{"numero_id": "ulb-durendal-1902-livraison08", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison08-001", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 457, "page_fin": 460, "titre_corps": "Esquisses sentimentales : Le Cordonnier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Rency", "ancre_debut": "Esquisses Sentimentales I Le Cordonnier", "ancre_fin": "fait pâlir le vrai ciel", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "II Le petit Ménage", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 542, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1649, "texte": "Esquisses Sentimentales\n\n                                  I\n\n                          Le Cordonnier\n\n                SUR la montagne de Bouge, il est un cordonnier.\n                  C'est un homme varié et simple, comme un\n                  almanach. Sa maison est pareille à sa personne,\n                  toute petite, boiteuse, contrefaite. Mais les\n                  mille rameaux d'une vigne vierge l'enlacent\n                  jusqu'au toit. Et cette verdure folle courant sur\n                  ces vieux murs, ressemble à l'air de fête qui, de\n                  l'aube à la nuit, rayonne en rides joyeuses sur\nle visage de l'ouvrier.\n   Petit, boiteux, contrefait, est-ce bien là son signalement?\n «Vous vous trompez! diraient les gens de Bouge. Notre cordon-\nnier n'est pas ainsi. Mon Dieu, il n'est pas grand, grand! Il ne\nmarche peut-être pas très droit. Il a une épaule plus forte que\nl'autre, c'est bien vrai. Mais il est si content de vivre, il chante\nde si belles chansons! C'est comme sa femme Catherine, qui\nvoudrait convenir qu'elle louche et qu'elle ressemble à un pom-\nmier tordu, séché, à demi-mort? Quand elle passe à travers le\nvillage, avec sa petite ombre bancroche à côté d'elle, on n'a pas\nassez de bonjours à lui jeter, comme des fleurs, sur son chemin.\nElle est si douce, elle est si bonne ! Elle est meilleure qu'une\ntartine de pain blanc. »\n   Le cordonnier bat la semelle devant la fenêtre, à l'étage. En\nhiver, on distingue à peine, derrière la poussière des carreaux,\nsa grosse tête grise et ses. lunettes rondes. Mais, dès qu'il fait\nmoins froid, la fenêtre s'ouvre au large et l'on entend au loin,\n"}, {"page_pdf": 543, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2457, "texte": "458                         DURENDAL\n\n\nmultipliés par l'écho de la vallée, les coups de marteau sonores\net les éclats de sa chanson. Si vous avez des raccommodages à\nlui confier, vous contournerez la maison et vous entrerez par la\ndroite, après avoir gravi les degrés d'une échelle. En vous enten-\ndant monter, il viendra ouvrir sa porte, une bottine en main, et\nrelèvera ses lunettes contre son front.\n   — Excusez, savez, Monsieur! dira-t-il alors. C'est quasiment\nun pigeonnier!\n   Puis il vous aidera à pénétrer dans son atelier. D'abord, vous\nne verrez rien, vous n'entendrez rien : un vertige, une musique,\nun éblouissement ! Figurez-vous, une fenêtre ouverte, rien que\ncela, un grand carré de lumière, et, par là, un spectacle si\ninattendu, si immense qu'il vous laissera un instant sans haleine\net délicieusement éperdu. Dix lieues de pays s'étalent de\ntoutes parts sous une coupole d'azur infinie. Un trou se creuse,\noù, confusément, bruit la vie d'une ville qu'on ne voit pas;\nquelques clochers émergent d'une lueur d'or; une pente insen-\nsible remonte vers l'horizon; et toute la splendeur du paysage\ns'étend dans des clartés d'émeraude et de diamant. Ce sont des\nchamps, des champs encore, chargés d'herbages et de moissons;\ndes bois, des vergers, des routes, des villages, des notes blanches,\ndes notes rouges, un papillonnement de couleurs vives sur\nl'immobile tapis de verdure; et parfois, très loin, contre le ciel,\nun train, serpent noir, court et se perd dans les panaches ouatés\nde sa fumée d'argent.\n   Mais le cordonnier vous regarde avec un sourire gêné. On\ndirait que c'est lui le père du paysage et que votre admiration\nmuette blesse sa modestie d'auteur. Il finit même par vous\nlaisser à votre contemplation et se tourne vers le fond de la\nchambre, où son approche provoque un tintamarre endiablé.\nVous faites volte-face, et c'est une autre surprise. Le mur est\ncouvert de cages, de toutes grandeurs, de toutes formes, dont\nun tel froufrou bat les barreaux que vous ne distinguez, au\npremier regard, qu'un vol tourbillonnant de plumes ébrouées. Il\ny a là des pies noires et solennelles, avec des becs jaunes et des\nyeux brillants; il y a des grives trapues qui coupent l'air sans\ncesse de leur bec en ciseau; il y a des tarins, des linottes, des\npinsons, des moineaux; et c'est comme un royaume d'ailes\nmutines sur lequel règne un vieux perroquet grognard, suspendu\nau plafond. Tout cela crie, jacasse, siffle, chante, pépie; c'est\n"}, {"page_pdf": 544, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2609, "texte": "                      ESQUISSES SENTIMENTALES                     459\n\n\n   un murmure assourdissant, un vibrement perpétuel, quelque\n  chose de tapageur et de joyeux comme le vacarme d'une récréa-\n  tion dans un jardin d'enfant. Ici, le cordonnier est à son aise. Il\n  vous explique sa ménagerie emplumée. Il vous donne l'âge et le\n  nom de ses pensionnaires et vous fait part de leurs petits talents.\n  Et n'allez pas croire, au moins, qu'il sourie en vous parlant ainsi.\n  Non, il vous regarde au-dessus de ses lunettes, avec un air\n  inquiet et sérieux, tout prêt à se taire s'il remarquait sur vos\n  lèvres le frémissement poli d'une ironie qui se contient.\n     Mais prêtez-lui une attention digne de sa confiance, et bientôt\n  vous le verrez se tourner et se retourner sur lui-même, comme\n  quelqu'un qui hésite à montrer tous ses trésors. Enfin, mysté-\n rieusement, il se dirigera vers un autre point de la pièce et, en\n le suivant du regard, vous découvrirez une porte en treillis, der-\n rière laquelle passent et repassent des vols bruns, des vols\n jaunes, des vols rouges, contre un paysage d'un bleu cru qui\n s'étale le long du mur.\n    Qu'est-ce que c'est que ça? Ça, c'est un petit réduit que le\n génie du cordonnier a transformé en une volière idéale. L'air pur\n y entre par une fenêtre dont un grillage serré a remplacé les\n carreaux. Au centre, on voit planté un arbre mort qui sert aux\n oiseaux de perchoir. Et les petiots se trouvent là si bien qu'ils\n chantent comme des fous, à se casser la voix. D'ailleurs, n'ont-ils\n pas l'illusion de nager en plein ciel, quand leurs prunelles\n mignonnes regardent la muraille d'azur tendue à leurs côtés?\n    — Voyez-vous, Monsieur, dit le cordonnier, j'ai pris un peu\nde couleur et j'ai peint cela dans mes moments perdus.\n    C'est une plaine, très plate, très verte, avec un chemin jaune\net quelques arbres au premier plan. Sur les arbres, des oiseaux\ntrop grands, trop raides et trop beaux, perchent à la façon d'ani-\nmaux empaillés. Sur la route, des bicyclistes descendent de\nl'horizon comme une trombe et paraissent vouloir s'écraser\ncontre un rocher qui sort de terre, dans un coin. Mais tout cela\nse bouscule, sans perspective, en un très petit espace et, derrière,\nc'est une nappe immense de bleu qui mange et qui boit tout, et\nqui représente le ciel. Où diable l'artiste a-t-il découvert un bleu\npareil? Quelle hasardeuse combinaison de cobalt et de neige\na-t-il fallu pour créer cette teinte unique, faite de lumière\nardente, de scintillements éperdus, et qui fatigue l'œil et qui\noffusque le goût, mais qui vous réchauffe l'âme comme une\n"}, {"page_pdf": 545, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1441, "texte": "460                         DURENDAL\n\n\nivresse d'opium? Ce bleu-là, c'est une prière, c'est un désir, c'est\ntoute la ruée de l'humanité vers l'orient, vers la clarté, vers le\nberceau des âges. Il y a ainsi des hommes laids, boiteux, igno-\nrants et pauvres, qui vivent au penchant d'une colline, qui toute\nleur vie battent la semelle et ne prononcent que des paroles\nsimples, qui n'ont pas l'air d'avoir en eux quelque chose de plus\nque leurs voisins, et qui, tout à coup, saisissant un pinceau,\ntrouvent une couleur inconnue, une incarnation nouvelle de la\nlumière, en laquelle ils font inconsciemment palpiter et luire leur\nobscur instinct de beauté, leur âpre besoin de chaleur, de bien-\nêtre et d'amour.\n   — Des messieurs, qui sont venus ici, me dit le cordonnier,\nn'ont pas trouvé cela trop mal.\n   Ces messieurs sont bien aimables. Moi, je trouve cela sublime,\nmais je n'ai garde de le lui dire. Il serait capable d'en concevoir\nde l'orgueil. Mon regard glane çà et là, dans cette chambre\nsavoureuse, baignée d'infini, des détails et des souvenirs. J'em-\nporte avec moi la chaude coloration du cuir et son parfum gri-\nsant, tout le murmure, toutes les chansons des ailes, le désordre\namusant des meubles, cette fenêtre grande ouverte sur le vertige\nde la vallée et, pour envelopper, pour rouler le tout, un pan\nsoyeux de cet azur invraisemblable dont l'artifice prestigieux\n fait pâlir le vrai ciel.\n\n                                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison08-002", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 460, "page_fin": 469, "titre_corps": "Esquisses sentimentales : Le petit Ménage", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Rency", "ancre_debut": "II Le petit Ménage Au pied", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 545, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 1441, "fin_caractere_exclue": 2102, "texte": "II\n\n\n                         Le petit Ménage\n\n  Au pied de la citadelle s'étire un boyau visqueux qu'on\nappelle la rue des Piconettes. Tout y est gluant, le pavé, les\nmurs et le ciel. Les maisons, avec leurs plâtres arrachés et\nleurs fenêtres rapiécées, ressemblent à des vêtements de pauvres\nqui sèchent le long d'une corde. Au fond des corridors intermi-\nnables, on voit quelques touffes d'herbes dans un jardinet pourri.\n   Le grand Frisé y remisait jadis sa nichée.\n   De naufrage en naufrage, traînant leurs quatre meubles, ils\navaient échoué là. On s'était amusé, dans la rue des Piconettes,\n e jour de leur arrivée! Figurez-vous le grand Frisé comme il\n"}, {"page_pdf": 546, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2602, "texte": "                     ESQUISSES SENTIMENTALES                    461\n\n   était alors : une longue asperge mal venue, avec trois renfle-\n   ments : ses genoux, son ventre et sa tête. Vêtu de loques, il\n   avançait le premier, la casquette dans la nuque, ses cheveux\n   sales recouvrant à poignées le haut de son dos. A chaque pas,\n  ses yeux regardaient à droite et à gauche, sans que son visage\n  bougeât. Puis il lançait très loin un crachat dur, qui sonnait sur\n  les pierres. Derrière lui venait sa femme, Maria, grasse dedans,\n  grasse dehors, comme disaient les gens ; masse confuse de chair\n  et de guenilles, luisante de graisse, un moutard teigneux dans\n  le bras. Ils étaient ivres. L'homme titubait largement. La\n  femme, le regard mou, marchait en hoquetant, avec un sourire\n  niais. Plus loin, on entendait un tumulte, des cris d'enfants,\n  toute une cacophonie de vaisselle remuée. C'était le mobilier\n  du ménage que les deux aînés voituraient. Une charrette boi-\n teuse tanguait au milieu de la rue. A chaque tour, les roues,\n penchées, obliquaient davantage. Un squelette de chien, la\n langue pendante, montrait, sous le, véhicule, ses larges yeux\n désespérés Et, du mobilier, l'on distinguait peu de chose : deux\n chaises, pieds en l'air, pleurant leur paille, une galette de mate-\n las, à bandes rouges, replié sur le tas.\n     Chacun des enfants poussait un des brancards. Le gamin,\n déjà fanfaron, donnait de solides coups de reins. La fillette\n avançait plus péniblement. Une sueur noire coulait sur leurs\n faces rougies. Leurs petits pieds, comme des pattes de bête,\n grattaient tous les pavés. De temps en temps, le gamin, pour\n exciter sa sœur, poussait un juron, criait une injure. Alors, la\n petite se bandait tout entière et deux grosses larmes sautaient à\nses cils blonds. Là-bas, le père et la mère s'étaient arrêtés\ndevant la nouvelle demeure. Fouettés par l'espoir de dételler\nenfin, les enfants prirent le trot. Le chien geignait comme une\nforge. La charrette menait un tel tapage que des gens apparu-\nrent à toutes les fenêtres. Un gros gaillard, qui se rasait, vint\npencher son visage couvert de savon. Il riait très haut dans la\nrue étroite. Un autre, fumant sa pipe, lâcha une réflexion qui\nfit éclater la gaîté. Chacun dit son mot. Et la pluie de ces plai-\nsanteries tombait comme des immondices sur les petits misé-\nrables. La mère, décidément très saoule, s'était appuyée à un\nmur. Le père, se redressant sous les regards, sacrait contre ses\nfainéants de gosses qui n'en finissaient pas d'arriver. Ils fai-\nsaient leur possible, pourtant, les malheureux! Même une\n"}, {"page_pdf": 547, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2448, "texte": "462                         DURENDAL\n\n\nvieille femme, qui était là, sur sa porte, parlait d'aller leur don-\nner un coup de main. Mais les hommes se moquèrent d'elle :\nces gens-là n'avaient qu'à se débrouiller seuls. Et tout le monde\ns'esclaffa de bon cœur quand on vit le père, se décidant, enfin, à\nintervenir, envoyer de grands coups de pied dans le derrière des\npetiots pour leur rendre de l'énergie. Le cortège s'engouffra\ncomme un tonnerre dans un corridor sombre et longtemps on\nentendit gronder son roulement qui s'éloignait.\n\n                                * *\n\n   Au fond de la cour, ils habitaient une écurie désaffectée. Le\npropriétaire, faisant argent de tout, y avait pratiqué une lucarne\net la louait à des marchands de sable, possesseurs d'une char-\nrette. C'était le métier du grand Frisé. Mais, disait-il, il y avait\nassez longtemps qu'il risquait sa peau sous la pluie et la neige.\nMaintenant que ses gosses étaient grands, c'était à eux de le\nnourrir. Grands, les pauvres petits! Le gamin comptait dix ans\net la gamine neuf. Ayant bien, à eux deux, un litre de sang\ndans les veines, ils étaient si minces et si faibles qu'ils s'ap-\npuyaient l'un contre l'autre, en marchant, pour ne pas tomber.\n   Le matin, la fillette s'éveillait la première. On l'appelait\nBitte, et son frère le Moya. Ainsi, les enfants des pauvres ont\ndes noms contrefaits, à l'image de leurs personnes. Dans la\nlueur malpropre qui coulait par la lucarne, elle s'habillait à\ntâtons, allumait le poêle et faisait le café. Puis, elle secouait\nson frère sur la paillasse, où il dormait avec le chien. Ils déjeu-\nnaient en silence, jetant les croûtes à l'animal, qui les happait\nvoracement. Derrière eux, le père et la mère, étendus dans le\ndésordre du lit, ronflaient, la bouche ouverte, cuvant l'ivresse\nde la veille. Des odeurs malsaines flottaient comme des mou-\nches malades dans l'air lourd. Parfois, à l'osier d'un berceau,\n une petite main s'accrochait avec un léger gémissement.\n    Ensemble, ils chargeaient ensuite la charrette : du beau sable\n doré qui leur coulait entre les doigts et dont ils aimaient, dans\nleur misère, la blancheur et la propreté. Ils attelaient le chien,\n ouvraient la porte et filaient rapidement. Chance, si les parents\n ne s'éveillaient pas ! Autant de gifles évitées... Le gamin tirant,\n la fillette poussant, le chien, trop vieux et trop faible, se lais-\n sant tout de suite traîner, ils gagnaient les quartiers riches où\n"}, {"page_pdf": 548, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2624, "texte": "                      ESQUISSES SENTIMENTALES                    463\n\n\n   les cuisinières ont besoin de sable blanc. La gamine sonnait\n   aux portes, recevait les commandes ou les rebuffades. Le Moya,\n   un seau en main, servait les clients et empochait l'argent.\n  Jamais ils ne se parlaient. Ils faisaient leur besogne silencieu-\n   sement, comme si toutes leurs forces n'étaient pas de trop pour\n  l'accomplir et que parler eût été une fatigue de plus. A midi, ils\n  mangeaient un morceau de pain sec et buvaient un coup d'eau\n  aux fontaines. Le soir, ils rentraient lentement, très lentement,\n  plus pâles et plus fuyants que leur marchandise, pareils, dans\n  l'imprécision du crépuscule, à deux petites ombres molles, fon-\n  dues par le brouillard.\n     C'était alors l'heure redoutable. Dès la porte ouverte, le grand\n  Frisé et la grosse Maria avançaient leurs binettes enflammées :\n  Combien? Oh! ce terrible combien! Le Moya tirait ses sous de\n  sa poche et le père les comptaient dans le tablier de la mère.\n  Les enfants, debout, attendaient. Le chien haletait sous la\n charrette et remuait sa chaîne à petits coups. Brusquement, le\n  père se levait, empoignait sa trique. Il était temps de se cacher!\n A travers tout, le bras de l'alcoolique battait le vide. Comme\n un fou, il frappait au hasard les meubles, la porte, le chien, sa\n femme et ses enfants. La vaisselle, brisée, dégringolait, le chien\n hurlait, des pas couraient partout avec des pleurs et des cris.\n Et cela durait jusqu'à ce que, harassé, hors d'haleine, le Frisé,\n avec d'horribles imprécations, ramassât l'argent pour filer au\n cabaret. Bientôt, la grosse Maria se relevait, dans un coin,\n quelque part et, seule, geignante, pleurant du genièvre, son\n petit dernier dans les bras, rattrapait son mari en courant. Les\n deux petits marchands restaient seuls. Ils geignaient tout bas,\n sous les ténèbres de la nuit descendue, et la langue râpeuse du\n chien battu léchait doucement leur douleur.\n    Les visiteurs des pauvres eurent pitié de cette détresse. Ils\napportèrent du pain, de la viande, que le Frisé et sa femme\n mangèrent, des vêtements pour les petiots, que ces bons parents\nallèrent vendre sans retard. Enfin, un agent de police, qui habi-\ntait le quartier, prévint un jour le Frisé qu'on s'occupait de lui\nen haut lieu. S'il ne se sentait pas la conscience bien nette, rap-\nport à certain vol de plomb commis au nouvel hôpital, il ferait\nbien de s'en aller en France voir le temps qu'il faisait. Le Frisé\njura ses grands dieux qu'il était innocent. Mais, le lendemain,\nquand ses enfants revinrent de leur journée, ils trouvèrent le\n"}, {"page_pdf": 549, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2340, "texte": "464                          DURENDAL\n\n\nlogement vide. Il n'y avait plus rien le long des murs, plus rien\nnon plus sur le pavement. La chambre paraissait immense et le\nmoindre bruit y résonnait longtemps. Les enfants, étonnés,\ns'assirent sur le tas de sable et, sans parler, pensèrent à des\nchoses. C'est ainsi que Bitte et le Moya devinrent orphelins.\n\n                                * *\n\n    Durant les premiers jours, la rue s'inquiéta. Est-ce qu'il était\n possible de laisser ces deux moutards vivre sans père et mère,\n comme des jeunes de chien? Il vint des messieurs de l'hôtel de\nville qui écrivirent sur un carnet avec un crayon d'or. Du temps\n passa. Les recherches cessèrent. L'orphelinat refusait d'accepter\n les enfants. Finalement, plus personne ne s'occupa d'eux.\n    Ils connurent alors une existence délicieuse. Entre leurs\nquatre murs humides et nus, ils vécurent heureux comme des\nrois. Ils dormaient dans leur sable. La bâche de la charrette et\nle corps de leur chien leur servaient de couverture. Les sous de\nleur commerce étaient pour eux. Ils n'avaient plus de compte à\nrendre et plus de coups à recevoir. A cette époque, leur santé\nse raffermit. On remarqua que la fillette se lavait. Avec des\nloques qu'elle ramassait çà et là, elle bouchait les trous de ses\n petits vêtements.\n    Le matin, ils quittaient la rue des Piconettes à l'heure ordi-\nnaire et s'en allaient, tout à leur aise, sonner chez leurs pra-\ntiques. Dans toute la ville, on connaissait leur histoire et les\ngens leur achetaient du sable par charité. Maintes servantes,\navec un rire ému, leur donnaient les restes savoureux de la cui-\nsine. Le chien lui-même, stupéfait, dans ses vieux jours man-\ngeait à sa faim. Il s'y habituait, du reste, avec peine et, quand\nBitte ou le Moya jetait devant lui un bon morceau de viande, il\nle flairait tristement et se couchait à côté. L'abondance trop tard\nvenue est amère au cœur du pauvre comme une suprême\nmoquerie du sort.\n   Malgré leurs allures silencieuses, Bitte et le Moya étaient\nbien heureux depuis qu'ils n'avaient plus ni père ni mère. On\nles avait nommés le Petit ménage. Et, vraiment, on aurait dit\nvoir un petit mari avec sa petite femme. Côte à côte, ils pous-\nsaient ou tiraient la charrette ; ils se partageaient la besogne, se\nreposaient ensemble et mangeaient en même temps. Ils n'avaient\n"}, {"page_pdf": 550, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2491, "texte": "                      ESQUISSES SENTIMENTALES                     465\n\n  de liaison avec aucun autre enfant. Ils ne jouaient à aucun jeu.\n  Souvent, tandis que le Moya portait un seau de sable dans la\n  cour d'un client, des gamins s'approchaient, malgré Bitte, de la\n  charrette et lui volaient sa marchandise. A ses cris, ils décam-\n  paient. D'autres se tenaient en cercle, curieux et attentifs, autour\n  de ce commerce qui leur paraissait amusant. Le Moya arrivait\n  alors et, grave, haussant les épaules : « Tas de chandelles! »\n  disait-il. Puis il crachait dans ses mains, saisissait les bran-\n  cards et s'éloignait avec mépris. Il avait vingt ans, ce gosse de\n  dix ans. Elle en avait trente, sa petite femme.\n    Aussi, ils vivaient en paix avec tout le monde et la police\n  n'avait rien à leur reprocher. De l'aube à la nuit, ils faisaient\n sérieusement leurs affaires. Tout au plus, les jours de chaleur,\n s'accordaient-ils une courte sieste à midi. Dans un terrain\n vague, où ils ne gênaient personne, ils rangeaient leur charrette\n à l'ombre, dételaient le chien qui se couchait là et, après avoir\n déjeuné, s'étendaient de leur long sur le sable tiède. C'était\n doux et bon comme un sommeil en paradis. Entre leurs cils mi-\n clos, ils regardaient l'immense ciel bleu. Des hirondelles pas-\n saient et repassaient, accrochant leurs pensées, et les emportent\n très loin, dans l'infini. Le Moya, moins rêveur, s'endormait\n bientôt. Mais Bitte, avec son âme nerveuse, songeait aux choses\n anciennes. C'était vrai, pourtant, qu'ils étaient heureux, tout\n seuls, sur la terre! Plus de taloches et de blasphèmes, une exis-\ntence unie, coulante et claire comme du sable blanc. Peureuse-\n ment, elle essayait d'entrer dans l'avenir. Est-ce qu'ils pour-\nraient continuer à vivre de la sorte? Est-ce que jamais le Moya\nne la chagrinerait? Oh! non! elle serait toujours si gentille, elle\nferait si bien ce qu'il commanderait! Le génie domestique de la\nfemme déjà s'éveillait en elle. Son cœur se gonflait pour son frère\nd'un triple amour de mère, d'épouse et de sœur. Alors, elle se\ntournait doucement vers lui et le regardait dormir. Il dormait\ncomme un ange, les mains jointes sous la joue. Son visage\nsérieux se détendait dans une ineffable expression de repos\nsouriant. Elle n'avait plus que lui, lui seul, sur la terre! Cette\npensée la remplissait d'un émoi délicieux. Et, dans la torpeur\nchaude du silence, elle répétait ce nom qui renfermait toute sa\ntendresse : « Moya, Moya!... »\n"}, {"page_pdf": 551, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2590, "texte": " 466                          DURENDAL\n\n\n     L'hiver arriva et leur vie fut plus dure. Quand ils rentraient,\n  le soir, ils avaient froid dans leur écurie sans feu. Le chien lui-\n  même grelottait et pleurait. Le Moya, furieux, le faisait taire à\n  coups de pied. D'ailleurs, le caractère du gamin se gâtait peu à\n  peu. On eût dit que son père était mort quelque part, au loin, et\n  que son âme ressuscitait en lui. Déjà il travaillait sans goût et\n se mettait à jurer pour des riens. Souvent même, il lui arrivait\n d'envoyer une calotte à sa sœur, d'un brancard à l'autre. Bitte,\n alors, buvait ses larmes silencieusement.\n     Mais un soir, décidément, les choses se gâtèrent. Une fois la\n charrette remisée, le gaillard flaira un instant l'air humide, rou-\n vrit la porte et s'éclipsa. A demi-morte de peur, Bitte l'attendit\n longtemps. Il rentra à la nuit d'un pas mal assuré. Comme son\n père, autrefois, il saisit un bâton et frappa à tort et à travers les\n murs, la porte et le chien. Bitte, épouvantée, demeurait à\n genoux dans le sable, les yeux remplis de ténèbres et de déses-\n poir. Est-ce que cette vie allait recommencer? Enfin, l'ivrogne,\n très malade, se jeta par terre et s'endormit jusqu'au matin. Bitte\n le traîna dans le sable, le couvrit, le veilla. Et ses sanglots\ns'unissaient aux plaintes du vieux chien sous la pesante oppres-\nsion des ombres.\n    Le lendemain, un peu honteux, le Moya se montra gentil et\n Bitte se rassura. Le soir, ils allumèrent un feu de bois dans\nl'écurie et, malgré l'âcre fumée, s'en trouvèrent mieux à l'aise.\nDeux jours passèrent sans alerte, mais le troisième, le gamin ne\nrésista plus à son envie et fila de nouveau au cabaret. Il en\nrevint abominablement ivre et, suivant l'exemple paternel,\nbattit sa sœur et son chien. Dès lors, ce fut la scène de chaque\nsoir. Toute la journée, ils travaillaient ensemble; Bitte faisait\npresque toute la besogne, poussait la charrette, sonnait aux\nportes, portait les seaux, ne laissant au Moya que le soin de les\nremplir. Lui marchait les mains en poche, sur le trottoir, fumait\nsa pipe, regardait ses esclaves travailler pour lui. Bientôt, la\nmarche même lui parut une fatigue. Il s'installa sur la charrette\net se laissa traîner. Il portait, en ce temps-là, des vêtements\nd'homme achetés au marché : un pantalon de velours côtelé,\nune veste trop large, une chemise de toile bleue, bouffant à la\nceinture, et, sur l'oreille, une casquette à longue visière qui lui\ndonnait un air à la fois vicieux et vieillot. De temps en temps,\nse sentant le gosier sec, il criait « halte! » à son équipage, des-\n"}, {"page_pdf": 552, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2565, "texte": "                    ESQUISSES SENTIMENTALES                    467\n\n\ncendait de charrette et entrait au cabaret. Là, d'une voix éraillée\npar l'alcool, il se commandait des canons de péket, qu'il vidait\nd'un seul trait. Puis, il rallumait sa pipe de terre, après avoir\nfrotté une allumette sur sa cuisse, comme un véritable buveur.\nLa tournée, ensuite, continuait. Bitte suait, s'épuisait, gardait\nà peine la force de mâcher, à midi, un vieux morceau de pain.\nEt le soir, pour sa récompense, elle était battue, la petite femme,\nfaisant de la sorte, un peu tôt, l'expérience du mariage chez le\npeuple souverain.\n   Un peu tôt, en effet. L'expérience ne devait pas lui réussir.\nOh! ce fut, au début, un rhume, un simple rhume. Elle toussait\nbeaucoup et ne parvenait plus à rattraper son haleine. Cepen-\ndant, elle ne s'inquiétait pas et poussait la charrette vaillam-\nment. Le Moya, lui, n'en buvait pas une goutte de moins. La\nnuit, quand elle toussait trop, il lui allongeait un coup de\npoing. Et la vie allait tout de même, cahin-caha. Mais un\nmatin, elle ne put se lever. Son frère, ivre encore de la veille,\neut beau la battre comme plâtre, elle resta inerte sous les coups,\ntrès rouge, toute brûlante, avec un grand tremblement. Alors,\nle Moya eut peur et fut soudain dégrisé. Il ne quitta pas, ce\njour-là, l'écurie et demeura assis, très sage, à côté d'elle. Quand\nelle avait soif, il lui donnait à boire. Et, sans savoir pourquoi,\nil se sentait une grande honte chaque fois qu'elle posait sur\nlui ses larges yeux bleus. Vers le soir, elle jeta des cris aigus\nqui attirèrent du monde. Malgré leur indifférence, les locataires\ndu rez-de-chaussée l'emportèrent chez eux et la mirent au lit.\nStupide, le Moya, sa casquette sur l'oreille, demandait sans\ncesse ce qu'elle avait. Il devenait si encombrant qu'on le mit à\nla porte. Et il resta là toute la nuit, accroupi dans le corridor\nsombre, avec son vieux chien, qui le léchait doucement.\n   A l'aube, quelqu'un sortit et lui cria : « Elle est morte, ta\nsœur, ô Moya! » Puis, le silence retomba comme un couvercle\nde cercueil. Il n'avait pas bougé, il écoutait toujours la voix qui\ndisait cette chose. Il lui semblait qu'autour de lui il y avait un\ngrand trou où il allait s'enfoncer s'il faisait un mouvement. Il\ncomprenait très bien que sa sœur ne pousserait plus jamais la\ncharrette. Il songeait vaguement qu'il devrait travailler plus\ndur désormais. Pourtant, ce n'étaient pas ces idées-là qui lui\nfaisaient le plus de mal. Et il y avait toujours une petite boule\nqui montait dans sa gorge et qui descendait.\n"}, {"page_pdf": 553, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2588, "texte": " 468                          DURENDAL\n\n\n      Les gens qui entraient Je bousculèrent. Des messieurs vêtus\n   de noir lui posèrent des questions. Il dut raconter toutes leurs\n   aventures. Un curé le sermonna sur sa mauvaise conduite. Il\n   entendait et voyait tout cela, à travers un nuage. C'était comme\n  s'il avait été couché sous un grand tas de sable blanc. Pour faire\n  le crâne, il entra au cabaret. Mais les gens le regardaient avec\n  des yeux bizarres. Il voulut boire et le péket ne passait pas.\n  Alors, il revint s'accroupir dans le corridor sombre avec son\n  chien, qui pleurait comme un petit enfant.\n     Quand la toilette de Bitte fut terminée, on l'admit à la voir\n  une dernière fois. Elle était très belle et très douce, couchée,\n  vêtue de blanc, dans le blanc des linges, et ses petites mains\n  jointes tenaient un vieux chapelet. Ses lèvres étaient violettes\n  et paraissaient sourire. Entre ses cils mal clos filtrait une lueur\n  paisible, pareille à cette barre de lumière qui passe, le soir, sous\n  une porte fermée. Elle ne bougeait point : le Moya s'enhardit.\n  Il avança le doigt et toucha le cadavre. Et il restait là, la cas-\n quette sur l'oreille, à sentir avec épouvante le froid de la mort\n se répandre dans tous ses os.\n     Cette nuit-là, ahuri de fatigue, il dormit avec le chien dans\n son sable. Au petit jour, il fut éveillé par l'animal, qui grattait\n la porte en gémissant. Il se leva et sortit. Dans le corridor,\n deux hommes enlevaient le cercueil. Alors, il courut, les rejoi-\n gnit et se mit à marcher derrière eux, bravement. Clopin-clo-\n pant, le chien le suivait de loin. Ils allèrent ainsi à l'église, où\n un vicaire récita des prières. Le cercueil était sur les pierres et\n le prêtre, debout, le regardait avec bonté. Subitement, le Moya\nse sentit pour cet homme quelque chose de doux dans le cœur.\n Il se trouvait bien, il aurait voulu rester longtemps dans cette\néglise, entendre toujours ce murmure d'oraison, qui l'entourait\ncomme un vent frais quand on a très chaud. Mais les hommes,\nde nouveau, s'emparèrent du cercueil. Au cimetière, on ne le laissa\npas aller jusqu'à la fosse.\n    Alors, par une interminable chaussée du faubourg, il regagna\nla rue des Piconettes. La petite boule, dans sa gorge, toujours\nmontait et descendait. Pourtant, il ne pleurait pas et marchait\nau milieu du pavé, du large pas d'un ouvrier qui revient du tra-\nvail. Tout en allant, il comptait ses sous dans sa poche. Puis,\nil sifflait son chien, qui n'avançait pas, retournant sans cesse la\ntête et s'arrêtant pour gémir du côté où avait disparu la maî-\n"}, {"page_pdf": 554, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 990, "texte": "                    ESQUISSES SENTIMENTALES                    469\n\n\ntresse qu'il aimait. Pour se donner une contenance, il alluma sa\npipe avant d'entrer dans son quartier. Et les gens regardaient\navec surprise cet étrange gamin, haut comme une botte, parais-\nsant à la fois si jeune et si vieux, qui se déhanchait d'un air\ncanaille et dont la mine contractée avait une si grosse envie\nd'éclater en sanglots. Comme au jour lointain de son arrivée, le\nvoisin qui se rasait pencha à la fenêtre sa figure savonnée, et\nl'enfant l'entendit crier, avec un gros rire :\n   « Voilà le Moya qui revient d'enterrer sa femme! »\n   Alors, son instinct de petit mâle, se refusant à donner à ces\ngens, qui riaient, le spectacle de sa douleur, il prit sa course et\ns'enfonça, suivi de son chien, dans le corridor sombre de sa\nmaison. Un peu de temps, on entendit une plainte battre les\nmurs et s'éloigner.\n   Et puis, ce fut un grand silence.\n\n                                               GEORGES RENCY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison08-003", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 470, "page_fin": 470, "titre_corps": "Chant d’Amour", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Chant d'Amour Il me suffit", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 555, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1535, "texte": "Chant d'Amour\n\n                                       Il me suffit, pour m'affliger,\n                                       D'un violon dans le silence...\n                                                           R. H.\n\n\n Un violon lointain sanglote dans les fleurs...\n Des larmes, chère enfant, tremblent sous ta paupière...\n Et la voix douloureuse, accompagnant    tes pleurs,\n Disperse au vent du soir, le long de la rivière,\n Les soupirs étouffés d'une âme tendre et fière.\n\n Le chant mystérieux,    comme un parfum      épars,\n Flotte sur les jardins au souffle de la brise.\n C'est un long lamento, qui parle de départs :\n On dirait qu'on entend, dans l'heure calme et grise,\n Le nostalgique adieu d'une âme qui se brise!\n\nC'est un chant d'autrefois, plein d'angoisse et d'amour;\nEt tout ce que notre âme a de tristesse en elle\nSe réveille avec lui pour pleurer à son tour :\nEt nous sentons, tandis qu'il nous prend sur son aile,\nFrémir en lui le mal d'une âme     fraternelle.\n\nC'est une amie en pleurs qui de loin vient à nous,\nD'une robe de deuil chastement    revêtue;\nEt tu voudrais, pensive, écouter à genoux\nCe beau chant de souffrance en qui se perpétue\nLe songe évanoui d'une âme qui s'est tue...\n\nChère enfant! quand mes yeux seront à jamais clos,\nDu rêve amer et doux que j'aurai fait sur terre\nPuisse-t-il demeurer quelques faibles   sanglots!\nQu'ils aident à pleurer un cœur las de se taire\nEt bercent dans sa peine une âme solitaire!\n\n                                              FKANZ     ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison08-004", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 471, "page_fin": 484, "titre_corps": "Notes sur l’art décoratif moderne en Belgique (À propos de l’Exposition de Turin)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Fierens-Gevaert", "ancre_debut": "Notes sur l'Art décoratif moderne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 558, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2255, "texte": "Notes sur l'Art décoratif moderne\n                            en Belgique\n               (A propos de l'Exposition de Tarin)\n\n\n\n                 L'ÉTROITS liens artistiques ont uni de tous temps l'Italie et\n                    la Flandre. Faut-il rappeler l'influence de Jean Van Eyck\n                    sur les Florentins et les Vénitiens du XVe siècle, le voyage\n                    de Roger Van der Weyden à Rome, le séjour de Justus\n                    de Gand à Urbin ; faut-il redire la fascination exercée par\n                    Raphaël sur les peintres flamands du XVIe siècle et, enfin,\n                    le triomphal passage de Rubens, de Van Dyck, de com-\n                    bien d'autres, dans les grandes cités italiennes? L'illustre\n                     terre où naquirent Dante, Pétrarque, Donalello, Léonard\nde Vinci, Michel-Ange, Raphaël, fut jadis une terre promise pour les maîtres\nde Bruges, de Gand, d'Anvers, de Bruxelles. Les Flamands avaient fondé un\ncercle à Rome ; les familles patriciennes se disputaient leurs œuvres, nos\nmaîtres d'autrefois aimaient l'art, le soleil, la poésie profonde et souple\nde cette Italie, où les plus purs génies de la civilisation chrétienne, altiers et\nimmarcescibles comme des sommets de neige, haussent éternellement leur\nfront lumineux sur l'horizon dé l'Histoire et de la Beauté...\n   Quand on apprit qu'une exposition d'art décoratif moderne s'organisait à\nTurin, tout de suite l'idée fut accueillie avec enthousiasme par la jeune géné-\nration artistique de la Belgique et, sans doute, les Belges subissaient-ils\nl'impulsion instinctive qui constamment porta leurs ancêtres vers le sol clas-\nsique de la Beauté. A ce propos, on me permettra d'évoquer ici un souvenir\npersonnel que je considère comme une préface à l'histoire de la présente\nexposition et que je tiens surtout à rappeler en signe d'hommage à l'un des\ncréateurs les plus fiers de la sculpture moderne. En 1898, je visitais l'Italie.\nPour clôturer mon pèlerinage d'art, je m'arrêtai à Turin. Une exposition\nnationale y était ouverte. J'hésitais à la visiter, redoutant la tumultueuse et\nmélancolique laideur des grandes foires contemporaines. Je me décidai\npourtant et commençai ma visite par la section des beaux-arts. La\n"}, {"page_pdf": 559, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3248, "texte": "472                              DURENDAL\n\n\npremière œuvre que j'aperçus fut l'admirable bas-relief du sculpteur piémon-\ntais Bistolfi : la Douleur réconfortée par les souvenirs. Ce poème plastique, d'un\nsentiment grave et d'une profonde noblesse de formes, annonçait une\nrenaissance glorieuse de la sculpture italienne... Je me renseignai sur l'ar-\ntiste, je demandai des reproductions de ses autres œuvres et je publiai, dans\nArt et Décoration, une étude sur le maître nouveau. Le sculpteur voulut bien\nexprimer sa gratitude au critique par une de ces lettres touchantes et glo-\nrieusement modestes dont les êtres de génie ont le secret. Sans se connaître,\nl'écrivain et l'artiste ne cessèrent de s'écrire. Quand, enfin, surgit l'idée\nd'organiser l'actuelle exposition, M. Bistolfi, l'un des promoteurs, demanda\nà cet ami et admirateur, qu'il n'avait jamais vu, de s'occuper du groupement\ndes artistes belges, et. bien entendu, la proposition fut acceptée de grand\ncœur... C'est ainsi que naquit notre section.\n\n                                       *\n\n\n   Il y a dix ans à peine, et bien que la sculpture et la peinture fussent repré-\nsentées par des maîtres de premier ordre, l'architecture et les arts décoratifs\nde la Belgique restaient confinés dans l'académisme gréco-romain et dans\nl'imitation — encore florissante, hélas ! aujourd'hui — des différents styles\ngothiques et de la Renaissance flamande. L'architecte Balat — le maître de\nM. Victor Horta — se servit toutefois avec infiniment de goût des formules\nclassiques et construisit le Palais des Beaux-Arts de la rue de la Régence, qui,\ndans son genre, est un chef-d'œuvre de pureté et de noblesse. Mais Balat\npoussait l'amour de l'art grec jusqu'à la superstition et au servilisme le plus\nabsolu. Il n'admettait point que l'on cherchât de la nouveauté après Euty-\nchidès et Phidias. Victor Horta, ayant un jour dessiné avec quelque souci\nd'originalité un socle pour un projet de monument : « Comment ! s'écria\nBalat avec indignation, vous osez inventer des profils, alors que les Grecs\nnous ont laissé d'inégalables chefs-d'œuvre! » C'est contre un tel état d'esprit\nque la jeune génération des architectes et des décorateurs belges a dû lutter\net lutte encore pour imposer ses œuvres vivantes, inspirées non plus de\nformes et de canons morts, mais des principes éternels de la Beauté et des\nbesoins même de la civilisation moderne.\n   Quelques lignes d'explication tout d'abord sur l'abus que l'on a fait de ces\ndeux mots art décoratif? Tout art plastique doit être décoratif; la peinture et\nla sculpture se subordonnent à l'architecture, et c'est ce que les anciens Grecs\navaient compris en établissant hiérarchiquement la trinité des arts apotéles-\ntiques ou plastiques. Nous avions depuis longtemps oublié de maintenir dans\nl'intimité nécessaire ces trois formes de beauté. Le sculpteur, en taillant un\ngroupe, le peintre, en concevant une fresque, ne tenaient aucun compte des\nlignes architecturales. Leur ornementation ne s'harmonisait point avec le\ncadre ou avec le piédestal, et le sens sublime de la décoration que Phidias\n déployait dans ses métopes du Parthénon, Villard de Honnecourt dans ses\n cathédrales gothiques, Jean Goujon dans ses cariatides du Louvre, paraissait\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3117, "texte": "        NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                      473\n\n\nirrémédiablement perdu pour notre époque amoureuse de bibelots inutiles\net d'objets de vain luxe. Mais le goût purement décoratif devait se réveiller\nd'une bien singulière façon. Les arts mineurs : ébénisterie, céramique, tapis-\nserie, ciselure, verrerie, ferronnerie, se transformèrent sous l'impulsion des\nEcossais d'abord, puis des préraphaélites anglais. Tout en recherchant\ndes formes nouvelles, on pliait l'inspiration aux nécessités de l'utilisation\npratique. En second lieu, les peintres, suivant l'exemple du génial artiste\nPuvis de Chavannes, retrouvèrent des lois de transpositions harmonieuses\nqui président à l'exécution du panneau décoratif. Enfin, quelques\nsculpteurs, Carriès, Bartholomé, Charpentier, en France; Constantin\nMeunier, en Belgique ; Bistolfi, en Italie, dégagèrent à nouveau le principe\nornemental statuaire. Les architectes, seuls, ne prenaient aucune part à ce\nprocessus d'affranchissement. Or, sans eux, sans les maîtres de l'œuvre qui\ndevaient fournir aux industries artistiques le nouveau cadre de briques, de\npierres et surtout de fer, la renaissance des arts mineurs risquait de s'arrêter\ncourt, faute d'un soutien suffisant. Heureusement, l'architecture, à son tour,\nest en pleine voie de rénovation, et, dans ce mouvement, la Belgique avec\nun légitime orgueil, peut revendiquer une place d'avant-garde.\n\n                                       *\n\n\n   Deux architectes belges sont universellement cités comme les rénovateurs\nde l'art architectural : MM. Hankar et Horta. Tous deux construisirent leur\npremière maison « moderne » la même année (1893). Il serait donc vain de\nvouloir établir la priorité d'invention de l'un ou de l'autre.\n   Hankar est mort il y a deux au trois ans avant d'avoir donné sa pleine\nmesure. « Dès ses débuts, lisons-nous dans Art et Décoration (1), il affirma\npratiquement les principes d'une architecture rationnelle, dégagée des rémi-\nniscences de périodes abolies, conçue dans l'unique préoccupation de la\ndestination de l'édifice et des nécessités de la construction. Comme déco-\nration, beaucoup de sobriété, des motifs tantôt empruntés à la nature et\nstylisés, tantôt purement linéaires. Aucune dissimulation dans la bâtisse. Les\nmatériaux apparents, honnêtement montrés sans maquillage, mais en les\nfaisant participer à l'ensemble décoratif, au concert de tous les éléments mis\nen l'œuvre. » Sa première maison, rue Defacqz, à Bruxelles, ne laisse pas\nde révéler quelque maladresse dans l'assemblage un peu déconcertant de\ndétails originaux et de motifs sentant encore la formule. Dans les maisons\ndu Rond-Point de l'avenue Louise, du pharmacien de la rue Lebeau, la\npersonnalité de l'architecte se dégage; on devine un désir d'unifier l'ensemble;\nles lignes sont caractéristiques et absolument propres à l'artiste. La maison\ndu peintre Ciamberlani, enfin, peut être considérée comme la création la\nplus complète et la plus heureuse du regretté novateur : composition très\n\n\n  (1) Numéro de septembre 1891. L'Art décoratif en Belgique, par MM. MAUS et\nG. SOULIER.\n"}, {"page_pdf": 561, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3534, "texte": "474                              DURENDAL\n\n\n\nanimée, très joyeuse et très élégante aussi avec sa bretèque légère, ses\ndeux grandes baies cintrées, sa corniche noble et gracieuse. De plus, faisant\nentrer dans la pratique l'une des plus heureuses inspirations de l'art décoratif\nnouveau, Hankar dessinait lui-même les moindres détails de l'intérieur...\n   Bien que sa mort trop prompte ne lui ait pas permis de développer avec\nune logique et une fermeté suffisantes son système architectural, bien qu'il\nn'ait point réalisé dans une œuvre absolument définitive l'accord de toutes ses\nforces créatrices, son art, néanmoins, mérite le respect profond et l'admiration\nla plus vive. Si l'on songe à l'affligeante pauvreté ou à la sotte prétention de\nnotre architecture bourgeoise d'il y a dix ans, si l'on parcourt les quartiers\nrécents de Bruxelles, où se multiplient les façades riantes et variées, on\nsaisira immédiatement combien fut féconde, rapide, miraculeuse, l'action que\nce chercheur obstiné exerça parallèlement avec Horta. Et nous pouvons\nrappeler aussi, non sans fierté, que Hankar fut l'un des principaux déco-\nrateurs du Palais colonial de Tervueren, où, pour la première fois, le « style\nnouveau » était soumis au public des expositions. L'art de nos jeunes\nconstructeurs en a même gardé le surnom populaire de « style Congo I «\n Cette exposition de Tervueren eut lieu en 1897. Outre l'architecte Hankar,\nMM. Vandevelde, Hobé, Crespin y collaborèrent largement. Le célèbre\narchitecte Wagner, de Vienne, qui jusqu'alors était resté fidèle au gréco-\nromain, visita le Palais colonial, en fut ravi, exprima son enthousiasme dans\nun dîner auquel assistait notamment M. Crespin. Peu de temps après nais-\nsait le style viennois moderne, qui triomphait récemment à Paris, à Darmstadt\net se trouve si largement représenté à Turin...\n   Hankar disparu, la Belgique gardait tout de même un architecte puissant\ndont la maîtrise originale et souple, la hardiesse élégante, les visions claires\net raffinées à la fois ont acquis une célébrité à laquelle, depuis deux ou trois\nsiècles, les constructeurs n'osaient plus prétendre. Je parle de M. Victor\nHorta, et l'on peut dès à présent dire Horta tout court. L'action de Horta ai-\nje dit, est parallèle à celle de Hankar; elle est autre; elle est plus puissante;\nelle est définitive. Horta a créé un style logique, équilibré; il s'est servi du\nfer avec une grâce et une sûreté incomparables; il a imaginé un système de\nlignes et de reliefs architecturaux sans précédent. Tandis que les jeunes maî-\ntres de la brillante école viennoise moderne, Wagner, Olbrich, Behrens,\nChristiansens, cherchent l'originalité de leurs constructions dans la simplicité\ndes grandes parois et font résider l'intérêt et la vie des murailles plates\ndans un décor peint, Horta a véritablement modelé des façades, il a\nobtenu des reliefs, des saillies, toute une plasticité architectonique, si je\npuis dire, en se servant des matériaux qui constituent les murailles mêmes,\nen négligeant toute décoration qui ne serait pas obtenue avec les éléments\nindispensables à son œuvre. De plus, proscrivant toute imitation de la\nnature, Horta crée sans relâche, avec une fécondité admirable, les lignes\ntoujours renouvelées de ses façades, de ses balcons, de ses fenêtres. On voit la\nrigueur d'un tel idéal ; on sent l'énergie qu'il a fallu déployer pour l'imposer;\net l'on devinera tout de suite à quel point est dangereuse l'imitation d'un art\nde cette nature. Comme tous les créateurs, Horta est sottement copié par des\n"}, {"page_pdf": 562, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3433, "texte": "        NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                        475\n\n\ndisciples aveugles. On voit du faux Horta à Paris aussi bien qu'à Bruxelles,\net les ironistes parisiens ont bien fait d'exercer leur verve aux dépens de ce\n« style ténia », si impitoyablement répandu et qui déguise avec effronterie\nla grâce, l'onduleuse noblesse et la fière invention du maître belge.\n\n                                      *   *\n\n   Si l'imitation d'un tel artiste est périlleuse, la seule présence d'un tel pro-\nducteur suscite aussi des énergies nombreuses, éveille des forces insoupçon-\nnées, provoque une émulation constante. Le talent et l'originalité ne font plus\ndéfaut aux jeunes constructeurs belges. Toute une génération nouvelle se\nlève, dégagée des antiques préjugés, décidée à faire œuvre personnelle, à\nrenoncer au gothique, à la cruelle Renaissance flamande, à tous les styles\ndéfunts, à tous les travaux saugrenus de restauration, de reconstitution, au\nbric-à-brac et au pillage archéologiques où le génie architectural s'est com-\npromis pendant tout un siècle. Chacune de ces jeunes individualités, dont les\npromesses sont déjà des gages sérieux, mériterait une monographie étudiée.\nJe dois me contenter de les énumérer en bloc. Voici, à Bruxelles, M. Léon\nGovaerts, président — déjà — de la Société centrale d'architecture de Bel-\ngique, constructeur original et érudit, l'un des organisateurs les plus actifs, les\nplus précieux de la section belge, l'auteur admiré de notre entrée monumen-\ntale; M. Léon Sneyers, le plus brillant des élèves de Hankar, tout jeune\nencore, artiste à la fois délicat et précis, à qui le Comité belge, d'une voix\nunanime, a confié la difficile mission de surveiller l'installation et le montage\nde notre galerie, et qui est, de plus, l'auteur unanimement applaudi du Studio,\nexécuté dans notre galerie, en collaboration avec M. Crespin ; puis encore\n MM. Van Rysselberghe, le frère du peintre, Pelseneer, J. Barbier, Saintenoy,\nStordiau, Symons, Van Noolen, etc ; voici maintenant, à Liége, des con-\nstructeurs tels que MM. Jaspar et Combien ; à Anvers, M. Van Asper; à\n Gand, M. Van de Voorde, l'auteur du beau salon où nous avons groupé les\n œuvres des maîtres peintres et sculpteurs' gantois. N'est-il pas tout à fait\nintéressant de constater en passant que la traditionnelle autonomie de nos\n communes reste tangible jusque dans l'efflorescence toute particulariste des\npetites écoles locales? Ajoutons que des architectes classiques tels que\n MM. Acker, Brunfaut, Van Humbeek, de Bruxelles, à la science et au goût\n desquels nous nous plaisons à rendre hommage, sont touchés, eux aussi, par\n cette saine et généreuse effervescence de la jeunesse, et font circuler dans les\n formes scolastiques une vie nouvelle, souvent charmante et pleine d'intérêt.\n En vérité, le jour où les pouvoirs publics confieront la construction d'édifices\n importants : tels que hôtels de ville, églises, hôpitaux, gares, etc., aux jeunes\n « bâtisseurs » cités plus haut et dont le talent jusqu'à présent n'a pu se mani-\n fester que dans le champ limité de l'hôtel particulier, de la maison bourgeoise\n ou de la villa estivale, ce jour-là nous verrons l'architecture belge refleurir\n avec un éclat magnifique comme au temps où les Van Ruysbroek, les Van\n Bodeghem, les Walter Coolman, les Van Thienen, les Van Pede, plus\n hardis et plus heureux que le Solness d'Ibsen, élevaient ces tours énormes, ces\n"}, {"page_pdf": 563, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3108, "texte": "476                              DURENDAL\n\n\nflèches ténues d'Anvers, de Bruxelles, de Malines, — phares où veillent les\npatrons des villes, bornes grandioses du labeur artistique dominant la tempête\nhumaine des cités et inscrivant dans l'espace la vieille passion de la race\nflamande pour l'art...\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   Il faut accorder une place particulière à trois artistes de la jeune école\nbelge qui, tous trois, se sont occupés d'architecture, mais dont l'influence et\nle talent se sont plutôt exercés dans les branches diverses de l'ameublement et\nde la décoration intérieure : MM. Vandevelde; Serrurier-Bovy et G. Hobé.\nM. Vandevelde a été, lui aussi, un initiateur; ses brochures, ses conférences\nont répandu autant que ses œuvres l'idée et le besoin des formes nouvelles.\n M. Vandevelde fut peintre d'abord; puis il exécuta des panneaux décoratifs,\ndes tapisseries, des meubles, des papiers peints, des cuivres, finalement réalisa\n des décorations complètes.\n    L'Allemagne a enlevé M. Vandevelde à la Belgique et lui a confié une chaire\n à Weimar. L'influence de cet artiste est si vive en Germanie qu'on y parle\n communément du Veldsche style. M. Serrurier-Bovy incarne l'école liégeoise\n moderne. Les Liégeois furent autrefois d'admirables ébénistes. Les musées\n belges et nos vieux hôtels conservent quantité de leurs bahuts aux formes\n aristocratiques et légères. Ces qualités manquent un peu aux productions de\n M. Serrurier, qui assure, en revanche, à ses œuvres une exécution matérielle\n remarquable et à qui il faut beaucoup pardonner en raison du zèle prompt\n avec lequel il appliqua chez nous les nouvelles données de l'art décoratif\n telles qu'elles s'étaient révélées en Ecosse et en Angleterre. Quant à M. Hobé,\n homme actif, entreprenant, pratique s'il en fut, il représente véritablement,\n dans ses décorations logiques et simples, quelques-unes des qualités foncières\n de notre peuple, amoureux de ses aises, hostile au faste prétentieux et inutile :\n « Entraîné dans le bâtiment par les circonstances, écrit M. Léonce Bénédite,\n » Hobé avait débuté dans l'ameublement. Il a été retenu dans cette voie par\n » ses goûts. L'inspiration lui est bien un peu venue d'Angleterre, mais pas\n » du milieu déliquescent qui a exploité, pour notre malheur, le mouvement\n » créé par William Morris. » Et plus loin, le même écrivain rapporte quel-\n ques paroles de M. Hobé lui-même, qui caractérisent parfaitement la manière,\n aussi peu abstraite que possible, de ce Flamand, avisé : « J'essaie, dit\n  » M. Hobé, de vivre quelques instants de la vie de mes clients dont je tâche\n  » de connaître les goûts et les habitudes; chaque habitation doit être faite au\n  » patron de l'occupant, tout comme un vêtement. »\n\n                                       *\n                                      * m\n   J'en viens aux décorateurs proprement dits, et je cite en première ligne\n M. Adolphe Crespin. Cet artiste, instruit, modeste, laborieux, a joué un rôle\n considérable dans l'évolution de l'art plastique. Comme Vandevelde, il fut\n"}, {"page_pdf": 564, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3374, "texte": "       NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                          477\n\n\npeintre d'abord; ses tableaux d'intérieur, ses portraits obtinrent même un vif\nsuccès. Mais la décoration l'attirait invinciblement. La renaissance de\nl'affiche en Belgique est son œuvre. Sa carrière offre l'exemple d'un\nlabeur opiniâtre. Pendant dix ans, les cartons d'affichés, les frises orne-\nmentales, les modèles de papiers peints, de grafittes, de tapis de plafonds,\nmême de costume de théâtre se sont accumulés dans son atelier... Longtemps,\n Crespin fut le collaborateur de Hankar pour la décoration de maintes façades\n et de maints intérieurs. Il remit en honneur un procédé oublié ou grossière-\n ment employé : le sgrafitto. La nature, dans toutes ses œuvres, lui prête ses\n-motifs principaux. Un même sujet, traité et répété avec un harmonieux souci\n de stylisation et de coloris, fournit à l'excellent artiste tout un motif de décora-\n tion charmante et fraîche, comme, par exemple, ses Fleurs de houblon, thème\n  bien belge, qui, dans notre salle rouge réservée aux Ecoles, évoquent à Turin\n  la clarté saine de nos bières nationales.:.\n      Il est à noter — et le fait est piquant — que l'esthétique de Crespin est\n  littéralement contraire à l'idéal d'un certain nombre d'architectes belges\n  (Victor Horta est à leur tête) qui, se réclamant de l'exemple même des\n   Grecs, n'admettent dans leurs œuvres aucun motif emprunté à la nature,\n   aucune stylisation des éléments vivants du monde. La ligne décorative doit\n   être une invention purement cérébrale, quelque chose comme la création\n   plastique réduite à sa formule idéale et abstraite. M. Vandevelde, lui aussi,\n   exclut l'interprétation de la nature comme source inspiratrice. Et de même,\n   M. Georges Lemmen,un artiste délicat, créateur de charmants papiers peints,\n   de tapis, d'ex-libris, de lettres (il travaille en ce moment même à une édition\n   de Also Sprach Zarathustra). Les uns et les autres soutiennent leur idée avec\n   d'excellents arguments. « Quelle vanité, diront les premiers, de vouloir\n    supprimer la nature de l'Art! .. » — « Quel orgueil, répondront les seconds,\n    de vouloir imiter la Nature! » Et tous ont raison. Et cette opposition de\n    vues doit persister pour le plus grand profit de l'art. Elle est le secret même\n    de l'émulation qui règne entre les artistes belges. Toute esthétique est resé\n    pectable quand elle inspire de belles œuvres. Les résultats comptent seuls;\n    l'œuvre seule importe ; le reste est néant.\n\n\n                                          ** *\n\n\n     Je traverse à présent rapidement les différentes petites provinces, plus ou\n   moins nettement délimitées, de notre art décoratif moderne. Voici le groupe\n   des dessinateurs, illustrateurs et affichistes. On me saura gré de dire quelques\n   mots du plus célèbre d'entre eux, le peintre-sculpteur M. Fernand Khnopff,\n   auteur du ravissant dessin qui orne l'invitation spéciale lancée par le Comité\n   belge pour l'inauguration de notre galerie. M. Khnopff était trop désireux de\n   connaître les branches « secondaires » de son art et s'intéressait trop vivement\n   aux réformes d'outre-Manche, pour ne point collaborer de son mieux à la\n   résurrection des arts mineurs. Ici encore, comme dans sa peinture et sa\n    sculpture si subtilement élégantes, M. Khnopff appliqua des principes et des\n"}, {"page_pdf": 565, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3369, "texte": "478                               DURENDAL\n\n\ngoûts personnels. Ses petits ex-libris, ses illustrations pour les œuvres de Péla-\ndan,de Verhaeren,de Rodenbach sont d'une adorable délicatesse décorative.\nL'artiste dessine lui-même tous les cadres de ses tableaux. Les peintres rare-\nment comprennent l'importance et le rôle des \" baguettes \" plus ou moins\nornées qui entourent leur toile. M. Khnopff leur donne un précieux exemple...\nA côté de cet artiste, dont la réputation est aujourd'hui mondiale, citons\nl'excellent et fécond dessinateur Titz, le jeune affichiste Henry Meunier,\nartiste aux visions larges et expressives ; G. Combaz, auteur d'affiches, de\ncartes postales, de jolies compositions portant une empreinte puissante et\nsouple ; A. Heins, de Gand, peintre aquarelliste, aquafortiste, archéologue,\nécrivain d'art, dessinateur infatigable et original, tout entier voué à sa chère\nFlandre; Cassiers, dessinateur et aquarelliste habile s'il en fut, notant comme\npersonne les coins colorés et populaires de nos vieilles villes, les aspects pit-\ntoresques de nos campagnes claires, les types et les paysages de la Flandre\net de la joyeuse Zélande ; Amédée Lynen, nature exubérante et pleine de\nfantaisie, incarnant le cordial humour bruxellois, revivant l'existence des Jan\nSteen, des Franz Hals, des Brauwer, évoquant les drilles d'autrefois et\nfixant avec une verve entraînante les gais compères d'aujourd'hui dans\nses illustrations, ses cartes postales, ses jolis dessins aquarelles. Voici encore\nle groupe sérieux des dessinateurs et affichistes liégeois, où s'affirment\nMM. Rassenfosse, Berchmans, Donnay, que M. V.Pica a rendus célèbres en\nItalie. Et je ne puis négliger de mentionner les illustrations si savoureuse-\nment archaïques de Doudelet, les bois naïfs et délicieux du poète Max\nElskamp, les admirables lettrines, culs-de-lampe, dessins de couvertures,\nillustrations du grand peintre et dessinateur Théo Van Rysselberghe.\n   L'illustration du livre nous mène aux reliures. On connaît les noms des\nrelieurs professionnels, Dessemblanc Weckesser et Paul Claessens; il faut\ny joindre ceux de M. Orner Coppens, peintre de talent, qui s'occupa long-\ntemps également de poterie; de Mme Wytsman, qui se délasse de la peinture\nen exécutant des reliures, buvards, etc. ; enfin, de Mme Voortman, de Gand,\ndont les cuirs incisés, repoussés, estampés, colorés de tons doux et fauves,\nsont décorés de thèmes poétiquement variés et toujours en intime accord\nspirituel avec le livre qu'ils recouvrent, le coffret qu'ils rehaussent. Et ce\nserait ici l'endroit de parler aussi d'un grand artiste, M. Henry Gérard, qui\na choisi Bruxelles comme résidence d'hiver; mais M. Gérard est Français et\n— sans mauvais jeu de mots — nous n'oserions, si loin que puisse aller notre\namour du clocher, nous l'annexer par pur amour du cuir...\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Nous avons mentionné quelques noms de femmes-artistes mêlées à la\nRenaissance de nos arts décoratifs. Il importe d'y joindre, en le soulignant,\nle nom de Mme De Rudder. En collaboration avec son mari, M. Isidore\nDe Rudder, sculpteur de mérite (que nous retrouverons plus loin), cette\nartiste a créé, pour la grande décoration intérieure, un élément nouveau d'une\nrichesse et d'une grâce infiniment précieuses : la broderie appliquée. Ses\n"}, {"page_pdf": 566, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3533, "texte": "        NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                           479\n\n\n« panneaux », l'Affection et la Fidélité, exécutés pour la salle des mariages de\nl'hôtel de ville de Bruxelles, ses compositions du Musée de Tervueren ont\nrépandu son nom. M. Thiébault-Sisson, le critique du Temps, a très bien\nanalysé naguère la collaboration des deux époux. De Rudder dessine les pro-\njets; sa femme les réalise. « Quand le sculpteur, dit M. Thiébault, après\n avoir mûri son sujet, se sent maître de sa composition, il en fait un premier\n carton, au quart ou au cinquième, sur lequel l'exécutante se règle pour l'em-\n ploi des couleurs et la recherche des tons de soie. Dès que celle-ci s'est pro-\n curé par avance les étoffes qu'elle sait lui convenir, De Rudder fait un second\n dessin, grandeur d'exécution, d'après lequel sa femme découpe, aux dimen-\n sions voulues, dans les soies, les satins, les brocarts, tous les fragments\n nécessaires. Au fur et à mesure qu'elle les coupe, elle les encole au dos pour\n les empêcher de s'effiler. Elle les place ensuite sur une toile, où ils sont cou-\n  sus; puis elle commence à broder, après avoir refait à nouveau son dessin,\n  avec une netteté scrupuleuse sur l'ensemble de la composition... Le mystère,\n  on le voit, est très simple : il ne s'agit, au fond, que d'être artiste, mais il faut\n  l'être beaucoup, et Mme De Rudder l'est de naissance. » Toutefois, remar-\n  quons que les deux panneaux exposés à Turin dans la section belge : le\n  Printemps et l'Eté, sont entièrement brodés. Les applications d'étoffes sont\n  abandonnées ici par l'artiste. Les doigts de fée de Mme De Rudder ont mis\n   dix années à exécuter les deux compositions, qui viendront compléter dans\n  la suite les panneaux de l'Hiver et de l'Automne.\n       Continuant notre excursion dans les divers compartiments de l'art déco-\n   ratif, signalons les poteries de Willy Finch (enlevé à la Belgique par la Fin-\n   lande) de Mlle Anna Boch ; les fers forgés de MM. De Beys, Herbays et\n   surtout Desmedt qui en exécutant les projets de Horta et Hankar, a réveillé\n   la belle tradition de nos grands ferronniers liégeois, brabançons et flamands ;\n   mentionnons les verres du Val-Saint-Lambert, dessinés par M. Ledru, et\n    arrêtons-nous un court instant devant le groupe de nos maîtres verriers. Ils\n    sont en nombre : MM. Thys, à signaler pour la largeur de ses composi-\n    tions; Baes, dessinateur plein d'imagination; enfin M. Evaldre. Ce dernier\n    mérite une attention particulière, et nous sommes heureux de pouvoir\n    montrer dans notre section un grand nombre de vitraux qui révèlent la\n    souplesse de son exécution, le style très sûr et très noble de son dessin.\n     M. Evaldre exécute tantôt les cartons fournis par les architectes et les\n    peintres ; c'est ainsi qu'il a remarquablement interprété, en vue de notre\n     section, les projets de MM. Horta, Crespin et Govaerts; — le plus souvent\n     il réalise ses propres conceptions en combinant le vitrail peint avec les\n     assemblages de verres colorés dans la pâte. Diverses œuvres de M. Evaldre,\n     exposés dans notre galerie, montreront en lui un artiste original, nullement\n     influencé par le préraphaélisme francisé de M. Grasset ou par la verve étin-\n     celante du verrier des milliardaires : M. Tiffany.\n\n                                           *   *\n     Le jeu charmant des verres multicolores, les juxtapositions brillantes des\n   pâtes vitreuses aux reflets de gemmes, font songer, tout naturellement, à l'art\n"}, {"page_pdf": 567, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3310, "texte": "480                               DURENDAL\n\n\ndes joailliers, lequel compte, en Belgique, quelques personnalités célèbres.\nParmi les débutants, je citerai M. Auguste Feys, plus particulièrement heu-\nreux dans le travail des métaux précieux, et Mlle Jeanne de Brouckère, élève\nsuccessivement d'Armand Point, de Asber, puis de l'école d'Arts and Crafts,\naujourd'hui exposante très remarquée de la Libre Esthétique et de la Séces-\nsion de Munich. M. Van Strydonck est à la fois sculpteur et joaillier. Doué\nd'une invention charmante, modelant avec une grâce consommée, M. Van\nStrydonck occupe dans l'art belge une place très personnelle et très\nenviable.\n    L'exposition de Turin a mis en définitive lumière la personnalité du joail-\nlier belge Philippe Wolfers. Cet artiste eut l'excellente et rare fortune de\npouvoir cultiver ses goûts dans un milieu exceptionnellement propice. Ses\nparents possédaient une grande maison de bijouterie, qu'il reprit avec ses\ndeux frères; ainsi la pratique, l'exercice du métier favorisèrent constamment\nchez lui le développement de l'instinct. Philippe Wolfers s'exerça à la sculp-\nture avec une particulière prédilection. Il est resté sculpteur, ainsi que le\nprouvent son Cygne, sa jolie Fée au paon, et tous les motifs empruntés à la\nnature et dont il orne ses bijoux. D'autre part, l'exposition de ses aquarelles\npréparatoires nous indique à quel point Ph. Wolfers joint à l'art du sculp-\nteur celui du coloriste. Il est, en effet, nécessaire qu'un joaillier soit égale-\n ment peintre. Le joyau ne doit-il réunir les qualités essentielles de tous les\n arts plastiques? La peinture, la sculpture, l'architecture s'y manifestent. De\n nos jours, certains grands virtuoses du bijou paraissent même vouloir y\n ajouter la musique, tant leurs œuvres sont légères et subtiles,..\n    Wolfers s'est tenu à la hauteur de tous les progrès accomplis dans son art.\n Détail caractéristique : il possède à la Hulpe, à côté de son habitation d'été,\n une sorte de jardin d'acclimation où sont rassemblés des paons, dindons,\n faisans au col d'or, flaments aux pattes frêles, coqs cochinchinois, fastueuse-\n ment emplumés, d'autres oiseaux encore, singuliers et magnifiques qui tour\n à tour lui servent de modèles. Wolfers a travaillé avec une ardeur, une\n énergie inlassables. Il a égalé Lalique dans l'exécution des bijoux précieux;\n il a taillé le cristal avec autant de grâce que Daum; ses émaux rivalisent avec\n ceux de Thesmar. L'ensemble de son exposition à Turin représente dix\n années de travail opiniâtre, d'études minutieuses, de patientes réalisations.\n  L'art de Wolfers est à la sculpture ce que la miniature du XVe siècle était à\n la peinture; si les argentiers, orfèvres et bijoutiers de la Cour de Bourgogne\n revivaient, ils reconnaîtraient un de leurs dignes successeurs dans l'auteur de\n la Fée au Paon.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n  La bijouterie nous a mené à la sculpture. Les sculpteurs belges — et la\nconstatation en fut faite maintes fois par la critique étrangère — possèdent à\nun degré élevé le sens de la décoration. Le Monument au travail, que notre\ngrand Constantin Meunier achève en ce moment, sera, certes, le chef-d'œuvre\nmoderne de la grande sculpture décorative. Van der Stappen travaille, lui\n"}, {"page_pdf": 570, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3891, "texte": "          NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                                      481\n\n\naussi, à une œuvre de superbe a m p l e u r : l'Infinie bonté. L a Fontaine, d'Anvers,\net les Fassions humaines, de L a m b e a u x ; le Monument de Mérode, de P . D u b o i s ;\nle Monument De Coster, de Charles Samuel ; la Fontaine et le Georges Rodenback,\nde M i n n e ; la plaque exécutée par V. Rousseau en l'honneur du bourgmestre\nB u l s , les tombeaux d u s à de L a l a i n g , à De R u d d e r , à l'exquis et regretté P a u l\nDe Vigne, les m o n u m e n t s et statues de Dillens, Vinçotte, Lagaë, Charlier,\np e u v e n t être cités c o m m e autant d'œuvres où se révèle une c o m m u n e intelli-\ngence des lois décoratives. Q u e l q u e s sculpteurs belges ont exécuté des objets\nd'art a p p l i q u é d'une fantaisie, d'une variété et d'une invention ravissantes.\nL e s vases, encriers, cendriers, flambeaux en étain et en bronze de P . D u b o i s ;\nles m a s q u e s spirituels et délicats d'Isidore De R u d d e r ; le miroir encadré par\nCh. S a m u e l , d'après les dessins de Crespin; la Coupe des voluptés, de V. Rous-\nseau, ornée de figurines nerveuses et puissantes; la belle Coupe de bronze de\nM. S t r y m a n s , d'Anvers; l'exquise collection d'objets élégants et pratiques de\nGeorge Morren, qui c o m m e n ç a par être un modeleur plein de fantaisie avant\nd'être u n beau peintre; les vases de M1Ie J. L o r r a i n , etc., prouvent à l'évi-\nd e n c e q u e nos sculpteurs, s'inspirant des maîtres d u passé : les Verrochio,\nles Cellini, et d e l'exemple de l'étourdissant Chéret, le frère de l'affichiste, ont\ndépensé leur goût et leur art d a n s l'ennoblissement des objets d'usage cou-\nrant aussi bien que dans les œuvres de g r a n d style et d'ornementation p u r e .\n    De plus, nos sculpteurs ont remis en faveur u n e matière depuis longtemps\ndélaissée ou mal employée : l'ivoire. Les ouvriers d'art de la moderne renais-\nsance l'avaient négligée trop longtemps. Sans doute en redoutaient-ils l'usage.\nQ u i d o n c , en effet, aurait osé recommencer l'œuvre des Grecs et tenter une\nrésurrection de la sculpture chryséléphantine ? L'essai fameux de Simart ne\ndevait-il pas à jamais décourager tous ceux que tentaient le riche éclat et le\ng r a i n si caressant de l'ivoire? Quel gouvernement commanderait encore\naujourd'hui des Minerve et des Jupiter, et à quel P h i d i a s s'adresserait-on\npour les exécuter? D a n s quelle église trouverait-on assez de portes pour placer\ntrois cents bas-reliefs, cornme à Sainte-Sophie? Enfin, essayerait-on encore,\nc o m m e au moyen âge, de faire vivre dans de c h a r m a n t s diptyques tout u n\nm o n d e de personnages saints taillés avec cette adorable candeur que les ima-\ngiers m é d i é v a u x a p p o r t a i e n t dans leurs travaux religieux? Nul ne pouvait\nl'espérer ni l'entreprendre, et la sculpture é b u r n é e n n e , aussi bien que la sculp-\nture c h r y s é l é p h a n t i n e , paraissait décidément morte.\n    T o u t e s deux ont ressuscité en Belgique d'une façon imprévue, et cette\nefflorescence soudaine nous prouve, u n e fois de plus, que l'art ne se déve-\nloppe sérieusement que dans les pays riches, où l'expansion commerciale est\nassez puissante p o u r assurer la prospérité matérielle du peuple. Sans l'œuvre\nadmirable d u roi L é o p o l d I I en Afrique, sans l'énorme effort des premiers\nBelges colonisateurs dans l'Etat i n d é p e n d a n t du Congo, l'art charmant de la\nsculpture sur ivoire, livré depuis cent ans aux fabricants d'éventails, de cru-\ncifix et de lorgnettes, aurait continué de végéter misérablement. T a n d i s que\nla Belgique recueille les premiers bénéfices de l'entreprise royale, toute la\nj e u n e école d e sculpture belge confirme sa remarquable vitalité en fixant des\nconceptions nouvelles dans la riche matière que le continent noir procure en\n"}, {"page_pdf": 571, "page_imprimee": 482, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": "482                              DURENDAL\n\n\nabondance. Déjà, en 1893, à l'occasion de l'Exposition d'Anvers, l'Etat indé-\npendant avait distribué gracieusement aux meilleurs statuaires du pays des\ndéfenses d'éléphant d'une valeur considérable; les envois de quatorze artistes\nchoisis composèrent un petit salon très intéressant, qui tout de suite fit pres-\nsentir l'importance future de la nouvelle école chryséléphantine. Quatre-vingts\npièces d'ivoire, réunies dans le salon d'honneur du palais colonial de Ter-\nvueren, assurèrent' le succès définitif de cette école. La substance ébur-\nnéenne, laiteuse et polie, était rehaussée dans certains morceaux par des\napplications de bronze, d'argent et d'or. D'élégantes colonnettes, des gaines\najourées en bois de Mayumbe supportaient des bustes, des vases, des groupes,\ndes coffrets, des éventails, des cadres et même une pendule, — œuvres signées\nde MM. Lagaë, Khnopff, Wolfers, Dillens, De Vigne, Van der Stappen,\nSamuel, Vinçotte, Constantin Meunier. Peut-être, les Belges n'égalent-ils pas\nencore l'habileté des Grecs? Mais, dès à présent, leurs œuvres de sculpture\nchryséléphantine valent les amours, les vierges et les petits bas-reliefs décou-\npés, dont leurs ancêtres Duquesnoy, Van Opstal, Bossuit, inondèrent l'Eu-\nrope auXVIIeet auXVIIIesiècle.\n\n                                       *\n\n\n   Il nous reste à considérer encore une branche de la sculpture : la médaille.\nAprès l'exemple de Roty, Chaplain, Charpentier et des autres maîtres fran-\nçais, les Belges n'ont point tardé à se signaler dans cet art délicat et grave.\nLa plupart de nos sculpteurs ont exécuté des médailles. Lagaë, l'une des plus\nattachantes et des plus belles figures de la statuaire contemporaine, le vigou-\nreux sculpteur De Vreese, le maître Dillens, l'élégant et aristocratique Vin-\nçotte, tous se sont exercés avec succès dans la gravure sur médaille. De ce\ngroupe se détache une individualité particulièrement séduisante : M. Fernand\nDubois, lequel est avant tout médailliste, mais dont les facultés multiples\ns'appliquent également à la bijouterie, à la broderie, au meuble. De plus,\nM. F. Dubois est un esprit appliqué, volontaire, un penseur plein de res-\nsources et d'audace. Il appartient à la famille intellectuelle des Maeterlinck\net des Khnopff; ses médailles ont une vie intense empruntée à l'observation\npsychique des modèles; le dessin de ses bijoux est créé par une pensée\néprise de symbolisme et d'énergie idéale ; enfin, F . Dubois a consacré à l'or-\nganisation de la célèbre école des bijoutiers de Bruxelles le meilleur de son\nintelligence. Ses vues sur l'enseignement sont des plus hautes et des plus\nnettes. L'élève, selon lui, doit chercher l'inspiration dans la nature et dans\nson instinct. Le maître n'est qu'une sorte d'émondeur, un critique qui\nsignale les défauts de goût et enseigne la technique. Les idées artistiques\nmodernes régnent largement dans cette école, où l'on se garde bien de\nfaire copier les « illustres modèles du passé ». Le même esprit a pénétré\ndans les écoles industrielles et professionnelles d'Ixelles, de Schaerbeek, de\nSaint-Josse-ten-Noode, de la rue du Marais (école Bisschoffsheim), toutes\nreprésentées, à Turin, dans une salle spéciale de la section belge.\nMM. A. Crespin et Wytsman ont présidé à l'installation de cette salle, où\n"}, {"page_pdf": 572, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3381, "texte": "        NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                         483\n\n\nl'on peut apprécier à quel point les nouvelles tendances décoratives inspirent\nles élèves et les professeurs. D'ailleurs, l'enseignement décoratif et industriel\nest placé, en Belgique, sous la direction d'un fonctionnaire éminent, dont\nl'action fut remarquablement féconde, M. Rombaut, ennemi déclaré de tout\nacadémisme officiel et de qui les conceptions éducatives se caractérisent par\nces principes essentiels : point de règlement; liberté complète aux\nprofesseurs.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n    Pour finir, enfin, quelques mots de notre grande peinture décorative. Elle\nn'a point cessé d'être pratiquée depuis que nos peintres de 1830 ont réveillé\nnos vieilles traditions picturales. Mais comment? Nos « maîtres » officiels ont\nété inondés de commandes : décorations d'hôtels de ville, d'églises, de\npalais, etc. Leurs œuvres immenses retracent, avec une pompe morne, les\nfastes historiques des Flandres, du Brabant, de la principauté de Liége, tout\nle passé héroïque des races flamandes et wallones. Le premier effort ori-\nginal, dans ce genre de peinture, fut tenté par un artiste de la West-Flandre,\nDelbeke, qui décora une partie des Halles d'Ypres. Son œuvre, où se com-\n binent harmonieusement des réminiscences archaïques et des trouvailles\n modernes, ne révèle aucune influence française ou anglaise. Delbeke ne doit\n rien à Puvis de Chavannes, ni aux Brothers P. R. Ce grand artiste est un pur\n produit du sol flamand. Ses compatriotes ne lui ont rendu justice que de nos\njours. Delbeke est mort de chagrin et de misère...\n     MM. Frédéric, de Lalaing, Delville, Fabry, Levêque, G. M. Stevens,\n Montald, Wytsman, Crespin, Richir, Ciamberlani, sont les représentants\n actuels de notre peinture décorative. Leur art marque un progrès sérieux.\n Nous regrettons de ne pouvoir exposer dans notre galerie de Turin au moins\n l'une des grandes compositions de M. Delville, qui a remis en honneur la\n peinture à l'œuf, ni l'une des saisissantes figures symboliques de M. Levêque.\n  Du moins avons-nous la bonne fortune de montrer une élégante toile de\n  M. G.-M. Stevens, Saint Georges; un triptyque harmonieux de Mlle Calais,\n  la Fontaine d'Amour; de grandes frises de M. Wytsman, de charmantes\n  esquisses de M. Richir : les Champs-Elysées et les fiers panneaux de M. Fabry,\n  que M. Horta a placés dans son salon. Les frises de M. Wytsman ornent les\n  deux intérieurs de M. Hobé; d'un côté, elles rappellent les paysages fla-\n  mands, avec de longs canaux droits bordés de moulins et de saules tordus;\n  d'autre part, voici la vieille et glorieuse cité, Bruges, exhaussant dans un\n   ciel humide son beffroi svelte, ses pignons dentelés que reflètent les eaux\n   légendaires du beau lac d'Amour. Des tons plats, des traits nets, un aspect\n   d'imagerie séduisante, une naïveté gaie et tout de même savante, tels sont\n   les caractères de cette décoration qui, dans son genre, peut passer pour un\n   modèle. M. Fabry crée de puissantes figures, animées d'un souffle cérébral\n   intense, personnifiant de hautes pensées, incarnant les drames éternels de\n   l'intelligence et de la passion humaines : l'Action, l'Idéal, l'Énergie, la Beauté.\n    C'est à tort qu'on a dit de M. Fabry qu'il était un Puvis de Chavannes fla-\n"}, {"page_pdf": 573, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2609, "texte": "484                               DURENDAL\n\n\nmand. Il ne cherche point l'absolue simplification du modelé; en outre, il\nn'est point flamand, mais wallon. Ce qui achève de distinguer son art, c'est\nla matière avec laquelle il est réalisé. M. Fabry se sert de procédés parti-\nculiers et peint ses compositions sur des toiles d'un grain très épais, ce\nqui élargit encore l'opulence décorative de son œuvre.\n\n                                      *   *\n\n   Il est incontestable que M. Fabry s'inspire — d'ailleurs de la manière la\nplus libre et la plus moderne — de certains maîtres de l'ancienne Italie. De\nnos jours encore, on le voit, les artistes de notre race ont les yeux tournés par\nde là les Alpes. Devons-nous le regretter et craindre pour nos jeunes peintres\net sculpteurs la perte de leur originalité native dans ce contact avec la beauté\nitalienne? Non, certes! Nous souhaitons que toute notre jeune génération,\ncomme les artistes du XVIIe siècle, aille en Italie s'enivrer de chefs-d'œuvre\net de lumière. Instruits de la pensée et du génie de cette race d'élite, ils\nsentiront s'accuser en eux leurs facultés personnelles. Leur individualité se\nprécisera devant les merveilles de l'ancien art italien, devant la chaude et\ngénéreuse énergie de l'Italie moderne. Rubens emprunta aux maîtres bolonais,\nromains, vénitiens. Fut-il pour cela moins flamand? Je me réjouis profondé-\nment d'avoir décidé tant d'artistes belges à exposer leurs œuvres à Turin.\nA l'heure où le monde moderne s'éprend follement de ses inventions méca-\nniques, de sa science, de sa force économique, la Belgique et l'Italie, une fois\nde plus, affirment leur étroite et traditionnelle union dans l'art. Des artistes\nturinois ont bien voulu nous dire que les Belges réalisaient à leurs yeux les\nformes décoratives, élégantes et simples que depuis longtemps ils cherchaient\neux-mêmes à obtenir. Nous nous enorgueillissons de ce jugement, mais nous\npensons aussi que les Italiens, ces éternels éducateurs de la Beauté, ne tarde-\nront pas, après l'enseignement de l'Exposition de Turin, à donner au monde\ndes exemples de bon goût, de grâce et d'expression...\n   Ainsi, l'Art sortira grandi et sublime du grand échange de pensées, du\nchoc des conceptions diverses qu'ont provoqué les premières assises de l'art\ndécoratif moderne. Ainsi, l'affirmation d'un idéal jeune et affranchi, s'illumi-\nnera d'une magnifique clarté d'émulation fraternelle jaillie de l'inépuisable\nfoyer qui enflamme toute âme d'artiste : l'amour sacré de la Beauté.\n\n                                                       H . FIERENS-GEVAERT.\n\n  Turin, mai 1902.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison08-005", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 485, "page_fin": 486, "titre_corps": "Le Cavalier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "Le Cavalier Il me semble", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 574, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1335, "texte": "Le Cavalier\n\nIl me semble parfois, quand des mains forcenées\nSaisissent aux naseaux mon cheval qui hennit.\nQue je suis une forme équestre et de granit\nDebout sur Varche d'ombre où passent les années.\n\nHaut cabré, l'étalon colossal que j'étreins\nDomine une perspective      monumentale,\nOù sa queue héroïque, ainsi qu'un fleuve,     étale\nSur le pavé sacré les ondes de ses crins.\n\nL'art exact et savant de cette statuaire\nA, sous les cheveux courts et le laurier latins,\nUni le dur profil des patrices  hautains\nA la splendeur athlétique d'un belluaire.\n\n Et, pendant que l'orgueil des muscles   meurtriers,\n Eclatant sous l'ampleur magnifique du torse,\n Attestent cet obscur mensonge d'une force\n Dont jamais l'action ne prendra les leviers,\n\n La paix des longs desseins et la volonté calme\n Hantent ce front mûri dans la sérénité,\n Et les yeux d'argent pur couvrent de leur clarté\n La victoire d'airain qui leur offre une palme.\n\n Mais un cœur vivant bat sous l'immobilité\n Superbe de la pierre auguste et triomphale.\n Et, sous les pectoraux sculptés, court en rafale\n Le flot muet et sourd de mon sang irrité.\n\n Mais, sous l'or figuré qui les cuirasse et sangle,\n Les poumons tendent leur double effort, pour crier\n Le péan olympique ou le bardit      guerrier,\n Sans même que le son dans la gorge        s'étrangle.\n"}, {"page_pdf": 575, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1138, "texte": "486                          DURENDAL\n\n\n      Et, futile témoin du rêve inaccompli\n      Dont il garde à jamais l'inutile     attitude,\n      Lassé d'avoir traîné sa lente    incertitude\n      De l'impossible espoir à l'impossible oubli,\n\n      Mon bras, dont le ciseau fixe le geste, élève,\n      Dans son impériale emphase      éternisé,\n      Ainsi qu'un vain défi vers le ciel apaisé,\n      L'impuissance fragile et massive du glaive.\n\n      Car l'esprit, bâtisseur de ce songe, a construit\n      Cette effigie avec de la matière inerte.\n      Que le rayonnement      des étoiles déserte,\n      Par une nuit de glace et d'or, par une nuit\n\n      Dont ses ailes de bronze ont étouffé les souffles,\n      Et, dressant cavalier et cheval d'un seul bloc\n      Terrible, sur leur base encastrée en plein roc,\n      Roidi les cabestans et fait crier les mouffles\n\n      Pour qu'à chaque soleil éveillant le matin,\n      Tout homme, qu'il pût en comprendre ou non l'exemple,\n      Admirât, plus haut que l'acropole et le temple,\n      Le simulacre mort de son propre destin.\n\n                                      SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison08-006", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 487, "page_fin": 492, "titre_corps": "Guido Gezelle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L’Abbé Aug. 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Il l'est, du\n reste, beaucoup plus que maint volume des poètes inférieurs.\n La lecture en sera utile aux Flamands qui voudront apprendre\n leur magnifique langue à fond. Plus fréquemment que dans les\n autres volumes du poète, y brillent des étincelles de cet humour\n flamand qu'il possédait au suprême degré, mais auquel il s'est\n trop rarement abandonné.\n     Mainte pièce de ce recueil ne déparerait pas un florilège clas-\n sique, entre autres celle-ci que le poète mit en musique lui-même\n  et qui produit, dans sa forme originale, un effet si profond et si\n spécial :\n\n                       Gewijde Klok = Cloche bénie\n\n\n   O compagne du soir, du midi et du matin — le son de ta voix me remplit\n de confiance — cloche bénie!\n\n\n   (1) Chansons, poésies et reliqua.\n   (2) Petites poésies.\n"}, {"page_pdf": 577, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2147, "texte": "488                                 DURENDAL\n\n\n   Ton cœur est de métal fondu, — il n'est cependant fermé à aucun homme,\n— cloche bénie !\n   Tu es suspendue si haut, je suis si bas, — eh ! viens en aide aux hommes,\nqui sont faibles et lâches — cloche bénie! .\n   Fais résonner ton chant aux alentours — dans la joie comme dans la dou-\nleur près des couches et des berceaux, — cloche bénie !\n   Qu'il réveille les champs et la plaine — et qu'il soit doux et bienfaisant à\ntout être qui peut l'entendre — cloche bénie !\n  Tu redis à chacun le long passé — les prospérités et les malheurs d'antan\n— cloche bénie!\n  Tu me remplis de consolations aujourd'hui, — un jour tu sonneras mon\ndépart de ce monde — cloche bénie !\n  Et tu continueras à veiller encore longtemps, bien longtemps — après, par\nton chant et ta prière non engendrée — cloche bénie !\n  Alors homme qui vive n'ouïra plus ma voix — consacrée pour l'éternité à\nDieu, — cloche bénie !\n  Ah! je voudrais que, pour désaltérer mon âme — ils me donnassent alors\nune prière, à moi aussi, — cloche bénie, cloche bénie !\n\n  Voici deux petites pièces qui sont ravissantes de grâce, d'es-\nprit et de finesse, dans l'original, mais... la traduction... hélas!...\n\n\n                                  Niet = Rien\n\n\n   Un badaud se promenait à travers champs — un jour d'été — et il rencon-\ntra deux fillettes — jouant dans le sable.\n   « Que faites-vous là? » — fit le badaud — « les deux fillettes! — Que faites-\nvous, mes blondines — mes deux fillettes, en Mai ? »\n   Et l'une dit: — « Eh! mon Dieu! comme tu vois — nous sommes ici\nhuchées, — juchées, eh! — nous sommes assises et ne faisons rien. »\n   Mais... « rien », s'écria le badaud — « c'est une chose, bien sûr, — une\nchose que... — vous ne savez — pas, vous autres — ce que c'est. »\n   n Si fait, » dit l'autre fillette, fâchée — (elle en savait quelque chose, elle 1 )\n— « rien, c'est un bas sans pied — et qui n'a pas de jambe. »\n\n\n                   Heete pootjes = Pattes brûlantes\n\n Un méchant compère avait capturé une abeille — et la tenait par les ailes :\n— « Viens donc ! » fit-il, — voyant un bambin — « viens donc, mon brave ! »\n"}, {"page_pdf": 578, "page_imprimee": 489, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2659, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                  489\n\n   « J'ai ici une si jolie bestiole, — je veux te la donner : — Seulement, prends\ngarde, ne l'écrase pas — laisses-lui la vie. »\n   « Viens donc ; ta main; fermes; elle s'envole; — fermes, car elle va\ns'échapper! — L'enfant serrait sa menotte : — « N'est-ce pas, qu'elle est belle\net jolie! » — Ah! le petiot s'aperçut, trop tard, — combien elle était belle et\ntraîtresse.\n   Il lâcha la bestiole et riant — à travers les petites larmes de ses petits yeux\n — il dit : « La bestiole est très jolie — mais elle a des pattes si brûlantes!\n\n  Quelle délicatesse d'observation et quel humour aussi dans la\npoésie suivante :\n\n\n                          De Kobbe = L'Araignée\n\n\n    Dame araignée se tenait, un jour de printemps, de grand matin, — et\n lorsque les choux étaient en fleurs, — cachée dans son petit antre — aussi\n tranquille que si elle était morte; une vraie boulette, — pas si grosse qu'un\n pois ; — mais elle veillait : Dame araignée sait bien ce qu'elle fait !\n    Son filet était tendu tout autour, son filet de — satin infiniment fin, presque\n invisible, filé sans rouet — près d'un bouquet de fleurs de choux. — Eh ! une\n abeille — la pauvrette! y tomba comme une aveugle! — Eh ! abeille, ma mie I\n sauve-toi ou tu te repentiras !\n    Dame araignée, à son bureau, trop bien avertie, — par téléphone, et trop\n vite, hélas ! — vient regarder de son petit trou.— La boulette — est ressuscitée\n tout à coup, — elle a bec et pattes! — L'abeille tremble, et défend sa peau,\n mordicus.\n    Ah ! la pauvre petite, elle tourne et enlise dans le filet son cou et sa tête -\n ses ailes, ses petites jambes et ses petites cuisses...— elle se sauverait si volon-\n tiers, mais, — tout doucement, — elle s'enserre tout à fait; — cependant que\n  Dame araignée descend vers elle' à grandes enjambées !\n    « Bon, bon, » dit-elle, malicieuse, « voyons et voyons bien ! tu as peut-être\n  un aiguillon? » — Et de suite elle tourne et tourne, allant et reculant —\n  autour de l'abeille et tire de sa poche — des loques de lin rude dont elle\n  enrobe entièrement l'abeille. — Elle sait vous fabriquer des momies, Dame\n  araignée I\n    Adieu, donc ! abeille brune ! qui, vibrante de peur, es si cruellement\n  — enchaînée dans le tombeau; — dis adieu au beau soleil, maintenant; —\n  Dame araignée te l'a volé, ton soleil, et — elle a éteint la petite source de ta\n  vie :,— la voilà qui regarde et qui fond sur toi comme un assassin!\n     Mais non! Voici que mon pied, faisant justice courte et bonne, t'a sauvée :\n  — Dame araignée est écrasée; — je ne veux pas que ceux-là te nuisent —\n"}, {"page_pdf": 579, "page_imprimee": 490, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1881, "texte": "490                             DÜRENDAL\n\n\nqui, rapaces jusqu'à la mort, — trompent leurs inférieurs et les mettent à\nmal. — Vas, mon abeille, et ronfles derechef dans les fleurs de chou, libre et\njoyeuse!\n\n                                      *\n                                     * *\n\n\n   Les « Kleengedichtjes », qui parurent d'abord en un tout petit\nvolume, aussi minuscule que gracieux, sont un recueil de petites\npièces, de bouts-rimés, d'impromptus, où le poète se livre\nentièrement aux caprices de son génie, où il note des impres-\nsions fugitives, des images entrevues, des pensées originales,\nfrappantes, profondes quelquefois, où il jette vers Dieu un cri\nperçant, une prière courte et ardente, une plainte, un soupir,\nune clameur d'amour.\n   Ou bien il y dit des riens dont il fait des choses délicieuses\npar la forme mélodieuse, par le rythme gracieux et original\ndont il les revêt, s'abandonnant à l'ivresse de son verbe flamand,\nfaisant éclater la beauté de sa langue maternelle par des combi-\nnaisons de mélodies et de rythmes enivrants.\n   La plupart de ces gracieuses poésies sont intraduisibles, elles\nperdraient à la traduction tout leur éclat, comme l'aile du\npapillon qu'on froisse.\n   Tâchons d'en traduire quelques-unes, tout en conseillant aux\nFlamands qui veulent bien lire ces lignes, d'en goûter la saveur\ndans la langue originale à laquelle elles empruntent toute leur\nbeauté.\n\n\n                         Als de ziele luistert\n\n\n\n   Lorsque l'âme écoute — tout ce qui vit parle la langue qui lui est propre\n— le plus doux murmure aussi a sa langue et son signe : — les feuilles des\narbres — causent vivement entre elles, — les vagues des fleuves bavardent\ntout haut et gaîment ensemble,— le vent, la prairie et les nues — sentiers du\nsaint pied de Dieu — racontent et expliquent — si doucement le Verbe pro-\nfondément caché...— Lorsque l'âme écoute !\n"}, {"page_pdf": 580, "page_imprimee": 491, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1332, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                               491\n\n\n\n\n                                 O, vrye.\n\n   O libre poésie flamande, — étincelle de l'âme du poète — qui tomba\nbrûlante du ciel, — fleur et herbe étincelante des champs — voix d'orgue\net grains d'encens, — toi qui es... tout ce que je ne puis exprimer,\n— on t'ignore dans ton propre pays — dans le pays de la libre poésie\nflamande !\n\n\n\n\n                               Daar liep.\n\n  Une petite poésie se glissa dans ma prière, — et je voulais la mettre de\ncôté, — mais, rien à faire, elle me poursuivait — et m'importunait lorsque je\nvoulais prier !\n  Voici ma prière finie, — et la poésie s'est envolée, je ne sais où : — c'est\nen vain que je la cherche, hélas ! — je ne trouve plus ni rime ni poésie !\n\n\n\n\n                               't Was in...\n\n  C'était au joyeux Mai — eh! eh! — c'était au joyeux Mai! — Et, chemi-\nnant à travers la campagne, — je vis toutes les radieuses fleurettes, debout :\n— C'était au joyeux Mai — eh! eh! — c'était au joyeux Mai!\n\n  Et celle-ci, qu'il faut lire en flamand pour en sentir la mélan-\ncolie profonde et la paix vespérale :\n\n\n                               'k Hoore...\n\n  J'entends des cors qui sonnent et — le soir approche — pour moi :\nEnfants, joyeux et blonds, venez, — le soir approche, — venez : —\n"}, {"page_pdf": 581, "page_imprimee": 492, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1271, "texte": "492                               DURENDAL\n\n\nque le Très-Haut vous bénisse, car — le soir approche, — venez : —\nJ'entends des cors qui sonnent longuement — et le soir approche —\npour moi !\n\n\n\n  Quelquefois ce ne sont qu'un, que deux vers, qui suggèrent tout\nun poème :\n                 La lune qui brille —\n                 à travers les feuilles...\n\n\n\n                 ... Comme des lettres —\n                 gravées sur un mausolée -\n                 et peu à peu effacées\n                 (en langzaam uitgetreden).\n\n\n\n                 Douce est ta main, ô vent léger —\n                 caressant ma chevelure —\n                 comme si c'était la main d'un enfantelet\n                 d'un enfantelet qui joue...\n\n\n\n                 Oh! ce bleu, je ne sais quoi —\n                 qui est suspendu dans les arbres !\n\n\n\n                 Il n'y a pas de croix plus lourde —\n                 que la croix, comment dirais-je? —\n                 que la croix de celui qui n'ose pas -\n                 ou qui ne sait pas en parler !\n\n\n\n                 Eussé-je tous les trésors —\n                 du monde, moi —\n                 je les donnerais volontiers —\n                 pour un cœur d'enfant!\n\n\n   (A suivre.)                                 L'Abbé AUG. CUPPENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison08-007", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 493, "page_fin": 496, "titre_corps": "I Fioretti : Doctrines et dits notables de frère Égide (IX. Chapitre des tentations ; X. Chapitre de la sainte pénitence)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "I FIORETTI", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 582, "page_imprimee": 493, "debut_caractere": 34, "fin_caractere_exclue": 1920, "texte": "I FIORETTI\n                                     (Suite) (1)\n\n\n\n\nDOCTRINES ET DITS NOTABLES DE FRÈRE ÉGIDE\n\n\n                     IX. - CHAPITRE DES TENTATIONS\n\n\n\n\nL\n           ES grandes grâces que l'homme reçoit de Dieu, l'homme ne peut\n            les posséder en une paix entière, parce que, contre ces grâces,\n            naissent beaucoup de choses contraires, et beaucoup de troubles,\n            et beaucoup d'adversités; car plus l'homme est agréable à Dieu,\nplus fortement il est combattu et tourmenté par les démons; pour cela\nl'homme ne doit jamais cesser de combattre, pour pouvoir conserver la grâce\nqu'il a reçue de Dieu ; car plus la bataille sera forte, plus la couronne sera\nprécieuse, s'il remporte la victoire. Mais nous n'avons pas beaucoup de\nbatailles, ni beaucoup d'obstacles, ni beaucoup de tentations, parce que nous\nne sommes pas tels que nous devrions être dans la vie spirituelle.\n   Bien est-il vrai que si l'homme allait bien et discrètement par la voie de\n Dieu, il n'aurait ni fatigue, ni dégoût dans son voyage ; mais l'homme qui va\npar la voie du siècle ne pourra jamais fuir les nombreuses fatigues, les\ndégoûts, angoisses, tribulations et douleurs, jusqu'à la mort.\n   Un frère dit à frère Egide : — « Mon père, il me paraît que tu dis deux\n choses, l'une contraire à l'autre, car tu dis d'abord que plus l'homme est\n vertueux et agréable à Dieu, plus il a de choses contraires et de batailles\n dans la vie spirituelle ; et puis tu dis le contraire, c'est-à-dire que l'homme\n qui irait bien et discrètement par la voie de Dieu, ne sentirait fatigue, ni\n dégoût dans son voyage ». Frère Egide, expliquant la contradiction de ces\n deux paroles, répondit ainsi : — « Mon frère, c'est une chose certaine que les\n démons poursuivent davantage de batailles et de fortes tentations celui qui,\n\n\n   (1) Suite de la page 702 de l'année 1901 (n° de novembre.)\n"}, {"page_pdf": 583, "page_imprimee": 494, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3525, "texte": "494                               DURENDAL\n\n\nfervemment, va par la voie de Dieu; mais quel mal et quel dommage pour-\nraient lui faire toutes les adversités du monde et les démons? connaissant et\nvoyant ceux-ci vendre leur marchandise mille fois plus cher qu'elle ne vaut.\n   « Mais je te dis certainement que celui qui serait enflammé du feu de l'amour\ndivin, plus il serait combattu par les vices, plus il les aurait en haine et en\nabomination. Les très méchants démons ont pour coutume de poursuivre et\nde tenter l'homme quand il est en quelque maladie ou débilité corporelle, et\nquand il est en proie à quelque chagrin, quand il a très froid ou est angoissé,\nquand il est affamé ou altéré, ou quand il a reçu quelque injure, ou honte, ou\ndommage spirituel ou temporel, car, eux, malins, connaissent qu'en de tels\nmoments, l'homme est plus disposé à accueillir les tentations; mais, je te dis\nque, pour toute tentation et pour tout vice que tu vaincras, tu acquerras une\nvertu ; et en vainquant les vices dont tu es combattu, tu en recevras d'autant\nplus grande grâce et grande couronne. »\n   Un frère demanda conseil à frère Egide, disant : — « Père, souventje suis\ntenté d'une mauvaise tentation et, souvent, j'ai prié Dieu qu'il m'en délivre ;\net, pourtant, le Seigneur ne me l'ôte point; conseille-moi, père, comment\ndois-je faire ? » auquel frère Egide répondit : — « Mon frère, plus un roi\nfournit magnifiquement ses chevaliers de nobles et fortes armes, plus\nfortement il veut qu'ils combattent contre ses ennemis, pour son amour. »\n   Un frère demanda à frère Egide, disant : — a Père, de quel remède\nuserai-je pour pouvoir aller à l'oraison avec un plus grand désir et plus de\nferveur? parce que, quand je vais à l'oraison, je suis sec, paresseux, aride et\nindévot » ; auquel frère Egide répondit, disant : — « Un roi a deux servi-\nteurs, et l'un d'eux a des armes pour combattre, et l'autre n'a pas d'armure\npour pouvoir combattre, et tous deux veulent entrer dans la bataille et com-\nbattre les ennemis du roi. Celui qui est armé entre dans la bataille et combat\nvaillamment; mais l'autre, qui est désarmé, dit ainsi à son seigneur: —\n« Monseigneur, tu vois que je suis nu et sans armes, mais pour ton amour, je\nveux entrer volontiers dans la bataille et combattre désarmé comme je suis »;\net alors le bon roi, voyant l'amour de son serviteur fidèle, dit à ses ministres :\n— « Allez avec ce mien serviteur et revêtissez-le de toutes les armes qui lui\nsont nécessaires pour pouvoir combattre, afin qu'il puisse entrer en sûreté\ndans la bataille, et marquez toutes ses armes avec mon sceau royal, afin qu'il\nsoit connu comme mon chevalier fidèle. « Et ainsi il arrive souvent à l'homme,\nquand il va à l'oraison, c'est-à-dire quand se trouvant être nu, indévot,\nparesseux et sec d'âme, il s'efforce, pourtant, d'entrer à la bataille de\nl'oraison, pour l'amour du Seigneur ; et, alors, notre Roi et Seigneur bénin,\nvoyant l'effort de son chevalier, lui donne, par la main de ses ministres, les\nanges, la dévotion, la ferveur et la bonne volonté. Quelquefois il advient\nceci, que l'homme commence quelque grande œuvre de grande fatigué,\ncomme de déboiser et cultiver la terre ou la vigne, pour, au temps voulu, en\ntirer la récolte. Et beaucoup, à cause de la grande fatigue et des nom-\nbreuses inquiétudes, se dégoûtent et se repentent presque de l'œuvre\ncommencée; mais si, pourtant, il s'efforce jusqu'à la récolte, il oublie ensuite\ntout ennui et reste consolé et joyeux, voyant la récolte dont il peut jouir ; et\n"}, {"page_pdf": 584, "page_imprimee": 495, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3275, "texte": "                                  I FIORETTI                                495\n\nainsi, l'homme étant fort dans les tentations, il parviendra aux grandes\nconsolations; car, après les tribulations, dit saint Paul, sont données les\nconsolations et les couronnes de la vie éternelle ; et à ceux qui résistent aux\ntentations, leur sera donnée la récompense, non seulement dans le ciel,\nmais aussi en cette vie, comme dit le Psalmiste : — « Seigneur, selon la\nmultitude de mes tentations et de mes douleurs, tes consolations réjouiront\nmon âme » ; de sorte que, plus grande est la tentation et le combat, plus sera\nglorieuse la couronne. »\n    Un frère demanda conseil à frère Egide sur une de ses tentations, disant :\n— « O père, je suis tenté de deux mauvaises tentations: l'une est que, lorsque\nje fais quelque bien, de suite je suis tenté de vaine gloire ; l'autre est que,\nquand je fais quelque mal, je tombe en une telle tristesse et en une telle\nparesse, que j'en viens presque au désespoir. » Auquel frère Egide répondit :\n—« Mon frère, tu fais sagement de te désoler de ton péché, mais je te conseille\nde te désoler discrètement et avec tempérance; et toujours tu dois te\nrappeler que la miséricorde de Dieu est plus grande que n'est ton péché.\n Mais, si l'infinie miséricorde de Dieu reçoit à pénitence l'homme qui est\n grand pécheur, et qui pêche volontairement, quand il se repent; crois-tu\n que, lui, bon Dieu, abandonne le bon pécheur non volontaire, qui déjà est\n contrit et repenti ? Encore je te conseille, que tu ne laisses jamais de bien\n faire, par peur de la vaine gloire; parce que si l'homme, quand il veut semer\n le grain, disait : « Je ne veux pas semer, parce que, si je semais, peut-être les\n oiseaux viendraient et mangeraient la semence », ou si parlant ainsi, il ne\n semait sa semence, il est certain qu'il ne recueillerait aucune récolte pour\n l'année, mais si, pourtant, il sème sa semence, bien que les oiseaux en\n mangent, le laboureur en recueille pourtant la plus grande partie. Et ainsi,\n l'homme étant combattu de vaine gloire, s'il ne fait pas le bien à fin de vaine\n gloire, mais toujours combattant contre elle, je dis que, pour être tenté, il ne\n perd pas le bien qu'il fait. »\n    Un frère dit à frère Egide : — « Père, il se trouve que saint Bernard dit,\n une fois, les sept psaumes de la pénitence avec une telle tranquillité d'esprit\n et avec une telle dévotion qu'il ne pensa à aucune autre chose sinon aux\n propres paroles des prédits psaumes. » Auquel frère Egide répondit ainsi : —\n  « Mon frère, j'estime qu'il y aurait plus de prouesse chez un seigneur qui\n tient un château, tandis qu'il serait assiégé et combattu de ses ennemis, et\n pourtant se défendrait si valeureusement qu'il n'y laisserait entrer aucun de\n  ses ennemis, que s'il restait en paix et n'ayant aucun trouble. »\n\n\n                 X. - CHAPITRE DE LA SAINTE PÉNITENCE\n\n\n\n\n L\n           'HOMME devrait toujours beaucoup   affliger et macérer son corps et\n          souffrir volontiers toute injure, tribulation et angoisse, douleur,\n          honte, mépris, injures, adversités, et persécution, pour l'amour de\n           notre bon Maître et Seigneur Jésus-Christ, lequel nous donna\n exemple en lui-même, car, du premier jour de sa Nativité glorieuse jusqu'à\n"}, {"page_pdf": 585, "page_imprimee": 496, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1726, "texte": "496                               DURENDAL\n\n\nsa très sainte Passion, toujours il supporta angoisse, tribulation, douleur,\nmépris, inquiétude et persécution, seulement pour notre amour. Et, pour\ncela, si nous voulons parvenir à l'état de grâce, il faut enfin que nous allions,\nautant qu'il nous est possible, sur les traces, et imitions les exemples de\nnotre bon Maître Jésus-Christ.\n   Un homme séculier demanda à frère Egide, disant : — « Père, de quelle\nfaçon pouvons-nous, nous, séculiers, parvenir à l'état de grâce? » auquel frère\nEgide, répond : — « Mon frère, l'homme doit d'abord se contrister de ses\npéchés avec grande contrition de cœur et puis il doit se confesser au prêtre\navec amertume et douleur de cœur, s'accusant simplement, sans déguiser et\nsans s'excuser; et puis, il doit parfaitement accomplir la pénitence qui lui est\ndonnée et imposée par le confesseur; et aussi il doit se garder de tout vice et\nde tout péché et de toute occasion de péché ; il doit encore s'exercer dans les\nbonnes œuvres envers Dieu et le prochain. Et, en faisant ainsi, l'homme\nparviendra à l'état de grâce et de vertu. « Bienheureux cet homme qui aura\ncontinuelle douleur de ses péchés, les pleurant toujours de jour et de nuit,\navec amertume de cœur. Bienheureux cet homme qui aura toujours devant\nles yeux de son esprit les afflictions, les peines et les douleurs de Jésus-Christ\net qui, pour son amour, ne voudra, ni ne recevra aucune consolation tempo-\nrelle en ce monde amer et agité, jusqu'à ce qu'il parvienne à celte consola-\ntion céleste de la vie éternelle, où seront accomplis pleinement dans la joie\n tous ses désirs. »\n\n                                         Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n\n  (A continuer).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison08-008", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 497, "page_fin": 498, "titre_corps": "Chênes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edgar Bonehill", "ancre_debut": "Chênes I Les grandes forêts", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 586, "page_imprimee": 497, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1456, "texte": "Chênes\n\n                             I\n\nLes grandes forêts ont des toilettes exquises.\nMai leur jette à l'épaule une mantille d'or :\nD'or est le bourgeon où la jeune feuille dort ;\nMai leur tisse en chantant des traînes de marquises     :\nLa mousse est un velours fin brodé de muguets.\n\nPloyant leur front royal sous les zéphyrs, les chênes\nAvec les sylphes, font des menuets coquets.\nLe bal s'ouvre aux nuits quand les étoiles sereines,\nLes rouges vers luisants et les yeux des hiboux\nS'allument tels qu'un lustre immense aux reflets doux.\n\nRavissant le sommeil des vastes nefs gothiques\nLe clair rossignol dit ses ballades    antiques,\nQu'accompagne en sourdine un lutrin de grillons.\nLes lucioles et les nocturnes   phalènes\nAvec les feux follets valsant leurs cotillons\nS'en viennent regarder le menuet des chênes.\n\n\n                              II\n\nLe sang des chênes s'est dans leurs feuilles figé.\nSur les fiers géants d'or l'âpre automne a neigé\nSa rouille décevante et sacrilège. Lasse,\nLa feuille se déprend, se débat, et trépasse,\nEt tombe tristement, languissamment,        ainsi\nQu'un pleur sur le velours de la mousse roussi.\n— Voyant l'essaim frileux des illusions chères\nS'effeuiller aux vents froids du farouche destin\nL'homme pleure. Il bénit ses amours        passagères\nEt maudit sans espoir l'avenir     incertain.\nLe chêne qui s'effeuille, amèrement      peut-être\nPleure le long exil du printemps, du soleil\n"}, {"page_pdf": 587, "page_imprimee": 498, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1224, "texte": "498                         DURENDAL\n\n\n      Et maudit la torpeur de l'automnal         sommeil.\n      Le chêne rêve-t-il à ce bucheron      traître\n      Qui fauchera du ciel son gigantesque front ?\n      Ou bien songe-t-il à l'humanité     cupide\n      Qu'affole éperdument l'éclat de l'or stupide?\n      — Les hommes pour cet or vil        l'assassineront\n      Oubliant, les ingrats, que sous ses ombres douces\n      Ils savouraient la paix idéale des mousses,\n      L'allégresse des nids, et l'ivresse    d'aimer.\n      Oubliant qu'ils gravaient en l'écorce fidèle\n      Les noms qui jaillissaient de leur cœur         enflammé.\n      Le chêne rêve-t-il à la force     immortelle\n      De ses membres défunts mutilés par nos mains?\n      Les robustes cercueils taillés aux cœurs des chênes\n      Survivront un long siècle aux squelettes          humains\n      Qu'ils étreindront, vengeurs, dans les fosses prochaines.\n      Et quand dans les cercueils vierges, la dent des ans\n       Vorace, aura rongé ces os d'hommes         superbes\n       La croix de chêne, encor, parmi les folles herbes\n      De leur tertre, étendra ses bras fiers et puissants.\n\n                                                  EDGAR BONEHILL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison08-009", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 499, "page_fin": 501, "titre_corps": "Armand Brifaut à ses amis : Lettres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. 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P e u d'hommes eurent, au même\n                        degré que lui, le sens de l'amitié chrétienne et de la frater-\n                        nité des âmes. P e u d'hommes eurent aussi ce prosély-\ntisme de toutes les heures, qui l'animait surtout vis-à-vis des jeunes gens\nauxquels, comme u n guide toujours sûr, comme u n admirable frère aîné,\nil ouvrait si volontiers les portes de son â m e . C'était, chez A r m a n d Brifaut,\nu n penchant naturel et rare, — et comme u n don d'apôtre, — qui l'entraînait\nvers les jeunes, l'associait à leurs joies et à leurs peines, à leurs travaux et à\nleurs espoirs, l'intéressait à toutes ces tourmentes fatales d'idées et d'émotions\nqui éclatent d a n s le conflit des passions juvéniles, et qu'il connaissait bien\nlui-même, pour en avoir été parfois violemment secoué.\n   Sa jeunesse avait été réfléchie et ardente. E t toute sa vie, — bien courte,\nhélas 1 puisque la mort devait l'atteindre tragiquement à 45 ans, en plein\népanouissement de ses forces, — il garda non seulement le souvenir, mais les\nidées et les enthousiasmes d'une époque qui nous paraît déjà bien lointaine,\ncette é p o q u e où les catholiques eussent peut-être reculé devant le devoir\ncivil, sans le courage de ces nobles esprits qui revendiquèrent si fièrement les\ndroits de leur foi et s'identifièrent avec leur siècle pour lui montrer la vérité de\ntous les siècles... Il était de la race de ces g r a n d s esprits : les Lacordaire, les\nMontalembert, les D u p a n l o u p dont le commerce lui était familier. Il parlait\nleur langage... Son cœur battait pour le même idéal, et son apostolat, comme\nle leur, se résumait en ces simples mots : « Devenez ou restez chrétiens ». La\nfoi était p o u r lui la synthèse de toutes les règles morales et il les y ramenait,\nenveloppées d ' u n e lumière qui nous ravissait. Il avait trouvé dans sa foi la\ndignité, l'honneur de sa vie. « Le secret des caractères énergiques, dit juste-\nment Caro d a n s ses Études morales, c'est l'énergie des convictions ». Il y trou-\nvait aussi le remède à toutes les défaillances, l'antidote de toutes les passions\ninférieures.\n                                               *\n\n\n\n  (1) Bruxelles, V° Larcier et Schepens, éditeurs.\n"}, {"page_pdf": 589, "page_imprimee": 500, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3106, "texte": "500                                DURENDAL\n\n\n   Des mains pieuses viennent de recueillir et de publier quelques-unes des\nlettres qu'il écrivit à ses amis et quelques extraits d'un journal de sa jeunesse.\nIl y revit pour ceux qui l'ont connu. Il y revivra aussi, au moins sous quel-\nques-uns de ses aspects, pour tous ceux qui liront ce mémorial dont la pensée\ninspiratrice est toute de prosélytisme ainsi que l'atteste une épigraphe bien\nchoisie : Adhuc mortuus loquitur.\n   Ce que sont ces lettres et ces extraits? Des épanchements, des effusions, des\nconseils. Dès les premières pages, qui datent de 1867, on y retrouve, dans ces\nplans de vie, dans ces « programmes de mes journées à partir d'aujourd'hui »\nl'âme vaillante et loyale qui veut « se rendre utile à ses semblables et agréable\nà son Dieu », qui aspire au Bien par toutes ses fibres, qui rencontrera peut-\nêtre à quelque tournant de ses réflexions ou de la vie les perplexités du doute,\nmais qui en sortira, comme d'une crise de croissance, plus ardente pour la Foi,\nplus désireuse d'y ramener d'autres âmes égarées.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Heureux ceux qui surent conquérir son amitié. L'auteur de l'avant-pro-\npos, qui figure en tête de ces lettres, définit admirablement ce que fut pour\nArmand Brifaut ce sentiment devenu aujourd'hui si vague que sa notion\nmême échappe à la plupart :\n   « L'amitié n'était pas, pour lui, un ensemble de relations cordiales et super-\nficielles, elle était le don même de l'être, avec toutes les ressources de sa\nforte tendressse et l'abondance d'une infatiguable générosité d'âme : elle\nretenait, du caractère religieux qu'il lui donnait, quelque chose de stable et\nd'éternel ; elle avait aussi cette sérénité riante qui, seule, était un réconfort et\nlaissait soupçonner une profonde énergie morale. »\n   Ainsi comprise, l'amitié devient une sorte de sacerdoce. Elle justifie ce\nqu'écrit Armand Brifaut dans une de ses lettres : «Je savais qu'on peut faire\nle bien dans la vie laïque comme dans la vie religieuse, plus de bien même\ndans des temps comme les nôtres, quand on apporte à sa cause un dévoue-\nment égal à l'abnégation du prêtre. » Il ne se bornait pas à aimer les jeunes\ngens vers qui le portait son cœur. Il leur prodiguait ses bontés, ses avis, ses\nencouragements, je dirais volontiers qu'il les dirigeait. Oui, pour beaucoup\nd'entre eux, sous le vêtement laïc, il était un véritable et précieux directeur\nde conscience. Et par une faculté si précieuse, une mission si rare, il s'appa-\nrentait à un Frédéric Ozanam, à un Ollé-Laprune, à un Anatole de Ségur,\nqui marquèrent aussi tant de jeunes âmes de leur chevaleresque empreinte.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n   Ajouterai-je que ces « extraits de journal » et que ces quelques « lettres »\nd'Armand Brifaut offrent un autre intérêt : celui d'être une contribution à\nl'histoire intellectuelle des catholiques belges auXIXcsiècle ?\n   Armand Brifaut, je l'ai dit, était un admirateur passionné de Lacordaire,\n"}, {"page_pdf": 590, "page_imprimee": 501, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3167, "texte": "              ARMAND BRIFAUT A SES AMIS. — LETTRES                          501\n\n\nde Montalembert, de Dupanloup. Ses enthousiasmes s'éveillèrent au contact\ndes leurs. Tout jeune, sa penséese nourrit de la moelle de leurs œuvres.\nLeurs écrits, leurs discours, leurs conférences restèrent toujours ses « lec-\ntures de choix ».\n    « J'avais grandi, dit-il, en admirant les orateurs qui ont jeté un éclat si\nvif sur les chaires de France; je lisais leurs œuvres avec bonheur et trans-\nports; la Religion vengée me consolait des attaques et des sarcasmes de\nl'impiété, et quand parfois les biographies de ces hommes d'élite me tom-\nbaient dans les mains, je les dévorais, avide de détails sur la vie de ces saints\nprêtres et évoques que je bénissais comme des sauveurs et que je chérissais\n comme des amis. »\n     Fidèle à ces admirations, comme il le fut à ses amitiés, Armand Brifaut ne\n subit peut-être pas, comme les jeunes hommes de la génération actuelle,\n cette évolution des idées qui, après 1880, orienta la pensée catholique vers\n la question sociale et la protection ouvrière comme elle avait été orientée, en\n  1850, vers la question des libertés civiles et religieuses. Par là, dans ses der- ,\n nières années, correspondit-il peut-être d'une manière moins immédiate ou\n  complète aux ardeurs ou aux préoccupations des amis que dix ou moins\n  vingt années séparaient de lui.\n      Mais, à tout prendre, je ne sais si ce fut chez Armand Brifaut une\n  lacune. Il était ainsi l'homme d'un temps, l'homme de son temps, du temps\n  de sa jeunesse. S'il est vrai que tout homme supérieur incarne une idée, quoi de\n  plus naturel que cette idée corresponde, dans le temps et l'espace, à l'épa-\n   nouissement de ses facultés d'imagination et de raison? Est-ce que ceux qui\n   incarnent, à la fois, ou même successivement, des idées, non pas contra-\n   dictoires, mais simplement différentes, ne s'exposent pas au reproche de\n   versatilité?\n       Puis, la vérité n'est-elle pas de tous les temps? Et lorsqu'il s'agit, non plus\n   des conceptions politiques subordonnées aux mille contingences de l'histoire,\n   mais des grandes règles de la foi et de la morale, — aussi vieilles que le Christ\n    et qui vivront autant que le monde, — et ce sont ces règles qui font l'objet\n    presque exclusif des Lettres d'Armand Brifaut, — il n'y a plus de différences\n    d'âge, il n'y a plus d'aînés et de cadets : les années s'abolissent, et les généra-\n    tions se confondent.\n       De même que les conférences dé Lacordaire parlent encore aux jeunes\n    gens d'aujourd'hui, les lettres d'Armand Brifaut garderont leur « actualité »,\n    tant qu'il y aura des jeunes gens chrétiens.\n        Pourquoi? C'est que le cœur n'a point de rides.\n        Ce qui personnifia Armand Brifaut jusqu'au dernier jour, ce fut le don\n     du cœur. Ce par quoi il excella, ce fut par l'apostolat chrétien de la jeunesse, —\n     apostolat d'homme à homme, d'ami à ami. Le bien qu'il accomplit ainsi\n     fut très grand, — plus grand encore, sans doute, aux yeux de Dieu qu'aux\n     yeux de ses contemporains...\n                                                                       H. C. W.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison08-010", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 502, "page_fin": 517, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LA POÉSIE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 591, "page_imprimee": 502, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2442, "texte": "LES LIVRES\n\nLA POÉSIE :\nL e s F o r c e s t u m u l t u e u s e s , par EMILE VERHAEREN. — (Paris, Mer-\n  cure de France. )\n   M. Vielé-Griffin a salué l'apparition des Forces tumultueuses, au moment des\nfêtes du centenaire d'Hugo, comme un hommage digne de l'Ancêtre. C'est\nqu'en effet, dit-il, « d'entre les poètes français postérieurs à Hugo, Verhaeren,\npar la fougue et la puissance de son imagination, par la hardiesse, la violence\net la généreuse nouveauté de son imagerie, par la libre sûreté de son génie\nrythmique, est bien celui qu'on doit placer à la suite du poète de la Légende,\nsouvent à côté de lui et que, parfois, dans un même ordre d'expression, on\npuisse lui préférer. »\n   Et, certes, parmi les poèmes superbes, qui justifient dans l'œuvre déjà\nconsidérable de M. Emile Verhaeren, ce jugement, plusieurs se ren-\ncontrent ici.\n   Les forces qu'il célèbre sont celles qui meuvent le monde : l'Art, que\nsymbolise Pégase au vol géant, aux prunelles inondées d'orgueil et de lumière,\ndévoreur d'espace et de splendeur, dont l'univers est l'arène ; l'Amour, païen\navec Vénus, mystique avec Madeleine, humanitaire et armé pour la justice\navec Théroigne; la Puissance, incarnée tour à tour dans le moine, dans le\ncapitaine, dans le tribun, dans le banquier, dans le tyran ; la Femme; les\nVilles, drame des agglomérations, ardeur des cerveaux surchauffés, révolte\ngrondante des plèbes; la Conquête, force expansive et formidable des races ;\nla Science, l'Erreur, la Folie, les Cultes, l'Utopie.\n   La philosophie dont s'inspire le poète n'est point la nôtre. M. Verhaeren\nse révéla toujours amoureux de la force. Il admire la passion, quelle qu'elle\nsoit, pour elle-même, la violence pour sa tragique beauté, l'audace et la\nrévolte pour le geste fougueux et sauvage qu'elles osent. « Toute la vie est\ndans l'essor », proclame un des vers qui épigraphient les Forces tumultueuses.\nEt l'Erreur conclut par cette strophe, qui vaut une profession de foi :\n                Mais les plus exaltés se disent dans leur cœur :\n                « Partons quand infime avec notre âme      inassouvie,\n                Puisque la force et que la vie\n                Sont au delà des vérités et des erreurs. »\n\n  Toute l'œuvre nouvelle de M. Verhaeren et, du reste, une partie considé-\nrable de son œuvre antérieure, se résume en ces lignes. Elle chante l'ivresse\nardente et farouche de vivre. Nietzsche a passé par là.\n"}, {"page_pdf": 592, "page_imprimee": 503, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3214, "texte": "                                   LES LIVRES                               503\n\n   Par l'impétuosité du mouvement, par l'éclat du verbe, M. Verhaeren\ns'affirme volontiers paroxyste. Son vers sonore, véhément, a des clameurs\nde tempête, des roulements de foudre. Il a plus de couleur que de ligne, plus\nde fougue que de grâce. Pourtant, les Heures claires l'ont prouvé, il n'ignore\npoint la douceur. Ici encore quelques poèmes plus sereins nous reposent de\nmaintes rudes et sauvages musiques :\n               Habille-toi de lin, Vénus, voici le Christ,\n               Deviens la Madeleine, et laisse en toi descendre,\n               Mélancoliquement, sa grâce et son esprit.\n               Humble, ternis tes pieds dans de la cendre;\n               Et que tes larges seins immortellement d'or,\n               Etque tes yeux, miroirs de soleil etde fête,\n               Tes yeux, malgré mille ans d'amour, ardents encor,\n               Meurent sous les cheveux qui pleurent de ta tête.\n               La terre exténuée a bu le sang des soirs\n               Et la détresse crie, aux quatre coins du monde,\n               Vers le calvaire et vers sa croix de gestes noirs.\n               Habille-toi de lin et de bonté profonde.\n               Voici venir le Dieu de la douceur unique,\n               Voici sa face et le voile que Véronique\n               T'apporte avec les clous, le suaire et la lance.\n               Voici l'heure nouvelle et douce du silence :\n               Pour la première fois, avec ferveur\n               L'homme s'en vient baiser les yeux de sa douleur !\n\n   Les longues citations ici, nous sont interdites. Ce n'est pas un, mais dix\npoèmes superbes d'envolée, puissants et larges, que nous nous plairions à\ntranscrire, si le cadre d'un modeste compte rendu l'autorisait. Les Forces\ntumultueuses confirmeront la gloire du grand poète belge. Jamais le talent ne\nfut plus commun qu'aujourd'hui. Nous aimons tous, à divers degrés, pour\nles vertus légères ou profondes, éclatantes ou fortes de leur chant, maints\npoètes contemporains : en est-il un seul, hormis l'auteur des Aubes, qui ait,\npour nous secouer, l'audace souveraine et la poigne qui font penser au génie ?\n                                                                     M. D.\nP o é s i e s c h o i s i e s , un volume de la Collection des poètes français de\n  l'Etranger, par ANDRÉ VAN HASSELT. — (Paris, Fischbacher,)\n   M. Georges Barrai, qui a pris cette généreuse initiative de faire mieux con-\nnaître les « poètes français de l'étranger », et qui a successivement donné au\npublic les œuvres de MM. Giraud, Gilkin, Gille et Séverin, édite aujourd'hui\ndes Poésies choisies, d'André Van Hasselt : idée excellente, et dont il faut lui\nrendre grâces. Car l'œuvre de Van Hasselt, trop volumineuse, avait peu de\nlecteurs; moi-même, qui prétends aimer les beaux vers à la folie, je la possé-\ndais complète et la laissais sommeiller sur un rayon poudreux : maintenant\nque M. Barrai m'en offre la quintessence, je lis avec plaisir ce choix, très\njudicieusement fait d'ailleurs.\n   Tout le monde sait qu'André Van Hasselt fut longtemps considéré comme\nle premier, le seul poète belge ; pour ma part, je découvre plus d'originalité\n"}, {"page_pdf": 593, "page_imprimee": 504, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3005, "texte": "504                               DURENDAL\n\n\nchez Wacken et Weustenraed, ses contemporains. Actuellement, la gloire de\nl'auteur des Quatre incarnations du Christ est fort éclipsée par celle de Pirmez et\npar celle de De Coster. La Jeune Belgique lui apporta cependant le tribut de\nses hommages, et récemment encore une cérémonie de filial respect fut orga-\nnisée en son. honneur par quelques écrivains.\n   Il faut reconnaître, à la lecture des Poésies choisies, que Van Hasselt manque\nde caractère propre ; il ne sait pas être lui-même; Hugo, ce soleil, l'éblouit,\nl'absorbe entièrement : c'est de Hugo qu'il tient sa chaleur, son rayonnement;\net il les lui renvoie d'ailleurs, point du tout ingrat, en des odes ferventes et\nagenouillées. Sa Cathédrale de Cologne, par exemple, n'est en somme qu'un\ndécalque, splendide et majestueux, mais vraiment trop fidèle, des odes du\nmaître. Et il en est ainsi de la plupart de ses poèmes. Je conviens, d'ailleurs,\nque le souffle lyrique ne lui manque pas, ni la puissance, ni la couleur, et que\nce vieux poète est encore l'un de ceux dont les ailes ont monté le plus haut\ndans le ciel de Belgique. Et je conviens aussi, très volontiers, que les Cinq\nbranches de Cyprès, qu'il déposa sur la tombe de son enfant, ont une note per-\nsonnelle et un accent poignant de douleur sincère et profonde.\n   André Van Hasselt vivait en un temps où la faute de français florissait\nencore en notre pays : il y paraît çà et là. N'empêche que M. Barrai a droit\nà nos remerciements, je le répète, pour le soin qu'il a pris de composer ce\nrecueil, intéressant à plus d'un égard. L'introduction dont-il l'a précédé ren-\nferme maintes pages amusantes, et montre en quelle haute, estime Hugo et\nDumas, pour ne citer que ceux-là, tenaient Van Hasselt.\n                                                                          F . A.\n\nP o u r l a D a m e d e J a d i s , poème, par ALFRED MASSEBIEAU. —\n  (Paris, Léon Vanier.)\n              Le passé m'apparait comme un jardin d'automne\n              Comme un vaste jardin solitaire qui dort\n              Avec ses bassins bleus et ses grands arbres d'or\n              Dans le brouillard d'un soir d'octobre monotone...\n\n   Ainsi, en de lents vers aux nuances atténuées de brume, au timbre assourdi\nde mélancolie, M. A. Massebieau chante la plainte d'amour. Parfois, ses\nstrophes font songer par leur allure noble et légendaire au Régnier des\nEpisodes, des Sonnets et des Sites. Elles dénotent une âme de poète harmo-\nnieuse et rêveuse, qui s'attarde longuement dans le jardin des pensées à\nrespirer le parfum des fleurs mourantes.\n\nL e F e s t i n d e s D i e u x , par CHARLES BERNARD. — (Bruxelles, Edition\n  de Vidée Libre. )\n   De belles pages de poésie hautaine, exprimant une idée fièrement origi-\nnale en un large symbole. Les vers vigoureux et bien rythmés, resplen-\ndissent comme des joyaux étranges. Bref, ce poème nous annonce un volume\nsuperbe, dont l'art achevé s'élèvera bien au-dessus du niveau de la produc-\ntion courante.\n"}, {"page_pdf": 594, "page_imprimee": 505, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2910, "texte": "                                     LES LIVRES                             505\n\nB r é v i a i r e d ' A m o u r , par LÉON WAUTHY. — (Bruxelles, Edition de\n   Vidée Libre.)\n   Cette nouvelle plaquette marque un progrès réel. Les romances d'amour\ntendrement murmurées, les tableautins légèrement esquissés, les mièvreries\nsentimentales dont elle se compose ont de la grâce et charment. La ballade\ndu Seigneur et des trois jeunesfillesplaît, par son ton léger de chanson populaire.\nTout cela n'est pas encore bien consistant et eût demandé un peu plus de\ntravail pour être mis au point. Mais cela prouve d'aimables qualités.\n\nLes Rythmes de Douceur, par FLORIS DELATTRE. — (Lille, Edition\n   du Beffroi.)\n   Quelques doux vers chantants, aux sonorités alanguies et comme étouffées,\nd'impression indécise, voilée de mélancolie, font pardonner les imperfec-\ntions et les défaillances qui déparent cette plaquette. Le poète y chante, en\nrythmes lents, les villes du Nord, rêveuses et tranquilles. En somme et malgré\ntout, un joli début.\n\nV e r s u n e A u b e , par EMILE LECOMTE. — (Bruxelles, Lacomblez.)\n   Que d'épigraphes, grand Dieu ! Quantité de vers des meilleurs poètes\nd'aujourd'hui épingles à profusion, au collet et revers de chaque page !\nLa comparaison de ces vers avec les poèmes qu'ils précèdent est plutôt défa-\nvorable à ceux-ci. N'importe, j'aurais mauvaise grâce vraiment à ne pas\nreconnaître à M. Lecomte quelques qualités, sans doute précieuses, mais trop\npeu nombreuses pour constituer par leur ensemble un vrai poète.\n\nP o é s i e s , par ALPHONSE QUINETTE. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   En guise de préface, M. Quinette nous annonce en un sonnet qu'il éctit\npour être compris. C'est là une intention louable, à laquelle le poète s'est\nd'ailleurs strictement conformé. Lisez cette strophe :\n                A l'angle de la place est une humble demeure\n                Dont l'huis montre au public un avis        l'informant\n                Qu'ici, de la huitième à la quatrième     heure.\n                Reste ouvert le bureau de      l'Enregistrement.\n\n   C'est extraordinairement limpide, et l'on ne peut accuser M. Quinette de\nmanquer à sa parole. Je dois à la vérité d'avertir le lecteur que les vers cités\nne donnent pas la note générale du livre. Tout n'y est pas consacré aux joies\net aux ennuis du fisc. Mais tout y est très clair.\n\nVie de la Très Sainte Vierge, sonnets, par l'abbé D. GERVAIS. —\n   (Paris, Librairie des Saints Pères.)\n   Certes, c'était une belle et noble tentative pour un poète que de consacrer\nson talent à célébrer dans la forme superbe du sonnet, la vie de la mère du\nSauveur. Malheureusement, M. Gervais ne l'a guère poussée beaucoup plus\nloin que son désir, son talent n'étant pas assez fort pour qu'il pût pleinement\nla réaliser. Son œuvre admirable d'intention, est inférieure en elle-même ; on\ny sent l'émotion du chrétien, mais non le frisson du poète.\n"}, {"page_pdf": 595, "page_imprimee": 506, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3099, "texte": "506                                DURENDAL\n\n\n\nL e s P ê c h e u r s d e G a l i l é e , par ANTOINE CAMPAUX.— (Paris, P . Lethiel-\nleux.)\n  Un essai fort louable de poème évangélique. L'art des vers paraît avoir\nbeaucoup de secrets encore pour l'auteur, dont les alexandrins se déroulent\navec monotonie, soulevés, il est vrai, de temps à autre par un frisson, un\nbrusque éploiement d'ailes prouvant qu'il pourrait faire mieux.\n\nM é t o p e s e t T r i g l y p h e s , par FRÉDÉRIC DE FRANCE, compositions de\n  EDM. VAN OFFEL. — (Paris, Offenstadt.)\n  Vers médiocres, énonçant des pensées, qui d'ordinaire ne valent guère\nmieux. Tout au plus pourrait-on dire quelque bien des Sonnets héroïques.\n  Il serait injuste de ne pas louer les belles et curieuses compositions dont\nM. Van Offel a orné ce petit livre. Elles méritaient d'illustrer de meilleurs\npoèmes. L'acquisition de ce livre s'impose; non à cause des vers, mais à cause\ndes dessins. Ils sont d'un artiste.\n                                                                    C H . DE S.\nLE ROMAN :\nU n COCO d e g é n i e , par Louis DUMUR. — (Paris, Mercure de France.)\n   Ce coco de génie est un grand garçon sentimental, Charles Loridaine, fils\nd'un grainetier de Douzy, qui, durant quelques mois, au scandale et en dépit\ndes railleries de ses concitoyens, se crut poète. En fait, le dit jeune homme,\navec une facilité qui tenait du prodige, écrivait copieusement des choses\ntrès diverses, toutes jugées par ces Douziais indignes de leur considération.\nIl advint qu'un Parisien, égaré en ce coin de province, découvrit un jour\nque cette œuvre méconnue était tout simplement la copie de quelques chefs-\nd'œuvre notoires de la littérature. Oui, des poèmes de Hugo, de Musset, de\nLamartine, voire de Baudelaire, renaissaient sous la plume de Loridaine\npour exciter les brocards et les quolibets d'une population ignorante. Car\nnotre poète n'était qu'un somnambule d'une sorte nouvelle; chaque nuit,\ninconsciemment, il gagnait une soupente où quelques bouquins dépareillés\ndormaient dans la poussière et l'oubli. Eclairé par la lumière ironique de la\nlune, il lisait, il lisait jusqu'à l'aube, et, le jour venu, le déclic de la mémoire\nfonctionnant sous le coup d'une émotion un peu vive, écrivait d'emblée, sans\nratures, comme d'inspiration, ce qu'il avait lu. Il avait composé ainsi des\nMessiniennes, des Méditations, des Orientales, Athalie, Hamlet, Madame Bovary,\net Dieu sait ce qu'il eut créé encore, si un incendie n'avait, en détruisant le\ngrenier et les livres, tari le génie dans sa source, et manqué, au surplus, de\nrôtir le poète I\n   Sur cette trame moitié sérieuse, moitié frivole, M. Dumur a brodé un\ngracieux roman. Autour de Loridaine, il a groupé un petit monde bien\nvivant, bien province, mesquin, bavard et surtout ignorant. Mais son style,\nironique quand il s'agissait de railler les Douziais de leur bêtise et le héros\nde sa folie, a su s'attendrir pour dépeindre l'amour que le poète malheureux\ninspira à Mademoiselle Renaude Chamot.\n                                                                         C H . DE S.\n"}, {"page_pdf": 596, "page_imprimee": 507, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3415, "texte": "                                   LES LIVRES                                   5o7\n\nL ' o d y s s é e d ' u n p e t i t C é v e n o l , par HENRY GAUTHIER-VILLARS. Illu-\n   strations de J. GEOFFROY. — (Paris, Hennuyer.)\n   Généralement les livres que l'on publie à l'intention des enfants sont d'un\nbête achevé, horriblement mal écrits et abominablement illustrés. Nous\nsommes heureux de pouvoir signaler une magnifique exception. Ce livre-ci\nen est une en effet. Inutile de dire qu'il est bien écrit. Tout le monde connaît\nle talent littéraire de l'auteur. De vrai, je ne me suis pas attendu à un livre\npareil de sa part. Il nous avait habitué à des genres assez différents. Ce m'est\nune preuve de plus de l'étonnante souplesse de sa plume. Elle est charmante,\nelle est exquise, elle est touchante cette « Odyssée d'un petit Cévenol ». Elle\nintéressera au plus haut point les grands eux-mêmes. Quant aux petits tantôt\nelle les amusera, tantôt elle les fera pleurer d'émotion. Excellent livre à\ndonner en étrennes.\n   J'ai toujours prétendu que les livres pour enfants ne devraient être écrits\nque par des littérateurs. C'est précisément parce que la plupart de ces livres\nont pour auteur des écrivains de troisième ordre, qu'ils sont d'une niaiserie\ndéconcertante. Ce livre-ci est bien fait pour m'ancrer dans cette conviction.\n   Papas et mamans, achetez donc ce beau livre pour vos enfants. Il est joli,\nil est gentil, il est fin et spirituel. Il peut être mis dans les mains les plus\ninnocentes. Les illustrations en sont naïves et enfantines. L'histoire qu'il\nraconte ne peut qu'élever les sentiments de vos petits gosses. J'adore ce petit\nCévenol. C'est un caractère. C'est une volonté. Et il a un cœur d'or.\n                                                                            H. M.\n  C l a u d i n e e n m é n a g e , par WiLLY. — (Paris, Mercure de France.)\n    Nous partageons, au sujet de ce livre, l'avis de Gilbert des Voisins, quand\n il écrit dans l'Art Moderne :\n    « C'est à cause d'un certain air grivois que Claudine en ménage, avec un\nstyle délicat, une composition habile, d'indéniables qualités d'émotion et des\ncaractères bien vivants, me semble être le fruit blet d'un mauvais arbre.\n    » Voici qu'une impulsion galante se révèle à nouveau dans le roman fran-\nçais; bientôt on ne s'occupera plus du tout d'amour, mais seulement de\ngymnastiques amoureuses, et, de la première page aux dernières lignes, la\nlampe sera baissée et l'alcove ouverte. Hélas ! ce sera tant pis. Qu'on fasse le\ncompte de ce que ce genre littéraire nous a laissé : nous trouverons un seul\nnom, celui de Crébillon le fils, et encore je pense bien que personne ne lit\nses ennuyeuses turlutaines pour un autre profit que celui de tâcher à ravir le\nsecret d'un style admirable. Tout le reste est allé à l'égout, et le nom même de\ncent auteurs d'ouvrages galants que les contemporains prisaient fort sont\nallés rejoindre les vieilles lunes sans que nous ayons gardé le moindre\nsouvenir de leurs gentillesses. Or, qu'on le remarque bien : enlevez à\nClaudine les qualités de facture, de description et d'émotion, il restera une\nhorrible petite chose dans le genre leste et retroussé. »\n                                                                           D.\nC o n t e s c h r é t i e n s , par TÉODOR DE WYZEWA. — (Paris, Perrin.)\n  Enfin, parmi tant d'oeuvres médiocres, en toc ou truquées, voici sourire la\n"}, {"page_pdf": 597, "page_imprimee": 508, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2916, "texte": "508                                      DURENDAL\n\n\njoie d'un beau livre, bien écrit, neuf et convaincu. N o n seulement M. d e\nW y z e w a conte avec grâce, mais il sait trouver d'exquis sujets et cacher à\ndemi, sous le voile léger de ses paraboles, u n profond enseignement. Il con-\nvient de lire lentement ces contes, qui sont : Le Baptême du Christ, Les Disciples\nd'Emmaüs, Barrabas et Le Fils de la veuve de Naïm, après avoir quelque p e u\nmédité les versets de l'Évangile qui épigraphient chacun d'eux. O n y goûte,\navec la fraîche saveur de la poésie, le suc m ê m e de la doctrine c h r é t i e n n e .\nE t au-dessus de ce b o u q u e t choisi d e fleurs mystiques, plane la figure lumi-\nneuse d u Maître qui convertit et consola le m o n d e , e n y r é p a n d a n t , comme\nu n e floraison d'avril, la gerbe des divines paraboles o ù le sens d e bien vivre\nest enfermé.\n\n\nL e s É m o t i o n s d ' u n g r a t t e - p a p i e r , par GEORGES A R T . — (Paris,\n  R e v u e les Idées et les Livres )\n   Ceci n'est pas u n r o m a n à clef, avertit l'auteur. On peut d o n c , sans se\ncasser la tête pour étiqueter d ' u n n o m telle ou telle silhouette, suivre les\ncurieuses aventures d u héros d u livre, s'y intéresser et y p r e n d r e plaisir, tout\nsimplement. Sans doute, cette biographie fantasque d'un poète passant tour\nà tour p a r d e multiples situations sociales qu'il quitte aussitôt acquises,\nn'offre guère, parmi le tas de romans q u e l'hiver nous apporta, l'imprévu d e\nquelque nouveauté, mais elle amuse, et c'est déjà b e a u c o u p . Il s'y trouve des\nfigures lestement croquées ; le style n'y m a n q u e ni de vivacité, ni de c h a r m e .\n\n\nDestinée       d'amour,         p a r G. MARÉCHAL DE B I È V R E . — ( P a r i s , P l o n . )\n\n   U n e idylle tragique s e déroulant en plein soleil, devant l'horizon bleu d e\nla Méditerranée. Des figures cosmopolites y sourient, pleurent ou grimacent.\nE n somme, u n agréable roman, de lecture facile, sans plus.\n\nL'Etrangere,           p a r L E R O U X CESBRON. — ( P a r i s . P l o n . )\n\n   Histoire d'un Français q u i , pour empêcher son fils d'épouser u n e Alle-\nm a n d e , commet un crime et est acquitté à l'unanimité des voix p a r le jury, à\nraison de son intention patriotique. C'est d'une originalité douteuse et d'un\nstyle d o n t la médiocrité ne fait, hélas ! l'objet d'aucun doute.\n\nThérèse        HeurtOt,         p a r J E A N MORGAN. — ( P a r i s . P l o n . )\n\n  Ce roman traite d e problèmes psychologiques intéressants. Malheureuse-\nment il m a n q u e de concentration dans les idées, et des qualités de style\nnécessaires à toute œuvre d u r a b l e .\n\nN o u v e l l e s v a r i é e s , par H . SIENKIEWICZ. — (Paris. Lethielleux.)\n   Ce petit volume contient u n e série de contes gracieux d u maître polonais.\nSois bénie, u n simple récit de quelques p a g e s , est u n e merveille de grâce et d e\npoésie.\n"}, {"page_pdf": 598, "page_imprimee": 509, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2757, "texte": "                                  LES LIVRES                                 509\n\nRécits à mes enfants. — La légende de Bouddha, par\n  HENRY ROUSSEAU. — (Bruxelles, Imprimerie X. Havermans.)\n   L'idée de raconter aux enfants les grandes légendes de l'humanité est ori-\nginale et heureuse. Les récits des époques héroïques peuvent en effet favoriser\npuissamment l'éclosion du désir de la beauté dans les jeunes intelligences.\nJe ne sais rien de plus pitoyable que les livres destinés d'ordinaire aux enfants.\nQu'on leur donne des contes de fées, ou des récits légendaires dans le genre\nde celui que M. H . Rousseau a si gracieusement narré ; ils ne s'en plaindront\ncertainement pas.\n\nVieillir, par JEAN D'ESTRAY. — (Paris, Editions de la Revue libre.)\n  Ces pages de la vie d'une très vieille bonne femme sont écrites de façon\nsimple, gracieuse, émue. La douceur un peu grave de tout ce qui se fane et\nmeurt y sourit. C'est un joli tableautin aux nuances éteintes.\n\nC o u r s de j e u n e s filles, par PIERRE CLÉSIO. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n  Gracieuses histoires, écrites sous forme de journal, où l'on voit des profes-\nseurs de littérature, enclins à taquineries Muses, épouser les plus charmantes\nde leurs élèves.\n\nL e R a y o n , par M. R. MONLAUR. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   Ce récit nous fait assister aux étapes de la conversion d'un rabbin et de sa\nsœur, pénétrés peu à peu par le pur enseignement du Christ. La belle figure\ndu Sauveur y passe, auréolée de grâce et de tendresse. Certaines pages, écrites\nd'un style aisé, commandent l'attention.\n\nM e n u e s P r o s e s , par ALEXANDRE GOICHON. — (Paris, Édition de la\n  Maison des Poètes.)\n  Des impressions de nature, poétiquement rendues, font la substance de ce\npetit volume. Mainte page, gracieusement écrite, y plaît. L'histoire de\nM. Binot fils, qui, voulant punir par un supplice effroyable une taupe cou-\npable d'avoir dévasté ses plantes, l'enterra vive, est fort bien contée.\n                                                                     CH. DE S.\n\nL'ART :\n   O n z e K u n s t . (Anvers-Buschmann). — Le numéro de juillet s'ouvre\npar un article enthousiaste de M. GEORGES EEKHOUT sur FRANS COURTENS.\nCette étude très littéraire, trop littéraire même à mon goût, est accom-\npagnée de neuf belles reproductions de tableaux de Courtens. L'auteur\nrésume comme suit ses impressions sur le peintre flamand : ... « C'est\nun lyrique de la couleur ce Flamand puissant, un lyrique comme l'étaient\nnos grands maîtres, Rubens surtout. Les paysages de Courtens vibrent\ncomme des odes. Ne lui parlez pas de réalisme étroit et borné, de froide\nexactitude, de la précision méticuleuse et pleine de scrupule pénible que\nrecherchent tant de peintres d'après la nature ; plus riches en documents\n"}, {"page_pdf": 599, "page_imprimee": 510, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3372, "texte": "510                               DURENDAL\n\n\nqu'en sentiment, ces peintres se bornent à admirer platoniquement, à analyser\nla superbe maîtresse, l'Inspiratrice éternelle. Ils la respectent trop pour oser\nl'embrasser... — Courtens attise le feu jeune de son admiration avec la\nfougue et l'enthousiasme du vainqueur. Il maîtrise la nature et la fait\nresplendir, il la magnifie. Chacun de ses tableaux nous offre non seulement\nun hymne de l'artiste, mais aussi une métamorphose de la déesse, en faveur\n de son conquérant héroïque et hardi. » — Dans le même fascicule, M. K.\nSLUYTERMAN consacre un article très intéressant à « l'art dans les annonces ».\n Il critique vertement le mauvais goût, que l'on constate dans l'exécution\ntypographique des annonces, dans la plupart des revues et des journaux\n anglais, français et allemands, même dans des revues à prétentions artistiques,\ntelles que le Graphie, le London News. Cet article mérite d'être lu et retenu.\n — Suivent les nouvelles artistiques de Belgique et de Hollande, ainsi que\n des articles bibliographiques illustrés sur des livres d'art anglais.\n                                                                         A. C.\nDIVERS :\nL e M o n d e i n v i s i b l e , par JULES BOIS. — (Paris, Flammarion.)\n   Les hommes ont beau nier la question de l'au-delà, elle se repose toujours,\net, à certains heures du temps, elle s'impose avec une telle impétuosité que\ntous les esprits élevés s'en occupent. Chacun propose alors sa solution qui\nn'est trop souvent qu'une pure hypothèse. Quantité de systèmes différents\nsurgissent, qui ne servent la plupart du temps qu'à troubler davantage les\nâmes, en multipliant leurs doutes.\n    Faut-il combattre cette tendance éternelle de l'humanité à interroger le\nsphinx sur sa destinée définitive ? Non, car après tout, cette question seule\nimporte. Ce serait en vain, du reste, qu'on voudrait l'étouffer. Toujours elle\nse réveillera. Créée pour un autre monde que celui-ci, qui n'est qu'éphémère,\n et contingent et qui lui échappe à toute minute, l'âme humaine se tourne\n avec toutes les énergies de son être vers l'au-delà par le plus impérieux\n besoin de ce qu'il y a de plus essentiel dans sa nature.\n    « Il y a, dit Jules Bois, dans sa préface, une minute dans la vie,\n minute plus ou moins longue selon les caractères, où les hommes, faisant\n taire le bruit de leurs affaires et de leurs ordinaires passions, regardent tout à\n coup au fond d'eux-mêmes, et se demandent quel est le sens de la vie. »\n    Celui qui a écrit ces lignes, a, lui aussi, passé par tous les affres du doute.\n Il a parcouru tous les sentiers qu'il a rencontré sur sa route dans son pèleri-\n nage philosophique vers la vérité; il a interrogé tous les systèmes; il a\n creusé et approfondi toutes les doctrines, pour aboutir finalement à la solu-\n tion de la Foi catholique. Personne donc n'avait plus d'autorité et de compé-\n tence que lui pour discuter toutes les philosophies modernes sur le sens de la\n vie. Il les expose avec une lucidité remarquable et une impartialité qui n'est\n jamais en défaut. Il serait impossible, à mon sens, de trouver un résumé plus\n  complet, plus lumineux, plus désintéressé des différentes théories nées de ce\n besoin dont l'âme humaine est, et sera sans cesse tourmentée, de trouver une\n  solution à son éternelle question : Qu'est-ce qu'il y a au delà de la vie?\n"}, {"page_pdf": 600, "page_imprimee": 511, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3244, "texte": "                                  LES LIVRES                                 511\n\n\n   Le malheur, comme le dit l'auteur, c'est que peu d'intelligences sont assez\nfermes et assez libres pour atteindre la vérité. « Sincèrement avides de\nmieux et d'idéal, elles s'arrêtent en route et se perdent dans cette forêt obscure\nque Dante a évoquée et qui défend le parvis de la sagesse. »\n   Comme toutes les âmes nobles qui ont finalement abouti au port, l'auteur,\nemporté par le plus hautain des apostolats, sent le besoin d'y ramener les\négarés.\n   « Ma jeunesse, écrit-il, a parcouru, avec une ivresse curieuse, suivie\nd'accablement et de mélancolie, ces régions troublantes où la vraie lumière\nn'est pas. J'en reviens avec le désir d'épargner à d'autres les incertitudes et\nles fatigues d'une telle promenade, et je voudrais leur en apporter le fruit. »\n   Voici, pour donner au lecteur une idée complète du livre, la suite des\nchapitres : Les Occultistes, Les Théosophts, Le Luciférisme, Le Satanisme, Les\ndeux Envoûtements, Les Marchands d'espoir, L'Eglise spirite, Les Recherches\npsychiques, Conclusions.\n   Ce livre est absolument complet. Toutes les doctrines modernes qui ont\nétudié, et étudient encore tous les jours, le Monde invisible, y sont exposées avec\nles détails les plus intéressants et les plus curieux sur leur psychologie et\ncelle de leurs fondateurs.\n   Ce livre est attrayant au premier chef, et la lecture s'en impose à quiconque\nveut se renseigner sur la question la plus vitale et la plus vivante qui soit. Trop\nsouvent les livres s'occupant de ces questions sont diffus, longs, ennuyeux,\nincomplets, mal écrits. Celui-ci est l'idéal du genre. Il est d'une limpidité\nlumineuse. Aucune question n'est laissée dans l'ombre. Il est à la fois concis,\nprécis et complet. Et il se lit avec une aisance remarquable, je dirais mieux\navec une vraie jouissance, parce qu'il est écrit par un homme qui est à la\nfois un penseur et un poète.\n   Ce livre dénote chez l'auteur une élévation de sentiments peu commune,\nqui se trahit à chaque instant par d'admirables envolées vers l'idéal. Je\nvoudrais citer quelques passages pour le prouver. Mais il y en a tant et de\nsi beaux que je serais gêné par l'embarras du choix et que j'allongerais outre\nmesure ce compte rendu. Qu'il me suffise de citer cette pensée que je\ncueille dans le dernier chapitre et par laquelle je termine cette critique très\nimparfaite d'un si beau livre :\n   « Nous ne comprenons la vie présente qu'en réfléchissant sur la mort.\nChacun se comporte chaque jour selon la pensée secrète qu'il s'est formée\nde l'au-delà. Et les matérialistes ou les positivistes, qui ne veulent pas s'en\npréoccuper, me semblent dépourvu de la plus réelle raison de vivre et d'agir.\nNon seulement l'esthétique des peuples diminue et se trivialise si l'on ne se\npréoccupe pas de notre destinée ultra-terrestre, mais le courage, la vigueur,\nl'amour, le dévouement, le sacrifice, toutes les choses saintes et réconfor-\ntentes s'évanouissent de ce monde, si ce monde seul existe. »\n                                                             HENRY MŒLLER.\n\n\nSaint Boniface (680-755), par G. KURTH. — (Paris, Lecoffre.)\n  Parmi nos historiens, aucun ne répond autant à l'idéal de l'art catho-\n"}, {"page_pdf": 601, "page_imprimee": 512, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3413, "texte": "512                              DURENDAL\n\n\nlique que Godefroid Kurth, grand artiste et catholique éprouvé. On n'a\npas oublié avec quelle belle vaillance ce débutant, il y a quelque vingt ans,\ns'est jeté dans la mêlée en faisant un signe de croix solennel, puis, brandis-\nsait sa durendal, qui devait faire mordre la poussière à plus d'un mécréant.\nDepuis ses Origines de la civilisation moderne, M. Kurth n'a pas cessé d'enrichir\nla littérature historique, tantôt par des travaux de haute érudition, tantôt par\ndes conférences et des brochures d'éloquente vulgarisation. Dans ce nouvel\nouvrage, consacré au grand apôtre de la Germanie, l'éloquence et l'érudition\nse fondent dans un ensemble harmonieux. Les professionnels de l'histoire\npourront seuls apprécier avec quelle sûreté de critique, l'auteur résoud la\nmultitude des controverses et des discussions de détail dont l'histoire de cette\népoque est hérissée.\n    Mais M. Kurth n'a pas voulu s'en tenir là. Pour faire revivre son héros et\nnous faire vivre avec lui, il puise, avec un rare bonheur, à deux sources ruis-\nselantes de réalisme. D'une part, il déroule sous nos yeux, tantôt en analyse,\ntantôt par d'admirables traductions, toute la correspondance de saint Boni-\nface, et il nous fait ainsi pénétrer dans l'intimité d'une âme de saint. Ce n'est\nplus ici la pose hiératique des panégyristes et des hagiographes. C'est une vie\ntout humaine, semée d'agitations, de déboires, de luttes de tous les instants,\ncomme la nôtre, avec cette seule différence que toujours le saint triomphe,\nalors que si souvent nous succombons. Ce beau spectacle moral, à la fois\némouvant et réconfortant, d'une âme héroïque, est rehaussé par le charme du\npaysage qui l'encadre et dont l'auteur est allé recueillir sur les lieux l'impres-\nsion, comme il le dit dans cette page pittoresque de sa préface :\n    « J'ai voulu écrire ce livre à Fulda, auprès du tombeau du saint. J'y ai\n trouvé un milieu tout imprégné de son souvenir, une population qui garde\nson culte avec amour, des horizons grandioses, des solitudes suaves, des\n paysages qui semblent faits pour les évocations historiques. J'y ai passé\n quelques semaines heureuses à l'ombre de ce sanctuaire, qui garde le plus\n grand trésor religieux de l'Allemagne, et des beaux arbres séculaires qui\n alignent autour de lui leurs solennelles avenues, si hospitalières au rêveur\n recueilli. Plus d'une fois, du haut de la colline où fut l'ermitage du saint, je\n me suis plu à contempler cette ville catholique, s'endormant dans le calme\n du soir, pendant que la fumée s'élevait des toits et qu'au loin la longue ligne\n dentelée des faîtes de la Rön s'estompait dans le brouillard. Il me semblait\n revivre les scènes idylliques dont on trouvera le récit dans ces pages... Puisse\n ce petit livre, que je rapporte de mon pèlerinage au tombeau du grand apôtre,\n faire aimer aux lecteurs la belle figure qu'il retrace et laisser dans leur âme\n quelque chose de la joie et de la paix dans lesquelles il a été écrit. »\n                                                                          C. M.\n\nL a F a v o r i t e d ' u n T z a r , par DIMITRI DE BENCKENDORF. — (Paris,\n    Mercure de France.)\n    Le temps est plus que jamais favorable aux mémoires, biographies et\nautres récits, en marge de l'histoire, dont ils constituent en somme une sorte\nd'illustration vivante et pittoresque. Des pléiades d'érudits compulsent les\n"}, {"page_pdf": 602, "page_imprimee": 513, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3316, "texte": "                                  LES LIVRES                                 5l3\n\ncorrespondances, journaux, dossiers, ces inépuisables tiroirs où le passé\nsommeille, et offrent au public, un peu fatigué des débauches d'imagination,\ndésireux d'histoires vraies, le résultat de leurs laborieuses et minutieuses\nrecherches. Il en résulte parfois des ouvrages bien composés et intéressants.\nLe livre de M. de Benckendorf est de ceux-là. On y assiste à la vie d'une\népoque tragique et tourmentée de l'histoire de Russie. L'étrange destinée de\nCatherine Ivanovna Nélidov, fille d'un lieutenant d'armée, haussée de degré\nen degré au rang d'amie, confidente, favorite du malheureux Paul I er , présente\nassez de péripéties pour attirer le lecteur, de faveurs et de revers successifs de\nla fortune pour le retenir et le captiver.\n                                                                    CH. DE S.\n\n\n\nE x é g è s e d e s l i e u x C o m m u n s , par LÉON BLOY. — (Paris, Société du\n  Mercure de France.)\n   Léon Bloy hait le bourgeois férocement et il ne rate aucune occasion de\nlui cracher son mépris à la figure, confondant parfois d'une façon injuste et\npartiale, dans une même rancune, des gens qui ne sont pas plus bourgeois que\nlui, qui ont du talent comme lui, mais qu'il éreinte tout bonnement parce\nqu'il ne les aime pas. Du moment qu'un homme a déplu à Léon Bloy, il est\nsûr de son fait. Nous n'aimons pas plus le bourgeois que l'auteur. Mais nous\nne cesserons de reprocher à celui-ci de donner parfois ce qualificatif, dans ce\nqu'il a d'odieux à des esprits, et notamment à des artistes, égaux en valeur,\nsi pas supérieurs à Léon Bloy. « Il voit bourgeois, comme d'autres voient\nrouge et alors il fonce. Tant pis pour qui est sur le terrain : ami, allié ou\nadversaire. » Cette parole est de R. Narsy, dans l'Occident. Le jugement de\nce critique est tellement le nôtre que nous ne croyons pouvoir mieux faire\nque de le reproduire ici : « Tel quel, inquiétant, excitant, admirable de\nfougue passionnée, ce guérillero hirsute et frénétique séduit tous ceux qui\naiment l'énergie, même quand ils la souhaiteraient moins furieuse et mieux\nréglée. On lira donc avec autant de curieuse sympathie son Exégèse des lieux\ncommuns. C'est la dissection du bourgeois. Les morceaux en seront bons pour\nM. Zola qui rumine l'apothéose d'Homais. Il y trouvera la collection à peu\nprès complète — à moins que ce ne soit plus que complète — de toutes les\nbassesses, de toutes les affectations, de toutes les ignominies, de toutes les\nhypocrisies du pharisien contemporain. M. Bloy les décèle férocement, sous\nle verbalisme creux, sous la fausse sincérité et la bonhomie captieuse, dans\nles formules enfin où se dissimule l'incapacité absolue de penser, de sentir et\nde juger personnellement qui distingue le dernier client de M. Zola. Si l'on\nsait l'utiliser comme il convient, c'est-à-dire en faisant les réserves suggérées\npar le tempérament excessif de M. Bloy, son livre sera un utile appendice à\nl'histoire intellectuelle et morale de notre médiocratie, et plusieurs avoueront\nsans peine s'être « évadé avec enthousiasme des lieux communs où l'on dîne,\n» pour venir héroïquement ronger avec lui des crânes d'imbéciles dans la\n» solitude. »\n                                                                            D\n"}, {"page_pdf": 603, "page_imprimee": 514, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3209, "texte": "514                                   DURENDAL\n\n\nR u s b r o c k l ' a d m i r a b l e (œuvres choisies) traduit par ERNEST HELLO,\n  nouvelle édition. — (Paris, Perrin.)\n   Il était plus qu'urgent de publier une nouvelle édition de ce beau et curieux\nlivre du grand penseur catholique Ernest Hello, l'auteur d'un autre livre\nadmirable : l'Homme dont nous avons si souvent parlé. Le présent livre était\ndevenu absolument introuvable.\n   Sans doute, ce livre n'est qu'une traduction. Mais le mérite du traducteur\nc'est d'avoir cueilli dans l'immense œuvre de Rusbrock et réuni dans ce petit\nvolume un ensemble d'extraits des écrits de l'incomparable mystique, si\nbien fait qu'il donne une idée générale très complète de sa sublime doctrine.\n                                                                        H . M.\n\nConstitutiOn d e l ' E g l i s e , conférences apologétiques,par l'abbé R. PLA-\n  NEIX. — (Paris, P . Lethielleux.)\n   Douze conférences traitant de l'organisation sociale de l'Église, du Pape et\nde son pouvoir, de l'épiscopat, du clergé et des ordres religieux. Fortement\npensés et bien écrits, ces discours se liront avec plaisir. Une page prise entre\nvingt autres donnera idée du livre. « Dans la longue série des découvertes\nqui honorent l'esprit humain, la plupart naissent de l'intelligence d'un prêtre\nou d'un moine. Ce sont des prêtres et des moines qui ont initié le monde\nmoderne aux progrès scientifiques dont il est fier aujourd'hui. Ce sont eux\nqui, au moyen âge, ont découvert la boussole, la poudre à canon, la rotation\nde la terre, le mouvement des cieux. Ce sont des évêques et des prêtres qui\nont ouvert à Christophe Colomb le chemin du Nouveau-Monde. Ce sont des\névêques et des prêtres catholiques qui ont patronné l'invention naissante de\nl'imprimerie. De bonne foi, dites-le moi, quand donc le sacerdoce a-t-il\nmérité cette accusation d'ennemi des lumières? Est-ce lorsque le moine Ange-\nlico 31 Fiesole traçait sur la toile ces peintures admirables, auxquelles les\nanges seuls ajouteraient de plus belles couleurs? Est-ce quand les souverains\n Pontifes réunissaient à Rome les plus beaux chefs-d'œuvre du génie des arts\n et faisaient de cette ville comme le musée du genre humain? Est-ce quand des\n prêtres formaient ces bibliothèques immenses dont nous ne possédons que les\n débris, ou qu'ils inspiraient la pensée de ces cathédrales grandioses qui\n élèvent jusqu'au ciel le témoignage de la foi et du génie ? »\n\n L e s b é a t i t u d e s de l ' E v a n g i l e et l e s p r o m e s s e s de la d é m o -\n    c r a t i e s o c i a l e , p a r Mgr SCHMITZ, évêque-coadjuteur de Cologne; tra-\n    duit de l'allemand par l'abbé L. COLLIN. — (Paris, Lethielleux.)\n   L'auteur de ces sermons, mort en 1899, évêque-coadjuteur de Cologne,\njouissait dans son pays, où on l'appelait « l'évêque social » (der sozialc Bis-\nchof), d'une légitime popularité! On n'en est du reste pas surpris en lisant la\ncourte biographie que M. l'abbé Collin a mise en tête de sa version des\ndiscours de Mgr Schmitz sur les Béatitudes.\n   Quant à ces discours, on en admirera la solide doctrine, et les fortes pen-\nsées. Ici, rien de la mièvrerie, du vague et de l'incohérence qui trop souvent\n"}, {"page_pdf": 604, "page_imprimee": 515, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2928, "texte": "                                 LES LIVRES                                 5l5\n\ndéparent certains ouvrages contemporains d'ascétisme. Si la forme est austère\net grave, comme le génie du peuple allemand, cette austérité est tempérée par\nune onction qui pénètre bien avant dans les cœurs. A cet égard, la sixième\ndes conférences de Mgr Schmitz, qui décrit le bonheur de la pureté, nous\ndonne quelques-unes des plus belles pages qu'on puisse lire dans son livre.\n   L'ouvrage de Mgr Schmitz oppose les béatitudes de l'Evangile aux fausses\npromesses du monde et montre que seule la fidélité à la doctrine du Christ a\npour la société les promesses du bonheur.\n\nL e C a t h o l i c i s m e SOCial. Tome I : Les Vérités mâles. Tome II : Lés\n  Remèdes amers. Tome III : Le Retour au Paradis terrestre, par PAUL LAPEYRE.—\n  (Paris, P . Lethielleux.)\n   « Lapeyre est terrible : il soulève des questions », écrivait un jour Louis\nVeuillot de l'auteur de ce livre. On ne démentira pas ce jugement après\navoir lu le Catholicisme social. M. Lapeyre ne ménage pas la vérité à ses\ncontemporains. Il ne craint pas de dire que trop de croyants ont laissé peu\nà peu le christianisme intégral déchoir dans leurs idées, leurs mœurs et leur\nvie. Le retour aux principes semble à l'auteur l'indispensable remède aux\ndéviations pratiques. Si l'on agit mollement c'est que la vérité a été diminuée.\nIl faut la faire briller de nouveau de tout son éclat.\n                                                       J.G.\nSainte Elisabeth de Hongrie, par E. HORU. — (Paris, Plon.)\n  Ecrire, après un prédécesseur de l'envergure de Montalembert, une vie de\nSainte Elisabeth de Hongrie, pouvait sembler une tentative audacieuse, si\npas téméraire et vaine. M. Horu ne s'est pas laissé rebuter par les difficultés\nde l'entreprise, et, sans craindre une comparaison redoutable, a mené à\nbonne fin, pour son plus grand honneur, ce périlleux travail. Son livre, com-\nposé avec science et écrit avec talent, sans faire oublier — ce qui serait im-\npossible, — le chef-d'œuvre de Montalembert — intéressera, en les charmant,\ntous ceux qui le liront.\n\nL e M a r i , l e P è r e , l ' A p ô t r e , par l'abbé de OPBERGUES. — (Paris,\n  Poussielgue; Bruxelles, O. Schepens.)\n  Ces instructions aux hommes du monde, prêchées à Saint-Philippe du\nRoule, se lisent avec intérêt. Elles n'ont guère de caractère littéraire, tout\nen étant néanmoins composées avec soin et correctement stylées.\n\nAu sortir de l'Ecole : les Patronages, par MAX TURMAN. —\n  (Paris, Lecoffre.)\n   Qu'adviendra-t-il de l'enfant du peuple au sortir de l'école ? Comment le\npréserver contre les dangers qui le menaceront dès ses premiers pas dans la\nvie? A cette question, les sociologues catholiques ont répondu par l'organisa-\ntion des patronages.\n   Fondés par M. l'abbé Allemand dès l'aube duXIXesiècle, les patronages se\ndéveloppèrent sous le second empire et acquirent, durant les vingt-cinq der-\n"}, {"page_pdf": 605, "page_imprimee": 516, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3115, "texte": "516                               DURENDAL\n\n\nnières années, leur plein développement. Liés aux écoles chrétiennes, ils\nconstituent en somme la continuation pratique de leur enseignement.\n   Ces choses sont exposées avec science et clarté dans l'intéressant ouvrage\nde M. Max Turman. On y trouve tous les détails désirables sur le développe-\nment historique des patronages, leur organisation, les résultats déjà obtenus,\nles progrès à réaliser. Aussi, ce livre est-il un véritable classique que toute\npersonne, désireuse de s'instruire en cette matière, doit acquérir.\n                                                                     C H . DE S.\n\nLA CRITIQUE :\nLa    f e n ê t r e o u v e r t e , par FERNAND GREGH. — (Paris, Fasquelle.)\n    M. Fernand Gregh, l'harmonieux et tendre poète de la Maison de l'Enfance\net de la Beauté de vivre, est aussi un critique averti, aimant à confesser ses\nenthousiasmes, à expliquer ses sympathies. Sous le joli titre que je viens de\ntranscrire, il a réuni une série d'essais publiés dans divers Magazines, notam-\nment la Revue de Paris et la Revue Bleue. Des poètes, Verlaine, Rodenbach,\nHenri de Régnier; des romanciers, A. France, G. d'Annunzio; des écrivains\nde théâtre, Hervieu, Mirbeau, de Curel, y sont analysés avec entente et sub-\ntilité, en un beau style varié qui se réjouit de sa grâce. Les voix confuses des\nphilosophes, les parfums et les chansons de la poésie, les rumeurs entre-\nheurtées du drame sont entrées par la fenêtre de M. Gregh et ont peuplé de\nleur vie multiforme les feuillets de son livre.\n    Celui-ci est agréable à lire, parce que simple et divers. M. Gregh ne pon-\ntifie pas le moins du monde, à l'encontre de tant de sévères critiques. Il ne\nporte pas de jugements sans appel; il s'attache à faire aimer ce qu'il aime; il\nne condamne jamais avec acrimonie. Son essai sur Verlaine est bien un des\nmeilleurs que je connaisse. Il a compris le charme rêveur de Rodenbach. Il\napprécie ce bel art hautain, symétrique et cependant varié, très moderne en\nmême temps que légendaire, où est passé maître M. de Régnier. Ses pages\nsur A. France, Le feu, de d'Annunzio, Travail, d'E. Zola, donnent de ceux\nqui en sont l'objet une idée nette, précise, et aussi particulière à M. Gregh.\nCar dans ce livre, et c'est là une qualité précieuse entre toutes, on devine der-\nrière le critique, qui pèse et calcule, le poète, qui tressaille et admire. Parfois\nmême, le style, délaissant le sujet traité, s'échappe un instant en pleine fan-\ntaisie et monte vers la sphère des poèmes.\n\nIntroduction historique et archéologique à Quo Vadis,\n  par ORAZIO MARUCCHI. — (Paris. Lethielleux.)\n   Cette intéressante étude peut rendre de réels services à toute personne\nsoucieuse de lire, ou plutôt de relire, le chef-d'œuvre dé Sienkiewicz. Elle\nrenferme des notions instructives sur l'étendue et l'organisation de l'empire\nà la mort de Claude, l'aspect général de Rome au temps de Néron, les débuts\ndu christianisme, les apôtres Pierre et Paul, l'incendie de la ville et la pre-\nmière persécution. Elle est accompagnée d'un plan des quatorze régions de\nla Rome ancienne.\n"}, {"page_pdf": 606, "page_imprimee": 517, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3165, "texte": "                                 LES LIVRES                                517\n\n\nNouvelles Etudes et Notes littéraires sur quelques écri-\n  v a i n s d u X I X e s i è c l e , par JEAN VAUDON. — (Paris, Victor Retaux.)\n   Un livre de bonne critique, intéressant, bien qu'il n'apporte guère de\nremarques neuves ni d'aperçus particulièrement originaux. L'auteur y étudie,\nentre autres, Victor Hugo qu'il sait admirer sans passion et critiquer sans\nacrimonie. L'ouvrage est bondé de citations dans le choix desquelles il est\nfait montre d'un goût instruit et sûr.\n\nL e s V i e s C l o s e s , par G. MARC-SENCIER. — (Paris, Perrin.)\n   « Nous avons groupé ici les noms de quelques écrivains, de quelques\nartistes, de quelques êtres morts jeunes, auxquels la vie semblait permettre et\npromettre les longues espérances et les lendemains brillants, et pour lesquels\nle cours de leurs destinées semble plus saisissant quand on compare tout ce\nqu'ils devaient être, tout ce qu'ils espéraient devenir, et le peu qu'ils furent\nen réalité. » Ces lignes de M. Marc-Sencier indiquent très exactement l'objet\nde ce livre, où il a réuni d'intéressantes études sur des hommes dont la vie,\ntrop tôt interrompue, ne fut qu'une belle promesse. A remarquer surtout les\npages consacrées à La Boëtie, Maurice de Guérin et Alfred Tonnelle.\n                                                                   C H . DE S.\n\nLITTÉRATURE FLAMANDE :\nD r e i z e h n l i n d e , par M. le chanoine D E LEPELEER. — (Gand, Siffer.)\n   Chez Siffer,à Gand, vient de paraître la quatrième édition, revue et remaniée\nde la traduction, en vers flamands, du célèbre poème catholique allemand de\nWeber : Dreizehnlinde, par M. le chanoine De Lepeleer.' M. Jozef Janssens a\najouté un troisième dessin à l'illustration de ce beau volume qui ne coûte\ncependant que 4 francs ; la moitié de l'édition allemande.\n   M. le chanoine De Lepeleer, à chaque édition, embellit encore sa traduc-\ntion, qui est bien une œuvre à lui. Il s'est tellement identifié avec le sujet\nqu'il doit le posséder aussi bien que le poète original lui-même. Il a même,\nme semble-t-il, ajouté une teinte de fraîcheur, de personnalité qui rend la\nlecture de ce beau poème encore plus délicieuse. Sa traduction est comme\nune superbe copie d'un chef-d'œuvre, dont on se demande si elle n'est pas\nl'original même ou si elle ne le dépasse pas. Les quatre éditions qui se sont\nsuccédées à des intervalles si brefs prouvent que le public flamand commence\nà prendre goût aux belles choses. Nous en félicitons sincèrement l'habile et\nartistique traducteur. C'est rendre service à son pays que de lui offrir en une\nlangue châtiée et superbe, un chef-d'œuvre étranger qui lui paraîtra être un\nchef-d'œuvre national.\n   A ceux-même, qui connaissent Dreizehnlinde en allemand, nous conseil-\nlons la lecture de la traduction de M. De Lepeleer. Ils y trouveront bien\ndes charmes nouveaux et une compréhension encore plus parfaite du chef-\nd'œuvre de Weber. La nouvelle planche de M. Jozef Janssens : les adieux\n d'Hildegonde à son fiancé, est une chose délicieuse, idéale.\n                                                                         A. C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison08-011", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 518, "page_fin": 520, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Assise", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 607, "page_imprimee": 518, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2528, "texte": "NOTULES\n\n\n    A s s i s e é t a i t e n f ê t e , le I er juin dernier, à l'occasion de la séance\ninaugurale de la Société internationale d'études franciscaines dont nous annonçions\nrécemment la fondation, et qui a rencontré l'adhésion chaleureuse d'un grand\nnombre d'écrivains, de savants et de religieux italiens et étrangers.\n   Le Times nous a apporté un long et cordial compte rendu de l'inauguration\nde la Société en présence d'une assistance considérable, composée de socié-\ntaires de toute nationalité et d'habitants de la cité de saint François; ça été\nune rare et belle fête de fraternité et d'amour, illustrée de fortes et émou-\nvantes paroles, et qui s'est terminée par une procession où l'on a vu marcher\ncôte à côte, mais dans une communion d'admiration et d'allégresse, en vrais\ndisciples du poverello, les pèlerins de la science et ceux de la foi, les savants\net les simples, les riches, les pauvres, tous...\n   Au cours de la séance inaugurale, Paul Sabatier qui, par ses admirables\ntravaux historiques, l'ardeur généreuse et profonde de son esprit, l'énergie de\nson prosélytisme, est devenu l'initiateur de la Société, a été l'objet d'une\nmagnifique et unanime ovation. Durendal s'associe de grand cœur à cette\nmanifestation par une acclamation tardive, malheureusement, et lointaine.\n                                                                              A. G.\n\n                                       * *\n\n   L e s f ê t e s d e C o u r t r a i . — Les grandes fêtes, célébrées ce mois, à\nCourtrai, à l'occasion du sixième centenaire de la bataille de Groeninghe,\nseront en même temps de vraies manifestations d'art. On y inaugurera le\nbeau monument de Groeninghe, chef-d'œuvre de notre admirable sculpteur,\nGODEFROID D E VREESE, dont on connaît le superbe talent. Une magnifique\ncantate, dont la musique a été composée par le distingué directeur du conser-\nvatoire de Bruges, KAREL MESTDAGH, y sera exécutée.\n  D'autres fêtes musicales, où seront exécutées des œuvres d'EDGAR TINELL,\nPETER BENOIT et JAN BLOCKX, auront lieu.\n  Enfin, on profitera de l'occasion pour inaugurer le buste du merveilleux\nprêtre-poète GUIDO GEZELLE, œuvre du célèbre sculpteur JULES LAGAE.\nNous ne regrettons qu'une chose, à ce sujet, c'est qu'on se contente de con-\nsacrer à la gloire de Gezelle un simple buste, alors qu'à tant d'illustrations\npurement conventionnelles on élève les plus prétentieux monuments. Quelle\namère dérision! Gezelle est, sans conteste, un des plus grands hommes de la\n"}, {"page_pdf": 608, "page_imprimee": 519, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2452, "texte": "                                   NOTULES                                    519\n\n\nBelgique, un des plus fastueux génies de notre patrie et un des plus presti-\ngieux poètes de ce siècle. Aucun monument n'eut été assez somptueux pour\nléguer à la postérité la mémoire de cet homme incomparable. Nous espérons\net souhaitons vivement que le buste de Gezelle sera bientôt remplacé par un\nmonument digne de lui.\n\n\n\n\n   L a S c o l a C a n t o r u m d e P a r i s aura terminé, au moment où paraî-\ntra ce fascicule, ses belles et intéressantes Assises de Musique religieuse. Notre\ncollaborateur, JOSEPH RYELANDT, en rendra compte le mois prochain.\nUn autre de nos collaborateurs, ARNOLD GOFFIN, s'est chargé du compte\nrendu de l'Exposition des Primitifs.                          '\n\n                                        *   *   *   ■\n\n\n\n\n   L'Exposition des Primitifs flamands à Bruges est ouverte\nen ce moment et le restera jusqu'au 15 septembre. Nous ne saurions assez\nengager la Commission directrice à la prolonger jusqu'au 1er octobre tout au\nmoins, c'est-à-dire jusqu'au terme des vacances, époque de voyages et de\ndéplacement qui amènera certainement du monde à Bruges jusqu'en octobre.\n\n\n                                            ***\n\n\n   Psychologie d'une ville; essai sur Bruges, tel est le titre\nd'un beau livre de notre ami FIÉRENS-GEVAERT, dont nous avons fait\nl'éloge au moment de son apparition. L'exposition de Bruges lui donne\nune nouvelle actualité. L'éditeur en a publié une seconde édition pour la\ncirconstance. Nous attirons à nouveau l'attention de nos lecteurs sur ce livre.\nIls y trouveront les détails les plus intéressants et les plus vivants sur la ville\nde Bruges, sur son histoire et sur les trésors artistiques qu'elle renferme et\ndont plusieurs se trouvent à l'exposition des Primitifs. Le livre de M. Fiérens-\nGevaert a été publiée par la maison Alcan, de Paris. (Voir notre compte rendu\nde ce livre au numéro de juin 1901.)\n\n\n\n\n    L ' a r t g r e c e t l'art r e l i g i e u x . — Parlant du peintre Victor Orsel,\n Maurice Denis écrit dans l'Occident : « Son rêve et sa théorie, c'était de bapti-\n ser l'art grec. Heureuse formule ! Il n'y a pas d'abîme entre l'antiquité classique\n et le sentiment chrétien. Ce sera l'éternel tourment des artistes chrétiens de\n résoudre ce difficile problème, d'opérer cette conciliation. Et jusqu'où faut-il\n poursuivre ce rêve 'd'une union intime entre la forme grecque et l'esprit\n"}, {"page_pdf": 609, "page_imprimee": 520, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2585, "texte": "520                              DURENDAL\n\n\nchrétien? Faut-il aller jusqu'à prétendre, comme le. veulent les Bénédictins\nde Beuron, que tant que cette union n'aura pas été réalisée, il n'y aura pas\nde peinture chrétienne, pas d'art chrétien ? »\n\n\n\n  La question de la réforme des humanités est plus que jamais\nà l'ordre du jour; ce dont nous nous réjouissons vivement. L'académie de\nmédecine, à la demande du ministre de l'instruction publique, en fait depuis\nquelque temps l'objet de ses discussions mensuelles. Plusieurs séances lui\nont été déjà consacrées et la question n'est pas épuisée encore. Des discours\ndu plus vif intérêt y ont été prononcés. Nous signalons surtout ceux du\nprofesseur Verriest et du docteur Lentz, de Tournai. Enfin, le professeur\nKurth, de Liége, a prononcé, à la séance solennelle de l'académie, en sa\nqualité de Directeur de la classe des lettres, un discours magistral sur la\nquestion des humanités.\n\n                                     ***\n\n  La vicomtesse Spoelberg de Lovenjoul, femme du célèbre\nécrivain dont tout le monde connaît les érudites et sagaces études de critique\nlittéraire, vient de mourir. Femme supérieure et distinguée, elle fut l'intelli-\ngente collaboratrice de son mari dans la publication de ses livres. Nous\nprésentons au vicomte de Spoelberg, qui honora toujours notre œuvre de sa\nsympathie, nos plus sincères condoléances.\n\n                                      * *\n\n  P e n s é e d u m o i s : En matière d'art, l'instinct de la jeunesse est sou-\nvent la sagesse même. (FIÉRENS-GEVAERT.)\n                                           *\n                                          * *\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — G. FLAMEN : Het grood Vaderlansche\nMimodrama van Groeninghe (Brugge, Sint-Augustinus drukkerij). — I. DE\nGAULTIER : Le Bovarysme (Paris, Mercure de France). — A. LICHTENBERGER :\nRédemption (Paris, Plon). — H. BORDEAUX : La peur de vivre (Paris, Fon-\ntemoing). — D r VERESSAÏEF : Mémoires d'un médecin (Paris, Perrin). —\nA. SAMAIN : Contes (Paris, Mercure de France). — RUDYARD KIPLING : Kim\n(ibid.). — D E FOVILLE : La vie déserte (Paris, Pion). — L. BLOY : Exégèse\ndes lieux communs (Paris, Mercure de France). — E. TAVERNIER : Du journa-\nlisme (Paris, Oudin). — A. ERLANDE : La tendresse (Paris, Ollendorff). —\nC. MAUCLAIR : Les mères sociales (ibid.). — Hésitation sentimentale par\nl'auteur de « Amitié amoureuse » (Paris, Calmann-Lévy). — A. ERLANDE :\nHélène (Paris, Mercure de France). — M. TRUBERT : La mendiante turque\n(Paris, Oudin). — M. DE NOAILLES : L'ombre, des jours (Paris, Calmann-\n Lévy).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 538, "texte": ""}, {"page_pdf": 539, "texte": ""}, {"page_pdf": 540, "texte": ""}, {"page_pdf": 541, "texte": ""}, {"page_pdf": 542, "texte": "             Esquisses Sentimentales\n\n                                  I\n\n                          Le Cordonnier\n\n                SUR la montagne de Bouge, il est un cordonnier.\n                  C'est un homme varié et simple, comme un\n                  almanach. Sa maison est pareille à sa personne,\n                  toute petite, boiteuse, contrefaite. Mais les\n                  mille rameaux d'une vigne vierge l'enlacent\n                  jusqu'au toit. Et cette verdure folle courant sur\n                  ces vieux murs, ressemble à l'air de fête qui, de\n                  l'aube à la nuit, rayonne en rides joyeuses sur\nle visage de l'ouvrier.\n   Petit, boiteux, contrefait, est-ce bien là son signalement?\n «Vous vous trompez! diraient les gens de Bouge. Notre cordon-\nnier n'est pas ainsi. Mon Dieu, il n'est pas grand, grand! Il ne\nmarche peut-être pas très droit. Il a une épaule plus forte que\nl'autre, c'est bien vrai. Mais il est si content de vivre, il chante\nde si belles chansons! C'est comme sa femme Catherine, qui\nvoudrait convenir qu'elle louche et qu'elle ressemble à un pom-\nmier tordu, séché, à demi-mort? Quand elle passe à travers le\nvillage, avec sa petite ombre bancroche à côté d'elle, on n'a pas\nassez de bonjours à lui jeter, comme des fleurs, sur son chemin.\nElle est si douce, elle est si bonne ! Elle est meilleure qu'une\ntartine de pain blanc. »\n   Le cordonnier bat la semelle devant la fenêtre, à l'étage. En\nhiver, on distingue à peine, derrière la poussière des carreaux,\nsa grosse tête grise et ses. lunettes rondes. Mais, dès qu'il fait\nmoins froid, la fenêtre s'ouvre au large et l'on entend au loin,\n"}, {"page_pdf": 543, "texte": "458                         DURENDAL\n\n\nmultipliés par l'écho de la vallée, les coups de marteau sonores\net les éclats de sa chanson. Si vous avez des raccommodages à\nlui confier, vous contournerez la maison et vous entrerez par la\ndroite, après avoir gravi les degrés d'une échelle. En vous enten-\ndant monter, il viendra ouvrir sa porte, une bottine en main, et\nrelèvera ses lunettes contre son front.\n   — Excusez, savez, Monsieur! dira-t-il alors. C'est quasiment\nun pigeonnier!\n   Puis il vous aidera à pénétrer dans son atelier. D'abord, vous\nne verrez rien, vous n'entendrez rien : un vertige, une musique,\nun éblouissement ! Figurez-vous, une fenêtre ouverte, rien que\ncela, un grand carré de lumière, et, par là, un spectacle si\ninattendu, si immense qu'il vous laissera un instant sans haleine\net délicieusement éperdu. Dix lieues de pays s'étalent de\ntoutes parts sous une coupole d'azur infinie. Un trou se creuse,\noù, confusément, bruit la vie d'une ville qu'on ne voit pas;\nquelques clochers émergent d'une lueur d'or; une pente insen-\nsible remonte vers l'horizon; et toute la splendeur du paysage\ns'étend dans des clartés d'émeraude et de diamant. Ce sont des\nchamps, des champs encore, chargés d'herbages et de moissons;\ndes bois, des vergers, des routes, des villages, des notes blanches,\ndes notes rouges, un papillonnement de couleurs vives sur\nl'immobile tapis de verdure; et parfois, très loin, contre le ciel,\nun train, serpent noir, court et se perd dans les panaches ouatés\nde sa fumée d'argent.\n   Mais le cordonnier vous regarde avec un sourire gêné. On\ndirait que c'est lui le père du paysage et que votre admiration\nmuette blesse sa modestie d'auteur. Il finit même par vous\nlaisser à votre contemplation et se tourne vers le fond de la\nchambre, où son approche provoque un tintamarre endiablé.\nVous faites volte-face, et c'est une autre surprise. Le mur est\ncouvert de cages, de toutes grandeurs, de toutes formes, dont\nun tel froufrou bat les barreaux que vous ne distinguez, au\npremier regard, qu'un vol tourbillonnant de plumes ébrouées. Il\ny a là des pies noires et solennelles, avec des becs jaunes et des\nyeux brillants; il y a des grives trapues qui coupent l'air sans\ncesse de leur bec en ciseau; il y a des tarins, des linottes, des\npinsons, des moineaux; et c'est comme un royaume d'ailes\nmutines sur lequel règne un vieux perroquet grognard, suspendu\nau plafond. Tout cela crie, jacasse, siffle, chante, pépie; c'est\n"}, {"page_pdf": 544, "texte": "                      ESQUISSES SENTIMENTALES                     459\n\n\n   un murmure assourdissant, un vibrement perpétuel, quelque\n  chose de tapageur et de joyeux comme le vacarme d'une récréa-\n  tion dans un jardin d'enfant. Ici, le cordonnier est à son aise. Il\n  vous explique sa ménagerie emplumée. Il vous donne l'âge et le\n  nom de ses pensionnaires et vous fait part de leurs petits talents.\n  Et n'allez pas croire, au moins, qu'il sourie en vous parlant ainsi.\n  Non, il vous regarde au-dessus de ses lunettes, avec un air\n  inquiet et sérieux, tout prêt à se taire s'il remarquait sur vos\n  lèvres le frémissement poli d'une ironie qui se contient.\n     Mais prêtez-lui une attention digne de sa confiance, et bientôt\n  vous le verrez se tourner et se retourner sur lui-même, comme\n  quelqu'un qui hésite à montrer tous ses trésors. Enfin, mysté-\n rieusement, il se dirigera vers un autre point de la pièce et, en\n le suivant du regard, vous découvrirez une porte en treillis, der-\n rière laquelle passent et repassent des vols bruns, des vols\n jaunes, des vols rouges, contre un paysage d'un bleu cru qui\n s'étale le long du mur.\n    Qu'est-ce que c'est que ça? Ça, c'est un petit réduit que le\n génie du cordonnier a transformé en une volière idéale. L'air pur\n y entre par une fenêtre dont un grillage serré a remplacé les\n carreaux. Au centre, on voit planté un arbre mort qui sert aux\n oiseaux de perchoir. Et les petiots se trouvent là si bien qu'ils\n chantent comme des fous, à se casser la voix. D'ailleurs, n'ont-ils\n pas l'illusion de nager en plein ciel, quand leurs prunelles\n mignonnes regardent la muraille d'azur tendue à leurs côtés?\n    — Voyez-vous, Monsieur, dit le cordonnier, j'ai pris un peu\nde couleur et j'ai peint cela dans mes moments perdus.\n    C'est une plaine, très plate, très verte, avec un chemin jaune\net quelques arbres au premier plan. Sur les arbres, des oiseaux\ntrop grands, trop raides et trop beaux, perchent à la façon d'ani-\nmaux empaillés. Sur la route, des bicyclistes descendent de\nl'horizon comme une trombe et paraissent vouloir s'écraser\ncontre un rocher qui sort de terre, dans un coin. Mais tout cela\nse bouscule, sans perspective, en un très petit espace et, derrière,\nc'est une nappe immense de bleu qui mange et qui boit tout, et\nqui représente le ciel. Où diable l'artiste a-t-il découvert un bleu\npareil? Quelle hasardeuse combinaison de cobalt et de neige\na-t-il fallu pour créer cette teinte unique, faite de lumière\nardente, de scintillements éperdus, et qui fatigue l'œil et qui\noffusque le goût, mais qui vous réchauffe l'âme comme une\n"}, {"page_pdf": 545, "texte": "460                         DURENDAL\n\n\nivresse d'opium? Ce bleu-là, c'est une prière, c'est un désir, c'est\ntoute la ruée de l'humanité vers l'orient, vers la clarté, vers le\nberceau des âges. Il y a ainsi des hommes laids, boiteux, igno-\nrants et pauvres, qui vivent au penchant d'une colline, qui toute\nleur vie battent la semelle et ne prononcent que des paroles\nsimples, qui n'ont pas l'air d'avoir en eux quelque chose de plus\nque leurs voisins, et qui, tout à coup, saisissant un pinceau,\ntrouvent une couleur inconnue, une incarnation nouvelle de la\nlumière, en laquelle ils font inconsciemment palpiter et luire leur\nobscur instinct de beauté, leur âpre besoin de chaleur, de bien-\nêtre et d'amour.\n   — Des messieurs, qui sont venus ici, me dit le cordonnier,\nn'ont pas trouvé cela trop mal.\n   Ces messieurs sont bien aimables. Moi, je trouve cela sublime,\nmais je n'ai garde de le lui dire. Il serait capable d'en concevoir\nde l'orgueil. Mon regard glane çà et là, dans cette chambre\nsavoureuse, baignée d'infini, des détails et des souvenirs. J'em-\nporte avec moi la chaude coloration du cuir et son parfum gri-\nsant, tout le murmure, toutes les chansons des ailes, le désordre\namusant des meubles, cette fenêtre grande ouverte sur le vertige\nde la vallée et, pour envelopper, pour rouler le tout, un pan\nsoyeux de cet azur invraisemblable dont l'artifice prestigieux\n fait pâlir le vrai ciel.\n\n                                  II\n\n\n                         Le petit Ménage\n\n  Au pied de la citadelle s'étire un boyau visqueux qu'on\nappelle la rue des Piconettes. Tout y est gluant, le pavé, les\nmurs et le ciel. Les maisons, avec leurs plâtres arrachés et\nleurs fenêtres rapiécées, ressemblent à des vêtements de pauvres\nqui sèchent le long d'une corde. Au fond des corridors intermi-\nnables, on voit quelques touffes d'herbes dans un jardinet pourri.\n   Le grand Frisé y remisait jadis sa nichée.\n   De naufrage en naufrage, traînant leurs quatre meubles, ils\navaient échoué là. On s'était amusé, dans la rue des Piconettes,\n e jour de leur arrivée! Figurez-vous le grand Frisé comme il\n"}, {"page_pdf": 546, "texte": "                     ESQUISSES SENTIMENTALES                    461\n\n   était alors : une longue asperge mal venue, avec trois renfle-\n   ments : ses genoux, son ventre et sa tête. Vêtu de loques, il\n   avançait le premier, la casquette dans la nuque, ses cheveux\n   sales recouvrant à poignées le haut de son dos. A chaque pas,\n  ses yeux regardaient à droite et à gauche, sans que son visage\n  bougeât. Puis il lançait très loin un crachat dur, qui sonnait sur\n  les pierres. Derrière lui venait sa femme, Maria, grasse dedans,\n  grasse dehors, comme disaient les gens ; masse confuse de chair\n  et de guenilles, luisante de graisse, un moutard teigneux dans\n  le bras. Ils étaient ivres. L'homme titubait largement. La\n  femme, le regard mou, marchait en hoquetant, avec un sourire\n  niais. Plus loin, on entendait un tumulte, des cris d'enfants,\n  toute une cacophonie de vaisselle remuée. C'était le mobilier\n  du ménage que les deux aînés voituraient. Une charrette boi-\n teuse tanguait au milieu de la rue. A chaque tour, les roues,\n penchées, obliquaient davantage. Un squelette de chien, la\n langue pendante, montrait, sous le, véhicule, ses larges yeux\n désespérés Et, du mobilier, l'on distinguait peu de chose : deux\n chaises, pieds en l'air, pleurant leur paille, une galette de mate-\n las, à bandes rouges, replié sur le tas.\n     Chacun des enfants poussait un des brancards. Le gamin,\n déjà fanfaron, donnait de solides coups de reins. La fillette\n avançait plus péniblement. Une sueur noire coulait sur leurs\n faces rougies. Leurs petits pieds, comme des pattes de bête,\n grattaient tous les pavés. De temps en temps, le gamin, pour\n exciter sa sœur, poussait un juron, criait une injure. Alors, la\n petite se bandait tout entière et deux grosses larmes sautaient à\nses cils blonds. Là-bas, le père et la mère s'étaient arrêtés\ndevant la nouvelle demeure. Fouettés par l'espoir de dételler\nenfin, les enfants prirent le trot. Le chien geignait comme une\nforge. La charrette menait un tel tapage que des gens apparu-\nrent à toutes les fenêtres. Un gros gaillard, qui se rasait, vint\npencher son visage couvert de savon. Il riait très haut dans la\nrue étroite. Un autre, fumant sa pipe, lâcha une réflexion qui\nfit éclater la gaîté. Chacun dit son mot. Et la pluie de ces plai-\nsanteries tombait comme des immondices sur les petits misé-\nrables. La mère, décidément très saoule, s'était appuyée à un\nmur. Le père, se redressant sous les regards, sacrait contre ses\nfainéants de gosses qui n'en finissaient pas d'arriver. Ils fai-\nsaient leur possible, pourtant, les malheureux! Même une\n"}, {"page_pdf": 547, "texte": "462                         DURENDAL\n\n\nvieille femme, qui était là, sur sa porte, parlait d'aller leur don-\nner un coup de main. Mais les hommes se moquèrent d'elle :\nces gens-là n'avaient qu'à se débrouiller seuls. Et tout le monde\ns'esclaffa de bon cœur quand on vit le père, se décidant, enfin, à\nintervenir, envoyer de grands coups de pied dans le derrière des\npetiots pour leur rendre de l'énergie. Le cortège s'engouffra\ncomme un tonnerre dans un corridor sombre et longtemps on\nentendit gronder son roulement qui s'éloignait.\n\n                                * *\n\n   Au fond de la cour, ils habitaient une écurie désaffectée. Le\npropriétaire, faisant argent de tout, y avait pratiqué une lucarne\net la louait à des marchands de sable, possesseurs d'une char-\nrette. C'était le métier du grand Frisé. Mais, disait-il, il y avait\nassez longtemps qu'il risquait sa peau sous la pluie et la neige.\nMaintenant que ses gosses étaient grands, c'était à eux de le\nnourrir. Grands, les pauvres petits! Le gamin comptait dix ans\net la gamine neuf. Ayant bien, à eux deux, un litre de sang\ndans les veines, ils étaient si minces et si faibles qu'ils s'ap-\npuyaient l'un contre l'autre, en marchant, pour ne pas tomber.\n   Le matin, la fillette s'éveillait la première. On l'appelait\nBitte, et son frère le Moya. Ainsi, les enfants des pauvres ont\ndes noms contrefaits, à l'image de leurs personnes. Dans la\nlueur malpropre qui coulait par la lucarne, elle s'habillait à\ntâtons, allumait le poêle et faisait le café. Puis, elle secouait\nson frère sur la paillasse, où il dormait avec le chien. Ils déjeu-\nnaient en silence, jetant les croûtes à l'animal, qui les happait\nvoracement. Derrière eux, le père et la mère, étendus dans le\ndésordre du lit, ronflaient, la bouche ouverte, cuvant l'ivresse\nde la veille. Des odeurs malsaines flottaient comme des mou-\nches malades dans l'air lourd. Parfois, à l'osier d'un berceau,\n une petite main s'accrochait avec un léger gémissement.\n    Ensemble, ils chargeaient ensuite la charrette : du beau sable\n doré qui leur coulait entre les doigts et dont ils aimaient, dans\nleur misère, la blancheur et la propreté. Ils attelaient le chien,\n ouvraient la porte et filaient rapidement. Chance, si les parents\n ne s'éveillaient pas ! Autant de gifles évitées... Le gamin tirant,\n la fillette poussant, le chien, trop vieux et trop faible, se lais-\n sant tout de suite traîner, ils gagnaient les quartiers riches où\n"}, {"page_pdf": 548, "texte": "                      ESQUISSES SENTIMENTALES                    463\n\n\n   les cuisinières ont besoin de sable blanc. La gamine sonnait\n   aux portes, recevait les commandes ou les rebuffades. Le Moya,\n   un seau en main, servait les clients et empochait l'argent.\n  Jamais ils ne se parlaient. Ils faisaient leur besogne silencieu-\n   sement, comme si toutes leurs forces n'étaient pas de trop pour\n  l'accomplir et que parler eût été une fatigue de plus. A midi, ils\n  mangeaient un morceau de pain sec et buvaient un coup d'eau\n  aux fontaines. Le soir, ils rentraient lentement, très lentement,\n  plus pâles et plus fuyants que leur marchandise, pareils, dans\n  l'imprécision du crépuscule, à deux petites ombres molles, fon-\n  dues par le brouillard.\n     C'était alors l'heure redoutable. Dès la porte ouverte, le grand\n  Frisé et la grosse Maria avançaient leurs binettes enflammées :\n  Combien? Oh! ce terrible combien! Le Moya tirait ses sous de\n  sa poche et le père les comptaient dans le tablier de la mère.\n  Les enfants, debout, attendaient. Le chien haletait sous la\n charrette et remuait sa chaîne à petits coups. Brusquement, le\n  père se levait, empoignait sa trique. Il était temps de se cacher!\n A travers tout, le bras de l'alcoolique battait le vide. Comme\n un fou, il frappait au hasard les meubles, la porte, le chien, sa\n femme et ses enfants. La vaisselle, brisée, dégringolait, le chien\n hurlait, des pas couraient partout avec des pleurs et des cris.\n Et cela durait jusqu'à ce que, harassé, hors d'haleine, le Frisé,\n avec d'horribles imprécations, ramassât l'argent pour filer au\n cabaret. Bientôt, la grosse Maria se relevait, dans un coin,\n quelque part et, seule, geignante, pleurant du genièvre, son\n petit dernier dans les bras, rattrapait son mari en courant. Les\n deux petits marchands restaient seuls. Ils geignaient tout bas,\n sous les ténèbres de la nuit descendue, et la langue râpeuse du\n chien battu léchait doucement leur douleur.\n    Les visiteurs des pauvres eurent pitié de cette détresse. Ils\napportèrent du pain, de la viande, que le Frisé et sa femme\n mangèrent, des vêtements pour les petiots, que ces bons parents\nallèrent vendre sans retard. Enfin, un agent de police, qui habi-\ntait le quartier, prévint un jour le Frisé qu'on s'occupait de lui\nen haut lieu. S'il ne se sentait pas la conscience bien nette, rap-\nport à certain vol de plomb commis au nouvel hôpital, il ferait\nbien de s'en aller en France voir le temps qu'il faisait. Le Frisé\njura ses grands dieux qu'il était innocent. Mais, le lendemain,\nquand ses enfants revinrent de leur journée, ils trouvèrent le\n"}, {"page_pdf": 549, "texte": "464                          DURENDAL\n\n\nlogement vide. Il n'y avait plus rien le long des murs, plus rien\nnon plus sur le pavement. La chambre paraissait immense et le\nmoindre bruit y résonnait longtemps. Les enfants, étonnés,\ns'assirent sur le tas de sable et, sans parler, pensèrent à des\nchoses. C'est ainsi que Bitte et le Moya devinrent orphelins.\n\n                                * *\n\n    Durant les premiers jours, la rue s'inquiéta. Est-ce qu'il était\n possible de laisser ces deux moutards vivre sans père et mère,\n comme des jeunes de chien? Il vint des messieurs de l'hôtel de\nville qui écrivirent sur un carnet avec un crayon d'or. Du temps\n passa. Les recherches cessèrent. L'orphelinat refusait d'accepter\n les enfants. Finalement, plus personne ne s'occupa d'eux.\n    Ils connurent alors une existence délicieuse. Entre leurs\nquatre murs humides et nus, ils vécurent heureux comme des\nrois. Ils dormaient dans leur sable. La bâche de la charrette et\nle corps de leur chien leur servaient de couverture. Les sous de\nleur commerce étaient pour eux. Ils n'avaient plus de compte à\nrendre et plus de coups à recevoir. A cette époque, leur santé\nse raffermit. On remarqua que la fillette se lavait. Avec des\nloques qu'elle ramassait çà et là, elle bouchait les trous de ses\n petits vêtements.\n    Le matin, ils quittaient la rue des Piconettes à l'heure ordi-\nnaire et s'en allaient, tout à leur aise, sonner chez leurs pra-\ntiques. Dans toute la ville, on connaissait leur histoire et les\ngens leur achetaient du sable par charité. Maintes servantes,\navec un rire ému, leur donnaient les restes savoureux de la cui-\nsine. Le chien lui-même, stupéfait, dans ses vieux jours man-\ngeait à sa faim. Il s'y habituait, du reste, avec peine et, quand\nBitte ou le Moya jetait devant lui un bon morceau de viande, il\nle flairait tristement et se couchait à côté. L'abondance trop tard\nvenue est amère au cœur du pauvre comme une suprême\nmoquerie du sort.\n   Malgré leurs allures silencieuses, Bitte et le Moya étaient\nbien heureux depuis qu'ils n'avaient plus ni père ni mère. On\nles avait nommés le Petit ménage. Et, vraiment, on aurait dit\nvoir un petit mari avec sa petite femme. Côte à côte, ils pous-\nsaient ou tiraient la charrette ; ils se partageaient la besogne, se\nreposaient ensemble et mangeaient en même temps. Ils n'avaient\n"}, {"page_pdf": 550, "texte": "                      ESQUISSES SENTIMENTALES                     465\n\n  de liaison avec aucun autre enfant. Ils ne jouaient à aucun jeu.\n  Souvent, tandis que le Moya portait un seau de sable dans la\n  cour d'un client, des gamins s'approchaient, malgré Bitte, de la\n  charrette et lui volaient sa marchandise. A ses cris, ils décam-\n  paient. D'autres se tenaient en cercle, curieux et attentifs, autour\n  de ce commerce qui leur paraissait amusant. Le Moya arrivait\n  alors et, grave, haussant les épaules : « Tas de chandelles! »\n  disait-il. Puis il crachait dans ses mains, saisissait les bran-\n  cards et s'éloignait avec mépris. Il avait vingt ans, ce gosse de\n  dix ans. Elle en avait trente, sa petite femme.\n    Aussi, ils vivaient en paix avec tout le monde et la police\n  n'avait rien à leur reprocher. De l'aube à la nuit, ils faisaient\n sérieusement leurs affaires. Tout au plus, les jours de chaleur,\n s'accordaient-ils une courte sieste à midi. Dans un terrain\n vague, où ils ne gênaient personne, ils rangeaient leur charrette\n à l'ombre, dételaient le chien qui se couchait là et, après avoir\n déjeuné, s'étendaient de leur long sur le sable tiède. C'était\n doux et bon comme un sommeil en paradis. Entre leurs cils mi-\n clos, ils regardaient l'immense ciel bleu. Des hirondelles pas-\n saient et repassaient, accrochant leurs pensées, et les emportent\n très loin, dans l'infini. Le Moya, moins rêveur, s'endormait\n bientôt. Mais Bitte, avec son âme nerveuse, songeait aux choses\n anciennes. C'était vrai, pourtant, qu'ils étaient heureux, tout\n seuls, sur la terre! Plus de taloches et de blasphèmes, une exis-\ntence unie, coulante et claire comme du sable blanc. Peureuse-\n ment, elle essayait d'entrer dans l'avenir. Est-ce qu'ils pour-\nraient continuer à vivre de la sorte? Est-ce que jamais le Moya\nne la chagrinerait? Oh! non! elle serait toujours si gentille, elle\nferait si bien ce qu'il commanderait! Le génie domestique de la\nfemme déjà s'éveillait en elle. Son cœur se gonflait pour son frère\nd'un triple amour de mère, d'épouse et de sœur. Alors, elle se\ntournait doucement vers lui et le regardait dormir. Il dormait\ncomme un ange, les mains jointes sous la joue. Son visage\nsérieux se détendait dans une ineffable expression de repos\nsouriant. Elle n'avait plus que lui, lui seul, sur la terre! Cette\npensée la remplissait d'un émoi délicieux. Et, dans la torpeur\nchaude du silence, elle répétait ce nom qui renfermait toute sa\ntendresse : « Moya, Moya!... »\n"}, {"page_pdf": 551, "texte": " 466                          DURENDAL\n\n\n     L'hiver arriva et leur vie fut plus dure. Quand ils rentraient,\n  le soir, ils avaient froid dans leur écurie sans feu. Le chien lui-\n  même grelottait et pleurait. Le Moya, furieux, le faisait taire à\n  coups de pied. D'ailleurs, le caractère du gamin se gâtait peu à\n  peu. On eût dit que son père était mort quelque part, au loin, et\n  que son âme ressuscitait en lui. Déjà il travaillait sans goût et\n se mettait à jurer pour des riens. Souvent même, il lui arrivait\n d'envoyer une calotte à sa sœur, d'un brancard à l'autre. Bitte,\n alors, buvait ses larmes silencieusement.\n     Mais un soir, décidément, les choses se gâtèrent. Une fois la\n charrette remisée, le gaillard flaira un instant l'air humide, rou-\n vrit la porte et s'éclipsa. A demi-morte de peur, Bitte l'attendit\n longtemps. Il rentra à la nuit d'un pas mal assuré. Comme son\n père, autrefois, il saisit un bâton et frappa à tort et à travers les\n murs, la porte et le chien. Bitte, épouvantée, demeurait à\n genoux dans le sable, les yeux remplis de ténèbres et de déses-\n poir. Est-ce que cette vie allait recommencer? Enfin, l'ivrogne,\n très malade, se jeta par terre et s'endormit jusqu'au matin. Bitte\n le traîna dans le sable, le couvrit, le veilla. Et ses sanglots\ns'unissaient aux plaintes du vieux chien sous la pesante oppres-\nsion des ombres.\n    Le lendemain, un peu honteux, le Moya se montra gentil et\n Bitte se rassura. Le soir, ils allumèrent un feu de bois dans\nl'écurie et, malgré l'âcre fumée, s'en trouvèrent mieux à l'aise.\nDeux jours passèrent sans alerte, mais le troisième, le gamin ne\nrésista plus à son envie et fila de nouveau au cabaret. Il en\nrevint abominablement ivre et, suivant l'exemple paternel,\nbattit sa sœur et son chien. Dès lors, ce fut la scène de chaque\nsoir. Toute la journée, ils travaillaient ensemble; Bitte faisait\npresque toute la besogne, poussait la charrette, sonnait aux\nportes, portait les seaux, ne laissant au Moya que le soin de les\nremplir. Lui marchait les mains en poche, sur le trottoir, fumait\nsa pipe, regardait ses esclaves travailler pour lui. Bientôt, la\nmarche même lui parut une fatigue. Il s'installa sur la charrette\net se laissa traîner. Il portait, en ce temps-là, des vêtements\nd'homme achetés au marché : un pantalon de velours côtelé,\nune veste trop large, une chemise de toile bleue, bouffant à la\nceinture, et, sur l'oreille, une casquette à longue visière qui lui\ndonnait un air à la fois vicieux et vieillot. De temps en temps,\nse sentant le gosier sec, il criait « halte! » à son équipage, des-\n"}, {"page_pdf": 552, "texte": "                    ESQUISSES SENTIMENTALES                    467\n\n\ncendait de charrette et entrait au cabaret. Là, d'une voix éraillée\npar l'alcool, il se commandait des canons de péket, qu'il vidait\nd'un seul trait. Puis, il rallumait sa pipe de terre, après avoir\nfrotté une allumette sur sa cuisse, comme un véritable buveur.\nLa tournée, ensuite, continuait. Bitte suait, s'épuisait, gardait\nà peine la force de mâcher, à midi, un vieux morceau de pain.\nEt le soir, pour sa récompense, elle était battue, la petite femme,\nfaisant de la sorte, un peu tôt, l'expérience du mariage chez le\npeuple souverain.\n   Un peu tôt, en effet. L'expérience ne devait pas lui réussir.\nOh! ce fut, au début, un rhume, un simple rhume. Elle toussait\nbeaucoup et ne parvenait plus à rattraper son haleine. Cepen-\ndant, elle ne s'inquiétait pas et poussait la charrette vaillam-\nment. Le Moya, lui, n'en buvait pas une goutte de moins. La\nnuit, quand elle toussait trop, il lui allongeait un coup de\npoing. Et la vie allait tout de même, cahin-caha. Mais un\nmatin, elle ne put se lever. Son frère, ivre encore de la veille,\neut beau la battre comme plâtre, elle resta inerte sous les coups,\ntrès rouge, toute brûlante, avec un grand tremblement. Alors,\nle Moya eut peur et fut soudain dégrisé. Il ne quitta pas, ce\njour-là, l'écurie et demeura assis, très sage, à côté d'elle. Quand\nelle avait soif, il lui donnait à boire. Et, sans savoir pourquoi,\nil se sentait une grande honte chaque fois qu'elle posait sur\nlui ses larges yeux bleus. Vers le soir, elle jeta des cris aigus\nqui attirèrent du monde. Malgré leur indifférence, les locataires\ndu rez-de-chaussée l'emportèrent chez eux et la mirent au lit.\nStupide, le Moya, sa casquette sur l'oreille, demandait sans\ncesse ce qu'elle avait. Il devenait si encombrant qu'on le mit à\nla porte. Et il resta là toute la nuit, accroupi dans le corridor\nsombre, avec son vieux chien, qui le léchait doucement.\n   A l'aube, quelqu'un sortit et lui cria : « Elle est morte, ta\nsœur, ô Moya! » Puis, le silence retomba comme un couvercle\nde cercueil. Il n'avait pas bougé, il écoutait toujours la voix qui\ndisait cette chose. Il lui semblait qu'autour de lui il y avait un\ngrand trou où il allait s'enfoncer s'il faisait un mouvement. Il\ncomprenait très bien que sa sœur ne pousserait plus jamais la\ncharrette. Il songeait vaguement qu'il devrait travailler plus\ndur désormais. Pourtant, ce n'étaient pas ces idées-là qui lui\nfaisaient le plus de mal. Et il y avait toujours une petite boule\nqui montait dans sa gorge et qui descendait.\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": " 468                          DURENDAL\n\n\n      Les gens qui entraient Je bousculèrent. Des messieurs vêtus\n   de noir lui posèrent des questions. Il dut raconter toutes leurs\n   aventures. Un curé le sermonna sur sa mauvaise conduite. Il\n   entendait et voyait tout cela, à travers un nuage. C'était comme\n  s'il avait été couché sous un grand tas de sable blanc. Pour faire\n  le crâne, il entra au cabaret. Mais les gens le regardaient avec\n  des yeux bizarres. Il voulut boire et le péket ne passait pas.\n  Alors, il revint s'accroupir dans le corridor sombre avec son\n  chien, qui pleurait comme un petit enfant.\n     Quand la toilette de Bitte fut terminée, on l'admit à la voir\n  une dernière fois. Elle était très belle et très douce, couchée,\n  vêtue de blanc, dans le blanc des linges, et ses petites mains\n  jointes tenaient un vieux chapelet. Ses lèvres étaient violettes\n  et paraissaient sourire. Entre ses cils mal clos filtrait une lueur\n  paisible, pareille à cette barre de lumière qui passe, le soir, sous\n  une porte fermée. Elle ne bougeait point : le Moya s'enhardit.\n  Il avança le doigt et toucha le cadavre. Et il restait là, la cas-\n quette sur l'oreille, à sentir avec épouvante le froid de la mort\n se répandre dans tous ses os.\n     Cette nuit-là, ahuri de fatigue, il dormit avec le chien dans\n son sable. Au petit jour, il fut éveillé par l'animal, qui grattait\n la porte en gémissant. Il se leva et sortit. Dans le corridor,\n deux hommes enlevaient le cercueil. Alors, il courut, les rejoi-\n gnit et se mit à marcher derrière eux, bravement. Clopin-clo-\n pant, le chien le suivait de loin. Ils allèrent ainsi à l'église, où\n un vicaire récita des prières. Le cercueil était sur les pierres et\n le prêtre, debout, le regardait avec bonté. Subitement, le Moya\nse sentit pour cet homme quelque chose de doux dans le cœur.\n Il se trouvait bien, il aurait voulu rester longtemps dans cette\néglise, entendre toujours ce murmure d'oraison, qui l'entourait\ncomme un vent frais quand on a très chaud. Mais les hommes,\nde nouveau, s'emparèrent du cercueil. Au cimetière, on ne le laissa\npas aller jusqu'à la fosse.\n    Alors, par une interminable chaussée du faubourg, il regagna\nla rue des Piconettes. La petite boule, dans sa gorge, toujours\nmontait et descendait. Pourtant, il ne pleurait pas et marchait\nau milieu du pavé, du large pas d'un ouvrier qui revient du tra-\nvail. Tout en allant, il comptait ses sous dans sa poche. Puis,\nil sifflait son chien, qui n'avançait pas, retournant sans cesse la\ntête et s'arrêtant pour gémir du côté où avait disparu la maî-\n"}, {"page_pdf": 554, "texte": "                    ESQUISSES SENTIMENTALES                    469\n\n\ntresse qu'il aimait. Pour se donner une contenance, il alluma sa\npipe avant d'entrer dans son quartier. Et les gens regardaient\navec surprise cet étrange gamin, haut comme une botte, parais-\nsant à la fois si jeune et si vieux, qui se déhanchait d'un air\ncanaille et dont la mine contractée avait une si grosse envie\nd'éclater en sanglots. Comme au jour lointain de son arrivée, le\nvoisin qui se rasait pencha à la fenêtre sa figure savonnée, et\nl'enfant l'entendit crier, avec un gros rire :\n   « Voilà le Moya qui revient d'enterrer sa femme! »\n   Alors, son instinct de petit mâle, se refusant à donner à ces\ngens, qui riaient, le spectacle de sa douleur, il prit sa course et\ns'enfonça, suivi de son chien, dans le corridor sombre de sa\nmaison. Un peu de temps, on entendit une plainte battre les\nmurs et s'éloigner.\n   Et puis, ce fut un grand silence.\n\n                                               GEORGES RENCY.\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": "                 Chant d'Amour\n\n                                       Il me suffit, pour m'affliger,\n                                       D'un violon dans le silence...\n                                                           R. H.\n\n\n Un violon lointain sanglote dans les fleurs...\n Des larmes, chère enfant, tremblent sous ta paupière...\n Et la voix douloureuse, accompagnant    tes pleurs,\n Disperse au vent du soir, le long de la rivière,\n Les soupirs étouffés d'une âme tendre et fière.\n\n Le chant mystérieux,    comme un parfum      épars,\n Flotte sur les jardins au souffle de la brise.\n C'est un long lamento, qui parle de départs :\n On dirait qu'on entend, dans l'heure calme et grise,\n Le nostalgique adieu d'une âme qui se brise!\n\nC'est un chant d'autrefois, plein d'angoisse et d'amour;\nEt tout ce que notre âme a de tristesse en elle\nSe réveille avec lui pour pleurer à son tour :\nEt nous sentons, tandis qu'il nous prend sur son aile,\nFrémir en lui le mal d'une âme     fraternelle.\n\nC'est une amie en pleurs qui de loin vient à nous,\nD'une robe de deuil chastement    revêtue;\nEt tu voudrais, pensive, écouter à genoux\nCe beau chant de souffrance en qui se perpétue\nLe songe évanoui d'une âme qui s'est tue...\n\nChère enfant! quand mes yeux seront à jamais clos,\nDu rêve amer et doux que j'aurai fait sur terre\nPuisse-t-il demeurer quelques faibles   sanglots!\nQu'ils aident à pleurer un cœur las de se taire\nEt bercent dans sa peine une âme solitaire!\n\n                                              FKANZ     ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": ""}, {"page_pdf": 557, "texte": "INTÉRIEUR\n  HOBE\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "   Notes sur l'Art décoratif moderne\n                            en Belgique\n               (A propos de l'Exposition de Tarin)\n\n\n\n                 L'ÉTROITS liens artistiques ont uni de tous temps l'Italie et\n                    la Flandre. Faut-il rappeler l'influence de Jean Van Eyck\n                    sur les Florentins et les Vénitiens du XVe siècle, le voyage\n                    de Roger Van der Weyden à Rome, le séjour de Justus\n                    de Gand à Urbin ; faut-il redire la fascination exercée par\n                    Raphaël sur les peintres flamands du XVIe siècle et, enfin,\n                    le triomphal passage de Rubens, de Van Dyck, de com-\n                    bien d'autres, dans les grandes cités italiennes? L'illustre\n                     terre où naquirent Dante, Pétrarque, Donalello, Léonard\nde Vinci, Michel-Ange, Raphaël, fut jadis une terre promise pour les maîtres\nde Bruges, de Gand, d'Anvers, de Bruxelles. Les Flamands avaient fondé un\ncercle à Rome ; les familles patriciennes se disputaient leurs œuvres, nos\nmaîtres d'autrefois aimaient l'art, le soleil, la poésie profonde et souple\nde cette Italie, où les plus purs génies de la civilisation chrétienne, altiers et\nimmarcescibles comme des sommets de neige, haussent éternellement leur\nfront lumineux sur l'horizon dé l'Histoire et de la Beauté...\n   Quand on apprit qu'une exposition d'art décoratif moderne s'organisait à\nTurin, tout de suite l'idée fut accueillie avec enthousiasme par la jeune géné-\nration artistique de la Belgique et, sans doute, les Belges subissaient-ils\nl'impulsion instinctive qui constamment porta leurs ancêtres vers le sol clas-\nsique de la Beauté. A ce propos, on me permettra d'évoquer ici un souvenir\npersonnel que je considère comme une préface à l'histoire de la présente\nexposition et que je tiens surtout à rappeler en signe d'hommage à l'un des\ncréateurs les plus fiers de la sculpture moderne. En 1898, je visitais l'Italie.\nPour clôturer mon pèlerinage d'art, je m'arrêtai à Turin. Une exposition\nnationale y était ouverte. J'hésitais à la visiter, redoutant la tumultueuse et\nmélancolique laideur des grandes foires contemporaines. Je me décidai\npourtant et commençai ma visite par la section des beaux-arts. La\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "472                              DURENDAL\n\n\npremière œuvre que j'aperçus fut l'admirable bas-relief du sculpteur piémon-\ntais Bistolfi : la Douleur réconfortée par les souvenirs. Ce poème plastique, d'un\nsentiment grave et d'une profonde noblesse de formes, annonçait une\nrenaissance glorieuse de la sculpture italienne... Je me renseignai sur l'ar-\ntiste, je demandai des reproductions de ses autres œuvres et je publiai, dans\nArt et Décoration, une étude sur le maître nouveau. Le sculpteur voulut bien\nexprimer sa gratitude au critique par une de ces lettres touchantes et glo-\nrieusement modestes dont les êtres de génie ont le secret. Sans se connaître,\nl'écrivain et l'artiste ne cessèrent de s'écrire. Quand, enfin, surgit l'idée\nd'organiser l'actuelle exposition, M. Bistolfi, l'un des promoteurs, demanda\nà cet ami et admirateur, qu'il n'avait jamais vu, de s'occuper du groupement\ndes artistes belges, et. bien entendu, la proposition fut acceptée de grand\ncœur... C'est ainsi que naquit notre section.\n\n                                       *\n\n\n   Il y a dix ans à peine, et bien que la sculpture et la peinture fussent repré-\nsentées par des maîtres de premier ordre, l'architecture et les arts décoratifs\nde la Belgique restaient confinés dans l'académisme gréco-romain et dans\nl'imitation — encore florissante, hélas ! aujourd'hui — des différents styles\ngothiques et de la Renaissance flamande. L'architecte Balat — le maître de\nM. Victor Horta — se servit toutefois avec infiniment de goût des formules\nclassiques et construisit le Palais des Beaux-Arts de la rue de la Régence, qui,\ndans son genre, est un chef-d'œuvre de pureté et de noblesse. Mais Balat\npoussait l'amour de l'art grec jusqu'à la superstition et au servilisme le plus\nabsolu. Il n'admettait point que l'on cherchât de la nouveauté après Euty-\nchidès et Phidias. Victor Horta, ayant un jour dessiné avec quelque souci\nd'originalité un socle pour un projet de monument : « Comment ! s'écria\nBalat avec indignation, vous osez inventer des profils, alors que les Grecs\nnous ont laissé d'inégalables chefs-d'œuvre! » C'est contre un tel état d'esprit\nque la jeune génération des architectes et des décorateurs belges a dû lutter\net lutte encore pour imposer ses œuvres vivantes, inspirées non plus de\nformes et de canons morts, mais des principes éternels de la Beauté et des\nbesoins même de la civilisation moderne.\n   Quelques lignes d'explication tout d'abord sur l'abus que l'on a fait de ces\ndeux mots art décoratif? Tout art plastique doit être décoratif; la peinture et\nla sculpture se subordonnent à l'architecture, et c'est ce que les anciens Grecs\navaient compris en établissant hiérarchiquement la trinité des arts apotéles-\ntiques ou plastiques. Nous avions depuis longtemps oublié de maintenir dans\nl'intimité nécessaire ces trois formes de beauté. Le sculpteur, en taillant un\ngroupe, le peintre, en concevant une fresque, ne tenaient aucun compte des\nlignes architecturales. Leur ornementation ne s'harmonisait point avec le\ncadre ou avec le piédestal, et le sens sublime de la décoration que Phidias\n déployait dans ses métopes du Parthénon, Villard de Honnecourt dans ses\n cathédrales gothiques, Jean Goujon dans ses cariatides du Louvre, paraissait\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "        NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                      473\n\n\nirrémédiablement perdu pour notre époque amoureuse de bibelots inutiles\net d'objets de vain luxe. Mais le goût purement décoratif devait se réveiller\nd'une bien singulière façon. Les arts mineurs : ébénisterie, céramique, tapis-\nserie, ciselure, verrerie, ferronnerie, se transformèrent sous l'impulsion des\nEcossais d'abord, puis des préraphaélites anglais. Tout en recherchant\ndes formes nouvelles, on pliait l'inspiration aux nécessités de l'utilisation\npratique. En second lieu, les peintres, suivant l'exemple du génial artiste\nPuvis de Chavannes, retrouvèrent des lois de transpositions harmonieuses\nqui président à l'exécution du panneau décoratif. Enfin, quelques\nsculpteurs, Carriès, Bartholomé, Charpentier, en France; Constantin\nMeunier, en Belgique ; Bistolfi, en Italie, dégagèrent à nouveau le principe\nornemental statuaire. Les architectes, seuls, ne prenaient aucune part à ce\nprocessus d'affranchissement. Or, sans eux, sans les maîtres de l'œuvre qui\ndevaient fournir aux industries artistiques le nouveau cadre de briques, de\npierres et surtout de fer, la renaissance des arts mineurs risquait de s'arrêter\ncourt, faute d'un soutien suffisant. Heureusement, l'architecture, à son tour,\nest en pleine voie de rénovation, et, dans ce mouvement, la Belgique avec\nun légitime orgueil, peut revendiquer une place d'avant-garde.\n\n                                       *\n\n\n   Deux architectes belges sont universellement cités comme les rénovateurs\nde l'art architectural : MM. Hankar et Horta. Tous deux construisirent leur\npremière maison « moderne » la même année (1893). Il serait donc vain de\nvouloir établir la priorité d'invention de l'un ou de l'autre.\n   Hankar est mort il y a deux au trois ans avant d'avoir donné sa pleine\nmesure. « Dès ses débuts, lisons-nous dans Art et Décoration (1), il affirma\npratiquement les principes d'une architecture rationnelle, dégagée des rémi-\nniscences de périodes abolies, conçue dans l'unique préoccupation de la\ndestination de l'édifice et des nécessités de la construction. Comme déco-\nration, beaucoup de sobriété, des motifs tantôt empruntés à la nature et\nstylisés, tantôt purement linéaires. Aucune dissimulation dans la bâtisse. Les\nmatériaux apparents, honnêtement montrés sans maquillage, mais en les\nfaisant participer à l'ensemble décoratif, au concert de tous les éléments mis\nen l'œuvre. » Sa première maison, rue Defacqz, à Bruxelles, ne laisse pas\nde révéler quelque maladresse dans l'assemblage un peu déconcertant de\ndétails originaux et de motifs sentant encore la formule. Dans les maisons\ndu Rond-Point de l'avenue Louise, du pharmacien de la rue Lebeau, la\npersonnalité de l'architecte se dégage; on devine un désir d'unifier l'ensemble;\nles lignes sont caractéristiques et absolument propres à l'artiste. La maison\ndu peintre Ciamberlani, enfin, peut être considérée comme la création la\nplus complète et la plus heureuse du regretté novateur : composition très\n\n\n  (1) Numéro de septembre 1891. L'Art décoratif en Belgique, par MM. MAUS et\nG. SOULIER.\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": "474                              DURENDAL\n\n\n\nanimée, très joyeuse et très élégante aussi avec sa bretèque légère, ses\ndeux grandes baies cintrées, sa corniche noble et gracieuse. De plus, faisant\nentrer dans la pratique l'une des plus heureuses inspirations de l'art décoratif\nnouveau, Hankar dessinait lui-même les moindres détails de l'intérieur...\n   Bien que sa mort trop prompte ne lui ait pas permis de développer avec\nune logique et une fermeté suffisantes son système architectural, bien qu'il\nn'ait point réalisé dans une œuvre absolument définitive l'accord de toutes ses\nforces créatrices, son art, néanmoins, mérite le respect profond et l'admiration\nla plus vive. Si l'on songe à l'affligeante pauvreté ou à la sotte prétention de\nnotre architecture bourgeoise d'il y a dix ans, si l'on parcourt les quartiers\nrécents de Bruxelles, où se multiplient les façades riantes et variées, on\nsaisira immédiatement combien fut féconde, rapide, miraculeuse, l'action que\nce chercheur obstiné exerça parallèlement avec Horta. Et nous pouvons\nrappeler aussi, non sans fierté, que Hankar fut l'un des principaux déco-\nrateurs du Palais colonial de Tervueren, où, pour la première fois, le « style\nnouveau » était soumis au public des expositions. L'art de nos jeunes\nconstructeurs en a même gardé le surnom populaire de « style Congo I «\n Cette exposition de Tervueren eut lieu en 1897. Outre l'architecte Hankar,\nMM. Vandevelde, Hobé, Crespin y collaborèrent largement. Le célèbre\narchitecte Wagner, de Vienne, qui jusqu'alors était resté fidèle au gréco-\nromain, visita le Palais colonial, en fut ravi, exprima son enthousiasme dans\nun dîner auquel assistait notamment M. Crespin. Peu de temps après nais-\nsait le style viennois moderne, qui triomphait récemment à Paris, à Darmstadt\net se trouve si largement représenté à Turin...\n   Hankar disparu, la Belgique gardait tout de même un architecte puissant\ndont la maîtrise originale et souple, la hardiesse élégante, les visions claires\net raffinées à la fois ont acquis une célébrité à laquelle, depuis deux ou trois\nsiècles, les constructeurs n'osaient plus prétendre. Je parle de M. Victor\nHorta, et l'on peut dès à présent dire Horta tout court. L'action de Horta ai-\nje dit, est parallèle à celle de Hankar; elle est autre; elle est plus puissante;\nelle est définitive. Horta a créé un style logique, équilibré; il s'est servi du\nfer avec une grâce et une sûreté incomparables; il a imaginé un système de\nlignes et de reliefs architecturaux sans précédent. Tandis que les jeunes maî-\ntres de la brillante école viennoise moderne, Wagner, Olbrich, Behrens,\nChristiansens, cherchent l'originalité de leurs constructions dans la simplicité\ndes grandes parois et font résider l'intérêt et la vie des murailles plates\ndans un décor peint, Horta a véritablement modelé des façades, il a\nobtenu des reliefs, des saillies, toute une plasticité architectonique, si je\npuis dire, en se servant des matériaux qui constituent les murailles mêmes,\nen négligeant toute décoration qui ne serait pas obtenue avec les éléments\nindispensables à son œuvre. De plus, proscrivant toute imitation de la\nnature, Horta crée sans relâche, avec une fécondité admirable, les lignes\ntoujours renouvelées de ses façades, de ses balcons, de ses fenêtres. On voit la\nrigueur d'un tel idéal ; on sent l'énergie qu'il a fallu déployer pour l'imposer;\net l'on devinera tout de suite à quel point est dangereuse l'imitation d'un art\nde cette nature. Comme tous les créateurs, Horta est sottement copié par des\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "        NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                        475\n\n\ndisciples aveugles. On voit du faux Horta à Paris aussi bien qu'à Bruxelles,\net les ironistes parisiens ont bien fait d'exercer leur verve aux dépens de ce\n« style ténia », si impitoyablement répandu et qui déguise avec effronterie\nla grâce, l'onduleuse noblesse et la fière invention du maître belge.\n\n                                      *   *\n\n   Si l'imitation d'un tel artiste est périlleuse, la seule présence d'un tel pro-\nducteur suscite aussi des énergies nombreuses, éveille des forces insoupçon-\nnées, provoque une émulation constante. Le talent et l'originalité ne font plus\ndéfaut aux jeunes constructeurs belges. Toute une génération nouvelle se\nlève, dégagée des antiques préjugés, décidée à faire œuvre personnelle, à\nrenoncer au gothique, à la cruelle Renaissance flamande, à tous les styles\ndéfunts, à tous les travaux saugrenus de restauration, de reconstitution, au\nbric-à-brac et au pillage archéologiques où le génie architectural s'est com-\npromis pendant tout un siècle. Chacune de ces jeunes individualités, dont les\npromesses sont déjà des gages sérieux, mériterait une monographie étudiée.\nJe dois me contenter de les énumérer en bloc. Voici, à Bruxelles, M. Léon\nGovaerts, président — déjà — de la Société centrale d'architecture de Bel-\ngique, constructeur original et érudit, l'un des organisateurs les plus actifs, les\nplus précieux de la section belge, l'auteur admiré de notre entrée monumen-\ntale; M. Léon Sneyers, le plus brillant des élèves de Hankar, tout jeune\nencore, artiste à la fois délicat et précis, à qui le Comité belge, d'une voix\nunanime, a confié la difficile mission de surveiller l'installation et le montage\nde notre galerie, et qui est, de plus, l'auteur unanimement applaudi du Studio,\nexécuté dans notre galerie, en collaboration avec M. Crespin ; puis encore\n MM. Van Rysselberghe, le frère du peintre, Pelseneer, J. Barbier, Saintenoy,\nStordiau, Symons, Van Noolen, etc ; voici maintenant, à Liége, des con-\nstructeurs tels que MM. Jaspar et Combien ; à Anvers, M. Van Asper; à\n Gand, M. Van de Voorde, l'auteur du beau salon où nous avons groupé les\n œuvres des maîtres peintres et sculpteurs' gantois. N'est-il pas tout à fait\nintéressant de constater en passant que la traditionnelle autonomie de nos\n communes reste tangible jusque dans l'efflorescence toute particulariste des\npetites écoles locales? Ajoutons que des architectes classiques tels que\n MM. Acker, Brunfaut, Van Humbeek, de Bruxelles, à la science et au goût\n desquels nous nous plaisons à rendre hommage, sont touchés, eux aussi, par\n cette saine et généreuse effervescence de la jeunesse, et font circuler dans les\n formes scolastiques une vie nouvelle, souvent charmante et pleine d'intérêt.\n En vérité, le jour où les pouvoirs publics confieront la construction d'édifices\n importants : tels que hôtels de ville, églises, hôpitaux, gares, etc., aux jeunes\n « bâtisseurs » cités plus haut et dont le talent jusqu'à présent n'a pu se mani-\n fester que dans le champ limité de l'hôtel particulier, de la maison bourgeoise\n ou de la villa estivale, ce jour-là nous verrons l'architecture belge refleurir\n avec un éclat magnifique comme au temps où les Van Ruysbroek, les Van\n Bodeghem, les Walter Coolman, les Van Thienen, les Van Pede, plus\n hardis et plus heureux que le Solness d'Ibsen, élevaient ces tours énormes, ces\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": "476                              DURENDAL\n\n\nflèches ténues d'Anvers, de Bruxelles, de Malines, — phares où veillent les\npatrons des villes, bornes grandioses du labeur artistique dominant la tempête\nhumaine des cités et inscrivant dans l'espace la vieille passion de la race\nflamande pour l'art...\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   Il faut accorder une place particulière à trois artistes de la jeune école\nbelge qui, tous trois, se sont occupés d'architecture, mais dont l'influence et\nle talent se sont plutôt exercés dans les branches diverses de l'ameublement et\nde la décoration intérieure : MM. Vandevelde; Serrurier-Bovy et G. Hobé.\nM. Vandevelde a été, lui aussi, un initiateur; ses brochures, ses conférences\nont répandu autant que ses œuvres l'idée et le besoin des formes nouvelles.\n M. Vandevelde fut peintre d'abord; puis il exécuta des panneaux décoratifs,\ndes tapisseries, des meubles, des papiers peints, des cuivres, finalement réalisa\n des décorations complètes.\n    L'Allemagne a enlevé M. Vandevelde à la Belgique et lui a confié une chaire\n à Weimar. L'influence de cet artiste est si vive en Germanie qu'on y parle\n communément du Veldsche style. M. Serrurier-Bovy incarne l'école liégeoise\n moderne. Les Liégeois furent autrefois d'admirables ébénistes. Les musées\n belges et nos vieux hôtels conservent quantité de leurs bahuts aux formes\n aristocratiques et légères. Ces qualités manquent un peu aux productions de\n M. Serrurier, qui assure, en revanche, à ses œuvres une exécution matérielle\n remarquable et à qui il faut beaucoup pardonner en raison du zèle prompt\n avec lequel il appliqua chez nous les nouvelles données de l'art décoratif\n telles qu'elles s'étaient révélées en Ecosse et en Angleterre. Quant à M. Hobé,\n homme actif, entreprenant, pratique s'il en fut, il représente véritablement,\n dans ses décorations logiques et simples, quelques-unes des qualités foncières\n de notre peuple, amoureux de ses aises, hostile au faste prétentieux et inutile :\n « Entraîné dans le bâtiment par les circonstances, écrit M. Léonce Bénédite,\n » Hobé avait débuté dans l'ameublement. Il a été retenu dans cette voie par\n » ses goûts. L'inspiration lui est bien un peu venue d'Angleterre, mais pas\n » du milieu déliquescent qui a exploité, pour notre malheur, le mouvement\n » créé par William Morris. » Et plus loin, le même écrivain rapporte quel-\n ques paroles de M. Hobé lui-même, qui caractérisent parfaitement la manière,\n aussi peu abstraite que possible, de ce Flamand, avisé : « J'essaie, dit\n  » M. Hobé, de vivre quelques instants de la vie de mes clients dont je tâche\n  » de connaître les goûts et les habitudes; chaque habitation doit être faite au\n  » patron de l'occupant, tout comme un vêtement. »\n\n                                       *\n                                      * m\n   J'en viens aux décorateurs proprement dits, et je cite en première ligne\n M. Adolphe Crespin. Cet artiste, instruit, modeste, laborieux, a joué un rôle\n considérable dans l'évolution de l'art plastique. Comme Vandevelde, il fut\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": "       NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                          477\n\n\npeintre d'abord; ses tableaux d'intérieur, ses portraits obtinrent même un vif\nsuccès. Mais la décoration l'attirait invinciblement. La renaissance de\nl'affiche en Belgique est son œuvre. Sa carrière offre l'exemple d'un\nlabeur opiniâtre. Pendant dix ans, les cartons d'affichés, les frises orne-\nmentales, les modèles de papiers peints, de grafittes, de tapis de plafonds,\nmême de costume de théâtre se sont accumulés dans son atelier... Longtemps,\n Crespin fut le collaborateur de Hankar pour la décoration de maintes façades\n et de maints intérieurs. Il remit en honneur un procédé oublié ou grossière-\n ment employé : le sgrafitto. La nature, dans toutes ses œuvres, lui prête ses\n-motifs principaux. Un même sujet, traité et répété avec un harmonieux souci\n de stylisation et de coloris, fournit à l'excellent artiste tout un motif de décora-\n tion charmante et fraîche, comme, par exemple, ses Fleurs de houblon, thème\n  bien belge, qui, dans notre salle rouge réservée aux Ecoles, évoquent à Turin\n  la clarté saine de nos bières nationales.:.\n      Il est à noter — et le fait est piquant — que l'esthétique de Crespin est\n  littéralement contraire à l'idéal d'un certain nombre d'architectes belges\n  (Victor Horta est à leur tête) qui, se réclamant de l'exemple même des\n   Grecs, n'admettent dans leurs œuvres aucun motif emprunté à la nature,\n   aucune stylisation des éléments vivants du monde. La ligne décorative doit\n   être une invention purement cérébrale, quelque chose comme la création\n   plastique réduite à sa formule idéale et abstraite. M. Vandevelde, lui aussi,\n   exclut l'interprétation de la nature comme source inspiratrice. Et de même,\n   M. Georges Lemmen,un artiste délicat, créateur de charmants papiers peints,\n   de tapis, d'ex-libris, de lettres (il travaille en ce moment même à une édition\n   de Also Sprach Zarathustra). Les uns et les autres soutiennent leur idée avec\n   d'excellents arguments. « Quelle vanité, diront les premiers, de vouloir\n    supprimer la nature de l'Art! .. » — « Quel orgueil, répondront les seconds,\n    de vouloir imiter la Nature! » Et tous ont raison. Et cette opposition de\n    vues doit persister pour le plus grand profit de l'art. Elle est le secret même\n    de l'émulation qui règne entre les artistes belges. Toute esthétique est resé\n    pectable quand elle inspire de belles œuvres. Les résultats comptent seuls;\n    l'œuvre seule importe ; le reste est néant.\n\n\n                                          ** *\n\n\n     Je traverse à présent rapidement les différentes petites provinces, plus ou\n   moins nettement délimitées, de notre art décoratif moderne. Voici le groupe\n   des dessinateurs, illustrateurs et affichistes. On me saura gré de dire quelques\n   mots du plus célèbre d'entre eux, le peintre-sculpteur M. Fernand Khnopff,\n   auteur du ravissant dessin qui orne l'invitation spéciale lancée par le Comité\n   belge pour l'inauguration de notre galerie. M. Khnopff était trop désireux de\n   connaître les branches « secondaires » de son art et s'intéressait trop vivement\n   aux réformes d'outre-Manche, pour ne point collaborer de son mieux à la\n   résurrection des arts mineurs. Ici encore, comme dans sa peinture et sa\n    sculpture si subtilement élégantes, M. Khnopff appliqua des principes et des\n"}, {"page_pdf": 565, "texte": "478                               DURENDAL\n\n\ngoûts personnels. Ses petits ex-libris, ses illustrations pour les œuvres de Péla-\ndan,de Verhaeren,de Rodenbach sont d'une adorable délicatesse décorative.\nL'artiste dessine lui-même tous les cadres de ses tableaux. Les peintres rare-\nment comprennent l'importance et le rôle des \" baguettes \" plus ou moins\nornées qui entourent leur toile. M. Khnopff leur donne un précieux exemple...\nA côté de cet artiste, dont la réputation est aujourd'hui mondiale, citons\nl'excellent et fécond dessinateur Titz, le jeune affichiste Henry Meunier,\nartiste aux visions larges et expressives ; G. Combaz, auteur d'affiches, de\ncartes postales, de jolies compositions portant une empreinte puissante et\nsouple ; A. Heins, de Gand, peintre aquarelliste, aquafortiste, archéologue,\nécrivain d'art, dessinateur infatigable et original, tout entier voué à sa chère\nFlandre; Cassiers, dessinateur et aquarelliste habile s'il en fut, notant comme\npersonne les coins colorés et populaires de nos vieilles villes, les aspects pit-\ntoresques de nos campagnes claires, les types et les paysages de la Flandre\net de la joyeuse Zélande ; Amédée Lynen, nature exubérante et pleine de\nfantaisie, incarnant le cordial humour bruxellois, revivant l'existence des Jan\nSteen, des Franz Hals, des Brauwer, évoquant les drilles d'autrefois et\nfixant avec une verve entraînante les gais compères d'aujourd'hui dans\nses illustrations, ses cartes postales, ses jolis dessins aquarelles. Voici encore\nle groupe sérieux des dessinateurs et affichistes liégeois, où s'affirment\nMM. Rassenfosse, Berchmans, Donnay, que M. V.Pica a rendus célèbres en\nItalie. Et je ne puis négliger de mentionner les illustrations si savoureuse-\nment archaïques de Doudelet, les bois naïfs et délicieux du poète Max\nElskamp, les admirables lettrines, culs-de-lampe, dessins de couvertures,\nillustrations du grand peintre et dessinateur Théo Van Rysselberghe.\n   L'illustration du livre nous mène aux reliures. On connaît les noms des\nrelieurs professionnels, Dessemblanc Weckesser et Paul Claessens; il faut\ny joindre ceux de M. Orner Coppens, peintre de talent, qui s'occupa long-\ntemps également de poterie; de Mme Wytsman, qui se délasse de la peinture\nen exécutant des reliures, buvards, etc. ; enfin, de Mme Voortman, de Gand,\ndont les cuirs incisés, repoussés, estampés, colorés de tons doux et fauves,\nsont décorés de thèmes poétiquement variés et toujours en intime accord\nspirituel avec le livre qu'ils recouvrent, le coffret qu'ils rehaussent. Et ce\nserait ici l'endroit de parler aussi d'un grand artiste, M. Henry Gérard, qui\na choisi Bruxelles comme résidence d'hiver; mais M. Gérard est Français et\n— sans mauvais jeu de mots — nous n'oserions, si loin que puisse aller notre\namour du clocher, nous l'annexer par pur amour du cuir...\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   Nous avons mentionné quelques noms de femmes-artistes mêlées à la\nRenaissance de nos arts décoratifs. Il importe d'y joindre, en le soulignant,\nle nom de Mme De Rudder. En collaboration avec son mari, M. Isidore\nDe Rudder, sculpteur de mérite (que nous retrouverons plus loin), cette\nartiste a créé, pour la grande décoration intérieure, un élément nouveau d'une\nrichesse et d'une grâce infiniment précieuses : la broderie appliquée. Ses\n"}, {"page_pdf": 566, "texte": "        NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                           479\n\n\n« panneaux », l'Affection et la Fidélité, exécutés pour la salle des mariages de\nl'hôtel de ville de Bruxelles, ses compositions du Musée de Tervueren ont\nrépandu son nom. M. Thiébault-Sisson, le critique du Temps, a très bien\nanalysé naguère la collaboration des deux époux. De Rudder dessine les pro-\njets; sa femme les réalise. « Quand le sculpteur, dit M. Thiébault, après\n avoir mûri son sujet, se sent maître de sa composition, il en fait un premier\n carton, au quart ou au cinquième, sur lequel l'exécutante se règle pour l'em-\n ploi des couleurs et la recherche des tons de soie. Dès que celle-ci s'est pro-\n curé par avance les étoffes qu'elle sait lui convenir, De Rudder fait un second\n dessin, grandeur d'exécution, d'après lequel sa femme découpe, aux dimen-\n sions voulues, dans les soies, les satins, les brocarts, tous les fragments\n nécessaires. Au fur et à mesure qu'elle les coupe, elle les encole au dos pour\n les empêcher de s'effiler. Elle les place ensuite sur une toile, où ils sont cou-\n  sus; puis elle commence à broder, après avoir refait à nouveau son dessin,\n  avec une netteté scrupuleuse sur l'ensemble de la composition... Le mystère,\n  on le voit, est très simple : il ne s'agit, au fond, que d'être artiste, mais il faut\n  l'être beaucoup, et Mme De Rudder l'est de naissance. » Toutefois, remar-\n  quons que les deux panneaux exposés à Turin dans la section belge : le\n  Printemps et l'Eté, sont entièrement brodés. Les applications d'étoffes sont\n  abandonnées ici par l'artiste. Les doigts de fée de Mme De Rudder ont mis\n   dix années à exécuter les deux compositions, qui viendront compléter dans\n  la suite les panneaux de l'Hiver et de l'Automne.\n       Continuant notre excursion dans les divers compartiments de l'art déco-\n   ratif, signalons les poteries de Willy Finch (enlevé à la Belgique par la Fin-\n   lande) de Mlle Anna Boch ; les fers forgés de MM. De Beys, Herbays et\n   surtout Desmedt qui en exécutant les projets de Horta et Hankar, a réveillé\n   la belle tradition de nos grands ferronniers liégeois, brabançons et flamands ;\n   mentionnons les verres du Val-Saint-Lambert, dessinés par M. Ledru, et\n    arrêtons-nous un court instant devant le groupe de nos maîtres verriers. Ils\n    sont en nombre : MM. Thys, à signaler pour la largeur de ses composi-\n    tions; Baes, dessinateur plein d'imagination; enfin M. Evaldre. Ce dernier\n    mérite une attention particulière, et nous sommes heureux de pouvoir\n    montrer dans notre section un grand nombre de vitraux qui révèlent la\n    souplesse de son exécution, le style très sûr et très noble de son dessin.\n     M. Evaldre exécute tantôt les cartons fournis par les architectes et les\n    peintres ; c'est ainsi qu'il a remarquablement interprété, en vue de notre\n     section, les projets de MM. Horta, Crespin et Govaerts; — le plus souvent\n     il réalise ses propres conceptions en combinant le vitrail peint avec les\n     assemblages de verres colorés dans la pâte. Diverses œuvres de M. Evaldre,\n     exposés dans notre galerie, montreront en lui un artiste original, nullement\n     influencé par le préraphaélisme francisé de M. Grasset ou par la verve étin-\n     celante du verrier des milliardaires : M. Tiffany.\n\n                                           *   *\n     Le jeu charmant des verres multicolores, les juxtapositions brillantes des\n   pâtes vitreuses aux reflets de gemmes, font songer, tout naturellement, à l'art\n"}, {"page_pdf": 567, "texte": "480                               DURENDAL\n\n\ndes joailliers, lequel compte, en Belgique, quelques personnalités célèbres.\nParmi les débutants, je citerai M. Auguste Feys, plus particulièrement heu-\nreux dans le travail des métaux précieux, et Mlle Jeanne de Brouckère, élève\nsuccessivement d'Armand Point, de Asber, puis de l'école d'Arts and Crafts,\naujourd'hui exposante très remarquée de la Libre Esthétique et de la Séces-\nsion de Munich. M. Van Strydonck est à la fois sculpteur et joaillier. Doué\nd'une invention charmante, modelant avec une grâce consommée, M. Van\nStrydonck occupe dans l'art belge une place très personnelle et très\nenviable.\n    L'exposition de Turin a mis en définitive lumière la personnalité du joail-\nlier belge Philippe Wolfers. Cet artiste eut l'excellente et rare fortune de\npouvoir cultiver ses goûts dans un milieu exceptionnellement propice. Ses\nparents possédaient une grande maison de bijouterie, qu'il reprit avec ses\ndeux frères; ainsi la pratique, l'exercice du métier favorisèrent constamment\nchez lui le développement de l'instinct. Philippe Wolfers s'exerça à la sculp-\nture avec une particulière prédilection. Il est resté sculpteur, ainsi que le\nprouvent son Cygne, sa jolie Fée au paon, et tous les motifs empruntés à la\nnature et dont il orne ses bijoux. D'autre part, l'exposition de ses aquarelles\npréparatoires nous indique à quel point Ph. Wolfers joint à l'art du sculp-\nteur celui du coloriste. Il est, en effet, nécessaire qu'un joaillier soit égale-\n ment peintre. Le joyau ne doit-il réunir les qualités essentielles de tous les\n arts plastiques? La peinture, la sculpture, l'architecture s'y manifestent. De\n nos jours, certains grands virtuoses du bijou paraissent même vouloir y\n ajouter la musique, tant leurs œuvres sont légères et subtiles,..\n    Wolfers s'est tenu à la hauteur de tous les progrès accomplis dans son art.\n Détail caractéristique : il possède à la Hulpe, à côté de son habitation d'été,\n une sorte de jardin d'acclimation où sont rassemblés des paons, dindons,\n faisans au col d'or, flaments aux pattes frêles, coqs cochinchinois, fastueuse-\n ment emplumés, d'autres oiseaux encore, singuliers et magnifiques qui tour\n à tour lui servent de modèles. Wolfers a travaillé avec une ardeur, une\n énergie inlassables. Il a égalé Lalique dans l'exécution des bijoux précieux;\n il a taillé le cristal avec autant de grâce que Daum; ses émaux rivalisent avec\n ceux de Thesmar. L'ensemble de son exposition à Turin représente dix\n années de travail opiniâtre, d'études minutieuses, de patientes réalisations.\n  L'art de Wolfers est à la sculpture ce que la miniature du XVe siècle était à\n la peinture; si les argentiers, orfèvres et bijoutiers de la Cour de Bourgogne\n revivaient, ils reconnaîtraient un de leurs dignes successeurs dans l'auteur de\n la Fée au Paon.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n  La bijouterie nous a mené à la sculpture. Les sculpteurs belges — et la\nconstatation en fut faite maintes fois par la critique étrangère — possèdent à\nun degré élevé le sens de la décoration. Le Monument au travail, que notre\ngrand Constantin Meunier achève en ce moment, sera, certes, le chef-d'œuvre\nmoderne de la grande sculpture décorative. Van der Stappen travaille, lui\n"}, {"page_pdf": 568, "texte": "SALLE\n\n( HORTA)\n"}, {"page_pdf": 569, "texte": ""}, {"page_pdf": 570, "texte": "          NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                                      481\n\n\naussi, à une œuvre de superbe a m p l e u r : l'Infinie bonté. L a Fontaine, d'Anvers,\net les Fassions humaines, de L a m b e a u x ; le Monument de Mérode, de P . D u b o i s ;\nle Monument De Coster, de Charles Samuel ; la Fontaine et le Georges Rodenback,\nde M i n n e ; la plaque exécutée par V. Rousseau en l'honneur du bourgmestre\nB u l s , les tombeaux d u s à de L a l a i n g , à De R u d d e r , à l'exquis et regretté P a u l\nDe Vigne, les m o n u m e n t s et statues de Dillens, Vinçotte, Lagaë, Charlier,\np e u v e n t être cités c o m m e autant d'œuvres où se révèle une c o m m u n e intelli-\ngence des lois décoratives. Q u e l q u e s sculpteurs belges ont exécuté des objets\nd'art a p p l i q u é d'une fantaisie, d'une variété et d'une invention ravissantes.\nL e s vases, encriers, cendriers, flambeaux en étain et en bronze de P . D u b o i s ;\nles m a s q u e s spirituels et délicats d'Isidore De R u d d e r ; le miroir encadré par\nCh. S a m u e l , d'après les dessins de Crespin; la Coupe des voluptés, de V. Rous-\nseau, ornée de figurines nerveuses et puissantes; la belle Coupe de bronze de\nM. S t r y m a n s , d'Anvers; l'exquise collection d'objets élégants et pratiques de\nGeorge Morren, qui c o m m e n ç a par être un modeleur plein de fantaisie avant\nd'être u n beau peintre; les vases de M1Ie J. L o r r a i n , etc., prouvent à l'évi-\nd e n c e q u e nos sculpteurs, s'inspirant des maîtres d u passé : les Verrochio,\nles Cellini, et d e l'exemple de l'étourdissant Chéret, le frère de l'affichiste, ont\ndépensé leur goût et leur art d a n s l'ennoblissement des objets d'usage cou-\nrant aussi bien que dans les œuvres de g r a n d style et d'ornementation p u r e .\n    De plus, nos sculpteurs ont remis en faveur u n e matière depuis longtemps\ndélaissée ou mal employée : l'ivoire. Les ouvriers d'art de la moderne renais-\nsance l'avaient négligée trop longtemps. Sans doute en redoutaient-ils l'usage.\nQ u i d o n c , en effet, aurait osé recommencer l'œuvre des Grecs et tenter une\nrésurrection de la sculpture chryséléphantine ? L'essai fameux de Simart ne\ndevait-il pas à jamais décourager tous ceux que tentaient le riche éclat et le\ng r a i n si caressant de l'ivoire? Quel gouvernement commanderait encore\naujourd'hui des Minerve et des Jupiter, et à quel P h i d i a s s'adresserait-on\npour les exécuter? D a n s quelle église trouverait-on assez de portes pour placer\ntrois cents bas-reliefs, cornme à Sainte-Sophie? Enfin, essayerait-on encore,\nc o m m e au moyen âge, de faire vivre dans de c h a r m a n t s diptyques tout u n\nm o n d e de personnages saints taillés avec cette adorable candeur que les ima-\ngiers m é d i é v a u x a p p o r t a i e n t dans leurs travaux religieux? Nul ne pouvait\nl'espérer ni l'entreprendre, et la sculpture é b u r n é e n n e , aussi bien que la sculp-\nture c h r y s é l é p h a n t i n e , paraissait décidément morte.\n    T o u t e s deux ont ressuscité en Belgique d'une façon imprévue, et cette\nefflorescence soudaine nous prouve, u n e fois de plus, que l'art ne se déve-\nloppe sérieusement que dans les pays riches, où l'expansion commerciale est\nassez puissante p o u r assurer la prospérité matérielle du peuple. Sans l'œuvre\nadmirable d u roi L é o p o l d I I en Afrique, sans l'énorme effort des premiers\nBelges colonisateurs dans l'Etat i n d é p e n d a n t du Congo, l'art charmant de la\nsculpture sur ivoire, livré depuis cent ans aux fabricants d'éventails, de cru-\ncifix et de lorgnettes, aurait continué de végéter misérablement. T a n d i s que\nla Belgique recueille les premiers bénéfices de l'entreprise royale, toute la\nj e u n e école d e sculpture belge confirme sa remarquable vitalité en fixant des\nconceptions nouvelles dans la riche matière que le continent noir procure en\n"}, {"page_pdf": 571, "texte": "482                              DURENDAL\n\n\nabondance. Déjà, en 1893, à l'occasion de l'Exposition d'Anvers, l'Etat indé-\npendant avait distribué gracieusement aux meilleurs statuaires du pays des\ndéfenses d'éléphant d'une valeur considérable; les envois de quatorze artistes\nchoisis composèrent un petit salon très intéressant, qui tout de suite fit pres-\nsentir l'importance future de la nouvelle école chryséléphantine. Quatre-vingts\npièces d'ivoire, réunies dans le salon d'honneur du palais colonial de Ter-\nvueren, assurèrent' le succès définitif de cette école. La substance ébur-\nnéenne, laiteuse et polie, était rehaussée dans certains morceaux par des\napplications de bronze, d'argent et d'or. D'élégantes colonnettes, des gaines\najourées en bois de Mayumbe supportaient des bustes, des vases, des groupes,\ndes coffrets, des éventails, des cadres et même une pendule, — œuvres signées\nde MM. Lagaë, Khnopff, Wolfers, Dillens, De Vigne, Van der Stappen,\nSamuel, Vinçotte, Constantin Meunier. Peut-être, les Belges n'égalent-ils pas\nencore l'habileté des Grecs? Mais, dès à présent, leurs œuvres de sculpture\nchryséléphantine valent les amours, les vierges et les petits bas-reliefs décou-\npés, dont leurs ancêtres Duquesnoy, Van Opstal, Bossuit, inondèrent l'Eu-\nrope auXVIIeet auXVIIIesiècle.\n\n                                       *\n\n\n   Il nous reste à considérer encore une branche de la sculpture : la médaille.\nAprès l'exemple de Roty, Chaplain, Charpentier et des autres maîtres fran-\nçais, les Belges n'ont point tardé à se signaler dans cet art délicat et grave.\nLa plupart de nos sculpteurs ont exécuté des médailles. Lagaë, l'une des plus\nattachantes et des plus belles figures de la statuaire contemporaine, le vigou-\nreux sculpteur De Vreese, le maître Dillens, l'élégant et aristocratique Vin-\nçotte, tous se sont exercés avec succès dans la gravure sur médaille. De ce\ngroupe se détache une individualité particulièrement séduisante : M. Fernand\nDubois, lequel est avant tout médailliste, mais dont les facultés multiples\ns'appliquent également à la bijouterie, à la broderie, au meuble. De plus,\nM. F. Dubois est un esprit appliqué, volontaire, un penseur plein de res-\nsources et d'audace. Il appartient à la famille intellectuelle des Maeterlinck\net des Khnopff; ses médailles ont une vie intense empruntée à l'observation\npsychique des modèles; le dessin de ses bijoux est créé par une pensée\néprise de symbolisme et d'énergie idéale ; enfin, F . Dubois a consacré à l'or-\nganisation de la célèbre école des bijoutiers de Bruxelles le meilleur de son\nintelligence. Ses vues sur l'enseignement sont des plus hautes et des plus\nnettes. L'élève, selon lui, doit chercher l'inspiration dans la nature et dans\nson instinct. Le maître n'est qu'une sorte d'émondeur, un critique qui\nsignale les défauts de goût et enseigne la technique. Les idées artistiques\nmodernes régnent largement dans cette école, où l'on se garde bien de\nfaire copier les « illustres modèles du passé ». Le même esprit a pénétré\ndans les écoles industrielles et professionnelles d'Ixelles, de Schaerbeek, de\nSaint-Josse-ten-Noode, de la rue du Marais (école Bisschoffsheim), toutes\nreprésentées, à Turin, dans une salle spéciale de la section belge.\nMM. A. Crespin et Wytsman ont présidé à l'installation de cette salle, où\n"}, {"page_pdf": 572, "texte": "        NOTES SUR L'ART DÉCORATIF MODERNE EN BELGIQUE                         483\n\n\nl'on peut apprécier à quel point les nouvelles tendances décoratives inspirent\nles élèves et les professeurs. D'ailleurs, l'enseignement décoratif et industriel\nest placé, en Belgique, sous la direction d'un fonctionnaire éminent, dont\nl'action fut remarquablement féconde, M. Rombaut, ennemi déclaré de tout\nacadémisme officiel et de qui les conceptions éducatives se caractérisent par\nces principes essentiels : point de règlement; liberté complète aux\nprofesseurs.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n    Pour finir, enfin, quelques mots de notre grande peinture décorative. Elle\nn'a point cessé d'être pratiquée depuis que nos peintres de 1830 ont réveillé\nnos vieilles traditions picturales. Mais comment? Nos « maîtres » officiels ont\nété inondés de commandes : décorations d'hôtels de ville, d'églises, de\npalais, etc. Leurs œuvres immenses retracent, avec une pompe morne, les\nfastes historiques des Flandres, du Brabant, de la principauté de Liége, tout\nle passé héroïque des races flamandes et wallones. Le premier effort ori-\nginal, dans ce genre de peinture, fut tenté par un artiste de la West-Flandre,\nDelbeke, qui décora une partie des Halles d'Ypres. Son œuvre, où se com-\n binent harmonieusement des réminiscences archaïques et des trouvailles\n modernes, ne révèle aucune influence française ou anglaise. Delbeke ne doit\n rien à Puvis de Chavannes, ni aux Brothers P. R. Ce grand artiste est un pur\n produit du sol flamand. Ses compatriotes ne lui ont rendu justice que de nos\njours. Delbeke est mort de chagrin et de misère...\n     MM. Frédéric, de Lalaing, Delville, Fabry, Levêque, G. M. Stevens,\n Montald, Wytsman, Crespin, Richir, Ciamberlani, sont les représentants\n actuels de notre peinture décorative. Leur art marque un progrès sérieux.\n Nous regrettons de ne pouvoir exposer dans notre galerie de Turin au moins\n l'une des grandes compositions de M. Delville, qui a remis en honneur la\n peinture à l'œuf, ni l'une des saisissantes figures symboliques de M. Levêque.\n  Du moins avons-nous la bonne fortune de montrer une élégante toile de\n  M. G.-M. Stevens, Saint Georges; un triptyque harmonieux de Mlle Calais,\n  la Fontaine d'Amour; de grandes frises de M. Wytsman, de charmantes\n  esquisses de M. Richir : les Champs-Elysées et les fiers panneaux de M. Fabry,\n  que M. Horta a placés dans son salon. Les frises de M. Wytsman ornent les\n  deux intérieurs de M. Hobé; d'un côté, elles rappellent les paysages fla-\n  mands, avec de longs canaux droits bordés de moulins et de saules tordus;\n  d'autre part, voici la vieille et glorieuse cité, Bruges, exhaussant dans un\n   ciel humide son beffroi svelte, ses pignons dentelés que reflètent les eaux\n   légendaires du beau lac d'Amour. Des tons plats, des traits nets, un aspect\n   d'imagerie séduisante, une naïveté gaie et tout de même savante, tels sont\n   les caractères de cette décoration qui, dans son genre, peut passer pour un\n   modèle. M. Fabry crée de puissantes figures, animées d'un souffle cérébral\n   intense, personnifiant de hautes pensées, incarnant les drames éternels de\n   l'intelligence et de la passion humaines : l'Action, l'Idéal, l'Énergie, la Beauté.\n    C'est à tort qu'on a dit de M. Fabry qu'il était un Puvis de Chavannes fla-\n"}, {"page_pdf": 573, "texte": "484                               DURENDAL\n\n\nmand. Il ne cherche point l'absolue simplification du modelé; en outre, il\nn'est point flamand, mais wallon. Ce qui achève de distinguer son art, c'est\nla matière avec laquelle il est réalisé. M. Fabry se sert de procédés parti-\nculiers et peint ses compositions sur des toiles d'un grain très épais, ce\nqui élargit encore l'opulence décorative de son œuvre.\n\n                                      *   *\n\n   Il est incontestable que M. Fabry s'inspire — d'ailleurs de la manière la\nplus libre et la plus moderne — de certains maîtres de l'ancienne Italie. De\nnos jours encore, on le voit, les artistes de notre race ont les yeux tournés par\nde là les Alpes. Devons-nous le regretter et craindre pour nos jeunes peintres\net sculpteurs la perte de leur originalité native dans ce contact avec la beauté\nitalienne? Non, certes! Nous souhaitons que toute notre jeune génération,\ncomme les artistes du XVIIe siècle, aille en Italie s'enivrer de chefs-d'œuvre\net de lumière. Instruits de la pensée et du génie de cette race d'élite, ils\nsentiront s'accuser en eux leurs facultés personnelles. Leur individualité se\nprécisera devant les merveilles de l'ancien art italien, devant la chaude et\ngénéreuse énergie de l'Italie moderne. Rubens emprunta aux maîtres bolonais,\nromains, vénitiens. Fut-il pour cela moins flamand? Je me réjouis profondé-\nment d'avoir décidé tant d'artistes belges à exposer leurs œuvres à Turin.\nA l'heure où le monde moderne s'éprend follement de ses inventions méca-\nniques, de sa science, de sa force économique, la Belgique et l'Italie, une fois\nde plus, affirment leur étroite et traditionnelle union dans l'art. Des artistes\nturinois ont bien voulu nous dire que les Belges réalisaient à leurs yeux les\nformes décoratives, élégantes et simples que depuis longtemps ils cherchaient\neux-mêmes à obtenir. Nous nous enorgueillissons de ce jugement, mais nous\npensons aussi que les Italiens, ces éternels éducateurs de la Beauté, ne tarde-\nront pas, après l'enseignement de l'Exposition de Turin, à donner au monde\ndes exemples de bon goût, de grâce et d'expression...\n   Ainsi, l'Art sortira grandi et sublime du grand échange de pensées, du\nchoc des conceptions diverses qu'ont provoqué les premières assises de l'art\ndécoratif moderne. Ainsi, l'affirmation d'un idéal jeune et affranchi, s'illumi-\nnera d'une magnifique clarté d'émulation fraternelle jaillie de l'inépuisable\nfoyer qui enflamme toute âme d'artiste : l'amour sacré de la Beauté.\n\n                                                       H . FIERENS-GEVAERT.\n\n  Turin, mai 1902.\n"}, {"page_pdf": 574, "texte": "               Le Cavalier\n\nIl me semble parfois, quand des mains forcenées\nSaisissent aux naseaux mon cheval qui hennit.\nQue je suis une forme équestre et de granit\nDebout sur Varche d'ombre où passent les années.\n\nHaut cabré, l'étalon colossal que j'étreins\nDomine une perspective      monumentale,\nOù sa queue héroïque, ainsi qu'un fleuve,     étale\nSur le pavé sacré les ondes de ses crins.\n\nL'art exact et savant de cette statuaire\nA, sous les cheveux courts et le laurier latins,\nUni le dur profil des patrices  hautains\nA la splendeur athlétique d'un belluaire.\n\n Et, pendant que l'orgueil des muscles   meurtriers,\n Eclatant sous l'ampleur magnifique du torse,\n Attestent cet obscur mensonge d'une force\n Dont jamais l'action ne prendra les leviers,\n\n La paix des longs desseins et la volonté calme\n Hantent ce front mûri dans la sérénité,\n Et les yeux d'argent pur couvrent de leur clarté\n La victoire d'airain qui leur offre une palme.\n\n Mais un cœur vivant bat sous l'immobilité\n Superbe de la pierre auguste et triomphale.\n Et, sous les pectoraux sculptés, court en rafale\n Le flot muet et sourd de mon sang irrité.\n\n Mais, sous l'or figuré qui les cuirasse et sangle,\n Les poumons tendent leur double effort, pour crier\n Le péan olympique ou le bardit      guerrier,\n Sans même que le son dans la gorge        s'étrangle.\n"}, {"page_pdf": 575, "texte": "486                          DURENDAL\n\n\n      Et, futile témoin du rêve inaccompli\n      Dont il garde à jamais l'inutile     attitude,\n      Lassé d'avoir traîné sa lente    incertitude\n      De l'impossible espoir à l'impossible oubli,\n\n      Mon bras, dont le ciseau fixe le geste, élève,\n      Dans son impériale emphase      éternisé,\n      Ainsi qu'un vain défi vers le ciel apaisé,\n      L'impuissance fragile et massive du glaive.\n\n      Car l'esprit, bâtisseur de ce songe, a construit\n      Cette effigie avec de la matière inerte.\n      Que le rayonnement      des étoiles déserte,\n      Par une nuit de glace et d'or, par une nuit\n\n      Dont ses ailes de bronze ont étouffé les souffles,\n      Et, dressant cavalier et cheval d'un seul bloc\n      Terrible, sur leur base encastrée en plein roc,\n      Roidi les cabestans et fait crier les mouffles\n\n      Pour qu'à chaque soleil éveillant le matin,\n      Tout homme, qu'il pût en comprendre ou non l'exemple,\n      Admirât, plus haut que l'acropole et le temple,\n      Le simulacre mort de son propre destin.\n\n                                      SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 576, "texte": "                            Guido Gezelle\n                                       (Suite)\n\n\n\n\n    Avant d'aborder les grandes œuvres du Prêtre-Poète — une\ntâche qui, je l'avoue, m'effraye — je dirai un mot de deux\nrecueils de ses poésies, qui parurent avant ce que j'appellerai la\ngrande période de Gezelle, à savoir, des « Liederen, eerdichten et\nreliqua » (1) et des « Kleengedichtjes » (2).\n    Le premier de ces recueils est certainement celui du poète\ndont il restera le moins. Il est plutôt faible.\n    Cependant, il porte généralement le cachet de la personnalité\n de Gezelle. Pour cela seul, il est déjà intéressant. Il l'est, du\n reste, beaucoup plus que maint volume des poètes inférieurs.\n La lecture en sera utile aux Flamands qui voudront apprendre\n leur magnifique langue à fond. Plus fréquemment que dans les\n autres volumes du poète, y brillent des étincelles de cet humour\n flamand qu'il possédait au suprême degré, mais auquel il s'est\n trop rarement abandonné.\n     Mainte pièce de ce recueil ne déparerait pas un florilège clas-\n sique, entre autres celle-ci que le poète mit en musique lui-même\n  et qui produit, dans sa forme originale, un effet si profond et si\n spécial :\n\n                       Gewijde Klok = Cloche bénie\n\n\n   O compagne du soir, du midi et du matin — le son de ta voix me remplit\n de confiance — cloche bénie!\n\n\n   (1) Chansons, poésies et reliqua.\n   (2) Petites poésies.\n"}, {"page_pdf": 577, "texte": "488                                 DURENDAL\n\n\n   Ton cœur est de métal fondu, — il n'est cependant fermé à aucun homme,\n— cloche bénie !\n   Tu es suspendue si haut, je suis si bas, — eh ! viens en aide aux hommes,\nqui sont faibles et lâches — cloche bénie! .\n   Fais résonner ton chant aux alentours — dans la joie comme dans la dou-\nleur près des couches et des berceaux, — cloche bénie !\n   Qu'il réveille les champs et la plaine — et qu'il soit doux et bienfaisant à\ntout être qui peut l'entendre — cloche bénie !\n  Tu redis à chacun le long passé — les prospérités et les malheurs d'antan\n— cloche bénie!\n  Tu me remplis de consolations aujourd'hui, — un jour tu sonneras mon\ndépart de ce monde — cloche bénie !\n  Et tu continueras à veiller encore longtemps, bien longtemps — après, par\nton chant et ta prière non engendrée — cloche bénie !\n  Alors homme qui vive n'ouïra plus ma voix — consacrée pour l'éternité à\nDieu, — cloche bénie !\n  Ah! je voudrais que, pour désaltérer mon âme — ils me donnassent alors\nune prière, à moi aussi, — cloche bénie, cloche bénie !\n\n  Voici deux petites pièces qui sont ravissantes de grâce, d'es-\nprit et de finesse, dans l'original, mais... la traduction... hélas!...\n\n\n                                  Niet = Rien\n\n\n   Un badaud se promenait à travers champs — un jour d'été — et il rencon-\ntra deux fillettes — jouant dans le sable.\n   « Que faites-vous là? » — fit le badaud — « les deux fillettes! — Que faites-\nvous, mes blondines — mes deux fillettes, en Mai ? »\n   Et l'une dit: — « Eh! mon Dieu! comme tu vois — nous sommes ici\nhuchées, — juchées, eh! — nous sommes assises et ne faisons rien. »\n   Mais... « rien », s'écria le badaud — « c'est une chose, bien sûr, — une\nchose que... — vous ne savez — pas, vous autres — ce que c'est. »\n   n Si fait, » dit l'autre fillette, fâchée — (elle en savait quelque chose, elle 1 )\n— « rien, c'est un bas sans pied — et qui n'a pas de jambe. »\n\n\n                   Heete pootjes = Pattes brûlantes\n\n Un méchant compère avait capturé une abeille — et la tenait par les ailes :\n— « Viens donc ! » fit-il, — voyant un bambin — « viens donc, mon brave ! »\n"}, {"page_pdf": 578, "texte": "                               GUIDO GEZELLE                                  489\n\n   « J'ai ici une si jolie bestiole, — je veux te la donner : — Seulement, prends\ngarde, ne l'écrase pas — laisses-lui la vie. »\n   « Viens donc ; ta main; fermes; elle s'envole; — fermes, car elle va\ns'échapper! — L'enfant serrait sa menotte : — « N'est-ce pas, qu'elle est belle\net jolie! » — Ah! le petiot s'aperçut, trop tard, — combien elle était belle et\ntraîtresse.\n   Il lâcha la bestiole et riant — à travers les petites larmes de ses petits yeux\n — il dit : « La bestiole est très jolie — mais elle a des pattes si brûlantes!\n\n  Quelle délicatesse d'observation et quel humour aussi dans la\npoésie suivante :\n\n\n                          De Kobbe = L'Araignée\n\n\n    Dame araignée se tenait, un jour de printemps, de grand matin, — et\n lorsque les choux étaient en fleurs, — cachée dans son petit antre — aussi\n tranquille que si elle était morte; une vraie boulette, — pas si grosse qu'un\n pois ; — mais elle veillait : Dame araignée sait bien ce qu'elle fait !\n    Son filet était tendu tout autour, son filet de — satin infiniment fin, presque\n invisible, filé sans rouet — près d'un bouquet de fleurs de choux. — Eh ! une\n abeille — la pauvrette! y tomba comme une aveugle! — Eh ! abeille, ma mie I\n sauve-toi ou tu te repentiras !\n    Dame araignée, à son bureau, trop bien avertie, — par téléphone, et trop\n vite, hélas ! — vient regarder de son petit trou.— La boulette — est ressuscitée\n tout à coup, — elle a bec et pattes! — L'abeille tremble, et défend sa peau,\n mordicus.\n    Ah ! la pauvre petite, elle tourne et enlise dans le filet son cou et sa tête -\n ses ailes, ses petites jambes et ses petites cuisses...— elle se sauverait si volon-\n tiers, mais, — tout doucement, — elle s'enserre tout à fait; — cependant que\n  Dame araignée descend vers elle' à grandes enjambées !\n    « Bon, bon, » dit-elle, malicieuse, « voyons et voyons bien ! tu as peut-être\n  un aiguillon? » — Et de suite elle tourne et tourne, allant et reculant —\n  autour de l'abeille et tire de sa poche — des loques de lin rude dont elle\n  enrobe entièrement l'abeille. — Elle sait vous fabriquer des momies, Dame\n  araignée I\n    Adieu, donc ! abeille brune ! qui, vibrante de peur, es si cruellement\n  — enchaînée dans le tombeau; — dis adieu au beau soleil, maintenant; —\n  Dame araignée te l'a volé, ton soleil, et — elle a éteint la petite source de ta\n  vie :,— la voilà qui regarde et qui fond sur toi comme un assassin!\n     Mais non! Voici que mon pied, faisant justice courte et bonne, t'a sauvée :\n  — Dame araignée est écrasée; — je ne veux pas que ceux-là te nuisent —\n"}, {"page_pdf": 579, "texte": "490                             DÜRENDAL\n\n\nqui, rapaces jusqu'à la mort, — trompent leurs inférieurs et les mettent à\nmal. — Vas, mon abeille, et ronfles derechef dans les fleurs de chou, libre et\njoyeuse!\n\n                                      *\n                                     * *\n\n\n   Les « Kleengedichtjes », qui parurent d'abord en un tout petit\nvolume, aussi minuscule que gracieux, sont un recueil de petites\npièces, de bouts-rimés, d'impromptus, où le poète se livre\nentièrement aux caprices de son génie, où il note des impres-\nsions fugitives, des images entrevues, des pensées originales,\nfrappantes, profondes quelquefois, où il jette vers Dieu un cri\nperçant, une prière courte et ardente, une plainte, un soupir,\nune clameur d'amour.\n   Ou bien il y dit des riens dont il fait des choses délicieuses\npar la forme mélodieuse, par le rythme gracieux et original\ndont il les revêt, s'abandonnant à l'ivresse de son verbe flamand,\nfaisant éclater la beauté de sa langue maternelle par des combi-\nnaisons de mélodies et de rythmes enivrants.\n   La plupart de ces gracieuses poésies sont intraduisibles, elles\nperdraient à la traduction tout leur éclat, comme l'aile du\npapillon qu'on froisse.\n   Tâchons d'en traduire quelques-unes, tout en conseillant aux\nFlamands qui veulent bien lire ces lignes, d'en goûter la saveur\ndans la langue originale à laquelle elles empruntent toute leur\nbeauté.\n\n\n                         Als de ziele luistert\n\n\n\n   Lorsque l'âme écoute — tout ce qui vit parle la langue qui lui est propre\n— le plus doux murmure aussi a sa langue et son signe : — les feuilles des\narbres — causent vivement entre elles, — les vagues des fleuves bavardent\ntout haut et gaîment ensemble,— le vent, la prairie et les nues — sentiers du\nsaint pied de Dieu — racontent et expliquent — si doucement le Verbe pro-\nfondément caché...— Lorsque l'âme écoute !\n"}, {"page_pdf": 580, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                               491\n\n\n\n\n                                 O, vrye.\n\n   O libre poésie flamande, — étincelle de l'âme du poète — qui tomba\nbrûlante du ciel, — fleur et herbe étincelante des champs — voix d'orgue\net grains d'encens, — toi qui es... tout ce que je ne puis exprimer,\n— on t'ignore dans ton propre pays — dans le pays de la libre poésie\nflamande !\n\n\n\n\n                               Daar liep.\n\n  Une petite poésie se glissa dans ma prière, — et je voulais la mettre de\ncôté, — mais, rien à faire, elle me poursuivait — et m'importunait lorsque je\nvoulais prier !\n  Voici ma prière finie, — et la poésie s'est envolée, je ne sais où : — c'est\nen vain que je la cherche, hélas ! — je ne trouve plus ni rime ni poésie !\n\n\n\n\n                               't Was in...\n\n  C'était au joyeux Mai — eh! eh! — c'était au joyeux Mai! — Et, chemi-\nnant à travers la campagne, — je vis toutes les radieuses fleurettes, debout :\n— C'était au joyeux Mai — eh! eh! — c'était au joyeux Mai!\n\n  Et celle-ci, qu'il faut lire en flamand pour en sentir la mélan-\ncolie profonde et la paix vespérale :\n\n\n                               'k Hoore...\n\n  J'entends des cors qui sonnent et — le soir approche — pour moi :\nEnfants, joyeux et blonds, venez, — le soir approche, — venez : —\n"}, {"page_pdf": 581, "texte": "492                               DURENDAL\n\n\nque le Très-Haut vous bénisse, car — le soir approche, — venez : —\nJ'entends des cors qui sonnent longuement — et le soir approche —\npour moi !\n\n\n\n  Quelquefois ce ne sont qu'un, que deux vers, qui suggèrent tout\nun poème :\n                 La lune qui brille —\n                 à travers les feuilles...\n\n\n\n                 ... Comme des lettres —\n                 gravées sur un mausolée -\n                 et peu à peu effacées\n                 (en langzaam uitgetreden).\n\n\n\n                 Douce est ta main, ô vent léger —\n                 caressant ma chevelure —\n                 comme si c'était la main d'un enfantelet\n                 d'un enfantelet qui joue...\n\n\n\n                 Oh! ce bleu, je ne sais quoi —\n                 qui est suspendu dans les arbres !\n\n\n\n                 Il n'y a pas de croix plus lourde —\n                 que la croix, comment dirais-je? —\n                 que la croix de celui qui n'ose pas -\n                 ou qui ne sait pas en parler !\n\n\n\n                 Eussé-je tous les trésors —\n                 du monde, moi —\n                 je les donnerais volontiers —\n                 pour un cœur d'enfant!\n\n\n   (A suivre.)                                 L'Abbé AUG. CUPPENS.\n"}, {"page_pdf": 582, "texte": "           *i\n\n\n\n\n                I FIORETTI\n                                     (Suite) (1)\n\n\n\n\nDOCTRINES ET DITS NOTABLES DE FRÈRE ÉGIDE\n\n\n                     IX. - CHAPITRE DES TENTATIONS\n\n\n\n\nL\n           ES grandes grâces que l'homme reçoit de Dieu, l'homme ne peut\n            les posséder en une paix entière, parce que, contre ces grâces,\n            naissent beaucoup de choses contraires, et beaucoup de troubles,\n            et beaucoup d'adversités; car plus l'homme est agréable à Dieu,\nplus fortement il est combattu et tourmenté par les démons; pour cela\nl'homme ne doit jamais cesser de combattre, pour pouvoir conserver la grâce\nqu'il a reçue de Dieu ; car plus la bataille sera forte, plus la couronne sera\nprécieuse, s'il remporte la victoire. Mais nous n'avons pas beaucoup de\nbatailles, ni beaucoup d'obstacles, ni beaucoup de tentations, parce que nous\nne sommes pas tels que nous devrions être dans la vie spirituelle.\n   Bien est-il vrai que si l'homme allait bien et discrètement par la voie de\n Dieu, il n'aurait ni fatigue, ni dégoût dans son voyage ; mais l'homme qui va\npar la voie du siècle ne pourra jamais fuir les nombreuses fatigues, les\ndégoûts, angoisses, tribulations et douleurs, jusqu'à la mort.\n   Un frère dit à frère Egide : — « Mon père, il me paraît que tu dis deux\n choses, l'une contraire à l'autre, car tu dis d'abord que plus l'homme est\n vertueux et agréable à Dieu, plus il a de choses contraires et de batailles\n dans la vie spirituelle ; et puis tu dis le contraire, c'est-à-dire que l'homme\n qui irait bien et discrètement par la voie de Dieu, ne sentirait fatigue, ni\n dégoût dans son voyage ». Frère Egide, expliquant la contradiction de ces\n deux paroles, répondit ainsi : — « Mon frère, c'est une chose certaine que les\n démons poursuivent davantage de batailles et de fortes tentations celui qui,\n\n\n   (1) Suite de la page 702 de l'année 1901 (n° de novembre.)\n"}, {"page_pdf": 583, "texte": "494                               DURENDAL\n\n\nfervemment, va par la voie de Dieu; mais quel mal et quel dommage pour-\nraient lui faire toutes les adversités du monde et les démons? connaissant et\nvoyant ceux-ci vendre leur marchandise mille fois plus cher qu'elle ne vaut.\n   « Mais je te dis certainement que celui qui serait enflammé du feu de l'amour\ndivin, plus il serait combattu par les vices, plus il les aurait en haine et en\nabomination. Les très méchants démons ont pour coutume de poursuivre et\nde tenter l'homme quand il est en quelque maladie ou débilité corporelle, et\nquand il est en proie à quelque chagrin, quand il a très froid ou est angoissé,\nquand il est affamé ou altéré, ou quand il a reçu quelque injure, ou honte, ou\ndommage spirituel ou temporel, car, eux, malins, connaissent qu'en de tels\nmoments, l'homme est plus disposé à accueillir les tentations; mais, je te dis\nque, pour toute tentation et pour tout vice que tu vaincras, tu acquerras une\nvertu ; et en vainquant les vices dont tu es combattu, tu en recevras d'autant\nplus grande grâce et grande couronne. »\n   Un frère demanda conseil à frère Egide, disant : — « Père, souventje suis\ntenté d'une mauvaise tentation et, souvent, j'ai prié Dieu qu'il m'en délivre ;\net, pourtant, le Seigneur ne me l'ôte point; conseille-moi, père, comment\ndois-je faire ? » auquel frère Egide répondit : — « Mon frère, plus un roi\nfournit magnifiquement ses chevaliers de nobles et fortes armes, plus\nfortement il veut qu'ils combattent contre ses ennemis, pour son amour. »\n   Un frère demanda à frère Egide, disant : — a Père, de quel remède\nuserai-je pour pouvoir aller à l'oraison avec un plus grand désir et plus de\nferveur? parce que, quand je vais à l'oraison, je suis sec, paresseux, aride et\nindévot » ; auquel frère Egide répondit, disant : — « Un roi a deux servi-\nteurs, et l'un d'eux a des armes pour combattre, et l'autre n'a pas d'armure\npour pouvoir combattre, et tous deux veulent entrer dans la bataille et com-\nbattre les ennemis du roi. Celui qui est armé entre dans la bataille et combat\nvaillamment; mais l'autre, qui est désarmé, dit ainsi à son seigneur: —\n« Monseigneur, tu vois que je suis nu et sans armes, mais pour ton amour, je\nveux entrer volontiers dans la bataille et combattre désarmé comme je suis »;\net alors le bon roi, voyant l'amour de son serviteur fidèle, dit à ses ministres :\n— « Allez avec ce mien serviteur et revêtissez-le de toutes les armes qui lui\nsont nécessaires pour pouvoir combattre, afin qu'il puisse entrer en sûreté\ndans la bataille, et marquez toutes ses armes avec mon sceau royal, afin qu'il\nsoit connu comme mon chevalier fidèle. « Et ainsi il arrive souvent à l'homme,\nquand il va à l'oraison, c'est-à-dire quand se trouvant être nu, indévot,\nparesseux et sec d'âme, il s'efforce, pourtant, d'entrer à la bataille de\nl'oraison, pour l'amour du Seigneur ; et, alors, notre Roi et Seigneur bénin,\nvoyant l'effort de son chevalier, lui donne, par la main de ses ministres, les\nanges, la dévotion, la ferveur et la bonne volonté. Quelquefois il advient\nceci, que l'homme commence quelque grande œuvre de grande fatigué,\ncomme de déboiser et cultiver la terre ou la vigne, pour, au temps voulu, en\ntirer la récolte. Et beaucoup, à cause de la grande fatigue et des nom-\nbreuses inquiétudes, se dégoûtent et se repentent presque de l'œuvre\ncommencée; mais si, pourtant, il s'efforce jusqu'à la récolte, il oublie ensuite\ntout ennui et reste consolé et joyeux, voyant la récolte dont il peut jouir ; et\n"}, {"page_pdf": 584, "texte": "                                  I FIORETTI                                495\n\nainsi, l'homme étant fort dans les tentations, il parviendra aux grandes\nconsolations; car, après les tribulations, dit saint Paul, sont données les\nconsolations et les couronnes de la vie éternelle ; et à ceux qui résistent aux\ntentations, leur sera donnée la récompense, non seulement dans le ciel,\nmais aussi en cette vie, comme dit le Psalmiste : — « Seigneur, selon la\nmultitude de mes tentations et de mes douleurs, tes consolations réjouiront\nmon âme » ; de sorte que, plus grande est la tentation et le combat, plus sera\nglorieuse la couronne. »\n    Un frère demanda conseil à frère Egide sur une de ses tentations, disant :\n— « O père, je suis tenté de deux mauvaises tentations: l'une est que, lorsque\nje fais quelque bien, de suite je suis tenté de vaine gloire ; l'autre est que,\nquand je fais quelque mal, je tombe en une telle tristesse et en une telle\nparesse, que j'en viens presque au désespoir. » Auquel frère Egide répondit :\n—« Mon frère, tu fais sagement de te désoler de ton péché, mais je te conseille\nde te désoler discrètement et avec tempérance; et toujours tu dois te\nrappeler que la miséricorde de Dieu est plus grande que n'est ton péché.\n Mais, si l'infinie miséricorde de Dieu reçoit à pénitence l'homme qui est\n grand pécheur, et qui pêche volontairement, quand il se repent; crois-tu\n que, lui, bon Dieu, abandonne le bon pécheur non volontaire, qui déjà est\n contrit et repenti ? Encore je te conseille, que tu ne laisses jamais de bien\n faire, par peur de la vaine gloire; parce que si l'homme, quand il veut semer\n le grain, disait : « Je ne veux pas semer, parce que, si je semais, peut-être les\n oiseaux viendraient et mangeraient la semence », ou si parlant ainsi, il ne\n semait sa semence, il est certain qu'il ne recueillerait aucune récolte pour\n l'année, mais si, pourtant, il sème sa semence, bien que les oiseaux en\n mangent, le laboureur en recueille pourtant la plus grande partie. Et ainsi,\n l'homme étant combattu de vaine gloire, s'il ne fait pas le bien à fin de vaine\n gloire, mais toujours combattant contre elle, je dis que, pour être tenté, il ne\n perd pas le bien qu'il fait. »\n    Un frère dit à frère Egide : — « Père, il se trouve que saint Bernard dit,\n une fois, les sept psaumes de la pénitence avec une telle tranquillité d'esprit\n et avec une telle dévotion qu'il ne pensa à aucune autre chose sinon aux\n propres paroles des prédits psaumes. » Auquel frère Egide répondit ainsi : —\n  « Mon frère, j'estime qu'il y aurait plus de prouesse chez un seigneur qui\n tient un château, tandis qu'il serait assiégé et combattu de ses ennemis, et\n pourtant se défendrait si valeureusement qu'il n'y laisserait entrer aucun de\n  ses ennemis, que s'il restait en paix et n'ayant aucun trouble. »\n\n\n                 X. - CHAPITRE DE LA SAINTE PÉNITENCE\n\n\n\n\n L\n           'HOMME devrait toujours beaucoup   affliger et macérer son corps et\n          souffrir volontiers toute injure, tribulation et angoisse, douleur,\n          honte, mépris, injures, adversités, et persécution, pour l'amour de\n           notre bon Maître et Seigneur Jésus-Christ, lequel nous donna\n exemple en lui-même, car, du premier jour de sa Nativité glorieuse jusqu'à\n"}, {"page_pdf": 585, "texte": "496                               DURENDAL\n\n\nsa très sainte Passion, toujours il supporta angoisse, tribulation, douleur,\nmépris, inquiétude et persécution, seulement pour notre amour. Et, pour\ncela, si nous voulons parvenir à l'état de grâce, il faut enfin que nous allions,\nautant qu'il nous est possible, sur les traces, et imitions les exemples de\nnotre bon Maître Jésus-Christ.\n   Un homme séculier demanda à frère Egide, disant : — « Père, de quelle\nfaçon pouvons-nous, nous, séculiers, parvenir à l'état de grâce? » auquel frère\nEgide, répond : — « Mon frère, l'homme doit d'abord se contrister de ses\npéchés avec grande contrition de cœur et puis il doit se confesser au prêtre\navec amertume et douleur de cœur, s'accusant simplement, sans déguiser et\nsans s'excuser; et puis, il doit parfaitement accomplir la pénitence qui lui est\ndonnée et imposée par le confesseur; et aussi il doit se garder de tout vice et\nde tout péché et de toute occasion de péché ; il doit encore s'exercer dans les\nbonnes œuvres envers Dieu et le prochain. Et, en faisant ainsi, l'homme\nparviendra à l'état de grâce et de vertu. « Bienheureux cet homme qui aura\ncontinuelle douleur de ses péchés, les pleurant toujours de jour et de nuit,\navec amertume de cœur. Bienheureux cet homme qui aura toujours devant\nles yeux de son esprit les afflictions, les peines et les douleurs de Jésus-Christ\net qui, pour son amour, ne voudra, ni ne recevra aucune consolation tempo-\nrelle en ce monde amer et agité, jusqu'à ce qu'il parvienne à celte consola-\ntion céleste de la vie éternelle, où seront accomplis pleinement dans la joie\n tous ses désirs. »\n\n                                         Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n\n  (A continuer).\n"}, {"page_pdf": 586, "texte": "                        Chênes\n\n                             I\n\nLes grandes forêts ont des toilettes exquises.\nMai leur jette à l'épaule une mantille d'or :\nD'or est le bourgeon où la jeune feuille dort ;\nMai leur tisse en chantant des traînes de marquises     :\nLa mousse est un velours fin brodé de muguets.\n\nPloyant leur front royal sous les zéphyrs, les chênes\nAvec les sylphes, font des menuets coquets.\nLe bal s'ouvre aux nuits quand les étoiles sereines,\nLes rouges vers luisants et les yeux des hiboux\nS'allument tels qu'un lustre immense aux reflets doux.\n\nRavissant le sommeil des vastes nefs gothiques\nLe clair rossignol dit ses ballades    antiques,\nQu'accompagne en sourdine un lutrin de grillons.\nLes lucioles et les nocturnes   phalènes\nAvec les feux follets valsant leurs cotillons\nS'en viennent regarder le menuet des chênes.\n\n\n                              II\n\nLe sang des chênes s'est dans leurs feuilles figé.\nSur les fiers géants d'or l'âpre automne a neigé\nSa rouille décevante et sacrilège. Lasse,\nLa feuille se déprend, se débat, et trépasse,\nEt tombe tristement, languissamment,        ainsi\nQu'un pleur sur le velours de la mousse roussi.\n— Voyant l'essaim frileux des illusions chères\nS'effeuiller aux vents froids du farouche destin\nL'homme pleure. Il bénit ses amours        passagères\nEt maudit sans espoir l'avenir     incertain.\nLe chêne qui s'effeuille, amèrement      peut-être\nPleure le long exil du printemps, du soleil\n"}, {"page_pdf": 587, "texte": "498                         DURENDAL\n\n\n      Et maudit la torpeur de l'automnal         sommeil.\n      Le chêne rêve-t-il à ce bucheron      traître\n      Qui fauchera du ciel son gigantesque front ?\n      Ou bien songe-t-il à l'humanité     cupide\n      Qu'affole éperdument l'éclat de l'or stupide?\n      — Les hommes pour cet or vil        l'assassineront\n      Oubliant, les ingrats, que sous ses ombres douces\n      Ils savouraient la paix idéale des mousses,\n      L'allégresse des nids, et l'ivresse    d'aimer.\n      Oubliant qu'ils gravaient en l'écorce fidèle\n      Les noms qui jaillissaient de leur cœur         enflammé.\n      Le chêne rêve-t-il à la force     immortelle\n      De ses membres défunts mutilés par nos mains?\n      Les robustes cercueils taillés aux cœurs des chênes\n      Survivront un long siècle aux squelettes          humains\n      Qu'ils étreindront, vengeurs, dans les fosses prochaines.\n      Et quand dans les cercueils vierges, la dent des ans\n       Vorace, aura rongé ces os d'hommes         superbes\n       La croix de chêne, encor, parmi les folles herbes\n      De leur tertre, étendra ses bras fiers et puissants.\n\n                                                  EDGAR BONEHILL.\n"}, {"page_pdf": 588, "texte": "Armand Brifaut à ses Amis. = Lettres\n\n                      CE fut u n e figure bien attachante que celle d 'Armand Brifaut.\n                        Ignoré du g r a n d public, dont il n e rechercha point le\n                        suffrage, il réservait pour le cercle de ses amis les trésors\n                        d'une nature généreuse et d'une haute philosophie. Mais\n                        pour ces amis, qu'il savait deviner ou choisir, quelle affec-\n                        tion à la fois profonde et élevée, quel souci constant de\n                        leur perfection m o r a l e ! P e u d'hommes eurent, au même\n                        degré que lui, le sens de l'amitié chrétienne et de la frater-\n                        nité des âmes. P e u d'hommes eurent aussi ce prosély-\ntisme de toutes les heures, qui l'animait surtout vis-à-vis des jeunes gens\nauxquels, comme u n guide toujours sûr, comme u n admirable frère aîné,\nil ouvrait si volontiers les portes de son â m e . C'était, chez A r m a n d Brifaut,\nu n penchant naturel et rare, — et comme u n don d'apôtre, — qui l'entraînait\nvers les jeunes, l'associait à leurs joies et à leurs peines, à leurs travaux et à\nleurs espoirs, l'intéressait à toutes ces tourmentes fatales d'idées et d'émotions\nqui éclatent d a n s le conflit des passions juvéniles, et qu'il connaissait bien\nlui-même, pour en avoir été parfois violemment secoué.\n   Sa jeunesse avait été réfléchie et ardente. E t toute sa vie, — bien courte,\nhélas 1 puisque la mort devait l'atteindre tragiquement à 45 ans, en plein\népanouissement de ses forces, — il garda non seulement le souvenir, mais les\nidées et les enthousiasmes d'une époque qui nous paraît déjà bien lointaine,\ncette é p o q u e où les catholiques eussent peut-être reculé devant le devoir\ncivil, sans le courage de ces nobles esprits qui revendiquèrent si fièrement les\ndroits de leur foi et s'identifièrent avec leur siècle pour lui montrer la vérité de\ntous les siècles... Il était de la race de ces g r a n d s esprits : les Lacordaire, les\nMontalembert, les D u p a n l o u p dont le commerce lui était familier. Il parlait\nleur langage... Son cœur battait pour le même idéal, et son apostolat, comme\nle leur, se résumait en ces simples mots : « Devenez ou restez chrétiens ». La\nfoi était p o u r lui la synthèse de toutes les règles morales et il les y ramenait,\nenveloppées d ' u n e lumière qui nous ravissait. Il avait trouvé dans sa foi la\ndignité, l'honneur de sa vie. « Le secret des caractères énergiques, dit juste-\nment Caro d a n s ses Études morales, c'est l'énergie des convictions ». Il y trou-\nvait aussi le remède à toutes les défaillances, l'antidote de toutes les passions\ninférieures.\n                                               *\n\n\n\n  (1) Bruxelles, V° Larcier et Schepens, éditeurs.\n"}, {"page_pdf": 589, "texte": "500                                DURENDAL\n\n\n   Des mains pieuses viennent de recueillir et de publier quelques-unes des\nlettres qu'il écrivit à ses amis et quelques extraits d'un journal de sa jeunesse.\nIl y revit pour ceux qui l'ont connu. Il y revivra aussi, au moins sous quel-\nques-uns de ses aspects, pour tous ceux qui liront ce mémorial dont la pensée\ninspiratrice est toute de prosélytisme ainsi que l'atteste une épigraphe bien\nchoisie : Adhuc mortuus loquitur.\n   Ce que sont ces lettres et ces extraits? Des épanchements, des effusions, des\nconseils. Dès les premières pages, qui datent de 1867, on y retrouve, dans ces\nplans de vie, dans ces « programmes de mes journées à partir d'aujourd'hui »\nl'âme vaillante et loyale qui veut « se rendre utile à ses semblables et agréable\nà son Dieu », qui aspire au Bien par toutes ses fibres, qui rencontrera peut-\nêtre à quelque tournant de ses réflexions ou de la vie les perplexités du doute,\nmais qui en sortira, comme d'une crise de croissance, plus ardente pour la Foi,\nplus désireuse d'y ramener d'autres âmes égarées.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Heureux ceux qui surent conquérir son amitié. L'auteur de l'avant-pro-\npos, qui figure en tête de ces lettres, définit admirablement ce que fut pour\nArmand Brifaut ce sentiment devenu aujourd'hui si vague que sa notion\nmême échappe à la plupart :\n   « L'amitié n'était pas, pour lui, un ensemble de relations cordiales et super-\nficielles, elle était le don même de l'être, avec toutes les ressources de sa\nforte tendressse et l'abondance d'une infatiguable générosité d'âme : elle\nretenait, du caractère religieux qu'il lui donnait, quelque chose de stable et\nd'éternel ; elle avait aussi cette sérénité riante qui, seule, était un réconfort et\nlaissait soupçonner une profonde énergie morale. »\n   Ainsi comprise, l'amitié devient une sorte de sacerdoce. Elle justifie ce\nqu'écrit Armand Brifaut dans une de ses lettres : «Je savais qu'on peut faire\nle bien dans la vie laïque comme dans la vie religieuse, plus de bien même\ndans des temps comme les nôtres, quand on apporte à sa cause un dévoue-\nment égal à l'abnégation du prêtre. » Il ne se bornait pas à aimer les jeunes\ngens vers qui le portait son cœur. Il leur prodiguait ses bontés, ses avis, ses\nencouragements, je dirais volontiers qu'il les dirigeait. Oui, pour beaucoup\nd'entre eux, sous le vêtement laïc, il était un véritable et précieux directeur\nde conscience. Et par une faculté si précieuse, une mission si rare, il s'appa-\nrentait à un Frédéric Ozanam, à un Ollé-Laprune, à un Anatole de Ségur,\nqui marquèrent aussi tant de jeunes âmes de leur chevaleresque empreinte.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n   Ajouterai-je que ces « extraits de journal » et que ces quelques « lettres »\nd'Armand Brifaut offrent un autre intérêt : celui d'être une contribution à\nl'histoire intellectuelle des catholiques belges auXIXcsiècle ?\n   Armand Brifaut, je l'ai dit, était un admirateur passionné de Lacordaire,\n"}, {"page_pdf": 590, "texte": "              ARMAND BRIFAUT A SES AMIS. — LETTRES                          501\n\n\nde Montalembert, de Dupanloup. Ses enthousiasmes s'éveillèrent au contact\ndes leurs. Tout jeune, sa penséese nourrit de la moelle de leurs œuvres.\nLeurs écrits, leurs discours, leurs conférences restèrent toujours ses « lec-\ntures de choix ».\n    « J'avais grandi, dit-il, en admirant les orateurs qui ont jeté un éclat si\nvif sur les chaires de France; je lisais leurs œuvres avec bonheur et trans-\nports; la Religion vengée me consolait des attaques et des sarcasmes de\nl'impiété, et quand parfois les biographies de ces hommes d'élite me tom-\nbaient dans les mains, je les dévorais, avide de détails sur la vie de ces saints\nprêtres et évoques que je bénissais comme des sauveurs et que je chérissais\n comme des amis. »\n     Fidèle à ces admirations, comme il le fut à ses amitiés, Armand Brifaut ne\n subit peut-être pas, comme les jeunes hommes de la génération actuelle,\n cette évolution des idées qui, après 1880, orienta la pensée catholique vers\n la question sociale et la protection ouvrière comme elle avait été orientée, en\n  1850, vers la question des libertés civiles et religieuses. Par là, dans ses der- ,\n nières années, correspondit-il peut-être d'une manière moins immédiate ou\n  complète aux ardeurs ou aux préoccupations des amis que dix ou moins\n  vingt années séparaient de lui.\n      Mais, à tout prendre, je ne sais si ce fut chez Armand Brifaut une\n  lacune. Il était ainsi l'homme d'un temps, l'homme de son temps, du temps\n  de sa jeunesse. S'il est vrai que tout homme supérieur incarne une idée, quoi de\n  plus naturel que cette idée corresponde, dans le temps et l'espace, à l'épa-\n   nouissement de ses facultés d'imagination et de raison? Est-ce que ceux qui\n   incarnent, à la fois, ou même successivement, des idées, non pas contra-\n   dictoires, mais simplement différentes, ne s'exposent pas au reproche de\n   versatilité?\n       Puis, la vérité n'est-elle pas de tous les temps? Et lorsqu'il s'agit, non plus\n   des conceptions politiques subordonnées aux mille contingences de l'histoire,\n   mais des grandes règles de la foi et de la morale, — aussi vieilles que le Christ\n    et qui vivront autant que le monde, — et ce sont ces règles qui font l'objet\n    presque exclusif des Lettres d'Armand Brifaut, — il n'y a plus de différences\n    d'âge, il n'y a plus d'aînés et de cadets : les années s'abolissent, et les généra-\n    tions se confondent.\n       De même que les conférences dé Lacordaire parlent encore aux jeunes\n    gens d'aujourd'hui, les lettres d'Armand Brifaut garderont leur « actualité »,\n    tant qu'il y aura des jeunes gens chrétiens.\n        Pourquoi? C'est que le cœur n'a point de rides.\n        Ce qui personnifia Armand Brifaut jusqu'au dernier jour, ce fut le don\n     du cœur. Ce par quoi il excella, ce fut par l'apostolat chrétien de la jeunesse, —\n     apostolat d'homme à homme, d'ami à ami. Le bien qu'il accomplit ainsi\n     fut très grand, — plus grand encore, sans doute, aux yeux de Dieu qu'aux\n     yeux de ses contemporains...\n                                                                       H. C. W.\n"}, {"page_pdf": 591, "texte": "                           LES LIVRES\n\nLA POÉSIE :\nL e s F o r c e s t u m u l t u e u s e s , par EMILE VERHAEREN. — (Paris, Mer-\n  cure de France. )\n   M. Vielé-Griffin a salué l'apparition des Forces tumultueuses, au moment des\nfêtes du centenaire d'Hugo, comme un hommage digne de l'Ancêtre. C'est\nqu'en effet, dit-il, « d'entre les poètes français postérieurs à Hugo, Verhaeren,\npar la fougue et la puissance de son imagination, par la hardiesse, la violence\net la généreuse nouveauté de son imagerie, par la libre sûreté de son génie\nrythmique, est bien celui qu'on doit placer à la suite du poète de la Légende,\nsouvent à côté de lui et que, parfois, dans un même ordre d'expression, on\npuisse lui préférer. »\n   Et, certes, parmi les poèmes superbes, qui justifient dans l'œuvre déjà\nconsidérable de M. Emile Verhaeren, ce jugement, plusieurs se ren-\ncontrent ici.\n   Les forces qu'il célèbre sont celles qui meuvent le monde : l'Art, que\nsymbolise Pégase au vol géant, aux prunelles inondées d'orgueil et de lumière,\ndévoreur d'espace et de splendeur, dont l'univers est l'arène ; l'Amour, païen\navec Vénus, mystique avec Madeleine, humanitaire et armé pour la justice\navec Théroigne; la Puissance, incarnée tour à tour dans le moine, dans le\ncapitaine, dans le tribun, dans le banquier, dans le tyran ; la Femme; les\nVilles, drame des agglomérations, ardeur des cerveaux surchauffés, révolte\ngrondante des plèbes; la Conquête, force expansive et formidable des races ;\nla Science, l'Erreur, la Folie, les Cultes, l'Utopie.\n   La philosophie dont s'inspire le poète n'est point la nôtre. M. Verhaeren\nse révéla toujours amoureux de la force. Il admire la passion, quelle qu'elle\nsoit, pour elle-même, la violence pour sa tragique beauté, l'audace et la\nrévolte pour le geste fougueux et sauvage qu'elles osent. « Toute la vie est\ndans l'essor », proclame un des vers qui épigraphient les Forces tumultueuses.\nEt l'Erreur conclut par cette strophe, qui vaut une profession de foi :\n                Mais les plus exaltés se disent dans leur cœur :\n                « Partons quand infime avec notre âme      inassouvie,\n                Puisque la force et que la vie\n                Sont au delà des vérités et des erreurs. »\n\n  Toute l'œuvre nouvelle de M. Verhaeren et, du reste, une partie considé-\nrable de son œuvre antérieure, se résume en ces lignes. Elle chante l'ivresse\nardente et farouche de vivre. Nietzsche a passé par là.\n"}, {"page_pdf": 592, "texte": "                                   LES LIVRES                               503\n\n   Par l'impétuosité du mouvement, par l'éclat du verbe, M. Verhaeren\ns'affirme volontiers paroxyste. Son vers sonore, véhément, a des clameurs\nde tempête, des roulements de foudre. Il a plus de couleur que de ligne, plus\nde fougue que de grâce. Pourtant, les Heures claires l'ont prouvé, il n'ignore\npoint la douceur. Ici encore quelques poèmes plus sereins nous reposent de\nmaintes rudes et sauvages musiques :\n               Habille-toi de lin, Vénus, voici le Christ,\n               Deviens la Madeleine, et laisse en toi descendre,\n               Mélancoliquement, sa grâce et son esprit.\n               Humble, ternis tes pieds dans de la cendre;\n               Et que tes larges seins immortellement d'or,\n               Etque tes yeux, miroirs de soleil etde fête,\n               Tes yeux, malgré mille ans d'amour, ardents encor,\n               Meurent sous les cheveux qui pleurent de ta tête.\n               La terre exténuée a bu le sang des soirs\n               Et la détresse crie, aux quatre coins du monde,\n               Vers le calvaire et vers sa croix de gestes noirs.\n               Habille-toi de lin et de bonté profonde.\n               Voici venir le Dieu de la douceur unique,\n               Voici sa face et le voile que Véronique\n               T'apporte avec les clous, le suaire et la lance.\n               Voici l'heure nouvelle et douce du silence :\n               Pour la première fois, avec ferveur\n               L'homme s'en vient baiser les yeux de sa douleur !\n\n   Les longues citations ici, nous sont interdites. Ce n'est pas un, mais dix\npoèmes superbes d'envolée, puissants et larges, que nous nous plairions à\ntranscrire, si le cadre d'un modeste compte rendu l'autorisait. Les Forces\ntumultueuses confirmeront la gloire du grand poète belge. Jamais le talent ne\nfut plus commun qu'aujourd'hui. Nous aimons tous, à divers degrés, pour\nles vertus légères ou profondes, éclatantes ou fortes de leur chant, maints\npoètes contemporains : en est-il un seul, hormis l'auteur des Aubes, qui ait,\npour nous secouer, l'audace souveraine et la poigne qui font penser au génie ?\n                                                                     M. D.\nP o é s i e s c h o i s i e s , un volume de la Collection des poètes français de\n  l'Etranger, par ANDRÉ VAN HASSELT. — (Paris, Fischbacher,)\n   M. Georges Barrai, qui a pris cette généreuse initiative de faire mieux con-\nnaître les « poètes français de l'étranger », et qui a successivement donné au\npublic les œuvres de MM. Giraud, Gilkin, Gille et Séverin, édite aujourd'hui\ndes Poésies choisies, d'André Van Hasselt : idée excellente, et dont il faut lui\nrendre grâces. Car l'œuvre de Van Hasselt, trop volumineuse, avait peu de\nlecteurs; moi-même, qui prétends aimer les beaux vers à la folie, je la possé-\ndais complète et la laissais sommeiller sur un rayon poudreux : maintenant\nque M. Barrai m'en offre la quintessence, je lis avec plaisir ce choix, très\njudicieusement fait d'ailleurs.\n   Tout le monde sait qu'André Van Hasselt fut longtemps considéré comme\nle premier, le seul poète belge ; pour ma part, je découvre plus d'originalité\n"}, {"page_pdf": 593, "texte": "504                               DURENDAL\n\n\nchez Wacken et Weustenraed, ses contemporains. Actuellement, la gloire de\nl'auteur des Quatre incarnations du Christ est fort éclipsée par celle de Pirmez et\npar celle de De Coster. La Jeune Belgique lui apporta cependant le tribut de\nses hommages, et récemment encore une cérémonie de filial respect fut orga-\nnisée en son. honneur par quelques écrivains.\n   Il faut reconnaître, à la lecture des Poésies choisies, que Van Hasselt manque\nde caractère propre ; il ne sait pas être lui-même; Hugo, ce soleil, l'éblouit,\nl'absorbe entièrement : c'est de Hugo qu'il tient sa chaleur, son rayonnement;\net il les lui renvoie d'ailleurs, point du tout ingrat, en des odes ferventes et\nagenouillées. Sa Cathédrale de Cologne, par exemple, n'est en somme qu'un\ndécalque, splendide et majestueux, mais vraiment trop fidèle, des odes du\nmaître. Et il en est ainsi de la plupart de ses poèmes. Je conviens, d'ailleurs,\nque le souffle lyrique ne lui manque pas, ni la puissance, ni la couleur, et que\nce vieux poète est encore l'un de ceux dont les ailes ont monté le plus haut\ndans le ciel de Belgique. Et je conviens aussi, très volontiers, que les Cinq\nbranches de Cyprès, qu'il déposa sur la tombe de son enfant, ont une note per-\nsonnelle et un accent poignant de douleur sincère et profonde.\n   André Van Hasselt vivait en un temps où la faute de français florissait\nencore en notre pays : il y paraît çà et là. N'empêche que M. Barrai a droit\nà nos remerciements, je le répète, pour le soin qu'il a pris de composer ce\nrecueil, intéressant à plus d'un égard. L'introduction dont-il l'a précédé ren-\nferme maintes pages amusantes, et montre en quelle haute, estime Hugo et\nDumas, pour ne citer que ceux-là, tenaient Van Hasselt.\n                                                                          F . A.\n\nP o u r l a D a m e d e J a d i s , poème, par ALFRED MASSEBIEAU. —\n  (Paris, Léon Vanier.)\n              Le passé m'apparait comme un jardin d'automne\n              Comme un vaste jardin solitaire qui dort\n              Avec ses bassins bleus et ses grands arbres d'or\n              Dans le brouillard d'un soir d'octobre monotone...\n\n   Ainsi, en de lents vers aux nuances atténuées de brume, au timbre assourdi\nde mélancolie, M. A. Massebieau chante la plainte d'amour. Parfois, ses\nstrophes font songer par leur allure noble et légendaire au Régnier des\nEpisodes, des Sonnets et des Sites. Elles dénotent une âme de poète harmo-\nnieuse et rêveuse, qui s'attarde longuement dans le jardin des pensées à\nrespirer le parfum des fleurs mourantes.\n\nL e F e s t i n d e s D i e u x , par CHARLES BERNARD. — (Bruxelles, Edition\n  de Vidée Libre. )\n   De belles pages de poésie hautaine, exprimant une idée fièrement origi-\nnale en un large symbole. Les vers vigoureux et bien rythmés, resplen-\ndissent comme des joyaux étranges. Bref, ce poème nous annonce un volume\nsuperbe, dont l'art achevé s'élèvera bien au-dessus du niveau de la produc-\ntion courante.\n"}, {"page_pdf": 594, "texte": "                                     LES LIVRES                             505\n\nB r é v i a i r e d ' A m o u r , par LÉON WAUTHY. — (Bruxelles, Edition de\n   Vidée Libre.)\n   Cette nouvelle plaquette marque un progrès réel. Les romances d'amour\ntendrement murmurées, les tableautins légèrement esquissés, les mièvreries\nsentimentales dont elle se compose ont de la grâce et charment. La ballade\ndu Seigneur et des trois jeunesfillesplaît, par son ton léger de chanson populaire.\nTout cela n'est pas encore bien consistant et eût demandé un peu plus de\ntravail pour être mis au point. Mais cela prouve d'aimables qualités.\n\nLes Rythmes de Douceur, par FLORIS DELATTRE. — (Lille, Edition\n   du Beffroi.)\n   Quelques doux vers chantants, aux sonorités alanguies et comme étouffées,\nd'impression indécise, voilée de mélancolie, font pardonner les imperfec-\ntions et les défaillances qui déparent cette plaquette. Le poète y chante, en\nrythmes lents, les villes du Nord, rêveuses et tranquilles. En somme et malgré\ntout, un joli début.\n\nV e r s u n e A u b e , par EMILE LECOMTE. — (Bruxelles, Lacomblez.)\n   Que d'épigraphes, grand Dieu ! Quantité de vers des meilleurs poètes\nd'aujourd'hui épingles à profusion, au collet et revers de chaque page !\nLa comparaison de ces vers avec les poèmes qu'ils précèdent est plutôt défa-\nvorable à ceux-ci. N'importe, j'aurais mauvaise grâce vraiment à ne pas\nreconnaître à M. Lecomte quelques qualités, sans doute précieuses, mais trop\npeu nombreuses pour constituer par leur ensemble un vrai poète.\n\nP o é s i e s , par ALPHONSE QUINETTE. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   En guise de préface, M. Quinette nous annonce en un sonnet qu'il éctit\npour être compris. C'est là une intention louable, à laquelle le poète s'est\nd'ailleurs strictement conformé. Lisez cette strophe :\n                A l'angle de la place est une humble demeure\n                Dont l'huis montre au public un avis        l'informant\n                Qu'ici, de la huitième à la quatrième     heure.\n                Reste ouvert le bureau de      l'Enregistrement.\n\n   C'est extraordinairement limpide, et l'on ne peut accuser M. Quinette de\nmanquer à sa parole. Je dois à la vérité d'avertir le lecteur que les vers cités\nne donnent pas la note générale du livre. Tout n'y est pas consacré aux joies\net aux ennuis du fisc. Mais tout y est très clair.\n\nVie de la Très Sainte Vierge, sonnets, par l'abbé D. GERVAIS. —\n   (Paris, Librairie des Saints Pères.)\n   Certes, c'était une belle et noble tentative pour un poète que de consacrer\nson talent à célébrer dans la forme superbe du sonnet, la vie de la mère du\nSauveur. Malheureusement, M. Gervais ne l'a guère poussée beaucoup plus\nloin que son désir, son talent n'étant pas assez fort pour qu'il pût pleinement\nla réaliser. Son œuvre admirable d'intention, est inférieure en elle-même ; on\ny sent l'émotion du chrétien, mais non le frisson du poète.\n"}, {"page_pdf": 595, "texte": "506                                DURENDAL\n\n\n\nL e s P ê c h e u r s d e G a l i l é e , par ANTOINE CAMPAUX.— (Paris, P . Lethiel-\nleux.)\n  Un essai fort louable de poème évangélique. L'art des vers paraît avoir\nbeaucoup de secrets encore pour l'auteur, dont les alexandrins se déroulent\navec monotonie, soulevés, il est vrai, de temps à autre par un frisson, un\nbrusque éploiement d'ailes prouvant qu'il pourrait faire mieux.\n\nM é t o p e s e t T r i g l y p h e s , par FRÉDÉRIC DE FRANCE, compositions de\n  EDM. VAN OFFEL. — (Paris, Offenstadt.)\n  Vers médiocres, énonçant des pensées, qui d'ordinaire ne valent guère\nmieux. Tout au plus pourrait-on dire quelque bien des Sonnets héroïques.\n  Il serait injuste de ne pas louer les belles et curieuses compositions dont\nM. Van Offel a orné ce petit livre. Elles méritaient d'illustrer de meilleurs\npoèmes. L'acquisition de ce livre s'impose; non à cause des vers, mais à cause\ndes dessins. Ils sont d'un artiste.\n                                                                    C H . DE S.\nLE ROMAN :\nU n COCO d e g é n i e , par Louis DUMUR. — (Paris, Mercure de France.)\n   Ce coco de génie est un grand garçon sentimental, Charles Loridaine, fils\nd'un grainetier de Douzy, qui, durant quelques mois, au scandale et en dépit\ndes railleries de ses concitoyens, se crut poète. En fait, le dit jeune homme,\navec une facilité qui tenait du prodige, écrivait copieusement des choses\ntrès diverses, toutes jugées par ces Douziais indignes de leur considération.\nIl advint qu'un Parisien, égaré en ce coin de province, découvrit un jour\nque cette œuvre méconnue était tout simplement la copie de quelques chefs-\nd'œuvre notoires de la littérature. Oui, des poèmes de Hugo, de Musset, de\nLamartine, voire de Baudelaire, renaissaient sous la plume de Loridaine\npour exciter les brocards et les quolibets d'une population ignorante. Car\nnotre poète n'était qu'un somnambule d'une sorte nouvelle; chaque nuit,\ninconsciemment, il gagnait une soupente où quelques bouquins dépareillés\ndormaient dans la poussière et l'oubli. Eclairé par la lumière ironique de la\nlune, il lisait, il lisait jusqu'à l'aube, et, le jour venu, le déclic de la mémoire\nfonctionnant sous le coup d'une émotion un peu vive, écrivait d'emblée, sans\nratures, comme d'inspiration, ce qu'il avait lu. Il avait composé ainsi des\nMessiniennes, des Méditations, des Orientales, Athalie, Hamlet, Madame Bovary,\net Dieu sait ce qu'il eut créé encore, si un incendie n'avait, en détruisant le\ngrenier et les livres, tari le génie dans sa source, et manqué, au surplus, de\nrôtir le poète I\n   Sur cette trame moitié sérieuse, moitié frivole, M. Dumur a brodé un\ngracieux roman. Autour de Loridaine, il a groupé un petit monde bien\nvivant, bien province, mesquin, bavard et surtout ignorant. Mais son style,\nironique quand il s'agissait de railler les Douziais de leur bêtise et le héros\nde sa folie, a su s'attendrir pour dépeindre l'amour que le poète malheureux\ninspira à Mademoiselle Renaude Chamot.\n                                                                         C H . DE S.\n"}, {"page_pdf": 596, "texte": "                                   LES LIVRES                                   5o7\n\nL ' o d y s s é e d ' u n p e t i t C é v e n o l , par HENRY GAUTHIER-VILLARS. Illu-\n   strations de J. GEOFFROY. — (Paris, Hennuyer.)\n   Généralement les livres que l'on publie à l'intention des enfants sont d'un\nbête achevé, horriblement mal écrits et abominablement illustrés. Nous\nsommes heureux de pouvoir signaler une magnifique exception. Ce livre-ci\nen est une en effet. Inutile de dire qu'il est bien écrit. Tout le monde connaît\nle talent littéraire de l'auteur. De vrai, je ne me suis pas attendu à un livre\npareil de sa part. Il nous avait habitué à des genres assez différents. Ce m'est\nune preuve de plus de l'étonnante souplesse de sa plume. Elle est charmante,\nelle est exquise, elle est touchante cette « Odyssée d'un petit Cévenol ». Elle\nintéressera au plus haut point les grands eux-mêmes. Quant aux petits tantôt\nelle les amusera, tantôt elle les fera pleurer d'émotion. Excellent livre à\ndonner en étrennes.\n   J'ai toujours prétendu que les livres pour enfants ne devraient être écrits\nque par des littérateurs. C'est précisément parce que la plupart de ces livres\nont pour auteur des écrivains de troisième ordre, qu'ils sont d'une niaiserie\ndéconcertante. Ce livre-ci est bien fait pour m'ancrer dans cette conviction.\n   Papas et mamans, achetez donc ce beau livre pour vos enfants. Il est joli,\nil est gentil, il est fin et spirituel. Il peut être mis dans les mains les plus\ninnocentes. Les illustrations en sont naïves et enfantines. L'histoire qu'il\nraconte ne peut qu'élever les sentiments de vos petits gosses. J'adore ce petit\nCévenol. C'est un caractère. C'est une volonté. Et il a un cœur d'or.\n                                                                            H. M.\n  C l a u d i n e e n m é n a g e , par WiLLY. — (Paris, Mercure de France.)\n    Nous partageons, au sujet de ce livre, l'avis de Gilbert des Voisins, quand\n il écrit dans l'Art Moderne :\n    « C'est à cause d'un certain air grivois que Claudine en ménage, avec un\nstyle délicat, une composition habile, d'indéniables qualités d'émotion et des\ncaractères bien vivants, me semble être le fruit blet d'un mauvais arbre.\n    » Voici qu'une impulsion galante se révèle à nouveau dans le roman fran-\nçais; bientôt on ne s'occupera plus du tout d'amour, mais seulement de\ngymnastiques amoureuses, et, de la première page aux dernières lignes, la\nlampe sera baissée et l'alcove ouverte. Hélas ! ce sera tant pis. Qu'on fasse le\ncompte de ce que ce genre littéraire nous a laissé : nous trouverons un seul\nnom, celui de Crébillon le fils, et encore je pense bien que personne ne lit\nses ennuyeuses turlutaines pour un autre profit que celui de tâcher à ravir le\nsecret d'un style admirable. Tout le reste est allé à l'égout, et le nom même de\ncent auteurs d'ouvrages galants que les contemporains prisaient fort sont\nallés rejoindre les vieilles lunes sans que nous ayons gardé le moindre\nsouvenir de leurs gentillesses. Or, qu'on le remarque bien : enlevez à\nClaudine les qualités de facture, de description et d'émotion, il restera une\nhorrible petite chose dans le genre leste et retroussé. »\n                                                                           D.\nC o n t e s c h r é t i e n s , par TÉODOR DE WYZEWA. — (Paris, Perrin.)\n  Enfin, parmi tant d'oeuvres médiocres, en toc ou truquées, voici sourire la\n"}, {"page_pdf": 597, "texte": "508                                      DURENDAL\n\n\njoie d'un beau livre, bien écrit, neuf et convaincu. N o n seulement M. d e\nW y z e w a conte avec grâce, mais il sait trouver d'exquis sujets et cacher à\ndemi, sous le voile léger de ses paraboles, u n profond enseignement. Il con-\nvient de lire lentement ces contes, qui sont : Le Baptême du Christ, Les Disciples\nd'Emmaüs, Barrabas et Le Fils de la veuve de Naïm, après avoir quelque p e u\nmédité les versets de l'Évangile qui épigraphient chacun d'eux. O n y goûte,\navec la fraîche saveur de la poésie, le suc m ê m e de la doctrine c h r é t i e n n e .\nE t au-dessus de ce b o u q u e t choisi d e fleurs mystiques, plane la figure lumi-\nneuse d u Maître qui convertit et consola le m o n d e , e n y r é p a n d a n t , comme\nu n e floraison d'avril, la gerbe des divines paraboles o ù le sens d e bien vivre\nest enfermé.\n\n\nL e s É m o t i o n s d ' u n g r a t t e - p a p i e r , par GEORGES A R T . — (Paris,\n  R e v u e les Idées et les Livres )\n   Ceci n'est pas u n r o m a n à clef, avertit l'auteur. On peut d o n c , sans se\ncasser la tête pour étiqueter d ' u n n o m telle ou telle silhouette, suivre les\ncurieuses aventures d u héros d u livre, s'y intéresser et y p r e n d r e plaisir, tout\nsimplement. Sans doute, cette biographie fantasque d'un poète passant tour\nà tour p a r d e multiples situations sociales qu'il quitte aussitôt acquises,\nn'offre guère, parmi le tas de romans q u e l'hiver nous apporta, l'imprévu d e\nquelque nouveauté, mais elle amuse, et c'est déjà b e a u c o u p . Il s'y trouve des\nfigures lestement croquées ; le style n'y m a n q u e ni de vivacité, ni de c h a r m e .\n\n\nDestinée       d'amour,         p a r G. MARÉCHAL DE B I È V R E . — ( P a r i s , P l o n . )\n\n   U n e idylle tragique s e déroulant en plein soleil, devant l'horizon bleu d e\nla Méditerranée. Des figures cosmopolites y sourient, pleurent ou grimacent.\nE n somme, u n agréable roman, de lecture facile, sans plus.\n\nL'Etrangere,           p a r L E R O U X CESBRON. — ( P a r i s . P l o n . )\n\n   Histoire d'un Français q u i , pour empêcher son fils d'épouser u n e Alle-\nm a n d e , commet un crime et est acquitté à l'unanimité des voix p a r le jury, à\nraison de son intention patriotique. C'est d'une originalité douteuse et d'un\nstyle d o n t la médiocrité ne fait, hélas ! l'objet d'aucun doute.\n\nThérèse        HeurtOt,         p a r J E A N MORGAN. — ( P a r i s . P l o n . )\n\n  Ce roman traite d e problèmes psychologiques intéressants. Malheureuse-\nment il m a n q u e de concentration dans les idées, et des qualités de style\nnécessaires à toute œuvre d u r a b l e .\n\nN o u v e l l e s v a r i é e s , par H . SIENKIEWICZ. — (Paris. Lethielleux.)\n   Ce petit volume contient u n e série de contes gracieux d u maître polonais.\nSois bénie, u n simple récit de quelques p a g e s , est u n e merveille de grâce et d e\npoésie.\n"}, {"page_pdf": 598, "texte": "                                  LES LIVRES                                 509\n\nRécits à mes enfants. — La légende de Bouddha, par\n  HENRY ROUSSEAU. — (Bruxelles, Imprimerie X. Havermans.)\n   L'idée de raconter aux enfants les grandes légendes de l'humanité est ori-\nginale et heureuse. Les récits des époques héroïques peuvent en effet favoriser\npuissamment l'éclosion du désir de la beauté dans les jeunes intelligences.\nJe ne sais rien de plus pitoyable que les livres destinés d'ordinaire aux enfants.\nQu'on leur donne des contes de fées, ou des récits légendaires dans le genre\nde celui que M. H . Rousseau a si gracieusement narré ; ils ne s'en plaindront\ncertainement pas.\n\nVieillir, par JEAN D'ESTRAY. — (Paris, Editions de la Revue libre.)\n  Ces pages de la vie d'une très vieille bonne femme sont écrites de façon\nsimple, gracieuse, émue. La douceur un peu grave de tout ce qui se fane et\nmeurt y sourit. C'est un joli tableautin aux nuances éteintes.\n\nC o u r s de j e u n e s filles, par PIERRE CLÉSIO. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n  Gracieuses histoires, écrites sous forme de journal, où l'on voit des profes-\nseurs de littérature, enclins à taquineries Muses, épouser les plus charmantes\nde leurs élèves.\n\nL e R a y o n , par M. R. MONLAUR. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   Ce récit nous fait assister aux étapes de la conversion d'un rabbin et de sa\nsœur, pénétrés peu à peu par le pur enseignement du Christ. La belle figure\ndu Sauveur y passe, auréolée de grâce et de tendresse. Certaines pages, écrites\nd'un style aisé, commandent l'attention.\n\nM e n u e s P r o s e s , par ALEXANDRE GOICHON. — (Paris, Édition de la\n  Maison des Poètes.)\n  Des impressions de nature, poétiquement rendues, font la substance de ce\npetit volume. Mainte page, gracieusement écrite, y plaît. L'histoire de\nM. Binot fils, qui, voulant punir par un supplice effroyable une taupe cou-\npable d'avoir dévasté ses plantes, l'enterra vive, est fort bien contée.\n                                                                     CH. DE S.\n\nL'ART :\n   O n z e K u n s t . (Anvers-Buschmann). — Le numéro de juillet s'ouvre\npar un article enthousiaste de M. GEORGES EEKHOUT sur FRANS COURTENS.\nCette étude très littéraire, trop littéraire même à mon goût, est accom-\npagnée de neuf belles reproductions de tableaux de Courtens. L'auteur\nrésume comme suit ses impressions sur le peintre flamand : ... « C'est\nun lyrique de la couleur ce Flamand puissant, un lyrique comme l'étaient\nnos grands maîtres, Rubens surtout. Les paysages de Courtens vibrent\ncomme des odes. Ne lui parlez pas de réalisme étroit et borné, de froide\nexactitude, de la précision méticuleuse et pleine de scrupule pénible que\nrecherchent tant de peintres d'après la nature ; plus riches en documents\n"}, {"page_pdf": 599, "texte": "510                               DURENDAL\n\n\nqu'en sentiment, ces peintres se bornent à admirer platoniquement, à analyser\nla superbe maîtresse, l'Inspiratrice éternelle. Ils la respectent trop pour oser\nl'embrasser... — Courtens attise le feu jeune de son admiration avec la\nfougue et l'enthousiasme du vainqueur. Il maîtrise la nature et la fait\nresplendir, il la magnifie. Chacun de ses tableaux nous offre non seulement\nun hymne de l'artiste, mais aussi une métamorphose de la déesse, en faveur\n de son conquérant héroïque et hardi. » — Dans le même fascicule, M. K.\nSLUYTERMAN consacre un article très intéressant à « l'art dans les annonces ».\n Il critique vertement le mauvais goût, que l'on constate dans l'exécution\ntypographique des annonces, dans la plupart des revues et des journaux\n anglais, français et allemands, même dans des revues à prétentions artistiques,\ntelles que le Graphie, le London News. Cet article mérite d'être lu et retenu.\n — Suivent les nouvelles artistiques de Belgique et de Hollande, ainsi que\n des articles bibliographiques illustrés sur des livres d'art anglais.\n                                                                         A. C.\nDIVERS :\nL e M o n d e i n v i s i b l e , par JULES BOIS. — (Paris, Flammarion.)\n   Les hommes ont beau nier la question de l'au-delà, elle se repose toujours,\net, à certains heures du temps, elle s'impose avec une telle impétuosité que\ntous les esprits élevés s'en occupent. Chacun propose alors sa solution qui\nn'est trop souvent qu'une pure hypothèse. Quantité de systèmes différents\nsurgissent, qui ne servent la plupart du temps qu'à troubler davantage les\nâmes, en multipliant leurs doutes.\n    Faut-il combattre cette tendance éternelle de l'humanité à interroger le\nsphinx sur sa destinée définitive ? Non, car après tout, cette question seule\nimporte. Ce serait en vain, du reste, qu'on voudrait l'étouffer. Toujours elle\nse réveillera. Créée pour un autre monde que celui-ci, qui n'est qu'éphémère,\n et contingent et qui lui échappe à toute minute, l'âme humaine se tourne\n avec toutes les énergies de son être vers l'au-delà par le plus impérieux\n besoin de ce qu'il y a de plus essentiel dans sa nature.\n    « Il y a, dit Jules Bois, dans sa préface, une minute dans la vie,\n minute plus ou moins longue selon les caractères, où les hommes, faisant\n taire le bruit de leurs affaires et de leurs ordinaires passions, regardent tout à\n coup au fond d'eux-mêmes, et se demandent quel est le sens de la vie. »\n    Celui qui a écrit ces lignes, a, lui aussi, passé par tous les affres du doute.\n Il a parcouru tous les sentiers qu'il a rencontré sur sa route dans son pèleri-\n nage philosophique vers la vérité; il a interrogé tous les systèmes; il a\n creusé et approfondi toutes les doctrines, pour aboutir finalement à la solu-\n tion de la Foi catholique. Personne donc n'avait plus d'autorité et de compé-\n tence que lui pour discuter toutes les philosophies modernes sur le sens de la\n vie. Il les expose avec une lucidité remarquable et une impartialité qui n'est\n jamais en défaut. Il serait impossible, à mon sens, de trouver un résumé plus\n  complet, plus lumineux, plus désintéressé des différentes théories nées de ce\n besoin dont l'âme humaine est, et sera sans cesse tourmentée, de trouver une\n  solution à son éternelle question : Qu'est-ce qu'il y a au delà de la vie?\n"}, {"page_pdf": 600, "texte": "                                  LES LIVRES                                 511\n\n\n   Le malheur, comme le dit l'auteur, c'est que peu d'intelligences sont assez\nfermes et assez libres pour atteindre la vérité. « Sincèrement avides de\nmieux et d'idéal, elles s'arrêtent en route et se perdent dans cette forêt obscure\nque Dante a évoquée et qui défend le parvis de la sagesse. »\n   Comme toutes les âmes nobles qui ont finalement abouti au port, l'auteur,\nemporté par le plus hautain des apostolats, sent le besoin d'y ramener les\négarés.\n   « Ma jeunesse, écrit-il, a parcouru, avec une ivresse curieuse, suivie\nd'accablement et de mélancolie, ces régions troublantes où la vraie lumière\nn'est pas. J'en reviens avec le désir d'épargner à d'autres les incertitudes et\nles fatigues d'une telle promenade, et je voudrais leur en apporter le fruit. »\n   Voici, pour donner au lecteur une idée complète du livre, la suite des\nchapitres : Les Occultistes, Les Théosophts, Le Luciférisme, Le Satanisme, Les\ndeux Envoûtements, Les Marchands d'espoir, L'Eglise spirite, Les Recherches\npsychiques, Conclusions.\n   Ce livre est absolument complet. Toutes les doctrines modernes qui ont\nétudié, et étudient encore tous les jours, le Monde invisible, y sont exposées avec\nles détails les plus intéressants et les plus curieux sur leur psychologie et\ncelle de leurs fondateurs.\n   Ce livre est attrayant au premier chef, et la lecture s'en impose à quiconque\nveut se renseigner sur la question la plus vitale et la plus vivante qui soit. Trop\nsouvent les livres s'occupant de ces questions sont diffus, longs, ennuyeux,\nincomplets, mal écrits. Celui-ci est l'idéal du genre. Il est d'une limpidité\nlumineuse. Aucune question n'est laissée dans l'ombre. Il est à la fois concis,\nprécis et complet. Et il se lit avec une aisance remarquable, je dirais mieux\navec une vraie jouissance, parce qu'il est écrit par un homme qui est à la\nfois un penseur et un poète.\n   Ce livre dénote chez l'auteur une élévation de sentiments peu commune,\nqui se trahit à chaque instant par d'admirables envolées vers l'idéal. Je\nvoudrais citer quelques passages pour le prouver. Mais il y en a tant et de\nsi beaux que je serais gêné par l'embarras du choix et que j'allongerais outre\nmesure ce compte rendu. Qu'il me suffise de citer cette pensée que je\ncueille dans le dernier chapitre et par laquelle je termine cette critique très\nimparfaite d'un si beau livre :\n   « Nous ne comprenons la vie présente qu'en réfléchissant sur la mort.\nChacun se comporte chaque jour selon la pensée secrète qu'il s'est formée\nde l'au-delà. Et les matérialistes ou les positivistes, qui ne veulent pas s'en\npréoccuper, me semblent dépourvu de la plus réelle raison de vivre et d'agir.\nNon seulement l'esthétique des peuples diminue et se trivialise si l'on ne se\npréoccupe pas de notre destinée ultra-terrestre, mais le courage, la vigueur,\nl'amour, le dévouement, le sacrifice, toutes les choses saintes et réconfor-\ntentes s'évanouissent de ce monde, si ce monde seul existe. »\n                                                             HENRY MŒLLER.\n\n\nSaint Boniface (680-755), par G. KURTH. — (Paris, Lecoffre.)\n  Parmi nos historiens, aucun ne répond autant à l'idéal de l'art catho-\n"}, {"page_pdf": 601, "texte": "512                              DURENDAL\n\n\nlique que Godefroid Kurth, grand artiste et catholique éprouvé. On n'a\npas oublié avec quelle belle vaillance ce débutant, il y a quelque vingt ans,\ns'est jeté dans la mêlée en faisant un signe de croix solennel, puis, brandis-\nsait sa durendal, qui devait faire mordre la poussière à plus d'un mécréant.\nDepuis ses Origines de la civilisation moderne, M. Kurth n'a pas cessé d'enrichir\nla littérature historique, tantôt par des travaux de haute érudition, tantôt par\ndes conférences et des brochures d'éloquente vulgarisation. Dans ce nouvel\nouvrage, consacré au grand apôtre de la Germanie, l'éloquence et l'érudition\nse fondent dans un ensemble harmonieux. Les professionnels de l'histoire\npourront seuls apprécier avec quelle sûreté de critique, l'auteur résoud la\nmultitude des controverses et des discussions de détail dont l'histoire de cette\népoque est hérissée.\n    Mais M. Kurth n'a pas voulu s'en tenir là. Pour faire revivre son héros et\nnous faire vivre avec lui, il puise, avec un rare bonheur, à deux sources ruis-\nselantes de réalisme. D'une part, il déroule sous nos yeux, tantôt en analyse,\ntantôt par d'admirables traductions, toute la correspondance de saint Boni-\nface, et il nous fait ainsi pénétrer dans l'intimité d'une âme de saint. Ce n'est\nplus ici la pose hiératique des panégyristes et des hagiographes. C'est une vie\ntout humaine, semée d'agitations, de déboires, de luttes de tous les instants,\ncomme la nôtre, avec cette seule différence que toujours le saint triomphe,\nalors que si souvent nous succombons. Ce beau spectacle moral, à la fois\némouvant et réconfortant, d'une âme héroïque, est rehaussé par le charme du\npaysage qui l'encadre et dont l'auteur est allé recueillir sur les lieux l'impres-\nsion, comme il le dit dans cette page pittoresque de sa préface :\n    « J'ai voulu écrire ce livre à Fulda, auprès du tombeau du saint. J'y ai\n trouvé un milieu tout imprégné de son souvenir, une population qui garde\nson culte avec amour, des horizons grandioses, des solitudes suaves, des\n paysages qui semblent faits pour les évocations historiques. J'y ai passé\n quelques semaines heureuses à l'ombre de ce sanctuaire, qui garde le plus\n grand trésor religieux de l'Allemagne, et des beaux arbres séculaires qui\n alignent autour de lui leurs solennelles avenues, si hospitalières au rêveur\n recueilli. Plus d'une fois, du haut de la colline où fut l'ermitage du saint, je\n me suis plu à contempler cette ville catholique, s'endormant dans le calme\n du soir, pendant que la fumée s'élevait des toits et qu'au loin la longue ligne\n dentelée des faîtes de la Rön s'estompait dans le brouillard. Il me semblait\n revivre les scènes idylliques dont on trouvera le récit dans ces pages... Puisse\n ce petit livre, que je rapporte de mon pèlerinage au tombeau du grand apôtre,\n faire aimer aux lecteurs la belle figure qu'il retrace et laisser dans leur âme\n quelque chose de la joie et de la paix dans lesquelles il a été écrit. »\n                                                                          C. M.\n\nL a F a v o r i t e d ' u n T z a r , par DIMITRI DE BENCKENDORF. — (Paris,\n    Mercure de France.)\n    Le temps est plus que jamais favorable aux mémoires, biographies et\nautres récits, en marge de l'histoire, dont ils constituent en somme une sorte\nd'illustration vivante et pittoresque. Des pléiades d'érudits compulsent les\n"}, {"page_pdf": 602, "texte": "                                  LES LIVRES                                 5l3\n\ncorrespondances, journaux, dossiers, ces inépuisables tiroirs où le passé\nsommeille, et offrent au public, un peu fatigué des débauches d'imagination,\ndésireux d'histoires vraies, le résultat de leurs laborieuses et minutieuses\nrecherches. Il en résulte parfois des ouvrages bien composés et intéressants.\nLe livre de M. de Benckendorf est de ceux-là. On y assiste à la vie d'une\népoque tragique et tourmentée de l'histoire de Russie. L'étrange destinée de\nCatherine Ivanovna Nélidov, fille d'un lieutenant d'armée, haussée de degré\nen degré au rang d'amie, confidente, favorite du malheureux Paul I er , présente\nassez de péripéties pour attirer le lecteur, de faveurs et de revers successifs de\nla fortune pour le retenir et le captiver.\n                                                                    CH. DE S.\n\n\n\nE x é g è s e d e s l i e u x C o m m u n s , par LÉON BLOY. — (Paris, Société du\n  Mercure de France.)\n   Léon Bloy hait le bourgeois férocement et il ne rate aucune occasion de\nlui cracher son mépris à la figure, confondant parfois d'une façon injuste et\npartiale, dans une même rancune, des gens qui ne sont pas plus bourgeois que\nlui, qui ont du talent comme lui, mais qu'il éreinte tout bonnement parce\nqu'il ne les aime pas. Du moment qu'un homme a déplu à Léon Bloy, il est\nsûr de son fait. Nous n'aimons pas plus le bourgeois que l'auteur. Mais nous\nne cesserons de reprocher à celui-ci de donner parfois ce qualificatif, dans ce\nqu'il a d'odieux à des esprits, et notamment à des artistes, égaux en valeur,\nsi pas supérieurs à Léon Bloy. « Il voit bourgeois, comme d'autres voient\nrouge et alors il fonce. Tant pis pour qui est sur le terrain : ami, allié ou\nadversaire. » Cette parole est de R. Narsy, dans l'Occident. Le jugement de\nce critique est tellement le nôtre que nous ne croyons pouvoir mieux faire\nque de le reproduire ici : « Tel quel, inquiétant, excitant, admirable de\nfougue passionnée, ce guérillero hirsute et frénétique séduit tous ceux qui\naiment l'énergie, même quand ils la souhaiteraient moins furieuse et mieux\nréglée. On lira donc avec autant de curieuse sympathie son Exégèse des lieux\ncommuns. C'est la dissection du bourgeois. Les morceaux en seront bons pour\nM. Zola qui rumine l'apothéose d'Homais. Il y trouvera la collection à peu\nprès complète — à moins que ce ne soit plus que complète — de toutes les\nbassesses, de toutes les affectations, de toutes les ignominies, de toutes les\nhypocrisies du pharisien contemporain. M. Bloy les décèle férocement, sous\nle verbalisme creux, sous la fausse sincérité et la bonhomie captieuse, dans\nles formules enfin où se dissimule l'incapacité absolue de penser, de sentir et\nde juger personnellement qui distingue le dernier client de M. Zola. Si l'on\nsait l'utiliser comme il convient, c'est-à-dire en faisant les réserves suggérées\npar le tempérament excessif de M. Bloy, son livre sera un utile appendice à\nl'histoire intellectuelle et morale de notre médiocratie, et plusieurs avoueront\nsans peine s'être « évadé avec enthousiasme des lieux communs où l'on dîne,\n» pour venir héroïquement ronger avec lui des crânes d'imbéciles dans la\n» solitude. »\n                                                                            D\n"}, {"page_pdf": 603, "texte": "514                                   DURENDAL\n\n\nR u s b r o c k l ' a d m i r a b l e (œuvres choisies) traduit par ERNEST HELLO,\n  nouvelle édition. — (Paris, Perrin.)\n   Il était plus qu'urgent de publier une nouvelle édition de ce beau et curieux\nlivre du grand penseur catholique Ernest Hello, l'auteur d'un autre livre\nadmirable : l'Homme dont nous avons si souvent parlé. Le présent livre était\ndevenu absolument introuvable.\n   Sans doute, ce livre n'est qu'une traduction. Mais le mérite du traducteur\nc'est d'avoir cueilli dans l'immense œuvre de Rusbrock et réuni dans ce petit\nvolume un ensemble d'extraits des écrits de l'incomparable mystique, si\nbien fait qu'il donne une idée générale très complète de sa sublime doctrine.\n                                                                        H . M.\n\nConstitutiOn d e l ' E g l i s e , conférences apologétiques,par l'abbé R. PLA-\n  NEIX. — (Paris, P . Lethielleux.)\n   Douze conférences traitant de l'organisation sociale de l'Église, du Pape et\nde son pouvoir, de l'épiscopat, du clergé et des ordres religieux. Fortement\npensés et bien écrits, ces discours se liront avec plaisir. Une page prise entre\nvingt autres donnera idée du livre. « Dans la longue série des découvertes\nqui honorent l'esprit humain, la plupart naissent de l'intelligence d'un prêtre\nou d'un moine. Ce sont des prêtres et des moines qui ont initié le monde\nmoderne aux progrès scientifiques dont il est fier aujourd'hui. Ce sont eux\nqui, au moyen âge, ont découvert la boussole, la poudre à canon, la rotation\nde la terre, le mouvement des cieux. Ce sont des évêques et des prêtres qui\nont ouvert à Christophe Colomb le chemin du Nouveau-Monde. Ce sont des\névêques et des prêtres catholiques qui ont patronné l'invention naissante de\nl'imprimerie. De bonne foi, dites-le moi, quand donc le sacerdoce a-t-il\nmérité cette accusation d'ennemi des lumières? Est-ce lorsque le moine Ange-\nlico 31 Fiesole traçait sur la toile ces peintures admirables, auxquelles les\nanges seuls ajouteraient de plus belles couleurs? Est-ce quand les souverains\n Pontifes réunissaient à Rome les plus beaux chefs-d'œuvre du génie des arts\n et faisaient de cette ville comme le musée du genre humain? Est-ce quand des\n prêtres formaient ces bibliothèques immenses dont nous ne possédons que les\n débris, ou qu'ils inspiraient la pensée de ces cathédrales grandioses qui\n élèvent jusqu'au ciel le témoignage de la foi et du génie ? »\n\n L e s b é a t i t u d e s de l ' E v a n g i l e et l e s p r o m e s s e s de la d é m o -\n    c r a t i e s o c i a l e , p a r Mgr SCHMITZ, évêque-coadjuteur de Cologne; tra-\n    duit de l'allemand par l'abbé L. COLLIN. — (Paris, Lethielleux.)\n   L'auteur de ces sermons, mort en 1899, évêque-coadjuteur de Cologne,\njouissait dans son pays, où on l'appelait « l'évêque social » (der sozialc Bis-\nchof), d'une légitime popularité! On n'en est du reste pas surpris en lisant la\ncourte biographie que M. l'abbé Collin a mise en tête de sa version des\ndiscours de Mgr Schmitz sur les Béatitudes.\n   Quant à ces discours, on en admirera la solide doctrine, et les fortes pen-\nsées. Ici, rien de la mièvrerie, du vague et de l'incohérence qui trop souvent\n"}, {"page_pdf": 604, "texte": "                                 LES LIVRES                                 5l5\n\ndéparent certains ouvrages contemporains d'ascétisme. Si la forme est austère\net grave, comme le génie du peuple allemand, cette austérité est tempérée par\nune onction qui pénètre bien avant dans les cœurs. A cet égard, la sixième\ndes conférences de Mgr Schmitz, qui décrit le bonheur de la pureté, nous\ndonne quelques-unes des plus belles pages qu'on puisse lire dans son livre.\n   L'ouvrage de Mgr Schmitz oppose les béatitudes de l'Evangile aux fausses\npromesses du monde et montre que seule la fidélité à la doctrine du Christ a\npour la société les promesses du bonheur.\n\nL e C a t h o l i c i s m e SOCial. Tome I : Les Vérités mâles. Tome II : Lés\n  Remèdes amers. Tome III : Le Retour au Paradis terrestre, par PAUL LAPEYRE.—\n  (Paris, P . Lethielleux.)\n   « Lapeyre est terrible : il soulève des questions », écrivait un jour Louis\nVeuillot de l'auteur de ce livre. On ne démentira pas ce jugement après\navoir lu le Catholicisme social. M. Lapeyre ne ménage pas la vérité à ses\ncontemporains. Il ne craint pas de dire que trop de croyants ont laissé peu\nà peu le christianisme intégral déchoir dans leurs idées, leurs mœurs et leur\nvie. Le retour aux principes semble à l'auteur l'indispensable remède aux\ndéviations pratiques. Si l'on agit mollement c'est que la vérité a été diminuée.\nIl faut la faire briller de nouveau de tout son éclat.\n                                                       J.G.\nSainte Elisabeth de Hongrie, par E. HORU. — (Paris, Plon.)\n  Ecrire, après un prédécesseur de l'envergure de Montalembert, une vie de\nSainte Elisabeth de Hongrie, pouvait sembler une tentative audacieuse, si\npas téméraire et vaine. M. Horu ne s'est pas laissé rebuter par les difficultés\nde l'entreprise, et, sans craindre une comparaison redoutable, a mené à\nbonne fin, pour son plus grand honneur, ce périlleux travail. Son livre, com-\nposé avec science et écrit avec talent, sans faire oublier — ce qui serait im-\npossible, — le chef-d'œuvre de Montalembert — intéressera, en les charmant,\ntous ceux qui le liront.\n\nL e M a r i , l e P è r e , l ' A p ô t r e , par l'abbé de OPBERGUES. — (Paris,\n  Poussielgue; Bruxelles, O. Schepens.)\n  Ces instructions aux hommes du monde, prêchées à Saint-Philippe du\nRoule, se lisent avec intérêt. Elles n'ont guère de caractère littéraire, tout\nen étant néanmoins composées avec soin et correctement stylées.\n\nAu sortir de l'Ecole : les Patronages, par MAX TURMAN. —\n  (Paris, Lecoffre.)\n   Qu'adviendra-t-il de l'enfant du peuple au sortir de l'école ? Comment le\npréserver contre les dangers qui le menaceront dès ses premiers pas dans la\nvie? A cette question, les sociologues catholiques ont répondu par l'organisa-\ntion des patronages.\n   Fondés par M. l'abbé Allemand dès l'aube duXIXesiècle, les patronages se\ndéveloppèrent sous le second empire et acquirent, durant les vingt-cinq der-\n"}, {"page_pdf": 605, "texte": "516                               DURENDAL\n\n\nnières années, leur plein développement. Liés aux écoles chrétiennes, ils\nconstituent en somme la continuation pratique de leur enseignement.\n   Ces choses sont exposées avec science et clarté dans l'intéressant ouvrage\nde M. Max Turman. On y trouve tous les détails désirables sur le développe-\nment historique des patronages, leur organisation, les résultats déjà obtenus,\nles progrès à réaliser. Aussi, ce livre est-il un véritable classique que toute\npersonne, désireuse de s'instruire en cette matière, doit acquérir.\n                                                                     C H . DE S.\n\nLA CRITIQUE :\nLa    f e n ê t r e o u v e r t e , par FERNAND GREGH. — (Paris, Fasquelle.)\n    M. Fernand Gregh, l'harmonieux et tendre poète de la Maison de l'Enfance\net de la Beauté de vivre, est aussi un critique averti, aimant à confesser ses\nenthousiasmes, à expliquer ses sympathies. Sous le joli titre que je viens de\ntranscrire, il a réuni une série d'essais publiés dans divers Magazines, notam-\nment la Revue de Paris et la Revue Bleue. Des poètes, Verlaine, Rodenbach,\nHenri de Régnier; des romanciers, A. France, G. d'Annunzio; des écrivains\nde théâtre, Hervieu, Mirbeau, de Curel, y sont analysés avec entente et sub-\ntilité, en un beau style varié qui se réjouit de sa grâce. Les voix confuses des\nphilosophes, les parfums et les chansons de la poésie, les rumeurs entre-\nheurtées du drame sont entrées par la fenêtre de M. Gregh et ont peuplé de\nleur vie multiforme les feuillets de son livre.\n    Celui-ci est agréable à lire, parce que simple et divers. M. Gregh ne pon-\ntifie pas le moins du monde, à l'encontre de tant de sévères critiques. Il ne\nporte pas de jugements sans appel; il s'attache à faire aimer ce qu'il aime; il\nne condamne jamais avec acrimonie. Son essai sur Verlaine est bien un des\nmeilleurs que je connaisse. Il a compris le charme rêveur de Rodenbach. Il\napprécie ce bel art hautain, symétrique et cependant varié, très moderne en\nmême temps que légendaire, où est passé maître M. de Régnier. Ses pages\nsur A. France, Le feu, de d'Annunzio, Travail, d'E. Zola, donnent de ceux\nqui en sont l'objet une idée nette, précise, et aussi particulière à M. Gregh.\nCar dans ce livre, et c'est là une qualité précieuse entre toutes, on devine der-\nrière le critique, qui pèse et calcule, le poète, qui tressaille et admire. Parfois\nmême, le style, délaissant le sujet traité, s'échappe un instant en pleine fan-\ntaisie et monte vers la sphère des poèmes.\n\nIntroduction historique et archéologique à Quo Vadis,\n  par ORAZIO MARUCCHI. — (Paris. Lethielleux.)\n   Cette intéressante étude peut rendre de réels services à toute personne\nsoucieuse de lire, ou plutôt de relire, le chef-d'œuvre dé Sienkiewicz. Elle\nrenferme des notions instructives sur l'étendue et l'organisation de l'empire\nà la mort de Claude, l'aspect général de Rome au temps de Néron, les débuts\ndu christianisme, les apôtres Pierre et Paul, l'incendie de la ville et la pre-\nmière persécution. Elle est accompagnée d'un plan des quatorze régions de\nla Rome ancienne.\n"}, {"page_pdf": 606, "texte": "                                 LES LIVRES                                517\n\n\nNouvelles Etudes et Notes littéraires sur quelques écri-\n  v a i n s d u X I X e s i è c l e , par JEAN VAUDON. — (Paris, Victor Retaux.)\n   Un livre de bonne critique, intéressant, bien qu'il n'apporte guère de\nremarques neuves ni d'aperçus particulièrement originaux. L'auteur y étudie,\nentre autres, Victor Hugo qu'il sait admirer sans passion et critiquer sans\nacrimonie. L'ouvrage est bondé de citations dans le choix desquelles il est\nfait montre d'un goût instruit et sûr.\n\nL e s V i e s C l o s e s , par G. MARC-SENCIER. — (Paris, Perrin.)\n   « Nous avons groupé ici les noms de quelques écrivains, de quelques\nartistes, de quelques êtres morts jeunes, auxquels la vie semblait permettre et\npromettre les longues espérances et les lendemains brillants, et pour lesquels\nle cours de leurs destinées semble plus saisissant quand on compare tout ce\nqu'ils devaient être, tout ce qu'ils espéraient devenir, et le peu qu'ils furent\nen réalité. » Ces lignes de M. Marc-Sencier indiquent très exactement l'objet\nde ce livre, où il a réuni d'intéressantes études sur des hommes dont la vie,\ntrop tôt interrompue, ne fut qu'une belle promesse. A remarquer surtout les\npages consacrées à La Boëtie, Maurice de Guérin et Alfred Tonnelle.\n                                                                   C H . DE S.\n\nLITTÉRATURE FLAMANDE :\nD r e i z e h n l i n d e , par M. le chanoine D E LEPELEER. — (Gand, Siffer.)\n   Chez Siffer,à Gand, vient de paraître la quatrième édition, revue et remaniée\nde la traduction, en vers flamands, du célèbre poème catholique allemand de\nWeber : Dreizehnlinde, par M. le chanoine De Lepeleer.' M. Jozef Janssens a\najouté un troisième dessin à l'illustration de ce beau volume qui ne coûte\ncependant que 4 francs ; la moitié de l'édition allemande.\n   M. le chanoine De Lepeleer, à chaque édition, embellit encore sa traduc-\ntion, qui est bien une œuvre à lui. Il s'est tellement identifié avec le sujet\nqu'il doit le posséder aussi bien que le poète original lui-même. Il a même,\nme semble-t-il, ajouté une teinte de fraîcheur, de personnalité qui rend la\nlecture de ce beau poème encore plus délicieuse. Sa traduction est comme\nune superbe copie d'un chef-d'œuvre, dont on se demande si elle n'est pas\nl'original même ou si elle ne le dépasse pas. Les quatre éditions qui se sont\nsuccédées à des intervalles si brefs prouvent que le public flamand commence\nà prendre goût aux belles choses. Nous en félicitons sincèrement l'habile et\nartistique traducteur. C'est rendre service à son pays que de lui offrir en une\nlangue châtiée et superbe, un chef-d'œuvre étranger qui lui paraîtra être un\nchef-d'œuvre national.\n   A ceux-même, qui connaissent Dreizehnlinde en allemand, nous conseil-\nlons la lecture de la traduction de M. De Lepeleer. Ils y trouveront bien\ndes charmes nouveaux et une compréhension encore plus parfaite du chef-\nd'œuvre de Weber. La nouvelle planche de M. Jozef Janssens : les adieux\n d'Hildegonde à son fiancé, est une chose délicieuse, idéale.\n                                                                         A. C.\n"}, {"page_pdf": 607, "texte": "                           NOTULES\n\n\n    A s s i s e é t a i t e n f ê t e , le I er juin dernier, à l'occasion de la séance\ninaugurale de la Société internationale d'études franciscaines dont nous annonçions\nrécemment la fondation, et qui a rencontré l'adhésion chaleureuse d'un grand\nnombre d'écrivains, de savants et de religieux italiens et étrangers.\n   Le Times nous a apporté un long et cordial compte rendu de l'inauguration\nde la Société en présence d'une assistance considérable, composée de socié-\ntaires de toute nationalité et d'habitants de la cité de saint François; ça été\nune rare et belle fête de fraternité et d'amour, illustrée de fortes et émou-\nvantes paroles, et qui s'est terminée par une procession où l'on a vu marcher\ncôte à côte, mais dans une communion d'admiration et d'allégresse, en vrais\ndisciples du poverello, les pèlerins de la science et ceux de la foi, les savants\net les simples, les riches, les pauvres, tous...\n   Au cours de la séance inaugurale, Paul Sabatier qui, par ses admirables\ntravaux historiques, l'ardeur généreuse et profonde de son esprit, l'énergie de\nson prosélytisme, est devenu l'initiateur de la Société, a été l'objet d'une\nmagnifique et unanime ovation. Durendal s'associe de grand cœur à cette\nmanifestation par une acclamation tardive, malheureusement, et lointaine.\n                                                                              A. G.\n\n                                       * *\n\n   L e s f ê t e s d e C o u r t r a i . — Les grandes fêtes, célébrées ce mois, à\nCourtrai, à l'occasion du sixième centenaire de la bataille de Groeninghe,\nseront en même temps de vraies manifestations d'art. On y inaugurera le\nbeau monument de Groeninghe, chef-d'œuvre de notre admirable sculpteur,\nGODEFROID D E VREESE, dont on connaît le superbe talent. Une magnifique\ncantate, dont la musique a été composée par le distingué directeur du conser-\nvatoire de Bruges, KAREL MESTDAGH, y sera exécutée.\n  D'autres fêtes musicales, où seront exécutées des œuvres d'EDGAR TINELL,\nPETER BENOIT et JAN BLOCKX, auront lieu.\n  Enfin, on profitera de l'occasion pour inaugurer le buste du merveilleux\nprêtre-poète GUIDO GEZELLE, œuvre du célèbre sculpteur JULES LAGAE.\nNous ne regrettons qu'une chose, à ce sujet, c'est qu'on se contente de con-\nsacrer à la gloire de Gezelle un simple buste, alors qu'à tant d'illustrations\npurement conventionnelles on élève les plus prétentieux monuments. Quelle\namère dérision! Gezelle est, sans conteste, un des plus grands hommes de la\n"}, {"page_pdf": 608, "texte": "                                   NOTULES                                    519\n\n\nBelgique, un des plus fastueux génies de notre patrie et un des plus presti-\ngieux poètes de ce siècle. Aucun monument n'eut été assez somptueux pour\nléguer à la postérité la mémoire de cet homme incomparable. Nous espérons\net souhaitons vivement que le buste de Gezelle sera bientôt remplacé par un\nmonument digne de lui.\n\n\n\n\n   L a S c o l a C a n t o r u m d e P a r i s aura terminé, au moment où paraî-\ntra ce fascicule, ses belles et intéressantes Assises de Musique religieuse. Notre\ncollaborateur, JOSEPH RYELANDT, en rendra compte le mois prochain.\nUn autre de nos collaborateurs, ARNOLD GOFFIN, s'est chargé du compte\nrendu de l'Exposition des Primitifs.                          '\n\n                                        *   *   *   ■\n\n\n\n\n   L'Exposition des Primitifs flamands à Bruges est ouverte\nen ce moment et le restera jusqu'au 15 septembre. Nous ne saurions assez\nengager la Commission directrice à la prolonger jusqu'au 1er octobre tout au\nmoins, c'est-à-dire jusqu'au terme des vacances, époque de voyages et de\ndéplacement qui amènera certainement du monde à Bruges jusqu'en octobre.\n\n\n                                            ***\n\n\n   Psychologie d'une ville; essai sur Bruges, tel est le titre\nd'un beau livre de notre ami FIÉRENS-GEVAERT, dont nous avons fait\nl'éloge au moment de son apparition. L'exposition de Bruges lui donne\nune nouvelle actualité. L'éditeur en a publié une seconde édition pour la\ncirconstance. Nous attirons à nouveau l'attention de nos lecteurs sur ce livre.\nIls y trouveront les détails les plus intéressants et les plus vivants sur la ville\nde Bruges, sur son histoire et sur les trésors artistiques qu'elle renferme et\ndont plusieurs se trouvent à l'exposition des Primitifs. Le livre de M. Fiérens-\nGevaert a été publiée par la maison Alcan, de Paris. (Voir notre compte rendu\nde ce livre au numéro de juin 1901.)\n\n\n\n\n    L ' a r t g r e c e t l'art r e l i g i e u x . — Parlant du peintre Victor Orsel,\n Maurice Denis écrit dans l'Occident : « Son rêve et sa théorie, c'était de bapti-\n ser l'art grec. Heureuse formule ! Il n'y a pas d'abîme entre l'antiquité classique\n et le sentiment chrétien. Ce sera l'éternel tourment des artistes chrétiens de\n résoudre ce difficile problème, d'opérer cette conciliation. Et jusqu'où faut-il\n poursuivre ce rêve 'd'une union intime entre la forme grecque et l'esprit\n"}, {"page_pdf": 609, "texte": "520                              DURENDAL\n\n\nchrétien? Faut-il aller jusqu'à prétendre, comme le. veulent les Bénédictins\nde Beuron, que tant que cette union n'aura pas été réalisée, il n'y aura pas\nde peinture chrétienne, pas d'art chrétien ? »\n\n\n\n  La question de la réforme des humanités est plus que jamais\nà l'ordre du jour; ce dont nous nous réjouissons vivement. L'académie de\nmédecine, à la demande du ministre de l'instruction publique, en fait depuis\nquelque temps l'objet de ses discussions mensuelles. Plusieurs séances lui\nont été déjà consacrées et la question n'est pas épuisée encore. Des discours\ndu plus vif intérêt y ont été prononcés. Nous signalons surtout ceux du\nprofesseur Verriest et du docteur Lentz, de Tournai. Enfin, le professeur\nKurth, de Liége, a prononcé, à la séance solennelle de l'académie, en sa\nqualité de Directeur de la classe des lettres, un discours magistral sur la\nquestion des humanités.\n\n                                     ***\n\n  La vicomtesse Spoelberg de Lovenjoul, femme du célèbre\nécrivain dont tout le monde connaît les érudites et sagaces études de critique\nlittéraire, vient de mourir. Femme supérieure et distinguée, elle fut l'intelli-\ngente collaboratrice de son mari dans la publication de ses livres. Nous\nprésentons au vicomte de Spoelberg, qui honora toujours notre œuvre de sa\nsympathie, nos plus sincères condoléances.\n\n                                      * *\n\n  P e n s é e d u m o i s : En matière d'art, l'instinct de la jeunesse est sou-\nvent la sagesse même. (FIÉRENS-GEVAERT.)\n                                           *\n                                          * *\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — G. FLAMEN : Het grood Vaderlansche\nMimodrama van Groeninghe (Brugge, Sint-Augustinus drukkerij). — I. DE\nGAULTIER : Le Bovarysme (Paris, Mercure de France). — A. LICHTENBERGER :\nRédemption (Paris, Plon). — H. BORDEAUX : La peur de vivre (Paris, Fon-\ntemoing). — D r VERESSAÏEF : Mémoires d'un médecin (Paris, Perrin). —\nA. SAMAIN : Contes (Paris, Mercure de France). — RUDYARD KIPLING : Kim\n(ibid.). — D E FOVILLE : La vie déserte (Paris, Pion). — L. BLOY : Exégèse\ndes lieux communs (Paris, Mercure de France). — E. TAVERNIER : Du journa-\nlisme (Paris, Oudin). — A. ERLANDE : La tendresse (Paris, Ollendorff). —\nC. MAUCLAIR : Les mères sociales (ibid.). — Hésitation sentimentale par\nl'auteur de « Amitié amoureuse » (Paris, Calmann-Lévy). — A. ERLANDE :\nHélène (Paris, Mercure de France). — M. TRUBERT : La mendiante turque\n(Paris, Oudin). — M. DE NOAILLES : L'ombre, des jours (Paris, Calmann-\n Lévy).\n"}, {"page_pdf": 610, "texte": ""}, {"page_pdf": 611, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 8, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1902-08", "signet_source": "Neuvième année - N°8 - Août 1902 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant juillet (pages 393-456), pages 457-520 ; article de Fierens-Gevaert daté « Turin, mai 1902 » ; Notules sur la séance d’Assise du 1er juin « dernier » et l’exposition des Primitifs flamands de Bruges (été 1902). Notules p. 518, huitième entrée de la rubrique dans la table annuelle.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec les rubriques Notules et Les Livres de la table annuelle (p. 774)."}}