{"numero_id": "ulb-durendal-1902-livraison04", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-001", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 200, "page_fin": 201, "titre_corps": "Tristan et Yseult : Le Désir suprême : Tristan", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Devèze", "ancre_debut": "Tristan et Yseult Le Désir Suprême", "ancre_fin": "dans tes bras, sur la grève", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Confiteor", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 249, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1250, "texte": "Tristan et Yseult\n\n                 Le Désir Suprême\n\n\n\n                        Tristan\nAu bord de la mer calme où le soleil se plonge,\n0 mon âme, pourquoi t'arrêtes-tu soudain?\nQuel étrange désir a fait trembler ma main\nEt quel est le frisson qui traverse mon songe?...\n\nJ'ai peur... Le jour qui saigne au bord de l'Océan,\nBlessé mystérieux dont la lente agonie\nS'enfonce dans la mer pacifique et bénie,\nM'a donné le vertige auguste du Néant...\n\nOh! mourir dans tes bras par ce beau soir tragique ;\nMourir d'avoir vécu tout le rêve en un jour,\nEt m'en aller, bercé d'espérance et d'amour,\nVers la nuit inconnue où chantent des    musiques!...\n\n Elle m'attire... Ecoute! au loin, la voix m'appelle,\n Yseult, et la syrène a chanté sur les flots...\n Nous avons trop aimé : le Dieu veut des sanglots,\n Car ma blessure est large et la plaie est mortelle...\n\n L'heure a fui; notre amour subsiste,  inapaisé;\n Mais je veux emporter son âme avec mon âme,\n Et ma lèvre glacée à ta lèvre de flamme,\n Confondre nos deux cœurs dans un dernier baiser.\n\n Tous les soleils ont leur coucher ; voici le nôtre,\n Nous caressant encor de son dernier rayon.\n Qui penche à son déclin et râle à l'horizon...\n Et mon rêve est trop fier pour en attendre un autre;\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 288, "texte": "                 TRISTAN ET YSEULT                             201\n\n\nCar je veux, enivré de tendresse et d'orgueil,\nAu moment de quitter le Palais de mon Rêve,\nEtre plus grand que tous, et n'en passer le seuil\nQue pour aller mourir, dans tes bras, sur la grève...\n\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-002", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 201, "page_fin": 201, "titre_corps": "Tristan et Yseult : Le Désir suprême : Confiteor", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Devèze", "ancre_debut": "Confiteor Je viens vers vous", "ancre_fin": "qui frissonne et qui rêve", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 250, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 288, "fin_caractere_exclue": 1295, "texte": "Confiteor\n\nJe viens vers vous, vierge aux yeux clairs, petite     amie,\nTrès las d'avoir connu le mensonge et la vie,\nPèlerin l'Idéal dont la route est finie...\n\nJ'ai cherché le Bonheur et ne l'ai pas trouvé;\nJ'ai supplié le Rêve, et je n'ai pas rêvé;\nJ'ai conçu le Poème et n'ai pas achevé...\n\nQuand l'Amour m'a tendu ses lèvres enivrées,\nJ'ai bu dans son baiser les angoisses   sacrées;\nMais je n'ai pas vécu les heures   espérées...\n\nEt sans avoir connu le véritable   amour,\nJ'ai voulu l'âpre orgueil de mentir à mon tour...\nPeut-être faudra-t-il me repentir un jour.\n\nPuis j'ai compris le ciel fermé, l'ombre épandue ;\nMon regard s'est voilé, ma jeunesse s'est tue...\nMon cœur agonisait quand vous êtes venue.\n\n Mais vous êtes venue; et vous m'avez donné\n Le renouveau fleuri de mon printemps     fané...\n Si j'ai beaucoup souffert, j'ai beaucoup  pardonné;\n\n Car grisé d'Infini depuis l'heure trop brève,\n Devant cette clarté d'aurore qui se lève,\n Je ne suis qu'un enfant qui frissonne et qui rêve..\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-003", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 202, "page_fin": 202, "titre_corps": "Tristan et Yseult : Le Désir suprême : Rencontre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Devèze", "ancre_debut": "Rencontre Deux petits enfants", "ancre_fin": "Et la route, c'était la vie", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Nocturne La Nuit", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 251, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 63, "fin_caractere_exclue": 1160, "texte": "Rencontre\n           Deux petits enfants sont venus,\n           Petits yeux bleus, petits pieds nus,\n           Petites bouches curieuses;\n           Ils sont venus par le chemin,\n           Graves, en se donnant la main,\n           Avec des mines    sérieuses...\n\n           Je me suis arrêté près d'eux ;\n           J'aime les petits, et les vieux,\n           Têtes blondes et têtes blanches;\n           Et j'ai vu que, soudain    touchés,\n           Les grands arbres se sont penchés\n           Pour les bénir avec leurs branches.\n\n           Je ne sais pas ce qu'ils m'ont dit;\n           Le plus grand était si petit\n           Qu'ils ne le savent pas sans doute...\n           Pourtant j'avais les sens grisés\n           De soleil clair et de baisers\n           Quand je me suis remis en route.\n\n           Car il m'a semblé... — N'est-ce pas?\n           Je puis vous l'avouer tout bas,\n           Et vous pardonnerez, ma mie... —\n           Qu'en cet instant exquis et doux,\n           Les petits enfants, c'était nous,\n           Et la route, c'était la vie...\n\n\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-004", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 202, "page_fin": 203, "titre_corps": "Tristan et Yseult : Le Désir suprême : Nocturne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Devèze", "ancre_debut": "Nocturne La Nuit", "ancre_fin": "ALBERT DEVEZE", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 251, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 1160, "fin_caractere_exclue": 1396, "texte": "Nocturne\n      La Nuit, les yeux mi-clos et le doigt sur les lèvres,\n      Déesse ardente et pâle en son voile de deuil,\n      Vierge, Mère et Maîtresse aux longs baisers de fièvres,\n      Ce soir m'est apparue, auguste, sur mon seuil.\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1820, "texte": "                        NOCTURNE                                  203\n\n\nEntre! Je n'ai plus rien que Toi, la seule Amie...\nCausons, veux-tu? très lentement, comme        autrefois,\nPour ne pas éveiller ma jeunesse     endormie...\nAu chevet d'un malade il faut baisser la voix.\n\nAu fond de l'ombre, une musique qui prélude,\nPar la fenêtre ouverte est entré tout le soir;\nEt je veux respirer, sœur de la Solitude,\nTon âme et ton parfum qui troublent... Viens t'asseoir.\n\nL'heure est très douce et très lasse, comme une       amante...\nDes couptes enlacés se pâment... On dirait\nQue la Vie éternelle et féconde fermente\nDans l'apaisement grave où rêve la forêt...\n\nOui, c'est Toi, Créatrice, ô Nuit fière et sereine,\nQui fis cette splendeur et cette majesté,\nEt c'est la fine mousseline de ta traîne\nQui passe en frisselis sur le sol argenté...\n\nJe t'aime pour cela ; pour ta prunelle    noire,\nMagnétique reflet d'inconnus     insondés,\nQui me fascine et qui me grise et me fait croire\nA des chutes sans fin vers des immensités;\n\nPour ta voix molle qui caresse et qui console,\nChant vague, violon qui pleure sans archet,\nConfidence éperdue où ton regret s'affole\nEt révèle à mon cœur ce que ton cœur cachait ;\n\nMais je t'aime surtout, sœur triste, pour tes larmes,\nBaptême étrange et pur des gazons et des fleurs,\nCar elles sont le plus divin de tous les charmes\nQui te sacrèrent Rédemptrice des Douleurs...\n\nEt puis pardonne, si parfois je te blasphème,\nSi j'ai menti comme les autres, si tu vois\nQue j'ai par lâcheté renié ce que j'aime\nEt profané le Temple où trône ton pavois...\n\nJ'évoque ta Beauté splendide ; je t'adore;\nMon Idéal vaincu se traîne à tes genoux ;\nEt je veux posséder ton âme vierge encore,\nO Toi qui sais aimer et pleurer comme nous !\n\n                                               ALBERT ; DEVÈZE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-005", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 204, "page_fin": 215, "titre_corps": "L’Œuvre de Vincent d’Indy", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. de la Laurencie", "ancre_debut": "L'Œuvre de Vincent d'Indy", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 253, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 2631, "texte": "L'Œuvre de Vincent d'Indy\n\n                   UNE haute et fière personnalité de musicien servie par un\n                     tempérament d'apôtre, tels sont les traits sous lesquels\n                     nous apparaît Vincent d'Indy dans son œuvre double\n                     d'artiste et de professeur. Depuis longtemps déjà, Bruxelles\n                     a appris à connaître les diverses compositions du maître\n                     qui, depuis la mort de César Franck, s'est affirmé comme\n                     le chef incontesté de la jeune école française. Successive-\n                     ment les XX, la Libre Esthétique, les concerts Ysaye et la\n                     Monnaie lui ont accordé une large et intelligente hospi-\ntalité et se sont acquis de la sorte les droits les plus qualifiés à sa gratitude;\naussi, Vincent d'Indy s'est-il accoutumé à considérer la Belgique comme sa\nseconde patrie artistique.\n   Le propre des natures fortement accusées est de suivre courageusement\nleur voie sans se préoccuper des préjugés de l'opinion et des criailleries de la\ncritique. Dédaigneuses des immédiates approbations, elles n'écoutent que\nleur propre conscience et ferment l'oreille aux suggestions du goût régnant.\nVincent d'Indy possède une nature de cette espèce-là; au cours de sa carrière\nmusicale, on ne le vit jamais rechercher la satisfaction plus ou moins fre-\nlatée d'une popularité facile. Attaché fermement à sa tâche, il a réalisé en\ntoute liberté son idéal esthétique, préférant courir le risque d'être temporai-\nrement méconnu que de faillir à la mission, qu'il regarde comme un devoir\nsacré, celle de précéder et de guider le public afin d'exhausser son esprit et\nson cœur. Aussi, faut-il lui savoir gré de son intransigeance un peu hau-\ntaine, parce qu'elle n'est que le gage de sa sincérité.\n   Vincent d'Indy peut se prévaloir d'une forte hérédité musicale. Un de ses\noncles a laissé des œuvres estimées; son père aimait et cultivait la musique,\net sa grand'mère fut sa première éducatrice en entourant jalousement son\nenfance de ses soins éclairés. Chaque année, il quittait Paris, à l'époque des\nvacances, pour venir passer quelques mois dans l'Ardèche, pays d'origine de\nsa famille. Les influences du début marquent toujours une trace indélébile;\nelles agirent puissamment sur lui, et de ses séjours au pays cévenol, comme\nde l'éducation très puriste qu'il reçut, découlent les traits les plus saillants de\nson talent et de ses tendances.\n   Vincent d'Indy n'a subi aucun des contacts qui altérèrent tant de natures\nd'artistes ; nulle influence mauvaise ne vint ternir son cœur enthousiaste et\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3532, "texte": "                      L'ŒUVRE DE VINCENT D'INDY                            205\n\n\nrêveur, et lui apporter la tentation de suivre le chemin de la musique à la\nmode qui sévissait si cruellement sous le second Empire. Entouré de parents .\nà goûts élevés, familier avec les chefs-d'œuvre d'Haydn, Mozart, Beethoven,\nWeber, Mendelssohn et Schumann, enthousiaste de Berlioz, il ne fréquen-\ntait que le temple aux lignes pures élevé à l'art par les Maîtres, et ignorait les\nconsti'uctions byzantines décorées d'oripeaux multicolores où se complaisait\nle gros public du temps. Il échappa à la contagion du microbe de l'opéra\nrossino-meyerbeerien, et lorsqu'il entra au Conservatoire, sous la direction de\nCésar Franck, auquel il devait vouer un culte attendri, déjà sa voie était\ntracée, cette voie qu'il parcourut en pionnier convaincu avec l'allure d'un\nchevalier croisé.\n    Voilà pour son éducation première. Mais combien la contemplation des\nspectacles grandioses que dispense royalement le plateau cévenol devait\nimpressionner vivement son esprit d'enfant observateur et réfléchi ! Mis pério-.\ndiquement en présence d'une nature âpre et rude, il recueillait ainsi les sen-\nsations exquises et rares que devait refléter plus tard sa musique ; il s'abreu-\nvait à la source auguste qui inspira toujours les grands et les forts, ces prêtres\nde l'art pour lesquels il professait une vénération si profonde.\n    Quiconque a parcouru le socle granitique et abrupt sur lequel s'appuie la\nFrance, quiconque en a admiré les lignes puissantes et sobres, les horizons\ninfinis, ouatés de brume ou inondés de lumière, comprendra quel réservoir\nde saine et vivifiante poésie est le pays ardéchois. Vincent d'Indy, marcheur\ninfatigable et touriste intrépide, en avait escaladé les crêtes, parcouru les\nhauts plateaux que balaie le dur vent montagnard. Il avait entendu gronder\nla basse des torrents qui gisent comme immobiles au fond des vallées; il avait\n passé sous les hêtres fantastiques aux troncs énormes, qui agrippent le sol\n avec des bras de pieuvres; les chants des pâtres résonnaient à ses oreilles, et\n sa mémoire d'enfant en conservait le souvenir naïf et ému.\n    Plus tard, toujours fanatique des excursions pédestres, il devenait un pèle-\n rin passionné de Bayreuth, et s'en allait, par étapes, le bâton à la main, vers\n le sanctuaire wagnérien, à travers les épaisses sapinières de la Forêt noire et\n le long des lacs tyroliens. Il buvait à longs traits cette atmosphère exquise et\n forte de la montagne où passent, pour qui sait les enlendre, les harmonies\n subtiles de la Vie universelle : « Tu as une voix, Montagne, s'écrie Shelley,\n capable d'abroger les larges codes de la fraude et de la douleur; voix que tous\n neComprennent pas, mais que les sages, les grands et les bons interprètent,\n ou.font sentir ou sentent profondément. » Vincent d'Indy fut un de ceux que\n désigne le poète anglais.\n    En même temps, et par une corrélation nécessaire, son goût tendait vers la\n  Légende, car la Légende ne naît que là où la nature s'impose grande et fière.\n  Elle exige le fuyant des lignes, l'au-delà mystérieux des horizons largement\n déployés. Porté par son caractère méditatif et concentré vers les littératures\n  du Nord, Vincent d'Indy se sentit attiré invinciblement vers les récits légen-\n  daires en raison même du pays qu'il aimait. Ce fut aux poètes allemands et\n  anglais.qu'il demanda l'inspiration de ses premières œuvres Schiller, Uhland\n  et Shakspeare lui fournirent les sujets des Piccolomini, devenus plus tard la\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3536, "texte": "206                               DURENDAL\n\n\n\ntrilogie de Wallcnstein (1876-1880), de la Forêt enchantée ( 1878) et de l'Ouverture\nd'Antoine et Cléopâtre (1876). Il s'enthousiasme du gothique et des vieilles\ncités allemandes coiffées d'innombrables pignons. Le romantième le séduit,\nmais à la condition de ne s'appliquer qu'aux hautes époques; il professe une\nvéritable passion pour leXIIIesiècle, pour cet admirable symbolisme chrétien\nque M. Male a si éloquemment mis en lumière dans son livre magistral sur ;\nl'Art religieux du XIIIe siècle. Comprenant que la Musique exige de ceux qui la\ncultivent et qui l'aiment, non seulement des connaissances techniques parti-\nculières, mais encore les riches trésors d'une solide instruction générale,\nl'auteur de Fervaal ne s'est point borné, comme tant de ses confrères, à devenir\nun savant contrepointisle ; il a voulu être un artiste complet, et a approfondi\ntous les problèmes de l'esthétique, poussant ses investigations dans toutes les\ndirections de l'horizon artistique et littéraire. De ses nombreuses lectures et\ndes réflexions qu'elles lui suggérèrent, il n'a conservé qu'une médiocre admi-\nration pour la Renaissance duXVIesiècle, à laquelle il reproche d'avoir fait\npasser la perfection de la technique avant la recherche sincère de l'expression,\net d'avoir ainsi matérialisé l'art. Ses sympathies vont plus haut ; elles vont à,\nces admirables Primitifs italiens et allemands, aux saints de pierre qui peu-\nplent nos cathédrales et dans les gestes hiératiques desquels « il y a de l'éternel ».\nVincent d'Indy accuse la Renaissance d'avoir ouvert l'ère des imitations; c'est\nà elle qu'on peut rattacher le mouvement qui s'appela plus tard le classicisme,\nmouvement basé sur l'imitation et la reproduction des modèles laissés par\nl'antiquité. Une veine de profonde originalité se trouva ainsi tarie, au profit\nde pastiches talentueux, sans doute, mais d'une conception assurément plus,\nbasse que les géniales créations du XIIIe siècle, toutes pétries d'idéal, et ani-\nmées d'un surprenant souffle émotionnel.\n   On l'a dit, Vincent d'Indy est un vieux romantique. Sa conception de\nl'art s'affirme comme exclusivement idéaliste; il oriente sa vision des choses\ndans un sens plus abstrait que concret et sa réalisation musicale des person-\nnages ou des sentiments apparente les uns et les autres avec les entités méta-\nphysiques des « Miroirs » de la scolastique; ils s'appelleraient volontiers :\nAmor, Prudentia, Justitia, etc.\n   Nous nous sommes étendus sur ces caractéristiques générales des ten-\ndances et des opinions de Vincent d'Indy par ce que sa musique en apporte\nla confirmation et la traduction. Tout d'abord, il y a lieu de remarquer qu'il\ns'est adonné à tous les genres ; ce n'est point un de ces spécialistes attachés\nà l'exclusive fabrication d'un type, nous dirions d'un modèle d'oeuvre; tel\nne compose que des opéras, tel autre que des symphonies. Notre auteur a\nabordé tour à tour le poème symphonique, la musique de chambre, la sym-\nphonie, la musique de piano, l'opéra-comique, la légende dramatique, le\ndrame lyrique, la musique vocale. En cheminant ainsi à travers ces diverses\nmanifestations de la musique, il s'est construit pièce par pièce un corps de\ndoctrines solidement établi et qui constitue la base de son enseignement\nactuel ; cette promenade « à travers chants » l'a documenté plus que personne\nsur l'évolution des formes et de la théorie musicales à travers les âges et\nVincent d'Indy, professeur, complète de la sorte Vincent d'Indy, compositeur.\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3489, "texte": "                       L'ŒUVRE DE VINCENT D'INDY                             207\n\n\n   Si l'on voulait établir les sources où il a puisé sa science, il faudrait donc\nparcourir toute l'histoire de la Musique. Depuis le chant grégorien jusqu'à\nBeethoven en passant par Palestrina et Bach, les belles œuvres, à quelque\nécole qu'elles appartiennent, ont contribué à l'édification de son talent. Il a eu\npour maîtres, tous les grands créateurs. Cependant, trois influences ont agi\nsur lui de façon à la fois plus prochaine et plus précise. Ce sont celles de\nBerlioz, de Wagner et de César Franck. Remarquons cependant qu'il est\nassez malaisé de parler d'influences lorsqu'on se trouve en présence d'une\npersonnalité aussi nette et aussi féconde que celle de l'auteur de Fervaal; car\nune telle personnalité triture et remanie si profondément les enseignements\nde ses prédécesseurs que ceux-ci ne remplissent vis-à-vis d'elle qu'un rôle\npurement extérieur. Ils ne sont que les agents qui ont déterminé son expan-\nsion et ouvert la porte à son originalité.\n   Ces réserves une fois faites, on ne saurait nier que Vincent d'Indy ne soit\nredevable à Berlioz des suggestions que lui apporta le Traité d'Orchestration.\nC'est dans ce livre qu'il puisa l'orientation, devenue si prestigieusement per-\nsonnelle, de sa manière de traiter l'orchestre, et de traduire avec un inimi-\ntable bonheur son « impressionnisme musical ». Vincent d'Indy a suivi\nRichard Wagner dans sa conception du drame lyrique et dans la mise en\nœuvre des personnages musicaux. Mais, il importe avant tout de recon-\nnaître en lui l'élève préféré et le continuateur de César Franck; car le grand\nartiste des Béatitudes enseigna à Vincent d'Indy la chose la plus rare et la\nplus noble qui soit : la probité dans l'art. A ce maître incomparable il a pris\nsa science solide du contrepoint, le maniement à la fois simple et audacieux\ndes thèmes, le secret de les faire évoluer en toute indépendance et de les\ndévelopper avec une logique impeccable. Il a pris surtout la foi en son art,\nla conviction enracinée que l'art n'est pas un métier, mais bien un sacer-\ndoce, quelque chose de saint et d'auguste, la seule chose qui nous rende\nfiers d'être hommes.\n   La personnalité de Vincent d'Indy se dévoile dans son instrumentation,\ndans son invention mélodique et rythmique, dans l'emploi qu'il fait des\ntonalités et dans le caractère de son symbolisme. Au point de vue de.\nl'orchestre, il est, selon le mot de V. Joncières « étourdissant ». Personne ne\ntire meilleur parti que lui de la pâte instrumentale ; avec quel art consommé\nil sait accoupler les timbres, faire saillir une partie importante et ce qu'en\nterme de métier on appelle faire «sonner» l'orchestre ! Nul orchestre ne\nsonne mieux et plus clairement que le sien, et cela parce qu'il excelle à trou-\nver la note à doubler dans chaque accord; il n'y a qu'une seule note\nqui soit susceptible de cette opération ; doublez-la, en la confiant à un\ntimbre approprié, et la sonorité s'éclaircira, deviendra scintillante ou pro-\nfonde; ne la doublez pas, votre harmonie si riche et si originale qu'elle soit\ndemeurera grise et lourde; sa saveur sera atténuée, elle ne sonnera pas.\nAussi, Vincent d'Indy, a-t-il étudié avec le plus grand soin tous les\ninstruments; il oppose registre à registre, timbre à timbre, enrichit de types\nnouveaux la famille des clarinettes, perfectionne et étend l'emploi des tim-\nbales; il semble s'être proposé comme des gageures, avoir cherché la diffi-\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3477, "texte": "208:                             DURENDAL\n\n\nculte en affrontant de périlleux rapprochements instrumentaux. A ce titre,;sa\nmusique de chambre fourmillé d'exemples décisifs. Contentons-nous de\nciter la Suite, en Ri, septuor pour trompette, deux flûtes et cordes (1886), et le\nTrio pour piano, clarinette et violoncelle (1887), où les groupements de\ntimbres les plus piquants et les plus inattendus décèlent une maîtrise\nachevée. Vincent d'Indy est hanté par la poésie des sonorités; on retrouve là\nla montagnard fervent; on reconnaît dans ses compositions les résonuances\nlointaines et mystérieuses entendues de par la montagne, lente plainte du\nvent à travers hêtres et sapins, larges effluves de harpes éoliennes qui sont\ncomme le chant des cimes et des crêtes vibrant sous l'attaque de l'ouragan;.,\ntout cela imbibe sa nature, se transpose harmóniquement de la façon la plus\npittoresque et la plus neuve. Faut-il rappeler les fameux accords « sidé-\nraux », de Wallemtein, caractéristiques de l'influence des astres, cette lente\nsuccession des deux accords de si mineur et de. ré mineur, qui témoignent\nd'une incomparable pénétration des secrets sonores de la nature? Ecoutez, au\ndeuxième tableau du Chant de la cloche (I879-1883), comment les cuivres\nrecueillent la sonorité du quatuor, comment ils l'idéalisent, pour ainsi dire,\nl'éloignent dans le monde du rêve et de la féerie ; et en même temps combien\nces mêmes cuivres traduisent poétiquement le sentiment du soir qui tombe,\nde la nuit qui vient, des choses qui vont sommeiller. Il y a là une page\nexquise et émue. Et dans cette invention harmonique, toujours renouvelée,\nles trouvailles se succèdent avec une prodigalité incroyable; tantôt, c'est un\nretard ingénieux, de caractère insinuant et comme scrupuleux, tantôt une\ncadencé qui, suspendue, s'estompe d'indécision et de mystère.. Tout un.\nmonde de sensations d'images pullule sous cette harmonie par laquelle le-\nmaître arrive . à d'étonnantes transpositions d'impressions. Il semble\nqu'on assiste en quelque sorte au travail d'agrégation et de dissociation des\nsensations, au rapprochement et à la séparation des idées dans une trame de\nmoirures subtiles et transparentes. Comme le choix des. timbres est com-\nmandé par leur degré d'expressivité et par l'intensité de relief qu'ils donne-\nront à tel ou. tel thème, l'instrumentation devient une seconde traduction\npsychologique en ajoutant au jeu des combinaisons harmoniques toute une\nvie nouvelle, tout un surplus d'émotion. C'est ainsi que dans Fervaal, comme\ndans le Chant de la cloche, Vincent d'Indy confie fréquemment aux cuivres, et\nnotamment, aux bugles, trompettes et saxhorns le soin de rembrunir et\nd'endeuiller l'harmonie. Certains accords de septième diminuée prennent\nainsi un caractère tragique. D'autres fois, ce sont des quintes menaçantes qui.\ntraversent lourdement la base de l'édifice harmonique en grondant tout au.\nfond de l'orchestre. .                          ,     ,\n    L'épisode pittoresque, cher à l'auteur de la Symphonie fantastique, s'affirme\naussi chez Vincent d'Indy, mais surtout dans ses premières œuvres, plus\nanimées de l'idéal et des tendances romantiques. Tout le monde connaît le\ntableau si. vivant du Camp de Wallenstein, et la fugue des quatre bassons\ndépeignant, avec de; comiques effets de sonorité, le sermon du capucin du\ndrame de Schiller. Le sujet fugué, descendant des bassons jusque dans les\nprofondeurs destubas, produit, une amusante impression de radotage.\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3532, "texte": "                       L'ŒUVRE DE VINCENT D'iNDY                              209\n\n\n   Un autre point à signaler à l'actif des inventions de Vincent d'Indy est sa\nfaçon de traiter les voix, de manière tout à fait instrumentale, comme on peut\nle constater au I er acte de Fervaal, où une partie des choristes chante sans\nparoles, sur de simples vocalises, ce qui produit un curieux effet de rumeur,\ndonne du recul à la foule et agrandit par là son action.\n   Que si nous examinons le caractère des thèmes de Vincent d'Indy, nous\nsommes immédiatement frappés par leur aspect campagnard. Ici, la person-\nnalité, de l'auteur, son amour de la grande nature et des libres horizons écla-\ntent sans voiles. Il est certaines de ses œuvres et, surtout, des pièces pour\npiano, qui sont caractéristiques à cet égard. Citons, avant tout, le Pointe des\nmontagnes (1881), suite pour piano, consacrée tout entière aux impressions\nreçues de la nature, ainsi que l'expliquent les titres : Chant des bruyères, Loin-\ntain, Plein air, Hêtres et pins, Calme, Coup de vent. Nous nous trouvons en pré-\nsence d'une série de tableautins champêtres que traverse et que relie les uns\naux autres une légère et fraîche idylle. Le thème de la Bien-Aimée, comme\ndans la Symphoniefantastique, de Berlioz, donne ainsi à l'ensemble une cohé-\nsion que sa diversité semblerait exclure; la Nature déteint, pour ainsi dire,\nsur le motif humain et se reflète en lui. Le Poème des montagnes est un monu-\nment musical, élevé à la glorification de l'Ardèche; tantôt triste comme la\nhaute lande, wébérien et mystérieux dans le Brouillard, passionné et drama-\ntique dans le Coup de vent, où les hurlements du vent pleurent à travers la\ncathédrale des hêtres, le Poème des montagnes constitue une des œuvres les plus\npersonnelles de Vincent d'Indy, encore qu'on puisse y relever l'influence\ngénérale du Schumann des Kreisleriana et de l'Amour d'une femme. Les char-\nmants Tableaux de voyage (1889) se rapportent encore au même culte pour le\n « plein air », en racontant les impressions cueillies au cours de pèlerinages\nbavarois. Voici un Pâturage frais et reposant à l'œil ; voici le Lac vert, émeraude\nsertie dans la montagne, aux froides et cristallines harmonies, puis la dili-\ngence et le cornet du postillon, la Fête du village et le gai Départ matinal, si\nplein d'une amusante activité comme fouaillée par la bise de l'aurore. Plus\nloin, l'album nous retrace la pluie monotone et grise, l'ennui des longues\njournées assombries et mouillées.\n   Qu'on ne s'imagine pas, du reste, qu'il s'agisse ici « d'imitation de la nature » :\nau sens descriptif de l'expression, ainsi que l'entendaient les encyclopédistes.\nVincent. d'Indy traduit seulement, à l'aide de la musique, les rapports qui\ns'établissent entre la nature et l'homme, et fixe l'équivalent sonore des impres-\nsions visuelles reçues.\n   Ce même sentiment de la nature, nous le retrouvons au 2e acte de\nFervaal (1889-1895), dans les longues gammes des nuées, lourdes écharpes de\nbrumes, lentement déployées avec l'indicible et inquiétante puissance de la\nmatière en mouvement. L'Ardèche, encore et toujours, a inspiré le musicien.\nTout son drame la chante, soit dans les hommes, soit dans les choses. C'est\nl'âme rêveuse et mélancolique des montagnes qui parle dans la prodigieuse\nscène de la théogonie druidique, une de celles qui font le plus d'honneur à\nl'originalité du maître. Sur le fond brouillé et grésillant du quatuor divisé,\nles bassons, les clarinettes basses, puis les flûtes déroulent implacablement,\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3483, "texte": "210                              DURENDAL\n\n\n\navec des voix toujours renaissantes, les nuées, les nuées éternelles, les grandes\npassantes. De l'orchestre s'élève lentement, avec un caractère de saisissante\nfatalité, une gamme à tons entiers, et Kaïto apparaît dans une atmosphère\nd'un fantastique troublant. Toute cette poésie étrange fut sentie au grand air,\nsous le ciel sombre; là seulement, Vincent d'Indy put écouter ces voix mul-\ntiples, qui s'enchevêtrent en murmurant dans le mystère. L'effet en est inou-\nbliable ; pareille scène suffirait à la gloire d'un musicien et d'un poète, car\nelle déborde d'inventions inattendues et d'efforts vers le sensible, qui\nn'avaient jamais été atteints.\n   Quant à la couleur des thèmes, au dessin monodique, ils demeurent nette-\nment et franchement agrestes. Par leur forme dissymétrique, par leur tona-\nlité, par la disposition des intervalles, les thèmes de l'auteur de Fervaal\nappartiennent à la grande famille populaire. Folk-loriste passionné, il a écrit\nune Symphonie pour piano et orchestre (1886) sur un thème cévenol, dans laquelle\nl'alliance du piano et de l'orchestre révèle, une fois de plus, sa maestria de\nmanieur de timbres. A la même tendance se peut rattacher la Fantaisie pour\nhautbois etorchestre (1888). Le motif principal de Fervaal lui-même, « fa, si, ut,\nfa, » n'a-t-il pas l'allure d'un huchage, d'un cri de grand air? Celui de Guilhen,\navec son triolet ascendant « ré, fa, la », préparant sa conclusion, témoigne\nde la même origine, pendant que le crochet initial de son dessin exprime à\nmerveille la puissance de séduction de la belle Sarrazine. De même, le fruste\n« chant de guerre » en sol majeur respire, dans sa raideur sauvage et rude,\nl'inspiration populaire. On y sent battre le cœur de ces montagnards farou-\nches, qui devaient écrire dans notre histoire la page glorieuse d'Alesia. La\nmusique de chambre de Vincent d'Indy peut fournir des exemples analogues\net montrer à quel point il est pénétré de l'essence de la mélodie populaire;\nnous retrouvons, en effet, la teinte agreste qui lui tient au cœur dans le char-\nmant mouvement au premier quatuor à cordes en sib (1890), écrit dans la manière\nd'un lied populaire. Le motif générateur du deuxième quatuor en mi pour cordes\n(1897), « sol, la, ut, si », offre une saveur particulièrement campagnarde, par\nson contour et par l'inflexion ascendante « la, ut, si ». On puiserait à pleines\nmains des exemples analogues dans les œuvres de l'auteur de la Symphonie\ncévenole. Ceux que nous venons d'indiquer permettent de bien établir une de\nses caractéristiques les plus accusées.\n    Passons maintenant à la manière dont Vincent d'Indy procède à l'agence-\nment de ses thèmes. Là encore s'affirme, de façon non moins évidente, sa\n personnalité musicale. Il sait, en effet, donner à tous les motifs qui se rap-\nportent à une catégorie spéciale de sentiments un aspect commun, un air de\nfamille. Cet air de famille les relie les uns aux autres, souligne leurs affinités,\nmontre comment ils s'apparentent ou se divisent. L'inspiration mélodique\nsuit pas à pas l'inspiration poétique; avec une plasticité admirable, par de\n légères déformations, au moyen de changements de valeurs, chaque ordre de\nsentiments se trouve traduit par un groupe thématique. L'étude de Fervaal\napporterait à celte assertion des preuves trop nombreuses et trop évidentes\n pour que nous insistions à leur égard.\n    Mais ce qu'il importe de signaler avant tout, c'est l'extrême souplesse\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3541, "texte": "                       L'ŒUVRE DE VINCENT D'INDY                             211\n\n\nrythmique que décèle la musique de Vincent d'Indy. Reprenant les traditions\nde l'école du contrepoint vocal, traditions tombées en désuétude depuis l'inva-\nsion de la grossière musique d'opéra de la première moitié du XIXe siècle,\nl'auteur de Fervaal a cherché à réagir énergiquement contre l'anémie ryth-\nmique. De nos jours encore, certain public a complètement perdu le sens du\nrythme, par suite du monopole que s'est attribué, dans nombre d'œuvres très\nrépandues, la seule partie chantante, alors que les autres se contentent du\nrôle effacé et obscur d'accompagnement. Ces parties, reléguées dans la\npénombre, se consacrent presque exclusivement a la besogne secondaire qui\nconsiste à compléter l'harmonie, en achevant la satisfaction de l'oreille par\nl'arrondissement de la sonorité. On conçoit sans peine l'affolement et la\nrésistance de ce public mis en contact avec des œuvres écrites en parties\nréelles, et où la trame mélodique se tisse en parfaite indépendance. A\nl'exemple des vieux contrepointistes, Vincent d'Indy a donc rompu avec la\ncarrure et l'accompagnement de guitare; il a enchevêtré les rythmes, assoupli\nl'architecture mélodique, reprenant d'anciennes formules, telles que 3/2, 4/2, 3,\nsuperposant une partie en 3/2 à des parties écrites en 2/4 (2e quatuor), jon-\nglant avec les rythmes en virtuose accompli. Les Danses rythmiques du Poème\ndes montagnes atteignent, à ce point de vue, à la plus extrême ductilité; l'auteur,\npour ne point entraver son inspiration et afin de lui conserver la franchise et\nl'impétuosité de son jaillissement, a alterné des mesures à 14/16, 8/16, 10/16.\n Dans Fervaal, il a usé de 5/4 et de 15/8 ; son Quatuor en mi foisonne d'exemples\nde cette souplesse rythmique si caractéristique : voyez avec quelle liberté et\nquelle aisance les 3/4, 1/4, 5/4 s'amalgament, se quittent et se reprennent. De\nces échanges rythmiques naît un dynamisme vraiment vivant, qui contraste\nsingulièrement avec la raideur toute statique des anciennes symétries. Dans\nles deuxième et troisième parties de la Symphonie cévenole, de pareilles trouvailles\nrythmiques abondent, et on les retrouve en foule au tableau du Camp de Wal-\nlenstein, scène de soldatesque brutale s'agitant dans un prodigieux grouillement\nde danses.\n   A envisager au point de vue rythmique la musique qui nous occupe, il est\nimpossible de ne pas sentir combien fut féconde, chez Vincent d'Indy, l'étude\napprofondie des œuvres de Palestrina et des motets de l'école gallo-belge.\nC'est là qu'il a trouvé le secret de cette polyphonie flexible et multiforme, de\nce chatoiement rythmique qu'il a transporté de la musique vocale à la musique\nd'orchestre, bien que, par ses œuvres de chant, Sur la mer (1888) et l'admirable\nDeus Israël (1896), il se montre le digne continuateur des Lassus, Josquin des\nPrès et Charpentier.\n   La mise en œuvre des tonalités est l'objet de tous ses soins; à l'exemple de\nBeethoven, il sait tenir en réserve la tonalité principale pour la faire « donner»\nau moment favorable, après une minutieuse préparation de l'impression défi-\nnitive, préparation confiée aux tonalités accessoires. Sur ce terrain, Vincent\nd'Indy s'affirme encore avec une pleine originalité ; la tonalité crée, en quelque\nsorte, l'atmosphère expressive dans laquelle baignent les dessins monodiques;\naussi, s'impose-t-elle dans ses divers aspects typiques, selon l'ordre de senti-\nments à représenter. Les thèmes héroïques, les motifs guerriers seront exposés\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3520, "texte": "212                                DURENDAL\n\n\ndans les tons les plus sonores; d'autres, adoucis et voluptueux, seront con-\nsacrés à la séduction, à l'amour; le musicien s'éloignera de la tonalité typique\npour la ramener brusquement au moment de l'explosion sentimentale, de la\ncrise psychique. Le Chant de la cloche et Fervaal sont remplis de précieux\nenseignements sur ce point, et il serait intéressant, en comparant l'usage des\ndiverses tonalités avec les formes plus ou moins analogues que la plupart des\nmusiciens modernes attribuent aux « leitmotifs» d'étudier quelle contribution\nla musique a apportée à la psychologie contemporaine, par une sorte de pho-\ntographie sonore des différentes espèces sentimentales.\n   Venons-en, enfin, au caractère symbolique de l'œuvre dramatique, de Vin-\ncent d'Indy; nous touchons là à un des reproches qui lui furent le plus sou-\nvent adressés : le reproche de wagnérisme. Il est facile de voir ce que vaut ce\ngrief. Evidemment, Vincent d'Indy a adopté l'esthétique wagnérienne en ce\nqui concerne le drame lyrique. Fervaal et surtout le Chant de la cloche procèdent\ndu système lyrique réalisé avec tant de puissance et de splendeur par le maître\nde Bayreuth; mais, à ce compte, Gounod et Ambroise Thomas pourraient\nse voir objecter qu'ils adoptèrent, eux aussi, l'esthétique d'opéra, en usage de\nleur temps, car c'est imiter quelqu'un que de planter des choux. ;Le drame\nlyrique, tel que le conçoit Wagner, est fondé sur l'emploi du « leitmotif » et de\nla légende à l'exclusion, du sujet dit « historique » de l'ancien opéra, enfin sur\nle développement du drame par scènes au lieu, des anciennes divisions par\najrs, duos, trios, ensembles. Doit-on en vouloir à l'auteur de Fervaal d'avoir\naccepté cts trois principes? Crier sur tous les toits, ainsi que certains le firent,\nque Fervaal n'est qu'un pastiche wagnérien, accuser Vincent d'Indy de\nprendre l'avis des foules, de s'inquiéter de la mode, et de cultiver les jardins\nque fréquente le snobisme, c'est vraiment abuser du droit que possède tout,\nhomme d'esprit de badiner avec le paradoxe. Tant vaut l'ouvrier, tant vaut\nl'outil. Racine et Népomucène Lemercier ont tous deux écrit des tragédies,\nmais le lecteur sait parfaitement en quoi ils se distinguent. Un procédé aussi\ngénéral que celui de Wagner comporte un si grand nombre d'applications\ndifférentes, qu'il ne suffit point d'affirmer que quelqu'un l'emploie pour que\ncet artiste se puisse valablement entendre qualifier d'imitateur ou de plagiaire.\n On doit même s'étonner que les musiciens de profession n'aient pas immé-\ndiatement perçu la dissemblance de l'œuvre de Vincent d'Indy et de celle du\nchantre de Tristan.\n   Dans Fervaal, comme dans la Cloche, la musique s'affirme plus nerveuse,\nplus légère.; on sent que les procédés symphoniques sont maniés par une main\nfrançaise, ennemie de la lourdeur et des inutiles insistances. La logique,des\ndéveloppements, la parfaite harmonie des diverses parties, l'équilibre soigneu-\nsement assuré jusque dans les moindres détails, tout décèle un musicien de\nnotre race, à l'esprit clair et précis. Que si on se place au point de\nvue de l'affabulation, la situation de Fervaal,. dans le domaine de la Légende,\nconstitue-t-elle une raison suffisante pour justifier l'accusation de wagnérisme\ndont on l'a gratifié? Il faudrait s'entendre sur les arguments tirés du « génie\nnational si. Les Dieux cévenols ne sont point allemands, ce nous semble, et\nnous croyons que l'on commet une grave erreur en soutenant que le carac-\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3597, "texte": "                        L'ŒUVRE DE VINCENT D'iNDY                              213\n\n\n   tére français demeure incompatible avec le drame légendaire. Notre littéra-\n   ture musicale ne peut pourtant pas rester cantonnée entre les productions de\n   Gaveaùx et celles de Planquetté; le vaudeville et l'opérette n'expriment\n   pas exclusivement notre génie. Bien plus, l'esprit celtique «e caractérise par\n   une tendance franchement légendaire ; Tristan et Parsifal sont des légendes\n   françaises, éminemment françaises, et il nous serait, à-juste titre, loisible de\n   nous montrer jaloux envers Wagner de ce qu'il vint cueillir ces deux fleurs\n   exquises sur notre sol pour en tresser sa glorieuse couronne; Fervaal symbo-\n   lise l'humanité en marche vers la toujours plus claire lumière. Elevé dans le\n  dogmatisme étroit d'un culte sans idéal, le héros celtique s'enflamme pour\n  Guilheri, et sa passion à l'endroit dé la femme étrangère n'est, à proprement\n  parler, qu'un échelon qui l'amène à une vue plus haute, qu'une étape de sa\n  route vers la'religion d'amour. La thèse de Fervaal ne se peut nullement\n  résumer, comme on l'a écrit à tort, dans celle de l'amour infécond; elle serait\n  plutôt tout le contraire. D'ailleurs, M. Tiersot ajustement observé que l'idée\n  du renoncement à l'amour se trouve au fond de la plupart de nos traditions.\n  N'est-elle pas la base de l'esprit chevaleresque ? Le symbolisme fièrement\n  spiritualiste du drame de Vincent d'Indy ne présente donc rien' de confus ni\n  d'obscur : il peut même s'interpréter de façons diverses et contenter tout le\n  monde, même les anarchistes. Peut-être pourrait-on lui reprocher un excès\n  d'abstraction, et c'est sans doute à ce léger'défaut qu'il convient d'attribuer\n  l'incompréhension dont a fait preuve à son égard une partie du public.\n     La dernière œuvre de Vincent d'Indy, l'Etranger (1898-1901), drame lyrique\n  en 2 actes, non encore représenté, devait être offerte en primeur aux Bruxel-\n lois pendant le cours de la présente saison. Des scrupules 'd'une touchante\n délicatesse ont incité le maître à ne faire passer son drame à la scène qu'après\n celui de son ami Ernest Chausson, si prématurément enlevé à l'art. Telle est\n la raison pour laquelle les habitués de la Monnaie ne pourront pas, cette\n année, applaudir l'Etranger.\n     Après avoir envisagé les principaux caractères de l'œuvre musicale de\n Vincent d'Indy, il nous reste à envisager son œuvre pédagogique. Comme\n les anciens Cantores, il a tenu, en effet, à joindre lé précepte à l'exemple ; au\n lieu de se contenter du rôle, pourtant bien glorieux, que lui assurait sa maî-\n trise dans l'art d'écrire, il a aspiré au rôle plus modeste, mais non moins\n utile du professeur, et c'est dans cette nouvelle voie que son âme d'apôtre a\n trouvé son plein épanouissement.\n    'On' sait que l'Association des chanteurs de Saint-Gervais, fondée en 1892 par\n M. Charles Bordes, pour exécuter les œuvres des maîtres religieux, devint,\n en 1896, la Scola cantorum et se transforma ainsi à la fois en une société de\npropagande et en une école de chant liturgique et de musique générale.\n Charles Bordes, en qui revit le désintéressement et l'inlassable activité des\nvieux maîtres de chapelle, pour lesquels rien n'existait en dehors de l'art,\n'avait fait appel à la bonne volonté de tous et s'était adressé à MM. Guilmant\net d'Indy, sûr de trouver auprès d'eux le dévouement le plus absolu joint à\nune science solide et à une foi profonde. Tel fut le noyau de la Scola. Peu à\npeu, la jeune école prit de l'extension, augmenta le nombre de ses cours à\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3551, "texte": "214                               DURENDAL\n\n\nmesure qu'affluaient les élèves, et maintenant, parfaitement installée dans un\npittoresque hôtel de la rue Saint-Jacques, qui eut l'honneur d'abriter l'école\nLacordaire, elle réalise le type de ce que Vincent d'Indy a appelé : « Une\nécole de musique répondant aux besoins modernes. »\n   Chargé du haut enseignement à la Scola, l'auteur de Fervàal, dans une\nsérie de conférences, applaudies tant à Paris qu'en province, a nettement\nindiqué le but que se proposait la nouvelle institution. Son action consiste,\nen premier lieu, à faire connaître le plus possible les belles œuvres de musique\nreligieuse, afin d'arriver à supplanter cet art douceâtre et musqué, affublé,\non ne sait pourquoi, du nom de musique religieuse et qui déshonore actuel-\nlement tant d'églises, où il n'est pas à sa place. Les efforts de la Scola tendent\nà le remplacer soit par le plain-chant convenablement exécuté, soit par la\nmusique palestrinienne, soit par une musique moderne vraiment religieuse et\ns'inspirant à la fois des traditions grégorienne et palestrinienne. Une propa-\ngande active s'effectue dans ce sens, et nombre de villes de province possè-\ndent des succursales de la Scola animées du même esprit rénovateur.\n    Le second but que se propose l'école de la rue Saint-Jacques vise l'ensei-\n gnement proprement dit de la musique, et ici apparaît tout entièrre l'influence\n maîtresse de Vincent d'Indy. Son essentiel mérite consiste à prétendre ensei-\n gner la musique par la musique elle-même, ce qui peut sembler une idée bien\n simple et évidente a priori, mais que les Conservatoires n'avaient cependant\n pas appliquée jusqu'à ce jour. Pour s'en convaincre, il suffit de constater de\n quelle manière se dispense l'enseignement dans ces séminaires officiels. La\n musique ne semble devoir s'y apprendre que dans des manuels bâtards, farcis\n d'exemples d'école, fruits d'une sélection hétéroclite ; les élèves en arrivent\n de la sorte à acquérir un style spécial, caractéristique de chaque établisse-\n ment, sorte de métier conventionnel et faux. Les Conservatoires et, notam-\n ment, celui de Paris, se signalent par la pauvreté ou même l'absence de leur\n enseignement théorique; il s'en suit, dans l'esprit des futurs compositeurs,\n une regrettable indifférence en ce qui concerne la théorie de leur art. Il nous\n souvient que lorsque, il y a quelque dix ans, nous suivions au Conservatoire\n le cours d'Histoire de la musique, si éloquemment professé par M. Bourgault-\n  Ducoudray, nous remarquions, non sans étonnement, combien rares parmi\n les assistants étaient les élèves des classes de composition. Bien peu d'entre\n  eux se préoccupaient de savoir comment on écrivait avant le titulaire de la\n classe dont ils faisaient partie. On leur enseignait la théorie dogmatiquement,\n selon le codex ou le formulaire du professeur en vogue, avec la présomption\n  que le système de la « maison » primait tous les autres et qu'il fallait écrire\n  comme on écrivait à la « maison ».\n    Vincent d'Indy, en proclamant l'impérieuse nécessité de l'enseignement\n historique de la musique, a donc rendu à l'art le plus signalé des services.\n Aussi bien, au point de vue de la théorie musicale qui évolue d'âge en âge,\n qu'à celui des formes musicales proprement dites, l'histoire permet seule de\n fonder une doctrine scientifique et raisonnée. En étudiant les successives\n transformations apportées par le temps aux types musicaux, à la théorie har-\n monique, aux règles du contrepoint, les élèves se convaincront qu'il n'existe\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2350, "texte": "                       L'ŒUVRE DE VINCENT D'INDY                             215\n\n\n pas de dogme immuable, qu'il n'y a pas de « recette » pour apprendre à\n écrire, et que pour employer l'heureuse formule de Vincent d'Indy, « l'art ne\n meurt jamais et se renouvelle perpétuellement ». Il ne peut s'enfermer dans\n un cercle fermé, mais (pour emprunter une comparaison ingénieuse à\n M. Lavignac) figure bien plutôt une spirale qui monte toujours et que chacun\n doit tendre à élever davantage. C'est ainsi que le progrès continu se rattache\n à la tradition du passé, sur laquelle il se fonde.\n    Pour réaliser son programme, Vincent d'Indy a divisé toutes les branches\n de l'enseignement de la Scola en deux degrés; qu'il s'agisse de chanteurs,\n d'instrumentistes ou de compositeurs, la filière à suivre reste la même. Le\n premier degré comporte l'enseignement technique; il a pour but de rendre\n l'élève complètement maître de sa voix, de son instrument ou de sa plume.\nAu second degré se donne l'éducation artistique proprement dite, parce que\n « là où le métier cesse, l'art commence ». Les élèves étudient alors, soit au\npoint de vue de la technique, soit à celui de l'interprétation ou de la compo-\nsition, toutes les œuvres léguées par le passé; ils se nourrissent de la substance\ndes Maîtres, analysent les procédés qu'ils employèrent, se rendent compte des\nangles divers sous lesquels ils envisagèrent l'esthétique de leur art. L'ensei-\ngnement de la musique prend naissance ainsi, non pas au dehors d'elle, mais\nau dedans d'elle et par ses propres moyens, sans intervention ou interposition\naucune d'éléments étrangers. Si ce résultat est actuellement obtenu à la\nScola, il faut l'attribuer aux courageux et persévérants efforts de Vincent\nd'Indy.\n    Propagateur ardent des œuvres de Beauté de tous les temps, dont sa muse\nest la fille respectueuse et fidèle, le maître français a voulu ajouter au travail\ndu compositeur les labeurs de l'apostolat. En se faisant le champion con-\nvaincu des hautes doctrines d'art, et en répandant autour de lui un peu de la\nlumière qui vivifie son œuvre musical, il se conforme en tous points au but\nidéal de l'artiste, à ce but auquel il a trouvé une si noble et si émouvante\ndéfinition en proclamant qu'il consiste à « servir ».\n\n                                                        L . DE LA LAURENCIE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-006", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 216, "page_fin": 229, "titre_corps": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 267, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 2040, "texte": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville'\n                                     ROMAN\n\n\n                                        (Suite)\n\n\n\n\n                                         XIII\n\n\n                    LA séance du conseil communal finissait. Pioot se levait de\n                       son siège présidentiel et tendait au secrétaire assis vis-à-vis\n                       de lui, une liasse de papiers d'administration. L e s m e m b r e s\n                       de la droite et de la gauche municipales mettaient leurs\n                       chapeaux et allumaient des cigares. L e public se retirait\n                       lentement.\n                          — Au revoir, bourgmestre! disaient, un à u n , les con-\n                       seillers.\n                          Pioot répondait en les n o m m a n t d'une voix retentissante.\nL'air était lourd dans cette salle. Le maïeur, très rouge, songea qu'il serait\nagréable de se mouiller la gorge.\n  — T i e n s . . . Bonjour!\n  Il interpellait P a u l , qui suivait les derniers curieux et se dirigeait vers la\nsortie.\n  — Mes félicitations! mon cher. Un examen passé avec distinction! J e n'ai\njamais eu cet honneur ! Vous veniez nous entendre? Flatteuse, votre pré-\nsence I U n poète qui daigne s'intéresser à nous ! N e rougissez pas, je sais tout,\nmoi, Monsieur le littérateur ! U n mot encore à mon secrétaire, et je vous\naccompagne... Vous permettez?\n   P a u l sourit, et s'inclina. C'était vrai qu'il vivait de plus en plus dans les\ncoutumes, les manifestations de la petite ville. C'était vrai qu'il faisait des\nvers, depuis la réussite de son examen...\n   Il regardait, amusé, la mimique du bourgmestre; sans doute, celui-ci com-\nmuniquait au secrétaire des remarques très ordinaires, mais il agitait les\nbras, rejetait son torse en arrière, et finalement il roula des yeux d'une\nmanière bouffonne. Le secrétaire se tordit de rire, et Pioot visiblement\nsatisfait rejoignit P a u l .\n\n\n  (1) Voyez Durendal, numéros de décembre 1901, de janvier, de février et de mars 1902.\n"}, {"page_pdf": 268, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2885, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           217\n\n\n    — Nous nous rendons à la Confrérie du Saint-Sacrement, mon jeune ami !\n   — A la Confrérie du Saint-Sacrement ?\n   — Parfaitement. Il y aura, cet après-midi, une dégustation. Faites-moi le\n plaisir d'être des nôtres.\n   — Bien volontiers, Monsieur Pioot !\n   Ils descendirent l'escalier de l'hôtel de ville, qui était bordé d'une lourde\nrampe en pierres de taille, et dont la prétention enlaidissait la modeste\nbâtisse contre laquelle il s'accotait. Le premier magistrat de Tiest parut con-\nscient de son importance. Sa pesante stature se baissait et se relevait à chaque\nmarche, avec un désir d'élégance. Il ne parlait plus ; le bras très en dehors, il\nrelevait la pointe de sa moustache. Il s'arrêta sur le dernier degré, pour\nsaluer le Commissaire de police; il dépassait ainsi de la tête ce fonctionnaire\nsubalterne, il le dominait, et pourtant il lui offrît une main cordiale en le\nregardant de si haut.\n   Dans la rue, Paul interrogea :\n   — Monsieur Pioot, qu'est-ce donc que cette dégustation ?\n   — Tous les ans, les confrères du Saint-Sacrement se réunissent en une\nagape, après les prières de quarante heures, — quand on a bien prié, on a\nmérité une distraction, — et la veille de l'agape, les confrères dégustent la\nbière qu'ils boiront le jour suivant. De cette façon, nous jouissons de deux\npetites fêtes... Et des grâces spéciales nous sont réservées. Jamais un de nos\nmembres n'a souffert, le lendemain, de la migraine...\n   — Vous êtes leur président ?...\n   — Mais non... Je ne suis pas assez digne, mon cher ! Il faut, pour devenir\n«maître», offrir l'exemple des plus belles vertus. Néanmoins, aux proces-\nsions je marche dans le rang, précédé de la bannière pourpre, et je porte\népingles sur ma poitrine, le nœud rouge et la médaille de cuivre jaune.\nJ'amasse des indulgences !\n   Il poussa Paul du coude :\n   — Vous feriez bien de m'imiter. Tous vos péchés seraient pardonnés, et\nvous éviteriez la nécessité d'accomplir des pénitences. Hé ! hé ! Croyez-vous\nque l'entrée au paradis est si facile ?\n   Il poussa Paul :\n   — Je sais tout, moi!...\n   Paul trouvait le maïeur baroque, et il riait de bon cœur.\n   Les figures épanouies de Pioot et de son jeune ami satisfirent les nombreux\nconfrères du Saint-Sacrement, assis à une longue table, ennuagés de fumée,\net n'ôtant la pipe des lèvres que pour boire dans de hauts pots en grès.\n   Le bourgmestre présenta Paul à un vieux homme chauve et d'aspect\nsympathique :\n   — Monsieur Aubrie... Le maître de confrérie.\n   La présence de Paul flattait l'assistance. A diverses reprises, des gens qu'il\nne connaissait pas vinrent lui serrer la main et, dans l'expression\nde leur physionomie, il y avait de l'onction; une béatitude élargissait leurs\njoues.\n   Pioot prit une place voisine de celle du « maître ». Près de ces autorités,\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2848, "texte": "218                               DURENDAL\n\n\ndeux vicaires discutaient, la pipe au coin de la bouche. L'un était très jeune,\nguilleret, remuant, rose et réjoui; l'autre, sec et pâle, avait un front\ngrave.\n   — Monsieur le Doyen ne tenait pas à l'arrivée des Récollets..., affirma\nle benjamin.\n    Son aîné répondit :\n    — Monsieur le Doyen désire surtout le perfectionnement moral de ses\nouailles.\n    — Les offices de notre paroisse s'en ressentiront... Vous verrez que les\nfidèles fréquenteront la chapelle du Béguinage et délaisseront la grande\néglise. Les religieux acquerront un empire considérable sur le peuple.\n    — Cet empire sera des plus salutaires...\n    — Certainement, mais le Doyen les jalousera. Et nous confesserons bien\nmoins. Je ne me plains pas, d'ailleurs !\n    Le vicaire grave plissa le front, mécontent.\n    Toutes les conversations commentaient l'événement. Un couvent de Récol-\n lets devait s'installer prochainement au Béguinage, déjà des maisons étaient\n louées, et la chapelle subirait des réfections.\n    Paul s'étonna que Rose ne lui eut pas appris cette grande nouvelle.\n    Le maître de confrérie opina :\n    — La bonne cause profitera de la présence des Pères.\n    Pioot l'approuva, avec discrétion :\n    — Je crois aussi que leur action nous sera utile. Mais ce point-là est secon-\n  daire, se hâta-t-il d'ajouter.\n     Le vicaire pâle confirmait :\n    — Avant tout, le bien des âmes, n'est-ce pas, Monsieur le bourgmestre ?\n    Des domestiques circulaient et remplissaient les pots sans interruption.\n  Paul imitait les confrères ; il buvait.\n     Les bustes du Pape et du Roi dominaient l'assemblée. Les murs étaient\n recouverts de dessins à prétentions gothiques. Des devises se lisaient en\n langue flamande. Deux larges fenêtres donnaient sur une cour plantée\n  d'arbres. Ce local dépendait du « Cercle catholique » et servait aux réunions\n  des gildes, des conseils du Patronage Saint-Joseph et des Retraites\n  ouvrières.\n     De temps en temps, les rires bruissaient, mais ils restaient discrets, com-\n  primés; c'étaient les rires de gens extrêmement sérieux. Une fois, le vicaire\n  guilleret chantonna; il se tut, à cause des yeux étonnés qui le considéraient.\n  Pourtant, la bière gonflait les confrères. La porte s'ouvrait et se refermait à\n  chaque instant. Les confrères sortaient et, après quelques minutes de station-\n  nement dans la cour, ils rentraient ostensiblement soulagés.\n     Et l'on fumait, et l'on buvait encore! Joies pures, plaisir intense de ne plus\n  suivre ses pensées que dans un rêve, d'entendre à moitié ce que dit le\n  voisin, et de lui répondre vaguement, la bouche pâteuse, mais l'esprit délivré\n  de préoccupations.\n     Le « maître » avait fermé les yeux ; sa moustache, mouillée et pendante,\n  sa bonne figure ronde, le faisaient ressembler à un phoque. Pioot, écarlate,\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2675, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            219\n\n\ns'essuyait la bouche et montrait sa chope vide à un serveur, qui accourait,\nversait la bière, et Pioot le couvrait d'un regard humide. Paul ne savait plus\noù il se trouvait, un bourdonnement remplissait ses oreilles. Le vicaire grave\nlui parlait. Paul voyait remuer ses lèvres et ne comprenait pas un mot.\n   Un bourgeois dormait, la tète appuyée à la paroi et le nez en l'air. Cette\nparfaite tenue de l'assemblée était admirable. Chacun dépassait la mesure\nde ce qu'il pouvait honnêtement absorber, et personne ne s'agitait.\n   Le « maître » rouvrit les yeux, consulta sa montre. Il appela un domes-\ntique, et apprit que le dernier tonneau, destiné à la dégustation était presque\nvide. Il se leva. Pioot l'imita. Paul fit comme eux. Les vicaires se couvrirent\nde leurs tricornes. C'était le premier départ; d'autres allaient suivre. Pioot\ndonnait le bras à Paul. Le maïeur marchait en se tenant très raide, son com-\npagnon flageolait un peu.\n   — Tu devrais nous rejoindre plus souvent, mon cher Aubrie. Un homme\ndans ta situation est destiné à se dévouer, un jour, au bien-être général. J'ai\ncommencé de cette façon, je me suis fais connaître. Pense à ce que je t'ai\ndit... Au revoir, j'entre un moment A la Couronne. Il faut que je prenne un\nverre de hasselt, pour digérer toute cette bière.\n\n   Paul parut devant Victor, qui s'étonna :\n   — D'où viens-tu, petit malheureux?\n   Paul parlait, inintelligiblement, d'un joli vicaire, d'un vilain vicaire, d'un\n « maître » qui ressemblait à un phoque, enfin de Monsieur Pioot.\n   — Ah! si tu as accompagné Pioot! s'écria Victor, éclairé.\n   Rose apportait un livre.\n   — Un envoi de Louvain... faisait-elle.\n   Paul lui sauta au cou, soufflant un mot à voix très basse. Rose le repoussa\net s'en alla aussitôt.\n   — Je vais te faire préparer une tasse de café bien noir...\n   Et Victor sortit.\n   Paul se jetait dans un fauteuil, ses yeux picotaient, il avait la gorge\nsèche.\n   Soudain, il cria :\n   — Les Récollets! les Récollets !\n   La maison demeurait calme.\n   Il reprit :\n   — Tante Rose, les Récollets! Les Récollets, tante Rose !\n   Marie plaça une tasse à portée de sa main, elle dit avec bienveillance :\n   — Je connais ça. Quand Louis, le jardinier, est légèrement ému, il se traite\nau café.\n   Elle remplit la tasse.\n   Paul s'assoupit et ne se réveilla qu'à la nuit tombante.\n   Il se ressouvint de cet après-midi bizarre, de ce plaisir édifiant et bachique.\nSelon la prédiction de Monsieur Pioot, la grâce spéciale réservée à la Con-\nfrérie opérait, Paul ne se ressentait pas des libations et il trouva de joyeuses\nréflexions.\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3163, "texte": "220                              DU RENDAL\n\n\n\n    Le volume déposé sur la table, l'attira...\n    Il se rapprochait de la fenêtre :\n    Poèmes d'espoir, par Robert Riard.\n    A la première page, une dédicace rappelait « les bons mois de confraternité\nlittéraire ».\n    Robert Riard... Un livrel.;. L'université... Le journal...\n    De l'amertume remplit subitement son cœur. Il fut triste, il fut oppressé.\nRobert Riard, l'aimable compagnon de sa courte vie ardente et libre, le beau\ngarçon épris de plaisirs, passionné de jouissances, et qui retrouvait, au sortir\ndes folies, l'expression de son rêve intime plus délicate et plus pénétrante.\n« Il me faut des contrastes!... » criait-il, abandonnant une noble causerie\nd'art, et il se lançait dans les histoires grasses et appuyait, avec un défi au\nfond de ses doux yeux, sur le côté hardi de l'aventure.\n    Robert Riard...\n    Paul le compare aux petits jeunes gens, ses compagnons actuels... Le\nfils de Monsieur Pioot, qui excite des stupéfactions parce que la raie, dans ses\ncheveux, descend jusqu'à son col. Même, certains Tiestois soutiennent que\ncette excentricité du fils nuit à la popularité du père. Et les autres, les cama-\nrades qu'il a voulu connaître, sont avocats, commerçants, agronomes... et ne\nsont que cela. Et leur grande distraction consiste à admirer les dames qui\nsortent en falbalas, le dimanche, de la dernière messe, et à se promener sur\nles boulevards pendant la relevée dominicale.\n    « ... J'aurais aussi publié des poèmes... Je croyais à ma vocation... J'ai\ncédé à des considérations utilitaires et d'un sentimentalisme naïf, et je me\nsuis isolé dans ce pays perdu... » Il se fâchait, en attribuant au formalisme\nétroit des vieux parents, le renoncement consenti de joies hautes...\n    Il ouvrit le livre. Un poème disait la révélation d'amour. Une fillette pas-\nsait, virginale et douce. Elle disparaissait et son souvenir flottait, vague,\ncomme une évaporation légère de fleurs humides de rosée. Mais les mots la\ncaressaient et l'émouvaient. Elle revenait. Une ferveur brûlait l'ingénue; des\nstrophes célébraient l'épanouissement de son'cœur ; comme dans un été, sous\nle soleil triomphant, les cantiques montaient.\n    Paul voyait s'élargir les images, suivait l'ascension de l'enthousiasme et\négalait la dévotion du poète:\n    Les rancunes fuyaient. Dans son âme rentrait l'espérance. « Je ne saurais\ntrouver cette beauté formelle... mais je comprends... »\n    Il percevait la résolution charmante et-nécessaire. Il reconnut la promesse\nque l'avenir tenait en suspens. Sa spontanéité le jetait facilement devant la\npeine; un nouvel élan le déposait, persuadé et calme, dans le giron d'une\nsagesse bénévole.\n    La jeune fille qui l'émut ce soir d'avril — remembrance des grâces, des\ngestes suaves et de la voix musicale — la jeune fille, malgré l'obsession de\nl'étude fébrile à la veille de l'examen, en dépit de la distraction du succès,\navait occupé sa pensée. Il retenait ce souvenir, il le plaçait au fond de tous\nses projets, mais c'était un lointain enveloppé d'incertitude. A présent, il Vou-\nlait plus intensément vivre le rêve de l'artiste. Les paroles de beauté étaient\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2712, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            221\n\n\naussi des paroles de vérité. Quel magnifique poème ! L'émoi le subjuguait ..\nIl s'étonna de ne pas avoir souffert davantage en l'absence de l'aimée.\n   — Je l'aime...\n   Il prononça le mot, écouta sa résonnance, dressa en même temps devant\nses yeux l'apparence délicate de Marguerite...\n\n   — Il fait obscur, ici I\n   — C'est vous... Tante Rose ?...\n   — Tu seras raisonnable, tu né me tourmenteras plus ?\n   .— Je vous ai tourmentée ?\n   — Tu ne dois pas parler de Demans, pour te moquer de moi.\n   — Me moquer... Mais je sais, bonne tante, qu'il vous...\n   — Paul!... tais-toi!\n   La porte s'ouvrit. Marie portait une lampe. La grosse cuisinière se permit\nde dire au jeune maître :\n   — Vous êtes rétabli?... J'en étais sûre!... Rien de meilleur qu'une tasse de\ncafé!\n   Elle remarqua la figure bouleversée de Rose :\n    — On croirait, sauf votre respect, Mademoiselle, que vous revenez égale-\nment de la fêté !\n   Quand Zoé n'était pas là, cette servante devenait trop familière.\n    Comme personne ne lui répondait, Marie sortit en marmonnant.\n    — Et moi, chère tante Rose, je rêve aussi d'amour. Je rêve d'une jeune\nfille exquise. Elle est blonde, elle , des yeux noirs étonnés, ils s'ont tendres\ndu mutins, elle marche, pareille à la princesse d'un conte de fées.\n    Rose s'était assise, ses mains tapotaient les appuis d'un fauteuil, elle éten-\ndait les jambes, renversait la tête ; tremblante, elle parla :\n    — Tu ne te fâchais pas, lorsque Demans avouait son sentiment pour moi?\n    — Mais j'ai toute confiance dans notre brave ami I... Vous le connaissez\ndepuis assez longtemps, il me semble ! Dites-lui enfin ce qu'il attend et ce\nque vous souhaitez de promettre...\n    — Paul!... Paul !...\n    Rose avait des intonations de surprise et d'attendrissement.\n    L'étonnement et l'émoi partageaient son cœur; Elle avait vécu en s'impré-\nghant, pendant les journées pénibles,\"\"dü devoir que Zoé prêchait, et elle-\nmême comprenait que Paul avait le droit exclusif de compter sur son affec-\ntion et son appui. Et l'enfant prenait l'initiative de la détromper !..\".\n    Une lumière chaude s'épancha librement sur sa vie. Elle s'adonna à son\nrêve, Se blottissant, frileuse encore et craintive, sous l'éclat de cette révé-\nlation.\n    Mais des ombres envahissaient déjà le rêve. Elle ne pouvait espérer ce\n bonheur.\n    Rose pensait à sa sœur et elle fit un geste emporté.\n    Aussitôt, elle sentit sa misère et sa faiblesse. Elle ne devait pas parler, elle\n ne devait pas libérer l'exaltation de son âme. Elle obéirait à' Zoé... Elle gar-\n derait tout entier pour l'enfant, et malgré lui, le trésor de ses tendresses...\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2447, "texte": "222                              DURENDAL\n\n\n   Et le renoncement accompli, Rose contemplait Paul d'un sourire qui pleu-\nrait :\n   — Tu me parlais aussi de toi... d'une inclination... Je n'ai pas deviné...\n   — Un nom fleuri... Marguerite !... Elle s'appelle Marguerite !...\n   Rose retenait les mains de Paul dans les siennes, elle s'exprimait avec\nvolubililé :\n   — Je connais Marguerite! Nous serons tous heureux, heureux, de confir-\nmer tes sentiments... Certainement, Zoé t'approuvera. Tu ne dois pas tarder\nà l'avertir.\n   — Hélas! mon souhait est peut-être irréalisable... J'annoncerai d'abord la\ngrande nouvelle, la nouvelle certaine : Tante Rose et Monsieur Demans...\n   — Tu ne t'occuperas pas de moi.\n   Sa voix était farouche, elle secoua la tête :\n   — Non ! Je te défends de parler !\n   Paul insistait :\n   — Je croyais... Il me semblait que nous devions, l'un et l'autre, réaliser un\ncher espoir.\n   Et, resté seul, il connut soudain le tourment de l'incertitude.\n   Il regarda autour de lui. En cette heure brève, il venait de découvrir le\nsecret de son cœur.\n   Jusqu'à présent, il portait avec confiance, un désir souvent choyé dans ses\nrêveries solitaires. Il vivait, tranquille, près de ce souvenir très doux...\nL'avenir tendit une vision claire et belle. Pourquoi croyait-il aussi sûrement\naux chimères?\n   Il se reprocha sa sentimentalité ondoyante.\n   Tout à coup, le livre de son ami, le grand poème, avait attisé une ardeur\ncachée... Et il s'enthousiasmait, il avouait sa passion...\n   Sa passion?... C'était vrai qu'en cet instant, son amour lui paraissait\nimmense.\n   Paul se questionnait.\n   — Un peu fou..., murmura-t-il.\n   Il regardait autour de lui. Son imagination s'étonna de ne voir que les\nchoses familières, vieilles et simples, participant au calme de la maison\nsilencieuse.\n   Il allumait une cigarette.\n   Il marcha, il essaya de se distraire. L'obsession le dominait. Paul souffrit.\nUne illusion à laquelle il s'était abandonné faisait peu à peu grandir une\nréalité. Il avait rencontré la jeune fille, et sans droit, sans motif de se con-\nvaincre, sans d'ailleurs s'apercevoir tout de suite de son influence\nsur sa pensée, il voyait aujourd'hui où ces manquements l'avaient conduit.\n   Une diversion s'offrit. Paul voulut se préoccuper de l'attitude singulière\nde Rose. S'était-il, là, illusionné encore?... Il ne parvint pas à rejeter les\ncraintes, les chagrins imprécis, les malaises... Il fut désemparé.\n"}, {"page_pdf": 274, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2783, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           223\n\n\n\n\n                                       XIV\n\n   Paul l'avait revue !\n   C'était une journée de grand soleil, d'azur vibrant. Comme pour fêter le bel\nété avec le charme de l'imprévu et toutes les pompes de la saison radieuse,\naprès une triste veille de pluie et de vent, cette matinée mystérieuse dans ses\nvoiles blancs, à l'heure de midi s'étirait nonchalante, remuait ses rideaux, et\nbrusquement découverte, elle apparaissait enfin dans la clarté. La fraîcheur,\nles derniers plis des dentelles du brouillard, un peu de mystère dans le creux\nd'une combe ou sous les arbres, des arômes qui fluaient légers, la rendaient\nsavoureuse. L'émanation de sa beauté montait au-dessus des prairies tendres,\nde la plaine dorée et verte. Dans le ciel, il y eut un frissonnement, le glisse-\nment des buées jusqu'aux lointains des horizons; et les nues brillèrent,\npures, sous l'efflorescence des rayons qui palpitaient à travers l'infini\nbleu. La lumière était partout. Les paysages semblaient neufs. Des goutte-\nlettes argentées perlaient aux branches, plus colorées dans leur mouillure.\nLe pays était jeune. Le soleil découvrait des charmes secrets, des grâces\nnubiles à peine, et, comme des lèvres chaudes, les rayons caressaient cet\néveil aux ferveurs de la vie. Des sonorités, des vibrances, les oiseaux qui\n montaient vers le ciel et leurs cris et leurs chants, les clochers ruisselant dans\nl'éther et versant les angélus radieux, ce furent les voix qui célébrèrent cette\nheure divine.\n   Paul l'avait revue !\n   Elle s'était montrée au détour d'un chemin. Paul marchait entre des haies\nd'aubépine qui cachaient la campagne ; il revenait dans la plaine étincelante.\nEt Marguerite s'avançait!... Il allait au devant d'elle, elle venait vers lui. Sa\nrobe était blanche... Il n'aperçut que le mouvement de son corps, et le ruban\npareil à un papillon qui battait des ailes sur un chapeau de paille rose.\nElle ne l'avait pas reconnu peut-être... Mais il approchait... Marguerite\nlevait la tête, le regardait. Une menotte remuait, comme impatiente...\n   — Bonjour, Monsieur Paul!\n   — Mademoiselle!...\n   Ils eurent, tous deux, des yeux confiants. Ils sourirent.. Ils contemplèrent\nensemble la splendeur du ciel et de la terre.\n   Marguerite murmura, émue :\n   — Je ne me souviens pas d'une journée aussi belle...\n   Sa petite bouche s'entr'ouvrit, elle respirait le soleil, comme une petite\nfleur.\n   Paul très doucement, ainsi que dans un rêve, répétait les paroles de la\njeune fille...\n    Derrière eux, tout à coup, Madame Laton s'exclama :\n   — Eh bien ! mon voisin ? voilà qui est aimable! Vous ne saluez pas votre\n vieille amie?\n    Paul ne l'avait pas remarquée. Il s'excusa avec une franchise cordiale.\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2816, "texte": "224                               DURENDAL\n\n\n   — Vous êtes tout pardonné, dit Madame Laton. Marguerite courait vrai-\nment... J'ai renoncé à la suivre. Il fallait l'agréable surprise de vous rencon-\ntrer pour qu'elle s'arrêtât. Cette fois, j'espère que nous redevenons raison-\nnable, mon enfant, et que nous retournerons à la ville d'une allure sage.\n   — Je me grisais de grand air... Je me sentais si légère... J'ai cru que je\npourrais m'envoler !\n   — Jeunesse! belle jeunesse! fit Madame Laton, qui tirait son mouchoir et\ns'essuyait la figure. Elle ressemblait à un coquelicot énorme, tout habillée de\nrouge, un rouge qui ardait telle une flamme.\n   Paul et Marguerite babillèrent, leurs propos prirent des allures fantaisistes ;\nils se disaient mille riens pour le plaisir de s'entendre l'un et l'autre, mais\ntoujours le sens intime de leurs paroles, ils le trouvaient au fond de leurs\nregards. Les yeux de Paul appelaient les yeux de Marguerite... Marguerite\ntressaillait; aussitôt, un peu détournée, elle lançait un rire, elle jetait une\nnouvelle réflexion très lointaine du sentiment qui remplissait son cœur\nElle entraînait, comme un caprice qui se dérobe, la pensée souple et vivace\nde Paul. Ils s'amusaient à ce jeu; quelquefois, une émotion subite les surpre-\nnait, alors ils riaient davantage, et puis, afin de ne pas se détromper, leurs\nyeux s'unissaient plus longuement.\n   Devant eux, Madame Laton cueillait des bluets parmi les épis jaunes.\n   Ils s'attardaient dans la campagne frémissante.\n   Des abeilles tournoyaient sur les trèfles roses, les grillons crissaient au fond\ndes avoines, les alouettes, enivrées, s'élançaient dans le ciel.\n   Marguerite trembla. Paul ne disait rien, et pourtant elle sentit qu'il allait\nparler.\n   — Marchons plus vite, maman s'impatientera...\n   — Marguerite!... supplia-t-il.\n   Elle rejoignait sa mère, mais elle se retourna vers Paul, et son regard fut\nl'abandon de toute son âme. Aucun mot n'aurait dit plus ardemment que\nMarguerite était sienne à jamais.\n   Madame Laton s'essoufflait entre les deux jeunes gens taciturnes. Elle\nbavardait indiscontinûment. Eux, considéraient la villette, les maisons claires,\nla venelle blanche, qui paraissaient venir à leur rencontre, et un même songe\ns'épandait sur les choses. Dans la rue, des gens les regardèrent; Marguerite\ns'inclinait, Paul saluait. Orgueilleux de leur bonheur, ils auraient voulu,\nmaintenant, que tous entendissent le bon amour qui chantait dans leurs\ncœurs confiants.\n\n\n                                       XV\n\n  — Tu pensais souvent à moi ?\n  — Je ne pouvais t'oublier. Un soir, maman prononça ton nom. Je rougis.\nJe t'avais vu pour la première fois, pendant la matinée. Tu passais devant\nnotre maison, tu fixas la fenêtre derrière laquelle je t'observais. Le lende-\nmain, tu passais encore...\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2943, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                         225\n\n\n   Paul attirait Marguerite. Elle cessait de parler et son corps frissonnait\nde langueur...\n   — Je te revoyais. J'étais curieuse et émue. Je ne m'endormis que très tard\ndans la nuit. Je recommençais ma prière, mon bon ange gardien prenait\ndans mon imagination la figure d'un jeune homme... Malgré mes remords,\nje ne me repentais pas...\n   Paul enlaçait lentement Marguerite.\n   Elle dit, sa joue frôlant le visage de l'aimé :\n   — Tu te souviens de ta première visite?... Je ne doutais déjà plus. Au\npensionnat, mes amies me trouvèrent changée... Mes maîtresses s'inquié-\ntèrent et — les femmes sont perspicaces — je crois qu'elles devinèrent...\nPaul!... Si Madame la supérieure me voyait!... Paul! Paul !...\n   Sa voix faiblissait. Elle se leva, elle menaça Paul de s'en aller...\n   Et puis, tous deux se répétèrent les aveux, contemplèrent la vie idéale-\nment belle, et Marguerite posa la tête, sa tête fine et blonde aux yeux noirs\nétonnés, sur l'épaule de son fiancé.\n\n\n   Chez les Aubrie, Zoé ne voulait pas reconnaître que son consentement\nétait donné de bonne grâce. Sans doute, quand Paul lui avait déclaré qu'il\naimait Marguerite, elle ne jeta point de hauts cris, mais elle ne montra aucune\nsatisfaction. « Je réfléchirai, mon garçon, les Laton ne nous valent\npas eu égard à la famille. Le grand-père de cette jeune fille était un\nmarchand de fer. Je sais qu'il a gagné honnêtement beaucoup d'argent. Les\nLaton sont riches, mais toi, tu seras plus tard dans une jolie situation. »\nTrois jours après, à cause de l'insistance de Paul, elle décida, en secouant\nses maigres épaules :\n   — Victor, habillez-vous! Et faites semblant de demander comme une grâce,\nce que Madame Laton brûle du désir de vous accorder.\n   Le vieil Aubrie était aux anges. Il connaissait et admirait Marguerite. Il se\nreprésentait déjà un couple charmant, et se voyait choyé par une jolie femme\net caressé par des bambins délicieux. Lorsque Madame Laton lui eut répondu\nque Paul était le gendre de ses rêves, il l'embrassa, l'appela Caroline, et\ncligna ses yeux mouillés, pendant que ses lèvres se distendaient sous des\nmoustaches victorieuses.\n   Marie, la cuisinière, considérait l'événement sans enthousiasme.\n   — Ils sont bien jeunes, faisait-elle observer à Anna. Cet empressement est\nhasardé. Marguerite ne me semble pas assez développée. Un médecin m'a\ndit que la formation de la femme doit être complète afin que le mariage soit\nsalutaire. J'ai souvent pensé à ces paroles.\n   Anna, troublée, se détournait des amoureux. Elle avait surpris Marguerite\ndans les bras du jeune maître... En sa pauvre poitrine une chaleur passa, et\nson imagination la conviait à une complaisance inconnue.\n   Les visites se succédèrent.\n   Monsieur et Madame Pioot arrivèrent les premiers. Madame, très timide,\ns'effaçait devant son mari. Pioot déclama, en l'honneur de l'institution matri-\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3139, "texte": "226                                DURENDAL\n\n\n moniale, des lieux communs retentissants, et il pria — délicatement — le\n fiancé de se souvenir, que la bonne cause comptait sur son zèle, pour lui\n procurer une fournée de petits électeurs. On vit que Madame Pioot était\n fière de l'esprit de son époux. Victor rit, Zoé daigna sourire et Pioot se\n retira, remplissant le corridor et le porche de son hilarité tumultueuse.\n    Le substitut du procureur du Roi complimenta les Aubrie avec élégance.\n Il devint légèrement ironique en reconnaissant que Paul était une recrue de\n choix, dont cette excellente mère de famille, Madame Laton, pouvait se\n réjouir.\n    Zoé suggéra que beaucoup de jeunes gens auraient voulu se trouver à la\n place de son neveu. Le substitut parut piqué.\n    Monsieur Gans avoua qu'il prévoyait depuis bien longtemps ce mariage.\n    Le fils de Monsieur Pioot entrait. Une odeur entêtante s'échappait de sa\ncoiffure luisante. Il félicita Paul d'un air détaché et, croyant lui être agréable,\n déclara, carrément, que c'était Mademoiselle Laton qui faisait le bon\n parti.\n    — Le petit imbécile! cria Zoé, après la sortie du jeune Pioot, effectuée au\n milieu d'une froideur extrême. Elle continua d'un ton péremptoire :\n    — Ces Laton ont des sentiments délicats. Marguerite est parfaite. Sa\n mère, sous des dehors un peu lourds, cache une réelle distinction de senti-\n ments. Tu ne pouvais mieux choisir, mon cher Paul!\n    Anna annonçait un nouveau visiteur :\n    — Le sacristain désirerait vous parler.\n    Zoé se montra surprise et mécontente :\n    — Je me serais passée des congratulations de cet homme-là!\n    Mais il venait simplement leur présenter une liste de souscription, en faveur\nd'un ménage pauvre du Béguinage. Zoé inscrivit un chiffre, dont la vue rem-\nplit le sacristain d'admiration et d'humilité.\n    Rose s'absentait beaucoup depuis plusieurs jours. Zoé expliquait aux visi-\nteurs, que l'arrivée prochaine des Récollets occupait excessivement sa sœur.\nL'aînée parlait des bons Pères avec une sympathie marquée.\n    Tout d'abord, Rose avait partagé les appréhensions de Monsieur le Doyen.\nElle croyait que la paroisse serait délaissée au profit du Béguinage. Zoé, par\ncontre, se montra favorable à la cause des moines. Le quartier bénéficierait\nde l'établissement de cette congrégation, affirmait-elle. Ces moines buvaient\net mangeaient, le commerce local devait donc profiter de leur présence; si, au\nsurplus, ils donnaient l'exemple de la vertu, Zoé s'étonnait que Rose tardât\nà reconnaître leur utilité.\n    Monsieur le Doyen reçut de multiples avis, entendit des prières, des con-\nseils, des insinuations. Il apprit que l'intérêt général est supérieur à toute autre\nconsidération, et qu'un fervent serviteur de Dieu sacrifie ses satisfactions\nd'amour-propre en vue du bien commun (une Dame de la Miséricorde avait\nosé lui écrire dans ce sens). Monsieur le Doyen céda. Il promit d'accueillir\nles disciples de saint François, en protecteur et en ami.\n    Mademoiselle Rose, dès lors, participa à l'engouement. Son affection res-\npectueuse pour le Doyen se fut accrue, si la chose eut été possible.\n"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2845, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                         227\n\n\n    Rose avait remarqué cette bienfaisante tendance de sa sœur à défendre les\n Révérends Pères et, dévote perspicace, elle se permit un pieux simulacre.\nAfin que Zoé persistât dans ses sentiments de sympathie religieuse, Rose\ncontinua d'affecter une certaine réserve envers les Récollets. A peine parlait-\n elle d'eux, à son entourage.\n    Elle quittait la maison, en feignant de n'accepter que forcément le fait\naccompli. La présicente des Eglises pauvres était « dans la nécessité » de\n vaquer à l'aménagement de la chapelle et de se concerter avec les Dames\nauxiliatrices. Rose, en vérité, craignait la rencontre de Monsieur Demans.\n Paul parla peut-être à l'ami de son émotion... Celui-ci pouvait connaître sa\nréponse brusque et déconcertante...\n    Elle s'accommodait de stratagèmes, auxquels elle n'avait jamais eu recours,\nparce que le plus grand bien justifie l'emploi de moyens médiocres. Rose se\nsacrifiait pour Paul... Le bon Dieu ne lui tiendrait pas rigueur de rendre le\nrenoncement définitif, en adoucissant son accomplissement.\n    Rose se trompait. Elle revenait d'une promenade mélancolique, au bord\nde la rivière, si brillante sous le ciel d'été, et elle rentrait un peu lasse.\n    Zoé sortit du salon.\n    — Enfin, vous voilà, Rose! Venez vite, Monsieur Demans est ici.\n    Elle poussa Rose qui se trouva devant Demans, muette, embarrassée, pen-\ndant qu'il la complimentait avec contrainte.\n    Victor se plaignait de la visite tardive du vieil ami :\n    — Nous nous demandions si tu nous en voulais !\n    — Oh! Victor! s'écria-t-il franchement.\n    — Nous étions en droit de le supposer, certifia Zoé.\n    Monsieur Demans jeta du côté de l'aînée un regard, où s'accusait une ran-\ncune; pourtant, il répondit :\n    — Mes études... Des fatigues... L'ennui d'avoir vu que ces Récollets\nenlaidissent déjà la chapelle du Béguinage !\n   Sa nervosité déborda :\n   — Je veux parler de cet abominable couloir qui doit relier la sacristie au\ncouvent. Les moines désirent se rendre, les pieds secs et le crâne abrité, à\nl'oratoire..., me disait un échevin. Car, bien entendu, la majorité du conseil\ncommunal a voté l'autorisation de bâtir cette horreur ! Qu'on donne des sou-\nliers et des chapeaux à ces Révérends Pères, et qu'on respecte l'édifice !\n   Demans tremblait. Zoé et Victor hochèrent la tête.\n   Paul essayait de trouver le prétexte d'une distraction. Monsieur Demans\ngardait dans sa barbe blanche, un pli amer. Il pressentait l'avenir, comme\nun homme aigri. Tout allait de mal en pis. Le règne de la laideur triomphait.\nLes mœurs devenaient détestables. Oui! Le Béguinage perdait le respect de\nsoi-même !\n   Victor s'intéressa :\n   — Qui vous a dit?\n   — Barbe! répondit Demans.\n   Victor et Paul le contemplèrent, ébahis.\n   Zoé intervint :\n"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3138, "texte": "228                               DURENDAL\n\n\n   — Ne vous fiez pas aux racontars de votre servante. J'aurais dû vous pré-\nvenir que sa réputation laisse à désirer.\n   — Mensonges! Je l'avais soupçonnée, je suis convaincu qu'elle a été\ncalomniée.\n   — Mais, Monsieur Demans, si la morale décroît, si les gens se corrom-\npent, un bon chrétien tel que vous devrait se réjouir de l'influence qu'exerce-\nront les Récollets. Ceci compensera cela... Cela... en somme peu de\nchose !\n   — Il y aurait eu moyen de concilier les deux intérêts. Vos paroles m'éton-\nnent, Mademoiselle Zoé !\n   Rose endurait une peine térébrante. Elle ne doutait point que Paul eut\ncommuniqué à Demans son refus. Elle ne retrouvait pas leur ami. Il fut à\npeine poli, en prenant congé.\n   Toutefois, Monsieur Demans ignorait le renoncement de Mademoiselle\nRose. Il ne savait rien, sinon que l'amour entrait, triomphant, sous le toit\ndes Aubrie, que la jeunesse chérissait la jeunesse, et que triste, isolé, il était\naccablé davantage par la vieillesse timide. Il n'abandonnait pas sa croyance\nen l'affection de Rose. Mais elle et lui se courbaient, s'annihilaient, sous une\ndécision inexorable. La volonté aveugle et toute puissante de Zoé était\nl'obstacle I Demans n'envisagea jamais aussi brutalement la réalité. Il n'avait\npas osé... Maintenant il quittait le rêve, le désir vague, la mélancolie adoucie\npar des illusions. Il aurait provoqué l'affront et le sarcasme, si le bonheur\ncommun eut été acquis à ce prix. L'inutilité de tout effort amollissait ses\nrésolutions, ses audaces. Rose ne voudrait pas se révolter contre Zoé. Zoé!...\nAh!... Quand il apprit les fiançailles de Paul, cette vieille fille lui devint\nodieuse. Il ne sut comprendre comment, jusqu'à ce jour, il avait supporté sa\ntyrannie, il avait fait bonne mine à cette figure qui révélait le plus affreux\négoïsme. L'amertume l'abreuvait. Là-bas... Des causeries tendres, les diman-\nches, dans le salon rouge et blanc... Pendant la semaine, dans l'intimité de la\npetite chambre... Et Rose, en présence des fiancés... Eux, clairs, joyeux,\nheureux de vivre... Elle, qui se courberait, résignée et endolorie, dans\nl'accomplissement terne de sa destinée.\n   Paul avait annoncé à Demans ses fiançailles, les bras ouverts, le visage\nexultant. Demans n'avait pas répondu selon la sympathie vivace qu'il\nportait au jeune homme. Une pointe, à travers la poitrine, touchait son\ncœur. L'inanité de sa conduite devenait flagrante. Ces années de tergiversa-\ntions, les vains tourments, une délicatesse outrée, la résignation lâche, toute\nson existence de soupirant veule, il la méprisa, il la détesta. Il se connut.\nIl sentit combien ses irrésolutions avaient gâché sa vie. Et à présent, il était\n trop tard...\n   Trop tard! Demans rejeta cette certitude. Il luttait.\n    Il se décida presque à emporter, de gré ou de force, le consentement de\nZoé... Alors Rose cesserait d'hésiter! L'aînée ne pouvait, devant Dieu et\ndevant les hommes, justifier un refus !\n    Dans la rue, les gens trouvèrent les allures de Demans plus originales que\nde coutume. Ses gestes devenaient d'une vivacité extraordinaire. Il déambu-\n"}, {"page_pdf": 280, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 951, "texte": "                   BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                     229\n\n\nlait, ivre. Près de sa maison, il heurta quelqu'un qui manqua de tomber. Lui-\nmême s'était fait mal...\n   Le passant, rudement bousculé, ramassait son chapeau et se redressait,\ncongestionné.\n   — Monsieur le receveur, pardon !...\n   — Pas de quoi ! fut-il répondu.\n   Le receveur filait, comme s'il avait vu le diable.\n   Demans revenu à une juste notion des choses, se préoccupa de la ren-\ncontre.\n   Ce coureur de guilledou, que faisait-il ici ?\n   Demans sonna. Barbe vint ouvrir.\n   Le visage de sa servante était reposé et honnête.\n   Demans se tourna du côté où le receveur de l'enregistrement disparaissait\nd'une allure précipitée, et le vieux garçon, pétri de vertus, se demanda\nmomentanément, si ce célibataire émerillonné n'avait pas choisi dans la vie,\nune part meilleure que la sienne.\n\n  (A continuer.)                                        GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-007", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 230, "page_fin": 232, "titre_corps": "Arthur Lefèvre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Arthur Lefèvre DANS une des dernières", "ancre_fin": "HENRY MŒLLER", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 281, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1754, "texte": "Arthur Lefèvre\n\n             DANS une des dernières petites expositions du Cercle\n                Artistique, trois artistes ont présenté au public\n                quelques-unes de leurs œuvres. Notre génial\n                artiste-graveur Danse, qui est vraiment un\n                maître dans son art et a atteint, pourrait-on\n                dire, le plus haut degré de perfection, au\n                point qu'on se demande s'il est possible de\n                 s'élever plus haut, tant ses gravures sont fines\net achevées, y exposait toute une série de ses œuvres mer-\nveilleuses.\n  On pouvait voir et on devait admirer, dans ce même salon,\nun ensemble des plus intéressants des œuvres de Madame\nGilsoul.\n  A côté de ces deux artistes, un jeune, qui n'en est encore qu'à\nses débuts, débuts pleins de promesses pour l'avenir, avait\naccroché à la cimaise dix charmantes toiles, dont je veux écrire.\n   Nous avons déjà parlé d'Arthur Lefèvre à différentes reprises.\n  Au dernier Salon triennal des Beaux-Arts de Bruxelles, il\nexposa une toile qui se fit remarquer, au milieu de tant d'œuvres\nmédiocres et banales, par sa belle originalité. Je veux parler des\nRamasseuses de Cendre, dont nous avons donné une reproduction\ndans la collection de Durendal de l'an passé. Voici ce qu'écrivit\nalors, un des critiques les plus compétents en matière d'art,\nOctave Maus, auquel nous aimons toujours à nous référer,\nparce que peu de critiques ont une vue aussi pénétrante et\naussi juste que lui :\n   « A signaler pour la finesse de la vision, la correction du\ndesssin et l'harmonie d'un coloris délicat, réalisé dans une\ngamme peut-être trop assourdie, les Ramasseuses de Cendre, d'Ar-\nthur Lefèvre, dont un beau dessin d'un sentiment grave et\n"}, {"page_pdf": 282, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2497, "texte": "                          ARTHUR LEFÈVRE                          23l\n\n\n  recueilli, figura au Salon d'Art religieux. Cette petite toile, bien\n  composée dans une gamme discrète, se rattache par d'évidentes\n  affinités à celle du groupe de peintres qui innova naguère, en\n  haine des traditions académiques, le mode gris. »\n    Tout le monde se souvient aussi du superbe fusain : L'Ado-\n ration des Humbles, exposé par A. Lefèvre, au Salon d'Art reli-\n gieux de Durendal, auquel M. Maus fait allusion. Il a été re-\n produit dans l'Album de notre Salon. C'était une des plus per-\n sonnelles et des plus remarquables toiles de notre Exposition.\n L'artiste était parvenu à réaliser une œuvre religieuse dans une\n note moderne, sortant de l'ordinaire, ne plagiant pas les an-\n ciens, dans une note vivante et vibrante. A quoi bon recommen-\n cer toujours, ce qui a toujours été fait. Il ne faut pas d'artistes\n pour cela. D'habiles copistes suffisent. Et, en ce moment, où une\n certaine école semble prétendre, tout au moins par sa méthode\n archaïque, que l'art religieux est définitivement figé dans un\n moule dont il n'est plus possible de sortir, de façon qu'on en est\n réduit à copier éternellement les œuvres des anciens, il était\n utile et intéressant de tenter un essai dans une tendance mo-\n derne. Et du coup, Arthur Lefèvre avait réussi. Tout le monde\n a été doucement impressionné par son magnifique dessin. Un\n profond, un vrai sentiment religieux s'en dégageait. Et il était\n exprimé en coups de crayon francs et nerveux.\n    Dans la petite exposition du Cercle, Arthur Lefèvre exposait,\nà côté d'œuvres de moindres dimensions, un grand tableau :\nLes Colporteuses. Nous le reproduisons dans le présent fascicule.\n Le sujet est à notre sens vigoureusement traité. Il est d'un\nréalisme de bon aloi et dénote chez l'artiste un beau talent\nd'observation. J'en aime aussi le coloris discret et distingué. Il\nenrobe le tableau d'une fraîcheur délicieuse et lui donne un\ncachet de naïveté bien appropriée à cette scène touchante de la\nvie des humbles.\n   Il y avait aussi parmi ces tableaux, outre un très beau portrait\ndu juge Paridant, d'une étonnante ressemblance, une exquise\ntête de vieille encadrée de mousseline blanche. Cette petite\ntête est, à mon avis, un pur chef-d'œuvre.\n   Charmante aussi de grâce et d'élégance, non recherchée, mais\nsi vraie, la silhouette de la femme du peintre, représentée dans\nune attitude si naturelle et en un geste sobre, puissamment\naffirmé par le dessin.\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2206, "texte": "232                        DURENDAL\n\n\n    Un Intérieur, un Cheval de trait, un Vieux Paysan, superbe\ncelui-ci, et d'autres petits tableaux dénotent, dans leur variété,\nune rare souplesse chez l'artiste et prouvent, à l'évidence,\nson aptitude à traiter n'importe quel sujet. L'Intérieur pourrait,\nsans souffrir d'un voisinage si artistique pourtant, être placé à\ncôté des œuvres similaires de Verhaeren, auxquelles il confine\npar son coloris chaud et velouté.\n    Afin que l'artiste, dont je connais la modestie exagérée à\nl'excès, ne m'accuse pas de partialité dans mon jugement — il\nsait que je l'aime et que je l'admire — je termine ce petit éloge\nde son Salon, en reproduisant la critique qu'en fait M. Maus,\ndans 'l'Art Moderne :\n    « Les Colporteuses, de M. LEFÈVRE, ses portraits, — surtout\ncelui d'une dame âgée et la figure de jeune fille absorbée dans\nun travail à l'aiguille — révèlent un sentiment délicat et une\nétude serrée de la nature. M. Lefèvre se rattache par le coloris\naux peintres qui cherchèrent l'expression exacte du plein air\ndans une coloration cendrée, atténuée et discrète. On se sou-\nvient des débuts d'Hermans, — l'Hermans de l'Aube, — de\nLéopold Speekaert. On sait l'influence qu'ils exercèrent sur\nleur génération. Voici qu'après des années d'évolutions et de\nrévolutions, le mode mineur résonne de nouveau, en harmonies\npaisibles, comme un écho des concerts de jadis. Il serait injuste\nd'en faire un grief à l'artiste qui y perçoit les secrètes réson-\n nances de son âme. »\n    Arthur Lefèvre peut être fier de ce jugement. Il est celui d'un\ncritique impartial,qui n'a point l'habitude de flatter les artistes,\n qui dit franchement et dans toute la sincérité de son âme\nloyale, ce qu'il pense de leurs œuvres.\n    Nous nous unissons à lui pour féliciter chaleureusement\n notre jeune artiste. Sans doute, il a encore des progrès à faire.\n Mais tous les artistes sont dans le même cas à son âge. Il a\n l'avenir devant lui. Nous savons que c'est un travailleur. Il\n arrivera, nous n'en doutons pas, avec les-ans et les efforts, à\n devenir un des bons artistes de notre école belge, déjà si riche\n et si féconde.\n                                              HENRY    MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-008", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 233, "page_fin": 236, "titre_corps": "La Libre Esthétique : Le Salon", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "La Libre Esthétique I Le Salon", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 284, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2304, "texte": "La Libre Esthétique\n\n                              I. — Le Salon\n\n\n   Il serait congruant, sans doute, mais, certainement, tout à fait vain, de\ncommencer cet article par quelques considérations générales sur l'art d'au-\njourd'hui, les tendances que son étude révèle; les voies de son évolution, le\nbut et l'aboutissement de celle-ci.\n    Mais, même si nous avions la moindre envie de l'entreprendre, ce serait\nun décevant et dérisoire labeur, car encore faudrait-il pouvoir se mettre au\npoint de vue stable de principes — et en est-il qui ne soient invalidés et caducs ?\n Le temps est venu qu'il faut « juger chaque cas en particulier »; on a si bien\nassaini, perfectionné l'hygiène, qu'il n'y a plus d'épidémie, ou presque, mais,\n chacun nourrit sa petite maladie compliquée et personnelle! Il n'y a plus\n d'esthétique; il y en a mille.\n    Les artistes professent un grand mépris pour la politique — qui est l'art de\n conduire les hommes ou, au besoin, de les suivre! — mais ils lui ont emprunté,\n cependant, l'idée de l'égalité : De maîtres, il n'y en a plus! Chacun est son\n propre maître et sa propre école et, regardant ceux qui le précèdent, se\n dit : « Je le vaux bien! »\n    On ne veut ressembler à personne et l'on finit par ne ressembler à rien !\n Plus soucieux d'originalité de n'importe quel aloi que d'étude, de science, de\n travail consciencieux et réfléchi, on se contente, en peinture comme en litté-\n rature, d'avoir — à défaut de pensée — une orthographe personnelle!...\n    La distinction est-elle dans l'homme, dans la physionomie que les habi-\n tudes de sa vie lui ont faite, dans le tour de son esprit, la hauteur de son\n cœur — ou dans son costume ? L'originalité réside-t-elle dans les mots ou\n  dans ce qu'ils expriment? Questions oiseuses au premier aspect et moins,\n  cependant, qu'il ne semble, étant donnée notre propension badaude à accorder\n plus d'attention à l'homme qui s'impose par le bruit et l'apparence qu'à celui\n  dont la supériorité se révèle seulement aux regards perspicaces; au vide écla-\n  tant des paroles superficielles qu'à la pensée discrète et fière qui veut être\n  pénétrée...\n    Et les salons de peinture n'échappent pas au sort des salons en général,\n  où, si triée que soit la société, se glisse toujours quelque quidam d'allure\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3382, "texte": "234                               DURENDAL\n\n\n\nredondante, dont le mauvais goût s'étale avec une ostentation et une impu-\ndence qui, selon l'humeur où vous êtes, vous paraissent irritants ou risibles.\nLa Libre Esthétique a accueilli, cette année, quelques personnalités de cette\nsorte : personnalités est, peut-être, un terme impropre, car ce qui caractérise\nprécisément ces artistes, c'est l'absence complète de personnalité! On essaye-\nrait en vain de se rendre compte de l'évolution de leur manière, des transfor-\nmations étranges et subites qu'ils apportent à celle-ci. Ce serait inutile, du\nreste, car il n'y a point de raison logique de développement dans leur œuvre ;\nelle n'obéit à aucune nécessité intérieure et ne représente que là pénible et\nlaborieuse poursuite d'une originalité factice.\n   Nous parlions des tendances de l'art contemporain — et si périlleuse que\nla diversité des œuvres rende tout jugement général, on peut signaler, pour-\ntant, une propension de plus en plus marquée, même chez les artistes qui en\nparaissent incapables, à puiser tous les éléments de l'art dans la réalité, une\nréalité observée avec intelligence et probité, mise en œuvre sans artifice ni\nsubterfuge. Il ne s'agit point de réalisme : le réalisme étant une théorie roide et\nabsolue, est sans adaptation possible avec l'art et la vie, qui sont complexes,\n— mais d'un art avide de vie palpitante et vraie, dédaigneux de formules, de\nconventions, de beauté prétendument idéale ; d'un art qui sait que la réalité\nlui fournira des mots pour toutes les paroles qu'il médite quelles qu'elles\nsoient, de tristesse ou de joie, sublimes, amères ou familières... Notre tête est\nportée par notre corps; de même, le rêve exige-t-il un piédestal de réalité. De\nsorte, qu'il y a une absurdité certaine à vouloir nous endoctriner et nous con-\nvaincre de la précellence de l'art idéaliste, réaliste, naturaliste, e t c . . Il y a\nde la terre glaise, et des couleurs, et de l'encre; et puis le monde, répertoire\ninépuisable d'images, offert à tout artiste et d'où, selon les capacités de son\nesprit et de son cœur, il tirera, par l'œuvre de ses mains, de son pinceau ou\nde sa plume, le secret frémissant de la vie.\n\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n    Le mystère de la vie, il est, certes, dans les images de Toulouse-Lautrec.\nCruelles et mordantes, parce que simplement vraies, et quoique saisies, en\napparence, dans la rapidité d'un instantané léger et pittoresque. On dirait\nque l'œil fixe et froid de l'artiste dépasse l'extérieur apprêté de gentillesse,\nde grâce coquette, de laisser-aller aimable de ses modèles, scrute leur masque\nde sourires etde frivolité, pour saisir et souligner dans leurs traits, pour faire\njaillir à la surface, comme un impartial et perspicace objectif, toute leur vul-\ngarité d'âme... Ces portraits d'actrices, de diseuses, de ballerines sont atter-\nrants de pénétration translucide. Où retrouve-t-on, que chez Daumier, la\nvision aiguë et flegmatique qui se révèle, par exemple, dans la face canine\nde Jane Avril, dans la respectabilité confortable des Tenanciers; qui fait ainsi\napparaître, comme une vénimeuse mouche de vice, l'imperceptible éclabous-\nsure d'une tache de boue sous le fard et le mensonge d'un visage ; la ride\ncanaille dans la révérence du sourire; l'ossature bestiale sous la carnation\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3595, "texte": "                               LA LIBRE ESTHÉTIQUE                                       235\n\n\njuvénile? E t il y a là encore d'étranges et incisives notes d ' h u m a n i t é ; des sil-\nhouettes d ' h u m b l e s , d e souffrants ; d'extraordinaires aspects de coulisses et\nde scène, d'une couleur écrasée ou hachée, crue et violente, avec leurs per-\nsonnages de rêve et d'artifice, dans l'hallucination factice du gaz et des foyers\nélectriques.\n    Il faut rapprocher de ces œuvres, d'une vision si volontaire et si ardente,\nles portraits de M. Vallotton, qui sont, en réalité, moins des portraits que des\nsignalements psychologiques. De lui aussi, on dirait que son regard projette\ndes rayons X et ne laisse de la physionomie qu'il étudie que les caractéris-\ntiques linéaments, les lignes essentielles... E t quelles effigies, ce Baudelaire,\nd a n s l'amertume fière de l'œuvre accomplie, égale à son âme, le front h a u t\nencore et déjà m a r q u é , p o u r t a n t , pour le final égarement; et ce Dostoiewsky,\nanguleux et doux, avec sa face d'apôtre u n peu utopique, et qui semble roidi\ncontre l'obsession de toute l'humanité épileptique et démente qu'il a\ncréée !...\n    C o m m e d'ordinaire, l'intelligente direction de la Libre Esthétique s'est\nefforcée d e présenter au public des œuvres d'artistes étrangers peu connus,\nou pas du tout, jusqu'ici en Belgique. Des Allemands, comme le pastelliste\nF r a n z H o c h ; M. C u r t - H e r m a n n , u n pointilliste ; M. Strathman, d'une jovia-\nlité e x t r ê m e m e n t g e r m a n i q u e ; des Norwégiens, comme M M . Nilskreuger et\nG e r h a r d M u n t h e , avec ses curieuses abréviations décoratives. P a r m i les\nAnglais, M. Sydney L e e , avec d'attachantes estampes en couleur, l'Auberge de\nla Corvette, n o t a m m e n t ; M. Cartonmoore-Park, avec une série de dessins et de\nn o m b r e u s e s études d'animaux, la Fille aux oies; M. Alexandre-Ch. Robinson,\navec des pastels, spécialement u n e Belle dame Lysdabetta, d'une grâce et d'une\ncontexture plutôt singulières. Quelques Espagnols, MM. R a m o n Pichot,\nFrancisco de Iturrino, avec leurs tableaux dont la couleur, à distance, semble\ndécoupée en g r a n d e s taches violentes : lumière tranchée ; épaisses ombres\nviolettes ; figures à la fois nettes et indécises. E t toutes ces femmes d a n s\nleurs résilles et leurs châles bariolés, ont l'air d'être costumées comme Œ i l -\nSubtil, le grand chef des S i o u x ! . . .\n    L o r s q u e j ' a u r a i cité la jolie figure du Jardin aux roses, de M . C h a r l e s\nGuérin, qui lui fait p a r d o n n e r sa Vénus, plus nature-morte que les Natures-\nmortes voisines; les Roseaux, très fins, de M. H a r l e t ; la page nostalgique\nde M. L a e r m a n s ; la Tribu prophétique, en marche pour « d e s ailleurs »\n(comme on dit aujourd'hui) ; les beaux pastels, le Canal, surtout, de M. Henri\nLe S i d a n e r ; le suggestif Soir en Normandie, noir et violet, de M. Milcandeau ;\nles féeries h u m i d e s : Venise, entre le ciel moite et les canaux liquides, de\nM. Morrice; les évocations de Versailles, de M. Planells, fontaine de bronze\nsombre, d a n s le royal et rouge a u t o m n e ; bassin plein de l'eau immobile,\nnoire et bleue, à moitié assoupie encore, de la fin de l'hiver... E t puis les\nséduisantes Baigneuses de M. Lerolle et, enfin, u n e page pathétique, Tristan\net Isolde, où la passion est plus tendre, à ce qu'il semble, qu'héroïque et\ndésespérée, d e M. G.-M. Stevens, et ce sera tout pour la peinture. Ici, du\nmoins.\n    Outre le fragment du puissant m o n u m e n t les Bourgeois de Calais, de\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1090, "texte": "236                              DURENDAL\n\n\nRodin, la sculpture est représentée, au Salon, par deux bustes superbes de\nM. Lagae, celui de M. Lequime, d'une observation serrée et vivante et celui\nd'un Pêcheur, à la face pleine d'énergie concentrée et têtue, pétrie par le vent\ndu large et les embruns ; par un nouveau et magnifique fragment du Monu-\nment du Travail : le Port, et des bustes de Meunier, entre autres, celui de Paul\nJanson, avec son masque de vulgarité forte et de défi; un Bourgmestre Franc-\nquaert,de M. Minne, qui se perdra dans la foule des êtres de pierre, illustres et\nignorés, de l'hôtel de ville, et des Figures de femmes, obscures et impression-\nnantes. Enfin, de M. Ch. Van derStappen, une exquise image de grâce sérieuse\net timide : Veere;des bustes; des statuettes ; le Monument Verwée, d'une haute\nallure, avec la vigueur tranquille de la figure animale qui le domine, et qu'on\npourrait louer sans restriction, n'était la façon peu heureuse dont l'effigie du\npeintre célébré est présentée.\n                                                           ARNOLD GOFFIN."}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-009", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 236, "page_fin": 237, "titre_corps": "La Libre Esthétique : Les Auditions musicales", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "II Les Auditions Musicales", "ancre_fin": "GEORGES DE GOLESCO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 287, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 1111, "fin_caractere_exclue": 3133, "texte": "II. — Les Auditions Musicales\n\n\n   Les auditions, à la Libre Esthétique, ont présenté, cette année, un intérêt\nexceptionnel. La Sonate pour piano, de Paul Dukas, est une des œuvres les\nplus substantielles, les plus finement conçues et écrites que nous ait donné\ncette jeune école française dont les procédés de style si impressionnants, bien\nqu'un peu voulus et tendus, représentent une évolution capitale et caractéris-\ntique de l'art musical contemporain. La première partie, qui se développe\nsur une phrase fondamentale ample et pénétrante, se pare de fantaisie ailée,\nd'épisodes imprévus et énigmatiques. Le second morceau, intitulé Calme,\naprès s'être tenu trop uniformément dans la note sombre, se couronne tardi-\nvement de lumière et de paix dans une péroraison qui n'est pas sans charme.\nUn scherzo aux colorations chatoyantes et imprécises, aux rythmes curieuse-\nment affinés, la partie la plus pittoresque de l'œuvre nous amène à la qua-\ntrième partie (très lent, puis animé), d'une allure héroïque et grandiose.\n   Si la Sonate de Dukas est intéressante par la sincérité et l'originalité de la\nconception, par les raffinements de l'harmonie et la ciselure du détail, le\nPoème des Montagnes, de Vincent d'Indy, est sans doute d'une portée bien plus\nhaute. Le délicat poète qu'est Vincent d'Indy a écrit là un pur chef-d'œuvre de\ngrâce et de puissance descriptive où l'haleine parfumée des grands bois chante,\nson cantique ému et que traversent toutes palpitantes les hantises des songes\nossianiques. D'abord, une suite d'accords imposants dont les pleines harmo-\nnies forment l'introduction du poème. C'est comme le grave portique du\nTemple de la Nature, où vont bientôt s'éveiller d'immenses et mystérieuses\nvoix. Sur la lande infinie où la bruyère pensive figure en ses longues traînées\nmauves la poésie du silence et de la mort, le brouillard, fantôme matinal, est\nvenu suspendre son manteau d'argent. L'âme de Weber, l'âme-soeur de\nShakspeare, s'est réveillée soudain, planant sur la campagne, dans des res-\n"}, {"page_pdf": 288, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3300, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                               237\n\n\nsouvenirs de Robin des Bois, et le tendre appel de la bien-aimée s'ajoute aux\nvoix majestueuses de la nature pour couronner cette vague symphonie qui se\nvoile et s'estompe mollement dans le lointain profond. Les danses qui, de\nleurs rythmes bondissants, décorent la seconde partie du poème, forment un\ninterlude exquis qui ramène ensuite l'auditeur, dans la troisième partie, aux\nimpressions de calme recueilli, traversées encore une fois cependant par le\nvol de la tempête dans les hêtres et les pins frémissants.\n   En deux œuvres si différentes d'inspiration et de style que le sont la Sonate\nde Dukas et le Poème des Montagnes, Mlle Blanche Selva s'est révélée artiste\naccomplie par la clarté victorieuse, l'éclatante puissance, le coloris chaud et\nlumineux de son jeu. Dans l'œuvre de d'Indy notamment, elle a fait chanter\ntrès profondément l'âme intime et cachée du poème.\n\n   La séance du jeudi 13 mars a été consacrée à l'audition du Quatuor de\nCastillon, du Quatuor à cordes de Debussy, du Quintette pour piano et cordes\nde César Franck. Le Quatuor de Debussy est une œuvre de tendances et de\nstyle ultra-raffinés, impressionnante, malgré le nervosisme désemparé et mor-\nbide de son inspiration. Mieux dessiné, plus cohérent, plus franchement\nmusical et mélodique, apparaît le Quatuor de Castillon. Quant au Quintette\nsi noble de Franck, il offre à côté de longueurs d'admirables pages, et la dou-\nleur du poète s'y exprime toujours avec une éloquence grave et majestueuse,\noù ne s'aperçoivent pas encore les défauts de l'école. Il serait banal d'insister\nsur l'interprétation magistrale que le Quatuor Ysaye nous a donné de ces\nœuvres, interprétation si fondue, si vivante, si unifiée, où la délicatesse des\nciselures ne nuit jamais à l'ampleur et à l'émotion, et qui, dégageant l'âme\nsubtile du poème de son vêtement sonore, fait jaillir du fond de ses obscurités\nmystiques comme des gerbes roses de lumière. Sans la souveraine clarté de\nl'exposé, que nous aurait dit la seconde partie du Quatuor de Debussy? Au\ntravers de ces spectrales hallucinations et de ces arabesques grimaçantes,\nnous n'aurions pu découvrir autre chose qu'un sphinx énigmatique et\nmuet.\n\n   Dans la troisième séance du 25 mars, le Quatuor Zimmer (très en progrès)\nnous a fait entendre un Quatuor de Samazeuilh. Inscrits aussi au programme:\nle Chant de la Terre, poème de Séverac; la Sonate pour piano et violon de\nMarcel Labey. Ces œuvres ne sont pas dénuées d'intérêt harmonique et ryth-\nmique, elles ne manquent pas non plus de couleur, mais amorphes, impré-\ncises de ligne et d'idée, elles sont dépourvues de vie intime et profonde. C'est\nà M. Jean du Chastain, le jeune pianiste si doué, qu'avait été confiée la tâche\nardue de nous faire connaître ce Chant de la Terre, poème géorgique pour\npiano, au fond duquel dort peut-être l'âme virgilienne, mais sans se manifester\npour cela très souvent au dehors. M. du Chastain a joué cette œuvre avec un\nsentiment consciencieux et une précoce autorité. La pittoresque Bourrée fan-\ntasque de Chabrier, brillamment enlevée par MM. Oct. Maus et du Chastain,\nterminait la série de ces très intéressantes auditions.\n                                                      GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-010", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 238, "page_fin": 240, "titre_corps": "La Libre Esthétique : Les Conférences", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "III Les Conférences", "ancre_fin": "CHARLES DE SPRIMONT", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 289, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 71, "fin_caractere_exclue": 3032, "texte": "III. — Les Conférences\n\n\n   La personnalité marquante et bien originale, le talent déjà consacré des\nauteurs invités à conférencier cette année au Salon de la Libre Esthétique, don-\nnèrent à ces attrayants après midi d'art un intérêt tout particulier. Entendre\ntour à tour, en l'espace d'un mois, M. Eugène Rouart, l'écrivain au style\nsobre et passionné de la Maison du bien-être; M. Adrien Mithouard, le poète\nmystique du Pauvre Pécheur, et aussi le critique averti du Tourment de l'Unité;\nM. Alfred Jarry, sculpteur de cette marionnette énorme et bouffonne qui a\nnom Ubu Roi; puis M. Fontainas, un poète curieux de sensations raffinées\net de nouveaux rythmes ; enfin, toute grâce et tout sourire, Mme Georgette\nLeblanc, dont Bruxelles a retenu les créations émouvantes dans la Navarraise,\ndans Thaïs, dans Carmen : voilà qui ne manquait ni d'attrait, ni de charme,\nsans compter qu'il devait s'en dégager un enseignement profond et sûr.\n\n   M. ROUART ouvrit la série en étudiant la situation de l'artiste dans la société\ncontemporaine. Il énonça d'abord quelques préférences, Verlaine, Mallarmé,\nVilliers de l'Isle-Adam. Il rejeta la théorie du progrès en matière d'esthé-\ntique, car l'expression seule est puissante dans l'Art, et l'ambiance ne peut la\nmodifier, puisqu'elle a sa base dans la personnalité. Puis, pénétrant au cœur\nmême de son sujet, il regretta cette époque heureuse du moyen âge, où\n« l'artiste modeste portait toute sa joie en lui et n'avait d'autre passion que\nde s'exprimer ». Aujourd'hui, l'artiste, et spécialement le littérateur, veut\ntout savoir, tout approfondir, tout comprendre, alors qu'une vie est déjà\ninsuffisante à l'homme qui désire pénétrer une seule chose; il se place délibé-\nrément au sommet de la hiérarchie sociale et s'érige en juge de tout, préten-\ndant remplacer à sa guise et quand il lui plaît le magistrat, l'ingénieur, le\nmédecin. D'où provient ce mal et quel en serait le remède?\n   Jadis, l'artiste créait son œuvre, mû par le seul désir de la créer belle,\nsachant bien qu'un public d'élite, instruit par une longue culture, serait prêt\nà l'admirer. Tel il fut, en France, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Mais après la\nRévolution, la bourgeoisie supplanta l'ancienne noblesse; moins affinée que\ncelle-ci, elle voulut, néanmoins, comme elle, s'intéresser à l'art et aux lettres,\njouer un rôle de Mécène. L'artiste, impatient de succès et d'argent, au lieu\nde laisser la société monter vers lui, descendit à elle et compromit l'intégrité\nde son art en l'adaptant à des goûts encore inhabiles, à des intelligences trop\npeu mûries pour l'apprécier et le comprendre dans sa hautaine perfection.\nIl se fit journaliste, et ainsi, « au lieu d'élever une masse d'hommes vers l'art,\nmit tranquillement l'art à la portée d'une masse d'hommes ». C'était plus\npratique.\n   De là les incompréhensions et les compromis, la gloire affluant si souvent\nvers la médiocrité, se refusant avarement au génie, et le mépris de l'artiste\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3223, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                              239\n\n\npour les snobs qu'il satisfait, et tant d'oeuvres inachevées, hâtives, incom-\nplètes. Tout ce mal résulte de ce que l'Art, fonction de luxe, est devenu\nmétier lucratif.\n   Et M. Rouart nous indique aussitôt le remède : « Pour produire selon son\ntempérament et son cœur, et pour obéir à l'homme intérieur qui souhaite\ndonner ses œuvres posément, à son heure et selon qu'elles seront mûres en\nlui, il faudrait, étant donnée la société moderne, que l'artiste veuille ne pas\n compter sur sa production pour vivre. »\n   De glorieux exemples peuvent servir d'argument à cette thèse : Boticelli\nfut orfèvre ; Vinci ingénieur, astronome, chimiste ; Michel-Ange architecte,\nmarbrier, voire homme de guerre; Rubens, diplomate. En France, au\nXVIIe siècle, Molière; au XVIIIe, Beaumarchais; à l'époque contemporaine de\nVigny, Lamartine, Stendhal; de nos jours, Rimbaud et Mallarmé, ne furent\npas que des artistes et, pour cela, considérèrent toujours leur art comme un\ndélassement sacré.\n   Plaise donc au ciel que l'Artiste de l'avenir produise son oeuvre, sans devoir\ns'attarder à des considérations de succès et d'argent. Mais quelle œuvre pro-\n duira-t-il ? Quel sera l'Art de demain ?\n\n   M. ADRIEN MITHOUARD nous dit qu'il sera classique; — classique, enten-\ndons nous bien sur la valeur du mot, — en ce sens, dit-il, que l'œuvre nou-\nvelle sera établie avec plus d'économie, plus de sobriété, débarrassée de\ntoute « luxuriance inutile, arquée d'une ligne plus ferme », montrant un goût,\nune noblesse s'autorisant de la plus authentique tradition.\n   Il est une loi esthétique : l'ondulation du Beau. Toujours avide de beauté, le\ngoût varie dans l'appréciation de cette beauté ; il y veut, tour à tour, la force\nou la douceur, l'abondance ou la sobriété, l'ampleur ou l'intensité. Il\ndemande satisfaction à des théories successives, diverses ; cherchant d'abord\nle beau dans l'harmonie de la ligne, puis dans le trait incisif, puis dans l'ex-\npression exagérée, jusqu'à ce qu'un retour à l'ordre s'en suive, sous forme,\ncomme je suis assez disposé à le croire, d'une théorie moyenne, empruntant\nses éléments à l'une et à l'autre des esthétiques antérieures et terminant le\ncycle d'une évolution complète.\n    Le retour — ou plutôt l'arrivée? — à un tel classicisme semble, d'ores et\ndéjà, présagé par certaines œuvres. N'a-t-on point imposé silence aux fan-\nfares tapageuses du lyrisme, qui donna trop libre cours à la naturelle loqua-\n cité de notre langue poétique, prédisposée par le jeu brillant des rimes au\n verbiage, voire même au calembour? Un art trop expressif s'épuise, en se\n posant. Hugo, par exemple, en le consacrant par ses chefs-d'œuvre, a con-\n damné l'usage de l'antithèse.\n    On en est donc arrivé à la première condition d'un classicisme, « l'égalité\n verbale retrouvée, la paix des mots ». Verlaine a chanté la chanson bien\n sage, Laforgue lutta pour effacer en lui la dernière trace de l'insincérité\n romantique. Partout on tâche de réfréner l'emportement inutile. « Ainsi, con-\n clut M. Mithouard, peut être constaté chez les plus notables un abaissement\n expressif, par où se révèle une meilleure économie de l'effort. »\n"}, {"page_pdf": 291, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3000, "texte": "240                                 DURENDAL\n\n\n   Il est u n e autre condition du classicisme : la simplicité de construction, la\nlargeur harmonieuse de la ligne, l'obéissance à une discipline sévère et stricte.\nOr, ce culte de la belle ordonnance du style se révèle chez u n Cézanne, u n\nMaurice Denis, un Chausson. On a restauré peu à peu la religion de la Beauté\nsimple, on admire en toute sincérité R a p h a ë l et R a c i n e , Mozart et Gluck.\nDes écrivains de race, un Gide, un Barrès, un Maurras se réclament d u génie\ntraditionnel.\n   E n terminant cette intéressante étude, riche en aperçus originaux, écrite\nd'un style sobre et ferme, M. Mithouard nous a mis en garde contre le d a n g e r\ndes jugements hâtifs et des prophéties. Il faut laisser le c h a m p libre à la\nspontanéité de l'artiste, car, à vouloir presser l'évolution, on risquerait de la\ndétourner de sa voie. Ce qui importe avant tout, c'est de « respecter son\npropre cœur et son esprit natif ».\n\n   Les fantaisies burlesques, pour Marionnettes, lues de façon cocassement\namusante par M. JARRY, furent comme u n i n t e r l u d e ; après quoi, M. FONTAI-\nNAS, en poète suggestif et harmonieux, parla du Frisson des Iles.\n   Sa conférence — mieux vaudrait dire son large poème en prose — fut\nl'ingénieux commentaire d'une phrase de Michelet : tout le mystère du m o n d e\nest dans les îles.\n   Elles sourient à l'horizon des rêves, les filles bien aimées de la mer, les\nîles aux noms mélodieux. F a b u l e u s e s : l'Atlantide, les Fortunées, T h u l é ,\nT a p r o b a n é ; découvertes après quels merveilleux périples : Ceylan, les\nMoluques, Tahiti, les Antilles; dorées de gloire par la poésie mère : la Sicile,\nOrtygie, les Sporades, Cythère, L e s b o s ; ou bien encore, créées par l'imagi-\nnation des conteurs, elles sont le but lointain des songeries et des voyages, le\nsymbole de tout l'inconnu qui attire loin des plages natales, les explorateurs\net les poètes, amants de la chimère, inassouvis d'au delà. C'est ainsi q u e\nM. Fontainas les a évoquées, après leur avoir, dans son Jardin des Iles\nclaires, consacré des vers faits de musique et de rêve, et l'on gardera\ncertes, de l'heure où son beau style magnifiait ce beau songe, un poétique\nsouvenir.\n\n   M m e GEORGETTE LEBLANC termina la série des conférences, en développant\navec grâce de clairs aperçus sur la femme au théâtre. J e crois que quelques cau-\nseries de ce genre feraient tomber bien des préjugés touchant l'existence et la\nsincérité des artistes dramatiques. Les paroles qu'elle nous apporta, la g r a n d e\nartiste les a vécues, avant de les tirer pour nous de la substance profonde de\nson â m e . D u r a n t cette heure de laisser-aller, de confidences simplement\nexposées, de conversation à la fois sérieuse et familière, elle se m o n t r a telle\nqu'elle est, aimant l'art véritable, le comprenant, rêvant de l'exprimer sans\ncesse plus adéquatement à lui-même.\n                                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-011", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 241, "page_fin": 244, "titre_corps": "De la Restauration des Monuments anciens", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. 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Cloquet prend la défense des\nrestaurateurs de monuments historiques dont les travaux ont été, depuis\nquelques années, si vivement critiqués par des archéologues et des artistes.\n    Rien de très saillant n'apparaît en ce travail et les idées émises nous sem-\nblent ne rien apporter de bien neuf à la thèse des restaurations, sauf, peut-\nêtre, la classification des édifices en monuments morts et en monuments vivants,\njustifiant des procédés d'entretien et de restauration différents, mais qui, en\n réalité, n'a jamais été observée, croyons-nous, puisque des monuments de\n la première catégorie ont été et sont encore traités comme devraient seuls\n l'être, d'après M. Cloquet, ceux de la seconde.\n      Le Château des Comtes, à Gand, appartient incontestablement à la série\n des édifices morts, et néanmoins M. Cloquet prend la défense des travaux de\n réédification encore poursuivis, détruisant ainsi lui-même l'effet de sa classifi-\n  cation.\n      La Porte d'Ostende, à Bruges, est aussi un monument mort, selon la définition\n  de M. Cloquet, et cependant on veut la reconstruire suivant un plan qui\n  effacerait plusieurs siècles de son existence : M. Cloquet devrait donc s'efforcer,\n  comme nous, d'empêcher ce travail.\n      Mais l'argumentation de M. Cloquet est tellement ondoyante, elle prêche si\n  allègrement à la fois blanc et noir, qu'analyser certaines de ses opinions est\n  chose presque impossible. Les contradictions fourmillent et nous devrons\n   continuellement les signaler.\n       Après cette vérité que « l'homme est maladroit et redoutable, même quand\n   il est respectueux du passé », nous trouvons cette affirmation d'une belle suf-\n   fisance : « Nous possédons à fond la science des styles; nous avons su faire\n   une église de la Madeleine plus romaine que les temples d'Auguste, comme\n   des églises du gothique le plus pur, et nous refaisons du Louis XV avec une\n    impeccable virtuosité ! »\n        Hélas ! les productions si incolores des architectes modernes sont là pour\n    démentir cette assertion !\n        Les gens qui parlent toutes les langues, les parlent généralement fort mal\n     et ne peuvent prétendre égaler les écrivains et les poètes qui, eux, furent de\n"}, {"page_pdf": 293, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3336, "texte": "242                                  DURENDAL\n\n\nleur pays et de leur temps. L'imitation en architecture, comme dans tous les\narts, crée u n e infériorité certaine.\n   M. Cloquet ne saurait prouver le contraire.\n   Du reste, il parle plus loin de perfection relative dans leurs travaux, après\ncette affirmation d'une compétence absolue des architectes de notre temps !\nEt, plus loin encore, il dit que ce n'est pas une utopie que d'entreprendre\naujourd'hui une construction en pur style du XVe ou du XIIIe siècle. L e style\npur y sera, mais l'œuvre ne sera que l'application de règles apprises, une\nœuvre de science plus ou moins parfaite, non u n e œuvre d'art, car le con-\nstructeur moderne ne peut s'incorporer la personnalité des artistes du XIIIe ou\ndu XVe siècle, qui bâtissaient selon la psychologie de leur temps, créant\ndes formes nouvelles, contribuant ainsi à la vie de l'art, à la transformation du\nstyle.\n   M. Cloquet veut cette classification des monuments en morts et en vivants,\nselon qu'ils ont ou non u n e utilisation contemporaine. Cela a bien peu de rap-\nport avec l'art, avouez-le. J e proposerais plutôt cette autre : Les monuments\nvivants sont ceux qui furent créés suivant l'esprit de l'époque à laquelle ils appartiennent\nréellement. Les morts seront ceux qui sont imités aujourd'hui, suivant les formules d'une\népoque quelconque, autre que la nôtre (car ces derniers n'auront jamais a u c u n e vie\npropre). U n e classification pareille ne serait-elle pas au moins logique au\npoint de vue de l'art et de l'histoire?\n    Mais, continuons plutôt cette analyse d'un travail qui, sous u n e a p p a r e n c e\ntrès scientifique, est fort diffuse.\n    L'architecte restaurateur, aux yeux de M. Cloquet, est u n artiste, et cepen-\ndant il démontre le contraire en quelques lignes :\n    « Serait-il impossible que des spécialistes consciencieux, surveillés p a r des\nhommes compétents, parvinssent à réparer convenablement nos m o n u m e n t s\ndélabrés, et faut-il laisser tomber ceux-ci sous nos yeux de peur de les altérer?»\n(Les altérer est toujours une faute pour n o u s ; les entretenir, les r é p a r e r a\ntemps est u n devoir)... « Celui qui y met la main doit se considérer comme le\ncontinuateur de l'artiste qui l'a conçu »... « il faut u n architecte expert, con-\ntrôlé par des autorités compétentes, sous l'œil d'un public défiant, à condition\ntoutefois qu'il sache faire abnégation de son goût propre, et évite de mettre dans\n l'ouvrage l'empreinte de son sentiment personnel ».\n    Est-ce là faire œuvre d'artiste? est-ce là le moyen de se mettre au niveau des\n sublimes bâtisseurs de nos cathédrales gothiques, et cette sorte de fonction-\n narisme archéologique n'est-il pas fait pour mettre en défiance tous ceux qui\n sentent la pure et délicate beauté de nos monuments anciens?\n    P a u v r e s m o n u m e n t s , hélas ! que l'on s'arroge ainsi le droit de compléter,\n de rafistoler en d'aussi tristes conditions !\n    Comme nous le disions plus haut, après avoir classé le Château des Comtes\n de G a n d dans les m o n u m e n t s morts, M. Cloquet en admet, cependant, la\n réédification ! P o u r lui, le Château rebâti devient « u n e incomparable et sécu-\n laire relique sauvée » !\n    J'avoue ne plus comprendre.\n    Abordons maintenant, avec le savant architecte, la classe des monuments\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3404, "texte": "           DE LA RESTAURATION DES MONUMENTS ANCIENS                           243\n\n\nvivants. Ceux-ci, il ne les abandonne pas aux « artistes et aux touristes », gens\nsans importance à ses yeux. « Les monuments vivants ne leur appartiennent\npas, c'est quelque peu en intrus qu'ils interviennent, sous prétexte que tout ce\nqui touche à l'art les intéresse ». C'est envoyé ça ! Mais, cependant, l'inter-\nvention admise de la Commission des monuments ne s'exerce qu'à ce même\npoint de vue.\n    L'utilité, la destination des édifices importent seules ; on peut donc, d'après\nM. Cloquet, augmenter ceux-ci, les développer, selon les besoins présents,\nles accommoder aux mœurs et aux usages actuels, les besoins nouveaux et le\nmilieu qui les entoure ! Le point de vue archéologique et pittoresque passe au\nsecond plan.\n    Voilà qui est d'un utilitarisme non déguisé ; d'ailleurs, dans cette partie de\nl'étude, l'auteur dénonce toute son ardeur à restaurer, à compléter, à trans-\nformer, au besoin : c'est bien en architecte qu'il parle.\n    Mais ce beau zèle ne pourrait-il s'exercer plus utilement dans l'édification\nde monuments nouveaux et laisser intacts les anciens ? N'y a-t-il pas lieu plu-\ntôt de respecter les proportions de ceux-ci, et ne vaut-il pas mieux suivre les\nerrements des architectes d'autrefois, qui jamais n'ont ajouté aux œuvres de\nleurs devanciers en imitant leur manière ? L'édifice au moins conserve alors\n son aspect historique, la proportion que son auteur a voulue.\n    Lorsque M. Cloquet parle de l'unité de style, il commence par démontrer\n lui-même l'absurdité de certains travaux, donnant ainsi raison à ses adver-\n saires : « En règle générale, on doit respecter les parties d'un monument\n appartenant à des époques successives. Mais cette règle souffre des excep-\n tions. » C'est de celles-ci, évidemment, que profitent les architectes auxquels\n nous reprochons, nous, des unifications désastreuses pour l'histoire de l'art\n dans nos provinces.\n    De nombreux exemples justifient, cependant, ces reproches, et l'optimisme\n de M. Cloquet ne peut se soutenir. Citant la cathédrale d'Amiens, « on n'écou-\n terait pas, dit-il, un instant celui qui proposerait de sacrifier le chœur à la\n nef », et cependant, chez nous, on a. souvent écouté et permis des choses\n aussi absurdes.\n     Mais n'oublions pas que c'est une thèse qu'il défend. Sa conclusion, cepen-\n dant, est qu' « il sera parfois prudent de s'abstenir ». Mais, c'est précisément\n ce que nous demandons! Nous serions d'accord avec lui, n'était cette pour-\n suite obstinée de la justification quand même de certains travaux, car, en fait,\n il reconnaît mainte erreur récente d'architectes de talent.\n     Pourquoi, dès lors, ne pas avouer franchement le danger de ces travaux\n  en général et demander, avec nous, plus de prudence ? Ce serait rendre un\n  éminent service à nos richesses architecturales, — mais ce serait aussi com-\n  promettre des intérêts professionnels. Aussi revient-il bientôt à cette idée:\n  « Nous prétendons que nos meilleurs spécialistes sont capables de reproduire\n  sans incorrection et sans froideur les formes architecturales anciennes... »; puis :\n  « il est bien entendu qu'une restitution partielle, si elle procure l'harmonie à\n  un ensemble, ne prétend pas émouvoir ni instruire comme le monument authen-\n  tique ». N'est-ce pas encore ce que nous disons? Pourquoi, dès lors, tant de\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2065, "texte": "244                                DURENDAL\n\n\n\ncolère contre ces pauvres « pittoresques », si méprisés? Ce long article me\nsemble ne réfuter en rien les opinions émises par les artistes et archéologues\nauxquels M. Cloquet.veut répondre.\n   Lorsqu'il parle de la sculpture décorative des édifices du moyen âge, il ne\nparaît plus aussi convaincu, et cependant l'architecture et la sculpture dans\nces monuments sont si intimement liées, que sa thèse « restauratrice »\ndevrait se poursuivre jusqu'au bout, pour être rationnelle. Mais, en ceci, il se\ndéclare incompétent : « Les formes sculptées jaillissent vivantes de la pensée\nde l'artiste et s'expriment d'une main qu'anime un talent personnel développé dans\nun milieu déterminé. » « Nous ne pensons pas, ajoutet-il cependant, que l'ar-\ntiste moderne soit incapable de se mettre en communion intime de foi, de\nsentiment et de pensée avec une époque lointaine, e t c . . »\n   Quelque foi qu'il ait, l'artiste moderne devra forcément s'exprimer autre-\nment que ceux d'une autre époque. S'il agissait différemment, il manquerait\nde sincérité; son œuvre ne serait qu'une œuvre industrielle, du simili-ancien,\nun mensonge artistique. Les mystiques imagiers médiévaux n'ont jamais\npensé à exprimer leur âme, leur pensée, au moyen de formules d'une autre\népoque : c'est la sincérité, la simplicité naïve de leur art qui fait son éloquence.\nMais M. Cloquet appuie encore : « Nousne voulons pas proclamer, dit-il, l'impuis-\nsance de l'art moderne à faire ce qu'on a pu faire à des époques précédentes ! ! .' » M. Clo-\nquet a une singulière compréhension de l'art, elle nous explique toute sa\nthéorie des restaurations.\n   L'exemple cité de Michel-Ange, renonçant à appliquer à une statue antique\nun bras qu'il venait de modeler, estimant qu'il n'avait pas le droit d'altérer le\ntravail original du maître inconnu qui avait produit le chef-d'œuvre, eut dû\nêtre la vraie conclusion de l'article de M. Cloquet. Ce sera la nôtre.\n\n                                                                      L. ABRY.\n\n\n   12 mars 1902.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-012", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 245, "page_fin": 246, "titre_corps": "César Franck", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "G. 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Il est mesquin de trop parler frontières en matière\n                      d'art, vu que l'art n'en connaît point. — Je gardais un sou-\n                      venir profond de maintes œuvres du maître, entendues aux\nConcerts Ysaye et Populaire ; j'écoutai donc avec grand intérêt la causerie de\nM. Vincent d'Indy. Ce fut bien une causerie et non une conférence. Et le sujet\nle voulait ainsi. César Franck vécut une vie si simple, si unie, je dirais presque:\nsi bonhomme, n'était l'éclat aujourd'hui partout épandu de son génie, que la\nmonographie de ce grand artiste modeste devait être plutôt familièrement\n « causée» qu'officiellement conférenciée. M.Vincent d'indy n'y a pas manqué.\nSi l'on attendit de lui une parole artiste ou élégamment fouillée, la recherche\nde l'effet, le plaisir pur d'entendre bien « parler » : ces trompe-l'œil remplis-\nseurs des professionnels du genre, on dut être déçu. L'auteur de Fervaal n'a\nrien de ce brillant. Avec distinction, mais sans éclat, il nous lut une étude\ntoute sobre sur son illustre maître. La voici résumée en quelques traits\nrapides :\n    César Franck naquit à Liége donc, en 1832, dans un milieu bourgeois. Tout\njeune encore, il vint à Paris, où il se débattit contre la misère immédiatement,\net, sitôt qu'il se mit à écrire, contre la malveillance du Conservatoire d'alors.\nConservatoire et conservateur vont bien ensemble... Celui-là conservait\njalousement son droit légal à l'élève des médiocrités : une méthode vide\nde toute vie sincère, une inculture méthodique de l'Inspiration formaient la\nbase de son enseignement; c'est à peine s'il produisit quelques opérettistes\ninsignifiants. La musique de Franck devait lui déplaire ; l'on s'ingénia soi-\ngneusement à l'ignorer aussi longtemps que possible. Pourtant, le nom du\ncompositeur s'affirmait et s'étendait. Franck gagnait péniblement son pain à\ncourir le cachet; toute sa journée y passait presque; vers le soir, il trouvait,\nenfin, deux ou trois heures pour écrire, et ces moments de joie le consolaient\nde tout. Ce sont ces quelques heures quotidiennes qui suffirent à édifier des\nchefs-d'œuvre.\n    N'est-ce pas poignant cette lutte du génie contre la vie?... Il parvint néan-\nmoins à entrer au Conservatoire, c'est-à-dire qu'on l'y fit entrer, plutôt que lui-\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3505, "texte": "246                               DURENDAL\n\n\n même y tâcha : il était trop dénué d'intrigue pour s'atteler à une ambition\n matérielle. Et de la sorte, donnant des leçons en ville, enseignant au Conser-\n vatoire, sans loisirs à peine de travailler pour lui, il mourut en 1890, pauvre,\n ignoré de la grande gloire, entouré de quelques fidèles. Son œuvre ne devait\n véritablement s'épanouir qu'au Soleil des Morts.\n   Le professeur était, nous dit Vincent d'Indy, de ce type d'éducateurs à\n moitié pères de leurs élèves qui agissent par l'amour qu'ils inspirent pour\nformer à l'art qu'ils enseignent.\n   « Nous l'appelions le père Franck. Nous l'aimions autant que nous l'admi-\nrions. Il était pour nous l'ami et le conducteur; sa bonté sereine répandait\ntant d'union dans le groupe de ses élèves, qu'à force de le chérir et de l'écouter\nensemble, nous nous sommés fondus dans une amitié indescellée encore. »\n   Son enseignement porta des fruits magnifiques; la plupart de ses disciples\nsont connus ou célèbres. C'est bien une école qu'il a fondée, une école\njeune qui compte des compositeurs comme le regretté Lekeu, Charles Bordes,\n Duparc, Debussy et surtout Vincent d'Indy lui-même.\n   L'artiste!... Pour porter véritablement ce nom, il faut être un sincère.\nCésar Franck le fut dans toute la simplicité et la richesse de son âme, c'est-à-\ndire qu'il ne parvînt jamais à exprimer que ce qu'il ressentait profondément,\nqu'il fut tellement étranger à tout cabotinisme qu'il ne réussit pas à expri-\nmer, par exemple, la colère et la haine, par cette touchante raison qu'il igno-\nrait ces sentiments! Cette remarque peint bien l'homme et le musicien. Son\ngénie se signifie dans « une tendance saine vers le Mysticisme ». Je dirais\nplus simplement que Franck est un idéaliste. Il sait combiner, il sait unir avec\nune sûreté et une élégance magistrale la symphonie la plus large à la mélodie\nla plus nette et la plus pure. Et la sensation que fait régner en nous sa\nmusique consiste caractéristiquement, me semble-t-il, dans une espèce d'apai-\nsèment et de sérénité de l'âme naissant d'une haute perfection de forme et de\npensée. Il épanouit l'être entier d'une joie angélique qui est comme l'effluve\nde son génie dans nos cœurs. M. Vincent d'Indy nous l'a nommé remarqua-\nblement : Pater Seraphicus. C'est bien ainsi que César Franck s'appelle.\n   Voilà brièvement ce que nous a dit le causeur. On a goûté un plaisir\nsérieux à l'écouter. Vincent d'Indy ne «séduit» pas; il est, comment dirai-je,\ngravement, cordialement sympathique. L'on sent en lui une probité discrète\nqui fuit soigneusement tout étalage et tout éclat. Avec sa figure froide et dis-\ntinguée, sa parole sans recherche et cette espèce de simplicité confiante en soi,\nqui est comme une étoffe grise jetée sur de grandes richesses intérieures, il\ns'est fait chaleureusement apprécier d'un public attentif. On lui aurait peut-\nêtre permis un peu de prétention.\n   Les applaudissements éteints, un court récital a suivi.\n   Le jeune maître français, aidé remarquablement par une pianiste de Paris,\nMllc Blanche Selva, a joué, sur un Pleyel légèrement enrhumé, deux Chorals,\nde Franck, très vivants dans la ligne sévère du genre. Et pour finir, les\nEolides, quelques pages descriptives délicieuses, où passe, en longs frissons\nmusicaux, toute la poésie du Vent. Puis l'on s'en est allé, avec le souvenir\nd'un grand artiste ayant magnifié simplement un grand artiste.\n                                                                         G. B.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-013", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 247, "page_fin": 252, "titre_corps": "Chronique artistique du mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique Artistique du Mois", "ancre_fin": "A C", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 298, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2724, "texte": "Chronique Artistique du Mois\n    A u C o n s e r v a t o i r e . — Il y a à Bruxelles une maison que j'aime entre\ntoutes, où je vais avec la joie avec laquelle on entre au foyer paternel, et c'est\nce sanctuaire de l'art que l'on appelle le Conservatoire. Avez-vous l'âme\ntriste, êtes-vous dégoûté des turpitudes du monde, de sa médiocrité, de ses\nbassesses et de ses lâchetés ? Entrez dans ce temple. Assistez à un des admi-\nrables concerts que de temps à autre on a le bonheur d'y entendre. Vous y\ntrouverez la consolation. Vous y oublierez la terre. Elle s'évanouira, elle dis-\nparaîtra d'elle-même devant vous. Vous n'entendrez plus ses blasphèmes et\nses malédictions. Ses ignominies s'effaceront comme par enchantement de\nvotre souvenir. Car, si vous avez l'âme un peu haute, elle sera enlevée dans\nune sublime extase, bien au-dessus de tout ce qu'il y a d'humain, dans des\nsphères éthérées et lumineuses, où vous croirez entendre des séraphins\nchanter la beauté, dans un frémissement de harpes angéliques et dans\nun doux murmure de violes dont des chérubins feraient résonner les cordes\ndivines.\n   Etes-vous poète ? Oh ! allez là vous inspirer à cette source céleste, d'où jaillit\nl'eau qui donne la vie, étanche notre soif d'idéal et s'élance en gerbes d'art\njusqu'au ciel. Votre âme y chantera avec ceux qui y chantent. Les cordes de\nla lyre que vous portez dans votre poitrine vibreront d'elles-mêmes. Tout\nvotre être s'illuminera. Et quand vous sortirez de ce que je m'obstine à consi-\ndérer comme un temple, vous emporterez un poème de plus dans votre cer-\nveau de penseur.\n   Votre cœur a-t-il besoin de s'épanouir? Votre intelligence a-t-elle soif de\nvérité, non pas d'une vérité sèche qui sort péniblement d'enchevêtrements\nscolastiques et convainct sans émouvoir, mais de la vérité enrobée de beauté,\nqui en est le vêtement royal? Voulez-vous vous élever, vous enthousiasmer,\nvous retremper dans un océan d'art? Encore une fois, franchissez le seuil de\nce sanctuaire. Recueillez-vous. Taisez-vous. N'oubliez pas que vous êtes dans\nun temple. Imposez silence à tous vos sentiments bas. Ouvrez les oreilles de\nl'âme. Laissez-vous bercer par les milliers de voix célestes, voix des artistes et\nvoix des instruments, se confondant en une sublime harmonie de sons qui\nn'ont plus rien de terrestre.\n   Des horizons infinis, que vous ignoriez jusqu'ici, s'ouvriront à vous, Vous\nvous promènerez dans des jardins de lumière. Vous serez encensé avec des\nparfums de roses et de jasmin. Et vous sortirez meilleur, plus doux, plus\nhumble, plus chaste, plus grand, car toute émotion qui élève l'âme la purifie,\nla grandit, la fortifie, là transfigure à l'image de la beauté, dont elle est une\némanation directe.\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3254, "texte": "248                                   DURENDAL\n\n\n   Ah! les adorables, les inoubliables impressions que l'on emporte de ces\nmerveilleuses fêtes d'art célébrées au Conservatoire, que l'on savoure à ces\nfestins de rois, où on vous sert ce mets et. cette boisson substantiels dont notre\nâme a plus faim et plus soif, dont elle éprouve un plus impérieux besoin que\n nos corps n'ont besoin de pain et de vin. Ici on vous verse dans le cœur un\nnectar des dieux enivrant d'une ivresse extatique qui, à l'encontre de l'autre,\nouvre tous les pores de l'intelligence, développe toutes nos facultés, en cen-\ntuple la puissance et nous remplit, en une heure, de plus de clartés que ne le\nferaient des années d'étude aride. Ici vous n'avez pas besoin de travailler. On\nl'a fait pour vous. On vous a mâché la nourriture. Vous n'avez qu'une chose\nà faire : écouter dans le silence et le respect, vous recueillir, vous ouvrir, vous\népanouir, vous laisser enlever hors du monde et hors de vous, au-dessus\ndu monde et au-dessus de vous, vous laisser imprégner d'art et saturer\nde beauté.\n   Ces impressions, je les écris au sortir d'un des plus beaux concerts que j'aie\nentendus dans ma vie, me semble-til. Etait-ce illusion? Etais-je mieux dis-\nposé? Les artistes s'étaient-ils surpassés? Gevaert fut-il plus grand que\njamais, ce jour-là ? mais ne l'est-il pas toujours? Je n'en sais rien. Mais mes\nimpressions ont été si fortes que j'éprouve le besoin de le dire et de remercier\npubliquement notre cher et grand Gevaert, qui restera un des plus fastueux\nartistes de ce siècle, pour le bien qu'il me fit à moi et qu'il fit à tous ceux qui\neurent le bonheur d'assister aux sublimes, aux divines auditions des œuvres\nde l'immortel Gluck, au Conservatoire royal.\n                                                                 HENRY MGELLER.\n\n\n     « A l c e s t e » a u C o n s e r v a t o i r e . — Si les lecteurs de Durendal atten-\ndent, sous cette rubrique, une analyse savante de la partition d'Alceste, une\nétude de psychologie musicale, ils seront fort déconcertés : un empêchement\nde notre très expert critique musical, M. de Golesco, a obligé la Revue de me\ncharger, très ignorant intérimaire, de parler de l'exécution d'Alceste au Con-\nservatoire.\n    Ceux qui ont la rare et enviée fortune de pouvoir suivre régulièrement\nles séances dirigées, avec une maëstriaadmirable et une ardeur que l'âge ne\ndiminue pas, par M. Gevaert, garderont le souvenir des merveilleuses fêtes\nd'art qui y ont été célébrées à la gloire de Beethoven, de Wagner et de Gluck,\ndes hauts enseignements de respect et d'amour de ces maîtres qu'ils y ont\nreçus.\n    M. Gevaert avait, jadis, dirigé la mise à la scène d'Orphée, à la Monnaie,\navec cette incomparable interprète qu'était Mme Armand ; il a tenu à nous\ndonner successivement, au Conservatoire, les deux Iphigénies, Armide et,\nenfin, Alceste, avec le concours d'artistes doués de moyens d'expression et\nd'une intelligence dramatique aussi parfaitement nobles que ceux de M.Seguin\n et de Mme Bastien.\n    L''Alceste d'Euripide est, peut-être, d'une conception plus profondément\nhumaine que celle de Gluck; d'une vérité plus âpre et plus dure : La fable est\nla même; l'héroïne offre sa vie en holocauste pour racheter celle de son\n"}, {"page_pdf": 300, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3276, "texte": "                     CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                               249\n\n\népoux ; mais celui-ci, dans l'œuvre de Gluck, ignore ce sacrifice, et lorsqu'il\napprend au prix de quelle existence la santé lui est revenue, il se révolte;\ntandis que, dans la tragédie grecque, Admète connaît que ses jours sont aux\ndépens de ceux d'Alceste... Il aime Alceste, mais il aime encore davantage la\nvie et, s'il faut que l'un d'eux meure, il préfère que ce soit elle !... L'idée qu'il\naurait pu simplement se soumettre au destin, sans accepter qu'une autre vie\nfût immolée à la place de la sienne, ne le visite même pas un instant : Il ne\nconçoit pas le monde sans lui! tellement qu'il chasse son père de sa présence,\navec des injures, en lui reprochant de n'avoir point offert sa vieillesse en\nholocauste, pour sauver son fils et conserver à celui-ci la jeunesse et l'amour\nd'Alceste !...\n   On sent bien, que, depuis le siècle d'Euripide, la possibilité de tels senti-\nments a disparu de parmi les hommes; ils nous font horreur et nous parais-\nsent dignes de sauvages ! Notre amour est désintéressé, incapable de rien\nmettre en balance, fût-ce notre propre existence, avec lui-même !...\n   Gluck a tiré un parti admirable de la fable modifiée par Calsabigi : il a fait\nd'Alceste une palpitante créature toute de tendresse passionnée et de faiblesse,\nhéroïque et douloureuse, pleine de résolution et de trouble, de fierté et de\nlarmes... Ah! l'amour ne marchande pas chez elle : sa détermination est prise\ndès l'abord, inflexible, et rien ne la fera fléchir, ni les supplications d'Admète,\nni les profondes et déchirantes voix de la vie qui s'élèvent en elle-même et\nfont vibrer dans son cœur toutes les cordes du regret, de la jalousie et du\ndésespoir... Elle va à la mort dans une sorte d'enthousiasme sublime et\népouvanté... Mais Admète repousse le sacrifice; il veut garder Alceste ou\npartager son sort... Et — peut-être est ce la moralité du drame — pour avoir\nvoulu mourir tous deux, et l'un pour l'autre, ils sont rendus ensemble à la\njoie réciproque de la vie et de l'amour...\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n\n    A l a G r a n d e H a r m o n i e . — Le 20 mars dernier, attachante\nséance de piano et de violon donnée par Mme Georgina Ruyters et M. Joseph\nHollmann.\n   Mme Ruyters, dont c'était, croyons-nous, le début en public, a fait montre\nde remarquables qualités, qui se sont révélées surtout dans l'interprétation\ndes pages de Schumann, de Chopin et de Beethoven, inscrites au pro-\ngramme.\n   Elle a mis un grand sentiment de force et de délicatesse pathétiques dans\nl'exécution de cette admirable sonate, op. 27, n° 2, de Beethoven, pleine de\nla majesté fière d'un inénarrable deuil... La même phrase de lassitude et\nd'anéantissement se répète, inlassablement; la même pensée, opiniâtre,\nlourde, aride, et dont l'âme, frappée toujours au même point de sensibilité,\nattend avec une angoisse croissante et, bientôt, intolérable, la résolution...\nIl semble, parfois, que cette douleur va se distraire d'elle-même, cesser de\nfixer les motifs immuables d'un désespoir sans issue, mais elle s'y essaie en\nvain, retombe dans l'ornière infinie de désolation, où elle marche à pas\npesants, les yeux fixes, la tête basse.\n"}, {"page_pdf": 301, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3283, "texte": "250                              DURENDAL\n\n\n   Et ce n'est pas une plainte : une plainte suppose l'espoir ou la possibilité\nd'une consolation. Ainsi va l'homme, assujetti à un mal qui, ayant épuisé\ntoutes ses puissances d'exaltation, de révolte, de colère, ne peut plus augmen-\nter ni décroître; — ainsi il se parle, car sa douleur n'a plus rien à lui révéler\nd'elle- même; il la sait tout entière, et connaît qu'elle est le sang même de ses\nveines, la pulsation de son cœur et de sa pensée, le souffle de sa bouche\n— debout devant lui, en lui, toujours, toute, immobile et vivante...\n                                                                       A. G.\n\n    J o s e p h R y e l a n d — M. Dubois, l'excellent directeur de l'Académie\nde musique de Louvain, a présenté récemment au public de cette ville une\npremière exécution très soignée de l'Idylle mystique, une nouvelle œuvre de\nnotre ami Joseph Ryeland. Voici ce qu'en dit le Guide Musical :\n   « Le jeune compositeur brugeois était déjà bien connue Louvain par plu-\nsieurs très belles œuvres de musique de chambre entendues aux concerts\nBracké. On a pu apprécier cette fois l'élégance et la sûreté de son écriture\norchestrale et, plus que jamais, le charme vraiment original de son inspiration\nsi fraîche, si émue, si mélodique. Uldylle a pour texte un certain nombre de\nversets du Cantique des Cantiques, groupés en trois parties : l'Appel, la. Recherche,\nla Rencontre. La première est un radieux chant d'amour qui s'éveille avec le\nprintemps ; puis, sur un thème de marche lente et pesante, comme oppressée,\nl'aimée cherche son bien-aimé « par les rues et par les places » ; enfin, la troi-\nsième partie, presque uniquement orchestrale, dit la joie enivrante de la ren-\ncontre et l'extase de l'union. Souhaitons que cette œuvre charmante soit bientôt\nconnue à Bruxelles et dans nos différents centres musicaux. »\n\n   Au Cercle artistique. — Exposition A. Hannotiau. —\nUne impression de tristesse et de regret se dégage de cet ensemble d'œuvres,\nréunies par l'amitié de M. Orner Coppens, fidèle au souvenir de l'artiste\ndéfunt. Tristesse, car la mort ravit bien tôt le peintre probe et sûr que fût\nAlexandre Hannotiau et le contraignit de laisser son œuvre inachevée, —\nregret, puisque ces toiles, ces esquisses, palpitantes d'une vie qui n'est plus,\nportant la marque d'un cœur qui battit pour le beau, sont proches d'une per-\nfection que leur auteur eût certainement atteinte. Ainsi, la mélancolie de la\nmort poétise cette exposition posthume, adoucit l'impression, atténue en\nl'esprit toute idée de critique.\n   Deux voies tentèrent Hannotiau, manifestées par des œuvres ici exposées.\nIl essaya la peinture historique, où les groupements se détachent sur des\ndécors fastueux. Ses cartons : Maximilien d'Autriche au Chapitre de la Toison d'Or\net Philippe le Bon ouvrant la foire de Bruges, ne laissent aucun doute sur les\nsérieuses qualités de dessin, de composition qui caractérisaient son talent. Le\ngenre historique rebute et décourage les peintres d'aujourd'hui Il exige, en\neffet, plus que la facilité courante Il faut, pour le tenter avec quelque chance\nde réussite, un esprit sûr et logique, instruit du passé. Hannotiau eût pu\nl'enrichir de belles œuvres hautement conçues et réalisées avec un art\nconsommé.\n"}, {"page_pdf": 302, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3540, "texte": "                            CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                                           251\n\n\n\n    Cependant, ses travaux de moindres dimensions, appartenant à son autre\n manière, m e plaisent davantage. II a ressenti la grâce émouvante d u passé,\n assez fortement p o u r la fixer en des toiles suggestives, qui l'exhalent et répan-\n dent à leur tour. Ses Noëls à Bruges, ses Commères ont la douceur d'antan, le\n charme des vieilles gens fanés et des choses décrépites, belles d'avoir été la\n vie, d'être presque la mort. L e Soir du vendredi saint est pénétré de poésie reli-\n gieuse. Mentionnons encore Une tour dans la nuit, l'Hospice. Ces toiles ne révè-\n lent pas seulement le dessinateur, le coloriste ; elles font connaître une âme\n éprise d u mystère, anxieuse de ce qui est au-dessus, au delà de nous-mêmes\n et d e la matière.\n    T o u t cela : dessins, esquisses, pastels, aquarelles, peintures; pages fixées\n d'une vie, reflets d e la n a t u r e sur u n e â m e qui la comprit, essais d'un talent\n original, tout prêt de mûrir, ornait le petit salon du Cercle, coutumier de telles\n choses, d'un beau spectacle d'art émouvant et p u r .\n                                                                            C H . DE S.\n\n\n    Exposition Lefèvre, Gilsoul-Hoppe, Danse. — intéressant\nsalonnet. A côté d e s eaux-fortes, belles à l'ordinaire et savoureuses, de\nM. Danse de sa magistrale reproduction du portrait d u Pinturicchio à Spello,\nde figures d e Botticelli, etc., et d'œuvres originales d'un trait puissant et fin,\ndes cadres d e M m e Gilsoul-Hoppe, fleurs, paysages, un peu lourds et privés\nde lumière, d'une couleur souvent heureuse, cependant, et quelques tableaux\nde M . Lefèvre, où l'effort, parfois, est trop sensible et tendu, et le colons\nempreint de froideur, mais où, aussi, comme dans la Tète de vieillefemme, u n e\nvision se révèle, capable à la fois d'ampleur et de délicatesse.\n                                                                          A. G.\n\n    O n z e K u n s t . — L e troisième fascicule de cette superbe Revue, q u e\nnous ne saurions assez r e c o m m a n d e r a u x amateurs d'art, est absolument\ndigne de ses deux devanciers, tant p o u r la beauté des reproductions artis-\ntiques qui l'illustrent que pour le texte.\n   M. MAX ROOSES continue son étude sur les dessins des maîtres flamands, et\ntraite cette fois de deux protagonistes de l'école flamande a u XVIe siècle :\nJ É R Ô M E BOSCH et P I E R R E B R E U G H E L , LE V I E U X . L e s a p e r ç u s d e l'auteur, sur\nP i e r r e Breughel, surtout, sont très intéressants. L a reproduction d'un dessin\nde Bosch : La Danse des Paysans, qui est au musée de Berlin, ainsi que de deux\ndessins caractéristiques de Breughel, u n e étude de figures et un paysage\na c c o m p a g n e n t cet article,. Ces reproductions sont magnifiques, elles rendent,\nme semble-t-il, toute la beauté des originaux. M. P . B. (Paul Buschmann fils ?)\nécrit u n e page s u p e r b e sur le peintre Hendrik Luyten qui a exposé dernièrement\nu n e b o n n e vingtaine de ses œuvres à la salle Verlat, à Anvers. N o u s aimons\nla critique large, sérieuse d e M. P a u l B u s c h m a n n . Il excelle à faire ressortir\nle caractère propre d u peintre, ses qualités et ses défauts. Son admiration\npour L u y t e n lui permet d'exprimer sincèrement ce qu'il trouve d'imparfait\ndans ses œuvres. Voilà de la critique féconde ! « H e n d r i k Luyten est, dit-il,\nu n réaliste a u sens large d e ce mot. Il peint des morceaux de nature — pay-\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3488, "texte": "252                                DURENDAL\n\n\nsages, bêtes, figures, intérieurs — sans suite et comme ils s'offrent à ses yeux\nbien ouverts, à son regard clairvoyant. Il hache des tableaux dans ce qui\nl'entoure, sans chercher midi à quatorze heures, sans beaucoup d'hésitations,\ns'enthousiasmant de suite pour tout ce qui l'a impressionné, couleur, lumière,\nligne. Il saisit autour de lui, presque au hasard; mais ce qu'il tient, il ne le\nlâche plus avant d'avoir mis dans son tableau ce qui l'a touché dans le sujet.\nLa nature, ou plutôt la matière, avec toutes ses formes changeantes, ses\nvibrations de vie et d'atmosphère, est sa grande bien-aimée. L'extérieur des\nchoses lui sert d'objet constant d'étude, sa vision entière y est concentrée, et\n— d'un coup de brosse large et ferme, il fait revivre à nos yeux ce qu'il a\nperçu de son regard aigu, ce qui est entré profondément en lui. Il ne paraît\ntendre qu'à la copie brutale de la nature; il est brutal, sans désir d'ennoblir\nou d'affiner, sans mélanger à sa création une étincelle d'âme ; il cherche seu-\nlement à donner de la réalité grandiose, imposante. Il est quelquefois violent\ndans ses soleils rutilants qu'il fait brûler et griller les choses, de sorte que les\nformes sont dévorées par la force de la chaleur; il fait flamboyer les couleurs\nl'une contre l'autre; sa ligne impose violemment des formes dominatrices. »\n   Et plus loin : « Lorsqu'il veut « conter » quelque chose, .. il nous touche\nparfois par les joies et les douleurs très simples des paysans ou des pêcheurs,\net trouve, alors, de temps en temps un accord tragique... Mais dans ses\nsujets un vide se fait parfois sentir : nous y voyons la mimique du sentiment,\nviolente quelquefois, mais non affinée par une sensation plus élevée, par une\némotion d'âme. Il donne froidement les sentiments, comme il donne la\nnature; en observateur plein d'acuité plutôt qu'en homme aux sentiments\ndélicats et raffinés. Aussi les scènes qu'il représente peuvent être tenus pour\nde l'art populaire et parler hautement à l'âme si vite éprise des simples, mais\nelles ne toucheront pas l'âme des raffinés ». On voudrait reproduire tout cet\narticle, qui est à lire par tous ceux qui aiment une critique honnête et large.\nCinq reproductions d'oeuvres de Luyten, dont la dernière donne une impres-\nsion tragique, accompagnent cette belle étude.\n   M. FRANS COENEN envoie de Hollande le commencement d'une étude sur\nle musée Willet-Holthuysen d'Amsterdam. Deux reproductions de cette\ndemeure patricienne convertie en musée accompagnent le texte qui ne fait\nencore que raconter l'histoire de ce musée.\n   M. J.-H.-W. LELIMAN nous dit ses impressions en belles proses et en beaux\ndessins de sa propre main, sur le Mont Saint-Michel, qui « est pour la\nFrance, ce que la grande pyramide est pour l'Egypte n (V. Hugo). Les\ndessins de l'auteur de cet article intéressant sont très suggestifs.\n   Enfin, une série de nouvelles artistiques de Belgique et de Hollande, avec\nplusieurs belles reproductions de P. D E VIGNE, de J. MARIS et d'un tableau\nexquis de C. BISSCHOP : Un Rayon de Soleil, représentant une jeune mère heu-\nreuse, au lit, contemplant son nouveau né et irradiée elle-même, par un\nrayon blanc de joyeux soleil. C'est ravissant !\n   Nous répétons que tous les amateurs d'art doivent encourager l'effort de\nl'éditeur de cette Revue remarquable, qui ne coûte que 16. francs et qui en\nvaut plus de cent!\n                                                                    A. C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-014", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 253, "page_fin": 254, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Trois contemporains", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 304, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2333, "texte": "LES LIVRES\n\n\nTrois contemporains : Henri De Braekeleer, Constantin\n   M e u n i e r , F é l i c i e n R o p S , par EUGÈNE DEMOLDER. — (Bruxelles,\n   Edmond Deman.)\n    De belles pages d'un écrivain, qui.est un peintre, et qui est un Flamand,\ncapable donc, mieux que quiconque, de sentir profondément et de redire\navec émotion et joie la couleur de De Braekeleer, la plastique de Meunier et\n le frisson de Rops.\n    Constantin Meunier achève, paisiblement, dans une sorte de haute paix, de\nsérénité et de recueillement, ce Monument du travail, où se résumera, en\nimages d'une gravité religieuse, poignantes comme la réalité, rayonnantes\ncomme un symbole, la fraternelle pensée de bonne volonté qu'il a rapportée\nde son long voyage parmi le monde de la douleur et de la misère. Un grand\nsouffle de vie eurhythmique et nouvelle traverse l'œuvre de Meunier, et la\nsouffrance même y est salutaire et bonne.\n   Rops, lui, avec ses yeux aigus, sa main nerveuse de burineur, son esprit\ncomplexe, recuit et attisé dans la fournaise parisienne, on dirait qu'il écume\nla marmite, où bout « l'imperceptible et vaste humanité », au milieu de\nfumées enivrantes et fétides. Son art est puissant, monotone et douloureux;\net, après avoir feuilleté une collection de ces planches, de ces évocations de\nchair, de désir, de péché, pleines de figures d'ombre et d'inassouvissement,\nil semble que l'on ait été envahi et envoûté, peu à peu, par un démoralisant\ncauchemar...\n    M. Demolder a cherché à démontrer l'hérédité flamande du grand aqua-\nfortiste, et nous n'y contredirons pas, quoique, à vrai dire, ce soit là une\nconstatation sans portée réelle : l'art de Rops, dans son expression suprême,\nest d'une inspiration dans laquelle les éléments originels sont pour peu\nde chose, et la flamme qui roussit ses créatures ne doit rien au soleil de la\nFlandre ?\n   L'âme de Rops était comme un creuset ardent d'alchimiste, où se sont\namalgamées toute la haute et insatiable intellectualité du temps et toute\nsa vile et honteuse matérialité, et il en est sorti un alliage unique, des\nœuvres âcres, brûlantes, qui atterrent, déchirent et stupéfient — ignobles et\nsublimes...\n   La tradition flamande, il faut la chercher chez des maîtres tels que De\nBraekeleer, héritiers, non seulement de la couleur et de la vision des ancêtres,\n"}, {"page_pdf": 305, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3267, "texte": "254                              DURENDAL\n\n\nmais de leur âme, de cette âme taciturne et fière, ardente et opiniâtre, que,\nvraiment, les chantres des godailles et des kermesses ont trop masquée de\nleurs trivialités et de leurs truculences.\n   Et l'art de De Braekeleer — comme celui de Claus, aujourd'hui — est de\nmutisme, de silence réfléchi, plein de rêves intimes et de cordialité profonde,\net d'ombrageuse sensibilité.\n   Ce sont d'humbles intérieurs, des coins de maisons, où tout exhale l'anti-\nquité provinciale, les souvenirs continués d'une vie familiale, intense dans\nson apparente immobilité. C'est une femme qui, diligente, coud auprès de la\nfenêtre d'une chambre, où le charme et l'harmonie des choses luisantes et\nclaires nous parlent de quiétude et de paix heureuses ; la perspective pro-\nlongée, pleine d'ombres chaudes, des corridors et de la cage d'escalier d'un\nlogis bourgeois, au lointain de laquelle un personnage placide passe lente-\nment; ou encore, une salle haute tout historiée du chatoiement pourpré des\ntentures de Cordoue, avec le soubassement sévère de ses stalles de chêne,\ndans l'une desquelles un vieillard, accoudé, songe...\n    Ce sont aussi des jardins où une sérénité immémoriale est inscrite\ndans les plans multicolores et symétriques de tulipes. Et voici le Géographe\npenché sur le volumineux atlas qu'il colorie d'un pinceau minutieux et\npatient, tandis que sa douce âme casanière, tout attachée à son tranquille\natelier et aux chers outils de son travail, est hantée à la fois de désirs étranges,\n de la nostalgie aventurière des voyages, traversée du sillage d'écume et de\ngloire des frégates qui vont aborder à Vultima thule, aux rivages fabuleux\n dont il enlumine les bords incertains sur la carte...\n    Hector Chainaye a réuni, jadis, une gerbe de subtils et ondoyants poèmes\n sous ce titre : l'Ame des choses. Et, vraiment, l'on peut dire de De Braekeleer\n que son œil attentif a surpris cette âme-là et qu'en fixant admirablement la\n figure et le contour matériel des choses, il a fait rayonner autour d'elles,\n dans leur atmosphère, toutes les pensées de mélancolie, de félicité tendre,\n de joie résignée qu'elles sont susceptibles d'émouvoir en nous.\n    Voici donc un art, et le plus simple et qui, dans cette simplicité, puise une\n surprenante éloquence : Le peintre s'installe devant n'importe quel spec-\n tacle de réalité, le regarde et le transcrit fidèlement, avec tous ses détails,\n chacun dans sa valeur, dans sa lumière vive ou pâle... Et c'est une puissante\n magie : il n'a rien ajouté à la réalité, rien que lui-même, la pensée et l'âme,\n tristes parce que pénétrantes, d'un grand artiste. Il a communié avec les\n choses, les a regardées avec la divination et la sympathie émues qui ont\n dévoilé pour lui les significations obscures contenues en elles et que n'aper-\n çoivent point les yeux vulgaires ou égoïstes... Car les choses et les êtres sont\n d'autant plus à nous que nous sommes moins à nous-mêmes et ils\n ne nous deviennent accessibles que dans la mesure où nous nous donnons\n  à eux...\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   N . B . — Tous les autres compte rendus des Livres sont\n renvoyés à un prochain fascicule, à cause de l'abondance des matières.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison04-015", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 255, "page_fin": 256, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Société internationale", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 306, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2351, "texte": "NOTULES\n\n\n   Société internationale d'études franciscaines. — il vient\n d'être créé, à Assise, avec le titre reproduit ci-dessus et sous l'impulsion de\n M. Paul Sabatier, le maître ès-science franciscaine; du Révérend Père Fran-\n cesco Dall'Olio, custode du Sacro Convento, à Assise; de MM. Francesco\n Pennacchi, Leonello Leonelli et d'autres fervents de l'histoire de l'Ordre, une\n Société ayant pour but :\n    1. De fonder, à Assise, une bibliothèque où toutes les publications ayant\nun caractère franciscain seront conservées, et où seront collectionnées non\nseulement les œuvres importantes, mais aussi les brochures, articles, jour-\n naux, que les grandes bibliothèques ne peuvent pas avoir et qui ont, cepen-\ndant, leur utilité;\n   2. D'offrir aux écrivains et aux érudits franciscanisants des instruments\n de travail, dans la cité qui est le centre naturel des études franciscaines;\n   3. De mettre immédiatement les érudits étrangers, qui viennent à Assise,\nen relations avec les personnes qu'ils ont le plus d'intérêt à connaître et qui\npeuvent le plus efficacement les aider dans leurs recherches;\n   4. De travailler à la confection d'un catalogue spécial des manuscrits fran-\nciscains des divers pays de l'Europe.\n   La Société est donc essentiellement scientifique et s'interdit toute incursion\ndans les questions étrangères à son objet.\n   La Société comptera des membres d'honneur et des membres actifs ; les\npremiers payeront une cotisation de 10 francs, les seconds de 5 francs par an.\nCes derniers, à l'exception de ceux qui se feront inscrire avant le1erjuin pro-\nchain (date de la première assemblée générale annuelle) et seront considérés\ncomme fondateurs, acquitteront, en outre, un droit d'entrée de 5 francs. Une\nbibliothèque circulante, dont les membres actifs pourront recevoir les\nouvrages en prêt, sera organisée.\n   Pour plus amples renseignements, s'adresser à M. Arnold Goffin, 21, rue\nde Portugal, Saint-Gilles-Bruxelles.\n\n\n\n  L ' A C a p e l l a G a n t o i s , sous la direction d'Emile Hullebroeck, a\ndonné sa deuxième audition le 2 février. On y a exécuté des œuvres de\nPURCELL, né à Londres en 1658, organiste de l'abbaye de Westminster; de\nPEVERNAEGE, né à Haerlebeke en 1543, maître de chapelle des cathédrales\nde Tournai et d'Anvers; d'ARCADET, né dans les Pays-Bas vers 1514, maître\n"}, {"page_pdf": 307, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2161, "texte": "256                                   DURENDAL\n\n\nde la chapelle Pontificale; de COMPÈRE (XVe siècle), condisciple de J o s q u i n\ndes P r è s ; de VITTORIA (1540), qui écrivit des pièces religieuses d a n s le style\nde Palestrina ; de SCHEELINCK, né à A m s t e r d a m en 1562 ; de JANNEQUIN, né en\n1480, auteur de la Bataille de Marignan, c h œ u r à quatre voix; enfin u n Noël\nprovençal harmonisé par le Directeur.\n\n                                           ***\n\n   L a S o c i é t é d e s B e a U X - A r t S a ouvert son neuvième salon. Il sera\naccessible au public jusqu'au 19 mai, de 9 à 5 heures. P r i x d'entrée : fr. 0.50 ;\nle samedi : 1 franc; cartes permanentes : 5 francs. (Local : Musée Moderne,\nplace du Musée.)\n\n\n\n\n   A c c u s é d e R é c e p t i o n . — A. MOCKEL : Clartés (Paris, Mercure de\nFrance). — M. R. MONLAUR : L e rayon (Paris, Plon). — M . GORKI : L'an-\ngoisse (Paris, Mercure de France). — M G R GAY : Correspondance, 1re série\n(Paris, Oudin). — U . SCOTTI : H . - C . Read o un poeta aXIXanni (Firenze,\nB . Suber). — P . FRANCHE : L e prêtre dans le roman français ( P a r i s , P e r r i n ) .\n— P . CLÉSIO : Cours de jeunes filles (Paris, Plon). — L . W A U T H Y : Bréviaire\nd'amour (Bruxelles, Edition de l'Idée Libre). — DANTE : L a divina Comedia\nnovamente illustrata da artisti italiani. Inferno. Fascicules X I I I , X I V , X V ,\nXVI, X V I I , X V I I I (Firenze, Alinari). — Almanach de l'Universté d e L i é g e ,\n1901-1902 (Liége, Thone). — J . - H . ROSNY : L'héritage ( P a r i s , J u v e n ) . —\nP . L O T I : Les derniers jours de Pékin (Paris, C a l m a n n - L é v y ) . — F . G R E G H :\nLa fenêtre ouverte (Paris, Fasquelle). — G. LECHALAS : E t u d e s esthétiques\n(Paris, Alcan). — H . SIENKIEWICZ : Messire Wolodowski ( P a r i s , E d i t i o n de\nla Revue Blanche). — Université de Gand : Almanach de la Générale Gantoise\ndes étudiants catholiques, 1902 (Gand, Siffer).\n\n\n                                             * **\n\n   Des circonstances indépendantes de notre volonté nous\n forcent à remettre au prochain fascicule la reproduction\n du tableau de M. Arthur Lefèvre : C O L P O R T E U S E S .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 244, "texte": ""}, {"page_pdf": 245, "texte": ""}, {"page_pdf": 246, "texte": ""}, {"page_pdf": 247, "texte": ""}, {"page_pdf": 248, "texte": ""}, {"page_pdf": 249, "texte": "          Tristan et Yseult\n\n                 Le Désir Suprême\n\n\n\n                        Tristan\nAu bord de la mer calme où le soleil se plonge,\n0 mon âme, pourquoi t'arrêtes-tu soudain?\nQuel étrange désir a fait trembler ma main\nEt quel est le frisson qui traverse mon songe?...\n\nJ'ai peur... Le jour qui saigne au bord de l'Océan,\nBlessé mystérieux dont la lente agonie\nS'enfonce dans la mer pacifique et bénie,\nM'a donné le vertige auguste du Néant...\n\nOh! mourir dans tes bras par ce beau soir tragique ;\nMourir d'avoir vécu tout le rêve en un jour,\nEt m'en aller, bercé d'espérance et d'amour,\nVers la nuit inconnue où chantent des    musiques!...\n\n Elle m'attire... Ecoute! au loin, la voix m'appelle,\n Yseult, et la syrène a chanté sur les flots...\n Nous avons trop aimé : le Dieu veut des sanglots,\n Car ma blessure est large et la plaie est mortelle...\n\n L'heure a fui; notre amour subsiste,  inapaisé;\n Mais je veux emporter son âme avec mon âme,\n Et ma lèvre glacée à ta lèvre de flamme,\n Confondre nos deux cœurs dans un dernier baiser.\n\n Tous les soleils ont leur coucher ; voici le nôtre,\n Nous caressant encor de son dernier rayon.\n Qui penche à son déclin et râle à l'horizon...\n Et mon rêve est trop fier pour en attendre un autre;\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "                 TRISTAN ET YSEULT                             201\n\n\nCar je veux, enivré de tendresse et d'orgueil,\nAu moment de quitter le Palais de mon Rêve,\nEtre plus grand que tous, et n'en passer le seuil\nQue pour aller mourir, dans tes bras, sur la grève...\n\n\n\n\n                    Confiteor\n\nJe viens vers vous, vierge aux yeux clairs, petite     amie,\nTrès las d'avoir connu le mensonge et la vie,\nPèlerin l'Idéal dont la route est finie...\n\nJ'ai cherché le Bonheur et ne l'ai pas trouvé;\nJ'ai supplié le Rêve, et je n'ai pas rêvé;\nJ'ai conçu le Poème et n'ai pas achevé...\n\nQuand l'Amour m'a tendu ses lèvres enivrées,\nJ'ai bu dans son baiser les angoisses   sacrées;\nMais je n'ai pas vécu les heures   espérées...\n\nEt sans avoir connu le véritable   amour,\nJ'ai voulu l'âpre orgueil de mentir à mon tour...\nPeut-être faudra-t-il me repentir un jour.\n\nPuis j'ai compris le ciel fermé, l'ombre épandue ;\nMon regard s'est voilé, ma jeunesse s'est tue...\nMon cœur agonisait quand vous êtes venue.\n\n Mais vous êtes venue; et vous m'avez donné\n Le renouveau fleuri de mon printemps     fané...\n Si j'ai beaucoup souffert, j'ai beaucoup  pardonné;\n\n Car grisé d'Infini depuis l'heure trop brève,\n Devant cette clarté d'aurore qui se lève,\n Je ne suis qu'un enfant qui frissonne et qui rêve..\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "202                        DURENDAL\n\n\n\n\n                       Rencontre\n           Deux petits enfants sont venus,\n           Petits yeux bleus, petits pieds nus,\n           Petites bouches curieuses;\n           Ils sont venus par le chemin,\n           Graves, en se donnant la main,\n           Avec des mines    sérieuses...\n\n           Je me suis arrêté près d'eux ;\n           J'aime les petits, et les vieux,\n           Têtes blondes et têtes blanches;\n           Et j'ai vu que, soudain    touchés,\n           Les grands arbres se sont penchés\n           Pour les bénir avec leurs branches.\n\n           Je ne sais pas ce qu'ils m'ont dit;\n           Le plus grand était si petit\n           Qu'ils ne le savent pas sans doute...\n           Pourtant j'avais les sens grisés\n           De soleil clair et de baisers\n           Quand je me suis remis en route.\n\n           Car il m'a semblé... — N'est-ce pas?\n           Je puis vous l'avouer tout bas,\n           Et vous pardonnerez, ma mie... —\n           Qu'en cet instant exquis et doux,\n           Les petits enfants, c'était nous,\n           Et la route, c'était la vie...\n\n\n\n\n                         Nocturne\n      La Nuit, les yeux mi-clos et le doigt sur les lèvres,\n      Déesse ardente et pâle en son voile de deuil,\n      Vierge, Mère et Maîtresse aux longs baisers de fièvres,\n      Ce soir m'est apparue, auguste, sur mon seuil.\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                        NOCTURNE                                  203\n\n\nEntre! Je n'ai plus rien que Toi, la seule Amie...\nCausons, veux-tu? très lentement, comme        autrefois,\nPour ne pas éveiller ma jeunesse     endormie...\nAu chevet d'un malade il faut baisser la voix.\n\nAu fond de l'ombre, une musique qui prélude,\nPar la fenêtre ouverte est entré tout le soir;\nEt je veux respirer, sœur de la Solitude,\nTon âme et ton parfum qui troublent... Viens t'asseoir.\n\nL'heure est très douce et très lasse, comme une       amante...\nDes couptes enlacés se pâment... On dirait\nQue la Vie éternelle et féconde fermente\nDans l'apaisement grave où rêve la forêt...\n\nOui, c'est Toi, Créatrice, ô Nuit fière et sereine,\nQui fis cette splendeur et cette majesté,\nEt c'est la fine mousseline de ta traîne\nQui passe en frisselis sur le sol argenté...\n\nJe t'aime pour cela ; pour ta prunelle    noire,\nMagnétique reflet d'inconnus     insondés,\nQui me fascine et qui me grise et me fait croire\nA des chutes sans fin vers des immensités;\n\nPour ta voix molle qui caresse et qui console,\nChant vague, violon qui pleure sans archet,\nConfidence éperdue où ton regret s'affole\nEt révèle à mon cœur ce que ton cœur cachait ;\n\nMais je t'aime surtout, sœur triste, pour tes larmes,\nBaptême étrange et pur des gazons et des fleurs,\nCar elles sont le plus divin de tous les charmes\nQui te sacrèrent Rédemptrice des Douleurs...\n\nEt puis pardonne, si parfois je te blasphème,\nSi j'ai menti comme les autres, si tu vois\nQue j'ai par lâcheté renié ce que j'aime\nEt profané le Temple où trône ton pavois...\n\nJ'évoque ta Beauté splendide ; je t'adore;\nMon Idéal vaincu se traîne à tes genoux ;\nEt je veux posséder ton âme vierge encore,\nO Toi qui sais aimer et pleurer comme nous !\n\n                                               ALBERT ; DEVÈZE.\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "           L'Œuvre de Vincent d'Indy\n\n                   UNE haute et fière personnalité de musicien servie par un\n                     tempérament d'apôtre, tels sont les traits sous lesquels\n                     nous apparaît Vincent d'Indy dans son œuvre double\n                     d'artiste et de professeur. Depuis longtemps déjà, Bruxelles\n                     a appris à connaître les diverses compositions du maître\n                     qui, depuis la mort de César Franck, s'est affirmé comme\n                     le chef incontesté de la jeune école française. Successive-\n                     ment les XX, la Libre Esthétique, les concerts Ysaye et la\n                     Monnaie lui ont accordé une large et intelligente hospi-\ntalité et se sont acquis de la sorte les droits les plus qualifiés à sa gratitude;\naussi, Vincent d'Indy s'est-il accoutumé à considérer la Belgique comme sa\nseconde patrie artistique.\n   Le propre des natures fortement accusées est de suivre courageusement\nleur voie sans se préoccuper des préjugés de l'opinion et des criailleries de la\ncritique. Dédaigneuses des immédiates approbations, elles n'écoutent que\nleur propre conscience et ferment l'oreille aux suggestions du goût régnant.\nVincent d'Indy possède une nature de cette espèce-là; au cours de sa carrière\nmusicale, on ne le vit jamais rechercher la satisfaction plus ou moins fre-\nlatée d'une popularité facile. Attaché fermement à sa tâche, il a réalisé en\ntoute liberté son idéal esthétique, préférant courir le risque d'être temporai-\nrement méconnu que de faillir à la mission, qu'il regarde comme un devoir\nsacré, celle de précéder et de guider le public afin d'exhausser son esprit et\nson cœur. Aussi, faut-il lui savoir gré de son intransigeance un peu hau-\ntaine, parce qu'elle n'est que le gage de sa sincérité.\n   Vincent d'Indy peut se prévaloir d'une forte hérédité musicale. Un de ses\noncles a laissé des œuvres estimées; son père aimait et cultivait la musique,\net sa grand'mère fut sa première éducatrice en entourant jalousement son\nenfance de ses soins éclairés. Chaque année, il quittait Paris, à l'époque des\nvacances, pour venir passer quelques mois dans l'Ardèche, pays d'origine de\nsa famille. Les influences du début marquent toujours une trace indélébile;\nelles agirent puissamment sur lui, et de ses séjours au pays cévenol, comme\nde l'éducation très puriste qu'il reçut, découlent les traits les plus saillants de\nson talent et de ses tendances.\n   Vincent d'Indy n'a subi aucun des contacts qui altérèrent tant de natures\nd'artistes ; nulle influence mauvaise ne vint ternir son cœur enthousiaste et\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "VINCENT   D'INDY\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": ""}, {"page_pdf": 256, "texte": "                      L'ŒUVRE DE VINCENT D'INDY                            205\n\n\nrêveur, et lui apporter la tentation de suivre le chemin de la musique à la\nmode qui sévissait si cruellement sous le second Empire. Entouré de parents .\nà goûts élevés, familier avec les chefs-d'œuvre d'Haydn, Mozart, Beethoven,\nWeber, Mendelssohn et Schumann, enthousiaste de Berlioz, il ne fréquen-\ntait que le temple aux lignes pures élevé à l'art par les Maîtres, et ignorait les\nconsti'uctions byzantines décorées d'oripeaux multicolores où se complaisait\nle gros public du temps. Il échappa à la contagion du microbe de l'opéra\nrossino-meyerbeerien, et lorsqu'il entra au Conservatoire, sous la direction de\nCésar Franck, auquel il devait vouer un culte attendri, déjà sa voie était\ntracée, cette voie qu'il parcourut en pionnier convaincu avec l'allure d'un\nchevalier croisé.\n    Voilà pour son éducation première. Mais combien la contemplation des\nspectacles grandioses que dispense royalement le plateau cévenol devait\nimpressionner vivement son esprit d'enfant observateur et réfléchi ! Mis pério-.\ndiquement en présence d'une nature âpre et rude, il recueillait ainsi les sen-\nsations exquises et rares que devait refléter plus tard sa musique ; il s'abreu-\nvait à la source auguste qui inspira toujours les grands et les forts, ces prêtres\nde l'art pour lesquels il professait une vénération si profonde.\n    Quiconque a parcouru le socle granitique et abrupt sur lequel s'appuie la\nFrance, quiconque en a admiré les lignes puissantes et sobres, les horizons\ninfinis, ouatés de brume ou inondés de lumière, comprendra quel réservoir\nde saine et vivifiante poésie est le pays ardéchois. Vincent d'Indy, marcheur\ninfatigable et touriste intrépide, en avait escaladé les crêtes, parcouru les\nhauts plateaux que balaie le dur vent montagnard. Il avait entendu gronder\nla basse des torrents qui gisent comme immobiles au fond des vallées; il avait\n passé sous les hêtres fantastiques aux troncs énormes, qui agrippent le sol\n avec des bras de pieuvres; les chants des pâtres résonnaient à ses oreilles, et\n sa mémoire d'enfant en conservait le souvenir naïf et ému.\n    Plus tard, toujours fanatique des excursions pédestres, il devenait un pèle-\n rin passionné de Bayreuth, et s'en allait, par étapes, le bâton à la main, vers\n le sanctuaire wagnérien, à travers les épaisses sapinières de la Forêt noire et\n le long des lacs tyroliens. Il buvait à longs traits cette atmosphère exquise et\n forte de la montagne où passent, pour qui sait les enlendre, les harmonies\n subtiles de la Vie universelle : « Tu as une voix, Montagne, s'écrie Shelley,\n capable d'abroger les larges codes de la fraude et de la douleur; voix que tous\n neComprennent pas, mais que les sages, les grands et les bons interprètent,\n ou.font sentir ou sentent profondément. » Vincent d'Indy fut un de ceux que\n désigne le poète anglais.\n    En même temps, et par une corrélation nécessaire, son goût tendait vers la\n  Légende, car la Légende ne naît que là où la nature s'impose grande et fière.\n  Elle exige le fuyant des lignes, l'au-delà mystérieux des horizons largement\n déployés. Porté par son caractère méditatif et concentré vers les littératures\n  du Nord, Vincent d'Indy se sentit attiré invinciblement vers les récits légen-\n  daires en raison même du pays qu'il aimait. Ce fut aux poètes allemands et\n  anglais.qu'il demanda l'inspiration de ses premières œuvres Schiller, Uhland\n  et Shakspeare lui fournirent les sujets des Piccolomini, devenus plus tard la\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "206                               DURENDAL\n\n\n\ntrilogie de Wallcnstein (1876-1880), de la Forêt enchantée ( 1878) et de l'Ouverture\nd'Antoine et Cléopâtre (1876). Il s'enthousiasme du gothique et des vieilles\ncités allemandes coiffées d'innombrables pignons. Le romantième le séduit,\nmais à la condition de ne s'appliquer qu'aux hautes époques; il professe une\nvéritable passion pour leXIIIesiècle, pour cet admirable symbolisme chrétien\nque M. Male a si éloquemment mis en lumière dans son livre magistral sur ;\nl'Art religieux du XIIIe siècle. Comprenant que la Musique exige de ceux qui la\ncultivent et qui l'aiment, non seulement des connaissances techniques parti-\nculières, mais encore les riches trésors d'une solide instruction générale,\nl'auteur de Fervaal ne s'est point borné, comme tant de ses confrères, à devenir\nun savant contrepointisle ; il a voulu être un artiste complet, et a approfondi\ntous les problèmes de l'esthétique, poussant ses investigations dans toutes les\ndirections de l'horizon artistique et littéraire. De ses nombreuses lectures et\ndes réflexions qu'elles lui suggérèrent, il n'a conservé qu'une médiocre admi-\nration pour la Renaissance duXVIesiècle, à laquelle il reproche d'avoir fait\npasser la perfection de la technique avant la recherche sincère de l'expression,\net d'avoir ainsi matérialisé l'art. Ses sympathies vont plus haut ; elles vont à,\nces admirables Primitifs italiens et allemands, aux saints de pierre qui peu-\nplent nos cathédrales et dans les gestes hiératiques desquels « il y a de l'éternel ».\nVincent d'Indy accuse la Renaissance d'avoir ouvert l'ère des imitations; c'est\nà elle qu'on peut rattacher le mouvement qui s'appela plus tard le classicisme,\nmouvement basé sur l'imitation et la reproduction des modèles laissés par\nl'antiquité. Une veine de profonde originalité se trouva ainsi tarie, au profit\nde pastiches talentueux, sans doute, mais d'une conception assurément plus,\nbasse que les géniales créations du XIIIe siècle, toutes pétries d'idéal, et ani-\nmées d'un surprenant souffle émotionnel.\n   On l'a dit, Vincent d'Indy est un vieux romantique. Sa conception de\nl'art s'affirme comme exclusivement idéaliste; il oriente sa vision des choses\ndans un sens plus abstrait que concret et sa réalisation musicale des person-\nnages ou des sentiments apparente les uns et les autres avec les entités méta-\nphysiques des « Miroirs » de la scolastique; ils s'appelleraient volontiers :\nAmor, Prudentia, Justitia, etc.\n   Nous nous sommes étendus sur ces caractéristiques générales des ten-\ndances et des opinions de Vincent d'Indy par ce que sa musique en apporte\nla confirmation et la traduction. Tout d'abord, il y a lieu de remarquer qu'il\ns'est adonné à tous les genres ; ce n'est point un de ces spécialistes attachés\nà l'exclusive fabrication d'un type, nous dirions d'un modèle d'oeuvre; tel\nne compose que des opéras, tel autre que des symphonies. Notre auteur a\nabordé tour à tour le poème symphonique, la musique de chambre, la sym-\nphonie, la musique de piano, l'opéra-comique, la légende dramatique, le\ndrame lyrique, la musique vocale. En cheminant ainsi à travers ces diverses\nmanifestations de la musique, il s'est construit pièce par pièce un corps de\ndoctrines solidement établi et qui constitue la base de son enseignement\nactuel ; cette promenade « à travers chants » l'a documenté plus que personne\nsur l'évolution des formes et de la théorie musicales à travers les âges et\nVincent d'Indy, professeur, complète de la sorte Vincent d'Indy, compositeur.\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "                       L'ŒUVRE DE VINCENT D'INDY                             207\n\n\n   Si l'on voulait établir les sources où il a puisé sa science, il faudrait donc\nparcourir toute l'histoire de la Musique. Depuis le chant grégorien jusqu'à\nBeethoven en passant par Palestrina et Bach, les belles œuvres, à quelque\nécole qu'elles appartiennent, ont contribué à l'édification de son talent. Il a eu\npour maîtres, tous les grands créateurs. Cependant, trois influences ont agi\nsur lui de façon à la fois plus prochaine et plus précise. Ce sont celles de\nBerlioz, de Wagner et de César Franck. Remarquons cependant qu'il est\nassez malaisé de parler d'influences lorsqu'on se trouve en présence d'une\npersonnalité aussi nette et aussi féconde que celle de l'auteur de Fervaal; car\nune telle personnalité triture et remanie si profondément les enseignements\nde ses prédécesseurs que ceux-ci ne remplissent vis-à-vis d'elle qu'un rôle\npurement extérieur. Ils ne sont que les agents qui ont déterminé son expan-\nsion et ouvert la porte à son originalité.\n   Ces réserves une fois faites, on ne saurait nier que Vincent d'Indy ne soit\nredevable à Berlioz des suggestions que lui apporta le Traité d'Orchestration.\nC'est dans ce livre qu'il puisa l'orientation, devenue si prestigieusement per-\nsonnelle, de sa manière de traiter l'orchestre, et de traduire avec un inimi-\ntable bonheur son « impressionnisme musical ». Vincent d'Indy a suivi\nRichard Wagner dans sa conception du drame lyrique et dans la mise en\nœuvre des personnages musicaux. Mais, il importe avant tout de recon-\nnaître en lui l'élève préféré et le continuateur de César Franck; car le grand\nartiste des Béatitudes enseigna à Vincent d'Indy la chose la plus rare et la\nplus noble qui soit : la probité dans l'art. A ce maître incomparable il a pris\nsa science solide du contrepoint, le maniement à la fois simple et audacieux\ndes thèmes, le secret de les faire évoluer en toute indépendance et de les\ndévelopper avec une logique impeccable. Il a pris surtout la foi en son art,\nla conviction enracinée que l'art n'est pas un métier, mais bien un sacer-\ndoce, quelque chose de saint et d'auguste, la seule chose qui nous rende\nfiers d'être hommes.\n   La personnalité de Vincent d'Indy se dévoile dans son instrumentation,\ndans son invention mélodique et rythmique, dans l'emploi qu'il fait des\ntonalités et dans le caractère de son symbolisme. Au point de vue de.\nl'orchestre, il est, selon le mot de V. Joncières « étourdissant ». Personne ne\ntire meilleur parti que lui de la pâte instrumentale ; avec quel art consommé\nil sait accoupler les timbres, faire saillir une partie importante et ce qu'en\nterme de métier on appelle faire «sonner» l'orchestre ! Nul orchestre ne\nsonne mieux et plus clairement que le sien, et cela parce qu'il excelle à trou-\nver la note à doubler dans chaque accord; il n'y a qu'une seule note\nqui soit susceptible de cette opération ; doublez-la, en la confiant à un\ntimbre approprié, et la sonorité s'éclaircira, deviendra scintillante ou pro-\nfonde; ne la doublez pas, votre harmonie si riche et si originale qu'elle soit\ndemeurera grise et lourde; sa saveur sera atténuée, elle ne sonnera pas.\nAussi, Vincent d'Indy, a-t-il étudié avec le plus grand soin tous les\ninstruments; il oppose registre à registre, timbre à timbre, enrichit de types\nnouveaux la famille des clarinettes, perfectionne et étend l'emploi des tim-\nbales; il semble s'être proposé comme des gageures, avoir cherché la diffi-\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "208:                             DURENDAL\n\n\nculte en affrontant de périlleux rapprochements instrumentaux. A ce titre,;sa\nmusique de chambre fourmillé d'exemples décisifs. Contentons-nous de\nciter la Suite, en Ri, septuor pour trompette, deux flûtes et cordes (1886), et le\nTrio pour piano, clarinette et violoncelle (1887), où les groupements de\ntimbres les plus piquants et les plus inattendus décèlent une maîtrise\nachevée. Vincent d'Indy est hanté par la poésie des sonorités; on retrouve là\nla montagnard fervent; on reconnaît dans ses compositions les résonuances\nlointaines et mystérieuses entendues de par la montagne, lente plainte du\nvent à travers hêtres et sapins, larges effluves de harpes éoliennes qui sont\ncomme le chant des cimes et des crêtes vibrant sous l'attaque de l'ouragan;.,\ntout cela imbibe sa nature, se transpose harmóniquement de la façon la plus\npittoresque et la plus neuve. Faut-il rappeler les fameux accords « sidé-\nraux », de Wallemtein, caractéristiques de l'influence des astres, cette lente\nsuccession des deux accords de si mineur et de. ré mineur, qui témoignent\nd'une incomparable pénétration des secrets sonores de la nature? Ecoutez, au\ndeuxième tableau du Chant de la cloche (I879-1883), comment les cuivres\nrecueillent la sonorité du quatuor, comment ils l'idéalisent, pour ainsi dire,\nl'éloignent dans le monde du rêve et de la féerie ; et en même temps combien\nces mêmes cuivres traduisent poétiquement le sentiment du soir qui tombe,\nde la nuit qui vient, des choses qui vont sommeiller. Il y a là une page\nexquise et émue. Et dans cette invention harmonique, toujours renouvelée,\nles trouvailles se succèdent avec une prodigalité incroyable; tantôt, c'est un\nretard ingénieux, de caractère insinuant et comme scrupuleux, tantôt une\ncadencé qui, suspendue, s'estompe d'indécision et de mystère.. Tout un.\nmonde de sensations d'images pullule sous cette harmonie par laquelle le-\nmaître arrive . à d'étonnantes transpositions d'impressions. Il semble\nqu'on assiste en quelque sorte au travail d'agrégation et de dissociation des\nsensations, au rapprochement et à la séparation des idées dans une trame de\nmoirures subtiles et transparentes. Comme le choix des. timbres est com-\nmandé par leur degré d'expressivité et par l'intensité de relief qu'ils donne-\nront à tel ou. tel thème, l'instrumentation devient une seconde traduction\npsychologique en ajoutant au jeu des combinaisons harmoniques toute une\nvie nouvelle, tout un surplus d'émotion. C'est ainsi que dans Fervaal, comme\ndans le Chant de la cloche, Vincent d'Indy confie fréquemment aux cuivres, et\nnotamment, aux bugles, trompettes et saxhorns le soin de rembrunir et\nd'endeuiller l'harmonie. Certains accords de septième diminuée prennent\nainsi un caractère tragique. D'autres fois, ce sont des quintes menaçantes qui.\ntraversent lourdement la base de l'édifice harmonique en grondant tout au.\nfond de l'orchestre. .                          ,     ,\n    L'épisode pittoresque, cher à l'auteur de la Symphonie fantastique, s'affirme\naussi chez Vincent d'Indy, mais surtout dans ses premières œuvres, plus\nanimées de l'idéal et des tendances romantiques. Tout le monde connaît le\ntableau si. vivant du Camp de Wallenstein, et la fugue des quatre bassons\ndépeignant, avec de; comiques effets de sonorité, le sermon du capucin du\ndrame de Schiller. Le sujet fugué, descendant des bassons jusque dans les\nprofondeurs destubas, produit, une amusante impression de radotage.\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                       L'ŒUVRE DE VINCENT D'iNDY                              209\n\n\n   Un autre point à signaler à l'actif des inventions de Vincent d'Indy est sa\nfaçon de traiter les voix, de manière tout à fait instrumentale, comme on peut\nle constater au I er acte de Fervaal, où une partie des choristes chante sans\nparoles, sur de simples vocalises, ce qui produit un curieux effet de rumeur,\ndonne du recul à la foule et agrandit par là son action.\n   Que si nous examinons le caractère des thèmes de Vincent d'Indy, nous\nsommes immédiatement frappés par leur aspect campagnard. Ici, la person-\nnalité, de l'auteur, son amour de la grande nature et des libres horizons écla-\ntent sans voiles. Il est certaines de ses œuvres et, surtout, des pièces pour\npiano, qui sont caractéristiques à cet égard. Citons, avant tout, le Pointe des\nmontagnes (1881), suite pour piano, consacrée tout entière aux impressions\nreçues de la nature, ainsi que l'expliquent les titres : Chant des bruyères, Loin-\ntain, Plein air, Hêtres et pins, Calme, Coup de vent. Nous nous trouvons en pré-\nsence d'une série de tableautins champêtres que traverse et que relie les uns\naux autres une légère et fraîche idylle. Le thème de la Bien-Aimée, comme\ndans la Symphoniefantastique, de Berlioz, donne ainsi à l'ensemble une cohé-\nsion que sa diversité semblerait exclure; la Nature déteint, pour ainsi dire,\nsur le motif humain et se reflète en lui. Le Poème des montagnes est un monu-\nment musical, élevé à la glorification de l'Ardèche; tantôt triste comme la\nhaute lande, wébérien et mystérieux dans le Brouillard, passionné et drama-\ntique dans le Coup de vent, où les hurlements du vent pleurent à travers la\ncathédrale des hêtres, le Poème des montagnes constitue une des œuvres les plus\npersonnelles de Vincent d'Indy, encore qu'on puisse y relever l'influence\ngénérale du Schumann des Kreisleriana et de l'Amour d'une femme. Les char-\nmants Tableaux de voyage (1889) se rapportent encore au même culte pour le\n « plein air », en racontant les impressions cueillies au cours de pèlerinages\nbavarois. Voici un Pâturage frais et reposant à l'œil ; voici le Lac vert, émeraude\nsertie dans la montagne, aux froides et cristallines harmonies, puis la dili-\ngence et le cornet du postillon, la Fête du village et le gai Départ matinal, si\nplein d'une amusante activité comme fouaillée par la bise de l'aurore. Plus\nloin, l'album nous retrace la pluie monotone et grise, l'ennui des longues\njournées assombries et mouillées.\n   Qu'on ne s'imagine pas, du reste, qu'il s'agisse ici « d'imitation de la nature » :\nau sens descriptif de l'expression, ainsi que l'entendaient les encyclopédistes.\nVincent. d'Indy traduit seulement, à l'aide de la musique, les rapports qui\ns'établissent entre la nature et l'homme, et fixe l'équivalent sonore des impres-\nsions visuelles reçues.\n   Ce même sentiment de la nature, nous le retrouvons au 2e acte de\nFervaal (1889-1895), dans les longues gammes des nuées, lourdes écharpes de\nbrumes, lentement déployées avec l'indicible et inquiétante puissance de la\nmatière en mouvement. L'Ardèche, encore et toujours, a inspiré le musicien.\nTout son drame la chante, soit dans les hommes, soit dans les choses. C'est\nl'âme rêveuse et mélancolique des montagnes qui parle dans la prodigieuse\nscène de la théogonie druidique, une de celles qui font le plus d'honneur à\nl'originalité du maître. Sur le fond brouillé et grésillant du quatuor divisé,\nles bassons, les clarinettes basses, puis les flûtes déroulent implacablement,\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "210                              DURENDAL\n\n\n\navec des voix toujours renaissantes, les nuées, les nuées éternelles, les grandes\npassantes. De l'orchestre s'élève lentement, avec un caractère de saisissante\nfatalité, une gamme à tons entiers, et Kaïto apparaît dans une atmosphère\nd'un fantastique troublant. Toute cette poésie étrange fut sentie au grand air,\nsous le ciel sombre; là seulement, Vincent d'Indy put écouter ces voix mul-\ntiples, qui s'enchevêtrent en murmurant dans le mystère. L'effet en est inou-\nbliable ; pareille scène suffirait à la gloire d'un musicien et d'un poète, car\nelle déborde d'inventions inattendues et d'efforts vers le sensible, qui\nn'avaient jamais été atteints.\n   Quant à la couleur des thèmes, au dessin monodique, ils demeurent nette-\nment et franchement agrestes. Par leur forme dissymétrique, par leur tona-\nlité, par la disposition des intervalles, les thèmes de l'auteur de Fervaal\nappartiennent à la grande famille populaire. Folk-loriste passionné, il a écrit\nune Symphonie pour piano et orchestre (1886) sur un thème cévenol, dans laquelle\nl'alliance du piano et de l'orchestre révèle, une fois de plus, sa maestria de\nmanieur de timbres. A la même tendance se peut rattacher la Fantaisie pour\nhautbois etorchestre (1888). Le motif principal de Fervaal lui-même, « fa, si, ut,\nfa, » n'a-t-il pas l'allure d'un huchage, d'un cri de grand air? Celui de Guilhen,\navec son triolet ascendant « ré, fa, la », préparant sa conclusion, témoigne\nde la même origine, pendant que le crochet initial de son dessin exprime à\nmerveille la puissance de séduction de la belle Sarrazine. De même, le fruste\n« chant de guerre » en sol majeur respire, dans sa raideur sauvage et rude,\nl'inspiration populaire. On y sent battre le cœur de ces montagnards farou-\nches, qui devaient écrire dans notre histoire la page glorieuse d'Alesia. La\nmusique de chambre de Vincent d'Indy peut fournir des exemples analogues\net montrer à quel point il est pénétré de l'essence de la mélodie populaire;\nnous retrouvons, en effet, la teinte agreste qui lui tient au cœur dans le char-\nmant mouvement au premier quatuor à cordes en sib (1890), écrit dans la manière\nd'un lied populaire. Le motif générateur du deuxième quatuor en mi pour cordes\n(1897), « sol, la, ut, si », offre une saveur particulièrement campagnarde, par\nson contour et par l'inflexion ascendante « la, ut, si ». On puiserait à pleines\nmains des exemples analogues dans les œuvres de l'auteur de la Symphonie\ncévenole. Ceux que nous venons d'indiquer permettent de bien établir une de\nses caractéristiques les plus accusées.\n    Passons maintenant à la manière dont Vincent d'Indy procède à l'agence-\nment de ses thèmes. Là encore s'affirme, de façon non moins évidente, sa\n personnalité musicale. Il sait, en effet, donner à tous les motifs qui se rap-\nportent à une catégorie spéciale de sentiments un aspect commun, un air de\nfamille. Cet air de famille les relie les uns aux autres, souligne leurs affinités,\nmontre comment ils s'apparentent ou se divisent. L'inspiration mélodique\nsuit pas à pas l'inspiration poétique; avec une plasticité admirable, par de\n légères déformations, au moyen de changements de valeurs, chaque ordre de\nsentiments se trouve traduit par un groupe thématique. L'étude de Fervaal\napporterait à celte assertion des preuves trop nombreuses et trop évidentes\n pour que nous insistions à leur égard.\n    Mais ce qu'il importe de signaler avant tout, c'est l'extrême souplesse\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                       L'ŒUVRE DE VINCENT D'INDY                             211\n\n\nrythmique que décèle la musique de Vincent d'Indy. Reprenant les traditions\nde l'école du contrepoint vocal, traditions tombées en désuétude depuis l'inva-\nsion de la grossière musique d'opéra de la première moitié du XIXe siècle,\nl'auteur de Fervaal a cherché à réagir énergiquement contre l'anémie ryth-\nmique. De nos jours encore, certain public a complètement perdu le sens du\nrythme, par suite du monopole que s'est attribué, dans nombre d'œuvres très\nrépandues, la seule partie chantante, alors que les autres se contentent du\nrôle effacé et obscur d'accompagnement. Ces parties, reléguées dans la\npénombre, se consacrent presque exclusivement a la besogne secondaire qui\nconsiste à compléter l'harmonie, en achevant la satisfaction de l'oreille par\nl'arrondissement de la sonorité. On conçoit sans peine l'affolement et la\nrésistance de ce public mis en contact avec des œuvres écrites en parties\nréelles, et où la trame mélodique se tisse en parfaite indépendance. A\nl'exemple des vieux contrepointistes, Vincent d'Indy a donc rompu avec la\ncarrure et l'accompagnement de guitare; il a enchevêtré les rythmes, assoupli\nl'architecture mélodique, reprenant d'anciennes formules, telles que 3/2, 4/2, 3,\nsuperposant une partie en 3/2 à des parties écrites en 2/4 (2e quatuor), jon-\nglant avec les rythmes en virtuose accompli. Les Danses rythmiques du Poème\ndes montagnes atteignent, à ce point de vue, à la plus extrême ductilité; l'auteur,\npour ne point entraver son inspiration et afin de lui conserver la franchise et\nl'impétuosité de son jaillissement, a alterné des mesures à 14/16, 8/16, 10/16.\n Dans Fervaal, il a usé de 5/4 et de 15/8 ; son Quatuor en mi foisonne d'exemples\nde cette souplesse rythmique si caractéristique : voyez avec quelle liberté et\nquelle aisance les 3/4, 1/4, 5/4 s'amalgament, se quittent et se reprennent. De\nces échanges rythmiques naît un dynamisme vraiment vivant, qui contraste\nsingulièrement avec la raideur toute statique des anciennes symétries. Dans\nles deuxième et troisième parties de la Symphonie cévenole, de pareilles trouvailles\nrythmiques abondent, et on les retrouve en foule au tableau du Camp de Wal-\nlenstein, scène de soldatesque brutale s'agitant dans un prodigieux grouillement\nde danses.\n   A envisager au point de vue rythmique la musique qui nous occupe, il est\nimpossible de ne pas sentir combien fut féconde, chez Vincent d'Indy, l'étude\napprofondie des œuvres de Palestrina et des motets de l'école gallo-belge.\nC'est là qu'il a trouvé le secret de cette polyphonie flexible et multiforme, de\nce chatoiement rythmique qu'il a transporté de la musique vocale à la musique\nd'orchestre, bien que, par ses œuvres de chant, Sur la mer (1888) et l'admirable\nDeus Israël (1896), il se montre le digne continuateur des Lassus, Josquin des\nPrès et Charpentier.\n   La mise en œuvre des tonalités est l'objet de tous ses soins; à l'exemple de\nBeethoven, il sait tenir en réserve la tonalité principale pour la faire « donner»\nau moment favorable, après une minutieuse préparation de l'impression défi-\nnitive, préparation confiée aux tonalités accessoires. Sur ce terrain, Vincent\nd'Indy s'affirme encore avec une pleine originalité ; la tonalité crée, en quelque\nsorte, l'atmosphère expressive dans laquelle baignent les dessins monodiques;\naussi, s'impose-t-elle dans ses divers aspects typiques, selon l'ordre de senti-\nments à représenter. Les thèmes héroïques, les motifs guerriers seront exposés\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "212                                DURENDAL\n\n\ndans les tons les plus sonores; d'autres, adoucis et voluptueux, seront con-\nsacrés à la séduction, à l'amour; le musicien s'éloignera de la tonalité typique\npour la ramener brusquement au moment de l'explosion sentimentale, de la\ncrise psychique. Le Chant de la cloche et Fervaal sont remplis de précieux\nenseignements sur ce point, et il serait intéressant, en comparant l'usage des\ndiverses tonalités avec les formes plus ou moins analogues que la plupart des\nmusiciens modernes attribuent aux « leitmotifs» d'étudier quelle contribution\nla musique a apportée à la psychologie contemporaine, par une sorte de pho-\ntographie sonore des différentes espèces sentimentales.\n   Venons-en, enfin, au caractère symbolique de l'œuvre dramatique, de Vin-\ncent d'Indy; nous touchons là à un des reproches qui lui furent le plus sou-\nvent adressés : le reproche de wagnérisme. Il est facile de voir ce que vaut ce\ngrief. Evidemment, Vincent d'Indy a adopté l'esthétique wagnérienne en ce\nqui concerne le drame lyrique. Fervaal et surtout le Chant de la cloche procèdent\ndu système lyrique réalisé avec tant de puissance et de splendeur par le maître\nde Bayreuth; mais, à ce compte, Gounod et Ambroise Thomas pourraient\nse voir objecter qu'ils adoptèrent, eux aussi, l'esthétique d'opéra, en usage de\nleur temps, car c'est imiter quelqu'un que de planter des choux. ;Le drame\nlyrique, tel que le conçoit Wagner, est fondé sur l'emploi du « leitmotif » et de\nla légende à l'exclusion, du sujet dit « historique » de l'ancien opéra, enfin sur\nle développement du drame par scènes au lieu, des anciennes divisions par\najrs, duos, trios, ensembles. Doit-on en vouloir à l'auteur de Fervaal d'avoir\naccepté cts trois principes? Crier sur tous les toits, ainsi que certains le firent,\nque Fervaal n'est qu'un pastiche wagnérien, accuser Vincent d'Indy de\nprendre l'avis des foules, de s'inquiéter de la mode, et de cultiver les jardins\nque fréquente le snobisme, c'est vraiment abuser du droit que possède tout,\nhomme d'esprit de badiner avec le paradoxe. Tant vaut l'ouvrier, tant vaut\nl'outil. Racine et Népomucène Lemercier ont tous deux écrit des tragédies,\nmais le lecteur sait parfaitement en quoi ils se distinguent. Un procédé aussi\ngénéral que celui de Wagner comporte un si grand nombre d'applications\ndifférentes, qu'il ne suffit point d'affirmer que quelqu'un l'emploie pour que\ncet artiste se puisse valablement entendre qualifier d'imitateur ou de plagiaire.\n On doit même s'étonner que les musiciens de profession n'aient pas immé-\ndiatement perçu la dissemblance de l'œuvre de Vincent d'Indy et de celle du\nchantre de Tristan.\n   Dans Fervaal, comme dans la Cloche, la musique s'affirme plus nerveuse,\nplus légère.; on sent que les procédés symphoniques sont maniés par une main\nfrançaise, ennemie de la lourdeur et des inutiles insistances. La logique,des\ndéveloppements, la parfaite harmonie des diverses parties, l'équilibre soigneu-\nsement assuré jusque dans les moindres détails, tout décèle un musicien de\nnotre race, à l'esprit clair et précis. Que si on se place au point de\nvue de l'affabulation, la situation de Fervaal,. dans le domaine de la Légende,\nconstitue-t-elle une raison suffisante pour justifier l'accusation de wagnérisme\ndont on l'a gratifié? Il faudrait s'entendre sur les arguments tirés du « génie\nnational si. Les Dieux cévenols ne sont point allemands, ce nous semble, et\nnous croyons que l'on commet une grave erreur en soutenant que le carac-\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                        L'ŒUVRE DE VINCENT D'iNDY                              213\n\n\n   tére français demeure incompatible avec le drame légendaire. Notre littéra-\n   ture musicale ne peut pourtant pas rester cantonnée entre les productions de\n   Gaveaùx et celles de Planquetté; le vaudeville et l'opérette n'expriment\n   pas exclusivement notre génie. Bien plus, l'esprit celtique «e caractérise par\n   une tendance franchement légendaire ; Tristan et Parsifal sont des légendes\n   françaises, éminemment françaises, et il nous serait, à-juste titre, loisible de\n   nous montrer jaloux envers Wagner de ce qu'il vint cueillir ces deux fleurs\n   exquises sur notre sol pour en tresser sa glorieuse couronne; Fervaal symbo-\n   lise l'humanité en marche vers la toujours plus claire lumière. Elevé dans le\n  dogmatisme étroit d'un culte sans idéal, le héros celtique s'enflamme pour\n  Guilheri, et sa passion à l'endroit dé la femme étrangère n'est, à proprement\n  parler, qu'un échelon qui l'amène à une vue plus haute, qu'une étape de sa\n  route vers la'religion d'amour. La thèse de Fervaal ne se peut nullement\n  résumer, comme on l'a écrit à tort, dans celle de l'amour infécond; elle serait\n  plutôt tout le contraire. D'ailleurs, M. Tiersot ajustement observé que l'idée\n  du renoncement à l'amour se trouve au fond de la plupart de nos traditions.\n  N'est-elle pas la base de l'esprit chevaleresque ? Le symbolisme fièrement\n  spiritualiste du drame de Vincent d'Indy ne présente donc rien' de confus ni\n  d'obscur : il peut même s'interpréter de façons diverses et contenter tout le\n  monde, même les anarchistes. Peut-être pourrait-on lui reprocher un excès\n  d'abstraction, et c'est sans doute à ce léger'défaut qu'il convient d'attribuer\n  l'incompréhension dont a fait preuve à son égard une partie du public.\n     La dernière œuvre de Vincent d'Indy, l'Etranger (1898-1901), drame lyrique\n  en 2 actes, non encore représenté, devait être offerte en primeur aux Bruxel-\n lois pendant le cours de la présente saison. Des scrupules 'd'une touchante\n délicatesse ont incité le maître à ne faire passer son drame à la scène qu'après\n celui de son ami Ernest Chausson, si prématurément enlevé à l'art. Telle est\n la raison pour laquelle les habitués de la Monnaie ne pourront pas, cette\n année, applaudir l'Etranger.\n     Après avoir envisagé les principaux caractères de l'œuvre musicale de\n Vincent d'Indy, il nous reste à envisager son œuvre pédagogique. Comme\n les anciens Cantores, il a tenu, en effet, à joindre lé précepte à l'exemple ; au\n lieu de se contenter du rôle, pourtant bien glorieux, que lui assurait sa maî-\n trise dans l'art d'écrire, il a aspiré au rôle plus modeste, mais non moins\n utile du professeur, et c'est dans cette nouvelle voie que son âme d'apôtre a\n trouvé son plein épanouissement.\n    'On' sait que l'Association des chanteurs de Saint-Gervais, fondée en 1892 par\n M. Charles Bordes, pour exécuter les œuvres des maîtres religieux, devint,\n en 1896, la Scola cantorum et se transforma ainsi à la fois en une société de\npropagande et en une école de chant liturgique et de musique générale.\n Charles Bordes, en qui revit le désintéressement et l'inlassable activité des\nvieux maîtres de chapelle, pour lesquels rien n'existait en dehors de l'art,\n'avait fait appel à la bonne volonté de tous et s'était adressé à MM. Guilmant\net d'Indy, sûr de trouver auprès d'eux le dévouement le plus absolu joint à\nune science solide et à une foi profonde. Tel fut le noyau de la Scola. Peu à\npeu, la jeune école prit de l'extension, augmenta le nombre de ses cours à\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "214                               DURENDAL\n\n\nmesure qu'affluaient les élèves, et maintenant, parfaitement installée dans un\npittoresque hôtel de la rue Saint-Jacques, qui eut l'honneur d'abriter l'école\nLacordaire, elle réalise le type de ce que Vincent d'Indy a appelé : « Une\nécole de musique répondant aux besoins modernes. »\n   Chargé du haut enseignement à la Scola, l'auteur de Fervàal, dans une\nsérie de conférences, applaudies tant à Paris qu'en province, a nettement\nindiqué le but que se proposait la nouvelle institution. Son action consiste,\nen premier lieu, à faire connaître le plus possible les belles œuvres de musique\nreligieuse, afin d'arriver à supplanter cet art douceâtre et musqué, affublé,\non ne sait pourquoi, du nom de musique religieuse et qui déshonore actuel-\nlement tant d'églises, où il n'est pas à sa place. Les efforts de la Scola tendent\nà le remplacer soit par le plain-chant convenablement exécuté, soit par la\nmusique palestrinienne, soit par une musique moderne vraiment religieuse et\ns'inspirant à la fois des traditions grégorienne et palestrinienne. Une propa-\ngande active s'effectue dans ce sens, et nombre de villes de province possè-\ndent des succursales de la Scola animées du même esprit rénovateur.\n    Le second but que se propose l'école de la rue Saint-Jacques vise l'ensei-\n gnement proprement dit de la musique, et ici apparaît tout entièrre l'influence\n maîtresse de Vincent d'Indy. Son essentiel mérite consiste à prétendre ensei-\n gner la musique par la musique elle-même, ce qui peut sembler une idée bien\n simple et évidente a priori, mais que les Conservatoires n'avaient cependant\n pas appliquée jusqu'à ce jour. Pour s'en convaincre, il suffit de constater de\n quelle manière se dispense l'enseignement dans ces séminaires officiels. La\n musique ne semble devoir s'y apprendre que dans des manuels bâtards, farcis\n d'exemples d'école, fruits d'une sélection hétéroclite ; les élèves en arrivent\n de la sorte à acquérir un style spécial, caractéristique de chaque établisse-\n ment, sorte de métier conventionnel et faux. Les Conservatoires et, notam-\n ment, celui de Paris, se signalent par la pauvreté ou même l'absence de leur\n enseignement théorique; il s'en suit, dans l'esprit des futurs compositeurs,\n une regrettable indifférence en ce qui concerne la théorie de leur art. Il nous\n souvient que lorsque, il y a quelque dix ans, nous suivions au Conservatoire\n le cours d'Histoire de la musique, si éloquemment professé par M. Bourgault-\n  Ducoudray, nous remarquions, non sans étonnement, combien rares parmi\n les assistants étaient les élèves des classes de composition. Bien peu d'entre\n  eux se préoccupaient de savoir comment on écrivait avant le titulaire de la\n classe dont ils faisaient partie. On leur enseignait la théorie dogmatiquement,\n selon le codex ou le formulaire du professeur en vogue, avec la présomption\n  que le système de la « maison » primait tous les autres et qu'il fallait écrire\n  comme on écrivait à la « maison ».\n    Vincent d'Indy, en proclamant l'impérieuse nécessité de l'enseignement\n historique de la musique, a donc rendu à l'art le plus signalé des services.\n Aussi bien, au point de vue de la théorie musicale qui évolue d'âge en âge,\n qu'à celui des formes musicales proprement dites, l'histoire permet seule de\n fonder une doctrine scientifique et raisonnée. En étudiant les successives\n transformations apportées par le temps aux types musicaux, à la théorie har-\n monique, aux règles du contrepoint, les élèves se convaincront qu'il n'existe\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                       L'ŒUVRE DE VINCENT D'INDY                             215\n\n\n pas de dogme immuable, qu'il n'y a pas de « recette » pour apprendre à\n écrire, et que pour employer l'heureuse formule de Vincent d'Indy, « l'art ne\n meurt jamais et se renouvelle perpétuellement ». Il ne peut s'enfermer dans\n un cercle fermé, mais (pour emprunter une comparaison ingénieuse à\n M. Lavignac) figure bien plutôt une spirale qui monte toujours et que chacun\n doit tendre à élever davantage. C'est ainsi que le progrès continu se rattache\n à la tradition du passé, sur laquelle il se fonde.\n    Pour réaliser son programme, Vincent d'Indy a divisé toutes les branches\n de l'enseignement de la Scola en deux degrés; qu'il s'agisse de chanteurs,\n d'instrumentistes ou de compositeurs, la filière à suivre reste la même. Le\n premier degré comporte l'enseignement technique; il a pour but de rendre\n l'élève complètement maître de sa voix, de son instrument ou de sa plume.\nAu second degré se donne l'éducation artistique proprement dite, parce que\n « là où le métier cesse, l'art commence ». Les élèves étudient alors, soit au\npoint de vue de la technique, soit à celui de l'interprétation ou de la compo-\nsition, toutes les œuvres léguées par le passé; ils se nourrissent de la substance\ndes Maîtres, analysent les procédés qu'ils employèrent, se rendent compte des\nangles divers sous lesquels ils envisagèrent l'esthétique de leur art. L'ensei-\ngnement de la musique prend naissance ainsi, non pas au dehors d'elle, mais\nau dedans d'elle et par ses propres moyens, sans intervention ou interposition\naucune d'éléments étrangers. Si ce résultat est actuellement obtenu à la\nScola, il faut l'attribuer aux courageux et persévérants efforts de Vincent\nd'Indy.\n    Propagateur ardent des œuvres de Beauté de tous les temps, dont sa muse\nest la fille respectueuse et fidèle, le maître français a voulu ajouter au travail\ndu compositeur les labeurs de l'apostolat. En se faisant le champion con-\nvaincu des hautes doctrines d'art, et en répandant autour de lui un peu de la\nlumière qui vivifie son œuvre musical, il se conforme en tous points au but\nidéal de l'artiste, à ce but auquel il a trouvé une si noble et si émouvante\ndéfinition en proclamant qu'il consiste à « servir ».\n\n                                                        L . DE LA LAURENCIE.\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "  Bonnes Gens dans leur Petite Ville'\n                                     ROMAN\n\n\n                                        (Suite)\n\n\n\n\n                                         XIII\n\n\n                    LA séance du conseil communal finissait. Pioot se levait de\n                       son siège présidentiel et tendait au secrétaire assis vis-à-vis\n                       de lui, une liasse de papiers d'administration. L e s m e m b r e s\n                       de la droite et de la gauche municipales mettaient leurs\n                       chapeaux et allumaient des cigares. L e public se retirait\n                       lentement.\n                          — Au revoir, bourgmestre! disaient, un à u n , les con-\n                       seillers.\n                          Pioot répondait en les n o m m a n t d'une voix retentissante.\nL'air était lourd dans cette salle. Le maïeur, très rouge, songea qu'il serait\nagréable de se mouiller la gorge.\n  — T i e n s . . . Bonjour!\n  Il interpellait P a u l , qui suivait les derniers curieux et se dirigeait vers la\nsortie.\n  — Mes félicitations! mon cher. Un examen passé avec distinction! J e n'ai\njamais eu cet honneur ! Vous veniez nous entendre? Flatteuse, votre pré-\nsence I U n poète qui daigne s'intéresser à nous ! N e rougissez pas, je sais tout,\nmoi, Monsieur le littérateur ! U n mot encore à mon secrétaire, et je vous\naccompagne... Vous permettez?\n   P a u l sourit, et s'inclina. C'était vrai qu'il vivait de plus en plus dans les\ncoutumes, les manifestations de la petite ville. C'était vrai qu'il faisait des\nvers, depuis la réussite de son examen...\n   Il regardait, amusé, la mimique du bourgmestre; sans doute, celui-ci com-\nmuniquait au secrétaire des remarques très ordinaires, mais il agitait les\nbras, rejetait son torse en arrière, et finalement il roula des yeux d'une\nmanière bouffonne. Le secrétaire se tordit de rire, et Pioot visiblement\nsatisfait rejoignit P a u l .\n\n\n  (1) Voyez Durendal, numéros de décembre 1901, de janvier, de février et de mars 1902.\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           217\n\n\n    — Nous nous rendons à la Confrérie du Saint-Sacrement, mon jeune ami !\n   — A la Confrérie du Saint-Sacrement ?\n   — Parfaitement. Il y aura, cet après-midi, une dégustation. Faites-moi le\n plaisir d'être des nôtres.\n   — Bien volontiers, Monsieur Pioot !\n   Ils descendirent l'escalier de l'hôtel de ville, qui était bordé d'une lourde\nrampe en pierres de taille, et dont la prétention enlaidissait la modeste\nbâtisse contre laquelle il s'accotait. Le premier magistrat de Tiest parut con-\nscient de son importance. Sa pesante stature se baissait et se relevait à chaque\nmarche, avec un désir d'élégance. Il ne parlait plus ; le bras très en dehors, il\nrelevait la pointe de sa moustache. Il s'arrêta sur le dernier degré, pour\nsaluer le Commissaire de police; il dépassait ainsi de la tête ce fonctionnaire\nsubalterne, il le dominait, et pourtant il lui offrît une main cordiale en le\nregardant de si haut.\n   Dans la rue, Paul interrogea :\n   — Monsieur Pioot, qu'est-ce donc que cette dégustation ?\n   — Tous les ans, les confrères du Saint-Sacrement se réunissent en une\nagape, après les prières de quarante heures, — quand on a bien prié, on a\nmérité une distraction, — et la veille de l'agape, les confrères dégustent la\nbière qu'ils boiront le jour suivant. De cette façon, nous jouissons de deux\npetites fêtes... Et des grâces spéciales nous sont réservées. Jamais un de nos\nmembres n'a souffert, le lendemain, de la migraine...\n   — Vous êtes leur président ?...\n   — Mais non... Je ne suis pas assez digne, mon cher ! Il faut, pour devenir\n«maître», offrir l'exemple des plus belles vertus. Néanmoins, aux proces-\nsions je marche dans le rang, précédé de la bannière pourpre, et je porte\népingles sur ma poitrine, le nœud rouge et la médaille de cuivre jaune.\nJ'amasse des indulgences !\n   Il poussa Paul du coude :\n   — Vous feriez bien de m'imiter. Tous vos péchés seraient pardonnés, et\nvous éviteriez la nécessité d'accomplir des pénitences. Hé ! hé ! Croyez-vous\nque l'entrée au paradis est si facile ?\n   Il poussa Paul :\n   — Je sais tout, moi!...\n   Paul trouvait le maïeur baroque, et il riait de bon cœur.\n   Les figures épanouies de Pioot et de son jeune ami satisfirent les nombreux\nconfrères du Saint-Sacrement, assis à une longue table, ennuagés de fumée,\net n'ôtant la pipe des lèvres que pour boire dans de hauts pots en grès.\n   Le bourgmestre présenta Paul à un vieux homme chauve et d'aspect\nsympathique :\n   — Monsieur Aubrie... Le maître de confrérie.\n   La présence de Paul flattait l'assistance. A diverses reprises, des gens qu'il\nne connaissait pas vinrent lui serrer la main et, dans l'expression\nde leur physionomie, il y avait de l'onction; une béatitude élargissait leurs\njoues.\n   Pioot prit une place voisine de celle du « maître ». Près de ces autorités,\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "218                               DURENDAL\n\n\ndeux vicaires discutaient, la pipe au coin de la bouche. L'un était très jeune,\nguilleret, remuant, rose et réjoui; l'autre, sec et pâle, avait un front\ngrave.\n   — Monsieur le Doyen ne tenait pas à l'arrivée des Récollets..., affirma\nle benjamin.\n    Son aîné répondit :\n    — Monsieur le Doyen désire surtout le perfectionnement moral de ses\nouailles.\n    — Les offices de notre paroisse s'en ressentiront... Vous verrez que les\nfidèles fréquenteront la chapelle du Béguinage et délaisseront la grande\néglise. Les religieux acquerront un empire considérable sur le peuple.\n    — Cet empire sera des plus salutaires...\n    — Certainement, mais le Doyen les jalousera. Et nous confesserons bien\nmoins. Je ne me plains pas, d'ailleurs !\n    Le vicaire grave plissa le front, mécontent.\n    Toutes les conversations commentaient l'événement. Un couvent de Récol-\n lets devait s'installer prochainement au Béguinage, déjà des maisons étaient\n louées, et la chapelle subirait des réfections.\n    Paul s'étonna que Rose ne lui eut pas appris cette grande nouvelle.\n    Le maître de confrérie opina :\n    — La bonne cause profitera de la présence des Pères.\n    Pioot l'approuva, avec discrétion :\n    — Je crois aussi que leur action nous sera utile. Mais ce point-là est secon-\n  daire, se hâta-t-il d'ajouter.\n     Le vicaire pâle confirmait :\n    — Avant tout, le bien des âmes, n'est-ce pas, Monsieur le bourgmestre ?\n    Des domestiques circulaient et remplissaient les pots sans interruption.\n  Paul imitait les confrères ; il buvait.\n     Les bustes du Pape et du Roi dominaient l'assemblée. Les murs étaient\n recouverts de dessins à prétentions gothiques. Des devises se lisaient en\n langue flamande. Deux larges fenêtres donnaient sur une cour plantée\n  d'arbres. Ce local dépendait du « Cercle catholique » et servait aux réunions\n  des gildes, des conseils du Patronage Saint-Joseph et des Retraites\n  ouvrières.\n     De temps en temps, les rires bruissaient, mais ils restaient discrets, com-\n  primés; c'étaient les rires de gens extrêmement sérieux. Une fois, le vicaire\n  guilleret chantonna; il se tut, à cause des yeux étonnés qui le considéraient.\n  Pourtant, la bière gonflait les confrères. La porte s'ouvrait et se refermait à\n  chaque instant. Les confrères sortaient et, après quelques minutes de station-\n  nement dans la cour, ils rentraient ostensiblement soulagés.\n     Et l'on fumait, et l'on buvait encore! Joies pures, plaisir intense de ne plus\n  suivre ses pensées que dans un rêve, d'entendre à moitié ce que dit le\n  voisin, et de lui répondre vaguement, la bouche pâteuse, mais l'esprit délivré\n  de préoccupations.\n     Le « maître » avait fermé les yeux ; sa moustache, mouillée et pendante,\n  sa bonne figure ronde, le faisaient ressembler à un phoque. Pioot, écarlate,\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            219\n\n\ns'essuyait la bouche et montrait sa chope vide à un serveur, qui accourait,\nversait la bière, et Pioot le couvrait d'un regard humide. Paul ne savait plus\noù il se trouvait, un bourdonnement remplissait ses oreilles. Le vicaire grave\nlui parlait. Paul voyait remuer ses lèvres et ne comprenait pas un mot.\n   Un bourgeois dormait, la tète appuyée à la paroi et le nez en l'air. Cette\nparfaite tenue de l'assemblée était admirable. Chacun dépassait la mesure\nde ce qu'il pouvait honnêtement absorber, et personne ne s'agitait.\n   Le « maître » rouvrit les yeux, consulta sa montre. Il appela un domes-\ntique, et apprit que le dernier tonneau, destiné à la dégustation était presque\nvide. Il se leva. Pioot l'imita. Paul fit comme eux. Les vicaires se couvrirent\nde leurs tricornes. C'était le premier départ; d'autres allaient suivre. Pioot\ndonnait le bras à Paul. Le maïeur marchait en se tenant très raide, son com-\npagnon flageolait un peu.\n   — Tu devrais nous rejoindre plus souvent, mon cher Aubrie. Un homme\ndans ta situation est destiné à se dévouer, un jour, au bien-être général. J'ai\ncommencé de cette façon, je me suis fais connaître. Pense à ce que je t'ai\ndit... Au revoir, j'entre un moment A la Couronne. Il faut que je prenne un\nverre de hasselt, pour digérer toute cette bière.\n\n   Paul parut devant Victor, qui s'étonna :\n   — D'où viens-tu, petit malheureux?\n   Paul parlait, inintelligiblement, d'un joli vicaire, d'un vilain vicaire, d'un\n « maître » qui ressemblait à un phoque, enfin de Monsieur Pioot.\n   — Ah! si tu as accompagné Pioot! s'écria Victor, éclairé.\n   Rose apportait un livre.\n   — Un envoi de Louvain... faisait-elle.\n   Paul lui sauta au cou, soufflant un mot à voix très basse. Rose le repoussa\net s'en alla aussitôt.\n   — Je vais te faire préparer une tasse de café bien noir...\n   Et Victor sortit.\n   Paul se jetait dans un fauteuil, ses yeux picotaient, il avait la gorge\nsèche.\n   Soudain, il cria :\n   — Les Récollets! les Récollets !\n   La maison demeurait calme.\n   Il reprit :\n   — Tante Rose, les Récollets! Les Récollets, tante Rose !\n   Marie plaça une tasse à portée de sa main, elle dit avec bienveillance :\n   — Je connais ça. Quand Louis, le jardinier, est légèrement ému, il se traite\nau café.\n   Elle remplit la tasse.\n   Paul s'assoupit et ne se réveilla qu'à la nuit tombante.\n   Il se ressouvint de cet après-midi bizarre, de ce plaisir édifiant et bachique.\nSelon la prédiction de Monsieur Pioot, la grâce spéciale réservée à la Con-\nfrérie opérait, Paul ne se ressentait pas des libations et il trouva de joyeuses\nréflexions.\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "220                              DU RENDAL\n\n\n\n    Le volume déposé sur la table, l'attira...\n    Il se rapprochait de la fenêtre :\n    Poèmes d'espoir, par Robert Riard.\n    A la première page, une dédicace rappelait « les bons mois de confraternité\nlittéraire ».\n    Robert Riard... Un livrel.;. L'université... Le journal...\n    De l'amertume remplit subitement son cœur. Il fut triste, il fut oppressé.\nRobert Riard, l'aimable compagnon de sa courte vie ardente et libre, le beau\ngarçon épris de plaisirs, passionné de jouissances, et qui retrouvait, au sortir\ndes folies, l'expression de son rêve intime plus délicate et plus pénétrante.\n« Il me faut des contrastes!... » criait-il, abandonnant une noble causerie\nd'art, et il se lançait dans les histoires grasses et appuyait, avec un défi au\nfond de ses doux yeux, sur le côté hardi de l'aventure.\n    Robert Riard...\n    Paul le compare aux petits jeunes gens, ses compagnons actuels... Le\nfils de Monsieur Pioot, qui excite des stupéfactions parce que la raie, dans ses\ncheveux, descend jusqu'à son col. Même, certains Tiestois soutiennent que\ncette excentricité du fils nuit à la popularité du père. Et les autres, les cama-\nrades qu'il a voulu connaître, sont avocats, commerçants, agronomes... et ne\nsont que cela. Et leur grande distraction consiste à admirer les dames qui\nsortent en falbalas, le dimanche, de la dernière messe, et à se promener sur\nles boulevards pendant la relevée dominicale.\n    « ... J'aurais aussi publié des poèmes... Je croyais à ma vocation... J'ai\ncédé à des considérations utilitaires et d'un sentimentalisme naïf, et je me\nsuis isolé dans ce pays perdu... » Il se fâchait, en attribuant au formalisme\nétroit des vieux parents, le renoncement consenti de joies hautes...\n    Il ouvrit le livre. Un poème disait la révélation d'amour. Une fillette pas-\nsait, virginale et douce. Elle disparaissait et son souvenir flottait, vague,\ncomme une évaporation légère de fleurs humides de rosée. Mais les mots la\ncaressaient et l'émouvaient. Elle revenait. Une ferveur brûlait l'ingénue; des\nstrophes célébraient l'épanouissement de son'cœur ; comme dans un été, sous\nle soleil triomphant, les cantiques montaient.\n    Paul voyait s'élargir les images, suivait l'ascension de l'enthousiasme et\négalait la dévotion du poète:\n    Les rancunes fuyaient. Dans son âme rentrait l'espérance. « Je ne saurais\ntrouver cette beauté formelle... mais je comprends... »\n    Il percevait la résolution charmante et-nécessaire. Il reconnut la promesse\nque l'avenir tenait en suspens. Sa spontanéité le jetait facilement devant la\npeine; un nouvel élan le déposait, persuadé et calme, dans le giron d'une\nsagesse bénévole.\n    La jeune fille qui l'émut ce soir d'avril — remembrance des grâces, des\ngestes suaves et de la voix musicale — la jeune fille, malgré l'obsession de\nl'étude fébrile à la veille de l'examen, en dépit de la distraction du succès,\navait occupé sa pensée. Il retenait ce souvenir, il le plaçait au fond de tous\nses projets, mais c'était un lointain enveloppé d'incertitude. A présent, il Vou-\nlait plus intensément vivre le rêve de l'artiste. Les paroles de beauté étaient\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            221\n\n\naussi des paroles de vérité. Quel magnifique poème ! L'émoi le subjuguait ..\nIl s'étonna de ne pas avoir souffert davantage en l'absence de l'aimée.\n   — Je l'aime...\n   Il prononça le mot, écouta sa résonnance, dressa en même temps devant\nses yeux l'apparence délicate de Marguerite...\n\n   — Il fait obscur, ici I\n   — C'est vous... Tante Rose ?...\n   — Tu seras raisonnable, tu né me tourmenteras plus ?\n   .— Je vous ai tourmentée ?\n   — Tu ne dois pas parler de Demans, pour te moquer de moi.\n   — Me moquer... Mais je sais, bonne tante, qu'il vous...\n   — Paul!... tais-toi!\n   La porte s'ouvrit. Marie portait une lampe. La grosse cuisinière se permit\nde dire au jeune maître :\n   — Vous êtes rétabli?... J'en étais sûre!... Rien de meilleur qu'une tasse de\ncafé!\n   Elle remarqua la figure bouleversée de Rose :\n    — On croirait, sauf votre respect, Mademoiselle, que vous revenez égale-\nment de la fêté !\n   Quand Zoé n'était pas là, cette servante devenait trop familière.\n    Comme personne ne lui répondait, Marie sortit en marmonnant.\n    — Et moi, chère tante Rose, je rêve aussi d'amour. Je rêve d'une jeune\nfille exquise. Elle est blonde, elle , des yeux noirs étonnés, ils s'ont tendres\ndu mutins, elle marche, pareille à la princesse d'un conte de fées.\n    Rose s'était assise, ses mains tapotaient les appuis d'un fauteuil, elle éten-\ndait les jambes, renversait la tête ; tremblante, elle parla :\n    — Tu ne te fâchais pas, lorsque Demans avouait son sentiment pour moi?\n    — Mais j'ai toute confiance dans notre brave ami I... Vous le connaissez\ndepuis assez longtemps, il me semble ! Dites-lui enfin ce qu'il attend et ce\nque vous souhaitez de promettre...\n    — Paul!... Paul !...\n    Rose avait des intonations de surprise et d'attendrissement.\n    L'étonnement et l'émoi partageaient son cœur; Elle avait vécu en s'impré-\nghant, pendant les journées pénibles,\"\"dü devoir que Zoé prêchait, et elle-\nmême comprenait que Paul avait le droit exclusif de compter sur son affec-\ntion et son appui. Et l'enfant prenait l'initiative de la détromper !..\".\n    Une lumière chaude s'épancha librement sur sa vie. Elle s'adonna à son\nrêve, Se blottissant, frileuse encore et craintive, sous l'éclat de cette révé-\nlation.\n    Mais des ombres envahissaient déjà le rêve. Elle ne pouvait espérer ce\n bonheur.\n    Rose pensait à sa sœur et elle fit un geste emporté.\n    Aussitôt, elle sentit sa misère et sa faiblesse. Elle ne devait pas parler, elle\n ne devait pas libérer l'exaltation de son âme. Elle obéirait à' Zoé... Elle gar-\n derait tout entier pour l'enfant, et malgré lui, le trésor de ses tendresses...\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "222                              DURENDAL\n\n\n   Et le renoncement accompli, Rose contemplait Paul d'un sourire qui pleu-\nrait :\n   — Tu me parlais aussi de toi... d'une inclination... Je n'ai pas deviné...\n   — Un nom fleuri... Marguerite !... Elle s'appelle Marguerite !...\n   Rose retenait les mains de Paul dans les siennes, elle s'exprimait avec\nvolubililé :\n   — Je connais Marguerite! Nous serons tous heureux, heureux, de confir-\nmer tes sentiments... Certainement, Zoé t'approuvera. Tu ne dois pas tarder\nà l'avertir.\n   — Hélas! mon souhait est peut-être irréalisable... J'annoncerai d'abord la\ngrande nouvelle, la nouvelle certaine : Tante Rose et Monsieur Demans...\n   — Tu ne t'occuperas pas de moi.\n   Sa voix était farouche, elle secoua la tête :\n   — Non ! Je te défends de parler !\n   Paul insistait :\n   — Je croyais... Il me semblait que nous devions, l'un et l'autre, réaliser un\ncher espoir.\n   Et, resté seul, il connut soudain le tourment de l'incertitude.\n   Il regarda autour de lui. En cette heure brève, il venait de découvrir le\nsecret de son cœur.\n   Jusqu'à présent, il portait avec confiance, un désir souvent choyé dans ses\nrêveries solitaires. Il vivait, tranquille, près de ce souvenir très doux...\nL'avenir tendit une vision claire et belle. Pourquoi croyait-il aussi sûrement\naux chimères?\n   Il se reprocha sa sentimentalité ondoyante.\n   Tout à coup, le livre de son ami, le grand poème, avait attisé une ardeur\ncachée... Et il s'enthousiasmait, il avouait sa passion...\n   Sa passion?... C'était vrai qu'en cet instant, son amour lui paraissait\nimmense.\n   Paul se questionnait.\n   — Un peu fou..., murmura-t-il.\n   Il regardait autour de lui. Son imagination s'étonna de ne voir que les\nchoses familières, vieilles et simples, participant au calme de la maison\nsilencieuse.\n   Il allumait une cigarette.\n   Il marcha, il essaya de se distraire. L'obsession le dominait. Paul souffrit.\nUne illusion à laquelle il s'était abandonné faisait peu à peu grandir une\nréalité. Il avait rencontré la jeune fille, et sans droit, sans motif de se con-\nvaincre, sans d'ailleurs s'apercevoir tout de suite de son influence\nsur sa pensée, il voyait aujourd'hui où ces manquements l'avaient conduit.\n   Une diversion s'offrit. Paul voulut se préoccuper de l'attitude singulière\nde Rose. S'était-il, là, illusionné encore?... Il ne parvint pas à rejeter les\ncraintes, les chagrins imprécis, les malaises... Il fut désemparé.\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           223\n\n\n\n\n                                       XIV\n\n   Paul l'avait revue !\n   C'était une journée de grand soleil, d'azur vibrant. Comme pour fêter le bel\nété avec le charme de l'imprévu et toutes les pompes de la saison radieuse,\naprès une triste veille de pluie et de vent, cette matinée mystérieuse dans ses\nvoiles blancs, à l'heure de midi s'étirait nonchalante, remuait ses rideaux, et\nbrusquement découverte, elle apparaissait enfin dans la clarté. La fraîcheur,\nles derniers plis des dentelles du brouillard, un peu de mystère dans le creux\nd'une combe ou sous les arbres, des arômes qui fluaient légers, la rendaient\nsavoureuse. L'émanation de sa beauté montait au-dessus des prairies tendres,\nde la plaine dorée et verte. Dans le ciel, il y eut un frissonnement, le glisse-\nment des buées jusqu'aux lointains des horizons; et les nues brillèrent,\npures, sous l'efflorescence des rayons qui palpitaient à travers l'infini\nbleu. La lumière était partout. Les paysages semblaient neufs. Des goutte-\nlettes argentées perlaient aux branches, plus colorées dans leur mouillure.\nLe pays était jeune. Le soleil découvrait des charmes secrets, des grâces\nnubiles à peine, et, comme des lèvres chaudes, les rayons caressaient cet\néveil aux ferveurs de la vie. Des sonorités, des vibrances, les oiseaux qui\n montaient vers le ciel et leurs cris et leurs chants, les clochers ruisselant dans\nl'éther et versant les angélus radieux, ce furent les voix qui célébrèrent cette\nheure divine.\n   Paul l'avait revue !\n   Elle s'était montrée au détour d'un chemin. Paul marchait entre des haies\nd'aubépine qui cachaient la campagne ; il revenait dans la plaine étincelante.\nEt Marguerite s'avançait!... Il allait au devant d'elle, elle venait vers lui. Sa\nrobe était blanche... Il n'aperçut que le mouvement de son corps, et le ruban\npareil à un papillon qui battait des ailes sur un chapeau de paille rose.\nElle ne l'avait pas reconnu peut-être... Mais il approchait... Marguerite\nlevait la tête, le regardait. Une menotte remuait, comme impatiente...\n   — Bonjour, Monsieur Paul!\n   — Mademoiselle!...\n   Ils eurent, tous deux, des yeux confiants. Ils sourirent.. Ils contemplèrent\nensemble la splendeur du ciel et de la terre.\n   Marguerite murmura, émue :\n   — Je ne me souviens pas d'une journée aussi belle...\n   Sa petite bouche s'entr'ouvrit, elle respirait le soleil, comme une petite\nfleur.\n   Paul très doucement, ainsi que dans un rêve, répétait les paroles de la\njeune fille...\n    Derrière eux, tout à coup, Madame Laton s'exclama :\n   — Eh bien ! mon voisin ? voilà qui est aimable! Vous ne saluez pas votre\n vieille amie?\n    Paul ne l'avait pas remarquée. Il s'excusa avec une franchise cordiale.\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "224                               DURENDAL\n\n\n   — Vous êtes tout pardonné, dit Madame Laton. Marguerite courait vrai-\nment... J'ai renoncé à la suivre. Il fallait l'agréable surprise de vous rencon-\ntrer pour qu'elle s'arrêtât. Cette fois, j'espère que nous redevenons raison-\nnable, mon enfant, et que nous retournerons à la ville d'une allure sage.\n   — Je me grisais de grand air... Je me sentais si légère... J'ai cru que je\npourrais m'envoler !\n   — Jeunesse! belle jeunesse! fit Madame Laton, qui tirait son mouchoir et\ns'essuyait la figure. Elle ressemblait à un coquelicot énorme, tout habillée de\nrouge, un rouge qui ardait telle une flamme.\n   Paul et Marguerite babillèrent, leurs propos prirent des allures fantaisistes ;\nils se disaient mille riens pour le plaisir de s'entendre l'un et l'autre, mais\ntoujours le sens intime de leurs paroles, ils le trouvaient au fond de leurs\nregards. Les yeux de Paul appelaient les yeux de Marguerite... Marguerite\ntressaillait; aussitôt, un peu détournée, elle lançait un rire, elle jetait une\nnouvelle réflexion très lointaine du sentiment qui remplissait son cœur\nElle entraînait, comme un caprice qui se dérobe, la pensée souple et vivace\nde Paul. Ils s'amusaient à ce jeu; quelquefois, une émotion subite les surpre-\nnait, alors ils riaient davantage, et puis, afin de ne pas se détromper, leurs\nyeux s'unissaient plus longuement.\n   Devant eux, Madame Laton cueillait des bluets parmi les épis jaunes.\n   Ils s'attardaient dans la campagne frémissante.\n   Des abeilles tournoyaient sur les trèfles roses, les grillons crissaient au fond\ndes avoines, les alouettes, enivrées, s'élançaient dans le ciel.\n   Marguerite trembla. Paul ne disait rien, et pourtant elle sentit qu'il allait\nparler.\n   — Marchons plus vite, maman s'impatientera...\n   — Marguerite!... supplia-t-il.\n   Elle rejoignait sa mère, mais elle se retourna vers Paul, et son regard fut\nl'abandon de toute son âme. Aucun mot n'aurait dit plus ardemment que\nMarguerite était sienne à jamais.\n   Madame Laton s'essoufflait entre les deux jeunes gens taciturnes. Elle\nbavardait indiscontinûment. Eux, considéraient la villette, les maisons claires,\nla venelle blanche, qui paraissaient venir à leur rencontre, et un même songe\ns'épandait sur les choses. Dans la rue, des gens les regardèrent; Marguerite\ns'inclinait, Paul saluait. Orgueilleux de leur bonheur, ils auraient voulu,\nmaintenant, que tous entendissent le bon amour qui chantait dans leurs\ncœurs confiants.\n\n\n                                       XV\n\n  — Tu pensais souvent à moi ?\n  — Je ne pouvais t'oublier. Un soir, maman prononça ton nom. Je rougis.\nJe t'avais vu pour la première fois, pendant la matinée. Tu passais devant\nnotre maison, tu fixas la fenêtre derrière laquelle je t'observais. Le lende-\nmain, tu passais encore...\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                         225\n\n\n   Paul attirait Marguerite. Elle cessait de parler et son corps frissonnait\nde langueur...\n   — Je te revoyais. J'étais curieuse et émue. Je ne m'endormis que très tard\ndans la nuit. Je recommençais ma prière, mon bon ange gardien prenait\ndans mon imagination la figure d'un jeune homme... Malgré mes remords,\nje ne me repentais pas...\n   Paul enlaçait lentement Marguerite.\n   Elle dit, sa joue frôlant le visage de l'aimé :\n   — Tu te souviens de ta première visite?... Je ne doutais déjà plus. Au\npensionnat, mes amies me trouvèrent changée... Mes maîtresses s'inquié-\ntèrent et — les femmes sont perspicaces — je crois qu'elles devinèrent...\nPaul!... Si Madame la supérieure me voyait!... Paul! Paul !...\n   Sa voix faiblissait. Elle se leva, elle menaça Paul de s'en aller...\n   Et puis, tous deux se répétèrent les aveux, contemplèrent la vie idéale-\nment belle, et Marguerite posa la tête, sa tête fine et blonde aux yeux noirs\nétonnés, sur l'épaule de son fiancé.\n\n\n   Chez les Aubrie, Zoé ne voulait pas reconnaître que son consentement\nétait donné de bonne grâce. Sans doute, quand Paul lui avait déclaré qu'il\naimait Marguerite, elle ne jeta point de hauts cris, mais elle ne montra aucune\nsatisfaction. « Je réfléchirai, mon garçon, les Laton ne nous valent\npas eu égard à la famille. Le grand-père de cette jeune fille était un\nmarchand de fer. Je sais qu'il a gagné honnêtement beaucoup d'argent. Les\nLaton sont riches, mais toi, tu seras plus tard dans une jolie situation. »\nTrois jours après, à cause de l'insistance de Paul, elle décida, en secouant\nses maigres épaules :\n   — Victor, habillez-vous! Et faites semblant de demander comme une grâce,\nce que Madame Laton brûle du désir de vous accorder.\n   Le vieil Aubrie était aux anges. Il connaissait et admirait Marguerite. Il se\nreprésentait déjà un couple charmant, et se voyait choyé par une jolie femme\net caressé par des bambins délicieux. Lorsque Madame Laton lui eut répondu\nque Paul était le gendre de ses rêves, il l'embrassa, l'appela Caroline, et\ncligna ses yeux mouillés, pendant que ses lèvres se distendaient sous des\nmoustaches victorieuses.\n   Marie, la cuisinière, considérait l'événement sans enthousiasme.\n   — Ils sont bien jeunes, faisait-elle observer à Anna. Cet empressement est\nhasardé. Marguerite ne me semble pas assez développée. Un médecin m'a\ndit que la formation de la femme doit être complète afin que le mariage soit\nsalutaire. J'ai souvent pensé à ces paroles.\n   Anna, troublée, se détournait des amoureux. Elle avait surpris Marguerite\ndans les bras du jeune maître... En sa pauvre poitrine une chaleur passa, et\nson imagination la conviait à une complaisance inconnue.\n   Les visites se succédèrent.\n   Monsieur et Madame Pioot arrivèrent les premiers. Madame, très timide,\ns'effaçait devant son mari. Pioot déclama, en l'honneur de l'institution matri-\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "226                                DURENDAL\n\n\n moniale, des lieux communs retentissants, et il pria — délicatement — le\n fiancé de se souvenir, que la bonne cause comptait sur son zèle, pour lui\n procurer une fournée de petits électeurs. On vit que Madame Pioot était\n fière de l'esprit de son époux. Victor rit, Zoé daigna sourire et Pioot se\n retira, remplissant le corridor et le porche de son hilarité tumultueuse.\n    Le substitut du procureur du Roi complimenta les Aubrie avec élégance.\n Il devint légèrement ironique en reconnaissant que Paul était une recrue de\n choix, dont cette excellente mère de famille, Madame Laton, pouvait se\n réjouir.\n    Zoé suggéra que beaucoup de jeunes gens auraient voulu se trouver à la\n place de son neveu. Le substitut parut piqué.\n    Monsieur Gans avoua qu'il prévoyait depuis bien longtemps ce mariage.\n    Le fils de Monsieur Pioot entrait. Une odeur entêtante s'échappait de sa\ncoiffure luisante. Il félicita Paul d'un air détaché et, croyant lui être agréable,\n déclara, carrément, que c'était Mademoiselle Laton qui faisait le bon\n parti.\n    — Le petit imbécile! cria Zoé, après la sortie du jeune Pioot, effectuée au\n milieu d'une froideur extrême. Elle continua d'un ton péremptoire :\n    — Ces Laton ont des sentiments délicats. Marguerite est parfaite. Sa\n mère, sous des dehors un peu lourds, cache une réelle distinction de senti-\n ments. Tu ne pouvais mieux choisir, mon cher Paul!\n    Anna annonçait un nouveau visiteur :\n    — Le sacristain désirerait vous parler.\n    Zoé se montra surprise et mécontente :\n    — Je me serais passée des congratulations de cet homme-là!\n    Mais il venait simplement leur présenter une liste de souscription, en faveur\nd'un ménage pauvre du Béguinage. Zoé inscrivit un chiffre, dont la vue rem-\nplit le sacristain d'admiration et d'humilité.\n    Rose s'absentait beaucoup depuis plusieurs jours. Zoé expliquait aux visi-\nteurs, que l'arrivée prochaine des Récollets occupait excessivement sa sœur.\nL'aînée parlait des bons Pères avec une sympathie marquée.\n    Tout d'abord, Rose avait partagé les appréhensions de Monsieur le Doyen.\nElle croyait que la paroisse serait délaissée au profit du Béguinage. Zoé, par\ncontre, se montra favorable à la cause des moines. Le quartier bénéficierait\nde l'établissement de cette congrégation, affirmait-elle. Ces moines buvaient\net mangeaient, le commerce local devait donc profiter de leur présence; si, au\nsurplus, ils donnaient l'exemple de la vertu, Zoé s'étonnait que Rose tardât\nà reconnaître leur utilité.\n    Monsieur le Doyen reçut de multiples avis, entendit des prières, des con-\nseils, des insinuations. Il apprit que l'intérêt général est supérieur à toute autre\nconsidération, et qu'un fervent serviteur de Dieu sacrifie ses satisfactions\nd'amour-propre en vue du bien commun (une Dame de la Miséricorde avait\nosé lui écrire dans ce sens). Monsieur le Doyen céda. Il promit d'accueillir\nles disciples de saint François, en protecteur et en ami.\n    Mademoiselle Rose, dès lors, participa à l'engouement. Son affection res-\npectueuse pour le Doyen se fut accrue, si la chose eut été possible.\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                         227\n\n\n    Rose avait remarqué cette bienfaisante tendance de sa sœur à défendre les\n Révérends Pères et, dévote perspicace, elle se permit un pieux simulacre.\nAfin que Zoé persistât dans ses sentiments de sympathie religieuse, Rose\ncontinua d'affecter une certaine réserve envers les Récollets. A peine parlait-\n elle d'eux, à son entourage.\n    Elle quittait la maison, en feignant de n'accepter que forcément le fait\naccompli. La présicente des Eglises pauvres était « dans la nécessité » de\n vaquer à l'aménagement de la chapelle et de se concerter avec les Dames\nauxiliatrices. Rose, en vérité, craignait la rencontre de Monsieur Demans.\n Paul parla peut-être à l'ami de son émotion... Celui-ci pouvait connaître sa\nréponse brusque et déconcertante...\n    Elle s'accommodait de stratagèmes, auxquels elle n'avait jamais eu recours,\nparce que le plus grand bien justifie l'emploi de moyens médiocres. Rose se\nsacrifiait pour Paul... Le bon Dieu ne lui tiendrait pas rigueur de rendre le\nrenoncement définitif, en adoucissant son accomplissement.\n    Rose se trompait. Elle revenait d'une promenade mélancolique, au bord\nde la rivière, si brillante sous le ciel d'été, et elle rentrait un peu lasse.\n    Zoé sortit du salon.\n    — Enfin, vous voilà, Rose! Venez vite, Monsieur Demans est ici.\n    Elle poussa Rose qui se trouva devant Demans, muette, embarrassée, pen-\ndant qu'il la complimentait avec contrainte.\n    Victor se plaignait de la visite tardive du vieil ami :\n    — Nous nous demandions si tu nous en voulais !\n    — Oh! Victor! s'écria-t-il franchement.\n    — Nous étions en droit de le supposer, certifia Zoé.\n    Monsieur Demans jeta du côté de l'aînée un regard, où s'accusait une ran-\ncune; pourtant, il répondit :\n    — Mes études... Des fatigues... L'ennui d'avoir vu que ces Récollets\nenlaidissent déjà la chapelle du Béguinage !\n   Sa nervosité déborda :\n   — Je veux parler de cet abominable couloir qui doit relier la sacristie au\ncouvent. Les moines désirent se rendre, les pieds secs et le crâne abrité, à\nl'oratoire..., me disait un échevin. Car, bien entendu, la majorité du conseil\ncommunal a voté l'autorisation de bâtir cette horreur ! Qu'on donne des sou-\nliers et des chapeaux à ces Révérends Pères, et qu'on respecte l'édifice !\n   Demans tremblait. Zoé et Victor hochèrent la tête.\n   Paul essayait de trouver le prétexte d'une distraction. Monsieur Demans\ngardait dans sa barbe blanche, un pli amer. Il pressentait l'avenir, comme\nun homme aigri. Tout allait de mal en pis. Le règne de la laideur triomphait.\nLes mœurs devenaient détestables. Oui! Le Béguinage perdait le respect de\nsoi-même !\n   Victor s'intéressa :\n   — Qui vous a dit?\n   — Barbe! répondit Demans.\n   Victor et Paul le contemplèrent, ébahis.\n   Zoé intervint :\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": "228                               DURENDAL\n\n\n   — Ne vous fiez pas aux racontars de votre servante. J'aurais dû vous pré-\nvenir que sa réputation laisse à désirer.\n   — Mensonges! Je l'avais soupçonnée, je suis convaincu qu'elle a été\ncalomniée.\n   — Mais, Monsieur Demans, si la morale décroît, si les gens se corrom-\npent, un bon chrétien tel que vous devrait se réjouir de l'influence qu'exerce-\nront les Récollets. Ceci compensera cela... Cela... en somme peu de\nchose !\n   — Il y aurait eu moyen de concilier les deux intérêts. Vos paroles m'éton-\nnent, Mademoiselle Zoé !\n   Rose endurait une peine térébrante. Elle ne doutait point que Paul eut\ncommuniqué à Demans son refus. Elle ne retrouvait pas leur ami. Il fut à\npeine poli, en prenant congé.\n   Toutefois, Monsieur Demans ignorait le renoncement de Mademoiselle\nRose. Il ne savait rien, sinon que l'amour entrait, triomphant, sous le toit\ndes Aubrie, que la jeunesse chérissait la jeunesse, et que triste, isolé, il était\naccablé davantage par la vieillesse timide. Il n'abandonnait pas sa croyance\nen l'affection de Rose. Mais elle et lui se courbaient, s'annihilaient, sous une\ndécision inexorable. La volonté aveugle et toute puissante de Zoé était\nl'obstacle I Demans n'envisagea jamais aussi brutalement la réalité. Il n'avait\npas osé... Maintenant il quittait le rêve, le désir vague, la mélancolie adoucie\npar des illusions. Il aurait provoqué l'affront et le sarcasme, si le bonheur\ncommun eut été acquis à ce prix. L'inutilité de tout effort amollissait ses\nrésolutions, ses audaces. Rose ne voudrait pas se révolter contre Zoé. Zoé!...\nAh!... Quand il apprit les fiançailles de Paul, cette vieille fille lui devint\nodieuse. Il ne sut comprendre comment, jusqu'à ce jour, il avait supporté sa\ntyrannie, il avait fait bonne mine à cette figure qui révélait le plus affreux\négoïsme. L'amertume l'abreuvait. Là-bas... Des causeries tendres, les diman-\nches, dans le salon rouge et blanc... Pendant la semaine, dans l'intimité de la\npetite chambre... Et Rose, en présence des fiancés... Eux, clairs, joyeux,\nheureux de vivre... Elle, qui se courberait, résignée et endolorie, dans\nl'accomplissement terne de sa destinée.\n   Paul avait annoncé à Demans ses fiançailles, les bras ouverts, le visage\nexultant. Demans n'avait pas répondu selon la sympathie vivace qu'il\nportait au jeune homme. Une pointe, à travers la poitrine, touchait son\ncœur. L'inanité de sa conduite devenait flagrante. Ces années de tergiversa-\ntions, les vains tourments, une délicatesse outrée, la résignation lâche, toute\nson existence de soupirant veule, il la méprisa, il la détesta. Il se connut.\nIl sentit combien ses irrésolutions avaient gâché sa vie. Et à présent, il était\n trop tard...\n   Trop tard! Demans rejeta cette certitude. Il luttait.\n    Il se décida presque à emporter, de gré ou de force, le consentement de\nZoé... Alors Rose cesserait d'hésiter! L'aînée ne pouvait, devant Dieu et\ndevant les hommes, justifier un refus !\n    Dans la rue, les gens trouvèrent les allures de Demans plus originales que\nde coutume. Ses gestes devenaient d'une vivacité extraordinaire. Il déambu-\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "                   BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                     229\n\n\nlait, ivre. Près de sa maison, il heurta quelqu'un qui manqua de tomber. Lui-\nmême s'était fait mal...\n   Le passant, rudement bousculé, ramassait son chapeau et se redressait,\ncongestionné.\n   — Monsieur le receveur, pardon !...\n   — Pas de quoi ! fut-il répondu.\n   Le receveur filait, comme s'il avait vu le diable.\n   Demans revenu à une juste notion des choses, se préoccupa de la ren-\ncontre.\n   Ce coureur de guilledou, que faisait-il ici ?\n   Demans sonna. Barbe vint ouvrir.\n   Le visage de sa servante était reposé et honnête.\n   Demans se tourna du côté où le receveur de l'enregistrement disparaissait\nd'une allure précipitée, et le vieux garçon, pétri de vertus, se demanda\nmomentanément, si ce célibataire émerillonné n'avait pas choisi dans la vie,\nune part meilleure que la sienne.\n\n  (A continuer.)                                        GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "                   Arthur Lefèvre\n\n             DANS une des dernières petites expositions du Cercle\n                Artistique, trois artistes ont présenté au public\n                quelques-unes de leurs œuvres. Notre génial\n                artiste-graveur Danse, qui est vraiment un\n                maître dans son art et a atteint, pourrait-on\n                dire, le plus haut degré de perfection, au\n                point qu'on se demande s'il est possible de\n                 s'élever plus haut, tant ses gravures sont fines\net achevées, y exposait toute une série de ses œuvres mer-\nveilleuses.\n  On pouvait voir et on devait admirer, dans ce même salon,\nun ensemble des plus intéressants des œuvres de Madame\nGilsoul.\n  A côté de ces deux artistes, un jeune, qui n'en est encore qu'à\nses débuts, débuts pleins de promesses pour l'avenir, avait\naccroché à la cimaise dix charmantes toiles, dont je veux écrire.\n   Nous avons déjà parlé d'Arthur Lefèvre à différentes reprises.\n  Au dernier Salon triennal des Beaux-Arts de Bruxelles, il\nexposa une toile qui se fit remarquer, au milieu de tant d'œuvres\nmédiocres et banales, par sa belle originalité. Je veux parler des\nRamasseuses de Cendre, dont nous avons donné une reproduction\ndans la collection de Durendal de l'an passé. Voici ce qu'écrivit\nalors, un des critiques les plus compétents en matière d'art,\nOctave Maus, auquel nous aimons toujours à nous référer,\nparce que peu de critiques ont une vue aussi pénétrante et\naussi juste que lui :\n   « A signaler pour la finesse de la vision, la correction du\ndesssin et l'harmonie d'un coloris délicat, réalisé dans une\ngamme peut-être trop assourdie, les Ramasseuses de Cendre, d'Ar-\nthur Lefèvre, dont un beau dessin d'un sentiment grave et\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                          ARTHUR LEFÈVRE                          23l\n\n\n  recueilli, figura au Salon d'Art religieux. Cette petite toile, bien\n  composée dans une gamme discrète, se rattache par d'évidentes\n  affinités à celle du groupe de peintres qui innova naguère, en\n  haine des traditions académiques, le mode gris. »\n    Tout le monde se souvient aussi du superbe fusain : L'Ado-\n ration des Humbles, exposé par A. Lefèvre, au Salon d'Art reli-\n gieux de Durendal, auquel M. Maus fait allusion. Il a été re-\n produit dans l'Album de notre Salon. C'était une des plus per-\n sonnelles et des plus remarquables toiles de notre Exposition.\n L'artiste était parvenu à réaliser une œuvre religieuse dans une\n note moderne, sortant de l'ordinaire, ne plagiant pas les an-\n ciens, dans une note vivante et vibrante. A quoi bon recommen-\n cer toujours, ce qui a toujours été fait. Il ne faut pas d'artistes\n pour cela. D'habiles copistes suffisent. Et, en ce moment, où une\n certaine école semble prétendre, tout au moins par sa méthode\n archaïque, que l'art religieux est définitivement figé dans un\n moule dont il n'est plus possible de sortir, de façon qu'on en est\n réduit à copier éternellement les œuvres des anciens, il était\n utile et intéressant de tenter un essai dans une tendance mo-\n derne. Et du coup, Arthur Lefèvre avait réussi. Tout le monde\n a été doucement impressionné par son magnifique dessin. Un\n profond, un vrai sentiment religieux s'en dégageait. Et il était\n exprimé en coups de crayon francs et nerveux.\n    Dans la petite exposition du Cercle, Arthur Lefèvre exposait,\nà côté d'œuvres de moindres dimensions, un grand tableau :\nLes Colporteuses. Nous le reproduisons dans le présent fascicule.\n Le sujet est à notre sens vigoureusement traité. Il est d'un\nréalisme de bon aloi et dénote chez l'artiste un beau talent\nd'observation. J'en aime aussi le coloris discret et distingué. Il\nenrobe le tableau d'une fraîcheur délicieuse et lui donne un\ncachet de naïveté bien appropriée à cette scène touchante de la\nvie des humbles.\n   Il y avait aussi parmi ces tableaux, outre un très beau portrait\ndu juge Paridant, d'une étonnante ressemblance, une exquise\ntête de vieille encadrée de mousseline blanche. Cette petite\ntête est, à mon avis, un pur chef-d'œuvre.\n   Charmante aussi de grâce et d'élégance, non recherchée, mais\nsi vraie, la silhouette de la femme du peintre, représentée dans\nune attitude si naturelle et en un geste sobre, puissamment\naffirmé par le dessin.\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "232                        DURENDAL\n\n\n    Un Intérieur, un Cheval de trait, un Vieux Paysan, superbe\ncelui-ci, et d'autres petits tableaux dénotent, dans leur variété,\nune rare souplesse chez l'artiste et prouvent, à l'évidence,\nson aptitude à traiter n'importe quel sujet. L'Intérieur pourrait,\nsans souffrir d'un voisinage si artistique pourtant, être placé à\ncôté des œuvres similaires de Verhaeren, auxquelles il confine\npar son coloris chaud et velouté.\n    Afin que l'artiste, dont je connais la modestie exagérée à\nl'excès, ne m'accuse pas de partialité dans mon jugement — il\nsait que je l'aime et que je l'admire — je termine ce petit éloge\nde son Salon, en reproduisant la critique qu'en fait M. Maus,\ndans 'l'Art Moderne :\n    « Les Colporteuses, de M. LEFÈVRE, ses portraits, — surtout\ncelui d'une dame âgée et la figure de jeune fille absorbée dans\nun travail à l'aiguille — révèlent un sentiment délicat et une\nétude serrée de la nature. M. Lefèvre se rattache par le coloris\naux peintres qui cherchèrent l'expression exacte du plein air\ndans une coloration cendrée, atténuée et discrète. On se sou-\nvient des débuts d'Hermans, — l'Hermans de l'Aube, — de\nLéopold Speekaert. On sait l'influence qu'ils exercèrent sur\nleur génération. Voici qu'après des années d'évolutions et de\nrévolutions, le mode mineur résonne de nouveau, en harmonies\npaisibles, comme un écho des concerts de jadis. Il serait injuste\nd'en faire un grief à l'artiste qui y perçoit les secrètes réson-\n nances de son âme. »\n    Arthur Lefèvre peut être fier de ce jugement. Il est celui d'un\ncritique impartial,qui n'a point l'habitude de flatter les artistes,\n qui dit franchement et dans toute la sincérité de son âme\nloyale, ce qu'il pense de leurs œuvres.\n    Nous nous unissons à lui pour féliciter chaleureusement\n notre jeune artiste. Sans doute, il a encore des progrès à faire.\n Mais tous les artistes sont dans le même cas à son âge. Il a\n l'avenir devant lui. Nous savons que c'est un travailleur. Il\n arrivera, nous n'en doutons pas, avec les-ans et les efforts, à\n devenir un des bons artistes de notre école belge, déjà si riche\n et si féconde.\n                                              HENRY    MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "                   La Libre Esthétique\n\n                              I. — Le Salon\n\n\n   Il serait congruant, sans doute, mais, certainement, tout à fait vain, de\ncommencer cet article par quelques considérations générales sur l'art d'au-\njourd'hui, les tendances que son étude révèle; les voies de son évolution, le\nbut et l'aboutissement de celle-ci.\n    Mais, même si nous avions la moindre envie de l'entreprendre, ce serait\nun décevant et dérisoire labeur, car encore faudrait-il pouvoir se mettre au\npoint de vue stable de principes — et en est-il qui ne soient invalidés et caducs ?\n Le temps est venu qu'il faut « juger chaque cas en particulier »; on a si bien\nassaini, perfectionné l'hygiène, qu'il n'y a plus d'épidémie, ou presque, mais,\n chacun nourrit sa petite maladie compliquée et personnelle! Il n'y a plus\n d'esthétique; il y en a mille.\n    Les artistes professent un grand mépris pour la politique — qui est l'art de\n conduire les hommes ou, au besoin, de les suivre! — mais ils lui ont emprunté,\n cependant, l'idée de l'égalité : De maîtres, il n'y en a plus! Chacun est son\n propre maître et sa propre école et, regardant ceux qui le précèdent, se\n dit : « Je le vaux bien! »\n    On ne veut ressembler à personne et l'on finit par ne ressembler à rien !\n Plus soucieux d'originalité de n'importe quel aloi que d'étude, de science, de\n travail consciencieux et réfléchi, on se contente, en peinture comme en litté-\n rature, d'avoir — à défaut de pensée — une orthographe personnelle!...\n    La distinction est-elle dans l'homme, dans la physionomie que les habi-\n tudes de sa vie lui ont faite, dans le tour de son esprit, la hauteur de son\n cœur — ou dans son costume ? L'originalité réside-t-elle dans les mots ou\n  dans ce qu'ils expriment? Questions oiseuses au premier aspect et moins,\n  cependant, qu'il ne semble, étant donnée notre propension badaude à accorder\n plus d'attention à l'homme qui s'impose par le bruit et l'apparence qu'à celui\n  dont la supériorité se révèle seulement aux regards perspicaces; au vide écla-\n  tant des paroles superficielles qu'à la pensée discrète et fière qui veut être\n  pénétrée...\n    Et les salons de peinture n'échappent pas au sort des salons en général,\n  où, si triée que soit la société, se glisse toujours quelque quidam d'allure\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "234                               DURENDAL\n\n\n\nredondante, dont le mauvais goût s'étale avec une ostentation et une impu-\ndence qui, selon l'humeur où vous êtes, vous paraissent irritants ou risibles.\nLa Libre Esthétique a accueilli, cette année, quelques personnalités de cette\nsorte : personnalités est, peut-être, un terme impropre, car ce qui caractérise\nprécisément ces artistes, c'est l'absence complète de personnalité! On essaye-\nrait en vain de se rendre compte de l'évolution de leur manière, des transfor-\nmations étranges et subites qu'ils apportent à celle-ci. Ce serait inutile, du\nreste, car il n'y a point de raison logique de développement dans leur œuvre ;\nelle n'obéit à aucune nécessité intérieure et ne représente que là pénible et\nlaborieuse poursuite d'une originalité factice.\n   Nous parlions des tendances de l'art contemporain — et si périlleuse que\nla diversité des œuvres rende tout jugement général, on peut signaler, pour-\ntant, une propension de plus en plus marquée, même chez les artistes qui en\nparaissent incapables, à puiser tous les éléments de l'art dans la réalité, une\nréalité observée avec intelligence et probité, mise en œuvre sans artifice ni\nsubterfuge. Il ne s'agit point de réalisme : le réalisme étant une théorie roide et\nabsolue, est sans adaptation possible avec l'art et la vie, qui sont complexes,\n— mais d'un art avide de vie palpitante et vraie, dédaigneux de formules, de\nconventions, de beauté prétendument idéale ; d'un art qui sait que la réalité\nlui fournira des mots pour toutes les paroles qu'il médite quelles qu'elles\nsoient, de tristesse ou de joie, sublimes, amères ou familières... Notre tête est\nportée par notre corps; de même, le rêve exige-t-il un piédestal de réalité. De\nsorte, qu'il y a une absurdité certaine à vouloir nous endoctriner et nous con-\nvaincre de la précellence de l'art idéaliste, réaliste, naturaliste, e t c . . Il y a\nde la terre glaise, et des couleurs, et de l'encre; et puis le monde, répertoire\ninépuisable d'images, offert à tout artiste et d'où, selon les capacités de son\nesprit et de son cœur, il tirera, par l'œuvre de ses mains, de son pinceau ou\nde sa plume, le secret frémissant de la vie.\n\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n    Le mystère de la vie, il est, certes, dans les images de Toulouse-Lautrec.\nCruelles et mordantes, parce que simplement vraies, et quoique saisies, en\napparence, dans la rapidité d'un instantané léger et pittoresque. On dirait\nque l'œil fixe et froid de l'artiste dépasse l'extérieur apprêté de gentillesse,\nde grâce coquette, de laisser-aller aimable de ses modèles, scrute leur masque\nde sourires etde frivolité, pour saisir et souligner dans leurs traits, pour faire\njaillir à la surface, comme un impartial et perspicace objectif, toute leur vul-\ngarité d'âme... Ces portraits d'actrices, de diseuses, de ballerines sont atter-\nrants de pénétration translucide. Où retrouve-t-on, que chez Daumier, la\nvision aiguë et flegmatique qui se révèle, par exemple, dans la face canine\nde Jane Avril, dans la respectabilité confortable des Tenanciers; qui fait ainsi\napparaître, comme une vénimeuse mouche de vice, l'imperceptible éclabous-\nsure d'une tache de boue sous le fard et le mensonge d'un visage ; la ride\ncanaille dans la révérence du sourire; l'ossature bestiale sous la carnation\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "                               LA LIBRE ESTHÉTIQUE                                       235\n\n\njuvénile? E t il y a là encore d'étranges et incisives notes d ' h u m a n i t é ; des sil-\nhouettes d ' h u m b l e s , d e souffrants ; d'extraordinaires aspects de coulisses et\nde scène, d'une couleur écrasée ou hachée, crue et violente, avec leurs per-\nsonnages de rêve et d'artifice, dans l'hallucination factice du gaz et des foyers\nélectriques.\n    Il faut rapprocher de ces œuvres, d'une vision si volontaire et si ardente,\nles portraits de M. Vallotton, qui sont, en réalité, moins des portraits que des\nsignalements psychologiques. De lui aussi, on dirait que son regard projette\ndes rayons X et ne laisse de la physionomie qu'il étudie que les caractéris-\ntiques linéaments, les lignes essentielles... E t quelles effigies, ce Baudelaire,\nd a n s l'amertume fière de l'œuvre accomplie, égale à son âme, le front h a u t\nencore et déjà m a r q u é , p o u r t a n t , pour le final égarement; et ce Dostoiewsky,\nanguleux et doux, avec sa face d'apôtre u n peu utopique, et qui semble roidi\ncontre l'obsession de toute l'humanité épileptique et démente qu'il a\ncréée !...\n    C o m m e d'ordinaire, l'intelligente direction de la Libre Esthétique s'est\nefforcée d e présenter au public des œuvres d'artistes étrangers peu connus,\nou pas du tout, jusqu'ici en Belgique. Des Allemands, comme le pastelliste\nF r a n z H o c h ; M. C u r t - H e r m a n n , u n pointilliste ; M. Strathman, d'une jovia-\nlité e x t r ê m e m e n t g e r m a n i q u e ; des Norwégiens, comme M M . Nilskreuger et\nG e r h a r d M u n t h e , avec ses curieuses abréviations décoratives. P a r m i les\nAnglais, M. Sydney L e e , avec d'attachantes estampes en couleur, l'Auberge de\nla Corvette, n o t a m m e n t ; M. Cartonmoore-Park, avec une série de dessins et de\nn o m b r e u s e s études d'animaux, la Fille aux oies; M. Alexandre-Ch. Robinson,\navec des pastels, spécialement u n e Belle dame Lysdabetta, d'une grâce et d'une\ncontexture plutôt singulières. Quelques Espagnols, MM. R a m o n Pichot,\nFrancisco de Iturrino, avec leurs tableaux dont la couleur, à distance, semble\ndécoupée en g r a n d e s taches violentes : lumière tranchée ; épaisses ombres\nviolettes ; figures à la fois nettes et indécises. E t toutes ces femmes d a n s\nleurs résilles et leurs châles bariolés, ont l'air d'être costumées comme Œ i l -\nSubtil, le grand chef des S i o u x ! . . .\n    L o r s q u e j ' a u r a i cité la jolie figure du Jardin aux roses, de M . C h a r l e s\nGuérin, qui lui fait p a r d o n n e r sa Vénus, plus nature-morte que les Natures-\nmortes voisines; les Roseaux, très fins, de M. H a r l e t ; la page nostalgique\nde M. L a e r m a n s ; la Tribu prophétique, en marche pour « d e s ailleurs »\n(comme on dit aujourd'hui) ; les beaux pastels, le Canal, surtout, de M. Henri\nLe S i d a n e r ; le suggestif Soir en Normandie, noir et violet, de M. Milcandeau ;\nles féeries h u m i d e s : Venise, entre le ciel moite et les canaux liquides, de\nM. Morrice; les évocations de Versailles, de M. Planells, fontaine de bronze\nsombre, d a n s le royal et rouge a u t o m n e ; bassin plein de l'eau immobile,\nnoire et bleue, à moitié assoupie encore, de la fin de l'hiver... E t puis les\nséduisantes Baigneuses de M. Lerolle et, enfin, u n e page pathétique, Tristan\net Isolde, où la passion est plus tendre, à ce qu'il semble, qu'héroïque et\ndésespérée, d e M. G.-M. Stevens, et ce sera tout pour la peinture. Ici, du\nmoins.\n    Outre le fragment du puissant m o n u m e n t les Bourgeois de Calais, de\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "236                              DURENDAL\n\n\nRodin, la sculpture est représentée, au Salon, par deux bustes superbes de\nM. Lagae, celui de M. Lequime, d'une observation serrée et vivante et celui\nd'un Pêcheur, à la face pleine d'énergie concentrée et têtue, pétrie par le vent\ndu large et les embruns ; par un nouveau et magnifique fragment du Monu-\nment du Travail : le Port, et des bustes de Meunier, entre autres, celui de Paul\nJanson, avec son masque de vulgarité forte et de défi; un Bourgmestre Franc-\nquaert,de M. Minne, qui se perdra dans la foule des êtres de pierre, illustres et\nignorés, de l'hôtel de ville, et des Figures de femmes, obscures et impression-\nnantes. Enfin, de M. Ch. Van derStappen, une exquise image de grâce sérieuse\net timide : Veere;des bustes; des statuettes ; le Monument Verwée, d'une haute\nallure, avec la vigueur tranquille de la figure animale qui le domine, et qu'on\npourrait louer sans restriction, n'était la façon peu heureuse dont l'effigie du\npeintre célébré est présentée.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\n\n                  II. — Les Auditions Musicales\n\n\n   Les auditions, à la Libre Esthétique, ont présenté, cette année, un intérêt\nexceptionnel. La Sonate pour piano, de Paul Dukas, est une des œuvres les\nplus substantielles, les plus finement conçues et écrites que nous ait donné\ncette jeune école française dont les procédés de style si impressionnants, bien\nqu'un peu voulus et tendus, représentent une évolution capitale et caractéris-\ntique de l'art musical contemporain. La première partie, qui se développe\nsur une phrase fondamentale ample et pénétrante, se pare de fantaisie ailée,\nd'épisodes imprévus et énigmatiques. Le second morceau, intitulé Calme,\naprès s'être tenu trop uniformément dans la note sombre, se couronne tardi-\nvement de lumière et de paix dans une péroraison qui n'est pas sans charme.\nUn scherzo aux colorations chatoyantes et imprécises, aux rythmes curieuse-\nment affinés, la partie la plus pittoresque de l'œuvre nous amène à la qua-\ntrième partie (très lent, puis animé), d'une allure héroïque et grandiose.\n   Si la Sonate de Dukas est intéressante par la sincérité et l'originalité de la\nconception, par les raffinements de l'harmonie et la ciselure du détail, le\nPoème des Montagnes, de Vincent d'Indy, est sans doute d'une portée bien plus\nhaute. Le délicat poète qu'est Vincent d'Indy a écrit là un pur chef-d'œuvre de\ngrâce et de puissance descriptive où l'haleine parfumée des grands bois chante,\nson cantique ému et que traversent toutes palpitantes les hantises des songes\nossianiques. D'abord, une suite d'accords imposants dont les pleines harmo-\nnies forment l'introduction du poème. C'est comme le grave portique du\nTemple de la Nature, où vont bientôt s'éveiller d'immenses et mystérieuses\nvoix. Sur la lande infinie où la bruyère pensive figure en ses longues traînées\nmauves la poésie du silence et de la mort, le brouillard, fantôme matinal, est\nvenu suspendre son manteau d'argent. L'âme de Weber, l'âme-soeur de\nShakspeare, s'est réveillée soudain, planant sur la campagne, dans des res-\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                               237\n\n\nsouvenirs de Robin des Bois, et le tendre appel de la bien-aimée s'ajoute aux\nvoix majestueuses de la nature pour couronner cette vague symphonie qui se\nvoile et s'estompe mollement dans le lointain profond. Les danses qui, de\nleurs rythmes bondissants, décorent la seconde partie du poème, forment un\ninterlude exquis qui ramène ensuite l'auditeur, dans la troisième partie, aux\nimpressions de calme recueilli, traversées encore une fois cependant par le\nvol de la tempête dans les hêtres et les pins frémissants.\n   En deux œuvres si différentes d'inspiration et de style que le sont la Sonate\nde Dukas et le Poème des Montagnes, Mlle Blanche Selva s'est révélée artiste\naccomplie par la clarté victorieuse, l'éclatante puissance, le coloris chaud et\nlumineux de son jeu. Dans l'œuvre de d'Indy notamment, elle a fait chanter\ntrès profondément l'âme intime et cachée du poème.\n\n   La séance du jeudi 13 mars a été consacrée à l'audition du Quatuor de\nCastillon, du Quatuor à cordes de Debussy, du Quintette pour piano et cordes\nde César Franck. Le Quatuor de Debussy est une œuvre de tendances et de\nstyle ultra-raffinés, impressionnante, malgré le nervosisme désemparé et mor-\nbide de son inspiration. Mieux dessiné, plus cohérent, plus franchement\nmusical et mélodique, apparaît le Quatuor de Castillon. Quant au Quintette\nsi noble de Franck, il offre à côté de longueurs d'admirables pages, et la dou-\nleur du poète s'y exprime toujours avec une éloquence grave et majestueuse,\noù ne s'aperçoivent pas encore les défauts de l'école. Il serait banal d'insister\nsur l'interprétation magistrale que le Quatuor Ysaye nous a donné de ces\nœuvres, interprétation si fondue, si vivante, si unifiée, où la délicatesse des\nciselures ne nuit jamais à l'ampleur et à l'émotion, et qui, dégageant l'âme\nsubtile du poème de son vêtement sonore, fait jaillir du fond de ses obscurités\nmystiques comme des gerbes roses de lumière. Sans la souveraine clarté de\nl'exposé, que nous aurait dit la seconde partie du Quatuor de Debussy? Au\ntravers de ces spectrales hallucinations et de ces arabesques grimaçantes,\nnous n'aurions pu découvrir autre chose qu'un sphinx énigmatique et\nmuet.\n\n   Dans la troisième séance du 25 mars, le Quatuor Zimmer (très en progrès)\nnous a fait entendre un Quatuor de Samazeuilh. Inscrits aussi au programme:\nle Chant de la Terre, poème de Séverac; la Sonate pour piano et violon de\nMarcel Labey. Ces œuvres ne sont pas dénuées d'intérêt harmonique et ryth-\nmique, elles ne manquent pas non plus de couleur, mais amorphes, impré-\ncises de ligne et d'idée, elles sont dépourvues de vie intime et profonde. C'est\nà M. Jean du Chastain, le jeune pianiste si doué, qu'avait été confiée la tâche\nardue de nous faire connaître ce Chant de la Terre, poème géorgique pour\npiano, au fond duquel dort peut-être l'âme virgilienne, mais sans se manifester\npour cela très souvent au dehors. M. du Chastain a joué cette œuvre avec un\nsentiment consciencieux et une précoce autorité. La pittoresque Bourrée fan-\ntasque de Chabrier, brillamment enlevée par MM. Oct. Maus et du Chastain,\nterminait la série de ces très intéressantes auditions.\n                                                      GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": "238                               DURENDAL\n\n\n\n\n                        III. — Les Conférences\n\n\n   La personnalité marquante et bien originale, le talent déjà consacré des\nauteurs invités à conférencier cette année au Salon de la Libre Esthétique, don-\nnèrent à ces attrayants après midi d'art un intérêt tout particulier. Entendre\ntour à tour, en l'espace d'un mois, M. Eugène Rouart, l'écrivain au style\nsobre et passionné de la Maison du bien-être; M. Adrien Mithouard, le poète\nmystique du Pauvre Pécheur, et aussi le critique averti du Tourment de l'Unité;\nM. Alfred Jarry, sculpteur de cette marionnette énorme et bouffonne qui a\nnom Ubu Roi; puis M. Fontainas, un poète curieux de sensations raffinées\net de nouveaux rythmes ; enfin, toute grâce et tout sourire, Mme Georgette\nLeblanc, dont Bruxelles a retenu les créations émouvantes dans la Navarraise,\ndans Thaïs, dans Carmen : voilà qui ne manquait ni d'attrait, ni de charme,\nsans compter qu'il devait s'en dégager un enseignement profond et sûr.\n\n   M. ROUART ouvrit la série en étudiant la situation de l'artiste dans la société\ncontemporaine. Il énonça d'abord quelques préférences, Verlaine, Mallarmé,\nVilliers de l'Isle-Adam. Il rejeta la théorie du progrès en matière d'esthé-\ntique, car l'expression seule est puissante dans l'Art, et l'ambiance ne peut la\nmodifier, puisqu'elle a sa base dans la personnalité. Puis, pénétrant au cœur\nmême de son sujet, il regretta cette époque heureuse du moyen âge, où\n« l'artiste modeste portait toute sa joie en lui et n'avait d'autre passion que\nde s'exprimer ». Aujourd'hui, l'artiste, et spécialement le littérateur, veut\ntout savoir, tout approfondir, tout comprendre, alors qu'une vie est déjà\ninsuffisante à l'homme qui désire pénétrer une seule chose; il se place délibé-\nrément au sommet de la hiérarchie sociale et s'érige en juge de tout, préten-\ndant remplacer à sa guise et quand il lui plaît le magistrat, l'ingénieur, le\nmédecin. D'où provient ce mal et quel en serait le remède?\n   Jadis, l'artiste créait son œuvre, mû par le seul désir de la créer belle,\nsachant bien qu'un public d'élite, instruit par une longue culture, serait prêt\nà l'admirer. Tel il fut, en France, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Mais après la\nRévolution, la bourgeoisie supplanta l'ancienne noblesse; moins affinée que\ncelle-ci, elle voulut, néanmoins, comme elle, s'intéresser à l'art et aux lettres,\njouer un rôle de Mécène. L'artiste, impatient de succès et d'argent, au lieu\nde laisser la société monter vers lui, descendit à elle et compromit l'intégrité\nde son art en l'adaptant à des goûts encore inhabiles, à des intelligences trop\npeu mûries pour l'apprécier et le comprendre dans sa hautaine perfection.\nIl se fit journaliste, et ainsi, « au lieu d'élever une masse d'hommes vers l'art,\nmit tranquillement l'art à la portée d'une masse d'hommes ». C'était plus\npratique.\n   De là les incompréhensions et les compromis, la gloire affluant si souvent\nvers la médiocrité, se refusant avarement au génie, et le mépris de l'artiste\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                              239\n\n\npour les snobs qu'il satisfait, et tant d'oeuvres inachevées, hâtives, incom-\nplètes. Tout ce mal résulte de ce que l'Art, fonction de luxe, est devenu\nmétier lucratif.\n   Et M. Rouart nous indique aussitôt le remède : « Pour produire selon son\ntempérament et son cœur, et pour obéir à l'homme intérieur qui souhaite\ndonner ses œuvres posément, à son heure et selon qu'elles seront mûres en\nlui, il faudrait, étant donnée la société moderne, que l'artiste veuille ne pas\n compter sur sa production pour vivre. »\n   De glorieux exemples peuvent servir d'argument à cette thèse : Boticelli\nfut orfèvre ; Vinci ingénieur, astronome, chimiste ; Michel-Ange architecte,\nmarbrier, voire homme de guerre; Rubens, diplomate. En France, au\nXVIIe siècle, Molière; au XVIIIe, Beaumarchais; à l'époque contemporaine de\nVigny, Lamartine, Stendhal; de nos jours, Rimbaud et Mallarmé, ne furent\npas que des artistes et, pour cela, considérèrent toujours leur art comme un\ndélassement sacré.\n   Plaise donc au ciel que l'Artiste de l'avenir produise son oeuvre, sans devoir\ns'attarder à des considérations de succès et d'argent. Mais quelle œuvre pro-\n duira-t-il ? Quel sera l'Art de demain ?\n\n   M. ADRIEN MITHOUARD nous dit qu'il sera classique; — classique, enten-\ndons nous bien sur la valeur du mot, — en ce sens, dit-il, que l'œuvre nou-\nvelle sera établie avec plus d'économie, plus de sobriété, débarrassée de\ntoute « luxuriance inutile, arquée d'une ligne plus ferme », montrant un goût,\nune noblesse s'autorisant de la plus authentique tradition.\n   Il est une loi esthétique : l'ondulation du Beau. Toujours avide de beauté, le\ngoût varie dans l'appréciation de cette beauté ; il y veut, tour à tour, la force\nou la douceur, l'abondance ou la sobriété, l'ampleur ou l'intensité. Il\ndemande satisfaction à des théories successives, diverses ; cherchant d'abord\nle beau dans l'harmonie de la ligne, puis dans le trait incisif, puis dans l'ex-\npression exagérée, jusqu'à ce qu'un retour à l'ordre s'en suive, sous forme,\ncomme je suis assez disposé à le croire, d'une théorie moyenne, empruntant\nses éléments à l'une et à l'autre des esthétiques antérieures et terminant le\ncycle d'une évolution complète.\n    Le retour — ou plutôt l'arrivée? — à un tel classicisme semble, d'ores et\ndéjà, présagé par certaines œuvres. N'a-t-on point imposé silence aux fan-\nfares tapageuses du lyrisme, qui donna trop libre cours à la naturelle loqua-\n cité de notre langue poétique, prédisposée par le jeu brillant des rimes au\n verbiage, voire même au calembour? Un art trop expressif s'épuise, en se\n posant. Hugo, par exemple, en le consacrant par ses chefs-d'œuvre, a con-\n damné l'usage de l'antithèse.\n    On en est donc arrivé à la première condition d'un classicisme, « l'égalité\n verbale retrouvée, la paix des mots ». Verlaine a chanté la chanson bien\n sage, Laforgue lutta pour effacer en lui la dernière trace de l'insincérité\n romantique. Partout on tâche de réfréner l'emportement inutile. « Ainsi, con-\n clut M. Mithouard, peut être constaté chez les plus notables un abaissement\n expressif, par où se révèle une meilleure économie de l'effort. »\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "240                                 DURENDAL\n\n\n   Il est u n e autre condition du classicisme : la simplicité de construction, la\nlargeur harmonieuse de la ligne, l'obéissance à une discipline sévère et stricte.\nOr, ce culte de la belle ordonnance du style se révèle chez u n Cézanne, u n\nMaurice Denis, un Chausson. On a restauré peu à peu la religion de la Beauté\nsimple, on admire en toute sincérité R a p h a ë l et R a c i n e , Mozart et Gluck.\nDes écrivains de race, un Gide, un Barrès, un Maurras se réclament d u génie\ntraditionnel.\n   E n terminant cette intéressante étude, riche en aperçus originaux, écrite\nd'un style sobre et ferme, M. Mithouard nous a mis en garde contre le d a n g e r\ndes jugements hâtifs et des prophéties. Il faut laisser le c h a m p libre à la\nspontanéité de l'artiste, car, à vouloir presser l'évolution, on risquerait de la\ndétourner de sa voie. Ce qui importe avant tout, c'est de « respecter son\npropre cœur et son esprit natif ».\n\n   Les fantaisies burlesques, pour Marionnettes, lues de façon cocassement\namusante par M. JARRY, furent comme u n i n t e r l u d e ; après quoi, M. FONTAI-\nNAS, en poète suggestif et harmonieux, parla du Frisson des Iles.\n   Sa conférence — mieux vaudrait dire son large poème en prose — fut\nl'ingénieux commentaire d'une phrase de Michelet : tout le mystère du m o n d e\nest dans les îles.\n   Elles sourient à l'horizon des rêves, les filles bien aimées de la mer, les\nîles aux noms mélodieux. F a b u l e u s e s : l'Atlantide, les Fortunées, T h u l é ,\nT a p r o b a n é ; découvertes après quels merveilleux périples : Ceylan, les\nMoluques, Tahiti, les Antilles; dorées de gloire par la poésie mère : la Sicile,\nOrtygie, les Sporades, Cythère, L e s b o s ; ou bien encore, créées par l'imagi-\nnation des conteurs, elles sont le but lointain des songeries et des voyages, le\nsymbole de tout l'inconnu qui attire loin des plages natales, les explorateurs\net les poètes, amants de la chimère, inassouvis d'au delà. C'est ainsi q u e\nM. Fontainas les a évoquées, après leur avoir, dans son Jardin des Iles\nclaires, consacré des vers faits de musique et de rêve, et l'on gardera\ncertes, de l'heure où son beau style magnifiait ce beau songe, un poétique\nsouvenir.\n\n   M m e GEORGETTE LEBLANC termina la série des conférences, en développant\navec grâce de clairs aperçus sur la femme au théâtre. J e crois que quelques cau-\nseries de ce genre feraient tomber bien des préjugés touchant l'existence et la\nsincérité des artistes dramatiques. Les paroles qu'elle nous apporta, la g r a n d e\nartiste les a vécues, avant de les tirer pour nous de la substance profonde de\nson â m e . D u r a n t cette heure de laisser-aller, de confidences simplement\nexposées, de conversation à la fois sérieuse et familière, elle se m o n t r a telle\nqu'elle est, aimant l'art véritable, le comprenant, rêvant de l'exprimer sans\ncesse plus adéquatement à lui-même.\n                                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "De la Restauration\n                           des Monuments anciens\n\n    Dans une étude, parue d'abord dans la Revue de l'Art chrétien (tomes XII\net XIII), et récemment publiée en brochure, M. Cloquet prend la défense des\nrestaurateurs de monuments historiques dont les travaux ont été, depuis\nquelques années, si vivement critiqués par des archéologues et des artistes.\n    Rien de très saillant n'apparaît en ce travail et les idées émises nous sem-\nblent ne rien apporter de bien neuf à la thèse des restaurations, sauf, peut-\nêtre, la classification des édifices en monuments morts et en monuments vivants,\njustifiant des procédés d'entretien et de restauration différents, mais qui, en\n réalité, n'a jamais été observée, croyons-nous, puisque des monuments de\n la première catégorie ont été et sont encore traités comme devraient seuls\n l'être, d'après M. Cloquet, ceux de la seconde.\n      Le Château des Comtes, à Gand, appartient incontestablement à la série\n des édifices morts, et néanmoins M. Cloquet prend la défense des travaux de\n réédification encore poursuivis, détruisant ainsi lui-même l'effet de sa classifi-\n  cation.\n      La Porte d'Ostende, à Bruges, est aussi un monument mort, selon la définition\n  de M. Cloquet, et cependant on veut la reconstruire suivant un plan qui\n  effacerait plusieurs siècles de son existence : M. Cloquet devrait donc s'efforcer,\n  comme nous, d'empêcher ce travail.\n      Mais l'argumentation de M. Cloquet est tellement ondoyante, elle prêche si\n  allègrement à la fois blanc et noir, qu'analyser certaines de ses opinions est\n  chose presque impossible. Les contradictions fourmillent et nous devrons\n   continuellement les signaler.\n       Après cette vérité que « l'homme est maladroit et redoutable, même quand\n   il est respectueux du passé », nous trouvons cette affirmation d'une belle suf-\n   fisance : « Nous possédons à fond la science des styles; nous avons su faire\n   une église de la Madeleine plus romaine que les temples d'Auguste, comme\n   des églises du gothique le plus pur, et nous refaisons du Louis XV avec une\n    impeccable virtuosité ! »\n        Hélas ! les productions si incolores des architectes modernes sont là pour\n    démentir cette assertion !\n        Les gens qui parlent toutes les langues, les parlent généralement fort mal\n     et ne peuvent prétendre égaler les écrivains et les poètes qui, eux, furent de\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": "242                                  DURENDAL\n\n\nleur pays et de leur temps. L'imitation en architecture, comme dans tous les\narts, crée u n e infériorité certaine.\n   M. Cloquet ne saurait prouver le contraire.\n   Du reste, il parle plus loin de perfection relative dans leurs travaux, après\ncette affirmation d'une compétence absolue des architectes de notre temps !\nEt, plus loin encore, il dit que ce n'est pas une utopie que d'entreprendre\naujourd'hui une construction en pur style du XVe ou du XIIIe siècle. L e style\npur y sera, mais l'œuvre ne sera que l'application de règles apprises, une\nœuvre de science plus ou moins parfaite, non u n e œuvre d'art, car le con-\nstructeur moderne ne peut s'incorporer la personnalité des artistes du XIIIe ou\ndu XVe siècle, qui bâtissaient selon la psychologie de leur temps, créant\ndes formes nouvelles, contribuant ainsi à la vie de l'art, à la transformation du\nstyle.\n   M. Cloquet veut cette classification des monuments en morts et en vivants,\nselon qu'ils ont ou non u n e utilisation contemporaine. Cela a bien peu de rap-\nport avec l'art, avouez-le. J e proposerais plutôt cette autre : Les monuments\nvivants sont ceux qui furent créés suivant l'esprit de l'époque à laquelle ils appartiennent\nréellement. Les morts seront ceux qui sont imités aujourd'hui, suivant les formules d'une\népoque quelconque, autre que la nôtre (car ces derniers n'auront jamais a u c u n e vie\npropre). U n e classification pareille ne serait-elle pas au moins logique au\npoint de vue de l'art et de l'histoire?\n    Mais, continuons plutôt cette analyse d'un travail qui, sous u n e a p p a r e n c e\ntrès scientifique, est fort diffuse.\n    L'architecte restaurateur, aux yeux de M. Cloquet, est u n artiste, et cepen-\ndant il démontre le contraire en quelques lignes :\n    « Serait-il impossible que des spécialistes consciencieux, surveillés p a r des\nhommes compétents, parvinssent à réparer convenablement nos m o n u m e n t s\ndélabrés, et faut-il laisser tomber ceux-ci sous nos yeux de peur de les altérer?»\n(Les altérer est toujours une faute pour n o u s ; les entretenir, les r é p a r e r a\ntemps est u n devoir)... « Celui qui y met la main doit se considérer comme le\ncontinuateur de l'artiste qui l'a conçu »... « il faut u n architecte expert, con-\ntrôlé par des autorités compétentes, sous l'œil d'un public défiant, à condition\ntoutefois qu'il sache faire abnégation de son goût propre, et évite de mettre dans\n l'ouvrage l'empreinte de son sentiment personnel ».\n    Est-ce là faire œuvre d'artiste? est-ce là le moyen de se mettre au niveau des\n sublimes bâtisseurs de nos cathédrales gothiques, et cette sorte de fonction-\n narisme archéologique n'est-il pas fait pour mettre en défiance tous ceux qui\n sentent la pure et délicate beauté de nos monuments anciens?\n    P a u v r e s m o n u m e n t s , hélas ! que l'on s'arroge ainsi le droit de compléter,\n de rafistoler en d'aussi tristes conditions !\n    Comme nous le disions plus haut, après avoir classé le Château des Comtes\n de G a n d dans les m o n u m e n t s morts, M. Cloquet en admet, cependant, la\n réédification ! P o u r lui, le Château rebâti devient « u n e incomparable et sécu-\n laire relique sauvée » !\n    J'avoue ne plus comprendre.\n    Abordons maintenant, avec le savant architecte, la classe des monuments\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "           DE LA RESTAURATION DES MONUMENTS ANCIENS                           243\n\n\nvivants. Ceux-ci, il ne les abandonne pas aux « artistes et aux touristes », gens\nsans importance à ses yeux. « Les monuments vivants ne leur appartiennent\npas, c'est quelque peu en intrus qu'ils interviennent, sous prétexte que tout ce\nqui touche à l'art les intéresse ». C'est envoyé ça ! Mais, cependant, l'inter-\nvention admise de la Commission des monuments ne s'exerce qu'à ce même\npoint de vue.\n    L'utilité, la destination des édifices importent seules ; on peut donc, d'après\nM. Cloquet, augmenter ceux-ci, les développer, selon les besoins présents,\nles accommoder aux mœurs et aux usages actuels, les besoins nouveaux et le\nmilieu qui les entoure ! Le point de vue archéologique et pittoresque passe au\nsecond plan.\n    Voilà qui est d'un utilitarisme non déguisé ; d'ailleurs, dans cette partie de\nl'étude, l'auteur dénonce toute son ardeur à restaurer, à compléter, à trans-\nformer, au besoin : c'est bien en architecte qu'il parle.\n    Mais ce beau zèle ne pourrait-il s'exercer plus utilement dans l'édification\nde monuments nouveaux et laisser intacts les anciens ? N'y a-t-il pas lieu plu-\ntôt de respecter les proportions de ceux-ci, et ne vaut-il pas mieux suivre les\nerrements des architectes d'autrefois, qui jamais n'ont ajouté aux œuvres de\nleurs devanciers en imitant leur manière ? L'édifice au moins conserve alors\n son aspect historique, la proportion que son auteur a voulue.\n    Lorsque M. Cloquet parle de l'unité de style, il commence par démontrer\n lui-même l'absurdité de certains travaux, donnant ainsi raison à ses adver-\n saires : « En règle générale, on doit respecter les parties d'un monument\n appartenant à des époques successives. Mais cette règle souffre des excep-\n tions. » C'est de celles-ci, évidemment, que profitent les architectes auxquels\n nous reprochons, nous, des unifications désastreuses pour l'histoire de l'art\n dans nos provinces.\n    De nombreux exemples justifient, cependant, ces reproches, et l'optimisme\n de M. Cloquet ne peut se soutenir. Citant la cathédrale d'Amiens, « on n'écou-\n terait pas, dit-il, un instant celui qui proposerait de sacrifier le chœur à la\n nef », et cependant, chez nous, on a. souvent écouté et permis des choses\n aussi absurdes.\n     Mais n'oublions pas que c'est une thèse qu'il défend. Sa conclusion, cepen-\n dant, est qu' « il sera parfois prudent de s'abstenir ». Mais, c'est précisément\n ce que nous demandons! Nous serions d'accord avec lui, n'était cette pour-\n suite obstinée de la justification quand même de certains travaux, car, en fait,\n il reconnaît mainte erreur récente d'architectes de talent.\n     Pourquoi, dès lors, ne pas avouer franchement le danger de ces travaux\n  en général et demander, avec nous, plus de prudence ? Ce serait rendre un\n  éminent service à nos richesses architecturales, — mais ce serait aussi com-\n  promettre des intérêts professionnels. Aussi revient-il bientôt à cette idée:\n  « Nous prétendons que nos meilleurs spécialistes sont capables de reproduire\n  sans incorrection et sans froideur les formes architecturales anciennes... »; puis :\n  « il est bien entendu qu'une restitution partielle, si elle procure l'harmonie à\n  un ensemble, ne prétend pas émouvoir ni instruire comme le monument authen-\n  tique ». N'est-ce pas encore ce que nous disons? Pourquoi, dès lors, tant de\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "244                                DURENDAL\n\n\n\ncolère contre ces pauvres « pittoresques », si méprisés? Ce long article me\nsemble ne réfuter en rien les opinions émises par les artistes et archéologues\nauxquels M. Cloquet.veut répondre.\n   Lorsqu'il parle de la sculpture décorative des édifices du moyen âge, il ne\nparaît plus aussi convaincu, et cependant l'architecture et la sculpture dans\nces monuments sont si intimement liées, que sa thèse « restauratrice »\ndevrait se poursuivre jusqu'au bout, pour être rationnelle. Mais, en ceci, il se\ndéclare incompétent : « Les formes sculptées jaillissent vivantes de la pensée\nde l'artiste et s'expriment d'une main qu'anime un talent personnel développé dans\nun milieu déterminé. » « Nous ne pensons pas, ajoutet-il cependant, que l'ar-\ntiste moderne soit incapable de se mettre en communion intime de foi, de\nsentiment et de pensée avec une époque lointaine, e t c . . »\n   Quelque foi qu'il ait, l'artiste moderne devra forcément s'exprimer autre-\nment que ceux d'une autre époque. S'il agissait différemment, il manquerait\nde sincérité; son œuvre ne serait qu'une œuvre industrielle, du simili-ancien,\nun mensonge artistique. Les mystiques imagiers médiévaux n'ont jamais\npensé à exprimer leur âme, leur pensée, au moyen de formules d'une autre\népoque : c'est la sincérité, la simplicité naïve de leur art qui fait son éloquence.\nMais M. Cloquet appuie encore : « Nousne voulons pas proclamer, dit-il, l'impuis-\nsance de l'art moderne à faire ce qu'on a pu faire à des époques précédentes ! ! .' » M. Clo-\nquet a une singulière compréhension de l'art, elle nous explique toute sa\nthéorie des restaurations.\n   L'exemple cité de Michel-Ange, renonçant à appliquer à une statue antique\nun bras qu'il venait de modeler, estimant qu'il n'avait pas le droit d'altérer le\ntravail original du maître inconnu qui avait produit le chef-d'œuvre, eut dû\nêtre la vraie conclusion de l'article de M. Cloquet. Ce sera la nôtre.\n\n                                                                      L. ABRY.\n\n\n   12 mars 1902.\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                          César Franck\nCauserie donnée au Cercle Artistique par Vincent d'indy\n\n                 CÉSAR FRANCK, un Belge, un Liégeois, mais bien vite         émigré\n                      à Paris, est réclamé et proclamé chez nos voisins comme\n                      Français et fondateur de l'École symphonique française.\n                      Regrettons un moment, pour notre gloire nationale, cette\n                      naturalisation, en fait, qui nous prive d'un des plus grands\n                      musiciens modernes, mais ne nous arrêtons pas à ce\n                      regret. Il est mesquin de trop parler frontières en matière\n                      d'art, vu que l'art n'en connaît point. — Je gardais un sou-\n                      venir profond de maintes œuvres du maître, entendues aux\nConcerts Ysaye et Populaire ; j'écoutai donc avec grand intérêt la causerie de\nM. Vincent d'Indy. Ce fut bien une causerie et non une conférence. Et le sujet\nle voulait ainsi. César Franck vécut une vie si simple, si unie, je dirais presque:\nsi bonhomme, n'était l'éclat aujourd'hui partout épandu de son génie, que la\nmonographie de ce grand artiste modeste devait être plutôt familièrement\n « causée» qu'officiellement conférenciée. M.Vincent d'indy n'y a pas manqué.\nSi l'on attendit de lui une parole artiste ou élégamment fouillée, la recherche\nde l'effet, le plaisir pur d'entendre bien « parler » : ces trompe-l'œil remplis-\nseurs des professionnels du genre, on dut être déçu. L'auteur de Fervaal n'a\nrien de ce brillant. Avec distinction, mais sans éclat, il nous lut une étude\ntoute sobre sur son illustre maître. La voici résumée en quelques traits\nrapides :\n    César Franck naquit à Liége donc, en 1832, dans un milieu bourgeois. Tout\njeune encore, il vint à Paris, où il se débattit contre la misère immédiatement,\net, sitôt qu'il se mit à écrire, contre la malveillance du Conservatoire d'alors.\nConservatoire et conservateur vont bien ensemble... Celui-là conservait\njalousement son droit légal à l'élève des médiocrités : une méthode vide\nde toute vie sincère, une inculture méthodique de l'Inspiration formaient la\nbase de son enseignement; c'est à peine s'il produisit quelques opérettistes\ninsignifiants. La musique de Franck devait lui déplaire ; l'on s'ingénia soi-\ngneusement à l'ignorer aussi longtemps que possible. Pourtant, le nom du\ncompositeur s'affirmait et s'étendait. Franck gagnait péniblement son pain à\ncourir le cachet; toute sa journée y passait presque; vers le soir, il trouvait,\nenfin, deux ou trois heures pour écrire, et ces moments de joie le consolaient\nde tout. Ce sont ces quelques heures quotidiennes qui suffirent à édifier des\nchefs-d'œuvre.\n    N'est-ce pas poignant cette lutte du génie contre la vie?... Il parvint néan-\nmoins à entrer au Conservatoire, c'est-à-dire qu'on l'y fit entrer, plutôt que lui-\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "246                               DURENDAL\n\n\n même y tâcha : il était trop dénué d'intrigue pour s'atteler à une ambition\n matérielle. Et de la sorte, donnant des leçons en ville, enseignant au Conser-\n vatoire, sans loisirs à peine de travailler pour lui, il mourut en 1890, pauvre,\n ignoré de la grande gloire, entouré de quelques fidèles. Son œuvre ne devait\n véritablement s'épanouir qu'au Soleil des Morts.\n   Le professeur était, nous dit Vincent d'Indy, de ce type d'éducateurs à\n moitié pères de leurs élèves qui agissent par l'amour qu'ils inspirent pour\nformer à l'art qu'ils enseignent.\n   « Nous l'appelions le père Franck. Nous l'aimions autant que nous l'admi-\nrions. Il était pour nous l'ami et le conducteur; sa bonté sereine répandait\ntant d'union dans le groupe de ses élèves, qu'à force de le chérir et de l'écouter\nensemble, nous nous sommés fondus dans une amitié indescellée encore. »\n   Son enseignement porta des fruits magnifiques; la plupart de ses disciples\nsont connus ou célèbres. C'est bien une école qu'il a fondée, une école\njeune qui compte des compositeurs comme le regretté Lekeu, Charles Bordes,\n Duparc, Debussy et surtout Vincent d'Indy lui-même.\n   L'artiste!... Pour porter véritablement ce nom, il faut être un sincère.\nCésar Franck le fut dans toute la simplicité et la richesse de son âme, c'est-à-\ndire qu'il ne parvînt jamais à exprimer que ce qu'il ressentait profondément,\nqu'il fut tellement étranger à tout cabotinisme qu'il ne réussit pas à expri-\nmer, par exemple, la colère et la haine, par cette touchante raison qu'il igno-\nrait ces sentiments! Cette remarque peint bien l'homme et le musicien. Son\ngénie se signifie dans « une tendance saine vers le Mysticisme ». Je dirais\nplus simplement que Franck est un idéaliste. Il sait combiner, il sait unir avec\nune sûreté et une élégance magistrale la symphonie la plus large à la mélodie\nla plus nette et la plus pure. Et la sensation que fait régner en nous sa\nmusique consiste caractéristiquement, me semble-t-il, dans une espèce d'apai-\nsèment et de sérénité de l'âme naissant d'une haute perfection de forme et de\npensée. Il épanouit l'être entier d'une joie angélique qui est comme l'effluve\nde son génie dans nos cœurs. M. Vincent d'Indy nous l'a nommé remarqua-\nblement : Pater Seraphicus. C'est bien ainsi que César Franck s'appelle.\n   Voilà brièvement ce que nous a dit le causeur. On a goûté un plaisir\nsérieux à l'écouter. Vincent d'Indy ne «séduit» pas; il est, comment dirai-je,\ngravement, cordialement sympathique. L'on sent en lui une probité discrète\nqui fuit soigneusement tout étalage et tout éclat. Avec sa figure froide et dis-\ntinguée, sa parole sans recherche et cette espèce de simplicité confiante en soi,\nqui est comme une étoffe grise jetée sur de grandes richesses intérieures, il\ns'est fait chaleureusement apprécier d'un public attentif. On lui aurait peut-\nêtre permis un peu de prétention.\n   Les applaudissements éteints, un court récital a suivi.\n   Le jeune maître français, aidé remarquablement par une pianiste de Paris,\nMllc Blanche Selva, a joué, sur un Pleyel légèrement enrhumé, deux Chorals,\nde Franck, très vivants dans la ligne sévère du genre. Et pour finir, les\nEolides, quelques pages descriptives délicieuses, où passe, en longs frissons\nmusicaux, toute la poésie du Vent. Puis l'on s'en est allé, avec le souvenir\nd'un grand artiste ayant magnifié simplement un grand artiste.\n                                                                         G. B.\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "          Chronique Artistique du Mois\n    A u C o n s e r v a t o i r e . — Il y a à Bruxelles une maison que j'aime entre\ntoutes, où je vais avec la joie avec laquelle on entre au foyer paternel, et c'est\nce sanctuaire de l'art que l'on appelle le Conservatoire. Avez-vous l'âme\ntriste, êtes-vous dégoûté des turpitudes du monde, de sa médiocrité, de ses\nbassesses et de ses lâchetés ? Entrez dans ce temple. Assistez à un des admi-\nrables concerts que de temps à autre on a le bonheur d'y entendre. Vous y\ntrouverez la consolation. Vous y oublierez la terre. Elle s'évanouira, elle dis-\nparaîtra d'elle-même devant vous. Vous n'entendrez plus ses blasphèmes et\nses malédictions. Ses ignominies s'effaceront comme par enchantement de\nvotre souvenir. Car, si vous avez l'âme un peu haute, elle sera enlevée dans\nune sublime extase, bien au-dessus de tout ce qu'il y a d'humain, dans des\nsphères éthérées et lumineuses, où vous croirez entendre des séraphins\nchanter la beauté, dans un frémissement de harpes angéliques et dans\nun doux murmure de violes dont des chérubins feraient résonner les cordes\ndivines.\n   Etes-vous poète ? Oh ! allez là vous inspirer à cette source céleste, d'où jaillit\nl'eau qui donne la vie, étanche notre soif d'idéal et s'élance en gerbes d'art\njusqu'au ciel. Votre âme y chantera avec ceux qui y chantent. Les cordes de\nla lyre que vous portez dans votre poitrine vibreront d'elles-mêmes. Tout\nvotre être s'illuminera. Et quand vous sortirez de ce que je m'obstine à consi-\ndérer comme un temple, vous emporterez un poème de plus dans votre cer-\nveau de penseur.\n   Votre cœur a-t-il besoin de s'épanouir? Votre intelligence a-t-elle soif de\nvérité, non pas d'une vérité sèche qui sort péniblement d'enchevêtrements\nscolastiques et convainct sans émouvoir, mais de la vérité enrobée de beauté,\nqui en est le vêtement royal? Voulez-vous vous élever, vous enthousiasmer,\nvous retremper dans un océan d'art? Encore une fois, franchissez le seuil de\nce sanctuaire. Recueillez-vous. Taisez-vous. N'oubliez pas que vous êtes dans\nun temple. Imposez silence à tous vos sentiments bas. Ouvrez les oreilles de\nl'âme. Laissez-vous bercer par les milliers de voix célestes, voix des artistes et\nvoix des instruments, se confondant en une sublime harmonie de sons qui\nn'ont plus rien de terrestre.\n   Des horizons infinis, que vous ignoriez jusqu'ici, s'ouvriront à vous, Vous\nvous promènerez dans des jardins de lumière. Vous serez encensé avec des\nparfums de roses et de jasmin. Et vous sortirez meilleur, plus doux, plus\nhumble, plus chaste, plus grand, car toute émotion qui élève l'âme la purifie,\nla grandit, la fortifie, là transfigure à l'image de la beauté, dont elle est une\némanation directe.\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": "248                                   DURENDAL\n\n\n   Ah! les adorables, les inoubliables impressions que l'on emporte de ces\nmerveilleuses fêtes d'art célébrées au Conservatoire, que l'on savoure à ces\nfestins de rois, où on vous sert ce mets et. cette boisson substantiels dont notre\nâme a plus faim et plus soif, dont elle éprouve un plus impérieux besoin que\n nos corps n'ont besoin de pain et de vin. Ici on vous verse dans le cœur un\nnectar des dieux enivrant d'une ivresse extatique qui, à l'encontre de l'autre,\nouvre tous les pores de l'intelligence, développe toutes nos facultés, en cen-\ntuple la puissance et nous remplit, en une heure, de plus de clartés que ne le\nferaient des années d'étude aride. Ici vous n'avez pas besoin de travailler. On\nl'a fait pour vous. On vous a mâché la nourriture. Vous n'avez qu'une chose\nà faire : écouter dans le silence et le respect, vous recueillir, vous ouvrir, vous\népanouir, vous laisser enlever hors du monde et hors de vous, au-dessus\ndu monde et au-dessus de vous, vous laisser imprégner d'art et saturer\nde beauté.\n   Ces impressions, je les écris au sortir d'un des plus beaux concerts que j'aie\nentendus dans ma vie, me semble-til. Etait-ce illusion? Etais-je mieux dis-\nposé? Les artistes s'étaient-ils surpassés? Gevaert fut-il plus grand que\njamais, ce jour-là ? mais ne l'est-il pas toujours? Je n'en sais rien. Mais mes\nimpressions ont été si fortes que j'éprouve le besoin de le dire et de remercier\npubliquement notre cher et grand Gevaert, qui restera un des plus fastueux\nartistes de ce siècle, pour le bien qu'il me fit à moi et qu'il fit à tous ceux qui\neurent le bonheur d'assister aux sublimes, aux divines auditions des œuvres\nde l'immortel Gluck, au Conservatoire royal.\n                                                                 HENRY MGELLER.\n\n\n     « A l c e s t e » a u C o n s e r v a t o i r e . — Si les lecteurs de Durendal atten-\ndent, sous cette rubrique, une analyse savante de la partition d'Alceste, une\nétude de psychologie musicale, ils seront fort déconcertés : un empêchement\nde notre très expert critique musical, M. de Golesco, a obligé la Revue de me\ncharger, très ignorant intérimaire, de parler de l'exécution d'Alceste au Con-\nservatoire.\n    Ceux qui ont la rare et enviée fortune de pouvoir suivre régulièrement\nles séances dirigées, avec une maëstriaadmirable et une ardeur que l'âge ne\ndiminue pas, par M. Gevaert, garderont le souvenir des merveilleuses fêtes\nd'art qui y ont été célébrées à la gloire de Beethoven, de Wagner et de Gluck,\ndes hauts enseignements de respect et d'amour de ces maîtres qu'ils y ont\nreçus.\n    M. Gevaert avait, jadis, dirigé la mise à la scène d'Orphée, à la Monnaie,\navec cette incomparable interprète qu'était Mme Armand ; il a tenu à nous\ndonner successivement, au Conservatoire, les deux Iphigénies, Armide et,\nenfin, Alceste, avec le concours d'artistes doués de moyens d'expression et\nd'une intelligence dramatique aussi parfaitement nobles que ceux de M.Seguin\n et de Mme Bastien.\n    L''Alceste d'Euripide est, peut-être, d'une conception plus profondément\nhumaine que celle de Gluck; d'une vérité plus âpre et plus dure : La fable est\nla même; l'héroïne offre sa vie en holocauste pour racheter celle de son\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                     CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                               249\n\n\népoux ; mais celui-ci, dans l'œuvre de Gluck, ignore ce sacrifice, et lorsqu'il\napprend au prix de quelle existence la santé lui est revenue, il se révolte;\ntandis que, dans la tragédie grecque, Admète connaît que ses jours sont aux\ndépens de ceux d'Alceste... Il aime Alceste, mais il aime encore davantage la\nvie et, s'il faut que l'un d'eux meure, il préfère que ce soit elle !... L'idée qu'il\naurait pu simplement se soumettre au destin, sans accepter qu'une autre vie\nfût immolée à la place de la sienne, ne le visite même pas un instant : Il ne\nconçoit pas le monde sans lui! tellement qu'il chasse son père de sa présence,\navec des injures, en lui reprochant de n'avoir point offert sa vieillesse en\nholocauste, pour sauver son fils et conserver à celui-ci la jeunesse et l'amour\nd'Alceste !...\n   On sent bien, que, depuis le siècle d'Euripide, la possibilité de tels senti-\nments a disparu de parmi les hommes; ils nous font horreur et nous parais-\nsent dignes de sauvages ! Notre amour est désintéressé, incapable de rien\nmettre en balance, fût-ce notre propre existence, avec lui-même !...\n   Gluck a tiré un parti admirable de la fable modifiée par Calsabigi : il a fait\nd'Alceste une palpitante créature toute de tendresse passionnée et de faiblesse,\nhéroïque et douloureuse, pleine de résolution et de trouble, de fierté et de\nlarmes... Ah! l'amour ne marchande pas chez elle : sa détermination est prise\ndès l'abord, inflexible, et rien ne la fera fléchir, ni les supplications d'Admète,\nni les profondes et déchirantes voix de la vie qui s'élèvent en elle-même et\nfont vibrer dans son cœur toutes les cordes du regret, de la jalousie et du\ndésespoir... Elle va à la mort dans une sorte d'enthousiasme sublime et\népouvanté... Mais Admète repousse le sacrifice; il veut garder Alceste ou\npartager son sort... Et — peut-être est ce la moralité du drame — pour avoir\nvoulu mourir tous deux, et l'un pour l'autre, ils sont rendus ensemble à la\njoie réciproque de la vie et de l'amour...\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n\n    A l a G r a n d e H a r m o n i e . — Le 20 mars dernier, attachante\nséance de piano et de violon donnée par Mme Georgina Ruyters et M. Joseph\nHollmann.\n   Mme Ruyters, dont c'était, croyons-nous, le début en public, a fait montre\nde remarquables qualités, qui se sont révélées surtout dans l'interprétation\ndes pages de Schumann, de Chopin et de Beethoven, inscrites au pro-\ngramme.\n   Elle a mis un grand sentiment de force et de délicatesse pathétiques dans\nl'exécution de cette admirable sonate, op. 27, n° 2, de Beethoven, pleine de\nla majesté fière d'un inénarrable deuil... La même phrase de lassitude et\nd'anéantissement se répète, inlassablement; la même pensée, opiniâtre,\nlourde, aride, et dont l'âme, frappée toujours au même point de sensibilité,\nattend avec une angoisse croissante et, bientôt, intolérable, la résolution...\nIl semble, parfois, que cette douleur va se distraire d'elle-même, cesser de\nfixer les motifs immuables d'un désespoir sans issue, mais elle s'y essaie en\nvain, retombe dans l'ornière infinie de désolation, où elle marche à pas\npesants, les yeux fixes, la tête basse.\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "250                              DURENDAL\n\n\n   Et ce n'est pas une plainte : une plainte suppose l'espoir ou la possibilité\nd'une consolation. Ainsi va l'homme, assujetti à un mal qui, ayant épuisé\ntoutes ses puissances d'exaltation, de révolte, de colère, ne peut plus augmen-\nter ni décroître; — ainsi il se parle, car sa douleur n'a plus rien à lui révéler\nd'elle- même; il la sait tout entière, et connaît qu'elle est le sang même de ses\nveines, la pulsation de son cœur et de sa pensée, le souffle de sa bouche\n— debout devant lui, en lui, toujours, toute, immobile et vivante...\n                                                                       A. G.\n\n    J o s e p h R y e l a n d — M. Dubois, l'excellent directeur de l'Académie\nde musique de Louvain, a présenté récemment au public de cette ville une\npremière exécution très soignée de l'Idylle mystique, une nouvelle œuvre de\nnotre ami Joseph Ryeland. Voici ce qu'en dit le Guide Musical :\n   « Le jeune compositeur brugeois était déjà bien connue Louvain par plu-\nsieurs très belles œuvres de musique de chambre entendues aux concerts\nBracké. On a pu apprécier cette fois l'élégance et la sûreté de son écriture\norchestrale et, plus que jamais, le charme vraiment original de son inspiration\nsi fraîche, si émue, si mélodique. Uldylle a pour texte un certain nombre de\nversets du Cantique des Cantiques, groupés en trois parties : l'Appel, la. Recherche,\nla Rencontre. La première est un radieux chant d'amour qui s'éveille avec le\nprintemps ; puis, sur un thème de marche lente et pesante, comme oppressée,\nl'aimée cherche son bien-aimé « par les rues et par les places » ; enfin, la troi-\nsième partie, presque uniquement orchestrale, dit la joie enivrante de la ren-\ncontre et l'extase de l'union. Souhaitons que cette œuvre charmante soit bientôt\nconnue à Bruxelles et dans nos différents centres musicaux. »\n\n   Au Cercle artistique. — Exposition A. Hannotiau. —\nUne impression de tristesse et de regret se dégage de cet ensemble d'œuvres,\nréunies par l'amitié de M. Orner Coppens, fidèle au souvenir de l'artiste\ndéfunt. Tristesse, car la mort ravit bien tôt le peintre probe et sûr que fût\nAlexandre Hannotiau et le contraignit de laisser son œuvre inachevée, —\nregret, puisque ces toiles, ces esquisses, palpitantes d'une vie qui n'est plus,\nportant la marque d'un cœur qui battit pour le beau, sont proches d'une per-\nfection que leur auteur eût certainement atteinte. Ainsi, la mélancolie de la\nmort poétise cette exposition posthume, adoucit l'impression, atténue en\nl'esprit toute idée de critique.\n   Deux voies tentèrent Hannotiau, manifestées par des œuvres ici exposées.\nIl essaya la peinture historique, où les groupements se détachent sur des\ndécors fastueux. Ses cartons : Maximilien d'Autriche au Chapitre de la Toison d'Or\net Philippe le Bon ouvrant la foire de Bruges, ne laissent aucun doute sur les\nsérieuses qualités de dessin, de composition qui caractérisaient son talent. Le\ngenre historique rebute et décourage les peintres d'aujourd'hui Il exige, en\neffet, plus que la facilité courante Il faut, pour le tenter avec quelque chance\nde réussite, un esprit sûr et logique, instruit du passé. Hannotiau eût pu\nl'enrichir de belles œuvres hautement conçues et réalisées avec un art\nconsommé.\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "                            CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                                           251\n\n\n\n    Cependant, ses travaux de moindres dimensions, appartenant à son autre\n manière, m e plaisent davantage. II a ressenti la grâce émouvante d u passé,\n assez fortement p o u r la fixer en des toiles suggestives, qui l'exhalent et répan-\n dent à leur tour. Ses Noëls à Bruges, ses Commères ont la douceur d'antan, le\n charme des vieilles gens fanés et des choses décrépites, belles d'avoir été la\n vie, d'être presque la mort. L e Soir du vendredi saint est pénétré de poésie reli-\n gieuse. Mentionnons encore Une tour dans la nuit, l'Hospice. Ces toiles ne révè-\n lent pas seulement le dessinateur, le coloriste ; elles font connaître une âme\n éprise d u mystère, anxieuse de ce qui est au-dessus, au delà de nous-mêmes\n et d e la matière.\n    T o u t cela : dessins, esquisses, pastels, aquarelles, peintures; pages fixées\n d'une vie, reflets d e la n a t u r e sur u n e â m e qui la comprit, essais d'un talent\n original, tout prêt de mûrir, ornait le petit salon du Cercle, coutumier de telles\n choses, d'un beau spectacle d'art émouvant et p u r .\n                                                                            C H . DE S.\n\n\n    Exposition Lefèvre, Gilsoul-Hoppe, Danse. — intéressant\nsalonnet. A côté d e s eaux-fortes, belles à l'ordinaire et savoureuses, de\nM. Danse de sa magistrale reproduction du portrait d u Pinturicchio à Spello,\nde figures d e Botticelli, etc., et d'œuvres originales d'un trait puissant et fin,\ndes cadres d e M m e Gilsoul-Hoppe, fleurs, paysages, un peu lourds et privés\nde lumière, d'une couleur souvent heureuse, cependant, et quelques tableaux\nde M . Lefèvre, où l'effort, parfois, est trop sensible et tendu, et le colons\nempreint de froideur, mais où, aussi, comme dans la Tète de vieillefemme, u n e\nvision se révèle, capable à la fois d'ampleur et de délicatesse.\n                                                                          A. G.\n\n    O n z e K u n s t . — L e troisième fascicule de cette superbe Revue, q u e\nnous ne saurions assez r e c o m m a n d e r a u x amateurs d'art, est absolument\ndigne de ses deux devanciers, tant p o u r la beauté des reproductions artis-\ntiques qui l'illustrent que pour le texte.\n   M. MAX ROOSES continue son étude sur les dessins des maîtres flamands, et\ntraite cette fois de deux protagonistes de l'école flamande a u XVIe siècle :\nJ É R Ô M E BOSCH et P I E R R E B R E U G H E L , LE V I E U X . L e s a p e r ç u s d e l'auteur, sur\nP i e r r e Breughel, surtout, sont très intéressants. L a reproduction d'un dessin\nde Bosch : La Danse des Paysans, qui est au musée de Berlin, ainsi que de deux\ndessins caractéristiques de Breughel, u n e étude de figures et un paysage\na c c o m p a g n e n t cet article,. Ces reproductions sont magnifiques, elles rendent,\nme semble-t-il, toute la beauté des originaux. M. P . B. (Paul Buschmann fils ?)\nécrit u n e page s u p e r b e sur le peintre Hendrik Luyten qui a exposé dernièrement\nu n e b o n n e vingtaine de ses œuvres à la salle Verlat, à Anvers. N o u s aimons\nla critique large, sérieuse d e M. P a u l B u s c h m a n n . Il excelle à faire ressortir\nle caractère propre d u peintre, ses qualités et ses défauts. Son admiration\npour L u y t e n lui permet d'exprimer sincèrement ce qu'il trouve d'imparfait\ndans ses œuvres. Voilà de la critique féconde ! « H e n d r i k Luyten est, dit-il,\nu n réaliste a u sens large d e ce mot. Il peint des morceaux de nature — pay-\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": "252                                DURENDAL\n\n\nsages, bêtes, figures, intérieurs — sans suite et comme ils s'offrent à ses yeux\nbien ouverts, à son regard clairvoyant. Il hache des tableaux dans ce qui\nl'entoure, sans chercher midi à quatorze heures, sans beaucoup d'hésitations,\ns'enthousiasmant de suite pour tout ce qui l'a impressionné, couleur, lumière,\nligne. Il saisit autour de lui, presque au hasard; mais ce qu'il tient, il ne le\nlâche plus avant d'avoir mis dans son tableau ce qui l'a touché dans le sujet.\nLa nature, ou plutôt la matière, avec toutes ses formes changeantes, ses\nvibrations de vie et d'atmosphère, est sa grande bien-aimée. L'extérieur des\nchoses lui sert d'objet constant d'étude, sa vision entière y est concentrée, et\n— d'un coup de brosse large et ferme, il fait revivre à nos yeux ce qu'il a\nperçu de son regard aigu, ce qui est entré profondément en lui. Il ne paraît\ntendre qu'à la copie brutale de la nature; il est brutal, sans désir d'ennoblir\nou d'affiner, sans mélanger à sa création une étincelle d'âme ; il cherche seu-\nlement à donner de la réalité grandiose, imposante. Il est quelquefois violent\ndans ses soleils rutilants qu'il fait brûler et griller les choses, de sorte que les\nformes sont dévorées par la force de la chaleur; il fait flamboyer les couleurs\nl'une contre l'autre; sa ligne impose violemment des formes dominatrices. »\n   Et plus loin : « Lorsqu'il veut « conter » quelque chose, .. il nous touche\nparfois par les joies et les douleurs très simples des paysans ou des pêcheurs,\net trouve, alors, de temps en temps un accord tragique... Mais dans ses\nsujets un vide se fait parfois sentir : nous y voyons la mimique du sentiment,\nviolente quelquefois, mais non affinée par une sensation plus élevée, par une\némotion d'âme. Il donne froidement les sentiments, comme il donne la\nnature; en observateur plein d'acuité plutôt qu'en homme aux sentiments\ndélicats et raffinés. Aussi les scènes qu'il représente peuvent être tenus pour\nde l'art populaire et parler hautement à l'âme si vite éprise des simples, mais\nelles ne toucheront pas l'âme des raffinés ». On voudrait reproduire tout cet\narticle, qui est à lire par tous ceux qui aiment une critique honnête et large.\nCinq reproductions d'oeuvres de Luyten, dont la dernière donne une impres-\nsion tragique, accompagnent cette belle étude.\n   M. FRANS COENEN envoie de Hollande le commencement d'une étude sur\nle musée Willet-Holthuysen d'Amsterdam. Deux reproductions de cette\ndemeure patricienne convertie en musée accompagnent le texte qui ne fait\nencore que raconter l'histoire de ce musée.\n   M. J.-H.-W. LELIMAN nous dit ses impressions en belles proses et en beaux\ndessins de sa propre main, sur le Mont Saint-Michel, qui « est pour la\nFrance, ce que la grande pyramide est pour l'Egypte n (V. Hugo). Les\ndessins de l'auteur de cet article intéressant sont très suggestifs.\n   Enfin, une série de nouvelles artistiques de Belgique et de Hollande, avec\nplusieurs belles reproductions de P. D E VIGNE, de J. MARIS et d'un tableau\nexquis de C. BISSCHOP : Un Rayon de Soleil, représentant une jeune mère heu-\nreuse, au lit, contemplant son nouveau né et irradiée elle-même, par un\nrayon blanc de joyeux soleil. C'est ravissant !\n   Nous répétons que tous les amateurs d'art doivent encourager l'effort de\nl'éditeur de cette Revue remarquable, qui ne coûte que 16. francs et qui en\nvaut plus de cent!\n                                                                    A. C.\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nTrois contemporains : Henri De Braekeleer, Constantin\n   M e u n i e r , F é l i c i e n R o p S , par EUGÈNE DEMOLDER. — (Bruxelles,\n   Edmond Deman.)\n    De belles pages d'un écrivain, qui.est un peintre, et qui est un Flamand,\ncapable donc, mieux que quiconque, de sentir profondément et de redire\navec émotion et joie la couleur de De Braekeleer, la plastique de Meunier et\n le frisson de Rops.\n    Constantin Meunier achève, paisiblement, dans une sorte de haute paix, de\nsérénité et de recueillement, ce Monument du travail, où se résumera, en\nimages d'une gravité religieuse, poignantes comme la réalité, rayonnantes\ncomme un symbole, la fraternelle pensée de bonne volonté qu'il a rapportée\nde son long voyage parmi le monde de la douleur et de la misère. Un grand\nsouffle de vie eurhythmique et nouvelle traverse l'œuvre de Meunier, et la\nsouffrance même y est salutaire et bonne.\n   Rops, lui, avec ses yeux aigus, sa main nerveuse de burineur, son esprit\ncomplexe, recuit et attisé dans la fournaise parisienne, on dirait qu'il écume\nla marmite, où bout « l'imperceptible et vaste humanité », au milieu de\nfumées enivrantes et fétides. Son art est puissant, monotone et douloureux;\net, après avoir feuilleté une collection de ces planches, de ces évocations de\nchair, de désir, de péché, pleines de figures d'ombre et d'inassouvissement,\nil semble que l'on ait été envahi et envoûté, peu à peu, par un démoralisant\ncauchemar...\n    M. Demolder a cherché à démontrer l'hérédité flamande du grand aqua-\nfortiste, et nous n'y contredirons pas, quoique, à vrai dire, ce soit là une\nconstatation sans portée réelle : l'art de Rops, dans son expression suprême,\nest d'une inspiration dans laquelle les éléments originels sont pour peu\nde chose, et la flamme qui roussit ses créatures ne doit rien au soleil de la\nFlandre ?\n   L'âme de Rops était comme un creuset ardent d'alchimiste, où se sont\namalgamées toute la haute et insatiable intellectualité du temps et toute\nsa vile et honteuse matérialité, et il en est sorti un alliage unique, des\nœuvres âcres, brûlantes, qui atterrent, déchirent et stupéfient — ignobles et\nsublimes...\n   La tradition flamande, il faut la chercher chez des maîtres tels que De\nBraekeleer, héritiers, non seulement de la couleur et de la vision des ancêtres,\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": "254                              DURENDAL\n\n\nmais de leur âme, de cette âme taciturne et fière, ardente et opiniâtre, que,\nvraiment, les chantres des godailles et des kermesses ont trop masquée de\nleurs trivialités et de leurs truculences.\n   Et l'art de De Braekeleer — comme celui de Claus, aujourd'hui — est de\nmutisme, de silence réfléchi, plein de rêves intimes et de cordialité profonde,\net d'ombrageuse sensibilité.\n   Ce sont d'humbles intérieurs, des coins de maisons, où tout exhale l'anti-\nquité provinciale, les souvenirs continués d'une vie familiale, intense dans\nson apparente immobilité. C'est une femme qui, diligente, coud auprès de la\nfenêtre d'une chambre, où le charme et l'harmonie des choses luisantes et\nclaires nous parlent de quiétude et de paix heureuses ; la perspective pro-\nlongée, pleine d'ombres chaudes, des corridors et de la cage d'escalier d'un\nlogis bourgeois, au lointain de laquelle un personnage placide passe lente-\nment; ou encore, une salle haute tout historiée du chatoiement pourpré des\ntentures de Cordoue, avec le soubassement sévère de ses stalles de chêne,\ndans l'une desquelles un vieillard, accoudé, songe...\n    Ce sont aussi des jardins où une sérénité immémoriale est inscrite\ndans les plans multicolores et symétriques de tulipes. Et voici le Géographe\npenché sur le volumineux atlas qu'il colorie d'un pinceau minutieux et\npatient, tandis que sa douce âme casanière, tout attachée à son tranquille\natelier et aux chers outils de son travail, est hantée à la fois de désirs étranges,\n de la nostalgie aventurière des voyages, traversée du sillage d'écume et de\ngloire des frégates qui vont aborder à Vultima thule, aux rivages fabuleux\n dont il enlumine les bords incertains sur la carte...\n    Hector Chainaye a réuni, jadis, une gerbe de subtils et ondoyants poèmes\n sous ce titre : l'Ame des choses. Et, vraiment, l'on peut dire de De Braekeleer\n que son œil attentif a surpris cette âme-là et qu'en fixant admirablement la\n figure et le contour matériel des choses, il a fait rayonner autour d'elles,\n dans leur atmosphère, toutes les pensées de mélancolie, de félicité tendre,\n de joie résignée qu'elles sont susceptibles d'émouvoir en nous.\n    Voici donc un art, et le plus simple et qui, dans cette simplicité, puise une\n surprenante éloquence : Le peintre s'installe devant n'importe quel spec-\n tacle de réalité, le regarde et le transcrit fidèlement, avec tous ses détails,\n chacun dans sa valeur, dans sa lumière vive ou pâle... Et c'est une puissante\n magie : il n'a rien ajouté à la réalité, rien que lui-même, la pensée et l'âme,\n tristes parce que pénétrantes, d'un grand artiste. Il a communié avec les\n choses, les a regardées avec la divination et la sympathie émues qui ont\n dévoilé pour lui les significations obscures contenues en elles et que n'aper-\n çoivent point les yeux vulgaires ou égoïstes... Car les choses et les êtres sont\n d'autant plus à nous que nous sommes moins à nous-mêmes et ils\n ne nous deviennent accessibles que dans la mesure où nous nous donnons\n  à eux...\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   N . B . — Tous les autres compte rendus des Livres sont\n renvoyés à un prochain fascicule, à cause de l'abondance des matières.\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": "                           NOTULES\n\n\n   Société internationale d'études franciscaines. — il vient\n d'être créé, à Assise, avec le titre reproduit ci-dessus et sous l'impulsion de\n M. Paul Sabatier, le maître ès-science franciscaine; du Révérend Père Fran-\n cesco Dall'Olio, custode du Sacro Convento, à Assise; de MM. Francesco\n Pennacchi, Leonello Leonelli et d'autres fervents de l'histoire de l'Ordre, une\n Société ayant pour but :\n    1. De fonder, à Assise, une bibliothèque où toutes les publications ayant\nun caractère franciscain seront conservées, et où seront collectionnées non\nseulement les œuvres importantes, mais aussi les brochures, articles, jour-\n naux, que les grandes bibliothèques ne peuvent pas avoir et qui ont, cepen-\ndant, leur utilité;\n   2. D'offrir aux écrivains et aux érudits franciscanisants des instruments\n de travail, dans la cité qui est le centre naturel des études franciscaines;\n   3. De mettre immédiatement les érudits étrangers, qui viennent à Assise,\nen relations avec les personnes qu'ils ont le plus d'intérêt à connaître et qui\npeuvent le plus efficacement les aider dans leurs recherches;\n   4. De travailler à la confection d'un catalogue spécial des manuscrits fran-\nciscains des divers pays de l'Europe.\n   La Société est donc essentiellement scientifique et s'interdit toute incursion\ndans les questions étrangères à son objet.\n   La Société comptera des membres d'honneur et des membres actifs ; les\npremiers payeront une cotisation de 10 francs, les seconds de 5 francs par an.\nCes derniers, à l'exception de ceux qui se feront inscrire avant le1erjuin pro-\nchain (date de la première assemblée générale annuelle) et seront considérés\ncomme fondateurs, acquitteront, en outre, un droit d'entrée de 5 francs. Une\nbibliothèque circulante, dont les membres actifs pourront recevoir les\nouvrages en prêt, sera organisée.\n   Pour plus amples renseignements, s'adresser à M. Arnold Goffin, 21, rue\nde Portugal, Saint-Gilles-Bruxelles.\n\n\n\n  L ' A C a p e l l a G a n t o i s , sous la direction d'Emile Hullebroeck, a\ndonné sa deuxième audition le 2 février. On y a exécuté des œuvres de\nPURCELL, né à Londres en 1658, organiste de l'abbaye de Westminster; de\nPEVERNAEGE, né à Haerlebeke en 1543, maître de chapelle des cathédrales\nde Tournai et d'Anvers; d'ARCADET, né dans les Pays-Bas vers 1514, maître\n"}, {"page_pdf": 307, "texte": "256                                   DURENDAL\n\n\nde la chapelle Pontificale; de COMPÈRE (XVe siècle), condisciple de J o s q u i n\ndes P r è s ; de VITTORIA (1540), qui écrivit des pièces religieuses d a n s le style\nde Palestrina ; de SCHEELINCK, né à A m s t e r d a m en 1562 ; de JANNEQUIN, né en\n1480, auteur de la Bataille de Marignan, c h œ u r à quatre voix; enfin u n Noël\nprovençal harmonisé par le Directeur.\n\n                                           ***\n\n   L a S o c i é t é d e s B e a U X - A r t S a ouvert son neuvième salon. Il sera\naccessible au public jusqu'au 19 mai, de 9 à 5 heures. P r i x d'entrée : fr. 0.50 ;\nle samedi : 1 franc; cartes permanentes : 5 francs. (Local : Musée Moderne,\nplace du Musée.)\n\n\n\n\n   A c c u s é d e R é c e p t i o n . — A. MOCKEL : Clartés (Paris, Mercure de\nFrance). — M. R. MONLAUR : L e rayon (Paris, Plon). — M . GORKI : L'an-\ngoisse (Paris, Mercure de France). — M G R GAY : Correspondance, 1re série\n(Paris, Oudin). — U . SCOTTI : H . - C . Read o un poeta aXIXanni (Firenze,\nB . Suber). — P . FRANCHE : L e prêtre dans le roman français ( P a r i s , P e r r i n ) .\n— P . CLÉSIO : Cours de jeunes filles (Paris, Plon). — L . W A U T H Y : Bréviaire\nd'amour (Bruxelles, Edition de l'Idée Libre). — DANTE : L a divina Comedia\nnovamente illustrata da artisti italiani. Inferno. Fascicules X I I I , X I V , X V ,\nXVI, X V I I , X V I I I (Firenze, Alinari). — Almanach de l'Universté d e L i é g e ,\n1901-1902 (Liége, Thone). — J . - H . ROSNY : L'héritage ( P a r i s , J u v e n ) . —\nP . L O T I : Les derniers jours de Pékin (Paris, C a l m a n n - L é v y ) . — F . G R E G H :\nLa fenêtre ouverte (Paris, Fasquelle). — G. LECHALAS : E t u d e s esthétiques\n(Paris, Alcan). — H . SIENKIEWICZ : Messire Wolodowski ( P a r i s , E d i t i o n de\nla Revue Blanche). — Université de Gand : Almanach de la Générale Gantoise\ndes étudiants catholiques, 1902 (Gand, Siffer).\n\n\n                                             * **\n\n   Des circonstances indépendantes de notre volonté nous\n forcent à remettre au prochain fascicule la reproduction\n du tableau de M. Arthur Lefèvre : C O L P O R T E U S E S .\n"}, {"page_pdf": 308, "texte": ""}, {"page_pdf": 309, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1902-04", "signet_source": "Neuvième année - N°4 - Avril 1902 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. 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