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BRUXELLE!\n                           9 Diplômes d'Honneur et Médailles d'Or\n                 Bruxelles — Grand Concours International 1 8 9 8 : 1 er PRIX\n\n\n\n   Pianos HENRI HERZ • Harmoniums ALEXANDRE\n             Seuls agents pour les orgues d'église J. MERKLIN et C e\n\n\n         47, Boulevard Anspach (Entresol) • BRUXELLES\n\nCAISSE GÉNÉRALE DE REPORTS ET DE DÉPÔT\n                   u , Bfarché-aift-Bohi - B R U X E L L E S\n   Dépôts de fonds en Comptes Chèques, disponibles à vue : 2 1/2 p. e. sans commission\n      Dépôts en Comptes de Quinzaine; intérêt variable; moyenne 1 9 0 0 : 4 . 1 6 p. e.\n                       Encaissement de Coupons, Titres, Effets, etc.\n                                    ORDRES DE BOURSE\n               Service spécial de Lettres de Crédit et Chèques sur tous pays\n              Prêts sur Titres. — Garde de Titres. — Location de Coffres-Forts\n\n\n                                                           Le Westend' Hâtetl est ouvert du 25 m\n                                                           au 38 septembre       Pension de 6 a 15 J\n                                                           par jour. Aux commencements et fins <\n                                                           saison arrangements spéciaux très ava\nWESTEND' HOTEL                                             tageux pour les familles faisant un séjo\n                                                           prolongé à l'hôtel. ^5 chambres parfait\n                                                            ment aménagées. Vie de famille. Ecli\n   DIGUE OE MER                                               rage électrique. Chambres spacieuse\n                                                                Ameublement moderne esthétique\nTéléphone n» 1 0                                                       confortable. Balcons et Te\n                                                                        rasses. Salle de musiqu\n EÊSBAU\n                                                                     S\\i Salle de billard. Salie <\n    DM                                                                      récréations p r enfam\nMDOELKERKE                                                                      Salons de lecture, <\n                                                                                       corresponds\n                                                                                      ce. Cuisine s<\n                                                                                      gnée. Caves ]\n                                                                                       commandéei\n                                                                                       Appartemei\n                                                                                       avec salon-\n\n\nService d'omnibus de la station du tramway à l'hôtel. — Services postal et télégraphique rég\nliers. — Communications téléphoniques avec toute la Belgique et les réseaux étrangers voisii\n„                      , .       ) A . B R U X E L L E S , 1, r u e d e s Q u a t r e - B r a s .\nPour renseignements s'adresser < , . ^ . ^ „ ^ ™ ™ . . ™ . - , \\ , . . .             .        .\n                                 I A . W E S T E N D E , A d m i n i s t r a t i o n d e l a Plafl\n                                                               Westend' Hôtel\n\n\n{Qcr          Pour la publicité dans cette Revue, s'adresser\n                         à MR M U S S C H E\n31, Rue Montagne-aux-Herbes-Potagères, BRUXELLE\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 713, "page_fin": 713, "titre_corps": "Coups de Cloche : Noël", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Eugène Demolder", "ancre_debut": "Coups de Cloche Noël", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 842, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1539, "texte": "Coups de Cloche\n\n                               Noël\n\n\n              LAMME pensa aux prairies vertes, aux fleurs d'azur,\n                 aux marguerites, à l'eau du fleuve qui coule dès\n                 le printemps sous les frissons du beau soleil.\n                    Il se dit, s'enfonçant dans la houppelande,\n                 que toute cette féerie était plus chaude et plus\n                 gaie que l'hiver.\n                    Lamme marchait vers les lanternes des rues ;\n                 elles répandaient de vagues lumières sur les\nenseignes emmitoufflées par la neige, sur les statuettes de saint\nRoch et de sainte Walburge au coin des impasses; sur les mâts\ndes bateaux, au petit port. Des fenêtres s'éclairèrent plus vive-\nment dans les belles maisons de la ville. Leur aspect d'or\nréconforta Lamme.\n   — Noël est doux quand même, murmura-t-il.\n   Mais ce qui charmait surtout le bon bourgeois et lui ôtait la.\nnostalgie du renouveau tapissé par les renoncules, c'était les\ncloches. Elles sonnaient d'une manière suave.\n   — Les sacristains ont aujourd'hui de vraies mains d'ar-\nchanges, se dit Lamme.\n   Un doux concert descendait des étoiles, vibrait au-dessus des\npignons comme si la poussière du firmament se fût faite musi-\nque. Il se mêlait à la voix des campanes un son étrange, plein\nde rêve et de mystère.\n   Lamme, intrigué, leva les yeux et vit assis, au clair de lune,\nsur une gargouille de la cathédrale, un ange qui jouait du violon.\n                                          EUGÈNE DEMOLDER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 714, "page_fin": 714, "titre_corps": "L’Aventurier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "L'Aventurier", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 843, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1201, "texte": "L'Aventurier\n\n« ...Bien des jours avaient fui depuis l'heure fatale\nOù, reniant enfin l'obscurité    natale,\nJ'étais entré, joyeux, dans l'inconnu des flots!\n\nEt souvent, devançant l'essor de mes galères,\nJ'avais interrogé lès lointains solitaires\nQue le désir peuplait de ses eldorados.\n\nC'était en vain ! Malgré mon attente éperdue,\nLa mer, la vaste mer emplissait    l'étendue,\nOù descendait bientôt l'anxiété du soir...\n\nMais, un jour, le parfum d'une terre prochaine\nNous arrivait, avec la douceur d'une haleine,\nEnivrant nos vingt ans d'un merveilleux   espoir.\n\nEt, tandis que la houle écumait sous l'étrave,\nJ'aspirais, exaucé, ce grand souffle suave\nQui s'était promené sur des îles en fleur... »\n\nTel, tu parlais, ravi dans un songe de gloire;\nEt nous, nous qu'enchantait   ta radieuse histoire,\nUn immortel regret nous étreignait le cœur...\n\nQuel charme impérieux était dans ta parole\nPour qu'elle révélât à l'étranger frivole\nTout ce que son destin a d'obscur et d'amer?...\n\nO voyageur ! voici qu'au soir de ma jeunesse,\nJe les évoque, avec une étrange  tristesse,\nCes îles qu'annonçait un parfum sur la mer...\n\n                                           FÉRNAND SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 715, "page_fin": 716, "titre_corps": "L’Héritage de mon grand-père", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Bordeaux", "ancre_debut": "L'Héritage de mon Grand-Père", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 844, "page_imprimee": 715, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1842, "texte": "L'Héritage de mon Grand-Père\n\n                MON grand-père était un joli vieillard, d'une extrême\n                   politesse. Ses cheveux frisés et tout blancs,\n                   comme poudrés, s'échappaient en mèches folles\n                   d'une petite calotte de velours noir ornée d'un\n                   gland de soie. Il était toujours complètement\n                   rasé, ce qui dégageait la grâce de la bouche, et\n                   ses traits pâles qui, parfois, se fonçaient aux\n                   pommettes d'un léger afflux de sang, apparais-\nsaient fins et délicats, presque féminins, sous la coquette\nchevelure blanche. Autour du cou, il enroulait un foulard,\nà l'ancienne mode. Il avait des soins touchants pour ses habits,\net chaque fois qu'il prisait, il s'évertuait ensuite à souffler de\nson souffle grêle sur le moindre grain de tabac égaré dans les\nplis de sa redingote qu'il appelait une lévite.\n   Il fut doux à mon enfance. Il aimait la nature et me la fit\naimer. Il me prenait par la main et me conduisait dans les bois\nde sa marche lente qu'il appuyait sur un grand bâton ferré. Il\nsuivait avec joie mes regards nouveaux. Je sortais de l'ombre\net il y rentrait : cependant, nous nous comprenions à merveille.\nAinsi les choses se ressemblent à l'aurore et au crépuscule.\n   Nos promenades étaient peu variées. Il affectionnait les\nmêmes paysages et recherchait les mêmes impressions afin de\nse persuader de sa propre durée.\n   — Regarde, petit! me disait-il quand le soleil parvenait au\nbord de l'horizon, et je lui demandais pourquoi le soleil se\nsauvait.\n   Un jour, il me montra d'une hauteur péniblement gravie la\nplaine immense que tachaient les moissons de diverses couleurs.\nUne brise légère agitait nonchalamment les blés mûrs. Les\nforêts, dont l'été augmente le mystère, s'endormaient dans leur\n"}, {"page_pdf": 845, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1876, "texte": "716                         DURENDAL\n\n\nlourd feuillage. Et tout au fond nous distinguions les eaux\n bleues du lac souriant.\n    — Regarde, petit. Est-ce beau?\n    — Oui, grand-père.\n    — Eh bien, tout ce/que tu vois est à moi.\n    — Vraiment, grand-père?\n   Je n'étais pas très convaincu. Mon grand-père ne réussissait\njamais dans ses entreprises financières où il introduisait de la\npoésie\". Son activité était grande, et il ne laissait passer aucune\noccasion de se ruiner. Quand il eût tout perdu il se réjouit, car,\nn'étant plus tourmenté par la passion de s'enrichir, il s'aban-\ndonna à ses goûts naturels, qui étaient simples et modestes. De\nces détails de famille, le petit homme que j'étais se doutait\ndéjà. Et la prospérité de mon grand-père m'étonnait\n    — Oui, reprit-il, tout cela est à moi, et bien à moi. Ces\nmoissons dorées, ces vignes, et ces hautes futaies, et ce lac aussi\nqui tremble d'aise au soleil.\n    — Il y a des poissons, grand-père?\n    — Il y en a. Vois-tu ces éclairs d'argent qui brillent à la\nsurface de l'eau? Ce sont eux : ils viennent respirer à la lumière.\n    Mais j'avais dérangé son idée qu'il se hâta de reprendre.\n    — Le propriétaire a le droit d'user et d'abuser. Qui donc use\n et abuse plus que moi de cette beauté?\n    Et dans un petit rire sournois, il ajouta plutôt pour lui-même\nque pour son jeune compagnon qui pourtant s'en souvient :\n    — Et l'on m'épargne la peine de m'occuper de mes propriétés.\n    — Comme vous êtes riche, grand-père!\n   Je regardais la plaine avec admiration. Il me considéra un\ninstant, et sans doute il me jugea digne de son héritage, car\nil étendit la main et son geste fut presque solennel.\n    — Je te donne tout ce que j'ai.\n   Je battis des mains et j'embrassai le vieillard. Ainsi me furent\nlégués le charme et la grâce de la terre.\n                                            HENRY BORDEAUX.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 717, "page_fin": 718, "titre_corps": "Chanson simple", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Lauzon", "ancre_debut": "Chanson simple Sois simple", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 846, "page_imprimee": 717, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 791, "texte": "Chanson simple\n\nSois simple, tu seras beau\nComme un long sommeil paisible,\nComme la tige flexible\nD'un lis blanc sur un tombeau.\n\nLes voix graves du silence,\nLe chant lointain d'un oiseau,\nEt la plainte du roseau\nQue le vent du soir balance\n\nT'empliront de leur douceur ;\nLeur harmonie enlacée\nAu rythme de ta pensée\nRassérénera ton cœur.\n\nTes peines fuiront, pareilles\nAux nuages dans le ciel ;\nTa ruche, lourde de miel\nVibrera d'un bruit d'abeilles;\n\nEt les fleurs de ton verger,\nS'inclinant sous la rosée,\nDe leur odeur reposée\nEmbaumeront     l'air léger.\n\nCar le ciel et le silence,\nUn chant d'oiseau, les roseaux,\nEt le murmure des eaux\nL'aile du vent qui s'élance,\n\nLe bruit fauve des essaims,\nLe sang odorant des roses,\nL'âme nombreuse des choses\nN'émeut que les cœurs sereins.\n"}, {"page_pdf": 847, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 519, "texte": "718                 DURENDAL\n\n\n      Et peut-être qu'une femme\n      Aux yeux doux comme un ciel bleu.\n      Dans l'émoi pur de l'aveu,\n      Un soir, te prendra ton âme;\n\n      Et tes jours longs et dorés,\n      Plus doux que les grappes d'ambre\n      Que le soleil de septembre\n      Mûrit sur les espaliers,\n\n      Seront lourds d'heures de joie.\n      Alors comme un      moissonneur\n      Bénis Dieu de ton bonheur\n      Lorsque l'horizon    rougeoie...\n\n                                         MAURICE   LAUZON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 719, "page_fin": 726, "titre_corps": "Terre de Campine", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Terre de Campine", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 848, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1814, "texte": "Terre de Campine\n\n                                                 A   M.   A.   DUVIVIÈR.\n\n\n\n\n               LES boursicotiers le publient en triomphantes\n                 réclames : la terre de Campine subira bientôt\n                 de toutes parts l'outrage des perforeurs; de\n                 hautes cheminées au panache noir saliront la\n                 virginité de son horizon clair; de sa lourde et\n                 impitoyable patte de fer, l'industrie déracinera\n                 les forêts de sapins et arrachera les bruyères\n                 — ce double emblème du rêve grave et doux qui\ns'exhale de ce coin inviolé de Belgique... Et l'homme, une fois\nde plus, dans sa fringale de lucre, aura attenté à la beauté\nreposante et consolante de la nature.\n    Reposante pour le travailleur que les prosaïsmes de la vie\nont tenu de longs mois captif, consolante au rêveur qui voit, au\nfil des jours, se détacher des ailes de son rêve et tourbillonner\ndans l'irrémédiable, toutes les blanches plumes d'illusions, la\nCampine est, entre toutes, la terre maternelle, apporteuse du\nrobuste et exquis viatique qui souffle des sapins en glanant au\npassage l'arome de bruyères.\n   De petites villes, à la vie tranquille, gardent l'entrée de cet\noasis d'améthyste : Hasselt, ou 1' « héroïsme de la glèbe »\ncroyante de 1793 — selon le mot de Georges Virrès — est\nimmortalisé en un monument d'une belle fougue sauvage, trop\nproche malheureusement d'une promenade préposée à l'exhibi-\ntion dominicale des toilettes et où de médiocres ariettes italiennes\ngeignent hebdomadairement dans les cuivres; Maeseyck et sa\ngrand'place crayeuse au soleil et les frères Van Eyck en leurs\nrobes de pierre, regardant passer à leurs pieds, avec des nostal-\ngies de primitifs, la banalité des costumes d'aujourd'hui.\n"}, {"page_pdf": 849, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2550, "texte": "720                         DURENDAL\n\n\n    Par delà les faubourgs, aux bâtisses espacées, des blanches\nroutes d'un gravier qui craque sous les pieds, s'enfoncent,\ndroites, dans les campagnes; peu à peu les moissons se font\nplus maigres; entre les maisons aux rouges toits de tuiles\napparaissent des masures basses où la mousse éparpille de-ci\nde-là une note gaie parmi la grisaille des chaumes ; puis des\nrangées trapues de jeunes chênes, qu'Août verdit de tons riches,\nannoncent les bruyères proches ; bientôt à droite, à gauche, entre\ndes talus de sable, mordorés d'herbes, des chemins inégaux et\nbossués, aux ornières profondes, tortillent vers l'horizon clair,\nsomptueusement barrés du velours des sapins ; plus d'habita-\ntions, plus de cultures, plus d'êtres humains — et l'on marche\nvers la Poésie, conduit par la Solitude.\n   Le poète des Nuits eut raison jadis de chanter la solitude en\naccents émouvants : plus la vie moderne multiplie autour de\nl'homme ses entraînements, ses excitations et ses fièvres, plus\nchère lui demeure la solitude; elle est la souveraine dispensa-\ntrice du réconfort; au contact de ses lèvres, les tempes trop\nbrûlantes des penseurs s'adoucissent et sa caresse calme et\napaise les mains lasses des gestes vains de l'action !\n   La bruyère est le symbole même de la Solitude; dans une\néclaircie du taillis, la voici qui s'étend en son infini violet;\npresque bleue à l'aurore, dans l'humidité de la rosée et la gaieté\ndu soleil levant, elle semble alors comme le manteau de la\njeunesse en fête; mais viennent le crépuscule et ses demi-teintes\net elle revêtira les nuances austères des chasubles de carême ;\nseul sourire, selon les heures, doux ou grave, d'une terre que la\nnature traita en marâtre, elle en cache finalement les aridités\nsous les plis riches et délicats de ses tiges finement dentelées et\nde ses clochettes frissonnantes à la brise qui les effleure; d'un\nbout à l'autre de la Campine, entre la sévérité épique des grandes\nsapinières et la désespérance des saules rabougris et crevassés\nau bord des marais stagnants, la petite fleur de bruyère, fidèle-\nment renaissante à l'appel de l'été, chante chaque année —\ncigale de la couleur — sa petite chanson lumineuse et joyeuse\n qui rythme le vol des papillons et appelle la visite des abeilles.\n    Comme les abeilles et les papillons, je suis revenu vers toi,\n petite fleur de mon jadis ; tu apparus tout d'abord à mes yeux\nd'enfant impatient de voir et curieux de connaître, et c'est ton\n reflet qui demeure ineffeçable en mes prunelles; plus tard, aux\n"}, {"page_pdf": 850, "page_imprimee": 721, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2391, "texte": "                         TERRE DE CAMPINE                        721\n\n\nheures confidentes de l'adolescence, tu sus mes premiers\nenthousiasmes d'esprit et mes premiers rêves de cœur ; aujour-\nd'hui, quaud au milieu de la lande, je me penche vers toi,\naucune illusion nouvelle, aucun songe tentant ne se mêlent plus\naux effluves pénétrantes qui montent de tes corolles, mais c'est\nen tes couleurs encoie et en ton parfum que je revois et que je\nhume, myosotis de la bruyère natale, l'âme même de mon\npassé !\n    La plaine d'améthyste s'élargit en une mer aux vagues cha-\n toyantes et dont les dernières ondulations viennent mourir\n tout là-bas, au pied des dunes qui tranchent sur le ciel comme\n des bastions ravagés de quelqu'ancienne citadelle; des végéta-\n tions sombres en couronnent les faîtes, tandis que leurs flancs\n sablonneux rutilent d'or sous le soleil de midi; au delà\n s'allonge un nouvel océan mauve, bordé, cette fois, de forêts de\n sapins, où d'intervalles, un bouleau met le contraste gai de son\n écorce argentée ; et après la fête exaltante de la lumière, c'est la\njoie apaisante de l'ombre et de la fraîcheur descendant en rési-\nneux aromes du haut des dômes noirs; le loriot chante; un\nécureuil éperdu sautille d'arbre en arbre ; des grappes de mûres\nsaignent entre les ronces; les fougères profilent la grâce de leurs\ndentelures, et sur le sol, bruni par les aiguilles des sapins, est\naccroupie la famille multicolore des champignons : les uns,\nénormes, s'offrent en carapace de tortues; d'autres, frêles et d'un\njaune soyeux, tentent l'oeil et la main, ainsi que des fruits des\ntropiques; d'autres encoie, d'un rouge vif pointillé de blanc\nsont inquiétants et équivoques à la façon d'un poème de\nBaudelaire.\n    Et le bois sombre est sillonné de sentiers où l'or du sable se\nfiance au violet de la bruyère, et qui, au caprice du bûcheron\net du chemineau, serpentent en tous sens, montent les côtes,\ndégringolent les ravins, zigzaguent et s'entre-croisent, se\nperdent et se retrouvent au pied de quelque vieille croix bran-\nlante, où un minable Christ clame par ses yeux pourris de\nmoisissure et par ses membres effrités, une détresse qui serait\ninfinie si la pitié ou l'espérance d'un passant n'avait accroché\nà ce gibet quelques fleurs en papier peint et si, à travers les\nbranches, le soleil ne mettait au front de la divine Victime le\nnimbe symbolique de ses rayons.\n"}, {"page_pdf": 851, "page_imprimee": 722, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2261, "texte": "722                        DURENDAL\n\n\n   Monument de foi, de gratitude ou d'expiation, rédemption\nd'un crime, soulagement d'un remords, ou simple geste de\nprosélytisme mystique, a-t-on songé parfois quelles tragédies\nde conscience, quels drames de sentiments ou quelles naïvetés\nde croyances sont ensevelis sous ces frustes calvaires épais dans\nles déserts de Campine?\n   Et aux clous rouillés de ces crucifix, combien de légendes\nsuspendues en ex-voto par la pensée populaire? Légendes de\nsang, de pleurs et d'amour; légendes de terreur, d'émotion ou\nde tendresse qui sont le merveilleux même de ce coin de terre\net que tous ses enfants savent pour les avoir entendues conter\naux veillées d'hiver parmi l'hululement du vent dans la che-\nminée et le cliquetis de la pluie sur les vitres.\n   Le fond des premières angoises d'imagination que l'homme\ngarde si vivace en lui, qui reste intangible à tous les oublis et\nqui survit à tous les scepticismes, s'est formé pour les fils de\nCampine à l'ombre même de ces croix rustiques qui jalonnant\nles landes et les forêts natales en synthétisent si intensément\nla poésie faite de tout le mystère que créent le silence et la\nsolitude.\n\n   En montées accidentées, les sapins comme arc-boutés esca-\nladent les côtes et atteignent les hauteurs d'où un panorama\nnouveau sollicite la pensée et les yeux : les marais.\n   Les marais de Campine, merveilleux spectacle, si tragique\npar son immobilité, si exaltant par la symphonie des couleurs :\nurnes de nacre, d'opale ou de saphir, selon le ciel qui se mire\ndans leurs eaux !\n   Les uns, au centre de longues landes désertes, arides et\nrocailleuses, profèrent une infinie désolation de mer morte; à\nl'automne surtout, au milieu de l'agonie de la nature ambiante,\nsous un horizon où chevauchent de bas et gris nuages, leur\nlarge nappe où se reflètent des saules séculaires aux têtes\nénormes et ravagées, dégagent une noire tristesse ; et le rêveur\nattardé, le soir, sur leurs bords, songe invinciblement ainsi qu'à\nla seule correspondance adéquate à son impression, à quelque\npoème de Byron ou à une page de Shakspeare... Et c'est bien\nle cri du pessimisme que jettent aux échos rebelles les oiseaux\nde deuil qui s'élèvent d'un lourd battement d'ailes d'entre les\njoncs séchés.\n"}, {"page_pdf": 852, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2429, "texte": "                        TERRE DE CAMPINE                        723\n\n\n   D'autres de ces marais, au contraire, sont une fête pour le\nsonge et le regard, et semblent prédestinés à réverbérer toute\nla splendeur de l'Été; tels, les lacs de Terlaemen où le vaga-\nbondage de vacances m'amena par une belle et claire matinée\nd'Août; les riches forêts de sapins leur forment un diadème de\njais que souligne l'éméraude des taillis de chênes; puis ce sont\nles entre-croisements bruns et verts des hauts roseaux, enfin, en\nétendues immenses, l'eau d'une pureté de cristal, ou parmi les\nnénuphars blancs et jaunes, l'or du soleil et le bleu du ciel sont\néparpillés à profusion ; et dans la fine buée qui flotte, les grands\nhérons planent comme l'âme même de ce paysage de joie, de\nlumière et de bonheur.\n\n    Par les deux aspects si différents de ses marais, la Campine\nsollicita particulièrement les peintres; depuis nombre d'années,\nles artistes se sont donnés rendez-vous en certains endroits\n privilégiés de la bruyère, à Genck d'abord et plus récemment\n à Asch; malgré que le snobisme et la bêtise habituels aux villé-\ngiatures n'aient point épargné ces coins d'une poésie faite sur-\ntout de sauvage solitude, ces pèlerinages gardent néanmoins\npour ceux qui savent oublier l'homme au profit de la nature, un\ncharme exquis et émouvant; parmi les contemporains ce fut\n Coosemans, je pense, qui découvrit la valeur artistique des\npaysages de Campine; et de cet acte d'admiration répété en tant\nde ses œuvres, la Campine récompensa le peintre en lui livrant\nson âme, toute son âme. La dualité sentimentale de cette âme\nà la fois inquiète et tendre, nul mieux que Coosemans ne l'ex-\nprima en des toiles ou tantôt l'Été revêt la fine atmosphère de\nrêve heureux empruntée à Corot et où tantôt l'Automne geint\nsa plainte si cruellement mélancolique, par la pourpre fanée\ndes chênes, l'ocre éteint des roseaux et les yeux glauques des\nmarécages.\n   A la suite de Coosemans, sous sa direction souvent, la Cam-\npine conquit, parmi ses enfants mêmes, quelques peintres qui,\npour n'avoir point la technique habile et impeccable du maître,\nsentent et savent rendre ce que leur sol natal recèle d'âpre et\noriginale poésie; je sais telle demeure de petite ville où sur\nles murs des chambres familiales, les paysages des bruyères, des\nsapins et des marais se mirent en des tableautins qui affirment\nà la fois du talent et une touchante piété patriale.\n"}, {"page_pdf": 853, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2395, "texte": "724                         DURENDAL\n\n\n   La beauté de la Campine tenta aussi les artistes littéraires ;\nEdmond Picard aima à venir reposer sur l'oreiller parfumé des\nbruyères sa tête lasse des agitations d'une pensée aux plus\ncontradictoires aspects ; et quelques-uns de ces merveilleux\n« devoirs de vacances » où le maître se libère des positivismes\ndu droit et des mesquineries de la politique furent conçus et\nécrits dans la solitude mauve et or de l'ermitage de Helchteren;\nHauleville attesta son amour de la Campine en des couplets de\nverve nerveuse et vibrante ; né trop tard pour mener quelque\nguerre de paysans, le chevaleresque baron dut se contenter de\nsaluer de la plume — la seule arme que le siècle médiocre\nconcéda à ce paladin né — la Bretagne belge, où il se sentait\nproche de « la virginité farouche de la nature » ; du terroir\nmême sont éclos des poètes, des romanciers; aux confins du\nBrabant, dans un humble presbytère de village, l'abbé Cuppens\nécoute avec une pieuse attention les voix qui lui parlent du\nfond brumeux des landes et les interprète en beaux vers\nflamands d'un lyrisme ingénu et grave; non loin de là, dans le\nBurg de Lummen, que l'histoire et la légende aigrettent comme\nd'une auréole romantique, Georges Virrès élabore ses romans\noù palpitent, d'une façon si intense, les passions frustes et les\nénergies spontanées des rustres de Campine; très féru d'intel-\nlectualité, appréciant et savourant les expressions d'art les plus\ndiverses et les plus cosmopolites, ce grand garçon élégant et le\nmonocle à l'œil, donne un bel exemple de fidélité à son sol et à\nsa race, en astreignant son beau talent à l'observation de\nl'humble humanité et à la notation de la rude nature au milieu\ndesquelles il passe sa vie.\n    Belles nuitées du Burg de Lummen, où Virrès de sa voix\nmartelante, nous initiait à quelqu'épisode de mœurs villa-\ngeoises, naïf, joyeux ou tragique — tandis que par la fenêtre\n large ouverte, entraient les effluves des fleurs, des arbres et des\n eaux...\n    Et la lecture terminée, tout entiers encore sous l'impression\n de l'œuvre révélée à notre admiration, si l'heure venait à sonner\n à quelque proche clocher, il nous semblait, sous la draperie\n bleuâtre du ciel clouée d'étoiles d'or, parmi l'absolu silence des\n êtres et des choses, entendre battre le cœur même de la Campine.\n\n   Aux hauteurs qui dominent les marais de Terlaemen, il est-\n"}, {"page_pdf": 854, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2576, "texte": "                        TERRE DE CAMPINE                      725\n\n un plateau où dans l'ombre propice qui tombe du haut d'un\n groupe de pins aux chevelures touffues, des flores variées\n forment comme une ceinture de verdure nuancée à une petite\n chapelle au toit d'ardoises, adossée à une modeste fermette :\n chapelle et fermette sont encloses d'un jardinet où quelques\n tourne-sols rutilent d'or parmi le vert cru des légumes ; de-ci\n de-là une petite plante de buis arrondit ses feuilles mystiques.\n    C'est l'ermitage du Bolderberg; un ermite portant la bure\n franciscaine y vécut un quart de siècle ; son souvenir est riche\n de légendes; il avait une réputation de guérisseur et de devin ;\n les paysans des alentours le consultaient sur les maladies de\n leurs bêtes et le sort de leurs amours et lui payaient en retour\n la dîme du plus beau morceau de leur porc ou du plus gras\n poulet de leur basse-cour ; il mourut il y a trois ans et fut\nremplacé par un ancien domestique de château que la vanité\ndes caquetages de l'office induisit sans doute à l'amour du\nsilence; c'est un petit vieillard osseux, à la peau parcheminée,\naux deux grands yeux fatigués et défiants; tout en émondant\nun champs de carottes, il nous conte, par brefs monosyllabes,\nque l'ermitage est veuf de visiteurs, que les dons se font rares,\net qu'il se nourrit uniquement de légumes et de pommes de\nterre; et en effet dans la principale chambre de sa maisonnette,\nou quelques vieux meubles bourgeois traînent leur décadence,\nsur une table de chêne qui porta jadis des mets plus opulents,\ndes gros pois trempent avec du pain bis dans une écuelle de\nbois : c'est son dîner; nous lui demandons si la solitude ne lui\npèse point : « Je ne suis point seul », répond-il, et tirant de sa\npoche une vieille petite pipe calcinée : « Voilà mon compagnon »,\ndit-il avec un narquois sourire, puis nous conduisant au fond de\nson jardinet et découvant l'horizon dans un geste presque exalté,\nil ajoute : « Et voilà mes amis »...\n   La perspective était lointaine et glorieuse : dans le cirque\nimmense des coteaux, tamisés d'une brume cendrée, toutes les\ngammes du vert s'entremêlaient et s'harmonisaient ; et de toutes\nparts, au-dessus des bois, des taillis et des bruyères émergeaient\ndes clochers : et c'étaient de hautes tours massives et carrées,\nprovocantes et ombrageuses comme des citadelles et d'où il y a\nun siècle, le tocsin des chouanneries avait dû s'épandre en appels\nimpératifs et formidables; et c'étaient de petites tours humbles\net trapues, à l'ombre desquelles on pressentait de pauvres églises\n"}, {"page_pdf": 855, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 694, "texte": "726                         DURENDAL\n\n\nblanchies à la chaux et toute une série d'existences difficiles et\nétroites, dont la coutumière grisaille n'est traversée que par le\nrayon consolateur de l'espérance chrétienne...\n   Ainsi du sommet de cette Thébaïde, la Campine s'offrait en\nune vue synthétique de toutes ses poésies éparses et par l'âpre\nmélancolie de ses paysages et l'intégrité de sa belle foi résignée,\nelle protestait contre la mutilation que l'industrie projette sur\nelle et dont l'imminence se symbolisait là-bas, parmi la virginité\nde la futaie, par la salissure d'une disgracieuse cheminée\nde fer.\n\n                                       Firmin VANDEN BOSCH.\n\n Genck, août 1902.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 727, "page_fin": 727, "titre_corps": "Sur une morte", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "G. d’Arschot", "ancre_debut": "Sur une Morte", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 856, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1041, "texte": "Sur une Morte\n\n                                       A FRANZ A N S E L .\n\n\nJe croîs encor que je la vois :\nSon âme était sereine et bonne\nEt dans ses yeux passaient parfois\nTous les regrets de l'automne.\n\nElle parlait toujours très bas\nEt sa parole avait la grâce\nDes vers de ceux qu'on n'aima pas\nEt dont la lyre est un peu lasse.\n\nElle avait eu toute la douceur\nQu'ont les âmes qui se sont tues\nEt sa chair pâle était la sœur\nDe la chair pâle des statues.\n\nElle allait toujours sans rien voir\nComme aveugle à tout dans la vie\nIndulgente sans le savoir,\nBelle à faire naître l'envie.\n\nSes yeux scrutaient le ciel vermeil.\nSes pieds touchaient à peine à terre\nEt son front calme était pareil\nA ceux qu'auréole un mystère.\n\nElle mourut un soir d'été\nI,aissant l'impression  exquise\nD'un rêve qui n'a pas été\nOu d'une fleur qu'un souffle a prise...\n\nTout m'est mort depuis qu'elle est morte\nEt ma tristesse est si profonde\nQu'il me semble que mon cœur porle\nToute la misère du monde.\n                                       G.   D'ARSCHOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-007", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 728, "page_fin": 732, "titre_corps": "Les Visions de l’Inde : La Vierge dans les Himalayas", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules Bois", "ancre_debut": "Les Visions de l'Inde", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 857, "page_imprimee": 728, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2491, "texte": "Les Visions de l'Inde\n\n                      La Vierge dans les Himalayas (1)\n\n\n\n                   MAINTES fois, il m'est arrivé au cours de cette p r o m e n a d e en\n                     Asie d e toucher ma p r o p r e solitude c o m m e u n reflet de\n                     m o i - m ê m e morne et noir. Triste camaraderie avec un\n                     fantôme, pacte avec l'Ange de la Détresse et de l'Abandon.\n                     J'avais goûté en de longues conversations avec les p u n d i t s\n                     qu'enivrèrent les Védas, l'amer transport du N e r v a n a et\n                     du désespoir; et q u a n d j'étais descendu parmi les foules\n                     idolâtres, l'odeur du sang, l'émanation des paresses pesti-\n                     lentes, l'hypnose des images obscènes et cruelles me\nlaissaient en même t e m p s plus agité et plus las. E t mon âme qui n'était\nencore chrétienne que par le souvenir et le regret, mourait de cette inanition\nspéciale que ressentaient, disent les grimoires, a u sabbat, les sorcières qui\navaient mâché la cendre des feux diaboliques et les vieux os des morts. Où\nchercher u n havre, où q u é m a n d e r u n cordial sinon auprès de ceux qui parlent\nla même langue que la mienne (parler la m ê m e l a n g u e , c'est presque avoir le\nm ê m e cœur) ou qui vénèrent le même Dieu, la même Vierge (suivre la même\nreligion, c'est presque avoir la m ê m e âme). Alors j'allais frapper à la porte de\nnos moines. Ce sont là-bas des Belges, des H o l l a n d a i s , des Italiens le plus\nsouvent. E n eux s'amassèrent les forces de la foi et du courage que j'ai\ndissoutes en, de vaines errances. E t je me sentais à leur porte plus hagard et\nplus pauvre que les mendiants à qui ils donnaient une portion de riz.\n\n\n   (1) Nous extrayons ce passage inédit du prochain livre de M. Jules Bois, les Visions de\nl'Inde. L'auteur de 1'Au-delà et des Forces Inconnues, du Monde Invisible et de tant d'autres\nlivres de haute psychologie, a parcouru récemment les Indes Anglaises. Il en est revenu\nconfirmé dans le christianisme et, d'esprit et de cœur, complètement détaché des doc-\ntrines bouddhistes et hindouistes qui l'avaient un moment fasciné. Cette page des Visions\nde l'Inde, que nous donnons ici à nos lecteurs est extraite du chapitre consacré aux Hima-\nlayas, où M. Jules Bois rencontra des temples sanglants et un de ces solitaires que l'on\nappelle vulgairement des Mahatmas et qui accomplissent des prodiges.\n"}, {"page_pdf": 858, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3392, "texte": "                           LES VISIONS DE L'INDE                            729\n\n    Les missions de l'Inde sont respectées à la fois par le gouvernement\nanglais et par les indigènes. Un évêque romain est officiellement aussi honoré\nqu'un évêque anglican. Dans un dîner d'apparat, invités tous les deux, l'un\nprononce le Bénédicité avant le repas et l'autre, à la fin, dit les Grâces.\n Devant les indigènes, cette égalité cesse; seul, le prêtre romain, le « padre »\ncomme ils disent là-bas, est regardé comme l'homme de. Dieu. Volontiers les\nindigènes lui confient l'éducation de leurs enfants. Les deux signes distinc-\ntifs auxquels un Asiatique, un Hindou surtout reconnaissent l'homme de\nDieu, sont la chasteté et la pauvreté. Quiconque, comme les pasteurs protes-\ntants, a femme et enfants, fréquente les bals, mène la vie mondaine, ne saurait\nêtre pris au sérieux par ces peuples mystiques, en tant que ministre de la\ndivinité. Aussi la propagande catholique réussit-elle dans l'Inde, et les conver-\nsions obtenues sont beaucoup plus sincères, malgré la pénurie des ressources,\nque les retentissantes adhésions au christianisme réformé, déterminées le plus\nsouvent par la vénalité ou l'ambition.\n\n                                       * *\n\n    J'avais appris, dès mon arrivée à Naïni-Tal, que les Franciscains avaient\n installé une maison d'éducation qui est aussi un sanatorium, sur ces magni-\n fiques cimes. Le trouble où m'avaient jeté les deux déesses maléfiques,\n Nainda-Devi et Naina-Devi, à qui sont offerts des sacrifices sanglants au\n bord du lac attirant et redoutable qui groupe cette station estivale, m'incitait\n plus encore à visiter ces maisons pures, planant victorieuses très au-dessus de\n cette eau perfide et charmante. J'y vais à cheval, longeant les précipices, tra-\n versant les bazars de la petite ville de délassement. Peu à peu, laissant\n derrière moi des villas délicieuses, toutes enveloppées d'arbres et de fleurs et\n séparées les unes des autres par de véritables parcs, je respire un air vivace\n et sec en des étendues qui semblent inhabitées. Je questionne les passants\n afin de ne pas m'égarer; un Anglais ivre me donne des indications incertaines,\naccompagnées d'injures contre ces « papistes ». Mais un indigène m'accom-\n pagne jusqu'à la petite maison neuve, d'où tout Naïni-Tal se déroule avec\nson lac limpide au fond et sur les versants de montagnes, à profusion, les\nmaisons commodes et plaisantes que les Européens, les Anglais surtout, ont\ndressées en quelques années... Elles mettent un peu de la précieuse joie par-\nticulière à l'effort des hommes, au milieu de cette nature opulente et farouche,\noù seuls régnaient, il y a quarante ans à peine, les fauves.\n    Un cimetière chrétien s'étend tout près de moi. Ces quelques lombes enva-\nhies par les plantes luxuriantes m'émeuvent plus quenos cimetières d'Europe,\nsi riches et si nombreux. La simple croix de bois qui s'érige au milieu de ce\nchamp, situé dans une clairière de la forêt, sur ce sol où le Christ ne triomphe\npas encore, mais que ces chrétiens tentent de conquérir, n'est pas comme\nchez nous, un symbole de convention, la dernière parure accoutumée, la\nmode occidentale de la mort. Cet instrument de supplice qu'un Dieu a rendu\nsacré est bien à sa place ici. Des héros obscurs dorment là. Moines ou\nmoniales, ils ont quitté la famille aimée, la saine patrie, pour une race parfois\n"}, {"page_pdf": 859, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3536, "texte": "730                                DURENDAL\n\n\n répugnante, et, malgré la vie côte à côte, toujours distante, — pour un pays\n de vertige et de danger. Ils ont porté la croix de l'exil et, avec raison, la croix\n demeure sur leur tombe, — leur tombe, elle-même, exilée.\n    Le Père Engelberg m'accueille selon la virile hospitalité hollandaise. Nous\ntrinquons ensemble avec ce « claret » blanc qui vient du Portugal et qui est\nici la boisson des catholiques tandis que le dur whisky heurte le palais protes-\ntant. Son visage énergique est tempéré par cette douceur dans la voix, qui\nest souvent une des caractéristiques de la véritable force. Tout de suite, il me\nfait visiter la maison nouvelle dont les balcons sont éclatants de fleurs. Nous\ncausons de notre Europe; elle est si lumineuse en son souvenir, mais elle\ns'obscurcit dans son cœur attristé à la pensée du christianisme qui s'y étiole,\ntandis qu'il va renaître dans ces pays vieillis et barbares, dans cet Extrême\nOrient qui deviendra peut-être son dernier refuge. Il est accompagné par un\nfrère capucin italien d'une politesse et d'une humilité excessives. La volonté\ntêtue d'un de ces hommes du Nord, qui construisirent leur patrie aux dépens\nde la mer, a dressé dans les Himalayas, ces maisons d'éducation et de prière.\n Il me les fait visiter. Les garçons d'abord. L'Occident avec sa méthode, sa\nnetteté, a carrelé ces salles claires où des tableaux noirs sont chargés de\nchiffres, a aligné ces pupitres remplis des abrégés de notre littérature et de\nnotre science. Là se penchent des visages sombres que tout leur atavisme\nsemblait devoir séparer de nos études. Ils sont mêlés à des enfants blancs\net aussi à ces « half cast » qui forment, dans l'Inde, une clientèle puissante\npour le christianisme grandissant.\n    La maison des Sœurs est plus souriante encore et plus imposante. Comme\nle labeur de la femme est plus élégant, plus vivifiant que celui de l'homme !\n    Ce collège, qui est aussi un couvent, complété par une église, est plein de\nparfums de fleurs, de frissons musicaux, de jolis meubles « modem style ».\nEt je sens que ces saintes filles doivent tenir propre et net le linge des moines,\nde loin veiller à ces menus détails de la vie qui composent le confortable.\nSous la véranda je les trouve, malgré la chaleur, laborieuses, cousant comme\ndes épouses sages, elles, les vierges de Dieu. Leur apparition est délicieuse,\nsous leur longs vêtements blancs. Elles sont jeunes, jolies, malgré la modestie\nqui les efface, douées de ce teint de rose que donne l'air vif des montagnes\net qui semble fait de la neige même des Himalayas colorée par les aurores.\n    Elles m'accueillent, accompagné par le Père Engelberg, avec une aménité\nexquise où tremble leur cœur qui, souffrant d'être arraché à la terre natale,\nest joyeux de retrouver dans tout voyageur étranger un ami.\n    C'est justement le retour des vacances; quelques petites « half cast » sont\narrivées déjà, un peu tristes, dirait-on, de tout le sang noir qui coule encore\n dans leurs veines et rayonnantes pourtant à cause de cette vie de couvent\nreprise dans une ambiance de mystique douceur, de musique et de parfums.\nJe revois l'une d'elle à la fenêtre, tenant dans ses mains une poupée bariolée\n mi-anglaise, mi-barbare, dans le goût de Bombay ou de Calcutta. Elle me\n jeta un regard que je n'oublierai jamais, où la mélancolie de la paria corri-\n geait l'orgueil invaincu de la race blanche, tout cela dans ce naïf désir de\n vivre, qui fait le charme et la force des enfants. Ses attitudes s'alan-\n"}, {"page_pdf": 860, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3431, "texte": "                            LES VISIONS DE L'INDE                               731\n\n guissaient à cette indolence incurable qui caractérise les mélanges de sang.\n Une petite Irlandaise joue de la harpe, insouciante, fière de son sang pur; et\n dans le jardin, c'est la splendeur dénouée des chevelures blondes, qui secoue\n du soleil parmi des jeux et des rires puérils.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n     J'entre dans la chapelle toute neuve, trop jeune. C'est l'après-midi, sur le\n tard déjà. Les murs tout blancs ne connaissent point de tentures, ni les\n tableaux qui décorent nos vieilles églises. Il n'y a point d'œuvre d'art comme\n dans nos basiliques ou au fond des antiques sanctuaires hindous. Le voisi-\n nage du protestantisme a exagéré l'austérité, qui est aussi une réaction\n contre la profusion des pompes idolâtriques. — Je vais d'un élan vers l'autel\n de la Vierge. La statue n'a rien d'esthétique, hélas! Elle est banale, blanche\n et bleue; mais ses yeux sont levés vers le ciel, ses humbles mains sont jointes\n pour la prière, rien de criard ni d'impur ne pèse sur elle et seuls des lis lui\n sont offerts. Je remarque, étonné, un ruban profane avec une médaille d'or\n qui pend au cou de la Très Sainte. Le bon franciscain m'expose que la\n décoration qu'il a reçue pour ses nobles et acharnés dévouements, il ne l'a\n pas gardée ; il l'a offerte à la Vierge. C'est son ex voto à lui, ce don de sa seule\n récompense, cette offrande de son honneur. Cet acte naïf et touchant achève\n de me dilater le cœur.\n    Je suis enveloppé ici d'une grande pureté que soutiennent la fraîcheur de\n ces murs, l'odeur survivante de l'encens, l'effusion des hymnes comme restée\n dans cet air léger, l'arome enfin d'âmes chrétiennes qui pleurèrent leur patrie\n et espérèrent dans l'au-delà. C'est comme un bain d'immaculée tendresse qui\n me lave des impressions de meurtre, de luxure et d'orgueil dont je suis\n encore tout sali après mes visites dans ces merveilleux et terribles temples\n de l'Inde païenne. J'ai oublié que là-bas, près du lac perfidement tranquille,\nse dressent des pagotins de folie et de sang; et j'ai oublié ma solitude d'âme,\n mon inquiétude, mes demi-terreurs, le malaise de me sentir sans cesse étran-\nger et menacé. Ah! il me fallait, pour mieux comprendre la pureté salvatrice\nde Marie, ce voyage lointain, cet arrachement de la terre où je suis né, ce\ncontact avec des peuples raffinés et barbares, l'apparition des anciens dieux.\nCar je constate toute l'ascension dont le christianisme a doté l'âme humaine;\nil l'a arrachée à cette nature splendide et maléfique où la lient et la noient\nles plus hautes philosophies païennes; les instincts mauvais et bons, égale-\nment glorifiés, s'entrelacent dans l'âme qui n'a pas connu le Christ, comme\nles jungles que je viens de traverser sont pleines de serpents, de miasmes,\nde fauves et aussi de fleurs inconnues, de fruits délicieux, de végétations\nmagnifiques et d'oiseaux variés portant sur leurs ailes toutes les couleurs du\nprisme» avec des gosiers où vibrent toutes les harmonies. Ici aucun faste,\npas assez même; rien qui surexcite les nerfs, tout est simple et presque nu,\nmais l'âme délivrée s'élance. Elle s'est péniblement émancipée de la prison\nmerveilleuse de l'univers; et elle grelotte, n'étant pas encore habillée par\nDieu, sous la gaze humble et parfois déchirée de l'espérance. Ah! pureté\n"}, {"page_pdf": 861, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1884, "texte": "732                               DURENDAL\n\n\nfaite de sacrifice, tu es belle d'une beauté que l'artiste, s'il n'est que cela, ne\nsaurait même entrevoir! Mais l'âme, ébranchée par la douleur et par la foi,\ns'aiguise plus haute et plus saine. Quelle noblesse est gagnée à cette appa-\nrente diminution, comme l'esprit est allégé, comme le cœur bat plus heureux\net plus calme! Cette maison moderne sans splendeur ni grâce dépasse toutes\nles richesses et toutes les complexités de l'imagination asiatique, parce que le\nvrai Dieu l'habite et que la pensée d'une Vierge douloureuse s'y repose...\nEt, dans le silence, tandis que le Père Engelberg vient de s'agenouiller, il\nme semble que j'entends une voix :\n   « Voilà que ta jeunesse, dit-elle, a cherché dans les perversités que tu as cru\nartistiques, dans les livres emphatiques de l'Orient, dans ses paysages et dans\nles âmes troublantes et compliquées, le vrai et le beau, alors qu'il ne s'y\ntrouve qu'une ivresse suivie de dépression et de remords. Et tu n'as rencontré\nni la certitude, ni le bonheur, ni l'art suprême. Un grand dégoût de toutes\nchoses te vint d'avoir voulu respirer toutes choses à la fois. Le dieu Pan est\nun faux dieu. Devant l'autel de la Vierge, dans cette église presque nue, te\nvoilà ému et apaisé comme devant la solution d'un problème cherché long-\ntemps. La plus maladroite évocation de la Très Pure a suffi pour t'expliquer\nla vanité des précédents efforts et te faire entrevoir une nouvelle existence;\nici des êtres travaillent avec simplicité, s'agenouillent, offrent au Ciel leurs\nsouffrances, qui leur sont rendues en consolations parce qu'ils ont compris\ncombien peu valent la nature et l'homme réduits à eux-mêmes, parce qu'ils\nréalisent de la parole et de l'acte un idéal fécond, mais humble et résigné,\n— surnaturel...»\n                                                                   JULES BOIS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 733, "page_fin": 735, "titre_corps": "Conte de Noël", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Mad.", "ancre_debut": "Conte de Noël", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 862, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1852, "texte": "Conte de Noël\n\n    ... Or donc, mignonnes, c'était la nuit de Noël.\n    Une merveilleuse nuit ! Le ciel était brodé d'étoiles et la\n terre semée des fleurs de neige qu'on voyait s'épanouir partout :\n sur les toits de chaume et les haies vives, sur la plaine et sur\n les grands sapins des monts.\n    Dans l'étable sombre, auréolé d'or pâle, le Divin Nouveau-Né\n dormait, tout rose, les petits poings serrés; Marie, assise près\n de lui, le regardait amoureusement en fredonnant, par moments,\n une naïve berceuse.\n    Les rois, les bergers, les manants, étaient venus adorer\nl'Enfant-Dieu. On percevait encore l'odeur des encens qui\ns'élevaient vers le ciel en vapeurs bleues par les trous du chaume.\n Dans les coins flottaient de vagues rêves enchantés. Sur la\nterre battue de l'étable, on voyait, déposés, pêle-mêle, les fruits\nvermeils et l'or brillant, les étoffes précieuses et le laitage frais,\nla myrrhe et les parfums des Mages, les corbeilles d'ceufs et de\nfleurs des bergers. Un agneau, le petit museau blanc de lait,\nbêlait plaintivement près de sa mère. La couche de Jésus était\nparsemée de mignonnes roses pâles que depuis, l'on nomma :\nroses de Noël.\n   Le silence était profond, solennel, reposant. Par moments\nune faible rumeur montait du village.\n   Très doucement les fleurs de neige se mirent à choir, lentes,\ncomme de petits papillons blancs que les vierges du ciel laisse-\nraient couler de leurs doigts fins ; alors, comme par la brèche\ndu chaume, où luisait d'un éclat très vif l'étoile des pâtres —\nquelques flocons légers venaient tomber sur Jésus, Marie l'en-\nveloppa de son bleu manteau et l'attira tout contre elle.\n   Il ouvrit de grands yeux, sourit divinement à sa mère, puis,\nmettant son petit pouce rose dans sa bouche, il se rendormit en\nle têtant, tandis que la sainte Vierge reprenait son refrain.\n"}, {"page_pdf": 863, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1974, "texte": "734                         DURENDAL\n\n\n   A ce moment, on frappa à la porte ; Joseph se leva et cria à\ntravers l'huis :\n   — « Que nous veut-on ? »\n    Il entendit une plainte et une voix faible répondit :\n   — « Pitié ! » .\n    Il ouvrit, toute large, la porte : avec une bouffée de froid une\njeune femme entra : ses lèvres étaient bleuies, ses yeux noirs\nbrillaient sous les cheveux sombres qui s'enroulaient en lourdes\ntresses sur une tête fine, fière, dorée par le haie. Vêtue d'ori-\npeaux, elle tenait un enfant dans ses bras ; elle était transie, ses\ndents claquaient.\n    Et elle dit, presque bas, en baissant les yeux :\n   — « Pitié, Madame, j'ai bien froid et la nuit est noire ; je\nn'ai pas osé frapper aux fermes joyeuses, mais j'ai pensé qu'ici,\n on me permettrait de me reposer un peu, et d'endormir le petit. »\n    Très douce, Marie lui prit la main, et, la faisant asseoir :\n    — « Vous avez eu raison, ma sœur, de frapper à cette porte;\n soyez la bienvenue. »\n    Ce disant elle la baisa au front.\n    Des larmes coulèrent sur les joues brunes de la pauvresse, et\n elle demanda :\n    — « Quel est votre nom, à vous, dont la voix caresse, qui êtes\n bonne et m'avez appelée votre « sœur ».\n    Un beau sourire éclaira la figure de la Vierge, elle répondit\n simplement :\n    — « Marie !\n    — » Un doux nom que je n'oublierai plus.\n    — » Mais, vous-même, sœur — elle répéta ce mot avec une\n tendresse et une pitié infinies — comment vous nomme-t-on,\n d'où venez-vous ?»\n    Elle releva la tête, mauvaise :\n    — « Mon nom ? C'est celui que chacun traîne dans la boue\n des injures ; chaque fois qu'il résonne on me fuit, on me crache\n au visage et les enfants crient, en se réfugiant dans les jupes de\n leurs mères qui se signent :\n     — « Voilà la Maudite avec son Maudit ! »\n    Elle découvrit l'enfant nu et brun comme un bronze antique\n dont les yeux brillaient comme des diamants noirs.\n    '— » Le Maudit ! Voilà, ton nom, mon fils I Pauvre petit être\n"}, {"page_pdf": 864, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1089, "texte": "                           CONTE DE NOËL                        735\n\n\n  qui ne soupçonne pas le mal, dont tous s'écartent toujours !\n Qu'avons-nous fait ? Hélas ?... le Maudit ! »\n    La tête de la femme se pencha, elle serra passionnément\n l'enfant contre son sein.\n    Alors Marie, les yeux pleins de larmes, prit dans son bras le\n pauvret ; elle le baisa au front, et ce front s'auréola comme d'une\n aurore, et, souriante, elle dit :\n    — « Laissez-moi le coucher près du mien ; ils auront chaud\n ensemble. »\n    Et la Vierge déposa l'enfant brun à côté de Jésus.\n   Jésus ouvrit ses yeux lumineux et sourit au frère qui se blottit\ncontre lui, tel un oiseau frileux. Marie se reprit à chanter ten-\ndrement pour les rendormir et la pauvresse ravie sans com-\nprendre, entoura de ses bras nus le cou de la mère du Christ\net, inclinant sa tête lasse sur son épaule, chanta aussi !\n   Et les vierges du ciel aux longues robes de nuages, et les\nanges, accordèrent leurs harpes pour bercer cette nuit, les deux\nEnfants-Jésus.\n                                                            M AD.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-009", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 736, "page_fin": 745, "titre_corps": "L’Étranger de Vincent d’Indy", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. de la Laurencie", "ancre_debut": "L'Etranger de Vincent d'Indy", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 865, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2479, "texte": "L'Etranger\n                           de Vincent d'Indy\n\n\n\n                  PAR une singulière coïncidence, le théâtre de la Monnaie\n                     donne, en ce moment, un drame lyrique de MM. De Tière\n                     et Blockx, intitulé la Fiancée de la Mer, et il se trouve que\n                     l'Etranger, de Vincent d'Indy, qui va voir prochainement\n                     le feu de la rampe, pourrait recevoir le même titre. Non\n                     pas que les deux œuvres présentent une similitude quel-\n                     conque de conception musicale ou même dramatique, mais\n                    toutes deux mettent en scène une fiancée qu'un désespoir\n                    sans remède jette dans les flots. Empressons-nous, toute-\nfois, d'ajouter que, si les fiancées se suivent, elles ne se ressemblent pas. Au\ndrame pittoresque et chatoyant, fertile en épisodes, mais quelque peu specta-\nculeux, des deux auteurs flamands, la brève tragédie morale de Vincent d'Indy\noppose le plus absolu des contrastes, par son caractère d'intimité profonde et\nmystérieuse et par la simplicité de ses lignes.\n   Essayons, tout d'abord, d'en résumer, aussi fidèlement que possible,\nl'affabulation.\n   Nous sommes au bord de l'océan, dans un modeste village de pêcheurs;\nles hommes rentrent, attristés et sombres, car la pêche a été mauvaise et la\nmisère les attend au logis. Un étranger, â l'allure énigmatique, qui s'est fixé\ndans le pays, est le seul qui voie la chance lui sourire. Ses pêches sont tou-\njours fructueuses, aussi la méfiance et la jalousie naissent-elles autour de lui.\nOn s'esquive à son approche, et les enfants, dans leur inconsciente cruauté, le\npoursuivent de leurs cris et de leurs quolibets. Il n'y a qu'une jeune fille,\nVita, la fiancée du douanier André, qui cause parfois avec lui, invincible-\nment attirée vers l'inconnu par son attitude noble et triste. N'est-il pas, en\neffet, malgré les avanies et les insultes, la Providence du village, rendant le\nbien pour le mal et abandonnant sa pêche à ses compagnons malheureux?\n   En sa présence, Vita manifeste un trouble singulier, qu'elle s'efforce en\nvain de dissimuler. Elle s'abandonne à lui parler des longues rêveries qu'elle\néprouve devant la mer et de la muette sympathie qui l'envahit tout entière le\njour où elle le rencontra pour la première fois. A ces confidences, l'Etranger\nentr'ouvre son cœur; alors que tout le monde le regardait d'un œil mauvais,\n"}, {"page_pdf": 866, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3615, "texte": "                                  L'ÉTRANGER                                   737\n\net le traitait de sorcier et de porte-malheur à cause de la pierre précieuse qui\nbrille sur son bonnet, Vita fut seule à laisser tomber sur lui un regard de\npitié, qui apporta un soulagement à ses blessures. Car il souffre cruellement\nde se sentir méconnu, lui, dont le seul but est de faire le bien et de rendre\nservice aux autres. Aussi, le souvenir de l'affectueuse compassion de Vita\nrestera-t-il gravé tout au fond de son cœur comme en un roc, et rien désor-\nmais ne pourra l'effacer. Vita se trouble; sur ses lèvres, les questions se pres-\nsent; anxieuse, elle voudrait savoir ce qui se cache sous ce masque de bonté\nsereine et désintéressée; elle a confiance en l'Etranger comme en un père. A\nces mots, l'inconnu cherche à détourner l'entretien et à le reporter sur André.\nMais Vita ne peut plus contenir ses sentiments : elle avoue à l'Etranger qu'elle\nl'aime et qu'elle l'a toujours aimé. Rêveries que tout cela, riposte-t-il, triste-\nment : « la jeunesse est créée pour la jeunesse ». Alors, la jeune fille, outrée\nde dépit, et faisant appel à la plus féminine des tactiques, provoque, de la\npart de l'Etranger, l'aveu de son amour, en invoquant les mérites et les\nqualités d'André, qu'elle aime, affirme-t-elle, « parce qu'il est beau ».\n    C'en est fait ; le mot irréparable a été prononcé ; l'Etranger a dévoilé a Vita\nla passion ardente qui gronde dans son vieux cœur usé par l'injustice de la\ndestinée. Voici venir André qui, tout en chantonnant un joyeux refrain,\nentraîne un pauvre contrebandier, arrêté par lui en flagrant délit. L'Etranger\nsupplie l'insouciant douanier de relâcher son prisonnier; il lui offre le mon-\ntant de sa part de prise et lui demande instamment de prendre pitié des enfants\ndu coupable, qui, privés de leur père, vont mourir de faim. André passe\noutre et emmène Vita ; mais, à ses câlineries, la jeune fille oppose une soudaine\nfroideur: « Les bans seront-ils publiés demain, dimanche? » « Peut-être, »\nrépond Vita, comme perdue dans un songe, tandis que son regard humide\naccompagne l'Etranger, qui s'éloigne nimbé de lumière.\n    Les bans n'ont point été publiés, et la mère de Vita gourmande sa fille sur\nce coup de tête digne d'une folle. Restée seule devant l'océan consolateur,\nVita le prend à témoin de sa peine et de l'amour fatal qui la tenaille. L'Etran-\nger arrive; il déclare à la jeune fille qu'il va la quitter pour toujours et la prie\nde lui pardonner l'imprudente parole qu'il prononça la veille. « Qui es-tu donc,\nenfin, crie Vita, affolée?» « Je suis celui qui rêve et qui aime, celui qui rêve le\nbonheur de tous les hommes frères. » « Alors, pourquoi me quitter, toi qui as\npitié des autres, toi qui ne prétends chercher qu'à faire le bien, pourquoi\nm'imposes-tu la pire des souffrances? » L'Etranger déplore tristement la\ncruauté de sa destinée, mais, inébranlable dans sa résolution, il adresse à Vita\nun émouvant adieu. « Prends cette pierre, lui dit-il en lui tendant l'émeraude\nfatidique qui scintille à sa coiffure : par elle, une volonté droite et pure peut\ns'imposer aux vents et aux flots : je n'en suis plus digne ; contre tout droit, j'ai\ntroublé ta jeune âme; la passion a triomphé de ma volonté, j'ai commis\nl'injustice, j'ai démérité. »\n   Anéantie, Vita le supplie de rester, car, sans lui, elle ne pourra plus vivre;\nmais l'Etranger s'écarte lentement, sans détourner la tête, et Vita demeure\neffondrée dans son désespoir. Soudain, hiératique et illuminée, elle se tourne\nvers l'océan « aux mortelles caresses » et jure devant lui que rien ne lui est\n"}, {"page_pdf": 867, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3388, "texte": "738                                DURENDAL\n\n\nplus et qu'elle n'appartiendra à nul autre qu'à l'Etranger. Pour sceller son\nserment, elle jette à la mer le talisman mystérieux qu'elle vient de recevoir.\n    La tempête qui, depuis longtemps, menaçait, éclate furieusement; du\nlarge, les lames arrivent sans cesse, ameutées et hurlantes, et déferlent\navec fracas; un bateau de pêche, sorti malgré le gros temps, se trouve en per-\ndition. Comment lui porter secours par cette mer démontée? Sur la\njetée, femmes, marins et pêcheurs s'assemblent, consternés. André, en parfait\négoïste qu'il est, au lieu de s'associer à l'inquiétude générale, vient chercher\nquerelle à Vita au sujet de la non publication des bans de mariage; pour\nl'amadouer, il lui apporte un collier d'argent fin. Ironique et dédaigneuse, la\njeune fille le repousse et rompt avec son fiancé.\n   Soudain un cri retentit : « Armez le canot; » c'est l'Etranger qui, simple-\nment, a donné cet ordre héroïque. Tout le monde se regarde avec stupeur;\nprendre la mer par un temps pareil, c'est de la folie! « Armez le. canot, »\nrépète l'Etranger, et, malgré les objurgations et les prières, il se prépare à\nembarquer. Personne ne veut l'accompagner, qu'importe, il ira seul ! A ce\nmoment, une femme fend les rangs pressés de la foule et Vita tombe dans les\nbras de l'intrépide sauveteur. Tous deux s'étreignent passionnément, puis\nprennent place dans la frêle embarcation; la voilà partie au milieu de la tem-\npête, assaillie dans sa course sublime par les vagues furieuses; peut-être,\nmalgré tout, atteindra-t-elle le but ! Mais une lame gigantesque, grosse de\nl'inéluctable catastrophe, s'abat tumultueusement sur le môle, qu'elle inonde.\n Un silence, poignant, terrible; puis le vieux marin qui, accroché au mât des\nsignaux, suivait les péripéties du drame, ôte son bonnet de laine et entonne\nle De Profundis.\n    L'action est, on le voit, sobre et rapide ; elle possède de puissantes qualités\nd'émotion, et très certainement les scènes maîtresses de l'œuvre porteront pro-\nfondément sur le public. A première vue, elle semble fort simple, mais, à y\nregarder de près, il est facile de s'apercevoir que les questions qu'elle soulève\nexciteront l'ingéniosité des exégètes dramatiques et feront couler des flots\n d'encre.\n    Il s'agit ici, en effet, d'une tragédie de casuistique morale. Cette tragédie\n vient à propos, car certaine presse ne manque aucune occasion de dénier tout\ncaractère intime aux œuvres françaises, et d'opposer en un cliché, un peu\nfatigué du reste, l'extériorité latine à la profondeur germanique. En présence\n de l'Etranger, ce cliché-là ne pourra guère servir; l'auteur, avec une rigueur\n inflexible, nous place exclusivement devant l'examen psychologique d'un cas\n de conscience.\n    Le nouveau drame de Vincent d'Indy est à la fois réaliste, symbolique et\n mystique; il est réaliste par le milieu où se situe l'action, par la qualité con-\ntemporaine des personnages, par les costumes et le décor. Il est symbolique,\nparce que ces personnages, qui cachent sous des dehors du plus moderne\n naturalisme, la représentation de types généraux, condensent en eux de l'hu-\nmanité douloureuse et vibrante. Enfin, il est mystique en raison de l'atmos-\nphère toute spéciale dans laquelle se déploie sa trame, en raison de la cou-\n leur quasi-religieuse qu'il retire de l'influence du talisman porté par l'Etranger,\n"}, {"page_pdf": 868, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3495, "texte": "                                  L'ÉTRANGER                                   739\n\n de cette émeraude mystérieuse enlevée à la nef qui transporta en Provence\n Lazare le ressuscité.' La pierre magique figure le symbole chrétien que tra-\n duisent les paroles augustes : « Aimez-vous les uns les autres et paix sur la\n terre aux hommes de bonne volonté ! » L'Etranger a consacré sa vie à mettre\n en action la divine formule; il est un Apôtre de la charité, l'inlassable mis-\n sionnaire de la Fraternité humaine.\n    A vrai dire, ce qui frappe tout d'abord, c'est l'inutilité et l'impuissance du\n talisman ; sans avoir la vertu néfaste de l'Or du Rhin, l'émeraude de miracle\n ne parvient ni à empêcher son possesseur de commettre l'injustice, ni, une\n fois entre les mains de Vita, à préserver celle-ci de la mort; faillite de l'éme-\n raude diront les gens d'esprit. Il faut la considérer comme de la grâce sancti-\nfiante cristallisée, si on peut s'exprimer de la sorte. Elle ne peut produire tout\n son effet utile qu'à la condition d'être associée à une haute valeur morale chez\n son détenteur, et c'est à cette condition seulement qu'elle apporte à celui-ci le\n renfort de son pouvoir surnaturel. Or, la haute valeur morale nécessaire à\n l'utilisation du talisman, se mesure à l'empire que la volonté exerce à l'égard\n de la passion. Voilà pourquoi ce talisman, abandonné par l'Etranger qui a\ndémérité en se laissant dominer par ses sens, ne peut pas davantage servir à\nVita qui se trouve dans le même cas que lui, puisque sa volonté a également\nsombré dans son amour pour l'énigmatique et sublime inconnu.\n    Nous tenons à signaler l'auréole mystique dont Vincent d'Indy a cerné son\n drame, parce qu'en lui ajoutant un élément surnaturel, elle l'incline vers la\nlégende.\n    En se plaçant à un point de vue strictement humain, la thèse de l'Etranger\nest la suivante : la volonté de faire le bien doit l'emporter sur la passion égoïste\net personnelle ; elle entraîne le renoncement à l'amour, et l'Etranger apparaît\ncomme une manière de Parsifal conscient. Aussi ne manquera-t-on pas de\ncrier encore une fois au pastiche et de chercher des rapprochements plus ou\nmoins vraisemblables avec certains drames wagnériens. Au cours d'un article\nfort remarquable, publié dans l'Art moderne, M. Calvocoressi s'est élevé contre\nla comparaison qui pourrait s'établir entre Vita et la Senta du Vaisseau fantôme.\n    Assurément, les motifs qui déterminent l'héroïne wagnérienne ne ressem-\nblent en rien à ceux qui entraînent Vita; néanmoins, il reste entre les deux\nfemmes ce caractère commun de psychologie féminine qui les fait s'éprendre\nde l'inconnu et qui les entraîne fatalement vers tout ce qui est étrange.\n    Lorsque Vita a rencontré l'Etranger, elle ignorait la noblesse de sa vie, et\nde ses aspirations, elle n'avait aucune idée de la grandeur de la tâche qu'il\ns'était imposée; elle a pourtant subi immédiatement un charme invincible et\ninexprimable qui ne peut s'expliquer que par le mystère dont s'entourait le\nhéros du drame.\n    De même, l'analogie qui existe entre l'Etranger et le Brand d'Ibsen n'est que\nlointaine; tous deux sont des volontaires, des \" professeurs d'énergie \" pour\nparler comme Maurice Barrès; mais convient-il, pour les distinguer, d'invo-\nquer l'idéal supra-humain de Brand? Est-il bien certain que celui de l'Étranger\ndemeure confiné dans des possibilités simplement humaines? La conclusion\nde la pièce tendrait à prouver le contraire. L'Etranger est un « surhomme »\n"}, {"page_pdf": 869, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3508, "texte": "740                               DURENDAL\n\n\nqui estime de son devoir de se garder de toute jouissance personnelle. Malgré\nson déguisement moderne, et le naturisme immédiat du cadre dans lequel\névolue sa psychologie, il appartient à une espèce supérieure : « Je suis celui\nqui rêve. » Par instants, le drame produit une impression analogue à celle que\nnous donnent les tableaux de M. Jean Béraud, dans lesquels des personnages\nsacrés se meuvent à travers le décor prosaïque de la vie quotidienne.\n   L'Etranger pose le problème de la Volonté et de la Passion ; la volonté doit\ntendre à faire le Bien, à « servir ». Si l'Etranger, se conformant à sa règle de\nconduite, avait gardé le silence en présence de Vita et refoulé au fond de lui-\nmême le sentiment qu'il considère comme un amour coupable, aurait-il rendu\nservice à la jeune fille? En la laissant épouser un homme indigne d'elle,\naurait-il fait le Bien? Que serait devenu le bonheur de V.ita entre les mains\nd'André, véritable coq de village fat, inconstant et libertin ? C'est chose aisée\nde prêcher la morale, disait Schopenhauer; le difficile consiste à la fonder.\nOn pourrait appliquer ici l'aphorisme du philosophe pessimiste et se deman-\nder où se trouve réellement le Bien dans la circonstance présente. Le pro-\nblème est singulièrement troublant.\n   La donnée morale qui supporte toute la pièce appelle encore d'autres\nobservations, car si la lutte du devoir et de la passion en paraît être le fon-\ndement, l'Etranger en renonçant à l'amour ne cherche pas à transformer son\nacte en doctrine; c'est une croix qu'il tient à porter, mais dont il n'entend\npoint charger autrui, puisque sa conduite exalte précisément l'impérieuse\nnécessité de l'amour. Ne se condamne-t-il pas pour avoir troublé celui que\nVita portait à André et ne proclame-t-il pas que la jeunesse a droit à la jeu-\nnesse? Ce n'est donc point la Passion en soi qui est méprisable; l'Etranger\nla respecte profondément, et s'y livrerait même pour son propre compte,\navec moins de scrupules, s'il avait quelques années de moins. D'aucuns trou-\nveront peut-être le prétexte de l'âge un peu insuffisant et estimeront que le\n « vol de coeur », en admettant qu'il puisse être qualifié de délictueux, ne\nsaurait dépendre d'une façon aussi absolue de l'âge auquel il est perpétré.\n   Quoi qu'il en soit, nous en avons dit assez pour montrer l'ample matière à\ndiscussions que présente l'originale conception du drame. Il se pourrait même\nqu'on y découvrit un thème du plus ardent féminisme, Vita incarnant la\nfemme future à l'action pacificatrice et bienfaisante. Son cœur ensemencé du\nbon grain de la charité, disons même de la Bonté laïque, pour faire plaisir à\nM. Frédéric Passy, ne sera-t-il pas l'instrument des apaisements tant souhaités?\nEt, peut-être, la pièce porte-t-elle en elle, tracée sur un horizon trop lointain,\nhélas, l'esquisse du rôle admirable que les Vita de l'avenir exerceront sur une\nsociété au sein de laquelle le mot de Fraternité, ne sera pas seulement inscrit\nsur les monuments publics.\n   La conclusion de l'Etranger reste à la fois décourageante et hautaine.\nL'homme supérieur, l'artiste, le penseur, sont incapables de faire le bien, car\nle monde n'est point taillé à la mesure des chercheurs d'idéal. Pour celui que\nne satisfont pas le train-train social et les mesquines jouissances de tous les\njours, pour ceux que les préjugés étroits et vides quand ils ne sont pas bar-\nbares et cruels, trouvent en révolte, il n'y a point de place ici-bas. Ils sont et\n"}, {"page_pdf": 870, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3440, "texte": "                                L'ÉTRANGER                                741\n\n  resteront des étrangers; leur but est trop haut et nous sommes trop bas, de\n  sorte que la pièce de Vincent d'Indy, à l'instar de celle de Bjoernson, pour-\n rait s'appeler : « Au-dessus des forces humaines. »\n     Mais, laissons là, la philosophie qui se dégage du drame et venons-en à la\n partition. Il n'en est pas de plus simple, ni de plus claire. Nous n'avons pu\n malheureusement que l'étudier sur la réduction au piano, et cette circonslance\n nous prive du plaisir qu'il y aurait à analyser les trouvailles dont l'instrumen-\n tation de Vincent d'Indy est coutumière. Néanmoins, la partition de piano et\n chant demeure assez éloquente pour affirmer sa profonde et subtile musi-\n calité.\n     Elle se distribue symétriquement en un cadre de deux actes, divisés chacun\n en trois scènes, dans lesquelles l'intérêt reste soumis à une gradation d'inten-\n sité croissante. Par son ordonnance si nette, elle se montre d'inspiration bien\n française; on ne nous sert que de l'essentiel, mais on nous le sert avec une\n méthode parfaite et une logique qui ne se dément jamais. On ne saurait\n trouver de meilleur exemple que l'Etranger, de la stricte application des prin-\n cipes formulés dans le Cours de composition musicale, dont nous avons entretenu\n les lecteurs de Durendal. L'enseignement du Maître a déteint ici sur sa\n musique plus encore que dans Fervaal, et il se pourrait que sa manière fut\n devenue plus classique, en ce sens qu'il pratique avec soin l'économie des\n forces musicales et qu'il atteint au maximum de puissance et d'expression\n avec le minimum de moyens.\n    Sans doute, le nouveau drame appartient encore à l'esthétique wagné-\n rienne; la scène constitue toujours l'élément primordial de développement à\n l'aide du leit motif, mais combien l'architecture thématique s'est allégée!\n Combien elle s'inspire des nobles procédés de composition de l'école du\n contrepoint vocal ! Çà et là, le style, toujours soutenu et de fière allure, se\npare de larges touches, puissantes et suaves dans leur forme canonique, qui\nfont penser aux plus émouvantes créations de Palestrina.\n    En outre, et c'est là un caractère fondamental de l'Etranger, la partition\noffre, en quelque sorte, le signe distinctif des œuvres cycliques; elle s'irradie\nautour d'un foyer central, autour d'un thème principal, motif directeur de la\ncomposition, sorte d'embryon expressif et symbolique d'où découle toute sa\nsubstance par une germination attentive et savante.\n    Les thèmes, très peu nombreux, sont de deux espèces :. les uns s'appliquent\nà l'expression du dehors, ou mieux, aux personnages inanimés du drame, per-\nsonnages qui le dominent de leur impassible immanence; ils traduisent le\ndécor soucieux de la mer et l'influence mystérieuse de l'émeraude sacrée. Les\nautres se chargent de l'expression humaine, ils s'attachent à dessiner les\ngrands traits de la psychologie des personnages et ne se restreignent point à\nremplir vis-à-vis de ceux-ci la fonction de blasons musicaux.\n    La première catégorie de motifs caractéristiques contient le thème de la\nmer, constitué dans sa forme initiale, par des triolets arpégés de l'accord de\nla mineur, dépourvu de sa dominante, dont l'extrême souplesse se plie à tout\nce que commandent les circonstancee. C'est ainsi qu'il s'apaise en condensant\nson rythme restreint aux deux notes essentielles promenées d'octave en\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3560, "texte": "742                                DURENDAL\n\n\n octave, qu'il se réduit à un simple schème harmonique ou qu'au contraire,\n dès que la tempête s'élève, il s'accentue de dessins descriptifs, de deux gammes\n ascendante et descendante, figurant l'ondulation et le déferlement de la\n houle. Le thème de la pierre, étrange, pleinairiste, d'une sonorité cristalline,\n s'affirme fatidique : Par la pierre de miracle, une volonté droite et pure peut\n commander aux flots et à la tempête; aussi, marque-t-il énergiquement le signe de\n la volonté; à deux reprises il établit avec fermeté sa note initiale qu'accen-\n tuent deux valeurs différentes, puis il s'élève par tons entiers,- ce qui lui donne\n une saveur, en même temps agreste et mystérieuse. Associés l'un à l'autre,\n ces deux thèmes ouvrent et ferment la partition sur laquelle ils pèsent de tout\n leur poids.\n    L a seconde catégorie dans laquelle se rangent les thèmes d'expression\n humaine proprement dite, comprend d'abord le thème fondamental de\n l'œuvre, la cellule d'où s'épanouit toute sa floraison musicale. L'Etranger n'est\n qu'une apothéose de la Bonté, aussi le thème charitable y circule-t-il comme\n un sang généreux. Exposé d'abord dans toute la simplicité austère et un peu\n nue de sa ferveur liturgique, il donne naissance à deux motifs dérivés, offrant\n l'un et l'autre la même expression générale.\n    Proposé en fa majeur dans son état primitif, le thème de la charité occupe\n alors quatre mesures à 6/4 ; puis, nous le voyons s'allonger de deux groupes\n mélodiques que l'auteur utilisera soit ensemble, soit isolément dans sa trame\n dramatique et qui jetteront à travers le contrepoint l'onction et la sérénité de\n leur pénétrante expression. Sous cette deuxième forme, le motif charitable\ncouvre toujours quatre mesures, mais cette fois à 3/4 et soutient les confi-\ndences de Vita. Enfin, il revêt un troisième aspect au moyen d'une légère\n altération du groupe mélodique de tête auquel l'appui assuré et ferme de deux\nnotes égales confère une allure solennelle et hiératique. A ces trois manières\nd'être du thème de la charité formant comme le pôle affectueux du drame,\ns'oppose un motif sombre qui s'attache à l'idée de malheur, de pauvreté, de\ndétresse, soulignée par une douloureuse et inquiétante volute de 6 noires.\n    (Partition page 14) Voici pour l'axe mélodique du drame; autour de cet\naxe se serrent des motifs accessoires, l'un représentatif de l'Etranger, ou plutôt\ntraduisant l'attitude « noble et triste » du personnage, l'autre attribué d'une\nfaçon générale à l'entité « jeune fille » et à l'élément « éternel féminin ». Le\npremier se signale immédiatement à l'attention par l'inflexion de sixte, dou-\nloureuse et poignante de la phrase musicale et par la mélancolie de sa chute\n(fa, ré, do, si, la, sol) ; le second symbolise la coquetterie joyeuse et les\nagaceries du flirt. Il s'applique aussi bien à Vita qu'à ses insouciantes compa-\ngnes, et intervient avec sa forme souple, câline et onduleuse dans les dialo-\ngues d'André avec sa fiancée.\n    Enfin, deux motifs corrélatifs de la passion, et très proches parents l'un de\nl'autre, complètent le matériel thématique; tous deux s'élèvent avec une\nintensité ralentie et alourdie de scrupules, au moyen de trois notes ascen-\ndantes appuyées. Timidement, le thème d'amour s'insinue à l'orchestre, lors\nde la première scène entre l'Etranger et Vita, puis sonne en fanfare à la fin\ndu premier acte, montant par élans successifs d'une ampleur grandiose que\nle mélange des rythmes binaires et ternaires rend toute palpitante.\n"}, {"page_pdf": 872, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3495, "texte": "                                 L'ÉTRANGER                                  743\n\n\n    Ajoutons à ces motifs typiques quelques thèmes épisodiques, tels que la\n  gracieuse et pittoresque chanson populaire : Joli mois de mai; la ronde du\n deuxième acte, et les petites figures réches et, tant soit peu radoteuses, qui\n enveloppent la mercuriale de la mère de Vita, et nous aurons dressé le cata-\n logue thématique de la partition dans ses lignes essentielles.\n    On retrouve, dans l'Etranger, la souplesse rythmique si féconde en rende-\n ment expressif qu'affichent la plupart des compositions de Vincent d'Indy.\n Au premier acte, le thème de détresse se transforme en un scherzo moqueur\n dont le 6/8 sautillant s'accorde à merveille avec les soupçons qui pèsent sur le\n héros; au moment de l'intervention des enfants, qui crient : « Au loup! » le\n rythme se resserre par diminution et devient encore plus agressif. La ronde\n populaire du deuxième acte, alterne d'amusante façon les 3/4 et les 5/4, se\n tasse en lourdes retombées pleines d'une grosse joie avinée. Un simple groupe\n mélodique, une simple incise prennent une valeur expressive, accusent un\n relief soudain ; entendez la formule descendante de l'Etranger s'exhaler en san-\n glots de désespoir ou crier l'exaltation généreuse de l'apôtre. Autour du carac-\n tère léger et frivole d'André, des arabesques en triolets, de menus fragments\n rythmiques s'émiettent, se gaspillent ou s'évaporent en fumée; autant en em-\n porte le vent.\n    Si les modifications agogiques et les déformations rythmiques procurent au\n musicien d'inépuisables ressources de détermination expressive, le choix et la\n répartition des tonalités lui apportent, à cet égard, des moyens aussi décisifs.\n Le principe de la modulation expressive est suivi avec une constante fidélité;\naucune modulation ne se produit au hasard, sans raison, pour le plaisir de\nmoduler; tous les changements de tonalité correspondent à des intentions,\nobéissent à des facteurs psychologiques, à des préoccupations tirées du drame\nlui-même. Selon que la situation s'assombrit ou s'éclaire, la tonalité incline\nvers les quintes graves ou les quintes aiguës. Toute la casuistique intime\nreçoit ainsi un jeu de couleurs tonales auxquelles les figures thématiques ajou-\ntent la précision plus accusée de leurs contours, et il y a de cette manière\nconvergence absolue des moyens d'expression.\n    La tonalité de la mineur caractérise la mer par son pathétique tempéré; la\nnature mystérieuse grave et mélancolique de l'Etranger se transpose dans les\ntons si bien adaptés de la et de re, tandis que le thème de la charité, pré-\nsenté d'abord en fa majeur, prend une plus grande tension en mi majeur pour\npréciser son caractère confidentiel et revient à une solennité plus grandiose\ndans le ton primitif. Aux motifs passionnels échoient les tonalités de mi majeur,\nmi mineur et fa majeur, symptomatiques de l'éclat, de l'âpreté et de la vio-\nlence.\n   Veut-on maintenant se rendre compte de l'échelonnement des nuances dont\ns'habille la tonalité au cours du développement psychologique des situations\ndramatiques, que l'on prenne une des deux admirables scènes qui mettent en\nprésence, à chaque acte, l'Etranger et Vita. Au premier, par exemple, voilà\nque la jeune fille avoue, dans le ton général de mi majeur, que la mer n'est plus\nsa confidente; la tonalité s'abaisse au sol après quelques efforts pour atteindre\ncelle de la majeur. Elle remonte à cette dernière, lorsque l'âme de l'Etranger\n"}, {"page_pdf": 873, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3521, "texte": "744                               DURENDAL\n\n\nreflète le bonheur dont l'ensoleille la pitié consolatrice de Vita; à mesure\nque le débit devient plus passionné et que l'intensité des sentiments augmente,\nla tonalité s'élève vivement vers la couleur violente de fa majeur, dans laquelle\néclate la crise de l'aveu. Mais aussitôt que Vita exprime sa confiance et com-\npare maladroitement ou astucieusement l'Etranger à un père, la tonalité suit\nla dépression que ce mot suscite au fond du cœur ravagé de l'inconnu. Un\nassombrissement progressif accompagne son abattement et se traduit par une\ndouble chute, la majeur, puis sol, vers les quintes basses. A son tour, le cri\nd'amour de Vita fait bondir la tonalité jusqu'en fa majeur, niveau surélevé\nauquel l'Etranger apporte l'atténuation de sa mélancolie (si) avant que la\npassion ne triomphe de tous les obstacles et n'éclate dans la tension aiguë du\nton de fa majeur.\n   D'une façon générale, la structure du premier acte est plus simple que celle\ndu deuxième, qui voit la crise morale s'exacerber, pour aboutir à la catas-\ntrophe finale. Les deux préludes offrent chacun un caractère différent, le pre-\nmier, grandiose et large, brosse le décor de l'action, et la mer y chante de sa\nvoix éternelle, pendant que le talisman scande l'étrangeté de son énergie\net que le thème de charité s'y déploie largement à deux reprises différentes.\nContrastant avec cette vaste fresque sonore, le prélude du deuxième acte\nemploie, en de sévères contrepoints, les motifs d'expression humaine aux-\nquels il emprunte une intimité recueillie que traversent les éclairs de l'amour\ntragique. Nous avons cherché à faire ressortir les oppositions de coloris\nexpressif qui remplissent la scène du premier acte entre l'Etranger et Vita.\nCelle du deuxième acte n'est pas moins belle : il y règne comme un désen-\nchantement infini, qu'on sent poindre déjà dans la superbe invocation à la\nmer que Vita, torturée de sombres pressentiments, clame avec angoisse. Le\nbercement du thème maritime se déploie largement en 6/4, mais, lorsque\nsurgit l'Etranger, il précipite derechef son mouvement, alors que retentit le\nmystérieux appel du talisman suivi dans la profondeur des basses du thème\nde la pitié. Quelle admirable page symphonique que celle qui enveloppe les\ndéclarations de l'Etranger! \" Je suis celui qui aime. \" A l'orchestre, la charité\ns'épanche en larges phrases impressionnantes d'une sérénité grandiose. Avec\nune ardeur désespérée, Vita crie sa souffrance, et sa voix utilise le sanglot si\ndouloureux du thème de l'Etranger, dont l'intervalle de sixte s'ouvre et atteint\nl'octave dans le paroxysme de l'exaltation. En d'exquises et profondes har-\nmonies, charité et passion fusionnent leurs natures, car l'être de Vita appartient\ntout, entier à l'Etranger, et le divin feu de la Bonté a élargi son âme ; morcelé,\nhaletant, plaintif, le thème de celui qu'elle aime et qu'un impérieux devoir\néloigne d'elle à jamais, s'égrène par fragments qui tombent lourds de misère\net s'estompent peu à peu dans le lointain du définitif abandon. Quant à la\nscène finale, si puissamment mouvementée grâce à la marqueterie de tragédie\nphysique et de tragédie morale découpée au milieu du formidable soulève-\nment de l'orchestre, auquel des voix, proférant de simples vocalises, appor-\ntent, comme dans Fervaal, un appoint instrumental, elle est certainement\nappelée à produire l'émotion la plus poignante et la plus saine. Vita et\nl'Etranger courent à la mort pour une cause sainte entre toutes, en portant\n"}, {"page_pdf": 874, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 661, "texte": "                                  L'ÉTRANGER                                  745\n\nsecours à la détresse humaine, et le cycle de la Bonté se ferme ainsi sur une\nvision du plus pur héroïsme.\n  Telle est cette oeuvre dont l'inspiration, à la fois si haute et si triste, obéit\nà un aristocratique pessimisme. Objet de méditations pour les penseurs\net instructif exemple pour les musiciens, elle marque peut-être une date\ndans l'histoire de l'art musical, en réalisant la forme la plus achevée et la\nplus classique qui se puisse voir du drame lyrique issu de l'esthétique\nwagnérienne.\n\n                                                          L . DE LA LAURENCIE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-010", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 746, "page_fin": 748, "titre_corps": "La Maison fleurie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "La Maison fleurie I", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 875, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 1151, "texte": "La Maison fleurie\n\n                       I\n\n      Au penchant vert de la colline,\n      Parmi les arbres et les fleurs,\n      Sous la neige des aubépines,\n      Sourit la maison du Bonheur.\n\n      A l'aube dans des lueurs roses,\n      Dans l'ombre violette au soir,\n      Elle attend, pour tout autre close,\n      Le retour tardif de l'Espoir.\n\n                        II\n\nL'Espoir  s'en est allé chercher la Bien-aimée\n         Ce clair matin de mai ;\nSon visage s'ornait d'une fleur au sourire\n         Toujours prête à s'offrir.\nL'Espoir reviendra-t-il   vers la maison  heureuse,\n         Triomphant et joyeux,\nAu son léger des luths, avec la Bien-aimée,\n         Ce tendre soir de mai?\n\n                        III\n\nQuand reviendront l'Espoir avec la Bien-aimée,\nSur celle qui chemine en longeant les sentiers,\nSecouez vos bouquets, aubépines,   églantiers!\n\nO brises, inventez d'harmonieux    poèmes,\nDes symboles discrets, de délicats  emblèmes,\nPour lui dire qu'en moi l'Amour s'éveille et l'aime !\n\nMaison, pare ton seuil d'un hommage de fleurs,\nAnime-toi de sons, d'aromes, de couleurs,\nEt par ses sens charmés va parler à son cœur!\n"}, {"page_pdf": 876, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1552, "texte": "                   LA MAISON FLEURIE                         747\n\n\n     Lueurs, rythmes, parfums ! Voici la Bien-aimée!\n     Sur la terre éblouie, étourdie, embaumée\n     Passe comme un baiser le souffle errant de mai!\n\n                             IV\n\n           A u chant des brises dans les feuilles\n           Berçant le doux sommeil des nids,\n           Tendre demeure, tu l'accueilles\n           De l'Ave timide des lis.\n\n           Et de son charme unique écloses,\n           Dans un frisson de volupté,\n           La grâce des nouvelles roses\n           S'offre en extase à sa beauté.\n\n                            V\n\nL'ombre a noyé la chambre où la fenêtre ouverte\nLaisse entrer la lueur mystérieuse et verte\nDu soir glissant parmi les arbres     recueillis...\nMais la première étoile au sein des c i e u x pâlis\nEn un rayon tremblant s'allume et s'insinue.\nUne autre... puis une autre, et toutes... Jusqu'aux   nues\nS'allongent maintenant des chemins de clarté;\nEt la Prière, au bord des lèvres, peut monter.\n\n                          VI\n\n          Voici languir l'heure indolente :\n          Aimons-nous bien devant la Nuit,\n          Tandis qu'au loin, dans l'ombre lente,\n          L'eau du ruisseau reluit et fuit.\n\n          Oublieuses des grandes ailes\n          Et des infinies  traversés,\n          Ce soir nos âmes    immortelles\n          S'unissent en de longs baisers.\n\n         Extase! ton âme et mon âme,\n         Pressentant l'éternel azur,\n         Se confondent... 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Goyau ne nous ait pas proposé, au seuil de son ouvrage,\n                      quelque définition claire du contenu de ce mot immense :\n                      humanitarisme, et quelque fixation, sans ambiguïté, de ce\nque peut comprendre cette Idée de Patrie. Ce regret résulte de cette consta-\ntation que l'auteur, ne se contraignant pas au seul rôle d'historien narratif,\nne semble avoir assumé celui-ci dans ce qu'il a de nécessaire que pour autant\nqu'il lui permettrait de se livrer à son goût dominant, qui est celui de la cri-\ntique. Cette critique de l'histoire française pendant ces trente-cinq dernières\nannées se résume en une thèse, que voici sommaire : La France n'a été, ne\npeut continuer à être grande, c'est-à-dire belle, forte, heureuse et riche, qu'à\ncondition, d'exacerber, en quelque manière, l'idée de Patrie dans l'âme de ses\nenfants, idée qui fait partie de son tréfonds traditionnel et logique, idée qui est\nla réflexion, dirai-je, de la France elle-même, dans toutes les âmes individuelles\ndes Français, et à condition de combattre impitoyablement dans son sein un\nfait idéologique contemporain vitalement dangereux : l'Humanitarisme. L'on\ncomprend aisément combien pareille thèse remue de questions difficiles et\nmultiples, sa portée utilitariste et intellectuelle tout ensemble, et quel désir\nlégitime envahit le lecteur, dès l'exposé, à essayer de se représenter nettement\ndans son cerveau la figuration de ces deux entités qu'on lui oppose : Patrio-\ntisme et Humanitarisme, qu'il faut reconnaître plus aisées à « sentir » qu'à\n « comprendre ».\n    Pour M. Goyau, l'idée de Patrie se résorbe, en somme, dans celle de mili-\n tarisme, et il n'est pas éloigné d'identifier la France avec son armée. L'amour,\n\n\n  (1) Paris, Perrin, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 879, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3630, "texte": "  750                               DURENDAL\n\n\n   le respect, mieux encore, le culte de l'armée, voilà les vrais sentiments du\n  patriote ; la gloire des armes, soit celle que lègue le passé, soit celle que doit\n  susciter l'avenir, voilà le plus éminent prestige d'une nation; devenir de bons\n  soldats, voilà l'idéale perfection des Fiançais! L'Humanitarisme, au con-\n  traire, qui rêve d'un désarmement universel et prêche la paix des peuples, qui\n  tend, de toutes ses forces, à l'instauration d'une fraternité de tous les hommes\n  entre eux, qui exige le règlement des différends par l'arbitrage et non par des\n  batailles, M. Goyau nous le montre dans ses hommes, ses écrits, ses œuvres,\n  en marque l'influence, en dégage les tendances, cet Humanitarisme qu'il déclare\n  utopique, néfaste, il nous en désigne le grand acteur, le grand metteur en\n scène, la franc-maçonnerie ; cet Humanitarisme, M. Goyau le démasque,\n le réduit à ses vraies proportions, qui seraient celles d'un egoïsme, d'un\n individualisme que recouvre à peine un mince manteau d'altruisme géné-\n reux ; cet Humanitarisme, élément désorganisateur des sociétés à l'état\n de Patrie avec, il faut le dire, une bonne volonté d'impartialité méritante et\n une documentation merveilleuse, M. Goyau le désigne comme le danger le\n plus sérieux que court la France depuis la Révolution de 1789.\n     Nous ne pouvons suivre l'auteur dans le détail de son livre si riche. Il vau-\n drait amplement la peine pourtant qu'on le reprit chapitre par chapitre et\n qu'on en discutât les conclusions partielles ou générales. Nous en resterons\n donc à quelques critiques d'ensemble. M. Goyau est un des esprits les plus\n distingués de l'école catholique moderne en France. Et ceci nous amène direc-\n tement à expliquer le terme d' « intérêt troublant » que nous avons employé\n aux premières lignes de ce compte rendu. Si l'auteur ne nous donne pas,\n ramassée et concrète, une définition de l'Humanitarisme, il cite, au moins,\n avec une telle abondance les écrivains de cette doctrine, que le lecteur attentif\n en dégage peu à peu l'esprit. Eh bien, cet esprit, cette « âme », quels sont-ils,\n sinon l'esprit et l'âme des enseignements même du Christ??? Prêcher la jus-\n tice, l'amour du prochain, par delà les frontières, déclarer hautement que le\n patriotisme est haïssable quand il mène à la haine, répudier toute guerre en\n principe, la tolérer exceptionnellement, quand « il n'y a pas moyen de faire\n autrement » quand elle est purement et simplement défensive, tâcher de dimi-\n nuer les charges militaires d'un pays pour en augmenter d'autant les budgets\n de civilisation paisible, c'est être, sans doute, « humanitarisme », mais n'est-ce\n pas être, dans l'acception moderne du mot, chrétien?... Et voilà pourquoi\n maints chapitres et maintes citations m'ont troublé, alors que je sentais\n M. Goyau, peut-être excellent catholique à sa façon, mais aussi médiocre\n chrétien à celle de beaucoup d'autres. Quand j'entends des hommes, francs-\n maçons ou pas, affirmer la fraternité universelle, estimer fort sagement, selon\n moi, que si la guerre peut produire de la gloire, c'est une gloire, somme toute,\n horrible et infiniment coûteuse en ressources de vies humaines et de richesses\npatriales, quand j'entends parler de la sorte certains hommes, je puis, certes,\nregretter leur franc-maçonnerie, mais ce que je ne puis faire, à moins qu'on\nme les démontre fourbes et hypocrites, ce que M. Goyau n'a pas tenté, d'ail-\nleurs, c'est les rejeter en bloc avec ce mépris léger de paraître les juger indi-\ngnes a priori de toute discussion doctrinale! Reconnaissons donc que ces\n"}, {"page_pdf": 880, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3575, "texte": "                L ' I D É E DE PATRIE ET D'HUMANITARISME                       751\n\n\ndoctrines sont hautes et belles, et reconnaissons aussi qu'elles sont, ont été\net seront longtemps encore utopiques. Utopiques... Voilà leur principal grief\naux yeux de l'auteur, au moins celui sur lequel il était séant qu'il insistât. Si la\nFrance a été vaincue en 1870, selon M. Goyau, ça n'a été qu'à cause des idées\nrépublicaines et humanitaristes, idées qui prirent corps dans l'opposition et\nréussirent à amener une diminution du contingent. Mais qui ne sait que, si\ncelle-ci fut et peut être considéré comme un facteur de défaite, il est singulière-\nment amoindri par cet autre qui domine toute la débâcle : l'incapacité des\nchefs !\n   Malgré son impartialité et son esprit critique, l'auteur ne parvient pas à\nécarter une hantise qui se dresse à toutes les pages de son livre : le spectre de\nla défaite, épouvantail que l'on dresse devant le lecteur pour le faire fuir et se\nréfugier derrière la crosse des fusils ou l'acier des canons. Mais que signifie,\nque vaut ce procédé?... Voulons-nous convenir pour un instant que ce soit\nuniquement la doctrine cosmopolite qui ait acculé la France aux défaites des\nannées terribles?... Qu'aurons-nous prouvé contre celle-là?... Que pratique-\nment, c'est-à-dire patriotiquement comme l'entend M. Goyau, elle est néfaste;\nmais aurons-nous démontré qu'en elle-même, débarrassée de ses contin-\ngences, considérée comme principe et non comme réalisation, elle soit basse,\ninsensée, pour tout dire laide et immorale?... Notre historien établit qu'aux\nalentours de 1870, les loges humanitaristes allemandes grugèrent patriotique-\nment les loges humanitaristes françaises, que le précédent concert maçon-\nnique se rompit au premier coup de canon, donnant un « la » aux maçons\nd'outre-Rhin subitement différent de celui qui accordait jusqu'alors Fr. ger-\nmains et F . gaulois... Je le veux, mais qu'est-ce à comprendre, sinon que\ndes milliers de vies humaines et quelques milliards de francs eussent été éco-\nnomisés à deux nations si l'esprit humanitariste des loges de ces deux nations\neut été plus sincère, plus profond, plus réel. En bonne logique, regrettons\ndonc un manque et non un excès d'humanitarisme et regrettons-le hardiment,\nquoi qu'en puisse penser M. Goyau, devant une guerre aussi odieuse, aussi\nfactice que celle de 1870... Je me surprends à être d'un avis diamétralement\nopposé à celui de notre auteur pour qui il semble n'exister aucun stimulant\nd'énergie, aucun cadre de beauté morale, aucun champ de dévouement et\nde désintéressement, si ce n'est le militarisme et la guerre. Dirons-nous que\npareille conception de la Patrie est à son tour profondément néfaste et dange-\nreuse, qu'elle ignore les conditions nouvelles de la vie des peuples, les pro-\nfonds changements survenus dans les strates mêmes de cette collectivité d'in-\ndividus qu'on nomme une nation, qu'enfin il y a gloire nationale et gloire\nnationale et que, lorsqu'il s'agit d'acquérir une denrée aussi tentante que la\ngloire, il. est de bonne et élémentaire économie d'en calculer sagement le prix\nde revient !... Et pour descendre un instant dans la moralité de la question,\npour évaluer la beauté même de cette gloire, je n'hésite pas à croire qu'est\ninfiniment plus beau, plus utile, plus exemplaire, plus patriotique donc, l'acte\nde courage du promeneur qui, après avoir hésité, se jette à l'eau et risque sa\nvie pour sauver un citoyen en danger de noyade que la furie du soldat, furie\nsomme toute grossière, mécanique, provoquée et attisée par l'odeur de la\n"}, {"page_pdf": 881, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3041, "texte": "752                                DURENDAL\n\n\npoudre, le coup de fouet des clairons délirants, cette furie de soldat qui fonce\nà l'ennemi poitrine en avant, sans responsabilité et sans conscience. Certes,\n tout le courage, donc toute la gloire militaire, n'est pas dans cet exemple,\ncomme tout le courage et la gloire civiques ne se restreignent dans l'autre...,\n mais amplifiez, différenciez, théorisez ces cas, arrivez à la vie civile dans toute\nsa plénitude, à la vie militaire dans toute son amplitude et vous concluerez,\nje pense, a une « virtualité » glorieuse de la Paix, autrement noble, mais\nhumble, autrement belle, mais simple que celle de la Guerre. Notre idée de\nPatrie contient donc tout autre chose que l'idée de Patrie de M. Goyau ou du\nmoins des choses autrement comprises et nous estimons que nous pouvons la\nservir avec autant d'amour dans la Paix que dans la Guerre. Nous n'entonne-\nrions pas peut-être, actuellement et absolument, l'hosannah de l'Humanita-\nrisme; mais, d'autre part, nous ne nous bornerions pas à le considérer\ndirectement « militaristement », s'il nous fallait le juger... Il repose sur des\nmots, et des sentiments, et des idées trop augustes, trop intimement liés à\nl'essentiel de la civilisation chrétienne, pour que nous commettions l'erreur\nde l'écarter, parce qu'il n'a pas du jour au lendemain changé la face du monde\nen ce qu'il est souhaitable d'y voir retouché, pour que nous lui infligions cette\ninjustice méprisante et singulière de ne pas le trouver digne d'être considéré;\nanalysé et critiqué tout d'abord en lui-même. Ceci détermine le reproche fon-\ndamental que j'adresse à ce multiplement intéressant volume : impartialité\nbien plus de surface que foncière. Il y a. là un « traitement » infligé qui m'a\nchoqué. D'ailleurs en pouvait-il être autrement !... Et n'était-ce pas le subter-\nfuge nécessaire auquel devait aboutir l'historien catholique qu'est M. Goyau,\nen raison même de la gêne qu'il a dû ressentir à combattre, pendant 400 pages,\ndes hommes et des idées qui nous proposent tout uniment d'en revenir à\nla charité et à la justice universelles pour l'établissement desquelles le Christ\nmourut en croix. « Tu ne tueras point ! » Est-ce que cette parole divine est\nnon-avenue pour M. Goyau?... L'orthodoxie catholique a-t-elle cessé d'être\nl'institutrice du précepte divin ou bien a-t-elle remis le soin de le répandre\naux Loges et aux Convents ?\n   ... Il reste que ce livre, pour « troublant » qu'il m'ait paru, n'en suscite pas\nmoins un intérêt prodigieux et par ce qu'il dit et par ce qu'il fait penser. Il est\nbien écrit, trop bien même..., le style est peut-être un peu fleuri à l'excès\nd'images et de métaphores, un peu trop continuellement élégant... Élégance\nsérieuse, images et métaphores d'une tenue très distinguée, je me hâte de le\nproclamer; pourtant nous eussions aimé d'y rencontrer cette sobriété unie\nde langage dont l'accent seul est la marque déjà convaincante de la conviction.\n                                                                          G. B.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-012", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 753, "page_fin": 756, "titre_corps": "Chronique d’art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique d'Art", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 884, "page_imprimee": 753, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2718, "texte": "Chronique d'Art\n\n    L e S a l o n d e G a n d . — Dans le cadre du nouveau musée, le Salon de\n Gand fut nettement novateur. Quelques vieilleries routinières et quelques\n gageures déparèrent la cimaise, mais l'ensemble apparut adéquatement repré-\n sentatif de l'évolution actuelle de l'Art. La Belgique y triompha, par le\npaysage, en Claus, ce parnassien enivré de soleil et dont chaque œuvre nou-\nvelle est comme un hymne plus fiévreux à la lumière; à côté de lui, Heymans\n au faire flexible et multiforme, baigne de l'idéalisante buée de Corot, un\n marais de Campine; d'une intellectualité plus morbide, Georges Buyse\ns'apparente à Albert Baertsoen, et dans ses tableaux d'une maîtrise si rapide-\n ment conquise, affleure une interprétation également émouvante de la mélan-\ncolie solitaire et douce de certains coins des Flandres; puis ce sont les deux\nVerheyden, le père dans les nuances puissantes d'un sous-bois, le fils dans la\nnotation exquise d'une aurore printanière; Emmanuel Vierin, dont les progrès\nfurent étonnants, expose une toile d'une mélancolique beauté vespérale;\nWillaert continue ses aspects de Gand, avec une ferveur toujours renouvelée ;\nR. de Saegher ébauche avec de la neige de curieuses symphonies de blanc ;\nenfin Mmes Wytsman, de Weerdt, Voortman, Bondue et Montigny apportent\nà cet ensemble excellent la contribution féminine faite plutôt de finesse que\nd'originalité.\n    La Mer du Nord a tenté le romantisme de Marcette et l'âpre génie de\nMestdag, tandis que Frans Hens, en un panneau d'une technique merveil-\nleuse, a interprété adéquatement l'âme sauvage du Bas-Escaut.\n    Parmi les portraits, Edmond Picard, par Lévêque, fut remarqué pour\nl'ironie, l'amertume et la force éparses sur cette figure — combativité au repos\nd'un lutteur de la pensée; Alfred Bastien, en traçant le portrait de sa mère, a\nété récompensé de sa piété filiale, car l'œuvre est une des plus belles et des\nplus impressionnantes du Salon par le dessin, la lumière et l'expression ; enfin\nde Jacques Blanche, les portraits de Charles Cottet et de Paul Adam eurent\nle succès mérité par une rare élégance d'exécution et un relief étonnant de vie.\n    La « peinture de genre » est la plus exposée à l'écueil de la banalité... Tant\nsévit la chromolithographie à l'huile!... Ce fut, au Salon de Gand, l'envers\nde grandes beautés, que cette suite lamentable d'épisodes quelconques nés\nde l'imagination stérile de vieux rapins vidés et de jeunes arrivistes trop\npressés... Quelques glorieuses exceptions : la Dentellière de Struys; les trois\ntoiles de ce pauvre Evert Larock — parti trop tôt — et qui se voua, avec une\ntouchante obstination, à confesser les parias et les miséreux; et parmi les\n"}, {"page_pdf": 885, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3318, "texte": "754                               DURENDAL\n\n\nétrangers, Charles Cottet — dont les Femmes et enfants de Vile d'Ouessant ont une\nsi idéale pureté de ligne, en leurs figures de madones touchées par la réalité,\net enfin cet extraordinaire Anglada, peintre catalan, qui, d'une profusion folle\nde couleurs, sait dégager des attitudes, des mouvements et des images si\nharmonieusement rythmés.\n   Je m'en voudrais d'oublier Eugène Laermans. Malgré la goguenarde\nincompréhension des snobs et des caillettes, il a continué, dans le Calvaire,\nsa mission d'artiste pitoyable, proférant, avec un ardent scrupule de réalité,\nles tares de la pauvre humanité parmi le contraste ironique d'un impassible\net éclatant paysage.\n    Quelques noms d'aquarellistes à noter : Stacquet et Uytterschaut — les\nanciens — et puis Pierre Verhaegen, avec Une cour de Palais en Italie, chaude-\nment note, et Albert Dutry, dont le talent orienté jusqu'ici vers les sites de\ncampagne, s'est diversifié dans Un coin de ville morte d'une très juste interpré-\ntation de grisaille, de silence et de solitude... Artiste trop modeste que\ncelui-ci, toujours moins préoccupé de se pousser lui-même que de faire\nvaloir les autres ; et tandis que ses toiles s'égarent en quelque salle acces-\nsoire, il bataille vaillamment, par la plume, et fait de l'air, de la lumière et\nde la notoriété autour des méconnus et des méritoires débutants... Et voici\nque je suis sûr de faire plaisir à ce fraternel Albert Dutry — plus que si je\n louais ses propres toiles — en contant que c'est lui qui découvrit, il y a\n quelques mois et amena à la cimaise du Salon de Gand, ce déconcertant\n J. de Bruycker qui, héritier de la saveur des vieux maîtres de Flandre, croqua\n ces types populaires de la Minque et de la Friperie en deux aquarelles qui\n nous dotèrent du coup d'un Daumier flamand.\n    Reste la sculpture : rien de bien neuf ne s'y révéla ; Constantin Meunier y\n apparut toujours génialement tragique et miséricordieux ; Rousseau —\n dans Puberté — a fait un chef-d'œuvre de vivante élégance ; Lagae exposa\n son beau projet du monument de Groeninghe dont le simple et robuste\n  symbolisme patrial ne plut point au goût compliqué et boursouflé du comité\n  courtraisien... Il est vrai que dans l'esquisse de Lagae, il n'y a ni goudendag, ni\n  éperons d'or, et qu'on n'y assomme point de chevaliers français.\n                                                                            F. V.\n\n    Le neuvième Salon du « Sillon ». — La visite à ce Salon ne\n nous a apporté aucune vision ou aucune sensation bien neuve. Pris dans\n son ensemble, il témoigne d'excellentes intentions, de talents honorables,\n d'efforts consciencieux, mais il ne montre rien de particulièrement\n saillant qui retienne longuement l'attention. Nous nous sommes arrêtés\n avec plaisir devant quelques portraits de M. J. Laudy dont l'un, surtout,\n a du caractère. M. F. Bulens expose des intérieurs d'église, dont un\n fusain et une aquarelle, auxquels nous reconnaîtrons une jolie touche et\n même de l'émotion ; nous aimons spécialement une série de mignatures déli-\n catement traitées. De M. Ph. Swyncop un grand portrait en pied d'une réelle\n distinction, un autre des plus expressifs, une page de style vrai, certainement\n remarquable. M. G. Bouy possède un talent éclectique qui lui fait aborder,\n"}, {"page_pdf": 886, "page_imprimee": 755, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3556, "texte": "                               CHRONIQUE D'ART                                 755\n\n avec la même facilité, le paysage, le portrait, le pastel, les intérieurs d'église...\n et tout cela a du « chic », une réelle habileté, mais pas beaucoup plus.\n Encore un bon portrait — ils ne manquent pas cette année — de M. G.\n Haustraete. sincère et ferme. Avec M. R. Van den Brugge, nous entrons aux\n églises dont il nous peint des intérieurs d'une palette somptueuse et sûre.\n L'envoi de M. M. Wagemans est important et divers. Son Vieux Radar, acquis\npar le Musée de Gand, est une œuvre très personnelle, très poussée, avec\nun caractère humoristique et réaliste vraiment originaux. C'est un talent vigou-\nreux, observateur, plein de santé; du même, une vue de rue, une petite toile\ntoute trépidante de lumière. Un beau coloriste encore que M. P. De Wit, dont\nle Boerhuis à la Hoghe révèle le pinceau habile. Voici un grand Paysage Nocturne\nde M. J.-F. Tordeur qui retient par sa poésie et le talent qu'il révèle ; il me\nparaît difficile de mieux exprimer la nuit et sa lumière mystérieuse que ne l'a\nfait le peintre. Une ferme à Forest est d'une justesse et d'une distinction par-\nfaites; tout cet envoi, d'ailleurs, est intéressant. C'est un peintre d'impasses,\nde petites rues, de cours et de portes que M. S.-J. Detilleux; il s'attarde,\navec raison, à la poésie populaire des coins quasi-ignores de Bruxelles et il\nrend l'originale saveur avec une adresse charmante, qui n'est pas exclusive\nde quelque sécheresse. La sculpture abonde à ce Salon. Nous citons MM. J.\nMarin qui expose un \" fragment \" harmonieux; L. Mascré dont le Venusberg a\nla fougue érotique qu'il fallait ; et M. Kemmerich dont l'Homme de Douleur est\nvraiment impressionnant.\n                                                                            G. B.\n\n     O n z e K l i n s t . — M. MAX ROOSES continue, dans la livraison de novembre,\n son étude si intéressante, accompagnée de belles reproductions, sur les des-\n sins des maîtres flamands. Il traite cette fois de Peter Breughel, surnommé\n 1' « Infernal », de CornelisMassys, le second fils de Quinten Massys, de Joachim .\n Beuckelaer, et du premier des « romanistes », Gossaert de Maubeuge,qui se laissa\n entraîner par la Renaissance italienne, dont il était un admirateur enthou-\nsiaste. Un excellent collaborateur hollandais, M. F R . COENEN, nous parle, cette\nfois, dans son étude sur le Musée Willet-Holthuysen d'Amsterdam, des belles\ncollections de vieux « Delft » que renferme ce musée. Cet article est très beau.\n On y sent, sous l'apparence calme du style, un cœur passionné pour la beauté.\nTraduisons un passage bien sensé de cet article : « Quiconque veut jouir de\nces objets comme de choses d'art, doit, pour ainsi dire, laisser son esprit au\nlogis et ne vivre en grande partie que par les sens. C'est la. joie des yeux, la\nbeauté de la ligne et de la couleur que ces objets vous donnent, et les ama-\nteurs jouissent, outre cela, de la caresse délicate de ces objets, de leur\nmodelé si pur, de leur émail lisse et gras, qui leur servent de critérium pour\ndistinguer la vraie beauté des choses anciennes de leur habile imitation. 11\nn'est pas défendu, certes, de subir la suggestion de tout ce qu'un bel objet\nancien d'argent, de verre ou de porcelaine, porte en lui de souvenirs d'un\nlointain passé; mais la jouissance sensible doit avoir le pas, car alors seule-\nment on est juste envers l'art pratique nouveau qui n'a pas la séduction de\nl'antiquité, et on évite le danger de tomber dans l'idolâtrie des vieilleries, qui\n"}, {"page_pdf": 887, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1015, "texte": "756                               DURENDAL\n\n\n n'accepte que ce qui est vieux et parce que vieux, qui ne veut pas du nouveau\n et ne discerne pas entre l'antiquité et la vie. Les conséquences de cette erreur\n sont visibles dans mainte collection et mainte exposition : un méli-mélo cocasse\nde choses précieuses et d'objets sans valeur, la Vénus de Milo à côté d'un bou-\nton de la capote de Napoléon, qui suscite chez un public bien pensant des\njouissances quasi-égales. » A lire aussi dans cette livraison superbe, l'article\nde M. P. Buschmann fils sur l'exposition de Gand. Cet article synthétique est\naccompagné de plusieurs belles reproductions, entre autres celle du maître-\ntableau de Struys, La célèbre dentelièrede Malines. D'intéressantes nouvelles\nartistiques closent ce numéro qui est de tous points digne de ses devanciers.\nOnze Kunst est la plus belle revue d'art que nous ayons, et son succès bien\nmérité ne fera que croître.\n                                                                        A. 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Albert Erlande; j'ai dit aussi qu'un peu plus de clarté en doublerait le\ncharme. Cette clarté, on la trouve — et pleinement — dans ce Jasmin, que le\npoète nous offre, comme une fleur fière et doucement parfumée. En de nobles\nalexandrins, d'une facture très personnelle, M. Erlande suscite, par le miracle\nde deux vivants symboles, la figure grave d'un Conteur et la tendre figure\nd'une Amoureuse, célébrant ainsi les deux plus aimables choses qui soient\nau monde : la Poésie et l'Amour. Et certains de ses vers retiennent par un\nattrait irrésistible, comme celui-ci :\n\n               Le jour a délivré toutes les alouettes.'\n\net celui-ci encore :\n\n               L'odeur du vent trahit que la mer est prochaine.\n\nE t u d e s s u r l a P o é s i e p o p u l a i r e , par GABRIEL VICAIRE. — (Paris,\n   Henri Leclercq.)\n   Le poète regretté des Emaux bressans, mieux que tout autre, était à même\nde nous faire comprendre et goûter, dans toute leur saveur, ces exquises\nchansons populaires que la tradition transporte d'âge en âge et conserve dans\nla mémoire des hommes simples des champs. Le Folklore français est, à cet\négard, d'une incomparable richesse. En ardent butineur de beauté qu'il était,\nGabriel Vicaire en a pillé les trésors et les a exposés à l'admiration des\nlettrés. Chansons d'amour et de mariage, Noëls naïfs, complaintes funèbres,\nil a recueilli tout cela en son pèlerinage à travers les provinces de France.\nEt les études qu'il consacre à cette poésie populaire, et qui étaient restées\néparpillées en des revues, gagnent d'être ainsi réunies en un livre. Elles sont\nécrites dans cette jolie langue limpide, ailée et savoureuse, dont il avait le\nsecret. Et tout le monde, les folkloristes comme les poètes et les autres,\nprendra plaisir à les lire.\n                                                                            F. A.\n"}, {"page_pdf": 889, "page_imprimee": 758, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3100, "texte": "758                              DURENDAL\n\n\nLa Couronne poétique de Victor Hugo. — (Paris, Fasquelle.)\n   Tous les poètes duXIXesiècle, les illustres et les inconnus, les fières comme\nles humbles, ont dédié à Victor Hugo, au Père, des strophes glorificatrices.\nSa vie longue et laborieuse, ses malheurs, son exil ont mis autour de son\nnom un peu de brume légendaire, et dans l'esprit de la foule, qui ne discute\nguère, mais admire, ce nom, prononcé avec un religieux respect, évoque\nsoudain le fantôme d'un héros. Toute poésie tient de lui, a-t-on dit. Cette\naffirmation, d'un enthousiasme outré, n'est vraie qu'à moitié. Certes, les mur-\nmures innombrables du monde, balbutiements, prières, soupirs, clameurs\nd'ivresse et de rage, grondent et se pressent dans son œuvre. Une chose y\nmanque trop souvent, cependant, — que nous aimons chez d'autres poètes,\nmoins grands peut-être, mais plus purs, — le frisson de l'âme' humblement,\nsimplement émue, sans forfanterie; le cri de détresse du cœur brisé ne\nretentit vraiment qu'une fois chez lui — et ce fut l'admirable livre des Contem-\nplations.\n   Il y a toujours quelque chose qui froisse dans la déification d'un homme.\nAussi, ce livre, recueil d'hymnes qui, tour à tour, haussent le poète vers les\nétoiles ou le font converser familièrement avec Dieu, énerve-t-il à la longue\nle lecteur.' On ne peut oublier, devant tant d'admiration, que le limon originel\nmarque toujours les ailes du génie, et que, si grand soit-il, le poète reste un\nhomme. Hugo fut un forgeur de rythmes d'une incomparable puissance.\nDurant tout un siècle, son verbe sonna le plus haut. Voilà sa gloire, et elle\nest assez grande et assez belle ! Reconnaissons-la, chantons-la, mais n'allons\npas adresser à celui qu'elle illumine d'autres louanges mensongères dont la\npostérité rirait. Surtout, n'en faisons pas un dieu !\n   De cette couronne poétique, dont tous les poètes du siècle ont serti les\nfleurons, on retiendra quelques strophes frémissantes de lyrisme, signées\nBanville, l'admirable fragment de Hérèdia et les gracieuses Odelettes enfantines,\nde Catulle Mendès.\n                                                                     C H . DE S.\n\n\nLE ROMAN :\n\nR é d e m p t i o n , par ANDRÉ LICHTENBERGER. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   J'eus déjà l'occasion d'affirmer ici même combien me plaît la psychologie\ndes romans de M. A. Lichtenberger, et comme j'en apprécié la sévère tenue\nlittéraire. C'était à propos de Pire, un livre véritablement beau par son accent\nde conviction émue et la forte vérité morale qui y est incluse... Sans atteindre\nà la hauteur de cette œuvre, Rédemption se recommande par les mêmes qua-\nlités. Deux caractères d'écrivains : Valcreux, le romancier aimé des dames,\nsentimental comme son style, esprit tout en surface, et Sartex, le puissant\nouvrier du Beau, arrivé lentement, mais sûrement à la gloire véritable, y\nexercent leurs influences divergentes sur un noble et grand cœur de femme.\nLucienne, épouse du premier, dont elle reconnaît et déplore les faiblesses,\ntout en l'aimant, à un moment donné, risque bien de devenir la maîtresse du\n"}, {"page_pdf": 890, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3209, "texte": "                                 LES LIVRES                                 759\n\nsecond. La douleur la sauvera de la chute. La mort d'un enfant, Nette, déli-\ncieuse sœur de ce petit Trott que les lecteurs de M. Lichtenberger connaissent\nbien, ramènera les époux l'un vers l'autre et raffermira à jamais, par la com-\nmunion des larmes, leur amour un instant ébranlé. Cette œuvre de forte psy-\nchologie est écrite en un style sobre sans sécheresse, expert à détailler les\nnuances comme à fixer, en quelques touches, les traits marquants d'un\ncaractère.\n\nL e s J e u x d e l a P r é f e c t u r e , par J.-A. COULANGHEON. — (Paris, Mer-\n  cure de France. )\n   On s'amuse bien à Châteauneuf, en l'an quelconque de la République, une\net indivisible, toujours la même. Il s'y trouve un préfet, modèle d'opportu-\nnisme, véritable prodige du genre, sachant ménager la chèvre et le chou, dans\nl'espèce le socialiste Toupinard et le modéré Moirel. Il s'y trouve des sous-\nfonctionnaires aussi adroits, de fort jolies femmes, d'exquises jeunes filles...,\nmais surtout Baridel, François Baridel, le héros du livre, le type achevé,\ncomplet, de ce que peut être une jeunesse républicaine, respectueuse du pou-\nvoir '( établi », qui a lu, au surplus, Mallarmé et Laforgue. Ce que l'on joue\nsurtout à Châteauneuf, c'est l'amour, et à ce jeu-là Baridel excelle. Toujours\nen quête d'aventures, ses expériences sentimentales le mènent en dernière\nanalyse au mariage. Oui, de flirt en flirt, il en vient à aimer sérieusement une\ndouce jeune fille. Il se mariera donc, et, pour fuir les variations politiques\nqui pourraient l'induire à d'autres variations, il entrera dans le commerce.\nTandis que la Marseillaise plane sur Châteauneuf, fêtant le préfet, le député, la\nRépublique, sous l'acacia odorant, dans le jardin fleuri de roses, Baridel mur-\nmure doucement à Blanche l'aveu ingénu d'amour.\n   M. Coulangheon est un écrivain d'esprit. Son style, tout en petits détails\nobservés, en nuances délicates, plaît par un charme très spécial et subtil. Les\nJeux de la Préfecture, ce sont des scènes de la vie provinciale vivement\ndépeintes, d'une vie provinciale non point terne comme certains se plurent à\nla montrer, mais toute en finesses, fleurs et chansons.\n\nL a T e n d r e s s e , par ALBERT ERLANDE. — (Paris, Ollendorf.)\n   Les bons romans, écrits sous forme de correspondances, sont captivants et\nrares. Ils sont captivants parce que les caractères, s'y livrant d'eux-mêmes, y\napparaissent d'une façon plus vive, et aussi parce qu'à les lire, on oublie faci-\nlement l'auteur, on s'imagine avoir découvert de vieilles liasses de lettres, on\néprouve l'anxiété de la découverte, la joie de pénétrer un passé. Ils sont rares\naussi, surtout rares, car le genre épistolaire exige de ces qualités spéciales,\ndont un écrivain, d'ailleurs excellent, peut totalement manquer. Il lui faut\nl'abandon sans nonchalance, le laisser-aller sans pose, l'esprit et toute sa\ngamme, et toujours la finesse et parfois la gravité, et, outre cela, ce je ne sais\nquoi qui fait deviner le cœur.\n   Les lettres dont se compose la Tendresse, réunissent assez de ces qualités\npour que leur lecture soit vraiment attachante. Sentimentales, elles disent\n"}, {"page_pdf": 891, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2873, "texte": "760                                  DURENDAL\n\n\npresque toutes le mal d'aimer. Celles d'Yvonne de Lasseuil montrent combien\nterrible est pour une âme éprise l'ombre approchante de la vieillesse. Celles\nd'Alain Desfrages révèlent un cœur tourmenté par la tendresse, la Tendresse,\nvague propension à aimer sans savoir qui l'on aime, mal bien réel dont\nbeaucoup ont souffert et que tant de poètes, sans le savoir peut-être, ont\nchanté.\n   Livre d'intimité, à lire le soir, quand on se sent l'âme grave, dans la clarté\ncalme de la lampe.\n\nH é s i t a t i o n S e n t i m e n t a l e , par l'auteur d'Amitié Amoureuse. — (Paris,\n  Calmann-Lévy.)\n   Un joli roman, finement écrit, d'une plume alerte, et qui a le mérite peu\nfréquent d'être bon et de s'adresser à tous. Je le recommande vivement aux\njeunes lectrices de Durendal. Il peut être lu par elles, il est bien stylé, et, j'y\ninsiste, ces deux qualités se rencontrent si rarement dans un même livre!\n\nL a D e m o i s e l l e d e P u y g a r r o u , par   HENRY GRÉVILLE.       — (Paris,\n  Plon-Nourrit.)\n   Je leur recommande aussi la Demoiselle de Puygarrou. Que ce soit là le der-\nnier livre qu'ait signé la main si experte, maintenant glacée par la mort,\nd'Henry Gréville, je n'y puis songer sans mélancolie. Non pas que ces\nromans, hâtivement écrits, me paraissent destinés jamais à occuper dans\nl'histoire du genre une place marquante. Mais il y régnait une telle bonne foi,\nle ton en était de si bon aloi, on y devinait enfin une âme si égale d'humeur,\ndouce et bienfaisante, que les défauts de style et de composition se faisaient\npresque pardonner. Et puis, les livres que nous n'aimons guère peuvent être\naimés par d'autres, et nous ne devons pas dédaigner les regrets de ceux-là !\n   Peu de romans de Mme Gréville valent la Demoiselle de Puygarrou. On dirait\nque l'auteur, aux approches de la mort, a voulu exprimer, résumer en une\nœuvre dernière sa tendresse pleine de bonhomie, la délicatesse de pensée et\nla bonté de son cœur.\n\nL a M a i s o n V i d e , par JEAN DENZÈLE. — (Paris, Perrin.)\n   Un homme, épris de grandeur et de beauté, André Martyne, découvre\nqu'une implacable maladie le destine avant peu à la mort. Sa détresse morale\ns'accroît de l'affreuse idée qu'il ne laissera rien derrière lui, car sa femme,\ncaractère frivole, ne continuera pas sa pensée et l'enfant né de leur union,\ntrop jeune pour apprécier son père, l'ignorera à jamais. Mais André se\nrévolte contre cette disparition totale de son être. Durant les dernières années,\nles derniers mois qui lui restent, il s'attache à transformer l'âme de sa femme,\nà la façonner à l'image de son âme, à lui faire aimer ce qu'il aime. Ainsi,\nlui parti, sa maison ne sera néanmoins pas vide de lui; la chaîne qui unit les\nvivants aux morts ne sera pas brisée.\n   M. Denzèle a bien traité ce thème profond et triste. Son livre est à lire; il\némeut.\n"}, {"page_pdf": 892, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2836, "texte": "                                      LES LIVRES                                 761\n\n\n    P o u r a r r i v e r a u B o n h e u r , par GEORGES SAUVIN. — (Paris, Plon-\n      Nourrit.)\n     Les héros de ce roman arrivent au bonheur par un chemin bizarre et\n   guère fréquenté. Un livre correctement écrit, qui se laisse lire, sans plus,\n                                                                      CH. DE .S.\n\n\n   L a M a i s o n d u P é c h é , par MARCELLE TINAYRE. — (Paris, Calmann-\n     Lévy).\n      Voici qui n'est pas banal : un roman autour ou plutôt contre le jansé-\n   nisme; cela nous vaut la peinture en grisaille — très originalement tracée —\n   d'un milieu janséniste auXX e «iècle,où une mère farouchement intransigeante\n  fait face à un fils que, malgré les précautions d'une éducation toujours\n  alarmée et les suggestions d'un milieu claustral, la fièvre moderne touche de\n  son aile de feu... Et c'est alors un fougueux débridement des sens jusqu'à ce\n  sacrilège, joliment ironique, d'une scène de séduction dans les ruines même\n  de Port-Royal.\n     L'œuvre, dans sa première partie surtout, est fort bien écrite, avec une\n  verve nerveuse à laquelle les femmes-auteurs ne nous ont point habitué !\n                                                                       F . V.\n\n  L a M a i s o n d e s G r e n a d e s , contes par OSCAR WILDE, traduits de\n    l'anglais par G. KHNOPFF, avec deux portraits de l'auteur, un vol. in-18.\n    — (Paris, Editions de la Plume.)\n    Quatre contes : le Jeune Roi; 1'Anniversaire de l'Infante; le Pécheur et son âme\n et l'Enfant-étoile, dont le premier est le meilleur, et qui sont comme de belles\n imageries de symbole et de légende, inventées et colorées par un poète et\n dont un autre poète a voulu employer son art délicat à nous donner une\n belle version où il a su transporter le charme même d'une œuvre originale.\n                                                                        A. G.\n\n LA C R I T I Q U E :\n\n Opuscules de critique historique, fascicule III : S. Francisci\n  legendae veteris fragmenta quaedam, edidit et nous illustravit\n  PAUL SABATIER; fascicule IV: Les règles et le gouvernement\n  de l'Ordo de Pœnitentia au XIII e siècle, par le R. p. PIERRE\n   MANDONNET, O. P. — (Paris, Fischbacher.)\n   Tout en préparant la publication prochaine de l'édition remaniée de sa\nbelle Histoire de saint François, Paul Sabatier ne cesse pas de mettre au jour de\nnouveaux documents du plus vif intérêt sur les origines franciscaines. On\nsait les lacunes, les contradictions et les difficultés qui rendent si pénibles et\nhérissées de doutes si ardus l'étude et la comparaison des manuscrits des XIIIe\netXIVesiècles, où se retrouvent, la plupart du temps fragmentés, dénaturés\nd'interpolations et de suppressions, les chroniques originelles de frèreLéon,\n"}, {"page_pdf": 893, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3191, "texte": "762                               DURENDAL\n\n\ndes trois compagnons, de Thomas de Celano, etc. Chacun de ces manuscrits,\navec ses couches superposées de légendes, fait songer à ces territoires grecs\nou levantins, où des fouilles méthodiques font apparaître, en débris et en\nvestiges précieux, l'un siècle après l'autre, jusqu'aux restes préservés d'épo-\nques fabuleuses déjà pour l'antique Hérodote.\n   M. Sabatier nous donne, aujourd'hui, le texte, emprunté au manuscrit de\nLiegnitz (qu'il a décrit dans le fascicule II de la collection), de sept chapitres\nde la Legenda antiqua (compilée vers 1322), qui paraissent provenir d'une\nlégende composée au siècle précédent.(vers 1246) et dont les éléments auraient\nété puisés dans le Spéculum perftctionis de frère Léon.\n   Nous ne ferons pas ici l'exposé des preuves et de l'argumentation de\nM. Sabatier, qui nous paraissent inattaquables.. C'est une véritable joie que\nde suivre les travaux d'un tel maître, d'écouter sa parole, où l'on sent vibrer\nla droiture admirable et la chaleur contagieuse de son âme, d'applaudir, enfin,\nà l'abondance et à la sagacité des découvertes qui mettent dans une lumière\nsans cesse accrue la figure merveilleuse et chère du poverello.\n\n\n                                       ***\n\n   L'institution du tiers-ordre fut peut-être un des plus puissants instruments\nd'émancipation et de liberté au moyen âge. Par la force irrésistible d'une\nassociation soustraite, grâce à son caractère religieux, aux prises du pouvoir\ncivil, et qui défendait ses adeptes contre les puissants, opposait à ceux-ci\nl'énergie collective de la solidarité, les tiers-ordres ne contribuèrent pas\nmédiocrement à créer dans le peuple l'esprit vigoureux et avide d'indépen-\ndance, la confiance et le courage municipal, qui amenèrent, en Italie, la déca-\ndence et la chute du pouvoir impérial, et rendirent possible, dans le Midi et\ndans le Nord, le prodigieux essor des communes.\n   Entre les mains de la Papauté, sous sa direction assidue et sagace, l'armée\nspirituelle recrutée par les nouveaux ordres mendiants devint un terrible\nbélier sous l'effort duquel la vieille construction féodale se mit à craquer de\n toutes parts.\n    Et n'est-il pas intéressant de noter, à cette heure où la tolérance et la\nlibre-pensée adoptent une si étrange figure, que c'est un de ces moines, dont\n on spolie et disperse les successeurs, un dominicain, saint Thomas d'Aquin,\n qui, le premier, formula la théorie du gouvernement constitutionnel, fondé\n sur la libre élection, tandis que le grand adversaire de l'Eglise, Frédéric II,\n professait déjà l'absolutisme dérivé du droit romain : omnipotence de l'Etat\n ou du prince, — auquel la seconde Renaissance devait réserver un si brillant\n avenir et qui a passé tout entier dans le jacobinisme moderne.\n    On conçoit quel intérêt capital s'attache à l'élucidation de l'histoire des\n tiers-ordres et, plus particulièrement, de celui dont la fondation appartient à\n saint François. Malheureusement, ses origines et les phases de son dévelop-\n pement ne nous apparaissent que confusément dans les mentions laconiques\n des chroniqueurs, spécialement des trois compagnons, et dans les bulles du\n  Saint-Siège.\n"}, {"page_pdf": 894, "page_imprimee": 763, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3306, "texte": "                                     LES LIVRES                                  763\n\n     L'esprit et le caractère de l'institution, dans les divers aspects qu'ils ont pris\n  par le progrès du temps, devraient surtout nous être révélés par les Règles\n  successives qui, certes, ont régi l'ordre. Mais ces Régies ne nous sont point\n  parvenues dans leur teneur initiale ou, du moins, jusqu'à la publication d'un\n  texte plus ancien conservé au couvent de Capistrano (fasc. I de la collection\n d'opuscules), et dans lequel le R. P . Mandonnet s'accorde à reconnaître, avec\n  M. Sabatier, qui l'a découverte, la Règle primitive de 1221, nous ne possé-\n dions d'autre document sûr que la Règle, arrivée au terme d'une longue évo-\n lution, consacrée par le Pape Nicolas IV, en 1289.\n    Le document, si heureusement retrouvé par M. Paul Sabatier et authen-\n tiqué d'une façon irréfutable par le R. P . Mandonnet, est devenu, pour le\n savant dominicain, le point de départ d'une étude historique et critique\n admirable de méthode et de logique, et qui jette une vive clarté sur les débuts\n du tiers-ordre franciscain. Nous nous réservons de revenir sur cet important\n travail et d'en résumer les conclusions lorsque les Opuscules en auront publié\n la dernière partie.\n\n\n J . - K . H u y s m a n s , L'Art Moderne, deuxième édition, 1 vol. in-18. —\n     (Paris, Stock.)\n     L'éditeur Stock réimprime le volume, paru en 1883, chez Charpentier,\n  dans lequel Huysmans avait réuni la série des articles dans lesquels, de 1879\n  à 1882, il avait combattu un si vaillant combat contre les clichés, le « grand\n  art », les académies, en faveur de « l'art moderne », de l'art dégagé des\n poncifs, des formules, des trucs et résolu, à la suite de Manet, à demander\n ses inspirations à l'observation immédiate et sincère de la vie.\n    Les pages pleines de relief et de bravoure intellectuelle de Huysmans\n nous reportent aux temps héroïques de la peinture impressionniste, aux\n débuts des Degas, des Manet, des Rafaëlli, des Forain, de combien d'autres,\n dont le talent, violemment nié, alors, et les œuvres qui faisaient scandale,\n sont placés actuellement au premier rang et ont suscité un mouvement\n profond et durable chez nous aussi bien qu'en France.\n    L'école de la bouffissure et du pastiche, de la peinture machinée et\n théâtrale reçut en ces rencontres d'irréparables avaries; mais elle survit\ncependant, ayant la vie dure et étant galvanisée, au surplus, par la vertu des\nmédailles, des récompenses et des commandes officielles. Il est amusant de\nmarquer, à propos de cette protection, à titre d'indice de leur ouverture\nd'esprit et de leur culture, à quel point les jacobins, les anciens et les nou-\nveaux, se sont toujours montrés réactionnaires en matière artistique. Rien de\nsurprenant, du reste, à ce phénomène, chez des gens qui pensaient et légifé-\nraient par axiomes et principes spéculatifs, ignorant les hommes vivants et la\nréalité de la vie, et rêvant de réduire, en quelque sorte, les âmes au même\ndénominateur étroit et sectaire. Ils voyaient comme ils pensaient — faux; et\nleur éloquence et l'art qu'ils admiraient étaient taillés dans le même\nfer-blanc! Cependant, il faudrait parler au présent, car la race, à la fois\nridicule et redoutable, de ces théoriciens fanatiques, n'a pas péri...\n"}, {"page_pdf": 895, "page_imprimee": 764, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3032, "texte": "764                              DURENDAL\n\n\n   Ils fréquenteraient, avec singulièrement de profit, le volume de Huys-\nmans, ces jeunes artistes qui, sous prétexte d'idéalisme, ont encombré les\nsalons de ces dernières annés du consternant étalage de machines démésuré-\nment amphigouriques.\n\nLe sentiment de l'art et sa formation par l'étude des\n  œuvres, un vol. in-18. — L'art chrétien en France des ori-\n gines au XVI e siècle, un vol. in-12. — L'influence de saint\n  François d'Assise sur la civilisation et les arts, un vol.\n  in-12, par ALPHONSE GERMAIN. — (Paris, Bloud et Cie.)\n    La lecture des ouvrages de M. Germain leur serait, aussi, d'un très\nsalutaire enseignement. A suivre l'auteur, comme un guide sûr, dans sa\ncourse rapide et démonstrative au travers les arts de toutes les civilisations,\nils apprendraient de lui, et, en même temps, des connaissances qu'ils\nrecueilleraient en route, les lois de mesure et d'harmonie auxquelles, si libre\net si spontanée qu'elle soit, doit obéir toute œuvre esthétique.\n     L'art comme la langue possède une orthographe; malheureusement, nous\ncomptons trop d'artistes — et d'écrivains — qui l'ignorent, et dont toute\nl'originalité est faite de cette ignorance.\n     « Les principes essentiels, écrit M. Germain, dans son Avant-propos, sont\n mal connus, même par des esprits très renseignés sur l'histoire et l'archéo-\n logie, car on ne s'en préoccupe guère depuis les dernières transformations\n infligées à la philosophie de l'art. Enfin, maintes aberrations sont répandues\n que nul ne réfute, maintes confusions sont établies que nul ne cherche à\n dissiper, et, sans défense contre les idées fausses, le sentiment du beau\n s'altère en beaucoup de passionnés d'art, provoquant d'incroyables dédains\n envers l'art normal et la saine originalité. »\n     Certes, le défaut d'éducation vraie et profonde constitue une des causes\n premières des surprenantes « manifestations d'art «que nous avons subies,\n  mais encore, trouvent-elles aussi, en partie, leur origine dans la surexcita-\n  tion et le blasement de la sensation chez certains artistes et chez leur public,\n  également peu cultivés, et qui les voue à l'outrance et à l'incohérence, crée\n  en eux l'incapacité de se rendre sensibles à la beauté réelle, forte et équi-\n  librée.\n      On n'enseigne ni le goût, ni la sensibilité, à défaut desquels nous ne\n  saurions atteindre au discernement de la beauté, mais il nous appartient de\n  les fortifier par l'étude et la comparaison des œuvres et, entre les œuvres, de\n  celles les plus proches de la perfection, c'est-à-dire de l'ordre et de la\n   simplicité.\n      Ces œuvres, M. Alphonse Germain excelle à nous les montrer, à nous en\n  signaler les caractéristiques, à nous les rendre présentes et fructueuses. Sa\n   méthode est excellente; il émeut et convainc parce qu'il parle, non en\n  professeur, mais en artiste et que la raison, chez lui, se colore des chaudes\n   teintes de l'enthousiasme.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 896, "page_imprimee": 765, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2807, "texte": "                                       LES LIVRES                                      765\n\n L e s E c r i v a i n s e t l e s M œ u r s , par     HENRY BORDEAUX.         — (Paris,\n   Plon-Nourrit.)\n   En une nouvelle série d'études critiques, M. Henry Bordeaux applique\nson éclectisme si plein de sagacité et si vibrant de sensibilité à l'analyse des\n plus récentes œuvres contemporaines.\n   Parmi ces pages, on admirera surtout une dissection merveilleusement\nconduite de l'œuvre de Bourget et, à propos de Barrès, un « portrait de\njeune homme » ou le Sturel des Déracinés et de l'Appel au soldat est croqué en\nun raccourci plein de précision et de saveur; les chapitres sur Balzac et\nStendhal tournent un peu court; il m'a, du reste, toujours semblé que\nM. Henry Bordeaux excelle davantage dans l'analyse des livres plus immédia-\ntement proches de sa très moderne intellectualilé.\n   Le volume s'ouvre par des considérations sur la crise du roman d'une\nbonne et courageuse actualité.\n                                                                         F. V.\n\n\nDIVERS :\n\n\n   L ' a u - d e l à e t l e s f o r c e s i n c o n n u e s (Opinion de l'élite sur le mys-\ntère), par JULES Bois. — (Paris, Ollendorff.)\n   On se rappelle l'intéressante Enquête sur l'évolution littéraire de Jules Huret. Ce\nque celui-ci fit, avec tant de verve et d'une façon si pittoresque, à propos de\nlittérature, Jules Bois vient de le faire à propos de l'occultisme et des ques-\ntions qui s'y rattachent. Il a interrogé sur L'au-delà et les forces inconnues,\nnon point les spécialisles, dont on eût pu se défier, mais l'Élite dans l'art, la\nphilosophie, la littérature et la science. C'est le résultat de son enquête qu'il\npublie aujourd'hui. Je l'ai lu avec le plus vif intérêt et j'engage tous ceux\nque ces questions, si obscures encore et si mystérieuses, passionnent, à le\nlire. Ils le feront avec fruit et avec plaisir. Ce n'est que le procès-verbal très\nnet et précis d'une enquête admirablement faite par l'auteur. Pour ne pas\ninfluencer le lecteur, Jules Bois s'abstient de conclure par un jugement\npersonnel.\n   Pour ce qui me concerne, j'avoue qu'après la lecture de ce livre je reste ce\nque j'ai toujours été, au sujet de ces questions épineuses, un sceptique\ndans l'âme, dans le bon sens du mot, aussi incrédule qu'on puisse l'être,\nmais en même temps, tout disposé à admettre ce qui me sera péremptoirement\ndémontré. Je me défie au plus haut degré des occultistes de profession.\nJamais je ne les croirai sur parole. J'admets leur bonne foi, mais ne peuvent-\nils être eux-mêmes les victimes, ou de la supercherie la plus adroite et la\nplus hypocrite, ou d'une autosuggestion d'autant plus redoutable qu'elle est\ninconsciente?\n                                                                     HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 897, "page_imprimee": 766, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3080, "texte": "766                                DURENDAL\n\n\nL E S S A I N T S : Saint Hilaire, par le R. P. LARGENT. — Le\n  bienheureux Grignion de Montfort (1673-1716), par ERNEST\n   JAC. — (Paris, Lecoffre.)\n   Saint Hilaire, évêque de Poitiers, vécut au IVe siècle, alors que l'Eglise, à\npeine sortie de l'ère des persécutions, subissait la protection, peut-être plus\nredoutable, des empereurs et luttait contre leurs caprices théologiques.\nHilaire combattit pour l'orthodoxie avec saint Athanase, saint Eusèbe de\nVerceil, saint Denis de Milan et, comme eux, fut déposé et exilé par Con-\nstance, qui professait le semi-arianisme. La monographie du R. P . Largent\nretrace avec lucidité et précision l'histoire de ces années troublées et la nature\ncapitale du débat qui divisait les fidèles et les schismatiques.\n\n                                       *   *\n    La vie brève du P . Grignion de Montfort n'a été qu'un incessant apostolat,\nentrecoupé de tribulations sans nombre, d'incroyables avanies, d'affronts qui\nne purent lasser sa ténacité bretonne et l'indomptable persévérance de sa\nvocation. La grande partie de ses jours se passa à errer sur les routes, dans\nle plus parfait dénûment évangélique, pour aller de village en village porter\nla bonne parole des missions, en dépit des entraves suscitées à son zèle par\nun épiscopat trop souvent enclin au jansénisme et par certains membres du\nclergé, effarouchés des allures extraordinaires et de la foi intransigeante du\nbienheureux.\n    Le chemin tracé était, alors comme aujourd'hui, celui de la sagesse pour\nles gens raisonnables, et celui du succès — mondain tout au moins.\n    Le P . de Montfort a attaché son nom à la fondation de deux instituts, la\nCompagnie de Marie, formée de prêtres missionnaires comme lui-même ; les\nFilles de la Sagesse, qui élèvent les enfants pauvres, soignent les malades,\nrecueillent les filles abandonnées : leur congrégation, qui compte de nom-\nbreux et populeux établissements dans toute l'Europe catholique, sera inces-\nsamment chassée de sa patrie d'origine, la France, parce que, étant humbles,\nchastes et charitables, ces religieuses font ombrage et obstacle à la Raison\n et au Progrès modernes !\n    M. Ernest Jac a écrit de la courte vie du Bienheureux Grignion de Montfort un\n récit très attachant, plein de relief et de substance.\n\nL'Eucaristia, dottrina, storia e reflessioni, par le R. P. MAR-\n   CELLINO DA CIVEZZA, un vol. in-12. — (Firenze, Alfani e Venturi.)\n   Nous t'admirons et te bénissons, Seigneur, qui as sauvé le monde par ta sainte croix !\n   Telle était la prière, la louange, que saint François et ses premiers compa-\ngnons récitaient sur les routes, devant les chapelles et les crucifix qu'ils\nrencontraient. Et ces mots sont comme l'argument et la thèse du pieux et\nélégant petit volume que le R. P . Marcellino, bon disciple du Père Séra-\nphique, a consacré au sacrement de l'Eucharistie, la clé de voûte de la foi\ncatholique. Et ces pages sont remplies de lucidité, d'émotion et de ferveur.\n                                                                          A. G.\n"}, {"page_pdf": 898, "page_imprimee": 767, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2283, "texte": "                                          LES LIVRES                        767\n\n   1902. U n i v e r s i t é d e G a n d , almanach de la Générale gantoise des\nétudiants catholiques. — (Gand, Siffer.)\n   Nous félicitons de tout coeur les étudiants catholiques de Gand pour leur\nbelle vaillance. L'almanach qu'ils ont édité est une preuve non équivoque\nde la vitalité intellectuelle de leur association. C'est superbe pour un début.\nNous les engageons à récidiver chaque année. On nous annonce du reste\nd'ores et déjà un almanach universitaire catholique pour l'an prochain qui\ndépassera encore en intérêt l'actuel.\n   Celui-ci est déjà très beau, superbement édité, enrobé d'une élégante\ncouverture en deux couleurs de l'artiste anversois Edmond Van Offel.\n   Il donne les renseignements les plus intéressants sur la vie universitaire\ngantoise et spécialement sur l'activité de la jeunesse catholique. Il contient\nune admirable et très savante conférence du professeur Van Biervliet :\nL'envers de la joie et de la tristesse.\n  Enfin dans la partie littéraire on peut lire des pages d'art inédites de nos\nplus distingués artistes, prosateurs et poètes. Encore une fois, nous adressons\nà la jeunesse catholique de Gand nos plus cordiales félicitations avec l'assu-\nrance de notre bien vive et affectueuse sympathie.\n                                                            HENRY MŒLLER.\n\n\nAlmanach de l'Université de Liége, 1902. — (Math. Thone,\n  Liége.)\n   Cet intéressant recueil témoigne d'une belle vitalité chez la jeunesse univer-\ntaire liégeoise. Nos meilleurs écrivains y ont collaboré, donnant à leurs frères\nplus jeunes l'appui de leur talent et de leur nom. MM. Gilkin, Gille, Séverin,\nVan Leerberghe, d'autres encore, y ont répandu les fleurs vives de leurs\nstrophes. Des pages de prose, tour à tour puissantes ou gracieuses, y sont\nsignées : E. Picard, C. Lemonnier, G. Virrès, H. Carton de Wiart.\n   Parmi les œuvres envoyées par ceux qui, à cette époque, étaient étudiants,\nou le sont encore, j'aime, surtout, le poème de M. Albert Devèze : les Mar-\nbres. Une belle évocation d'art domine les strophes, d'un lyrisme ardent et\npassionné. On y admire des vers qui dénotent un vrai poète.\n                                                                     CH. de S.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1902-livraison12-014", "volume": "ELB-AML-484382-1902-000-009_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1902-000-009_f.pdf", "ocr_sha256": "052b99f2b2016d10fd5b0d65542fb09953c0476a0cf813e8c3a01dde08853aa8", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 768, "page_fin": 770, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES La Lecture", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 899, "page_imprimee": 768, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2579, "texte": "NOTULES\n\n\n    L a L e c t u r e . — Nous extrayons d'une conférence de Godefroid Kurth\nsur ce sujet l'intéressant passage suivant :\n   « Faut-il lire? j e répondrai : cette question ne devrait pas même être posée.\nCertainement, il faut lire; je dirais même qu'il faut lire toujours, non pas qu'il\nfaille consacrer tout son temps à la lecture, mais parce qu'il ne faut pas qu'on\npuisse trouver quelque portion considérable de notre vie qui ne soit ornée,\nenrichie, divertie et ennoblie par la lecture.\n    » Il est essentiel de lire, car la lecture est le principal moyen qui nous per-\nmette d'acquérir des connaissances. Même avec les études, il faut la lecture.\nC'est elle qui nous met en contact avec les grands esprits qui ont paru dans le\nmonde. Elle n'est pas seulement la plus noble distraction, elle est surtout le\nmeilleur moyen de fortifier les convictions, d'affermir la foi, de favoriser la\nculture de l'intelligence et l'éducation du cœur. Car la lecture bien dirigée\nsert à tout cela. Donc, il est indispensable de lire.\n    » Je sais bien qu'en disant cela, je ne suis pas d'accord avec tout le monde;\nje connais des gens vertueux ou tout au moins instruits, ayant charge d'âmes\net dirigeant des maisons d'éducation, à qui la lecture semble faire horreur.\nJe me suis trouvé personnellement en conflit avec un de ces directeurs, qui\n me tenait ce langage : « Il y a danger à développer dans de jeunes intelligences\n » le goût de la littérature et de la lecture. Si les élèves le contractent, il arrivera\n » qu'après avoir lu de bons livres, ils voudront en lire de mauvais et ainsi la\n » lecture contribuera à leur perte. » Voilà l'argument.\n    » Les braves gens qui nous tiennent ce langage sont de ceux qui ne par-\n viennent pas à se persuader que le bon Dieu qui a tout fait, a tout bien fait.\n A leur avis, Dieu eût dû nous créer autrement, que nous le sommes. Il a eu\n tort de nous donner la liberté de notre salut. Pourquoi n'a-t-il pas forcé\n l'homme à se sauver? Cela vaudrait infiniment mieux.\n     » Je dis que les éducateurs qui pensent ainsi ne comprennent pas leur mis-\n sion. Au lieu de former leurs élèves, ils les déforment. M'entretenant un jour\n avec les élèves d'une importante maison d'éducation, je remarquai qu'ils\n avaient des allures gênées à propos des questions que je posais et des allu-\n sions que je faisais à certains ouvrages. L'un d'eux me dit :\n     — Mais Monsieur le professeur, nous ne lisons pas.\n     — Vous ne lisez pas? Et pourquoi ?\n     — Parce qu'on nous le défend.\n     — Qui vous le défend ?\n"}, {"page_pdf": 900, "page_imprimee": 769, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3048, "texte": "                                    NOTULES                                  769\n\n   — M. le directeur.\n   — Ah! M. le directeur vous défend de lire? Alors, comment faites-vous ?\n   — Nous étudions, nous consultons nos cahiers.\n   — Soit !\n    » Je ne voulais pas avoir l'air de discuter l'autorité du directeur devant mes\ninterlocuteurs.\n   — Vous étudiez ces matières dans vos cahiers, bien! mais ces cahiers, vous\nles complétez, vous les enrichissez au moyen de lectures?\n   — Non, nous ne pouvons pas lire d'autres livres que nos cahiers.\n   — Quoi ! en dehors de vos cahiers, vous ne pourriez pas lire, par exemple,\nune histoire de la littérature française bien faite ?\n   — Non.\n    » Alors, je voulus voir ces fameux cahiers, ces chefs-d'œuvre qui dispen-\nsaient de toute lecture. Qu'y trouvai-je? des choses lamentables.\n   » Franchement, des éducateurs aussi bornés ne vous font-ils pas penser\nau mot célèbre attribué au calife Omar « Si ces livres, disait-il à propos de la\n» bibliothèque d'Alexandrie, contiennent autre chose que le Coran, ils sont\n«nuisibles; s'ils contiennent la même chose, ils sont inutiles. Dans un cas\n » comme dans l'autre, qu'ils aillent au feu ! » Mettez le mot cahiers à la place\nde Coran, vous aurez de part et d'autre la même pensée. Et puisque nous\ntenons le calife Omar pour un barbare et pour un fanatique, n'en devons-\nnous pas dire autant de ceux qui parlent le même langage que lui?\n   » Si excellent que soit un cahier, il ne suffit pas. Celui qui voudrait se con-\ntenter de ses cahiers serait un fort pauvre sire. Aux examens, j'ai rencontré\nplus d'une fois des récipiendaires qui venaient me dérouler de belles phrases\napprises par cœur dans mes livres. Je les arrêtais aussitôt, leur disant :\n« Attention, vous jouez un jeu dangereux ; vous me servez des phrases qui\n» sont à moi, et je vous prie de respecter la propriété d'autrui. »\n   » Je répète que dans la vie intellectuelle il n'y a pas de salut en dehors de\nla lecture. Par la lecture vous fécondez, vous continuez, vous enrichissez\nl'enseignement qui vous a été donné. Ce n'est pas seulement pendant les\nétudes, mais surtout après, que la lecture s'impose d'une manière absolue. »\n\n                                       ***\n\n   C h a r l e s B o r d e s . — « L'Edition mutuelle, en dépôt à la Scola Cantorum.\na fait paraître toute une série de compositions de M. Charles Bordes, restées\njusqu'ici inédites. La plus importante est une Rapsodie basque pour piano et\norchestre, réduite pour deux pianos par M. Samazeuilh, et dont les thèmes ont\nun accent et un rythme délicieux et les développements une variété et une sou-\nplesse remarquables. Signalons encore un recueil de fantaisies pour piano et\nune douzaine de mélodies dont aucune n'est indifférente et dont certaines,\ncomme les Poèmes de Francis gammes, d'une rare intensité, comptent certaine-\nment au nombre des meilleures pièces vocales de ce temps. Heureux présage\npour le drame de M. Bordes, Les Trois Vagues, que nous fait espérer le théâtre\nde la Monnaie « [Guide musicale).\n"}, {"page_pdf": 901, "page_imprimee": 770, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2311, "texte": "770                                   DURENDAL\n\n\n\n   L ' A s s o c i a t i o n d e s c h a n t e u r s de S a i n t - B o n i f a c e a inter-\nprété, à l'occasion de la Sainte-Cécile, les œuvres suivantes : Introït : Dicit\nDominus, en chant grégorien; la Messe V : Iste Confessor à quatre voix, de\nPalestrina; au Graduale : Andante, de Mendelssohn, pour orgue; à l'offertoire :\nMotet à la Vierge, de de Witt, pour ténor, basse solo et chœur d'enfants,\navec accompagnement d'orgue; à la sortie : Fugue en utmaj., de Bach, pour\norgue.\n\n                                           ***\n\n   L ' A C a p e l l a G a n t o i s a donné, sous la direction de son fondateur,\nEMILE HULLEBROECK, sa première audition de musique ancienne de l'année\n1902-1903, le 7 décembre. Au programme : Quand le rossignol chante, chœur de\nE. Rater, d'après une chanson du Sire de Coucy (1192); des extraits impor-\ntants de la Missa papœ Marcelli, de Palestrina; des chansons françaises des\nXVIIe etXVIIIesiècles.\n\n                                           ***\n\n    L e s S o u r i r e s p e r d u s . — Sous ce titre, notre collaborateur,\nG. d'Arschot, publiera, en janvier, un volume de nouvelles qui paraîtra chez\nl'éditeur Lacomblez, de Bruxelles.\n\n                                           ***\n\n   T i l l E u l e n s p i e g e l . — Ein Kürzweilig Lesen von seinem Leben und\nTreiben ein Volksbüch mit Bilderschmück von Walter Tilmann, Hermann\nSeemann Nachfolger. Ce volume vient de paraître à Leipzig. Il est destiné à\nl'usage de la jeunesse, est fort joliment édité et enrichi de nombreuses gra-\nvures, imitant celles sur bois du temps jadis.\n\n                                           ***\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : F R . VILLETTE : Longue route (Paris, Plon).\n— F . MASOIN : Histoire de la littérature française en Belgique de 1815 à\n1830 (Bruxelles, Lebègue). — P . GIRODON : Commentaire sur l'Evangile de\nsaint Luc (Paris, Plon). — M. GORKI : Varenka Olessova (Paris, Mercure de\nFrance). — C. VAN BENEDEN : Les titularisés (Bruxelles, Lacomblez). —\nJULES DESTRÉE : Quelques histoires de miséricorde (Bruxelles, Larder). —\nI. BARBEY D'AUREVILLY : Le roman contemporain (Paris, Lemerre). —\nE. GÉRARD : Si tu étais mortel ; (Paris, Librairie internationale). — L. YSE-\nRENTANT : Pierre et Anna (Paris, Ollendorff).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 836, "texte": " •écembre igo2.\n\n\n\n\n                          KErfii\n          REVUE CATHOL.IQ.UEVj\n             £>E LITTERAT\n\n\n\n\nI B R U X E L L E S , rue du Grand-Cerf, 22. -   PARIS, rue de Boulainvilliers, 35\n"}, {"page_pdf": 837, "texte": "               VITRA.TJX:                                  X>'A.:E*.T\n             ENT\n     F                         DE P A S S E\nB R U X E L L E S - 3 et 5, Rue du Persil (Placede* Martyrs) . BRUXELLE!\n                           9 Diplômes d'Honneur et Médailles d'Or\n                 Bruxelles — Grand Concours International 1 8 9 8 : 1 er PRIX\n\n\n\n   Pianos HENRI HERZ • Harmoniums ALEXANDRE\n             Seuls agents pour les orgues d'église J. MERKLIN et C e\n\n\n         47, Boulevard Anspach (Entresol) • BRUXELLES\n\nCAISSE GÉNÉRALE DE REPORTS ET DE DÉPÔT\n                   u , Bfarché-aift-Bohi - B R U X E L L E S\n   Dépôts de fonds en Comptes Chèques, disponibles à vue : 2 1/2 p. e. sans commission\n      Dépôts en Comptes de Quinzaine; intérêt variable; moyenne 1 9 0 0 : 4 . 1 6 p. e.\n                       Encaissement de Coupons, Titres, Effets, etc.\n                                    ORDRES DE BOURSE\n               Service spécial de Lettres de Crédit et Chèques sur tous pays\n              Prêts sur Titres. — Garde de Titres. — Location de Coffres-Forts\n\n\n                                                           Le Westend' Hâtetl est ouvert du 25 m\n                                                           au 38 septembre       Pension de 6 a 15 J\n                                                           par jour. Aux commencements et fins <\n                                                           saison arrangements spéciaux très ava\nWESTEND' HOTEL                                             tageux pour les familles faisant un séjo\n                                                           prolongé à l'hôtel. ^5 chambres parfait\n                                                            ment aménagées. Vie de famille. Ecli\n   DIGUE OE MER                                               rage électrique. Chambres spacieuse\n                                                                Ameublement moderne esthétique\nTéléphone n» 1 0                                                       confortable. Balcons et Te\n                                                                        rasses. Salle de musiqu\n EÊSBAU\n                                                                     S\\i Salle de billard. Salie <\n    DM                                                                      récréations p r enfam\nMDOELKERKE                                                                      Salons de lecture, <\n                                                                                       corresponds\n                                                                                      ce. Cuisine s<\n                                                                                      gnée. Caves ]\n                                                                                       commandéei\n                                                                                       Appartemei\n                                                                                       avec salon-\n\n\nService d'omnibus de la station du tramway à l'hôtel. — Services postal et télégraphique rég\nliers. — Communications téléphoniques avec toute la Belgique et les réseaux étrangers voisii\n„                      , .       ) A . B R U X E L L E S , 1, r u e d e s Q u a t r e - B r a s .\nPour renseignements s'adresser < , . ^ . ^ „ ^ ™ ™ . . ™ . - , \\ , . . .             .        .\n                                 I A . W E S T E N D E , A d m i n i s t r a t i o n d e l a Plafl\n                                                               Westend' Hôtel\n\n\n{Qcr          Pour la publicité dans cette Revue, s'adresser\n                         à MR M U S S C H E\n31, Rue Montagne-aux-Herbes-Potagères, BRUXELLE\n"}, {"page_pdf": 838, "texte": ""}, {"page_pdf": 839, "texte": ""}, {"page_pdf": 840, "texte": "Musée de Florence                    Photo Alinari\n                       NOËL\n                    (FRA ANGELICO)\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": ""}, {"page_pdf": 842, "texte": "                  Coups de Cloche\n\n                               Noël\n\n\n              LAMME pensa aux prairies vertes, aux fleurs d'azur,\n                 aux marguerites, à l'eau du fleuve qui coule dès\n                 le printemps sous les frissons du beau soleil.\n                    Il se dit, s'enfonçant dans la houppelande,\n                 que toute cette féerie était plus chaude et plus\n                 gaie que l'hiver.\n                    Lamme marchait vers les lanternes des rues ;\n                 elles répandaient de vagues lumières sur les\nenseignes emmitoufflées par la neige, sur les statuettes de saint\nRoch et de sainte Walburge au coin des impasses; sur les mâts\ndes bateaux, au petit port. Des fenêtres s'éclairèrent plus vive-\nment dans les belles maisons de la ville. Leur aspect d'or\nréconforta Lamme.\n   — Noël est doux quand même, murmura-t-il.\n   Mais ce qui charmait surtout le bon bourgeois et lui ôtait la.\nnostalgie du renouveau tapissé par les renoncules, c'était les\ncloches. Elles sonnaient d'une manière suave.\n   — Les sacristains ont aujourd'hui de vraies mains d'ar-\nchanges, se dit Lamme.\n   Un doux concert descendait des étoiles, vibrait au-dessus des\npignons comme si la poussière du firmament se fût faite musi-\nque. Il se mêlait à la voix des campanes un son étrange, plein\nde rêve et de mystère.\n   Lamme, intrigué, leva les yeux et vit assis, au clair de lune,\nsur une gargouille de la cathédrale, un ange qui jouait du violon.\n                                          EUGÈNE DEMOLDER.\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": "                 L'Aventurier\n\n« ...Bien des jours avaient fui depuis l'heure fatale\nOù, reniant enfin l'obscurité    natale,\nJ'étais entré, joyeux, dans l'inconnu des flots!\n\nEt souvent, devançant l'essor de mes galères,\nJ'avais interrogé lès lointains solitaires\nQue le désir peuplait de ses eldorados.\n\nC'était en vain ! Malgré mon attente éperdue,\nLa mer, la vaste mer emplissait    l'étendue,\nOù descendait bientôt l'anxiété du soir...\n\nMais, un jour, le parfum d'une terre prochaine\nNous arrivait, avec la douceur d'une haleine,\nEnivrant nos vingt ans d'un merveilleux   espoir.\n\nEt, tandis que la houle écumait sous l'étrave,\nJ'aspirais, exaucé, ce grand souffle suave\nQui s'était promené sur des îles en fleur... »\n\nTel, tu parlais, ravi dans un songe de gloire;\nEt nous, nous qu'enchantait   ta radieuse histoire,\nUn immortel regret nous étreignait le cœur...\n\nQuel charme impérieux était dans ta parole\nPour qu'elle révélât à l'étranger frivole\nTout ce que son destin a d'obscur et d'amer?...\n\nO voyageur ! voici qu'au soir de ma jeunesse,\nJe les évoque, avec une étrange  tristesse,\nCes îles qu'annonçait un parfum sur la mer...\n\n                                           FÉRNAND SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 844, "texte": "      L'Héritage de mon Grand-Père\n\n                MON grand-père était un joli vieillard, d'une extrême\n                   politesse. Ses cheveux frisés et tout blancs,\n                   comme poudrés, s'échappaient en mèches folles\n                   d'une petite calotte de velours noir ornée d'un\n                   gland de soie. Il était toujours complètement\n                   rasé, ce qui dégageait la grâce de la bouche, et\n                   ses traits pâles qui, parfois, se fonçaient aux\n                   pommettes d'un léger afflux de sang, apparais-\nsaient fins et délicats, presque féminins, sous la coquette\nchevelure blanche. Autour du cou, il enroulait un foulard,\nà l'ancienne mode. Il avait des soins touchants pour ses habits,\net chaque fois qu'il prisait, il s'évertuait ensuite à souffler de\nson souffle grêle sur le moindre grain de tabac égaré dans les\nplis de sa redingote qu'il appelait une lévite.\n   Il fut doux à mon enfance. Il aimait la nature et me la fit\naimer. Il me prenait par la main et me conduisait dans les bois\nde sa marche lente qu'il appuyait sur un grand bâton ferré. Il\nsuivait avec joie mes regards nouveaux. Je sortais de l'ombre\net il y rentrait : cependant, nous nous comprenions à merveille.\nAinsi les choses se ressemblent à l'aurore et au crépuscule.\n   Nos promenades étaient peu variées. Il affectionnait les\nmêmes paysages et recherchait les mêmes impressions afin de\nse persuader de sa propre durée.\n   — Regarde, petit! me disait-il quand le soleil parvenait au\nbord de l'horizon, et je lui demandais pourquoi le soleil se\nsauvait.\n   Un jour, il me montra d'une hauteur péniblement gravie la\nplaine immense que tachaient les moissons de diverses couleurs.\nUne brise légère agitait nonchalamment les blés mûrs. Les\nforêts, dont l'été augmente le mystère, s'endormaient dans leur\n"}, {"page_pdf": 845, "texte": "716                         DURENDAL\n\n\nlourd feuillage. Et tout au fond nous distinguions les eaux\n bleues du lac souriant.\n    — Regarde, petit. Est-ce beau?\n    — Oui, grand-père.\n    — Eh bien, tout ce/que tu vois est à moi.\n    — Vraiment, grand-père?\n   Je n'étais pas très convaincu. Mon grand-père ne réussissait\njamais dans ses entreprises financières où il introduisait de la\npoésie\". Son activité était grande, et il ne laissait passer aucune\noccasion de se ruiner. Quand il eût tout perdu il se réjouit, car,\nn'étant plus tourmenté par la passion de s'enrichir, il s'aban-\ndonna à ses goûts naturels, qui étaient simples et modestes. De\nces détails de famille, le petit homme que j'étais se doutait\ndéjà. Et la prospérité de mon grand-père m'étonnait\n    — Oui, reprit-il, tout cela est à moi, et bien à moi. Ces\nmoissons dorées, ces vignes, et ces hautes futaies, et ce lac aussi\nqui tremble d'aise au soleil.\n    — Il y a des poissons, grand-père?\n    — Il y en a. Vois-tu ces éclairs d'argent qui brillent à la\nsurface de l'eau? Ce sont eux : ils viennent respirer à la lumière.\n    Mais j'avais dérangé son idée qu'il se hâta de reprendre.\n    — Le propriétaire a le droit d'user et d'abuser. Qui donc use\n et abuse plus que moi de cette beauté?\n    Et dans un petit rire sournois, il ajouta plutôt pour lui-même\nque pour son jeune compagnon qui pourtant s'en souvient :\n    — Et l'on m'épargne la peine de m'occuper de mes propriétés.\n    — Comme vous êtes riche, grand-père!\n   Je regardais la plaine avec admiration. Il me considéra un\ninstant, et sans doute il me jugea digne de son héritage, car\nil étendit la main et son geste fut presque solennel.\n    — Je te donne tout ce que j'ai.\n   Je battis des mains et j'embrassai le vieillard. Ainsi me furent\nlégués le charme et la grâce de la terre.\n                                            HENRY BORDEAUX.\n"}, {"page_pdf": 846, "texte": "     Chanson simple\n\nSois simple, tu seras beau\nComme un long sommeil paisible,\nComme la tige flexible\nD'un lis blanc sur un tombeau.\n\nLes voix graves du silence,\nLe chant lointain d'un oiseau,\nEt la plainte du roseau\nQue le vent du soir balance\n\nT'empliront de leur douceur ;\nLeur harmonie enlacée\nAu rythme de ta pensée\nRassérénera ton cœur.\n\nTes peines fuiront, pareilles\nAux nuages dans le ciel ;\nTa ruche, lourde de miel\nVibrera d'un bruit d'abeilles;\n\nEt les fleurs de ton verger,\nS'inclinant sous la rosée,\nDe leur odeur reposée\nEmbaumeront     l'air léger.\n\nCar le ciel et le silence,\nUn chant d'oiseau, les roseaux,\nEt le murmure des eaux\nL'aile du vent qui s'élance,\n\nLe bruit fauve des essaims,\nLe sang odorant des roses,\nL'âme nombreuse des choses\nN'émeut que les cœurs sereins.\n"}, {"page_pdf": 847, "texte": "718                 DURENDAL\n\n\n      Et peut-être qu'une femme\n      Aux yeux doux comme un ciel bleu.\n      Dans l'émoi pur de l'aveu,\n      Un soir, te prendra ton âme;\n\n      Et tes jours longs et dorés,\n      Plus doux que les grappes d'ambre\n      Que le soleil de septembre\n      Mûrit sur les espaliers,\n\n      Seront lourds d'heures de joie.\n      Alors comme un      moissonneur\n      Bénis Dieu de ton bonheur\n      Lorsque l'horizon    rougeoie...\n\n                                         MAURICE   LAUZON.\n"}, {"page_pdf": 848, "texte": "                  Terre de Campine\n\n                                                 A   M.   A.   DUVIVIÈR.\n\n\n\n\n               LES boursicotiers le publient en triomphantes\n                 réclames : la terre de Campine subira bientôt\n                 de toutes parts l'outrage des perforeurs; de\n                 hautes cheminées au panache noir saliront la\n                 virginité de son horizon clair; de sa lourde et\n                 impitoyable patte de fer, l'industrie déracinera\n                 les forêts de sapins et arrachera les bruyères\n                 — ce double emblème du rêve grave et doux qui\ns'exhale de ce coin inviolé de Belgique... Et l'homme, une fois\nde plus, dans sa fringale de lucre, aura attenté à la beauté\nreposante et consolante de la nature.\n    Reposante pour le travailleur que les prosaïsmes de la vie\nont tenu de longs mois captif, consolante au rêveur qui voit, au\nfil des jours, se détacher des ailes de son rêve et tourbillonner\ndans l'irrémédiable, toutes les blanches plumes d'illusions, la\nCampine est, entre toutes, la terre maternelle, apporteuse du\nrobuste et exquis viatique qui souffle des sapins en glanant au\npassage l'arome de bruyères.\n   De petites villes, à la vie tranquille, gardent l'entrée de cet\noasis d'améthyste : Hasselt, ou 1' « héroïsme de la glèbe »\ncroyante de 1793 — selon le mot de Georges Virrès — est\nimmortalisé en un monument d'une belle fougue sauvage, trop\nproche malheureusement d'une promenade préposée à l'exhibi-\ntion dominicale des toilettes et où de médiocres ariettes italiennes\ngeignent hebdomadairement dans les cuivres; Maeseyck et sa\ngrand'place crayeuse au soleil et les frères Van Eyck en leurs\nrobes de pierre, regardant passer à leurs pieds, avec des nostal-\ngies de primitifs, la banalité des costumes d'aujourd'hui.\n"}, {"page_pdf": 849, "texte": "720                         DURENDAL\n\n\n    Par delà les faubourgs, aux bâtisses espacées, des blanches\nroutes d'un gravier qui craque sous les pieds, s'enfoncent,\ndroites, dans les campagnes; peu à peu les moissons se font\nplus maigres; entre les maisons aux rouges toits de tuiles\napparaissent des masures basses où la mousse éparpille de-ci\nde-là une note gaie parmi la grisaille des chaumes ; puis des\nrangées trapues de jeunes chênes, qu'Août verdit de tons riches,\nannoncent les bruyères proches ; bientôt à droite, à gauche, entre\ndes talus de sable, mordorés d'herbes, des chemins inégaux et\nbossués, aux ornières profondes, tortillent vers l'horizon clair,\nsomptueusement barrés du velours des sapins ; plus d'habita-\ntions, plus de cultures, plus d'êtres humains — et l'on marche\nvers la Poésie, conduit par la Solitude.\n   Le poète des Nuits eut raison jadis de chanter la solitude en\naccents émouvants : plus la vie moderne multiplie autour de\nl'homme ses entraînements, ses excitations et ses fièvres, plus\nchère lui demeure la solitude; elle est la souveraine dispensa-\ntrice du réconfort; au contact de ses lèvres, les tempes trop\nbrûlantes des penseurs s'adoucissent et sa caresse calme et\napaise les mains lasses des gestes vains de l'action !\n   La bruyère est le symbole même de la Solitude; dans une\néclaircie du taillis, la voici qui s'étend en son infini violet;\npresque bleue à l'aurore, dans l'humidité de la rosée et la gaieté\ndu soleil levant, elle semble alors comme le manteau de la\njeunesse en fête; mais viennent le crépuscule et ses demi-teintes\net elle revêtira les nuances austères des chasubles de carême ;\nseul sourire, selon les heures, doux ou grave, d'une terre que la\nnature traita en marâtre, elle en cache finalement les aridités\nsous les plis riches et délicats de ses tiges finement dentelées et\nde ses clochettes frissonnantes à la brise qui les effleure; d'un\nbout à l'autre de la Campine, entre la sévérité épique des grandes\nsapinières et la désespérance des saules rabougris et crevassés\nau bord des marais stagnants, la petite fleur de bruyère, fidèle-\nment renaissante à l'appel de l'été, chante chaque année —\ncigale de la couleur — sa petite chanson lumineuse et joyeuse\n qui rythme le vol des papillons et appelle la visite des abeilles.\n    Comme les abeilles et les papillons, je suis revenu vers toi,\n petite fleur de mon jadis ; tu apparus tout d'abord à mes yeux\nd'enfant impatient de voir et curieux de connaître, et c'est ton\n reflet qui demeure ineffeçable en mes prunelles; plus tard, aux\n"}, {"page_pdf": 850, "texte": "                         TERRE DE CAMPINE                        721\n\n\nheures confidentes de l'adolescence, tu sus mes premiers\nenthousiasmes d'esprit et mes premiers rêves de cœur ; aujour-\nd'hui, quaud au milieu de la lande, je me penche vers toi,\naucune illusion nouvelle, aucun songe tentant ne se mêlent plus\naux effluves pénétrantes qui montent de tes corolles, mais c'est\nen tes couleurs encoie et en ton parfum que je revois et que je\nhume, myosotis de la bruyère natale, l'âme même de mon\npassé !\n    La plaine d'améthyste s'élargit en une mer aux vagues cha-\n toyantes et dont les dernières ondulations viennent mourir\n tout là-bas, au pied des dunes qui tranchent sur le ciel comme\n des bastions ravagés de quelqu'ancienne citadelle; des végéta-\n tions sombres en couronnent les faîtes, tandis que leurs flancs\n sablonneux rutilent d'or sous le soleil de midi; au delà\n s'allonge un nouvel océan mauve, bordé, cette fois, de forêts de\n sapins, où d'intervalles, un bouleau met le contraste gai de son\n écorce argentée ; et après la fête exaltante de la lumière, c'est la\njoie apaisante de l'ombre et de la fraîcheur descendant en rési-\nneux aromes du haut des dômes noirs; le loriot chante; un\nécureuil éperdu sautille d'arbre en arbre ; des grappes de mûres\nsaignent entre les ronces; les fougères profilent la grâce de leurs\ndentelures, et sur le sol, bruni par les aiguilles des sapins, est\naccroupie la famille multicolore des champignons : les uns,\nénormes, s'offrent en carapace de tortues; d'autres, frêles et d'un\njaune soyeux, tentent l'oeil et la main, ainsi que des fruits des\ntropiques; d'autres encoie, d'un rouge vif pointillé de blanc\nsont inquiétants et équivoques à la façon d'un poème de\nBaudelaire.\n    Et le bois sombre est sillonné de sentiers où l'or du sable se\nfiance au violet de la bruyère, et qui, au caprice du bûcheron\net du chemineau, serpentent en tous sens, montent les côtes,\ndégringolent les ravins, zigzaguent et s'entre-croisent, se\nperdent et se retrouvent au pied de quelque vieille croix bran-\nlante, où un minable Christ clame par ses yeux pourris de\nmoisissure et par ses membres effrités, une détresse qui serait\ninfinie si la pitié ou l'espérance d'un passant n'avait accroché\nà ce gibet quelques fleurs en papier peint et si, à travers les\nbranches, le soleil ne mettait au front de la divine Victime le\nnimbe symbolique de ses rayons.\n"}, {"page_pdf": 851, "texte": "722                        DURENDAL\n\n\n   Monument de foi, de gratitude ou d'expiation, rédemption\nd'un crime, soulagement d'un remords, ou simple geste de\nprosélytisme mystique, a-t-on songé parfois quelles tragédies\nde conscience, quels drames de sentiments ou quelles naïvetés\nde croyances sont ensevelis sous ces frustes calvaires épais dans\nles déserts de Campine?\n   Et aux clous rouillés de ces crucifix, combien de légendes\nsuspendues en ex-voto par la pensée populaire? Légendes de\nsang, de pleurs et d'amour; légendes de terreur, d'émotion ou\nde tendresse qui sont le merveilleux même de ce coin de terre\net que tous ses enfants savent pour les avoir entendues conter\naux veillées d'hiver parmi l'hululement du vent dans la che-\nminée et le cliquetis de la pluie sur les vitres.\n   Le fond des premières angoises d'imagination que l'homme\ngarde si vivace en lui, qui reste intangible à tous les oublis et\nqui survit à tous les scepticismes, s'est formé pour les fils de\nCampine à l'ombre même de ces croix rustiques qui jalonnant\nles landes et les forêts natales en synthétisent si intensément\nla poésie faite de tout le mystère que créent le silence et la\nsolitude.\n\n   En montées accidentées, les sapins comme arc-boutés esca-\nladent les côtes et atteignent les hauteurs d'où un panorama\nnouveau sollicite la pensée et les yeux : les marais.\n   Les marais de Campine, merveilleux spectacle, si tragique\npar son immobilité, si exaltant par la symphonie des couleurs :\nurnes de nacre, d'opale ou de saphir, selon le ciel qui se mire\ndans leurs eaux !\n   Les uns, au centre de longues landes désertes, arides et\nrocailleuses, profèrent une infinie désolation de mer morte; à\nl'automne surtout, au milieu de l'agonie de la nature ambiante,\nsous un horizon où chevauchent de bas et gris nuages, leur\nlarge nappe où se reflètent des saules séculaires aux têtes\nénormes et ravagées, dégagent une noire tristesse ; et le rêveur\nattardé, le soir, sur leurs bords, songe invinciblement ainsi qu'à\nla seule correspondance adéquate à son impression, à quelque\npoème de Byron ou à une page de Shakspeare... Et c'est bien\nle cri du pessimisme que jettent aux échos rebelles les oiseaux\nde deuil qui s'élèvent d'un lourd battement d'ailes d'entre les\njoncs séchés.\n"}, {"page_pdf": 852, "texte": "                        TERRE DE CAMPINE                        723\n\n\n   D'autres de ces marais, au contraire, sont une fête pour le\nsonge et le regard, et semblent prédestinés à réverbérer toute\nla splendeur de l'Été; tels, les lacs de Terlaemen où le vaga-\nbondage de vacances m'amena par une belle et claire matinée\nd'Août; les riches forêts de sapins leur forment un diadème de\njais que souligne l'éméraude des taillis de chênes; puis ce sont\nles entre-croisements bruns et verts des hauts roseaux, enfin, en\nétendues immenses, l'eau d'une pureté de cristal, ou parmi les\nnénuphars blancs et jaunes, l'or du soleil et le bleu du ciel sont\néparpillés à profusion ; et dans la fine buée qui flotte, les grands\nhérons planent comme l'âme même de ce paysage de joie, de\nlumière et de bonheur.\n\n    Par les deux aspects si différents de ses marais, la Campine\nsollicita particulièrement les peintres; depuis nombre d'années,\nles artistes se sont donnés rendez-vous en certains endroits\n privilégiés de la bruyère, à Genck d'abord et plus récemment\n à Asch; malgré que le snobisme et la bêtise habituels aux villé-\ngiatures n'aient point épargné ces coins d'une poésie faite sur-\ntout de sauvage solitude, ces pèlerinages gardent néanmoins\npour ceux qui savent oublier l'homme au profit de la nature, un\ncharme exquis et émouvant; parmi les contemporains ce fut\n Coosemans, je pense, qui découvrit la valeur artistique des\npaysages de Campine; et de cet acte d'admiration répété en tant\nde ses œuvres, la Campine récompensa le peintre en lui livrant\nson âme, toute son âme. La dualité sentimentale de cette âme\nà la fois inquiète et tendre, nul mieux que Coosemans ne l'ex-\nprima en des toiles ou tantôt l'Été revêt la fine atmosphère de\nrêve heureux empruntée à Corot et où tantôt l'Automne geint\nsa plainte si cruellement mélancolique, par la pourpre fanée\ndes chênes, l'ocre éteint des roseaux et les yeux glauques des\nmarécages.\n   A la suite de Coosemans, sous sa direction souvent, la Cam-\npine conquit, parmi ses enfants mêmes, quelques peintres qui,\npour n'avoir point la technique habile et impeccable du maître,\nsentent et savent rendre ce que leur sol natal recèle d'âpre et\noriginale poésie; je sais telle demeure de petite ville où sur\nles murs des chambres familiales, les paysages des bruyères, des\nsapins et des marais se mirent en des tableautins qui affirment\nà la fois du talent et une touchante piété patriale.\n"}, {"page_pdf": 853, "texte": "724                         DURENDAL\n\n\n   La beauté de la Campine tenta aussi les artistes littéraires ;\nEdmond Picard aima à venir reposer sur l'oreiller parfumé des\nbruyères sa tête lasse des agitations d'une pensée aux plus\ncontradictoires aspects ; et quelques-uns de ces merveilleux\n« devoirs de vacances » où le maître se libère des positivismes\ndu droit et des mesquineries de la politique furent conçus et\nécrits dans la solitude mauve et or de l'ermitage de Helchteren;\nHauleville attesta son amour de la Campine en des couplets de\nverve nerveuse et vibrante ; né trop tard pour mener quelque\nguerre de paysans, le chevaleresque baron dut se contenter de\nsaluer de la plume — la seule arme que le siècle médiocre\nconcéda à ce paladin né — la Bretagne belge, où il se sentait\nproche de « la virginité farouche de la nature » ; du terroir\nmême sont éclos des poètes, des romanciers; aux confins du\nBrabant, dans un humble presbytère de village, l'abbé Cuppens\nécoute avec une pieuse attention les voix qui lui parlent du\nfond brumeux des landes et les interprète en beaux vers\nflamands d'un lyrisme ingénu et grave; non loin de là, dans le\nBurg de Lummen, que l'histoire et la légende aigrettent comme\nd'une auréole romantique, Georges Virrès élabore ses romans\noù palpitent, d'une façon si intense, les passions frustes et les\nénergies spontanées des rustres de Campine; très féru d'intel-\nlectualité, appréciant et savourant les expressions d'art les plus\ndiverses et les plus cosmopolites, ce grand garçon élégant et le\nmonocle à l'œil, donne un bel exemple de fidélité à son sol et à\nsa race, en astreignant son beau talent à l'observation de\nl'humble humanité et à la notation de la rude nature au milieu\ndesquelles il passe sa vie.\n    Belles nuitées du Burg de Lummen, où Virrès de sa voix\nmartelante, nous initiait à quelqu'épisode de mœurs villa-\ngeoises, naïf, joyeux ou tragique — tandis que par la fenêtre\n large ouverte, entraient les effluves des fleurs, des arbres et des\n eaux...\n    Et la lecture terminée, tout entiers encore sous l'impression\n de l'œuvre révélée à notre admiration, si l'heure venait à sonner\n à quelque proche clocher, il nous semblait, sous la draperie\n bleuâtre du ciel clouée d'étoiles d'or, parmi l'absolu silence des\n êtres et des choses, entendre battre le cœur même de la Campine.\n\n   Aux hauteurs qui dominent les marais de Terlaemen, il est-\n"}, {"page_pdf": 854, "texte": "                        TERRE DE CAMPINE                      725\n\n un plateau où dans l'ombre propice qui tombe du haut d'un\n groupe de pins aux chevelures touffues, des flores variées\n forment comme une ceinture de verdure nuancée à une petite\n chapelle au toit d'ardoises, adossée à une modeste fermette :\n chapelle et fermette sont encloses d'un jardinet où quelques\n tourne-sols rutilent d'or parmi le vert cru des légumes ; de-ci\n de-là une petite plante de buis arrondit ses feuilles mystiques.\n    C'est l'ermitage du Bolderberg; un ermite portant la bure\n franciscaine y vécut un quart de siècle ; son souvenir est riche\n de légendes; il avait une réputation de guérisseur et de devin ;\n les paysans des alentours le consultaient sur les maladies de\n leurs bêtes et le sort de leurs amours et lui payaient en retour\n la dîme du plus beau morceau de leur porc ou du plus gras\n poulet de leur basse-cour ; il mourut il y a trois ans et fut\nremplacé par un ancien domestique de château que la vanité\ndes caquetages de l'office induisit sans doute à l'amour du\nsilence; c'est un petit vieillard osseux, à la peau parcheminée,\naux deux grands yeux fatigués et défiants; tout en émondant\nun champs de carottes, il nous conte, par brefs monosyllabes,\nque l'ermitage est veuf de visiteurs, que les dons se font rares,\net qu'il se nourrit uniquement de légumes et de pommes de\nterre; et en effet dans la principale chambre de sa maisonnette,\nou quelques vieux meubles bourgeois traînent leur décadence,\nsur une table de chêne qui porta jadis des mets plus opulents,\ndes gros pois trempent avec du pain bis dans une écuelle de\nbois : c'est son dîner; nous lui demandons si la solitude ne lui\npèse point : « Je ne suis point seul », répond-il, et tirant de sa\npoche une vieille petite pipe calcinée : « Voilà mon compagnon »,\ndit-il avec un narquois sourire, puis nous conduisant au fond de\nson jardinet et découvant l'horizon dans un geste presque exalté,\nil ajoute : « Et voilà mes amis »...\n   La perspective était lointaine et glorieuse : dans le cirque\nimmense des coteaux, tamisés d'une brume cendrée, toutes les\ngammes du vert s'entremêlaient et s'harmonisaient ; et de toutes\nparts, au-dessus des bois, des taillis et des bruyères émergeaient\ndes clochers : et c'étaient de hautes tours massives et carrées,\nprovocantes et ombrageuses comme des citadelles et d'où il y a\nun siècle, le tocsin des chouanneries avait dû s'épandre en appels\nimpératifs et formidables; et c'étaient de petites tours humbles\net trapues, à l'ombre desquelles on pressentait de pauvres églises\n"}, {"page_pdf": 855, "texte": "726                         DURENDAL\n\n\nblanchies à la chaux et toute une série d'existences difficiles et\nétroites, dont la coutumière grisaille n'est traversée que par le\nrayon consolateur de l'espérance chrétienne...\n   Ainsi du sommet de cette Thébaïde, la Campine s'offrait en\nune vue synthétique de toutes ses poésies éparses et par l'âpre\nmélancolie de ses paysages et l'intégrité de sa belle foi résignée,\nelle protestait contre la mutilation que l'industrie projette sur\nelle et dont l'imminence se symbolisait là-bas, parmi la virginité\nde la futaie, par la salissure d'une disgracieuse cheminée\nde fer.\n\n                                       Firmin VANDEN BOSCH.\n\n Genck, août 1902.\n"}, {"page_pdf": 856, "texte": "   Sur une Morte\n\n                                       A FRANZ A N S E L .\n\n\nJe croîs encor que je la vois :\nSon âme était sereine et bonne\nEt dans ses yeux passaient parfois\nTous les regrets de l'automne.\n\nElle parlait toujours très bas\nEt sa parole avait la grâce\nDes vers de ceux qu'on n'aima pas\nEt dont la lyre est un peu lasse.\n\nElle avait eu toute la douceur\nQu'ont les âmes qui se sont tues\nEt sa chair pâle était la sœur\nDe la chair pâle des statues.\n\nElle allait toujours sans rien voir\nComme aveugle à tout dans la vie\nIndulgente sans le savoir,\nBelle à faire naître l'envie.\n\nSes yeux scrutaient le ciel vermeil.\nSes pieds touchaient à peine à terre\nEt son front calme était pareil\nA ceux qu'auréole un mystère.\n\nElle mourut un soir d'été\nI,aissant l'impression  exquise\nD'un rêve qui n'a pas été\nOu d'une fleur qu'un souffle a prise...\n\nTout m'est mort depuis qu'elle est morte\nEt ma tristesse est si profonde\nQu'il me semble que mon cœur porle\nToute la misère du monde.\n                                       G.   D'ARSCHOT.\n"}, {"page_pdf": 857, "texte": "                     Les Visions de l'Inde\n\n                      La Vierge dans les Himalayas (1)\n\n\n\n                   MAINTES fois, il m'est arrivé au cours de cette p r o m e n a d e en\n                     Asie d e toucher ma p r o p r e solitude c o m m e u n reflet de\n                     m o i - m ê m e morne et noir. Triste camaraderie avec un\n                     fantôme, pacte avec l'Ange de la Détresse et de l'Abandon.\n                     J'avais goûté en de longues conversations avec les p u n d i t s\n                     qu'enivrèrent les Védas, l'amer transport du N e r v a n a et\n                     du désespoir; et q u a n d j'étais descendu parmi les foules\n                     idolâtres, l'odeur du sang, l'émanation des paresses pesti-\n                     lentes, l'hypnose des images obscènes et cruelles me\nlaissaient en même t e m p s plus agité et plus las. E t mon âme qui n'était\nencore chrétienne que par le souvenir et le regret, mourait de cette inanition\nspéciale que ressentaient, disent les grimoires, a u sabbat, les sorcières qui\navaient mâché la cendre des feux diaboliques et les vieux os des morts. Où\nchercher u n havre, où q u é m a n d e r u n cordial sinon auprès de ceux qui parlent\nla même langue que la mienne (parler la m ê m e l a n g u e , c'est presque avoir le\nm ê m e cœur) ou qui vénèrent le même Dieu, la même Vierge (suivre la même\nreligion, c'est presque avoir la m ê m e âme). Alors j'allais frapper à la porte de\nnos moines. Ce sont là-bas des Belges, des H o l l a n d a i s , des Italiens le plus\nsouvent. E n eux s'amassèrent les forces de la foi et du courage que j'ai\ndissoutes en, de vaines errances. E t je me sentais à leur porte plus hagard et\nplus pauvre que les mendiants à qui ils donnaient une portion de riz.\n\n\n   (1) Nous extrayons ce passage inédit du prochain livre de M. Jules Bois, les Visions de\nl'Inde. L'auteur de 1'Au-delà et des Forces Inconnues, du Monde Invisible et de tant d'autres\nlivres de haute psychologie, a parcouru récemment les Indes Anglaises. Il en est revenu\nconfirmé dans le christianisme et, d'esprit et de cœur, complètement détaché des doc-\ntrines bouddhistes et hindouistes qui l'avaient un moment fasciné. Cette page des Visions\nde l'Inde, que nous donnons ici à nos lecteurs est extraite du chapitre consacré aux Hima-\nlayas, où M. Jules Bois rencontra des temples sanglants et un de ces solitaires que l'on\nappelle vulgairement des Mahatmas et qui accomplissent des prodiges.\n"}, {"page_pdf": 858, "texte": "                           LES VISIONS DE L'INDE                            729\n\n    Les missions de l'Inde sont respectées à la fois par le gouvernement\nanglais et par les indigènes. Un évêque romain est officiellement aussi honoré\nqu'un évêque anglican. Dans un dîner d'apparat, invités tous les deux, l'un\nprononce le Bénédicité avant le repas et l'autre, à la fin, dit les Grâces.\n Devant les indigènes, cette égalité cesse; seul, le prêtre romain, le « padre »\ncomme ils disent là-bas, est regardé comme l'homme de. Dieu. Volontiers les\nindigènes lui confient l'éducation de leurs enfants. Les deux signes distinc-\ntifs auxquels un Asiatique, un Hindou surtout reconnaissent l'homme de\nDieu, sont la chasteté et la pauvreté. Quiconque, comme les pasteurs protes-\ntants, a femme et enfants, fréquente les bals, mène la vie mondaine, ne saurait\nêtre pris au sérieux par ces peuples mystiques, en tant que ministre de la\ndivinité. Aussi la propagande catholique réussit-elle dans l'Inde, et les conver-\nsions obtenues sont beaucoup plus sincères, malgré la pénurie des ressources,\nque les retentissantes adhésions au christianisme réformé, déterminées le plus\nsouvent par la vénalité ou l'ambition.\n\n                                       * *\n\n    J'avais appris, dès mon arrivée à Naïni-Tal, que les Franciscains avaient\n installé une maison d'éducation qui est aussi un sanatorium, sur ces magni-\n fiques cimes. Le trouble où m'avaient jeté les deux déesses maléfiques,\n Nainda-Devi et Naina-Devi, à qui sont offerts des sacrifices sanglants au\n bord du lac attirant et redoutable qui groupe cette station estivale, m'incitait\n plus encore à visiter ces maisons pures, planant victorieuses très au-dessus de\n cette eau perfide et charmante. J'y vais à cheval, longeant les précipices, tra-\n versant les bazars de la petite ville de délassement. Peu à peu, laissant\n derrière moi des villas délicieuses, toutes enveloppées d'arbres et de fleurs et\n séparées les unes des autres par de véritables parcs, je respire un air vivace\n et sec en des étendues qui semblent inhabitées. Je questionne les passants\n afin de ne pas m'égarer; un Anglais ivre me donne des indications incertaines,\naccompagnées d'injures contre ces « papistes ». Mais un indigène m'accom-\n pagne jusqu'à la petite maison neuve, d'où tout Naïni-Tal se déroule avec\nson lac limpide au fond et sur les versants de montagnes, à profusion, les\nmaisons commodes et plaisantes que les Européens, les Anglais surtout, ont\ndressées en quelques années... Elles mettent un peu de la précieuse joie par-\nticulière à l'effort des hommes, au milieu de cette nature opulente et farouche,\noù seuls régnaient, il y a quarante ans à peine, les fauves.\n    Un cimetière chrétien s'étend tout près de moi. Ces quelques lombes enva-\nhies par les plantes luxuriantes m'émeuvent plus quenos cimetières d'Europe,\nsi riches et si nombreux. La simple croix de bois qui s'érige au milieu de ce\nchamp, situé dans une clairière de la forêt, sur ce sol où le Christ ne triomphe\npas encore, mais que ces chrétiens tentent de conquérir, n'est pas comme\nchez nous, un symbole de convention, la dernière parure accoutumée, la\nmode occidentale de la mort. Cet instrument de supplice qu'un Dieu a rendu\nsacré est bien à sa place ici. Des héros obscurs dorment là. Moines ou\nmoniales, ils ont quitté la famille aimée, la saine patrie, pour une race parfois\n"}, {"page_pdf": 859, "texte": "730                                DURENDAL\n\n\n répugnante, et, malgré la vie côte à côte, toujours distante, — pour un pays\n de vertige et de danger. Ils ont porté la croix de l'exil et, avec raison, la croix\n demeure sur leur tombe, — leur tombe, elle-même, exilée.\n    Le Père Engelberg m'accueille selon la virile hospitalité hollandaise. Nous\ntrinquons ensemble avec ce « claret » blanc qui vient du Portugal et qui est\nici la boisson des catholiques tandis que le dur whisky heurte le palais protes-\ntant. Son visage énergique est tempéré par cette douceur dans la voix, qui\nest souvent une des caractéristiques de la véritable force. Tout de suite, il me\nfait visiter la maison nouvelle dont les balcons sont éclatants de fleurs. Nous\ncausons de notre Europe; elle est si lumineuse en son souvenir, mais elle\ns'obscurcit dans son cœur attristé à la pensée du christianisme qui s'y étiole,\ntandis qu'il va renaître dans ces pays vieillis et barbares, dans cet Extrême\nOrient qui deviendra peut-être son dernier refuge. Il est accompagné par un\nfrère capucin italien d'une politesse et d'une humilité excessives. La volonté\ntêtue d'un de ces hommes du Nord, qui construisirent leur patrie aux dépens\nde la mer, a dressé dans les Himalayas, ces maisons d'éducation et de prière.\n Il me les fait visiter. Les garçons d'abord. L'Occident avec sa méthode, sa\nnetteté, a carrelé ces salles claires où des tableaux noirs sont chargés de\nchiffres, a aligné ces pupitres remplis des abrégés de notre littérature et de\nnotre science. Là se penchent des visages sombres que tout leur atavisme\nsemblait devoir séparer de nos études. Ils sont mêlés à des enfants blancs\net aussi à ces « half cast » qui forment, dans l'Inde, une clientèle puissante\npour le christianisme grandissant.\n    La maison des Sœurs est plus souriante encore et plus imposante. Comme\nle labeur de la femme est plus élégant, plus vivifiant que celui de l'homme !\n    Ce collège, qui est aussi un couvent, complété par une église, est plein de\nparfums de fleurs, de frissons musicaux, de jolis meubles « modem style ».\nEt je sens que ces saintes filles doivent tenir propre et net le linge des moines,\nde loin veiller à ces menus détails de la vie qui composent le confortable.\nSous la véranda je les trouve, malgré la chaleur, laborieuses, cousant comme\ndes épouses sages, elles, les vierges de Dieu. Leur apparition est délicieuse,\nsous leur longs vêtements blancs. Elles sont jeunes, jolies, malgré la modestie\nqui les efface, douées de ce teint de rose que donne l'air vif des montagnes\net qui semble fait de la neige même des Himalayas colorée par les aurores.\n    Elles m'accueillent, accompagné par le Père Engelberg, avec une aménité\nexquise où tremble leur cœur qui, souffrant d'être arraché à la terre natale,\nest joyeux de retrouver dans tout voyageur étranger un ami.\n    C'est justement le retour des vacances; quelques petites « half cast » sont\narrivées déjà, un peu tristes, dirait-on, de tout le sang noir qui coule encore\n dans leurs veines et rayonnantes pourtant à cause de cette vie de couvent\nreprise dans une ambiance de mystique douceur, de musique et de parfums.\nJe revois l'une d'elle à la fenêtre, tenant dans ses mains une poupée bariolée\n mi-anglaise, mi-barbare, dans le goût de Bombay ou de Calcutta. Elle me\n jeta un regard que je n'oublierai jamais, où la mélancolie de la paria corri-\n geait l'orgueil invaincu de la race blanche, tout cela dans ce naïf désir de\n vivre, qui fait le charme et la force des enfants. Ses attitudes s'alan-\n"}, {"page_pdf": 860, "texte": "                            LES VISIONS DE L'INDE                               731\n\n guissaient à cette indolence incurable qui caractérise les mélanges de sang.\n Une petite Irlandaise joue de la harpe, insouciante, fière de son sang pur; et\n dans le jardin, c'est la splendeur dénouée des chevelures blondes, qui secoue\n du soleil parmi des jeux et des rires puérils.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n     J'entre dans la chapelle toute neuve, trop jeune. C'est l'après-midi, sur le\n tard déjà. Les murs tout blancs ne connaissent point de tentures, ni les\n tableaux qui décorent nos vieilles églises. Il n'y a point d'œuvre d'art comme\n dans nos basiliques ou au fond des antiques sanctuaires hindous. Le voisi-\n nage du protestantisme a exagéré l'austérité, qui est aussi une réaction\n contre la profusion des pompes idolâtriques. — Je vais d'un élan vers l'autel\n de la Vierge. La statue n'a rien d'esthétique, hélas! Elle est banale, blanche\n et bleue; mais ses yeux sont levés vers le ciel, ses humbles mains sont jointes\n pour la prière, rien de criard ni d'impur ne pèse sur elle et seuls des lis lui\n sont offerts. Je remarque, étonné, un ruban profane avec une médaille d'or\n qui pend au cou de la Très Sainte. Le bon franciscain m'expose que la\n décoration qu'il a reçue pour ses nobles et acharnés dévouements, il ne l'a\n pas gardée ; il l'a offerte à la Vierge. C'est son ex voto à lui, ce don de sa seule\n récompense, cette offrande de son honneur. Cet acte naïf et touchant achève\n de me dilater le cœur.\n    Je suis enveloppé ici d'une grande pureté que soutiennent la fraîcheur de\n ces murs, l'odeur survivante de l'encens, l'effusion des hymnes comme restée\n dans cet air léger, l'arome enfin d'âmes chrétiennes qui pleurèrent leur patrie\n et espérèrent dans l'au-delà. C'est comme un bain d'immaculée tendresse qui\n me lave des impressions de meurtre, de luxure et d'orgueil dont je suis\n encore tout sali après mes visites dans ces merveilleux et terribles temples\n de l'Inde païenne. J'ai oublié que là-bas, près du lac perfidement tranquille,\nse dressent des pagotins de folie et de sang; et j'ai oublié ma solitude d'âme,\n mon inquiétude, mes demi-terreurs, le malaise de me sentir sans cesse étran-\nger et menacé. Ah! il me fallait, pour mieux comprendre la pureté salvatrice\nde Marie, ce voyage lointain, cet arrachement de la terre où je suis né, ce\ncontact avec des peuples raffinés et barbares, l'apparition des anciens dieux.\nCar je constate toute l'ascension dont le christianisme a doté l'âme humaine;\nil l'a arrachée à cette nature splendide et maléfique où la lient et la noient\nles plus hautes philosophies païennes; les instincts mauvais et bons, égale-\nment glorifiés, s'entrelacent dans l'âme qui n'a pas connu le Christ, comme\nles jungles que je viens de traverser sont pleines de serpents, de miasmes,\nde fauves et aussi de fleurs inconnues, de fruits délicieux, de végétations\nmagnifiques et d'oiseaux variés portant sur leurs ailes toutes les couleurs du\nprisme» avec des gosiers où vibrent toutes les harmonies. Ici aucun faste,\npas assez même; rien qui surexcite les nerfs, tout est simple et presque nu,\nmais l'âme délivrée s'élance. Elle s'est péniblement émancipée de la prison\nmerveilleuse de l'univers; et elle grelotte, n'étant pas encore habillée par\nDieu, sous la gaze humble et parfois déchirée de l'espérance. Ah! pureté\n"}, {"page_pdf": 861, "texte": "732                               DURENDAL\n\n\nfaite de sacrifice, tu es belle d'une beauté que l'artiste, s'il n'est que cela, ne\nsaurait même entrevoir! Mais l'âme, ébranchée par la douleur et par la foi,\ns'aiguise plus haute et plus saine. Quelle noblesse est gagnée à cette appa-\nrente diminution, comme l'esprit est allégé, comme le cœur bat plus heureux\net plus calme! Cette maison moderne sans splendeur ni grâce dépasse toutes\nles richesses et toutes les complexités de l'imagination asiatique, parce que le\nvrai Dieu l'habite et que la pensée d'une Vierge douloureuse s'y repose...\nEt, dans le silence, tandis que le Père Engelberg vient de s'agenouiller, il\nme semble que j'entends une voix :\n   « Voilà que ta jeunesse, dit-elle, a cherché dans les perversités que tu as cru\nartistiques, dans les livres emphatiques de l'Orient, dans ses paysages et dans\nles âmes troublantes et compliquées, le vrai et le beau, alors qu'il ne s'y\ntrouve qu'une ivresse suivie de dépression et de remords. Et tu n'as rencontré\nni la certitude, ni le bonheur, ni l'art suprême. Un grand dégoût de toutes\nchoses te vint d'avoir voulu respirer toutes choses à la fois. Le dieu Pan est\nun faux dieu. Devant l'autel de la Vierge, dans cette église presque nue, te\nvoilà ému et apaisé comme devant la solution d'un problème cherché long-\ntemps. La plus maladroite évocation de la Très Pure a suffi pour t'expliquer\nla vanité des précédents efforts et te faire entrevoir une nouvelle existence;\nici des êtres travaillent avec simplicité, s'agenouillent, offrent au Ciel leurs\nsouffrances, qui leur sont rendues en consolations parce qu'ils ont compris\ncombien peu valent la nature et l'homme réduits à eux-mêmes, parce qu'ils\nréalisent de la parole et de l'acte un idéal fécond, mais humble et résigné,\n— surnaturel...»\n                                                                   JULES BOIS.\n"}, {"page_pdf": 862, "texte": "                      Conte de Noël\n\n    ... Or donc, mignonnes, c'était la nuit de Noël.\n    Une merveilleuse nuit ! Le ciel était brodé d'étoiles et la\n terre semée des fleurs de neige qu'on voyait s'épanouir partout :\n sur les toits de chaume et les haies vives, sur la plaine et sur\n les grands sapins des monts.\n    Dans l'étable sombre, auréolé d'or pâle, le Divin Nouveau-Né\n dormait, tout rose, les petits poings serrés; Marie, assise près\n de lui, le regardait amoureusement en fredonnant, par moments,\n une naïve berceuse.\n    Les rois, les bergers, les manants, étaient venus adorer\nl'Enfant-Dieu. On percevait encore l'odeur des encens qui\ns'élevaient vers le ciel en vapeurs bleues par les trous du chaume.\n Dans les coins flottaient de vagues rêves enchantés. Sur la\nterre battue de l'étable, on voyait, déposés, pêle-mêle, les fruits\nvermeils et l'or brillant, les étoffes précieuses et le laitage frais,\nla myrrhe et les parfums des Mages, les corbeilles d'ceufs et de\nfleurs des bergers. Un agneau, le petit museau blanc de lait,\nbêlait plaintivement près de sa mère. La couche de Jésus était\nparsemée de mignonnes roses pâles que depuis, l'on nomma :\nroses de Noël.\n   Le silence était profond, solennel, reposant. Par moments\nune faible rumeur montait du village.\n   Très doucement les fleurs de neige se mirent à choir, lentes,\ncomme de petits papillons blancs que les vierges du ciel laisse-\nraient couler de leurs doigts fins ; alors, comme par la brèche\ndu chaume, où luisait d'un éclat très vif l'étoile des pâtres —\nquelques flocons légers venaient tomber sur Jésus, Marie l'en-\nveloppa de son bleu manteau et l'attira tout contre elle.\n   Il ouvrit de grands yeux, sourit divinement à sa mère, puis,\nmettant son petit pouce rose dans sa bouche, il se rendormit en\nle têtant, tandis que la sainte Vierge reprenait son refrain.\n"}, {"page_pdf": 863, "texte": "734                         DURENDAL\n\n\n   A ce moment, on frappa à la porte ; Joseph se leva et cria à\ntravers l'huis :\n   — « Que nous veut-on ? »\n    Il entendit une plainte et une voix faible répondit :\n   — « Pitié ! » .\n    Il ouvrit, toute large, la porte : avec une bouffée de froid une\njeune femme entra : ses lèvres étaient bleuies, ses yeux noirs\nbrillaient sous les cheveux sombres qui s'enroulaient en lourdes\ntresses sur une tête fine, fière, dorée par le haie. Vêtue d'ori-\npeaux, elle tenait un enfant dans ses bras ; elle était transie, ses\ndents claquaient.\n    Et elle dit, presque bas, en baissant les yeux :\n   — « Pitié, Madame, j'ai bien froid et la nuit est noire ; je\nn'ai pas osé frapper aux fermes joyeuses, mais j'ai pensé qu'ici,\n on me permettrait de me reposer un peu, et d'endormir le petit. »\n    Très douce, Marie lui prit la main, et, la faisant asseoir :\n    — « Vous avez eu raison, ma sœur, de frapper à cette porte;\n soyez la bienvenue. »\n    Ce disant elle la baisa au front.\n    Des larmes coulèrent sur les joues brunes de la pauvresse, et\n elle demanda :\n    — « Quel est votre nom, à vous, dont la voix caresse, qui êtes\n bonne et m'avez appelée votre « sœur ».\n    Un beau sourire éclaira la figure de la Vierge, elle répondit\n simplement :\n    — « Marie !\n    — » Un doux nom que je n'oublierai plus.\n    — » Mais, vous-même, sœur — elle répéta ce mot avec une\n tendresse et une pitié infinies — comment vous nomme-t-on,\n d'où venez-vous ?»\n    Elle releva la tête, mauvaise :\n    — « Mon nom ? C'est celui que chacun traîne dans la boue\n des injures ; chaque fois qu'il résonne on me fuit, on me crache\n au visage et les enfants crient, en se réfugiant dans les jupes de\n leurs mères qui se signent :\n     — « Voilà la Maudite avec son Maudit ! »\n    Elle découvrit l'enfant nu et brun comme un bronze antique\n dont les yeux brillaient comme des diamants noirs.\n    '— » Le Maudit ! Voilà, ton nom, mon fils I Pauvre petit être\n"}, {"page_pdf": 864, "texte": "                           CONTE DE NOËL                        735\n\n\n  qui ne soupçonne pas le mal, dont tous s'écartent toujours !\n Qu'avons-nous fait ? Hélas ?... le Maudit ! »\n    La tête de la femme se pencha, elle serra passionnément\n l'enfant contre son sein.\n    Alors Marie, les yeux pleins de larmes, prit dans son bras le\n pauvret ; elle le baisa au front, et ce front s'auréola comme d'une\n aurore, et, souriante, elle dit :\n    — « Laissez-moi le coucher près du mien ; ils auront chaud\n ensemble. »\n    Et la Vierge déposa l'enfant brun à côté de Jésus.\n   Jésus ouvrit ses yeux lumineux et sourit au frère qui se blottit\ncontre lui, tel un oiseau frileux. Marie se reprit à chanter ten-\ndrement pour les rendormir et la pauvresse ravie sans com-\nprendre, entoura de ses bras nus le cou de la mère du Christ\net, inclinant sa tête lasse sur son épaule, chanta aussi !\n   Et les vierges du ciel aux longues robes de nuages, et les\nanges, accordèrent leurs harpes pour bercer cette nuit, les deux\nEnfants-Jésus.\n                                                            M AD.\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": "                             L'Etranger\n                           de Vincent d'Indy\n\n\n\n                  PAR une singulière coïncidence, le théâtre de la Monnaie\n                     donne, en ce moment, un drame lyrique de MM. De Tière\n                     et Blockx, intitulé la Fiancée de la Mer, et il se trouve que\n                     l'Etranger, de Vincent d'Indy, qui va voir prochainement\n                     le feu de la rampe, pourrait recevoir le même titre. Non\n                     pas que les deux œuvres présentent une similitude quel-\n                     conque de conception musicale ou même dramatique, mais\n                    toutes deux mettent en scène une fiancée qu'un désespoir\n                    sans remède jette dans les flots. Empressons-nous, toute-\nfois, d'ajouter que, si les fiancées se suivent, elles ne se ressemblent pas. Au\ndrame pittoresque et chatoyant, fertile en épisodes, mais quelque peu specta-\nculeux, des deux auteurs flamands, la brève tragédie morale de Vincent d'Indy\noppose le plus absolu des contrastes, par son caractère d'intimité profonde et\nmystérieuse et par la simplicité de ses lignes.\n   Essayons, tout d'abord, d'en résumer, aussi fidèlement que possible,\nl'affabulation.\n   Nous sommes au bord de l'océan, dans un modeste village de pêcheurs;\nles hommes rentrent, attristés et sombres, car la pêche a été mauvaise et la\nmisère les attend au logis. Un étranger, â l'allure énigmatique, qui s'est fixé\ndans le pays, est le seul qui voie la chance lui sourire. Ses pêches sont tou-\njours fructueuses, aussi la méfiance et la jalousie naissent-elles autour de lui.\nOn s'esquive à son approche, et les enfants, dans leur inconsciente cruauté, le\npoursuivent de leurs cris et de leurs quolibets. Il n'y a qu'une jeune fille,\nVita, la fiancée du douanier André, qui cause parfois avec lui, invincible-\nment attirée vers l'inconnu par son attitude noble et triste. N'est-il pas, en\neffet, malgré les avanies et les insultes, la Providence du village, rendant le\nbien pour le mal et abandonnant sa pêche à ses compagnons malheureux?\n   En sa présence, Vita manifeste un trouble singulier, qu'elle s'efforce en\nvain de dissimuler. Elle s'abandonne à lui parler des longues rêveries qu'elle\néprouve devant la mer et de la muette sympathie qui l'envahit tout entière le\njour où elle le rencontra pour la première fois. A ces confidences, l'Etranger\nentr'ouvre son cœur; alors que tout le monde le regardait d'un œil mauvais,\n"}, {"page_pdf": 866, "texte": "                                  L'ÉTRANGER                                   737\n\net le traitait de sorcier et de porte-malheur à cause de la pierre précieuse qui\nbrille sur son bonnet, Vita fut seule à laisser tomber sur lui un regard de\npitié, qui apporta un soulagement à ses blessures. Car il souffre cruellement\nde se sentir méconnu, lui, dont le seul but est de faire le bien et de rendre\nservice aux autres. Aussi, le souvenir de l'affectueuse compassion de Vita\nrestera-t-il gravé tout au fond de son cœur comme en un roc, et rien désor-\nmais ne pourra l'effacer. Vita se trouble; sur ses lèvres, les questions se pres-\nsent; anxieuse, elle voudrait savoir ce qui se cache sous ce masque de bonté\nsereine et désintéressée; elle a confiance en l'Etranger comme en un père. A\nces mots, l'inconnu cherche à détourner l'entretien et à le reporter sur André.\nMais Vita ne peut plus contenir ses sentiments : elle avoue à l'Etranger qu'elle\nl'aime et qu'elle l'a toujours aimé. Rêveries que tout cela, riposte-t-il, triste-\nment : « la jeunesse est créée pour la jeunesse ». Alors, la jeune fille, outrée\nde dépit, et faisant appel à la plus féminine des tactiques, provoque, de la\npart de l'Etranger, l'aveu de son amour, en invoquant les mérites et les\nqualités d'André, qu'elle aime, affirme-t-elle, « parce qu'il est beau ».\n    C'en est fait ; le mot irréparable a été prononcé ; l'Etranger a dévoilé a Vita\nla passion ardente qui gronde dans son vieux cœur usé par l'injustice de la\ndestinée. Voici venir André qui, tout en chantonnant un joyeux refrain,\nentraîne un pauvre contrebandier, arrêté par lui en flagrant délit. L'Etranger\nsupplie l'insouciant douanier de relâcher son prisonnier; il lui offre le mon-\ntant de sa part de prise et lui demande instamment de prendre pitié des enfants\ndu coupable, qui, privés de leur père, vont mourir de faim. André passe\noutre et emmène Vita ; mais, à ses câlineries, la jeune fille oppose une soudaine\nfroideur: « Les bans seront-ils publiés demain, dimanche? » « Peut-être, »\nrépond Vita, comme perdue dans un songe, tandis que son regard humide\naccompagne l'Etranger, qui s'éloigne nimbé de lumière.\n    Les bans n'ont point été publiés, et la mère de Vita gourmande sa fille sur\nce coup de tête digne d'une folle. Restée seule devant l'océan consolateur,\nVita le prend à témoin de sa peine et de l'amour fatal qui la tenaille. L'Etran-\nger arrive; il déclare à la jeune fille qu'il va la quitter pour toujours et la prie\nde lui pardonner l'imprudente parole qu'il prononça la veille. « Qui es-tu donc,\nenfin, crie Vita, affolée?» « Je suis celui qui rêve et qui aime, celui qui rêve le\nbonheur de tous les hommes frères. » « Alors, pourquoi me quitter, toi qui as\npitié des autres, toi qui ne prétends chercher qu'à faire le bien, pourquoi\nm'imposes-tu la pire des souffrances? » L'Etranger déplore tristement la\ncruauté de sa destinée, mais, inébranlable dans sa résolution, il adresse à Vita\nun émouvant adieu. « Prends cette pierre, lui dit-il en lui tendant l'émeraude\nfatidique qui scintille à sa coiffure : par elle, une volonté droite et pure peut\ns'imposer aux vents et aux flots : je n'en suis plus digne ; contre tout droit, j'ai\ntroublé ta jeune âme; la passion a triomphé de ma volonté, j'ai commis\nl'injustice, j'ai démérité. »\n   Anéantie, Vita le supplie de rester, car, sans lui, elle ne pourra plus vivre;\nmais l'Etranger s'écarte lentement, sans détourner la tête, et Vita demeure\neffondrée dans son désespoir. Soudain, hiératique et illuminée, elle se tourne\nvers l'océan « aux mortelles caresses » et jure devant lui que rien ne lui est\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": "738                                DURENDAL\n\n\nplus et qu'elle n'appartiendra à nul autre qu'à l'Etranger. Pour sceller son\nserment, elle jette à la mer le talisman mystérieux qu'elle vient de recevoir.\n    La tempête qui, depuis longtemps, menaçait, éclate furieusement; du\nlarge, les lames arrivent sans cesse, ameutées et hurlantes, et déferlent\navec fracas; un bateau de pêche, sorti malgré le gros temps, se trouve en per-\ndition. Comment lui porter secours par cette mer démontée? Sur la\njetée, femmes, marins et pêcheurs s'assemblent, consternés. André, en parfait\négoïste qu'il est, au lieu de s'associer à l'inquiétude générale, vient chercher\nquerelle à Vita au sujet de la non publication des bans de mariage; pour\nl'amadouer, il lui apporte un collier d'argent fin. Ironique et dédaigneuse, la\njeune fille le repousse et rompt avec son fiancé.\n   Soudain un cri retentit : « Armez le canot; » c'est l'Etranger qui, simple-\nment, a donné cet ordre héroïque. Tout le monde se regarde avec stupeur;\nprendre la mer par un temps pareil, c'est de la folie! « Armez le. canot, »\nrépète l'Etranger, et, malgré les objurgations et les prières, il se prépare à\nembarquer. Personne ne veut l'accompagner, qu'importe, il ira seul ! A ce\nmoment, une femme fend les rangs pressés de la foule et Vita tombe dans les\nbras de l'intrépide sauveteur. Tous deux s'étreignent passionnément, puis\nprennent place dans la frêle embarcation; la voilà partie au milieu de la tem-\npête, assaillie dans sa course sublime par les vagues furieuses; peut-être,\nmalgré tout, atteindra-t-elle le but ! Mais une lame gigantesque, grosse de\nl'inéluctable catastrophe, s'abat tumultueusement sur le môle, qu'elle inonde.\n Un silence, poignant, terrible; puis le vieux marin qui, accroché au mât des\nsignaux, suivait les péripéties du drame, ôte son bonnet de laine et entonne\nle De Profundis.\n    L'action est, on le voit, sobre et rapide ; elle possède de puissantes qualités\nd'émotion, et très certainement les scènes maîtresses de l'œuvre porteront pro-\nfondément sur le public. A première vue, elle semble fort simple, mais, à y\nregarder de près, il est facile de s'apercevoir que les questions qu'elle soulève\nexciteront l'ingéniosité des exégètes dramatiques et feront couler des flots\n d'encre.\n    Il s'agit ici, en effet, d'une tragédie de casuistique morale. Cette tragédie\n vient à propos, car certaine presse ne manque aucune occasion de dénier tout\ncaractère intime aux œuvres françaises, et d'opposer en un cliché, un peu\nfatigué du reste, l'extériorité latine à la profondeur germanique. En présence\n de l'Etranger, ce cliché-là ne pourra guère servir; l'auteur, avec une rigueur\n inflexible, nous place exclusivement devant l'examen psychologique d'un cas\n de conscience.\n    Le nouveau drame de Vincent d'Indy est à la fois réaliste, symbolique et\n mystique; il est réaliste par le milieu où se situe l'action, par la qualité con-\ntemporaine des personnages, par les costumes et le décor. Il est symbolique,\nparce que ces personnages, qui cachent sous des dehors du plus moderne\n naturalisme, la représentation de types généraux, condensent en eux de l'hu-\nmanité douloureuse et vibrante. Enfin, il est mystique en raison de l'atmos-\nphère toute spéciale dans laquelle se déploie sa trame, en raison de la cou-\n leur quasi-religieuse qu'il retire de l'influence du talisman porté par l'Etranger,\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "                                  L'ÉTRANGER                                   739\n\n de cette émeraude mystérieuse enlevée à la nef qui transporta en Provence\n Lazare le ressuscité.' La pierre magique figure le symbole chrétien que tra-\n duisent les paroles augustes : « Aimez-vous les uns les autres et paix sur la\n terre aux hommes de bonne volonté ! » L'Etranger a consacré sa vie à mettre\n en action la divine formule; il est un Apôtre de la charité, l'inlassable mis-\n sionnaire de la Fraternité humaine.\n    A vrai dire, ce qui frappe tout d'abord, c'est l'inutilité et l'impuissance du\n talisman ; sans avoir la vertu néfaste de l'Or du Rhin, l'émeraude de miracle\n ne parvient ni à empêcher son possesseur de commettre l'injustice, ni, une\n fois entre les mains de Vita, à préserver celle-ci de la mort; faillite de l'éme-\n raude diront les gens d'esprit. Il faut la considérer comme de la grâce sancti-\nfiante cristallisée, si on peut s'exprimer de la sorte. Elle ne peut produire tout\n son effet utile qu'à la condition d'être associée à une haute valeur morale chez\n son détenteur, et c'est à cette condition seulement qu'elle apporte à celui-ci le\n renfort de son pouvoir surnaturel. Or, la haute valeur morale nécessaire à\n l'utilisation du talisman, se mesure à l'empire que la volonté exerce à l'égard\n de la passion. Voilà pourquoi ce talisman, abandonné par l'Etranger qui a\ndémérité en se laissant dominer par ses sens, ne peut pas davantage servir à\nVita qui se trouve dans le même cas que lui, puisque sa volonté a également\nsombré dans son amour pour l'énigmatique et sublime inconnu.\n    Nous tenons à signaler l'auréole mystique dont Vincent d'Indy a cerné son\n drame, parce qu'en lui ajoutant un élément surnaturel, elle l'incline vers la\nlégende.\n    En se plaçant à un point de vue strictement humain, la thèse de l'Etranger\nest la suivante : la volonté de faire le bien doit l'emporter sur la passion égoïste\net personnelle ; elle entraîne le renoncement à l'amour, et l'Etranger apparaît\ncomme une manière de Parsifal conscient. Aussi ne manquera-t-on pas de\ncrier encore une fois au pastiche et de chercher des rapprochements plus ou\nmoins vraisemblables avec certains drames wagnériens. Au cours d'un article\nfort remarquable, publié dans l'Art moderne, M. Calvocoressi s'est élevé contre\nla comparaison qui pourrait s'établir entre Vita et la Senta du Vaisseau fantôme.\n    Assurément, les motifs qui déterminent l'héroïne wagnérienne ne ressem-\nblent en rien à ceux qui entraînent Vita; néanmoins, il reste entre les deux\nfemmes ce caractère commun de psychologie féminine qui les fait s'éprendre\nde l'inconnu et qui les entraîne fatalement vers tout ce qui est étrange.\n    Lorsque Vita a rencontré l'Etranger, elle ignorait la noblesse de sa vie, et\nde ses aspirations, elle n'avait aucune idée de la grandeur de la tâche qu'il\ns'était imposée; elle a pourtant subi immédiatement un charme invincible et\ninexprimable qui ne peut s'expliquer que par le mystère dont s'entourait le\nhéros du drame.\n    De même, l'analogie qui existe entre l'Etranger et le Brand d'Ibsen n'est que\nlointaine; tous deux sont des volontaires, des \" professeurs d'énergie \" pour\nparler comme Maurice Barrès; mais convient-il, pour les distinguer, d'invo-\nquer l'idéal supra-humain de Brand? Est-il bien certain que celui de l'Étranger\ndemeure confiné dans des possibilités simplement humaines? La conclusion\nde la pièce tendrait à prouver le contraire. L'Etranger est un « surhomme »\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": "740                               DURENDAL\n\n\nqui estime de son devoir de se garder de toute jouissance personnelle. Malgré\nson déguisement moderne, et le naturisme immédiat du cadre dans lequel\névolue sa psychologie, il appartient à une espèce supérieure : « Je suis celui\nqui rêve. » Par instants, le drame produit une impression analogue à celle que\nnous donnent les tableaux de M. Jean Béraud, dans lesquels des personnages\nsacrés se meuvent à travers le décor prosaïque de la vie quotidienne.\n   L'Etranger pose le problème de la Volonté et de la Passion ; la volonté doit\ntendre à faire le Bien, à « servir ». Si l'Etranger, se conformant à sa règle de\nconduite, avait gardé le silence en présence de Vita et refoulé au fond de lui-\nmême le sentiment qu'il considère comme un amour coupable, aurait-il rendu\nservice à la jeune fille? En la laissant épouser un homme indigne d'elle,\naurait-il fait le Bien? Que serait devenu le bonheur de V.ita entre les mains\nd'André, véritable coq de village fat, inconstant et libertin ? C'est chose aisée\nde prêcher la morale, disait Schopenhauer; le difficile consiste à la fonder.\nOn pourrait appliquer ici l'aphorisme du philosophe pessimiste et se deman-\nder où se trouve réellement le Bien dans la circonstance présente. Le pro-\nblème est singulièrement troublant.\n   La donnée morale qui supporte toute la pièce appelle encore d'autres\nobservations, car si la lutte du devoir et de la passion en paraît être le fon-\ndement, l'Etranger en renonçant à l'amour ne cherche pas à transformer son\nacte en doctrine; c'est une croix qu'il tient à porter, mais dont il n'entend\npoint charger autrui, puisque sa conduite exalte précisément l'impérieuse\nnécessité de l'amour. Ne se condamne-t-il pas pour avoir troublé celui que\nVita portait à André et ne proclame-t-il pas que la jeunesse a droit à la jeu-\nnesse? Ce n'est donc point la Passion en soi qui est méprisable; l'Etranger\nla respecte profondément, et s'y livrerait même pour son propre compte,\navec moins de scrupules, s'il avait quelques années de moins. D'aucuns trou-\nveront peut-être le prétexte de l'âge un peu insuffisant et estimeront que le\n « vol de coeur », en admettant qu'il puisse être qualifié de délictueux, ne\nsaurait dépendre d'une façon aussi absolue de l'âge auquel il est perpétré.\n   Quoi qu'il en soit, nous en avons dit assez pour montrer l'ample matière à\ndiscussions que présente l'originale conception du drame. Il se pourrait même\nqu'on y découvrit un thème du plus ardent féminisme, Vita incarnant la\nfemme future à l'action pacificatrice et bienfaisante. Son cœur ensemencé du\nbon grain de la charité, disons même de la Bonté laïque, pour faire plaisir à\nM. Frédéric Passy, ne sera-t-il pas l'instrument des apaisements tant souhaités?\nEt, peut-être, la pièce porte-t-elle en elle, tracée sur un horizon trop lointain,\nhélas, l'esquisse du rôle admirable que les Vita de l'avenir exerceront sur une\nsociété au sein de laquelle le mot de Fraternité, ne sera pas seulement inscrit\nsur les monuments publics.\n   La conclusion de l'Etranger reste à la fois décourageante et hautaine.\nL'homme supérieur, l'artiste, le penseur, sont incapables de faire le bien, car\nle monde n'est point taillé à la mesure des chercheurs d'idéal. Pour celui que\nne satisfont pas le train-train social et les mesquines jouissances de tous les\njours, pour ceux que les préjugés étroits et vides quand ils ne sont pas bar-\nbares et cruels, trouvent en révolte, il n'y a point de place ici-bas. Ils sont et\n"}, {"page_pdf": 870, "texte": "                                L'ÉTRANGER                                741\n\n  resteront des étrangers; leur but est trop haut et nous sommes trop bas, de\n  sorte que la pièce de Vincent d'Indy, à l'instar de celle de Bjoernson, pour-\n rait s'appeler : « Au-dessus des forces humaines. »\n     Mais, laissons là, la philosophie qui se dégage du drame et venons-en à la\n partition. Il n'en est pas de plus simple, ni de plus claire. Nous n'avons pu\n malheureusement que l'étudier sur la réduction au piano, et cette circonslance\n nous prive du plaisir qu'il y aurait à analyser les trouvailles dont l'instrumen-\n tation de Vincent d'Indy est coutumière. Néanmoins, la partition de piano et\n chant demeure assez éloquente pour affirmer sa profonde et subtile musi-\n calité.\n     Elle se distribue symétriquement en un cadre de deux actes, divisés chacun\n en trois scènes, dans lesquelles l'intérêt reste soumis à une gradation d'inten-\n sité croissante. Par son ordonnance si nette, elle se montre d'inspiration bien\n française; on ne nous sert que de l'essentiel, mais on nous le sert avec une\n méthode parfaite et une logique qui ne se dément jamais. On ne saurait\n trouver de meilleur exemple que l'Etranger, de la stricte application des prin-\n cipes formulés dans le Cours de composition musicale, dont nous avons entretenu\n les lecteurs de Durendal. L'enseignement du Maître a déteint ici sur sa\n musique plus encore que dans Fervaal, et il se pourrait que sa manière fut\n devenue plus classique, en ce sens qu'il pratique avec soin l'économie des\n forces musicales et qu'il atteint au maximum de puissance et d'expression\n avec le minimum de moyens.\n    Sans doute, le nouveau drame appartient encore à l'esthétique wagné-\n rienne; la scène constitue toujours l'élément primordial de développement à\n l'aide du leit motif, mais combien l'architecture thématique s'est allégée!\n Combien elle s'inspire des nobles procédés de composition de l'école du\n contrepoint vocal ! Çà et là, le style, toujours soutenu et de fière allure, se\npare de larges touches, puissantes et suaves dans leur forme canonique, qui\nfont penser aux plus émouvantes créations de Palestrina.\n    En outre, et c'est là un caractère fondamental de l'Etranger, la partition\noffre, en quelque sorte, le signe distinctif des œuvres cycliques; elle s'irradie\nautour d'un foyer central, autour d'un thème principal, motif directeur de la\ncomposition, sorte d'embryon expressif et symbolique d'où découle toute sa\nsubstance par une germination attentive et savante.\n    Les thèmes, très peu nombreux, sont de deux espèces :. les uns s'appliquent\nà l'expression du dehors, ou mieux, aux personnages inanimés du drame, per-\nsonnages qui le dominent de leur impassible immanence; ils traduisent le\ndécor soucieux de la mer et l'influence mystérieuse de l'émeraude sacrée. Les\nautres se chargent de l'expression humaine, ils s'attachent à dessiner les\ngrands traits de la psychologie des personnages et ne se restreignent point à\nremplir vis-à-vis de ceux-ci la fonction de blasons musicaux.\n    La première catégorie de motifs caractéristiques contient le thème de la\nmer, constitué dans sa forme initiale, par des triolets arpégés de l'accord de\nla mineur, dépourvu de sa dominante, dont l'extrême souplesse se plie à tout\nce que commandent les circonstancee. C'est ainsi qu'il s'apaise en condensant\nson rythme restreint aux deux notes essentielles promenées d'octave en\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": "742                                DURENDAL\n\n\n octave, qu'il se réduit à un simple schème harmonique ou qu'au contraire,\n dès que la tempête s'élève, il s'accentue de dessins descriptifs, de deux gammes\n ascendante et descendante, figurant l'ondulation et le déferlement de la\n houle. Le thème de la pierre, étrange, pleinairiste, d'une sonorité cristalline,\n s'affirme fatidique : Par la pierre de miracle, une volonté droite et pure peut\n commander aux flots et à la tempête; aussi, marque-t-il énergiquement le signe de\n la volonté; à deux reprises il établit avec fermeté sa note initiale qu'accen-\n tuent deux valeurs différentes, puis il s'élève par tons entiers,- ce qui lui donne\n une saveur, en même temps agreste et mystérieuse. Associés l'un à l'autre,\n ces deux thèmes ouvrent et ferment la partition sur laquelle ils pèsent de tout\n leur poids.\n    L a seconde catégorie dans laquelle se rangent les thèmes d'expression\n humaine proprement dite, comprend d'abord le thème fondamental de\n l'œuvre, la cellule d'où s'épanouit toute sa floraison musicale. L'Etranger n'est\n qu'une apothéose de la Bonté, aussi le thème charitable y circule-t-il comme\n un sang généreux. Exposé d'abord dans toute la simplicité austère et un peu\n nue de sa ferveur liturgique, il donne naissance à deux motifs dérivés, offrant\n l'un et l'autre la même expression générale.\n    Proposé en fa majeur dans son état primitif, le thème de la charité occupe\n alors quatre mesures à 6/4 ; puis, nous le voyons s'allonger de deux groupes\n mélodiques que l'auteur utilisera soit ensemble, soit isolément dans sa trame\n dramatique et qui jetteront à travers le contrepoint l'onction et la sérénité de\n leur pénétrante expression. Sous cette deuxième forme, le motif charitable\ncouvre toujours quatre mesures, mais cette fois à 3/4 et soutient les confi-\ndences de Vita. Enfin, il revêt un troisième aspect au moyen d'une légère\n altération du groupe mélodique de tête auquel l'appui assuré et ferme de deux\nnotes égales confère une allure solennelle et hiératique. A ces trois manières\nd'être du thème de la charité formant comme le pôle affectueux du drame,\ns'oppose un motif sombre qui s'attache à l'idée de malheur, de pauvreté, de\ndétresse, soulignée par une douloureuse et inquiétante volute de 6 noires.\n    (Partition page 14) Voici pour l'axe mélodique du drame; autour de cet\naxe se serrent des motifs accessoires, l'un représentatif de l'Etranger, ou plutôt\ntraduisant l'attitude « noble et triste » du personnage, l'autre attribué d'une\nfaçon générale à l'entité « jeune fille » et à l'élément « éternel féminin ». Le\npremier se signale immédiatement à l'attention par l'inflexion de sixte, dou-\nloureuse et poignante de la phrase musicale et par la mélancolie de sa chute\n(fa, ré, do, si, la, sol) ; le second symbolise la coquetterie joyeuse et les\nagaceries du flirt. Il s'applique aussi bien à Vita qu'à ses insouciantes compa-\ngnes, et intervient avec sa forme souple, câline et onduleuse dans les dialo-\ngues d'André avec sa fiancée.\n    Enfin, deux motifs corrélatifs de la passion, et très proches parents l'un de\nl'autre, complètent le matériel thématique; tous deux s'élèvent avec une\nintensité ralentie et alourdie de scrupules, au moyen de trois notes ascen-\ndantes appuyées. Timidement, le thème d'amour s'insinue à l'orchestre, lors\nde la première scène entre l'Etranger et Vita, puis sonne en fanfare à la fin\ndu premier acte, montant par élans successifs d'une ampleur grandiose que\nle mélange des rythmes binaires et ternaires rend toute palpitante.\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": "                                 L'ÉTRANGER                                  743\n\n\n    Ajoutons à ces motifs typiques quelques thèmes épisodiques, tels que la\n  gracieuse et pittoresque chanson populaire : Joli mois de mai; la ronde du\n deuxième acte, et les petites figures réches et, tant soit peu radoteuses, qui\n enveloppent la mercuriale de la mère de Vita, et nous aurons dressé le cata-\n logue thématique de la partition dans ses lignes essentielles.\n    On retrouve, dans l'Etranger, la souplesse rythmique si féconde en rende-\n ment expressif qu'affichent la plupart des compositions de Vincent d'Indy.\n Au premier acte, le thème de détresse se transforme en un scherzo moqueur\n dont le 6/8 sautillant s'accorde à merveille avec les soupçons qui pèsent sur le\n héros; au moment de l'intervention des enfants, qui crient : « Au loup! » le\n rythme se resserre par diminution et devient encore plus agressif. La ronde\n populaire du deuxième acte, alterne d'amusante façon les 3/4 et les 5/4, se\n tasse en lourdes retombées pleines d'une grosse joie avinée. Un simple groupe\n mélodique, une simple incise prennent une valeur expressive, accusent un\n relief soudain ; entendez la formule descendante de l'Etranger s'exhaler en san-\n glots de désespoir ou crier l'exaltation généreuse de l'apôtre. Autour du carac-\n tère léger et frivole d'André, des arabesques en triolets, de menus fragments\n rythmiques s'émiettent, se gaspillent ou s'évaporent en fumée; autant en em-\n porte le vent.\n    Si les modifications agogiques et les déformations rythmiques procurent au\n musicien d'inépuisables ressources de détermination expressive, le choix et la\n répartition des tonalités lui apportent, à cet égard, des moyens aussi décisifs.\n Le principe de la modulation expressive est suivi avec une constante fidélité;\naucune modulation ne se produit au hasard, sans raison, pour le plaisir de\nmoduler; tous les changements de tonalité correspondent à des intentions,\nobéissent à des facteurs psychologiques, à des préoccupations tirées du drame\nlui-même. Selon que la situation s'assombrit ou s'éclaire, la tonalité incline\nvers les quintes graves ou les quintes aiguës. Toute la casuistique intime\nreçoit ainsi un jeu de couleurs tonales auxquelles les figures thématiques ajou-\ntent la précision plus accusée de leurs contours, et il y a de cette manière\nconvergence absolue des moyens d'expression.\n    La tonalité de la mineur caractérise la mer par son pathétique tempéré; la\nnature mystérieuse grave et mélancolique de l'Etranger se transpose dans les\ntons si bien adaptés de la et de re, tandis que le thème de la charité, pré-\nsenté d'abord en fa majeur, prend une plus grande tension en mi majeur pour\npréciser son caractère confidentiel et revient à une solennité plus grandiose\ndans le ton primitif. Aux motifs passionnels échoient les tonalités de mi majeur,\nmi mineur et fa majeur, symptomatiques de l'éclat, de l'âpreté et de la vio-\nlence.\n   Veut-on maintenant se rendre compte de l'échelonnement des nuances dont\ns'habille la tonalité au cours du développement psychologique des situations\ndramatiques, que l'on prenne une des deux admirables scènes qui mettent en\nprésence, à chaque acte, l'Etranger et Vita. Au premier, par exemple, voilà\nque la jeune fille avoue, dans le ton général de mi majeur, que la mer n'est plus\nsa confidente; la tonalité s'abaisse au sol après quelques efforts pour atteindre\ncelle de la majeur. Elle remonte à cette dernière, lorsque l'âme de l'Etranger\n"}, {"page_pdf": 873, "texte": "744                               DURENDAL\n\n\nreflète le bonheur dont l'ensoleille la pitié consolatrice de Vita; à mesure\nque le débit devient plus passionné et que l'intensité des sentiments augmente,\nla tonalité s'élève vivement vers la couleur violente de fa majeur, dans laquelle\néclate la crise de l'aveu. Mais aussitôt que Vita exprime sa confiance et com-\npare maladroitement ou astucieusement l'Etranger à un père, la tonalité suit\nla dépression que ce mot suscite au fond du cœur ravagé de l'inconnu. Un\nassombrissement progressif accompagne son abattement et se traduit par une\ndouble chute, la majeur, puis sol, vers les quintes basses. A son tour, le cri\nd'amour de Vita fait bondir la tonalité jusqu'en fa majeur, niveau surélevé\nauquel l'Etranger apporte l'atténuation de sa mélancolie (si) avant que la\npassion ne triomphe de tous les obstacles et n'éclate dans la tension aiguë du\nton de fa majeur.\n   D'une façon générale, la structure du premier acte est plus simple que celle\ndu deuxième, qui voit la crise morale s'exacerber, pour aboutir à la catas-\ntrophe finale. Les deux préludes offrent chacun un caractère différent, le pre-\nmier, grandiose et large, brosse le décor de l'action, et la mer y chante de sa\nvoix éternelle, pendant que le talisman scande l'étrangeté de son énergie\net que le thème de charité s'y déploie largement à deux reprises différentes.\nContrastant avec cette vaste fresque sonore, le prélude du deuxième acte\nemploie, en de sévères contrepoints, les motifs d'expression humaine aux-\nquels il emprunte une intimité recueillie que traversent les éclairs de l'amour\ntragique. Nous avons cherché à faire ressortir les oppositions de coloris\nexpressif qui remplissent la scène du premier acte entre l'Etranger et Vita.\nCelle du deuxième acte n'est pas moins belle : il y règne comme un désen-\nchantement infini, qu'on sent poindre déjà dans la superbe invocation à la\nmer que Vita, torturée de sombres pressentiments, clame avec angoisse. Le\nbercement du thème maritime se déploie largement en 6/4, mais, lorsque\nsurgit l'Etranger, il précipite derechef son mouvement, alors que retentit le\nmystérieux appel du talisman suivi dans la profondeur des basses du thème\nde la pitié. Quelle admirable page symphonique que celle qui enveloppe les\ndéclarations de l'Etranger! \" Je suis celui qui aime. \" A l'orchestre, la charité\ns'épanche en larges phrases impressionnantes d'une sérénité grandiose. Avec\nune ardeur désespérée, Vita crie sa souffrance, et sa voix utilise le sanglot si\ndouloureux du thème de l'Etranger, dont l'intervalle de sixte s'ouvre et atteint\nl'octave dans le paroxysme de l'exaltation. En d'exquises et profondes har-\nmonies, charité et passion fusionnent leurs natures, car l'être de Vita appartient\ntout, entier à l'Etranger, et le divin feu de la Bonté a élargi son âme ; morcelé,\nhaletant, plaintif, le thème de celui qu'elle aime et qu'un impérieux devoir\néloigne d'elle à jamais, s'égrène par fragments qui tombent lourds de misère\net s'estompent peu à peu dans le lointain du définitif abandon. Quant à la\nscène finale, si puissamment mouvementée grâce à la marqueterie de tragédie\nphysique et de tragédie morale découpée au milieu du formidable soulève-\nment de l'orchestre, auquel des voix, proférant de simples vocalises, appor-\ntent, comme dans Fervaal, un appoint instrumental, elle est certainement\nappelée à produire l'émotion la plus poignante et la plus saine. Vita et\nl'Etranger courent à la mort pour une cause sainte entre toutes, en portant\n"}, {"page_pdf": 874, "texte": "                                  L'ÉTRANGER                                  745\n\nsecours à la détresse humaine, et le cycle de la Bonté se ferme ainsi sur une\nvision du plus pur héroïsme.\n  Telle est cette oeuvre dont l'inspiration, à la fois si haute et si triste, obéit\nà un aristocratique pessimisme. Objet de méditations pour les penseurs\net instructif exemple pour les musiciens, elle marque peut-être une date\ndans l'histoire de l'art musical, en réalisant la forme la plus achevée et la\nplus classique qui se puisse voir du drame lyrique issu de l'esthétique\nwagnérienne.\n\n                                                          L . DE LA LAURENCIE.\n"}, {"page_pdf": 875, "texte": "       La Maison fleurie\n\n                       I\n\n      Au penchant vert de la colline,\n      Parmi les arbres et les fleurs,\n      Sous la neige des aubépines,\n      Sourit la maison du Bonheur.\n\n      A l'aube dans des lueurs roses,\n      Dans l'ombre violette au soir,\n      Elle attend, pour tout autre close,\n      Le retour tardif de l'Espoir.\n\n                        II\n\nL'Espoir  s'en est allé chercher la Bien-aimée\n         Ce clair matin de mai ;\nSon visage s'ornait d'une fleur au sourire\n         Toujours prête à s'offrir.\nL'Espoir reviendra-t-il   vers la maison  heureuse,\n         Triomphant et joyeux,\nAu son léger des luths, avec la Bien-aimée,\n         Ce tendre soir de mai?\n\n                        III\n\nQuand reviendront l'Espoir avec la Bien-aimée,\nSur celle qui chemine en longeant les sentiers,\nSecouez vos bouquets, aubépines,   églantiers!\n\nO brises, inventez d'harmonieux    poèmes,\nDes symboles discrets, de délicats  emblèmes,\nPour lui dire qu'en moi l'Amour s'éveille et l'aime !\n\nMaison, pare ton seuil d'un hommage de fleurs,\nAnime-toi de sons, d'aromes, de couleurs,\nEt par ses sens charmés va parler à son cœur!\n"}, {"page_pdf": 876, "texte": "                   LA MAISON FLEURIE                         747\n\n\n     Lueurs, rythmes, parfums ! Voici la Bien-aimée!\n     Sur la terre éblouie, étourdie, embaumée\n     Passe comme un baiser le souffle errant de mai!\n\n                             IV\n\n           A u chant des brises dans les feuilles\n           Berçant le doux sommeil des nids,\n           Tendre demeure, tu l'accueilles\n           De l'Ave timide des lis.\n\n           Et de son charme unique écloses,\n           Dans un frisson de volupté,\n           La grâce des nouvelles roses\n           S'offre en extase à sa beauté.\n\n                            V\n\nL'ombre a noyé la chambre où la fenêtre ouverte\nLaisse entrer la lueur mystérieuse et verte\nDu soir glissant parmi les arbres     recueillis...\nMais la première étoile au sein des c i e u x pâlis\nEn un rayon tremblant s'allume et s'insinue.\nUne autre... puis une autre, et toutes... Jusqu'aux   nues\nS'allongent maintenant des chemins de clarté;\nEt la Prière, au bord des lèvres, peut monter.\n\n                          VI\n\n          Voici languir l'heure indolente :\n          Aimons-nous bien devant la Nuit,\n          Tandis qu'au loin, dans l'ombre lente,\n          L'eau du ruisseau reluit et fuit.\n\n          Oublieuses des grandes ailes\n          Et des infinies  traversés,\n          Ce soir nos âmes    immortelles\n          S'unissent en de longs baisers.\n\n         Extase! ton âme et mon âme,\n         Pressentant l'éternel azur,\n         Se confondent... Rien qu'une flamme,\n         Toute droite vers le ciel pur.\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": "748               DURENDAL\n\n\n                      VII\n\n      Nos cœurs ont tressailli dans l'ombre\n      A u chant d'étranges violons ;\n      La douce Nuit se fait moins sombre\n      A la fenêtre où nous rêvons.\n\n      De vagues formes      musicales\n      Légèrement glissent dans l'air :\n      Le lin clair de tuniques pâles\n      Drape le songe de leur chair.\n\n\n\n      De leurs blanches mains     ingénues\n      Sur la demeure du Bonheur\n      Les sœurs des anges sont venues\n      Semer des rêves et des fleurs !\n\n                                   CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "  L'Idée de Patrie et d'Humanitarisme\n                            par Georges floyau (1)\n\n\n\n                   C'EST un livre d'un intérêt prodigieux que celui que M. Goyau\n                      a écrit sous la forme d'un Essai d'Histoire française 1866-\n                      1901, et, disons-le immédiatement, d'un intérêt plus qu'atta-\n                      chant par la somme de faits et d'idées dont il naît, plus\n                      qu'attachant, troublant presque par l'interprétation qu'en\n                      donne l'auteur. Avant toute chose, nous regretterons que\n                      M. Goyau ne nous ait pas proposé, au seuil de son ouvrage,\n                      quelque définition claire du contenu de ce mot immense :\n                      humanitarisme, et quelque fixation, sans ambiguïté, de ce\nque peut comprendre cette Idée de Patrie. Ce regret résulte de cette consta-\ntation que l'auteur, ne se contraignant pas au seul rôle d'historien narratif,\nne semble avoir assumé celui-ci dans ce qu'il a de nécessaire que pour autant\nqu'il lui permettrait de se livrer à son goût dominant, qui est celui de la cri-\ntique. Cette critique de l'histoire française pendant ces trente-cinq dernières\nannées se résume en une thèse, que voici sommaire : La France n'a été, ne\npeut continuer à être grande, c'est-à-dire belle, forte, heureuse et riche, qu'à\ncondition, d'exacerber, en quelque manière, l'idée de Patrie dans l'âme de ses\nenfants, idée qui fait partie de son tréfonds traditionnel et logique, idée qui est\nla réflexion, dirai-je, de la France elle-même, dans toutes les âmes individuelles\ndes Français, et à condition de combattre impitoyablement dans son sein un\nfait idéologique contemporain vitalement dangereux : l'Humanitarisme. L'on\ncomprend aisément combien pareille thèse remue de questions difficiles et\nmultiples, sa portée utilitariste et intellectuelle tout ensemble, et quel désir\nlégitime envahit le lecteur, dès l'exposé, à essayer de se représenter nettement\ndans son cerveau la figuration de ces deux entités qu'on lui oppose : Patrio-\ntisme et Humanitarisme, qu'il faut reconnaître plus aisées à « sentir » qu'à\n « comprendre ».\n    Pour M. Goyau, l'idée de Patrie se résorbe, en somme, dans celle de mili-\n tarisme, et il n'est pas éloigné d'identifier la France avec son armée. L'amour,\n\n\n  (1) Paris, Perrin, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": "  750                               DURENDAL\n\n\n   le respect, mieux encore, le culte de l'armée, voilà les vrais sentiments du\n  patriote ; la gloire des armes, soit celle que lègue le passé, soit celle que doit\n  susciter l'avenir, voilà le plus éminent prestige d'une nation; devenir de bons\n  soldats, voilà l'idéale perfection des Fiançais! L'Humanitarisme, au con-\n  traire, qui rêve d'un désarmement universel et prêche la paix des peuples, qui\n  tend, de toutes ses forces, à l'instauration d'une fraternité de tous les hommes\n  entre eux, qui exige le règlement des différends par l'arbitrage et non par des\n  batailles, M. Goyau nous le montre dans ses hommes, ses écrits, ses œuvres,\n  en marque l'influence, en dégage les tendances, cet Humanitarisme qu'il déclare\n  utopique, néfaste, il nous en désigne le grand acteur, le grand metteur en\n scène, la franc-maçonnerie ; cet Humanitarisme, M. Goyau le démasque,\n le réduit à ses vraies proportions, qui seraient celles d'un egoïsme, d'un\n individualisme que recouvre à peine un mince manteau d'altruisme géné-\n reux ; cet Humanitarisme, élément désorganisateur des sociétés à l'état\n de Patrie avec, il faut le dire, une bonne volonté d'impartialité méritante et\n une documentation merveilleuse, M. Goyau le désigne comme le danger le\n plus sérieux que court la France depuis la Révolution de 1789.\n     Nous ne pouvons suivre l'auteur dans le détail de son livre si riche. Il vau-\n drait amplement la peine pourtant qu'on le reprit chapitre par chapitre et\n qu'on en discutât les conclusions partielles ou générales. Nous en resterons\n donc à quelques critiques d'ensemble. M. Goyau est un des esprits les plus\n distingués de l'école catholique moderne en France. Et ceci nous amène direc-\n tement à expliquer le terme d' « intérêt troublant » que nous avons employé\n aux premières lignes de ce compte rendu. Si l'auteur ne nous donne pas,\n ramassée et concrète, une définition de l'Humanitarisme, il cite, au moins,\n avec une telle abondance les écrivains de cette doctrine, que le lecteur attentif\n en dégage peu à peu l'esprit. Eh bien, cet esprit, cette « âme », quels sont-ils,\n sinon l'esprit et l'âme des enseignements même du Christ??? Prêcher la jus-\n tice, l'amour du prochain, par delà les frontières, déclarer hautement que le\n patriotisme est haïssable quand il mène à la haine, répudier toute guerre en\n principe, la tolérer exceptionnellement, quand « il n'y a pas moyen de faire\n autrement » quand elle est purement et simplement défensive, tâcher de dimi-\n nuer les charges militaires d'un pays pour en augmenter d'autant les budgets\n de civilisation paisible, c'est être, sans doute, « humanitarisme », mais n'est-ce\n pas être, dans l'acception moderne du mot, chrétien?... Et voilà pourquoi\n maints chapitres et maintes citations m'ont troublé, alors que je sentais\n M. Goyau, peut-être excellent catholique à sa façon, mais aussi médiocre\n chrétien à celle de beaucoup d'autres. Quand j'entends des hommes, francs-\n maçons ou pas, affirmer la fraternité universelle, estimer fort sagement, selon\n moi, que si la guerre peut produire de la gloire, c'est une gloire, somme toute,\n horrible et infiniment coûteuse en ressources de vies humaines et de richesses\npatriales, quand j'entends parler de la sorte certains hommes, je puis, certes,\nregretter leur franc-maçonnerie, mais ce que je ne puis faire, à moins qu'on\nme les démontre fourbes et hypocrites, ce que M. Goyau n'a pas tenté, d'ail-\nleurs, c'est les rejeter en bloc avec ce mépris léger de paraître les juger indi-\ngnes a priori de toute discussion doctrinale! Reconnaissons donc que ces\n"}, {"page_pdf": 880, "texte": "                L ' I D É E DE PATRIE ET D'HUMANITARISME                       751\n\n\ndoctrines sont hautes et belles, et reconnaissons aussi qu'elles sont, ont été\net seront longtemps encore utopiques. Utopiques... Voilà leur principal grief\naux yeux de l'auteur, au moins celui sur lequel il était séant qu'il insistât. Si la\nFrance a été vaincue en 1870, selon M. Goyau, ça n'a été qu'à cause des idées\nrépublicaines et humanitaristes, idées qui prirent corps dans l'opposition et\nréussirent à amener une diminution du contingent. Mais qui ne sait que, si\ncelle-ci fut et peut être considéré comme un facteur de défaite, il est singulière-\nment amoindri par cet autre qui domine toute la débâcle : l'incapacité des\nchefs !\n   Malgré son impartialité et son esprit critique, l'auteur ne parvient pas à\nécarter une hantise qui se dresse à toutes les pages de son livre : le spectre de\nla défaite, épouvantail que l'on dresse devant le lecteur pour le faire fuir et se\nréfugier derrière la crosse des fusils ou l'acier des canons. Mais que signifie,\nque vaut ce procédé?... Voulons-nous convenir pour un instant que ce soit\nuniquement la doctrine cosmopolite qui ait acculé la France aux défaites des\nannées terribles?... Qu'aurons-nous prouvé contre celle-là?... Que pratique-\nment, c'est-à-dire patriotiquement comme l'entend M. Goyau, elle est néfaste;\nmais aurons-nous démontré qu'en elle-même, débarrassée de ses contin-\ngences, considérée comme principe et non comme réalisation, elle soit basse,\ninsensée, pour tout dire laide et immorale?... Notre historien établit qu'aux\nalentours de 1870, les loges humanitaristes allemandes grugèrent patriotique-\nment les loges humanitaristes françaises, que le précédent concert maçon-\nnique se rompit au premier coup de canon, donnant un « la » aux maçons\nd'outre-Rhin subitement différent de celui qui accordait jusqu'alors Fr. ger-\nmains et F . gaulois... Je le veux, mais qu'est-ce à comprendre, sinon que\ndes milliers de vies humaines et quelques milliards de francs eussent été éco-\nnomisés à deux nations si l'esprit humanitariste des loges de ces deux nations\neut été plus sincère, plus profond, plus réel. En bonne logique, regrettons\ndonc un manque et non un excès d'humanitarisme et regrettons-le hardiment,\nquoi qu'en puisse penser M. Goyau, devant une guerre aussi odieuse, aussi\nfactice que celle de 1870... Je me surprends à être d'un avis diamétralement\nopposé à celui de notre auteur pour qui il semble n'exister aucun stimulant\nd'énergie, aucun cadre de beauté morale, aucun champ de dévouement et\nde désintéressement, si ce n'est le militarisme et la guerre. Dirons-nous que\npareille conception de la Patrie est à son tour profondément néfaste et dange-\nreuse, qu'elle ignore les conditions nouvelles de la vie des peuples, les pro-\nfonds changements survenus dans les strates mêmes de cette collectivité d'in-\ndividus qu'on nomme une nation, qu'enfin il y a gloire nationale et gloire\nnationale et que, lorsqu'il s'agit d'acquérir une denrée aussi tentante que la\ngloire, il. est de bonne et élémentaire économie d'en calculer sagement le prix\nde revient !... Et pour descendre un instant dans la moralité de la question,\npour évaluer la beauté même de cette gloire, je n'hésite pas à croire qu'est\ninfiniment plus beau, plus utile, plus exemplaire, plus patriotique donc, l'acte\nde courage du promeneur qui, après avoir hésité, se jette à l'eau et risque sa\nvie pour sauver un citoyen en danger de noyade que la furie du soldat, furie\nsomme toute grossière, mécanique, provoquée et attisée par l'odeur de la\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": "752                                DURENDAL\n\n\npoudre, le coup de fouet des clairons délirants, cette furie de soldat qui fonce\nà l'ennemi poitrine en avant, sans responsabilité et sans conscience. Certes,\n tout le courage, donc toute la gloire militaire, n'est pas dans cet exemple,\ncomme tout le courage et la gloire civiques ne se restreignent dans l'autre...,\n mais amplifiez, différenciez, théorisez ces cas, arrivez à la vie civile dans toute\nsa plénitude, à la vie militaire dans toute son amplitude et vous concluerez,\nje pense, a une « virtualité » glorieuse de la Paix, autrement noble, mais\nhumble, autrement belle, mais simple que celle de la Guerre. Notre idée de\nPatrie contient donc tout autre chose que l'idée de Patrie de M. Goyau ou du\nmoins des choses autrement comprises et nous estimons que nous pouvons la\nservir avec autant d'amour dans la Paix que dans la Guerre. Nous n'entonne-\nrions pas peut-être, actuellement et absolument, l'hosannah de l'Humanita-\nrisme; mais, d'autre part, nous ne nous bornerions pas à le considérer\ndirectement « militaristement », s'il nous fallait le juger... Il repose sur des\nmots, et des sentiments, et des idées trop augustes, trop intimement liés à\nl'essentiel de la civilisation chrétienne, pour que nous commettions l'erreur\nde l'écarter, parce qu'il n'a pas du jour au lendemain changé la face du monde\nen ce qu'il est souhaitable d'y voir retouché, pour que nous lui infligions cette\ninjustice méprisante et singulière de ne pas le trouver digne d'être considéré;\nanalysé et critiqué tout d'abord en lui-même. Ceci détermine le reproche fon-\ndamental que j'adresse à ce multiplement intéressant volume : impartialité\nbien plus de surface que foncière. Il y a. là un « traitement » infligé qui m'a\nchoqué. D'ailleurs en pouvait-il être autrement !... Et n'était-ce pas le subter-\nfuge nécessaire auquel devait aboutir l'historien catholique qu'est M. Goyau,\nen raison même de la gêne qu'il a dû ressentir à combattre, pendant 400 pages,\ndes hommes et des idées qui nous proposent tout uniment d'en revenir à\nla charité et à la justice universelles pour l'établissement desquelles le Christ\nmourut en croix. « Tu ne tueras point ! » Est-ce que cette parole divine est\nnon-avenue pour M. Goyau?... L'orthodoxie catholique a-t-elle cessé d'être\nl'institutrice du précepte divin ou bien a-t-elle remis le soin de le répandre\naux Loges et aux Convents ?\n   ... Il reste que ce livre, pour « troublant » qu'il m'ait paru, n'en suscite pas\nmoins un intérêt prodigieux et par ce qu'il dit et par ce qu'il fait penser. Il est\nbien écrit, trop bien même..., le style est peut-être un peu fleuri à l'excès\nd'images et de métaphores, un peu trop continuellement élégant... Élégance\nsérieuse, images et métaphores d'une tenue très distinguée, je me hâte de le\nproclamer; pourtant nous eussions aimé d'y rencontrer cette sobriété unie\nde langage dont l'accent seul est la marque déjà convaincante de la conviction.\n                                                                          G. B.\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "                                               ClichédeBuschmann d'Anvers\n\nLA C É L È B R E D E N T E L L I È R E DE MALINES\n               (ALEXANDRE STRUYS)\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": ""}, {"page_pdf": 884, "texte": "                        Chronique d'Art\n\n    L e S a l o n d e G a n d . — Dans le cadre du nouveau musée, le Salon de\n Gand fut nettement novateur. Quelques vieilleries routinières et quelques\n gageures déparèrent la cimaise, mais l'ensemble apparut adéquatement repré-\n sentatif de l'évolution actuelle de l'Art. La Belgique y triompha, par le\npaysage, en Claus, ce parnassien enivré de soleil et dont chaque œuvre nou-\nvelle est comme un hymne plus fiévreux à la lumière; à côté de lui, Heymans\n au faire flexible et multiforme, baigne de l'idéalisante buée de Corot, un\n marais de Campine; d'une intellectualité plus morbide, Georges Buyse\ns'apparente à Albert Baertsoen, et dans ses tableaux d'une maîtrise si rapide-\n ment conquise, affleure une interprétation également émouvante de la mélan-\ncolie solitaire et douce de certains coins des Flandres; puis ce sont les deux\nVerheyden, le père dans les nuances puissantes d'un sous-bois, le fils dans la\nnotation exquise d'une aurore printanière; Emmanuel Vierin, dont les progrès\nfurent étonnants, expose une toile d'une mélancolique beauté vespérale;\nWillaert continue ses aspects de Gand, avec une ferveur toujours renouvelée ;\nR. de Saegher ébauche avec de la neige de curieuses symphonies de blanc ;\nenfin Mmes Wytsman, de Weerdt, Voortman, Bondue et Montigny apportent\nà cet ensemble excellent la contribution féminine faite plutôt de finesse que\nd'originalité.\n    La Mer du Nord a tenté le romantisme de Marcette et l'âpre génie de\nMestdag, tandis que Frans Hens, en un panneau d'une technique merveil-\nleuse, a interprété adéquatement l'âme sauvage du Bas-Escaut.\n    Parmi les portraits, Edmond Picard, par Lévêque, fut remarqué pour\nl'ironie, l'amertume et la force éparses sur cette figure — combativité au repos\nd'un lutteur de la pensée; Alfred Bastien, en traçant le portrait de sa mère, a\nété récompensé de sa piété filiale, car l'œuvre est une des plus belles et des\nplus impressionnantes du Salon par le dessin, la lumière et l'expression ; enfin\nde Jacques Blanche, les portraits de Charles Cottet et de Paul Adam eurent\nle succès mérité par une rare élégance d'exécution et un relief étonnant de vie.\n    La « peinture de genre » est la plus exposée à l'écueil de la banalité... Tant\nsévit la chromolithographie à l'huile!... Ce fut, au Salon de Gand, l'envers\nde grandes beautés, que cette suite lamentable d'épisodes quelconques nés\nde l'imagination stérile de vieux rapins vidés et de jeunes arrivistes trop\npressés... Quelques glorieuses exceptions : la Dentellière de Struys; les trois\ntoiles de ce pauvre Evert Larock — parti trop tôt — et qui se voua, avec une\ntouchante obstination, à confesser les parias et les miséreux; et parmi les\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": "754                               DURENDAL\n\n\nétrangers, Charles Cottet — dont les Femmes et enfants de Vile d'Ouessant ont une\nsi idéale pureté de ligne, en leurs figures de madones touchées par la réalité,\net enfin cet extraordinaire Anglada, peintre catalan, qui, d'une profusion folle\nde couleurs, sait dégager des attitudes, des mouvements et des images si\nharmonieusement rythmés.\n   Je m'en voudrais d'oublier Eugène Laermans. Malgré la goguenarde\nincompréhension des snobs et des caillettes, il a continué, dans le Calvaire,\nsa mission d'artiste pitoyable, proférant, avec un ardent scrupule de réalité,\nles tares de la pauvre humanité parmi le contraste ironique d'un impassible\net éclatant paysage.\n    Quelques noms d'aquarellistes à noter : Stacquet et Uytterschaut — les\nanciens — et puis Pierre Verhaegen, avec Une cour de Palais en Italie, chaude-\nment note, et Albert Dutry, dont le talent orienté jusqu'ici vers les sites de\ncampagne, s'est diversifié dans Un coin de ville morte d'une très juste interpré-\ntation de grisaille, de silence et de solitude... Artiste trop modeste que\ncelui-ci, toujours moins préoccupé de se pousser lui-même que de faire\nvaloir les autres ; et tandis que ses toiles s'égarent en quelque salle acces-\nsoire, il bataille vaillamment, par la plume, et fait de l'air, de la lumière et\nde la notoriété autour des méconnus et des méritoires débutants... Et voici\nque je suis sûr de faire plaisir à ce fraternel Albert Dutry — plus que si je\n louais ses propres toiles — en contant que c'est lui qui découvrit, il y a\n quelques mois et amena à la cimaise du Salon de Gand, ce déconcertant\n J. de Bruycker qui, héritier de la saveur des vieux maîtres de Flandre, croqua\n ces types populaires de la Minque et de la Friperie en deux aquarelles qui\n nous dotèrent du coup d'un Daumier flamand.\n    Reste la sculpture : rien de bien neuf ne s'y révéla ; Constantin Meunier y\n apparut toujours génialement tragique et miséricordieux ; Rousseau —\n dans Puberté — a fait un chef-d'œuvre de vivante élégance ; Lagae exposa\n son beau projet du monument de Groeninghe dont le simple et robuste\n  symbolisme patrial ne plut point au goût compliqué et boursouflé du comité\n  courtraisien... Il est vrai que dans l'esquisse de Lagae, il n'y a ni goudendag, ni\n  éperons d'or, et qu'on n'y assomme point de chevaliers français.\n                                                                            F. V.\n\n    Le neuvième Salon du « Sillon ». — La visite à ce Salon ne\n nous a apporté aucune vision ou aucune sensation bien neuve. Pris dans\n son ensemble, il témoigne d'excellentes intentions, de talents honorables,\n d'efforts consciencieux, mais il ne montre rien de particulièrement\n saillant qui retienne longuement l'attention. Nous nous sommes arrêtés\n avec plaisir devant quelques portraits de M. J. Laudy dont l'un, surtout,\n a du caractère. M. F. Bulens expose des intérieurs d'église, dont un\n fusain et une aquarelle, auxquels nous reconnaîtrons une jolie touche et\n même de l'émotion ; nous aimons spécialement une série de mignatures déli-\n catement traitées. De M. Ph. Swyncop un grand portrait en pied d'une réelle\n distinction, un autre des plus expressifs, une page de style vrai, certainement\n remarquable. M. G. Bouy possède un talent éclectique qui lui fait aborder,\n"}, {"page_pdf": 886, "texte": "                               CHRONIQUE D'ART                                 755\n\n avec la même facilité, le paysage, le portrait, le pastel, les intérieurs d'église...\n et tout cela a du « chic », une réelle habileté, mais pas beaucoup plus.\n Encore un bon portrait — ils ne manquent pas cette année — de M. G.\n Haustraete. sincère et ferme. Avec M. R. Van den Brugge, nous entrons aux\n églises dont il nous peint des intérieurs d'une palette somptueuse et sûre.\n L'envoi de M. M. Wagemans est important et divers. Son Vieux Radar, acquis\npar le Musée de Gand, est une œuvre très personnelle, très poussée, avec\nun caractère humoristique et réaliste vraiment originaux. C'est un talent vigou-\nreux, observateur, plein de santé; du même, une vue de rue, une petite toile\ntoute trépidante de lumière. Un beau coloriste encore que M. P. De Wit, dont\nle Boerhuis à la Hoghe révèle le pinceau habile. Voici un grand Paysage Nocturne\nde M. J.-F. Tordeur qui retient par sa poésie et le talent qu'il révèle ; il me\nparaît difficile de mieux exprimer la nuit et sa lumière mystérieuse que ne l'a\nfait le peintre. Une ferme à Forest est d'une justesse et d'une distinction par-\nfaites; tout cet envoi, d'ailleurs, est intéressant. C'est un peintre d'impasses,\nde petites rues, de cours et de portes que M. S.-J. Detilleux; il s'attarde,\navec raison, à la poésie populaire des coins quasi-ignores de Bruxelles et il\nrend l'originale saveur avec une adresse charmante, qui n'est pas exclusive\nde quelque sécheresse. La sculpture abonde à ce Salon. Nous citons MM. J.\nMarin qui expose un \" fragment \" harmonieux; L. Mascré dont le Venusberg a\nla fougue érotique qu'il fallait ; et M. Kemmerich dont l'Homme de Douleur est\nvraiment impressionnant.\n                                                                            G. B.\n\n     O n z e K l i n s t . — M. MAX ROOSES continue, dans la livraison de novembre,\n son étude si intéressante, accompagnée de belles reproductions, sur les des-\n sins des maîtres flamands. Il traite cette fois de Peter Breughel, surnommé\n 1' « Infernal », de CornelisMassys, le second fils de Quinten Massys, de Joachim .\n Beuckelaer, et du premier des « romanistes », Gossaert de Maubeuge,qui se laissa\n entraîner par la Renaissance italienne, dont il était un admirateur enthou-\nsiaste. Un excellent collaborateur hollandais, M. F R . COENEN, nous parle, cette\nfois, dans son étude sur le Musée Willet-Holthuysen d'Amsterdam, des belles\ncollections de vieux « Delft » que renferme ce musée. Cet article est très beau.\n On y sent, sous l'apparence calme du style, un cœur passionné pour la beauté.\nTraduisons un passage bien sensé de cet article : « Quiconque veut jouir de\nces objets comme de choses d'art, doit, pour ainsi dire, laisser son esprit au\nlogis et ne vivre en grande partie que par les sens. C'est la. joie des yeux, la\nbeauté de la ligne et de la couleur que ces objets vous donnent, et les ama-\nteurs jouissent, outre cela, de la caresse délicate de ces objets, de leur\nmodelé si pur, de leur émail lisse et gras, qui leur servent de critérium pour\ndistinguer la vraie beauté des choses anciennes de leur habile imitation. 11\nn'est pas défendu, certes, de subir la suggestion de tout ce qu'un bel objet\nancien d'argent, de verre ou de porcelaine, porte en lui de souvenirs d'un\nlointain passé; mais la jouissance sensible doit avoir le pas, car alors seule-\nment on est juste envers l'art pratique nouveau qui n'a pas la séduction de\nl'antiquité, et on évite le danger de tomber dans l'idolâtrie des vieilleries, qui\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": "756                               DURENDAL\n\n\n n'accepte que ce qui est vieux et parce que vieux, qui ne veut pas du nouveau\n et ne discerne pas entre l'antiquité et la vie. Les conséquences de cette erreur\n sont visibles dans mainte collection et mainte exposition : un méli-mélo cocasse\nde choses précieuses et d'objets sans valeur, la Vénus de Milo à côté d'un bou-\nton de la capote de Napoléon, qui suscite chez un public bien pensant des\njouissances quasi-égales. » A lire aussi dans cette livraison superbe, l'article\nde M. P. Buschmann fils sur l'exposition de Gand. Cet article synthétique est\naccompagné de plusieurs belles reproductions, entre autres celle du maître-\ntableau de Struys, La célèbre dentelièrede Malines. D'intéressantes nouvelles\nartistiques closent ce numéro qui est de tous points digne de ses devanciers.\nOnze Kunst est la plus belle revue d'art que nous ayons, et son succès bien\nmérité ne fera que croître.\n                                                                        A. C.\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\n\nL e J a s m i n , par ALBERT ERLANDE. —(Editions de la Renaissance latine,\n  Paris.)\n  J'ai dit, à propos d'Hélène, la beauté musicale et plaintive des vers de\nM. Albert Erlande; j'ai dit aussi qu'un peu plus de clarté en doublerait le\ncharme. Cette clarté, on la trouve — et pleinement — dans ce Jasmin, que le\npoète nous offre, comme une fleur fière et doucement parfumée. En de nobles\nalexandrins, d'une facture très personnelle, M. Erlande suscite, par le miracle\nde deux vivants symboles, la figure grave d'un Conteur et la tendre figure\nd'une Amoureuse, célébrant ainsi les deux plus aimables choses qui soient\nau monde : la Poésie et l'Amour. Et certains de ses vers retiennent par un\nattrait irrésistible, comme celui-ci :\n\n               Le jour a délivré toutes les alouettes.'\n\net celui-ci encore :\n\n               L'odeur du vent trahit que la mer est prochaine.\n\nE t u d e s s u r l a P o é s i e p o p u l a i r e , par GABRIEL VICAIRE. — (Paris,\n   Henri Leclercq.)\n   Le poète regretté des Emaux bressans, mieux que tout autre, était à même\nde nous faire comprendre et goûter, dans toute leur saveur, ces exquises\nchansons populaires que la tradition transporte d'âge en âge et conserve dans\nla mémoire des hommes simples des champs. Le Folklore français est, à cet\négard, d'une incomparable richesse. En ardent butineur de beauté qu'il était,\nGabriel Vicaire en a pillé les trésors et les a exposés à l'admiration des\nlettrés. Chansons d'amour et de mariage, Noëls naïfs, complaintes funèbres,\nil a recueilli tout cela en son pèlerinage à travers les provinces de France.\nEt les études qu'il consacre à cette poésie populaire, et qui étaient restées\néparpillées en des revues, gagnent d'être ainsi réunies en un livre. Elles sont\nécrites dans cette jolie langue limpide, ailée et savoureuse, dont il avait le\nsecret. Et tout le monde, les folkloristes comme les poètes et les autres,\nprendra plaisir à les lire.\n                                                                            F. A.\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": "758                              DURENDAL\n\n\nLa Couronne poétique de Victor Hugo. — (Paris, Fasquelle.)\n   Tous les poètes duXIXesiècle, les illustres et les inconnus, les fières comme\nles humbles, ont dédié à Victor Hugo, au Père, des strophes glorificatrices.\nSa vie longue et laborieuse, ses malheurs, son exil ont mis autour de son\nnom un peu de brume légendaire, et dans l'esprit de la foule, qui ne discute\nguère, mais admire, ce nom, prononcé avec un religieux respect, évoque\nsoudain le fantôme d'un héros. Toute poésie tient de lui, a-t-on dit. Cette\naffirmation, d'un enthousiasme outré, n'est vraie qu'à moitié. Certes, les mur-\nmures innombrables du monde, balbutiements, prières, soupirs, clameurs\nd'ivresse et de rage, grondent et se pressent dans son œuvre. Une chose y\nmanque trop souvent, cependant, — que nous aimons chez d'autres poètes,\nmoins grands peut-être, mais plus purs, — le frisson de l'âme' humblement,\nsimplement émue, sans forfanterie; le cri de détresse du cœur brisé ne\nretentit vraiment qu'une fois chez lui — et ce fut l'admirable livre des Contem-\nplations.\n   Il y a toujours quelque chose qui froisse dans la déification d'un homme.\nAussi, ce livre, recueil d'hymnes qui, tour à tour, haussent le poète vers les\nétoiles ou le font converser familièrement avec Dieu, énerve-t-il à la longue\nle lecteur.' On ne peut oublier, devant tant d'admiration, que le limon originel\nmarque toujours les ailes du génie, et que, si grand soit-il, le poète reste un\nhomme. Hugo fut un forgeur de rythmes d'une incomparable puissance.\nDurant tout un siècle, son verbe sonna le plus haut. Voilà sa gloire, et elle\nest assez grande et assez belle ! Reconnaissons-la, chantons-la, mais n'allons\npas adresser à celui qu'elle illumine d'autres louanges mensongères dont la\npostérité rirait. Surtout, n'en faisons pas un dieu !\n   De cette couronne poétique, dont tous les poètes du siècle ont serti les\nfleurons, on retiendra quelques strophes frémissantes de lyrisme, signées\nBanville, l'admirable fragment de Hérèdia et les gracieuses Odelettes enfantines,\nde Catulle Mendès.\n                                                                     C H . DE S.\n\n\nLE ROMAN :\n\nR é d e m p t i o n , par ANDRÉ LICHTENBERGER. — (Paris, Plon-Nourrit.)\n   J'eus déjà l'occasion d'affirmer ici même combien me plaît la psychologie\ndes romans de M. A. Lichtenberger, et comme j'en apprécié la sévère tenue\nlittéraire. C'était à propos de Pire, un livre véritablement beau par son accent\nde conviction émue et la forte vérité morale qui y est incluse... Sans atteindre\nà la hauteur de cette œuvre, Rédemption se recommande par les mêmes qua-\nlités. Deux caractères d'écrivains : Valcreux, le romancier aimé des dames,\nsentimental comme son style, esprit tout en surface, et Sartex, le puissant\nouvrier du Beau, arrivé lentement, mais sûrement à la gloire véritable, y\nexercent leurs influences divergentes sur un noble et grand cœur de femme.\nLucienne, épouse du premier, dont elle reconnaît et déplore les faiblesses,\ntout en l'aimant, à un moment donné, risque bien de devenir la maîtresse du\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "                                 LES LIVRES                                 759\n\nsecond. La douleur la sauvera de la chute. La mort d'un enfant, Nette, déli-\ncieuse sœur de ce petit Trott que les lecteurs de M. Lichtenberger connaissent\nbien, ramènera les époux l'un vers l'autre et raffermira à jamais, par la com-\nmunion des larmes, leur amour un instant ébranlé. Cette œuvre de forte psy-\nchologie est écrite en un style sobre sans sécheresse, expert à détailler les\nnuances comme à fixer, en quelques touches, les traits marquants d'un\ncaractère.\n\nL e s J e u x d e l a P r é f e c t u r e , par J.-A. COULANGHEON. — (Paris, Mer-\n  cure de France. )\n   On s'amuse bien à Châteauneuf, en l'an quelconque de la République, une\net indivisible, toujours la même. Il s'y trouve un préfet, modèle d'opportu-\nnisme, véritable prodige du genre, sachant ménager la chèvre et le chou, dans\nl'espèce le socialiste Toupinard et le modéré Moirel. Il s'y trouve des sous-\nfonctionnaires aussi adroits, de fort jolies femmes, d'exquises jeunes filles...,\nmais surtout Baridel, François Baridel, le héros du livre, le type achevé,\ncomplet, de ce que peut être une jeunesse républicaine, respectueuse du pou-\nvoir '( établi », qui a lu, au surplus, Mallarmé et Laforgue. Ce que l'on joue\nsurtout à Châteauneuf, c'est l'amour, et à ce jeu-là Baridel excelle. Toujours\nen quête d'aventures, ses expériences sentimentales le mènent en dernière\nanalyse au mariage. Oui, de flirt en flirt, il en vient à aimer sérieusement une\ndouce jeune fille. Il se mariera donc, et, pour fuir les variations politiques\nqui pourraient l'induire à d'autres variations, il entrera dans le commerce.\nTandis que la Marseillaise plane sur Châteauneuf, fêtant le préfet, le député, la\nRépublique, sous l'acacia odorant, dans le jardin fleuri de roses, Baridel mur-\nmure doucement à Blanche l'aveu ingénu d'amour.\n   M. Coulangheon est un écrivain d'esprit. Son style, tout en petits détails\nobservés, en nuances délicates, plaît par un charme très spécial et subtil. Les\nJeux de la Préfecture, ce sont des scènes de la vie provinciale vivement\ndépeintes, d'une vie provinciale non point terne comme certains se plurent à\nla montrer, mais toute en finesses, fleurs et chansons.\n\nL a T e n d r e s s e , par ALBERT ERLANDE. — (Paris, Ollendorf.)\n   Les bons romans, écrits sous forme de correspondances, sont captivants et\nrares. Ils sont captivants parce que les caractères, s'y livrant d'eux-mêmes, y\napparaissent d'une façon plus vive, et aussi parce qu'à les lire, on oublie faci-\nlement l'auteur, on s'imagine avoir découvert de vieilles liasses de lettres, on\néprouve l'anxiété de la découverte, la joie de pénétrer un passé. Ils sont rares\naussi, surtout rares, car le genre épistolaire exige de ces qualités spéciales,\ndont un écrivain, d'ailleurs excellent, peut totalement manquer. Il lui faut\nl'abandon sans nonchalance, le laisser-aller sans pose, l'esprit et toute sa\ngamme, et toujours la finesse et parfois la gravité, et, outre cela, ce je ne sais\nquoi qui fait deviner le cœur.\n   Les lettres dont se compose la Tendresse, réunissent assez de ces qualités\npour que leur lecture soit vraiment attachante. Sentimentales, elles disent\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": "760                                  DURENDAL\n\n\npresque toutes le mal d'aimer. Celles d'Yvonne de Lasseuil montrent combien\nterrible est pour une âme éprise l'ombre approchante de la vieillesse. Celles\nd'Alain Desfrages révèlent un cœur tourmenté par la tendresse, la Tendresse,\nvague propension à aimer sans savoir qui l'on aime, mal bien réel dont\nbeaucoup ont souffert et que tant de poètes, sans le savoir peut-être, ont\nchanté.\n   Livre d'intimité, à lire le soir, quand on se sent l'âme grave, dans la clarté\ncalme de la lampe.\n\nH é s i t a t i o n S e n t i m e n t a l e , par l'auteur d'Amitié Amoureuse. — (Paris,\n  Calmann-Lévy.)\n   Un joli roman, finement écrit, d'une plume alerte, et qui a le mérite peu\nfréquent d'être bon et de s'adresser à tous. Je le recommande vivement aux\njeunes lectrices de Durendal. Il peut être lu par elles, il est bien stylé, et, j'y\ninsiste, ces deux qualités se rencontrent si rarement dans un même livre!\n\nL a D e m o i s e l l e d e P u y g a r r o u , par   HENRY GRÉVILLE.       — (Paris,\n  Plon-Nourrit.)\n   Je leur recommande aussi la Demoiselle de Puygarrou. Que ce soit là le der-\nnier livre qu'ait signé la main si experte, maintenant glacée par la mort,\nd'Henry Gréville, je n'y puis songer sans mélancolie. Non pas que ces\nromans, hâtivement écrits, me paraissent destinés jamais à occuper dans\nl'histoire du genre une place marquante. Mais il y régnait une telle bonne foi,\nle ton en était de si bon aloi, on y devinait enfin une âme si égale d'humeur,\ndouce et bienfaisante, que les défauts de style et de composition se faisaient\npresque pardonner. Et puis, les livres que nous n'aimons guère peuvent être\naimés par d'autres, et nous ne devons pas dédaigner les regrets de ceux-là !\n   Peu de romans de Mme Gréville valent la Demoiselle de Puygarrou. On dirait\nque l'auteur, aux approches de la mort, a voulu exprimer, résumer en une\nœuvre dernière sa tendresse pleine de bonhomie, la délicatesse de pensée et\nla bonté de son cœur.\n\nL a M a i s o n V i d e , par JEAN DENZÈLE. — (Paris, Perrin.)\n   Un homme, épris de grandeur et de beauté, André Martyne, découvre\nqu'une implacable maladie le destine avant peu à la mort. Sa détresse morale\ns'accroît de l'affreuse idée qu'il ne laissera rien derrière lui, car sa femme,\ncaractère frivole, ne continuera pas sa pensée et l'enfant né de leur union,\ntrop jeune pour apprécier son père, l'ignorera à jamais. Mais André se\nrévolte contre cette disparition totale de son être. Durant les dernières années,\nles derniers mois qui lui restent, il s'attache à transformer l'âme de sa femme,\nà la façonner à l'image de son âme, à lui faire aimer ce qu'il aime. Ainsi,\nlui parti, sa maison ne sera néanmoins pas vide de lui; la chaîne qui unit les\nvivants aux morts ne sera pas brisée.\n   M. Denzèle a bien traité ce thème profond et triste. Son livre est à lire; il\némeut.\n"}, {"page_pdf": 892, "texte": "                                      LES LIVRES                                 761\n\n\n    P o u r a r r i v e r a u B o n h e u r , par GEORGES SAUVIN. — (Paris, Plon-\n      Nourrit.)\n     Les héros de ce roman arrivent au bonheur par un chemin bizarre et\n   guère fréquenté. Un livre correctement écrit, qui se laisse lire, sans plus,\n                                                                      CH. DE .S.\n\n\n   L a M a i s o n d u P é c h é , par MARCELLE TINAYRE. — (Paris, Calmann-\n     Lévy).\n      Voici qui n'est pas banal : un roman autour ou plutôt contre le jansé-\n   nisme; cela nous vaut la peinture en grisaille — très originalement tracée —\n   d'un milieu janséniste auXX e «iècle,où une mère farouchement intransigeante\n  fait face à un fils que, malgré les précautions d'une éducation toujours\n  alarmée et les suggestions d'un milieu claustral, la fièvre moderne touche de\n  son aile de feu... Et c'est alors un fougueux débridement des sens jusqu'à ce\n  sacrilège, joliment ironique, d'une scène de séduction dans les ruines même\n  de Port-Royal.\n     L'œuvre, dans sa première partie surtout, est fort bien écrite, avec une\n  verve nerveuse à laquelle les femmes-auteurs ne nous ont point habitué !\n                                                                       F . V.\n\n  L a M a i s o n d e s G r e n a d e s , contes par OSCAR WILDE, traduits de\n    l'anglais par G. KHNOPFF, avec deux portraits de l'auteur, un vol. in-18.\n    — (Paris, Editions de la Plume.)\n    Quatre contes : le Jeune Roi; 1'Anniversaire de l'Infante; le Pécheur et son âme\n et l'Enfant-étoile, dont le premier est le meilleur, et qui sont comme de belles\n imageries de symbole et de légende, inventées et colorées par un poète et\n dont un autre poète a voulu employer son art délicat à nous donner une\n belle version où il a su transporter le charme même d'une œuvre originale.\n                                                                        A. G.\n\n LA C R I T I Q U E :\n\n Opuscules de critique historique, fascicule III : S. Francisci\n  legendae veteris fragmenta quaedam, edidit et nous illustravit\n  PAUL SABATIER; fascicule IV: Les règles et le gouvernement\n  de l'Ordo de Pœnitentia au XIII e siècle, par le R. p. PIERRE\n   MANDONNET, O. P. — (Paris, Fischbacher.)\n   Tout en préparant la publication prochaine de l'édition remaniée de sa\nbelle Histoire de saint François, Paul Sabatier ne cesse pas de mettre au jour de\nnouveaux documents du plus vif intérêt sur les origines franciscaines. On\nsait les lacunes, les contradictions et les difficultés qui rendent si pénibles et\nhérissées de doutes si ardus l'étude et la comparaison des manuscrits des XIIIe\netXIVesiècles, où se retrouvent, la plupart du temps fragmentés, dénaturés\nd'interpolations et de suppressions, les chroniques originelles de frèreLéon,\n"}, {"page_pdf": 893, "texte": "762                               DURENDAL\n\n\ndes trois compagnons, de Thomas de Celano, etc. Chacun de ces manuscrits,\navec ses couches superposées de légendes, fait songer à ces territoires grecs\nou levantins, où des fouilles méthodiques font apparaître, en débris et en\nvestiges précieux, l'un siècle après l'autre, jusqu'aux restes préservés d'épo-\nques fabuleuses déjà pour l'antique Hérodote.\n   M. Sabatier nous donne, aujourd'hui, le texte, emprunté au manuscrit de\nLiegnitz (qu'il a décrit dans le fascicule II de la collection), de sept chapitres\nde la Legenda antiqua (compilée vers 1322), qui paraissent provenir d'une\nlégende composée au siècle précédent.(vers 1246) et dont les éléments auraient\nété puisés dans le Spéculum perftctionis de frère Léon.\n   Nous ne ferons pas ici l'exposé des preuves et de l'argumentation de\nM. Sabatier, qui nous paraissent inattaquables.. C'est une véritable joie que\nde suivre les travaux d'un tel maître, d'écouter sa parole, où l'on sent vibrer\nla droiture admirable et la chaleur contagieuse de son âme, d'applaudir, enfin,\nà l'abondance et à la sagacité des découvertes qui mettent dans une lumière\nsans cesse accrue la figure merveilleuse et chère du poverello.\n\n\n                                       ***\n\n   L'institution du tiers-ordre fut peut-être un des plus puissants instruments\nd'émancipation et de liberté au moyen âge. Par la force irrésistible d'une\nassociation soustraite, grâce à son caractère religieux, aux prises du pouvoir\ncivil, et qui défendait ses adeptes contre les puissants, opposait à ceux-ci\nl'énergie collective de la solidarité, les tiers-ordres ne contribuèrent pas\nmédiocrement à créer dans le peuple l'esprit vigoureux et avide d'indépen-\ndance, la confiance et le courage municipal, qui amenèrent, en Italie, la déca-\ndence et la chute du pouvoir impérial, et rendirent possible, dans le Midi et\ndans le Nord, le prodigieux essor des communes.\n   Entre les mains de la Papauté, sous sa direction assidue et sagace, l'armée\nspirituelle recrutée par les nouveaux ordres mendiants devint un terrible\nbélier sous l'effort duquel la vieille construction féodale se mit à craquer de\n toutes parts.\n    Et n'est-il pas intéressant de noter, à cette heure où la tolérance et la\nlibre-pensée adoptent une si étrange figure, que c'est un de ces moines, dont\n on spolie et disperse les successeurs, un dominicain, saint Thomas d'Aquin,\n qui, le premier, formula la théorie du gouvernement constitutionnel, fondé\n sur la libre élection, tandis que le grand adversaire de l'Eglise, Frédéric II,\n professait déjà l'absolutisme dérivé du droit romain : omnipotence de l'Etat\n ou du prince, — auquel la seconde Renaissance devait réserver un si brillant\n avenir et qui a passé tout entier dans le jacobinisme moderne.\n    On conçoit quel intérêt capital s'attache à l'élucidation de l'histoire des\n tiers-ordres et, plus particulièrement, de celui dont la fondation appartient à\n saint François. Malheureusement, ses origines et les phases de son dévelop-\n pement ne nous apparaissent que confusément dans les mentions laconiques\n des chroniqueurs, spécialement des trois compagnons, et dans les bulles du\n  Saint-Siège.\n"}, {"page_pdf": 894, "texte": "                                     LES LIVRES                                  763\n\n     L'esprit et le caractère de l'institution, dans les divers aspects qu'ils ont pris\n  par le progrès du temps, devraient surtout nous être révélés par les Règles\n  successives qui, certes, ont régi l'ordre. Mais ces Régies ne nous sont point\n  parvenues dans leur teneur initiale ou, du moins, jusqu'à la publication d'un\n  texte plus ancien conservé au couvent de Capistrano (fasc. I de la collection\n d'opuscules), et dans lequel le R. P . Mandonnet s'accorde à reconnaître, avec\n  M. Sabatier, qui l'a découverte, la Règle primitive de 1221, nous ne possé-\n dions d'autre document sûr que la Règle, arrivée au terme d'une longue évo-\n lution, consacrée par le Pape Nicolas IV, en 1289.\n    Le document, si heureusement retrouvé par M. Paul Sabatier et authen-\n tiqué d'une façon irréfutable par le R. P . Mandonnet, est devenu, pour le\n savant dominicain, le point de départ d'une étude historique et critique\n admirable de méthode et de logique, et qui jette une vive clarté sur les débuts\n du tiers-ordre franciscain. Nous nous réservons de revenir sur cet important\n travail et d'en résumer les conclusions lorsque les Opuscules en auront publié\n la dernière partie.\n\n\n J . - K . H u y s m a n s , L'Art Moderne, deuxième édition, 1 vol. in-18. —\n     (Paris, Stock.)\n     L'éditeur Stock réimprime le volume, paru en 1883, chez Charpentier,\n  dans lequel Huysmans avait réuni la série des articles dans lesquels, de 1879\n  à 1882, il avait combattu un si vaillant combat contre les clichés, le « grand\n  art », les académies, en faveur de « l'art moderne », de l'art dégagé des\n poncifs, des formules, des trucs et résolu, à la suite de Manet, à demander\n ses inspirations à l'observation immédiate et sincère de la vie.\n    Les pages pleines de relief et de bravoure intellectuelle de Huysmans\n nous reportent aux temps héroïques de la peinture impressionniste, aux\n débuts des Degas, des Manet, des Rafaëlli, des Forain, de combien d'autres,\n dont le talent, violemment nié, alors, et les œuvres qui faisaient scandale,\n sont placés actuellement au premier rang et ont suscité un mouvement\n profond et durable chez nous aussi bien qu'en France.\n    L'école de la bouffissure et du pastiche, de la peinture machinée et\n théâtrale reçut en ces rencontres d'irréparables avaries; mais elle survit\ncependant, ayant la vie dure et étant galvanisée, au surplus, par la vertu des\nmédailles, des récompenses et des commandes officielles. Il est amusant de\nmarquer, à propos de cette protection, à titre d'indice de leur ouverture\nd'esprit et de leur culture, à quel point les jacobins, les anciens et les nou-\nveaux, se sont toujours montrés réactionnaires en matière artistique. Rien de\nsurprenant, du reste, à ce phénomène, chez des gens qui pensaient et légifé-\nraient par axiomes et principes spéculatifs, ignorant les hommes vivants et la\nréalité de la vie, et rêvant de réduire, en quelque sorte, les âmes au même\ndénominateur étroit et sectaire. Ils voyaient comme ils pensaient — faux; et\nleur éloquence et l'art qu'ils admiraient étaient taillés dans le même\nfer-blanc! Cependant, il faudrait parler au présent, car la race, à la fois\nridicule et redoutable, de ces théoriciens fanatiques, n'a pas péri...\n"}, {"page_pdf": 895, "texte": "764                              DURENDAL\n\n\n   Ils fréquenteraient, avec singulièrement de profit, le volume de Huys-\nmans, ces jeunes artistes qui, sous prétexte d'idéalisme, ont encombré les\nsalons de ces dernières annés du consternant étalage de machines démésuré-\nment amphigouriques.\n\nLe sentiment de l'art et sa formation par l'étude des\n  œuvres, un vol. in-18. — L'art chrétien en France des ori-\n gines au XVI e siècle, un vol. in-12. — L'influence de saint\n  François d'Assise sur la civilisation et les arts, un vol.\n  in-12, par ALPHONSE GERMAIN. — (Paris, Bloud et Cie.)\n    La lecture des ouvrages de M. Germain leur serait, aussi, d'un très\nsalutaire enseignement. A suivre l'auteur, comme un guide sûr, dans sa\ncourse rapide et démonstrative au travers les arts de toutes les civilisations,\nils apprendraient de lui, et, en même temps, des connaissances qu'ils\nrecueilleraient en route, les lois de mesure et d'harmonie auxquelles, si libre\net si spontanée qu'elle soit, doit obéir toute œuvre esthétique.\n     L'art comme la langue possède une orthographe; malheureusement, nous\ncomptons trop d'artistes — et d'écrivains — qui l'ignorent, et dont toute\nl'originalité est faite de cette ignorance.\n     « Les principes essentiels, écrit M. Germain, dans son Avant-propos, sont\n mal connus, même par des esprits très renseignés sur l'histoire et l'archéo-\n logie, car on ne s'en préoccupe guère depuis les dernières transformations\n infligées à la philosophie de l'art. Enfin, maintes aberrations sont répandues\n que nul ne réfute, maintes confusions sont établies que nul ne cherche à\n dissiper, et, sans défense contre les idées fausses, le sentiment du beau\n s'altère en beaucoup de passionnés d'art, provoquant d'incroyables dédains\n envers l'art normal et la saine originalité. »\n     Certes, le défaut d'éducation vraie et profonde constitue une des causes\n premières des surprenantes « manifestations d'art «que nous avons subies,\n  mais encore, trouvent-elles aussi, en partie, leur origine dans la surexcita-\n  tion et le blasement de la sensation chez certains artistes et chez leur public,\n  également peu cultivés, et qui les voue à l'outrance et à l'incohérence, crée\n  en eux l'incapacité de se rendre sensibles à la beauté réelle, forte et équi-\n  librée.\n      On n'enseigne ni le goût, ni la sensibilité, à défaut desquels nous ne\n  saurions atteindre au discernement de la beauté, mais il nous appartient de\n  les fortifier par l'étude et la comparaison des œuvres et, entre les œuvres, de\n  celles les plus proches de la perfection, c'est-à-dire de l'ordre et de la\n   simplicité.\n      Ces œuvres, M. Alphonse Germain excelle à nous les montrer, à nous en\n  signaler les caractéristiques, à nous les rendre présentes et fructueuses. Sa\n   méthode est excellente; il émeut et convainc parce qu'il parle, non en\n  professeur, mais en artiste et que la raison, chez lui, se colore des chaudes\n   teintes de l'enthousiasme.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 896, "texte": "                                       LES LIVRES                                      765\n\n L e s E c r i v a i n s e t l e s M œ u r s , par     HENRY BORDEAUX.         — (Paris,\n   Plon-Nourrit.)\n   En une nouvelle série d'études critiques, M. Henry Bordeaux applique\nson éclectisme si plein de sagacité et si vibrant de sensibilité à l'analyse des\n plus récentes œuvres contemporaines.\n   Parmi ces pages, on admirera surtout une dissection merveilleusement\nconduite de l'œuvre de Bourget et, à propos de Barrès, un « portrait de\njeune homme » ou le Sturel des Déracinés et de l'Appel au soldat est croqué en\nun raccourci plein de précision et de saveur; les chapitres sur Balzac et\nStendhal tournent un peu court; il m'a, du reste, toujours semblé que\nM. Henry Bordeaux excelle davantage dans l'analyse des livres plus immédia-\ntement proches de sa très moderne intellectualilé.\n   Le volume s'ouvre par des considérations sur la crise du roman d'une\nbonne et courageuse actualité.\n                                                                         F. V.\n\n\nDIVERS :\n\n\n   L ' a u - d e l à e t l e s f o r c e s i n c o n n u e s (Opinion de l'élite sur le mys-\ntère), par JULES Bois. — (Paris, Ollendorff.)\n   On se rappelle l'intéressante Enquête sur l'évolution littéraire de Jules Huret. Ce\nque celui-ci fit, avec tant de verve et d'une façon si pittoresque, à propos de\nlittérature, Jules Bois vient de le faire à propos de l'occultisme et des ques-\ntions qui s'y rattachent. Il a interrogé sur L'au-delà et les forces inconnues,\nnon point les spécialisles, dont on eût pu se défier, mais l'Élite dans l'art, la\nphilosophie, la littérature et la science. C'est le résultat de son enquête qu'il\npublie aujourd'hui. Je l'ai lu avec le plus vif intérêt et j'engage tous ceux\nque ces questions, si obscures encore et si mystérieuses, passionnent, à le\nlire. Ils le feront avec fruit et avec plaisir. Ce n'est que le procès-verbal très\nnet et précis d'une enquête admirablement faite par l'auteur. Pour ne pas\ninfluencer le lecteur, Jules Bois s'abstient de conclure par un jugement\npersonnel.\n   Pour ce qui me concerne, j'avoue qu'après la lecture de ce livre je reste ce\nque j'ai toujours été, au sujet de ces questions épineuses, un sceptique\ndans l'âme, dans le bon sens du mot, aussi incrédule qu'on puisse l'être,\nmais en même temps, tout disposé à admettre ce qui me sera péremptoirement\ndémontré. Je me défie au plus haut degré des occultistes de profession.\nJamais je ne les croirai sur parole. J'admets leur bonne foi, mais ne peuvent-\nils être eux-mêmes les victimes, ou de la supercherie la plus adroite et la\nplus hypocrite, ou d'une autosuggestion d'autant plus redoutable qu'elle est\ninconsciente?\n                                                                     HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 897, "texte": "766                                DURENDAL\n\n\nL E S S A I N T S : Saint Hilaire, par le R. P. LARGENT. — Le\n  bienheureux Grignion de Montfort (1673-1716), par ERNEST\n   JAC. — (Paris, Lecoffre.)\n   Saint Hilaire, évêque de Poitiers, vécut au IVe siècle, alors que l'Eglise, à\npeine sortie de l'ère des persécutions, subissait la protection, peut-être plus\nredoutable, des empereurs et luttait contre leurs caprices théologiques.\nHilaire combattit pour l'orthodoxie avec saint Athanase, saint Eusèbe de\nVerceil, saint Denis de Milan et, comme eux, fut déposé et exilé par Con-\nstance, qui professait le semi-arianisme. La monographie du R. P . Largent\nretrace avec lucidité et précision l'histoire de ces années troublées et la nature\ncapitale du débat qui divisait les fidèles et les schismatiques.\n\n                                       *   *\n    La vie brève du P . Grignion de Montfort n'a été qu'un incessant apostolat,\nentrecoupé de tribulations sans nombre, d'incroyables avanies, d'affronts qui\nne purent lasser sa ténacité bretonne et l'indomptable persévérance de sa\nvocation. La grande partie de ses jours se passa à errer sur les routes, dans\nle plus parfait dénûment évangélique, pour aller de village en village porter\nla bonne parole des missions, en dépit des entraves suscitées à son zèle par\nun épiscopat trop souvent enclin au jansénisme et par certains membres du\nclergé, effarouchés des allures extraordinaires et de la foi intransigeante du\nbienheureux.\n    Le chemin tracé était, alors comme aujourd'hui, celui de la sagesse pour\nles gens raisonnables, et celui du succès — mondain tout au moins.\n    Le P . de Montfort a attaché son nom à la fondation de deux instituts, la\nCompagnie de Marie, formée de prêtres missionnaires comme lui-même ; les\nFilles de la Sagesse, qui élèvent les enfants pauvres, soignent les malades,\nrecueillent les filles abandonnées : leur congrégation, qui compte de nom-\nbreux et populeux établissements dans toute l'Europe catholique, sera inces-\nsamment chassée de sa patrie d'origine, la France, parce que, étant humbles,\nchastes et charitables, ces religieuses font ombrage et obstacle à la Raison\n et au Progrès modernes !\n    M. Ernest Jac a écrit de la courte vie du Bienheureux Grignion de Montfort un\n récit très attachant, plein de relief et de substance.\n\nL'Eucaristia, dottrina, storia e reflessioni, par le R. P. MAR-\n   CELLINO DA CIVEZZA, un vol. in-12. — (Firenze, Alfani e Venturi.)\n   Nous t'admirons et te bénissons, Seigneur, qui as sauvé le monde par ta sainte croix !\n   Telle était la prière, la louange, que saint François et ses premiers compa-\ngnons récitaient sur les routes, devant les chapelles et les crucifix qu'ils\nrencontraient. Et ces mots sont comme l'argument et la thèse du pieux et\nélégant petit volume que le R. P . Marcellino, bon disciple du Père Séra-\nphique, a consacré au sacrement de l'Eucharistie, la clé de voûte de la foi\ncatholique. Et ces pages sont remplies de lucidité, d'émotion et de ferveur.\n                                                                          A. G.\n"}, {"page_pdf": 898, "texte": "                                          LES LIVRES                        767\n\n   1902. U n i v e r s i t é d e G a n d , almanach de la Générale gantoise des\nétudiants catholiques. — (Gand, Siffer.)\n   Nous félicitons de tout coeur les étudiants catholiques de Gand pour leur\nbelle vaillance. L'almanach qu'ils ont édité est une preuve non équivoque\nde la vitalité intellectuelle de leur association. C'est superbe pour un début.\nNous les engageons à récidiver chaque année. On nous annonce du reste\nd'ores et déjà un almanach universitaire catholique pour l'an prochain qui\ndépassera encore en intérêt l'actuel.\n   Celui-ci est déjà très beau, superbement édité, enrobé d'une élégante\ncouverture en deux couleurs de l'artiste anversois Edmond Van Offel.\n   Il donne les renseignements les plus intéressants sur la vie universitaire\ngantoise et spécialement sur l'activité de la jeunesse catholique. Il contient\nune admirable et très savante conférence du professeur Van Biervliet :\nL'envers de la joie et de la tristesse.\n  Enfin dans la partie littéraire on peut lire des pages d'art inédites de nos\nplus distingués artistes, prosateurs et poètes. Encore une fois, nous adressons\nà la jeunesse catholique de Gand nos plus cordiales félicitations avec l'assu-\nrance de notre bien vive et affectueuse sympathie.\n                                                            HENRY MŒLLER.\n\n\nAlmanach de l'Université de Liége, 1902. — (Math. Thone,\n  Liége.)\n   Cet intéressant recueil témoigne d'une belle vitalité chez la jeunesse univer-\ntaire liégeoise. Nos meilleurs écrivains y ont collaboré, donnant à leurs frères\nplus jeunes l'appui de leur talent et de leur nom. MM. Gilkin, Gille, Séverin,\nVan Leerberghe, d'autres encore, y ont répandu les fleurs vives de leurs\nstrophes. Des pages de prose, tour à tour puissantes ou gracieuses, y sont\nsignées : E. Picard, C. Lemonnier, G. Virrès, H. Carton de Wiart.\n   Parmi les œuvres envoyées par ceux qui, à cette époque, étaient étudiants,\nou le sont encore, j'aime, surtout, le poème de M. Albert Devèze : les Mar-\nbres. Une belle évocation d'art domine les strophes, d'un lyrisme ardent et\npassionné. On y admire des vers qui dénotent un vrai poète.\n                                                                     CH. de S.\n"}, {"page_pdf": 899, "texte": "                            NOTULES\n\n\n    L a L e c t u r e . — Nous extrayons d'une conférence de Godefroid Kurth\nsur ce sujet l'intéressant passage suivant :\n   « Faut-il lire? j e répondrai : cette question ne devrait pas même être posée.\nCertainement, il faut lire; je dirais même qu'il faut lire toujours, non pas qu'il\nfaille consacrer tout son temps à la lecture, mais parce qu'il ne faut pas qu'on\npuisse trouver quelque portion considérable de notre vie qui ne soit ornée,\nenrichie, divertie et ennoblie par la lecture.\n    » Il est essentiel de lire, car la lecture est le principal moyen qui nous per-\nmette d'acquérir des connaissances. Même avec les études, il faut la lecture.\nC'est elle qui nous met en contact avec les grands esprits qui ont paru dans le\nmonde. Elle n'est pas seulement la plus noble distraction, elle est surtout le\nmeilleur moyen de fortifier les convictions, d'affermir la foi, de favoriser la\nculture de l'intelligence et l'éducation du cœur. Car la lecture bien dirigée\nsert à tout cela. Donc, il est indispensable de lire.\n    » Je sais bien qu'en disant cela, je ne suis pas d'accord avec tout le monde;\nje connais des gens vertueux ou tout au moins instruits, ayant charge d'âmes\net dirigeant des maisons d'éducation, à qui la lecture semble faire horreur.\nJe me suis trouvé personnellement en conflit avec un de ces directeurs, qui\n me tenait ce langage : « Il y a danger à développer dans de jeunes intelligences\n » le goût de la littérature et de la lecture. Si les élèves le contractent, il arrivera\n » qu'après avoir lu de bons livres, ils voudront en lire de mauvais et ainsi la\n » lecture contribuera à leur perte. » Voilà l'argument.\n    » Les braves gens qui nous tiennent ce langage sont de ceux qui ne par-\n viennent pas à se persuader que le bon Dieu qui a tout fait, a tout bien fait.\n A leur avis, Dieu eût dû nous créer autrement, que nous le sommes. Il a eu\n tort de nous donner la liberté de notre salut. Pourquoi n'a-t-il pas forcé\n l'homme à se sauver? Cela vaudrait infiniment mieux.\n     » Je dis que les éducateurs qui pensent ainsi ne comprennent pas leur mis-\n sion. Au lieu de former leurs élèves, ils les déforment. M'entretenant un jour\n avec les élèves d'une importante maison d'éducation, je remarquai qu'ils\n avaient des allures gênées à propos des questions que je posais et des allu-\n sions que je faisais à certains ouvrages. L'un d'eux me dit :\n     — Mais Monsieur le professeur, nous ne lisons pas.\n     — Vous ne lisez pas? Et pourquoi ?\n     — Parce qu'on nous le défend.\n     — Qui vous le défend ?\n"}, {"page_pdf": 900, "texte": "                                    NOTULES                                  769\n\n   — M. le directeur.\n   — Ah! M. le directeur vous défend de lire? Alors, comment faites-vous ?\n   — Nous étudions, nous consultons nos cahiers.\n   — Soit !\n    » Je ne voulais pas avoir l'air de discuter l'autorité du directeur devant mes\ninterlocuteurs.\n   — Vous étudiez ces matières dans vos cahiers, bien! mais ces cahiers, vous\nles complétez, vous les enrichissez au moyen de lectures?\n   — Non, nous ne pouvons pas lire d'autres livres que nos cahiers.\n   — Quoi ! en dehors de vos cahiers, vous ne pourriez pas lire, par exemple,\nune histoire de la littérature française bien faite ?\n   — Non.\n    » Alors, je voulus voir ces fameux cahiers, ces chefs-d'œuvre qui dispen-\nsaient de toute lecture. Qu'y trouvai-je? des choses lamentables.\n   » Franchement, des éducateurs aussi bornés ne vous font-ils pas penser\nau mot célèbre attribué au calife Omar « Si ces livres, disait-il à propos de la\n» bibliothèque d'Alexandrie, contiennent autre chose que le Coran, ils sont\n«nuisibles; s'ils contiennent la même chose, ils sont inutiles. Dans un cas\n » comme dans l'autre, qu'ils aillent au feu ! » Mettez le mot cahiers à la place\nde Coran, vous aurez de part et d'autre la même pensée. Et puisque nous\ntenons le calife Omar pour un barbare et pour un fanatique, n'en devons-\nnous pas dire autant de ceux qui parlent le même langage que lui?\n   » Si excellent que soit un cahier, il ne suffit pas. Celui qui voudrait se con-\ntenter de ses cahiers serait un fort pauvre sire. Aux examens, j'ai rencontré\nplus d'une fois des récipiendaires qui venaient me dérouler de belles phrases\napprises par cœur dans mes livres. Je les arrêtais aussitôt, leur disant :\n« Attention, vous jouez un jeu dangereux ; vous me servez des phrases qui\n» sont à moi, et je vous prie de respecter la propriété d'autrui. »\n   » Je répète que dans la vie intellectuelle il n'y a pas de salut en dehors de\nla lecture. Par la lecture vous fécondez, vous continuez, vous enrichissez\nl'enseignement qui vous a été donné. Ce n'est pas seulement pendant les\nétudes, mais surtout après, que la lecture s'impose d'une manière absolue. »\n\n                                       ***\n\n   C h a r l e s B o r d e s . — « L'Edition mutuelle, en dépôt à la Scola Cantorum.\na fait paraître toute une série de compositions de M. Charles Bordes, restées\njusqu'ici inédites. La plus importante est une Rapsodie basque pour piano et\norchestre, réduite pour deux pianos par M. Samazeuilh, et dont les thèmes ont\nun accent et un rythme délicieux et les développements une variété et une sou-\nplesse remarquables. Signalons encore un recueil de fantaisies pour piano et\nune douzaine de mélodies dont aucune n'est indifférente et dont certaines,\ncomme les Poèmes de Francis gammes, d'une rare intensité, comptent certaine-\nment au nombre des meilleures pièces vocales de ce temps. Heureux présage\npour le drame de M. Bordes, Les Trois Vagues, que nous fait espérer le théâtre\nde la Monnaie « [Guide musicale).\n"}, {"page_pdf": 901, "texte": "770                                   DURENDAL\n\n\n\n   L ' A s s o c i a t i o n d e s c h a n t e u r s de S a i n t - B o n i f a c e a inter-\nprété, à l'occasion de la Sainte-Cécile, les œuvres suivantes : Introït : Dicit\nDominus, en chant grégorien; la Messe V : Iste Confessor à quatre voix, de\nPalestrina; au Graduale : Andante, de Mendelssohn, pour orgue; à l'offertoire :\nMotet à la Vierge, de de Witt, pour ténor, basse solo et chœur d'enfants,\navec accompagnement d'orgue; à la sortie : Fugue en utmaj., de Bach, pour\norgue.\n\n                                           ***\n\n   L ' A C a p e l l a G a n t o i s a donné, sous la direction de son fondateur,\nEMILE HULLEBROECK, sa première audition de musique ancienne de l'année\n1902-1903, le 7 décembre. Au programme : Quand le rossignol chante, chœur de\nE. Rater, d'après une chanson du Sire de Coucy (1192); des extraits impor-\ntants de la Missa papœ Marcelli, de Palestrina; des chansons françaises des\nXVIIe etXVIIIesiècles.\n\n                                           ***\n\n    L e s S o u r i r e s p e r d u s . — Sous ce titre, notre collaborateur,\nG. d'Arschot, publiera, en janvier, un volume de nouvelles qui paraîtra chez\nl'éditeur Lacomblez, de Bruxelles.\n\n                                           ***\n\n   T i l l E u l e n s p i e g e l . — Ein Kürzweilig Lesen von seinem Leben und\nTreiben ein Volksbüch mit Bilderschmück von Walter Tilmann, Hermann\nSeemann Nachfolger. Ce volume vient de paraître à Leipzig. Il est destiné à\nl'usage de la jeunesse, est fort joliment édité et enrichi de nombreuses gra-\nvures, imitant celles sur bois du temps jadis.\n\n                                           ***\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : F R . VILLETTE : Longue route (Paris, Plon).\n— F . MASOIN : Histoire de la littérature française en Belgique de 1815 à\n1830 (Bruxelles, Lebègue). — P . GIRODON : Commentaire sur l'Evangile de\nsaint Luc (Paris, Plon). — M. GORKI : Varenka Olessova (Paris, Mercure de\nFrance). — C. VAN BENEDEN : Les titularisés (Bruxelles, Lacomblez). —\nJULES DESTRÉE : Quelques histoires de miséricorde (Bruxelles, Larder). —\nI. BARBEY D'AUREVILLY : Le roman contemporain (Paris, Lemerre). —\nE. GÉRARD : Si tu étais mortel ; (Paris, Librairie internationale). — L. YSE-\nRENTANT : Pierre et Anna (Paris, Ollendorff).\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 12, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1902-12", "signet_source": "Neuvième année - N°12 - Décembre 1902", "preuve": "Couverture conservée (PDF 836) : « Décembre 1902 », 9e année, n° 12. Pages 713-770 ; Notules p. 768, douzième entrée de la rubrique dans la table annuelle.", "methode_reconstitution": "Couverture conservée."}}