{"numero_id": "ulb-durendal-1902-livraison05", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison05-001", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 257, "page_fin": 268, "titre_corps": "La Divine Comédie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Godefroid Kurth", "ancre_debut": "La Divine Comédie DANTE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 314, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2718, "texte": "La Divine Comédie\n\n                          DANTEest le plus grand des poètes catholiques, et sa Divine\n                            Comédie est le plus grand de tous les poèmes qu'on a\n                            écrits. Si la sublimité gigantesque de l'idée, jointe aux\n                            p r o p o r t i o n s imposantes de l'œuvre et à la magie d'une\n                            exécution impeccable, suffisent pour justifier cet éloge,\n                            quel poète oserait disputer ce rang à Dante Alighieri ?\n                                U n seul, je crois, depuis qu'il y a des poètes, s'est atta-\n                            qué à u n sujet aussi colossal et a voulu, comme l'exilé de\n                            Florence, écrire le poème des destinées de l'humanité :\n  c'est Goethe, d a n s le second Faust. T o u s deux ont placé l'homme en\n face de l'infini et le font arriver à travers les vicissitudes de l'existence\n au port du salut; mais tandis que chez le poète catholique, maître\n souverain de sa pensée, l'ascension de l'humanité est l'œuvre de la\n grâce divine et de l'effort de l'homme, chez le poète rationaliste il n'y a\n ni Dieu, ni grâce divine, ni effort h u m a i n , et F a u s t est sauvé on ne sait par\n qui ni p o u r q u o i . Dante, maître de sa pensée, la développe avec une puis-\n sance et u n e netteté souveraines, et l'on peut dire qu'il n'écrit pas un seul\n vers qui ne converge vers l'idée mère. Gcethe perd ou casse à chaque instant\n le fil de la sienne, et s'épuise à faire succéder les scènes les plus disparates'\nd a n s u n fatigant pêle-mêle. D a n t e crée u n m o n d e rempli de physionomies'\net de caractères d'une vitalité merveilleuse; Gœthe ne sait amener sur la\nscène que de froides abstractions, des avortons comme Euphorion, des\nm a n n e q u i n s comme H o m u n c u l u s . P o u r tous les deux, c'est l'Amour qui est\nle dernier m o t de l'énigme du m o n d e ; mais, chez l'Alighieri, cet Amour\nn'est autre que Dieu sauveur et rédempteur, dont l'action remplit tout le\np o è m e ; chez Gœthe, l'Amour n'est qu'un instinct sexuel qui se fait illusion\nà lui-même, et c'est la voix de Méphistophélès que nous entendons ricaner\ndans le vers final glorifiant l'éternel féminin (1).\n\n\n  (1) Aucune interprétation, si complaisante soit-elle, ne pourra atténuer la brutale cru-\ndité de cet épiphonème, qui reste comme le dernier mot de la philosophie du poète\noctogénaire :\n                    A lies Vergaengliche ist nur ein Gleichniss ;\n                    Das Unzulàngliche hier wird's Ereigniss ;\n                    Dos Unbeschreibliche hier ist's getkan,\n                    Das Ewig-weibliche zieht uns hinan.\n"}, {"page_pdf": 315, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2898, "texte": "258                                  DURENDAL\n\n\n  C'est donc en vain que le chantre de Faust a essayé d'enlever à D a n t e Ali-\nghieri l'honneur d'avoir conçu le poème de l'humanité souffrante et transfi-\ngurée : le poète florentin le garde tout entier. L u i - m ê m e a conscience d'avoir\nécrit l'œuvre par excellence, et il le laisse entendre, avec u n noble orgueil,\ndans ces vers où l'on retrouve, avec son noble amour de la ville natale, les lou-\nchantes illusions du génie exilé :\n\n               S'il arrive jamais que le sacré poème\n               Auquel ont mis la main la terre et le ciel même,\n               Et qui m'a fait depuis de si longs ans maigrir,\n\n              Vainque la cruauté qui m'ose retenir\n              Loin de la bergerie où je dormais naguère.\n              Agneau haï des loups qui lui font grande guerre.\n\n              Avec une autre laine, un accent plus allier,\n              Je reviendrai poète, et ceindrai le laurier\n              Auprès des fonts sacrés de mon eau baptismale (1).\n\n   De ce passage, qui donne une idée de sa grande manière, n o u s retiendrons\nla conviction ardente du poète qu'il a créé u n e œuvre faite pour l'immor-\ntalité. Si je ne me trompe, il est le premier parmi les modernes qui soit arrivé\nà une conscience si nette de la placé de l'art dans la vie sociale, et nul n'avait\nà un plus h a u t degré le droit de formuler sa foi avec tant de fierté.\n   Mais, ne nous y trompons pas, ce livre grandiose et sublime n'est pas d'une\nlecture facile, ni d'une intelligence aisée. Il est l'œuvre d'un génie à part d a n s\nla famille des génies, et qui siège sur des sommets isolés. C o m m e le Mantouan\nde son poème, Dante, assis à la manière d'un lion au repos, regarde d'un œil\nimmobile le lecteur qui passe, et ne répond pas aux questions oiseuses. P o u r\nqu'il vous laisse pénétrer dans son intimité, il faut qu'il vous ait reconnu\nde son peuple et de sa famille. Mantoval... (2)\n   U n e longue initiation s'impose donc à celui qui veut goûter la Divine\nComédie, et j ' e n déconseille la lecture à ceux qui ignorent que les plus hautes\njouissances intellectuelles ne se conquièrent qu'au prix d'un certain effort.\n Ici, l'effort sera sérieux. U n critique allemand, Schlosser, avoue qu'il a lu la\nDivine Comédie neuf fois avant d'en avoir pénétré l'esprit, et celui qui voudra\ny parvenir ne doit pas craindre de repasser par l'expérience de Schlosser.\nJamais œuvre ne porta si profondément l'empreinte et de son auteur et de\nson milieu ; jamais auteur et jamais milieu n'ont été moins semblables à ceux\nd'aujourd'hui.\n   C'est tout d'abord le poète lui-même qu'il faudra déchiffrer : cette âme\ndédaigneuse (3), qui ne connaît de la vie que les choses idéales : la religion, la\n\n\n\n  (1) Divine Comédie, Paradis, ch. xxv, trad. d'A. de Margerie.\n  (2) Vov. Purgatoire, VII, v. 60 et suivants.\n  (3) Alma sdegnosa. Enfer, VIII, 44.\n"}, {"page_pdf": 316, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3210, "texte": "                                LA D I V I N E C O M É D I E                       259\n\n\n  patrie, l'art, la science, et l'amour, et la gloire, et qui, au milieu deses con-\n  temporains, « forme un parti à elle seule » (1). C'est Florence, « la mère de peu\n  d'amour », et pourtant si tendrement aimée, avec ce « bercail de saint Jean »\n  qui est pour notre poète le centre du monde ; avec ses géniales aspirations et\n  ses implacables luttes civiles; qui condamne à périr par le feu le plus illustre\n  de ses enfants : igne comburatur sic quod moriatur, et qui, au lendemain de sa\n  mort, donnerait tout pour avoir au moins ses cendres.\n     C'est l'Italie du XIIIe siècle, « navire sans pilote au milieu de la grande tem-\n  pête » (2), où l'on se fait la guerre de ville à ville pour un double idéal poli-\n  tique : celui des Guelfes, qui voudraient une Italie sous forme de fédération de\n républiques municipales, comme la Grèce de l'âge classique, et celui des\n  Gibelins impérialistes, qui rêvent la monarchie universelle et veulent\n  « remettre César dans les arçons » (3). C'est toute la société médiévale pivotant\n sur la conception d'un monde qui aurait deux têtes, le Pape et l'Empereur,\n et ne parvenant pas à fixer d'une manière définitive les limites du tempprel et\n du spirituel, si bien que les deux pouvoirs sont toujours en guerre sur les\n limites de leurs domaines respectifs. C'est la pensée philosophique et scienti-\n fique du moyen âge, c'est cette scolastique hardie et raisonneuse qui scrute\n toute chose avec la lampe de la tradition et de la raison, et qui, par sa noble\n passion pour les problèmes de l'intelligence, fraye les voies dans lesquelles\n pourra s'avancer, plus tard, la science expérimentale. C'est, en un mot, le\n tour d'esprit de cette époque profondément idéaliste, qui croit au sérieux de\n la vie, à la sainteté du devoir, à la réalité des promesses divines, à l'efficacité\nde la Rédemption, à la destinée surnaturelle du genre humain.\n    Aujourd'hui, certains se croient fondés à sourire de toute cette méta-\nphysique ; les hommes de ce temps, comme le poète souverain (4) qui les\nreprésente devant la postérité, croyaient à tout cela et ne croyaient même\nréellement qu'à cela. Ils foulaient aux pieds les réalités que nous avons\nsubstituées à leur idéal; elles leur semblaient un néant qui n'a que l'appa-\nrence de la vie. (5)\n    Il y a là autant de langues oubliées à réapprendre, autant de clefs perdues à\nretrouver, avant que vous voyiez tourner sur ses gonds la porte du sanctuaire\nlumineux. Est-il étonnant que, pour la plupart des lecteurs, cette porte reste\nfermée, et qu'au-dessus du linteau ils voient luire en lettres de feu le vers\néclairé par les rouges lueurs de l'enfer : « Vous qui entrez, laissez toute espé-\nrance (6). »\n    Mais ce qu'il faut comprendre avant tout, si l'on veut trouver quelque profit\n\n\n\n (1) Paradis, XVII, 69.\n (2) Purgatoire, VI, 77.\n (3) Purgatoire, VI, 91.\n (4) Poeta sovra?io. C'est le nom que Dante donne à Honicie. {linjer, IV, 8S.)\n (5)                           Poncvam le piantc\n   . Sopra lor vanità chcpar persona.\n                                                                {Enfer, VI, 3G.)\n (G) Enfer, III, 9.\n"}, {"page_pdf": 317, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3058, "texte": "260                                    DURENDAL\n\n\n\nau commerce intellectuel de Dante, c'est son esthétique. J'ose dire que, celle-là\nbien comprise, vous voyez un rayon de lumière traverser de part en part\nl'œuvre immense, et vous pouvez, malgré les obscurités latérales, en entrevoir\nla profonde et souveraine beauté. C'est donc l'esthétique de Dante que je\nvoudrais faire connaître dans ces pages : elles n'ont pas d'autre but.\n\n                                             *\n                                            * *\n\n    Poète catholique, Dante se tient sur le terrain de l'esthétique chrétienne.\nCar, n'en déplaise à certains qui voudraient confiner le christianisme dans le\ndomaine du dogme et de la morale en l'excluant de tous les autres, le chris-\ntianisme a son esthétique à lui, de même qu'il a sa politique et son économie\nsociale, et l'on connaît bien mal son esprit quand on ne sait pas cela. Dans la\nlittérature et dans l'art, il y a un idéal chrétien, une conception chrétienne de\nla beauté, une manière chrétienne de la traduire. Les faire connaître, c'est\ndu même coup dégager et mettre en lumière la poétique de la Divine Comédie.\n\n   Le beau de même que le vrai et que le bien n'est pas une pure conception de\nnotre esprit, qui n'aurait pas plus de réalité objective que le laid, le faux, le\nmal. Le beau a une existence réelle, comme le vrai et le bien; que dis-je ? ils\nsont l'être lui-même, c'est-à-dire Dieu, envisagé dans son essence, dans sa\nmanifestation et dans son action. Ils sont le triple aspect de la substance\ndivine ; ils ne font qu'un.\n   La Création, œuvre de Dieu, est la réalisation d'une pensée divine. Elle porte\nle reflet de cette pensée, et sa ressemblance à son type divin, c'est ce que nous\nappelons sa beauté (1). Chaque créature exprime cette pensée à un degré diffé-\nrent, selon qu'elle est placée plus ou moins haut sur l'échelle des êtres, depuis\nla matière inanimée jusqu'à la plus haute des créatures, c'est-à-dire plus près\n ou plus loin du rayonnement de la gloire céleste (2).\n   Et cette pensée, c'est une pensée d'amour. C'est l'Amour qui a tout créé,\ntoutes les splendeurs du Ciel, toutes les merveilles de la terre, toutes les\njustes expiations de l'enfer (3). C'est de lui que procède l'harmonieux mouve-\nment des sphères célestes (4), c'est lui qui fait rayonner un reflet du paradis\nau front de toutes les créatures de Dieu.\n   La suprême beauté de la Création visible, c'est l'être qui est, selon la Genèse,\n\n\n  (1)                Ciô chc non muore e ciù chc puà morire\n                     Non c se non splendor di quell' idea\n                     Che partorisce, amando, il noslro sire.\n                                                    (Paradis, X I I I , 52.)\n  (2)                La gloria di Colui che tutto muove\n                     Per l'Universo penetra e risplende\n                     Per una parte piu e meno altrove.\n                                                  (Paradis, I, 1.)\n  (3) Enfer, III, 6.\n  (4) L'Amor che muove il Sole e f altre stelle. Paradis, XXXI, 146.\n"}, {"page_pdf": 318, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3433, "texte": "                               LA D I V I N E C O M É D I E                     261\n\n\n\n  créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, c'est-à-dire l'homme. Dieu lui a\n  donné, par l'exercice harmonieux de son libre arbitre fécondé par la grâce,\n  d'augmenter en lui cette ressemblance et d'atteindre un degré sublime de\n beauté. Comment? Par la correspondance de son amour à l'amour divin.\n Qu'il s'en laisse pénétrer, l'amour sera en lui la source de toute vertu et le\n revêtira d'une éternelle beauté. C'est pour cela que l'homme est la mesure de\n la beauté pour tout le reste de la création. Le philosophe de Koenigsberg\n parlait en penseur catholique le jour où il a écrit cette belle parole, qui n'est\n en quelque sorte que la transposition de celle de la Genèse : « Il y a un\n spectacle plus beau que celui du Ciel étoile, c'est le spectacle de l'âme\n humaine. »\n    La Création tout entière s'échelonne en dessous de l'homme avec sa part\n proportionnée de beauté, selon que la pensée divine qui l'a tirée du néant\n resplendit en elle avec plus ou moins d'éclat.\n    Toute créature, même la plus humble et la plus vulgaire, est donc belle\n dans une certaine mesure, parce qu'elle exprime quelque chose du plan divin\n dont elle est issue (1). Les plus belles elles-mêmes ne l'expriment que dans une\n faible mesure, à la manière du prisme qui brise et réfracte en fragments mul-\n ticolores un rayon de soleil. Prise dans son ensemble, la beauté de la création\n ressemble à ce spectre solaire qui, dans la magie de ses couleurs astrales, dans\nla variété harmonieuse de ses nuances fondues et distinctes, offre une image\naffaiblie de la lumière, qui noie toutes les couleurs dans les éblouissements d'un\njour infini. Ainsi la beauté des choses n'est que le signe visible de la beauté\ninvisible, et l'univers entier n'est que le symbole de son Créateur.\n    Dans l'art il en est de même que dans la création. La création, œuvre de\nDieu, exprime par des formes matérielles la pensée immatérielle du Créateur,\net cette expression, nous l'appelons la beauté. L'art est aussi une création,\nmais une création de l'homme, exprimant, comme la création de Dieu, par des\nformes matérielles, la pensée immatérielle de l'artiste. Cette pensée immaté-\nrielle, que nous appelons l'idéal, c'est la fille du génie humain, et l'art est à\nce point de vue, selon la forte et originale expression de notre poète, le petit-\nfils de Dieu (2). L'artiste, en effet, procède à l'imitation de Dieu: comme lui,\nil crée, non pas dans la même mesure, puisque, au lieu de tirer l'idée du\nnéant, il la trouve dans l'infini, mais en ce qu'il la fait sienne et l'incarne.\n    Le principe de l'art ne consiste donc pas dans l'imitation, mais dans la créa-\ntion. Et si l'on veut â toute force attribuerici un rôle à l'imitation, j'y consens,\nmais à condition qu'on reconnaisse que l'artiste imite le Créateur et non la\ncréation. Son œuvre présente les mêmes caractères que celle de Dieu.\n\n (1)                ... Le cuse lutte quanta\n                    Han ordine tra loro e questo è forma\n                    Che l'universo a Dio fa simigliante.\n                                                      (Paradis, I, 103.)\n (2)                Chè Farte vostra quella quanto puote\n                    Scgue, conte il maestro fa il discente\n                    Si che vostra arte a Dio quasi nipote.\n                                                    {Enfer, XI, 103.)\n"}, {"page_pdf": 319, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3526, "texte": "262                                  DURENDAL\n\n\nComme dans la nature, la beauté dans l'art consiste dans l'expression de\nl'i'lée de l'artiste au moyen d'éléments matériels. E t c'est cette idée qui\ncommunique sa beauté à la forme, dans la mesure de la fidélité où celle-ci la\nrend. L'art, création de l'artiste, ressemble donc à la nature, création d e Dieu,\nen ce que, dans l'art comme dans la nature, la forme matérielle n'est que le\nsigne visible ou le symbole de l'idée. L'art, comme la création elle-même,\nn'est q u ' u n immense symbolisme.\n    Tel est le principe fondamental de l'esthétique catholique, et tel est aussi\ncelui de l'esthétique de Dante. Il a, dans l'art, u n e conséquence importante :\nc'est que la beauté de l'œuvre d'art, telle qu'elle résulte des combinaisons de\nsons ou de couleurs ou de mots, n'est en somme que la manifestation exté-\n rieure de quelque chose de plus mystérieux, le rayonnement d'une pensée\nqui est à l'œuvre d'art ce que l'âme est au corps.\n    E n d'autres termes, toute œuvre d'art présente u n double sens : le littéral,\nqui est celui qu'on voit, et le figuré, qui est celui qu'on doit trouver. Cette\ndoctrine, on le sait, s'harmonise avec la tradition immémoriale de l'exégèse\ncatholique, qui interprète les Livres saints selon leur sens littéral ou histo-\n rique et selon leur sens figuré ou prophétique, et qui voit dans tout le vieux\nTestament le symbole ou la préfiguration du nouveau.\n    L e s exégètes du moyen âge ont d'ailleurs été plus loin dans cette voie; ils\nont admis un triple sens figuré : selon qu'on entendait dégager du sens lit-\ntéral une vérité d'ordre historique, ou moral, ou surnaturel (1). Mais sans\nvouloir les suivre sur ce terrain et sans peser la valeur de leurs subdivisions,\n nous avons à constater que ce sont bien là les vues de Dante. Il les a expo-\nsées d'une manière didactique à deux reprises. Dans le Convito, il affirme q u e\nles écrits se peuvent entendre et se doivent expliquer selon quatre sens : le\nlittéral, l'allégorique, le moral et l'anagogique (2). P l u s tard, dans sa célèbre\nlettre à Can Grande della Scala, appliquant ces principes à la Divine Comédie,\nil déclare qu'elle est susceptible d'une explication littérale et d'une explica-\n tion allégorique ou mystique, et indique sommairement cette dernière (3).\n  Q u a n d donc nous lisons la Divine Comédie, il ne s'agit pas exclusivement de\nsuivre l'Alighieri dans son triple voyage au delà de ce monde et de contem-\npler à sa suite, si belles et si variées qu'elles soient, les scènes d'épouvante et\nde. pitié, de joie et d'allégresse qu ! il déroule sous nos yeux; tant que nous\nnous en tenons là, nous ne saisissons que le sens littéral. L e poète lui-même\nnous invite à passer au delà de ces images pour pénétrer la signification\n\n   (1) Cela se formulait dans le distique suivant :\n                   Littera gesta docet; quid credas, allegoria;\n                   Moralis quid agas, quid speres anagogia\n   (2) IL cenvito, trattato II, cap. 1, page 107 de l'édition des Opera Minora, par Fra-\nticelli, t III.\n   (3) Epist. XI, dans Opera Minora, t. III. p. 514.\n   \" Est ergo subjectum totius operis, litteraliter tantum accepti, status animarum post\nmortem simpliciter sumptus .. Si vero accipiatur opus allegorice, subjectum est homo,\nprout merendo et demerendo per arbitrii libertatem justitiae praemianti aut punienti\nobnoxium est » Je sais qu'il règne certains doutes sur l'authenticité de cette lettre, mais\nelle est admise par la grande majorité des érudits.\n"}, {"page_pdf": 320, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3365, "texte": "                               LA D I V I N E C O M É D I E                            263\n\n\n\nmystérieuse qu'il leur a donnée : « O' vous qui avez l'intelligence saine, con-\ntemplez l'enseignement qui se cache sous le voile de ces vers étranges (1). »\n   Et ailleurs : \" Lecteur, aiguisez bien ici les yeux pour discerner la vérité;\nle voile est d'un tissu tellement subtil qu'il est facile de le traverser (2). »\n   Nous allons répondre à l'invitation du poète, et, puisque aussi bien le\nvoile du symbolisme est si transparent, nous allons essayer de contempler\nla beauté mystérieuse qu'il nous fait deviner plutôt qu'il ne la cache.\n   Voici d'abord, dans un résumé rapide, la lettre du poème sacré :\n   Au milieu du chemin de la vie, le poète se retrouve égaré dans une sombre\nforêt. Il essaie d'en sortir; il veut gravir une colline dont il voit le sommet\néclairé par les rayons du soleil, mais voilà que trois bêtes féroces, une pan-\nthère, un lion, une louve, se jettent au devant de lui et le forcent à redes-\ncendre dans les profondeurs ténébreuses de la forêt. A ce moment de déses-\npoir, l'ombre de Virgile se présente à lui, Virgile, le poète qu'il aime et dont\nil est le disciple. « Suis-moi, lui dit le poète, je te tirerai d'ici, je te conduirai\npar les régions infernales où sont les désespérés, et ensuite par les régions de\nl'expiation et de l'espérance; après quoi, un être plus digne que moi te fera\nparcourir les régions de l'éternelle béatitude. » Dante remercie Virgile et le\nsuit, mais ne se trouve pas digne d'être admis à voir de son vivant les régions\nd'au delà et exprime ses doutes au poète. Virgile alors lui apprend que c'est\nla sainte Vierge elle-même qui, du haut du Ciel, a pris pitié de lui et a chargé\nsainte Lucie d'envoyer Béatrice à son secours; c'est celle-ci qui est venue\ntrouver Virgile et lui a donné pour mission de venir en aide à son ami.\nRassuré par cette révélation, Dante s'engage sur les pas de Virgile dans\nla voie douloureuse de l'enfer.\n   Ils passent sous la porte funeste, munie d'une inscription terrible, qui\nmène au séjour des damnés ; ils entendent les voix affreuses et les hurlements\nqui sortent du sombre abîme. Voici d'abord le vestibule de l'enfer. Triste\ndemeure des neutres, qui n'ont été ni bons ni mauvais, qui n'ont pris partie\ndans la vie ni pour le bien ni pour le mal, qui ne sont dignes ni du ciel ni\nde l'enfer. Puis, après avoir passé l'Achéron, on pénètre dans les Limbes,\nséjour des âmes qui, n'ayant fait d'autre faute que de n'avoir pas été bap-\ntisées et de n'avoir pas adoré Dieu selon qu'il fallait, vivent dans un désir\nsans espérance et dans une peine sans souffrance. C'est le séjour de Virgile\nlui-même et de tous les grands esprits de l'antiquité; ils occupent le premier\ncercle de l'enfer.\n   L'enfer est un abîme en forme de cône renversé, partagé en neuf cercles\n\n\n  (1)                 O voi ch'avete gl'intelletti sani\n                      Mirate la dottrina che s'asconde\n                      Sotto l'velame degli versi strani.\n                                                     (Enfer, IX, 61.)\n  (2)                 Aguzza qui, lettor, ben gl'occhi al vero;\n                      Chè il vélo è ora ben tanto sottile\n                      Certo, che il trapassar dentro è leggiero.\n                                                             (Purgatoire, VIII, 19.)\n"}, {"page_pdf": 321, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3381, "texte": "264                               DURENDAL\n\n\nsuperposés l'un à l'autre et qui, comme les gradins d'un amphithéâtre\nimmense, portent sur leurs flancs douloureux les multitudes des damnés.\n Chacun de ces étages est le séjour d'expiations diverses, selon la nature des\nfautes, classées ici selon les principes les plus nets de la théologie morale, de\n telle sorte que l'on descend toujours à mesure que la faute s'aggrave et que\n les plus terribles châtiments sont au fond de l'abîme. Il y a, en quelque\n sorte, deux enfers, séparés l'un de l'autre par les murs de feu de la citadelle\n de Dité, qui s'ouvre sur les dernières profondeurs de la cité dolente. Dans\n le premier sont châtiées les fautes commises par faiblesse et par inconti-\n nence ; là souffrent ceux qui n'ont pas su résister à leurs sens et qui ont\nsuccombé à la luxure, à la gourmandise, à l'attrait de la richesse, que ce\nsoit par avarice ou par prodigalité. Entre ce premier enfer et le second est\nle séjour des hérétiques et des épicuriens, c'est-à-dire de tous ceux qui ont\nenseigné des doctrines contraires à la foi, et chez qui c'est l'esprit qui a été\ncoupable. Viennent enfin les plus damnés des damnés, ceux dont la volonté\nperverse a voulu le mal : eux-mêmes se 'divisent en violents et en perfides, et\nla perfidie elle-même s'aggrave selon qu'elle s'exerce contre l'ami, la\npatrie, l'hôte, l'empereur, et Dieu. Il faut remarquer que le poète gibelin\nréserve le même supplice et la même infamie à Brutus et à Cassius, qui ont\ntrahi César, et à Judas, qui a livré Jésus-Christ. Tous les trois sont broyés et\nremâchés sans fin par la triple gueule baveuse du démon enfoui au fond de\nl'abîme.\n   Arrivés à cette extrémité du monde infernal où est le centre de la terre, les\ndeux poètes continuent leur chemin pour sortir de l'abîme par le côté opposé.\nPour cela, il faut donc que, descendant le long des jambes gigantesques de\nLucifer, ils se retournent au moment, où ils atteignent le centre de la terre,\nmettant subitement les jambes là où ils ont eu la tête. Puis, gagnant l'autre\nhémisphère, ils reviennent à la lumière du jour dans l'île du Purgatoire, aux\nantipodes de Jérusalem.\n   Le purgatoire est une montagne qui jaillit vers le ciel du sein d'une île\ndéserte environnée de roseaux; il nous offre la contre-partie de l'enfer, en ce\nsens que, lui aussi, il forme un cône, mais qui surgit vers le ciel au lieu de\ndescendre dans l'abîme, et qui porte ses. habitants sur ses rebords extérieurs\nau lieu de les cacher dans ses flancs. Partagé en terrasses superposées, il\nest le théâtre d'expiations graduées en proportion des fautes, les plus\ngraves étant punies le plus bas. Chacune des sept terrasses du purgatoire\nest occupée par des âmes qui expient l'un des sept péchés capitaux.\nToutes les fautes consistent dans un abus de l'amour, selon qu'on a\naimé le mal, ou trop aimé des biens imparfaits, ou trop peu aimé les biens\ncélestes. L'orgueil, l'envie et la colère représentent la première et la plus\ngrande forme de cet amour déréglé ; c'est pourquoi ils sont punis dans les\nrégions les plus basses. L'avarice, la gourmandise et la luxure représentent\nla seconde.\n   L'accès de ces régions de la pénitence est difficile, et la montée si abrupte\net si périlleuse, que Dante tremble de ne pouvoir aller jusqu'au bout. Mais\nVirgile le rassure en lui disant que la pente deviendra plus facile à gravir\n"}, {"page_pdf": 322, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3444, "texte": "                             LA D I V I N E COMÉDIE                           265\n\n a mesure qu'on s'élèvera davantage. Cependant, la nuit survient et l'antique\n serpent essaie de s'introduire par surprise dans le séjour de la pénitence, mais\n les anges qui font la garde le chassent avec leurs épées. Le poète s'est\n endormi; pendant son sommeil, sainte Lucie le transporte jusqu'au seuil\n du purgatoire. Ce seuil est fait de trois marches : l'une de marbre blanc, poli\n comme un miroir; l'autre d'une pierre noire fendue et comme calcinée;\n la troisième d'un porphyre flamboyant et rouge comme du sang. L'ange, assis\n sur le seuil, trace sept fois avec la pointe d'une épée la lettre P sur le front\n du poète et lui dit de laver sa figure avec le sang que cette opération a fait\n couler. Puis il ouvre la porte du purgatoire avec deux clefs, l'une d'argent et\n l'autre d'or, en recommandant de ne pas regarder en arrière de peur d'être\n exclus.\n    Les poètes gravissent un chemin étroit entre les rochers et arrivent à la\npremière corniche. Arrivé à la dernière terrasse, on se trouve en présence\nd'une zone de flammes qu'il faut traverser pour arriver au paradis terrestre,\nqui occupe le sommet de la montagne. Malgré l'épouvante que lui inspire\ncette épreuve, — car, entré dans le feu, volontiers il se serait jeté dans du\nverre fondu pour se rafraîchir, — Dante y pénètre, animé par le souvenir de\n Béatrice, qu'il va revoir, comme le lui a promis Virgile, et le voici entré\n dans le séjour de l'innocence primitive. Virgile maintenant l'abandonne,\n après l'avoir proclamé son propre roi, et lui avoir appris qu'il achèvera son\n voyage sous la conduite de Béatrice. Resté seul, Dante rencontre dans la\n forêt Mathilde, qui chante et cueille des fleurs sur l'autre bord du ruisseau\nqui le sépare d'elle; puis il a une vision mystérieuse dans laquelle lui apparaît\n Béatrice. Celle-ci le gourmande d'abord de l'avoir longtemps oubliée, puis,\naprès avoir témoigné son repentir par des larmes, Dante est plongé dans les\ndeux fleuves du paradis terrestre : le Léthé, qui fait oublier les actions mau-\nvaises, et l'Eunoé, qui ravive le souvenir des bonnes. Après cela, refait et\nrégénéré, il se sent capable de s'élever jusqu'aux étoiles.\n    Et voici, qu'en effet, conduit cette fois par Béatrice, il s'élève sans effort,\npar la seule impulsion de sa nature épurée, et monte plus vite au ciel que\nl'éclair n'en descend (1). Ils traversent successivement les neuf sphères\ncélestes comme les conçoit le système de Ptolémée, qui les fait tourner autour\nde la terre immobile. Ils visitent la lune, Mercure, Vénus, le soleil, Mars,\nJupiter, Saturne, le ciel étoile, le premier mobile ou empyrée, gravissant des\nsphères de plus en plus radieuses, dont la beauté toujours croissante se reflète\npour le poète dans l'éclat toujours grandissant des yeux de Béatrice. Ils voient\nd'abord les élus les plus humbles, heureux de leur sort moins écla-\ntant, puis les amants de la noble gloire, les esprits aimants, les saints doc-\nteurs, ceux qui ont combattu pour la foi, les souverains qui ont fait régner\nla justice; puis ils arrivent dans la région des contemplatifs, où règne le silence\nde l'extase, dans le cristallin, où le poète voit désormais par ses propres yeux\n\n\n  (1)                  Mafolgore,fuggendo il proprio sito\n                       Non corre corne tu ch'ad esso riedi.\n                                                  Paradis, I, 92.\n"}, {"page_pdf": 323, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3267, "texte": "266                               DURENDAL\n\n\net non plus par ceux de Béatrice, dans l'empyrée, où le ciel tout entier\ns'est donné rendez-vous autour de Jésus et de sa sainte Mère. Il aperçoit\nau-dessus de lui un immense amphithéâtre dont le centre est occupé par le\nChrist et par sa sainte Mère, et dont tous les bienheureux, groupés autour\nd'eux, occupent les sièges innombrables, formant ainsi comme une rose\nblanche, dont chaque bienheureux serait un pétale. Du centre de la rose, des\nanges aux ailes d'or et aux vêtements blancs comme neige volent incessam-\nment jusqu'à la circonférence pour porter à tous les rangs la félicité qu'ils\npuisent auprès du Christ, et reviennent de la circonférence au centre pour\nl'y reprendre, comme les abeilles volant de la fleur à la ruche et de la ruche\naux fleurs.\n    C'est saint Bernard désormais qui guide le poète, car Béatrice a repris sa\nplace dans la rose céleste tout près de Jésus, d'où elle envoie un sourire\nd'amour au poète plein d'extase. A la prière de son bienheureux guide, après\ninvocation de la sainte Vierge, il obtient de voir en un clin d'œil la sainte\nTrinité ; il contemple l'union hypostatique du Verbe à la nature humaine;\nmais cette apparition ne dure que le temps d'un éclair, et le poète s'abandonne\ntout entier à l'Amour qui meut le ciel et les autres étoiles.\n    C'est sur cette vision incomparable que se termine le poème. Descendu\ndans les plus profondes ténèbres de la géhenne, le poète s'est élevé de plus en\nplus vers Dieu et est venu noyer dans la vision béatifique son âme tout\nentière. Il n'y a plus rien au delà, c'est la fin de l'imagination et l'abou-\ntissement de toute poésie.\n    Nous essayerons maintenant de dégager la doctrine qui se cache sous le\nvoile de ces vers étranges.\n    C'est l'âme humaine, c'est l'humanité tout entière dont le poème sacré nous\nchante les destinées éternelles. Créée pour le ciel et déchue par le péché, elle\n est relevée par la grâce, et, en coopérant par sa volonté libre à l'œuvre du\n salut, elle remonte de proche en proche jusqu'à ce qu'elle vient aboutir à\n Dieu. Telle est la conception grandiose dont chaque chant du poème et pour\n ainsi dire chaque vers symbolise le développement majestueux; je n'en\n donnerai ici qu'un rapide aperçu.\n    La vie est comme une forêt sombre où l'âme s'égare dans les ténèbres. Elle\n s'aperçoit, à l'heure de la maturité, qu'elle marche à sa perte, et elle voudrait\n sortir des profondeurs du mal pour gravir les hauteurs sur lesquelles brille la\n lumière du bien. Mais les trois grandes passions flétries par l'apôtre comme la\n source de tout mal : la luxure, l'orgueil et la cupidité (1), lui barrent le che-\n min et la repoussent loin de la lumière. Elle périrait donc sans remède, si,\n sollicitée par la sainte Vierge, (mater divinae gratiae), la grâce divine, et plus\n spécialement la grâce illuminante, figurée par le personnage de sainte Lucie,\n n'avait pitié d'elle et ne prévenait son cri de détresse.\n    La grâce, obéissant à l'appel de la sainte Vierge, envoie au secours de\nl'humanité la science divine (Béatrice), qui siège au haut des cieux, dans la\n\n  (1) Quoniam omne quod est in mundo concupiscentia carnis est et concupiscentia ocu-\nlorum et superbia vilae I. Epilre de saint Jean. 11, 16.\n"}, {"page_pdf": 324, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3531, "texte": "                             LA DIVINE COMÉDIE                               267\n\ncontemplation du bien infini. Cette science, qui peut être appelée de son vrai\nnom la théologie, a à son service la science humaine qui est la philosophie\n(Virgile) et qui commencera, par les seules lumières de la raison naturelle,\nl'œuvre de rédemption de l'homme. La philosophie mène l'âme humaine à\nl'exploration du sombre problème du mal ; elle lui montre comment il\ncommence par la faiblesse des sens, se poursuit en communiquant sa corrup-\ntion à l'esprit, gagne enfin et gangrène la volonté et l'amène, de chute en\nchute, à la haine de Dieu, qui est la forme du mal absolu. De cette médita-\ntion douloureuse et terrible l'âme sort avec l'horreur du péché; elle se\nconvertit, et, s'orientant maintenant du côté du bien, elle sort du funeste\nabîme et se rapproche de Dieu par le repentir.\n   Et désormais, elle gravit la rude voie du salut. Les commencements en\nsont tellement ardus que l'âme est près de défaillir en route, si la raison ne lui\ndisait d'avoir courage et de compter sur Dieu. La tentation aussi revient par-\nfois aux heures sombres, mais des secours surnaturels la mettent en fuite, et\nla grâce divine épargne à l'âme une partie de son itinéraire en la transpor-\ntant d'emblée au tribunal de la confession. L'examen de ses fautes, la con-\ntrition sincère et le ferme propos sont les trois marches du seuil de la vie meil-\nleure; l'absolution en ouvre les portes. Désormais, fortifiée par le sacrement\net à condition de ne plus regarder en arrière vers les fautes commises, l'âme\nva remonter la pente et se débarrasser successivement des souillures du péché.\nPour qu'elle rentre pleinement dans l'état de grâce et dans l'amitié de Dieu, il\nlui faut encore l'expiation temporelle. Elle hésite encore une fois — c'est la\nfaible nature qui se cabre — mais la pensée du bonheur qui l'attend lui fait\nsupporter avec courage la rude épreuve. Et après qu'elle l'a traversée, elle se\nretrouve dans l'état d'innocence primitive ; elle a repris toute son autorité\nsur elle-même, et elle revit d'une vie nouvelle.\n   Elle n'a plus besoin désormais des lumières de la raison. Une raison supé-\nrieure à la raison naturelle, une science plus haute que la philosophie vont\nilluminer de leurs clartés cette créature de Dieu, mûre pour la transfigu-\nration. Le souvenir même du mal sort de son cœur égaré; elle ne connaît\nplus que le bien; dégagée du poids de ses péchés, elle s'élève à Dieu par la\nseule tendance d'une nature qu'il a créée pour lui.\n   Alors commence pour l'âme la vie véritable, l'union progressive avec le bien\nabsolu, dont la beauté toujours plus vive et plus radieuse se révèle à\nelle d'une manière réfléchie, dans les lumières de la science sacrée. Lorsqu'elle\ns'est élevée haut dans ce noble effort, elle arrive à un'moment où ce n'est plus\npar les moyens indirects de la science, mais par la contemplation elle-même\n(saint Bernard) qu'elle saisira la beauté sans voiles, et elle sera ainsi arrivée\nà la perfection de la mission de l'humanité. Dieu même se communique à elle\nsans intermédiaire et elle ne vivra plus que de l'Amour infini.\n   Ainsi, dans le voyage du poète à travers les trois régions de l'au-delà, c'est\nla destinée de l'humanité elle-même qui se déroule sous nos yeux. Ce n'est plus\nun individu, c'est nous-mêmes qui sommes les héros du divin poème; c'est\nnotre espèce toutr entière qui nous apparaît dans cette vision prodigieuse.\nRemarquez que le parallélisme de ces deux données se poursuit à travers\n"}, {"page_pdf": 325, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3187, "texte": "268                                  DURENDAL\n\n\n\ntout le poème avec une logique rigoureuse, au point que l'on en peut suivre le\ndéveloppement chant par chant et pour ainsi dire vers par vers. Là se\ntrouve une des sources — et non la moins abondante — de l'intérêt extraordi-\nnaire avec lequel les familiers de la Divine Comédie reviennent toujours à ce\nnoble poème. Le plaisir qu'ils y trouvent n'est pas seulement de ceux que\nprocure l'harmonie des vers ou la splendeur des couleurs; il est de la nature\nla plus hautement intellectuelle, il résulte de l'intimité entre eux et l'idéal\nmême du poète. Cet idéal devient en quelque sorte leur propre bien, leur\nœuvre à eux; il leur semble, à mesure qu'ils le dégagent de ses voiles et en\nvoient apparaître l'éclat, qu'ils l'ont conçu eux-mêmes, et ils ont l'impression\nd'être comme les collaborateurs du poète. Chacun d'eux repense la Divine\nComédieàson tour, si l'on peut ainsi parler, et il n'y a pas de jouissance\nesthétique plus intense et plus pure.\n\n                                           *\n                                          * *\n\n   Quel est maintenant, en dernière analyse, cet idéal qui se révèle enfin à la\ncontemplation émue du lecteur? C'est, on vient de le voir, une pensée\nmorale, une vue catholique sur la destinée du genre humain, La beauté\nesthétique, telle qu'elle se manifeste dans son expression, n'est que le rayon-\nnement extérieur de cette pensée, le vêtement en quelque sorte de sa vérité\net de son excellence. Cette pensée est l'idée même du poème. C'est elle qui\ndégage la beauté comme le soleil ses rayons, et elle est belle dans la mesure\noù elle est bonne et sainte. La mission du poète consiste à la faire pénétrer\ndans les esprits au moyen de la beauté, pour l'y rendre féconde et éducative,\nde telle sorte que l'œuvre d'art, sans perdre son caractère esthétique, soit en\nmême temps œuvre de progrès humain et d'ascension à la forme la plus\nhaute et la plus pure de la vie.\n   C'est Dante lui-même qui a conçu de la sorte l'art et la mission de l'artiste,\nlorsque dans sa lettre à Can Grande della Scala, il formule comme suit le but\nde la Divine Comédie: « Arracher les vivants à l'état de misère où ils sont plon-\ngés dans cette vie et les conduire à l'état de félicité. (I) \"\n   Et c'est ainsi que remontant de proche en proche aux hauteurs où le vrai,\nle beau et le bien s'unissent et se fondent dans l'Etre par excellence, le grand\npoète fait cesser l'antagonisme de ceux qui veulent que l'art soit son but à\nlui-même et de ceux qui entendent qu'il contribue comme toute œuvre\nhumaine aux fins suprêmes de l'humanité et de la civilisation. Oui, le but\nunique de l'art c'est de réaliser la beauté; mais la beauté elle-même n'est que\nla splendeur du vrai et le symbole du bien, et celui-là est le plus grand des\npoètes qui, comme Dante Alighieri, reconstitue dans un chef-d'œuvre la vie\nmystérieuse de cette indivisible trinité.\n                                                               GODËFROID KURTH.\n\n\n\n  (1) Dicendum est breviter quod finis totius et partis est removere viventes in hâc vita\nde statu miseriae et perducere ad statum felicitatis. Opere Minori, éd. Fraticelli, 1.111 p.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison05-002", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 269, "page_fin": 285, "titre_corps": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 328, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 84, "fin_caractere_exclue": 1811, "texte": "Bonnes Gens dans leur Petite Ville\n                                  ROMAN\n\n\n                                   (Suite et fin)\n\n\n\n\n                                      XVI\n\n\n                   LA femme de Monsieur Pioot perdait la parole devant son\n                      mari, et s'enfermait dans une timidité extrême; elle récu-\n                      pérait l'usage de ses facultés, quand elle ne se trouvait\n                      qu'avec ses amies.\n                        La secrétaire des Dames de la Miséricorde, l'une des\n                      meilleures connaissances de Madame Laton, finissait\n                      précisément un petit discours :\n                        — ... Enfin, mes chères, vous en penserez ce que vous\n                      voulez... Mais cette mère est bien imprudente !\n   — Nous sommes toutes de votre avis !\n   — Les Aubrie avaient hâte de marier leur neveu...\n   — On sait pourquoi ! on sait pourquoi !\n   — Chut! ne soyons pas méchantes.\n   — Méchantes?... demanda Madame Pioot. Ce n'est pas noircir son pro-\nchain que de dire la vérité. Nous ferions, au contraire, notre devoir en préve-\nnant la pauvre Marguerite. Bientôt il sera trop tard, et les regrets devien-\ndront inutiles.\n   Madame Manster, enfin d'accord avec lés dames du parti modéré, regarda\nsa fille qui allait avoir vingt-neuf ans :\n   — Quel monde fréquentait ce Paul Aubrie? Je le connais à peine. Il doit\nêtre bien jeune. Au lieu d'attendre quelque temps... de voir la société comme\nil faut... de s'amender en àcquerrant les usages' bienséants... non! ii se\nmarie ! L'a-t-on seulement rencontré à l'une de nos redoutes?\n\n\n  (1) Voyez Durendal, numéros de décembre 1901, de janvier, de février, de mars et\nd'avril 1902.\n"}, {"page_pdf": 329, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2691, "texte": "270                              DURENDAL\n\n\n    — Je n'aurais pas dansé avec ce monsieur 1 déclara Mademoiselle Manster\n d'un ton pincé.\n    — A la bonne heure! à la bonne heure ! crièrent toutes les dames.\n    — L'assentiment de Victor et de Rose ne m'étonne guère ; je comprends\n plus difficilement que Zoé ait consenti si vite à accepter cette alliance, dit\n Madame Pioot.\n    La question était déplacée. Les amies ne s'en aperçurent point.\n    — Zoé? Zoé!... Vous êtes bien naïve, ma chère. Les Laton ont une belle\nfortune...\n    — Les Aubrie sont riches...\n   — C'est un mariage d'intérêt.\n   — L'argent prime tout ! Le monde ne recherche plus la vertu, les qualités\nde la naissance. Il interroge : Combien de dot? Quelles espérances?\n    Celle qui parlait ainsi prenait une contenance dédaigneuse et triste. Ses\namies se rappelèrent qu'elle avait refusé pour gendre, un jeune homme\ntrès honorable, intelligent, travailleur — et pauvre. Sans s'arrêter à cette\nremarque, elles exaltèrent les mariages d'amour. Chacune parut se souvenir\nd'un bonheur pareil. Levant les regards au ciel, elles montraient le blanc de\nleurs yeux.\n   — Adieu, mes chères! J'ai promis à mon mari de rentrer avant quatre\nheures.\n   — Vous le gâtez ! vous le gâtez!\n   Madame Pioot se retournait, saluait amicalement ; les autres inclinaient la\ntête, souriantes et affectueuses.\n   — Pauvre femme, dit la secrétaire des Dames de la Miséricorde, Monsieur\nPioot la tyrannise... Elle méritait une petite compensation dans la vie...\nVous deviniez, n'est-ce pas?... Madame Pioot espérait que son fils serait\nagréé chez les Laton. Au revoir! Je dois aussi vous quitter.\n   Lorsque la secrétaire se fut suffisamment éloignée, Madame Manster\ns'écria :\n   — Ah ! ah ! Et notre bonne amie souhaitait que sa fille attirât l'attention de\nPaul Aubrie!\n   Il est probable que les dernières promeneuses firent un retour sur elles-\nmêmes, car ces dames se turent. Un petit regret, peut-être même un petit\nremords, les tourmentait. Leur médisance n'était pas préméditée; leur mali-\ngnité n'était pas voulue. Elles parlaient vite et beaucoup. Celles-ci désiraient\nparaître aussi bien renseignées ou aussi perspicaces 'que celles-là, et cette\némulation, jointe à de la nervosité, les menait plus loin qu'elles n'auraient\nvoulu. L'une d'elles dépassant alors la mesure, toutes redevenaient sincè-\nrement charitables.\n   — Enfin, le bon Dieu les protégera. Nous avons vu des mariages qui\ns'annonçaient sous des auspices défavorables, et la suite prouvait que les\nsuppositions étaient erronées.\n   — Paul Aubrie se corrigera. Sa femme est si charmante I\n   Sous les grands marronniers du boulevard de Tiest, il n'y eut plus de\ndames.\n"}, {"page_pdf": 330, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3518, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            271\n\n\n    Le soleil tendait entre les arbres des stries vibrantes; sur le sol, des disques\n de vermeil étaient tombés du ciel, à travers les branches; tout près, la\n rivière charriait l'or et l'argent de cet après-midi d'été. La campagne s'offrait\n calme ; la viljette, ses clochers, les toits, les murs, paraissaient reposés et con-\n fiants; l'heure qui tinta lentement dans la tour de l'église primaire, marquait\n bien la sérénité des hommes et des choses.\n    Ce fut pendant ces jours d'août que les habitants du Béguinage se prépa-\n rèrent à fêter et à recevoir dignement les disciples de saint François, qui\n ramèneraient le pittoresque des costumes monastiques et l'effusion de la\n parole divine dans le vieux quartier. Les premiers Récollets, revêtus de la\n bure sévère, montrèrent des visages bon-enfant, des joues pleines et réjouies.\n Le peuple s'accoutuma aussitôt à leurs gros pieds nus, à leur tonsure\n énorme. Quelques ouvriers avaient été accostés par les Pères, qui s'infor-\n maient avec sollicitude de leurs besoins moraux. Ils acquiesçaient, ces braves\n gens, à la promesse de beaux sermons, d'offices célébrés pompeusement. Une\n fierté croissait au Béguinage. Désormais, les cérémonies de la chapelle dépas-\n seraient, en nombre et lustre, celles de l'église paroissiale. On verrait\n accourir les bourgeois de toute la ville, avides d'entendre les prédicateurs\n diserts, désireux de profiter des facilités nouvelles pour se confesser et pour\n assister à messes et saluts. Les Récollets avant-coureurs purent regagner le\n monastère et certifier que l'opinion publique leur était favorable.\n    Une dorure effleurait le ciel du côté de l'orient, la fraîcheur du soir rem-\nplissait encore les rues, et déjà les hommes, dans des pantalons de coutil\nbleu, leurs chemises ouvertes sur la poitrine, se mettaient à l'œuvre, afin de\ndresser les mâts enrubannés ou d'achever la décoration fleurie des arcades de\nfête. Des verdures profondes, arrondies en dôme, augmentaient l'éclat des\nroses trémières piquées dans les branchages ; elles étaient ardentes comme un\nbeau sang, claires comme la journée ou pareilles à la chair des tendres\npucelles. Un arc multicolore s'élevait à l'entrée de chaque venelle. L'émula-\ntion pressait les habitants. Les plus humbles logis se paraient d'oriflammes\nbleues, de drapeaux blancs et jaunes, d'inscriptions naïves qui souhaitaient\nune bienvenue. La vieillesse des pignons, des fenêtres à croisillons vermou-\nlus, des corniches pesantes, des poutres aux mascarons flabelliformes,\ntoute une antique vie se rajeunissait dans l'envolée des couleurs, dans l'on-\ndoyance de parfums rustiques. Des arabesques de sable traçaient des chro-\nnogrammes et couvraient les pavés usés. La place du Tilleul ressemblait à\nun magnifique jardin.\n    Les envoyés de Dieu passèrent processionnellement au milieu de cette\njoie, et ils apportèrent réellement le sourire du Seigneur chez les simples qui\nlouangeaient, avec cette ferveur candide, le ciel recelant l'éternelle festivité\npromise aux hommes de bonne volonté.\n    L'orgue, l'encens, les prières, étaient le pressentiment de l'idéal paradis. Un\nmoine monta en chaire. Il pleurait d'attendrissement. Quelques-uns virent une\nauréole autour de son front inspiré. Son éloquence magnifia les vertus de\nl'heureux Béguinage ; elles allaient grandir encore. L'orateur considérait dans\nl'avenir les effets de sa mission. Dès cette terre, grâce aux pratiques dévo-\n"}, {"page_pdf": 331, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3350, "texte": " 272                               DURENDAL\n\n\n  tieuses, les fidèles jouiraient d'un avant-goût de la béatitude. Ses paroles\n   tombaient dans les esprits extasiés, on buvait le dictame des mots pieux, le\n  charme des périodes enveloppait suavement l'assistance. Les yeux se figeaient,\n  les lèvres entr'ouvertes aspiraientl'invisible, les physionomies étaient pareilles\n  à celles fixées par le pinceau des primitifs. La race se continuait avec les\n  mêmes signes. Une présence surnaturelle marquait les fronts, et le Christ et\n  la Vierge n'avaient pas de féaux plus brûlants. Des fidèles assiégèrent le con-\n fessionnal du prédicateur.\n     Au dehors, l'atmosphère s'imprégnait d'exhalaisons fleuries. La menthe, le\n thym, la camomille, les sauges, les thuyas, écrasés sur le sol, mêlaient des\n souffles griseurs. Le rire discret des façades pomponnées persistait dans la\n nuit montante. Une clarté semblait tomber des drapeaux balancés sous une\n brise tiède. Devant les cabarets, des gens s'installaient, la conscience tran-\n quille et l'estomac d'autant plus dispos. On se communiquait des réflexions\n consolantes. Tel bourgeois, qui n'avait plus fréquenté l'église depuis dix ans,\n pria sincèrement cet après-midi. Chacun savait une histoire édifiante.\n     Les avancés n'auraient pas osé montrer le moindre sentiment d'indiffé-\n rence. Monsieur Manster voulut traverser le Béguinage, il s'arrêta longuement\n devant les décorations. Le peuple lui pardonnait presque ses opinions\n antipathiques. La figure tourmentée du politicien devenait aimable. Un désir\n de fraternité grandissait. Le quartier accueillait à bras ouverts tous les habi-\n tants de Tiest. Les gens s'offraient, les uns aux autres, de belles chopes de\n bière brune et mousseuse. Des fillettes et garçonnets adoucissaient leurs\n voix et essayaient des cantiques.\n     Rose Aubrie, revenant de la cérémonie, entendait Anna s'écrier gaîment :\n     — C'est une bénédiction du ciel ! Mademoiselle Zoé se confesse ! Comme\nje quittais la chapelle, je l'ai vue qui s'agenouillait dans la rangée des péni-\n tents !\n     Rose eut l'impression de vivre le plus grand jour de fête : Pâques, — rame-\n nant les pardons, les bons propos, le soulagement des consciences!\n  ' La tristesse devint une consolation pour elle. Dieu lui réservait la souffrance,\n afin que, privilégiée, elle put acquérir des mérites surabondants. Elle se\n plongea dans la pensée de sa condition malheureuse. Le sentiment d'apàise-\n ment pénétrait trop profondément le Béguinage : Rose n'obtint point les\n peines qu'elle se souhaitait. Etaient-ce les effluves des fleurs mourantes et\nodorantes qui la soulevaient comme dans un rêve? Elle se serait pâmée, ses\nyeux se seraient remplis de larmes, mais elle ne trouvait pas la douleur qui\nfait jeter un cri déchirant. Et ceci lui parut le plus miraculeux bienfait\ndu ciel.\n     Tout à coup, le Béguinage tressaillit dans cette soirée si tranquillement\nheureuse. Une musique alerte sautillait soudain à l'entour des vieux murs,,\nsuivait les ruelles, secouait en passant les banderolles, faisait sortir les femmes\net les enfants de leurs- demeures, et appelait les garçons attablés au cabaret.\nLe peuple fut sur jambes, et la fanfare arriva devant le nouveau couvent,\ntraînant une multitude après elle. Cette sérénade aux flambeaux devait clô-\nturer les fêtes religieuses.\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3139, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           273\n\n\n     Les valses, les pas redoublés, lancés vigoureusement aux échos, étonnèrent\n  la paix de ce lieu. Elle échappait, l'intention pieuse de la musique profane.\n  Les choses, qui reflètent les événements, parurent troublées par ces accords\n  nouveaux. La flamme des torches rougeoyait. Les franches couleurs des ban-\n  nières papales, arborées aux fenêtres du monastère, prenaient des teintes\n  étranges. Tout le quartier eut subitement l'aspect douteux des soirs de ker-\n  messe, quand les hommes enivrés cherchent les aventures avec des hoquets\n et des titubations. Les pignons remuèrent à la lueur des feux; des éclairs\n rejaillirent aux croisées. Les cuivres stridents brisaient le cérémonial ingénu\n et le souvenir précieux de la journée.\n     Des lurons parcoururent la foule; ils portaient déjà le chapeau sur l'oreille.\n Leurs allures conquérantes allumaient des regards. Un remous agita le\n peuple. Des cris se mêlaient aux voix devenues plus hardies. Des énerve-\n ments frissonnèrent.\n     La fanfare commençait son dernier morceau — un motif populaire dans la\n ville.\n    On avait été sincèrement touché par les grâces mystiques ; on s'était remis\n un peu des émotions dans les estaminets. On oublia que ce jour ne devait\n rappeler aucun autre. Les braves gens perdirent la tête. Ils chantèrent à\n cœur joie. La Mieke des refrains, la belle et bonne flamande des amoureux\n exubérants, fut célébrée sans contraintes. Les cantiques étaient loin ! Et cette\n fanfare qui soufflait en l'honneur des Révérends Pères, accompagnait le\n chœur et renforçait son entrain. Une folie s'emparait aussi des musiciens.\n Elle brûlait bien, la passion patriale pour les plaisirs débridés, danses, beuve-\n ries et cris ! A la place du Tilleul, des garçons et des filles dressèrent une\n estrade sur les tonneaux vidés tantôt avec une componction si grande! Les\n pistons, bugles, trombones, bombardons, ronflèrent; un rythme se dessina.\n Les couples tournoyèrent.\n    Dans la nuit chaude, les voix montèrent jusqu'au matin vers les étoiles\n bénévoles. Jamais, même pendant la grande foire annuelle de Tiest,\n on ne s'était amusé plus fervemment. Des vieux regagnèrent le logis, à la\nlueur rose de l'aube. Des jouvencelles trouvèrent ce soir, leurs premiers sou-\npirants.\n    Les portes et les fenêtres restèrent closes, quand le soleil brillait déjà au\nmilieu des hautes nues. Le bon peuple, en se reposant, prolongeait son plaisir\ndans le rêve de la veillée.\n    Il ne fallait pas s'étonner d'entendre, le lendemain, des exclamations...\nLes fâcheux se scandalisèrent. Certains notables rendirent la ville haute res-\nponsable de ces débordements. Les bourgeois du marché et de la grand'rue\navaient amené l'exemple de leurs mœurs faciles, dans le plus religieux quar-\ntier de Tiest. Les gens sages suivirent un mauvais exemple, mais cet entraî-\nnement n'était que momentané...\n    Somme toute, l'indulgence remplit vite les âmes. Et ceux qui reconnurent\nleur participation aux liesses nocturnes obtinrent, près des excellents moines,\nune rémission pleine et entière.\n"}, {"page_pdf": 333, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2984, "texte": "274                              DURENDAL\n\n\n\n\n                                     XVII\n\n    Toutes les fleurs flétries, toutes les verdures fanées, toutes traces de ker-\nmesse ayant disparu, on rentra les drapeaux. Les bons chrétiens ne se sou-\nvinrent plus que de l'installation solennelle des R. P . Récollets. L'atmosphère\nreposante et pieuse baigna des consciences satisfaites.\n    Chaque jour, les habitants privilégiés du Béguinage reprennent le chemin\nde la chapelle. La rue Sainte-Catherine y gagne de l'animation. Cependant\nle mouvement de ces dévots est mesuré, un peu effacé, d'une réserve parfaite.\nMalgré le concours de monde, la rue conserve sa gravité.\n    Il se fit que des gens quittant la chapelle, après une réunion du tiers-ordre\nfranciscain, virent Monsieur Paul Aubrie qui passait en courant. Son air\nbouleversé les impressionna. Ils s'accostèrent et parlèrent de l'incident; ils\nralentirent leur marche. Plusieurs ne. rentrèrent pas au logis. Des attroupe-\nments se formaient à une distance respectueuse de la maison des Aubrie. Les\ndeux servantes, Anna et Marie, étaient apparues sur le seuil de la porte. Elles\nse penchaient et regardaient de tous les côtés. Leurs attitudes décelaient une\nanxiété.\n    Tout à coup, les curiosités se fixèrent. Paul Aubrie arrivait, accompagné\nde Monsieur le Docteur. Les gens se retirèrent, emportant la préoccupation\nnouvelle de savoir qui pouvait être tombé dangereusement malade. Made-\n moiselle Zoé étant la plus âgée, celle-ci se trouvait au bout de chaque\nhypothèse.\n    Les gens ne se trompaient pas.\n    Le docteur entra dans la chambre de Zoé. Rose se leva silencieusement,\n Victor montra d'un geste désolé le lit, où sur l'oreiller blanc, la figure de Zoé\n s'empourprait de fièvre. Ses yeux, dans les orbites agrandies, fixaient un\n point, toujours le même; de temps en temps elle ouvrait la bouche, et son\n long corps maigre s'agitait sous les draps.\n     Le docteur s'était penché.\n    Zoé porta la main au côté, elle se redressa, elle fut secouée par une toux.\n  Le médecin collait son oreille contre le dos de la malade. Il auscultait sa\n poitrine, il palpait ses membres, il pressait son poignet.\n     Derrière lui, Rose, Victor et Paul retenaient leur souffle. Il semblait\n  que cet homme disposât de la vie de Zoé. Ils n'entendirent pas que Marie et\n Anna approchaient. L'existence était suspendue pour tous. Ils ne pensaient\n  plus, ils attendaient qu'une lueur dissipât l'obscurité de leurs esprits, ou que\n  la ténèbre devint irrémédiable. Ils ressentaient seulement, sans souffrir de ce\n  malaise physique, un serrement autour de la gorge.\n     Le médecin recula, afin que la lumière du jour éclairât pleinement la ma-\n  lade. Il restait muet, un pli au milieu du front.\n     Zoé murmura. Sa sœur et son frère se jetèrent vers le lit.\n     — Je ne me sens pas bien... dit-elle.\n     Le docteur écarta les parents, il prononça d'une grosse voix tranquille :\n     — Nous allons vous guérir, Mademoiselle.\n"}, {"page_pdf": 334, "page_imprimee": 275, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2816, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            275\n\n\n    Il se retirait et son visage redevenait calme. Quand il regarda une dernière\n fois Zoé, une expression aimable et satisfaite s'arrondissait au-dessus de son\n menton.\n    Le docteur descendait l'escalier sans bruit. Il ne parlait pas. Les Aubrie\n le suivaient; ils comprimaient leur cœur.\n    Au rez-de-chaussée, dans la petite chambre, sous les regards éplorés de\n ceux qui l'entouraient, cet homme annonça :\n    — Le cas paraît sérieux. Mademoiselle votre sœur est atteinte d'une\n pneumonie... Il réfléchit, et questionna : — Mademoiselle souffrait depuis\n quelques jours ?...\n    Victor considérait le médecin avec des yeux vides. Paul, sans savoir pour-\n quoi, s'approchait de la fenêtre, mais il ne voyait pas le jardin rempli de\n fleurs et de lumière. Rose se raidissait, sa voix était blanche :\n    — Ma sœur descendit ce matin, comme de coutume. Elle s'assit à table et\n m'appela. J'ai la tête lourde, je n'ai pu dormir cette nuit, disait-elle. Zoé mar-\n chait difficilement. Elle me demanda de l'accompagner... je l'aidais à se dés-\nhabiller... Je vis qu'elle était gravement indisposée.\n    — Mademoiselle Zoé se plaignait sans doute depuis longtemps, de fatigues\nsoudaines, d'essoufflements et de vertiges ?\n    — Ma tante ne se plaignait jamais ! s'écria Paul.\n    — Jamais... Jamais... Mon Dieu ! Mon Dieu !\n    Et Victor levait les bras et sa tête oscillait. Il empoigna le médecin :\n    — Docteur, vous la sauverez ! Vous devez la sauver !\n    Le praticien se dégageait. Il ouvrit son portefeuille. Il crayonna une ordon-\nnance.\n    — Mademoiselle prendra cette potion. L'état de la malade ne présente\npas de danger immédiat. Monsieur Victor, voyons, vous vous alarmez vai-\nnement !\n    En sortant, il dit à Rose qui retournait près de Zoé :\n    — Je reviendrai bientôt.\n    L'aînée attira la main de sa sœur. Elle avait fermé les yeux, un sifflement\nirrégulier s'échappait de ses lèvres. Parfois Zoé pressait doucement les doigts\nde Rose. Et soudain, sans lâcher cette main, Zoé s'asseyait dans le lit, la\nfigure angoissée :\n   — J'étouffe!...\n   La toux crevait dans sa poitrine. Elle expectorait avec un bruit rauquè. La\ncongestion des poumons et des bronches dégorgea un peu de sang.\n   Cet effort l'avait brisée; la sueur mouillait ses cheveux. Elle se tourna du\ncôté de la ruelle.\n   Paul touchait l'épaule de Rose, qui priait en contemplant le petit crucifix\npendu contre le mur, au-dessus de la couche. Il la prévenait :\n   — Victor se lamente, comme un enfant. Il perdrait la 1ête, si vous ne- lui\nfaisiez entendre raison.\n   La respiration grinçante de Zoé exacerbait le silence. Paul essaya de ne\nplus écouter, mais telle une vrille qui s'enfonce, le petit bruit pénétrait à\nchaque cran dans sa chair.\n"}, {"page_pdf": 335, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3145, "texte": "276                               DURENDAL\n\n\n\n    Rose avait pris un ascendant extraordinaire sur les siens. Elle se trouvait\nêtre le cœur et l'esprit de cette maison. A Victor qui se désespérait, elle impo-\nsait la nécessité des circonstances, l'obligation d'accepter l'épreuve ; elle guida\nl'inexpérience de son neveu; elle dirigea l'assistance des domestiques. Elle\nfut une femme prévoyante, étonnamment courageuse. Elle n'hésitait pas\ndans la décision et dans l'ordre. On la vit partout, empressée et silencieuse.\nLe danger l'avait ployée, elle se redressa, elle le mesura d'un regard brave.\nC'était elle qui accomplissait les prescriptions du médecin, ou surveillait leur\nexécution.\n     Monsieur le Docteur revint l'après-midi. Cette seconde visite du médecin\npendant la même journée, terrifiait Victor. Rose éloigna son frère et son\nneveu. Elle voulait supporter toute la douleur de la réalité.\n     Elle dit :\n     — Vous me devez la vérité. Je la devine, et je suis préparée à la subir.\n     Le médecin parlait lentement. Ses yeux attachés sur le visage de Rose,\n il guettait ses impressions, prêt à se servir des réticences, des suppositions\n optimistes, si elle faiblissait dans la vaillance.\n     — L'irrégularité du pouls fait craindre une affection cardiaque. La malade\n est âgée ?...\n     — Soixante et un ans. Rose répondit, sans un trouble apparent.\n     — Je lui aurais donné plus... Je vais essayer l'emploi des stimulants. Peut-\n être déterminerai-je une réaction... mais je ne puis vous promettre de réussir.\n Vous éviterez à la malade toutes émotions ..\n     Ils entrèrent dans la chambre de Zoé. Une cornette blanche, la robe noire\n d'une sœur de charité, mandée par Rose, glissaient vers eux.\n     Le médecin et la religieuse chuchotèrent. Le médecin s'asseyait, et Zoé\n poussait une courte plainte ; déjà le praticien frottait doucement le doigt sur\n  la peau que gonflait une injection d'éther.\n     L'aînée appela Rose, et celle-ci lui offrit la confiance de son visage tran-\n  quille. Zoé la regarda longuement, elle chercha de nouveau sa main...\n     Les deux sœurs demeurèrent seules. La malade s'agitait, se retournait,\n  soufflait péniblement. Elle demanda :\n     — Quelle heure est-il ?... Faites de la lumière. Comme le ciel est sombre !...\n      Et avec affection :\n      — Je vous aime bien, Rose. Quand vous êtes près de moi, je me sens mieux.\n      Dans des moments pareils, Rose devait se contraindre violemment pour\n   ne pas perdre son courage, pour ne pas pleurer comme les autre !\n      Pendant la nuit, la malade divagua; elle s'adressait à des personnes incon-\n   nues. Le délire augmentait. Elle cria. Elle voulut se lever et marcher. La\n   religieuse, effrayée par la durée de l'accès, vint réveiller Rose qui sommeillait\n   depuis une heure.\n      Zoé grelottait à présent. Elle claquait des dents. Un grand froid descendait\n   sur elle. Comprenant soudain qu'on avait appelé Rose à son secours, elle\n   sortit de l'égarement. Encore une fois sa pauvre main chercha la main de\n   Rose, et s'étant recouchée, frissonnante, elle dit ces mots entrecoupés :\n      — Je vous demande pardon, ma sœur...\n"}, {"page_pdf": 336, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3254, "texte": "                   BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           277\n\n\n       Le lendemain, la pluie se brisait contre les vitres, le vent arrachait les\n    feuilles vertes et les faisait tournoyer au-dessus du jardin. Des bruits sourds\n    s'entendaient dans le lointain, ils grondaient, ils éclataient, furieux, en\n    secouant les fenêtres. Et les branches éperdûment allongées, tordues, cinglées\n    d'averses, remplissaient l'enclos de fureurs et de souffrances. Le ciel roulait\n    des nuages noirs.\n       La maladie empirait. Zoé se débattait. Elle agitait ses bras maigres, tantôt\n    pour implorer de l'aide, tantôt pour écarter l'invisible poids qui écrasait sa\n    poitrine. Le halètement devenait un bruit terrible, un soufflet dans une forge.\n    Dehors déferlait l'épouvante de la tempête. Ils étaient tous près du lit,\n   impuissants et révoltés contre le sort implacable. Rose ne pouvait prier.\n   Victor n'avait plus de larmes. Paul subissait l'insurmontable effroi de la mort\n   physique. Un cadavre enfermé dans un cercueil ; le retour du corps à la\n   terre... Ce matin, dans l'effusion d'une tendresse que le malheur rendait\n   d'abord plus grande, il avait subitement quitté Marguerite. La chaleur de son\n   contact le glaça. L'anéantissement d'une vie à côté d'eux, à côté de leur jeu-\n   nesse, c'était comme le ricanement, la revanche suprême, tapis derrière le\n  plus sûr bonheur. Paul avait voué une affection profonde à sa vieille tante.\n   Il cherchait encore ce qui rappelait Zoé, telle qu'elle était hier. Il ne retrou-\n  vait presque rien sur cette figure ravagée.\n      Une nouvelle consultation réunissait plusieurs médecins. Ils se hâtaient\n  d'apaiser la crise. Ils doublaient les doses de morphine. Aucun d'eux ne don-\n  nait de l'espoir.\n      Et Victor qui s'accrochait à la possibilité d'un miracle, allait de l'un à\n  l'autre, affolé. Il les supplia de mentir, enfin !\n      Les servantes sonnaient à la porte du couvent.\n     Rose aperçut Monsieur Demans.\n     Elle n'eut que ces mots :\n     — Ma sœur va être administrée !\n     Il parla. Elle ne vit point son maintien, elle n'entendit point sa voix.\n  Demans était séparé de Rose par un incommensurable espace de temps. Elle\n  ne se rendit pas compte de cette impression. Elle n'éprouvait rien, sinon l'im-\n  mensité du malheur qui planait, qui descendait de plus en plus, dont ils\n sentiraient bientôt l'attouchement tragique.\n     Elle rencontra Madame Laton, elle lui dit :\n     — Laissez-nous seuls !\n     Lorsque le prêtre quitta Zoé, la sœur de charité prévint les Aubrie ;\n     — Mademoiselle se repose. Elle est plus calme. Je vous appellerai quand\nelle se réveillera.\n    Victor découvrit dans ces paroles des indices de confiance. Il déraisonna.\n Il suivait des suppositions nombreuses, et plus certaines d'instant en instant.\nIl implora une approbation de ses méprises. Bientôt il se monta : Le décou-\nragement de Rose devait tenter Dieu ! II lui reprocha d'être faible. Il com-\npara la débilité de son âme aux vertus solides de Zoé. Paul l'obligea brus-\nquement à se taire. Victor comprit son ingratitude, il se couvrit le front de ses\nmains, puis il avança les bras vers Rose. Paul approchait. Tous les trois se\ntinrent embrassés.\n"}, {"page_pdf": 337, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3022, "texte": "278                               DURENDAL\n\n\n    Avec le crépuscule, le calme renaquit sous le ciel. Le jardin redevint lumi-\nneux. Un rayon de soleil s'allongea dans la pièce où se trouvaient les Aubrie.\n Les arbres et les fleurs étaient rajeunis; les oiseaux gazouillèrent comme à\n l'aurore.\n    Paul souffrit du charme des choses; la tristesse de la mort s'agrandissait\n dans ce décor. Victor voulut deviner un présage parmi les nues pâles et\n bleues; sa foi se fortifiait dans l'épanchement de cette balsamique vesprée.\n Rose les avait quittés, elle s'obligeait à vaquer aux soins du ménage. Elle\ndonnait des ordres. Marie et Anna ne lui répondaient qu'en remuant la tête.\n La nécessité des besoins usuels, petites commandes, informations courantes,\ncalculs d'une maîtresse soucieuse d'économie, ces manifestations de l'exis-\ntence matérielle revêtaient une laideur blessante. Les pénibles contraintes\n auxquelles Rose se soumettait, parce que Zoé devait approuver cette con-\n duite I\n    La robe noire et la cornette de la religieuse s'agitèrent dans le cadre de la\n porte :\n    — Mademoiselle souffre moins. Il faudrait profiter de cette accalmie.\n    Victor était déjà monté. Il entretenait Zoé des transes qu'il avait endurées\net de ses espoirs qui se réalisaient. Il ne cessait de parler. Les reflets du\ncrépuscule rosissaient dans la chambre, une tiédeur entrait avec ces derniers\n rayonnements.\n    — ... Vous achèverez votre convalescence dans le jardin, chère Zoé. Et il\n montrait la croisée brillante. — Les journées de septembre sont les plus\nbelles; vous reprendrez, petit à petit, vos occupations...\n    Zoé se taisait. Une sensation de repos la pénétrait. Son visage s'imprégnait\nde sérénité. On eut dit qu'elle avait peur de faire un mouvement qui dissipe-\nrait cette quiétude. Elle tournait les yeux vers son frère, la tête droite au\nmilieu de l'oreiller. Elle se désintéressait des promesses de guérison...\n    En répondant d'une voix frêle, elle ne paraissait pas confirmer les paroles\n de Victor...\n    — Oui... Oui...\n    Un songe la portait plus loin que l'heure présente, au delà de ceux qui\n étaient à ses côtés.\n    Son regard devenait d'une extrême douceur, il touchait une vision enchan-\ntée. Tous crurent qu'elle allait sourire.\n    Ils prolongeaient, dans le silence, cet apaisement. La brune effaçait peu à\npeu les apparences, l'obscurité couvrit les murs; une lueur s'attardait à la\nfenêtre qui voyait le couchant.\n    La nuit entassait les ombres. Ils entendirent le graillonnement des bronches,\nle sifflet de la respiration saccadée, le bruit de forge. Le son strident et faux\nprécipitait de nouveau les alarmes. Rose allumait une veilleuse. Ils s'aperce-\nvaient vaguement à cette lumière tremblotante. Le même désespoir sans\nissue les confondit. Victor et Paul sanglotèrent dans un coin. Rose se tenait\ncourbée près de Zoé qui ne la reconnaissait plus. La religieuse prévint Anna.\nCelle-ci se hâta vers la demeure du médecin, avec la certitude qu'il arriverait\n pour la dernière fois.\n"}, {"page_pdf": 338, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2844, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           279\n\n\n   La malade rentrait dans le délire. Victor et Paul s'étaient enfuis. Le méde-\ncin constata l'inaction des remèdes. Il ne devait plus qu'adoucir les souffrances\nde Zoé.\n   Rose avait bu toute l'épreuve. Elle était inerte devant la catastrophe. Sa\ndouleur atteignait le degré ultime, et paralysait ses perceptions.\n   Le jour se levait. Rose répétait machinalement :\n   — Nous ne devons pas oublier l'envoi des lettres de faire-part à nos deux\ncousins de Liége. Nous en adressons une au curé de Saint-Léon, qui est un\npeu notre parent...\n   Les mots devenaient vagues, elle baissait la tête, son menton s'enfonçait\ndans sa poitrine. La fatigue l'anéantit. Elle dormit.\n   Le soleil éblouissait maintenant cette chambre. On avait voulu fermer les\nrideaux. Zoé fit un geste. Elle désirait le grand soleil. Elle murmura le nom\nde Marguerite. Elle le répéta, en regardant Paul.\n   Il la devinait.\n   Les deux fiancés arrivèrent. Zoé les contempla; sa figure grise prit subite-\nment une intensité merveilleuse de tendresse. Un éclat surgit au fond de ses\nyeux caves. Devant elle, Marguerite s'auréolait. En ses cheveux blonds pal-\npitait la flamme du ciel d'été. Son attitude éplorée la drapait d'une grâce\nnouvelle.\n   — Un ange! balbutia Zoé, dans un ravissement.\n   Marguerite s'agenouilla. Paul, dominé par la majesté de la mort, pliait les\ngenoux. La dernière expression de cette vie qui finissait lui apportait, malgré\nson désespoir, un sentiment de suprême beauté. Zoé levait sa main vacillante,\ncomme pour bénir. Victor se maîtrisa, Victor embrassa pieusement cette\nmain. Rose inclinait sa face pâle sur le front de sa sœur.\n   Les lèvres de la mourante remuèrent. Elle voulait parler, elle essaya\nd'enlacer le visage qui touchait sa chair déjà froide. Ses yeux se révulsèrent.\n   Ses doigts agrippaient incessamment les couvertures du lit. Le mouvement\nmachinal se ralentissait peu à peu.\n   Tous étaient prosternés et priaient.\n   La sœur de charité tira les rideaux devant les fenêtres resplendissantes.\nDeux cierges grésillèrent.\n  Zoé tenait un crucifix entre ses mains jointes et rigides.\n\n\n                                     XVIII\n\n   La morte laisse une mémoire indélébile. Des paroles basses alourdissent\nle silence de la maison. On marche en étouffant le bruit des pas. Les esprits\nne s'évadent point de l'ambiance. Chacun s'enfonce dans la tristesse, gîte en\nsa peine, la nourrit de ses rêveries. A midi et le soir, autour de la table,\nVictor, Rose et Paul regardent une place inoccupée. Et les semaines fuient,\nmais Zoé est derrière toute pensée. Au jardin, s'ouvrent les dernières fleurs.\nElle avait fait semer ces asters violets... Ils vont les contempler, comme des\nplantes qui pousseraient sur une tombe. A l'heure où l'aînée avait coutume\n"}, {"page_pdf": 339, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3350, "texte": "280                                DURENDAL\n\n\n\nde rentrer, après ses achats matinaux, parfois la sonnette retentit... Ils s'évi-\ntent, pour ne pas montrer la contraction de leurs visages. Marie et Anna\nexagèrent les difficultés du service, dans le regret des connaissances infinies\nde la disparue. Victor est allongé dans un fauteuil. Autour de lui s'épaissit la\nfumée de sa grosse pipe. Ce souvenir le rejoint bientôt... Zoé entrant, et\nreprochant à son frère l'usage immodéré du tabac... Le commandant dépose\nsa pipe, lui trouve un goût d'amertume. Ils éprouvent le malaise de ces réveils\nvides, lorsque le sommeil engourdit encore le cerveau, et que pourtant les\nyeux voient et que les oreilles entendent... Pendant les premiers moments du\nlever, ils n'avaient pas songé à leur deuil, et de cet oubli découle une souf-\nfrance. Les étrangers respectent la solitude des Aubrie.\n    Victor ne reçut que la visite de Monsieur Demans. Rose et Paul étaient\nsortis. Le jeune homme et sa tante se promenaient dans l'ancienne campagne\n romaine, où l'automne jetait déjà sa mélancolie. Des routes, des arbres, une\n éteule éventrée par la charrue, une cabane, faisaient accourir les pensées qui\n rappelaient la morte... Zoé aimait de passer par là... Zoé n'allait jamais plus\n loin que ce champ-ci... Un jour de pluie, Zoé s'était réfugiée dans cette mai-\n sonnette. Le paysan offrit une belle grappe de sa vigne... Paul et Rose\n remarquaient aujourd'hui les fruits d'ambre sous les feuilles vertes et jaunes ;\n le même paysan sortit...\n     Ils rebroussèrent chemin.\n     — Bonne tante, j'ai causé avec Marguerite... Nous avons résolu de différer\n notre mariage jusqu'à l'été prochain...\n     — C'est bien... cela!...\n     — Je disais à Marguerite que je terminerais mes études cette année... Je\n  travaillerai de toutes mes forces ! Marguerite accède à ma résolution.\n     — Et Zoé t'approuve !\n     — Oui... Le bonheur me paraissait trop facilement acquis... Il sera plus\n  mérité, maintenant...\n     Paul poursuivait en pensée les changements rapides qui poussèrent ses\n  sentiments vers sa conception présente de la vie... Depuis\" la mort de l'aînée,\n  Marguerite et son fiancé se resserraient dans l'affliction. Ils savouraient moins\n  les transports de passion, l'amour devenait gravement tendre, et leur sensi-\n  bilité profonde et fière. (Le jeune homme marche à côté de Rose, silencieuse\n  comme lui.) Paul comparait à cet aboutissement, ses premiers troubles. Il\n  n'avait pas cherché avec une curiosité prévenue, ce qui lui donna l'illusion\n  des tendresses. Un soir, c'était à sa sortie de pension, des prunelles auda-\n  cieuses éveillèrent ses ardeurs. Il avait cru au plaisir léger, à la caresse passa-\n  gère. L'instant fuyait sans qu'il eut pesé sur son cœur. D'autres instants\n  brillaient et s'éteignaient. Il ne les regrettait pas, mais il attendait le renou-\n  vellement de la courte joie. Un vide mina cette existence, après son retour\n  dans la petite ville. Le tourment des parents, leur muette inquiétude, le\n  besoin de s'épancher, sa nature primesautière, le ramenaient docilement aux\n   volontés de Zoé, qui manifestait la pensée et l'action commune des Aubrie.\n   La morte avait été sa bienfaitrice vigilante. C'est par elle qu'il écouta les per-\n  suasions d'une conscience satisfaite dans l'exercice de ses devoirs quotidiens.\n"}, {"page_pdf": 340, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2849, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           281\n\n\n  Ce fut à cause de son énergie tranquille qu'il persévéra et découvrit enfin la\n durable félicité... Il évoqua la beauté, la bonté de la jeune fille, son union\n avec l'aimée dans la peine ou dans la joie.\n    — Marguerite souffre comme nous...\n    — Ne pensons qu'à Zoé! s'écria Rose. Dis-moi ce qu'elle faisait, répète\n ses conseils, rappelle-moi toujours son souvenir !\n    Elle avait le teint brûlant, elle marchait vite :\n    — Si l'un de nous oublie les enseignements de Zoé, il faut que les autres\n lui montrent le devoir, tel que la morte le comprenait !\n    Rose s'arrêta. Sous la contraction des sourcils, une résolution virile s'encas-\n trait dans son regard pâle :\n    — Oui, Paul! Je serai toujours fidèle à son ordre!\n    Ils se rapprochaient de Tiest. Elle s'apaisait.\n    Paul enveloppa Rose de ses assurances affectueuses; il prouva que l'aînée\n n'aurait pas toléré cette préoccupation exclusive de sa mémoire : Tous\n devaient reprendre confiance dans l'existence, et se soumettre chrétienne-\n ment...\n    Rose le laissa parler; elle parut le comprendre, lorsqu'ils rentrèrent.\n   — Accepter courageusement la volonté divine..., balbutia-t-elle.\n\n   Le commandant reconduisait jusqu'à la porte Monsieur Demans.\n   Rose passa devant eux, reconnut Demans, et s'enfuit...\n\n\n    Hier, le deuil était autour de Rose. Elle vivait dans l'affliction. Elle\n priait...\n    Un éclair déchira le deuil. Son affliction — tout à l'heure, quand Paul\n parla de Marguerite — tressaillit d'un émoi inconnu.\n    Elle fuyait cet émoi. Il la reprenait. Elle lui opposait la négation violente\n de sa pensée. L'idée se précisait, s'affirmait, impitoyable :\n    Puisque Zoé n'était plus là, Rose pourrait aimer librement Demans!\n    Et Rose venait de revoir Demans, et il ne lui faisait pas horreur...\n    Dans sa chambrette, elle s'arrêtait devant un miroir et se regardait, comme\nelle eut contemplé l'image d'une étrangère.\n    Elle chercha des diversions, l'idée s'imposa derechef. Elle pleura. Elle se\nrésigna, et crut à une tentation passagère. La possibilité et bientôt la certi-\ntude d'être heureuse, surmontait tous ses efforts à se dégager de l'obsession.\nAlors, elle supplia la morte et ne fut pas exaucée. Rose se réfugia auprès de\nson frère, et la pensée s'immisçait toujours en elle.\n    La journée devenait effarante. Une désolation renouvelée accompagna\ncette complaisance détestée.\n   Le lendemain ressemblait à la veille. Victor et Paul voyaient l'agitation de\nRose. Elle ne disait rien. Son corps s'affaiblissait. Ils crurent que la maladie\net le décès de Zoé avaient, enfin, vaincu son énergie physique. Ils voulurent\nrecourir aux offices du médecin. Elle refusa cette assistance.\n   Quand Anna vint l'avertir de la venue du vieil ami, elle s'emporta.\n"}, {"page_pdf": 341, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3009, "texte": " 282                              DURENDAL\n\n\n    Ses irritations revêtaient, comme d'un masque, sa figure. Ses manières\n paraissaient contraintes dans le courroux.\n    La douleur troublait sa raison. Elle parlait, toute seule ; des mots heurtés,\n des expressions vagues et désespérées sortaient de ses lèvres sèches.\n    Rose eut l'intention d'avouer son angoisse. Elle comprit que cette recon-\n naissance l'exposerait à violer la volonté de sa sœur. Elle n'ignorait pas les\n sentiments de Paul, elle savait que Victor était faible. Et pourtant son cœur\n continuait de se martyriser dans la solitude. Elle pressentait le soulagement\n d'une parole qui n'aurait abouti qu'à se libérer du secret... Sa farouche résis-\n tance aux desseins de son imagination, l'éloignait même de son confesseur.\n Elle ne devait suivre aucun conseil qui serait contraire à son renoncement\nabsolu. Elle aurait pu faiblir. Et la honte possible de cette chute retrempa sa\n volonté.\n   Le temps passait. Les premiers froids balayaient les dernières tiédeurs\n d'automne. Rose avait repris les habitudes de sa charge. Elle recommença à\nvisiter les pauvres et voulut s'intéresser aux œuvres, comme par le passé. Rose\napparut, blême et voûtée, chez les misérables. Une pauvresse la plaignit et\nlui dit, brutalement, que la mort de Mademoiselle Zoé l'avait vieillie de dix\nans. Rose prit du réconfort dans ces paroles.\n   Des indigents la bénissaient. Ils étaient plus près de son cœur souffrant.\nElle rencontrait, dans l'exercice de sa charité, de grandes consolations. Elle\nse plut à comparer son anxiété aux tourments des pauvres. Jamais elle n'avait\ncompati aussi efficacement à toutes ces existences douloureuses.\n   Durant les réunions des Dames auxiliatrices, Rose oublia ses retenues,\nperdit ses timidités, et excita les zèles.\n   Elle redevint, près de Victor et de Paul, une âme dévouée, un esprit\nrésolu, une femme qui devait remplacer l'autre et suivre avec persévérance un\ngrand exemple.\n   Ils retrouvèrent tous un peu de calme.\n   Rose fut naïve et admirable, en se coiffant d'un bonnet qui cachait sa che-\nvelure blonde. Le bonnet vieillot accentua l'expression candide de son\nvisage. Elle portait toute la journée une casaque ample ; les lignes de son cor-\nsage se noyaient dans le flottement de l'étoffe noire.\n   Victor la questionna, et elle dit, essayant de sourire :\n   — Je veux vous imposer le respect dû à mon âge...\n   Cette fois, Paul crut l'avoir comprise.\n\n   Le jeune homme découvrit jadis l'inclination discrète de Demans, il avait\najouté foi aux sentiments réciproques de Rose. La surprise de Paul, quand\nelle lui imposa le silence, laissa subsister des doutes dans sa pensée. Une\ngénérosité l'empêchait de deviner la contrainte à laquelle Zoé les con-\ndamnait.\n   Il hésita. Il s'était tourné autrefois vers diverses suppositions, sans décou-\nvrir la vérité.\n   Pourquoi Rose fuyait-elle la présence de Demans? Pourquoi cette fille\npieuse, qui ornait la vertu d'un léger charme profane, abandonnait-elle la\n"}, {"page_pdf": 342, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2875, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          283\n\n\n jolie simplicité de sa parure ? Pourquoi se montrait-elle satisfaite, lorsqu'on\n remarquait ce changement ?\n     Paul éclaircissait maintenant sa conduite récente, et répondait aux interro-\n gations. Rose voulait se tromper elle-même. Une pudeur excessive l'empê-\n chait, après le décès, de se remémorer l'ami. Elle espérait éloigner celui-ci\n par sa renonciation visible à toute jouissance. Elle voulait, moyennant son\n apparence désabusée, le forcer à l'oubli. Qu'il la trouvât laide, assurément\n elle le souhaitait. Et néanmoins Paul était certain, aujourd'hui, que ces tour-\n ments qui l'avaient presque anéantie, venaient d'un passé encore rempli\n d'espoir et de désirs confus. Sa souffrance égalait le sacrifice. Il ne discerna\n pas les motifs de son silence antérieur. Depuis des années, elle aurait pu,\n songeait-il, confesser ses sentiments Mais, Zoé morte, il se convainquait de\n l'héroïsme obscur de la sainte fille, de son scrupule qui nourrissait son déta-\n chement. Elle refusait de mêler une nouvelle affection à celle qui était vouée\n aux survivants.\n     Paul se troublait de tant d'abnégation. Et Marguerite connut le même\n trouble.\n     Les yeux veloutés de la fiancée s'étonnèrent d'abord, son cœur s'enfla. Elle\nse jeta dans les bras de l'aimé. Paul lui avait tout confié, et demandait son\nconseil. Une joie brilla bientôt dans le regard de Marguerite ; elle voyait dans\nles yeux de Paul la réponse attendue.\n    Tous deux savourèrent une heure intense de pureté passionnée. Ils senti-\nrent que l'amour devait être éternel.\n    Marguerite revint chez sa mère. Elle emportait une vision touchante.\n    La désillusion blessa aussitôt son innocente jeunesse. D'une voix rogue,\nMadame Laton, mise au courant de l'aventure, blâmait d'aussi ridicules\namants :\n    — Ma fille, vous êtes une petite sotte. Vos idées n'ont pas le sens Commun.\nJamais Rose n'a songé à cette folie, et s'il en était autrement je saurais y\nremédier !\n    Et elle se hâta de prévenir le commandant.\n    Victor était ahuri :\n    — Mais je n'ai rien, rien remarqué!\n    — Votre perspicacité a été mise en défaut. Enfin, vous voilà prévenu !\n    — Demans lui faisait sa cour! C'est incroyable...\n    — J'espère, tout d'abord, que vous éviterez les visites compromettantes de\nce monsieur.\n    Victor se rembrunit. Il protesta :\n    — Je ne froisserai pas un ami aussi fidèle !\n    — Nous trouverons ensemble un prétexte. Nous lui ferons comprendre\npoliment que vous ne tenez plus à sa société.\n    Maintenant, la figure d'Aubrie s'épanouissait. Ses yeux frétillèrent :\n    — Sacré Demans ! sacré Demans !\n    Il criait. Sa face narquoise touchait presque le visage bouffi de Madame\nLaton. Elle fit un pas en arrière, tant le rire qui sortait de la bouche large\nouverte du commandant avait d'impétuosité.\n"}, {"page_pdf": 343, "page_imprimee": 284, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2242, "texte": " 284                              DURENDAL\n\n\n   Marie se montra dans le chambranle de. la porté. La cuisinière se formali-\nsait de cette joie inopinée entre les vieilles murailles mélancoliques.\n   Madame Laton considérait Aubrie, décontenancée...\n   Il monologua :\n   — Le coquin m'aurait trompé, et Rose l'aimerait ?... Eh bien... Ce serait\ncharmant, charmant, en vérité ! Madame Laton, regardez-moi : vous voyez\nun homme heureux !\n   Et, tout à coup, un peu triste :\n   — Ah! pourquoi Zoé est-elle morte!...\n   — Du vivant de votre sœur, vous n'auriez osé...\n   Il l'interrompit gravement :\n   — Ne préjugez pas les sentiments de Zoé. Elle était juste, elle était\nbonne !\n   Il se tut. Une incertitude le rendit hésitant. Il tordit ses moustaches, il\npassa les doigts dans ses cheveux :\n   — Je veux voir Paul !\n  Et il abandonna Madame Laton à ses réflexions ennuyées.\n   Marie, la cuisinière, s'approchait d'elle :\n   — Je n'ai pas très bien compris...\n   Madame Laton l'accabla d'un regard méprisant. Puis, suffoquée, une houle\nlevant sa poitrine, elle sortit pesamment.\n\n\n                                      XIX\n\n\n   Mademoiselle Rose visita les pauvres ce matin.\n   Elle examine le registre de compte des Dames de la Miséricorde. Elle\nprend quelques notes. Elle a constaté que la trésorière négligeait sa besogne,\net elle se promet de lui en faire l'observation.\n   — Tante Rose ! tante Rose ! Venez vous mettre à table !\n   Paul l'appelle pour la seconde fois, mais elle veut vite contrôler la déclara-\ntion d'un indigent qui affirmait, tantôt, n'avoir jamais été secouru par les\nŒuvres.\n   Sa ponctualité, la fermeté de sa direction étonnent les sociétaires.\nAuxiliatrices et zélatrices la trouvaient jadis tatillonne et encline à ne suivre\nque les idées des autres.\n   Tout en descendant l'escalier, elle feuillette un livret de renseignements.\n   Dans la petite chambre, où elle pénètre sans lever les yeux, Rose sent sou-\ndain qu'on l'attire.\n   Marguerite et Paul sont à ses côtés et la conduisent...\n   Rose regarde devant elle... les paupières papillotantes...\n   Brusquement elle repousse les jeunes gens, et recule.\n   Elle s'est assise.\n   Rose ne regarde pas Demans, mais elle aperçoit des visages engageants et\némus...\n"}, {"page_pdf": 344, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 595, "texte": "               BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                        285\n\n\n  — Rose, je vous aime depuis bien longtemps... dit l'ami.\n  Il a préparé des phrases, il ne retrouve plus que ce simple aveu tremblant.\n  Elle se détourne, elle va vers la fenêtre, elle contemple le ciel. Sa têle\ndodine...\n  Alors, là-haut, elle dut voir l'autre, la morte, qui lui faisait un signe.\n  Car Rose s'avança, Rose mit sa main dans la main de Demans.\n  Et les vieux amoureux rapprochèrent leurs visages et pleurèrent douce-\nment.\n\n                                                         GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison05-003", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 286, "page_fin": 291, "titre_corps": "À propos des « Fioretti »", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "propos des fioretti Les lecteurs", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 345, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 87, "fin_caractere_exclue": 1224, "texte": "propos des \" fioretti „\n\n   Les lecteurs de cette revue ont beaucoup entendu parler de saint F r a n -\nçois ; pas trop, nous l'espérons, et que les choses que nous leur en avons\ndites avaient, sinon le mérite de l'éloquence, au moins celui de la joie et\nd'une contagieuse admiration. Mieux encore, d'ailleurs, ils ont pu le suivre et\nl'écouter lui-même à la Vernia, dans sa vie évangélique errante et jusqu'au\nchevet de son lit mortuaire; connaître sa pensée et son enseignement d a n s\nl'excès de la simplicité de frère Junipère ; dans la doctrine et les actes forts\net droits de frère Egide.\n   E t voici encore des livres sur le poverello — anciens? — nouveaux? — n o n ,\néternels!... Il prédisait, u n jour, que le temps viendrait où les livres inutiles\nseraient jetés dans les lieux obscurs et cachés. Ces livres-ci, (1) ou, plutôt, ce\n\n\n  (1) ACTUS BEATI FRANCISCI ET SOCIORUM EJUS, edidit PAUL SABATIER. Un\nvol. in-8°. Paris, Fischbacher.\n  FLORETUM S. FRANCISCI ASSISIENSIS, edidit PAUL SABATIER. Un vol in-12.\nParis, Fischbacher.\n  FIORETTI DE SAINT FRANÇOIS, traduction par le BARON CHAULIN. Un vol.\nin-12. Paris, Poussielgue.\n"}, {"page_pdf": 346, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3631, "texte": "                              A PROPOS DES FIORETTI                                      287\n\n\nlivre ci, puisqu'il ne s'agit toujours q u e des Fioretti, n'est pas de ceux qu'attein-\nd r o n t cette malédiction: car il n'est pas utile, mais indispensable et, portant\nsa lumière avec lui, il ne redoute pas l'obscurité.\n    L a simplicité y est héroïque et belle ; elle enveloppe tous les gestes du\nsaint c o m m e d'une robe rayonnante de candeur. U n e volonté persévérante s'y\ndéploie pour la surélévation de soi-même; u n effort tellement intime et\nsecret q u e rien n'en transparaît dans les actes et dans les paroles, aussi har-\nmonieux et aussi p u i s q u e les paysages qui en sont le théâtre.\" Quelle âme\nd'artiste, de savant, de poète — quelle â m e d'homme, écoutant chanter en\nelle, c o m m e u n e source ardente et claire, les strophes de cette chanson de\ngeste, de ce Geste d e la grâce et de la pauvreté, ne se sentira émue jusque\ndans ses profondeurs, rajeunie, renouvelée, mise tout à coup en présence\nd'un idéal supérieur à tous les idéals, parce qu'il est s p o n t a n é ; d'un art plus\npuissant que tous les arts, parce qu'il ignore ses propres moyens ; d'une élo-\nquence sans équivalent que dans l'Evangile ou l'Imitation, parce que dans\nles beaux yeux, profonds et tendres, qu'elle fixe sur vous, le mystère réside\nde toutes les persuasions : — la foi, u n e foi qui pénètre et darde comme une\nflamme.\n    M. Sabatier, d o n t on pourrait dire qu'il a fait de saint François, non seule-\nment le but, mais l'habitude heureuse et l'amour spirituel de sa vie, publie\naujourd'hui l'original latin des Fioretti, d a n s le dessein « de permettre de lire\net de savourer partout ce chef-d'œuvre dont la connaissance semblait jusqu'ici\nréservée, hors de l'Italie, à u n petit n o m b r e de personnes ».\n   La valeur religieuse des Fioretti, dit le savant historien dans sa préface, n'est pas moins\ngrande que leur beauté artistique et que leur importance historiqne. La plupart des\nlégendes pourraient se résumer en disant : « Ce saint a eu toutes les vertus, il a fait beau-\ncoup de miracles, recourons à sa protection ». Les Fioretti, au contraire, sont une source\ninépuisable de réflexions. C'est un livre qui fait penser. A cet égard, il y a quelques\nanalogies entre lui et l'Imitation; mais le livre de « l'internelle consolation » est fait\npour une élite : l'enfant, le paysan, l'ouvrier, ceux qui ne sont pas du tout habitués à\ns'examiner, ne le comprennent point. Dans les Fioretti, la pensée n'a pas ce tour monas-\ntique. C'est une fleur qui s'épanouit librement au grand soleil du bon Dieu.\n\n   L ' a p p a r i t i o n d u Floretum a déjà obtenu ce succès, que Björne Bjornson\ns'est mis i m m é d i a t e m e n t à l'ouvrage pour doter sa patrie d'une traduction de\ncette œuvre inégalable.\n   Il n'est, sans doute, personne, quelles que soient ses opinions religieuses\nou philosophiques, qui puisse ne s'applaudir point de voir se multiplier sous\ntoutes les formes et d a n s tous les langages les éditions de ce livre, afin qu'il\nrépande toujours, en de nouveaux milieux, ses semences de bonne volonté\nforte et de beauté délicate et ingénue. N o u s avons essayé nous-même, les\nlecteurs du Durendal le savent, de nous faire le colporteur, indigne, mais dili-\ngent, de saint F r a n ç o i s , p a r la publication d'une version française des\nFioretti (1), faite de m a i n d'ouvrier malhabile, peut-être, mais probe et fana-\n\n\n (1) On peut se procurer les Fioretti chez notre éditeur, M. Ch. Bulens, 75, rue Terre-\nNeuve. L'ouvrage comporte deux volumes grand in 8°, à fr. 2.50 pièce : les Fioretti pro-\n"}, {"page_pdf": 347, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3145, "texte": "288                                 DURENDAL\n\n\n\ntiquement attaché au modèle qu'il tentait de reproduire. Tout imparfait qu'il\nsoit, ce travail a rencontré la faveur du public, tellement qu'elle nous a\nencouragé à tenter une traduction de la Légende des trois compagnons, qui paraî-\ntra prochainement chez l'éditeur Lamertin.\n   La seule traduction française complète des Fioretti, qui, en dehors de la\nnôtre, subsistât en librairie, était celle de l'abbé Riche, très exacte quant au\nfond, mais émoussée et peu soucieuse de conserver au chef-d'œuvre de frère\nHugolin son allure originelle, ce dessin si précis et si pur, cette naïveté efflo-\nrescente de la pensée et de l'expression, qui font partie inhérente et néces-\nsaire de son charme. La version de l'abbé Riche donne la même impression\nque l'on ressent devant cette Adoration des mages, des Uffizi, dont Botticelli\na tracé l'esquisse et qui a été mise en couleur par un peintre duXVIIesiècle :\nla scène est telle que Sandro l'avait imaginée, les personnages ont gardé la\ndisposition qu'il leur avait donnée, mais une grâce fade est répandue sur\ntoute la toile, et les visages expressifs et fins, les physionomies enivrées des\nbeaux anges aux yeux pleins de ciel et de flamme, ont disparu sous un masque\nuniforme de douceâtre béatitude...\n   M. le baron Chaulin vient de faire paraître, chez Poussielgue, une autre\ntraduction des Fioretti, élégante et fidèle qui, sans être d'une littéralité abso-\nlue, a su préserver, avec beaucoup de tact, l'extraordinaire et délicieuse fraî-\ncheur du texte. Si nous pouvions formuler un vœu, ce serait celui de voir cet\nexcellent travail complété, lors de sa probable réimpression, par quelques\nnotes, nécessaires, semble-t-il, à la parfaite compréhension du récit.\n   A l'exemple d'Amoni, dont il adopte la version, M. Chaulin a intercalé\ndans les Fioretti la relation de la donation de Sainte-Marie de la Portiuncule\nà saint François par les Bénédictins et celle de la démarche du poverello\nauprès d'Honorius III, au sujet de l'Indulgence, que le Spéculum perfectionis\net le Tractatus, de Bartholi, contiennent également dans une teneur\nmoins abrégée. Sous le titre: Additions tirées du manuscrit de Florence (?), il\nreproduit la lettre de frère Masseo racontant les adieux de saint François à la\nVernia, d'une authenticité plus que probable, mais dont il n'existe point de\ntrace remontant au delà du XVIIIe siècle (SABATIER, Spec. prof., p. 303); par\ncontre, il néglige, nous ignorons pourquoi, les deux chapitres : Comment\nsaint François apparut à frire Léon et Comment frire Léon vit une terrible vision en\nsonge, ajoutés à toutes les éditions usuelles.\n\n\n                                         * *\n\n  Les Fioretti et les Actus mêmes ne constituent qu'une partie d'un recueil\nplus considérable composé, selon toute vraisemblance, par le frère Hugolin,\nde Monte-Giorgio, entre 1322 et 1328.\n   Il se pourrait donc que le pieux annaliste eût entamé son travail au plus\n\n\n prement dits et les Appendices (Considérations sur les stigmates; vies de frère Junipère\n- et de frère Egide), ce dernier avec dix illustrations d'après les fresques d'Assise.\n"}, {"page_pdf": 348, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3498, "texte": "                          A PROPOS DES FIORETTI                             289\n\n\n tôt l'année de la mort de l'un de ses héros préférés, frère Jacques de la\n Massa, celui-là même qui lui transmit le récit, recueilli par lui de la bouche\nde frère Léon, du voyage de saint François à la Vernia.\n    Le chroniqueur des Actus se réfère aux souvenirs et aux paroles des pre-\nmiers compagnons du poverello, Léon et Egide, ou des disciples immédiats de\nceux-ci, les spirituels de la seconde génération franciscaine : Jacques de la\n Massa; Conrad d'Offida; Jacques de Fallerone; Jean de la Vernia, habitants\nde ces couvents sylvestres de la Marche d'Ancône, de ces ermitages érigés\nsur quelque versant des Apennins ; fidèles de la Règle primitive ; légataires\nde Léon, de Masseo, d'Egide, de ce frère Jean, « compagnon de frère Egide »,\ncité en témoignage par les Fioretti et dont les trois compagnons, déjà, invo-\nquaient l'autorité.\n    M. Sabatier, dans une rapide analyse critique des Fioretti, marque fort jus-\ntement l'impression de réalité décroissante, si l'on peut dire, que l'on ressent\nà mesure que l'on dépasse les chapitres consacrés aux temps originels de\nl'Ordre. François, Claire, Bernard, Léon nous apparaissent, dans les pre-\nmières pages de l'œuvre, en pleine lumière; c'est la vie même, expressive et\nsavoureuse; le grand charme simple des paroles et des actes; mais, lorsque\nnous venons à la seconde moitié de l'ouvrage, aux récits relatifs aux frères\nde la Marche, les traits s'atténuent; les physionomies perdent leurs particu-\nlarités, prennent on ne sait quel rayonnement uniforme. Ce ne sont plus des\nfigures caractérisées, espiègles ou puériles comme celle de frère Léon;\ndoucement narquoises, comme celle de Masseo; hautaines et opiniâtres\ncomme celle d'Elie. Elles se meuvent dans une atmosphère de visions et\nd'extase, et les lueurs du Paradis dont elles sont d'avance nimbées effacent\nleur individualité, la noient dans l'irradiation de leur auréole.\n   Cependant, il serait surprenant que frère Hugolin nous eût conté avec plus\nd'exactitude les temps primitifs de l'Ordre, à lui connus par ouï-dire, que les\nfaits contemporains dont il avait fréquenté les acteurs et les témoins. Mais,\nen vérité, peut-être, le coloris différent dont se revêtent, à nos yeux, les deux\nparties des Fioretti répond-il précisément à la réalité et met-il dans son jour\njuste l'existence toute d'action, d'initiative, de conquête spirituelle de saint\nFrançois et de ses premiers adeptes et celle, toute enclose, repoussée du siècle\npar la persécution et se réfugiant dans la méditation, la prière et les ravisse-\nments de la grâce, des ermites des Marches ?...\n\n    Bien que composés, pour la plupart, des mêmes éléments, chacun des\nnombreux manuscrits franciscains conservés par les couvents de l'Ordre ouïes\nbibliothèques publiques constitue, en quelque sorte, une œuvre originale par\nla façon dont, selon les documents plus anciens dont il disposait, et, surtout\nles préférences de sa dévotion, le compilateur a ordonné sa « matière ».\n   Quelquefois, il semble que le scribe ait été guidé par l'ambition de tenter\nune sélection parmi la masse accumulée des légendes; de former une antho-\nlogie, un florilège, « comme — pour parler avec les trois compagnons — en une\nprairie charmante, on choisit quelques fleurs plus belles ». Plus fréquemment,\nl'intention, seule, paraît l'avoir poussé d'accumuler pêle-mêle les écrits com-\nplets ou fragmentaires de toute provenance qu'il a pu se procurer.\n"}, {"page_pdf": 349, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3288, "texte": "290                              DURENDAL\n\n\n\n   Le texte des Adus, publié par M. Sabatier, est précédé d'un inventaire et\nd'une analyse approfondie de tous les manuscrits qui contiennent l'œuvre de\nfrère Hugolin.\n   A l'exception d'un seul, les cinquante-trois chapitres des Fioretti trouvent\nici leur original latin; par contre, vingt-deux des chapitres des Adus n'ont\npoint passé dans les Fioretti ; la substance de certains d'entre eux se découvre\ndans les Considérations sur les stigmates, amalgamée avec des récits empruntés à\ndes sources différentes; d'aulres semblent eux-mêmes comme un état plus\ndéveloppé de la version de faits rapportés par le Spéculum perfertionis ou les\nTrois compagnons.\n   On dirait l'écho, répercuté et amplifié, des souvenirs anciens au sujet des\ntribulations de l'Ordre ou des pérégrinations en terre étrangère des frères,\nenvoyés, deux à deux, par François, pour « convertir le monde à pénitence ».\nLes dissentiments et la jalousie qui, à certaines époques, désunirent les Fran-\nciscains et les Dominicains, ont, également, laissé des vestiges en ces pages :\nle chroniqueur nous y montre un frère prêcheur incrédule aux stigmates et\nun autre tourmenté de doutes sur la virginité de Marie, et confondus, l'un et\nl'autre, par un miracle.\n   Quelques épisodes, aussi, ont trait à frère Egide et aux frères de la Marche;\nen d'autres, que la tradition séculaire, ni l'art n'ont retouchés pour les\naffaiblir en les embellissant, c'est François lui-même qui nous réapparaît,\navec ses paroles d'une doctrine si énergique et si lumineuse : — « Dépouille\nl'autel de la Vierge et enlèves-en les ornements, lorsque tu ne pourras, d'une\nautre façon, venir en aide aux indigents, dit-il, par exemple, à un novice.\nCrois bien que la Mère de Dieu préfère qu'on \"observe l'Evangile du Fils et\nqu'on dépouille son autel, plutôt que de voir son autel orné et son fils mé-\nprisé ».\n   Mais l'auréole du saint grandit dans le recul des années; sa figure présente\net familière s'est apâlie dans les ombres de l'éloignement et on n'aperçoit\nplus d'elle que le rayonnement dont elle est entourée. C'était un homme qui\npassait parmi les hommes, et Jeur parlait, vivait et souffrait au milieu d'eux :\non l'aimait, on l'écoutait, on le suivait — à présent, on l'invoque. Les belles\nhistoires édifiantes de ses prédications, de ses exemples, de ses paroles excel-\nlentes, de la puissance de sa prière, ont enchanté la pensée de générations de\nmoines et de fidèles; et la dévotion reconnaissante, le pieux enthousiasme et\ncette propension de notre imagination à magnifier de merveilleux les actes\nles plus simples des grands et des personnages illustres, font que, à la fin,\nchaque mot du héros sanctifié porte des fruits de prophétie, chacune de ses\ndémarches s'épanouit en végétations miraculeuses.\n   De même que ces architectes qui faisaient courir l'efflorescence touffue et\nle symbolisme végétal du gothique sur la sévérité de l'appareil primaire de\nnos cathédrales, les copistes successifs ont ajouté, peu à peu, à la beauté\nrobuste et nue du texte original ; se sont plus, dans leur ferveur naïve, à le\nrubriquer de flamboyantes initiales, à y intercaler la glose éclatante de leurs\nenluminures.\n   Et l'on conçoit quelle étude féconde deviendrait possible, si l'on pouvait\n"}, {"page_pdf": 350, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 962, "texte": "                          A PROPOS DES FIORETTI                             29I\n\n\njalonner, en quelque sorte, avec précision, les étapes d'un récit hagiogra-\nphique; surprendre la légende à chaque phase de son évolution, depuis la\nrelation contemporaine jusqu'à la délicieuse page dorée où la réalité apparaît,\ntransfigurée par l'admiration qu'elle a suscitée, comme une antique statue\nvénérée par les ex-voto précieux dont l'amour et la gratitude l'ont couverte...\nMais, pour l'histoire franciscaine, ce vœu n'est-il pas presque superflu? et de\nnouvelles découvertes feront-elles autre chose que de vérifier les inductions\nsagaces de Thode, du D r Lempp, des RR. P P . Marcellino da Civezza et\nTeofilo Domenichelli ; de toute l'œuvre, enfin, où M. Sabatier a su unir à la\nméthode précise et minutieuse du savant, la sensibilité de l'artiste et l'enthou-\nsiasme grave du philosophe?...\n\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison05-004", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 292, "page_fin": 299, "titre_corps": "Chronique artistique du mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique artistique du Mois", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 351, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 211, "fin_caractere_exclue": 1776, "texte": "Chronique artistique du Mois\n\n     L e S a l o n d e s B e a u x - A r t s . — Voici le dernier Salon de l'année;\net je l'aime d'être le dernier, d'étaler ses tableaux à l'extrémité de la cimaise\nqui, depuis le début de l'hiver, reçoit chaque mois une « allonge » d'oeuvres\nattrayantes — et redoutables !...\n    Il y a dans l'air, cependant, un charme de tiédeur, des aromes qui s'éva-\nporent; les rayons filtrés du soleil charmant sont remplis de conseils de flâne\net de somnolente rêverie, avec un livre qu'on ne lit pas, dans les bois renou-\nvelés... Hélas I c'est l'inutile printemps — les campagnes du critique sont\nencadrées de moulures dorées; et ses arbres, ses ruisseaux et ses horizons sont\nsur toile, enfermés dans des salles, accrochés à des murailles, et ils veulent\nque l'on parle d'eux... Cependant il n'y a pas loin du porche sombre du Musée\nau tram du Bois ! Mais, peut-être que sur la route se dresserait, avec le geste\nréprobatoire du Destin, l'abbé Moeller, impitoyable et excellent !...\n\n                                           *\n\n   L'exposition de la Société des Beaux-Arts compte, avec celle de la Libre\nEsthétique, parmi les plus importantes que chaque année nous ramène Et\nl'on pourrait dire qu'elles se complètent l'une l'autre par la spécialité, si l'on\npeut dire, qu'elles assument, celle-ci de nous initier aux tendances novatrices\nles plus récentes; celle-là, en réunissant, pour notre éducation artistique, de\nbeaux choix d'oeuvres de maîtres disparus.\n   L'an passé, la Société des Beaux-Arts exhibait ainsi une belle collection\n"}, {"page_pdf": 354, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3517, "texte": "                     CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                          293\n\n\n  d'ouvrages de Charles Degroux ; cette fois, c'est Hippolyte Boulenger, dont\n  elle est parvenue à rassembler un nombre considérable de toiles, où l'on peut\n  étudier, sous tous ses aspects, l'art savoureux et vibrant, du maître de Ter-\n  vueren. Parmi les plus belles de ces pages, citons Héron sur la neige; l'Etude,\n  n° 13, paysage fluide d'eaux et de bois sous un ciel dont les nuées se décom-\n posent; l'Aube; le Paysage, n° 28, crépuscule noir et pourpré, d'une grande\n impression calme et triste, etc.\n     L'exposition compte, encore, à titre pour ainsi dire rétrospectif, des cadres\n de Corot, Courbet, Daumier, Meissonier, Joseph Stevens, sans intérêt réel\n et qui ne marquent qu'au catalogue. De Gustave Moreau, une Etude de pay-\n sage et un Saint Sébastien, diapré; trop; et qui fait contraste avec l'Hiver voi-\n sin, de Puvis de Chavannes, grande majesté simple de la neige, des arbres\n dépouillés et de la lisière sombre des bois sous le rose vespéral du ciel.\n     Léon Frédéric est représenté par un tryptique, un Paysage des Flandres,\n d'une belle couleur franche, d'une inspiration ample et saine; Victor Gilsoul,\n par un site de Meuse et un Paysage du littoral, plein de relief et d'éclat,\n avec son horizon de dunes illuminées, ses chaussées d'arbres robustes et cour-\n bés par l'effort continu des vents dominants, toute la beauté forte de la terre\n de Flandre sous les nuées noires et déchirées d'un orage finissant, entre les-\n quelles le soleil lance des gerbes de rayons. Parmi les paysages, notons encore\n le Pont de Sèvres, de M. Lépine; le Chant du soir, de M. H . Luyten, fin de jour\n délicate et mélancolique, sur une étendue de pays, dans le déclin jaune et\n violet de la lumière, et, du même peintre, la Veuve et Seule au monde, d'un faire\nhabile, d'un sentiment pathétique. M. Maris a un joli Ruisseau; MM. Mathieu\n et Van Doren, d'attachants sites de dunes; M. Renoir, les Côtes de Guemesey,\n brillantes; M. Rosseels, de superbes impressions, A Bloemenschot et Mois de\nmars; MM. Stacquet et Uytterschaut, chacun une série d'oeuvres dignes du\ntalent réputé de ces excellents artistes; de ce dernier, signalons, surtout,\nHiver (premières neiges), d'une pâte vibrante et fluide, magnifique. M. Verhey-\nden expose un Portrait, d'un faire simple et d'un bel accent, et une Crique au\nbord de l'Escaut; M. Ziem, de belles images italiennes ou orientales : une\néblouissante S. Maria della Salute.\n    Beaucoup de portraits : Monsieur Louis Bisschofsheim, par Léon Bonnat,\nun gosse postiche, figé de peur de déranger sa chevelure fignolée comme\nune pièce montée ; le fantomal Charles Morice, de Carrière ; l'attirante\nMme Cartier, de Dagnan-Bouveret ; deux Portraits, remplis d e fortes et pré-\ncieuses qualités, mais un peu durs, de M. de Lalaing. De Claude Monet, dont\nil faut voir aussi les délicieux Coquelicots, un grand portrait en pied de\nMme Monet, puissant et discret.\n    M. Jean Robie possède un bien beau jardin; la Pasquecia de M. Smits est\nsingulière ; le prix du Salon a été décerné à la Célèbre dentellière malinoise de\nM. Struys, une toile d'une éclatante et savoureuse venue.\n    N'oublions pas de marquer les intéressantes pages de M. Ricard, le Modèle\nde M. Besnard et les Degas, le réalisme du factice. Et pour finir, la série :\n 'Ame des choses, les surprenantes notations de Mellery, d'un pinceau si simple\net si minutieux, et qui semble fixer, en même temps que les lignes et les cou-\n"}, {"page_pdf": 355, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3592, "texte": "294                                    DURENDAL\n\n\n\nleurs des monuments et des pierres, le rayonnement des siècles et des souve-\nnirs qui émane d'eux (S. Marco ; Convento di S. Benedetto à Subiaco) ; tout ce que\n                                          le temps leur a pris et tout ce qu'il\n                                          leur a d o n n é . N'a-t-il pas la b e a u t é\n                                          pénétrante et sereine d ' u n e prière\n                                          cet admirable Béguinage, dont les\n                                          petites maisons, les arbres et les\n                                          lentes béguines nous apparaissent\n                                          au delà d u porche, sous la voûte\n                                          duquel une dévote, inclinée devant\n                                          le Christ, fait oraison ?\n                                              M. de T o m b a y expose u n e ner-\n                                          veuse figure d'Enfant offrant à boire.\n                                          Les bustes du Roi et de la R e i n e ,\n                                          par M. Vinçotte, compteront p a r m i\n                                          les meilleures œuvres du maître\n                                          sculpteur : il a saisi et r e n d u , avec\n                                          un art perspicace et subtil, la phy-\n                                          sionomie soucieuse et souveraine\n                                          de Léopold I I , ce masque de domi-\n                                          nateur avec ses yeux aigus et scru-\n                                          tateurs, comme aussi la figure de\n                                           Marie-Henriette, si fière et si noble,\n                                           sur laquelle semble é p a n d u e u n e\n                                           invisible lueur de sérénité religieuse.\n                                                                       ARNOLD G O F F I N .\n\n\n                                                    L'Exposition Franz Cour-\n                                                   t e n s . — F r a n z Courtens continue\n                                                   glorieusement, p u i s s a m m e n t et sim-\n                             (Cliché Alexandre)\n                                                   plement la tradition de peinture\n           BUSTE DU ROI                  flamande.             J e u n e encore, son œuvre\n            (T. VINÇOTTE)                          est énorme. U n e partie importante\n                                                   de ses toiles, exposée au Cercle\nartistique, affirme par sa beauté profonde un des tempéraments les plus\nriches et les plus sains que la Belgique moderne connaisse. J e n e passerai\npas en revue ces tableaux, pas plus que je n'essayerai de transposer e n\nprose l'impression d'art qu'ils firent jaillir en moi. J e voudrais u n i q u e m e n t\ntâcher de dégager à traits rapides ce qui me paraît caractéristique d a n s le\ntalent du peintre.\n    Il me semble q u ' u n peintre doit commencer par \" absorber \" en son â m e le\nmorceau de nature que la toile attend. L à , dans la méditation, il le peint à\nl'avance, tout éclatant de beauté, aux parois vibrantes de son cerveau. P u i s ,\nil s'attaque à la toile, regarde et observe autant au dedans qu'au dehors de\nlui. Et, tout en observant minutieusement la N a t u r e , il l'adapte respectueu-\n"}, {"page_pdf": 356, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3415, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                           295\n\n\nsement à son rêve. Il combine la vision idéaliste à l'exécution réaliste, et de\nl'harmonie de ces deux éléments s'élève le chef-d'œuvre. Un artiste vrai doit\nsavoir autant fermer les yeux que les ouvrir. Il n'imite pas, il interprèle.\nNous mêlons de notre âme aux choses qui n'en ont pas, et la Peinture n'est,\nen somme, que la Nature reprise par l'homme et continuée, et augmentée —\nquand ce n'est pas quelque gâcheur qui la diminue! — du frisson de\nson rêve.\n    Tout peintre comme tout musicien, sculpteur, ou écrivain, synthétise donc\nforcément en lui une dualité dont les deux personnes sont le conceptionniste,\nc'est-à-dire l'être cérébral, émotif et penseur, le chercheur qui trouve et pré-\npare, et le peintre proprement dit, l'homme de métier. Ces deux êtres con-\nfondus en une même personnalité, correspondent aux idées d'invention et\nd'exécution.\n    L'exécution, chez Courtens, est d'une habileté et d'une puissance surpre-\nnantes. Je ne pense pas qu'on' puisse imaginer des tableaux d'une « pâte »\nplus robuste et fine tout ensemble, d'une virtuosité plus lumineusement\nréaliste, d'une plus souple fermeté de couleur que les siens. Il faudrait citer\nune par une ces toiles d'inspiration si variée, mais d'un « faire »\ntoujours identiquement parfait. Voici une Tonte de moutons... un coin\nd'étable, un fond de paysage flamand, deux personnages encadrés de mou-\ntons, et tout cela exultant calmement, si je puis dire, dans le splendide ruis-\nsellement d'un soleil de juillet. Voici des éclairages larges, des paysages au\nrepos dans la quiétude du jour: Matin, Wesen « Matin », d'une fraîcheur\n divine où éclate la grasse poésie saine des Flandres. Ici, c'est le Printemps,\nune grande toile remplie de pommiers en fleurs, un verger tout pavoisé de\njoie et de jeunesse. Avançons... Quelle virtuosité dans ces cieux différents\néclairant d'identiques herbages : Arc-en-ciel, Vers la Laiterie, Vent du Nord,\nœuvres d'une maîtrise achevée, où s'épousent merveilleusement ciel et terre.\n Enfin, arrêtons-nous devant des sous-bois où le talent du peintre nous appa-\n raît peut-être le plus original. En voici d'admirables, emplis d'une atmosphère\nintime, lourde, où l'automne splendide et triste élabore ses bronzes, ses\nrouilles et ses ors. Et je veux vanter spécialement celui de tous les tableaux\nexposés qui m'a le plus impressionné. Il s'intitule Derniers rayons; un chemin\nde lisière longe un chenal qui croupit morne, des arbres puissants s'enfiladent\n et penchent sur le sentier leurs troncs gaufrés des rougeurs d'un soleil presque\nmort, et sur tout cela il règne une lumière sombre, farouche, poignante, cette\nlumière malsaine, spéciale à certains soirs d'octobre... Dans sa note assour-\ndie, cette toile m'a paru la plus profonde, la plus subjective du Salon. Je ne\nterminerai pas ce rapide pèlerinage de beauté sans m'extasier sur ce grand\nparc délicieux et romantique, sur ces Environs de Haarlem d'une rutilance qui\nm'a fait songer, je ne sais pourquoi, à un Goya paysagiste, et sur une petite\ntoile dont le nom me fuit, d'une couleur exubérante, un tour de force de\npalette, qui donne à ce coin, sans doute belge, une allure tropicale toute par-\n ticulière.\n    Courtens est un savant et un ingénu ; et ceci me conduit à dire quelques\n mots de sa vision de la Nature. Si tout paysage est un état d'âme, c'est-à-dire\n"}, {"page_pdf": 357, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3211, "texte": "296                               DURENDAL\n\n\nsi notre âme façonne sur son humeur, donne le ton, « fait », en un mot, le\npaysage que nous voyons, l'âme artiste de Courtens se caractérise par de la\njoie, de la puissance, un amour profond de tout ce qui vit plénièrement et\ns'exalte en pleine polyphonie de soleil Et il peint ces « états » avec une\nsûreté, une habileté magistrales. Voilà l'ingénuité savante de son âme. Si nous\nle comparons à son grand devancier, Hipp. Boulenger, nous comprendrons\nà la fois mieux ces deux peintres admirables. Boulenger n'eut rien moins\nqu'un esprit ingénu. Ses paysages souffrent, pleurent d'une mélancolie raffi-\nnée... Il en a d'effrayants, d'adorables et de doux. Son cœur au génie tour-\nmenté pénétrait les choses d'une sentimentalité, et même d'une mentalité,\nmerveilleusement riche et aiguë. Je ne dirai pas qu'il fit de la peinture litté-\nraire, car, malgré l'intention, ce ne pourrait être une louange, mais il en fit de\npsychologique. Il a, en quelque façon, exacerbé la puissance émotionnelle du\n Paysage.\n   Chez Courtens, au contraire, c'est la Vie large, simple, dans sa féconde\nvariété, avec son indifférence magnifique et tranquille ; c'est la Nature inter-\nprétée par un cœur profondément amoureux et sincère qui s'abandonne à sa\nbeauté et met tout son effort à la faire rejaillir respectueusement, intensément\nsur la toile... Courtens, en quelque sorte, n'a pas de manière. Il ne s'est\npoint fait de procédé. Ses dons sont originaux par leur puissance. Il continue\nune tradition de race.\n   Boulenger et Courtens, tous deux diversement, sont deux grands\npeintres.\n                                                                         G. B.\n\n\n  Au Cercle artistique. Exposition Omer Coppenset F.-G.\nL e m m e r s . — M. Orner Coppens est un peintre de la terre flamande, du\nsoleil qui la caresse, des humbles vies qui l'animent. Il traite avec poésie les\nintérieurs paisibles, où habitent de bons campagnards, les petits recoins de\nville, pénétrés d'on ne sait quel mystère intime et tendre, les sentiers enso-\nleillés, la douce verdure des prairies, tout ce qui rêve et se tait.\n   Dans la trentaine d'œuvres qu'il expose au Cercle, ses qualités de coloriste\nse révèlent, aussi bien que son cœur de poète, aimant et sachant rendre les\njeux de la lumière ; les divers aspects des choses dans la clarté, dans l'ombre,\nsous le ciel; l'admirable harmonie visible enfin. Ses couleurs sont vives,\nriches, parfois un peu sèches d'aspect. Il sait ordonner des combinaisons d'un\neffet inattendu, comme dans les Mendiants, où une femme en mante violette\nse détache sur une maison en briques rouges, aux volets verts. Moins bonne\nla Marine, où le soleil couchant, à ras d'un ample mouvement de lames,\nabandonne le ciel brouillé de nuages bleu-violets. Les études de la mer sont\ntrès intéressantes, mais ce que je préfère, ce sont les pages de Flandre : cette\nroute dans la dune, chaude d'une si belle lumière, ces chaumières tapies dans\nia verdure, ces maisonnettes aux volets clos, cette église modeste, ces coins\nde vieille ville qui se souviennent et rêvent à l'amoureux passé. Je citerai\nencore Plaisir du dimanche, un bon vieux fumant sa pipe, au coin du feu, au\n"}, {"page_pdf": 358, "page_imprimee": 297, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3132, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                             297\n\nronron de la bouillotte qui chantonne, animant seule la salle paisible; le\nVannier, Cabaretflamand,etc.\n   Tout cela est d'un art sobre, discret, sûr de soi, dévoilant un tempérament\nd'artiste sincère et travailleur. Si ces choses familières, ces impressions de\nnature sont si bien rendues, c'est que le peintre les a senties, les a comprises,\nles a aimées, véritablement.\n   M. F.-G. Lemmers expose une douzaine de portraits. Les portraits\nd'hommes y sont les meilleurs et, parmi eux, j'apprécie surtout celui du père\nde l'artiste.\n\n   E x p o s i t i o n A l b e r t D u M o u l i n . — En son coquet atelier de la\nrue Godecharle M. A. Du Moulin expose un ensemble d'oeuvres considé-\nrable. Bien que de valeurs très diverses, ces toiles sont intéressantes.\n   Elles révèlent une nature d'artiste qui cherche encore sa voie et, dans\nl'attente du jour qui la déterminera, s'essaie un peu à tous les genres.\n   On pourrait prédire à M. Du Moulin de beaux succès dans le portrait. Le\npastel Vieille femme montre qu'il sait rendre les traits caractéristiques d'une\nphysionomie et les mettre nettement en valeur. Il traite mieux l'obscurité, le\ndemi-jour que la vive lumière; son tableau, Chez la Tireuse de cartes est, à ce\npoint de vue, significatif. Ses figures de femmes, de fillettes, ont de la grâce et\ncharment.\n    Des pastels bien travaillés, quelques paysages, de curieux dessins, des\nfusains, des esquisses complètent la partie marquante de ce salon, dont l'im-\npression générale m'assura du talent de M. Du Moulin, talent varié, man-\nquant un peu de fixité, mais incontestable et prêt à s'affirmer dans toute sa\nvaleur.\n\n   Conférences de M. E. Picard au théâtre du Parc—M. Edm.\nPicard a superbement clôturé la série des matinées du Parc en situant en\npleine lumière la puissante stature de Balzac, cette figure si colossale qu'elle\neffraie et détourne bien des critiques épouvantésde devoir l'examiner de près.\nAussi bien, fallait-il le vigoureux tempérament, épris de vie, d'action chan-\ntante, de force follement dépensée, qui est propre à M. Picard, pour com-\nprendre et dominer dans son ensemble cette œuvre gigantesque, dont les\nblocs s'entassent à la base de l'édifice littéraire duXIXesiècle, pour pouvoir\nen rassembler les impressions multiples et les synthétiser sous la forme de\nquelques entretiens, gros d'enseignements et de pensées.\n   « Balzac est la plus intense concentration du roman durant la première\nmoitié duXIXesiècle. » Les autres romanciers se ramènent à lui; il les con-\ntient en puissance, puisqu'il a tout vu, tout étudié, tout décrit. Son œuvre est\nun immense panorama de la société française sous l'Empire, la Restauration,\nla Monarchie de juillet. Les différentes classes sociales : peuple, bourgeoisie,\nfinance, armée, noblesse y sont dépeintes, avec leurs particularités, leurs\nvices, leurs travers, leur grandeur. A la différence du roman de Zola, le\nroman balzacien n'est pas seulement descriptif, évocateur, il est aussi philo-\nsophique, il est bourré de pensées, de réflexions fortes, de vues originales.\n"}, {"page_pdf": 359, "page_imprimee": 298, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3254, "texte": "298                               DURENDAL\n\n\n\nPas une page qui n'y soit pimentée de quelque maxime définitivement\nexprimée.\n   De ce mélange d'observation, de satire de glorification d'une époque qu'est\nla Comédie humaine, se dégage la plus puissante impression de vie qui soit. Le\nmonde est dans cette œuvre, le monde immense, tumultueux, tour à tour\ngrotesque, horrible, touchant, mesquin, sublime. Balzac n'a qu'un seul pré-\ndécesseur dans les lettres françaises : Rabelais. Les autres, si grands soient-\nils, n'ont vu qu'un côté de la société, étudié qu'un aspect de l'âme humaine.\nAussi, de tels écrivains seront lus et commentés, commentés et admirés alors\nque des renommées, actuellement aussi éclatantes, dormiront dans l'oubli.\nComme l'a dit Taine, Balzac est le plus grand magasin de documents sur la\nnature humaine de son temps. Or, l'homme sera toujours curieux de con-\nnaître l'homme, et Balzac sera toujours lu.\n   On se plaît aujourd'hui à lui reprocher l'insuffisance de sa forme, son pré-\ntendu manque de style. C'est ne pas le comprendre. Ce n'est pas dans l'achè-\nvement des détails, mais dans la construction de l'ensemble que se révèle\nson génie. S'il est vrai que le style, c'est l'homme ; s'il est vrai que l'écrivain\ndoit se mettre lui-même dans son œuvre, se livrer tel qu'il est, en toute loyauté,\nsans humilité comme sans forfanterie, Balzac fut un extraordinaire styliste,\ncar il sut écrire avec son âme, violente et tourmentée, écrire spontanément,\ncomme les prés germent et fleurissent, en se conformant toujours à la vie, à\nsa vie. Le véritable Balzac, c'est celui dont Rodin a fait surgir le visage fruste\net génial d'un bloc de matière brute; il est à la fois la matière et l'esprit, il est\nla vie.\n   Telles sont quelques-unes des idées que M. Picard développa, usant mer-\nveilleusement de ses ressources d'orateur aisé, simple, familier avec grâce,\naimant à être compris, sachant se répéter quand il convient, hausser le ton si\nc'est nécessaire, toujours maître absolu de soi-même et de son auditoire, en un\nmot, à la fois sérieux critique et incomparable causeur.\n   M. Picard nous avait averti de l'infériorité de Balzac dans le théâtre. Les\ndeux actes de la pièce habilement tirée, par Mlle Judith Cladel, de Modeste\nMignon, un des grands romans caractéristiques de la Comédie humaine, jouée avec\naisance par l'excellente troupe du Parc, émurent cependant le public. Mais\nla plus forte impression fut bien celle que donna M. Picard lui-même.\n                                                      CHARLES DE SPRIMONT.\n\n\n   O n z e Kunst. — M. J. MESNIL commence, dans le quatrième numéro de\ncette belle revue, une étude sur « les rapports des peintures italienne et\nnéerlandaise à l'époque de la Renaissance ».\n   Citons le commencement de son intéressant article :\n   M L'influence prédominante de la Renaissance italienne au XVIc siècle,\nnon seulement sur l'art flamand, mais sur l'art de tous les pays européens,\nest universellement connue. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est l'action que\nl'art flamand a exercée sur l'art italien au commencement de la Renais-\nsance... L'art flamand paraît avoir eu, auXIVesiècle, une influence euro-\npéenne; par l'introduction, dans l'art gothique, de l'esprit réaliste et d'une\n"}, {"page_pdf": 360, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2493, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                            299\n\n\ntendance à individualiser les figures, il apporte un des principaux éléments\nde ce renouvellement d'art qui s'appelle Renaissance. Je donnerais volon-\ntiers à celle-ci le nom d'influence inconsciente... Mais il existe aussi, notam-\nment au milieu du XVe siècle, une influence néerlandaise sur l'Italie, que les\nItaliens eux-mêmes reconnaissent; je veux rechercher surtout cette influence\nconsciente, qui fut importante dans le domaine de l'art de la peinture et qui\ndémontra clairement la supériorité reconnue des peintres flamands par un\npeuple qui avait déjà atteint un degré élevé de culture artistique. »\n    L'auteur prouve sa thèse en alléguant, entre autres preuves, que « le nom\nde Jan van Eyck était célèbre en Italie » ; que « Roger van der Weyden fit un\nvoyage en Italie », etc.\n    Plusieurs reproductions, parmi lesquelles une superbe, celle de la mise au\ntombeau, de R. van der Weyden, illustrent cet article.\n    M. Alb. Plasschaert donne un article sur Floris Versber. Cet article est très\nbien documenté, et nous le regardons comme un modèle d'article sérieux :\n Il est à lire par tous ceux qui s'intéressent à des artistes qu'ils connaissent et\nadmirent. L'auteur a une méthode <t inventorienne » qui devrait être imitée\n par ceux qui veulent écrire utilement sur des artistes vivants.\n    M. Max Rooses nous apprend qu'un portrait magnifique du bourgmestre\n d'Anvers, Henri de Halmale, longtemps attribué à Velasquez, est incontesta-\n blement l'œuvre du peintre anversois, Peter Thijs. De belles reproductions\n des deux portraits que fit Peter Thijs de H . de Halmale, démontrent claire-\n ment là vérité de l'assertion de M. Max Rooses.\n    M. Georges Eekhoud donne une étude sur Victor Gilsoul, que tous nos\n lecteurs connaissent. Une reproduction d'un Paysage de la côte flamande, qui\n est la propriété de S. M. le Roi, orne cette étude. Cette reproduction est\n magnifique; elle me donne une impression comme de « sentir la mer ».\n Ce tableau synthétique de Victor Gilsoul doit être un pur chef-d'œuvre.\n    Le brelan ordinaire de nouvelles artistiques, avec des reproductions\n d'œuvres du peintre hollandais, P.-C. De Moor, et de Rembrandt, clôt ce fas-\n cicule, qui est absolument digne de ses devanciers et qui met Onze Kunst\n au premier rang parmi les publications artistiques de Belgique et de\n Hollande.\n                                                                           A.C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison05-005", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 300, "page_fin": 303, "titre_corps": "Gazette des faits et des livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Gazette des faits et des livres", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 361, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 2390, "texte": "Gazette des faits et des livres\n\n   En tête de son second volume d'Esquisses littéraires et morales (1), le R. P .\nLonghaye cherche, à une de mes dernières Gazettes, une querelle... de\nfrançais...\n   J'ai en très haute estime cet écrivain pour son érudition très copieuse, sa\ndialectique très serrée et sa sincérité batailleuse, trop batailleuse peut-être,\ncar elle le prive de ce guide de clairvoyance et de sûreté, indispensable à\ntout critique moderne : l'éclectisme.\n   Le R. P . Longhaye n'aime point le Romantisme ; à son sens, ce mouvement\nne fut point un essor, mais un recul de l'art; encore que discutable, l'idée\npeut se défendre et l'attitude ne manque point de crânerie; je n'ai jamais\nsongé à contester au R. P . Longhaye le choix de ses idées et la liberté de ses\nattitudes; cependant, pour appuyer les unes et, justifier les autres, convient-il\nde respecter la vérité des faits historiques.\n   Si c'est du Romantisme que vient le mal à la Littérature d'aujourd'hui, je\ndemande que la responsabilité soit équitablement distribuée entre tous les\ninitiateurs, et je ne puis admettre qu'on exonère de cette responsabilité Cha-\nteaubriand — parce qu'il a écrit le Génie du christianisme — pour l'endosser\ntout entière à Victor Hugo, parce qu'il a « refusé les prières de toutes les\nEglises » !\n   Pour avoir mis le R. P . Longhaye en garde contre ce truc de politicien,\nindigne de son talent et de son caractère, me voici accusé de desservir l'idée\nchrétienne; les intérêts de la catholicité exigent-ils donc que Victor Hugo\nsoit si congrûment conspué, que pour lui il n'y ait plus — pour employer le\njargon dreyfusard — ni vérité ni justice, et qu'il soit relégué dans l'île du\nDiable de la critique?\n   Je ne fus jamais atteint d'hugolâtrie; l'homme en Hugo apparaît mesqui-\nnement vaniteux et férocement utilitaire ; il a, tour à tour, sacrifié à sa gloire\net à sa fortune l'amitié, l'amour et Dieu; mais Hernani n'en reste pas moins\nune grande date au théâtre; les Châtiments, alors que les passions qui les\namorcèrent se sont éteintes, ont une beauté imprécatoire peut-être inégalée;\nla Légende des siècles renfloua l'épopée française, lamentablement échouée dans\nla Henriade, et surtout certaines pièces lyriques des Contemplations sont parmi\nles plus belles que les lèvres des hommes puissent redire.\n\n\n  (1) R. P. LONGHAYE. — Dix-neuvième siècle (Paris, Retaux).\n"}, {"page_pdf": 362, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2967, "texte": "                  GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                          301\n\n\n   Et je répète que quand un critique — fût-ce un juste— passe devant des\nœuvres qui renferment des éléments aussi émouvants d'immortalité esthé-\ntique, il leur doit un coup de chapeau — ce chapeau fût-il un tricorne.\n   J'ajouterai que le Romantisme — qui fut, d'ailleurs, une évolution d'idées\net non la création factice d'une individualité — n'eut-il produit que ces\nœuvres-là (et Lamartine, et Musset, et Vigny?), qu'il serait vengé d'avance\nde la croisade furibonde que le R. P . Longhaye mène contre lui.\n\n                                      * *\n\n    A cette critique de principe, — c'est ainsi que s'intitulent ces saintes entre-\nprises de démolition, — je préfère, quant à moi, la recherche désintéressée\nde ce qui dans une œuvre, encore qu'elle ne soit pas entièrement conforme à\nmon idéal, se rapproche de mon sens chrétien.\n    Il sévit, parmi certains croyants, une sorte de vanité mystique, génératrice\ndu plus déplorable absolutisme ; ils oublient trop souvent que la foi est un\ndon inégalement réparti entre les enfants des hommes; les uns baignent, dès\nleur enfance, dans la lumière intégrale, d'autres n'y arrivent que par une\nlente ascension; félicitons les premiers; soyons sympathiques aux seconds :\nn'est-ce point pour eux que les anges ont chanté : Paix aux hommes de\nbonne volonté.\n    C'est dans ses sentiments que j'ai lu la Correspondance de Théodore Jouffroy (1),\nsi excellemment préfacée par M. Adolphe Lair.\n     Les philosophes, d'ordinaire, en dehors du cercle des bâtisseurs de sys-\n tèmes, n'arrivent point à la grande notoriété; si tout homme de ce temps,\n quelque peu marqué d'intellectualité, frémit d'admiration et de sympathie au\n rappel du nom de Jouffroy, c'est que le drame que tous vécurent en eux à\n des degrés divers d'intensité, Jouffroy en subit les péripéties prototypiques\n et les interpréta avec une noble sincérité.\n     Belle et pensive figure que la sienne — se détachant sur les souvenirs litté-\n raires de notre jeunesse, et que nos rêves entourèrent comme d'un halo de\n  mélancolie !\n     A l'encontre de tant d'autres, il ne rejeta point la foi, comme un bagage inu-\n  tile, avec un geste facile et ironique de voltairien; il ne s'entraîna point non\n  plus en de solennelles prosopopées sur la banqueroute de la science; mais,\n  avec une obstination passionnée, qui consuma prématurément sa vie, il cher-\n  cha l'accord de ces deux forces, aux apparences contradictoires et aux invi-\n  sibles concordances.\n      Les lettres publiées par M. Lair, si elles ne sont point le bréviaire de ces\n   luttes tragiques de la pensée, ont cet intérêt de nous montrer avec quel souci\n   grave et consciencieux de la responsabilité de l'écrivain et du philosophe\n   Jouffroy se prépara au culte pur de l'idée; elles profèrent encore en lui un\n\n\n    (1) Correspondance de Théodore Jouffroy, avec une étude par Adolphe Lair (Paris,\n  Perrin).\n"}, {"page_pdf": 363, "page_imprimee": 302, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2924, "texte": "302                              DURENDAL\n\n\n\ntempérament de lettré délicat et sensible, compatissant et secourable aux\npeines et aux désillusions d'autrui, d'un commerce franc et d'une amitié un\npeu féminine — un cœur, en un mot, autant qu'un esprit, un cœur que l'es-\nprit, hélas ! devait faire souffrir à se rompre.\n   Il y a, dans cette Correspondance, le charme imprévu d'une révélation :\nc'est comme le prologue enjoué et aimable d'une maturité qui se débattra dans\nles affres intellectuelles; à peine, de-ci de-là, un nuage léger de mélancolie,\nassombrit les riantes promesses de l'aurore... Midi et ses fatigues, le soir et\nses désenchantements sont loin encore — et surtout la nuit, l'inoubliable\nnuit du Doute, qui sacra Jouffroy immortel...\n   Fréquemment, on s'est demandési Jouffroyétait mort sceptique ou croyant;\nles documents publiés par M. Lair me paraissent trancher le débat, et on\npeut conclure, avec lui, « qu'à défaut de la profession formelle du symbole,\nnul n'a eu, plus que Jouffroy, ce que d'un mot emprunté à un illustre apolo-\ngiste, j'appellerai « le christianisme naturel de l'âme ».\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n\n   C'est ce « christianisme naturel » encore qui rend si attirant la haute per-\nsonnalité de M. Paul Bourget.\n    L'aventure de M. Bourget fut réellement extraordinaire; ses premiers\nlivres, marqués tout de suite du sceau d'un art subtil, élégant et émouvant,\nne purent, néanmoins, faire prévaloir cette idée que la méthode psycholo-\ngique, que l'auteur prétendait renouveler, put avoir quelque valeur morale\nou quelque efficacité sociale... Et M. Bourget apparut longtemps, dans la\nLittérature de France, comme le snob de l'observation choisie et le dandy de\nla sensation quintessenciée.\n    En vérité, l'auteur ne cessa de protester contre cette interprétation de son\nœuvre : il n'admettait point qu'on le traitât à l'égal d'un frivole et habile\njoueur de flûte et prétendait exercer un apostolat.\n    Bourget, apôtre!... Sourires des gens gra.ves et gouailleries lourdes des\ncritiques de principes!\n    Les gens graves eurent tort et les critiques de principes se fourvoyèrent\nune fois de plus : quand on relit à présent l'œuvre complète de Bourget (1),\non se convainct que ceux de ses livres qui, jugés en eux-mêmes, paraissaient\n le plus relever du dilettantisme, ont leur place indispensable dans l'ensemble\nréalisé d'une conception d'art qui gravite progressivement vers un altier et\n salutaire enseignement moral et social.\n    Que l'on me comprenne bien : je ne songe point à disculper Bourget de\n s'être trop complu, surtout au cours de ses premières productions, dans l'ana-\n lyse de certaines tares de la sensibilité humaine; mais encore, la tendance\n générale de son œuvre, telle qu'elle se révèle aujourd'hui, prouve-t-elle que\n\n\n  (1) PAUL BOURGET. — Œuvres complètes, t. II, III et IV (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 364, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1621, "texte": "                   GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                         303\n\n\nces hardiesses eurent leur origine dans le souci scrupuleux de la vérité et non\ndans la visée de ciseler l'ordure et de la monter en objet d'art.\n    Voulant diagnostiquer, dans nos sociétés modernes, les frénésies et les\ndésenchantements de la volupté, M. Bourget — il faut être juste — ne pou-\nvait nous conter les histoires candides et nous parler le langage gris-perle de\nMme Henry Gréville; médecin penché sur un mal terrible et délicat, il dut\nausculter le patient, rouvrir la plaie et la sonder — mais je ne sache point\nqu'il ait invité les jeunes filles et les collégiens à assister, à ce spectacle!\n    Pour juger quel précieux auxiliaire fut Paul Bourget pour l'apologie\n morale, il suffit de le comparer à ses devanciers et à ses contemporains : le\n souvenir du plasticisme merveilleux, mais stérile de Madame Bovary, met\n mieux en valeur l'évangélisation grave et bienfaisante de la Terre promise;\n le Disciple fait honte aux caquetages adultérins d'Anatole France, et tout\n l'égout, où Zola se noya, sépare Cosmopolis de Rome...\n     « L'esprit d'analyse, écrit Bourget dans une de ses dernières préfaces, a\n un autre nom hors de la langue littéraire; il s'appelle l'examen de conscience,\n  et bien loin d'être l'opposé de la moralité, c'en est le principe même... »\n     Respect et gratitude à l'écrivain, qui a substitué cette loi de devoir et de\n  responsabilité aux jongleries de vices plus ou moins rares où se complaît le\n  roman d'aujourd'hui.\n\n                                                      FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison05-006", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 304, "page_fin": 315, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LA POÉSIE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 365, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2440, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLA P O É S I E : .\n\nA u x F l a n c s d u V a s e , suivi de Polyphème et de Poèmes inachevés, par\n. ALBERT SAMAIN.— (Paris. Mercure de France.)\n   Paru en 1898, cinq ans après Au Jardin de l'Infante, le second recueil de vers\nd'Albert Samain : Aux Flancs du Vase, le dernier volume que ce poète exquis\nait publié de son vivant, est connu de tous ceux qui aiment les beaux vers.\nIl manifeste une transformation profonde du cœur de l'artiste et de son talent.\nIl semble que, dans cette suite d'églogues et d'idylles antiques, le vers ait\nrajeuni, comme au temps où Chenier le retrempait aux sources grecques. Il\nchantait la beauté des choses, les jours calmes des hommes innocents, les\nmystères graves et puérils de l'amour qui s'éveille, les premières surprises de\nl'âme et des sens, et les sûrs plaisirs du foyer et de la famille. Mais on se\ntromperait sur l'originalité du recueil, si l'on n'y voyait qu'un pastiche de\nThéocrite, un jeu subtil d'artiste et d'écrivain. Comme le disait naguère, en\nune belle étude sur le poète disparu, un autre poète très distingué, M. André\nRivoire, « Albert Samain avait repris les personnages de l'Anthologie, Myrtil\net Palémone, Amphise et Mélitta, Clytie, Amymone, Mélanthe, Eglé; mais\nil n'avait pris que les noms, pour leur harmonie mystérieuse. Son inspiration\nétait de tous les temps, aussi bien moderne, plus moderne même, qu'antique.\nLorsqu'il nous décrit un marché, il se garde bien de transposer, pour nous,\nquelques traits heureux des poètes anciens; il nous montre en ses vers ce qu'il\na observé lui-même. C'est le grand charme de ces poèmes que l'auteur n'em-\nprunte ses tableaux à personne. S'il fait songer aux poètes anciens, c'est qu'il a\ncomme eux, maintenant, une âme d'enfant, ingénue et simple. Le rêveur\ncompliqué d'Au Jardin de l'Infante n'existe plus. ».\n   L'amour de la nature, qu'il avait enfin découverte, triomphe dans Polyphime,\nla seule importante des œuvres posthumes de. Samain qui soit tout à fait\ninédite. Sans doute, le poète l'eût-il remaniée quelque peu. Mais, tel qu'il est,\nce petit drame antique porte bien la marque de son talent.\n   La plupart des Poèmes inachevés rappellent plutôt la première manière du\npoète. Ils disent le cœur solitaire, inquiet, las, mélancolique et voluptueux.\n   Nobles fragments qui attestent la cruauté de la Mort. ,\n                                                                       M. D.\n"}, {"page_pdf": 366, "page_imprimee": 305, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3575, "texte": "                                  LES LIVRES                                  305\n\n\nC l a r t é s , poèmes, par ALBERT MOCKEL. — (Paris, Mercure de France.)\n   \" M. Albert Mockel fut, si je ne me trompe, un des premiers fidèles du vers\nlibre. D'emblée, peut-on dire, il adopta pour exprimer ses rêves légers et\nfugitifs la forme nouvelle. Il y voyait le mode d'expression le plus apte à\nréaliser son idée poétique. Epris surtout de musique verbale, curieux de\ncombinaisons'de rythmes inattendues, il composa des poèmes souples, parfois\n flous, mais révélant toujours un sens délicat de l'harmonie. Esprit chercheur,\n aimant à philosopher, il ne laissa pas non plus de discuter les procédés qu'il\n appliquait et fortifia d'arguments sa croyance d'abord instinctive.\n     Son volume actuel, au titre si simplement beau, prouve qu'il n'a pas renié\n ses anciens dieux. On y remarque un sens affiné du rythme ; les combinaisons\n de nombre, au lieu d'être ordonnées, comme chez beaucoup de vers-libristes,\n  par le jeu capricieux du hasard, y témoignent d'une recherche habile et\n  continuelle. Le doigter du poète est souple, son jeu tour à tour discret et vif;\n  bref, il sait les secrets de l'instrument dont il joue. Aussi ne lui reprocherai-\n  je qu'une certaine imprécision des termes, provenant sans doute de l'exclusif\n  souci musical. Y aurait-il là un cercle vicieux ? L'harmonie et la clarté se contre-\n   diraient-elles chez lui? Je ne le crois guère et n'en veux pour preuve que\n   plusieurs poèmes du présent recueil.\n       La première série, Cristal, atteste de curieuses recherches d'impressions.\n   C'est le poème des vitres diaphanes où joue la lumière, où s'appuient en\n   baisers les lèvres du jour ; des eaux courantes enrichies de reflets succesifs;\n   des coupes dont la clarté propre est comme un vin magique; des lustres\n   éclairant les épaules nues, les soies, les danses, jusqu'à ce que leur flamme\n   défaille en face de l'aurore.\n       La Réprimande à Bilitis est une glose ondoyante et variée à quelques phrases\n    du délicieux roman lyrique de Pierre Louys. Dans la Joie de chanter, le ton\n    s'élève, le sens s'approfondit, le symbole se fait plus large. Il y a là un poème :\n    Ange, qui est peut-être la maîtresse page du livre. Dans le matin léger, un\n    enfant s'est endormi sur l'herbe heureuse. C'est un Ange. Qu'altend-il, avant\n    d'ouvrir à nouveau la claire envergure de ses ailes, pour remonter dans\n    l'infinie Aurore? Puis encore : l'Homme à la Lyre. Un poète vint qui dit la\n    chanson d'amour et la chanson de gloire. La foule l'écoutait. Mais quand\n    jaillit de ses lèvres l'hymne du rêve, on le railla, on lui jeta des pierres; et\n     cependant la corde de la grande lyre dont la note soutenait son chant touchait\n     au loin le cœur de Dieu.\n        Enfin, la dernière partie du recueil, cette Guirlande de Mai, ample progres-\n     sion qui s'achève en chant, comme si la musique verbale faisait, au moment\n     suprême, appel à l'autre, à sa sœur, réalise un clair symbole de vie, d'amour,\n     de fraternité. La joie de la terre printanière s'y insinue doucement au cœur,\n      avec l'espoir des renouveaux futurs.\n        Tout cela est parfois un peu confus, un peu noyé par l'abondance des\n      termes; mais la ligne mélodique est chantante, vivace, colorée, la trame\n      orchestrale riche en polyphonies variées. Il ne faut pas oublier que M. Mockel\n      traite la poésie comme la musique et qu'il convient avant tout de chercher\n      dans son œuvre des qualités de rythme. Les y trouver, c'est les aimer.\n"}, {"page_pdf": 367, "page_imprimee": 306, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3245, "texte": "306                                  DURENDAL\n\n\n\nL e C h e m i n d u S o l e i l , par LÉON SOUGUENET.— (Bruxelles, Lamer-\n  tin; Paris, Lemoigne.)\n   Tout d'abord, il faut louer M. Souguenet d'avoir écrit un poème. En effet,\nles différentes pièces de son recueil sont groupées suivant un ordre logique,\nrigoureusement déterminé, dont une lecture attentive fait aussitôt saisir la\nnorme. L'idée de ce poème est large et belle : c'est la marche de l'humanité,\nà travers les embûches et les obstacles, les erreurs, les préjugés, les doutes,\nvers la lumière ; l'équipée tour à tour sublime et pitoyable, se ruant ou se\ntraînant par les routes du monde, à la conquête du Soleil.\n   Bien qu'elle se divise et se ramifie, la ligne conductrice reste néanmoins\ntoujours assez visible pour sauvegarder l'unité de l'œuvre. Certains poèmes\nd'ailleurs semblent avoir pour mission de la rappeler, en donnant au thème\nprincipal un retentissement d'autant plus durable qu'ils le proclament plus\nclairement. Ainsi se développe une ample symphonie, dominée par les\nmotifs qui jaillissent, se taisent et renaissent.\n   Pauvre, craint et détesté de tous, l'Errant est parti à la recherche de la\nvérité. Le mépris des préjugés, le dégoût du mal emplissent et navrent son\ncœur. Il marche ; il marche, parmi l'hostilité des êtres et des choses, attentif\npourtant aux multiples voix du monde, pitoyable aux souffrances, le cœur\nouvert à tous. Au carrefour des roules de la Douleur, il rencontre le Christ,\nmais sa foi est morte et, plutôt que de balbutier un credo hypocrite, il gémit\nun poignant adieu à celui qu'il aime encore, sans pouvoir espérer ni croire\nen lui :\n\n               O toi qui fus mon Dieu.' si jamais j'ai compris\n               Les mots, les mots divins que murmuraient          tes lèvres,\n               Voici l'heure où vraiment ils auront tout leur          prix...\n               Ne croyant plus en toi je       t'abandonnerai...\n               Car si devant toi je me courbais       incrédule\n               Peut-être tu rirais, — toi qui n'as jamais ri,\n               Toi le fort et le bon, — d'un r i r e de mépris !...\n               O héros ! j'agirai selon ma loi nouvelle;\n               Tu nous donnas l'exemple, il faut tout         délaisser,\n               Tout ce qu'on aime, aller vers la nouvelle foi,\n               S'enfuir avec un fer dans le côté blessé\n               Vers l'Idéal, fùt-il ligoité sur la croix.\n               Adieu donc, ô Jésus.' car voici mon chemin,\n               Laisse-moi vénérer la face        douloureuse,\n               Laisse-moi mepencher vers tes sanglantes           mains,\n               Voici ma route, hélas ! étroite et ténébreuse.\n\n\n   C'est la route de la douleur, qui mène à la lumière, loin des villes mau-\nvaises, à travers les mers où « l'air est vierge et chanteur sous le regard de\nDieu » et les forêts maternelles dont les arbres symbolisent l'ascension lente\net sûre de l'âme dans la clarté. Triomphe ! l'Errant a dompté le mal et l'erreur,\nil a compris les symboles de la vie; que les astres s'unissent en un géant\nhosannah vers sa gloire ! Il a souffert, il a pleuré ; son sang a marqué les dou-\nloureuses étapes de son calvaire; mais il a enfin accompli sa route, il touche\n"}, {"page_pdf": 368, "page_imprimee": 307, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3156, "texte": "                                  LES LIVRES                                 307\n\n\nau terme du long pèlerinage, au Soleil, au fulgurant foyer de Vie qui resplen-\ndit en lui !\n   Ceci n'est qu'un rapide et bien faible crayon de cette belle œuvre. J'aimerais\nà m'attarder à certains poèmes. D'émouvantes pages sur Compiègne évoquent\nla splendeur morte d'autrefois, et les rires de la joie et les baisers de l'amour,\ntout ce beau passé de fête dont se souviennent les marbres rêveurs, hôtes\néternels du parc déserté. Mais le cortège des amoureuses, le groupe léger des\nlutins s'évanouissent, la lune monte au ciel et voici que le grand Empereur\nchemine dans l'ombre, songeant à quel destin, à quelle gloire abolie, vers une\nforme blanche de femme apparue dans la nuit.\n   Un autre poème montre la ville fascinatrice, folle de sa gloire monstrueuse,\nattirant toute beauté pour la flétrir, toute énergie pour la sucer, tandis qu'au\ncœur de l'a terre, au chant frais des sources, germe la forêt qui renversera un\njour l'œuvre mauvaise des hommes et étendra son manteau de fleurs et de\nverdure sur la cité sacrilège. Une large apostrophe aux navires, — la meil-\nleure page du livre, peut-être, — emporte l'âme en plein ciel, vers les pures\nrégions de l'Idéal qui rayonne au delà des flots tumultueux du monde.\n   La pensée de M. Souguenet est forte et souvent âprement originale, la\nlangue dont il use du meilleur aloi. Aussi, je lui ferai une querelle. Pourquoi\n son vers, d'ordinaire souple et musclé, se relâche-t-il parfois, s'amollit-il au\npoint de perdre toute consistance ? Mais ceci n'est qu'un défaut momentané.\n Nombre de pages du livre, aussi profondément pensées que bellement écrites,\n sont d'une poésie large et réconfortante qui se fait de plus en plus rare aujour-\n d'hui. Pour les effets de délicatesse, l'auteur sait trouver des accents d'une\ntendresse toute lamartinienne, d'adorables vers pareils à ceux-ci :\n\n                Les pleurs des violons, par la fenêtre ouverte\n                S'épandent dans un.soir mélancolique et doux.\n\n  Pour de tels vers, et beaucoup d'autres beaux à des titres divers, nous\nplacerons le Chemin du Soleil de M. Souguenet, au rayon des Poètes qu'on\naime, de temps à autre, à relire et à méditer.\n                                                              CH. DE S.\n\n\nR a p s o d i e s p a s s i o n n é e s , par le comte ALBERT DU BOIS. — (Paris,\n  Lemerre.)\n   Une double inspiration porte et anime les poèmes du comte du Bois,\nréunis sous ce titre : ce sont des poèmes d'amour et ce sont des poèmes de\ndoute. Il y a, ici, des imprécations contre la vie, contre la destinée, contre les\ncruautés apparemment aveugles de la Providence qui confinent au blasphème.\nEt l'on se demande parfois s'il n'y a pas une part de rhétorique et de dilet-\ntantisme dans cette révolte romantique renouvelée de Mme Ackermann.\nQuant aux poèmes où l'inspiration amoureuse domine, ils sont très variés et,\nsouvent, d'une attirante et douloureuse beauté. Nous ne pouvons accepter\nl'ardeur sensuelle qui flambe en certains d'entre eux et notre sympathie ira\nprincipalement aux chants qui soupirent, dans une langue assouplie et\n"}, {"page_pdf": 369, "page_imprimee": 308, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2920, "texte": "308                              DURENDAL\n\n\n\nciselée, harmonieuse et colorée, l'éternelle lamentation des cœurs que l'illu-\nsion put illuminer un instant, mais que l'abandon, l'oubli, la fugace fantaisie\nde l'amour ont désormais rempli d'amertume et de regret.\n                                                                      E. G.\n\nD e r n i è r e G e r b e , par VICTOR HUGO. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Dernière gerbe glanée, épi à épi, sur un champ déjà ratissé ! et beaucoup\nd'épis vides. Ce sont des notes, des ébauches, des épîtres familières en vers\nque le maître, sans doute, n'aurait jamais songé à livrer au public, dans la\nforme solennelle de l'in-octavo.\n   Le volume a son intérêt pour ceux qui veulent connaître toute la pensée\nformulée du poète, jusqu'en ses plus négligeables manifestations. Pour nous,\nla Légende des siècles et les Contemplations nous suffisent, et après avoir suivi des\nyeux le vol éblouissant et farouche du poète de l'épopée ; après l'avoir\nentendu apostropher Dieu et parler à l'étendue, nous nous soucions peu de\nconnaître qu'il avait de pesants madrigaux et des facéties lourdes.\n\nP o s t - S C r i p t u m d e m a v i e , par VICTOR HUGO. Un volume in-8°. —\n  (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Il serait hasardé d'affirmer que ce volume de fragments soit susceptible\nd'ajouter quelque chose à la gloire du maître ou de modifier en quoi que ce\nsoit l'opinion que l'on a pu se former de la nature de son génie. Il qualifiait\nlui-même les cahiers qui, réunis, forment ce recueil : Tas de pierres, et les\npensées et réflexions qu'il y notait sont, en effet, comme des pierres restées\nsur le chantier, à pied-d'œuvre...\n   En réalité, abstraction faite de quelques beaux passages vibrants, la plupart\nde ces pages répètent et raisonnent dans une prose froide cette philosophie\nsimpliste que le vers du poète enveloppe de foudroiement et de splendeur...\nTas de pierres, en effet; de pierres dégrossies, mais qui n'ont pu devenir\nstatues !...\n                                                                        A. G.\n\nLE ROMAN :\nM o n i q u e , par PAUL BOURGET. — (Plon-Nourrit, éditeur.)\n   Des six nouvelles ici réunies par M. Bourget, deux méritent surtout l'atten-\ntion. L'une, qui s'intitule les Gestes, étudie, avec la pénétration coutumière du\nconteur, un cas très particulier, sinon très rare, de cabotinage moral :\nMlle Izelin a hérité de son père le don de concevoir et d'exprimer des senti-\nments délicats sans en rien éprouver. Il y a, chez elle, un divorce complet,\nfoncier, entre l'expression et l'impression, un instinct d'attitude, grâce auquel\nelle joue sans cesse, par un irrésistible besoin d'artifice, le personnage qu'elle\ndoit être pour produire un certain effet; Elle est en perpétuelle représentation;\nelle se joue, à elle-même comme aux autres, une comédie de tous les instants.\nCe don des gestes est étudié avec une finesse et une profondeur qui rangent ce\n"}, {"page_pdf": 370, "page_imprimee": 309, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3354, "texte": "                                   LES LIVRES                                  309\n\n\nconte parmi les meilleurs de l'écrivain. L'autre est celui qui donne son titre à\nce volume ; M. Bourget y dirige son attention vers des milieux « peuple » où,\njusqu'ici, sa psychologie n'avait guère pénétré. L'héroïne, Monique, est\nouvrière chez un ébéniste, M. Franquetot, qui la recueillit au berceau et la\ntraita depuis comme sa fille adoptive. Certain jour, un vol est commis chez le\npatron ; et l'on découvre les titres dérobés dans la doublure de la robe de\nMonique. L'orpheline, injustement accusée, se sauve de l'hospitalière maison.\nEt l'on découvre que c'est la vraie fille de l'ébéniste, la jalouse Marguerite, qui,\npour évincer la fille adoptive, l'intruse, a tout manigancé. Justice est faite au\ndernier chapitre. Cette émouvante histoire est racontée avec un luxe de détails\nintéressants, mais qui ralentissent peut-être trop le récit. On y suit, de page\nen page, les derniers progrès de cet art du meuble où se signalèrent Boulle,\nRiesener, tant d'autres dont le talent n'eut point sa récompense.\n\nLa Voie S a n s R e t o u r , par HENRY BORDEAUX. —(Paris, Plon.)\n   Les lecteurs de Durendal ont goûté plus d'une fois le talent de M. Henry\nBordeaux. Après s'être fait une place enviable dans la critique, M. Bordeaux\nvoulut s'essayer au roman et y débuta, naguère, par une œuvre riche de\npromesses, le Pays natal.\n   La Voie sans retour nous conte avec infiniment de charme le mariage à la\nLoti qui, pendant trois mois, unit Hervé d'Elouan et une fille exquise de\nGênes, un peu princesse comme beaucoup de plébéiennes de son pays, la\nbelle Flora. Deux ans après, un hasard les remettant en présence, les deux\npauvres âmes tentèrent un renouveau de l'idylle. Mais ce fut en vain. On ne\npasse pas deux fois par le même chemin, avait dit l'amoureuse avec une\nmélancolie prophétique. Pour avoir rêvé de reprendre au temps un peu de\nleur jeunesse, de rendre une vie présente aux jours de leur passé, les amants\nfurent cruellement punis : ils perdirent sans retour la beauté même, la dou-\nceur et la grâce du souvenir, et chacun d'eux, plus triste qu'avant, reprit seul\nsa route. Ce drame de passion sincère, sinon édifiante, se meut sous l'azur\nclair du Midi, dans le décor enchanté et sauvage des îles d'Hyères. Je ne sais\nquel parfum printanier émane de ce livre aimable et ardent où s'affirment les\nbelles qualités d'artiste et d'écrivain de M. Bordeaux.\n                                                                       M. D.\n\nL'Education Amoureuse, par PAUL ANDRÉ. — ( Paris, Offenstadt.)\n   On se souvient des Enfants, de Paul André. C'était une ronde charmante.\nDe l'observation attendrie, de la poésie simple et touchante, imprégnaient\nces courtes pages. Plus tard, l'écrivain trouva l'expression adéquate et une\npsychologie avisée, pour rendre les émois passionnés d'une pauvre vieille\nfille qui se croyait l'aimée d'un homme jeune et beau. Ce récit s'appelait\nVieilles Amours. Le titre du roman qui nous occupe maintenant annonce\nd'autres recherches, et la parution de ce livre dans la « Collection orchidée »,\ndoit effrayer d'avance les moralistes. Il faut le dire tout de suite. L'Education\nAmoureuse se distingue des publications habituelles de M. Offenstadt. Sans\ndoute, l'aventure est légère — trop légère ! — mais l'auteur évite dans les\n"}, {"page_pdf": 371, "page_imprimee": 310, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3241, "texte": "310                              DURENDAL\n\n\népisodes scabreux, le parti-pris des complaisances. Le livre ne s'adressant\npas à tous les lecteurs, il nous sera néanmoins permis de signaler ses\nqualités littéraires : La fraîcheur des jolis paysages wallons; le spectacle de\nla vie factice, pailletés et ondoyante, du monde bruxellois qui s'amuse, —\nmaints tableaux y sont d'une exactitude flagrante; les portraits féminins si\ndiversement nuancés; enfin, la sentimentalité — complexe en apparence —\ndu jeune homme qui croit aimer, et qui souffre, qui oublie pour retrouver\ndans de nouvelles aventures de nouvelles désillusions. Ce jeune homme ne\npourrait-il rencontrer, un jour, l'épouse souriante et fidèle? Ce serait là le\nsujet d'une œuvre assez différente de celle-ci. M. Paul André qui aime les\ncontrastes, le tentera-t-il ? Espérons-le.\n                                                                       G. V.\nL ' A ï e u l e , par GEORGES RENCY. — (Bruxelles, Weissenbruch.)\n   Voici certes un des plus beaux romans qui aient paru cette année en\nBelgique. Et c'est uc jeune qui en est l'auteur. J'allais dire un débutant;\nmais G. Rency n'en est plus à ses débuts, car il a écrit précédemment un\nautre roman, Madeleine, superbe aussi celui-là. Et l'Aïeule n'est pas inférieur\nà son aîné. Il dénote une rare, une extraordinaire puissance de pensée.\nCette psychologie d'une âme d'aïeule est absolument merveilleuse et impec-\ncable. Et en quel style charmant, sans une note faible, sans que rien\ndétonne jamais, se soutenant vigoureusement d'un bout du livre à l'autre,\nil est écrit. Il y a là des pages de la plus exquise, de la plus tendre, de la\nplus fascinante poésie. C'est un de ces livres qu'on ne lâche plus, qu'on ne\nsaurait laisser là un instant, dès qu'on en a commencé la lecture. C'est un\nlivre parfait unissant au réalisme le plus vrai et le plus humain, un idéal\nd'autant plus évocateur et plus impressionnant qu'il est tiré de la réalité\nmême. Oui, tous les personnages de ce roman sont vraiment, sont profondé-\nment humains. C'est le cas ou jamais de dire que c'est un roman vécu, que\nce sont des choses vues, touchées du doigt, étudiées par le plus fin et le\nplus délicat des observateurs. Ce sont de bonnes petites gens tout humbles\net simples, menant une vie ordinaire, qu'aucun événement saillant ne\nmarque. Mais toute vie si humble soit-elle renferme un monde de senti-\nments. L'auteur l'a compris et précisément le mérite de son roman est dans\nce fait qu'il a su dégager de tous les menus détails de la petite vie quoti-\ndienne des petites gens toute l'intense et douce poésie qu'elle renferme.\nNous félicitons de tout cœur notre ami et collaborateur Georges Rency\npour cet exquis petit chef-d'œuvre. Puisse-t-il en écrire encore souvent de\npareils et nous donner encore d'aussi délicieuses émotions d'art que celles\nqu'il nous a procurées déjà.\n                                                           HENRY MŒLLER.\n\nM é p r i s e t r a g i q u e , par HENRI VIGNEMAL. —(Paris, Lemerre.)\n   Dans Vain Effort, son premier volume, M. Henri Vignemal nous avait\ndécrit en nous en pénétrant, tout le charme d'une ville innommée, mysté-\nrieuse, qui se souvenait de sa gloire ancienne dans un poétique recueille-\nment.\n"}, {"page_pdf": 372, "page_imprimee": 311, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3305, "texte": "                                  LES LIVRES                                311\n\n\n   C'est encore dans une cité qui n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fût\nqu'il nous conduit, M dans la très vieille ville de Veere, en Zélande ». Là,\ndans la tristesse de splendeurs éteintes et devant les eaux changeantes, se\nmeuvent des êtres qui, cette fois, sont de notre temps et tels que ceux que\nnous coudoyons chaque jour. Entre eux, protestants de situation modeste,\nun drame complexe se dénoue. Vignemal, en effet, nous montre les\ntragiques conséquences qui suivent les méprises que commettent les hommes\nsur les principaux problèmes de la vie.\n   Anna Mesu, qui, malgré sa passion, n'est au fond qu'une dévoyée, nous\nprouve que l'amour hors la légitimité n'est que misère; le pasteur de Veere\nque la religion, appuyée seulement sur la morale et le devoir et non sur la\nfoi, peut mener aux pires des excès ou à la pire des indifférences, et la sœur\ndu pasteur que la religion sans la charité n'est qu'un amas de préceptes qui\ndurcissent le cœur.\n   Ce sont sans doute là des vérités un peu bien établies, toutes les\nméprises ont quelque chose de tragique, qui modifie la suite naturelle de\nla vie, mais Vignemal les a fait ressortir avec une incontestable puissance.\nLa morale finale de cette œuvre reste un peu obscure, mais ses enseigne-\nments particuliers sont salutaires quoique appuyés sur des faits d'existences\névidemment trop libres. Les caractères sont nettement marqués et celui de\nla sœur du pasteur est tellement saisissant de relief qu'il en est positivement\nremarquable. La forme en est élégante, souvent très personnelle. L'art de\ndécrire reste spécialement développé chez M. Vignemal. N'en a-t-il pas un\npeu trop la coquetterie ?\n                                                                      G. D'A.\nL a S o u r c e f a t a l e , par A. COUVREUR. — (Paris, Plon.)\n   Il semble, en lisant les divers romans de cette série que M. André\nCouvreur a intitulée Les dangers sociaux, que nous soyons en présence d'un\nde ces docteurs informés et prédicants qui estiment nécessaire de « tout dire ».\nLe Mancenillier scrutait, on se rappelle avec quel étonnant courage, le mal des\n« avariés ». Le Mal nécessaire faisait à la chirurgie un procès sévère jusqu'à la\ncruauté. La Source fatale s'attaque à cette plaie toujours saignante et, je le\ncrains, grandissante de l'alcoolisme. Et, plus que jamais, M. Couvreur dit\ntout. Il analyse les dangers de l'alcoolisme dans ses rapports avec la soif du\nsang, et aussi avec la soif de luxure. C'est dire que la Source fatale n'est point\ndestinée aux fillettes. Mais si l'auteur sacrifie beaucoup des avantages esthé-\ntiques du genre romanesque, s'il se résigne à écrire des œuvres qui n'ont plus\navec la littérature que des rapports un peu contraints, il faut rendre justice à\nsa pénétration, quand bien même elle s'exaspère et exagère l'étendue du mal;\nil faut rendre aussi justice au courage qu'il montre en écrivant ces œuvres\nlaborieuses et un peu méconnues.\n\nL e c œ u r d e L o u i s e , par Mmo M. GRÉVILLE. — (Paris, Plon.)\n   Il est assez rare que les romans de Mmc Gréville dégagent une impression\nde pessimisme. Le présent ouvrage, s'il rentre dans la note favorite de\nl'auteur, qui cherche toujours à mettre en relief quelque figure dominatrice\n"}, {"page_pdf": 373, "page_imprimee": 312, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3373, "texte": "3l2                              DURENDAL\n\n\nde femme, — dominatrice par la beauté, par la grâce, par l'audace, ou par la\nvaillance, — semble tout imprégné d'une amertume et d'une pitié qui va\njusqu'à l'outrance. Il est évident que ce concours tragique de circon-\nstances atroces est presque invraisemblable : mais il sert à nous apitoyer\ndavantage sur la destinée misérable et à jamais perdue de cette Louise dont\nle cœur gravit péniblement toutes les stations d'un calvaire surhumain.\nN o s r u s t r e s , par MAURICE DESOMBIAUX. — (Liége, Edition de\n   La Meuse.)\n   Les romans de M. Desombiaux, qui nous ont toujours le plus vivement\nattiré, sont ces courtes nouvelles où l'auteur a su rendre fidèlement l'âme\ndu sol natal. Le recueil de contes, intitulé Nos rustres, évoque, d'une manière\nà la fois précise et vigoureuse, certaines physionomies de la race wallonne.\nCe ne sont pas, il faut le reconnaître, les plus pures ou les plus nobles. Au\ncontraire, la vision pessimiste de M. Desombiaux s'est attachée surtout, ici,\nà synthétiser, dans quelques types de haut-relief, les vices les plus fortement\nenracinés dans l'âme rude et mal dominée de ces rustres. Buveurs, rapineurs,\ncoureurs, braconniers, ces différentes silhouettes ont été bien saisies par\nl'auteur qui a su ennoblir d'une sorte de poésie fruste et sauvage la descrip-\ntion de peu rassurantes et de peu esthétiques figures.\n                                                                       E. G.\nL a R é s u r r e c t i o n d e s D i e u x (Léonard de Vinci), par DMITRI\n   MEREJKOWSKY; traduction et préface de S. M. PERSKY. — (Paris, Perrin.)\n   La Mort des Dieux, dont une version française, parue l'an dernier, nous\nrévéla l'un des plus remarquables talents de la nouvelle génération russe;\nl'Antéchrist, qui ne sera terminé que dans plusieurs années; et la Résurrection\ndes Dieux, que voici, forment une trilogie, trois œuvres distinctes que relie\nune intention commune, « celle, dit M. Persky, de chercher à donner, en\nquelque manière, une réponse à une grande question philosophique qui a\ntoujours préoccupé l'auteur, et qui est l'âme même de tous ses écrits. » Ce\nproblème, c'est le conflit séculaire de la sagesse antique et de la foi chré-\ntienne. La Mort des Dieux groupait, autour de la figure de l'empereur Julien,\nles principaux épisodes de la lutte suprême entre l'Eglise et le paganisme\nexpirant; l'Antéchrist ressuscitera la Russie de Pierre le Grand; la Résurrection\ndes Dieux évoque en fresques somptueuses, le merveilleux spectacle de l'Italie\nau temps de Léonard, en qui se résume le caractère et s'incarnent les\ntendances de la Renaissance. L'œuvre est copieuse et riche, surchargée\nmême peut-être d'épisodes et de personnages. Autour du héros central, sur-\ngissent en un relief puissant Ludovic le More et Béatrice d'Esté, Savonarole\net Machiavel, Alexandre VI et César Borgia, Lucrezia Crivelli et la Monna\nLisa, Charles VIII, Louis XII et François I er , tout un peuple d'humanistes,\nde poètes, d'astrologues, d'artistes, d'alchimistes, de sorciers, de condottieri,\nla pittoresque, voluptueuse, inquiète et brillante société de l'époque. Le\npeintre n'a oublié, en cet harmonieux et vaste tableau, aucun dieu ni aucune\ndéesse de l'Italie renaissante. La figure admirable, mystérieuse et tragique du\npeintre de la Joconde domine l'œuvre entière; M. Merejkowsky s'est efforcé\n"}, {"page_pdf": 374, "page_imprimee": 313, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3240, "texte": "                                 LES LIVRES                                 313\n\nnon seulement de reconstituer sa vie, mais de pénétrer son âme : nous lui\ndevons de Léonard un inoubliable portrait. Les intentions philosophiques de\nla trilogie du jeune écrivain russe ne sont point pour nous plaire : M. Merej-\nkowsky a trop fréquenté Nietzsche... Mais c'est justice de saluer ses qualités\npuissantes et délicates d'artiste et de poète. La Résurrection des Dieux se range\nparmi les plus prestigieuses évocations historiques de ce temps : elle est un\nenchantement pour quiconque aime la Beauté.\n                                                                       M. D.\nL'ART :\nL'alphabet de Notre-Dame la Vierge, orné, dessiné et gravé par\n   MAX ELSKAMP et J.-E. BUSCHMANN. — (Anvers, Edition du Conservatoire de\n   la tradition populaire.)\n   Il y a toute une poésie d'intimité et de charme, une grâce de douceur et de\nnaïveté dans les jouets et l'imagerie populaires : quelque chose de gauche et\nde violent, et d'exquis : gestes saccadés, enluminures voyantes, qui sont\ncomme l'expression d'une tendresse intense et maladroite.\n   Mais la fabrication mécanique et stéréotypée a, dès longtemps, banni les\nproduits de l'industrie personnelle : joujoux rustiques; imageries où la cou-\nleur généreuse du manteau du roi usurpait sur le nez des courtisans ; les hum-\nbles produits où la main hésitante de l'artisan avait mis une trace vivante de\ntravail, la marque de son effort et, quelquefois, l'étrange beauté de l'insolite\net du barbare.\n    Mais nous avons des artistes, épris d'expression spontanée, vive et forte,\ncomme M. Henri Braun, comme M. Elskamp, dans l'esprit desquels la nos-\ntalgie est restée de ces choses pleines de physionomie et d'originalité; de ces\ngravures sur bois, de ces estampes où l'on devine la volonté patiente de\nl'ouvrier s'exerçant contre la résistance de la matière, surmontant avec une\nhabileté enfantine et joyeuse les difficultés de l'art et les périls de l'œuvre.\n    M. Elskamp a orné et colorié ainsi un bul alphabet, dont chaque lettre sert\nd'initiale à une louange de la Vierge ; et il a voulu que ce fussent des choses\nde réalité et de symbole, très simples et dont toute la signification est dans\nleur simplicité. Et cet art,— sans art, — qui représente les objets et les idées\n d'un trait ingénu et d'une tache de couleur, m'a rappelé les Bénédictions du\n poète Thomas Braun, avec ses vers où les noms de choses luisantes et coloriées\n semblent rangés, comme, sur une crédence ou sur une cheminée parée de\n rideaux plissés à fleurs bleues, les pots de faïence, les assiettes d'étain et les\n vases de cuivre ; orgueil et souci de la ménagère ; insignes d'intimité et de\njoie domestique ; faste quotidien et toujours nouveau d'un bonheur égal et\n profond...\n   La divina C o m m e d i a . — Avec le dix-huitième fascicule de cette\nbelle publication de la maison Alinari s'achève le premier chant du poème\nde l'Alighieri. Cette livraison contient la préface écrite par M. Giuseppe\nVandelli, que MM. Alinari, d'accord avec la Società Dantesca, ont chargé\nd'établir le texte soigneusement revisé de cette édition. M. Vandelli\ns'applaudit, comme nous le faisions nous-mêmes, en annonçant ici l'appari-\n"}, {"page_pdf": 375, "page_imprimee": 314, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2869, "texte": "314                                DURENDAL\n\n\n\ntion de la Commedia illustrata, de la généreuse initiative de M. Vittorio\nAlinari qui, par les concours qu'il organise, ne cesse de stimuler les jeunes\nartistes italiens et de les ramener aux saines et magnifiques traditions d'art de\nleur pays. Le résultat obtenu, notamment les remarquables œuvres de\nMM. Zardo et Spadini; la saisissante interprétation par M. Silvio Bicchi des\nvers du Canio X :\n               O Tosco chi per la città del foco\n               Vivo ten vai cosi parlando    onesto,\n               Piacciati di restare in questo loco...\n\nque le poète met dans la bouche de Farinata degli Uberti arrêtant le pèlerin\nà son passage au milieu du sépulcral paysage de fumée et de flammes, sont\nde nature à encourager l'excellent éditeur florentin.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\nL e s d é b u t s d e l'Art, p a r E . GROSSE, traduit de l'allemand par E . DIRR.\n   — 1 vol. illustré. — (Paris, F. Alcan.)\n   Cet essai très intéressant, fortement documenté, ne peut manquer de plaire\nà tous ceux que les théories d'art préoccupent quelque peu. Son style vif en\nrend la lecture facile et agréable. Bien que fort savant, il n'est pas doctoral.\n   Pour échafauder sa théorie des débuts de l'art, M. Grosse se base avant\ntout sur les faits. Il recherche chez les peuples les plus sauvages, encore con-\nformes au type primitif, les premières manifestations du sentiment esthé-\ntique. Celles-ci sont nettement réalistes; leur principal souci est l'exactitude.\n   Ce ne fut qu'après une longue évolution que le perfectionnement intel-\nlectuel fit naître le goût du style.\n   Ceci se déduit de l'étude de toutes les formes d'art primordiales : parure,\nornementation, sculpture, peinture, danse, poésie, musique.\n   Les théories de M. Grosse demanderaient à être discutées. Je me borne à\nles signaler à ceux qu'intéressent ces problèmes sur lesquels nombre d'au-\nteurs ont répandu des clartés — mais pas encore la lumière complète.\n                                                                      C H . DE S.\nDIVERS :\nDictionnaire général de la Langue Française, du com-\n mencement du XVII e siècle jusqu'à nos jours, précédé\n d'un traité de la formation de la langue, par MM. ADOLPHE\n  HATZFELD et ARSÈNE DARMESTETER,          avec le concours de M. ANTOINE\n  THOMAS.     — 2 vol. (1). — (Paris, Ch. Delagrave; Bruxelles, Oscar\n   Schepens.)\n   L'histoire est en dépôt dans les mots, a dit Vinet. Chaque époque, chaque\ncivilisation a laissé son empreinte profondément marquée dans la langue\ndont elle usa pour exprimer sa vie et sa pensée. Une iangue est le tableau\nsimultané de l'existence d'un peuple ; ses vertus et ses vices, ses exploits et\n\n (1) Cet ouvrage est en vente à la librairie Oscar Schepens, rue Treurenberg,\nBruxelles. Broché 30 francs, relié 38 francs.\n"}, {"page_pdf": 376, "page_imprimee": 315, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3287, "texte": "                                 LES LIVRES                                 3l5\n\n\nses revers, ses mœurs légères ou sérieuses, son idéal s'y trouvent indiqués\ndans les mots. L'âme chantante et chaude de l'Espagnol vibre dans son\nidiome sonore, aux syllabes de guerre et d'amour, brûlé par le soleil.\nL'esprit philosophique si profond, la pensée sérieuse, mais un peu lourde du\nGermain se devine dans la tournure des phrases allemandes, dont le sens\nsolide se laisse difficilement pénétrer. Le caractère vif, léger, épris d'art, de\nliberté, de galanterie, amoureux d'ordre, bien que toujours un peu frondeur,\ndu Français anime cette langue souple, musclée, rapide, où tous les mots\nportent, et qui est vraiment la suprême élégance de l'esprit humain.\n    Il faut donc, de toute nécessité, bien connaître une langue pour com-\nprendre le peuple qui la parle, son génie, son caractère et son histoire. Une\ntelle étude est longue et difficile. Ceux dont la profession est de parler et\nd'écrire s'aperçoivent chaque jour du peu qu'ils savent et mesurent avec\nanxiété l'immense chemin qui leur reste à parcourir pour user de leur\n idiome à peu près convenablement. Ils sentent la nécessité d'un ouvrage\n complet, renseignant les termes, les expressions, les tournures les plus\n subtiles, et ces terribles choses qui s'appellent l'orthographe et la pronon-\n ciation.\n    A tous ceux-là, à tous ceux qui aiment à lire intelligemment, pour\n s'instruire autant que pour s'amuser, le dictionnaire Hatzfeld et Darmesteter\n apportera une aide considérable dans leurs études et de sérieux enseigne-\n ments. Plus complet que ses prédécesseurs, conçu de la façon la plus logique,\n riche vraiment de tous les termes étrangers introduits dans le langage, de\n tous les néologismes, de tous les archaïsmes, des mots d'hier, d'aujourd'hui,\n de demain, il constitue une véritable encyclopédie de la langue, de l'esprit\n français. Les mots y sont étudiés aux points de vue historique, étymologique,\n critique. On nous y expose leur naissance, leurs variations de forme et de\n sens, leur déclin. Pour un peu, on prédirait leurs vicissitudes ou leurs splen-\n deurs futures.\n    Je crois rendre service à mes lecteurs en leur conseillant cet ouvrage. Je\n ne m'abuse pas en assurant qu'il ne quittera pas la table de travail de ceux\n qui l'acquerront. Les auteurs y donnent sur chaque terme tous les détails\n que l'on peut espérer. Ils ont traité les mots avec amour, comme les\n  numismates leurs précieuses médailles. Aussi bien les mots sont-il les mé-\n  dailles d'or, d'airain, de glaise, où un peuple a imprimé l'image multiple de\n  sa pensée.\n\nL ' I n d e T a m o u l e , par PIERRE SUAU, S. J. —. (Paris, H. Oudin.)\n   Le père Suau a fait un long séjour aux Missions établies dans l'Inde par\nles religieux de la Compagnie de Jésus. Il en a rapporté d'intéressants sou-\nvenirs et de belles photographies; celles-ci ont servi à illustrer copieusement\nle livre composé par ceux-là. Nombre de détails sur l'Inde, ses paysages, ses\nvilles, ses habitants, ses mœurs, y sont exposés d'agréable façon par quel-\nqu'un sachant manier élégamment la plume. L'ouvrage est édité avec tout le\nsoin que la maison Oudin consacre à ses publications.\n                                                                    CH. DE S.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison05-007", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 316, "page_fin": 320, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Colporteuses", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 377, "page_imprimee": 316, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2405, "texte": "NOTULES\n\n\n   « C o l p o r t e u s e s » d ' A r t h u r L e f è v r e . — Nos lecteurs trouveront\ndans le présent fascicule la reproduction du tableau d'ARTHUR LEFÈVRE :\nColporteuses, dont il était question dans l'article consacré, au numéro d'avril, à\ncet artiste, par M. Henry Moeller (voir p. 231 du n° d'avril). Des circon-\nstances indépendantes de notre bon vouloir, nous avaient contraint, au\ndernier moment, à ajourner la reproduction de cette œuvre au prochain\nfascicule.\n\n\n\n\n   Une Conférence de Vincent d'Indy , « sur les maîtres primitifs\n de la musique, illustrée d'exemples tirés des œuvres antérieures au xvn e\n siècle, avait réuni récemment à Liége, un auditoire exceptionnellement nom-\n breux. Ce fut, peut-être, pour ceux qui admirent dans l'auteur de Fervaal un\n esprit novateur, personnel et libéré des canons académiques, une surprise\nque d'entendre le compositeur parler, avec une érudition sûre, des premiers\n âges de la musique et démontrer que le chant grégorien est la source de\nl'expression musicale d'aujourd'hui. Mais la théorie clairement exposée par\n M. d'Indy à ses auditeurs attentifs n'est pas faite pour étonner ceux qui\nconnaissent l'enseignement que professe à la Scola cantorum, de Paris, celui\ndont l'influence s'excerce de la manière la plus heureuse sur la jeunesse\n musicale française.\n   Très ingénieusement, l'orateur a décrit le développement parallèle des\ndifférents arts à l'époque médiévale, l'état primitif de la monodie correspon-\ndant au caractère massif et fruste des basiliques romanes, l'état orné datant\nde l'époque où la statuaire apporta aux édifices religieux l'agrément d'une\ndécoration sculpturale ; l'art devenant ensuite polyphonique en même temps\nque les cathédrales « s'étiraient vers le ciel », érigeant dans les airs la beauté\nouvragée de leurs flèches. Les progrès de la peinture et de l'enluminure\nfurent simultanés, et l'on remarque entre l'ornementation des manuscrits et\ncelle de l'écriture musicale d'étroites affinités.\n   Faute de pouvoir remonter plus haut que le IVe siècle de notre ère, aucun\ndocument certain n'ayant été conservé sur l'art phonétique antérieur, M. Vin-\ncent d'Indy distingue dans l'histoire de la musique trois périodes distinctes :\nl'époque rythmo-monodique, qui embrasse une durée de neuf siècles, du\nIVe au XIIIe; l'époque polyphonique, qui débuta au XIIIE siècle par la diapho-\n"}, {"page_pdf": 378, "page_imprimee": 317, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3197, "texte": "                                   NOTULES                                   317\n\n\nnie et le déchant, fit rayonner à l'église le contrepoint vocal, créa au dehors\nle madrigal et la chanson et s'épanouit au XVe siècle dans la forme admirable\ndu motet ; l'époque métrique, enfin, qui donna naissance à la symphonie,\nd'une part, à l'opéra, de l'autre, éclose au XVIIe siècle, et qui s'étend jusqu'à\nnos jours. Peut-être peut-on dès à présent prévoir une période nouvelle,\ncaractérisée par l'importance particulière donnée au rythme.\n   C'est l'art expressif de la parole collective, né de l'instinct de la prière et\nprogressivement développé au cours des deux premiers stades de la musique,\nqui fit l'objet de la savante et attachante causerie de M. d'Indy. Celui-ci en\nanalysa les beautés de façon à faire comprendre clairement par l'assistance\nun programme de choix embrassant, dans l'ordre chronologique, les diverses\nphases de ces deux périodes, depuis les psalmodies du plain-chant jusqu'au\nmadrigal dramatique et à l'apparition du solo, — programme fort bien exé-\ncuté par un octuor vocal formé et discipliné par M. Jaspar. » (Art Moderne.)\n\n\n\n\n  Une messe de mariage « ancien jeu ». « il faut toujours un\ncertain courage pour prêcher d'exemple, surtout à notre époque : mais il est\ndes circonstances où ce courage prend une véritable signification d'apostolat,\nquand l'exemple donné s'écarte autant que possible des usages courants et\ndes communes idées.\n   Le programme d'une messe de mariage, par exemple, comporte une partie\nmusicale « admise » qu'inaugure une Marche... nuptiale (bien entendu!), et où\ndesO.Salutaris!à l'eau de rose alternent avec des Ave Maria sucrés; entre-temps,\nune Berceuse (voir Jocelyn), ou une Méditation (cf. Thaïs)... Emettez un peu la\nprétention de renoncer à ces canons mondains, vous plongez aussitôt les curés\ndans l'épouvante, les maîtres de chapelle dans l'ahurissement et le public dans\nl'admiration (ce mot devant être pris surtout dans l'acception latine de minari,\ns'étonner) !\n   C'est là pourtant ce que notre ami Paul Aubry a osé faire, le 18 décembre\ndernier : après avoir tant de fois défendu, par la parole et par la plume, les\nidées musicales de la Scola, il a voulu avoir, pour sa messe de mariage, un\nprogramme essentiellement conforme à ses idées. Et si l'église Saint-François\nde Sales n'éveille guère la grandiose majesté des cathédrales gothiques, du\nmoins l'allocution si délicatement paternelle de M. l'abbé Misset, le savant\ncollaborateur de notre ami Aubry dans l'édition des œuvres d'Adam de Saint-\nVictor, et les morceaux exécutés sous la direction de M. Charles Bordes, par\nles chanteurs de Saint-Gervais, qui ont, depuis longtemps déjà, vu épuiser\ntout le vocabulaire des éloges, nous ont-ils offert, une occasion, peut-être\nunique, d'admirer cet apostolat d'un nouveau genre dont je parlais en com-\nmençant.\n   Le programme d'ailleurs sera le plus explicite des commentaires. Avec le\n Veni Creator grégorien, les chanteurs nous firent entendre le motet Loquebantur,\nde Palestrina et l'Ave Maria, de Josquin des Prés; à l'offertoire, l'Alleluia gré-\ngorien Salve Virga déroula, dans le silence de l'assistance captivée, l'écheveau\n"}, {"page_pdf": 379, "page_imprimee": 318, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3174, "texte": "318                               DURENDAL\n\n\ntenu de ses modulations; et, à l'élévation, la belle voix de M. David, accom-\npagnée par la flûte de M. Gaubert, lança avec une émotion intense l'aria de\nla cantate Jesu, du der tneine Seele, de Bach.\n   Pour finir, la maîtrise, qui avait tenu à garder une place dans le programme,\nnous donna l'Alleluia du Messie, de Haendel, avec les trompettes de la Scola.\n   Entrée et sortie : le prélude en mi bémol du 3 e livre, et la toccata et fugue\nen ré mineur de Bach, exécutée par M. Dallier, avec la virtuosité dont a cou-\ntume l'excellent organiste de Saint-Eustache.\n   En somme, une messe qui, pour être « ancien jeu », n'en a pas moins laissé\nchez les très nombreux amis de M. Pierre Aubry et de sa charmante femme\nune impression faite de surprise et de charme, plus vivace et plus durable que\ncelle, si banale, qu'on emporte des cérémonies habituelles.\n   Il faut en remercier celui qui eut la fière pensée de cette initiative et ceux\nqui soutinrent son audace de leurs admirables talents. » (Tribune de St-Gervais).\n   Voilà un exemple à imiter. En Belgique aussi, les messes de mariage don-\nnent lieu dans nos églises, à des exécutions de musique d'un sentimentalisme\nbête et odieux, dont la pensée religieuse est totalement absente non moins\nque l'impression d'art. Cette musique toute profane enlève au mariage, qui\npourtant est un sacrement (qui s'en douterait en entendant la musiquette\nfade et sensuelle du jubé?), tout son caractère sacré et lui donne un cachet\naussi profane que celui du mariage civil à l'hôtel de ville. Marche nuptiale ! ! !\nTrémolo des orgues!!! Solo de violoncelle, qui est remplacé souvent par un\nviolon!!! Roucoulement d'un Ave Maria sur un air d'opérette !!! Enfin son-\nnerie bruyante de trompettes qui fait penser à une promenade de dimanche\nde la garde civique à cheval!!! Tel est l'alléchant et pieux programme de\nnos messes de mariage!!!\n\n\n\n\n  Les Epreuves... d'Imprimerie, de J. Esquirol, parues\nd'abord dans Durendal et récemment éditées en plaquette, ont été merveil-\nleusement analysées par notre ami Eugène Gilbert dans un fascicule de la\nRevue Générale. Voici un extrait de cette intéressante critique : « Inspiré, sans\ndiscussion possible, du genre Huysmans, ce récit demeure original et per-\nsonnel. Evidemment voilà deux hommes qui se sont trouvés avoir une âme\nsœur et un tempérament frère. L'auteur de En Route a marqué M. Esquirol\nde son sceau. Peut-être même, à certains moments, voudrions-nous moins\nde fidélité dans cette reproduction. Quelques traits ont l'air de pastiches!\nMais, ceci dit, rendons justice à la verve amusante et pittoresque, au talent\nprimesautier, spontané et nerveux de M. Esquirol. Jamais, assurément,\nl'odyssée du jeune homme \" qui vient à Paris pour être écrivain \" n'a été\nenlevée avec plus de verve et plus de vérité. M. Esquirol est un implacable\nobservateur de son moi et du moi des autres. Il a une \" littératurite \" saine\net exigeante, qu'il soigne avec amour. Deux intérieurs d'écrivains parisiens\nsont évoqués ici. Un hasard m'a permis, connaissant particulièrement\nM. J.-K. Huysmans (Savère) et Willy (Fermeuse) de juger la fidélité piquante\n"}, {"page_pdf": 380, "page_imprimee": 319, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2983, "texte": "                                  NOTULES                                  319\n\n\ndu rendu de ces physionomies et du cadre où elles vivent. On ne connaîtra\njamais mieux M. J.-K. Huysmans, eût-on lu toutes les biographies qui lui\nfurent consacrées, qu'en terminant Epreuves... d'imprimerie. Je ne sais, d'ail-\nleurs, rien de gai et de passionnant pour quiconque « est du bâtiment »\ncomme l'odyssée de Jacques Dalin chez des éditeurs de Paris. Tout le livre\nabonde en réflexions d'une philosophie humoristique impayable, en désopi-\nlants retours sur soi-même, d'autant plus attirants qu'ils sont aussi exempts\nde morgue que de pose, en coups de crayon fidèles et probes. Les scènes se\nsuccèdent avec allégresse et facilité. Rien d'amusant comme les réflexions\nde Jacques qui, au moment de la mise en vente de son premier livre, s'em-\nbusque à proximité pour voir « mordre le poisson ». Je ne sais pourtant si le\nrécit des ascensions et descentes du brave garçon au g3 de la rue de Cour-\ncelle, chez le fugace Fermeuse, n'est pas plus typique encore. Les entretiens\navec Savère, au reste, ont un accent de vérité plus attirant encore. »\n\n\n\n   L ' A c a d é m i e libre d e B e l g i q u e . — A la dernière séance a été\nlu le rapport de MM. Van der Stappen et Maus sur la question des Prix de\nRome. On connaît les griefs invoqués contre les prix de Rome : un seul et\nmême sujet imposé à des artistes de tempéraments divers ; l'obligation d'ache-\nver le travail artistique dans un court laps de temps; des preuves de défiance\nincompatibles avec la dignité de l'artiste, etc. Ne vaudrait-il pas mieux\nsupprimer les concours et affecter les sommes qui constituent les prix à\nl'achat des plus belles œuvres exécutées par nos artistes et exposées dans nos\nsalons annuels?\n   Prochainement C. Lemonnier et M. Des Ombiaux feront rapport sur la\nsituation des écrivains dans notre pays et sur les moyens de favoriser la\nlittérature nationale. L'ordre du jour de la prochaine séance porte :\n    1° Continuation de la discussion des prix de Rome.\n    2° Discussion d'une proposition de M. Hermann de Baets tendant à\nmettre à l'étude l'organisation du suffrage universel.\n\n                                      * *\n\n  L ' O m b r e e t l e V e n t . — Sous ce titre, notre collaboratrice BLANCHE\nROUSSEAU, vient    de publier un nouveau livre où se retrouvent toutes les\nqualités de l'auteur de Nany à la Fenêtre, ce chef-d'œuvre exquis, première\nœuvre de l'artiste et qui du coup l'a placée au premier rang des écrivains\nbelges contemporains. Nous rendrons compte de ce livre au prochain fasci-\ncule.\n                                           *\n                                          * *\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — CHAMPAL : Cas de conscience (Paris,\nPlon). — A COUVREUR : La force du sang (Ibid.). — P . et V. MARGUERITE :\nLe jardin du roi (Ibid.). H.-B. BREWSTER : L'âme païenne (Paris, Mercurede\nFrance). J.-A. COULANGEON : Les jeux de la préfecture (Ibid.). — O M . - K . D E\n"}, {"page_pdf": 381, "page_imprimee": 320, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2310, "texte": "320                              DURENDAL\n\n\n\nLACY : Ook Verzen (Maldegem, Delille). — A. MASSEBIEAU : Pour la dame\nde jadis (Paris, Vanier). — H. GAUTHIER-VILLARS : L'odyssée d'un petit\nCévenol (Paris, Hennuyer). — G. KURTH : Saint Boniface (Paris, Lecoffre).\n— R.-P. LARGENT : Saint Hilaire (Ibid.). — A.-FERDINAND HÉROLD : Les\ncontes du vampire (Paris, Mercure de France). — L. DUMUR : Un coco de\ngénie (Ibid.) — A. QUINETTE : Poésies (Paris, Plon). — P . et V. MARGUE-\nRITE : Vers la lumière (Paris, Per Lamm). — J. Bois : Le monde invisible\n(Paris, Flammarion). — F . JAMMES : Le triomphe de la vie (Paris, Mercure\nde Fratice). — H. RÉGNIER : Le bon plaisir (Ibid.). — E. DUCOTÉ : Le songe\nd'une nuit de doute (Ibid.). — F . CASALE : Chanleclair (Paris, Plon). —\nWILLY : Claudine en ménage (Paris, Mercure de France). — H . MAZEL : Quand\nles peuples se relèvent... (Paris, Perrin).\n\n                                     ***\n\nCorrespondance. —\n\n               Monsieur le Directeur de Durendal,\n\n   Vous avez eu la courtoisie de me communiquer un article de votre dernier\nnuméro dans lequel M. Abry s'occupe de mon étude sur la Restauration des\nmonuments parue dans la Revue de l'Art Chrétien. Il ne me fait pas l'honneur d'en\nrendre compte. Il n'y trouve d'ailleurs rien de nouveau, rien d'intéressant à\nnoter, qu'une série de prétendues contradictions. Il insinue au surplus, que\ncondamner les restaurations, au lieu de les défendre comme je l'a fait « ce\nserait compromettre des intérêts professionnels ».\n   Je pense que vos lecteurs comprendront, que je ne réfute pas ces aménités.\nJ'offre à ceux d'entre eux qui voudraient m'en faire directement la demande\nmon article, dont je possède encore une vingtaine de lires à part; plusieurs\nm'ont été demandés depuis qu'a paru l'articlede M. Abry. Ceux qui voudront\nbien le lire jugeront du bien fondé des critiques de l'éminent artiste.\n   Agréez, je vous prie, Monsieur le Directeur, mes sentiments les plus\ndistingués.\n                                                               L. CLOQUET.\n  Gand, 23 avril 1902.\n\n  L'idée de M. Cloquet est excellente; je souhaite que tous ceux que la\nquestion intéresse puissent juger, pièces en mains, de sou argumentation et\nde la mienne.\n                                                                  L. ABRY.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 310, "texte": ""}, {"page_pdf": 311, "texte": ""}, {"page_pdf": 312, "texte": ""}, {"page_pdf": 313, "texte": ""}, {"page_pdf": 314, "texte": "                        La Divine Comédie\n\n                          DANTEest le plus grand des poètes catholiques, et sa Divine\n                            Comédie est le plus grand de tous les poèmes qu'on a\n                            écrits. Si la sublimité gigantesque de l'idée, jointe aux\n                            p r o p o r t i o n s imposantes de l'œuvre et à la magie d'une\n                            exécution impeccable, suffisent pour justifier cet éloge,\n                            quel poète oserait disputer ce rang à Dante Alighieri ?\n                                U n seul, je crois, depuis qu'il y a des poètes, s'est atta-\n                            qué à u n sujet aussi colossal et a voulu, comme l'exilé de\n                            Florence, écrire le poème des destinées de l'humanité :\n  c'est Goethe, d a n s le second Faust. T o u s deux ont placé l'homme en\n face de l'infini et le font arriver à travers les vicissitudes de l'existence\n au port du salut; mais tandis que chez le poète catholique, maître\n souverain de sa pensée, l'ascension de l'humanité est l'œuvre de la\n grâce divine et de l'effort de l'homme, chez le poète rationaliste il n'y a\n ni Dieu, ni grâce divine, ni effort h u m a i n , et F a u s t est sauvé on ne sait par\n qui ni p o u r q u o i . Dante, maître de sa pensée, la développe avec une puis-\n sance et u n e netteté souveraines, et l'on peut dire qu'il n'écrit pas un seul\n vers qui ne converge vers l'idée mère. Gcethe perd ou casse à chaque instant\n le fil de la sienne, et s'épuise à faire succéder les scènes les plus disparates'\nd a n s u n fatigant pêle-mêle. D a n t e crée u n m o n d e rempli de physionomies'\net de caractères d'une vitalité merveilleuse; Gœthe ne sait amener sur la\nscène que de froides abstractions, des avortons comme Euphorion, des\nm a n n e q u i n s comme H o m u n c u l u s . P o u r tous les deux, c'est l'Amour qui est\nle dernier m o t de l'énigme du m o n d e ; mais, chez l'Alighieri, cet Amour\nn'est autre que Dieu sauveur et rédempteur, dont l'action remplit tout le\np o è m e ; chez Gœthe, l'Amour n'est qu'un instinct sexuel qui se fait illusion\nà lui-même, et c'est la voix de Méphistophélès que nous entendons ricaner\ndans le vers final glorifiant l'éternel féminin (1).\n\n\n  (1) Aucune interprétation, si complaisante soit-elle, ne pourra atténuer la brutale cru-\ndité de cet épiphonème, qui reste comme le dernier mot de la philosophie du poète\noctogénaire :\n                    A lies Vergaengliche ist nur ein Gleichniss ;\n                    Das Unzulàngliche hier wird's Ereigniss ;\n                    Dos Unbeschreibliche hier ist's getkan,\n                    Das Ewig-weibliche zieht uns hinan.\n"}, {"page_pdf": 315, "texte": "258                                  DURENDAL\n\n\n  C'est donc en vain que le chantre de Faust a essayé d'enlever à D a n t e Ali-\nghieri l'honneur d'avoir conçu le poème de l'humanité souffrante et transfi-\ngurée : le poète florentin le garde tout entier. L u i - m ê m e a conscience d'avoir\nécrit l'œuvre par excellence, et il le laisse entendre, avec u n noble orgueil,\ndans ces vers où l'on retrouve, avec son noble amour de la ville natale, les lou-\nchantes illusions du génie exilé :\n\n               S'il arrive jamais que le sacré poème\n               Auquel ont mis la main la terre et le ciel même,\n               Et qui m'a fait depuis de si longs ans maigrir,\n\n              Vainque la cruauté qui m'ose retenir\n              Loin de la bergerie où je dormais naguère.\n              Agneau haï des loups qui lui font grande guerre.\n\n              Avec une autre laine, un accent plus allier,\n              Je reviendrai poète, et ceindrai le laurier\n              Auprès des fonts sacrés de mon eau baptismale (1).\n\n   De ce passage, qui donne une idée de sa grande manière, n o u s retiendrons\nla conviction ardente du poète qu'il a créé u n e œuvre faite pour l'immor-\ntalité. Si je ne me trompe, il est le premier parmi les modernes qui soit arrivé\nà une conscience si nette de la placé de l'art dans la vie sociale, et nul n'avait\nà un plus h a u t degré le droit de formuler sa foi avec tant de fierté.\n   Mais, ne nous y trompons pas, ce livre grandiose et sublime n'est pas d'une\nlecture facile, ni d'une intelligence aisée. Il est l'œuvre d'un génie à part d a n s\nla famille des génies, et qui siège sur des sommets isolés. C o m m e le Mantouan\nde son poème, Dante, assis à la manière d'un lion au repos, regarde d'un œil\nimmobile le lecteur qui passe, et ne répond pas aux questions oiseuses. P o u r\nqu'il vous laisse pénétrer dans son intimité, il faut qu'il vous ait reconnu\nde son peuple et de sa famille. Mantoval... (2)\n   U n e longue initiation s'impose donc à celui qui veut goûter la Divine\nComédie, et j ' e n déconseille la lecture à ceux qui ignorent que les plus hautes\njouissances intellectuelles ne se conquièrent qu'au prix d'un certain effort.\n Ici, l'effort sera sérieux. U n critique allemand, Schlosser, avoue qu'il a lu la\nDivine Comédie neuf fois avant d'en avoir pénétré l'esprit, et celui qui voudra\ny parvenir ne doit pas craindre de repasser par l'expérience de Schlosser.\nJamais œuvre ne porta si profondément l'empreinte et de son auteur et de\nson milieu ; jamais auteur et jamais milieu n'ont été moins semblables à ceux\nd'aujourd'hui.\n   C'est tout d'abord le poète lui-même qu'il faudra déchiffrer : cette âme\ndédaigneuse (3), qui ne connaît de la vie que les choses idéales : la religion, la\n\n\n\n  (1) Divine Comédie, Paradis, ch. xxv, trad. d'A. de Margerie.\n  (2) Vov. Purgatoire, VII, v. 60 et suivants.\n  (3) Alma sdegnosa. Enfer, VIII, 44.\n"}, {"page_pdf": 316, "texte": "                                LA D I V I N E C O M É D I E                       259\n\n\n  patrie, l'art, la science, et l'amour, et la gloire, et qui, au milieu deses con-\n  temporains, « forme un parti à elle seule » (1). C'est Florence, « la mère de peu\n  d'amour », et pourtant si tendrement aimée, avec ce « bercail de saint Jean »\n  qui est pour notre poète le centre du monde ; avec ses géniales aspirations et\n  ses implacables luttes civiles; qui condamne à périr par le feu le plus illustre\n  de ses enfants : igne comburatur sic quod moriatur, et qui, au lendemain de sa\n  mort, donnerait tout pour avoir au moins ses cendres.\n     C'est l'Italie du XIIIe siècle, « navire sans pilote au milieu de la grande tem-\n  pête » (2), où l'on se fait la guerre de ville à ville pour un double idéal poli-\n  tique : celui des Guelfes, qui voudraient une Italie sous forme de fédération de\n républiques municipales, comme la Grèce de l'âge classique, et celui des\n  Gibelins impérialistes, qui rêvent la monarchie universelle et veulent\n  « remettre César dans les arçons » (3). C'est toute la société médiévale pivotant\n sur la conception d'un monde qui aurait deux têtes, le Pape et l'Empereur,\n et ne parvenant pas à fixer d'une manière définitive les limites du tempprel et\n du spirituel, si bien que les deux pouvoirs sont toujours en guerre sur les\n limites de leurs domaines respectifs. C'est la pensée philosophique et scienti-\n fique du moyen âge, c'est cette scolastique hardie et raisonneuse qui scrute\n toute chose avec la lampe de la tradition et de la raison, et qui, par sa noble\n passion pour les problèmes de l'intelligence, fraye les voies dans lesquelles\n pourra s'avancer, plus tard, la science expérimentale. C'est, en un mot, le\n tour d'esprit de cette époque profondément idéaliste, qui croit au sérieux de\n la vie, à la sainteté du devoir, à la réalité des promesses divines, à l'efficacité\nde la Rédemption, à la destinée surnaturelle du genre humain.\n    Aujourd'hui, certains se croient fondés à sourire de toute cette méta-\nphysique ; les hommes de ce temps, comme le poète souverain (4) qui les\nreprésente devant la postérité, croyaient à tout cela et ne croyaient même\nréellement qu'à cela. Ils foulaient aux pieds les réalités que nous avons\nsubstituées à leur idéal; elles leur semblaient un néant qui n'a que l'appa-\nrence de la vie. (5)\n    Il y a là autant de langues oubliées à réapprendre, autant de clefs perdues à\nretrouver, avant que vous voyiez tourner sur ses gonds la porte du sanctuaire\nlumineux. Est-il étonnant que, pour la plupart des lecteurs, cette porte reste\nfermée, et qu'au-dessus du linteau ils voient luire en lettres de feu le vers\néclairé par les rouges lueurs de l'enfer : « Vous qui entrez, laissez toute espé-\nrance (6). »\n    Mais ce qu'il faut comprendre avant tout, si l'on veut trouver quelque profit\n\n\n\n (1) Paradis, XVII, 69.\n (2) Purgatoire, VI, 77.\n (3) Purgatoire, VI, 91.\n (4) Poeta sovra?io. C'est le nom que Dante donne à Honicie. {linjer, IV, 8S.)\n (5)                           Poncvam le piantc\n   . Sopra lor vanità chcpar persona.\n                                                                {Enfer, VI, 3G.)\n (G) Enfer, III, 9.\n"}, {"page_pdf": 317, "texte": "260                                    DURENDAL\n\n\n\nau commerce intellectuel de Dante, c'est son esthétique. J'ose dire que, celle-là\nbien comprise, vous voyez un rayon de lumière traverser de part en part\nl'œuvre immense, et vous pouvez, malgré les obscurités latérales, en entrevoir\nla profonde et souveraine beauté. C'est donc l'esthétique de Dante que je\nvoudrais faire connaître dans ces pages : elles n'ont pas d'autre but.\n\n                                             *\n                                            * *\n\n    Poète catholique, Dante se tient sur le terrain de l'esthétique chrétienne.\nCar, n'en déplaise à certains qui voudraient confiner le christianisme dans le\ndomaine du dogme et de la morale en l'excluant de tous les autres, le chris-\ntianisme a son esthétique à lui, de même qu'il a sa politique et son économie\nsociale, et l'on connaît bien mal son esprit quand on ne sait pas cela. Dans la\nlittérature et dans l'art, il y a un idéal chrétien, une conception chrétienne de\nla beauté, une manière chrétienne de la traduire. Les faire connaître, c'est\ndu même coup dégager et mettre en lumière la poétique de la Divine Comédie.\n\n   Le beau de même que le vrai et que le bien n'est pas une pure conception de\nnotre esprit, qui n'aurait pas plus de réalité objective que le laid, le faux, le\nmal. Le beau a une existence réelle, comme le vrai et le bien; que dis-je ? ils\nsont l'être lui-même, c'est-à-dire Dieu, envisagé dans son essence, dans sa\nmanifestation et dans son action. Ils sont le triple aspect de la substance\ndivine ; ils ne font qu'un.\n   La Création, œuvre de Dieu, est la réalisation d'une pensée divine. Elle porte\nle reflet de cette pensée, et sa ressemblance à son type divin, c'est ce que nous\nappelons sa beauté (1). Chaque créature exprime cette pensée à un degré diffé-\nrent, selon qu'elle est placée plus ou moins haut sur l'échelle des êtres, depuis\nla matière inanimée jusqu'à la plus haute des créatures, c'est-à-dire plus près\n ou plus loin du rayonnement de la gloire céleste (2).\n   Et cette pensée, c'est une pensée d'amour. C'est l'Amour qui a tout créé,\ntoutes les splendeurs du Ciel, toutes les merveilles de la terre, toutes les\njustes expiations de l'enfer (3). C'est de lui que procède l'harmonieux mouve-\nment des sphères célestes (4), c'est lui qui fait rayonner un reflet du paradis\nau front de toutes les créatures de Dieu.\n   La suprême beauté de la Création visible, c'est l'être qui est, selon la Genèse,\n\n\n  (1)                Ciô chc non muore e ciù chc puà morire\n                     Non c se non splendor di quell' idea\n                     Che partorisce, amando, il noslro sire.\n                                                    (Paradis, X I I I , 52.)\n  (2)                La gloria di Colui che tutto muove\n                     Per l'Universo penetra e risplende\n                     Per una parte piu e meno altrove.\n                                                  (Paradis, I, 1.)\n  (3) Enfer, III, 6.\n  (4) L'Amor che muove il Sole e f altre stelle. Paradis, XXXI, 146.\n"}, {"page_pdf": 318, "texte": "                               LA D I V I N E C O M É D I E                     261\n\n\n\n  créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, c'est-à-dire l'homme. Dieu lui a\n  donné, par l'exercice harmonieux de son libre arbitre fécondé par la grâce,\n  d'augmenter en lui cette ressemblance et d'atteindre un degré sublime de\n beauté. Comment? Par la correspondance de son amour à l'amour divin.\n Qu'il s'en laisse pénétrer, l'amour sera en lui la source de toute vertu et le\n revêtira d'une éternelle beauté. C'est pour cela que l'homme est la mesure de\n la beauté pour tout le reste de la création. Le philosophe de Koenigsberg\n parlait en penseur catholique le jour où il a écrit cette belle parole, qui n'est\n en quelque sorte que la transposition de celle de la Genèse : « Il y a un\n spectacle plus beau que celui du Ciel étoile, c'est le spectacle de l'âme\n humaine. »\n    La Création tout entière s'échelonne en dessous de l'homme avec sa part\n proportionnée de beauté, selon que la pensée divine qui l'a tirée du néant\n resplendit en elle avec plus ou moins d'éclat.\n    Toute créature, même la plus humble et la plus vulgaire, est donc belle\n dans une certaine mesure, parce qu'elle exprime quelque chose du plan divin\n dont elle est issue (1). Les plus belles elles-mêmes ne l'expriment que dans une\n faible mesure, à la manière du prisme qui brise et réfracte en fragments mul-\n ticolores un rayon de soleil. Prise dans son ensemble, la beauté de la création\n ressemble à ce spectre solaire qui, dans la magie de ses couleurs astrales, dans\nla variété harmonieuse de ses nuances fondues et distinctes, offre une image\naffaiblie de la lumière, qui noie toutes les couleurs dans les éblouissements d'un\njour infini. Ainsi la beauté des choses n'est que le signe visible de la beauté\ninvisible, et l'univers entier n'est que le symbole de son Créateur.\n    Dans l'art il en est de même que dans la création. La création, œuvre de\nDieu, exprime par des formes matérielles la pensée immatérielle du Créateur,\net cette expression, nous l'appelons la beauté. L'art est aussi une création,\nmais une création de l'homme, exprimant, comme la création de Dieu, par des\nformes matérielles, la pensée immatérielle de l'artiste. Cette pensée immaté-\nrielle, que nous appelons l'idéal, c'est la fille du génie humain, et l'art est à\nce point de vue, selon la forte et originale expression de notre poète, le petit-\nfils de Dieu (2). L'artiste, en effet, procède à l'imitation de Dieu: comme lui,\nil crée, non pas dans la même mesure, puisque, au lieu de tirer l'idée du\nnéant, il la trouve dans l'infini, mais en ce qu'il la fait sienne et l'incarne.\n    Le principe de l'art ne consiste donc pas dans l'imitation, mais dans la créa-\ntion. Et si l'on veut â toute force attribuerici un rôle à l'imitation, j'y consens,\nmais à condition qu'on reconnaisse que l'artiste imite le Créateur et non la\ncréation. Son œuvre présente les mêmes caractères que celle de Dieu.\n\n (1)                ... Le cuse lutte quanta\n                    Han ordine tra loro e questo è forma\n                    Che l'universo a Dio fa simigliante.\n                                                      (Paradis, I, 103.)\n (2)                Chè Farte vostra quella quanto puote\n                    Scgue, conte il maestro fa il discente\n                    Si che vostra arte a Dio quasi nipote.\n                                                    {Enfer, XI, 103.)\n"}, {"page_pdf": 319, "texte": "262                                  DURENDAL\n\n\nComme dans la nature, la beauté dans l'art consiste dans l'expression de\nl'i'lée de l'artiste au moyen d'éléments matériels. E t c'est cette idée qui\ncommunique sa beauté à la forme, dans la mesure de la fidélité où celle-ci la\nrend. L'art, création de l'artiste, ressemble donc à la nature, création d e Dieu,\nen ce que, dans l'art comme dans la nature, la forme matérielle n'est que le\nsigne visible ou le symbole de l'idée. L'art, comme la création elle-même,\nn'est q u ' u n immense symbolisme.\n    Tel est le principe fondamental de l'esthétique catholique, et tel est aussi\ncelui de l'esthétique de Dante. Il a, dans l'art, u n e conséquence importante :\nc'est que la beauté de l'œuvre d'art, telle qu'elle résulte des combinaisons de\nsons ou de couleurs ou de mots, n'est en somme que la manifestation exté-\n rieure de quelque chose de plus mystérieux, le rayonnement d'une pensée\nqui est à l'œuvre d'art ce que l'âme est au corps.\n    E n d'autres termes, toute œuvre d'art présente u n double sens : le littéral,\nqui est celui qu'on voit, et le figuré, qui est celui qu'on doit trouver. Cette\ndoctrine, on le sait, s'harmonise avec la tradition immémoriale de l'exégèse\ncatholique, qui interprète les Livres saints selon leur sens littéral ou histo-\n rique et selon leur sens figuré ou prophétique, et qui voit dans tout le vieux\nTestament le symbole ou la préfiguration du nouveau.\n    L e s exégètes du moyen âge ont d'ailleurs été plus loin dans cette voie; ils\nont admis un triple sens figuré : selon qu'on entendait dégager du sens lit-\ntéral une vérité d'ordre historique, ou moral, ou surnaturel (1). Mais sans\nvouloir les suivre sur ce terrain et sans peser la valeur de leurs subdivisions,\n nous avons à constater que ce sont bien là les vues de Dante. Il les a expo-\nsées d'une manière didactique à deux reprises. Dans le Convito, il affirme q u e\nles écrits se peuvent entendre et se doivent expliquer selon quatre sens : le\nlittéral, l'allégorique, le moral et l'anagogique (2). P l u s tard, dans sa célèbre\nlettre à Can Grande della Scala, appliquant ces principes à la Divine Comédie,\nil déclare qu'elle est susceptible d'une explication littérale et d'une explica-\n tion allégorique ou mystique, et indique sommairement cette dernière (3).\n  Q u a n d donc nous lisons la Divine Comédie, il ne s'agit pas exclusivement de\nsuivre l'Alighieri dans son triple voyage au delà de ce monde et de contem-\npler à sa suite, si belles et si variées qu'elles soient, les scènes d'épouvante et\nde. pitié, de joie et d'allégresse qu ! il déroule sous nos yeux; tant que nous\nnous en tenons là, nous ne saisissons que le sens littéral. L e poète lui-même\nnous invite à passer au delà de ces images pour pénétrer la signification\n\n   (1) Cela se formulait dans le distique suivant :\n                   Littera gesta docet; quid credas, allegoria;\n                   Moralis quid agas, quid speres anagogia\n   (2) IL cenvito, trattato II, cap. 1, page 107 de l'édition des Opera Minora, par Fra-\nticelli, t III.\n   (3) Epist. XI, dans Opera Minora, t. III. p. 514.\n   \" Est ergo subjectum totius operis, litteraliter tantum accepti, status animarum post\nmortem simpliciter sumptus .. Si vero accipiatur opus allegorice, subjectum est homo,\nprout merendo et demerendo per arbitrii libertatem justitiae praemianti aut punienti\nobnoxium est » Je sais qu'il règne certains doutes sur l'authenticité de cette lettre, mais\nelle est admise par la grande majorité des érudits.\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": "                               LA D I V I N E C O M É D I E                            263\n\n\n\nmystérieuse qu'il leur a donnée : « O' vous qui avez l'intelligence saine, con-\ntemplez l'enseignement qui se cache sous le voile de ces vers étranges (1). »\n   Et ailleurs : \" Lecteur, aiguisez bien ici les yeux pour discerner la vérité;\nle voile est d'un tissu tellement subtil qu'il est facile de le traverser (2). »\n   Nous allons répondre à l'invitation du poète, et, puisque aussi bien le\nvoile du symbolisme est si transparent, nous allons essayer de contempler\nla beauté mystérieuse qu'il nous fait deviner plutôt qu'il ne la cache.\n   Voici d'abord, dans un résumé rapide, la lettre du poème sacré :\n   Au milieu du chemin de la vie, le poète se retrouve égaré dans une sombre\nforêt. Il essaie d'en sortir; il veut gravir une colline dont il voit le sommet\néclairé par les rayons du soleil, mais voilà que trois bêtes féroces, une pan-\nthère, un lion, une louve, se jettent au devant de lui et le forcent à redes-\ncendre dans les profondeurs ténébreuses de la forêt. A ce moment de déses-\npoir, l'ombre de Virgile se présente à lui, Virgile, le poète qu'il aime et dont\nil est le disciple. « Suis-moi, lui dit le poète, je te tirerai d'ici, je te conduirai\npar les régions infernales où sont les désespérés, et ensuite par les régions de\nl'expiation et de l'espérance; après quoi, un être plus digne que moi te fera\nparcourir les régions de l'éternelle béatitude. » Dante remercie Virgile et le\nsuit, mais ne se trouve pas digne d'être admis à voir de son vivant les régions\nd'au delà et exprime ses doutes au poète. Virgile alors lui apprend que c'est\nla sainte Vierge elle-même qui, du haut du Ciel, a pris pitié de lui et a chargé\nsainte Lucie d'envoyer Béatrice à son secours; c'est celle-ci qui est venue\ntrouver Virgile et lui a donné pour mission de venir en aide à son ami.\nRassuré par cette révélation, Dante s'engage sur les pas de Virgile dans\nla voie douloureuse de l'enfer.\n   Ils passent sous la porte funeste, munie d'une inscription terrible, qui\nmène au séjour des damnés ; ils entendent les voix affreuses et les hurlements\nqui sortent du sombre abîme. Voici d'abord le vestibule de l'enfer. Triste\ndemeure des neutres, qui n'ont été ni bons ni mauvais, qui n'ont pris partie\ndans la vie ni pour le bien ni pour le mal, qui ne sont dignes ni du ciel ni\nde l'enfer. Puis, après avoir passé l'Achéron, on pénètre dans les Limbes,\nséjour des âmes qui, n'ayant fait d'autre faute que de n'avoir pas été bap-\ntisées et de n'avoir pas adoré Dieu selon qu'il fallait, vivent dans un désir\nsans espérance et dans une peine sans souffrance. C'est le séjour de Virgile\nlui-même et de tous les grands esprits de l'antiquité; ils occupent le premier\ncercle de l'enfer.\n   L'enfer est un abîme en forme de cône renversé, partagé en neuf cercles\n\n\n  (1)                 O voi ch'avete gl'intelletti sani\n                      Mirate la dottrina che s'asconde\n                      Sotto l'velame degli versi strani.\n                                                     (Enfer, IX, 61.)\n  (2)                 Aguzza qui, lettor, ben gl'occhi al vero;\n                      Chè il vélo è ora ben tanto sottile\n                      Certo, che il trapassar dentro è leggiero.\n                                                             (Purgatoire, VIII, 19.)\n"}, {"page_pdf": 321, "texte": "264                               DURENDAL\n\n\nsuperposés l'un à l'autre et qui, comme les gradins d'un amphithéâtre\nimmense, portent sur leurs flancs douloureux les multitudes des damnés.\n Chacun de ces étages est le séjour d'expiations diverses, selon la nature des\nfautes, classées ici selon les principes les plus nets de la théologie morale, de\n telle sorte que l'on descend toujours à mesure que la faute s'aggrave et que\n les plus terribles châtiments sont au fond de l'abîme. Il y a, en quelque\n sorte, deux enfers, séparés l'un de l'autre par les murs de feu de la citadelle\n de Dité, qui s'ouvre sur les dernières profondeurs de la cité dolente. Dans\n le premier sont châtiées les fautes commises par faiblesse et par inconti-\n nence ; là souffrent ceux qui n'ont pas su résister à leurs sens et qui ont\nsuccombé à la luxure, à la gourmandise, à l'attrait de la richesse, que ce\nsoit par avarice ou par prodigalité. Entre ce premier enfer et le second est\nle séjour des hérétiques et des épicuriens, c'est-à-dire de tous ceux qui ont\nenseigné des doctrines contraires à la foi, et chez qui c'est l'esprit qui a été\ncoupable. Viennent enfin les plus damnés des damnés, ceux dont la volonté\nperverse a voulu le mal : eux-mêmes se 'divisent en violents et en perfides, et\nla perfidie elle-même s'aggrave selon qu'elle s'exerce contre l'ami, la\npatrie, l'hôte, l'empereur, et Dieu. Il faut remarquer que le poète gibelin\nréserve le même supplice et la même infamie à Brutus et à Cassius, qui ont\ntrahi César, et à Judas, qui a livré Jésus-Christ. Tous les trois sont broyés et\nremâchés sans fin par la triple gueule baveuse du démon enfoui au fond de\nl'abîme.\n   Arrivés à cette extrémité du monde infernal où est le centre de la terre, les\ndeux poètes continuent leur chemin pour sortir de l'abîme par le côté opposé.\nPour cela, il faut donc que, descendant le long des jambes gigantesques de\nLucifer, ils se retournent au moment, où ils atteignent le centre de la terre,\nmettant subitement les jambes là où ils ont eu la tête. Puis, gagnant l'autre\nhémisphère, ils reviennent à la lumière du jour dans l'île du Purgatoire, aux\nantipodes de Jérusalem.\n   Le purgatoire est une montagne qui jaillit vers le ciel du sein d'une île\ndéserte environnée de roseaux; il nous offre la contre-partie de l'enfer, en ce\nsens que, lui aussi, il forme un cône, mais qui surgit vers le ciel au lieu de\ndescendre dans l'abîme, et qui porte ses. habitants sur ses rebords extérieurs\nau lieu de les cacher dans ses flancs. Partagé en terrasses superposées, il\nest le théâtre d'expiations graduées en proportion des fautes, les plus\ngraves étant punies le plus bas. Chacune des sept terrasses du purgatoire\nest occupée par des âmes qui expient l'un des sept péchés capitaux.\nToutes les fautes consistent dans un abus de l'amour, selon qu'on a\naimé le mal, ou trop aimé des biens imparfaits, ou trop peu aimé les biens\ncélestes. L'orgueil, l'envie et la colère représentent la première et la plus\ngrande forme de cet amour déréglé ; c'est pourquoi ils sont punis dans les\nrégions les plus basses. L'avarice, la gourmandise et la luxure représentent\nla seconde.\n   L'accès de ces régions de la pénitence est difficile, et la montée si abrupte\net si périlleuse, que Dante tremble de ne pouvoir aller jusqu'au bout. Mais\nVirgile le rassure en lui disant que la pente deviendra plus facile à gravir\n"}, {"page_pdf": 322, "texte": "                             LA D I V I N E COMÉDIE                           265\n\n a mesure qu'on s'élèvera davantage. Cependant, la nuit survient et l'antique\n serpent essaie de s'introduire par surprise dans le séjour de la pénitence, mais\n les anges qui font la garde le chassent avec leurs épées. Le poète s'est\n endormi; pendant son sommeil, sainte Lucie le transporte jusqu'au seuil\n du purgatoire. Ce seuil est fait de trois marches : l'une de marbre blanc, poli\n comme un miroir; l'autre d'une pierre noire fendue et comme calcinée;\n la troisième d'un porphyre flamboyant et rouge comme du sang. L'ange, assis\n sur le seuil, trace sept fois avec la pointe d'une épée la lettre P sur le front\n du poète et lui dit de laver sa figure avec le sang que cette opération a fait\n couler. Puis il ouvre la porte du purgatoire avec deux clefs, l'une d'argent et\n l'autre d'or, en recommandant de ne pas regarder en arrière de peur d'être\n exclus.\n    Les poètes gravissent un chemin étroit entre les rochers et arrivent à la\npremière corniche. Arrivé à la dernière terrasse, on se trouve en présence\nd'une zone de flammes qu'il faut traverser pour arriver au paradis terrestre,\nqui occupe le sommet de la montagne. Malgré l'épouvante que lui inspire\ncette épreuve, — car, entré dans le feu, volontiers il se serait jeté dans du\nverre fondu pour se rafraîchir, — Dante y pénètre, animé par le souvenir de\n Béatrice, qu'il va revoir, comme le lui a promis Virgile, et le voici entré\n dans le séjour de l'innocence primitive. Virgile maintenant l'abandonne,\n après l'avoir proclamé son propre roi, et lui avoir appris qu'il achèvera son\n voyage sous la conduite de Béatrice. Resté seul, Dante rencontre dans la\n forêt Mathilde, qui chante et cueille des fleurs sur l'autre bord du ruisseau\nqui le sépare d'elle; puis il a une vision mystérieuse dans laquelle lui apparaît\n Béatrice. Celle-ci le gourmande d'abord de l'avoir longtemps oubliée, puis,\naprès avoir témoigné son repentir par des larmes, Dante est plongé dans les\ndeux fleuves du paradis terrestre : le Léthé, qui fait oublier les actions mau-\nvaises, et l'Eunoé, qui ravive le souvenir des bonnes. Après cela, refait et\nrégénéré, il se sent capable de s'élever jusqu'aux étoiles.\n    Et voici, qu'en effet, conduit cette fois par Béatrice, il s'élève sans effort,\npar la seule impulsion de sa nature épurée, et monte plus vite au ciel que\nl'éclair n'en descend (1). Ils traversent successivement les neuf sphères\ncélestes comme les conçoit le système de Ptolémée, qui les fait tourner autour\nde la terre immobile. Ils visitent la lune, Mercure, Vénus, le soleil, Mars,\nJupiter, Saturne, le ciel étoile, le premier mobile ou empyrée, gravissant des\nsphères de plus en plus radieuses, dont la beauté toujours croissante se reflète\npour le poète dans l'éclat toujours grandissant des yeux de Béatrice. Ils voient\nd'abord les élus les plus humbles, heureux de leur sort moins écla-\ntant, puis les amants de la noble gloire, les esprits aimants, les saints doc-\nteurs, ceux qui ont combattu pour la foi, les souverains qui ont fait régner\nla justice; puis ils arrivent dans la région des contemplatifs, où règne le silence\nde l'extase, dans le cristallin, où le poète voit désormais par ses propres yeux\n\n\n  (1)                  Mafolgore,fuggendo il proprio sito\n                       Non corre corne tu ch'ad esso riedi.\n                                                  Paradis, I, 92.\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": "266                               DURENDAL\n\n\net non plus par ceux de Béatrice, dans l'empyrée, où le ciel tout entier\ns'est donné rendez-vous autour de Jésus et de sa sainte Mère. Il aperçoit\nau-dessus de lui un immense amphithéâtre dont le centre est occupé par le\nChrist et par sa sainte Mère, et dont tous les bienheureux, groupés autour\nd'eux, occupent les sièges innombrables, formant ainsi comme une rose\nblanche, dont chaque bienheureux serait un pétale. Du centre de la rose, des\nanges aux ailes d'or et aux vêtements blancs comme neige volent incessam-\nment jusqu'à la circonférence pour porter à tous les rangs la félicité qu'ils\npuisent auprès du Christ, et reviennent de la circonférence au centre pour\nl'y reprendre, comme les abeilles volant de la fleur à la ruche et de la ruche\naux fleurs.\n    C'est saint Bernard désormais qui guide le poète, car Béatrice a repris sa\nplace dans la rose céleste tout près de Jésus, d'où elle envoie un sourire\nd'amour au poète plein d'extase. A la prière de son bienheureux guide, après\ninvocation de la sainte Vierge, il obtient de voir en un clin d'œil la sainte\nTrinité ; il contemple l'union hypostatique du Verbe à la nature humaine;\nmais cette apparition ne dure que le temps d'un éclair, et le poète s'abandonne\ntout entier à l'Amour qui meut le ciel et les autres étoiles.\n    C'est sur cette vision incomparable que se termine le poème. Descendu\ndans les plus profondes ténèbres de la géhenne, le poète s'est élevé de plus en\nplus vers Dieu et est venu noyer dans la vision béatifique son âme tout\nentière. Il n'y a plus rien au delà, c'est la fin de l'imagination et l'abou-\ntissement de toute poésie.\n    Nous essayerons maintenant de dégager la doctrine qui se cache sous le\nvoile de ces vers étranges.\n    C'est l'âme humaine, c'est l'humanité tout entière dont le poème sacré nous\nchante les destinées éternelles. Créée pour le ciel et déchue par le péché, elle\n est relevée par la grâce, et, en coopérant par sa volonté libre à l'œuvre du\n salut, elle remonte de proche en proche jusqu'à ce qu'elle vient aboutir à\n Dieu. Telle est la conception grandiose dont chaque chant du poème et pour\n ainsi dire chaque vers symbolise le développement majestueux; je n'en\n donnerai ici qu'un rapide aperçu.\n    La vie est comme une forêt sombre où l'âme s'égare dans les ténèbres. Elle\n s'aperçoit, à l'heure de la maturité, qu'elle marche à sa perte, et elle voudrait\n sortir des profondeurs du mal pour gravir les hauteurs sur lesquelles brille la\n lumière du bien. Mais les trois grandes passions flétries par l'apôtre comme la\n source de tout mal : la luxure, l'orgueil et la cupidité (1), lui barrent le che-\n min et la repoussent loin de la lumière. Elle périrait donc sans remède, si,\n sollicitée par la sainte Vierge, (mater divinae gratiae), la grâce divine, et plus\n spécialement la grâce illuminante, figurée par le personnage de sainte Lucie,\n n'avait pitié d'elle et ne prévenait son cri de détresse.\n    La grâce, obéissant à l'appel de la sainte Vierge, envoie au secours de\nl'humanité la science divine (Béatrice), qui siège au haut des cieux, dans la\n\n  (1) Quoniam omne quod est in mundo concupiscentia carnis est et concupiscentia ocu-\nlorum et superbia vilae I. Epilre de saint Jean. 11, 16.\n"}, {"page_pdf": 324, "texte": "                             LA DIVINE COMÉDIE                               267\n\ncontemplation du bien infini. Cette science, qui peut être appelée de son vrai\nnom la théologie, a à son service la science humaine qui est la philosophie\n(Virgile) et qui commencera, par les seules lumières de la raison naturelle,\nl'œuvre de rédemption de l'homme. La philosophie mène l'âme humaine à\nl'exploration du sombre problème du mal ; elle lui montre comment il\ncommence par la faiblesse des sens, se poursuit en communiquant sa corrup-\ntion à l'esprit, gagne enfin et gangrène la volonté et l'amène, de chute en\nchute, à la haine de Dieu, qui est la forme du mal absolu. De cette médita-\ntion douloureuse et terrible l'âme sort avec l'horreur du péché; elle se\nconvertit, et, s'orientant maintenant du côté du bien, elle sort du funeste\nabîme et se rapproche de Dieu par le repentir.\n   Et désormais, elle gravit la rude voie du salut. Les commencements en\nsont tellement ardus que l'âme est près de défaillir en route, si la raison ne lui\ndisait d'avoir courage et de compter sur Dieu. La tentation aussi revient par-\nfois aux heures sombres, mais des secours surnaturels la mettent en fuite, et\nla grâce divine épargne à l'âme une partie de son itinéraire en la transpor-\ntant d'emblée au tribunal de la confession. L'examen de ses fautes, la con-\ntrition sincère et le ferme propos sont les trois marches du seuil de la vie meil-\nleure; l'absolution en ouvre les portes. Désormais, fortifiée par le sacrement\net à condition de ne plus regarder en arrière vers les fautes commises, l'âme\nva remonter la pente et se débarrasser successivement des souillures du péché.\nPour qu'elle rentre pleinement dans l'état de grâce et dans l'amitié de Dieu, il\nlui faut encore l'expiation temporelle. Elle hésite encore une fois — c'est la\nfaible nature qui se cabre — mais la pensée du bonheur qui l'attend lui fait\nsupporter avec courage la rude épreuve. Et après qu'elle l'a traversée, elle se\nretrouve dans l'état d'innocence primitive ; elle a repris toute son autorité\nsur elle-même, et elle revit d'une vie nouvelle.\n   Elle n'a plus besoin désormais des lumières de la raison. Une raison supé-\nrieure à la raison naturelle, une science plus haute que la philosophie vont\nilluminer de leurs clartés cette créature de Dieu, mûre pour la transfigu-\nration. Le souvenir même du mal sort de son cœur égaré; elle ne connaît\nplus que le bien; dégagée du poids de ses péchés, elle s'élève à Dieu par la\nseule tendance d'une nature qu'il a créée pour lui.\n   Alors commence pour l'âme la vie véritable, l'union progressive avec le bien\nabsolu, dont la beauté toujours plus vive et plus radieuse se révèle à\nelle d'une manière réfléchie, dans les lumières de la science sacrée. Lorsqu'elle\ns'est élevée haut dans ce noble effort, elle arrive à un'moment où ce n'est plus\npar les moyens indirects de la science, mais par la contemplation elle-même\n(saint Bernard) qu'elle saisira la beauté sans voiles, et elle sera ainsi arrivée\nà la perfection de la mission de l'humanité. Dieu même se communique à elle\nsans intermédiaire et elle ne vivra plus que de l'Amour infini.\n   Ainsi, dans le voyage du poète à travers les trois régions de l'au-delà, c'est\nla destinée de l'humanité elle-même qui se déroule sous nos yeux. Ce n'est plus\nun individu, c'est nous-mêmes qui sommes les héros du divin poème; c'est\nnotre espèce toutr entière qui nous apparaît dans cette vision prodigieuse.\nRemarquez que le parallélisme de ces deux données se poursuit à travers\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": "268                                  DURENDAL\n\n\n\ntout le poème avec une logique rigoureuse, au point que l'on en peut suivre le\ndéveloppement chant par chant et pour ainsi dire vers par vers. Là se\ntrouve une des sources — et non la moins abondante — de l'intérêt extraordi-\nnaire avec lequel les familiers de la Divine Comédie reviennent toujours à ce\nnoble poème. Le plaisir qu'ils y trouvent n'est pas seulement de ceux que\nprocure l'harmonie des vers ou la splendeur des couleurs; il est de la nature\nla plus hautement intellectuelle, il résulte de l'intimité entre eux et l'idéal\nmême du poète. Cet idéal devient en quelque sorte leur propre bien, leur\nœuvre à eux; il leur semble, à mesure qu'ils le dégagent de ses voiles et en\nvoient apparaître l'éclat, qu'ils l'ont conçu eux-mêmes, et ils ont l'impression\nd'être comme les collaborateurs du poète. Chacun d'eux repense la Divine\nComédieàson tour, si l'on peut ainsi parler, et il n'y a pas de jouissance\nesthétique plus intense et plus pure.\n\n                                           *\n                                          * *\n\n   Quel est maintenant, en dernière analyse, cet idéal qui se révèle enfin à la\ncontemplation émue du lecteur? C'est, on vient de le voir, une pensée\nmorale, une vue catholique sur la destinée du genre humain, La beauté\nesthétique, telle qu'elle se manifeste dans son expression, n'est que le rayon-\nnement extérieur de cette pensée, le vêtement en quelque sorte de sa vérité\net de son excellence. Cette pensée est l'idée même du poème. C'est elle qui\ndégage la beauté comme le soleil ses rayons, et elle est belle dans la mesure\noù elle est bonne et sainte. La mission du poète consiste à la faire pénétrer\ndans les esprits au moyen de la beauté, pour l'y rendre féconde et éducative,\nde telle sorte que l'œuvre d'art, sans perdre son caractère esthétique, soit en\nmême temps œuvre de progrès humain et d'ascension à la forme la plus\nhaute et la plus pure de la vie.\n   C'est Dante lui-même qui a conçu de la sorte l'art et la mission de l'artiste,\nlorsque dans sa lettre à Can Grande della Scala, il formule comme suit le but\nde la Divine Comédie: « Arracher les vivants à l'état de misère où ils sont plon-\ngés dans cette vie et les conduire à l'état de félicité. (I) \"\n   Et c'est ainsi que remontant de proche en proche aux hauteurs où le vrai,\nle beau et le bien s'unissent et se fondent dans l'Etre par excellence, le grand\npoète fait cesser l'antagonisme de ceux qui veulent que l'art soit son but à\nlui-même et de ceux qui entendent qu'il contribue comme toute œuvre\nhumaine aux fins suprêmes de l'humanité et de la civilisation. Oui, le but\nunique de l'art c'est de réaliser la beauté; mais la beauté elle-même n'est que\nla splendeur du vrai et le symbole du bien, et celui-là est le plus grand des\npoètes qui, comme Dante Alighieri, reconstitue dans un chef-d'œuvre la vie\nmystérieuse de cette indivisible trinité.\n                                                               GODËFROID KURTH.\n\n\n\n  (1) Dicendum est breviter quod finis totius et partis est removere viventes in hâc vita\nde statu miseriae et perducere ad statum felicitatis. Opere Minori, éd. Fraticelli, 1.111 p.\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "COLPORTEUSES\n(ARTHUR   LEFEVRE)\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": ""}, {"page_pdf": 328, "texte": "                                                                              (1)\n  Bonnes Gens dans leur Petite Ville\n                                  ROMAN\n\n\n                                   (Suite et fin)\n\n\n\n\n                                      XVI\n\n\n                   LA femme de Monsieur Pioot perdait la parole devant son\n                      mari, et s'enfermait dans une timidité extrême; elle récu-\n                      pérait l'usage de ses facultés, quand elle ne se trouvait\n                      qu'avec ses amies.\n                        La secrétaire des Dames de la Miséricorde, l'une des\n                      meilleures connaissances de Madame Laton, finissait\n                      précisément un petit discours :\n                        — ... Enfin, mes chères, vous en penserez ce que vous\n                      voulez... Mais cette mère est bien imprudente !\n   — Nous sommes toutes de votre avis !\n   — Les Aubrie avaient hâte de marier leur neveu...\n   — On sait pourquoi ! on sait pourquoi !\n   — Chut! ne soyons pas méchantes.\n   — Méchantes?... demanda Madame Pioot. Ce n'est pas noircir son pro-\nchain que de dire la vérité. Nous ferions, au contraire, notre devoir en préve-\nnant la pauvre Marguerite. Bientôt il sera trop tard, et les regrets devien-\ndront inutiles.\n   Madame Manster, enfin d'accord avec lés dames du parti modéré, regarda\nsa fille qui allait avoir vingt-neuf ans :\n   — Quel monde fréquentait ce Paul Aubrie? Je le connais à peine. Il doit\nêtre bien jeune. Au lieu d'attendre quelque temps... de voir la société comme\nil faut... de s'amender en àcquerrant les usages' bienséants... non! ii se\nmarie ! L'a-t-on seulement rencontré à l'une de nos redoutes?\n\n\n  (1) Voyez Durendal, numéros de décembre 1901, de janvier, de février, de mars et\nd'avril 1902.\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": "270                              DURENDAL\n\n\n    — Je n'aurais pas dansé avec ce monsieur 1 déclara Mademoiselle Manster\n d'un ton pincé.\n    — A la bonne heure! à la bonne heure ! crièrent toutes les dames.\n    — L'assentiment de Victor et de Rose ne m'étonne guère ; je comprends\n plus difficilement que Zoé ait consenti si vite à accepter cette alliance, dit\n Madame Pioot.\n    La question était déplacée. Les amies ne s'en aperçurent point.\n    — Zoé? Zoé!... Vous êtes bien naïve, ma chère. Les Laton ont une belle\nfortune...\n    — Les Aubrie sont riches...\n   — C'est un mariage d'intérêt.\n   — L'argent prime tout ! Le monde ne recherche plus la vertu, les qualités\nde la naissance. Il interroge : Combien de dot? Quelles espérances?\n    Celle qui parlait ainsi prenait une contenance dédaigneuse et triste. Ses\namies se rappelèrent qu'elle avait refusé pour gendre, un jeune homme\ntrès honorable, intelligent, travailleur — et pauvre. Sans s'arrêter à cette\nremarque, elles exaltèrent les mariages d'amour. Chacune parut se souvenir\nd'un bonheur pareil. Levant les regards au ciel, elles montraient le blanc de\nleurs yeux.\n   — Adieu, mes chères! J'ai promis à mon mari de rentrer avant quatre\nheures.\n   — Vous le gâtez ! vous le gâtez!\n   Madame Pioot se retournait, saluait amicalement ; les autres inclinaient la\ntête, souriantes et affectueuses.\n   — Pauvre femme, dit la secrétaire des Dames de la Miséricorde, Monsieur\nPioot la tyrannise... Elle méritait une petite compensation dans la vie...\nVous deviniez, n'est-ce pas?... Madame Pioot espérait que son fils serait\nagréé chez les Laton. Au revoir! Je dois aussi vous quitter.\n   Lorsque la secrétaire se fut suffisamment éloignée, Madame Manster\ns'écria :\n   — Ah ! ah ! Et notre bonne amie souhaitait que sa fille attirât l'attention de\nPaul Aubrie!\n   Il est probable que les dernières promeneuses firent un retour sur elles-\nmêmes, car ces dames se turent. Un petit regret, peut-être même un petit\nremords, les tourmentait. Leur médisance n'était pas préméditée; leur mali-\ngnité n'était pas voulue. Elles parlaient vite et beaucoup. Celles-ci désiraient\nparaître aussi bien renseignées ou aussi perspicaces 'que celles-là, et cette\némulation, jointe à de la nervosité, les menait plus loin qu'elles n'auraient\nvoulu. L'une d'elles dépassant alors la mesure, toutes redevenaient sincè-\nrement charitables.\n   — Enfin, le bon Dieu les protégera. Nous avons vu des mariages qui\ns'annonçaient sous des auspices défavorables, et la suite prouvait que les\nsuppositions étaient erronées.\n   — Paul Aubrie se corrigera. Sa femme est si charmante I\n   Sous les grands marronniers du boulevard de Tiest, il n'y eut plus de\ndames.\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            271\n\n\n    Le soleil tendait entre les arbres des stries vibrantes; sur le sol, des disques\n de vermeil étaient tombés du ciel, à travers les branches; tout près, la\n rivière charriait l'or et l'argent de cet après-midi d'été. La campagne s'offrait\n calme ; la viljette, ses clochers, les toits, les murs, paraissaient reposés et con-\n fiants; l'heure qui tinta lentement dans la tour de l'église primaire, marquait\n bien la sérénité des hommes et des choses.\n    Ce fut pendant ces jours d'août que les habitants du Béguinage se prépa-\n rèrent à fêter et à recevoir dignement les disciples de saint François, qui\n ramèneraient le pittoresque des costumes monastiques et l'effusion de la\n parole divine dans le vieux quartier. Les premiers Récollets, revêtus de la\n bure sévère, montrèrent des visages bon-enfant, des joues pleines et réjouies.\n Le peuple s'accoutuma aussitôt à leurs gros pieds nus, à leur tonsure\n énorme. Quelques ouvriers avaient été accostés par les Pères, qui s'infor-\n maient avec sollicitude de leurs besoins moraux. Ils acquiesçaient, ces braves\n gens, à la promesse de beaux sermons, d'offices célébrés pompeusement. Une\n fierté croissait au Béguinage. Désormais, les cérémonies de la chapelle dépas-\n seraient, en nombre et lustre, celles de l'église paroissiale. On verrait\n accourir les bourgeois de toute la ville, avides d'entendre les prédicateurs\n diserts, désireux de profiter des facilités nouvelles pour se confesser et pour\n assister à messes et saluts. Les Récollets avant-coureurs purent regagner le\n monastère et certifier que l'opinion publique leur était favorable.\n    Une dorure effleurait le ciel du côté de l'orient, la fraîcheur du soir rem-\nplissait encore les rues, et déjà les hommes, dans des pantalons de coutil\nbleu, leurs chemises ouvertes sur la poitrine, se mettaient à l'œuvre, afin de\ndresser les mâts enrubannés ou d'achever la décoration fleurie des arcades de\nfête. Des verdures profondes, arrondies en dôme, augmentaient l'éclat des\nroses trémières piquées dans les branchages ; elles étaient ardentes comme un\nbeau sang, claires comme la journée ou pareilles à la chair des tendres\npucelles. Un arc multicolore s'élevait à l'entrée de chaque venelle. L'émula-\ntion pressait les habitants. Les plus humbles logis se paraient d'oriflammes\nbleues, de drapeaux blancs et jaunes, d'inscriptions naïves qui souhaitaient\nune bienvenue. La vieillesse des pignons, des fenêtres à croisillons vermou-\nlus, des corniches pesantes, des poutres aux mascarons flabelliformes,\ntoute une antique vie se rajeunissait dans l'envolée des couleurs, dans l'on-\ndoyance de parfums rustiques. Des arabesques de sable traçaient des chro-\nnogrammes et couvraient les pavés usés. La place du Tilleul ressemblait à\nun magnifique jardin.\n    Les envoyés de Dieu passèrent processionnellement au milieu de cette\njoie, et ils apportèrent réellement le sourire du Seigneur chez les simples qui\nlouangeaient, avec cette ferveur candide, le ciel recelant l'éternelle festivité\npromise aux hommes de bonne volonté.\n    L'orgue, l'encens, les prières, étaient le pressentiment de l'idéal paradis. Un\nmoine monta en chaire. Il pleurait d'attendrissement. Quelques-uns virent une\nauréole autour de son front inspiré. Son éloquence magnifia les vertus de\nl'heureux Béguinage ; elles allaient grandir encore. L'orateur considérait dans\nl'avenir les effets de sa mission. Dès cette terre, grâce aux pratiques dévo-\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": " 272                               DURENDAL\n\n\n  tieuses, les fidèles jouiraient d'un avant-goût de la béatitude. Ses paroles\n   tombaient dans les esprits extasiés, on buvait le dictame des mots pieux, le\n  charme des périodes enveloppait suavement l'assistance. Les yeux se figeaient,\n  les lèvres entr'ouvertes aspiraientl'invisible, les physionomies étaient pareilles\n  à celles fixées par le pinceau des primitifs. La race se continuait avec les\n  mêmes signes. Une présence surnaturelle marquait les fronts, et le Christ et\n  la Vierge n'avaient pas de féaux plus brûlants. Des fidèles assiégèrent le con-\n fessionnal du prédicateur.\n     Au dehors, l'atmosphère s'imprégnait d'exhalaisons fleuries. La menthe, le\n thym, la camomille, les sauges, les thuyas, écrasés sur le sol, mêlaient des\n souffles griseurs. Le rire discret des façades pomponnées persistait dans la\n nuit montante. Une clarté semblait tomber des drapeaux balancés sous une\n brise tiède. Devant les cabarets, des gens s'installaient, la conscience tran-\n quille et l'estomac d'autant plus dispos. On se communiquait des réflexions\n consolantes. Tel bourgeois, qui n'avait plus fréquenté l'église depuis dix ans,\n pria sincèrement cet après-midi. Chacun savait une histoire édifiante.\n     Les avancés n'auraient pas osé montrer le moindre sentiment d'indiffé-\n rence. Monsieur Manster voulut traverser le Béguinage, il s'arrêta longuement\n devant les décorations. Le peuple lui pardonnait presque ses opinions\n antipathiques. La figure tourmentée du politicien devenait aimable. Un désir\n de fraternité grandissait. Le quartier accueillait à bras ouverts tous les habi-\n tants de Tiest. Les gens s'offraient, les uns aux autres, de belles chopes de\n bière brune et mousseuse. Des fillettes et garçonnets adoucissaient leurs\n voix et essayaient des cantiques.\n     Rose Aubrie, revenant de la cérémonie, entendait Anna s'écrier gaîment :\n     — C'est une bénédiction du ciel ! Mademoiselle Zoé se confesse ! Comme\nje quittais la chapelle, je l'ai vue qui s'agenouillait dans la rangée des péni-\n tents !\n     Rose eut l'impression de vivre le plus grand jour de fête : Pâques, — rame-\n nant les pardons, les bons propos, le soulagement des consciences!\n  ' La tristesse devint une consolation pour elle. Dieu lui réservait la souffrance,\n afin que, privilégiée, elle put acquérir des mérites surabondants. Elle se\n plongea dans la pensée de sa condition malheureuse. Le sentiment d'apàise-\n ment pénétrait trop profondément le Béguinage : Rose n'obtint point les\n peines qu'elle se souhaitait. Etaient-ce les effluves des fleurs mourantes et\nodorantes qui la soulevaient comme dans un rêve? Elle se serait pâmée, ses\nyeux se seraient remplis de larmes, mais elle ne trouvait pas la douleur qui\nfait jeter un cri déchirant. Et ceci lui parut le plus miraculeux bienfait\ndu ciel.\n     Tout à coup, le Béguinage tressaillit dans cette soirée si tranquillement\nheureuse. Une musique alerte sautillait soudain à l'entour des vieux murs,,\nsuivait les ruelles, secouait en passant les banderolles, faisait sortir les femmes\net les enfants de leurs- demeures, et appelait les garçons attablés au cabaret.\nLe peuple fut sur jambes, et la fanfare arriva devant le nouveau couvent,\ntraînant une multitude après elle. Cette sérénade aux flambeaux devait clô-\nturer les fêtes religieuses.\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           273\n\n\n     Les valses, les pas redoublés, lancés vigoureusement aux échos, étonnèrent\n  la paix de ce lieu. Elle échappait, l'intention pieuse de la musique profane.\n  Les choses, qui reflètent les événements, parurent troublées par ces accords\n  nouveaux. La flamme des torches rougeoyait. Les franches couleurs des ban-\n  nières papales, arborées aux fenêtres du monastère, prenaient des teintes\n  étranges. Tout le quartier eut subitement l'aspect douteux des soirs de ker-\n  messe, quand les hommes enivrés cherchent les aventures avec des hoquets\n et des titubations. Les pignons remuèrent à la lueur des feux; des éclairs\n rejaillirent aux croisées. Les cuivres stridents brisaient le cérémonial ingénu\n et le souvenir précieux de la journée.\n     Des lurons parcoururent la foule; ils portaient déjà le chapeau sur l'oreille.\n Leurs allures conquérantes allumaient des regards. Un remous agita le\n peuple. Des cris se mêlaient aux voix devenues plus hardies. Des énerve-\n ments frissonnèrent.\n     La fanfare commençait son dernier morceau — un motif populaire dans la\n ville.\n    On avait été sincèrement touché par les grâces mystiques ; on s'était remis\n un peu des émotions dans les estaminets. On oublia que ce jour ne devait\n rappeler aucun autre. Les braves gens perdirent la tête. Ils chantèrent à\n cœur joie. La Mieke des refrains, la belle et bonne flamande des amoureux\n exubérants, fut célébrée sans contraintes. Les cantiques étaient loin ! Et cette\n fanfare qui soufflait en l'honneur des Révérends Pères, accompagnait le\n chœur et renforçait son entrain. Une folie s'emparait aussi des musiciens.\n Elle brûlait bien, la passion patriale pour les plaisirs débridés, danses, beuve-\n ries et cris ! A la place du Tilleul, des garçons et des filles dressèrent une\n estrade sur les tonneaux vidés tantôt avec une componction si grande! Les\n pistons, bugles, trombones, bombardons, ronflèrent; un rythme se dessina.\n Les couples tournoyèrent.\n    Dans la nuit chaude, les voix montèrent jusqu'au matin vers les étoiles\n bénévoles. Jamais, même pendant la grande foire annuelle de Tiest,\n on ne s'était amusé plus fervemment. Des vieux regagnèrent le logis, à la\nlueur rose de l'aube. Des jouvencelles trouvèrent ce soir, leurs premiers sou-\npirants.\n    Les portes et les fenêtres restèrent closes, quand le soleil brillait déjà au\nmilieu des hautes nues. Le bon peuple, en se reposant, prolongeait son plaisir\ndans le rêve de la veillée.\n    Il ne fallait pas s'étonner d'entendre, le lendemain, des exclamations...\nLes fâcheux se scandalisèrent. Certains notables rendirent la ville haute res-\nponsable de ces débordements. Les bourgeois du marché et de la grand'rue\navaient amené l'exemple de leurs mœurs faciles, dans le plus religieux quar-\ntier de Tiest. Les gens sages suivirent un mauvais exemple, mais cet entraî-\nnement n'était que momentané...\n    Somme toute, l'indulgence remplit vite les âmes. Et ceux qui reconnurent\nleur participation aux liesses nocturnes obtinrent, près des excellents moines,\nune rémission pleine et entière.\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "274                              DURENDAL\n\n\n\n\n                                     XVII\n\n    Toutes les fleurs flétries, toutes les verdures fanées, toutes traces de ker-\nmesse ayant disparu, on rentra les drapeaux. Les bons chrétiens ne se sou-\nvinrent plus que de l'installation solennelle des R. P . Récollets. L'atmosphère\nreposante et pieuse baigna des consciences satisfaites.\n    Chaque jour, les habitants privilégiés du Béguinage reprennent le chemin\nde la chapelle. La rue Sainte-Catherine y gagne de l'animation. Cependant\nle mouvement de ces dévots est mesuré, un peu effacé, d'une réserve parfaite.\nMalgré le concours de monde, la rue conserve sa gravité.\n    Il se fit que des gens quittant la chapelle, après une réunion du tiers-ordre\nfranciscain, virent Monsieur Paul Aubrie qui passait en courant. Son air\nbouleversé les impressionna. Ils s'accostèrent et parlèrent de l'incident; ils\nralentirent leur marche. Plusieurs ne. rentrèrent pas au logis. Des attroupe-\nments se formaient à une distance respectueuse de la maison des Aubrie. Les\ndeux servantes, Anna et Marie, étaient apparues sur le seuil de la porte. Elles\nse penchaient et regardaient de tous les côtés. Leurs attitudes décelaient une\nanxiété.\n    Tout à coup, les curiosités se fixèrent. Paul Aubrie arrivait, accompagné\nde Monsieur le Docteur. Les gens se retirèrent, emportant la préoccupation\nnouvelle de savoir qui pouvait être tombé dangereusement malade. Made-\n moiselle Zoé étant la plus âgée, celle-ci se trouvait au bout de chaque\nhypothèse.\n    Les gens ne se trompaient pas.\n    Le docteur entra dans la chambre de Zoé. Rose se leva silencieusement,\n Victor montra d'un geste désolé le lit, où sur l'oreiller blanc, la figure de Zoé\n s'empourprait de fièvre. Ses yeux, dans les orbites agrandies, fixaient un\n point, toujours le même; de temps en temps elle ouvrait la bouche, et son\n long corps maigre s'agitait sous les draps.\n     Le docteur s'était penché.\n    Zoé porta la main au côté, elle se redressa, elle fut secouée par une toux.\n  Le médecin collait son oreille contre le dos de la malade. Il auscultait sa\n poitrine, il palpait ses membres, il pressait son poignet.\n     Derrière lui, Rose, Victor et Paul retenaient leur souffle. Il semblait\n  que cet homme disposât de la vie de Zoé. Ils n'entendirent pas que Marie et\n Anna approchaient. L'existence était suspendue pour tous. Ils ne pensaient\n  plus, ils attendaient qu'une lueur dissipât l'obscurité de leurs esprits, ou que\n  la ténèbre devint irrémédiable. Ils ressentaient seulement, sans souffrir de ce\n  malaise physique, un serrement autour de la gorge.\n     Le médecin recula, afin que la lumière du jour éclairât pleinement la ma-\n  lade. Il restait muet, un pli au milieu du front.\n     Zoé murmura. Sa sœur et son frère se jetèrent vers le lit.\n     — Je ne me sens pas bien... dit-elle.\n     Le docteur écarta les parents, il prononça d'une grosse voix tranquille :\n     — Nous allons vous guérir, Mademoiselle.\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                            275\n\n\n    Il se retirait et son visage redevenait calme. Quand il regarda une dernière\n fois Zoé, une expression aimable et satisfaite s'arrondissait au-dessus de son\n menton.\n    Le docteur descendait l'escalier sans bruit. Il ne parlait pas. Les Aubrie\n le suivaient; ils comprimaient leur cœur.\n    Au rez-de-chaussée, dans la petite chambre, sous les regards éplorés de\n ceux qui l'entouraient, cet homme annonça :\n    — Le cas paraît sérieux. Mademoiselle votre sœur est atteinte d'une\n pneumonie... Il réfléchit, et questionna : — Mademoiselle souffrait depuis\n quelques jours ?...\n    Victor considérait le médecin avec des yeux vides. Paul, sans savoir pour-\n quoi, s'approchait de la fenêtre, mais il ne voyait pas le jardin rempli de\n fleurs et de lumière. Rose se raidissait, sa voix était blanche :\n    — Ma sœur descendit ce matin, comme de coutume. Elle s'assit à table et\n m'appela. J'ai la tête lourde, je n'ai pu dormir cette nuit, disait-elle. Zoé mar-\n chait difficilement. Elle me demanda de l'accompagner... je l'aidais à se dés-\nhabiller... Je vis qu'elle était gravement indisposée.\n    — Mademoiselle Zoé se plaignait sans doute depuis longtemps, de fatigues\nsoudaines, d'essoufflements et de vertiges ?\n    — Ma tante ne se plaignait jamais ! s'écria Paul.\n    — Jamais... Jamais... Mon Dieu ! Mon Dieu !\n    Et Victor levait les bras et sa tête oscillait. Il empoigna le médecin :\n    — Docteur, vous la sauverez ! Vous devez la sauver !\n    Le praticien se dégageait. Il ouvrit son portefeuille. Il crayonna une ordon-\nnance.\n    — Mademoiselle prendra cette potion. L'état de la malade ne présente\npas de danger immédiat. Monsieur Victor, voyons, vous vous alarmez vai-\nnement !\n    En sortant, il dit à Rose qui retournait près de Zoé :\n    — Je reviendrai bientôt.\n    L'aînée attira la main de sa sœur. Elle avait fermé les yeux, un sifflement\nirrégulier s'échappait de ses lèvres. Parfois Zoé pressait doucement les doigts\nde Rose. Et soudain, sans lâcher cette main, Zoé s'asseyait dans le lit, la\nfigure angoissée :\n   — J'étouffe!...\n   La toux crevait dans sa poitrine. Elle expectorait avec un bruit rauquè. La\ncongestion des poumons et des bronches dégorgea un peu de sang.\n   Cet effort l'avait brisée; la sueur mouillait ses cheveux. Elle se tourna du\ncôté de la ruelle.\n   Paul touchait l'épaule de Rose, qui priait en contemplant le petit crucifix\npendu contre le mur, au-dessus de la couche. Il la prévenait :\n   — Victor se lamente, comme un enfant. Il perdrait la 1ête, si vous ne- lui\nfaisiez entendre raison.\n   La respiration grinçante de Zoé exacerbait le silence. Paul essaya de ne\nplus écouter, mais telle une vrille qui s'enfonce, le petit bruit pénétrait à\nchaque cran dans sa chair.\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": "276                               DURENDAL\n\n\n\n    Rose avait pris un ascendant extraordinaire sur les siens. Elle se trouvait\nêtre le cœur et l'esprit de cette maison. A Victor qui se désespérait, elle impo-\nsait la nécessité des circonstances, l'obligation d'accepter l'épreuve ; elle guida\nl'inexpérience de son neveu; elle dirigea l'assistance des domestiques. Elle\nfut une femme prévoyante, étonnamment courageuse. Elle n'hésitait pas\ndans la décision et dans l'ordre. On la vit partout, empressée et silencieuse.\nLe danger l'avait ployée, elle se redressa, elle le mesura d'un regard brave.\nC'était elle qui accomplissait les prescriptions du médecin, ou surveillait leur\nexécution.\n     Monsieur le Docteur revint l'après-midi. Cette seconde visite du médecin\npendant la même journée, terrifiait Victor. Rose éloigna son frère et son\nneveu. Elle voulait supporter toute la douleur de la réalité.\n     Elle dit :\n     — Vous me devez la vérité. Je la devine, et je suis préparée à la subir.\n     Le médecin parlait lentement. Ses yeux attachés sur le visage de Rose,\n il guettait ses impressions, prêt à se servir des réticences, des suppositions\n optimistes, si elle faiblissait dans la vaillance.\n     — L'irrégularité du pouls fait craindre une affection cardiaque. La malade\n est âgée ?...\n     — Soixante et un ans. Rose répondit, sans un trouble apparent.\n     — Je lui aurais donné plus... Je vais essayer l'emploi des stimulants. Peut-\n être déterminerai-je une réaction... mais je ne puis vous promettre de réussir.\n Vous éviterez à la malade toutes émotions ..\n     Ils entrèrent dans la chambre de Zoé. Une cornette blanche, la robe noire\n d'une sœur de charité, mandée par Rose, glissaient vers eux.\n     Le médecin et la religieuse chuchotèrent. Le médecin s'asseyait, et Zoé\n poussait une courte plainte ; déjà le praticien frottait doucement le doigt sur\n  la peau que gonflait une injection d'éther.\n     L'aînée appela Rose, et celle-ci lui offrit la confiance de son visage tran-\n  quille. Zoé la regarda longuement, elle chercha de nouveau sa main...\n     Les deux sœurs demeurèrent seules. La malade s'agitait, se retournait,\n  soufflait péniblement. Elle demanda :\n     — Quelle heure est-il ?... Faites de la lumière. Comme le ciel est sombre !...\n      Et avec affection :\n      — Je vous aime bien, Rose. Quand vous êtes près de moi, je me sens mieux.\n      Dans des moments pareils, Rose devait se contraindre violemment pour\n   ne pas perdre son courage, pour ne pas pleurer comme les autre !\n      Pendant la nuit, la malade divagua; elle s'adressait à des personnes incon-\n   nues. Le délire augmentait. Elle cria. Elle voulut se lever et marcher. La\n   religieuse, effrayée par la durée de l'accès, vint réveiller Rose qui sommeillait\n   depuis une heure.\n      Zoé grelottait à présent. Elle claquait des dents. Un grand froid descendait\n   sur elle. Comprenant soudain qu'on avait appelé Rose à son secours, elle\n   sortit de l'égarement. Encore une fois sa pauvre main chercha la main de\n   Rose, et s'étant recouchée, frissonnante, elle dit ces mots entrecoupés :\n      — Je vous demande pardon, ma sœur...\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "                   BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           277\n\n\n       Le lendemain, la pluie se brisait contre les vitres, le vent arrachait les\n    feuilles vertes et les faisait tournoyer au-dessus du jardin. Des bruits sourds\n    s'entendaient dans le lointain, ils grondaient, ils éclataient, furieux, en\n    secouant les fenêtres. Et les branches éperdûment allongées, tordues, cinglées\n    d'averses, remplissaient l'enclos de fureurs et de souffrances. Le ciel roulait\n    des nuages noirs.\n       La maladie empirait. Zoé se débattait. Elle agitait ses bras maigres, tantôt\n    pour implorer de l'aide, tantôt pour écarter l'invisible poids qui écrasait sa\n    poitrine. Le halètement devenait un bruit terrible, un soufflet dans une forge.\n    Dehors déferlait l'épouvante de la tempête. Ils étaient tous près du lit,\n   impuissants et révoltés contre le sort implacable. Rose ne pouvait prier.\n   Victor n'avait plus de larmes. Paul subissait l'insurmontable effroi de la mort\n   physique. Un cadavre enfermé dans un cercueil ; le retour du corps à la\n   terre... Ce matin, dans l'effusion d'une tendresse que le malheur rendait\n   d'abord plus grande, il avait subitement quitté Marguerite. La chaleur de son\n   contact le glaça. L'anéantissement d'une vie à côté d'eux, à côté de leur jeu-\n   nesse, c'était comme le ricanement, la revanche suprême, tapis derrière le\n  plus sûr bonheur. Paul avait voué une affection profonde à sa vieille tante.\n   Il cherchait encore ce qui rappelait Zoé, telle qu'elle était hier. Il ne retrou-\n  vait presque rien sur cette figure ravagée.\n      Une nouvelle consultation réunissait plusieurs médecins. Ils se hâtaient\n  d'apaiser la crise. Ils doublaient les doses de morphine. Aucun d'eux ne don-\n  nait de l'espoir.\n      Et Victor qui s'accrochait à la possibilité d'un miracle, allait de l'un à\n  l'autre, affolé. Il les supplia de mentir, enfin !\n      Les servantes sonnaient à la porte du couvent.\n     Rose aperçut Monsieur Demans.\n     Elle n'eut que ces mots :\n     — Ma sœur va être administrée !\n     Il parla. Elle ne vit point son maintien, elle n'entendit point sa voix.\n  Demans était séparé de Rose par un incommensurable espace de temps. Elle\n  ne se rendit pas compte de cette impression. Elle n'éprouvait rien, sinon l'im-\n  mensité du malheur qui planait, qui descendait de plus en plus, dont ils\n sentiraient bientôt l'attouchement tragique.\n     Elle rencontra Madame Laton, elle lui dit :\n     — Laissez-nous seuls !\n     Lorsque le prêtre quitta Zoé, la sœur de charité prévint les Aubrie ;\n     — Mademoiselle se repose. Elle est plus calme. Je vous appellerai quand\nelle se réveillera.\n    Victor découvrit dans ces paroles des indices de confiance. Il déraisonna.\n Il suivait des suppositions nombreuses, et plus certaines d'instant en instant.\nIl implora une approbation de ses méprises. Bientôt il se monta : Le décou-\nragement de Rose devait tenter Dieu ! II lui reprocha d'être faible. Il com-\npara la débilité de son âme aux vertus solides de Zoé. Paul l'obligea brus-\nquement à se taire. Victor comprit son ingratitude, il se couvrit le front de ses\nmains, puis il avança les bras vers Rose. Paul approchait. Tous les trois se\ntinrent embrassés.\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": "278                               DURENDAL\n\n\n    Avec le crépuscule, le calme renaquit sous le ciel. Le jardin redevint lumi-\nneux. Un rayon de soleil s'allongea dans la pièce où se trouvaient les Aubrie.\n Les arbres et les fleurs étaient rajeunis; les oiseaux gazouillèrent comme à\n l'aurore.\n    Paul souffrit du charme des choses; la tristesse de la mort s'agrandissait\n dans ce décor. Victor voulut deviner un présage parmi les nues pâles et\n bleues; sa foi se fortifiait dans l'épanchement de cette balsamique vesprée.\n Rose les avait quittés, elle s'obligeait à vaquer aux soins du ménage. Elle\ndonnait des ordres. Marie et Anna ne lui répondaient qu'en remuant la tête.\n La nécessité des besoins usuels, petites commandes, informations courantes,\ncalculs d'une maîtresse soucieuse d'économie, ces manifestations de l'exis-\ntence matérielle revêtaient une laideur blessante. Les pénibles contraintes\n auxquelles Rose se soumettait, parce que Zoé devait approuver cette con-\n duite I\n    La robe noire et la cornette de la religieuse s'agitèrent dans le cadre de la\n porte :\n    — Mademoiselle souffre moins. Il faudrait profiter de cette accalmie.\n    Victor était déjà monté. Il entretenait Zoé des transes qu'il avait endurées\net de ses espoirs qui se réalisaient. Il ne cessait de parler. Les reflets du\ncrépuscule rosissaient dans la chambre, une tiédeur entrait avec ces derniers\n rayonnements.\n    — ... Vous achèverez votre convalescence dans le jardin, chère Zoé. Et il\n montrait la croisée brillante. — Les journées de septembre sont les plus\nbelles; vous reprendrez, petit à petit, vos occupations...\n    Zoé se taisait. Une sensation de repos la pénétrait. Son visage s'imprégnait\nde sérénité. On eut dit qu'elle avait peur de faire un mouvement qui dissipe-\nrait cette quiétude. Elle tournait les yeux vers son frère, la tête droite au\nmilieu de l'oreiller. Elle se désintéressait des promesses de guérison...\n    En répondant d'une voix frêle, elle ne paraissait pas confirmer les paroles\n de Victor...\n    — Oui... Oui...\n    Un songe la portait plus loin que l'heure présente, au delà de ceux qui\n étaient à ses côtés.\n    Son regard devenait d'une extrême douceur, il touchait une vision enchan-\ntée. Tous crurent qu'elle allait sourire.\n    Ils prolongeaient, dans le silence, cet apaisement. La brune effaçait peu à\npeu les apparences, l'obscurité couvrit les murs; une lueur s'attardait à la\nfenêtre qui voyait le couchant.\n    La nuit entassait les ombres. Ils entendirent le graillonnement des bronches,\nle sifflet de la respiration saccadée, le bruit de forge. Le son strident et faux\nprécipitait de nouveau les alarmes. Rose allumait une veilleuse. Ils s'aperce-\nvaient vaguement à cette lumière tremblotante. Le même désespoir sans\nissue les confondit. Victor et Paul sanglotèrent dans un coin. Rose se tenait\ncourbée près de Zoé qui ne la reconnaissait plus. La religieuse prévint Anna.\nCelle-ci se hâta vers la demeure du médecin, avec la certitude qu'il arriverait\n pour la dernière fois.\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "                BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           279\n\n\n   La malade rentrait dans le délire. Victor et Paul s'étaient enfuis. Le méde-\ncin constata l'inaction des remèdes. Il ne devait plus qu'adoucir les souffrances\nde Zoé.\n   Rose avait bu toute l'épreuve. Elle était inerte devant la catastrophe. Sa\ndouleur atteignait le degré ultime, et paralysait ses perceptions.\n   Le jour se levait. Rose répétait machinalement :\n   — Nous ne devons pas oublier l'envoi des lettres de faire-part à nos deux\ncousins de Liége. Nous en adressons une au curé de Saint-Léon, qui est un\npeu notre parent...\n   Les mots devenaient vagues, elle baissait la tête, son menton s'enfonçait\ndans sa poitrine. La fatigue l'anéantit. Elle dormit.\n   Le soleil éblouissait maintenant cette chambre. On avait voulu fermer les\nrideaux. Zoé fit un geste. Elle désirait le grand soleil. Elle murmura le nom\nde Marguerite. Elle le répéta, en regardant Paul.\n   Il la devinait.\n   Les deux fiancés arrivèrent. Zoé les contempla; sa figure grise prit subite-\nment une intensité merveilleuse de tendresse. Un éclat surgit au fond de ses\nyeux caves. Devant elle, Marguerite s'auréolait. En ses cheveux blonds pal-\npitait la flamme du ciel d'été. Son attitude éplorée la drapait d'une grâce\nnouvelle.\n   — Un ange! balbutia Zoé, dans un ravissement.\n   Marguerite s'agenouilla. Paul, dominé par la majesté de la mort, pliait les\ngenoux. La dernière expression de cette vie qui finissait lui apportait, malgré\nson désespoir, un sentiment de suprême beauté. Zoé levait sa main vacillante,\ncomme pour bénir. Victor se maîtrisa, Victor embrassa pieusement cette\nmain. Rose inclinait sa face pâle sur le front de sa sœur.\n   Les lèvres de la mourante remuèrent. Elle voulait parler, elle essaya\nd'enlacer le visage qui touchait sa chair déjà froide. Ses yeux se révulsèrent.\n   Ses doigts agrippaient incessamment les couvertures du lit. Le mouvement\nmachinal se ralentissait peu à peu.\n   Tous étaient prosternés et priaient.\n   La sœur de charité tira les rideaux devant les fenêtres resplendissantes.\nDeux cierges grésillèrent.\n  Zoé tenait un crucifix entre ses mains jointes et rigides.\n\n\n                                     XVIII\n\n   La morte laisse une mémoire indélébile. Des paroles basses alourdissent\nle silence de la maison. On marche en étouffant le bruit des pas. Les esprits\nne s'évadent point de l'ambiance. Chacun s'enfonce dans la tristesse, gîte en\nsa peine, la nourrit de ses rêveries. A midi et le soir, autour de la table,\nVictor, Rose et Paul regardent une place inoccupée. Et les semaines fuient,\nmais Zoé est derrière toute pensée. Au jardin, s'ouvrent les dernières fleurs.\nElle avait fait semer ces asters violets... Ils vont les contempler, comme des\nplantes qui pousseraient sur une tombe. A l'heure où l'aînée avait coutume\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": "280                                DURENDAL\n\n\n\nde rentrer, après ses achats matinaux, parfois la sonnette retentit... Ils s'évi-\ntent, pour ne pas montrer la contraction de leurs visages. Marie et Anna\nexagèrent les difficultés du service, dans le regret des connaissances infinies\nde la disparue. Victor est allongé dans un fauteuil. Autour de lui s'épaissit la\nfumée de sa grosse pipe. Ce souvenir le rejoint bientôt... Zoé entrant, et\nreprochant à son frère l'usage immodéré du tabac... Le commandant dépose\nsa pipe, lui trouve un goût d'amertume. Ils éprouvent le malaise de ces réveils\nvides, lorsque le sommeil engourdit encore le cerveau, et que pourtant les\nyeux voient et que les oreilles entendent... Pendant les premiers moments du\nlever, ils n'avaient pas songé à leur deuil, et de cet oubli découle une souf-\nfrance. Les étrangers respectent la solitude des Aubrie.\n    Victor ne reçut que la visite de Monsieur Demans. Rose et Paul étaient\nsortis. Le jeune homme et sa tante se promenaient dans l'ancienne campagne\n romaine, où l'automne jetait déjà sa mélancolie. Des routes, des arbres, une\n éteule éventrée par la charrue, une cabane, faisaient accourir les pensées qui\n rappelaient la morte... Zoé aimait de passer par là... Zoé n'allait jamais plus\n loin que ce champ-ci... Un jour de pluie, Zoé s'était réfugiée dans cette mai-\n sonnette. Le paysan offrit une belle grappe de sa vigne... Paul et Rose\n remarquaient aujourd'hui les fruits d'ambre sous les feuilles vertes et jaunes ;\n le même paysan sortit...\n     Ils rebroussèrent chemin.\n     — Bonne tante, j'ai causé avec Marguerite... Nous avons résolu de différer\n notre mariage jusqu'à l'été prochain...\n     — C'est bien... cela!...\n     — Je disais à Marguerite que je terminerais mes études cette année... Je\n  travaillerai de toutes mes forces ! Marguerite accède à ma résolution.\n     — Et Zoé t'approuve !\n     — Oui... Le bonheur me paraissait trop facilement acquis... Il sera plus\n  mérité, maintenant...\n     Paul poursuivait en pensée les changements rapides qui poussèrent ses\n  sentiments vers sa conception présente de la vie... Depuis\" la mort de l'aînée,\n  Marguerite et son fiancé se resserraient dans l'affliction. Ils savouraient moins\n  les transports de passion, l'amour devenait gravement tendre, et leur sensi-\n  bilité profonde et fière. (Le jeune homme marche à côté de Rose, silencieuse\n  comme lui.) Paul comparait à cet aboutissement, ses premiers troubles. Il\n  n'avait pas cherché avec une curiosité prévenue, ce qui lui donna l'illusion\n  des tendresses. Un soir, c'était à sa sortie de pension, des prunelles auda-\n  cieuses éveillèrent ses ardeurs. Il avait cru au plaisir léger, à la caresse passa-\n  gère. L'instant fuyait sans qu'il eut pesé sur son cœur. D'autres instants\n  brillaient et s'éteignaient. Il ne les regrettait pas, mais il attendait le renou-\n  vellement de la courte joie. Un vide mina cette existence, après son retour\n  dans la petite ville. Le tourment des parents, leur muette inquiétude, le\n  besoin de s'épancher, sa nature primesautière, le ramenaient docilement aux\n   volontés de Zoé, qui manifestait la pensée et l'action commune des Aubrie.\n   La morte avait été sa bienfaitrice vigilante. C'est par elle qu'il écouta les per-\n  suasions d'une conscience satisfaite dans l'exercice de ses devoirs quotidiens.\n"}, {"page_pdf": 340, "texte": "                  BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                           281\n\n\n  Ce fut à cause de son énergie tranquille qu'il persévéra et découvrit enfin la\n durable félicité... Il évoqua la beauté, la bonté de la jeune fille, son union\n avec l'aimée dans la peine ou dans la joie.\n    — Marguerite souffre comme nous...\n    — Ne pensons qu'à Zoé! s'écria Rose. Dis-moi ce qu'elle faisait, répète\n ses conseils, rappelle-moi toujours son souvenir !\n    Elle avait le teint brûlant, elle marchait vite :\n    — Si l'un de nous oublie les enseignements de Zoé, il faut que les autres\n lui montrent le devoir, tel que la morte le comprenait !\n    Rose s'arrêta. Sous la contraction des sourcils, une résolution virile s'encas-\n trait dans son regard pâle :\n    — Oui, Paul! Je serai toujours fidèle à son ordre!\n    Ils se rapprochaient de Tiest. Elle s'apaisait.\n    Paul enveloppa Rose de ses assurances affectueuses; il prouva que l'aînée\n n'aurait pas toléré cette préoccupation exclusive de sa mémoire : Tous\n devaient reprendre confiance dans l'existence, et se soumettre chrétienne-\n ment...\n    Rose le laissa parler; elle parut le comprendre, lorsqu'ils rentrèrent.\n   — Accepter courageusement la volonté divine..., balbutia-t-elle.\n\n   Le commandant reconduisait jusqu'à la porte Monsieur Demans.\n   Rose passa devant eux, reconnut Demans, et s'enfuit...\n\n\n    Hier, le deuil était autour de Rose. Elle vivait dans l'affliction. Elle\n priait...\n    Un éclair déchira le deuil. Son affliction — tout à l'heure, quand Paul\n parla de Marguerite — tressaillit d'un émoi inconnu.\n    Elle fuyait cet émoi. Il la reprenait. Elle lui opposait la négation violente\n de sa pensée. L'idée se précisait, s'affirmait, impitoyable :\n    Puisque Zoé n'était plus là, Rose pourrait aimer librement Demans!\n    Et Rose venait de revoir Demans, et il ne lui faisait pas horreur...\n    Dans sa chambrette, elle s'arrêtait devant un miroir et se regardait, comme\nelle eut contemplé l'image d'une étrangère.\n    Elle chercha des diversions, l'idée s'imposa derechef. Elle pleura. Elle se\nrésigna, et crut à une tentation passagère. La possibilité et bientôt la certi-\ntude d'être heureuse, surmontait tous ses efforts à se dégager de l'obsession.\nAlors, elle supplia la morte et ne fut pas exaucée. Rose se réfugia auprès de\nson frère, et la pensée s'immisçait toujours en elle.\n    La journée devenait effarante. Une désolation renouvelée accompagna\ncette complaisance détestée.\n   Le lendemain ressemblait à la veille. Victor et Paul voyaient l'agitation de\nRose. Elle ne disait rien. Son corps s'affaiblissait. Ils crurent que la maladie\net le décès de Zoé avaient, enfin, vaincu son énergie physique. Ils voulurent\nrecourir aux offices du médecin. Elle refusa cette assistance.\n   Quand Anna vint l'avertir de la venue du vieil ami, elle s'emporta.\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": " 282                              DURENDAL\n\n\n    Ses irritations revêtaient, comme d'un masque, sa figure. Ses manières\n paraissaient contraintes dans le courroux.\n    La douleur troublait sa raison. Elle parlait, toute seule ; des mots heurtés,\n des expressions vagues et désespérées sortaient de ses lèvres sèches.\n    Rose eut l'intention d'avouer son angoisse. Elle comprit que cette recon-\n naissance l'exposerait à violer la volonté de sa sœur. Elle n'ignorait pas les\n sentiments de Paul, elle savait que Victor était faible. Et pourtant son cœur\n continuait de se martyriser dans la solitude. Elle pressentait le soulagement\n d'une parole qui n'aurait abouti qu'à se libérer du secret... Sa farouche résis-\n tance aux desseins de son imagination, l'éloignait même de son confesseur.\n Elle ne devait suivre aucun conseil qui serait contraire à son renoncement\nabsolu. Elle aurait pu faiblir. Et la honte possible de cette chute retrempa sa\n volonté.\n   Le temps passait. Les premiers froids balayaient les dernières tiédeurs\n d'automne. Rose avait repris les habitudes de sa charge. Elle recommença à\nvisiter les pauvres et voulut s'intéresser aux œuvres, comme par le passé. Rose\napparut, blême et voûtée, chez les misérables. Une pauvresse la plaignit et\nlui dit, brutalement, que la mort de Mademoiselle Zoé l'avait vieillie de dix\nans. Rose prit du réconfort dans ces paroles.\n   Des indigents la bénissaient. Ils étaient plus près de son cœur souffrant.\nElle rencontrait, dans l'exercice de sa charité, de grandes consolations. Elle\nse plut à comparer son anxiété aux tourments des pauvres. Jamais elle n'avait\ncompati aussi efficacement à toutes ces existences douloureuses.\n   Durant les réunions des Dames auxiliatrices, Rose oublia ses retenues,\nperdit ses timidités, et excita les zèles.\n   Elle redevint, près de Victor et de Paul, une âme dévouée, un esprit\nrésolu, une femme qui devait remplacer l'autre et suivre avec persévérance un\ngrand exemple.\n   Ils retrouvèrent tous un peu de calme.\n   Rose fut naïve et admirable, en se coiffant d'un bonnet qui cachait sa che-\nvelure blonde. Le bonnet vieillot accentua l'expression candide de son\nvisage. Elle portait toute la journée une casaque ample ; les lignes de son cor-\nsage se noyaient dans le flottement de l'étoffe noire.\n   Victor la questionna, et elle dit, essayant de sourire :\n   — Je veux vous imposer le respect dû à mon âge...\n   Cette fois, Paul crut l'avoir comprise.\n\n   Le jeune homme découvrit jadis l'inclination discrète de Demans, il avait\najouté foi aux sentiments réciproques de Rose. La surprise de Paul, quand\nelle lui imposa le silence, laissa subsister des doutes dans sa pensée. Une\ngénérosité l'empêchait de deviner la contrainte à laquelle Zoé les con-\ndamnait.\n   Il hésita. Il s'était tourné autrefois vers diverses suppositions, sans décou-\nvrir la vérité.\n   Pourquoi Rose fuyait-elle la présence de Demans? Pourquoi cette fille\npieuse, qui ornait la vertu d'un léger charme profane, abandonnait-elle la\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": "                 BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                          283\n\n\n jolie simplicité de sa parure ? Pourquoi se montrait-elle satisfaite, lorsqu'on\n remarquait ce changement ?\n     Paul éclaircissait maintenant sa conduite récente, et répondait aux interro-\n gations. Rose voulait se tromper elle-même. Une pudeur excessive l'empê-\n chait, après le décès, de se remémorer l'ami. Elle espérait éloigner celui-ci\n par sa renonciation visible à toute jouissance. Elle voulait, moyennant son\n apparence désabusée, le forcer à l'oubli. Qu'il la trouvât laide, assurément\n elle le souhaitait. Et néanmoins Paul était certain, aujourd'hui, que ces tour-\n ments qui l'avaient presque anéantie, venaient d'un passé encore rempli\n d'espoir et de désirs confus. Sa souffrance égalait le sacrifice. Il ne discerna\n pas les motifs de son silence antérieur. Depuis des années, elle aurait pu,\n songeait-il, confesser ses sentiments Mais, Zoé morte, il se convainquait de\n l'héroïsme obscur de la sainte fille, de son scrupule qui nourrissait son déta-\n chement. Elle refusait de mêler une nouvelle affection à celle qui était vouée\n aux survivants.\n     Paul se troublait de tant d'abnégation. Et Marguerite connut le même\n trouble.\n     Les yeux veloutés de la fiancée s'étonnèrent d'abord, son cœur s'enfla. Elle\nse jeta dans les bras de l'aimé. Paul lui avait tout confié, et demandait son\nconseil. Une joie brilla bientôt dans le regard de Marguerite ; elle voyait dans\nles yeux de Paul la réponse attendue.\n    Tous deux savourèrent une heure intense de pureté passionnée. Ils senti-\nrent que l'amour devait être éternel.\n    Marguerite revint chez sa mère. Elle emportait une vision touchante.\n    La désillusion blessa aussitôt son innocente jeunesse. D'une voix rogue,\nMadame Laton, mise au courant de l'aventure, blâmait d'aussi ridicules\namants :\n    — Ma fille, vous êtes une petite sotte. Vos idées n'ont pas le sens Commun.\nJamais Rose n'a songé à cette folie, et s'il en était autrement je saurais y\nremédier !\n    Et elle se hâta de prévenir le commandant.\n    Victor était ahuri :\n    — Mais je n'ai rien, rien remarqué!\n    — Votre perspicacité a été mise en défaut. Enfin, vous voilà prévenu !\n    — Demans lui faisait sa cour! C'est incroyable...\n    — J'espère, tout d'abord, que vous éviterez les visites compromettantes de\nce monsieur.\n    Victor se rembrunit. Il protesta :\n    — Je ne froisserai pas un ami aussi fidèle !\n    — Nous trouverons ensemble un prétexte. Nous lui ferons comprendre\npoliment que vous ne tenez plus à sa société.\n    Maintenant, la figure d'Aubrie s'épanouissait. Ses yeux frétillèrent :\n    — Sacré Demans ! sacré Demans !\n    Il criait. Sa face narquoise touchait presque le visage bouffi de Madame\nLaton. Elle fit un pas en arrière, tant le rire qui sortait de la bouche large\nouverte du commandant avait d'impétuosité.\n"}, {"page_pdf": 343, "texte": " 284                              DURENDAL\n\n\n   Marie se montra dans le chambranle de. la porté. La cuisinière se formali-\nsait de cette joie inopinée entre les vieilles murailles mélancoliques.\n   Madame Laton considérait Aubrie, décontenancée...\n   Il monologua :\n   — Le coquin m'aurait trompé, et Rose l'aimerait ?... Eh bien... Ce serait\ncharmant, charmant, en vérité ! Madame Laton, regardez-moi : vous voyez\nun homme heureux !\n   Et, tout à coup, un peu triste :\n   — Ah! pourquoi Zoé est-elle morte!...\n   — Du vivant de votre sœur, vous n'auriez osé...\n   Il l'interrompit gravement :\n   — Ne préjugez pas les sentiments de Zoé. Elle était juste, elle était\nbonne !\n   Il se tut. Une incertitude le rendit hésitant. Il tordit ses moustaches, il\npassa les doigts dans ses cheveux :\n   — Je veux voir Paul !\n  Et il abandonna Madame Laton à ses réflexions ennuyées.\n   Marie, la cuisinière, s'approchait d'elle :\n   — Je n'ai pas très bien compris...\n   Madame Laton l'accabla d'un regard méprisant. Puis, suffoquée, une houle\nlevant sa poitrine, elle sortit pesamment.\n\n\n                                      XIX\n\n\n   Mademoiselle Rose visita les pauvres ce matin.\n   Elle examine le registre de compte des Dames de la Miséricorde. Elle\nprend quelques notes. Elle a constaté que la trésorière négligeait sa besogne,\net elle se promet de lui en faire l'observation.\n   — Tante Rose ! tante Rose ! Venez vous mettre à table !\n   Paul l'appelle pour la seconde fois, mais elle veut vite contrôler la déclara-\ntion d'un indigent qui affirmait, tantôt, n'avoir jamais été secouru par les\nŒuvres.\n   Sa ponctualité, la fermeté de sa direction étonnent les sociétaires.\nAuxiliatrices et zélatrices la trouvaient jadis tatillonne et encline à ne suivre\nque les idées des autres.\n   Tout en descendant l'escalier, elle feuillette un livret de renseignements.\n   Dans la petite chambre, où elle pénètre sans lever les yeux, Rose sent sou-\ndain qu'on l'attire.\n   Marguerite et Paul sont à ses côtés et la conduisent...\n   Rose regarde devant elle... les paupières papillotantes...\n   Brusquement elle repousse les jeunes gens, et recule.\n   Elle s'est assise.\n   Rose ne regarde pas Demans, mais elle aperçoit des visages engageants et\némus...\n"}, {"page_pdf": 344, "texte": "               BONNES GENS DANS LEUR PETITE VILLE                        285\n\n\n  — Rose, je vous aime depuis bien longtemps... dit l'ami.\n  Il a préparé des phrases, il ne retrouve plus que ce simple aveu tremblant.\n  Elle se détourne, elle va vers la fenêtre, elle contemple le ciel. Sa têle\ndodine...\n  Alors, là-haut, elle dut voir l'autre, la morte, qui lui faisait un signe.\n  Car Rose s'avança, Rose mit sa main dans la main de Demans.\n  Et les vieux amoureux rapprochèrent leurs visages et pleurèrent douce-\nment.\n\n                                                         GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": "        ASSISE. — VUE DES ÉGLISES DE SAINT-RUFIN ET DE SAINTE-CLAIRE\n\n\n\n\n            À propos des \" fioretti „\n\n   Les lecteurs de cette revue ont beaucoup entendu parler de saint F r a n -\nçois ; pas trop, nous l'espérons, et que les choses que nous leur en avons\ndites avaient, sinon le mérite de l'éloquence, au moins celui de la joie et\nd'une contagieuse admiration. Mieux encore, d'ailleurs, ils ont pu le suivre et\nl'écouter lui-même à la Vernia, dans sa vie évangélique errante et jusqu'au\nchevet de son lit mortuaire; connaître sa pensée et son enseignement d a n s\nl'excès de la simplicité de frère Junipère ; dans la doctrine et les actes forts\net droits de frère Egide.\n   E t voici encore des livres sur le poverello — anciens? — nouveaux? — n o n ,\néternels!... Il prédisait, u n jour, que le temps viendrait où les livres inutiles\nseraient jetés dans les lieux obscurs et cachés. Ces livres-ci, (1) ou, plutôt, ce\n\n\n  (1) ACTUS BEATI FRANCISCI ET SOCIORUM EJUS, edidit PAUL SABATIER. Un\nvol. in-8°. Paris, Fischbacher.\n  FLORETUM S. FRANCISCI ASSISIENSIS, edidit PAUL SABATIER. Un vol in-12.\nParis, Fischbacher.\n  FIORETTI DE SAINT FRANÇOIS, traduction par le BARON CHAULIN. Un vol.\nin-12. Paris, Poussielgue.\n"}, {"page_pdf": 346, "texte": "                              A PROPOS DES FIORETTI                                      287\n\n\nlivre ci, puisqu'il ne s'agit toujours q u e des Fioretti, n'est pas de ceux qu'attein-\nd r o n t cette malédiction: car il n'est pas utile, mais indispensable et, portant\nsa lumière avec lui, il ne redoute pas l'obscurité.\n    L a simplicité y est héroïque et belle ; elle enveloppe tous les gestes du\nsaint c o m m e d'une robe rayonnante de candeur. U n e volonté persévérante s'y\ndéploie pour la surélévation de soi-même; u n effort tellement intime et\nsecret q u e rien n'en transparaît dans les actes et dans les paroles, aussi har-\nmonieux et aussi p u i s q u e les paysages qui en sont le théâtre.\" Quelle âme\nd'artiste, de savant, de poète — quelle â m e d'homme, écoutant chanter en\nelle, c o m m e u n e source ardente et claire, les strophes de cette chanson de\ngeste, de ce Geste d e la grâce et de la pauvreté, ne se sentira émue jusque\ndans ses profondeurs, rajeunie, renouvelée, mise tout à coup en présence\nd'un idéal supérieur à tous les idéals, parce qu'il est s p o n t a n é ; d'un art plus\npuissant que tous les arts, parce qu'il ignore ses propres moyens ; d'une élo-\nquence sans équivalent que dans l'Evangile ou l'Imitation, parce que dans\nles beaux yeux, profonds et tendres, qu'elle fixe sur vous, le mystère réside\nde toutes les persuasions : — la foi, u n e foi qui pénètre et darde comme une\nflamme.\n    M. Sabatier, d o n t on pourrait dire qu'il a fait de saint François, non seule-\nment le but, mais l'habitude heureuse et l'amour spirituel de sa vie, publie\naujourd'hui l'original latin des Fioretti, d a n s le dessein « de permettre de lire\net de savourer partout ce chef-d'œuvre dont la connaissance semblait jusqu'ici\nréservée, hors de l'Italie, à u n petit n o m b r e de personnes ».\n   La valeur religieuse des Fioretti, dit le savant historien dans sa préface, n'est pas moins\ngrande que leur beauté artistique et que leur importance historiqne. La plupart des\nlégendes pourraient se résumer en disant : « Ce saint a eu toutes les vertus, il a fait beau-\ncoup de miracles, recourons à sa protection ». Les Fioretti, au contraire, sont une source\ninépuisable de réflexions. C'est un livre qui fait penser. A cet égard, il y a quelques\nanalogies entre lui et l'Imitation; mais le livre de « l'internelle consolation » est fait\npour une élite : l'enfant, le paysan, l'ouvrier, ceux qui ne sont pas du tout habitués à\ns'examiner, ne le comprennent point. Dans les Fioretti, la pensée n'a pas ce tour monas-\ntique. C'est une fleur qui s'épanouit librement au grand soleil du bon Dieu.\n\n   L ' a p p a r i t i o n d u Floretum a déjà obtenu ce succès, que Björne Bjornson\ns'est mis i m m é d i a t e m e n t à l'ouvrage pour doter sa patrie d'une traduction de\ncette œuvre inégalable.\n   Il n'est, sans doute, personne, quelles que soient ses opinions religieuses\nou philosophiques, qui puisse ne s'applaudir point de voir se multiplier sous\ntoutes les formes et d a n s tous les langages les éditions de ce livre, afin qu'il\nrépande toujours, en de nouveaux milieux, ses semences de bonne volonté\nforte et de beauté délicate et ingénue. N o u s avons essayé nous-même, les\nlecteurs du Durendal le savent, de nous faire le colporteur, indigne, mais dili-\ngent, de saint F r a n ç o i s , p a r la publication d'une version française des\nFioretti (1), faite de m a i n d'ouvrier malhabile, peut-être, mais probe et fana-\n\n\n (1) On peut se procurer les Fioretti chez notre éditeur, M. Ch. Bulens, 75, rue Terre-\nNeuve. L'ouvrage comporte deux volumes grand in 8°, à fr. 2.50 pièce : les Fioretti pro-\n"}, {"page_pdf": 347, "texte": "288                                 DURENDAL\n\n\n\ntiquement attaché au modèle qu'il tentait de reproduire. Tout imparfait qu'il\nsoit, ce travail a rencontré la faveur du public, tellement qu'elle nous a\nencouragé à tenter une traduction de la Légende des trois compagnons, qui paraî-\ntra prochainement chez l'éditeur Lamertin.\n   La seule traduction française complète des Fioretti, qui, en dehors de la\nnôtre, subsistât en librairie, était celle de l'abbé Riche, très exacte quant au\nfond, mais émoussée et peu soucieuse de conserver au chef-d'œuvre de frère\nHugolin son allure originelle, ce dessin si précis et si pur, cette naïveté efflo-\nrescente de la pensée et de l'expression, qui font partie inhérente et néces-\nsaire de son charme. La version de l'abbé Riche donne la même impression\nque l'on ressent devant cette Adoration des mages, des Uffizi, dont Botticelli\na tracé l'esquisse et qui a été mise en couleur par un peintre duXVIIesiècle :\nla scène est telle que Sandro l'avait imaginée, les personnages ont gardé la\ndisposition qu'il leur avait donnée, mais une grâce fade est répandue sur\ntoute la toile, et les visages expressifs et fins, les physionomies enivrées des\nbeaux anges aux yeux pleins de ciel et de flamme, ont disparu sous un masque\nuniforme de douceâtre béatitude...\n   M. le baron Chaulin vient de faire paraître, chez Poussielgue, une autre\ntraduction des Fioretti, élégante et fidèle qui, sans être d'une littéralité abso-\nlue, a su préserver, avec beaucoup de tact, l'extraordinaire et délicieuse fraî-\ncheur du texte. Si nous pouvions formuler un vœu, ce serait celui de voir cet\nexcellent travail complété, lors de sa probable réimpression, par quelques\nnotes, nécessaires, semble-t-il, à la parfaite compréhension du récit.\n   A l'exemple d'Amoni, dont il adopte la version, M. Chaulin a intercalé\ndans les Fioretti la relation de la donation de Sainte-Marie de la Portiuncule\nà saint François par les Bénédictins et celle de la démarche du poverello\nauprès d'Honorius III, au sujet de l'Indulgence, que le Spéculum perfectionis\net le Tractatus, de Bartholi, contiennent également dans une teneur\nmoins abrégée. Sous le titre: Additions tirées du manuscrit de Florence (?), il\nreproduit la lettre de frère Masseo racontant les adieux de saint François à la\nVernia, d'une authenticité plus que probable, mais dont il n'existe point de\ntrace remontant au delà du XVIIIe siècle (SABATIER, Spec. prof., p. 303); par\ncontre, il néglige, nous ignorons pourquoi, les deux chapitres : Comment\nsaint François apparut à frire Léon et Comment frire Léon vit une terrible vision en\nsonge, ajoutés à toutes les éditions usuelles.\n\n\n                                         * *\n\n  Les Fioretti et les Actus mêmes ne constituent qu'une partie d'un recueil\nplus considérable composé, selon toute vraisemblance, par le frère Hugolin,\nde Monte-Giorgio, entre 1322 et 1328.\n   Il se pourrait donc que le pieux annaliste eût entamé son travail au plus\n\n\n prement dits et les Appendices (Considérations sur les stigmates; vies de frère Junipère\n- et de frère Egide), ce dernier avec dix illustrations d'après les fresques d'Assise.\n"}, {"page_pdf": 348, "texte": "                          A PROPOS DES FIORETTI                             289\n\n\n tôt l'année de la mort de l'un de ses héros préférés, frère Jacques de la\n Massa, celui-là même qui lui transmit le récit, recueilli par lui de la bouche\nde frère Léon, du voyage de saint François à la Vernia.\n    Le chroniqueur des Actus se réfère aux souvenirs et aux paroles des pre-\nmiers compagnons du poverello, Léon et Egide, ou des disciples immédiats de\nceux-ci, les spirituels de la seconde génération franciscaine : Jacques de la\n Massa; Conrad d'Offida; Jacques de Fallerone; Jean de la Vernia, habitants\nde ces couvents sylvestres de la Marche d'Ancône, de ces ermitages érigés\nsur quelque versant des Apennins ; fidèles de la Règle primitive ; légataires\nde Léon, de Masseo, d'Egide, de ce frère Jean, « compagnon de frère Egide »,\ncité en témoignage par les Fioretti et dont les trois compagnons, déjà, invo-\nquaient l'autorité.\n    M. Sabatier, dans une rapide analyse critique des Fioretti, marque fort jus-\ntement l'impression de réalité décroissante, si l'on peut dire, que l'on ressent\nà mesure que l'on dépasse les chapitres consacrés aux temps originels de\nl'Ordre. François, Claire, Bernard, Léon nous apparaissent, dans les pre-\nmières pages de l'œuvre, en pleine lumière; c'est la vie même, expressive et\nsavoureuse; le grand charme simple des paroles et des actes; mais, lorsque\nnous venons à la seconde moitié de l'ouvrage, aux récits relatifs aux frères\nde la Marche, les traits s'atténuent; les physionomies perdent leurs particu-\nlarités, prennent on ne sait quel rayonnement uniforme. Ce ne sont plus des\nfigures caractérisées, espiègles ou puériles comme celle de frère Léon;\ndoucement narquoises, comme celle de Masseo; hautaines et opiniâtres\ncomme celle d'Elie. Elles se meuvent dans une atmosphère de visions et\nd'extase, et les lueurs du Paradis dont elles sont d'avance nimbées effacent\nleur individualité, la noient dans l'irradiation de leur auréole.\n   Cependant, il serait surprenant que frère Hugolin nous eût conté avec plus\nd'exactitude les temps primitifs de l'Ordre, à lui connus par ouï-dire, que les\nfaits contemporains dont il avait fréquenté les acteurs et les témoins. Mais,\nen vérité, peut-être, le coloris différent dont se revêtent, à nos yeux, les deux\nparties des Fioretti répond-il précisément à la réalité et met-il dans son jour\njuste l'existence toute d'action, d'initiative, de conquête spirituelle de saint\nFrançois et de ses premiers adeptes et celle, toute enclose, repoussée du siècle\npar la persécution et se réfugiant dans la méditation, la prière et les ravisse-\nments de la grâce, des ermites des Marches ?...\n\n    Bien que composés, pour la plupart, des mêmes éléments, chacun des\nnombreux manuscrits franciscains conservés par les couvents de l'Ordre ouïes\nbibliothèques publiques constitue, en quelque sorte, une œuvre originale par\nla façon dont, selon les documents plus anciens dont il disposait, et, surtout\nles préférences de sa dévotion, le compilateur a ordonné sa « matière ».\n   Quelquefois, il semble que le scribe ait été guidé par l'ambition de tenter\nune sélection parmi la masse accumulée des légendes; de former une antho-\nlogie, un florilège, « comme — pour parler avec les trois compagnons — en une\nprairie charmante, on choisit quelques fleurs plus belles ». Plus fréquemment,\nl'intention, seule, paraît l'avoir poussé d'accumuler pêle-mêle les écrits com-\nplets ou fragmentaires de toute provenance qu'il a pu se procurer.\n"}, {"page_pdf": 349, "texte": "290                              DURENDAL\n\n\n\n   Le texte des Adus, publié par M. Sabatier, est précédé d'un inventaire et\nd'une analyse approfondie de tous les manuscrits qui contiennent l'œuvre de\nfrère Hugolin.\n   A l'exception d'un seul, les cinquante-trois chapitres des Fioretti trouvent\nici leur original latin; par contre, vingt-deux des chapitres des Adus n'ont\npoint passé dans les Fioretti ; la substance de certains d'entre eux se découvre\ndans les Considérations sur les stigmates, amalgamée avec des récits empruntés à\ndes sources différentes; d'aulres semblent eux-mêmes comme un état plus\ndéveloppé de la version de faits rapportés par le Spéculum perfertionis ou les\nTrois compagnons.\n   On dirait l'écho, répercuté et amplifié, des souvenirs anciens au sujet des\ntribulations de l'Ordre ou des pérégrinations en terre étrangère des frères,\nenvoyés, deux à deux, par François, pour « convertir le monde à pénitence ».\nLes dissentiments et la jalousie qui, à certaines époques, désunirent les Fran-\nciscains et les Dominicains, ont, également, laissé des vestiges en ces pages :\nle chroniqueur nous y montre un frère prêcheur incrédule aux stigmates et\nun autre tourmenté de doutes sur la virginité de Marie, et confondus, l'un et\nl'autre, par un miracle.\n   Quelques épisodes, aussi, ont trait à frère Egide et aux frères de la Marche;\nen d'autres, que la tradition séculaire, ni l'art n'ont retouchés pour les\naffaiblir en les embellissant, c'est François lui-même qui nous réapparaît,\navec ses paroles d'une doctrine si énergique et si lumineuse : — « Dépouille\nl'autel de la Vierge et enlèves-en les ornements, lorsque tu ne pourras, d'une\nautre façon, venir en aide aux indigents, dit-il, par exemple, à un novice.\nCrois bien que la Mère de Dieu préfère qu'on \"observe l'Evangile du Fils et\nqu'on dépouille son autel, plutôt que de voir son autel orné et son fils mé-\nprisé ».\n   Mais l'auréole du saint grandit dans le recul des années; sa figure présente\net familière s'est apâlie dans les ombres de l'éloignement et on n'aperçoit\nplus d'elle que le rayonnement dont elle est entourée. C'était un homme qui\npassait parmi les hommes, et Jeur parlait, vivait et souffrait au milieu d'eux :\non l'aimait, on l'écoutait, on le suivait — à présent, on l'invoque. Les belles\nhistoires édifiantes de ses prédications, de ses exemples, de ses paroles excel-\nlentes, de la puissance de sa prière, ont enchanté la pensée de générations de\nmoines et de fidèles; et la dévotion reconnaissante, le pieux enthousiasme et\ncette propension de notre imagination à magnifier de merveilleux les actes\nles plus simples des grands et des personnages illustres, font que, à la fin,\nchaque mot du héros sanctifié porte des fruits de prophétie, chacune de ses\ndémarches s'épanouit en végétations miraculeuses.\n   De même que ces architectes qui faisaient courir l'efflorescence touffue et\nle symbolisme végétal du gothique sur la sévérité de l'appareil primaire de\nnos cathédrales, les copistes successifs ont ajouté, peu à peu, à la beauté\nrobuste et nue du texte original ; se sont plus, dans leur ferveur naïve, à le\nrubriquer de flamboyantes initiales, à y intercaler la glose éclatante de leurs\nenluminures.\n   Et l'on conçoit quelle étude féconde deviendrait possible, si l'on pouvait\n"}, {"page_pdf": 350, "texte": "                          A PROPOS DES FIORETTI                             29I\n\n\njalonner, en quelque sorte, avec précision, les étapes d'un récit hagiogra-\nphique; surprendre la légende à chaque phase de son évolution, depuis la\nrelation contemporaine jusqu'à la délicieuse page dorée où la réalité apparaît,\ntransfigurée par l'admiration qu'elle a suscitée, comme une antique statue\nvénérée par les ex-voto précieux dont l'amour et la gratitude l'ont couverte...\nMais, pour l'histoire franciscaine, ce vœu n'est-il pas presque superflu? et de\nnouvelles découvertes feront-elles autre chose que de vérifier les inductions\nsagaces de Thode, du D r Lempp, des RR. P P . Marcellino da Civezza et\nTeofilo Domenichelli ; de toute l'œuvre, enfin, où M. Sabatier a su unir à la\nméthode précise et minutieuse du savant, la sensibilité de l'artiste et l'enthou-\nsiasme grave du philosophe?...\n\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 351, "texte": "                                                                    (Cliché Alexandre)\n                               PAYSAGE DU L I T T O R A I ,\n                                      (V. GILSOUL)\n\n\n\n\n         Chronique artistique du Mois\n\n     L e S a l o n d e s B e a u x - A r t s . — Voici le dernier Salon de l'année;\net je l'aime d'être le dernier, d'étaler ses tableaux à l'extrémité de la cimaise\nqui, depuis le début de l'hiver, reçoit chaque mois une « allonge » d'oeuvres\nattrayantes — et redoutables !...\n    Il y a dans l'air, cependant, un charme de tiédeur, des aromes qui s'éva-\nporent; les rayons filtrés du soleil charmant sont remplis de conseils de flâne\net de somnolente rêverie, avec un livre qu'on ne lit pas, dans les bois renou-\nvelés... Hélas I c'est l'inutile printemps — les campagnes du critique sont\nencadrées de moulures dorées; et ses arbres, ses ruisseaux et ses horizons sont\nsur toile, enfermés dans des salles, accrochés à des murailles, et ils veulent\nque l'on parle d'eux... Cependant il n'y a pas loin du porche sombre du Musée\nau tram du Bois ! Mais, peut-être que sur la route se dresserait, avec le geste\nréprobatoire du Destin, l'abbé Moeller, impitoyable et excellent !...\n\n                                           *\n\n   L'exposition de la Société des Beaux-Arts compte, avec celle de la Libre\nEsthétique, parmi les plus importantes que chaque année nous ramène Et\nl'on pourrait dire qu'elles se complètent l'une l'autre par la spécialité, si l'on\npeut dire, qu'elles assument, celle-ci de nous initier aux tendances novatrices\nles plus récentes; celle-là, en réunissant, pour notre éducation artistique, de\nbeaux choix d'oeuvres de maîtres disparus.\n   L'an passé, la Société des Beaux-Arts exhibait ainsi une belle collection\n"}, {"page_pdf": 352, "texte": "               (Cliché A Onze   Kunst)\n\nS E U L E AU MONDE\n   (HENRY LUYTEN)\n"}, {"page_pdf": 353, "texte": ""}, {"page_pdf": 354, "texte": "                     CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                          293\n\n\n  d'ouvrages de Charles Degroux ; cette fois, c'est Hippolyte Boulenger, dont\n  elle est parvenue à rassembler un nombre considérable de toiles, où l'on peut\n  étudier, sous tous ses aspects, l'art savoureux et vibrant, du maître de Ter-\n  vueren. Parmi les plus belles de ces pages, citons Héron sur la neige; l'Etude,\n  n° 13, paysage fluide d'eaux et de bois sous un ciel dont les nuées se décom-\n posent; l'Aube; le Paysage, n° 28, crépuscule noir et pourpré, d'une grande\n impression calme et triste, etc.\n     L'exposition compte, encore, à titre pour ainsi dire rétrospectif, des cadres\n de Corot, Courbet, Daumier, Meissonier, Joseph Stevens, sans intérêt réel\n et qui ne marquent qu'au catalogue. De Gustave Moreau, une Etude de pay-\n sage et un Saint Sébastien, diapré; trop; et qui fait contraste avec l'Hiver voi-\n sin, de Puvis de Chavannes, grande majesté simple de la neige, des arbres\n dépouillés et de la lisière sombre des bois sous le rose vespéral du ciel.\n     Léon Frédéric est représenté par un tryptique, un Paysage des Flandres,\n d'une belle couleur franche, d'une inspiration ample et saine; Victor Gilsoul,\n par un site de Meuse et un Paysage du littoral, plein de relief et d'éclat,\n avec son horizon de dunes illuminées, ses chaussées d'arbres robustes et cour-\n bés par l'effort continu des vents dominants, toute la beauté forte de la terre\n de Flandre sous les nuées noires et déchirées d'un orage finissant, entre les-\n quelles le soleil lance des gerbes de rayons. Parmi les paysages, notons encore\n le Pont de Sèvres, de M. Lépine; le Chant du soir, de M. H . Luyten, fin de jour\n délicate et mélancolique, sur une étendue de pays, dans le déclin jaune et\n violet de la lumière, et, du même peintre, la Veuve et Seule au monde, d'un faire\nhabile, d'un sentiment pathétique. M. Maris a un joli Ruisseau; MM. Mathieu\n et Van Doren, d'attachants sites de dunes; M. Renoir, les Côtes de Guemesey,\n brillantes; M. Rosseels, de superbes impressions, A Bloemenschot et Mois de\nmars; MM. Stacquet et Uytterschaut, chacun une série d'oeuvres dignes du\ntalent réputé de ces excellents artistes; de ce dernier, signalons, surtout,\nHiver (premières neiges), d'une pâte vibrante et fluide, magnifique. M. Verhey-\nden expose un Portrait, d'un faire simple et d'un bel accent, et une Crique au\nbord de l'Escaut; M. Ziem, de belles images italiennes ou orientales : une\néblouissante S. Maria della Salute.\n    Beaucoup de portraits : Monsieur Louis Bisschofsheim, par Léon Bonnat,\nun gosse postiche, figé de peur de déranger sa chevelure fignolée comme\nune pièce montée ; le fantomal Charles Morice, de Carrière ; l'attirante\nMme Cartier, de Dagnan-Bouveret ; deux Portraits, remplis d e fortes et pré-\ncieuses qualités, mais un peu durs, de M. de Lalaing. De Claude Monet, dont\nil faut voir aussi les délicieux Coquelicots, un grand portrait en pied de\nMme Monet, puissant et discret.\n    M. Jean Robie possède un bien beau jardin; la Pasquecia de M. Smits est\nsingulière ; le prix du Salon a été décerné à la Célèbre dentellière malinoise de\nM. Struys, une toile d'une éclatante et savoureuse venue.\n    N'oublions pas de marquer les intéressantes pages de M. Ricard, le Modèle\nde M. Besnard et les Degas, le réalisme du factice. Et pour finir, la série :\n 'Ame des choses, les surprenantes notations de Mellery, d'un pinceau si simple\net si minutieux, et qui semble fixer, en même temps que les lignes et les cou-\n"}, {"page_pdf": 355, "texte": "294                                    DURENDAL\n\n\n\nleurs des monuments et des pierres, le rayonnement des siècles et des souve-\nnirs qui émane d'eux (S. Marco ; Convento di S. Benedetto à Subiaco) ; tout ce que\n                                          le temps leur a pris et tout ce qu'il\n                                          leur a d o n n é . N'a-t-il pas la b e a u t é\n                                          pénétrante et sereine d ' u n e prière\n                                          cet admirable Béguinage, dont les\n                                          petites maisons, les arbres et les\n                                          lentes béguines nous apparaissent\n                                          au delà d u porche, sous la voûte\n                                          duquel une dévote, inclinée devant\n                                          le Christ, fait oraison ?\n                                              M. de T o m b a y expose u n e ner-\n                                          veuse figure d'Enfant offrant à boire.\n                                          Les bustes du Roi et de la R e i n e ,\n                                          par M. Vinçotte, compteront p a r m i\n                                          les meilleures œuvres du maître\n                                          sculpteur : il a saisi et r e n d u , avec\n                                          un art perspicace et subtil, la phy-\n                                          sionomie soucieuse et souveraine\n                                          de Léopold I I , ce masque de domi-\n                                          nateur avec ses yeux aigus et scru-\n                                          tateurs, comme aussi la figure de\n                                           Marie-Henriette, si fière et si noble,\n                                           sur laquelle semble é p a n d u e u n e\n                                           invisible lueur de sérénité religieuse.\n                                                                       ARNOLD G O F F I N .\n\n\n                                                    L'Exposition Franz Cour-\n                                                   t e n s . — F r a n z Courtens continue\n                                                   glorieusement, p u i s s a m m e n t et sim-\n                             (Cliché Alexandre)\n                                                   plement la tradition de peinture\n           BUSTE DU ROI                  flamande.             J e u n e encore, son œuvre\n            (T. VINÇOTTE)                          est énorme. U n e partie importante\n                                                   de ses toiles, exposée au Cercle\nartistique, affirme par sa beauté profonde un des tempéraments les plus\nriches et les plus sains que la Belgique moderne connaisse. J e n e passerai\npas en revue ces tableaux, pas plus que je n'essayerai de transposer e n\nprose l'impression d'art qu'ils firent jaillir en moi. J e voudrais u n i q u e m e n t\ntâcher de dégager à traits rapides ce qui me paraît caractéristique d a n s le\ntalent du peintre.\n    Il me semble q u ' u n peintre doit commencer par \" absorber \" en son â m e le\nmorceau de nature que la toile attend. L à , dans la méditation, il le peint à\nl'avance, tout éclatant de beauté, aux parois vibrantes de son cerveau. P u i s ,\nil s'attaque à la toile, regarde et observe autant au dedans qu'au dehors de\nlui. Et, tout en observant minutieusement la N a t u r e , il l'adapte respectueu-\n"}, {"page_pdf": 356, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                           295\n\n\nsement à son rêve. Il combine la vision idéaliste à l'exécution réaliste, et de\nl'harmonie de ces deux éléments s'élève le chef-d'œuvre. Un artiste vrai doit\nsavoir autant fermer les yeux que les ouvrir. Il n'imite pas, il interprèle.\nNous mêlons de notre âme aux choses qui n'en ont pas, et la Peinture n'est,\nen somme, que la Nature reprise par l'homme et continuée, et augmentée —\nquand ce n'est pas quelque gâcheur qui la diminue! — du frisson de\nson rêve.\n    Tout peintre comme tout musicien, sculpteur, ou écrivain, synthétise donc\nforcément en lui une dualité dont les deux personnes sont le conceptionniste,\nc'est-à-dire l'être cérébral, émotif et penseur, le chercheur qui trouve et pré-\npare, et le peintre proprement dit, l'homme de métier. Ces deux êtres con-\nfondus en une même personnalité, correspondent aux idées d'invention et\nd'exécution.\n    L'exécution, chez Courtens, est d'une habileté et d'une puissance surpre-\nnantes. Je ne pense pas qu'on' puisse imaginer des tableaux d'une « pâte »\nplus robuste et fine tout ensemble, d'une virtuosité plus lumineusement\nréaliste, d'une plus souple fermeté de couleur que les siens. Il faudrait citer\nune par une ces toiles d'inspiration si variée, mais d'un « faire »\ntoujours identiquement parfait. Voici une Tonte de moutons... un coin\nd'étable, un fond de paysage flamand, deux personnages encadrés de mou-\ntons, et tout cela exultant calmement, si je puis dire, dans le splendide ruis-\nsellement d'un soleil de juillet. Voici des éclairages larges, des paysages au\nrepos dans la quiétude du jour: Matin, Wesen « Matin », d'une fraîcheur\n divine où éclate la grasse poésie saine des Flandres. Ici, c'est le Printemps,\nune grande toile remplie de pommiers en fleurs, un verger tout pavoisé de\njoie et de jeunesse. Avançons... Quelle virtuosité dans ces cieux différents\néclairant d'identiques herbages : Arc-en-ciel, Vers la Laiterie, Vent du Nord,\nœuvres d'une maîtrise achevée, où s'épousent merveilleusement ciel et terre.\n Enfin, arrêtons-nous devant des sous-bois où le talent du peintre nous appa-\n raît peut-être le plus original. En voici d'admirables, emplis d'une atmosphère\nintime, lourde, où l'automne splendide et triste élabore ses bronzes, ses\nrouilles et ses ors. Et je veux vanter spécialement celui de tous les tableaux\nexposés qui m'a le plus impressionné. Il s'intitule Derniers rayons; un chemin\nde lisière longe un chenal qui croupit morne, des arbres puissants s'enfiladent\n et penchent sur le sentier leurs troncs gaufrés des rougeurs d'un soleil presque\nmort, et sur tout cela il règne une lumière sombre, farouche, poignante, cette\nlumière malsaine, spéciale à certains soirs d'octobre... Dans sa note assour-\ndie, cette toile m'a paru la plus profonde, la plus subjective du Salon. Je ne\nterminerai pas ce rapide pèlerinage de beauté sans m'extasier sur ce grand\nparc délicieux et romantique, sur ces Environs de Haarlem d'une rutilance qui\nm'a fait songer, je ne sais pourquoi, à un Goya paysagiste, et sur une petite\ntoile dont le nom me fuit, d'une couleur exubérante, un tour de force de\npalette, qui donne à ce coin, sans doute belge, une allure tropicale toute par-\n ticulière.\n    Courtens est un savant et un ingénu ; et ceci me conduit à dire quelques\n mots de sa vision de la Nature. Si tout paysage est un état d'âme, c'est-à-dire\n"}, {"page_pdf": 357, "texte": "296                               DURENDAL\n\n\nsi notre âme façonne sur son humeur, donne le ton, « fait », en un mot, le\npaysage que nous voyons, l'âme artiste de Courtens se caractérise par de la\njoie, de la puissance, un amour profond de tout ce qui vit plénièrement et\ns'exalte en pleine polyphonie de soleil Et il peint ces « états » avec une\nsûreté, une habileté magistrales. Voilà l'ingénuité savante de son âme. Si nous\nle comparons à son grand devancier, Hipp. Boulenger, nous comprendrons\nà la fois mieux ces deux peintres admirables. Boulenger n'eut rien moins\nqu'un esprit ingénu. Ses paysages souffrent, pleurent d'une mélancolie raffi-\nnée... Il en a d'effrayants, d'adorables et de doux. Son cœur au génie tour-\nmenté pénétrait les choses d'une sentimentalité, et même d'une mentalité,\nmerveilleusement riche et aiguë. Je ne dirai pas qu'il fit de la peinture litté-\nraire, car, malgré l'intention, ce ne pourrait être une louange, mais il en fit de\npsychologique. Il a, en quelque façon, exacerbé la puissance émotionnelle du\n Paysage.\n   Chez Courtens, au contraire, c'est la Vie large, simple, dans sa féconde\nvariété, avec son indifférence magnifique et tranquille ; c'est la Nature inter-\nprétée par un cœur profondément amoureux et sincère qui s'abandonne à sa\nbeauté et met tout son effort à la faire rejaillir respectueusement, intensément\nsur la toile... Courtens, en quelque sorte, n'a pas de manière. Il ne s'est\npoint fait de procédé. Ses dons sont originaux par leur puissance. Il continue\nune tradition de race.\n   Boulenger et Courtens, tous deux diversement, sont deux grands\npeintres.\n                                                                         G. B.\n\n\n  Au Cercle artistique. Exposition Omer Coppenset F.-G.\nL e m m e r s . — M. Orner Coppens est un peintre de la terre flamande, du\nsoleil qui la caresse, des humbles vies qui l'animent. Il traite avec poésie les\nintérieurs paisibles, où habitent de bons campagnards, les petits recoins de\nville, pénétrés d'on ne sait quel mystère intime et tendre, les sentiers enso-\nleillés, la douce verdure des prairies, tout ce qui rêve et se tait.\n   Dans la trentaine d'œuvres qu'il expose au Cercle, ses qualités de coloriste\nse révèlent, aussi bien que son cœur de poète, aimant et sachant rendre les\njeux de la lumière ; les divers aspects des choses dans la clarté, dans l'ombre,\nsous le ciel; l'admirable harmonie visible enfin. Ses couleurs sont vives,\nriches, parfois un peu sèches d'aspect. Il sait ordonner des combinaisons d'un\neffet inattendu, comme dans les Mendiants, où une femme en mante violette\nse détache sur une maison en briques rouges, aux volets verts. Moins bonne\nla Marine, où le soleil couchant, à ras d'un ample mouvement de lames,\nabandonne le ciel brouillé de nuages bleu-violets. Les études de la mer sont\ntrès intéressantes, mais ce que je préfère, ce sont les pages de Flandre : cette\nroute dans la dune, chaude d'une si belle lumière, ces chaumières tapies dans\nia verdure, ces maisonnettes aux volets clos, cette église modeste, ces coins\nde vieille ville qui se souviennent et rêvent à l'amoureux passé. Je citerai\nencore Plaisir du dimanche, un bon vieux fumant sa pipe, au coin du feu, au\n"}, {"page_pdf": 358, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                             297\n\nronron de la bouillotte qui chantonne, animant seule la salle paisible; le\nVannier, Cabaretflamand,etc.\n   Tout cela est d'un art sobre, discret, sûr de soi, dévoilant un tempérament\nd'artiste sincère et travailleur. Si ces choses familières, ces impressions de\nnature sont si bien rendues, c'est que le peintre les a senties, les a comprises,\nles a aimées, véritablement.\n   M. F.-G. Lemmers expose une douzaine de portraits. Les portraits\nd'hommes y sont les meilleurs et, parmi eux, j'apprécie surtout celui du père\nde l'artiste.\n\n   E x p o s i t i o n A l b e r t D u M o u l i n . — En son coquet atelier de la\nrue Godecharle M. A. Du Moulin expose un ensemble d'oeuvres considé-\nrable. Bien que de valeurs très diverses, ces toiles sont intéressantes.\n   Elles révèlent une nature d'artiste qui cherche encore sa voie et, dans\nl'attente du jour qui la déterminera, s'essaie un peu à tous les genres.\n   On pourrait prédire à M. Du Moulin de beaux succès dans le portrait. Le\npastel Vieille femme montre qu'il sait rendre les traits caractéristiques d'une\nphysionomie et les mettre nettement en valeur. Il traite mieux l'obscurité, le\ndemi-jour que la vive lumière; son tableau, Chez la Tireuse de cartes est, à ce\npoint de vue, significatif. Ses figures de femmes, de fillettes, ont de la grâce et\ncharment.\n    Des pastels bien travaillés, quelques paysages, de curieux dessins, des\nfusains, des esquisses complètent la partie marquante de ce salon, dont l'im-\npression générale m'assura du talent de M. Du Moulin, talent varié, man-\nquant un peu de fixité, mais incontestable et prêt à s'affirmer dans toute sa\nvaleur.\n\n   Conférences de M. E. Picard au théâtre du Parc—M. Edm.\nPicard a superbement clôturé la série des matinées du Parc en situant en\npleine lumière la puissante stature de Balzac, cette figure si colossale qu'elle\neffraie et détourne bien des critiques épouvantésde devoir l'examiner de près.\nAussi bien, fallait-il le vigoureux tempérament, épris de vie, d'action chan-\ntante, de force follement dépensée, qui est propre à M. Picard, pour com-\nprendre et dominer dans son ensemble cette œuvre gigantesque, dont les\nblocs s'entassent à la base de l'édifice littéraire duXIXesiècle, pour pouvoir\nen rassembler les impressions multiples et les synthétiser sous la forme de\nquelques entretiens, gros d'enseignements et de pensées.\n   « Balzac est la plus intense concentration du roman durant la première\nmoitié duXIXesiècle. » Les autres romanciers se ramènent à lui; il les con-\ntient en puissance, puisqu'il a tout vu, tout étudié, tout décrit. Son œuvre est\nun immense panorama de la société française sous l'Empire, la Restauration,\nla Monarchie de juillet. Les différentes classes sociales : peuple, bourgeoisie,\nfinance, armée, noblesse y sont dépeintes, avec leurs particularités, leurs\nvices, leurs travers, leur grandeur. A la différence du roman de Zola, le\nroman balzacien n'est pas seulement descriptif, évocateur, il est aussi philo-\nsophique, il est bourré de pensées, de réflexions fortes, de vues originales.\n"}, {"page_pdf": 359, "texte": "298                               DURENDAL\n\n\n\nPas une page qui n'y soit pimentée de quelque maxime définitivement\nexprimée.\n   De ce mélange d'observation, de satire de glorification d'une époque qu'est\nla Comédie humaine, se dégage la plus puissante impression de vie qui soit. Le\nmonde est dans cette œuvre, le monde immense, tumultueux, tour à tour\ngrotesque, horrible, touchant, mesquin, sublime. Balzac n'a qu'un seul pré-\ndécesseur dans les lettres françaises : Rabelais. Les autres, si grands soient-\nils, n'ont vu qu'un côté de la société, étudié qu'un aspect de l'âme humaine.\nAussi, de tels écrivains seront lus et commentés, commentés et admirés alors\nque des renommées, actuellement aussi éclatantes, dormiront dans l'oubli.\nComme l'a dit Taine, Balzac est le plus grand magasin de documents sur la\nnature humaine de son temps. Or, l'homme sera toujours curieux de con-\nnaître l'homme, et Balzac sera toujours lu.\n   On se plaît aujourd'hui à lui reprocher l'insuffisance de sa forme, son pré-\ntendu manque de style. C'est ne pas le comprendre. Ce n'est pas dans l'achè-\nvement des détails, mais dans la construction de l'ensemble que se révèle\nson génie. S'il est vrai que le style, c'est l'homme ; s'il est vrai que l'écrivain\ndoit se mettre lui-même dans son œuvre, se livrer tel qu'il est, en toute loyauté,\nsans humilité comme sans forfanterie, Balzac fut un extraordinaire styliste,\ncar il sut écrire avec son âme, violente et tourmentée, écrire spontanément,\ncomme les prés germent et fleurissent, en se conformant toujours à la vie, à\nsa vie. Le véritable Balzac, c'est celui dont Rodin a fait surgir le visage fruste\net génial d'un bloc de matière brute; il est à la fois la matière et l'esprit, il est\nla vie.\n   Telles sont quelques-unes des idées que M. Picard développa, usant mer-\nveilleusement de ses ressources d'orateur aisé, simple, familier avec grâce,\naimant à être compris, sachant se répéter quand il convient, hausser le ton si\nc'est nécessaire, toujours maître absolu de soi-même et de son auditoire, en un\nmot, à la fois sérieux critique et incomparable causeur.\n   M. Picard nous avait averti de l'infériorité de Balzac dans le théâtre. Les\ndeux actes de la pièce habilement tirée, par Mlle Judith Cladel, de Modeste\nMignon, un des grands romans caractéristiques de la Comédie humaine, jouée avec\naisance par l'excellente troupe du Parc, émurent cependant le public. Mais\nla plus forte impression fut bien celle que donna M. Picard lui-même.\n                                                      CHARLES DE SPRIMONT.\n\n\n   O n z e Kunst. — M. J. MESNIL commence, dans le quatrième numéro de\ncette belle revue, une étude sur « les rapports des peintures italienne et\nnéerlandaise à l'époque de la Renaissance ».\n   Citons le commencement de son intéressant article :\n   M L'influence prédominante de la Renaissance italienne au XVIc siècle,\nnon seulement sur l'art flamand, mais sur l'art de tous les pays européens,\nest universellement connue. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est l'action que\nl'art flamand a exercée sur l'art italien au commencement de la Renais-\nsance... L'art flamand paraît avoir eu, auXIVesiècle, une influence euro-\npéenne; par l'introduction, dans l'art gothique, de l'esprit réaliste et d'une\n"}, {"page_pdf": 360, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                            299\n\n\ntendance à individualiser les figures, il apporte un des principaux éléments\nde ce renouvellement d'art qui s'appelle Renaissance. Je donnerais volon-\ntiers à celle-ci le nom d'influence inconsciente... Mais il existe aussi, notam-\nment au milieu du XVe siècle, une influence néerlandaise sur l'Italie, que les\nItaliens eux-mêmes reconnaissent; je veux rechercher surtout cette influence\nconsciente, qui fut importante dans le domaine de l'art de la peinture et qui\ndémontra clairement la supériorité reconnue des peintres flamands par un\npeuple qui avait déjà atteint un degré élevé de culture artistique. »\n    L'auteur prouve sa thèse en alléguant, entre autres preuves, que « le nom\nde Jan van Eyck était célèbre en Italie » ; que « Roger van der Weyden fit un\nvoyage en Italie », etc.\n    Plusieurs reproductions, parmi lesquelles une superbe, celle de la mise au\ntombeau, de R. van der Weyden, illustrent cet article.\n    M. Alb. Plasschaert donne un article sur Floris Versber. Cet article est très\nbien documenté, et nous le regardons comme un modèle d'article sérieux :\n Il est à lire par tous ceux qui s'intéressent à des artistes qu'ils connaissent et\nadmirent. L'auteur a une méthode <t inventorienne » qui devrait être imitée\n par ceux qui veulent écrire utilement sur des artistes vivants.\n    M. Max Rooses nous apprend qu'un portrait magnifique du bourgmestre\n d'Anvers, Henri de Halmale, longtemps attribué à Velasquez, est incontesta-\n blement l'œuvre du peintre anversois, Peter Thijs. De belles reproductions\n des deux portraits que fit Peter Thijs de H . de Halmale, démontrent claire-\n ment là vérité de l'assertion de M. Max Rooses.\n    M. Georges Eekhoud donne une étude sur Victor Gilsoul, que tous nos\n lecteurs connaissent. Une reproduction d'un Paysage de la côte flamande, qui\n est la propriété de S. M. le Roi, orne cette étude. Cette reproduction est\n magnifique; elle me donne une impression comme de « sentir la mer ».\n Ce tableau synthétique de Victor Gilsoul doit être un pur chef-d'œuvre.\n    Le brelan ordinaire de nouvelles artistiques, avec des reproductions\n d'œuvres du peintre hollandais, P.-C. De Moor, et de Rembrandt, clôt ce fas-\n cicule, qui est absolument digne de ses devanciers et qui met Onze Kunst\n au premier rang parmi les publications artistiques de Belgique et de\n Hollande.\n                                                                           A.C.\n"}, {"page_pdf": 361, "texte": "        Gazette des faits et des livres\n\n   En tête de son second volume d'Esquisses littéraires et morales (1), le R. P .\nLonghaye cherche, à une de mes dernières Gazettes, une querelle... de\nfrançais...\n   J'ai en très haute estime cet écrivain pour son érudition très copieuse, sa\ndialectique très serrée et sa sincérité batailleuse, trop batailleuse peut-être,\ncar elle le prive de ce guide de clairvoyance et de sûreté, indispensable à\ntout critique moderne : l'éclectisme.\n   Le R. P . Longhaye n'aime point le Romantisme ; à son sens, ce mouvement\nne fut point un essor, mais un recul de l'art; encore que discutable, l'idée\npeut se défendre et l'attitude ne manque point de crânerie; je n'ai jamais\nsongé à contester au R. P . Longhaye le choix de ses idées et la liberté de ses\nattitudes; cependant, pour appuyer les unes et, justifier les autres, convient-il\nde respecter la vérité des faits historiques.\n   Si c'est du Romantisme que vient le mal à la Littérature d'aujourd'hui, je\ndemande que la responsabilité soit équitablement distribuée entre tous les\ninitiateurs, et je ne puis admettre qu'on exonère de cette responsabilité Cha-\nteaubriand — parce qu'il a écrit le Génie du christianisme — pour l'endosser\ntout entière à Victor Hugo, parce qu'il a « refusé les prières de toutes les\nEglises » !\n   Pour avoir mis le R. P . Longhaye en garde contre ce truc de politicien,\nindigne de son talent et de son caractère, me voici accusé de desservir l'idée\nchrétienne; les intérêts de la catholicité exigent-ils donc que Victor Hugo\nsoit si congrûment conspué, que pour lui il n'y ait plus — pour employer le\njargon dreyfusard — ni vérité ni justice, et qu'il soit relégué dans l'île du\nDiable de la critique?\n   Je ne fus jamais atteint d'hugolâtrie; l'homme en Hugo apparaît mesqui-\nnement vaniteux et férocement utilitaire ; il a, tour à tour, sacrifié à sa gloire\net à sa fortune l'amitié, l'amour et Dieu; mais Hernani n'en reste pas moins\nune grande date au théâtre; les Châtiments, alors que les passions qui les\namorcèrent se sont éteintes, ont une beauté imprécatoire peut-être inégalée;\nla Légende des siècles renfloua l'épopée française, lamentablement échouée dans\nla Henriade, et surtout certaines pièces lyriques des Contemplations sont parmi\nles plus belles que les lèvres des hommes puissent redire.\n\n\n  (1) R. P. LONGHAYE. — Dix-neuvième siècle (Paris, Retaux).\n"}, {"page_pdf": 362, "texte": "                  GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                          301\n\n\n   Et je répète que quand un critique — fût-ce un juste— passe devant des\nœuvres qui renferment des éléments aussi émouvants d'immortalité esthé-\ntique, il leur doit un coup de chapeau — ce chapeau fût-il un tricorne.\n   J'ajouterai que le Romantisme — qui fut, d'ailleurs, une évolution d'idées\net non la création factice d'une individualité — n'eut-il produit que ces\nœuvres-là (et Lamartine, et Musset, et Vigny?), qu'il serait vengé d'avance\nde la croisade furibonde que le R. P . Longhaye mène contre lui.\n\n                                      * *\n\n    A cette critique de principe, — c'est ainsi que s'intitulent ces saintes entre-\nprises de démolition, — je préfère, quant à moi, la recherche désintéressée\nde ce qui dans une œuvre, encore qu'elle ne soit pas entièrement conforme à\nmon idéal, se rapproche de mon sens chrétien.\n    Il sévit, parmi certains croyants, une sorte de vanité mystique, génératrice\ndu plus déplorable absolutisme ; ils oublient trop souvent que la foi est un\ndon inégalement réparti entre les enfants des hommes; les uns baignent, dès\nleur enfance, dans la lumière intégrale, d'autres n'y arrivent que par une\nlente ascension; félicitons les premiers; soyons sympathiques aux seconds :\nn'est-ce point pour eux que les anges ont chanté : Paix aux hommes de\nbonne volonté.\n    C'est dans ses sentiments que j'ai lu la Correspondance de Théodore Jouffroy (1),\nsi excellemment préfacée par M. Adolphe Lair.\n     Les philosophes, d'ordinaire, en dehors du cercle des bâtisseurs de sys-\n tèmes, n'arrivent point à la grande notoriété; si tout homme de ce temps,\n quelque peu marqué d'intellectualité, frémit d'admiration et de sympathie au\n rappel du nom de Jouffroy, c'est que le drame que tous vécurent en eux à\n des degrés divers d'intensité, Jouffroy en subit les péripéties prototypiques\n et les interpréta avec une noble sincérité.\n     Belle et pensive figure que la sienne — se détachant sur les souvenirs litté-\n raires de notre jeunesse, et que nos rêves entourèrent comme d'un halo de\n  mélancolie !\n     A l'encontre de tant d'autres, il ne rejeta point la foi, comme un bagage inu-\n  tile, avec un geste facile et ironique de voltairien; il ne s'entraîna point non\n  plus en de solennelles prosopopées sur la banqueroute de la science; mais,\n  avec une obstination passionnée, qui consuma prématurément sa vie, il cher-\n  cha l'accord de ces deux forces, aux apparences contradictoires et aux invi-\n  sibles concordances.\n      Les lettres publiées par M. Lair, si elles ne sont point le bréviaire de ces\n   luttes tragiques de la pensée, ont cet intérêt de nous montrer avec quel souci\n   grave et consciencieux de la responsabilité de l'écrivain et du philosophe\n   Jouffroy se prépara au culte pur de l'idée; elles profèrent encore en lui un\n\n\n    (1) Correspondance de Théodore Jouffroy, avec une étude par Adolphe Lair (Paris,\n  Perrin).\n"}, {"page_pdf": 363, "texte": "302                              DURENDAL\n\n\n\ntempérament de lettré délicat et sensible, compatissant et secourable aux\npeines et aux désillusions d'autrui, d'un commerce franc et d'une amitié un\npeu féminine — un cœur, en un mot, autant qu'un esprit, un cœur que l'es-\nprit, hélas ! devait faire souffrir à se rompre.\n   Il y a, dans cette Correspondance, le charme imprévu d'une révélation :\nc'est comme le prologue enjoué et aimable d'une maturité qui se débattra dans\nles affres intellectuelles; à peine, de-ci de-là, un nuage léger de mélancolie,\nassombrit les riantes promesses de l'aurore... Midi et ses fatigues, le soir et\nses désenchantements sont loin encore — et surtout la nuit, l'inoubliable\nnuit du Doute, qui sacra Jouffroy immortel...\n   Fréquemment, on s'est demandési Jouffroyétait mort sceptique ou croyant;\nles documents publiés par M. Lair me paraissent trancher le débat, et on\npeut conclure, avec lui, « qu'à défaut de la profession formelle du symbole,\nnul n'a eu, plus que Jouffroy, ce que d'un mot emprunté à un illustre apolo-\ngiste, j'appellerai « le christianisme naturel de l'âme ».\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n\n   C'est ce « christianisme naturel » encore qui rend si attirant la haute per-\nsonnalité de M. Paul Bourget.\n    L'aventure de M. Bourget fut réellement extraordinaire; ses premiers\nlivres, marqués tout de suite du sceau d'un art subtil, élégant et émouvant,\nne purent, néanmoins, faire prévaloir cette idée que la méthode psycholo-\ngique, que l'auteur prétendait renouveler, put avoir quelque valeur morale\nou quelque efficacité sociale... Et M. Bourget apparut longtemps, dans la\nLittérature de France, comme le snob de l'observation choisie et le dandy de\nla sensation quintessenciée.\n    En vérité, l'auteur ne cessa de protester contre cette interprétation de son\nœuvre : il n'admettait point qu'on le traitât à l'égal d'un frivole et habile\njoueur de flûte et prétendait exercer un apostolat.\n    Bourget, apôtre!... Sourires des gens gra.ves et gouailleries lourdes des\ncritiques de principes!\n    Les gens graves eurent tort et les critiques de principes se fourvoyèrent\nune fois de plus : quand on relit à présent l'œuvre complète de Bourget (1),\non se convainct que ceux de ses livres qui, jugés en eux-mêmes, paraissaient\n le plus relever du dilettantisme, ont leur place indispensable dans l'ensemble\nréalisé d'une conception d'art qui gravite progressivement vers un altier et\n salutaire enseignement moral et social.\n    Que l'on me comprenne bien : je ne songe point à disculper Bourget de\n s'être trop complu, surtout au cours de ses premières productions, dans l'ana-\n lyse de certaines tares de la sensibilité humaine; mais encore, la tendance\n générale de son œuvre, telle qu'elle se révèle aujourd'hui, prouve-t-elle que\n\n\n  (1) PAUL BOURGET. — Œuvres complètes, t. II, III et IV (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 364, "texte": "                   GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                         303\n\n\nces hardiesses eurent leur origine dans le souci scrupuleux de la vérité et non\ndans la visée de ciseler l'ordure et de la monter en objet d'art.\n    Voulant diagnostiquer, dans nos sociétés modernes, les frénésies et les\ndésenchantements de la volupté, M. Bourget — il faut être juste — ne pou-\nvait nous conter les histoires candides et nous parler le langage gris-perle de\nMme Henry Gréville; médecin penché sur un mal terrible et délicat, il dut\nausculter le patient, rouvrir la plaie et la sonder — mais je ne sache point\nqu'il ait invité les jeunes filles et les collégiens à assister, à ce spectacle!\n    Pour juger quel précieux auxiliaire fut Paul Bourget pour l'apologie\n morale, il suffit de le comparer à ses devanciers et à ses contemporains : le\n souvenir du plasticisme merveilleux, mais stérile de Madame Bovary, met\n mieux en valeur l'évangélisation grave et bienfaisante de la Terre promise;\n le Disciple fait honte aux caquetages adultérins d'Anatole France, et tout\n l'égout, où Zola se noya, sépare Cosmopolis de Rome...\n     « L'esprit d'analyse, écrit Bourget dans une de ses dernières préfaces, a\n un autre nom hors de la langue littéraire; il s'appelle l'examen de conscience,\n  et bien loin d'être l'opposé de la moralité, c'en est le principe même... »\n     Respect et gratitude à l'écrivain, qui a substitué cette loi de devoir et de\n  responsabilité aux jongleries de vices plus ou moins rares où se complaît le\n  roman d'aujourd'hui.\n\n                                                      FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 365, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nLA P O É S I E : .\n\nA u x F l a n c s d u V a s e , suivi de Polyphème et de Poèmes inachevés, par\n. ALBERT SAMAIN.— (Paris. Mercure de France.)\n   Paru en 1898, cinq ans après Au Jardin de l'Infante, le second recueil de vers\nd'Albert Samain : Aux Flancs du Vase, le dernier volume que ce poète exquis\nait publié de son vivant, est connu de tous ceux qui aiment les beaux vers.\nIl manifeste une transformation profonde du cœur de l'artiste et de son talent.\nIl semble que, dans cette suite d'églogues et d'idylles antiques, le vers ait\nrajeuni, comme au temps où Chenier le retrempait aux sources grecques. Il\nchantait la beauté des choses, les jours calmes des hommes innocents, les\nmystères graves et puérils de l'amour qui s'éveille, les premières surprises de\nl'âme et des sens, et les sûrs plaisirs du foyer et de la famille. Mais on se\ntromperait sur l'originalité du recueil, si l'on n'y voyait qu'un pastiche de\nThéocrite, un jeu subtil d'artiste et d'écrivain. Comme le disait naguère, en\nune belle étude sur le poète disparu, un autre poète très distingué, M. André\nRivoire, « Albert Samain avait repris les personnages de l'Anthologie, Myrtil\net Palémone, Amphise et Mélitta, Clytie, Amymone, Mélanthe, Eglé; mais\nil n'avait pris que les noms, pour leur harmonie mystérieuse. Son inspiration\nétait de tous les temps, aussi bien moderne, plus moderne même, qu'antique.\nLorsqu'il nous décrit un marché, il se garde bien de transposer, pour nous,\nquelques traits heureux des poètes anciens; il nous montre en ses vers ce qu'il\na observé lui-même. C'est le grand charme de ces poèmes que l'auteur n'em-\nprunte ses tableaux à personne. S'il fait songer aux poètes anciens, c'est qu'il a\ncomme eux, maintenant, une âme d'enfant, ingénue et simple. Le rêveur\ncompliqué d'Au Jardin de l'Infante n'existe plus. ».\n   L'amour de la nature, qu'il avait enfin découverte, triomphe dans Polyphime,\nla seule importante des œuvres posthumes de. Samain qui soit tout à fait\ninédite. Sans doute, le poète l'eût-il remaniée quelque peu. Mais, tel qu'il est,\nce petit drame antique porte bien la marque de son talent.\n   La plupart des Poèmes inachevés rappellent plutôt la première manière du\npoète. Ils disent le cœur solitaire, inquiet, las, mélancolique et voluptueux.\n   Nobles fragments qui attestent la cruauté de la Mort. ,\n                                                                       M. D.\n"}, {"page_pdf": 366, "texte": "                                  LES LIVRES                                  305\n\n\nC l a r t é s , poèmes, par ALBERT MOCKEL. — (Paris, Mercure de France.)\n   \" M. Albert Mockel fut, si je ne me trompe, un des premiers fidèles du vers\nlibre. D'emblée, peut-on dire, il adopta pour exprimer ses rêves légers et\nfugitifs la forme nouvelle. Il y voyait le mode d'expression le plus apte à\nréaliser son idée poétique. Epris surtout de musique verbale, curieux de\ncombinaisons'de rythmes inattendues, il composa des poèmes souples, parfois\n flous, mais révélant toujours un sens délicat de l'harmonie. Esprit chercheur,\n aimant à philosopher, il ne laissa pas non plus de discuter les procédés qu'il\n appliquait et fortifia d'arguments sa croyance d'abord instinctive.\n     Son volume actuel, au titre si simplement beau, prouve qu'il n'a pas renié\n ses anciens dieux. On y remarque un sens affiné du rythme ; les combinaisons\n de nombre, au lieu d'être ordonnées, comme chez beaucoup de vers-libristes,\n  par le jeu capricieux du hasard, y témoignent d'une recherche habile et\n  continuelle. Le doigter du poète est souple, son jeu tour à tour discret et vif;\n  bref, il sait les secrets de l'instrument dont il joue. Aussi ne lui reprocherai-\n  je qu'une certaine imprécision des termes, provenant sans doute de l'exclusif\n  souci musical. Y aurait-il là un cercle vicieux ? L'harmonie et la clarté se contre-\n   diraient-elles chez lui? Je ne le crois guère et n'en veux pour preuve que\n   plusieurs poèmes du présent recueil.\n       La première série, Cristal, atteste de curieuses recherches d'impressions.\n   C'est le poème des vitres diaphanes où joue la lumière, où s'appuient en\n   baisers les lèvres du jour ; des eaux courantes enrichies de reflets succesifs;\n   des coupes dont la clarté propre est comme un vin magique; des lustres\n   éclairant les épaules nues, les soies, les danses, jusqu'à ce que leur flamme\n   défaille en face de l'aurore.\n       La Réprimande à Bilitis est une glose ondoyante et variée à quelques phrases\n    du délicieux roman lyrique de Pierre Louys. Dans la Joie de chanter, le ton\n    s'élève, le sens s'approfondit, le symbole se fait plus large. Il y a là un poème :\n    Ange, qui est peut-être la maîtresse page du livre. Dans le matin léger, un\n    enfant s'est endormi sur l'herbe heureuse. C'est un Ange. Qu'altend-il, avant\n    d'ouvrir à nouveau la claire envergure de ses ailes, pour remonter dans\n    l'infinie Aurore? Puis encore : l'Homme à la Lyre. Un poète vint qui dit la\n    chanson d'amour et la chanson de gloire. La foule l'écoutait. Mais quand\n    jaillit de ses lèvres l'hymne du rêve, on le railla, on lui jeta des pierres; et\n     cependant la corde de la grande lyre dont la note soutenait son chant touchait\n     au loin le cœur de Dieu.\n        Enfin, la dernière partie du recueil, cette Guirlande de Mai, ample progres-\n     sion qui s'achève en chant, comme si la musique verbale faisait, au moment\n     suprême, appel à l'autre, à sa sœur, réalise un clair symbole de vie, d'amour,\n     de fraternité. La joie de la terre printanière s'y insinue doucement au cœur,\n      avec l'espoir des renouveaux futurs.\n        Tout cela est parfois un peu confus, un peu noyé par l'abondance des\n      termes; mais la ligne mélodique est chantante, vivace, colorée, la trame\n      orchestrale riche en polyphonies variées. Il ne faut pas oublier que M. Mockel\n      traite la poésie comme la musique et qu'il convient avant tout de chercher\n      dans son œuvre des qualités de rythme. Les y trouver, c'est les aimer.\n"}, {"page_pdf": 367, "texte": "306                                  DURENDAL\n\n\n\nL e C h e m i n d u S o l e i l , par LÉON SOUGUENET.— (Bruxelles, Lamer-\n  tin; Paris, Lemoigne.)\n   Tout d'abord, il faut louer M. Souguenet d'avoir écrit un poème. En effet,\nles différentes pièces de son recueil sont groupées suivant un ordre logique,\nrigoureusement déterminé, dont une lecture attentive fait aussitôt saisir la\nnorme. L'idée de ce poème est large et belle : c'est la marche de l'humanité,\nà travers les embûches et les obstacles, les erreurs, les préjugés, les doutes,\nvers la lumière ; l'équipée tour à tour sublime et pitoyable, se ruant ou se\ntraînant par les routes du monde, à la conquête du Soleil.\n   Bien qu'elle se divise et se ramifie, la ligne conductrice reste néanmoins\ntoujours assez visible pour sauvegarder l'unité de l'œuvre. Certains poèmes\nd'ailleurs semblent avoir pour mission de la rappeler, en donnant au thème\nprincipal un retentissement d'autant plus durable qu'ils le proclament plus\nclairement. Ainsi se développe une ample symphonie, dominée par les\nmotifs qui jaillissent, se taisent et renaissent.\n   Pauvre, craint et détesté de tous, l'Errant est parti à la recherche de la\nvérité. Le mépris des préjugés, le dégoût du mal emplissent et navrent son\ncœur. Il marche ; il marche, parmi l'hostilité des êtres et des choses, attentif\npourtant aux multiples voix du monde, pitoyable aux souffrances, le cœur\nouvert à tous. Au carrefour des roules de la Douleur, il rencontre le Christ,\nmais sa foi est morte et, plutôt que de balbutier un credo hypocrite, il gémit\nun poignant adieu à celui qu'il aime encore, sans pouvoir espérer ni croire\nen lui :\n\n               O toi qui fus mon Dieu.' si jamais j'ai compris\n               Les mots, les mots divins que murmuraient          tes lèvres,\n               Voici l'heure où vraiment ils auront tout leur          prix...\n               Ne croyant plus en toi je       t'abandonnerai...\n               Car si devant toi je me courbais       incrédule\n               Peut-être tu rirais, — toi qui n'as jamais ri,\n               Toi le fort et le bon, — d'un r i r e de mépris !...\n               O héros ! j'agirai selon ma loi nouvelle;\n               Tu nous donnas l'exemple, il faut tout         délaisser,\n               Tout ce qu'on aime, aller vers la nouvelle foi,\n               S'enfuir avec un fer dans le côté blessé\n               Vers l'Idéal, fùt-il ligoité sur la croix.\n               Adieu donc, ô Jésus.' car voici mon chemin,\n               Laisse-moi vénérer la face        douloureuse,\n               Laisse-moi mepencher vers tes sanglantes           mains,\n               Voici ma route, hélas ! étroite et ténébreuse.\n\n\n   C'est la route de la douleur, qui mène à la lumière, loin des villes mau-\nvaises, à travers les mers où « l'air est vierge et chanteur sous le regard de\nDieu » et les forêts maternelles dont les arbres symbolisent l'ascension lente\net sûre de l'âme dans la clarté. Triomphe ! l'Errant a dompté le mal et l'erreur,\nil a compris les symboles de la vie; que les astres s'unissent en un géant\nhosannah vers sa gloire ! Il a souffert, il a pleuré ; son sang a marqué les dou-\nloureuses étapes de son calvaire; mais il a enfin accompli sa route, il touche\n"}, {"page_pdf": 368, "texte": "                                  LES LIVRES                                 307\n\n\nau terme du long pèlerinage, au Soleil, au fulgurant foyer de Vie qui resplen-\ndit en lui !\n   Ceci n'est qu'un rapide et bien faible crayon de cette belle œuvre. J'aimerais\nà m'attarder à certains poèmes. D'émouvantes pages sur Compiègne évoquent\nla splendeur morte d'autrefois, et les rires de la joie et les baisers de l'amour,\ntout ce beau passé de fête dont se souviennent les marbres rêveurs, hôtes\néternels du parc déserté. Mais le cortège des amoureuses, le groupe léger des\nlutins s'évanouissent, la lune monte au ciel et voici que le grand Empereur\nchemine dans l'ombre, songeant à quel destin, à quelle gloire abolie, vers une\nforme blanche de femme apparue dans la nuit.\n   Un autre poème montre la ville fascinatrice, folle de sa gloire monstrueuse,\nattirant toute beauté pour la flétrir, toute énergie pour la sucer, tandis qu'au\ncœur de l'a terre, au chant frais des sources, germe la forêt qui renversera un\njour l'œuvre mauvaise des hommes et étendra son manteau de fleurs et de\nverdure sur la cité sacrilège. Une large apostrophe aux navires, — la meil-\nleure page du livre, peut-être, — emporte l'âme en plein ciel, vers les pures\nrégions de l'Idéal qui rayonne au delà des flots tumultueux du monde.\n   La pensée de M. Souguenet est forte et souvent âprement originale, la\nlangue dont il use du meilleur aloi. Aussi, je lui ferai une querelle. Pourquoi\n son vers, d'ordinaire souple et musclé, se relâche-t-il parfois, s'amollit-il au\npoint de perdre toute consistance ? Mais ceci n'est qu'un défaut momentané.\n Nombre de pages du livre, aussi profondément pensées que bellement écrites,\n sont d'une poésie large et réconfortante qui se fait de plus en plus rare aujour-\n d'hui. Pour les effets de délicatesse, l'auteur sait trouver des accents d'une\ntendresse toute lamartinienne, d'adorables vers pareils à ceux-ci :\n\n                Les pleurs des violons, par la fenêtre ouverte\n                S'épandent dans un.soir mélancolique et doux.\n\n  Pour de tels vers, et beaucoup d'autres beaux à des titres divers, nous\nplacerons le Chemin du Soleil de M. Souguenet, au rayon des Poètes qu'on\naime, de temps à autre, à relire et à méditer.\n                                                              CH. DE S.\n\n\nR a p s o d i e s p a s s i o n n é e s , par le comte ALBERT DU BOIS. — (Paris,\n  Lemerre.)\n   Une double inspiration porte et anime les poèmes du comte du Bois,\nréunis sous ce titre : ce sont des poèmes d'amour et ce sont des poèmes de\ndoute. Il y a, ici, des imprécations contre la vie, contre la destinée, contre les\ncruautés apparemment aveugles de la Providence qui confinent au blasphème.\nEt l'on se demande parfois s'il n'y a pas une part de rhétorique et de dilet-\ntantisme dans cette révolte romantique renouvelée de Mme Ackermann.\nQuant aux poèmes où l'inspiration amoureuse domine, ils sont très variés et,\nsouvent, d'une attirante et douloureuse beauté. Nous ne pouvons accepter\nl'ardeur sensuelle qui flambe en certains d'entre eux et notre sympathie ira\nprincipalement aux chants qui soupirent, dans une langue assouplie et\n"}, {"page_pdf": 369, "texte": "308                              DURENDAL\n\n\n\nciselée, harmonieuse et colorée, l'éternelle lamentation des cœurs que l'illu-\nsion put illuminer un instant, mais que l'abandon, l'oubli, la fugace fantaisie\nde l'amour ont désormais rempli d'amertume et de regret.\n                                                                      E. G.\n\nD e r n i è r e G e r b e , par VICTOR HUGO. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Dernière gerbe glanée, épi à épi, sur un champ déjà ratissé ! et beaucoup\nd'épis vides. Ce sont des notes, des ébauches, des épîtres familières en vers\nque le maître, sans doute, n'aurait jamais songé à livrer au public, dans la\nforme solennelle de l'in-octavo.\n   Le volume a son intérêt pour ceux qui veulent connaître toute la pensée\nformulée du poète, jusqu'en ses plus négligeables manifestations. Pour nous,\nla Légende des siècles et les Contemplations nous suffisent, et après avoir suivi des\nyeux le vol éblouissant et farouche du poète de l'épopée ; après l'avoir\nentendu apostropher Dieu et parler à l'étendue, nous nous soucions peu de\nconnaître qu'il avait de pesants madrigaux et des facéties lourdes.\n\nP o s t - S C r i p t u m d e m a v i e , par VICTOR HUGO. Un volume in-8°. —\n  (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Il serait hasardé d'affirmer que ce volume de fragments soit susceptible\nd'ajouter quelque chose à la gloire du maître ou de modifier en quoi que ce\nsoit l'opinion que l'on a pu se former de la nature de son génie. Il qualifiait\nlui-même les cahiers qui, réunis, forment ce recueil : Tas de pierres, et les\npensées et réflexions qu'il y notait sont, en effet, comme des pierres restées\nsur le chantier, à pied-d'œuvre...\n   En réalité, abstraction faite de quelques beaux passages vibrants, la plupart\nde ces pages répètent et raisonnent dans une prose froide cette philosophie\nsimpliste que le vers du poète enveloppe de foudroiement et de splendeur...\nTas de pierres, en effet; de pierres dégrossies, mais qui n'ont pu devenir\nstatues !...\n                                                                        A. G.\n\nLE ROMAN :\nM o n i q u e , par PAUL BOURGET. — (Plon-Nourrit, éditeur.)\n   Des six nouvelles ici réunies par M. Bourget, deux méritent surtout l'atten-\ntion. L'une, qui s'intitule les Gestes, étudie, avec la pénétration coutumière du\nconteur, un cas très particulier, sinon très rare, de cabotinage moral :\nMlle Izelin a hérité de son père le don de concevoir et d'exprimer des senti-\nments délicats sans en rien éprouver. Il y a, chez elle, un divorce complet,\nfoncier, entre l'expression et l'impression, un instinct d'attitude, grâce auquel\nelle joue sans cesse, par un irrésistible besoin d'artifice, le personnage qu'elle\ndoit être pour produire un certain effet; Elle est en perpétuelle représentation;\nelle se joue, à elle-même comme aux autres, une comédie de tous les instants.\nCe don des gestes est étudié avec une finesse et une profondeur qui rangent ce\n"}, {"page_pdf": 370, "texte": "                                   LES LIVRES                                  309\n\n\nconte parmi les meilleurs de l'écrivain. L'autre est celui qui donne son titre à\nce volume ; M. Bourget y dirige son attention vers des milieux « peuple » où,\njusqu'ici, sa psychologie n'avait guère pénétré. L'héroïne, Monique, est\nouvrière chez un ébéniste, M. Franquetot, qui la recueillit au berceau et la\ntraita depuis comme sa fille adoptive. Certain jour, un vol est commis chez le\npatron ; et l'on découvre les titres dérobés dans la doublure de la robe de\nMonique. L'orpheline, injustement accusée, se sauve de l'hospitalière maison.\nEt l'on découvre que c'est la vraie fille de l'ébéniste, la jalouse Marguerite, qui,\npour évincer la fille adoptive, l'intruse, a tout manigancé. Justice est faite au\ndernier chapitre. Cette émouvante histoire est racontée avec un luxe de détails\nintéressants, mais qui ralentissent peut-être trop le récit. On y suit, de page\nen page, les derniers progrès de cet art du meuble où se signalèrent Boulle,\nRiesener, tant d'autres dont le talent n'eut point sa récompense.\n\nLa Voie S a n s R e t o u r , par HENRY BORDEAUX. —(Paris, Plon.)\n   Les lecteurs de Durendal ont goûté plus d'une fois le talent de M. Henry\nBordeaux. Après s'être fait une place enviable dans la critique, M. Bordeaux\nvoulut s'essayer au roman et y débuta, naguère, par une œuvre riche de\npromesses, le Pays natal.\n   La Voie sans retour nous conte avec infiniment de charme le mariage à la\nLoti qui, pendant trois mois, unit Hervé d'Elouan et une fille exquise de\nGênes, un peu princesse comme beaucoup de plébéiennes de son pays, la\nbelle Flora. Deux ans après, un hasard les remettant en présence, les deux\npauvres âmes tentèrent un renouveau de l'idylle. Mais ce fut en vain. On ne\npasse pas deux fois par le même chemin, avait dit l'amoureuse avec une\nmélancolie prophétique. Pour avoir rêvé de reprendre au temps un peu de\nleur jeunesse, de rendre une vie présente aux jours de leur passé, les amants\nfurent cruellement punis : ils perdirent sans retour la beauté même, la dou-\nceur et la grâce du souvenir, et chacun d'eux, plus triste qu'avant, reprit seul\nsa route. Ce drame de passion sincère, sinon édifiante, se meut sous l'azur\nclair du Midi, dans le décor enchanté et sauvage des îles d'Hyères. Je ne sais\nquel parfum printanier émane de ce livre aimable et ardent où s'affirment les\nbelles qualités d'artiste et d'écrivain de M. Bordeaux.\n                                                                       M. D.\n\nL'Education Amoureuse, par PAUL ANDRÉ. — ( Paris, Offenstadt.)\n   On se souvient des Enfants, de Paul André. C'était une ronde charmante.\nDe l'observation attendrie, de la poésie simple et touchante, imprégnaient\nces courtes pages. Plus tard, l'écrivain trouva l'expression adéquate et une\npsychologie avisée, pour rendre les émois passionnés d'une pauvre vieille\nfille qui se croyait l'aimée d'un homme jeune et beau. Ce récit s'appelait\nVieilles Amours. Le titre du roman qui nous occupe maintenant annonce\nd'autres recherches, et la parution de ce livre dans la « Collection orchidée »,\ndoit effrayer d'avance les moralistes. Il faut le dire tout de suite. L'Education\nAmoureuse se distingue des publications habituelles de M. Offenstadt. Sans\ndoute, l'aventure est légère — trop légère ! — mais l'auteur évite dans les\n"}, {"page_pdf": 371, "texte": "310                              DURENDAL\n\n\népisodes scabreux, le parti-pris des complaisances. Le livre ne s'adressant\npas à tous les lecteurs, il nous sera néanmoins permis de signaler ses\nqualités littéraires : La fraîcheur des jolis paysages wallons; le spectacle de\nla vie factice, pailletés et ondoyante, du monde bruxellois qui s'amuse, —\nmaints tableaux y sont d'une exactitude flagrante; les portraits féminins si\ndiversement nuancés; enfin, la sentimentalité — complexe en apparence —\ndu jeune homme qui croit aimer, et qui souffre, qui oublie pour retrouver\ndans de nouvelles aventures de nouvelles désillusions. Ce jeune homme ne\npourrait-il rencontrer, un jour, l'épouse souriante et fidèle? Ce serait là le\nsujet d'une œuvre assez différente de celle-ci. M. Paul André qui aime les\ncontrastes, le tentera-t-il ? Espérons-le.\n                                                                       G. V.\nL ' A ï e u l e , par GEORGES RENCY. — (Bruxelles, Weissenbruch.)\n   Voici certes un des plus beaux romans qui aient paru cette année en\nBelgique. Et c'est uc jeune qui en est l'auteur. J'allais dire un débutant;\nmais G. Rency n'en est plus à ses débuts, car il a écrit précédemment un\nautre roman, Madeleine, superbe aussi celui-là. Et l'Aïeule n'est pas inférieur\nà son aîné. Il dénote une rare, une extraordinaire puissance de pensée.\nCette psychologie d'une âme d'aïeule est absolument merveilleuse et impec-\ncable. Et en quel style charmant, sans une note faible, sans que rien\ndétonne jamais, se soutenant vigoureusement d'un bout du livre à l'autre,\nil est écrit. Il y a là des pages de la plus exquise, de la plus tendre, de la\nplus fascinante poésie. C'est un de ces livres qu'on ne lâche plus, qu'on ne\nsaurait laisser là un instant, dès qu'on en a commencé la lecture. C'est un\nlivre parfait unissant au réalisme le plus vrai et le plus humain, un idéal\nd'autant plus évocateur et plus impressionnant qu'il est tiré de la réalité\nmême. Oui, tous les personnages de ce roman sont vraiment, sont profondé-\nment humains. C'est le cas ou jamais de dire que c'est un roman vécu, que\nce sont des choses vues, touchées du doigt, étudiées par le plus fin et le\nplus délicat des observateurs. Ce sont de bonnes petites gens tout humbles\net simples, menant une vie ordinaire, qu'aucun événement saillant ne\nmarque. Mais toute vie si humble soit-elle renferme un monde de senti-\nments. L'auteur l'a compris et précisément le mérite de son roman est dans\nce fait qu'il a su dégager de tous les menus détails de la petite vie quoti-\ndienne des petites gens toute l'intense et douce poésie qu'elle renferme.\nNous félicitons de tout cœur notre ami et collaborateur Georges Rency\npour cet exquis petit chef-d'œuvre. Puisse-t-il en écrire encore souvent de\npareils et nous donner encore d'aussi délicieuses émotions d'art que celles\nqu'il nous a procurées déjà.\n                                                           HENRY MŒLLER.\n\nM é p r i s e t r a g i q u e , par HENRI VIGNEMAL. —(Paris, Lemerre.)\n   Dans Vain Effort, son premier volume, M. Henri Vignemal nous avait\ndécrit en nous en pénétrant, tout le charme d'une ville innommée, mysté-\nrieuse, qui se souvenait de sa gloire ancienne dans un poétique recueille-\nment.\n"}, {"page_pdf": 372, "texte": "                                  LES LIVRES                                311\n\n\n   C'est encore dans une cité qui n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fût\nqu'il nous conduit, M dans la très vieille ville de Veere, en Zélande ». Là,\ndans la tristesse de splendeurs éteintes et devant les eaux changeantes, se\nmeuvent des êtres qui, cette fois, sont de notre temps et tels que ceux que\nnous coudoyons chaque jour. Entre eux, protestants de situation modeste,\nun drame complexe se dénoue. Vignemal, en effet, nous montre les\ntragiques conséquences qui suivent les méprises que commettent les hommes\nsur les principaux problèmes de la vie.\n   Anna Mesu, qui, malgré sa passion, n'est au fond qu'une dévoyée, nous\nprouve que l'amour hors la légitimité n'est que misère; le pasteur de Veere\nque la religion, appuyée seulement sur la morale et le devoir et non sur la\nfoi, peut mener aux pires des excès ou à la pire des indifférences, et la sœur\ndu pasteur que la religion sans la charité n'est qu'un amas de préceptes qui\ndurcissent le cœur.\n   Ce sont sans doute là des vérités un peu bien établies, toutes les\nméprises ont quelque chose de tragique, qui modifie la suite naturelle de\nla vie, mais Vignemal les a fait ressortir avec une incontestable puissance.\nLa morale finale de cette œuvre reste un peu obscure, mais ses enseigne-\nments particuliers sont salutaires quoique appuyés sur des faits d'existences\névidemment trop libres. Les caractères sont nettement marqués et celui de\nla sœur du pasteur est tellement saisissant de relief qu'il en est positivement\nremarquable. La forme en est élégante, souvent très personnelle. L'art de\ndécrire reste spécialement développé chez M. Vignemal. N'en a-t-il pas un\npeu trop la coquetterie ?\n                                                                      G. D'A.\nL a S o u r c e f a t a l e , par A. COUVREUR. — (Paris, Plon.)\n   Il semble, en lisant les divers romans de cette série que M. André\nCouvreur a intitulée Les dangers sociaux, que nous soyons en présence d'un\nde ces docteurs informés et prédicants qui estiment nécessaire de « tout dire ».\nLe Mancenillier scrutait, on se rappelle avec quel étonnant courage, le mal des\n« avariés ». Le Mal nécessaire faisait à la chirurgie un procès sévère jusqu'à la\ncruauté. La Source fatale s'attaque à cette plaie toujours saignante et, je le\ncrains, grandissante de l'alcoolisme. Et, plus que jamais, M. Couvreur dit\ntout. Il analyse les dangers de l'alcoolisme dans ses rapports avec la soif du\nsang, et aussi avec la soif de luxure. C'est dire que la Source fatale n'est point\ndestinée aux fillettes. Mais si l'auteur sacrifie beaucoup des avantages esthé-\ntiques du genre romanesque, s'il se résigne à écrire des œuvres qui n'ont plus\navec la littérature que des rapports un peu contraints, il faut rendre justice à\nsa pénétration, quand bien même elle s'exaspère et exagère l'étendue du mal;\nil faut rendre aussi justice au courage qu'il montre en écrivant ces œuvres\nlaborieuses et un peu méconnues.\n\nL e c œ u r d e L o u i s e , par Mmo M. GRÉVILLE. — (Paris, Plon.)\n   Il est assez rare que les romans de Mmc Gréville dégagent une impression\nde pessimisme. Le présent ouvrage, s'il rentre dans la note favorite de\nl'auteur, qui cherche toujours à mettre en relief quelque figure dominatrice\n"}, {"page_pdf": 373, "texte": "3l2                              DURENDAL\n\n\nde femme, — dominatrice par la beauté, par la grâce, par l'audace, ou par la\nvaillance, — semble tout imprégné d'une amertume et d'une pitié qui va\njusqu'à l'outrance. Il est évident que ce concours tragique de circon-\nstances atroces est presque invraisemblable : mais il sert à nous apitoyer\ndavantage sur la destinée misérable et à jamais perdue de cette Louise dont\nle cœur gravit péniblement toutes les stations d'un calvaire surhumain.\nN o s r u s t r e s , par MAURICE DESOMBIAUX. — (Liége, Edition de\n   La Meuse.)\n   Les romans de M. Desombiaux, qui nous ont toujours le plus vivement\nattiré, sont ces courtes nouvelles où l'auteur a su rendre fidèlement l'âme\ndu sol natal. Le recueil de contes, intitulé Nos rustres, évoque, d'une manière\nà la fois précise et vigoureuse, certaines physionomies de la race wallonne.\nCe ne sont pas, il faut le reconnaître, les plus pures ou les plus nobles. Au\ncontraire, la vision pessimiste de M. Desombiaux s'est attachée surtout, ici,\nà synthétiser, dans quelques types de haut-relief, les vices les plus fortement\nenracinés dans l'âme rude et mal dominée de ces rustres. Buveurs, rapineurs,\ncoureurs, braconniers, ces différentes silhouettes ont été bien saisies par\nl'auteur qui a su ennoblir d'une sorte de poésie fruste et sauvage la descrip-\ntion de peu rassurantes et de peu esthétiques figures.\n                                                                       E. G.\nL a R é s u r r e c t i o n d e s D i e u x (Léonard de Vinci), par DMITRI\n   MEREJKOWSKY; traduction et préface de S. M. PERSKY. — (Paris, Perrin.)\n   La Mort des Dieux, dont une version française, parue l'an dernier, nous\nrévéla l'un des plus remarquables talents de la nouvelle génération russe;\nl'Antéchrist, qui ne sera terminé que dans plusieurs années; et la Résurrection\ndes Dieux, que voici, forment une trilogie, trois œuvres distinctes que relie\nune intention commune, « celle, dit M. Persky, de chercher à donner, en\nquelque manière, une réponse à une grande question philosophique qui a\ntoujours préoccupé l'auteur, et qui est l'âme même de tous ses écrits. » Ce\nproblème, c'est le conflit séculaire de la sagesse antique et de la foi chré-\ntienne. La Mort des Dieux groupait, autour de la figure de l'empereur Julien,\nles principaux épisodes de la lutte suprême entre l'Eglise et le paganisme\nexpirant; l'Antéchrist ressuscitera la Russie de Pierre le Grand; la Résurrection\ndes Dieux évoque en fresques somptueuses, le merveilleux spectacle de l'Italie\nau temps de Léonard, en qui se résume le caractère et s'incarnent les\ntendances de la Renaissance. L'œuvre est copieuse et riche, surchargée\nmême peut-être d'épisodes et de personnages. Autour du héros central, sur-\ngissent en un relief puissant Ludovic le More et Béatrice d'Esté, Savonarole\net Machiavel, Alexandre VI et César Borgia, Lucrezia Crivelli et la Monna\nLisa, Charles VIII, Louis XII et François I er , tout un peuple d'humanistes,\nde poètes, d'astrologues, d'artistes, d'alchimistes, de sorciers, de condottieri,\nla pittoresque, voluptueuse, inquiète et brillante société de l'époque. Le\npeintre n'a oublié, en cet harmonieux et vaste tableau, aucun dieu ni aucune\ndéesse de l'Italie renaissante. La figure admirable, mystérieuse et tragique du\npeintre de la Joconde domine l'œuvre entière; M. Merejkowsky s'est efforcé\n"}, {"page_pdf": 374, "texte": "                                 LES LIVRES                                 313\n\nnon seulement de reconstituer sa vie, mais de pénétrer son âme : nous lui\ndevons de Léonard un inoubliable portrait. Les intentions philosophiques de\nla trilogie du jeune écrivain russe ne sont point pour nous plaire : M. Merej-\nkowsky a trop fréquenté Nietzsche... Mais c'est justice de saluer ses qualités\npuissantes et délicates d'artiste et de poète. La Résurrection des Dieux se range\nparmi les plus prestigieuses évocations historiques de ce temps : elle est un\nenchantement pour quiconque aime la Beauté.\n                                                                       M. D.\nL'ART :\nL'alphabet de Notre-Dame la Vierge, orné, dessiné et gravé par\n   MAX ELSKAMP et J.-E. BUSCHMANN. — (Anvers, Edition du Conservatoire de\n   la tradition populaire.)\n   Il y a toute une poésie d'intimité et de charme, une grâce de douceur et de\nnaïveté dans les jouets et l'imagerie populaires : quelque chose de gauche et\nde violent, et d'exquis : gestes saccadés, enluminures voyantes, qui sont\ncomme l'expression d'une tendresse intense et maladroite.\n   Mais la fabrication mécanique et stéréotypée a, dès longtemps, banni les\nproduits de l'industrie personnelle : joujoux rustiques; imageries où la cou-\nleur généreuse du manteau du roi usurpait sur le nez des courtisans ; les hum-\nbles produits où la main hésitante de l'artisan avait mis une trace vivante de\ntravail, la marque de son effort et, quelquefois, l'étrange beauté de l'insolite\net du barbare.\n    Mais nous avons des artistes, épris d'expression spontanée, vive et forte,\ncomme M. Henri Braun, comme M. Elskamp, dans l'esprit desquels la nos-\ntalgie est restée de ces choses pleines de physionomie et d'originalité; de ces\ngravures sur bois, de ces estampes où l'on devine la volonté patiente de\nl'ouvrier s'exerçant contre la résistance de la matière, surmontant avec une\nhabileté enfantine et joyeuse les difficultés de l'art et les périls de l'œuvre.\n    M. Elskamp a orné et colorié ainsi un bul alphabet, dont chaque lettre sert\nd'initiale à une louange de la Vierge ; et il a voulu que ce fussent des choses\nde réalité et de symbole, très simples et dont toute la signification est dans\nleur simplicité. Et cet art,— sans art, — qui représente les objets et les idées\n d'un trait ingénu et d'une tache de couleur, m'a rappelé les Bénédictions du\n poète Thomas Braun, avec ses vers où les noms de choses luisantes et coloriées\n semblent rangés, comme, sur une crédence ou sur une cheminée parée de\n rideaux plissés à fleurs bleues, les pots de faïence, les assiettes d'étain et les\n vases de cuivre ; orgueil et souci de la ménagère ; insignes d'intimité et de\njoie domestique ; faste quotidien et toujours nouveau d'un bonheur égal et\n profond...\n   La divina C o m m e d i a . — Avec le dix-huitième fascicule de cette\nbelle publication de la maison Alinari s'achève le premier chant du poème\nde l'Alighieri. Cette livraison contient la préface écrite par M. Giuseppe\nVandelli, que MM. Alinari, d'accord avec la Società Dantesca, ont chargé\nd'établir le texte soigneusement revisé de cette édition. M. Vandelli\ns'applaudit, comme nous le faisions nous-mêmes, en annonçant ici l'appari-\n"}, {"page_pdf": 375, "texte": "314                                DURENDAL\n\n\n\ntion de la Commedia illustrata, de la généreuse initiative de M. Vittorio\nAlinari qui, par les concours qu'il organise, ne cesse de stimuler les jeunes\nartistes italiens et de les ramener aux saines et magnifiques traditions d'art de\nleur pays. Le résultat obtenu, notamment les remarquables œuvres de\nMM. Zardo et Spadini; la saisissante interprétation par M. Silvio Bicchi des\nvers du Canio X :\n               O Tosco chi per la città del foco\n               Vivo ten vai cosi parlando    onesto,\n               Piacciati di restare in questo loco...\n\nque le poète met dans la bouche de Farinata degli Uberti arrêtant le pèlerin\nà son passage au milieu du sépulcral paysage de fumée et de flammes, sont\nde nature à encourager l'excellent éditeur florentin.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\nL e s d é b u t s d e l'Art, p a r E . GROSSE, traduit de l'allemand par E . DIRR.\n   — 1 vol. illustré. — (Paris, F. Alcan.)\n   Cet essai très intéressant, fortement documenté, ne peut manquer de plaire\nà tous ceux que les théories d'art préoccupent quelque peu. Son style vif en\nrend la lecture facile et agréable. Bien que fort savant, il n'est pas doctoral.\n   Pour échafauder sa théorie des débuts de l'art, M. Grosse se base avant\ntout sur les faits. Il recherche chez les peuples les plus sauvages, encore con-\nformes au type primitif, les premières manifestations du sentiment esthé-\ntique. Celles-ci sont nettement réalistes; leur principal souci est l'exactitude.\n   Ce ne fut qu'après une longue évolution que le perfectionnement intel-\nlectuel fit naître le goût du style.\n   Ceci se déduit de l'étude de toutes les formes d'art primordiales : parure,\nornementation, sculpture, peinture, danse, poésie, musique.\n   Les théories de M. Grosse demanderaient à être discutées. Je me borne à\nles signaler à ceux qu'intéressent ces problèmes sur lesquels nombre d'au-\nteurs ont répandu des clartés — mais pas encore la lumière complète.\n                                                                      C H . DE S.\nDIVERS :\nDictionnaire général de la Langue Française, du com-\n mencement du XVII e siècle jusqu'à nos jours, précédé\n d'un traité de la formation de la langue, par MM. ADOLPHE\n  HATZFELD et ARSÈNE DARMESTETER,          avec le concours de M. ANTOINE\n  THOMAS.     — 2 vol. (1). — (Paris, Ch. Delagrave; Bruxelles, Oscar\n   Schepens.)\n   L'histoire est en dépôt dans les mots, a dit Vinet. Chaque époque, chaque\ncivilisation a laissé son empreinte profondément marquée dans la langue\ndont elle usa pour exprimer sa vie et sa pensée. Une iangue est le tableau\nsimultané de l'existence d'un peuple ; ses vertus et ses vices, ses exploits et\n\n (1) Cet ouvrage est en vente à la librairie Oscar Schepens, rue Treurenberg,\nBruxelles. Broché 30 francs, relié 38 francs.\n"}, {"page_pdf": 376, "texte": "                                 LES LIVRES                                 3l5\n\n\nses revers, ses mœurs légères ou sérieuses, son idéal s'y trouvent indiqués\ndans les mots. L'âme chantante et chaude de l'Espagnol vibre dans son\nidiome sonore, aux syllabes de guerre et d'amour, brûlé par le soleil.\nL'esprit philosophique si profond, la pensée sérieuse, mais un peu lourde du\nGermain se devine dans la tournure des phrases allemandes, dont le sens\nsolide se laisse difficilement pénétrer. Le caractère vif, léger, épris d'art, de\nliberté, de galanterie, amoureux d'ordre, bien que toujours un peu frondeur,\ndu Français anime cette langue souple, musclée, rapide, où tous les mots\nportent, et qui est vraiment la suprême élégance de l'esprit humain.\n    Il faut donc, de toute nécessité, bien connaître une langue pour com-\nprendre le peuple qui la parle, son génie, son caractère et son histoire. Une\ntelle étude est longue et difficile. Ceux dont la profession est de parler et\nd'écrire s'aperçoivent chaque jour du peu qu'ils savent et mesurent avec\nanxiété l'immense chemin qui leur reste à parcourir pour user de leur\n idiome à peu près convenablement. Ils sentent la nécessité d'un ouvrage\n complet, renseignant les termes, les expressions, les tournures les plus\n subtiles, et ces terribles choses qui s'appellent l'orthographe et la pronon-\n ciation.\n    A tous ceux-là, à tous ceux qui aiment à lire intelligemment, pour\n s'instruire autant que pour s'amuser, le dictionnaire Hatzfeld et Darmesteter\n apportera une aide considérable dans leurs études et de sérieux enseigne-\n ments. Plus complet que ses prédécesseurs, conçu de la façon la plus logique,\n riche vraiment de tous les termes étrangers introduits dans le langage, de\n tous les néologismes, de tous les archaïsmes, des mots d'hier, d'aujourd'hui,\n de demain, il constitue une véritable encyclopédie de la langue, de l'esprit\n français. Les mots y sont étudiés aux points de vue historique, étymologique,\n critique. On nous y expose leur naissance, leurs variations de forme et de\n sens, leur déclin. Pour un peu, on prédirait leurs vicissitudes ou leurs splen-\n deurs futures.\n    Je crois rendre service à mes lecteurs en leur conseillant cet ouvrage. Je\n ne m'abuse pas en assurant qu'il ne quittera pas la table de travail de ceux\n qui l'acquerront. Les auteurs y donnent sur chaque terme tous les détails\n que l'on peut espérer. Ils ont traité les mots avec amour, comme les\n  numismates leurs précieuses médailles. Aussi bien les mots sont-il les mé-\n  dailles d'or, d'airain, de glaise, où un peuple a imprimé l'image multiple de\n  sa pensée.\n\nL ' I n d e T a m o u l e , par PIERRE SUAU, S. J. —. (Paris, H. Oudin.)\n   Le père Suau a fait un long séjour aux Missions établies dans l'Inde par\nles religieux de la Compagnie de Jésus. Il en a rapporté d'intéressants sou-\nvenirs et de belles photographies; celles-ci ont servi à illustrer copieusement\nle livre composé par ceux-là. Nombre de détails sur l'Inde, ses paysages, ses\nvilles, ses habitants, ses mœurs, y sont exposés d'agréable façon par quel-\nqu'un sachant manier élégamment la plume. L'ouvrage est édité avec tout le\nsoin que la maison Oudin consacre à ses publications.\n                                                                    CH. DE S.\n"}, {"page_pdf": 377, "texte": "                            NOTULES\n\n\n   « C o l p o r t e u s e s » d ' A r t h u r L e f è v r e . — Nos lecteurs trouveront\ndans le présent fascicule la reproduction du tableau d'ARTHUR LEFÈVRE :\nColporteuses, dont il était question dans l'article consacré, au numéro d'avril, à\ncet artiste, par M. Henry Moeller (voir p. 231 du n° d'avril). Des circon-\nstances indépendantes de notre bon vouloir, nous avaient contraint, au\ndernier moment, à ajourner la reproduction de cette œuvre au prochain\nfascicule.\n\n\n\n\n   Une Conférence de Vincent d'Indy , « sur les maîtres primitifs\n de la musique, illustrée d'exemples tirés des œuvres antérieures au xvn e\n siècle, avait réuni récemment à Liége, un auditoire exceptionnellement nom-\n breux. Ce fut, peut-être, pour ceux qui admirent dans l'auteur de Fervaal un\n esprit novateur, personnel et libéré des canons académiques, une surprise\nque d'entendre le compositeur parler, avec une érudition sûre, des premiers\n âges de la musique et démontrer que le chant grégorien est la source de\nl'expression musicale d'aujourd'hui. Mais la théorie clairement exposée par\n M. d'Indy à ses auditeurs attentifs n'est pas faite pour étonner ceux qui\nconnaissent l'enseignement que professe à la Scola cantorum, de Paris, celui\ndont l'influence s'excerce de la manière la plus heureuse sur la jeunesse\n musicale française.\n   Très ingénieusement, l'orateur a décrit le développement parallèle des\ndifférents arts à l'époque médiévale, l'état primitif de la monodie correspon-\ndant au caractère massif et fruste des basiliques romanes, l'état orné datant\nde l'époque où la statuaire apporta aux édifices religieux l'agrément d'une\ndécoration sculpturale ; l'art devenant ensuite polyphonique en même temps\nque les cathédrales « s'étiraient vers le ciel », érigeant dans les airs la beauté\nouvragée de leurs flèches. Les progrès de la peinture et de l'enluminure\nfurent simultanés, et l'on remarque entre l'ornementation des manuscrits et\ncelle de l'écriture musicale d'étroites affinités.\n   Faute de pouvoir remonter plus haut que le IVe siècle de notre ère, aucun\ndocument certain n'ayant été conservé sur l'art phonétique antérieur, M. Vin-\ncent d'Indy distingue dans l'histoire de la musique trois périodes distinctes :\nl'époque rythmo-monodique, qui embrasse une durée de neuf siècles, du\nIVe au XIIIe; l'époque polyphonique, qui débuta au XIIIE siècle par la diapho-\n"}, {"page_pdf": 378, "texte": "                                   NOTULES                                   317\n\n\nnie et le déchant, fit rayonner à l'église le contrepoint vocal, créa au dehors\nle madrigal et la chanson et s'épanouit au XVe siècle dans la forme admirable\ndu motet ; l'époque métrique, enfin, qui donna naissance à la symphonie,\nd'une part, à l'opéra, de l'autre, éclose au XVIIe siècle, et qui s'étend jusqu'à\nnos jours. Peut-être peut-on dès à présent prévoir une période nouvelle,\ncaractérisée par l'importance particulière donnée au rythme.\n   C'est l'art expressif de la parole collective, né de l'instinct de la prière et\nprogressivement développé au cours des deux premiers stades de la musique,\nqui fit l'objet de la savante et attachante causerie de M. d'Indy. Celui-ci en\nanalysa les beautés de façon à faire comprendre clairement par l'assistance\nun programme de choix embrassant, dans l'ordre chronologique, les diverses\nphases de ces deux périodes, depuis les psalmodies du plain-chant jusqu'au\nmadrigal dramatique et à l'apparition du solo, — programme fort bien exé-\ncuté par un octuor vocal formé et discipliné par M. Jaspar. » (Art Moderne.)\n\n\n\n\n  Une messe de mariage « ancien jeu ». « il faut toujours un\ncertain courage pour prêcher d'exemple, surtout à notre époque : mais il est\ndes circonstances où ce courage prend une véritable signification d'apostolat,\nquand l'exemple donné s'écarte autant que possible des usages courants et\ndes communes idées.\n   Le programme d'une messe de mariage, par exemple, comporte une partie\nmusicale « admise » qu'inaugure une Marche... nuptiale (bien entendu!), et où\ndesO.Salutaris!à l'eau de rose alternent avec des Ave Maria sucrés; entre-temps,\nune Berceuse (voir Jocelyn), ou une Méditation (cf. Thaïs)... Emettez un peu la\nprétention de renoncer à ces canons mondains, vous plongez aussitôt les curés\ndans l'épouvante, les maîtres de chapelle dans l'ahurissement et le public dans\nl'admiration (ce mot devant être pris surtout dans l'acception latine de minari,\ns'étonner) !\n   C'est là pourtant ce que notre ami Paul Aubry a osé faire, le 18 décembre\ndernier : après avoir tant de fois défendu, par la parole et par la plume, les\nidées musicales de la Scola, il a voulu avoir, pour sa messe de mariage, un\nprogramme essentiellement conforme à ses idées. Et si l'église Saint-François\nde Sales n'éveille guère la grandiose majesté des cathédrales gothiques, du\nmoins l'allocution si délicatement paternelle de M. l'abbé Misset, le savant\ncollaborateur de notre ami Aubry dans l'édition des œuvres d'Adam de Saint-\nVictor, et les morceaux exécutés sous la direction de M. Charles Bordes, par\nles chanteurs de Saint-Gervais, qui ont, depuis longtemps déjà, vu épuiser\ntout le vocabulaire des éloges, nous ont-ils offert, une occasion, peut-être\nunique, d'admirer cet apostolat d'un nouveau genre dont je parlais en com-\nmençant.\n   Le programme d'ailleurs sera le plus explicite des commentaires. Avec le\n Veni Creator grégorien, les chanteurs nous firent entendre le motet Loquebantur,\nde Palestrina et l'Ave Maria, de Josquin des Prés; à l'offertoire, l'Alleluia gré-\ngorien Salve Virga déroula, dans le silence de l'assistance captivée, l'écheveau\n"}, {"page_pdf": 379, "texte": "318                               DURENDAL\n\n\ntenu de ses modulations; et, à l'élévation, la belle voix de M. David, accom-\npagnée par la flûte de M. Gaubert, lança avec une émotion intense l'aria de\nla cantate Jesu, du der tneine Seele, de Bach.\n   Pour finir, la maîtrise, qui avait tenu à garder une place dans le programme,\nnous donna l'Alleluia du Messie, de Haendel, avec les trompettes de la Scola.\n   Entrée et sortie : le prélude en mi bémol du 3 e livre, et la toccata et fugue\nen ré mineur de Bach, exécutée par M. Dallier, avec la virtuosité dont a cou-\ntume l'excellent organiste de Saint-Eustache.\n   En somme, une messe qui, pour être « ancien jeu », n'en a pas moins laissé\nchez les très nombreux amis de M. Pierre Aubry et de sa charmante femme\nune impression faite de surprise et de charme, plus vivace et plus durable que\ncelle, si banale, qu'on emporte des cérémonies habituelles.\n   Il faut en remercier celui qui eut la fière pensée de cette initiative et ceux\nqui soutinrent son audace de leurs admirables talents. » (Tribune de St-Gervais).\n   Voilà un exemple à imiter. En Belgique aussi, les messes de mariage don-\nnent lieu dans nos églises, à des exécutions de musique d'un sentimentalisme\nbête et odieux, dont la pensée religieuse est totalement absente non moins\nque l'impression d'art. Cette musique toute profane enlève au mariage, qui\npourtant est un sacrement (qui s'en douterait en entendant la musiquette\nfade et sensuelle du jubé?), tout son caractère sacré et lui donne un cachet\naussi profane que celui du mariage civil à l'hôtel de ville. Marche nuptiale ! ! !\nTrémolo des orgues!!! Solo de violoncelle, qui est remplacé souvent par un\nviolon!!! Roucoulement d'un Ave Maria sur un air d'opérette !!! Enfin son-\nnerie bruyante de trompettes qui fait penser à une promenade de dimanche\nde la garde civique à cheval!!! Tel est l'alléchant et pieux programme de\nnos messes de mariage!!!\n\n\n\n\n  Les Epreuves... d'Imprimerie, de J. Esquirol, parues\nd'abord dans Durendal et récemment éditées en plaquette, ont été merveil-\nleusement analysées par notre ami Eugène Gilbert dans un fascicule de la\nRevue Générale. Voici un extrait de cette intéressante critique : « Inspiré, sans\ndiscussion possible, du genre Huysmans, ce récit demeure original et per-\nsonnel. Evidemment voilà deux hommes qui se sont trouvés avoir une âme\nsœur et un tempérament frère. L'auteur de En Route a marqué M. Esquirol\nde son sceau. Peut-être même, à certains moments, voudrions-nous moins\nde fidélité dans cette reproduction. Quelques traits ont l'air de pastiches!\nMais, ceci dit, rendons justice à la verve amusante et pittoresque, au talent\nprimesautier, spontané et nerveux de M. Esquirol. Jamais, assurément,\nl'odyssée du jeune homme \" qui vient à Paris pour être écrivain \" n'a été\nenlevée avec plus de verve et plus de vérité. M. Esquirol est un implacable\nobservateur de son moi et du moi des autres. Il a une \" littératurite \" saine\net exigeante, qu'il soigne avec amour. Deux intérieurs d'écrivains parisiens\nsont évoqués ici. Un hasard m'a permis, connaissant particulièrement\nM. J.-K. Huysmans (Savère) et Willy (Fermeuse) de juger la fidélité piquante\n"}, {"page_pdf": 380, "texte": "                                  NOTULES                                  319\n\n\ndu rendu de ces physionomies et du cadre où elles vivent. On ne connaîtra\njamais mieux M. J.-K. Huysmans, eût-on lu toutes les biographies qui lui\nfurent consacrées, qu'en terminant Epreuves... d'imprimerie. Je ne sais, d'ail-\nleurs, rien de gai et de passionnant pour quiconque « est du bâtiment »\ncomme l'odyssée de Jacques Dalin chez des éditeurs de Paris. Tout le livre\nabonde en réflexions d'une philosophie humoristique impayable, en désopi-\nlants retours sur soi-même, d'autant plus attirants qu'ils sont aussi exempts\nde morgue que de pose, en coups de crayon fidèles et probes. Les scènes se\nsuccèdent avec allégresse et facilité. Rien d'amusant comme les réflexions\nde Jacques qui, au moment de la mise en vente de son premier livre, s'em-\nbusque à proximité pour voir « mordre le poisson ». Je ne sais pourtant si le\nrécit des ascensions et descentes du brave garçon au g3 de la rue de Cour-\ncelle, chez le fugace Fermeuse, n'est pas plus typique encore. Les entretiens\navec Savère, au reste, ont un accent de vérité plus attirant encore. »\n\n\n\n   L ' A c a d é m i e libre d e B e l g i q u e . — A la dernière séance a été\nlu le rapport de MM. Van der Stappen et Maus sur la question des Prix de\nRome. On connaît les griefs invoqués contre les prix de Rome : un seul et\nmême sujet imposé à des artistes de tempéraments divers ; l'obligation d'ache-\nver le travail artistique dans un court laps de temps; des preuves de défiance\nincompatibles avec la dignité de l'artiste, etc. Ne vaudrait-il pas mieux\nsupprimer les concours et affecter les sommes qui constituent les prix à\nl'achat des plus belles œuvres exécutées par nos artistes et exposées dans nos\nsalons annuels?\n   Prochainement C. Lemonnier et M. Des Ombiaux feront rapport sur la\nsituation des écrivains dans notre pays et sur les moyens de favoriser la\nlittérature nationale. L'ordre du jour de la prochaine séance porte :\n    1° Continuation de la discussion des prix de Rome.\n    2° Discussion d'une proposition de M. Hermann de Baets tendant à\nmettre à l'étude l'organisation du suffrage universel.\n\n                                      * *\n\n  L ' O m b r e e t l e V e n t . — Sous ce titre, notre collaboratrice BLANCHE\nROUSSEAU, vient    de publier un nouveau livre où se retrouvent toutes les\nqualités de l'auteur de Nany à la Fenêtre, ce chef-d'œuvre exquis, première\nœuvre de l'artiste et qui du coup l'a placée au premier rang des écrivains\nbelges contemporains. Nous rendrons compte de ce livre au prochain fasci-\ncule.\n                                           *\n                                          * *\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — CHAMPAL : Cas de conscience (Paris,\nPlon). — A COUVREUR : La force du sang (Ibid.). — P . et V. MARGUERITE :\nLe jardin du roi (Ibid.). H.-B. BREWSTER : L'âme païenne (Paris, Mercurede\nFrance). J.-A. COULANGEON : Les jeux de la préfecture (Ibid.). — O M . - K . D E\n"}, {"page_pdf": 381, "texte": "320                              DURENDAL\n\n\n\nLACY : Ook Verzen (Maldegem, Delille). — A. MASSEBIEAU : Pour la dame\nde jadis (Paris, Vanier). — H. GAUTHIER-VILLARS : L'odyssée d'un petit\nCévenol (Paris, Hennuyer). — G. KURTH : Saint Boniface (Paris, Lecoffre).\n— R.-P. LARGENT : Saint Hilaire (Ibid.). — A.-FERDINAND HÉROLD : Les\ncontes du vampire (Paris, Mercure de France). — L. DUMUR : Un coco de\ngénie (Ibid.) — A. QUINETTE : Poésies (Paris, Plon). — P . et V. MARGUE-\nRITE : Vers la lumière (Paris, Per Lamm). — J. Bois : Le monde invisible\n(Paris, Flammarion). — F . JAMMES : Le triomphe de la vie (Paris, Mercure\nde Fratice). — H. RÉGNIER : Le bon plaisir (Ibid.). — E. DUCOTÉ : Le songe\nd'une nuit de doute (Ibid.). — F . CASALE : Chanleclair (Paris, Plon). —\nWILLY : Claudine en ménage (Paris, Mercure de France). — H . MAZEL : Quand\nles peuples se relèvent... (Paris, Perrin).\n\n                                     ***\n\nCorrespondance. —\n\n               Monsieur le Directeur de Durendal,\n\n   Vous avez eu la courtoisie de me communiquer un article de votre dernier\nnuméro dans lequel M. Abry s'occupe de mon étude sur la Restauration des\nmonuments parue dans la Revue de l'Art Chrétien. Il ne me fait pas l'honneur d'en\nrendre compte. Il n'y trouve d'ailleurs rien de nouveau, rien d'intéressant à\nnoter, qu'une série de prétendues contradictions. Il insinue au surplus, que\ncondamner les restaurations, au lieu de les défendre comme je l'a fait « ce\nserait compromettre des intérêts professionnels ».\n   Je pense que vos lecteurs comprendront, que je ne réfute pas ces aménités.\nJ'offre à ceux d'entre eux qui voudraient m'en faire directement la demande\nmon article, dont je possède encore une vingtaine de lires à part; plusieurs\nm'ont été demandés depuis qu'a paru l'articlede M. Abry. Ceux qui voudront\nbien le lire jugeront du bien fondé des critiques de l'éminent artiste.\n   Agréez, je vous prie, Monsieur le Directeur, mes sentiments les plus\ndistingués.\n                                                               L. CLOQUET.\n  Gand, 23 avril 1902.\n\n  L'idée de M. Cloquet est excellente; je souhaite que tous ceux que la\nquestion intéresse puissent juger, pièces en mains, de sou argumentation et\nde la mienne.\n                                                                  L. ABRY.\n"}, {"page_pdf": 382, "texte": ""}, {"page_pdf": 383, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 5, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1902-05", "signet_source": "Neuvième année - N°5 - Mai 1902 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant avril (pages 200-256), pages 257-320 ; les Notules renvoient à l’article « du numéro d’avril » sur Arthur Lefèvre et publient une lettre datée de Gand, 23 avril 1902. Notules p. 316, cinquième entrée de la rubrique dans la table annuelle.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec les rubriques Notules et Les Livres de la table annuelle (p. 774)."}}