{"numero_id": "ulb-durendal-1902-livraison11", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison11-001", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 649, "page_fin": 659, "titre_corps": "Eugène Demolder", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Eugène Demolder IL faut", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 768, "page_imprimee": 649, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1841, "texte": "Eugène Demolder\n\n                IL faut opposer ce nom — comme une adéquate\n                   réponse — à ceux qui dénient aux écrivains\n                   belges toute caractéristique autochtone et, parce\n                   que les uns se servent d'une même expres-\n                   sion que les artistes néerlandais et les autres\n                   d'une même expression que les artistes fran-\n                   çais, traitent ceux-ci comme des colons de\n                   l'art néerlandais et ceux-là comme des tribu-\ntaires de l'art français.\n   L a langue, modalité d'interprétation, ne peut être le critérium\nunique du classement d'une œuvre; derrière elle, ce qui\nimporte et ce qui doit guider le jugement du critique, c'est la\npensée, c'est l'âme de l'artiste, c'est toute sa façon de voir et de\nsentir, c'est la marque et le pli que les choses côtoyées, obser-\nvées et étudiées ont imprimés à sa personnalité; par là, par là\nsurtout il se révélera de telle race, plutôt que de telle autre ; le\nsignalement d'un écrivain se dégage non du verbe dont il a\nhabillé son œuvre, mais du tréfonds même de cette œuvre et de\nl'essence qu'y déposa sa personnalité.\n   Jesais tel écrivain, qui Néerlandais d'expression, est d'idées un\nParisien, avec l'acuité spirituelle et morbide que ce mot com-\nporte; d'autre part, les plus grands de nos artistes nationaux —\nVerhaeren, Maeterlinck, Picard — ont proféré dans leurs\nlivres, sous l'expression française, l'âme flamande, intégrale\net intangible.\n   Notre vieux sol, qui paraissait aride d'épuisement, a produit\nà la fin du XIXe siècle des prosateurs et des poètes qui occupe-\nront une place privilégiée dans le Panthéon des gloires artis-\ntiques du m o n d e ; ces écrivains sont nôtres, ils font partie de\nnotre patrimoine national ; ils sont les fleurons du maternel\n"}, {"page_pdf": 769, "page_imprimee": 650, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2105, "texte": "650                         DURENDAL\n\n\norgueil de la Patrie ; c'est mutiler et amoindrir notre nationalité,\nque de vouloir annexer à des mouvements d'art étranger ces\ninterprètes de notre intellectualité propre ; il faut louer ceux qui,\nau récent congrès de Courtrai ont défendu l'œuvre géniale de\nGuido Gezelle contre l'accaparement néerlandais ; mais ne\nserait-il point tout aussi irrationnel et absolument inconséquent\nde permettre l'incorporation à la littérature de France de la\ngloire de Verhaeren, de Maeterlinck, de Picard?\n   Gardons donc le fanatisme de notre race et serrons contre le\nmeilleur de nous-mêmes, ces maîtres qui, dans des gestes d'art\nimmortels, transmettent aux temps futurs le flambeau de notre\nintellectualité originelle.\n    Eugène Demolder mérite d'être rangé parmi ces vigies\néminentes de notre art patrial.\n    C'est un Flamand.\n    Il l'est dans sa personne; il l'est par ses oeuvres.\n   J'imagine que jadis, dans l'entourage des Brouwer, des\nTeniers et des Rubens il dut y avoir de ces jeunes hommes\njoviaux et grassouillets, exubérants et francs, aimant la bonne\nchère, la bière blonde et les propos savoureux, mais qui,\nvis-à-vis des visions de l'art et des paysages de la nature, avaient\n gardé intacte une absolue virginité d'admiration. Ils synthéti-\n saient ainsi la double et presque contradictoire aspiration de\n leur race : la force et la violence sous toutes leurs formes —\n gestes et couleurs — atténuées par une émouvante douceur\n mystique. L'âme de Memling était en eux à côté de l'âme de\n Jan Steen.\n    Eugène Demolder est de cette lignée : la vie le tente par\n toutes ses rutilances, mais derrière ces apparences triomphales\n le mystère qu'elles recèlent le trouble et résonne en lui en échos\n douloureux et graves. Comme les maîtres du pinceau auxquels,\n artiste de la plume, il s'apparente, c'est un Rabelaisien mitigé\n d'un sentimental.\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n\n   Eugène Demolder débuta dans les lettres par les Contes\nd'Yperdamme, réimprimés plus tard sous le titre de Légendes\nd'Yperdamme.\n"}, {"page_pdf": 770, "page_imprimee": 651, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2465, "texte": "                           EUGÈNE DEMOLDER                           651\n\n\n     P a r m i les livres nés du mouvement de la Jeune Belgique, et\n  qui relevaient plutôt d'un art à tendances égotistes, les Contes\n d'Yperdamme tranchèrent d'abord par leur objective plasticité;\n  ils eurent cette caractéristique encore de ne se rattacher à\n aucune école en vogue et de n'évoquer à l'esprit du lecteur et du\n critique nul nom de modèle illustre; tandis que les productions\n contemporaires paraissent graviter dans l'orbite de Hugo, de\n Baudelaire ou de Zola, l'œuvre de début de Demolder ne solli-\n citait pas de rapprochement analogue... Ce fut, après l'Uylen-\n spiegel de Charles De Coster, le premier livre où palpitait aussi\n intensément et aussi sincèrement l'âme flamande.\n    Que je reconstitue aisément la genèse de cette création : voilà\n un j e u n e h o m m e dont l'intellectualité plongeait par ses racines\n au génie même des maîtres de la peinture flamande; né\n quelques siècles plus tôt, il eut aimé participer aux festins\n pantagruéliques d'un J a n Steen, il eut couru les kermesses aux\n côtés d'un Teniers et la vie fastueuse d'un Van Dyck l'eut attiré ;\n mais en m ê m e temps sous ces dehors exubérants et jouisseurs,\n il eut gardé intacte une âme de vénération mystique qui en\n aurait fait le collaborateur des touchantes et naïves scènes reli-\n gieuses de Roger de la Pasture.\n    Sous la poussée de cette admiration ancestrale et nostalgique,\n il visite les musées, s'attarde en des contemplations ardentes et\n prolongées devant les toiles où les ancêtres de sa pensée ont\n déposé leur â m e ; cette âme, il la pénètre, il se l'assimile, il la\n sent sourdre en lui d'une vie féconde et exaltante, et alors\n l'ambition surgit, comme l'idée d'un pieux hommage, d'une\nœuvre où les toiles des maitres, trop distantes dans la froide et\nbanale athmosphère des musées revivraient de nouveauté et\nde jeunesse sous le frisson du style.\n    C'est de cette noble ambition, qui eut été périlleuse pour un\ntalent et une sincérité moindres, que naquirent les Contes\nd'Yperdamme.\n   Yperdamme est la ville bleue aux pignons dentelés d'opale qui\nse silhouette sous un ciel profond et azuré, au lointain des\npaysages de Brueghel; dans ce décor qui est comme le symbole\nmatérialisé du mysticisme, se déroulent les scènes bibliques et\névangéliques telles que les conçurent et les réalisèrent, dans des\nchefs-d'œuvre de simplicité réaliste, les primitifs : issus du\n"}, {"page_pdf": 771, "page_imprimee": 652, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2551, "texte": "652                           DURENDAL\n\n\npeuple et restés proches de lui, ils avaient de la religion, de ses\ndogmes et de ses mystères une conception familière et qui\nn'était que le geste d'une foi h u m b l e et soumise; l'âme reste\nintangible, la pensée demeure entière qui animèrent les récits\ndes évangélistes, mais c'est dans le pittoresque de paysages et\nde costumes de la F l a n d r e ambiante que le peintre et à sa suite\nl'écrivain cherchèrent le moyen d'extérioriser cette âme et\nd'incorporer cette pensée.\n     Dans un de ses livres plus récents, Eugène Demolder s'incar-\nnant dans le personnage, les sentiments et les visions d'un\njeune peintre, semble s'être souvenu de la façon dont germa en\nlui l'idée première des Contes d'Yperdamme. « Il se transporta,\ndit-il, dans une J u d é e qui ressemblait à la H o l l a n d e , regretta\nde ne pas avoir vécu aux temps passés, près de Jésus, de saint\n Pierre et de Marie-Madeleine! Surtout, que n'a-t-il assisté aux\n noces de C a n a ! Il voit ces fêtes encombrées de valets à bérets\ncramoisis apportant des monceaux de crêpes sur des civières,\n avec des sauces servies dans ces plats au fond desquels on trouve\n peints un cerf blond ou un rossignol écarlate; entre les couverts\n règnent des tulipiers enjolivés à leurs flancs d'une scène de\nj a r d i n a g e ; et Jésus s'assied sous un bénitier de cuivre, au\n milieu d'une assemblée de seigneurs et de dames.\n     Que n'a-t-il vu débarquer les poissons de la pêche mira-\n culeuse! N'est-ce pas? L e bateau de saint Pierre regorgeait de\n raies et de harengs ; les ménagères arrivaient munies de cor-\n beilles, pour faire les achats au quai, comme à Dordrecht. C'est\n du poisson béni ! Aussi Pierre le prend avec vénération pour ne\n pas meurtrir d'un coup de pouce les écailles!\n      E t la nuit de Noël ? Il y songeait chaque fois qu'il avait neigé\n et qu'il voyait s'éclairer les cabines des bateliers. Les anges\n qu'il se figurait mal descendent, heurtant les étoiles, vers\n l'etable où s'abrite la divine famille. Les rois mages cavalcadent\n parmi les saules : ils ont de plantureuses physionomies de bourg-\n mestres, coiffés de couronnes, et ils serrent leurs vases de par-\n fum, de m y r r h e et d'encens sur leurs coeurs, comme de pré-\n cieuses potées de jacinthes. »\n      Q u ' u n tel livre, qui transpose en plein siècle de scepticisme\n goguenard, les méthodes d'une époque de foi naïve, n'ait suscité\n  ni les sarcasmes de l'incrédulité, ni les scrupules des croyants,\n  mais ait été accepté par tous comme une œuvre d'art et de\n"}, {"page_pdf": 772, "page_imprimee": 653, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2492, "texte": "                        E U G È N E DEMOLDER                    653\n\nrespect, — c'est là, à la louange d'Eugène Demolder, un fait qui\nparle plus haut que les dissertations approbatives de la\ncritique.\n                                    *\n                                *       *\n\n     D ' u n e plume trempée dans l'ingénuité et la suavité des pri-\n  mitifs, Eugène Demolder a écrit le Royaume authentique du grand\n saint Nicolas, où se déroulent autour de la figure débonnaire du\n  « patron des écoliers » de merveilleuses écharpes de rêve tou-\n chant et puéril; c'est sans doute dans le même trésor de simple\n et instinctive bonté, éparse dans certains chefs-d'œuvre des vieux\n peintres que l'écrivain a puisé toute l'exquise compassion qui\n nimbe les héroïnes du Cœur des Pauvres, délicieuses et atta-\n chantes petites madones, très modernes; la Fortune de Pieter de\n Delft, qui est la meilleure et la plus originale composition du\n Quatuor, est un morceau, savoureux et colorié à l'instar d'un\n Van O s t a d e ; mais surtout, de l'admiration passionnés et\n pieuse, du culte éclairé et patient que Demolder voua aux\n génies qui furent les ascendants de son intellectualité vint\n à l'artiste — comme une haute récompense' de sa fidélité — la\njoie d'écrire ce beau livre : la Route d'Emeraude.\n    L a Route d'Emeraude marque une étape logique de l'art de\n Demolder : après s'être complu, dans les Contes d'Yperdamme, à\n la transposition littéraire des toiles des maîtres, gloires de sa\n race et ancêtres de sa pensée, il devait être tenté d'évoquer la\n vie même, ardente et volontaire, fantaisiste et laborieuse d'un\n de ces maîtres, et dans sa nostalgie de flamand de la Renais-\nsance, prisonnier de la médiocrité contemporaine, de revivre\npar le souvenir, l'existence d'un Teniers ou d'un Rembrandt.\n    L a Route d'Emeraude est la monographie artistique du peintre\n Kobus Barent; elle se présente en un triptyque qui porte au\nfrontispice trois noms de femmes : Lisbeth, Siska, Gésina.\n    Lisbeth, c'est « l'initiation sentimentale » en même temps\nque l'éveil de l'art; le tableau est délicieux, tout baigné de\nrosée et de parfums auroraux, de ce fils de meunier dont les\nyeux s'ouvrent peu à peu à la beauté des choses en même\ntemps que son cœur s'épanouit à l'amour; de tous les paysages\nqui servent de cadre à son enfance de gamin « buissonnier »,\nde l'eau, du ciel, des champs, viennent à ses sens vibrants et,\nréceptifs, des effluves coloriées qui le transportent et l'exaltent,\n"}, {"page_pdf": 773, "page_imprimee": 654, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2528, "texte": "654                         DURENDAL\n\n\n\njusqu'au jour où devant les images d'une vieille Bible, la voca-\ntion se révèle, impérieuse et fatale : Kobus sera peintre !\n    Siska, c'est la vie d'atelier, telle que la menèrent les peintres\nd'alors, partagés entre une bohême débridée et un tenace labeur.\n    P a r l'intensité de vie, de mouvement et de couleur, par les\ndéveloppements d'une psychologie à la fois forte et nuancée,\npar la puissance chatoyante et délicate d'un style tantôt brossé\nà large palette et tantôt raffiné à léger pinceau, par tout l'en-\ntrain, toute la richesse, toute la délicatesse qui s'exhalent,\ncomme un arôme puissant et pénétrant, de ces pages que\n Demolder a consacrées à la reconstitution du milieu artistique\nhollandais du XVIIe siècle — la seconde partie de la Route d'Eme-\nraude apparaît comme une des productions les plus parfaites de\n notre littérature.\n    L'inoubliable tableau, où autour du jeune artiste en ascension\n vers la maîtrise, tous les chefs-d'œuvre du temps — depuis la\nRonde de Nuit et les Disciples d'Emmaüs j u s q u ' a u x Kermesses —\n évoqués par la plume de l'écrivain dans leur réalité vécue,\n apportent à Kobus Barent la substance m ê m e où s'alimentera\n son art et créent autour de lui l'atmosphère où se développera\n son génie... E t comme la personnification de l'idéal à conquérir,\n passe et repasse, parmi les incidents multiples du récit, la\n figure douloureuse et extasiée de R e m b r a n d t van R y n .\n    Pour être moins intense de relief, l'épilogue de la Route d'Eme-\n raude, que symbolise Gésina, la douce bourgeoise qui dotera\n l'artiste en plénitude de son talent, de la stabilité de l'existence\n et de la paix des sens, cet épilogue est traité par Demolder avec\n un souci des gradations qui prépare et favorise l'impression\n finale de calme dans le travail que laisse cette belle œuvre.\n    P a r son sujet même, par l'époque où elle situa ses péripéties,\n la Route d'Emeraude a entraîné son auteur à des peintures d'une\n extrême hardiesse de détails; nous croyons qu'elles auraient pu\n être moins appuyées, sans nuire à la réalisation du but que\n l'écrivain s'était assigné; dépourllé de ces quelques tares de tri-\n vialité, la Route d'Emeraude n'en serait que plus un chef-d'œuvre.\n                                     *\n                                 *       *\n   « Cette histoire amoureuse et tragique, je l'entendis un soir\nd'automne, près de T a m i s e au bord de l'Escaut, par un temps\nmélancolique. Les corbeaux croassaient dans la lumière\n"}, {"page_pdf": 774, "page_imprimee": 655, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2474, "texte": "                         EUGÈNE DEMOLDER                         655\n\n   ambrée, prophétisaient les heures d'hiver : mais le ciel encore\n   bénévole versait des rayons à la Flandre jusqu'au bord de la\n   mer du Nord... Une vieille paysanne, assise à un rouet, me\n  racontait le roman fruste, invraisemblable et fantastique. Elle\n  faisait des signes de croix aux épisodes terribles et riait dès les\n  passages amoureux... Si la vieille me contait des choses vrai-\n  semblables quant au fond de l'histoire, elle faisait surgir des\n  personnages falots et baroques que j'eus peine à mettre sur pied.\n  Le Démon et la Mort en tiraient la ficelle, comme aux jours\n  macabres des superstitions, des bûchers, de la lèpre et de la\n  peste. Ils étaient d'ailleurs étrangement anciens : en s'agitant,\n  ils secouaient la poussière de plusieurs siècles. Il semblait que\n  la conteuse tirât ses héroïnes d'un théâtre de marionnettes\n  confectionné sous Charles-Martel et rapiécé sous Charles-\n  Quint. »\n     Voilà comment Eugène Demolder préface les Patins de la\n Reine de Hollande.\n     Conte de fée et conte de revenants, pages claires de la Légende\n dorée s'entremêlant à des coins sombres à la Goya, parfum de\n fleurs et odeurs de soufre, blanche idylle et fantastique tra-\n gédie, de l'amour, des pleurs et du sang, la conception des\n Patins de la Reine de Hollande a germé encore dans le cerveau de\n Demolder, à même la terre patriale.\n     Le poète fut attiré cette fois par la forte et douce poésie de\n l'Escaut, le vieux fleuve qui, aux saisons clémentes, promène\n majestueusement son éternelle et puissante jeunesse parmi les\n campagnes riches et verdoyantes de Flandre, tandis que l'hiver,\n houleux et sinistre charrieur de glaçons, il clame aux échos de\nses rives dénudées, d'une voix formidable ou plaintive, les\ndrames d'histoire, ou les drames de conscience qui se mirèrent\njadis dans ses eaux.\n    Cloîtrée dans le manoir de Rupelmonde, décapité de ses\nbastions de guerre et de ses oriflammes de faste, Walburge est\nbien une petite châtelaine des Flandres : ses cheveux ont la\nblondeur des épis et ses yeux sont bleus comme le fleuve devant\nTamise, quand le ciel d'été s'y reflète; mais dans l'inconscient\nde l'enfant dort un levain étranger que l'adolescence fera surgir;\nfille d'un soudard espagnol, elle connaîtra avec la puberté le\nrêve et le désir des pays de soleil et d'azur, et pour s'évader des\nbrumes de l'Escaut, la Destinée lui tient en réserve de souples\n"}, {"page_pdf": 775, "page_imprimee": 656, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2509, "texte": "656                         DURENDAL\n\n\net merveilleux patins dont jadis une reine de Hollande se servit\ndans ses aventures d'amour.\n    En vain Bertrane, la vigilante gardienne de Walburge et dont\nle sort est de vieillir tout à coup et de mourir lentement le jour\noù Walburge connaîtra sa vocation vers la lumière, en vain\nBertrane redouble-t-elle, autour de la jeune fille, ses dissimula-\ntions et ses précautions, l'instinct l'emporte et un beau jour\nd'hiver, sur l'Escaut, clair miroir de glace, parmi les arbres\nfleuris de givres, Walburge, ayant chaussé les patins de la Reine\nde Hollande, fuit les brouillards de Flandre; Bertrane soudaine-\nment enlaidie et décrépite la suit péniblement; à côté d'eux\nglisse la Mort dont Bertrane est désormais l'otage ; et ils traver-\nsent ensemble une grande ville en orgie de carnaval — oh! la\nchaude et vivante peinture — et suivent vers l'horizon lointain\nle long ruban blanc du fleuve immobilisé... Après des jours de\n cette marche ailée, voici que la glace se fond sous eux, les\n champs ont reverdi, les arbres portent de beaux fruits d'or ; une\n légère et svelte barque toute pavoisée de bannières recueille\n Walburge — et Bertrane revient au pays de Flandre attristée\n d'âme et caduque de corps, sous la garde de la Mort; avant de\n se livrer aux mains de son funeste compagnon, elle désire une\n dernière fois revoir Walburge, fût-ce au prix de son salut\n éternel : sur le fond féerique des montagnes d'Espagne, parmi\n les fleurs et les oriflammes, au son des buccins triomphaux,\n Walburge apparaît alors au bras du chevalier aux yeux noirs qui\n hanta les rêves de son enfance et de sa jeunesse, et gravit\n  heureuse et oublieuse les marches du blanc palais nuptial —\n  sans se retourner du côté de la terre de Flandre, d'où Bertrane\n  la contemple de ses yeux agonisants.\n     Sur ce fond de légende, dont certaines trames peut-être assor-\n  tent plus de l'habileté d'un artiste que de l'imagination popu-\n  laire, Eugène Demolder a dressé un type admirable d'instinctive\n  passion juvénile, — Walburge — qui va vers l'amour avec une\n  profonde et gracieuse ingénuité naturelle : elle aime comme\n  l'eau reflète le ciel, comme l'oiseau bat des ailes, comme l'abeille\n  vole vers la fleur.\n      Et dans l'ombre de cette figure jeune, lumineuse et frémissante\n  de sensibilité, se glisse Bertrane, la serve soumise, et mater-\n   nelle, sacrifiant au bonheur de sa maitresse sa beauté, sa vie —\n   et son âme; payée, du reste, d'ingratitude et d'oubli, mais s'y\n"}, {"page_pdf": 776, "page_imprimee": 657, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2251, "texte": "                          EUGÈNE DEMOLDER                            657\n\n\n résignant, sa destinée étant celle d'un instrument qu'on rejette\n quand il est devenu inutile : de quel droit Bertrane eut-elle pu\n espérer qu'au seuil de la joie conquise, W a l b u r g e tournerait une\n dernière fois vers la terre de F l a n d r e et vers elle un regard tout\nchargé de leurs souvenirs communs?\n    « L ' â m e de Bertrane — dit l'auteur en terminant son livre —\nrevient par les nuits sous forme de langue lunaire, se mêler à\nl'Escaut, écouter les saules... Pauvre âme dolente!... Je me\npenche vers ta douleur froide... T e s sanglots sont les sanglots\ndes souffrants, àme blanche, àme candide, souffle d'innocence\net de misère, vieil esprit de mon peuple, toujours martyr et\ntoujours résigné! »\n   Ces deux figures — W a l b u r g e et Bertrane — aux vigoureux\ncontrastes d'aurore et de soir, auraient atteint un relief bien plus\npuissant encore, si l'auteur n'avait encombré son récit de maints\nincidents — savoureusement brossés du reste et supérieure-\nment écrits — mais qui distraient l'attention et éparpillant la\npensée, nuisent à l'unité d'impression du livre.\n   P a r ces superpositions d'épisodes, par le manque d'une idée\nunique traversant toute l'œuvre et en groupant les péripéties,\npar un certain relâchement dans la composition et enfin par\nl'abus de termes inutilement brutaux, les Patins de la Reine de\nHollande est un livre qui ne peut prétendre à rivaliser avec la\nRoute d'Emeraude.\n   Il y a entre ces deux ouvrages toute la distance qui sépare\nune œuvre de valeur d'un chef-d'œuvre.\n\n                                  *   *\n\n   Il faudrait ouvrir ici une parenthèse pour parler de Sous la\nRobe, qui forme une parenthèse dans l'œuvre de Demolder.\n   Ce sont des souvenirs de palais de justice, car l'auteur de la\nRoute d'Emeraude fut avocat, juge de paix et fonctionnaire « avant\nde jeter aux rudes et brûlantes orties des lettres, sa robe noire\ntachetée d'hermine ».\n   L e livre, parmi des chapitres de sociologie pénale un peu\nlongs et banaux, a des côtés intéressants : de pittoresques\ncroquis d'audience et quelques médaillons bien frappés des\navocats en vogue.\n   L e F l a m a n d , au tempérament intransigeant qu'est Demolder,\n"}, {"page_pdf": 777, "page_imprimee": 658, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "658                         DURENDAL\n\n\nse donne libre carrière dans une démolition, pierre par pierre,\ndu byzantisme architectural du palais de justice de Bruxelles.\n   Il importe de retenir, enfin, dans Sous la Robe, quelques\npages fraternelles et enthousiastes où Eugène Demolder célèbre\nle renouveau littéraire de la Belgique.\n   Dégageant la psychologie des artistes issus du mouvement de\n1880, l'auteur des Contes d'Yperdamme et de la Route d'Emeraude\nécrit ces lignes qui paraissent être comme le commentaire de ses\nœuvres propres et trouvent par conséquent leur place naturelle\nau terme de cette étude :\n   « Presque tous ces écrivains sont de race flamande, et chez\nmaint d'entre eux la plume se transforme parfois sur le papier\nen pinceau. Ils ont transmis au verbe la chaleur de coloris, la\nvibration sanguine, l'enthousiasme de palette de leurs ancêtres.\nU n autre caractère, qu'on retrouve en beaucoup, c'est une sorte\nde nostalgie du passé. Il semble que leur époque les blesse, que\nles chants du cygne des temps anciens de leur patrie réveillent\nen eux des mélancolies.\n    » U n troisième caractère consiste en une recherche absolue\nd'art, sans sacrifice au goût du jour ou à la mode, sans influence\nfrançaise. Des personnalités telles que Georges Eekhoud, Mae-\nterlinck, Verhaeren, E l s k a m p , Grégoire L e Roy, Charles Van\nLerberghe ne relèvent que d'elles-mêmes et apportent une note\nneuve, une virginité poétique sans souillure, des tempéraments\nhautains à la littérature française. Ceux-là forment l'âme même\ndu mouvement, écrivains de race pure et poètes d'instinct.\n D'autres ont été fort influencés par les parnassiens, et notamment\npar Baudelaire et Banville. C'est même ceux qui se sont révélés\n les premiers. Mais ils ont rendu l'immense service, dans un\n pays d'odieux langage et d'écriture stupide d'attirer l'attention\n sur le souci artistique du style et sur la nécessaire beauté de la\n forme.\n    » Cette littérature, en somme, exprime l'âme belge, avec ses\n mysticités et ses rusticités, avec ses rêveries nostalgiques et ses\n amours de ripaille, avec la tristesse des polders et la joyeuseté\n des kermesses. Elle a repris les traditions d'art de Memling,\n aussi bien que celles de Teniers, celles de Jérôme Bosch aussi\n bien que celles de Jordaens. »\n"}, {"page_pdf": 778, "page_imprimee": 659, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2311, "texte": "                                EUGÈNE DEMOLDER                                     659\n\n\n     ... J'ai relu vos livres, mon cher Demolder, et écrit cette étude\n  dans un coin apaisant, sauvage et inviolé de notre beau pays\n  de F l a n d r e .\n     Souvent aux clairs matins de septembre, entre la mer d'éme-\n  raude et le ciel de saphir, quand du fond des brumes opalisées\n  les bateaux gonflaient vers la rive leurs voiles triomphantes du\n  butin pris aux mailles des filets, j ' a i songé que c'est devant\n  un identique spectacle, évocateur d'une toile ancienne,\n  que vous avez dû composer la « Pêche miraculeuse ». Sur les\n  grand'routes menant vers les plages somptueuses, j ' a i croisé\n  Marie-Madeleine, laissant traîner savamment au rebord de la\n  Victoria sa main chargée de bijoux byzantins. L e vent qui, sous\nu n sanglant reflet du crépuscule, soufflait âpre et tragique sur\n les dunes et les bruyères et se répercutait à travers les orgues\n sombres des sapins, m ' a rappelé l'ouragan de ma Campine\n natale r y t h m a n t le fantastique récit de Seppe-Kaas. Là-bas,\n tout là-bas, au lointain des pâturages où les canaux mettent une\n barre de clarté, j ' a i vu le moulin de Balthazar Barent qui\n élève au ciel la grande croix de ses ailes. Les nuits houleuses\n d'équinoxe, c'est la plainte dolente et résignée de Bertrane que\n l'océan sous un pâle rayon lunaire m'apporte des lointaines\n bouches de l'Escaut. E t surtout, scrutant des hauteurs voisines\nl'horizon, quand mon regard a rencontré dans une lumière\nargentée le groupement des tours de Furnes, j ' a i reconnu\nYperdamme, l'Yperdamme qui domine, comme une vigie d'éter-\nnité, les tableaux de votre vieux maître Brueghel et qui\naigrette aussi d'idéal votre œuvre harmonieuse dont les racines\nplongent dans la savoureuse terre patriale, tandis que son\nsommet est baigné des doux reflets du rêve prometteur\nd'immortalité. (*)\n                                                   FIRMIN VANDEN BOSCH.\n   La Panne, septembre 1902.\n\n\n\n\n  (*)   ŒUVRES   D'EUGÈNE   DEMOLDER : La    légende d'Yperdamme     —   Le Royaume\nauthentique dit Grand suint Nicolas. — Quatuor. — La Route d'Emeraude, roman. — Les\nPatins de la Reine de Hollande, roman.— Sous la Robe.— Le Cœur des Pauvres. — L'Agonie\nd'Albion. — La mort aux berceaux, noël en un acte.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison11-002", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 660, "page_fin": 661, "titre_corps": "Chanson", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "Chanson A EDMOND", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 779, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1255, "texte": "Chanson\n\n\n                                    A EDMOND E E C K A U T T E .\n\n\n\nO divin souvenir d'une enfance      lointaine!\nLà-bas, dans le cristal de l'air qui vibre un peu,\nFlamme d'azur et d'or se précisant à peine,\nParmi les roses qu'elle effleure de sa traîne,\nS'éveille une chanson douce comme un aveu\n\nChanson claire, chanson des lèvres bien-aimées\nQui se turent dans l'ombre exquise du passé\nAvec les rêves d'or en allés en fumées\nEt les espoirs dont les ailes se sont fermées\nSur les religieux secrets d'un cœur blessé.\n\nComme si le retour à l'antique     demeure\nFaisait frémir le pur esprit    ressuscité,\nTour à tour la chanson sourit, soupire et pleure,\nHistoriant la fuite inflexible de l'heure\nA la fois d'un peu d'ombre et d'un peu de clarté.\n\nElle sourit : Noël! Des notes   argentines\nFrissonnent dans le ciel comme autant de baisers\nDont l'aube aurait fleuri des lèvres enfantines :\nMille cloches au loin semblent sonner matines\nEt sur les lis mille oiseaux bleus semblent posés.\n\nElle soupire : Au loin les cloches se sont tues\nEt las des lis fanés tous les oiseaux ont fui...\nLa mousse écaille d'or le marbre des statues\nEt sur les troncs meurtris des forêts abattues\nL'Amour s'en vient baiser les lèvres de la Nuit,\n"}, {"page_pdf": 780, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 598, "texte": "                     CHANSON                             661\n\n\nVille pleure. : O détresse! Entendez-nous dans l'ombre\nQui ronge avidement les lueurs du couchant,\nEntendez-vous gronder la lourde cloche sombre?\nL'amour râle, l'espoir se meurt, le rêve sombre\nEt l'âme erre parmi ses morts en trébuchant.\n\nO cruel souvenir d'une enfance       lointaine!\nDans le cristal fêlé de l'air qui geint un peu.\nFlamme rouge de sang se précisant à peine\nAu fond de la vallée où la douleur       l'entraîne,\nS'éteint une chanson triste comme un adieu.\n\n                                           GEORGES MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison11-003", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 662, "page_fin": 683, "titre_corps": "La Vallée en fleurs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Léon Rycx", "ancre_debut": "La Vallée en Fleurs", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 781, "page_imprimee": 662, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1814, "texte": "La Vallée en Fleurs\n\n                             Je suis prisonnier de mille êtres que j'aime ;\n                             Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux\n                             Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même...\n\n\n                LES senteurs de la lande s'infiltraient par toutes\n                   les fissures du vieux moulin et pour la trois\n                   centième fois peut-être depuis qu'il dominait\n                   de sa structure noircie toute la plaine, la caresse\n                   de la brise lui apportait le réveil grisant d'une\n                   matinée de P â q u e s .\n                      U n e vibration de cloches au loin chantait\n                   sous les madriers caducs de la route, mêlée aux\naromes des champs.\n   Jamais Rose n'avait ressenti, comme ce matin, combien la vie\na de joies neuves et de jeunes chansons; une gaieté fermentait\ndans son cœur et lui emplissait l'âme.\n   A travers les fentes de la toiture, elle voyait dans la fraîcheur\ndu matin l'immense plaine au loin, l'étendue infinie des\nbruyères roses, se perdant à l'horizon, où montaient les vapeurs\ndu fleuve.\n   P a r moment, des vols stridents d'oiseaux cognaient la vieille\ntour de leurs coups d'ailes en orbe et filaient là-haut, dans le\nciel bleu.\n   Sur la route, des groupes passaient en c h a n t a n t ; au pied de\nla colline du moulin, au milieu des cris et des rires, des enfants\ntravaillaient, les mains chargées de brassées de fleurs, à con-\nstruire le reposoir pour la procession.\n   T o u t à coup, des détonations lointaines se propagèrent dans\nle silence de la campagne, annonçant le départ du pieux cortège.\n   T o u s les ans, à Pâques, la procession quittait Goor pour se\nrendre, à Graventafel, sur les tombes du meunier Erlof et de\n"}, {"page_pdf": 782, "page_imprimee": 663, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2411, "texte": "                       LA VALLÉE EN FLEURS                       663\n\n\nses sept enfants. L a mort héroïque des martyrs de Graventafel\nest restée 1a légende que les grand'mères racontent encore aux\nveillées par tout le pays. Après avoir arrêté tout un jour les\nbataillons républicains, Erlof et ses fils, faits prisonniers,\nfurent alignés au pied de la dune, sommés de dénoncer la retraite\ndes derniers chefs de l'insurrection et, sur leur refus, une\ndécharge jetait sur le sol huit cadavres. L a nuit venue, une\nfillette de dix ans, la petite Kate, qu'on avait envoyée comme de\ncoutume se cacher dans la bruyère, n'entendant plus rien, reprit\nle chemin du moulin. Dans l'ombre, elle heurta un corps étendu\ndans le sentier; elle tâta autour d'elle et sentit sa main baigner\ndans quelque chose de tiède; elle vit les huit corps couchés\ndans une mare de sang.\n    Aujourd'hui, la vieille Kate est bien près d'être centenaire;\nelle et le moulin sont devenus un lieu de pèlerinage, mais une\nchose aussi y attire les gars des hameaux environnants : c'est la\njolie Rose, l'aînée des arrières-petits-enfants de la fille du meu-\nnier Erlof, et qui est maintenant la fée et la gardienne du vieux\nmoulin.\n    Comment la peindrais-je telle que je la vis ce matin de\nP â q u e s , avec ses yeux clairs, ses lèvres souriantes, incarnant\nd'une manière si charmante \" la F l a m a n d e qui rit à travers les\nhoublons \" !\n    Certes, c'était plus pour regarder Rose que pour entendre les\nrécits de l'aïeul que Graventafel recevait tant de visites; et, ce\nmatin encore, le vieux bourgmestre à cheveux blancs, le père\nSand, lui avait répété sa taquinerie traditionnelle : « Les tour-\nnesols vont fleurir, ma petite Rose ; le cœur des jeunes filles\nest comme une fleur et l'heure approche où le tien va s'épa-\nnouir... »\n   Mais, Rose a tant à faire qu'elle n'a garde de perdre son\ntemps à écouter les propos complimenteurs des gars. Certes, ce\nn'est pas une petite affaire que de diriger le ménage et de faire\nmarcher tout son petit monde. Les petits frères et les petites\nsœurs ont besoin de tant de soins! L a vieille grand'mère aussi,\nque deviendrait-elle sans Rose?...\n   C'est terrible ! même en ce saint jour de Pâques, il faut repriser\nla culotte de Mietche déchirée par les ronces; panser la main\nblessée de Jacques, soutenir la grand'mère et guider ses vieux\npas pour l'installer dans son fauteuil bien en plein soleil.\n"}, {"page_pdf": 783, "page_imprimee": 664, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2422, "texte": "664                         DURENDAL\n\n\n\n   « Mon Dieu! qu'est-ce encore? Voici la fille des vieux bûche-\nrons au coin de la Heid ; elle est toute hors d'haleine et les\ncheveux au vent : qu'y a-t-il? — Le vieux est plus mal ; il a crié\ntoute la nuit. Il faudrait lui faire bouillir des farines pour un\ncataplasme... » Et Rose qui vient justement de repolir le\nchaudron!... Et c'est ainsi chaque jour. Tant de faiblesses, tant\nde souffrances avaient besoin d'elle ! jusqu'au vieux moulin, qui\nl'avait bercée toute petite et qui la connaissait trop pour pou-\nvoir tourner encore de bon cœur si quelque autre main maniait\nses cordages!\n   Aussi, les soupirants n'avaient-ils jamais trouvé qu'un accueil\npeu encourageant ; un seul avait paru un moment ne pas être\nindifférent au cœur de la petite meunière : c'était son cousin\nFrédéric, dont les parents possédaient la brasserie du Nouveau\nSaint-Esprit, et qui, disait-on, s'était épris violemment de\nRose alors qu'elle n'était qu'une fillette; mais il faut croire\nque cette amourette n'était pas destinée à avoir de conclusions,\ncar un beau matin, Frédéric avait pris du service aux chasseurs\nà cheval, puis il était parti pour l'Afrique où il s'était couvert\nde gloire dans la campagne arabe. On le disait de retour au\npays depuis peu, mais jusqu'à ce jour il n'avait pas reparu au\nvillage et rien ne troublait le calme monacal de l'existence au\nmoulin.\n   Enfin, Rose a terminé ses préparatifs. Avec satisfaction,\nelle s'assure d'un regard que tout est propre et bien rangé.\nRose est heureuse; le bonheur luit sur la terre charmée; il n'est\ncertainement pas un être qui n'en ait sa part; Rose est heu-\nreuse; elle sait qu'elle va pouvoir, chose qui lui arrive rarement,\nse mêler aux groupes de ses amies et partager avec elles la\ngaieté de cette journée merveilleuse. Ce qui la remplit de joie,\nc'est qu'elle va voir sa grande amie Thérésa, une jolie fille\nrieuse qui habite un hameau de l'autre côté des étangs et qui,\ntoujours, vient au moulin aux grandes fêtes. Rose aimait de tout\nson cœur Thérésa qui le lui rendait bien, et c'était une joie pour\nelle de penser qu'elle allait entendre son rire clair et d'une si\nfranche et si cordiale gaieté. Elle savait aussi que sa jolie amie\néprouvait un penchant marqué pour un gentil gars de son\nhameau, et elle était anxieuse de recevoir ses confidences. Ce qui\nl'étonnait pourtant, c'est que Thérésa qui, en général, venait la\n"}, {"page_pdf": 784, "page_imprimee": 665, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2411, "texte": "                      LA V A L L É E EN   FLEURS               665\n\n\n surprendre à l'aube, n'arrivait pas. Quel événement pouvait\n l'attarder ainsi ?\n    Précisément, par la route qui vient des étangs, Rose vit\n arriver une grande fille brune, la Jeannette de Cadzand, qui\n s'avançait à pesantes enjambées. Rose alla au devant d'elle et\n lui demanda si elle n'avait pas rencontré en chemin son amie\n Thérésa. L'autre, à cette question, partit d'un rire qui détendit\n ses lèvres charnues : « Comment? Tu ne sais pas? Ah ! pour sûr\n qu'elle ne viendra pas... Voilà huit jours que son galant l'a\n plantée là et est parti pour Anvers, prendre du service dans la\n flotte... et, dans quelques mois, oh! oh!... »\n    Et la grande fille brune, tout en joie d'avoir pu se faire mes-\n sagère de cet événement, repartit au galop avec un hennisse-\nment, tandis que Rose restait immobile, comme clouée au sol.\n    Rose ne songeait plus à rejoindre ses amies ; il lui semblait\nqu'elle avait senti quelque chose de froid; comme une lame, lui\nparalyser le cœur. Mon Dieu, était-ce possible? à la face de ce\nciel sur cette terre en fête, une telle misère!... Elle voyait la\npauvre hutte où la douleur était entrée désormais, et la jolie\nfille rieuse abîmée dans la honte et le désespoir. Ah ! celle-là ne\nrirait plus maintenant, et par les jours de fêtes on n'entendrait\nplus ce rire qui vous mettrait de la gaieté au cœur rien que de\nl'entendre sonner si clair et si joyeux...\n    Une ombre semblait avoir passé dans le ciel, glaçant la splen-\ndeur du jour. Des larmes lui montaient aux yeux et, dans la\nsouffrance dont la pitié gonflait son cœur, Rose, inconsciem-\nment, s'était tournée vers le calvaire de la dune où, depuis des\nsiècles, la pauvre image de la Mère des douleurs pâlissait\nsous l'usure des baisers et des pleurs : une prière montait à ses\nlèvres : « Vierge sainte, vous qui avez souffert, vous dont le\ncœur a senti le glaive... »\n    La prière ne se formulait pas, mais il lui semblait que quelque\nchose d'apaisant, quelque chose de très doux et de très calme,\npeu à peu, lui emplissait le cœur.\n    Elle restait immobile, oubliant l'heure, la pensée perdue...;\nautour d'elle une vie intense frémissait. La plaine, où son\nregard errait sans voir, la grande terre amoureuse rutilait, l'en-\nveloppait de son haleine. Les souffles, embaumés d'avoir au\npassage frôlé les branches des pommiers en fleurs, la cares-\n"}, {"page_pdf": 785, "page_imprimee": 666, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2230, "texte": "666                         DURENDAL\n\n\nsaient. Son cœur se gonflait sous cette splendeur qui lui emplis-\nsait l'âme d'un vague émoi, d'une impression douce et triste,\nde quelque chose de cruel et de délicieux qu'elle n'avait jamais\nressenti. Il lui semblait confusément qu'-elle était dans l'attente\nd'un événement qui allait se passer, d'un secret qui allait lui\nêtre révélé.\n   Elle crut entendre un chant qui s'élevait par instant sur la\nroute au loin. Elle prêta l'oreille; par moment, la chanson s'affai-\nblissait, puis le vent lui en apportait un lambeau... C'était\nune voix frêle, ardente; elle écoutait la voix qui se rapprochait\net maintenant semblait couvrir toute la plaine. Bientôt un pas\nsonna sur la route, puis les buissons de la haie s'écartèrent, le\nchanteur parut.. Elle eut une exclamation : « C'est toi, Fran-\nciscus!...»\n   C'était un adolescent aux grands yeux noirs, éclairant une\npetite tête brune embroussaillée.\n   Il y avait, dans ses yeux et dans ses traits, comme dans son\nmaintien souple, quelque chose à la fois de sauvage et de\ntimide, de pensif et de rieur.\n   L'enfant s'était arrêté :\n   « Rose, oui, c'est moi... Je t'apporte des fleurs pour Pâques ;\nje les ai glanées pour toi ; regarde, je les ai cueillies le long du\nfleuve, pour toi, là-bas.\n   — Oh! que c'est gentil, dit-elle en enfonçant son visage\ndans les gerbes, comme elles sentent bon et frais. T u as donc\npensé à Rose, petit sauvage! Moi qui croyais que tu ne te sou-\nciais que d'attraper les cygnes quand ils passent !... Quand donc\nte lasseras-tu de battre les buissons et de rôder comme un\nvagabond ? Voilà que tu deviens grand et tu dois en avoir assez\nde vivre comme personne ne vit. Je suis sûre que, maintenant,\ntu resteras au hameau au lieu de gîter à la grâce du bon Dieu !\n N'est-ce pas que tu aimes mieux te coucher dans un bon lit,\néclairé par une bonne lampe, plutôt que de dormir avec les\nétoiles en guise de chandelles? »\n   Mais une flamme avait brillé dans les yeux de l'enfant :\n   « Oh! ne crois pas cela... Si tu savais! bien sûr, non, tu ne\n peux savoir... Oh! sûr, elles vivent les étoiles; cette nuit, elles\nétaient tout près de moi, dans l'eau. Oh! elles étaient bien\n belles, et puis je vais te dire... »\n"}, {"page_pdf": 786, "page_imprimee": 667, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2536, "texte": "                        LA V A L L É E E N   FLEURS                 667\n\n\n    Il se rapprocha de Rose : « T u me promets de ne pas le répé-\nter? » Elle promit, et l'enfant continua à voix plus basse :\n    Il avait découvert un canot amarré auprès d'une meule\nde foin ; il en avait fait sa tente et le soir il s'y endormait, dans\nune extase confuse, bercé par le bruissement des flots roulant\nvers la mer, grisé par les souffles chargés d'aromes rustiques,\nsous le regard des planètes... L e jour, les navires passaient; les\nuns comme de grands oiseaux, pareils à ces cygnes qu'il voyait\nen automne filer dans le ciel, avides de déployer leurs voiles\ncomme des ailes; d'autres, sombres, masses noires et rouges,\nfuyaient avec quelque chose de formidable et mystérieux,\nlorsque, le soir, ils se découpaient sur le ciel ensanglanté! Que\nd'heures il passait à les suivre du regard ! Des hommes lui\n avaient raconté qu'il y a des pays où la mer est bleue, bleue\n comme l'eau où trempent les lavandes pour les lessives et où des\n îles fleuries surgissent de l'océan en bouquets merveilleux.\n     » O h ! oui, un jour il partirait; il s'enrôlerait dans la flotte, et\n il irait, avec des hommes parlant des langues inconnues, vers\n cette mer qui, aux marées, remontait le fleuve pour le chercher. »\n     E t la voix de l'enfant s'altérait, tandis qu'il parlait hanté par\n la vision de la mer qui venait vers lui et dont le rythme\n berceur le fascinait.. « Mais non, dit Rose, pourquoi partir?\n ceux qui partent ne sont pas heureux, et ne vaut-il pas mieux\n rester ensemble, les uns près des autres, plutôt que de s'en\n  aller au milieu d'hommes mauvais et qui ne vous aiment pas. »\n      Mais il secouait la tête :\n      « Non, non ; les autres chantent, les autres sont heureux ; aux\n  fêtes, sous les tonnelles, ils choquent leurs verres et rient tous\n  ensemble, quand ils dansent et jouent les musiques; les jeunes\n  filles leur donnent des médailles bénies quand ils partent pour\n  tirer au sort; mais moi, je ne suis pas l'un d'eux... Aux fêtes,\n  aucun foyer ne s'ouvre au petit berger ; aucune fiancée n'ira\n  prier, à l'aube, devant l'aubépine, pour me rendre le sort pro-\n  pice. Lorsque je suis avec les autres, je sens bien que je ne suis\n  pas l'un d'eux.\n      — E h ! quoi, fit-elle, tu veux partir et tu n'as pas pensé à\n  Rose, à ce qu'elle deviendrait si elle ne t'avait-plus près d'elle...»\n      L a foule arrivait maintenant tout près; encore une fois, Rose\n  promena son regard autour d'elle sur la vallée en fleurs et la\n"}, {"page_pdf": 787, "page_imprimee": 668, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2060, "texte": "668                         DURENDAL\n\n\nplaine rutilante. Est-ce que, par ces jours heureux, tous ne se\nsentent pas plus frères? Est-ce que la douceur des brises ne fond\npas les cœurs et ne les ouvre pas comme elle ouvre les calices des\nfleurs au printemps?\n   Elle l'attira à elle l'enfant et, prenant la petite tête brune\ndans ses mains : « C'est jour de Pâques — une bonne fête de\nPâques! » dit-elle en l'embrassant; puis, prenant les fleurs à\npleine brassée, elle monta l'escalier du moulin.\n\n\n                                II\n\n\n   Cependant, peu à peu, la foule se massait sur la route, non\nloin du rustique reposoir. Chacun s'empressait aux derniers pré-\nparatifs, non sans agitation. Les commères, par moment, inter-\nrompaient leurs bavardages pour gifler d'importance quelques\ngosses mal mouchés, qui se mettaient à braire sur un mode har-\nmonieux. Tout à coup une nouvelle se répandit qui tourna toutes\nles têtes.\n   Un peloton de chasseurs bivouaquait au ruisseau de Spaaten,\nà quelques pas du moulin, et le chef du peloton était précisé-\nment Frédéric. Le vieux père Job, le conducteur de la diligence,\nl'avait rencontré au moment où il mettait pied à terre, et Fré-\ndéric lui avait annoncé que, dès qu'il aurait désellé les chevaux,\nil se rendrait à Graventafel.\n   L'arrivée de Frédéric — qui, pour la première fois, revenait\nau pays natal depuis les légendaires aventures, accrues et défor-\nmées par les racontars des commères, qui en faisaient, au moins,\nun général et un nabab — était un événement comme il s'en pré-\nsente rarement là-bas. Toutes sortes d'histoires extraordinaires\navaient circulé sur les chiffres du traitement qui lui avait été\nattribué, sur la décoration que le Roi avait fait scintiller sur sa\npoitrine...\n   Mais avant que l'assistance eût pu commenter, comme il con-\nvenait, l'événement du jour, un bruit de voix joyeuses se fai-\nsait entendre, et Frédéric apparaissait au tournant de la route,\nentouré d'une escorte nombreuse d'amis accourus au devant de\nlui. En un clin d'oeil tous ceux qui se trouvaient aux environs\n"}, {"page_pdf": 788, "page_imprimee": 669, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2492, "texte": "                      LA VALLÉE EN FLEURS                       669\n\n\ndu moulin se pressaient autour de lui, au risque de l'étouffer\ndans la chaleur de leurs manifestations de sympathie.\n   Après avoir serré vigoureusement les innombrables paires de\nmains qui étreignaient les siennes, Frédéric put enfin se dégager.\nCertes, sa vie aventureuse l'avait bronzé contre les attendrisse-\nments, et, cependant, il éprouvait une émotion à se retrouver au\nmilieu de ceux qui l'avaient connu du temps où il courait libre-\nment dans les landes sans soucis et sans devoirs.\n   Mais une chose entre toutes occupait sa pensée : le souvenir\nde la jolie enfant qu'il avait connue au moulin, qu'il avait\nlaissée petite fille et dont le charme l'avait suivi sous les cieux\nlointains, grandi par l'absence et l'éloignement; si souvent, il\n avait pensé au moment où il se retrouverait en sa présence ;\net maintenant, en revoyant la calme vallée et le paisible moulin\ndans l'immuable décor des jours d'autrefois, un peu d'anxiété\nlui venait à se demander comment elle lui apparaîtrait.\n   Et ce fut une sorte de ravissement qu'il éprouva lorsqu'il la\nvit venir à lui et lui serrer la main,— comme les autres, mais si\ndifférente des autres ! Une grâce émanait de ses moindres mou-\nvements, le charme de ses yeux sérieux et de tout son être, un\npeu pensif, saisissait dès l'abord. Ils s'étaient donné la main,\nsans autre parole que le banal « bonjour » de tous, mais il\navait hâte d'entendre sa voix, de lui parler, de la regarder à part\nde la cohue brutale qui l'entourait.\n   Tandis que la foule se rangeait sur la route à l'approche de la\nprocession, ils s'attardèrent un instant, seuls, à l'abri des grands\narbres, et tous deux causèrent un peu, amicalement. Certes,\nil eut paru ridicule au rude et sceptique coureur d'aventures\nd'attacher une importance troublante au souvenir d'une amou-\nrette d'enfance, mais maintenant le charme de la jeune fille\nagissait si fort qu'une émotion s'élevait en lui et sa voix trem-\nblait, tandis qu'il évoquait pour elle l'inaltérable vision qu'il\navait emportée avec lui et qu'il avait jalousement gardée durant\nle long temps de l'exil; il lui parlait de ses campagnes d'Afrique,\ndes dures années passées là-bas.\n   Que de fois, au soir, lorsque le campement endormi ne trou-\nblait d'aucun bruit la sérénité de la nuit équatoriale, les longs\nregards des étoiles qui palpitaient dans l'azur, par centaines, lui\navaient évoqué d'autres regards; quand les blancheurs de l'aube\n"}, {"page_pdf": 789, "page_imprimee": 670, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1953, "texte": "670                         DURENDAL\n\n\n\nfrémissaient dans le ciel, que de fois il s'était rappelé les ondes,\nblondes aussi, dont le soyeux ruissellement autour d'un jeune\nfront avaient enchanté ses yeux d'adolescent; oui, c'était bien\nle cher pays de son enfance, la terre natale, dont elle avait\nété pour lui l'inoubliable et cher symbole; car on ne sait pas,\nlorsqu'on ne l'a pas quittée, quels liens subtils et forts vous\nattachent à la terre maternelle, où, pour la première fois, on a\nsenti son âme s'ouvrir à la vie...\n   Elle riait :\n   « Oh! l'uniforme, comme il donne de l'esprit, comme vous\nvoilà devenu beau parleur, cousin !\n   Il riait lui-même.\n   — Rose, Rose, tu ne me crois pas! Ah! je vois bien, c'est de\ntout autre chose que de mes confessions que tu te soucies. Rose,\ntu as un amoureux !\n   — Non! non!...\n   — Rose, pourquoi rougis-tu? Que c'est vilain de mentir.\n Pourquoi ne pas avouer...\n   — Laissez-moi, Frédéric, voici la procession... »\n\n                                *   *\n\n    Le cortège passait, dans un frémissement de bannières, au\nmilieu des chants, entre la foule agenouillée. Il s'engagea dans\nle chemin creux aboutissant au vantail de l'église; puis, la foule\ns'engouffra à sa suite dans l'ombre et la fraîcheur des voûtes du\ntemple.\n    Maintenant, les nefs gémissent sous le vent des cantiques et\nle grondement des orgues épanchant les nappes de leurs harmo-\nnies ; mais où donc est Franciscus et pourquoi sa voix ne fait-\nelle pas, comme aux autres anniversaires, jaillir sous les voûtes\n l'accent ardent des hymnes?\n    Là où le petit pâtre s'est réfugié, personne, certes, ne s'avi-\n sera de venir le troubler.\n    Tout en haut du campanile, au milieu des cloches qu'il aime\n et qu'il connaît toutes, l'enfant s'est installé, couché à demi, les\n bras noués autour d'une poutre noircie qui pend sur le vide, et\n longuement il regarde la plaine.\n    La lande sans bornes étend à l'infini ses gracieuses ondula-\n"}, {"page_pdf": 790, "page_imprimee": 671, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2129, "texte": "                      LA VALLÉE EN FLEURS                      671\n\ntions jusqu'à l'horizon bleuâtre; l'étincellement des dunes\némerge, çà et là, mêlé au reflet des marais dormant sous le ciel\nen feu ; un silence solennel plane sur le désert, mais, pour lui, ce\nsilence est vivant et son oreille y distingue des voix sans nombre.\n    Il regarde, sans voir, la plaine comme une mer, comme une\nmer pleine de rayonnements, de chansons et de parfums, sous\nl'azur irradié.\n    La joue appuyé sur le montant de la cloche, que ses bras\nenserrent, les yeux perdus, il contemple l'horizon. Toute la sève\n du printemps, tiède comme des pleurs, bouillonne dans sa poi-\n trine, et ses regards errent par la lande tachetée de clochers,\n dont il connaît chaque chant, par les lacs lointains, au bord des-\n quels il a tant erré et dont le mirage lumineux resplendit encore\n sous sa paupière. Et une extase du ciel l'enveloppe et le pénètre\n d'un' tel ravissement que son coeur se gonfle et que des larmes\n brûlent ses yeux.\n     Il lui semble que des voix chuchottent tout bas à son oreille,\n  que des souffles l'effleurent d'une caresse. Il ne sait pourquoi\n  il a l'étrange sensation qu'une main très douce est venue se\n  poser sur son cœur, et voici que du fond de son être il sent\n  monter, — comme une eau lente et irrésistible qui sourde —\n  monter à ses lèvres un nom qu'il répète avec un frisson : « Rose,\n  oh! Rose!... »\n\n                                 III\n\n    En sortant de la messe, les villageois se préoccupent de se\n retaper le corps après avoir nourri l'âme. Et, pour se refaire, les\n paysans de Campine ont besoin d'autre chose que d'aliments\n spirituels !\n    En un instant, les alentours de l'église sont transformés en un\n immense champ de foire, et la bombance commence.\n                                     *\n                                 *       *\n\n   Je me trouvais, cette année-là, chez Ernest P..., qui venait de\n quitter le 2e lanciers, s'occupait d'élevage et tentait des essais\n  d'agriculture dans les landes du côté de la frontière. Il m'avait\n proposé, ce jour de Pâques, de pousser une excursion jusqu'au\n"}, {"page_pdf": 791, "page_imprimee": 672, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2376, "texte": "672                         DURENDAL\n\n\nmoulin, pour assister aux scènes de truandailles flamandes dont\ns'accompagnent les fêtes par là-bas. La race est bien restée telle\nqu'elle s'est traduite dans ses vieux peintres, et les kermesses\ny sont inévitablement des orgies qui dégénèrent, la plupart du\ntemps, en tueries à coups de couteau. Ernest s'exaltait à ces\ntableaux. Des influences ataviques devaient faire voyager dans\nses veines des démons batailleurs, car il mettait une véritable\ngloriole à affirmer que, dès qu'il y avait à se battre, rien n'était\ncomparable à ses paysans de Campine.\n   Ce jour-là, donc, nous nous étions mis en route pour Gra-\nventafel.\n   La fête devait avoir un éclat inusité, car nous étions aux\ntemps héroïques de ce mouvement qui galvanisait tous les sou-\nvenirs de la cause flamande, et tout le pays s'était organisé pour\ncélébrer ses martyrs. Au moment où nous arrivions à Graven-\ntafel, les gildes et les corporations défilaient, avec leurs magni-\nfiques bannières, devant des estrades où les délégations les com-\nplimentaient. Les musiques éclataient en fanfares au passage,\npuis les sociétaires s'installaient autour d'immenses tonneaux,\nd'où la bière se déversait à flots. Nous nous rendîmes jusqu'au\nmoulin, autour duquel se concentrait l'animation de la fête. Sur\nune estrade, formée de la jonction de quelques tables, chacun\n  des gars chantait à tour de rôle quelque couplet, dont l'assis-\ntance reprenait le refrain.\n    Frédéric, convié, à la demande générale, à y aller aussi de sa\n chanson, s'y prêta avec bonne grâce. Je ne saisis qu'imparfaite-\n ment le sens de son couplet, mais ce devait être quelque madri-\n gal à l'adresse de la jolie Rose qui, rieuse et un peu rougissante,\n se tenait accoudée à l'escalier de son moulin. D'ailleurs, le chan-\n teur avait une voix chaude et bien timbrée, et le prestige dont\n le revêtait l'élégant uniforme des chasseurs devait contribuer à\n lui faire remporter la palme de ce peu officiel concours.\n    Des applaudissements unanimes accueillirent son couplet, et\n le père Sand, dressant sa haute stature de patriarche, s'empressa\n de recueillir la décision du jury.\n    « Eh bien! Rose, cria-t-il, à qui donnes-tu le prix?\n    — A lui, répondit-elle bravement. »\n    Et, d'un joli geste, élevant une cruche pleine, elle s'approcha\n du chanteur en remplissant un verre qu'elle lui tendait.\n"}, {"page_pdf": 792, "page_imprimee": 673, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2408, "texte": "                      LA VALLÉE EN FLEURS                      673\n\n\n    Il y avait dans ce mouvement quelque chose de charmant, et\n il me rappela cette attitude majestueuse et gracieuse, que je ne\n pouvais, quelques mois auparavant au cours d'un voyage en\nJudée, me lasser d'admirer, des femmes juives groupées, au\nsoir, autour des fontaines. Je me rappelai aussi certaine fresque\n aperçue, par un soir ineffable d'azur et d'ombre, dans l'angle\nd'un ancien couvent, au pied des Alpes, et, du même coup,\nje me remémorai quelques vers ailés et tendres de la Samari-\ntaine... Heureux âge, où un simple geste eurythmique suffit\npour évoquer tout un monde de souvenirs de beauté, épars au\nfond de la mémoire!\n    Mais je n'eus guère le temps de me complaire au fugitif plaisir\nd'un geste harmonieux.\n    Le jeune sous-officier avait à peine saisi le verre qu'une main\nbrutale le lui arrachait. Un homme, portant le tablier de\ncuir du forgeron, sorte d'hercule trapu, au front bas, aux yeux\nà la fois fuyants et furieux, les crocs hérissés et comme prêt à\nmordre, avait bondi ; l'homme avait déposé le verre sur la table\net, maintenant, il se trouvait en face de son antagoniste, ramassé\nsur lui-même comme une bête fauve, sa figure bestiale rayée de\ncoups de sangles, marmottant des mots entrecoupés, à la fois\nterrible et comique.\n    En un clin d'œil un tumulte effroyable s'éleva. Quelques gens\nbien intentionnés essayaient de repousser le forcené, mais d'au-\ntres, prenant son parti, empoignaient ces interventionnistes.\nDéjà, des bagarres s'engageaient, des brocs et des chaises, trans-\nformés en casse-têtes, s'élevaient au-dessus de cette foule. La\nmêlée allait devenir générale, des couteaux brillaient, et il y\navait fortes chances d'assister à une de ces « kermesses rouges »\nqui laissent des mourants râler sur le sol. Je ne sais si cette\ntempête rappela à Ernest le passage fameux du premier chant\nd'Enéide, où Virgile compare les flots s'apaisant sous le quos ego\nde Neptune à un meeting soudainement pacifié à l'apparition\nde quelque orateur favori... Mais il n'avait pas besoin de rémi-\nniscence classique pour agir. Il avait gardé de son passage au\nrégiment la bonne manière, et je ne pus que l'admirer.\n   Il s'approcha de Frédéric et lui dit à mi-voix : «Maréchal des\nlogis, vous n'allez pas vous colleter avec cette brute! » Puis, en\nun clin d'œil, il domina la mêlée, apostrophant les hommes\n"}, {"page_pdf": 793, "page_imprimee": 674, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2161, "texte": "674                        DURENDAL\n\n\ndans un flamand vigoureux et — le respect de l'homme de la\nglèbe pour le hobereau aidant — eut bientôt fait d'imposer un\ndésarmement général.\n   Puis, l'agresseur, — c'était un forgeron du nom de Goor —\nadmonesté d'importance par le bourgmestre, s'éloigna, et je vis\nsa silhouette sinistre disparaître dans la lande.\n   Le feu, qui avait un instant brillé dans son regard au moment\noù il partait, m'avait paru d'un mauvais indice : « Voilà, pen-\nsais-je,un gaillard qui doit être plus que capable d'un mauvais\ncoup... »\n\n                               *   *\n\n\n   Le père Sand en était visiblement chagrin et déplorait auprès\nde nous la sauvagerie de ses administrés : « Il ne faut cependant\npas les juger d'après cela, Messieurs, nous disait-il; au fond, ce\nsont des gens braves et faciles. Il faut si peu pour qu'ils\ns'amusent et soient bons ; voyons, ajouta-t-il, il ne faut pas que\nla fête se termine sur une aussi vilaine chose ; un petit air de\nmusique... une jolie chanson; voilà ce qu'il faudrait pour bien\nfinir... »\n    Il appela un de ses fils, un gamin déluré d'une douzaine\nd'années, et le tirant par l'oreille : « Mets-toi à la recherche de\n Franciscus; dis-lui, de ma part, que je lui demande de venir\n chanter quelque chose... que ça me fera plaisir. »\n    Et ayant gratifié son rejeton d'une paternelle taloche, il\n ajouta, en se tournant vers nous : « Cela me ferait plaisir que\n vous puissiez entendre ce petit Franciscus ; c'est un gamin d'ici\n qui a vraiment la voix la plus délicieuse qu'on puisse rêver, et ce\n qu'il chante est extraordinaire ; je ne sais pas où il va le cher-\n cher, mais je suis sûr que dans vos opéras vous ne devez pas\n entendre quelque chose de plus beau... »\n     Cet enthousiasme nous fit sourire.\n     Quelques instants encore, nous fîmes les cent pas sur la\n route, nous livrant au charme de cette admirable fin de journée;\n puis, comme l'ombre montait peu à peu, et que nous tenions à\n  n'être pas surpris par la nuit dans la traversée de la plaine,\n  nous nous disposâmes à regagner le chemin du logis. Comme\n  nous repassions auprès du moulin, notre attention fut attirée\n"}, {"page_pdf": 794, "page_imprimee": 675, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2417, "texte": "                      LA VALLÉE EN F L E U R S                 675\n\npar des rumeurs qui s'élevaient par instant de la foule ; nous\nnous approchâmes. Au centre d'un cercle compact, un adoles-\ncent, presque un enfant encore, chantait en s'accompagnant de\nl'instrument plaintif et si caractéristique, sur l'aigre ton\nduquel les gens de là-bas modulent leurs peines et leurs joies,\net qu'on nomme, je crois, un harmonica.\n   Je ne connais que très imparfaitement le dialecte de cette\npartie de la Campine, et je ne pus saisir qu'avec peine le sens\ndu récit du jeune chanteur, mais c'était, en une sorte d'étrange\nromancero, l'histoire de saint Dymphne, ce thème touchant et\ninépuisable de légendes au pays de Campine.\n   « Non loin des flots de notre mer, il est dans la lande une\ntombe que recouvrent les genêts et les chardons; rien ne la\nsignale au passant, mais sans cesse les anges invisibles y disent\nleurs cantiques et, par les nuits claires, on entend une cloche\nmystérieuse tinter sous le dôme du ciel...» Puis il disait la fuite\nde la vierge, ses marches douloureuses par le désert, sous les\nregards des étoiles... toute la faiblesse et la souffrance humaine\ndevant l'abandon et la solitude, toute la misère des cœurs ten-\ndres aux prises avec la cruauté des hommes...\n   Et le chant s'exaltait ; la voix ardente et frêle, unie au son\nplaintif de l'étrange instrument, avait une acuité singulière;\npositivement, elle vous prenait, elle ébranlait les nerfs comme\nle gémissement du vent d'automne dans les Landes quand il\nsanglote dans les bruyères avec des milliers de voix, comme\nla plainte des forêts qui pleurent dans le vent ou le rythme\nmonotone des flots venant se briser sur les sables.\n   Pour moi, elle évoquait — peut-être à travers ces mirages\ndont un cerveau de seize ans revêt les contingences qui l'entou-\nrent — l'âme même de ce pays, telle que pendant ce trop bref\nséjour je l'avais savourée dans la tendresse des crépuscules, la\ndouceur des aubes, la volupté triste des soleils, se mourant sur\nl'horizon du fleuve là-bas, vers la mer éternelle...\n    Oui, il y avait quelque chose de tout cela dans les accents\nque l'ingénu musicien arrachait à son instrument, sous Impres-\nsion de ses doigts nerveux qui le faisaient palpiter comme un\ncœur aux battements précipités...\n    Mais ce qui me frappa, ce fut l'expression que je lisais sur\nles rudes visages de cette foule : hommes et femmes, labou-\n"}, {"page_pdf": 795, "page_imprimee": 676, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2162, "texte": "676                         DURENDAL\n\n\n reurs, paysans, gens des fermes se tenaient silencieux en cercle\n autour de lui.\n    Dans le soir qui tombait, noyant peu à peu toutes les formes,\n penchés vers le chanteur, ils écoutaient de tout leur être.\n    Mais lui, les yeux perdus, absorbé dans le songe intérieur\n qu'il suivait, figé dans l'attitude de ceux pour qui le monde\n extérieur a disparu, ne voyait ni cette foule qui l'entourait, ni\n ces regards fixés sur lui ; ses yeux plongeaient plus loin que le\n proche horizon, arrêtés sur quelque chose qui n'était visible que\n pour son âme; son pur profil, sa taille souple qui se silhouettait\n dans les dernières clartés du jour, formait un spectacle de\n beauté qu'il est rare de rencontrer.\n   Le chant, maintenant, s'exaltait : « Oh! les cloches! les clo-\n ches! comme elles vibrent en nous, comme elles vibrent en\n nous, les cloches qui bourdonnent ! comme elles viennent battre\n dans nos cœurs, qui, eux-mêmes, dans nos poitrines, battent,\nnos coeurs, comme les cloches prisonnières dans les tours!...»\n   L'obscurité était venue, des traînées sanglantes rayaient le\nciel, bas sur l'horizon; le silence envahissait le monde. Cette\nmort de la lumière avait quelque chose de farouche et de\nmystérieux.\n   Une longue rumeur accueillit les derniers accents de la chan-\nson. En grande hâte, nous partîmes.\n   Déjà, nous nous trouvions bien loin de la lande, marchant\nsilencieux dans la nuit, lorsque de la foule qui formait une\nmasse obscure, noyée d'ombre, un chant s'éleva, un chant large\net poignant, qui traversa la plaine et nous fit frémir, pareil au\nrugissement soudain d'un lion dans la nuit.\n   Ernest me prit le bras : « Ecoute, » fit-il.\n   Je reconnus le chant du Lion de Flandre.\n   Nous nous étions arrêtés, regardant au loin, défiler la foule\nvers la route. Je me rappelle ce spectacle comme une chose\nétrangement saisissante. Les grands drapeaux des gildes se sil-\nhouettaient sur le disque immense du soleil couchant. Le défilé\nd'un .escadron de lanciers, qui vint à passer, avec les flammes\ndes lances rougissantes sur le ciel ensanglanté, ajouta encore à\nl'impression formidable de ce tableau.\n"}, {"page_pdf": 796, "page_imprimee": 677, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1885, "texte": "                      LA V A L L É E E N F L E U R S          677\n\n   L'émotion d'une minute que j'avais ressentie devant ce\nspectacle s'effaça bientôt de mon souvenir, sous les sédiments\nqui, chaque jour, se déposent en épaisses couches au fond de\nnos cerveaux!\n   Ce ne fut que, plusieurs années plus tard et par le plus grand\ndes hasards, que je connus le drame dont cet épisode oublié\navait été le prologue.\n   Je passais la soirée à Anvers, chez un de mes amis, adminis-\ntrateur d'une Société de briqueterie, et qui avait été quelques\nannées dans la magistrature, au temps de sa prime jeunesse.\n   Comme nous remuions la cendre d'anciens souvenirs, il en\nvint à me parler de la seule affaire criminelle qu'il avait\ninstruite.\n   Et, ce soir de décembre, nous restâmes très tard à regarder\nvaciller les flammes dans l'âtre, tandis que l'ancien magistrat,\nen phrases lentes, me racontait cette histoire farouche d'amour\net de meurtre qui vint, sans qu'il s'en doutât, me rappeler des\nscènes effacées, et qui en constitue le dénouement.\n\n\n\n\n                    D E U X I È M E PARTIE\n\n\n   La nuit venue, Franciscus flânait du côté des étangs. Comme\nil longeait une haie, un bruit de voix étouffées attira son atten-\ntion. Il aperçut deux ombres blotties derrière les buissons et\nreconnut Goor, le forgeron, et son frère. Sous la clarté lunaire,\nquelque chose brillait, le canon d'un fusil. Il prêta l'oreille.\nGoor, disait :\n   « Est-ce compris?... Tu te placeras à trois cents pas en avant.\nDès que tu l'entendras, tu pousseras trois fois le cri du chat-\nhuant, et que Dieu me damne si je le manque !\n   — Entendu,» fit l'autre; et, portant les doigts à sa bouche, il\nreproduisait l'appel de l'oiseau de nuit avec une telle perfection\nd'imitation, que tout autre que Franciscus s'y fut trompé.\n   « Pour quel gibier peuvent-ils bien affûter ce soir? » se\ndemanda l'enfant intrigué.\n"}, {"page_pdf": 797, "page_imprimee": 678, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2148, "texte": "678                         DURENDAL\n\n\n  Mais il n'y attacha pas d'autre importance. Sa pensée était\nuniquement à Rose...\n                                    *\n                                *       *\n\n\n    A cette heure, Frédéric frappait à la porte du moulin pour\nréclamer la clef de l'écurie où il avait remisé son cheval. « Je\ndois encore inspecter un poste à quelques kilomètres d'ici, et\nvous comprenez que je ne tiens pas à paraître trop joyeux devant\nmes hommes... »\n    Une grande paix s'étendait autour d'eux; la jolie fille et le\nsoldat causèrent amicalement pendant quelques instants. Il\najouta, en riant :\n    « Voilà notre existence, à nous autres!... Jamais l'esprit libre,\ntoujours un souci, une préoccupation...\n    — Mais, non, dit-elle, mais, non; le beau métier, au contraire,\nlibre, sans charges; aller ici ou là, sans que rien vous retienne,\nà votre fantaisie ; vous pouvez être insouciant de tout ; c'est être\n libre et indépendant, comme l'oiseau...\n    — Croyez-vous? » fit-il.\n    Il regarda un instant le soir qui descendait dans une sérénité\n inexprimable.\n    « Ne croyez pas cela... Oui, c'est beau, c'est très beau, la vie\n insouciante, sans attaches; aller ici ou là et s'y trouver bien,\n indifféremment... C'est très beau, tout cela. Mais, au fond, tout\n cela est bien vide; et, à force d'aller ainsi de droite et de gauche,\n sans cesse, on n'a pas le temps de s'apercevoir que la vie s'écoule,\n et l'on se dit avec frayeur qu'elle aura passé sans qu'on ait\n pu, une minute, regarder en soi... »\n     Son regard enveloppa encore un instant la plaine baignée\n d'ombre et d'azur, et le calme moulin et la petite chambre\n vieille, si bien close, où la lampe mettait, paisible, son cercle de\n  lumière; et sa pensée, lentement, se formulait :\n     « Est-ce que, peut-être, ceux-là seuls pour qui brille la douce\n  étoile de la lampe, ceux-là, seuls, peuvent voir en eux et auront\n  vraiment connu ce que c'est que de vivre...\n     — Ah! non!... » fit-elle d'une voix un peu altérée.\n     Et lentement, presque involontairement, elle laissa les mots\n  venir à ses lèvres; sans doute, elle était douce au cœur, la paci-\n"}, {"page_pdf": 798, "page_imprimee": 679, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2386, "texte": "                      LA VALLÉE EN FLEURS                        679\n\n\nfiante clarté de la lampe, mais elle est un peu comme le clair de\nlune, qui dans les nuits froides, fend les pierres... Il n'est pas\nheureux de tant regarder dans son cœur, comme en l'eau dor-\nmante des canaux sans but...\n   T o u s deux se turent ; un sentiment inconnu, dont eux-mêmes\nne se rendaient compte que d'une manière confuse, quelque\nchose à la fois de puissant et de très doux les prenait, dans ce\nsoir qui descendait, mauve et d'une douceur inexprimable.\n   Autour d'eux, dans l'ombre, les reinettes faisaient entendre\nleur chant monotone, des éphémères mouraient dans l'air du\nsoir...\n   C'était, sans que leurs âmes simples le comprissent, toute la\ndouceur exquise, la volupté un peu inquiète de l'heure fugitive,\nde tout ce qui va s'anéantir, se perdre sans retour! la vie qui\ns'écoule à chaque seconde comme d'un cœur qui saigne... Dans\nl'immense palpitation de l'immuable nature s'appesantissait\nl'angoisse de ce qui passe au milieu de ce qui demeure...\n  U n instant, il eut la perception de ces choses, du mystère\nqui enveloppe toutes les vies, et qui mettait entre leurs existences,\nà eux, si proches pourtant, qui avaient grandi ensemble, et qui\nsemblaient devoir se connaître comme paraissent se connaître\nun frère et une sœur — plus d'abîmes que tous les flots de la\nmer n'en creusent entre les lointains continents; et il sentit\nsourdre, en lui, ce frisson, que tout homme a senti, ne fût-ce\nqu'une fois, monter dans ses entrailles et qui lui révèle que tout\nce que nos yeux encore mortels croient voir, que toutes les\nréalités que nos mains croient atteindre et tenir, ne sont que\nvaines apparences, qu'un masque illusoire d'une heure.\n    Cela, il voulut l'exprimer; il voulut lui dire : « Rose, nous\nallons nous quitter; je vais retourner à la vie journalière, à ma\nvie à moi. Nous n'aurons fait qu'échanger une poignée de main\ncomme deux voyageurs que le hasard a fait se rencontrer un\ninstant, mais je sais qu'il y aura pour toujours entre mon âme\net la vôtre un secret, car j ' a i compris en cette heure qu'il y a\nquelque chose de plus profond, de plus haut... quelque chose\nque je ne soupçonnais pas, que je vois maintenant... quelque\nchose de plus puissant que toutes les étreintes terrestres, et dont\nl'obsession me suivra dans le genre d'existence qui, pour moi,\ne s t la vie. »\n"}, {"page_pdf": 799, "page_imprimee": 680, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2040, "texte": "680                        DURENDAL\n\n\n    Mais, de tout cela, il ne dit rien, parce que les mots ne lui\nvenaient pas et qu'il considéra que, d'ailleurs, ça n'avançait en\nrien de le dire.\n    Il prit dans sa poche un cigare, il le coupa et l'alluma avec\nautant de précautions que si son sort eût dépendu de cette opé-\nration, puis amenant son cheval, il assura les sangles et, vive-\nment, se mit en selle.\n    « Adieu! fit-il, adieu!... »\n    Elle écouta le pas égal du cheval qui s'éloignait sur la route,\npuis la voix lointaine de Frédéric qui chantait une chanson de\nrégiment.\n    Elle écoutait ce chant, qui se perdit peu à peu dans le loin-\ntain et dont le rythme se confondait avec les murmures de la\nplaine. Distraitement, elle se mit à marcher dans la Lande;\nelle arriva ainsi, presque sans s'en douter, jusqu'aux étangs\nqui déroulent leurs merveilleux chapelets jusqu'à la frontière;,\nelle restait immobile au bord des rives qui semblaient empri-\nsonner des pans de ciel étoile...\n    Une haleine chaude montait de la terre assoupie; là-haut,\ndes mondes brillaient et, d'un mouvement lent, tournaient sur\nleur axe de splendeur enflammée ; elle regardait les étoiles pro-\ndigieuses...\n    Mille bruits peuplaient le silence; toutes sortes d'ombres\nse levaient autour d'elle. Ce silence l'oppressait comme s'il était\nvivant et l'épiait.\n    Elle restait immobile, sans forces, anéantie, le cœur gonflé,\neffrayée devant la solitude. Elle sentait en elle une détresse, la\ndétresse d'un cœur solitaire qui s'est toujours donné sans\nmesure, sans rien retenir de lui-même, qui ne s'appartient\nplus, et qui reste vide, vide comme une lande sans rosée...\n    Tout à coup, elle entendit les buissons remuer derrière elle;\nelle devina une présence.\n    Il lui sembla que son cœur cessait de battre ; une joie\nimmense l'envahit ; elle étendit les mains vers l'ombre en mur-\n murant : « Franciscus... »\n    Au même instant, elle sentit la douceur de deux bras qui\n l'enlaçaient, l'étreinte d'un corps souple.\n     « C'est toi, » murmura-t-elle.\n"}, {"page_pdf": 800, "page_imprimee": 681, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2333, "texte": "                       LA V A L L É E E N F L E U R S            68l\n\n    Un baiser ferma ses lèvres, et la voix ardente et douce de\n l'enfant murmura à son oreille :\n    « Oui, c'est moi, moi qui t'aime ; je t'aime, je t'adore...\n    — Mon amour! dit-elle. »\n    Il lui semblait que son cœur éclatait; sous le long regard des\nétoiles, comme en rêve elle entendait la douce voix qui la ber-\nçait des mots entrecoupés, des ineffables paroles dont elle était\navide, et qui ouvraient son cœur comme une rosée...\n    « Je t'aime, si tu savais... Ce sont tes yeux que je voyais dans\nles regards des étoiles, c'est ta voix que j'entendais dans la\nplainte du vent... Je t'aime, et il me semble que c'est seulement\nde cet instant que je commence à vivre... »\n    Le ciel était tout vibrant d'étoiles, une clarté prodigieuse\nilluminait l'espace. Elle n'avait plus la conscience des choses.\nSoudain, dans l'air du soir, la voix profonde des cloches s'épan-\ndit; comme un chant immense, le son des cloches traversait\nl'espace, semblant éveiller partout d'immenses échos ; et voici\nqu'à l'extrémité de la plaine, une lumière, une lumière douce\ns'alluma. Il sembla à Rose que cette clarté venait à travers\nl'espace et jusqu'à son cœur. Ah ! elle les connaissait,— et de\ntoute son âme, — les rayons pacifiques que la lampe répand\ndans la chambre close...\n    Elle songea à toutes les faiblesses, à toutes les souffrances qui\navaient besoin d'elle, qui ne pouvaient se passer d'elle; elle se\nrendit compte que son cœur était prisonnier de mille liens, qui\nl'attachaient indissolublement aux êtres faibles à qui elle se\ndevait toute et qu'elle ne pouvait s'arracher d'eux, à qui la\nliaient les chaînes du sacrifice; et elle songea à ces paroles\nqu'elle lisait le dimanche dans son livre d'heures, que si\nsouvent — sans savoir pourquoi — elle s'était répétées, et dont\nmaintenant elle comprenait tout le sens impérieux et clair : «Je\nt'ai pris dans les liens de la charité... »\n    Les liens du sacrifice!... Oh ! oui, ils étaient posés sur son\ncœur, ils l'enveloppaient et rien ne pourrait l'en dégager jamais.\n    « Laisse-moi! » dit-elle...\n    Mais la voix douce, la voix aimée répétait : « Je t'aime! »\n    Elle recula et, avec une sorte de terreur, elle répéta :\n    « Laisse-moi! laisse-moi! »\n    Franciscus lui dit : « Tu ne m'aimes pas ! »\n"}, {"page_pdf": 801, "page_imprimee": 682, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2171, "texte": "682                         DURENDAL\n\n\n    Elle ne savait pas ce qu'elle disait ; violemment elle lui cria :\n    « Non, je ne t'aime pas, je ne t'aime pas! laisse-moi. »\n    Il ne lui dit rien ; il ne comprenait pas; il lui semblait qu'une\ngrande ombre était descendue, couvrant tout de ténèbres; il\nvoyait seulement le visage cher, les yeux aimés imprégnés de\nhaine; une atroce blessure faisait saigner son cœur. Dans son\ncerveau engourdi comme par un froid mortel, une seule pensée\nse formulait : « C'est un autre qu'elle aime. Oh! mourir! pou-\nvoir mourir, maintenant! »\n    Tout à coup un long cri traversa la plaine et les fit tres-\nsaillir; c'était le cri de la Hulotte, mais avec quelque chose de\nplus sinistre.\n    Franciscus, les oreilles tendues vers les ténèbres, écoutait,\ncar il venait de reconnaître, dans ce cri, le signal de guet du\nbraconnier.\n    Soudain, l'appel se renouvela, le même cri lugubre, et au\nmême instant, une voix qu'ils connaissaient tous deux s'éleva\nsur là route, mêlée au claquement du sabot d'un cheval :\n     « Halte-là! Qui va là? — Dragons d'Alcala! »\n     Un cri terrible s'échappa de la poitrine de Franciscus. C'est\nlui, ils vont le tuer!...\n     Dans un éclair, il avait compris la scène infernale : les deux\n complices, postés sur la route, attendant le retour de Frédéric ;\n Goor, le fusil de braconnier épaulé, et l'autre en vigie, lui jetant\n le signal...\n     Il s'élança, n'ayant qu'une pensée : se jeter au devant du coup\n qui devait frapper Frédéric, le sauver, puisque c'était lui que\n Rose aimait...\n     Rose aussi avait compris; elle n'eut qu'une pensée : Fran-\n ciscus !\n     Eperdue, elle tendit les bras pour le retenir : « Franciscus!\n  Franciscus ! »\n     Mais déjà il était loin; elle entendit les pierres qui roulaient\n sous ses pas, ses cris, ses appels dans la nuit, les coups de\n sifflet stridents qu'il lançait de ses doigts posés sur les lèvres...\n     Au même instant, un sillon dé feu déchira les ténèbres; une\n  détonation éclata, ébranlant la plaine; un cri déchirant traversa\n  l'espace. Puis, elle entendit le galop d'un cheval sur le pavé de\n  la route, des appels, le vacarme d'une poursuite...\n"}, {"page_pdf": 802, "page_imprimee": 683, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1674, "texte": "                        LA V A L L E E E N F L E U R S               683\n\n\n      A n é a n t i e , figée de terreur, elle restait là, sans mouvement,\n comme clouée au sol ; sa vie se concentrait dans une pensée\n unique : Franciscus! Elle tremblait toute.\n      E t , voici que soudain un pas résonne dans l'ombre. Eperdue,\n elle jette un appel : « Franciscus, est-ce toi? » Elle entend son\n nom m u r m u r é avec amour. A la clarté des étoiles, elle le voit\n s'avaner, en trébuchant, vers elle, et lui tendant les bras. Il lui\n semble que son cœur s'arrête. Un cri jaillit de sa poitrine :\n « Sauvé! » Elle le serre dans ses bras. Elle le couvre de baisers...\n Elle veut parler, mais ses lèvres tremblantes ne peuvent que bal-\n butier : « Franciscus ! mon Dieu ! mon Dieu ! » — « Mon amour ! »\ndit-il; et ses yeux plongent dans ses yeux et ses lèvres, tout près\ndes siennes, murmurent :« T u m'as donné la seule douceur que\nj ' a u r a i connue sur terre, tu m'as fait vivre une minute de\nrêve... »\n   Mais, tout à coup, elle le voit pâlir, appuyer les deux mains\nsur son cœur, et chanceler. « Qu'as-tu?» dit-elle. Elle aperçoit du\nsang sur sa poitrine. Dans un éclair, la vérité se fait jour\ndans son esprit : le coup au devant duquel Franciscus s'était\njeté pour sauver Frédéric l'a frappé au cœur.\n   Maintenant, elle ne serre plus dans ses bras qu'un corps\ninanimé.\n\n                                   *   *\n\n\n   Telle fut l'histoire que mon ami, l'ex-substitut, me raconta\nun soir de décembre, très tard, tandis que nous regardions les\nflammes vaciller, monter, grandir et s'évanouir dans l'âtre.\n\n                                                         LÉON   RYCX.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison11-004", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 684, "page_fin": 685, "titre_corps": "[Avant l’heure où le cours des nuits lentes s’achève]", "titre_sommaire": "", 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altière,\nPénétrer tes destins obscurs, et d'un esprit\nPlus large et plus fécond te comprendre, ô matière,\nQue le vouloir divin guide au but qu'il prescrit.\n\nLe vol changeant des jours t'a laissée immuable ;\nLe printemps n'offrit pas ses fleurs à ta beauté.\nEt, sans fin remués sur leur couche de sable,\nTes champs n'ont pas nourri les moissons de l'été ;\n\nSans préparer jamais de futures       semailles\nLe soc prompt de la houle a couru dans ton flanc,\nTes sillons maternels s'enflent, et tu tressailles,\nLorsque passe le vent qui les courbe en sifflant,\n\nEt ta rumeur nombreuse est un second silence;\nTa grande âme est confuse et, toujours       tourmenté,\nSon lent travail s'efforce et retombe et s'élance\nVers un rythme plus large où croisse ta beauté.\n\n Tu portes, éternelle et vierge, la jeunesse\n Des dieux aux flancs étroits, qu'inquiet d'être né,\n L'homme a vus dans les flots, avant qu'il    reconnaisse\n Ton être un et divers qu'ils avaient   incarné.\n"}, {"page_pdf": 804, "page_imprimee": 685, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 856, "texte": "                                                       685\n\nEt, forçant l'horizon qu'écarte la nuit claire,\nTu reflètes encor d'autres cieux ignorés\nJusqu'à ceux plus lointains où déjà la lumière\nRit à des flots nouveaux que l'aurore a dorés;\n\nCar c'est là ta grandeur suprême et ton mystère\nD'être plus vaste encor que ton flot regardé,\nPareille à l'âme humaine, abîme solitaire,\nProfond comme la mer et comme elle insondé.\n\n\n\nEt docile au désir secret de ma pensée\nL'aube, étrange lueur, se levait sur les eaux ;\nEt je sentais, brisé par sa joie insensée\nMon cœur ivre d'orgueil se gonfler de sanglots.\n\nJ'ai gardé pour moi seul leur voix austère et grave;\nEt je suis descendu, fouetté des vents amers,\nDes rochers escarpés que l'onde assaille et lave,\nL'âme sereine ainsi que le calme des mers.\n\n                                         MAURICE LAUZON;\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison11-005", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 686, "page_fin": 687, "titre_corps": "Constantin Meunier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Constantin Meunier Nous avons", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 805, "page_imprimee": 686, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2137, "texte": "Constantin Meunier\n                    Nous avons, à différentes reprises, fait l'éloge de ce\n                       Prince de la Sculpture, dont les œuvres m a g i s -\n                      trales viennent d'être exposées au Cercle artis-\n                       tique, où elles ont ébloui, par leur fastueuse et\n                       majestueuse beauté, les visiteurs, p e n d a n t toute\n                       la durée de l'exposition. On se souvient de\n                       l'intéressante étude (1) qu'a consacrée jadis\n                       M. Joseph Leconte dans notre revue au Monu-\nment du Travail du grand artiste. Nous avons accompagné cette\nétude de la reproduction de plusieurs fragments de l'œuvre\nmaîtresse de Meunier : la Moisson, le Port et l'Industrie, ainsi que\ndu portrait de notre illustre concitoyen.\n   U n e œuvre, comme la Glorification du Travail, suffit à immor-\ntaliser à jamais le nom d'un artiste et à le t r a n s m e t t r e auréolé\nde gloire à la postérité. Meunier est et restera un des plus\ngrands artistes de ce siècle, un des maîtres de la sculpture con-\ntemporaine.\n   Son chef-d'œuvre a quelque chose de la sérénité des a n t i q u e s .\nIl rappelle, par plus d'un côté, la beauté des marbres grecs,\navec la vie en plus. Car il me semble que Meunier a insufflé\naux héros de cette épopée du travail une âme que je ne vois pas\nchez les anciens, dont l'art, en dépit de sa perfection, était\nplutôt froid et peu émouvant.\n   L e s gestes de ses personnages ont u n e majesté incomparable.\nL e u r physionomie est pleine de fierté et de noblesse. L'ouvrier\ny apparaît grand et beau, ayant conscience de sa dignité, de la\nbeauté de sa mission, de l'importance de son rôle dans la vie et\nde la g r a n d e u r du travail. Nourricier de l ' h u m a n i t é , i n s t r u m e n t\nindispensable à l'exécution de toutes les grandes œuvres de\nl'industrie, soutien puissant du m o n d e moderne, coopérateur\nactif, consciencieux et désintéressé des plus vastes entreprises\nde son siècle; tel se révèle l'ouvrier dans l'œuvre du sculpteur.\n\n  (1) Voir le numéro de novembre1898de Durendal\n"}, {"page_pdf": 806, "page_imprimee": 687, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2445, "texte": "                        CONSTANTIN MEUNIER                       687\n\n\n     Meunier a créé le type idéal de l'ouvrier, sans aucune exagé-\n  ration, en lui laissant la beauté fruste et simple de l'expression,\n  avec les plis et les rides largement esquisses de la physiono-\n  mie. J a m a i s , croyons-nous, on ne réalisera un type plus vrai,\n  plus réel, plus vivant et plus frappant de l'ouvrier moderne, du\n travailleur vigoureux et laborieux ayant conscience de sa force\n et de sa valeur. Ces ouvriers, sous le ciseau de Meunier, sont\n beaux et grands comme des dieux.\n    Il est certain que ce Monument du Travail, quand il aura été\n définitivement réalisé, sera une des plus belles pièces de sculp-\n ture de ce temps, un des plus splendides chefs-d'œuvre de l'art\n actuel.\n    Nous ne pouvons nous empêcher de formuler le vœu' le plus\n ardent de voir bientôt ce monument s'élever non pas sur une des\n places de notre capitale. Elles ne sont pas assez vastes pour\n servir de cadre à cette œuvre gigantesque et grandiose. Je ferais\n peut-être une exception pour la place Poelaert, au centre de\n laquelle il me semble qu'elle ferait bonne figure. E n tout cas,\n on pourrait l'élever soit à la pittoresque avenue de Tervueren,\n cette belle création de notre Roi, — elle n'en serait que plus\n pittoresque, — soit à l'entrée du Bois de la Cambre.\n    Qu'importe, du reste, ce détail pour le m o m e n t . L e point\n essentiel, c'est que l'exécution de l'œuvre soit au plus tôt com-\n m a n d é e à l'artiste par le gouvernement belge. L e bruit a couru\nqu'un mécène étranger avait eu l'intention d'en faire l'acquisi-\ntion. Il est de l'honneur des Belges de ne pas permettre qu'un\npareil chef-d'œuvre sorte de notre patrie. E n disant ceci, nous\ncroyons n'être que l'écho du désir de l'immense majorité des\n Belges, en tout cas de tous ceux qui ont contemplé et admiré\nle chef-d'œuvre du maître ces jours-ci au Cercle artistique. D e\ntoutes parts, on s'émeut de la lenteur du gouvernement à\ndécréter l'érection du monument en Belgique.\n   N o u s nous unissons avec empressement et enthousiasme à\ntous les amis de Constantin Meunier, à tous les admirateurs\nde son talent sans égal, pour supplier le gouvernement belge\nde se décider, enfin, et sans plus tarder, à commander à ce\nmerveilleux et génial artiste\", grand entre les plus grands,\nl'exécution de son incomparable chef-d'œuvre.\n\n                                              HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison11-006", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 688, "page_fin": 693, "titre_corps": "Le Cours de composition musicale de Vincent d’Indy", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. de la Laurencie", "ancre_debut": "Le Cours de Composition musicale", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 807, "page_imprimee": 688, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 2383, "texte": "Le Cours de Composition musicale\n                          de Vincent d'Indy\n\n\n\n                  LES éditeurs Durand et fils viennent enfin, de publier le\n                     premier livre du Cours de composition musicale que Vincent\n                     d'Indy professe à la Scola cantorum. Cet ouvrage, impatiem-\n                     ment attendu par tous les musiciens, permet de juger de\n                     l'excellence de l'enseignement donné à l'établissement de\n                     la rue Saint-Jacques.\n                        Nous avons indiqué, ici-même, les grandes lignes de\n                     cet enseignerrent. Vincent d'Indy prétend substituer au\n                     dogmatisme étroit et languissant des conservatoires une\npédagogie vivante et large; il prétend enseigner la Musique par la Musique\nelle-même et répudie le formalisme des recettes, qui pullulent dans les nom-\nbreux traités de composition.\n   Dans ce but, il adresse un appel constant à l'esthétique et à la philosophie\nde l'art, sans lesquelles le métier demeure une discipline irraisonnée et sèche.\nA chaque page de son livre sonne cet appel vivifiant et fécond; au lieu des\nexemples de basse qualité que nous'étions accoutumés à subir, Vincent d'Indy\nn'emploie que des parcelles précieuses extraites du trésor des Maîtres. Ce\nsimple détail suffirait à indiquer le souci permanent qui le guide, l'attention\nfidèle et sûre à la Beauté.\n    Chaque fois qu'il s'agit d'ériger un principe, de déduire une conséquence,\nla philosophie de l'art apporte à l'auteur le secours décisif de son argumen-\ntation. Rien n'est laissé au hasard ou à l'arbitraire; tout s'assemble et se\ncoordonne dans un ordre parfait. Le phénomène sonore et la morphologie\nmusicale sont étudiés point par point dans leur évolution historique, et c'est\n en commentant cette évolution que Vincent d'Indy affirme l'originalité de son\n enseignement.\n    Aussi bien, devant une œuvre aussi haute et aussi claire, les quelques criti-\n ques qui se pourraient adresser à certains aperçus tombent-elles d'elles-\n mêmes, car la noblesse de l'effort et la sûreté avec lequel on l'a conduit impo-\n sent l'admiration et commandent le respect. Il est à peine besoin d'ajouter\n que la lecture du Cours de composition musicale est aussi attachante qu'instruc-\n tive, et que les personnes qui ne sont pas versées dans la science du contre-\n"}, {"page_pdf": 808, "page_imprimee": 689, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3480, "texte": "     LE COURS DE COMPOSITION MUSICALE DE VINCENT D'INDY                    689\n\n\npoint peuvent en retirer une ample moisson d'informations générales. Les\nconsidérations esthétiques, qui forment comme la charpente intellectuelle du\nlivre, enlèvent toute aridité à l'exposé des questions de pure technique; bien\nplus, ces questions techniques ne paraissent invoquées que pour apporter\ndes preuves précises et contingentes aux principes plus généraux, qui culmi-\nnent de page en page.\n    A propos du rythme, de la tonalité, de l'ornementation, de vastes horizons\nse découvrent, des rapprochements insoupçonnés se précisent. Rarement\ntant d'idées avaient été accumulées en si peu de pages.\n    L'ouvrage, vu d'ensemble, dans le cours régulier de ses douze chapitres\nqu'encadrent une lumineuse introduction et un appendice consacré à l'évolu-\ntion de l'art, se recommande par ces essentielles qualités pédagogiques : la\nclarté, l'ordre, la précision. Il est presque impossible de concevoir un\nensemble aussi complètement mûri, aussi bien mis au point. Les méditations\nde l'auteur y revêtent une forme définitive, d'une concision qui n'exclut pas\nl'éloquence, car, sous la simplicité voulue du style, on sent palpiter un cœur\nvibrant et l'âme enthousiaste d'un apôtre.\n    Au point de vue de la forme, c'est donc cette éloquence contenue et cette\ncondensation d'idées qui nous paraissent caractériser le Cours de compostion\nmusicale. Intelligence et sensibilité y atteignent un degré de concentration\npresque identique; aucune place n'est laissée à la digression inutile, à la\nphrase pour la phrase. Tout est plein, substantiel et, en même temps, clair\nlucide, d'une compréhension immédiate.\n    On connaît les idées directrices de l'auteur en matière d'enseignement ;\nelles présentent cette particularité intéressante de relever autant de l'évolu-\ntionnisme que de la théorie dite providentielle : « L'homme est un micro-\ncosme, » assure Vincent d'Indy, et l'étudiant musicien doit arriver à dégager\nsa propre personnalité après un examen attentif et raisonné de la morpho-\n logie musicale. C'est en revivant la vie des formes épuisées qu'il trouvera le\nsecret d'en créer de nouvelles. Nul doute que cette théorie s'inspire de l'évo-\nlutionnisme; mais elle se rencontre chez Vincent d'Indy avec une conception\ntoute métaphysique de l'esthétique, avec cette conception qui, depuis les stoï-\n ciens jusqu'à 'Cousin, en passant par saint Augustin, associe l'idée morale à\n l'idée de la. Beauté et donne à l'une et à l'autre une valeur objective. « L'Art\n est/un moyen de vie pour l'âme », et son origine provient de l'inlassable désir\nd'Idéal, qui hante l'esprit humain; de telle sorte que l'idéal artistique s'appa-\n rente avec le sentiment religieux, et que l'unité de l'art relève de l'ordre sur-\n naturel. Un philosophe, qui n'appartient point à la même école que Vincent\n d'Indy, le regretté Guyau, était arrivé aux mêmes conclusions, en montrant\n que l'avenir tenait en réserve l'expansion de la Religion de l'Art:\n     On pourrait peut-être reprocher au Maître de la Scola son exposition très\n scolastique des facultés de l'âme. Entraîné probablement par le sentiment\nd e la symétrie, il attribue la qualification de « facultés créatrices » à toutes\n les facultés qui. président aux diverses phases de la production artistique:\n impression, expression, création. Cette classification ne semble pas très\n nette ; on ne saisit guère ce que vient faire l'imagination au premier rang\n"}, {"page_pdf": 809, "page_imprimee": 690, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3367, "texte": "690                               DURENDAL\n\n\ndes facultés créatrices d'impression. Considérée ici au point de vue passif,\nelle ne se distingue pas de la mémoire. En outre, l'épithète de « créatrice »\nparaît difficilement applicable dans l'espèce, car si l'impression résulte de\nl'action du monde extérieur sur le moi, ce dernier ne saurait en revendiquer\nla paternité. Il ne joue qu'un rôle de récepteur d'abord, de transformateur\nensuite. Remarquons toutefois, que l'auteur a pris soin d'avertir le lecteur\nque sa terminologie philosophique différait de celle qui est ordinairement\nusitée.\n    Quoi qu'il en soit, le Cours de composition musicale, par les relations qu'il ne\nmanque aucune occasion de poser entre la musique, l'architecture et les arts\nplastiques, par le parallélisme qu'il démontre dans le développement simul-\ntané des diverses branches de l'activité humaine, forme un véritable cosmos\nesthétique. L'appendice qui le termine apporte des idées personnelles et\nvraiment neuves sur le caractère de chacune des périodes entre lesquelles\nVincent d'Indy partage l'histoire de l'art.\n    C'est ainsi que la première période, dite rythmo-monodique correspond à\nune tendance d'art intérieur, replié sur lui-même, dans la méditation romane;\nque la période polyphonique exprime l'extériorisation de la musique, sa\ncombativité, en même temps que l'architecture ogivale s'élance « au dehors »\net répand dans le ciel ses audacieuses végétations. Enfin, que le XVI° siècle\net le fâcheux esprit renaissant, correspondent à l'art personnel, à l'affirma-\ntion de l'individualité artistique et de l'indétermination de l'œuvre qui ne\nreste plus à sa place comme aux époques antérieures. Pour ingénieuses que\nsoient ces considérations, elles sont peut-être marquées au coin d'une systé-\nmatisation trop absolue. L'auteur a l'air d'attribuer aux croisades une impor-\ntance très exagérée dans la tendance que témoigne l'art du XIIIe siècle à\n s'extérioriser.\n    Telles sont, résumées aussi rapidement que possible, les grandes lignes\n esthétiques de l'œuvre.\n    La partie technique est traitée avec une maîtrise et une assurance incom-\n parables. On se trouve devant un « bloc » de doctrines d'une telle logique,\n qu'il devient impossible d'échapper à la séduction qu'il exerce. Suivant la loi\n maîtresse de toute évolution et allant du simple au composé, l'auteur étudie\n d'abord les généralités, les éléments de la forme musicale. Il commence par\n proclamer la prépondérance du Rythme : « Au commencement était le\n Rythme » disait Hans de Bülow; puis, il analyse l'essence du rythme musi-\n cal et distingue la \" cellule initiale \" qui en constitue la forme-mère, avec\n ses deux aspects masculin et féminin. De là, il passe à la Mélodie, issue de\n l'accent du langage; le rôle de l'accent tonique et celui de l'accent expressif,\n sont minutieusement et clairement différenciés, et Vincent d'Indy, en trai-\n tant de l'anatomie mélodique, s'élève contre la regrettable confusion qui s'est\n trop souvent établie entre le rythme et la mesure. C'est merveille d'assister\n au développement de la cellule initiale et de la mise en œuvre de ses trois\n fonctions fondamentales, dynamique, agogique et tonale. Le principe\n d'accentuation, qui découle de l'idée d'intensité, les principes de mouve-\n ment et de repos, générateurs de la période et de la phrase, enfin, la modula-\n"}, {"page_pdf": 810, "page_imprimee": 691, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3503, "texte": "      LE COURS DE COMPOSITION MUSICALE DE VINCENT D'INDY                     691\n\n\n   tion dérivée de la conception primordiale d'intonation, commandent toute\n   l'architecture mélodique. Le chapitre qui en traite présente l'intérêt le plus\n   vif, et complète de la façon la plus heureuse les ouvrages de MM. Lussy et\n   Combarieu. Vincent d'Indy s'est inspiré des beaux travaux d'Hugo Riemann,\n   mais ici, comme pour ce qui concerne l'harmonie et la tonalité, il a clarifié\n   la liqueur un peu trouble que dispense abondamment le théoricien allemand.\n      Les personnes qui ont lu les Katechismen du privat-docent de Leipzig,\n   et entre autres Musikalische Dynamik und Agogik pourront se rendre compte\n   de la supériorilé d'exposition du Maître français. A noter aussi l'énumération\n   des formes \" primaire \", « binaire » et « ternaire » de la mélodie, à l'exclu-\n   sion de la forme carrée qui, presque toujours, dérive de la forme ternaire,\n   par adjonction d'une période ou de la forme binaire, par simple répétition.\n   D'ingénieuses analyses complètent l'enseignement théorique; l'auteur dissè-\n  que sous vos yeux une mélodie et vous en démonte avec sa coutumière\n  ingéniosité, l'agencement rythmique. Dans le chapitre consacré à la Nota-\n  tion, sont rapidement passés en revue les divers systèmes employés depuis\n  les « neumes » grégoriens jusqu'à nos jours. Déjà le R. P . Pothier, dans son\n  beau livre sur les Mélodies grégoriennes, avait proposé d'intéressants aper-\n  çus à cet égard. Vincent d'Indy les complète, en ne disant toujours que l'es-\n  sentiel, en ne servant à ses élèves que « la substantifique moüelle » pour\n  parler comme Rabelais. La question des tablatures de luth, si importante\n  pour l'histoire de la musique instrumentale, y est exposée avec toute la clarté\n  désirable.\n     Jusqu'à présent, il ne s'agit que de généralités. Le schème mélodique a été\n  étudié au point de vue strictement théorique. Les chapitres sur la cantilène\n monodique et la chanson populaire viennent tout naturellement confirmer et\n illustrer les principes généraux déjà posés. Vincent d'Indy établit que ces\n deux types mélodiques constituent les deux pôles de la musique; de la can-\n tilène monodique, issue de la parole chantée, découlera plus tard la déclama-\n tion dramatique, alors que la chanson populaire, provenant de la danse ou\n plus généralement de l'art du geste, sera l'embryon de la musique instrumen-\n tale.\n     Nous ne pouvons pas nous étendre sur les instructives considérations dont\n fourmillent ces deux chapitres. Il y a là des remarques sur l'ornementation\n et l'expression, sur le caractère symbolique des vocalises, qui mériteraient un\n examen approfondi; nous avons hâte d'arriver à la musique polyphpnique\net à ses préambules rationnels : l'Harmonie et la Tonalité.\n    Vincent d'Indy se montre très catégorique, trop catégorique peut-être, au\nsujet de l'accord : « Musicalement, déclare-t-il, les accords n'existent pas. »\nL'étude des accords, pour eux-mêmes, est, au point de vue esthétique, une\nerreur absolue. On ne doit pas envisager le phénomène musical dans le sens\nvertical, mais seulement dans le sens horizontal. L'harmonie n'est pas autre\nchose que l'émission de plusieurs mélodies différentes. Voilà qui est net. On\nsent, et c'est là la raison de l'intransigeance de l'auteur, qu'il réprouve de\ntoutes ses forces l'enseignement actuel de l'harmonie, l'interminable et\nbaroque classification des accords considérés objectivement, en eux-mêmes.\n"}, {"page_pdf": 811, "page_imprimee": 692, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3386, "texte": "692                              DURENDAL\n\n\nVincent d'Indy veut réagir contre cette conception arbitraire et fausse; il a\npour lui l'histoire qui démontre que l'harmonie naquit de la simultanéité des\nmélodies, et non de la superposition des sons. Il paraît cependant difficile de\nrefuser tout caractère esthétique à l'accord, groupe de résonnances naturelles\nqui, en cette qualité, demeure complètement indépendant du mouvement des\nparties et de leur succession dans le temps. Si le son musical possède une\nvaleur artistique quelconque, un ensemble de plusieurs sons présentera\négalement une valeur artistique, une valeur en soi, provenant uniquement de\nla sonorité. Tout le monde connaît le charme étrange de certaines réson-\nnances.\n   Quoi qu'il en soit, Vincent d'Indy pose fermentent ce principe fondamen-\ntal : \" Il n'y a en musique qu'un seul accord.\" Il adopte donc délibérément\nles idées de Riemann sur la genèse des accords majeur et mineur par les\nrésonnances supérieure et inférieure. Le Traité d'harmonie, au maître allemand,\ndonne de la « résonnance harmonique inférieure » une démonstration bien\nconfuse et, somme toute, assez peu concluante. Vincent d'Indy en a fait sortir\nl'évidence qui s'y cachait; rien de plus limpide que l'exposé qu'il donne de la\ndécouverte de Von Œttingen et Riemann ; les esprits les plus réfractaires à\nla théorie de la résonnance inférieure devront dorénavant s'avouer vaincus.\n   La conception des deux résonnances supérieure et inférieure présente\nl'avantage d'une absolue symétrie; l'Accord se compose toujours des mêmes\nintervalles, qu'il provienne de l'une ou de l'autre résonnance; il n'est jamais\nformé que d'une quinte et d'une tierce majeure. Seulement, son aspect\nchange en fonction de son origine; issus de la résonnance supérieure, les\nintervalles se produisent du grave à l'aigu; l'accord est dit majeur; issus, au\ncontraire, de la résonnance inférieure, ils s'échelonnent de l'aigu au grave et\nl'accord est dit mineur.\n   Il importe, en passant, de rendre à César ce qui est dû à César, et d'attri-\nbuer le pressentiment de cette notion de l'accord au grand Rameau. Le sys-\ntème théorique de l'auteur de Castor et Pollux consistait, en effet, à ramener\ntous les accords possibles à un nombre limité d'accords fondamentaux; le\nmaître bourguignon fut le premier à affirmer qu'au point de vue harmonique,\nmi, sol, ut, par exemple, équivaut à ut, mi, sol.\n   Une fois ces principes établis, le Cours de composition décrit la formation de\nla gamme par les quintes successives, en faisant remarquer que le rapport de\nquinte, qui est le rapport le plus simple, fournit, dans un ordre logique,\ntous les éléments de notre système musical. Une ingénieuse et élégante syn-\nthèse graphique termine ce chapitre, si nourri d'idées nouvelles.\n   C'est encore à Riemann que Vincent d'Indy emprunte le principe fécond\net si simple des fonctions tonales. Le rapport de quinte, ce nombre 3, embryon\nde tous les symbolismes, préside à la genèse de la tonalité, comme il préside\nà celle de la gamme; il caractérise dans l'intonation des points de repère\nessentiels au-dessus et au-dessous de la tonique; suivant que l'accord s'en-\ngendre, en prenant pour prime ou base la quinte supérieure ou la quinte\ninférieure d'une tonique donnée, sa valeur harmonique change pour nous :\nd'où les fonctions tonique, dominante et sous-dominante. D'intéressantes\n"}, {"page_pdf": 812, "page_imprimee": 693, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2302, "texte": "    LE COURS DE COMPOSITION MUSICALE DE VINCENT D'INDY                       693\n\n\nconsidérations sur la parenté des tonalités, suivies d'exemples d'analyse har-\nmonique, terminent le chapitre.\n    Les pages consacrées à l'Expression renferment des aperçus aussi origi-\nnaux que suggestifs appliqués à la théorie des modulations, et aux alternatives\nd'éclaircissement et d'obscurcissement provoquées par l'oscillation vers les\nquintes aiguës et les quintes graves. Vincent d'Indy formule ce précepte que\nnombre de jeunes compositeurs, modem style, méditeront avec fruit : « L'ex-\npression est l'unique raison d'êlre de la modulation. » Enfin, après un résumé\ndes théories harmoniques, il aborde l'étude des formes polyphoniques, Motet,\nChanson et Madrigal, en suivant une marche analogue à celle qu'il a employée\npour la Mélodie. L'histoire du Motet est particulièrement développée, en\nraison de l'importance que présente cette forme au point de vue de l'évolu-\ntion musicale. De belles et profondes analyses d'oeuvres de Josquin Deprès,\nRoland de Lassus, Palestrina, Vitoria et Schütz, initient le lecteur à la par-\nfaite compréhension de ces édifices polyphoniques, si pleins d'expression et\nde ferveur, malgré leur apparence scolastique. Vincent d'Indy en fait admirer\nla variété et la souplesse, qui atteignent leur apogée au XVIe siècle.\n    Tel est, rapidement tracé, le « schème pédagogique »du Cours de composition\nmusicale. Notre bref compte rendu demeure bien insuffisant pour en traduire\nla vigoureuse logique et la sûreté d'allure. Il ne peut, surtout, donner aucune\nidée du magnétisme qui se dégage de son enseignement. Et ce magnétisme\ns'explique peut-être quand on réfléchit au triptyque chrétien, à l'abri duquel\nVincent d'Indy place toute œuvre d'art : Spes, Fides, Caritas. Il faut du\ncœur pour être ému, il faut croire pour convaincre et espérer pour supporter\nl'indifférence ou l'injustice des contemporains. Mais, par-dessus tout, il faut\naimer. Et c'est parce qu'on sent, à toutes les pages de son livre, l'ardent désir\nqui anime le professeur de pratiquer la vraie Bonté, celle qui sait rendre\nservice avec abnégation, qu'on en arrive à trouver un simple traité technique\nprofondément « expressif».\n                                                      L.   DE   LA   LAURENCIE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison11-007", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 694, "page_fin": 695, "titre_corps": "Les deux Ailes de cire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean-Dominique", "ancre_debut": "Les deux Ailes de Cire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 813, "page_imprimee": 694, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1692, "texte": "Les deux Ailes de Cire\n\n\n              DÉDALE,au     temps des dieux, inventa pour les\n                 hommes mille choses rares et belles. De ses\n                 mains très habiles, travaillant sans relâche, il\n                 construisait des murs, des maisons, des bateaux\n                 avec leurs voiles et leurs mâts. C'était un\n                 ouvrier plein d'art et chacun s'écriait, voyant ce\n                 qu'il faisait de la pierre et du bois, et comme il\n                 dessinait d'admirables dessins et façonnait\nmille objets merveilleux.\n   Dédale vivait dans Athènes, la ville d'où l'on part, voyageant\nsur la mer, vers des îles nombreuses toutes baignées d'eau\nbleue. Et d'île en île, avec son fils Icare, qui ne le quittait pas,\nDédale vint, après un beau voyage; dans la Crête où régnait\nMinos.\n   Et Minos, roi de Crête, commanda que Dédale lui construi-\nsit un immense palais. Dédale bâtit au milieu des jardins, tant\nde murs avec tant de portes, tant de chemins, de salles, de\ncouloirs, qu'une fois entré là-dedans, on ne pouvait, sans guide,\nretrouver la sortie. Et Dédale appela ce palais Labyrinthe, et\nde très loin des étrangers venaient pour admirer cet ouvrage\nfameux.\n   Un jour Dédale mécontenta Minos et Minos le fit enfermer\ndans le triste et grand labyrinthe, qu'il avait autrefois élevé\nde ses mains. Et le petit Icare, ne l'ayant pas quitté, pleurait et\ns'étonnait à la vue de son père dont les mains ne travaillaient\nplus.\n   Mais, tout à coup, Dédale, reprenant ses outils, recommença\nd'être joyeux. Et, plein d'espoir, prenant de la cire et des plu-\nmes, il fit de grandes ailes, qu'il fixa de son mieux aux épaules\n de son enfant.\n"}, {"page_pdf": 814, "page_imprimee": 695, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 570, "texte": "                     LES DEUX AILES DE CIRE                    695\n\n\n   E t puis, il en fit pour lui-même. E t tous deux s'élevèrent, et\ns'échappant ainsi du triste labyrinthe, revolèrent en hâte du\ncôté de la Grèce. Mais le petit Icare, m o n t a n t toujours plus\nhaut dans son vol d'allouette, s'approcha si près du soleil, que\nla cire fondit à ses blanches épaules. E t , perdant une à une les\nplumes de ses ailes, il tomba dans la mer comme un oiseau\nmourant et ne revit jamais son doux pays de Grèce.\n\n                                              JEAN-DOMINIQUE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison11-008", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 696, "page_fin": 699, "titre_corps": "Chronique artistique du mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique artistique du mois", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 815, "page_imprimee": 696, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2555, "texte": "Chronique artistique du mois\n\n    L a F i a n c é e d e l a M e r (1). — M. Jan Blockx est un heureux triom-\nphateur dans le temps — à 25 ans, il débutait brillamment à la Grande Har-\nmonie d'Anvers — et dans l'espace : la Belgique, naturellement, mais la\nFiance, la Hollande, l'Allemagne ont joué et applaudi ses œuvres. Félici-\ntons-nous de posséder un musicien célèbre ou en passe de l'être, et chez qui\nle talent a des caractéristiques qui le rendent national, tout au moins flamand.\nOn s'est rencontré à trouver la musique de Jan Blockx colorée, brillante,\nexprimant aisément la force, sans recherche quintessenciée, largement expres-\nsive de l'âme populaire, simple et étudiée tout à la fois. J'y souscris.\n    Vous connaissez le sujet de là Fiancée de la Mer, pour l'avoir lu dans tous les\njournaux. Que cette histoire d'amour, — ou plutôt d'amours (plus il y en a,\nau théâtre, mieux il en va) — que cette Carmen, remontée de quelques degrés\n vers le Nord, que ce drame soit profondément original, non!... Il ne faut\n pas se le dissimuler, ce serail impossible, que M. De Tière a écrit là un libretto\n terriblement \"opératique\", je veux dire foisonnant de tous ces poncifs qui\n constituent la formule du théâtre musical, où d'aucuns s'arrêtent ou s'attar-\n dent encore ; mais, qu'importe si cette aventure est dramatique, pleine d'action\n et d'incidents, d'oppositions mouvementées de passions en conflit; en un\n mot, très musicable, sinon d'une très grande musicalité.\n     M. Jan Blockx ne pouvait manquer d'écrire sur ce sujet, où il est visible-\n ment très à l'aise, une partition animée, colorée, débordante de cet « entrain\n de masses », — notamment les finals, forts réussis, — où il est particulière-\n ment heureux. En plus de cette allante musique de décor, il nous a donné\n des pages sérieuses et profondes, de belle valeur d'expression, comme au\n second acte, où l'orchestre exalte si douloureusement la peine de Kerlin.\n  Notons aussi de savoureux airs populaires, dont l'auteur a tiré excellent\n  parti.\n     Dans l'ensemble, l'œuvre est incontestablement réussie; on lui a fait fête,\n  et c'est de droit. Et il convient de citer, comme collaborateurs importants à\n  cette réussite, MM. Devis et Lynen, qui ont composé des décors vraiment\n  remarquables par leur sens artistique et leur puissance d'illusion. Celle-ci est\n  amplifiée et définitivement portée à sa limite grâce à une mise en scène d'un\n\n\n   (1) Drame lyrique en 3 actes, poème flamand de N. DE TIÈRE, paroles françaises de\n GUST. LAGYE, musique de JAN BLOCKX.\n"}, {"page_pdf": 816, "page_imprimee": 697, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3438, "texte": "                      CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                               697\n\n\n réalisme à la fois si coquet et si exact, qu'on préférerait mille fois villégiaturer\n l'été, sur la scène de la Monnaie qu'à Nieuport ou Knocke, dont on ne peut\n que constater le pittoresque déchu depuis le temps où la plaintive Kerlin se\n trouva être fiancée à la Grande Verte par l'artifice envieux de Djovita.\n    Interprètes et interprétation sont excellents. M. S. Dupuis dirige perspica-\n cement un orchestre chaleureux et juste. Mlle Paquot est émouvante de voix\n et de jeu ; et tous les autres, pris d'émulation, composent un ensemble des\n plus honorables.\n\n    C i n q u i è m e S a l o n d u « L a b e u r ». —Dans l'ensemble, cette expo-\n sition est bonne, fort bonne même, et marque un progrès certain sur le Salon\n que réunit, l'an dernier, le même Cercle au Musée moderne. Voici, au\n hasard de mes promenades, quelques impressions, quelques oeuvres, quelques\n noms. Ces messieurs sont nombreux; je ne puis les citer tous, encore qu'il y\n aurait à dire fructueusement sur chacun d'eux presque. H. Binard expose\nquatre tableaux d'un impressionnisme remarquable. Ce sont des effets de\n lumière, des coulées de soleil couchant, ici sur la neige, là sur l'eau d'un port,\nd'un rendu des plus curieux. Ce peintre possède un « métier » d'une extrême\nhabileté. Dans ce genre, dans son genre, il est maître. Mais c'est, sans doute,\nun peu trop habile; c'est un reproche comme un autre. Plus loin se tassent,\nsans grand relief, malheureusement, et noyées dans une lumière terne, des\npaysanneries de M. M. Nykerk, bien observées pourtant et savoureuses.\nM. Madiol retient par deux portraits, dont l'un surtout est vigoureux, dis-\ntingué et sincère. Des amis ont réuni une douzaine de toiles de M. R Cop-\npieters, qui nous enseignent avec quel regret nous devons rappeler la dispari-\ntion de ce peintre. Etudes pour la plupart, elles ne peuvent donc fournir\nqu'une documentation incomplète sur la valeur du peintre. Mais que n'eût-on\npu espérer de cette vision extraordinairement nette et franche de la couleur,\ncette sincérité visuelle qui frappe comme un « don » et constitue une origi-\nnalité par sa perfection même ou son intensité.\n    Ceux qui auront vu ces études comprendront ce que je veux exprimer en\n disant que R. Coppieters avait l'œil synthétique; ses toiles sont des synthèses\n de tons, elles nous promettaient un réaliste de la couleur qu'il est désespérant\n d'avoir perdu avant qu'il eut pu arriver à donner toute sa mesure. M. Van\nZevenberghem expose quelques tableaux réellement u peints ». Une Cour de\nferme, un Sieste, La Tricoteuse, établissent péremptoirement un art achevé, sûr,\nsimple et concret ; sans hardiesse aucune ni affectation, M. Van Zevenber-\nghem vous campe un intérieur de paysan exactement observé, d'exécution\nclaire et robuste, quelque chose de sain et de juste. De M. Werleman une Mon-\ntagne de la Cour et d'autres toiles d'exécution conscienscieuse et claire ou\ns'avère un peintre soucieux de couleur et de dessin.\n   Nous restons dans la note « rurale » avec M. Melsen pour qui le cabaret ou\nla chaumière est prétexte à paysanneries grotesques, mais amusantes, un peu\nchargées sans doute et caricaturisées, mais de la vie, de la composition et du\ndessin. L'envoi de M. A. Delaunois est fort intéressant. M. Delaunois est l'in-\nterprète des coins de vieilles maisons, des cloîtres silencieux; pour employer\n"}, {"page_pdf": 817, "page_imprimee": 698, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3368, "texte": "698                                DURENDAI.\n\n\n ce poncif d'ailleurs exact, il excelle à dégager l|âme des choses. Il est, en pein-\n ture, un poète intimiste. Et l'on s'éprend doucement au charme fin de ces\npetites choses amoureusement trouvées et exprimées, sans s'attarder à ce\nqu'elles ont parfois de précieux ni trop remarquer qu'à certains moments l'in-\ntention dépasse l'exécution. Car M. Delaunois est un peintre exquis et pro-\nfond. L'art de M. L.-C. Cambier affirme hardiment une palette romantique et\ncrépusculaire qui peint à merveille des cieux mourants et lumineux et la\ntristesse impressionnante de beaux soirs sur de beaux paysages. En finissant,\nsignalons le grand mérite de sculpteurs comme MM. J. Baudrenghien et\nJ. Herbays. Du premier, d'admirables « mouvements » où la force et l'har-\nmonie abondent, un groupe Douleur affirmatif d'un talent dont on peut énor-\nmément attendre. Du second, une demi-douzaine de figures et groupes d'ex-\npression puissante, ferme, solide, pleins de vie et de largeur.\n   A l'an prochain!... Nous voici rendus très difficiles, mais presque autant\nassurés de retrouver au salon de 1903, adultes et affermis encore, des talents\nqui ont passé de beaucoup l'âge des promesses.\n   P. S. Au même salon s'est donnée le 23 octobre une Audition d'œuvres belges\ndont le plus remarquable fut le prodigieusement nombreux public qui, par\nvoie d'entassement et d'écrasement, trouva moyen d'y assister. Ces genres de\nséances sont toujours amusantes d'ailleurs, sans en pouvoir rien parfois. Le\nspectacle est dans la salle. Il y a là une synthèse curieuse de la population\nesthétophile bruxelloise. J'estime fort pour ma part ce qu'il y de délicat et\nd'ingénieux à organiser un concert dans un salon de peinture ; on a la res-\nsource de s'intéresser aux cimaises à défaut de le pouvoir faire à l'estrade où\ns'agite l'orchestricule. Cette séance donc fut plus exactement insignifiante\nqu'autre chose. Comment juger, du reste, les dix compositeurs qui s'y firent\nentendre — et applaudir; tout public à sa pars benevolens — par l'ouïe de\nquelque « morceau » détaché! Signalons pourtant des « numéros » qui émer-\ngèrent de l'ensemble banal quoique prétentieux. Une marche et scènes reli-\ngieuses de M. Em. Agniez ont certainement de l'inspiration et du sentiment;\nmusique douce et fondue comme le nom même de l'auteur. De M. Léon\nSoubre un Menuet et une Gavotte se sont fait entendre avec plaisir. M. Arthur\nDe Greef nous a effleuré de mélancolie tendre par l'effet d'une Vieille Chanson.\nEnfin, je garde ceci pour la bonne oreille, nous entendîmes quelque chose\nd'absolument délicieux, de très spirituel... C'est cette originale Cendrillon, de\nM. Edouard Samuel, suite mignonne pour piano... oh, oui! mignonne, et\ningénieuse et adroitement écrite, et si précieuse et si jolie donc! Je reconnais\nbien haut que cette œuvrette est ruisselante du talent qui lui convenait,\nc'est-à-dire d'émotion fine et d'invention très mélodieuse. C'est un vrai bijou\nmusical qui a tout juste ce qu'il faut de personnalité pour être original !\n                                                                         G. B.\n\n   A r t r e l i g i e u x . — Le présent numéro de Durendal reproduit une œuvre\nriche et délicate d'orfèvrerie, due à M. Louis Haan, d'Anvers. C'est une\ncouronne d'or massif enrichie de pierres précieuses, offerte par la piété des\n"}, {"page_pdf": 820, "page_imprimee": 699, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3354, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                          699\n\n\n fidèles, à l'occasion du couronnement d'une statue miraculeuse de la Très\n Sainte Vierge conservée en l'église de Saint-Willibord, à Anvers.\n    Cette statue est une œuvre intéressante du moyen âge. Elle remonte sans\n doute au XVe siècle, suivant quelques-uns au XIVe siècle. Les documents de\n son histoire ont péri dans les incendies allumés par le fanatisme des gueux,\n en 1542 et 1566, et c'est miracle que la précieuse image ait traversé intacte\n ceXVIesiècle si funeste aux œuvres de l'époque médiévale.\n    Le couronnement solennel d'une statue de la Madone est une cérémonie\nliturgique dont le principal ministre est le Pape lui-même, déléguant l'Ordi-\n naire de l'endroit. C'est un hommage public rendu par l'Église à la Très\nSainte Vierge, en reconnaissance des bienfaits et des grâces dont Elle a\ndaigné favoriser certains lieux de pèlerinage. C'est un hommage aussi à la\npiété des fidèles, une consécration plus solennelle du culte public, où la\nreconnaissance pieuse se mêle au souvenir de traditions très anciennes.\n    L'œuvre de M. Haan est conçue dans le style de la Renaissance. Il s'est\nconformé en cela, moins au caractère de la statue elle-même, qu'à sa parure\ntraditionnelle : robe conique en brocart d'or recouverte du manteau royal\ndoublé d'hermine, dont la mode remonte au XVIe siècle, et que l'on a cru\ndevoir conserver.\n    M. Haan s'est montré dans son travail, artiste distingué et plein de goût\nSon œuvre est riche, sobre, élégante, sans surcharge. Il a su ménager l'effet\nd'ensemble, la masse, la silhouette et le charme des détails. Le prix de la\nmatière employée est relevé par la signification symbolique des ornements :\nlis et roses dans la couronne de la Vierge, passiflores, vigne et froment dans\ncelle de l'Enfant.\n   Ce travail, qui est presque un début, permet au jeune artiste de prendre\nune place dans l'orfèvrerie religieuse, à côtés des Bourdon, des Van Ryswyck\net des Wilmotte.                                                    F. V. H.\n\n    Onze K u n s t . — La livraison d'Octobre s'ouvre par une étude sur le\npeintre hollandais Haverman. Cette étude, signée G.-H. Marius, reproduit\nplusieurs œuvres de l'artiste hollandais. J'admire surtout la vieille Bonne et\nEnfants, la lithographie Bonheur et le portrait de J.-H. Krelage. M. de Marez\ncontinue et achève dans cette livraison son étude sur l'exposition des Primi-\ntifs flamands de Bruges. Cette étude est bien ce que nous avons lu de meil-\nleur sur cette exposition unique. Les articles de M. de Marez et les repro-\nductions superbes qui les accompagnent resteront pour les abonnés de Onze\nKunst un souvenir 'délicieux de cette exposition idéalement belle. M. Max\nRooses donne, dans ce numéro, un catalogue des tableaux qui... ont existé\ndans les collections des vieilles familles anversoises. La nomenclature du\nsavant et judicieux critique anversois sera précieuse pour ceux qui cherchent\nà découvrir d'anciennes œuvres. Un grand nombre des œuvres signalées par\nMax Rooses doivent encore exister et pourront être retrouvées un jour, grâce\naux indications précieuses recueillies dans cette nomenclature, qui prouve\naussi combien plus avides d'art étaient les anciennes familles bourgeoises que\ncelles d'aujourd'hui.                                                 A. C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison11-009", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 700, "page_fin": 704, "titre_corps": "Gazette des faits et des livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Gazette des Faits et des Livres", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 821, "page_imprimee": 700, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 2684, "texte": "Gazette des Faits et des Livres\n\n                                                                Octobre 1902.\n\n    Les drapeaux sont remisés, les lampions sont éteints et les fanfares se sont\napaisées, qui flottèrent, scintillèrent et retentirent en l'honneur des héros de\n i3o2.Sans être injurieux ni injuriés, on peut discuteràprésent, avec calme, des\nardentes polémiques qui bruirent autour de ce grand anniversaire. Guerre de\nraces ou guerre de classes, mouvement nationaliste ou équipée prolétaire,\nquel titre l'histoire doit-elle donner définitivement à la page glorieuse écrite\n— avec du sang et de l'héroïsme — dans les annales de la vieille Flandre?\n M. le chanoine Duclos et M. l'abbé De Gryse, d'une part — M. H . Pirenne,\nd'autre part, dissertent et discutent, raisonnent et argumentent : le tournoi\nest animé et intéressant; selon que l'on entend l'un ou l'autre des contradic-\nteurs, on partage la thèse nationaliste ou la thèse démocratique; car de solu-\ntion nette, certaine et définitive, point. Tant les champions adverses ont\nsuccessivement raison que s'il restait quelque part un éperon d'or, prix\nadéquat du combat, on ne saurait à qui le décerner.\n    Pas à M. Maurice Maeterlinck, par exemple. Car son intervention fut\nvraiment malencontreuse et son geste fâcheux. Ceux qui aiment et admirent\nle beau génie inquiet, qui conçut et œuvra l'Intruse et Sagesse et Destinée, ont\nsouffert cruellement de cette-protestation qui manquait à la fois de sérénité\net de justice... Lui, Maeterlinck, qui plus qu'aucun autre, connut la raille-\nrie; l'injure et le mépris, pour en avoir magnifiquement triomphé, com-\nment put-il condescendre et s'abaisser à un colletage avec des « trubions »\ninfimes et négligeables... Comment surtout, entraîné par sa passion, a-t-il pu\nprononcer cette parole inique, vilaine et outrageante : « Clergé flamand, le\nplus ignorant des clergés »... Ah ! le pitoyable manque d'éclectisme de\nbousculer, dans un même élan de dédain, les traducteurs d'enseignes de\ngendarmerie, de bandelettes postales et d'exergues de monnaies — et ces\nfiers et purs ouvriers de l'idéal, les Gezelle, les Verriest, qui, en communion de\npensée et de langue avec les de Mont, les Styn Streuvels, les Cyriel Buysse,\nhissent, d'un geste de pieuse vaillance, au-dessus des mesquineries intransi-\ngeantes du flamingantisme, l'immortel drapeau de l'art flamand.\n    Car, ceux-là seuls, n'est-ce pas, valent et comptent?\n    Ils attestent par des œuvres désintéressées, la mâle et fière et douce péren-\nnité de la race; et leurs vers mélodieux et leurs viriles proses, célébreront les\ncommuniers immortels — peu importe, d'ailleurs, qu'ils luttèrent contre l'enva-\n"}, {"page_pdf": 822, "page_imprimee": 701, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2787, "texte": "                      GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                       701\n\n\n hisseur étranger ou l'exploiteur du dedans — plus noblement et plus digne-\n ment que les fanfares, les illuminations et les guindailles.\n    Et ce sera justice : aux gestes tels que celui qui s'éploya il y a 600 ans\n au-dessus des plaines de Groeninghe, il faut pour l'éterniser à travers les\n siècles, le flottement du manteau de l'art — pourpre et or!...\n\n\n\n\n    L'Étape (1), de Paul Bourget, est le livre du jour, partout lu, partout com-\n menté, et nulle part plus que dans les milieux catholiques, apprécié et glo-\n rifié.\n    C'est que vraiment l'œuvre s'engage d'un pas définitif, sans hésitation et\n sans respect humain, dans la voie chrétienne : ce n'est plus quelque vague\n idéalisme moral qui apparaît comme la conclusion du tragique parallé-\n lisme de la famille Monneron et de la famille Ferrand ; l'intégrale doctrine\n du Christ domine, comme une loi nécessaire, les péripéties du récit, et\n transforme l'épilogue en une leçon vécue du catéchisme.\n    Pour avoir méconnu cette législation à la fois divine et sociale, les Mon-\n neron traînent le boulet de toutes les douleurs et de toutes les servitudes;\n pour l'avoir observée, les Ferrand connaissent la sérénité dans l'épreuve et le\n bonheur par le devoir.\n    Ainsi exposé, le thème est banal. On songe involontairement au chanoine\n Schniid : « Vertu récompensée et vice puni ». Parfaitement. Musset dirait\n — ou à peu près — que c'est « vieux comme le monde et... la vérité ».\n    Mais ce schema ancien, on pense bien que Bourget l'a renouvelé et\nrefondu dans une création d'art très personnelle : encore qu'un peu compact\nde composition, le livre vit, d'une vie très attachante, par l'animation psy-\nchologique des personnages, la succession habile des épisodes et la variété\nd'un style tantôt ample, tantôt nerveux.\n   Seulement, Bourget, pour sauver l'éternelle banalité de son sujet, ne s'est\npoint contenté de toutes les ressources de sa technique et de son écriture\nartistique; il a voulu corser son œuvre par un élément nouveau — et celui-là\nfort discutable.\n   Le voici : si le ménage Monneron choit dans l'angoisse et le crime, ce\nn'est point seulement parce qu'il a ignoré les préceptes chrétiens, mais aussi\nparce que le père Monneron a — risquons le mot — brûlé l'étape : fils de\ncultivateur, il est devenu professeur ; paysan de race, il a osé être un par-\nvenu de l'intellectualité ; et au sens de M. Bourget, cela se paye aussi cher\nque d'être un mécréant.\n   Après cela, des tirades s'indiquent — nombreuses — sur les « déracinés M\nà qui manque « un sol dont l'influence héréditaire ait passé dans le sang ».\n   La théorie me paraît impertinente et hasardeuse, qui érige l'art de par-\n\n\n (1) Paris, Plon-Nourrit, 1902.\n"}, {"page_pdf": 823, "page_imprimee": 702, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2868, "texte": "702                               DURENDAL\n\n\nvenir en une sorte de péché et impute en faute à l'homme le développement,\npar sursauts, de la société contemporaine.\n    Je vois bien quels prétextes de rhétorique facile un tel thème, peut fournir à\nun auteur, et combien agréablement il doit flatter les snobismes des cailletteset\ndes désœuvrés installés dans le luxe des ancêtres, et qui, du haut de leurs gale-\nries de fête, contemplent avec une dédaigneuse pitié mondaine, les efforts de\nla grande masse humaine; mais je ne sache point qu'il soit utile, ni religieu-\nsement ni socialement, de marquer d'une tare et de frapper d'un discrédit\nle fait de l'homme qui essaye ainsi, par la volonté ou l'intelligence, d'arri-\nver à un degré supérieur de l'échelle sociale — fût-ce en sautant quelques\n échelons.\n    Et puis, pour un psychologue de la valeur de Paul Bourget, quelle désas-\ntreuse erreur de croire que l'humanité est composée non d'individus ayant\nchacun leurs aptitudes, leurs facultés et leurs penchants propres, mais\n d'organismes obligatoirement voués à évoluer dans la même orbite de goûts,\n de pensées et d'actions.\n     Ce serait le fatalisme mécanique de la fonction sociale — et il faudrait\n voir si ce système ne créerait pas plus de déclassés que cette judicieuse\n application de l'individualisme, qu'on appela le libre choix des professions.\n     La religion de Paul Bourget, nul ne le contestera, est sincère, mais non\n dépourvue encore et altérée de préjugés aristocratiques : en s'engageant sur\n  le chemin de Damas, l'écrivain du Disciple n'a point dépouillé tout à fait\n l'homme ancien du Faubourg Saint-Germain.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n    La Peur de vivre (1), de M. Henri Bordeaux, est un livre qui agite de moins\n graves questions. C'est une simple tranche de vie — mais de la plus émou-\n vante vérité.\n    M. Bordeaux, critique très ingénieux et très entendu, vient de se révéler\n romancier par un roman qui ressemble fort à un chef-d'œuvre.\n    Toute l'œuvre tient dans un contraste psychologique entre deux milieux\n sociaux : chez l'un, le désœuvrement et le luxe ont annihilé toute volonté et\n créé cet état de recroquevillement moral devant le devoir que l'auteur\n appelle la peur de vivre; chez l'autre, le culte de la vertu, — dans son expres-\n sion la plus générale, — maintient intact ce sens fier et hautain de la vie, qui\n fait du devoir, même à travers la désillusion et l'épreuve, le plus tentant des\n bonheurs.\n     Et grâce à Dieu, les personnages que M. Bordeaux a chargé de repré-\n senter cet antagonisme d'âmes, ne jugent point nécessaire de déclamer leurs\n pensées et de commenter emphatiquement leurs gestes; ils vivent tout bon-\n  nement et c'est leur façon d'être de sentir et d'agir qui profère la morale de\n  l'œuvre.\n\n\n      (1) Paris, Fontemoing.\n"}, {"page_pdf": 824, "page_imprimee": 703, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3032, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                         703\n\n\n    Cette exclusion jalouse de toute phraséologie donne à la Peur de vivre une\n vivacité d'action qui distingue avantageusement le livre de M. Bordeaux de\n tant de romans actuels où les héros ne sont que des truchements de toutes\n les banalités philosophiques, sociales et sentimentales courantes, et qu'il faut\n laisser courir quand on prétend être un romancier, c'est-à-dire un artisan de\nvie.\n    Dans la vie, on vit, on se contente de vivre et on ne s'arrête point à chaque\ndécision, à chaque joie ou à chaque souffrance, pour vaticiner de solennelles\nidées générales !\n    Un autre écueil que M. Bordeaux évita, c'est ce que j'appellerai l'indiscré-\ntion picturale. Les sites délicieux de Savoie ou la Peur de vivre tisse sa trame,\nétaient bien tentants cependant à l'écritvain artiste. D'autant plus, doit-on\nlouer l'écrivain de n'avoir point allongé et alourdi son œuvre par des\npaysages hors texte. Certes, il y a des coins de nature dans ce roman, mais si\nprudemment et si ingénieusement ménagés, si adroitement incorporés au\nrécit qu'ils paraissent, en leur virginité d'aurore ou leur mélancolie vespé-\nrale, comme la réverbération symbolique des bonheurs ou des angoisses qui\npalpitent dans la petite tragédie humaine qu'ils encadrent.\n   Il faut ajouter, enfin, que la Peur de vivre est une œuvre probe et saine,\nsans recherche de piments et de truffes, que tous peuvent lire, que beau-\ncoup devraient lire, comme un exemple et une leçon, et comme un hom-\nmage dû à un bel artiste qui est en même temps un bel honnête homme.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n    La récente disparition d'Emile Zola a suggéré à beaucoup des parallèles\n — dont la niaiserie s'indique — entre l'auteur de Rougon-Macquart et le père\n de la Comédie humaine.\n    De cette confrontation, Balzac est sorti plus grandiosement et plus magni-\n fiquement solitaire.\n    Par son labeur prodigieux, par l'universalité et la profondeur de son obser-\nvation, par son style qui rugit et qui chante, qui caresse et remue, par sa vie\nenfin', qui fut un holocauste douloureux à l'art, Balzac apparaît comme la\ngrande figure littéraire du XIXe siècle, encore que ses modestes funérailles\nd'écrivain besogneux ne peuvent être comparées au carnavalesque enfouisse-\nment de V. Hugo et à l'odieuse manifestation qui trimballa dans Paris le\ncadavre de Zola.\n    Chez un maître de l'envergure de Balzac, rien de ce qui peut mieux faire\nconnaître l'homme et pénétrer dans les arcanes de l'œuvre ne saurait être\nindifférent ou négligeable. Tout rayon de lumière projeté vers cette géniale\nmémoire est â la fois un geste de vénération due et un acte d'utile critique.\n   La Belgique possède parmi ses écrivains, l'homme dont le prosélytisme\nrespectueux et tenace aura le plus contribué à mettre dans son vrai jour la\nhaute figure tourmentée de Balzac et à restituer ses livres dans l'atmosphère\nmême dans laquelle ils furent écrits.\n"}, {"page_pdf": 825, "page_imprimee": 704, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1516, "texte": "                                 DURENDAL\n704\n   A ses précédentes contributions, M. de Spoelbergh de Lovenjoul a ajouté\nla Genèse d'un roman de Balzac (1) où il étudie avec la scrupuleuse et patiente\nhonnêteté qui distingue toutes ses études, les péripéties laborieuses et parfois\nlamentables de l'élaboration des Paysans, que M. de Spoelbergh appelle à\njuste titre « le chef-d'œuvre peut-être le plus extraordinaire de tous ceux\nqu'écrivit Balzac ».\n    Comme tous les volumes de M. de Spoelbergh de Lovenjoul, le grand\nintérêt de celui-ci est dans les documents inédits que l'heureux chercheur\napporte à l'histoire de Balzac et de ses œuvres, et cette fois ce sont des lettres\nqui ponctuent pour ainsi dire les dernières phases de la composition des\nPaysans, et surtout une trentaine de pages absolument inconnues et qui sont\ncomme la première esquisse du célèbre roman futur.\n   Ces précieuses trouvailles sont encadrées par M. de Spoelbergh d'un com-\nmentaire sûr et discret, qui, sans puffisme d'inventeur ou sans fausse modestie\nen fait ressortir la valeur historique et littéraire.\n    Moultes paraphrases de l'œuvre de Balzac seront oubliées de tous quand\nles livres de M. de Spoelbergh resteront précieux à consulter : au socle de\nl'immortelle statue du maître de la Comédie humaine, restera inscrit, comme\nune juste récompense d'un culte savant et filial, le nom de cet intelligent et\n fidèle critique.\n                                                    FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n\n\n\n   (1) Paris, Olendorff.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison11-010", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 705, "page_fin": 708, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Kim", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 826, "page_imprimee": 705, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 2411, "texte": "LES LIVRES\n\n\n  Kim,     p a r RUDYARD K I P L I N G . — T r a d u c t i o n : L o u i s F A B U L E T et C H . FOUN-\n     TAINE-WALKER. — (Paris, Mercure de France.)\n     C'est le roman d'une espèce d'enfant trouvé, Kimball O ' H a r a , n é d'un père\n irlandais et d'une femme de demi-caste indoue, gueusant dans L a h o r e et ren-\n contrant au hasard d'une flânerie u n vieux lama voyageur, plein d e sagesse,\n d'images et d e bonté qui l'emmène en qualité de chela, disciple, au travers de\n toutes les I n d e s , à la recherche d'une Rivière sacrée espérée en son â m e\n c o m m e rédemptrice d u péché. J e n e puis q u e donner cette étiquette brève\n qui désigne à peine ce livre extraordinairement touffu et tout autant rempli\n d'extraordinaire talent. K i m est un long conte plutôt qu'un roman, conte\n assez d u r à lire, écrit dans u n style bref, humoristique, réaliste, d'une sou-\nplesse, d'une intensité concise, en u n mot d'une vie surprenante. Si l'on prend\nla peine de le lire soigneusement, il s'élève de ces pages u n e vision, u n e évo-\ncation d e l'Inde, d e ses paysages et d e ses coutumes qui laissent l'impression\n— juste o u fausse, mais sans doute j u s t e ; et puis qu'importe! — de quelques\nannées passées là-bas, au pays magnifique et mystérieux, en compagnie d'un\ncicérone idéal. Livre profondément original comme on peut s'attendre de\nl'auteur des Books of the Jungle, livre d'un bout à l'autre rempli de cet h u m o u r\ndélectable qui fait partie d e l'âme anglaise, en résumé un conte merveilleux de\nfacture o ù se révèle, o u pour, plus exactement, dire \" vit \", dans toute son\nexéburance et sa profondeur, le talent unique de ce psychologue, de cet obser-\nvateur et poète qu'est avec génie Rudyard Kipling.\n                                                                            G. B .\n\n\nŒ u v r e s C o m p l è t e s d e P a u l B o u r g e t . R o m a n : La Terre Promise;\n   Cosmopolis. — ( P a r i s , Plon.)\n   Ces deux r o m a n s sont peut-être les plus forts et les plus beaux, les mieux\npensés et les mieux écrits de tous ceux q u e Paul Bourget a publiés jusqu'à\nce j o u r (1) et dont il donne avec raison une nouvelle et définitive édition.\n   L e premier d e ces deux romans : La Terre Promise est précédée d'une\n\n\n (1) Cet article a été écrit avant la parution de l'Etape, roman admirable et essentielle-\nment chrétien.\n"}, {"page_pdf": 827, "page_imprimee": 706, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3314, "texte": "706                               DURENDAL\n\n\n intéressante préface de l'auteur. Cette préface est en quelque sorte, une apo-\nlogie de toute son œuvre. Cette œuvre il l'a écrite, nous dit il, avec la convic-\ntion de sa responsabilité morale. Il a « un sentiment très vif » de celle-ci et il\ncroit pouvoir se vanter d'avoir agi en conséquence. Loin de vouloir par ses\nécrits exploiter ou nourrir les sentiments malsains, soit de l'égoïsme, soit du\nscepticisme, il a eu en vue de conduire ses lecteurs à une conclusion morale\net bienfaisante. Si tel lecteur n'y aboutit pas\", il ne faut point s'en prendre à\nl'auteur, mais à un défaut de conscience chez celui qui lit son œuvre.\nQu'est-ce, en effet, à ses yeux, que l'esprit d'analyse sinon « ce qu'en dehors\nde la littérature on appelle un examen de conscience », ce qui loin d'être\nl'opposé de la moralité en est le principe même.\n   Il est certain que cette moralité éclate d'une façon étonnamment lumineuse\ndans Terre Promise. C'est un roman absolument chrétien. Sans doute, la chute\ny est. Mais le christianisme implique la chute. Le péché n'est-il pas un\ndogme catholique ? Mais l'aberration morale d'un des principaux héros de ce\nroman et sa lamentable histoire est décrite d'une façon chaste, de façon à ne\npas troubler l'âme la plus prude. La délicatesse des purs comprendra tout\nl'odieux du caractère de Francis Nayrac; elle le détestera, elle le haïra, elle\nle maudira, elle le déclarera un monstre. Mais quel apaisement elle\néprouvera en assistant à la terrible, à l'effroyable châtiment de son péchê.\nMis, après sa débâcle morale, en face du bonheur le plus parfait qui se\npuisse imaginer, prêt à lier éternellement sa destinée à l'âme la plus\nintègre qui se puisse rêver, il voit tout d'un coup tout l'édifice de ses espé-\nrances s'effondrer, par suite de la révélation de son criminel passé, que tous\nses vains efforts à le cacher ne servent qu'à dévoiler. Il va jusqu'au seuil du\nbonheur, mais au moment de le franchir, une main de vierge lui en ferme\nla porte, arrache la clef de la serrure et la jette dans l'éternité. Celle qui\naccomplit cet acte irréparable est celle-là même qui devait être le bonheur\nde la Terre Promise. Comme Moïse, la pauvre victime la contemple de loin,\ncette Terre Promise. Le parfum de ses fleurs arrive jusqu'à lui ; il devine la\nsaveur de ses fruits. Mais l'entrée lui en est à jamais interdite. Jeune fille\ncharmante, tout à fait idéale, que celle que Bourget nous dépeint ici. Le\nsoupçon même du mal n'a jamais effleuré son âme virginale, toute de\ndélicatesse exquise, d'affection tendre, primesautière et dévouée.\n   En fermant la Terre Promise à son indigne fiancé, elle se la ferma à file-\nmême. Car elle l'aimait avec tout l'élan, avec toute l'ardeur, avec tout\nl'enthousiasme qu'un cœur candide apporte dans l'amour. Mais elle s'offre à\nDieu en victime expiatrice. Et son sacrifice accepté de Dieu sera le salut de\nson fiancé lui-même.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n\n\nMémoires d' u n m é d e c i n , par le Docteur VERESSAÏEF. — (Paris,\n  Perrin.)\n  La médecine! Les médecins!... Malgré l'extension toujours croissante de\nla culture intellectuelle dans les masses, ces deux mots restent encore\nauréolés d'un halo de mystère, qui ne semble pas près de se dissiper. Les\n"}, {"page_pdf": 828, "page_imprimee": 707, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3149, "texte": "                                 LES LIVRES                                 707\n\ndoctrines médicales, les systèmes thérapeutiques ont beau se succéder en se\ncontredisant, la confiance du public en l'art de guérir ne se dément pas. Les\npauvres malades accourent toujours à nous; souvent même, ils nous prêtent\nune puissance que nous ne nous connaissons pas.\n   Voici un livre, écrit par un médecin, qui remet les choses au point. Il\nn'hésite pas — qu'on me pardonne cette expression — à mettre les pieds dans\nle plat et dit, coram populo, tout ce qu'il a sur le cœur au point de vue des\nétudes médicales, de la science médicale, de la pratique de l'art de guérir.\nConfiteor hardi et sincère, cet opuscule a, paraît-il, soulevé en Russie un tollé\nde récriminations, d'indignations, de lamentations. Chez nous, il a été moins\nmal accueilli.\n   Nous ne saurions partager l'animadversion de nos confrères russes Nous\npensons que le docleur Veressaïef a fait œuvre utile, tant pour notre corpo-\nration que pour le public. Nous voulons le montrer en analysant son ouvrage\nrapidement et brièvement.\n   Il commence par dénoncer les lacunes graves, les défauts multiples des\nétudes médicales. Qui d'entre nous n'a déploré l'insuffisante préparation à\nl'exercice d'une des professions les plus redoutables, puisqu'elle dispose de la\nseule chose dont nous avons la propriété incontestable et incontestée :\nla vie ?\n   Et les tristesses de l'hôpital! Les réformes qu'on pourrait et devrait y\napporter! Les injustices qui s'y commettent, exclusivement dues aux vices de\nnotre organisation sociale ! Tout cela n'est-il pas rigoureusement vrai ? N'est-il\npas hautement louable de faire toucher du doigt cette plaie de nos sociétés\nmodernes? Ce serait l'honneur de la médecine si elle arrivait, par ses efforts\net ses révélations, à modifier un état de choses que nous déplorons tous dans\nnotre for intérieur.\n   D'ailleurs, si le docteur Veressaïef fait connaître quelques mauvais coins de\nnotre profession, il sait aussi en signaler les mérites. Particulièrement empoi-\ngnantes, parce qu'elles ont été vécues, sont les pages où il raconte ses débuts\ndans la pratique médicale. Que de douloureux souvenirs elles ont réveillés en\nnous ! Jamais, à moins d'y avoir passé, on ne pourra se figurer les angoisses\nqui torturent le cœur d'un jeune médecin, qui a la conscience de ses devoirs\net de sa responsabilité. Que de fois, quand nous étions en présence d'une vie\nA sauver, il nous a semblé que le terrain s'effondrait sous nos pieds. Ce n'est\npas sans peiné que nous résistions à cette pensée et à cette tentation :\nsortir au plus vite de cette profession terrible, où nous n'aurions jamais dû\nentrer.\n   Nous voudrions faire lire ces pages émouvantes à tous les profanes : la\nconsidération et le respect dont ils entourent l'homme de l'art ne feraient que\ngrandir.\n   Dans la seconde partie de ses Mémoires, l'auteur dénonce — parfois avec\nune certaine exagération — certains abus qui se sont glissés dans l'art de\nguérir.\n   Oui! il est vrai que les progrès énormes de la chirurgie moderne ont\nengendré des audaces regrettables; les innombrables découvertes de la\n"}, {"page_pdf": 829, "page_imprimee": 708, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2617, "texte": "708                               DURENDAL\n\n\nchimie ont donné lieu à l'éclosion d'une foule de remèdes, qui n'ont souvent\nque le mérite de la nouveauté; il est des médecins qui, sous le bénéfice du\nprivilège dont ils jouissent, se sont livrés à des expérimentations coupables\net dangereuses sur l'homme vivant.\n   Cependant, le docteur Veressaïef eut bien fait d'ajouter que ce sont là,\nsomme toute, des cas assez exceptionnels et que le corps médical n'a cessé de\nprotester contre ces abus avérés 'et fâcheux. Il ne faut pas imputer à\ntoute une corporation les fautes de quelques brebis galeuses.\n   Plus réconfortants pour nous sont les chapitres, consacrés aux accidents\nqui peuvent survenir dans l'exercice de notre art, aux pouvoirs plus ou moins\nétendus de la médecine, à la confiance, parfois exagérée, que l'on accorde\naux médecins, à l'importance de notre profession dans la vie sociale, enfin\naux espérances que les progrès actuels font concevoir pour l'avenir.\n   L'auteur eût pu terminer son livre ici. Il a cru devoir y ajouter une troi-\nsième partie, que nous avons moins goûtée que les deux premières et qui\nintéressera peu le gros public. Il y traite les rapports entre le médecin et ses\nclients, et il arrive à cette conclusion qu' « il faut se cuirasser d'un sang-froid\ncomplet et profond contre tout ce qui touche au sentiment du patient et de\nceux qui l'entourent : faute de quoi on s'exposerait bientôt à devenir fou de\ntristesse et d'énervement ». Plus banales encore sont les pages où le docteur\nVeressaïef parle de l'endurcissement professionnel, des honoraires médicaux\net du recrutement médical.\n   L'ouvrage se termine par une profession de foi, qui semble s'inspirer assez\nbien des idées tolstoïennes : « La solution » — du problème médical — « a\npour principe la conscience que nous ne sommes qu'une petite fraction d'un\ntout formidable, dont aucune des parties ne peut s'isoler sans nuire à\nl'ensemble. Et c'est donc seulement par le progrès de ce tout que nous pou-\nvons espérer le perfectionnement individuel qui nous conduira à une meil-\n leure destinée ».\n   Nous n'avons envisagé, dans cette étude, que le côté médical du livre. Il\n serait opportun d'en apprécier la valeur littéraire. Malheureusement, nous\n devons avouer notre incompétence. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que\n ce livre est d'une lecture attachante, parfois émouvante, et nous voudrions\n qu'il passe par les mains de tous nos confrères. Nous ne doutons pas qu'ils\n y éprouveront le même intérêt et la même satisfaction que nous.\n                                                                   D r MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison11-011", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 709, "page_fin": 712, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Avis important", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 830, "page_imprimee": 709, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2206, "texte": "NOTULES\n\n\n    Avis important aux abonnés de « D U R E N D A L ». —\n Nous nous permettrons, pour éviter l'encombrement postal de fin d'année,\n d'envoyer nos quittances postales dès le commencement du mois de DÉCEM-\n BRE. Nous prions instamment nos abonnés d'en prévenir leur personnel et de\n le charger au besoin de payer, en leur place, en cas d'absence, pour nous\n épargner la corvée d'un nouvel envoi de quittances Nous leur serions recon-\n naissants aussi s'ils voulaient bien faire un peu de propagande autour d'eux,\n pour notre chère revue. Si chacun d'eux nous amenait ne fût-ce qu'un abonné\n en plus, le nombre en étant doublé du coup, nous permettrait de rendre la\n revue doublement intéressante. Le luxe avec lequel la revue est éditée coûte\ncher. Nous désirons vivement perfectionner encore davantage le côté artis-\ntique de la revue. Nous ne reculerons devant aucun sacrifice pour atteindre\nce but. Mais il est nécessaire pour cela que nos abonnés nous aident, comme\nplusieurs du reste, le font chaque année, en nous amenant de nouveaux adhé-\nrents.\n   Le I er janvier 1903, Durendal entrera dans la Dixième Année de son\nexistence artistique et littéraire. C'est à nos amis, et parmi nos amis nous\ncomptons nos chers et fidèles abonnés, que nous devons cette existence déjà\nlongue. Nous les remercions de tout coeur et nous les prions de vouloir bien\nnous continuer leur sympathie, afin que nous puissions maintenir longtemps\nencore l'œuvre que nous avons fondée pour la glorification de l'Art et de la\nBeauté.\n                                      * **\n\n   U n S u p p l é m e n t m u s i c a l absolument inédit est intercalé dans le\nprésent fascicule. Nous le devons à la gracieuseté de notre ami et collabora-\nteur Léopold Wallner. Nous l'offrons en prime à nos chers abonnés.\n\n\n\n\n   L é o n d ' A o u s t . — Tous ceux qui ont connu cet homme intelligent\net sympathique, aux aspirations si nobles et si élevées, doué d'une nature\nessentiellement artistique, ne s'étonneront point de nous voir inscrire son nom\ndans la nécrologie d'une revue d'art. Léon d'Aoust était artiste dans l'âme.\nTout ce qui concernait Tart l'intéressa toute sa vie au plus haut point. La\n"}, {"page_pdf": 831, "page_imprimee": 710, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3046, "texte": "710                               DURENDAL\n\n\nposition qu'il occupait lui laissait peu de loisirs. Et néanmoins, il ne vivait\nde sa vraie vie, de celle de son âme, de son intelligence et de son cœur que\nquand il pouvait consacrer à l'art le peu de loisirs qui lui restait. C'était un\nami de Durendal. Il aimait notre œuvre, en comprenait l'importance et nous\nexprima à différentes reprises les sympathies dont il était animé à notre\négard.\n   Léon d'Aoust fut l'ami intime de Joseph Dupont, qui l'aimait comme un\nfrère. Ils fondirent et dirigèrent ensemble, pendant vingt-cinq ans, les\nconcerts populaires. Ils menèrent à deux la campagne wagnérienne, révé-\nlant au public belge les plus beaux et les principaux fragments de l'œuvre du\nmaître de Bayreuth. La bonté foncière de son cœur exquis, le porta à\nsoutenir de tout son dévouement et plus d'une fois de sa fortune personnelle,\nles jeunes artistes débutants en qui il avait reconnu un talent sérieux et qui\nne demandaient qu'un appui fraternel et bienfaisant, pour s'épanouir.\n   Peu d'hommes auront autant contribué que lui et Joseph Dupont à l'édu-\ncation artistique de leurs compatriotes. Tous les artistes conserveront de ce\nchef à Léon d'Aoust un profond souvenir d'admiration et de reconnaissance.\nNous avons tenu à nous joindre à eux ainsi qu'à tous les amis de cet homme\nremarquable, pour déposer sur sa tombe quelques fleurs d'affectueux et sym-\npathique hommage.\n   Léon d'Aoust laisse à tous ceux qui l'ont connu, et par conséquent aimé,\n— car il suffisait de le connaître pour l'aimer — le souvenir d'une âme choi-\nsie, toute idéale, éprise d'art, passionnée pour la beauté, d'un esprit fin et\ncultivé et d'un cœur d'une bonté exquise et inépuisable.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n\n                                       ***\n\n   L i t t é r a t u r e flamande. — Mlle M.-E. Belpaire vient de faire pa-\nraître chez Buschmann, à Anvers, en un petit volume délicieux, les articles\nqu'elle a publiés l'an passé dans notre grande Revue flamande : Dietscke\nWarande en Belfort, sous ce titre de : Het Landleven in de letterkunde. Nous\nsignalons dès aujourd'hui l'apparition de cette belle œuvre aux lecteurs fla-\nmands de Durendal. Nous en reparlerons très prochainement et tâcherons, à\ncette occasion, d'esquisser la fière et noble figure littéraire de l'écrivain fla-\nmand qui a signé cette œuvre. Nous devons également remettre à un pro-\nchain numéro notre analyse du dernier recueil de poésies de M. Alph. Jans-\nsens, édité chez de Pruysselaer, à Saint-Nicolas, recueil que nous recomman-\ndons très chaleureusement dès aujourd'hui à ceux qui ont déjà goûté et\napprécié le fin et délicieux poète flamand qu'est M. Janssens.\n                                                                         A. C.\n\n\n\n   A u C o n s e r v a t o i r e . — Le premier concert du Conservatoire, qui a\nlieu le 21 décembre, aura le caractère d'un hommage à la mémoire de la Reine\nMarie-Henriette. M. Gevaert y fera exécuter l'Antienne funèbre composée par\n"}, {"page_pdf": 832, "page_imprimee": 711, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2807, "texte": "                                        NOTULES                                      711\n\n\n Haendel pour la reine Caroline, l'Actus tragicus de J.-S. Bach et la symphonie\n en ut mineur de Beethoven.\n                                             *\n                                            * *\n    Alexandre Batta, « u n des maîtres du violoncelle, vient de mourir à\n Versailles où il s'était retiré après une carrière brillamment remplie. Il avait\n atteint l'âge de 86 a n s . N é à Maestricht, il r e m p o r t a en 1834 le premier prix\n a u Conservatoire de Bruxelles dans la classe de Platel, et ne tarda pas à con-\n quérir à P a r i s , en Allemagne, en Hollande et en Russie u n e célébrité méritée\n par la puissance, le sentiment et le style de son jeu.\n    Batta a écrit plusieurs compositions pour le violoncelle. » (Art moderne.)\n\n                                           * *\n\n    Le Sillon. — Le IXe salon de ce cercle d'art s'est ouvert au Musée\n m o d e r n e le 8 novembre.\n\n                                           ***\n\n   Cours public et gratuit de littérature générale. — Sous les\nauspices de l'administration c o m m u n a l e de Saint-Gilles, M. Georges Eekhoud,\nl'écrivain bien c o n n u , d o n n e , le lundi et le jeudi de chaque semaine, à\n8 heures du soir, à l'école primaire n° 5, rue de la Croix-de-Pierre, n° 73,\nun cours public et gratuit de littérature générale.\n\n                                           ***\n\n    L'éditeur Lamertin a publié, ainsi que nous l'avons annoncé déjà,\nu n e belle traduction de notre collaborateur ARNOLD GOFFIN de la Légende de\nsaint François d'Assise écrite par trois de sei compagnons, précédée d'une longue et\nintéressante introduction en quatre c h a p i t r e s : I. Les sources; I I . Assise et\nsaint François; I I I . Les premiers Compagnons; IV. saint François. N o u s rendrons\nprochainement compte de ce beau travail. Ce livre est en vente au prix de\nfr. 3.50 chez l'éditeur L a m e r t i n , rue du Marché-au-Bois, 20, à Bruxelles. On\npeut s'y procurer aussi les livres suivants de notre collaborateur :\n   ARNOLD GOFFIN : I Fioretti. — Les petites fleurs de la vie du petit pauvre de Jésus-\n Christ saint François d'Assise. Traduction littérale avec introduction et\nnotes                                                                            fr. 2.50\n   I Fioretti. — Appendices : Considérations sur les stigmates de saint François; Vie de\nFrère Junipère; Vie et Doctrine de Frère Egide. T r a d u c t i o n littérale avec notes,\nillustrée de dix reproductions d'après les fresques du Sacro Convento à\nAssise                                                                           fr. 2.50\n   L'exposition des Primitifs de Bruges. T i r é à part illustré de Durendal. fr. 1 »\n\n                                          ***\n"}, {"page_pdf": 833, "page_imprimee": 712, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2628, "texte": "712                                     DURENDAL\n\n\n    L a r é d a c t i o n de « D u r e n d a l » offre ses plus cordiales félicita-\ntions à ses collaborateurs l'abbé HOORNAERT et FIERENS-GEVAERT, qui viennent\nd'être décorés de l'Ordre de Léopold, ainsi qu'à ceux de ses amis qui ont été\ngratifiés du m ê m e h o n n e u r bien mérité : le R P . VAN DEN GHEVN, le savant\nbollandiste et l'aimable conservateur des manuscrits de la Bibliothèque\nroyale; le vicomte DE SPŒLBERGH DE LOVENJOUL, l'intelligent et fin critique\nlittéraire d o n t la réputation n'est plus à faire, et Mlle BELPAIRE, une de n o s\nplus distinguées et s y m p a t h i q u e s femmes de lettres, qui tous trois veulent\nbien nous honorer de leur amitié et de la sympathie qu'ils ont toujours\ntémoignée à Durendal. Nous prions aussi M. KUFFERATH, le directeur de la\nMonnaie, qui a fait de notre théâtre u n e des scènes les plus artistiques d u\nm o n d e , et M. P O L DE MONT, qui est à la fois un artiste et u n lettré de toute\npremière valeur, d'agréer nos félicitations les plus sympathiques à l'occasion\nde leur décoration.\n\n                                            ***\n\n    A c C U S é d e r é c e p t i o n : P . et V. MARGUERITE : L e s deux vies (Paris,\nP l o n ) . — MAX NORDAU : V u s d u dehors ( P a r i s , Alcan). — A. GERMAIN : L e\nsentiment de l'art (Paris, Bloud). — H . P I R E N N E : Histoire de Belgique, t. II\nD u c o m m e n c e m e n t duXIVesiècle à la mort de Charles le T é m é r a i r e (Bruxelles,\nLamertin). — G. VICAIRE : E t u d e s sur la poésie populaire ( P a r i s , Leclercq).\n— L . COUROUDLE : Les noces d'or de M. et M m e Van P o p p e l (Bruxelles,\nLacomblez). — J . Bois : L'au-delà et les forces inconnues ( P a r i s , Ollendorf).\n— J.-K. HUYSMANS : L'art m o d e r n e , nouvelle édition (Paris, Stock). —\nJ. ESQUIROL : Cherchons l'hérétique (ibid.). — L . TOLSTOÏ : Qu'est-ce q u e la\nreligion? (ibid.). — R. P . DOM CHAMARD : L e linceul d u Christ (Paris,\nO u d i n ) . — R . KIPLING : L e s bâtisseurs de ponts (Paris, Mercure de France.) —\nM. TINAYRE : L a maison d u péché (Paris, CALMANN-Lévy). — H . BORDEAUX :\nL e s écrivains et les mœurs (Paris, P l o n ) . — Ch. PALÉOGUE : R o m e (ibid.).\n— H . DE RÉGNIER : L a cité des eaux (Paris, Mercure de France). — A. GER-\nMAIN : L'influence de saint François d'Assise sur la civilisation et les arts.\nL'art chrétien en F r a n c e des origines au XVIe siècle ( P a r i s , B l o u d ) . —\nH . MAISONNEUVE : M a r q u é e ( P a r i s , P l o n ) . — M . COSTA D E BEAUREGARD :\nCourtes pages (ibid.). — C. DE FLAVIGNY : Notre amirale (Paris, Lethielleux).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 761, "texte": ""}, {"page_pdf": 762, "texte": ""}, {"page_pdf": 763, "texte": ""}, {"page_pdf": 764, "texte": ""}, {"page_pdf": 765, "texte": ""}, {"page_pdf": 766, "texte": "       E U G È N E DEMOLDER\n(D'après un dessin du graveur A. DANSE)\n"}, {"page_pdf": 767, "texte": ""}, {"page_pdf": 768, "texte": "                  Eugène Demolder\n\n                IL faut opposer ce nom — comme une adéquate\n                   réponse — à ceux qui dénient aux écrivains\n                   belges toute caractéristique autochtone et, parce\n                   que les uns se servent d'une même expres-\n                   sion que les artistes néerlandais et les autres\n                   d'une même expression que les artistes fran-\n                   çais, traitent ceux-ci comme des colons de\n                   l'art néerlandais et ceux-là comme des tribu-\ntaires de l'art français.\n   L a langue, modalité d'interprétation, ne peut être le critérium\nunique du classement d'une œuvre; derrière elle, ce qui\nimporte et ce qui doit guider le jugement du critique, c'est la\npensée, c'est l'âme de l'artiste, c'est toute sa façon de voir et de\nsentir, c'est la marque et le pli que les choses côtoyées, obser-\nvées et étudiées ont imprimés à sa personnalité; par là, par là\nsurtout il se révélera de telle race, plutôt que de telle autre ; le\nsignalement d'un écrivain se dégage non du verbe dont il a\nhabillé son œuvre, mais du tréfonds même de cette œuvre et de\nl'essence qu'y déposa sa personnalité.\n   Jesais tel écrivain, qui Néerlandais d'expression, est d'idées un\nParisien, avec l'acuité spirituelle et morbide que ce mot com-\nporte; d'autre part, les plus grands de nos artistes nationaux —\nVerhaeren, Maeterlinck, Picard — ont proféré dans leurs\nlivres, sous l'expression française, l'âme flamande, intégrale\net intangible.\n   Notre vieux sol, qui paraissait aride d'épuisement, a produit\nà la fin du XIXe siècle des prosateurs et des poètes qui occupe-\nront une place privilégiée dans le Panthéon des gloires artis-\ntiques du m o n d e ; ces écrivains sont nôtres, ils font partie de\nnotre patrimoine national ; ils sont les fleurons du maternel\n"}, {"page_pdf": 769, "texte": "650                         DURENDAL\n\n\norgueil de la Patrie ; c'est mutiler et amoindrir notre nationalité,\nque de vouloir annexer à des mouvements d'art étranger ces\ninterprètes de notre intellectualité propre ; il faut louer ceux qui,\nau récent congrès de Courtrai ont défendu l'œuvre géniale de\nGuido Gezelle contre l'accaparement néerlandais ; mais ne\nserait-il point tout aussi irrationnel et absolument inconséquent\nde permettre l'incorporation à la littérature de France de la\ngloire de Verhaeren, de Maeterlinck, de Picard?\n   Gardons donc le fanatisme de notre race et serrons contre le\nmeilleur de nous-mêmes, ces maîtres qui, dans des gestes d'art\nimmortels, transmettent aux temps futurs le flambeau de notre\nintellectualité originelle.\n    Eugène Demolder mérite d'être rangé parmi ces vigies\néminentes de notre art patrial.\n    C'est un Flamand.\n    Il l'est dans sa personne; il l'est par ses oeuvres.\n   J'imagine que jadis, dans l'entourage des Brouwer, des\nTeniers et des Rubens il dut y avoir de ces jeunes hommes\njoviaux et grassouillets, exubérants et francs, aimant la bonne\nchère, la bière blonde et les propos savoureux, mais qui,\nvis-à-vis des visions de l'art et des paysages de la nature, avaient\n gardé intacte une absolue virginité d'admiration. Ils synthéti-\n saient ainsi la double et presque contradictoire aspiration de\n leur race : la force et la violence sous toutes leurs formes —\n gestes et couleurs — atténuées par une émouvante douceur\n mystique. L'âme de Memling était en eux à côté de l'âme de\n Jan Steen.\n    Eugène Demolder est de cette lignée : la vie le tente par\n toutes ses rutilances, mais derrière ces apparences triomphales\n le mystère qu'elles recèlent le trouble et résonne en lui en échos\n douloureux et graves. Comme les maîtres du pinceau auxquels,\n artiste de la plume, il s'apparente, c'est un Rabelaisien mitigé\n d'un sentimental.\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n\n   Eugène Demolder débuta dans les lettres par les Contes\nd'Yperdamme, réimprimés plus tard sous le titre de Légendes\nd'Yperdamme.\n"}, {"page_pdf": 770, "texte": "                           EUGÈNE DEMOLDER                           651\n\n\n     P a r m i les livres nés du mouvement de la Jeune Belgique, et\n  qui relevaient plutôt d'un art à tendances égotistes, les Contes\n d'Yperdamme tranchèrent d'abord par leur objective plasticité;\n  ils eurent cette caractéristique encore de ne se rattacher à\n aucune école en vogue et de n'évoquer à l'esprit du lecteur et du\n critique nul nom de modèle illustre; tandis que les productions\n contemporaires paraissent graviter dans l'orbite de Hugo, de\n Baudelaire ou de Zola, l'œuvre de début de Demolder ne solli-\n citait pas de rapprochement analogue... Ce fut, après l'Uylen-\n spiegel de Charles De Coster, le premier livre où palpitait aussi\n intensément et aussi sincèrement l'âme flamande.\n    Que je reconstitue aisément la genèse de cette création : voilà\n un j e u n e h o m m e dont l'intellectualité plongeait par ses racines\n au génie même des maîtres de la peinture flamande; né\n quelques siècles plus tôt, il eut aimé participer aux festins\n pantagruéliques d'un J a n Steen, il eut couru les kermesses aux\n côtés d'un Teniers et la vie fastueuse d'un Van Dyck l'eut attiré ;\n mais en m ê m e temps sous ces dehors exubérants et jouisseurs,\n il eut gardé intacte une âme de vénération mystique qui en\n aurait fait le collaborateur des touchantes et naïves scènes reli-\n gieuses de Roger de la Pasture.\n    Sous la poussée de cette admiration ancestrale et nostalgique,\n il visite les musées, s'attarde en des contemplations ardentes et\n prolongées devant les toiles où les ancêtres de sa pensée ont\n déposé leur â m e ; cette âme, il la pénètre, il se l'assimile, il la\n sent sourdre en lui d'une vie féconde et exaltante, et alors\n l'ambition surgit, comme l'idée d'un pieux hommage, d'une\nœuvre où les toiles des maitres, trop distantes dans la froide et\nbanale athmosphère des musées revivraient de nouveauté et\nde jeunesse sous le frisson du style.\n    C'est de cette noble ambition, qui eut été périlleuse pour un\ntalent et une sincérité moindres, que naquirent les Contes\nd'Yperdamme.\n   Yperdamme est la ville bleue aux pignons dentelés d'opale qui\nse silhouette sous un ciel profond et azuré, au lointain des\npaysages de Brueghel; dans ce décor qui est comme le symbole\nmatérialisé du mysticisme, se déroulent les scènes bibliques et\névangéliques telles que les conçurent et les réalisèrent, dans des\nchefs-d'œuvre de simplicité réaliste, les primitifs : issus du\n"}, {"page_pdf": 771, "texte": "652                           DURENDAL\n\n\npeuple et restés proches de lui, ils avaient de la religion, de ses\ndogmes et de ses mystères une conception familière et qui\nn'était que le geste d'une foi h u m b l e et soumise; l'âme reste\nintangible, la pensée demeure entière qui animèrent les récits\ndes évangélistes, mais c'est dans le pittoresque de paysages et\nde costumes de la F l a n d r e ambiante que le peintre et à sa suite\nl'écrivain cherchèrent le moyen d'extérioriser cette âme et\nd'incorporer cette pensée.\n     Dans un de ses livres plus récents, Eugène Demolder s'incar-\nnant dans le personnage, les sentiments et les visions d'un\njeune peintre, semble s'être souvenu de la façon dont germa en\nlui l'idée première des Contes d'Yperdamme. « Il se transporta,\ndit-il, dans une J u d é e qui ressemblait à la H o l l a n d e , regretta\nde ne pas avoir vécu aux temps passés, près de Jésus, de saint\n Pierre et de Marie-Madeleine! Surtout, que n'a-t-il assisté aux\n noces de C a n a ! Il voit ces fêtes encombrées de valets à bérets\ncramoisis apportant des monceaux de crêpes sur des civières,\n avec des sauces servies dans ces plats au fond desquels on trouve\n peints un cerf blond ou un rossignol écarlate; entre les couverts\n règnent des tulipiers enjolivés à leurs flancs d'une scène de\nj a r d i n a g e ; et Jésus s'assied sous un bénitier de cuivre, au\n milieu d'une assemblée de seigneurs et de dames.\n     Que n'a-t-il vu débarquer les poissons de la pêche mira-\n culeuse! N'est-ce pas? L e bateau de saint Pierre regorgeait de\n raies et de harengs ; les ménagères arrivaient munies de cor-\n beilles, pour faire les achats au quai, comme à Dordrecht. C'est\n du poisson béni ! Aussi Pierre le prend avec vénération pour ne\n pas meurtrir d'un coup de pouce les écailles!\n      E t la nuit de Noël ? Il y songeait chaque fois qu'il avait neigé\n et qu'il voyait s'éclairer les cabines des bateliers. Les anges\n qu'il se figurait mal descendent, heurtant les étoiles, vers\n l'etable où s'abrite la divine famille. Les rois mages cavalcadent\n parmi les saules : ils ont de plantureuses physionomies de bourg-\n mestres, coiffés de couronnes, et ils serrent leurs vases de par-\n fum, de m y r r h e et d'encens sur leurs coeurs, comme de pré-\n cieuses potées de jacinthes. »\n      Q u ' u n tel livre, qui transpose en plein siècle de scepticisme\n goguenard, les méthodes d'une époque de foi naïve, n'ait suscité\n  ni les sarcasmes de l'incrédulité, ni les scrupules des croyants,\n  mais ait été accepté par tous comme une œuvre d'art et de\n"}, {"page_pdf": 772, "texte": "                        E U G È N E DEMOLDER                    653\n\nrespect, — c'est là, à la louange d'Eugène Demolder, un fait qui\nparle plus haut que les dissertations approbatives de la\ncritique.\n                                    *\n                                *       *\n\n     D ' u n e plume trempée dans l'ingénuité et la suavité des pri-\n  mitifs, Eugène Demolder a écrit le Royaume authentique du grand\n saint Nicolas, où se déroulent autour de la figure débonnaire du\n  « patron des écoliers » de merveilleuses écharpes de rêve tou-\n chant et puéril; c'est sans doute dans le même trésor de simple\n et instinctive bonté, éparse dans certains chefs-d'œuvre des vieux\n peintres que l'écrivain a puisé toute l'exquise compassion qui\n nimbe les héroïnes du Cœur des Pauvres, délicieuses et atta-\n chantes petites madones, très modernes; la Fortune de Pieter de\n Delft, qui est la meilleure et la plus originale composition du\n Quatuor, est un morceau, savoureux et colorié à l'instar d'un\n Van O s t a d e ; mais surtout, de l'admiration passionnés et\n pieuse, du culte éclairé et patient que Demolder voua aux\n génies qui furent les ascendants de son intellectualité vint\n à l'artiste — comme une haute récompense' de sa fidélité — la\njoie d'écrire ce beau livre : la Route d'Emeraude.\n    L a Route d'Emeraude marque une étape logique de l'art de\n Demolder : après s'être complu, dans les Contes d'Yperdamme, à\n la transposition littéraire des toiles des maîtres, gloires de sa\n race et ancêtres de sa pensée, il devait être tenté d'évoquer la\n vie même, ardente et volontaire, fantaisiste et laborieuse d'un\n de ces maîtres, et dans sa nostalgie de flamand de la Renais-\nsance, prisonnier de la médiocrité contemporaine, de revivre\npar le souvenir, l'existence d'un Teniers ou d'un Rembrandt.\n    L a Route d'Emeraude est la monographie artistique du peintre\n Kobus Barent; elle se présente en un triptyque qui porte au\nfrontispice trois noms de femmes : Lisbeth, Siska, Gésina.\n    Lisbeth, c'est « l'initiation sentimentale » en même temps\nque l'éveil de l'art; le tableau est délicieux, tout baigné de\nrosée et de parfums auroraux, de ce fils de meunier dont les\nyeux s'ouvrent peu à peu à la beauté des choses en même\ntemps que son cœur s'épanouit à l'amour; de tous les paysages\nqui servent de cadre à son enfance de gamin « buissonnier »,\nde l'eau, du ciel, des champs, viennent à ses sens vibrants et,\nréceptifs, des effluves coloriées qui le transportent et l'exaltent,\n"}, {"page_pdf": 773, "texte": "654                         DURENDAL\n\n\n\njusqu'au jour où devant les images d'une vieille Bible, la voca-\ntion se révèle, impérieuse et fatale : Kobus sera peintre !\n    Siska, c'est la vie d'atelier, telle que la menèrent les peintres\nd'alors, partagés entre une bohême débridée et un tenace labeur.\n    P a r l'intensité de vie, de mouvement et de couleur, par les\ndéveloppements d'une psychologie à la fois forte et nuancée,\npar la puissance chatoyante et délicate d'un style tantôt brossé\nà large palette et tantôt raffiné à léger pinceau, par tout l'en-\ntrain, toute la richesse, toute la délicatesse qui s'exhalent,\ncomme un arôme puissant et pénétrant, de ces pages que\n Demolder a consacrées à la reconstitution du milieu artistique\nhollandais du XVIIe siècle — la seconde partie de la Route d'Eme-\nraude apparaît comme une des productions les plus parfaites de\n notre littérature.\n    L'inoubliable tableau, où autour du jeune artiste en ascension\n vers la maîtrise, tous les chefs-d'œuvre du temps — depuis la\nRonde de Nuit et les Disciples d'Emmaüs j u s q u ' a u x Kermesses —\n évoqués par la plume de l'écrivain dans leur réalité vécue,\n apportent à Kobus Barent la substance m ê m e où s'alimentera\n son art et créent autour de lui l'atmosphère où se développera\n son génie... E t comme la personnification de l'idéal à conquérir,\n passe et repasse, parmi les incidents multiples du récit, la\n figure douloureuse et extasiée de R e m b r a n d t van R y n .\n    Pour être moins intense de relief, l'épilogue de la Route d'Eme-\n raude, que symbolise Gésina, la douce bourgeoise qui dotera\n l'artiste en plénitude de son talent, de la stabilité de l'existence\n et de la paix des sens, cet épilogue est traité par Demolder avec\n un souci des gradations qui prépare et favorise l'impression\n finale de calme dans le travail que laisse cette belle œuvre.\n    P a r son sujet même, par l'époque où elle situa ses péripéties,\n la Route d'Emeraude a entraîné son auteur à des peintures d'une\n extrême hardiesse de détails; nous croyons qu'elles auraient pu\n être moins appuyées, sans nuire à la réalisation du but que\n l'écrivain s'était assigné; dépourllé de ces quelques tares de tri-\n vialité, la Route d'Emeraude n'en serait que plus un chef-d'œuvre.\n                                     *\n                                 *       *\n   « Cette histoire amoureuse et tragique, je l'entendis un soir\nd'automne, près de T a m i s e au bord de l'Escaut, par un temps\nmélancolique. Les corbeaux croassaient dans la lumière\n"}, {"page_pdf": 774, "texte": "                         EUGÈNE DEMOLDER                         655\n\n   ambrée, prophétisaient les heures d'hiver : mais le ciel encore\n   bénévole versait des rayons à la Flandre jusqu'au bord de la\n   mer du Nord... Une vieille paysanne, assise à un rouet, me\n  racontait le roman fruste, invraisemblable et fantastique. Elle\n  faisait des signes de croix aux épisodes terribles et riait dès les\n  passages amoureux... Si la vieille me contait des choses vrai-\n  semblables quant au fond de l'histoire, elle faisait surgir des\n  personnages falots et baroques que j'eus peine à mettre sur pied.\n  Le Démon et la Mort en tiraient la ficelle, comme aux jours\n  macabres des superstitions, des bûchers, de la lèpre et de la\n  peste. Ils étaient d'ailleurs étrangement anciens : en s'agitant,\n  ils secouaient la poussière de plusieurs siècles. Il semblait que\n  la conteuse tirât ses héroïnes d'un théâtre de marionnettes\n  confectionné sous Charles-Martel et rapiécé sous Charles-\n  Quint. »\n     Voilà comment Eugène Demolder préface les Patins de la\n Reine de Hollande.\n     Conte de fée et conte de revenants, pages claires de la Légende\n dorée s'entremêlant à des coins sombres à la Goya, parfum de\n fleurs et odeurs de soufre, blanche idylle et fantastique tra-\n gédie, de l'amour, des pleurs et du sang, la conception des\n Patins de la Reine de Hollande a germé encore dans le cerveau de\n Demolder, à même la terre patriale.\n     Le poète fut attiré cette fois par la forte et douce poésie de\n l'Escaut, le vieux fleuve qui, aux saisons clémentes, promène\n majestueusement son éternelle et puissante jeunesse parmi les\n campagnes riches et verdoyantes de Flandre, tandis que l'hiver,\n houleux et sinistre charrieur de glaçons, il clame aux échos de\nses rives dénudées, d'une voix formidable ou plaintive, les\ndrames d'histoire, ou les drames de conscience qui se mirèrent\njadis dans ses eaux.\n    Cloîtrée dans le manoir de Rupelmonde, décapité de ses\nbastions de guerre et de ses oriflammes de faste, Walburge est\nbien une petite châtelaine des Flandres : ses cheveux ont la\nblondeur des épis et ses yeux sont bleus comme le fleuve devant\nTamise, quand le ciel d'été s'y reflète; mais dans l'inconscient\nde l'enfant dort un levain étranger que l'adolescence fera surgir;\nfille d'un soudard espagnol, elle connaîtra avec la puberté le\nrêve et le désir des pays de soleil et d'azur, et pour s'évader des\nbrumes de l'Escaut, la Destinée lui tient en réserve de souples\n"}, {"page_pdf": 775, "texte": "656                         DURENDAL\n\n\net merveilleux patins dont jadis une reine de Hollande se servit\ndans ses aventures d'amour.\n    En vain Bertrane, la vigilante gardienne de Walburge et dont\nle sort est de vieillir tout à coup et de mourir lentement le jour\noù Walburge connaîtra sa vocation vers la lumière, en vain\nBertrane redouble-t-elle, autour de la jeune fille, ses dissimula-\ntions et ses précautions, l'instinct l'emporte et un beau jour\nd'hiver, sur l'Escaut, clair miroir de glace, parmi les arbres\nfleuris de givres, Walburge, ayant chaussé les patins de la Reine\nde Hollande, fuit les brouillards de Flandre; Bertrane soudaine-\nment enlaidie et décrépite la suit péniblement; à côté d'eux\nglisse la Mort dont Bertrane est désormais l'otage ; et ils traver-\nsent ensemble une grande ville en orgie de carnaval — oh! la\nchaude et vivante peinture — et suivent vers l'horizon lointain\nle long ruban blanc du fleuve immobilisé... Après des jours de\n cette marche ailée, voici que la glace se fond sous eux, les\n champs ont reverdi, les arbres portent de beaux fruits d'or ; une\n légère et svelte barque toute pavoisée de bannières recueille\n Walburge — et Bertrane revient au pays de Flandre attristée\n d'âme et caduque de corps, sous la garde de la Mort; avant de\n se livrer aux mains de son funeste compagnon, elle désire une\n dernière fois revoir Walburge, fût-ce au prix de son salut\n éternel : sur le fond féerique des montagnes d'Espagne, parmi\n les fleurs et les oriflammes, au son des buccins triomphaux,\n Walburge apparaît alors au bras du chevalier aux yeux noirs qui\n hanta les rêves de son enfance et de sa jeunesse, et gravit\n  heureuse et oublieuse les marches du blanc palais nuptial —\n  sans se retourner du côté de la terre de Flandre, d'où Bertrane\n  la contemple de ses yeux agonisants.\n     Sur ce fond de légende, dont certaines trames peut-être assor-\n  tent plus de l'habileté d'un artiste que de l'imagination popu-\n  laire, Eugène Demolder a dressé un type admirable d'instinctive\n  passion juvénile, — Walburge — qui va vers l'amour avec une\n  profonde et gracieuse ingénuité naturelle : elle aime comme\n  l'eau reflète le ciel, comme l'oiseau bat des ailes, comme l'abeille\n  vole vers la fleur.\n      Et dans l'ombre de cette figure jeune, lumineuse et frémissante\n  de sensibilité, se glisse Bertrane, la serve soumise, et mater-\n   nelle, sacrifiant au bonheur de sa maitresse sa beauté, sa vie —\n   et son âme; payée, du reste, d'ingratitude et d'oubli, mais s'y\n"}, {"page_pdf": 776, "texte": "                          EUGÈNE DEMOLDER                            657\n\n\n résignant, sa destinée étant celle d'un instrument qu'on rejette\n quand il est devenu inutile : de quel droit Bertrane eut-elle pu\n espérer qu'au seuil de la joie conquise, W a l b u r g e tournerait une\n dernière fois vers la terre de F l a n d r e et vers elle un regard tout\nchargé de leurs souvenirs communs?\n    « L ' â m e de Bertrane — dit l'auteur en terminant son livre —\nrevient par les nuits sous forme de langue lunaire, se mêler à\nl'Escaut, écouter les saules... Pauvre âme dolente!... Je me\npenche vers ta douleur froide... T e s sanglots sont les sanglots\ndes souffrants, àme blanche, àme candide, souffle d'innocence\net de misère, vieil esprit de mon peuple, toujours martyr et\ntoujours résigné! »\n   Ces deux figures — W a l b u r g e et Bertrane — aux vigoureux\ncontrastes d'aurore et de soir, auraient atteint un relief bien plus\npuissant encore, si l'auteur n'avait encombré son récit de maints\nincidents — savoureusement brossés du reste et supérieure-\nment écrits — mais qui distraient l'attention et éparpillant la\npensée, nuisent à l'unité d'impression du livre.\n   P a r ces superpositions d'épisodes, par le manque d'une idée\nunique traversant toute l'œuvre et en groupant les péripéties,\npar un certain relâchement dans la composition et enfin par\nl'abus de termes inutilement brutaux, les Patins de la Reine de\nHollande est un livre qui ne peut prétendre à rivaliser avec la\nRoute d'Emeraude.\n   Il y a entre ces deux ouvrages toute la distance qui sépare\nune œuvre de valeur d'un chef-d'œuvre.\n\n                                  *   *\n\n   Il faudrait ouvrir ici une parenthèse pour parler de Sous la\nRobe, qui forme une parenthèse dans l'œuvre de Demolder.\n   Ce sont des souvenirs de palais de justice, car l'auteur de la\nRoute d'Emeraude fut avocat, juge de paix et fonctionnaire « avant\nde jeter aux rudes et brûlantes orties des lettres, sa robe noire\ntachetée d'hermine ».\n   L e livre, parmi des chapitres de sociologie pénale un peu\nlongs et banaux, a des côtés intéressants : de pittoresques\ncroquis d'audience et quelques médaillons bien frappés des\navocats en vogue.\n   L e F l a m a n d , au tempérament intransigeant qu'est Demolder,\n"}, {"page_pdf": 777, "texte": "658                         DURENDAL\n\n\nse donne libre carrière dans une démolition, pierre par pierre,\ndu byzantisme architectural du palais de justice de Bruxelles.\n   Il importe de retenir, enfin, dans Sous la Robe, quelques\npages fraternelles et enthousiastes où Eugène Demolder célèbre\nle renouveau littéraire de la Belgique.\n   Dégageant la psychologie des artistes issus du mouvement de\n1880, l'auteur des Contes d'Yperdamme et de la Route d'Emeraude\nécrit ces lignes qui paraissent être comme le commentaire de ses\nœuvres propres et trouvent par conséquent leur place naturelle\nau terme de cette étude :\n   « Presque tous ces écrivains sont de race flamande, et chez\nmaint d'entre eux la plume se transforme parfois sur le papier\nen pinceau. Ils ont transmis au verbe la chaleur de coloris, la\nvibration sanguine, l'enthousiasme de palette de leurs ancêtres.\nU n autre caractère, qu'on retrouve en beaucoup, c'est une sorte\nde nostalgie du passé. Il semble que leur époque les blesse, que\nles chants du cygne des temps anciens de leur patrie réveillent\nen eux des mélancolies.\n    » U n troisième caractère consiste en une recherche absolue\nd'art, sans sacrifice au goût du jour ou à la mode, sans influence\nfrançaise. Des personnalités telles que Georges Eekhoud, Mae-\nterlinck, Verhaeren, E l s k a m p , Grégoire L e Roy, Charles Van\nLerberghe ne relèvent que d'elles-mêmes et apportent une note\nneuve, une virginité poétique sans souillure, des tempéraments\nhautains à la littérature française. Ceux-là forment l'âme même\ndu mouvement, écrivains de race pure et poètes d'instinct.\n D'autres ont été fort influencés par les parnassiens, et notamment\npar Baudelaire et Banville. C'est même ceux qui se sont révélés\n les premiers. Mais ils ont rendu l'immense service, dans un\n pays d'odieux langage et d'écriture stupide d'attirer l'attention\n sur le souci artistique du style et sur la nécessaire beauté de la\n forme.\n    » Cette littérature, en somme, exprime l'âme belge, avec ses\n mysticités et ses rusticités, avec ses rêveries nostalgiques et ses\n amours de ripaille, avec la tristesse des polders et la joyeuseté\n des kermesses. Elle a repris les traditions d'art de Memling,\n aussi bien que celles de Teniers, celles de Jérôme Bosch aussi\n bien que celles de Jordaens. »\n"}, {"page_pdf": 778, "texte": "                                EUGÈNE DEMOLDER                                     659\n\n\n     ... J'ai relu vos livres, mon cher Demolder, et écrit cette étude\n  dans un coin apaisant, sauvage et inviolé de notre beau pays\n  de F l a n d r e .\n     Souvent aux clairs matins de septembre, entre la mer d'éme-\n  raude et le ciel de saphir, quand du fond des brumes opalisées\n  les bateaux gonflaient vers la rive leurs voiles triomphantes du\n  butin pris aux mailles des filets, j ' a i songé que c'est devant\n  un identique spectacle, évocateur d'une toile ancienne,\n  que vous avez dû composer la « Pêche miraculeuse ». Sur les\n  grand'routes menant vers les plages somptueuses, j ' a i croisé\n  Marie-Madeleine, laissant traîner savamment au rebord de la\n  Victoria sa main chargée de bijoux byzantins. L e vent qui, sous\nu n sanglant reflet du crépuscule, soufflait âpre et tragique sur\n les dunes et les bruyères et se répercutait à travers les orgues\n sombres des sapins, m ' a rappelé l'ouragan de ma Campine\n natale r y t h m a n t le fantastique récit de Seppe-Kaas. Là-bas,\n tout là-bas, au lointain des pâturages où les canaux mettent une\n barre de clarté, j ' a i vu le moulin de Balthazar Barent qui\n élève au ciel la grande croix de ses ailes. Les nuits houleuses\n d'équinoxe, c'est la plainte dolente et résignée de Bertrane que\n l'océan sous un pâle rayon lunaire m'apporte des lointaines\n bouches de l'Escaut. E t surtout, scrutant des hauteurs voisines\nl'horizon, quand mon regard a rencontré dans une lumière\nargentée le groupement des tours de Furnes, j ' a i reconnu\nYperdamme, l'Yperdamme qui domine, comme une vigie d'éter-\nnité, les tableaux de votre vieux maître Brueghel et qui\naigrette aussi d'idéal votre œuvre harmonieuse dont les racines\nplongent dans la savoureuse terre patriale, tandis que son\nsommet est baigné des doux reflets du rêve prometteur\nd'immortalité. (*)\n                                                   FIRMIN VANDEN BOSCH.\n   La Panne, septembre 1902.\n\n\n\n\n  (*)   ŒUVRES   D'EUGÈNE   DEMOLDER : La    légende d'Yperdamme     —   Le Royaume\nauthentique dit Grand suint Nicolas. — Quatuor. — La Route d'Emeraude, roman. — Les\nPatins de la Reine de Hollande, roman.— Sous la Robe.— Le Cœur des Pauvres. — L'Agonie\nd'Albion. — La mort aux berceaux, noël en un acte.\n"}, {"page_pdf": 779, "texte": "                Chanson\n\n\n                                    A EDMOND E E C K A U T T E .\n\n\n\nO divin souvenir d'une enfance      lointaine!\nLà-bas, dans le cristal de l'air qui vibre un peu,\nFlamme d'azur et d'or se précisant à peine,\nParmi les roses qu'elle effleure de sa traîne,\nS'éveille une chanson douce comme un aveu\n\nChanson claire, chanson des lèvres bien-aimées\nQui se turent dans l'ombre exquise du passé\nAvec les rêves d'or en allés en fumées\nEt les espoirs dont les ailes se sont fermées\nSur les religieux secrets d'un cœur blessé.\n\nComme si le retour à l'antique     demeure\nFaisait frémir le pur esprit    ressuscité,\nTour à tour la chanson sourit, soupire et pleure,\nHistoriant la fuite inflexible de l'heure\nA la fois d'un peu d'ombre et d'un peu de clarté.\n\nElle sourit : Noël! Des notes   argentines\nFrissonnent dans le ciel comme autant de baisers\nDont l'aube aurait fleuri des lèvres enfantines :\nMille cloches au loin semblent sonner matines\nEt sur les lis mille oiseaux bleus semblent posés.\n\nElle soupire : Au loin les cloches se sont tues\nEt las des lis fanés tous les oiseaux ont fui...\nLa mousse écaille d'or le marbre des statues\nEt sur les troncs meurtris des forêts abattues\nL'Amour s'en vient baiser les lèvres de la Nuit,\n"}, {"page_pdf": 780, "texte": "                     CHANSON                             661\n\n\nVille pleure. : O détresse! Entendez-nous dans l'ombre\nQui ronge avidement les lueurs du couchant,\nEntendez-vous gronder la lourde cloche sombre?\nL'amour râle, l'espoir se meurt, le rêve sombre\nEt l'âme erre parmi ses morts en trébuchant.\n\nO cruel souvenir d'une enfance       lointaine!\nDans le cristal fêlé de l'air qui geint un peu.\nFlamme rouge de sang se précisant à peine\nAu fond de la vallée où la douleur       l'entraîne,\nS'éteint une chanson triste comme un adieu.\n\n                                           GEORGES MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 781, "texte": "               La Vallée en Fleurs\n\n                             Je suis prisonnier de mille êtres que j'aime ;\n                             Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux\n                             Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même...\n\n\n                LES senteurs de la lande s'infiltraient par toutes\n                   les fissures du vieux moulin et pour la trois\n                   centième fois peut-être depuis qu'il dominait\n                   de sa structure noircie toute la plaine, la caresse\n                   de la brise lui apportait le réveil grisant d'une\n                   matinée de P â q u e s .\n                      U n e vibration de cloches au loin chantait\n                   sous les madriers caducs de la route, mêlée aux\naromes des champs.\n   Jamais Rose n'avait ressenti, comme ce matin, combien la vie\na de joies neuves et de jeunes chansons; une gaieté fermentait\ndans son cœur et lui emplissait l'âme.\n   A travers les fentes de la toiture, elle voyait dans la fraîcheur\ndu matin l'immense plaine au loin, l'étendue infinie des\nbruyères roses, se perdant à l'horizon, où montaient les vapeurs\ndu fleuve.\n   P a r moment, des vols stridents d'oiseaux cognaient la vieille\ntour de leurs coups d'ailes en orbe et filaient là-haut, dans le\nciel bleu.\n   Sur la route, des groupes passaient en c h a n t a n t ; au pied de\nla colline du moulin, au milieu des cris et des rires, des enfants\ntravaillaient, les mains chargées de brassées de fleurs, à con-\nstruire le reposoir pour la procession.\n   T o u t à coup, des détonations lointaines se propagèrent dans\nle silence de la campagne, annonçant le départ du pieux cortège.\n   T o u s les ans, à Pâques, la procession quittait Goor pour se\nrendre, à Graventafel, sur les tombes du meunier Erlof et de\n"}, {"page_pdf": 782, "texte": "                       LA VALLÉE EN FLEURS                       663\n\n\nses sept enfants. L a mort héroïque des martyrs de Graventafel\nest restée 1a légende que les grand'mères racontent encore aux\nveillées par tout le pays. Après avoir arrêté tout un jour les\nbataillons républicains, Erlof et ses fils, faits prisonniers,\nfurent alignés au pied de la dune, sommés de dénoncer la retraite\ndes derniers chefs de l'insurrection et, sur leur refus, une\ndécharge jetait sur le sol huit cadavres. L a nuit venue, une\nfillette de dix ans, la petite Kate, qu'on avait envoyée comme de\ncoutume se cacher dans la bruyère, n'entendant plus rien, reprit\nle chemin du moulin. Dans l'ombre, elle heurta un corps étendu\ndans le sentier; elle tâta autour d'elle et sentit sa main baigner\ndans quelque chose de tiède; elle vit les huit corps couchés\ndans une mare de sang.\n    Aujourd'hui, la vieille Kate est bien près d'être centenaire;\nelle et le moulin sont devenus un lieu de pèlerinage, mais une\nchose aussi y attire les gars des hameaux environnants : c'est la\njolie Rose, l'aînée des arrières-petits-enfants de la fille du meu-\nnier Erlof, et qui est maintenant la fée et la gardienne du vieux\nmoulin.\n    Comment la peindrais-je telle que je la vis ce matin de\nP â q u e s , avec ses yeux clairs, ses lèvres souriantes, incarnant\nd'une manière si charmante \" la F l a m a n d e qui rit à travers les\nhoublons \" !\n    Certes, c'était plus pour regarder Rose que pour entendre les\nrécits de l'aïeul que Graventafel recevait tant de visites; et, ce\nmatin encore, le vieux bourgmestre à cheveux blancs, le père\nSand, lui avait répété sa taquinerie traditionnelle : « Les tour-\nnesols vont fleurir, ma petite Rose ; le cœur des jeunes filles\nest comme une fleur et l'heure approche où le tien va s'épa-\nnouir... »\n   Mais, Rose a tant à faire qu'elle n'a garde de perdre son\ntemps à écouter les propos complimenteurs des gars. Certes, ce\nn'est pas une petite affaire que de diriger le ménage et de faire\nmarcher tout son petit monde. Les petits frères et les petites\nsœurs ont besoin de tant de soins! L a vieille grand'mère aussi,\nque deviendrait-elle sans Rose?...\n   C'est terrible ! même en ce saint jour de Pâques, il faut repriser\nla culotte de Mietche déchirée par les ronces; panser la main\nblessée de Jacques, soutenir la grand'mère et guider ses vieux\npas pour l'installer dans son fauteuil bien en plein soleil.\n"}, {"page_pdf": 783, "texte": "664                         DURENDAL\n\n\n\n   « Mon Dieu! qu'est-ce encore? Voici la fille des vieux bûche-\nrons au coin de la Heid ; elle est toute hors d'haleine et les\ncheveux au vent : qu'y a-t-il? — Le vieux est plus mal ; il a crié\ntoute la nuit. Il faudrait lui faire bouillir des farines pour un\ncataplasme... » Et Rose qui vient justement de repolir le\nchaudron!... Et c'est ainsi chaque jour. Tant de faiblesses, tant\nde souffrances avaient besoin d'elle ! jusqu'au vieux moulin, qui\nl'avait bercée toute petite et qui la connaissait trop pour pou-\nvoir tourner encore de bon cœur si quelque autre main maniait\nses cordages!\n   Aussi, les soupirants n'avaient-ils jamais trouvé qu'un accueil\npeu encourageant ; un seul avait paru un moment ne pas être\nindifférent au cœur de la petite meunière : c'était son cousin\nFrédéric, dont les parents possédaient la brasserie du Nouveau\nSaint-Esprit, et qui, disait-on, s'était épris violemment de\nRose alors qu'elle n'était qu'une fillette; mais il faut croire\nque cette amourette n'était pas destinée à avoir de conclusions,\ncar un beau matin, Frédéric avait pris du service aux chasseurs\nà cheval, puis il était parti pour l'Afrique où il s'était couvert\nde gloire dans la campagne arabe. On le disait de retour au\npays depuis peu, mais jusqu'à ce jour il n'avait pas reparu au\nvillage et rien ne troublait le calme monacal de l'existence au\nmoulin.\n   Enfin, Rose a terminé ses préparatifs. Avec satisfaction,\nelle s'assure d'un regard que tout est propre et bien rangé.\nRose est heureuse; le bonheur luit sur la terre charmée; il n'est\ncertainement pas un être qui n'en ait sa part; Rose est heu-\nreuse; elle sait qu'elle va pouvoir, chose qui lui arrive rarement,\nse mêler aux groupes de ses amies et partager avec elles la\ngaieté de cette journée merveilleuse. Ce qui la remplit de joie,\nc'est qu'elle va voir sa grande amie Thérésa, une jolie fille\nrieuse qui habite un hameau de l'autre côté des étangs et qui,\ntoujours, vient au moulin aux grandes fêtes. Rose aimait de tout\nson cœur Thérésa qui le lui rendait bien, et c'était une joie pour\nelle de penser qu'elle allait entendre son rire clair et d'une si\nfranche et si cordiale gaieté. Elle savait aussi que sa jolie amie\néprouvait un penchant marqué pour un gentil gars de son\nhameau, et elle était anxieuse de recevoir ses confidences. Ce qui\nl'étonnait pourtant, c'est que Thérésa qui, en général, venait la\n"}, {"page_pdf": 784, "texte": "                      LA V A L L É E EN   FLEURS               665\n\n\n surprendre à l'aube, n'arrivait pas. Quel événement pouvait\n l'attarder ainsi ?\n    Précisément, par la route qui vient des étangs, Rose vit\n arriver une grande fille brune, la Jeannette de Cadzand, qui\n s'avançait à pesantes enjambées. Rose alla au devant d'elle et\n lui demanda si elle n'avait pas rencontré en chemin son amie\n Thérésa. L'autre, à cette question, partit d'un rire qui détendit\n ses lèvres charnues : « Comment? Tu ne sais pas? Ah ! pour sûr\n qu'elle ne viendra pas... Voilà huit jours que son galant l'a\n plantée là et est parti pour Anvers, prendre du service dans la\n flotte... et, dans quelques mois, oh! oh!... »\n    Et la grande fille brune, tout en joie d'avoir pu se faire mes-\n sagère de cet événement, repartit au galop avec un hennisse-\nment, tandis que Rose restait immobile, comme clouée au sol.\n    Rose ne songeait plus à rejoindre ses amies ; il lui semblait\nqu'elle avait senti quelque chose de froid; comme une lame, lui\nparalyser le cœur. Mon Dieu, était-ce possible? à la face de ce\nciel sur cette terre en fête, une telle misère!... Elle voyait la\npauvre hutte où la douleur était entrée désormais, et la jolie\nfille rieuse abîmée dans la honte et le désespoir. Ah ! celle-là ne\nrirait plus maintenant, et par les jours de fêtes on n'entendrait\nplus ce rire qui vous mettrait de la gaieté au cœur rien que de\nl'entendre sonner si clair et si joyeux...\n    Une ombre semblait avoir passé dans le ciel, glaçant la splen-\ndeur du jour. Des larmes lui montaient aux yeux et, dans la\nsouffrance dont la pitié gonflait son cœur, Rose, inconsciem-\nment, s'était tournée vers le calvaire de la dune où, depuis des\nsiècles, la pauvre image de la Mère des douleurs pâlissait\nsous l'usure des baisers et des pleurs : une prière montait à ses\nlèvres : « Vierge sainte, vous qui avez souffert, vous dont le\ncœur a senti le glaive... »\n    La prière ne se formulait pas, mais il lui semblait que quelque\nchose d'apaisant, quelque chose de très doux et de très calme,\npeu à peu, lui emplissait le cœur.\n    Elle restait immobile, oubliant l'heure, la pensée perdue...;\nautour d'elle une vie intense frémissait. La plaine, où son\nregard errait sans voir, la grande terre amoureuse rutilait, l'en-\nveloppait de son haleine. Les souffles, embaumés d'avoir au\npassage frôlé les branches des pommiers en fleurs, la cares-\n"}, {"page_pdf": 785, "texte": "666                         DURENDAL\n\n\nsaient. Son cœur se gonflait sous cette splendeur qui lui emplis-\nsait l'âme d'un vague émoi, d'une impression douce et triste,\nde quelque chose de cruel et de délicieux qu'elle n'avait jamais\nressenti. Il lui semblait confusément qu'-elle était dans l'attente\nd'un événement qui allait se passer, d'un secret qui allait lui\nêtre révélé.\n   Elle crut entendre un chant qui s'élevait par instant sur la\nroute au loin. Elle prêta l'oreille; par moment, la chanson s'affai-\nblissait, puis le vent lui en apportait un lambeau... C'était\nune voix frêle, ardente; elle écoutait la voix qui se rapprochait\net maintenant semblait couvrir toute la plaine. Bientôt un pas\nsonna sur la route, puis les buissons de la haie s'écartèrent, le\nchanteur parut.. Elle eut une exclamation : « C'est toi, Fran-\nciscus!...»\n   C'était un adolescent aux grands yeux noirs, éclairant une\npetite tête brune embroussaillée.\n   Il y avait, dans ses yeux et dans ses traits, comme dans son\nmaintien souple, quelque chose à la fois de sauvage et de\ntimide, de pensif et de rieur.\n   L'enfant s'était arrêté :\n   « Rose, oui, c'est moi... Je t'apporte des fleurs pour Pâques ;\nje les ai glanées pour toi ; regarde, je les ai cueillies le long du\nfleuve, pour toi, là-bas.\n   — Oh! que c'est gentil, dit-elle en enfonçant son visage\ndans les gerbes, comme elles sentent bon et frais. T u as donc\npensé à Rose, petit sauvage! Moi qui croyais que tu ne te sou-\nciais que d'attraper les cygnes quand ils passent !... Quand donc\nte lasseras-tu de battre les buissons et de rôder comme un\nvagabond ? Voilà que tu deviens grand et tu dois en avoir assez\nde vivre comme personne ne vit. Je suis sûre que, maintenant,\ntu resteras au hameau au lieu de gîter à la grâce du bon Dieu !\n N'est-ce pas que tu aimes mieux te coucher dans un bon lit,\néclairé par une bonne lampe, plutôt que de dormir avec les\nétoiles en guise de chandelles? »\n   Mais une flamme avait brillé dans les yeux de l'enfant :\n   « Oh! ne crois pas cela... Si tu savais! bien sûr, non, tu ne\n peux savoir... Oh! sûr, elles vivent les étoiles; cette nuit, elles\nétaient tout près de moi, dans l'eau. Oh! elles étaient bien\n belles, et puis je vais te dire... »\n"}, {"page_pdf": 786, "texte": "                        LA V A L L É E E N   FLEURS                 667\n\n\n    Il se rapprocha de Rose : « T u me promets de ne pas le répé-\nter? » Elle promit, et l'enfant continua à voix plus basse :\n    Il avait découvert un canot amarré auprès d'une meule\nde foin ; il en avait fait sa tente et le soir il s'y endormait, dans\nune extase confuse, bercé par le bruissement des flots roulant\nvers la mer, grisé par les souffles chargés d'aromes rustiques,\nsous le regard des planètes... L e jour, les navires passaient; les\nuns comme de grands oiseaux, pareils à ces cygnes qu'il voyait\nen automne filer dans le ciel, avides de déployer leurs voiles\ncomme des ailes; d'autres, sombres, masses noires et rouges,\nfuyaient avec quelque chose de formidable et mystérieux,\nlorsque, le soir, ils se découpaient sur le ciel ensanglanté! Que\nd'heures il passait à les suivre du regard ! Des hommes lui\n avaient raconté qu'il y a des pays où la mer est bleue, bleue\n comme l'eau où trempent les lavandes pour les lessives et où des\n îles fleuries surgissent de l'océan en bouquets merveilleux.\n     » O h ! oui, un jour il partirait; il s'enrôlerait dans la flotte, et\n il irait, avec des hommes parlant des langues inconnues, vers\n cette mer qui, aux marées, remontait le fleuve pour le chercher. »\n     E t la voix de l'enfant s'altérait, tandis qu'il parlait hanté par\n la vision de la mer qui venait vers lui et dont le rythme\n berceur le fascinait.. « Mais non, dit Rose, pourquoi partir?\n ceux qui partent ne sont pas heureux, et ne vaut-il pas mieux\n rester ensemble, les uns près des autres, plutôt que de s'en\n  aller au milieu d'hommes mauvais et qui ne vous aiment pas. »\n      Mais il secouait la tête :\n      « Non, non ; les autres chantent, les autres sont heureux ; aux\n  fêtes, sous les tonnelles, ils choquent leurs verres et rient tous\n  ensemble, quand ils dansent et jouent les musiques; les jeunes\n  filles leur donnent des médailles bénies quand ils partent pour\n  tirer au sort; mais moi, je ne suis pas l'un d'eux... Aux fêtes,\n  aucun foyer ne s'ouvre au petit berger ; aucune fiancée n'ira\n  prier, à l'aube, devant l'aubépine, pour me rendre le sort pro-\n  pice. Lorsque je suis avec les autres, je sens bien que je ne suis\n  pas l'un d'eux.\n      — E h ! quoi, fit-elle, tu veux partir et tu n'as pas pensé à\n  Rose, à ce qu'elle deviendrait si elle ne t'avait-plus près d'elle...»\n      L a foule arrivait maintenant tout près; encore une fois, Rose\n  promena son regard autour d'elle sur la vallée en fleurs et la\n"}, {"page_pdf": 787, "texte": "668                         DURENDAL\n\n\nplaine rutilante. Est-ce que, par ces jours heureux, tous ne se\nsentent pas plus frères? Est-ce que la douceur des brises ne fond\npas les cœurs et ne les ouvre pas comme elle ouvre les calices des\nfleurs au printemps?\n   Elle l'attira à elle l'enfant et, prenant la petite tête brune\ndans ses mains : « C'est jour de Pâques — une bonne fête de\nPâques! » dit-elle en l'embrassant; puis, prenant les fleurs à\npleine brassée, elle monta l'escalier du moulin.\n\n\n                                II\n\n\n   Cependant, peu à peu, la foule se massait sur la route, non\nloin du rustique reposoir. Chacun s'empressait aux derniers pré-\nparatifs, non sans agitation. Les commères, par moment, inter-\nrompaient leurs bavardages pour gifler d'importance quelques\ngosses mal mouchés, qui se mettaient à braire sur un mode har-\nmonieux. Tout à coup une nouvelle se répandit qui tourna toutes\nles têtes.\n   Un peloton de chasseurs bivouaquait au ruisseau de Spaaten,\nà quelques pas du moulin, et le chef du peloton était précisé-\nment Frédéric. Le vieux père Job, le conducteur de la diligence,\nl'avait rencontré au moment où il mettait pied à terre, et Fré-\ndéric lui avait annoncé que, dès qu'il aurait désellé les chevaux,\nil se rendrait à Graventafel.\n   L'arrivée de Frédéric — qui, pour la première fois, revenait\nau pays natal depuis les légendaires aventures, accrues et défor-\nmées par les racontars des commères, qui en faisaient, au moins,\nun général et un nabab — était un événement comme il s'en pré-\nsente rarement là-bas. Toutes sortes d'histoires extraordinaires\navaient circulé sur les chiffres du traitement qui lui avait été\nattribué, sur la décoration que le Roi avait fait scintiller sur sa\npoitrine...\n   Mais avant que l'assistance eût pu commenter, comme il con-\nvenait, l'événement du jour, un bruit de voix joyeuses se fai-\nsait entendre, et Frédéric apparaissait au tournant de la route,\nentouré d'une escorte nombreuse d'amis accourus au devant de\nlui. En un clin d'oeil tous ceux qui se trouvaient aux environs\n"}, {"page_pdf": 788, "texte": "                      LA VALLÉE EN FLEURS                       669\n\n\ndu moulin se pressaient autour de lui, au risque de l'étouffer\ndans la chaleur de leurs manifestations de sympathie.\n   Après avoir serré vigoureusement les innombrables paires de\nmains qui étreignaient les siennes, Frédéric put enfin se dégager.\nCertes, sa vie aventureuse l'avait bronzé contre les attendrisse-\nments, et, cependant, il éprouvait une émotion à se retrouver au\nmilieu de ceux qui l'avaient connu du temps où il courait libre-\nment dans les landes sans soucis et sans devoirs.\n   Mais une chose entre toutes occupait sa pensée : le souvenir\nde la jolie enfant qu'il avait connue au moulin, qu'il avait\nlaissée petite fille et dont le charme l'avait suivi sous les cieux\nlointains, grandi par l'absence et l'éloignement; si souvent, il\n avait pensé au moment où il se retrouverait en sa présence ;\net maintenant, en revoyant la calme vallée et le paisible moulin\ndans l'immuable décor des jours d'autrefois, un peu d'anxiété\nlui venait à se demander comment elle lui apparaîtrait.\n   Et ce fut une sorte de ravissement qu'il éprouva lorsqu'il la\nvit venir à lui et lui serrer la main,— comme les autres, mais si\ndifférente des autres ! Une grâce émanait de ses moindres mou-\nvements, le charme de ses yeux sérieux et de tout son être, un\npeu pensif, saisissait dès l'abord. Ils s'étaient donné la main,\nsans autre parole que le banal « bonjour » de tous, mais il\navait hâte d'entendre sa voix, de lui parler, de la regarder à part\nde la cohue brutale qui l'entourait.\n   Tandis que la foule se rangeait sur la route à l'approche de la\nprocession, ils s'attardèrent un instant, seuls, à l'abri des grands\narbres, et tous deux causèrent un peu, amicalement. Certes,\nil eut paru ridicule au rude et sceptique coureur d'aventures\nd'attacher une importance troublante au souvenir d'une amou-\nrette d'enfance, mais maintenant le charme de la jeune fille\nagissait si fort qu'une émotion s'élevait en lui et sa voix trem-\nblait, tandis qu'il évoquait pour elle l'inaltérable vision qu'il\navait emportée avec lui et qu'il avait jalousement gardée durant\nle long temps de l'exil; il lui parlait de ses campagnes d'Afrique,\ndes dures années passées là-bas.\n   Que de fois, au soir, lorsque le campement endormi ne trou-\nblait d'aucun bruit la sérénité de la nuit équatoriale, les longs\nregards des étoiles qui palpitaient dans l'azur, par centaines, lui\navaient évoqué d'autres regards; quand les blancheurs de l'aube\n"}, {"page_pdf": 789, "texte": "670                         DURENDAL\n\n\n\nfrémissaient dans le ciel, que de fois il s'était rappelé les ondes,\nblondes aussi, dont le soyeux ruissellement autour d'un jeune\nfront avaient enchanté ses yeux d'adolescent; oui, c'était bien\nle cher pays de son enfance, la terre natale, dont elle avait\nété pour lui l'inoubliable et cher symbole; car on ne sait pas,\nlorsqu'on ne l'a pas quittée, quels liens subtils et forts vous\nattachent à la terre maternelle, où, pour la première fois, on a\nsenti son âme s'ouvrir à la vie...\n   Elle riait :\n   « Oh! l'uniforme, comme il donne de l'esprit, comme vous\nvoilà devenu beau parleur, cousin !\n   Il riait lui-même.\n   — Rose, Rose, tu ne me crois pas! Ah! je vois bien, c'est de\ntout autre chose que de mes confessions que tu te soucies. Rose,\ntu as un amoureux !\n   — Non! non!...\n   — Rose, pourquoi rougis-tu? Que c'est vilain de mentir.\n Pourquoi ne pas avouer...\n   — Laissez-moi, Frédéric, voici la procession... »\n\n                                *   *\n\n    Le cortège passait, dans un frémissement de bannières, au\nmilieu des chants, entre la foule agenouillée. Il s'engagea dans\nle chemin creux aboutissant au vantail de l'église; puis, la foule\ns'engouffra à sa suite dans l'ombre et la fraîcheur des voûtes du\ntemple.\n    Maintenant, les nefs gémissent sous le vent des cantiques et\nle grondement des orgues épanchant les nappes de leurs harmo-\nnies ; mais où donc est Franciscus et pourquoi sa voix ne fait-\nelle pas, comme aux autres anniversaires, jaillir sous les voûtes\n l'accent ardent des hymnes?\n    Là où le petit pâtre s'est réfugié, personne, certes, ne s'avi-\n sera de venir le troubler.\n    Tout en haut du campanile, au milieu des cloches qu'il aime\n et qu'il connaît toutes, l'enfant s'est installé, couché à demi, les\n bras noués autour d'une poutre noircie qui pend sur le vide, et\n longuement il regarde la plaine.\n    La lande sans bornes étend à l'infini ses gracieuses ondula-\n"}, {"page_pdf": 790, "texte": "                      LA VALLÉE EN FLEURS                      671\n\ntions jusqu'à l'horizon bleuâtre; l'étincellement des dunes\némerge, çà et là, mêlé au reflet des marais dormant sous le ciel\nen feu ; un silence solennel plane sur le désert, mais, pour lui, ce\nsilence est vivant et son oreille y distingue des voix sans nombre.\n    Il regarde, sans voir, la plaine comme une mer, comme une\nmer pleine de rayonnements, de chansons et de parfums, sous\nl'azur irradié.\n    La joue appuyé sur le montant de la cloche, que ses bras\nenserrent, les yeux perdus, il contemple l'horizon. Toute la sève\n du printemps, tiède comme des pleurs, bouillonne dans sa poi-\n trine, et ses regards errent par la lande tachetée de clochers,\n dont il connaît chaque chant, par les lacs lointains, au bord des-\n quels il a tant erré et dont le mirage lumineux resplendit encore\n sous sa paupière. Et une extase du ciel l'enveloppe et le pénètre\n d'un' tel ravissement que son coeur se gonfle et que des larmes\n brûlent ses yeux.\n     Il lui semble que des voix chuchottent tout bas à son oreille,\n  que des souffles l'effleurent d'une caresse. Il ne sait pourquoi\n  il a l'étrange sensation qu'une main très douce est venue se\n  poser sur son cœur, et voici que du fond de son être il sent\n  monter, — comme une eau lente et irrésistible qui sourde —\n  monter à ses lèvres un nom qu'il répète avec un frisson : « Rose,\n  oh! Rose!... »\n\n                                 III\n\n    En sortant de la messe, les villageois se préoccupent de se\n retaper le corps après avoir nourri l'âme. Et, pour se refaire, les\n paysans de Campine ont besoin d'autre chose que d'aliments\n spirituels !\n    En un instant, les alentours de l'église sont transformés en un\n immense champ de foire, et la bombance commence.\n                                     *\n                                 *       *\n\n   Je me trouvais, cette année-là, chez Ernest P..., qui venait de\n quitter le 2e lanciers, s'occupait d'élevage et tentait des essais\n  d'agriculture dans les landes du côté de la frontière. Il m'avait\n proposé, ce jour de Pâques, de pousser une excursion jusqu'au\n"}, {"page_pdf": 791, "texte": "672                         DURENDAL\n\n\nmoulin, pour assister aux scènes de truandailles flamandes dont\ns'accompagnent les fêtes par là-bas. La race est bien restée telle\nqu'elle s'est traduite dans ses vieux peintres, et les kermesses\ny sont inévitablement des orgies qui dégénèrent, la plupart du\ntemps, en tueries à coups de couteau. Ernest s'exaltait à ces\ntableaux. Des influences ataviques devaient faire voyager dans\nses veines des démons batailleurs, car il mettait une véritable\ngloriole à affirmer que, dès qu'il y avait à se battre, rien n'était\ncomparable à ses paysans de Campine.\n   Ce jour-là, donc, nous nous étions mis en route pour Gra-\nventafel.\n   La fête devait avoir un éclat inusité, car nous étions aux\ntemps héroïques de ce mouvement qui galvanisait tous les sou-\nvenirs de la cause flamande, et tout le pays s'était organisé pour\ncélébrer ses martyrs. Au moment où nous arrivions à Graven-\ntafel, les gildes et les corporations défilaient, avec leurs magni-\nfiques bannières, devant des estrades où les délégations les com-\nplimentaient. Les musiques éclataient en fanfares au passage,\npuis les sociétaires s'installaient autour d'immenses tonneaux,\nd'où la bière se déversait à flots. Nous nous rendîmes jusqu'au\nmoulin, autour duquel se concentrait l'animation de la fête. Sur\nune estrade, formée de la jonction de quelques tables, chacun\n  des gars chantait à tour de rôle quelque couplet, dont l'assis-\ntance reprenait le refrain.\n    Frédéric, convié, à la demande générale, à y aller aussi de sa\n chanson, s'y prêta avec bonne grâce. Je ne saisis qu'imparfaite-\n ment le sens de son couplet, mais ce devait être quelque madri-\n gal à l'adresse de la jolie Rose qui, rieuse et un peu rougissante,\n se tenait accoudée à l'escalier de son moulin. D'ailleurs, le chan-\n teur avait une voix chaude et bien timbrée, et le prestige dont\n le revêtait l'élégant uniforme des chasseurs devait contribuer à\n lui faire remporter la palme de ce peu officiel concours.\n    Des applaudissements unanimes accueillirent son couplet, et\n le père Sand, dressant sa haute stature de patriarche, s'empressa\n de recueillir la décision du jury.\n    « Eh bien! Rose, cria-t-il, à qui donnes-tu le prix?\n    — A lui, répondit-elle bravement. »\n    Et, d'un joli geste, élevant une cruche pleine, elle s'approcha\n du chanteur en remplissant un verre qu'elle lui tendait.\n"}, {"page_pdf": 792, "texte": "                      LA VALLÉE EN FLEURS                      673\n\n\n    Il y avait dans ce mouvement quelque chose de charmant, et\n il me rappela cette attitude majestueuse et gracieuse, que je ne\n pouvais, quelques mois auparavant au cours d'un voyage en\nJudée, me lasser d'admirer, des femmes juives groupées, au\nsoir, autour des fontaines. Je me rappelai aussi certaine fresque\n aperçue, par un soir ineffable d'azur et d'ombre, dans l'angle\nd'un ancien couvent, au pied des Alpes, et, du même coup,\nje me remémorai quelques vers ailés et tendres de la Samari-\ntaine... Heureux âge, où un simple geste eurythmique suffit\npour évoquer tout un monde de souvenirs de beauté, épars au\nfond de la mémoire!\n    Mais je n'eus guère le temps de me complaire au fugitif plaisir\nd'un geste harmonieux.\n    Le jeune sous-officier avait à peine saisi le verre qu'une main\nbrutale le lui arrachait. Un homme, portant le tablier de\ncuir du forgeron, sorte d'hercule trapu, au front bas, aux yeux\nà la fois fuyants et furieux, les crocs hérissés et comme prêt à\nmordre, avait bondi ; l'homme avait déposé le verre sur la table\net, maintenant, il se trouvait en face de son antagoniste, ramassé\nsur lui-même comme une bête fauve, sa figure bestiale rayée de\ncoups de sangles, marmottant des mots entrecoupés, à la fois\nterrible et comique.\n    En un clin d'œil un tumulte effroyable s'éleva. Quelques gens\nbien intentionnés essayaient de repousser le forcené, mais d'au-\ntres, prenant son parti, empoignaient ces interventionnistes.\nDéjà, des bagarres s'engageaient, des brocs et des chaises, trans-\nformés en casse-têtes, s'élevaient au-dessus de cette foule. La\nmêlée allait devenir générale, des couteaux brillaient, et il y\navait fortes chances d'assister à une de ces « kermesses rouges »\nqui laissent des mourants râler sur le sol. Je ne sais si cette\ntempête rappela à Ernest le passage fameux du premier chant\nd'Enéide, où Virgile compare les flots s'apaisant sous le quos ego\nde Neptune à un meeting soudainement pacifié à l'apparition\nde quelque orateur favori... Mais il n'avait pas besoin de rémi-\nniscence classique pour agir. Il avait gardé de son passage au\nrégiment la bonne manière, et je ne pus que l'admirer.\n   Il s'approcha de Frédéric et lui dit à mi-voix : «Maréchal des\nlogis, vous n'allez pas vous colleter avec cette brute! » Puis, en\nun clin d'œil, il domina la mêlée, apostrophant les hommes\n"}, {"page_pdf": 793, "texte": "674                        DURENDAL\n\n\ndans un flamand vigoureux et — le respect de l'homme de la\nglèbe pour le hobereau aidant — eut bientôt fait d'imposer un\ndésarmement général.\n   Puis, l'agresseur, — c'était un forgeron du nom de Goor —\nadmonesté d'importance par le bourgmestre, s'éloigna, et je vis\nsa silhouette sinistre disparaître dans la lande.\n   Le feu, qui avait un instant brillé dans son regard au moment\noù il partait, m'avait paru d'un mauvais indice : « Voilà, pen-\nsais-je,un gaillard qui doit être plus que capable d'un mauvais\ncoup... »\n\n                               *   *\n\n\n   Le père Sand en était visiblement chagrin et déplorait auprès\nde nous la sauvagerie de ses administrés : « Il ne faut cependant\npas les juger d'après cela, Messieurs, nous disait-il; au fond, ce\nsont des gens braves et faciles. Il faut si peu pour qu'ils\ns'amusent et soient bons ; voyons, ajouta-t-il, il ne faut pas que\nla fête se termine sur une aussi vilaine chose ; un petit air de\nmusique... une jolie chanson; voilà ce qu'il faudrait pour bien\nfinir... »\n    Il appela un de ses fils, un gamin déluré d'une douzaine\nd'années, et le tirant par l'oreille : « Mets-toi à la recherche de\n Franciscus; dis-lui, de ma part, que je lui demande de venir\n chanter quelque chose... que ça me fera plaisir. »\n    Et ayant gratifié son rejeton d'une paternelle taloche, il\n ajouta, en se tournant vers nous : « Cela me ferait plaisir que\n vous puissiez entendre ce petit Franciscus ; c'est un gamin d'ici\n qui a vraiment la voix la plus délicieuse qu'on puisse rêver, et ce\n qu'il chante est extraordinaire ; je ne sais pas où il va le cher-\n cher, mais je suis sûr que dans vos opéras vous ne devez pas\n entendre quelque chose de plus beau... »\n     Cet enthousiasme nous fit sourire.\n     Quelques instants encore, nous fîmes les cent pas sur la\n route, nous livrant au charme de cette admirable fin de journée;\n puis, comme l'ombre montait peu à peu, et que nous tenions à\n  n'être pas surpris par la nuit dans la traversée de la plaine,\n  nous nous disposâmes à regagner le chemin du logis. Comme\n  nous repassions auprès du moulin, notre attention fut attirée\n"}, {"page_pdf": 794, "texte": "                      LA VALLÉE EN F L E U R S                 675\n\npar des rumeurs qui s'élevaient par instant de la foule ; nous\nnous approchâmes. Au centre d'un cercle compact, un adoles-\ncent, presque un enfant encore, chantait en s'accompagnant de\nl'instrument plaintif et si caractéristique, sur l'aigre ton\nduquel les gens de là-bas modulent leurs peines et leurs joies,\net qu'on nomme, je crois, un harmonica.\n   Je ne connais que très imparfaitement le dialecte de cette\npartie de la Campine, et je ne pus saisir qu'avec peine le sens\ndu récit du jeune chanteur, mais c'était, en une sorte d'étrange\nromancero, l'histoire de saint Dymphne, ce thème touchant et\ninépuisable de légendes au pays de Campine.\n   « Non loin des flots de notre mer, il est dans la lande une\ntombe que recouvrent les genêts et les chardons; rien ne la\nsignale au passant, mais sans cesse les anges invisibles y disent\nleurs cantiques et, par les nuits claires, on entend une cloche\nmystérieuse tinter sous le dôme du ciel...» Puis il disait la fuite\nde la vierge, ses marches douloureuses par le désert, sous les\nregards des étoiles... toute la faiblesse et la souffrance humaine\ndevant l'abandon et la solitude, toute la misère des cœurs ten-\ndres aux prises avec la cruauté des hommes...\n   Et le chant s'exaltait ; la voix ardente et frêle, unie au son\nplaintif de l'étrange instrument, avait une acuité singulière;\npositivement, elle vous prenait, elle ébranlait les nerfs comme\nle gémissement du vent d'automne dans les Landes quand il\nsanglote dans les bruyères avec des milliers de voix, comme\nla plainte des forêts qui pleurent dans le vent ou le rythme\nmonotone des flots venant se briser sur les sables.\n   Pour moi, elle évoquait — peut-être à travers ces mirages\ndont un cerveau de seize ans revêt les contingences qui l'entou-\nrent — l'âme même de ce pays, telle que pendant ce trop bref\nséjour je l'avais savourée dans la tendresse des crépuscules, la\ndouceur des aubes, la volupté triste des soleils, se mourant sur\nl'horizon du fleuve là-bas, vers la mer éternelle...\n    Oui, il y avait quelque chose de tout cela dans les accents\nque l'ingénu musicien arrachait à son instrument, sous Impres-\nsion de ses doigts nerveux qui le faisaient palpiter comme un\ncœur aux battements précipités...\n    Mais ce qui me frappa, ce fut l'expression que je lisais sur\nles rudes visages de cette foule : hommes et femmes, labou-\n"}, {"page_pdf": 795, "texte": "676                         DURENDAL\n\n\n reurs, paysans, gens des fermes se tenaient silencieux en cercle\n autour de lui.\n    Dans le soir qui tombait, noyant peu à peu toutes les formes,\n penchés vers le chanteur, ils écoutaient de tout leur être.\n    Mais lui, les yeux perdus, absorbé dans le songe intérieur\n qu'il suivait, figé dans l'attitude de ceux pour qui le monde\n extérieur a disparu, ne voyait ni cette foule qui l'entourait, ni\n ces regards fixés sur lui ; ses yeux plongeaient plus loin que le\n proche horizon, arrêtés sur quelque chose qui n'était visible que\n pour son âme; son pur profil, sa taille souple qui se silhouettait\n dans les dernières clartés du jour, formait un spectacle de\n beauté qu'il est rare de rencontrer.\n   Le chant, maintenant, s'exaltait : « Oh! les cloches! les clo-\n ches! comme elles vibrent en nous, comme elles vibrent en\n nous, les cloches qui bourdonnent ! comme elles viennent battre\n dans nos cœurs, qui, eux-mêmes, dans nos poitrines, battent,\nnos coeurs, comme les cloches prisonnières dans les tours!...»\n   L'obscurité était venue, des traînées sanglantes rayaient le\nciel, bas sur l'horizon; le silence envahissait le monde. Cette\nmort de la lumière avait quelque chose de farouche et de\nmystérieux.\n   Une longue rumeur accueillit les derniers accents de la chan-\nson. En grande hâte, nous partîmes.\n   Déjà, nous nous trouvions bien loin de la lande, marchant\nsilencieux dans la nuit, lorsque de la foule qui formait une\nmasse obscure, noyée d'ombre, un chant s'éleva, un chant large\net poignant, qui traversa la plaine et nous fit frémir, pareil au\nrugissement soudain d'un lion dans la nuit.\n   Ernest me prit le bras : « Ecoute, » fit-il.\n   Je reconnus le chant du Lion de Flandre.\n   Nous nous étions arrêtés, regardant au loin, défiler la foule\nvers la route. Je me rappelle ce spectacle comme une chose\nétrangement saisissante. Les grands drapeaux des gildes se sil-\nhouettaient sur le disque immense du soleil couchant. Le défilé\nd'un .escadron de lanciers, qui vint à passer, avec les flammes\ndes lances rougissantes sur le ciel ensanglanté, ajouta encore à\nl'impression formidable de ce tableau.\n"}, {"page_pdf": 796, "texte": "                      LA V A L L É E E N F L E U R S          677\n\n   L'émotion d'une minute que j'avais ressentie devant ce\nspectacle s'effaça bientôt de mon souvenir, sous les sédiments\nqui, chaque jour, se déposent en épaisses couches au fond de\nnos cerveaux!\n   Ce ne fut que, plusieurs années plus tard et par le plus grand\ndes hasards, que je connus le drame dont cet épisode oublié\navait été le prologue.\n   Je passais la soirée à Anvers, chez un de mes amis, adminis-\ntrateur d'une Société de briqueterie, et qui avait été quelques\nannées dans la magistrature, au temps de sa prime jeunesse.\n   Comme nous remuions la cendre d'anciens souvenirs, il en\nvint à me parler de la seule affaire criminelle qu'il avait\ninstruite.\n   Et, ce soir de décembre, nous restâmes très tard à regarder\nvaciller les flammes dans l'âtre, tandis que l'ancien magistrat,\nen phrases lentes, me racontait cette histoire farouche d'amour\net de meurtre qui vint, sans qu'il s'en doutât, me rappeler des\nscènes effacées, et qui en constitue le dénouement.\n\n\n\n\n                    D E U X I È M E PARTIE\n\n\n   La nuit venue, Franciscus flânait du côté des étangs. Comme\nil longeait une haie, un bruit de voix étouffées attira son atten-\ntion. Il aperçut deux ombres blotties derrière les buissons et\nreconnut Goor, le forgeron, et son frère. Sous la clarté lunaire,\nquelque chose brillait, le canon d'un fusil. Il prêta l'oreille.\nGoor, disait :\n   « Est-ce compris?... Tu te placeras à trois cents pas en avant.\nDès que tu l'entendras, tu pousseras trois fois le cri du chat-\nhuant, et que Dieu me damne si je le manque !\n   — Entendu,» fit l'autre; et, portant les doigts à sa bouche, il\nreproduisait l'appel de l'oiseau de nuit avec une telle perfection\nd'imitation, que tout autre que Franciscus s'y fut trompé.\n   « Pour quel gibier peuvent-ils bien affûter ce soir? » se\ndemanda l'enfant intrigué.\n"}, {"page_pdf": 797, "texte": "678                         DURENDAL\n\n\n  Mais il n'y attacha pas d'autre importance. Sa pensée était\nuniquement à Rose...\n                                    *\n                                *       *\n\n\n    A cette heure, Frédéric frappait à la porte du moulin pour\nréclamer la clef de l'écurie où il avait remisé son cheval. « Je\ndois encore inspecter un poste à quelques kilomètres d'ici, et\nvous comprenez que je ne tiens pas à paraître trop joyeux devant\nmes hommes... »\n    Une grande paix s'étendait autour d'eux; la jolie fille et le\nsoldat causèrent amicalement pendant quelques instants. Il\najouta, en riant :\n    « Voilà notre existence, à nous autres!... Jamais l'esprit libre,\ntoujours un souci, une préoccupation...\n    — Mais, non, dit-elle, mais, non; le beau métier, au contraire,\nlibre, sans charges; aller ici ou là, sans que rien vous retienne,\nà votre fantaisie ; vous pouvez être insouciant de tout ; c'est être\n libre et indépendant, comme l'oiseau...\n    — Croyez-vous? » fit-il.\n    Il regarda un instant le soir qui descendait dans une sérénité\n inexprimable.\n    « Ne croyez pas cela... Oui, c'est beau, c'est très beau, la vie\n insouciante, sans attaches; aller ici ou là et s'y trouver bien,\n indifféremment... C'est très beau, tout cela. Mais, au fond, tout\n cela est bien vide; et, à force d'aller ainsi de droite et de gauche,\n sans cesse, on n'a pas le temps de s'apercevoir que la vie s'écoule,\n et l'on se dit avec frayeur qu'elle aura passé sans qu'on ait\n pu, une minute, regarder en soi... »\n     Son regard enveloppa encore un instant la plaine baignée\n d'ombre et d'azur, et le calme moulin et la petite chambre\n vieille, si bien close, où la lampe mettait, paisible, son cercle de\n  lumière; et sa pensée, lentement, se formulait :\n     « Est-ce que, peut-être, ceux-là seuls pour qui brille la douce\n  étoile de la lampe, ceux-là, seuls, peuvent voir en eux et auront\n  vraiment connu ce que c'est que de vivre...\n     — Ah! non!... » fit-elle d'une voix un peu altérée.\n     Et lentement, presque involontairement, elle laissa les mots\n  venir à ses lèvres; sans doute, elle était douce au cœur, la paci-\n"}, {"page_pdf": 798, "texte": "                      LA VALLÉE EN FLEURS                        679\n\n\nfiante clarté de la lampe, mais elle est un peu comme le clair de\nlune, qui dans les nuits froides, fend les pierres... Il n'est pas\nheureux de tant regarder dans son cœur, comme en l'eau dor-\nmante des canaux sans but...\n   T o u s deux se turent ; un sentiment inconnu, dont eux-mêmes\nne se rendaient compte que d'une manière confuse, quelque\nchose à la fois de puissant et de très doux les prenait, dans ce\nsoir qui descendait, mauve et d'une douceur inexprimable.\n   Autour d'eux, dans l'ombre, les reinettes faisaient entendre\nleur chant monotone, des éphémères mouraient dans l'air du\nsoir...\n   C'était, sans que leurs âmes simples le comprissent, toute la\ndouceur exquise, la volupté un peu inquiète de l'heure fugitive,\nde tout ce qui va s'anéantir, se perdre sans retour! la vie qui\ns'écoule à chaque seconde comme d'un cœur qui saigne... Dans\nl'immense palpitation de l'immuable nature s'appesantissait\nl'angoisse de ce qui passe au milieu de ce qui demeure...\n  U n instant, il eut la perception de ces choses, du mystère\nqui enveloppe toutes les vies, et qui mettait entre leurs existences,\nà eux, si proches pourtant, qui avaient grandi ensemble, et qui\nsemblaient devoir se connaître comme paraissent se connaître\nun frère et une sœur — plus d'abîmes que tous les flots de la\nmer n'en creusent entre les lointains continents; et il sentit\nsourdre, en lui, ce frisson, que tout homme a senti, ne fût-ce\nqu'une fois, monter dans ses entrailles et qui lui révèle que tout\nce que nos yeux encore mortels croient voir, que toutes les\nréalités que nos mains croient atteindre et tenir, ne sont que\nvaines apparences, qu'un masque illusoire d'une heure.\n    Cela, il voulut l'exprimer; il voulut lui dire : « Rose, nous\nallons nous quitter; je vais retourner à la vie journalière, à ma\nvie à moi. Nous n'aurons fait qu'échanger une poignée de main\ncomme deux voyageurs que le hasard a fait se rencontrer un\ninstant, mais je sais qu'il y aura pour toujours entre mon âme\net la vôtre un secret, car j ' a i compris en cette heure qu'il y a\nquelque chose de plus profond, de plus haut... quelque chose\nque je ne soupçonnais pas, que je vois maintenant... quelque\nchose de plus puissant que toutes les étreintes terrestres, et dont\nl'obsession me suivra dans le genre d'existence qui, pour moi,\ne s t la vie. »\n"}, {"page_pdf": 799, "texte": "680                        DURENDAL\n\n\n    Mais, de tout cela, il ne dit rien, parce que les mots ne lui\nvenaient pas et qu'il considéra que, d'ailleurs, ça n'avançait en\nrien de le dire.\n    Il prit dans sa poche un cigare, il le coupa et l'alluma avec\nautant de précautions que si son sort eût dépendu de cette opé-\nration, puis amenant son cheval, il assura les sangles et, vive-\nment, se mit en selle.\n    « Adieu! fit-il, adieu!... »\n    Elle écouta le pas égal du cheval qui s'éloignait sur la route,\npuis la voix lointaine de Frédéric qui chantait une chanson de\nrégiment.\n    Elle écoutait ce chant, qui se perdit peu à peu dans le loin-\ntain et dont le rythme se confondait avec les murmures de la\nplaine. Distraitement, elle se mit à marcher dans la Lande;\nelle arriva ainsi, presque sans s'en douter, jusqu'aux étangs\nqui déroulent leurs merveilleux chapelets jusqu'à la frontière;,\nelle restait immobile au bord des rives qui semblaient empri-\nsonner des pans de ciel étoile...\n    Une haleine chaude montait de la terre assoupie; là-haut,\ndes mondes brillaient et, d'un mouvement lent, tournaient sur\nleur axe de splendeur enflammée ; elle regardait les étoiles pro-\ndigieuses...\n    Mille bruits peuplaient le silence; toutes sortes d'ombres\nse levaient autour d'elle. Ce silence l'oppressait comme s'il était\nvivant et l'épiait.\n    Elle restait immobile, sans forces, anéantie, le cœur gonflé,\neffrayée devant la solitude. Elle sentait en elle une détresse, la\ndétresse d'un cœur solitaire qui s'est toujours donné sans\nmesure, sans rien retenir de lui-même, qui ne s'appartient\nplus, et qui reste vide, vide comme une lande sans rosée...\n    Tout à coup, elle entendit les buissons remuer derrière elle;\nelle devina une présence.\n    Il lui sembla que son cœur cessait de battre ; une joie\nimmense l'envahit ; elle étendit les mains vers l'ombre en mur-\n murant : « Franciscus... »\n    Au même instant, elle sentit la douceur de deux bras qui\n l'enlaçaient, l'étreinte d'un corps souple.\n     « C'est toi, » murmura-t-elle.\n"}, {"page_pdf": 800, "texte": "                       LA V A L L É E E N F L E U R S            68l\n\n    Un baiser ferma ses lèvres, et la voix ardente et douce de\n l'enfant murmura à son oreille :\n    « Oui, c'est moi, moi qui t'aime ; je t'aime, je t'adore...\n    — Mon amour! dit-elle. »\n    Il lui semblait que son cœur éclatait; sous le long regard des\nétoiles, comme en rêve elle entendait la douce voix qui la ber-\nçait des mots entrecoupés, des ineffables paroles dont elle était\navide, et qui ouvraient son cœur comme une rosée...\n    « Je t'aime, si tu savais... Ce sont tes yeux que je voyais dans\nles regards des étoiles, c'est ta voix que j'entendais dans la\nplainte du vent... Je t'aime, et il me semble que c'est seulement\nde cet instant que je commence à vivre... »\n    Le ciel était tout vibrant d'étoiles, une clarté prodigieuse\nilluminait l'espace. Elle n'avait plus la conscience des choses.\nSoudain, dans l'air du soir, la voix profonde des cloches s'épan-\ndit; comme un chant immense, le son des cloches traversait\nl'espace, semblant éveiller partout d'immenses échos ; et voici\nqu'à l'extrémité de la plaine, une lumière, une lumière douce\ns'alluma. Il sembla à Rose que cette clarté venait à travers\nl'espace et jusqu'à son cœur. Ah ! elle les connaissait,— et de\ntoute son âme, — les rayons pacifiques que la lampe répand\ndans la chambre close...\n    Elle songea à toutes les faiblesses, à toutes les souffrances qui\navaient besoin d'elle, qui ne pouvaient se passer d'elle; elle se\nrendit compte que son cœur était prisonnier de mille liens, qui\nl'attachaient indissolublement aux êtres faibles à qui elle se\ndevait toute et qu'elle ne pouvait s'arracher d'eux, à qui la\nliaient les chaînes du sacrifice; et elle songea à ces paroles\nqu'elle lisait le dimanche dans son livre d'heures, que si\nsouvent — sans savoir pourquoi — elle s'était répétées, et dont\nmaintenant elle comprenait tout le sens impérieux et clair : «Je\nt'ai pris dans les liens de la charité... »\n    Les liens du sacrifice!... Oh ! oui, ils étaient posés sur son\ncœur, ils l'enveloppaient et rien ne pourrait l'en dégager jamais.\n    « Laisse-moi! » dit-elle...\n    Mais la voix douce, la voix aimée répétait : « Je t'aime! »\n    Elle recula et, avec une sorte de terreur, elle répéta :\n    « Laisse-moi! laisse-moi! »\n    Franciscus lui dit : « Tu ne m'aimes pas ! »\n"}, {"page_pdf": 801, "texte": "682                         DURENDAL\n\n\n    Elle ne savait pas ce qu'elle disait ; violemment elle lui cria :\n    « Non, je ne t'aime pas, je ne t'aime pas! laisse-moi. »\n    Il ne lui dit rien ; il ne comprenait pas; il lui semblait qu'une\ngrande ombre était descendue, couvrant tout de ténèbres; il\nvoyait seulement le visage cher, les yeux aimés imprégnés de\nhaine; une atroce blessure faisait saigner son cœur. Dans son\ncerveau engourdi comme par un froid mortel, une seule pensée\nse formulait : « C'est un autre qu'elle aime. Oh! mourir! pou-\nvoir mourir, maintenant! »\n    Tout à coup un long cri traversa la plaine et les fit tres-\nsaillir; c'était le cri de la Hulotte, mais avec quelque chose de\nplus sinistre.\n    Franciscus, les oreilles tendues vers les ténèbres, écoutait,\ncar il venait de reconnaître, dans ce cri, le signal de guet du\nbraconnier.\n    Soudain, l'appel se renouvela, le même cri lugubre, et au\nmême instant, une voix qu'ils connaissaient tous deux s'éleva\nsur là route, mêlée au claquement du sabot d'un cheval :\n     « Halte-là! Qui va là? — Dragons d'Alcala! »\n     Un cri terrible s'échappa de la poitrine de Franciscus. C'est\nlui, ils vont le tuer!...\n     Dans un éclair, il avait compris la scène infernale : les deux\n complices, postés sur la route, attendant le retour de Frédéric ;\n Goor, le fusil de braconnier épaulé, et l'autre en vigie, lui jetant\n le signal...\n     Il s'élança, n'ayant qu'une pensée : se jeter au devant du coup\n qui devait frapper Frédéric, le sauver, puisque c'était lui que\n Rose aimait...\n     Rose aussi avait compris; elle n'eut qu'une pensée : Fran-\n ciscus !\n     Eperdue, elle tendit les bras pour le retenir : « Franciscus!\n  Franciscus ! »\n     Mais déjà il était loin; elle entendit les pierres qui roulaient\n sous ses pas, ses cris, ses appels dans la nuit, les coups de\n sifflet stridents qu'il lançait de ses doigts posés sur les lèvres...\n     Au même instant, un sillon dé feu déchira les ténèbres; une\n  détonation éclata, ébranlant la plaine; un cri déchirant traversa\n  l'espace. Puis, elle entendit le galop d'un cheval sur le pavé de\n  la route, des appels, le vacarme d'une poursuite...\n"}, {"page_pdf": 802, "texte": "                        LA V A L L E E E N F L E U R S               683\n\n\n      A n é a n t i e , figée de terreur, elle restait là, sans mouvement,\n comme clouée au sol ; sa vie se concentrait dans une pensée\n unique : Franciscus! Elle tremblait toute.\n      E t , voici que soudain un pas résonne dans l'ombre. Eperdue,\n elle jette un appel : « Franciscus, est-ce toi? » Elle entend son\n nom m u r m u r é avec amour. A la clarté des étoiles, elle le voit\n s'avaner, en trébuchant, vers elle, et lui tendant les bras. Il lui\n semble que son cœur s'arrête. Un cri jaillit de sa poitrine :\n « Sauvé! » Elle le serre dans ses bras. Elle le couvre de baisers...\n Elle veut parler, mais ses lèvres tremblantes ne peuvent que bal-\n butier : « Franciscus ! mon Dieu ! mon Dieu ! » — « Mon amour ! »\ndit-il; et ses yeux plongent dans ses yeux et ses lèvres, tout près\ndes siennes, murmurent :« T u m'as donné la seule douceur que\nj ' a u r a i connue sur terre, tu m'as fait vivre une minute de\nrêve... »\n   Mais, tout à coup, elle le voit pâlir, appuyer les deux mains\nsur son cœur, et chanceler. « Qu'as-tu?» dit-elle. Elle aperçoit du\nsang sur sa poitrine. Dans un éclair, la vérité se fait jour\ndans son esprit : le coup au devant duquel Franciscus s'était\njeté pour sauver Frédéric l'a frappé au cœur.\n   Maintenant, elle ne serre plus dans ses bras qu'un corps\ninanimé.\n\n                                   *   *\n\n\n   Telle fut l'histoire que mon ami, l'ex-substitut, me raconta\nun soir de décembre, très tard, tandis que nous regardions les\nflammes vaciller, monter, grandir et s'évanouir dans l'âtre.\n\n                                                         LÉON   RYCX.\n"}, {"page_pdf": 803, "texte": "Avant l'heure où le cours des nuits lentes s'achève\nJe suis venu pensif vers l'Océan et seul\nSur la falaise noire et haute, d'où la grève\nQui blanchit se déroule au loin comme un linceul.\n\nDans la plaine sonore et pâle de l'espace\nLes astres, emplissant l'horizon   soucieux\nS'éloignaient du zénith que jamais ne dépasse\nLe chariot d'or de l'Ourse en versant dans les c i e u x .\n\nSecond Glaucus, épris de la clarté nouvelle\nQue l'ombre transparente et bleue offrait aux       flots.\nJ'épiais comme lui l'énigme que révèle\nLa vague au miroir creux agité sans repos;\n\nJe voulais te saisir d'une âme plus altière,\nPénétrer tes destins obscurs, et d'un esprit\nPlus large et plus fécond te comprendre, ô matière,\nQue le vouloir divin guide au but qu'il prescrit.\n\nLe vol changeant des jours t'a laissée immuable ;\nLe printemps n'offrit pas ses fleurs à ta beauté.\nEt, sans fin remués sur leur couche de sable,\nTes champs n'ont pas nourri les moissons de l'été ;\n\nSans préparer jamais de futures       semailles\nLe soc prompt de la houle a couru dans ton flanc,\nTes sillons maternels s'enflent, et tu tressailles,\nLorsque passe le vent qui les courbe en sifflant,\n\nEt ta rumeur nombreuse est un second silence;\nTa grande âme est confuse et, toujours       tourmenté,\nSon lent travail s'efforce et retombe et s'élance\nVers un rythme plus large où croisse ta beauté.\n\n Tu portes, éternelle et vierge, la jeunesse\n Des dieux aux flancs étroits, qu'inquiet d'être né,\n L'homme a vus dans les flots, avant qu'il    reconnaisse\n Ton être un et divers qu'ils avaient   incarné.\n"}, {"page_pdf": 804, "texte": "                                                       685\n\nEt, forçant l'horizon qu'écarte la nuit claire,\nTu reflètes encor d'autres cieux ignorés\nJusqu'à ceux plus lointains où déjà la lumière\nRit à des flots nouveaux que l'aurore a dorés;\n\nCar c'est là ta grandeur suprême et ton mystère\nD'être plus vaste encor que ton flot regardé,\nPareille à l'âme humaine, abîme solitaire,\nProfond comme la mer et comme elle insondé.\n\n\n\nEt docile au désir secret de ma pensée\nL'aube, étrange lueur, se levait sur les eaux ;\nEt je sentais, brisé par sa joie insensée\nMon cœur ivre d'orgueil se gonfler de sanglots.\n\nJ'ai gardé pour moi seul leur voix austère et grave;\nEt je suis descendu, fouetté des vents amers,\nDes rochers escarpés que l'onde assaille et lave,\nL'âme sereine ainsi que le calme des mers.\n\n                                         MAURICE LAUZON;\n"}, {"page_pdf": 805, "texte": "                    Constantin Meunier\n                    Nous avons, à différentes reprises, fait l'éloge de ce\n                       Prince de la Sculpture, dont les œuvres m a g i s -\n                      trales viennent d'être exposées au Cercle artis-\n                       tique, où elles ont ébloui, par leur fastueuse et\n                       majestueuse beauté, les visiteurs, p e n d a n t toute\n                       la durée de l'exposition. On se souvient de\n                       l'intéressante étude (1) qu'a consacrée jadis\n                       M. Joseph Leconte dans notre revue au Monu-\nment du Travail du grand artiste. Nous avons accompagné cette\nétude de la reproduction de plusieurs fragments de l'œuvre\nmaîtresse de Meunier : la Moisson, le Port et l'Industrie, ainsi que\ndu portrait de notre illustre concitoyen.\n   U n e œuvre, comme la Glorification du Travail, suffit à immor-\ntaliser à jamais le nom d'un artiste et à le t r a n s m e t t r e auréolé\nde gloire à la postérité. Meunier est et restera un des plus\ngrands artistes de ce siècle, un des maîtres de la sculpture con-\ntemporaine.\n   Son chef-d'œuvre a quelque chose de la sérénité des a n t i q u e s .\nIl rappelle, par plus d'un côté, la beauté des marbres grecs,\navec la vie en plus. Car il me semble que Meunier a insufflé\naux héros de cette épopée du travail une âme que je ne vois pas\nchez les anciens, dont l'art, en dépit de sa perfection, était\nplutôt froid et peu émouvant.\n   L e s gestes de ses personnages ont u n e majesté incomparable.\nL e u r physionomie est pleine de fierté et de noblesse. L'ouvrier\ny apparaît grand et beau, ayant conscience de sa dignité, de la\nbeauté de sa mission, de l'importance de son rôle dans la vie et\nde la g r a n d e u r du travail. Nourricier de l ' h u m a n i t é , i n s t r u m e n t\nindispensable à l'exécution de toutes les grandes œuvres de\nl'industrie, soutien puissant du m o n d e moderne, coopérateur\nactif, consciencieux et désintéressé des plus vastes entreprises\nde son siècle; tel se révèle l'ouvrier dans l'œuvre du sculpteur.\n\n  (1) Voir le numéro de novembre1898de Durendal\n"}, {"page_pdf": 806, "texte": "                        CONSTANTIN MEUNIER                       687\n\n\n     Meunier a créé le type idéal de l'ouvrier, sans aucune exagé-\n  ration, en lui laissant la beauté fruste et simple de l'expression,\n  avec les plis et les rides largement esquisses de la physiono-\n  mie. J a m a i s , croyons-nous, on ne réalisera un type plus vrai,\n  plus réel, plus vivant et plus frappant de l'ouvrier moderne, du\n travailleur vigoureux et laborieux ayant conscience de sa force\n et de sa valeur. Ces ouvriers, sous le ciseau de Meunier, sont\n beaux et grands comme des dieux.\n    Il est certain que ce Monument du Travail, quand il aura été\n définitivement réalisé, sera une des plus belles pièces de sculp-\n ture de ce temps, un des plus splendides chefs-d'œuvre de l'art\n actuel.\n    Nous ne pouvons nous empêcher de formuler le vœu' le plus\n ardent de voir bientôt ce monument s'élever non pas sur une des\n places de notre capitale. Elles ne sont pas assez vastes pour\n servir de cadre à cette œuvre gigantesque et grandiose. Je ferais\n peut-être une exception pour la place Poelaert, au centre de\n laquelle il me semble qu'elle ferait bonne figure. E n tout cas,\n on pourrait l'élever soit à la pittoresque avenue de Tervueren,\n cette belle création de notre Roi, — elle n'en serait que plus\n pittoresque, — soit à l'entrée du Bois de la Cambre.\n    Qu'importe, du reste, ce détail pour le m o m e n t . L e point\n essentiel, c'est que l'exécution de l'œuvre soit au plus tôt com-\n m a n d é e à l'artiste par le gouvernement belge. L e bruit a couru\nqu'un mécène étranger avait eu l'intention d'en faire l'acquisi-\ntion. Il est de l'honneur des Belges de ne pas permettre qu'un\npareil chef-d'œuvre sorte de notre patrie. E n disant ceci, nous\ncroyons n'être que l'écho du désir de l'immense majorité des\n Belges, en tout cas de tous ceux qui ont contemplé et admiré\nle chef-d'œuvre du maître ces jours-ci au Cercle artistique. D e\ntoutes parts, on s'émeut de la lenteur du gouvernement à\ndécréter l'érection du monument en Belgique.\n   N o u s nous unissons avec empressement et enthousiasme à\ntous les amis de Constantin Meunier, à tous les admirateurs\nde son talent sans égal, pour supplier le gouvernement belge\nde se décider, enfin, et sans plus tarder, à commander à ce\nmerveilleux et génial artiste\", grand entre les plus grands,\nl'exécution de son incomparable chef-d'œuvre.\n\n                                              HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 807, "texte": "   Le Cours de Composition musicale\n                          de Vincent d'Indy\n\n\n\n                  LES éditeurs Durand et fils viennent enfin, de publier le\n                     premier livre du Cours de composition musicale que Vincent\n                     d'Indy professe à la Scola cantorum. Cet ouvrage, impatiem-\n                     ment attendu par tous les musiciens, permet de juger de\n                     l'excellence de l'enseignement donné à l'établissement de\n                     la rue Saint-Jacques.\n                        Nous avons indiqué, ici-même, les grandes lignes de\n                     cet enseignerrent. Vincent d'Indy prétend substituer au\n                     dogmatisme étroit et languissant des conservatoires une\npédagogie vivante et large; il prétend enseigner la Musique par la Musique\nelle-même et répudie le formalisme des recettes, qui pullulent dans les nom-\nbreux traités de composition.\n   Dans ce but, il adresse un appel constant à l'esthétique et à la philosophie\nde l'art, sans lesquelles le métier demeure une discipline irraisonnée et sèche.\nA chaque page de son livre sonne cet appel vivifiant et fécond; au lieu des\nexemples de basse qualité que nous'étions accoutumés à subir, Vincent d'Indy\nn'emploie que des parcelles précieuses extraites du trésor des Maîtres. Ce\nsimple détail suffirait à indiquer le souci permanent qui le guide, l'attention\nfidèle et sûre à la Beauté.\n    Chaque fois qu'il s'agit d'ériger un principe, de déduire une conséquence,\nla philosophie de l'art apporte à l'auteur le secours décisif de son argumen-\ntation. Rien n'est laissé au hasard ou à l'arbitraire; tout s'assemble et se\ncoordonne dans un ordre parfait. Le phénomène sonore et la morphologie\nmusicale sont étudiés point par point dans leur évolution historique, et c'est\n en commentant cette évolution que Vincent d'Indy affirme l'originalité de son\n enseignement.\n    Aussi bien, devant une œuvre aussi haute et aussi claire, les quelques criti-\n ques qui se pourraient adresser à certains aperçus tombent-elles d'elles-\n mêmes, car la noblesse de l'effort et la sûreté avec lequel on l'a conduit impo-\n sent l'admiration et commandent le respect. Il est à peine besoin d'ajouter\n que la lecture du Cours de composition musicale est aussi attachante qu'instruc-\n tive, et que les personnes qui ne sont pas versées dans la science du contre-\n"}, {"page_pdf": 808, "texte": "     LE COURS DE COMPOSITION MUSICALE DE VINCENT D'INDY                    689\n\n\npoint peuvent en retirer une ample moisson d'informations générales. Les\nconsidérations esthétiques, qui forment comme la charpente intellectuelle du\nlivre, enlèvent toute aridité à l'exposé des questions de pure technique; bien\nplus, ces questions techniques ne paraissent invoquées que pour apporter\ndes preuves précises et contingentes aux principes plus généraux, qui culmi-\nnent de page en page.\n    A propos du rythme, de la tonalité, de l'ornementation, de vastes horizons\nse découvrent, des rapprochements insoupçonnés se précisent. Rarement\ntant d'idées avaient été accumulées en si peu de pages.\n    L'ouvrage, vu d'ensemble, dans le cours régulier de ses douze chapitres\nqu'encadrent une lumineuse introduction et un appendice consacré à l'évolu-\ntion de l'art, se recommande par ces essentielles qualités pédagogiques : la\nclarté, l'ordre, la précision. Il est presque impossible de concevoir un\nensemble aussi complètement mûri, aussi bien mis au point. Les méditations\nde l'auteur y revêtent une forme définitive, d'une concision qui n'exclut pas\nl'éloquence, car, sous la simplicité voulue du style, on sent palpiter un cœur\nvibrant et l'âme enthousiaste d'un apôtre.\n    Au point de vue de la forme, c'est donc cette éloquence contenue et cette\ncondensation d'idées qui nous paraissent caractériser le Cours de compostion\nmusicale. Intelligence et sensibilité y atteignent un degré de concentration\npresque identique; aucune place n'est laissée à la digression inutile, à la\nphrase pour la phrase. Tout est plein, substantiel et, en même temps, clair\nlucide, d'une compréhension immédiate.\n    On connaît les idées directrices de l'auteur en matière d'enseignement ;\nelles présentent cette particularité intéressante de relever autant de l'évolu-\ntionnisme que de la théorie dite providentielle : « L'homme est un micro-\ncosme, » assure Vincent d'Indy, et l'étudiant musicien doit arriver à dégager\nsa propre personnalité après un examen attentif et raisonné de la morpho-\n logie musicale. C'est en revivant la vie des formes épuisées qu'il trouvera le\nsecret d'en créer de nouvelles. Nul doute que cette théorie s'inspire de l'évo-\nlutionnisme; mais elle se rencontre chez Vincent d'Indy avec une conception\ntoute métaphysique de l'esthétique, avec cette conception qui, depuis les stoï-\n ciens jusqu'à 'Cousin, en passant par saint Augustin, associe l'idée morale à\n l'idée de la. Beauté et donne à l'une et à l'autre une valeur objective. « L'Art\n est/un moyen de vie pour l'âme », et son origine provient de l'inlassable désir\nd'Idéal, qui hante l'esprit humain; de telle sorte que l'idéal artistique s'appa-\n rente avec le sentiment religieux, et que l'unité de l'art relève de l'ordre sur-\n naturel. Un philosophe, qui n'appartient point à la même école que Vincent\n d'Indy, le regretté Guyau, était arrivé aux mêmes conclusions, en montrant\n que l'avenir tenait en réserve l'expansion de la Religion de l'Art:\n     On pourrait peut-être reprocher au Maître de la Scola son exposition très\n scolastique des facultés de l'âme. Entraîné probablement par le sentiment\nd e la symétrie, il attribue la qualification de « facultés créatrices » à toutes\n les facultés qui. président aux diverses phases de la production artistique:\n impression, expression, création. Cette classification ne semble pas très\n nette ; on ne saisit guère ce que vient faire l'imagination au premier rang\n"}, {"page_pdf": 809, "texte": "690                               DURENDAL\n\n\ndes facultés créatrices d'impression. Considérée ici au point de vue passif,\nelle ne se distingue pas de la mémoire. En outre, l'épithète de « créatrice »\nparaît difficilement applicable dans l'espèce, car si l'impression résulte de\nl'action du monde extérieur sur le moi, ce dernier ne saurait en revendiquer\nla paternité. Il ne joue qu'un rôle de récepteur d'abord, de transformateur\nensuite. Remarquons toutefois, que l'auteur a pris soin d'avertir le lecteur\nque sa terminologie philosophique différait de celle qui est ordinairement\nusitée.\n    Quoi qu'il en soit, le Cours de composition musicale, par les relations qu'il ne\nmanque aucune occasion de poser entre la musique, l'architecture et les arts\nplastiques, par le parallélisme qu'il démontre dans le développement simul-\ntané des diverses branches de l'activité humaine, forme un véritable cosmos\nesthétique. L'appendice qui le termine apporte des idées personnelles et\nvraiment neuves sur le caractère de chacune des périodes entre lesquelles\nVincent d'Indy partage l'histoire de l'art.\n    C'est ainsi que la première période, dite rythmo-monodique correspond à\nune tendance d'art intérieur, replié sur lui-même, dans la méditation romane;\nque la période polyphonique exprime l'extériorisation de la musique, sa\ncombativité, en même temps que l'architecture ogivale s'élance « au dehors »\net répand dans le ciel ses audacieuses végétations. Enfin, que le XVI° siècle\net le fâcheux esprit renaissant, correspondent à l'art personnel, à l'affirma-\ntion de l'individualité artistique et de l'indétermination de l'œuvre qui ne\nreste plus à sa place comme aux époques antérieures. Pour ingénieuses que\nsoient ces considérations, elles sont peut-être marquées au coin d'une systé-\nmatisation trop absolue. L'auteur a l'air d'attribuer aux croisades une impor-\ntance très exagérée dans la tendance que témoigne l'art du XIIIe siècle à\n s'extérioriser.\n    Telles sont, résumées aussi rapidement que possible, les grandes lignes\n esthétiques de l'œuvre.\n    La partie technique est traitée avec une maîtrise et une assurance incom-\n parables. On se trouve devant un « bloc » de doctrines d'une telle logique,\n qu'il devient impossible d'échapper à la séduction qu'il exerce. Suivant la loi\n maîtresse de toute évolution et allant du simple au composé, l'auteur étudie\n d'abord les généralités, les éléments de la forme musicale. Il commence par\n proclamer la prépondérance du Rythme : « Au commencement était le\n Rythme » disait Hans de Bülow; puis, il analyse l'essence du rythme musi-\n cal et distingue la \" cellule initiale \" qui en constitue la forme-mère, avec\n ses deux aspects masculin et féminin. De là, il passe à la Mélodie, issue de\n l'accent du langage; le rôle de l'accent tonique et celui de l'accent expressif,\n sont minutieusement et clairement différenciés, et Vincent d'Indy, en trai-\n tant de l'anatomie mélodique, s'élève contre la regrettable confusion qui s'est\n trop souvent établie entre le rythme et la mesure. C'est merveille d'assister\n au développement de la cellule initiale et de la mise en œuvre de ses trois\n fonctions fondamentales, dynamique, agogique et tonale. Le principe\n d'accentuation, qui découle de l'idée d'intensité, les principes de mouve-\n ment et de repos, générateurs de la période et de la phrase, enfin, la modula-\n"}, {"page_pdf": 810, "texte": "      LE COURS DE COMPOSITION MUSICALE DE VINCENT D'INDY                     691\n\n\n   tion dérivée de la conception primordiale d'intonation, commandent toute\n   l'architecture mélodique. Le chapitre qui en traite présente l'intérêt le plus\n   vif, et complète de la façon la plus heureuse les ouvrages de MM. Lussy et\n   Combarieu. Vincent d'Indy s'est inspiré des beaux travaux d'Hugo Riemann,\n   mais ici, comme pour ce qui concerne l'harmonie et la tonalité, il a clarifié\n   la liqueur un peu trouble que dispense abondamment le théoricien allemand.\n      Les personnes qui ont lu les Katechismen du privat-docent de Leipzig,\n   et entre autres Musikalische Dynamik und Agogik pourront se rendre compte\n   de la supériorilé d'exposition du Maître français. A noter aussi l'énumération\n   des formes \" primaire \", « binaire » et « ternaire » de la mélodie, à l'exclu-\n   sion de la forme carrée qui, presque toujours, dérive de la forme ternaire,\n   par adjonction d'une période ou de la forme binaire, par simple répétition.\n   D'ingénieuses analyses complètent l'enseignement théorique; l'auteur dissè-\n  que sous vos yeux une mélodie et vous en démonte avec sa coutumière\n  ingéniosité, l'agencement rythmique. Dans le chapitre consacré à la Nota-\n  tion, sont rapidement passés en revue les divers systèmes employés depuis\n  les « neumes » grégoriens jusqu'à nos jours. Déjà le R. P . Pothier, dans son\n  beau livre sur les Mélodies grégoriennes, avait proposé d'intéressants aper-\n  çus à cet égard. Vincent d'Indy les complète, en ne disant toujours que l'es-\n  sentiel, en ne servant à ses élèves que « la substantifique moüelle » pour\n  parler comme Rabelais. La question des tablatures de luth, si importante\n  pour l'histoire de la musique instrumentale, y est exposée avec toute la clarté\n  désirable.\n     Jusqu'à présent, il ne s'agit que de généralités. Le schème mélodique a été\n  étudié au point de vue strictement théorique. Les chapitres sur la cantilène\n monodique et la chanson populaire viennent tout naturellement confirmer et\n illustrer les principes généraux déjà posés. Vincent d'Indy établit que ces\n deux types mélodiques constituent les deux pôles de la musique; de la can-\n tilène monodique, issue de la parole chantée, découlera plus tard la déclama-\n tion dramatique, alors que la chanson populaire, provenant de la danse ou\n plus généralement de l'art du geste, sera l'embryon de la musique instrumen-\n tale.\n     Nous ne pouvons pas nous étendre sur les instructives considérations dont\n fourmillent ces deux chapitres. Il y a là des remarques sur l'ornementation\n et l'expression, sur le caractère symbolique des vocalises, qui mériteraient un\n examen approfondi; nous avons hâte d'arriver à la musique polyphpnique\net à ses préambules rationnels : l'Harmonie et la Tonalité.\n    Vincent d'Indy se montre très catégorique, trop catégorique peut-être, au\nsujet de l'accord : « Musicalement, déclare-t-il, les accords n'existent pas. »\nL'étude des accords, pour eux-mêmes, est, au point de vue esthétique, une\nerreur absolue. On ne doit pas envisager le phénomène musical dans le sens\nvertical, mais seulement dans le sens horizontal. L'harmonie n'est pas autre\nchose que l'émission de plusieurs mélodies différentes. Voilà qui est net. On\nsent, et c'est là la raison de l'intransigeance de l'auteur, qu'il réprouve de\ntoutes ses forces l'enseignement actuel de l'harmonie, l'interminable et\nbaroque classification des accords considérés objectivement, en eux-mêmes.\n"}, {"page_pdf": 811, "texte": "692                              DURENDAL\n\n\nVincent d'Indy veut réagir contre cette conception arbitraire et fausse; il a\npour lui l'histoire qui démontre que l'harmonie naquit de la simultanéité des\nmélodies, et non de la superposition des sons. Il paraît cependant difficile de\nrefuser tout caractère esthétique à l'accord, groupe de résonnances naturelles\nqui, en cette qualité, demeure complètement indépendant du mouvement des\nparties et de leur succession dans le temps. Si le son musical possède une\nvaleur artistique quelconque, un ensemble de plusieurs sons présentera\négalement une valeur artistique, une valeur en soi, provenant uniquement de\nla sonorité. Tout le monde connaît le charme étrange de certaines réson-\nnances.\n   Quoi qu'il en soit, Vincent d'Indy pose fermentent ce principe fondamen-\ntal : \" Il n'y a en musique qu'un seul accord.\" Il adopte donc délibérément\nles idées de Riemann sur la genèse des accords majeur et mineur par les\nrésonnances supérieure et inférieure. Le Traité d'harmonie, au maître allemand,\ndonne de la « résonnance harmonique inférieure » une démonstration bien\nconfuse et, somme toute, assez peu concluante. Vincent d'Indy en a fait sortir\nl'évidence qui s'y cachait; rien de plus limpide que l'exposé qu'il donne de la\ndécouverte de Von Œttingen et Riemann ; les esprits les plus réfractaires à\nla théorie de la résonnance inférieure devront dorénavant s'avouer vaincus.\n   La conception des deux résonnances supérieure et inférieure présente\nl'avantage d'une absolue symétrie; l'Accord se compose toujours des mêmes\nintervalles, qu'il provienne de l'une ou de l'autre résonnance; il n'est jamais\nformé que d'une quinte et d'une tierce majeure. Seulement, son aspect\nchange en fonction de son origine; issus de la résonnance supérieure, les\nintervalles se produisent du grave à l'aigu; l'accord est dit majeur; issus, au\ncontraire, de la résonnance inférieure, ils s'échelonnent de l'aigu au grave et\nl'accord est dit mineur.\n   Il importe, en passant, de rendre à César ce qui est dû à César, et d'attri-\nbuer le pressentiment de cette notion de l'accord au grand Rameau. Le sys-\ntème théorique de l'auteur de Castor et Pollux consistait, en effet, à ramener\ntous les accords possibles à un nombre limité d'accords fondamentaux; le\nmaître bourguignon fut le premier à affirmer qu'au point de vue harmonique,\nmi, sol, ut, par exemple, équivaut à ut, mi, sol.\n   Une fois ces principes établis, le Cours de composition décrit la formation de\nla gamme par les quintes successives, en faisant remarquer que le rapport de\nquinte, qui est le rapport le plus simple, fournit, dans un ordre logique,\ntous les éléments de notre système musical. Une ingénieuse et élégante syn-\nthèse graphique termine ce chapitre, si nourri d'idées nouvelles.\n   C'est encore à Riemann que Vincent d'Indy emprunte le principe fécond\net si simple des fonctions tonales. Le rapport de quinte, ce nombre 3, embryon\nde tous les symbolismes, préside à la genèse de la tonalité, comme il préside\nà celle de la gamme; il caractérise dans l'intonation des points de repère\nessentiels au-dessus et au-dessous de la tonique; suivant que l'accord s'en-\ngendre, en prenant pour prime ou base la quinte supérieure ou la quinte\ninférieure d'une tonique donnée, sa valeur harmonique change pour nous :\nd'où les fonctions tonique, dominante et sous-dominante. D'intéressantes\n"}, {"page_pdf": 812, "texte": "    LE COURS DE COMPOSITION MUSICALE DE VINCENT D'INDY                       693\n\n\nconsidérations sur la parenté des tonalités, suivies d'exemples d'analyse har-\nmonique, terminent le chapitre.\n    Les pages consacrées à l'Expression renferment des aperçus aussi origi-\nnaux que suggestifs appliqués à la théorie des modulations, et aux alternatives\nd'éclaircissement et d'obscurcissement provoquées par l'oscillation vers les\nquintes aiguës et les quintes graves. Vincent d'Indy formule ce précepte que\nnombre de jeunes compositeurs, modem style, méditeront avec fruit : « L'ex-\npression est l'unique raison d'êlre de la modulation. » Enfin, après un résumé\ndes théories harmoniques, il aborde l'étude des formes polyphoniques, Motet,\nChanson et Madrigal, en suivant une marche analogue à celle qu'il a employée\npour la Mélodie. L'histoire du Motet est particulièrement développée, en\nraison de l'importance que présente cette forme au point de vue de l'évolu-\ntion musicale. De belles et profondes analyses d'oeuvres de Josquin Deprès,\nRoland de Lassus, Palestrina, Vitoria et Schütz, initient le lecteur à la par-\nfaite compréhension de ces édifices polyphoniques, si pleins d'expression et\nde ferveur, malgré leur apparence scolastique. Vincent d'Indy en fait admirer\nla variété et la souplesse, qui atteignent leur apogée au XVIe siècle.\n    Tel est, rapidement tracé, le « schème pédagogique »du Cours de composition\nmusicale. Notre bref compte rendu demeure bien insuffisant pour en traduire\nla vigoureuse logique et la sûreté d'allure. Il ne peut, surtout, donner aucune\nidée du magnétisme qui se dégage de son enseignement. Et ce magnétisme\ns'explique peut-être quand on réfléchit au triptyque chrétien, à l'abri duquel\nVincent d'Indy place toute œuvre d'art : Spes, Fides, Caritas. Il faut du\ncœur pour être ému, il faut croire pour convaincre et espérer pour supporter\nl'indifférence ou l'injustice des contemporains. Mais, par-dessus tout, il faut\naimer. Et c'est parce qu'on sent, à toutes les pages de son livre, l'ardent désir\nqui anime le professeur de pratiquer la vraie Bonté, celle qui sait rendre\nservice avec abnégation, qu'on en arrive à trouver un simple traité technique\nprofondément « expressif».\n                                                      L.   DE   LA   LAURENCIE.\n"}, {"page_pdf": 813, "texte": "            Les deux Ailes de Cire\n\n\n              DÉDALE,au     temps des dieux, inventa pour les\n                 hommes mille choses rares et belles. De ses\n                 mains très habiles, travaillant sans relâche, il\n                 construisait des murs, des maisons, des bateaux\n                 avec leurs voiles et leurs mâts. C'était un\n                 ouvrier plein d'art et chacun s'écriait, voyant ce\n                 qu'il faisait de la pierre et du bois, et comme il\n                 dessinait d'admirables dessins et façonnait\nmille objets merveilleux.\n   Dédale vivait dans Athènes, la ville d'où l'on part, voyageant\nsur la mer, vers des îles nombreuses toutes baignées d'eau\nbleue. Et d'île en île, avec son fils Icare, qui ne le quittait pas,\nDédale vint, après un beau voyage; dans la Crête où régnait\nMinos.\n   Et Minos, roi de Crête, commanda que Dédale lui construi-\nsit un immense palais. Dédale bâtit au milieu des jardins, tant\nde murs avec tant de portes, tant de chemins, de salles, de\ncouloirs, qu'une fois entré là-dedans, on ne pouvait, sans guide,\nretrouver la sortie. Et Dédale appela ce palais Labyrinthe, et\nde très loin des étrangers venaient pour admirer cet ouvrage\nfameux.\n   Un jour Dédale mécontenta Minos et Minos le fit enfermer\ndans le triste et grand labyrinthe, qu'il avait autrefois élevé\nde ses mains. Et le petit Icare, ne l'ayant pas quitté, pleurait et\ns'étonnait à la vue de son père dont les mains ne travaillaient\nplus.\n   Mais, tout à coup, Dédale, reprenant ses outils, recommença\nd'être joyeux. Et, plein d'espoir, prenant de la cire et des plu-\nmes, il fit de grandes ailes, qu'il fixa de son mieux aux épaules\n de son enfant.\n"}, {"page_pdf": 814, "texte": "                     LES DEUX AILES DE CIRE                    695\n\n\n   E t puis, il en fit pour lui-même. E t tous deux s'élevèrent, et\ns'échappant ainsi du triste labyrinthe, revolèrent en hâte du\ncôté de la Grèce. Mais le petit Icare, m o n t a n t toujours plus\nhaut dans son vol d'allouette, s'approcha si près du soleil, que\nla cire fondit à ses blanches épaules. E t , perdant une à une les\nplumes de ses ailes, il tomba dans la mer comme un oiseau\nmourant et ne revit jamais son doux pays de Grèce.\n\n                                              JEAN-DOMINIQUE.\n"}, {"page_pdf": 815, "texte": "         Chronique artistique du mois\n\n    L a F i a n c é e d e l a M e r (1). — M. Jan Blockx est un heureux triom-\nphateur dans le temps — à 25 ans, il débutait brillamment à la Grande Har-\nmonie d'Anvers — et dans l'espace : la Belgique, naturellement, mais la\nFiance, la Hollande, l'Allemagne ont joué et applaudi ses œuvres. Félici-\ntons-nous de posséder un musicien célèbre ou en passe de l'être, et chez qui\nle talent a des caractéristiques qui le rendent national, tout au moins flamand.\nOn s'est rencontré à trouver la musique de Jan Blockx colorée, brillante,\nexprimant aisément la force, sans recherche quintessenciée, largement expres-\nsive de l'âme populaire, simple et étudiée tout à la fois. J'y souscris.\n    Vous connaissez le sujet de là Fiancée de la Mer, pour l'avoir lu dans tous les\njournaux. Que cette histoire d'amour, — ou plutôt d'amours (plus il y en a,\nau théâtre, mieux il en va) — que cette Carmen, remontée de quelques degrés\n vers le Nord, que ce drame soit profondément original, non!... Il ne faut\n pas se le dissimuler, ce serail impossible, que M. De Tière a écrit là un libretto\n terriblement \"opératique\", je veux dire foisonnant de tous ces poncifs qui\n constituent la formule du théâtre musical, où d'aucuns s'arrêtent ou s'attar-\n dent encore ; mais, qu'importe si cette aventure est dramatique, pleine d'action\n et d'incidents, d'oppositions mouvementées de passions en conflit; en un\n mot, très musicable, sinon d'une très grande musicalité.\n     M. Jan Blockx ne pouvait manquer d'écrire sur ce sujet, où il est visible-\n ment très à l'aise, une partition animée, colorée, débordante de cet « entrain\n de masses », — notamment les finals, forts réussis, — où il est particulière-\n ment heureux. En plus de cette allante musique de décor, il nous a donné\n des pages sérieuses et profondes, de belle valeur d'expression, comme au\n second acte, où l'orchestre exalte si douloureusement la peine de Kerlin.\n  Notons aussi de savoureux airs populaires, dont l'auteur a tiré excellent\n  parti.\n     Dans l'ensemble, l'œuvre est incontestablement réussie; on lui a fait fête,\n  et c'est de droit. Et il convient de citer, comme collaborateurs importants à\n  cette réussite, MM. Devis et Lynen, qui ont composé des décors vraiment\n  remarquables par leur sens artistique et leur puissance d'illusion. Celle-ci est\n  amplifiée et définitivement portée à sa limite grâce à une mise en scène d'un\n\n\n   (1) Drame lyrique en 3 actes, poème flamand de N. DE TIÈRE, paroles françaises de\n GUST. LAGYE, musique de JAN BLOCKX.\n"}, {"page_pdf": 816, "texte": "                      CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                               697\n\n\n réalisme à la fois si coquet et si exact, qu'on préférerait mille fois villégiaturer\n l'été, sur la scène de la Monnaie qu'à Nieuport ou Knocke, dont on ne peut\n que constater le pittoresque déchu depuis le temps où la plaintive Kerlin se\n trouva être fiancée à la Grande Verte par l'artifice envieux de Djovita.\n    Interprètes et interprétation sont excellents. M. S. Dupuis dirige perspica-\n cement un orchestre chaleureux et juste. Mlle Paquot est émouvante de voix\n et de jeu ; et tous les autres, pris d'émulation, composent un ensemble des\n plus honorables.\n\n    C i n q u i è m e S a l o n d u « L a b e u r ». —Dans l'ensemble, cette expo-\n sition est bonne, fort bonne même, et marque un progrès certain sur le Salon\n que réunit, l'an dernier, le même Cercle au Musée moderne. Voici, au\n hasard de mes promenades, quelques impressions, quelques oeuvres, quelques\n noms. Ces messieurs sont nombreux; je ne puis les citer tous, encore qu'il y\n aurait à dire fructueusement sur chacun d'eux presque. H. Binard expose\nquatre tableaux d'un impressionnisme remarquable. Ce sont des effets de\n lumière, des coulées de soleil couchant, ici sur la neige, là sur l'eau d'un port,\nd'un rendu des plus curieux. Ce peintre possède un « métier » d'une extrême\nhabileté. Dans ce genre, dans son genre, il est maître. Mais c'est, sans doute,\nun peu trop habile; c'est un reproche comme un autre. Plus loin se tassent,\nsans grand relief, malheureusement, et noyées dans une lumière terne, des\npaysanneries de M. M. Nykerk, bien observées pourtant et savoureuses.\nM. Madiol retient par deux portraits, dont l'un surtout est vigoureux, dis-\ntingué et sincère. Des amis ont réuni une douzaine de toiles de M. R Cop-\npieters, qui nous enseignent avec quel regret nous devons rappeler la dispari-\ntion de ce peintre. Etudes pour la plupart, elles ne peuvent donc fournir\nqu'une documentation incomplète sur la valeur du peintre. Mais que n'eût-on\npu espérer de cette vision extraordinairement nette et franche de la couleur,\ncette sincérité visuelle qui frappe comme un « don » et constitue une origi-\nnalité par sa perfection même ou son intensité.\n    Ceux qui auront vu ces études comprendront ce que je veux exprimer en\n disant que R. Coppieters avait l'œil synthétique; ses toiles sont des synthèses\n de tons, elles nous promettaient un réaliste de la couleur qu'il est désespérant\n d'avoir perdu avant qu'il eut pu arriver à donner toute sa mesure. M. Van\nZevenberghem expose quelques tableaux réellement u peints ». Une Cour de\nferme, un Sieste, La Tricoteuse, établissent péremptoirement un art achevé, sûr,\nsimple et concret ; sans hardiesse aucune ni affectation, M. Van Zevenber-\nghem vous campe un intérieur de paysan exactement observé, d'exécution\nclaire et robuste, quelque chose de sain et de juste. De M. Werleman une Mon-\ntagne de la Cour et d'autres toiles d'exécution conscienscieuse et claire ou\ns'avère un peintre soucieux de couleur et de dessin.\n   Nous restons dans la note « rurale » avec M. Melsen pour qui le cabaret ou\nla chaumière est prétexte à paysanneries grotesques, mais amusantes, un peu\nchargées sans doute et caricaturisées, mais de la vie, de la composition et du\ndessin. L'envoi de M. A. Delaunois est fort intéressant. M. Delaunois est l'in-\nterprète des coins de vieilles maisons, des cloîtres silencieux; pour employer\n"}, {"page_pdf": 817, "texte": "698                                DURENDAI.\n\n\n ce poncif d'ailleurs exact, il excelle à dégager l|âme des choses. Il est, en pein-\n ture, un poète intimiste. Et l'on s'éprend doucement au charme fin de ces\npetites choses amoureusement trouvées et exprimées, sans s'attarder à ce\nqu'elles ont parfois de précieux ni trop remarquer qu'à certains moments l'in-\ntention dépasse l'exécution. Car M. Delaunois est un peintre exquis et pro-\nfond. L'art de M. L.-C. Cambier affirme hardiment une palette romantique et\ncrépusculaire qui peint à merveille des cieux mourants et lumineux et la\ntristesse impressionnante de beaux soirs sur de beaux paysages. En finissant,\nsignalons le grand mérite de sculpteurs comme MM. J. Baudrenghien et\nJ. Herbays. Du premier, d'admirables « mouvements » où la force et l'har-\nmonie abondent, un groupe Douleur affirmatif d'un talent dont on peut énor-\nmément attendre. Du second, une demi-douzaine de figures et groupes d'ex-\npression puissante, ferme, solide, pleins de vie et de largeur.\n   A l'an prochain!... Nous voici rendus très difficiles, mais presque autant\nassurés de retrouver au salon de 1903, adultes et affermis encore, des talents\nqui ont passé de beaucoup l'âge des promesses.\n   P. S. Au même salon s'est donnée le 23 octobre une Audition d'œuvres belges\ndont le plus remarquable fut le prodigieusement nombreux public qui, par\nvoie d'entassement et d'écrasement, trouva moyen d'y assister. Ces genres de\nséances sont toujours amusantes d'ailleurs, sans en pouvoir rien parfois. Le\nspectacle est dans la salle. Il y a là une synthèse curieuse de la population\nesthétophile bruxelloise. J'estime fort pour ma part ce qu'il y de délicat et\nd'ingénieux à organiser un concert dans un salon de peinture ; on a la res-\nsource de s'intéresser aux cimaises à défaut de le pouvoir faire à l'estrade où\ns'agite l'orchestricule. Cette séance donc fut plus exactement insignifiante\nqu'autre chose. Comment juger, du reste, les dix compositeurs qui s'y firent\nentendre — et applaudir; tout public à sa pars benevolens — par l'ouïe de\nquelque « morceau » détaché! Signalons pourtant des « numéros » qui émer-\ngèrent de l'ensemble banal quoique prétentieux. Une marche et scènes reli-\ngieuses de M. Em. Agniez ont certainement de l'inspiration et du sentiment;\nmusique douce et fondue comme le nom même de l'auteur. De M. Léon\nSoubre un Menuet et une Gavotte se sont fait entendre avec plaisir. M. Arthur\nDe Greef nous a effleuré de mélancolie tendre par l'effet d'une Vieille Chanson.\nEnfin, je garde ceci pour la bonne oreille, nous entendîmes quelque chose\nd'absolument délicieux, de très spirituel... C'est cette originale Cendrillon, de\nM. Edouard Samuel, suite mignonne pour piano... oh, oui! mignonne, et\ningénieuse et adroitement écrite, et si précieuse et si jolie donc! Je reconnais\nbien haut que cette œuvrette est ruisselante du talent qui lui convenait,\nc'est-à-dire d'émotion fine et d'invention très mélodieuse. C'est un vrai bijou\nmusical qui a tout juste ce qu'il faut de personnalité pour être original !\n                                                                         G. B.\n\n   A r t r e l i g i e u x . — Le présent numéro de Durendal reproduit une œuvre\nriche et délicate d'orfèvrerie, due à M. Louis Haan, d'Anvers. C'est une\ncouronne d'or massif enrichie de pierres précieuses, offerte par la piété des\n"}, {"page_pdf": 818, "texte": ""}, {"page_pdf": 819, "texte": "Louis   HAAN                              Eglisc du Saint-Willibrord, Anvers\n\n               COURONNE DE LA STATUE DE LA VIERGE\n"}, {"page_pdf": 820, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                          699\n\n\n fidèles, à l'occasion du couronnement d'une statue miraculeuse de la Très\n Sainte Vierge conservée en l'église de Saint-Willibord, à Anvers.\n    Cette statue est une œuvre intéressante du moyen âge. Elle remonte sans\n doute au XVe siècle, suivant quelques-uns au XIVe siècle. Les documents de\n son histoire ont péri dans les incendies allumés par le fanatisme des gueux,\n en 1542 et 1566, et c'est miracle que la précieuse image ait traversé intacte\n ceXVIesiècle si funeste aux œuvres de l'époque médiévale.\n    Le couronnement solennel d'une statue de la Madone est une cérémonie\nliturgique dont le principal ministre est le Pape lui-même, déléguant l'Ordi-\n naire de l'endroit. C'est un hommage public rendu par l'Église à la Très\nSainte Vierge, en reconnaissance des bienfaits et des grâces dont Elle a\ndaigné favoriser certains lieux de pèlerinage. C'est un hommage aussi à la\npiété des fidèles, une consécration plus solennelle du culte public, où la\nreconnaissance pieuse se mêle au souvenir de traditions très anciennes.\n    L'œuvre de M. Haan est conçue dans le style de la Renaissance. Il s'est\nconformé en cela, moins au caractère de la statue elle-même, qu'à sa parure\ntraditionnelle : robe conique en brocart d'or recouverte du manteau royal\ndoublé d'hermine, dont la mode remonte au XVIe siècle, et que l'on a cru\ndevoir conserver.\n    M. Haan s'est montré dans son travail, artiste distingué et plein de goût\nSon œuvre est riche, sobre, élégante, sans surcharge. Il a su ménager l'effet\nd'ensemble, la masse, la silhouette et le charme des détails. Le prix de la\nmatière employée est relevé par la signification symbolique des ornements :\nlis et roses dans la couronne de la Vierge, passiflores, vigne et froment dans\ncelle de l'Enfant.\n   Ce travail, qui est presque un début, permet au jeune artiste de prendre\nune place dans l'orfèvrerie religieuse, à côtés des Bourdon, des Van Ryswyck\net des Wilmotte.                                                    F. V. H.\n\n    Onze K u n s t . — La livraison d'Octobre s'ouvre par une étude sur le\npeintre hollandais Haverman. Cette étude, signée G.-H. Marius, reproduit\nplusieurs œuvres de l'artiste hollandais. J'admire surtout la vieille Bonne et\nEnfants, la lithographie Bonheur et le portrait de J.-H. Krelage. M. de Marez\ncontinue et achève dans cette livraison son étude sur l'exposition des Primi-\ntifs flamands de Bruges. Cette étude est bien ce que nous avons lu de meil-\nleur sur cette exposition unique. Les articles de M. de Marez et les repro-\nductions superbes qui les accompagnent resteront pour les abonnés de Onze\nKunst un souvenir 'délicieux de cette exposition idéalement belle. M. Max\nRooses donne, dans ce numéro, un catalogue des tableaux qui... ont existé\ndans les collections des vieilles familles anversoises. La nomenclature du\nsavant et judicieux critique anversois sera précieuse pour ceux qui cherchent\nà découvrir d'anciennes œuvres. Un grand nombre des œuvres signalées par\nMax Rooses doivent encore exister et pourront être retrouvées un jour, grâce\naux indications précieuses recueillies dans cette nomenclature, qui prouve\naussi combien plus avides d'art étaient les anciennes familles bourgeoises que\ncelles d'aujourd'hui.                                                 A. C.\n"}, {"page_pdf": 821, "texte": "       Gazette des Faits et des Livres\n\n                                                                Octobre 1902.\n\n    Les drapeaux sont remisés, les lampions sont éteints et les fanfares se sont\napaisées, qui flottèrent, scintillèrent et retentirent en l'honneur des héros de\n i3o2.Sans être injurieux ni injuriés, on peut discuteràprésent, avec calme, des\nardentes polémiques qui bruirent autour de ce grand anniversaire. Guerre de\nraces ou guerre de classes, mouvement nationaliste ou équipée prolétaire,\nquel titre l'histoire doit-elle donner définitivement à la page glorieuse écrite\n— avec du sang et de l'héroïsme — dans les annales de la vieille Flandre?\n M. le chanoine Duclos et M. l'abbé De Gryse, d'une part — M. H . Pirenne,\nd'autre part, dissertent et discutent, raisonnent et argumentent : le tournoi\nest animé et intéressant; selon que l'on entend l'un ou l'autre des contradic-\nteurs, on partage la thèse nationaliste ou la thèse démocratique; car de solu-\ntion nette, certaine et définitive, point. Tant les champions adverses ont\nsuccessivement raison que s'il restait quelque part un éperon d'or, prix\nadéquat du combat, on ne saurait à qui le décerner.\n    Pas à M. Maurice Maeterlinck, par exemple. Car son intervention fut\nvraiment malencontreuse et son geste fâcheux. Ceux qui aiment et admirent\nle beau génie inquiet, qui conçut et œuvra l'Intruse et Sagesse et Destinée, ont\nsouffert cruellement de cette-protestation qui manquait à la fois de sérénité\net de justice... Lui, Maeterlinck, qui plus qu'aucun autre, connut la raille-\nrie; l'injure et le mépris, pour en avoir magnifiquement triomphé, com-\nment put-il condescendre et s'abaisser à un colletage avec des « trubions »\ninfimes et négligeables... Comment surtout, entraîné par sa passion, a-t-il pu\nprononcer cette parole inique, vilaine et outrageante : « Clergé flamand, le\nplus ignorant des clergés »... Ah ! le pitoyable manque d'éclectisme de\nbousculer, dans un même élan de dédain, les traducteurs d'enseignes de\ngendarmerie, de bandelettes postales et d'exergues de monnaies — et ces\nfiers et purs ouvriers de l'idéal, les Gezelle, les Verriest, qui, en communion de\npensée et de langue avec les de Mont, les Styn Streuvels, les Cyriel Buysse,\nhissent, d'un geste de pieuse vaillance, au-dessus des mesquineries intransi-\ngeantes du flamingantisme, l'immortel drapeau de l'art flamand.\n    Car, ceux-là seuls, n'est-ce pas, valent et comptent?\n    Ils attestent par des œuvres désintéressées, la mâle et fière et douce péren-\nnité de la race; et leurs vers mélodieux et leurs viriles proses, célébreront les\ncommuniers immortels — peu importe, d'ailleurs, qu'ils luttèrent contre l'enva-\n"}, {"page_pdf": 822, "texte": "                      GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                       701\n\n\n hisseur étranger ou l'exploiteur du dedans — plus noblement et plus digne-\n ment que les fanfares, les illuminations et les guindailles.\n    Et ce sera justice : aux gestes tels que celui qui s'éploya il y a 600 ans\n au-dessus des plaines de Groeninghe, il faut pour l'éterniser à travers les\n siècles, le flottement du manteau de l'art — pourpre et or!...\n\n\n\n\n    L'Étape (1), de Paul Bourget, est le livre du jour, partout lu, partout com-\n menté, et nulle part plus que dans les milieux catholiques, apprécié et glo-\n rifié.\n    C'est que vraiment l'œuvre s'engage d'un pas définitif, sans hésitation et\n sans respect humain, dans la voie chrétienne : ce n'est plus quelque vague\n idéalisme moral qui apparaît comme la conclusion du tragique parallé-\n lisme de la famille Monneron et de la famille Ferrand ; l'intégrale doctrine\n du Christ domine, comme une loi nécessaire, les péripéties du récit, et\n transforme l'épilogue en une leçon vécue du catéchisme.\n    Pour avoir méconnu cette législation à la fois divine et sociale, les Mon-\n neron traînent le boulet de toutes les douleurs et de toutes les servitudes;\n pour l'avoir observée, les Ferrand connaissent la sérénité dans l'épreuve et le\n bonheur par le devoir.\n    Ainsi exposé, le thème est banal. On songe involontairement au chanoine\n Schniid : « Vertu récompensée et vice puni ». Parfaitement. Musset dirait\n — ou à peu près — que c'est « vieux comme le monde et... la vérité ».\n    Mais ce schema ancien, on pense bien que Bourget l'a renouvelé et\nrefondu dans une création d'art très personnelle : encore qu'un peu compact\nde composition, le livre vit, d'une vie très attachante, par l'animation psy-\nchologique des personnages, la succession habile des épisodes et la variété\nd'un style tantôt ample, tantôt nerveux.\n   Seulement, Bourget, pour sauver l'éternelle banalité de son sujet, ne s'est\npoint contenté de toutes les ressources de sa technique et de son écriture\nartistique; il a voulu corser son œuvre par un élément nouveau — et celui-là\nfort discutable.\n   Le voici : si le ménage Monneron choit dans l'angoisse et le crime, ce\nn'est point seulement parce qu'il a ignoré les préceptes chrétiens, mais aussi\nparce que le père Monneron a — risquons le mot — brûlé l'étape : fils de\ncultivateur, il est devenu professeur ; paysan de race, il a osé être un par-\nvenu de l'intellectualité ; et au sens de M. Bourget, cela se paye aussi cher\nque d'être un mécréant.\n   Après cela, des tirades s'indiquent — nombreuses — sur les « déracinés M\nà qui manque « un sol dont l'influence héréditaire ait passé dans le sang ».\n   La théorie me paraît impertinente et hasardeuse, qui érige l'art de par-\n\n\n (1) Paris, Plon-Nourrit, 1902.\n"}, {"page_pdf": 823, "texte": "702                               DURENDAL\n\n\nvenir en une sorte de péché et impute en faute à l'homme le développement,\npar sursauts, de la société contemporaine.\n    Je vois bien quels prétextes de rhétorique facile un tel thème, peut fournir à\nun auteur, et combien agréablement il doit flatter les snobismes des cailletteset\ndes désœuvrés installés dans le luxe des ancêtres, et qui, du haut de leurs gale-\nries de fête, contemplent avec une dédaigneuse pitié mondaine, les efforts de\nla grande masse humaine; mais je ne sache point qu'il soit utile, ni religieu-\nsement ni socialement, de marquer d'une tare et de frapper d'un discrédit\nle fait de l'homme qui essaye ainsi, par la volonté ou l'intelligence, d'arri-\nver à un degré supérieur de l'échelle sociale — fût-ce en sautant quelques\n échelons.\n    Et puis, pour un psychologue de la valeur de Paul Bourget, quelle désas-\ntreuse erreur de croire que l'humanité est composée non d'individus ayant\nchacun leurs aptitudes, leurs facultés et leurs penchants propres, mais\n d'organismes obligatoirement voués à évoluer dans la même orbite de goûts,\n de pensées et d'actions.\n     Ce serait le fatalisme mécanique de la fonction sociale — et il faudrait\n voir si ce système ne créerait pas plus de déclassés que cette judicieuse\n application de l'individualisme, qu'on appela le libre choix des professions.\n     La religion de Paul Bourget, nul ne le contestera, est sincère, mais non\n dépourvue encore et altérée de préjugés aristocratiques : en s'engageant sur\n  le chemin de Damas, l'écrivain du Disciple n'a point dépouillé tout à fait\n l'homme ancien du Faubourg Saint-Germain.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n    La Peur de vivre (1), de M. Henri Bordeaux, est un livre qui agite de moins\n graves questions. C'est une simple tranche de vie — mais de la plus émou-\n vante vérité.\n    M. Bordeaux, critique très ingénieux et très entendu, vient de se révéler\n romancier par un roman qui ressemble fort à un chef-d'œuvre.\n    Toute l'œuvre tient dans un contraste psychologique entre deux milieux\n sociaux : chez l'un, le désœuvrement et le luxe ont annihilé toute volonté et\n créé cet état de recroquevillement moral devant le devoir que l'auteur\n appelle la peur de vivre; chez l'autre, le culte de la vertu, — dans son expres-\n sion la plus générale, — maintient intact ce sens fier et hautain de la vie, qui\n fait du devoir, même à travers la désillusion et l'épreuve, le plus tentant des\n bonheurs.\n     Et grâce à Dieu, les personnages que M. Bordeaux a chargé de repré-\n senter cet antagonisme d'âmes, ne jugent point nécessaire de déclamer leurs\n pensées et de commenter emphatiquement leurs gestes; ils vivent tout bon-\n  nement et c'est leur façon d'être de sentir et d'agir qui profère la morale de\n  l'œuvre.\n\n\n      (1) Paris, Fontemoing.\n"}, {"page_pdf": 824, "texte": "                    GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                         703\n\n\n    Cette exclusion jalouse de toute phraséologie donne à la Peur de vivre une\n vivacité d'action qui distingue avantageusement le livre de M. Bordeaux de\n tant de romans actuels où les héros ne sont que des truchements de toutes\n les banalités philosophiques, sociales et sentimentales courantes, et qu'il faut\n laisser courir quand on prétend être un romancier, c'est-à-dire un artisan de\nvie.\n    Dans la vie, on vit, on se contente de vivre et on ne s'arrête point à chaque\ndécision, à chaque joie ou à chaque souffrance, pour vaticiner de solennelles\nidées générales !\n    Un autre écueil que M. Bordeaux évita, c'est ce que j'appellerai l'indiscré-\ntion picturale. Les sites délicieux de Savoie ou la Peur de vivre tisse sa trame,\nétaient bien tentants cependant à l'écritvain artiste. D'autant plus, doit-on\nlouer l'écrivain de n'avoir point allongé et alourdi son œuvre par des\npaysages hors texte. Certes, il y a des coins de nature dans ce roman, mais si\nprudemment et si ingénieusement ménagés, si adroitement incorporés au\nrécit qu'ils paraissent, en leur virginité d'aurore ou leur mélancolie vespé-\nrale, comme la réverbération symbolique des bonheurs ou des angoisses qui\npalpitent dans la petite tragédie humaine qu'ils encadrent.\n   Il faut ajouter, enfin, que la Peur de vivre est une œuvre probe et saine,\nsans recherche de piments et de truffes, que tous peuvent lire, que beau-\ncoup devraient lire, comme un exemple et une leçon, et comme un hom-\nmage dû à un bel artiste qui est en même temps un bel honnête homme.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n    La récente disparition d'Emile Zola a suggéré à beaucoup des parallèles\n — dont la niaiserie s'indique — entre l'auteur de Rougon-Macquart et le père\n de la Comédie humaine.\n    De cette confrontation, Balzac est sorti plus grandiosement et plus magni-\n fiquement solitaire.\n    Par son labeur prodigieux, par l'universalité et la profondeur de son obser-\nvation, par son style qui rugit et qui chante, qui caresse et remue, par sa vie\nenfin', qui fut un holocauste douloureux à l'art, Balzac apparaît comme la\ngrande figure littéraire du XIXe siècle, encore que ses modestes funérailles\nd'écrivain besogneux ne peuvent être comparées au carnavalesque enfouisse-\nment de V. Hugo et à l'odieuse manifestation qui trimballa dans Paris le\ncadavre de Zola.\n    Chez un maître de l'envergure de Balzac, rien de ce qui peut mieux faire\nconnaître l'homme et pénétrer dans les arcanes de l'œuvre ne saurait être\nindifférent ou négligeable. Tout rayon de lumière projeté vers cette géniale\nmémoire est â la fois un geste de vénération due et un acte d'utile critique.\n   La Belgique possède parmi ses écrivains, l'homme dont le prosélytisme\nrespectueux et tenace aura le plus contribué à mettre dans son vrai jour la\nhaute figure tourmentée de Balzac et à restituer ses livres dans l'atmosphère\nmême dans laquelle ils furent écrits.\n"}, {"page_pdf": 825, "texte": "                                 DURENDAL\n704\n   A ses précédentes contributions, M. de Spoelbergh de Lovenjoul a ajouté\nla Genèse d'un roman de Balzac (1) où il étudie avec la scrupuleuse et patiente\nhonnêteté qui distingue toutes ses études, les péripéties laborieuses et parfois\nlamentables de l'élaboration des Paysans, que M. de Spoelbergh appelle à\njuste titre « le chef-d'œuvre peut-être le plus extraordinaire de tous ceux\nqu'écrivit Balzac ».\n    Comme tous les volumes de M. de Spoelbergh de Lovenjoul, le grand\nintérêt de celui-ci est dans les documents inédits que l'heureux chercheur\napporte à l'histoire de Balzac et de ses œuvres, et cette fois ce sont des lettres\nqui ponctuent pour ainsi dire les dernières phases de la composition des\nPaysans, et surtout une trentaine de pages absolument inconnues et qui sont\ncomme la première esquisse du célèbre roman futur.\n   Ces précieuses trouvailles sont encadrées par M. de Spoelbergh d'un com-\nmentaire sûr et discret, qui, sans puffisme d'inventeur ou sans fausse modestie\nen fait ressortir la valeur historique et littéraire.\n    Moultes paraphrases de l'œuvre de Balzac seront oubliées de tous quand\nles livres de M. de Spoelbergh resteront précieux à consulter : au socle de\nl'immortelle statue du maître de la Comédie humaine, restera inscrit, comme\nune juste récompense d'un culte savant et filial, le nom de cet intelligent et\n fidèle critique.\n                                                    FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n\n\n\n   (1) Paris, Olendorff.\n"}, {"page_pdf": 826, "texte": "                                 LES LIVRES\n\n\n  Kim,     p a r RUDYARD K I P L I N G . — T r a d u c t i o n : L o u i s F A B U L E T et C H . FOUN-\n     TAINE-WALKER. — (Paris, Mercure de France.)\n     C'est le roman d'une espèce d'enfant trouvé, Kimball O ' H a r a , n é d'un père\n irlandais et d'une femme de demi-caste indoue, gueusant dans L a h o r e et ren-\n contrant au hasard d'une flânerie u n vieux lama voyageur, plein d e sagesse,\n d'images et d e bonté qui l'emmène en qualité de chela, disciple, au travers de\n toutes les I n d e s , à la recherche d'une Rivière sacrée espérée en son â m e\n c o m m e rédemptrice d u péché. J e n e puis q u e donner cette étiquette brève\n qui désigne à peine ce livre extraordinairement touffu et tout autant rempli\n d'extraordinaire talent. K i m est un long conte plutôt qu'un roman, conte\n assez d u r à lire, écrit dans u n style bref, humoristique, réaliste, d'une sou-\nplesse, d'une intensité concise, en u n mot d'une vie surprenante. Si l'on prend\nla peine de le lire soigneusement, il s'élève de ces pages u n e vision, u n e évo-\ncation d e l'Inde, d e ses paysages et d e ses coutumes qui laissent l'impression\n— juste o u fausse, mais sans doute j u s t e ; et puis qu'importe! — de quelques\nannées passées là-bas, au pays magnifique et mystérieux, en compagnie d'un\ncicérone idéal. Livre profondément original comme on peut s'attendre de\nl'auteur des Books of the Jungle, livre d'un bout à l'autre rempli de cet h u m o u r\ndélectable qui fait partie d e l'âme anglaise, en résumé un conte merveilleux de\nfacture o ù se révèle, o u pour, plus exactement, dire \" vit \", dans toute son\nexéburance et sa profondeur, le talent unique de ce psychologue, de cet obser-\nvateur et poète qu'est avec génie Rudyard Kipling.\n                                                                            G. B .\n\n\nŒ u v r e s C o m p l è t e s d e P a u l B o u r g e t . R o m a n : La Terre Promise;\n   Cosmopolis. — ( P a r i s , Plon.)\n   Ces deux r o m a n s sont peut-être les plus forts et les plus beaux, les mieux\npensés et les mieux écrits de tous ceux q u e Paul Bourget a publiés jusqu'à\nce j o u r (1) et dont il donne avec raison une nouvelle et définitive édition.\n   L e premier d e ces deux romans : La Terre Promise est précédée d'une\n\n\n (1) Cet article a été écrit avant la parution de l'Etape, roman admirable et essentielle-\nment chrétien.\n"}, {"page_pdf": 827, "texte": "706                               DURENDAL\n\n\n intéressante préface de l'auteur. Cette préface est en quelque sorte, une apo-\nlogie de toute son œuvre. Cette œuvre il l'a écrite, nous dit il, avec la convic-\ntion de sa responsabilité morale. Il a « un sentiment très vif » de celle-ci et il\ncroit pouvoir se vanter d'avoir agi en conséquence. Loin de vouloir par ses\nécrits exploiter ou nourrir les sentiments malsains, soit de l'égoïsme, soit du\nscepticisme, il a eu en vue de conduire ses lecteurs à une conclusion morale\net bienfaisante. Si tel lecteur n'y aboutit pas\", il ne faut point s'en prendre à\nl'auteur, mais à un défaut de conscience chez celui qui lit son œuvre.\nQu'est-ce, en effet, à ses yeux, que l'esprit d'analyse sinon « ce qu'en dehors\nde la littérature on appelle un examen de conscience », ce qui loin d'être\nl'opposé de la moralité en est le principe même.\n   Il est certain que cette moralité éclate d'une façon étonnamment lumineuse\ndans Terre Promise. C'est un roman absolument chrétien. Sans doute, la chute\ny est. Mais le christianisme implique la chute. Le péché n'est-il pas un\ndogme catholique ? Mais l'aberration morale d'un des principaux héros de ce\nroman et sa lamentable histoire est décrite d'une façon chaste, de façon à ne\npas troubler l'âme la plus prude. La délicatesse des purs comprendra tout\nl'odieux du caractère de Francis Nayrac; elle le détestera, elle le haïra, elle\nle maudira, elle le déclarera un monstre. Mais quel apaisement elle\néprouvera en assistant à la terrible, à l'effroyable châtiment de son péchê.\nMis, après sa débâcle morale, en face du bonheur le plus parfait qui se\npuisse imaginer, prêt à lier éternellement sa destinée à l'âme la plus\nintègre qui se puisse rêver, il voit tout d'un coup tout l'édifice de ses espé-\nrances s'effondrer, par suite de la révélation de son criminel passé, que tous\nses vains efforts à le cacher ne servent qu'à dévoiler. Il va jusqu'au seuil du\nbonheur, mais au moment de le franchir, une main de vierge lui en ferme\nla porte, arrache la clef de la serrure et la jette dans l'éternité. Celle qui\naccomplit cet acte irréparable est celle-là même qui devait être le bonheur\nde la Terre Promise. Comme Moïse, la pauvre victime la contemple de loin,\ncette Terre Promise. Le parfum de ses fleurs arrive jusqu'à lui ; il devine la\nsaveur de ses fruits. Mais l'entrée lui en est à jamais interdite. Jeune fille\ncharmante, tout à fait idéale, que celle que Bourget nous dépeint ici. Le\nsoupçon même du mal n'a jamais effleuré son âme virginale, toute de\ndélicatesse exquise, d'affection tendre, primesautière et dévouée.\n   En fermant la Terre Promise à son indigne fiancé, elle se la ferma à file-\nmême. Car elle l'aimait avec tout l'élan, avec toute l'ardeur, avec tout\nl'enthousiasme qu'un cœur candide apporte dans l'amour. Mais elle s'offre à\nDieu en victime expiatrice. Et son sacrifice accepté de Dieu sera le salut de\nson fiancé lui-même.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n\n\nMémoires d' u n m é d e c i n , par le Docteur VERESSAÏEF. — (Paris,\n  Perrin.)\n  La médecine! Les médecins!... Malgré l'extension toujours croissante de\nla culture intellectuelle dans les masses, ces deux mots restent encore\nauréolés d'un halo de mystère, qui ne semble pas près de se dissiper. Les\n"}, {"page_pdf": 828, "texte": "                                 LES LIVRES                                 707\n\ndoctrines médicales, les systèmes thérapeutiques ont beau se succéder en se\ncontredisant, la confiance du public en l'art de guérir ne se dément pas. Les\npauvres malades accourent toujours à nous; souvent même, ils nous prêtent\nune puissance que nous ne nous connaissons pas.\n   Voici un livre, écrit par un médecin, qui remet les choses au point. Il\nn'hésite pas — qu'on me pardonne cette expression — à mettre les pieds dans\nle plat et dit, coram populo, tout ce qu'il a sur le cœur au point de vue des\nétudes médicales, de la science médicale, de la pratique de l'art de guérir.\nConfiteor hardi et sincère, cet opuscule a, paraît-il, soulevé en Russie un tollé\nde récriminations, d'indignations, de lamentations. Chez nous, il a été moins\nmal accueilli.\n   Nous ne saurions partager l'animadversion de nos confrères russes Nous\npensons que le docleur Veressaïef a fait œuvre utile, tant pour notre corpo-\nration que pour le public. Nous voulons le montrer en analysant son ouvrage\nrapidement et brièvement.\n   Il commence par dénoncer les lacunes graves, les défauts multiples des\nétudes médicales. Qui d'entre nous n'a déploré l'insuffisante préparation à\nl'exercice d'une des professions les plus redoutables, puisqu'elle dispose de la\nseule chose dont nous avons la propriété incontestable et incontestée :\nla vie ?\n   Et les tristesses de l'hôpital! Les réformes qu'on pourrait et devrait y\napporter! Les injustices qui s'y commettent, exclusivement dues aux vices de\nnotre organisation sociale ! Tout cela n'est-il pas rigoureusement vrai ? N'est-il\npas hautement louable de faire toucher du doigt cette plaie de nos sociétés\nmodernes? Ce serait l'honneur de la médecine si elle arrivait, par ses efforts\net ses révélations, à modifier un état de choses que nous déplorons tous dans\nnotre for intérieur.\n   D'ailleurs, si le docteur Veressaïef fait connaître quelques mauvais coins de\nnotre profession, il sait aussi en signaler les mérites. Particulièrement empoi-\ngnantes, parce qu'elles ont été vécues, sont les pages où il raconte ses débuts\ndans la pratique médicale. Que de douloureux souvenirs elles ont réveillés en\nnous ! Jamais, à moins d'y avoir passé, on ne pourra se figurer les angoisses\nqui torturent le cœur d'un jeune médecin, qui a la conscience de ses devoirs\net de sa responsabilité. Que de fois, quand nous étions en présence d'une vie\nA sauver, il nous a semblé que le terrain s'effondrait sous nos pieds. Ce n'est\npas sans peiné que nous résistions à cette pensée et à cette tentation :\nsortir au plus vite de cette profession terrible, où nous n'aurions jamais dû\nentrer.\n   Nous voudrions faire lire ces pages émouvantes à tous les profanes : la\nconsidération et le respect dont ils entourent l'homme de l'art ne feraient que\ngrandir.\n   Dans la seconde partie de ses Mémoires, l'auteur dénonce — parfois avec\nune certaine exagération — certains abus qui se sont glissés dans l'art de\nguérir.\n   Oui! il est vrai que les progrès énormes de la chirurgie moderne ont\nengendré des audaces regrettables; les innombrables découvertes de la\n"}, {"page_pdf": 829, "texte": "708                               DURENDAL\n\n\nchimie ont donné lieu à l'éclosion d'une foule de remèdes, qui n'ont souvent\nque le mérite de la nouveauté; il est des médecins qui, sous le bénéfice du\nprivilège dont ils jouissent, se sont livrés à des expérimentations coupables\net dangereuses sur l'homme vivant.\n   Cependant, le docteur Veressaïef eut bien fait d'ajouter que ce sont là,\nsomme toute, des cas assez exceptionnels et que le corps médical n'a cessé de\nprotester contre ces abus avérés 'et fâcheux. Il ne faut pas imputer à\ntoute une corporation les fautes de quelques brebis galeuses.\n   Plus réconfortants pour nous sont les chapitres, consacrés aux accidents\nqui peuvent survenir dans l'exercice de notre art, aux pouvoirs plus ou moins\nétendus de la médecine, à la confiance, parfois exagérée, que l'on accorde\naux médecins, à l'importance de notre profession dans la vie sociale, enfin\naux espérances que les progrès actuels font concevoir pour l'avenir.\n   L'auteur eût pu terminer son livre ici. Il a cru devoir y ajouter une troi-\nsième partie, que nous avons moins goûtée que les deux premières et qui\nintéressera peu le gros public. Il y traite les rapports entre le médecin et ses\nclients, et il arrive à cette conclusion qu' « il faut se cuirasser d'un sang-froid\ncomplet et profond contre tout ce qui touche au sentiment du patient et de\nceux qui l'entourent : faute de quoi on s'exposerait bientôt à devenir fou de\ntristesse et d'énervement ». Plus banales encore sont les pages où le docteur\nVeressaïef parle de l'endurcissement professionnel, des honoraires médicaux\net du recrutement médical.\n   L'ouvrage se termine par une profession de foi, qui semble s'inspirer assez\nbien des idées tolstoïennes : « La solution » — du problème médical — « a\npour principe la conscience que nous ne sommes qu'une petite fraction d'un\ntout formidable, dont aucune des parties ne peut s'isoler sans nuire à\nl'ensemble. Et c'est donc seulement par le progrès de ce tout que nous pou-\nvons espérer le perfectionnement individuel qui nous conduira à une meil-\n leure destinée ».\n   Nous n'avons envisagé, dans cette étude, que le côté médical du livre. Il\n serait opportun d'en apprécier la valeur littéraire. Malheureusement, nous\n devons avouer notre incompétence. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que\n ce livre est d'une lecture attachante, parfois émouvante, et nous voudrions\n qu'il passe par les mains de tous nos confrères. Nous ne doutons pas qu'ils\n y éprouveront le même intérêt et la même satisfaction que nous.\n                                                                   D r MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 830, "texte": "                           NOTULES\n\n\n    Avis important aux abonnés de « D U R E N D A L ». —\n Nous nous permettrons, pour éviter l'encombrement postal de fin d'année,\n d'envoyer nos quittances postales dès le commencement du mois de DÉCEM-\n BRE. Nous prions instamment nos abonnés d'en prévenir leur personnel et de\n le charger au besoin de payer, en leur place, en cas d'absence, pour nous\n épargner la corvée d'un nouvel envoi de quittances Nous leur serions recon-\n naissants aussi s'ils voulaient bien faire un peu de propagande autour d'eux,\n pour notre chère revue. Si chacun d'eux nous amenait ne fût-ce qu'un abonné\n en plus, le nombre en étant doublé du coup, nous permettrait de rendre la\n revue doublement intéressante. Le luxe avec lequel la revue est éditée coûte\ncher. Nous désirons vivement perfectionner encore davantage le côté artis-\ntique de la revue. Nous ne reculerons devant aucun sacrifice pour atteindre\nce but. Mais il est nécessaire pour cela que nos abonnés nous aident, comme\nplusieurs du reste, le font chaque année, en nous amenant de nouveaux adhé-\nrents.\n   Le I er janvier 1903, Durendal entrera dans la Dixième Année de son\nexistence artistique et littéraire. C'est à nos amis, et parmi nos amis nous\ncomptons nos chers et fidèles abonnés, que nous devons cette existence déjà\nlongue. Nous les remercions de tout coeur et nous les prions de vouloir bien\nnous continuer leur sympathie, afin que nous puissions maintenir longtemps\nencore l'œuvre que nous avons fondée pour la glorification de l'Art et de la\nBeauté.\n                                      * **\n\n   U n S u p p l é m e n t m u s i c a l absolument inédit est intercalé dans le\nprésent fascicule. Nous le devons à la gracieuseté de notre ami et collabora-\nteur Léopold Wallner. Nous l'offrons en prime à nos chers abonnés.\n\n\n\n\n   L é o n d ' A o u s t . — Tous ceux qui ont connu cet homme intelligent\net sympathique, aux aspirations si nobles et si élevées, doué d'une nature\nessentiellement artistique, ne s'étonneront point de nous voir inscrire son nom\ndans la nécrologie d'une revue d'art. Léon d'Aoust était artiste dans l'âme.\nTout ce qui concernait Tart l'intéressa toute sa vie au plus haut point. La\n"}, {"page_pdf": 831, "texte": "710                               DURENDAL\n\n\nposition qu'il occupait lui laissait peu de loisirs. Et néanmoins, il ne vivait\nde sa vraie vie, de celle de son âme, de son intelligence et de son cœur que\nquand il pouvait consacrer à l'art le peu de loisirs qui lui restait. C'était un\nami de Durendal. Il aimait notre œuvre, en comprenait l'importance et nous\nexprima à différentes reprises les sympathies dont il était animé à notre\négard.\n   Léon d'Aoust fut l'ami intime de Joseph Dupont, qui l'aimait comme un\nfrère. Ils fondirent et dirigèrent ensemble, pendant vingt-cinq ans, les\nconcerts populaires. Ils menèrent à deux la campagne wagnérienne, révé-\nlant au public belge les plus beaux et les principaux fragments de l'œuvre du\nmaître de Bayreuth. La bonté foncière de son cœur exquis, le porta à\nsoutenir de tout son dévouement et plus d'une fois de sa fortune personnelle,\nles jeunes artistes débutants en qui il avait reconnu un talent sérieux et qui\nne demandaient qu'un appui fraternel et bienfaisant, pour s'épanouir.\n   Peu d'hommes auront autant contribué que lui et Joseph Dupont à l'édu-\ncation artistique de leurs compatriotes. Tous les artistes conserveront de ce\nchef à Léon d'Aoust un profond souvenir d'admiration et de reconnaissance.\nNous avons tenu à nous joindre à eux ainsi qu'à tous les amis de cet homme\nremarquable, pour déposer sur sa tombe quelques fleurs d'affectueux et sym-\npathique hommage.\n   Léon d'Aoust laisse à tous ceux qui l'ont connu, et par conséquent aimé,\n— car il suffisait de le connaître pour l'aimer — le souvenir d'une âme choi-\nsie, toute idéale, éprise d'art, passionnée pour la beauté, d'un esprit fin et\ncultivé et d'un cœur d'une bonté exquise et inépuisable.\n                                                             HENRY MŒLLER.\n\n                                       ***\n\n   L i t t é r a t u r e flamande. — Mlle M.-E. Belpaire vient de faire pa-\nraître chez Buschmann, à Anvers, en un petit volume délicieux, les articles\nqu'elle a publiés l'an passé dans notre grande Revue flamande : Dietscke\nWarande en Belfort, sous ce titre de : Het Landleven in de letterkunde. Nous\nsignalons dès aujourd'hui l'apparition de cette belle œuvre aux lecteurs fla-\nmands de Durendal. Nous en reparlerons très prochainement et tâcherons, à\ncette occasion, d'esquisser la fière et noble figure littéraire de l'écrivain fla-\nmand qui a signé cette œuvre. Nous devons également remettre à un pro-\nchain numéro notre analyse du dernier recueil de poésies de M. Alph. Jans-\nsens, édité chez de Pruysselaer, à Saint-Nicolas, recueil que nous recomman-\ndons très chaleureusement dès aujourd'hui à ceux qui ont déjà goûté et\napprécié le fin et délicieux poète flamand qu'est M. Janssens.\n                                                                         A. C.\n\n\n\n   A u C o n s e r v a t o i r e . — Le premier concert du Conservatoire, qui a\nlieu le 21 décembre, aura le caractère d'un hommage à la mémoire de la Reine\nMarie-Henriette. M. Gevaert y fera exécuter l'Antienne funèbre composée par\n"}, {"page_pdf": 832, "texte": "                                        NOTULES                                      711\n\n\n Haendel pour la reine Caroline, l'Actus tragicus de J.-S. Bach et la symphonie\n en ut mineur de Beethoven.\n                                             *\n                                            * *\n    Alexandre Batta, « u n des maîtres du violoncelle, vient de mourir à\n Versailles où il s'était retiré après une carrière brillamment remplie. Il avait\n atteint l'âge de 86 a n s . N é à Maestricht, il r e m p o r t a en 1834 le premier prix\n a u Conservatoire de Bruxelles dans la classe de Platel, et ne tarda pas à con-\n quérir à P a r i s , en Allemagne, en Hollande et en Russie u n e célébrité méritée\n par la puissance, le sentiment et le style de son jeu.\n    Batta a écrit plusieurs compositions pour le violoncelle. » (Art moderne.)\n\n                                           * *\n\n    Le Sillon. — Le IXe salon de ce cercle d'art s'est ouvert au Musée\n m o d e r n e le 8 novembre.\n\n                                           ***\n\n   Cours public et gratuit de littérature générale. — Sous les\nauspices de l'administration c o m m u n a l e de Saint-Gilles, M. Georges Eekhoud,\nl'écrivain bien c o n n u , d o n n e , le lundi et le jeudi de chaque semaine, à\n8 heures du soir, à l'école primaire n° 5, rue de la Croix-de-Pierre, n° 73,\nun cours public et gratuit de littérature générale.\n\n                                           ***\n\n    L'éditeur Lamertin a publié, ainsi que nous l'avons annoncé déjà,\nu n e belle traduction de notre collaborateur ARNOLD GOFFIN de la Légende de\nsaint François d'Assise écrite par trois de sei compagnons, précédée d'une longue et\nintéressante introduction en quatre c h a p i t r e s : I. Les sources; I I . Assise et\nsaint François; I I I . Les premiers Compagnons; IV. saint François. N o u s rendrons\nprochainement compte de ce beau travail. Ce livre est en vente au prix de\nfr. 3.50 chez l'éditeur L a m e r t i n , rue du Marché-au-Bois, 20, à Bruxelles. On\npeut s'y procurer aussi les livres suivants de notre collaborateur :\n   ARNOLD GOFFIN : I Fioretti. — Les petites fleurs de la vie du petit pauvre de Jésus-\n Christ saint François d'Assise. Traduction littérale avec introduction et\nnotes                                                                            fr. 2.50\n   I Fioretti. — Appendices : Considérations sur les stigmates de saint François; Vie de\nFrère Junipère; Vie et Doctrine de Frère Egide. T r a d u c t i o n littérale avec notes,\nillustrée de dix reproductions d'après les fresques du Sacro Convento à\nAssise                                                                           fr. 2.50\n   L'exposition des Primitifs de Bruges. T i r é à part illustré de Durendal. fr. 1 »\n\n                                          ***\n"}, {"page_pdf": 833, "texte": "712                                     DURENDAL\n\n\n    L a r é d a c t i o n de « D u r e n d a l » offre ses plus cordiales félicita-\ntions à ses collaborateurs l'abbé HOORNAERT et FIERENS-GEVAERT, qui viennent\nd'être décorés de l'Ordre de Léopold, ainsi qu'à ceux de ses amis qui ont été\ngratifiés du m ê m e h o n n e u r bien mérité : le R P . VAN DEN GHEVN, le savant\nbollandiste et l'aimable conservateur des manuscrits de la Bibliothèque\nroyale; le vicomte DE SPŒLBERGH DE LOVENJOUL, l'intelligent et fin critique\nlittéraire d o n t la réputation n'est plus à faire, et Mlle BELPAIRE, une de n o s\nplus distinguées et s y m p a t h i q u e s femmes de lettres, qui tous trois veulent\nbien nous honorer de leur amitié et de la sympathie qu'ils ont toujours\ntémoignée à Durendal. Nous prions aussi M. KUFFERATH, le directeur de la\nMonnaie, qui a fait de notre théâtre u n e des scènes les plus artistiques d u\nm o n d e , et M. P O L DE MONT, qui est à la fois un artiste et u n lettré de toute\npremière valeur, d'agréer nos félicitations les plus sympathiques à l'occasion\nde leur décoration.\n\n                                            ***\n\n    A c C U S é d e r é c e p t i o n : P . et V. MARGUERITE : L e s deux vies (Paris,\nP l o n ) . — MAX NORDAU : V u s d u dehors ( P a r i s , Alcan). — A. GERMAIN : L e\nsentiment de l'art (Paris, Bloud). — H . P I R E N N E : Histoire de Belgique, t. II\nD u c o m m e n c e m e n t duXIVesiècle à la mort de Charles le T é m é r a i r e (Bruxelles,\nLamertin). — G. VICAIRE : E t u d e s sur la poésie populaire ( P a r i s , Leclercq).\n— L . COUROUDLE : Les noces d'or de M. et M m e Van P o p p e l (Bruxelles,\nLacomblez). — J . Bois : L'au-delà et les forces inconnues ( P a r i s , Ollendorf).\n— J.-K. HUYSMANS : L'art m o d e r n e , nouvelle édition (Paris, Stock). —\nJ. ESQUIROL : Cherchons l'hérétique (ibid.). — L . TOLSTOÏ : Qu'est-ce q u e la\nreligion? (ibid.). — R. P . DOM CHAMARD : L e linceul d u Christ (Paris,\nO u d i n ) . — R . KIPLING : L e s bâtisseurs de ponts (Paris, Mercure de France.) —\nM. TINAYRE : L a maison d u péché (Paris, CALMANN-Lévy). — H . BORDEAUX :\nL e s écrivains et les mœurs (Paris, P l o n ) . — Ch. PALÉOGUE : R o m e (ibid.).\n— H . DE RÉGNIER : L a cité des eaux (Paris, Mercure de France). — A. GER-\nMAIN : L'influence de saint François d'Assise sur la civilisation et les arts.\nL'art chrétien en F r a n c e des origines au XVIe siècle ( P a r i s , B l o u d ) . —\nH . MAISONNEUVE : M a r q u é e ( P a r i s , P l o n ) . — M . COSTA D E BEAUREGARD :\nCourtes pages (ibid.). — C. DE FLAVIGNY : Notre amirale (Paris, Lethielleux).\n"}, {"page_pdf": 834, "texte": ""}, {"page_pdf": 835, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 11, "mois_verifie": true, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1902-11", "signet_source": "Neuvième année - N°11 - Novembre 1902 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant octobre (pages 585-648), pages 649-712 ; Gazette des faits et des livres datée « Octobre 1902 », article daté « La Panne, septembre 1902 » ; la table annuelle signale le Prélude de Léopold Wallner comme « supplément musical du numéro de novembre », annoncé dans les Notules p. 709. Notules p. 709, onzième entrée de la rubrique dans la table annuelle.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec les rubriques Notules et Les Livres de la table annuelle (p. 774)."}}