d y a n d c r i t i c i s m of italian art, par BERNHARD BEREN-\n  SON; un vol. in-8°, illustré. —(London, George Bell and sons.)\n  Depuis une cinquentaine d'années, la critique a accompli un travail énorme,\ncatalogué, classé, exploré tout le passé artistique de l'Europe; dissipé beau-\ncoup d'obscurité et, aussi, n'était-ce pas inévitable? soulevé la poussière\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3331, "texte": "184                             DURENDAL\n\n\nd'innombrables questions dont la solution exercera longtemps encore la saga-\ncité des chercheurs.\n    Les œuvres d'auteurs inconnus ou douteux, ou dont l'attribution n'a pas\ncessé d'être contestée, sont en quantité, et l'honneur en a été reporté, tour à\ntour, aux artistes les plus disparates.\n    La création de collections de photographie telles que celles d'Alinari et de\nBraun, grâce auxquelles des comparaisons, impossibles auparavant, deve-\nnaient faciles; et les nombreuses et excellentes publications parues en ces\ndernières années ont fait que, notamment, l'histoire artistique du XVe siècle\nitalien est venue dans une pleine et merveilleuse lumière.\n    Bien des problèmes restent, naturellement, à élucider, et pour la plupart\ndesquels il y a peu de chances que l'avenir apporte de nouveaux éléments de\nconviction. Malgré ses erreurs, ses anachronismes, sa partialité pour les\nartistes florentins, les racontars dont il se fait l'écho ou qu'il emprunte à des\ncompilateurs plus anciens, Vasari reste la meilleure source de renseignements\ncontemporains, précieux surtout pour l'identification des œuvres qu'il a vues\ntrès souvent et décrit avec soin.\n    Les essais que M. Berenson a recueillis dans ce volume débutent, précisé-\nment, par une étude sur Vasari ei les auteurs, anonymes ou connus, de travaux\n analogues au sien : Ghiberti, entre autres, dont, il est vrai, les curieux Com-\nmentaires sont consacrés surtout à sa propre glorification. Tout en faisant la\npart des fantaisies et des négligences de Vasari, M. Berenson rend pleinement\njustice à ses grandes qualités qui ne l'ont pas suffisamment défendu contre les\njugements excessifs. Il serait absurde d'exiger de lui les procédés d'exacti-\ntude et les méthodes rigoureuses de l'école critique moderne : au fond, il est\nun peu conteur; il rapporte ce qu'il a vu et ce qu'il sait, avec pittoresque et\ngrâce, en ornant, à l'occasion, sa matière d'anecdotes apocryphes ou légen-\ndaires et de petites fables amusantes.\n    Il parle, quelque part, d'un peintre, Berto Linaiuolo, mort, en laissant un\nassez grand nombre d'œuvres, avant d'être parvenu à la maturité de son talent.\n M. Berenson voudrait reconnaître en ce Berto l'auteur d'un certain nombre\n de peintures, attribuées jusqu'ici, les unes à Ghirlandaio, à Filippo ou à\n Filippino Lippi ; les autres — comme le Tobie et les archanges, du musée de\n Turin, et la Belle Simonetta, du Palais Pitti, — à Botticelli. Ce peintre, dont,\n par une singulière fortune, toute l'œuvre se serait trouvée partagée entre les\n contemporains, à peu près comme celle de Fiorenzo di Lorenzo, et que\n M. Berenson désigne sous le surnom d'Amico di Sandro, aurait été, d'après lui,\n l'un des satellites de ce dernier en même temps qu'il aurait subi, à un moindre\n degré, l'influence de Filippino Lippi, etc. L'argumentation de M. Berenson\n est habile, serrée, quelquefois un peu spécieuse, comme aussi dans la belle\nétude où il restitue à Giorgione nombre de tableaux épars dans les collections\neuropéennes et attribués à d'autres artistes.\n    D'importantes pages sur le Corrège et la peinture vénitienne complètent cet\nexcellent volume qui est orné de bonnes reproductions des œuvres dont il y\n est question.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3203, "texte": "                                 LES LIVRES                                  185\n\nFaut-il lire dans nos classes l'Horace des classiques\n    c o m p a r é s ? par le chanoine GUILLAUME. — P o r t r a i t OU c a r i c a -\n    t u r e , deux réponses à M. le chanoine Remy, par l'abbé B. BAELDE.\n    — (Bruxelles, Schepens, éditeur.)\n    Nous avons déjà signalé la noble tentative faite par M. le chanoine Guil-\nlaume et ses collaborateurs, pour introduire dans nos Humanités l'étude des\nauteurs chrétiens à côté de celle des écrivains de la latinité chrétienne. Cette\nœuvre a été défendue avec enthousiasme au Congrès de l'Enseignement\nmoyen. Elle a triomphé en ce Congrès, sous les auspices des meilleurs pro-\nfesseurs des Universités de Gand, de Liége et de Bruxelles.\n    L'occasion nous est donnée, une fois de plus, de nous étonner de voir les\nprofesseurs de l'Université catholique de Louvain s'opposer à une révélation\n d'art chrétien.\n    Heureusement, les promoteurs de cette œuvre de régénération artistique\n ont l'enthousiasme et l'espoir ancrés au tréfonds d'eux-mêmes. Ils sont sur la\n brèche, repoussant toutes les attaques, estimant leur œuvre appelée à un\n succès d'autant plus grand et plus durable qu'elle aura subi plus d'attaques.\n Car là est marquée la valeur d'une œuvre nouvelle. Elle vivra d'autant mieux\n que les assauts auront été plus rudes, lui enlevant ce qu'elle peut contenir\n encore d'aspérités et de défauts.\n     Après M. Collard, M. le chanoine Remy avait assumé la tâche de tuer,\n sous des traits de science acérés d'ironie, les merveilleux poèmes du moine\n Adam de Saint-Victor, et sur les ruines pantelantes du poète chrétien d'élever\n à Horace une statue d'or et d'airain, complètement repolie et remise à neuf.\n Nous n'avons jamais contesté la valeur d'Horace comme styliste et versifica-\n teur. Il a l'art du mot, de la phrase, de la période, du joli poème. Mais cela ne\n nous empêche pas de reconnaître et d'aimer le talent d'Adam de Saint-\n Victor.\n     M M. Guillaume etBaelde défendent, avec une vigueur que n'a pas M. Remy,\n  la cause chère à leur cœur, le premier, quant aux principes généraux de la\n  méthode de comparaison des auteurs chrétiens et des auteurs païens; le\n  second, quant à l'application qu'il a faite de ces principes dans l'édition des\n  odes d'Horace comparées aux proses d'Adam de Saint-Victor.\n      J'ai éprouvé un vif plaisir à lire ces deux répliques vivantes, pleines\n  d'humour et d'ironie, en même temps que fortes, scientifiques, appuyées sur\n  des documents philologiques remarquables. On sent à lire cela que l'œuvre est\n  bonne, que ses défenseurs sont sûrs-d'eux-mêmes et de leurs auteurs, et l'on\n  se dit que le temps n'est pas loin où ils vaincront, où l'on enseignera à nos\n  jeunes gens, en même temps que les beautés païennes incontestables, les\n   beautés non moins incontestables des artistes chrétiens.\n                                                                          E. N.\n E v e r t L a r o c k , eene studie, door EDMOND VAN OFFEL. — (Anvers,\n   De Vos.)\n   L'on trouvera dans cette jolie plaquette, concentrées en quelque trente\n pages, autant et plus d'idées que dans maint gros volume qui parle d'Art\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2950, "texte": "186                              DURENDAL\n\n\ncomme un notaire qui dresse un inventaire de tableaux. M. VAN OFFEL est\nun vrai artiste. Il aime passionnément l'Art. Il exhale son amour de l'Art\ndans cet écrit, consacré à la douce mémoire d'un jeune peintre flamand,\nEvert Larock, mort à trente-cinq ans, l'an passé, en plein épanouissement de\nsa force, de ses dons merveilleux.\n   L'auteur fait ressortir surtout les deux qualités maîtresses de Larock : son\nsens exquis de la couleur et sa sincérité, qui rendront l'œuvre de ce peintre\nimmortelle.\n   L'étude de l'œuvre de Larock est précédée de quelques considérations sur\nl'Art en général, qui portent loin et qui sont exprimées avec une originalité,\nune vigueur, une précision et une fierté que j'aime beaucoup dans un écrit\ncomme celui-ci.\n   Le style d'Edouard Van Offel est personnel. Un beau portrait rêveur\nd'Evert Larock — une tête classique de peintre flamand, rappelant un peu\nle type de Van Dyck — dessiné par l'auteur de la plaquette, achève de faire\nde celle-ci un petit monument délicieux consacré par l'amitié à la mémoire\ndu modeste, mais grand artiste qu'était Evert Larock.\n                                                                       A. C.\nL'ART :\nTraité d'architecture. Tome cinquième. E S T H É T I Q U E , COMPO-\n  SITION ET DÉCORATION,                par L o u i s   CLOQUET.    — (Paris,\n  Béranger.)\n   L'ouvrage d'esthétique et de composition architecturale de M. Louis Clo-\nquet, achève remarquablement son vaste traité d'architecture. Dans ce volume,\nl'auteur expose ses idées sur l'esthétique, la composition architectonique et la\ncomposition décorative.\n   Si ce traité d'esthétique s'adresse plutôt aux architectes et aux construc-\nteurs, il intéressera d'autres lecteurs par ses points de vue et ses aperçus sur\nl'esthétique.\n   M. L. Cloquet base ses principes d'esthétique architecturale sur l'analyse\ndes formes qui sont le vêtement obligatoire des constructions.\n   Il établit successivement les formes de convenance, de structure' et\nd'expression.\n   Il relève les erreurs que l'on a commis de tout temps en transportant de\nl'architecture au mobilier et réciproquement, des formes incompatibles avec\nl'une ou l'autre des formes d'art, et en négligeant la nature, cette source inta-\nrissable de beauté et d'expression.\n   Les principes d'esthétique architecturale que M. Cloquet met en avant\nsont la solidité, la convenance et la Beauté. Sans définir personnellement la\nBeauté, l'auteur se rattache à l'école de saint Thomas, et il dit, avec l'illustre\nphilosophe : Pulchra dicuntur quae visa placent, ergo pulchrum in débita proportione\nconsista. Le Beau réside dans la proportion due et on considère comme belles\nles choses dont la vue fait plaisir. L'émotion esthétique implique à la fois le\nplaisir des yeux et l'approbation de la raison. Ces deux qualités seront réali-\nsées dans l'architecture si la construction est sincère, si la décoration appuie\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3388, "texte": "                                   LES LIVRES                                 187\n\n\n  la structure, si les proportions sont harmonieuses, et si les formes utilisées\n  répondent à leur but. Des exemples, illustrés de nombreuses gravures, pré-\n cisent ces principes et les rendent clairs au lecteur.\n     Au chapitre du Style, après avoir passé en revue les différentes théories\n architecturales et affirmé sa sympathie pour la théorie des formes ration-\n nelles, l'auteur émet quelques considérations sur le Style. Le Style est la forme\n expressive particulière que prend un objet sous l'influence des différentes\n causes qui ont occasionné et entouré sa confection. Chaque époque a son\n style propre, en harmonie avec les mœurs du temps et les matériaux en usage.\n L'époque moderne, vu ses rapides moyens de transport, mettant l'artiste à\n même de se procurer facilement les documents et les matériaux du monde\n entier, à cause de sa fièvre de constructions rapides et non mûries, par suite\n d'une absence complète d'unité dans les idées, et enfin par son éclectisme,\n n'est pas encore arrivé à avoir son style à lui. L'auteur, tout en déplorant les\n essais de style moderne outranciers et enfantins, appelle de tous ses vœux\n une aurore nouvelle pour l'architecture de l'avenir. Il l'attend de quelque\n principe nouveau de construction greffé sur la technique traditionnelle déjà\n si riche et de nouveaux matériaux ayant pour conséquences des innovations\n de formes.\n    Si l'art nouveau n'a pas encore trouvé celui qui lui donnera l'impulsion\n vitale, c'est qu'il nous a manqué jusqu'ici, dit-il, un vrai praticien moderne,\nc'est-à-dire un architecte artiste et ingénieur. Seul, l'ingénieur artiste sera\npréparé à donner du style et une forme artistique aux constructions nou-\nvelles, à des formes métalliques aussi bien qu'à des masses de pierre, à des\nédifices en ciment comme à des charpentes en bois.\n    M. Cloquet applique ses principes esthétiques dans la seconde partie de son\nvolume, où il traite de la composition architectonique. Il étudie les plans des\nvilles. Il exprime, ici, des idées qui se rencontrent avec celles de M. Buls et\nde M. Stubben. Il étudie l'édifice et ses parties.\n    Le Décor fait le sujet de la troisième partie du traité. Sujet vaste et fécond,\noù un chapitre surtout attire l'attention ; celui consacré à l'étude de la flore.\nIl y rend hommage aux artistes modernes qui, à l'exemple des imaigiers et\ndes enlumineurs du moyen âge, s'efforcent de renouveler la décoration en en\npuisant les motifs dans les plantes et les fleurs.\n    Quant aux derniers chapitres, il serait à souhaiter que certains architectes\nles lisent avec soin ; qu'au lieu de se laisser guider par des habitudes de maçon\nou par l'ignorance, ils apprennent, à la lumière des principes exposés ici,\nà faire un emploi judicieux des formes décoratives applicables à toutes les\nparties d'un édifice.\n                                                                 HENRY VAES.\n\nLa rivalité de la gravure et de la photographie et ses\n  C o n s é q u e n c e s , étude du rôle de la gravure dans l'avenir, par RENÉ\n  VAN BASTELAER. — (Bruxelles, Hayez.)\n  Voici un travail du plus haut intérêt et de la plus grande utilité. Et il est\nadmirablement bien fait et atteint parfaitement son but. Il est écrit avec une\nlucidité parfaite et raisonné de façon à rendre impossible toute réplique.\n"}, {"page_pdf": 229, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3530, "texte": "188                               DURENDAL\n\n\n    La photographie est presque devenue un mal du siècle. Si elle restait la\nfantaisie de quelques particuliers qui s'en occuperaient en guise de passe-\ntemps, il n'y aurait rien à redire. Mais hélas! elle tend à prendre une place\nqui ne lui revient en aucune façon, la place de l'art le plus exquis et le plus\ndélicat qui soit, celui de la gravure. Il est grand temps et de la plus haute\nimportance qu'une réaction se produise sur ce point. Prouver qu'en aucune\nmanière, ni à aucun titre, la photographie n'est à même de se substituer à la\ngravure, telle est la belle thèse de M. Van Bastelaer. Et il l'expose et la\ndéfend d'une façon magistrale. Il serait impossible de souhaiter mieux.\n    Il y a une différence capitale entre la photographie et la gravure. La pho-\ntographie n'est pas un art, le photographe n'est pas un artiste. La gravure au\ncontraire est un art au plus haut sens du mot et qui exige un vrai talent\nd'artiste. N'est pas graveur qui veut, tandis que tout le monde peut être pho-\ntographe. Pour être ceci, il suffit d'un peu d'habileté. Pour être graveur, il faut\n un talent de tout premier ordre.\n    La photographie est un travail purement mécanique et brutal. On peut y\n déployer plus ou moins d'adresse, sans doute. Mais il y a un abîme entre\n l'habileté et le talent d'artiste.\n     Il y a une chose que la photographie ne rendra jamais et qu'elle est abso-\n lument incapable de rendre, c'est ce je ne sais quoi qui constitue l'âme du\n sujet représenté, c'est la physionomie propre de l'objet, c'est sa moralité, si je\n puis m'exprimer ainsi, c'est son essence. Le photographe ne saisit le sujet\n qu'à un tout petit moment, celui de la pose. L'artiste graveur étudie son sujet\n dans ses mille et une nuances, le tourne et le retourne, se remplit les yeux et\n l'intellect de tous les rayons qui s'en dégagent sous divers aspects et en de\n multiples facettes et ce n'est qu'après s'être assimilé le sujet dans ce qu'il a de\n plus essentiel et de plus personnel, qu'il se met à l'œuvre et condense toutes\n les idées que lui ont suggérées ses méditations, qu'il exécute son œuvre.\n     Voulez-vous un exemple banal, mais frappant de la différence énorme qu'il\n y a entre la photographie et la gravure. Prenez le portrait. Une photo-\n graphie est incapable de rendre l'expression vraie, profonde, essentielle de\n l'individu. Elle ne le reproduit qu'à un tout petit moment de son existence. Il\n lui est impossible d'en exprimer le caractère et de donner à sa physionomie\n le cachet qui en affirme l'âme. Le graveur au contraire peut, s'il a un vrai\n talent d'artiste, après avoir étudié la personne a portraiturer, en saisir la\n vraie nature et en faire saillir et revivre l'originalité profonde.\n     Le malheur est qu'en ce siècle superficiel on n'apprécie plus assez l'art. Et,\n  d'abord la photographie est moins chère. Et on ne sait plus s'imposer de sacri-\n  fice pour l'art. On le devrait, quand ce ne serait que pour encourager les\n  artistes. De plus, on trouve la photographie plus belle parce qu'elle est plus\n  ressemblante, dit-on, ce qui est une absurdité, car cette ressemblance est\n factice, puisqu'elle n'exprime ni ne peut exprimer ce qu'il y a de plus intime\n  dans l'être. Enfin, on ne sait plus apprécier, dirait-on, l'art admirable du gra-\n  veur, et c'est là une vraie calamité.\n     L'effet lamentable et désastreux de tout cela, c'est qu'on finira si on con-\n  tinue dans cette voie, par rendre l'art de la gravure impossible et par décou-\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1747, "texte": "                                 LES LIVRES                                 189\n\n\nrager tout artiste, qui, sentant en lui la puissance de pratiquer cet art presti-\ngieux, n'en aura plus l'énergie parce qu'il se voit peu apprécié, pour ne pas\ndire rebuté par le public.\n   Le travail de M. Van Bastelaer est, sous ce rapport, une bonne action. Il\nremet la photographie à sa vraie place, en prouvant qu'elle n'est qu'un travail\npurement machinal, quelque consommé que soit du reste l'habileté du prati-\nquant. D'autre part, il revendique hautement, et avec combien de raisons, le\ncaractère d'art pour la gravure. Il n'y a que les imbéciles qui ne seront pas de\nson avis. En tout cas, je les défie de répondre à l'argumentation serrée et\npéremptoire de l'auteur.\n   On s'étonnera que je donne tant d'imporlance à un si petit opuscule. Il n'a\nque quatre-vingt-quatorze pages. Mais ce n'est pas la longueur d'un travail qui\nen fait la valeur. Et celui-ci est du plus haut intérêt et de tout premier ordre\nà mes yeux. C'est une étude substantielle, profondément philosophique et\ncapitale au point de vue de l'art.\n   L'Académie royale de Belgique a reconnu le mérite du travail de M. Van\nBastelaer, en couronnant ce superbe mémoire.\n   J'engage tous ceux que la partie intéresse — et elle devrait intéresser tous\nceux qui ont un tant soit peu le souci de l'art — à lire l'étude de M. Van Bas-\ntelaer. Mon compte rendu n'en donne qu'une bien faible idée. Il est abso-\nlument incolore à côté de l'admirable plaidoirie que l'auteur a écrite d'une\nfaçon si remarquable en faveur de la gravure. Jamais je n'ai vu la question\nexposée d'une façon aussi intéressante et aussi sérieuse.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-012", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 190, "page_fin": 192, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES L'extension universitaire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 231, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2750, "texte": "NOTULES\n\n  L'extension universitaire pour les femmes, fondée à\nAnvers par des dames d'élite, et dont la cheville ouvrière est l'infatigable Made-\nmoiselle Belpaire, en est à la cinquième année de son existence. Nous\ncroyons intéresser nos lecteurs en donnant le programme de cette année :\n   MUSIQUE. — Professeur : M. WALLNER. Les différentes écoles de Clavecin et\nde Piano : I. L'école italienne. — Origine du clavecin et du clavicorde. —\nII. L'école anglaise. — Les clavecinistes britanniques, etc. — I I I . L'école\nfrançaise. — Couperin, Rameau, etc. — IV. L'école allemande jusqu'à\nS. Bach. — V. S. Bach et ses fils. — VI. Haydn, Mozart et Beethoven.\n   ETHNOGRAPHIE.— Professeur: L E R. P . VAN DEN GHEYN. I . L'ethno-\ngraphie, son objet, sa méthode. Importance et intérêt de cette étude. —\nII. Les peuples préhistoriques. — III. Ethnographie de l'Europe et en par-\nticulier de la Belgique. — IV. Ethnographie de l'Asie. — V. Ethnographie\nafricaine. — Ethnographie de l'Amérique et de l'Océanie.\n    HISTOIRE DE L'ART. — Professeur : M. JOZEF JANSSENS. La peinture\ndepuis ses origines.\n    L'ALLEMAGNE D E P U I S 1870. — Professeur : M. E. VLIEBERGH. —\nCe cours est donné en flamand.\n    LITTÉRATURE FRANÇAISE. — Professeur : M. CHOMÉ. I. Les ori-\ngines du théâtre en Fiance. — Le théâtre religieux : miracles, mystères,\nmoralités; mise en scène.— Le théâtre comique : farces, solies, monologues,\nsermons joyeux. — Auteurs et interprètes. — Lecture de « Maître Pathe-\nlin », farce satirique. — II. Ronsard et la Pléiade. — Pierre de Ronsard,\nses origines, sa jeunesse, sa vie. Doctrine littéraire, œuvre et influence. —\n Baïf, Daurat, Jodelle, Remy Belleau, Pontus de Thyard, Joachim du Bellay.\n — Lecture de diverses œuvres de ces poètes. — III. Malherbe. — Sa\n vie, son œuvre, son influence. Racan et Maynard ses disciples. — Lec-\nture de chansons, d'odes, de stances, de sonnets, d'épigrammes de ces\npoètes. — IV. L'Hôtel de Rambouillet. — La marquise de Rambouillet. —\n L'Hôtel Pisani. — La \" Chambre bleue \".— Purisme.— La « Guirlande ».\n— La » Querelle des sonnets ». — Les « Précieuses ». — Molière et les\n Précieuses. — Lecture d'œuvres en prose et en vers des principaux écri-\n vains, « habitués » de l'hôtel de Rambouillet. — V. Boileau. — Biographie,\n caractère, influence. Le poète, l'œuvre. — L' « Art poétique ». Les règles et\n les critiques. — Les grands classiques de son temps. — Boileau et la critique.\n — Boileau et l'enseignement. — Lectures diverses. — VI. Le théâtre roman-\n tique et le théâtre moderne. — Le théâtre de Victor Hugo, d'Alfred de\n Musset, de Dumas père. — Le théâtre de Dumas fils, d'Emile Augier, de\n Labiche, de Becque, de Banville. — Le théâtre libre. — Lecture de\n fragments.\n"}, {"page_pdf": 232, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2878, "texte": "                                    NOTULES                                   191\n\n\n   P H I L O S O P H I E . — Professeur : M. F. DESCHAMPS. Histoire de la philosophie\nmoderne:!. Les débuts de la philosophie moderne. — La question de méthode.\n— Bacon. — Descartes. — II et III. Les systèmes rationalistes et idéalistes.\n— IV. Progrès des sciences naturelles. — Les systèmes sensualistes et maté-\nrialistes. — V. et VI. Le mouvement néo-thomiste. — Historique. — Sa\nportée et son avenir.\n   L I T T É R A T U R E ANGLAISE. Professeurs : M. A. W. POWELL, M. A.\nCAMBRIDGE. — Ce cours est donné en anglais.\n   H I S T O I R E . — Professeur : M. D E RIDDER. Le second empire : La fin de la\nseconde république. — Le coup d'Etat. — La France en 1852. — Le plébis-\ncite. — Le mariage de l'empereur. — La Cour des Tuileries. — La question\nd'Orient et la guerre de Crimée. — Etat intérieur de la France de 1852\nà 1856. — L'empire et les partis. — La question d'Italie. — L'expédition de\nChine. — L'expédition de Syrie. — L'expédition du Mexique.— La politique\nintérieure et extérieure de 1856 à 1863. — La guerre austro-prussienne. —\nLa France morale, sociale et économique pendant les dernières années de\nl'empire. — Les débuts de là guerre franco-prussienne. — La chute de\nl'empire.\n                                          * *\n   P a u l D e V i g n e . — L'art belge a commémoré naguère deux grandes\npertes: un parfait sculpteur, Paul De Vigne; un véritable peintre, David\nOyens.\n   Paul De Vigne s'est éteint longuement, on le sait. Il est, enfin, entré dans\nla gloire que lui avaient préparée des œuvres d'élégances et de corrections ;\nles plus belles ont été rassemblées au Cercle artistique, de Bruxelles, pour\nune exposition qui fut un hommage unanime au talent du maître. Après la\nrenaissance de la sculpture belge, vers la moitié du siècle; avant la floraison\nsplendide de maintenant, il continua la première, il participa de la seconde\npar une science profonde, une habileté complète, un goût raffiné. La plus\nparfaite de ses œuvres est évidemment cette Immortalité, dont le Musée de\nBruxelles abrite la grâce fière et pure. C'est bien la beauté de la femme, dont\nil exprima surtout l'élégance exquise, qui devait garder cette gloire plutôt\nnoble et sage que puissante et imprévue.\n                                       ***\n  A la Société des Beaux-Arts de Bruxelles. — L'assemblée\ngénérale a eu lieu le 18 courant. Il' y a été procédé aux élections. Ont\nété nommés :\n  Président: M. Hippert; vice-président : le b on F. de Beeckman ; com-\nmissaires : MM. J. Dillens, H . Maquet et le c tc de Mérode ; membres:\nM11e B. Art, MM. Baertsoen et H . Luyten.\n  Le Salon de 1902 aura lieu en avril et mai, au Musée moderne. Il com-\nprendra, en outre des envois des sociétaires, un ensemble de toiles d'Hippo-\nlyte Boulanger et un choix d'œuvres marquantes de l'Ecole française.\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3142, "texte": "192                                DURENDAL\n\n\n   L a L i b r e E s t h é t i q u e . — Le neuvième Salon de La Libre Esthé-\ntique est ouvert en ce moment. Comme chaque année, il est du plus haut\nintérêt. Dans la plupart des Salons annuels du Musée moderne, on ne\nvoit guère du neuf. On n'y fait pas de nouvelles connaissances. Ce sont\ntoujours les mêmes artistes qui exposent. Intéressants, sans doute, mais\nconnus déjà. Le but principal de La Libre Esthétique est, au contraire, de faire\nconnaître l'art moderne dans ses plus récentes et plus saillantes évolutions.\nC'est pourquoi il est si curieux et si instructif. C'est pourquoi aussi il donne\nchaque année lieu à des polémiques intéressantes au premier chef.\n   Nous rendrons compte, dans notre prochain fascicule, de ce salon, ainsi\nque des conférences et des auditions musicales qui y seront données.\n\n                                            ***\n   L ' E c o l e d e M u s i q u e d ' I x e l l e s a organisé, comme les années pré-\ncédentes, une série de conférences. La première a été donnée le 16 janvier.\nCes conférences ont lieu tous les dimanches à 3 1/2 heures, rue d'Orléans, 53.\nVoici le programme :\n  L. HENNEBICQ : L'âme wallone. — M. BIERMÉ : La jeune école musicale\nrusse. — T. BRAUN : Saint François de Sales, écrivain. — E. CATTIER : La\nharpe à travers les âges. — E. CLOSSON : Le piano. — J. DESTRÉE : Emile\nVerhaeren. — A. DU CHASTAIN : Le conservatoire en France. — E. ERRERA :\nUn peu d'esthétique. — C. GHEUDE : La poésie populaire. — I. GILKIN :\nLa tragédie et l'opéra. — H. LA FONTAINE : Le rythme. — E . PICARD :\nBalzac. — P . SPAAK : Un conservatoire auXVIesiècle. —. C. VAN DEN BORREN :\nCésar Franck. — E. VERLANT : Musset. — E. VOSSAERT : La femme dans le\nthéâtre de Racine. — L. WALLNER : Bach.\n                                        ***\n  A c c u s é d e r é c e p t i o n . — MAX ELSKAMP : L'Alphabet de Notre-\nDame la Vierge. (Anvers, Buschman). — A. L E BRAZ : La terre du passé\n(Paris, Calmann-Lévy). — V. HUGO : Dernière gerbe (ibid.). — DANTE : La\ndivina Commedia novamente illustrata da artisli italiani. Inferno. Fascicules\nVI, VII, VIII, IX, X, XI, XII (Firenze-Alinari). — SUPINO : Fra Angelico\n(ibid.). — P . BOURGET : Œuvres complètes. Roman IV. La terre promise.\nCosmopolis (Paris, Plon). — L. BRAY : Du beau (Paris, Alcan). — F . DE\nFRANCE : Edmond Van Offel (Paris, Borel). — A. GOICHON : Menues proses\n(Paris, Maison des poètes).— G. RENCY : L'aïeule (Bruxelles, Weissenbruch).\n— G. MARÉCHAL DE BIÈVRE : Destinée d'amour (Paris, Pion). — H . L E C L E R C Q :\nLes martyrs. I. Les temps Néroniens et le IIe siècle (Paris, Oudin). — GUIDO\nGÊZELLE : Verzen (Nederlansche boekhandel, Antwerpen-Gent). — L. Sou-\nGUENET : Le chemin du soleil (Bruxelles, Lamertin). — C. BERNARD : Le\nfestin des dieux (Edition de Vidée Libre). — T. DE WYZEWA : Contes chrétiens\n(Paris, Perrin). — WEBER : Dertienlinden, overgedicht door E. D E LEPELEER\n(Gent, Siffer). — C. LEMONNIER : Les deux consciences (Paris, Ollendorff).\n— E. VERHAEREN : Les forces tumultueuses (Paris, Mercure de France). —\nB. CHAULIN ; Fioretti de Saint François (Paris, Poussielgue).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison03-013", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 193, "page_fin": 199, "titre_corps": "Le Silence", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Le Silence Voici, dit Delzire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 234, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1180, "texte": "Le Silence\n\n                       Voici, dit Delzire d'un ton satisfait,\n                    après avoir fixé le cadre à la muraille...\n                       Un moine auréolé, dans le costume\n                    dominicain, robe blanche et manteau noir,\n                    fixait le spectateur de ses yeux obscurs et\n                    profonds, l'index de la main droite posé\n                    sur les lèvres serrées :\n\n   C'est une des images peintes à la fresque par fra Angelico,\nau-dessus des portes qui s'ouvrent dans le cloître du couvent\nde Saint-Marc, à Florence; et ce silentiaire n'est autre que\nsaint Pierre Martyr, massacré, comme vous ne savez pas,\nen Lombardie, par de furieux hérétiques... Et il me semble\nque ce geste représenté à l'entrée de la sacristie, exhorte,\nà la fois, et ordonne.; il a je ne sais quelle suavité impérative\n— c'est une intimation, mais aussi un conseil... SINE SOLE SILEO,\ndéchiffré-je un jour, sur un ancien cadran solaire de\npierre et d'ardoise, dans un jardin de Fiesole. Mais le\nsilence célébré par fra Giovanni n'est pas de cette sorte :\nil n'appartient pas à l'ombre; c'est un silence, au contraire, de\n"}, {"page_pdf": 235, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2311, "texte": "194                         DURENDAL\n\n\ntrop de soleil; un silence d'éblouissement; le silence estival de\nmidi sous l'effusion incandescente et féconde de l'astre au\nzénith — un silence tout lumière.., La joie et l'enivrement du\nsilence volontaire, où les pensées d'humilité et de jubilation\npassent en longs cortèges desérénité,avecdespalmes... L'ivresse\ntaciturne d'une âme débordante qui s'intimide et balbutie devant\nl'impuissance de la parole à exprimer l'effervescence intime de\nsa béatitude...\n\n   — Je pense, moi, que dans toute matérialisation de notre\npensée, acte ou parole, il y a une déchéance; et nous sommes\ntoujours au-dessous de nos rêves — et, presque, de nous-mêmes...\nLe mutisme, seul, traduit l'éloquence de certaines émotions qui\nfrappent en nous une note étendue et grave — unique — réper-\ncutée en notre sensibilité comme sur les touches vibrantes d'un\nclavier et d'où, à la fin, les larmes, aiguës, jaillissent... Que\nsais-je? Le mirage d'un souvenir émergé du brouillard de notre\nsongerie ainsi que le faîte fabuleux, blanc et rose, d'un édifice\nilluminé par le soleil matinal; la chimère, tout à coup réalisée,\nd'un vœu secret...\n\n   — C'est vrai, j'ai connu ces fièvres, reprit Delzire... Je me\nrappelle le premier soir de mon arrivée à Venise : J'errais sur la\nPiazzetta, les yeux remplis encore d'onctueuses et flottantes\nvisions de palais colorés, refléchis dans le crépuscule des canaux.\n Le palais desDoges, dressé devant moi, sur les épaisses colonnes\ntrapues de ses arcades, lourd et féerique, lustré par l'averse,\nm'impressionnait comme une manifestation souveraine de force .\net de volonté... Saint-Marc, avec sa végétation de dômes, ses\nporches, marbre, or et mosaïques, luisait dans l'obscurité; au\ndelà, je voyais, masqués en partie par la grande ombre du\nCampanile, les portiques illuminés des Procuratie vecchie encom-\nbrés de promeneurs alertes qui disparaissaient dans les ruelles\nenvironnantes comme derrière les portants d'un décor... Seul,\nsur la sombre Piazzetta, entre les palais silencieux, fiévreux et\nfrissonnant de l'humidité du soir et de la fraîcheur de la brise\nmarine, ce spectacle finit par se destituer, à mes yeux, de toute\nréalité, par m'apparaître ainsi qu'une fantasmagorique halluci-\nnation... M'éloignant, cependant, j'arrivai au bord du quai des\n"}, {"page_pdf": 236, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2139, "texte": "                            LE SILENCE                           195\n\n Esclavons, devant l'espace, plein de ténèbres et de bruisse-\n ments, où dormaient la Mer et les Iles... Personne ; la nappe des\neaux renflée par une imperceptible ondulation clapotait douce-\n ment contre les murailles du quai ; de rares gondoles passaient\nau loin, que leur fanal, seul, dénonçait... Une barque chargée\nde chanteurs traversa le Grand Canal, en laissant traîner der-\nrière elle, comme de capricieuses fleurs effeuillées, des préludes\ninterrompus de chants et de mandoline...\n   Et —ne sourirez-vous pas, vous, ironique à force de tendresse?\n— cette musique dispersée dans les lagunes acheva de me bou-\nleverser : incantation, douleur, larmes — toute la beauté con-\njurée de cette nuit et de cette heure, pour l'allégresse longtemps\nconvoitée du pèlerin inattendu de ce rivage : ce fut en moi\ncomme un saisissement de poignante félicité qui me fit éclater\nen sanglots...\n\n\n   — Vous aviez senti la peau de chagrin se contracter, peut-\nêtre, et vous pleuriez votre désir exaucé?...\n\n\n   — Non, je ne crois pas... Pourtant, j'avais commencé ce\nvoyage, si longtemps et si vainement ambitionné, triste, indé-\ncis, comme détournant les yeux de la joie qui me venait, de\ncrainte de la trouver moins belle que l'incertaine espérance qui\nen avait entretenu l'attrait en moi. A la veille de mon départ,\nmême, l'expérience ravivée, l'amertume remuée de tant de\ndéconvenues et de démentis, l'appréhension de ce que nous\navons appelé « l'éternel Décevoir », me faisait m'écrier d'angoisse :\n— «Seigneur! apprenez-moi à jouir de ma joie!... » Toute la\nbeauté nouvelle qui s'était écoulée autour de moi, comme les\nrapides aspects changeants d'un songe de clarté, jusqu'à\nVenise, n'avait pu effacer l'impression de ces pensées dernières.\nEt j'allais ainsi, inquiet, soucieux de ne point rapporter de ce\ndépaysement en une terre de gloire et d'éclat la conscience,\nplus forte et plus grande de l'art et de la vie, l'âme de paix et de\nfraîcheur que j'en attendais...\n\n\n  Delzire se tut un instant, puis reprit :\n  — Des heures, certes, sonnent dans notre existence qui y\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2231, "texte": "196                         DURENDAL\n\n\nmarquent un stade : elles sont une conclusion, mais, aussi, un\nrecommencement...\n\n  — On renouvelle son hypothèque sur l'espoir, sans prendre\ngarde que le capital et les intérêts en seront d'autant plus\nlourds, et plus certaine la faillite!... interrompit Maxime.\n\n   — Les pensées que ces heures suscitent en nous, continua\nDelzire, sans répondre, ne nous sont pas nouvelles; elles étaient\nseulement éparses, séparées et voici, tout à coup, elles se sont\nrejointes et reconnues, elles ont découvert le lien logique qui lés\nfera harmonieuses et fécondes... Le souvenir de ma première\nvisite au couvent de Saint-Marc m'est resté, aussi, comme celui\nd'une de ces heures : dans l'espoir de plus de tranquillité, j ' y\nétais allé vers midi ; en effet, il n'y avait plus aucun visiteur et\nles gardiens mangeaient ou faisaient la sieste dans les coins...\nEt, dès l'abord, en entrant dans ce petit cloître de Michelozzo,\ndont le soleil dessinait les arcades fines et les colonnes pures\navec une netteté et un relief admirables, je me sentis encore une\nfois paralysé par la pulsation trop incisive de la joie... Je\nm'assis, presque tremblant, comme à une subite apparition\ninouïe. Et mes yeux s'étant fixés sur ce Pierre Martyr, l'oraison\nde mon inespérance se représenta soudain à m'a mémoire :\n— « Seigneur! apprenez-moi à jouir de ma joie!» et il me parut\nque la solennité, la gravité, la persuasion de ce geste auguste\nde silence y répondait...\n\n   — Eh! s'écria Maxime, comme je vous l'ai dit bien souvent,\nvous vous êtes ajouté à l'œuvre que vous admiriez... A l'inverse\ndes badauds qui écrivent leur nom éphémère et celui, plus éphé-\nmère encore, de celle qui les aime d'un amour éternel, sur une\npierre quelconque du monument, vous inscrivez le monument\nmême dans votre souvenir, comme une date de votre vie!...\nVous n'êtes qu'un badaud supérieur!... Ne vous irritez pas, ô\nhomme trop doux! Ne le savons-nous point? l'admiration n'est\nni une adhésion, ni une conversion, mais une fusion — et, peut-\nêtre, tout le génie de l'artiste consiste-t-il à donner un corps à\nla pensée obscure de :ceux dont il deviendra le héraut... 11\nsouffre, et il connaît sa souffrance; et il la révèle à tous ses\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2392, "texte": "                           LE SILENCE                          197\n\nfrères inconnus de douleur qui l'endurent tout bas en attendant\nque quelqu'un vienne, qui la leur nomme... Elle préexistait en\nnous et cherchait, seulement, une forme, l'émotion à laquelle\nnous conduit la contemplation d'un site, le rythme d'une\nstatue, l'accent d'un vers, l'inflexion d'une phrase musicale... Le\npaysage ou l'œuvre l'ont, non pas créée, mais tirée des limbes,\nincarnée, réveillée, de même qu'un coup du battant évoque les\nénergies sonores qui gisaient, dormantes, dans une cloche...\nUne œuvre nous frappe dans la mesure où elle suscite en nous\ndes échos de l'être de réalité et de désir que nous sommes ; et\nsur quelque chemin que nous entraînent nos admirations, c'est\ntoujours notre sensibilité qui nous guide, ou nos souvenirs...\n\n   — Sensibilité! souvenirs! Celle-là est faite de ceux-ci; de\ncicatrices mal fermées et qui saignent — et ses effusions, souvent,\nsont comme des guirlandes d'ardentes et sombres roses posées\nsur une tête de mort?...\n   A chaque instant de notre vie, ne sommes-nous point placés\ndevant le présent avec tout notre passé, épaves déchiquetées de\njoies, rêves détruits, présomptueux espoirs confondus : tous\nnos antécédents de rancœur et de ruine?... Notre âme est faite\nde sa substance originelle mélangée à celle de tout ce passé,\nhumus accumulé sur la terre, où se décomposent nos jours,\ntoutes les feuilles tombées de notre force et de notre foi...\n Quelles fleurs pourraient encore en surgir?...\n\n   — Que personne ne cueillera!... Tenez, dit Maxime, l'envie\nme prend, quelquefois de rire avec une insolence violente au nez\ntrivial des individus qui proclament : « On ne vit pas avec les\nmorts ! » ignorant, naturellement, que nous sommes les prison-\nniers des morts et que le monde est gouverné par les tom-\nbeaux!... Nos morts! nos souvenirs! mais nous en vivons; nous\nnous en nourrissons, et c'est eux seuls qui, en s'interposant entre\nnous et la vie, nous en voilent le dur éclat mécanique, le broie-\nment machinal et implacable d'égoïsme et de rapacité... J'ai le\nculte des souvenirs, heureux ou désolés, peu importe; et il me\nsemble qu'ils soient comme des mânes, protecteurs si nous leur\nrendons les offrandes dues de froment vierge, de sel et d'eau,\net qui, si nous les négligeons, soulèvent la pierre du temps,\n pour revenir errer, en gémissant, à la lumière...\n"}, {"page_pdf": 239, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2367, "texte": "198                         DURENDAL\n\n\n\n   Et cela est bien : car nous nous diminuons de tout ce que\nnous cédons à l'oubli. Supprimer le passé, c'est attenter à l'ave-\nnir, puisque tous nos gestes achèvent des gestes commencés,\ntoutes nos pensées précisent des pensées ébauchées, et nos\nlarmes d'aujourd'hui ne sont que le jaillissement d'une douleur\nlentement amassée et qui déborde... Si nous voulons vivre\nnotre vie, et en connaître le sens, vivons donc parmi nos morts\net que notre foyer soit orné d'effigies funéraires!...\n   Une pensée unanime d'exaltation a conduit la main des\nhommes qui, au cours des siècles, ont concouru à la perfection\nde beauté de cet édifice composite; les époques ont passé,\nune à une, laissant chacune son offrande : une galerie légère\nqui anime la sévérité massive et nue des nefs antiques; la\ntraînée de pourpre et d'or d'un vitrail; un autel solennel ou\nnaïf; une statue, un tableau... Nous sommes tels! Chaque jour\nnous apportons une pierre à cette architecture dont l'apparence\nvarie, non la substance — car la tradition et l'unité sont en\nnous!... Eh! oui, vraiment, nous faisons à l'exemple des\nPharaons : le jour de notre avènement à la vie nous posons la\npremière brique de notre sépulture! Mais oserions-nous for-\nmuler le souhait que notre pyramide soit haute?...\n   Maxime se leva brusquement :\n   — Chimères! chimères que tout cela, bruit superflu, paroles\nqui ne nous consolent, ne nous étourdissent, ni ne nous ven-\ngent!... Pharaons! oui, nous sommes ici comme des momies\nroulées dans les bandelettes, surchargées de prières dédaignées\net d'histoires anéanties, de leur passé; environnées des effigies\nglacées de tout ce qu'elles ont aimé; de simulacres d'elles-\nmêmes où leur âme, au jour de la Résurrection, tentera de se\nréincarner... Nous aussi, nous essayons de faire palpiter encore\nnotre âme en d'inertes images, tandis qu'au-dessus de nos têtes\nla vie roule et continue !...\n   Il faudrait vivre au jour le jour... Nous aimons selon notre\npassé, selon la douloureuse richesse de notre passé, selon les\npuissances de rêve et de souffrance qu'il a déposées en nous.\nNous le saisissons comme une gerbe généreuse de fleurs cou-\npées et l'offrons, d'un seul geste fervent, à l'être choisi. Mais en\nconnaîtra-t-il le prix infini et la magnificence si la vie n'a mis\nen lui la capacité d'égaler son âme à un tel don?\n"}, {"page_pdf": 240, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 430, "texte": "                            LE SILENCE                        199\n\n   — Qu'importe? conclut Delzire. Vous venez du fond lointain\nde vos jours, portant votre cœur comme un fragile vase de terre\nrempli d'aromates, pour le briser, dans l'élan d'une entière obla-\ntion, aux pieds prédestinés qui en fouleront les débris lorsque\ntout le parfum s'en sera vainement évaporé!...\n\n                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 162, "texte": ""}, {"page_pdf": 163, "texte": ""}, {"page_pdf": 164, "texte": ""}, {"page_pdf": 165, "texte": ""}, {"page_pdf": 166, "texte": "                                                               (1)\n                       Coups de Cloche\n\n                              La Pie aux Nids\n\n\n                                                                              Mars.\n\n\n              LA Pie aux Nids : ainsi les forestiers nomment la\n                 vieille qui, chaque printemps, vers Pâques, sort\n                 du bois, sa hotte aux épaules. Elle est chargée\n                 de jolis nids : elle en a volés aux buissons\n                 d'églantiers pendant le sommeil des épines, elle\n                 en a ravis au roulis des roseaux, tandis que les\n                 sagittaires, la lance hors de l'onde, regardaient\n              luire les libellules.\n   Les nids sont pleins d'œufs, gros comme des perles : ces\nœufs deviendront colliers de Pâques, mais ne seront jamais\noiseaux.\n   Que vous importe, enfants, que les bois se taisent en juin, si\nvotre joie chante P â q u e s en avril?\n  Autant se moque la vieille de ce que vos tirelires restent\nmuettes, lorsqu'au retour du marché, vos sous clairs, échangés\npour des œufs mignons, carillonnent dans sa pochette, dès\nqu'elle marche : P â q u e s ! P â q u e s !\n  Mais vous faites les bois sans oiseaux.\n\n                                                      EUGÈNE DEMOLDER.\n\n\n\n  (1) Sous le litre Coups de Cloche, notre collaborateur Eugène Demolder nous donnera,\naux grandes fêtes de l'année, une page d'art pareille à celle-ci.\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "        Le Centenaire de Victor Hugo\n\n                 BRUXELLES s'est associé à la célébration du centenaire d'Hugo\n                     en inscrivant le nom du poète sur la maison de la Grand'-\n                     Place, qu'il a habitée, après le coup d'État, et par une\n                     séance littéraire au théâtre du Parc.\n                        On pourrait rattacher aussi à ces manifestations la série\n                     de conférences sur le maître que M. Brunetière est venu\n                   ...donner, en janvier et en février, aux Matinées littéraires.\n                        C'est un régal délicat, pour les esprits épris de méthode,\n                      que d'entendre ou de lire M. Brunetière, d'admirer l'arma-\nture à la fois souple et solide de ses phrases et combien, avec quelle sûre\ndextérité, l'engrenage de sa dialectique soude les raisonnements en une\nchaîne brillante d'évidence. Quelquefois, la machine grince un peu; ses\névolutions paraissent lourdes et saccadées; on la souhaiterait plus légère,\nenjolivée de quelques damasquinures, mais à tort, et ce serait détruire sa\nphysionomie. C'est une bonne machine, manœuvrée par un ouvrier plein de\nconscience et,.qui livre de l'ouvrage substantiel et résistant. La critique de\nM. Brunetière fait songer à une grande force imposante qui roulerait, broyant\nles pierres, les aplanissant pour tracer dans la montagne un chemin large\net égal. Nous n'avons qu'à suivre : il nous conduira sur les sommets, non par\nbonds et soubresauts, mais par étapes et degrés, d'un pied ferme, posé sur\nun terrain stable.\n   M. Brunetière s'est attaché à étudier Hugo sous son triple aspect de poète\nlyrique, de poète dramatique et de poète épique, et il l'a fait avec l'excellence\nqui lui appartient. Il a montré, par de topiques exemples, à quel point l'inspi-\nration, chez Hugo, demandait à être sollicitée par une impulsion extérieure,\nà être \" actionnée par la circonstance \" : « Echo sonore » de tous les bruits\net de tous les murmures de la terre et du ciel, et qui leur donnait une ampleur\net une magnificence inégalables. M. Brunetière a défini, en mots heureux, le\ngénie musical du poète, cette variété féconde du mouvement, cette splendeur\nd'un rythme continuellement changeant, puissant et ingénu, grandiose ou\nalerte, capable de majesté et de grâce, susceptible d'obéir à toutes les\ninflexions du sentiment ou de la pensée; et qui enveloppe et entraîne, dans\nson développement polyphonique, comme l'orchestre même de Wagner,\ntoutes les voix de la nature et des choses pour les conjuguer avec la voix\nexultante ou plaintive de l'homme.\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "                     LE CENTENAIRE DE VICTOR HUGO                            131\n\n\n   A la séance littéraire du théâtre du Parc, M. Albert Giraud a parlé d'Hugo\n avec la lucidité spirituelle, la clarté et la pureté exquises de langage qu'on lui\n connaît, mais, avouons-le, sauf par moments, nous n'avons pas perçu dans\n ces paroles d'un poète sur un poète la flamme généreuse, les accents d'enivre-\n ment et de fierté, la chaleur d'âme que nous attendions. La nécessité de con-\ndenser un aussi vaste sujet en une conférence d'une heure et l'allure quasi-\nofficielle de la solennité ont, sans doute, exercé quelque influence réfrigérante\nsur l'éloquent auteur des Dernières Fêtes, et l'ont empêché de s'abandonner à la\nrichesse habituelle de son inspiration. Nous ne formulons, d'ailleurs, cette\nréserve que comme une impression toute personnelle, probablement, et\ndésirons que M. Giraud y voie non une critique, mais un regret.\n   Après une analyse succincte de l'œuvre du maître, M. Giraud a dégagé de\nla complexité apparente de celle-ci la physionomie toujours identique du\npoète, de l'évocateur armé du prestige incomparable des mots; de l'homme,\nà l'incantation duquel tout, jusqu'aux idées les plus métaphysiques, se revê-\ntait, comme un paysage de lumière, d'images éblouissantes et ailées.\n   La faculté cardinale du poète, qui est d'imaginer, c'est-à-dire de galvaniser\ntout ce qu'il touche ; d'y faire resplendir une vie nouvelle, singulière et belle,\nexista chez l'auteur des Quatre Vents de TEsprit, à un degré unique, tellement\nqu'à se plonger au tourbillon de ce cerveau dans lequel le monde des appa-\nrences semble s'absorber comme un fleuve dans un gouffre, pour rejaillir plus\nloin en cataractes d'images audacieuses et éclatantes, en jets féeriques de\nlumière et d'eau, on se sent envahi d'une sorte de vertige obscur et sacré.\nIl avait l'âme neuve et étonnée d'un primitif; toutes les impressions y frap-\npaient des coups retentissants qui faisaient en cette sensibilité, toujours incan-\ndescente, comme un éclaboussement magnifique d'étincelles. Son esprit était\ncontemporain de celui de ces pâtres aryens qui, durant leurs lentes migra-\ntions sur les hauts plateaux asiatiques, dans l'immensité herbue des steppes,\nentre les défilés des montagnes, le long des fleuves, abreuvoirs énormes de\nleurs troupeaux innombrables, personnifiaient les phénomènes cosmogo-\nniques, les forces funestes ou propices de l'univers, et, dans l'effroi ou le\nravissement de l'ouragan, du soleil, de la nuit silencieuse et peuplée, des\nphases de la lune — de la beauté et de la cruauté de la nature, nouvelle en\ndes âmes nouvelles, créèrent la théogonie qui, plus tard, trouva une forme\nimmortelle sur les rivages de la Grèce. Et, M. Giraud l'a finement remar-\nqué, le mécanisme antithétique de la pensée chez Hugo, ces grands partis\npris de ténèbres et de clarté, ces oppositions véhémentes et tranchées du bien\net du mal, de la beauté et de la laideur, ne sont-ils pas comme la répercus-\nsion atavique dans cette âme originelle des premières émotions de l'humanité,\nde l'inapaisable songe de joie et de douleur, d'espoir et de crainte, que les\nalternatives de l'ombre et de la lumière, le dualisme fatidique du jour et\nde la nuit, éveillèrent au cœur des lointains ancêtres errants, avant la dis-\npersion?...\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": "l32                              DURENDAL\n\n\n  Dans un article récent, M. Jules Lemaître confessait avoir, à une certaine\népoque, été injuste à l'égard de l'œuvre de Victor Hugo ; et il semble que la\nplupart des écrivains des deux dernières générations pourraient faire le même\nmea culpa.\n   Une revue française a recouru au referendum pour connaître si Hugo avait\nété, vraiment, le grand poète duXIXesiècle ou, dans la négative, qui ? Il y avait\ndeux cent cinquante votants, tous poètes ! les quatre cinquièmes desquels ont\nblackboulé l'ancêtre ! — voté la mort du tyran de gloire, dont la grande voix\nposthume couvre le bruit de leur petit turlututu ! Plébiscite des légumes\ncontre le chêne dont l'ombre les empêche de pousser ! De quel poids com-\nparatif pèsent les suffrages de ces cinquante et de ces deux cents ? Y avait-il\ndes électeurs pluraux? Nous l'ignorons et connaissons seulement le nom du\nnaïf enlumineur montagnard qui, dans la modeste appréhension de se faire\nremarquer, a donné avec simplicité sa voix à — Guy de Maupassant !\n    La postérité a commencé pour Hugo, et l'on peut tenir que la transforma-\ntion graduelle, de l'opinion des écrivains à son égard est préliminaire, en\nquelque sorte, au jugement que le temps portera sur son œuvre. Celle-ci subit\nl'évolution de toutes les choses issues de la main des hommes ; elle se dépouille\nde ce qu'elle recelait de transitoire, de périssable. Tout ce que le poète a laissé\npasser dans sa pensée de vanité, d'injustice et de violence s'efface, décline,\ns'effrite.\n    Lu question de savoir si Hugo était ou non un « penseur » a provoqué de\nfréquentes controverses, oiseuses, sans doute, mais provoquées, il faut bien\nle dire, par le maître lui-même. Convaincu de l'universalité de son génie, ne\ncrut-il pas, surtout vers la fin de sa merveilleuse carrière, exercer une sorte\nde principat intellectuel; ne prit-il pas souvent l'attitude d'une manière de\npape lyrique, pour dicter aux souverains et aux peuples son idéal politique ;\npour prêcher le vague déisme, l'hugomorphisme, si l'on osait dire, qui constituait\nsa religion et sa philosophie? Dès lors, on était autorisé à discuter la valeur\n de celles-ci et leur portée.\n    Mais nier la pensée dans le resplendissement de cette œuvre, ç'aurait été\n nier les pouvoirs de vie qui sont dans la lumière et la chaleur du soleil. La\nparole inspirée du poète exalte l'esprit des hommes et le féconde, comme\nles rayons du soleil font éclater et mûrir les germes de la terre. L'archer\n divin, Apollon, n'était-il pas aussi le conducteur des Muses?\n    Après les belles musiques du Parnasse, une génération a grandi, nourrie\n d'un pain exaltant et amer, qui marchait sur les traces de Charles Baudelaire\n et célébrait Henry Beyle, plus avide d'études attentives et douloureuses que\n de grands mots sonores, qui ne la grisaient plus.\n    Il semble, à présent, que les excès de l'étude du soi, des raffinements alam-\nbiqués de la psychologie et de l'analyse — et, aussi, le spectacle des effa-\nrantes originalités, des monstruosités autolâtriques qui se développèrent dans\n ce bouillon de culture — nous aient donné la nostalgie du large, des grands\n espaces, de l'étendue...\n    Nous revenons, alors, à Hugo, rouvrons la Légende des Siècles, la Fin de Satan\n ou les Contemplations... Et c'est une étrange, forte et régénérante ivresse, à la\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                       LE CENTENAIRE DE VICTOR HUGO                            133\n\n\n fois exaltée et lucide, qui vous saisit à respirer dans le vent généreux, dans la\n houle et les embruns de cet océan de paroles enflammées et d'images\n vivantes...\n    A la suite d'un de ces pieux pèlerinages dans l'œuvre du vieux poète, nous\n essayions, il y a quelques années (1), de marquer l'enchantement profond que\n nous en avions rapporté. On nous permettra de citer quelques pages de ces\n notes, arrachées, en quelque sorte, à un carnet de voyage, et dont tout l'inté-\n rêt, pour l'auteur, au moins, est de traduire avec vivacité d'inoubliables\n émotions :\n\n                                          * *\n\n     « Malgré sa participation aux luttes politiques et littéraires de son époque,\n   en dépit de la partie, d'ailleurs périssable, de son œuvre où se reflètent des\n   préoccupations' purement actuelles, Hugo nous semble peu de ce siècle et,\n  pour paradoxal qu'il puisse paraître, si peu moderne que, hormis les détails\n  et les particularités dont se datent ses vers, nous accolerions sans difficulté\n  son nom à celui d'Homère, dans le passé presque mythique de l'humanité.\n  Il confère à tous les mots, à chaque mot, par la seule vertu de son toucher,\n  une efficacité surprenante et neuve, la beauté et la grâce, l'entière acception\n  originelles; la même éloquence primitive, substantielle et colorée, dont res-\n  plendissent les paroles du barde ionien. On imaginerait qu'il saisit de ses\n fortes mains délicates des monnaies surannées, sans plus d'exergue ni d'effigie,\n pour leur rendre leur splendeur initiale et leur aloi du coup de balancier qui\n  les frappe à son chiffre.\n     » Sa rudimentaire philosophie, faite toute d'effroi illimité devant les grands\n lieux-communs inexplicables et de pitié, lui communique le même frisson\n angoissé qui s'empare du chantre de 1''Iliade à l'évocation de Zeus, le Kronide\n inévitable, ou des noires Kères de la Mort. Il est de ceux que « Pan formi-\n dable », que \" l'ombre incommensurable et fuyante » enivre : l'Au-delà, l'In-\n fini, l'Inconnu, cela, ces vocables mêmes, au fond, résument les seuls et\ninsolubles problèmes à renonciation desquels son intelligence sereine se\ncabre, s'effare ou s'irrite; monotones et « formidables » points d'interrogation\ndont chaque fois, pour ainsi dire, il réinvente le secret et l'étonnement pres-\ntigieux, qui le fascinent infatigablement d'images imprévues, toujours, et\nsublimes. Il ne cherche à explorer ni à deviner la région énigmatique, non\npas même à la peupler d'hypothèses... Il ne s'entête ni ne raffine devant « le\ntrou effroyable de l'ombre »; il entasse les métaphores, multiplie les emblèmes\nextraordinaires et saisissants, et, dupe de sa fécondité hyperbolique, satisfait\nd'avoir nommé le mystère, signifié l'incertain, il se figure scrutées et éclaircies\nles ténèbres qu'il a constatées, résolue la question à laquelle il a seulement\ndonné une forme souveraine.\n    » Vraiment, cette inépuisable fécondité expressive, la germination continue\n\n\n (1) Ces pages ont été publiées dans la Jeune Belgique du 20 février 1897.\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "134                                   DURENDAL\n\n\nde cette pullulante végétation de symboles; la perpétuelle réincarnation des\nmêmes idées dans un cerveau, qui les pare d'apparences toujours inédites,\nmasque et offusque leur essence aux yeux éblouis du poète : la détente est si\nbrusque, l'image si instantanée et poignante, les mots qu'il clame à la face\nincompréhensible de la nuit si éclatants, que l'esprit traversé par ce torrent\nlyrique deviendrait, s'il ne l'était nativement, impropre aux modes rationnels\net logiques de penser.\n    » Et, certes, il n'existe là nulle trace de rhétorique : ces vivantes allégo-\nries, H u g o les voit réellement, elles l'obsèdent et le ravissent, satisfont inté-\ngralement son anxiété philosophique. Aucune idée, morale même ou abstraite,\nne le hante, qu'il ne la concrète en une sorte de hiéroglyphe poétique, qu'il ne\n l'incarne en une figure tangible et, pourrait-on dire, mythologique :\n\n                     Le bien étonne ; et l'âme a peur en le créant ;\n                     Il a la majesté farouche du géant...\n\n  » L a tendance naturelle de l'artiste est de transporter, d'éprouver, d a n s sa\nsensibilité, les notions reçues par la voie du raisonnement; chez H u g o , cette\nmédiation ne se produit presque jamais; aussi, toute son œuvre recevrait-elle\njustement comme épigraphe ce vers de la Légende des Siècles :\n\n                       Je suis le monument du cœur démesuré!\n\n   » Il ne communie avec le divin qu'à travers la nature orageuse ou con-\nvulsée, la foudre, le cataclysme; la terreur devient ainsi, pour l'ingénuité de\ncette âme primitive, la condition motrice de l'émotion religieuse. Mais,\nlorsque par tous ses phénomènes, terrestres et sidéraux, par la voix de ses\ninnombrables créatures, instinctives ou conscientes, l'univers lui crie la\nvérité, il s'y refuse, ne peut la comprendre, car les lumières de l'humilité lui\nm a n q u e n t . . . Son orgueilleuse tête affronte le ciel indéchiffrable, 1' « i m m e n -\nsité de l'ombre », et il leur lance le défi de ses vers, vibrants à l'égal des\nflèches sacrilèges de Nimroud, mais aussi impuissants.\n   » Les prodigieuses hallucinations et les égarements d e Dieu, les phases\ngrandioses ou puériles de cette théogonie recommencent, une fois de plus,\nl'énumération splendide et fabuleuse des rêves nostalgiques de l'homme\ndéchu, de ses tâtonnantes et confuses aspirations, longtemps déçues, vers la\nDivinité... Finalement, environné des mille formes, superbes, hideuses ou\nchatoyantes de sa vision, inapte à choisir et sans foi, l'épouvante saisit le\npoète de son impuissance et, outré de l'échec infligé à sa haute intelligence, et\nde lui sentir des bornes, il tente de la réhabiliter en posant les termes exorbi-\n tants du problème :\n\n                      C'est une obscénité de lever, fût-on prêtre,\n                      Le grand voile pudique et sacré de l'horreur...\n\n   » Toute la nature, cependant, depuis 1' « herbe formidable » jusqu'à\nla cime agitée des forêts jusqu'aux « monts fauves et soucieux », palpite,\nsanglote et souffre, murmure, rugit, déplore sa détresse et son c r i m e . . .\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                        LE CENTENAIRE DE VICTOR HUGO                                135\n\n                      Eole fou vomit la pluie échevelée...\n\n                      ... Et l'on entend, au fond des brouillards soucieux,\n                      Hurler la bête fauve effrayante des cieux.\n                      Le tonnerre...\n\n                      ... Et les miaulements énormes de l'abîme..\n\n     » Chœur discordant et houleux, jailli de 1' « ombre hypocondriaque » et\n  qui rencontre en l'âme du poète u n retentissant écho terrifié... E t les enchan-\n  tements tragiques de la nuit, les mirages nébuleux de l'étendue peuplent alors,\n  pour lui, l'hémisphère ouranien d ' u n e faune météorologique ou stellaire, ailée\n  ou r a m p a n t e : il voit monter lentement à l'horizon le « scarabée effroyable du\n  soir », « l'araignée immense de la nuit », ou, soudain, à l'oriifice du «cratère\n  inouï de la noirceur immense », surgit Arimane, l'ange du Mal, « avec le\n  masque horrible d e la lune »...\n    C h a c u n e de ces fulgurantes images cèle et dissimule un des aspects de la\n  Divinité multiforme, é p a n d u e , fourmillante, chère à la conception du Maître.\n  Les prophètes — et Christ m ê m e ! — furent, sans doute, dans un ordre supé-\n rieur, les transitoires interprètes, les h u m a i n e s et passagères hypostases de ce\n Dieu nuageux et diffus, comme aussi, plus bas, les conquérants, les philo-\n sophes, les poètes, héros éponymes, « forçats immenses de l'idée », demi-\n dieux momentanés, émissaires d'une Providence a n o n y m e . . . E t la fantaisie\n énorme et triste du mystagogue lyrique lui inspire ces apothéoses où il érige\n les effigies démiurgiques de la fable, de la légende et de l'histoire, poèmes\n pareils à des avenues de sphinx et qui conduisent au temple incertain de son\n Dieu indéfini...\n                     Habitant du gouffre et de l'ombre sacrée\n\n\n                     Et pendant que je lis, mon œil visionnaire\n                     A qui tout apparaît comme dans un réveil...\n\n    « Mon œil visionnaire! » Et, vraiment, on finit par imaginer quelque œil\n fantastique, cyclopéen, profond et avide, ouvert au large sur le monde —\n mais i m m o b i l e ! Il ne saurait déplacer ni agrandir son axe visuel, l'amplitude\n de sa perspective optique, d'ailleurs immense. Quelque forme qu'adopte son\n rêve, extase, délire, enthousiasme, il n'est jamais interne : cet absorbant\n regard qui réfléchit et concentre, comme une lentille prismatique, tout l'orbe\n sensible de l'espace, ne voit rien au delà — ni en l u i - m ê m e ! . . .\n   \" Il reflète grandiosement les a p p a r e n c e s ; il ne les éclaire ni ne les\n pénètre. L e poète songe, mais l'origine de son évagation réside hors de lui-\nmême, d a n s les choses, le spectacle, l'hallucination inépuisable et effrayante\nde la vie, de la terre, du ciel et des eaux. C'est u n voyant, non un clairvoyant.\nIl aura contemplé et décrit toutes les métamorphoses, toutes les décevantes\nfantasmagories du voile de Maïa, sans tenter de l'écarter jamais... Eternel\ningénu, c h a q u e j o u r il s'apercevait, épouvanté ou ravi, dans les choses, chaque\njour nouvelles...\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "136                               DURENDAL\n\n\n   \" Hugo nous semble sans crépuscule et sans aurore : il propage autour de\nlui des clartés et des ténèbres — également éblouissantes ! A l'exemple de\nl'Orphée solaire, il faut qu'il poursuive sa route radieuse, sans s'arrêter ni se\nretourner jamais, car son regard a de perçantes et fatales lueurs pour Eury-\ndice; l'origine et la fin des choses se dérobent à sa vue, fuyent et s'évanouis-\nsent... Peut-être, son œuvre trouve-t-elle son unité caractéristique dans ces\nantithèses violentes, si souvent dénoncées et raillées, et sa philosophie ou,\npour mieux dire, sa religion, n'a-t-elle point d'autre source...\n   » ... Le perspicace et volontaire génie du Vinci, de Baudelaire, la rare\npréméditation de leur œuvre restreinte, très noble et ambiguë, exercent une\nfascination unique, délicieuse et terrible. Hugo ne pourrait s'apparier qu'à\n Michel-Ange, peintre de geste comme lui et prodigue enfanteur de chefs-\nd'œuvre. Tous deux, le sculpteur et le peintre, bouillonnent de vitalité éper-\ndue; l'un et l'autre, ils tentèrent de fixer les modes les plus excessifs de la vie,\nla fougue fébrile, l'attitude altière des sensations, l'outrance des appétits et\ndes vices, le surnaturel et frénétique ravage de la pensée...\n   » Et les foudroyants raccourcis, la sublime et convulsive plastique du\ngrand Florentin trouvent leurs équivalents chez Hugo... I1 taille ses vers à\ngrands éclats ou, avec une fureur inspirée, il entame de gigantesques blocs\nde marbre, pour les laisser ensuite imparfaits, investis d'une spécieuse beauté\ninachevée, de la troublante majesté du mystère, torses emprisonnés dans leur\ngangue marmoréenne; profils hermétiques dégagés à peine de la matière, — à\nmoitié dieux, à moitié pierre, — comme si l'artiste, effrayé pour ses créatures,\nmême idéales, de la cruauté du monde, se fût repenti tout à coup d'avoir\nentrepris de les y introduire.\n   » Combien de fois, par le sortilège lyrique de son verbe, évoqua-t-il, du fond\ndes limbes, les philosophes, les poètes, les rhéteurs, pour leur faire répéter le\ncri désespéré de leur sagesse, de leur orgueil ou de leur néant! — ancêtres de\nnotre pensée; cariatides écrasées sous l'effroyable poids de leur responsabilité\nintellectuelle ; sibylles, prophètes, évangélistes de quelque Chapelle Sixtine\npanthéiste !...\n   » La Légende des Siècles, cette tumultueuse revue des dieux, des héros et des\npeuples, entrecoupée de discours auguraux, n'a-t-elle point les apparences\nd'un Jugement dernier? Disproportionnées et sombres, comblées d'ombre et\nd'horreur, de clameurs épiques et de malédictions, et de souffrantes multi-\ntudes, les deux œuvres stupéfient à l'envi l'admiration, sans rencontrer jamais\nl'accent ou le signe simplement humains qui attendriraient les âmes...\n   » ... Il serait séduisant d'esquisser un parallèle entre Hugo et Leconte de\nLisle; de montrer en celui-ci l'ordonnance, l'équilibre, la mesure attiques;\nchez celui-là, l'effusion virulente, la magniloquence enflammée et prolixe d'un\nesprit asiatique. Mais l'œuvre des deux poètes est trop complexe et considé-\nrable pour s'abréger en quelques définitions, qui appelleraient de nombreuses\nrestrictions ; et si Hugo nous paraît quelquefois continuer la lignée des nabis\nhébreux, hommes pleins d'égarement et de paroles inouïes, la rigueur qui\nest en Leconte de Lisle, son dogmatisme et son dédain, fort étrangers au\nlibre génie de la Hellade, lui donnent l'allure du Grand-Prêtre, du Sacer-\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                     LE CENTENAIRE DE VICTOR HUGO                              137\n\n\ndote, de l'Hiérophante d'une religion dont Hugo serait le populaire aède, le\nbarde ou le prophète...\n   » C'est pourquoi, aussi, notre tendresse et notre admiration vont, de préfé-\nrence, au vieil homme, rempli de faiblesses humaines et de grandeur, d'ob-\nscurité et de trouble, tour à tour, et d'éclairs... Il prend, à nos yeux, la majes-\ntueuse figure panthée d'un poète en quelque sorte organique ; — visionnaire\nnomade parmi la vie palpipante, dont le secret de misère et de gloire, entrevu\nparfois, l'émeut de compassion, d'effroi ou le bouleverse d'intuitions fou-\ndroyantes...\n   » Le siècle où il naquit, vécut, n'ajouta peut-être pas une idée essentielle\nà son œuvre; sa lyre gigantesque n'a que trois ou quatre cordes, or, cuivre,\nairain, fer; mais combien puissamment il les fait gronder, mugir, sangloter;\nde quelle voix il fait bruisser et gémir la mer, la nue, les bois et, sous les\ndoigts miraculeux du désespoir et de l'amour, comme elles s'assouplissent,\nquels chants il leur arrache, doux, mélodieux et terribles!... »\n\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "                   Trappiste\n\nLa vivace jeunesse ardait en son œil prompt,\nLa sereine science auréolait son front.\nLe monde et ses faveurs, la volupté, la joie\nTendaient à ses désirs leur accueillante proie.\n\nVers le monde Il s'en vint rayonnant comme un roi\nMais à son seuil en fleurs il frissonna d'effroi :\nPar l'entre-bâillement de ses portes dorées\nIl eut la vision des foules délurées.\n\nIl les vit à genoux devant l'autel honteux\nDe l'impure Vénus et du veau d'or hideux;\nDans une apothéose affolante le vice\nTriomphant terrassait la vertu, la justice;\n\nIl vit la volupté tyranniser les cœurs\nEt n'y semer que fiel et traîtresses rancœurs ;\nIl perçut des clameurs de vengeance, de haine\nEt le cri révolté de l'impuissance    humaine;\n\nIl vit la faulx rapide et tranchante des jours\nMoissonner sans pitié l'épi d'or des amours ;\nDu Temps aveugle il vit le sablier fugace\nMesurer une vie aux traits que l'éclair trace;\n\nSoudainement, au loin, à l'horizon     puissant\nIl vit le bras de Dieu, terrible, brandissant\nSur la foule et l'orgie un glaive de justice.\n— Il s'enfuit éperdu, vers la paix du cilice.\n\n                       *\n\nMon enfance a gardé le souvenir navré\nDu jour où l'homme grand, à longue barbe brune,\nPensif, s'est détourné de la route commune\nEt prit le dur chemin du cloitre : j'ai pleuré.\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                        TRAPPISTE                               139\n\n\nJe le revis tout blanc dans sa robe de cygne,\nHâlé par les travaux ensoleillés des champs;\nSes yeux plus doux, plus bleus, vibraient comme des       chants,\nPerdus dans les lointains de son extase   insigne.\n\nDepuis qu'il se lacère au volontaire   exil,\nSitôt que l'hirondelle aux coins du cloître austère\nA suspendu son nid et ses chansons      d'Avril,\nJ'ai revu le grand moine au calme     monastère.\n\nDès que les printemps clairs enguirlandaient     là-bas\nLes murs de vigne vierge et de mauves lilas,\nDu sein des perce-neige et des narcisses frêles,\nIl me tendait les bras, ses frémissantes ailes.\n\n                        *\n\nEn ce chœur de chapelle où psalmodie encor\nL'écho de sa voix lente ainsi qu'un pleur de cor.\nSur la dalle de marbre où prie encor la trace\nDe ses genoux fervents, dort son long corps de glace.\n\nSous l'immense œil blafard du vitrail   endeuillé,\nSous le regard navré des choses, du mystère,\nDrapé dans son manteau de neige       immaculé,\nIl dort, grand lys fauché dans son chaste parterre.\n\nIl dort son éternel sommeil au sein du chœur\nSur une paille éparse, humble comme son cœur;\nPrès du front qu'auréole un capuce, des cierges\nCoulant de jaunes pleurs érigent leurs feux vierges.\n\nLes veilles, la souffrance ont creusé ses yeux clos.\n— Déchirant le silence ainsi que des sanglots\nL'âme des cloches tinte et dans les nefs gothiques\nL'orgue grave gémit ses funèbres      cantiques.\n\nEt solennels ainsi que leur frère glacé,\nPrès de lui, dans le chœur, les moines ont passé.\nPassent les géants blancs ; leurs statures  spectrales\nMajestueusement    s'abiment dans les stalles.\n\nLeur voix déchaine un noble ouragan de mépris\nVers ce livide corps scellé par   l'impuissance,\nMais leur regard, de gloire impérissable      épris,\nImplorant l'âme élue, exulte    d'espérance.\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "140                          DURENDAL\n\n\n\n      Leur voix gronde; l'écho du cloître épouvanté\n      Répercute l'éclat des divines colères.\n      « Dies Irœ » mugit le chœur mâle, emporté;\n      « Dies Irœ » clamaient les cloîtres séculaires.\n\n      L'œil sec, le front serein, sans émois dans leur chant\n      Ils l'ont emporté vers l'inéluctable   champ.\n      Parmi les glas de cloche et les larmes de neige\n      S'est déroulé le flot du tragique cortège.\n\n      Le ciel mélancolique, ému, compatissait\n      A ma peine infinie et tristement tissait\n      Un suaire décent à l'ascète sublime ;\n      Les sapins le jonchaient du givre de leur cime;\n\n      La neige voletait, sans trêve éparpillant\n      Les essaims de ses lys et de ses plumes d'anges ;\n      Ces papillons d'hiver prenant leur essor lent\n      Frôlaient le blême front de leurs ailes étranges.\n\n      En la fosse béante où l'eau jaune   suintait\n      Ils l'ont descendu, puis leur grand bras insensible\n      Lança la terre raide en la rigide cible.\n      — Un vieux moine à genoux, vers ces horreurs       chantait.\n\n      A large pelletée, en élans effroyables\n      Ils comblaient l'affreux trou. Chaque pierre cognant\n      La robe roide et blanche à coups     impitoyables,\n      A coups rauques et creux, criblait mon cœur        saignant.\n                                       *\n                                      * *\n      Quand les roses printemps verseront leur       mystère\n      Sur le bois isolant le grave monastère,\n      L'obsédant souvenir du moine trépassé\n      Me guidera fidèle au vieux cloître glacé.\n\n      Sur le tertre efflanqué sans fleurs et sans grillage.\n      Devant la croix de bois branlant     j'implorerai\n      Le Saint, le pur Héros de légende; j'irai\n      Rêver, me souvenir, au cher pèlerinage.\n\n      Si je ne le vois plus, blanc dans ses jardins blancs\n      Me tendre son sourire et ses bras accueillants\n      Son âme désertant les splendeurs éternelles\n      Consolera mon front du baiser de ses ailes.\n\n                                                    EDGAR BONEHILL.\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": ""}, {"page_pdf": 179, "texte": "LA L É G E N D E DE SAINTE DOROTHÉE\n            (lBURNE-JONES)\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "   Bonnes Gens dans leur Petite Ville\n                                    ROMAN\n\n\n                                       (Suite)\n\n\n\n                                         XI\n\n\n                  APRÈS la secousse qui ébranla la placidité de Tiest pendant\n                    l'élection, ses habitants recouvrèrent leurs sages habitudes.\n                    La villette redevint quiète, elle se trouva heureuse dans\n                    cette reprise de sa somnolence. C'était comme un plaisir\n                    nouveau qui succédait aux grosses émotions de la politique.\n                       Ils sont nombreux, les bons petits bourgeois qui tirent\n                    sur leur pipe avec des âmes sereines, et boivent à gorgées\n                    lentes leur verre de bière lourde; le soir ils dorment d'un\n                    oeil, au cabaret, pendant que les heures sonnent gravement\ndans la tour carrée. Depuis cette élection, certains Tiestois se complaisent\nplus longtemps et plus souvent devant les chopes. Ils ingurgitaient une\nquantité considérable de bière, tandis que Pioot et Manster cherchaient\nà gagner leurs sympathies, et ils continuent de s'enfoncer dans la torpeur\nbienfaisante des boissons. Les épouses verront que les luttes de partis ont\ndes inconvénients, et comme rien n'est changé, puisque le commerce ne\nprospère pas davantage, puisque les cabaretiers, seuls, ramassent profit dans\nles mêlées électorales, elles regretteront leurs engouements.\n   Cependant quelques avancés veillent encore, et le clergé en dépit de sa\npolitique si prudente, est sournoisement tourmenté par des gens qu'il croyait\nde son bord.\n   A la « Société littéraire » on apprenait, le lendemain de la bataille, que\nMademoiselle Manster ne danserait plus jamais avec le fils de Pioot. Elle fit\ncette déclaration, un dimanche, après la messe d'onze heures et demie, en\nprésence de dames conservatrices, et elle affirmait que leur candidat usa de\nmoyens déloyaux pour remporter la victoire. Quinze jours auparavant,\nsemblables propos auraient provoqué une effervescence, des paroles aigres\n\n\n  (1) Voy. Durendal, numéros de décembre 1901, de janvier et de février 1902.\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "142                               DURENDAL\n\n\nou indignées. Mais le temps passe, le temps calme les bonnes gens. Les\nhabitués de la « Société » espèrent que Mademoiselle Manster oubliera sa\nrancune lors de la prochaine sauterie.\n    Il y a quelqu'un qui, avant l'élection, passait inaperçu, et qui à partir de\nl'élection, réunit des opinions flatteuses. Depuis que le pharmacien de la\nbonne cause se permit devant Monsieur Gans, d'expliquer avec originalité et\nhumour la popularité de Pioot, il est tenu pour un homme intelligent. Désor-\nmais, pendant les réunions matinales à la « Société », le pharmacien, en\nentrant, est interpellé amicalement ; on se dérangera même afin qu'il puisse\nprendre place dans le cercle des causeurs, on l'interrogera, et peu à peu ce\ncitoyen modeste et utile gagne de l'assiette, il a des saillies nouvelles, il se\nsent devenir un personnage. Gans fit la grimace d'abord ; il lui parla du haut\nde sa grandeur; son prestige ne suffit pas à éloigner l'heureux pharmacien.\nAlors ce sage s'est mis du côté des rieurs, et beaucoup sont persuadés main-\ntenant que Monsieur Gans, voulut le premier faire valoir les vertus cachées\nde l'apothicaire.\n    L'élection est lointaine déjà Ecoutez ces chuchotements. Voici le\nquatrième jour que le receveur de l'enregistrement délaisse le cercle.\n « Docteur, l'absent n'est-il pas indisposé?... » Tout le monde rit. L'élégant\nsubstitut qui allait parler, se contient. D'autres se confient des choses extrê-\nmement intéressantes; ils causent prudemment, ils s'esclaffent et répriment\n soudain leurs éclats. Tous se sont penchés, rapprochant leurs visages qui\ndeviennent plus rouges : « Oui, Barbe, la servante de Demans... » « Allons\ndonc ! » « Et Demans ne sait rien ? » « Ce n'est pas de son temps ! » L'élec-\ntion est lointaine déjà; les nouvelles ne sont plus de nature politique.\n    Van Doornen qui abandonna la cause de Manster, a effrayé les bonnes\ngens par son ressentiment tenace. Désormais, ils le considéreront comme un\nhomme redoutable. Van Doornen sera détesté, mais on le saluera avec\nempressement.\n    Les longues nuits d'hiver et l'éternité des firmaments lumineux, de la neige\nensevelisseuse, des fureurs aussi du ciel traversé de bourrasques, hurlant\n dans la tempête et pleurant avec les pluies froides, lès longues nuits ramènent\n les mêmes rêves dans les mêmes sommeils, et la petite ville, comme les\nsaisons, comme la vie, est un recommencement sempiternel dans un orbe\n identique.\n    Paul Aubrie retrouvait les choses enlaidies. La désillusion le saisissait.\n Il revenait, l'âme inquiète; il souffrait de la peine des siens. Dès son retour,\n il aurait voulu embrasser Rose et se jeter dans les bras de Zoé pour lui dire,\n tout bas, que son cœur n'avait pas changé, qu'il les aimait plus ardemment\n que jadis. Un besoin de tendresse le poussait... Mais Rose n'osa pas l'ac-\n cueillir selon son amour, Zoé était toujours présente, inflexible, elle gardait\n sa défiance et son courroux. Paul attendait les paroles qui ne venaient pas.\n La petite ville lui parut d'une tristesse de malade. Les façades souffraient tels\n des visages de pauvres qui dépérissent. Dans les rues bosselées des flaques\n livides creusaient des trous, le reflet du ciel sombre les approfondissait\n comme des abîmes. Ces rues étaient désertes. Une porte s'ouvrait furtive-\n ment et des pas accentuaient le silence et la désespérance.\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          143\n\n\n   Paul s'isola. Curieux d'un inconnu, il avait ouvert ses livres d'études.\nPeu à peu, la lenteur douloureuse à s'abstraire devenait un besoin, il\nsouffrait et désirait cette souffrance, plus supportable que le vide de son\nexistence désorientée. Peu à peu une conjuration opérait. Il rencontrait\nl'oubli du présent; sa langueur se dissipait avec sa volonté de forcer le secret\ndes spéculations austères. L'énergie ranimait sa voix, ses yeux, ses attitudes.\nZoé, Rose et Victor — il ne le savait, pas — le reconnurent lentement. Les\nvieux Aubrie vivaient, silencieux, renfermés comme des tombes sur la désil-\nlusion que Paul jeta parmi eux. A présent, sans reconnaître déjà ouverte-\nment l'évidence d'un changement, ils observaient leur neveu. Bientôt Victor\naurait voulu reprendre cette camaraderie d'autrefois ; il crut, le premier, à la\nsagesse du gamin, et les gronderies lointaines, puis les sévérités froides, il\navait hâte de les oublier. Zoé arrêtait encore son frère. Rose éprouvait devant\nPaul un attendrissement et un malaise; elle pensait à ses fautes graves, elle\nles devinait d'une nature spéciale, interdites à la pensée d'une fille pieuse.\nDepuis qu'elle avait essayé, quand la lettre de Deflans leur parvint, de se\nreprésenter la mauvaise conduite de son neveu, la grosse Marie éclaira son\nignorance. Avec Anna et la cuisinière, elle avait fait une neuvaine à saint\nAntoine.\n   Ceci arriva un soir. Paul venait de passer la journée dans sa chambre, où\nVictor entra; l'oncle s'était penché sur les livres, et sortit; dans le corridor,\nil avait siffloté. La lampe douce, l'âtre ronronnant, les visages calmes des\nvieux, faisaient l'heure apaisée et consolante. Paul reprenait sa part du bon-\nheur tranquille; il s'étonnait même de ne plus ramasser un regret dans le\nsouvenir de ses jeunes folies. La bonté des parents remplissait tout son cœur.\nZoé, tandis qu'elle continuait de remuer les longues aiguilles blanches dans\nun tricot de laine, s'exprima comme si elle achevait à voix haute une pensée :\n   — Petiot, tu devrais continuer tes études. Hier, nous avons parlé de toi\nlonguement, pendant que tu étais là-haut. Zoé sourit, son frère et sa sœur\nsourirent.\n   Et Victor intervint :\n   — Si tu devenais notaire, gamin? Cela nécessiterait moins d'examens, et\nserait plus sûr quant au résultat pratique. On créera bientôt une nouvelle\nétude à Tiest.\n   Rose ajouta :\n   — Tu ne retournerais plus à Louvain... Tu présenterais les deux épreuves\nau jury central, à Bruxelles.\n   Tous les trois ensemble :\n   — Tu resteras près de nous !\n   Paul s'était levé. Il pleura contre le visage de Zoé, il dit dans l'oreille de\nVictor : « Je travaillerai bien » ; il embrassa à pleine bouche les joues douces\n de Rose.\n   Victor ayant bourré sa pipe, lança une triomphale bouffée de tabac. Paul\ntoussa, tant la fumée était épaisse, et Zoé cria joyeusement : « On ne se voit\n plus ! »\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": "144                               DURENDAL\n\n\n   — Mes sœurs ! Buvons un verre de champagne, au futur succès du\nneveu !...\n   — Allumez une bougie, Rose; je vais prendre les verres dans le buffet.\n   Victor appela Marie :\n   — Vous descendrez à la cave, vous rapporterez une bouteille de Veuve.\n   Marie ouvrit grandement les yeux.\n   — 11 n'en reste plus beaucoup, monsieur.\n   — Allez vite ! allez vite !\n   Dans la cuisine, Anna lui expliqua :\n   — Ce sont de bonnes nouvelles concernant Monsieur Paul.\n   — Le chérubin! Je n'avais jamais cru à sa méchanceté ; je l'ai connu\nquand il était comme ça (elle se baissa le plus possible, la main ouverte au-\ndessus du sol), toujours gentil, toujours poli, un amour d'enfant! Qui donc\nvoulait me faire accroire...\n   Les trois Aubrie crièrent :\n   — Le champagne ! le champagne !\n   Anna, plus ingambe, entrait dans le « cabinet ».\n   Le bouchon vola jusqu'au plafond, le vin moussa, et levant leurs verres, les\ntantes, l'oncle, les deux servantes conviées, trinquèrent avec Paul.\n    Zoé qui n'aimait pas à se montrer sentimentale, se tourna cependant\n vers le portrait de son frère défunt :\n   — Celui-là sera satisfait, ce soir...\n    Le disparu était avec eux. Ils sourirent dans leurs regards baissés, ayant\n une petite tristesse au coin des lèvres. L'intimité,la confiance, l'affection gran-\n dissaient... Paul sentait ce qu'il ne pouvait exprimer et, tour à tour,\n contemplant les parents bien voulus, il leur disait : « Je vous aime... je vous\n aime... je vous aime... » Les paupières de Rose papillotaient; la tête bran-\n lante de sa sœur devenait bénigne, malgré les lignes rudes du visage ; Victor\n avait redressé ses moustaches, passé la main dans ses cheveux, et son aspect\n fut triomphant.\n    Dans l'office, les deux servantes vantaient les maîtres, et louangeaient\n le jeune Aubrie qui leur avait valu un honneur, dont ces filles humbles\n devaient garder l'orgueil.\n\n    Trop de satisfactions rendent le Destin jaloux.\n    L'oncle, le neveu et Rose s'effrayèrent lorsque, la semaine suivante, devant\n la porte de la chambre à coucher de Zoé, ils frappèrent, ils crièrent, car l'aînée\n n'était pas descendue ce matin-là.\n    — Je suis un peu malade, laissez-moi tranquille, répondait-elle.\n    Rose suppliait :\n    — Vous devriez, au moins, recevoir le médecin.\n    Ils l'entendirent tousser, mais elle n'ouvrit pas.\n    Durant la nuit, Victor vint coller son oreille à la serrure. Dès la première\n heure du jour, Paul était debout :\n    — Bonne tante, nous sommes si inquiets... permettez que l'on vienne près\n de vous.\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           145\n\n\n    Le lit résonna dans ses ressorts, des couvertures furent froissées ; d'une voix\n  enrouée la malade dit :\n    — Je dormais... Qui donc m'éveille ? C'est toi, Paul ? Ah ! je vais mieux, je\n  me lève.\n    Victor et Rose arrivaient de l'autre côté de la porte.\n    — Non! non! Pas d'imprudence! Restez au lit! Il fait trop froid!\n    — Vous m'avez réveillée, je me lève !\n    L'intonation était rouillée, mais énergique.\n    Les autres tinrent conseil :\n    — Prévenons le médecin...\n    — Je n'oserais m'en charger.,.\n    — D'ailleurs, l'irritation aggraverait son état.\n    Zoé descendit, elle avait une marche chancelante; elle s'assit dans un fau-\n teuil, près du feu.\n    Paul approchait de sa tante, inquiet et nerveux. Victor saisissait son poi-\ngnet. En voyant que le commandant lui tâtait le pouls, elle retira la main,\n mécontente.\n    — Vous avez la fièvre !\n   Sans répondre, elle fit un signe à Rose :\n   — Vous trouverez mon trousseau de clés sur ma table de nuit, j'ai oublié\nde l'emporter. Revenez immédiatement, je vous donnerai mes instructions\n pour le ménage.\n   Elle haletait. Toute la journée, devant l'âtre, elle s'essuya le front, elle\ns'informa de l'exécution de ses ordres.\n   Rose montra une présence d'esprit qui étonna la maisonnée. Elle parut\nintelligente et prompte. Le sentiment de sa responsabilité lui octroyait de\nnouveaux moyens.\n   Deux tristes repas rassemblèrent les Aubrie. Préoccupés de la maladie, ils\nlaissaient les assiettes pleines. Le soir, soudain, Zoé se leva et dit avec\nhumeur :\n   — Victor, pourquoi ne mangez-vous pas ?\n   Elle avisa Paul :\n   — As-tu bien travaillé ?\n   Elle fixa Rose :\n   — Je reprendrai mes occupations, demain!\n   Ceux qui étaient interpellés respirèrent à l'aise, et ils satisfirent la conva-\nlescente en faisant honneur au souper.\n\n   Une détente dans le labeur de Paul Aubrie suivit ces émotions. Son appli-\ncation avait été opiniâtre. Il ne voulut pas relever le front ni se distraire ou\nquitter une tâche ardue, mais, à son insu, les aspects journaliers de la vie\nl'intéressèrent : ces humilités qui confèrent la grandeur, ces simplicités qui\ndonnent aux petits riens leur poésie, ces côtés qui présentent chez les hommes\nmédiocres un motif de les aimer quand même. Ainsi, il apercevait le bon\nouvrier partant à l'aube pour revenir embelli par la noblesse de sa\njournée, et il devinait la femme et les enfants baisant ses mains calleuses.\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "146                                DURENDAL\n\n\n\n  Une nouvelle sainteté glorifiait ce Béguinage des Pauvres, les demeures ren-\n fermaient toujours la divinité des mérites ; chaque existence y découvrait sa\n gloire, dans la plus obscure condition. Voici les petites gens dans les petites\n  boutiques; images à deux sous, vierges ou martyrs grotesques et charmants,\n peinturlurés en couleurs crues qui débordent du dessin noir ; les âmes ingé-\n nues les déclareront belles, et ces images serviront à orner leur imagination de\n délices spirituelles. Ce sont de petits acheteurs et de petits marchands d'idéal.\n Le brave bourgeois qui, à cinquante ans, aime sa femme comme au premier\n jour, regarde maintenant sa fille et, fier de sa paternité, il voit sur ce visage,\n ce que sa passion admirait jadis dans les yeux, les lèvres, le front, la cheve-\n lure de la jeune épouse. Le bon épicier du coin rêve le repos, après fortune\nfaite, l'assise sûre dans un fauteuil de velours rouge, et la contemplation\n béate de la pendule dorée ou de son portrait en redingote ; c'est un mirage qui\n entretient la flamme de sa vie ; il sera héroïque, peut-être, pour réaliser cet\n avenir. Le politicien Pioot donne à la collectivité des notables de Tiest une\n note claire dans un ensemble gris. Il parvient à ses fins, avec de beaux\n gestes, une prestance solide et pittoresque; son timbre sonne clair, ses pru-\n nelles sont franches et ses intentions ne se cachent qu'en riant très haut, —\n pour qu'on les dévoile, — sous des apparences, seulement, de roublardise.\n Paul, hier, le salua amicalement. Enfin, le jeune homme a trouvé auprès de\n Demans, l'appui, une fraternité touchante de ses émois, le motif de persé-\n vérer en candeur et sympathie dans sa conduite.\n    — Mon cher enfant, je vous ressemblais tant! L'époque change... vous\n m'avez dit vos premiers poèmes... Je ne saisis plus très bien l'expression du\n sentiment, cependant les mêmes enthousiasmes m'ont transporté... Je les\n chantés... Mais il y a longtemps!\n    — Monsieur Demans, je pressentais ceci...\n    L'ami n'avait jamais avoué ses travaux littéraires. Nonobstant sa modestie,\nil les estimait beaucoup; quand il les relisait, la cadence, l'image, la rime,\nl'induisaient à des admirations. Il refermait le tiroir où les feuillets jaunis-\nsaient, tandis que l'encre pâlissait, et il portait toujours sur lui la clé de ce\n tiroir.\n    Paul demanda la lecture de l'œuvre. Demans le considérait, remué par sa\njeunesse, cette figure limpide sur laquelle il retrouvait des illusions et des\nsonges bien connus...\n    — Je te lirai plus tard mes vers... J'ai perdu ce besoin de donner une\nforme, en quelque sorte palpable, aux élans de mon cœur. Je n'arrête plus\nainsi mes pensées; elles passent, elles reviennent, avec une diversité imprévue\nd'apparences. Ah! mon enfant, le vieil homme vit toujours! Mais tu ne le\nmoques pas, tu n'as pas pitié de ma folie, comme ils disent?...\n    — Je vous comprends, je vous: comprends... répétait Paul, grave et\ntendre.\n    — C'est le vieil homme qui s'attache à tous les souvenirs, que les pierres\nbranlantes, la terre foulée par les ancêtres, les maisonnettes, vétustes, lui\nenvoient, telles dés bouffées bienfaisantes. Et puis... (il passa la main sur son\nvisage) cela me détourne de la réalité. Il n'est pas bon que nous vivions face à\nface avec un désir qui deviendrait notre maître...\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                             147\n\n\n   Paul se taisait, il ne voulait point pénétrer dans une peine secrète.\n   Quelqu'un entrait.\n   — Monsieur ! cria Barbe, — car c'était la servante appétissante de Demans,\n— Monsieur!\n   On voyait qu'elle avait l'habitude de s'adresser à un homme souvent dans\nles nuages.\n   — Monsieur, je viens vous demander la permission de rejoindre mon frère.\nIl est revenu du régiment, il m'attend...\n   — Qu'il attende un peu...\n   Barbe se fâchait, sans rien dire, mais les yeux de la luronne roulaient,\nmême elle frappa légèrement du pied.\n   — Vous pouvez sortir, Barbe... si vous ne rentrez pas trop tard.\n   — Soyez tranquille, Monsieur.\n   Elle s'en alla triomphalement.\n   — On prétend que Barbe est un peu sotte... dit Demans, ennuyé. Je\nferais mieux de lui retirer cette permission.\n   Il marcha du côté de la porte, hésita, puis revint s'asseoir près de Paul.\nIl reprit ses paroles aimées :\n   — O ai, je suis porté vers les recherches et les études solitaires, qui me\ndonnent une récompense meilleure que les louanges des hommes.\n   Demans regardait devant lui. Le battement de la pendule pressait la fuite\ndu temps, l'ombre du crépuscule glissait dans la chambre.\n   Il s'excita :\n   — Je publierai, toutefois, ma monographie du Béguinage. Il faut que l'at-\ntentat prémédité contre les vieux murs soit aggravé. Tous doivent savoir!...\nTous !...\n   Il leva les bras, les laissa retomber lourdement :\n   — Et tous me donneront tort, sans doute...\n   Ses cheveux, sa barbe, étaient plus blancs dans la nuit montante. Paul ne\nvoyait pas ses yeux un peu puérils et son front pur que le chagrin avait res-\npecté. Mais il contemplait cette tête chenue et goûta l'accablement profond, et\nconsola la plainte :\n   — Nous, Monsieur Demans, nous vous aimons et nous vous soutien-\ndrons...\n   — Tu seras seul...\n   — Et Rose...\n   Il interrompit :\n   — Rose !... Je veux dire Mademoiselle Rose, elle m'approuve?... Elle\ns'occupe quelquefois du vieil ami ?\n   — Nous pensons souvent à vous, dans nos causeries...\n   Demans serrait, à la briser, la main de Paul...\n\n   Il faisait nuit, l'hiver soufflait parmi les pluies; une petite lumière brillait\nmaintenant à la fenêtre de Demans. Paul l'avait remarquée, comme il tour-\nnait au bout de la rue. De nouveau, l'émotion de Monsieur Demans se pré-\ncisa. Il sourit.\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "148                              DURENDAL\n\n\n  Paul dit à sa tante Rose, qui traversait le corridor— le bras gauche chargé\nde linge et une bougie dans sa main droite — pour monter à la chambre des\nprovisions :\n   — J'ai été voir Monsieur Demans, nous avons parlé de vous...\n   Il se pencha afin de l'embrasser.\n   Rose recula, elle se hâtait d'avoir le dos tourné. Quand Paul ne put la\nregarder en face, elle demanda :\n   — Qu'avez-vous donc raconté?\n   — Monsieur Demans désirait connaître votre sentiment à l'égard de ses\ntravaux archéologiques...\n   — Mon avis n'importe guère...\n   — Mais si, mais si, il paraissait tenir à votre approbation.\n   — Quelle sottise! s'écria Rose, en disparaissant dans l'escalier. Elle courait,\nelle perdit haleine, et sa poitrine gonflait l'étoffe grise de son corsage.\n   Paul se mit au travail, et le sourire demeurait sur ses lèvres. Il Lisait un\n cours de Droit fiscal. Il mêla cette aridité au rêve touchant deviné près de\n deux êtres, aussi jeunes l'un que l'autre par le cœur, aussi purs, aussi bons,\n que des adolescents qui n'auraient pas encore traversé le monde vieux et\n pervers.\n\n    Et la vie était belle à présent. Paul donnait les forces . de son esprit aux\nlivres sévères. Comme autrefois, pendant ses promenades, il regarda la terre\net le ciel. Les champs sortaient lentement du froc de la saison mauvaise,\nil y avait sur le guéret un reflet d'espérance. Une poussière d'émeraude se\nsoulevait, cà et là, aux remous de la plaine. Tiest, dressée dans les campagnes,\nentourée de bastions croulants, s'illuminait, entre deux nuages, d'un éclair\nd'or vif. Les pierres verdies étaient plus tendres, la lumière lavait les toits\n plus roses; dans la ruine de la première enceinte millénaire, des silex bleuis-\n saient; une clarté sortait du tronc moussu de l'arbre dénudé, et si le paysan\n portait au cou un mouchoir rouge, c'était déjà une couleur franche — on\n l'apercevait au loin, vivante et joyeuse — qui tenait dans ce bout de coton.\n    Des sentiments vibrants triomphaient en l'âme de Paul. Ainsi que jadis, il\n revenait au logis, enivré du grand air, de la brise sapide et des odeurs du\n labour, et les yeux émus des rayonnements du plein ciel et de la transparence\n laiteuse des lointains. Encore quelques instants à sa fenêtre, avant de recom-\n mencer la lâche, il écoutait le silence, il voyait les maisons alignées, les jar-\n dins symétriques, d'où les arbustes pointent au-dessus des petits murs, et\n parfois un visage qui se montrait furtivement derrière une croisée. Dans la\n villette très tranquille, les bonnes gens sont fort occupés! Puis, avec un peu\n  de regret, il prenait un livre ouvert; et il continuait l'étude.\n     Un après-midi, il resta jusqu'au soir, accoudé et rêveur. Des étoiles fris-\n sonnèrent, l'ombre passait pendant le crépuscule, comme un fleuve de\n  velours; le ciel s'élargissait à des confins inconnus. Les reflets ambrés du\n  couchant furent emportés par les flots noirs. Paul voguait dans l'immensité,\n  un songe au fond des yeux, et comme l'esquif que la vague soulève, son cœur\n  montait et descendait dans les délices et dans les craintes.\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          149\n\n\n   Aujourd'hui, Paul arpente, pour la troisième fois, la rue Sainte-\nCatherine.\n   La voisine des Aubrie, Madame Laton, qui s'annonçait de loin par une\njupe éclatante et un cachemire multicolore, le salue aimablement et, après\nune seconde d'hésitation, elle l'accoste :\n   — Vous prenez l'air... vous vous reposez de vos fatigues?.\n   Paul, interdit, lui répond en se contredisant :\n   — Oui... non... je ne suis pas fatigué...\n   — Ah! je croyais... dit Madame Laton, avec malignité.\n   Elle marche lentement et appuyé insensiblement du côté de sa maison.\n   — Je me répète souvent : Combien Monsieur Paul doit travailler. On ne\nle voit plus, pourvu qu'il n'exagère pas son application ! Vous êtes jeune,\ntout feu, tout flamme, vous allez droit au but. Je vous admire. Certainement,\nje vous admire! affirme-t-elle, en faisant remuer les plumes de son chapeau.\nJe ne rencontre pas beaucoup de jeunes gens de votre âge qui montrent un\npareil caractère. D'ailleurs, vous appartenez à une famille excellente, distin-\nguée, intelligente et pieuse — elles deviennent rares ces familles ! — vous ne\nvoyez que de bons exemples. Rose est un ange, Zoé est la sagesse même,\nVictor est si bon! Heureux jeune homme !\n   Ils se trouvaient devant l'habitation de Madame Laton.\n   — Si vous sonniez... Monsieur Paul? J'ai les mains pleines.., ma jupe\nest pesante et le pavé est mouillé. Merci!\n   Madame Laton entrait et continuait de parler à Paul, qui la suivit...\n   — Je vais changer l'ordonnance de ma maison. Figurez-vous ! Mon salon\net ma salle à manger ne communiquent point. Là-bas, tenez, j'ajouterai une\nvéranda, ce sera plus gai, plus vivant. Ma fille reviendra définitivement de\npension — grâce à Dieu ! — dans quelques mois. Je désire qu'elle aime son\nchez-soi, qu'elle y trouve le confort ..\n   Madame Laton avait ôté son châle de cachemire. Un corset très serré\namincissait autant que possible sa taille, mais projetait d'autant plus sa\npoitrine.\n   — Marguerite est ici pour quelques jours... Les maîtresses sont aimables\net confiantes... Ah! ah!... Je leur avais écrit que ma santé laissait à désirer,\nque je souhaitais revoir ma fille. Mais je n'abuserai pas de la permission. Il\nfaut être raisonnable.\n   Madame Laton cria à s'époumoner :\n   — Marguerite ! Marguerite!\n   Elle dit d'une voix calme :\n   — Je vais demander à ma fille si elle n'a pas négligé les petits soins du\nménage que je lui recommandais ce matin. Je veux en faire une femme d'in-\ntérieur, Monsieur...\n   Un bruissement soyeux, une apparition fine, des cheveux blonds, transpa-\nrents et légers, des yeux noirs, étonnés, sous l'arc sombre des sourcils; une\ntimidité se marquant dans la gracilité du buste qui se penche, le mouve-\nment machinal des mains blanches qui froissent le canevas d'une bande de\ntapisserie...\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "150                              DURENDAL\n\n\n\n    La jeune fille interroge :\n    — Maman ?...\n   Sa voix chaude est tremblante.\n   Alors Madame Laton :\n    — Je te présente notre voisin, Monsieur Paul Aubrie.\n    Paul s'incline. Une aiguille vient à tomber... Paul la ramasse :\n    — C'est pour les Eglises Pauvres, j'imagine, que vous brodez... Une croix\nde chasuble, sans doute?\n    --- Oui, Monsieur...\n    — Je devine, parce que ma tante Rose fait aussi ces ouvrages.\n    — Je connais Mademoiselle Rose, je connais votre oncle... ils m'ont déjà\nreçue... mais alors vous étiez au collège...\n    Madame Laton oublie le motif qui la décidait à appeler sa fille, elle\nmarche dans la chambre, ayant l'air de chercher quelque chose et de ne pas\nentendre.\n    Paul voit la petite bouche, pareille à une petite rose; il se sait gauche,\nemprunté, il ne trouve que des paroles banales, et, néanmoins, il croit qu'au\ngrand jamais, il ne sera heureux comme aujourd'hui...\n    La jeune fille regarde Paul, peut-être devine-t-elle son trouble et reprend-\nelle son assurance, à cause de l'embarras de ce grand garçon. Elle lève la\ntête, sa tête mignonne et claire, deux fossettes se creusent à côté de ses\nlèvres.\n     Paul ose lui dire :\n     — Madame votre mère m'apprenait que vous resteriez bientôt à Tiest,\npourrez-vous aimer la vie tranquille, les habitudes modestes de cette ville?\n     — Mais je suis née icil Dans cette maison, j'ai chéri mon pauvre père...\n Là, où vous êtes assis, il me prenait sur ses genoux. Chaque objet m'est fami-\n lier. J'aime le coin de paysage que je découvre à ma fenêtre... (J'y vois un\n bout de votre jardin, Monsieur... vous voilà prévenu!) Je suis heureuse quand\n la cloche du Béguinage me réveille, lorsqu'en ouvrant les yeux je reconnais\n ma chambre de petite fille...\n     Tour à tour, émue et rieuse, elle écartait une boucle blonde qui descendait\n sur son front, qui glissait sur ses yeux.\n     Paul serait demeuré toujours devant elle, la contemplant et l'écoutant, mais\n il craignit subitement de paraître indiscret ou de révéler le ravissement qui\n  palpitait dans sa poitrine. Il se leva, il présenta, d'une voix qu'il voulait\n  ferme, ses hommages à Madame Laton. Elle lui secoua la main et le bras, et\n  s'exclama :\n     — Quoi ! Vous partez déjà ! Quel jeune homme occupé, quel jeune homme\n sérieux! Nous ne vous retiendrons plus, puisque le devoir vous appelle !\n     Paul effleura les doigts de Marguerite, qui baissa imperceptiblement la\n  tête, et le bruissement soyeux de sa robe le suivit un instant. Et, dans la rue,\n  les yeux noirs, étonnés, sous l'arc sombre des sourcils, la petite bouche comme\n  une petite rose, reculaient devant Paul, qui ne voyait plus que cette appa-\n  rition fine, qui n'entendait plus que la voix chaude, d'abord tremblante,\n  et puis si harmonieusement douce, semblable à une musique du ciel !\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          151\n\n\n\n\n                                      XII\n\n\n   Mademoiselle Rose sortit de la masure qui, tout au bout d'une ruelle,\ndevant un terrain clôturé de planches, touchait la plaine. Déjà des seigles se\nbalançaient. La campagne s'épanouissait dans l'attente de l'été. A cette heure,\nle soleil poudroyait sur l'étendue. C'était un grand éclat d'or que la terre\nrenvoyait au ciel. Mademoiselle Rose ferma presque les yeux. Elle vit\nse dessiner les champs lointains, des terres brunes encore, des labourages\nsous la fraîcheur d'une verdure, et le remuement des premiers blés, qui\nannonçaient, là-bas aussi, l'approche de la saison nouvelle Mademoiselle\nRose rouvrit les yeux. Devant son regard de myope, le paysage se brouilla;\nelle ne percevait plus que l'onde lumineuse qui noyait les contours de la\nplaine, comme une mer en fusion. Elle se détourna lentement, et reprit le\nchemin de sa demeure, trottinant, à pas menus et timides, sur les mauvais\npavés de la ruelle.\n   — Bonjour, mon ami ! Elle répondait à l'homme qui la saluait, du seuil\nd'une bicoque.\n   — Mademoiselle ! Mademoiselle !\n   Elle s'arrêta, indécise, ne sachant d'où venait cet appel. C'était la voix\nd'une femme, une pauvresse qui s'avançait :\n   — Mademoiselle, voilà : j'ai cinq enfants, le plus petit est âgé de dix mois.\nNous sommes très pauvres. Voudriez vous nous aider? L'Œuvre pourrait-\nelle me donner un lit?... Mon homme...\n   Rose l'interrompit, craignant des détails trop intimes. Elle la ques-\ntionnait :\n    — Vous vous appelez?\n   — Elisa Dewyn.\n   — Que gagne votre mari ?\n   — Un franc cinquante, et le loyer nous coûte cher.\n   Mademoiselle avait tiré de sa poche un calepin, elle écrivit les déclarations\nde la femme, nota son adresse :\n   — Je vous recommanderai... je tâcherai d'obtenir ce que vous demandez...\nsi les renseignements qui me parviendront sur votre compte sont bons.\n   —- Oh! Quant à cela, je ne crains rien, je ne crains rien! affirma la pau-\nvresse, tandis que Mademoiselle s'éloignait d'une marche oscillante, sur les\naspérités du pavé.\n   Rose ne songeait plus au beau printemps. Cinq mois s'étaient écoulés\ndepuis que les Auxiliatrices de l'Œuvre des Eglises pauvres fondèrent la nou-\nvelle Société pieuse et charitable, l'Œuvre des Dames de la Miséricorde chré-\ntienne. A combien d'efforts, de luttes, elles avaient dû se livrer! Mademoiselle\nRose repassa dans sa mémoire toutes les péripéties de l'entreprise. L'oppo-\nsition si vive chez ces Messieurs de Saint-Vincent de Paul... Ah! l'orageuse\nséance du début, avec l'intrusion des adversaires de l'Œuvre! Elle se la\nrappelait, éprouvant une angoisse mêlée de satisfaction « Cependant les\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "152                               DURENDAL\n\n\nDames s'étaient bravement mises en campagne, et chaque jour les pré-\nventions diminuaient. Ce n'était pas une besogne de femmes, objectait-on ;\nelles distribueraient les secours à tort et à travers, incapables de discerner\nla misère véritable de la pauvreté trompeuse... Et voilà que les nécessiteux\nlouaient à l'envi leurs nouvelles visiteuses, et qu'à la retraite prêchée par\nles Révérends Pères Rédemptoristes, il n'y avait jamais eu une pareille\naffluence du peuple !\n    « La femme Elisa Dewyn... » Mademoiselle Rose se ressouvenait de ce\nnom. « Oui... Elisa était entrée chez les Laton en qualité de servante... Elle\npourrait se renseigner tout de suite. »\n    Car, au fur et à mesure de son initiation dans la pratique de la charité, elle\n voulait agir avec une circonspection, une prudence, grandissantes. Ce qui la\n gênait encore, c'était sa timidité native ; une retenue, la faisant rougir avant\n qu'elle parlât, quand un conseil devait paraître sévère. Lorsqu'il fallait vrai-\n ment réprimander, elle ne se surmontait qu'avec une souffrance. Ainsi, cet\n après-dîner, dans la dernière maison de la ruelle, elle trouva au logis une\n jeune ouvrière lisant un livre, et le livre était un roman. Cette ouvrière avait\n les cheveux frisés ; un ruban vert entourait sa collerette. Mademoiselle avait\n été obligée, o-bli-gée de la réprimander (et sa voix tremblait, pendant que sa\n  main se crispait sur le dossier d'une chaise).\n     — Bonjour, Mademoiselle Aubrie !\n     Le gros homme qui la saluait bruyamment, avec un large coup de chapeau,\n  elle le reconnaissait aussitôt.\n     — Monsieur le bourgmestre, murmura-t-elle, s'inclinant, révérencieuse.\n  Elle goûtait les hommages. Cette réserve qui l'isolait dans la petite ville,\n  s'accommodait de la déférence qu'elle sentait chez les autres, à son égard.\n  Elle eut même un geste de coquetterie, rajusta le large nœud que formaient,\n  sous le menton, les brides de son chapeau. Elle se souvint que le soleil la\n  hâlait vite. Elle ouvrit son ombrelle, se retroussa modestement.\n      Rose traversait le marché; près de l'église, elle courba la tête, et récita une\n  oraison jaculatoire.\n      Dans la grand'rue, des bourgeois qui venaient respirer l'air neuf de ce\n  printemps, sur le pas de leur porte, la regardaient sympathiquement. Chaque\n  passant descendait du trottoir devant elle.\n      Vis-à-vis de la vitrine du libraire catholique, elle s'arrêta, essayant de\n  saisir le sujet d'un tableau religieux. Malgré qu'elle se collât contre la glace,\n   elle ne put y parvenir.\n      « Je devrais porter des lunettes, » songea-t-elle. « A mon âge, je devrais\n   me résigner...» Mais elle pensa à l'exclamation de Monsieur Demans, la\n  première fois qu'elle s'en était affublée : «Chère Mademoiselle, je vous en prie,\n   non, je ne reconnais plus vos yeux!...» Il implorait. Mademoiselle Rose\n   avait été remuée... Et pourtant... oui, depuis les années qu'elle l'affection-\n   nait, depuis les années, où secrètement, avant de choisir l'étoffe d'une robe\n   nouvelle, elle s'interrogeait : « Cette couleur lui plairait-elle?... » Mon-\n   sieur Demans n'avait eu que des paroles de douceur trop passagères! Et\n   celles-là, elle les avait retenues, toutes !\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          153\n\n\n   Rose suivait les boulevards. La campagne ensoleillée s'offrit encore sous\nson regard charmé. Elle eut peine à s'arracher au spectacle des champs ondu-\nlant dans la grande lumière. Sa bouche trembla, sa figure poupine dans l'air\ntiède lissé de fils d'or, parut empreinte d'une grâce alanguie, ses yeux\nhumides s'immobilisèrent sur son rêve intérieur...\n    Rose approchait du Béguinage. Elle ralentissait son retour. Quelques per-\nsonnes se promenaient, en groupe, de l'autre côté du boulevard; elle s'enten-\ndit appeler :\n    — Mademoiselle Rose !\n    Un tressaillement la secoua. Elle se retourna, les paupières papillo-\ntantes :\n    — Monsieur Demans !\n    — Lui-même, Mademoiselle !\n    Et il s'avançait, suivi de Monsieur Aubrie et de Mademoiselle Zoé.\n    Celle-ci, tout de suite, d'un ton un peu pincé :\n    — Ma chère sœur, les pauvres vous ont retenue longtemps !\n    Et, complètement à la joie de la belle journée, le nez levé, une main dans sa\npoche, l'autre appuyée sur une canne, Monsieur Aubrie montrait une séré-\n nité parfaite.\n    Rose ne disait rien ; troublée, elle prenait les devants.\n    — Pas si vite, pas si vite... protesta Monsieur Aubrie. La vertu vous donne\n des ailes, ma chère!\n    Zoé parlait avec autorité:\n    — Nous irons aux tumulus. Jusqu'à cinq heures... Nous avons le temps.\n J'ai retardé le goûter.\n    Puis Zoé, s'adressant à Monsieur Demans, reprit la conversation inter-\n rompue par l'arrivée de Rose.\n    Ils descendirent un sentier qui menait aux champs. Rose et son frère, mar-\n chant derrière les autres, ne se disaient rien.\n    — Tiens! Madame Laton! s'écria Zoé.\n    La grosse voisine, son chapeau posé de travers sur un volumineux chignon,\n la figure mouillée de transpiration, les avait rejoints ; elle s'épongeait, et\n immédiatement :\n    — La bonne surprise! Comme vous avez l'air bien portants! Je ne vous\n apercevais plus depuis huit jours ! Cela me réjouit de vous revoir! Figurez-\n vous, je suis à la recherche d'une servante. La mienne m'a quittée, ou plutôt,\n je l'ai mise à la porte. Elle avait un amoureux. Toutes les mêmes, ces filles !\n  Mon Dieu ! que j'ai chaud ! Permettez-moi de vous accompagner. Une pro-\n menade tranquille me reposera.\n    Elle rétablissait l'équilibre de son chapeau, remit son mouchoir dans sa\n poche et, marchant à côté de Rose, elle reprenait :\n    — Puisse votre œuvre améliorer ce monde-là!\n     Rose lui demanda :\n     — Vous avez eu à votre service Elisa Dewyn ?\n     — Ne m'en parlez pas!. Ne m'en parlez pas! Celle-là sortait la nuit. J'en-\n  tends un soir du bruit dans la maison ; je n'avais pas dormi encore, vous\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "154                              DURENDAL\n\n\nsavez, mes insomnies... Et le médecin m'assure qu'il n'existe pas de\nremède...\n    Monsieur Aubrie frappait le sol du bout ferré de sa canne. Ce printemps\nle rendait gaillard. Ses yeux frétillaient:\n    — Elle était jeune, votre Elisa, et c'était un beau brin de fille !\n    Madame Laton se récriait. Aubrie l'amenait à lui confier tous ses griefs\ncontre la servante, et chaque révélation l'amusait prodigieusement.\n    Rose s'était rapprochée de Monsieur Demans :\n     — Comme la journée est belle !\n     Zoé lui jeta un regard mécontent, et railleuse :\n     — Vous garderez un cœur de petite fille, toute votre vie!\n     Monsieur Demans se trouvait entre les deux sœurs. Il se retira, pour\n laisser cette place à l'aînée, Mademoiselle Zoé, qui l'accapara de nouveau.\n     Rose contemple la joie du ciel et de la terre, et elle est triste. Les tumulus\n semblent indiquer, avec leurs masses verdoyantes, les trois points d'un\n triangle immense sur la plaine romaine, et enclore le souvenir de César entre\n les tombes de ses soldats.\n     « César!... Il était grand ! Il avait conquis des terres et des terres! Et\n  cependant, s'il n'avait pas connu l'amour, que vaudrait sa vie? » Mademoi-\n  selle Rose s'exaltait à des pensées étranges. « Et ceux qui reposaient dans les\n  tertres guerriers n'avaient-ils pas tous frémi sous le baiser, comme sous les\n  plis de l'étendard ? » Elle se surprit à rougir, mais son cœur battait d'une vie\n  vaillante. « Ah! se dévouer pour celui que l'on aime! »\n      Les plis de la redingote de Monsieur Demans flottaient, allègres. Sa car-\n  rure paraissait large, à côté des aspects anguleux de Zoé. Il se retourna, son\n  regard rencontra celui de Rose.\n      Tous s'arrêtaient pour rebrousser chemin. Zoé, sans accorder la moindre\n   attention au rayonnant paysage, élevait sa voix dominatrice : .\n      — Nous devrons nous hâter, afin d'être rentrés à cinq heures!\n      Tous marchaient sur une même ligne. Monsieur Aubrie avait pris le bras\n   de Monsieur Demans; ils causaient. Puis Zoé, près de Madame Laton,\n   écoutait celle-ci, et plaçait, quelquefois, une remarque nette et brève. Rose\n   n'écoutait personne.\n      Les choses si belles, pâlissantes déjà dans le lointain, lui communiquaient\n   une amertume. Elle goûta la tristesse d'être seule devant le nouveau\n   printemps de la terre. Ce jour l'avait enivrée, il la faisait presque pleurer en\n   ce moment. « Et ce sera toujours ainsi... » Puis, soudain, elle prétendit sur-\n   monter sa faiblesse. Des voix, chères aussi, avaient prôné la beauté des renon-\n   ciations, la vie des charités morales et matérielles, les œuvres, enfin, de la\n   religion chrétienne. Monsieur le Doyen... son doux sourire... le geste de sa\n   main blanche qui caressait d'un baume les confidences de la vieille fille... A\n   ces rappels, elle repoussa courageusement les tentations de mollesse.\n      On rentrait en ville.\n      Deux femmes indigentes les dépassèrent. Rose s'enquit auprès de Madame\n    Laton de leur moralité. La réponse ne fut pas satisfaisante. Rose ne dit rien,\n    mais elle trouva, mentalement, des excuses à la conduite de ces pauvresses.\n    Zoé, au contraire, renchérissait sur les blâmes. Rose s'impatientait.\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "               BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           155\n\n\n   — Mais Zoé, protesta-t-elle.\n  Zoé fut stupéfaite de la témérité de sa sœur. Des paroles sèches tom-\nbèrent :\n   — Vraiment, les Messieurs de Saint-Vincent de Paul, qui dénonçaient\nd'avance vos errements, ne se trompaient pas. Nous en verrons de belles, ma\nchère! Ah! l'heureux choix qu'ont fait ces Dames de la Miséricorde en vous\ndésignant pour les présider !\n   Madame Laton et Monsieur Aubrie ne soufflèrent mot. L'attitude de\nMonsieur Demans fut celle d'un indifférent.\n   Chacun parut méditer l'apostrophe de Zoé, car on se tut jusqu'à la demeure\ndes Aubrie qui d'ailleurs était proche.\n   Devant la porte, un chien flairait le seuil. Zoé brandit son ombrelle et\nfrappa le chien. Il s'enfuit en hurlant.\n   Une joie franche éclata chez les hommes et Madame Laton.\n   — Ma sœur a toujours eu de la poigne, fit Monsieur Aubrie qui introdui-\nsait avec un tremblement, la clé dans la serrure. Et chacun s'inclina une\ndernière fois.\n   A peine dans la maison, Zoé cria :\n   — Le café ! le café !\n   Anna sortait de la cuisine, portant un plateau.\n   Aubrie se mettait déjà à table.\n   — Je n'ai pas faim... déclara Rose.\n   Zoé haussa les épaules, pendant que sa sœur quittait « le cabinet ».\n   Rose monta à sa chambre.\n   Des moineaux, que le printemps rendait paillards, s'égosillaient, se pour-\nsuivaient dans un cerisier, sous sa fenêtre.\n   Elle ferma la fenêtre et vint s'asseoir devant un petit bureau en acajou,\nrecouvert d'une toile cirée verte.\n   En soupirant, elle ouvrit le livre de compte des Dames de la Miséricorde\n chrétienne.\n\n  (A continuer.)                                         GEORGES V I R R È S .\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "Le Livre du Bonheur\n\n                          POUR CELLE QUI D E V A I T   VENIR.\n\n\n\n\n                Quiétude\nUn demi-jour tiède et charmant\nFlotte autour de nous : tes mains blanches\nSont dans les miennes et tu penches\nTon cœur vers mon cœur doucement.\n\nTu me souris, et ton sourire\nRévèle ton divin secret\nBeaucoup mieux que ne le feraient\nLes mots que tu pourrais me dire.\n\nJ'écoute en moi de claires voix,\nDe claires voix qui s'étaient tues,\nChanter les chansons      ingénues\nDont je m'enchantais       autrefois...\n\nPures voix d'enfance, voix chères\nDes anges qui dans notre cœur\nViennent effeuiller du bonheur\nAvec des caresses légères!...\n\nEnfin, me voilà réveillé!\nMa jeunesse n'était pas morte...\nRegarde : Elle m'ouvre la porte\nD'un Paradis ensoleillé.\n\nDans tes yeux, voici la Lumière,\nDans ton âme, voici l'Amour\nEt dans mon cœur, voici le Jour,\nChère enfant déjà familière.\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "            LE LIVRE DU BONHEUR                           157\n\n\n\n\n                  Apaisement\nNe crains rien : Nous avons pour déjouer les pièges\nQue sur notre chemin nous pourrions     rencontrer\nL'Amour magique et pur qui vainc les sortilèges.\n\nDans le monde ineffable où nous allons entrer,\nLe cœur vibrant d'espoir et les mains enlacées\nNous oublierons les jours où nous avons pleuré.\n\nDe claires fleurs de joie orneront nos pensées\nEt nos âmes vivront dans un tel songe     heureux\nQue nous dédaignerons nos tristesses passées.\n\nAprès les soirs d'angoisse et les jours     ténébreux,\nNous connaîtrons l'émoi des aurores        vermeilles\nEt le charme apaisant du crépuscule         ombreux.\n\nDans nos jardins, des fleurs, frémissantes d'abeilles\nSe pencheront vers Toi pour choyer ta beauté,\nO Chère et Sainte Enfant, qui doucement    t'éveilles!\n\nJe puiserai ma force en ton rêve enchanté,\nMa gloire dans ta grâce, et dans ta noble enfance\nMes plus divins trésors d'amour et de bonté.\n\nEt nous pourrons ainsi protéger de l'offense\nTous ceux que nous aimons et qui veillent sur nous,\nEn embaumant leurs cœurs de nos lys       d'indulgence.\n\nRegarde : Tu pleurais... Je suis à tes genoux :\nUn lumineux sourire a dissipé tes larmes...\nSur nous descend le soir, le soir pensif et doux\n\nEt le Céleste Amour   effeuille tes   alarmes.\n\n\n\n\n            Le Réveil du Poète\nNoble Muse, les temps sont loin, où j'ai souffert!\n       Mes heures, de clarté coiffées\nDans mes jardins fleuris d'où s'est enfui l'hiver,\n        Viennent danser comme des fées...\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": "158                      DURENDAL\n\n\n      Un jeune et pur Amour m'attendait dans la nuit,\n              Où se traînait comme une aïeule\n      Ma pauvre âme d'enfant, qui sourit     aujourd'hui\n              Puisque enfin elle n'est plus seule.\n\n      J'ai refranchi le seuil des Edens interdits\n                A ma jeunesse    réprouvée,\n      Et me voici cueillant les fleurs du Paradis\n                Pour ma Gardienne      retrouvée.\n\n      0 Muse! Dans les bois, mille oiseaux     réveillés,\n               M'accueillent de leurs chants de gloire\n      Et sous le dais sacré des deux   ensoleillés,\n               J'entonne un hymne de victoire.\n\n      Miracle! Des rayons auréolent mon front :\n               Je suis le doux Elu du Rêve!\n      J'ai trempé de soleil l'or de mon éperon.\n               Et d'azur l'acier de mon glaive.\n\n      Miracle! A mon cimier, une étoile reluit :\n               Je combattrai l'Hydre et la Guivre\n      Et vainqueur de la Mort, du Mal et de la Nuit,\n               Chère âme, je pourrai te suivre.\n\n      Ma main ne tremble plus : Je suis comme autrefois\n              L'enfant joyeux que rien n'arrête\n      Qui pour avoir saigné bien des jours sur la croix\n           ' A conquis l'ardeur du prophète.\n\n      Je brave l'avenir d'un œil dominateur\n               Puisque désormais je protège\n      La Reine de mes vœux, Celle qui dans mon cœur\n               Naquit comme un lys sous la neige.\n\n      Marchons dans la lumière où nous plonge le jour,\n              Les yeux baissés, les tempes ointes\n      De cet émoi divin qu'apporte un saint amour,\n               0 chère Madone aux mains jointes!\n\n      Noble Muse, les temps sont loin où j'ai souffert !\n              Mes heures, de clarté coiffées,\n      Dans mes jardins fleuris d'où s'est enfui l'hiver,\n              Viennent chanter comme des fées.\n\n                                               GEORGES A R M E L .\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "           Le Crépuscule des Dieux\n                    au Théâtre de la Monnaie\n\n\n\n                  LA manifestation d'art la plus complète, la plus admirablement\n                     vivante et impressionnante, qui ait marqué la fin de l'année\n                     dernière et le commencement de la présente, a été sûrement\n                     la série triomphale des représentations de la Götterdämme-\n                     rung, au théâtre de la Monnaie.\n                        Quel chemin parcouru depuis vingt ans! A cette époque,\n                     qui semble déjà lointaine, tant les idées du grand public\n                     sur l'essence de l'art musical au théâtre ont changé, il eut\n                     paru téméraire de monter, à Bruxelles, le Crépuscule des\nDieux. On ne sait pourquoi les préventions contre la prétendue obscurité\nde la musique de Wagner semblaient encore plus tenaces et irréductibles par\nrapport au drame qui couronne l'épopée du Ring. Et voilà qu'aujourd'hui\nla prodigieuse création du Musicien-Poète se déploie dans toute sa force\nlumineuse, dans toute sa vérité éblouissante, merveilleusement claire et\nlogique en son apparente complexité, soulevant l'enthousiasme débordant\nd'un public électrisé.\n   Pendant ces belles représentations, combien ce reproche tant ressassé que\nWagner ignore la mélodie, apparaissait à tous incroyable d'invraisemblance\net d'absurdité ! Jamais la mélodie, dont l'essence est la phrase musicale\ncaressant l'oreille, resplendit-elle plus divine, plus délicieusement pure, plus\néloquemment persuasive que dans l'œuvre de Wagner. Sans doute, dans le\nmonde des penseurs, des poètes et des lettrés, il n'est plus personne pour\ndiscuter le génie de Bayreuth; mais il est intéressant de noter, vis-à-vis de\nl'œuvre d'art, l'état d'âme de ce grand public qui ne crée pas l'opinion, mais,\nau contraire, la suit, d'abord à contre-cœur et avec des réticences, et n'arrive\nque peu à peu à la complète maturité compréhensive. Le public belge semble\ny avoir atteint, et en ne faisant aux inévitables manifestations de snobisme\nqu'une part très restreinte, il faut voir dans le succès sans précédent du Cré-\npuscule des Dieux, à la Monnaie, l'indice sûr d'une étape très caractéristique\n et décisive dans la formation du goût et de l'intelligence artistique de la\n nation.\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "160                              DURENDAL\n\n\n    Ce qui marque le Crépuscule des Dieux, comme d'ailleurs toute l'œuvre de\nWagner, parmi les plus sublimes manifestations de l'art de tous les temps,\nc'est que si le souffle du ciel n'abandonne jamais le poème dont il est l'âme et\nqu'il traverse constamment d'un bout à l'autre, cette inspiration, loin d'être\nlivrée à elle-même, a pour guide une lumière supérieure, celle du génie sûr\nde sa route, pleinement conscient du but poursuivi et des moyens propres à\nl'atteindre. Et c'est, en effet, alors seulement que l'œuvre d'art se réalise en\ntoute la splendeur rêvée. D'un côté, l'émotion continue, génératrice de\nl'impression d'art et, de l'autre, la force consciente et synthétique, la logique\nvigoureuse dans la construction du monument, tels sont les deux éléments\nconstitutifs des grandes créations esthétiques. Dans l'art musical, il n'est\nguère que trois noms dont l'œuvre triomphale réponde complètement à cet\nidéal, parce qu'elle réunit au suprême degré ces deux éléments vitaux. Nous\navons nommé Bach, Beethoven et Wagner, et c'est ainsi que nous avons eu\nla Passion selon saint Mathieu, la Neuvième Symphonie et la Tétralogie du\nRing.\n    Nous ne voulons pas, ici, établir de parallèle entre les quatre parties de la\nTétralogie. Chaînons glorieux et inséparables, elles sont toutes quatre égale-\nment belles en la place que leur a assigné le génie, et nous appelons de tous\nnos vœux le moment, qui n'est probablement pas bien éloigné, où, à\n Bruxelles comme à Bayreulh, l'on pourra entendre en quatre jours, à la\nsuite l'un de l'autre, le prologue et les trois drames du Ring. Alors, l'impres-\nsion que nous laissera la Gotterdämmerung sera peut-être encore amplifiée,\ndeviendra plus complète et définitive, en raison même de l'étroite connexité,\n du lien si intime qui la rattache aux drames précédents.\n    Cette seule réserve faite, reconnaissons tout de suite que l'interprétation\ndu chef-d'œuvre de la Monnaie a été comme une seconde création. Nos\néloges doivent aller, en premier lieu, à M. Kufferath, le glorieux promoteur\ndu mouvement wagnérien en Belgique, dont l'influence et les conseils ont\n contribué à nous assurer cette interprétation de premier ordre; à M. Guidé,\n qui a pris une part si prépondérante à la préparation des études musicales;\n à M. Sylvain Dupuis, dont la magistrale direction a été, une fois de plus,\n l'âme et la vie de l'œuvre. Parcourant toute l'échelle des nuances, l'orchestre\n a eu des colorations exquises. Il a été superbe de souplesse, de puissance et\n de rythme, dessinant avec une parfaite netteté de contour les thèmes repré-\n sentatifs des idées, des sentiments ou des passions s'agitant dans le drame qui,\n d'un bout à l'autre, a apparu ainsi d'une lumineuse clarté. Il faut particulière-\n ment insister sur ce point, car on ne soupçonne pas l'énormité du travail que\n M. Dupuis avait mission de mener à bonne fin; on ne songe pas assez non\n plus que dans les drames de Wagner, l'orchestre est le principal interprète de\n la pensée du poète, avant même ceux de la scène.\n   Mme Litvinne a donné du personnage de Brunehilde la plus merveilleuse\ndes réalisations scéniques que nous ayons pu admirer depuis les triomphes\nde la Materna. C'était bien la vivante personnification de cette Walkyrie rêvée\npar Wagner; tour à tour aimante et fière, passionnée et héroïque, ayant toute\nla tendresse de la femme, toute l'énergie et la majesté de la fille d'un dieu.\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                        LE CRÉPUSCULE DES DIEUX                               161\n\n\nTelle nous a apparu la grande artiste dans tout le cours du poème, avec\nl'accent toujours juste et vrai, le geste ample et harmonieux, l'émotion souf-\nferte et vécue. Sa voix, qui ne fait que se développer depuis quelques années,\nest une des plus puissantes que l'on ait entendu au théâtre. Elle domine la\nsymphonie partout si riche et touffue, triomphant sans effort apparent des\norages de l'orchestre, en cette incomparable scène finale, qui rassemble en\nune colassale synthèse tous les thèmes et, par conséquent, toute la signifi-\ncation poétique du Ring.\n   Citons ensuite M. Bourgeois, dans le rôle de Hagen (au point de vue\n mythique, une personnification de la Mort, de l'Hiver et de la Nuit). Il a\n empreint tout ce rôle d'une poésie sombre, farouche et quasi-fantastique du\n caractère le plus impressionnant. M. Dalmorès, notablement en progrès\n depuis l'année dernière, a été aussi à la hauteur de sa tâche dans le rôle de\n Siegfried, tant au/point de vue vocal qu'au point de vue de la compréhension\n du personnage.\n    Mme Dhasty ne paraît qu'une fois dans le cours de l'œuvre, mais elle\n doit être signalée pour la façon si remarquable dont elle a joué la magni-\n fique scène où Waltraule vient réclamer à Brunehilde l'anneau fatal, sans\n compter l'articulation si parfaite et l'admirable précision de sa diction, qualités\n qu'on ne saurait trop apprécier dans l'interprétation des œuvres de Wagner.\n  La diction de M. Danlée, dans le rôle d'Alberich, est aussi à noter.\n  M. Albers, Mmes Friché, Verlet, Maubourg, complétaient cet ensemble et ont\n  droit à tous nos éloges.\n     Pour terminer ce compte rendu, disons que les décors, composés avec un\n  art et un goût parfait, étaient dignes de l'éblouissante épopée à laquelle ils\n  servaient de cadre. Il faut particulièrement signaler, pour son réalisme\n  saisissant, le décor du troisième acte, avec ses recoins boisés et sa perspective\n  sur le Rhin, dont les nappes bleues se déroulent pensivement à l'horizon, et\n  où vont s'éveiller les voix caressantes des filles du Rhin en cette scène, qui\n  est une des plus délicieuses inspirations de Wagner.\n\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "                   Les Rêves\n   Vers la varangue ouverte aux oiseaux     familiers,\n   Parmi les martins noirs et les verts moutardiers,\n   Du promontoire aigu tourmenté par la houle\n   Au creux du frais vallon couvert de lataniers,\n   Un essaim gracieux de Rêves se déroule,\n   Parmi les martins noirs et les verts moutardiers,\n   Vers la varangue ouverte aux oiseaux    familiers.\n\n    L'essaim des Rêves d'or, en sa molle volée,\n    Harmonieusement      monte de la vallée\n    Où la rivière glisse au milieu des roseaux;\n    Il n'est d'heure plus chère à mon âme exilée\n    Que l'heure où, se mêlant à l'essaim des oiseaux,\n    Harmonieusement     monte de la vallée\n    L'essaim des Rêves d'or, en sa molle volée.\n\n    L'essaim des Rêves d'or, l'essaim   resplendissant,\n    Doux bruit d'ailes que gonfle un souffle    frémissant,\n    Baigné de vétiver, de vanille et de mangue,\n    Des monts pleins de parfums, par les rampes, descend;\n    Voyez-le se jouer aux fleurs de la varangue,\n    Doux bruit d'ailes que gonfle un souffle    frémissant,\n    L'essaim des Rêves d'or, l'essaim   resplendissant!\n\n    L'essaim des Rêves d'or rapidement s'élève\n    De la rade d'azur et de la morne grève\n    Où la lame à bruit sourd roule les galets noirs;\n    0 Rêves radieux, volez, volez sans trêve!\n    Mon cœur se sent renaître aux immortels espoirs :\n    De la rade d'azur et de la morne grève\n    L'essaim des Rêves d'or rapidement s'élève.\n\n    Beaux Rêves de jeunesse aux grandes ailes d'or,\n    Volez autour de moi; venez, venez encor!\n    Enveloppez mon âme ainsi qu'une caresse,\n    Afin de l'emporter, dans votre fol essor,\n    Aux rivages bénis dont le regret    m'oppresse;\n    Volez autour de moi, venez, venez encor,\n    Beaux Rêves de jeunesse aux grandes ailes d'or!\n                                       MAURICE OLIVAINT.\nIle Bourbon, octobre 1901.\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": ""}, {"page_pdf": 203, "texte": "(Pêrouse,   Pinacoteca   Vannucci)                          (Photo Alinari de Florence)\n\n                                 L'ANNONCIATION\n                                     (BENEDETTO BONFIGLI)\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "                 Chronique Artistique\n\n                         D a v i d O y e n s était le dernier survivant des deux\n                          frères, peintres tous deux, qui vinrent, de Hollande,\n                           s'établir chez nous. Pierre Oyens mourut il y a\n                            quelques années, et cette mort semble avoir lente-\n                            ment tué le survivant, qui s'en était retourné au\n                            pays natal, d'où il revint, voici quelques mois,\n                           comme pour mourir où était mort le frère aimé. Tous\n                          deux furent des peintres dans la plus noble et la\n                         plus simple expression du mot. Ils aimèrent les\n                        ombres et les clartés, harmonisant et incendiant les\n                       couleurs, note de l'éternelle chanson du jour. David,\n                     plus encore que Pierre, avait la spécialité de tableautins\n                    qui enfermaient le maximum d'éclat harmonieux dans le\n                    minimum d'espace. Ses pâtes étaient admirables de santé;\n   DAVID OYENS\n                    son coup debrosse d'une virtuosité sans pareille. On venait\nd'e fêter son retour au salonnet du Cercle; quelques semaines après, la lettre\nbordée de noir y remplaçait la féerie de couleurs.\n                                                                          E.J.\n   Nous ne pourrions mieux caractériser le talent de David Oyens ni en faire\nun plus bel éloge qu'en reproduisant les quelques lignes d'hommage consa-\ncrées à sa mémoire dans l'Art Moderne par Octave Maus, le critique d'art le\nplus compétent et le plus fin que nous connaissions. Voici ce qu'il écrivit à\nl'occasion de la mort de l'artiste :\n    « Nous apprenons avec un profond regret la mort d'un peintre hollandais\nde beaucoup de talent, David Oyens, qu'un séjour de trente-cinq ans en Bel-\ngique avait en quelque sorte fait nôtre. Né à Amsterdam en 1842, l'artiste\ns'éteint dans sa soixantième année. Ses scènes d'intérieur, notées avec humour,\ndécèlent un coloriste de race. David Oyens et son frère jumeau Pierre, que la\n mort a pris il y a huit ans, étaient les derniers descendants des petits maîtres\nhollandais duXVIIesiècle. Comme eux, ils trouvaient autour d'eux, et sans\n même sortir de leur atelier, mille sujets d'étude qu'ils exprimaient dans leur\n vérité, non sans les rehausser d'une pointe de malice. Leur palette, à tous\n deux, était chargée de tons francs qu'ils harmonisaient l'un et l'autre avec un\n réel talent. Mais David l'emportait par la beauté veloutée de la couleur, par\n l'éclat et la richesse des colorations.\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": " 164                                 DURENDAL\n\n\n    » Telle était sa tendresse pour son frère qu'à la mort de celui-ci l'artiste se\n sentit frappé à son tour. Une maladie grave le retint pendant plusieurs années,\n en Hollande, éloigné de tout travail. Depuis un an, il s'était réinstallé à\n Bruxelles. Son envoi au Salon des Aquarellistes avait fait espérer un retour\n à la santé, mais voici que le mal a eu raison de sa robuste constitution. Sa\n dernière joie fut, il y a trois semaines, l'acquisition par l'Etat d'une de ses\n meilleures aquarelles, La Lecture, pour le Musée de Bruxelles.\n    » Il laisse, avec des œuvres assez nombreuses et qui portent toutes le sceau\n d'une incontestable personnalité, le souvenir d'un camarade cordial et bien-\n veillant qui sera universellement regretté. »\n\n     A u b o n S o l e i l . — C'est l'exposition merveilleuse d'Emile Claus,\n au Cercle artistique, que je résume dans ce titre. Il me semble que je\n ne pourrais donner un titre plus suggestif à ce salon. L'artiste n'a-t-il pas\n lui-même fait imprimer en tète de son catalogue ce mot : Zonneschijn.\n Toute son œuvre est, en effet, une fête de lumière, une symphonie de cou-\n leurs enrobée de soleil, imprégnée de clarté. Quel régal pour les yeux que\n cette féerie lumineuse. On a envie, en la contemplant, d'entonner avec saint\n François d'Assise un cantique au soleil. Car c'est bien lui que l'on fête ici\n dans ses rayons. C'est lui que l'on chante dans les couleurs splendides qu'il\n donne en une variété infinie, aux êtres et aux choses, à la nature tout\n entière. Cette œuvre, c'est le poème de la lumière. Comme on voudrait habi-\n ter ce pays de rêve. De rêve, non qu'il n'existe pas dans la réalité, mais\n parce que l'artiste fait jaillir de cette réalité le rêve qui y est, parce que la\n vue de ces paysages ensoleillés vous empoignent, vous enthousiasment,\n vous font rêver, comme on le fait quand on se promène dans le grand et beau\n jardin de la nature, au milieu de ses fleurs, de ses arbres, de ses fruits, et en\n entendant ses oiseaux chanter leur-hymne à Dieu. C'est le soleil qui donne à\n tous les êtres leur splendeur, parce qu'il éveille leur beauté, en la faissant jaillir\n de leur essence même. C'est cette puissance évocatrice du, soleil dans la\n  nature que Claus incarne dans ses œuvres. Oh! le joli Canal rayonnant de\n joie, coulant si gaiement sous les arbres, si doucement entre les gazons\n fleuris qui bordent ses deux rives. Et qu'il est fascinant ce Matin Rose\n surgissant de l'aurore et communiquant sa touchante, et pudique roseur au\n  naïf moulin champêtre qui bénit avec la croix de ses ailes la campagne\n. fraîche et savoureuse. Et cette Brume dans laquelle un rayon de soleil, creuse\n  son sillon, de quelle lumière ombreuse et discrète il revêt tout le paysage.\n  Et qu'elles sont douces ces maisons rustiques qui rient si gentiment avec\n  leurs volets verts, leurs façades blanches, à l'ombre des arbres, piquées dans\n  un bouquet de fleurs des champs et d'herbes verdoyantes. La Ferme,, forte et\n  robuste dans sa primitive beauté, nous éblouit là avec tout le charme qui se\n  dégage de sa vie débordante de couleurs tendres et appaisantes.. Oui, tout\n  cela c'est de la musique de couleurs. C'est un orchestre de tons harmonisés\n  ayec de la lumière. On dirait que l'artiste peint ses tableaux avec un rayon\n  de soleil. Et comme tout cela est simple et beau, et frais, et pimpant. C'est\n  fait avec un rien, mais dans ce rien il y a un monde de beautés. C'est la\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "                          CHRONIQUE ARTISTIQUE                                 165\n\n\nbeauté de la vie, c'est la beauté des choses, c'est la joie de vivre, c'est la dou-\nceur maternelle de la nature, c'est la santé, c'est la force, c'est la gaieté, c'est\ntout ce qui rêve, tout ce qui sourit, tout ce qui chante et tout ce qui prie\ndans les splendeurs de nos campagnes qu'Emile Claus célèbre et magnifie\ndans son œuvre incomparable.\n   On sort de cette exposition tout ébloui de clartés, les yeux pleins de cou-\nleurs et avec plus de lumière dans l'âme que si on en avait cherché dans tous\nles livres.\n\n   Les Chanteurs de Saint-Boniface ont exécuté, à l'occasion de la\nfête patronale de la paroisse, une messe absolument liturgique, tout entière\nen plain-chant. Nous avons déjà dit que l'Eglise possède unrépertoire musi-\ncal splendide. Mais c'est comme s'il n'existait pas. On l'a remplacé dans toutes\nnos églises par la musique la plus nulle, la plus grotesque, la plus anti-reli-\ngieuse et la plus anti-artistique qu'on puisse imaginer. Les Chanteursde Saint-\nBoniface ont pris pour programme de combattre et de déraciner, s'il se peut,\n ces abus déplorables. Il faut les louer de revenir aux traditions de l'Eglise,\n d'autant plus qu'elles sont absolument artistiques.\n      En la solennité de la fête de Saint-Boniface, on a exécuté, pour la partie ordi-\n naire de la messe, la célèbre messe d'Henry Du Mont, qui est d'un caractère\n noble et très religieux. Voici au sujet de cet artiste quelques détails intéres-\n sants. Nous les puisons dans la Tribune de Saint-Gervais, la revue de Vincent\n d'Indy et de Charles Bordes, l'organe de leur belle œuvre : Les Chanteurs de\n Saint-Gervais.\n      « Henry Du Mont compte, en 1684, au nombre des plus grands, parmi \" ces\n excellents Compositeurs, comme dit un contemporain, dont les pièces font\n  les délices de tout le monde dans les grands chœurs de musique. » Si les\n  scènes d'opéra, même destituées du prestige de la scène, avaient détrôné déjà\n  ses œuvres vocales de chambre en l'estime des amateurs, si les airs touchants\n  ou tragiques de Cadmus ou d'Alceste, d'Atys ou de Persée avaient fait oublier\n  la vogue de ces chansons à trois voix, délices des ruelles élégantes au temps\n  de la jeunesse du Roi, ses pièces de clavecin figuraient toujours avec honneur\n   dans les recueils manuscrits que les dilettanti colligeaient avec amour, tandis\n   que les organistes continuaient à s'inspirer de traditions qu'il avait, un des\n   premiers, instaurées. Enfin ses motets, tant à la chapelle royale qu'en toutes\n   les églises du royaume, tenaient pour longtemps la première place, ce pendant\n   que les messes en plain-chant musical, qu'une fortune plus durable encore\n   attendait, se chantaient au chœur des communautés modestes, à qui la\n   médiocrité de leurs ressources ou la rigueur de leur règle interdisait une mu-\n   sique plus profane et plus complexe à la fois.\n       Ironie singulière des destins! Ces dernières compositions auxquelles il se\n    peut que le maître lui-même n'attachât qu'assez peu d'importance,-, dont les\n    contemporains en toutcas n'ont guère daigné s'occuper, ces messes desquelles\n    l'édition originale ne nous est même point parvenue, ce sont elles qui auront\n    jusqu'à notre temps porté la mémoire de leur auteur. Il leur aura dû d'échap-\n    per en partie au sort immérité de ses contemporains, oubliés et dédaignés des\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "166                               DURENDAL\n\n\ngénérations venues après celles qui furent les témoins de leurs triomphes.\nLes autres œuvres de Du Mont pour l'église ou le concert, celles où il avait\nmis toute sa science avec toute son âme, nul ne les connaît plus aujourd'hui :\nelles n'ont point échappé à l'indifférence superbe que nos contemporains pro-\nfessent pour ce qu'ont écrit les artistes du XVIIe siècle français, la plus belle\népoque pourtant et la plus caractéristique de notre génie musical. Cependant,\nen tous les diocèses de France, il n'est pas d'humble église de village qui ne\nretentisse souvent encore des accents sincèrement inspirés de la Messe Royale,\ndont la longue popularité n'est pas de sitôt près de s'éteindre.\n   Si nous avons la curiosité de parcourir avec attention, en les reportant à\nleur date, les œuvres nombreuses qu'il a laissées, nous arriverons à concevoir\nnettement l'importance de son rôle. Après cette épreuve, les avis pourront\ndifférer sur la valeur intrinsèque de ces compositions, comme sur la place\nqu'il convient de réserver à l'auteur, à côté des grands maîtres de toutes les\nécoles; mais il n'y aura personne qui lui veuille contester cette gloire d'avoir\npressenti avec une étonnante justesse la direction dans laquelle l'art allait\névoluer définitivement, aussi bien que d'avoir, dans tous les genres où le\nsiècle devait exceller, frayé la voie aux compositeurs qui l'ont immédiatement\nsuivi.\n   Bien loin d*être, comme l'ont enseigné complaisamment ceux qui se plai-\nsaient à lui faire honneur de cette attitude supposée, le défenseur irréductible\nde l'ancienne tradition, Du Mont a fourni le modèle des motets qu'allaient\nécrire pendant presque deux siècles tous les compositeurs français. C'est dans\nses œuvres qu'il faut aller chercher les premiers essais de ce nouveau style,\nlequel, très légèrement coloré d'imitation italienne, restera à l'église celui des\nLully, des La Lande, des Charpentier et tant d'autres, y compris Rameau.\nEt il n'est point sûr que son rôle de précurseur se soit arrêté à la porte du\ntemple. On peut soupçonner le contraire, quoique la preuve en soit plus\ndifficile à faire. Mais fallût-il limiter l'influence de Du Mont au domaine de\nl'art religieux, ce serait assez pour faire comprendre la place considérable qu'il\ntient dans l'histoire de la musique française et pour démontrer la nécessité qui\ns'impose de connaître son œuvre tout au moins dans l'ensemble, comme de\nne point ignorer les principales circonstances de sa vie, desquelles beaucoup\nl'expliquent et la commentent. »\n                                                            HENRY MŒLLER.\n\n\n   O n z e K u n s t . — Une étude intéressante de C. Verster, sur l'œuvre\nde G.-H. BREITNER, avec quelques reproductions, ouvre le numéro de février.\nL'exposition de Breitner, au salon de Arti, écrit M. Verster, est pour nous un\névénement artistique et historique de grande signification. Elle se rattache\ndignement à celles des œuvres de MARIS et de VAN LOOG et nous prouve à\nnouveau combien bienfaisante est la vue de l'œuvre d'un artiste qu'on\nlaisse parler seul. Il est bien certain que Breitner n'a pas dit son dernier\nmot. En attendant, remercions-le pour la jouissance profonde qu'il nous a\nprocurée, tout en ayant la confiance que ce courageux « frayeur de route »,\ndont notre pays a le droit de s'enorgueillir, continuera à rendre, à côté\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                          CHRONIQUE ARTISTIQUE                              167\n\n\nd'autres peintres apparentés à son talent, la beauté du vieux et du nouvel\nAmsterdam, pour la plus grande gloire de l'art néerlandais de nos temps.\n   M. L. SIMONS exprime son mépris pour l'art de parvenus des Allemands\nmodernes, dont des spécimens ridicules ont été étalés à Darmstadt.\n   M. G. EEKHOUD magnifie notre grand sculpteur Paul De Vigne. Il insiste\nsur la recherche de la beauté classique, de la forme délicate qui hantait De\nVigne tout en laissant intacts ses dons essentiels de flamand de race.\n   Plusieurs belles reproductions des œuvres du maître gantois sont inter-\ncallées dans le texte, ainsi que le portrait de De Vigne, par Rodin.\n   Les chroniques du mois nous entretiennent des œuvres d'une jeune artiste\n hollandaise, Mlle Charlotte Bonten, décédée, hélas ! à 25 ans, et dont un\n dessin : les Pauvres, produit une impression tragique, — de l'exposition\n des primitifs flamands de Bruges et de l'exposition de H.-W. MESDAG, à\n La Haye.\n    Un sérieux compte rendu de livres et de revues d'art clôture ce fascicule,\n avec des reproductions de deux œuvres de D.-S. ROSSETTI : Veronica Veronise\n et la Rencontre de Dante et de Béatrice au Paradis, de la Vierge au Rocher, de L. da\n Vinti, et de la première page de la Sforziada, enluminée par AMBROGIO D E\n PRÉDIS.\n                                                                         A. C.\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "                        LES LIVRES\n\n\nLA P O É S I E :\nAu P a y s des A j o n c s , A v a n t le Soir, par GABRIEL VICAIRE. —\n  (Paris, librairie Henri Leclerc.)\n   Les poètes s'en vont : Verlaine est mort, Mallarmé l'a suivi de près, et\nvoici qu'après le volume posthume d'Albert Samain, les derniers vers de\nGabriel Vicaire paraissent, publiés par les soins pieux de son cousin\nGeorges... Décidément, les poètes meurent jeunes! C'est une preuve de\nplus, s'il faut en croire leur ancêtre latin, qu'ils sont « aimés des dieux ».\n   L'œuvre que laisse Gabriel Vicaire est considérable déjà. Sans parler des\nhilarantes Déliquescences d'Adoré Floupette, malin et habile pastiche' des bizar-\nreries décadentes, et qui font partie de l'histoire de cette littérature aujour-\nd'hui démodée, — les Emaux bressans, A la bonne franquette. Au Bois joli, le\nClos des Fées, ont conféré à ce poète charmant une place à part, et bien en\nvue, dans le Parnasse français.\n   Tandis que les Emaux bressans, son chef-d'œuvre, débordaient d'une verve\ngauloise et parfois même rabelaisienne à l'excès, les autres livres de Gabriel\nVicaire affirmèrent en lui un artiste épris de fraîcheur, de grâce et de clarté\navant tout; une âme enfantine, toute rose pour ainsi dire, joviale avec une\npointe de mélancolie, enthousiaste avec scepticisme, indulgente et bonne.\n Sa muse allait de préférence vers les anciennes légendes, qui fleurissent aux\n prairies du ciel comme aux jardins des fées, et auxquelles elle rendait, en\n même temps que leur adorable naïveté, une vie pittoresque et une couleur\n chatoyante. Beaux chevaliers lamentant leur amour, princesses aux cheveux\n blonds et aux yeux de pervenche, lutins farceurs, mauvais ou bienfaisants\n génies issus de l'imagination populaire; la lune en robe d'argent, la Vierge\n aux voiles d'azur, le divin « poupon » dans sa crêche : tout cela vit, et bien\n d'autres choses encore, au souffle de ce magicien des rimes ; et tout cela, en\n même temps qu'embaumé de primitive candeur, est rehaussé à souhait d'un\n art prestigieux et sûr. Car, par l'aristocratique pureté et la simple élégance\n de ses images féeriques, Vicaire rappelle à la fois les merveilleux dessins de\n Walter Crane et les contes enchantés du vieux Perrault. Nul mieux que lui,\n en ce siècle, n'a évoqué ce monde étrange et fabuleux qui, dans l'enfance,\n peuplait nos rêves de visions ravissantes et d'ineffables chimères.\n    Chacune des deux parties qui composent le présent volume devait former\n à elle seule un recueil : demeurées inachevées, elles n'en offrent pas moins\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                                   LES LIVRES                                169\n\n\ntoutes les deux un ensemble très intéressant, et il faut louer M. Georges\nVicaire de nous les avoir fait connaître.\n   Au Pays des Ajoncs, c'est un chant d'amour à la gloire de la Bretagne. Après\navoir célébré sa chère Bresse, le poète, las de « Paris, ville de fer », émigré\naux côtes armoricaines ; et là, peu à peu, il se sent pénétré par l'âme farouche,\nreligieuse et patriarcale, de ce pays si profondément poétique. Ses strophes\ndeviennent sauvages, retentissantes, comme les lames qui battent les falaises\nde là-bas; et c'est un cœur de vrai breton qui naît en lui. Privilège unique des\npoètes, que cette transformation de leur être intime au contact d'une nature\nnouvelle!... Kéris, une épopée qui ne manque d'allure ni de grandeur; le\nLit clos, un petit chef-d'œuvre d'attendrissement et de grâce familière; la Mer,\néloquentes tierces-rimes : telles sont les meilleures pièces de ce poème\nbreton.\n   Avant le Soir, c'est la douloureuse confidence du voyageur qui, arrivé au\nsommet de la colline, se retourne avec mélancolie vers le passé riant, et, au\nson des angélus, 'évoque sa lointaine enfance en songeant à la mort prochaine.\n Pitié pour les malheureux, indulgence pour les faibles et les méchants, douce\n bonté d'un vieux cœur qui a longtemps battu, imprègnent ces pages d'un\n charme mélancolique. Et les rappels des amis disparus n'y sont pas les\n moins touchants ; voici Verlaine :\n                O pauvre Lélian, mon merveilleux     ami,\n                Toi dont je garderai tendrement la mémoire,\n                Toi le malheur et toi la honte, toi la gloire.\n                Te voilà donc, mon frère, à jamais    endormi.\n\n   Celui qui, comme moi, a eu le rare bonheur d'entendre ce lamentable et\nglorieux Verlaine lui parler, dans l'abandon d'une' causerie intime, de ses\n« chers et bons amis Coppée, Richepin et Vicaire, — celui-là ne peut lire\nde telles strophes sans une poignante émotion. N'est-ce pas, mon cher Braun?\n   Et je veux vous citer encore cette courte pièce, où frissonne tout entière\nla mélancolie délicieuse, l'espèce de nostalgie d'amour qui nous gonfle le\ncœur, par certaines nuits trop belles et trop pures :\n                C'est la nuit merveilleuse aux mille       enchantements,\n                La nuit qui met un charme aux lèvres des           amants,\n                La nuit qui doucement se     fleurit  d'allégresse,\n                La nuit de mai, la nuit d'éternelle tendresse :\n                On ne sait quoi s'éveille au milieu des roseaux ;\n                Sous les chênes trapus où dorment les         oiseaux,\n                Une plainte idéale erre de branche en branche;\n                Une apparition   surgit, oh! toute    blanche.\n                Avec, autour du front, des feuilles et des fleurs.\n                Et c'est l'amour en joie et c'est l'amour en pleurs.\n                O belle! Vois ma peine et combien elle est grande,\n                Pourquoi me refuser ton cœur? Je le demande.\n\n   Gabriel Vicaire est digne, à coup sûr, de repospr dans nos mémoires, à\n côté de son « merveilleux ami », le pauvre Lélian.\n                                                                 F. A.\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "170                                 DURENDAL\n\n\n\nS i t u é t a i s m o r t e ! . . . par EMILE GÉRARD. — (Paris, Librairie interna-\n   tionale, 1902.)\n   U n volume de début, qui se trouve être déjà mieux qu'une promesse. De\njolis vers, très tristes, très tendres et très doux, nés de cette obsession tra-\ngique : Si tu étais m o r t e ! . . . Peut-être pourra-t-on reprocher au poète — qui\nn'a pas encore vingt ans — de souffrir déjà de ce mal, de chanter la mort a u\nlieu de chanter la vie, de ne pas trouver dans son a m o u r l'orgueil et l'élan des\nâmes hautes. Mais, sans doute, la Douleur ne lui laissant pas le temps de\nmûrir, a-t il déjà connu l'affreuse prédestination aux l a r m e s ; s a n s doute\naussi, faut-il reconnaître ici ce découragement sentimental qui désole toute\nnotre littérature. Les âmes délicates sont tôt froissées; et le petit volume q u e\n M.Gérard nous a donné, nous révèle une sensibilité presque maladive, u n e\nvivacité d'imagination, qui expliquent la sincérité presque candide de son\n apparente désillusion :\n\n                A force d'y penser, à ce rêve, et d'en vivre,\n                Voilà que chaque nuit renaît cette épouvante;\n                Voilà que chaque nuit tu meurs, dans la tourmente\n                Atroce où se débat mon cœur comme un homme ivre...\n\n   L'avenir apprendra au poète qu'il est d'autres inspirations, plus saines et\nplus vraies; et, sans doute, trouvera-t-il bientôt d'autres cordes à sa lyre. Il\nn'est pas de jeunesse qui ne s'éveille un j o u r ; il n'est pas de soleil qui ne finisse\npar luire; et vraiment, M. Gérard porte en lui trop de lumière et de rêve pour\nqu'il n'exprime jamais que l'ombre et l'effroi... Qu'il me permette de repro-\nduire encore ces quelques vers, qui sont le début de son livre et qui, mieux\nque tous les autres, le révèlent profondément, noblement, artiste :\n\n                Oh oui.' les détraqués, les fous, les chimériques!\n                Les détraqués vibrant d'amour et de lumière;\n                Tous ceux qui vont émus, avec des yeux féeriques,\n                Où passent des frissons exaltés de prière !\n                Les détraqués : tous les naïfs ! tous ceux dont l'âme\n                Dans un exil vainqueur s'est arrachée au monde ;\n                Et tous ceux dont le songe a pour aile une flamme ;\n                Et tous ceux qui sont beaux d'une fierté profonde !\n                 Tous les cœurs dédaigneux hantés de nostalgies,\n                 Et qui, las de marcher encor parmi les fanges,\n                 Ont pris leurs vols sereins aux natales magies\n                 Pour aller courtiser, au fond du ciel, les anges !\n\n   M. Gérard nous doit le poème qu'il va vivre, le b e a u poème d e ses vingt\nans, fleuris d'espérance et de rire...\n                                                                    A. D .\nL ' I s o l e m e n t , par PAULIN BROGNEAUX. — (Paris, Fischbacher.)\n  M. Paulin Brogneaux est un poète lamartinien. Il aime à noter les longues\nrêveries u n peu vagues, à suivre les mystérieux anneaux de la chaîne des\nsentiments. Il écrit ses poèmes sous la dictée d'une muse triste, se plaisant à\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                                 LES LIVRES                                 171\n\n\npromener sa peine au crépuscule, dans le silence recueilli des champs, sous le\ntendre regard des étoiles qui commencent à percer la voûte nocturne. Aussi,\nson œuvre est-elle une suite de méditations et de rêveries se déroulant avec\nune gravité un peu monotone parfois et parfois belle.\n   Des pensées pures et nobles s'y expriment en de larges strophes, de facture\nidentique, correctement rythmées, mais sans ces finesses de versification aux-\nquelles certains poètes d'aujourd'hui nous ont habitués. Sincèrement spiri-\ntualiste, l'auteur affirme avec énergie sa foi et son espoir, et plusieurs de ses\npoèmes, les meilleurs, s'envolent dans l'évocation du nom divin. Il a, malheu-\n reusement, le défaut de faire un peu long, de dire en dix strophes ce que dix\n vers exprimeraient amplement. Je lui reproche aussi certain manque de pré-\n cision dans les termes.\n                                                                   C H . DE S.\n\nIn Schemergloed der morgen veste, door KARL VAN DEN OEVER.\n   — (Antwerpen, F . Gilliams-Lambrechts.)\n   J'avoue naïvement que je ne comprends rien à ces poésies. Ont-elles un\nsens d'ailleurs ?\n    Un jeune ultra-moderne m'a affirmé l'autre jour que le mot « musique »\nétait la définition adéquate de la poésie, ...nouvelle que ces « jeunes »\npratiquent.\n    De la musique, toujours de la musique, rien que de la musique.\n    Mon Dieu ! Mais qu'on invente alors une langue universelle, composée des\nsons les plus harmonieux que l'on puisse rêver, qu'on aligne ces sons et qu'on\nimprime cela pour le plaisir de ceux qui goûtent cette poésie.\n    Les vers de Karel Van den Oever sont harmonieux, bien construits, d'un\nrythme berceur,... tout ce que vous pouvez désirer de soigné...\n    Ce que je crois comprendre à ces exhalations musicales, c'est qu'elles sont\ntrès larmoyantes en général. De la musique triste, alors, ou de la triste\n musique ?\n    Qui pourrait approfondir la passion de malheur qui tourmente nos jeunes?\n Les larmes des romantiques n'étaient que des larmes de crocodile à côté\n des leurs !\n    Elles coulent si abondantes, ces larmes, qu'on commence à se demander\n si nos jeunes pleurnicheurs ne pratiquent pas un peu le truc de l'oignon.\n    Eh! mon Dieu ! est-ce que le sang rubénien, le sang flamand va tourner\n à eau?\n    C'est un fait que ces larmoyantes choses nous arrivent principalement\n d'Anvers, sur l'Escaut, depuis un temps.\n    Quels massacreurs de la joie de vivre nichent donc là-bas, qui nous donnent\n des jeunes poètes si larmoyants?\n     Karel Van den Oever a cependant du talent, un sens délicat du rhythme.\n    Je suis sûr qu'il pourrait mettre des idées ou des sensations compréhensibles\n dans ses vers, même de la plasticité, s'il voulait. Qu'il brise donc cette urne\n lacrymatoire sur la tête des pédants d'une nouvelle espèce qui oppriment sa\n  pensée, et qu'il nous chante un air franc sur la vie vraie ! Elle est si belle,\n  la vie !\n                                                                       A. C.\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "172                              DURENDAL\n\n\nLE ROMAN :\nLes Amants singul i e r s , par HENRI DE RÉGNIER. — (Paris, Mercure de\n  France. )\n   La France ne possède peut-être pas, aujourd'hui, de poète supérieur à\nM. de Régnier. Ceux qui lurent la Canne de Jaspe, le Trèfle blanc, d'autres\nlivres encore qui font la joie des lettrés, savent que leur auteur est aussi un\nparfait écrivain en prose. Le brelan de nouvelles qu'il vient d'offrir au public\nconfirmera cette renommée. Ce sont un récit de couleur florentine, la Femme\ndemarbre; une histoire d'aristocratie française, au grand siècle, le Rival; un\ndrame vénitien, la Courte vie de Balthazar Aldramin, pleins tous trois d'amour,\nde passion et de jalousie. Le sang, comme le dit M. de Régnier dans une\nbrève préface, y coule par trois fois, de la gorge des deux Corcorone, que l'on\ntrouve morts aux pieds de la statue de marbre de la belle Giulietta, du flanc\nde Balthazar Aldramin, ténébreusement égorgé par l'inconnue que lui avait\nlivrée, une nuit, le vieux sénateur Baldipiero; enfin, du crâne défoncé, sous sa\nperruque grise, de ce bon M. de la Thomassière, ancien conseiller au parle-\n ment et paillard émérite. Ces trois contes sont écrits dans cette langue\n exquise et, sobre, si élégante, si précise et si souple, qui. est le style de;\n M. de Régnier, un des plus français qui soient. Ils ont un charme de finesse,\n de légèreté, d'ironie discrète, qu'égalent seules, avec moins d'apprêt, les\n meilleures pages d'Anatole France.\n                                                                        M. D.\n\nLa Famille Kaekebroek, un vol.— Pauline Platbrood, un vol.\n  par L. COUROUBLE. — (Bruxelles, Lacomblez.)\n   En de très anciens quartiers, au cœur de la bonne ville de Bruxelles, entre\nl'Allée-Verte et la place Sainte-Catherine, habitent les familles dont les noms,\nfruits savoureux de terroir, Kaekebroek, Platbrood, Van Poppel,.Rampel-\nbergh, Posenaer, égaient de leurs couleurs bien nationales les spirrtuels\ntableautins de M. Courouble. Ces familles forment un petit monde spécial, de\nmœurs douces et tranquilles. Les maris, épiciers ou drapiers retirés des\naffaires, ou, comme le père Cappellemans, inventeurs d'inodores brevetés,\nsont fidèles aux coutumes de la vieille cité. Ils sont membres de la Grande-\n Harmonie, majors ou capitaines de la garde civique positions illustres', dont\nl'éclat resplendit sur leurs proches. Les dames, tout en étant coquettes, s'oc-\ncupent du ménage et vont elles-mêmes' au marché. Si bien que toute cette\ncatégorie humaine vit naturellement, simplement, dignement.\n   Elle continuerait de vivre ainsi, dans l'ombre, si M. Courouble. ne l'avait\nobservée, annotant impartialement ses qualités, malicieusement ses travers,\net s'assimilant les secrets de la langue suggestive dont elle use pour exprimer\nses peines et ses joies. Le résultat de cette minutieuse enquête, M. Courouble\nl'a divulgué, sous la forme de petits romans bruxellois, avec émotion et\ntalent, sachant tantôt railler agréablement, mais sans âpreté, tantôt compatir\naux souffrances, faire vibrer fortement le frisson de la vie.\n   On le devine, bien qu'il se plaise parfois à les caricaturer avec finesse, .il\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "                                    LES LIVRES                                   173\n\n\n aime les humbles héros dont il narre les faits et gestes. Gomment, du. reste,\n ne pas les aimer? Se pourrait-il qu'on restât insensible aux angoisses de\n Joseph Kaekebrœk, l'esthète écrasé sous le poids de son nom, à la. mélan-\n colie amoureuse de Ferdinand Mosselmann? Au récit du terrible châtiment\n de la grosse Madame Keuterings, de la machiavélique vengeance de la petite\n  Madame Posenaer, le rire jaillit, spontané; franc, alerte, intarissable. Il n'est\n pas de scène plus exquise que la première rencontre de Pauline Platbrood et\n  de François Cappellemans. C'est tendre, tranquille, ému.\n     C'est aussi parfois du plus haut tragique. Peut-être le meilleur charme de\n Pauline Platbrood, un vrai roman, dont les péripéties nouent et dénouent avec\n  un art consommé la forte intrigue, provient-il du mélange, heureusement\n  dosé, du plaisant et du dramatique. Si les scènes de la représentation de\n  Louise, à la Monnaie, de la prise d'armes de la garde civique au plateau de\n. Koekelberg sont gaîment humoristiques, les pages où M. Courouble dépeint\n  le désespoir de François, qui se croit trahi par sa fiancée, ou la mort du père\n  Cappellemans, dégagent une profonde émotion. Et quand, à la fin du livre,\n  François, agenouillé, en costume de travail, soude le couvercle du cercueil\n  de son vieux père; quand, après avoir achevé, l'âme brisée, les yeux brûlés\n  de pleurs, cette affreuse besogne, il se relève et aperçoit sa fiancée, accourue\n  vers lui pour le réconforter par son candide amour, il semble que l'humble\n  plombier et la naïve petite bourgeoise se haussent et grandissent, rendus\n  véritablement tragiques par la douleur.\n      Tel est le fond. Quant au s.tyle, je ne sais s'il faut y louer davantage la viva-\n   cité, la variété dans les descriptions de sites, que nous ne connaissons guère\n   pour les voir tous les jours, ou bien ces conversations, adorable pastiche à\n   peine accentué du parler bruxellois. M. Courouble dépeint merveilleusement.\n   Il a l'art de saisir et d'exprimer le trait caractéristique, d'esquisser, en quel-\n   ques touches légères, un tableautin de mœurs. Puriste habile à découvrir les\n   expressions impropres et les barbarismes, il s'est donné le malin plaisir\n   d'émailler, du produit de ses recherches, les conversations de ses héros. Aussi,\n   ses livres sont-ils vraiment bruxellois; l'âme de la vieille cité y est encore.\n\n  L E S D É C H U S (le Ménage Orlov. Les Ex-Hommes),\n    par M. GORKI. — (Paris, Mercure de France). — G a ï n e t A r t è m e , nou-\n    veaux récits de l'a vie des vagabonds, par M. GORKI. — (Paris, Perrin).\n      A. lire ces récits de la vie des vagabonds, des déchus, de tous ceux que\n  flagelle implacablement le fouet de la misère, on goûte cette saveur amère,\n  dont seuls les écrivains de race savent imprégner leur œuvre. Certes, ils sont\n  rudes et frustes, les. héros déguenillés, loqueteux, pitoyables, que Maxime\n  Gorki.nous présente; ils ne sont pas faits pour flatter nos sentiments d'orgueil\n  humain, non plus que pour, réjouir par leur délicatesse nos instincts de\n  raffinés. Ce sont des êtres de malheur, pervertis par la dure vie et l'alcool ;\n  peinant pour, gagner le pain de chaque jour en des besognes étranges, inso-\n   lites; habitant les granges au bord des routes ou bien se serrant dans des\n   taudis obscurs; au fond des banlieues. Leurs-paroles et leurs actes sont aussi\n   bizarres que leurs vies. Parfois, des sursauts de révolte les soulèvent contre\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": "174                               DURENDAL\n\n\nleur mauvaise étoile, mais ils retombent bientôt dans le découragement, se\nrésignant en silence à ce qu'ils croient leur sort.\n   Et, malgré tout, il subsiste au fond de ses cœurs aigfis, rongés par la\nmisère, un peu de sentiment qui ne demande qu'à s'épanouir. Parfois, un\néclair de bonté transfigure ces vagabonds, les hausse pour un instant jus-\nqu'au niveau des nobles âmes. Alors ces rustres brutaux et sournois devien-\nnent bons sans le comprendre, comme le géant Artème protégeant contre la\nhaine et le mépris d'une tourbe méchante le juif Caïn, comme Grigory Orlov\nsoignant les cholériques avec une pitié qui s'ignore, comme Aristide Kou-\nvalda s'attachant aux Ex-Hommes, déclassés de tout genre, qu'il herberge en\nson asile de nuit.\n   Sous le voile d'une traduction correcte, on pressent le langage énergique,\nsobre, tranchant et décisif du maître russe. Et on ne peut s'empêcher d'ad-\nmirer cet écrivain, issu de la plèbe qui peine pour féconder la terre, consa-\ncrant les puissantes couleurs de son style à dépeindre âprement des souf-\nfrances et des héroïsmes, qui sans lui resteraient à jamais inconnus.\n                                                                C H . DE S.\n\nC r i m i n e l S i l e n c e , par JOSÉ DE COPPIN. — (Godenne, Namur.)\n   Le nouveau roman du baron José de Coppin est une étude dramatique et\nfouillée de l'âme d'un criminel. Roger Walkenny a surpris la conversation de\ndeux ouvriers complotant l'assassinat de Guérin, le directeur d'une usine qui\nles a renvoyés. Mais, convoitant la place de Guérin et dans l'espoir, en par-\nvenant à cette situation enviée, de conquérir la main de celle qu'il aime; il n'a\nrien voulu dire, causant ainsi par son silence la mort d'un homme d'une pro-\nbité exemplaire, soucieux de son devoir, aimé et respecté de tous. La crimi-\nnalité de Walkenny est très spéciale, son forfait est d'autant plus monstrueux\nqu'il se complique de lâcheté, de l'assurance où Roger croit être de l'impu-\nnité. Mais bientôt Walkenny acquiert la conviction qu'une personne l'a vu\nprêtant l'oreille au colloque des deux scélérats. Et dès lors ses remords\ns'augmentent de terreurs folles rendues par le romancier avec une vigueur de\ntouche peu commune. Ces visions sombres trouvent leur compensation dans\nl'amour si délicatement tracé de Daniel Guérin pour Elisabeth, dans des\nscènes charmantes, comme celle où Daniel quitte la ville abritant celle qu'il\naime, écoutant avec émotion l'envol mélancolique du carillon dans les cieux.\n   En résumé, à côté des dons de poète et de peintre qui distinguent l'auteur\ndes Deux Tombes, de Courageuse et de Dévouée, ce livre révèle la clairvoyance du\npsychologue intuitif découvrant les ressorts secrets de l'âme. Les caractères\ndu roman sont bien frappés dans leur variété, la grave et douce Antonia Gué-\nrin fait contraste avec la piquante et spirituelle Mme de Nillon, Elisabeth dans\nsa grâce souriante, est une figure de plus ajoutée à la galerie des femmes-\nanges du tendre romancier. Enfin les qualités descriptives qui apparentent\nle génie des deux amis, Pirmez et de Coppin, s'affirment dans des peintures\ncomme la suivante :\n   « Le soleil scintillait dans le ciel et donnait aux teintes déjà multicolores\ndes feuillages, des reflets de velours, de soieries, d'or et de bronze. Dans les\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                                     LES LIVRES                              175\n\n\nparterres, aux bords des pelouses herbeuses, les fleurs jolies encore, s'incli-\nnaient lentement, moins vivantes et moins parfumées sur leurs tiges qui bien-\ntôt se dessécheraient.\n   » Pourtant les bosquets gardaient un aspect verdoyant, et les cimes des\ngrands arbres séculaires semblaient avoir, sous le coup de lumière qui mettait\nen relief lès broderies de leurs feuilléès, plus de mystère et plus de majesté.\n   » Des arômes indéfinissables de fleurs mourantes, d'herbe jaunie, des fruits\nmûrs dont ployaient les branches se mêlaient dans l'air, au parfum délicieux\nd'autres fleurs fraîchement épanouies et aux senteurs résineuses des pins,\nimmuables en leur couleur sombre, uniforme. Et tout cela avait le charme,\nun peu mélancolique, mais enveloppant, de la belle saison finissante, des\nchoses qui s'en vont, qui nous quittent, qui sont près de s'évanouir, que l'on\nne reverra plus peut-être !...\n   » L'âme allanguie, sous l'influence de cette perspective d'abandon, sentait\nmieux son isolement, sa faiblesse. Et instinctivement, elle cherchait un appui,\nune force, comme pour mieux résister aux luttes prochaines, quand passe-\nraient les grands vents déchaînés, les 'rafales impitoyables, les tempêtes\n désastreuses. »\n                                                                    G. DE G.\nL a M a m s e l k a , par HENRY GRÉVILLE. — (Paris. Plon.)\n   Une frêle et toute charmante orpheline, Aniouta, recueillie par sa marraine\nla princesse Tchévitsky, échappe aux menées d'une vilaine intrigante qui\ntente de l'empoisonner, grâce aux soins d'un jeune médecin français, survenu\nbien à point, et qu'elle épouse, naturellement, à la fin du livre. Des épiso.des\namusants ou tragiques agrémentent ce roman.\n   Je recommande surtout l'histoire du cheveu d'Aniouta qui, par suite de\ncirconstances trop longues à relater, cause la mort du prince Tchévitsky.\n   Le tout, est écrit en ce style élégant et léger dont l'auteur a depuis si long-\ntemps le secret.\n\nC o n t e s d e l a M a r j o l a i n e , par   ANDRÉ THEURIET.   — (Paris. Fas-\n  quelle.)\n   Un bouquet de contes, narrés de la façon délicate, si fine et si française\nqui donne tant de prix aux livres d'André Theuriet. Ces poétiques nouvelles\nrépandent la saine odeur des plantes sylvestres ; la douceur et la joie de la\nterre printanière y sont encloses.\n                                                                CH. DE S.\n\n\nLE THÉÂTRE :\nLes Deux Gentilshommes de Vérone, comédie en cinq actes, en\n   vers, d'après Shakespeare, par MAURICE OLIVAINT, — (Paris, Lemerre.)\n  M. Maurice Olivaint-, dont les lecteurs de Durendal ont pu apprécier plus\nd'une fois le fin talent poétique, a transposé, en jolis vers d'un tour aisé, une\ndes plus charmantes comédies de Shakespeare. C'est merveille qu'il ait su,\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "176                              DURENDAL\n\n\n\ntout en suivant dans ses lignes principales le sujet du grand Will, conserver\nà son œuvre un caractère original qui n'en est pas le moindre charme. De\ndélicates figures de femmes : la tendre Julia, ravissante et confuse sous son\npourpoint de page, et l'espiègle Silvia qui se faif enlever par un vieux bellâtre\ndont elle rit pour retrouver celui qu'elle aime, sont finement esquissées. Il\nplane autour d'elles une atmosphère de grâce exquise qui est le «charme de\n la pièce.\n    Bref, quelques adaptations pareilles à celles-ci suffiraient pour réconcilier\n les plus revêches avec un genre que ceux qui en usèrent ont d'ordinaire si\n mal servi.\n\nL e s e n f a n t s SUT l a s c è n e , six petites comédies, par MARIE PHILIPPE.\n  (Bruxelles, Lacomblez.)\n    En ce gracieux recueil de scènes écrites pour les enfants, Mme Marie Phi-\nlippe a su éviter le double danger qui menace les auteurs de tentatives de ce\ngenre : un ton trop sérieux d'une part, de l'autre, cette simplicité naïve qui si\nsouvent conduit à la niaiserie. Sa connaissance approfondie de l'âme enfan-\nline lui a permis de découvrir et de maintenir constamment dans ses piécettes\nle ton tantôt enjoué, tantôt sévère avec charme, qui convenait le mieux à son\nidée de théâtre « pour les petits ».\n    Pour écrire dès livres susceptibles de plaire à ces tyrans adorables et diffi-\nciles que sont les enfants, il ne suffit pas seulement de les comprendre,\n il faut aussi les aimer. Et Mme Marie Philippe les aime; la tendresse dont\n ses pièces sont pénétrées le prouve délicieusement. Aussi, je souhaite de tout\n cœur à ses saynètes, dont les titres sont : L'Illusion sauvée, La Marraine, Une\n Idée de Violette, Mondaine, Le Whist de Maman, Un Artiste, de rencontrer parmi\n brunettes et blondins de gentils et nombreux interprètes.\n    J'oubliais de dire que le style — prose ou vers — en est d'un tour aisé,\n facile et du meilleur aloi. C'est, en un mot, un livre qu'on ne saurait assez\n recommander aux amis des enfants.\n                                                                     C H . DE S.\n\n L'HISTOIRE :\n CLOVIS, par GODEFROID KURTH, deux volumes, deuxième édition.—(Paris,\n   Retaux.)\n   La réputation de G. Kurth n'est plus à établir. Elle est faite depuis long-\n temps.. Elle est affirmée par des écrits qui sont de vrais monuments intellec-\n tuels. Deux des livres du avons déjà revendiqué pour lui, celui d'être un des\n plus brillants historiens de ce siècle : Les Origines de la civilisation moderne et\n Clovis, le présent ouvrage dont on vient de publier une deuxième édition.\n Comme le dit M. Kurth dans la préface, il n'existait pas d'histoire de Clovis\n à l'usage du public. Il a voulu combler cette lacune. Il l'a fait d'une façon\n magistrale. Car il nous a donné la plus belle histoire que l'on puisse souhaiter\n de Clovis, en la personne duquel il nous montre le monde moderne recevant\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                                   LES LIVRES                                   177\n\n\nle baptême du Christ, ce baptême fécond dont sortira plus tard le plus grand\nhomme d'Etat et peut-êtie le plus grand roi qui fut jamais, Charlemagne, et\navec celui-ci le superbe moyen âge. Ecrire une œuvre pareille n'était pas\nune mince difficulté. Presque pas de documents, pas d'archives, quantité\nde légendes dont il fallait dégager le fonds de vérité, c'était peu pour\ndépeindre une aussi magnifique époque. G. Kurth a su tirer de tout ce\nfouillis presque inextricable une histoire splendide, à l'abri de toute discus-\nsion, dans ses grandes lignes au moins, et de nature à satisfaire la critique la\n plus méticuleuse et la plus exigeante.\n      Cette œuvre merveilleuse, grâce au talent d'historien de l'auteur, uni à celui\n d'un penseur aux idées larges et profondes, à celui d'un critique d'une saga-\n cité qui n'est jamais prise au dépourvu et enfin à celui d'un poète délicat et\n d'un artiste exquis, est imprégnée d'un charme puissant et enchanteur.\n      Ce n'est point une sèche table de matières, une fastidieuse nomenclature\n de noms, de dates et de faits, c'est une véritable philosophie de l'histoire\n enrobée dans un style châtié et vibrant.\n      L'auteur nous raconte, d'une façon attachante et vivante, toutes les péripé-\n ties du duel gigantesque entre la vieille civilisation romaine agonisante et\n l'état social fruste et naïf des barbares qui devaient devenir les peuples forts\n  des temps nouveaux. Lutte formidable qui n'eut pas eu une issue aussi défi-\n  nitive, sans l'intervention d'un élément d'autant plus civilisateur qu'il est sur-\n  humain, l'Eglise, dont M. Kurth fait voir d'une façon lumineuse, la bien-\n  faisante collaboration.\n       On lit tout cela avec un intérêt qui ne languit jamais et qui vous tient telle-\n  ment sous le charme qu'on a toute la peine du monde à interrompre la lecture\n  une fois entamée. C'est un exposé majestueux des origines du noble peuple\n  Franc, de la naissance du monde moderne et de l'entrée dans l'Eglise de toute\n   une nation.\n       Ce livre doit être lu non seulement par les historiens, mais par tous. Tout\n   le monde, du reste, devrait avoir dans sa bibliothèque les admirables œuvres\n   de Godefroid Kurth. Et puisque j'écris dans une revue d'art, j'engage les let-\n   trés, les poètes, les artistes à lire ce beau livre. Il y a là des pages écrites avec\n   un art consommé. Ce sont de vrais tableaux, au coloris puissant et évocateur\n   qu'on ne se lasse pas de contempler. Telles sont, par exemple, les pages où\n   l'auteur raconte d'une façon fascinante la conversion et le baptême de Clovis,\n    l'un des plus importants événements de l'histoire profane en même temps que\n    de celle de l'Eglise.\n        Ce livre est écrit par un penseur chrétien, ce qui ne fait qu'en élargir l'hori-\n    zon, en ajoutant au pauvre petit horizon de l'humanité l'horizon grandiose de\n    l'éternité. On voit, une fois de plus, combien la Foi. une Foi mâle, haute et\n    intelligente, loin de gêner le savant dans son œuvre, ne fait que lui en faci-\n    liter la conception et l'exécution et lui donner une ampleur incomparable que\n     l'on chercherait vainement ailleurs.\n        M. Kurth a eu raison de donner une nouvelle édition de ce chef-d'œuvre,\n     dont nous recommandons avec insistance la lecture à tous ceux qui ne l'ont\n     point encore lu. Nous avons rarement fait avec autant de conviction et d'enthou-\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": "178                               DURENDAL\n\n\nsiasme l'éloge d'un livre, parce que rarement la lecture d'un livre nous a\naussi vivement intéressé, aussi profondément ému, et nous a procuré d'aussi\nfortes jouissances intellectuelles et artistiques.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n\nLe Vatican : I. Le Gouvernement de l'Eglise. — II. La\n  Papauté et la Civilisation, par G. GUYAUT, A. PERATÉ, P . FABRE.\n  — Epilogue, par le Vte MELCHIOR DE VOGUË. — 2 vol. in-18. (Paris,\n  Firmin Didot.)\n   Voici, en deux volumes, l'histoire de la Papauté depuis les origines jus-\nqu'à nos jours : histoire religieuse, politique, artistique, résumée à grands\ntraits, en études pénétrantes, d'une brièveté substantielle et de la lecture la\nplus captivante.\n   M. Guyaut a, pour sa part, étudié le Suprême-Pontificat à travers\nles âges et dans son organisation actuelle. Il l'envisage au point de vue de\nsa mission surnaturelle, d'héritier et d'interprète de la parole du Christ ;\nau point de vue de son rôle de puissance spirituelle, directrice de l'Europe\ndurant tout le moyen âge, s'efforçant d'introduire l'ordre et la discipline dans\nle chaos et le vertige de ce monde ivre de jeunesse barbare. Il nous le montre\nseul représentant de la pensée au milieu de la mêlée des appétits et des\négoïsmes qui se disputaient la domination; seul désarmé et presque sans\nterres, exposé à tous les coups de main et à toutes les brutalités et, finale-\nment, seul victorieux... Les esprits « libéraux » peuvent se lamenter, rétro-\nspectivement, sur le spectacle qui fut donné au monde de l'impuissance de\ntoutes les forces conjurées de l'Empire et de la maison de Hohenstauffen contre\nle patient vieillard du Latran; leur aveuglement sectaire les empêche de\ns'apercevoir que la Papauté livrait, alors, le bon combat de la liberté contre\nl'absolutisme, de l'indépendance contre» l'oppression... On s'en aperçut bien,\nplus tard, lorsque la Renaissance ayant, à l'applaudissement intéressé des\nprinces, restauré le droit romain et l'idée du Dieu-Etat, l'influence du Saint-\nPère déclina. La voix qui, si souvent, s'était élevée pour rappeler leurs devoirs\naux rois, cessa d'être entendue, et l'omnipotence des monarques grandit dans\nla mesure où celle de Dieu diminua. Car, par une singulière ironie, l'heure\noù la pensée s'affranchissait de la philosophie scolastique par l'humanisme ;\ndu dogme par le protestantisme, fut, précisément, celle où les ressorts des\ngouvernements, délivrés du contrepoids du pouvoir spirituel, se tendirent\njusqu'à l'inflexibilité; où toutes les institutions populaires de ce moyen âge,\ntant honni, communes, Etats-généraux, corps régionaux, se virent détruites\nou énervées au profit des prérogatives régaliennes de la Couronne.\n   Aujourd'hui, que le droit de la force subit, à son tour, les atteintes de la\ndécrépitude, que ses prétentions sont discutées ou contredites, le Saint-Siège\nreconquiert peu à peu une partie de son ascendant moral; et, à l'étonnement\ndes incrédules, fiers de leurs machines et des petits cantons de science qu'ils\nont défrichés au milieu des forêts immensément touffues de l'inconnu, les\nparoles de prière et d'exhortation qui tombent du Vatican prennent un écho\nformidable par toute la terre et vont émouvoir, encourager et consoler des\nhommes de toutes les races et de tous les climats.\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                                 LES LIVRES                                  179\n\n\n   M. André Pératé, en deux cents pages de critique saine et perspicace, nour-\nries de faits et d'exemples heureusement choisis, a retracé l'histoire de l'in-\nfluence des Papes et du Catholicisme sur l'art, en insistant, naturellement,\nsur la période où elle atteignit son apogée, depuis le règne de Nicolas II jus-\nqu'à ceux de Jules II et de Léon X. A propos de la Renaissance, l'écrivain\nfait un départ judicieux entre les principes vraiment féconds dont leXVIesiècle\nfut l'initiateur et les funestes règles esthétiques qui lui furent inspirées par\nson engouement et son fétichisme ignorant et irréfléchi pour l'antiquité, au\ndéni de la tradition moderne.\n   L'histoire de la Bibliothèque vaticane, enfin, dont s'est occupé M. Fabre,\ntémoigne à quel point le Saint-Siège a toujours pris à cœur, même pendant\nles siècles les plus troublés, la protection des lettres et des sciences, en met-\ntant libéralement à la disposition des savants et des érudits les collections\nincomparables de manuscrits, d'archives et de livres réunis par les Souve-\nrains-Pontifes. En quelques pages, d'une élévation éloquente et belle,\nqui résument l'impression grandiose de l'ouvrage, M. Melchior de Vogue,\nconcluant du passé millénaire de la Papauté à son ' avenir, exprime sa\nsereine confiance en celui-ci et en la perpétuité de la mission providentielle\ndévolue aux successeurs de Pierre.\n\nL E S S A I N T S . — S a i n t e T h é r è s e (1516-1582), par HENRI JOLY.\n  — (Paris, Lecoffre.)\n    Le nom de sainte Thérèse évoque, dans la pensée de la plupart des gens,\nl'idée d'une illuminée, d'une extatique tout abandonnée à ses visions surna-\nturelles. Les sceptiques, eux, ne voient dans la réformatrice du Carmel qu'une\nnévrosée, Et ces imaginations sont également inexactes.\n   Thérèse de Ahumada montra, au cours de toute sa vie, l'esprit le plus réfléchi\net le plus pondéré; rien n'égale l'énergie habile à la fois et inflexible, la persé-\nvérance et le sang-froid dont elle usa pour faire prévaloir ses vues rénova-\ntrices. C'était une femme de tête, de sens délibéré et profond; Espagnole,\noui, mais de la Castille, renommée par son climat froid et sain et par « la\nloyauté, la vaillance, la piété solide et raisonnée de ses populations ». Sa vie\nspirituelle si intense, visitée de tant de grâces, qu'elle a retracée dans le\nLivre des Fondations, le Chemin de la Perfection et le Château de l'âme, témoigne de\nla défiance avec laquelle cette âme forte et prudente surveillait en elle-même\nles phénomènes mystiques et à quel point elle était en garde contre les\nillusions...\n    L'étude que M. Henri Joly vient de publier sur sainte Thérèse, excellente\net bien documentée, constitue la meilleure introduction à la lecture de\nl'œuvre même de la vaillante Carmélite.\n                                                                        A. G.\nL a L e g e n d e d o r é e , par le bienheureux JACQUES DE VORAGINE, tra-\n  duite par T H . DE WYZEWA. — (Paris, Perrin.)\n  Tout le monde connaît de réputation la célèbre Légende dorée. Mais peu la\nconnaissent autrement que de nom. Et rares sont ceux qui ont la chance\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": " 180                              DURENDAL\n\n\nd'en avoir un exemplaire dans leurs rayons. C'était devenu presque un luxe\nde bibliophile que d'en posséder un. Aussi M. de Wyzewa a-t-il rendu un\nréel service en en publiant cette nouvelle traduction. Il a fait précéder celle-ci\nd'une introduction du plus vif intérêt, tant à cause des détails charmants\nqu'il nous donne sur la vie et l'esprit de l'auteur, qu'à cause des pensées judi-\ncieuses qu'il émet sur la nature, le caractère et les beautés à la fois chré-\ntiennes et poétiques de la Légende dorée. « Ce livre, ainsi que l'écrit M. de\nWyzewa, a été pendant trois siècles une source inépuisable d'idéal pour la\nchrétienté. En rendant la religion plus ingénue, plus populaire et plus pitto-\nresque, il l'a presque revêtue d'un pouvoir nouveau, ou du moins il a permis\naux âmes d'y prendre un nouvel intérêt et de s'y réchauffer plus profondé-\nment. Personne ne pourra s'empêcher de sentir l'exquise douceur poétique\nde cette Légende, son charme ingénu, mais par-dessus tout la pureté et la\nbeauté incomparables de l'esprit chrétien dont elle est imprégnée. La reli-\ngion qu'on y trouve exprimée est toute d'indulgence et de consolation. C'est\nla religion telle que la concevait saint François d'Assise, telle qu'allait la tra-\nduire deux siècles après le bienheureux Fra Anglico dans ces miniatures et\nces fresques dont, seul, un chrétien peut apprécier la surnaturelle vertu chré-\ntienne. »\n                                                                      H . M.\n\nManuel de l'histoire des Beaux-Arts, par leDrE.WICKENHAGEN,\n  adapté de l'allemand par J. BAINVILLE. Un volume illustré de 265 gra-\n  vures. — (Paris, Fischbacher.)                             ,\n    Écrire un manuel de l'histoire de l'Art en trois cents pages, en traitant la\n matière d'une façon complète, sans rien sacrifier presque, aucune époque,\n aucune école, et en offrant au lecteur, pour illustrer un texte concis et com-\n pact, des reproductions des oeuvres les plus caractéristiques choisies entre\n des milliers d'autres... Voilà le tour de force que s'est proposé l'auteur de\n cet ouvrage et qu'il a exécuté de telle sorte qu'il a obtenu en Allemagne le\n plus retentissant succès. La traduction que nous donne de ce livre M. Bain-\n ville rencontrera, sans doute, auprès du public français le même accuel\n favorable.\n    La brièveté nécessaire d'un Manuel de ce genre oblige, cela va sans dire, à\n sacrifier tout ce que l'on ne juge pas essentiel; nous taxera-t-on d'un chauvi-\nnisme outré si, cependant, nous regrettons que M. Wickenhagen ait totale-\n ment négligé l'école de peinture flamande ou belge du XIXe siècle ? Alfred\nStevens est cité dans le chapitre consacré à l'école française, mais ni De\n Braekeleer, ni Leys ne sont mentionnés.\n   Signalons, aussi, afin qu'elle soit corrigée dans une prochaine édition, la\nlégère erreur qui fait indiquer comme exécutée au Palais Médicis (Riccardi),\nà Florence, l'Adoration des Mages, de Gozzoli, gravée à la page 164, et qui se\ntrouve, en réalité, au Camposanto de Pise.\n                                                                      A. G.\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                                 LES LIVRES                                  181\n\n\nCatalogue       des manuscrits            de la Bibliothèque royale\n  d e B e l g i q u e , par J. VAN DEN GHEIN, S. J., conservateur à la Section\n  des Manuscrits. Tome Premier : Ecriture sainte et Liturgie. — (Bruxelles,\n  Henri Lamertin, 1901.)\n   C'est en 1842 que parut, rédigé par les soins du chevalier Joseph Marchai,\nle premier catalogue des manuscrits de la Bibliothèque royale de Belgique;\nil contenait dix-huit mille numéros. Depuis cette époque, à part quelques\ntravaux dus à l'initiative privée d'un petit nombre de savants et restreints à\ndes catégories spéciales de manuscrits, aucun classement nouveau n'avait\nété tenté. Cependant, les accroissements continuels du fonds de la Biblio-\nthèque royale rendaient chaque année plus impérieusement nécessaire la\nconfection d'un nouveau répertoire complet. C'est cette œuvre énorme, dont\nl'aridité aurait rebuté un travailleur moins vaillant, que le Rév. Père\nJ. van den Ghein vient d'entreprendre avec un courage et une ardeur admi-\nrables.\n    Ce catalogue, qui comprendra les vingt-cinq mille numéros dont se com-\npose actuellement le dépôt de la Bibliothèque, formera environ douze\nvolumes. Les manuscrits s'y trouveront répartis méthodiquement en neuf\ngrandes divisions : Ecriture sainte, — Liturgie, — Patrologie, — Théologie,\n— Jurisprudence, — Histoire, — Sciences et Arts,— Littérature,— Mélanges\n et Bibliographie.\n    Le premier volume qui vient de paraître comprend neuf cents numéros,\ncorrespondant aux deux premières parties de ce classement : Écriture sainte\n et Liturgie. Une notice détaillée est consacrée à chaque manuscrit, dont elle\nindique le contenu, l'état matériel, l'âge, l'origine et, à l'occasion, la décora-\ntion et la reliure dont nos collections offrent des spécimens si intéressants. En\n outre, des indications bibliographiques renseignent au chercheur les éditions\n et les études dont certains volumes ont été l'objet.\n    On ne saurait trop louer la précision et la méthode de chacune de ces\n notices, qu'une habile disposition typographique rend plus claires encore;\n elles témoignent de la profonde érudition et de la conscience de celui qui les\n a rédigées, et l'on peut être assuré, dès à présent, que l'ensemble du travail\n sera digne des incomparables richesses de la section des manuscrits de la\n Bibliothèque royale. Puissions-nous voir bientôt les autres départements\n faire preuve d'une aussi belle et aussi intelligente activité.\n                                                                          C. G.\n\nOpuscules de critique historique. — Fascicule II. Descrip-\n tion du manuscrit franciscain de Liegnitz, par PAUL SABA-\n   TIER.— (Paris, Fischbacher.)\n   Ce manuscrit est un des nombreux recueils formés dans les couvents de\nl'Ordre, et que le ou les auteurs ont composés de récits et de légendes puisés à\ndifférentes sources. On conçoit l'intérêt que présente pour l'histoire francis-\ncaine l'étude de monuments de cette espèce, avec la chance qu'elle offre de\ndécouvrir, parmi les textes ainsi colligés, l'indication de faits, de détails\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": " 182                              DURENDAL\n\n\nignorés ou controversés. M. Sabatier donne une analyse complète et minu-\ntieuse du Manuscrit de Liegnitz et annonce pour les fascicules prochains une\nlégende ombrienne inédite de saint François; une étude documentaire sur\nfrère Elie; un texte inédit du Cantique du soleil, etc.\n                                                                    A. G.\n\nAnnales de l'Institut archéologique du                        Luxembourg,\n   par KURTH et TANDEL.\n   Qui de vous connaît le dénommé M. Tandel (Emile)? J'aurai donc l'hon-\nneur de vous le présenter. M. Emile Tandel est commissaire de l'arrondisse-\nment Arlon-Virton, anticlérical de vieille trempe et... historien. Sa principale\nfonction est d'ailleurs l'anticléricalisme. Comment il est historien? Voici :\nM. Emile Tandel a réuni en plusieurs volumes imposants des notices sur\ntoutes les communes de la province de Luxembourg, notices écrites, non pas\npar M. Tandel, mais par MM. les curés, les instituteurs et les secrétaires des\ndites communes. Evidemment, M. Tandel a fait œuvre utile en réunissant\ntoutes ces notices, en les portant chez l'imprimeur et en les éditant. Nous ne\nlui contestons pas cet honneur. Qu'il ait encore fait imprimer son nom sur la\ncouverture de ces volumes, si bien qu'il paraît être l'auteur des dites notices,\nc'est un petit enfantillage qu'on peut lui pardonner.\n   Mais vous reconnaîtrez avec moi que, de là à être historien, il y a de la\nmarge. Vous reconnaîtrez sans doute, avec encore plus de facilité, qu'il est\ntrès osé à un tel historien de s'attaquer à Godefroid Kurth, l'auteur des Ori-\ngines de la civilisation chrétienne et de tant d'ouvrages historiques si excellemment\n appréciés. C'est cependant ce qu'il fit.\n   Aussi, il s'attira de la part de M. Kurth un règlementdecomptes d'une verve\nsûrement flagellante, et qui sonnait comme un coup de trique. Ainsi autre-\nfois les géants donnaient une chiquenaude aux pygmées qui les attaquaient, et\nles pygmées mordaient la poussière.\n   M. Tandel a mordu la poussière. Il lui en est resté dans la bouche un goût\nde terre et d'amertume. Aujourd'hui il publie, dans les Annales de l'Institut\narchéologique du Luxembourg : « Les dérèglements de compte de M. Godefroid\n Kurth ».\n   Mais cela n'a aucune importance.\n                                                                          E. N.\n\nLA C R I T I Q U E :\nD e T o u t , par J.-K. HUYSMANS. — (Paris, Stock.)\n   Ce dernier livre de notre ami J.-K. Huysmans réunit en un volume des\narticles publiés, de-ci de-là, dans la presse parisienne. Tous ces articles, de\nsujets absolument disparates, sont du plus haut intérêt et écrits dans le style\nprestigieux de l'auteur que l'on connaît. Il y a là notamment une interpréta-\ntion d'un chef-d'œuvre de Quintin Metsys, qui est une merveille et vaut à elle\nseule qu'on fasse l'acquisition du livre. Je ne puis en faire un plus bel éloge\nqu'en reproduisant ce que m'écrivit à ce sujet, à l'apparition du livre, mon ami\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "                                   LES LIVRES                                 183\n\nl'abbé Verhelst, notre dévoué collaborateur : a Je viens de lire, dans le der-\nnier livre de J.-K. Huysmans : De Tout, une page extraordinaire sur le Quin-\ntin Metsys d'Anvers, qui est peut-être le plus beau commentaire d'une pein-\nture qui ait jamais été écrit. Elle laisse loin derrière elle les analyses de\nFromentin, tant vantées. J'en ai été profondément remué. »\n   Ce livre traite de tout et tout y est à lire. Il contient des pages exquises sur\nla liturgie monastique, sur l'art religieux, sur l'hagiographie, sur les Carmels\net la Vierge-Noire de Paris, sur des coins du vieux Paris et de la province,\nsur des villes intéressantes de l'Allemagne, sur les abbayes bénédictines, etc.\nNous engageons tous nos amis à se procurer ce beau livre d'Huysmans. Il est\nà mettre dans les rayons des œuvres de la vraie littérature catholique con-\ntemporaine.\n                                                                  H.   MŒLLER.\n\nL e T o u r m e n t d e l ' U n i t é , par ADRIEN MITHOUARD. Un vol. in-18. —\n  (Paris, Société du Mercure de France.)\n    L'art est-il surtout harmonie? est-il surtout expression? obéit-il à une\n norme ou chaque artiste apporte-t-il avec lui l'ordre de sa propre pensée?\n Doit-il être comme les rayons divergents d'un centre de lumière ou tout en\nlueurs éparses de foyers dispersés? Doit-il...? Est-il — plutôt! car l'œuvre spon-\ntanée précède toujours la règle réfléchie... A chaque race, son art, qui n'est\n qu'à elle, l'exprime, elle seule, et dont le langage est si étroitement adapté à\n la réalité et au rêve de sa vie que, après qu'elle se sera tue, plus personne ne\n pourra le parler.\n    M. Mithouard pense que les destinées de l'art subissent une sorte d'oscilla-\ntion, de flux et de reflux, qui les soumettent à intervalles presque réguliers,\ntantôt à la prédominance de l'harmonie, tantôt à celle de l'expression ; l'idéal\nchangeant, naturellement, lorsque les tendances régnantes ont épuisé tous\nleurs possibles de beauté. Cette loi se vérifie; mais peut-être ne faudrait-il pas\nlui donner une portée générale et absolue, susceptible de faire négliger les\nautres et importantes données du problème.\n   On a dit de certains peintres que les arbres leur cachaient le paysage ; on\ndirait aussi bien, par analogie, de maint des écrivains actuels, que l'éblouisse-\nment des sensations et des mots l'empêche d'atteindre la pensée. L'expression\na régné bien longtemps : sommes-nous à la veille de nous en blaser et d'évo-\nluer vers la synthèse — l'harmonie?...\n   L'œuvre pénétrante et subtile de M, Mithouard pose devant l'esprit mille\nquestions complexes et passionnantes, sans prétendre d'ailleurs à leur donner\nde solutions péremptoires; — mais n'est-ce pas tout déjà que de nous avoir\ninclinés à les méditer?...\nT h e s t u d y a n d c r i t i c i s m of italian art, par BERNHARD BEREN-\n  SON; un vol. in-8°, illustré. —(London, George Bell and sons.)\n  Depuis une cinquentaine d'années, la critique a accompli un travail énorme,\ncatalogué, classé, exploré tout le passé artistique de l'Europe; dissipé beau-\ncoup d'obscurité et, aussi, n'était-ce pas inévitable? soulevé la poussière\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": "184                             DURENDAL\n\n\nd'innombrables questions dont la solution exercera longtemps encore la saga-\ncité des chercheurs.\n    Les œuvres d'auteurs inconnus ou douteux, ou dont l'attribution n'a pas\ncessé d'être contestée, sont en quantité, et l'honneur en a été reporté, tour à\ntour, aux artistes les plus disparates.\n    La création de collections de photographie telles que celles d'Alinari et de\nBraun, grâce auxquelles des comparaisons, impossibles auparavant, deve-\nnaient faciles; et les nombreuses et excellentes publications parues en ces\ndernières années ont fait que, notamment, l'histoire artistique du XVe siècle\nitalien est venue dans une pleine et merveilleuse lumière.\n    Bien des problèmes restent, naturellement, à élucider, et pour la plupart\ndesquels il y a peu de chances que l'avenir apporte de nouveaux éléments de\nconviction. Malgré ses erreurs, ses anachronismes, sa partialité pour les\nartistes florentins, les racontars dont il se fait l'écho ou qu'il emprunte à des\ncompilateurs plus anciens, Vasari reste la meilleure source de renseignements\ncontemporains, précieux surtout pour l'identification des œuvres qu'il a vues\ntrès souvent et décrit avec soin.\n    Les essais que M. Berenson a recueillis dans ce volume débutent, précisé-\nment, par une étude sur Vasari ei les auteurs, anonymes ou connus, de travaux\n analogues au sien : Ghiberti, entre autres, dont, il est vrai, les curieux Com-\nmentaires sont consacrés surtout à sa propre glorification. Tout en faisant la\npart des fantaisies et des négligences de Vasari, M. Berenson rend pleinement\njustice à ses grandes qualités qui ne l'ont pas suffisamment défendu contre les\njugements excessifs. Il serait absurde d'exiger de lui les procédés d'exacti-\ntude et les méthodes rigoureuses de l'école critique moderne : au fond, il est\nun peu conteur; il rapporte ce qu'il a vu et ce qu'il sait, avec pittoresque et\ngrâce, en ornant, à l'occasion, sa matière d'anecdotes apocryphes ou légen-\ndaires et de petites fables amusantes.\n    Il parle, quelque part, d'un peintre, Berto Linaiuolo, mort, en laissant un\nassez grand nombre d'œuvres, avant d'être parvenu à la maturité de son talent.\n M. Berenson voudrait reconnaître en ce Berto l'auteur d'un certain nombre\n de peintures, attribuées jusqu'ici, les unes à Ghirlandaio, à Filippo ou à\n Filippino Lippi ; les autres — comme le Tobie et les archanges, du musée de\n Turin, et la Belle Simonetta, du Palais Pitti, — à Botticelli. Ce peintre, dont,\n par une singulière fortune, toute l'œuvre se serait trouvée partagée entre les\n contemporains, à peu près comme celle de Fiorenzo di Lorenzo, et que\n M. Berenson désigne sous le surnom d'Amico di Sandro, aurait été, d'après lui,\n l'un des satellites de ce dernier en même temps qu'il aurait subi, à un moindre\n degré, l'influence de Filippino Lippi, etc. L'argumentation de M. Berenson\n est habile, serrée, quelquefois un peu spécieuse, comme aussi dans la belle\nétude où il restitue à Giorgione nombre de tableaux épars dans les collections\neuropéennes et attribués à d'autres artistes.\n    D'importantes pages sur le Corrège et la peinture vénitienne complètent cet\nexcellent volume qui est orné de bonnes reproductions des œuvres dont il y\n est question.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                                 LES LIVRES                                  185\n\nFaut-il lire dans nos classes l'Horace des classiques\n    c o m p a r é s ? par le chanoine GUILLAUME. — P o r t r a i t OU c a r i c a -\n    t u r e , deux réponses à M. le chanoine Remy, par l'abbé B. BAELDE.\n    — (Bruxelles, Schepens, éditeur.)\n    Nous avons déjà signalé la noble tentative faite par M. le chanoine Guil-\nlaume et ses collaborateurs, pour introduire dans nos Humanités l'étude des\nauteurs chrétiens à côté de celle des écrivains de la latinité chrétienne. Cette\nœuvre a été défendue avec enthousiasme au Congrès de l'Enseignement\nmoyen. Elle a triomphé en ce Congrès, sous les auspices des meilleurs pro-\nfesseurs des Universités de Gand, de Liége et de Bruxelles.\n    L'occasion nous est donnée, une fois de plus, de nous étonner de voir les\nprofesseurs de l'Université catholique de Louvain s'opposer à une révélation\n d'art chrétien.\n    Heureusement, les promoteurs de cette œuvre de régénération artistique\n ont l'enthousiasme et l'espoir ancrés au tréfonds d'eux-mêmes. Ils sont sur la\n brèche, repoussant toutes les attaques, estimant leur œuvre appelée à un\n succès d'autant plus grand et plus durable qu'elle aura subi plus d'attaques.\n Car là est marquée la valeur d'une œuvre nouvelle. Elle vivra d'autant mieux\n que les assauts auront été plus rudes, lui enlevant ce qu'elle peut contenir\n encore d'aspérités et de défauts.\n     Après M. Collard, M. le chanoine Remy avait assumé la tâche de tuer,\n sous des traits de science acérés d'ironie, les merveilleux poèmes du moine\n Adam de Saint-Victor, et sur les ruines pantelantes du poète chrétien d'élever\n à Horace une statue d'or et d'airain, complètement repolie et remise à neuf.\n Nous n'avons jamais contesté la valeur d'Horace comme styliste et versifica-\n teur. Il a l'art du mot, de la phrase, de la période, du joli poème. Mais cela ne\n nous empêche pas de reconnaître et d'aimer le talent d'Adam de Saint-\n Victor.\n     M M. Guillaume etBaelde défendent, avec une vigueur que n'a pas M. Remy,\n  la cause chère à leur cœur, le premier, quant aux principes généraux de la\n  méthode de comparaison des auteurs chrétiens et des auteurs païens; le\n  second, quant à l'application qu'il a faite de ces principes dans l'édition des\n  odes d'Horace comparées aux proses d'Adam de Saint-Victor.\n      J'ai éprouvé un vif plaisir à lire ces deux répliques vivantes, pleines\n  d'humour et d'ironie, en même temps que fortes, scientifiques, appuyées sur\n  des documents philologiques remarquables. On sent à lire cela que l'œuvre est\n  bonne, que ses défenseurs sont sûrs-d'eux-mêmes et de leurs auteurs, et l'on\n  se dit que le temps n'est pas loin où ils vaincront, où l'on enseignera à nos\n  jeunes gens, en même temps que les beautés païennes incontestables, les\n   beautés non moins incontestables des artistes chrétiens.\n                                                                          E. N.\n E v e r t L a r o c k , eene studie, door EDMOND VAN OFFEL. — (Anvers,\n   De Vos.)\n   L'on trouvera dans cette jolie plaquette, concentrées en quelque trente\n pages, autant et plus d'idées que dans maint gros volume qui parle d'Art\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": "186                              DURENDAL\n\n\ncomme un notaire qui dresse un inventaire de tableaux. M. VAN OFFEL est\nun vrai artiste. Il aime passionnément l'Art. Il exhale son amour de l'Art\ndans cet écrit, consacré à la douce mémoire d'un jeune peintre flamand,\nEvert Larock, mort à trente-cinq ans, l'an passé, en plein épanouissement de\nsa force, de ses dons merveilleux.\n   L'auteur fait ressortir surtout les deux qualités maîtresses de Larock : son\nsens exquis de la couleur et sa sincérité, qui rendront l'œuvre de ce peintre\nimmortelle.\n   L'étude de l'œuvre de Larock est précédée de quelques considérations sur\nl'Art en général, qui portent loin et qui sont exprimées avec une originalité,\nune vigueur, une précision et une fierté que j'aime beaucoup dans un écrit\ncomme celui-ci.\n   Le style d'Edouard Van Offel est personnel. Un beau portrait rêveur\nd'Evert Larock — une tête classique de peintre flamand, rappelant un peu\nle type de Van Dyck — dessiné par l'auteur de la plaquette, achève de faire\nde celle-ci un petit monument délicieux consacré par l'amitié à la mémoire\ndu modeste, mais grand artiste qu'était Evert Larock.\n                                                                       A. C.\nL'ART :\nTraité d'architecture. Tome cinquième. E S T H É T I Q U E , COMPO-\n  SITION ET DÉCORATION,                par L o u i s   CLOQUET.    — (Paris,\n  Béranger.)\n   L'ouvrage d'esthétique et de composition architecturale de M. Louis Clo-\nquet, achève remarquablement son vaste traité d'architecture. Dans ce volume,\nl'auteur expose ses idées sur l'esthétique, la composition architectonique et la\ncomposition décorative.\n   Si ce traité d'esthétique s'adresse plutôt aux architectes et aux construc-\nteurs, il intéressera d'autres lecteurs par ses points de vue et ses aperçus sur\nl'esthétique.\n   M. L. Cloquet base ses principes d'esthétique architecturale sur l'analyse\ndes formes qui sont le vêtement obligatoire des constructions.\n   Il établit successivement les formes de convenance, de structure' et\nd'expression.\n   Il relève les erreurs que l'on a commis de tout temps en transportant de\nl'architecture au mobilier et réciproquement, des formes incompatibles avec\nl'une ou l'autre des formes d'art, et en négligeant la nature, cette source inta-\nrissable de beauté et d'expression.\n   Les principes d'esthétique architecturale que M. Cloquet met en avant\nsont la solidité, la convenance et la Beauté. Sans définir personnellement la\nBeauté, l'auteur se rattache à l'école de saint Thomas, et il dit, avec l'illustre\nphilosophe : Pulchra dicuntur quae visa placent, ergo pulchrum in débita proportione\nconsista. Le Beau réside dans la proportion due et on considère comme belles\nles choses dont la vue fait plaisir. L'émotion esthétique implique à la fois le\nplaisir des yeux et l'approbation de la raison. Ces deux qualités seront réali-\nsées dans l'architecture si la construction est sincère, si la décoration appuie\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                                   LES LIVRES                                 187\n\n\n  la structure, si les proportions sont harmonieuses, et si les formes utilisées\n  répondent à leur but. Des exemples, illustrés de nombreuses gravures, pré-\n cisent ces principes et les rendent clairs au lecteur.\n     Au chapitre du Style, après avoir passé en revue les différentes théories\n architecturales et affirmé sa sympathie pour la théorie des formes ration-\n nelles, l'auteur émet quelques considérations sur le Style. Le Style est la forme\n expressive particulière que prend un objet sous l'influence des différentes\n causes qui ont occasionné et entouré sa confection. Chaque époque a son\n style propre, en harmonie avec les mœurs du temps et les matériaux en usage.\n L'époque moderne, vu ses rapides moyens de transport, mettant l'artiste à\n même de se procurer facilement les documents et les matériaux du monde\n entier, à cause de sa fièvre de constructions rapides et non mûries, par suite\n d'une absence complète d'unité dans les idées, et enfin par son éclectisme,\n n'est pas encore arrivé à avoir son style à lui. L'auteur, tout en déplorant les\n essais de style moderne outranciers et enfantins, appelle de tous ses vœux\n une aurore nouvelle pour l'architecture de l'avenir. Il l'attend de quelque\n principe nouveau de construction greffé sur la technique traditionnelle déjà\n si riche et de nouveaux matériaux ayant pour conséquences des innovations\n de formes.\n    Si l'art nouveau n'a pas encore trouvé celui qui lui donnera l'impulsion\n vitale, c'est qu'il nous a manqué jusqu'ici, dit-il, un vrai praticien moderne,\nc'est-à-dire un architecte artiste et ingénieur. Seul, l'ingénieur artiste sera\npréparé à donner du style et une forme artistique aux constructions nou-\nvelles, à des formes métalliques aussi bien qu'à des masses de pierre, à des\nédifices en ciment comme à des charpentes en bois.\n    M. Cloquet applique ses principes esthétiques dans la seconde partie de son\nvolume, où il traite de la composition architectonique. Il étudie les plans des\nvilles. Il exprime, ici, des idées qui se rencontrent avec celles de M. Buls et\nde M. Stubben. Il étudie l'édifice et ses parties.\n    Le Décor fait le sujet de la troisième partie du traité. Sujet vaste et fécond,\noù un chapitre surtout attire l'attention ; celui consacré à l'étude de la flore.\nIl y rend hommage aux artistes modernes qui, à l'exemple des imaigiers et\ndes enlumineurs du moyen âge, s'efforcent de renouveler la décoration en en\npuisant les motifs dans les plantes et les fleurs.\n    Quant aux derniers chapitres, il serait à souhaiter que certains architectes\nles lisent avec soin ; qu'au lieu de se laisser guider par des habitudes de maçon\nou par l'ignorance, ils apprennent, à la lumière des principes exposés ici,\nà faire un emploi judicieux des formes décoratives applicables à toutes les\nparties d'un édifice.\n                                                                 HENRY VAES.\n\nLa rivalité de la gravure et de la photographie et ses\n  C o n s é q u e n c e s , étude du rôle de la gravure dans l'avenir, par RENÉ\n  VAN BASTELAER. — (Bruxelles, Hayez.)\n  Voici un travail du plus haut intérêt et de la plus grande utilité. Et il est\nadmirablement bien fait et atteint parfaitement son but. Il est écrit avec une\nlucidité parfaite et raisonné de façon à rendre impossible toute réplique.\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": "188                               DURENDAL\n\n\n    La photographie est presque devenue un mal du siècle. Si elle restait la\nfantaisie de quelques particuliers qui s'en occuperaient en guise de passe-\ntemps, il n'y aurait rien à redire. Mais hélas! elle tend à prendre une place\nqui ne lui revient en aucune façon, la place de l'art le plus exquis et le plus\ndélicat qui soit, celui de la gravure. Il est grand temps et de la plus haute\nimportance qu'une réaction se produise sur ce point. Prouver qu'en aucune\nmanière, ni à aucun titre, la photographie n'est à même de se substituer à la\ngravure, telle est la belle thèse de M. Van Bastelaer. Et il l'expose et la\ndéfend d'une façon magistrale. Il serait impossible de souhaiter mieux.\n    Il y a une différence capitale entre la photographie et la gravure. La pho-\ntographie n'est pas un art, le photographe n'est pas un artiste. La gravure au\ncontraire est un art au plus haut sens du mot et qui exige un vrai talent\nd'artiste. N'est pas graveur qui veut, tandis que tout le monde peut être pho-\ntographe. Pour être ceci, il suffit d'un peu d'habileté. Pour être graveur, il faut\n un talent de tout premier ordre.\n    La photographie est un travail purement mécanique et brutal. On peut y\n déployer plus ou moins d'adresse, sans doute. Mais il y a un abîme entre\n l'habileté et le talent d'artiste.\n     Il y a une chose que la photographie ne rendra jamais et qu'elle est abso-\n lument incapable de rendre, c'est ce je ne sais quoi qui constitue l'âme du\n sujet représenté, c'est la physionomie propre de l'objet, c'est sa moralité, si je\n puis m'exprimer ainsi, c'est son essence. Le photographe ne saisit le sujet\n qu'à un tout petit moment, celui de la pose. L'artiste graveur étudie son sujet\n dans ses mille et une nuances, le tourne et le retourne, se remplit les yeux et\n l'intellect de tous les rayons qui s'en dégagent sous divers aspects et en de\n multiples facettes et ce n'est qu'après s'être assimilé le sujet dans ce qu'il a de\n plus essentiel et de plus personnel, qu'il se met à l'œuvre et condense toutes\n les idées que lui ont suggérées ses méditations, qu'il exécute son œuvre.\n     Voulez-vous un exemple banal, mais frappant de la différence énorme qu'il\n y a entre la photographie et la gravure. Prenez le portrait. Une photo-\n graphie est incapable de rendre l'expression vraie, profonde, essentielle de\n l'individu. Elle ne le reproduit qu'à un tout petit moment de son existence. Il\n lui est impossible d'en exprimer le caractère et de donner à sa physionomie\n le cachet qui en affirme l'âme. Le graveur au contraire peut, s'il a un vrai\n talent d'artiste, après avoir étudié la personne a portraiturer, en saisir la\n vraie nature et en faire saillir et revivre l'originalité profonde.\n     Le malheur est qu'en ce siècle superficiel on n'apprécie plus assez l'art. Et,\n  d'abord la photographie est moins chère. Et on ne sait plus s'imposer de sacri-\n  fice pour l'art. On le devrait, quand ce ne serait que pour encourager les\n  artistes. De plus, on trouve la photographie plus belle parce qu'elle est plus\n  ressemblante, dit-on, ce qui est une absurdité, car cette ressemblance est\n factice, puisqu'elle n'exprime ni ne peut exprimer ce qu'il y a de plus intime\n  dans l'être. Enfin, on ne sait plus apprécier, dirait-on, l'art admirable du gra-\n  veur, et c'est là une vraie calamité.\n     L'effet lamentable et désastreux de tout cela, c'est qu'on finira si on con-\n  tinue dans cette voie, par rendre l'art de la gravure impossible et par décou-\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                                 LES LIVRES                                 189\n\n\nrager tout artiste, qui, sentant en lui la puissance de pratiquer cet art presti-\ngieux, n'en aura plus l'énergie parce qu'il se voit peu apprécié, pour ne pas\ndire rebuté par le public.\n   Le travail de M. Van Bastelaer est, sous ce rapport, une bonne action. Il\nremet la photographie à sa vraie place, en prouvant qu'elle n'est qu'un travail\npurement machinal, quelque consommé que soit du reste l'habileté du prati-\nquant. D'autre part, il revendique hautement, et avec combien de raisons, le\ncaractère d'art pour la gravure. Il n'y a que les imbéciles qui ne seront pas de\nson avis. En tout cas, je les défie de répondre à l'argumentation serrée et\npéremptoire de l'auteur.\n   On s'étonnera que je donne tant d'imporlance à un si petit opuscule. Il n'a\nque quatre-vingt-quatorze pages. Mais ce n'est pas la longueur d'un travail qui\nen fait la valeur. Et celui-ci est du plus haut intérêt et de tout premier ordre\nà mes yeux. C'est une étude substantielle, profondément philosophique et\ncapitale au point de vue de l'art.\n   L'Académie royale de Belgique a reconnu le mérite du travail de M. Van\nBastelaer, en couronnant ce superbe mémoire.\n   J'engage tous ceux que la partie intéresse — et elle devrait intéresser tous\nceux qui ont un tant soit peu le souci de l'art — à lire l'étude de M. Van Bas-\ntelaer. Mon compte rendu n'en donne qu'une bien faible idée. Il est abso-\nlument incolore à côté de l'admirable plaidoirie que l'auteur a écrite d'une\nfaçon si remarquable en faveur de la gravure. Jamais je n'ai vu la question\nexposée d'une façon aussi intéressante et aussi sérieuse.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "                         NOTULES\n\n  L'extension universitaire pour les femmes, fondée à\nAnvers par des dames d'élite, et dont la cheville ouvrière est l'infatigable Made-\nmoiselle Belpaire, en est à la cinquième année de son existence. Nous\ncroyons intéresser nos lecteurs en donnant le programme de cette année :\n   MUSIQUE. — Professeur : M. WALLNER. Les différentes écoles de Clavecin et\nde Piano : I. L'école italienne. — Origine du clavecin et du clavicorde. —\nII. L'école anglaise. — Les clavecinistes britanniques, etc. — I I I . L'école\nfrançaise. — Couperin, Rameau, etc. — IV. L'école allemande jusqu'à\nS. Bach. — V. S. Bach et ses fils. — VI. Haydn, Mozart et Beethoven.\n   ETHNOGRAPHIE.— Professeur: L E R. P . VAN DEN GHEYN. I . L'ethno-\ngraphie, son objet, sa méthode. Importance et intérêt de cette étude. —\nII. Les peuples préhistoriques. — III. Ethnographie de l'Europe et en par-\nticulier de la Belgique. — IV. Ethnographie de l'Asie. — V. Ethnographie\nafricaine. — Ethnographie de l'Amérique et de l'Océanie.\n    HISTOIRE DE L'ART. — Professeur : M. JOZEF JANSSENS. La peinture\ndepuis ses origines.\n    L'ALLEMAGNE D E P U I S 1870. — Professeur : M. E. VLIEBERGH. —\nCe cours est donné en flamand.\n    LITTÉRATURE FRANÇAISE. — Professeur : M. CHOMÉ. I. Les ori-\ngines du théâtre en Fiance. — Le théâtre religieux : miracles, mystères,\nmoralités; mise en scène.— Le théâtre comique : farces, solies, monologues,\nsermons joyeux. — Auteurs et interprètes. — Lecture de « Maître Pathe-\nlin », farce satirique. — II. Ronsard et la Pléiade. — Pierre de Ronsard,\nses origines, sa jeunesse, sa vie. Doctrine littéraire, œuvre et influence. —\n Baïf, Daurat, Jodelle, Remy Belleau, Pontus de Thyard, Joachim du Bellay.\n — Lecture de diverses œuvres de ces poètes. — III. Malherbe. — Sa\n vie, son œuvre, son influence. Racan et Maynard ses disciples. — Lec-\nture de chansons, d'odes, de stances, de sonnets, d'épigrammes de ces\npoètes. — IV. L'Hôtel de Rambouillet. — La marquise de Rambouillet. —\n L'Hôtel Pisani. — La \" Chambre bleue \".— Purisme.— La « Guirlande ».\n— La » Querelle des sonnets ». — Les « Précieuses ». — Molière et les\n Précieuses. — Lecture d'œuvres en prose et en vers des principaux écri-\n vains, « habitués » de l'hôtel de Rambouillet. — V. Boileau. — Biographie,\n caractère, influence. Le poète, l'œuvre. — L' « Art poétique ». Les règles et\n les critiques. — Les grands classiques de son temps. — Boileau et la critique.\n — Boileau et l'enseignement. — Lectures diverses. — VI. Le théâtre roman-\n tique et le théâtre moderne. — Le théâtre de Victor Hugo, d'Alfred de\n Musset, de Dumas père. — Le théâtre de Dumas fils, d'Emile Augier, de\n Labiche, de Becque, de Banville. — Le théâtre libre. — Lecture de\n fragments.\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                                    NOTULES                                   191\n\n\n   P H I L O S O P H I E . — Professeur : M. F. DESCHAMPS. Histoire de la philosophie\nmoderne:!. Les débuts de la philosophie moderne. — La question de méthode.\n— Bacon. — Descartes. — II et III. Les systèmes rationalistes et idéalistes.\n— IV. Progrès des sciences naturelles. — Les systèmes sensualistes et maté-\nrialistes. — V. et VI. Le mouvement néo-thomiste. — Historique. — Sa\nportée et son avenir.\n   L I T T É R A T U R E ANGLAISE. Professeurs : M. A. W. POWELL, M. A.\nCAMBRIDGE. — Ce cours est donné en anglais.\n   H I S T O I R E . — Professeur : M. D E RIDDER. Le second empire : La fin de la\nseconde république. — Le coup d'Etat. — La France en 1852. — Le plébis-\ncite. — Le mariage de l'empereur. — La Cour des Tuileries. — La question\nd'Orient et la guerre de Crimée. — Etat intérieur de la France de 1852\nà 1856. — L'empire et les partis. — La question d'Italie. — L'expédition de\nChine. — L'expédition de Syrie. — L'expédition du Mexique.— La politique\nintérieure et extérieure de 1856 à 1863. — La guerre austro-prussienne. —\nLa France morale, sociale et économique pendant les dernières années de\nl'empire. — Les débuts de là guerre franco-prussienne. — La chute de\nl'empire.\n                                          * *\n   P a u l D e V i g n e . — L'art belge a commémoré naguère deux grandes\npertes: un parfait sculpteur, Paul De Vigne; un véritable peintre, David\nOyens.\n   Paul De Vigne s'est éteint longuement, on le sait. Il est, enfin, entré dans\nla gloire que lui avaient préparée des œuvres d'élégances et de corrections ;\nles plus belles ont été rassemblées au Cercle artistique, de Bruxelles, pour\nune exposition qui fut un hommage unanime au talent du maître. Après la\nrenaissance de la sculpture belge, vers la moitié du siècle; avant la floraison\nsplendide de maintenant, il continua la première, il participa de la seconde\npar une science profonde, une habileté complète, un goût raffiné. La plus\nparfaite de ses œuvres est évidemment cette Immortalité, dont le Musée de\nBruxelles abrite la grâce fière et pure. C'est bien la beauté de la femme, dont\nil exprima surtout l'élégance exquise, qui devait garder cette gloire plutôt\nnoble et sage que puissante et imprévue.\n                                       ***\n  A la Société des Beaux-Arts de Bruxelles. — L'assemblée\ngénérale a eu lieu le 18 courant. Il' y a été procédé aux élections. Ont\nété nommés :\n  Président: M. Hippert; vice-président : le b on F. de Beeckman ; com-\nmissaires : MM. J. Dillens, H . Maquet et le c tc de Mérode ; membres:\nM11e B. Art, MM. Baertsoen et H . Luyten.\n  Le Salon de 1902 aura lieu en avril et mai, au Musée moderne. Il com-\nprendra, en outre des envois des sociétaires, un ensemble de toiles d'Hippo-\nlyte Boulanger et un choix d'œuvres marquantes de l'Ecole française.\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "192                                DURENDAL\n\n\n   L a L i b r e E s t h é t i q u e . — Le neuvième Salon de La Libre Esthé-\ntique est ouvert en ce moment. Comme chaque année, il est du plus haut\nintérêt. Dans la plupart des Salons annuels du Musée moderne, on ne\nvoit guère du neuf. On n'y fait pas de nouvelles connaissances. Ce sont\ntoujours les mêmes artistes qui exposent. Intéressants, sans doute, mais\nconnus déjà. Le but principal de La Libre Esthétique est, au contraire, de faire\nconnaître l'art moderne dans ses plus récentes et plus saillantes évolutions.\nC'est pourquoi il est si curieux et si instructif. C'est pourquoi aussi il donne\nchaque année lieu à des polémiques intéressantes au premier chef.\n   Nous rendrons compte, dans notre prochain fascicule, de ce salon, ainsi\nque des conférences et des auditions musicales qui y seront données.\n\n                                            ***\n   L ' E c o l e d e M u s i q u e d ' I x e l l e s a organisé, comme les années pré-\ncédentes, une série de conférences. La première a été donnée le 16 janvier.\nCes conférences ont lieu tous les dimanches à 3 1/2 heures, rue d'Orléans, 53.\nVoici le programme :\n  L. HENNEBICQ : L'âme wallone. — M. BIERMÉ : La jeune école musicale\nrusse. — T. BRAUN : Saint François de Sales, écrivain. — E. CATTIER : La\nharpe à travers les âges. — E. CLOSSON : Le piano. — J. DESTRÉE : Emile\nVerhaeren. — A. DU CHASTAIN : Le conservatoire en France. — E. ERRERA :\nUn peu d'esthétique. — C. GHEUDE : La poésie populaire. — I. GILKIN :\nLa tragédie et l'opéra. — H. LA FONTAINE : Le rythme. — E . PICARD :\nBalzac. — P . SPAAK : Un conservatoire auXVIesiècle. —. C. VAN DEN BORREN :\nCésar Franck. — E. VERLANT : Musset. — E. VOSSAERT : La femme dans le\nthéâtre de Racine. — L. WALLNER : Bach.\n                                        ***\n  A c c u s é d e r é c e p t i o n . — MAX ELSKAMP : L'Alphabet de Notre-\nDame la Vierge. (Anvers, Buschman). — A. L E BRAZ : La terre du passé\n(Paris, Calmann-Lévy). — V. HUGO : Dernière gerbe (ibid.). — DANTE : La\ndivina Commedia novamente illustrata da artisli italiani. Inferno. Fascicules\nVI, VII, VIII, IX, X, XI, XII (Firenze-Alinari). — SUPINO : Fra Angelico\n(ibid.). — P . BOURGET : Œuvres complètes. Roman IV. La terre promise.\nCosmopolis (Paris, Plon). — L. BRAY : Du beau (Paris, Alcan). — F . DE\nFRANCE : Edmond Van Offel (Paris, Borel). — A. GOICHON : Menues proses\n(Paris, Maison des poètes).— G. RENCY : L'aïeule (Bruxelles, Weissenbruch).\n— G. MARÉCHAL DE BIÈVRE : Destinée d'amour (Paris, Pion). — H . L E C L E R C Q :\nLes martyrs. I. Les temps Néroniens et le IIe siècle (Paris, Oudin). — GUIDO\nGÊZELLE : Verzen (Nederlansche boekhandel, Antwerpen-Gent). — L. Sou-\nGUENET : Le chemin du soleil (Bruxelles, Lamertin). — C. BERNARD : Le\nfestin des dieux (Edition de Vidée Libre). — T. DE WYZEWA : Contes chrétiens\n(Paris, Perrin). — WEBER : Dertienlinden, overgedicht door E. D E LEPELEER\n(Gent, Siffer). — C. LEMONNIER : Les deux consciences (Paris, Ollendorff).\n— E. VERHAEREN : Les forces tumultueuses (Paris, Mercure de France). —\nB. CHAULIN ; Fioretti de Saint François (Paris, Poussielgue).\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "                       Le Silence\n\n                       Voici, dit Delzire d'un ton satisfait,\n                    après avoir fixé le cadre à la muraille...\n                       Un moine auréolé, dans le costume\n                    dominicain, robe blanche et manteau noir,\n                    fixait le spectateur de ses yeux obscurs et\n                    profonds, l'index de la main droite posé\n                    sur les lèvres serrées :\n\n   C'est une des images peintes à la fresque par fra Angelico,\nau-dessus des portes qui s'ouvrent dans le cloître du couvent\nde Saint-Marc, à Florence; et ce silentiaire n'est autre que\nsaint Pierre Martyr, massacré, comme vous ne savez pas,\nen Lombardie, par de furieux hérétiques... Et il me semble\nque ce geste représenté à l'entrée de la sacristie, exhorte,\nà la fois, et ordonne.; il a je ne sais quelle suavité impérative\n— c'est une intimation, mais aussi un conseil... SINE SOLE SILEO,\ndéchiffré-je un jour, sur un ancien cadran solaire de\npierre et d'ardoise, dans un jardin de Fiesole. Mais le\nsilence célébré par fra Giovanni n'est pas de cette sorte :\nil n'appartient pas à l'ombre; c'est un silence, au contraire, de\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "194                         DURENDAL\n\n\ntrop de soleil; un silence d'éblouissement; le silence estival de\nmidi sous l'effusion incandescente et féconde de l'astre au\nzénith — un silence tout lumière.., La joie et l'enivrement du\nsilence volontaire, où les pensées d'humilité et de jubilation\npassent en longs cortèges desérénité,avecdespalmes... L'ivresse\ntaciturne d'une âme débordante qui s'intimide et balbutie devant\nl'impuissance de la parole à exprimer l'effervescence intime de\nsa béatitude...\n\n   — Je pense, moi, que dans toute matérialisation de notre\npensée, acte ou parole, il y a une déchéance; et nous sommes\ntoujours au-dessous de nos rêves — et, presque, de nous-mêmes...\nLe mutisme, seul, traduit l'éloquence de certaines émotions qui\nfrappent en nous une note étendue et grave — unique — réper-\ncutée en notre sensibilité comme sur les touches vibrantes d'un\nclavier et d'où, à la fin, les larmes, aiguës, jaillissent... Que\nsais-je? Le mirage d'un souvenir émergé du brouillard de notre\nsongerie ainsi que le faîte fabuleux, blanc et rose, d'un édifice\nilluminé par le soleil matinal; la chimère, tout à coup réalisée,\nd'un vœu secret...\n\n   — C'est vrai, j'ai connu ces fièvres, reprit Delzire... Je me\nrappelle le premier soir de mon arrivée à Venise : J'errais sur la\nPiazzetta, les yeux remplis encore d'onctueuses et flottantes\nvisions de palais colorés, refléchis dans le crépuscule des canaux.\n Le palais desDoges, dressé devant moi, sur les épaisses colonnes\ntrapues de ses arcades, lourd et féerique, lustré par l'averse,\nm'impressionnait comme une manifestation souveraine de force .\net de volonté... Saint-Marc, avec sa végétation de dômes, ses\nporches, marbre, or et mosaïques, luisait dans l'obscurité; au\ndelà, je voyais, masqués en partie par la grande ombre du\nCampanile, les portiques illuminés des Procuratie vecchie encom-\nbrés de promeneurs alertes qui disparaissaient dans les ruelles\nenvironnantes comme derrière les portants d'un décor... Seul,\nsur la sombre Piazzetta, entre les palais silencieux, fiévreux et\nfrissonnant de l'humidité du soir et de la fraîcheur de la brise\nmarine, ce spectacle finit par se destituer, à mes yeux, de toute\nréalité, par m'apparaître ainsi qu'une fantasmagorique halluci-\nnation... M'éloignant, cependant, j'arrivai au bord du quai des\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "                            LE SILENCE                           195\n\n Esclavons, devant l'espace, plein de ténèbres et de bruisse-\n ments, où dormaient la Mer et les Iles... Personne ; la nappe des\neaux renflée par une imperceptible ondulation clapotait douce-\n ment contre les murailles du quai ; de rares gondoles passaient\nau loin, que leur fanal, seul, dénonçait... Une barque chargée\nde chanteurs traversa le Grand Canal, en laissant traîner der-\nrière elle, comme de capricieuses fleurs effeuillées, des préludes\ninterrompus de chants et de mandoline...\n   Et —ne sourirez-vous pas, vous, ironique à force de tendresse?\n— cette musique dispersée dans les lagunes acheva de me bou-\nleverser : incantation, douleur, larmes — toute la beauté con-\njurée de cette nuit et de cette heure, pour l'allégresse longtemps\nconvoitée du pèlerin inattendu de ce rivage : ce fut en moi\ncomme un saisissement de poignante félicité qui me fit éclater\nen sanglots...\n\n\n   — Vous aviez senti la peau de chagrin se contracter, peut-\nêtre, et vous pleuriez votre désir exaucé?...\n\n\n   — Non, je ne crois pas... Pourtant, j'avais commencé ce\nvoyage, si longtemps et si vainement ambitionné, triste, indé-\ncis, comme détournant les yeux de la joie qui me venait, de\ncrainte de la trouver moins belle que l'incertaine espérance qui\nen avait entretenu l'attrait en moi. A la veille de mon départ,\nmême, l'expérience ravivée, l'amertume remuée de tant de\ndéconvenues et de démentis, l'appréhension de ce que nous\navons appelé « l'éternel Décevoir », me faisait m'écrier d'angoisse :\n— «Seigneur! apprenez-moi à jouir de ma joie!... » Toute la\nbeauté nouvelle qui s'était écoulée autour de moi, comme les\nrapides aspects changeants d'un songe de clarté, jusqu'à\nVenise, n'avait pu effacer l'impression de ces pensées dernières.\nEt j'allais ainsi, inquiet, soucieux de ne point rapporter de ce\ndépaysement en une terre de gloire et d'éclat la conscience,\nplus forte et plus grande de l'art et de la vie, l'âme de paix et de\nfraîcheur que j'en attendais...\n\n\n  Delzire se tut un instant, puis reprit :\n  — Des heures, certes, sonnent dans notre existence qui y\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "196                         DURENDAL\n\n\nmarquent un stade : elles sont une conclusion, mais, aussi, un\nrecommencement...\n\n  — On renouvelle son hypothèque sur l'espoir, sans prendre\ngarde que le capital et les intérêts en seront d'autant plus\nlourds, et plus certaine la faillite!... interrompit Maxime.\n\n   — Les pensées que ces heures suscitent en nous, continua\nDelzire, sans répondre, ne nous sont pas nouvelles; elles étaient\nseulement éparses, séparées et voici, tout à coup, elles se sont\nrejointes et reconnues, elles ont découvert le lien logique qui lés\nfera harmonieuses et fécondes... Le souvenir de ma première\nvisite au couvent de Saint-Marc m'est resté, aussi, comme celui\nd'une de ces heures : dans l'espoir de plus de tranquillité, j ' y\nétais allé vers midi ; en effet, il n'y avait plus aucun visiteur et\nles gardiens mangeaient ou faisaient la sieste dans les coins...\nEt, dès l'abord, en entrant dans ce petit cloître de Michelozzo,\ndont le soleil dessinait les arcades fines et les colonnes pures\navec une netteté et un relief admirables, je me sentis encore une\nfois paralysé par la pulsation trop incisive de la joie... Je\nm'assis, presque tremblant, comme à une subite apparition\ninouïe. Et mes yeux s'étant fixés sur ce Pierre Martyr, l'oraison\nde mon inespérance se représenta soudain à m'a mémoire :\n— « Seigneur! apprenez-moi à jouir de ma joie!» et il me parut\nque la solennité, la gravité, la persuasion de ce geste auguste\nde silence y répondait...\n\n   — Eh! s'écria Maxime, comme je vous l'ai dit bien souvent,\nvous vous êtes ajouté à l'œuvre que vous admiriez... A l'inverse\ndes badauds qui écrivent leur nom éphémère et celui, plus éphé-\nmère encore, de celle qui les aime d'un amour éternel, sur une\npierre quelconque du monument, vous inscrivez le monument\nmême dans votre souvenir, comme une date de votre vie!...\nVous n'êtes qu'un badaud supérieur!... Ne vous irritez pas, ô\nhomme trop doux! Ne le savons-nous point? l'admiration n'est\nni une adhésion, ni une conversion, mais une fusion — et, peut-\nêtre, tout le génie de l'artiste consiste-t-il à donner un corps à\nla pensée obscure de :ceux dont il deviendra le héraut... 11\nsouffre, et il connaît sa souffrance; et il la révèle à tous ses\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "                           LE SILENCE                          197\n\nfrères inconnus de douleur qui l'endurent tout bas en attendant\nque quelqu'un vienne, qui la leur nomme... Elle préexistait en\nnous et cherchait, seulement, une forme, l'émotion à laquelle\nnous conduit la contemplation d'un site, le rythme d'une\nstatue, l'accent d'un vers, l'inflexion d'une phrase musicale... Le\npaysage ou l'œuvre l'ont, non pas créée, mais tirée des limbes,\nincarnée, réveillée, de même qu'un coup du battant évoque les\nénergies sonores qui gisaient, dormantes, dans une cloche...\nUne œuvre nous frappe dans la mesure où elle suscite en nous\ndes échos de l'être de réalité et de désir que nous sommes ; et\nsur quelque chemin que nous entraînent nos admirations, c'est\ntoujours notre sensibilité qui nous guide, ou nos souvenirs...\n\n   — Sensibilité! souvenirs! Celle-là est faite de ceux-ci; de\ncicatrices mal fermées et qui saignent — et ses effusions, souvent,\nsont comme des guirlandes d'ardentes et sombres roses posées\nsur une tête de mort?...\n   A chaque instant de notre vie, ne sommes-nous point placés\ndevant le présent avec tout notre passé, épaves déchiquetées de\njoies, rêves détruits, présomptueux espoirs confondus : tous\nnos antécédents de rancœur et de ruine?... Notre âme est faite\nde sa substance originelle mélangée à celle de tout ce passé,\nhumus accumulé sur la terre, où se décomposent nos jours,\ntoutes les feuilles tombées de notre force et de notre foi...\n Quelles fleurs pourraient encore en surgir?...\n\n   — Que personne ne cueillera!... Tenez, dit Maxime, l'envie\nme prend, quelquefois de rire avec une insolence violente au nez\ntrivial des individus qui proclament : « On ne vit pas avec les\nmorts ! » ignorant, naturellement, que nous sommes les prison-\nniers des morts et que le monde est gouverné par les tom-\nbeaux!... Nos morts! nos souvenirs! mais nous en vivons; nous\nnous en nourrissons, et c'est eux seuls qui, en s'interposant entre\nnous et la vie, nous en voilent le dur éclat mécanique, le broie-\nment machinal et implacable d'égoïsme et de rapacité... J'ai le\nculte des souvenirs, heureux ou désolés, peu importe; et il me\nsemble qu'ils soient comme des mânes, protecteurs si nous leur\nrendons les offrandes dues de froment vierge, de sel et d'eau,\net qui, si nous les négligeons, soulèvent la pierre du temps,\n pour revenir errer, en gémissant, à la lumière...\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": "198                         DURENDAL\n\n\n\n   Et cela est bien : car nous nous diminuons de tout ce que\nnous cédons à l'oubli. Supprimer le passé, c'est attenter à l'ave-\nnir, puisque tous nos gestes achèvent des gestes commencés,\ntoutes nos pensées précisent des pensées ébauchées, et nos\nlarmes d'aujourd'hui ne sont que le jaillissement d'une douleur\nlentement amassée et qui déborde... Si nous voulons vivre\nnotre vie, et en connaître le sens, vivons donc parmi nos morts\net que notre foyer soit orné d'effigies funéraires!...\n   Une pensée unanime d'exaltation a conduit la main des\nhommes qui, au cours des siècles, ont concouru à la perfection\nde beauté de cet édifice composite; les époques ont passé,\nune à une, laissant chacune son offrande : une galerie légère\nqui anime la sévérité massive et nue des nefs antiques; la\ntraînée de pourpre et d'or d'un vitrail; un autel solennel ou\nnaïf; une statue, un tableau... Nous sommes tels! Chaque jour\nnous apportons une pierre à cette architecture dont l'apparence\nvarie, non la substance — car la tradition et l'unité sont en\nnous!... Eh! oui, vraiment, nous faisons à l'exemple des\nPharaons : le jour de notre avènement à la vie nous posons la\npremière brique de notre sépulture! Mais oserions-nous for-\nmuler le souhait que notre pyramide soit haute?...\n   Maxime se leva brusquement :\n   — Chimères! chimères que tout cela, bruit superflu, paroles\nqui ne nous consolent, ne nous étourdissent, ni ne nous ven-\ngent!... Pharaons! oui, nous sommes ici comme des momies\nroulées dans les bandelettes, surchargées de prières dédaignées\net d'histoires anéanties, de leur passé; environnées des effigies\nglacées de tout ce qu'elles ont aimé; de simulacres d'elles-\nmêmes où leur âme, au jour de la Résurrection, tentera de se\nréincarner... Nous aussi, nous essayons de faire palpiter encore\nnotre âme en d'inertes images, tandis qu'au-dessus de nos têtes\nla vie roule et continue !...\n   Il faudrait vivre au jour le jour... Nous aimons selon notre\npassé, selon la douloureuse richesse de notre passé, selon les\npuissances de rêve et de souffrance qu'il a déposées en nous.\nNous le saisissons comme une gerbe généreuse de fleurs cou-\npées et l'offrons, d'un seul geste fervent, à l'être choisi. Mais en\nconnaîtra-t-il le prix infini et la magnificence si la vie n'a mis\nen lui la capacité d'égaler son âme à un tel don?\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "                            LE SILENCE                        199\n\n   — Qu'importe? conclut Delzire. Vous venez du fond lointain\nde vos jours, portant votre cœur comme un fragile vase de terre\nrempli d'aromates, pour le briser, dans l'élan d'une entière obla-\ntion, aux pieds prédestinés qui en fouleront les débris lorsque\ntout le parfum s'en sera vainement évaporé!...\n\n                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": ""}, {"page_pdf": 242, "texte": ""}, {"page_pdf": 243, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": true, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1902-03", "signet_source": "Neuvième année - N°3 - Mars 1902 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant février (pages 65-128), pages 129-199 ; Coups de Cloche daté « Mars » (p. 129) ; centenaire de Victor Hugo (26 février 1902). Notules p. 190, troisième entrée de la rubrique dans la table annuelle.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec les rubriques Notules et Les Livres de la table annuelle (p. 774)."}}