{"numero_id": "ulb-durendal-1902-livraison06", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison06-001", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 321, "page_fin": 321, "titre_corps": "Coups de Cloche : Pentecôte", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Eugène Demolder", "ancre_debut": "Coups de Cloche Pentecôte", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 388, "page_imprimee": 321, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1330, "texte": "Coups de Cloche •\n\n                             Pentecôte\n\n\n\n               PENTECÔTE! Langues de flamme ! Rayons divinisés!\n                  Lumière qui descend comme des oiseaux de\n                 feu! Sourires de mai! Sourires de juin! Les\n                 cloches ne sonnent plus dans les nuages de\n                 neige et dans les giboulées. Leurs sons tombent\n                 à travers le feuillage tout neuf, frais comme\n                 l'âme d'une vierge : encore étonné de se déployer\n                 sous les baisers clairs du matin, il écoute chan-\n ter le rossignol.\n    Le dimanche, les villages ont l'air d'être plongés au fond d'un\n diamant : les clochers sont blancs, les tuiles rouges saignent de\nl'or et les cloches jettent l'argent à travers l'azur, cette moisson\n du ciel.\n   Voici venir sous les ramures, le long des haies, les jeunes\npaysannes, un paroissien à la main, des rubans sur leur tête.\nElles se dirigent vers l'église, qui tinte en leur promettant de\njoyeuses épousailles et une bonne mort; elle tinte, tinte, tinte\ndans l'été et dans l'amour du firmament. Le coq d'or brille et\ntout à l'heure, à la messe grande, au temple rajeuni par les\nlueurs du printemps, le petit orgue chantera comme un pauvre\nen fête.\n                                           EUGÈNE DEMOLDER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison06-002", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 322, "page_fin": 322, "titre_corps": "Le Passant", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "Le Passant", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 389, "page_imprimee": 322, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1068, "texte": "Le Passant\n\nTri reçois l'inconnu comme un pauvre qui passe...\nIl entre, en hésitant; te rend humblement    grâce\nDe l'avoir accueilli d'un geste hospitalier,\nEt s'assied dans la cendre au bord de ton foyer...\n\nIl est faible, il est las, il tremble de vieillesse;\nTout, dans son seul aspect, dit sa morne détresse.\nMais, tandis que penché sur ta table, ô rêveur,\n Tu reprends quelque vague et frivole labeur,\n Le pauvre te regarde avec des yeux         humides...\n Parfois un lent sourire épanouit ses rides,\n Et tant d'amour, de joie et de sérénité\n Le transfigure alors, dans son humilité,\n Que ton logis en est inondé de lumière.\n\n Cependant tu poursuis ta tâche      coutumière,\n Pauvre homme aveugle, avec un orgueil          impuissant,\n Sans avoir deviné dans cet obscur passant\n L'hôte divin qu'attend l'immortelle    espérance.\n\n L'heure passe. Il se lève et te quitte en silence...\n Tu te sens tout à coup environné de nuit\n Et, comprenant enfin, tu dis : C'était donc Lui?...\n\n                                               FERNAND SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison06-003", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 323, "page_fin": 362, "titre_corps": "L’Imposteur magnanime : Perkin Warbeck", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Eekhoud", "ancre_debut": "L'Imposteur Magnanime Perkin Warbeck", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 390, "page_imprimee": 323, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1328, "texte": "L'Imposteur Magnanime\n\n                                Perkin Warbeck\n                             Drame en quatre actes\n\n\n\n\n                                         A mes amis E u g è n e et Claire Demolder.\n\n\n\n                                PERSONNAGES            :\n\n                   PERKIN WARBECK ou RICHARD D'YORK.\n                   CATHERINE GORDON.\n                   LE COMTE DOXFORD.\n                   HENRI VII, roi d'Angleterre.\n                   ETIENNE FRION.\n                   FRANS DE BRUXELLES.\n                   L'ÉVÊQUE DE DURHAM.\n                   LORD DALYELL.\n                  JACQUES IV, roi d'Ecosse.\n                  LORD HUNTLEY.\n                  LORD DOUGLAS.\n                  LAMBERT SIMNEL.\n                  PREMIER SEIGNEUR ÉCOSSAIS.\n                  DEUXIÈME SEIGNEUR ÉCOSSAIS.\n                  TROISIÈME SEIGNEUR ÉCOSSAIS.\n                  LA COMTESSE BALIOL.\n                  PREMIÈRE JEUNE FILLE NOBLE ÉCOSSAISE.\n                  DEUXIÈME JEUNE FILLE NOBLE ÉCOSSAISE.\n                  TROISIÈME JEUNE FILLE NOBLE ÉCOSSAISE.\n                  UN MOINE.\n                  UN SHÉRIFF.\n                  LE BOURREAU.\nDames, seigneurs, pages, gardes, moines, apprentis, femmes du peuple, aides-bourreaux.\n\n                              L'action se passe en 1497.\n"}, {"page_pdf": 391, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2121, "texte": "324                                      DURENDAL\n\n\n                                    P R E M I E R ACTE\n\n   A Edimbourg. Une salle dans le château du roi d'Ecosse Jacques IV. La veillée de\nSaint-Valentin (13 février). Les bûches crépitent dans l'âtre autour duquel des filles d'hon-\nneur travaillent à des tapisseries ou à d'autres ouvrages. Quelques-unes chiffonnent des\nrubans dont elles font des fleurs artificielles; d'autres brodent des devises ou des emblèmes\nsur des écharpes. De jeunes seigneurs, les uns en costume national, mais la plupart vêtus\naux modes françaises de la fin du règne de Charles VIII (bragards, freluquets, gorriers),\ndevisent entre eux, ou fieurettent penchés sur l'ouvrage des belles, accoudés au dossier de\nleurs sièges. Catherine Gordon, un peu à l'écart de ses compagnes et plus rapprochée des\nspectateurs, travaille silencieuse, d'abord indifférente à ce qui se passe autour d'elle.\nPendant que le rideau se lève, bruissement et fusée de rires féminins, puis reprise des\ncaquets.\n\n                                          SCÈNE        I\"\n\n CATHERINE GORDON, LA COMTESSE BALIOL, SEIGNEURS ET DAMES\n\n           PREMIÈRE DAMOISELLE (courtisée par un freluquet blond)\n\n   ... Comment je le vois? Grand, noir et b r u n , comme u n Italien\n\n                  LE DAMOISEAU BLOND (avec un dépit comique)\n\n   A h ! la coquette... la v o l a g e ! . . . l'infidèle!...\n\n   DEUXIÈME DAMOISELLE (recherchée par un chef de clan basané et moustachu)\n\n   E t moi je l'ai vu tout rose, tout blond, à peine le duvet sur la lèvre 1\n\n                LE SEIGNEUR BASANÉ (avec une compassion ironique)\n\n   L e m i g n o n ! . . . Il avait déteint sans doute et on vous l'avait épilé !\n\n                                TROISIÈME DAMOISELLE\n\n   C'est un géant qui m'est a p p a r u à moi, chevelu comme un Allemand du\n Saint E m p i r e . . .\n\n          TROISIÈME DAMOISEAU (qui répond à ce signalement se présente\n                                avec une révérence)\n\n      .ors c'est de moi que vous avez rêvé, comtesse...\n\n                            TROISIÈME DAMOISELLE (rieuse)\n\n    L e vilain fat I\n"}, {"page_pdf": 392, "page_imprimee": 325, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2062, "texte": "                                     L'IMPOSTEUR             MAGNANIME                              325\n\n                    PREMIÈRE DAMOISELLE (à une autre un peu marquée)\n\n    E t vous m a chère Baliol, n e n o u s ferez-vous pas le portrait de votre\n  Valentin?\n\n                          LA COMTESSE BALIOL (sèche, importunée)\n\n     Moi !... Il n e m'est a p p a r u p e r s o n n e .\n\n                                      DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n    Vous n'aurez point voulu voir!\n\n                                     TROISIÈME DAMOISELLE\n\n   S a n s d o u t e . . . Car il ne tiendrait q u ' à notre aimable Baliol de conjurer u n\n épouseur...\n\n                                      PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n    Nos paysannes du comté d'Ayr connaissent des moyens infaillibles pour\n faire a p p a r a î t r e le rustre qui leur est destiné...\n    Seulement, le charme n'opère que d a n s la nuit qui précède la T o u s -\n saint!...\n\n                                     DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n    N ' i m p o r t e ? Dis-nous ton e n c h a n t e m e n t . . .\n\n                                      LE SEIGNEUR BASANÉ\n\n   Vous n'avez d o n c pas encore vu votre fiancé?\n\n                               DEUXIÈME DAMOISELLE (taquine)\n\n   O u i ! . . . Mais je pourrais m'être t r o m p é e ! . . .\n\n                                     PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n    Au m o m e n t d e vous mettre a u lit vous vous approchez de votre miroir en\ncroquant une p o m m e , et u n e chandelle allumée à la m a i n . . . L e visage de\nvotre p r é t e n d u ne tarde pas à apparaître au-dessus du reflet de votre\né p a u l e . . . (à la Baliol). E s s a y e z ! . . .\n\n                            TROISIÈME DAMOISELLE (même jeu)\n\n    P r e n o n s que vous ayez déjà fixé votre choix et que vous désiriez savoir si\nl'élu de votre cœur répondra à votre tendresse. Jetez dans l'âtre deux noix\nauxquelles vous aurez d o n n é votre nom et celui de l'époux rêvé. Si les deux\nnoix se c o n s u m e n t s i m u l t a n é m e n t et r a p p r o c h é e s l'une de l'autre, votre vœu\n"}, {"page_pdf": 393, "page_imprimee": 326, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1621, "texte": " 326                                             DURENDAL\n\n\nsera exaucé. Au contraire si le crépitement des tisons les sépare, vous aurez\nespéré en vain. J e tiens ce secret de ma nourrice, u n e m o n t a g n a r d e d u p a y s\ndes lacs... Messire Mac Grégor, vous êtes aussi de là-bas'. N'est-ce p a s\nainsi? (1)\n\n                                    LE SEIGNEUR BASANÉ\n\n   Parfaitement, m i s s E l l e n o r e . . .\n\n                                       LA BALIOL (dépitée)\n\n  Des sornettes ! Q u e ne recommandez-vous vos hocus pocus à la princesse\nCatherine Gordon?\n\n                                   PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n  Mais, n o n ! . . . Ce ne sont point les poursuivants qui m a n q u e n t à la prin-\ncesse...\n\n                                  DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n  Elle n'a que l'embarras du choix.\n\n                                             LA BALIOL\n\n  Elle les décourage tous.\n\n                                  PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n  L e s inconvénients d'une naissance illustre... U n e princesse n e p e u t\népouser c o m m e nous autres simples filles de qualité, le premier seigneur\nvenu,... n'est-ce pas m y l o r d ?\n\n                                                       (Au gentilhomme qui lui fait la cour.)\n\n                     LE SEIGNEUR BLOND (en protestant pour rire)\n\n  L e premier seigneur venu? Quel dédaip !\n\n                                            LA BALIOL\n\n  C'est égal. Si elle ne se décide, la fière princesse Catherine risque bien de\ncoiffer sa sainte p a t r o n n e .\n\n\n (1) Ces diverses recettes sont données par le poète écossais Robert Burns, dans\nHalloween.\n"}, {"page_pdf": 394, "page_imprimee": 327, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2194, "texte": "                                   L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                          327\n\n                           PREMIERE DAMOISELLE (avec intention)\n\n    N o t r e charitable Baliol pourrait réserver sa sollicitude pour de moins\nje u n e s filles que Madame Catherine... D'autres déjà sont en train de coiffer\nla g r a n d e S a i n t e . . . P u i s , voyons, épouseriez-vous ce comte d'Oxford?\n\n                                               LA BALIOL\n\n   L ' a m b a s s a d e u r d'Angleterre ! C'est u n grand seigneur, u n courtisan de\nfière mine et, paraît-il, le favori de son roi !\n\n                                     PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n  P o s s i b l e l . . . Mais fût-il le favori de l'empereur, voire du p a p e de R o m e\nque je ne le trouverais pas plus aimable p o u r cela...\n\n                                    DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n   Ni moi 1\n\n                                    TROISIÈME DAMOISELLE\n\n   Ni m o i . . . Mais voici u n autre des soupirants d e la princesse.\n\n                                                                          (Entrent Huntley et Dalyell.)\n\n                                  LA BALIOL (désignant Dalyell)\n\n   P a u v r e g a r ç o n ! . . . J a m a i s on n e vit a m o u r e u x si transi !\n     PREMIÈRE DAMOISELLE (lançant une œillade malicieuse à son prétendu)\n\n   Ma foi... Q u a n t à celui-là je n'aurais p a s dit n o n .\n\n                                    LE DAMOISEAU BLOND\n\n  N e vous gênez p l u s . . . Voulez-vous que je lui cède la place?\n                                           (Eclats de rire, puis la conversation reprend\n                                             en sourdine; les jeunes filles regardant\n                                             Dalyell à la dérobée, donnent à supposer\n                                             qu'il est le sujet de leurs chuchotements.)\n\n\n\n                                               SCENE         II\n\n                 LES PRÉCÉDENTS; LORD HUNTLEY, LORD DALYELL\n\n                            HUNTLEY (amenant Dalyell par le bras)\n\n   N o u s y voici... E h bien, m o n garçon, tu n e devines pas encore pourquoi\nje t'ai entraîné en ce lieu?\n"}, {"page_pdf": 395, "page_imprimee": 328, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2962, "texte": "328                                    DURENDAL\n\n\n                                        DALYELL\n  J e vous avoue m o n ignorance, mylord.\n\n                                        HUNTLEY\n  Voilà bien nos amoureux. Ils ignorent le premier mot de ce qu'il leur\nimporterait de savoir... A p p r e n d s que c'est ce soir la veille de la Saint-\nValenlin...\n\n                                        DALYELL\n   Ah!...\n                                        HUNTLEY\n    T u commences à comprendre? C'est donc cette nuit que les jeunes filles\nengagent leur foi. Elles ont même le droit de se déclarer à celui qu'elles\naiment... Regarde autour de toi. P l u s i e u r s de tes amis sont en train de se\nr e c o m m a n d e r à la préférence de la d a m e de leurs p e n s é e s . . . Allons, cou-\nrage! .. Catherine est seule... C'est le m o m e n t de lui parler...\n\n                                        DALYELL\n  J e n'oserai j a m a i s . . . Elle si fière, si g r a n d e dame, la propre cousine du\nroi!... Elle qui a refusé les plus brillants partis du r o y a u m e !... C o m m e n t\npourrait-elle écouter u n simple cadet de famille?\n\n                                       HUNTLEY\n    Dire que ce soldat, ce capitaine qui fit ses preuves, tremble devant d e u x\nbeaux y e u x ! . . . T u es de bonne maison, de caractère irréprochable. L e roi,\nmon neveu, te veut du bien. Moi-même j e t'affectionne déjà comme m o n\npropre enfant. N'es-tu pas le fils de mon vieil ami qui combattit à mes côtés\nsous Louis XI et qui mourut en me défendant?... J e me fais fort d'obtenir le\nconsentement de notre maître à ce m a r i a g e . Il n e te reste d o n c qu'à plaire à\nma fille... Allons, par saint Valentin, poussons notre p o i n t e ; fais-lui ta\nrévérence, et tout à l'heure, au m o m e n t où s'ouvrira le bal si elle te remet\nu n e fleur, un ruban ou u n autre gage, sois bien persuadé, qu'elle a u r a\nr é p o n d u à mon vœu le plus cher... Dépêche-toi, te dis-je, car voilà le\ncomte d'Oxford (Oxford est entré par le fond de la salle; il salue, s'avance lentement,\ns'arrête de groupe en groupe) qui se montrera peut-être plus e n t r e p r e n a n t !\n(Dalyell ayant eu un mouvement d'impatience, Huntley lui met la main sur l'épaule)\nOh, rassure-toi; il n'a guère de chance, lui! Il est aussi antipathique à ma\nfille qu'à m o i - m ê m e ; mais, va toujours, car il pourrait l'accaparer et l'impor-\ntuner de ses madrigaux.\n                                              (Sur ces entrefaites Oxford s'est, en effet,\n                                                porté vers Catherine, Dalyell se hâte de le\n                                                prévenir; au même moment Douglas fait\n                                                irruption dans la salie et, tout affairé, les\n                                                prenant tous deux par le bras, il les ramène\n                                                sur le devant de la scène.)\n"}, {"page_pdf": 396, "page_imprimee": 329, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2009, "texte": "                               L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                              329\n\n\n\n                                           SCENE III\n\n                          LES PRÉCÉDENTS; OXFORD, DOUGLAS\n\n                                            DOUGLAS\n\n   D e s n o u v e l l e s ! . . . D e g r a n d e s nouvelles !\n                                                          (Les dames se sont levées, sauf Catherine.\n                                                            L'assistance entoure avec curiosité le nou-\n                                                            vel arrivant.)\n\n                         LES DAMOISELLES (presque à la fois)\n\n   E h ! quoi donc?\n\n                                    DOUGLAS (à Huntley)\n\n  Vous m ê m e , mylord, n'êtes p a s a u courant?\n\n                                            HUNTLEY\n\n   Ma foi, j e n e sais ce q u e vous voulez d i r e . . .\n\n                                            DOUGLAS\n\n    Au fait l'événement n e remonte q u ' à u n quart d'heure et c'est p a r hasard\nque j ' e n ai eu c o n n a i s s a n c e . . . Enfin, a u risque d'être indiscret j e vous\na p p r e n d r a i qu'il est a r r i v é . . .\n\n                                     LES DAMOISELLES\n\n  Il? Q u i cela?\n\n                                            DOUGLAS\n\n  Qui cela? Mais lui, le seul, l'unique, le merle blanc, celui qui absorbe\ndepuis des mois l'attention d u continent et d e nos îles, celui qui fait travailler\ntoutes les langues et toutes les imaginations, le prétendant, le duc d'York, le\nsoi-disant fils d ' E d o u a r d , enfin!...\n\n                                            OXFORD\n\n   Quoi ! Cet aventurier flamand serait i c i ! . . . Ah! c'est pousser loin l'audace !\nE t j e suppose q u e votre maître l'aura.fait chasser ignominieusement, à moins\nqu'il n e préfère nous le livrer...\n\n                                            DOUGLAS\n\n  Il n e fera ni l'un ni l'autre... Au contraire il l'a reçu en parfaite courtoisie.\n"}, {"page_pdf": 397, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1243, "texte": "330                                      DURENDAL\n\n\n                                           OXFORD\n\n   Quelle inconséquence l\n\n                               PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n   Le prétendant est donc en ce château? Q u e je voudrais le.voir !\n\n                               DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n  Et moi!\n\n                               TROISIÈME DAMOISELLE\n\n  E t moi !\n\n                                         DOUGLAS\n\n  Votre curiosité sera satisfaite. On prête à notre gracieux maître l'intention\nde vous le présenter ce soir m ê m e . . .\n\n                                          OXFORD\n\n  De mieux en mieux !\n\n                               PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n  Qu'il soit le bienvenu !... Mais, Douglas, vous lui avez parlé, vous l'avez\nvu tout au moins? Comment est-il?\n\n                                         DOUGLAS\n\n  P e u h ! . . . J e n'ai fait que l'entrevoir...\n\n                               PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n   Assez pour nous en d o n n e r u n e idée... Est-il aussi jeune que le proclame\nla renommée?\n\n                               DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n  Blond ou b r u n ?\n\n                                        LA BALIOL\n\n  Garçon ?\n\n                              PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n  Aimable?\n"}, {"page_pdf": 398, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1924, "texte": "                         L'IMPOSTEUR      MAGNANIME                         331\n\n                                   DOUGLAS\n\n Ah! Vous m'en demandez trop... Il m'a semblé un freluquet d'assez bonne\nmine...\n\n                          DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n  D'assez bonne mine! Mais on le dit beau comme un prince de conte\nbleu!...\n\n                               OXFORD (à part)\n\n  Quelque menin de taverne sur les quais de Bruges ou d'Anvers, chargé de\nrecurer les dalles après les orgies des matelots...\n\n                                  LA BALIOL\n\n  Mais au bout du compte d'où sort-il ce beau prétendant? Il n'est pas\ntombé de la lune!\n\n                                   DOUGLAS\n\n   C'est Madame Marguerite d'York, duchesse douairière de Bourgogne, qui\nl'aurait déniché dans une obscure petite ville de Flandre... quelque chose\ncomme Courtrai, non Tournai... et reconnu d'emblée pour son neveu.\n\n                     PREMIÈRE DAMOISELLE (h Oxford)\n\n  Voilà qui prête quelque crédit à ses prétentions et qui justifie la conduite\nde notre roi. Que vous en semble, mylord ?\n\n                                   OXFORD\n\n  Pourvu que votre roi n'ait pas lieu de se repentir de sa générosité ! Il en\nadviendra de ce pendard comme des deux autres imposteurs subornés par\nMadame Marguerite.\n\n                                   DOUGLAS\n\n   Pourtant notre hôte a été reconnu par le roi de Portugal, accueilli te\nhébergé par le roi Charles de France, à Paris, où il fut la coqueluche de toutes\nles dames et le vainqueur dans plus d'un tournoi. L'Irlande s'est soulevée en\nsa faveur. N'a-t-il pas accompagné le roi des Romains aux funérailles de\nl'empereur Frédéric III, et n'assistait-il pas au sacre de ce même Maximi-\nlien d'Autriche? Un moment on perdit sa trace : il avait passé comme un\néblouissant météore... Il se trouva plus tard qu'il était retourné en Flandre\nafin d'y préparer une descente sur les côtes d'Angleterre...\n"}, {"page_pdf": 399, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2090, "texte": "332                                   DURENDAL\n\n\n                                        OXFORD\n\n  E n effet, il débarqua dans le comté de Kent à la tête d'une traînée de sou-\ndrilles et de va-nu-pieds raccolés dans les bas-fonds d e Bruxelles et de G a n d .\nMais il se fit rosser et je doute fort qu'il se frotte encore à n o u s .\n\n\n                                       DOUGLAS\n\n   C'est ce qui vous trompe, mylord... Avec l'appui du roi de F r a n c e , de\nl'empereur d'Allemagne et d'autres princes encore, il se propose de tenter d e\nnouveau l'aventure...\n\n                                        OXFORD\n\n   Ouais? J e ne lui conseille pas de recommencer. Il sera encore mieux reçu\nque la première fois... E t pourvu qu'il n e se fasse pas p r e n d r e , car son trône\nest tout préparé à T y b u r n . . . Ah, il veut aller haut, le garçon, eh bien, n o u s le\nmènerons si haut qu'il p o u r r a garder les moutons à la l u n e . (Murmures et\nmarques de désapprobation générale, on s'écarte de lui) H é ! Quelle sympathie pour\nce maraud!... (à Catherine : ) Vous, au moins, princesse, ne partagez pas la\ndéraisonnable partialité de ces damoiselles !\n\n         CATHERINE (toujours assise, relevant la tête, sur un ton extatique)\n\n  Moi, m y l o r d ! . . . Il m'est doux de croire que l'un au moins des deux inno-\ncents petits princes ait échappé aux assassins. Et, en ce cas, je fais des vœux\nardents pour que Dieu le protège et lui rende son trône !\n\n\n                                LES DAMOISELLES\n\n  E t nous aussi nous le souhaitons de tout cœur !\n\n                                       OXFORD\n\n  J e ne vous en fais pas mon compliment.\n\n      LA BALIOL (à Oxford qu'elle seule semble approuver et dont elle s'efforce\n                   d'attirer l'attention par des minauderies et des grâces)\n\n   Mylord, voilà peut-être le prince attendu par la princesse Catherine. (Un\nmouvement s'est produitau fond de la salle. Deux pages écartent les porlières ; l'un d'eux\nannonce :) « L e R o i ! » (Jacques IV entre avec Perkin Warbeck, suivi d'Etienne Frion\net Frans de Bruxelles.)\n"}, {"page_pdf": 400, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2928, "texte": "                           L'IMPOSTEUR        MAGNANIME                                333\n\n\n                                     S C È N E IV\n\n         LES PRÉCÉDENTS; JACQUES IV, PERKIN WARBECK. FRION,\n                          FRANS DE BRUXELLES\n\n                                       JACQUES\n\n  A vous tous présents, damoiselles et chevaliers, n o u s avons g r a n d plaisir\nde présenter notre cousin R i c h a r d , duc d'York, que nous adresse sa tante\nMadame la douairière de B o u r g o g n e . N o t r e désir est que tous vous lui fassiez\naccueil c o m m e à notre hôte et aimé p a r e n t ! . . .\n\n                                   OXFORD (à part)\n\n  Ce j e u n e roi s'aventure comme u n étourneau d a n s la plus sotte des entre-\nprises.\n\n                                      WARBECK\n\n    Ma profonde gratitude vous soit acquise, ô gentil roi, ainsi qu'à cette illustre\nassemblée. Mon enfance a y a n t été préservée, comme p a r miracle, d'un\nattentat h o m i c i d e , je fus élevé d a n s l'obscurité, puis rappelé sur la scène du\nm o n d e p a r la protection d'une puissante princesse. Toutefois m o n exil n'a pas\nencore cessé et, en attendant de recouvrer m o n héritage, j'erre d'une rive à\nl'autre, suivant les caprices de m a fortune. Si j'ai connu des jours de deuil, j'en\nai vécu de bien consolants. P l u s d'une fois les plages où j'abordais m e fuient\nsi maternelles qu'il me semblait enfin avoir jeté l'ancre a u pays natal. Mais\ndepuis ces blondes contrées de B r a b a n t et de F l a n d r e où s'écoula ma p r e -\nmière jeunesse, je n'avais j a m a i s salué ciel aussi radieux et d'aussi consolant\na u g u r e que celui de votre hospitalière E c o s s e . . . E t , en ce moment, il m e\nsemble retrouver d a n s les yeux d e ces nobles dames, l'azur de ce ciel encore\nplus caressant et plus a t t e n d r i . . .\n                                             (Murmures de sympathie dans l'assemblée.)\n\n                                   OXFORD (à part)\n\n  L e drôle à la langue melliflue !\n                                            (Présentations. Lorsque Warbeck mené par\n                                              le roi passe devant Oxford, celui-ci s'incline\n                                              avec hauteur, presque avec provocation;\n                                              il toise plutôt qu'il ne salue le préten-\n                                              dant. Le roi conduit Warbeck auprès de\n                                              Catherine qui s'est levée dés le commen-\n                                              cement de cette scène.)\n\n                                      JACQUES\n\n  L a princesse Gordon, notre c o u s i n e . . . (Warbeck s'incline devant Catherine et\ndemeure quelque temps surplace. Les jeunes gens échangent un long regard d'amour.\nLeur trouble n'échappe pas au roi qui le surprend avec une visible satisfaction. Le roi\n"}, {"page_pdf": 401, "page_imprimee": 334, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1786, "texte": " 334                                  DURENDAL\n\n\nentraîne Warbeck. Au moment de passer avec lui et leur suite dans une autre sa,lle, il avise\nHuntley : ) Mylord H u n t l e y . . . Veuillez nous suivre, n o u s avons à vous entre-\ntenir.\n\n\n\n                                      SCÈNE V\n\n       LES PRÉCÉDENTS MOINS JACQUES IV, PERKIN WARBECK, FRION,\n                FRANS DE BRUXELLES et LORD HUNTLEY\n\n                                 LES DAMOISELLES\n\n   Oh ! le joli prince!\n\n                                        OXFORD\n\n   U n prince? Vous voulez dire u n larron, un ribaud, u n e fleur de tapis franc.\n                                          (Murmure réprobateur. Cette fois on ne se\n                                            contente pas de s'écarter d'Oxford; d'au-\n                                            cuns lui tournent le dos.)\n\n                             PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n On ne l'avait pas flatté !... E t Douglas qui lui accordait assez bonne m i n e . . .\nMais il est exquis ce petit p r i n c e . . . Il a g r a n d air...\n\n                      DEUXIÈME DAMOISELLE (extatique)\n\n   L e s dehors d'un esprit céleste b a n n i d u chœur des séraphins en expiation\nd'un péché très véniel...\n\n                                       OXFORD\n\n  P e u h ! Vous n'êtes pas difficiles. J e lui trouve au contraire l'encolure d'un\nbélître.\n\n                               LA BALIOL (à Oxford)\n\n  L a princesse n'a encore rien dit...\n                                              (Catherine est restée debout, la main au\n                                                dossier de sa chaise, rêveuse.)\n\n                          OXFORD (à Catherine, insinuant)\n\n  N'est-ce pas votre avis, princesse?\n\n                               'CATHERINE (émue)\n\n  J e me tais.\n"}, {"page_pdf": 402, "page_imprimee": 335, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2639, "texte": "                               L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                           335\n\n                                            OXFORD\n\n   J e vous comprends à mi-mot... Ce j e u n e b r a g a r d n'a p u que vous déplaire...\n\n                          CATHERINE (de plus en plus troublée)\n\n   N'insistez pas, m y l o r d . . .\n\n                                            OXFORD\n\n  J'insiste, a u contraire, car le j u g e m e n t d'une p e r s o n n e de votre sagesse et\nde votre caractère présente u n e i m p o r t a n c e e x t r ê m e . . . P e u t être empêcherez-\nvous vos c h a r m a n t e s , mais trop légères c o m p a g n e s de se laisser aller à u n fol\nengouement. Il est temps q u ' u n mot de raison p r é m u n i s s e les seigneurs d e\ncette cour e u x - m ê m e s , contre des e n t r a î n e m e n t s irréfléchis... O u i , il importe\nsurtout qu'en p a r l a n t vous empêchiez votre j e u n e roi de frayer u n m o m e n t\nde plus avec ce prince interlope.\n\n                CATHERINE (décidée, s'exaltant à mesure qu'elle parle)\n\n   E h bien, n o n . . . Vous vous m é p r e n e z sur m o n silence... P u i s q u e vous\nvoulez a b s o l u m e n t connaître ma pensée, a p p r e n e z , mylord, que je partage\ntout à fait les sentiments de ces dames et d e ces chevaliers, et que j ' a p p l a u -\ndis aux actes de m o n r o i . . . Si les paroles déguisent parfois la vérité, la voix\nm ê m e n e saurait mentir. Or, le simple discours de ce j e u n e étranger m'est\nallé jusqu'à l'ârne, tant j'y sentais s'exhaler la sienne. C'était comme si ses\nmalheurs eussent fait partie de ma propre expérience. E n l'écoutant, il m e\nsemblait que n o u s poursuivions le m ê m e b u t . . . que m o n sort se confondait\navec son d e s t i n . . . E t , p o u r vous ouvrir tout mon cœur, si j'étais h o m m e ,\nj'épouserais aussitôt sa c a u s e . . .\n\n                                       OXFORD (ricanant)\n\n   E t , comme vous êtes femme, c'est l u i - m ê m e que vous épouseriez!\n\n                                       DALYELL (à part)\n\n   Elle l'aime !... O mon rêve s'écroule!\n\n                                          CATHERINE\n\n  Il me t o u c h e déjà de si près que, s'il avait failli, s'il s'était déshonoré, en\nun mot, comte d'Oxford, s'il était tout ce que vous pensez de lui, je serais\nhonteuse et désespérée, comme si moi-même j'avais été infâme!\n                                                                           (Mouvement.)\n\n                                       LA BALIOL (à part)\n\n  Parlez-nous d e ces mijaurées... U n e fois parties, bien rapide celui qui les\nrattrapera !\n"}, {"page_pdf": 403, "page_imprimee": 336, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2076, "texte": "336                                     DURENDAL\n\n\n                                         OXFORD\n\n   O princesse!... C'est vous qui parlez ainsi !\n\n                                       CATHERINE\n\n   Vous l'aurez voulu. D'ailleurs, cette déclaration m'étouffait. J e me réjouis,\nje suis fière d'avoir parlé... Vous me flattiez, vous vantiez ma sagesse, m a\nraison, que sais-je e n c o r e ! . . . Eli bien, si jamais m a conscience fut avertie,\nc'est en ce moment. Oui, je crois sérieusement en ce j e u n e p r i n c e . . .\n                                               (Sur ces entrefaites, le roi Jacques est rentré\n                                                 avec Perkin Warbeck, Huntley, Frion et\n                                                 Frans.)\n\n\n\n                                       SCÈNE VI\n          LES PRÉCÉDENTS; JACQUES, WARBECK, HUNTLEY, FRION,\n                           FRANS DE BRUXELLES\n\n                                      CATHERINE\n\n  E t pour vous en donner la p r e u v e . . .\n                                             (Catherine marché délibérément vers Perkin\n                                               et lui attache au pourpoint une rose\n                                               blanche en rubans. Les autres jeunes filles\n                                               remettent de même un gage d'amour à\n                                               leurs fiancés.)\n\n                                       HUNTLEY\n\n  Ciel! Catherine! Y songez-vous?\n\n                                       WARBECK\n\n   A moi, cette félicité?... O princesse, devenir votre chevalier pour la v i e . . .\nE n suis-je digne ?\n\n                                        DALYELL\n\n  Elle est perdue pour moi !\n                                              (Huntley saisit les mains de Dalyell et les\n                                                presse avec compassion.)\n\n                                   OXFORD (à part)\n\n  Damnation ! Elle m'échappe.\n\n                                       LA BALIOL\n\n  L a scandaleuse incartade !\n"}, {"page_pdf": 404, "page_imprimee": 337, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2322, "texte": "                                L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                      337\n\n\n                                            JACQUES\n\n     A la b o n n e h e u r e ! Voilà qui n o u s dispense de pressentir autrement la\n p r i n c e s s e . . . Elle même vient de se p r o n o n ce r et cela p a r u n geste irrécu-\n sable qui a u r a raison de vos dernières hésitations, mylord (à Huntley), car,\n vous le savez, le choix fait par les j e u n e s filles, en cette nuit de la Saint-Va-\n lentin, est sacré comme un arrêt de D i e u m ê m e , et l'autorité paternelle,\n voire n o t r e autorité royale, sont obligées de s'y soumettre (à Catherine:) R i e n\n n e pouvait n o u s être plus agréable, belle cousine (à Huntley:) Faites comme\n nous, mylord, et ratifiez de b o n n e grâce le choix de votre fille.\n\n                                           HUNTLEY\n\n   J e me soumets a u x décrets de Dieu (à Dalyell :) Sois fort, m o n enfant.\n\n                                           JACQUES\n\n   N o u s proclamons d o n c les fiançailles de notre cousine, la princesse Cathe-\nrine Gordon, avec le d u c R i c h a r d d'York, prince royal d'Angleterre...\n\n                                            OXFORD\n\n    P r i n c e royal d'Angleterre !... Sire, y songez-vous? E n reconnaissant c e . . .\nd u c , c o m m e prince royal d'Angleterre, vous encouragez ses prétentions?\n\n                                           JACQUES\n\n   C'est bien ainsi q u e je l'entends... O u me faut-il préciser ? Embrassez votre\nfiancée, mon b e a u cousin R i c h a r d , roi d'Angleterre !\n                                                 (Perkin et Catherine échangent un baiser.\n                                                   Murmure d'approbation dans l'assistance.)\n\n                                           OXFORD\n\n  Sire, oubliez-vous q u e le seul roi d'Angleterre est celui que j'avais l'hon-\nneur de représenter en votre Cour, Sa Majesté H e n r i V I I ?\n\n                                          JACQUES\n\n  N o u s n e reconnaissons plus q u e R i c h a r d IV, ici p r é s e n t !\n\n                                            TOUS\n\n O u i l . . . O u i ! Vive R i c h a r d IV ! Vive la rose blanche d'York.\n\n                                          OXFORD\n\n Vous aurez voulu la g u e r r e , S i r e !\n"}, {"page_pdf": 405, "page_imprimee": 338, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2664, "texte": "338                                         DURENDAL\n\n\n                                              JACQUES\n   N o u s la voulons.\n                                              OXFORD\n\n  Alors, a u nom de m o n gracieux maître H e n r i V I I , roi d'Angleterre, à toi,\nJacques I V , roi d'Ecosse, ce défi!...\n                                        (Il jette son gant aux pieds du roi ; sur un\n                                          signe de celui-ci, lord Dalyell le ramasse.)\n\n                                              JACQUES\n\n    E t nous le relevons!.. Dieu vous garde, m y l o r d ! . . . Douglas, veuillez\np r e n d r e le c o m m a n d e m e n t de l'escorte qui accompagnera le noble comte\njusqu'à nos frontières...\n                                                            (Oxford sort, suivi de Douglas.)\n\n\n\n                                           S C È N E VII\n\n                     LES PRÉCÉDENTS MOINS OXFORD et DOUGLAS\n\n                                              JACQUES\n\n   E t nous, mylords et mesdames, achevons joyeusement celte veillée de la\nSaint-Valentin !... L e banquet traditionnel attend les heureux couples qui se\nsont engagés ce soir. Vous y présiderez, avec votre royale p r é t e n d u e , m o n\ncher cousin d'Angleterre... A deux, aussi, vous ouvrirez le b a l . . . E t , dans\nquelques jours, après avoir reçu la bénédiction nuptiale, vous partirez p o u r\nla conquête de votre beau r o y a u m e , mylord, avec vos garçons d ' h o n n e u r ,\ndevenus vos frères d'armes !\n                                           (Le roi se retire conduisant la princesse\n                                             Catherine. Les couples de fiancés suivent\n                                             avec d'autres seigneurs et dames. Au lieu\n                                             de prendre la file, Warbeck seul reste en\n                                             arrière. Frion, intrigué s'arrête avec lui.\n                                             Il fait signe de la main à son maître,\n                                             comme pour l'engager à rejoindre les\n                                             convives. Warbeck répond par un geste\n                                             de refus; puis quand les portières sont\n                                             retombées derrière le dernier couple, il\n                                             éclate :)\n\n\n\n                                          S C È N E VIII\n\n                         PERKIN WARBECK, ETIENNE FRION\n\n                                            WARBECK\n\n  N o n ! . . . N o n ! . . . J e n'irai p a s plus loin !...\n"}, {"page_pdf": 406, "page_imprimee": 339, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1785, "texte": "                          L'IMPOSTEUR MAGNANIME                            339\n\n                                      FRION\n\n    Que prétendez-vous faire?\n\n                                   WARBECK\n\n    Retourner en Flandre d'où je suis venu. Partir cette nuit même.\n\n                                     FRION\n\n   Quoi! C'est au moment de toucher au but que vous abandonneriez la\n partie... On vous fait conclure une puissante alliance, un illustre mariage\n vous assure enfin ce trône, objet de vos convoitises, et c'est alors que vous\n vous dérobez... Vous n'aimez point Catherine Gordon!\n\n                                   WARBECK\n\n   Au contraire. C'est parce que je l'aime que je veux la fuir !\n\n                                     FRION\n\n   Je comprends de moins en moins.\n\n                                  WARBECK\n\n   C'est bien simple, cependant. Je ne puis épouser la princesse...\n\n                                    FRION\n\n   Et, après l'engagement solennel de tout à l'heure, vous vous ravisez ainsi,\n tout d'un coup?\n\n                                  WARBECK\n\n  C'est que je vois clair à présent. Je ne veux pas associer la vie de cette\nnoble jeune fille à celle d'un aventurier. .\n\n                                    FRION\n\n  Un aventurier!\n\n                                 WARBECK\n\n   Oui, un aventurier. Peut-être pis !... Oh! cet amour, ce saint amour\nqui m'a enflammé le cœur a fait jaillir du même coup une éclatante lumière\nen ma conscience... Je découvre des abîmes que je côtoyais aveuglément...\nA vous de m'édifier... A moins que vous ne me fournissiez la garantie que\nmes prétentions au trône d'Angleterre sont légitimes, je refuse de me prêter\nplus longtemps à vos brigues... Et, pour commencer, je romps ce mariage\nqui serait une nouvelle imposture...\n"}, {"page_pdf": 407, "page_imprimee": 340, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": " 340                             DURENDAL\n\n\n                                    FRION\n   Vous n'en ferez rien !\n                                  WARBECK\n\n  C'est ce que vous verrez!... Ou, sinon, procurez-moi tous mes apaise-\nments... Il me tarde de savoir, enfin, qui je suis... Frion (presque suppliant,\nadouci), une preuve, je t'en conjure ; une preuve qui me justifie, qui me per-\nmette de me croire digne de ce mariage ; une preuve qui me fasse une con-\nviction...\n                              FRION (embarrassé)\n\n   Hé ! Quelle autre preuve vous faut-il que celles qui vous suffisaient\njusqu'à présent et dont se sont contentés tous ceux qui vous reconnurent...\nJe vous ai dit et répété ce que je savais... Vous aviez neuf ans lorsqu'on\nvous emporta de la Tour...\n\n                      WARBECK fil s'est assis découragé)\n\n   Neuf ans ! La mémoire fonctionne à cet âge!... Comment se fait-il que je\nn'aie gardé aucun souvenir de ce qui se serait passé en cette horrible nuit?...\nRien, absolument rien de mon enfance princière ne se retrace en mon ima-\ngination. Je ne me souviens ni de ce roi Edouard qui serait mon père, ni de\ncette pauvre reine Elisabeth que l'on me donna pour mère, ni même de ce\npetit prince, mon frère, mon compagnon de jeux et de captivité, assassiné\nsous mes yeux...\n                                   FRION\n\n  Cet oubli n'a rien qui doive vous surprendre. Les émotions par lesquelles\nvous aviez passé, déterminèrent, chez vous, une maladie nerveuse. Long-\ntemps vous fûtes entre la vie et la mort, et quand, à force de soins, vos\nparents nourriciers parvinrent à vous guérir, vous ne saviez plus rien de\nvotre première enfance et de la catastrophe dans laquelle vous aviez failli\naccompagner votre frère...\n                                 WARBECK\n\n   Hélas! Si ma convalescence et les soins maternels qui me furent prodigués\npar cette humble Flamande me reviennent souvent, en revanche, je ne par-\nviens à reconstituer ma vie sur les marches d'un trône qu'avec ce que vous\nm'en avez appris... Or, je sens depuis une heure, que ces traditions et ces\ntémoignages ne me suffiront jamais plus... Le misérable Tyrell, qu'un oncle\ndénaturé chargea du massacre des enfants d'Edouard, est mort sans avoir\nparlé... morts aussi, ses deux sinistres acolytes Dighton et Forrest. Le cha-\npelain de la Tour ne révéla jamais, à âme qui vive, la place où on aurait\nenterré les deux petits princes !... Il n'existe plus aucun des instruments du\nrégicide avec lesquels je puisse être confronté.\n"}, {"page_pdf": 408, "page_imprimee": 341, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2869, "texte": "                             L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                        341\n\n\n                                    FRION (impatient)\n\n   Q u ' i m p o r t e , p u i s q u e l'un des bravi, celui-là m ê m e qui se montra pitoyable\nà votre égard, n'a p a s emporté son secret d a n s la t o m b e . Comme je vous l'ai\nconté cent fois, ce scélérat repenti révéla à votre t a n t e , M a d a m e Margue-\nrite d'York, la part qu'il avait prise d a n s le pire des attentats de R i c h a r d I I I .\nL a duchesse me dépécha vers ce Forrest, lequel, à son lit de mort, me con-\nfirma ces aveux sous le sceau du s e r m e n t . T o u c h é par vos larmes et vos\nsupplications, le cœur lui avait m a n q u é p o u r achever son double forfait, et il\nétait m ê m e p a r v e n u à apitoyer et à désarmer son complice... C'est lui qui\npassa e n F l a n d r e pour vous confier à d'obscurs tisserands...\n\n                                        WARBECK\n\n   E t t u crois fermement à ce que te déclara cet h o m m e !\n\n                                           FRION\n\n  A moins qu'il n e se soit parjuré au m o m e n t de paraître devant Dieu, il a\ndû dire la vérité !...\n\n  WARBECK (Douloureux combat intérieur. Il s'est remis debout, il va et vient,\n                  puis, s'arrêtant devant son ministre :)\n\n   F r i o n , pardonne-moi si je te m é c o n n a i s . . . mais tes propres serments n e\nme suffiront p l u s . . . A h ! si la pauvresse, qui me rappela à la vie, n'avait\nsuccombé, elle aussi ; elle aurait p u me tirer de cette douloureuse incertitude.\nGrâce à ses propres souvenirs, je serais p ar v e nu à me rendre compte de mon\nidentité, à me reconnaître, à me c o m p r e n d r e , à me saisir, à être définitive-\nment fixé sur m o n origine. P o u r l'amour d'elle, j'aurais cru en ce F o r r e s t . . .\nDevant ma d o u l e u r , elle aurait éclairci le mystère de m a naissance. Mais\nque dis-je?... Elle n'en savait sans doute p a s plus que m o i . . . Car de ce\nqu'un i n c o n n u lui avait un j o u r confié u n enfant, comment conclure que cet\nenfant était précisément le fils cadet du roi E d o u a r d . . . Il est t a n t de bâtards\net d'enfants trouvés !... A h ! me voilà voué p o u r toujours aux ténèbres!...\n\n                                          FRION\n\n    Aussi, mieux vaut-il ne pas vous creuser et vous retourner inutilement la\ncervelle à propos d'un fait suffisamment avéré. Voyons, est-il témoignage plus\nefficace et plus péremptoire de votre identité que l'accueil maternel que vous\nfit la douairière de Bourgogne à Bruxelles, et le p a t r o n a g e qu'elle ne cessa\nde vous accorder? Cette hautaine parente, aurait-elle jamais prodigué ses\ncaresses à u n intrus, à un enfant supposé?\n\n                                       WARBECK\n\n  Au risque de vous affliger encore, F r i o n , je vous avouerai que ses effusions\n"}, {"page_pdf": 409, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2485, "texte": "342                               DURENDAL\n\n\nme parurent toujours feintes et sa tendresse de commande... Jamais je ne\nsentis mon cœur aller vers elle comme vers cette pauvresse de Tournai.\n\n                                     FRION\n\n  Oh fi! C'est ainsi que vous reconnaissez les bienfaits de votre protectrice.\n\n                                   WARBECK\n\n   C'était plus fort que moi. Chaque fois que je me trouvais en présence de\ncette superbe princesse, au lieu de se dilater de sympathie, mon être affectif\nse contractait... Un pressentiment m'éloignait d'elle, un froid me glaçait et,\ndans ses yeux de sibylle, je lisais je ne sais quelle ironie, quelle politique !\n\n                                     FRION\n\n  Que me faut-il entendre !\n\n                                   WARBECK\n\n  Et tenez, pour tout vous dire, comment se fait-il que je ne sois pas rassuré\nauprès de vous... que je me sente gauche, emprunté, que j'éprouve un\nmalaise? Ne me porteriez-vous pas malheur, Frion? N'êtes-vous pas mon\nmauvais génie ?\n\n                                     FRION\n\n  Allez-vous bien vous taire, enfant ingrat !... est-ce le surcroît, l'excès de\nbonheur qui vous étouffe et vous irrite? Oui, la fortune vous tourne la tête...\nC'est pourquoi je ne retiendrai rien de vos méchants propos.\n\n                                   WARBECK\n\n   Non, c'est sérieusement que je vous parle, au contraire. Jamais je ne me\nsuis senti plus lucide... Je me fais presque horreur à moi-même en songeant\nà tant de braves gens que j'aurai trompés de complicité avec vous. Je rougis\nde honte, à l'idée des foules qui m'acclamaient, de ces seigneurs qui me\ntraitent en égal et même en suzerain ; de ce jeune prince prêt à engager sa\ncouronne sur ma royauté chimérique; de cet autre roi, un souverain paternel\net équitable, à ce qu'il paraît, que je renverserai peut-être à la faveur d'une\nodieuse supercherie; je me représente avec horreur la guerre dans laquelle\nj'entraîne des milliers de chrétiens et de compatriotes, tout ce sang que je\nferai répandre, ce beau pays que je mettrai à feu et à sac, sous prétexte qu'il\nest mon apanage... Mais ce qui achève de me révolter contre la mission que\nvous prétendez m'imposer, c'est surtout ce mariage,... cette jeune et tou-\nchante princesse, leurrée, elle aussi, par tous les charmes dont on m'entoure\net par l'origine auguste que l'on m'attribue; cette héritière d'illustre naissance\nsur le point d'unir sa destinée à mon équivoque fortune et de se donner\n"}, {"page_pdf": 410, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2467, "texte": "                         L'IMPOSTEUR MAGNANIME                              343\n\n\ncorps et âme à un roi de grand chemin!... Non, non, Frion! Laisse-moi re-\ntourner en Flandre. Depuis que j'ai rencontré Catherine Gordon et que je\nl'aime, je répudie toute complicité avec ta faction; je ne veux plus mentir,\nje ne ferai plus un pas dans cette voie frauduleuse. Mais avant la séparation\nfatale, je reverrai la princesse... Elle saura la fragilité de mes titres et ma\ncouronne aléatoire... ô lui dire qui je suis, ou du moins l'infime tisserand que\nje pourrais être...\n\n                                    FRION\n\n  A votre aise! Parlez !... Si vous n'êtes prince, vous ne serez plus rien à ses\nyeux...\n\n                                  WARBECK\n\n  N'importe. Je tenterai l'épreuve. A Catherine de m'apporter la révélation\nsuprême, à elle de prononcer entre mes deux identités, à elle de me dire si je\nsuis prince ou manant. Oui, j'aurai recours à elle comme au jugement même\nde Dieu !\n\n                                    FRION\n\n   Essaie, te dis-je... mais je te garantis qu'au premier mot de tes doutes, la\nprincesse se détournera de toi. Pour toi, douter c'est disparaître. Avise-toi\nde contester ton étoile et à l'instant plus personne n'y croira. Comme les\napôtres, les rois n'existent que par leur foi et leur exaltation. Du moment que\ntu raisonnes de les droits et de ta vocation, tu perds déjà ta vertu. La foi,\nla seule foi qui importe ici-bas, c'est la croyance en sa propre destinée !\nRéfléchis bien à ce que tu vas faire. L'univers te tient pour le fils\nd'Edouard; les peuples, les grands, les rois, tous, à commencer par ta\npromise. Ne s'est-elle pas prononcée spontanément tout à l'heure ? Et tu la\nconsulterais encore ! Malheureux, es-tu poussé à ce point par la folie du\nnéant? Non, tu n'aimes point Catherine...\n\n                                  WARBECK\n\n  Ne pas aimer Catherine!... Renoncer à son amour!... Ne plus rien être\npour elle! Jamais!\n\n                                    FRION\n\n   Alors ne parle plus de reculer ou de t'arrêter en route. Te départir de tes\nprétentions royales, c'est du même coup répudier ta fiancée. Elle t'échappe-\nrait en même temps que ta couronne. Pour épouser la princesse, il te faut\népouser l'Angleterre... Mais malheureux, si elle avait entendu notre conver-\nsation, elle l'aurait déjà pris en horreur I Songe donc! Elle, une princesse!...\nS'être engagée à un goujat, à un vagabond, à pis que cela peut-être, comme\n"}, {"page_pdf": 411, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3228, "texte": "344                                           DURENDAL\n\n\ntu viens toi-même d'en exprimer la crainte. Car il n'y a pas de milieu. Ou\ntu es R i c h a r d d'York ou tu n'es que Perkin W a r b e c k . . . Dis u n m o t\nde tes scrupules, et aussitôt comme au coup de baguette d'une fée maligne,\nle prince charmant, la touchante rose blanche d'York deviendrait un\népouvantail, u n objet de dégoût, u n c h a m p i g n o n vénéneux, u n c h a r d o n ,\nune fleur p u a n t e que l'on foule aux pieds au lieu de se l'attacher a u\ncorsage!... Imagine-toi que tout à l'heure on t'ait présenté à Catherine,\ncouvert de haillons, barbouillé de sueur, fleurant le métier, le suint de\nmouton, comme lorsque je t'avisai sur 'la grand'place d e T o u r n a i ! . . .\nCrois-tu que l'amour d'une princesse résisterait à pareille métamorphose?\nOu puisque tu n e veux t'élever jusqu'à elle en continuant à m a r c h e r d a n s la\nvoie triomphale que tes protecteurs t'ont tracée, propose lui de se ravaler à\nla condition des manants dont tu te crois issu, engage-la à s'affubler de\nguenilles comme u n e serve; puis au lieu de voler à la conquête d'un glorieux\nroyaume, rendez-vous tous deux en pèlerinage aux rives de l'Escaut; à deux\nvous irez voir la masure paternelle ; Catherine partagera ton p a i n bis, et,\nd'une bouche imprégnée d'ail, ta Catherine te chantera les idylles de la\nmisère et elle t'aidera à supporter les rigueurs de la corvée...\n\n                                               WARBECK\n\n    A s s e z ! . . . Assez!... P l u s u n mot, F r i o n ! . . . J e devrais te m a u d i r e . . . et voilà\nque je remets mon b o n h e u r terrestre et m ê m e mon salut éternel entre tes\nm a i n s . . . Ah mon amour prévaut contre ma c o n s c i e n c e ! . . . C'en est fait...\nJ e veux être roi!\n                                                     (Musique de lentes danses archaïques dans\n                                                        la coulisse jusqu'à la chute du rideau.)\n\n                                                 FRION\n\n    A la bonne h e u r e ! . . . J e savais bien que m o n j e u n e prince redeviendrait\nraisonnable. C o u r a g e ! L'amour et l'hyménée nous feront brûler les étapes\nqui n o u s séparent du but. Avant un mois d'ici, je vous d o n n e rendez-vous\nà l'abbaye de W e s t m i n s t e r . . . Sire, je me tiendrai au pied de votre t r ô n e . . .\nCatherine sera plus fière et plus amoureuse que jamais de Votre Majesté;\nq u a n d vous aurez enveloppé votre reine d a n s les plis du m a n t e a u de\np o u r p r e et d'hermine brodé de léopards d'or et q u e vous aurez posé' le\ndiadème sur son front. E t c o m m e n t alors, assis sur le trône des P l a n t a -\ngenets, exalté par tout un peuple, reconnu de tout l'univers, c o m m e le fils\nlégitime d ' E d o u a r d IV, pourriez-vous douter encore de votre droit divin?\n\n                                              WARBECK\n\n   Allons! Soyons roi pour l'amour de ma reine! Frion, fais de moi ce que\ntu veux. Oui tu as raison, je crois en moi-même puisqu'elle croit en m o i . . .\nElle m'aime. Désormais je ne douterai plus. Ce que n'avaient pu faire les\nhommages et les acclamations des peuples, le vœu des p a u v r e s gens, les\n"}, {"page_pdf": 412, "page_imprimee": 345, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2586, "texte": "                               L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                          345.\n\n\nflatteries des g e n t i l h o m m e s , tes ingénieux récits, les ostensibles caresses de\nMarguerite d'York, cette évidence qui me m a n q u a i t , c'est l'amour qui me la\np r o c u r e . . . Oui je serai l'époux de la princesse Catherine... E t c'est u n\nr o y a u m e que je déposerai à ses pieds!\n                                                        (11 se précipite vers la salle du festin.)\n\n                                             (RIDEAU)\n\n\n\n\n                                      DEUXIÈME          ACTE\n\n             Une chambre dans un château en Cornouailles, vers le crépuscule.\n\n\n\n                                          SCÈNE        I\"\n\nW ARBECK (en cuirasse d'acier); CATHERINE (au lever du rideau, ils sont assis sur un\n    banc dans l'embrasure d'une fenêtre gothique, amoureusement rapprochés).\n\n                                         CATHERINE\n\n     T o u t c o n t i n u e à n o u s s o u r i r e . . . Les villes nous ouvrent leurs portes avec\nempressement. Cette forteresse où n o u s nous trouvons s'est r e n d u e sans coup\nférir. Malgré ta vaillance, ton appétit de prouesses, ton impatience d e te dis-\ntinguer sous mes y e u x , il faut en faire ton deuil m o n petit r o i ; ta bonne\nm i n e suffit p o u r r e m p o r t e r des victoires... Ma tendre rose blanche d'York,\ndésarme les châtelains les plus farouches et jusqu'à présent cette guerre\nressemble à u n e m a r c h e triomphale... L'heure de notre entrée à L o n d r e s\nsonnera bientôt. E n pensée, j e te vois déjà gravir les marches du trône.\nL'archevêque de C a n t o r b é r y , p r i m a t d'Angleterre, vient d'accomplir les\nrites du sacre, les trompettes éclatent en fanfares, l'encens fume d a n s les\ncassolettes, les bannières s'inclinent et te caressent de leurs plis de soie, l'or\nde ta c o u r o n n e pâlit c e p e n d a n t a u reflet de tes cheveux, m o n doux seigneur,\net moi je me sens défaillir d'orgueil et de tendresse à tes côtés... moi, ta\nr e i n e . . . ta reine, ô mon b e a u roi d'Angleterre... E t d e p u i s , tes baisers con-\ntractent u n e d o u c e u r , u n e suavité plus auguste et plus divine encore...\n\n                            WARBECK (un peu triste et obsédé)\n\n   Chère, chère C a t h e r i n e .\n\n                                         CATHERINE\n\n  Mais p o u r q u o i ce front maussade et cette l a n g u e u r , Richard? On dirait\nque la perspective d e votre prochain c o u r o n n e m e n t ne vous réjouit pas\ncomme m o i . . .\n"}, {"page_pdf": 413, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2806, "texte": "346                                    DURENDAL\n\n\n                                        WARBECK\n\n   T u te trompes, mon aimée... L a fatigue de ces dernières m a r c h e s . . . P e u t -\nêtre aussi u n peu d'inquiétude... L a c a m p a g n e n'est pas encore finie...\n\n                                       CATHERINE\n\n   A h ! moi aussi j'aspire au repos. Mais à ce repos des rois d a n s leurs foyers,\nrepos majestueux et grandiose, comme le sommeil d'une nuit constellée\nd'astres et saturée de parfums !... Quel abandon délicieux, mais quels généreux\nréveils!... L'amour de nos peuples, nous chantera u n e perpétuelle a u b a d e .\nN o u s en entendrons la musique, comme d'un c h œ u r invisible et cette ferveur\nparfumera nos jours avec la persistance d'un ineffable d i c t a m e . . . O h quelle\nbéatitude pour vous d'occuper enfin la place q u e Dieu vous avait destinée!\nSi tout ce m o n d e vous idolâtre déjà, que sera-ce q u a n d ils vous connaîtront\nmieux, q u a n d ils auront été admis à contempler les traits d u fils d e ce roi\nE d o u a r d , qui fut le plus beau roi terrestre, affirmait-on, avant que vous n e\nfûtes apparu, pour enchérir encore sur la beauté paternelle! Voulez-vous\n croire, mon doux seigneur, que votre p a u v r e femme, pourrait bien devenir\njalouse, de cet amour extrême que vous porteront des milliers de c œ u r s ? . . .\n\n   WARBECK (avec un vague espoir, comme pour l'encourager à exprimer sa pensée)\n\n  Est-ce à dire que tu me préférerais moins puissant, plus effacé,                        plus\nobscur ?\n\n                                       CATHERINE\n\n   N o n p a s . . . J e plaisantais... Ah je t'aimerai toujours p l u s fort q u e les p l u s\ndévoués de tes sujets! T e préférer h u m b l e et obscur, toi?... J a m a i s ! . . . N o n ,\nn o n , aux rois, il faut la couronne, comme l'auréole aux saints. L e s rois ne\nsont vraiment eux-mêmes que revêtus de tout leur prestige. Figure-toi q u e j e\nt'ai toujours vu ainsi, mon prince blond. Dès le moment où notre cousin, le\nroi d'Ecosse, te présenta à mes yeux je fus éblouie par la lumière surnaturelle\nque tu dardais ainsi qu'un autre soleil. J a m a i s , j e n'ai distrait de ta p e r s o n n e ,\nle signe que le Seigneur trace au front de ses oints, ce signe indélébile, qui\nles marque pour les gloires s u p r ê m e s . . .\n\n                                         WARBECK\n\n    Ou les suprêmes infortunes...\n\n                                        CATHERINE\n\n   Encore u n e pensée mélancolique... Q u e vous faut-il donc, ingrat? Q u e\n desir vous reste-t-il à formuler? N e régnerez-vous pas d a n s quelques heures\n sur le plus florissant p a y s d u m o n d e ? Ah quelle vie enchantée q u e la n ô t r e !\n N o u s goûterons même un charme poignant, à parcourir ensemble l'histoire\n"}, {"page_pdf": 414, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2830, "texte": "                         L'IMPOSTEUR MAGNANIME                              347\n\n\n\nde votre avènement au trône, monseigneur... Quels thèmes délicieux les\nchroniques de votre règne n'offriront-elles pas aux poètes? Gageons que votre\njeune trouvère, Frans de Bruxelles, en a déjà tiré parti. Existe-t-il légendes\nde saints aussi touchantes que la vôtre? Arraché par le doigt de Dieu aux\nsicaires d'un nouvel Hérode, ce pauvre enfant royal élevé chez d'infimes\nartisans de Flandre, dans un taudis, croissant pourtant en beauté et en\nsagesse,remarqué parmi les petits vilains qu'on lui donne pour compagnons\net qui le respectent sans savoir pourquoi, subissant malgré eux quelque occulte\nprestige... Puis l'arrivée de, l'envoyé de la duchesse de Bourgogne... Le\nprince déguisé se dévoilant aux humbles de Brabant et de Flandre, et éveil-\nlant à son passage de ville en ville, la volée des carillons dans leurs beffrois\nde dentelles!... N'est-ce pas frais et gracieux comme un chapitre de la légende\ndorée?... Que vous deviez être gentil et mignon, mon amour, dans cette\néchoppe de tisserand? Vous l'éclairiez sans doute comme l'enfant Jésus illu-\nminait l'étable de Bethléem? Et quel contraste, entre votre délicate personne\net tous ces maroufles, au cuir épais ! La mine adorablement piteuse que\nvous deviez avoir, quand vous 'dérobiez vos traits aristocratiques, à l'ombre\nde la visière d'un bonnet d'apprenti !\n\n                                  WARBECK\n\n  O folle et charmante Catherine !\n\n                                 CATHERINE\n\n  Oui, folle tant que vous voudrez, mais folle de vous, mon prince, mon\nchevalier blond !... Embrassez-moi! Regardez-moi dans les yeux... Là !...\nTout au fond... M'aimez-vous?...\n\n                                  WARBECK\n\n   Si je vous aime!... Mais tenez-vous beaucoup, ma mie, à cette pompe, à\nce faste et à cette vanité des cours ? Après tant d'aventures n'aurions-nous\npas mérité le droit d'être oubliés de l'univers et de ne vivre que pour nous.\nAh! songe à celte existence toute intime et toute secrète... Je me reporte\nsouvent au pays de Flandre que tu viens d'évoquer, et c'est même sans répu-\ngnance que je me revois simple apprenti, attelé au métier paternel... Si tu\nvoulais, Catherine, nous savourerions mieux là-bas, en ces plantureuses con-\ntrées qu'arrose l'Escaut, les délices de notre roman d'amour. Nous nous blot-\ntirions, par exemple, dans une chaumière à la lisière d'une de ces forêts sécu-\nlaires dont les hautes futaies rythment de si balsamiques berceuses à la\ncordiale cité de Bruxelles... En ces paisibles retraites, il ferait bon n'être\nplus roi que de ma reine adorée...\n\n                                CATHERINE\n\n  Non, non... Je vous veux grand et puissant, le plus puissant des monar-\nques. J'aspire même, ardemment, à l'heure de vous voir en pleine lumière, au\n"}, {"page_pdf": 415, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2597, "texte": "348                                    DURENDAL\n\n\nfaîte d u pouvoir, d a n s l'apothéose où vous a u r o n t ravi les cœurs des fidèles\nAnglais... C'est là votre véritable p e u p l e ! . . . C'est à eux q u e vous vous devez\ndésormais, comme à moi-même... Soyez roi, Sire, vous n e le serez j a m a i s\ntrop à mes yeux... Mais vous soupirez, vos regards se voilent, décidément\nmon impatience, mon ambition p o u r v o u s , serait-elle importune ?\n\n                                        WARBECK\n\n   Excuse cette passagère défaillance, m o n a m o u r . J e songeais aux tragédies\nde tant de rois et de reines d'Angleterre, et c'est ce qui me d o n n a i t u n instant\nl'envie de n'être que des souverains de bergerie et d e pastorale ! Mais tu as\nraison, nous n'avons pas le droit de songer seulement à n o u s ; n o u s n e pou-\nvons nous aimer que sous la p o u r p r e . . . (à part:) ou le s a n g . . . (Fanfare dans la\ncoulisse.) L e cor! U n messager sans doute?\n\n    CATHERINE (qui est allée regarder à la fenêtre rougie par le soleil couchant)\n\n   C'est maître Etienne Frion, votre sombre ministre. Il vient de d e s c e n d r e\nde cheval dans la cour d'honneur. Il a p r o b a b l e m e n t à conférer avec v o u s .\nJ e vous a b a n d o n n e à cet h o m m e rébarbatif, quoique précieux ; mais congé-\ndiez-le bien vite, m o n p r i n c e ; je ne vous ai jamais vu si morose et il m e\ntarde de dissiper pour de bon les ombres, que j ' a i fait flotter, bien malgré\nmoi, sur vos grands yeux d'espoir et de clarté.\n                                              (Elle l'embrasse et se retire dans une cham-\n                                                bre voisine non sans s'arrêter encore sur le\n                                                seuil, pour lui sourire.)\n\n\n\n                                        S C È N E II\n\n                                   WARBECK, FRION\n\n                                        WARBECK\n   V o u s , Frion ? J e ne vous attendais plus ce soir...\n\n                                           FRION\n\n   De graves nouvelles m'amènent auprès de v o u s . L a situation s'est gâtée\n depuis ce matin.\n                                         WARBECK\n    Q u e voulez-vous dire ?\n                                            FRION\n\n   N o s coureurs ont escarmouche à quatre heures d'ici avec les avant-postes\n d'une armée envoyée à votre rencontre par H e n r i T u d o r . C o m m e n o u s n e\n sommes pas en n o m b r e il faudra que nous entrions d a n s B o d n a m pour nous\n y retrancher en attendant les renforts promis par le roi d'Ecosse...\n"}, {"page_pdf": 416, "page_imprimee": 349, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2068, "texte": "                         L'IMPOSTEUR MAGNANIME                              349\n\n                                   WARBECK\n\n  Ces renforts tardent bien à venir... Hâtons-nous donc, de pénétrer dans\nBodnam.\n                                     FRION\n\n  Malheureusement Bodnam est la première ville qui refuse de vous rece-\nvoir...\n                                  WARBECK\n   Alors ?\n                                     FRION\n\n   Nous serons obligés d'y pénétrer de force et cela dès la première heure du\njour avant que l'armée ennemie nous ait rejoints...\n\n                                  WARBECK\n\n  Voilà ce que j'appréhendais!... Et nous qui nous flattions de parvenir jus-\nqu'à Londres sans devoir répandre le sang... Enfin, puisqu'il le faut, je me\nrésigne... Prends tes mesures pour l'assaut, Frion... Aux premières lueurs\nde l'aube tu me verras à la tête des nôtres...\n\n                                     FRION\n\n   Afin d'enflammer l'ardeur de nos soldats — car il importe que la place soit\nemportée lestement — ne conviendrait-il pas de les affrioler par la promesse\nd'un copieux butin? Bodnam est un marché prospère. Et dame! une fois, en\npassant...\n                                  WARBECK\n\n   Non, non 1 Bodnam fait partie de mon royaume et peut-être y est-ce contre\nle gré de la bonne gent que notre vassal nous résiste... J'entends, au contraire,\nqu'on épargne autant que possible la vie et le bien des habitants. . Et surtout\nque pas un cheveu ne tombe de la tête d'une femme, pas une larme des yeux\nd'un enfant... Car si j'existe comme roi d'Angleterre, c'est à condition d'accor-\nder ma protection aux humbles, aux faibles et aux petits. N'oublie pas, Frion,\nque j'étais aussi un petit enfant quand la Providence détourna le fer levé sur\nma gorge.\n                      FRION (avec ennui et mauvaise grâce)\n\n  C'est bien,... c'est bien, mon prince, vous serez obéi... Quoique un inter-\nmède de pillerie et de carrousse eût fait patienter vos gens d'armes, qui se\nmorfondent depuis deux mois en ces déserts en attendant l'arriéré de leur\nsolde...\n"}, {"page_pdf": 417, "page_imprimee": 350, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2733, "texte": "350                                         DURENDAL\n\n\n                                                WARBECK\n\n  Inutile d'insister!... J e veux être chéri d e mon peuple, entends-tu ? Dieu\nme traça ma mission en m'élevant à l'école du malheur. Ce serait trahir ses\ndesseins que de monter au trône en passant sur les cadavres de mes propres\nsujets... Aussitôt maître de la ville q u e la moindre pierre vous en soit\nsacrée !... F r a n s de Bruxelles, mon écuyer est-il ici?\n\n                                                 FRION\n  Il veille dans la salle des gardes.\n\n                                                WARBECK\n\n  Mande-le, sans tarder, auprès de moi, et qu'il apporte de la lumière. Va !\n                                     (Frion sort, après s'être incliné trop bas; il\n                                       doit avoir l'allure cauteleuse et en dessous\n                                       d'un félin qui se ramassé avant de bondir.)\n\n\n\n                                           S C È N E III\n\n                                                WARBECK\n\n   Voici le premier obstacle qui se dresse sur m a route depuis notre d é p a r t\nd'Edimbourg. D'où vient qu'il me paraisse insurmontable? J'ai le pressenti-\nment de marcher à la défaite, à la r u i n e . . . E t depuis que cet h o m m e m'a parlé\nje me sens l'âme encore plus morne et plus n a v r é e . . . J a m a i s sa voix ne me\nparut si fausse, son œil si louche, son maintien si cauteleux. Ah, Catherine,\nchère aimée, toi qui nous voyais déjà parvenus au terme d'une paisible con-\nquête!... T'annoncerais-je ce contretemps? (Il soulève la tapisserie et plonge les\nregards dans la chambre voisine.) N o n , elle dort. N e la réveillons p a s . Q u i\nsait quelles transes et quelles fatigues l'attendent d e m a i n . . . et les j o u r s qui\nsuivront... (Il tend l'oreille.) Q u e sa respiration est égale et d o u c e . A peine le\nsouffle d'un enfant, le frisson d'une fleur... Elle continue sans doute à\ns'éblouir aux mirages qu'elle m'évoquait tout à l'heure... Mais elle sourit, elle\nparle, elle m u r m u r e mon nom, elle me tend les bras, elle rêve de son époux.\n\n                              La voix de CATHERINE (rêvant)\n\n   Richard... M o n . . . b e a u . . . roi !\n\n    WARBECK (il laisse retomber la draperie avec une sorte de désenchantement)\n\n  Ah le roi !... Toujours le roi !\n                                                   (Frans de Bruxelles est entré par la porte\n                                                     du fond avec des flambeaux. Il les dépose\n                                                     sur la table et il se tient derrière Warbeck\n                                                     qui se retourne.)\n"}, {"page_pdf": 418, "page_imprimee": 351, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2479, "texte": "                             L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                    351\n\n\n                                       S C È N E IV\n\n                        WARBECK, FRANS DE BRUXELLES\n\n                                           WARBKCK\n    F r a n s ? Ah sois le bienvenu !...\n\n                                            FRANS\n   Mon prince m'a fait appeler?\n\n                                           WARBECK\n\n    F r a n s , je t'ai choisi p o u r m e rendre u n signalé service. Demain a u point\ndu j o u r , n o u s sommes contraints d'entrer de force dans la cité voisine qui\nn o u s ferme ses portes. C o m m e l'affaire peut être c h a u d e et m ê m e entraîner\nun échec p o u r n o u s , tu reconduiras la princesse Catherine en Ecosse auprès\nd e son père. U n e caraque est ancrée à la côte, montée par ces quatre m a r i -\nniers de confiance qui m'ont suivi depuis Anvers.\n\n                                            FRANS\n\n    Comptez sur moi, mon p r i n c e . . . Toutefois, croyez bien que jamais je ne\nconsentirais à vous quitter a u m o m e n t d u danger, si ce n'était pour veiller sur\nl'être qui vous est le plus cher au m o n d e . . . D'ailleurs, rassurez-vous, cette\nséparation ne sera p a s l o n g u e ; votre épouse et votre fidèle écuyer seront\nbientôt de retour auprès de vous. E t surtout n'allez p a s vous exagérer l'im-\np o r t a n c e de ce premier e n g a g e m e n t . Votre inquiétude serait prématurée, car\nvous avez passé p a r bien d'autres périls.\n\n                                            WARBECK\n\n   T u as raison. T a cordiale présence contribue déjà à me rasséréner. Mais lu\ndevines bien que la seule perspective d'un combat, ce combat fut-il livré\ncontre mes propres sujets, n'aurait p a s suffi p o u r m'affliger outre mesure. N o n ,\nsache que toute la journée j'ai été c.bsédé par des images funèbres, ou, pour\nte dire toute la vérité, il y a longtemps q u e je passe p a r de crispantes alter-\nnatives de confiance et de d é c o u r a g e m e n t . . .\n\n                                           FRANS\n\n    Quoi 1 Vous, monseigneur, vous le favori de la fortune, vous le plus heureux\ndes époux et le plus populaire des princes en attendant que vous soyez le plus\nh e u r e u x des r o i s ! . . .\n                                       WARBECK\n\n   E t pourtant, m o n fidèle, c'est comme je te le dis. Ecoule, je me sens entouré\nd'ennemis et d'espions, d e créatures aux gages d e M a d a m e de Bourgogne, à\n"}, {"page_pdf": 419, "page_imprimee": 352, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2909, "texte": "  352                                DURENDAL\n\n\n  commencer par ce Frion dont la simple vue me ferait lever le coeur; toi,\n  mon Frans, tu es le seul être à qui je puisse ouvrir mon âme...\n\n                                       FRANS\n    Le seul ?\n                                     WARBECK\n\n    Oui, le seul... Car mon épouse adorée est même la dernière à qui j'oserais\n montrer le fond de ma pensée. Croirais-tu qu'elle ne connaît de mon passé\n que ce que mes conseillers en ont appris aux peuples pour les besoins de ma\n cause? Elle ignore — puisse-t-elle les ignorer toujours— mes luttes intimes et\n mes combats intérieurs (allant vers la fenêtre et regardant au dehors). La nuit sera\n longue encore, car la lune ne cesse de monter dans le ciel. Or, comme j'essaie-\n rais vainement de dormir, je te demanderai, ami, si le sommeil ne t'accable\n point, de bien vouloir attendre le jour avec moi, en écoutant ma confession?\n Tu apprendras alors pourquoi je ne puis révéler ma vie morale à la princesse...\n\n                                      FRANS\n\n  O, mon prince, c'est un bonheur pour moi que de vous offrir ce soulage-\n ment...\n                                    WARBECK\n\n     Au plus loin que me reportent mes souvenirs, je me vois alité dans une\n  petite chambre, enfant chétif et malingre, sur qui veille une femme\n  aux regards à la fois tristes et caressants, au teint de cire comme en ont les\n  madones dans les tableaux d'église. C'était ma mère ou du moins celle que je\n  tenais pour telle. Elle avait beaucoup souffert : son premier mari, un humble\n tisserand du nom de Josse Warbeck, était mort, avant ma naissance, à Tour-\n  nai, où il était venu chercher du travail, après avoir longtemps vécu en Flan-\n dre. Sa veuve se remaria avec Jean Oostbeek, un mauvais sujet, un vagabond,\n toujours ivre, qui avait vendu son âme au diable, ou à peu près, puisque juif,\n il s'était converti pour de l'argent et qu'il allait abjurer le christianisme lors-\n qu'une mort subite l'emporta avant qu'il eût touché le prix d'une nouvelle\n apostasie. Il fit sans doute une vilaine fin car notre mère évita toujours de\n nous en parler.\n    Nous étions sept enfants, tous du premier lit : moi le cadet et le benjamin\n de ma mère, aussi blond et rose que mes frères et sœurs étaient noirs et bruns !...\n Combien elle me choyait I Que de douceurs et de baisers ! Mais il lui arrivait\n aussi de m'arrbser de larmes. Entretenait-elle des pressentiments de malheur?\n Pourquoi, sinon, me serrait-elle dans ses bras avec tant de force, qu'on aurait\ndit une lice défendant ses petits contre l'approche du loup?\n    Le curé de Saint-Privat, notre paroisse, m'apprit à lire et à écrire. Ravi\nde mes progrès, il m'aurait même inculqué toute sa clergie, sans le mauvais\ngré de mes frères qui me voulaient maintenir à leur niveau et qui me trai-\ntaient de fainéant et de bouche inutile. Pour m'épargner des avanies, ma\n"}, {"page_pdf": 420, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3634, "texte": "                          L'IMPOSTEUR       MAGNANIME                           353\n\n  mère finit par leur céder et me mit en apprentissage avec eux au moment\n  où je courais ma treizième année. Ce que je rechignai la première fois qu'il\n  me fallut revêtir de grossiers habits de droguet et me rendre à la fabrique!...\n  Afin de me consoler, les dimanches, malgré les lois soinptuaires, ma mère\n  continuait à m'attifer de son mieux; j'avais des pourpoints de soie et des\n  souliers de satin; elle ne se lassait de peigner mes boucles blondes et elle\n  prenait plaisir à les enrouler sur ses doigts! Souvenir puéril, diras-tu, mais\n  ce geste de la tendre femme me hante comme un refrain de litanie et il me\n résume toute mon enfance : le jardinet près de l'Escaut, nos jeux sur la\n  berge, la vigne folle aveuglant la croisée de ma chambrette et jusqu'au ronron\n dolent du métier et des navettes !\n     Un jour, après-midi, nous nous ébattions en attendant l'heure de reprendre\n le travail lorsqu'un cavalier de mine imposante déboucha sur le parvis.\n C'était ce même Frion qui devait désormais me suivre comme mon ombre.\n  Il portait une écharpe blanche au bras droit et il arborait une rose couleur\n de neige au chaperon. Les apprentis s'étaient ameutés autour de lui, et moi,\n aussi débraillé que les autres, les mains noires'et le visage en sueur, je m'étais\n faufilé au premier rang des baguenaudiers En m'avisant l'étranger retint son\n cheval et penché vers moi, il me dévisagea longuement; puis il mit pied à terre\n et me requit de lui indiquer la meilleure hôtellerie. Je me dirigeai vers le Chariot\n d'or en tenant sa monture par la bride. Jaloux de l'honneur qui m'était échu,\n mes camarades nous escortaient, non sans me bousculer et m'allonger de\n sournoises bourrades par derrière! Mais je ne m'en souciais guère, tant je me\n gonflais d'importance!... La cloche, annonçant la reprise du travail, ne tarda\n d'ailleurs point à me soustraire aux persécutions des autres apprentis, qui\n regagnèrent l'atelier en me lançant des sobriquets et en me sommant de les\nrejoindre. Mais, moi, irrésistiblement conjuré par le regard impérieux de l'in-\nconnu, je poursuivis mon chemin jusqu'à l'auberge. Le mystérieux person-\nnage m'y fit entrer à sa suite et là, sans précautions oratoires, il me proposa\nde l'accompagner. Il ne tiendrait qu'à moi, disait-il, de mener la vie d'un\nbaron, d'avoir des armures magnifiques et des palefrois plus richement capa-\nraçonnés que le sien, de manger de la volaille et d'autres friandises dans de la\nvaisselle d'or, de ne boire que du vin doux et parfumé d'aromateset de ne plus\njamais mettre la main à un outil, sauf à la poignée ciselée et enrichie de pier-\nreries d'une épée. Seulement, pour me rendre digne de cette transfiguration, il\nme fallait consentir à partir avec lui, sans dire adieu à ma mère et sans songer\nà la revoir jamais... J'acceptai sur le champ, le cœur moins gros qu'il eût\nconvenu; toutefois l'influence d'un hanap de vin épicé que le tentateur me fit\nlamper d'un trait pour m'étourdir, ne fut pas étrangère à ma résolution.\nD'ailleurs il ne me laissa pas le temps de me raviser, car, ayant réglé avec\nl'hôte, il sauta en selle, me souleva de terre, m'affourcha devant lui, et nous\nvoilà partis au grand trot... Bercé à l'allure régulière du destrier et les vapeurs\ndu vin contribuant à ma somnolence, je ne tardai pas à m'endormir dès la\nsortie de la ville. Je ne me réveillai qu'à la 'première étape, et comme je\nmanifestais quelque regret de ma fugue, mon ravisseur acheva de me circon-\nvenir en me faisant quitter mes nippes graisseuses pour de délicieuses trousses\n"}, {"page_pdf": 421, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2579, "texte": "354                                DURENDAL\n\n\nde page ; puis m'ayant raconté les derniers événements de l'histoire d'Angle-\nterre, il me persuadaque j'étais le fils cadet du roi Edouard et qu'il était chargé,\nlui, noble homme Etienne Frion, de me conduire auprès de la duchesse douai-\nrière de Bourgogne, ma tante du côté paternel. A supposer que j'en eusse eu\nl'envie la suite de l'aventure ne m'aurait plus permis de douter de mon auguste\nlignage :\n   Le troisième jour de notre chevauchée, comme nous approchions de\n Bruxelles, dès que les pertuisaniers de garde dans les échauguettes des rem-\nparts nous eurent signalés, les cloches se mirent à sonner à pleine volée et\nnous saluèrent à travers les coteaux bocagers qui nous séparaient encore de\nla ville, avant que nous eût abordés la cavalcade de lansquenets envoyés à\nnotre rencontre. Notre entrée par la porte de Hal tendue de précieuses tapis-\nseries, se fit avec un tel tonnerre de couleuvrines et de hacquebutes que\ntoutes les maisons en tremblaient. La Duchesse, entourée de chevaliers et de\ndignitaires, vint au devant de moi sur une haquenée houzée de soie bleue.\n Mettant pied à terre aussitôt qu'elle m'eut aperçu, elle me reconnut solen-\nnellement pour son neveu Richard d'York, et, n'attendant même pas pour\ndonner cours à ses épanchements que nous fussions entrés dans son palais,\nelle m'embrassa à plusieurs reprises, en présence de toute sa cour et d'une\nénorme affluence de populaire qui ne cessait de clamer à tue-tête, en se\ntrémoussant : « Noël ! Noël ! Vive la blanche rose d'York ! »\n   Alors commença la vie que tu sais : un vertige de fêtes, de voyages, de\njoyeuses entrées, de tournois, de cours d'amour, de banquets splendides où,\nparmi les concerts de violes et de buccines, montait l'encens harmonieux des\nvers... Mais quel ménestrel me chanta mieux que toi, mon gentil Frans, qui\nrenonças à tes succès de rhétoricien favori de la bonne gent de Bruxelles pour\nme suivre dans mes périgrinations... Ah, cher poète, tes vers auraient suffi\npour me convaincre de ma royauté! Hélas ! ami trop dévoué, peut-être même\nfus-tu complice de ma faute ..\n\n                                     FRANS\n\n  Votre faute, monseigneur?\n\n                                   WARBECK\n\n  Oui, j'avais oublié ou je repoussais comme un rêve indigne d'un si grand\nprince ma vie d'apprenti de métier en Flandre.\n\n                                     FRANS\n\n  Quoi de plus naturel que cet oubli passager I\n\n                                   WARBECK\n\n  Jamais je ne m'informai même de la pauvre femme qui m'avait élevé\nlà-bas.\n"}, {"page_pdf": 422, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2987, "texte": "                          L'IMPOSTEUR      MAGNANIME                         355\n\n                                     FRANS\n\n   Auprès de qui vous en seriez-vous informé?... Vous lui gardiez un filial\n souvenir...\n                                   WARBECK\n\n    Non, mon ami ; je ne versai même point une larme quand on m'apprit la\n mort de cette sainte. La fortune m'avait fermé le cœur. Depuis, quand ce\n cœur s'est rouvert, mes larmes n'en ont été que plus amères et plus copieuses.\n Or, sais-tu à quel moment je me suis rappelé ma nourricière? Précisément\n ce soir de la Saint-Valentin où je vis Catherine Gordon pour la première fois.\n\n                                     FRANS\n\n   A la bonne heure, mon prince. Votre âme s'épanouissait tout entière. Il\n ne manque plus un pétale à la fleur de vos tendresses ! Votre mère d'adoption\n a dû vous bénir là-haut !...\n\n                                   WARBECK\n\n     Hélas! Je serais plutôt tenté de croire qu'elle m'a maudit pour ma conduite\n  dénaturée. Cette nuit de mes fiançailles, à la cour d'Ecosse, en songeant à\n  ma mère, à mon enfance, je me mis à scruter mes origines, et dans mon\n  incertitude sur ma véritable personne, je fus sur le point de renoncer à la\n main de la princesse Catherine, ou du moins de lui faire part du mystère qui\n plane sur mon identité. L'amour avait éveillé ma conscience en m'inspirant\n un impérieux besoin d'honneur, de devoir, de beauté morale. Que n'ai-je\n écouté cette voix! Par malheur, je fis part, le soir même, à Frion, de la\n démarche que la probité me commandait... Son ironie, ses conseils irritants,\n la luxure qu'il fit lever en ma chair, la menace de perdre Catherine si je m'a-\n visais de lui faire pareil aveu, bref, tous les arguments d'un mauvais génie\n triomphèrent de mes scrupules et la passion l'emporta sur ma loyauté.'\n    Le mariage eut lieu. Je m'étais flatté de noyer mes remords dans les\n ivresses de l'hymen et les tourmentes de la guerre. Les premiers jours, en\n effet, je connus une félicité sans partage et je crus avoir repris pour toujours\n confiance en mon droit et en ma cause. Mais depuis quelque temps, l'expia-\n tion a commencé... Sache qu'à présent, il ne me suffit plus d'être l'époux de\n Catherine, car cet époux, celui qu'elle aime ne peut être que le duc d'York.\n Or, suis-je le prince ou ne suis-je que Perkin Warbeck? A l'incertitude s'est\n ajoutée une double jalousie : je suis rongé et bourrelé par la rivalité des\ndeux personnages qui se partagent mon individu... J'en suis même arrivé à me\ncroire plus souvent Perkin que Richard et à prendre le parti du tisserand\ncontre le prince, parce que des deux personnages que j'incarne alternative-\nment, c'est peut être le pauvre hère qui porte l'affection la plus intense à la\nprincesse! Oui, ce manant adore Catherine en désespéré et il la disputera\njusqu'à la mort à ce duc d'York qu'il considère comme un imposteur. Plu-\nsieurs fois, Perkin a été sur le point de démasquer ce faux Richard IV, de le\n"}, {"page_pdf": 423, "page_imprimee": 356, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2516, "texte": " 356                                     DURENDAL\n\n\nlivrer, d e le tuer, oui, de le tuer, mais il craindrait alors de se frapper lui-\nm ê m e ! . . . D'autre part, le duc affolé à l'idée qu'un serf a osé lever les y e u x\nsur sa femme, ne songe qu'au moyen de se débarrasser du misérable. Il\ns'abaisse j u s q u ' à se croire supplanté p a r u n vagabond. Des deux, c'est pour-\ntant le vilain qui se croit le plus digne d'être aimé. Il lui tarde de l'emporter\nà n'importe quel prix sur son noble rival et d'infliger coûte que coûte son\nm o n s t r u e u x a m o u r à la princesse. L e jour a p p r o c h e , le j o u r redoutable et\nfatal, où il la metrra d a n s l'obligation de se p r o n o n c e r entre eux d e u x . E t ,\nquelle que soit la réponse de la princesse, P e r k i n W a r b e c k n'aura attendu\nque cette réponse pour mourir : j u s q u e là son existence ne sera plus q u ' u n e\nlongue agonie...\n  T o u t à l'heure encore, ici-même, Catherine enveloppait le p r é t e n d a n t de\nses plus irrésistibles séductions et chacun de ses tendres p r o p o s portait u n\ncoup de p o i g n a r d au cœur de l'infortuné P e r k i n , témoin de ces épanche-\nm e n t s . . . E t lorsque j e t'aurai dit, cher F r a n s , que ces souffrances d e P e r k i n\nsont les miennes, tu sauras l'enfer que j ' e n d u r e et p o u r q u o i je n'ai pu, jusqu'à\nprésent, ouvrir toute mon â m e à mon épouse bien-aimée...\n\n                                           FRANS\n\n    O mon bon maître !... Quelle torture c o m p a r e r a la v ô t r e ! . . . Mais il n'y a\nque des justes et des saints pour souffrir ainsi. E t d'abord, q u e vous soyez\nP e r k i n ou Richard, peu m'importe, vous êtes mon maître et mon roi ; je vous\nvénère encore plus qu'auparavant. Toutefois, votre martyre va cesser...\n\n                                         WARBECK\n  Avec la mort I\n                                           FRANS\n\n  N o n ; sur le c h a m p . Vous allez revivre, au contraire.\n\n                                         WARBKCK\n  E t par quel moyen ?\n\n                                           FRANS\n\n  P a r celui que le souvenir de la pieuse tisserande de T o u r n a i vous avait\nconseillé le soir de la Saint-Valentin... Il faut tout dire à la p r i n c e s s e . . .\n\n                                         WARBECK\n\n  Comment ! Après ce que tu sais ? T u veux donc me pousser au désespoir.\n\n                                           FRANS\n\n  Au contraire, votre b o n h e u r ne va que c o m m e n c e r !\n"}, {"page_pdf": 424, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2126, "texte": "                               L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                      357\n\n                                          WARBECK\n\n    Catherine m e p r e n d r a i t en horreur.\n\n                                            FRANS\n\n    Elle vous aimera plus que j a m a i s .\n\n                                         WARBECK .\n\n    Malgré la bassesse possible d e ma condition?\n\n                                            FRANS\n\n    Quel héros s'éleva jamais à votre h a u t e u r !\n\n                                         WARBECK\n\n    Mais elle m e crut roi.\n\n                                           FRANS\n\n    Il n'y a q u ' u n e âme de roi en laquelle puissent se livrer pareils combats !\n\n                                         WARBECK\n\n   Serait-il v r a i ? . . . Ainsi, F r a n s , tu me conseilles sérieusement.\n\n                                           FRANS\n\n    De parler... D e faire ce dont F r i o n vous détourna ! L a princesse est digne\n de vous connaître ! E n vous a i m a n t elle a dû vous deviner s u p é r i e u r . . . N u l\n n'appréciera comme elle la s u p r ê m e noblesse de votre caractère !... Vous ne\ncomptiez plus voir votre femme, avant le combat de d e m a i n et vous me l'avez\nconfiée p o u r que je la ramène en Ecosse. Voulez-vous que ce soit moi qui\nl'éclairé sur votre personne et qui lui répète, ce que vous m'avez dit aujour-\nd'hui? Ah, je m e flatte de ne pas en avoir p e r d u u n m o t . . . Vous verrez si la\nfaçon dont je vous aurai interprété vous aura desservi... Lorsqu'elle vous\nreverra, loin de déchoir, vous aurez grandi à ses y e u x c o m m e vous venez de\ngrandir a u x miens. Ou vous serait-elle moins attachée q u e votre fidèle servi-\nteur? Oui, elle vous aimera p o u r vous-même, il n'y aura plus ni prince, ni\nmanant, il y aura le héros, le noble cœur que vous êtes, je vous le j u r e , mon-\nseigneur, sur mon ardente amitié !\n\n                                       WARBECK\n\n  O F r a n s !... Ami de divin conseil tu m e reconcilies avec moi-même. N e\nplus rien avoir à celer, ne plus rien lui taire, me montrer enfin tel que je suis\n"}, {"page_pdf": 425, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1503, "texte": " 358                                 DURENDAL\n\n\n à la femme élue. Tu me sauves, Frans, non tu me crées à nouveau ! (Son de\n cor prolongé.) Encore cette fanfare ! Qui peut venir à cette heure de la nuit ?\n Les renforts du roi d'Ecosse? Informe-toi, veux-tu, Frans?\n\n\n\n                                     SCÈNE V\n\n                                     WARBECK\n\n   Ah ! je me sens revivre. Cet enfant m'a porté la bonne parole. Je serai\n digne, enfin, de Catherine !\n\n\n\n                                  SCÈNE VI\n\n                      WARBECK, FRANS, puis DALYELL\n\n                                      FRANS\n\n   Mon prince, c'est lord Dalyell.\n\n                                  WARBECK\n\n   Dalyell ! Il aimait Catherine I C'est en ennemi qu'ilme relance en ceslieux...\n\n                                     DALYELL\n\n  Non, détrompez-vous. Je suis venu pour rendre service à l'époux de la\nprincesse Catherine Gordon...\n                                  WARBECK *\n\n  Ah, mylord, vous êtes bien ce chevalier sans reproche...\n\n                                   DALYELL\n\n   Ne vous hâtez pas de me remercier !... Pour me rapprocher de vous il a\nfallu que d'injustes malheurs vous menacent...\n\n                                  WARBECK\n\n   Des malheurs!... Il n'en existe plus pour moi. Depuis un instant, je suis à\nl'épreuve des catastrophes.\n                                  DALYELL\n\n  Tant mieux... Car il faudra vous armer de philosophie. Ne comptez plus\nque sur vos propres forces... Vous êtes trahi !\n"}, {"page_pdf": 426, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1705, "texte": "                           L'IMPOSTEUR     MAGNANIME                         359\n\n                                      FRANS\n    Ciel!\n\n                                     WARBECK\n\n    Tant pis pour les traîtres...\n\n                                     DALYELL\n\n    Estimant sans doute que la douairière de Bourgogne ne lui payait pas\n  assez cher les services qu'il vous rend, Etienne Frion s'est vendu au comte\n  d'Oxford, ou pour mieux dire il se flatte de vous avoir vendu à vos ennemis...\n\n                                      FRANS\n    Le misérable !\n                                     WARBECK\n\n   Bon débarras! J'aurais fini par congédier moi-même ce Bourguignon...\n Mais j'y songe, nous étions convenus avec lui, de donner ce matin, l'assaut à\n Bodnam...\n                                     DALYELL\n\n   N'en faites rien... Vous tomberiez dans une embuscade que le comte\n d'Oxford vous a tendue à une lieue d'ici, où il vous attend avec une forte\n armée, Frion l'aura déjà rejoint...\n\n                                    WARBECK\n\n   Ils ne me tiennent pas encore !\n\n                                    DALYELL\n\n  Je suis heureux de vous trouver l'âme si vaillante, mais ce qu'il me reste à\nvous apprendre est le plus désolant. N'attendez plus de renforts de notre côté.\nJe suis même le seul Ecossais qui vienne se joindre à vous. Précisément le\nseul sur qui vous ne comptiez pas.\n\n                                    WARBECK\n\n   Et j'avais tort. (Lui tendant la main.) Votre appui compense bien des défec-\ntions !\n                                    DALYELL\n\n  En manquant à leur parole, les princes ont mis le droit de votre côté. Ne\njugez pourtant point trop sévèrement mon jeune maître...\n"}, {"page_pdf": 427, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2125, "texte": "360                                    DURENDAL\n\n\n                                        WARBECK\n  L e roi J a c q u e s !\n                                         DALYELL\n\n  Il s'est laissé détacher de v o u s . . .\n\n                                        WARBECK\n\n  L u i ! Ce jeune h o m m e chevaleresque qui avait pris si s p o n t a n é m e n t m o n\nparti...\n                                         DALYELL\n\n   Ah, cela n'a pas été tout seul. L o n g t e m p s on l'a flatté, puis m e n a c é en\nvain. Il ne voulait rien entendre. L'évêque de D u r h a m , l'ennemi irréconci-\nliable de cette maison d'York, dont vous êtes le dernier espoir, a fait interve-\nnir le légat du p a p e qui suspendit les foudres de l'église sur la tête d e m o n\nroi. Alors il a cédé non sans pleurer de rage et sans me p r e n d r e à témoin de\nla violence qui lui était faite...\n\n                                              FRANS\n\n  Moi, je me serais plutôt fait excommunier!\n\n                                        WARBECK\n\n  P a u v r e petit roi ! Mais il me reste la duchesse douairière d e B o u r g o g n e .\n\n                                         DALYELL\n\n   E n supposant qu'elle vous soutienne encore, elle aussi aurait les mains\nliées. Sous la pression des m a r c h a n d s d'Anvers u n traité de commerce se\nnégocie entre Maximilien et H e n r i V I I . Il en résulte l'interdiction d e recru-\nter encore des troupes à votre profit dans les P a y s - B a s . Bref, le pape avec\ntoute l'Europe exige la paix et on la conclut à vos d é p e n s . On vous avait\naccueilli comme u n messie, voilà qu'on vous traite en Antéchrist. J e tiens\ntoutes ces nouvelles du roi d'Ecosse qui m'a lui-même dépêché secrètement\nvers vous pour vous mettre en garde contre les embûches d'Oxford et p o u r\nvous demander son p a r d o n . . .\n\n                                         WARBECK\n\n  J e lui dois trop pour lui en vouloir j a m a i s ! . . . (pause) E t que me conseillez-\nvous, Dalyell?\n\n                                         DALYELL\n\n   U n e chance vous reste... N'attendez pas le m a t i n ; prenez les d e v a n t s ,\n"}, {"page_pdf": 428, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2082, "texte": "                          L'IMPOSTEUR MAGNANIME                               361\n\n\n  frappez-les de surprise. A la tête de vos fidèles Flamands et de vos paysans\n  de Cornouailles vous vous frayerez un passage à travers leurs lignes.\n\n                                   WARBECK\n\n    Oui... Et je mourrai si je n'y parviens pas... Ah! cette trahison, cet\n opprobre, cette mise en interditme fortifie et me rehausse à mes propres yeux.\n Je compte donc pour quelque chose qu'ils se sont mis, tant de têtes couron-\n nées, à me disputer ma couronne... Vous avez raison, mylord, de vous ral-\n lier à moi !... Vous verrez si je suis de la trempe dont Dieu fait ses pasteurs\n de peuples... Et toi, Frans, tu as entendu?\n\n                                     FRANS\n\n   Oui, sire. A présent il importe que vous soyez roi, malgré eux; pour votre\n femme, pour vous-même, vous vous devez à tous deux de relevez le défi et\n de tenir fièrement tête à cette coalition.\n\n                                   WARBECK\n\n   Inutile donc de donner suite pour le moment à ce que nous avions décidé\n tout à l'heure.\n                                    FRANS\n\n   Ce n'est pas le moment en effet... mais, puisque...\n\n                                  WARBECK\n\n   Je devine ton désir... mylord, (à Dalyell) vous vous proposiez de combat-\ntre à mes côtés. J'attends une aide encore plus, précieuse de votre courtoi-\nsie... Plus que jamais la fortune peut m'être contraire cette nuit... J'avais\nchargé celui-ci (désignant Frans) de conduire la princesse en Ecosse, en atten-\ndans l'issue de la campagne. Votre bras est plus fort que le sien ; puis, vous\nconnaissez mieux le pays et les routes... Aussi, je crois aller au devant de vos\nvœux en vous chargeant de cette mission... Je te confie ce que j'ai de plus\ncher au monde, Dalyell.\n                                  DALYELL\n\n  Je veillerai sur elle, comme vous l'auriez fait vous-même, mylord... Je\nvous en donne ma foi de chevalier.\n\n                                 WARBECK\n\n  Frans, tu regrettais de me laisser seul. Sois heureux, tu ne me quitteras\nplus.\n"}, {"page_pdf": 429, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1349, "texte": "362                                 DURENDAL\n\n\n                FRANS (lui prenant la main et la portant à ses lèvres)\n\n  Ah, je vous bénis, monseigneur.\n\n                                     WARBECK\n\n   Dalyell, s'il m'arrivait malheur, si je succombais avant d'avoir pu ceindre\ndu diadème le front de ma femme, tu lui diras, n'est-ce pas que j'avais bien\nmérité de son amour, que j'étais digne d'elle et que je suis mort en pronon-\nçant son nom. En expirant la conviction me sera douce aussi, d'avoir obtenu\nl'estime de lord Dalyell !... Frans, nous partirons avant le réveil de la prin-\ncesse... car elle ne consentirait jamais à cette séparation. Cependant, la\nrevoir un instant... (il se rapproche de la tenture et la soulève ; puis il murmure comme\nune prière :) Catherine, mon aimée... Dieu vient d'ajourner l'heure de ma\nconfession... En ce moment, il ne faut pas que ta foi en ton époux risque\nd'être troublée. Tu ne dois pas avoir épousé un prince de contrebande.\n Désormais il ne m'est plus permis d'abdiquer avant d'avoir été couronné roi,\n et alors je n'abdiquerais que par ton ordre, déposé, et renié par toi, ma\n Catherine!... Adieu!... (Il s'éloigne avec effort) Adieu Dalyell!... Viens, mon\n Frans!...\n                                       (RIDEAU)\n\n\n   (A continuer.)                                               GEORGES EEKHOUD.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison06-004", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 363, "page_fin": 364, "titre_corps": "Le Berger des Nues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Mad.", "ancre_debut": "Le Berger des Nues A JEANNE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 430, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1758, "texte": "Le Berger des Nues\n\n                                                          A JEANNE.\n\n\n                TE souviens-tu? la mer chantait; tu appuyais ta\n                   tête lasse sur mon épaule et tes mains restaient\n                   inactives, toutes blanches sur ta robe sombre.\n                   Tes yeux suivaient les nuages poussés vers le\n                   couchant .. Alors, moi, je t'ai dit ce conte.\n                     Tout là-haut, tout là-bas, mignonne, il est un\n                   berger de rêve aux longs cheveux tombants.\n                     Il va; et sous ses pas tranquilles se lève un\n poudroiement ténu de lumière qui s'éparpille au doux vent\n du ciel.\n    Il va; devant lui chemine son grand troupeau blanc qu'en la\n bergerie il ramène.\n    Et, d'abord, ce sont des pouliches au poitrail de neige, aux\n crinières de frimas; elles galopent, se dépassent, se poussent et\nruent de leurs sabots vierges; puis, prenant un instant une\nallure plus calme, elles laissent la brise éparpiller en fumée\n leurs crinières longues et leurs queues souples. Mais elles repar-\ntent soudain en brusque cavalcade; plus petites, elles devien-\nnent et finissent par se perdre au loin.\n   Puis avancent majestueusement des bœufs immaculés et pai-\nsibles. Il n'est besoin que le berger blond les aiguillonne, ni\nque les chiens les mordent aux jarrets. Ils marchent lourdement\net sûrement vers une étable de clarté; l'or ruisselle sur leurs\ncroupes luisantes et se brise en un radieux faisceau à l'extrémité\nde leurs cornes d'argent.\n   Ils marchent doucement, sans jamais s'arrêter; leur piétine-\nment régulier produit un murmure léger pareil à une musique\nfamilière et la queue qu'ils balancent paraît en indiquer la\nmesure lente.\n"}, {"page_pdf": 431, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1594, "texte": "364                         DURENDAL\n\n\n  Enfin, voici pressés, inquiets et roses les petits moutons du\nParadis.\n                              i\n\n   Vite, vite, ils trottinent, se serrent et forment une masse\nondoyante comme la mer.\n   Une tête se relève, un attardé rejoint le troupeau et ils con-\ntinuent à suivre les bœufs blancs et les folles cavales de leur\npas menu, laissant derrière eux un voile de poussière qui tour-\nbillonne et s'évanouit.\n   Vite, vite, vois-tu, mignonne, il faut se hâter : voilà que le pré\nd'azur devient tendrement pâle et que la lumière décroît peu à\npeu. Rentrez! la nuit monte de terre avec les rumeurs du soir\net étend les ailes de son manteau d'ombre. Les oiseaux se sont\ntus et les enfants disent « bonsoir » en distribuant de frais\nbaisers...\n    Poussés par le Berger, les petits moutons ont rejoint les\nbœufs; ils se groupent près des pouliches fatiguées, craintives,\nà présent; et, tout nimbés des reflets très tendres du jour\nmourant, ils entrent dans la bergerie lointaine, là-bas, où la\npaille des crèches semble être un réseau brisé de rayons.\n    Le Berger reste au seuil ; jusqu'aux plus petites des brebis\nroses, tout est parqué. Il se retourne lentement et regarde la\n nuit venir de ses yeux clairs...\n    Dors tranquille, mignonne, avant de disparaître à son tour\n vers quelqu'étrange et timide aurore le Berger de rêve, le pas-\n teur de nuage a béni la terre qui repose.\n    Et le ciel reste désert, très pur, lumineux encore, tandis que\n la première étoile essaye d'y fleurir.\n                                                            MAD.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison06-005", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 365, "page_fin": 368, "titre_corps": "Représentation de Monna Vanna de Maurice Maeterlinck au Théâtre de la Monnaie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Représentation de Monna Vanna", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 432, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 90, "fin_caractere_exclue": 2125, "texte": "Représentation de Monna Vanna\n                    de Maurice MAETERLINCK\n\n                      au Théâtre de la Monnaie\n\n\n\n                  MONSIEUR Maurice   Maeterlinck nous a longtemps donné un\n                    théâtre de rêve et de mystère, où l'action hésitante se\n                    déroulait pour aboutir à la mort attendue, dans l'ombre\n                    des châteaux du destin. Les personnages y étaient de\n                    pauvres petits êtres passifs, courbés par la fatalité, n'es-\n                    sayant pas un geste de révolte contre les puissances incon-\n                    nues que rien ne pouvait fléchir. Son chef-d'œuvre, dans\n                    ce genre très particulier, fut Pelléas et Mélisande, drame\n                    rapide et concentré en quelques scènes capitales, où l'on\nvoit le sort mauvais réunir deux êtres pour qu'ils s'aiment, souffrent et\nmeurent.\n   Depuis quelques années, l'auteur n'avait plus publié d'oeuvre théâtrale\nimportante. On le disait consacré exclusivement à ces essais de philosophie,\noù il excelle. Et voici qu'il fait représenter un drame d'espèce nouvelle,\ndégagé du destin, orienté vers la vie ardente et chantante; prouvant merveil-\nleusement que le propre des grands écrivains est de se transformer sans cesse,\nd'acquérir des qualités nouvelles, sans pour cela perdre le résultat des anciens\nefforts, d'évoluer comme l'existence.\n\n                                        * *\n\n   Prinzivalle, condottière à la solde de Florence, tient Pise étroitement blo-\nquée. Son artillerie a ouvert dans les remparts une large brèche praticable,\ndes sorties sanglantes et infructueuses ont décimé les défenseurs de la place,\nles vivres manquent et depuis quelques jours déjà l'affreuse famine torture les\nhabitants. Guido Colonna, le vaillant capitaine de la ville, désespère du salut.\nIl a essayé de fléchir le vainqueur; les ambassadeurs envoyés au camp fio-\n\n\n  (1) Le drame de Monna Vanna, de Maurice Maeterlinck, vient d'être édité par la mai-\nson Fasquelle de Paris.\n"}, {"page_pdf": 433, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3313, "texte": "366                               DURENDAL\n\n\nrentin pour traiter de la reddition ne sont pas revenus. Son père, le vieux\nMarco Colonna, tendre philosophe platonicien, était parmi eux. Guido pres-\nsent que Florence n'accordera aucune condition, qu'elle veut détruire jus-\nqu'au nom de Pise, sa rivale; il attend avec courage l'assaut suprême, sans\ncomprendre pourquoi Prinzivalle tarde à lancer contre les remparts effondrés,\nque la garnison ne suffit plus à occuper, ses bandes victorieuses.\n   Contre toute attente, Marco Colonna revient. Il apporte le salut de la ville.\nPrinzivalle n'est pas un barbare, c'est un humaniste, un lettré. Marsile Ficin\nest dans son camp. Marco l'a aidé à déterrer, sur les bords de l'Arno, un admi-\nrable torse de déesse. Il parle, il s'exalte, on dirait qu'il a oublié la guerre.\nGuido doit1uini rappeler que trentemille personnes meurent de faim et qu'il s'agit\nd'autres choses que de livres, de marbres et de médailles. C'est vrai. Marco\nse souvient : les hommes font la guerre, tandis que le printemps nouveau\ninvite à la joie d'aimer. Mais qu'on se rassure; il apporte le salut de la ville,\nà une condition...\n   Une condition ! Qu'il la dise donc! Pourquoi tarder ? Mais le vieillard tem-\nporise, il exhorte son fils au courage, au sacrifice. Cette condition accablera\nde douleur les deux êtres qu'il aime le plus au monde. Que Guido réfléchisse\navant de répondre, qu'il ne prononce pas une parole inconsidérée, qu'il songe\nque trente mille vies dépendent de lui, trente mille pauvres vies humaines\nqui souffrent...\n   Une condition! Laquelle? Le vieillard l'avoue avec des circonlocutions,\ndes hésitations, en tremblant. Prinzivalle veut simplement que Giovanna, la\njeune femme de Guido, vienne, nue sous son manteau, passer une nuit sous\nsa tente. Telle est la rançon qu'il exige de la ville. A ce prix, seulement, il la\nravitaillera, il la sauvera.\n   C'en est trop. Guido s'irrite et se révolte. Livrer sa Giovanna, sa Monna\nVanna si pure et tant aimée, au caprice d'un soudard! Comment son père\na-t-il pu accepter de porter de telles conditions? Jamais il ne consentira. Plu-\ntôt l'atroce famine, l'assaut final, l'incendie, le pillage, le massacre : tout,\nplutôt que cette infamie. Il n'en parlera pas même à Giovanna ; il croirait la\nternir.\n   Trop tard ; Marco a déjà annoncé les conditions de Prinzivalle à Giovanna,\nil en a informé la seigneurie de Pise, et le conseil a résolu de mettre le sort\nde la ville entre les mains de la jeune femme. Elle, seule, décidera si son\nhonneur doit l'emporter sur le salut public.\n   Guido, un instant exaspéré, indigné contre son père, qui a osé proposer ce\ntrafic, se rassure. Giovanna l'aime. Elle refusera; il en est sûr.\n   Et la voilà qui entre portant sur son front la marque d'une résolution\ninflexible qui la fait chanceler. Elle n'a pas refusé. Elle s'offre en holocauste\npour la ville, elle veut sauver les vies qui dépendent d'elle. Elle ira au camp\nde Prinzivalle. Alors Guido, qui ne veut plus l'entendre, la repousse\net la renie. Qu'elle s'en aille, qu'elle s'offre au vainqueur !\n   Au début du second acte, Prinzivalle attend la réponse des Pisans. Il est\ncalme, comme un homme qui va se perdre peut-être par sa seule volonté.\nFlorence lui a ordonné de livrer l'assaut cette nuit. Il n'obéira pas ; cette nuit\n"}, {"page_pdf": 434, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3441, "texte": "                    REPRÉSENTATION DE MONNA VANNA                              367\n\n\n  lui appartient; il engage avec tranquillité son enjeu suprême. Il sait que la\n  République florentine condamne ses généraux après qu'ils l'ont servie par\n  leurs victoires, de peur qu'ils ne la dominent un jour, portés au principat par\n l'enthousiasme populaire. Qu'importe donc que son destin soit hâté ou non\n  de quelques heures! Il attend, et dans l'ombre qui couvre le camp un\n immense convoi de vivres et de munitions attend aussi, prêt à se diriger sur\n  Pise, si la femme de Guido Colonna, remplissant la condition prescrite, vient\n se livrer cette nuit à l'aventurier.\n     La draperie de la tente s'écarte et se referme. Monna Vanna est là, pâle et\n fière, drapée dans un ample manteau, sous lequel on pressent la beauté de la\n proie, devant le vainqueur. Et Prinzivalle se jette à ses pieds.\n    Oui, l'orgueilleux condottière s'agenouille et s'humilie. Il l'aime. Voilà des\n années qu'il désire, qu'il espère, qu'il attend ce bienheureux moment de la\n revoir. Tout enfant, il l'a connue, puis perdue. Il l'aimait. Désespéré, il a\n jeté son épée au service de divers capitaines ; il est devenu chef de bandes à\n son tour, et Florence l'a envoyé assiéger Pise, et il a posé ses conditions à la\n ville aux abois, et sa Giovanna est venue à lui. Il l'aime.\n    Alors, Monna Vanna se souvient. Sans doute, elle ne l'aime pas, mais il lui\n rappelle le passé, l'enfance heureuse et naïve, les premiers émois du cœur.\n En phrases musicales, — ah! comme les mots ont parfois le don de chanter!\n — ils se racontent leur belle jeunesse jamais oubliée. Puis, Prinzivalle expose\n sa vie de luttes et de souffrance, sa force soutenue malgré tout par un indomp-\n table espoir. Il est perdu, il se sait dénoncé, jugé, condamné déjà par Flo-\n rence. Son camp peut d'un instant à l'autre se soulever contre lui. Mais\n qu'importe! il l'a revue. Et elle retournera libre et pure à Pise sauvée par\n elle, puisqu'il l'aime!\n    Non. Giovanna ne veut pas qu'il périsse; elle l'emmènera à Pise, qui\n accueillera son sauveur. Et tandis q u e , dans le lointain de la nuit, le campa-\n nile, les églises, les tours et les remparts de la ville rachetée, s'illuminent de\nfleurs éblouissantes, célébrant la délivrance, Giovanna et Prinzivalle quittent\nle camp florentin.\n    Le drame va s'achever. Au son des cloches et des acclamations, par les rues\njonchées de fleurs, sous la chute odorante des lys et des roses qui la fêtent,\nMonna Vanna, la rédemptrice, rentre dans Pise. Tout est heureux et se réjouit\nde sa joie. Seul Guido, victime qui n'a pas même la satisfaction amère du\nsacrifice, puisqu'elle n'y a pas consenti, attend, livré aux transes de l'anxiété,\nau frisson de la fureur. Que fera-t-il? Sa femme a sauvé la ville, mais il reste\ncependant le maître, et un maître irrité. Le vieux Marco le supplie de chasser\nsa colère, de pardonner, d'oublier, de ne pas briser à jamais le bonheur qui\nne tient qu'à un peu de confiance et à un peu d'amour, par des liens si forts\nquand on les respecte, si faible pour qui veut les rompre. Il ne veut pas\nl'écouter.\n    Mais voici Vanna elle-même, suivie de la foule ; elle court à Guido, qui la\nrepousse; elle défaille de joie en lui racontant son bonheur inespéré. Elle dit\nla chose invraisemblable et pourtant vraie, la magnanimité du vainqueur\nqui l'aime, son honneur sauvegardé. Guido ne veut pas la croire. Il montre\n"}, {"page_pdf": 435, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3180, "texte": "368                               DURENDAL\n\n\nsa vanité d'homme qui ne croit qu'au mal. Un instant, il s'imagine que Vanna\na ramené Prinzivalle par ruse pour se venger. Si cela était, pour ce stratagème\nhabile et ce désir de vengeance, il oublierait la faute. Mais Giovanna le\ndétrompe, elle revient pure; Prinzivalle l'a respectée et elle l'a sauvé : voilà\nla vérité.\n   Guido nie; il refuse sa foi à Monna Vanna, et ainsi il se perd et tue\nl'amour que sa femme a pour lui. Car Giovanna compare l'aventurier qui,\ndepuis toujours, l'adore et s'est fié à elle, à cet homme haineux dont la con-\nfiance se retire devant un simple soupçon, au mépris de toute une vie d'hon-\nneur et de tendresse. Elle ne veut pas que Prinzivalle périsse. Et alors, alors\nseulement, elle ment : oui, Prinzivalle l'a possédée; oui, elle veut se venger de\nlui, elle veut le torturer à son aise, jouir seule de son supplice. Il faut qu'on\nl'enchaîne, qu'on l'enferme et qu'on lui donne la clef du cachot; la clef de ce\ncachot qu'elle ouvrira bientôt vers la liberté, vers l'amour, par qui nul être,\naimé n'est dispensé d'aimer à son tour.\n\n                                      * *\n\n   Je n'ai donné là qu'une bien faible esquisse d'un drame admirable de force\net de vie. Maeterlinck a victorieusement prouvé qu'un grand artiste peut\nchanger sa manière et rester aussi grand. A présent qu'il a dirigé son art vers\nl'existence âpre et tourmentée, il continuera de nous donner de tels drames.\nPlus scéniques, d'émotion plus directe que les délicates œuvres de rêve dont\nje parlais au début de cet article, ils exciteront l'enthousiasme des foules, ils\ntriompheront, comme Monna Vanna, saluée d'acclamations et d'applaudisse-\nments, triompha l'autre soir. Et ils seront toujours écrits dans ce style inap-\npréciable, doué des ailes de la musique et de l'inflexion harmonieuse des\nformes belles; ce style qui porte les pensées comme des fruits miraculeux et\ndont on peut dire avec justesse qu'il renferme l'âme des plus beaux vers ; onde\nlimpide reflétant, sous une lumière égale, les idées et les choses, avec les jeux\nmultiples de la vie.\n\n   Il me reste à parler de l'interprétation. Un mot suffirait : elle fut digne de\nl'œuvre. M. Froment donna un relief suffisant aux tourments de Guido\nColonna. M. Darmont fut un Prinzivalle élégant et jeune, détaché, eût-on dit,\nd'une fresque du Quattro cento. Les beaux discours du platonicien Marco\nColonna furent dits avec un calme ému par M. Lugné Poë, directeur de l'Œu-\nvre, à qui revient aussi l'honneur d'avoir organisé le spectacle. Mais le grand\nsuccès fut pour Mme Georgette Leblanc, qui fit passer sa vie et son âme de\nnoble artiste dans celles de Monna Vanna. Elle fut, vraiment, pleinement,\nl'héroïne aimante de la pièce. La beauté du langage, le rythme du geste, la\ngrâce formelle de l'attitude, un jeu ni trop emporté ni trop hiératique, elle\neut tout cela et davantage. Et ceux qui eurent le plaisir de l'entendre parler de\nson Art, en termes si élevés, à la Libre Esthétique, songeaient à la pure joie\nqu'elle devait ressentir à interpréter ainsi, bellement, une œuvre belle.\n                                                     CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison06-006", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 369, "page_fin": 374, "titre_corps": "L’Ombre et le Vent", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "L'Ombre et le Vent Voici", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 436, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1845, "texte": "L'Ombre et le Vent\"\n\n                 Voici, sous ce titre d'éphémère, où l'on sent passer\n                    comme du silence et de la fraîcheur, un petit\n                    livre de prose; le petit livre d'un poète qui, à\n                    l'exemple de beaucoup de poètes d'aujourd'hui,\n                    n'écrit pas en vers et dont je ne sais comment\n                    dénommer l'œuvre, car elle n'est ni de contes,\n                   ni de nouvelles, ni dé poèmes en prose, et, s'il\n                   existait quelque réelle nécessité de classification\n  littéraire, elle pourrait presque indifféremment être rattachée\n  à l'un quelconque de ces genres. Mais, cette difficulté n'est que\n  superficielle et, si l'on va au fond, on aperçoit que l'art qui se\n  déploie en ces pages est tout spontané, sans règle que person-\n nelle, sans élégance que naturelle et innée; qu'il échappe aux\n instruments ordinaires de l'analyse critique et est fait tout\n entier de sensibilité et d'émotion : M me Blanche Rousseau est un\n poète élégiaque aux inspirations trop changeantes pour se plier\n à la discipline et à la métrique, subir la contrainte de la\n strophe, porter l'entrave de la césure et le joug de la rime...\n    Et, cependant, après avoir tourné le dernier feuillet de l'ou-\nvrage, regardé passer devant moi ses mille tableaux lourds\nd'ombre ou étincelants de clarté, semblables aux phases alter-\nnatives d'espoir et de tristesse d'une rêverie vagabonde, je reste\nindécis, cherchant à rassembler et à me définir mes impres-\nsions...\n\n   Il arrive qu'au sortir d'un bois l'on se trouve, tout àcoup, devant\nl'émouvante majesté tendre d'un beau paysage immobile; de la\nperspective inattendue de quelque vallée heureuse, sous le soir\n\n (1) L'Ombre et le Vent, par BLANCHE ROUSSEAU. Un vol. in-12. Paris, Fischbacher.\n"}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "370                          DURENDAL\n\n\n qui se fond, plein de buées éparses et de mourantes lueurs... La\n nuit enveloppe peu à peu le printemps de la terre attiédie, et\n qui fume; une brise intermittente et soudaine agite doucement\n les cimes des peupliers, derrière le mouvant rideau desquels\ns'aperçoivent les toits rouges et les murailles crépies des mai-\nsons dispersées d'un village... On n'entend que les cahots régu-\nliers d'un chariot attardé sur une chaussée lointaine; les abois\nd'un chien dans la cour d'une ferme... Et, en même temps que\nla vie, la pensée se replie sur elle-même — et les routes obscur-\ncies du retour sont pleines de rêves et de souvenirs...\n   A parcourir les pages de ce livre, tandis que nous écoutons\nl'écrivain se redire à lui-même ses souvenirs, en paroles entre-\ncoupées de pauses songeuses ; ressusciter, en quelques mots\nsavoureux et délicats, le coloris d'un fruit, la teinte et le par-\nfum d'une fleur, l'apparence allègre ou désolée d'un site ; faire\nsurgir sous sa plume le contour déchiqueté d'une corolle, la\ngrâce frêle d'une plante ou lui faire dépeindre, d'un trait ample\net simple, la quiétude d'un hameau réfugié dans le creux d'un\nvallon ou la joie nombreuse du soleil sur les moissons, il semble\nque toute cette beauté à la fois littérale et significative; la con-\ntagion de douceur et de mélancolie de ces incantations du passé,\nnous aient assujettis aux suggestions du poète et que, en le sui-\nvant dans les chemins évanouis de ses jours, nous ayons vu se\ndessiner, ainsi que le reflet de ses visions rayonnantes, les pâles\nfantômes de notre propre existence oubliée...\n   Le poète nous a parlé comme le paysage; et, en quittant\nl'œuvre de l'un, la contemplation de l'autre, nous nous en reve-\nnons, taciturnes, mais fortifiés et radoucis. Nous nous sommes,\ngrâce à eux, redécouverts nous-mêmes, anciens et nouveaux,\nlas et, cependant, meilleurs, plus légers sous le fardeau de\nl'expérience, transfigurés par on ne sait quelle mansuétude\npuisée dans l'immortelle jeunesse de la nature et de l'art —\ncapables, enfin, d'absoudre, et les autres, et nous-mêmes...\n\n                               * *\n\n  Mme Blanche Rousseau a débuté, il y a quelques années, par\nun recueil de contes : Nany à la fenêtre, dont la publication avait\nconquis et rendus attentifs tous les esprits accessibles à la grâce\nsupérieure de la simplicité. Tels de ces contes, celui qui donne\n"}, {"page_pdf": 438, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2501, "texte": "                          L'OMBRE ET LE VENT                       371\n\n   son titre au volume, et l'Eveilleur, par exemple, où l'auteur a su,\n   avec un tact rare et singulier, allier l'observation directe et ani-\n   mée de la vie aux irréalités du rêve; faire apparaître le charme\n  minutieux et quotidien des jours dans les perspectives de la\n  légende, comptent, certainement, parmi les œuvres de prose les\n  plus accomplies de notre jeune littérature.\n     Lamanière de l'écrivainn'a pas changé; ils'est développédans\n  le sens même de sa tendance originelle. Ses qualités d'évocation\n préciseetnuancée; cette facultéqui étaiten lui de figurer les choses\n dans l'aspect simultané de leur substance visible et de leur\n irradiation intime sont venues à une presque parfaite maturité ;\n par une progression continue, son art a, si l'on peut dire, atteint\n l'équilibre de sa propre nature, en éliminant ce que certaines\n influences avaient pu y mélanger d'étranger et d'inassimilable.\n\n      « Je me souviens... Je me souviens... » C'est la parole qui\n   donne leur unité à ces pages, qui en rattache les épisodes d'un\n   lien continu, souple et solide; qui relie les enfances exquises\n   de Mère aux réflexions sérieuses et aux retours méditatifs du\n   Village:les jours dont on se souvient à ceux où l'on se souvient...\n      Notre pensée s'abstrait du présent, de l'agitation environ-\n  nante de la vie, pour aller se retrouver nostalgiquement dans\n  le passé : une image passe, puis une autre, appelée par la pre-\n  mière, et une autre encore; et bientôt elles surgissent de toutes\n  parts, montent de tous les points de l'horizon du souvenir,\n  diffuses et voilées comme les nuées qui, à l'aube, précèdent le\n  soleil; sombres et empourprées, ou violettes au milieu de l'azur\n  verdissant, comme celles qui le saluent au bord incandescent\n de la nuit.\n     Tout art est image; toute image, souvenir; pour certains,\n celui-ci est comme une blessure qui se rouvre et saigne; pour\n d'autres, comme pour M me Blanche Rousseau, c'est la rosée\n lente et tiède qui ranime et lustre les choses, leur restitue la\nfascination de leur virtualité primitive, pleine de splendeur et\nde sève.\n    Et c'est le don précieux et pur de l'inspiration, chez l'auteur\nde l'Ombre et le Vent, qu'elle emprunte instinctivement les formes\net l'attrait de la vie et que l'élégie qui en constitue la trame\naille se confondant avec la profusion éblouissante des 'appa-\nrences et des séductions naturelles dont elle se pare.\n"}, {"page_pdf": 439, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2533, "texte": " 372                              DURENDAL\n\n\n    Car, l'imagination de la mémoire, ici, n'est point partielle,\n fragmentaire, atténuée, mais totale ; l'image ne suit pas l'idée :\n elles sont jumelles et inséparables. Sous l'excitation de quelque\n rappel fortuit, une heure, une minute du passé revit tout entière\n devant les yeux du poète, dans tous ses détails sensibles :\n l'odeur d'automne qui s'évaporait dans l'air; les palmes balan-\n cées des arbres; l'épanouissement des fleurs luisantes ou mouil-\n lées, et la couleur du ciel et les dégradations de l'ombre...\n Chacun des éléments infinis du tableau appelle tous les autres\n et, lorsqu'ils se sont recomposés autour de la figure centrale qui\n communique à cette heure sa signification douce ou poignante\n de joie, d'apaisement ou de larmes, l'âme y pose comme un\n rayon de frémissante et fluide lumière...\n    Les êtres et les choses ne se séparent ni ne s'isolent dans ces\nvisions d'enfance, d'adolescence et de maturité. Tout est signe,\n éphéméride, pour le souvenir : un carrefour du chemin ; l'aspect\nreconnu d'un sentier ombragé; les ornements familiers d'une\nfenêtre; une souriante façade tapissée de glycine, de clématite\n ou de lierre.\n    Le poète marche, dirait-on, dans les traces de ses propres\npas et, en marchant, il en fait réapparaître, à mesure, les\nempreintes effacées. Tous les mots évoquent; chacun d'eux\najoute à la vision, la complète, la précise, la fait plus lucide et\nplus colorée... Et, vraiment, l'on croirait assister au travail du\npeintre qui, trait à trait, tire des limbes l'esquisse rapidement\ndélimitée sur sa toile et dont chaque coup de pinceau anime\ndavantage, auréole de plus d'atmosphère et de clartés plus\nexpressives et plus chaudes la belle physionomie de pensive\ntendresse et de charme endolori de Mère :\n   Sous le frêne pleureur du petit jardin, l'ombre sentait le réséda. C'était là\nque travaillait Mère, les longs après-midi d'été, les après-midi de chaleur\ntorride où le silence est suspendu dans les roucoulements de pigeons, comme\n dans un hamac.\n   Elle brodait, je me souviens, des rosaces de soie blanche au bord d'une\nnappe de communion. Je la revois avec son cou pliant, sa tempe adamantine,\nsa coiffure...\n   Une épaisse natte de cheveux se posait en couronne sur ses bandeaux\nplats; son cou nu palpitait; une ombre douce et tiède s'amassait au creux de\nses yeux. Et le soleil, en traversant les feuilles, trempait ses ongles miroi-\ntants.\n   Parfois, elle me disait des fables. Parfois, elle chantait. On voyait passer\n"}, {"page_pdf": 440, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2850, "texte": "                              L'OMBRE ET LE VENT                                373\n\n  dans les fables, des prés, des moutons, des houlettes. Sa voix était singulière-\n  ment timide; elle évoquait un mince jet d'eau, un murmure fragile, au fond\n  d'un parc abandonné, plein de statues brisées et de lilas flétris.\n    J'aimais de l'écouter en appuyant mon front contre la robe de Mère...\n     L'étoffe de cette robe était douce et fraîche comme la mousse des forêts. Je\n comparais Mère à la mousse, à la fraîcheur des bois, aux fraises-ananas de\n l'enclos, pâles et odorantes, à l'ombre du sorbier qui étalait, sur le gazon, les\n détails de sa forme exquise...\n    Parfois, le ciel était plein d'hirondelles et, d'autres fois, plein de colombes :\n elles volaient autour de l'église en décrivant des cercles dans l'axe du\n clocher...\n    A quatre heures, on entendait Lia moudre le café dans la cuisine ; puis\n son tablier blanc apparaissait au seuil.\n    Et le vent remuait dans l'air l'odeur du buis et des sapins...\n\n\n     O tristesses de ma douce Mère! Elle n'en faisait la confidence qu'aux\n  Vierges des campagnes.\n    Je me souviens de nos promenades, des petites chapelles blanches dissé-\n minées entre les champs, où l'on voyait, derrière la grille, une petite Notre-\n Dame sous des voiles fanés.\n    Les unes avaient des robes blanches et d'autres de brocart; d'autres encore\n de-simples mantes en coton paysan, parsemées de fleurettes. Elles se tenaient\n toutes roides, avec un cierge dans la main gauche et, sur le poing tendu,\n l'Enfant Jésus comme un faucon.\n    — Reste là, disait Mère, je reviendrai bientôt.\n    Elle m'installait non loin d'elle, dans une herbe remplie de pâquerettes et\n de scarabées. Et puis, je la voyais tomber sur le seuil de l'asile, tomber avec\nses deux mains jointes et son visage contre la grille.\n    Elle restait ainsi longtemps, si longtemps que je m'endormais ; je m'assou-\npissais à demi et les choses m'apparaissaient dans le lointain d'un rêve... les\npavés couverts de poussière, les blés jaunes, les maisons bleues, de mousse-\nline et d'encens, au fond de l'horizon, Mère immobile au seuil de la chapelle\ncomme une statue renversée.\n    Le soleil faisait miroiter la paille de son chapeau et, se répandant tout le\nlong de son corps, stagnait dans les plis de sa robe comme une chaude liqueur\ndorée.\n   Et je songeais, confusément :\n   — Est-ce que je l'oublierai? ou, quand je serai très vieille, me souvien-\ndrai je de tout ceci ?... Me souviendrai-je d'avoir vu Mère au seuil de la cha-\npelle?... Mère tout en or sous le grand ciel d'azur...\n\n   J'ai détaché deux pétales de cette fleur; deux fleurs de ce\nbouquet; mais cette fleur, ce bouquet, il faut se donner la fête\nd'en admirer l'éclat entier, d'en respirer tout l'arome fort et\ndélicat. L'Ombre et le Vent est de ces œuvres que l'on emporte\n"}, {"page_pdf": 441, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1048, "texte": "374                         DURENDAL\n\n\npour les lire dans le loisir d'une promenade solitaire, au milieu\nde la pure fraîcheur matinale des champs ou des bois, tandis que\nl'esprit et le cœur, reposés par la nuit et le silence, libres encore\nde la fièvre et des poussières de la vie quotidienne, sont capables\nde percevoir, dans toute son intensité, la senteur puissante et\nsubtile des roses « tombées des branches, tombées du ciel,\ntombées des âmes », dont ces pages sont tout embaumées. Et\nc'est une joie grande et chère, alors, de connaître que les\nexcès de la pensée et des lettres n'ont blasé ni émoussé en vous\nla sensibilité de la beauté vraie et vivace ; de contempler s'éle-\nver lentement, devant soi, hésiter, tournoyer et s'évanouir, une\nà une, ces bulles irisées de rêve et de souvenir ; de goûter, dans\nsa plénitude, l'extraordinaire saveur de vie de ces images, d'en\nsentir mûrir et fleurir en soi les mots frissonnants, tout chargés\n d'âme, d'émotion et de lumière...\n\n                                               ARNOLD     GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison06-007", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 375, "page_fin": 377, "titre_corps": "Chronique artistique du mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique artistique du Mois NOS", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 444, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2698, "texte": "Chronique artistique du Mois\n\n    NOS i l l u s t r a t i o n s . — Nous donnons dans ce fascicule la reproduc-\ntion d'un vitrail exécuté par M. JOSEPH CASIER, de Gand, pour l'église\nde Notre-Dame de Hal. Ce vitrail représente les principales scènes de la Vie\nde saint Martin à qui la dite église est dédiée. Il a été offert à cette église par\nle Cercle Saint-Martin à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa\nfondation. L'artiste a représenté dans son vitrail les faits suivants de la vie du\nsaint : Saint Martin partageant son manteau avec un mendiant; la conver-\nsion de la mère de saint Martin ; son sacre par saint Hilaire et la guérison\nmiraculeuse du lépreux embrassé héroïquement par le saint. Dans le tympan\ndes anges portent une invocation au saint et sa devise : Non recuso laborem.\n   Ce vitrail est admirablement reproduit ici par notre éditeur, M. CHARLES\nBULENS, à qui nous sommes heureux de rendre hommage pour l'art avec\nlequel il exécute toutes nos illustrations. Nous recevons sans cesse des félici-\ntations à ce sujet de nos abonnés et des artistes dont les œuvres sont repro-\nduites. Tout l'honneur en revient à notre dévoué et intelligent éditeur.\n\n   Les œuvres acquises par l'Etat, à la récente vente\nH u y b r e c h t S , à Anvers, sont exposées, depuis quelque temps, dans\nune des salles du Musée ancien. Elles sont nombreuses et marquantes, et\nconstitueront un accroissement sensible de richesses pour nos collections que\nl'initiative vigilante de la direction des Beaux-Arts et de la Commission des\nmusées s'est attachée à développer, en ces dernières années. Il suffit de rap-\npeler, notamment, l'achat du beau tryptique d'Oultremont et celui, à Gênes,\nde l'admirable Pietâ, groupe divin dans un crépuscule de pourpre doulou-\nreuse et d'ardent et sombre azur, de Roger Van der Weyde.\n   Le Gouvernement a acquis, à Anvers, une dizaine de tableaux (nous indi-\nquons les prix pour les curieux) : le Massacre des Innocents (1,025 francs),\nattribué à Antoine Sallaert, peintre bruxellois du XVIIe siècle (intérêt histo-\nrique); deux esquisses de Leys : l'une, la Furie espagnole(5,000francs), dans\nla première manière, romantique, du maître; l'autre, deux Personnages se ren-\ndant à l'église (2,000 francs), d'une belle gravilé de couleur et de dessin; du\nmême artiste, Marguerite de Parme remettant au magistrat d'Anvers les clefs de la ville\n(23,000 francs), qui appartient à l'ensemble décoratif exécuté à l'hôtel de ville\nd'Anvers : le musée de Bruxelles en possède déjà un panneau et certaines\néventualité* lui font espérer de pouvoir, dans l'avenir, reconstituer l'œuvre\nentière dans ses éléments originaux, car ces panneaux ont, vraisemblablement,\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3432, "texte": "376                                DURENDAL                                  \\\n\nservi de préparation à la peinture des fresques d'Anvers. De De Braekeleer,\nune petite Étude de paysage — bords de l'Escaut—(280 francs), sujet rarement\ntraité par l'auteur, et l'École (16,500 francs); d'Alfred Stevens, Tous les bon-\nheurs (25,500 francs) : nous avons parlé de ces deux derniers tableaux, qui ont\nété exposés par les frères Leroy,lors de l'inauguration de leurnouvelle galerie.\nDe [an Van Beers, qui n'était pas représenté au musée, un portrait curieux\nde la bonne manière du peintre : Sarah Bernhardt (3,100 francs); puis une\npelite Marine, de Corot (1,550 francs), qui est comme une goutte de lumière\nliquide et transparente ; une Bénédiction des naufragés (2,400 francs), pathétique\n et colorée, d'Isabey, et une Étude de canards, de Verlat (480 francs).\n     Cette énumération ne comprend pas les deux acquisitions principales du\n Gouvernement : la Vierge avec l'enfant adoré par les anges (34,000 francs), une\n œuvre délicieuse de finesse, d'un coloris à la fois profond et brillant de minia-\n ture, dans laquelle M. Camille Benoît, de la Gazette des Beaux-Arts, reconnaît,\n avec vraisemblance, la main de l'auteur d'un tryptique conservé à Moulins.\n Le catalogue de la vente attribue l'œuvre au peintre français Fouquet, mais\n il suffit de se rappeler la manière forte, pesante et minutieuse de celui-ci, son\n Portrait du Louvre et sa Vierge d'Anvers, qui font songer à de la prose solide\n et carrée, pour rejeter cette conjecture.\n     Enfin, le Dénombrement, de Pierre Breughel le Vieux, original du tableau\n  dont le musée possédait déjà une copie de la main du fils de l'artiste, Pierre\n  Breughel d'Enfer. Le contraste entre les deux exemplaires de l'œuvre est\n instructif, et montre à quelle distance la reproduction la plus attentive et la\n  plus intelligente reste de l'ouvrage authentique. C'est la même œuvre et, vue\n  isolément, la copie fait bonne et honorable figure; comparée, elle s'effondre :\n  l'exécution, forcément mécanique et stérile, besogne de patience qui exclut la\n  fougue et l'enthousiasme, a émoussé tous les traits primitifs ; tout ce que\n  l'inspiration fait jaillir de trouvailles heureuses, d'inventions nerveuses et\n  délicates, de vibrant imprévu, au cours du travail définitif, a disparu, et ce\n  n'est plus qu'une contrefaçon plus ou moins habile, mais toujours infidèle.\n                                                                          A. G.\n\n     A u C e r c l e A r t i s t i q u e . — Les pivoines, les tournesols et les iris de\n Mlle Mathilde Demanet chantent avec grâce le poème des mauves et des\n jaunes. Ses portraits me plaisent moins, sauf, toutefois, un fusain vigoureuse-\n ment traité.\n     M. Jean Mayné nous montre, sur des fonds de tonalités un peu sombres,\n les paisibles travaux du pays du houblon. L'indécision pleine d'inquiétude de\n son Aveugle marchant à tâtons dans la vieille maison vide, est rendue avec\n  sentiment et force un instant l'attention. Quant à M. Laureys, je ne puis\n  trouver à ses tableaux qu'un vague intérêt anecdolique.\n     Je ne porterai pas le même jugement sur les sculptures de M. Marin. Elles\n  dénotent un tempérament d'artiste, habile à modeler dans la glaise le charme\n  des figures féminines, sachant doter à bon escient la finesse, la précision\n  et l'énergie. M. Marin remporta jadis le prix Godecharle. C'est un nom à\n  retenir.\n"}, {"page_pdf": 446, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3257, "texte": "                      CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                             377\n\n\n    U n e conférence de M. J o s é de Coppin.— Le jeudi1ermai,\n  M. José de Coppin donna, à la Société belge pour l'Amélioration du sort de la femme,\n  une conférence sur l'évolution du roman auXIX°siècle. Après avoir prouvé\n  qu'on se méprendrait étrangement en attribuant les modifications du roman\n  à la seule fantaisie des écrivains, l'orateur a cherché la cause de ces variations\n dans les états d'âme successifs de la société au cours du siècle dernier. A l'aube\n éclatante du romantisme, éblouie d'amour et de liberté, convenait bien le\n roman idéaliste. Celui-ci exprima l'âme de cette génération fière et généreuse\n de 1830, emportée d'enthousiasme pour toutes les nobles causes. Le génie de\n Balzac prévint l'avènement du réalisme et le dota de quelques-uns de ses chefs-\n d'œuvre. Plus tard, la chute des croyances religieuses, le relâchement des\n mœurs, la foi dans le progrès s'affirmèrent dans les romans d'un Zola.\n A présent, on semble se déprendre peu à peu du naturalisme. Les jeunes\n romanciers se préoccupent des questions psychologiques et sociales ; ils\n disent, avec éloquence, le malaise de la société actuelle, le besoin de croire,\n fût-ce même à des utopies. Le roman se fait synthétique et s'élève plus haut\n que jamais.\n                                                                      C H . DE S.\n\n\n      O n z e K u n s t . — M. MAX ROOSES consacre quelques pages émues au\n  dernier grand collectionneur de tableaux de la ville d'Anvers, M. Edmond\n   Huybrechts, et à sa superbe collection d'œuvres de la plupart des écoles\n  anciennes et modernes, qui vient, comme on sait, d'être éparpillée aux\n  quatre coins du monde par une vente publique toute récente. Des reproduc-\n  tions de quelques-uns des plus beaux tableaux que M. Huybrechts possédait,\n  accompagnent le texte de l'article de M. Rooses. Une idéale Vierge avec\n  l'Enfant, de Quentin Massijs, qui est allée à Paris, est reproduite dans ce\n numéro. C'est une consolation pour les Belges, nombreux, qui doivent\n regretter la disparition de notre patrie de ce chef-d'œuvre d'un de nos plus\n beaux peintres. Onze Kunst reproduit également un magnifique portrait de\n Jacques Jordaens. Quel dommage que le délicieux petit musée intime, que\n M. E. Huybrechts avait organisé pour sa joie et pour celle de ses nombreux\n amis, ait disparu à jamais !... Ceux qui aiment l'infinie variété de formes que\n l'Art sait donner au verre, à celte chose fragile et légère, transparente comme\n l'air bleu, liront avec intérêt l'étude consacrée dans ce numéro à la collection\nd'anciennes verreries artistiques du musée Willet-Holthuysen, d'Amsterdam.\nCelte étude, bien écrite et bien documentée, vient à point en un temps où\nl'on cherche à faire embellir par l'art les choses mêmes les plus usuelles de la\nvie. Ce numéro de Onze Kunst est aussi étonnant que les précédents; il sera\nconservé précieusement comme il a été reçu, je n'en doute pas, avec recon-\nnaissance, par tous ceux qui ont la passion de la Beauté. Pour moi, je\nl'ouvrirai encore bien des fois, pour contempler celte Vierge, de Massijs,...\nun rêve !\n                                                                          A. C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison06-008", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 378, "page_fin": 378, "titre_corps": "Le Bonheur interdit", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Le bonheur interdit En rêve", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 447, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1490, "texte": "Le bonheur interdit\n\nEn rêve je revois le pays   merveilleux\nOù son enfance aimante a fleuri sous mes yeux.\nLa coupe du ciel pur pose sur les collines\nSon rebord de cristal léger et transparent\nEt parfois dans l'air bleu passe un nuage errant\n      Au son des cloches    argentines.\n\nL''Angélus tout le jour y tinte dans la tour\nEt s'exhale et jaillit comme un doux chant     d'amour,\nLes chars lourds d'épis d'or cheminent vers les granges,\nL'écho redit au loin le chant des    moissonneurs\nEt l'on voit se mêler au groupe des glaneurs\n       De mystérieux     couples d'anges.\n\nPar les sentiers fleuris d'églantiers et de lys\nAutour du vieux clocher, graves et recueillis,\nA l'ombre de la croix longuement nous errâmes\nEt le soir descendait quand le premier baiser,\nAu son de luths lointains et lents, vint se poser\n       Sur les lèvres de nos deux âmes.\n\nEt notre amour dès lors fut cet enfant très pur\nS'élonnant des ruisseaux, des roses, de l'azur,\nPour qui chaque journée est un joyeux         dimanche\nEt que, de l'aube au soir, on voit, cueillant des fleurs,\nComposer une gerbe aux frivoles couleurs\n       Pour en parer sa robe blanche...\n\nAh! sourit-elle encore au pays      merveilleux?\nEn mes yeux s'éteignit le reflet de ses yeux !\nLes heures de la joie ineffable sont brèves.\nL'Ange qui veille au seuil du jardin     défendu\nM'écarta de sa vie, et le bonheur perdu\n       Ne m'apparait plus qu'en mes rêves !\n\n                                      CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison06-009", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 379, "page_fin": 381, "titre_corps": "Léopold Courouble", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Leopold Courouble", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 448, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1839, "texte": "Leopold Courouble\n\n                   J'ÉCRIS là\n                            le nom d'un des plus artistes de nos\n                  auteurs belges, qui en compte pourtant d'admi-\n                  rables. La Belgique peut être fière de ses litté-\n                  rateurs. Toute comparaison faite, toutes propor-\n                  tions gardées et vu la petitesse de notre terri-\n                  toire, il n'y a pas de pays plus riche et plus\n                  fécond en matière d'art que le nôtre. Chaque\n                  année, nous voyons surgir de nouveaux chefs-\n d'œuvre impeccables de forme et à la pensée hautaine et ferme.\n     Parmi tous ces artistes, il en est peu qui soient aussi profondé-\n ment belges, c'est-à-dire qui ait aussi parfaitement compris et\n aussi merveilleusement exprimé dans ses livres ce qu'Edmond\n Picard a si justement appelé l'âme belge, cette âme vaillante,\n saine, vigoureuse, foncièrement artiste sous des apparences\n frustes. Toutes les œuvres de notre ami Courouble sont impré-\n gnées de l'esprit belge dans ce qu'il a de plus curieux, de plus\n primesautier et de plus intéressant.\n    Il a écrit deux œuvres où cette âme belge est plus spéciale-\nment étudiée et plus parfaitement rendue: La famille Kaekebroek\net Pauline Platbrood (1), qui seront complétées prochainement\npar un troisième volume : Les noces d'or de M. et Mme Van Poppel.\nCes œuvres placent définitivement leur auteur au premier rang\nde nos plus remarquables écrivains.\n   On n'a pas suffisamment, peut-être, à mon avis, — à part\nd'honorables exceptions, — rendu hommage au prestigieux\ntalent affirmé par notre confrère dans ses deux romans de\nmœurs bruxelloises. D'aucuns n'y ont vu que des livres amu-\nsants. Certains n'en ont goûté que le côté spirituel et humoris-\n\n (1) Bruxelles, Lacomblez, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 449, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2405, "texte": "380                                   DURENDAL\n\n\ntique. D'autres n'y ont admiré que la reproduction parfaite du\njargon bruxellois et la photographie réaliste des faits et gestes\ndu peuple belge. Tous ceux-là n'y-ont rien compris. Ils n'ont\nvu que l'extérieur. Ils se sont arrêté à l'écorce, au lieu de la\nbriser et de savourer le fruit succulent qu'elle renferme.\n    Quand on va au fond des choses, quand on analyse philoso-\n phiquement les livres en question, on s'aperçoit bien vite qu'ils\n ont une bien plus haute envergure. Courouble m'est apparu,\n dans ces livres, non seulement comme un homme spirituel et\n habile, mais encore et surtout comme un puissant romancier\n et un étonnant psychologue. C'est l'âme humaine elle-même\n dans tout ce qu'elle a de plus intime et de plus fondamental,\navec ses sentiments les plus vrais et les plus attachants, avec ses\ngrandes passions, ses virils enthousiasmes, ses élans généreux et\nses plus fortes aspirations que je découvre dans tous ces person-\nnages si simples, si bons, si naïfs, si vraiment humains. J'avoue\navoir lu peu de romans aussi forts et qui m'aient autant captivé\n que Pauline Platbrood. Car c'est un vrai et magnifique roman,\ndans toute l'énergie de l'expression, un roman puissamment\n pensé et superbement raconté. Tout ce qu'il y a de plus tou-\nchant et de plus poignant dans un cœur humain, l'amour et\ntous les sentiments si frais qu'il éveille, les luttes d'âmes qu'il\nsuscite, les espoirs qu'il fait éclore, les angoisses qu'il provoque,\nl'amour dans tout ce qu'il a de plus charmant et de plus poé-\ntique et aussi de plus tragique, est évoqué dans ce roman, avec\nune vigueur de conception et une justesse d'expression rare-\nment atteintes par d'autres. Oui, c'est cela qu'il faut voir dans\nce roman ; c'est cela qui y est si beau ; c'est cela qui empoigne ;\nc'est cela qui me fascine moi-même. J'en ai emporté des impres-\nsions d'art inoubliables. Et quelle intense et douce poésie se\ndégage de ces livres.\n    Cette poésie éclate encore dans une autre œuvre de notre\nécrivain : Profils blancs et frimousses noires (1), dont une deuxième\nédition vient de paraître. C'est d'abord, au point de vue art, le\nplus beau livre qu'on ait écrit sur notre pays d'adoption. Aucun\nlivre n'a décrit d'une façon plus virile, plus psychologique, plus\nfine et plus expressive, les splendeurs de cette colonie mer-\n\n\n (1) Bruxelles, Lacomblez, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 450, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2754, "texte": "                           LÉOPOLD COUROUBLE                               38l\n\n\n  veilleuse. Aucun n'en dépeint d'une façon plus pittoresque et\n  plus vivante les richesses et les merveilles naturelles, la vie et\n  les mœurs de ses habitants. Il y a là des pages d'une poésie\n  radieuse, chaude et scintillante. Des descriptions de sites admi-\n  rables et fascinantes. Des pages d'art dont le coloris éblouissant\n vibre comme dans les plus beaux tableaux des maîtres. La\n nature y vit, y parle, y chante, y éclate en hymnes de joie et en\n cantiques d'amour.\n    Je n'ai jamais rien lu de plus émouvant que l'Enterrement\n d'un missionnaire. C'est une de ces pages qu'on n'oublie plus\n quand on l'a lue une fois et qu'on ne cesse de relire. Et qu'elle\n est douce et bonne aussi la narration de la visite aux vaillants\n missionnaires.\n    J'y cueille, entre tant d'autres, cette fleur de beauté pour en\n faire admirer les pétales de perles et de diamants et en faire\n respirer le parfum subtil et enivrant :\n   Le soir s'avançait déjà, grave et tranquille. Derrière le bâtiment de la\ncolonie, le panorama resplendissait. Rien n'était si beau que le mouvement\ndes monts aux ondulations larges, puissantes comme les vagues d'une mer\ntempétueuse. Le centre du tableau était surtout admirable : ici, les collines\nd'avant-plan qui s'affaissent et forment brèche, laissaient apercevoir un\ntriple étage de montagnes lointaines qui baignaient dans une vapeur\nbleuâtre. C'est là que le soleil s'éteignait. La pourpre du crépuscule se\nmêlait au bleu mystique. La nuit descendait, semant une poudre mauve\nd'une suavité inexprimable. Et la cloche de la chapelle tintait l'An-\ngélus... Après le repas, je rêvai longtemps dans les chemins du grand parc,\nsous la belle clarté de la lune. Je rentrai tard. Le Père De Vos travaillait\nencore. Sa petite lampe brillait à travers les fentes des volets. Et j'enviais\nce moine qui écrivait dans ies immatérielles ivresses du silence...\n\n   Ce livre est un chef-d'œuvre. C'est une œuvre magistrale. Je\nne crois pas qu'on puisse écrire et qu'on écrira jamais un livre\nplus beau, plus littéraire, plus poétique et plus sincère sur les\npaysages congolais, ses colons et ses indigènes.\n   J'ai voulu, à l'occasion de la nouvelle édition de ce livre,\nrendre hommage au talent supérieur de notre cher confrère, en\nqui je vois un écrivain de race, un maître, un auteur qu'on ne\nse contente pas d'admirer, mais que l'on aime. Ceci n'est point\nune étude littéraire. Une œuvre pareille en exige une bien autre-\nment sérieuse. C'est un simple salut de sympathie et d'affection\nenvoyé à un confrère que j'aime avec toute mon âme et que j'ad-\nmire avec tout mon enthousiasme.\n                                                    HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison06-010", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 382, "page_fin": 387, "titre_corps": "La Poésie nouvelle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "La Poésie nouvelle", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 451, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2794, "texte": "La Poésie nouvelle\"\n\n      — Aimez-vous, Madame, les poètes c o n t e m p o r a i n s ?\n      — Mon Dieu, Monsieur, je vous avoue que je ne les connais guères, q u e\nj ' é p r o u v e quelque peine à les comprendre, et que, à part S u l l y - P r u d h o m m e\net M. E d m o n d R o s t a n d , de l'Académie française...\n      — Madame, si vous le voulez bien, nous laisserons aujourd'hui ces deux\n Immortels dormir sur leurs lauriers dorés, p o u r nous occuper un peu de\n la poésie nouvelle. Vous en avez en t en d u parler souvent, et vous confessez\n n é a n m o i n s , avec u n e louable franchise, que vous n e la connaissez p a s ; je\n vais essayer de vous la présenter rapidement : libre à vous, au cas où elle\n aurait l'heur de vous plaire, de nouer avec elle u n commerce plus étroit. Il\n est probable que les gens qui vous ont entretenue de cette étrange personne —\n car il faut bien convenir qu'elle est étrange, — vous en ont dit, les u n s beau-\n c o u p de mal et les autres b e a u c o u p de b i e n . Vous rirez de moi si c'est votre\n bon plaisir, ou si vous avez les dents belles; maïs j'incline à croire que les\n uns et les autres, les dénigreurs et les admirateurs, ont raison par quelque\n côté. E n sorte qu'il faut chercher, entre ces deux opinions contradictoires,\n  une opinion m o y e n n e qui soit la j u s t e ; cette manière de raisonner, p o u r\n  capricieuse qu'elle puisse paraître, est encore, d a n s le m o n d e plein d'erreurs\n  où nous sommes, la voie la moins hasardeuse vers l'équitable vérité. Ten-\n  tons-la donc ensemble : voire goût sûr et votre fine perspicacité de femme\n  vous feront discerner aisément, parmi l'ombre et les broussailles, la source\n  d'eau p u r e où s'abreuvera votre soif de rêve.\n       E t voici justement, Madame, que s'offrent à nous deux guides éprouvés,\n  familiers avec toutes les difficultés de la route et qui ont gravi tour à tour, en\n  leur audacieuse persévérance, les cimes les plus ardues de ce pays inexploré,\n  où j'ai fait dessein de vous mener aujourd'hui. Ce sont deux livres copieux,\n  bien conçus, excellemment écrits, bourrés de renseignements, et d o n t l'un\n  complète l'autre si heureusement qu'on ne saurait les séparer : des frères sia-\n   mois ne seraient pas plus étroitement liés. Le premier de ces livres, la Poésie\n  nouvelle, est dû à M. André B e a u n i e r ; c'est un recueil de biographies criti-\n  ques des plus récents poètes. L e second, Poètes d'aujourd'hui, n o u s a p p o r t e ,\n  en un bouquet touffu et judicieusement composé, les plus précieuses fleurs\n\n\n    (1) A propos de deux livres récents : La Poésie nouvelle, par ANDRÉ BEAUNIER, et Poètes\n d'aujourd'hui (1880-1900), par A D . VAN BEVER et PAUL LÉAUTAUD (Paris, Société du Mer-\n cure de France).\n"}, {"page_pdf": 452, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3383, "texte": "                            LA POÉSIE NOUVELLE                                383\n\n\n du Parnasse nouveau : MM. Ad. van Bever et Paul Léautaud y ont uni\n leurs efforts. Et les écrivains qui ont eu l'honneur d'être commentés par\n M. Beaunier sont les mêmes, ou peu s'en faut, que ceux dont MM. van Bever\n et Léautaud nous présentent les œuvres. Vous voyez bien, Madame, qu'il\n serait difficile de suivre l'un de ces guides sans emboîter le pas à l'autre\n aussi. Octroyons pleine confiance à tous deux, et marchons hardiment de\n l'avant.\n                                        *\n                                      * *\n   Aux environs de 1885, à ce moment où le Romantisme se couchait dans sa\ngloire comme un éblouissant soleil, où le « Parnasse » lui-même commençait\n à vieillir, — les modes littéraires passent si vite ! — un vent de révolte se mit\nà souffler parmi les poètes de 20 ans. Et vraiment, Madame, ce n'était point\nsans quelque raison; car la poésie était emprisonnée, à cette époque, dans la\nplus verrouillée des bastilles : si on ne la délivrait point, tout essor lui était\nà jamais interdit. Aux classiques, sculpteurs froids, incapables d'élan et de\nsincérité, avaient succédé les romantiques, plus peintres que poètes, et dont\nl'art éclatant était, malheureusement, gâté par mille artifices ; ensuite étaient\nvenus les Parnassiens qui, joignant la « ligne » classique à la couleur roman-\ntique, exagérèrent encore la religion de la plastique et le dédain de l'émotion,\napportèrent à leurs travaux la précision minutieuse d'un ciseleur ou d'un\némailleur, et poussèrent l'absurdité jusqu'à faire de la rime — de la rime\nseule! — le pivot de l'idée. L'ombre de Lamartine en pleura, sans doute, au\nbord de son lac d'amour... Or, les jeunes gens de 1885 se dirent : « Si, après\navoir fait, sous prétexte de poésie, tant de sculpture, de peinture ou de cise-\nlure, on commençait à faire un peu de musique? »\n                         De la musique avant toute chose,\n                         De la musique encore et toujours,\n avait conseillé Paul Verlaine en une sorte d'art poétique en raccourci. Et\n c'est alors qu'on vit une chose folle, inouïe, stupéfiante : on vit des poètes\n s\"insurger violemment contre des règles qui s'étaient perpétuées en France\n durant des siècles, que Hugo et Verlaine eux-mêmes n'avaient fait qu'assou-\n plir, et qui semblaient si solidement assises qu'on n'imaginait pas qu'elles\npussent jamais être renversées. De hardis révolutionnaires portèrent une\n main sacrilège sur la Prosodie traditionnelle, à laquelle personne encore\nn'avait osé toucher, et ils brisèrent ce moule trop étroit à leur gré, trop exi-\ngeant et, surtout, trop usé. Ils firent bon marché de la césure, de l'alternance\ndes rimes masculines et féminines, de la rime elle-même et du nombre sylla-\nbique ; ils s'amusèrent à entrechoquer des hiatus et à élider illégalement des\nmuettes, exécutèrent des enjambements invraisemblables, se livrèrent enfin\nsur les « clichés » et les « poncifs », trop fatigués pour opposer la moindre\nrésistance, à un véritable jeu de massacre qui retenait un instant les badauds,\ndivertissait ou enthousiasmait la jeunesse, épouvantait les bourgeois timorés,\net faisait frémir sous leurs perruques les gardiens caducs du temple des\nMuses : il y en eut, dit-on, qui en moururent... Le vers libre, ou ce qu'ainsi\nl'on dénommait, était trouvé.\n"}, {"page_pdf": 453, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3349, "texte": "384                                DURENDAL\n\n\n\n   Mais, en même temps que s'accomplissait cette révolution dans la forme,\nune révolution simultanée, et tout au moins aussi essentielle, bouleversait la\npensée poétique jusqu'en ses plus intimes profondeurs. Réagissant contre le\npositivisme et le réalisme des parnassiens, les novateurs donnèrent une part\nprépondérante à l'Inconnaissable, au Mystère universel qui nous enveloppe\nde tous côtés ; et, s'efforçant de récupérer cette faculté d'émerveillement qui\nexistait chez l'homme primitif et que l'accoutumance de la nature et de ses\nmiracles a par degrés paralysée, ils s'emparèrent des symboles forgés aux\npremiers âges du monde, en créèrent d'autres à l'infini et essayèrent, par ces\nreprésentations, de traduire l'Ineffable. Voilà pourquoi, Madame, ces révolu-\ntionnaires furent appelés « symbolistes M. Vous ne vous étonnerez plus, à\nprésent, si vous ne comprenez guères les vers de beaucoup de ces messieurs ;\ncar chacun d'eux peut avoir et a dans le fait sa notion particulière de l'Incon-\nnaissable, chacun d'eux explique le grand Mystère à sa façon. Comment en\nserait-il autrement? Par leur essence même, l'inconnaissable et le mystère\nsont susceptibles de mille interprétations diverses. Et c'est là, évidemment,\nla raison pour laquelle cet art nouveau est parfois si capricieux, si bizarre, si\nimpénétrable : c'est un moule complaisant où chacun verse à sa guise —\nselon qu'il est poète, farceur ou toqué — son génie, ses mystifications ou ses\nlubies.\n                                        *\n                                       * *\n   Les inventeurs principaux du vers libre et du symbolisme furent Jules\n Laforgue et Gustave Kahn. Avec une conscience exemplaire et une subtile\npénétration d'esprit, M. André Beaunier nous décrit, phase par phase, l'en-\nfantement laborieux de leur esthétique compliquée. Je consens à croire, puis-\nqu'ils le disent eux-mêmes, qu'un principe philosophique a présidé à leur\névolution ; mais j'eusse aimé découvrir dans leur cas une plus grande part de\nspontanéité. Et l'esthétique de M. Francis Jammes, qui se résume en deux\nmots: faire simple, me semble tout de même plus conforme à l'idée qu'on se\nfait du génie poétique, dont la nature n'est point précisément d'exceller aux\nspéculations du raisonnement. Outre Laforgue et Kahn, fondateurs du culte\nnouveau, Rimbaud, Verlaine et Mallarmé en furent comme les annoncia-\nteurs; encore que demeurés fidèles aux rythmes traditionnels, ils contri-\nbuèrent tous trois, dans une large mesure, à l'éclosion du symbolisme.\nMais, quant au pauvre Verlaine, une fois qu'il eut constaté les excès de ses\ntrop fougueux disciples et qu'il eut vu la source du clair génie latin se brouiller\nsous un souffle venu de Germanie, il s'épouvanta d'avoir été élu pour chef\npar cette armée en délire; il recula, déclina toute responsabilité et se\nlamenta, sur les ruines qui s'accumulaient autour de lui, comme un enfant\nqu'il était.\n   Car, il est nécessaire de le dire, le mouvement symboliste divagua en de\nregrettables égarements. Sans doute, ses premiers apôtres étaient des esprits\nchercheurs, ingénieux et suffisamment convaincus; ils nous ont révélé toutes\nsortes de beautés insoupçonnées; ils ont enrichi d'une inspiration fraîche et\nneuve la poésie française, qui visiblement s'appauvrissait. Et si leur littéra-\n"}, {"page_pdf": 454, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3394, "texte": "                              LA POÉSIE NOUVELLE                                385\n\n   ture apparaissait déconcertante, souvent obscure, parfois inintelligible, il n'en\n   est pas moins vrai qu'elle ne devait rien qu'à elle-même et qu'elle s'était\n   formée de toutes pièces, comme la langue d'un peuple enfant. Mais certains,\n   parmi les protagonistes de cette révolution poétique, étaient d'insignes far-\n   ceurs : tel, par exemple, le désopilant inventeur de l'instrumentisme, que\n   M. Beaunier passe sagement sous silence et dont MM. van Bever et Léau-\n  taud ne nous soumettent quelques échantillons qu'en s'excusant de la liberté\n  grande avec un embarras non déguisé. Or, une multitude de débutants naïfs,\n  persuadés qu'il suffisait de s'affranchir de tout joug pour avoir du talent,\n  d'être incompréhensible pour produire des chefs-d'œuvre, et de s'embarquer\n  dans le tout dernier bateau pour aborder heureusement aux îles fortunées de\n  la Gloire, — une multitude d'innocents gogos, dis-je, se précipitèrent l'un\n  après l'autre, en bons moutons de Panurge qu'ils étaient, dans ce bateau\n  qu'on leur avait monté... Comment ils échouèrent en de piteux naufrages,\n  cela n'a pas besoin d'être redit : c'est à peine si l'on se souvient de leurs ridi-\n  cules tentatives, de leurs poèmes sans force et sans couleur, et de la douce\n hilarité qu'ils soulevèrent. Ils sont oubliés, comme ils méritaient de l'être, et\n leurs élucubrations amorphes, en d'éphémères revues ou de vierges pla-\n quettes, dorment d'un sommeil que rien ne trouble. La place qu'ils occupent\n dans l'histoire littéraire est celle des monstres dans l'histoire naturelle : leur\n existence n'importe aucunement à l'évolution de l'Art, et l'on peut retrancher\n leurs efforts\n                Sans que rien manque au monde immense et radieux.\n                                         *\n                                        * *\n     Pour en revenir à l'œuvre de M. Beaunier, je vous dirai, Madame, qu'il est\n  malaisé d'analyser un livre de critique : je me bornerai donc à quelques\n  remarques générales.\n     M. André Beaunier est, à mon sens, le premier critique de valeur qu'ait\n suscité le symbolisme : il s'est pris de sympathie pour son esthétique rajeunie,\n il en a dégagé les lois essentielles avec une science parfaite et une précision\n merveilleuse; il s'en est fait le héraut comme Sainte-Beuve s'était fait le\n héraut du romantisme. Et le spectacle est piquant de voir cet universitaire,\n nourri d'humanisme, prendre avec un tel enthousiasme le parti des révolu-\n tionnaires. Car M. Beaunier apporte, à la défense des idées nouvelles, une\n ardeur qui n'a d'égale que sa véhémence à combattre les idées traditionnelles.\n Son Introduction est un chef-d'œuvre de clarté et de compréhension, et qui\nforce, à plus d'un endroit, la conviction la plus rebelle.\n    Mais la foi de M. Beaunier en les dogmes symbolistes ne va pas sans un\npeu de fanatisme ; sa religion ne laisse pas d'être entière et par trop exclusive.\nOn pourrait aisément lui chercher querelle, par exemple, lorsqu'il déclare\nque l'ancienne prosodie est devenue incapable de servir un vrai poète: Albert\nSamain, Charles Guérin, et ce digne fils de Chénier qu'est Henri de Régnier,\nsuffisent amplement à démontrer l'inanité d'une aussi catégorique affirmation.\nQuant à la rime, dont l'éminent critique conteste assez âprement les droits, il\n"}, {"page_pdf": 455, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3505, "texte": "                    I\n\n386                              DURENDAL\n\n\n ne me semble pas téméraire de croire qu'elle constitue l'un des éléments\n essentiels de la poésie française : notre langue, en effet, ne possède point les\n ressources rythmiques du grec, du latin, de l'anglais ou de l'allemand, langues\ncadencées et «nombreuses»; Gœthe et Henri Pleine, d'ailleurs, firent un usage\n presque constant de la rime, s'en inquiétèrent même vivement. Enfin, ' quand\n M. Beaunier assure que le vers régulier n'est pas susceptible de musicalité,\n les strophes harmonieuses des Méditations, de la Bonne chanson et du Jardin de\nl'Infante protestent doucement contre cette injustice... Mais à quoi bon ces\n vaines discussions d'écoles? Tel talent sobre et mesuré se sent à l'aise dans le\n cadre étroit de la prosodie traditionnelle, tel génie sauvage y étouffe : notre\n grand Verhaeren a eu raison mille fois d'adopter le vers libre et d'y donner\n pleine carrière à ses « forces tumultueuses » ; le tendre Albert Samain a eu\n raison aussi de chanter ses délicates mélodies sur la flûte d'autrefois. Si là\n pensée poétique doit vieillir à la longue, la forme qui l'a contenue ne vieillit\npas nécessairement avec elle, et peut contenir tout aussi bien une inspiration\nrenouvelée : la liqueur s'évapore, le vase qui la renferme garde sa beauté. Du\n reste, n'a-t-on pas vu des poètes s'émanciper d'abord, pour revenir ensuite\n aux règles qu'ils avaient rejetées et pour se faire, de ces prétendues entraves,\n de salutaires « tempéraments » ? Moréas, Guérin et de Régnier en sont des\n exemples édifiants; et voilà pourtant, à mon avis, les trois plus nobles noms\n de la poésie d'aujourd'hui.\n    Dans sa Poésie nouvelle, M. André Beaunier, fidèle au plan que lui traçait\n son titre, ne s'est guères soucié que des écrivains qui ont réellement apporté\n quelque chose de neuf au Parnasse français ; il nous révèle les secrets les\n plus cachés de leur art et extrait de leurs œuvres l'essence et la signification,\n presque ignorées encore. Il faut lire son livre pour savoir à quoi s'en tenir sur\n ces âmes étranges, puériles ou magnifiques, que sont Arthur Rimbaud, Jules\n Laforgue, Gustave Kahn, Jean Moréas, Emile Verhaeren, Henri de Régnier,\n Francis Vielé-Griffin, Maurice Maeterlinck, Stuart Merrill, Francis Jammes,\n Paul Fort, Max Elskamp, Victor Kinon et Thomas Braun : rien n'est plus\n aigu, plus habile, rien ne témoigne d'une science plus avertie, que ces\n curieuses études. Je citerai, comme particulièrement intéressantes et instruc-\n tives, les pages consacrées à Laforgue, à Kahn, à Maeterlinck et à Jammes.\n    M. Beaunier manie avec aisance une plume alerte, gracieusement philoso-\n phique et spirituellement narquoise. C'est un écrivain de race, dont la prose,\n savoureuse à souhait, habille élégamment la pensée originale ou profonde.\n Sa Poésie nouvelle mérite grand succès; j'espère, Madame, que vous ne serez\n pas la dernière à vous en convaincre.\n                                            *\n                                           * *\n   Et quand vous aurez lu attentivement, Madame, cet intéressant ouvrage, il\nne vous restera plus, pour être tout à fait initiée à la poésie contemporaine,\nqu'à vous procurer incontinent les Poètes d'aujourd'hui. L'anthologie de\nMM. Ad. van Bever et Paul Léautaud est, en quelque sorte, l'illustration du\nlivre de M. Beaunier. Vous y apprendrez à connaître ces poèmes célèbres\nqui sont te Bateau ivre et le sonnet des Voyelles, de Rimbaud ; les Fenêtres et 1e\n"}, {"page_pdf": 456, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3383, "texte": "                             LA POÉSIE NOUVELLE                               387\n\n    Tombeau d'Edgard Poë, de Mallarmé ; les Ballades, de Paul Fort; celles, toutes\n   différentes, de Laurent Tailhade ; les Chansons si naïves de Maeterlinck, etc.\n   Car MM. van Bever et Léautaud ont su, avec une clairvoyante intelligence\n   dont il convient de les féliciter, nous donner, en quelques pièces caractéris-\n   tiques, une idée exacte du talent de chacun des poètes qui figurent dans leur\n  galerie. Il n'y en a pas un qui ne surgisse en vive lumière et ne dévoile sa\n  physionomie propre, en quelques traits heureusement choisis. Et je louerai\n  les auteurs de cet excellent florilège d'avoir fait la place large aux tendres et\n  mélodieux poètes, à ceux dont les soupirs et les sanglots nous bercent et\n  nous font rêver, en un mot aux poètes de sentiment : Barbusse, Fernand\n  Gregh, Maurice Magre, Rodenbach et Samain. Leur sincérité, leur douceur\n  nous reposent un peu de certaines bizarreries que cette anthologie devait,\n  pour être complète, nous mettre sous les yeux. Vous les goûterez, Madame,\n  avec délices, dans la lumière atténuée de quelque beau soir d'été, à l'heure\n  où le crépuscule prolonge son rayonnement comme un adieu d'ami... Et les\n autres poètes de ce recueil vous intéresseront aussi, à des degrés et par des\n charmes divers : tel d'entre eux, dont l'œuvre entière serait lassante ou diffi-\n cile à trouver, est fort agréable en résumé. Et vraiment, peu d'oeuvres signifi-\n catives ont échappé aux consciencieuses récoltes de MM. van Bever et Léau-\n taud : je regrette l'absence, toutefois, de notre admirable élégiaque, Fernand\n Séverin, qui ne se rapproche d'aucun des \" poètes d'aujourd'hui \" ; d'autres\n Belges, d'ailleurs, auraient pu occuper un coin de ce musée. Mais il est\n malaisé, n'est-ce pas ? de contenter tout le monde. Et cette anthologie n'en\n est pas moins la meilleure, la seule, peut-être, de ce genre. Aussi, n'est-il pas\nétonnant qu'elle ait atteint la sixième édition.\n    Les biographies des écrivains, écrites en un style dont le tour un peu\nmaniéré n'est pas sans grâce, ajoutent encore à l'attrait du volume; et de très\ncomplètes bibliographies et iconographies nous ouvrent une mine inépui-\nsable de documents. Bref, les Poètes d'aujourd'hui doivent prendre place dans\nla bibliothèque de quiconque s'intéresse, de près ou de loin, à l'histoire de la\npoésie nouvelle : c'est un de ces rares livres qu'on ne regrette pas d'avoir\nacquis. Et l'on ne pourrait trop louer l'excellente initiative de MM. van Bever\net Léautaud, la patience de leurs recherches, l'impartialité de leur choix: tous\ndeux ont bien mérité de l'art.\n\n                                      ¥   *\n\n\n   Quant à porter, Madame, un jugement global et définitif sur cette poésie\ndont je viens de vous entretenir, j'y renonce humblement: elle est trop proche\nencore de nous pour qu'il nous soit possible de l'apprécier avec justice; le\nrecul nécessaire nous manque. Laissons donc à la Postérité le soin de se pro-\nnoncer à cet égard; et ne nous demandons même pas si elle sera indulgente\nou sévère aux symbolistes. Mais, s'il nous advient de rencontrer d'aventure,\ndans le champ qu'ils ont ensemencé, une fleur de pure poésie, respirons-la,\nMadame, et remercions le Ciel de sa bienveillance !\n                                                             FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison06-011", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 388, "page_fin": 392, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Une exposition des maîtres", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 457, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2431, "texte": "NOTULES\n\n\n  Une exposition des maîtres primitifs flamands aura lieu à\nBruges au mois d'août. Notre ami CHARLES BORDES, de la Schola cantorum, de\nParis, qui est venu nous voir ces jours-ci, nous a prié d'annoncer dans Duren-\ndal que la Schola organiserait à cette occasion des solennités splendides de\nmusique vraiment religieuse.\n   On donnera des auditions magnifiques, sous la direction de Ch. Bordes,\navec le concours des Chanteurs de Saint-Gervais de Paris, et de la Schola de\nVincent d'Indy. On y exécutera, notamment, Rédemption de C. Franck et\nune Messe, de notre génial artiste Edgar Tinel. Enfin, dans une série de con-\ncerts on donnera une idée des différentes périodes de l'art musical religieux...\nIl y aura, également, des conférences intéressantes. Puisse cette belle affir-\nmation de l'art musical religieux, — ignoré volontairement des incapables,\nméprisé par les sots et combattu par les réactionnaires, — réussir pleinement et\nêtre, enfin, l'occasion de la résurrection du plus beau des arts, en Belgique.\n    La section de musique figurée sera présidée par Edgar Tinel, la section\nd'orgue par M. A.G u i l m a n t ,celle de plainchant par Dom Pottier, l'illustre\net distingué restaurateur du chant grégorien.\n    On peut souscrire dès ce jour à ce congrès de musique religieuse. Les sou-\n scripteurs de 20 francs en seront membres d'honneur. Leur nom figurera sur\n le programme. Ils auront droit à deux entrées à toutes les solennités. Les\nsouscripteurs ordinaires (6 francs) auront droit à une entrée aux auditions,\n conférences et séances.\n\n\n\n   L'Union des Amis de l'Art belge. — Placée sous le haut\npatronage de S. M. le Roi et de S. A. R. Madame la comtesse de Flandre,\ncette Société est constituée sur les bases suivantes : Moyennant une cotisation\nannuelle de 10 francs, tout le monde peut en faire partie. Le total des cotisa-\ntions, qui constitue le revenu de l'Union, est consacré à l'achat d'œuvres de\npeintres, sculpteurs, artisans d'art. Ces œuvres sont réparties entre tous les\nmembres, par voie de tirage au sort devant notaire. Chaque membre reçoit,\nen outre, tous les ans, une gravure originale, exécutée spécialement pour\nl'Union.\n   Des associations pareilles existent depuis longtemps à Berlin et à Paris,\net ont produit des résultats superbes, car elles ont créé des débouchés consi-\ndérables aux productions des artistes, aussi bien dans leur pays qu'à l'étranger.\n"}, {"page_pdf": 458, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3267, "texte": "                                    NOTULES                                 389\n\n L'Union des Amis de l'Art belge possède un Comité protecteur parmi lesquels\n on compte jusqu'à présent : L L . AA. RR. le prince et la princesse Albert de\n Belgique, le duc et la duchesse de Vendôme, le prince et la princesse Charles\n de Hohenzollern; S. A.S.le duc d'Arenberg; Leurs Excellences MM. le baron\n d'Anethan, le baron de Borchgrave, le baron Whettnal, A. Leghait, A. Van\n Loo, respectivement ministres de Belgique à Paris, Vienne, Londres, Saint-\n Pétersbourg et Rome; MM. le ministre d'État Auguste Beernaert; Emile\n De Mot, bourgmestre de Bruxelles ; Audent, bourgmestre de Charleroi ;\n Mme la baronne de Diest; Van den Nest, sénateur; Paul Hymans, député;\n Alfred Mabille, directeur des Beaux-Arts de Bruxelles; Reitmayer, commer-\n cienrat, etc., etc.\n   Les adhésions sont reçues au siège social de l'Union des Amis de l'Art belge,\n 34, rue de Comines, Bruxelles.\n\n                                        *\n\n      U n e i n f a m i e . — Nous ne trouvons pas d'autre expression — et elle\n  est encore trop faible à nos yeux — pour stigmatiser la conduite odieuse du\n conseil de fabrique de la paroisse de Saint-Gervais, à Paris, à l'égard des\n  Chanteurs de Saint-Gervais. Voici en quelques lignes comment elle est exposée\n dans l'Art Moderne par notre ami Octave Maus : « Au dernier concert donné, à\n Paris, par la Schola Cantorum de V. d'Indy, une nouvelle aussi inattendue que\n désolante circula dans les entr'actes : on venait de notifier à M. Charles\n Bordes la décision prise par le conseil de fabrique de Saint-Gervais de sup-\n primer l'Association de Chanteurs qui, sous sa direction éclairée, se dévoue\n à la rénovation de la musique sacrée et dont l'influence salutaire se répand de\n tous côtés.\n    » D'un trait de plume, avec une brutalité odieuse et sans le moindre respect\ndes services artistiques rendus, ce collège antiesthétique a détruit l'œuvre\n désintéressée poursuivie depuis dix ans et dont la célébrité était universelle.\n    » Deux mots secs et durs du nouveau curé de Saint-Gervais, M. l'abbé\n Mailles, signifièrent au directeur des chœurs un congé en due forme. Vrai-\nment, le clergé français — à part de rares exceptions — sert bien mal les intérêts\nde l'Eglise. Le curé de la Trinité congédia, il y a quelques semaines, on se\ndemande en vain pour quel motif si ce n'est en haine de l'art, l'incomparable\norganiste Guilmant. Le nouveau curé de la Madeleine, M. l'abbé Chesnelong,\nvient de notifier à son maître de chapelle, M. Cherrion, qu'il ait à exécuter\ndésormais des œuvres musicales plus accessibles à la clientèle mondaine de l'aristo-\ncratique basilique ! « Comme austérité, » lui dit-il textuellement, « je vous auto-\n» lise à aller jusqu'à la Messe de Sainte Cécile, de Gounod... » Et voici que l'abbé\nMailles chasse à son tour du jubé de Saint-Gervais Carissimi, Vittoria et\nPalestrina, auxquels il préfère le Stabat Mater, de Rossini, et l'Ave Maria, de\nGounod !... Tout cela est d'une bêtise trop éclatante pour qu'il soit nécessaire\nd'ajouter quelque commentaire.\n   » Sans attendre que soient révélées les raisons secrètes de cette guerre sau-\nvage déclarée par MM. les ecclésiastiques de Paris aux artistes qui s'efforcent de\n"}, {"page_pdf": 459, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2932, "texte": "390                               DTJRENDAL\n\n\nrestituer à lÉglise le culte de la Beauté, le public a fait à M.Charles Bordes, au\nmoment où il est monté sur l'estrade pour diriger la Cantate de Bach, une\novation spontanée et unanime qui lui a prouvé en quelle affectueuse estime\nles auditeurs de la Schola tiennent ses artistiques initiatives. »\n   N'est-ce pas écœurant et exaspérant que des choses pareilles puissent se\npasser. Catholiques, nous protestons avec indignation contre cette infamie.\nCar l'odieux en retombe sur notre religion. Est-il tolérable qu'un conseil de\nfabrique d'église imbécile puisse ainsi détruire d'un coup une œuvre aussi\nnoble, aussi artistique, et je dirais aussi sainte que celle des Chanteurs de Saint-\nGervais. Ah! si le Christ avait été là, il aurait chassé à coups de triques, à\ncoups de bâtons, ces infâmes vendeurs du Temple, qui prostituent nos églises\npar l'ignoble, sensuelle et grotesque musique de café-concert qu'ils substi-\ntuent, sans vergogne, au sublime et chaste chant grégorien et aux divines et\nangéliques polyphonies de Palestrina. Les rôles sont renversés ici. Ce sont\nles vendeurs qui chassent le Christ du temple !\n\n                                        *\n\n  Une messe de mariage « ancien jeu ». — Sous cette rubrique,\nnous citions en exemple la musique absolument liturgique, d'inspiration toute\nreligieuse et de l'art le plus élevé, exécutée à Paris à 'l'occasion d'un mariage,\npar la Schola. Un fait semblable vient de se passer à Battel-Malines, à l'occa-\nsion du mariage de Mlle Empain avec M. Harmant. Il est vrai que les jeunes\nmariés sont des amis du grand artiste chrétien EDGAR TINEL, qui n'aura pas\nmanqué de les engager à exiger l'exécution d'une musique décente, artistique\net religieuse, en place de la musique indécente, anti-artistique et toute païenne\nque l'on entend à l'occasion de tous les mariages dans nos églises. La direc-\ntion de la chapelle avait été confiée à M. Soubre, le distingué professeur du\nConservatoire, admirateur fervent du véritable art musical religieux.\n   Voici quel était l'intelligent, pieux et artistique programme musical de\ncette messe de mariage :\n   I. O Domine Jesu, de Palestrina, à capella;\n   II. Gloria, avec accompagnement d'orgue, de Lachner ;\n   III. Ave Maria, de Wit, à capella ;\n   IV. Cantate Domino, de Hasler, à capella;\n   V. Panis Angelicus, de Baini, à capella.\n   Et après la messe, un de ces admirables et merveilleux cantiques d'EDGAR\nTINEL, imprégné, cela va sans dire, du plus pur sentiment religieux et inspiré\npar la plus haute pensée artistique.\n   Nous espérons que cet exemple sera suivi par tous les amis de l'art reli-\ngieux véritable en semblable occasion.\n\n\n\n   O h é ! l e s a c a d é m i c i e n s ! —On se rappelle qu'un certain M. Faguet,\nest venu représenter le gouvernement français à la solennité du centenaire de\nVictor Hugo au théâtre du Parc, en frac d'académicien : costume vert pomme\n"}, {"page_pdf": 460, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3506, "texte": "                                    NOTULES                                   391\n\navec sabre au côté, qui le faisait ressembler étonnamment à un garde\nchampêtre belge. Eh bien, il est fort, cet académicien ! Figurez-vous qu'il\nattribue à Maeterlinck les œuvres écrites par Verhaeren!!! A celui-ci il vole\nson Philippe II pour en faire cadeau à l'auteur de Monna Vanna. Et dire que\nce monsieur est un critique de profession!! Un critique bien averti, ma foi!\nIl ne lit donc pas les livres dont il fait la critique. Il y a des gens qui ne\nconnaissent les livres que par le dos. Ce critique-ci ne les connaît pas même\nainsi, puisque le nom des auteurs est imprimé au dos des livres : « J'étais\nloin d'attendre aussi bien de l'auteur de Philippe II, » dit-il, en parlant du\ndrame Monna Vanna, de Maeterlinck. Ecoutez encore les réflexions géniales\nde ce sagace critique. C'est trop amusant pour ne pas citer :\n   « La pièce est forte! la situation est piquante! à la fois et tragique, l'intérêt\nest en progression I d'acte eh acte, l'action devient plus vive ! c'est tout à fait une\nœuvre de théâtre » — que toutes ces remarques sont intéressantes et\nvivantes, n'est-il pas vrai?— « J'étais loin d'attendre aussi bien de l'auteur\nde Philippe IIIV. Dans ses ouvrages dramatiques, comme dans ses ouvrages\npour les lecteurs! M. Maeterlinck est en grand progrès. Il se clarifie! il se\nprécisel il prend de la ligne! et du relief! » — critique absolument géniale!\n— « Il acquiert toutes les qualités qu'il dénonçait naguère comme des défauts et tous les\nmérites qu'il méprisait il y a cinq ans comme des médiocrités!!! Lequel des deux Mae-\nterlinck a tort? Ce n'est pas à moi d'en décider » — j'te crois, mon bon,\nmais alors pourquoi t'en mêler? — « Lequel est-ce que je préfère? » —\nVoilà qui nous est absolument égal, par exemple! et à Maeterlinck aussi,\ngénie trop haut placé pour s'inquiéter de l'avis d'un académicien de ta trempe!\n— « Celui de maintenant, je ne puis pas le dissimuler, bien qu'il fût peut-être\nplus « chic » et plus « esthète » de préférer celui d'autrefois!!! » Les intelli-\ngents ne préfèrent ni l'un ni l'autre. Ils admirent les deux manières du grand\nartiste et la fécondité d'un talent assez puissant pour varier, avec une égale\nmaîtrise, la forme de son verbe, à son gré.\n   Mais écoutons la suite. C'est trop gai pour ne pas aller plus loin :\n  « Quel original que ce M. Maeterlinck! Quand il écrit en vers (rappelez-\nvous Philippe II), il écrit en prose ; et quand il écrit en prose, il écrit en vers ;\net il n'y a que quand il écrit en vers qu'il fasse de la prose arythmique, et il n'y\na que quand il écrit en prose qu'il prodigue l'alexandrin régulier. Est-il un\ndouble M. Jourdain et fait-il non seulement de la prose sans le savoir, mais\ndes vers alors qu'il ne sait pas qu'il en fait? Il est probable plutôt que c'est un\nsystème, et qu'il veut que les vers soient prosaïques et que la prose soit\nrythmée. Je lui dirai alors mon humble avis... » Maurice Maeterlinck s'en\npassera fort bien de votre humble avis, cher Monsieur, et nous aussi.\n   L'éminent académicien, qui a écrit ces naïvetés, nous annonce un peu plus\nloin qu'il y a un livre qu'il pourrait écrire, mais qu'il n'écrira pas, mais que\nsi un autre critique veut bien écrire le livre qu'il n'écrira pas, il écrira une\ncritique du livre qu'il aurait pu écrire, mais qu'il n'écrira pas ! ! ! Et, dites\ndonc... il se paye notre tête, ce critique-là! N'est-ce pas à se mettre à genoux\ndevant un esprit aussi distingué !\n"}, {"page_pdf": 461, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2966, "texte": "392                             DURENDAL\n\n\n\n   Le g r e c a u XXe S i è c l e . — Voulez-vous rigoler ? Lisez la mirobolante\napologie des humanités grecques écrite dans la Revue générale par le même\nauteur qui attaqua jadis, d'une façon si impertinente et si maladroite, les\nClassiques chrétiens, du chanoine Guillaume, mais qui fut fustigé de maîtresse\nfaçon par les abbés Baelde et Guillaume. On nous y invite à admirer « la\nvénérable! grammaire grecquell! » Merci! on nous a suffisamment emb...nuyé\navec cette vénérable grand'mère ! Elle est donc bien malade, la vieille ! Ecoutez\nles doléances de Jérémie : « La tourmente menace de tous les côtés le grec —\n(ici il signale une éclaircie ! du côté du Rhin); — mais qu'on ne s'y trompe pas,\nla tourmente reprendra bientôt avec plus de violence que jamais. Si on n'al-\nlège pas sans retard la cargaison, si on ne jette pas à la mer ce qu'elle a\nd'avarié et d'inutile — (mais tout le ballot est pourri. Allons ! un bon mouve-\nment! jetez tout le paquet à l'eau) — si on reste en dessous des progrès\nmodernes, pour radouber le vieux bâtiment — (quel aveu 1 nous ne le lui avons\npas fait dire. Il craque de toute part, le vieux bateau, il fait eau de tous les\ncôtés), — je crains fort qu'il ne sombre et ne disparaisse pour toujours. » —\nNous ajouterons : Ainsi soit-il. Ce jour-là, nous chanterons un Te Deum.\n   Et vous ne vous imaginez pas les trucs que l'auteur propose pour rajeunir\nla vieille! Il propose la méthode de comparaison. Faire lire aux élèves, par\nexemple, dans les vieux auteurs grecs rabougris une émeute rue Haute en\nfaveur du S. U. pur et simple, réprimée par une garde civique grecque !!!\n(textuel), etc., etc., et parmi les questions intéressantes à poser aux élèves se\ntrouve celle-ci : CITER DEUX SATRAPES? Pourquoi pas quatre, une fois qu'on y\nest. Ah! elle est désopilante cette apologie du grec au XXe siècle.\n\n                                     • ••\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — A. MAÏKOFF: Poésies (Paris, Perrin). —\nE. HELLO : Rusbrock l'admirable (ibid.). — T. MAURER : Plaisir d'amour\n(Paris, Maison des Poètes). — P . BOURGET : L'Etape (Paris, Plon). —\nG. SAUVIN : Pour arriver au bonheur (ibid.). — L. COUROUBLE : Profils blancs\net frimousses noires. Impressions Congolaises. Nouvelle édition (Bruxelles,\nLâcomblez). — E. D E SOLENIÈRE : Notules et impressions musicales (Paris,\nSevin et Rey). — Centenaire poétique de V. Hugo (Paris, Fasquelle). —\nJ. DEUZÈLE : La maison vide (Paris, Perrin). — M. DES OMBIAUX : Têtes de\nhouille (Bruxelles, Dechenne). — RUDYARD KIPLING : Kim (Paris, Mercure de\nFrance). — E. TAVERNIER : Du journalisme (Paris, Oudin). — L. GUIL-\nLAUME : Classiques latins comparés. Morceaux choisis à l'usage de la troi-\nsième et quatrième, par D. BAELDE, 2e édition (Société de Saint-Augustin).\n\n                                     ***\n\n   L e s l i v r e s . — La surabondance de copies nous force à en renvoyer\nla critique au prochain fascicule.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 384, "texte": ""}, {"page_pdf": 385, "texte": ""}, {"page_pdf": 386, "texte": ""}, {"page_pdf": 387, "texte": ""}, {"page_pdf": 388, "texte": "                     Coups de Cloche •\n\n                             Pentecôte\n\n\n\n               PENTECÔTE! Langues de flamme ! Rayons divinisés!\n                  Lumière qui descend comme des oiseaux de\n                 feu! Sourires de mai! Sourires de juin! Les\n                 cloches ne sonnent plus dans les nuages de\n                 neige et dans les giboulées. Leurs sons tombent\n                 à travers le feuillage tout neuf, frais comme\n                 l'âme d'une vierge : encore étonné de se déployer\n                 sous les baisers clairs du matin, il écoute chan-\n ter le rossignol.\n    Le dimanche, les villages ont l'air d'être plongés au fond d'un\n diamant : les clochers sont blancs, les tuiles rouges saignent de\nl'or et les cloches jettent l'argent à travers l'azur, cette moisson\n du ciel.\n   Voici venir sous les ramures, le long des haies, les jeunes\npaysannes, un paroissien à la main, des rubans sur leur tête.\nElles se dirigent vers l'église, qui tinte en leur promettant de\njoyeuses épousailles et une bonne mort; elle tinte, tinte, tinte\ndans l'été et dans l'amour du firmament. Le coq d'or brille et\ntout à l'heure, à la messe grande, au temple rajeuni par les\nlueurs du printemps, le petit orgue chantera comme un pauvre\nen fête.\n                                           EUGÈNE DEMOLDER.\n"}, {"page_pdf": 389, "texte": "                 Le Passant\n\nTri reçois l'inconnu comme un pauvre qui passe...\nIl entre, en hésitant; te rend humblement    grâce\nDe l'avoir accueilli d'un geste hospitalier,\nEt s'assied dans la cendre au bord de ton foyer...\n\nIl est faible, il est las, il tremble de vieillesse;\nTout, dans son seul aspect, dit sa morne détresse.\nMais, tandis que penché sur ta table, ô rêveur,\n Tu reprends quelque vague et frivole labeur,\n Le pauvre te regarde avec des yeux         humides...\n Parfois un lent sourire épanouit ses rides,\n Et tant d'amour, de joie et de sérénité\n Le transfigure alors, dans son humilité,\n Que ton logis en est inondé de lumière.\n\n Cependant tu poursuis ta tâche      coutumière,\n Pauvre homme aveugle, avec un orgueil          impuissant,\n Sans avoir deviné dans cet obscur passant\n L'hôte divin qu'attend l'immortelle    espérance.\n\n L'heure passe. Il se lève et te quitte en silence...\n Tu te sens tout à coup environné de nuit\n Et, comprenant enfin, tu dis : C'était donc Lui?...\n\n                                               FERNAND SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 390, "texte": "                 L'Imposteur Magnanime\n\n                                Perkin Warbeck\n                             Drame en quatre actes\n\n\n\n\n                                         A mes amis E u g è n e et Claire Demolder.\n\n\n\n                                PERSONNAGES            :\n\n                   PERKIN WARBECK ou RICHARD D'YORK.\n                   CATHERINE GORDON.\n                   LE COMTE DOXFORD.\n                   HENRI VII, roi d'Angleterre.\n                   ETIENNE FRION.\n                   FRANS DE BRUXELLES.\n                   L'ÉVÊQUE DE DURHAM.\n                   LORD DALYELL.\n                  JACQUES IV, roi d'Ecosse.\n                  LORD HUNTLEY.\n                  LORD DOUGLAS.\n                  LAMBERT SIMNEL.\n                  PREMIER SEIGNEUR ÉCOSSAIS.\n                  DEUXIÈME SEIGNEUR ÉCOSSAIS.\n                  TROISIÈME SEIGNEUR ÉCOSSAIS.\n                  LA COMTESSE BALIOL.\n                  PREMIÈRE JEUNE FILLE NOBLE ÉCOSSAISE.\n                  DEUXIÈME JEUNE FILLE NOBLE ÉCOSSAISE.\n                  TROISIÈME JEUNE FILLE NOBLE ÉCOSSAISE.\n                  UN MOINE.\n                  UN SHÉRIFF.\n                  LE BOURREAU.\nDames, seigneurs, pages, gardes, moines, apprentis, femmes du peuple, aides-bourreaux.\n\n                              L'action se passe en 1497.\n"}, {"page_pdf": 391, "texte": "324                                      DURENDAL\n\n\n                                    P R E M I E R ACTE\n\n   A Edimbourg. Une salle dans le château du roi d'Ecosse Jacques IV. La veillée de\nSaint-Valentin (13 février). Les bûches crépitent dans l'âtre autour duquel des filles d'hon-\nneur travaillent à des tapisseries ou à d'autres ouvrages. Quelques-unes chiffonnent des\nrubans dont elles font des fleurs artificielles; d'autres brodent des devises ou des emblèmes\nsur des écharpes. De jeunes seigneurs, les uns en costume national, mais la plupart vêtus\naux modes françaises de la fin du règne de Charles VIII (bragards, freluquets, gorriers),\ndevisent entre eux, ou fieurettent penchés sur l'ouvrage des belles, accoudés au dossier de\nleurs sièges. Catherine Gordon, un peu à l'écart de ses compagnes et plus rapprochée des\nspectateurs, travaille silencieuse, d'abord indifférente à ce qui se passe autour d'elle.\nPendant que le rideau se lève, bruissement et fusée de rires féminins, puis reprise des\ncaquets.\n\n                                          SCÈNE        I\"\n\n CATHERINE GORDON, LA COMTESSE BALIOL, SEIGNEURS ET DAMES\n\n           PREMIÈRE DAMOISELLE (courtisée par un freluquet blond)\n\n   ... Comment je le vois? Grand, noir et b r u n , comme u n Italien\n\n                  LE DAMOISEAU BLOND (avec un dépit comique)\n\n   A h ! la coquette... la v o l a g e ! . . . l'infidèle!...\n\n   DEUXIÈME DAMOISELLE (recherchée par un chef de clan basané et moustachu)\n\n   E t moi je l'ai vu tout rose, tout blond, à peine le duvet sur la lèvre 1\n\n                LE SEIGNEUR BASANÉ (avec une compassion ironique)\n\n   L e m i g n o n ! . . . Il avait déteint sans doute et on vous l'avait épilé !\n\n                                TROISIÈME DAMOISELLE\n\n   C'est un géant qui m'est a p p a r u à moi, chevelu comme un Allemand du\n Saint E m p i r e . . .\n\n          TROISIÈME DAMOISEAU (qui répond à ce signalement se présente\n                                avec une révérence)\n\n      .ors c'est de moi que vous avez rêvé, comtesse...\n\n                            TROISIÈME DAMOISELLE (rieuse)\n\n    L e vilain fat I\n"}, {"page_pdf": 392, "texte": "                                     L'IMPOSTEUR             MAGNANIME                              325\n\n                    PREMIÈRE DAMOISELLE (à une autre un peu marquée)\n\n    E t vous m a chère Baliol, n e n o u s ferez-vous pas le portrait de votre\n  Valentin?\n\n                          LA COMTESSE BALIOL (sèche, importunée)\n\n     Moi !... Il n e m'est a p p a r u p e r s o n n e .\n\n                                      DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n    Vous n'aurez point voulu voir!\n\n                                     TROISIÈME DAMOISELLE\n\n   S a n s d o u t e . . . Car il ne tiendrait q u ' à notre aimable Baliol de conjurer u n\n épouseur...\n\n                                      PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n    Nos paysannes du comté d'Ayr connaissent des moyens infaillibles pour\n faire a p p a r a î t r e le rustre qui leur est destiné...\n    Seulement, le charme n'opère que d a n s la nuit qui précède la T o u s -\n saint!...\n\n                                     DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n    N ' i m p o r t e ? Dis-nous ton e n c h a n t e m e n t . . .\n\n                                      LE SEIGNEUR BASANÉ\n\n   Vous n'avez d o n c pas encore vu votre fiancé?\n\n                               DEUXIÈME DAMOISELLE (taquine)\n\n   O u i ! . . . Mais je pourrais m'être t r o m p é e ! . . .\n\n                                     PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n    Au m o m e n t d e vous mettre a u lit vous vous approchez de votre miroir en\ncroquant une p o m m e , et u n e chandelle allumée à la m a i n . . . L e visage de\nvotre p r é t e n d u ne tarde pas à apparaître au-dessus du reflet de votre\né p a u l e . . . (à la Baliol). E s s a y e z ! . . .\n\n                            TROISIÈME DAMOISELLE (même jeu)\n\n    P r e n o n s que vous ayez déjà fixé votre choix et que vous désiriez savoir si\nl'élu de votre cœur répondra à votre tendresse. Jetez dans l'âtre deux noix\nauxquelles vous aurez d o n n é votre nom et celui de l'époux rêvé. Si les deux\nnoix se c o n s u m e n t s i m u l t a n é m e n t et r a p p r o c h é e s l'une de l'autre, votre vœu\n"}, {"page_pdf": 393, "texte": " 326                                             DURENDAL\n\n\nsera exaucé. Au contraire si le crépitement des tisons les sépare, vous aurez\nespéré en vain. J e tiens ce secret de ma nourrice, u n e m o n t a g n a r d e d u p a y s\ndes lacs... Messire Mac Grégor, vous êtes aussi de là-bas'. N'est-ce p a s\nainsi? (1)\n\n                                    LE SEIGNEUR BASANÉ\n\n   Parfaitement, m i s s E l l e n o r e . . .\n\n                                       LA BALIOL (dépitée)\n\n  Des sornettes ! Q u e ne recommandez-vous vos hocus pocus à la princesse\nCatherine Gordon?\n\n                                   PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n  Mais, n o n ! . . . Ce ne sont point les poursuivants qui m a n q u e n t à la prin-\ncesse...\n\n                                  DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n  Elle n'a que l'embarras du choix.\n\n                                             LA BALIOL\n\n  Elle les décourage tous.\n\n                                  PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n  L e s inconvénients d'une naissance illustre... U n e princesse n e p e u t\népouser c o m m e nous autres simples filles de qualité, le premier seigneur\nvenu,... n'est-ce pas m y l o r d ?\n\n                                                       (Au gentilhomme qui lui fait la cour.)\n\n                     LE SEIGNEUR BLOND (en protestant pour rire)\n\n  L e premier seigneur venu? Quel dédaip !\n\n                                            LA BALIOL\n\n  C'est égal. Si elle ne se décide, la fière princesse Catherine risque bien de\ncoiffer sa sainte p a t r o n n e .\n\n\n (1) Ces diverses recettes sont données par le poète écossais Robert Burns, dans\nHalloween.\n"}, {"page_pdf": 394, "texte": "                                   L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                          327\n\n                           PREMIERE DAMOISELLE (avec intention)\n\n    N o t r e charitable Baliol pourrait réserver sa sollicitude pour de moins\nje u n e s filles que Madame Catherine... D'autres déjà sont en train de coiffer\nla g r a n d e S a i n t e . . . P u i s , voyons, épouseriez-vous ce comte d'Oxford?\n\n                                               LA BALIOL\n\n   L ' a m b a s s a d e u r d'Angleterre ! C'est u n grand seigneur, u n courtisan de\nfière mine et, paraît-il, le favori de son roi !\n\n                                     PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n  P o s s i b l e l . . . Mais fût-il le favori de l'empereur, voire du p a p e de R o m e\nque je ne le trouverais pas plus aimable p o u r cela...\n\n                                    DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n   Ni moi 1\n\n                                    TROISIÈME DAMOISELLE\n\n   Ni m o i . . . Mais voici u n autre des soupirants d e la princesse.\n\n                                                                          (Entrent Huntley et Dalyell.)\n\n                                  LA BALIOL (désignant Dalyell)\n\n   P a u v r e g a r ç o n ! . . . J a m a i s on n e vit a m o u r e u x si transi !\n     PREMIÈRE DAMOISELLE (lançant une œillade malicieuse à son prétendu)\n\n   Ma foi... Q u a n t à celui-là je n'aurais p a s dit n o n .\n\n                                    LE DAMOISEAU BLOND\n\n  N e vous gênez p l u s . . . Voulez-vous que je lui cède la place?\n                                           (Eclats de rire, puis la conversation reprend\n                                             en sourdine; les jeunes filles regardant\n                                             Dalyell à la dérobée, donnent à supposer\n                                             qu'il est le sujet de leurs chuchotements.)\n\n\n\n                                               SCENE         II\n\n                 LES PRÉCÉDENTS; LORD HUNTLEY, LORD DALYELL\n\n                            HUNTLEY (amenant Dalyell par le bras)\n\n   N o u s y voici... E h bien, m o n garçon, tu n e devines pas encore pourquoi\nje t'ai entraîné en ce lieu?\n"}, {"page_pdf": 395, "texte": "328                                    DURENDAL\n\n\n                                        DALYELL\n  J e vous avoue m o n ignorance, mylord.\n\n                                        HUNTLEY\n  Voilà bien nos amoureux. Ils ignorent le premier mot de ce qu'il leur\nimporterait de savoir... A p p r e n d s que c'est ce soir la veille de la Saint-\nValenlin...\n\n                                        DALYELL\n   Ah!...\n                                        HUNTLEY\n    T u commences à comprendre? C'est donc cette nuit que les jeunes filles\nengagent leur foi. Elles ont même le droit de se déclarer à celui qu'elles\naiment... Regarde autour de toi. P l u s i e u r s de tes amis sont en train de se\nr e c o m m a n d e r à la préférence de la d a m e de leurs p e n s é e s . . . Allons, cou-\nrage! .. Catherine est seule... C'est le m o m e n t de lui parler...\n\n                                        DALYELL\n  J e n'oserai j a m a i s . . . Elle si fière, si g r a n d e dame, la propre cousine du\nroi!... Elle qui a refusé les plus brillants partis du r o y a u m e !... C o m m e n t\npourrait-elle écouter u n simple cadet de famille?\n\n                                       HUNTLEY\n    Dire que ce soldat, ce capitaine qui fit ses preuves, tremble devant d e u x\nbeaux y e u x ! . . . T u es de bonne maison, de caractère irréprochable. L e roi,\nmon neveu, te veut du bien. Moi-même j e t'affectionne déjà comme m o n\npropre enfant. N'es-tu pas le fils de mon vieil ami qui combattit à mes côtés\nsous Louis XI et qui mourut en me défendant?... J e me fais fort d'obtenir le\nconsentement de notre maître à ce m a r i a g e . Il n e te reste d o n c qu'à plaire à\nma fille... Allons, par saint Valentin, poussons notre p o i n t e ; fais-lui ta\nrévérence, et tout à l'heure, au m o m e n t où s'ouvrira le bal si elle te remet\nu n e fleur, un ruban ou u n autre gage, sois bien persuadé, qu'elle a u r a\nr é p o n d u à mon vœu le plus cher... Dépêche-toi, te dis-je, car voilà le\ncomte d'Oxford (Oxford est entré par le fond de la salle; il salue, s'avance lentement,\ns'arrête de groupe en groupe) qui se montrera peut-être plus e n t r e p r e n a n t !\n(Dalyell ayant eu un mouvement d'impatience, Huntley lui met la main sur l'épaule)\nOh, rassure-toi; il n'a guère de chance, lui! Il est aussi antipathique à ma\nfille qu'à m o i - m ê m e ; mais, va toujours, car il pourrait l'accaparer et l'impor-\ntuner de ses madrigaux.\n                                              (Sur ces entrefaites Oxford s'est, en effet,\n                                                porté vers Catherine, Dalyell se hâte de le\n                                                prévenir; au même moment Douglas fait\n                                                irruption dans la salie et, tout affairé, les\n                                                prenant tous deux par le bras, il les ramène\n                                                sur le devant de la scène.)\n"}, {"page_pdf": 396, "texte": "                               L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                              329\n\n\n\n                                           SCENE III\n\n                          LES PRÉCÉDENTS; OXFORD, DOUGLAS\n\n                                            DOUGLAS\n\n   D e s n o u v e l l e s ! . . . D e g r a n d e s nouvelles !\n                                                          (Les dames se sont levées, sauf Catherine.\n                                                            L'assistance entoure avec curiosité le nou-\n                                                            vel arrivant.)\n\n                         LES DAMOISELLES (presque à la fois)\n\n   E h ! quoi donc?\n\n                                    DOUGLAS (à Huntley)\n\n  Vous m ê m e , mylord, n'êtes p a s a u courant?\n\n                                            HUNTLEY\n\n   Ma foi, j e n e sais ce q u e vous voulez d i r e . . .\n\n                                            DOUGLAS\n\n    Au fait l'événement n e remonte q u ' à u n quart d'heure et c'est p a r hasard\nque j ' e n ai eu c o n n a i s s a n c e . . . Enfin, a u risque d'être indiscret j e vous\na p p r e n d r a i qu'il est a r r i v é . . .\n\n                                     LES DAMOISELLES\n\n  Il? Q u i cela?\n\n                                            DOUGLAS\n\n  Qui cela? Mais lui, le seul, l'unique, le merle blanc, celui qui absorbe\ndepuis des mois l'attention d u continent et d e nos îles, celui qui fait travailler\ntoutes les langues et toutes les imaginations, le prétendant, le duc d'York, le\nsoi-disant fils d ' E d o u a r d , enfin!...\n\n                                            OXFORD\n\n   Quoi ! Cet aventurier flamand serait i c i ! . . . Ah! c'est pousser loin l'audace !\nE t j e suppose q u e votre maître l'aura.fait chasser ignominieusement, à moins\nqu'il n e préfère nous le livrer...\n\n                                            DOUGLAS\n\n  Il n e fera ni l'un ni l'autre... Au contraire il l'a reçu en parfaite courtoisie.\n"}, {"page_pdf": 397, "texte": "330                                      DURENDAL\n\n\n                                           OXFORD\n\n   Quelle inconséquence l\n\n                               PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n   Le prétendant est donc en ce château? Q u e je voudrais le.voir !\n\n                               DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n  Et moi!\n\n                               TROISIÈME DAMOISELLE\n\n  E t moi !\n\n                                         DOUGLAS\n\n  Votre curiosité sera satisfaite. On prête à notre gracieux maître l'intention\nde vous le présenter ce soir m ê m e . . .\n\n                                          OXFORD\n\n  De mieux en mieux !\n\n                               PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n  Qu'il soit le bienvenu !... Mais, Douglas, vous lui avez parlé, vous l'avez\nvu tout au moins? Comment est-il?\n\n                                         DOUGLAS\n\n  P e u h ! . . . J e n'ai fait que l'entrevoir...\n\n                               PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n   Assez pour nous en d o n n e r u n e idée... Est-il aussi jeune que le proclame\nla renommée?\n\n                               DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n  Blond ou b r u n ?\n\n                                        LA BALIOL\n\n  Garçon ?\n\n                              PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n  Aimable?\n"}, {"page_pdf": 398, "texte": "                         L'IMPOSTEUR      MAGNANIME                         331\n\n                                   DOUGLAS\n\n Ah! Vous m'en demandez trop... Il m'a semblé un freluquet d'assez bonne\nmine...\n\n                          DEUXIÈME DAMOISELLE\n\n  D'assez bonne mine! Mais on le dit beau comme un prince de conte\nbleu!...\n\n                               OXFORD (à part)\n\n  Quelque menin de taverne sur les quais de Bruges ou d'Anvers, chargé de\nrecurer les dalles après les orgies des matelots...\n\n                                  LA BALIOL\n\n  Mais au bout du compte d'où sort-il ce beau prétendant? Il n'est pas\ntombé de la lune!\n\n                                   DOUGLAS\n\n   C'est Madame Marguerite d'York, duchesse douairière de Bourgogne, qui\nl'aurait déniché dans une obscure petite ville de Flandre... quelque chose\ncomme Courtrai, non Tournai... et reconnu d'emblée pour son neveu.\n\n                     PREMIÈRE DAMOISELLE (h Oxford)\n\n  Voilà qui prête quelque crédit à ses prétentions et qui justifie la conduite\nde notre roi. Que vous en semble, mylord ?\n\n                                   OXFORD\n\n  Pourvu que votre roi n'ait pas lieu de se repentir de sa générosité ! Il en\nadviendra de ce pendard comme des deux autres imposteurs subornés par\nMadame Marguerite.\n\n                                   DOUGLAS\n\n   Pourtant notre hôte a été reconnu par le roi de Portugal, accueilli te\nhébergé par le roi Charles de France, à Paris, où il fut la coqueluche de toutes\nles dames et le vainqueur dans plus d'un tournoi. L'Irlande s'est soulevée en\nsa faveur. N'a-t-il pas accompagné le roi des Romains aux funérailles de\nl'empereur Frédéric III, et n'assistait-il pas au sacre de ce même Maximi-\nlien d'Autriche? Un moment on perdit sa trace : il avait passé comme un\néblouissant météore... Il se trouva plus tard qu'il était retourné en Flandre\nafin d'y préparer une descente sur les côtes d'Angleterre...\n"}, {"page_pdf": 399, "texte": "332                                   DURENDAL\n\n\n                                        OXFORD\n\n  E n effet, il débarqua dans le comté de Kent à la tête d'une traînée de sou-\ndrilles et de va-nu-pieds raccolés dans les bas-fonds d e Bruxelles et de G a n d .\nMais il se fit rosser et je doute fort qu'il se frotte encore à n o u s .\n\n\n                                       DOUGLAS\n\n   C'est ce qui vous trompe, mylord... Avec l'appui du roi de F r a n c e , de\nl'empereur d'Allemagne et d'autres princes encore, il se propose de tenter d e\nnouveau l'aventure...\n\n                                        OXFORD\n\n   Ouais? J e ne lui conseille pas de recommencer. Il sera encore mieux reçu\nque la première fois... E t pourvu qu'il n e se fasse pas p r e n d r e , car son trône\nest tout préparé à T y b u r n . . . Ah, il veut aller haut, le garçon, eh bien, n o u s le\nmènerons si haut qu'il p o u r r a garder les moutons à la l u n e . (Murmures et\nmarques de désapprobation générale, on s'écarte de lui) H é ! Quelle sympathie pour\nce maraud!... (à Catherine : ) Vous, au moins, princesse, ne partagez pas la\ndéraisonnable partialité de ces damoiselles !\n\n         CATHERINE (toujours assise, relevant la tête, sur un ton extatique)\n\n  Moi, m y l o r d ! . . . Il m'est doux de croire que l'un au moins des deux inno-\ncents petits princes ait échappé aux assassins. Et, en ce cas, je fais des vœux\nardents pour que Dieu le protège et lui rende son trône !\n\n\n                                LES DAMOISELLES\n\n  E t nous aussi nous le souhaitons de tout cœur !\n\n                                       OXFORD\n\n  J e ne vous en fais pas mon compliment.\n\n      LA BALIOL (à Oxford qu'elle seule semble approuver et dont elle s'efforce\n                   d'attirer l'attention par des minauderies et des grâces)\n\n   Mylord, voilà peut-être le prince attendu par la princesse Catherine. (Un\nmouvement s'est produitau fond de la salle. Deux pages écartent les porlières ; l'un d'eux\nannonce :) « L e R o i ! » (Jacques IV entre avec Perkin Warbeck, suivi d'Etienne Frion\net Frans de Bruxelles.)\n"}, {"page_pdf": 400, "texte": "                           L'IMPOSTEUR        MAGNANIME                                333\n\n\n                                     S C È N E IV\n\n         LES PRÉCÉDENTS; JACQUES IV, PERKIN WARBECK. FRION,\n                          FRANS DE BRUXELLES\n\n                                       JACQUES\n\n  A vous tous présents, damoiselles et chevaliers, n o u s avons g r a n d plaisir\nde présenter notre cousin R i c h a r d , duc d'York, que nous adresse sa tante\nMadame la douairière de B o u r g o g n e . N o t r e désir est que tous vous lui fassiez\naccueil c o m m e à notre hôte et aimé p a r e n t ! . . .\n\n                                   OXFORD (à part)\n\n  Ce j e u n e roi s'aventure comme u n étourneau d a n s la plus sotte des entre-\nprises.\n\n                                      WARBECK\n\n    Ma profonde gratitude vous soit acquise, ô gentil roi, ainsi qu'à cette illustre\nassemblée. Mon enfance a y a n t été préservée, comme p a r miracle, d'un\nattentat h o m i c i d e , je fus élevé d a n s l'obscurité, puis rappelé sur la scène du\nm o n d e p a r la protection d'une puissante princesse. Toutefois m o n exil n'a pas\nencore cessé et, en attendant de recouvrer m o n héritage, j'erre d'une rive à\nl'autre, suivant les caprices de m a fortune. Si j'ai connu des jours de deuil, j'en\nai vécu de bien consolants. P l u s d'une fois les plages où j'abordais m e fuient\nsi maternelles qu'il me semblait enfin avoir jeté l'ancre a u pays natal. Mais\ndepuis ces blondes contrées de B r a b a n t et de F l a n d r e où s'écoula ma p r e -\nmière jeunesse, je n'avais j a m a i s salué ciel aussi radieux et d'aussi consolant\na u g u r e que celui de votre hospitalière E c o s s e . . . E t , en ce moment, il m e\nsemble retrouver d a n s les yeux d e ces nobles dames, l'azur de ce ciel encore\nplus caressant et plus a t t e n d r i . . .\n                                             (Murmures de sympathie dans l'assemblée.)\n\n                                   OXFORD (à part)\n\n  L e drôle à la langue melliflue !\n                                            (Présentations. Lorsque Warbeck mené par\n                                              le roi passe devant Oxford, celui-ci s'incline\n                                              avec hauteur, presque avec provocation;\n                                              il toise plutôt qu'il ne salue le préten-\n                                              dant. Le roi conduit Warbeck auprès de\n                                              Catherine qui s'est levée dés le commen-\n                                              cement de cette scène.)\n\n                                      JACQUES\n\n  L a princesse Gordon, notre c o u s i n e . . . (Warbeck s'incline devant Catherine et\ndemeure quelque temps surplace. Les jeunes gens échangent un long regard d'amour.\nLeur trouble n'échappe pas au roi qui le surprend avec une visible satisfaction. Le roi\n"}, {"page_pdf": 401, "texte": " 334                                  DURENDAL\n\n\nentraîne Warbeck. Au moment de passer avec lui et leur suite dans une autre sa,lle, il avise\nHuntley : ) Mylord H u n t l e y . . . Veuillez nous suivre, n o u s avons à vous entre-\ntenir.\n\n\n\n                                      SCÈNE V\n\n       LES PRÉCÉDENTS MOINS JACQUES IV, PERKIN WARBECK, FRION,\n                FRANS DE BRUXELLES et LORD HUNTLEY\n\n                                 LES DAMOISELLES\n\n   Oh ! le joli prince!\n\n                                        OXFORD\n\n   U n prince? Vous voulez dire u n larron, un ribaud, u n e fleur de tapis franc.\n                                          (Murmure réprobateur. Cette fois on ne se\n                                            contente pas de s'écarter d'Oxford; d'au-\n                                            cuns lui tournent le dos.)\n\n                             PREMIÈRE DAMOISELLE\n\n On ne l'avait pas flatté !... E t Douglas qui lui accordait assez bonne m i n e . . .\nMais il est exquis ce petit p r i n c e . . . Il a g r a n d air...\n\n                      DEUXIÈME DAMOISELLE (extatique)\n\n   L e s dehors d'un esprit céleste b a n n i d u chœur des séraphins en expiation\nd'un péché très véniel...\n\n                                       OXFORD\n\n  P e u h ! Vous n'êtes pas difficiles. J e lui trouve au contraire l'encolure d'un\nbélître.\n\n                               LA BALIOL (à Oxford)\n\n  L a princesse n'a encore rien dit...\n                                              (Catherine est restée debout, la main au\n                                                dossier de sa chaise, rêveuse.)\n\n                          OXFORD (à Catherine, insinuant)\n\n  N'est-ce pas votre avis, princesse?\n\n                               'CATHERINE (émue)\n\n  J e me tais.\n"}, {"page_pdf": 402, "texte": "                               L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                           335\n\n                                            OXFORD\n\n   J e vous comprends à mi-mot... Ce j e u n e b r a g a r d n'a p u que vous déplaire...\n\n                          CATHERINE (de plus en plus troublée)\n\n   N'insistez pas, m y l o r d . . .\n\n                                            OXFORD\n\n  J'insiste, a u contraire, car le j u g e m e n t d'une p e r s o n n e de votre sagesse et\nde votre caractère présente u n e i m p o r t a n c e e x t r ê m e . . . P e u t être empêcherez-\nvous vos c h a r m a n t e s , mais trop légères c o m p a g n e s de se laisser aller à u n fol\nengouement. Il est temps q u ' u n mot de raison p r é m u n i s s e les seigneurs d e\ncette cour e u x - m ê m e s , contre des e n t r a î n e m e n t s irréfléchis... O u i , il importe\nsurtout qu'en p a r l a n t vous empêchiez votre j e u n e roi de frayer u n m o m e n t\nde plus avec ce prince interlope.\n\n                CATHERINE (décidée, s'exaltant à mesure qu'elle parle)\n\n   E h bien, n o n . . . Vous vous m é p r e n e z sur m o n silence... P u i s q u e vous\nvoulez a b s o l u m e n t connaître ma pensée, a p p r e n e z , mylord, que je partage\ntout à fait les sentiments de ces dames et d e ces chevaliers, et que j ' a p p l a u -\ndis aux actes de m o n r o i . . . Si les paroles déguisent parfois la vérité, la voix\nm ê m e n e saurait mentir. Or, le simple discours de ce j e u n e étranger m'est\nallé jusqu'à l'ârne, tant j'y sentais s'exhaler la sienne. C'était comme si ses\nmalheurs eussent fait partie de ma propre expérience. E n l'écoutant, il m e\nsemblait que n o u s poursuivions le m ê m e b u t . . . que m o n sort se confondait\navec son d e s t i n . . . E t , p o u r vous ouvrir tout mon cœur, si j'étais h o m m e ,\nj'épouserais aussitôt sa c a u s e . . .\n\n                                       OXFORD (ricanant)\n\n   E t , comme vous êtes femme, c'est l u i - m ê m e que vous épouseriez!\n\n                                       DALYELL (à part)\n\n   Elle l'aime !... O mon rêve s'écroule!\n\n                                          CATHERINE\n\n  Il me t o u c h e déjà de si près que, s'il avait failli, s'il s'était déshonoré, en\nun mot, comte d'Oxford, s'il était tout ce que vous pensez de lui, je serais\nhonteuse et désespérée, comme si moi-même j'avais été infâme!\n                                                                           (Mouvement.)\n\n                                       LA BALIOL (à part)\n\n  Parlez-nous d e ces mijaurées... U n e fois parties, bien rapide celui qui les\nrattrapera !\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": "336                                     DURENDAL\n\n\n                                         OXFORD\n\n   O princesse!... C'est vous qui parlez ainsi !\n\n                                       CATHERINE\n\n   Vous l'aurez voulu. D'ailleurs, cette déclaration m'étouffait. J e me réjouis,\nje suis fière d'avoir parlé... Vous me flattiez, vous vantiez ma sagesse, m a\nraison, que sais-je e n c o r e ! . . . Eli bien, si jamais m a conscience fut avertie,\nc'est en ce moment. Oui, je crois sérieusement en ce j e u n e p r i n c e . . .\n                                               (Sur ces entrefaites, le roi Jacques est rentré\n                                                 avec Perkin Warbeck, Huntley, Frion et\n                                                 Frans.)\n\n\n\n                                       SCÈNE VI\n          LES PRÉCÉDENTS; JACQUES, WARBECK, HUNTLEY, FRION,\n                           FRANS DE BRUXELLES\n\n                                      CATHERINE\n\n  E t pour vous en donner la p r e u v e . . .\n                                             (Catherine marché délibérément vers Perkin\n                                               et lui attache au pourpoint une rose\n                                               blanche en rubans. Les autres jeunes filles\n                                               remettent de même un gage d'amour à\n                                               leurs fiancés.)\n\n                                       HUNTLEY\n\n  Ciel! Catherine! Y songez-vous?\n\n                                       WARBECK\n\n   A moi, cette félicité?... O princesse, devenir votre chevalier pour la v i e . . .\nE n suis-je digne ?\n\n                                        DALYELL\n\n  Elle est perdue pour moi !\n                                              (Huntley saisit les mains de Dalyell et les\n                                                presse avec compassion.)\n\n                                   OXFORD (à part)\n\n  Damnation ! Elle m'échappe.\n\n                                       LA BALIOL\n\n  L a scandaleuse incartade !\n"}, {"page_pdf": 404, "texte": "                                L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                      337\n\n\n                                            JACQUES\n\n     A la b o n n e h e u r e ! Voilà qui n o u s dispense de pressentir autrement la\n p r i n c e s s e . . . Elle même vient de se p r o n o n ce r et cela p a r u n geste irrécu-\n sable qui a u r a raison de vos dernières hésitations, mylord (à Huntley), car,\n vous le savez, le choix fait par les j e u n e s filles, en cette nuit de la Saint-Va-\n lentin, est sacré comme un arrêt de D i e u m ê m e , et l'autorité paternelle,\n voire n o t r e autorité royale, sont obligées de s'y soumettre (à Catherine:) R i e n\n n e pouvait n o u s être plus agréable, belle cousine (à Huntley:) Faites comme\n nous, mylord, et ratifiez de b o n n e grâce le choix de votre fille.\n\n                                           HUNTLEY\n\n   J e me soumets a u x décrets de Dieu (à Dalyell :) Sois fort, m o n enfant.\n\n                                           JACQUES\n\n   N o u s proclamons d o n c les fiançailles de notre cousine, la princesse Cathe-\nrine Gordon, avec le d u c R i c h a r d d'York, prince royal d'Angleterre...\n\n                                            OXFORD\n\n    P r i n c e royal d'Angleterre !... Sire, y songez-vous? E n reconnaissant c e . . .\nd u c , c o m m e prince royal d'Angleterre, vous encouragez ses prétentions?\n\n                                           JACQUES\n\n   C'est bien ainsi q u e je l'entends... O u me faut-il préciser ? Embrassez votre\nfiancée, mon b e a u cousin R i c h a r d , roi d'Angleterre !\n                                                 (Perkin et Catherine échangent un baiser.\n                                                   Murmure d'approbation dans l'assistance.)\n\n                                           OXFORD\n\n  Sire, oubliez-vous q u e le seul roi d'Angleterre est celui que j'avais l'hon-\nneur de représenter en votre Cour, Sa Majesté H e n r i V I I ?\n\n                                          JACQUES\n\n  N o u s n e reconnaissons plus q u e R i c h a r d IV, ici p r é s e n t !\n\n                                            TOUS\n\n O u i l . . . O u i ! Vive R i c h a r d IV ! Vive la rose blanche d'York.\n\n                                          OXFORD\n\n Vous aurez voulu la g u e r r e , S i r e !\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": "338                                         DURENDAL\n\n\n                                              JACQUES\n   N o u s la voulons.\n                                              OXFORD\n\n  Alors, a u nom de m o n gracieux maître H e n r i V I I , roi d'Angleterre, à toi,\nJacques I V , roi d'Ecosse, ce défi!...\n                                        (Il jette son gant aux pieds du roi ; sur un\n                                          signe de celui-ci, lord Dalyell le ramasse.)\n\n                                              JACQUES\n\n    E t nous le relevons!.. Dieu vous garde, m y l o r d ! . . . Douglas, veuillez\np r e n d r e le c o m m a n d e m e n t de l'escorte qui accompagnera le noble comte\njusqu'à nos frontières...\n                                                            (Oxford sort, suivi de Douglas.)\n\n\n\n                                           S C È N E VII\n\n                     LES PRÉCÉDENTS MOINS OXFORD et DOUGLAS\n\n                                              JACQUES\n\n   E t nous, mylords et mesdames, achevons joyeusement celte veillée de la\nSaint-Valentin !... L e banquet traditionnel attend les heureux couples qui se\nsont engagés ce soir. Vous y présiderez, avec votre royale p r é t e n d u e , m o n\ncher cousin d'Angleterre... A deux, aussi, vous ouvrirez le b a l . . . E t , dans\nquelques jours, après avoir reçu la bénédiction nuptiale, vous partirez p o u r\nla conquête de votre beau r o y a u m e , mylord, avec vos garçons d ' h o n n e u r ,\ndevenus vos frères d'armes !\n                                           (Le roi se retire conduisant la princesse\n                                             Catherine. Les couples de fiancés suivent\n                                             avec d'autres seigneurs et dames. Au lieu\n                                             de prendre la file, Warbeck seul reste en\n                                             arrière. Frion, intrigué s'arrête avec lui.\n                                             Il fait signe de la main à son maître,\n                                             comme pour l'engager à rejoindre les\n                                             convives. Warbeck répond par un geste\n                                             de refus; puis quand les portières sont\n                                             retombées derrière le dernier couple, il\n                                             éclate :)\n\n\n\n                                          S C È N E VIII\n\n                         PERKIN WARBECK, ETIENNE FRION\n\n                                            WARBECK\n\n  N o n ! . . . N o n ! . . . J e n'irai p a s plus loin !...\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "                          L'IMPOSTEUR MAGNANIME                            339\n\n                                      FRION\n\n    Que prétendez-vous faire?\n\n                                   WARBECK\n\n    Retourner en Flandre d'où je suis venu. Partir cette nuit même.\n\n                                     FRION\n\n   Quoi! C'est au moment de toucher au but que vous abandonneriez la\n partie... On vous fait conclure une puissante alliance, un illustre mariage\n vous assure enfin ce trône, objet de vos convoitises, et c'est alors que vous\n vous dérobez... Vous n'aimez point Catherine Gordon!\n\n                                   WARBECK\n\n   Au contraire. C'est parce que je l'aime que je veux la fuir !\n\n                                     FRION\n\n   Je comprends de moins en moins.\n\n                                  WARBECK\n\n   C'est bien simple, cependant. Je ne puis épouser la princesse...\n\n                                    FRION\n\n   Et, après l'engagement solennel de tout à l'heure, vous vous ravisez ainsi,\n tout d'un coup?\n\n                                  WARBECK\n\n  C'est que je vois clair à présent. Je ne veux pas associer la vie de cette\nnoble jeune fille à celle d'un aventurier. .\n\n                                    FRION\n\n  Un aventurier!\n\n                                 WARBECK\n\n   Oui, un aventurier. Peut-être pis !... Oh! cet amour, ce saint amour\nqui m'a enflammé le cœur a fait jaillir du même coup une éclatante lumière\nen ma conscience... Je découvre des abîmes que je côtoyais aveuglément...\nA vous de m'édifier... A moins que vous ne me fournissiez la garantie que\nmes prétentions au trône d'Angleterre sont légitimes, je refuse de me prêter\nplus longtemps à vos brigues... Et, pour commencer, je romps ce mariage\nqui serait une nouvelle imposture...\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": " 340                             DURENDAL\n\n\n                                    FRION\n   Vous n'en ferez rien !\n                                  WARBECK\n\n  C'est ce que vous verrez!... Ou, sinon, procurez-moi tous mes apaise-\nments... Il me tarde de savoir, enfin, qui je suis... Frion (presque suppliant,\nadouci), une preuve, je t'en conjure ; une preuve qui me justifie, qui me per-\nmette de me croire digne de ce mariage ; une preuve qui me fasse une con-\nviction...\n                              FRION (embarrassé)\n\n   Hé ! Quelle autre preuve vous faut-il que celles qui vous suffisaient\njusqu'à présent et dont se sont contentés tous ceux qui vous reconnurent...\nJe vous ai dit et répété ce que je savais... Vous aviez neuf ans lorsqu'on\nvous emporta de la Tour...\n\n                      WARBECK fil s'est assis découragé)\n\n   Neuf ans ! La mémoire fonctionne à cet âge!... Comment se fait-il que je\nn'aie gardé aucun souvenir de ce qui se serait passé en cette horrible nuit?...\nRien, absolument rien de mon enfance princière ne se retrace en mon ima-\ngination. Je ne me souviens ni de ce roi Edouard qui serait mon père, ni de\ncette pauvre reine Elisabeth que l'on me donna pour mère, ni même de ce\npetit prince, mon frère, mon compagnon de jeux et de captivité, assassiné\nsous mes yeux...\n                                   FRION\n\n  Cet oubli n'a rien qui doive vous surprendre. Les émotions par lesquelles\nvous aviez passé, déterminèrent, chez vous, une maladie nerveuse. Long-\ntemps vous fûtes entre la vie et la mort, et quand, à force de soins, vos\nparents nourriciers parvinrent à vous guérir, vous ne saviez plus rien de\nvotre première enfance et de la catastrophe dans laquelle vous aviez failli\naccompagner votre frère...\n                                 WARBECK\n\n   Hélas! Si ma convalescence et les soins maternels qui me furent prodigués\npar cette humble Flamande me reviennent souvent, en revanche, je ne par-\nviens à reconstituer ma vie sur les marches d'un trône qu'avec ce que vous\nm'en avez appris... Or, je sens depuis une heure, que ces traditions et ces\ntémoignages ne me suffiront jamais plus... Le misérable Tyrell, qu'un oncle\ndénaturé chargea du massacre des enfants d'Edouard, est mort sans avoir\nparlé... morts aussi, ses deux sinistres acolytes Dighton et Forrest. Le cha-\npelain de la Tour ne révéla jamais, à âme qui vive, la place où on aurait\nenterré les deux petits princes !... Il n'existe plus aucun des instruments du\nrégicide avec lesquels je puisse être confronté.\n"}, {"page_pdf": 408, "texte": "                             L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                        341\n\n\n                                    FRION (impatient)\n\n   Q u ' i m p o r t e , p u i s q u e l'un des bravi, celui-là m ê m e qui se montra pitoyable\nà votre égard, n'a p a s emporté son secret d a n s la t o m b e . Comme je vous l'ai\nconté cent fois, ce scélérat repenti révéla à votre t a n t e , M a d a m e Margue-\nrite d'York, la part qu'il avait prise d a n s le pire des attentats de R i c h a r d I I I .\nL a duchesse me dépécha vers ce Forrest, lequel, à son lit de mort, me con-\nfirma ces aveux sous le sceau du s e r m e n t . T o u c h é par vos larmes et vos\nsupplications, le cœur lui avait m a n q u é p o u r achever son double forfait, et il\nétait m ê m e p a r v e n u à apitoyer et à désarmer son complice... C'est lui qui\npassa e n F l a n d r e pour vous confier à d'obscurs tisserands...\n\n                                        WARBECK\n\n   E t t u crois fermement à ce que te déclara cet h o m m e !\n\n                                           FRION\n\n  A moins qu'il n e se soit parjuré au m o m e n t de paraître devant Dieu, il a\ndû dire la vérité !...\n\n  WARBECK (Douloureux combat intérieur. Il s'est remis debout, il va et vient,\n                  puis, s'arrêtant devant son ministre :)\n\n   F r i o n , pardonne-moi si je te m é c o n n a i s . . . mais tes propres serments n e\nme suffiront p l u s . . . A h ! si la pauvresse, qui me rappela à la vie, n'avait\nsuccombé, elle aussi ; elle aurait p u me tirer de cette douloureuse incertitude.\nGrâce à ses propres souvenirs, je serais p ar v e nu à me rendre compte de mon\nidentité, à me reconnaître, à me c o m p r e n d r e , à me saisir, à être définitive-\nment fixé sur m o n origine. P o u r l'amour d'elle, j'aurais cru en ce F o r r e s t . . .\nDevant ma d o u l e u r , elle aurait éclairci le mystère de m a naissance. Mais\nque dis-je?... Elle n'en savait sans doute p a s plus que m o i . . . Car de ce\nqu'un i n c o n n u lui avait un j o u r confié u n enfant, comment conclure que cet\nenfant était précisément le fils cadet du roi E d o u a r d . . . Il est t a n t de bâtards\net d'enfants trouvés !... A h ! me voilà voué p o u r toujours aux ténèbres!...\n\n                                          FRION\n\n    Aussi, mieux vaut-il ne pas vous creuser et vous retourner inutilement la\ncervelle à propos d'un fait suffisamment avéré. Voyons, est-il témoignage plus\nefficace et plus péremptoire de votre identité que l'accueil maternel que vous\nfit la douairière de Bourgogne à Bruxelles, et le p a t r o n a g e qu'elle ne cessa\nde vous accorder? Cette hautaine parente, aurait-elle jamais prodigué ses\ncaresses à u n intrus, à un enfant supposé?\n\n                                       WARBECK\n\n  Au risque de vous affliger encore, F r i o n , je vous avouerai que ses effusions\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": "342                               DURENDAL\n\n\nme parurent toujours feintes et sa tendresse de commande... Jamais je ne\nsentis mon cœur aller vers elle comme vers cette pauvresse de Tournai.\n\n                                     FRION\n\n  Oh fi! C'est ainsi que vous reconnaissez les bienfaits de votre protectrice.\n\n                                   WARBECK\n\n   C'était plus fort que moi. Chaque fois que je me trouvais en présence de\ncette superbe princesse, au lieu de se dilater de sympathie, mon être affectif\nse contractait... Un pressentiment m'éloignait d'elle, un froid me glaçait et,\ndans ses yeux de sibylle, je lisais je ne sais quelle ironie, quelle politique !\n\n                                     FRION\n\n  Que me faut-il entendre !\n\n                                   WARBECK\n\n  Et tenez, pour tout vous dire, comment se fait-il que je ne sois pas rassuré\nauprès de vous... que je me sente gauche, emprunté, que j'éprouve un\nmalaise? Ne me porteriez-vous pas malheur, Frion? N'êtes-vous pas mon\nmauvais génie ?\n\n                                     FRION\n\n  Allez-vous bien vous taire, enfant ingrat !... est-ce le surcroît, l'excès de\nbonheur qui vous étouffe et vous irrite? Oui, la fortune vous tourne la tête...\nC'est pourquoi je ne retiendrai rien de vos méchants propos.\n\n                                   WARBECK\n\n   Non, c'est sérieusement que je vous parle, au contraire. Jamais je ne me\nsuis senti plus lucide... Je me fais presque horreur à moi-même en songeant\nà tant de braves gens que j'aurai trompés de complicité avec vous. Je rougis\nde honte, à l'idée des foules qui m'acclamaient, de ces seigneurs qui me\ntraitent en égal et même en suzerain ; de ce jeune prince prêt à engager sa\ncouronne sur ma royauté chimérique; de cet autre roi, un souverain paternel\net équitable, à ce qu'il paraît, que je renverserai peut-être à la faveur d'une\nodieuse supercherie; je me représente avec horreur la guerre dans laquelle\nj'entraîne des milliers de chrétiens et de compatriotes, tout ce sang que je\nferai répandre, ce beau pays que je mettrai à feu et à sac, sous prétexte qu'il\nest mon apanage... Mais ce qui achève de me révolter contre la mission que\nvous prétendez m'imposer, c'est surtout ce mariage,... cette jeune et tou-\nchante princesse, leurrée, elle aussi, par tous les charmes dont on m'entoure\net par l'origine auguste que l'on m'attribue; cette héritière d'illustre naissance\nsur le point d'unir sa destinée à mon équivoque fortune et de se donner\n"}, {"page_pdf": 410, "texte": "                         L'IMPOSTEUR MAGNANIME                              343\n\n\ncorps et âme à un roi de grand chemin!... Non, non, Frion! Laisse-moi re-\ntourner en Flandre. Depuis que j'ai rencontré Catherine Gordon et que je\nl'aime, je répudie toute complicité avec ta faction; je ne veux plus mentir,\nje ne ferai plus un pas dans cette voie frauduleuse. Mais avant la séparation\nfatale, je reverrai la princesse... Elle saura la fragilité de mes titres et ma\ncouronne aléatoire... ô lui dire qui je suis, ou du moins l'infime tisserand que\nje pourrais être...\n\n                                    FRION\n\n  A votre aise! Parlez !... Si vous n'êtes prince, vous ne serez plus rien à ses\nyeux...\n\n                                  WARBECK\n\n  N'importe. Je tenterai l'épreuve. A Catherine de m'apporter la révélation\nsuprême, à elle de prononcer entre mes deux identités, à elle de me dire si je\nsuis prince ou manant. Oui, j'aurai recours à elle comme au jugement même\nde Dieu !\n\n                                    FRION\n\n   Essaie, te dis-je... mais je te garantis qu'au premier mot de tes doutes, la\nprincesse se détournera de toi. Pour toi, douter c'est disparaître. Avise-toi\nde contester ton étoile et à l'instant plus personne n'y croira. Comme les\napôtres, les rois n'existent que par leur foi et leur exaltation. Du moment que\ntu raisonnes de les droits et de ta vocation, tu perds déjà ta vertu. La foi,\nla seule foi qui importe ici-bas, c'est la croyance en sa propre destinée !\nRéfléchis bien à ce que tu vas faire. L'univers te tient pour le fils\nd'Edouard; les peuples, les grands, les rois, tous, à commencer par ta\npromise. Ne s'est-elle pas prononcée spontanément tout à l'heure ? Et tu la\nconsulterais encore ! Malheureux, es-tu poussé à ce point par la folie du\nnéant? Non, tu n'aimes point Catherine...\n\n                                  WARBECK\n\n  Ne pas aimer Catherine!... Renoncer à son amour!... Ne plus rien être\npour elle! Jamais!\n\n                                    FRION\n\n   Alors ne parle plus de reculer ou de t'arrêter en route. Te départir de tes\nprétentions royales, c'est du même coup répudier ta fiancée. Elle t'échappe-\nrait en même temps que ta couronne. Pour épouser la princesse, il te faut\népouser l'Angleterre... Mais malheureux, si elle avait entendu notre conver-\nsation, elle l'aurait déjà pris en horreur I Songe donc! Elle, une princesse!...\nS'être engagée à un goujat, à un vagabond, à pis que cela peut-être, comme\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "344                                           DURENDAL\n\n\ntu viens toi-même d'en exprimer la crainte. Car il n'y a pas de milieu. Ou\ntu es R i c h a r d d'York ou tu n'es que Perkin W a r b e c k . . . Dis u n m o t\nde tes scrupules, et aussitôt comme au coup de baguette d'une fée maligne,\nle prince charmant, la touchante rose blanche d'York deviendrait un\népouvantail, u n objet de dégoût, u n c h a m p i g n o n vénéneux, u n c h a r d o n ,\nune fleur p u a n t e que l'on foule aux pieds au lieu de se l'attacher a u\ncorsage!... Imagine-toi que tout à l'heure on t'ait présenté à Catherine,\ncouvert de haillons, barbouillé de sueur, fleurant le métier, le suint de\nmouton, comme lorsque je t'avisai sur 'la grand'place d e T o u r n a i ! . . .\nCrois-tu que l'amour d'une princesse résisterait à pareille métamorphose?\nOu puisque tu n e veux t'élever jusqu'à elle en continuant à m a r c h e r d a n s la\nvoie triomphale que tes protecteurs t'ont tracée, propose lui de se ravaler à\nla condition des manants dont tu te crois issu, engage-la à s'affubler de\nguenilles comme u n e serve; puis au lieu de voler à la conquête d'un glorieux\nroyaume, rendez-vous tous deux en pèlerinage aux rives de l'Escaut; à deux\nvous irez voir la masure paternelle ; Catherine partagera ton p a i n bis, et,\nd'une bouche imprégnée d'ail, ta Catherine te chantera les idylles de la\nmisère et elle t'aidera à supporter les rigueurs de la corvée...\n\n                                               WARBECK\n\n    A s s e z ! . . . Assez!... P l u s u n mot, F r i o n ! . . . J e devrais te m a u d i r e . . . et voilà\nque je remets mon b o n h e u r terrestre et m ê m e mon salut éternel entre tes\nm a i n s . . . Ah mon amour prévaut contre ma c o n s c i e n c e ! . . . C'en est fait...\nJ e veux être roi!\n                                                     (Musique de lentes danses archaïques dans\n                                                        la coulisse jusqu'à la chute du rideau.)\n\n                                                 FRION\n\n    A la bonne h e u r e ! . . . J e savais bien que m o n j e u n e prince redeviendrait\nraisonnable. C o u r a g e ! L'amour et l'hyménée nous feront brûler les étapes\nqui n o u s séparent du but. Avant un mois d'ici, je vous d o n n e rendez-vous\nà l'abbaye de W e s t m i n s t e r . . . Sire, je me tiendrai au pied de votre t r ô n e . . .\nCatherine sera plus fière et plus amoureuse que jamais de Votre Majesté;\nq u a n d vous aurez enveloppé votre reine d a n s les plis du m a n t e a u de\np o u r p r e et d'hermine brodé de léopards d'or et q u e vous aurez posé' le\ndiadème sur son front. E t c o m m e n t alors, assis sur le trône des P l a n t a -\ngenets, exalté par tout un peuple, reconnu de tout l'univers, c o m m e le fils\nlégitime d ' E d o u a r d IV, pourriez-vous douter encore de votre droit divin?\n\n                                              WARBECK\n\n   Allons! Soyons roi pour l'amour de ma reine! Frion, fais de moi ce que\ntu veux. Oui tu as raison, je crois en moi-même puisqu'elle croit en m o i . . .\nElle m'aime. Désormais je ne douterai plus. Ce que n'avaient pu faire les\nhommages et les acclamations des peuples, le vœu des p a u v r e s gens, les\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "                               L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                          345.\n\n\nflatteries des g e n t i l h o m m e s , tes ingénieux récits, les ostensibles caresses de\nMarguerite d'York, cette évidence qui me m a n q u a i t , c'est l'amour qui me la\np r o c u r e . . . Oui je serai l'époux de la princesse Catherine... E t c'est u n\nr o y a u m e que je déposerai à ses pieds!\n                                                        (11 se précipite vers la salle du festin.)\n\n                                             (RIDEAU)\n\n\n\n\n                                      DEUXIÈME          ACTE\n\n             Une chambre dans un château en Cornouailles, vers le crépuscule.\n\n\n\n                                          SCÈNE        I\"\n\nW ARBECK (en cuirasse d'acier); CATHERINE (au lever du rideau, ils sont assis sur un\n    banc dans l'embrasure d'une fenêtre gothique, amoureusement rapprochés).\n\n                                         CATHERINE\n\n     T o u t c o n t i n u e à n o u s s o u r i r e . . . Les villes nous ouvrent leurs portes avec\nempressement. Cette forteresse où n o u s nous trouvons s'est r e n d u e sans coup\nférir. Malgré ta vaillance, ton appétit de prouesses, ton impatience d e te dis-\ntinguer sous mes y e u x , il faut en faire ton deuil m o n petit r o i ; ta bonne\nm i n e suffit p o u r r e m p o r t e r des victoires... Ma tendre rose blanche d'York,\ndésarme les châtelains les plus farouches et jusqu'à présent cette guerre\nressemble à u n e m a r c h e triomphale... L'heure de notre entrée à L o n d r e s\nsonnera bientôt. E n pensée, j e te vois déjà gravir les marches du trône.\nL'archevêque de C a n t o r b é r y , p r i m a t d'Angleterre, vient d'accomplir les\nrites du sacre, les trompettes éclatent en fanfares, l'encens fume d a n s les\ncassolettes, les bannières s'inclinent et te caressent de leurs plis de soie, l'or\nde ta c o u r o n n e pâlit c e p e n d a n t a u reflet de tes cheveux, m o n doux seigneur,\net moi je me sens défaillir d'orgueil et de tendresse à tes côtés... moi, ta\nr e i n e . . . ta reine, ô mon b e a u roi d'Angleterre... E t d e p u i s , tes baisers con-\ntractent u n e d o u c e u r , u n e suavité plus auguste et plus divine encore...\n\n                            WARBECK (un peu triste et obsédé)\n\n   Chère, chère C a t h e r i n e .\n\n                                         CATHERINE\n\n  Mais p o u r q u o i ce front maussade et cette l a n g u e u r , Richard? On dirait\nque la perspective d e votre prochain c o u r o n n e m e n t ne vous réjouit pas\ncomme m o i . . .\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": "346                                    DURENDAL\n\n\n                                        WARBECK\n\n   T u te trompes, mon aimée... L a fatigue de ces dernières m a r c h e s . . . P e u t -\nêtre aussi u n peu d'inquiétude... L a c a m p a g n e n'est pas encore finie...\n\n                                       CATHERINE\n\n   A h ! moi aussi j'aspire au repos. Mais à ce repos des rois d a n s leurs foyers,\nrepos majestueux et grandiose, comme le sommeil d'une nuit constellée\nd'astres et saturée de parfums !... Quel abandon délicieux, mais quels généreux\nréveils!... L'amour de nos peuples, nous chantera u n e perpétuelle a u b a d e .\nN o u s en entendrons la musique, comme d'un c h œ u r invisible et cette ferveur\nparfumera nos jours avec la persistance d'un ineffable d i c t a m e . . . O h quelle\nbéatitude pour vous d'occuper enfin la place q u e Dieu vous avait destinée!\nSi tout ce m o n d e vous idolâtre déjà, que sera-ce q u a n d ils vous connaîtront\nmieux, q u a n d ils auront été admis à contempler les traits d u fils d e ce roi\nE d o u a r d , qui fut le plus beau roi terrestre, affirmait-on, avant que vous n e\nfûtes apparu, pour enchérir encore sur la beauté paternelle! Voulez-vous\n croire, mon doux seigneur, que votre p a u v r e femme, pourrait bien devenir\njalouse, de cet amour extrême que vous porteront des milliers de c œ u r s ? . . .\n\n   WARBECK (avec un vague espoir, comme pour l'encourager à exprimer sa pensée)\n\n  Est-ce à dire que tu me préférerais moins puissant, plus effacé,                        plus\nobscur ?\n\n                                       CATHERINE\n\n   N o n p a s . . . J e plaisantais... Ah je t'aimerai toujours p l u s fort q u e les p l u s\ndévoués de tes sujets! T e préférer h u m b l e et obscur, toi?... J a m a i s ! . . . N o n ,\nn o n , aux rois, il faut la couronne, comme l'auréole aux saints. L e s rois ne\nsont vraiment eux-mêmes que revêtus de tout leur prestige. Figure-toi q u e j e\nt'ai toujours vu ainsi, mon prince blond. Dès le moment où notre cousin, le\nroi d'Ecosse, te présenta à mes yeux je fus éblouie par la lumière surnaturelle\nque tu dardais ainsi qu'un autre soleil. J a m a i s , j e n'ai distrait de ta p e r s o n n e ,\nle signe que le Seigneur trace au front de ses oints, ce signe indélébile, qui\nles marque pour les gloires s u p r ê m e s . . .\n\n                                         WARBECK\n\n    Ou les suprêmes infortunes...\n\n                                        CATHERINE\n\n   Encore u n e pensée mélancolique... Q u e vous faut-il donc, ingrat? Q u e\n desir vous reste-t-il à formuler? N e régnerez-vous pas d a n s quelques heures\n sur le plus florissant p a y s d u m o n d e ? Ah quelle vie enchantée q u e la n ô t r e !\n N o u s goûterons même un charme poignant, à parcourir ensemble l'histoire\n"}, {"page_pdf": 414, "texte": "                         L'IMPOSTEUR MAGNANIME                              347\n\n\n\nde votre avènement au trône, monseigneur... Quels thèmes délicieux les\nchroniques de votre règne n'offriront-elles pas aux poètes? Gageons que votre\njeune trouvère, Frans de Bruxelles, en a déjà tiré parti. Existe-t-il légendes\nde saints aussi touchantes que la vôtre? Arraché par le doigt de Dieu aux\nsicaires d'un nouvel Hérode, ce pauvre enfant royal élevé chez d'infimes\nartisans de Flandre, dans un taudis, croissant pourtant en beauté et en\nsagesse,remarqué parmi les petits vilains qu'on lui donne pour compagnons\net qui le respectent sans savoir pourquoi, subissant malgré eux quelque occulte\nprestige... Puis l'arrivée de, l'envoyé de la duchesse de Bourgogne... Le\nprince déguisé se dévoilant aux humbles de Brabant et de Flandre, et éveil-\nlant à son passage de ville en ville, la volée des carillons dans leurs beffrois\nde dentelles!... N'est-ce pas frais et gracieux comme un chapitre de la légende\ndorée?... Que vous deviez être gentil et mignon, mon amour, dans cette\néchoppe de tisserand? Vous l'éclairiez sans doute comme l'enfant Jésus illu-\nminait l'étable de Bethléem? Et quel contraste, entre votre délicate personne\net tous ces maroufles, au cuir épais ! La mine adorablement piteuse que\nvous deviez avoir, quand vous 'dérobiez vos traits aristocratiques, à l'ombre\nde la visière d'un bonnet d'apprenti !\n\n                                  WARBECK\n\n  O folle et charmante Catherine !\n\n                                 CATHERINE\n\n  Oui, folle tant que vous voudrez, mais folle de vous, mon prince, mon\nchevalier blond !... Embrassez-moi! Regardez-moi dans les yeux... Là !...\nTout au fond... M'aimez-vous?...\n\n                                  WARBECK\n\n   Si je vous aime!... Mais tenez-vous beaucoup, ma mie, à cette pompe, à\nce faste et à cette vanité des cours ? Après tant d'aventures n'aurions-nous\npas mérité le droit d'être oubliés de l'univers et de ne vivre que pour nous.\nAh! songe à celte existence toute intime et toute secrète... Je me reporte\nsouvent au pays de Flandre que tu viens d'évoquer, et c'est même sans répu-\ngnance que je me revois simple apprenti, attelé au métier paternel... Si tu\nvoulais, Catherine, nous savourerions mieux là-bas, en ces plantureuses con-\ntrées qu'arrose l'Escaut, les délices de notre roman d'amour. Nous nous blot-\ntirions, par exemple, dans une chaumière à la lisière d'une de ces forêts sécu-\nlaires dont les hautes futaies rythment de si balsamiques berceuses à la\ncordiale cité de Bruxelles... En ces paisibles retraites, il ferait bon n'être\nplus roi que de ma reine adorée...\n\n                                CATHERINE\n\n  Non, non... Je vous veux grand et puissant, le plus puissant des monar-\nques. J'aspire même, ardemment, à l'heure de vous voir en pleine lumière, au\n"}, {"page_pdf": 415, "texte": "348                                    DURENDAL\n\n\nfaîte d u pouvoir, d a n s l'apothéose où vous a u r o n t ravi les cœurs des fidèles\nAnglais... C'est là votre véritable p e u p l e ! . . . C'est à eux q u e vous vous devez\ndésormais, comme à moi-même... Soyez roi, Sire, vous n e le serez j a m a i s\ntrop à mes yeux... Mais vous soupirez, vos regards se voilent, décidément\nmon impatience, mon ambition p o u r v o u s , serait-elle importune ?\n\n                                        WARBECK\n\n   Excuse cette passagère défaillance, m o n a m o u r . J e songeais aux tragédies\nde tant de rois et de reines d'Angleterre, et c'est ce qui me d o n n a i t u n instant\nl'envie de n'être que des souverains de bergerie et d e pastorale ! Mais tu as\nraison, nous n'avons pas le droit de songer seulement à n o u s ; n o u s n e pou-\nvons nous aimer que sous la p o u r p r e . . . (à part:) ou le s a n g . . . (Fanfare dans la\ncoulisse.) L e cor! U n messager sans doute?\n\n    CATHERINE (qui est allée regarder à la fenêtre rougie par le soleil couchant)\n\n   C'est maître Etienne Frion, votre sombre ministre. Il vient de d e s c e n d r e\nde cheval dans la cour d'honneur. Il a p r o b a b l e m e n t à conférer avec v o u s .\nJ e vous a b a n d o n n e à cet h o m m e rébarbatif, quoique précieux ; mais congé-\ndiez-le bien vite, m o n p r i n c e ; je ne vous ai jamais vu si morose et il m e\ntarde de dissiper pour de bon les ombres, que j ' a i fait flotter, bien malgré\nmoi, sur vos grands yeux d'espoir et de clarté.\n                                              (Elle l'embrasse et se retire dans une cham-\n                                                bre voisine non sans s'arrêter encore sur le\n                                                seuil, pour lui sourire.)\n\n\n\n                                        S C È N E II\n\n                                   WARBECK, FRION\n\n                                        WARBECK\n   V o u s , Frion ? J e ne vous attendais plus ce soir...\n\n                                           FRION\n\n   De graves nouvelles m'amènent auprès de v o u s . L a situation s'est gâtée\n depuis ce matin.\n                                         WARBECK\n    Q u e voulez-vous dire ?\n                                            FRION\n\n   N o s coureurs ont escarmouche à quatre heures d'ici avec les avant-postes\n d'une armée envoyée à votre rencontre par H e n r i T u d o r . C o m m e n o u s n e\n sommes pas en n o m b r e il faudra que nous entrions d a n s B o d n a m pour nous\n y retrancher en attendant les renforts promis par le roi d'Ecosse...\n"}, {"page_pdf": 416, "texte": "                         L'IMPOSTEUR MAGNANIME                              349\n\n                                   WARBECK\n\n  Ces renforts tardent bien à venir... Hâtons-nous donc, de pénétrer dans\nBodnam.\n                                     FRION\n\n  Malheureusement Bodnam est la première ville qui refuse de vous rece-\nvoir...\n                                  WARBECK\n   Alors ?\n                                     FRION\n\n   Nous serons obligés d'y pénétrer de force et cela dès la première heure du\njour avant que l'armée ennemie nous ait rejoints...\n\n                                  WARBECK\n\n  Voilà ce que j'appréhendais!... Et nous qui nous flattions de parvenir jus-\nqu'à Londres sans devoir répandre le sang... Enfin, puisqu'il le faut, je me\nrésigne... Prends tes mesures pour l'assaut, Frion... Aux premières lueurs\nde l'aube tu me verras à la tête des nôtres...\n\n                                     FRION\n\n   Afin d'enflammer l'ardeur de nos soldats — car il importe que la place soit\nemportée lestement — ne conviendrait-il pas de les affrioler par la promesse\nd'un copieux butin? Bodnam est un marché prospère. Et dame! une fois, en\npassant...\n                                  WARBECK\n\n   Non, non 1 Bodnam fait partie de mon royaume et peut-être y est-ce contre\nle gré de la bonne gent que notre vassal nous résiste... J'entends, au contraire,\nqu'on épargne autant que possible la vie et le bien des habitants. . Et surtout\nque pas un cheveu ne tombe de la tête d'une femme, pas une larme des yeux\nd'un enfant... Car si j'existe comme roi d'Angleterre, c'est à condition d'accor-\nder ma protection aux humbles, aux faibles et aux petits. N'oublie pas, Frion,\nque j'étais aussi un petit enfant quand la Providence détourna le fer levé sur\nma gorge.\n                      FRION (avec ennui et mauvaise grâce)\n\n  C'est bien,... c'est bien, mon prince, vous serez obéi... Quoique un inter-\nmède de pillerie et de carrousse eût fait patienter vos gens d'armes, qui se\nmorfondent depuis deux mois en ces déserts en attendant l'arriéré de leur\nsolde...\n"}, {"page_pdf": 417, "texte": "350                                         DURENDAL\n\n\n                                                WARBECK\n\n  Inutile d'insister!... J e veux être chéri d e mon peuple, entends-tu ? Dieu\nme traça ma mission en m'élevant à l'école du malheur. Ce serait trahir ses\ndesseins que de monter au trône en passant sur les cadavres de mes propres\nsujets... Aussitôt maître de la ville q u e la moindre pierre vous en soit\nsacrée !... F r a n s de Bruxelles, mon écuyer est-il ici?\n\n                                                 FRION\n  Il veille dans la salle des gardes.\n\n                                                WARBECK\n\n  Mande-le, sans tarder, auprès de moi, et qu'il apporte de la lumière. Va !\n                                     (Frion sort, après s'être incliné trop bas; il\n                                       doit avoir l'allure cauteleuse et en dessous\n                                       d'un félin qui se ramassé avant de bondir.)\n\n\n\n                                           S C È N E III\n\n                                                WARBECK\n\n   Voici le premier obstacle qui se dresse sur m a route depuis notre d é p a r t\nd'Edimbourg. D'où vient qu'il me paraisse insurmontable? J'ai le pressenti-\nment de marcher à la défaite, à la r u i n e . . . E t depuis que cet h o m m e m'a parlé\nje me sens l'âme encore plus morne et plus n a v r é e . . . J a m a i s sa voix ne me\nparut si fausse, son œil si louche, son maintien si cauteleux. Ah, Catherine,\nchère aimée, toi qui nous voyais déjà parvenus au terme d'une paisible con-\nquête!... T'annoncerais-je ce contretemps? (Il soulève la tapisserie et plonge les\nregards dans la chambre voisine.) N o n , elle dort. N e la réveillons p a s . Q u i\nsait quelles transes et quelles fatigues l'attendent d e m a i n . . . et les j o u r s qui\nsuivront... (Il tend l'oreille.) Q u e sa respiration est égale et d o u c e . A peine le\nsouffle d'un enfant, le frisson d'une fleur... Elle continue sans doute à\ns'éblouir aux mirages qu'elle m'évoquait tout à l'heure... Mais elle sourit, elle\nparle, elle m u r m u r e mon nom, elle me tend les bras, elle rêve de son époux.\n\n                              La voix de CATHERINE (rêvant)\n\n   Richard... M o n . . . b e a u . . . roi !\n\n    WARBECK (il laisse retomber la draperie avec une sorte de désenchantement)\n\n  Ah le roi !... Toujours le roi !\n                                                   (Frans de Bruxelles est entré par la porte\n                                                     du fond avec des flambeaux. Il les dépose\n                                                     sur la table et il se tient derrière Warbeck\n                                                     qui se retourne.)\n"}, {"page_pdf": 418, "texte": "                             L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                    351\n\n\n                                       S C È N E IV\n\n                        WARBECK, FRANS DE BRUXELLES\n\n                                           WARBKCK\n    F r a n s ? Ah sois le bienvenu !...\n\n                                            FRANS\n   Mon prince m'a fait appeler?\n\n                                           WARBECK\n\n    F r a n s , je t'ai choisi p o u r m e rendre u n signalé service. Demain a u point\ndu j o u r , n o u s sommes contraints d'entrer de force dans la cité voisine qui\nn o u s ferme ses portes. C o m m e l'affaire peut être c h a u d e et m ê m e entraîner\nun échec p o u r n o u s , tu reconduiras la princesse Catherine en Ecosse auprès\nd e son père. U n e caraque est ancrée à la côte, montée par ces quatre m a r i -\nniers de confiance qui m'ont suivi depuis Anvers.\n\n                                            FRANS\n\n    Comptez sur moi, mon p r i n c e . . . Toutefois, croyez bien que jamais je ne\nconsentirais à vous quitter a u m o m e n t d u danger, si ce n'était pour veiller sur\nl'être qui vous est le plus cher au m o n d e . . . D'ailleurs, rassurez-vous, cette\nséparation ne sera p a s l o n g u e ; votre épouse et votre fidèle écuyer seront\nbientôt de retour auprès de vous. E t surtout n'allez p a s vous exagérer l'im-\np o r t a n c e de ce premier e n g a g e m e n t . Votre inquiétude serait prématurée, car\nvous avez passé p a r bien d'autres périls.\n\n                                            WARBECK\n\n   T u as raison. T a cordiale présence contribue déjà à me rasséréner. Mais lu\ndevines bien que la seule perspective d'un combat, ce combat fut-il livré\ncontre mes propres sujets, n'aurait p a s suffi p o u r m'affliger outre mesure. N o n ,\nsache que toute la journée j'ai été c.bsédé par des images funèbres, ou, pour\nte dire toute la vérité, il y a longtemps q u e je passe p a r de crispantes alter-\nnatives de confiance et de d é c o u r a g e m e n t . . .\n\n                                           FRANS\n\n    Quoi 1 Vous, monseigneur, vous le favori de la fortune, vous le plus heureux\ndes époux et le plus populaire des princes en attendant que vous soyez le plus\nh e u r e u x des r o i s ! . . .\n                                       WARBECK\n\n   E t pourtant, m o n fidèle, c'est comme je te le dis. Ecoule, je me sens entouré\nd'ennemis et d'espions, d e créatures aux gages d e M a d a m e de Bourgogne, à\n"}, {"page_pdf": 419, "texte": "  352                                DURENDAL\n\n\n  commencer par ce Frion dont la simple vue me ferait lever le coeur; toi,\n  mon Frans, tu es le seul être à qui je puisse ouvrir mon âme...\n\n                                       FRANS\n    Le seul ?\n                                     WARBECK\n\n    Oui, le seul... Car mon épouse adorée est même la dernière à qui j'oserais\n montrer le fond de ma pensée. Croirais-tu qu'elle ne connaît de mon passé\n que ce que mes conseillers en ont appris aux peuples pour les besoins de ma\n cause? Elle ignore — puisse-t-elle les ignorer toujours— mes luttes intimes et\n mes combats intérieurs (allant vers la fenêtre et regardant au dehors). La nuit sera\n longue encore, car la lune ne cesse de monter dans le ciel. Or, comme j'essaie-\n rais vainement de dormir, je te demanderai, ami, si le sommeil ne t'accable\n point, de bien vouloir attendre le jour avec moi, en écoutant ma confession?\n Tu apprendras alors pourquoi je ne puis révéler ma vie morale à la princesse...\n\n                                      FRANS\n\n  O, mon prince, c'est un bonheur pour moi que de vous offrir ce soulage-\n ment...\n                                    WARBECK\n\n     Au plus loin que me reportent mes souvenirs, je me vois alité dans une\n  petite chambre, enfant chétif et malingre, sur qui veille une femme\n  aux regards à la fois tristes et caressants, au teint de cire comme en ont les\n  madones dans les tableaux d'église. C'était ma mère ou du moins celle que je\n  tenais pour telle. Elle avait beaucoup souffert : son premier mari, un humble\n tisserand du nom de Josse Warbeck, était mort, avant ma naissance, à Tour-\n  nai, où il était venu chercher du travail, après avoir longtemps vécu en Flan-\n dre. Sa veuve se remaria avec Jean Oostbeek, un mauvais sujet, un vagabond,\n toujours ivre, qui avait vendu son âme au diable, ou à peu près, puisque juif,\n il s'était converti pour de l'argent et qu'il allait abjurer le christianisme lors-\n qu'une mort subite l'emporta avant qu'il eût touché le prix d'une nouvelle\n apostasie. Il fit sans doute une vilaine fin car notre mère évita toujours de\n nous en parler.\n    Nous étions sept enfants, tous du premier lit : moi le cadet et le benjamin\n de ma mère, aussi blond et rose que mes frères et sœurs étaient noirs et bruns !...\n Combien elle me choyait I Que de douceurs et de baisers ! Mais il lui arrivait\n aussi de m'arrbser de larmes. Entretenait-elle des pressentiments de malheur?\n Pourquoi, sinon, me serrait-elle dans ses bras avec tant de force, qu'on aurait\ndit une lice défendant ses petits contre l'approche du loup?\n    Le curé de Saint-Privat, notre paroisse, m'apprit à lire et à écrire. Ravi\nde mes progrès, il m'aurait même inculqué toute sa clergie, sans le mauvais\ngré de mes frères qui me voulaient maintenir à leur niveau et qui me trai-\ntaient de fainéant et de bouche inutile. Pour m'épargner des avanies, ma\n"}, {"page_pdf": 420, "texte": "                          L'IMPOSTEUR       MAGNANIME                           353\n\n  mère finit par leur céder et me mit en apprentissage avec eux au moment\n  où je courais ma treizième année. Ce que je rechignai la première fois qu'il\n  me fallut revêtir de grossiers habits de droguet et me rendre à la fabrique!...\n  Afin de me consoler, les dimanches, malgré les lois soinptuaires, ma mère\n  continuait à m'attifer de son mieux; j'avais des pourpoints de soie et des\n  souliers de satin; elle ne se lassait de peigner mes boucles blondes et elle\n  prenait plaisir à les enrouler sur ses doigts! Souvenir puéril, diras-tu, mais\n  ce geste de la tendre femme me hante comme un refrain de litanie et il me\n résume toute mon enfance : le jardinet près de l'Escaut, nos jeux sur la\n  berge, la vigne folle aveuglant la croisée de ma chambrette et jusqu'au ronron\n dolent du métier et des navettes !\n     Un jour, après-midi, nous nous ébattions en attendant l'heure de reprendre\n le travail lorsqu'un cavalier de mine imposante déboucha sur le parvis.\n C'était ce même Frion qui devait désormais me suivre comme mon ombre.\n  Il portait une écharpe blanche au bras droit et il arborait une rose couleur\n de neige au chaperon. Les apprentis s'étaient ameutés autour de lui, et moi,\n aussi débraillé que les autres, les mains noires'et le visage en sueur, je m'étais\n faufilé au premier rang des baguenaudiers En m'avisant l'étranger retint son\n cheval et penché vers moi, il me dévisagea longuement; puis il mit pied à terre\n et me requit de lui indiquer la meilleure hôtellerie. Je me dirigeai vers le Chariot\n d'or en tenant sa monture par la bride. Jaloux de l'honneur qui m'était échu,\n mes camarades nous escortaient, non sans me bousculer et m'allonger de\n sournoises bourrades par derrière! Mais je ne m'en souciais guère, tant je me\n gonflais d'importance!... La cloche, annonçant la reprise du travail, ne tarda\n d'ailleurs point à me soustraire aux persécutions des autres apprentis, qui\n regagnèrent l'atelier en me lançant des sobriquets et en me sommant de les\nrejoindre. Mais, moi, irrésistiblement conjuré par le regard impérieux de l'in-\nconnu, je poursuivis mon chemin jusqu'à l'auberge. Le mystérieux person-\nnage m'y fit entrer à sa suite et là, sans précautions oratoires, il me proposa\nde l'accompagner. Il ne tiendrait qu'à moi, disait-il, de mener la vie d'un\nbaron, d'avoir des armures magnifiques et des palefrois plus richement capa-\nraçonnés que le sien, de manger de la volaille et d'autres friandises dans de la\nvaisselle d'or, de ne boire que du vin doux et parfumé d'aromateset de ne plus\njamais mettre la main à un outil, sauf à la poignée ciselée et enrichie de pier-\nreries d'une épée. Seulement, pour me rendre digne de cette transfiguration, il\nme fallait consentir à partir avec lui, sans dire adieu à ma mère et sans songer\nà la revoir jamais... J'acceptai sur le champ, le cœur moins gros qu'il eût\nconvenu; toutefois l'influence d'un hanap de vin épicé que le tentateur me fit\nlamper d'un trait pour m'étourdir, ne fut pas étrangère à ma résolution.\nD'ailleurs il ne me laissa pas le temps de me raviser, car, ayant réglé avec\nl'hôte, il sauta en selle, me souleva de terre, m'affourcha devant lui, et nous\nvoilà partis au grand trot... Bercé à l'allure régulière du destrier et les vapeurs\ndu vin contribuant à ma somnolence, je ne tardai pas à m'endormir dès la\nsortie de la ville. Je ne me réveillai qu'à la 'première étape, et comme je\nmanifestais quelque regret de ma fugue, mon ravisseur acheva de me circon-\nvenir en me faisant quitter mes nippes graisseuses pour de délicieuses trousses\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": "354                                DURENDAL\n\n\nde page ; puis m'ayant raconté les derniers événements de l'histoire d'Angle-\nterre, il me persuadaque j'étais le fils cadet du roi Edouard et qu'il était chargé,\nlui, noble homme Etienne Frion, de me conduire auprès de la duchesse douai-\nrière de Bourgogne, ma tante du côté paternel. A supposer que j'en eusse eu\nl'envie la suite de l'aventure ne m'aurait plus permis de douter de mon auguste\nlignage :\n   Le troisième jour de notre chevauchée, comme nous approchions de\n Bruxelles, dès que les pertuisaniers de garde dans les échauguettes des rem-\nparts nous eurent signalés, les cloches se mirent à sonner à pleine volée et\nnous saluèrent à travers les coteaux bocagers qui nous séparaient encore de\nla ville, avant que nous eût abordés la cavalcade de lansquenets envoyés à\nnotre rencontre. Notre entrée par la porte de Hal tendue de précieuses tapis-\nseries, se fit avec un tel tonnerre de couleuvrines et de hacquebutes que\ntoutes les maisons en tremblaient. La Duchesse, entourée de chevaliers et de\ndignitaires, vint au devant de moi sur une haquenée houzée de soie bleue.\n Mettant pied à terre aussitôt qu'elle m'eut aperçu, elle me reconnut solen-\nnellement pour son neveu Richard d'York, et, n'attendant même pas pour\ndonner cours à ses épanchements que nous fussions entrés dans son palais,\nelle m'embrassa à plusieurs reprises, en présence de toute sa cour et d'une\nénorme affluence de populaire qui ne cessait de clamer à tue-tête, en se\ntrémoussant : « Noël ! Noël ! Vive la blanche rose d'York ! »\n   Alors commença la vie que tu sais : un vertige de fêtes, de voyages, de\njoyeuses entrées, de tournois, de cours d'amour, de banquets splendides où,\nparmi les concerts de violes et de buccines, montait l'encens harmonieux des\nvers... Mais quel ménestrel me chanta mieux que toi, mon gentil Frans, qui\nrenonças à tes succès de rhétoricien favori de la bonne gent de Bruxelles pour\nme suivre dans mes périgrinations... Ah, cher poète, tes vers auraient suffi\npour me convaincre de ma royauté! Hélas ! ami trop dévoué, peut-être même\nfus-tu complice de ma faute ..\n\n                                     FRANS\n\n  Votre faute, monseigneur?\n\n                                   WARBECK\n\n  Oui, j'avais oublié ou je repoussais comme un rêve indigne d'un si grand\nprince ma vie d'apprenti de métier en Flandre.\n\n                                     FRANS\n\n  Quoi de plus naturel que cet oubli passager I\n\n                                   WARBECK\n\n  Jamais je ne m'informai même de la pauvre femme qui m'avait élevé\nlà-bas.\n"}, {"page_pdf": 422, "texte": "                          L'IMPOSTEUR      MAGNANIME                         355\n\n                                     FRANS\n\n   Auprès de qui vous en seriez-vous informé?... Vous lui gardiez un filial\n souvenir...\n                                   WARBECK\n\n    Non, mon ami ; je ne versai même point une larme quand on m'apprit la\n mort de cette sainte. La fortune m'avait fermé le cœur. Depuis, quand ce\n cœur s'est rouvert, mes larmes n'en ont été que plus amères et plus copieuses.\n Or, sais-tu à quel moment je me suis rappelé ma nourricière? Précisément\n ce soir de la Saint-Valentin où je vis Catherine Gordon pour la première fois.\n\n                                     FRANS\n\n   A la bonne heure, mon prince. Votre âme s'épanouissait tout entière. Il\n ne manque plus un pétale à la fleur de vos tendresses ! Votre mère d'adoption\n a dû vous bénir là-haut !...\n\n                                   WARBECK\n\n     Hélas! Je serais plutôt tenté de croire qu'elle m'a maudit pour ma conduite\n  dénaturée. Cette nuit de mes fiançailles, à la cour d'Ecosse, en songeant à\n  ma mère, à mon enfance, je me mis à scruter mes origines, et dans mon\n  incertitude sur ma véritable personne, je fus sur le point de renoncer à la\n main de la princesse Catherine, ou du moins de lui faire part du mystère qui\n plane sur mon identité. L'amour avait éveillé ma conscience en m'inspirant\n un impérieux besoin d'honneur, de devoir, de beauté morale. Que n'ai-je\n écouté cette voix! Par malheur, je fis part, le soir même, à Frion, de la\n démarche que la probité me commandait... Son ironie, ses conseils irritants,\n la luxure qu'il fit lever en ma chair, la menace de perdre Catherine si je m'a-\n visais de lui faire pareil aveu, bref, tous les arguments d'un mauvais génie\n triomphèrent de mes scrupules et la passion l'emporta sur ma loyauté.'\n    Le mariage eut lieu. Je m'étais flatté de noyer mes remords dans les\n ivresses de l'hymen et les tourmentes de la guerre. Les premiers jours, en\n effet, je connus une félicité sans partage et je crus avoir repris pour toujours\n confiance en mon droit et en ma cause. Mais depuis quelque temps, l'expia-\n tion a commencé... Sache qu'à présent, il ne me suffit plus d'être l'époux de\n Catherine, car cet époux, celui qu'elle aime ne peut être que le duc d'York.\n Or, suis-je le prince ou ne suis-je que Perkin Warbeck? A l'incertitude s'est\n ajoutée une double jalousie : je suis rongé et bourrelé par la rivalité des\ndeux personnages qui se partagent mon individu... J'en suis même arrivé à me\ncroire plus souvent Perkin que Richard et à prendre le parti du tisserand\ncontre le prince, parce que des deux personnages que j'incarne alternative-\nment, c'est peut être le pauvre hère qui porte l'affection la plus intense à la\nprincesse! Oui, ce manant adore Catherine en désespéré et il la disputera\njusqu'à la mort à ce duc d'York qu'il considère comme un imposteur. Plu-\nsieurs fois, Perkin a été sur le point de démasquer ce faux Richard IV, de le\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": " 356                                     DURENDAL\n\n\nlivrer, d e le tuer, oui, de le tuer, mais il craindrait alors de se frapper lui-\nm ê m e ! . . . D'autre part, le duc affolé à l'idée qu'un serf a osé lever les y e u x\nsur sa femme, ne songe qu'au moyen de se débarrasser du misérable. Il\ns'abaisse j u s q u ' à se croire supplanté p a r u n vagabond. Des deux, c'est pour-\ntant le vilain qui se croit le plus digne d'être aimé. Il lui tarde de l'emporter\nà n'importe quel prix sur son noble rival et d'infliger coûte que coûte son\nm o n s t r u e u x a m o u r à la princesse. L e jour a p p r o c h e , le j o u r redoutable et\nfatal, où il la metrra d a n s l'obligation de se p r o n o n c e r entre eux d e u x . E t ,\nquelle que soit la réponse de la princesse, P e r k i n W a r b e c k n'aura attendu\nque cette réponse pour mourir : j u s q u e là son existence ne sera plus q u ' u n e\nlongue agonie...\n  T o u t à l'heure encore, ici-même, Catherine enveloppait le p r é t e n d a n t de\nses plus irrésistibles séductions et chacun de ses tendres p r o p o s portait u n\ncoup de p o i g n a r d au cœur de l'infortuné P e r k i n , témoin de ces épanche-\nm e n t s . . . E t lorsque j e t'aurai dit, cher F r a n s , que ces souffrances d e P e r k i n\nsont les miennes, tu sauras l'enfer que j ' e n d u r e et p o u r q u o i je n'ai pu, jusqu'à\nprésent, ouvrir toute mon â m e à mon épouse bien-aimée...\n\n                                           FRANS\n\n    O mon bon maître !... Quelle torture c o m p a r e r a la v ô t r e ! . . . Mais il n'y a\nque des justes et des saints pour souffrir ainsi. E t d'abord, q u e vous soyez\nP e r k i n ou Richard, peu m'importe, vous êtes mon maître et mon roi ; je vous\nvénère encore plus qu'auparavant. Toutefois, votre martyre va cesser...\n\n                                         WARBECK\n  Avec la mort I\n                                           FRANS\n\n  N o n ; sur le c h a m p . Vous allez revivre, au contraire.\n\n                                         WARBKCK\n  E t par quel moyen ?\n\n                                           FRANS\n\n  P a r celui que le souvenir de la pieuse tisserande de T o u r n a i vous avait\nconseillé le soir de la Saint-Valentin... Il faut tout dire à la p r i n c e s s e . . .\n\n                                         WARBECK\n\n  Comment ! Après ce que tu sais ? T u veux donc me pousser au désespoir.\n\n                                           FRANS\n\n  Au contraire, votre b o n h e u r ne va que c o m m e n c e r !\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "                               L'IMPOSTEUR MAGNANIME                                      357\n\n                                          WARBECK\n\n    Catherine m e p r e n d r a i t en horreur.\n\n                                            FRANS\n\n    Elle vous aimera plus que j a m a i s .\n\n                                         WARBECK .\n\n    Malgré la bassesse possible d e ma condition?\n\n                                            FRANS\n\n    Quel héros s'éleva jamais à votre h a u t e u r !\n\n                                         WARBECK\n\n    Mais elle m e crut roi.\n\n                                           FRANS\n\n    Il n'y a q u ' u n e âme de roi en laquelle puissent se livrer pareils combats !\n\n                                         WARBECK\n\n   Serait-il v r a i ? . . . Ainsi, F r a n s , tu me conseilles sérieusement.\n\n                                           FRANS\n\n    De parler... D e faire ce dont F r i o n vous détourna ! L a princesse est digne\n de vous connaître ! E n vous a i m a n t elle a dû vous deviner s u p é r i e u r . . . N u l\n n'appréciera comme elle la s u p r ê m e noblesse de votre caractère !... Vous ne\ncomptiez plus voir votre femme, avant le combat de d e m a i n et vous me l'avez\nconfiée p o u r que je la ramène en Ecosse. Voulez-vous que ce soit moi qui\nl'éclairé sur votre personne et qui lui répète, ce que vous m'avez dit aujour-\nd'hui? Ah, je m e flatte de ne pas en avoir p e r d u u n m o t . . . Vous verrez si la\nfaçon dont je vous aurai interprété vous aura desservi... Lorsqu'elle vous\nreverra, loin de déchoir, vous aurez grandi à ses y e u x c o m m e vous venez de\ngrandir a u x miens. Ou vous serait-elle moins attachée q u e votre fidèle servi-\nteur? Oui, elle vous aimera p o u r vous-même, il n'y aura plus ni prince, ni\nmanant, il y aura le héros, le noble cœur que vous êtes, je vous le j u r e , mon-\nseigneur, sur mon ardente amitié !\n\n                                       WARBECK\n\n  O F r a n s !... Ami de divin conseil tu m e reconcilies avec moi-même. N e\nplus rien avoir à celer, ne plus rien lui taire, me montrer enfin tel que je suis\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": " 358                                 DURENDAL\n\n\n à la femme élue. Tu me sauves, Frans, non tu me crées à nouveau ! (Son de\n cor prolongé.) Encore cette fanfare ! Qui peut venir à cette heure de la nuit ?\n Les renforts du roi d'Ecosse? Informe-toi, veux-tu, Frans?\n\n\n\n                                     SCÈNE V\n\n                                     WARBECK\n\n   Ah ! je me sens revivre. Cet enfant m'a porté la bonne parole. Je serai\n digne, enfin, de Catherine !\n\n\n\n                                  SCÈNE VI\n\n                      WARBECK, FRANS, puis DALYELL\n\n                                      FRANS\n\n   Mon prince, c'est lord Dalyell.\n\n                                  WARBECK\n\n   Dalyell ! Il aimait Catherine I C'est en ennemi qu'ilme relance en ceslieux...\n\n                                     DALYELL\n\n  Non, détrompez-vous. Je suis venu pour rendre service à l'époux de la\nprincesse Catherine Gordon...\n                                  WARBECK *\n\n  Ah, mylord, vous êtes bien ce chevalier sans reproche...\n\n                                   DALYELL\n\n   Ne vous hâtez pas de me remercier !... Pour me rapprocher de vous il a\nfallu que d'injustes malheurs vous menacent...\n\n                                  WARBECK\n\n   Des malheurs!... Il n'en existe plus pour moi. Depuis un instant, je suis à\nl'épreuve des catastrophes.\n                                  DALYELL\n\n  Tant mieux... Car il faudra vous armer de philosophie. Ne comptez plus\nque sur vos propres forces... Vous êtes trahi !\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": "                           L'IMPOSTEUR     MAGNANIME                         359\n\n                                      FRANS\n    Ciel!\n\n                                     WARBECK\n\n    Tant pis pour les traîtres...\n\n                                     DALYELL\n\n    Estimant sans doute que la douairière de Bourgogne ne lui payait pas\n  assez cher les services qu'il vous rend, Etienne Frion s'est vendu au comte\n  d'Oxford, ou pour mieux dire il se flatte de vous avoir vendu à vos ennemis...\n\n                                      FRANS\n    Le misérable !\n                                     WARBECK\n\n   Bon débarras! J'aurais fini par congédier moi-même ce Bourguignon...\n Mais j'y songe, nous étions convenus avec lui, de donner ce matin, l'assaut à\n Bodnam...\n                                     DALYELL\n\n   N'en faites rien... Vous tomberiez dans une embuscade que le comte\n d'Oxford vous a tendue à une lieue d'ici, où il vous attend avec une forte\n armée, Frion l'aura déjà rejoint...\n\n                                    WARBECK\n\n   Ils ne me tiennent pas encore !\n\n                                    DALYELL\n\n  Je suis heureux de vous trouver l'âme si vaillante, mais ce qu'il me reste à\nvous apprendre est le plus désolant. N'attendez plus de renforts de notre côté.\nJe suis même le seul Ecossais qui vienne se joindre à vous. Précisément le\nseul sur qui vous ne comptiez pas.\n\n                                    WARBECK\n\n   Et j'avais tort. (Lui tendant la main.) Votre appui compense bien des défec-\ntions !\n                                    DALYELL\n\n  En manquant à leur parole, les princes ont mis le droit de votre côté. Ne\njugez pourtant point trop sévèrement mon jeune maître...\n"}, {"page_pdf": 427, "texte": "360                                    DURENDAL\n\n\n                                        WARBECK\n  L e roi J a c q u e s !\n                                         DALYELL\n\n  Il s'est laissé détacher de v o u s . . .\n\n                                        WARBECK\n\n  L u i ! Ce jeune h o m m e chevaleresque qui avait pris si s p o n t a n é m e n t m o n\nparti...\n                                         DALYELL\n\n   Ah, cela n'a pas été tout seul. L o n g t e m p s on l'a flatté, puis m e n a c é en\nvain. Il ne voulait rien entendre. L'évêque de D u r h a m , l'ennemi irréconci-\nliable de cette maison d'York, dont vous êtes le dernier espoir, a fait interve-\nnir le légat du p a p e qui suspendit les foudres de l'église sur la tête d e m o n\nroi. Alors il a cédé non sans pleurer de rage et sans me p r e n d r e à témoin de\nla violence qui lui était faite...\n\n                                              FRANS\n\n  Moi, je me serais plutôt fait excommunier!\n\n                                        WARBECK\n\n  P a u v r e petit roi ! Mais il me reste la duchesse douairière d e B o u r g o g n e .\n\n                                         DALYELL\n\n   E n supposant qu'elle vous soutienne encore, elle aussi aurait les mains\nliées. Sous la pression des m a r c h a n d s d'Anvers u n traité de commerce se\nnégocie entre Maximilien et H e n r i V I I . Il en résulte l'interdiction d e recru-\nter encore des troupes à votre profit dans les P a y s - B a s . Bref, le pape avec\ntoute l'Europe exige la paix et on la conclut à vos d é p e n s . On vous avait\naccueilli comme u n messie, voilà qu'on vous traite en Antéchrist. J e tiens\ntoutes ces nouvelles du roi d'Ecosse qui m'a lui-même dépêché secrètement\nvers vous pour vous mettre en garde contre les embûches d'Oxford et p o u r\nvous demander son p a r d o n . . .\n\n                                         WARBECK\n\n  J e lui dois trop pour lui en vouloir j a m a i s ! . . . (pause) E t que me conseillez-\nvous, Dalyell?\n\n                                         DALYELL\n\n   U n e chance vous reste... N'attendez pas le m a t i n ; prenez les d e v a n t s ,\n"}, {"page_pdf": 428, "texte": "                          L'IMPOSTEUR MAGNANIME                               361\n\n\n  frappez-les de surprise. A la tête de vos fidèles Flamands et de vos paysans\n  de Cornouailles vous vous frayerez un passage à travers leurs lignes.\n\n                                   WARBECK\n\n    Oui... Et je mourrai si je n'y parviens pas... Ah! cette trahison, cet\n opprobre, cette mise en interditme fortifie et me rehausse à mes propres yeux.\n Je compte donc pour quelque chose qu'ils se sont mis, tant de têtes couron-\n nées, à me disputer ma couronne... Vous avez raison, mylord, de vous ral-\n lier à moi !... Vous verrez si je suis de la trempe dont Dieu fait ses pasteurs\n de peuples... Et toi, Frans, tu as entendu?\n\n                                     FRANS\n\n   Oui, sire. A présent il importe que vous soyez roi, malgré eux; pour votre\n femme, pour vous-même, vous vous devez à tous deux de relevez le défi et\n de tenir fièrement tête à cette coalition.\n\n                                   WARBECK\n\n   Inutile donc de donner suite pour le moment à ce que nous avions décidé\n tout à l'heure.\n                                    FRANS\n\n   Ce n'est pas le moment en effet... mais, puisque...\n\n                                  WARBECK\n\n   Je devine ton désir... mylord, (à Dalyell) vous vous proposiez de combat-\ntre à mes côtés. J'attends une aide encore plus, précieuse de votre courtoi-\nsie... Plus que jamais la fortune peut m'être contraire cette nuit... J'avais\nchargé celui-ci (désignant Frans) de conduire la princesse en Ecosse, en atten-\ndans l'issue de la campagne. Votre bras est plus fort que le sien ; puis, vous\nconnaissez mieux le pays et les routes... Aussi, je crois aller au devant de vos\nvœux en vous chargeant de cette mission... Je te confie ce que j'ai de plus\ncher au monde, Dalyell.\n                                  DALYELL\n\n  Je veillerai sur elle, comme vous l'auriez fait vous-même, mylord... Je\nvous en donne ma foi de chevalier.\n\n                                 WARBECK\n\n  Frans, tu regrettais de me laisser seul. Sois heureux, tu ne me quitteras\nplus.\n"}, {"page_pdf": 429, "texte": "362                                 DURENDAL\n\n\n                FRANS (lui prenant la main et la portant à ses lèvres)\n\n  Ah, je vous bénis, monseigneur.\n\n                                     WARBECK\n\n   Dalyell, s'il m'arrivait malheur, si je succombais avant d'avoir pu ceindre\ndu diadème le front de ma femme, tu lui diras, n'est-ce pas que j'avais bien\nmérité de son amour, que j'étais digne d'elle et que je suis mort en pronon-\nçant son nom. En expirant la conviction me sera douce aussi, d'avoir obtenu\nl'estime de lord Dalyell !... Frans, nous partirons avant le réveil de la prin-\ncesse... car elle ne consentirait jamais à cette séparation. Cependant, la\nrevoir un instant... (il se rapproche de la tenture et la soulève ; puis il murmure comme\nune prière :) Catherine, mon aimée... Dieu vient d'ajourner l'heure de ma\nconfession... En ce moment, il ne faut pas que ta foi en ton époux risque\nd'être troublée. Tu ne dois pas avoir épousé un prince de contrebande.\n Désormais il ne m'est plus permis d'abdiquer avant d'avoir été couronné roi,\n et alors je n'abdiquerais que par ton ordre, déposé, et renié par toi, ma\n Catherine!... Adieu!... (Il s'éloigne avec effort) Adieu Dalyell!... Viens, mon\n Frans!...\n                                       (RIDEAU)\n\n\n   (A continuer.)                                               GEORGES EEKHOUD.\n"}, {"page_pdf": 430, "texte": "                 Le Berger des Nues\n\n                                                          A JEANNE.\n\n\n                TE souviens-tu? la mer chantait; tu appuyais ta\n                   tête lasse sur mon épaule et tes mains restaient\n                   inactives, toutes blanches sur ta robe sombre.\n                   Tes yeux suivaient les nuages poussés vers le\n                   couchant .. Alors, moi, je t'ai dit ce conte.\n                     Tout là-haut, tout là-bas, mignonne, il est un\n                   berger de rêve aux longs cheveux tombants.\n                     Il va; et sous ses pas tranquilles se lève un\n poudroiement ténu de lumière qui s'éparpille au doux vent\n du ciel.\n    Il va; devant lui chemine son grand troupeau blanc qu'en la\n bergerie il ramène.\n    Et, d'abord, ce sont des pouliches au poitrail de neige, aux\n crinières de frimas; elles galopent, se dépassent, se poussent et\nruent de leurs sabots vierges; puis, prenant un instant une\nallure plus calme, elles laissent la brise éparpiller en fumée\n leurs crinières longues et leurs queues souples. Mais elles repar-\ntent soudain en brusque cavalcade; plus petites, elles devien-\nnent et finissent par se perdre au loin.\n   Puis avancent majestueusement des bœufs immaculés et pai-\nsibles. Il n'est besoin que le berger blond les aiguillonne, ni\nque les chiens les mordent aux jarrets. Ils marchent lourdement\net sûrement vers une étable de clarté; l'or ruisselle sur leurs\ncroupes luisantes et se brise en un radieux faisceau à l'extrémité\nde leurs cornes d'argent.\n   Ils marchent doucement, sans jamais s'arrêter; leur piétine-\nment régulier produit un murmure léger pareil à une musique\nfamilière et la queue qu'ils balancent paraît en indiquer la\nmesure lente.\n"}, {"page_pdf": 431, "texte": "364                         DURENDAL\n\n\n  Enfin, voici pressés, inquiets et roses les petits moutons du\nParadis.\n                              i\n\n   Vite, vite, ils trottinent, se serrent et forment une masse\nondoyante comme la mer.\n   Une tête se relève, un attardé rejoint le troupeau et ils con-\ntinuent à suivre les bœufs blancs et les folles cavales de leur\npas menu, laissant derrière eux un voile de poussière qui tour-\nbillonne et s'évanouit.\n   Vite, vite, vois-tu, mignonne, il faut se hâter : voilà que le pré\nd'azur devient tendrement pâle et que la lumière décroît peu à\npeu. Rentrez! la nuit monte de terre avec les rumeurs du soir\net étend les ailes de son manteau d'ombre. Les oiseaux se sont\ntus et les enfants disent « bonsoir » en distribuant de frais\nbaisers...\n    Poussés par le Berger, les petits moutons ont rejoint les\nbœufs; ils se groupent près des pouliches fatiguées, craintives,\nà présent; et, tout nimbés des reflets très tendres du jour\nmourant, ils entrent dans la bergerie lointaine, là-bas, où la\npaille des crèches semble être un réseau brisé de rayons.\n    Le Berger reste au seuil ; jusqu'aux plus petites des brebis\nroses, tout est parqué. Il se retourne lentement et regarde la\n nuit venir de ses yeux clairs...\n    Dors tranquille, mignonne, avant de disparaître à son tour\n vers quelqu'étrange et timide aurore le Berger de rêve, le pas-\n teur de nuage a béni la terre qui repose.\n    Et le ciel reste désert, très pur, lumineux encore, tandis que\n la première étoile essaye d'y fleurir.\n                                                            MAD.\n"}, {"page_pdf": 432, "texte": "                                                                                 (1)\n     Représentation de Monna Vanna\n                    de Maurice MAETERLINCK\n\n                      au Théâtre de la Monnaie\n\n\n\n                  MONSIEUR Maurice   Maeterlinck nous a longtemps donné un\n                    théâtre de rêve et de mystère, où l'action hésitante se\n                    déroulait pour aboutir à la mort attendue, dans l'ombre\n                    des châteaux du destin. Les personnages y étaient de\n                    pauvres petits êtres passifs, courbés par la fatalité, n'es-\n                    sayant pas un geste de révolte contre les puissances incon-\n                    nues que rien ne pouvait fléchir. Son chef-d'œuvre, dans\n                    ce genre très particulier, fut Pelléas et Mélisande, drame\n                    rapide et concentré en quelques scènes capitales, où l'on\nvoit le sort mauvais réunir deux êtres pour qu'ils s'aiment, souffrent et\nmeurent.\n   Depuis quelques années, l'auteur n'avait plus publié d'oeuvre théâtrale\nimportante. On le disait consacré exclusivement à ces essais de philosophie,\noù il excelle. Et voici qu'il fait représenter un drame d'espèce nouvelle,\ndégagé du destin, orienté vers la vie ardente et chantante; prouvant merveil-\nleusement que le propre des grands écrivains est de se transformer sans cesse,\nd'acquérir des qualités nouvelles, sans pour cela perdre le résultat des anciens\nefforts, d'évoluer comme l'existence.\n\n                                        * *\n\n   Prinzivalle, condottière à la solde de Florence, tient Pise étroitement blo-\nquée. Son artillerie a ouvert dans les remparts une large brèche praticable,\ndes sorties sanglantes et infructueuses ont décimé les défenseurs de la place,\nles vivres manquent et depuis quelques jours déjà l'affreuse famine torture les\nhabitants. Guido Colonna, le vaillant capitaine de la ville, désespère du salut.\nIl a essayé de fléchir le vainqueur; les ambassadeurs envoyés au camp fio-\n\n\n  (1) Le drame de Monna Vanna, de Maurice Maeterlinck, vient d'être édité par la mai-\nson Fasquelle de Paris.\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": "366                               DURENDAL\n\n\nrentin pour traiter de la reddition ne sont pas revenus. Son père, le vieux\nMarco Colonna, tendre philosophe platonicien, était parmi eux. Guido pres-\nsent que Florence n'accordera aucune condition, qu'elle veut détruire jus-\nqu'au nom de Pise, sa rivale; il attend avec courage l'assaut suprême, sans\ncomprendre pourquoi Prinzivalle tarde à lancer contre les remparts effondrés,\nque la garnison ne suffit plus à occuper, ses bandes victorieuses.\n   Contre toute attente, Marco Colonna revient. Il apporte le salut de la ville.\nPrinzivalle n'est pas un barbare, c'est un humaniste, un lettré. Marsile Ficin\nest dans son camp. Marco l'a aidé à déterrer, sur les bords de l'Arno, un admi-\nrable torse de déesse. Il parle, il s'exalte, on dirait qu'il a oublié la guerre.\nGuido doit1uini rappeler que trentemille personnes meurent de faim et qu'il s'agit\nd'autres choses que de livres, de marbres et de médailles. C'est vrai. Marco\nse souvient : les hommes font la guerre, tandis que le printemps nouveau\ninvite à la joie d'aimer. Mais qu'on se rassure; il apporte le salut de la ville,\nà une condition...\n   Une condition ! Qu'il la dise donc! Pourquoi tarder ? Mais le vieillard tem-\nporise, il exhorte son fils au courage, au sacrifice. Cette condition accablera\nde douleur les deux êtres qu'il aime le plus au monde. Que Guido réfléchisse\navant de répondre, qu'il ne prononce pas une parole inconsidérée, qu'il songe\nque trente mille vies dépendent de lui, trente mille pauvres vies humaines\nqui souffrent...\n   Une condition! Laquelle? Le vieillard l'avoue avec des circonlocutions,\ndes hésitations, en tremblant. Prinzivalle veut simplement que Giovanna, la\njeune femme de Guido, vienne, nue sous son manteau, passer une nuit sous\nsa tente. Telle est la rançon qu'il exige de la ville. A ce prix, seulement, il la\nravitaillera, il la sauvera.\n   C'en est trop. Guido s'irrite et se révolte. Livrer sa Giovanna, sa Monna\nVanna si pure et tant aimée, au caprice d'un soudard! Comment son père\na-t-il pu accepter de porter de telles conditions? Jamais il ne consentira. Plu-\ntôt l'atroce famine, l'assaut final, l'incendie, le pillage, le massacre : tout,\nplutôt que cette infamie. Il n'en parlera pas même à Giovanna ; il croirait la\nternir.\n   Trop tard ; Marco a déjà annoncé les conditions de Prinzivalle à Giovanna,\nil en a informé la seigneurie de Pise, et le conseil a résolu de mettre le sort\nde la ville entre les mains de la jeune femme. Elle, seule, décidera si son\nhonneur doit l'emporter sur le salut public.\n   Guido, un instant exaspéré, indigné contre son père, qui a osé proposer ce\ntrafic, se rassure. Giovanna l'aime. Elle refusera; il en est sûr.\n   Et la voilà qui entre portant sur son front la marque d'une résolution\ninflexible qui la fait chanceler. Elle n'a pas refusé. Elle s'offre en holocauste\npour la ville, elle veut sauver les vies qui dépendent d'elle. Elle ira au camp\nde Prinzivalle. Alors Guido, qui ne veut plus l'entendre, la repousse\net la renie. Qu'elle s'en aille, qu'elle s'offre au vainqueur !\n   Au début du second acte, Prinzivalle attend la réponse des Pisans. Il est\ncalme, comme un homme qui va se perdre peut-être par sa seule volonté.\nFlorence lui a ordonné de livrer l'assaut cette nuit. Il n'obéira pas ; cette nuit\n"}, {"page_pdf": 434, "texte": "                    REPRÉSENTATION DE MONNA VANNA                              367\n\n\n  lui appartient; il engage avec tranquillité son enjeu suprême. Il sait que la\n  République florentine condamne ses généraux après qu'ils l'ont servie par\n  leurs victoires, de peur qu'ils ne la dominent un jour, portés au principat par\n l'enthousiasme populaire. Qu'importe donc que son destin soit hâté ou non\n  de quelques heures! Il attend, et dans l'ombre qui couvre le camp un\n immense convoi de vivres et de munitions attend aussi, prêt à se diriger sur\n  Pise, si la femme de Guido Colonna, remplissant la condition prescrite, vient\n se livrer cette nuit à l'aventurier.\n     La draperie de la tente s'écarte et se referme. Monna Vanna est là, pâle et\n fière, drapée dans un ample manteau, sous lequel on pressent la beauté de la\n proie, devant le vainqueur. Et Prinzivalle se jette à ses pieds.\n    Oui, l'orgueilleux condottière s'agenouille et s'humilie. Il l'aime. Voilà des\n années qu'il désire, qu'il espère, qu'il attend ce bienheureux moment de la\n revoir. Tout enfant, il l'a connue, puis perdue. Il l'aimait. Désespéré, il a\n jeté son épée au service de divers capitaines ; il est devenu chef de bandes à\n son tour, et Florence l'a envoyé assiéger Pise, et il a posé ses conditions à la\n ville aux abois, et sa Giovanna est venue à lui. Il l'aime.\n    Alors, Monna Vanna se souvient. Sans doute, elle ne l'aime pas, mais il lui\n rappelle le passé, l'enfance heureuse et naïve, les premiers émois du cœur.\n En phrases musicales, — ah! comme les mots ont parfois le don de chanter!\n — ils se racontent leur belle jeunesse jamais oubliée. Puis, Prinzivalle expose\n sa vie de luttes et de souffrance, sa force soutenue malgré tout par un indomp-\n table espoir. Il est perdu, il se sait dénoncé, jugé, condamné déjà par Flo-\n rence. Son camp peut d'un instant à l'autre se soulever contre lui. Mais\n qu'importe! il l'a revue. Et elle retournera libre et pure à Pise sauvée par\n elle, puisqu'il l'aime!\n    Non. Giovanna ne veut pas qu'il périsse; elle l'emmènera à Pise, qui\n accueillera son sauveur. Et tandis q u e , dans le lointain de la nuit, le campa-\n nile, les églises, les tours et les remparts de la ville rachetée, s'illuminent de\nfleurs éblouissantes, célébrant la délivrance, Giovanna et Prinzivalle quittent\nle camp florentin.\n    Le drame va s'achever. Au son des cloches et des acclamations, par les rues\njonchées de fleurs, sous la chute odorante des lys et des roses qui la fêtent,\nMonna Vanna, la rédemptrice, rentre dans Pise. Tout est heureux et se réjouit\nde sa joie. Seul Guido, victime qui n'a pas même la satisfaction amère du\nsacrifice, puisqu'elle n'y a pas consenti, attend, livré aux transes de l'anxiété,\nau frisson de la fureur. Que fera-t-il? Sa femme a sauvé la ville, mais il reste\ncependant le maître, et un maître irrité. Le vieux Marco le supplie de chasser\nsa colère, de pardonner, d'oublier, de ne pas briser à jamais le bonheur qui\nne tient qu'à un peu de confiance et à un peu d'amour, par des liens si forts\nquand on les respecte, si faible pour qui veut les rompre. Il ne veut pas\nl'écouter.\n    Mais voici Vanna elle-même, suivie de la foule ; elle court à Guido, qui la\nrepousse; elle défaille de joie en lui racontant son bonheur inespéré. Elle dit\nla chose invraisemblable et pourtant vraie, la magnanimité du vainqueur\nqui l'aime, son honneur sauvegardé. Guido ne veut pas la croire. Il montre\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": "368                               DURENDAL\n\n\nsa vanité d'homme qui ne croit qu'au mal. Un instant, il s'imagine que Vanna\na ramené Prinzivalle par ruse pour se venger. Si cela était, pour ce stratagème\nhabile et ce désir de vengeance, il oublierait la faute. Mais Giovanna le\ndétrompe, elle revient pure; Prinzivalle l'a respectée et elle l'a sauvé : voilà\nla vérité.\n   Guido nie; il refuse sa foi à Monna Vanna, et ainsi il se perd et tue\nl'amour que sa femme a pour lui. Car Giovanna compare l'aventurier qui,\ndepuis toujours, l'adore et s'est fié à elle, à cet homme haineux dont la con-\nfiance se retire devant un simple soupçon, au mépris de toute une vie d'hon-\nneur et de tendresse. Elle ne veut pas que Prinzivalle périsse. Et alors, alors\nseulement, elle ment : oui, Prinzivalle l'a possédée; oui, elle veut se venger de\nlui, elle veut le torturer à son aise, jouir seule de son supplice. Il faut qu'on\nl'enchaîne, qu'on l'enferme et qu'on lui donne la clef du cachot; la clef de ce\ncachot qu'elle ouvrira bientôt vers la liberté, vers l'amour, par qui nul être,\naimé n'est dispensé d'aimer à son tour.\n\n                                      * *\n\n   Je n'ai donné là qu'une bien faible esquisse d'un drame admirable de force\net de vie. Maeterlinck a victorieusement prouvé qu'un grand artiste peut\nchanger sa manière et rester aussi grand. A présent qu'il a dirigé son art vers\nl'existence âpre et tourmentée, il continuera de nous donner de tels drames.\nPlus scéniques, d'émotion plus directe que les délicates œuvres de rêve dont\nje parlais au début de cet article, ils exciteront l'enthousiasme des foules, ils\ntriompheront, comme Monna Vanna, saluée d'acclamations et d'applaudisse-\nments, triompha l'autre soir. Et ils seront toujours écrits dans ce style inap-\npréciable, doué des ailes de la musique et de l'inflexion harmonieuse des\nformes belles; ce style qui porte les pensées comme des fruits miraculeux et\ndont on peut dire avec justesse qu'il renferme l'âme des plus beaux vers ; onde\nlimpide reflétant, sous une lumière égale, les idées et les choses, avec les jeux\nmultiples de la vie.\n\n   Il me reste à parler de l'interprétation. Un mot suffirait : elle fut digne de\nl'œuvre. M. Froment donna un relief suffisant aux tourments de Guido\nColonna. M. Darmont fut un Prinzivalle élégant et jeune, détaché, eût-on dit,\nd'une fresque du Quattro cento. Les beaux discours du platonicien Marco\nColonna furent dits avec un calme ému par M. Lugné Poë, directeur de l'Œu-\nvre, à qui revient aussi l'honneur d'avoir organisé le spectacle. Mais le grand\nsuccès fut pour Mme Georgette Leblanc, qui fit passer sa vie et son âme de\nnoble artiste dans celles de Monna Vanna. Elle fut, vraiment, pleinement,\nl'héroïne aimante de la pièce. La beauté du langage, le rythme du geste, la\ngrâce formelle de l'attitude, un jeu ni trop emporté ni trop hiératique, elle\neut tout cela et davantage. Et ceux qui eurent le plaisir de l'entendre parler de\nson Art, en termes si élevés, à la Libre Esthétique, songeaient à la pure joie\nqu'elle devait ressentir à interpréter ainsi, bellement, une œuvre belle.\n                                                     CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 436, "texte": "                     L'Ombre et le Vent\"\n\n                 Voici, sous ce titre d'éphémère, où l'on sent passer\n                    comme du silence et de la fraîcheur, un petit\n                    livre de prose; le petit livre d'un poète qui, à\n                    l'exemple de beaucoup de poètes d'aujourd'hui,\n                    n'écrit pas en vers et dont je ne sais comment\n                    dénommer l'œuvre, car elle n'est ni de contes,\n                   ni de nouvelles, ni dé poèmes en prose, et, s'il\n                   existait quelque réelle nécessité de classification\n  littéraire, elle pourrait presque indifféremment être rattachée\n  à l'un quelconque de ces genres. Mais, cette difficulté n'est que\n  superficielle et, si l'on va au fond, on aperçoit que l'art qui se\n  déploie en ces pages est tout spontané, sans règle que person-\n nelle, sans élégance que naturelle et innée; qu'il échappe aux\n instruments ordinaires de l'analyse critique et est fait tout\n entier de sensibilité et d'émotion : M me Blanche Rousseau est un\n poète élégiaque aux inspirations trop changeantes pour se plier\n à la discipline et à la métrique, subir la contrainte de la\n strophe, porter l'entrave de la césure et le joug de la rime...\n    Et, cependant, après avoir tourné le dernier feuillet de l'ou-\nvrage, regardé passer devant moi ses mille tableaux lourds\nd'ombre ou étincelants de clarté, semblables aux phases alter-\nnatives d'espoir et de tristesse d'une rêverie vagabonde, je reste\nindécis, cherchant à rassembler et à me définir mes impres-\nsions...\n\n   Il arrive qu'au sortir d'un bois l'on se trouve, tout àcoup, devant\nl'émouvante majesté tendre d'un beau paysage immobile; de la\nperspective inattendue de quelque vallée heureuse, sous le soir\n\n (1) L'Ombre et le Vent, par BLANCHE ROUSSEAU. Un vol. in-12. Paris, Fischbacher.\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": "370                          DURENDAL\n\n\n qui se fond, plein de buées éparses et de mourantes lueurs... La\n nuit enveloppe peu à peu le printemps de la terre attiédie, et\n qui fume; une brise intermittente et soudaine agite doucement\n les cimes des peupliers, derrière le mouvant rideau desquels\ns'aperçoivent les toits rouges et les murailles crépies des mai-\nsons dispersées d'un village... On n'entend que les cahots régu-\nliers d'un chariot attardé sur une chaussée lointaine; les abois\nd'un chien dans la cour d'une ferme... Et, en même temps que\nla vie, la pensée se replie sur elle-même — et les routes obscur-\ncies du retour sont pleines de rêves et de souvenirs...\n   A parcourir les pages de ce livre, tandis que nous écoutons\nl'écrivain se redire à lui-même ses souvenirs, en paroles entre-\ncoupées de pauses songeuses ; ressusciter, en quelques mots\nsavoureux et délicats, le coloris d'un fruit, la teinte et le par-\nfum d'une fleur, l'apparence allègre ou désolée d'un site ; faire\nsurgir sous sa plume le contour déchiqueté d'une corolle, la\ngrâce frêle d'une plante ou lui faire dépeindre, d'un trait ample\net simple, la quiétude d'un hameau réfugié dans le creux d'un\nvallon ou la joie nombreuse du soleil sur les moissons, il semble\nque toute cette beauté à la fois littérale et significative; la con-\ntagion de douceur et de mélancolie de ces incantations du passé,\nnous aient assujettis aux suggestions du poète et que, en le sui-\nvant dans les chemins évanouis de ses jours, nous ayons vu se\ndessiner, ainsi que le reflet de ses visions rayonnantes, les pâles\nfantômes de notre propre existence oubliée...\n   Le poète nous a parlé comme le paysage; et, en quittant\nl'œuvre de l'un, la contemplation de l'autre, nous nous en reve-\nnons, taciturnes, mais fortifiés et radoucis. Nous nous sommes,\ngrâce à eux, redécouverts nous-mêmes, anciens et nouveaux,\nlas et, cependant, meilleurs, plus légers sous le fardeau de\nl'expérience, transfigurés par on ne sait quelle mansuétude\npuisée dans l'immortelle jeunesse de la nature et de l'art —\ncapables, enfin, d'absoudre, et les autres, et nous-mêmes...\n\n                               * *\n\n  Mme Blanche Rousseau a débuté, il y a quelques années, par\nun recueil de contes : Nany à la fenêtre, dont la publication avait\nconquis et rendus attentifs tous les esprits accessibles à la grâce\nsupérieure de la simplicité. Tels de ces contes, celui qui donne\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "                          L'OMBRE ET LE VENT                       371\n\n   son titre au volume, et l'Eveilleur, par exemple, où l'auteur a su,\n   avec un tact rare et singulier, allier l'observation directe et ani-\n   mée de la vie aux irréalités du rêve; faire apparaître le charme\n  minutieux et quotidien des jours dans les perspectives de la\n  légende, comptent, certainement, parmi les œuvres de prose les\n  plus accomplies de notre jeune littérature.\n     Lamanière de l'écrivainn'a pas changé; ils'est développédans\n  le sens même de sa tendance originelle. Ses qualités d'évocation\n préciseetnuancée; cette facultéqui étaiten lui de figurer les choses\n dans l'aspect simultané de leur substance visible et de leur\n irradiation intime sont venues à une presque parfaite maturité ;\n par une progression continue, son art a, si l'on peut dire, atteint\n l'équilibre de sa propre nature, en éliminant ce que certaines\n influences avaient pu y mélanger d'étranger et d'inassimilable.\n\n      « Je me souviens... Je me souviens... » C'est la parole qui\n   donne leur unité à ces pages, qui en rattache les épisodes d'un\n   lien continu, souple et solide; qui relie les enfances exquises\n   de Mère aux réflexions sérieuses et aux retours méditatifs du\n   Village:les jours dont on se souvient à ceux où l'on se souvient...\n      Notre pensée s'abstrait du présent, de l'agitation environ-\n  nante de la vie, pour aller se retrouver nostalgiquement dans\n  le passé : une image passe, puis une autre, appelée par la pre-\n  mière, et une autre encore; et bientôt elles surgissent de toutes\n  parts, montent de tous les points de l'horizon du souvenir,\n  diffuses et voilées comme les nuées qui, à l'aube, précèdent le\n  soleil; sombres et empourprées, ou violettes au milieu de l'azur\n  verdissant, comme celles qui le saluent au bord incandescent\n de la nuit.\n     Tout art est image; toute image, souvenir; pour certains,\n celui-ci est comme une blessure qui se rouvre et saigne; pour\n d'autres, comme pour M me Blanche Rousseau, c'est la rosée\n lente et tiède qui ranime et lustre les choses, leur restitue la\nfascination de leur virtualité primitive, pleine de splendeur et\nde sève.\n    Et c'est le don précieux et pur de l'inspiration, chez l'auteur\nde l'Ombre et le Vent, qu'elle emprunte instinctivement les formes\net l'attrait de la vie et que l'élégie qui en constitue la trame\naille se confondant avec la profusion éblouissante des 'appa-\nrences et des séductions naturelles dont elle se pare.\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": " 372                              DURENDAL\n\n\n    Car, l'imagination de la mémoire, ici, n'est point partielle,\n fragmentaire, atténuée, mais totale ; l'image ne suit pas l'idée :\n elles sont jumelles et inséparables. Sous l'excitation de quelque\n rappel fortuit, une heure, une minute du passé revit tout entière\n devant les yeux du poète, dans tous ses détails sensibles :\n l'odeur d'automne qui s'évaporait dans l'air; les palmes balan-\n cées des arbres; l'épanouissement des fleurs luisantes ou mouil-\n lées, et la couleur du ciel et les dégradations de l'ombre...\n Chacun des éléments infinis du tableau appelle tous les autres\n et, lorsqu'ils se sont recomposés autour de la figure centrale qui\n communique à cette heure sa signification douce ou poignante\n de joie, d'apaisement ou de larmes, l'âme y pose comme un\n rayon de frémissante et fluide lumière...\n    Les êtres et les choses ne se séparent ni ne s'isolent dans ces\nvisions d'enfance, d'adolescence et de maturité. Tout est signe,\n éphéméride, pour le souvenir : un carrefour du chemin ; l'aspect\nreconnu d'un sentier ombragé; les ornements familiers d'une\nfenêtre; une souriante façade tapissée de glycine, de clématite\n ou de lierre.\n    Le poète marche, dirait-on, dans les traces de ses propres\npas et, en marchant, il en fait réapparaître, à mesure, les\nempreintes effacées. Tous les mots évoquent; chacun d'eux\najoute à la vision, la complète, la précise, la fait plus lucide et\nplus colorée... Et, vraiment, l'on croirait assister au travail du\npeintre qui, trait à trait, tire des limbes l'esquisse rapidement\ndélimitée sur sa toile et dont chaque coup de pinceau anime\ndavantage, auréole de plus d'atmosphère et de clartés plus\nexpressives et plus chaudes la belle physionomie de pensive\ntendresse et de charme endolori de Mère :\n   Sous le frêne pleureur du petit jardin, l'ombre sentait le réséda. C'était là\nque travaillait Mère, les longs après-midi d'été, les après-midi de chaleur\ntorride où le silence est suspendu dans les roucoulements de pigeons, comme\n dans un hamac.\n   Elle brodait, je me souviens, des rosaces de soie blanche au bord d'une\nnappe de communion. Je la revois avec son cou pliant, sa tempe adamantine,\nsa coiffure...\n   Une épaisse natte de cheveux se posait en couronne sur ses bandeaux\nplats; son cou nu palpitait; une ombre douce et tiède s'amassait au creux de\nses yeux. Et le soleil, en traversant les feuilles, trempait ses ongles miroi-\ntants.\n   Parfois, elle me disait des fables. Parfois, elle chantait. On voyait passer\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": "                              L'OMBRE ET LE VENT                                373\n\n  dans les fables, des prés, des moutons, des houlettes. Sa voix était singulière-\n  ment timide; elle évoquait un mince jet d'eau, un murmure fragile, au fond\n  d'un parc abandonné, plein de statues brisées et de lilas flétris.\n    J'aimais de l'écouter en appuyant mon front contre la robe de Mère...\n     L'étoffe de cette robe était douce et fraîche comme la mousse des forêts. Je\n comparais Mère à la mousse, à la fraîcheur des bois, aux fraises-ananas de\n l'enclos, pâles et odorantes, à l'ombre du sorbier qui étalait, sur le gazon, les\n détails de sa forme exquise...\n    Parfois, le ciel était plein d'hirondelles et, d'autres fois, plein de colombes :\n elles volaient autour de l'église en décrivant des cercles dans l'axe du\n clocher...\n    A quatre heures, on entendait Lia moudre le café dans la cuisine ; puis\n son tablier blanc apparaissait au seuil.\n    Et le vent remuait dans l'air l'odeur du buis et des sapins...\n\n\n     O tristesses de ma douce Mère! Elle n'en faisait la confidence qu'aux\n  Vierges des campagnes.\n    Je me souviens de nos promenades, des petites chapelles blanches dissé-\n minées entre les champs, où l'on voyait, derrière la grille, une petite Notre-\n Dame sous des voiles fanés.\n    Les unes avaient des robes blanches et d'autres de brocart; d'autres encore\n de-simples mantes en coton paysan, parsemées de fleurettes. Elles se tenaient\n toutes roides, avec un cierge dans la main gauche et, sur le poing tendu,\n l'Enfant Jésus comme un faucon.\n    — Reste là, disait Mère, je reviendrai bientôt.\n    Elle m'installait non loin d'elle, dans une herbe remplie de pâquerettes et\n de scarabées. Et puis, je la voyais tomber sur le seuil de l'asile, tomber avec\nses deux mains jointes et son visage contre la grille.\n    Elle restait ainsi longtemps, si longtemps que je m'endormais ; je m'assou-\npissais à demi et les choses m'apparaissaient dans le lointain d'un rêve... les\npavés couverts de poussière, les blés jaunes, les maisons bleues, de mousse-\nline et d'encens, au fond de l'horizon, Mère immobile au seuil de la chapelle\ncomme une statue renversée.\n    Le soleil faisait miroiter la paille de son chapeau et, se répandant tout le\nlong de son corps, stagnait dans les plis de sa robe comme une chaude liqueur\ndorée.\n   Et je songeais, confusément :\n   — Est-ce que je l'oublierai? ou, quand je serai très vieille, me souvien-\ndrai je de tout ceci ?... Me souviendrai-je d'avoir vu Mère au seuil de la cha-\npelle?... Mère tout en or sous le grand ciel d'azur...\n\n   J'ai détaché deux pétales de cette fleur; deux fleurs de ce\nbouquet; mais cette fleur, ce bouquet, il faut se donner la fête\nd'en admirer l'éclat entier, d'en respirer tout l'arome fort et\ndélicat. L'Ombre et le Vent est de ces œuvres que l'on emporte\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": "374                         DURENDAL\n\n\npour les lire dans le loisir d'une promenade solitaire, au milieu\nde la pure fraîcheur matinale des champs ou des bois, tandis que\nl'esprit et le cœur, reposés par la nuit et le silence, libres encore\nde la fièvre et des poussières de la vie quotidienne, sont capables\nde percevoir, dans toute son intensité, la senteur puissante et\nsubtile des roses « tombées des branches, tombées du ciel,\ntombées des âmes », dont ces pages sont tout embaumées. Et\nc'est une joie grande et chère, alors, de connaître que les\nexcès de la pensée et des lettres n'ont blasé ni émoussé en vous\nla sensibilité de la beauté vraie et vivace ; de contempler s'éle-\nver lentement, devant soi, hésiter, tournoyer et s'évanouir, une\nà une, ces bulles irisées de rêve et de souvenir ; de goûter, dans\nsa plénitude, l'extraordinaire saveur de vie de ces images, d'en\nsentir mûrir et fleurir en soi les mots frissonnants, tout chargés\n d'âme, d'émotion et de lumière...\n\n                                               ARNOLD     GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "EGLISE   DE   SAINT-MARTIN   A HAL\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": ""}, {"page_pdf": 444, "texte": "          Chronique artistique du Mois\n\n    NOS i l l u s t r a t i o n s . — Nous donnons dans ce fascicule la reproduc-\ntion d'un vitrail exécuté par M. JOSEPH CASIER, de Gand, pour l'église\nde Notre-Dame de Hal. Ce vitrail représente les principales scènes de la Vie\nde saint Martin à qui la dite église est dédiée. Il a été offert à cette église par\nle Cercle Saint-Martin à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa\nfondation. L'artiste a représenté dans son vitrail les faits suivants de la vie du\nsaint : Saint Martin partageant son manteau avec un mendiant; la conver-\nsion de la mère de saint Martin ; son sacre par saint Hilaire et la guérison\nmiraculeuse du lépreux embrassé héroïquement par le saint. Dans le tympan\ndes anges portent une invocation au saint et sa devise : Non recuso laborem.\n   Ce vitrail est admirablement reproduit ici par notre éditeur, M. CHARLES\nBULENS, à qui nous sommes heureux de rendre hommage pour l'art avec\nlequel il exécute toutes nos illustrations. Nous recevons sans cesse des félici-\ntations à ce sujet de nos abonnés et des artistes dont les œuvres sont repro-\nduites. Tout l'honneur en revient à notre dévoué et intelligent éditeur.\n\n   Les œuvres acquises par l'Etat, à la récente vente\nH u y b r e c h t S , à Anvers, sont exposées, depuis quelque temps, dans\nune des salles du Musée ancien. Elles sont nombreuses et marquantes, et\nconstitueront un accroissement sensible de richesses pour nos collections que\nl'initiative vigilante de la direction des Beaux-Arts et de la Commission des\nmusées s'est attachée à développer, en ces dernières années. Il suffit de rap-\npeler, notamment, l'achat du beau tryptique d'Oultremont et celui, à Gênes,\nde l'admirable Pietâ, groupe divin dans un crépuscule de pourpre doulou-\nreuse et d'ardent et sombre azur, de Roger Van der Weyde.\n   Le Gouvernement a acquis, à Anvers, une dizaine de tableaux (nous indi-\nquons les prix pour les curieux) : le Massacre des Innocents (1,025 francs),\nattribué à Antoine Sallaert, peintre bruxellois du XVIIe siècle (intérêt histo-\nrique); deux esquisses de Leys : l'une, la Furie espagnole(5,000francs), dans\nla première manière, romantique, du maître; l'autre, deux Personnages se ren-\ndant à l'église (2,000 francs), d'une belle gravilé de couleur et de dessin; du\nmême artiste, Marguerite de Parme remettant au magistrat d'Anvers les clefs de la ville\n(23,000 francs), qui appartient à l'ensemble décoratif exécuté à l'hôtel de ville\nd'Anvers : le musée de Bruxelles en possède déjà un panneau et certaines\néventualité* lui font espérer de pouvoir, dans l'avenir, reconstituer l'œuvre\nentière dans ses éléments originaux, car ces panneaux ont, vraisemblablement,\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "376                                DURENDAL                                  \\\n\nservi de préparation à la peinture des fresques d'Anvers. De De Braekeleer,\nune petite Étude de paysage — bords de l'Escaut—(280 francs), sujet rarement\ntraité par l'auteur, et l'École (16,500 francs); d'Alfred Stevens, Tous les bon-\nheurs (25,500 francs) : nous avons parlé de ces deux derniers tableaux, qui ont\nété exposés par les frères Leroy,lors de l'inauguration de leurnouvelle galerie.\nDe [an Van Beers, qui n'était pas représenté au musée, un portrait curieux\nde la bonne manière du peintre : Sarah Bernhardt (3,100 francs); puis une\npelite Marine, de Corot (1,550 francs), qui est comme une goutte de lumière\nliquide et transparente ; une Bénédiction des naufragés (2,400 francs), pathétique\n et colorée, d'Isabey, et une Étude de canards, de Verlat (480 francs).\n     Cette énumération ne comprend pas les deux acquisitions principales du\n Gouvernement : la Vierge avec l'enfant adoré par les anges (34,000 francs), une\n œuvre délicieuse de finesse, d'un coloris à la fois profond et brillant de minia-\n ture, dans laquelle M. Camille Benoît, de la Gazette des Beaux-Arts, reconnaît,\n avec vraisemblance, la main de l'auteur d'un tryptique conservé à Moulins.\n Le catalogue de la vente attribue l'œuvre au peintre français Fouquet, mais\n il suffit de se rappeler la manière forte, pesante et minutieuse de celui-ci, son\n Portrait du Louvre et sa Vierge d'Anvers, qui font songer à de la prose solide\n et carrée, pour rejeter cette conjecture.\n     Enfin, le Dénombrement, de Pierre Breughel le Vieux, original du tableau\n  dont le musée possédait déjà une copie de la main du fils de l'artiste, Pierre\n  Breughel d'Enfer. Le contraste entre les deux exemplaires de l'œuvre est\n instructif, et montre à quelle distance la reproduction la plus attentive et la\n  plus intelligente reste de l'ouvrage authentique. C'est la même œuvre et, vue\n  isolément, la copie fait bonne et honorable figure; comparée, elle s'effondre :\n  l'exécution, forcément mécanique et stérile, besogne de patience qui exclut la\n  fougue et l'enthousiasme, a émoussé tous les traits primitifs ; tout ce que\n  l'inspiration fait jaillir de trouvailles heureuses, d'inventions nerveuses et\n  délicates, de vibrant imprévu, au cours du travail définitif, a disparu, et ce\n  n'est plus qu'une contrefaçon plus ou moins habile, mais toujours infidèle.\n                                                                          A. G.\n\n     A u C e r c l e A r t i s t i q u e . — Les pivoines, les tournesols et les iris de\n Mlle Mathilde Demanet chantent avec grâce le poème des mauves et des\n jaunes. Ses portraits me plaisent moins, sauf, toutefois, un fusain vigoureuse-\n ment traité.\n     M. Jean Mayné nous montre, sur des fonds de tonalités un peu sombres,\n les paisibles travaux du pays du houblon. L'indécision pleine d'inquiétude de\n son Aveugle marchant à tâtons dans la vieille maison vide, est rendue avec\n  sentiment et force un instant l'attention. Quant à M. Laureys, je ne puis\n  trouver à ses tableaux qu'un vague intérêt anecdolique.\n     Je ne porterai pas le même jugement sur les sculptures de M. Marin. Elles\n  dénotent un tempérament d'artiste, habile à modeler dans la glaise le charme\n  des figures féminines, sachant doter à bon escient la finesse, la précision\n  et l'énergie. M. Marin remporta jadis le prix Godecharle. C'est un nom à\n  retenir.\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                      CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                             377\n\n\n    U n e conférence de M. J o s é de Coppin.— Le jeudi1ermai,\n  M. José de Coppin donna, à la Société belge pour l'Amélioration du sort de la femme,\n  une conférence sur l'évolution du roman auXIX°siècle. Après avoir prouvé\n  qu'on se méprendrait étrangement en attribuant les modifications du roman\n  à la seule fantaisie des écrivains, l'orateur a cherché la cause de ces variations\n dans les états d'âme successifs de la société au cours du siècle dernier. A l'aube\n éclatante du romantisme, éblouie d'amour et de liberté, convenait bien le\n roman idéaliste. Celui-ci exprima l'âme de cette génération fière et généreuse\n de 1830, emportée d'enthousiasme pour toutes les nobles causes. Le génie de\n Balzac prévint l'avènement du réalisme et le dota de quelques-uns de ses chefs-\n d'œuvre. Plus tard, la chute des croyances religieuses, le relâchement des\n mœurs, la foi dans le progrès s'affirmèrent dans les romans d'un Zola.\n A présent, on semble se déprendre peu à peu du naturalisme. Les jeunes\n romanciers se préoccupent des questions psychologiques et sociales ; ils\n disent, avec éloquence, le malaise de la société actuelle, le besoin de croire,\n fût-ce même à des utopies. Le roman se fait synthétique et s'élève plus haut\n que jamais.\n                                                                      C H . DE S.\n\n\n      O n z e K u n s t . — M. MAX ROOSES consacre quelques pages émues au\n  dernier grand collectionneur de tableaux de la ville d'Anvers, M. Edmond\n   Huybrechts, et à sa superbe collection d'œuvres de la plupart des écoles\n  anciennes et modernes, qui vient, comme on sait, d'être éparpillée aux\n  quatre coins du monde par une vente publique toute récente. Des reproduc-\n  tions de quelques-uns des plus beaux tableaux que M. Huybrechts possédait,\n  accompagnent le texte de l'article de M. Rooses. Une idéale Vierge avec\n  l'Enfant, de Quentin Massijs, qui est allée à Paris, est reproduite dans ce\n numéro. C'est une consolation pour les Belges, nombreux, qui doivent\n regretter la disparition de notre patrie de ce chef-d'œuvre d'un de nos plus\n beaux peintres. Onze Kunst reproduit également un magnifique portrait de\n Jacques Jordaens. Quel dommage que le délicieux petit musée intime, que\n M. E. Huybrechts avait organisé pour sa joie et pour celle de ses nombreux\n amis, ait disparu à jamais !... Ceux qui aiment l'infinie variété de formes que\n l'Art sait donner au verre, à celte chose fragile et légère, transparente comme\n l'air bleu, liront avec intérêt l'étude consacrée dans ce numéro à la collection\nd'anciennes verreries artistiques du musée Willet-Holthuysen, d'Amsterdam.\nCelte étude, bien écrite et bien documentée, vient à point en un temps où\nl'on cherche à faire embellir par l'art les choses mêmes les plus usuelles de la\nvie. Ce numéro de Onze Kunst est aussi étonnant que les précédents; il sera\nconservé précieusement comme il a été reçu, je n'en doute pas, avec recon-\nnaissance, par tous ceux qui ont la passion de la Beauté. Pour moi, je\nl'ouvrirai encore bien des fois, pour contempler celte Vierge, de Massijs,...\nun rêve !\n                                                                          A. C.\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": "      Le bonheur interdit\n\nEn rêve je revois le pays   merveilleux\nOù son enfance aimante a fleuri sous mes yeux.\nLa coupe du ciel pur pose sur les collines\nSon rebord de cristal léger et transparent\nEt parfois dans l'air bleu passe un nuage errant\n      Au son des cloches    argentines.\n\nL''Angélus tout le jour y tinte dans la tour\nEt s'exhale et jaillit comme un doux chant     d'amour,\nLes chars lourds d'épis d'or cheminent vers les granges,\nL'écho redit au loin le chant des    moissonneurs\nEt l'on voit se mêler au groupe des glaneurs\n       De mystérieux     couples d'anges.\n\nPar les sentiers fleuris d'églantiers et de lys\nAutour du vieux clocher, graves et recueillis,\nA l'ombre de la croix longuement nous errâmes\nEt le soir descendait quand le premier baiser,\nAu son de luths lointains et lents, vint se poser\n       Sur les lèvres de nos deux âmes.\n\nEt notre amour dès lors fut cet enfant très pur\nS'élonnant des ruisseaux, des roses, de l'azur,\nPour qui chaque journée est un joyeux         dimanche\nEt que, de l'aube au soir, on voit, cueillant des fleurs,\nComposer une gerbe aux frivoles couleurs\n       Pour en parer sa robe blanche...\n\nAh! sourit-elle encore au pays      merveilleux?\nEn mes yeux s'éteignit le reflet de ses yeux !\nLes heures de la joie ineffable sont brèves.\nL'Ange qui veille au seuil du jardin     défendu\nM'écarta de sa vie, et le bonheur perdu\n       Ne m'apparait plus qu'en mes rêves !\n\n                                      CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "                       Leopold Courouble\n\n                   J'ÉCRIS là\n                            le nom d'un des plus artistes de nos\n                  auteurs belges, qui en compte pourtant d'admi-\n                  rables. La Belgique peut être fière de ses litté-\n                  rateurs. Toute comparaison faite, toutes propor-\n                  tions gardées et vu la petitesse de notre terri-\n                  toire, il n'y a pas de pays plus riche et plus\n                  fécond en matière d'art que le nôtre. Chaque\n                  année, nous voyons surgir de nouveaux chefs-\n d'œuvre impeccables de forme et à la pensée hautaine et ferme.\n     Parmi tous ces artistes, il en est peu qui soient aussi profondé-\n ment belges, c'est-à-dire qui ait aussi parfaitement compris et\n aussi merveilleusement exprimé dans ses livres ce qu'Edmond\n Picard a si justement appelé l'âme belge, cette âme vaillante,\n saine, vigoureuse, foncièrement artiste sous des apparences\n frustes. Toutes les œuvres de notre ami Courouble sont impré-\n gnées de l'esprit belge dans ce qu'il a de plus curieux, de plus\n primesautier et de plus intéressant.\n    Il a écrit deux œuvres où cette âme belge est plus spéciale-\nment étudiée et plus parfaitement rendue: La famille Kaekebroek\net Pauline Platbrood (1), qui seront complétées prochainement\npar un troisième volume : Les noces d'or de M. et Mme Van Poppel.\nCes œuvres placent définitivement leur auteur au premier rang\nde nos plus remarquables écrivains.\n   On n'a pas suffisamment, peut-être, à mon avis, — à part\nd'honorables exceptions, — rendu hommage au prestigieux\ntalent affirmé par notre confrère dans ses deux romans de\nmœurs bruxelloises. D'aucuns n'y ont vu que des livres amu-\nsants. Certains n'en ont goûté que le côté spirituel et humoris-\n\n (1) Bruxelles, Lacomblez, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": "380                                   DURENDAL\n\n\ntique. D'autres n'y ont admiré que la reproduction parfaite du\njargon bruxellois et la photographie réaliste des faits et gestes\ndu peuple belge. Tous ceux-là n'y-ont rien compris. Ils n'ont\nvu que l'extérieur. Ils se sont arrêté à l'écorce, au lieu de la\nbriser et de savourer le fruit succulent qu'elle renferme.\n    Quand on va au fond des choses, quand on analyse philoso-\n phiquement les livres en question, on s'aperçoit bien vite qu'ils\n ont une bien plus haute envergure. Courouble m'est apparu,\n dans ces livres, non seulement comme un homme spirituel et\n habile, mais encore et surtout comme un puissant romancier\n et un étonnant psychologue. C'est l'âme humaine elle-même\n dans tout ce qu'elle a de plus intime et de plus fondamental,\navec ses sentiments les plus vrais et les plus attachants, avec ses\ngrandes passions, ses virils enthousiasmes, ses élans généreux et\nses plus fortes aspirations que je découvre dans tous ces person-\nnages si simples, si bons, si naïfs, si vraiment humains. J'avoue\navoir lu peu de romans aussi forts et qui m'aient autant captivé\n que Pauline Platbrood. Car c'est un vrai et magnifique roman,\ndans toute l'énergie de l'expression, un roman puissamment\n pensé et superbement raconté. Tout ce qu'il y a de plus tou-\nchant et de plus poignant dans un cœur humain, l'amour et\ntous les sentiments si frais qu'il éveille, les luttes d'âmes qu'il\nsuscite, les espoirs qu'il fait éclore, les angoisses qu'il provoque,\nl'amour dans tout ce qu'il a de plus charmant et de plus poé-\ntique et aussi de plus tragique, est évoqué dans ce roman, avec\nune vigueur de conception et une justesse d'expression rare-\nment atteintes par d'autres. Oui, c'est cela qu'il faut voir dans\nce roman ; c'est cela qui y est si beau ; c'est cela qui empoigne ;\nc'est cela qui me fascine moi-même. J'en ai emporté des impres-\nsions d'art inoubliables. Et quelle intense et douce poésie se\ndégage de ces livres.\n    Cette poésie éclate encore dans une autre œuvre de notre\nécrivain : Profils blancs et frimousses noires (1), dont une deuxième\nédition vient de paraître. C'est d'abord, au point de vue art, le\nplus beau livre qu'on ait écrit sur notre pays d'adoption. Aucun\nlivre n'a décrit d'une façon plus virile, plus psychologique, plus\nfine et plus expressive, les splendeurs de cette colonie mer-\n\n\n (1) Bruxelles, Lacomblez, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "                           LÉOPOLD COUROUBLE                               38l\n\n\n  veilleuse. Aucun n'en dépeint d'une façon plus pittoresque et\n  plus vivante les richesses et les merveilles naturelles, la vie et\n  les mœurs de ses habitants. Il y a là des pages d'une poésie\n  radieuse, chaude et scintillante. Des descriptions de sites admi-\n  rables et fascinantes. Des pages d'art dont le coloris éblouissant\n vibre comme dans les plus beaux tableaux des maîtres. La\n nature y vit, y parle, y chante, y éclate en hymnes de joie et en\n cantiques d'amour.\n    Je n'ai jamais rien lu de plus émouvant que l'Enterrement\n d'un missionnaire. C'est une de ces pages qu'on n'oublie plus\n quand on l'a lue une fois et qu'on ne cesse de relire. Et qu'elle\n est douce et bonne aussi la narration de la visite aux vaillants\n missionnaires.\n    J'y cueille, entre tant d'autres, cette fleur de beauté pour en\n faire admirer les pétales de perles et de diamants et en faire\n respirer le parfum subtil et enivrant :\n   Le soir s'avançait déjà, grave et tranquille. Derrière le bâtiment de la\ncolonie, le panorama resplendissait. Rien n'était si beau que le mouvement\ndes monts aux ondulations larges, puissantes comme les vagues d'une mer\ntempétueuse. Le centre du tableau était surtout admirable : ici, les collines\nd'avant-plan qui s'affaissent et forment brèche, laissaient apercevoir un\ntriple étage de montagnes lointaines qui baignaient dans une vapeur\nbleuâtre. C'est là que le soleil s'éteignait. La pourpre du crépuscule se\nmêlait au bleu mystique. La nuit descendait, semant une poudre mauve\nd'une suavité inexprimable. Et la cloche de la chapelle tintait l'An-\ngélus... Après le repas, je rêvai longtemps dans les chemins du grand parc,\nsous la belle clarté de la lune. Je rentrai tard. Le Père De Vos travaillait\nencore. Sa petite lampe brillait à travers les fentes des volets. Et j'enviais\nce moine qui écrivait dans ies immatérielles ivresses du silence...\n\n   Ce livre est un chef-d'œuvre. C'est une œuvre magistrale. Je\nne crois pas qu'on puisse écrire et qu'on écrira jamais un livre\nplus beau, plus littéraire, plus poétique et plus sincère sur les\npaysages congolais, ses colons et ses indigènes.\n   J'ai voulu, à l'occasion de la nouvelle édition de ce livre,\nrendre hommage au talent supérieur de notre cher confrère, en\nqui je vois un écrivain de race, un maître, un auteur qu'on ne\nse contente pas d'admirer, mais que l'on aime. Ceci n'est point\nune étude littéraire. Une œuvre pareille en exige une bien autre-\nment sérieuse. C'est un simple salut de sympathie et d'affection\nenvoyé à un confrère que j'aime avec toute mon âme et que j'ad-\nmire avec tout mon enthousiasme.\n                                                    HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": "                       La Poésie nouvelle\"\n\n      — Aimez-vous, Madame, les poètes c o n t e m p o r a i n s ?\n      — Mon Dieu, Monsieur, je vous avoue que je ne les connais guères, q u e\nj ' é p r o u v e quelque peine à les comprendre, et que, à part S u l l y - P r u d h o m m e\net M. E d m o n d R o s t a n d , de l'Académie française...\n      — Madame, si vous le voulez bien, nous laisserons aujourd'hui ces deux\n Immortels dormir sur leurs lauriers dorés, p o u r nous occuper un peu de\n la poésie nouvelle. Vous en avez en t en d u parler souvent, et vous confessez\n n é a n m o i n s , avec u n e louable franchise, que vous n e la connaissez p a s ; je\n vais essayer de vous la présenter rapidement : libre à vous, au cas où elle\n aurait l'heur de vous plaire, de nouer avec elle u n commerce plus étroit. Il\n est probable que les gens qui vous ont entretenue de cette étrange personne —\n car il faut bien convenir qu'elle est étrange, — vous en ont dit, les u n s beau-\n c o u p de mal et les autres b e a u c o u p de b i e n . Vous rirez de moi si c'est votre\n bon plaisir, ou si vous avez les dents belles; maïs j'incline à croire que les\n uns et les autres, les dénigreurs et les admirateurs, ont raison par quelque\n côté. E n sorte qu'il faut chercher, entre ces deux opinions contradictoires,\n  une opinion m o y e n n e qui soit la j u s t e ; cette manière de raisonner, p o u r\n  capricieuse qu'elle puisse paraître, est encore, d a n s le m o n d e plein d'erreurs\n  où nous sommes, la voie la moins hasardeuse vers l'équitable vérité. Ten-\n  tons-la donc ensemble : voire goût sûr et votre fine perspicacité de femme\n  vous feront discerner aisément, parmi l'ombre et les broussailles, la source\n  d'eau p u r e où s'abreuvera votre soif de rêve.\n       E t voici justement, Madame, que s'offrent à nous deux guides éprouvés,\n  familiers avec toutes les difficultés de la route et qui ont gravi tour à tour, en\n  leur audacieuse persévérance, les cimes les plus ardues de ce pays inexploré,\n  où j'ai fait dessein de vous mener aujourd'hui. Ce sont deux livres copieux,\n  bien conçus, excellemment écrits, bourrés de renseignements, et d o n t l'un\n  complète l'autre si heureusement qu'on ne saurait les séparer : des frères sia-\n   mois ne seraient pas plus étroitement liés. Le premier de ces livres, la Poésie\n  nouvelle, est dû à M. André B e a u n i e r ; c'est un recueil de biographies criti-\n  ques des plus récents poètes. L e second, Poètes d'aujourd'hui, n o u s a p p o r t e ,\n  en un bouquet touffu et judicieusement composé, les plus précieuses fleurs\n\n\n    (1) A propos de deux livres récents : La Poésie nouvelle, par ANDRÉ BEAUNIER, et Poètes\n d'aujourd'hui (1880-1900), par A D . VAN BEVER et PAUL LÉAUTAUD (Paris, Société du Mer-\n cure de France).\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": "                            LA POÉSIE NOUVELLE                                383\n\n\n du Parnasse nouveau : MM. Ad. van Bever et Paul Léautaud y ont uni\n leurs efforts. Et les écrivains qui ont eu l'honneur d'être commentés par\n M. Beaunier sont les mêmes, ou peu s'en faut, que ceux dont MM. van Bever\n et Léautaud nous présentent les œuvres. Vous voyez bien, Madame, qu'il\n serait difficile de suivre l'un de ces guides sans emboîter le pas à l'autre\n aussi. Octroyons pleine confiance à tous deux, et marchons hardiment de\n l'avant.\n                                        *\n                                      * *\n   Aux environs de 1885, à ce moment où le Romantisme se couchait dans sa\ngloire comme un éblouissant soleil, où le « Parnasse » lui-même commençait\n à vieillir, — les modes littéraires passent si vite ! — un vent de révolte se mit\nà souffler parmi les poètes de 20 ans. Et vraiment, Madame, ce n'était point\nsans quelque raison; car la poésie était emprisonnée, à cette époque, dans la\nplus verrouillée des bastilles : si on ne la délivrait point, tout essor lui était\nà jamais interdit. Aux classiques, sculpteurs froids, incapables d'élan et de\nsincérité, avaient succédé les romantiques, plus peintres que poètes, et dont\nl'art éclatant était, malheureusement, gâté par mille artifices ; ensuite étaient\nvenus les Parnassiens qui, joignant la « ligne » classique à la couleur roman-\ntique, exagérèrent encore la religion de la plastique et le dédain de l'émotion,\napportèrent à leurs travaux la précision minutieuse d'un ciseleur ou d'un\némailleur, et poussèrent l'absurdité jusqu'à faire de la rime — de la rime\nseule! — le pivot de l'idée. L'ombre de Lamartine en pleura, sans doute, au\nbord de son lac d'amour... Or, les jeunes gens de 1885 se dirent : « Si, après\navoir fait, sous prétexte de poésie, tant de sculpture, de peinture ou de cise-\nlure, on commençait à faire un peu de musique? »\n                         De la musique avant toute chose,\n                         De la musique encore et toujours,\n avait conseillé Paul Verlaine en une sorte d'art poétique en raccourci. Et\n c'est alors qu'on vit une chose folle, inouïe, stupéfiante : on vit des poètes\n s\"insurger violemment contre des règles qui s'étaient perpétuées en France\n durant des siècles, que Hugo et Verlaine eux-mêmes n'avaient fait qu'assou-\n plir, et qui semblaient si solidement assises qu'on n'imaginait pas qu'elles\npussent jamais être renversées. De hardis révolutionnaires portèrent une\n main sacrilège sur la Prosodie traditionnelle, à laquelle personne encore\nn'avait osé toucher, et ils brisèrent ce moule trop étroit à leur gré, trop exi-\ngeant et, surtout, trop usé. Ils firent bon marché de la césure, de l'alternance\ndes rimes masculines et féminines, de la rime elle-même et du nombre sylla-\nbique ; ils s'amusèrent à entrechoquer des hiatus et à élider illégalement des\nmuettes, exécutèrent des enjambements invraisemblables, se livrèrent enfin\nsur les « clichés » et les « poncifs », trop fatigués pour opposer la moindre\nrésistance, à un véritable jeu de massacre qui retenait un instant les badauds,\ndivertissait ou enthousiasmait la jeunesse, épouvantait les bourgeois timorés,\net faisait frémir sous leurs perruques les gardiens caducs du temple des\nMuses : il y en eut, dit-on, qui en moururent... Le vers libre, ou ce qu'ainsi\nl'on dénommait, était trouvé.\n"}, {"page_pdf": 453, "texte": "384                                DURENDAL\n\n\n\n   Mais, en même temps que s'accomplissait cette révolution dans la forme,\nune révolution simultanée, et tout au moins aussi essentielle, bouleversait la\npensée poétique jusqu'en ses plus intimes profondeurs. Réagissant contre le\npositivisme et le réalisme des parnassiens, les novateurs donnèrent une part\nprépondérante à l'Inconnaissable, au Mystère universel qui nous enveloppe\nde tous côtés ; et, s'efforçant de récupérer cette faculté d'émerveillement qui\nexistait chez l'homme primitif et que l'accoutumance de la nature et de ses\nmiracles a par degrés paralysée, ils s'emparèrent des symboles forgés aux\npremiers âges du monde, en créèrent d'autres à l'infini et essayèrent, par ces\nreprésentations, de traduire l'Ineffable. Voilà pourquoi, Madame, ces révolu-\ntionnaires furent appelés « symbolistes M. Vous ne vous étonnerez plus, à\nprésent, si vous ne comprenez guères les vers de beaucoup de ces messieurs ;\ncar chacun d'eux peut avoir et a dans le fait sa notion particulière de l'Incon-\nnaissable, chacun d'eux explique le grand Mystère à sa façon. Comment en\nserait-il autrement? Par leur essence même, l'inconnaissable et le mystère\nsont susceptibles de mille interprétations diverses. Et c'est là, évidemment,\nla raison pour laquelle cet art nouveau est parfois si capricieux, si bizarre, si\nimpénétrable : c'est un moule complaisant où chacun verse à sa guise —\nselon qu'il est poète, farceur ou toqué — son génie, ses mystifications ou ses\nlubies.\n                                        *\n                                       * *\n   Les inventeurs principaux du vers libre et du symbolisme furent Jules\n Laforgue et Gustave Kahn. Avec une conscience exemplaire et une subtile\npénétration d'esprit, M. André Beaunier nous décrit, phase par phase, l'en-\nfantement laborieux de leur esthétique compliquée. Je consens à croire, puis-\nqu'ils le disent eux-mêmes, qu'un principe philosophique a présidé à leur\névolution ; mais j'eusse aimé découvrir dans leur cas une plus grande part de\nspontanéité. Et l'esthétique de M. Francis Jammes, qui se résume en deux\nmots: faire simple, me semble tout de même plus conforme à l'idée qu'on se\nfait du génie poétique, dont la nature n'est point précisément d'exceller aux\nspéculations du raisonnement. Outre Laforgue et Kahn, fondateurs du culte\nnouveau, Rimbaud, Verlaine et Mallarmé en furent comme les annoncia-\nteurs; encore que demeurés fidèles aux rythmes traditionnels, ils contri-\nbuèrent tous trois, dans une large mesure, à l'éclosion du symbolisme.\nMais, quant au pauvre Verlaine, une fois qu'il eut constaté les excès de ses\ntrop fougueux disciples et qu'il eut vu la source du clair génie latin se brouiller\nsous un souffle venu de Germanie, il s'épouvanta d'avoir été élu pour chef\npar cette armée en délire; il recula, déclina toute responsabilité et se\nlamenta, sur les ruines qui s'accumulaient autour de lui, comme un enfant\nqu'il était.\n   Car, il est nécessaire de le dire, le mouvement symboliste divagua en de\nregrettables égarements. Sans doute, ses premiers apôtres étaient des esprits\nchercheurs, ingénieux et suffisamment convaincus; ils nous ont révélé toutes\nsortes de beautés insoupçonnées; ils ont enrichi d'une inspiration fraîche et\nneuve la poésie française, qui visiblement s'appauvrissait. Et si leur littéra-\n"}, {"page_pdf": 454, "texte": "                              LA POÉSIE NOUVELLE                                385\n\n   ture apparaissait déconcertante, souvent obscure, parfois inintelligible, il n'en\n   est pas moins vrai qu'elle ne devait rien qu'à elle-même et qu'elle s'était\n   formée de toutes pièces, comme la langue d'un peuple enfant. Mais certains,\n   parmi les protagonistes de cette révolution poétique, étaient d'insignes far-\n   ceurs : tel, par exemple, le désopilant inventeur de l'instrumentisme, que\n   M. Beaunier passe sagement sous silence et dont MM. van Bever et Léau-\n  taud ne nous soumettent quelques échantillons qu'en s'excusant de la liberté\n  grande avec un embarras non déguisé. Or, une multitude de débutants naïfs,\n  persuadés qu'il suffisait de s'affranchir de tout joug pour avoir du talent,\n  d'être incompréhensible pour produire des chefs-d'œuvre, et de s'embarquer\n  dans le tout dernier bateau pour aborder heureusement aux îles fortunées de\n  la Gloire, — une multitude d'innocents gogos, dis-je, se précipitèrent l'un\n  après l'autre, en bons moutons de Panurge qu'ils étaient, dans ce bateau\n  qu'on leur avait monté... Comment ils échouèrent en de piteux naufrages,\n  cela n'a pas besoin d'être redit : c'est à peine si l'on se souvient de leurs ridi-\n  cules tentatives, de leurs poèmes sans force et sans couleur, et de la douce\n hilarité qu'ils soulevèrent. Ils sont oubliés, comme ils méritaient de l'être, et\n leurs élucubrations amorphes, en d'éphémères revues ou de vierges pla-\n quettes, dorment d'un sommeil que rien ne trouble. La place qu'ils occupent\n dans l'histoire littéraire est celle des monstres dans l'histoire naturelle : leur\n existence n'importe aucunement à l'évolution de l'Art, et l'on peut retrancher\n leurs efforts\n                Sans que rien manque au monde immense et radieux.\n                                         *\n                                        * *\n     Pour en revenir à l'œuvre de M. Beaunier, je vous dirai, Madame, qu'il est\n  malaisé d'analyser un livre de critique : je me bornerai donc à quelques\n  remarques générales.\n     M. André Beaunier est, à mon sens, le premier critique de valeur qu'ait\n suscité le symbolisme : il s'est pris de sympathie pour son esthétique rajeunie,\n il en a dégagé les lois essentielles avec une science parfaite et une précision\n merveilleuse; il s'en est fait le héraut comme Sainte-Beuve s'était fait le\n héraut du romantisme. Et le spectacle est piquant de voir cet universitaire,\n nourri d'humanisme, prendre avec un tel enthousiasme le parti des révolu-\n tionnaires. Car M. Beaunier apporte, à la défense des idées nouvelles, une\n ardeur qui n'a d'égale que sa véhémence à combattre les idées traditionnelles.\n Son Introduction est un chef-d'œuvre de clarté et de compréhension, et qui\nforce, à plus d'un endroit, la conviction la plus rebelle.\n    Mais la foi de M. Beaunier en les dogmes symbolistes ne va pas sans un\npeu de fanatisme ; sa religion ne laisse pas d'être entière et par trop exclusive.\nOn pourrait aisément lui chercher querelle, par exemple, lorsqu'il déclare\nque l'ancienne prosodie est devenue incapable de servir un vrai poète: Albert\nSamain, Charles Guérin, et ce digne fils de Chénier qu'est Henri de Régnier,\nsuffisent amplement à démontrer l'inanité d'une aussi catégorique affirmation.\nQuant à la rime, dont l'éminent critique conteste assez âprement les droits, il\n"}, {"page_pdf": 455, "texte": "                    I\n\n386                              DURENDAL\n\n\n ne me semble pas téméraire de croire qu'elle constitue l'un des éléments\n essentiels de la poésie française : notre langue, en effet, ne possède point les\n ressources rythmiques du grec, du latin, de l'anglais ou de l'allemand, langues\ncadencées et «nombreuses»; Gœthe et Henri Pleine, d'ailleurs, firent un usage\n presque constant de la rime, s'en inquiétèrent même vivement. Enfin, ' quand\n M. Beaunier assure que le vers régulier n'est pas susceptible de musicalité,\n les strophes harmonieuses des Méditations, de la Bonne chanson et du Jardin de\nl'Infante protestent doucement contre cette injustice... Mais à quoi bon ces\n vaines discussions d'écoles? Tel talent sobre et mesuré se sent à l'aise dans le\n cadre étroit de la prosodie traditionnelle, tel génie sauvage y étouffe : notre\n grand Verhaeren a eu raison mille fois d'adopter le vers libre et d'y donner\n pleine carrière à ses « forces tumultueuses » ; le tendre Albert Samain a eu\n raison aussi de chanter ses délicates mélodies sur la flûte d'autrefois. Si là\n pensée poétique doit vieillir à la longue, la forme qui l'a contenue ne vieillit\npas nécessairement avec elle, et peut contenir tout aussi bien une inspiration\nrenouvelée : la liqueur s'évapore, le vase qui la renferme garde sa beauté. Du\n reste, n'a-t-on pas vu des poètes s'émanciper d'abord, pour revenir ensuite\n aux règles qu'ils avaient rejetées et pour se faire, de ces prétendues entraves,\n de salutaires « tempéraments » ? Moréas, Guérin et de Régnier en sont des\n exemples édifiants; et voilà pourtant, à mon avis, les trois plus nobles noms\n de la poésie d'aujourd'hui.\n    Dans sa Poésie nouvelle, M. André Beaunier, fidèle au plan que lui traçait\n son titre, ne s'est guères soucié que des écrivains qui ont réellement apporté\n quelque chose de neuf au Parnasse français ; il nous révèle les secrets les\n plus cachés de leur art et extrait de leurs œuvres l'essence et la signification,\n presque ignorées encore. Il faut lire son livre pour savoir à quoi s'en tenir sur\n ces âmes étranges, puériles ou magnifiques, que sont Arthur Rimbaud, Jules\n Laforgue, Gustave Kahn, Jean Moréas, Emile Verhaeren, Henri de Régnier,\n Francis Vielé-Griffin, Maurice Maeterlinck, Stuart Merrill, Francis Jammes,\n Paul Fort, Max Elskamp, Victor Kinon et Thomas Braun : rien n'est plus\n aigu, plus habile, rien ne témoigne d'une science plus avertie, que ces\n curieuses études. Je citerai, comme particulièrement intéressantes et instruc-\n tives, les pages consacrées à Laforgue, à Kahn, à Maeterlinck et à Jammes.\n    M. Beaunier manie avec aisance une plume alerte, gracieusement philoso-\n phique et spirituellement narquoise. C'est un écrivain de race, dont la prose,\n savoureuse à souhait, habille élégamment la pensée originale ou profonde.\n Sa Poésie nouvelle mérite grand succès; j'espère, Madame, que vous ne serez\n pas la dernière à vous en convaincre.\n                                            *\n                                           * *\n   Et quand vous aurez lu attentivement, Madame, cet intéressant ouvrage, il\nne vous restera plus, pour être tout à fait initiée à la poésie contemporaine,\nqu'à vous procurer incontinent les Poètes d'aujourd'hui. L'anthologie de\nMM. Ad. van Bever et Paul Léautaud est, en quelque sorte, l'illustration du\nlivre de M. Beaunier. Vous y apprendrez à connaître ces poèmes célèbres\nqui sont te Bateau ivre et le sonnet des Voyelles, de Rimbaud ; les Fenêtres et 1e\n"}, {"page_pdf": 456, "texte": "                             LA POÉSIE NOUVELLE                               387\n\n    Tombeau d'Edgard Poë, de Mallarmé ; les Ballades, de Paul Fort; celles, toutes\n   différentes, de Laurent Tailhade ; les Chansons si naïves de Maeterlinck, etc.\n   Car MM. van Bever et Léautaud ont su, avec une clairvoyante intelligence\n   dont il convient de les féliciter, nous donner, en quelques pièces caractéris-\n   tiques, une idée exacte du talent de chacun des poètes qui figurent dans leur\n  galerie. Il n'y en a pas un qui ne surgisse en vive lumière et ne dévoile sa\n  physionomie propre, en quelques traits heureusement choisis. Et je louerai\n  les auteurs de cet excellent florilège d'avoir fait la place large aux tendres et\n  mélodieux poètes, à ceux dont les soupirs et les sanglots nous bercent et\n  nous font rêver, en un mot aux poètes de sentiment : Barbusse, Fernand\n  Gregh, Maurice Magre, Rodenbach et Samain. Leur sincérité, leur douceur\n  nous reposent un peu de certaines bizarreries que cette anthologie devait,\n  pour être complète, nous mettre sous les yeux. Vous les goûterez, Madame,\n  avec délices, dans la lumière atténuée de quelque beau soir d'été, à l'heure\n  où le crépuscule prolonge son rayonnement comme un adieu d'ami... Et les\n autres poètes de ce recueil vous intéresseront aussi, à des degrés et par des\n charmes divers : tel d'entre eux, dont l'œuvre entière serait lassante ou diffi-\n cile à trouver, est fort agréable en résumé. Et vraiment, peu d'oeuvres signifi-\n catives ont échappé aux consciencieuses récoltes de MM. van Bever et Léau-\n taud : je regrette l'absence, toutefois, de notre admirable élégiaque, Fernand\n Séverin, qui ne se rapproche d'aucun des \" poètes d'aujourd'hui \" ; d'autres\n Belges, d'ailleurs, auraient pu occuper un coin de ce musée. Mais il est\n malaisé, n'est-ce pas ? de contenter tout le monde. Et cette anthologie n'en\n est pas moins la meilleure, la seule, peut-être, de ce genre. Aussi, n'est-il pas\nétonnant qu'elle ait atteint la sixième édition.\n    Les biographies des écrivains, écrites en un style dont le tour un peu\nmaniéré n'est pas sans grâce, ajoutent encore à l'attrait du volume; et de très\ncomplètes bibliographies et iconographies nous ouvrent une mine inépui-\nsable de documents. Bref, les Poètes d'aujourd'hui doivent prendre place dans\nla bibliothèque de quiconque s'intéresse, de près ou de loin, à l'histoire de la\npoésie nouvelle : c'est un de ces rares livres qu'on ne regrette pas d'avoir\nacquis. Et l'on ne pourrait trop louer l'excellente initiative de MM. van Bever\net Léautaud, la patience de leurs recherches, l'impartialité de leur choix: tous\ndeux ont bien mérité de l'art.\n\n                                      ¥   *\n\n\n   Quant à porter, Madame, un jugement global et définitif sur cette poésie\ndont je viens de vous entretenir, j'y renonce humblement: elle est trop proche\nencore de nous pour qu'il nous soit possible de l'apprécier avec justice; le\nrecul nécessaire nous manque. Laissons donc à la Postérité le soin de se pro-\nnoncer à cet égard; et ne nous demandons même pas si elle sera indulgente\nou sévère aux symbolistes. Mais, s'il nous advient de rencontrer d'aventure,\ndans le champ qu'ils ont ensemencé, une fleur de pure poésie, respirons-la,\nMadame, et remercions le Ciel de sa bienveillance !\n                                                             FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": "                         NOTULES\n\n\n  Une exposition des maîtres primitifs flamands aura lieu à\nBruges au mois d'août. Notre ami CHARLES BORDES, de la Schola cantorum, de\nParis, qui est venu nous voir ces jours-ci, nous a prié d'annoncer dans Duren-\ndal que la Schola organiserait à cette occasion des solennités splendides de\nmusique vraiment religieuse.\n   On donnera des auditions magnifiques, sous la direction de Ch. Bordes,\navec le concours des Chanteurs de Saint-Gervais de Paris, et de la Schola de\nVincent d'Indy. On y exécutera, notamment, Rédemption de C. Franck et\nune Messe, de notre génial artiste Edgar Tinel. Enfin, dans une série de con-\ncerts on donnera une idée des différentes périodes de l'art musical religieux...\nIl y aura, également, des conférences intéressantes. Puisse cette belle affir-\nmation de l'art musical religieux, — ignoré volontairement des incapables,\nméprisé par les sots et combattu par les réactionnaires, — réussir pleinement et\nêtre, enfin, l'occasion de la résurrection du plus beau des arts, en Belgique.\n    La section de musique figurée sera présidée par Edgar Tinel, la section\nd'orgue par M. A.G u i l m a n t ,celle de plainchant par Dom Pottier, l'illustre\net distingué restaurateur du chant grégorien.\n    On peut souscrire dès ce jour à ce congrès de musique religieuse. Les sou-\n scripteurs de 20 francs en seront membres d'honneur. Leur nom figurera sur\n le programme. Ils auront droit à deux entrées à toutes les solennités. Les\nsouscripteurs ordinaires (6 francs) auront droit à une entrée aux auditions,\n conférences et séances.\n\n\n\n   L'Union des Amis de l'Art belge. — Placée sous le haut\npatronage de S. M. le Roi et de S. A. R. Madame la comtesse de Flandre,\ncette Société est constituée sur les bases suivantes : Moyennant une cotisation\nannuelle de 10 francs, tout le monde peut en faire partie. Le total des cotisa-\ntions, qui constitue le revenu de l'Union, est consacré à l'achat d'œuvres de\npeintres, sculpteurs, artisans d'art. Ces œuvres sont réparties entre tous les\nmembres, par voie de tirage au sort devant notaire. Chaque membre reçoit,\nen outre, tous les ans, une gravure originale, exécutée spécialement pour\nl'Union.\n   Des associations pareilles existent depuis longtemps à Berlin et à Paris,\net ont produit des résultats superbes, car elles ont créé des débouchés consi-\ndérables aux productions des artistes, aussi bien dans leur pays qu'à l'étranger.\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": "                                    NOTULES                                 389\n\n L'Union des Amis de l'Art belge possède un Comité protecteur parmi lesquels\n on compte jusqu'à présent : L L . AA. RR. le prince et la princesse Albert de\n Belgique, le duc et la duchesse de Vendôme, le prince et la princesse Charles\n de Hohenzollern; S. A.S.le duc d'Arenberg; Leurs Excellences MM. le baron\n d'Anethan, le baron de Borchgrave, le baron Whettnal, A. Leghait, A. Van\n Loo, respectivement ministres de Belgique à Paris, Vienne, Londres, Saint-\n Pétersbourg et Rome; MM. le ministre d'État Auguste Beernaert; Emile\n De Mot, bourgmestre de Bruxelles ; Audent, bourgmestre de Charleroi ;\n Mme la baronne de Diest; Van den Nest, sénateur; Paul Hymans, député;\n Alfred Mabille, directeur des Beaux-Arts de Bruxelles; Reitmayer, commer-\n cienrat, etc., etc.\n   Les adhésions sont reçues au siège social de l'Union des Amis de l'Art belge,\n 34, rue de Comines, Bruxelles.\n\n                                        *\n\n      U n e i n f a m i e . — Nous ne trouvons pas d'autre expression — et elle\n  est encore trop faible à nos yeux — pour stigmatiser la conduite odieuse du\n conseil de fabrique de la paroisse de Saint-Gervais, à Paris, à l'égard des\n  Chanteurs de Saint-Gervais. Voici en quelques lignes comment elle est exposée\n dans l'Art Moderne par notre ami Octave Maus : « Au dernier concert donné, à\n Paris, par la Schola Cantorum de V. d'Indy, une nouvelle aussi inattendue que\n désolante circula dans les entr'actes : on venait de notifier à M. Charles\n Bordes la décision prise par le conseil de fabrique de Saint-Gervais de sup-\n primer l'Association de Chanteurs qui, sous sa direction éclairée, se dévoue\n à la rénovation de la musique sacrée et dont l'influence salutaire se répand de\n tous côtés.\n    » D'un trait de plume, avec une brutalité odieuse et sans le moindre respect\ndes services artistiques rendus, ce collège antiesthétique a détruit l'œuvre\n désintéressée poursuivie depuis dix ans et dont la célébrité était universelle.\n    » Deux mots secs et durs du nouveau curé de Saint-Gervais, M. l'abbé\n Mailles, signifièrent au directeur des chœurs un congé en due forme. Vrai-\nment, le clergé français — à part de rares exceptions — sert bien mal les intérêts\nde l'Eglise. Le curé de la Trinité congédia, il y a quelques semaines, on se\ndemande en vain pour quel motif si ce n'est en haine de l'art, l'incomparable\norganiste Guilmant. Le nouveau curé de la Madeleine, M. l'abbé Chesnelong,\nvient de notifier à son maître de chapelle, M. Cherrion, qu'il ait à exécuter\ndésormais des œuvres musicales plus accessibles à la clientèle mondaine de l'aristo-\ncratique basilique ! « Comme austérité, » lui dit-il textuellement, « je vous auto-\n» lise à aller jusqu'à la Messe de Sainte Cécile, de Gounod... » Et voici que l'abbé\nMailles chasse à son tour du jubé de Saint-Gervais Carissimi, Vittoria et\nPalestrina, auxquels il préfère le Stabat Mater, de Rossini, et l'Ave Maria, de\nGounod !... Tout cela est d'une bêtise trop éclatante pour qu'il soit nécessaire\nd'ajouter quelque commentaire.\n   » Sans attendre que soient révélées les raisons secrètes de cette guerre sau-\nvage déclarée par MM. les ecclésiastiques de Paris aux artistes qui s'efforcent de\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": "390                               DTJRENDAL\n\n\nrestituer à lÉglise le culte de la Beauté, le public a fait à M.Charles Bordes, au\nmoment où il est monté sur l'estrade pour diriger la Cantate de Bach, une\novation spontanée et unanime qui lui a prouvé en quelle affectueuse estime\nles auditeurs de la Schola tiennent ses artistiques initiatives. »\n   N'est-ce pas écœurant et exaspérant que des choses pareilles puissent se\npasser. Catholiques, nous protestons avec indignation contre cette infamie.\nCar l'odieux en retombe sur notre religion. Est-il tolérable qu'un conseil de\nfabrique d'église imbécile puisse ainsi détruire d'un coup une œuvre aussi\nnoble, aussi artistique, et je dirais aussi sainte que celle des Chanteurs de Saint-\nGervais. Ah! si le Christ avait été là, il aurait chassé à coups de triques, à\ncoups de bâtons, ces infâmes vendeurs du Temple, qui prostituent nos églises\npar l'ignoble, sensuelle et grotesque musique de café-concert qu'ils substi-\ntuent, sans vergogne, au sublime et chaste chant grégorien et aux divines et\nangéliques polyphonies de Palestrina. Les rôles sont renversés ici. Ce sont\nles vendeurs qui chassent le Christ du temple !\n\n                                        *\n\n  Une messe de mariage « ancien jeu ». — Sous cette rubrique,\nnous citions en exemple la musique absolument liturgique, d'inspiration toute\nreligieuse et de l'art le plus élevé, exécutée à Paris à 'l'occasion d'un mariage,\npar la Schola. Un fait semblable vient de se passer à Battel-Malines, à l'occa-\nsion du mariage de Mlle Empain avec M. Harmant. Il est vrai que les jeunes\nmariés sont des amis du grand artiste chrétien EDGAR TINEL, qui n'aura pas\nmanqué de les engager à exiger l'exécution d'une musique décente, artistique\net religieuse, en place de la musique indécente, anti-artistique et toute païenne\nque l'on entend à l'occasion de tous les mariages dans nos églises. La direc-\ntion de la chapelle avait été confiée à M. Soubre, le distingué professeur du\nConservatoire, admirateur fervent du véritable art musical religieux.\n   Voici quel était l'intelligent, pieux et artistique programme musical de\ncette messe de mariage :\n   I. O Domine Jesu, de Palestrina, à capella;\n   II. Gloria, avec accompagnement d'orgue, de Lachner ;\n   III. Ave Maria, de Wit, à capella ;\n   IV. Cantate Domino, de Hasler, à capella;\n   V. Panis Angelicus, de Baini, à capella.\n   Et après la messe, un de ces admirables et merveilleux cantiques d'EDGAR\nTINEL, imprégné, cela va sans dire, du plus pur sentiment religieux et inspiré\npar la plus haute pensée artistique.\n   Nous espérons que cet exemple sera suivi par tous les amis de l'art reli-\ngieux véritable en semblable occasion.\n\n\n\n   O h é ! l e s a c a d é m i c i e n s ! —On se rappelle qu'un certain M. Faguet,\nest venu représenter le gouvernement français à la solennité du centenaire de\nVictor Hugo au théâtre du Parc, en frac d'académicien : costume vert pomme\n"}, {"page_pdf": 460, "texte": "                                    NOTULES                                   391\n\navec sabre au côté, qui le faisait ressembler étonnamment à un garde\nchampêtre belge. Eh bien, il est fort, cet académicien ! Figurez-vous qu'il\nattribue à Maeterlinck les œuvres écrites par Verhaeren!!! A celui-ci il vole\nson Philippe II pour en faire cadeau à l'auteur de Monna Vanna. Et dire que\nce monsieur est un critique de profession!! Un critique bien averti, ma foi!\nIl ne lit donc pas les livres dont il fait la critique. Il y a des gens qui ne\nconnaissent les livres que par le dos. Ce critique-ci ne les connaît pas même\nainsi, puisque le nom des auteurs est imprimé au dos des livres : « J'étais\nloin d'attendre aussi bien de l'auteur de Philippe II, » dit-il, en parlant du\ndrame Monna Vanna, de Maeterlinck. Ecoutez encore les réflexions géniales\nde ce sagace critique. C'est trop amusant pour ne pas citer :\n   « La pièce est forte! la situation est piquante! à la fois et tragique, l'intérêt\nest en progression I d'acte eh acte, l'action devient plus vive ! c'est tout à fait une\nœuvre de théâtre » — que toutes ces remarques sont intéressantes et\nvivantes, n'est-il pas vrai?— « J'étais loin d'attendre aussi bien de l'auteur\nde Philippe IIIV. Dans ses ouvrages dramatiques, comme dans ses ouvrages\npour les lecteurs! M. Maeterlinck est en grand progrès. Il se clarifie! il se\nprécisel il prend de la ligne! et du relief! » — critique absolument géniale!\n— « Il acquiert toutes les qualités qu'il dénonçait naguère comme des défauts et tous les\nmérites qu'il méprisait il y a cinq ans comme des médiocrités!!! Lequel des deux Mae-\nterlinck a tort? Ce n'est pas à moi d'en décider » — j'te crois, mon bon,\nmais alors pourquoi t'en mêler? — « Lequel est-ce que je préfère? » —\nVoilà qui nous est absolument égal, par exemple! et à Maeterlinck aussi,\ngénie trop haut placé pour s'inquiéter de l'avis d'un académicien de ta trempe!\n— « Celui de maintenant, je ne puis pas le dissimuler, bien qu'il fût peut-être\nplus « chic » et plus « esthète » de préférer celui d'autrefois!!! » Les intelli-\ngents ne préfèrent ni l'un ni l'autre. Ils admirent les deux manières du grand\nartiste et la fécondité d'un talent assez puissant pour varier, avec une égale\nmaîtrise, la forme de son verbe, à son gré.\n   Mais écoutons la suite. C'est trop gai pour ne pas aller plus loin :\n  « Quel original que ce M. Maeterlinck! Quand il écrit en vers (rappelez-\nvous Philippe II), il écrit en prose ; et quand il écrit en prose, il écrit en vers ;\net il n'y a que quand il écrit en vers qu'il fasse de la prose arythmique, et il n'y\na que quand il écrit en prose qu'il prodigue l'alexandrin régulier. Est-il un\ndouble M. Jourdain et fait-il non seulement de la prose sans le savoir, mais\ndes vers alors qu'il ne sait pas qu'il en fait? Il est probable plutôt que c'est un\nsystème, et qu'il veut que les vers soient prosaïques et que la prose soit\nrythmée. Je lui dirai alors mon humble avis... » Maurice Maeterlinck s'en\npassera fort bien de votre humble avis, cher Monsieur, et nous aussi.\n   L'éminent académicien, qui a écrit ces naïvetés, nous annonce un peu plus\nloin qu'il y a un livre qu'il pourrait écrire, mais qu'il n'écrira pas, mais que\nsi un autre critique veut bien écrire le livre qu'il n'écrira pas, il écrira une\ncritique du livre qu'il aurait pu écrire, mais qu'il n'écrira pas ! ! ! Et, dites\ndonc... il se paye notre tête, ce critique-là! N'est-ce pas à se mettre à genoux\ndevant un esprit aussi distingué !\n"}, {"page_pdf": 461, "texte": "392                             DURENDAL\n\n\n\n   Le g r e c a u XXe S i è c l e . — Voulez-vous rigoler ? Lisez la mirobolante\napologie des humanités grecques écrite dans la Revue générale par le même\nauteur qui attaqua jadis, d'une façon si impertinente et si maladroite, les\nClassiques chrétiens, du chanoine Guillaume, mais qui fut fustigé de maîtresse\nfaçon par les abbés Baelde et Guillaume. On nous y invite à admirer « la\nvénérable! grammaire grecquell! » Merci! on nous a suffisamment emb...nuyé\navec cette vénérable grand'mère ! Elle est donc bien malade, la vieille ! Ecoutez\nles doléances de Jérémie : « La tourmente menace de tous les côtés le grec —\n(ici il signale une éclaircie ! du côté du Rhin); — mais qu'on ne s'y trompe pas,\nla tourmente reprendra bientôt avec plus de violence que jamais. Si on n'al-\nlège pas sans retard la cargaison, si on ne jette pas à la mer ce qu'elle a\nd'avarié et d'inutile — (mais tout le ballot est pourri. Allons ! un bon mouve-\nment! jetez tout le paquet à l'eau) — si on reste en dessous des progrès\nmodernes, pour radouber le vieux bâtiment — (quel aveu 1 nous ne le lui avons\npas fait dire. Il craque de toute part, le vieux bateau, il fait eau de tous les\ncôtés), — je crains fort qu'il ne sombre et ne disparaisse pour toujours. » —\nNous ajouterons : Ainsi soit-il. Ce jour-là, nous chanterons un Te Deum.\n   Et vous ne vous imaginez pas les trucs que l'auteur propose pour rajeunir\nla vieille! Il propose la méthode de comparaison. Faire lire aux élèves, par\nexemple, dans les vieux auteurs grecs rabougris une émeute rue Haute en\nfaveur du S. U. pur et simple, réprimée par une garde civique grecque !!!\n(textuel), etc., etc., et parmi les questions intéressantes à poser aux élèves se\ntrouve celle-ci : CITER DEUX SATRAPES? Pourquoi pas quatre, une fois qu'on y\nest. Ah! elle est désopilante cette apologie du grec au XXe siècle.\n\n                                     • ••\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — A. MAÏKOFF: Poésies (Paris, Perrin). —\nE. HELLO : Rusbrock l'admirable (ibid.). — T. MAURER : Plaisir d'amour\n(Paris, Maison des Poètes). — P . BOURGET : L'Etape (Paris, Plon). —\nG. SAUVIN : Pour arriver au bonheur (ibid.). — L. COUROUBLE : Profils blancs\net frimousses noires. Impressions Congolaises. Nouvelle édition (Bruxelles,\nLâcomblez). — E. D E SOLENIÈRE : Notules et impressions musicales (Paris,\nSevin et Rey). — Centenaire poétique de V. Hugo (Paris, Fasquelle). —\nJ. DEUZÈLE : La maison vide (Paris, Perrin). — M. DES OMBIAUX : Têtes de\nhouille (Bruxelles, Dechenne). — RUDYARD KIPLING : Kim (Paris, Mercure de\nFrance). — E. TAVERNIER : Du journalisme (Paris, Oudin). — L. GUIL-\nLAUME : Classiques latins comparés. Morceaux choisis à l'usage de la troi-\nsième et quatrième, par D. BAELDE, 2e édition (Société de Saint-Augustin).\n\n                                     ***\n\n   L e s l i v r e s . — La surabondance de copies nous force à en renvoyer\nla critique au prochain fascicule.\n"}, {"page_pdf": 462, "texte": ""}, {"page_pdf": 463, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 6, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1902-06", "signet_source": "Neuvième année - N°6 - Juin 1902 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant mai (pages 257-320), pages 321-392 ; Coups de Cloche consacré à la Pentecôte ; vitrail de Joseph Casier donné en supplément du numéro de juin d’après la table des illustrations. 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