{"numero_id": "ulb-durendal-1902-livraison09", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-001", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 521, "page_fin": 526, "titre_corps": "Carnets de voyage : Jack et Jim", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Léopold Courouble", "ancre_debut": "Carnets de Voyage Jack et Jim", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 616, "page_imprimee": 521, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1610, "texte": "Carnets de Voyage\n                         Jack et Jim\n\n\n\n                A Lagos, nous embarquâmes trois Anglais et un\n                  singe.\n                     Je fus simplement poli à l'égard des gentle-\n                  men, à qui je gardais rancune de nous avoir\n                  obligés à mouiller, six heures durant, au large,\n                  sur une mer passablement agitée; par contre,\n                  je me liai tout de suite avec le singe d'une sin-\n                  cère amitié.\n   C'était un animal bien râblé, au poil bleuâtre, avec du vert-\nde-gris sur le nez et les babines; sa figure n'avait aucune dis-\ntinction, mais elle respirait la bonté.\n   On l'attacha au bordage, à quelque distance d'une foule\nd'autres singes, tout petits ceux-là, et qui se blottirent contre le\nsteamlaunch, dans l'effroi que leur causait ce gros babouin\ninconnu. Lui, cependant, assis sur la main courante du garde-\nfou qu'il avait immédiatement adopté comme juchoir, les con-\nsidérait avec une sorte de curiosité mélancolique où n'entrait\naucun mauvais sentiment.\n   Il était étonné de leur poltronnerie et les dévisageait douce-\nment : deux jolis ouistitis, mâle et femelle, dont la terreur res-\nserrait l'étreinte, parurent surtout l'attendrir. Il voulut donc se\nrapprocher d'eux pour se présenter, sans doute, et dire quel-\nques bonnes paroles; mais il s'arrêta devant leurs cri d'épou-\nvante.\n   Néanmoins, il demeurait là sur ses quatre mains, visiblement\ncontrarié de cette défiance qu'il inspirait, quand s'élança un\ngrand chien de berger qui le mordit dans une joue rose, sous sa\n"}, {"page_pdf": 617, "page_imprimee": 522, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2102, "texte": "522                         DURENDAL\n\n\nqueue justement relevée! Il se retourna avec une prestesse stu-\npéfiante et rendit le coup de dent à l'agresseur qui détala en\nhurlant.\n  C'est ainsi qu'il fit connaissance avec Jack, le bon chien né au\npays des Boudjas.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Or, le lendemain, Jim — c'est ainsi qu'on nommait le\nmacaque — et Jack se retrouvèrent en présence. Le chien\ngronda, tandis que le singe, perché sur le bastingage, découvrait\ndes mâchoires solidement meublées, prêt à fondre sur son\nennemi. Mais Jack, devenu prudent, n'eut garde d'insister et il\ns'éloigna avec cet air dédaigneux qu'affectent supérieurement les\nchiens jaloux de ne pas s'encanailler.\n   Toutefois, ce ressentiment ne tint guère : deux jours après, je\nne sais à la suite de quelle médiation, celle du cuisinier je pense,\nJack et Jim devenaient les meilleurs amis du monde.\n   Dès ce moment, ils furent la joie du bord : on mourait de rire\ndevant leurs ébats comiques. Dans ces joutes fraternelles, et\nbien qu'il fût prisonnier de sa chaîne, Jim montrait une agilité\nsurprenante : c'était lui qui accomplissait les plus belles\nprouesses. Il avait des cabrioles d'une légèreté admirable; il\ndansait dans l'air, étourdissant le chien par ses gambades, lui\nsautant sur le dos avant que Jack eût pu le prévenir.\n   Mais rien n'était plus drôle, et plus humain, que ses poses de\nrecueillement sournois, quand il semblait tout à coup aban-\ndonner la partie et fermait les yeux sans cesser pourtant d'épier\nson naïf adversaire.\n   Jack s'avançait alors pour un bon tour, et voilà que Jim, subi-\ntement réveillé, était sur le cou du pataud, fourrageant son poil,\nriant d'un rire aigu, vainqueur. Ah! la belle humeur que cela\nnous donnait!\n   Il n'y avait pas jusqu'aux petits sapajous, attachés non loin de\nlà, qui ne prissent plaisir aux exercices du gros singe et, entraî-\nnés par l'exemple, ne s'ingéniassent à l'imiter sur la bâche du\nsteamlaunch.\n   Jack et Jim étaient inséparables : fatigués de jouer, ils\ns'endormaient à côté l'un de l'autre.\n"}, {"page_pdf": 618, "page_imprimee": 523, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2307, "texte": "                       CARNETS DE VOYAGE                       523\n\n\n   Or, après dix jours de mer, nous abordâmes à Las Palmas, et\nJack descendit à terre avec nous.\n   Je ne vis jamais pareil étonnement de chien devant les voi-\ntures et les chevaux qu'il ne connaissait pas. Car, je le répète,\nJack était né chez les Boudjas, de parents belges, il est vrai,\nmais qui ne l'avaient point documenté sur les prestiges de la\ncivilisation des blancs.\n   Partagé entre le désir de folâtrer et la terreur que lui inspi-\nraient les véhicules et ces fringants petits chevaux espagnols,\nil demeurait en arrêt, éperdu, frémissant sur ses hautes pattes.\nNous dûmes le prendre dans, notre tartane. Mais, comme\nnous gravissions une côte dans la jolie montagne verdoyante, il\nsauta à bas de la voiture qu'il accompagna en aboyant de toutes\nses forces. On le laissa faire : il fallait bien qu'il s'habituât.\nBientôt il s'enhardit jusqu'à bondir aux naseaux de nos bêtes.\n   Hélas ! tant de témérité ne devait pas lui réussir : au tournant\ndu chemin, il tomba sous les sabots des chevaux et une roue\npassa sur ses pattes de devant.\n   Ah! pauvre Jack! Il hurlait à fendre le cœur. Nous nous pré-\ncipitâmes. Il saignait abondamment. Vite on le porta au ruis-\nseau qui bordait la route, afin de laver ses blessures. Puis, on\nexamina les membres meurtris.\n   Par bonheur, rien n'était cassé : la roue n'avait écrasé que le\nbout des pattes. On les banda avec des mouchoirs et lé bon Jàck\nfut rapporté dans la voiture dont il se garda bien de descendre\nencore.\n   C'est Jim qui fut étonné quand, le soir, nous déposâmes près\nde lui notre invalide. D'abord, il manifesta une grande joie en\nretrouvant son ami ; mais l'attitude morne de Jack eut bientôt\ncalmé ses démonstrations. Alors il considéra avec stupeur ces\ndeux pattes toutes ficelées que le chien allongeait sur le pont et\nmordait avec une sorte de rage pour en arracher les bandes\nde toile. Et Jim comprit l'accident. Alors, regagnant son per-\nchoir, il s'assit sur son derrière et se mit à haranguer son cama-\nrade : « Ah! disaient ses yeux frétillants, tu avais bien besoin\nde descendre à terre! Pourquoi n'être pas demeuré avec\nmoi sur le bon navire? Vois-tu, j'avais le pressentiment de ce\nmalheur... »\n   Et Jack poussait des petits gémissements, s'acharnait à ses\n"}, {"page_pdf": 619, "page_imprimee": 524, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2091, "texte": "524                         DURENDAL\n\n\nbandages. Ce soir-là et le lendemain, il ne fut pas question de\njeux; nos amis restèrent bien tranquilles. Mais la sollicitude du\nsinge était admirable à voir; souvent je le surprenais, tâtant et\nflairant avec précaution les linges iodoformés qui entouraient\nles membres malades de son ami...\n\n                                *   *\n\n   La guérison fut rapide, car, deux jours après, comme nous\npassions sous le feu magique du cap Finistère, Jack se relevait\ntout à fait rétabli et reprenait avec Jim ses joyeux ébats.\n   Par un hasard tout à fait exceptionnel en cette saison de tem-\npêtes, le golfe de Gascogne demeura aussi paisible que les mers\ntropicales, et nous arrivâmes à Ouessant en trente-deux heures,\nc'est-à-dire avec une avance d'un demi-jour presque. J'en étais\nd'autant plus heureux qu'il nous fallait faire un grand détour\npour atteindre la côte anglaise, où nous devions déposer nos\npassagers de Lagos.\n   D'Ouessant nous fûmes à Plymouth en sept heures. On\nentra dans le port avec une lenteur et une prudence extra-\nordinaires, car ici les eaux sont pleines de torpilles et d'engins\nde guerre de toute sorte.\n   Enfin, l'ancre tomba et nous restâmes immobiles sur une mer\nadmirablement glauque.\n   C'était un dimanche, un dimanche de gel; gai et bleu. La\nville se déployait devant nous à perte de vue. Une flèche, toute\nvibrante de soleil, s'élançait du fouillis des petites maisons grises\nqui, à cette distance, semblaient toutes pareilles. Et je distin-\nguais aussi, de-ci, de-là, des places publiques et lés noires fron-\ndaisons des parcs.\n   Ce panorama de ville avait comme un air moyennageux,\ngothique, et me rappelait une eau-forte très ancienne.\n   A notre gauche, dans une presqu'île en partie formée, je\n pense, par l'estuaire de la Plym, s'élevait un manoir imposant\nau milieu d'un groupe de pins pittoresques, dont la sombre\n verdure se mariait aux pierres noircies par les siècles. On\n me dit que c'était la demeure d'un lord, ce que je crus sans\n peine.\n   A droite, tout à l'autre extrémité du port, sur le gazon jauni\n"}, {"page_pdf": 620, "page_imprimee": 525, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2221, "texte": "                       C A R N E T S D E VOYAGE                525\n\ndes hautes falaises, des jeunes gens en bras de chemise jouaient\nau golf ou au criquet.\n   11 n'y avait pas de vaisseaux de guerre dans la rade et je les\ncherchais de ma lunette dans les docks de Davenport, quand\nun steamboat se détacha du quai et absorba toute mon atten-\ntion; il se dirigeait vers nous. C'était le transbordeur qui venait\nchercher nos trois Anglais. Cinq minutes après, il se collait à\nnotre flanc de bâbord.\n   Aussitôt, un tas de jeunes miss sautèrent sur le pont du Léo-\npoldville et tombèrent dans les bras de nos compagnons de Lagos\navec une furia, peu anglaise sans doute, mais qui réjouissait le\ncœur. Ah ! les belles accolades ! Ah ! les petits noms de ten-\ndresse! John, Ned, Willy — Eva, Madje, Lizzie! Ah ! les douces\nlarmes de joie!...\n   Mais on ne pouvait s'attarder et la sirène fit entendre son\npremier signal. Alors, on jeta les malles et les caisses de fer des\npassagers sur le steamboat et, très cordialement, nos heureux\ncompagnons de voyage prirent congé du capitaine et de nous.\n   Comme j'échangeais un énergique skake hand avec le dernier\ngentleman, une tête sortit tout à coup de son macferlane et je\nreconnus Jim, le pauvre Jim qui avait bien froid.\n   Tandis que je lui donnais une affectueuse caresse, voilà que\nJack bondit auprès de moi. En apercevant le singe, il aboya\nbruyamment, se dressa pour l'atteindre. Et le singe, déjà tou-\nché par notre climat, le regardait tristement de ses yeux pâles\net profonds de futur poitrinaire. Jim avait compris que le\nmoment de séparation était arrivé.\n   Il se laissa emporter, car il était tout engourdi. Mais, dès que\nson maître fut sur le steamboat, il parvint à se dégager et, en\ndépit de la gelée qui blanchissait la main courante, il grimpa\npéniblement sur le garde-fou du bateau pour dire un dernier\nadieu à son ami Jack.\n  J'avais saisi le chien au collier et il demeurait là, une patte\nrelevée, les oreilles pointées, tout interdit :\n   — Non, semblait-il dire à son camarade, c'est impossible,\nn'est-ce pas?\n   En ce moment le steamboat démarra. Alors Jack se prit à\ngémir, voulut s'élancer par-dessus le bordage : je dus le retenir\nde toutes mes forces.\n"}, {"page_pdf": 621, "page_imprimee": 526, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 564, "texte": "526                         DURENDAL\n\n\n   Et Jim poussait son cri guttural, s'agitait, grelottant, éperdu,\nsur son juchoir.\n   Non, je ne vis jamais une scène plus comique et en même\ntemps plus poignante que la douleur de ces deux braves bêtes\nsi attachées l'une à l'autre, et qui se quittaient à présent pour\ntoujours !\n   Cependant, le steamboat vira de bord et disparut derrière un\nénorme caisson flottant.\n   Et nous, à travers la Manche, nous reprîmes gaiement le che-\n min du pays bien-aimé...\n\n                                         LÉOPOLD    COUROUBLE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-002", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 527, "page_fin": 527, "titre_corps": "Poèmes : Apaisement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Valère Gille", "ancre_debut": "Poèmes (1) Apaisement", "ancre_fin": "porte au fond de soi", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Intimité La chambre", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 622, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 964, "texte": "Poèmes (1)\n\n                             Apaisement\n      Sur ma douleur enfin voici le soir qui tombe;\n      Il apporte à mon cœur la fraîcheur de la nuit,\n      Il semble que sur lui se pose une colombe\n      Dont les ailes d'amour se referment sans bruit.\n\n      Parfois pourtant, comme un dernier éclair d'orage,\n      S'allume brusquement un souvenir lointain ;\n      Mais Elle est là, penchant sur moi son clair visage,\n      Et ses yeux sont pareils aux roses du matin.\n\n      Son amour m'enveloppe ainsi qu'une       lumière;\n      Mais je sens le péril encor mal conjuré.\n      Je tremble, je l'appelle, et comme une prière\n      Je prononce à mi-voix son nom tant adoré.\n\n      Comme nous paraît beau ce qui n'est plus qu'un songe!\n      Souvenirs, souvenirs trop aimés, ah! pourquoi\n      Réveiller des désirs que la chimère ronge?\n      Hélas ! combien de morts on porte au fond de soi!\n\n\n\n\n                                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-003", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 527, "page_fin": 528, "titre_corps": "Poèmes : Intimité", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Valère Gille", "ancre_debut": "Intimité La chambre", "ancre_fin": "soleil dans mes songes", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Amour pensif", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 622, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 964, "fin_caractere_exclue": 1245, "texte": "Intimité\n      La chambre est endormie ; elle a clos les volets.\n      Un rayon glisse encor qui meurt et se ranime,\n      L'ombre embaume les lis, les roses, les œillets,\n      Et notre amour est là plus simple et plus intime.\n\n\n(1) Extraits d'un volume actuellement sous presse.\n"}, {"page_pdf": 623, "page_imprimee": 528, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 690, "texte": "528                          DURENDAL\n\n\n      A la pâle clarté de son sourire  heureux\n      Je la vois, au bonheur maintenant si crédule!\n      Elle est sur moi penchée et me parle des yeux\n      Et son regard m'est doux comme un doux      crépuscule.\n\n      Le soir autour de nous comme une aile s'étend;\n      La dernière lueur agonise et se pâme,\n      Et pareil à l'eau claire et rose d'un étang\n      Mon amour lumineux sommeille dans mon âme.\n\n      Sa douceur, sa vertu, sa grâce me défend;\n      De sa présence elle a déjoué mes   mensonges.\n      Elle est comme une mère, et moi, comme un enfant.\n      Et je m'endors avec du soleil dans mes songes.\n\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-004", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 528, "page_fin": 528, "titre_corps": "Poèmes : Amour pensif", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Valère Gille", "ancre_debut": "Amour pensif", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 623, "page_imprimee": 528, "debut_caractere": 690, "fin_caractere_exclue": 1852, "texte": "Amour pensif\n      La lumière languit dans le ciel rose et bleu.\n      Sur notre amour pensif descend la nuit pieuse;\n      L'ombre lente remplit la chambre peu à peu,\n      La vie autour de nous se fait   silencieuse.\n\n      Elle approche, elle vient à mes côtés s'asseoir ;\n      Elle a mis dans ma main sa main; sur ma poitrine\n      Comme un lis alourdi par les vapeurs du soir,\n      Son front se penche avec une grâce      enfantine.\n\n      Quelque chose de doux et de triste à la fois\n      Nous entoure et s'infiltre en nos âmes recloses...\n      Nous nous taisons, craignant peut-être que nos voix\n      Ne troublent ce repos et notre paix des choses.\n\n      Nos esprits recueillis et nos sens apaisés\n      Goûtent comme une immense et sereine agonie;\n      Nul indiscret aveu, ni serments, ni baisers\n      Mais, presque douloureuse, une étreinte    infinie.\n\n      Et tandis que s'efface et défaille le jour.\n      Incliné sur mon cœur, son cœur comme un beau vase,\n      Epanche les parfums de son suave        amour...\n      Muet amour, amour suprême, ô longue         extase!\n\n                                                      VALÈRE    GILLE\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-005", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 529, "page_fin": 533, "titre_corps": "Assises de musique religieuse à Bruges", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Ryelandt", "ancre_debut": "Assises de Musique Religieuse à Bruges", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 626, "page_imprimee": 529, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 2369, "texte": "Assises de Musique Religieuse\n                                  à Bruges\n\n\n                  UNE vie artistique intense et féconde s'est affirmée, à Bruges,\n                     cet été. L'incomparable exposition des Primitifs Flamands,\n                     qui va prendre fin, a concentré l'attention de l'Europe sur\n                     notre pittoresque cité. Jamais, nos joyaux d'architecture\n                     et de peinture n'auront eu plus ni de plus intelligents\n                     admirateurs. Et d'autres arts y ont trouvé profit : que de\n                     beaux discours, que de belle musique ont été entendus à\n                     Bruges depuis deux mois!\n                       Durendal, revue catholique d'art, se plaît à faire observer\nque les manifestations artistiques de Bruges ont été essentiellement chré-\ntiennes. La peinture flamande primitive n'est que chrétienne, et la principale\nmanifestation musicale a été le Congrès de musique religieuse, organisé par\nla célèbre Scola de Paris.\n   Est-ce à dire que la Scola soit venue à Bruges, en quelque sorte en amateur\npour y faire valoir ses qualités éminentes et disparaître ensuite sans laisser de\ntraces?... Ce serait mal connaître le zèle désintéressé de M. Charles Bordes que\nde supposer cela. Le Congrès organisé par lui, à Bruges, a été une véritable\nmanifestation internationale en faveur de la bonne musique d'église ; et, les\nséances ayant eu lieu à Bruges, il va sans dire que les éléments locaux et\nbelges y ont pris une part importante.\n   Racontons, d'ailleurs, tout simplement, comment les choses se sont pas-\nsées. Les assises présentaient trois aspects bien distincts :\n   La section de chant grégorien, sous la présidence du Révérendissime Père\nDom Pothier, qui en est le premier et le plus illustre restaurateur;\n   La section de musique figurée à l'église, qui ne pouvait avoir de plus digne\nprésident qu'Edgar Tinel, directeur de l'Ecole de musique religieuse de\nMalines;\n   Enfin, des auditions musicales, avec ou sans commentaires, sous la direc-\ntion de Charles Bordes, avec ses Chanteurs de Saint-Gervais ou l'orchestre et\nles chœurs brugeois.\n   Ajoutons à cela les exécutions liturgiques à l'église, sous la direction,tantôt\nde M. Reyns, maître de chapelle de la cathédrale de Bruges, tantôt de\nM. Bordes, tantôt de M. le vicaire Lowijck, de Blankenberghe.\n"}, {"page_pdf": 627, "page_imprimee": 530, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3327, "texte": "530                                DURENDAL\n\n\n   Le jeudi 7 août, les fêtes ont été inaugurées par un salut à la cathédrale.\nMgr l'évêquede Bruges officiait pontificalement. L'assistance, très nombreuse,\na goûté la bonne exécution du Veni Creator (plain-chant) par la Scola du sémi-\nnaire; et puis, par la maîtrise, le chant de l'Ave Verum,de Mozart, composition\nd'une piété touchante; de l'Ave Maria, d'Arcadelt, d'allure charmante et popu-\nlaire; enfin, du Tantum ergo, de Vittoria, qui est, après Sainte Thérèse, la plus\nhaute gloire d'Avila.\n    Le soir, à 8 heures, dans la vaste salle de la Gilde, concert religieux par les\nincomparables Chanteurs de Saint-Gcrvais, sous la direction de Bordes. Signa-\nlons comme hors pair, dans ce programme, le O vos omîtes, de Victoria; Nos\nqui sumus in hoc mundo, composition étonnante de Roland de Lassus ; le char-\nmant Ave Maria de Josquin de Prés, et le scintillant Hodit Christus naius est, de\nNanini. Trois motets en plain-chant sans accompagnement ont obtenu un\nsuccès d'enthousiasme très significatif. N'oublions pas de signaler un admi-\nrable dialogue spirituel de Schutz, chanté à ravir par les quatre solistes de la\nScola : Mlle de la Rouvière, Mme de la Mare, MM. David et Gébelin. Mlle de\nla Rouvière s'est encore particulièrement distinguée dans le solo de la Fille de\nJephté, de Carissimi, composition d'une noblesse souveraine qui fait pressen-\ntir Gluck.\n    Les deux jours suivants, vendredi et samedi, ont été plus spécialement\nconsacrés aux discours ou conférences. Il serait fastidieux d'entrer ici dans le\ndétail des débats. D'ailleurs, les conférences seront publiées. Le vendredi\n matin, nous avons applaudi principalement le Révérendissime Dom Pothier,\n figure de bon moine, humble, ennemi de toute combativité, si attachant par\n sa bonhomie et sa simplicité exempte de pédantisme.\n    A 11 heures, la foule des congressistes se porta vers la chapelle du Saint-\n Sang, où avait lieu la grand'messe : M. le vicaire Lowijck, de Blankenberghe,\n y dirigea le chant, exécuté par sa Scola, de voix d'enfants alternant avec un\n groupe d'hommes des Chanteurs de Saint-Gervais. L'exécution fut remarquable\n et tout, à l'honneur du bon vicaire. L'exemple qu'il a donné là portera certai-\n nement des fruits et, mieux que tous les discours, il montre ce que peut le zèle\n et la persévérance avec les éléments les plus modestes. Ajoutons que jamais\n — sauf, peut-être, aux jours d'Ommegang — l'antique chapelle n'a été bondée\n comme le vendredi 8 août.\n    L'après-midi, le principal succès oratoire a été à M. Gastoué, professeur à\n la Scola, qui, dans une langue exquise, nous a parlé du chant grégorien,\n appuyant ses théories d'exemples qu'il chantait lui-même avec beaucoup de\n charme.\n    Le soir, conférence sur l'Ame flamande, par M. Henri Cochin, député du\n Nord. L'orateur nous fit une série de tableaux pittoresques très attachants; il\n parla en artiste et, s'adressant à un auditoire artiste, il fut fort applaudi. Il est\n certain, cependant, qu'en montrant davantage le caractère religieux du peuple\n flamand et ses luttes séculaires pour l'indépendance, il eût pénétré plus à fond\n l'âme flamande.\n    Samedi 9 août, la séance du matin s'ouvrit sous la présidence de M. le. cha-\n noine Sosson, de Namur. Il parla des progrès déjà réalisés en Belgique, dans\n"}, {"page_pdf": 628, "page_imprimee": 531, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3504, "texte": "             ASSISES DE MUSIQUE RELIGIEUSE A BRUGES                        53l\n\n\nla réforme du chant liturgique. Il vanta l'incomparable maîtrise de la cathé-\ndrale de Tournai et proposa de recommencer les réunions de la Société de\nSaint-Grégoire, quelque peu endormie pour le moment. Espérons que cette\nparole portera des fruits surtout dans le diocèse de Bruges, si rétrograde en\nmatière de chant liturgique.\n    Après ce discours eut lieu une manifestation internationale, un hommage\nde toutes les langues à la belle cause qu'on défendait. Le Révérend Père\nDom Laurent Janssens, orateur d'un rare mérite, parla flamand tout d'abord,\ndisant que dans la vieille cité flamande, la langue maternelle devait se faire\nentendre avant les autres; s'il continua en français son intéressante\nconférence, ce fut par égard pour les nombreux étrangers qui ne pouvaient\ncomprendre le flamand. Après lui, M. l'avocat Moragas, de Barcelone, parla\ncatalan avec des gestes éloquents, et M. Terry, de Westminster, lut un inté-\n ressant rapport en anglais. Nous devions entendre encore de l'italien et de\n l'allemand, mais... il était près de 11 heures et la foule se porta vers l'église\n du Béguinage pour y entendre la messe basse avec chants par les voix\n d'hommes des Chanteurs de Saint-Gervais. Un Laudate Dominum, de Bordes, y fut\n particulièrement goûté.\n    L'après-midi, séance présidée par M. Edgar Tinel. L'illustre compositeur,\n dans une langue animée et pittoresque, parla de la musique figurée à l'église\n et de ce qu'elle serait dans l'avenir. L'art de Palestrina et de Victoria appar-\n tient au passé : exécutons leurs chefs-d'œuvre, mais ne les pastichons pas. Le\n compositeur moderne, tout en s'appuyant sur cet art et sur l'antique plain-\n chant, doit employer les ressources que lui offre l'époque où il vit. L'orchestre\n même ne doit pas, en principe, être banni de l'église. La question est de\n savoir comment il faut l'employer. L'orateur parla de Bach en termes tou-\n chants ec émus; d'après lui, c'est peut-être Bach qui sera le point de départ\n d'une musique d'église de l'avenir. Ce discours intéressant se termina par une\n éloquente expression de foi: La croix apparut dans le ciel à Constantin comme\n un gage de victoire avec ces paroles : Par ce signe vous vaincrez; de même elle\n doit apparaître à l'artiste comme gage de triomphe dans l'avenir. Pas d'art\n religieux sans foi profonde et la devise de l'artiste chrétien, comme celle de\n  Constantin, doit être : In Hoc signo vinces.\n     Après M. Tinel, M. Bordes monta à la tribune et donna une intéressante\n  conférence avec exemples, où il parla, notamment, des rapports qui existent\n  entre l'architecture et la musique des différentes époques. Les Chanteurs de\n  Saint-Gervais exécutèrent quelques morceaux, tels que le Sanctus de la messe\n  du pape Marcel, le suave Ave Maria, de Palestrina et un bel Ave verum, du com-\n  positeur moderne Guy Ropartz.\n     Le soir, une foule innombrable inondait l'immense salle pour entendre le\n  grand concert final avec chœurs et orchestre. A mentionner un sublime chœur\n  de la cantate de Bach, Ach Gott von Himmel, du même auteur un air avec\n  trompette obligée. M. David partagea le grand succès de ce morceau avec\n  M. Charlier, trompette du théâtre de la Monnaie, qui joua royalement sa\n  partie. Mme de la Marc se distingua dans un air de Händel, et les quatre\n  solistes de la Scola furent applaudis ensemble dans le Chant élégiaque, de Beet-\n  hoven et le Recordare du Requiem, de Mozart.\n"}, {"page_pdf": 629, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3543, "texte": "532                                DURENDAL\n\n\n\n    La seconde partie du concert comprenait l'exécution intégrale de Rédemp-\n tion, de César Franck. Cette audition, dirigée par M. Bordes, élève de Franck,\n offrait un attrait particulier. Mlle de la Rouvière chanta les solos de l'archange\n avec une onction vraiment touchante. Voici le résumé de cette belle œuvre,\n inférieure aux Béatitudes et à Psyché, mais néanmoins très remarquable par\n endroits.\n    Prélude de caractère suave et éthéré très personnel, interrompu brusque-\n quement par un accord sec suivi d'un chœur banal et bruyant ; les paroles\n nous font entendre que toujours la faiblesse doit céder devant la force : c'est\n l'expression du fatalisme de l'humanité sans Dieu. Mais voici une merveille :\n des anges apparaissent, et leur chant est si doux, si idéal, que l'homme, ému,\n cesse de gémir et interroge les habitants célestes. Les anges disent qu'ils veu-\n lent attirer l'homme au ciel. L'homme hésite... au ciel, la route est longue...\n mais les habitants célestes l'appellent à venir voir l'étable où dort le nouveau-\nné, celui qui ouvre le chemin du ciel. Apparition (symphonique) de l'étable\nde Bethléem. L'archange, ici, élève seul la voix pour chanter la gloire du\nnouveau-né. Toute cette partie, à part le chœur d'ouverture, est d'une émou-\nvante beauté; elle se termine par une grande explosion chorale, impression-\nnant surtout comme conclusion de ce qui précède.\n    Entre les deux parties de l'oratorio se place un intermède symphonique\nadmirable, qui dépeint la joie du monde à la parole du Christ; c'est comme\nla germination de l'idée de la Rédemption par l'univers. La phrase princi-\n pale a une allure mélodique d'une liberté charmante. Ce morceau a peut-être\nle défaut d'être trop long et d'amener deux fois un apogée de force.\n    La seconde partie débute par un chœur de plaintes amères : Comment, après\ntant de siècles que le Rédempteur est venu, l'humanité n'est-elle pas meilleure?... Et les\nanges pleurent aussi et se voilent la face à ce spectacle. Mais voilà l'archange\nqui reparaît et son chant semble planer sur l'océan : Le flot se lève et sur la grève\nrevient au geste du Seigneur. L'homme seul n'obéit pas... Néanmoins [et voici pour lui le\nbienfait de la Rédemption), après des siècles d'abandon, Dieu ne lui demande, pour son\npardon, qu'une heure de prière. L'humanité, ravie et étonnée, balbutie ces der-\nniers mots comme pour s'en bien pénétrer, et puis éclate en actions de\ngrâces : Seigneur, oublie nos erreurs, désormais nous suivrons ta loi. Ce chœur est\nmoins remarquable que la scène qui précède.\n    Inutile de dire que l'œuvre et les interprètes ont obtenu plein succès.\n    Le dimanche 10 août, la cathédrale était remplie du portail jusqu'au fond\nde toutes les chapelles absidales. Jamais on n'y vit foule pareille. C'était pour\nla messe de clôture, dont le propre était chanté en plain-chant par la Scola du\nséminaire, soigneusement exercée pour la circonstance; quant à l'prdinaire\nde la messe, nous eûmes la bonne fortune d'entendre la séraphique, Messe à\ncinq voix, d'EDGAR TINEL, œuvre inspirée qui s'imposera de plus en plus à\nl'admiration des connaisseurs et, à mon avis, la meilleure messe de ce genre\nécrite depuis un siècle... ou plus. Il convient de féliciter M. Reyns pour le\nsoin qu'il a mis à préparer cette œuvre assez difficile et d'un style inusité à sa\nmaîtrise. Les Chanteurs de Saint-Gervais renforçaient les ténors et les basses.\n    Voilà donc un résumé de ces belles fêtes, qui avaient attiré, à Bruges, une\n"}, {"page_pdf": 630, "page_imprimee": 533, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1834, "texte": "              ASSISES DE MUSIQUE RELIGIEUSE A BRUGES                        533\n\n\n foule d'amateurs. Signalons, parmi les personnes de marque : Mgr l'évêque\n de Bruges, Mgr l'évêque de Saint-Dié (France), le Révérendissime Père Dom\n Pothier, le Révérendissime abbé de Steenbrugge, le comte d'Ursel, gouver-\n neur de la Flandre occidentale ; le comte Visart de Bocarmé, bourgmestre\n de Bruges; M. Tinel, M. Bordes, les chanoines Sosson et Soenens, M.Henri\n Cochin, M. Gastoué, le baron H. Kervyn de Lettenhove, organisateur en\nchef de l'exposition des primitifs ; M. Mestdagh, directeur du conservatoire\nde Bruges; M. Mathieu, directeur du conservatoire de Gand; M. Fierens-\nGevaert, Dom Grosso, de Turin; M. Moragas, de Barcelone, avocat, vice-\nprésident du célèbre Orfeo catalan; M. Terry, maître de chapelle de la cathé-\ndrale catholique de Westminster; l'abbé Wallis, maître de cérémonie à la\nmême église, et, enfin... M. Haberl, de Ratisbonne, le plus illustre adver-\nsaire de Dom Pothier, qui assista en simple curieux aux séances. Ajoutons\nque nous vîmes Dom Pothier et Haberl se donner une fraternelle poignée de\nmain... tels Gluck et Piccini.\n   Et maintenant, au nom d'une commune foi religieuse et artistique, un der-\nnier merci à M. Charles Bordes, l'âme de ce grand mouvement créé en\nFrance et dont le flux se fait ressentir jusqu'à nous. Quand on voit de près\nl'activité, le zèle infatigable, le désintéressement et la modestie de cet homme,\njeune encore, et dont la vie est déjà si remplie, on ne peutse défendre d'admi-\nration. M. Bordes ne poursuit pas une carrière, il est l'apôtre ardent et con-\nvaincu d'une grande idée, il va de l'avant, confiant et intrépide, et l'événe-\nment lui sourit toujours... ou plutôt, c'est le sourire de Dieu.\n\n                                                          JOSEPH RYELANDT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-006", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 534, "page_fin": 535, "titre_corps": "Ville d’Afrique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Olivaint", "ancre_debut": "Ville d'Afrique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 631, "page_imprimee": 534, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1477, "texte": "Ville d'Afrique\n\n                       A Monsieur l'Abbé HENRY MŒLLER.\n\n\nSur l'argent de la rade un grand soleil flamboie.\nSes rayons, éperdus de lumière et de joie,\nAccrochent une aigrette aux tarbouchs des rameurs\nQui, dans un tourbillon d'indécises rumeurs,\nEnlèvent, en heurtant les boutres des Comores,\nLeurs pirogues au vol des avirons sonores.\nAu milieu du rivage aux sables éclatants,\nSilencieux et clos, le palais des Sultans\nDans la torpeur du rêve engourdit ses sultanes.\nOn voit, de loin en loin, des tours mahomètanes\nProfilant leur blancheur sur le ciel clair et doux.\nMéhêhiris d' Aden et noirs Mohadimous\nPromènent fièrement leurs loques incongrues\nPar le dédale étroit et caillouteux des rues,\nOu fument, accroupis en travers d'un portail,\nEffleurant du genou les fleurons du vantail,\nEl la tête appuyée au mur de terre sèche.\nDes fantassins, porteurs de vieux fusils à mèche,\nMercenaires persans, cipayes de Zehhi,\n Coiffés du casque en liège et vêtus de khaki,\n Cadencent leur pas vif aux sons aigres des fifres.\n Des banians hindous se courbent sur leurs chiffres\n Aux gradins des bazars, où les étoffes d'or\n S'amoncellent auprès des bijoux de Lahor,\n El des minces poignards engainés dans l'ivoire.\n El Castre en flamme épand la splendeur de sa gloire\n Sur les fleurs et les fruits entassés à l'étal\n Des marchés, où, parmi les parfums du santal\n Et de la myrrhe prise au cap des Aromates,\n Des femmes, les cheveux tressés en fines nattes,\n"}, {"page_pdf": 632, "page_imprimee": 535, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1059, "texte": "                  VILLE D'AFRIQUE                        535\n\n\nLes oreilles, le col, les jambes et les bras\nEmbarrassas (Vanneaux qu'on cisèle à Madras,\nLes pieds nus ou chaussées d'espadrilles d'Espagne,\nRejetant sur le dos les franges de leur pagne\nDont le crépon léger se tisse à Karatehi,\nMarchandent le cédrat, la mangue et le letchi,\nDans un confus et sourd bourdonnement de ruche.\nSur son crâne crépu portant d'aplomb sa cruche,\nLa négresse d'Habesch, dHarar ou du Dar four\nVient puiser l'eau du puits au coin d'un carrefour,\nBelle en sa majesté sculpturale et biblique.\nEt, dans les vents de feu que la sauvage Afrique\nPousse vers le canal qui baigne Sâdani,\nS'exhale d'Occident le mystère infini\nDes lacs d'azur, des monts èchevelês ou chauves,\nEt des grands bois hantés d'hommes noirs et de fautes,\nTandis que les vaisseaux mouillés au fond du port\nEveillent le regret de l'Europe et du Nord,\nFt que, sur la mer bleue où le soleil s'étale,\nFlotte le souvenir de l'Inde orientale.\n\n                                        MAURICE OLIYAINT.\nZanzibar.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-007", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 536, "page_fin": 544, "titre_corps": "Après les fêtes musicales de Bruges", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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A part quelques honorables exceptions\net des essais isolés, où il se manifeste plus de bonne volonté que\nd'art, l'immense majorité des maîtrises a perdu la notion même\nde la vraie musique religieuse. Ne parlons pas du plain-chant.\nL'inintelligence la plus complète de la mélodie grégorienne, la\ngrossièreté de son interprétation, le discrédit où elle est tombée,\ntout contribue à épaissir la nuit profonde d'ignorance et de bar-\nbarie autour d'une forme musicale que des érudits et des\nartistes, avec quelques moines, sont seuls aujourd'hui à\nadmirer.\n   Pour un grand nombre, ce fut donc une révélation que d'en-\ntendre interpréter le plain-chant, dans l'intégrité de son texte,\nrestauré par les savantes recherches de Dom Pothier, et dans\nla beauté de son accent et de son rythme. Là où l'on était habitué\nà n'entendre qu'une mélopée traînante, lourde, presque inculte,\napparut une forme merveilleuse de grâce, d'expression et d'im-\nmortelle jeunesse. Oh ! la joie sainte de ces alléluias grégoriens,\ndéroulant leurs élégantes vocalises comme les volutes d'une\nfumée d'encens ! Oh! le charme pénétrant et pur de ces canti-\nlènes écloses, il y a dix siècles et plus, dans le recueillement\ndes cloîtres, où l'idéal de la beauté chrétienne commençait de\nfleurir!\n"}, {"page_pdf": 636, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2363, "texte": "                 APRÈS LES FÊTES MUSICALES DE BRUGES                               537\n\n\n   Sans doute, les inoubliables auditions de Bruges, mieux que\ntous les discours, contribueront à entretenir le zèle des uns et à\npropager la flamme sacrée chez les autres. Mais enfin, la vérité\nest toujours bonne à dire. Durendal ne pouvait manquer de\nprendre sa place dans le moderne combat pour la beauté et pour\nl'art consacré au service de Dieu, et c'est avec bonheur que je\nréponds à la pressante invitation de cet inlassable champion\nqu'est M. l'abbé Henry Mœller. A défaut de talent et d'auto-\nrité, j'apporte au service de la cause qu'il défend, mon amour\net mon zèle pour la beauté de la Maison du Seigneur.\n   Ayant à combattre des erreurs et des préjugés, il est naturel\nque je contredise des opinions courantes; il est à craindre aussi\nque je ne froisse des susceptibilités. Je prie donc ceux qui me\nferont l'honneur de me lire, de ne voir dans la liberté de mon\nlangage que le désir de servir efficacement une cause qui devrait\nêtre chère à toutes les âmes sacerdotales.\n                                              *\n                                          *       «\n\n   Il n'est pas inutile de refaire l'inventaire de la musique d'église\nactuellement en vogue.\n   D'abord le répertoire. Il se compose de deux catégories d'oeu-\nvres : les unes ont une réelle valeurartistique, mais sont dépour-\nvues de caractère religieux ; les autres sont dénuées de toute\nespèce de mérite (1).\n   Dans la première catégorie, il faut ranger toutes les messes,\npsaumes, motets à grand orchestre de Haydn, Weber, Mozart,\nCherubini, Beethoven, Dubois, Gounod, etc.; les adaptations\nde paroles latines à des œuvres profanes, quand même ce\nseraient des oratorios sacrés ; les transpositions encore bien\nplus fâcheuses de musique instrumentale, comme le Tantum\nergo fait avec un air de sonate, un psaume avec un final de sym-\nphonie, que sais-je!\n  Toutes ces œuvres sont inacceptables à l'église, les unes,\nparce qu'elles ont une destination et, par suite, un sens opposé\nà ce qu'on en veut faire; les autres, parce qu'elles représentent un\n\n  (1) Il est entendu que dans cet inventaire ne sont pas comprises les œuvres inspirées\npar le mouvement de réforme parti d'Allemagne. J'aurai l'occasion d'en parler plus tard.\nTe ne m'occupe en ce moment que de la musique à la mode.\n"}, {"page_pdf": 637, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": " 538                         DURENDAL\n\n\n art non moins faux. En effet, que sont les messes de Mozart,\n de Beethoven, de Cherubini, sinon des prétextes à développe-\n ment lyrique, des successions de chœurs, solos, trios, quatuors,\n où les virtuoses du chant se font valoir, où le style n'a guère\n plus de gravité que celui de l'opéra sérieux, procédant, d'ail-\n leurs, de formes toutes pareilles, tellement que l'on a pu\n fabriquer une messe avec les débris d'un opéra sans emploi.\n   A côté de cette littérature musicale viennent se ranger les\n innombrables élucubrations desoi-disant musiciens de septième\n grandeur, organistes, maîtres de chapelle, pieux amateurs, qui\n écrivent en style de cantate ou de romance des choses ineptes,\n gauches, sans couleur ni saveur, n'ayant souvent même pas le\n charme rustaud d'un air de rue. Ou bien ce sont des sirops litur-\n giques d'une sentimentalité douceâtre, d'un mysticisme faux,\n œuvres de petits Gounods ou de sous-Massenets, qui se com-\n plaisent dans les soupirs lascifs de l'opéra décadent.\n   Tout cela est à brûler sans miséricorde.\n   Les moyens d'exécution? Ils varient suivant les ressources.\n Mais l'idéal généralement poursuivi, c'est l'effet, l'effet passion-\n nel ou bruyant. L'orgue est abandonné pour l'orchestre, et\nquand on ne peut se payer le luxe d'un orchestre complet, on se\nraccroche à ses éléments les plus profanes ou les plus tapageurs :\nviolons, cuivres et timbales. Le souci d'art est absent : on se\ncontente d'exécutions telles quelles. L'orchestre soi-disant com-\nplet est, du reste, un leurre. Il manque une seconde flûte, un\nsecond hautbois, un troisième basson, un quatrième cor...\nL'orgue bouche les trous, quand on songe à les boucher. Les\ncordes sont en nombre dérisoire, et leur petit son grêle et faux\ngrince piteusement dans l'ampleur des nefs. Instruments et\ninstrumentistes se valent : violons de foire, artistes de troisième\nordre, doublés d'amateurs. Puis, par raison d'économie, on\nlimite le nombre des répétitions à un minimum insuffisant, et le\nplus souvent même on s'en passe. On exécute ainsi, à première\nlecture et au petit bonheur, des choses parfois difficiles.\n   La composition des chœurs est encore plus misérable, s'il est\npossible. Avec un orchestre « complet », logé, Dieu sait comme,\nà l'étroit jubé, la place est prise et le budget épuisé. Une dizaine\nd'enfants et une demi-douzaine d'hommes, voilà les masses cho-\nrales disponibles pour l'interprétation des grands oratorios de\n"}, {"page_pdf": 638, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2326, "texte": "            APRÈS LES FÊTES MUSICALES DE BRUGES               539\n\n\nHaydn et de Mendelssohn. Et comme ces gens tâchent de se\nfaire entendre à travers le brouhaha des trombones et des tim-\nbales, ils crient à gorge déployée. A ce terrible exercice, les\nvoix s'éraillent, les pauvres voix d'enfants surtout, qui, bien\nstylées, sont si belles, mais que le surmenage rend affreusement\ncanailles. Et puis, quel métier que celui de ces chanteurs déam-\nbulant, le dimanche, d'église en église, depuis sept heures du\nmatin jusque sept heures du soir, avec le petit verre obligé entre\nchaque station !\n   Tels sont les exercices des jours solennels, quand on a l'ambi-\ntion de faire de la grande musique, avec programme aux jour-\nnaux. Oublions les petits offices. Nul curé, nul maître de\nchapelle ne songe assurément à en fairedesauditionsartistiques.\nIl suffit d'une demi-heure de gnan-gnan, tenant lieu de clepsydre,\nque personne n'écoute.\n   Reconnaissons que tout cela s'accorde mal avec la dignité des\nchoses du culte. De toutes les manifestations du génie humain,\nl'art religieux devrait être la plus haute, la plus noble, la plus\nparfaite. Or, en fait de musique, c'est bien le contraire qui\narrive. Le plus vulgaire petit théâtre se croirait déshonoré s'il\ntolérait ce dont on s'accommode parfaitement à l'église.\n\n                                *\n                               * *\n\n   Quelles sont les causes de cette triste situation?\n   Il y a d'abord la routine, la sainte routine, l'amour des che-\nmins battus, la crainte des innovations et des ennuis que l'on\naffronte en essayant de sortir de l'ornière. Tantôt, le maître de\nchapelle est un vieux bonhomme qui a grandi dans l'amour de\nMercadante, et pour qui l'ouverture de Guillaume Tell est le plus\nhaut sommet de l'art. Jamais il ne pourra renoncer aux tyro-\nliennes qui ont charmé sa jeunesse. Ce serait l'écroulement d'un\npassé dont il est fier, le pauvre ! Et monsieur le curé n'a pas le\ncœur de renoncer aux services de ce brave homme. Ailleurs, la\nmaîtrise est entre les mains d'un jeune homme qui a succédé à\nson père. Ce sont encore les marguilliers qui s'opposent énergi-\nquement à ce qu'on touche au répertoire immémorial, avec leur\nentêtement de vieux dragons préposés à la garde du trésor.\nN'oublions pas l'influence de quelque paroissien riche, un peu\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2378, "texte": "540                         DURENDAL\n\n\nmusicien lui-même, qui, grâce à ses dons, s'accapare du jubé à\nson profit.\n   D'ailleurs, pourquoi changer ce qui existe? Cette musique\ncontre laquelle vous fulminez, que lui reprochez-vous? Ne plaît-\nelle pas aux fidèles? N'est-elle pas mieux comprise que ces\narchaïques psalmodies palestriniennes qui ne nous émeuvent\nplus? Vous me dites que les répons de Palestrina sont du grand\nart; je veux vous croire ; mais nous n'avons pas la prétention de\nfaire de l'art. Nos jubés ne sont pas des conservatoires, ni nos\néglises des salles de concert. Laissons la musique ancienne aux\namateurs d'antiquités, et louons Dieu selon nos moyens. Vive\nLambillotte! Voilà de la musique qui plaît et qui parle au\ncœur !\n   D'autres nous diront que la modicité de leurs ressources ne\nleur permet pas de mieux organiser leur maîtrise. Vain pré-\ntexte ! Ce n'est pas de l'argent qu'il faut, c'est du zèle, de la\npersévérance et un peu d'abnégation. On organisera sans frais\nun chœur d'enfants et de jeunes hommes, au moyen des écoles\nparoissiales et des patronages, pourvu qu'on ait le courage d'y\nconsacrer des heures patientes, et d'affronter l'inertie ou la\nmauvaise volonté des récalcitrants. J'apporterai l'exemple de\nmodestes vicaires de campagne qui ont fait merveille, malgré\nleur indigence. D'ailleurs, beaucoup d'églises gaspillent des\nsommes relativement élevées pour faire de détestable musique\navec orchestre, tandis que le même argent suffirait à former un\nchœur très convenable. La réforme amènerait des économies,\ntandis qu'il coûte cher de céder au courant du mauvais goût.\nAh ! si les petites maîtrises avaient le bon esprit de laisser aux\ncathédrales le monopole des flons-flons à grand tralala, pour\nnous faire entendre un plain-chant pur et bien dit, et, dans des\ncirconstances plus solennelles, des œuvres de musique figurée\nsimples, mais belles, pourvu qu'elles soient bien interprétées, la\ncomparaison serait vite favorable aux petites maîtrises !\n   On veut de la musique qui plaise! On veut attirer les fidèles\nà l'église en charmant leurs oreilles ! Ah ! c'est pour faire entrer\nle monde que vous faites ce vacarme de foire dans le temple !\nCar, avouez-le, vos ressources ne vous permettent pas, après\ntout, de faire mieux que de la musique foraine. Quand les dilet-\ntanti voudront entendre une messe de Beethoven, ce n'est pas à\n"}, {"page_pdf": 640, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2358, "texte": "             APRÈS LES FÊTES MUSICALES DE BRUGES                   541\n\n\nl'église, c'est au concert qu'ils iront. A l'église, ce n'en est qu'une\nparodie. Mais encore, admettons que vous attiriez de la sorte\nquelques amateurs de concert à un sou, quel bien leur faites-\nvous? Quelle émotion, je ne dis pas surnaturelle, mais seule-\nment quelque peu élevée, éveillez-vous dans l'âme de ces naïfs?\nA quoi leur sert-il d'assister à l'office, le dos tourné à l'autel,\nhypnotisés par la mimique du chef d'orchestre, qui fait des\neffets de bras à la tribune? Ne craignez-vous pas, au contraire,\nde chasser de vos églises ceux qui ont l'oreille plus délicate, le\nsens artistique plus affiné, non pas les badauds pour lesquels le\nplaisir ne va pas plus loin que les sens, mais ces âmes naturel-\nlement ouvertes à la grande Beauté et qui reviennent à Dieu\npar le chemin de l'idéal? Combien de Durtal se laisseraient\nprendre aux filets de l'Eglise si, au lieu de leur tendre les gros-\nsiers appâts d'un art forain, elle savait les capter par l'irrésis-\ntible attirance de la beauté religieuse !\n   D'ailleurs, on escompte à tort le mauvais goût des fidèles. On\nne se doute pas de la faveur avec laquelle serait accueillie\nl'exécution soignée de belles choses. J'en ai pour garant les\napplaudissements enthousiastes qui saluèrent, à Bruxelles\ncomme à Bruges, ces admirables alleluias grégoriens chantés par\nla Scola cantorum de Paris. Et encore, ce n'est pas dans l'atmo-\nsphère d'une salle de concert, c'est dans le silence recueilli du\ntemple qu'il eût fallu les entendre. L'impression en eût été\nautrement saisissante !\n   Quoi qu'il en soit du goût populaire, la dignité du culte n'a-\nt-elle aucun droit? L'église est-elle un lieu où l'on s'amuse?\n«Quand messieurs les curés débiteront du Labiche en chaire,\ndisait un jour Saint-Saëns à un prêtre qui lui reprochait de\njouer du Bach à l'orgue, je consentirai à changer mon réper-\ntoire. » Messieurs les curés ne prêchent en chaire que l'austère\nlangage des Ecritures; tout autre serait une profanation. Mais\nalors, pourquoi tant de condescendance au mauvais goût quand\nil s'agit de musique d'église, qui est pourtant une partie de la\nliturgie sacrée?\n\n                                 *   *\n\n  Hélas! la grande cause de toute cette misère, c'est que ceux\nqui pourraient et devraient y porter remède n'en ont ni con-\n"}, {"page_pdf": 641, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2425, "texte": "542                         DURENDAL\n\n\nscience ni cure, je veux parler des membres du clergé. Les uns\nse désintéressent de la question, par apathie, pusillanimité ou\nignorance. Les autres sont franchement hostiles à toute tenta-\ntive de réforme, leur goût musical étant faussé depuis l'enfance.\nQuelques rares individus se débattent désespérément dans ce\nvaste océan de barbarie, où ils finissent par se noyer, à la\ngrande joie de leurs confrères, qui n'aiment pas qu'on se singu-\nlarise.\n   Je sais qu'en écrivant ceci, je vais au devant de sérieux\nreproches. On m'accusera de porter atteinte à la considération\ndu clergé, et de nuire à de graves intérêts, pour une question\nsecondaire. Eh bien! non, la question, quoique secondaire,\nimporte trop à la dignité des choses du culte et au prestige de la\nreligion chez les gens cultivés; d'autre part, le mal est trop\nprofond pour que j'hésite à en signaler la principale cause.\n D'ailleurs, le fait que je constate, et qui est indéniable, laisse\nentier le prestige essentiel du prêtre. Celui-ci est avant tout\nl'homme de Dieu, le dispensateur de la parole sacrée, le\nministre des sacrements ; sa science et sa vertu le placent assez\nhaut dans l'estime de tous, pour qu'il ne soit pas amoindri si\nnous déplorons son infériorité en matière d'art. Mais il se fait\naussi que les destinées de l'art religieux sont fatalement\nsubordonnées au degré de culture artistique du clergé. A moins\n de se désintéresser complètement de l'art religieux, il semble\n donc permis de signaler le mal qui paralyse son essor.\n    La cause du mauvais goût qui règne dans nos milieux\nattardés, date de la vogue de la mauvaise musique d'opéra\nitalien durant la première moitié du XIXe siècle. Il est vrai\n qu'une partie du public a répudié aujourd'hui les Donizetti,\n les Bellini et les Mercadante, mais ce n'est qu'une élite. La\npetite bourgeoisie, les mélomanes des petits centres en sont\nencore à adorer ces faux dieux. Or, c'est dans ces milieux bour-\ngeois et campagnards que se recrute principalement le clergé.\n L'influence du milieu est donc fatale sur le goût musical régnant\ngénéralement dans les séminaires et les collèges. Lorsqu'on\nessayera de réagir plus tard, au Grand-Séminaire, par exemple,\nil n'en sera plus temps, et l'effort restera vain. Que voulez-vous !\nAprès une éducation faite dans des classiques tels que pot-\npourris sur la Traviata, ou fantaisies brillantes de Streabog, on\n"}, {"page_pdf": 642, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2464, "texte": "             APRÈS LES FÊTES MUSICALES DE BRUGES               543\n\n\nécoutera au Grand-Séminaire les leçons savantes d'un Tinel\navec la plus grande déférence, avec un peu de snobisme même,\nmais sans fruit appréciable.\n   Il en est de la musique comme de tout le reste : la première\néducation est décisive ; le poison absorbé au moment où le sens\nesthétique se forme, ne s'élimine que bien rarement. Voilà\npourquoi, chez la grande majorité des membres du clergé, le\ngoût musical n'existe pas, ou il est perverti. D'ailleurs, pour\nremonter la pente, pour se refaire une nouvelle éducation, les\noccasions et les stimulants font défaut. Se tenant à l'écart de\ntoute manifestation profane du grand art, n'ayant peut-être\njamais entendu l'exécution soignée d'une œuvre vraiment belle,\nou si rarement que peu lui en chaut, confiné dans ses souvenirs\nde fanfares du séminaire et d'un orchestre de barrière aux jours\nde distribution de prix, le curé ou le vicaire se trouve être fata-\nlement, en fait de bonne musique, un inconscient et un sourd,\nd'autant plus incurable qu'il ne se doute pas de son mal.\n   Inutiles et vaines, les tentatives de réforme, même les pres-\ncriptions autorisées. Les conciles ont parlé; les congrégations\nromaines sont intervenues ; les évêques en ont commenté les\ndécrets. Mais rien n'y fait. On demeure inerte et indifférent,\nnon par mauvais vouloir, mais par inconscience. Est-ce une\nintention méchante qui, récemment, chassait Charles Bordes\nde la tribune de Saint-Gervais et Guilmant de l'orgue de la Tri-\nnité pour faire entendre à l'église ce comble : la Méditation de\nThaïs? Hé! non, tant de bêtise serait criminelle si elle était\nconsciente ! N'accusons que l'ignorance profonde et le goût\ndétestable que l'on doit à la mauvaise éducation musicale.\n   La rénovation de nos jubés sera impossible tant que durera\ncet état de choses. Toutes les recommandations abstraites, la\npropagande des revues et des congrès, le travail des associa-\ntions, tout cela n'est qu'une semence inutile tombant sur la\nroche aride ou parmi les ronces et les pierres du chemin. Le\nseul remède efficace consisterait dans la formation du bon goût\nmusical au séminaire et au collège. A. cet effet, il importe de\ndonner une place honorable à la musique, mais à la bonne\nmusique exclusivement ; il importe de bannir sans pitié des salles\nde piano toutes les inepties courantes; il importe de prohiber,\nnotamment, cet abominable jeu de fanfares aussi pernicieux au\n"}, {"page_pdf": 643, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1698, "texte": "544                         DURENDAL\n\n\ngoût qu'à la santé; il importe de faire la guerre à toute vulga-\nrité aussi bien dans les leçons particulières que dans les audi-\ntions publiques, sans considérer autre chose que de procurer à\nl'enfant un sentiment noble et élevé de l'art. Cela ne veut pas\ndire qu'il faille se cantonner dans le genre austère, sans oser se\npermettre de goûter le charme d'un menuet ou d'un scherzo.\nBien au contraire, le bon goût ne se forme que grâce à une cul-\nture étendue à tous les genres. Ce n'est pas la musique badine\nqui est à redouter; c'est cette musique sans caractère, sans\ncharme, sans vraie beauté, simplement vulgaire, malgré toutes\nles prétentions. Ce serait une erreur que de se défendre du plai-\nsir que procure une composition agréable, mais il faut apprendre\nà goûter ce plaisir dans la grâce de Mozart, l'esprit de Haydn,\nl'exquise sensibilité de Schumann, la distinction aristocratique\nde Mendelssohn. Et puis, pour les heures d'extase et de pro-\nfonde jouissance, Bach et Beethoven! J'ai nommé ces génies,\nque l'on peut appeler bienfaisants, parce qu'ils ajoutent à la cul-\nture intellectuelle et morale ce quelque chose d'affiné, de déli-\ncat, d'élevé au-dessus de la basse jouissance purement sensible,\nque procure l'émotion artistique. Apprenons aux jeunes gens à\nles aimer; nous aurons alors ajouté à leur vie un rayon d'idéal\nqu'il ne faut pas mépriser. Et du même coup nous aurons pré-\nparé cette renaissance tant désirée de la musique religieuse.\n   Quant aux questions d'organisation pratique, elles cesse-\nraient d'être insolubles pour une volonté fermement décidée à\naboutir.\n\n                                                 F.   VERHELST.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-008", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 545, "page_fin": 545, "titre_corps": "Chansons de l’Automne : Musiques d’Octobre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Chansons de l'Automne Musiques", "ancre_fin": "appassionato", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Berceuse blonde", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 644, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 717, "texte": "Chansons de l'Automne\n\n            Musiques d'Octobre\n      O mon amour ! sur la colline\n      Le soleil d'Octobre décline;\n      Et dans sa flûte de roseau,\n      Comme une triste et pâle amante,\n      La brune Automne se lamente\n      Et soupire doloroso.\n\n      Du vallon plein de brume grise,\n      J'écoute monter dans la brise\n      La lente rumeur du hameau :\n      On dirait une voix mêlée\n      Au rythme de ta marche ailée,\n      Qui s'en va pianissimo.\n\n      Frêle oiseau qui se pelotonne\n      Dans le duvet d'un nid d'automne,\n      Ton cœur tremble sous ton manteau ;\n      Et rien n'est meilleur que d'entendre\n      Ce petit cœur frileux et tendre,\n      Qui chante appassionato !\n\n\n\n\n              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-009", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 545, "page_fin": 546, "titre_corps": "Chansons de 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"Angoisses Quand", "ancre_fin": "ne dort jamais", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Lied Quand", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 645, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 570, "fin_caractere_exclue": 1045, "texte": "Angoisses\n   Quand elle rit au clair matin,\n   On dirait l'enfant qui s'éveille\n   Et que toute chose émerveille,\n   Tant son sourire est enfantin.\n\n   Mais le soir, dans l'ombre suave,\n   On dirait l'enfant qui s'endort,\n   Qui s'endort aux bras de la Mort,\n   Tant son sourire devient   grave...\n\n   C'est pourquoi j'ai peur  désormais\n   Quand, souriante, elle sommeille ;\n   Et mon cœur, mon cœur qui la veille,\n   Mon pauvre cœur ne dort jamais!\n\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-011", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", 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suite,\nTes pas légers parlent de fuite ;\nQuand tu dors, même entre mes bras,\nJe sens que tu t'envoleras.\n\nQuand tu bavardes, même en songe,\nTon babil me semble un mensonge ;\nQuand tu te tais, même en dormant.\nTon silence fait mon  tourment!\n\n\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-012", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 547, "page_fin": 547, "titre_corps": "Chansons de l’Automne : L’Adieu", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "L'Adieu Le bruit", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 646, "page_imprimee": 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"signature_source": "Maurice Gerothwohl", "ancre_debut": "Emile Sigogne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 647, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2678, "texte": "Emile Sigogne\n\n                    LES écrivains de langue française, en Belgique, sont devenus\n                      pléiade. D'aptitudes diverses, de talents variés, ils comp-\n                      tent désormais. Le public parisien les accueille et les\n                      encourage, et l'Académie française a couronné des ouvrages\n                      de Gilkin, E. Gilbert, Valère Gille. Nombre de jeunes\n                      écrivains belges inscrivent leurs noms ou leurs pseudo-\n                      nymes aux sommaires des périodiques de France, et\n                      M. G. Barrai publie une édition spéciale des poètes belges.\n                      Faut-il citer des noms aussi connus que ceux de Verhaeren,\n  Giraud, Séverin, Gilkin, Edm. Picard, Maeterlinck, Lemonnier, Rodenbach.\n     Il y a quelque trente ans, l'on pouvait étudier dans ce pays l'infiltration de\n la littérature française par l'exode de proscrits qui s'y établirent ; notre époque\n présente le spectacle contraire. Cependant, jamais un phénomène quelconque\n ne s'effectue avec cette simplicité théorique. L'infiltration française, en Bel-\n gique, n'a jamais cessé, elle est restée concomitante de l'expansion des lettres\n belges en France; mais gênée et affaiblie, elle n'a pas attiré avec la même\n intensité l'altention. Ils ont été assez nombreux les écrivains qui, depuis\n trente ans, sont venus s'abriter sous le ciel de l'hospitalière Belgique.\n    Parmi eux, il en est un qui, dans son isolement et dans des conditions défa-\n vorables, maintient vaillamment une originalité et un talent incontestés,\n M. Emile Sigogne.\n    Il débuta à Bruxelles, il y a tantôt quinze ans, par une conférence sur la\nlittérature contemporaine, dont l'esprit mordant et philosophique choqua\nextrêmement les jeunes Belgiques de ce temps lointain. Il engageait les\njeunes novateurs à attendre, pour l'éclosion des belles œuvres, la maturité\ndes cerveaux fécondés par l'étude, soit trente à quarante ans, et à considérer\ntout ce qui précéderait comme avant-propos.\n   Ce jugement déplut à MM. Weils et Rodenbach, qui en conclurent que\nM. Sigogne était Suisse, sorte de chevalier errant de la conférence; il avait\nparcouru l'Angleterre, l'Italie, la Suisse, entrant dans un cercle, dans un\ninstitut, dans une université, pour y parler sur la philosophie de Spencer, la\npoésie de Musset, le naturalisme de Zola, comme on entre, en passant, dans\nune église ou dans un musée. Nous avons sous les yeux divers comptes rendus\ndes conférences faites en les années 1885 et 1886. Il y en a de tous les genres,\nsur Flaubert, sur la mode, sur la diction, sur la philosophie positive; et dans\n"}, {"page_pdf": 648, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3002, "texte": "                                ÉMILE SIGOGNE                                  549\n\n les endroits les plus variés : exposition des XX, Cercle artistique et littéraire,\n palais des Académies, comme devant les auditoires les plus opposés, mon-\ndains ou populaires, judiciaires ou féministes.\n     Cela s'étend même à toute la Belgique, c'est u n e invasion, u n e véritable\nprise d e possession du pays. Les critiques sont unanimes à louer le talent\noratoire d u conférencier, son habileté à dire, d'une façon simple et précise,\ndes choses profondes et obtuses. U n peu plus tard, on trouve d a n s quelques\nj o u r n a u x , aux mêmes colonnes où parurent les éloges, d'acerbes « éreinte-\nments », d'un sel souvent plus laxatif qu'attique, mais souvent aussi de fines\nrépliques, d'une ironie charmante, telle la lettre que nous reproduisons ici :\n\n          « A Monsieur le directeur de l'Etoile belge,\n\n   » U s a n t , sans en abuser, de mon droit de réponse, je viens vous prier\nde vouloir bien publier, dans votre prochain n u m é r o , la rectification sui-\nvante :\n   » L ' u n de vos reporters me fait naître en Suisse, pe qui est inexact. J e suis\nné à Angers ( F r a n c e ) .\n   » Ceci dit, permettez-moi, en échange du mot de Chérubini cité à propos\nde ma dernière conférence, de vous offrir, à mon tour, un mot bien juste\nd'un journaliste, à coup sûr fort parent du vôtre (l'esprit en plus, vous allez\nen juger).\n   » M. de Morny, reprochant à ce reporter des appréciations malveillantes\net injustes sur sa personnalité, lui dit, en l'apercevant : « Convenez, Mon-\n   sieur, q u e vous êtes bien m é c h a n t ! »\n   » — Q u e voulez-vous, Monsieur le comte, lui répondit-il, je n'ai pas les\nmoyens d'être b o n . »\n\n    D a n s ces quelques années, M. Sigogne déploie u n e activité très grande.\nOutre ses nombreuses conférences, deux pièces lui sont jouées ; l'une, Patience\net longueur de temps... au théâtre Molière (direction Alhaiza); l'autre, Monsieur\nle Président, à la salle Marugg. A quelques jours de distance, un livre de sou-\nvenirs et de psychologie paraît : Suprême joie, suivi d'un recueil de poésies,\nMosaïque, et d'Essais de philosophie et de littérature. Dans ce dernier volume se\ntrouvent réunis et développés des sujets de cours ou de conférences donnés à\nGenève, à Florence et en Angleterre. Ce dernier pays tient une place consi-\ndérable dans le volume. P a r m i les Essais, trois sont l'exposé d'idées prises\ndans les œuvres du grand philosophe anglais Herbert Spencer : l'Education,\ndes Véritables fonctions du Gouvernement et la Philosophie de la mode. Notons, en\noutre, u n e subtile et pénétrante dissertation sur l'esprit français et l'esprit\nanglais et des études sur William Pitt et F o x . Enfin, des pensées et apho-\nrismes occupent les dernières pages. N o u s ne pouvons résister au plaisir d'en\nciter quelques-unes :\n\n  « La crainte de la mort vient de ce que nous ne savons pas vivre.\n  » L o i n de redouter la mort, on devrait être curieux de mourir.\n"}, {"page_pdf": 649, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2950, "texte": "550                                 DURENDAL\n\n\n\n   » Je suis moi-même mon unique point de comparaison et je suis pour moi-\nmême un inconnu.\n   » Les âmes sympathiques souffrent plus du mal qu'elles font que ceux à qui\nelles le font.\n   » Etre célèbre, c'est être loué de beaucoup de gens qu'on méprise.\n   » Les imbéciles en veulent aux gens d'esprit de les avoir divertis.\n   » Les compliments sont la formule distinguée du mépris.\n   » C'est peut-être parce que vous êtes hypocrites que vous vous tolérez.\n   » De la discussion sort la bêtise des opinions contraires.\n   » Un tas de gens me trompent, et je ne sais ce qu'il y a de plus grand, ou\nle plaisir qu'ils ont de leur duperie ou le mépris qu'elle m'inspire. »\n\n   En écoutant ce pessimisme d'une fierté tout aristocratique, ne croit-on pas\nentendre un Vigny qui aurait lu Schopenhauer?\n   Cette aspiration à la solitude, cette soif de repos se retrouvent, d'ailleurs,\ndans le recueil d'analyses, à la fois subtiles et profondes, qu'est Suprême joie.\nC'est une sorte de journal psychologique sans date, apparemment pessimiste,\npuisque cette pensée s'en dégage que la suprême joie, c'est la mort. Mais,\nsuivant la sagesse antique, il n'y a là rien de pessimiste; ce sont nos déplo-\nrables préjugés qui nous font donner à la mort cet aspect de teneur. Ce livre\nrecueillit de très hauts suffrages, entre autres celui de Leconte de Lisle, dont\nles idées ne sont pas sans attrait pour M. Sigogne. L'on pouvait s'en con-\nvaincre en lisant quelques poésies de la Mosaïque et, surtout, cette ode, A la\nMer, d'une facture et d'un souffle si puissant :\n\n\n\n                                    A la Mer\n              O mer, ô vaste mer! mer unissant les inondes.\n              Et remplissant les airs de tes rumeurs          profondes,\n              Mer aux flots jaunes, bleus, verts, de rubis et d'or\n              Où le soleil se lève, où le soleil   s'endort;\n              Mer grande aux horizons plus grands que la pensée,\n              Et sous l'orbe des cieux étincelants,      bercée\n              Par des souffles venus de bords         mystérieux,\n              Mer aux flots tour ù tour calmes ou          furieux,\n              Et divinement douce en tes douces         caresses,\n              Mer superbe qui vois les suprêmes           détresses,\n              Tombeau des plus hardis des hommes,             engloutis.\n              Eux qui sur tes flots bleus, un beau jour sont partis !\n              Champ noir de la tempête où bouillonne la houle,\n              Mer en qui tout revient et de qui tout découle !\n              Le regard tout rempli de ton       immensité,\n              Océan qu'avant moi tant d'autres ont chanté,\n              Je te reconnais saint et sublime, et j'avoue\n              Que les vivants ne sont rien qu'un peu de ta boue,\n              Et que rien n'est plus beau dans tout cet univers\n              Que le cercle infini de tes flots bleus ou verts !\n"}, {"page_pdf": 650, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3313, "texte": "                                 ÉMILE SIGOGNE                                551\n\n    Leconte de Lisle fit, de Suprème joie, une de ces lectures privilégiées. Mais\n l'œuvre, qui ne fut pas soutenue par la camaraderie littéraire, mit l'auteur en\n fort mauvaise posture auprès de M. Prudhomme.\n    Au hasard, voici quelques pages.\n    Un tableau descriptif de Londres et de Florence, d'un beau style harmo-\n nieux et souple.\n\n     « Une immense agglomération de maisons, s'étendant sous un ciel brumeux\n  aussi loin et plus loin que le regard ne peut porter; un innombrable réseau de\n  voies, de rues longues, petites, larges, resserrées, tortueuses, alignées, se\n  succédant, se croisant, se mêlant, irrégulières et débordantes de vie au centre,\n  régulières et monotones aux extrémités; une circulation qui étourdit, chaque\n semaine interrompue par un plat silence de nécropole ; de vastes monuments\n gothiques, romains, de tous les styles, noircis par la fumée et perçant l'éternel\n brouillard de leur imposante masse sombre ; un large fleuve aux eaux plom-\n bées, aux vagues lourdes, portant sur son dos, aux reflets gris, une forêt de\n mâts noirs; et couvrant ces maisons, ces rues, ces monuments, ce fleuve, un\n voile humide, moite, couleur de fusain, distillant le brouillard ou la pluie,\n laissant passer, en été, pendant quelques semaines, des rayons caniculaires,\n en toute autre saison, immobile, invariable, noyant le disque du soleil, qui\n apparaît honteusement derrière son épais tissu, sous la forme d'une vague\n tache rousse, voile impénétrable qui est le ciel ou qui en tient lieu.\n    » Et alors je pense à vous, ô mes beaux soirs florentins, qui terminez comme\n une caresse des jours pleins de soleil. Du haut de la place Michel-Ange, sur\n cet admirable site où conduit le « viale dei colli », on aperçoit à ses pieds Flo-\n rence, un amas de maisons et de palais, où se détachent la svelte coupole de\n Santa-Maria del Fiore, la tour sévère du Palazzo Vecchio, la blanche façade\n de Santa-Croce, la masse oblongue des Uffizi; au pied coule l'Arno paresseu-\nsement avec des flots jaunes, glissant le long des quais, et s'effaçant de chaque\ncôté entre deux rives boisées; plus loin Fiesolles, et derrière, des collines\nonduleuses, se graduant dans le lointain en hautes montagnes, emplissant\nl'horizon, baignées et enveloppées d'une lumière douce, tamisée, diaphane, et\nà côté de soi, en face des monts et presque aussi haut qu'eux, se dressant dans\nla sérénité du jour qui tombe, le David de Michel-Ange, colosse d'airain qui\nsemble le génie protecteur du lieu.\n      Dans le calme que cette harmonie des choses fait naître en moi, il me\nsemble revivre le passé, les jours glorieux et troublés, entendre résonner le\nbeffroi du palais vieux, voir flamber le bûcher de Savonarole, Michel-Ange\ntravaillant à sa chapelle, sculptant dans l'angoisse de son âme torturée sa nuit\nimmortelle, Machiavel expulsé, Dante partant pour l'exil, ayant dans son\ncœur brisé son divin poème, et l'ineffable beauté de la nature se mêlant à la\ngrandeur des souvenirs produit une de ces sensations complètes qu'à New-\nYork même on ne pourrait estimer à sa juste valeur. »\n    Un autre qui nous semble une photographie morale de l'auteur :\n\n    Mon ami, depuis dix ans, tu étudies, tu observes, tu compares et tu juges.\n"}, {"page_pdf": 651, "page_imprimee": 552, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3326, "texte": "552                                DURENDAL\n\n\nTu as passé à travers tous les milieux sans t'attacher à aucun ; tu as voyagé,\n vu des hommes de toutes races et de tous pays, coudoyé la corruption vénale\ndu Nord et la corruption passionnée du Midi; de toute sensation, tu t'es efforcé\nde dégager l'idée ; tu t'es familiarisé avec les diverses philosophies; tu n'as pas\nbesoin d'interprète auprès de Shakspeare et de Dante; tu as tourné tout\nl'effort de ta vie vers la pensée, t'essayant à l'écrire et à la parler.\n    » Tu as eu tort. Dans dix ans, avec dix fois moins de travail et d'effort, tu\npouvais t'enrichir : tu n'y as pas même pensé; je le répète, tu as eu tort.\n    » Pour obtenir une assez maigre pitance, tu te feras quémandeur, sans\nréussir, car tu n'es pas habile ; tu seras forcé d'écouter, avec un approbatif sou-\nrire, des niaiseries qui mériteraient le fouet, et de voir le premier faquin venu\nt'offrir ses services et t'honorer de sa protection.\n    » Riche de biens intellectuels, autrement pauvre, tu es deux fois misérable,\net tu aurais mieux fait d'apprendre la boxe et la canne, et l'arithmétique.\n    » Et puis, tu n'as pas suivi les routes tracées ; on ne sait où te classer ; tu\nn'es ni tout à fait pauvre, ni, suriout, capable d'être riche ; tes maux sont invi-\nsibles et ta souffrance trop vraie pour être comprise; tu as même fait naître\nl'envie, ce qui est une dérision ; tu n'as pas de famille, tu es loin de ta patrie,\ntu as perdu ou tu n'as pas trouvé Dieu, ne croyant plus à l'idéal, et, cependant,\nl'aimant toujours et le cherchant sans cesse, et dépouillé de ces trois liens\nmoraux qui, jusqu'à présent, ont été la plus solide armure de cette triste\nhumanité, comment et pour quoi vis-tu ?\n    » Aussi, peu à peu, les motifs ordinaires de vivre se sont effacés ; les idées\nseules t'intéressent, les personnes rarement. Involontairement, tu froisses les\nvanités, et les vanités sont souveraines ; de plus en plus, tu t'isoles et t'habi-\ntues à te séparer des autres. Ils ne te rappellent guère que des souffrances, et\nles seuls plaisirs que tu as eus, tu les as trouvés ou en toi, ou dans une huma-\nnité abstraite faite des grands morts, ou dans le rêve. Et tu sens la haine venir,\n« la seule passion qui survit à l'espoir », et tu assistes, à la fois bourreau et\nvictime, à cette transformation qui, lentement et sourdement, te mène à l'in-\ndifférence fatale et à l'inertie contemplative.\n   » Mon ami, apaise-toi, la vie est un mal passager; si tu n'as plus d'amour,\nréserve ta haine et donne aux autres et à toi ce que les autres et toi méritent :\nla pitié I »\n\n  Et cette analyse psychologique :\n\n   t Quoi que je fasse, je ne puis m'adapter à la dissimulation féminine. J'ai\nbeau essayer, je ne fais aucun progrès. Je sais bien que, rarement, la parole\nest l'expression de la pensée et que le mensonge est devenu une habitude\nsociale; mais l'hypocrisie de la femme est tout autre, beaucoup plus complexe\nque celle de l'homme. Elle dit oui pour faire entendre non, refuse pour\naccorder, accorde pour refuser. Il y a perversion absolue du sens de la parole,\nperversion acquise. Jamais la nature, laissée à elle-même, n'aurait pu arriver\njusque-là, et je me demande combien il a fallu de siècles de ce qu'on nomme\ncivilisation pour modifier si étrangement le mécanisme logique de la pensée\n"}, {"page_pdf": 652, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3228, "texte": "                               ÉMILE SIGOGNE                                 553\n\n\net de l'expression. Perversion inconsciente; elles sont loin de s'en douter;\nbien pis, elles ne peuvent être autrement, et il serait absurde d'exiger d'elles\nqu'elles disent ce qu'elles pensent ou pensent ce qu'elles disent.\n   » Nous autres, nous déguisons nos pensées, et nous savons pourquoi :\nnous avons un but; nous mentons, et sommes responsables de notre mensonge.\nIl serait inexact de dire que la femme ment; non, elle biaise constamment. Aussi,\nquelque agacé qu'on soit par cette continuelle entorse qu'elles impriment à la\nvérité, ce serait une suprême inconvenance de crier à une femme : « Vous\n» mentez ! »\n   » Il doit être difficile, ou même impossible, à un mathématicien ou à un\nlogicien, de vivre dans le commerce féminin.\n   » La femme, livrée à la brutalité de l'homme, n'a pu vivre qu'à condition de\nplaire. Le plus sûr moyen de plaire, c'est d'adopter les goûts, les pensées et les\njugements de celui à qui on veut plaire. Si goûts, pensées et jugements diffèrent,\nl'adoption se fait aux dépens de la vérité.\n   » Très rapidement, le talent de plaire s'est appuyé sur le mensonge. La per-\nversion acquise s'est maintenue, est devenue organique et très complexe. Le\nbut primitif, « être agréable au maître, à l'époux, à l'homme fort », est oublié.\n La dissimulation existe par elle-même, pour elle-même, sans autre but qu'elle-\nmême ; c'est un triomphe ! »\n  Enfin, l'hymne à la Bêtise, d'une si puissante et si cinglante ironie...\n   « Aujourd'hui, je suis presque satisfait de moi ; j'ai eu des accents qui m'ont\ntouché, j'ai chanté la bêtise.\n   » O bêtise, éternelle bêtise, je te révère. Toi seule restes grande. Tous les\nliens de la création t'attachent au cœur de l'homme; tu vis en lui, et, par lui,\ntu vis !\n   » Tu triomphes, ô reine, dans ta sérénité stupide, belle d'impudeur et d'igno-\nrance ! Je m'agenouille et je te prie. Peccavi. Pardonne, j'ai douté, je me suis\ninsurgé un moment, j'ai cru l'homme intelligence et liberté, et osé relever vers\nles espaces cette tête que tu as faite pour se courber vers les herbes grasses.\nPardonne à la hardiesse de ma pensée, à l'audace de son vol. Je lui rognerai\nles ailes, à cet oiseau divin de mon esprit, et volaille bien emplumée,il ornera\nta basse-cour. J'avais tort, j'en contiens; j'ai aimé la poésie, et la hauteur de\nl'âme était la mesure de mes jugements. Pardon. J'ai méconnu l'argent, ton\nDieul et n'ai point eu, pour les gens de l'administrative sphère, de douces\nparoles. Et tu m'as châtié, et cela est juste. J'ai cru que la beauté, chez la\nfemme, était le reflet auguste de l'idéal, et que le battement du cœur ne pou-\nvait pas sonner dans le vide.\n   » Je me trompais, et j'ai vu, grâce à toi, qu'à la main caressante de Titania,\nle poil grossier de l'âne qui brait était plus doux que le front du rêveur. Et je\nme prosterne et te bénis !\n   » Désormais, règne, ô consolatrice ! terrestre endormeuse, mère des abru-\ntissements ! Je me mêle à ton troupeau et paîtrai ton herbe, et suivrai, sous ton\nlicou, le chemin bordé de gras pâturages. J'irai, si tu le veux, sur la place\npublique faire bruire pour toi les applaudissements; je te servirai dans les\n"}, {"page_pdf": 653, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3373, "texte": "554                               DURENDAL\n\n\njoutes oratoires et t'honorerai au milieu des citoyens, et le jour tant souhaité\noù, la tête posée sur ton sein, je m'étendrai dans les langueurs du cérébral\nramollissement, j'aurai la vision de ton néant et, doucement, m'endormirai\nau bruit de la terre croulante et de l'insipide susurrement des grands mots\nvides dont tu me berceras jusque dans la mort.\n   » O bêtise I éternelle bêtise, je te révère ! »\n   Voilà pour l'œuvre philosophique et sociale.\n   Le théâtre de M. Sigogne est composé de trois pièces, des deux comédies\ncitées plus haut et de Marc Cambiago, drame romantique en quatre actes. Cette\nœuvre de jeunesse, écrite pour l'ouverture du grand théâtre de Genève, ne fut\npas représentée. L'auteur alla la lire de ville en ville, et l'Institut de Genève\nen vota l'impression. Patience et longueur de temps est un proverbe qu'on pour-\nrait appeler de salon (l'auteur ne manquerait pas d'ajouter : si le salon est un\nlieu où l'on pense). Cette pièce, où l'intrigue ne sert que de cadre indispen-\nsable, est presque entièrement formée d'une conversation, où les états d'âme\nmasculins et féminins d'avant le mariage sont finement analysés, et dans un\nstyle d'une pureté si rare aujourd'hui, que, lors des répétitions, l'un des\nacteurs demanda si c'était « du classique ». Toute la théorie de M. Sigogne sur\nle mariage est résumée dans cette délicieuse apologie de la franchise :\n   « Quelque chose de bien curieux à observer et de bien délicat à peindre :\nc'est la première inquiétude d'amour chez une femme qui sait déjà qu'on l'aime\net va s'apercevoir qu'elle aime aussi. Cet émoi, dont elle est troublée, elle en\njouit délicieusement; cet aveu, qu'elle craint de voir jaillir, comme elle le\nretient; et, toute émue de désirs et de crainte, elle refoule au fond d'elle-même\ndes sentiments dont elle altère ainsi la pureté. Voulez-vous que je vous dise ?\nCe sont là, n'en déplaise à tous vos beaux diseurs, des sensations à moitié\ncorrompues, des sentiments où une subtile analyse a fait pénétrer l'égoïsme,\ndes fleurs morbidement épanouies, et j'aimerais mieux, oui, beaucoup mieux\nqu'une jeune fille allât franchement à l'homme dont elle a l'amour, la main\ntendue en lui disant : \" Epousez-moi ! \"\n  Monsieur le Président est une comédie qui, dans quelques scènes, rappelle le\nBourgeois gentilhomme, d'une portée satirique d'actualité, à plusieurs années de\ndistance difficilement compréhensible.\n   La charge des orateurs des diverses écoles littéraires est encore piquante.\nCes productions hâtives et multiples dont nous venons de parler, au milieu\nde laborieux et pénibles travaux d'enseignement, qui tiendront désormais la\npremière place, dénotaient chez M. Sigogne une remarquable activité intel-\nlectuelle. Et, cependant, aucun parti ne fut tiré de ces ouvrages. Quand on\npense à tous les pétards que lancent les bons camarades autour d'une\nœuvrette d'un des leurs, on est étonné du relatif silence qui accueillit ces\nœuvres de véritable écrivain. Nous le prouverions par des citations. Vae solis.\nMalheur aux isolés ! Toute célébrité est le travail d'un groupe ; c'est cette\nmaxime qu'appliquèrent les jeunes écrivains belges qui, avec éclat et talent,\nprenaient rang, en bataillon serré et, jusque-là, uni sous les yeux du public.\nGénéreusement, M. Sigogne, par son talent de diseur et de critique, contri-\n"}, {"page_pdf": 654, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3307, "texte": "                                 ÉMILE SIGOGNE                                  555\n\n  bua à ce triomphe; et il fut peut-être le premier à lire, devant un public qui\n les ignorait, des vers de Verhaeren et de Rodenbach.\n    Les Contes merveilleux, qui parurent en 18g3, sont, sinon l'œuvre maîtresse,\n du moins l'œuvre littéraire la plus appréciée de M. Sigogne. Traduite en alle-\n mand comme en anglais, couronnée d'éloges par la presse italienne, c'est,\n d'ailleurs, là que l'auteur de Suprême joie atteint son apogée d'écrivain.\n    Les Contes merveilleux, comme le titre l'indique, se rapportent, pour la plu-\n part, à des expériences d'occultisme, science à laquelle l'auteur a consacré de\n nombreuses conférences. On y trouve également un conte hindou, qui nous\n initie à la mythologie du panthéisme védique (Asamali) et une étude de\n mœurs ou plutôt d'âmes nihilistes.\n    Un Conciliabule, enfin, deux rêveries mélancoliques, que l'on pourrait appeler\n des études de style descriptif; les Nuits et le Lac, dont nous détachons quel-\n ques fragments :\n\n                                     Le Lac\n     « La nuit était délicieusement fraîche. Le grand lac, avec sa couronne de\n  monts dentelés qui bleuissaient sous la lune au croissant d'or, étendait ses\n  vagues dormantes, en nappes bleues mollement fuyantes et soupirant vers la\n  rive dans une plainte d'infinie douceur. Un souffle qui portait les aromes des\n  fleurs passait et les constellations allumaient leurs gerbes d'or dans l'eau pâle\n  à peine tremblante. Les lueurs variées des phares scintillaient vers les côtes\n à travers le voile diaphane d'une brume lumineuse. Le mystérieux baiser\n d'un être divin et invisible faisait palpiter l'étendue. Sans doute, dans les\n espaces des astres s'unissaient et la terre frémissait sous l'effleurement passager\n d'un sidéral désir.\n     » C'étaient les eaux moirées s'étendant comme une couche vivante de volup-\n tueuses caresses qui mystérieusement l'attiraient. C'était la grande paix pro-\n fonde du beau lac endormi qui lui parlait, et les montagnes au front perdu\n dans les espaces lui marquaient de fantastiques jalons la route inconnue que\n son pied aimerait à fouler. Elle était si embaumée la brise qui soufflait vers\n lui, si indiciblement belle la nuit dont les ombres jetaient un voile de sérénité\n sur les eaux et sur les monts, il était si calme, ce lac qui berçait les étoiles,\n qu'une sourde attirance, par degrés lents, s'emparait de lui. Oh! se perdre\n dans ce silence, confondre sa forme dans la mystique beauté de ces vagues\n horizons, et à jamais oublier la ville fumeuse là-bas étalée comme une tache\n et les pensées vaines des êtres qui s'y agitent, avoir sur le front et sur la joue\nla fuyante et onduleuse étreinte de la belle vague transparente qui vous porte-\nrait d'une invisible impulsion, avec des frissons de maternelle sollicitude, au\nloin, vers l'autre bord, jusqu'à ces monts pensifs, impénétrables gardiens de\ngorges enchantées, où se déroule, sous les blondes clartés d'astres bienfai-\nsants, le cortège lumineux des esprits purs !\n    » Les monts se colorèrent de nuances diamantées, une ligne rose faite des\nclartés des aurores à venir se profila sur la dentelure de leurs sommets, les\nlumières tremblotantes s'évanouirent dans la noirceur, et le lac, comme un\n"}, {"page_pdf": 655, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3145, "texte": "556                               DURENDAL\n\n\nbeau sein que gonfle un désir, s'arrondit immense et lumineux et monta vers\nlui. Et les ondes de lumière le prirent et, l'ayant couché dans leurs rayons\nhumides, le portèrent tendrement vers les lointains bords qui s'auréolaient de\nlevers d'astres inconnus. Il glissait sous la tiède caresse et son corps léger\nlaissait un sillage ineffaçable. La lune était descendue derrière les monts, et\nle poète, sur sa couche voluptueuse, dans l'arome extasiant des fleurs et par\nles ineffables brises des nuits de rêve, escorté de tout ce qu'il avait aimé, s'en\nallait vers les lointains d'or, absorbé dans le sidéral baiser qu'en passant un\nsoleil avait jeté à la Terre. »\n\n   Au contraire, dans YHistoire d'une âme, qui clôture le volume, la pensée\ndomine.\n   Nous y retrouvons, mais adoucis par un aimable stoïcisme, fruit de la\nmaturité sereine, ce mépris du monde, cette soif de solitude, qui signalaient\nle pessimisme âpre, farouche même de Suprême joie. Ecoutez le vieux savant\nraconter au disciple comment il a renoncé à l'action, après les banales et\ntristes expériences de sa jeunesse :\n\n   « Ce qui m'a éloigné de ce monde et jeté dans une révolte définitive, c'est\nce qui porte le nom de « vertu », sorte de chose accomplie suivant des rites\nconventionnels par les pharisiens tant détestés du Christ, et qui en ce monde\nusurpent le nom d'honnêtes gens. J'ai vu que leur bonté provenait d'un défaut\nde leur intelligence, que leur charité agrandissait l'injustice et maintenait des\ninégalités choquantes, que leur amitié était nourrie par un instinct de vanité\nse délectant dans une supériorité fausse. J'ai remarqué qu'ils n'étaient jamais\ncharitables pour ceux de quelque supériorité et que leur seule initiative sor-\ntait de leur égoïsme. J'ai découvert, enfin, ce fond de haine et de souffrance\nque voilent de paisibles et respectables apparences et quelles vilenies crou-\npissent sous le décor menteur d'une dignité de parade. Mais, tandis que mon\ncœur saignait de pitié devant la souffrance laide et avilie des humbles, il s'en-\ndurcissait en face de la souffrance orgueilleuse des conventionnellement\n« forts »; et, quant à ceux qui, sans douleur, d'eux-mêmes, avec satisfaction\net cette quiétude placide des bêtes, s'adaptent d'emblée à la marche des choses\net au monde constitué tel qu'il est, sans le désir de la moindre réfo|me, avec\nl'espoir de l'immuabilité, ceux qui n'ont jamais senti pleurer en eux l'huma-\nnité, je les ai toujours considérés comme les plus vils et, malgré leur incon-\nscience stupide, comme les vrais criminels. Et, vraiment, les humains ne sont\nintéressants que parce qu'ils souffrent et s'ils souffrent. »\n\n  Et plus loin :\n  « Atteindre à la vérité ne dépend point seulement des puissances de notre\nesprit, mais avant tout de la pureté de notre cœur. »\n  Et, maintenant, que dire de ce style enchanteur qui donne aux Contes mer-\nveilleux leur cachet et leur parfum. Nous y retrouvons, mais développées et\nélargies, les qualités des ouvrages antérieurs ; précision élégante et souple\ndans la discussion, assaisonnée de délicieuses pointes, de cinglantes boutades;\n"}, {"page_pdf": 656, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3580, "texte": "                                 ÉMILE SIGOGNE                                 557\n\n  dans la description, richesse et variété de coloris et d'épithètes, tantôt une\n  sonorité sculpturale, qui rappelle Flaubert, et dont la « nervosité » contempo-\n  raine plie et replie la symétrique musculature, tantôt des longueurs qui\n  feraient croire à un écho de Rousseau ou de Lamartine, n'était la « fièvre » qui\n  en secoue parfois l'assoupissement et les torpeurs d'opium qui dénoncent\n  l'influence de Leconte de Lisle.\n      Nous venons d'étudier, chez M.Emile Sigogne, le philosophe et l'écrivain.\n  Nous abordons maintenant une autre phase de sa carrière, et non la moins\n  importante, celle de l'orateur et du diseur ; en un mot, son professorat.\n      Lorsque, il y a quelque vingt ans, M. Sigogne vint s'établir à Bruxelles,\n  l'art oratoire et la diction étaient plongés dans l'engourdissement le plus pro-\n  fond, par suite de l'indifférence générale. Au Palais comme à l'Université, aux\n  écoles normales comme dans les athénées, l'art vivant et pratique par excel-\n  lence expirait sous le dédain systématique du public et de l'autorité.\n  M. Sigogne forma l'audacieux projet d'une rénovation artistique, et entreprit\n  sans auxiliaires presque une active et laborieuse croisade, une incessante pro-\n  pagande en faveur du « beau parler ». Nous avons conté plus haut ses mul-\n  tiples conférences, généralement relevées de lectures choisies. Nombreux\n  aussi les cours de diction, les articles et fascicules dont il fut à cette époque le\n  promoteur. Enfin, après quinze ans de luttes, la Parole a triomphé ; la réac-\n  tion s'est faite, lentement, mais sûrement, et elle continue à gagner du terrain.\n  On peut considérer comme la reconnaissance officielle de son utilité la créa-\n  tion d'une chaire de débit oratoire à l'Université de Liége, à laquelle M. J. de\n  Burlet, alors président du Conseil, nomma immédiatement M. Sigogne. La\n consécration définitive eut lieu en 1895; le Gouvernement porta au cata-\n logue des livres destinés aux bibliothèques des écoles normales, des athénées\n et des sections normales d'enseignement moyen, son principal ouvrage didac-\n tique : L'Art de parler.\n     Ce traité, le plus complet, sinon l'unique, publié en ces derniers temps sur\n cette branche, a rencontré, il faut le dire, l'accueil le plus favorable et le plus\n mérité. Il se divise en trois parties : dans la première, l'auteur traite plus\n spécialement de la diction; il formule les règles générales de la prononciation,\n si négligée dans ce pays; suivent d'excellentes considérations sur l'articula-\n tion et les vices d'articulations, d'excellents conseils sur l'accent, la ponctua-\n tion, les liaisons, le rythme, etc.; enfin, une étude remarquable sur la diction\n comparée.\n     La seconde partie s'intitule technique et hygiène vocales, un terrain sur lequel\n M. Sigogne ne connaît guère de rivaux. Notons plus particulièrement l'ana-\nlyse de la respiration et les exercices pratiques recommandés à ce sujet.\n     Il convient de nous occuper plus longuement de la troisième et dernière\npartie : L'Art oratoire, qui a une portée plus universelle. M. Sigogne paraît\nl'avoir résumée dans sa toute récente brochure sur la Réorganisation de la Rhé-\ntorique. Il s'y insurge contre les méthodes universitaires qui, excellentes pour\nle langage écrit, sont parfois un obstacle difficilement surmontable à l'exer-\ncice du langage parlé, savoir : la méthode d'imitation et celle de la rhétorique.\nS'appliquant ensuite à détruire le préjugé classique: « on naît poète, on devient\n"}, {"page_pdf": 657, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3549, "texte": "558                               DURENDAL\n\n\norateur»; l'éminent professeur examine l'éloquence chez les anciens, qui unis-\nsaient à la préparation mentale, à la méthode d'improvisation naturelle à tout\norateur-né, la préparation écrite dans des conditions entièrement différentes\ndes nôtres. L'auteur s'appuie sur ce principe qu'on ne sépare point la pensée\ndu mot qui l'exprime et préconise l'improvisation méthodiquement cultivée en\ndéveloppant surtout le sens auditif. Enfin, persuadé qu'écrire et parler exigent\ndeux méthodes différentes, il démontre pourtant que ces deux méthodes se\nprêteraient un mutuel appui. Il réclame donc l'introduction dans les examens\ndu discours parlé au même titre que le discours écrit, en observant toutefois\nque l'emploi de la mentale nuirait au beau parleur loin de le favoriser.\nM. Sigogne termine en montrant, une fois de plus, la nécessité d'une prompte\nréforme des méthodes universitaires actuelles auxquelles il attribue l'abaisse-\nment des mœurs parlementaires, et la victoire, souvent facile, que remportent\ndes illettrés sur des hommes qui ont eu à leur disposition tout ce que\nl'instruction nationale, tout ce que l'État, tout ce que l'Université peut offrir.\n   Signalons encore, dans l'Art de parler, le chapitre où l'auteur examine les\ndiverses éloquences en donnant les règles particulières à chacune; l'élo-\nquence judiciaire y occupe naturellement une place prépondérante.\n    Mais M. Sigogne ne se contente pas d'écrire, joignant l'exemple au pré-\ncepte, il est lui-même la meilleure preuve de l'excellence de son enseigne-\nment. Orateur et conférencier éminent, nous l'avons déjà dit, il est, de plus,\nun lecteur incomparable, un charmant diseur. C'est sans doute parce qu'il\nn'est pas un professionnel des planches (il fut pourtant admirable dans Ruy\nBlas et Orestes des Erynnies, rôles qu'il interpréta dans des représenta-\ntions privées), que, se conformant à ses considérations sur la diction com-\nparée, il sait si bien distinguer, entre la lecture et la déclamation, entre la\ndéclamation et le théâtre (distinctions qu'ignorent tant d'acteurs, et non des\nmoindres). Il possède, d'ailleurs, un talent d'une souplesse extraordinaire, se\npliant à tous les genres (sauf, le vulgaire), depuis les morceaux qui se disent\ncomme en sourdine jusqu'à ceux qui exigent le souffle épique; et il aborde\navec autant de sûreté l'A Moron, de Musset, que l'Expiation, de Victor Hugo.\nDoué d'un tempérament et d'une voix plus lyriques que dramatiques, il atteint\navec facilité la largeur et même le hoquet tragique, grâce à cette science rare\ndont il a le secret, et qui lui a permis de conserver, malgré trente années\nd'un travail épuisant, un organe toujours frais, avec lequel il semble « jon-\ngler » à loisir, donnant à chaque phrase une intonation, à chaque mot une\ninflexion variée, souvent hardie ; fausse, jamais.\n    Et maintenant, que dire de l'homme? Qu'il est la terreur de M. Homais?\nN'est-ce pas là le meilleur éloge. Oui, l'homme, chez Emile Sigogne, c'est\nl'artiste humanisé. Avec quelle délicatesse il sait se dérober aux honneurs, et\ndéguiser la gêne d'un bienfait, et quelle noble fierté dans ce mépris du gain et\nde la renommée bruyante. Mais surtout, remercions-le de prodiguer sans\ncesse ses conseils et ses efforts aux jeunes; car ce sera peut-être son titre le\nplus méritoire d'avoir, loin de retarder la marche en avant, encouragé ceux\nde demain dans les voies nouvelles de la littérature et de l'éloquence.\n                                                     MAURICE GEROTHWOHL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-014", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 559, "page_fin": 563, "titre_corps": "Ibsen et Maeterlinck, par G. 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C'est si vrai\n                     cette parole que pour bien comprendre il faut aimer déjà.\n                     A cette compréhension du cœur que doublera celle de\n                     l'esprit, joignez l'érudition de la mémoire, joignez la finesse\nqui devine autant qu'elle juge, ajoutez un peu de cet art adroit et si aisément\nfallacieux qui est la comparaison et vous aurez la recette, non, la formule de\nla vraie critique. Pour avoir rencontré, dans ce livre d'une sincéiité presque\nfougueuse, ces qualités rares, je l'aime; je l'aime parce qu'il est perspicace et\nchaleureux.\n   Ibsen !... Quand on parle de lui, de ce grand perturbateur, de cet isolé\nsystématique qui a exacerbé sa force en théorisant la solitude de sa vie, de ce\nfonceur obstiné et poète au travers des imperfections modernes, quand on\nparle d'Ibsen qui n'écrivit jamais pour écrire, mais toujours pour agir, on\nn'échappe pas à se poser le problème de l'influence de la Littérature sur les\nmœurs. — Quel joli sujet de « Mémoire » dans le goût du XVIIIe siècle ! —\nHélas ! je pense que la bonne, c'est-à-dire la littérature à sentiments, à idées\nhautes et généreuses, n'impressionne que peu l'évolution de la vie moderne,\ntandis que la mauvaise ou la nulle, je désigne celle qui tripote dans les bas-\nfonds du cœur et exalte les faux, décors de la sensibilité, je pense que celle-là\ndavantage, par abêtissement ou corruption, abaisse l'étiage des mœurs.\n   Mais Ibsen n'a rien à voir avec cette dernière. Si la portée sociale de\nson œuvre peut être discutée, si l'on peut hésiter sur l'opportunisme de sa\ncritique démolisseuse, il faut reconnaître dans le prodigieux effort de sa\npensée, l'ardente nostalgie d'une haute morale. C'est ce que M. Leneveu pro-\nclame avec une foi très combative soutenue par un jugement très sûr.\n   Il nous montre dans le détail ce que nous savions déjà en gros. Le drama-\nturge norwégien est avant tout un «révolté», mais de quelle envergure !\n"}, {"page_pdf": 659, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3501, "texte": "560                                DURENDAL\n\n\n Voyons succinctement comment se réalise cette révolte. L'idée cardinale de\nson œuvre est l'Individualisme, à la fois moral et social, par opposition à ce que\n M. Demolins aurait appelé le communaularisme, c'est-à-dire l'individu vivant\npar la communauté, par ses forces, par ses idées collectives, par ses volontés,\nses habitudes et ses lois. Ibsen pense avec Tarde que l'œuvre de tous est\ninférieure à l'œuvre d'un seul, choisi naturellement, et que le total d'une foule\ns'additionne en mal plutôt qu'en bien ; il pense que notre civilisation s'est\navilie par faiblesse et qu'elle recouvre sa faiblesse du voile du Devoir, par\nhypocrisie. En un mot, notre bonheur n'est qu'apparences et pusillanimités,\nil est faux, il ne peut être régénéré que par l'Individualisme. Celui-ci se résu-\nmerait assez fidèlement dans le mot de Renan : « Sois beau, et fais à chaque\ninstant ce que t'inspirera ton cœur. Voilà toute la morale. »\n   Mais cet individualisme n'est pas anarchique; au contraire, il obéit à une\ngrande loi : le déracinement dans le cœur humain de l'humain égoïsme. Voilà\nsèchement l'épine dorsale, peut-on dire, de l'œuvre; à elle se rattachent les\nautres idées maîtresses qui chacune provoquèrent, dès leur apparition à la\nscène, de vifs combats. C'est l'émancipation de la Femme dans Nora, le pro-\nblème de l'Hérédité dans les Revenants, le pessimisme négatif impuissant à\ndevenir optimisme actif dans les Soutiens de la société, la Mort comme aboutisse-\nment logique et fatal des efforts vains vers quelque idéal, comme dans Romer-\nshon qui tente l'union chaste avec une femme et succombe dans son effort.\nC'est Un ennemi du Peuple qui illustre la thèse de l'individualisme social et la\nDame de la Mer, celle de l'individualisme de la femme dans le mariage, de même\nque Nora et Hedda Gabier. M. Leneveu démonte perspicacement ces idées et\nces théories ; il les explique, il les adopte avec une belle violence. Lisez ces\nlignes ; elles donnent bien le ton du style et l'allure intellectuelle de notre cri-\ntique :\n   « Mais ce qui le caractérise, c'est la puissance de son génie. Il élargit le\nchamp de bataille et, au lieu de restreindre son action à son pays seul, étendit\nla voix par-dessus les frontières. Par la beauté et la grandeur de sa morale\nsubversive, il devança la civilisation elle-même qui l'avait armé, en combattit\ntout le faux et tout l'artificiel, lui dicta ses idées et ses conceptions plus larges\net plus saines de la vie, idées générales qui n'atteignirent seulement pas les\nhommes, mais l'homme. Et d'un coup, il stupéfia le monde par la hauteur et\nl'audace de ses pensées. »\n   C'est vrai : Ibsen stupéfia, et vous savez quelle gerbe d'appréciations contra-\ndictoires cet ébahissement, tombant en des âmes diverses, a fait éclore ; les uns,\ntout engourdis de stupéfaction, en restèrent impuissants à comprendre. Ce\ncerveau si net et coupant, ne l'ai-je pas lu comparé à une lampe charbonneuse\nproduisant plus de fumée qu'elle ne darde de lumière ! D'autres ont compris,\ntrès bien compris que cet éveilleur d'âmes, que ce semeur d'incendies, que ce\nbrandon, que ce Brand — les pompiers aux gages de la Tradition inscrivirent\naussi au fronton de leurs édifices : Hulp tegen Brand — que cet homme, à\nraison d'un drame par deux ans, sapait méthodiquement les bases mêmes de la\nsemi-quiétude moderne. Quoi qu'il en soit, l'honnêteté morale d'Ibsen me\nparaît hors de critique. Sa conception de la société, en tant que pourrie\n"}, {"page_pdf": 660, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3443, "texte": "                          IBSEN ET MAETERLINCK                               561\n\nd'hypocrisie, peut être exagérée, ses remèdes utopiques, il reste qu'il les\npensa et les désira probement. Cet irrédentiste d'un idéal d'individualisme\nnous froissera, nous irritera — je pense, pour ma part, que dans Nora, au fond,\nil y a là un enfantillage dangereux — mais nous l'admirerons. Malgré nous,\nnotre sympathie auréole, « cette tête impressive et austère de grand vision-\nnaire et de lutteur implacable ».\n   Il est vrai, sa conception du mariage, qui côtoie de bien près l'union libre, .\nsa croisade pour l'affranchissement de l'homme sous le seul dictamen de sa\nconscience, ses idées sur le gouvernement social, son pessimisme ardent et\npourtant point négatif comme l'est fréquemment le pessimisme français,\npresque toujours sceptique, ce « dur » un peu, à la façon de Nietzsche, qui\nécrivit à peine deux drames où la Pitié eut son rôle; tout cela on peut le com-\nbattre, le penseur reste hors le mépris — Ibsen comme Tolstoï est l'homme\n de son œuvre, je veux dire que l'un s'est accordé à l'autre et ne font qu'un.\n Cette interpénétration de la vie et de l'œuvre érige une dignité dont le caboti-\nnisme de beaucoup de notabilités contemporaines, gens de plume, comme il\n en est de sac et de corde, est à jamais éloigné.\n    Ibsen tout jeune encore connut les pires difficultés de la vie. Devant elles,\njamais il n'abdiqua son orgueil et son génie. Sans ressources presque, persé-\ncuté dès ses premiers drames ou bien bafoué, peu à peu son nom s'éleva ; et\nmaintenant ce nom fait tache sur l'étoffe grise et austère de la Norwège, mais\ntache attirante et glorieuse où convergent, diversement sympathiques, les\n regards du monde intellectuel.\n    M. G. Leneveu, chaleureusement et perspicacement, nous montre et\ndémontre tout cela, en s'attachant surtout au côté humain dans toute son\namplitude et fort peu à l'importance purement littéraire du dramaturge. Cette\ndernière est fixée. On ne raille plus que très peu le symbolisme du maître,\npour cette raison que la matière fait défaut. Il suffit de réfléchir, en effet, que\nmettre en scène des Norwégiens, c'est-à-dire les habitants d'un pays tout\nimprégné de mystère et de légende, où la nature grandiose et déconcertante,\navec ses fjords singulièrement déchiquetés par l'âpre océan, illuminés d'au-\nrores boréales lointaines et de paradoxaux soleils de minuit, si l'on réfléchit\nque peindre objectivement ces âmes, c'est représenter des mystiques, sans\npour cela « faire » nécessairement du symbolisme, on comprendra qu'Ibsen\nest, au sens juste du mot, un réaliste dont se sert un penseur audacieux et un\npoète profond.\n   Avec Maeterlinck, nous dégringolons de quelques degrés vers l'Equateur,\net nous voici dans notre chère patrie. La Belgique est « l'Empire du Milieu »\nde l'Europe. Insérée entre le genre germanique et le génie latin, elle a parti-\ncipé des deux en s'en assimilant le meilleur, et ainsi elle fut vouée à se faire\nune âme aussi tempérée que son climat 1 Cette remarque des deux influences\nse justifie merveilleusement, est-ce un hasard? dans Maurice Maeterlinck. Je\nne sais rien de plus mystérieux, de plus ésotérique, de plus rempli de l'effroi\nde la Mort, — à mesure qu'on remonte des pays du soleil, où s'exalte le sen-\ntiment de la vie, on voit apparaître, jusqu'à en devenir parfois une hantise,\nla préoccupation de la Mort, — je ne sais rien de plus mystérieux, de plus\n"}, {"page_pdf": 661, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3495, "texte": " 562                                DURENDAL\n\n\n   « intimiste », ce qui est une forme adoucie d'individualisme, de plus septen-\n  trional, en un mot, que les drames de Maeterlinck.\n      Par contre, lisez Sagesse et Destinée, la Vie des Abeilles, vous croirez entendre\n  un Athénien de jadis, écrivant dans notre siècle, tant la pensée est ferme et\n  naturaliste, le style clair et harmonieux. L'auteur des Serres chaudes, par sa\n  position dans l'Europe de la littérature, rappelle donc bien la place médiane\n  que sa patrie occupe politiquement. Et, si ce n'est là qu'une rencontre, il est\n  piquant quand même de la signaler.\n      M. Leneveu, je crois, admire beaucoup Ibsen, mais il aime infiniment\n  Maeterlinck. Il lui a consacré les deux tiers de son livre, et cela constitue une\n  étude véritablement très belle et intéressante. En trois chapitres, qui s'inti-\n  tulent : l'homme, l'occultiste, le dramaturge, il a su réunir, en l'expliquant\n  sagacement, tout ce qu'on peut déjà dire, et la matière est ample, sur ce\n  talent remarquablement original. Je constate même que, non content de\n  nous présenter son auteur, il s'en sert pour extérioriser son âme propre,\n ses admirations et ses rancœurs personnelles. C'est à propos de l'occultiste...\n Voici que le critique enfourche le critiqué et charge, à calme abattu, la société\n et ses membres. Cela nous vaut une trentaine de pages d'un souffle réel, où\n l'indignation et l'amertume s'emballent dans un style hâtif parfois, mais\n d'une nervosité, d'une intensité impressionnantes. Je n'épouse pas toutes\n les idées de M. Leneveu, loin de là, mais je leur reconnais le mérite d'une\n belle virulence, en regrettant toutefois un peu, que l'auteur, jusqu'ici cha-\n leureux, soit devenu, dans un rapide crescendo, échauffé.\n     Maurice Maeterlinck, avec, comme je l'ai indiqué, ses deux faces littéraires\n si nettement et inversement orientées, est un écrivain très séduisant. Tout le\n monde a lu ses drames pour marionnettes, et il y a peu à insister auprès des\n lecteurs de cette revue sur la valeur de ces œuvres, où passe réellement un\n frisson nouveau. Le dramaturge, fortement imprégné par le mysticisme de\n Ruysbroeck, excelle à \" rendre \", chez des âmes fragiles, les tressaillements\n les plus ténus et profonds d'une humanité en effroi devant la Destinée,\n l'Amour et la Mort. C'est d'un art subtil, naïf et merveilleusement adroit.\n C'est, au plein jour du XIXe siècle, affairé et réaliste, tout un vieux tréfonds\n d'humanité d'autres âges dégagé mystérieusement et venant s'effrayer, pleurer\n doucement et se soumettre, sur une scène minuscule — théâtre pour marion-\n nettes ! — mais de grande valeur originale. Maeterlinck, après avoir affermi\nsa minière en se débarrassant du « procédé » des débuts, a écrit définitive-\nment de ces pièces très belles, comme Intérieur, une tragédie immobile la\nnomme fort bien Leneveu, comme Aglavaine, comme Tintagiles, dont je ne\npuis mieux exprimer l'écho qu'elles éveillèrent en moi qu'en les proclamant\nd'une « musicalité » encore inouïe. Maeterlinck, parti de Shakspeare, rejoint\nWagner, dont la formule connue « le drame ne doit exprimer que l'humain\ndébarrassé de toute convention », éclaire et définit ses œuvres à lui. J'aime-\nrais insister sur cette idée, montrer combien cette rencontre est exacte, mais\nla place manque et j'ai à parler, pour finir, brièvement des derniers livres de\nl'écrivain.\n    Dans le Trésor des Humbles, dans Sagesse et Destinée, Maeterlinck se révèle un\n"}, {"page_pdf": 662, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2365, "texte": "                          IBSEN ET MAETERLINCK                               563\n\n« essayist » de valeur, dans la Vie des Abeilles un observateur-poète absolument\ndélicieux et, par-dessus tout, un styliste parfait et un psychologue de subtilité\nraffinée. J'ai lu quelque part, à l'apparition du second de ces livres, qu'il était\nune façon de « manuel de morale à l'usage de fils de riches banquiers dési-\nreux de se faire une âme élégante ! » La boutade, en plus de sa malice, a,\ndisons-le, quelque ombre de vérité. La psychologie du poète, malgré, ou\nplutôt à cause de sa sérénité délicate et aristocratique, donne à la longue\nl'impression d'un certain factice ingénieux. Mais, cela dit, quel charme,\nquelle beauté souriante, quelle finesse intelligente dans ce platonisme\nmoderne. Voici, entre mille, une phrase de l'auteur que je relève, parce\nqu'elle me semble typique : « Il n'y a rien de plus beau qu'une clef, tant\nqu'on ne sait pas ce qu'elle ouvre. » Eh bien, voilà du pur Maeterlinck, voilà\nle parangon de son style fluide, délicat évocateur, de son style songeur, dont\nles idées ont, en quelque sorte, un sens qui ne se révèle tout entier à nous\nqu'en s'épanchant lentement dans l'âme. Et en voici une autre qui se rapporte\nà la boutade de tantôt : « A seul le temps de vivre celui qui n'agit point. »\nC'est beaucoup moins bon. Je sais que c'est fort profond, mais ce n'est pas\nvrai ; et il semble, vraiment, qu'il faille être fils de banquier riche pour prati-\nquer celte maxime...\n   Je ferme le livre de M. Leneveu. J'en conserve le souvenir intense, car ces\ndeux études sont intenses, sérieusement, intelligemment, avec ardeur intenses.\nLa « manière » de l'auteur est rapide, nerveuse, pleine d'images originales et\namusantes o la parole est le vide-poche du cerveau » ! de comparaisons\nneuves, pleine surtout de pensée et d'idées, d'une remarquable perspi-\ncacité, d'une entraînante chaleur. Je ferme le livre de M. Leneveu ; je finis\nd'en lire les dernières lignes et j'apprends, par le hasard d'une revue, que\nl'auteur vient de mourir, au cœur riche de la jeunesse, à Paris... Si j'avais\ndonc à critiquer le critique, je n'aimerais pas à le faire. J'ai quelque mélancolie\nà songer à cette fin soudaine, car l'écrivain d'un livre qu'on aima n'est plus un\nindifférent.\n                                                                           G. B\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-015", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 564, "page_fin": 565, "titre_corps": "Les Funérailles d’Alexandre de Burlet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edmond Picard", "ancre_debut": "Les Funérailles d'Alexandre de Burlet", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 663, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 2371, "texte": "Les Funérailles d'Alexandre de Burlet\n\n     Le mardi 22 mars 1891, vers 9 heures, à la maison mortuaire, rue Faider,\n  arrivaient, une à une, dans la modeste chapelle ardente, les couronnes, les\n  palmes, les bouquets, offrandes de ceux qui avaient aimé le grand et cher con-\n  frère dont la dépouille allait partir pour le cimetière rustique qu'il avait\n  désigné, là-bas dans le Brabant wallon, au hameau du Bourgeois, à la\n lisière d'un bois de sapin, sur une colline regardant vers Genval, avec, à\n l'horizon, la bande noirâtre de la forêt de Soignes. Dernier asile, très isolé,\n  en dehors de tout itinéraire connu, mais très digne, sous sa simplicité et sa\n grandeur champêtre, de ce compagnon viril et fier qu'une phalange d'amis\n  allaient y ensevelir.\n     Des fleurs, des bouquets, des palmes, des couronnes d'amis sans nombre.\n     Lentement, par les rues secondaires des faubourgs, ayant en tête le cor-\n billard enveloppé de cette parure parfumée et fleurie; la longue file des voi-\n tures de deuil serpenta jusqu'à la gare du Luxembourg.\n     A Rixensart, le cercueil fut pris à bras par des paysans qui se souvenaient\n du grand marcheur, de l'alerte chasseur, du bon conseilleur que fut Alexandre\n de Burlet au beau temps de sa pleine santé d'athlète, chaussant les gros sou-\n liers et les guêtres, amoureux du grand air et des riants horizons. Derrière le\n fardeau mortuaire, un groupe de gamins du village portait, en orchestre\n muet et odorant, chacun la sienne, les couronnes multicolores, sonnant leurs\n vives couleurs en plein soleil, par un temps clair et sec de mars. Et il semblait\n qu'on faisait un triomphe.\n    Au long du chemin de campagne ! A gauche, au départ, le vieux château\n où jadis languit Montalembert malade ; puis, par le pont du Pèlerin, par les\nguérets qu'a stérilisés le rude dernier hiver, par les boquetaux de sapins et de\nhêtres, la procession allait, recueillie, mettant sur ces champs habitués aux\nblouses, le défilé des noirs chapeaux et des pardessus sombres. Sur les accote-\nments, par groupes, des paysannes agenouillées. A un carrefour, trois prêtres\nrevêtus de très pauvres vêtements sacerdotaux, et une croix, enveloppée de\nla serge violette qui couvre le Christ pendant la Semaine sainte.\n\n\n  (1) Nous reproduisons ici une page d'Edmond Picard peu connue du public et qui\nest une des plus belles qu'il ait écrites.\n"}, {"page_pdf": 664, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2006, "texte": "              LES FUNÉRAILLES D'ALEXANDRE DE BURLET                          565\n\n\n    Ainsi jusqu'à l'église du Bourgeois, une très petite église, un tronçon\n d'église, enveloppée d'un quinconce d'ormes dépouillés de leurs feuilles.\n Devant les maisons, encore des villageoises prosternées. Un grand silence,\n craquant sous le rythme des porteurs marchant d'un pas cadencé.\n    Un long service, très humblement orné de cierges minces, très rudement\n chanté par des voix de laboureurs. L'assistance énorme débordant par le\n porche comme d'une grange trop pleine. Et partout des visages graves et\ntristes, avec, pourtant, la vague sérénité de ce beau jour mettant un glacis\nd'espérance sur cette réunion funèbre, commençant le retour à la paix après\nla douleur, amenant déjà la lumière que le souvenir d'un tel homme répandra\nsur tous ceux qui l'ont connu.\n   Puis la serpentaison du même cortège vers le champ du repos, dans la\nsplendeur du plein midi. Le cercueil descendu dans la fosse et les fleurs\ns'entassant pour en cacher le douloureux symbolisme. Sur tous les visages\nune dernière ondée de larmes et la pointe d'une faible joie adoucissant l'amer-\ntume des derniers adieux, la joie de voir ensevelir, par une si triomphante\njournée printanière, sous un si beau ciel, dans une si pure atmosphère, avec\ndes lointains si radieux et si doux, ce brave et fier soldat, cet incomparable\nami.\n   Oh! tu as été enseveli selon ton cœur et ton espérance, cher confrère !\nL'impassible nature, si douce en son immobilité, a fait à tes funérailles le\ndécor que tu avais souhaité, et tous ces hommes venus là, même ceux qui\nn'osaient espérer ressentir autre chose que la banalité des enterrements vul-\ngaires, sont revenus attendris et ennoblis, plusieurs répétant machinalement\nces admirables paroles de l'office des morts, consolantes et fortifiantes :\n   Ego sum Resurrectio et Vita; qui credit in me, etiam si mortuus fuerit. VIVET!\n\n                                                            EDMOND PICARD.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-016", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 566, "page_fin": 569, "titre_corps": "I Fioretti : Doctrines et dits notables de frère Égide (XI. Chapitre de la sainte oraison)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "I FIORETTI (Suite)", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 665, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2258, "texte": "I FIORETTI\n                                       (Suite)\n\n\n\n\n DOCTRINES ET DITS NOTABLES DE FRÈRE ÉGIDE\n\n                  XI. - CHAPITRE DE LA SAINTE ORAISON\n\n\n\n\n L\n           'ORAISON est le principe, le, moyen    et la fin de tout bien. L'oraison\n              illumine l'âme, et par elle, l'âme discerne le bien du mal. Tout\n              homme pécheur devrait, avec ferveur de cœur, faire chaque jour\n              cette oraison, c'est-à-dire prier Dieu humblement qu'il lui donne\n parfaite connaissance de sa propre misère et de ses péchés, et des bienfaits\n qu'il a reçus et reçoit de lui, bon Dieu. Mais l'homme qui ne sait pas\n prier, comment pourra-t-il connaître Dieu? Et tous ceux qui veulent se\n sauver, s'ils sont personnes de vraie intelligence, il faut à) la fin qu'ils se\n convertissent à la sainte oraison.\n    Frère Egide dit : — « S'il y avait un homme qui eût un de ses fils qui eût\n commis tant de mal qu'il fût condamné à mort ou qu'il fût banni de la cité, il\n est certain que cet homme serait très soigneux de tâcher, de tout son pouvoir\n et de jour et de nuit, d'obtenir grâce de la vie pour ce sien fils ou pour le tirer\n du bannissement, faisant très grandes prières et supplications et donnant des\n présents ou des tributs de tout son pouvoir, par lui-même et par ses amis et\n parents; donc, si l'homme fait cela pour son fils, qui est mortel, combien\nl'homme devrait être plus soigneux à prier Dieu et aussi à le faire prier par les\nhommes pieux, en ce monde, et encore dans l'autre, par les saints, pour sa\npropre âme, laquelle est immortelle, lorsqu'elle est bannie de la cité céleste\net qu'elle est condamnée à la mort éternelle pour ses nombreux péchés ! »\nUn frère dit à frère Egide : — « Père, il me paraît que l'homme devrait\ns'attrister beaucoup et avoir grand déplaisir quand il ne peut avoir la grâce\nde la dévotion dans son oraison. » Auquel frère Egide répondit : — « Mon\nfrère, je te conseille que tu fasses tout doucement ton affaire ; parce que, si tu\navais un peu de bon vin dans un tonneau, dans lequel tonneau serait encore\nla lie sous ce bon vin, il est certain que tune voudrais heurter, ni agiter ce ton-\nneau, pour ne pas mêler le bon vin avec la lie ; et, je dis que tant que l'oraison\n"}, {"page_pdf": 666, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3537, "texte": "                                    I FIORETTI                                   567\n\n ne sera pas dégagée de toute concupiscence vicieuse et charnelle, elle ne\n recevra aucune consolation divine, car elle n'est pas pure devant Dieu l'oraison\n qui est mêlée avec la lie de la sensualité. Et, pour cela, l'homme doit s'efforcer\n autant qu'il peut, de se débarrasser de toute lie de concupiscence vicieuse,\n afin que son oraison soit pure en la présence de Dieu, et afin qu'il reçoive\n d'elle dévotion et consolation divine. »\n    Un frère demanda à frère Egide, disant : — « Père, pour quelle raison\n advient-il que, quand l'homme adore Dieu, il est beaucoup plus tenté, com-\n battu et travaillé dans son esprit qu'en aucun autre temps? » Auquel frère\n Egide répondit ainsi : — « Quand un homme a à terminer quelque querelle\n devant le juge et qu'il va pour exposer sa cause au juge, lui demandant aide\n et conseil, comme son adversaire apprend cela, de suite il comparaît pour le\n contredire et pour résister à la demande de cet homme, et lui met ainsi grand\nobstacle, réfutant presque tout son dire ; et semblablement advient-il quand\nl'homme va à l'oraison : parce qu'il demande aide à Dieu dans sa cause,\n pour cela, comparaît de suite son adversaire, le démon, avec les tentations, et\nil fait grande résistance et contradiction et use de tous les efforts, adresse et\narguments possibles pour empêcher l'oraison, afin que cette oraison ne soit\nacceptée en présence de Dieu, et afin que l'homme n'ait de cette oraison\naucun mérite, ni consolation. Et nous pouvons voir cela bien clairement, car\nquand nous parlons des choses du siècle, nous ne souffrons d'aucune tenta-\n tion, ni distraction; mais, si nous allons à l'oraison pour délecter notre âme\net la consoler avec Dieu, de suite nous sentirons notre esprit frappé de divers\ntraits, c'est-à-dire de diverses tentations, lesquels lance le démon, pour nous\ndétourner l'esprit, afin que l'âme n'ait pas de délectation ni de consolation\nde ce qu'elle parle avec Dieu. »\n    Frère Egide dit que l'homme qui prie doit faire comme fait le bon chevalier\nà la bataille, qui, bien qu'il soit ou combattu, ou frappé par son ennemi, ne\ns'en va pas pourtant de suite de la bataille, mais résiste virilement, pour\nobtenir victoire de son ennemi, afin que la gloire de la victoire le réjouisse et\nle console, mais s'il s'en allait de la bataille, parce qu'il est frappé et blessé, il\nest certain qu'il sera confus, honteux et méprisé. Et ainsi, semblablement,\ndevons-nous faire, c'est-à-dire n'abandonner l'oraison pour aucune tentation,\nmais nous devons résister courageusement, parce que bienheureux cet homme\nqui souffre les tentations, dit l'Apôtre, car, les vainquant, il recevra la cou-\nronne de la vie éternelle. Mais si l'homme, à cause des tentations, s'éloigne\nde l'oraison, il est certain qu'il reste confus, vaincu et déconfit par son\nennemi, le démon. »\n    Un frère dit à frère Egide : — « Père, je vis quelques hommes qui reçurent\nde Dieu grâce de dévotion et de larmes dans leurs oraisons, et moi, je ne puis\nsentir aucune de ces grâces quand j'adore Dieu. » Auquel frère Egide répon-\ndit : — « Mon frère, je te conseille que tu travailles humblement et fidèlement\nen ton oraison ; car on ne peut avoir sans fatigue et sans travail les fruits de\nla terre, et encore, après le travail, la récolte désirée ne succède pas de suite\ntant que n'est point venue la saison; et ainsi Dieu ne donne pas de suite à\nl'homme ces grâces dans l'oraison, tant que n'est pas venu le temps conve-\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3344, "texte": " 568                               DURENDAL\n\n\n  nable et tant que l'esprit n'est pas purgé de tout vice et de toute affection\n  charnelle. Donc, mon frère, travaille humblement dans l'oraison, parce que\n  Dieu, qui est tout bonté et grâce, connaît et discerne toutes choses, et quand\n  il sera le moment et la saison, il te donnera bénignement beaucoup de fruits\n  de consolation. »\n     Un autre frère dit à frère Egide : — « Que fais-tu, frère Egide? Que fais-tu,\n  frère Egide? » Et il répondit : — « Je fais mal. » Et ce frère dit : — « Quel\n  mal fais-tu? » — et alors frère Egide se retourna vers un autre frère et lui dit\n  ainsi : — « Dis-moi, mon frère, qui crois-tu qui soit plutôt prêt, ou Notre\n  Seigneur Dieu à nous concéder sa grâce, ou nous à la recevoir? » — Et ce\n  frère répondit : — \" Il est certain que Dieu est plutôt prêt à nous donner sa\n  grâce que nous ne sommes à la recevoir. \" Et alors frère Egide dit : - « Donc,''\n faisons-nous bien ? » Et ce frère dit : — « Nous faisons mal. » Et, alors, frère\n  Egide se retourna vers le premier frère et dit : — «Voilà, frère, qui te montre\n clairement que nous faisons mal ; et c'est la vérité qu'alors je répondis, c'est-\n à-dire que je faisais mal ».\n     Frère Egide dit : — « Beaucoup d'oeuvres sont louées et commandées dans\n la Sainte Ecriture, et ce sont les œuvres de la miséricorde et autres saintes\n opérations; mais en parlant de l'oraison, le Seigneur dit ainsi : « Le Père\n céleste cherche et veut des hommes qui l'adorent sur la Terre, en esprit et en\n vérité. »\n     Frère Egide dit encore que les vrais religieux sont semblables aux loups,\n parce qu'ils sortent rarement dehors en public, sinon pour grande nécessité,\n mais ils tâchent de retourner incontinent à leur demeure sans beaucoup rester\n parmi les hommes.\n     Les bonnes œuvres ornent l'âme, mais, au-dessus de toutes les autres,\n l'oraison orne et illumine l'âme.\n     Un frère, compagnon et très familier de frère Egide, dit : — « Père, mais\npourquoi ne vas-tu jamais parler des choses de Dieu, enseigner et procurer\n le salut des âmes des chrétiens? » Auquel frère Egide répondit : — « Mon\nfrère, je veux satislaire à mes devoirs envers le prochain avec utilité et sans\ndommage pour mon âme, c'est-à-dire par l'oraison. » Et ce frère lui dit : —\n « Au moins, vas-tu quelquefois visiter tes parents? » Et frère Egide répon-\ndit : — « Ne sais-tu pas que le Seigneur dit dans l'Evangile : — \" Celui qui\nabandonnera père et mère, frères, sœurs et biens en mon nom, recevra au\ncentuple \". Et puis il dit : — « Un gentilhomme entra dans l'Ordre des\nFrères, duquel les richesses valaient peut-être soixante mille lires. Quels\ngrands dons attendaient donc ceux-là qui, pour Dieu, laissaient de grandes\nchoses, puisque Dieu rend au centuple. Mais nous, qui sommes aveugles,\nquand nous voyons quelque homme vertueux et agréable à Dieu, nous ne\npouvons comprendre sa perfection à cause de notre imperfection et cécité.\nMais si un homme était vraiment spirituel, à peint s'il voudrait jamais voir\net entendre personne, sinon pour grande nécessité, parce que le vrai spirituel\ndésire toujours d'être séparé des hommes et d'être uni avec Dieu par la con-\ntemplation. » Alors, frère Egide dit à un frère : — « Père, volontiers vou-\ndrais-je savoir quelle chose est la contemplation? » Et ce frère répondit : —\n"}, {"page_pdf": 668, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 701, "texte": "                                     I FIORETTI                                    569\n\n\n« P è r e , j e ne le sais p a s encore. » Alors frère Egide dit : — « Il me paraît que\nla contemplation soit un feu divin, et une onction suave de l'Esprit-Saint, et\nun ravissement ou suspension d'esprit enivrée dans la contemplation de cette\nsaveur ineffable de la douceur divine, et u n e douce, et tranquille, et suave\ndilection de l'âme qui reste suspendue et ravie, avec grande admiration des\nglorieuses et suprêmes choses célestes, et un brûlant sentiment intérieur de\ncette gloire céleste inénarrable. »\n\n                                            Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n  (A continuer).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-017", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 570, "page_fin": 582, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LA POÉSIE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 669, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2159, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\nL ' O m b r e d e s j o u r s , par la Comtesse MATHIEU de NOAILLES.— (Paris,\n  Calmann-Lévy.)\n   Il n'y a pas un an, je disais ici-même le charme puissant et la pénétrante\nsaveur du Cœur innombrable, de la Comtesse de Noailles; une admiration m'avait\npris pour cette poésie si humaine, si simple à la fois et si profonde. Et voici\nque déjà nVarrive l'Ombre des jours, le second recueil de Madame de Noailles,\nqui m'apporte la joie délicieuse de retrouver égal à lui-même ce beau, ce\ngrand poète. Il semble même que son essor se soit encore élargi, montant\njusqu'aux plus hautes cimes de l'idéal et de la mélancolie. Ce sont, d'un bout\nà l'autre du livre, les mêmes louanges de la Nature, les mêmes sanglots\nd'amour, les mêmes élans de douleur farouche et passionnée, — avec quelque\nchose en outre de plus intensément émouvant. Oui, émouvant : car, encore\nque l'on puisse appliquer à l'inspiration de la Comtesse de Noailles l'épithète\n« cérébrale » ou, si vous préférez, « philosophique », je connais peu d'accents\nqui remuent le cœur et les moelles aussi impérieusement que ces vers de femme.\nPeut-être est-ce pour avoir lu l'Ombre des jours par une heure de brume et de\npluie, par une heure qui convenait bien à cette poésie mouillée de larmes;\npeut-être aussi est-ce parce que, au moment où ce livre m'est tombé entre les\nmains, mon cœur se trouvait être en un état de parfaite correspondance avec\nla mélancolie irrémédiable qu'exhalent les strophes de la Comtesse de\nNoailles, — mais le fait est que ces strophes, si fortes et si délicates, et dans\nla musique desquelles on croit entendre\n\n               La respiration paisible du feuillage,\n\nm'ont empli l'âme d'une irrésistible, d'une poignante émotion. Elle m'ont fait\nmieux comprendre la cruelle et douce puissance de l'Amour et de sa sœur la\nDouleur, ces deux grands maîtres de notre pauvre vie humaine; elles ont\ndonné une voix harmonieuse à la détresse qui souffrait en moi silencieusement\net l'ont soulagée, comme un chant de violon soulage une peine contenue en\nlui donnant des ailes... Je ne saurais, vraiment, résister au désir de transcrire\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2865, "texte": "                                       LES LIVRES                             571\n\n  ici le noble testament poétique de la Comtesse de Noailles; il est d'une\n  auguste beauté, et caractérise fidèlement le génie de celle qui l'a écrit :\n\n                  J'écris pour que le jour où je ne serai plus\n                  On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu,\n                  Et que mon livre porte ù la foule future\n                  Comme j'aimais la vie et l'heureuse    nature.\n\n                 Attentive aux travaux des champs et des maisons\n                 J'ai marqué chaque jour la forme des saisons,\n                 Parce que l'eau, la terre et la montante  flamme\n                 En nul endroit ne sont si belles qu'en mon âme.\n\n                 J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,\n                 D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,\n                 Et j'ai eu cette ardeur, par l'amour     intimée,\n                 Pour être après la mort parfois encore ailnée,\n\n                 Et qu'unjeune homme alors lisant ce que j'écris,\n                 Sentant par moi son cœur, ému, troublé,      surpris,\n                 Ayant tout oublié des compagnes     réelles,\n                 M'accueille dans son âme et me préfère ù elles...\n\n\n     Le vœu de la Comtesse de Noailles n'a pas besoin d'attendre la mort pour\n  se réaliser; et la gloire d'avoir éveillé, par ses chants, un écho sympathique\n en de jeunes coeurs, est sienne déjà sans nul doute.\n \"Ah!l'auteur du Cœur innombrable et de l'Ombre des jours a bien raison de saluer-\n comme des frères Verlaine et Henri Heine, ces deux poètes troublants qu'on\n se prend à aimer ainsi qu'on aime les femmes, — d'une tendresse profonde,\n inquiète et un peu nerveuse.\n\n Hél e n e , par ALBERT ERLANDE. — (Paris, Mercure de France.)\n   Un petit livre de vers mélancoliques et mélodieux, vers d'amour doulou-\nreux et de vague rêverie : une tristesse constante y passe, discrètement voilée\net drapée aux plis harmonieux des strophes chantantes. Mais tout cela est un\npeu flou, et la pensée du poète nous échappe trop souvent, perdue en les\nnuages dont elle s'enveloppe ; plus de clarté augmenterait le charme — très\nprenant déjà — de ce léger recueil sentimental. M. Albert Erlande a une âme\nmusicienne, et vraiment je sais peu de vers qui bercent aussi doucement que\nles siens; quel dommage que toute cette mélodie ne soit, la plupart du temps,\nqu'un agréable concert qui parle à l'oreille plus qu'au cœur!\n\nP o é s i e et charité dans la littérature française du XIX e siè-\n  cle, par l'abbé JACQUES MEYERS. — (Luxembourg, imprimerie M. Huss.)\n   Cette conférence, faite au profit de l'Œuvre des Dames françaises, est à la\nfois instructive et charmante. M. l'abbé Meyers, qui a beacoup de lecture, y\nréalise une idée nouvelle et bienfaisante : il passe en revue les poètes du\n"}, {"page_pdf": 671, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2951, "texte": "572                                 DURENDAL\n\n\n\nXIXe siècle, depuis les romantiques jusqu'aux parnassiens, sans oublier même\nVerlaine et les symbolistes, et il cherche dans leur œuvre à tous l'épanouisse-\nment d'une pensée charitable ; il l'y cherche — et il l'y trouve. Car il n'y a pas\nune seule de ces lyres qui n'ait vibré une fois au moins, douloureusement et\nsympathiquement, d'un frisson de pitié; il n'y a pas un seul de ces poètes —\nl'aride et froid Banville excepté — qui n'ait parfois ressenti, au spectacle des\nmisères humaines, cette fraternelle émotion que le christianisme inspire. Et\nsi leurs accents sont inégaux, si Hugo les domine tous de sa haute éloquence,\nil n'en est pas moins vrai que chacun de ces poêles nous apporte un noble\nchant d'amour et de bonté. M. l'abbé Meyers a bien fait de mettre ainsi en\névidence, parmi tant de vains joyaux et tant de faux diamants qui encombrent\nl'écrin lyrique duXIXesiècle, ces pures perles qui sont les larmes de la Charité.\n\nLa Mendiante turque. — Le Gouffre. — A travers le\n   Monde. — P o è m e s d'Automne,                   par MAURICE TRUBERT (Paris,\n   H . Oudin.)\n   M. Maurice Trubert, à qui le Ciel a départi ce rare bonheur d'être à la\nfois un grand globe-trotter et un écrivain agréable, nous donne en ce livre\nun bouquet de proses très diverses, — fantaisies, nouvelles, souvenirs de\nvoyages, — où le tragique se mêle au touchant, et l'instructif au divertissant.\nUne excellente lecture, facile et reposante, pour ces mois de villégiature.\nLa Turquie bariolée, l'âpre et farouche Monténégro, la gigantesque\nAmérique avec ses cataractes, ses déserts, ses caravansérails cosmopolites,\nM. Trubert peint tout cela d'une plume aisée, élégante et naturelle; son\ntableau du Niagara, pour ne citer que celui-là, est une fort bonne toile, et\nlargement brossée.\n   L'intérêt que l'on prend à suivre l'auteur dans ses curieuses pérégrina-\ntions dépasse, il faut bien le dire, celui qu'inspire le recueil de vers qui com-\npose la moitié à peu près de son volume ; ces poésies, d'une inspiration\nd'ailleurs touchante, ne sont ni meilleures, ni pires que beaucoup d'autres :\nelles se laissent lire, voilà tout.\n\nV e n d a n g e s , par EMMANUEL DES HAYES. — (Bruxelles, Société belge de\n  librairie.)\n  L'impression de ce volume, confiée au maître imprimeur Buschmann, est\nexcellente ; l'impression qu'on retire de sa lecture est, non pas mauvaise,\nmais pire! M. des Hayes, qui semble s'enorgueillir fort de son blason, n'aura\njamais le droit de répéter la fière parole du grand Vigny :\n\n                J'ai mis à mon cimier doré de    gentilhomme\n                Une plume de fer qui n'est pas sans    beauté...\n\n   Puisse l'auteur de ces tristes Vendanges se contenter à l'avenir de son casque,\net n'ambitionner plus les lauriers poétiques; ses « pressoirs » sont indignes\ndes «presses », dirait un plaisant.\n                                                                         F. A.\n"}, {"page_pdf": 672, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3048, "texte": "                                  LES LIVRES                                 573\n\nLE ROMAN :\nL e j a r d i n d u r o i , par P . et V. MARGUERITTE. —(Paris, Plon.)\n   Ceci est un des meilleurs romans pour jeunes filles que je connaisse.\nAussi bien, suffit-il aux écrivains d'esprit et de talent que sont les Margueritte\nde tenter un genre pour y exceller. Si leur style souple se prête à dépeindre\navec une belle vigueur le galop des charges, le fracas des fusillades, à\nexalter, comme dans le Désastre et les Braves gens, l'héroïsme de la patrie\nvaincue et toujours grande durant l'épreuve de l'Année terrible; il sait aussi\nanimer les conversations, esquisser finement les caractères qui donnent tant\nde charme au Jardin du Roi.\n   Tout un petit monde avide d'intrigues, bavard et méchant par-ici, par-là\ntendre et poétique, se retrouve journellement, aux mêmes heures, dans un\nrecoin ombrageux du parc de Versailles. On y remarque des jeunes filles\ncomme les Durdelle, au caractère aigri, jalouses du succès des autres. Voici\nRose du Vernay, frêle sensitive qui s'éveille à l'amour; auprès d'elle,\nMiss Seven, la vieille gouvernante au grand cœur; Madame Dumerchin,\nl'ex-préfête, hautaine de son titre et de sa fortune ; Madame Allaygre, essayant\navec gaucherie de montrer à tous la couronne fraîchement peinte de comtesse\npapale ornant son landau. Sanglés dans la tunique ou la redingote, sous le\nképi frondeur ou le huit-reflets prosaïque, les Jean de Lacaille et les Robert\nDumerchin flirtent et chassent à la dot, volages ennemis des cœurs crédules.\nVoici encore Henri Sicart, l'architecte épris du vieux Versailles, le seul qui\nsoit fidèle à Rose aux heures d'infortune et pour cela l'époux que l'Amour\nlui destine.\n   Entre ces personnages nettement mis en lumière se noue une légère et\ngracieuse intrigue, que nous voyons s'annoncer, se décider, se compliquer,\ns'achever au rallye-paper des officiers de Versailles, à la soirée de comédie\nchez Madame Dumerchin et, surtout, dans les fastueux décors du Jardin du\nRoi, décrits par les auteurs avec les meilleurs ressources de ce style élégant\net sobre dont ils ont le secret.\n                                                                      CH. DE S.\n\n\nT ê t e s d e H o u i l l e , par MAURICE DES OMBIAUX.— (Bruxelles, Dechenne.)\n   C'est un village, un village clair de Wallonie; les âmes y sont simples et\nbonnes, même lorsque telle histoire glisse un frisson tragique entre deux\néclats de rire.\n   Les personnages de Maurice des Ombiaux ont le cœur sur la main. Ils\ndéambulent à la bonne franquette, ils poussent devant eux leur vie en cli-\ngnant de l'œil. Ils ne sont pas compliqués...\n   Jeunesse bien apparente des âmes, joies et cordialités selon la bienveillante\nnature (les visages épanouis reflètent les consciences), ainsi défilent ces\nbonnes gens. Il y en a — quelquefois — que vous trouverez très touchants :\nle Pâtre (et celui-là, les lecteurs de Durendal le connaissent déjà bien), aussi\nAdélin, le Passeur d'eau « infortuné » par la tempête. Une nuit le Passeur crut\n"}, {"page_pdf": 673, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3153, "texte": "574                               DURENDAL\n\n\nreconnaître sur l'autre rive, la voix de son amie morte, et il partit à travers\nla tourmente. « Et maintenant, la voix, auprès d'Adelin, chantait de vieilles\ncantilènes d'amour. Une fille de Meuse, toute fleurie d'écume, surgit à son\ncôté. Une autre suivit, une autre encore. Toutes le frôlèrent d'une caresse\nrapide, la fée Blanche, les trois Dames, Marie d'Agimont, Freya, Madeleine,\nles demoiselles de Crèvecoeur, la belle Midone, et celle qu'il avait perdue,\ncelle qui chantait à l'autre rive et l'appelait, lui mit ses lèvres sur sa bou-\nche... »\n    M. Maurice des Ombiaux veut que ses récits s'imprègnent d'un accent\nspécial, que le goût du terroir pénètre chaque conte. Et ses prédilections\nvont aux farces, aux grosses farces. Un large rire, ce rire qui fait que l'on se\nfrappe les cuisses, secoue les trois quarts du bouquin. Certes, le Tailleur est\ndrôle et l'aventure de sa femme suffisamment hilare, la malice paysanne\néclate dans le Divorce et la charge s'étale pesamment dans le récit intitulé la\n Vieille Fille, mais aucune histoire ne vaut celle de Nesse, le Veilleur des Morts.\nCes pages sont parfaites dans leur genre. L'impayable Nesse! Comme des\nOmbiaux l'a compris et dessiné avec verve! C'est un de ces bonshommes\nqu'on reconnaît sans l'avoir vu, tant il est d'une humanité vraie. Voilà de\n l'originalité et de la meilleure. Voilà de la santé franche, bien appréciable en\n ce temps de littérature avariée.\n    Si l'auteur ne nous avait décrit autre part les paysages d'Entre-Sambre-\n et-Meuse, nous regretterions de ne pas rencontrer ici plus de coins de nature,\n plus de décor autour des gambades des drilles. Certaines négligences de\n forme pourraient mécontenter les puristes, mais Georges Rency ne croit-il\n pas devoir attribuer à une naïveté sans doute voulue, cette aisance un peu\n  \" peuple \" qui unit si sincèrement l'écrivain aux hommes de son cher terroir?\n    Comme eux, des Ombiaux est vigoureusement cordial, tapageur avec joie\n et parfois... parfois, très tendre...\n                                                                          G. V.\n\nC o n t e s , par ALBERT SAMAIN. — (Paris, Mercure de France.)\n  Trois des contes que voici : Xanthis, Divine Bontemps et Hyalis, très peu\nconnus, parurent jadis dans la Revue hebdomadaire. Avec Rovère et Angisèle, le\nquatrième, auquel l'auteur n'avait pas donné sa forme définitive; ils composent,\ncroyons-nous, toute l'œuvre en prose du regretté poète d'Aux Flancs du Vase. Il\nétait bon que les fidèles de cette chère mémoire les connussent. Ils sont\nexquis. Ils attestent toute la grâce et la distinction de cette âme mélancolique\net ardente. L'un d'eux surtout pénètre profondément; il est poignant autant\nque subtil. Si Xanthis et Hyalis ont la finesse légère des vieux Saxe ou la\npureté des marbres d'Hellas, Divine Bontemps est un rare joyau moderne, et ce\nn'est pas trop de dire un petit chef-d'œuvre.\n                                                                          M.D.\n\n C a s d e c o n s c i e n c e , par CHAMPOL. — (Paris, Plon.)\n   On trouvera dans ce récit, écrit avec élégance et bien composé, des\n"}, {"page_pdf": 674, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2728, "texte": "                                   LES LIVRES                               575\n\ncaractères curieux et divers. Un type de vieille artiste peintre, aux idées\nbrusques et au large cœur, charmera surtout par son originalité non\noutrancière.\n\nL a f o r c e d u S a n g , par A. COUVREUR. — (Paris, Plon.)\n   M. Couvreur étudie savamment et expose avec conviction des problèmes\nsociaux de haute importance. En ce roman, il s'attache à montrer les effets\nde cette mystérieuse puissance, base des familles humaines, faite d'instinct\net d'affection, qu'il appelle la force du sang. Malheureusement des dévelop-\npements embarrassés et un style un peu lourd gâtent ses qualités réelles et\nrendent la lecture de son livre parfois fatigante.\n\nC h a n t e c l a i r , par F. CASALE. — (Paris, Plon.)\n   Ce nom de gloire et de soleil sert de titre à une bien charmante histoire.\nCelle-ci se déroule à l'époque tragique de la grande révolution. Féconde en\nlarmes et en souffrances, elle se clôt par une belle journée d'amour. Maints\ndétails de mœurs intéressent et charment. Le style est alerte, habile à tracer\nle contour des caractères aussi bien qu'à décrire.\n                                                                 CH. DE S.\n\n\nL'ART :\nB e a t o A n g e l i c o , par I.-B. SUPINO. Un vol. illustré. — (Firenze, Fra-\n  telli Alinari.)\nL a Critique m y s t i q u e et F r a Angelico, par J.-C BROUSSOLLE.\n  Un vol. — (Paris, Oudin.)\n   L'art de l'Angelico surprend et enchante à la manière d'une musique déli-\ncate et nuancée, pleine de secrets de lumière et de grâce, et où, du milieu\ndes suaves murmures de l'extase, s'élèvent, parfois, de douloureux et sublimes\naccents.\n   L'accord admiratif de la critique sur l'œuvre de Fra Giovanni est unanime\ndepuis que les préjugés esthétiques de la Haute Renaissance, ses supersti-\ntions idéales de force et de pathétique, ont cessé de régir l'art.\n   Vinci enseignait à ses élèves à prendre exemple, non sur les Grecs ou les\nRomains, ou sur leur maître, mais bien sur la nature. C'était la bonne leçon;\nla seule vraie et qui, malheureusement, resta pour longtemps négligée.\n   Un artiste n'est jamais insolite : il vient toujours dans une tradition, appa-\nraît dans un milieu et dans un temps dont les influences combinées s'exercent\nnécessairement sur lui; mais il n'a d'originalité que dans la mesure où son\nindividualité se dégage de ces éléments, se les subordonne, les résorbe, en\nquelque sorte, pour les faire concourir à l'expression de sa personnalité.\n   Stendhal disait, résumant d'un mot toute l'agitation complexe de la vie,\nque « chacun de nous est à la recherche du bonheur ». I1 faut entendre : à\nla recherche des conditions d'existence susceptibles de laisser s'épanouir\n"}, {"page_pdf": 675, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3420, "texte": "576                              DURENDAL\n\n\nlibrement tous les germes que nous recelons en nous; d'amener à leur par-\nfaite efflorescence nos facultés en puissance; d'ouvrir, enfin, une issue à ces\naspirations de notre âme qui, contrariées, y entretiennent la langueur\nmorbide d'une sourde et incurable souffrance.\n   L'art n'est pas soumis à d'autres lois organiques que les créatures : lui\naussi, il va à la recherche du bonheur, c'est-à-dire à la pleine expansion de sa\nvolonté de beauté. Il veut pouvoir obéir à l'impulsion de celle-ci; se déve-\nlopper selon la forme de sa propre conscience, dans le sens de là nécessité\nintérieure dont il se sent animé. Et, sous l'excès des contraintes extérieures,\ndes règles et des principes arbitraires, il périclite, s'étiole, meurt.\n   Le prestigieux éclat de l'art duXVesiècle, dans nos provinces comme en\nItalie et en Allemagne ; sa vigueur, sa délicatesse et son inépuisable fécon-\ndité provinrent, non moins de l'enivrement de son ardeur juvénile, de la joie\nneuve de ce printemps de beauté que de l'indépendance absolue dont il jouis-\nsait. Plus tard, des voies furent tracées, des barrières élevées; avec l'art\nidéal florirent les codes académiques, les dogmes et la pédagogie esthétiques.\nLe jeune peintre, l'apprenti sculpteur, formés jusque-là dans l'atmosphère\nintuitive et cordiale de l'atelier du maître, artisan de Florence, de Cologne\nou de Bruges, furent transportés sur les bancs froids de l'école pour y subir\nla communauté des principes et de la férule, le nivellement de l'uniformité.\nTellement que l'on pourrait dire que l'art, qui avait grandi dans les boutiques,\na failli périr dans les académies...\n   Aussi, la diversité des artistes du XVe siècle est-elle admirable. Pour ne\nparler que de Florence, n'y voyons-nous pas travailler, presque côte à côte,\ndes maîtres de tendances aussi différentes que Ghiberti, Donatello et Luca\ndella Robbia; que l'Angelico, Masaccio, Andrea del Castagno et Filippo\nLippi? — les tendres, les nerveux, les énergiques, chacun selon son tempé-\nrament, sa vision, son inclination réaliste ou contemplative.\n   La même émulation de beauté entraînait tous ces artistes, et, si l'on peut\nmarquer chez eux les caractères qui les apparentent et ceux qui les distin-\nguent, ce ne serait que par un artifice de méthode qu'on les classerait en écoles\nnettement tranchées.\n   Rio, cependant, dans son célèbre ouvrage De l'art chrétien, sépare l'Ange-\nlico de ses contemporains florentins et ombriens pour le ranger, avec\nLorenzo Monacoet Benozzo Gozzoli, dans ce qu'il intitule l'école mystique.\nLe rapprochement sous un même vocable de trois artistes d'aussi inégale\nvaleur et si dissemblables d'expression et de conception dénonce assez ce\nque la définition donnée par Rio de l'art mystique a de conventionnel. Sans\nmettre à combattre les théories de Rio et de ses adeptes sur ce point la\nmême vivacité que M. l'abbé Broussolle, nous tenons avec celui-ci qu'elles\nne sauraient être acceptées ni dans leurs prémisses ni dans leurs conséquences.\n   On peut dire que la vocation monastique et la vocation artistique se sont\nunies chez l'Angelico pour faire de lui le plus religieux des peintres, que la\nsainteté de sa vie a fortifié encore son génie plein de dons exquis et de\npuissance ; mais son œuvre n'est pas le résultat d'une sorte d'inspiration mira-\nculeuse, née dans l'extase ou le ravissement, et à laquelle il ne faisait\n"}, {"page_pdf": 676, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3147, "texte": "                                    LES LIVRES                                   577\n\nqu'obéir. Il fut un artiste très grand, très conscient et très volontaire qui ne\ncessa jamais de viser à une perfection plus complète et plus haute, à une\nréalisation plus précise et plus profonde de son idéal personnel ; et traduisit\ncelui-ci en d'innombrables œuvres, pleines d'émotion et d'harmonie.\n   M. Supino, auquel nous devons déjà tant de belles et substantielles études\nsur l'art italien, a consacré au peintre de Saint-Marc un volume auquel la\nmaison Alinari a ajouté l'excellent commentaire d'une copieuse illustration.\nLe nouveau travail du savant conservateur du Bargello continue brillamment\nla série de ses monographies d'art dont nous avons signalé ici-même la publi-\ncation successive.\n                                                                 ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   O n z e K u n s t . — La livraison d'août est tout entière consacrée aux\nanciens peintres flamands. Le premier article, magnifiquement illustré, est le\ncommencement d'une étude de H. dE MAREZ, sur l'exposition des Primitifs\nflamands à Bruges. Cette étude nous paraît être très fouillée et deviendra\ncertainement un commentaire et un souvenir de cette exposition unique,\nqu'on voudra relire. Car, pour le moment : aller voir est la consigne. Les\nplus beaux articles ne peuvent pas remplacer une heure de la jouissance\nextraordinaire que procure la vue de cette exposition merveilleuse.\n   M. JAC. MESNIL continue dans ce numéro sa première étude sur les rap-\nports entre la peinture néerlandaise (lisez : flamande) et italienne au temps de\nla Renaissance. Ce bel article est accompagné également de plusieurs superbes\nreproductions de tableaux, entre autres d'une Adoration des Bergers, de Hugo\nVan der Goes, qui est une pure merveille.\n   Ce numéro de Onze Kunst est une petite exposition des Primitifs qui restera\naprès que la grande, de Bruges, sera dispersée. Je conseille à tous les admira-\nteurs enthousiastes de l'exposition brugeoise de se procurer Onze Kunst, qui\npourra les consoler quelque peu... après le 15 septembre.\n                                                                         A. C.\n\nDIVERS :\nA u t e u r s C h r é t i e n s e t p a ï e n s . Collection de classiques latins com-\n  parés, publiée sous la direction du Chan. GUILLAUME, 1re série (3e et\n  4 e latine), par BAELDE, 2e édition.\n   Voici un extrait de la lettre-préface adressée par M. Waltzing, professeur\nà l'Université de Liége, au Chan. Guillaume au sujet de ce livre :\n   « Votre livre, refondu et amélioré dans cette seconde édition, rendra de\nprécieux services. C'est une chrestomathie modèle : extraits assez nombreux,\nassez variés pour que chaque professeur puisse y trouver ce qui convient à\nson goût et à sa classe; — morceaux bien choisis, parce que chacun forme\nun tout intéressant et instructif, introduits par des notices substantielles où\nse reconnaît un goût sûr et délicat, éclairé par de courts résumés de l'œuvre\nentière et du contexte; — commentaire historique et grammatical, sobre ou\nabondant suivant le besoin, toujours exact et clair, neuf et original, même\n"}, {"page_pdf": 677, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3256, "texte": " 578                               DURENDAL\n\n\n quand il faut marcher sur les traces d'innombrables devanciers, comme c'est\n le cas lorsqu'il s'agit d'expliquer les païens ; — enfin, texte bien établi et con-\nforme aux meilleures éditions : par la réunion de ces qualités diverses,\n auxquelles il faut ajouter la nouveauté du plan, votre livre n'a pas son\n pareil ni en Belgique ni à l'étranger.\n    » Ce que je loue encore dans votre livre, c'est que vous avez choisi dans\nchaque auteur, païen ou chrétien, des passages propres à le faire apprécier\nà sa juste valeur. Mais c'est avec un plaisir tout particulier que j'ai lu les\nnotices consacrées aux auteurs chrétiens et les extraits de leurs œuvres\nsavamment expliqués. Le commentaire m'a paru bien fait pour initier les\njeunes élèves au latin chrétien. Quoi qu'en ait dit assez étourdiment un\nhomme d'esprit, trop étranger aux études philologiques, ce latin n'est pas une\nlangue en décomposition, dont seraient nées les langues romanes, semblables à\nces essaims d'abeilles qui sortaient du sang corrompu des taureaux immolés\npar le berger d'Arcadie, mais une langue vivante et forte, une langue renouvelée,\ncréée pour exprimer ce que le inonde n'avait pas entendu jusque-là !\n    » Votre livre donne aussi une idée suffisante de chacun de ces écrivains\nqui sont la gloire du christianisme naissant ou du moins qui l'ont honoré\npar leur talent et qui ont contribué à le faire connaître aux peuples. Il est\npropre à faire ressortir l'esprit nouveau que le christianisme apporta au monde\nplongé dans l'erreur et à pénétrer la jeunesse de l'excellence de sa doctrine. »\n                                                             J.-P.   WALTZING.\n\n\nL E S MARTYRS. I. Les Temps néroniens et le deuxième\n  s i è c l e , 1892, in-12, pp. exi-229, par le R. R. Dom H.          LECLERCQ.\n  — (Paris, H. Oudin.)\n    En même temps qu'ils sont le glorieux témoignage de l'héroïsme le plus pur,\n les Actes des Martyrs constituent l'une des sources les plus vivifiantes de\nl'inspiration artistique et littéraire. Mais, chose étrange, cette inspiration fut\nalimentée bien davantage par la légende des martyrs que par l'histoire vraie\net réelle de leurs actes ou de leurs gestes. On distingue, en effet, deux sortes de\nrécits relatifs aux martyrs, les Actes authentiques et les Actes légendaires, et\nnul n'ignore que le principal travail des bollandistes consiste à séparer, dans\nl'immense littérature hagiographique, l'ivraie du bon grain.\n    Le R. P . Dom H. Leclercq a entrepris de fournir, sur les martyrs des pre-\nmiers siècles, une collection d'Actes authentiques. Dans le premier volume, il\ndonne vingt-deux récits de ce genre et neuf autres, qui ont déjà subi certaines\ninterpolations. Parmi les pièces, nous signalerons les Actes de saint Ignace,\nd'Antioche, de saint Polycarpe, de saint Apollonius, des saintes Perpétue et\nFélicité.\n   De chaque document, le R. P . Dom Leclercq présente une traduction\nfrançaise dont il expose lui-même, en ces termes, les principes : « Je me suis\nefforcé de faire parler les martyrs comme ils l'eussent fait, de nos jours,\nparmi nous. L'étrange prétention que celle qui entend estropier la langue\nfrançaise sous prétexte de conserver la couleur de l'original. » Du reste\n"}, {"page_pdf": 678, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2847, "texte": "                                     LES LIVRES                                     579\n\nl'auteur a soin, pour chaque pièce, de renvoyer très exactement aux sources\net aux travaux dont elle a été l'objet. L e lecteur possède ainsi tous les élé-\nm e n t s d'un contrôle sérieux.\n   D a n s u n e préface très étendue, le R . P . D o m Leclercq a réuni, d'une façon\nconcise et en général exacte, l'ensemble des données scientifiques qui se rap-\nportent à l'étude des Actes des martyrs. Si l'on doit, dans ce tableau, relever,\nde-ci de-là, la faiblesse de quelques traits, l'ensemble mérite tous les éloges,\net l'on n e peut q u ' a p p l a u d i r à l'entreprise si louable d e l'auteur.\n                                                                                J. G.\n\nLITTÉRATURE FLAMANDE :\nVerzen van Guido Gezelle.\n    L a Société de Nederlandsche Boekhandel (Antwerpen-Gent), a publié, cette\nannée, en deux beaux volumes, les principales poésies de l'illustre poète\nflamand.\n    L'édition ordinaire, ornée d'un beau portrait du poète, ne coûte que\n4 francs; l'édition de luxe, à laquelle on a joint dans chaque exemplaire la\nreproduction de l'autographe de l'une ou l'autre poésie du maître, se vend\nau prix de 20 francs. Elle est reliée avec goût et imprimée sur papier de\nluxe.\n    Cette première édition, sous les deux formes, est presque épuisée; on pré-\npare déjà la seconde.\n    Cet enthousiasme du public flamand et hollandais pour l'œuvre de Gezelle\nest consolant; il prouve que les idées ont bien changé à l'endroit de\nl'illustre poète. Les grandes revues hollandaises n e tarissent pas en éloges et\nen témoignages d'admiration pour son œuvre qui, il y a dix ans à peine, était\nignorée et méconnue (1). Quel heureux revirement !\n    U n g r a n d ami et admirateur de Guido Gezelle, M. le professeur G. Ver-\nriest, de L o u v a i n , a écrit, pour les Verzen du maître, un avant-propos dont\nnos lecteurs liront certainement la traduction avec plaisir et profit :\n    « Guido Gezelle naquit à Bruges le I e r mai 1830. Son père, brave homme\nd'un caractère ouvert et cordial, gagnait péniblement le pain de sa nom-\nbreuse famille, en exerçant le métier de jardinier-arboriculteur. Sa mère était\nune simple p a y s a n n e .\n    » L'huis familial, situé très à l'écart, au Rolleweg, près des remparts de\nBruges, était aussi rustique que le ménage.\n    » Guido, l'aîné des enfants, déjà connu à l'école primaire comme u n élève\nexceptionnellement doué, alla a p p r e n d r e le latin au petit séminaire de\nRoulers.\n\n\n   (1) Les littérateurs protestants, même les incrédules, ne sont pas les moins enthou-\nsiastes des admirateurs de la poésie si catholique, parce que si réellement belle et pure\ndu prêtre-poète. W. Kloos, entre autres, un chef d'école admiré en Hollande, exprime,\ncoup sur coup, sa profonde admiration pour Gezelle.\n"}, {"page_pdf": 679, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3327, "texte": "580                               DURENDAL\n\n\n    » En 1850, il entra au grand séminaire de Bruges, où il reçut la prêtrise en\n 1854. Il fut chargé des classes inférieures de français à Roulers, et, en 1858,\n on lui confia la classe de poésie. Ses Dichtoefeningen parurent la même année.\n    » Elles consistent pour la plupart en vers purement classiques (voyez les\n pages 15, 17); cependant, l'art personnel de Gezelle y perce déjà à travers la\n forme romantique et lyrique. (Het Schrijverke, Het Ranke Riet, Excelsior, De\n Berechtinge, De Belirommel...)\n    \" Grâce à la fréquentation des vieux poètes et de la fraîche jeunesse,\nses forces s'épanouirent tout à coup, et tout d'une suite parurent les Gedichten,\n Gezangen en Gebeden, les Kerkhofblommen et les Kleengedichtjes.\n    » Mais — hélas ! hélas ! — après un an et demi, on lui enleva son professo-\nrat, et le poète se tut pendant trente années pleines!\n    » Il devint tour à tour directeur du séminaire anglais à Bruges, vicaire\ndans la même ville, et, en 1872, vicaire à Courtrai.\n    » Durant ces longues années, et tout en s'acquittant fidèlement et soigneu-\nsement de ses devoirs de prêtre, il rassembla des milliers et des milliers de\nmots, de tournures, de proverbes et de dictons non encore imprimés et posa\nainsi les fondements de cette domination absolue de la langue, de cette puis-\nsance de verbe incomparable qui caractérisent le Tijdkrans et le Rijmsnoer et\n qui sont et resteront sa propriété exclusive.\n    » La vie paisible et solitaire à Courtrai, la vénération et l'amour profond\ndu peuple, de l'artisan et du bourgeois, du riche et du pauvre, la sympathie\nde maint ami fidèle, et, en outre, les belles rives de la Lys et les campagnes\nfertiles de Flandre, tout cela lui rendit le repos du cœur et de l'esprit. Les\nannées s'écoulèrent et, imperceptiblement, le génie poétique se réveilla de\nson long sommeil.\n   » Entretemps, son esprit a subi une transformation profonde. Le « roman-\ntique » en a disparu absolument et le poète éprouve, dans tout son être, un\ndégoût invincible pour toute fausseté dans l'image ou la parole, dans l'être\ndes choses et dans la forme. Ce qu'il veuf, c'est la vérité : les images vraies,\nla langue vraie, la nature vraie, telle qu'elle existe, dans la forme, la couleur,\nle son, depuis les siècles des siècles ; l'âme vraie, souffrant et luttant, avec\nsa soif inextinguible de bien et de jouissance au-dessus du monde. Tout ce\nqu'il écrira dorénavant portera le cachet de la puissante expansion de son\ngénie. Il est devenu viril, fort comme le roc, inébranlable, sûr de lui-même\net ancré dans son originalité.\n   » Vers l'année 1890, il s'abandonne tout entier à la fécondité de son génie\npoétique. En 1893 paraît le Tijdkrans. Beaucoup trop de poésies de circon-\nstance des années antérieures y furent tolérées, mais, si on les enlève, Tijdkrans\napparaît comme un monument bien ordonné et bien bâti, renfermant les\ntableaux les plus fidèles de la nature, rattachés aux spéculations les plus\nhautes de l'âme.\n   » Rijmsnoer, qui paraît en 1896, s'impose encore plus par sa puissance.\n   » Auparavant le poète suivait ses sentiments et ses impressions au fur et à\nmesure qu'ils se succédaient sous sa plume, pour en revenir à sa première\nmanière par toutes sortes de détours. Maintenant c'est bien fini. Il ne détourne\n"}, {"page_pdf": 680, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3108, "texte": "                                 LES LIVRES                                 58l\n\nplus son regard de l'image principale contemplée avec acuité, et il force, d'une\nmain de maître, toutes les images accidentelles, à rentrer dans un seul et\nmême cadre. A l'instar du peintre, il contemple la nature et l'exprime avec\nla précision la plus stricte ; rompant d'autre part et en même temps les liens\nde la perception sensible, il sort des voies usées et poussiéreuses du monde\nmatériel, et communique à la création le souffle de son esprit noble et élevé.\n   » En 1898, Guido Gezelle fut rappelé à Bruges par Mgr Waffelaert, son\nancien ami, qui le chargea de la direction du couvent anglais, où il mourut\nquelques mois plus tard, après une courte maladie. Sa mort arriva le\n27 novembre 1899.\n   » Le grand poète, le chantre à la voix mélodieuse, est resté toute sa vie\npresque inconnu en dehors de la West-Flandre. Jamais il ne rechercha\nlouange ni honneurs, toujours il se défendit de toutes ses forces contre toute\nmanifestation d'admiration. Dans les toutes dernières années de sa vie seule-\nment, il se'réjouit, dans l'intimité de son cœur, des témoignages de haute\nestime qu'on donna par-ci par-là à son œuvre, en Brabant, dans le Limbourg,\nen Hollande.\n   » Sublime et simple à la fois, paisible, cordiale et fidèle au devoir, telle\nreste, devant nos yeux, l'image de l'homme. Sa physionomie était comme\nenveloppée d'un voile de souffrance et de mélancolie. Cette mélancolie\nsublime, qui dominait son esprit comme elle domina celui de maint grand et\nvrai penseur et artiste, allait de pair avec un sentiment religieux qui impré-\ngnait toute son âme sacerdotale, et avec la commisération la plus profonde\npour toute humaine douleur.\n   » Avec cela, il possédait et il faisait valoir volontiers et joyeusement, dans\nle cercle restreint de l'amitié, le trésor merveilleux d'un humour pétillant et\njamais blessant, extrêmement original, dont on trouve mainte trace dans\nses poésies.\n   » A la nouvelle inattendue de la mort de Gezelle, retentit subitement, par\ntoute la Flandre, comme une grande clameur de douleur. Des milliers d'admi-\nrateurs vinrent à Bruges, de toutes les provinces, pour suivre, profondément\némus, pleurant même, en un cortège sans fin, avec les représentants de\nl'Eglise, de la Ville et de l'Etat, à travers les rues endeuillées, et au milieu\nd'une foule innombrable, pleine de respect et pieuse, le cadavre de l'Homme\nqui avait passé si simplement dans la vie, muni d'à peine une bribe de pain, et qui\nétait, maintenant conduit au tombeau avec un faste royal.\n   » Peu à peu, nous l'espérons, on témoignera, dans toute la Néerlande du\nSud et dans celle du Nord, au grand poète la même reconnaissance, et on\nrendra à la mémoire de cet homme si noble, les mêmes honneurs !\n                                           « Le professeur D r G. VERRIEST. »\n\nHet groot vaderlandsch Mimodrama van Groeninghe\n ofte van de gulden sporen in zeven tafereelen(1302-1901),\n   par M. G.-H. FLAMEN. —(Bruges, Société Saint-Augustin.)\n  M. l'abbé Flamen a essayé de reconstituer dans ce mimodrame les princi-\n"}, {"page_pdf": 681, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 865, "texte": "582                                  DURENDAL\n\n\npaux événements de l'épopée flamande de 1302. Il devait être représenté aux\nfêtes de Courtrai, mais les circonstances en ont empêché la représentation\ncette a n n é e . On nous la promet pour l'an prochain. L'imagination aidant, on\npeut passer une heure passionnante avec le texte de M. F l a m e n en mains, et\nassister, d a n s u n tranquille fauteuil, aux péripéties de la lutte épique des F l a -\nm a n d s contre Philippe le Bel. M. Flamen indique et suggère très bien ce\nq u ' o n voudrait voir. Q u a n t à l'exécution promise du mimodrame, je pense\nqu'elle sera remise aux calendes grecques, car de jouer ce m i m o d r a m e d'une\nfaçon qui n e serait pas ridicule (et alors il serait superbe), je tiens que c'est\nimpossible.\n                                                                            A. C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison09-018", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 583, "page_fin": 584, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Georges Eekhoud", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 682, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2746, "texte": "NOTULES\n\n\n   G e o r g e s E e k h o u d , dans un article sur la Littérature flamande, paru\ndans l'Européen, de Paris, rend hommage à notre grand poète Gezelle, en ces\ntermes élogieux et enthousiastes :\n   « Un poète absolu, admirable de tout point, peut-être le plus original de\ntoute la littérature flamande, et celui qui a rallié les sympathies et la vénéra-\ntion des artistes nouveaux, fut Guido Gezelle, né en 1810 et mort il y a un\npeu plus d'un an. Gezelle passa presque toute sa vie dans une pauvre ville de\nla Flandre occidentale. Ses six recueils de vers comptent parmi les plus exquis\nde ces temps, où fleurirent pourtant des artistes comme Verlaine et Swin-\nburne. Je ne puis même mieux comparer le Rijmsnoer, un de ces recueils, qu'au\nVerlaine de Sagesse, et peut-être, le digne curé se montre-t-il plus universel-\nlement religieux, que le bohême repenti. En lisant le Rijmsnoer je me rappelais\naussi les chansons rustiques de Robert Burns et ses naïves effusions, ses\ntransports pour ainsi dire jaculatoires devant les humbles objets de la nature.\nDe ces poèmes émane le parfum fruste, mais balsamique des sapinières et des\nbruyères de la Campine, comme aussi le cordial et appétissant arome\ndes herbages et des laiteries du Veurne-Ambacht. Des images vraiment\ntrouvées, des rythmes imprévus vous apportent à tout instant ce frisson, cette\nineffable petite-mort qui nous vient des œuvres de vrai génie. Au nombre des\npièces les plus suaves de ce recueil, j'ai noté Sempervicum Tectorum consacrée\nà la joubarbe des toits de chaume, la joubarbe tutélaire, égide et talisman\ncomme nid de la cigogne; la belle odelette aux Abeele (sorte de peupliers) et\nnombre d'autres poèmes où, le cœur saignant, devant de nobles arbres, ses\namis, abattus par la cognée, le bon curé adresse aux bûcherons des reproches\nautrement poignants que ceux de l'ode célèbre de messire Ronsard. Un autre\npoème fraternise sur un ton sublime avec des pêcheurs d'Islande. Le Gers est\nsucculent comme l'herbe même qu'il célèbre et dont se régale la vache, bonne\npetite mère nourricière ; mais il faudraittout citer de ce recueil unique, devenu\nun des bréviaires de nos nouvelles générations poétiques flamandes.\n   » Guido Gezelle était rédacteur de Rond den Haerd (Autour du Foyer), un\nmagazine réconfortant, digne de son titre. A sa production poétique, il ajou-\ntait d'importants travaux philosophiques sur le dialecte west-flamand dans\nlequel il a écrit, tout comme Burns s'exprima en son anglais d'Ecosse.\n   » Guido Gezelle avait trouvé un partisan et un disciple chaleureux en\nM. Hugo Verriest, un autre prêtre-poète, né à Deerlyk en 1840, auteur d'une\npièce lyrique superbe intitulée Avondrust qui parut en 1877, et de Regenboog\n"}, {"page_pdf": 683, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2692, "texte": " 584                                DURENDAL\n\n\n(Arc-en-ciel), une maîtresse œuvre aussi, publiée il y a deux ans. Orateur,\nconférencier, critique, lettré des plus authentiques, M. Verriest fut le maître\nd'un jeune poète prématurément enlevé à son art, après avoir écrit un remar-\nquable drame en vers : je veux parler d'Albert Rodenbach, cousin de l'auteur\nde Bruges la morte, le porte-drapeau de la Jeune Flandre littéraire d'aujour-\nd'hui. »\n\n                                        * *\n\n   L'inauguration du buste de Guido Gezelle, à Courtrai, a été\nl'occasion d'une splendide manifestation d'admiration enthousiaste pour le\ngrand poète flamand. Le professeur VERRIEST de l'Université de Louvain,\nancien élève de Gezelle et un de ses adorateurs les plus convaincus, a fait un\nsuperbe discours dans lequel il a fait ressortir d'une façon magistrale le talent\nmerveilleux du poète et a donné une idée lumineuse et très complète de son\nœuvre. L'abbé BRULOOT a, dans une émouvante allocution, célébré la bonté\nexquise de Gezelle, son amour si touchant pour les pauvres, sa modestie et\nla popularité qu'il s'était acquise dans tous les rangs de la société.\n   La rédaction de Durendal s'est associée à cette manifestation, par l'envoi du\ntélégramme suivant : « Les lettrés catholiques belges d'expression française\ns'unissent à leurs confrères flamands pour saluer avec admiration et respect\nl'immortelle figure du Prêtre-Poète, symbole incomparable de l'union de la\nFoi et du Génie. » La lecture de ce télégramme a été chaleureusement\nacclamée par l'assembée.\n\n                                        .**\n\n  I m p r e s s i o n d'un p a s s a n t à B r u g e s : « Je suis allé voir l'Exposi-\ntion des Primitifs et écouter la Scola cantorum. Mon impression sur les deux :\nj'étais malade d'émotion, j'avais la gorge serrée, j'ai pleuré. C'est divin! Une\ntriste et dure leçon en jaillit pour nous : Nous sommes infiniment inférieurs,\ncomme âme et enthousiasme religieux à nos aïeux. Ils ont vécu dans une\natmosphère mystique et idéale que nous ne connaîtrons peut-être jamais plus !\nC'est purement céleste et la musique et la peinture s'harmonisaient si bien!\nMon Dieu ! comme j'ai été heureux à Bruges ! Il y a là un tableau de David,\nde Bruges : La Sainte Vierge avec l'Enfant entourée de vierges qui vous\ntransporte réellement au Ciel et qui est un défi immortel jeté à la stupide\nmatière. Que c'est doux, ravissant, sublime! Puis les Alleluia de Pâques\nchantés par les Chanteurs de Saint-Gervais. L'impression en est inoubliable.\nQuelle suavité et quelle joie pascale ! C'est frais comme une pâquerette, déli-\ncieux comme le parfum de la violette et aussi simple que les fleurs des champs!»\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 612, "texte": ""}, {"page_pdf": 613, "texte": ""}, {"page_pdf": 614, "texte": ""}, {"page_pdf": 615, "texte": ""}, {"page_pdf": 616, "texte": "               Carnets de Voyage\n                         Jack et Jim\n\n\n\n                A Lagos, nous embarquâmes trois Anglais et un\n                  singe.\n                     Je fus simplement poli à l'égard des gentle-\n                  men, à qui je gardais rancune de nous avoir\n                  obligés à mouiller, six heures durant, au large,\n                  sur une mer passablement agitée; par contre,\n                  je me liai tout de suite avec le singe d'une sin-\n                  cère amitié.\n   C'était un animal bien râblé, au poil bleuâtre, avec du vert-\nde-gris sur le nez et les babines; sa figure n'avait aucune dis-\ntinction, mais elle respirait la bonté.\n   On l'attacha au bordage, à quelque distance d'une foule\nd'autres singes, tout petits ceux-là, et qui se blottirent contre le\nsteamlaunch, dans l'effroi que leur causait ce gros babouin\ninconnu. Lui, cependant, assis sur la main courante du garde-\nfou qu'il avait immédiatement adopté comme juchoir, les con-\nsidérait avec une sorte de curiosité mélancolique où n'entrait\naucun mauvais sentiment.\n   Il était étonné de leur poltronnerie et les dévisageait douce-\nment : deux jolis ouistitis, mâle et femelle, dont la terreur res-\nserrait l'étreinte, parurent surtout l'attendrir. Il voulut donc se\nrapprocher d'eux pour se présenter, sans doute, et dire quel-\nques bonnes paroles; mais il s'arrêta devant leurs cri d'épou-\nvante.\n   Néanmoins, il demeurait là sur ses quatre mains, visiblement\ncontrarié de cette défiance qu'il inspirait, quand s'élança un\ngrand chien de berger qui le mordit dans une joue rose, sous sa\n"}, {"page_pdf": 617, "texte": "522                         DURENDAL\n\n\nqueue justement relevée! Il se retourna avec une prestesse stu-\npéfiante et rendit le coup de dent à l'agresseur qui détala en\nhurlant.\n  C'est ainsi qu'il fit connaissance avec Jack, le bon chien né au\npays des Boudjas.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Or, le lendemain, Jim — c'est ainsi qu'on nommait le\nmacaque — et Jack se retrouvèrent en présence. Le chien\ngronda, tandis que le singe, perché sur le bastingage, découvrait\ndes mâchoires solidement meublées, prêt à fondre sur son\nennemi. Mais Jack, devenu prudent, n'eut garde d'insister et il\ns'éloigna avec cet air dédaigneux qu'affectent supérieurement les\nchiens jaloux de ne pas s'encanailler.\n   Toutefois, ce ressentiment ne tint guère : deux jours après, je\nne sais à la suite de quelle médiation, celle du cuisinier je pense,\nJack et Jim devenaient les meilleurs amis du monde.\n   Dès ce moment, ils furent la joie du bord : on mourait de rire\ndevant leurs ébats comiques. Dans ces joutes fraternelles, et\nbien qu'il fût prisonnier de sa chaîne, Jim montrait une agilité\nsurprenante : c'était lui qui accomplissait les plus belles\nprouesses. Il avait des cabrioles d'une légèreté admirable; il\ndansait dans l'air, étourdissant le chien par ses gambades, lui\nsautant sur le dos avant que Jack eût pu le prévenir.\n   Mais rien n'était plus drôle, et plus humain, que ses poses de\nrecueillement sournois, quand il semblait tout à coup aban-\ndonner la partie et fermait les yeux sans cesser pourtant d'épier\nson naïf adversaire.\n   Jack s'avançait alors pour un bon tour, et voilà que Jim, subi-\ntement réveillé, était sur le cou du pataud, fourrageant son poil,\nriant d'un rire aigu, vainqueur. Ah! la belle humeur que cela\nnous donnait!\n   Il n'y avait pas jusqu'aux petits sapajous, attachés non loin de\nlà, qui ne prissent plaisir aux exercices du gros singe et, entraî-\nnés par l'exemple, ne s'ingéniassent à l'imiter sur la bâche du\nsteamlaunch.\n   Jack et Jim étaient inséparables : fatigués de jouer, ils\ns'endormaient à côté l'un de l'autre.\n"}, {"page_pdf": 618, "texte": "                       CARNETS DE VOYAGE                       523\n\n\n   Or, après dix jours de mer, nous abordâmes à Las Palmas, et\nJack descendit à terre avec nous.\n   Je ne vis jamais pareil étonnement de chien devant les voi-\ntures et les chevaux qu'il ne connaissait pas. Car, je le répète,\nJack était né chez les Boudjas, de parents belges, il est vrai,\nmais qui ne l'avaient point documenté sur les prestiges de la\ncivilisation des blancs.\n   Partagé entre le désir de folâtrer et la terreur que lui inspi-\nraient les véhicules et ces fringants petits chevaux espagnols,\nil demeurait en arrêt, éperdu, frémissant sur ses hautes pattes.\nNous dûmes le prendre dans, notre tartane. Mais, comme\nnous gravissions une côte dans la jolie montagne verdoyante, il\nsauta à bas de la voiture qu'il accompagna en aboyant de toutes\nses forces. On le laissa faire : il fallait bien qu'il s'habituât.\nBientôt il s'enhardit jusqu'à bondir aux naseaux de nos bêtes.\n   Hélas ! tant de témérité ne devait pas lui réussir : au tournant\ndu chemin, il tomba sous les sabots des chevaux et une roue\npassa sur ses pattes de devant.\n   Ah! pauvre Jack! Il hurlait à fendre le cœur. Nous nous pré-\ncipitâmes. Il saignait abondamment. Vite on le porta au ruis-\nseau qui bordait la route, afin de laver ses blessures. Puis, on\nexamina les membres meurtris.\n   Par bonheur, rien n'était cassé : la roue n'avait écrasé que le\nbout des pattes. On les banda avec des mouchoirs et lé bon Jàck\nfut rapporté dans la voiture dont il se garda bien de descendre\nencore.\n   C'est Jim qui fut étonné quand, le soir, nous déposâmes près\nde lui notre invalide. D'abord, il manifesta une grande joie en\nretrouvant son ami ; mais l'attitude morne de Jack eut bientôt\ncalmé ses démonstrations. Alors il considéra avec stupeur ces\ndeux pattes toutes ficelées que le chien allongeait sur le pont et\nmordait avec une sorte de rage pour en arracher les bandes\nde toile. Et Jim comprit l'accident. Alors, regagnant son per-\nchoir, il s'assit sur son derrière et se mit à haranguer son cama-\nrade : « Ah! disaient ses yeux frétillants, tu avais bien besoin\nde descendre à terre! Pourquoi n'être pas demeuré avec\nmoi sur le bon navire? Vois-tu, j'avais le pressentiment de ce\nmalheur... »\n   Et Jack poussait des petits gémissements, s'acharnait à ses\n"}, {"page_pdf": 619, "texte": "524                         DURENDAL\n\n\nbandages. Ce soir-là et le lendemain, il ne fut pas question de\njeux; nos amis restèrent bien tranquilles. Mais la sollicitude du\nsinge était admirable à voir; souvent je le surprenais, tâtant et\nflairant avec précaution les linges iodoformés qui entouraient\nles membres malades de son ami...\n\n                                *   *\n\n   La guérison fut rapide, car, deux jours après, comme nous\npassions sous le feu magique du cap Finistère, Jack se relevait\ntout à fait rétabli et reprenait avec Jim ses joyeux ébats.\n   Par un hasard tout à fait exceptionnel en cette saison de tem-\npêtes, le golfe de Gascogne demeura aussi paisible que les mers\ntropicales, et nous arrivâmes à Ouessant en trente-deux heures,\nc'est-à-dire avec une avance d'un demi-jour presque. J'en étais\nd'autant plus heureux qu'il nous fallait faire un grand détour\npour atteindre la côte anglaise, où nous devions déposer nos\npassagers de Lagos.\n   D'Ouessant nous fûmes à Plymouth en sept heures. On\nentra dans le port avec une lenteur et une prudence extra-\nordinaires, car ici les eaux sont pleines de torpilles et d'engins\nde guerre de toute sorte.\n   Enfin, l'ancre tomba et nous restâmes immobiles sur une mer\nadmirablement glauque.\n   C'était un dimanche, un dimanche de gel; gai et bleu. La\nville se déployait devant nous à perte de vue. Une flèche, toute\nvibrante de soleil, s'élançait du fouillis des petites maisons grises\nqui, à cette distance, semblaient toutes pareilles. Et je distin-\nguais aussi, de-ci, de-là, des places publiques et lés noires fron-\ndaisons des parcs.\n   Ce panorama de ville avait comme un air moyennageux,\ngothique, et me rappelait une eau-forte très ancienne.\n   A notre gauche, dans une presqu'île en partie formée, je\n pense, par l'estuaire de la Plym, s'élevait un manoir imposant\nau milieu d'un groupe de pins pittoresques, dont la sombre\n verdure se mariait aux pierres noircies par les siècles. On\n me dit que c'était la demeure d'un lord, ce que je crus sans\n peine.\n   A droite, tout à l'autre extrémité du port, sur le gazon jauni\n"}, {"page_pdf": 620, "texte": "                       C A R N E T S D E VOYAGE                525\n\ndes hautes falaises, des jeunes gens en bras de chemise jouaient\nau golf ou au criquet.\n   11 n'y avait pas de vaisseaux de guerre dans la rade et je les\ncherchais de ma lunette dans les docks de Davenport, quand\nun steamboat se détacha du quai et absorba toute mon atten-\ntion; il se dirigeait vers nous. C'était le transbordeur qui venait\nchercher nos trois Anglais. Cinq minutes après, il se collait à\nnotre flanc de bâbord.\n   Aussitôt, un tas de jeunes miss sautèrent sur le pont du Léo-\npoldville et tombèrent dans les bras de nos compagnons de Lagos\navec une furia, peu anglaise sans doute, mais qui réjouissait le\ncœur. Ah ! les belles accolades ! Ah ! les petits noms de ten-\ndresse! John, Ned, Willy — Eva, Madje, Lizzie! Ah ! les douces\nlarmes de joie!...\n   Mais on ne pouvait s'attarder et la sirène fit entendre son\npremier signal. Alors, on jeta les malles et les caisses de fer des\npassagers sur le steamboat et, très cordialement, nos heureux\ncompagnons de voyage prirent congé du capitaine et de nous.\n   Comme j'échangeais un énergique skake hand avec le dernier\ngentleman, une tête sortit tout à coup de son macferlane et je\nreconnus Jim, le pauvre Jim qui avait bien froid.\n   Tandis que je lui donnais une affectueuse caresse, voilà que\nJack bondit auprès de moi. En apercevant le singe, il aboya\nbruyamment, se dressa pour l'atteindre. Et le singe, déjà tou-\nché par notre climat, le regardait tristement de ses yeux pâles\net profonds de futur poitrinaire. Jim avait compris que le\nmoment de séparation était arrivé.\n   Il se laissa emporter, car il était tout engourdi. Mais, dès que\nson maître fut sur le steamboat, il parvint à se dégager et, en\ndépit de la gelée qui blanchissait la main courante, il grimpa\npéniblement sur le garde-fou du bateau pour dire un dernier\nadieu à son ami Jack.\n  J'avais saisi le chien au collier et il demeurait là, une patte\nrelevée, les oreilles pointées, tout interdit :\n   — Non, semblait-il dire à son camarade, c'est impossible,\nn'est-ce pas?\n   En ce moment le steamboat démarra. Alors Jack se prit à\ngémir, voulut s'élancer par-dessus le bordage : je dus le retenir\nde toutes mes forces.\n"}, {"page_pdf": 621, "texte": "526                         DURENDAL\n\n\n   Et Jim poussait son cri guttural, s'agitait, grelottant, éperdu,\nsur son juchoir.\n   Non, je ne vis jamais une scène plus comique et en même\ntemps plus poignante que la douleur de ces deux braves bêtes\nsi attachées l'une à l'autre, et qui se quittaient à présent pour\ntoujours !\n   Cependant, le steamboat vira de bord et disparut derrière un\nénorme caisson flottant.\n   Et nous, à travers la Manche, nous reprîmes gaiement le che-\n min du pays bien-aimé...\n\n                                         LÉOPOLD    COUROUBLE.\n"}, {"page_pdf": 622, "texte": "                             Poèmes (1)\n\n                             Apaisement\n      Sur ma douleur enfin voici le soir qui tombe;\n      Il apporte à mon cœur la fraîcheur de la nuit,\n      Il semble que sur lui se pose une colombe\n      Dont les ailes d'amour se referment sans bruit.\n\n      Parfois pourtant, comme un dernier éclair d'orage,\n      S'allume brusquement un souvenir lointain ;\n      Mais Elle est là, penchant sur moi son clair visage,\n      Et ses yeux sont pareils aux roses du matin.\n\n      Son amour m'enveloppe ainsi qu'une       lumière;\n      Mais je sens le péril encor mal conjuré.\n      Je tremble, je l'appelle, et comme une prière\n      Je prononce à mi-voix son nom tant adoré.\n\n      Comme nous paraît beau ce qui n'est plus qu'un songe!\n      Souvenirs, souvenirs trop aimés, ah! pourquoi\n      Réveiller des désirs que la chimère ronge?\n      Hélas ! combien de morts on porte au fond de soi!\n\n\n\n\n                                Intimité\n      La chambre est endormie ; elle a clos les volets.\n      Un rayon glisse encor qui meurt et se ranime,\n      L'ombre embaume les lis, les roses, les œillets,\n      Et notre amour est là plus simple et plus intime.\n\n\n(1) Extraits d'un volume actuellement sous presse.\n"}, {"page_pdf": 623, "texte": "528                          DURENDAL\n\n\n      A la pâle clarté de son sourire  heureux\n      Je la vois, au bonheur maintenant si crédule!\n      Elle est sur moi penchée et me parle des yeux\n      Et son regard m'est doux comme un doux      crépuscule.\n\n      Le soir autour de nous comme une aile s'étend;\n      La dernière lueur agonise et se pâme,\n      Et pareil à l'eau claire et rose d'un étang\n      Mon amour lumineux sommeille dans mon âme.\n\n      Sa douceur, sa vertu, sa grâce me défend;\n      De sa présence elle a déjoué mes   mensonges.\n      Elle est comme une mère, et moi, comme un enfant.\n      Et je m'endors avec du soleil dans mes songes.\n\n\n\n\n                          Amour pensif\n      La lumière languit dans le ciel rose et bleu.\n      Sur notre amour pensif descend la nuit pieuse;\n      L'ombre lente remplit la chambre peu à peu,\n      La vie autour de nous se fait   silencieuse.\n\n      Elle approche, elle vient à mes côtés s'asseoir ;\n      Elle a mis dans ma main sa main; sur ma poitrine\n      Comme un lis alourdi par les vapeurs du soir,\n      Son front se penche avec une grâce      enfantine.\n\n      Quelque chose de doux et de triste à la fois\n      Nous entoure et s'infiltre en nos âmes recloses...\n      Nous nous taisons, craignant peut-être que nos voix\n      Ne troublent ce repos et notre paix des choses.\n\n      Nos esprits recueillis et nos sens apaisés\n      Goûtent comme une immense et sereine agonie;\n      Nul indiscret aveu, ni serments, ni baisers\n      Mais, presque douloureuse, une étreinte    infinie.\n\n      Et tandis que s'efface et défaille le jour.\n      Incliné sur mon cœur, son cœur comme un beau vase,\n      Epanche les parfums de son suave        amour...\n      Muet amour, amour suprême, ô longue         extase!\n\n                                                      VALÈRE    GILLE\n"}, {"page_pdf": 624, "texte": "     LE CHRIST ET LES ANGES\n             (ARTISTE I N C O N N U )\nExposition des Primitifs flamands, à Bruges\n"}, {"page_pdf": 625, "texte": ""}, {"page_pdf": 626, "texte": "       Assises de Musique Religieuse\n                                  à Bruges\n\n\n                  UNE vie artistique intense et féconde s'est affirmée, à Bruges,\n                     cet été. L'incomparable exposition des Primitifs Flamands,\n                     qui va prendre fin, a concentré l'attention de l'Europe sur\n                     notre pittoresque cité. Jamais, nos joyaux d'architecture\n                     et de peinture n'auront eu plus ni de plus intelligents\n                     admirateurs. Et d'autres arts y ont trouvé profit : que de\n                     beaux discours, que de belle musique ont été entendus à\n                     Bruges depuis deux mois!\n                       Durendal, revue catholique d'art, se plaît à faire observer\nque les manifestations artistiques de Bruges ont été essentiellement chré-\ntiennes. La peinture flamande primitive n'est que chrétienne, et la principale\nmanifestation musicale a été le Congrès de musique religieuse, organisé par\nla célèbre Scola de Paris.\n   Est-ce à dire que la Scola soit venue à Bruges, en quelque sorte en amateur\npour y faire valoir ses qualités éminentes et disparaître ensuite sans laisser de\ntraces?... Ce serait mal connaître le zèle désintéressé de M. Charles Bordes que\nde supposer cela. Le Congrès organisé par lui, à Bruges, a été une véritable\nmanifestation internationale en faveur de la bonne musique d'église ; et, les\nséances ayant eu lieu à Bruges, il va sans dire que les éléments locaux et\nbelges y ont pris une part importante.\n   Racontons, d'ailleurs, tout simplement, comment les choses se sont pas-\nsées. Les assises présentaient trois aspects bien distincts :\n   La section de chant grégorien, sous la présidence du Révérendissime Père\nDom Pothier, qui en est le premier et le plus illustre restaurateur;\n   La section de musique figurée à l'église, qui ne pouvait avoir de plus digne\nprésident qu'Edgar Tinel, directeur de l'Ecole de musique religieuse de\nMalines;\n   Enfin, des auditions musicales, avec ou sans commentaires, sous la direc-\ntion de Charles Bordes, avec ses Chanteurs de Saint-Gervais ou l'orchestre et\nles chœurs brugeois.\n   Ajoutons à cela les exécutions liturgiques à l'église, sous la direction,tantôt\nde M. Reyns, maître de chapelle de la cathédrale de Bruges, tantôt de\nM. Bordes, tantôt de M. le vicaire Lowijck, de Blankenberghe.\n"}, {"page_pdf": 627, "texte": "530                                DURENDAL\n\n\n   Le jeudi 7 août, les fêtes ont été inaugurées par un salut à la cathédrale.\nMgr l'évêquede Bruges officiait pontificalement. L'assistance, très nombreuse,\na goûté la bonne exécution du Veni Creator (plain-chant) par la Scola du sémi-\nnaire; et puis, par la maîtrise, le chant de l'Ave Verum,de Mozart, composition\nd'une piété touchante; de l'Ave Maria, d'Arcadelt, d'allure charmante et popu-\nlaire; enfin, du Tantum ergo, de Vittoria, qui est, après Sainte Thérèse, la plus\nhaute gloire d'Avila.\n    Le soir, à 8 heures, dans la vaste salle de la Gilde, concert religieux par les\nincomparables Chanteurs de Saint-Gcrvais, sous la direction de Bordes. Signa-\nlons comme hors pair, dans ce programme, le O vos omîtes, de Victoria; Nos\nqui sumus in hoc mundo, composition étonnante de Roland de Lassus ; le char-\nmant Ave Maria de Josquin de Prés, et le scintillant Hodit Christus naius est, de\nNanini. Trois motets en plain-chant sans accompagnement ont obtenu un\nsuccès d'enthousiasme très significatif. N'oublions pas de signaler un admi-\nrable dialogue spirituel de Schutz, chanté à ravir par les quatre solistes de la\nScola : Mlle de la Rouvière, Mme de la Mare, MM. David et Gébelin. Mlle de\nla Rouvière s'est encore particulièrement distinguée dans le solo de la Fille de\nJephté, de Carissimi, composition d'une noblesse souveraine qui fait pressen-\ntir Gluck.\n    Les deux jours suivants, vendredi et samedi, ont été plus spécialement\nconsacrés aux discours ou conférences. Il serait fastidieux d'entrer ici dans le\ndétail des débats. D'ailleurs, les conférences seront publiées. Le vendredi\n matin, nous avons applaudi principalement le Révérendissime Dom Pothier,\n figure de bon moine, humble, ennemi de toute combativité, si attachant par\n sa bonhomie et sa simplicité exempte de pédantisme.\n    A 11 heures, la foule des congressistes se porta vers la chapelle du Saint-\n Sang, où avait lieu la grand'messe : M. le vicaire Lowijck, de Blankenberghe,\n y dirigea le chant, exécuté par sa Scola, de voix d'enfants alternant avec un\n groupe d'hommes des Chanteurs de Saint-Gervais. L'exécution fut remarquable\n et tout, à l'honneur du bon vicaire. L'exemple qu'il a donné là portera certai-\n nement des fruits et, mieux que tous les discours, il montre ce que peut le zèle\n et la persévérance avec les éléments les plus modestes. Ajoutons que jamais\n — sauf, peut-être, aux jours d'Ommegang — l'antique chapelle n'a été bondée\n comme le vendredi 8 août.\n    L'après-midi, le principal succès oratoire a été à M. Gastoué, professeur à\n la Scola, qui, dans une langue exquise, nous a parlé du chant grégorien,\n appuyant ses théories d'exemples qu'il chantait lui-même avec beaucoup de\n charme.\n    Le soir, conférence sur l'Ame flamande, par M. Henri Cochin, député du\n Nord. L'orateur nous fit une série de tableaux pittoresques très attachants; il\n parla en artiste et, s'adressant à un auditoire artiste, il fut fort applaudi. Il est\n certain, cependant, qu'en montrant davantage le caractère religieux du peuple\n flamand et ses luttes séculaires pour l'indépendance, il eût pénétré plus à fond\n l'âme flamande.\n    Samedi 9 août, la séance du matin s'ouvrit sous la présidence de M. le. cha-\n noine Sosson, de Namur. Il parla des progrès déjà réalisés en Belgique, dans\n"}, {"page_pdf": 628, "texte": "             ASSISES DE MUSIQUE RELIGIEUSE A BRUGES                        53l\n\n\nla réforme du chant liturgique. Il vanta l'incomparable maîtrise de la cathé-\ndrale de Tournai et proposa de recommencer les réunions de la Société de\nSaint-Grégoire, quelque peu endormie pour le moment. Espérons que cette\nparole portera des fruits surtout dans le diocèse de Bruges, si rétrograde en\nmatière de chant liturgique.\n    Après ce discours eut lieu une manifestation internationale, un hommage\nde toutes les langues à la belle cause qu'on défendait. Le Révérend Père\nDom Laurent Janssens, orateur d'un rare mérite, parla flamand tout d'abord,\ndisant que dans la vieille cité flamande, la langue maternelle devait se faire\nentendre avant les autres; s'il continua en français son intéressante\nconférence, ce fut par égard pour les nombreux étrangers qui ne pouvaient\ncomprendre le flamand. Après lui, M. l'avocat Moragas, de Barcelone, parla\ncatalan avec des gestes éloquents, et M. Terry, de Westminster, lut un inté-\n ressant rapport en anglais. Nous devions entendre encore de l'italien et de\n l'allemand, mais... il était près de 11 heures et la foule se porta vers l'église\n du Béguinage pour y entendre la messe basse avec chants par les voix\n d'hommes des Chanteurs de Saint-Gervais. Un Laudate Dominum, de Bordes, y fut\n particulièrement goûté.\n    L'après-midi, séance présidée par M. Edgar Tinel. L'illustre compositeur,\n dans une langue animée et pittoresque, parla de la musique figurée à l'église\n et de ce qu'elle serait dans l'avenir. L'art de Palestrina et de Victoria appar-\n tient au passé : exécutons leurs chefs-d'œuvre, mais ne les pastichons pas. Le\n compositeur moderne, tout en s'appuyant sur cet art et sur l'antique plain-\n chant, doit employer les ressources que lui offre l'époque où il vit. L'orchestre\n même ne doit pas, en principe, être banni de l'église. La question est de\n savoir comment il faut l'employer. L'orateur parla de Bach en termes tou-\n chants ec émus; d'après lui, c'est peut-être Bach qui sera le point de départ\n d'une musique d'église de l'avenir. Ce discours intéressant se termina par une\n éloquente expression de foi: La croix apparut dans le ciel à Constantin comme\n un gage de victoire avec ces paroles : Par ce signe vous vaincrez; de même elle\n doit apparaître à l'artiste comme gage de triomphe dans l'avenir. Pas d'art\n religieux sans foi profonde et la devise de l'artiste chrétien, comme celle de\n  Constantin, doit être : In Hoc signo vinces.\n     Après M. Tinel, M. Bordes monta à la tribune et donna une intéressante\n  conférence avec exemples, où il parla, notamment, des rapports qui existent\n  entre l'architecture et la musique des différentes époques. Les Chanteurs de\n  Saint-Gervais exécutèrent quelques morceaux, tels que le Sanctus de la messe\n  du pape Marcel, le suave Ave Maria, de Palestrina et un bel Ave verum, du com-\n  positeur moderne Guy Ropartz.\n     Le soir, une foule innombrable inondait l'immense salle pour entendre le\n  grand concert final avec chœurs et orchestre. A mentionner un sublime chœur\n  de la cantate de Bach, Ach Gott von Himmel, du même auteur un air avec\n  trompette obligée. M. David partagea le grand succès de ce morceau avec\n  M. Charlier, trompette du théâtre de la Monnaie, qui joua royalement sa\n  partie. Mme de la Marc se distingua dans un air de Händel, et les quatre\n  solistes de la Scola furent applaudis ensemble dans le Chant élégiaque, de Beet-\n  hoven et le Recordare du Requiem, de Mozart.\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": "532                                DURENDAL\n\n\n\n    La seconde partie du concert comprenait l'exécution intégrale de Rédemp-\n tion, de César Franck. Cette audition, dirigée par M. Bordes, élève de Franck,\n offrait un attrait particulier. Mlle de la Rouvière chanta les solos de l'archange\n avec une onction vraiment touchante. Voici le résumé de cette belle œuvre,\n inférieure aux Béatitudes et à Psyché, mais néanmoins très remarquable par\n endroits.\n    Prélude de caractère suave et éthéré très personnel, interrompu brusque-\n quement par un accord sec suivi d'un chœur banal et bruyant ; les paroles\n nous font entendre que toujours la faiblesse doit céder devant la force : c'est\n l'expression du fatalisme de l'humanité sans Dieu. Mais voici une merveille :\n des anges apparaissent, et leur chant est si doux, si idéal, que l'homme, ému,\n cesse de gémir et interroge les habitants célestes. Les anges disent qu'ils veu-\n lent attirer l'homme au ciel. L'homme hésite... au ciel, la route est longue...\n mais les habitants célestes l'appellent à venir voir l'étable où dort le nouveau-\nné, celui qui ouvre le chemin du ciel. Apparition (symphonique) de l'étable\nde Bethléem. L'archange, ici, élève seul la voix pour chanter la gloire du\nnouveau-né. Toute cette partie, à part le chœur d'ouverture, est d'une émou-\nvante beauté; elle se termine par une grande explosion chorale, impression-\nnant surtout comme conclusion de ce qui précède.\n    Entre les deux parties de l'oratorio se place un intermède symphonique\nadmirable, qui dépeint la joie du monde à la parole du Christ; c'est comme\nla germination de l'idée de la Rédemption par l'univers. La phrase princi-\n pale a une allure mélodique d'une liberté charmante. Ce morceau a peut-être\nle défaut d'être trop long et d'amener deux fois un apogée de force.\n    La seconde partie débute par un chœur de plaintes amères : Comment, après\ntant de siècles que le Rédempteur est venu, l'humanité n'est-elle pas meilleure?... Et les\nanges pleurent aussi et se voilent la face à ce spectacle. Mais voilà l'archange\nqui reparaît et son chant semble planer sur l'océan : Le flot se lève et sur la grève\nrevient au geste du Seigneur. L'homme seul n'obéit pas... Néanmoins [et voici pour lui le\nbienfait de la Rédemption), après des siècles d'abandon, Dieu ne lui demande, pour son\npardon, qu'une heure de prière. L'humanité, ravie et étonnée, balbutie ces der-\nniers mots comme pour s'en bien pénétrer, et puis éclate en actions de\ngrâces : Seigneur, oublie nos erreurs, désormais nous suivrons ta loi. Ce chœur est\nmoins remarquable que la scène qui précède.\n    Inutile de dire que l'œuvre et les interprètes ont obtenu plein succès.\n    Le dimanche 10 août, la cathédrale était remplie du portail jusqu'au fond\nde toutes les chapelles absidales. Jamais on n'y vit foule pareille. C'était pour\nla messe de clôture, dont le propre était chanté en plain-chant par la Scola du\nséminaire, soigneusement exercée pour la circonstance; quant à l'prdinaire\nde la messe, nous eûmes la bonne fortune d'entendre la séraphique, Messe à\ncinq voix, d'EDGAR TINEL, œuvre inspirée qui s'imposera de plus en plus à\nl'admiration des connaisseurs et, à mon avis, la meilleure messe de ce genre\nécrite depuis un siècle... ou plus. Il convient de féliciter M. Reyns pour le\nsoin qu'il a mis à préparer cette œuvre assez difficile et d'un style inusité à sa\nmaîtrise. Les Chanteurs de Saint-Gervais renforçaient les ténors et les basses.\n    Voilà donc un résumé de ces belles fêtes, qui avaient attiré, à Bruges, une\n"}, {"page_pdf": 630, "texte": "              ASSISES DE MUSIQUE RELIGIEUSE A BRUGES                        533\n\n\n foule d'amateurs. Signalons, parmi les personnes de marque : Mgr l'évêque\n de Bruges, Mgr l'évêque de Saint-Dié (France), le Révérendissime Père Dom\n Pothier, le Révérendissime abbé de Steenbrugge, le comte d'Ursel, gouver-\n neur de la Flandre occidentale ; le comte Visart de Bocarmé, bourgmestre\n de Bruges; M. Tinel, M. Bordes, les chanoines Sosson et Soenens, M.Henri\n Cochin, M. Gastoué, le baron H. Kervyn de Lettenhove, organisateur en\nchef de l'exposition des primitifs ; M. Mestdagh, directeur du conservatoire\nde Bruges; M. Mathieu, directeur du conservatoire de Gand; M. Fierens-\nGevaert, Dom Grosso, de Turin; M. Moragas, de Barcelone, avocat, vice-\nprésident du célèbre Orfeo catalan; M. Terry, maître de chapelle de la cathé-\ndrale catholique de Westminster; l'abbé Wallis, maître de cérémonie à la\nmême église, et, enfin... M. Haberl, de Ratisbonne, le plus illustre adver-\nsaire de Dom Pothier, qui assista en simple curieux aux séances. Ajoutons\nque nous vîmes Dom Pothier et Haberl se donner une fraternelle poignée de\nmain... tels Gluck et Piccini.\n   Et maintenant, au nom d'une commune foi religieuse et artistique, un der-\nnier merci à M. Charles Bordes, l'âme de ce grand mouvement créé en\nFrance et dont le flux se fait ressentir jusqu'à nous. Quand on voit de près\nl'activité, le zèle infatigable, le désintéressement et la modestie de cet homme,\njeune encore, et dont la vie est déjà si remplie, on ne peutse défendre d'admi-\nration. M. Bordes ne poursuit pas une carrière, il est l'apôtre ardent et con-\nvaincu d'une grande idée, il va de l'avant, confiant et intrépide, et l'événe-\nment lui sourit toujours... ou plutôt, c'est le sourire de Dieu.\n\n                                                          JOSEPH RYELANDT.\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": "              Ville d'Afrique\n\n                       A Monsieur l'Abbé HENRY MŒLLER.\n\n\nSur l'argent de la rade un grand soleil flamboie.\nSes rayons, éperdus de lumière et de joie,\nAccrochent une aigrette aux tarbouchs des rameurs\nQui, dans un tourbillon d'indécises rumeurs,\nEnlèvent, en heurtant les boutres des Comores,\nLeurs pirogues au vol des avirons sonores.\nAu milieu du rivage aux sables éclatants,\nSilencieux et clos, le palais des Sultans\nDans la torpeur du rêve engourdit ses sultanes.\nOn voit, de loin en loin, des tours mahomètanes\nProfilant leur blancheur sur le ciel clair et doux.\nMéhêhiris d' Aden et noirs Mohadimous\nPromènent fièrement leurs loques incongrues\nPar le dédale étroit et caillouteux des rues,\nOu fument, accroupis en travers d'un portail,\nEffleurant du genou les fleurons du vantail,\nEl la tête appuyée au mur de terre sèche.\nDes fantassins, porteurs de vieux fusils à mèche,\nMercenaires persans, cipayes de Zehhi,\n Coiffés du casque en liège et vêtus de khaki,\n Cadencent leur pas vif aux sons aigres des fifres.\n Des banians hindous se courbent sur leurs chiffres\n Aux gradins des bazars, où les étoffes d'or\n S'amoncellent auprès des bijoux de Lahor,\n El des minces poignards engainés dans l'ivoire.\n El Castre en flamme épand la splendeur de sa gloire\n Sur les fleurs et les fruits entassés à l'étal\n Des marchés, où, parmi les parfums du santal\n Et de la myrrhe prise au cap des Aromates,\n Des femmes, les cheveux tressés en fines nattes,\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "                  VILLE D'AFRIQUE                        535\n\n\nLes oreilles, le col, les jambes et les bras\nEmbarrassas (Vanneaux qu'on cisèle à Madras,\nLes pieds nus ou chaussées d'espadrilles d'Espagne,\nRejetant sur le dos les franges de leur pagne\nDont le crépon léger se tisse à Karatehi,\nMarchandent le cédrat, la mangue et le letchi,\nDans un confus et sourd bourdonnement de ruche.\nSur son crâne crépu portant d'aplomb sa cruche,\nLa négresse d'Habesch, dHarar ou du Dar four\nVient puiser l'eau du puits au coin d'un carrefour,\nBelle en sa majesté sculpturale et biblique.\nEt, dans les vents de feu que la sauvage Afrique\nPousse vers le canal qui baigne Sâdani,\nS'exhale d'Occident le mystère infini\nDes lacs d'azur, des monts èchevelês ou chauves,\nEt des grands bois hantés d'hommes noirs et de fautes,\nTandis que les vaisseaux mouillés au fond du port\nEveillent le regret de l'Europe et du Nord,\nFt que, sur la mer bleue où le soleil s'étale,\nFlotte le souvenir de l'Inde orientale.\n\n                                        MAURICE OLIYAINT.\nZanzibar.\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": " Après les fêtes musicales de Bruges\n\n               LES assises de musique religieuse et classique\n                 données à Bruges au mois d'août dernier, où\n                 nous eûmes la bonne fortune d'entendre la\n                 fameuse Scola cantorum de Saint-Gervais, reste-\n                 ront dans la mémoire de tous ceux qui s'inté-\n                 ressent à la réforme de l'art religieux. Une\n                 exécution soignée d'œuvres des grands maîtres\n                 anciens, tels que Roland de Lattre, Palestrina,\nVittoria, est chose rare. A part quelques honorables exceptions\net des essais isolés, où il se manifeste plus de bonne volonté que\nd'art, l'immense majorité des maîtrises a perdu la notion même\nde la vraie musique religieuse. Ne parlons pas du plain-chant.\nL'inintelligence la plus complète de la mélodie grégorienne, la\ngrossièreté de son interprétation, le discrédit où elle est tombée,\ntout contribue à épaissir la nuit profonde d'ignorance et de bar-\nbarie autour d'une forme musicale que des érudits et des\nartistes, avec quelques moines, sont seuls aujourd'hui à\nadmirer.\n   Pour un grand nombre, ce fut donc une révélation que d'en-\ntendre interpréter le plain-chant, dans l'intégrité de son texte,\nrestauré par les savantes recherches de Dom Pothier, et dans\nla beauté de son accent et de son rythme. Là où l'on était habitué\nà n'entendre qu'une mélopée traînante, lourde, presque inculte,\napparut une forme merveilleuse de grâce, d'expression et d'im-\nmortelle jeunesse. Oh ! la joie sainte de ces alléluias grégoriens,\ndéroulant leurs élégantes vocalises comme les volutes d'une\nfumée d'encens ! Oh! le charme pénétrant et pur de ces canti-\nlènes écloses, il y a dix siècles et plus, dans le recueillement\ndes cloîtres, où l'idéal de la beauté chrétienne commençait de\nfleurir!\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": ""}, {"page_pdf": 635, "texte": "               LES ANGES\n             (ARTISTE INCONNU)\nExposition des Primitifs flamands,   à Brnges\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "                 APRÈS LES FÊTES MUSICALES DE BRUGES                               537\n\n\n   Sans doute, les inoubliables auditions de Bruges, mieux que\ntous les discours, contribueront à entretenir le zèle des uns et à\npropager la flamme sacrée chez les autres. Mais enfin, la vérité\nest toujours bonne à dire. Durendal ne pouvait manquer de\nprendre sa place dans le moderne combat pour la beauté et pour\nl'art consacré au service de Dieu, et c'est avec bonheur que je\nréponds à la pressante invitation de cet inlassable champion\nqu'est M. l'abbé Henry Mœller. A défaut de talent et d'auto-\nrité, j'apporte au service de la cause qu'il défend, mon amour\net mon zèle pour la beauté de la Maison du Seigneur.\n   Ayant à combattre des erreurs et des préjugés, il est naturel\nque je contredise des opinions courantes; il est à craindre aussi\nque je ne froisse des susceptibilités. Je prie donc ceux qui me\nferont l'honneur de me lire, de ne voir dans la liberté de mon\nlangage que le désir de servir efficacement une cause qui devrait\nêtre chère à toutes les âmes sacerdotales.\n                                              *\n                                          *       «\n\n   Il n'est pas inutile de refaire l'inventaire de la musique d'église\nactuellement en vogue.\n   D'abord le répertoire. Il se compose de deux catégories d'oeu-\nvres : les unes ont une réelle valeurartistique, mais sont dépour-\nvues de caractère religieux ; les autres sont dénuées de toute\nespèce de mérite (1).\n   Dans la première catégorie, il faut ranger toutes les messes,\npsaumes, motets à grand orchestre de Haydn, Weber, Mozart,\nCherubini, Beethoven, Dubois, Gounod, etc.; les adaptations\nde paroles latines à des œuvres profanes, quand même ce\nseraient des oratorios sacrés ; les transpositions encore bien\nplus fâcheuses de musique instrumentale, comme le Tantum\nergo fait avec un air de sonate, un psaume avec un final de sym-\nphonie, que sais-je!\n  Toutes ces œuvres sont inacceptables à l'église, les unes,\nparce qu'elles ont une destination et, par suite, un sens opposé\nà ce qu'on en veut faire; les autres, parce qu'elles représentent un\n\n  (1) Il est entendu que dans cet inventaire ne sont pas comprises les œuvres inspirées\npar le mouvement de réforme parti d'Allemagne. J'aurai l'occasion d'en parler plus tard.\nTe ne m'occupe en ce moment que de la musique à la mode.\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": " 538                         DURENDAL\n\n\n art non moins faux. En effet, que sont les messes de Mozart,\n de Beethoven, de Cherubini, sinon des prétextes à développe-\n ment lyrique, des successions de chœurs, solos, trios, quatuors,\n où les virtuoses du chant se font valoir, où le style n'a guère\n plus de gravité que celui de l'opéra sérieux, procédant, d'ail-\n leurs, de formes toutes pareilles, tellement que l'on a pu\n fabriquer une messe avec les débris d'un opéra sans emploi.\n   A côté de cette littérature musicale viennent se ranger les\n innombrables élucubrations desoi-disant musiciens de septième\n grandeur, organistes, maîtres de chapelle, pieux amateurs, qui\n écrivent en style de cantate ou de romance des choses ineptes,\n gauches, sans couleur ni saveur, n'ayant souvent même pas le\n charme rustaud d'un air de rue. Ou bien ce sont des sirops litur-\n giques d'une sentimentalité douceâtre, d'un mysticisme faux,\n œuvres de petits Gounods ou de sous-Massenets, qui se com-\n plaisent dans les soupirs lascifs de l'opéra décadent.\n   Tout cela est à brûler sans miséricorde.\n   Les moyens d'exécution? Ils varient suivant les ressources.\n Mais l'idéal généralement poursuivi, c'est l'effet, l'effet passion-\n nel ou bruyant. L'orgue est abandonné pour l'orchestre, et\nquand on ne peut se payer le luxe d'un orchestre complet, on se\nraccroche à ses éléments les plus profanes ou les plus tapageurs :\nviolons, cuivres et timbales. Le souci d'art est absent : on se\ncontente d'exécutions telles quelles. L'orchestre soi-disant com-\nplet est, du reste, un leurre. Il manque une seconde flûte, un\nsecond hautbois, un troisième basson, un quatrième cor...\nL'orgue bouche les trous, quand on songe à les boucher. Les\ncordes sont en nombre dérisoire, et leur petit son grêle et faux\ngrince piteusement dans l'ampleur des nefs. Instruments et\ninstrumentistes se valent : violons de foire, artistes de troisième\nordre, doublés d'amateurs. Puis, par raison d'économie, on\nlimite le nombre des répétitions à un minimum insuffisant, et le\nplus souvent même on s'en passe. On exécute ainsi, à première\nlecture et au petit bonheur, des choses parfois difficiles.\n   La composition des chœurs est encore plus misérable, s'il est\npossible. Avec un orchestre « complet », logé, Dieu sait comme,\nà l'étroit jubé, la place est prise et le budget épuisé. Une dizaine\nd'enfants et une demi-douzaine d'hommes, voilà les masses cho-\nrales disponibles pour l'interprétation des grands oratorios de\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "            APRÈS LES FÊTES MUSICALES DE BRUGES               539\n\n\nHaydn et de Mendelssohn. Et comme ces gens tâchent de se\nfaire entendre à travers le brouhaha des trombones et des tim-\nbales, ils crient à gorge déployée. A ce terrible exercice, les\nvoix s'éraillent, les pauvres voix d'enfants surtout, qui, bien\nstylées, sont si belles, mais que le surmenage rend affreusement\ncanailles. Et puis, quel métier que celui de ces chanteurs déam-\nbulant, le dimanche, d'église en église, depuis sept heures du\nmatin jusque sept heures du soir, avec le petit verre obligé entre\nchaque station !\n   Tels sont les exercices des jours solennels, quand on a l'ambi-\ntion de faire de la grande musique, avec programme aux jour-\nnaux. Oublions les petits offices. Nul curé, nul maître de\nchapelle ne songe assurément à en fairedesauditionsartistiques.\nIl suffit d'une demi-heure de gnan-gnan, tenant lieu de clepsydre,\nque personne n'écoute.\n   Reconnaissons que tout cela s'accorde mal avec la dignité des\nchoses du culte. De toutes les manifestations du génie humain,\nl'art religieux devrait être la plus haute, la plus noble, la plus\nparfaite. Or, en fait de musique, c'est bien le contraire qui\narrive. Le plus vulgaire petit théâtre se croirait déshonoré s'il\ntolérait ce dont on s'accommode parfaitement à l'église.\n\n                                *\n                               * *\n\n   Quelles sont les causes de cette triste situation?\n   Il y a d'abord la routine, la sainte routine, l'amour des che-\nmins battus, la crainte des innovations et des ennuis que l'on\naffronte en essayant de sortir de l'ornière. Tantôt, le maître de\nchapelle est un vieux bonhomme qui a grandi dans l'amour de\nMercadante, et pour qui l'ouverture de Guillaume Tell est le plus\nhaut sommet de l'art. Jamais il ne pourra renoncer aux tyro-\nliennes qui ont charmé sa jeunesse. Ce serait l'écroulement d'un\npassé dont il est fier, le pauvre ! Et monsieur le curé n'a pas le\ncœur de renoncer aux services de ce brave homme. Ailleurs, la\nmaîtrise est entre les mains d'un jeune homme qui a succédé à\nson père. Ce sont encore les marguilliers qui s'opposent énergi-\nquement à ce qu'on touche au répertoire immémorial, avec leur\nentêtement de vieux dragons préposés à la garde du trésor.\nN'oublions pas l'influence de quelque paroissien riche, un peu\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": "540                         DURENDAL\n\n\nmusicien lui-même, qui, grâce à ses dons, s'accapare du jubé à\nson profit.\n   D'ailleurs, pourquoi changer ce qui existe? Cette musique\ncontre laquelle vous fulminez, que lui reprochez-vous? Ne plaît-\nelle pas aux fidèles? N'est-elle pas mieux comprise que ces\narchaïques psalmodies palestriniennes qui ne nous émeuvent\nplus? Vous me dites que les répons de Palestrina sont du grand\nart; je veux vous croire ; mais nous n'avons pas la prétention de\nfaire de l'art. Nos jubés ne sont pas des conservatoires, ni nos\néglises des salles de concert. Laissons la musique ancienne aux\namateurs d'antiquités, et louons Dieu selon nos moyens. Vive\nLambillotte! Voilà de la musique qui plaît et qui parle au\ncœur !\n   D'autres nous diront que la modicité de leurs ressources ne\nleur permet pas de mieux organiser leur maîtrise. Vain pré-\ntexte ! Ce n'est pas de l'argent qu'il faut, c'est du zèle, de la\npersévérance et un peu d'abnégation. On organisera sans frais\nun chœur d'enfants et de jeunes hommes, au moyen des écoles\nparoissiales et des patronages, pourvu qu'on ait le courage d'y\nconsacrer des heures patientes, et d'affronter l'inertie ou la\nmauvaise volonté des récalcitrants. J'apporterai l'exemple de\nmodestes vicaires de campagne qui ont fait merveille, malgré\nleur indigence. D'ailleurs, beaucoup d'églises gaspillent des\nsommes relativement élevées pour faire de détestable musique\navec orchestre, tandis que le même argent suffirait à former un\nchœur très convenable. La réforme amènerait des économies,\ntandis qu'il coûte cher de céder au courant du mauvais goût.\nAh ! si les petites maîtrises avaient le bon esprit de laisser aux\ncathédrales le monopole des flons-flons à grand tralala, pour\nnous faire entendre un plain-chant pur et bien dit, et, dans des\ncirconstances plus solennelles, des œuvres de musique figurée\nsimples, mais belles, pourvu qu'elles soient bien interprétées, la\ncomparaison serait vite favorable aux petites maîtrises !\n   On veut de la musique qui plaise! On veut attirer les fidèles\nà l'église en charmant leurs oreilles ! Ah ! c'est pour faire entrer\nle monde que vous faites ce vacarme de foire dans le temple !\nCar, avouez-le, vos ressources ne vous permettent pas, après\ntout, de faire mieux que de la musique foraine. Quand les dilet-\ntanti voudront entendre une messe de Beethoven, ce n'est pas à\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": "             APRÈS LES FÊTES MUSICALES DE BRUGES                   541\n\n\nl'église, c'est au concert qu'ils iront. A l'église, ce n'en est qu'une\nparodie. Mais encore, admettons que vous attiriez de la sorte\nquelques amateurs de concert à un sou, quel bien leur faites-\nvous? Quelle émotion, je ne dis pas surnaturelle, mais seule-\nment quelque peu élevée, éveillez-vous dans l'âme de ces naïfs?\nA quoi leur sert-il d'assister à l'office, le dos tourné à l'autel,\nhypnotisés par la mimique du chef d'orchestre, qui fait des\neffets de bras à la tribune? Ne craignez-vous pas, au contraire,\nde chasser de vos églises ceux qui ont l'oreille plus délicate, le\nsens artistique plus affiné, non pas les badauds pour lesquels le\nplaisir ne va pas plus loin que les sens, mais ces âmes naturel-\nlement ouvertes à la grande Beauté et qui reviennent à Dieu\npar le chemin de l'idéal? Combien de Durtal se laisseraient\nprendre aux filets de l'Eglise si, au lieu de leur tendre les gros-\nsiers appâts d'un art forain, elle savait les capter par l'irrésis-\ntible attirance de la beauté religieuse !\n   D'ailleurs, on escompte à tort le mauvais goût des fidèles. On\nne se doute pas de la faveur avec laquelle serait accueillie\nl'exécution soignée de belles choses. J'en ai pour garant les\napplaudissements enthousiastes qui saluèrent, à Bruxelles\ncomme à Bruges, ces admirables alleluias grégoriens chantés par\nla Scola cantorum de Paris. Et encore, ce n'est pas dans l'atmo-\nsphère d'une salle de concert, c'est dans le silence recueilli du\ntemple qu'il eût fallu les entendre. L'impression en eût été\nautrement saisissante !\n   Quoi qu'il en soit du goût populaire, la dignité du culte n'a-\nt-elle aucun droit? L'église est-elle un lieu où l'on s'amuse?\n«Quand messieurs les curés débiteront du Labiche en chaire,\ndisait un jour Saint-Saëns à un prêtre qui lui reprochait de\njouer du Bach à l'orgue, je consentirai à changer mon réper-\ntoire. » Messieurs les curés ne prêchent en chaire que l'austère\nlangage des Ecritures; tout autre serait une profanation. Mais\nalors, pourquoi tant de condescendance au mauvais goût quand\nil s'agit de musique d'église, qui est pourtant une partie de la\nliturgie sacrée?\n\n                                 *   *\n\n  Hélas! la grande cause de toute cette misère, c'est que ceux\nqui pourraient et devraient y porter remède n'en ont ni con-\n"}, {"page_pdf": 641, "texte": "542                         DURENDAL\n\n\nscience ni cure, je veux parler des membres du clergé. Les uns\nse désintéressent de la question, par apathie, pusillanimité ou\nignorance. Les autres sont franchement hostiles à toute tenta-\ntive de réforme, leur goût musical étant faussé depuis l'enfance.\nQuelques rares individus se débattent désespérément dans ce\nvaste océan de barbarie, où ils finissent par se noyer, à la\ngrande joie de leurs confrères, qui n'aiment pas qu'on se singu-\nlarise.\n   Je sais qu'en écrivant ceci, je vais au devant de sérieux\nreproches. On m'accusera de porter atteinte à la considération\ndu clergé, et de nuire à de graves intérêts, pour une question\nsecondaire. Eh bien! non, la question, quoique secondaire,\nimporte trop à la dignité des choses du culte et au prestige de la\nreligion chez les gens cultivés; d'autre part, le mal est trop\nprofond pour que j'hésite à en signaler la principale cause.\n D'ailleurs, le fait que je constate, et qui est indéniable, laisse\nentier le prestige essentiel du prêtre. Celui-ci est avant tout\nl'homme de Dieu, le dispensateur de la parole sacrée, le\nministre des sacrements ; sa science et sa vertu le placent assez\nhaut dans l'estime de tous, pour qu'il ne soit pas amoindri si\nnous déplorons son infériorité en matière d'art. Mais il se fait\naussi que les destinées de l'art religieux sont fatalement\nsubordonnées au degré de culture artistique du clergé. A moins\n de se désintéresser complètement de l'art religieux, il semble\n donc permis de signaler le mal qui paralyse son essor.\n    La cause du mauvais goût qui règne dans nos milieux\nattardés, date de la vogue de la mauvaise musique d'opéra\nitalien durant la première moitié du XIXe siècle. Il est vrai\n qu'une partie du public a répudié aujourd'hui les Donizetti,\n les Bellini et les Mercadante, mais ce n'est qu'une élite. La\npetite bourgeoisie, les mélomanes des petits centres en sont\nencore à adorer ces faux dieux. Or, c'est dans ces milieux bour-\ngeois et campagnards que se recrute principalement le clergé.\n L'influence du milieu est donc fatale sur le goût musical régnant\ngénéralement dans les séminaires et les collèges. Lorsqu'on\nessayera de réagir plus tard, au Grand-Séminaire, par exemple,\nil n'en sera plus temps, et l'effort restera vain. Que voulez-vous !\nAprès une éducation faite dans des classiques tels que pot-\npourris sur la Traviata, ou fantaisies brillantes de Streabog, on\n"}, {"page_pdf": 642, "texte": "             APRÈS LES FÊTES MUSICALES DE BRUGES               543\n\n\nécoutera au Grand-Séminaire les leçons savantes d'un Tinel\navec la plus grande déférence, avec un peu de snobisme même,\nmais sans fruit appréciable.\n   Il en est de la musique comme de tout le reste : la première\néducation est décisive ; le poison absorbé au moment où le sens\nesthétique se forme, ne s'élimine que bien rarement. Voilà\npourquoi, chez la grande majorité des membres du clergé, le\ngoût musical n'existe pas, ou il est perverti. D'ailleurs, pour\nremonter la pente, pour se refaire une nouvelle éducation, les\noccasions et les stimulants font défaut. Se tenant à l'écart de\ntoute manifestation profane du grand art, n'ayant peut-être\njamais entendu l'exécution soignée d'une œuvre vraiment belle,\nou si rarement que peu lui en chaut, confiné dans ses souvenirs\nde fanfares du séminaire et d'un orchestre de barrière aux jours\nde distribution de prix, le curé ou le vicaire se trouve être fata-\nlement, en fait de bonne musique, un inconscient et un sourd,\nd'autant plus incurable qu'il ne se doute pas de son mal.\n   Inutiles et vaines, les tentatives de réforme, même les pres-\ncriptions autorisées. Les conciles ont parlé; les congrégations\nromaines sont intervenues ; les évêques en ont commenté les\ndécrets. Mais rien n'y fait. On demeure inerte et indifférent,\nnon par mauvais vouloir, mais par inconscience. Est-ce une\nintention méchante qui, récemment, chassait Charles Bordes\nde la tribune de Saint-Gervais et Guilmant de l'orgue de la Tri-\nnité pour faire entendre à l'église ce comble : la Méditation de\nThaïs? Hé! non, tant de bêtise serait criminelle si elle était\nconsciente ! N'accusons que l'ignorance profonde et le goût\ndétestable que l'on doit à la mauvaise éducation musicale.\n   La rénovation de nos jubés sera impossible tant que durera\ncet état de choses. Toutes les recommandations abstraites, la\npropagande des revues et des congrès, le travail des associa-\ntions, tout cela n'est qu'une semence inutile tombant sur la\nroche aride ou parmi les ronces et les pierres du chemin. Le\nseul remède efficace consisterait dans la formation du bon goût\nmusical au séminaire et au collège. A. cet effet, il importe de\ndonner une place honorable à la musique, mais à la bonne\nmusique exclusivement ; il importe de bannir sans pitié des salles\nde piano toutes les inepties courantes; il importe de prohiber,\nnotamment, cet abominable jeu de fanfares aussi pernicieux au\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": "544                         DURENDAL\n\n\ngoût qu'à la santé; il importe de faire la guerre à toute vulga-\nrité aussi bien dans les leçons particulières que dans les audi-\ntions publiques, sans considérer autre chose que de procurer à\nl'enfant un sentiment noble et élevé de l'art. Cela ne veut pas\ndire qu'il faille se cantonner dans le genre austère, sans oser se\npermettre de goûter le charme d'un menuet ou d'un scherzo.\nBien au contraire, le bon goût ne se forme que grâce à une cul-\nture étendue à tous les genres. Ce n'est pas la musique badine\nqui est à redouter; c'est cette musique sans caractère, sans\ncharme, sans vraie beauté, simplement vulgaire, malgré toutes\nles prétentions. Ce serait une erreur que de se défendre du plai-\nsir que procure une composition agréable, mais il faut apprendre\nà goûter ce plaisir dans la grâce de Mozart, l'esprit de Haydn,\nl'exquise sensibilité de Schumann, la distinction aristocratique\nde Mendelssohn. Et puis, pour les heures d'extase et de pro-\nfonde jouissance, Bach et Beethoven! J'ai nommé ces génies,\nque l'on peut appeler bienfaisants, parce qu'ils ajoutent à la cul-\nture intellectuelle et morale ce quelque chose d'affiné, de déli-\ncat, d'élevé au-dessus de la basse jouissance purement sensible,\nque procure l'émotion artistique. Apprenons aux jeunes gens à\nles aimer; nous aurons alors ajouté à leur vie un rayon d'idéal\nqu'il ne faut pas mépriser. Et du même coup nous aurons pré-\nparé cette renaissance tant désirée de la musique religieuse.\n   Quant aux questions d'organisation pratique, elles cesse-\nraient d'être insolubles pour une volonté fermement décidée à\naboutir.\n\n                                                 F.   VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 644, "texte": " Chansons de l'Automne\n\n            Musiques d'Octobre\n      O mon amour ! sur la colline\n      Le soleil d'Octobre décline;\n      Et dans sa flûte de roseau,\n      Comme une triste et pâle amante,\n      La brune Automne se lamente\n      Et soupire doloroso.\n\n      Du vallon plein de brume grise,\n      J'écoute monter dans la brise\n      La lente rumeur du hameau :\n      On dirait une voix mêlée\n      Au rythme de ta marche ailée,\n      Qui s'en va pianissimo.\n\n      Frêle oiseau qui se pelotonne\n      Dans le duvet d'un nid d'automne,\n      Ton cœur tremble sous ton manteau ;\n      Et rien n'est meilleur que d'entendre\n      Ce petit cœur frileux et tendre,\n      Qui chante appassionato !\n\n\n\n\n              Berceuse blonde\nSous ta chevelure, encor parfumée\nD'avoir traversé les bois pleins d'odeurs,\nSous ta chevelure aux chaudes     blondeurs,\nEndors-toi dans l'ombre, ô ma blonde Aimée!\n\nParmi les longs flots de tes cheveux d'or\nQui te vêtent toute ainsi qu'une mante.\nDors paisiblement, dors, ô ma     charmante!\nDors, ô mon unique, ô mon pur trésor!\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": "                   DURENDAL\n\n\nDors entre mes bras, tandis que te bercent\nLes soupirs légers des lointains   vallons,\nEt laisse-moi boire en tes cheveux   blonds\nLe parfum suave et frais qu'ils me versent.\n\nNe t'éveille pas : car je veux, je veux\nTe garder longtemps, longtemps       endormie...\nDors toute la nuit, ô ma blonde amie,\nDors jusqu'au matin dans tes blonds      cheveux!\n\nMon cœur se remplit d'une paix     profonde\nSitôt qu'en mes bras tu viens reposer :\nDors sous la douceur de mon doux baiser,\nDors bien doucement, ô ma douce blonde!\n\n\n\n\n                 Angoisses\n   Quand elle rit au clair matin,\n   On dirait l'enfant qui s'éveille\n   Et que toute chose émerveille,\n   Tant son sourire est enfantin.\n\n   Mais le soir, dans l'ombre suave,\n   On dirait l'enfant qui s'endort,\n   Qui s'endort aux bras de la Mort,\n   Tant son sourire devient   grave...\n\n   C'est pourquoi j'ai peur  désormais\n   Quand, souriante, elle sommeille ;\n   Et mon cœur, mon cœur qui la veille,\n   Mon pauvre cœur ne dort jamais!\n\n\n\n\n                    Lied\n   Quand tu pleures, même sans cause,\n   Ton chagrin fend mon cœur morose;\n   Quand tu ris, même      tendrement,\n   Ta joie, hélas! fait mon    tourment.\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "     CHANSONS DU L'AUTOMNE                        547\n\n\nQuand tu marches, même à ma suite,\nTes pas légers parlent de fuite ;\nQuand tu dors, même entre mes bras,\nJe sens que tu t'envoleras.\n\nQuand tu bavardes, même en songe,\nTon babil me semble un mensonge ;\nQuand tu te tais, même en dormant.\nTon silence fait mon  tourment!\n\n\n\n\n               L'Adieu\nLe bruit de ta robe de soie,\nLorsque je t'écoutais  entrer,\nM'emplissait l'âme d'une joie\nQui me faisait parfois   pleurer.\n\nLa plus fugitive  caresse,\nUn baiser sur tes yeux mi-clos,\nMe gonflait le cœur d'une ivresse\nQui s'exhalait en longs    sanglots...\n\nMais tu t'en vas, et voici l'heure\nOù nos étreintes se défont ;\nHélas! n'attends pas que je pleure :\nCe que je souffre est trop profond !\n\n                                         FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": "                          Emile Sigogne\n\n                    LES écrivains de langue française, en Belgique, sont devenus\n                      pléiade. D'aptitudes diverses, de talents variés, ils comp-\n                      tent désormais. Le public parisien les accueille et les\n                      encourage, et l'Académie française a couronné des ouvrages\n                      de Gilkin, E. Gilbert, Valère Gille. Nombre de jeunes\n                      écrivains belges inscrivent leurs noms ou leurs pseudo-\n                      nymes aux sommaires des périodiques de France, et\n                      M. G. Barrai publie une édition spéciale des poètes belges.\n                      Faut-il citer des noms aussi connus que ceux de Verhaeren,\n  Giraud, Séverin, Gilkin, Edm. Picard, Maeterlinck, Lemonnier, Rodenbach.\n     Il y a quelque trente ans, l'on pouvait étudier dans ce pays l'infiltration de\n la littérature française par l'exode de proscrits qui s'y établirent ; notre époque\n présente le spectacle contraire. Cependant, jamais un phénomène quelconque\n ne s'effectue avec cette simplicité théorique. L'infiltration française, en Bel-\n gique, n'a jamais cessé, elle est restée concomitante de l'expansion des lettres\n belges en France; mais gênée et affaiblie, elle n'a pas attiré avec la même\n intensité l'altention. Ils ont été assez nombreux les écrivains qui, depuis\n trente ans, sont venus s'abriter sous le ciel de l'hospitalière Belgique.\n    Parmi eux, il en est un qui, dans son isolement et dans des conditions défa-\n vorables, maintient vaillamment une originalité et un talent incontestés,\n M. Emile Sigogne.\n    Il débuta à Bruxelles, il y a tantôt quinze ans, par une conférence sur la\nlittérature contemporaine, dont l'esprit mordant et philosophique choqua\nextrêmement les jeunes Belgiques de ce temps lointain. Il engageait les\njeunes novateurs à attendre, pour l'éclosion des belles œuvres, la maturité\ndes cerveaux fécondés par l'étude, soit trente à quarante ans, et à considérer\ntout ce qui précéderait comme avant-propos.\n   Ce jugement déplut à MM. Weils et Rodenbach, qui en conclurent que\nM. Sigogne était Suisse, sorte de chevalier errant de la conférence; il avait\nparcouru l'Angleterre, l'Italie, la Suisse, entrant dans un cercle, dans un\ninstitut, dans une université, pour y parler sur la philosophie de Spencer, la\npoésie de Musset, le naturalisme de Zola, comme on entre, en passant, dans\nune église ou dans un musée. Nous avons sous les yeux divers comptes rendus\ndes conférences faites en les années 1885 et 1886. Il y en a de tous les genres,\nsur Flaubert, sur la mode, sur la diction, sur la philosophie positive; et dans\n"}, {"page_pdf": 648, "texte": "                                ÉMILE SIGOGNE                                  549\n\n les endroits les plus variés : exposition des XX, Cercle artistique et littéraire,\n palais des Académies, comme devant les auditoires les plus opposés, mon-\ndains ou populaires, judiciaires ou féministes.\n     Cela s'étend même à toute la Belgique, c'est u n e invasion, u n e véritable\nprise d e possession du pays. Les critiques sont unanimes à louer le talent\noratoire d u conférencier, son habileté à dire, d'une façon simple et précise,\ndes choses profondes et obtuses. U n peu plus tard, on trouve d a n s quelques\nj o u r n a u x , aux mêmes colonnes où parurent les éloges, d'acerbes « éreinte-\nments », d'un sel souvent plus laxatif qu'attique, mais souvent aussi de fines\nrépliques, d'une ironie charmante, telle la lettre que nous reproduisons ici :\n\n          « A Monsieur le directeur de l'Etoile belge,\n\n   » U s a n t , sans en abuser, de mon droit de réponse, je viens vous prier\nde vouloir bien publier, dans votre prochain n u m é r o , la rectification sui-\nvante :\n   » L ' u n de vos reporters me fait naître en Suisse, pe qui est inexact. J e suis\nné à Angers ( F r a n c e ) .\n   » Ceci dit, permettez-moi, en échange du mot de Chérubini cité à propos\nde ma dernière conférence, de vous offrir, à mon tour, un mot bien juste\nd'un journaliste, à coup sûr fort parent du vôtre (l'esprit en plus, vous allez\nen juger).\n   » M. de Morny, reprochant à ce reporter des appréciations malveillantes\net injustes sur sa personnalité, lui dit, en l'apercevant : « Convenez, Mon-\n   sieur, q u e vous êtes bien m é c h a n t ! »\n   » — Q u e voulez-vous, Monsieur le comte, lui répondit-il, je n'ai pas les\nmoyens d'être b o n . »\n\n    D a n s ces quelques années, M. Sigogne déploie u n e activité très grande.\nOutre ses nombreuses conférences, deux pièces lui sont jouées ; l'une, Patience\net longueur de temps... au théâtre Molière (direction Alhaiza); l'autre, Monsieur\nle Président, à la salle Marugg. A quelques jours de distance, un livre de sou-\nvenirs et de psychologie paraît : Suprême joie, suivi d'un recueil de poésies,\nMosaïque, et d'Essais de philosophie et de littérature. Dans ce dernier volume se\ntrouvent réunis et développés des sujets de cours ou de conférences donnés à\nGenève, à Florence et en Angleterre. Ce dernier pays tient une place consi-\ndérable dans le volume. P a r m i les Essais, trois sont l'exposé d'idées prises\ndans les œuvres du grand philosophe anglais Herbert Spencer : l'Education,\ndes Véritables fonctions du Gouvernement et la Philosophie de la mode. Notons, en\noutre, u n e subtile et pénétrante dissertation sur l'esprit français et l'esprit\nanglais et des études sur William Pitt et F o x . Enfin, des pensées et apho-\nrismes occupent les dernières pages. N o u s ne pouvons résister au plaisir d'en\nciter quelques-unes :\n\n  « La crainte de la mort vient de ce que nous ne savons pas vivre.\n  » L o i n de redouter la mort, on devrait être curieux de mourir.\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": "550                                 DURENDAL\n\n\n\n   » Je suis moi-même mon unique point de comparaison et je suis pour moi-\nmême un inconnu.\n   » Les âmes sympathiques souffrent plus du mal qu'elles font que ceux à qui\nelles le font.\n   » Etre célèbre, c'est être loué de beaucoup de gens qu'on méprise.\n   » Les imbéciles en veulent aux gens d'esprit de les avoir divertis.\n   » Les compliments sont la formule distinguée du mépris.\n   » C'est peut-être parce que vous êtes hypocrites que vous vous tolérez.\n   » De la discussion sort la bêtise des opinions contraires.\n   » Un tas de gens me trompent, et je ne sais ce qu'il y a de plus grand, ou\nle plaisir qu'ils ont de leur duperie ou le mépris qu'elle m'inspire. »\n\n   En écoutant ce pessimisme d'une fierté tout aristocratique, ne croit-on pas\nentendre un Vigny qui aurait lu Schopenhauer?\n   Cette aspiration à la solitude, cette soif de repos se retrouvent, d'ailleurs,\ndans le recueil d'analyses, à la fois subtiles et profondes, qu'est Suprême joie.\nC'est une sorte de journal psychologique sans date, apparemment pessimiste,\npuisque cette pensée s'en dégage que la suprême joie, c'est la mort. Mais,\nsuivant la sagesse antique, il n'y a là rien de pessimiste; ce sont nos déplo-\nrables préjugés qui nous font donner à la mort cet aspect de teneur. Ce livre\nrecueillit de très hauts suffrages, entre autres celui de Leconte de Lisle, dont\nles idées ne sont pas sans attrait pour M. Sigogne. L'on pouvait s'en con-\nvaincre en lisant quelques poésies de la Mosaïque et, surtout, cette ode, A la\nMer, d'une facture et d'un souffle si puissant :\n\n\n\n                                    A la Mer\n              O mer, ô vaste mer! mer unissant les inondes.\n              Et remplissant les airs de tes rumeurs          profondes,\n              Mer aux flots jaunes, bleus, verts, de rubis et d'or\n              Où le soleil se lève, où le soleil   s'endort;\n              Mer grande aux horizons plus grands que la pensée,\n              Et sous l'orbe des cieux étincelants,      bercée\n              Par des souffles venus de bords         mystérieux,\n              Mer aux flots tour ù tour calmes ou          furieux,\n              Et divinement douce en tes douces         caresses,\n              Mer superbe qui vois les suprêmes           détresses,\n              Tombeau des plus hardis des hommes,             engloutis.\n              Eux qui sur tes flots bleus, un beau jour sont partis !\n              Champ noir de la tempête où bouillonne la houle,\n              Mer en qui tout revient et de qui tout découle !\n              Le regard tout rempli de ton       immensité,\n              Océan qu'avant moi tant d'autres ont chanté,\n              Je te reconnais saint et sublime, et j'avoue\n              Que les vivants ne sont rien qu'un peu de ta boue,\n              Et que rien n'est plus beau dans tout cet univers\n              Que le cercle infini de tes flots bleus ou verts !\n"}, {"page_pdf": 650, "texte": "                                 ÉMILE SIGOGNE                                551\n\n    Leconte de Lisle fit, de Suprème joie, une de ces lectures privilégiées. Mais\n l'œuvre, qui ne fut pas soutenue par la camaraderie littéraire, mit l'auteur en\n fort mauvaise posture auprès de M. Prudhomme.\n    Au hasard, voici quelques pages.\n    Un tableau descriptif de Londres et de Florence, d'un beau style harmo-\n nieux et souple.\n\n     « Une immense agglomération de maisons, s'étendant sous un ciel brumeux\n  aussi loin et plus loin que le regard ne peut porter; un innombrable réseau de\n  voies, de rues longues, petites, larges, resserrées, tortueuses, alignées, se\n  succédant, se croisant, se mêlant, irrégulières et débordantes de vie au centre,\n  régulières et monotones aux extrémités; une circulation qui étourdit, chaque\n semaine interrompue par un plat silence de nécropole ; de vastes monuments\n gothiques, romains, de tous les styles, noircis par la fumée et perçant l'éternel\n brouillard de leur imposante masse sombre ; un large fleuve aux eaux plom-\n bées, aux vagues lourdes, portant sur son dos, aux reflets gris, une forêt de\n mâts noirs; et couvrant ces maisons, ces rues, ces monuments, ce fleuve, un\n voile humide, moite, couleur de fusain, distillant le brouillard ou la pluie,\n laissant passer, en été, pendant quelques semaines, des rayons caniculaires,\n en toute autre saison, immobile, invariable, noyant le disque du soleil, qui\n apparaît honteusement derrière son épais tissu, sous la forme d'une vague\n tache rousse, voile impénétrable qui est le ciel ou qui en tient lieu.\n    » Et alors je pense à vous, ô mes beaux soirs florentins, qui terminez comme\n une caresse des jours pleins de soleil. Du haut de la place Michel-Ange, sur\n cet admirable site où conduit le « viale dei colli », on aperçoit à ses pieds Flo-\n rence, un amas de maisons et de palais, où se détachent la svelte coupole de\n Santa-Maria del Fiore, la tour sévère du Palazzo Vecchio, la blanche façade\n de Santa-Croce, la masse oblongue des Uffizi; au pied coule l'Arno paresseu-\nsement avec des flots jaunes, glissant le long des quais, et s'effaçant de chaque\ncôté entre deux rives boisées; plus loin Fiesolles, et derrière, des collines\nonduleuses, se graduant dans le lointain en hautes montagnes, emplissant\nl'horizon, baignées et enveloppées d'une lumière douce, tamisée, diaphane, et\nà côté de soi, en face des monts et presque aussi haut qu'eux, se dressant dans\nla sérénité du jour qui tombe, le David de Michel-Ange, colosse d'airain qui\nsemble le génie protecteur du lieu.\n      Dans le calme que cette harmonie des choses fait naître en moi, il me\nsemble revivre le passé, les jours glorieux et troublés, entendre résonner le\nbeffroi du palais vieux, voir flamber le bûcher de Savonarole, Michel-Ange\ntravaillant à sa chapelle, sculptant dans l'angoisse de son âme torturée sa nuit\nimmortelle, Machiavel expulsé, Dante partant pour l'exil, ayant dans son\ncœur brisé son divin poème, et l'ineffable beauté de la nature se mêlant à la\ngrandeur des souvenirs produit une de ces sensations complètes qu'à New-\nYork même on ne pourrait estimer à sa juste valeur. »\n    Un autre qui nous semble une photographie morale de l'auteur :\n\n    Mon ami, depuis dix ans, tu étudies, tu observes, tu compares et tu juges.\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": "552                                DURENDAL\n\n\nTu as passé à travers tous les milieux sans t'attacher à aucun ; tu as voyagé,\n vu des hommes de toutes races et de tous pays, coudoyé la corruption vénale\ndu Nord et la corruption passionnée du Midi; de toute sensation, tu t'es efforcé\nde dégager l'idée ; tu t'es familiarisé avec les diverses philosophies; tu n'as pas\nbesoin d'interprète auprès de Shakspeare et de Dante; tu as tourné tout\nl'effort de ta vie vers la pensée, t'essayant à l'écrire et à la parler.\n    » Tu as eu tort. Dans dix ans, avec dix fois moins de travail et d'effort, tu\npouvais t'enrichir : tu n'y as pas même pensé; je le répète, tu as eu tort.\n    » Pour obtenir une assez maigre pitance, tu te feras quémandeur, sans\nréussir, car tu n'es pas habile ; tu seras forcé d'écouter, avec un approbatif sou-\nrire, des niaiseries qui mériteraient le fouet, et de voir le premier faquin venu\nt'offrir ses services et t'honorer de sa protection.\n    » Riche de biens intellectuels, autrement pauvre, tu es deux fois misérable,\net tu aurais mieux fait d'apprendre la boxe et la canne, et l'arithmétique.\n    » Et puis, tu n'as pas suivi les routes tracées ; on ne sait où te classer ; tu\nn'es ni tout à fait pauvre, ni, suriout, capable d'être riche ; tes maux sont invi-\nsibles et ta souffrance trop vraie pour être comprise; tu as même fait naître\nl'envie, ce qui est une dérision ; tu n'as pas de famille, tu es loin de ta patrie,\ntu as perdu ou tu n'as pas trouvé Dieu, ne croyant plus à l'idéal, et, cependant,\nl'aimant toujours et le cherchant sans cesse, et dépouillé de ces trois liens\nmoraux qui, jusqu'à présent, ont été la plus solide armure de cette triste\nhumanité, comment et pour quoi vis-tu ?\n    » Aussi, peu à peu, les motifs ordinaires de vivre se sont effacés ; les idées\nseules t'intéressent, les personnes rarement. Involontairement, tu froisses les\nvanités, et les vanités sont souveraines ; de plus en plus, tu t'isoles et t'habi-\ntues à te séparer des autres. Ils ne te rappellent guère que des souffrances, et\nles seuls plaisirs que tu as eus, tu les as trouvés ou en toi, ou dans une huma-\nnité abstraite faite des grands morts, ou dans le rêve. Et tu sens la haine venir,\n« la seule passion qui survit à l'espoir », et tu assistes, à la fois bourreau et\nvictime, à cette transformation qui, lentement et sourdement, te mène à l'in-\ndifférence fatale et à l'inertie contemplative.\n   » Mon ami, apaise-toi, la vie est un mal passager; si tu n'as plus d'amour,\nréserve ta haine et donne aux autres et à toi ce que les autres et toi méritent :\nla pitié I »\n\n  Et cette analyse psychologique :\n\n   t Quoi que je fasse, je ne puis m'adapter à la dissimulation féminine. J'ai\nbeau essayer, je ne fais aucun progrès. Je sais bien que, rarement, la parole\nest l'expression de la pensée et que le mensonge est devenu une habitude\nsociale; mais l'hypocrisie de la femme est tout autre, beaucoup plus complexe\nque celle de l'homme. Elle dit oui pour faire entendre non, refuse pour\naccorder, accorde pour refuser. Il y a perversion absolue du sens de la parole,\nperversion acquise. Jamais la nature, laissée à elle-même, n'aurait pu arriver\njusque-là, et je me demande combien il a fallu de siècles de ce qu'on nomme\ncivilisation pour modifier si étrangement le mécanisme logique de la pensée\n"}, {"page_pdf": 652, "texte": "                               ÉMILE SIGOGNE                                 553\n\n\net de l'expression. Perversion inconsciente; elles sont loin de s'en douter;\nbien pis, elles ne peuvent être autrement, et il serait absurde d'exiger d'elles\nqu'elles disent ce qu'elles pensent ou pensent ce qu'elles disent.\n   » Nous autres, nous déguisons nos pensées, et nous savons pourquoi :\nnous avons un but; nous mentons, et sommes responsables de notre mensonge.\nIl serait inexact de dire que la femme ment; non, elle biaise constamment. Aussi,\nquelque agacé qu'on soit par cette continuelle entorse qu'elles impriment à la\nvérité, ce serait une suprême inconvenance de crier à une femme : « Vous\n» mentez ! »\n   » Il doit être difficile, ou même impossible, à un mathématicien ou à un\nlogicien, de vivre dans le commerce féminin.\n   » La femme, livrée à la brutalité de l'homme, n'a pu vivre qu'à condition de\nplaire. Le plus sûr moyen de plaire, c'est d'adopter les goûts, les pensées et les\njugements de celui à qui on veut plaire. Si goûts, pensées et jugements diffèrent,\nl'adoption se fait aux dépens de la vérité.\n   » Très rapidement, le talent de plaire s'est appuyé sur le mensonge. La per-\nversion acquise s'est maintenue, est devenue organique et très complexe. Le\nbut primitif, « être agréable au maître, à l'époux, à l'homme fort », est oublié.\n La dissimulation existe par elle-même, pour elle-même, sans autre but qu'elle-\nmême ; c'est un triomphe ! »\n  Enfin, l'hymne à la Bêtise, d'une si puissante et si cinglante ironie...\n   « Aujourd'hui, je suis presque satisfait de moi ; j'ai eu des accents qui m'ont\ntouché, j'ai chanté la bêtise.\n   » O bêtise, éternelle bêtise, je te révère. Toi seule restes grande. Tous les\nliens de la création t'attachent au cœur de l'homme; tu vis en lui, et, par lui,\ntu vis !\n   » Tu triomphes, ô reine, dans ta sérénité stupide, belle d'impudeur et d'igno-\nrance ! Je m'agenouille et je te prie. Peccavi. Pardonne, j'ai douté, je me suis\ninsurgé un moment, j'ai cru l'homme intelligence et liberté, et osé relever vers\nles espaces cette tête que tu as faite pour se courber vers les herbes grasses.\nPardonne à la hardiesse de ma pensée, à l'audace de son vol. Je lui rognerai\nles ailes, à cet oiseau divin de mon esprit, et volaille bien emplumée,il ornera\nta basse-cour. J'avais tort, j'en contiens; j'ai aimé la poésie, et la hauteur de\nl'âme était la mesure de mes jugements. Pardon. J'ai méconnu l'argent, ton\nDieul et n'ai point eu, pour les gens de l'administrative sphère, de douces\nparoles. Et tu m'as châtié, et cela est juste. J'ai cru que la beauté, chez la\nfemme, était le reflet auguste de l'idéal, et que le battement du cœur ne pou-\nvait pas sonner dans le vide.\n   » Je me trompais, et j'ai vu, grâce à toi, qu'à la main caressante de Titania,\nle poil grossier de l'âne qui brait était plus doux que le front du rêveur. Et je\nme prosterne et te bénis !\n   » Désormais, règne, ô consolatrice ! terrestre endormeuse, mère des abru-\ntissements ! Je me mêle à ton troupeau et paîtrai ton herbe, et suivrai, sous ton\nlicou, le chemin bordé de gras pâturages. J'irai, si tu le veux, sur la place\npublique faire bruire pour toi les applaudissements; je te servirai dans les\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": "554                               DURENDAL\n\n\njoutes oratoires et t'honorerai au milieu des citoyens, et le jour tant souhaité\noù, la tête posée sur ton sein, je m'étendrai dans les langueurs du cérébral\nramollissement, j'aurai la vision de ton néant et, doucement, m'endormirai\nau bruit de la terre croulante et de l'insipide susurrement des grands mots\nvides dont tu me berceras jusque dans la mort.\n   » O bêtise I éternelle bêtise, je te révère ! »\n   Voilà pour l'œuvre philosophique et sociale.\n   Le théâtre de M. Sigogne est composé de trois pièces, des deux comédies\ncitées plus haut et de Marc Cambiago, drame romantique en quatre actes. Cette\nœuvre de jeunesse, écrite pour l'ouverture du grand théâtre de Genève, ne fut\npas représentée. L'auteur alla la lire de ville en ville, et l'Institut de Genève\nen vota l'impression. Patience et longueur de temps est un proverbe qu'on pour-\nrait appeler de salon (l'auteur ne manquerait pas d'ajouter : si le salon est un\nlieu où l'on pense). Cette pièce, où l'intrigue ne sert que de cadre indispen-\nsable, est presque entièrement formée d'une conversation, où les états d'âme\nmasculins et féminins d'avant le mariage sont finement analysés, et dans un\nstyle d'une pureté si rare aujourd'hui, que, lors des répétitions, l'un des\nacteurs demanda si c'était « du classique ». Toute la théorie de M. Sigogne sur\nle mariage est résumée dans cette délicieuse apologie de la franchise :\n   « Quelque chose de bien curieux à observer et de bien délicat à peindre :\nc'est la première inquiétude d'amour chez une femme qui sait déjà qu'on l'aime\net va s'apercevoir qu'elle aime aussi. Cet émoi, dont elle est troublée, elle en\njouit délicieusement; cet aveu, qu'elle craint de voir jaillir, comme elle le\nretient; et, toute émue de désirs et de crainte, elle refoule au fond d'elle-même\ndes sentiments dont elle altère ainsi la pureté. Voulez-vous que je vous dise ?\nCe sont là, n'en déplaise à tous vos beaux diseurs, des sensations à moitié\ncorrompues, des sentiments où une subtile analyse a fait pénétrer l'égoïsme,\ndes fleurs morbidement épanouies, et j'aimerais mieux, oui, beaucoup mieux\nqu'une jeune fille allât franchement à l'homme dont elle a l'amour, la main\ntendue en lui disant : \" Epousez-moi ! \"\n  Monsieur le Président est une comédie qui, dans quelques scènes, rappelle le\nBourgeois gentilhomme, d'une portée satirique d'actualité, à plusieurs années de\ndistance difficilement compréhensible.\n   La charge des orateurs des diverses écoles littéraires est encore piquante.\nCes productions hâtives et multiples dont nous venons de parler, au milieu\nde laborieux et pénibles travaux d'enseignement, qui tiendront désormais la\npremière place, dénotaient chez M. Sigogne une remarquable activité intel-\nlectuelle. Et, cependant, aucun parti ne fut tiré de ces ouvrages. Quand on\npense à tous les pétards que lancent les bons camarades autour d'une\nœuvrette d'un des leurs, on est étonné du relatif silence qui accueillit ces\nœuvres de véritable écrivain. Nous le prouverions par des citations. Vae solis.\nMalheur aux isolés ! Toute célébrité est le travail d'un groupe ; c'est cette\nmaxime qu'appliquèrent les jeunes écrivains belges qui, avec éclat et talent,\nprenaient rang, en bataillon serré et, jusque-là, uni sous les yeux du public.\nGénéreusement, M. Sigogne, par son talent de diseur et de critique, contri-\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "                                 ÉMILE SIGOGNE                                  555\n\n  bua à ce triomphe; et il fut peut-être le premier à lire, devant un public qui\n les ignorait, des vers de Verhaeren et de Rodenbach.\n    Les Contes merveilleux, qui parurent en 18g3, sont, sinon l'œuvre maîtresse,\n du moins l'œuvre littéraire la plus appréciée de M. Sigogne. Traduite en alle-\n mand comme en anglais, couronnée d'éloges par la presse italienne, c'est,\n d'ailleurs, là que l'auteur de Suprême joie atteint son apogée d'écrivain.\n    Les Contes merveilleux, comme le titre l'indique, se rapportent, pour la plu-\n part, à des expériences d'occultisme, science à laquelle l'auteur a consacré de\n nombreuses conférences. On y trouve également un conte hindou, qui nous\n initie à la mythologie du panthéisme védique (Asamali) et une étude de\n mœurs ou plutôt d'âmes nihilistes.\n    Un Conciliabule, enfin, deux rêveries mélancoliques, que l'on pourrait appeler\n des études de style descriptif; les Nuits et le Lac, dont nous détachons quel-\n ques fragments :\n\n                                     Le Lac\n     « La nuit était délicieusement fraîche. Le grand lac, avec sa couronne de\n  monts dentelés qui bleuissaient sous la lune au croissant d'or, étendait ses\n  vagues dormantes, en nappes bleues mollement fuyantes et soupirant vers la\n  rive dans une plainte d'infinie douceur. Un souffle qui portait les aromes des\n  fleurs passait et les constellations allumaient leurs gerbes d'or dans l'eau pâle\n  à peine tremblante. Les lueurs variées des phares scintillaient vers les côtes\n à travers le voile diaphane d'une brume lumineuse. Le mystérieux baiser\n d'un être divin et invisible faisait palpiter l'étendue. Sans doute, dans les\n espaces des astres s'unissaient et la terre frémissait sous l'effleurement passager\n d'un sidéral désir.\n     » C'étaient les eaux moirées s'étendant comme une couche vivante de volup-\n tueuses caresses qui mystérieusement l'attiraient. C'était la grande paix pro-\n fonde du beau lac endormi qui lui parlait, et les montagnes au front perdu\n dans les espaces lui marquaient de fantastiques jalons la route inconnue que\n son pied aimerait à fouler. Elle était si embaumée la brise qui soufflait vers\n lui, si indiciblement belle la nuit dont les ombres jetaient un voile de sérénité\n sur les eaux et sur les monts, il était si calme, ce lac qui berçait les étoiles,\n qu'une sourde attirance, par degrés lents, s'emparait de lui. Oh! se perdre\n dans ce silence, confondre sa forme dans la mystique beauté de ces vagues\n horizons, et à jamais oublier la ville fumeuse là-bas étalée comme une tache\n et les pensées vaines des êtres qui s'y agitent, avoir sur le front et sur la joue\nla fuyante et onduleuse étreinte de la belle vague transparente qui vous porte-\nrait d'une invisible impulsion, avec des frissons de maternelle sollicitude, au\nloin, vers l'autre bord, jusqu'à ces monts pensifs, impénétrables gardiens de\ngorges enchantées, où se déroule, sous les blondes clartés d'astres bienfai-\nsants, le cortège lumineux des esprits purs !\n    » Les monts se colorèrent de nuances diamantées, une ligne rose faite des\nclartés des aurores à venir se profila sur la dentelure de leurs sommets, les\nlumières tremblotantes s'évanouirent dans la noirceur, et le lac, comme un\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": "556                               DURENDAL\n\n\nbeau sein que gonfle un désir, s'arrondit immense et lumineux et monta vers\nlui. Et les ondes de lumière le prirent et, l'ayant couché dans leurs rayons\nhumides, le portèrent tendrement vers les lointains bords qui s'auréolaient de\nlevers d'astres inconnus. Il glissait sous la tiède caresse et son corps léger\nlaissait un sillage ineffaçable. La lune était descendue derrière les monts, et\nle poète, sur sa couche voluptueuse, dans l'arome extasiant des fleurs et par\nles ineffables brises des nuits de rêve, escorté de tout ce qu'il avait aimé, s'en\nallait vers les lointains d'or, absorbé dans le sidéral baiser qu'en passant un\nsoleil avait jeté à la Terre. »\n\n   Au contraire, dans YHistoire d'une âme, qui clôture le volume, la pensée\ndomine.\n   Nous y retrouvons, mais adoucis par un aimable stoïcisme, fruit de la\nmaturité sereine, ce mépris du monde, cette soif de solitude, qui signalaient\nle pessimisme âpre, farouche même de Suprême joie. Ecoutez le vieux savant\nraconter au disciple comment il a renoncé à l'action, après les banales et\ntristes expériences de sa jeunesse :\n\n   « Ce qui m'a éloigné de ce monde et jeté dans une révolte définitive, c'est\nce qui porte le nom de « vertu », sorte de chose accomplie suivant des rites\nconventionnels par les pharisiens tant détestés du Christ, et qui en ce monde\nusurpent le nom d'honnêtes gens. J'ai vu que leur bonté provenait d'un défaut\nde leur intelligence, que leur charité agrandissait l'injustice et maintenait des\ninégalités choquantes, que leur amitié était nourrie par un instinct de vanité\nse délectant dans une supériorité fausse. J'ai remarqué qu'ils n'étaient jamais\ncharitables pour ceux de quelque supériorité et que leur seule initiative sor-\ntait de leur égoïsme. J'ai découvert, enfin, ce fond de haine et de souffrance\nque voilent de paisibles et respectables apparences et quelles vilenies crou-\npissent sous le décor menteur d'une dignité de parade. Mais, tandis que mon\ncœur saignait de pitié devant la souffrance laide et avilie des humbles, il s'en-\ndurcissait en face de la souffrance orgueilleuse des conventionnellement\n« forts »; et, quant à ceux qui, sans douleur, d'eux-mêmes, avec satisfaction\net cette quiétude placide des bêtes, s'adaptent d'emblée à la marche des choses\net au monde constitué tel qu'il est, sans le désir de la moindre réfo|me, avec\nl'espoir de l'immuabilité, ceux qui n'ont jamais senti pleurer en eux l'huma-\nnité, je les ai toujours considérés comme les plus vils et, malgré leur incon-\nscience stupide, comme les vrais criminels. Et, vraiment, les humains ne sont\nintéressants que parce qu'ils souffrent et s'ils souffrent. »\n\n  Et plus loin :\n  « Atteindre à la vérité ne dépend point seulement des puissances de notre\nesprit, mais avant tout de la pureté de notre cœur. »\n  Et, maintenant, que dire de ce style enchanteur qui donne aux Contes mer-\nveilleux leur cachet et leur parfum. Nous y retrouvons, mais développées et\nélargies, les qualités des ouvrages antérieurs ; précision élégante et souple\ndans la discussion, assaisonnée de délicieuses pointes, de cinglantes boutades;\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "                                 ÉMILE SIGOGNE                                 557\n\n  dans la description, richesse et variété de coloris et d'épithètes, tantôt une\n  sonorité sculpturale, qui rappelle Flaubert, et dont la « nervosité » contempo-\n  raine plie et replie la symétrique musculature, tantôt des longueurs qui\n  feraient croire à un écho de Rousseau ou de Lamartine, n'était la « fièvre » qui\n  en secoue parfois l'assoupissement et les torpeurs d'opium qui dénoncent\n  l'influence de Leconte de Lisle.\n      Nous venons d'étudier, chez M.Emile Sigogne, le philosophe et l'écrivain.\n  Nous abordons maintenant une autre phase de sa carrière, et non la moins\n  importante, celle de l'orateur et du diseur ; en un mot, son professorat.\n      Lorsque, il y a quelque vingt ans, M. Sigogne vint s'établir à Bruxelles,\n  l'art oratoire et la diction étaient plongés dans l'engourdissement le plus pro-\n  fond, par suite de l'indifférence générale. Au Palais comme à l'Université, aux\n  écoles normales comme dans les athénées, l'art vivant et pratique par excel-\n  lence expirait sous le dédain systématique du public et de l'autorité.\n  M. Sigogne forma l'audacieux projet d'une rénovation artistique, et entreprit\n  sans auxiliaires presque une active et laborieuse croisade, une incessante pro-\n  pagande en faveur du « beau parler ». Nous avons conté plus haut ses mul-\n  tiples conférences, généralement relevées de lectures choisies. Nombreux\n  aussi les cours de diction, les articles et fascicules dont il fut à cette époque le\n  promoteur. Enfin, après quinze ans de luttes, la Parole a triomphé ; la réac-\n  tion s'est faite, lentement, mais sûrement, et elle continue à gagner du terrain.\n  On peut considérer comme la reconnaissance officielle de son utilité la créa-\n  tion d'une chaire de débit oratoire à l'Université de Liége, à laquelle M. J. de\n  Burlet, alors président du Conseil, nomma immédiatement M. Sigogne. La\n consécration définitive eut lieu en 1895; le Gouvernement porta au cata-\n logue des livres destinés aux bibliothèques des écoles normales, des athénées\n et des sections normales d'enseignement moyen, son principal ouvrage didac-\n tique : L'Art de parler.\n     Ce traité, le plus complet, sinon l'unique, publié en ces derniers temps sur\n cette branche, a rencontré, il faut le dire, l'accueil le plus favorable et le plus\n mérité. Il se divise en trois parties : dans la première, l'auteur traite plus\n spécialement de la diction; il formule les règles générales de la prononciation,\n si négligée dans ce pays; suivent d'excellentes considérations sur l'articula-\n tion et les vices d'articulations, d'excellents conseils sur l'accent, la ponctua-\n tion, les liaisons, le rythme, etc.; enfin, une étude remarquable sur la diction\n comparée.\n     La seconde partie s'intitule technique et hygiène vocales, un terrain sur lequel\n M. Sigogne ne connaît guère de rivaux. Notons plus particulièrement l'ana-\nlyse de la respiration et les exercices pratiques recommandés à ce sujet.\n     Il convient de nous occuper plus longuement de la troisième et dernière\npartie : L'Art oratoire, qui a une portée plus universelle. M. Sigogne paraît\nl'avoir résumée dans sa toute récente brochure sur la Réorganisation de la Rhé-\ntorique. Il s'y insurge contre les méthodes universitaires qui, excellentes pour\nle langage écrit, sont parfois un obstacle difficilement surmontable à l'exer-\ncice du langage parlé, savoir : la méthode d'imitation et celle de la rhétorique.\nS'appliquant ensuite à détruire le préjugé classique: « on naît poète, on devient\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": "558                               DURENDAL\n\n\norateur»; l'éminent professeur examine l'éloquence chez les anciens, qui unis-\nsaient à la préparation mentale, à la méthode d'improvisation naturelle à tout\norateur-né, la préparation écrite dans des conditions entièrement différentes\ndes nôtres. L'auteur s'appuie sur ce principe qu'on ne sépare point la pensée\ndu mot qui l'exprime et préconise l'improvisation méthodiquement cultivée en\ndéveloppant surtout le sens auditif. Enfin, persuadé qu'écrire et parler exigent\ndeux méthodes différentes, il démontre pourtant que ces deux méthodes se\nprêteraient un mutuel appui. Il réclame donc l'introduction dans les examens\ndu discours parlé au même titre que le discours écrit, en observant toutefois\nque l'emploi de la mentale nuirait au beau parleur loin de le favoriser.\nM. Sigogne termine en montrant, une fois de plus, la nécessité d'une prompte\nréforme des méthodes universitaires actuelles auxquelles il attribue l'abaisse-\nment des mœurs parlementaires, et la victoire, souvent facile, que remportent\ndes illettrés sur des hommes qui ont eu à leur disposition tout ce que\nl'instruction nationale, tout ce que l'État, tout ce que l'Université peut offrir.\n   Signalons encore, dans l'Art de parler, le chapitre où l'auteur examine les\ndiverses éloquences en donnant les règles particulières à chacune; l'élo-\nquence judiciaire y occupe naturellement une place prépondérante.\n    Mais M. Sigogne ne se contente pas d'écrire, joignant l'exemple au pré-\ncepte, il est lui-même la meilleure preuve de l'excellence de son enseigne-\nment. Orateur et conférencier éminent, nous l'avons déjà dit, il est, de plus,\nun lecteur incomparable, un charmant diseur. C'est sans doute parce qu'il\nn'est pas un professionnel des planches (il fut pourtant admirable dans Ruy\nBlas et Orestes des Erynnies, rôles qu'il interpréta dans des représenta-\ntions privées), que, se conformant à ses considérations sur la diction com-\nparée, il sait si bien distinguer, entre la lecture et la déclamation, entre la\ndéclamation et le théâtre (distinctions qu'ignorent tant d'acteurs, et non des\nmoindres). Il possède, d'ailleurs, un talent d'une souplesse extraordinaire, se\npliant à tous les genres (sauf, le vulgaire), depuis les morceaux qui se disent\ncomme en sourdine jusqu'à ceux qui exigent le souffle épique; et il aborde\navec autant de sûreté l'A Moron, de Musset, que l'Expiation, de Victor Hugo.\nDoué d'un tempérament et d'une voix plus lyriques que dramatiques, il atteint\navec facilité la largeur et même le hoquet tragique, grâce à cette science rare\ndont il a le secret, et qui lui a permis de conserver, malgré trente années\nd'un travail épuisant, un organe toujours frais, avec lequel il semble « jon-\ngler » à loisir, donnant à chaque phrase une intonation, à chaque mot une\ninflexion variée, souvent hardie ; fausse, jamais.\n    Et maintenant, que dire de l'homme? Qu'il est la terreur de M. Homais?\nN'est-ce pas là le meilleur éloge. Oui, l'homme, chez Emile Sigogne, c'est\nl'artiste humanisé. Avec quelle délicatesse il sait se dérober aux honneurs, et\ndéguiser la gêne d'un bienfait, et quelle noble fierté dans ce mépris du gain et\nde la renommée bruyante. Mais surtout, remercions-le de prodiguer sans\ncesse ses conseils et ses efforts aux jeunes; car ce sera peut-être son titre le\nplus méritoire d'avoir, loin de retarder la marche en avant, encouragé ceux\nde demain dans les voies nouvelles de la littérature et de l'éloquence.\n                                                     MAURICE GEROTHWOHL.\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": "                  Ibsen et Maeterlinck\n                              par G. Uneveu\n\n\n\n                  IL est superflu de dire, n'est-ce pas, qu'on est en droit d'exiger\n                     d'un critique littéraire qu'il soit intelligent, mais on peut\n                     remarquer que l'intelligence ne suffit point? Il faut en plus\n                     une espèce de passion réfléchie, quelque écho d'une émo-\n                     tion qui fut bienveillante, dans le jugement lui-même une\n                     vibration d'amour qui en tiédisse la rigidité. C'est si vrai\n                     cette parole que pour bien comprendre il faut aimer déjà.\n                     A cette compréhension du cœur que doublera celle de\n                     l'esprit, joignez l'érudition de la mémoire, joignez la finesse\nqui devine autant qu'elle juge, ajoutez un peu de cet art adroit et si aisément\nfallacieux qui est la comparaison et vous aurez la recette, non, la formule de\nla vraie critique. Pour avoir rencontré, dans ce livre d'une sincéiité presque\nfougueuse, ces qualités rares, je l'aime; je l'aime parce qu'il est perspicace et\nchaleureux.\n   Ibsen !... Quand on parle de lui, de ce grand perturbateur, de cet isolé\nsystématique qui a exacerbé sa force en théorisant la solitude de sa vie, de ce\nfonceur obstiné et poète au travers des imperfections modernes, quand on\nparle d'Ibsen qui n'écrivit jamais pour écrire, mais toujours pour agir, on\nn'échappe pas à se poser le problème de l'influence de la Littérature sur les\nmœurs. — Quel joli sujet de « Mémoire » dans le goût du XVIIIe siècle ! —\nHélas ! je pense que la bonne, c'est-à-dire la littérature à sentiments, à idées\nhautes et généreuses, n'impressionne que peu l'évolution de la vie moderne,\ntandis que la mauvaise ou la nulle, je désigne celle qui tripote dans les bas-\nfonds du cœur et exalte les faux, décors de la sensibilité, je pense que celle-là\ndavantage, par abêtissement ou corruption, abaisse l'étiage des mœurs.\n   Mais Ibsen n'a rien à voir avec cette dernière. Si la portée sociale de\nson œuvre peut être discutée, si l'on peut hésiter sur l'opportunisme de sa\ncritique démolisseuse, il faut reconnaître dans le prodigieux effort de sa\npensée, l'ardente nostalgie d'une haute morale. C'est ce que M. Leneveu pro-\nclame avec une foi très combative soutenue par un jugement très sûr.\n   Il nous montre dans le détail ce que nous savions déjà en gros. Le drama-\nturge norwégien est avant tout un «révolté», mais de quelle envergure !\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": "560                                DURENDAL\n\n\n Voyons succinctement comment se réalise cette révolte. L'idée cardinale de\nson œuvre est l'Individualisme, à la fois moral et social, par opposition à ce que\n M. Demolins aurait appelé le communaularisme, c'est-à-dire l'individu vivant\npar la communauté, par ses forces, par ses idées collectives, par ses volontés,\nses habitudes et ses lois. Ibsen pense avec Tarde que l'œuvre de tous est\ninférieure à l'œuvre d'un seul, choisi naturellement, et que le total d'une foule\ns'additionne en mal plutôt qu'en bien ; il pense que notre civilisation s'est\navilie par faiblesse et qu'elle recouvre sa faiblesse du voile du Devoir, par\nhypocrisie. En un mot, notre bonheur n'est qu'apparences et pusillanimités,\nil est faux, il ne peut être régénéré que par l'Individualisme. Celui-ci se résu-\nmerait assez fidèlement dans le mot de Renan : « Sois beau, et fais à chaque\ninstant ce que t'inspirera ton cœur. Voilà toute la morale. »\n   Mais cet individualisme n'est pas anarchique; au contraire, il obéit à une\ngrande loi : le déracinement dans le cœur humain de l'humain égoïsme. Voilà\nsèchement l'épine dorsale, peut-on dire, de l'œuvre; à elle se rattachent les\nautres idées maîtresses qui chacune provoquèrent, dès leur apparition à la\nscène, de vifs combats. C'est l'émancipation de la Femme dans Nora, le pro-\nblème de l'Hérédité dans les Revenants, le pessimisme négatif impuissant à\ndevenir optimisme actif dans les Soutiens de la société, la Mort comme aboutisse-\nment logique et fatal des efforts vains vers quelque idéal, comme dans Romer-\nshon qui tente l'union chaste avec une femme et succombe dans son effort.\nC'est Un ennemi du Peuple qui illustre la thèse de l'individualisme social et la\nDame de la Mer, celle de l'individualisme de la femme dans le mariage, de même\nque Nora et Hedda Gabier. M. Leneveu démonte perspicacement ces idées et\nces théories ; il les explique, il les adopte avec une belle violence. Lisez ces\nlignes ; elles donnent bien le ton du style et l'allure intellectuelle de notre cri-\ntique :\n   « Mais ce qui le caractérise, c'est la puissance de son génie. Il élargit le\nchamp de bataille et, au lieu de restreindre son action à son pays seul, étendit\nla voix par-dessus les frontières. Par la beauté et la grandeur de sa morale\nsubversive, il devança la civilisation elle-même qui l'avait armé, en combattit\ntout le faux et tout l'artificiel, lui dicta ses idées et ses conceptions plus larges\net plus saines de la vie, idées générales qui n'atteignirent seulement pas les\nhommes, mais l'homme. Et d'un coup, il stupéfia le monde par la hauteur et\nl'audace de ses pensées. »\n   C'est vrai : Ibsen stupéfia, et vous savez quelle gerbe d'appréciations contra-\ndictoires cet ébahissement, tombant en des âmes diverses, a fait éclore ; les uns,\ntout engourdis de stupéfaction, en restèrent impuissants à comprendre. Ce\ncerveau si net et coupant, ne l'ai-je pas lu comparé à une lampe charbonneuse\nproduisant plus de fumée qu'elle ne darde de lumière ! D'autres ont compris,\ntrès bien compris que cet éveilleur d'âmes, que ce semeur d'incendies, que ce\nbrandon, que ce Brand — les pompiers aux gages de la Tradition inscrivirent\naussi au fronton de leurs édifices : Hulp tegen Brand — que cet homme, à\nraison d'un drame par deux ans, sapait méthodiquement les bases mêmes de la\nsemi-quiétude moderne. Quoi qu'il en soit, l'honnêteté morale d'Ibsen me\nparaît hors de critique. Sa conception de la société, en tant que pourrie\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "                          IBSEN ET MAETERLINCK                               561\n\nd'hypocrisie, peut être exagérée, ses remèdes utopiques, il reste qu'il les\npensa et les désira probement. Cet irrédentiste d'un idéal d'individualisme\nnous froissera, nous irritera — je pense, pour ma part, que dans Nora, au fond,\nil y a là un enfantillage dangereux — mais nous l'admirerons. Malgré nous,\nnotre sympathie auréole, « cette tête impressive et austère de grand vision-\nnaire et de lutteur implacable ».\n   Il est vrai, sa conception du mariage, qui côtoie de bien près l'union libre, .\nsa croisade pour l'affranchissement de l'homme sous le seul dictamen de sa\nconscience, ses idées sur le gouvernement social, son pessimisme ardent et\npourtant point négatif comme l'est fréquemment le pessimisme français,\npresque toujours sceptique, ce « dur » un peu, à la façon de Nietzsche, qui\nécrivit à peine deux drames où la Pitié eut son rôle; tout cela on peut le com-\nbattre, le penseur reste hors le mépris — Ibsen comme Tolstoï est l'homme\n de son œuvre, je veux dire que l'un s'est accordé à l'autre et ne font qu'un.\n Cette interpénétration de la vie et de l'œuvre érige une dignité dont le caboti-\nnisme de beaucoup de notabilités contemporaines, gens de plume, comme il\n en est de sac et de corde, est à jamais éloigné.\n    Ibsen tout jeune encore connut les pires difficultés de la vie. Devant elles,\njamais il n'abdiqua son orgueil et son génie. Sans ressources presque, persé-\ncuté dès ses premiers drames ou bien bafoué, peu à peu son nom s'éleva ; et\nmaintenant ce nom fait tache sur l'étoffe grise et austère de la Norwège, mais\ntache attirante et glorieuse où convergent, diversement sympathiques, les\n regards du monde intellectuel.\n    M. G. Leneveu, chaleureusement et perspicacement, nous montre et\ndémontre tout cela, en s'attachant surtout au côté humain dans toute son\namplitude et fort peu à l'importance purement littéraire du dramaturge. Cette\ndernière est fixée. On ne raille plus que très peu le symbolisme du maître,\npour cette raison que la matière fait défaut. Il suffit de réfléchir, en effet, que\nmettre en scène des Norwégiens, c'est-à-dire les habitants d'un pays tout\nimprégné de mystère et de légende, où la nature grandiose et déconcertante,\navec ses fjords singulièrement déchiquetés par l'âpre océan, illuminés d'au-\nrores boréales lointaines et de paradoxaux soleils de minuit, si l'on réfléchit\nque peindre objectivement ces âmes, c'est représenter des mystiques, sans\npour cela « faire » nécessairement du symbolisme, on comprendra qu'Ibsen\nest, au sens juste du mot, un réaliste dont se sert un penseur audacieux et un\npoète profond.\n   Avec Maeterlinck, nous dégringolons de quelques degrés vers l'Equateur,\net nous voici dans notre chère patrie. La Belgique est « l'Empire du Milieu »\nde l'Europe. Insérée entre le genre germanique et le génie latin, elle a parti-\ncipé des deux en s'en assimilant le meilleur, et ainsi elle fut vouée à se faire\nune âme aussi tempérée que son climat 1 Cette remarque des deux influences\nse justifie merveilleusement, est-ce un hasard? dans Maurice Maeterlinck. Je\nne sais rien de plus mystérieux, de plus ésotérique, de plus rempli de l'effroi\nde la Mort, — à mesure qu'on remonte des pays du soleil, où s'exalte le sen-\ntiment de la vie, on voit apparaître, jusqu'à en devenir parfois une hantise,\nla préoccupation de la Mort, — je ne sais rien de plus mystérieux, de plus\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": " 562                                DURENDAL\n\n\n   « intimiste », ce qui est une forme adoucie d'individualisme, de plus septen-\n  trional, en un mot, que les drames de Maeterlinck.\n      Par contre, lisez Sagesse et Destinée, la Vie des Abeilles, vous croirez entendre\n  un Athénien de jadis, écrivant dans notre siècle, tant la pensée est ferme et\n  naturaliste, le style clair et harmonieux. L'auteur des Serres chaudes, par sa\n  position dans l'Europe de la littérature, rappelle donc bien la place médiane\n  que sa patrie occupe politiquement. Et, si ce n'est là qu'une rencontre, il est\n  piquant quand même de la signaler.\n      M. Leneveu, je crois, admire beaucoup Ibsen, mais il aime infiniment\n  Maeterlinck. Il lui a consacré les deux tiers de son livre, et cela constitue une\n  étude véritablement très belle et intéressante. En trois chapitres, qui s'inti-\n  tulent : l'homme, l'occultiste, le dramaturge, il a su réunir, en l'expliquant\n  sagacement, tout ce qu'on peut déjà dire, et la matière est ample, sur ce\n  talent remarquablement original. Je constate même que, non content de\n  nous présenter son auteur, il s'en sert pour extérioriser son âme propre,\n ses admirations et ses rancœurs personnelles. C'est à propos de l'occultiste...\n Voici que le critique enfourche le critiqué et charge, à calme abattu, la société\n et ses membres. Cela nous vaut une trentaine de pages d'un souffle réel, où\n l'indignation et l'amertume s'emballent dans un style hâtif parfois, mais\n d'une nervosité, d'une intensité impressionnantes. Je n'épouse pas toutes\n les idées de M. Leneveu, loin de là, mais je leur reconnais le mérite d'une\n belle virulence, en regrettant toutefois un peu, que l'auteur, jusqu'ici cha-\n leureux, soit devenu, dans un rapide crescendo, échauffé.\n     Maurice Maeterlinck, avec, comme je l'ai indiqué, ses deux faces littéraires\n si nettement et inversement orientées, est un écrivain très séduisant. Tout le\n monde a lu ses drames pour marionnettes, et il y a peu à insister auprès des\n lecteurs de cette revue sur la valeur de ces œuvres, où passe réellement un\n frisson nouveau. Le dramaturge, fortement imprégné par le mysticisme de\n Ruysbroeck, excelle à \" rendre \", chez des âmes fragiles, les tressaillements\n les plus ténus et profonds d'une humanité en effroi devant la Destinée,\n l'Amour et la Mort. C'est d'un art subtil, naïf et merveilleusement adroit.\n C'est, au plein jour du XIXe siècle, affairé et réaliste, tout un vieux tréfonds\n d'humanité d'autres âges dégagé mystérieusement et venant s'effrayer, pleurer\n doucement et se soumettre, sur une scène minuscule — théâtre pour marion-\n nettes ! — mais de grande valeur originale. Maeterlinck, après avoir affermi\nsa minière en se débarrassant du « procédé » des débuts, a écrit définitive-\nment de ces pièces très belles, comme Intérieur, une tragédie immobile la\nnomme fort bien Leneveu, comme Aglavaine, comme Tintagiles, dont je ne\npuis mieux exprimer l'écho qu'elles éveillèrent en moi qu'en les proclamant\nd'une « musicalité » encore inouïe. Maeterlinck, parti de Shakspeare, rejoint\nWagner, dont la formule connue « le drame ne doit exprimer que l'humain\ndébarrassé de toute convention », éclaire et définit ses œuvres à lui. J'aime-\nrais insister sur cette idée, montrer combien cette rencontre est exacte, mais\nla place manque et j'ai à parler, pour finir, brièvement des derniers livres de\nl'écrivain.\n    Dans le Trésor des Humbles, dans Sagesse et Destinée, Maeterlinck se révèle un\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": "                          IBSEN ET MAETERLINCK                               563\n\n« essayist » de valeur, dans la Vie des Abeilles un observateur-poète absolument\ndélicieux et, par-dessus tout, un styliste parfait et un psychologue de subtilité\nraffinée. J'ai lu quelque part, à l'apparition du second de ces livres, qu'il était\nune façon de « manuel de morale à l'usage de fils de riches banquiers dési-\nreux de se faire une âme élégante ! » La boutade, en plus de sa malice, a,\ndisons-le, quelque ombre de vérité. La psychologie du poète, malgré, ou\nplutôt à cause de sa sérénité délicate et aristocratique, donne à la longue\nl'impression d'un certain factice ingénieux. Mais, cela dit, quel charme,\nquelle beauté souriante, quelle finesse intelligente dans ce platonisme\nmoderne. Voici, entre mille, une phrase de l'auteur que je relève, parce\nqu'elle me semble typique : « Il n'y a rien de plus beau qu'une clef, tant\nqu'on ne sait pas ce qu'elle ouvre. » Eh bien, voilà du pur Maeterlinck, voilà\nle parangon de son style fluide, délicat évocateur, de son style songeur, dont\nles idées ont, en quelque sorte, un sens qui ne se révèle tout entier à nous\nqu'en s'épanchant lentement dans l'âme. Et en voici une autre qui se rapporte\nà la boutade de tantôt : « A seul le temps de vivre celui qui n'agit point. »\nC'est beaucoup moins bon. Je sais que c'est fort profond, mais ce n'est pas\nvrai ; et il semble, vraiment, qu'il faille être fils de banquier riche pour prati-\nquer celte maxime...\n   Je ferme le livre de M. Leneveu. J'en conserve le souvenir intense, car ces\ndeux études sont intenses, sérieusement, intelligemment, avec ardeur intenses.\nLa « manière » de l'auteur est rapide, nerveuse, pleine d'images originales et\namusantes o la parole est le vide-poche du cerveau » ! de comparaisons\nneuves, pleine surtout de pensée et d'idées, d'une remarquable perspi-\ncacité, d'une entraînante chaleur. Je ferme le livre de M. Leneveu ; je finis\nd'en lire les dernières lignes et j'apprends, par le hasard d'une revue, que\nl'auteur vient de mourir, au cœur riche de la jeunesse, à Paris... Si j'avais\ndonc à critiquer le critique, je n'aimerais pas à le faire. J'ai quelque mélancolie\nà songer à cette fin soudaine, car l'écrivain d'un livre qu'on aima n'est plus un\nindifférent.\n                                                                           G. B\n"}, {"page_pdf": 663, "texte": " Les Funérailles d'Alexandre de Burlet\n\n     Le mardi 22 mars 1891, vers 9 heures, à la maison mortuaire, rue Faider,\n  arrivaient, une à une, dans la modeste chapelle ardente, les couronnes, les\n  palmes, les bouquets, offrandes de ceux qui avaient aimé le grand et cher con-\n  frère dont la dépouille allait partir pour le cimetière rustique qu'il avait\n  désigné, là-bas dans le Brabant wallon, au hameau du Bourgeois, à la\n lisière d'un bois de sapin, sur une colline regardant vers Genval, avec, à\n l'horizon, la bande noirâtre de la forêt de Soignes. Dernier asile, très isolé,\n  en dehors de tout itinéraire connu, mais très digne, sous sa simplicité et sa\n grandeur champêtre, de ce compagnon viril et fier qu'une phalange d'amis\n  allaient y ensevelir.\n     Des fleurs, des bouquets, des palmes, des couronnes d'amis sans nombre.\n     Lentement, par les rues secondaires des faubourgs, ayant en tête le cor-\n billard enveloppé de cette parure parfumée et fleurie; la longue file des voi-\n tures de deuil serpenta jusqu'à la gare du Luxembourg.\n     A Rixensart, le cercueil fut pris à bras par des paysans qui se souvenaient\n du grand marcheur, de l'alerte chasseur, du bon conseilleur que fut Alexandre\n de Burlet au beau temps de sa pleine santé d'athlète, chaussant les gros sou-\n liers et les guêtres, amoureux du grand air et des riants horizons. Derrière le\n fardeau mortuaire, un groupe de gamins du village portait, en orchestre\n muet et odorant, chacun la sienne, les couronnes multicolores, sonnant leurs\n vives couleurs en plein soleil, par un temps clair et sec de mars. Et il semblait\n qu'on faisait un triomphe.\n    Au long du chemin de campagne ! A gauche, au départ, le vieux château\n où jadis languit Montalembert malade ; puis, par le pont du Pèlerin, par les\nguérets qu'a stérilisés le rude dernier hiver, par les boquetaux de sapins et de\nhêtres, la procession allait, recueillie, mettant sur ces champs habitués aux\nblouses, le défilé des noirs chapeaux et des pardessus sombres. Sur les accote-\nments, par groupes, des paysannes agenouillées. A un carrefour, trois prêtres\nrevêtus de très pauvres vêtements sacerdotaux, et une croix, enveloppée de\nla serge violette qui couvre le Christ pendant la Semaine sainte.\n\n\n  (1) Nous reproduisons ici une page d'Edmond Picard peu connue du public et qui\nest une des plus belles qu'il ait écrites.\n"}, {"page_pdf": 664, "texte": "              LES FUNÉRAILLES D'ALEXANDRE DE BURLET                          565\n\n\n    Ainsi jusqu'à l'église du Bourgeois, une très petite église, un tronçon\n d'église, enveloppée d'un quinconce d'ormes dépouillés de leurs feuilles.\n Devant les maisons, encore des villageoises prosternées. Un grand silence,\n craquant sous le rythme des porteurs marchant d'un pas cadencé.\n    Un long service, très humblement orné de cierges minces, très rudement\n chanté par des voix de laboureurs. L'assistance énorme débordant par le\n porche comme d'une grange trop pleine. Et partout des visages graves et\ntristes, avec, pourtant, la vague sérénité de ce beau jour mettant un glacis\nd'espérance sur cette réunion funèbre, commençant le retour à la paix après\nla douleur, amenant déjà la lumière que le souvenir d'un tel homme répandra\nsur tous ceux qui l'ont connu.\n   Puis la serpentaison du même cortège vers le champ du repos, dans la\nsplendeur du plein midi. Le cercueil descendu dans la fosse et les fleurs\ns'entassant pour en cacher le douloureux symbolisme. Sur tous les visages\nune dernière ondée de larmes et la pointe d'une faible joie adoucissant l'amer-\ntume des derniers adieux, la joie de voir ensevelir, par une si triomphante\njournée printanière, sous un si beau ciel, dans une si pure atmosphère, avec\ndes lointains si radieux et si doux, ce brave et fier soldat, cet incomparable\nami.\n   Oh! tu as été enseveli selon ton cœur et ton espérance, cher confrère !\nL'impassible nature, si douce en son immobilité, a fait à tes funérailles le\ndécor que tu avais souhaité, et tous ces hommes venus là, même ceux qui\nn'osaient espérer ressentir autre chose que la banalité des enterrements vul-\ngaires, sont revenus attendris et ennoblis, plusieurs répétant machinalement\nces admirables paroles de l'office des morts, consolantes et fortifiantes :\n   Ego sum Resurrectio et Vita; qui credit in me, etiam si mortuus fuerit. VIVET!\n\n                                                            EDMOND PICARD.\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": "                  I FIORETTI\n                                       (Suite)\n\n\n\n\n DOCTRINES ET DITS NOTABLES DE FRÈRE ÉGIDE\n\n                  XI. - CHAPITRE DE LA SAINTE ORAISON\n\n\n\n\n L\n           'ORAISON est le principe, le, moyen    et la fin de tout bien. L'oraison\n              illumine l'âme, et par elle, l'âme discerne le bien du mal. Tout\n              homme pécheur devrait, avec ferveur de cœur, faire chaque jour\n              cette oraison, c'est-à-dire prier Dieu humblement qu'il lui donne\n parfaite connaissance de sa propre misère et de ses péchés, et des bienfaits\n qu'il a reçus et reçoit de lui, bon Dieu. Mais l'homme qui ne sait pas\n prier, comment pourra-t-il connaître Dieu? Et tous ceux qui veulent se\n sauver, s'ils sont personnes de vraie intelligence, il faut à) la fin qu'ils se\n convertissent à la sainte oraison.\n    Frère Egide dit : — « S'il y avait un homme qui eût un de ses fils qui eût\n commis tant de mal qu'il fût condamné à mort ou qu'il fût banni de la cité, il\n est certain que cet homme serait très soigneux de tâcher, de tout son pouvoir\n et de jour et de nuit, d'obtenir grâce de la vie pour ce sien fils ou pour le tirer\n du bannissement, faisant très grandes prières et supplications et donnant des\n présents ou des tributs de tout son pouvoir, par lui-même et par ses amis et\n parents; donc, si l'homme fait cela pour son fils, qui est mortel, combien\nl'homme devrait être plus soigneux à prier Dieu et aussi à le faire prier par les\nhommes pieux, en ce monde, et encore dans l'autre, par les saints, pour sa\npropre âme, laquelle est immortelle, lorsqu'elle est bannie de la cité céleste\net qu'elle est condamnée à la mort éternelle pour ses nombreux péchés ! »\nUn frère dit à frère Egide : — « Père, il me paraît que l'homme devrait\ns'attrister beaucoup et avoir grand déplaisir quand il ne peut avoir la grâce\nde la dévotion dans son oraison. » Auquel frère Egide répondit : — « Mon\nfrère, je te conseille que tu fasses tout doucement ton affaire ; parce que, si tu\navais un peu de bon vin dans un tonneau, dans lequel tonneau serait encore\nla lie sous ce bon vin, il est certain que tune voudrais heurter, ni agiter ce ton-\nneau, pour ne pas mêler le bon vin avec la lie ; et, je dis que tant que l'oraison\n"}, {"page_pdf": 666, "texte": "                                    I FIORETTI                                   567\n\n ne sera pas dégagée de toute concupiscence vicieuse et charnelle, elle ne\n recevra aucune consolation divine, car elle n'est pas pure devant Dieu l'oraison\n qui est mêlée avec la lie de la sensualité. Et, pour cela, l'homme doit s'efforcer\n autant qu'il peut, de se débarrasser de toute lie de concupiscence vicieuse,\n afin que son oraison soit pure en la présence de Dieu, et afin qu'il reçoive\n d'elle dévotion et consolation divine. »\n    Un frère demanda à frère Egide, disant : — « Père, pour quelle raison\n advient-il que, quand l'homme adore Dieu, il est beaucoup plus tenté, com-\n battu et travaillé dans son esprit qu'en aucun autre temps? » Auquel frère\n Egide répondit ainsi : — « Quand un homme a à terminer quelque querelle\n devant le juge et qu'il va pour exposer sa cause au juge, lui demandant aide\n et conseil, comme son adversaire apprend cela, de suite il comparaît pour le\n contredire et pour résister à la demande de cet homme, et lui met ainsi grand\nobstacle, réfutant presque tout son dire ; et semblablement advient-il quand\nl'homme va à l'oraison : parce qu'il demande aide à Dieu dans sa cause,\n pour cela, comparaît de suite son adversaire, le démon, avec les tentations, et\nil fait grande résistance et contradiction et use de tous les efforts, adresse et\narguments possibles pour empêcher l'oraison, afin que cette oraison ne soit\nacceptée en présence de Dieu, et afin que l'homme n'ait de cette oraison\naucun mérite, ni consolation. Et nous pouvons voir cela bien clairement, car\nquand nous parlons des choses du siècle, nous ne souffrons d'aucune tenta-\n tion, ni distraction; mais, si nous allons à l'oraison pour délecter notre âme\net la consoler avec Dieu, de suite nous sentirons notre esprit frappé de divers\ntraits, c'est-à-dire de diverses tentations, lesquels lance le démon, pour nous\ndétourner l'esprit, afin que l'âme n'ait pas de délectation ni de consolation\nde ce qu'elle parle avec Dieu. »\n    Frère Egide dit que l'homme qui prie doit faire comme fait le bon chevalier\nà la bataille, qui, bien qu'il soit ou combattu, ou frappé par son ennemi, ne\ns'en va pas pourtant de suite de la bataille, mais résiste virilement, pour\nobtenir victoire de son ennemi, afin que la gloire de la victoire le réjouisse et\nle console, mais s'il s'en allait de la bataille, parce qu'il est frappé et blessé, il\nest certain qu'il sera confus, honteux et méprisé. Et ainsi, semblablement,\ndevons-nous faire, c'est-à-dire n'abandonner l'oraison pour aucune tentation,\nmais nous devons résister courageusement, parce que bienheureux cet homme\nqui souffre les tentations, dit l'Apôtre, car, les vainquant, il recevra la cou-\nronne de la vie éternelle. Mais si l'homme, à cause des tentations, s'éloigne\nde l'oraison, il est certain qu'il reste confus, vaincu et déconfit par son\nennemi, le démon. »\n    Un frère dit à frère Egide : — « Père, je vis quelques hommes qui reçurent\nde Dieu grâce de dévotion et de larmes dans leurs oraisons, et moi, je ne puis\nsentir aucune de ces grâces quand j'adore Dieu. » Auquel frère Egide répon-\ndit : — « Mon frère, je te conseille que tu travailles humblement et fidèlement\nen ton oraison ; car on ne peut avoir sans fatigue et sans travail les fruits de\nla terre, et encore, après le travail, la récolte désirée ne succède pas de suite\ntant que n'est point venue la saison; et ainsi Dieu ne donne pas de suite à\nl'homme ces grâces dans l'oraison, tant que n'est pas venu le temps conve-\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": " 568                               DURENDAL\n\n\n  nable et tant que l'esprit n'est pas purgé de tout vice et de toute affection\n  charnelle. Donc, mon frère, travaille humblement dans l'oraison, parce que\n  Dieu, qui est tout bonté et grâce, connaît et discerne toutes choses, et quand\n  il sera le moment et la saison, il te donnera bénignement beaucoup de fruits\n  de consolation. »\n     Un autre frère dit à frère Egide : — « Que fais-tu, frère Egide? Que fais-tu,\n  frère Egide? » Et il répondit : — « Je fais mal. » Et ce frère dit : — « Quel\n  mal fais-tu? » — et alors frère Egide se retourna vers un autre frère et lui dit\n  ainsi : — « Dis-moi, mon frère, qui crois-tu qui soit plutôt prêt, ou Notre\n  Seigneur Dieu à nous concéder sa grâce, ou nous à la recevoir? » — Et ce\n  frère répondit : — \" Il est certain que Dieu est plutôt prêt à nous donner sa\n  grâce que nous ne sommes à la recevoir. \" Et alors frère Egide dit : - « Donc,''\n faisons-nous bien ? » Et ce frère dit : — « Nous faisons mal. » Et, alors, frère\n  Egide se retourna vers le premier frère et dit : — «Voilà, frère, qui te montre\n clairement que nous faisons mal ; et c'est la vérité qu'alors je répondis, c'est-\n à-dire que je faisais mal ».\n     Frère Egide dit : — « Beaucoup d'oeuvres sont louées et commandées dans\n la Sainte Ecriture, et ce sont les œuvres de la miséricorde et autres saintes\n opérations; mais en parlant de l'oraison, le Seigneur dit ainsi : « Le Père\n céleste cherche et veut des hommes qui l'adorent sur la Terre, en esprit et en\n vérité. »\n     Frère Egide dit encore que les vrais religieux sont semblables aux loups,\n parce qu'ils sortent rarement dehors en public, sinon pour grande nécessité,\n mais ils tâchent de retourner incontinent à leur demeure sans beaucoup rester\n parmi les hommes.\n     Les bonnes œuvres ornent l'âme, mais, au-dessus de toutes les autres,\n l'oraison orne et illumine l'âme.\n     Un frère, compagnon et très familier de frère Egide, dit : — « Père, mais\npourquoi ne vas-tu jamais parler des choses de Dieu, enseigner et procurer\n le salut des âmes des chrétiens? » Auquel frère Egide répondit : — « Mon\nfrère, je veux satislaire à mes devoirs envers le prochain avec utilité et sans\ndommage pour mon âme, c'est-à-dire par l'oraison. » Et ce frère lui dit : —\n « Au moins, vas-tu quelquefois visiter tes parents? » Et frère Egide répon-\ndit : — « Ne sais-tu pas que le Seigneur dit dans l'Evangile : — \" Celui qui\nabandonnera père et mère, frères, sœurs et biens en mon nom, recevra au\ncentuple \". Et puis il dit : — « Un gentilhomme entra dans l'Ordre des\nFrères, duquel les richesses valaient peut-être soixante mille lires. Quels\ngrands dons attendaient donc ceux-là qui, pour Dieu, laissaient de grandes\nchoses, puisque Dieu rend au centuple. Mais nous, qui sommes aveugles,\nquand nous voyons quelque homme vertueux et agréable à Dieu, nous ne\npouvons comprendre sa perfection à cause de notre imperfection et cécité.\nMais si un homme était vraiment spirituel, à peint s'il voudrait jamais voir\net entendre personne, sinon pour grande nécessité, parce que le vrai spirituel\ndésire toujours d'être séparé des hommes et d'être uni avec Dieu par la con-\ntemplation. » Alors, frère Egide dit à un frère : — « Père, volontiers vou-\ndrais-je savoir quelle chose est la contemplation? » Et ce frère répondit : —\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": "                                     I FIORETTI                                    569\n\n\n« P è r e , j e ne le sais p a s encore. » Alors frère Egide dit : — « Il me paraît que\nla contemplation soit un feu divin, et une onction suave de l'Esprit-Saint, et\nun ravissement ou suspension d'esprit enivrée dans la contemplation de cette\nsaveur ineffable de la douceur divine, et u n e douce, et tranquille, et suave\ndilection de l'âme qui reste suspendue et ravie, avec grande admiration des\nglorieuses et suprêmes choses célestes, et un brûlant sentiment intérieur de\ncette gloire céleste inénarrable. »\n\n                                            Traduction littérale d'ARNOLD GOFFIN.\n  (A continuer).\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\nL ' O m b r e d e s j o u r s , par la Comtesse MATHIEU de NOAILLES.— (Paris,\n  Calmann-Lévy.)\n   Il n'y a pas un an, je disais ici-même le charme puissant et la pénétrante\nsaveur du Cœur innombrable, de la Comtesse de Noailles; une admiration m'avait\npris pour cette poésie si humaine, si simple à la fois et si profonde. Et voici\nque déjà nVarrive l'Ombre des jours, le second recueil de Madame de Noailles,\nqui m'apporte la joie délicieuse de retrouver égal à lui-même ce beau, ce\ngrand poète. Il semble même que son essor se soit encore élargi, montant\njusqu'aux plus hautes cimes de l'idéal et de la mélancolie. Ce sont, d'un bout\nà l'autre du livre, les mêmes louanges de la Nature, les mêmes sanglots\nd'amour, les mêmes élans de douleur farouche et passionnée, — avec quelque\nchose en outre de plus intensément émouvant. Oui, émouvant : car, encore\nque l'on puisse appliquer à l'inspiration de la Comtesse de Noailles l'épithète\n« cérébrale » ou, si vous préférez, « philosophique », je connais peu d'accents\nqui remuent le cœur et les moelles aussi impérieusement que ces vers de femme.\nPeut-être est-ce pour avoir lu l'Ombre des jours par une heure de brume et de\npluie, par une heure qui convenait bien à cette poésie mouillée de larmes;\npeut-être aussi est-ce parce que, au moment où ce livre m'est tombé entre les\nmains, mon cœur se trouvait être en un état de parfaite correspondance avec\nla mélancolie irrémédiable qu'exhalent les strophes de la Comtesse de\nNoailles, — mais le fait est que ces strophes, si fortes et si délicates, et dans\nla musique desquelles on croit entendre\n\n               La respiration paisible du feuillage,\n\nm'ont empli l'âme d'une irrésistible, d'une poignante émotion. Elle m'ont fait\nmieux comprendre la cruelle et douce puissance de l'Amour et de sa sœur la\nDouleur, ces deux grands maîtres de notre pauvre vie humaine; elles ont\ndonné une voix harmonieuse à la détresse qui souffrait en moi silencieusement\net l'ont soulagée, comme un chant de violon soulage une peine contenue en\nlui donnant des ailes... Je ne saurais, vraiment, résister au désir de transcrire\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "                                       LES LIVRES                             571\n\n  ici le noble testament poétique de la Comtesse de Noailles; il est d'une\n  auguste beauté, et caractérise fidèlement le génie de celle qui l'a écrit :\n\n                  J'écris pour que le jour où je ne serai plus\n                  On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu,\n                  Et que mon livre porte ù la foule future\n                  Comme j'aimais la vie et l'heureuse    nature.\n\n                 Attentive aux travaux des champs et des maisons\n                 J'ai marqué chaque jour la forme des saisons,\n                 Parce que l'eau, la terre et la montante  flamme\n                 En nul endroit ne sont si belles qu'en mon âme.\n\n                 J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,\n                 D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,\n                 Et j'ai eu cette ardeur, par l'amour     intimée,\n                 Pour être après la mort parfois encore ailnée,\n\n                 Et qu'unjeune homme alors lisant ce que j'écris,\n                 Sentant par moi son cœur, ému, troublé,      surpris,\n                 Ayant tout oublié des compagnes     réelles,\n                 M'accueille dans son âme et me préfère ù elles...\n\n\n     Le vœu de la Comtesse de Noailles n'a pas besoin d'attendre la mort pour\n  se réaliser; et la gloire d'avoir éveillé, par ses chants, un écho sympathique\n en de jeunes coeurs, est sienne déjà sans nul doute.\n \"Ah!l'auteur du Cœur innombrable et de l'Ombre des jours a bien raison de saluer-\n comme des frères Verlaine et Henri Heine, ces deux poètes troublants qu'on\n se prend à aimer ainsi qu'on aime les femmes, — d'une tendresse profonde,\n inquiète et un peu nerveuse.\n\n Hél e n e , par ALBERT ERLANDE. — (Paris, Mercure de France.)\n   Un petit livre de vers mélancoliques et mélodieux, vers d'amour doulou-\nreux et de vague rêverie : une tristesse constante y passe, discrètement voilée\net drapée aux plis harmonieux des strophes chantantes. Mais tout cela est un\npeu flou, et la pensée du poète nous échappe trop souvent, perdue en les\nnuages dont elle s'enveloppe ; plus de clarté augmenterait le charme — très\nprenant déjà — de ce léger recueil sentimental. M. Albert Erlande a une âme\nmusicienne, et vraiment je sais peu de vers qui bercent aussi doucement que\nles siens; quel dommage que toute cette mélodie ne soit, la plupart du temps,\nqu'un agréable concert qui parle à l'oreille plus qu'au cœur!\n\nP o é s i e et charité dans la littérature française du XIX e siè-\n  cle, par l'abbé JACQUES MEYERS. — (Luxembourg, imprimerie M. Huss.)\n   Cette conférence, faite au profit de l'Œuvre des Dames françaises, est à la\nfois instructive et charmante. M. l'abbé Meyers, qui a beacoup de lecture, y\nréalise une idée nouvelle et bienfaisante : il passe en revue les poètes du\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "572                                 DURENDAL\n\n\n\nXIXe siècle, depuis les romantiques jusqu'aux parnassiens, sans oublier même\nVerlaine et les symbolistes, et il cherche dans leur œuvre à tous l'épanouisse-\nment d'une pensée charitable ; il l'y cherche — et il l'y trouve. Car il n'y a pas\nune seule de ces lyres qui n'ait vibré une fois au moins, douloureusement et\nsympathiquement, d'un frisson de pitié; il n'y a pas un seul de ces poètes —\nl'aride et froid Banville excepté — qui n'ait parfois ressenti, au spectacle des\nmisères humaines, cette fraternelle émotion que le christianisme inspire. Et\nsi leurs accents sont inégaux, si Hugo les domine tous de sa haute éloquence,\nil n'en est pas moins vrai que chacun de ces poêles nous apporte un noble\nchant d'amour et de bonté. M. l'abbé Meyers a bien fait de mettre ainsi en\névidence, parmi tant de vains joyaux et tant de faux diamants qui encombrent\nl'écrin lyrique duXIXesiècle, ces pures perles qui sont les larmes de la Charité.\n\nLa Mendiante turque. — Le Gouffre. — A travers le\n   Monde. — P o è m e s d'Automne,                   par MAURICE TRUBERT (Paris,\n   H . Oudin.)\n   M. Maurice Trubert, à qui le Ciel a départi ce rare bonheur d'être à la\nfois un grand globe-trotter et un écrivain agréable, nous donne en ce livre\nun bouquet de proses très diverses, — fantaisies, nouvelles, souvenirs de\nvoyages, — où le tragique se mêle au touchant, et l'instructif au divertissant.\nUne excellente lecture, facile et reposante, pour ces mois de villégiature.\nLa Turquie bariolée, l'âpre et farouche Monténégro, la gigantesque\nAmérique avec ses cataractes, ses déserts, ses caravansérails cosmopolites,\nM. Trubert peint tout cela d'une plume aisée, élégante et naturelle; son\ntableau du Niagara, pour ne citer que celui-là, est une fort bonne toile, et\nlargement brossée.\n   L'intérêt que l'on prend à suivre l'auteur dans ses curieuses pérégrina-\ntions dépasse, il faut bien le dire, celui qu'inspire le recueil de vers qui com-\npose la moitié à peu près de son volume ; ces poésies, d'une inspiration\nd'ailleurs touchante, ne sont ni meilleures, ni pires que beaucoup d'autres :\nelles se laissent lire, voilà tout.\n\nV e n d a n g e s , par EMMANUEL DES HAYES. — (Bruxelles, Société belge de\n  librairie.)\n  L'impression de ce volume, confiée au maître imprimeur Buschmann, est\nexcellente ; l'impression qu'on retire de sa lecture est, non pas mauvaise,\nmais pire! M. des Hayes, qui semble s'enorgueillir fort de son blason, n'aura\njamais le droit de répéter la fière parole du grand Vigny :\n\n                J'ai mis à mon cimier doré de    gentilhomme\n                Une plume de fer qui n'est pas sans    beauté...\n\n   Puisse l'auteur de ces tristes Vendanges se contenter à l'avenir de son casque,\net n'ambitionner plus les lauriers poétiques; ses « pressoirs » sont indignes\ndes «presses », dirait un plaisant.\n                                                                         F. A.\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "                                  LES LIVRES                                 573\n\nLE ROMAN :\nL e j a r d i n d u r o i , par P . et V. MARGUERITTE. —(Paris, Plon.)\n   Ceci est un des meilleurs romans pour jeunes filles que je connaisse.\nAussi bien, suffit-il aux écrivains d'esprit et de talent que sont les Margueritte\nde tenter un genre pour y exceller. Si leur style souple se prête à dépeindre\navec une belle vigueur le galop des charges, le fracas des fusillades, à\nexalter, comme dans le Désastre et les Braves gens, l'héroïsme de la patrie\nvaincue et toujours grande durant l'épreuve de l'Année terrible; il sait aussi\nanimer les conversations, esquisser finement les caractères qui donnent tant\nde charme au Jardin du Roi.\n   Tout un petit monde avide d'intrigues, bavard et méchant par-ici, par-là\ntendre et poétique, se retrouve journellement, aux mêmes heures, dans un\nrecoin ombrageux du parc de Versailles. On y remarque des jeunes filles\ncomme les Durdelle, au caractère aigri, jalouses du succès des autres. Voici\nRose du Vernay, frêle sensitive qui s'éveille à l'amour; auprès d'elle,\nMiss Seven, la vieille gouvernante au grand cœur; Madame Dumerchin,\nl'ex-préfête, hautaine de son titre et de sa fortune ; Madame Allaygre, essayant\navec gaucherie de montrer à tous la couronne fraîchement peinte de comtesse\npapale ornant son landau. Sanglés dans la tunique ou la redingote, sous le\nképi frondeur ou le huit-reflets prosaïque, les Jean de Lacaille et les Robert\nDumerchin flirtent et chassent à la dot, volages ennemis des cœurs crédules.\nVoici encore Henri Sicart, l'architecte épris du vieux Versailles, le seul qui\nsoit fidèle à Rose aux heures d'infortune et pour cela l'époux que l'Amour\nlui destine.\n   Entre ces personnages nettement mis en lumière se noue une légère et\ngracieuse intrigue, que nous voyons s'annoncer, se décider, se compliquer,\ns'achever au rallye-paper des officiers de Versailles, à la soirée de comédie\nchez Madame Dumerchin et, surtout, dans les fastueux décors du Jardin du\nRoi, décrits par les auteurs avec les meilleurs ressources de ce style élégant\net sobre dont ils ont le secret.\n                                                                      CH. DE S.\n\n\nT ê t e s d e H o u i l l e , par MAURICE DES OMBIAUX.— (Bruxelles, Dechenne.)\n   C'est un village, un village clair de Wallonie; les âmes y sont simples et\nbonnes, même lorsque telle histoire glisse un frisson tragique entre deux\néclats de rire.\n   Les personnages de Maurice des Ombiaux ont le cœur sur la main. Ils\ndéambulent à la bonne franquette, ils poussent devant eux leur vie en cli-\ngnant de l'œil. Ils ne sont pas compliqués...\n   Jeunesse bien apparente des âmes, joies et cordialités selon la bienveillante\nnature (les visages épanouis reflètent les consciences), ainsi défilent ces\nbonnes gens. Il y en a — quelquefois — que vous trouverez très touchants :\nle Pâtre (et celui-là, les lecteurs de Durendal le connaissent déjà bien), aussi\nAdélin, le Passeur d'eau « infortuné » par la tempête. Une nuit le Passeur crut\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": "574                               DURENDAL\n\n\nreconnaître sur l'autre rive, la voix de son amie morte, et il partit à travers\nla tourmente. « Et maintenant, la voix, auprès d'Adelin, chantait de vieilles\ncantilènes d'amour. Une fille de Meuse, toute fleurie d'écume, surgit à son\ncôté. Une autre suivit, une autre encore. Toutes le frôlèrent d'une caresse\nrapide, la fée Blanche, les trois Dames, Marie d'Agimont, Freya, Madeleine,\nles demoiselles de Crèvecoeur, la belle Midone, et celle qu'il avait perdue,\ncelle qui chantait à l'autre rive et l'appelait, lui mit ses lèvres sur sa bou-\nche... »\n    M. Maurice des Ombiaux veut que ses récits s'imprègnent d'un accent\nspécial, que le goût du terroir pénètre chaque conte. Et ses prédilections\nvont aux farces, aux grosses farces. Un large rire, ce rire qui fait que l'on se\nfrappe les cuisses, secoue les trois quarts du bouquin. Certes, le Tailleur est\ndrôle et l'aventure de sa femme suffisamment hilare, la malice paysanne\néclate dans le Divorce et la charge s'étale pesamment dans le récit intitulé la\n Vieille Fille, mais aucune histoire ne vaut celle de Nesse, le Veilleur des Morts.\nCes pages sont parfaites dans leur genre. L'impayable Nesse! Comme des\nOmbiaux l'a compris et dessiné avec verve! C'est un de ces bonshommes\nqu'on reconnaît sans l'avoir vu, tant il est d'une humanité vraie. Voilà de\n l'originalité et de la meilleure. Voilà de la santé franche, bien appréciable en\n ce temps de littérature avariée.\n    Si l'auteur ne nous avait décrit autre part les paysages d'Entre-Sambre-\n et-Meuse, nous regretterions de ne pas rencontrer ici plus de coins de nature,\n plus de décor autour des gambades des drilles. Certaines négligences de\n forme pourraient mécontenter les puristes, mais Georges Rency ne croit-il\n pas devoir attribuer à une naïveté sans doute voulue, cette aisance un peu\n  \" peuple \" qui unit si sincèrement l'écrivain aux hommes de son cher terroir?\n    Comme eux, des Ombiaux est vigoureusement cordial, tapageur avec joie\n et parfois... parfois, très tendre...\n                                                                          G. V.\n\nC o n t e s , par ALBERT SAMAIN. — (Paris, Mercure de France.)\n  Trois des contes que voici : Xanthis, Divine Bontemps et Hyalis, très peu\nconnus, parurent jadis dans la Revue hebdomadaire. Avec Rovère et Angisèle, le\nquatrième, auquel l'auteur n'avait pas donné sa forme définitive; ils composent,\ncroyons-nous, toute l'œuvre en prose du regretté poète d'Aux Flancs du Vase. Il\nétait bon que les fidèles de cette chère mémoire les connussent. Ils sont\nexquis. Ils attestent toute la grâce et la distinction de cette âme mélancolique\net ardente. L'un d'eux surtout pénètre profondément; il est poignant autant\nque subtil. Si Xanthis et Hyalis ont la finesse légère des vieux Saxe ou la\npureté des marbres d'Hellas, Divine Bontemps est un rare joyau moderne, et ce\nn'est pas trop de dire un petit chef-d'œuvre.\n                                                                          M.D.\n\n C a s d e c o n s c i e n c e , par CHAMPOL. — (Paris, Plon.)\n   On trouvera dans ce récit, écrit avec élégance et bien composé, des\n"}, {"page_pdf": 674, "texte": "                                   LES LIVRES                               575\n\ncaractères curieux et divers. Un type de vieille artiste peintre, aux idées\nbrusques et au large cœur, charmera surtout par son originalité non\noutrancière.\n\nL a f o r c e d u S a n g , par A. COUVREUR. — (Paris, Plon.)\n   M. Couvreur étudie savamment et expose avec conviction des problèmes\nsociaux de haute importance. En ce roman, il s'attache à montrer les effets\nde cette mystérieuse puissance, base des familles humaines, faite d'instinct\net d'affection, qu'il appelle la force du sang. Malheureusement des dévelop-\npements embarrassés et un style un peu lourd gâtent ses qualités réelles et\nrendent la lecture de son livre parfois fatigante.\n\nC h a n t e c l a i r , par F. CASALE. — (Paris, Plon.)\n   Ce nom de gloire et de soleil sert de titre à une bien charmante histoire.\nCelle-ci se déroule à l'époque tragique de la grande révolution. Féconde en\nlarmes et en souffrances, elle se clôt par une belle journée d'amour. Maints\ndétails de mœurs intéressent et charment. Le style est alerte, habile à tracer\nle contour des caractères aussi bien qu'à décrire.\n                                                                 CH. DE S.\n\n\nL'ART :\nB e a t o A n g e l i c o , par I.-B. SUPINO. Un vol. illustré. — (Firenze, Fra-\n  telli Alinari.)\nL a Critique m y s t i q u e et F r a Angelico, par J.-C BROUSSOLLE.\n  Un vol. — (Paris, Oudin.)\n   L'art de l'Angelico surprend et enchante à la manière d'une musique déli-\ncate et nuancée, pleine de secrets de lumière et de grâce, et où, du milieu\ndes suaves murmures de l'extase, s'élèvent, parfois, de douloureux et sublimes\naccents.\n   L'accord admiratif de la critique sur l'œuvre de Fra Giovanni est unanime\ndepuis que les préjugés esthétiques de la Haute Renaissance, ses supersti-\ntions idéales de force et de pathétique, ont cessé de régir l'art.\n   Vinci enseignait à ses élèves à prendre exemple, non sur les Grecs ou les\nRomains, ou sur leur maître, mais bien sur la nature. C'était la bonne leçon;\nla seule vraie et qui, malheureusement, resta pour longtemps négligée.\n   Un artiste n'est jamais insolite : il vient toujours dans une tradition, appa-\nraît dans un milieu et dans un temps dont les influences combinées s'exercent\nnécessairement sur lui; mais il n'a d'originalité que dans la mesure où son\nindividualité se dégage de ces éléments, se les subordonne, les résorbe, en\nquelque sorte, pour les faire concourir à l'expression de sa personnalité.\n   Stendhal disait, résumant d'un mot toute l'agitation complexe de la vie,\nque « chacun de nous est à la recherche du bonheur ». I1 faut entendre : à\nla recherche des conditions d'existence susceptibles de laisser s'épanouir\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": "576                              DURENDAL\n\n\nlibrement tous les germes que nous recelons en nous; d'amener à leur par-\nfaite efflorescence nos facultés en puissance; d'ouvrir, enfin, une issue à ces\naspirations de notre âme qui, contrariées, y entretiennent la langueur\nmorbide d'une sourde et incurable souffrance.\n   L'art n'est pas soumis à d'autres lois organiques que les créatures : lui\naussi, il va à la recherche du bonheur, c'est-à-dire à la pleine expansion de sa\nvolonté de beauté. Il veut pouvoir obéir à l'impulsion de celle-ci; se déve-\nlopper selon la forme de sa propre conscience, dans le sens de là nécessité\nintérieure dont il se sent animé. Et, sous l'excès des contraintes extérieures,\ndes règles et des principes arbitraires, il périclite, s'étiole, meurt.\n   Le prestigieux éclat de l'art duXVesiècle, dans nos provinces comme en\nItalie et en Allemagne ; sa vigueur, sa délicatesse et son inépuisable fécon-\ndité provinrent, non moins de l'enivrement de son ardeur juvénile, de la joie\nneuve de ce printemps de beauté que de l'indépendance absolue dont il jouis-\nsait. Plus tard, des voies furent tracées, des barrières élevées; avec l'art\nidéal florirent les codes académiques, les dogmes et la pédagogie esthétiques.\nLe jeune peintre, l'apprenti sculpteur, formés jusque-là dans l'atmosphère\nintuitive et cordiale de l'atelier du maître, artisan de Florence, de Cologne\nou de Bruges, furent transportés sur les bancs froids de l'école pour y subir\nla communauté des principes et de la férule, le nivellement de l'uniformité.\nTellement que l'on pourrait dire que l'art, qui avait grandi dans les boutiques,\na failli périr dans les académies...\n   Aussi, la diversité des artistes du XVe siècle est-elle admirable. Pour ne\nparler que de Florence, n'y voyons-nous pas travailler, presque côte à côte,\ndes maîtres de tendances aussi différentes que Ghiberti, Donatello et Luca\ndella Robbia; que l'Angelico, Masaccio, Andrea del Castagno et Filippo\nLippi? — les tendres, les nerveux, les énergiques, chacun selon son tempé-\nrament, sa vision, son inclination réaliste ou contemplative.\n   La même émulation de beauté entraînait tous ces artistes, et, si l'on peut\nmarquer chez eux les caractères qui les apparentent et ceux qui les distin-\nguent, ce ne serait que par un artifice de méthode qu'on les classerait en écoles\nnettement tranchées.\n   Rio, cependant, dans son célèbre ouvrage De l'art chrétien, sépare l'Ange-\nlico de ses contemporains florentins et ombriens pour le ranger, avec\nLorenzo Monacoet Benozzo Gozzoli, dans ce qu'il intitule l'école mystique.\nLe rapprochement sous un même vocable de trois artistes d'aussi inégale\nvaleur et si dissemblables d'expression et de conception dénonce assez ce\nque la définition donnée par Rio de l'art mystique a de conventionnel. Sans\nmettre à combattre les théories de Rio et de ses adeptes sur ce point la\nmême vivacité que M. l'abbé Broussolle, nous tenons avec celui-ci qu'elles\nne sauraient être acceptées ni dans leurs prémisses ni dans leurs conséquences.\n   On peut dire que la vocation monastique et la vocation artistique se sont\nunies chez l'Angelico pour faire de lui le plus religieux des peintres, que la\nsainteté de sa vie a fortifié encore son génie plein de dons exquis et de\npuissance ; mais son œuvre n'est pas le résultat d'une sorte d'inspiration mira-\nculeuse, née dans l'extase ou le ravissement, et à laquelle il ne faisait\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": "                                    LES LIVRES                                   577\n\nqu'obéir. Il fut un artiste très grand, très conscient et très volontaire qui ne\ncessa jamais de viser à une perfection plus complète et plus haute, à une\nréalisation plus précise et plus profonde de son idéal personnel ; et traduisit\ncelui-ci en d'innombrables œuvres, pleines d'émotion et d'harmonie.\n   M. Supino, auquel nous devons déjà tant de belles et substantielles études\nsur l'art italien, a consacré au peintre de Saint-Marc un volume auquel la\nmaison Alinari a ajouté l'excellent commentaire d'une copieuse illustration.\nLe nouveau travail du savant conservateur du Bargello continue brillamment\nla série de ses monographies d'art dont nous avons signalé ici-même la publi-\ncation successive.\n                                                                 ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   O n z e K u n s t . — La livraison d'août est tout entière consacrée aux\nanciens peintres flamands. Le premier article, magnifiquement illustré, est le\ncommencement d'une étude de H. dE MAREZ, sur l'exposition des Primitifs\nflamands à Bruges. Cette étude nous paraît être très fouillée et deviendra\ncertainement un commentaire et un souvenir de cette exposition unique,\nqu'on voudra relire. Car, pour le moment : aller voir est la consigne. Les\nplus beaux articles ne peuvent pas remplacer une heure de la jouissance\nextraordinaire que procure la vue de cette exposition merveilleuse.\n   M. JAC. MESNIL continue dans ce numéro sa première étude sur les rap-\nports entre la peinture néerlandaise (lisez : flamande) et italienne au temps de\nla Renaissance. Ce bel article est accompagné également de plusieurs superbes\nreproductions de tableaux, entre autres d'une Adoration des Bergers, de Hugo\nVan der Goes, qui est une pure merveille.\n   Ce numéro de Onze Kunst est une petite exposition des Primitifs qui restera\naprès que la grande, de Bruges, sera dispersée. Je conseille à tous les admira-\nteurs enthousiastes de l'exposition brugeoise de se procurer Onze Kunst, qui\npourra les consoler quelque peu... après le 15 septembre.\n                                                                         A. C.\n\nDIVERS :\nA u t e u r s C h r é t i e n s e t p a ï e n s . Collection de classiques latins com-\n  parés, publiée sous la direction du Chan. GUILLAUME, 1re série (3e et\n  4 e latine), par BAELDE, 2e édition.\n   Voici un extrait de la lettre-préface adressée par M. Waltzing, professeur\nà l'Université de Liége, au Chan. Guillaume au sujet de ce livre :\n   « Votre livre, refondu et amélioré dans cette seconde édition, rendra de\nprécieux services. C'est une chrestomathie modèle : extraits assez nombreux,\nassez variés pour que chaque professeur puisse y trouver ce qui convient à\nson goût et à sa classe; — morceaux bien choisis, parce que chacun forme\nun tout intéressant et instructif, introduits par des notices substantielles où\nse reconnaît un goût sûr et délicat, éclairé par de courts résumés de l'œuvre\nentière et du contexte; — commentaire historique et grammatical, sobre ou\nabondant suivant le besoin, toujours exact et clair, neuf et original, même\n"}, {"page_pdf": 677, "texte": " 578                               DURENDAL\n\n\n quand il faut marcher sur les traces d'innombrables devanciers, comme c'est\n le cas lorsqu'il s'agit d'expliquer les païens ; — enfin, texte bien établi et con-\nforme aux meilleures éditions : par la réunion de ces qualités diverses,\n auxquelles il faut ajouter la nouveauté du plan, votre livre n'a pas son\n pareil ni en Belgique ni à l'étranger.\n    » Ce que je loue encore dans votre livre, c'est que vous avez choisi dans\nchaque auteur, païen ou chrétien, des passages propres à le faire apprécier\nà sa juste valeur. Mais c'est avec un plaisir tout particulier que j'ai lu les\nnotices consacrées aux auteurs chrétiens et les extraits de leurs œuvres\nsavamment expliqués. Le commentaire m'a paru bien fait pour initier les\njeunes élèves au latin chrétien. Quoi qu'en ait dit assez étourdiment un\nhomme d'esprit, trop étranger aux études philologiques, ce latin n'est pas une\nlangue en décomposition, dont seraient nées les langues romanes, semblables à\nces essaims d'abeilles qui sortaient du sang corrompu des taureaux immolés\npar le berger d'Arcadie, mais une langue vivante et forte, une langue renouvelée,\ncréée pour exprimer ce que le inonde n'avait pas entendu jusque-là !\n    » Votre livre donne aussi une idée suffisante de chacun de ces écrivains\nqui sont la gloire du christianisme naissant ou du moins qui l'ont honoré\npar leur talent et qui ont contribué à le faire connaître aux peuples. Il est\npropre à faire ressortir l'esprit nouveau que le christianisme apporta au monde\nplongé dans l'erreur et à pénétrer la jeunesse de l'excellence de sa doctrine. »\n                                                             J.-P.   WALTZING.\n\n\nL E S MARTYRS. I. Les Temps néroniens et le deuxième\n  s i è c l e , 1892, in-12, pp. exi-229, par le R. R. Dom H.          LECLERCQ.\n  — (Paris, H. Oudin.)\n    En même temps qu'ils sont le glorieux témoignage de l'héroïsme le plus pur,\n les Actes des Martyrs constituent l'une des sources les plus vivifiantes de\nl'inspiration artistique et littéraire. Mais, chose étrange, cette inspiration fut\nalimentée bien davantage par la légende des martyrs que par l'histoire vraie\net réelle de leurs actes ou de leurs gestes. On distingue, en effet, deux sortes de\nrécits relatifs aux martyrs, les Actes authentiques et les Actes légendaires, et\nnul n'ignore que le principal travail des bollandistes consiste à séparer, dans\nl'immense littérature hagiographique, l'ivraie du bon grain.\n    Le R. P . Dom H. Leclercq a entrepris de fournir, sur les martyrs des pre-\nmiers siècles, une collection d'Actes authentiques. Dans le premier volume, il\ndonne vingt-deux récits de ce genre et neuf autres, qui ont déjà subi certaines\ninterpolations. Parmi les pièces, nous signalerons les Actes de saint Ignace,\nd'Antioche, de saint Polycarpe, de saint Apollonius, des saintes Perpétue et\nFélicité.\n   De chaque document, le R. P . Dom Leclercq présente une traduction\nfrançaise dont il expose lui-même, en ces termes, les principes : « Je me suis\nefforcé de faire parler les martyrs comme ils l'eussent fait, de nos jours,\nparmi nous. L'étrange prétention que celle qui entend estropier la langue\nfrançaise sous prétexte de conserver la couleur de l'original. » Du reste\n"}, {"page_pdf": 678, "texte": "                                     LES LIVRES                                     579\n\nl'auteur a soin, pour chaque pièce, de renvoyer très exactement aux sources\net aux travaux dont elle a été l'objet. L e lecteur possède ainsi tous les élé-\nm e n t s d'un contrôle sérieux.\n   D a n s u n e préface très étendue, le R . P . D o m Leclercq a réuni, d'une façon\nconcise et en général exacte, l'ensemble des données scientifiques qui se rap-\nportent à l'étude des Actes des martyrs. Si l'on doit, dans ce tableau, relever,\nde-ci de-là, la faiblesse de quelques traits, l'ensemble mérite tous les éloges,\net l'on n e peut q u ' a p p l a u d i r à l'entreprise si louable d e l'auteur.\n                                                                                J. G.\n\nLITTÉRATURE FLAMANDE :\nVerzen van Guido Gezelle.\n    L a Société de Nederlandsche Boekhandel (Antwerpen-Gent), a publié, cette\nannée, en deux beaux volumes, les principales poésies de l'illustre poète\nflamand.\n    L'édition ordinaire, ornée d'un beau portrait du poète, ne coûte que\n4 francs; l'édition de luxe, à laquelle on a joint dans chaque exemplaire la\nreproduction de l'autographe de l'une ou l'autre poésie du maître, se vend\nau prix de 20 francs. Elle est reliée avec goût et imprimée sur papier de\nluxe.\n    Cette première édition, sous les deux formes, est presque épuisée; on pré-\npare déjà la seconde.\n    Cet enthousiasme du public flamand et hollandais pour l'œuvre de Gezelle\nest consolant; il prouve que les idées ont bien changé à l'endroit de\nl'illustre poète. Les grandes revues hollandaises n e tarissent pas en éloges et\nen témoignages d'admiration pour son œuvre qui, il y a dix ans à peine, était\nignorée et méconnue (1). Quel heureux revirement !\n    U n g r a n d ami et admirateur de Guido Gezelle, M. le professeur G. Ver-\nriest, de L o u v a i n , a écrit, pour les Verzen du maître, un avant-propos dont\nnos lecteurs liront certainement la traduction avec plaisir et profit :\n    « Guido Gezelle naquit à Bruges le I e r mai 1830. Son père, brave homme\nd'un caractère ouvert et cordial, gagnait péniblement le pain de sa nom-\nbreuse famille, en exerçant le métier de jardinier-arboriculteur. Sa mère était\nune simple p a y s a n n e .\n    » L'huis familial, situé très à l'écart, au Rolleweg, près des remparts de\nBruges, était aussi rustique que le ménage.\n    » Guido, l'aîné des enfants, déjà connu à l'école primaire comme u n élève\nexceptionnellement doué, alla a p p r e n d r e le latin au petit séminaire de\nRoulers.\n\n\n   (1) Les littérateurs protestants, même les incrédules, ne sont pas les moins enthou-\nsiastes des admirateurs de la poésie si catholique, parce que si réellement belle et pure\ndu prêtre-poète. W. Kloos, entre autres, un chef d'école admiré en Hollande, exprime,\ncoup sur coup, sa profonde admiration pour Gezelle.\n"}, {"page_pdf": 679, "texte": "580                               DURENDAL\n\n\n    » En 1850, il entra au grand séminaire de Bruges, où il reçut la prêtrise en\n 1854. Il fut chargé des classes inférieures de français à Roulers, et, en 1858,\n on lui confia la classe de poésie. Ses Dichtoefeningen parurent la même année.\n    » Elles consistent pour la plupart en vers purement classiques (voyez les\n pages 15, 17); cependant, l'art personnel de Gezelle y perce déjà à travers la\n forme romantique et lyrique. (Het Schrijverke, Het Ranke Riet, Excelsior, De\n Berechtinge, De Belirommel...)\n    \" Grâce à la fréquentation des vieux poètes et de la fraîche jeunesse,\nses forces s'épanouirent tout à coup, et tout d'une suite parurent les Gedichten,\n Gezangen en Gebeden, les Kerkhofblommen et les Kleengedichtjes.\n    » Mais — hélas ! hélas ! — après un an et demi, on lui enleva son professo-\nrat, et le poète se tut pendant trente années pleines!\n    » Il devint tour à tour directeur du séminaire anglais à Bruges, vicaire\ndans la même ville, et, en 1872, vicaire à Courtrai.\n    » Durant ces longues années, et tout en s'acquittant fidèlement et soigneu-\nsement de ses devoirs de prêtre, il rassembla des milliers et des milliers de\nmots, de tournures, de proverbes et de dictons non encore imprimés et posa\nainsi les fondements de cette domination absolue de la langue, de cette puis-\nsance de verbe incomparable qui caractérisent le Tijdkrans et le Rijmsnoer et\n qui sont et resteront sa propriété exclusive.\n    » La vie paisible et solitaire à Courtrai, la vénération et l'amour profond\ndu peuple, de l'artisan et du bourgeois, du riche et du pauvre, la sympathie\nde maint ami fidèle, et, en outre, les belles rives de la Lys et les campagnes\nfertiles de Flandre, tout cela lui rendit le repos du cœur et de l'esprit. Les\nannées s'écoulèrent et, imperceptiblement, le génie poétique se réveilla de\nson long sommeil.\n   » Entretemps, son esprit a subi une transformation profonde. Le « roman-\ntique » en a disparu absolument et le poète éprouve, dans tout son être, un\ndégoût invincible pour toute fausseté dans l'image ou la parole, dans l'être\ndes choses et dans la forme. Ce qu'il veuf, c'est la vérité : les images vraies,\nla langue vraie, la nature vraie, telle qu'elle existe, dans la forme, la couleur,\nle son, depuis les siècles des siècles ; l'âme vraie, souffrant et luttant, avec\nsa soif inextinguible de bien et de jouissance au-dessus du monde. Tout ce\nqu'il écrira dorénavant portera le cachet de la puissante expansion de son\ngénie. Il est devenu viril, fort comme le roc, inébranlable, sûr de lui-même\net ancré dans son originalité.\n   » Vers l'année 1890, il s'abandonne tout entier à la fécondité de son génie\npoétique. En 1893 paraît le Tijdkrans. Beaucoup trop de poésies de circon-\nstance des années antérieures y furent tolérées, mais, si on les enlève, Tijdkrans\napparaît comme un monument bien ordonné et bien bâti, renfermant les\ntableaux les plus fidèles de la nature, rattachés aux spéculations les plus\nhautes de l'âme.\n   » Rijmsnoer, qui paraît en 1896, s'impose encore plus par sa puissance.\n   » Auparavant le poète suivait ses sentiments et ses impressions au fur et à\nmesure qu'ils se succédaient sous sa plume, pour en revenir à sa première\nmanière par toutes sortes de détours. Maintenant c'est bien fini. Il ne détourne\n"}, {"page_pdf": 680, "texte": "                                 LES LIVRES                                 58l\n\nplus son regard de l'image principale contemplée avec acuité, et il force, d'une\nmain de maître, toutes les images accidentelles, à rentrer dans un seul et\nmême cadre. A l'instar du peintre, il contemple la nature et l'exprime avec\nla précision la plus stricte ; rompant d'autre part et en même temps les liens\nde la perception sensible, il sort des voies usées et poussiéreuses du monde\nmatériel, et communique à la création le souffle de son esprit noble et élevé.\n   » En 1898, Guido Gezelle fut rappelé à Bruges par Mgr Waffelaert, son\nancien ami, qui le chargea de la direction du couvent anglais, où il mourut\nquelques mois plus tard, après une courte maladie. Sa mort arriva le\n27 novembre 1899.\n   » Le grand poète, le chantre à la voix mélodieuse, est resté toute sa vie\npresque inconnu en dehors de la West-Flandre. Jamais il ne rechercha\nlouange ni honneurs, toujours il se défendit de toutes ses forces contre toute\nmanifestation d'admiration. Dans les toutes dernières années de sa vie seule-\nment, il se'réjouit, dans l'intimité de son cœur, des témoignages de haute\nestime qu'on donna par-ci par-là à son œuvre, en Brabant, dans le Limbourg,\nen Hollande.\n   » Sublime et simple à la fois, paisible, cordiale et fidèle au devoir, telle\nreste, devant nos yeux, l'image de l'homme. Sa physionomie était comme\nenveloppée d'un voile de souffrance et de mélancolie. Cette mélancolie\nsublime, qui dominait son esprit comme elle domina celui de maint grand et\nvrai penseur et artiste, allait de pair avec un sentiment religieux qui impré-\ngnait toute son âme sacerdotale, et avec la commisération la plus profonde\npour toute humaine douleur.\n   » Avec cela, il possédait et il faisait valoir volontiers et joyeusement, dans\nle cercle restreint de l'amitié, le trésor merveilleux d'un humour pétillant et\njamais blessant, extrêmement original, dont on trouve mainte trace dans\nses poésies.\n   » A la nouvelle inattendue de la mort de Gezelle, retentit subitement, par\ntoute la Flandre, comme une grande clameur de douleur. Des milliers d'admi-\nrateurs vinrent à Bruges, de toutes les provinces, pour suivre, profondément\némus, pleurant même, en un cortège sans fin, avec les représentants de\nl'Eglise, de la Ville et de l'Etat, à travers les rues endeuillées, et au milieu\nd'une foule innombrable, pleine de respect et pieuse, le cadavre de l'Homme\nqui avait passé si simplement dans la vie, muni d'à peine une bribe de pain, et qui\nétait, maintenant conduit au tombeau avec un faste royal.\n   » Peu à peu, nous l'espérons, on témoignera, dans toute la Néerlande du\nSud et dans celle du Nord, au grand poète la même reconnaissance, et on\nrendra à la mémoire de cet homme si noble, les mêmes honneurs !\n                                           « Le professeur D r G. VERRIEST. »\n\nHet groot vaderlandsch Mimodrama van Groeninghe\n ofte van de gulden sporen in zeven tafereelen(1302-1901),\n   par M. G.-H. FLAMEN. —(Bruges, Société Saint-Augustin.)\n  M. l'abbé Flamen a essayé de reconstituer dans ce mimodrame les princi-\n"}, {"page_pdf": 681, "texte": "582                                  DURENDAL\n\n\npaux événements de l'épopée flamande de 1302. Il devait être représenté aux\nfêtes de Courtrai, mais les circonstances en ont empêché la représentation\ncette a n n é e . On nous la promet pour l'an prochain. L'imagination aidant, on\npeut passer une heure passionnante avec le texte de M. F l a m e n en mains, et\nassister, d a n s u n tranquille fauteuil, aux péripéties de la lutte épique des F l a -\nm a n d s contre Philippe le Bel. M. Flamen indique et suggère très bien ce\nq u ' o n voudrait voir. Q u a n t à l'exécution promise du mimodrame, je pense\nqu'elle sera remise aux calendes grecques, car de jouer ce m i m o d r a m e d'une\nfaçon qui n e serait pas ridicule (et alors il serait superbe), je tiens que c'est\nimpossible.\n                                                                            A. C.\n"}, {"page_pdf": 682, "texte": "                          NOTULES\n\n\n   G e o r g e s E e k h o u d , dans un article sur la Littérature flamande, paru\ndans l'Européen, de Paris, rend hommage à notre grand poète Gezelle, en ces\ntermes élogieux et enthousiastes :\n   « Un poète absolu, admirable de tout point, peut-être le plus original de\ntoute la littérature flamande, et celui qui a rallié les sympathies et la vénéra-\ntion des artistes nouveaux, fut Guido Gezelle, né en 1810 et mort il y a un\npeu plus d'un an. Gezelle passa presque toute sa vie dans une pauvre ville de\nla Flandre occidentale. Ses six recueils de vers comptent parmi les plus exquis\nde ces temps, où fleurirent pourtant des artistes comme Verlaine et Swin-\nburne. Je ne puis même mieux comparer le Rijmsnoer, un de ces recueils, qu'au\nVerlaine de Sagesse, et peut-être, le digne curé se montre-t-il plus universel-\nlement religieux, que le bohême repenti. En lisant le Rijmsnoer je me rappelais\naussi les chansons rustiques de Robert Burns et ses naïves effusions, ses\ntransports pour ainsi dire jaculatoires devant les humbles objets de la nature.\nDe ces poèmes émane le parfum fruste, mais balsamique des sapinières et des\nbruyères de la Campine, comme aussi le cordial et appétissant arome\ndes herbages et des laiteries du Veurne-Ambacht. Des images vraiment\ntrouvées, des rythmes imprévus vous apportent à tout instant ce frisson, cette\nineffable petite-mort qui nous vient des œuvres de vrai génie. Au nombre des\npièces les plus suaves de ce recueil, j'ai noté Sempervicum Tectorum consacrée\nà la joubarbe des toits de chaume, la joubarbe tutélaire, égide et talisman\ncomme nid de la cigogne; la belle odelette aux Abeele (sorte de peupliers) et\nnombre d'autres poèmes où, le cœur saignant, devant de nobles arbres, ses\namis, abattus par la cognée, le bon curé adresse aux bûcherons des reproches\nautrement poignants que ceux de l'ode célèbre de messire Ronsard. Un autre\npoème fraternise sur un ton sublime avec des pêcheurs d'Islande. Le Gers est\nsucculent comme l'herbe même qu'il célèbre et dont se régale la vache, bonne\npetite mère nourricière ; mais il faudraittout citer de ce recueil unique, devenu\nun des bréviaires de nos nouvelles générations poétiques flamandes.\n   » Guido Gezelle était rédacteur de Rond den Haerd (Autour du Foyer), un\nmagazine réconfortant, digne de son titre. A sa production poétique, il ajou-\ntait d'importants travaux philosophiques sur le dialecte west-flamand dans\nlequel il a écrit, tout comme Burns s'exprima en son anglais d'Ecosse.\n   » Guido Gezelle avait trouvé un partisan et un disciple chaleureux en\nM. Hugo Verriest, un autre prêtre-poète, né à Deerlyk en 1840, auteur d'une\npièce lyrique superbe intitulée Avondrust qui parut en 1877, et de Regenboog\n"}, {"page_pdf": 683, "texte": " 584                                DURENDAL\n\n\n(Arc-en-ciel), une maîtresse œuvre aussi, publiée il y a deux ans. Orateur,\nconférencier, critique, lettré des plus authentiques, M. Verriest fut le maître\nd'un jeune poète prématurément enlevé à son art, après avoir écrit un remar-\nquable drame en vers : je veux parler d'Albert Rodenbach, cousin de l'auteur\nde Bruges la morte, le porte-drapeau de la Jeune Flandre littéraire d'aujour-\nd'hui. »\n\n                                        * *\n\n   L'inauguration du buste de Guido Gezelle, à Courtrai, a été\nl'occasion d'une splendide manifestation d'admiration enthousiaste pour le\ngrand poète flamand. Le professeur VERRIEST de l'Université de Louvain,\nancien élève de Gezelle et un de ses adorateurs les plus convaincus, a fait un\nsuperbe discours dans lequel il a fait ressortir d'une façon magistrale le talent\nmerveilleux du poète et a donné une idée lumineuse et très complète de son\nœuvre. L'abbé BRULOOT a, dans une émouvante allocution, célébré la bonté\nexquise de Gezelle, son amour si touchant pour les pauvres, sa modestie et\nla popularité qu'il s'était acquise dans tous les rangs de la société.\n   La rédaction de Durendal s'est associée à cette manifestation, par l'envoi du\ntélégramme suivant : « Les lettrés catholiques belges d'expression française\ns'unissent à leurs confrères flamands pour saluer avec admiration et respect\nl'immortelle figure du Prêtre-Poète, symbole incomparable de l'union de la\nFoi et du Génie. » La lecture de ce télégramme a été chaleureusement\nacclamée par l'assembée.\n\n                                        .**\n\n  I m p r e s s i o n d'un p a s s a n t à B r u g e s : « Je suis allé voir l'Exposi-\ntion des Primitifs et écouter la Scola cantorum. Mon impression sur les deux :\nj'étais malade d'émotion, j'avais la gorge serrée, j'ai pleuré. C'est divin! Une\ntriste et dure leçon en jaillit pour nous : Nous sommes infiniment inférieurs,\ncomme âme et enthousiasme religieux à nos aïeux. Ils ont vécu dans une\natmosphère mystique et idéale que nous ne connaîtrons peut-être jamais plus !\nC'est purement céleste et la musique et la peinture s'harmonisaient si bien!\nMon Dieu ! comme j'ai été heureux à Bruges ! Il y a là un tableau de David,\nde Bruges : La Sainte Vierge avec l'Enfant entourée de vierges qui vous\ntransporte réellement au Ciel et qui est un défi immortel jeté à la stupide\nmatière. Que c'est doux, ravissant, sublime! Puis les Alleluia de Pâques\nchantés par les Chanteurs de Saint-Gervais. L'impression en est inoubliable.\nQuelle suavité et quelle joie pascale ! C'est frais comme une pâquerette, déli-\ncieux comme le parfum de la violette et aussi simple que les fleurs des champs!»\n"}, {"page_pdf": 684, "texte": ""}, {"page_pdf": 685, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 9, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1902-09", "signet_source": "Neuvième année - N°9 - Septembre 1902 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant août (pages 457-520), pages 521-584 ; comptes rendus des assises de musique religieuse de Bruges « au mois d’août dernier ». Notules p. 583, neuvième entrée de la rubrique dans la table annuelle.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec les rubriques Notules et Les Livres de la table annuelle (p. 774)."}}