{"numero_id": "ulb-durendal-1903-livraison02", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-001", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 65, "page_fin": 75, "titre_corps": "L’Instinct", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Rency", "ancre_debut": "L'Instinct LE banquier Hek-Barran", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 84, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1956, "texte": "L'Instinct\n\n                    LE banquier H e k - B a r r a n , directeur de la Caisse\n                      extra-continentale, avait une histoire curieuse.\n                       Il aimait à la conter, entre intimes, le soir,\n                       après dîner. C'était dans un somptueux fumoir,\n                       tout tapissé de cuir, orné de portières orientales,\n                       meublé de larges divans où les convives digé­\n                       raient à l'aise. M m e Hek-Barran s'était retirée.\n                       Sa distinction, un peu hautaine, ne gênait plus\nles coulissiers, les gens de finances que son mari invitait à\nsa table. Ils détendaient leurs sourires, leurs gestes. Ils remi­\nsaient leur politesse de commande. E t bientôt, soufflant la fumée\nbleue de leurs cigares par la bouche, le nez, les yeux, ils se\nretrouvaient enfin chez eux au milieu de grasses conversations,\nde potins de Bourse et de sonores hoquets.\n   Alors, Hek-Barran ne m a n q u a i t pas de rappeler ses débuts.\nC'était une chose convenue. Q u a n d on dînait là, il fallait y\npasser. Hek-Barran, âgé, en ce moment, de 40 ans, offrait\nl'aspect d'un garçon de café qui a laissé pousser sa moustache :\nmême bagout vaguement parisien, même chic frelaté, mêmes\ngestes inquiétants de prestidigitateur. Il commençait par de\npetites phrases insidieuses, qui n'avaient pas l'air d'y toucher :\n    « Oh ! moi, je n'ai pas toujours été ce que je suis mainte­\nn a n t ! . . . Non, non! Il y a eu un temps où, d a m e ! ce n'était pas\ntous les jours kermesse!... »\n    Quelque parasite, quelque noble ruiné — c'est étonnant ce\nqu'il y a de nobles ruinés dans la cour et dans la basse-cour des\nfinanciers en vogue ! — lui fournissait tout de suite par ses ques­\ntions habiles l'occasion de continuer.\n    Oui, lui, Hek-Barran, était le fils d'un facteur, d'un simple\nfacteur de postes. Quel étonnement q u ' u n si grand homme ait\n"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2566, "texte": "66                          DURENDAL\n\n\n eu une origine si humble! A 15 ans, il gagnait sa croûte. Son\npère l'avait placé dans une banque où sa besogne principale con­\nsistait à courir au cabaret voisin pour y acheter la bière de mes­\nsieurs les employés. Mais, à force d'entendre, derrière le gril­\nlage des guichets, remuer de l'or, il avait fini par ressentir\nl'ambition d'en gagner. Ses yeux, ses oreilles, son cerveau\ns'étaient ouverts. Il n'aj'outait pas qu'en même temps son cœur\nse fermait. Tout à coup, à 20 ans, on le voyait à la Bourse. Il y\njouait petit jeu, un jeu malin, qui ne risque qu'à coup sûr. D'où\nlui venait cette première mise de fonds? Ici, il y avait dans sa\nnarration un trou qu'il ne comblait pas, qu'il ne comblait\njamais. Les avertis, ceux qui savent tout sans en avoir l'air, cli­\ngnaient de l'oeil en se regardant. Parbleu ! cet argent, il n'était\npas tombé du ciel. Est-ce que les facteurs de postes ne manient\npas journellement de gros mandats, des lettres pleines de billets\nde banque! Toujours était-il qu'avec l'apparition d'Hek-Barran\nà la Bourse coïncidait la mort soudaine du facteur, son père,\nsuivie à bref délai de celle de sa mère. Dans le temps, ces his­\ntoires-là avaient fait jaser. Mais le nouveau boursier connaissait\nle secret de lier les langues. Il connaissait mieux encore celui de\nvider les poches. Deux ans après ses débuts dans la finance, il\nfondait la Caisse extra-continentale, une étrange maison destinée\nà exploiter les produits naturels de toutes les îles non encore\noccupées par la civilisation. Peu à peu, le champ de ses affaires\ns'était élargi, le nombre de ses succursales s'était multiplié.\nA 3o ans, il se trouvait riche de biens solides, avide d'honneurs,\nde titres, d'amitiés illustres, sans remords, la conscience tran­\nquille et déjà très fatigué des plaisirs que la vie, la grande vie\n— ces gens-là appellent ça la vie! — peut donner à celui qui sait\nles payer.\n   Alors, il avait réalisé ce qu'il qualifiait la meilleure de ses\naffaires. Le chevalier de Verdurance, l'un de ces entremetteurs\ndu monde, qui tirent leurs revenus de toutes sortes de louches\nentreprises où intervient leur habileté, l'avait présenté à une\ncharmante jeune fille, orpheline, sans fortune, bien apparentée,\net d'une beauté parfaite. Elle se nommait la baronne Cécile\nBarran. L'épouser fut pour le banquier l'affaire de six semaines.\nIl manœuvra supérieurement. Par ses allures généreuses, il\nintéressa le vrai monde — ce monde de la noblesse dans lequel\nil aurait tant voulu pénétrer — au succès de sa petite combi-\n"}, {"page_pdf": 86, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2433, "texte": "                            L'INSTINCT                           67\n\nnaison. D'abord, il s'en remit à M. de Verdurance du soin de\ntâter le terrain. L'adroit chevalier sonda l'un après l'autre tous\nles parents de la jeune fille et réussit à s'en faire des alliés. Ce\nfurent eux-mêmes qui la circonvinrent. Les dernières hésita­\ntions se levèrent, le jour où l'on apprit que le banquier recon­\nnaîtrait en dot à sa femme une somme totale de deux millions.\nC'était agir en grand seigneur. On en jugea ainsi dans les\nsalons. Dès lors, les choses allèrent vite. Cécile Barran n'opposa\nque peu de résistance. Elle était timide, incapable d'exprimer\nà ce sujet ses vrais sentiments. Au surplus, et bien qu'elle eût\nfait d'autres rêves, elle se rendait compte qu'étant donné sa\npauvreté, ce mariage était complètement inespéré. Elle accepta\ndonc d'épouser M. Hek, qui le lendemain s'appela Hek-Barran,\nle surlendemain envahit les relations de sa femme, et un an plus\ntard y tutoyait tout le monde. L'auréole de gloire, d'honnêteté\net de vertu traditionnelle des grandes familles qu'il fréquentait,\nlaissait couler sur lui un rayon distrait. Et cela suffisait pour\nqu'aux yeux des naïfs, il vît son crédit s'accroître et faire de lui\nl'un de ces dieux de la finance qui paraissent intangibles, iné­\nbranlables, dont on admire, avec sécurité, la tête, le torse d'or,\n— et dont nul n'aperçoit les pieds d'argile.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Tandis qu'au milieu de l'inattention béate de ses invités,\nHek-Barran contait son histoire, M me Hek-Barran, retirée dans\nses appartements, y contemplait avec amour le sommeil de son\nfils. Il avait quelques mois. Son mignon visage rose ouvrait,\nparmi les dentelles et les rubans, un cœur de fleur endormie.\nSes petits poings fermés reposaient sur la soie de la couverture\ncomme des bonbons parfumés. La chambre était tiède et bien\nclose. M me Hek-Barran s'y croyait à cent lieues de l'hôtel de la\nCaisse extra-continentale. Elle oubliait ses rancœurs conjugales,\nce martyre d'une année qu'elle avait souffert à côté de l'homme\ngrossier, de probité incertaine, dont elle portait le nom. Mais\nbébé était venu! Ses premiers cris avaient dissipé la mélancolie.\nSon premier sourire avait illuminé la nuit. Et, maintenant,\ninsoucieuse de tout ce qui n'était pas lui, ne sachant plus rien\nde ce qui se passait ailleurs que dans cette chambre, M me Hek-\n"}, {"page_pdf": 87, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2284, "texte": "68                           DURENDAL\n\n\n Barran se dépouillait chaque jour davantage de sa personnalité\n ancienne pour devenir une mère, exclusivement.\n    Or, un soir, elle était penchée sur le berceau de son enfant,\n quand son mari entra dans la chambre. Il souriait d'un air con­\n traint. Son allure avait quelque chose de bassement sournois,\n qui rappelait celle d'un domestique surpris à boire le vin de ses\nmaîtres. Il vint, lui aussi, se pencher sur le berceau. Puis il\nerra çà et là dans la chambre, activa le feu, déplaça un meuble\net finit par énerver sa femme, qui lui dit d'un ton un peu impa­\ntient :\n    « Si vous avez à me parler, vous pouvez le faire. Je vous\nécoute. »\n    Il n'attendait que cette invitation. Il entama aussitôt d'inter­\nminables explications, embrouillées à souhait, d'où ne ressortait\nnettement qu'une chose : qu'il était ruiné. Cette ruine se com­\npliquait de certaines irrégularités, qu'il rejetait, d'ailleurs, sur\nun caissier malhonnête, mais qui rendaient, pour l'instant,\nnécessaire son départ à l'étranger.\n   « Bref! dit-elle en étouffant sa voix, si vous ne fuyiez pas, on\nvous arrêterait?\n   — Je le crains, répondit-il avec un sourire piteux. Le parquet\ndevient si méticuleux. »\n   Elle ne cria pas, ne se plaignit pas, ne poussa qu'un soupir,\nun long soupir, qui soulevait en elle un cœur plus lourd qu'une\ndalle de tombeau. Son enfant s'éveillait. Elle le prit' dans ses\nbras et sortit de la chambre. Le banquier la suivit. Elle ne\nvoulut plus rien écouter. Il lui parlait dans le cou. Elle enten­\ndait, à travers sa douleur, des mots confus : dot, heureuse inspi­\nration, fortune retrouvée. Finalement, il l'arrêta par les poignets,\nl'immobilisa devant lui, et, la face subitement changée, son air\nmielleux remplacé par une expression sauvage de fureur, de\nruse et dé mépris, il lui dit en scandant ses syllabes :\n   « Entre nous, vos façons sont ridicules. Nous avons les mêmes\nintérêts. Songez à sauvegarder la fortune de votre fils. Ne signez\nrien pendant mon absence, laissez passer la tempête. N'agissez\npas, ne faites rien, ignorez tout. Avez-vous compris? »\n   Elle le repoussa, le dépassa, superbe, emportant son enfant.\nLe banquier étouffa un juron. Mais l'heure du train pressait. Il\nse fit préparer une valise et disparut.\n"}, {"page_pdf": 88, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2248, "texte": "                              L'INSTINCT                            69\n\n\n   Après une nuit de méditations douloureuses, elle m a n d a un\navocat, qu'elle connaissait pour l'avoir vu plusieurs fois à sa\ntable. C'était ce qu'on appelle un avocat d'affaires, c'est-à-dire\n une de ces robes vénales qui défendent le juste et l'injuste indif­\nféremment. Il lui déclara, dès l'entrée, qu'elle ne pouvait tom­\nber mieux. Sans le savoir, elle s'adressait à l'avocat de son\nmari. Avidement, elle se jeta sur lui, exigea des explications.\nMalgré la phraséologie ampoulée du sire, elle eut tôt fait de\ncomprendre que le banquier H e k - B a r r a n était un escroc et qu'il\nlaissait un passif de plusieurs millions.\n   « E t moi, demanda-t-elle. Est-ce q u e je possède quelque\nchose ?\n   — Ah ! ah ! s'écria l'avocat en souriant finement. J e vois que\nmon client ne vous tenait pas au courant de ses affaires. Il\navait raison, d'ailleurs. Les chiffres ne sont pas faits pour inté­\nresser les d a m e s . . . »\n   Puis il tira de sa serviette divers papiers qu'il classa et étudia\navec force gestes maniérés.\n   « Voici, dit-il, votre exacte situation. Vous possédez en biens\npropres, insaisissables et inaliéables, une somme de trois mil­\nlions cinq cent soixante quinze mille francs. Sur cette somme,\nles créanciers de votre mari n'ont aucun droit. C'est autant que\nles Prussiens n'auront p a s ! . . . »\n   Mme Hek-Barran se leva toute droite.\n   « Vous vous trompez, Monsieur, répondit-elle. L e s créanciers\nde mon mari sont les miens. Vous voudrez bien, s'il vous plaît,\ninscrire à l'actif de la faillite m a fortune personnelle, jusqu'au\ndernier centime. J u s q u ' a u dernier centime!... »\n   L'avocat laissa tomber sa serviette, écarquilla les yeux, la\nbouche, et finit par lever les mains au plafond.\n   « Impossible! s'écria-t-il. Vous n'en avez pas le droit. Cet\nargent,... mais, cet argent, c'est la réserve de votre mari, sa\npoire pour la soif... E t vous voudriez! Impossible! impossible,\nvous dis-je!\n   — N'avez-vous pas dit tout à l'heure, demanda-t-elle, que cet\nargent était à moi?...\n   — A vous? Sans doute, il est à vous. Mais, enfin, diantre!\nVous comprenez bien que si votre mari vous a reconnu en dot\nune telle s o m m e . . . . .\n"}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2357, "texte": "70                           DURENDAL\n\n\n   — Je comprends, en effet, interrompit-elle. C'était simplement\npour se ménager une réserve, selon votre expression. Eh bien,\nMonsieur, j'estime que ce procédé est malhonnête et je refuse\nd'en bénéficier. Ma décision est irrévocable. Jusqu'au dernier\ncentime, Monsieur, entendez-le, je veux que ma fortune soit\ninscrite à l'actif de la faillite... »\n   Les supplications de l'avocat, les lettres postérieures de l'exilé\nqui d'abord l'imploraient, pour l'injurier ensuite, rien ne put\nébranler sa volonté. Elle signa d'une main ferme l'abandon total\nde ses biens. Le soir même son mari en était informé par une\ndépêche de son conseil. Il se brûlait la cervelle, en Grèce, où il\ns'était réfugié. Cette mort émouvait à peine la jeune femme.\nD'ailleurs, tout allait mieux de la sorte. Il y aurait moins de\nscandale autour du nom de son enfant.\n   Elle s'était retirée à la campagne, chez une vieille tante qui\napprouva sa conduite et la recueillit volontiers. Plus tard, la\ngénérosité des créanciers l'obligea d'accepter le produit de la\nvente du mobilier qui garnissait l'hôtel. Cela fit une somme de\ncent et quelques mille francs qu'elle plaça en rentes sur l'État.\nPuis elle ferma sur elle la porte du monde et ne voulut plus\nvivre qu'en vue d'un seul but : l'éducation de son enfant.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Quand le petit Paul Hek-Barran ouvrit les yeux à la vie con­\nsciente, la vieille tante était morte et il se trouvait seul, avec sa\nmère toujours vêtue de noir, le visage jeune encore sous ses che­\nveux blancs, dans une petite maison de plaisance située à la\nlisière de la forêt de Soignes. Une femme du village venait\nchaque matin y faire les grosses besognes. M me Hek-Barran s'oc­\ncupait elle-même de leur modeste cuisine et consacrait l'après-\nmidi à enseigner à son fils les rudiments de la lecture. L'enfant\napprenait vite, mais avec maussaderie. C'était un drôle de bon­\nhomme, enfermé, discret, ne remuant guère, mais ayant une\npaire d'yeux fureteurs qui ne s'arrêtaient pas d'espionner les\nchoses et les gens. Très intelligent, il retenait et répétait tout ce\nqu'on disait devant lui. Le curé du village, qui lui enseignait le\ncatéchisme, louait sa docilité et sa jeune piété.\n   M me Hek-Barran avait décidé d'en faire un honnête homme.\n"}, {"page_pdf": 90, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2580, "texte": "                            L'INSTINCT                           71\n\n Cette pensée ne la quittait jamais, ni jour, ni nuit. Un honnête\nhomme! Un homme qui ne serait pas un voleur, qui ne s'occu­\nperait ni de banque, ni de finance, qui aurait horreur de l'argent\ncomme d'autres ont horreur de l'alcool, qui serait pareil à une\nsensitive tant la moindre idée de dol ou de fraude révolterait sa\nprobité. Elle ne lui parlait pas de son père. Il était mort, elle\nn'en disait pas plus long. Elle voulait que l'enfant fît auprès\nd'elle toutes ses études jusqu'à l'âge où la maturité de son carac­\ntère supprimerait toute crainte de chute. Du matin au soir, elle\nn'était attentive qu'à rencontrer des occasions propices à quel­\nque leçon de morale. Elle s'efforçait, par tous les moyens,\nd'exalter en lui les bons sentiments, le mépris du lucre, la géné­\nrosité, l'héroïsme. Elle dirigeait ses lectures vers les exemples\nhistoriques de toutes les, vertus. Peu à peu, le cerveau de l'en­\nfant devint semblable à un code de l'honneur. Il écoutait tout,\napprenait tout, savait par cœur un tas d'anecdotes prouvant que\nla malhonnêteté est toujours punie. Averti en confession par la\nmère, le curé ne manquait pas d'insister lui aussi sur la néces­\nsité d'être avant tout un honnête homme sur la terre. Il n'y\navait pas jusqu'à la femme de ménage qui n'eût l'ordre de lui\nvanter de temps en temps le bonhenr suprême d'une conscience\nen repos.\n    Chaque soir, enchantée de la douceur et de la gentillesse de\nPierre, M me Hek-Barran remerciait Dieu d'avoir permis que le\nfils n'héritât pas de l'âme du père. Elle voyait l'avenir comme\nun beau chemin sans ornières où il marcherait tout droit, sans\ndéfaillance, rachetant par sa probité exemplaire les fautes pater­\nnelles. Au milieu de cette sécurité, il y eut une alerte. De menus\nobjets, dé d'argent, étui orné de ciselures, bourse en mailles d'or,\ndisparurent de la maison. La femme d'ouvrage, soupçonnée,\ndénonça une lavandière dont la réputation était suspecte. La\nfille protesta de son innocence. Elle dut quitter le village.\n    Quelque temps après, des pièces de monnaie, déposées par\n   me\nM Hek-Barran sur une cheminée, ne se retrouvèrent pas.\nFurieuse, la femme d'ouvrage accusa le jardinier de se les être\nappropriées. Le jardinier nia et fut renvoyé. Les vols, pourtant,\ncontinuèrent. Tantôt, c'était l'argent qui disparaissait, tantôt\ndes bijoux, tout ce qui brillait, tout ce qui ressemblait à l'or et\nà l'argent. On surveilla les fenêtres. Évidemment, une pie\nvoleuse s'introduisait dans la maison et y perpétrait tous ces lar-\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2255, "texte": "72                          DURENDAL'\n\n\neins. Mais la pie ne fut pas découverte et les vols continuaient\ntoujours. Bien qu'elle fût presque certaine de l'honnêteté de sa\nménagère, M me Hek-Barran se décida à se priver de ses services.\nCette femme pleura beaucoup en apprenant son renvoi.\n   « Madame, dit-elle, vous me prenez mon honneur. Dieu vous\npunira. »\n   Puis elle ajouta :\n   « Je m'en vais, vous saurez où bientôt. Mais avant de partir,\nje tiens à vous jurer que je ne vous ai jamais pris pour la valeur\nd'un centime ! »\n   Le soir même, on la retrouva dans la mare, noyée.\n   M me Hek-Barran faillit en mourir de chagrin. Paul aussi se\nlamenta beaucoup. Il alla plusieurs fois porter des fleurs au\ncimetière. Les vols, cependant, ne s'arrêtaient pas.\n   L'aveugle mère préférait croire à un sortilège plutôt qu'à la\nculpabilité de son fils. C'était clair! Quelqu'un s'introduisait\ndans la maison pendant les heures de promenade. A la cam­\npagne, les portes ne ferment pas. Mais qui, qui donc avait cette\naudace? Tandis que sa mère feignait de partir en courses, Paul\nresta en embuscade dans le jardin. Il ne découvrit personne.\n   Il était devenu un adolescent grandelet, avec de minces petits\nyeux flaireurs et de longues, longues mains effilées qui se tire­\nbouchonnaient lé long de ses jambes. Le curé, enchanté de son\nélève, vantait partout sa piété, son esprit d'humilité et de péni­\ntence, son application au grec et au latin. U n vieux pédagogue\nde la ville lui enseignait l'arithmétique. Jamais il n'avait connu\nd'enfant ayant plus de dispositions pour les chiffres. Chez lui, il\n se montrait docile, aimable et prévenant. Pour le cœur éprouvé\n de M me Hek-Barran, cet enfant était une vraie bénédiction du\n ciel.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Les choses en étaient là quand, un jour, à la promenade,\nM me Hek-Barran et son fils rencontrèrent un mendiant. Il gisait\nau bord de la route, malade, impotent, presque mort. La mère\nle dépassa, chercha sa bourse et confia à Paul une pièce blanche\npour qu'il la remît au pauvre diable. Instinctivement, elle suivit\nensuite son fils des yeux et elle remarqua, elle crut remarquer\n— mon Dieu ! c'était une erreur, sans doute! — que le gamin\n"}, {"page_pdf": 92, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2482, "texte": "                              L'INSTINCT                            73\n\n gardait la pièce et ne donnait rien au mendiant. Celui-ci s'étant\n soulevé à son approche, se recouchait lentement, avec un geste\n de surprise et d'indignation. M me Hek-Barran défaillit, s'appuya\n sur son ombrelle. Son corps semblait soudain s'être vidé de son\n sang. Paul déjà la rejoignait. Elle scruta avidement son visage.\n Il était calme et souriant, comme à l'ordinaire. Elle avait donc\n rêve ?\n    Toutefois, elle voulut en avoir le cœur net. Elle l'interrogea,\n doucement, tendrement. L'enfant nia avec une énergie superbe.\n Très maître de lui, il offrit de se laisser fouiller. Sa mère\n avança les mains. Il ne se troubla pas. Elle allait renoncer à\n pousser plus loin son enquête, mais elle s'aperçut tout à coup\n que son fils tremblait. Oh! un tremblement imperceptible, une\n agitation légère de la lèvre, un rien, ce rien qui, malgré toute\n leur présence d'esprit, trahit les coupables aux regards attentifs.\nAlors, franchement, elle retourna ses poches. La pièce blanche\nroula sur le chemin.\n    Ce fut comme si le monde s'arrêtait de vivre. Une débâcle\nd'astres, un cataclysme effrayant de tous les éléments n'eût pas\népouvanté cette mère davantage. Elle restait là, debout, statu­\nfiée, et ses yeux remontaient, remontaient toujours, révulsés par.\nl'horreur. Brusquement, elle reculait de douze années. Elle se\nretrouvait au fameux soir de sa ruine, au moment terrible où\nelle avait appris que le père de son enfant était un voleur.\nToutes les minutes qu'elle avait vécues depuis, dans l'abnéga­\ntion, dans le sacrifice de sa jeunesse, de sa fortune, de sa beauté ;\ntous ses rêves, tous ses espoirs de réhabilitation; tous ses\nmotifs de vivre, tout ce qui la retenait ici, tout ce qui l'accro­\nchait à l'existence, tout cela venait de céder, de plier, de la\nlâcher au milieu d'une nuit épaisse, d'une nuit sans fond, verti­\ngineuse, où elle se sentait glisser, descendre, happée vivante\npar la désespérance.\n   Et lui, le coupable, il ne pleurait pas, ne se défendait pas; il\nne disait rien et regardait le sol. S'il relevait les yeux, sa mère\npouvait y lire une sorte de curiosité, l'étonnement que son acte\nprovoquât un tel émoi.\n   Alors, pareille à une folle, elle le saisit par la main, l'entraîna,\nle porta jusque dans leur maison. Et là, dans sa chambre à\ncoucher, elle se jeta devant lui, sur ses deux genoux. Ses san­\nglots l'étouffaient. Elle les maîtrisa. D'une voix changée, d'une\n"}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2334, "texte": "74                          DURENDAL\n\n\nvoix qui sortait du passé, elle le pressa d'avouer ses vols anté­\nrieurs. Il recommença à nier. Mais les nerfs de la mère étaient\naffolés. L'impudence du gamin la grisa d'une colère furieuse.\nElle lui prit le cou dans ses mains, serra de toutes ses forces.\nRâlant, Paul cria grâce. Il était temps.\n   Piteusement, il avoua tout. C'était lui, depuis des années, qui\ndérobait autour de lui tout ce qui brillait, tout ce qui traînait,\nargent, ustensiles, bijoux. Il cachait tout cela au grenier, dans\nun trou. Plus tard, il y aurait là de quoi faire quelque chose, il\nne savait quoi, quelque chose pour gagner davantage... Et,\nsans parvenir à s'expliquer, il dardait dans le vide ses petits\nyeux aigres avec une extraordinaire expression d'avidité. En.\nmême temps, ses inquiétantes mains trop longues remuaient\nderrière lui comme des tentacules.\n   La mère se jeta sur lui, d'un mouvement impérieux d'étreinte\nou d'étouffement. Alors, il pleura, parce qu'il sentait sa vie\nmenacée. Et ses pleurs, ses lâches pleurs suffirent à désarmer\nl'âme de M me Hek-Barran. Une mère n'oublie jamais qu'elle est\nmère, même quand son fils est un voleur. Elle se mit à pleurer\navec lui. Et, à travers ses larmes, elle lui demandait en hoque­\ntant :\n   « Pourquoi as-tu fait cela? Pourquoi m'as-tu volé? Est-ce que\ntu ne sais donc pas que tout ce qui est ici est à toi? »\n   L'enfant ne répondait pas un mot. Elle le harcelait de ques­\ntions, violentant son mutisme, frappant sans relâche à la porte\nde ce cœur fermé.\n   « Oh! s'écriait-elle. Comment as-tu laissé soupçonner les\ndomestiques ? Et cette pauvre femme qui s'est noyée à cause de\ntoi? Cette mort est sur ta conscience. Est-ce que tu n'en sens\npas le remords? Hypocrite, tu lui portais des fleurs! Ne crai­\ngnais-tu pas qu'elle sortit de terre pour te chasser de sa\ntombe?... »\n   Mais ses lamentations demeuraient sans écho. Le gamin, tête\nbasse, ne faisait pas un geste de repentir ou de révolte. Il n'avait\npas même l'air impatient. Il était là comme s'il entendait une\nlangue étrangère. Sans doute, il avait volé. Mais il n'y pouvait\nrien. Une force le poussait. Il y avait un être inconnu dans cha­\ncune de ses mains.\n   M me Hek-Barran perdit la tête. Elle voulut, coûte que coûte,\navoir raison de cette indifférence. A mots hachés, elle commença\n"}, {"page_pdf": 94, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2455, "texte": "                            L'INSTINCT                           75\n\nle récit de sa vie. Elle raconta tout, sans rien omettre. Elle\npeignit son mari, voleur, père d'un voleur. Elle expliqua ses\ntrucs, ses fraudes. Elle le montra grandissant, dominant la\nBourse, dictant ses ordres à un peuple de commis. Les yeux\nde l'enfant brillaient. Sa bouche s'entr'ouvrait. Maintenant, il\ncomprenait ce que disait sa mère. Quelle merveilleuse his­\ntoire! Et quel héros, ce père qu'il n'avait pas connu !\n   Mais arrivait le récit du désastre : la faillite, la banqueroute,\nla fuite. Et, ici, la mère retrouvait toute son indignation d'il y\navait douze ans, pour flétrir le procédé par lequel son mari\navait cru recouvrer une partie de sa fortune perdue. Elle se\nmontra elle-même résistant aux avocats, aux lettres pressantes\nde l'escroc et rejetant cet argent maudit. Elle alla plus loin,\navoua la mort violente d'Hek-Barran, en dit la cause, en reven­\ndiqua hautement la responsabilité. Et, quand elle eut fini,\nhagarde, dépeignée, les yeux en sang, elle saisit son fils par les\népaules et le regardant en face, elle lui cria :\n   « Et, maintenant, te rends-tu compte, enfin, misérable\nenfant, du désespoir où me plonge ta conduite? Comprends-tu\nqu'après avoir été précipitée dans le déshonneur par ton père,\nj'espérais que toi tu me rendrais la fierté, l'honneur, la vie! Au\nlieu de cela, tu m'as trompée, trahie, volée. Tu es un voleur,\ncomme ton père! Un voleur, malgré mon amour, malgré mes\nconseils, malgré la solitude qui nous entoure Tu es un voleur\nd'instinct, un damné, un maudit! »\n   Peut-être attendait-elle, enfin, l'adorable geste, l'agenouille­\nment mains jointes, par lequel les enfants demandent pardon à\nleur mère. Paul demeura immobile, muet. Ses lèvres s'étaient\nserrées. Ses yeux étaient devenus durs comme du diamant. Et\nun air de mépris inexprimable s'était répandu sur son visage.\nM me Hek-Barran comprit l'échec de sa maternité. Cet enfant\nn'était pas à elle. II appartenait à son père par delà le tombeau.\nAlors, elle le chassa du geste, de la voix, elle le chassa avec\npassion, avec une ivresse funèbre qui la taisait délirer, san­\ngloter, hurler. L'enfant sortit lentement et, sur le seuil, en se\nretournant vers sa mère, il se mit à rire, d'un rire méchant et\nsournois qui soulageait sa petite âme blessée — puis il cracha\ntrois fois dans la chambre, avant de disparaître.\n\n                                               GEORGES RENCY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-002", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 76, "page_fin": 76, "titre_corps": "Images d’Italie : Soir limpide", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Mockel", "ancre_debut": "Images d'Italie A Charles Van Lerberghe Soir limpide", "ancre_fin": "si tu lèves très haut les yeux", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La luciole", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 95, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 514, "texte": "Images d'Italie\n                                A CHARLES V A N LERBERGHE.\n\n\n\n                 Soir limpide\n       Lève très haut les    yeux.\n       Vois-tu comme les étoiles\n       dans la nuit enrichie de feux\n       doucement tremblent,      s'éloignent,\n       si tu veux pénétrer les c i e u x ?\n       Ainsi la Clarté qui t'appelle\n       dérobe sa flamme      immortelle,\n       si tu lèves très haut les yeux.\n                                           ( Torre del Gallo)\n\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-003", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 76, "page_fin": 76, "titre_corps": "Images d’Italie : La luciole", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Mockel", "ancre_debut": "La luciole Convulsive, au rythme d'une aile", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 95, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 514, "fin_caractere_exclue": 1214, "texte": "La luciole\nConvulsive, au rythme d'une aile\nqui s'efforce, retombe et s'élève,\nelle imite le vol impassible et splendide\nde Celles qui déroulent leurs courbes de feu\net tracent sur le front diaphane de Dieu\nle nom sans fin de l'harmonie.\nElle est faible, fuyante,   mortelle.\nRegarde pourtant : elle brille, elle plane!\nSous les régions d'or hantées par les nuages,\nô mon frère aux débiles ailes,\ntoi qui songes vers les étoiles\net n'entends point les chants des hautes       voyageuses,\nregarde : Celle-ci, qui si doucement vole\ntout près de toi, parmi la brise      aventureuse,\n— n'est-elle pas,'la luciole,\nton image sous les étoiles?\n                                (Torre del Gallo, Florence).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-004", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 77, "page_fin": 77, "titre_corps": "Images d’Italie : Lac de Garde", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Mockel", "ancre_debut": "Lac de Garde Aube d'été", "ancre_fin": "s'évapore vers la lumière", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "En mer", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 96, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 74, "fin_caractere_exclue": 977, "texte": "Lac de Garde\n      Aube d'été. Comme un nuage\n      les monts au loin dorment    encore.\n      L'onde est une opaline aurore\n      et l'heure éclose s'y propage\n      pareille à une immense rose.\n\n      Silence. Clarté. Tout     repose.\n\n      Soudain, sur l'azur qui s'irise\n      plus limpide que nul cristal,\n      surgit l'éclatante banquise\n      de l'Alpe au sommet glacial :\n\n      glaive de givre qui s'effile,\n      crêtes aux pointes de métal...\n      aveuglante flamme immobile\n      de l'hiver   immémorial!\n\n\n\n      Or, des neiges de l'Alpe nue,\n      parmi la pureté du gel\n      s'effume une éphémère nue\n      qui s'épuise au vide du ciel...\n\n      Paix.   Clarté. Silence   sublime.\n\n      Aux feux du soleil, chaque cime\n      tend son front, d'orgueil exalté ;\n      et, dans sa force tout entière,\n      une stature de fierté\n      s'évapore vers la lumière.\n\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-005", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 77, "page_fin": 78, "titre_corps": "Images d’Italie : En mer", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Mockel", "ancre_debut": "En mer C'est le soir. 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Le vaisseau sur les vagues    oscille.\n\nLes longs mâts dévêtus de leur vivante toile,\nlentement balancés, avec de vagues signes\ntracent d'un doigt errant sur l'azur   immobile\nun chant mystérieux    dont nul ne sait les mots.\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 391, "texte": "78                        DURENDAL\n\n\n     La Nuit ouvre à leur songe une page             d'étoiles;\n\n     et du ciel où dérive à de lointains îlots\n     des plages de la nue une onde de halos, —\n     un rayon, descendu de la lune, dessine\n     une strophe d'argent qui tremble sur les flots.\n                                                             (Gènes)\n\n\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-006", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 78, "page_fin": 78, "titre_corps": "Images d’Italie : Mirages", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Mockel", "ancre_debut": "Mirages Une haleine d'été frôle", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 97, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 391, "fin_caractere_exclue": 1699, "texte": "Mirages\n     Une haleine d'été frôle, à peine,\n     l'eau des lagunes      immobiles.\n     Des voiles, dans l'heure     aérienne,\n     glissent, d'île en île.\n\n     Les iris de la mer et les lilas des c i e u x\n     mêlent à la lumière une flore hyaline;\n     une aile, là-bas, longue et fine,\n     est un son de cristal aux c i e u x .\n\n     L'ombre de la barque est bleue sur les eaux;\n     une vague s'y joue et fourmille de roses.\n     Quel délice plus pur, qu'en aspirer l'arome, —\n     cueillir l'azur aux flots, et dans l'ombre des roses...\n     N'es-tu pas comme une onde infinie qui prolonge\n     un rêve aux dômes d'or sur lui-même penché?\n     Vois : tout est confondu dans le songe des choses.\n     Rien n'est plus que mirage, et les plus beaux    mensonges\n     sont dits par ces lointains où des palais légers\n     naissent du flot où ils reposent.\n\n     Là-bas, une voile blanche\n     glisse sur son reflet qui tremble\n     et pénètre la mer unie. ,\n     Il semble qu'elle vogue au bleu du ciel d'été\n     et c'est une autre mer limpide au-dessus d'elle...\n     et le reflet sur l'eau doucement agité\n     ainsi diaphane, est une aile\n     qui se suspend dans la clarté.\n                                           ( Venise)\n\n                                                     ALBERT MOCKEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-007", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 79, "page_fin": 81, "titre_corps": "Jésus, tout blanc, marchait sur la mer…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Mad.", "ancre_debut": "Jésus, tout blanc, marchait sur la mer Ainsi dit la légende", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 98, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1741, "texte": "Jésus, tout blanc,\n              marchait sur la mer...\n\n               AINSI dit la légende. Et tel, grand'mère l'avait conté\n                  à Jan le petit mousse, un soir d'hiver. Le vent\n                  gémissait dans la cheminée. Un feu de tourbe\n                  rougissait l'âtre. Les mouettes poussaient des\n                  cris plaintifs dans le lointain. Les oyats frisson­\n                  naient dans les dunes.\n                     Depuis lors, chaque fois qu'il partait à la\n                  pêche, Jan promenait sur l'horizon ses regards\nclairs, s'attendant à voir venir vers lui Jésus, doucement pâle,\nglissant sur la crête des vagues dans la lumière rose du matin.\n    Cette nuit-là, la mer était mauvaise et dure. Le patron de la\nJulie voulut lever l'ancre malgré la tempête. Rien à lui dire. Il\njurait comme un païen, crachant d'horribles blasphèmes et\nmenaçant de « casser la gueule » à celui de ses matelots qui lui\nrésisterait.\n    Dans le cabaret surchauffé où ils lampaient un dernier coup,\nparmi les éclats de voix, les bruits de chopes qu'on cogne, et la\nfumée grise des pipes, Jan sommeillait, accoudé à un bout de\ntable, les yeux larges ouverts. On le réveilla d'une bourrade. Ils\n partirent.\n    Un vent d'enfer soufflait dans les voiles. La barque bondis­\nsait follement dans la tourmente, s'enfonçant en des abîmes aux\n luisances glauques, rebondissant avec colère sur une lame\n énorme qui s'écroulait aussitôt. Des paquets d'eau balayaient le\n pont. Les pêcheurs aveuglés par les embruns s'accrochaient où\n ils pouvaient en grinçant des dents. Il ne fallait pas songer à\n diriger le bateau. La tempête le menait à son gré, l'entraînant\n comme un fétu dans l'ombre épaisse d'un chaos monstrueux,\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2237, "texte": "80                          DURENDAL\n\n\n infini et sans bornes. Maintes fois ils crurent sombrer. Hagards,\n ils se signaient en criant : « Sainte Vierge ! » L'abîme mouvant\n rejetait la frêle embarcation qui reprenait aussitôt sa course\n furieuse dans la nuit. Le grand Jef — un fort gars — fut enlevé\n le premier par un coup de mer plus violent que les autres.\n Passifs et stupides, les autres ne jetèrent pas même un grelin.\n    Et Jan, le petit mousse aux yeux d'eau bleue, se cramponnait\n machinalement au mât en disant la prière que grand'mère lui\navait apprise. Mais sa voix d'enfant était étouffée par les cla­\nmeurs effroyables des éléments déchaînées. Pas une étoile\nn'épinglait le ciel d'une lueur d'espoir. Des nuages noirs rou­\nlaient comme des vagues. Les voiles de la Julie tendues à écla­\nter donnaient toute prise au vent dont l'intensité redoublait.\nDes sifflements stridents couraient dans les cordages. Des grin­\ncements ébranlaient la coque.\n    Les lames, engerbées d'écume, l'assaillaient de toute part,\nléchant sa proue, grimpant à l'assaut des bordages, souples et\nbrutales. Des tressauts brusques la faisaient osciller et tour­\nnoyer dans cette horreur mouvante. Soudain un craquement\nsinistre l'ébranla. Le mât, s'écrasant sur le pont, inclina la\nbarque. Un instant elle disparut, puis se releva d'un coup et\nreprit sa course folle, tandis que dans un remous disparais­\nsaient des hommes...\n    Jan était à moitié enfoui sous les agrès. La tempête l'avait\népargné.\n    Un sanglot secoua son corps frêle. Il se mit à crier de toutes\nses forces, d'une voix brisée et désespérée :\n    « Ohé patron!... Jef!... oh!... Pierre... Mère!... Mère!... »\n    Personne ne lui répondit. Il était esseulé dans l'immensité\nde la nuit.\n    La tourmente se calma peu à peu. Le vent soufflait moins\nfort. Les vagues étaient moins hautes. Graduellement, la Julie\nprenait un mouvement berceur. Jan joignit avec effort ses\nmains meurtries sur sa débile poitrine où il sentait son cœur\ns'arrêter, et s'évanouit.\n    Peu à peu, de l'horizon chargé, les nuages glissèrent. Une\nbande de clarté annonça le matin.\n   Alors, sur les vagues limoneuses et lourdes encore, une blan­\ncheur s'avança, vague, imprécise comme les premières lueurs\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1680, "texte": "         JÉSUS, TOUT BLANC, MARCHAIT SUR LA MER...              81\n\n\nde l'aube. C'était un fantôme doux, marchant sur les crêtes\nfumeuses qui s'écroulaient en se nivelant sous lui, nimbé d'une\nauréole de lumière diffuse, pâle comme un rêve. Ses pieds, en\nse posant sur l'eau, avaient la grâce de grands pétales qu'une\nfleur de neige laisserait choir, et l'écume ourlant chacun de ses\npas semblait un effeuillement de roses blanches.\n   Derrière lui, l'océan pacifié prenait des tons d'opales et de\nnacre. Une clarté infiniment tendre coulait du ciel laiteux qui\navait l'éclat d'une lampe voilée. Dans le souffle frais, chassant\nles nuages, passaient des vols d'anges.\n   L'eau chantait. Un murmure grave s'élevait de la mer comme\nun cantique et se mêlait au son d'invisibles harpes, de célestes\nvioles aux voix d'or, que de mystérieuses mains faisaient\nvibrer.\n   Jan ouvrit les yeux, écartant de ses doigts gourds les mèches\nblondes qui collaient à son front en sueur. Il promena longue­\nment autour de lui son joli regard étonné. Tranquille, la forme\nblanche avançait toujours vers la barque désemparée dont le\nflot se jouait mollement. Une mouette d'argent traça, en volant\nau-dessus d'elle, un mystique signe de croix.\n   L'enfant sourit divinement en se souvenant...\n   « Je dirai à grand'mère que je l'ai vu... »\n   Il tendit les bras vers l'apparition, son front s'inclina en un\nmouvement las, ses paupières se fermèrent doucement et, le\nsourire aux lèvres, il se rendormit, le petit mousse...\n   Jésus, très pâle, était monté au gouvernail; sous sa main\nlumineuse, la barque vira vers le port d'éternel repos.\n                                                         MAD.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-008", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 82, "page_fin": 83, "titre_corps": "Les Arbres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Lauzon", "ancre_debut": "Les Arbres Oh! quel farouche bruit", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 101, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1401, "texte": "Les Arbres\n\n                       Oh! quel farouche bruit font dans le crépuscule\n                       Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule.\n                                                      VICTOR HUGOT.\n\n\n\nTout le vallon s' éveille au chant clair des fontaines\nDont la douce fraîcheur se répand aux halliers,\nTandis que la rumeur des rivières lointaines\nSe mêle sourde et vaste à leur bruit familier.\n\nLe soleil fait vibrer les cimes qu'il traverse,\nEt leur feuillage épais brise ses rayons droits,\nSans que les jeux changeants de sa clarté diverse\nDissipe l'ombre étrange et paisible des bois.\n\nVa. La forêt prof onde ouvre à tes pas sonores\nSon seuil où l'ombre alterne avec l'air lumineux\nEt les arbres, dressant leurs troncs noirs dans l'aurore.\nSont pleins du rêve obscur et fier qui veille en eux;\n\nIls livrent à l'air blond leur jeune chevelure\nOù glissent en riant les souffles de l'été\nEt leur haleine fraîche et qui s'émeut murmure\nEt grandit sans troubler leur séjour enchanté.\n\nRegarde en t'inclinant le miroir des fontaines\nOù se répand l'ombrage auguste du laurier;\nIl semble attendre encor que la Muse hautaine\nY penche son front grave et qu'elle a couronné;\n\nLes chênes fabuleux se souviennent qu'Hercule\nArracha sa massue à leurs rameaux noueux,\nEt leurs troncs rougeoyants semblent, au crépuscule,\nS'embraser à nouveau pour le bûcher d'un dieu.\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1654, "texte": "                     LES   ARBRES                          83\n\nMais si tu ne crains pas la lumière et l'aurore\nParmi des cieux sans ombre où le regard se perd,\nSi les souffles du vent âpre qui vient d'éclore\nl'enivrent longuement de leurs parfums amers,\n\nDélaisse les chemins et le rire des sources\nEt, plein du souvenir des lieux ou tu passas,\nContemple le ciel pur, les nuages, leur course,\nLes horizons fuyants que l'œil ne rejoint pas;\n\nEt pour que ton esprit, que l'étendue embrasse,\nSe sente vivre en elle et s'y perde avec toi,\nComme l'âme infinie et vague de l'espace,\nMonte aux sommets déserts qui dominent les bois.\n\nLes arbres ont en eux la vie universelle\nQui survit à la mort des êtres et qui court\nSous Vécorce rugueuse où la sève ruisselle,\nVierge encor et vivace ainsi qu'aux anciens jours ;\n\nVois leur foule descendre au versant des collines,\nComme s'ils voulaient boire au flot vivant des eaux,\nOu mirer en tremblant leur faîte qui s'incline\nEt que l'onde reflète entre les verts roseaux;\n\nD'autres encor, si loin que l'horizon s'étende,\nPeuplent le sol fécond et les plaines de l'air;\nLeur rumeur, dans le vent qui se lève, est si grande,\nQue l'on dirait la houle immense de la mer.\n\nIls ont comme les flots conservé leur jeunesse\nMalgré le temps mortel et la force du vent :\nAuprés des dieux tombés, de nouveaux dieux renaissent\nEt la cendre des morts a nourri les vivants;\n\nEt c'est pourquoi les ifs, dressant leurs cônes sombres,\nEt les cyprès, debout dans le soleil, sont beaux\nComme s'ils protégaient à l'abri de leur ombre\nLe silence et la paix d'invisibles tombeaux.\n\n                                            MAURICE LAUZON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-009", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 84, "page_fin": 90, "titre_corps": "Sur quelques peintres de Sienne : I. Taddeo di Bartolo", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules Destrée", "ancre_debut": "Sur quelques Peintres de Sienne (Suite) I. Taddeo di Bartolo", "ancre_fin": "il était mort dès 1422", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "II. Sano di Pietro", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 103, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1916, "texte": "Sur quelques Peintres de Sienne\n                                        (Suite)\n\n\n\n                            I. Taddeo di Bartolo\n\n\n                                                   e\n                  QUAND commença le XV siècle, T a d d e odi Bartolo\n                avait 38 a n s . Sa réputation devait être considé­\n                rable déjà et ne fit que grandir. E x t r ê m e m e n t\n                actif et répandu, il paraît avoir été, dans le pre­\n                mier quart de ce siècle, la figure la plus éclatante\n                de l'art siennois. L e s églises et les monastères\n                font appel à son pinceau (Servi, 1404; Obser­\n                vance, 1413, etc.) ; la municipalité lui confie la\ndécoration du Palais P u b l i c (1401, 1407, 1414) et de la P o r t e\nRomaine (1414); les villes voisines le réclament tour à tour\n(Asciano, Pise, 1397; Montepulciano, 1400; P r a t o , 1403;\nS. Gimigniano, 1403; Volterre, 1411). E n 1395, il se marie à\nGênes, et nous le retrouvons, plus tard, dans sa ville natale,\nnon seulement peintre illustre, mais chargé d e fonctions\npubliques : il est percepteur des octrois (executor di gabella).\n\n\n  (1) T A D D E O DI BARTOLO, OU TADDEO BARTHOLI OU DI BARTHOLI (1363-1422).\n\n  Œ U V R E S — Sienne. — PALAIS PUBLIC, chapelle a u rez-de chaussée : La\nMort de la Vierge, fresques, 1407; salle précédant la chapelle : F r e s q u e s\nallégoriques, 1414. — GALERIE DE L ' I N S T I T U T DES BEAUX-ARTS, salle I I : n° 7 2 ,\nAdoration des Mages; n° 7 3 , Triptyque; n° 74, Saint Pierre martyr; n° 75, Sainte\nAgnès; n° 76, Annonciation, signé et daté : Taddeus Bartholi de Senis pinxit hoc opus\nanno domini quatro cento novc; n° 77, Nativité; n° 78, Triptyque; n° 79, Martyre de\nsaint Cosme et saint Damien; n° 80, Saint Mathieu; n° s 88 et 89, Annonciation\n(d'après Berenson, car le catalogue les classe comme d'auteur i n c o n n u ) . —\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2929, "texte": "                     SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                           85\n\n\n   Beaucoup de ses œuvres sont perdues, par exemple celles\nqu'il peignit à Arrezzo et à Gubbio. Mais quelques-unes decelles\nqui se conservent à Sienne suffisent à nous inspirer une vive\nadmiration. Il paraît avoir été l'élève de Bartolo di Maestro\nFredi; mais il subit aussi des influences plus anciennes et se\nsouvient, parfois, de Duccio et de Memmi. C'est dire qu'en ce\ntemps, qui est celui de l'art puissant des Van Eyck en Flandre,\nde l'art pittoresque et mouvementé de Gentile da Fabriano et\nde Vittore Pisano à Florence, il semble un peu attardé. Il n'eut\npoint le génie éclatant des maîtres que je viens de citer et son\nnom ne brille point parmi ceux des créateurs.\n   Mais il caractérise heureusement la lenteur de l'évolution\nsiennoise développant, sans brusques sauts, ses qualités d'ori­\ngine. Tandis qu'à Florence, la tradition giottesque s'était sté­\nrilisée dans la répétition; à Sienne, celle que laissèrent Duccio,\nSimone di Martino, Lippo Memmi et les Lorenzetti fut assez\nsouple d'une part, et et d'autre part assez intimement unie au\nsentiment local, pour se continuer et s'épanouir, au XVe siècle,\nsans qu'il fût besoin de perturbations novatrices.\n   Taddeo di Bartolo représente bien un moment de ces tran-\n\nCATHÉDRALE, Opera : Neuf petits tableaux illustrant le Credo; deux tableaux\nen six compartiments avec deux anges et quatre prophètes (attribution\nd o u t e u s e ) . — COMPAGNIE DE SAINTE CATHERINE s o u s L ' H Ô P I T A L :        Triptyque,\nsigné et daté : Tadeus Bartoli de Senispinxit hoc opus a. d. MCCCCX. (?). — EGLISE\nSAINT-FRANÇOIS, m u r de droite : Visitation, fresque e n d o m m a g é e — E G L I S E\nDE L'OBSERVANCE, quatrième autel g a u c h e : Poliptyque, 1400. — E G L I S E DES\nSERVI, quatrième autel à droite (au-dessus du Malteo) : Nativité, 1404 (attri­\nbuée aussi au B a r n a ) , — H Ô P I T A L , infirmerie de S a n Galgano : Crucifixion,\nfresque; infirmerie des femmes : Crucifixion. — MONISTERO (ABBAYE DE SAINT-\nE U G È N E ) sacristie : Saint Ansano et un èvêque.\n   A s c i a n o . — COLLÉGIALE : Madone.\n   M o n t e p u l c i a n o . — CATHÉDRALE : Assomption, 1400.\n   S. G i m i g n i a n o . — COLLÉGIALE : Enfer, Ciel, Saints, Annonciation, fresques,\n1403. — MUNICIPIO : Poliptyque; Saint Gimigniano et Scènes de sa vie, 1393?.\n   P e r u g i a . — PINACOTHÈQUE VANUCCI, salle IV : n° 5, Saint François foulant\naux pieds l'Orgueil. l'Avarice et la Luxure, entre saint Antoine de Padoue, saint\nLouis, saint Ercolan et saint Constant; n° 6, Saint Paul; n° 7, Saint Pierre;\nn° 9, Madone, avec l'Enfant, des anges, sainte Marie-Madeleine, saint J e a n -\nBaptiste, saint Jean l'Evangéliste et sainte Catherine (ces tableaux viennent\nde l'église S a i n t - F r a n ç o i s , à P r a t o ) ; n° 10, Pentecôte, daté MCCCCIII; n° 15,\nMadone (attribution incertaine).\n"}, {"page_pdf": 105, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": " 86                                         DURENDAL\n\n\n\nsitions douces. Il appartient à la fois au siècle qui finit et au\nsiècle qui commence. Il appartient surtout au siècle qui finit,\net ce par fidélité volontaire à l'esthétique de sa cité; car, on\nne peut admettre que ce grand voyageur, au cours de ses péré­\ngrinations à travers l'Italie, n'ait point eu sous les yeux d'autres\nexpressions d'art. S'il s'est borné à celle qui était en honneur\ndans sa patrie, ce n'est point par ignorance ou impuissance,\nmais parce qu'elle suffisait à son ambition et à celle de ses\nconcitoyens.\n   Il a un beau sentiment de la couleur, des harmonies chaudes,\ndes nuances dorées et rouges des couchants. A cet égard, ses\npetits panneaux pour illustrer le Credo qui sont au Musée de la\ncathédrale à Sienne, et l'Annonciation qui est à la Galerie des\nBeaux-Arts, bien qu'imitée presque servilement de celle de\nMemmi, sont bien savoureuses. Il en est de même de la grande\ndécoration d'autel, conservée dans l'église de Montepulciano,\nqui est un des joyaux les plus éclatants, une des surprises les\nplus heureuses qui attendent le visiteur en cette \" pittoresque\n\n\n   Volterre. — CATHÉDRALE, chapelle Saint-Charles, triptyque : Madone et\nSaints, 1411.\n   P i s e . — M U S É E CIVIQUE, salle IV : n° 22, Saint Donino et Crucifixion. —\nA N C I E N N E SACRISTIE DE L'ÉGLISE Saint-François:           Mort de la Vierge, fresques, 1397.\n    F l o r e n c e — PALAIS PANCIATICHI : Sainte Elisabeth de Hongrie (d'après\n Berenson).\n    R o m e . — VATICAN, musée chrétien, case F , X I I I , petit triptyque : Cruci-\nfixion et Saints; case K, V : Assomption (d'après Berenson).\n    N a p l e s . — CATHÉDRALE, chapelle à droite du choeur, triptyque : Madone\n et Saints; musée, salle des Byzantins : n° 10, Saint Sébastien.\n   P a r i s . — LOUVRE : n° n 52, Saint Pierre.\n   G r e n o b l e . — MUSÉE : Madone, entre saint Gérard, saint P a u l , saint André\net saint Nicolas, 1390.\n   M u n s t e r i n W . — CERCLE ARTISTIQUE : n° 1149, Mort de saint Pierre mar-\ntyr (d'après Berenson).\n   O l d e n b u r g . — MUSÉE : n o s 24, 25, 26, 27, Les Evangélistes (id.).\n   G ö t t i n g e n . — COLLECTION DE L ' U N I V E R S I T É : Trinité (attribution d o u t e u s e ) .\n   B o n n . — COLLECTION DE L ' U N I V E R S I T É : Madone (id.).\n\n  B I B L I O G R A P H I E . — J e ne connais point d'étude consacrée à T a d d e o\ndi Bartolo. Voyez dans les Biografie degli artisti senesi, oeuvre manuscrite,\nd o n n é e en 1835 à la B i b l i o t h è q u e de S i e n n e , par l'auteur E T T O R E ROMAGNOLI,\net y conservée, au volume I I I , p . 447.\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2529, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                         87\n\n\n bourgade insuffisamment connue. Les rouges et les noirs dorés\n y font une harmonie chaude et s p l e n d i d e ; la partie centrale est\n magnifique et tout autour les épisodes, variés comme les\n strophes d'un poème (Vie du Christ dans la prédelle, Annoncia-\n tion, Mort, Assomption et Couronnement de la Vierge) étonnent par\n leurs nobles ordonnances et la profondeur de leur expression.\n   Rio loue surtout ce tableau aux nombreuses figures, et le\nSaint Christophe du Palais P u b l i c . P a r m i les figures décoratives\n de la partie antérieure de la chapelle, « il y en a une qui a\n échappé aux injures du t e m p s et des h o m m e s , et qui suffirait,\nà elle seule, pour donner une idée de la puissance de l'imagi­\nnation de l'artiste : c'est la figure de saint Christophe portant\nl'Enfant Jésus sur ses épaules. On sait toute la popularité de\ncette légende symbolique au moyen âge et les fréquentes repré­\nsentations qui en furent faites au dedans et au dehors des\néglises; eh bien, je ne crois pas que la tête du saint ait jamais\nété aussi bien r e n d u e . L a force et la noblesse y sont on ne peut\nplus heureusement combinées, et il y a dans le regard, à la\nfois respectueux et scrutateur, une expression à laquelle le\nlangage descriptif ne saurait a t t e i n d r e . . . »\n   L o r s q u e Rio fit ses voyages d'Italie, les magnifiques fresques\nde la chapelle du Palais P u b l i c étaient tellement défigurées et\nmutilées, qu'il lui fut difficile de les apprécier. Depuis, elles\nont été l'objet d ' u a e restauration habile. Il est possible que\ncelle-ci n'ait pu retrouver exactement certaines finesses de\ndétail, certaines expressions de physionomies, certaines tona­\nlités; mais l'ensemble, du moins, revit et nous impose son\ncharme et sa majesté.\n   C'est vraiment un récit pathétique qui se conte avec une élo­\nquence grave, sous les voûtes sombres du vieux palais com­\nm u n a l , et les deux épisodes culminants : les Funérailles et\nl'Assomption, sont d'un inoubliable accent. L a couleur en est\nsomptueuse et poignante; des noirs et des rouges ardents,\nchauffés encore par l'or des auréoles.\n   Dans les Funérailles, un cortège attristé sort d'une cité aux\nmurs crénelés, dont les toits, les tourelles, les cloches et les\ndômes forment le fond du tableau.: ville rougeâtre avec l a v e r ­\ndure sombre de quelques j a r d i n s . L a Vierge est étendue, rigide,\nla face dure découverte et les mains apparentes croisées sur le\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2576, "texte": "88                          DURENDAL\n\n\n\ncorps, enroulée dans un manteau noir galonné d'or, couchée\nsur une civière recouverte d'un drap rouge à fleur d'or et portée\npar huit disciples nimbés d'or. Les visages de ces portants ont\nde la douceur et de la dignité, et leurs manteaux, aux nuances\nfanées, retombent en plis sévères. Derrière eux se pressent des\nplorants, une foule avec quelques physionomies bien caracté­\nrisées, donnant des marques d'une profonde douleur.\n    L'Assomption est plus extraordinaire encore. La donnée en est\ntout à fait différente de celle qui était familière aux peintres\nsiennois, qui fut utilisée par Taddeo pour son tableau de Mon­\ntepulciano, par Vecchietta à Pienza, Mateo au Monastero et\nbien d'autres. Ce n'est point la Vierge assise ou debout au\n milieu d'une gloire, ascendant parmi des anges. Ici, la scène est\n nettement double : dans un paysage accidenté, avec un horizon\n de collines rocheuses sur le sommet desquelles on aperçoit une\n ville hérissée de tours profilées sur un ciel d'or, la tombe vide de\n Marie est ouverte et, tout autour, des apôtres auréolés s'appro­\n chent, se penchent vers l'intérieur, le contemplent avec curio­\n sité. Ils ont pour commenter l'événement, se le conter les uns\n aux autres, des gestes heureux d'étonnement et de confidence.\n Dans un groupe à senestre, Thomas montre la ceinture dénouée.\n Et au milieu d'eux, au-dessus d'eux, touchant presque leurs\n têtes, la Vierge enveloppée dans un long manteau gris souris\n doublé d'écarlate, couchée encore et se relevant à demi pour\n prendre les mains du Christ qui descend vers elle, du ciel,\n entouré, porté, comme la Vierge, par les ailes de flamme rouge\n et or de nombreux chérubins. Ce mouvement de malade qui\n s'éveille, qui se soulève un peu, qui s'abandonne avec confiance,\n est tout simplement admirable. Le corps s'indique à peine sous\n le manteau gris, le Christ est une ruée de vapeurs et les anges ne\n  sont que des têtes ailées, sans corps, des rayons et des frémisse­\n  ments. Il n'y a aucun contact entre cette assemblée céleste et les\n  curieux réunis autour du tombeau ; manifestement, la vision\n  qui nous éblouit leur échappe et ce co'nstraste n'est pas l'un des\n  effets les moins pathétiques de la composition.\n     En résumé, on peut s'associer à l'appréciation de Lafenestre\n  qui, tout en restant bien sévère pour l'école siennoise, rend\n  justice à Taddeo : « Il faut arriver à Taddeo di Bartolo, dis­\n  ciple attardé de Duccio à Sienne, comme l'était de Giotto, à\n   Florence, Spenillo-Spinelli, pour trouver un artiste bien doué\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2602, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                     89\n\n\nqui, à défaut d'initiative, possède du savoir, de la conviction,\ndu feu et résume, en quelques œuvres puissantes, les qualités de\nl'école locale au moment où elle va périr. » Il cite les fresques\nde Pise « dont certains épisodes, notamment les Funérailles de\nla Vierge, récemment délivrées du badigeon, sont redevenus\nassez visibles pour qu'on y admire des énergies de mouvement\net des intensités d'expression révélant un esprit supérieur » et, à\npropos des œuvres de Sienne, il conclut : « Les peintures de\n1401 ont péri. Celles de 1407 et 1414 subsistent encore dans la\nchapelle où elles durent être, à peine d'une amende de 25 flo­\nrins, achevées en trois mois, et dans le passage qui précède, où\nelles le furent en six mois. On y retrouve, soit dans les épisodes\nde la Vie de la Vierge, renouvelés d'après ceux de Pise, soit dans\nles figures de Romains illustres rangés sur la muraille, ce goût\ndécidé des attitudes énergiques, des gestes précis, des expres­\nsions profondes qui eussent fait de Taddeo un artiste de pre­\nmier ordre s'il avait compris, comme on le comprenait déjà à\nFlorence, la nécessité de pousser isolément chaque figure à la\nplus grande perfection possible et de ne pas compter exclusive­\nment, pour produire un effet durable, sur l'ordonnance drama­\ntique des groupes et sur le mouvement sommaire des figures.\nTaddeo di Bartolo sauva toutefois l'honneur de l'école; mais\naprès lui, les traditions siennoises, assez vivaces pour donner\ntoujours une physionomie particulière aux artistes locaux, ne\nfurent pas assez puissantes pour développer chez eux son génie\nde taille à lutter contre le génie de leurs voisins. Pendant tout\nle XVe siècle, Sienne défendra vainement son idéal affaibli\ncontre les tentations qui lui viennent du côté de Florence; elle\nne parviendra pas à donner d'autres exemples que celui d'une\nfidélité touchante, mais stérile, à des candeurs disparues. »\n   Il est incontestable que l'école toscane fut, au cours du\nXVe siècle, infiniment plus brillante que l'école siennoise, et il est\ntrop facile d'accabler l'une par l'autre. Néanmoins, il ne faudrait\npas que cette facilité induisit en injustices. Il n'est peut-être\npas sans intérêt de rappeler, quant à Taddeo, quelques dates.\nC'est en 1422 que Vittore Pisano peint ses fresques de Venise,\naujourd'hui disparues; c'est en 1423 que Masolino da Panicale\ncommence la décoration de la chapelle Brancacci, au Carmine\nde Florence; c'est en 1425 que Gentile da Fabriano peint sa\n magnifique Adoration des Mages de l'Académie de Florence.\n"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 286, "texte": " 90                                     DURENDAL\n\n\nOr, quand s'affirma ainsi la gloire des Toscans, rompant avec\nla tradition giottesque épuisée, Taddeo n'eut pas put s'en ins­\npirer ou les suivre, pour l'excellente raison qu'il était mort dès\n 1422.\n\n\n\n\n                               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-010", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 90, "page_fin": 101, "titre_corps": "Sur quelques peintres de Sienne : II. 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Il\nlui a consacré quelques pages enthousiastes, a heureusement\ncaractérisé son mérite et a fait de sa vie un récit assez hypothé­\ntique, mais vraisemblable, en s'aidant des rares renseignements\n\n\n  (1) 1 4 0 6 - 1 e r n o v e m b r e 1481, S A N O OU ANSANO DI P I E T R O DI DOMENICO.\n\n  Œ U V R E S . — S i e n n e . — GALERIE DE L'INSTITUT DES BEAUX-ARTS : T o u s\nles tableaux (3o) de la salle I V ; le n° 10 est signé et daté : Sanus Petri pinxit\nMCCCCXLVII; le n° 20 (La Vierge et le pape Calixte III) est signé : Sanus Petri\nde Senis pinxit; le n° 25 est signé et' daté : Opus Sani Petro de Senis MCCCÇXLIIII;\ntous les tableaux (19) de la salle V ; le n° 2 (Saint Bernardin) est daté : 1460;\nle n° 4 est d a t é et signé : Opus Sanis Pétri de Senis MCCCXLVIIII;      le n° 4 porte\nl'inscription : Sani Pétri pinxit. Questa tavola a fata fare suoro Batista di Benedictode\nnobili da Litiano MCCCCLXXVIIII; les n°s 1 et 2 de la salle VI et 15 de la\nsalle V I I ; ce sont tous des décorations d'autels ou des tableaux de dévotion.\n— PALAIS P U B L I C , rez-de-chaussée : Couronnement de la Vierge, 1445; t y m p a n\nà droite : Saint Bernardin; Cour d'assises : Saint Bernardin, 1460. — ARCHIVES,\ncouvertures de registres : Deux saints, 1457 ; Dieu envoyant l'ange de la Sagesse,\n1470 ; Mariage du comte de Turin et de la fille de Malavolti, 1472 ; miniature dans\nles statuts de l'Arte di Mercanzia, 1472. — CATHÉDRALE, Libreria : miniatures\net décorations de m a n u s c r i t s ; salle du Chapitre : deux Prédications de saint\nBernardin (attribution douteuse). — PORTA ROMANA : Couronnement de la Vierge,\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2821, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                         91\n\n\nqu'il avait pu recueillir. On nous permettra donc de citer large­\n ment Rio, d'autant plus que les autres historiens d'art se sont\nmontrés moins indulgents et que leurs appréciations sévères ou\nleur silence dédaigneux ont contribué à laisser le vieux maître\nsiennois dans une obscurité relative.\n   Il ne paraît, d'ailleurs, pas avoir joui, même de son vivant,\nd'une grande gloire. Il fut très occupé, sans doute, et il n'est point\nun monument important de Sienne où il n'ait été appelé. Mais\n« un document authentique, daté de 1453, quand il avait déjà\n47 ans, nous le montre aux prises avec des embarras domes­\ntiques, d'autant plus cruels qu'il avait à pourvoir aux besoins\nd'une femme et de trois enfants en bas âge auxquels il a ajouté,\ndit-il, une pauvre petite orpheline, pour l'amour de Dieu. Il\navoue qu'il possède une vigne de la valeur de 100 florins et une\nmaison; mais il a 150 florins de dettes et la maison ne lui rap­\nporte rien, vu qu'elle n'a encore, par suite de sa pauvreté, ni\nportes, ni fenêtres, ni escalier, ni cheminée, ni rien de ce qu'il\nfaudrait pour la rendre habitable ». Dans des comptes de tra­\nvaux faits avec le Vecchietta et Giovanni di Paolo, il reçoit un\nsalaire inférieur. Rio en conclut que nul ne poussa plus loin\nl'abnégation et le désintéressement et croit pouvoir mettre au\n\n\n1459, fresque ruinée. — PALAIS PALMIERI NUTI : Madone et Saints; deux cou­\nvercles de cassone : Histoire de la reine de Saba (?); Histoire de deux chevaliers (?).\n— SAINT-JÉRÔME, sacristie : Couronnement de la Vierge, 1465. — ORATOIRE DE\nSAINT-BERNARDIN, chapelle supérieure : Madone. -- COUVENT DE L'OSSER­\nVANZA, quatrième autel à droite : Triptyque, Vierge entre saint Jérôme et un\névêque (attribution omise par Berenson); premier autel à gauche : Madone;\ntroisième autel à gauche : Triptyque; quatrième autel à gauche : Prédelle,\nChrist mort (d'après Berenson, qui ne considère donc pas comme de Sano\nles quatre saints représentés dans les tableaux de l'autel). — CONFRATERNITÉ\nDE LA MADONE SOTTO LE VOLTE DELL' OSPEDALE : Madone (on y donne encore,\ncomme de Sano (?),un Christ bénissant). — SAINT-PIERRE ALLE SCALE, sacristie :\ndeux petits tondi : Gabriel, Sainte Lucie. — CONFRATERNITÉ DE LA TRINITÉ :\nMadone avec saint Bernardin, saint Antoine et des anges — RICOVERO (CAMPANSI),\nprnmier étage : Annonciation. — EGLISE DE SAINTE-MARIE-MADELEINE : Madone\nembrassée par le Bambino, avec quatre anges et quatre saints. Christ en croix (attribu­\ntions douteuses, omises par Berenson).\n   Buonconvento, près de Sienne. — SAINTS-PIERRE ET PAUL, sacristie:\nMadone avec saint Bernardin et sainte Catherine.\n   San Quirico di Val d'Orcia, près de Sienne. — COLLÉGIALE, transept\nde droite : Poliptyque, Madone et quatre saints.\n"}, {"page_pdf": 113, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "92                                     DURENDAL\n\n\nnombre des vertus d'Ansano, l'humilité, si difficile pour les\nartistes et les poètes. Il rattache les perfections du peintre à sa\ndévotion constante pour la Madone et pour saint Bernardin de\nSienne.\n   « On sait que saint Bernardin, mort dans la ville d'Aquila,\nen 1444, fut canonisé par Nicolas V, à l'occasion du grand jubilé\nde 1450. Cette canonisation qui fut un grand événement non\nseulement en Italie, mais dans la chrétienté tout entière, le fut\nencore plus à Sienne. Il y eut donc une explosion de piété\npatriotique et l'on vit bientôt les images du saint se multiplier\ndans toutes les dimensions et sous toutes les formes. » Deux\njours à Sienne suffisent, encore à présent, pour rendre familière\ncette silhouette de vieux moine amaigri, aufinsourire, aux joues\nrentrant sur des mâchoires sans dents, portant presque toujours\ndevant sa poitrine, l'écran sur lequel flamboie le monogramme\nde Jésus, par lequel il avait essayé d'apaiser les discordes\nintestines de sa patrie. Sano en fut fréquemment le peintre.\n « Dans l'église du couvent de l'Observance, fondé en 1424, ce\nfut à lui que les moines donnèrent la préférence pour tracer sur\nun de leurs autels l'image du fondateur, et cette tâche fut entre­\nprise avec tant d'amour que les parties accessoires, je veux dire\nles demi-figures du gradin, ordinairement peu soignées dans les\nouvrages d'Ansano, sont ici de véritables chefs-d'œuvre. Il y a\n\n   P i e n z a . — CATHÉDRALE : Madone et quatre saints, signé : Sanis Petri Senis.\n   R o m e . — V A T I C A N , musée chrétien : case G, I I , Nativité; I I I , Fuite en\nEgypte; C. N , V I , Présentation au temple; V I I , Sposalizio; V I I I , Vierge apparais-\nsant à saint Dominique; I X , X, X I I et X I I I , Histoires de saints; C. O . , Trois\nfemmes priant et trois filant; C. R, X, Nativité; C. K, V I I I , Nativité (d'après\nBerenson).\n  F l o r e n c e . — COLLECTION BARDINI : Vierge trônant (id.).\n  M i l a n . — COLLECTION DU PRINCE TRIVULZIO : Naissance de la Vierge (id.).\n  M o d è n e . — M U S É E : n° 457, Nativité (id.).\n  P a r i s . — LOUVRE : n o s 1128 à 1132, Histoires de saint Jérôme.\n  C h a n t i l l y . — M U S É E CONDÉ : Saint François et les trois vertus.\n  B a y e u x . — MUSÉE : 32 A , Madone, Christ et auges (d'après Berenson).\n  G ö t t i n g e n . — COLLECTION DE L'UNIVERSITÉ : n° 1068, Madone; n° 1120,\nNativité; n° 1121, Quatre saints.\n  D r e s d e . — M U S É E : n o s 24, 25 et 26, Crucifiement.\n   A l t e n b u r g . — MUSÉE : Madone avec saint Bernardin, saint Jérôme et deux anges;\nd a n s la prédelle : Visitation, Assomption.\n"}, {"page_pdf": 114, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2744, "texte": "                  SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                         93\n\n\nune autre chapelle décorée par lui, du vivant même de saint\nBernardin et peut-être sous ses auspices; de sorte qu'on peut\nsupposer, avec assez de fondement, non seulement qu'il fut le\npeintre favori de la milice organisée par ce grand réformateur,\nmais que la préférence si soutenue, dont elle l'honora, fut le\nfruit de ses relations personnelles avec lui. »\n   Rio s'attendrit ensuite sur un portrait de saint Bernardin,\ncommandé à Ansano par une des confréries attachées à l'hospice\ndella Scala, pour Jean de Capistran. Je ne sais ce que ce por­\ntrait est devenu. Il ajoute : « Sans établir en sa faveur, une com­\npétence exclusive, ces divers succès lui attirèrent les suffrages\ndes plus ardents promoteurs de ce nouveau culte national.\nParmi eux se distinguaient naturellement les membres de la\nconfrérie de Saint-Bernardin, qui l'avaient chargé de peindre\navec Giovanni di Paolo, un tableau d'autel pour leur oratoire.\nMaintenant il s'agissait de faire pour eux une bannière, c'est-\nà-dire une peinture d'un caractère tout triomphal destinée à\nfigurer dans les processions et dans d'autres fêtes populaires\ncomme un emblème de cette apothéose chrétienne que Je père\ncommun des fidèles venait de décerner à ce conquérant des\nâmes. Il fallait donc exprimer avant tout ses victoires sur le\nmonde et son élan vers le ciel, et c'est ce que l'artiste a fait en\nlui imprimant, à l'aide de deux anges d'une beauté ravissante,\nun mouvement d'ascension au-dessus du globe, qu'il semble\n\n\n  V i e n n e . — COLLECTION DU COMTE LANCKORONSKI : Saint François;                  deux\nMiracles de saint Bernardin (d'après Berenson).\n  B u d a - P e s t h . — GALERIE NATIONALE : n° 23, Salomé dansant; n° 32, Saint\nThomas d'Aquin, attribuée aussi à l'Angelico; n° 39, Saint Bernardin, classée\nEcole Siennoise, attribution à S a n o p r o p o s é e p a r B e r e n s o n .\n   L o n d r e s . — COLLECTION B U T L E R : Sposalizio. Madone avec saint Antoine\nl'abbé et un évèque (d'après Berenson).\n   Oxford. — E G L I S E CATHOLIQUE : Madone et Saints.— TAYLORIAN: Madone (id.).,\n   B a r n a r d C a s t l e . — M U S É E BOWES : n° 356, Predelle. Exorcisme (id.).\n  G o s f o r d H o u s e (Ecosse). — COLLECTION LORD W E M Y S , Cassone (id.).\n  N e w - H a v e n ( E t a t s - U n i s ) . — COLLECTION JARVES : Couronnement (id.).\n\n   B I B L I O G R A P H I E . — J e ne connais point d'étude consacrée spéciale­\nment à S a n o di Pietro. D a n s les Biografie degli artisti senesi, ouvrage m a n u s ­\ncrit d o n n é en 1835 p a r l'auteur E T T O R E ROMAGNOLI à la Bibliothèque de\nSienne et y conservé, Sano occupe, au volume I V , les pages 273 à 388.\n"}, {"page_pdf": 115, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2450, "texte": "94                          DURENDAL\n\n\n fouler à ses pieds, tandis qu'il montre en guise d'explication,\n sur la première page d'un livre qu'il tient entr'ouvert, les\n paroles qui furent le texte favori et comme le résumé de ses pré­\n dications : Quœ sursum sunt quœrite et non quœ sunt super terrant. Le\n plus bel exemplaire de ce tableau se trouve dans une chambre\nattenant à la sacristie du Dôme; il y en a un autre, de la même\n main, à l'Académie des Beaux-Arts. » Je ne sais ce qu'est\n devenu l'exemplaire du Dôme ; on ne montre, dans la salle du\n Chapitre, que deux petits tableaux de Sano, assez curieux,\nmais d'une authenticité contestée, représentant des Prédications\n du saint; quant à celui du Musée, c'est probablement le n° 2\nde la salle V dans lequel le saint porte autour de la tête cette\ninscription : Manifestavi nomen tuum hominibus. Au bas, cette\nautre mention : F. Leonardus fecit fieri MCCCCXL. Le plus\nremarquable de ces portraits, à mon sens, est celui du Palais\n Public et il est assez singulier que Rio n'en parle point.\n   Il parle, en revanche, d'une Sainte-Catherine de Sienne que\nSano aurait été chargé de peindre dans cet édifice, devant\nlaquelle « il faudrait être bien dépourvu du sentiment du beau,\ndu beau moral comme du beau esthétique » pour ne point être\nému. La Sainte-Catherine du Palais Public est généralement\nattribuée aujourd'hui au Vecchietta.\n   Il n'est, d'ailleurs, pas exact que Sano ait eu pour cette\nhéroïne siennoise, la même faveur que pour saint Bernardin.\nNous ne savons, au surplus, dans quelle mesure les préfé­\nrences du peintre ou les fantaisies des donateurs qui com­\nmandaient l'œuvre s'accordaient pour déterminer le choix des\npersonnages à représenter dans un tableau d'autel. Mais il est\ncertain, en tout cas, que Sano a, dans ses retables, peint beau­\ncoup plus fréquemment Catherine d'Alexandrie que Catherine\nde Sienne.\n   Rio pense que si l'on veut connaître le type créé par la chaste\net poétique imagination d'Ansano pour représenter la Sainte\nSiennoise, c'est à l'Académie des Beaux-Arts qu'il faut le\nrechercher. « C'est un simple buste, dont les dimensions n'ex­\ncèdent pas de beaucoup celles de la miniature, mais jusqu'à pré­\nsent, sauf une légère égratignure au coin de l'œil, il est resté\nparfaitement intact et je lui assignerais volontiers, parmi les\nproduits de l'art chrétien, une place analogue à celle qu'on\nassigne au fameux Camée de Livie parmi les produits de l'art\n"}, {"page_pdf": 116, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2435, "texte": "             SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   95\n\n\nantique. L'artiste l'a peinte à la fleur de l'âge dans toute la\nnaïveté de l'adolescence ». Le tableau dont parle ainsi Rio est le\ngrand retable n°11 de la salle IV, provenant du couvent Saint-\nJérôme dont le gradin contient, en effet, une figure de sainte\nCatherine tout à fait délicieuse.\n   La grande dévotion de ce peintre mystique ne fut point saint\nBernardin ni sainte Catherine, ce fut la Vierge, et, dans ce\ntemps, où les Madones furent innombrables, il en peignit en\nquantité considérable. Rio, malgré son enthousiasme, concède\nmême qu'il en peignit trop, et que, parfois, il faut constater\ncertaines intermittences dans le talent d'Ansano. Avec un bon­\nheur inégal, mais inlassablement, le maître célébra la Mère du\nChrist, ou bien tenant le Bambino au milieu de saints et\nd'anges, ou bien couronnée par Jésus, ou bien montant au ciel.\nLes modernes, qui trouvent tout naturel qu'un peintre repro­\nduise à l'infini le même coin de dune, la même vache ou la\nmême casserole de cuivre, ne manqueront point de trouver\nSano monotone.\n    Ces Madones sont généralement conçues comme formant le\npanneau central d'une complexe décoration d'autel, en trois ou\ncinq compartiments, dans un cadre d'architecture gothique,\npermettant encore des sujets isolés dans des médaillons, sur\nles colonnades, la prédelle ou la pointe des flèches fleuronnées.\nCe sont, en quelque sorte, des poèmes divisés en chants et sub­\ndivisés en strophes, des poèmes à la gloire de la Mère de Dieu.\nIsolés, ces fragments peuvent paraître avoir une existence\npropre; ils n'ont, pourtant, tout leur intérêt que placés dans\nl'ensemble dont ils dépendent. Le Musée de Sienne conserve\nquelques-unes de ces œuvres complètes, et c'est là seulement,\ndans ces salles qui ont l'air d'oratoires, qu'on peut apprécier\nSano di Pietro.\n    Rio en parle comme suit, après avoir supposé que le peintre\nfit son apprentissage d'après les peintures de Barna, à Asciano,\net rangé, parmi les tableaux de la première manière, celui de\nSan Quirico : « L'ordre religieux qui paraît lui avoir été le plus\nsympathique, après les moines de l'observance, fut celui des\nGésuates, pour lesquels son pinceau fut employé à plusieurs\nreprises et à des époques très éloignées les unes des autres, car,\ndes trois grands tableaux qui ont été transportés de leur cou­\nvent de Saint-Jérôme à l'Académie des Beaux-Arts, l'un, très\n"}, {"page_pdf": 117, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": "96                                DURENDAL\n\n\n endommagé par la retouche et la fumée, porté la date de 1447(1);\nl'autre, beaucoup mieux conservé, est nécessairement postérieur\nà la canonisation de saint Bernardin, puisque celui-ci y figure\n à gauche de la Madone (2); le troisième, le plus précieux de\n tous, à cause de ce délicieux buste de sainte Catherine, dont\n nous avons parlé, doit, pour la même raison, avoir été exécuté\n au moins dix ans plus tard (3); aussi se ressent-il des progrès que\n l'artiste avait faits dans cet intervalle.\n    Non seulement son type de Vierge a gagné en grâce et en\n majesté, mais les anges qui entourent son trône sont devenus,\npour ainsi dire, des créations stéréotypées ; c'est dans tous la\nmême expression radieuse, la même coupe de visage, les mêmes\ngrands yeux noirs et, sur la tête de tous, la même couronne de\nfleurs, moins, peut-être, par pauvreté d'imagination que par\nune allusion systématique de l'identité de leur béatitude, iden­\ntité dans sa source, ainsi que dans le mode et le but de son\nexpansion, identité dans le sentiment qui les fait s'incliner avec\namour ou se grouper avec allégresse autour de celle qui, étant\nla reine des cieux pour tous, était, en outre, pour les Siennois,la\nreine de leur cité,. Mais ses Vierges les plus intéressantes ne sont\npas celles qui expriment le mieux l'une ou l'autre de ces deux\nroyautés. Il y en a quelques-unes, et ce ne sont pas les moins\nbelles, dont la physionomie est voilée par une vague tristesse\nqui leur donne un charme inexprimable. Il y en a deux de ce\ngenre dans la collection de l'Académie des Beaux-Arts, l'une qui\nn'a que deux anges pour cortège et dont le regard expressif,\njoint à son étreinte pleine d'angoisse, laisse deviner le pressen­\ntiment qui lui serre le cœur pendant qu'elle presse dans ses bras\nson divin enfant (4), l'autre que je mets au-dessus de toutes les\nVierges d'Ansano, non seulement à cause de la beauté du type,\nqui se rapproche plus que jamais des anciens modèles, mais aussi\nà cause du fini de l'exécution et de la prédominance des teintes\nclaires sur toutes les autres : on dirait qu'il y a, dans tout l'en­\nsemble, quelque chose qui tient de la pureté du firmament et\n\n\n  (1) Ne serait-ce pas le 25 de la salle IV. La date est 1444.\n  (2) ?\n  (3) Salle IV, n° 1 1 .\n  (4) Le n° 2 de la salle IV, sans d o u t e .\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   97\n\n de sa splendeur (1). Une inscription, qu'on lit au-dessous, nous\n apprend que ce chef-d'œuvre était un tableau votif destiné à être\n enseveli dans un cloître avec celle qui l'avait commandé pour\n l'âme de son père et qui s'appelait sœur Bartholomea di Dome­\n nico. Que l'artiste se soit inspiré gratuitement d'une destination\n si touchante ou que ses affections personnelles aient déterminé\n son concours à cette œuvre de piété filiale, il est notoire que,\n comme peintre d'images de dévotion, il s'y est surpassé lui-\n même... »\n    Comme ordonnance et expression, ce grand tableau d'autel,\n en cinq compartiments, est vraiment des plus remarquable.\n Mais j'ai peine à comprendre l'éloge que fait Rio de ses colora­\ntions claires. La robe de la Vierge est d'un bleu horrible, cru et\n froid, qui blesse douloureusement les yeux habitués aux chaudes\n et souples harmonies de l'école. Les tonalités aigres et discor­\n dantes ne sont pas rares chez Ansano, tandis que dans d'autres\n œuvres il se montre, autant que Taddeo di Bartolo ou Mateo di\n Giovanni, sensible au charme des nuances moelleuses et\nardentes, et sait, comme eux, faire chanter la gamme des rouges\n mêlés aux ors enflammés.\n    Le cas est assez singulier; peut-être qu'en sa naïveté, le\nvieux maître considérait, de même que les enfants, que la\nbeauté d'un ton, c'est son éclat. Plus une couleur est franche, le\n fût-elle jusqu'à la violence et la dureté, plus elle attire l'atten­\ntion de l'homme simple. Ce qui nous paraît criard et déplaisant,\nl'étonné et le retient. J'imagine qu'Ansano n'eut rien compris du\ntout à notre conception de la couleur.\n    En cela, il se rapproche de l'Angelico, son contemporain,\navec lequel il a tant de similitude. Tous deux viennent de la\nminiature, de l'ornementation pieuse des manuscrits, et, lors­\nqu'ils eurent à peindre des tableaux pour parer les chapelles,\nils continuèrent à user des tons purs de leur palette, l'or, l'azur,\nle vermillon, le blanc, sans rechercher à traduire les nuances\ncomplexes que leur eut montré le spectacle de la vie. On peut\njustement constater aussi que leurs personnages ne sont que des\nsilhouettes, sans atmosphère, que leurs compositions les plus\nconsidérables ne sont, somme toute, que de grandes images;\n\n\n  (1) Le n° 9 de la salle IV.\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2481, "texte": "98                           DURENDAL\n\n\nmais ce serait mal les comprendre que le leur reprocher. Car\nils ne cherchent point à interpréter la nature; ce qu'ils veulent,\net pour ce but leurs moyens leur suffisent, c'est faire des évoca­\ntions exaltant leur foi et celle des fidèles.\n   Je viens de citer l'Angelico. Son souvenir s'impose, en effet,\ndevant les œuvres d'Ansano. On peut s'étonner que deux maî­\ntres si proches aient été si différemment traités par la postérité,\nl'un si glorieux, l'autre si obscur. Il y a, je l'ai déjà écrit, beau­\ncoup de snobisme dans l'admiration générale qui entoure le\nbienheureux de Fiesole : c'est un maître dont la compréhension\nn'est point si aisée que le ferait croire son long cortège de pané­\ngyristes. La plupart des raisons qu'ils donnent de leurs louanges\nétant aussi des raisons de célébrer Sano di Pietro, celui-ci ne\nserait point si dédaigné si le culte de l'Angelico était vraiment\nsincère. Non que je songe, un seul instant, à mettre ces deux\nartistes mystiques sur un même rang. Ce serait folie. Ce serait\noublier la verve et la. fécondité du Florentin, l'incomparable\nstyle de certaines de ses œuvres (la Descente de Croix, par\nexemple), ses inspirations pathétiques révélant, dans un geste,\ndans une attitude, l'émotion d'une âme tendre, la souplesse\navec laquelle, dans ses dernières années, à la chapelle de\nNicolas V, il renouvelait et élargissait son art. Non, le maître\nsiennois n'a point ces qualités souveraines ; il est de rang infini­\nment plus modeste et plus humble; mais, à ce rang, il se ren­\ncontre, pour certaines figures de Vierges et certaines têtes\nd'anges, dans des expressions équivalentes de fraîcheur d'âme\net de ferveur.\n   Je n'essayerai point de dénombrer et de décrire en détail des\nœuvres d'un sentiment aussi uniforme; mais j'aime à en signaler\ndeux, un peu différentes de leurs sœurs, qui me séduisent par­\nticulièrement.\n   La première est à Sienne. C'est le n° 20 de la salle IV, la\nVierge apparaissant au pape Calixte III, pour lui recommander sa\nville. Elle vient du Palais Public. On n'en saurait trouver une\nplus caractéristique de l'art et de l'esprit du temps. C'est naïf,\nsomptueux, touchant de dévotion et de patriotisme communal.\nDans un trône de marbre, à dextre, le vieux pape est assis. Sur\nle dos du siège, un fastueux velours d'un vert sombre, à ramages.\nEt le vêtement pontifical est d'un rouge chaud, roux, vineux,\nchaudron, bordé d'un large galon d'or. Calixte, attentif, tient,\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2608, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                    99\n\ndans sa gauche, une haute croix, et sa droite, gantée de blanc,\nest dressée en un geste de bénédiction pour la ville ou d'atten­\ntion pour la Vierge. Celle-ci est vraiment une apparition. Elle\nsemble faite de vapeur, tellement elle est légère et diaphane,\nen son voile et son manteau blanchâtres, gris; elle a l'immaté­\nrialité, la beauté, la douceur d'une vision. Elle plane au-dessus\nde la ville aux murs roses, dans laquelle on reconnaît les sil­\nhouettes familières de certaines tours et la cathédrale blanche\net noire. Une banderolle porte cette inscription : « O pastor degno\nal mio popol christiano — a te di Siena ormai la cura rendo — fa ch\nallei volga ogni tuo senso humano. Et une autre, au-dessous, porte la\npromesse du pape : « Vergine madre a dio cara consorte — sel tuo\nCalisto e degno a tanto dono — a Siena non torrammi altro che morto. »\nTout en bas, au premier plan, en dimensions très réduites pour\nbien attester la minime importance de cet épisode observé :\ndeux mules noires et une grise chargées de grain et talonnées\npar un conducteur se dirigent vers la ville; plus loin, on en\naperçoit une quatrième, en haut, à demi-cachée déjà par la porte\ncrénelée. Les blancs, les gris, les roses, çà et là, avivés de noirs\nou d'or, cette Vierge vaporeuse nimbée d'or, ce pape en sa\npourpre sombre, forment un ensemble hautement savoureux.\nIl me paraît difficile d'allier plus d'art à plus de candeur.\n   L'autre est à Chantilly, au Musée Condé. C'est le Triple Vœu\nde saint François d'Assise. Dans un paysage au fond de mon­\ntagnes, le saint, suivi d'un autre moine, a rencontré les trois ver­\ntus, la pauvreté, l'obéissance et la chasteté, et il leur présente\nla main droite pour leur promettre fidélité. Toutes trois frêles,\nsveltes, ingénues et gracieuses, elles se tiennent debout devant\nlui, comme trois soeurs bienveillantes. Et aussitôt on les aper­\nçoit, frêles et sveltes, reparties, remontant vers le ciel en por­\ntant des rameaux. Leur élan est suave, fugace, immatériel.\nC'est puéril et exquis. Une telle simplicité d'âme, une telle\nfraîcheur de sentiment, sont attendrissantes. Une prière dite par\nun poète humble et pur.\n   Sano fit aussi de la grande peinture décorative. Mais le temps\nn'a point épargné ses Couronnements du Palais Public et de la\nPorte romaine ; il n'en reste plus que des vestiges. Le premier,\npeint en 1445, malgré des restaurations cruelles, fait encore\nassez belle figure dans le vieux Palais sombre; quant au second,\nil est totalement ruiné. Rio en conte ainsi l'histoire : « Il y avait\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2423, "texte": "  100                              DURENDAL\n\n\n  déjà près d'un demi-siècle que les Siennois avaient songé à faire\n  peindre le couronnement de la Vierge au-dessus de la Porte\n  neuve, appelée plus tard la Porte romaine. Dans une délibéra­\n  tion solennelle de 1416, renouvelée en 1421, il avait été résolu\n  que ce serait Taddeo di Bartolo, alors la grande lumière de\n l'école siennoise, qui serait chargé de cette tâche honorable, mais\n la mort lui ayant à peine laissé le temps d'en esquisser les pre­\n miers contours, ce projet avait été perdu de vue pendant vingt\n ans et n'avait été repris qu'en 1442, par des magistrats telle­\n ment ignares qu'ils avaient donné à un certain Landucci, porte-\n drapeau du quartier Saint-Martin, commission de lui procurer\n le meilleur peintre possible pour exécuter, d'après l'esquisse de\nTaddeo, cette peinture triomphale tant de fois ajournée. Le\nchoix du négociateur était tombé sur Stefano di Giovanni, sur­\nnommé il Sassetta, auteur de plusieurs ouvrages, aujourd'hui\ntous détruits (1) tant dans le Dôme que dans l'hospice della\nScala et qui fut, lui aussi, arrêté par la mort presque au début\nde son entreprise; et ce fut après une nouvelle interruption de\nplus de dix ans qu'Ansano fut appelé à placer cette espèce de\ncouronne civique sur la tête de celle à qui était spécialement\nconfié le salut de la patrie. Il consacra deux années à l'exécu­\ntion de cette oeuvre colossale, commencée très peu de temps\naprès la canonisation de sainte Catherine et qui forme comme\nle point culminant de sa carrière artistique, bien qu'il appro­\nchât de sa soixantième année. Ce fut, en effet, vers cette époque\nqu'il fit, outre ses plus importants travaux de Sienne, le beau\ntableau du Dôme de Pienza qui le faisait entrer en partage de\nla faveur intelligente que le pape Piciolomini témoignait aux\nmeilleurs artistes de l'école siennoise; et l'on peut assigner\napproximativement la même date au Couronnement de la Vierge\nqui est à l'Académie des Beaux-Arts (2) et dont le parfait état\nde conservation peut, jusqu'à un certain point, nous dédom­\nmager de la destruction de celui de la Porte romaine. Jamais le\nmouvement de la Vierge, s'inclinant humblement devant son\ndivin Fils, n'a été rendu avec plus de grâce par aucun artiste\n\n\n  (1 ) L'admirable tableau d'Asciano : la Naissance de la Vierge suffirait encore,\nen tout cas, pour prouver l'excellence du choix.\n  (2) N° 1 de la salle IV.\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 505, "texte": "            SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                 101\n\n\nombrien ou florentin, pas même par fra Angelico, le peintre\nmystique par excellence. Jamais on ne donna plus d'expression\nà des yeux modestement baissés, ni à des mains délicatement\njointes sur la poitrine. Il n'y a pas jusqu'au costume de la\nVierge et aux plis de son riche manteau triomphal qui ne soient\ntraités avec une pureté de goût qu'on pourrait appeler clas­\nsique... »\n\n                                            JULES DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-011", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 102, "page_fin": 107, "titre_corps": "Littérature russe : Appolon Maïkoff", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. 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Malheureuse­\n                   ment, la langue française ne se prête guère à une transpo­\n                   sition adéquate en ce qui concerne la forme poétique.\nLe vers allemand, ou anglais, ou russe, ou polonais, etc., ne peut se traduire\nen français qu'en prose, et encore ne peut-on se servir de la prose dite\nmétrique. On n'est du reste pas encore parvenu à acclimater en France le\nmètre sans la rime. De nos jours, les plus éminents traducteurs, Leconte de\nLisle, tout le premier, se sont résignés à ne traduire les poésies étrangères\nqu'à l'aide du seul outil dont on peut se servir raisonnablement. Si cet outil\nest impuissant à rendre la cadence du mètre et la musique des rimes étran­\ngères, par contre, il permet de serrer de très près et le sens et les intentions\ndu texte poétique original. MM. Martel et Larghine l'ont parfaitement com­\npris. Ils se gardèrent de compromettre leur tâche par des procédés chimé­\nriques, sachant que le génie du vers français est bien différent de celui des\nautres langues. M'étant fait un devoir de comparer les textes originaux à\nleurs traductions respectives, j'ai constaté avec plaisir combien celles-ci\nsont fidèles.\n   Le volume actuel des poésies de Maïkoff, nous donne une idée assez com­\nplète du talent d'un poète russe qui a excellé dans tous les genres, tant dans\nle genre lyrique que dans le genre épique et dramatique. Dans une fort\nlongue préface M. Martel raconte la vie d'Appolon Maïkoff, analyse l'âme de\nl'écrivain et essaye d'indiquer la place qu'il devrait occuper au Parnasse\nrusse et européen.\n\n\n  (1) APPOLON MAÏKOFF, Poésies, traduction de T. Martel et T. Larghine (Paris,\nPerrin, éditeur).\n"}, {"page_pdf": 126, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3393, "texte": "                           LITTÉRATURE       RUSSE                         103\n\n     Le ton des préfaces de ce genre est presque toujours très dithyrambique.\n  On aime et on estime l'artiste que l'on s'est donné la peine de traduire.\n  L'admiration que l'on ressent pour l'homme et son œuvre incite à exalter ses\n mérites, et cela dans une intention des plus louable; mais pour faire apprécier\n davantage par le public étranger un inconnu, — si illustre qu'il puisse être\n dans son pays, — on force parfois légèrement la note et très souvent même\n l'on dépasse toute mesure.\n    C'est le cas, hélas! de M. Martel. Il compare Maïkoff à Hugo, Musset,\n de Vigny et Shakspeare, et ne craint pas, pour faire davantage prévaloir son\n poète de prédilection, de rabaisser un Goethe et un Pouchkine. Il découvre\n dans Gœthe des « lieux communs » (!!). Pouchkine, selon lui, est un poète\n femelle, tandis que Maïkoff « est un mâle »! Viclor Hugo, Musset et Shakspeare\n sont seuls dignes d'être comparés à ce poète étonnant! On voit d'ici ce qu'il\n y a d'arbitraire dans une pareille façon de voir et de présenter les choses, et\n la confusion lamentable qui en résulte au bout du compte.\n    Appolon Maïkoff est le dernier en date des grands poètes russes du XIXe\n siècle, puisqu'il est mort en 1897. Les autres : Pouchkine et Lermontoff ont\n disparu de la scène littéraire russe, le premier en 1837, le deuxième en 1842.\n Les contemporains de Maïkoff et ses émules, Tutcheff et Nekrassoff, sont\n descendus dans la tombe l'un en 1873, l'autre en 1877. C'est durant ces vingt\n années — de 1877 à 1897 — que Maïkoff eut l'heur de tenir le sceptre de l'a\npoésie russe. On est en droit de se demander si c'était là un règne véritable\nou une régence provisoire?\n    L'histoire de la poésie russe culmine en Pouchkine. Il fut précédé de\nJoukowsky — l'admirable traducteur de Gœthe, de Schiller, de Burger, de\n Byron et de Shakspeare — et de Batiouchkoff, le gracieux poète antholo­\ngique. Cependant, Pouchkine apparaît sur la scène littéraire russe comme\nune surprise du destin, comme un astre brillant inattendu, éclairant d'une\nlumière vive et soudaine les trésors de l'idiome si riche et si harmonieux de\nla Russie. Ce grand poète a montré pour la première fois à ses compatriotes\nquels merveilleux chefs-d'œuvre pouvait produire dans une main puissante et\nsouveraine cet outil, qui paraissait jadis lourd, disgracieux et sans souplesse,\net combien il était apte à rendre les finesses les plus ténues du sentiment\nhumain.\n    C'est donc grâce à Pouchkine que la langue russe prit rang parmi les lan­\ngues de la haute civilisation européenne. Un pareil mérite est incomparable,\net la Russie reconnaissante lui a tressé des couronnes immortelles.'Alexandre\nPouchkine est un génie poétique dans toute l'acception du mot. Il l'est par\nson style magique, par sa féconde imagination, par la force de son verbe, par\nla souplesse de sa phrase, par un sentiment poétique à la fois grandiose,\ntendre et rêveur, enfin par l'universalité des genres qu'il a traité avec une\nmaîtrise incontestable. Accoler au nom du génial auteur du Prophète, du Cava-\nlier d'Airain, de Poltava, l'épithète de poète femelle, est une témérité qui ne\npourrait être excusée que par la jeunesse de M. Martel, s'il est jeune, bien\nentendu : je le souhaite pour lui!\n    Le deuxième grand poète russe, Lermontoff, n'a vécu que le court espace\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3382, "texte": "io4                              DURENDAL\n\n\nde vingt-huit années. Il est mort, en 1842, au Caucase, fauché à la fleur de\nl'âge, par un néfaste duel; sort qui fut aussi, hélasl celui du malheureux et\ntrop fougueux Alexandre Pouchkine (1837).\n   La carrière littéraire de Lermontoff fut donc courte. Ce génie précoce,\ndésigné par les connaisseurs et entre autres par le grand critique russe Bie­\nlinsky, comme le digne successeur de Pouchkine, avait à peine dépassé la\npériode juvénile des passions. C'était une nature ombrageuse, ardente et\nconcentrée. Son œuvre en porte l'empreinte puissante, ainsi que celle des\ninfluences pessimistes de Byron. Son roman, Le héros de notre temps, qui le\nrendit célèbre à l'âge de vingt-cinq ans, est non seulement l'expression de son\nétat d'âme à lui, mais le miroir fidèle de l'état d'âme de la jeunesse intellec­\ntuelle de l'époque. Certaines œuvres lyriques de Lermontoff pourraient\nêtre placées hardiment à côté des meilleures productions similaires de son\ngrand émule.\n   Une vraie fatalité semble avoir pesé sur le sort de l'évolution de la poésie\nrusse : ses deux poètes de génie n'ont pu accomplir leur haute mission, l'un\nqu'à moitié (Pouchkine), l'autre au quart seulement (Lermontoff). Les suc­\ncesseurs de ces deux protagonistes sont : tout d'abord, Tutcheff (1803-1873),\nensuite Nékrassoff (1822-1877), enfin Maïkoff (1821-1897).\n   Des voix très autorisées de la Russie placent Tutcheff avant Maïkoff. Je ne\nciterai ici que celle du grand romancier russe, Tourgueneff.\n   Voici en quels termes il s'exprime :\n   « Tutcheff est un des plus remarquables poètes russes; nous dirons plus :\nà nos yeux, si offensant que cela puisse paraître pour les contemporains,\nTutcheff, qui appartient à la génération précédente, est supérieur à tous ses\nfrères en poésie. Il est facile de signaler des qualités particulières dans les­\nquelles il est surpassé par des poètes contemporains, comme la grâce enchan­\nteresse bien qu'un peu monotone d'un Fet; la passion énergique, mais non\nexempte souvent de rudesse et de sécheresse, d'un Nékrassoff; la peinture\nrégulière, bien que parfois froide, de Maïkoff? Quoi qu'il en s'oit, l'œuvre de\nTutcheff seule porte l'empreinte d'une époque qui s'était affirmée avec tant\nd'éclat et de force dans Pouchkine. En lui seul on note ce rapport exact\nentre l'homme et le talent, cette conformité entre l'œuvre poétique et la\nvie de l'auteur, qui est l'indice d'un don supérieur.\n   » Le cercle de Tutcheff n'est pas vaste, c'est vrai, mais il y est maître. Son\ntalent n'est pas fait de parties éparpillées, sans aucun lien; il est ferme et il\nse possède ; en lui point d'autres éléments que les éléments lyriques ; mais\nces éléments clairs, bien déterminés, se sont fusionnés dans la personnalité\nde l'auteur. Ses vers n'éveillent pas l'idée d'avoir été voulus; ils semblent\nplutôt avoir été écrits sous l'influence des circonstances, ainsi que le voulait\n Gœthe; c'est-à-dire qu'ils n'ont pas été préconçus, mais qu'ils ont jailli\nspontanément à l'instar du fruit sur l'arbre. Cette précieuse qualité provient\nde l'influence de Pouchkine, grâce à laquelle on y retrouve le reflet de son\népoque. Les plus courtes poésies de Tutcheff sont presque toujours les\nplus réussies. Chez lui, le sentiment de la nature est extrêmement fin, vif\net vrai ; nuis, si j'ose m'exprimer en des termes peu usités dans la bonne\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3350, "texte": "                            LITTÉRATURE RUSSE                               105\n\nsociété, il ne s'en sert pas comme d'une monture pour en faire parade, il ne\ncompose, ni n'embellit ses images. Les comparaisons entre le monde\nhumain et celui de la nature ne sont jamais forcées et froides, n'ont rien de\npédagogique, ne tendent pas à servir de commentaire à une pensée quelcon­\nque, surgie dans la tête de l'auteur et considérée par lui comme une décou­\nverte personnelle. Au surplus, chez Tutcheff on remarque un goût fin, fruit\nd'une haute éducation, résultat de nombreuses lectures et d'une riche expé­\nrience de la vie. Le langage de la passion, celui du cœur féminin lui est connu\net familier. »\n    Cette longue citation, mieux que ma prose, montre la place historique\nqu'occupe le grand lyrique TutchefF, par rapport à ses illustres devanciers et\nà ses éminents successeurs.\n    L'équité exige qu'on ne diminue pas inutilement Maïkoff, comme le fait son\nami Tourgueneff. La muse d'Appolon Maïkoff est loin d'être uniquement\ndescriptive ni aussi froide que l'affirme le grand romancier. Il suffit de lire\nl'émouvant poème Polichinelle, pour se convaincre que le langage des passions\nlui est familier, avec cette différence que ce langage, chez lui, est peut-être\nplus objectif qu'il ne l'est chez Tutcheff.\n    L'influence de l'art hellénique, fruit d'un long et assidu commerce avec les\nanciens, n'est pas seulement visible dans ses poésies anthologiques, d'une\ncoupe gracieuse et impeccable, mais elle se manifeste aussi dans la construc­\ntion de certains de ses poèmes épiques.\n    Bien que le talent de Maïkoff soit universel par la variété des formes et des\nsujets, l'élément lyrique prédomine et imprégne son œuvre entière d'une\ndouce chaleur, qui réchauffe sans brûler, qui persuade plutôt qu'elle n'impose.\n    La muse tragique a hanté Maïkoff toute sa vie. S'il eût été un dramaturge\nnous eussions eu de lui une série d'œuvres dramatiques marquant les étapes\nsuccessives de son développement. Il n'en fut rien. Maïkoff a travaillé toute\nsa vie à peu près à deux essais dramatiques : le premier s'intitule Les trois Morts\n(Sénèque le philosophe, Lucain le poète, Lucius l'épicurien); le deuxième,\nqu'il considérait comme l'œuvre capitale de sa vie, porte pour titre : Les\nDeux Mondes. Le premier essai est, en quelque sorte, une remarquable et\néloquente esquisse — un prologue, si l'on veut, du dernier.\n    Dans celui-ci, il met face à face l'agonie du monde romain et l'aurore du\n monde chrétien. Les scènes se passent sous le règne de Néron et sont sou­\n mises à la règle de l'unité du temps, sinon des lieux. En lisant cette tragédie,\n on est frappé de l'idée que Sienkiewicz, à qui la littérature russe doit être\nfamilière, aurait pu y prendre la donnée fondamentale de son célèbre roman\n Quo vadis.\n    Je ne veux pas analyser ici ce poème dramatique, dans lequel l'auteur\n s'efforce de nous présenter la synthèse respective des deux mondes anta­\n gonistes. Je préfère en recommander la lecture à tous ceux qui s'intéressent\n aux belles choses de la littérature contemporaine russe. Mais, tout en admi­\n rant les sérieuses qualités de cette tragédie, je ne songerais jamais à com­\n parer le très talentueux Maïkoff au grandissime génie qui a nom Shakspeare.\n Ce serait, tout d'abord, commettre une irrévérence envers le plus grand\n"}, {"page_pdf": 129, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3461, "texte": " 106                               DURENDAL\n\n\n\n dramaturge de tous les pays et de tous les siècles; ce serait, ensuite, com­\n mettre, en l'occurrence, une grave faute d'esthétique. Si la plume de\n M. Martel n'a pas tremblé dans ses mains lorsqu'il a comparé Maïkoff à\n l'auteur de tant de chefs-d'œuvre impérissables, c'est qu'elle est très juvénile\n ou que son propriétaire ne possède pas encore une orientation historique suf­\n fisante. Cela s'acquiert, heureusement!\n    En lisant un drame de Shakspeare, on ne sent jamais, derrière aucun des\n personnages agissants, la présence de celui qui les a créés. On oublie Shak­\n speare. On croit voir et palper, pour ainsi parler, la réalité des choses qu'il évoque\n à l'aide de sa baguette de magicien, et l'on pense à Prospero, cette étonnante\n création de son génie puissant et sublime. L'idée, dans les drames de Shak­\n speare, se dégage de l'action qui s'y passe, du choc des volontés individuelles\n qui s'y heurtent, de l'attirance des sympathies qui s'y lient. Chez Shakspeare,\n les caractères s'agrandissent jusqu'à la hauteur des types, incarnant l'idéal de\n certaines classes d'êtres humains, sans perdre pour cela quelque chose\n de leur vie concrète. Songez à Falstaff, à Othello, à Shylock, à Hamlet, à\n Coriolan et à combien d'autres...\n    Dans sa tragédie, Maïkoff procède à l'inverse de Shakspeare. L'idée est\n placée au premier plan, les acteurs au deuxième. Et, bien que le dessin de\n certaines physionomies soit ferme et habile, ces personnages agissants ou\n souffrants ont tous l'air de ne s'y trouver que comme des porte-voix des idées\nantagonistes : de l'Orgueil et de l'instinct de la domination (le chevalier Décius), de\nla platitude ou de la Débauche froide et calculatrice (Lesbie); de l'Humilité, de\nla Piété, de la Charité et du Pardon. Abstractions grandioses, il est vrai, mais\nabstractions quand même.\n    Incontestablement, Maïkoff est une âme russe, et on ne peut mettre en doute\nsa sincérité ni son vibrant patriotisme. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire\nson célèbre poème Le Concile de Clermont, dont la fin est la glorification de la\nnation russe. Mais, à propos de sincérité dans l'œuvre de Maïkoff, le lecteur\naurait de la peine à la trouver, par exemple, dans son ravissant petit poème,\nAnacréan, si imprégné du pur sentiment hellénique et de la joie de vivre.\n    L'âme russe ne vibre pas autant chez Maïkoff qu'elle ne vibre chez Koltzoff\nou chez Nékrassoff, dont la muse, bien que revêche et sèche parfois, accuse\nun goût du terroir beaucoup plus prononcé que chez l'auteur du Concile de Cler-\nmont. En réalité, chez Maïkoff, cette âme russe est plus générale, plus philo­\nsophique, et le caractère ethnique y semble plus latent, alors que chez\nNékrassoff elle est plus populaire et plus en relief. Il est certain, d'ailleurs,\nque certains tableaux ethniques de Nékrassoff plairont davantage au lecteur\nétranger que les peintures plus européennes de Maïkoff, parce qu'il y\ndécouvrira des particularités neuves et curieuses, tranchant sur ce qu'il a\nl'habitude de voir autour de lui.\n    Quoi qu'il en soit, ce qui distingue Maïkoff de tous les poètes russes, c'est\nsa belle santé intellectuelle et morale. Maïkoff, comme Goethe, — toute distance\ngardée, — semble avoir acquis en partie ces belles qualités, si rares de nos\njours, dans le commerce assidu avec les anciens du monde hellénique.\nChez lui, rien de nerveux et d'outré; aucune hâte malsaine; aucune recher-\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2757, "texte": "                           LILTÉRATURE       RUSSE                        I07\n\n\nche intempestive des effets à tout prix qui n'ont d'autre but que d'épater le\nlecteur par la bizarrerie, par l'imprévu, par l'incohérence.\n   Chez Maïkoff, la forme et la pensée s'harmonisent parfaitement, les images\nsont bien choisies, les développements de l'idée sont naturels. C'est un par­\nnassien dans la bonne acception du mot, avec, au fond, ce quelque chose de\nsentimental, qui est le propre des poètes et romanciers slaves en général\net en particulier des russes dont la sentimentalité est plus outrée encore.\n   Comme le lecteur s'en est aperçu, j'ai tenu à rendre pleine et entière justice\naux belles et nobles qualités du poète russe qui nous occupe, mais il ne\nme serait pas venu à l'idée, un seul instant, de le placer de front avec les\ngrands génies qui, comme Goethe, Schiller, Dante, Shakspeare, Victor Hugo\net même Pouchkine, ont fait époque en révélant à l'humanité des beautés\ninconnues, insoupçonnées avant eux.\n   Maïkoff est un continuateur, mais non un révélateur, moins encore un para­\nckeveur d'une longue évolution d'art, comme, par exemple, Michel-Ange,\nBeethoven, Dante, Shakspeare ou Wagner, ces vivantes synthèses! Il est le\ndigne continuateur d'un mouvement imprimé par la main puissante et géniale\nd'Alexandre Pouchkine. El comme tel il aura une place enviable au Panthéon\ndes gloires poétiques russes. S'il n'a ni la force, ni l'éclat, ni la fougue, ni\nl'invention de Pouchkine, il a, cependant, un avantage incontestable sur ce\ndernier, c'est qu'il est plus égal à lui-même.\n   N'oublions pas que le malheureux Pouchkine a à peine dépassé l'âge de la\nprime maturité, tandis que Appolon Maïkoff, mort en pleine vieillesse, a pu\ndonner la mesure complète de ses aptitudes poétiques. Pouchkine domine\nMaïkoff de la moitié au moins de sa hauteur ; et nous ignorons ce que ce grand\nécrivain aurait donné à la nation russe s'il avait parcouru une carrière litté­\nraire aussi longue que celle de Maïkoff?\n   En terminant ce compte rendu, je ne puis que recommander chaudement\nla lecture des poésies d'Appolon Maïkoff. Je le répète, la traduction française\nest très bonne, le choix des pièces traduites est judicieux et heureux. Je\nregrette toutefois qu'un joyau de la muse de ce poète manque dans la traduc­\ntion. Il s'agit du poème qui porte le titre modeste de : Dourotchka (la petite\nSotte). Il est considéré en Russie comme l'une des meilleures productions de\n Maïkoff. Dans ce poème vibre et chante d'une manière attendrie l'âme russe\navec ses particularités ethniques, avec cette sentimentalité propre à la race\nnerveuse à laquelle appartient ce poète remarquable.\n\n                                                              L.   WALLNER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-012", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 108, "page_fin": 123, "titre_corps": "Chronique d’art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique d'Art LA MUSIQUE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 131, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2592, "texte": "Chronique d'Art\n\nLA M U S I Q U E :\n   L'Interprétation de l'Etranger. — La date du 7 janvier\nmarquera dans les annales de la Monnaie, en confirmant, une fois de plus,\nla vieille réputation de conscience artistique qu'a su mériter ce théâtre.\nPendant qu'à Paris, l'Opéra accordait à la musique foraine de M. Léonca­\nvallo une hospitalité déplacée, et que l'Opéra-Comique mettait à la scène\nune de ces carmélites que M. Combes met à la porte, MM. Kufferath et\nGuidé montaient l'Etranger. Dure leçon, que ressentiront vivement tous\nceux de mes compatriotes pour lesquels l'art ne se réduit pas à des questions\nde cabotinage et de gros sous, et refuse de s'enliser dans de petits arrange­\nments plus ou moins malpropres.\n   L'interprétation de l'Etranger fait le plus grand honneur aux directeurs si\ndévoués et si intelligents de la Monnaie; ils ont été à la peine, veillant aux\nmoindres détails, multipliant à l'envi leurs efforts. Qu'ils soient remerciés ici\ndu labeur assidu dépensé par eux pour placer le beau drame lyrique de\nVincent d'Indy dans le cadre qui lui convenait. Qu'ils soient remerciés sur­\ntout de leur courage et de leur foi artistiques. L'un et l'autre se font rares à\nnotre époque d'envahissant mercantilisme.\n   Parlons d'abord du « meneur du jeu », de l'orchestre. L'orchestre de la\n Monnaie possède un quatuor excellent, chaleureux et souple, qu'on avait\nrenforcé pour la circonstance. Dans l'harmonie, le quatuor des « bois » ren­\nferme de bons éléments; seul, le groupe des cuivres laisse à désirer, la trom­\npette de Charlier mise, toutefois, hors de pair. Il faut en accuser la seule école\nde trombone du Conservatoire, qui professe un inexplicable ostracisme à\nl'égard du trombone à coulisse. Or, il ne paraît pas contestable qu'en aban­\ndonnant l'antique coulisse pour se « perfectionner » par l'admission des pis­\ntons, le trombone se disqualifie et déroge; il perd de sa majestueuse noblesse,\net sa sonorité devient roturière et commune.\n   Sylvain Dupuis, la cheville ouvrière de l'exécution, dirige sa phalange\ninstrumentale avec fermeté et précision. Son bâton assuré et volontaire arrête\nou précipite le déchaînement des cuivres, exaspère la crispation douloureuse\ndes violons ou épand la mansuétude infinie des phrases de charité. Avec lui,\naucun thème essentiel ne demeure dans l'ombre ; d'un geste décisif, il sait,\nau travers de la forêt orchestrale, dégager la clairière qui permettra à ce\nthème de se mettre en valeur. Peut-être pourrait-on lui reprocher de\nprendre dans un mouvement trop vif, au merveilleux prélude du deuxième\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3343, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                                 109\n\n\nacte, l'émouvant cantique d'amour, dont le rendement expressif ne peut que\ncroître par une exécution plus élargie.\n   A M. Albers incombe le lourd rôle de 1' « Etranger ». L'excellent baryton\na compris le personnage, dont la composition est malaisée, de la façon la\nplus intelligente. Il lui donne de la noblesse, de la ferveur, un accent de\nmélancolie résignée qu'illuminent de sublimes espérances; parfois, trop de\ngrandiloquence et trop de solennité viennent altérer la simplicité du jeu de\nl'apôtre. Au point de vue musical, le rôle est extrêmement vocal, n'en déplaise\nà certains. M. Albers triomphe avec aisance de quelques intonations péril­\nleuses, et donne une impression d'ensemble des plus satisfaisantes.\n   Vita, c'est Mlle Claire Friche, dont on ne saurait trop louer la parfaite\ntenue en scène; elle fait preuve de remarquables qualités de simplicité et de\nnaturel, et a des trouvailles de compréhension. La prononciation est quelque­\nfois insuffisante, mais la voix s'affirme juste, claire et vibrante, le phrasé\nexempt de maniérisme, et préoccupé, avant tout, de l'exactitude dramatique.\nMlle Friche a superbement chanté l'Invocation à la Mer.\n   M. Henner est chargé d'incarner le douanier André; il défend le rôle fort\nhonorablement, mais ne brûle pas assez les planches et semble un tant soit\npeu guindé. De plus, il paraît donner à sa partie un caractère tendu et\n« perché » qu'elle ne comporte pas. L'artiste débute et prendra par la suite\nplus d'autorité.\n   Deux rôles épisodiques mettent en lumière le talent et l'intelligence de\nMlle Sereno et Rival. Quant aux chœurs, ils chantent correctement et jouent\nsans raideur. Leurs évolutions s'effectuent en toute simplicité, sans cassure\nni brusquerie. Que les jeunes filles descendent les sentiers de la falaise dans\nle rire d'une gaie chanson, ou que les hommes proclament les joies du\ndimanche, tous paraissent aussi près que possible de la vie réelle. C'est ainsi\nqu'au deuxième acte la foule « s'égaille » tranquillement, par départs isolés et\nprogressifs, pour laisser seuls l'Etranger et Vita. La scène de la tempête est\naussi fort bien réglée ; les masses chorales s'agitent, s'emmêlent, ne font pas\n« la rue ».\n   Un mot de la mise en scène. M. Dubosq a brossé l'unique décor du drame\net nous montre l'océan, que troue un rocher sinistre battu par la houle du\nlarge. On ne voit peut-être pas assez la mer, en raison de l'importances des\nfalaises latérales, et, au point de vue de la réalisation de la tempête du\ndeuxième acte, on la voit trop. Cette réalisation présente pratiquement les\nplus grandes difficultés; on a cherché à les tournera la Monnaie en char­\ngeant l'éclairage de parer à l'insuffisance de la machinerie. M. Catulle\nMendès qualifie de « descente de lit » l'amas de chiffons qui déferle, à deux\nreprises différentes, sur la jetée. C'est drôle et, ma foi, assez exact.\n   Observons, pour finir, que l'Etranger pourrait être joué sans entr'acte : on\nbaisserait seulement le rideau durant le prélude symphonique du deuxième\nacte, prélude qui nous dépeint la lutte si poignante que le devoir et la passion\nse livrent au fond du cœur du héros pendant la nuit qui précède la crise\nfinale.\n                                                       L.   DE LA   LAURENCIE.\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3307, "texte": " 110                               DURENDAL\n\n\n      L e G u i d e M u s i c a l a publié un très remarquable article sur\n  l'Etranger, de V. d'Indy. E n voici un extrait :\n     « L'Etranger a été accueilli avec éclat, à Bruxelles. Cet accueil, l'œuvre le\n  commandait par sa noble et fière allure, par son caractère élevé et par l'admi­\n  rable maîtrise qui fait de cette partition, tour à tour délicate et puissante, une\n  œuvre d'art très pure, hautaine et émouvante.\n     Certes, ce n'est point là une composition dramatique à la portée des foules,\n elle est d'essence trop nettement aristocratique, elle puise ses éléments d'émotion\n dans une catégorie de sentiments trop au-dessus de la mentalité moyenne pour\n être aisément accessible à tous. Mais si elle dédaigne de parti pris les moyens\n faciles de captiver les esprits, si elle se prive, par la volonté consciente de\n l'auteur, de tout appel à l'émotion banale, si dans sa simplicité voulue elle\n évite pareillement l'aventure héroïque et l'anecdote familière, elle ne renferme\n pas moins en son ascétisme voulu une part d'émotion qui touche au plus\n profond de nous-mêmes.\n     Très justement, M. Vincent d'Indy a intitulé son œuvre action musicale. C'est\n qu'il s'agit ici d'une action toute intérieure ; c'est un pur problème de psycho­\n logie, une thèse philosophique qu'il a plu à l'auteur d'exposer sous la forme\n musicale, avec l'adjonction du geste dramatique. Nos lecteurs, grâce au\n remarquable article de M. de la Laurencie, savent de quelle nature sont les\nproblèmes que soulève la fable imaginée par le poète. Pour les uns, l'Etranger\n mystérieux qui porte à son bonnet l'émeraude qui brilla jadis à l'avant de la\n nef de Lazare le ressuscité, ce Rêveur qui veut la Bonté et qui prêche la\n pitié, est le symbole de l'artiste qui passe, incompris toujours, n'attirant à lui\nqu'une âme d'élite; il sert l'humanité et le néant l'attend. Pour les autres, le\npessimisme décourageant de cette conclusion s'évanouit devant les signifi­\ncations évocatives de la musique; le texte liturgique du De profundis affirme,\nà la fin, que le refuge des grandes âmes est dans les œuvres d'héroïque\ndévouement, qui leur ouvrent l'abri de l'éternelle vie du divin amour.\n    A quelque conclusion qu'on se rallie, l'idée fondamentale de ce poème est\nbelle de cette beauté triste dont s'imprègne tout ce qui chante le mystère de\nnotre destinée.\n    Relisez ce poème après l'avoir entendu musicalement et vu à la scène, il\ns'en dégagera une synthèse hautement émouvante, un tableau de vie prodi­\ngieusement condensé, subtil et puissant tout ensemble, sur lequel plane la\ngrande mélancolie des choses.\n    Et c'est par l'intensité de ce sentiment, merveilleusement exprimé dans\nl'atmosphère musicale dont se revêt le poème, que l'œuvre «a tout de suite\nconquis les âmes tendres, les esprits fins et de sensibilité aiguë. »\n\n   Le deuxième concert du Conservatoire a été, comme tou­\njours, une solennité artistique du plus haut intérêt en même temps qu'un vrai\nrégal musical pour tous les amis du grand art. L'éminent directeur,\nM. Gevaert, qui dirige son orchestre avec une juvénilité infatigable, que l'âge\nne semble pas amoindrir, nous a fait entendre d'abord un Grand Concerto pour\nviolon, hautbois, cor et basson, avec accompagnement de quatuor et orgue\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3247, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                                 III\n\n\nde J.-S. Bach. C'est une œuvre absolument exquise, renfermant des passages\nd'une délicatesse rare, d'une grâce inouïe, d'un pittoresque charmant, d'une\nverve puissante et d'un coloris étonnant. Cette œuvre merveilleuse n'avait\nplus été exécutée en public depuis Bach. Elle paraissait à beaucoup\ninjouable, renfermant des difficultés en apparence insurmontables. On ne\ns'en serait pas douté, au concert de dimanche, à voir l'aisance avec laquelle\nles artistes du Conservatoire et surtout MM. Delatte, Thomson, Guidé et\nBoogaerts s'acquittaient de leur tâche. L'interprétation de ce merveilleux\nconcerto de Bach a été de tout point remarquable.\n   Nous avons entendu ensuite la Neuvième symphonie avec chœurs, cette œuvre\nd'une ampleur fastueuse, d'une majesté incomparable de l'immortel et génial\nBeethoven. Musique empoignante, qui fait frissonner l'âme, l'emporte à des\nhauteurs vertigineuses, dans les sphères du plus hautain idéal, la met en face\nde la Beauté suprême, pour la faire éclater en une hymne finale de joie,\nd'amour et d'adoration.\n   Nous détachons du dernier fascicule de la revue l'Occident une remarquable\ninterprétation de la neuvième symphonie écrite par Lacuria, curieux esprit,\nà la fois philosophe et artiste, dans une étude intitulée : La vie de Beethoven\nécrite dams ses œuvres.\n                                                                     H . M.\n\n    S y m p h o n i e I X e a v e c C h œ u r s . — Beethoven ne revint que\nlongtemps après à la symphonie, mais il y revint plus grand que jamais. Il\navait semé sa route de chefs-d'œuvre : six sonates, parmi lesquelles l'œuvre\n 106; le IIe quatuor en fa mineur, l'incomparable trio en si bémol, les Ruines\nd'Athènes et la Messe en ri. Le voilà à la fin de sa carrière. A mesure qu'il\napproche des limites de cette vie, on dirait qu'un rayon de l'éternité pénètre\njusqu'à lui et ranime son cœur. Une dernière fois, il va entreprendre de\ndénouer le terrible problème du bonheur et de la destinée humaine; une der­\nnière fois, il va essayer de soulever ce poids formidable sous lequel il a\nsuccombé si douloureusement.\n   Il prend donc la plume pour écrire son chef-d'œuvre et ajouter à sa vie,\ndéjà si riche, une couronne plus brillante et plus glorieuse que toutes les\nautres, car cette fois la question aura une réponse, le problème une solution ;\nl'essai sera un succès, le combat une victoire et un triomphe.\n   Il écrit la Symphonie avec chœurs.\n   Cependant cette victoire qui couronne sa vie et ses œuvres, il ne l'obtient\nque par une longue lutte, car la première partie de sa symphonie n'exprime\n encore que le sentiment du malheur.\n   Beethoven jette d'abord un long regard autour de lui sur la terre : elle lui\n paraît tout entière plongée dans le deuil ; et il écrit ce qu'il voit. L'orchestre\n commence; sur un nuage sombre d'harmonie se détache une phrase dessinée\n comme la foudre et qui semble l'arrêt irrévocable du destin, puis ce sont des\n pleurs, des soupirs, des larmes qui montent et se succèdent comme les\n plaintes de la terre; de temps à autre un chant plus doux se fait entendre :\n on ne sait si c'est un rayon d'espérance qui veut percer, ou le bonheur du\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3329, "texte": " 112                              DURENDAL\n\n\n  petit nombre qui insulte au malheur de tous; mais un accord vient aussitôt\n  l'éteindre, comme un noir nuage éteint la lumière de la lune se dégageant à\n  peine d'une masse obscure. Quelquefois aussi l'orchestre paraît rugir et se\n  déchirer; on dirait que l'âme de l'artiste entreprend de secouer le far­\n  deau qui l'accable; mais bientôt il succombe foudroyé comme le Titan, et les\n  pleurs recommencent. Vers la fin, au-dessous des plaintes, au fond de\n  l'orchestre, les basses se tordent et ondulent en demi-tons, comme le serpent\n  maudit; elles entraînent peu à peu tout l'orchestre avec elles. L'ondulation\n  monte d'instrument en instrument, comme les eaux du déluge qui doivent\n  couvrir les montagnes. Il ne reste plus d'espoir, l'arrêt foudroyant du destin\n tombe une dernière fois. La musique cesse et l'âme reste plongée dans une\n  profonde consternation.\n     Dans toutes les autres symphonies, l'andante est la seconde partie; mais\n l'ordre dans lequel se développaient les sentiments de Beethoven lui fait\n changer la marche accoutumée, et il place ici le scherzo.\n     L'âme encore consternée par ce qu'elle vient d'entendre, se croit, en\n écoutant ce morceau, entre deux génies, celui du mal et celui du bien. Celui\n du mal commence, on reconnaît son ton sec et railleur, il conseille de vaincre\n le malheur par l'insouciance épicurienne ou la bravade stoïque. L'âme\n l'entreprend, mais à peine a-t-elle essayé un éclat de rire impudent, qu'elle\n succombe affaissée sous l'effort qu'elle vient de faire, et des notes déso­\n lées retombent comme les bras dans un profond découragement. Le\n mauvais génie reprend son persiflage; mais son audace ne dure pas long­\n temps, sa voix devient timide, plaintive même, troublée par les coups de\n la cymbale comme par le cri du remords, ou par une menace mystérieuse.\n     Alors le bon génie prend la parole, sa voix est plus douce et plus sérieuse;\n il conseille l'espérance et la prière; et ce passage se termine par des accents\nreligieux qui ressemblent à l'hymne d'une multitude. Le mauvais génie\n reprend la parole, sa phrase termine le morceau. Le silence laisse à l'âme,\nle temps de faire son choix; elle choisira la prière.\n     La troisième partie, l'adagio, peut s'appeler le désir du bonheur, l'aspira­\ntion de l'amour universel.\n     Une phrase se dessine remplie d'amour et de désir. Elle déroule peu à peu\nses longs replis ; à mesure qu'elle se développe, elle s'élève vers le ciel\ncomme pour y chercher la source de ce bonheur auquel elle aspire. Chacune\nde ses modulations est répétée par un écho harmonieux, de même que les\nsentiments se répondent dans deux cœurs que réunissent le même amour, la\nmême aspiration, la même prière. Vers la fin, avant de prendre son dernier\nélan, elle hésite, elle semble s'arrêter et recueillir ses forces pour tenter\nson effort suprême; alors elle s'élance à cette dernière note qui semble\ntoucher le ciel et qu'elle prolonge jusqu'à ce qu'épuisée de force, elle\nretombe harmonieuse et ivre d'amour sur la terre. L'aspiration de l'âme\nhumaine ne peut monter plus haut.\n    Alors le mouvement grave et religieux de la prière s'arrête un instant, et\npendant quelques mesures, l'harmonie palpite dans un trois-temps, comme\nle cœur qui aime et attend une réponse à sa demande.\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3272, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                               113\n\n\n   Puis l'aspiration reprend son large vol; chaque instrument essaye à son\ntour la même prière et le même élan, mais avec les variétés de tons et les\nnuances de mélodie que comportent dans l'expression de leurs désirs les\ndifférentes natures des êtres que ces instruments représentent. La prière est\npure et tendre avec le souffle humain de l'instrument à vent, pressante et\npassionnée avec le frémissement de l'archet.\n   A un moment, on est interrompu par quelques accords graves et sévères ;\nil semble que le ciel inflexible fasse entendre la parole fatale : Non. Mais,\ncomme Jésus-Christ, lorsqu'il repoussait la Chananéenne, Dieu ne répond\nainsi à la prière que pour éprouver et exalter la foi. La foi de l'artiste\ns'exalte en effet; la prière recommence plus vive, plus pénétrante : il est\nimpossible que le ciel ne soit pas pénétré et que l'infini ne soit pas ému\npar ce cri qui s'élève de toute la nature.\n   La quatrième et dernière partie s'ouvre par un récitatif sans paroles,\nqu'exécute la voix grave et solennelle des basses. Ces instruments, qui sem­\nblent vouloir parler, font un effet étrange. On sent qu'ils font une question,\nmais que demandent-il ?\n   Ils demandent le résultat de tout ce qui a précédé.\n   On a sondé dans toute sa profondeur la plaie de l'humanité; on a essayé\nde résister au mal; on a fait monter la plainte et le désir jusqu'au ciel.\n« Eh bien, disent les basses, qu'a-t-on obtenu? Qu'y a-t-il à faire? »\n   L'orchestre ainsi interpellé balbutie timidement quelques notes du pre­\nmier morceau; il répond par le désespoir. Mais il est brusquement inter­\nrompu par les basses. Ce n'est point une défaite qu'elles veulent; il faut que\nle monde soit sauvé, il le faut absolument. Alors l'orchestre essaye une\nphrase du scherzo dans lequel il répondait au mal par le sarcasme. Les basses\nindignées l'interrompent de nouveau et repoussent énergiquement ce conseil\ndiabolique. L'orchestre élève la voix avec un peu plus d'assurance et\nfait entendre le commencement de cette douce prière qui tout à l'heure\nmontait vers le ciel. Les basses répondent avec plus de douceur; mais\ncela ne leur suffit point; ce n'est encore qu'un désir, qu'une aspiration; il\nfaut plus, il faut la réalité.\n   L'orchestre mis de nouveau en demeure ne sait que dire, il ne connaît rien\nde plus et essaye, en désespoir de cause, de faire accepter la suite de la\nphrase qu'il n'a pu terminer. Mais une dernière fois les basses l'interrompent\navec autorité : « Taisez-vous, et écoutez, disent-elles; le salut du monde que\nvous cherchez, le voilà ! »\n   Alors elles commencent seules, et à l'unisson, ce chant à la fois si grave et\nsi ferme, si religieux et si vivant qui doit remplir le reste de la symphonie.\n   L'orchestre, qui a écouté attentivement, reconnaît, sans bien le com­\nprendre encore, la grandeur de la révélation qui vient de lui être faite, et il\nessaye de répéter le thème divin. Ce thème recommence, vole d'instrument\nen instrument, s'agrandit, s'empare de tout l'orchestre et devient un tutti\ndélirant d'enthousiasme.\n   En ce moment, le dernier voile tombe, la parole humaine vient de lever\ntous les doutes : elle déclare que l'amour seul peut sauver le monde, et,\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3440, "texte": "  114                              DURENDAL\n\n\n   en accouplant la parole vivante au chant sublime de l'orchestre, elle lui\n   ajoute une nouvelle lumière, un nouvel élan, un nouvel enthousiasme.\n      Ces paroles sont un hymne de Schiller à la fraternité, à la vie, au bonheur :\n   « O mes amis, disent-elles, plus de ces tristes accents ; entonnez d'une voix\n  plus harmonieuse l'hymne du bonheur. Félicité, belle étincelle de Dieu, fille\n  du ciel, ô hôte céleste! nous célébrons, ivres de joie, ton sanctuaire. Tes\n  liens enchaînent de nouveau ce que le mal sépare. Tout les hommes\n  deviennent frères, là où ton souffle se fait sentir. »\n     Cependant tout n'est pas fini et plus d'une péripétie doit varier cette,\n  grande scène. Le moyen de salut est trouvé, mais il ne pourra se réaliser;\n  sans obstacle; le génie du mal ne se tient pas pour battu, et lorsque le Bien\n  a déjà chanté son triomphe, il recommence la lutte. La mêlée s'exprime par\n  une grande fugue, où, sur un tourbillon de notes, surnage et apparaît de\n  temps en temps le chant d'amour qui contient le salut. Mais le Bien\n  l'emporte et le chant vainqueur recommence sur un rythme de triomphe.\n     Tous les êtres de la création ont entendu l'appel sublime et se hâtent\n  d'accourir au banquet de l'amour, de la fraternité et du bonheur, pour chanter\n ensemble un hymne de reconnaissance à Dieu : « Peuples (textuellement\n millions), dit cet hymne, embrassez-vous; que ce baiser soit donné à tout\n l'univers. Frères, au-dessus de la voûte des étoiles, un tendre père doit\n habiter. Au-dessous de lui, vous vous déroulez, multitude innombrable. O\n monde ! pressens-tu ton Créateur? cherche-le au-dessus de la voûte des\n cieux, c'est là qu'il réside. »\n     Et on entend des notes larges, puissantes, religieuses, des élans de voix\n immenses comme des mondes; puis le premier chant vient s'unir à ces\n grandes voix, on dirait que l'infini lui-même mêle sa voix au concert uni­\n versel de la création. Mais alors l'orchestre et les voix qui sortent de la\n poitrine humaine sont impuissants pour rendre le sentiment et la pensée\n gigantesque de l'archange qui, dans son extase, a écrit cette harmonie. Il\n ne faudrait pas moins que les voix réunies de tous les soleils qui parcourent\n dans l'espace leurs orbes de feux, de toutes les vies qui s'agitent dans les\n mondes, des anges eux-mêmes qui dominent toute la création, pour rendre\nla grandeur, l'amour, l'adoration, l'élan, l'ivresse, l'enthousiasme, que fait\nentrevoir cette œuvre colossale, si colossale que le monde ne peut la contenir.\n    Ce qui élève Beethoven au-dessus de tous, c'est le sentiment de l'infini qui\ndomine partout et auquel sa pensée revient toujours, entraînant l'âme qui\nl'écoute dans sa puissante aspiration.\n    « Je sais, disait-il à Bettina, que Dieu est plus proche de moi dans mon\nart que des autres. J'en agis sans crainte avec lui, parce que j'ai toujours su ;\nle reconnaître et le comprendre. Je ne crains rien de l'avenir pour ma\nmusique, elle ne peut avoir de destinée contraire ; celui qui la sentira pleine­\nment sera délivré des misères que les autres traînent après eux. ».\n    Quand on entend ces mêmes œuvres, on sent aussi qu'on est plus près de\nDieu. Nulle musique n'est plus religieuse, ni plus grandement religieuse;\nelle est pleine non seulement de grandeur, mais encore d'amour. Mais cet\namour n'a jamais rien de souillé ni de profane ; il est pur comme la nature,\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3022, "texte": "                            CHRONIQUE       D'ART                          115\n\n\nsaint comme la prière, grand comme le ciel. C'est pour cela que Beethoven\nest si grand.\n   Les neuf symphonies de Beethoven me semblent les échelons d'une échelle\ngigantesque qui appuie son pied sur la terre, et, après avoir été sillonnée par\nla foudre en traversant la région des orages, atteint le ciel et se perd dans une\nlumière éblouissante.\n   La symphonie avec chœurs de Beethoven, cette œuvre colossale, est le chef-\nd'œuvre du grand maître ; elle domine non seulement ses œuvres, mais encore\ntout le domaine de l'art, comme le Mont-Blanc domine sa propre chaîne\net toute l'Europe.\n   Mais, de même que plusieurs estiment la colline qui les touche, plus\nélevée que les neiges éternelles qui se perdent dans l'horizon, de même la\nplupart ne comprennent pas la portée de cette œuvre sublime, et le nombre\nde ceux qui l'apprécient à toute sa hauteur est aussi rare que le nombre de\nceux qui ont porté leurs pas hardis jusque sur la cime du géant des Alpes.\n                           P . LACURIA. (Voir le n° de février de l'Occident.)\n\n\n   Les Chanteurs de Saint-Gervais. — Le concert de charité\ndonné le 9 janvier par les Chanteurs de Saint-Gervais, a été une admirable fête\nd'art. La phalange déjà bien connue à Bruxelles, que dirige si magistrale­\nment CH. BORDES, nous a fait passer en revue quelques-unes des plus notables\nœuvres de la musique sacrée du XVIe au XVIIIe siècle. Signalons deux motets\ndes plus impressionnants en leur céleste majesté : le O magnum mysterium de\nVittoria et un Ave Maria de Josquin des Prés. Puis un motet de Carissimi,\nO vulnera doloris, dit par M. Gebelin de sa belle voix grave et profonde. Deux\nAlleluia grégoriens, d'une simplicité adorable et dont la sereine beauté a pro­\nduit l'impression la plus vive. A côté de ces œuvres de grand caractère, figu­\nraient au programme des chansons françaises du XVIe siècle, ravissantes de\ngrâce et de fraîcheur. Mais la pièce capitale du concert était le Reniement de\nsaint Pierre, histoire sacrée par Marc-Antoine Charpentier, l'un des maîtres\nles plus féconds, les plus intéressants et les moins connus duXVIIesiècle. Cet\noratorio, découvert par M. Charles Bordes parmi les manuscrits de la Biblio­\nthèque nationale, est une œuvre de haute envergure, grandiose, émouvante et\nd'un sentiment profond. Elle a été admirablement interprétée par MM. Gi­\nbert, David, Gebelin, Mlles Pironnet et Legrand, et par les chœurs, accom­\npagnés d'un orchestre d'instruments à cordes.\n   Le public très choisi qui assistait au concert, a prodigué les plus chaleu­\nreuses ovations aux Chanteurs dt Saint-Gervais, ainsi qu'à Ch. Bordes, dont les\ngénéreux efforts pour la restauration du grand art musical à l'église ne sau­\nraient être assez loués.\n                                                                   G. DE G.\n\n\n   LISZT. — Nous-croyons intéresser nos lecteurs en reproduisant la\ncurieuse appréciation du talent et de l'œuvre de Liszt, émise dans le Mercure\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3443, "texte": "116                              DÜRENbAL\n\n\n de France par son critique musical Jean Marnold, à l'occasion d'une audition\n de La bataille des Huns aux concerts Chevillard à Paris :\n    « Pour mesurer le génie de Liszt, il faut se souvenir que ses symphonies\n Faust et Dante, sa Messe de Gran et ses douze Poèmes symphoniques furent écrits\n entre 1846 et 1858. L'esquisse de l'Héroide funèbre remonte même à 1830\n et s'appelait Symphonie révolutionnaire. Liszt avait alors 19 ans. Le désordre\nd'une jeunesse de passions et de triomphes, ses voyages et ses travaux de\nvirtuose, l'empêchèrent, durant quinze années, de s'adonner à une com­\nposition importante. C'est l'époque des arrangements et études par quoi\nil transfigura l'art du piano. Cependant la Fantasia quasi Sonata est de 1837;\nde 1838, Sposalizio et il Penseroso; de 1841 à 1843, la moitié de ses Lieder.\nUne femme d'intelligence aussi élevée que l'âme, la princesse Caroline de\nSayn-Wittgenstein, sut distinguer le grand artiste du virtuose et l'entraîner\ndoucement dans sa véritable voie. A Woronince, en 1848, sous l'ascendant\nde celle qui devait partager sa vie, Liszt entreprit sa tâche de musicien\ncréateur, pour la continuer à Weimar, puis à Rome, et ne plus l'abandonner\ndésormais. Sa fécondité fut extraordinaire. Outre 442 transcriptions étran­\ngères, il a laissé 385 œuvres originales, toutes intéressantes, d'une beauté per­\nsonnelle et neuve, et dont un grand nombre ont été des événements mar­\nquants ou des facteurs essentiels de l'évolution de la musique au XIXe siècle.\nLe compositeur souffrit d'abord de la renommée du pianiste. Ceux que\ndéconcertaient ou menaçaient ses innovations géniales ne manquèrent pas d'y\ndénoncer les fantaisies d'un virtuose excentrique. De plus, en Allemagne,\nl'influence de Mendelssohn lui barra pour longtemps la route. Nos voisins\nl!ont découvert tout récemment, en même temps que Berlioz. Quand la\nmusique symphonique se répandit chez nous, Wagner, banni du théâtre,\naccapara bientôt les concerts, et Liszt y demeura méconnu et oublié, pen­\ndant qu'on y applaudissait ceux qui procédaient de lui à des titres divers,\ncomme les Russes, Saint-Saëns et César Franck. En réalité, Liszt fut le pré­\ncurseur de toute la musique moderne. Toute notre harmonie, les formes libé­\nrées et refondues de nos symphonies, quatuors et sonates, quelque autre nom\nqu'on leur veuille appliquer, nous viennent de Liszt. A mesure qu'on va la\nconnaître, on retrouvera dans son œuvre les éléments devenus familiers de\ntout l'art du dernier tiers du siècle. C'est ici qu'il importe de ne pas oublier\nla chronologie, afin de ne pas prendre pour la conséquence ou le reflet ce qui\nfut la cause et le prototype.\n    » Les Poèmes symphoniques de Liszt devraient être depuis longtemps au\nrépertoire de nos grands concerts, à côté des symphonies de Beethoven.\nIl faut se hâter de les faire entendre tous, quitte à insister sur les plus\nremarquables. On nous offrit naguère, au Nouveau-Théâtre, le Tasse\n(1849-1856), et j'ai même souvenance des Préludes (1854), au Conservatoire,\nqui sont précisément ceux dont l'inspiration paraît avoir un peu vieilli. Nous\nattendons toujours, parmi les meilleurs, Ce qu'on entend sur la montagne\n(1849-1856), Prométhée (1850), Fêtes (1851-1856), Hungaria (1854) et, enfin, le\nplus étonnant de tous peut-être, Hamlet (1858). La bataille des Huns fut com­\nposée en janvier et février 1857, et exécutée à Weimar le 29 décembre de\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3179, "texte": "                             CHRONIQUE       D'ART                          117\n\n\n la même année. Une allégorie poncive du peintre Kaulbach en avait été le\n prétexte, mais Liszt, en le proclamant, a fait une aumône gratuite à son\n irresponsable collaborateur. Au rebours de Berlioz, il semble que les\n  « programmes » ne furent jamais pour Liszt que l'occasion de créer\n d'admirables formes musicales. Celle-ci apparaît des plus téméraire et\n dangereuse surtout pour l'unité de l'ouvrage. Deux thèmes symbolisent la\n lutte des forces opposées; le motif des Huns, qui remplit tout le début du\n morceau, et la mélopée grégorienne Crux fidelis, qui en fournit exclusi­\n vement la péroraison. La fanfare guerrière des chrétiens souligne seule\n la cohésion de l'ensemble que le musicien sut assurer avec un art consommé\n et neuf encore aujourd'hui. Un peu surpris d'abord par ces révélations tar­\n dives, le public prend goût à la musique de Liszt; il n'est pas loin de la\n vouloir acclamer. Pourquoi l'Association des concerts Lamoureux ne\n s'unirait-elle pas à l'Euterpe, sa voisine, pour nous donner les Messes, la\n Légende de Sainte-Elisabeth et Christus? Avec Christus (1866) et la Messe de\n Gran (1855), assimilables seulement à la Matthaeus-Passion et à la Messe en\n « d e Bach, on pourrait comparer l'une à l'autre la profondeur complexe\n de l'œuvre du protestant et la radieuse, la païenne beauté de l'art du\n catholique. Et on connaîtrait, enfin, la grandeur du pur musicien que fut le\n virtuose abbé Liszt. »\n\n LES EXPOSITIONS :\n      E x p o s i t i o n d e « P o u r l'Art ». — Ce salon, le IIe, ouvre la\n seconde décade où s'engage brillamment un des cercles d'art les plus vaillants\n  et les plus talentueux de Bruxelles. Nous y retrouvons les artistes admirés et\n aimés aux années précédentes dans un ensemble d'oeuvres touffu et varié qui\n manifeste, sinon des tendances nouvelles, au moins le perfectionnement de\n solides qualités. Ceci spécialement pour la peinture. Quant aux sculpteurs,\n l'un, surtout, marche sûrement vers la maîtrise.\n    OMER COPPENS continue d'être le peintre vigoureux et varié que l'on sait.\n Qu'il peigne une Grange noyée d'ombre ou une Route ensoleillée, c'est tou­\njours la même sensation singulièrement aiguë et vibrante de la couleur.\n Ces toiles si intéressantes de réalisme vigoureux, si expertes de facture, ne\n vont pas pourtant sans une certaine crudité métallique du coloris qui est\n l'excès, excès à surveiller, de ces qualités mêmes.\n    Il y avait quelque temps que M. A. CIAMBERLANI n'avait plus donné\nd'oeuvres importantes; on le regrettait, se souvenant de la recherche haute et\nfière de cet artiste. Mais voici sa Vie sereine et toute une série d'études qui\nétablissent, fermement, l'aboutissement de sa vision. Vision idéaliste et\nrêveuse, noblesse de la composition, de l'arrangement et du groupement, il\nrègne dans cette grande toile une atmosphère hellénique où la ligne a pris le\npas sur la couleur...; celle-ci sobre, atténuée, presque immatérielle, forme\nun ensemble de tonalité grise et lointaine, et laisse ainsi — voulument — à,\nl'eurythmie de la conception formelle son rôle complet de beauté sereine et\nforte.\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3392, "texte": " 118                               DURENDAL\n\n\n    Sérénité et, tout autant, force, c'est-à-dire vie et vigueur, que nous révèle,\n dans ces beaux corps aux belles attitudes, le dessin châtié, approfondi et\n  vigoureux.\n    La manière de M. E. FABRY est un peu déconcertante, ou plutôt sa cou­\n leur, qui ne se prête pas particulièrement aux ombres; il n'en reste pas moins\n que ses panneaux décoratifs et sa tête de femme sont de belles toiles origi­\n nales par la correction de la ligne, l'entente de la figure ornementative, l'élé­\n gance de la composition.\n    M. E. VIERIN expose quatre toiles, dont deux, la Vieille Eglise et le Pont,\n m'ont paru être parmi les meilleurs « plein-air » du Salon. Ces deux tableaux\n dégagent une émotion profonde, quelque chose de tragiquement triste exprimé\n sans recherche aucune, sans coloration prétentieuse, par la seule divination\n que me paraît posséder M. Vierin à l'égal d'une intuition, par la divination\n du « moment des choses ».\n    Les natures mortes de M. VERHAEREN sont justes et superbes; elles sont\n parfaites au même titre que les intérieurs chauds, magnifiques, vibrant d'une\n lumière souple, où s'intimise somptueusement la vie belle des choses.\n    Un des plus illustres citoyens d'Yperdamme, A. LYNEN, nous envoie de sa\n ville natale une Kermesse, une Vue de quartier de la Friperie et une Arrivée\n de cortège, qui constituent des petits chefs-d'œuvre d'humour, de composi­\n tion, de finesse, de distinction, d'invention spirituelle, d'exécution merveil­\n leuse... Un Hiver et un Joyeux Propos se haussent cette fois jusqu'au\n tableau et de fort intéressante façon, le premier surtout, d'influence breughe-\n lienne. Notons aussi la Rue de petite ville et Notre-Dame des Bruyères,\n dont il n'y a rien autre à dire que c'est la perfection du genre.\n    L'envoi de RENÉ JANSSENS est important. Son œuvre s'affirme de plus en\n plus très belle et pure. Peintre d'intimités, de coins curieux de vieilles\n villes, de sacristies, il excelle à exprimer, avec une sensibilité peut-être un\n peu trop généralement mélancolique, la beauté secrète et évocatrice de ces\n choses anciennes, dont il a le sens à un degré profond. Rien n'est plus sincère\n que sa vision ou plus sûr que son métier, rien n'est à la fois plus artiste, plus\n personnel et plus respectueux que ces intérieurs monacaux rendus avec un\n attendrissement tout ensemble pieux et subtil. A noter spécialement le Chœur,\n une page infiniment délicate en des tonalités bleues. Le Bassin de l'Automne,\n à Versailles, témoigne d'un paysagiste de talent, que nous sommes curieux\n de voir persévérer dans cette voie.\n    La sculpture prend une place importante au Salon. La figure commémo­\n rative Pour l'Art à A. Hanotiau, de P . BRAECKE, est d'un beau sentiment.\n    De même, une figure tombale de D E RUDDER, d'une émouvante simplicité.\n    Et voici surtout V. ROUSSEAU. Tout ce qu'expose V. Rousseau est d'un\n intérêt supérieur. Nous avons en lui un des sculpteurs les plus originaux qui\n soient. Il me semble que V. Rousseau a une qualité maîtresse : l'invention du\n mouvement dans le sens de la grâce; il possède je ne sais quelle harmonie\n élégante de l'œil, qui lui fait rencontrer des trouvailles d'altitudes, des gestes\nrares et, pourtant, naturels ; sa manière est toute d'élégance, de subtilité, de\nforce aussi ; il est nouveau et précis, gracieux sans mièvrerie, hardi avec\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3096, "texte": "                               CHRONIQUE       D'ART                            119\n\nsûreté. . En résumé, un tempérament d'artiste extrêmement riche et divers,\naffiné, impeccable, et qui refait, entre autres, dans une forme classique, tant\nelle est pure, d'adorables Tanagra très modernistes par leur complexe\nexpressivité.\n   On a beaucoup admiré les bijoux de M. Ph. WOLFERS, d'un goût serré et\nsomptueux, œuvres d'art ingénieuses et fines, où s'avère la combinaison\nsavante du métal riche, de la pierre précieuse avec la plus délicate\nciselure.\n   MmeD E RUDDER a brodé un panneau, Pénélope, admirable d'habileté et de\nfacture, tout autant que d'un dessin châtié.\n   Enfin, le vitrail de M. THYS enchante et réjouit l'œil par son élégante clarté.\n\n   A u C e r c l e A r t i s t i q u e . — Très intéressant le salonnet composé des\nœuvres de MM. Ad. Jacobs, Em. Van Doren et A. Dumoulin. De M. AD.\nJACOBS, un peintre animalier très sûr de lui, quelques belles toiles, franches\net lumineuses; des bœufs d'un réalisme sain se détachant paisibles sur de\nsouriants paysages. Dans M. VAN DOREN, nous trouvons un poète ému et\nhabile qui exprime amoureusement la belle et mélancolique Campine. Ses\ntableaux ont du charme et de l'émotion; ils M chantent » délicieusement; ce\nsont des pages tendres et non sans profondeur. M. DUMOULIN a réuni une\ndemi-douzaine de toiles fort honorables. C'est un talent qui se cherche encore\net qui — nous en sommes sûrs — se trouvera.\n                                                                           G. B.\n\n   L a L i b r e E s t h é t i q u e ouvrira, à la fin de février, au Musée moderne,\nson salon annuel d'œuvies d'art. Salon dont l'ouverture est attendue chaque\nannée avec impatience, parce qu'on peut y étudier les plus nouvelles ten­\ndances de l'art contemporain. C'est ce qui en fait le si grand intérêt. Le salon\nde cette année sera le DIXIÈME depuis la fondation. Nous offrons, à l'occasion\nde cet anniversaire, nos plus chaleureuses et cordiales félicitations à notre\ncher ami OCTAVE MAUS, qui est l'âme de la Libre Esthétique. C'est grâce à sa\nvaillance, à son activité, à son dévouement et à sa haute compétence en art,\nque cette œuvre éminemment utile et artistique a prospéré et a atteint sa\ndixième année. On nous annonce qu'à l'occasion de cet anniversaire, l'exposi­\ntion offrira le résumé des diverses tendances qui caractérisent, dans les diffé­\nrents pays, l'art contemporain.\n                                                                            H . M.\n   Parmi les artistes invités cette année à prendre part au salon de la Libre\nEsthétique, on cite : pour la Belgique, MM. A. Baertsoen, Van Rysselberghe,\nGeorges Lemmen, W. Degouve de Nuncques, Georges Morren, H. Huklen­\nbrok, Georges Le Brun, Maurice Pirenne, R. de Bruycker, A. de Laet,\nF . Beauck, Paul Du Bois, V. Rousseau, G. Minne, G. Devreese, G. Combaz,\nMme J. Massin, etc.; pour la France, outre MM. Albert Besnard et Henri\nMartin, qui exposeront un ensemble d'œuvres important, MM. J.-E. Blan­\nche, E. Moreau-Nélaton, Maurice Denis, M. Maufra, Albert André, Maxime\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3143, "texte": "I20                              DURENDAL\n\n\nDethomas, Henri Lebasque, P . de Lapparent, Louis Valtat, Pierre Laprade,\nLouis Paviot, les sculpteurs A. Charpentier, E. Bourdelle, Fix-Masseau,\nCh. Dufresne, A. Maillol, Ch. Rivaud. L'Angleterre aura comme représentants\nMM. Austen-Brown, Mark Fisher, D.-G. Mac Col), Alex. Fisher; l'Allemagne,\nMM. Georges Sauter, P . Baum, Max Stremel ; la Hollande, MM. J.-G. Dry­\ndorf et Dirk Nyland; l'Espagne, MM. Rusinol, Nonell Monturiol et Pablo\nRoïg; la Norwège, M. F. Thaulow; la Russie, le prince Troubetzkoy.\n   Un grand nombre de ces cinquante artistes, choisis dans les diverses ten­\ndances de l'art d'aujourd'hui, n'ayant jamais exposé en Belgique, le salon de\n1903 offrira un spécial intérêt « d'inédit ».\n   Au cours du Salon de la Libre Esthétique, des auditions hebdomadaires\ninitieront le public au mouvement musical d'aujourd'hui. Les concerts auront\nlieu tous les jeudis de mars, à 2 1/2 heures, avec le concours de M. Vincent\nd'Indy, du Quatuor Zimmer, des pianistes Blanche Selva, Th. Ysaye, Emile\nBosquet et Ricardo Vinès, de Mlles E. Delhez et J. Weyrich, cantatrices, des\nbarytons Henri Seguin et Stéphane Dubois, de MM. Chaumont, Van Hout,\nJ. Jacob, etc.\n   On y entendra notamment des quatuors à cordes inédits de J. Jongen et\nde G.-M. Witkowski, le quatuor inachevé d'E. Chausson (œuvre posthume),\nun trio inédit de V. Vreuls, une sonate pour piano et violon d'A. Magnard,\nune Rapsodie basque de Ch. Bordes, une Fantaisie pour deux pianos de\nTh. Ysaye, des Variations sur un thème de Rameau par P . Dukas, des composi­\ntions vocales d'H. Duparc, G. Fauré, C. Debussy, E. Chausson, L. de Serres,\nD. de Sévérac, R. de Castéra, B. Lucas, etc., exécutées en première audition.\n   La direction est en pourparlers au sujet de plusieurs conférences littéraires.\n\nPUBLICATIONS D'ART :\nL'Exposition internationale des Arts décoratifs modernes\n   a T u r i n , 1902. Un volume de 340 pages grand in-8°, publié sous la\n   direction de M. ALEXANDRE KOCH. Environ 400 illustrations originales et\n   hors-texte en couleurs. Texte par MM. G. FUCHS et F.-H. NEWBERY. Car­\n   tonnage d'éditeur en parchemin, dorures au petit fer. — (Darmstadt,\n   A. Koch, librairie des arts décoratifs.)\n   Dans les innombrables publications consacrées à l'Exposition de Turin,\ncelle-ci occupe une place très en lumière par la richesse, l'abondance et le\nsoin admirable de son illustration. L'importance morale de cette exposition\néclate aux yeux les plus prévenus par un simple coup d'ceil jeté sur l'ouvrage\nde M. Koch. On verra dans cette série de reproductions luxueuses avec quel\nmagnifique enthousiasme tous ceux qui participent de leur imagination et de\nleur pensée à la rénovation architecturale et décorative, ont collaboré à ce\npremier et inoubliable rendez-vous des « modernistes ». Voici les Mackin­\ntosch, miss King, F. Newbery et toute la pléiade si séduisante des Écossais;\nvoici l'active et brillante école de Darmstadt : Ollbrich, P . Behrens, Chris-\ntiansen, Paul Bruno, Auton Huber; puis l'école viennoise, représentée\npar l'architecte Bauman; l'école hongroise, conduite par le décorateur Horti ;\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3457, "texte": "                              CHRONIQUE D'ART                                 121\n\n\nles Suédois avec leurs céramistes et leur puissant architecte-décorateur\n Boberg; les Italiens qui, pour ne pas encore être en état de nous présenter\nune production harmonieuse, peuvent néanmoins montrer avec fierté les\nvitraux de Beltrami, les ferronneries de Mazucotelli, les meubles de Quarti et\n Bugatti; les Hollandais qui sont des ébénistes et des potiers de premier ordre;\nles Anglais qui furent, sinon les créateurs, du moins les parrains du nouvel\nart décoratif et que le fécond peintre-illustrateur Walter Crane, représentait\nbellement à Turin aux côtés de Brangwyn et des élèves d'Arts and Crafts;\nenfin, les Français qui figuraient à l'exposition turinoise avec des envois de\nLalique, Charpentier, Bigot, Plumet, Rivière, Sauvage et quelques toiles\ndécoratives du prestigieux Besnard. Les travaux de ces artistes et ouvriers\nd'art défilent sous nos yeux dans le volume de M. Koch; l'exposition fermée\net dispersée depuis deux mois, revit en ses aspects joyeux et juvéniles. On se\nrendra compte aussi par l'ouvrage de M. Koch, de l'importance et de l'attrait,\nsi universellement constaté, de la section belge. Le volume reproduit des inté­\nrieurs de MM. Horta, Govaerts, Hobé, Crespin, Sneyers, Van de Voorde, des\nœuvres de MM. Wolfers, Richir, Wytsman, ainsi que l'exquis dessin de\nF . Khnopff, exécuté pour l'invitation à la cérémonie d'ouverture de notre\ngalerie. Sans doute, il faut regretter de ne pas voir dans cette excellente\n« contribution » graphique les œuvres des principaux sculpteurs, dessina­\nteurs, affichistes, médaillistes, céramistes, etc., qui animaient notre section.\nMais M. Koch devait se borner. Il était d'ailleurs tenu, par obligation\npatriotique, de faire surtout la part très large à l'Allemagne. Telles quelles, les\npages consacrées à la Belgique traduisent suffisamment l'effort désormais\nhistorique de nos artistes et industriels à Turin, effort qui fut consacré par\nde nombreuses récompenses, des croix italiennes et ce qui vaut mieux, par\nl'applaudissement unanime du monde artistique et littéraire.\n\n   O n z e K u n s t , fascicule de février. — M. VERMEYLEN continue et conclut\nson bel article sur Constantin Meunier. Nous en détachons encore quelques\nidées : « Bien des choses, dans la forme de Meunier, s'expliquent par le fait\nque sa préoccupation constante ne fut pas la technique pour la technique, mais\nsurtout l'idée, la vision intérieure, l'image qui surgit dans l'âme du poète et y\nconquiert sa forme adéquate.\n   » L'art de Meunier est avant tout lyrique. Il est porté par le mouvement\nintérieur et vit par lui seul. De là sa force extraordinaire et empoignante. De\nlà aussi quelques imperfections. Ce que Meunier crée en ses moments d'émo­\ntion attendrie se place parmi les meilleures productions de notre temps. Mais le sen­\ntiment n'est pas toujours également tendre, parfois, il ne semble pas assez\nmur de vie vécue pour s'unifier en une image et il peut arriver alors que l'exé­\ncution un peu sommaire ne satisfasse pas tout à fait.\n   » Mais ces défauts même sont un signe de la probité de Meunier. Chez lui\nrien ne se cache sous une apparence trompeuse : absence complète de trucs. Il y\na trop de vérité, trop de grande nature chez Meunier pour qu'il cherche à\nnous donner le change par une habileté extérieure. Ce n'est pas un mince\nmérite que ce vieux maître, avec toute son expérience, puisse encore rater\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3244, "texte": " 122                                 DURENDAL\n\n\nl'un ou l'autre morceau, là où tant d'académiques, qui n'eurent jamais rien à\ndire, étaleraient leur perfection vide. Qui se tromperait d'une façon plus sympa-\nfhiquement naïve que Meunier dans la composition de tel relief du Monument\nau travail? Mais il suffit qu'une force lyrique puisse souffler à travers l'œuvre,\ncomme dans l'Industrie, pour qu'un rythme unique relie toutes les attitudes\nplus puissamment que n'importe quelle harmonie de lignes savamment agencées.. »\n   A l'article de M. Vermeylen succède la suite de la remarquable étude de\nMAX ROOSES sur les Dessins des maîtres flamands. Parmi       les artistes que Max\nRooses range sous la dénomination de Romanistes, il cite Franz Floris (1520-\n 1570), un des chefs de l'école anversoise duXVIesiècle. « Avec lui, cette école\nconquiert le premier rang dans notre pays et inaugure une suprématie qui se\nprolonge durant trois siècles.\n   » Avec Franz Floris disparaissent les dernières traces de l'art du moyen\nâge et s'achève la réforme dans l'esprit de la Renaissance italienne ; l'anti­\nquité classique, les grands maîtres du Midi : Raphaël, Michel-Ange devien­\nnent les législateurs de l'Art. Avec eux aussi, le dessin prime la peinture ; non\nplus le dessin d'après la réalité telle qu'elle se manifeste dans la vie ordi­\nnaire, mais d'après la nature telle qu'on apprend à la voir à l'Académie,\nd'après les modèles conformés suivant les modèles de l'antiquité, irrépro­\nchables de forme, gracieux dans leurs mouvements, groupés d'une façon\nartistique. Les scènes de la vie réelle sont jugées indignes d'être immorta­\nlisées par le pinceau. L'Histoire Sainte, la Mythologie et l'Allégorie sont les\nsources principales où puiseront désormais les artistes. »\n   Très intéressant aussi l'article de Thomas Prikker sur la Fabrique de tapis de\nDeventer et les modèles de Colenbrander.\n   Pour conclure, une abondante Chronique d'art fournie par les correspon­\ndants de la revue.\n   Parmi les illustrations, la reproduction des quatre superbes bas-reliefs de\nl'œuvr.e maîtresse de Constantin Meunier.\n\n    E d m o n d V a n O f f e l . — L'éditeur Borel de Paris a publié un superbe\nalbum des plus beaux dessins de cet artiste anversois. M. Van Offel est un\nadmirable dessinateur. Il a un talent incomparable. Il y a encore, ça et là,\nquelque imperfection dans ses dessins. Je ne doute pas qu'il ne parvienne à\ns'en défaire et à atteindre la perfection dont il est déjà bien près. Il est doué\nd'une belle et exubérante imagination. Son coup de crayon est sûr et gracieux.\nCertaines de ses œuvres sont absolument exquises.\n   Voici l'éloge que fait du talent de Van Offel un des critiques d'art les plus\navertis et les plus attentifs que je connaisse, Rambosson, du Mercure de\nFrance :\n   « M. Frédéric de France rassemble, en les accompagnant de quelques\nnotes chaleureuses, une quarantaine de compositions d'un artiste flamand\nfort original, M. Edmond Van Offel. Cet illustrateur, d'un métier fort person­\nnel, enclôt dans ses œuvres une large et chaude poésie, aux caprices parfois\ntrop compliqués, mais qui laisse, les pages tournées, une impression toujours\nsaisissante. Peut-être pourrions-nous exiger, à certains endroits, plus de\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 770, "texte": "                            CNRONIQUE D'ART                              123\n\n\nsûreté anatomique, mais il ne faut pas trop chicaner l'auteur des belles pages\ndédiées à la Divine Comédie de Dante ou au Saint-Julien l'Hospitalier de\nFlaubert. Ce sont là des créations fortement inspirées et qui méritent qu'on\nles admire. »\n   Je souscris pleinement à ces éloges, si justement décernés par mon con­\nfrère Rambosson au sympathique artiste anversois. Celui-ci est encore\njeune. Il a l'avenir devant lui. Puisse cet avenir être fécond pour lui en\nbelles œuvres d'art et puisse son beau talent se développer de plus en plus et\ns'affirmer en œuvres de beauté de plus en plus sérieuses et personnelles.\n                                                                    H . M.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-013", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 124, "page_fin": 126, "titre_corps": "Gazette des faits et des livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Gazette des faits et des livres 1er février 1903", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 147, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 2475, "texte": "Gazette des faits et des livres\n\n                                                               1er février 1903.\n\n    Que M. Edmond Picard ait le droit d'être fatigué de vivre, nul ne le niera;\n mais si cette fatigue était une réalité plutôt qu'une attitude littéraire, il me\nparaît que nous nous en consolerions difficilement; cette mélancolie irrémé­\ndiablement déçue, qui est la forme intellectuelle de la sénilité, ne peut pas\nfrôler de son aile noire cet homme qui, dans ses erreurs et ses droitures, ses\n rancunes et ses amours, fut toute vaillance, toute spontanéité, toute combati­\n vité, toute jeunesse; son état civil marque 66 ans; mais ses œuvres? Qu'une\n idée surgisse, qu'une personnalité se lève, qu'un événement s'accomplisse et\n voyez M. Picard : suit-il claudicant et béquillant la troupe des admirateurs\n ou des désapprobateurs, ou plutôt ne prend-il point la tête, ne forme-t-il\n point à lui seul l'avant-garde, clamant l'exaltation ou le mépris, et son geste\nd'enthousiasme ou de haine n'a-t-il pas toujours vingt ans... Fatigué de\nvivre?... Allons donc : le neveu du jurisconsulte n'est pas près, grâce à Dieu,\nde devenir un oncle.\n   Mettons donc simplement qu'en écrivant Fatigue de vivre (1), M. Picard a\nvoulu, à son tour, y aller de son petit Faust; car c'est cela, le savant Henri\nDucius, un Faust modern-style qui a fait le tour de toutes les voluptés intel­\nlectuelles et qui, au terme de sa vie, voudrait régénérer les caducités de sa\npensée dans les ardeurs d'un jeune amour... Illusion dernière et vaine : et\nDucius se tue — très romantiquement. Ce résumé fait sourire. On aurait\ntort. Car sur cette trame banale, M. Picard a tissé quatre actes qui ont d'abord\nun intérêt scénique autrement intense que les « imprécations » de Jéricho; ici\nles personnages vivent, baignés d'une psychologie rigoureuse et émouvante\net parmi ces personnages, surtout le vieil inventeur Ducius, accablé d'une\nexistence trop remplie et la jeune Irène, d'une juvénilité si voluptueusement\ncaline, souple et tentante; du contraste et de la rencontre de ces deux per­\nsonnalités, M. Picard a tiré des effets aussi beaux que les magies du crépus­\ncule et les troubles de l'aurore ; il y a là quelques scènes qui prennent et\nempoignent par leur nouveauté. C'est du théâtre cela et du meilleur, parce\nque c'est de la passion vraie en toutes ses faiblesses, toutes ses reprises\net toutes ses nuances.\n\n\n  (1) EDMOND PICARD, Fatigue de vivre, Bruxelles, Lacomblez.\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2974, "texte": "                      GAZETTE DES FAITS E T DES LIVRÉS                               125\n\n\n   Mais alors, n'est-ce pas, ne parlons plus de « fatigue de vivre », puisque\nM. Edmond Picard, après tant de formes d'art frappées à sa très personnelle\neffigie, vient à peine de commencer sa carrière de dramaturge.\n\n                                              *\n\n   Des nombreux commentaires que provoqua la dernière œuvre de M. Paul\nBourget — l'Étape — il n'en est point de plus complète et de plus rigoureuse­\nment fouillée que les « notes » publiées par M. Eugène Gilbert (1).\n   Notre distingué confrère a le talent merveilleux de pénétrer jusqu'à la\nmoelle des œuvres littéraires qu'il analyse et de présenter ces œuvres en des\nraccourcis saisissants; en lisant son étude sur l'Étape, non seulement le cœur\nrevit les émotions que donne le dramatique intérêt de cette page de vie,\nmais l'esprit comprend, mieux peut-être qu'à la lecture du livre lui-même, les\ntendances auxquelles M. Bourget a obéi et les conclusions qu'il a voulu\nproférer.\n   M. Gilbert partage ces tendances et approuve ces conclusions.\n   Par une chronique parue ici il y a quelques mois, on sait que mon admira­\ntion pour l'Étape n'est pas aussi absolue : si la vertu sociale du catholicisme,\ntelle que la glorifie M. Bourget, me parait une thèse absolument juste —\nvieille, du reste, comme le monde et la vérité — je déplore que l'écrivain ait-cru\ndevoir compliquer cette thèse par l'éloge d'une sorte de nationalisme d'élite et\nde fétichisme d'hérédité qui, dans notre société démocratique, peut avoir tout\nau plus la valeur d'un beau regret mélancolique, mais non l'autorité d'une\nleçon pratique et utile.\n   Toute l'éloquente et adroite subtilité de mon ami Gilbert ne m'a pas con­\nverti à son enthousiasme : le catholicisme de l'Étape demeure pour moi trop\nsaturé de snobisme aristocratique pour devenir l'Évangile du XXe siècle.\n\n                                              *\n                                             * *\n\n   Les étudiants catholiques de Gand viennent de publier leur second Alma­\nnach (2).\n   Ce que cela représente de vaillance et de ténacité, ceux-là le savent qui ont\nvu se former, s'accroître, devenir compact et puissant, le groupe des étudiants\ncatholiques gantois; sans doute, jadis, aux heures de début, le désir nous\nvint parfois d'une œuvre comme celle-ci qui, avec l'appui fraternel des devan­\nciers, synthétiserait l'intellectualité de la jeunesse chrétienne... Que je sais gré\nà la génération actuelle, et surtout à M. F . Van Ermengen qui fut l'initiateur\nde cette entreprise, d'avoir réalisé le rêve de notre adolescence : Dieu merci,\nil y a donc encore des jeunes gens qui, en marge de leurs cahiers de droit, de\nmédecine et de mathématiques, osent et savent faire de l'art et qui professent\n\n\n  (1) E U G È N E G I L B E R T , Notes sur l'Étape. Extrait de la Revue générale.\n  (2) Almanach de la Générale gantoise des étudiants catholiques, Gand, Si fier.\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1418, "texte": "126                               DURENDAL\n\n\nque leurs loisirs ne sont pas dus aux beuveries, au billard et aux femmes !\nLe bon livre aux souvenirs parfumés de mélancolie ! La bonne lecture qui\nnous rouvre les portes de tant de cénacles d'enthousiasme : le Chapeau Rouge,\nchanté en de belles pages, et cette petite Littéraire qui m'a fait don, en filiale\ngratitude, du culte consolant de la Beauté... Et à côté des essais des jeunes —\ndont quelques-uns sont déjà plus que des promesses — s'alignent les contri­\nbutions des principaux littérateurs belges, pléiade encourageante et protec­\ntrice, aux noms connus, quelques-uns déjà glorieux : Séverin, Gilkin, Mau­\nbel,   Courouble et le D r Deffernez, avec un délicieux conte estudiantin.\nQuelques pages aussi de Barrès, d'éloquentes épîtres, fleurant bon l'enthou­\nsiasme, du R. P . Ollivier et de René Bazin, enfin d'Eugène Gilbert, ce hardi\net perspicace apôtre du modernisme catholique, un article panoramique sur\nles lettres belges, tout en sagaces remarques et en utiles conseils.\n     Cela vaut, n'est-ce pas, des félicitations et des encouragements de ceux qui\naiment la jeunesse et l'art, et des remerciements aussi de ceux à qui ce petit\nalmanach, en ses vers, ses chants et ses croquis, fit revivre quelques heures\nardentes, spontanées et insoucieuses de leur lointaine adolescence.\n\n                                                     FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison02-014", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 127, "page_fin": 128, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES La Société des Amis de la Médaille d'Art", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 150, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2444, "texte": "NOTULES\n\n\n   La Société des Amis de la Médaille d'Art, société hollando-\nbelge, fondée il y a plus d'un an dans le but de promouvoir cet art si fin et si\ndélicat de la médaille, a tenu sa séance annuelle, le 25 janvier, au Palais des\nAcadémies, sous la présidence de M. le vicomte de Jonghe.\n   Le comité-directeur a été réélu par acclamations.\n   M. de Witte, président du bureau de la société, a fait une très intéressante\ncommunication sur la situation actuelle de la société et sur ses espérances\ndans l'avenir. Il a rappelé que cette année aura lieu le premier concours\npour la confection d'une médaille d'art, ouvert à tous les jeunes artistes âgés\nde moins de 3o ans, et dont le sujet est : La Glorification de la paix universelle.\nNous attirons là-dessus l'attention des jeunes artistes. Pour les conditions, il\nfaut s'adresser à M. de Witte, rue du Trône, 55, à Bruxelles. C'est à lui aussi\nque les œuvres doivent être envoyées, le 31 mars au plus tard.\n   Pendant la séance, on a fait circuler quelques médailles récentes, entre\nautres une merveilleuse médaille de Roty, le célèbre artiste français, qui avait\nexposé, on se le rappelle, des médailles religieuses de toute beauté à notre\nsalon d'art religieux, des médailles admirables de Dupré et des médailles de\nnotre grand artiste G. Devreese, qui, depuis qu'il s'occupe de cet art spécial,\na fait des progrès étonnants. M. Devreese deviendra certainement, s'il con­\ntinue dans cette voie, un des plus illustres médailleurs de ce temps. Nous\navons vu également la médaille modelée par M. Faddegom pour la société,\nmédaille un peu trop chargée, mais d'un dessin achevé et d'une grâce\nexquise.\n                                                                       H . M.\n\n\n\n\n   Conférence de M. Hughes Leroux : Ménélick et l'Abyssinie. —\nLe cercle des Matinées littéraires a inauguré la série de ses conférences par une\ncauserie aussi substantielle qu'élégante qu'est venue donner M. Hughes\nLeroux, le député et voyageur français connu. Pendant une heure, celui-ci a\ntenu son auditoire distingué sous le charme sérieux et spirituel de sa parole.\nDans une langue simple, mais colorée, il a levé le voile qui couvre encore\npeu ou prou cette mystérieuse et lointaine Abyssinie ; il nous a décrit le type\npsychologique de cet empereur — potentat africain — si particulier par le\nconflit qu'il présente entre deux civilisations opposées, la sienne et la nôtre.\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2871, "texte": " 128                                   DURÈNDAL\n\n\nE n quelques traits d'une vive justesse, d'une mordante observation, il n o u s a\ndécrit le pays et les h o m m e s . L e succès de M. H u g h e s Leroux a été grand et\ntout autant g r a n d e m e n t mérité.\n                                                                              G. B .\n\n                                          • ***\n\n    L'Ecole de Musique d'Ixelles. — La distribution des prix\nde cette école, admirablement dirigée par M. T h i é b a u t , a eu lieu d i m a n c h e\n18 janvier. Cette solennité a été rehaussée par une audition remarquable\nd'élèves lauréates, parmi lesquelles il faut citer M l l e s H . Corbisier, Louisa\nDepret, E v a François, F . et B . Van Maldeghem, Rogger et Rosa P i e r s .\nCette audition a prouvé une fois de plas la supériorité de l'enseignement\nartistique qui est d o n n é dans l'école de M. T h i é b a u t .\n\n                                            ***\n\n    M. Emile Hullebroeck a été n o m m é récemment par le Ministre\nde l'Instruction publique, professeur de musique à l'école normale de G a n d .\nN o u s félicitons de tout cœur, à ce sujet; le distingué fondateur et directeur de\nla société A Capella de Gand, qui d o n n e , chaque année d a n s cette ville,\nd'admirables auditions de musique ancienne.\n   M. Hullebroeck a publié récemment deux nouvelles œuvres musicales très\nintéressantes, de sa composition, u n morceau pour violoncelle et u n e\nromance ; Wiebeliefdje. (On peut se les procurer chez l'éditeur F a e s , à Anvers,\n25, Beddestraat.)\n\n\n\n\n       A c c u s é d e r é c e p t i o n : J U L E S LAFORGUE : Œ u v r e s complètes. Mora­\nlités légendaires ( P a r i s , Mercure de France). — SANDER PIERRON : L e s orties\n(Bruxelles, E d . de l'idée Libre). — F . VANDER LINDEN : Bourgeois (Ed. de\nla Verveine). — ANGOT DES ROTOURS : Saint Alphonse de Liguori (Paris,\nLecoffre). — K. VAN DE WOESTIJNE : De vlaamsche primitieven (Gand,\nLibrairie Néerlandandaise). — A. DE W E E R T : Begijntjes en begijnhoven\n(Ibid.). — M. QUEVEDO : I c o n i u m (Bruxelles, Charles Bulens, éditeur). —\nI . - B . VAN DER A A : Ile de Ceylan, 2 m e édition, 6 m e mille (Ibid.). — D E G E R ­\nLACHE : Le premier hivernage dans les glaces antarctiques. Relation anecdo­\ntique sommaire de la Belgica. Récit extrait de : Quinze mois dans l'antarctique\n(Ibid.), — CHARLES MARTENS : Sainte Cécile, drame musical ( L o u v a i n ,\nF o n t e y n ) . — E . RESCLAUZÊ DE BERMON : L e comte de Pérazan (Paris, P l o n ) .\n— J. SABLE : P e t e r Benoît (Gand, Librairie néerlandaise). — A. GOSSEZ :\nPoètes du N o r d (Paris, Ollendorff). — A. N O Ë L : Poulette se marie (Paris,\nP l o n ) . — P . RIVERSDALE : Vers l'amour (Paris, Maison des Poètes). —\nF . BRUNNETIÊRE : Discours de combats, nouvelle série (Paris, P e r r i n ) . —\nE. ZOLA : Vérité (Paris, Fasquelle).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 80, "texte": ""}, {"page_pdf": 81, "texte": ""}, {"page_pdf": 82, "texte": ""}, {"page_pdf": 83, "texte": ""}, {"page_pdf": 84, "texte": "                            L'Instinct\n\n                    LE banquier H e k - B a r r a n , directeur de la Caisse\n                      extra-continentale, avait une histoire curieuse.\n                       Il aimait à la conter, entre intimes, le soir,\n                       après dîner. C'était dans un somptueux fumoir,\n                       tout tapissé de cuir, orné de portières orientales,\n                       meublé de larges divans où les convives digé­\n                       raient à l'aise. M m e Hek-Barran s'était retirée.\n                       Sa distinction, un peu hautaine, ne gênait plus\nles coulissiers, les gens de finances que son mari invitait à\nsa table. Ils détendaient leurs sourires, leurs gestes. Ils remi­\nsaient leur politesse de commande. E t bientôt, soufflant la fumée\nbleue de leurs cigares par la bouche, le nez, les yeux, ils se\nretrouvaient enfin chez eux au milieu de grasses conversations,\nde potins de Bourse et de sonores hoquets.\n   Alors, Hek-Barran ne m a n q u a i t pas de rappeler ses débuts.\nC'était une chose convenue. Q u a n d on dînait là, il fallait y\npasser. Hek-Barran, âgé, en ce moment, de 40 ans, offrait\nl'aspect d'un garçon de café qui a laissé pousser sa moustache :\nmême bagout vaguement parisien, même chic frelaté, mêmes\ngestes inquiétants de prestidigitateur. Il commençait par de\npetites phrases insidieuses, qui n'avaient pas l'air d'y toucher :\n    « Oh ! moi, je n'ai pas toujours été ce que je suis mainte­\nn a n t ! . . . Non, non! Il y a eu un temps où, d a m e ! ce n'était pas\ntous les jours kermesse!... »\n    Quelque parasite, quelque noble ruiné — c'est étonnant ce\nqu'il y a de nobles ruinés dans la cour et dans la basse-cour des\nfinanciers en vogue ! — lui fournissait tout de suite par ses ques­\ntions habiles l'occasion de continuer.\n    Oui, lui, Hek-Barran, était le fils d'un facteur, d'un simple\nfacteur de postes. Quel étonnement q u ' u n si grand homme ait\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "66                          DURENDAL\n\n\n eu une origine si humble! A 15 ans, il gagnait sa croûte. Son\npère l'avait placé dans une banque où sa besogne principale con­\nsistait à courir au cabaret voisin pour y acheter la bière de mes­\nsieurs les employés. Mais, à force d'entendre, derrière le gril­\nlage des guichets, remuer de l'or, il avait fini par ressentir\nl'ambition d'en gagner. Ses yeux, ses oreilles, son cerveau\ns'étaient ouverts. Il n'aj'outait pas qu'en même temps son cœur\nse fermait. Tout à coup, à 20 ans, on le voyait à la Bourse. Il y\njouait petit jeu, un jeu malin, qui ne risque qu'à coup sûr. D'où\nlui venait cette première mise de fonds? Ici, il y avait dans sa\nnarration un trou qu'il ne comblait pas, qu'il ne comblait\njamais. Les avertis, ceux qui savent tout sans en avoir l'air, cli­\ngnaient de l'oeil en se regardant. Parbleu ! cet argent, il n'était\npas tombé du ciel. Est-ce que les facteurs de postes ne manient\npas journellement de gros mandats, des lettres pleines de billets\nde banque! Toujours était-il qu'avec l'apparition d'Hek-Barran\nà la Bourse coïncidait la mort soudaine du facteur, son père,\nsuivie à bref délai de celle de sa mère. Dans le temps, ces his­\ntoires-là avaient fait jaser. Mais le nouveau boursier connaissait\nle secret de lier les langues. Il connaissait mieux encore celui de\nvider les poches. Deux ans après ses débuts dans la finance, il\nfondait la Caisse extra-continentale, une étrange maison destinée\nà exploiter les produits naturels de toutes les îles non encore\noccupées par la civilisation. Peu à peu, le champ de ses affaires\ns'était élargi, le nombre de ses succursales s'était multiplié.\nA 3o ans, il se trouvait riche de biens solides, avide d'honneurs,\nde titres, d'amitiés illustres, sans remords, la conscience tran­\nquille et déjà très fatigué des plaisirs que la vie, la grande vie\n— ces gens-là appellent ça la vie! — peut donner à celui qui sait\nles payer.\n   Alors, il avait réalisé ce qu'il qualifiait la meilleure de ses\naffaires. Le chevalier de Verdurance, l'un de ces entremetteurs\ndu monde, qui tirent leurs revenus de toutes sortes de louches\nentreprises où intervient leur habileté, l'avait présenté à une\ncharmante jeune fille, orpheline, sans fortune, bien apparentée,\net d'une beauté parfaite. Elle se nommait la baronne Cécile\nBarran. L'épouser fut pour le banquier l'affaire de six semaines.\nIl manœuvra supérieurement. Par ses allures généreuses, il\nintéressa le vrai monde — ce monde de la noblesse dans lequel\nil aurait tant voulu pénétrer — au succès de sa petite combi-\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": "                            L'INSTINCT                           67\n\nnaison. D'abord, il s'en remit à M. de Verdurance du soin de\ntâter le terrain. L'adroit chevalier sonda l'un après l'autre tous\nles parents de la jeune fille et réussit à s'en faire des alliés. Ce\nfurent eux-mêmes qui la circonvinrent. Les dernières hésita­\ntions se levèrent, le jour où l'on apprit que le banquier recon­\nnaîtrait en dot à sa femme une somme totale de deux millions.\nC'était agir en grand seigneur. On en jugea ainsi dans les\nsalons. Dès lors, les choses allèrent vite. Cécile Barran n'opposa\nque peu de résistance. Elle était timide, incapable d'exprimer\nà ce sujet ses vrais sentiments. Au surplus, et bien qu'elle eût\nfait d'autres rêves, elle se rendait compte qu'étant donné sa\npauvreté, ce mariage était complètement inespéré. Elle accepta\ndonc d'épouser M. Hek, qui le lendemain s'appela Hek-Barran,\nle surlendemain envahit les relations de sa femme, et un an plus\ntard y tutoyait tout le monde. L'auréole de gloire, d'honnêteté\net de vertu traditionnelle des grandes familles qu'il fréquentait,\nlaissait couler sur lui un rayon distrait. Et cela suffisait pour\nqu'aux yeux des naïfs, il vît son crédit s'accroître et faire de lui\nl'un de ces dieux de la finance qui paraissent intangibles, iné­\nbranlables, dont on admire, avec sécurité, la tête, le torse d'or,\n— et dont nul n'aperçoit les pieds d'argile.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Tandis qu'au milieu de l'inattention béate de ses invités,\nHek-Barran contait son histoire, M me Hek-Barran, retirée dans\nses appartements, y contemplait avec amour le sommeil de son\nfils. Il avait quelques mois. Son mignon visage rose ouvrait,\nparmi les dentelles et les rubans, un cœur de fleur endormie.\nSes petits poings fermés reposaient sur la soie de la couverture\ncomme des bonbons parfumés. La chambre était tiède et bien\nclose. M me Hek-Barran s'y croyait à cent lieues de l'hôtel de la\nCaisse extra-continentale. Elle oubliait ses rancœurs conjugales,\nce martyre d'une année qu'elle avait souffert à côté de l'homme\ngrossier, de probité incertaine, dont elle portait le nom. Mais\nbébé était venu! Ses premiers cris avaient dissipé la mélancolie.\nSon premier sourire avait illuminé la nuit. Et, maintenant,\ninsoucieuse de tout ce qui n'était pas lui, ne sachant plus rien\nde ce qui se passait ailleurs que dans cette chambre, M me Hek-\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": "68                           DURENDAL\n\n\n Barran se dépouillait chaque jour davantage de sa personnalité\n ancienne pour devenir une mère, exclusivement.\n    Or, un soir, elle était penchée sur le berceau de son enfant,\n quand son mari entra dans la chambre. Il souriait d'un air con­\n traint. Son allure avait quelque chose de bassement sournois,\n qui rappelait celle d'un domestique surpris à boire le vin de ses\nmaîtres. Il vint, lui aussi, se pencher sur le berceau. Puis il\nerra çà et là dans la chambre, activa le feu, déplaça un meuble\net finit par énerver sa femme, qui lui dit d'un ton un peu impa­\ntient :\n    « Si vous avez à me parler, vous pouvez le faire. Je vous\nécoute. »\n    Il n'attendait que cette invitation. Il entama aussitôt d'inter­\nminables explications, embrouillées à souhait, d'où ne ressortait\nnettement qu'une chose : qu'il était ruiné. Cette ruine se com­\npliquait de certaines irrégularités, qu'il rejetait, d'ailleurs, sur\nun caissier malhonnête, mais qui rendaient, pour l'instant,\nnécessaire son départ à l'étranger.\n   « Bref! dit-elle en étouffant sa voix, si vous ne fuyiez pas, on\nvous arrêterait?\n   — Je le crains, répondit-il avec un sourire piteux. Le parquet\ndevient si méticuleux. »\n   Elle ne cria pas, ne se plaignit pas, ne poussa qu'un soupir,\nun long soupir, qui soulevait en elle un cœur plus lourd qu'une\ndalle de tombeau. Son enfant s'éveillait. Elle le prit' dans ses\nbras et sortit de la chambre. Le banquier la suivit. Elle ne\nvoulut plus rien écouter. Il lui parlait dans le cou. Elle enten­\ndait, à travers sa douleur, des mots confus : dot, heureuse inspi­\nration, fortune retrouvée. Finalement, il l'arrêta par les poignets,\nl'immobilisa devant lui, et, la face subitement changée, son air\nmielleux remplacé par une expression sauvage de fureur, de\nruse et dé mépris, il lui dit en scandant ses syllabes :\n   « Entre nous, vos façons sont ridicules. Nous avons les mêmes\nintérêts. Songez à sauvegarder la fortune de votre fils. Ne signez\nrien pendant mon absence, laissez passer la tempête. N'agissez\npas, ne faites rien, ignorez tout. Avez-vous compris? »\n   Elle le repoussa, le dépassa, superbe, emportant son enfant.\nLe banquier étouffa un juron. Mais l'heure du train pressait. Il\nse fit préparer une valise et disparut.\n"}, {"page_pdf": 88, "texte": "                              L'INSTINCT                            69\n\n\n   Après une nuit de méditations douloureuses, elle m a n d a un\navocat, qu'elle connaissait pour l'avoir vu plusieurs fois à sa\ntable. C'était ce qu'on appelle un avocat d'affaires, c'est-à-dire\n une de ces robes vénales qui défendent le juste et l'injuste indif­\nféremment. Il lui déclara, dès l'entrée, qu'elle ne pouvait tom­\nber mieux. Sans le savoir, elle s'adressait à l'avocat de son\nmari. Avidement, elle se jeta sur lui, exigea des explications.\nMalgré la phraséologie ampoulée du sire, elle eut tôt fait de\ncomprendre que le banquier H e k - B a r r a n était un escroc et qu'il\nlaissait un passif de plusieurs millions.\n   « E t moi, demanda-t-elle. Est-ce q u e je possède quelque\nchose ?\n   — Ah ! ah ! s'écria l'avocat en souriant finement. J e vois que\nmon client ne vous tenait pas au courant de ses affaires. Il\navait raison, d'ailleurs. Les chiffres ne sont pas faits pour inté­\nresser les d a m e s . . . »\n   Puis il tira de sa serviette divers papiers qu'il classa et étudia\navec force gestes maniérés.\n   « Voici, dit-il, votre exacte situation. Vous possédez en biens\npropres, insaisissables et inaliéables, une somme de trois mil­\nlions cinq cent soixante quinze mille francs. Sur cette somme,\nles créanciers de votre mari n'ont aucun droit. C'est autant que\nles Prussiens n'auront p a s ! . . . »\n   Mme Hek-Barran se leva toute droite.\n   « Vous vous trompez, Monsieur, répondit-elle. L e s créanciers\nde mon mari sont les miens. Vous voudrez bien, s'il vous plaît,\ninscrire à l'actif de la faillite m a fortune personnelle, jusqu'au\ndernier centime. J u s q u ' a u dernier centime!... »\n   L'avocat laissa tomber sa serviette, écarquilla les yeux, la\nbouche, et finit par lever les mains au plafond.\n   « Impossible! s'écria-t-il. Vous n'en avez pas le droit. Cet\nargent,... mais, cet argent, c'est la réserve de votre mari, sa\npoire pour la soif... E t vous voudriez! Impossible! impossible,\nvous dis-je!\n   — N'avez-vous pas dit tout à l'heure, demanda-t-elle, que cet\nargent était à moi?...\n   — A vous? Sans doute, il est à vous. Mais, enfin, diantre!\nVous comprenez bien que si votre mari vous a reconnu en dot\nune telle s o m m e . . . . .\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": "70                           DURENDAL\n\n\n   — Je comprends, en effet, interrompit-elle. C'était simplement\npour se ménager une réserve, selon votre expression. Eh bien,\nMonsieur, j'estime que ce procédé est malhonnête et je refuse\nd'en bénéficier. Ma décision est irrévocable. Jusqu'au dernier\ncentime, Monsieur, entendez-le, je veux que ma fortune soit\ninscrite à l'actif de la faillite... »\n   Les supplications de l'avocat, les lettres postérieures de l'exilé\nqui d'abord l'imploraient, pour l'injurier ensuite, rien ne put\nébranler sa volonté. Elle signa d'une main ferme l'abandon total\nde ses biens. Le soir même son mari en était informé par une\ndépêche de son conseil. Il se brûlait la cervelle, en Grèce, où il\ns'était réfugié. Cette mort émouvait à peine la jeune femme.\nD'ailleurs, tout allait mieux de la sorte. Il y aurait moins de\nscandale autour du nom de son enfant.\n   Elle s'était retirée à la campagne, chez une vieille tante qui\napprouva sa conduite et la recueillit volontiers. Plus tard, la\ngénérosité des créanciers l'obligea d'accepter le produit de la\nvente du mobilier qui garnissait l'hôtel. Cela fit une somme de\ncent et quelques mille francs qu'elle plaça en rentes sur l'État.\nPuis elle ferma sur elle la porte du monde et ne voulut plus\nvivre qu'en vue d'un seul but : l'éducation de son enfant.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Quand le petit Paul Hek-Barran ouvrit les yeux à la vie con­\nsciente, la vieille tante était morte et il se trouvait seul, avec sa\nmère toujours vêtue de noir, le visage jeune encore sous ses che­\nveux blancs, dans une petite maison de plaisance située à la\nlisière de la forêt de Soignes. Une femme du village venait\nchaque matin y faire les grosses besognes. M me Hek-Barran s'oc­\ncupait elle-même de leur modeste cuisine et consacrait l'après-\nmidi à enseigner à son fils les rudiments de la lecture. L'enfant\napprenait vite, mais avec maussaderie. C'était un drôle de bon­\nhomme, enfermé, discret, ne remuant guère, mais ayant une\npaire d'yeux fureteurs qui ne s'arrêtaient pas d'espionner les\nchoses et les gens. Très intelligent, il retenait et répétait tout ce\nqu'on disait devant lui. Le curé du village, qui lui enseignait le\ncatéchisme, louait sa docilité et sa jeune piété.\n   M me Hek-Barran avait décidé d'en faire un honnête homme.\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": "                            L'INSTINCT                           71\n\n Cette pensée ne la quittait jamais, ni jour, ni nuit. Un honnête\nhomme! Un homme qui ne serait pas un voleur, qui ne s'occu­\nperait ni de banque, ni de finance, qui aurait horreur de l'argent\ncomme d'autres ont horreur de l'alcool, qui serait pareil à une\nsensitive tant la moindre idée de dol ou de fraude révolterait sa\nprobité. Elle ne lui parlait pas de son père. Il était mort, elle\nn'en disait pas plus long. Elle voulait que l'enfant fît auprès\nd'elle toutes ses études jusqu'à l'âge où la maturité de son carac­\ntère supprimerait toute crainte de chute. Du matin au soir, elle\nn'était attentive qu'à rencontrer des occasions propices à quel­\nque leçon de morale. Elle s'efforçait, par tous les moyens,\nd'exalter en lui les bons sentiments, le mépris du lucre, la géné­\nrosité, l'héroïsme. Elle dirigeait ses lectures vers les exemples\nhistoriques de toutes les, vertus. Peu à peu, le cerveau de l'en­\nfant devint semblable à un code de l'honneur. Il écoutait tout,\napprenait tout, savait par cœur un tas d'anecdotes prouvant que\nla malhonnêteté est toujours punie. Averti en confession par la\nmère, le curé ne manquait pas d'insister lui aussi sur la néces­\nsité d'être avant tout un honnête homme sur la terre. Il n'y\navait pas jusqu'à la femme de ménage qui n'eût l'ordre de lui\nvanter de temps en temps le bonhenr suprême d'une conscience\nen repos.\n    Chaque soir, enchantée de la douceur et de la gentillesse de\nPierre, M me Hek-Barran remerciait Dieu d'avoir permis que le\nfils n'héritât pas de l'âme du père. Elle voyait l'avenir comme\nun beau chemin sans ornières où il marcherait tout droit, sans\ndéfaillance, rachetant par sa probité exemplaire les fautes pater­\nnelles. Au milieu de cette sécurité, il y eut une alerte. De menus\nobjets, dé d'argent, étui orné de ciselures, bourse en mailles d'or,\ndisparurent de la maison. La femme d'ouvrage, soupçonnée,\ndénonça une lavandière dont la réputation était suspecte. La\nfille protesta de son innocence. Elle dut quitter le village.\n    Quelque temps après, des pièces de monnaie, déposées par\n   me\nM Hek-Barran sur une cheminée, ne se retrouvèrent pas.\nFurieuse, la femme d'ouvrage accusa le jardinier de se les être\nappropriées. Le jardinier nia et fut renvoyé. Les vols, pourtant,\ncontinuèrent. Tantôt, c'était l'argent qui disparaissait, tantôt\ndes bijoux, tout ce qui brillait, tout ce qui ressemblait à l'or et\nà l'argent. On surveilla les fenêtres. Évidemment, une pie\nvoleuse s'introduisait dans la maison et y perpétrait tous ces lar-\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": "72                          DURENDAL'\n\n\neins. Mais la pie ne fut pas découverte et les vols continuaient\ntoujours. Bien qu'elle fût presque certaine de l'honnêteté de sa\nménagère, M me Hek-Barran se décida à se priver de ses services.\nCette femme pleura beaucoup en apprenant son renvoi.\n   « Madame, dit-elle, vous me prenez mon honneur. Dieu vous\npunira. »\n   Puis elle ajouta :\n   « Je m'en vais, vous saurez où bientôt. Mais avant de partir,\nje tiens à vous jurer que je ne vous ai jamais pris pour la valeur\nd'un centime ! »\n   Le soir même, on la retrouva dans la mare, noyée.\n   M me Hek-Barran faillit en mourir de chagrin. Paul aussi se\nlamenta beaucoup. Il alla plusieurs fois porter des fleurs au\ncimetière. Les vols, cependant, ne s'arrêtaient pas.\n   L'aveugle mère préférait croire à un sortilège plutôt qu'à la\nculpabilité de son fils. C'était clair! Quelqu'un s'introduisait\ndans la maison pendant les heures de promenade. A la cam­\npagne, les portes ne ferment pas. Mais qui, qui donc avait cette\naudace? Tandis que sa mère feignait de partir en courses, Paul\nresta en embuscade dans le jardin. Il ne découvrit personne.\n   Il était devenu un adolescent grandelet, avec de minces petits\nyeux flaireurs et de longues, longues mains effilées qui se tire­\nbouchonnaient lé long de ses jambes. Le curé, enchanté de son\nélève, vantait partout sa piété, son esprit d'humilité et de péni­\ntence, son application au grec et au latin. U n vieux pédagogue\nde la ville lui enseignait l'arithmétique. Jamais il n'avait connu\nd'enfant ayant plus de dispositions pour les chiffres. Chez lui, il\n se montrait docile, aimable et prévenant. Pour le cœur éprouvé\n de M me Hek-Barran, cet enfant était une vraie bénédiction du\n ciel.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Les choses en étaient là quand, un jour, à la promenade,\nM me Hek-Barran et son fils rencontrèrent un mendiant. Il gisait\nau bord de la route, malade, impotent, presque mort. La mère\nle dépassa, chercha sa bourse et confia à Paul une pièce blanche\npour qu'il la remît au pauvre diable. Instinctivement, elle suivit\nensuite son fils des yeux et elle remarqua, elle crut remarquer\n— mon Dieu ! c'était une erreur, sans doute! — que le gamin\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "                              L'INSTINCT                            73\n\n gardait la pièce et ne donnait rien au mendiant. Celui-ci s'étant\n soulevé à son approche, se recouchait lentement, avec un geste\n de surprise et d'indignation. M me Hek-Barran défaillit, s'appuya\n sur son ombrelle. Son corps semblait soudain s'être vidé de son\n sang. Paul déjà la rejoignait. Elle scruta avidement son visage.\n Il était calme et souriant, comme à l'ordinaire. Elle avait donc\n rêve ?\n    Toutefois, elle voulut en avoir le cœur net. Elle l'interrogea,\n doucement, tendrement. L'enfant nia avec une énergie superbe.\n Très maître de lui, il offrit de se laisser fouiller. Sa mère\n avança les mains. Il ne se troubla pas. Elle allait renoncer à\n pousser plus loin son enquête, mais elle s'aperçut tout à coup\n que son fils tremblait. Oh! un tremblement imperceptible, une\n agitation légère de la lèvre, un rien, ce rien qui, malgré toute\n leur présence d'esprit, trahit les coupables aux regards attentifs.\nAlors, franchement, elle retourna ses poches. La pièce blanche\nroula sur le chemin.\n    Ce fut comme si le monde s'arrêtait de vivre. Une débâcle\nd'astres, un cataclysme effrayant de tous les éléments n'eût pas\népouvanté cette mère davantage. Elle restait là, debout, statu­\nfiée, et ses yeux remontaient, remontaient toujours, révulsés par.\nl'horreur. Brusquement, elle reculait de douze années. Elle se\nretrouvait au fameux soir de sa ruine, au moment terrible où\nelle avait appris que le père de son enfant était un voleur.\nToutes les minutes qu'elle avait vécues depuis, dans l'abnéga­\ntion, dans le sacrifice de sa jeunesse, de sa fortune, de sa beauté ;\ntous ses rêves, tous ses espoirs de réhabilitation; tous ses\nmotifs de vivre, tout ce qui la retenait ici, tout ce qui l'accro­\nchait à l'existence, tout cela venait de céder, de plier, de la\nlâcher au milieu d'une nuit épaisse, d'une nuit sans fond, verti­\ngineuse, où elle se sentait glisser, descendre, happée vivante\npar la désespérance.\n   Et lui, le coupable, il ne pleurait pas, ne se défendait pas; il\nne disait rien et regardait le sol. S'il relevait les yeux, sa mère\npouvait y lire une sorte de curiosité, l'étonnement que son acte\nprovoquât un tel émoi.\n   Alors, pareille à une folle, elle le saisit par la main, l'entraîna,\nle porta jusque dans leur maison. Et là, dans sa chambre à\ncoucher, elle se jeta devant lui, sur ses deux genoux. Ses san­\nglots l'étouffaient. Elle les maîtrisa. D'une voix changée, d'une\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "74                          DURENDAL\n\n\nvoix qui sortait du passé, elle le pressa d'avouer ses vols anté­\nrieurs. Il recommença à nier. Mais les nerfs de la mère étaient\naffolés. L'impudence du gamin la grisa d'une colère furieuse.\nElle lui prit le cou dans ses mains, serra de toutes ses forces.\nRâlant, Paul cria grâce. Il était temps.\n   Piteusement, il avoua tout. C'était lui, depuis des années, qui\ndérobait autour de lui tout ce qui brillait, tout ce qui traînait,\nargent, ustensiles, bijoux. Il cachait tout cela au grenier, dans\nun trou. Plus tard, il y aurait là de quoi faire quelque chose, il\nne savait quoi, quelque chose pour gagner davantage... Et,\nsans parvenir à s'expliquer, il dardait dans le vide ses petits\nyeux aigres avec une extraordinaire expression d'avidité. En.\nmême temps, ses inquiétantes mains trop longues remuaient\nderrière lui comme des tentacules.\n   La mère se jeta sur lui, d'un mouvement impérieux d'étreinte\nou d'étouffement. Alors, il pleura, parce qu'il sentait sa vie\nmenacée. Et ses pleurs, ses lâches pleurs suffirent à désarmer\nl'âme de M me Hek-Barran. Une mère n'oublie jamais qu'elle est\nmère, même quand son fils est un voleur. Elle se mit à pleurer\navec lui. Et, à travers ses larmes, elle lui demandait en hoque­\ntant :\n   « Pourquoi as-tu fait cela? Pourquoi m'as-tu volé? Est-ce que\ntu ne sais donc pas que tout ce qui est ici est à toi? »\n   L'enfant ne répondait pas un mot. Elle le harcelait de ques­\ntions, violentant son mutisme, frappant sans relâche à la porte\nde ce cœur fermé.\n   « Oh! s'écriait-elle. Comment as-tu laissé soupçonner les\ndomestiques ? Et cette pauvre femme qui s'est noyée à cause de\ntoi? Cette mort est sur ta conscience. Est-ce que tu n'en sens\npas le remords? Hypocrite, tu lui portais des fleurs! Ne crai­\ngnais-tu pas qu'elle sortit de terre pour te chasser de sa\ntombe?... »\n   Mais ses lamentations demeuraient sans écho. Le gamin, tête\nbasse, ne faisait pas un geste de repentir ou de révolte. Il n'avait\npas même l'air impatient. Il était là comme s'il entendait une\nlangue étrangère. Sans doute, il avait volé. Mais il n'y pouvait\nrien. Une force le poussait. Il y avait un être inconnu dans cha­\ncune de ses mains.\n   M me Hek-Barran perdit la tête. Elle voulut, coûte que coûte,\navoir raison de cette indifférence. A mots hachés, elle commença\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                            L'INSTINCT                           75\n\nle récit de sa vie. Elle raconta tout, sans rien omettre. Elle\npeignit son mari, voleur, père d'un voleur. Elle expliqua ses\ntrucs, ses fraudes. Elle le montra grandissant, dominant la\nBourse, dictant ses ordres à un peuple de commis. Les yeux\nde l'enfant brillaient. Sa bouche s'entr'ouvrait. Maintenant, il\ncomprenait ce que disait sa mère. Quelle merveilleuse his­\ntoire! Et quel héros, ce père qu'il n'avait pas connu !\n   Mais arrivait le récit du désastre : la faillite, la banqueroute,\nla fuite. Et, ici, la mère retrouvait toute son indignation d'il y\navait douze ans, pour flétrir le procédé par lequel son mari\navait cru recouvrer une partie de sa fortune perdue. Elle se\nmontra elle-même résistant aux avocats, aux lettres pressantes\nde l'escroc et rejetant cet argent maudit. Elle alla plus loin,\navoua la mort violente d'Hek-Barran, en dit la cause, en reven­\ndiqua hautement la responsabilité. Et, quand elle eut fini,\nhagarde, dépeignée, les yeux en sang, elle saisit son fils par les\népaules et le regardant en face, elle lui cria :\n   « Et, maintenant, te rends-tu compte, enfin, misérable\nenfant, du désespoir où me plonge ta conduite? Comprends-tu\nqu'après avoir été précipitée dans le déshonneur par ton père,\nj'espérais que toi tu me rendrais la fierté, l'honneur, la vie! Au\nlieu de cela, tu m'as trompée, trahie, volée. Tu es un voleur,\ncomme ton père! Un voleur, malgré mon amour, malgré mes\nconseils, malgré la solitude qui nous entoure Tu es un voleur\nd'instinct, un damné, un maudit! »\n   Peut-être attendait-elle, enfin, l'adorable geste, l'agenouille­\nment mains jointes, par lequel les enfants demandent pardon à\nleur mère. Paul demeura immobile, muet. Ses lèvres s'étaient\nserrées. Ses yeux étaient devenus durs comme du diamant. Et\nun air de mépris inexprimable s'était répandu sur son visage.\nM me Hek-Barran comprit l'échec de sa maternité. Cet enfant\nn'était pas à elle. II appartenait à son père par delà le tombeau.\nAlors, elle le chassa du geste, de la voix, elle le chassa avec\npassion, avec une ivresse funèbre qui la taisait délirer, san­\ngloter, hurler. L'enfant sortit lentement et, sur le seuil, en se\nretournant vers sa mère, il se mit à rire, d'un rire méchant et\nsournois qui soulageait sa petite âme blessée — puis il cracha\ntrois fois dans la chambre, avant de disparaître.\n\n                                               GEORGES RENCY.\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "           Images d'Italie\n                                A CHARLES V A N LERBERGHE.\n\n\n\n                 Soir limpide\n       Lève très haut les    yeux.\n       Vois-tu comme les étoiles\n       dans la nuit enrichie de feux\n       doucement tremblent,      s'éloignent,\n       si tu veux pénétrer les c i e u x ?\n       Ainsi la Clarté qui t'appelle\n       dérobe sa flamme      immortelle,\n       si tu lèves très haut les yeux.\n                                           ( Torre del Gallo)\n\n\n\n\n                  La luciole\nConvulsive, au rythme d'une aile\nqui s'efforce, retombe et s'élève,\nelle imite le vol impassible et splendide\nde Celles qui déroulent leurs courbes de feu\net tracent sur le front diaphane de Dieu\nle nom sans fin de l'harmonie.\nElle est faible, fuyante,   mortelle.\nRegarde pourtant : elle brille, elle plane!\nSous les régions d'or hantées par les nuages,\nô mon frère aux débiles ailes,\ntoi qui songes vers les étoiles\net n'entends point les chants des hautes       voyageuses,\nregarde : Celle-ci, qui si doucement vole\ntout près de toi, parmi la brise      aventureuse,\n— n'est-elle pas,'la luciole,\nton image sous les étoiles?\n                                (Torre del Gallo, Florence).\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "               IMAGES D'ITALIE                          77\n\n              Lac de Garde\n      Aube d'été. Comme un nuage\n      les monts au loin dorment    encore.\n      L'onde est une opaline aurore\n      et l'heure éclose s'y propage\n      pareille à une immense rose.\n\n      Silence. Clarté. Tout     repose.\n\n      Soudain, sur l'azur qui s'irise\n      plus limpide que nul cristal,\n      surgit l'éclatante banquise\n      de l'Alpe au sommet glacial :\n\n      glaive de givre qui s'effile,\n      crêtes aux pointes de métal...\n      aveuglante flamme immobile\n      de l'hiver   immémorial!\n\n\n\n      Or, des neiges de l'Alpe nue,\n      parmi la pureté du gel\n      s'effume une éphémère nue\n      qui s'épuise au vide du ciel...\n\n      Paix.   Clarté. Silence   sublime.\n\n      Aux feux du soleil, chaque cime\n      tend son front, d'orgueil exalté ;\n      et, dans sa force tout entière,\n      une stature de fierté\n      s'évapore vers la lumière.\n\n\n\n\n                    En mer\nC'est le soir. Le vaisseau sur les vagues    oscille.\n\nLes longs mâts dévêtus de leur vivante toile,\nlentement balancés, avec de vagues signes\ntracent d'un doigt errant sur l'azur   immobile\nun chant mystérieux    dont nul ne sait les mots.\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": "78                        DURENDAL\n\n\n     La Nuit ouvre à leur songe une page             d'étoiles;\n\n     et du ciel où dérive à de lointains îlots\n     des plages de la nue une onde de halos, —\n     un rayon, descendu de la lune, dessine\n     une strophe d'argent qui tremble sur les flots.\n                                                             (Gènes)\n\n\n\n\n                         Mirages\n     Une haleine d'été frôle, à peine,\n     l'eau des lagunes      immobiles.\n     Des voiles, dans l'heure     aérienne,\n     glissent, d'île en île.\n\n     Les iris de la mer et les lilas des c i e u x\n     mêlent à la lumière une flore hyaline;\n     une aile, là-bas, longue et fine,\n     est un son de cristal aux c i e u x .\n\n     L'ombre de la barque est bleue sur les eaux;\n     une vague s'y joue et fourmille de roses.\n     Quel délice plus pur, qu'en aspirer l'arome, —\n     cueillir l'azur aux flots, et dans l'ombre des roses...\n     N'es-tu pas comme une onde infinie qui prolonge\n     un rêve aux dômes d'or sur lui-même penché?\n     Vois : tout est confondu dans le songe des choses.\n     Rien n'est plus que mirage, et les plus beaux    mensonges\n     sont dits par ces lointains où des palais légers\n     naissent du flot où ils reposent.\n\n     Là-bas, une voile blanche\n     glisse sur son reflet qui tremble\n     et pénètre la mer unie. ,\n     Il semble qu'elle vogue au bleu du ciel d'été\n     et c'est une autre mer limpide au-dessus d'elle...\n     et le reflet sur l'eau doucement agité\n     ainsi diaphane, est une aile\n     qui se suspend dans la clarté.\n                                           ( Venise)\n\n                                                     ALBERT MOCKEL.\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "     Jésus, tout blanc,\n              marchait sur la mer...\n\n               AINSI dit la légende. Et tel, grand'mère l'avait conté\n                  à Jan le petit mousse, un soir d'hiver. Le vent\n                  gémissait dans la cheminée. Un feu de tourbe\n                  rougissait l'âtre. Les mouettes poussaient des\n                  cris plaintifs dans le lointain. Les oyats frisson­\n                  naient dans les dunes.\n                     Depuis lors, chaque fois qu'il partait à la\n                  pêche, Jan promenait sur l'horizon ses regards\nclairs, s'attendant à voir venir vers lui Jésus, doucement pâle,\nglissant sur la crête des vagues dans la lumière rose du matin.\n    Cette nuit-là, la mer était mauvaise et dure. Le patron de la\nJulie voulut lever l'ancre malgré la tempête. Rien à lui dire. Il\njurait comme un païen, crachant d'horribles blasphèmes et\nmenaçant de « casser la gueule » à celui de ses matelots qui lui\nrésisterait.\n    Dans le cabaret surchauffé où ils lampaient un dernier coup,\nparmi les éclats de voix, les bruits de chopes qu'on cogne, et la\nfumée grise des pipes, Jan sommeillait, accoudé à un bout de\ntable, les yeux larges ouverts. On le réveilla d'une bourrade. Ils\n partirent.\n    Un vent d'enfer soufflait dans les voiles. La barque bondis­\nsait follement dans la tourmente, s'enfonçant en des abîmes aux\n luisances glauques, rebondissant avec colère sur une lame\n énorme qui s'écroulait aussitôt. Des paquets d'eau balayaient le\n pont. Les pêcheurs aveuglés par les embruns s'accrochaient où\n ils pouvaient en grinçant des dents. Il ne fallait pas songer à\n diriger le bateau. La tempête le menait à son gré, l'entraînant\n comme un fétu dans l'ombre épaisse d'un chaos monstrueux,\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "80                          DURENDAL\n\n\n infini et sans bornes. Maintes fois ils crurent sombrer. Hagards,\n ils se signaient en criant : « Sainte Vierge ! » L'abîme mouvant\n rejetait la frêle embarcation qui reprenait aussitôt sa course\n furieuse dans la nuit. Le grand Jef — un fort gars — fut enlevé\n le premier par un coup de mer plus violent que les autres.\n Passifs et stupides, les autres ne jetèrent pas même un grelin.\n    Et Jan, le petit mousse aux yeux d'eau bleue, se cramponnait\n machinalement au mât en disant la prière que grand'mère lui\navait apprise. Mais sa voix d'enfant était étouffée par les cla­\nmeurs effroyables des éléments déchaînées. Pas une étoile\nn'épinglait le ciel d'une lueur d'espoir. Des nuages noirs rou­\nlaient comme des vagues. Les voiles de la Julie tendues à écla­\nter donnaient toute prise au vent dont l'intensité redoublait.\nDes sifflements stridents couraient dans les cordages. Des grin­\ncements ébranlaient la coque.\n    Les lames, engerbées d'écume, l'assaillaient de toute part,\nléchant sa proue, grimpant à l'assaut des bordages, souples et\nbrutales. Des tressauts brusques la faisaient osciller et tour­\nnoyer dans cette horreur mouvante. Soudain un craquement\nsinistre l'ébranla. Le mât, s'écrasant sur le pont, inclina la\nbarque. Un instant elle disparut, puis se releva d'un coup et\nreprit sa course folle, tandis que dans un remous disparais­\nsaient des hommes...\n    Jan était à moitié enfoui sous les agrès. La tempête l'avait\népargné.\n    Un sanglot secoua son corps frêle. Il se mit à crier de toutes\nses forces, d'une voix brisée et désespérée :\n    « Ohé patron!... Jef!... oh!... Pierre... Mère!... Mère!... »\n    Personne ne lui répondit. Il était esseulé dans l'immensité\nde la nuit.\n    La tourmente se calma peu à peu. Le vent soufflait moins\nfort. Les vagues étaient moins hautes. Graduellement, la Julie\nprenait un mouvement berceur. Jan joignit avec effort ses\nmains meurtries sur sa débile poitrine où il sentait son cœur\ns'arrêter, et s'évanouit.\n    Peu à peu, de l'horizon chargé, les nuages glissèrent. Une\nbande de clarté annonça le matin.\n   Alors, sur les vagues limoneuses et lourdes encore, une blan­\ncheur s'avança, vague, imprécise comme les premières lueurs\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "         JÉSUS, TOUT BLANC, MARCHAIT SUR LA MER...              81\n\n\nde l'aube. C'était un fantôme doux, marchant sur les crêtes\nfumeuses qui s'écroulaient en se nivelant sous lui, nimbé d'une\nauréole de lumière diffuse, pâle comme un rêve. Ses pieds, en\nse posant sur l'eau, avaient la grâce de grands pétales qu'une\nfleur de neige laisserait choir, et l'écume ourlant chacun de ses\npas semblait un effeuillement de roses blanches.\n   Derrière lui, l'océan pacifié prenait des tons d'opales et de\nnacre. Une clarté infiniment tendre coulait du ciel laiteux qui\navait l'éclat d'une lampe voilée. Dans le souffle frais, chassant\nles nuages, passaient des vols d'anges.\n   L'eau chantait. Un murmure grave s'élevait de la mer comme\nun cantique et se mêlait au son d'invisibles harpes, de célestes\nvioles aux voix d'or, que de mystérieuses mains faisaient\nvibrer.\n   Jan ouvrit les yeux, écartant de ses doigts gourds les mèches\nblondes qui collaient à son front en sueur. Il promena longue­\nment autour de lui son joli regard étonné. Tranquille, la forme\nblanche avançait toujours vers la barque désemparée dont le\nflot se jouait mollement. Une mouette d'argent traça, en volant\nau-dessus d'elle, un mystique signe de croix.\n   L'enfant sourit divinement en se souvenant...\n   « Je dirai à grand'mère que je l'ai vu... »\n   Il tendit les bras vers l'apparition, son front s'inclina en un\nmouvement las, ses paupières se fermèrent doucement et, le\nsourire aux lèvres, il se rendormit, le petit mousse...\n   Jésus, très pâle, était monté au gouvernail; sous sa main\nlumineuse, la barque vira vers le port d'éternel repos.\n                                                         MAD.\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "                   Les Arbres\n\n                       Oh! quel farouche bruit font dans le crépuscule\n                       Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule.\n                                                      VICTOR HUGOT.\n\n\n\nTout le vallon s' éveille au chant clair des fontaines\nDont la douce fraîcheur se répand aux halliers,\nTandis que la rumeur des rivières lointaines\nSe mêle sourde et vaste à leur bruit familier.\n\nLe soleil fait vibrer les cimes qu'il traverse,\nEt leur feuillage épais brise ses rayons droits,\nSans que les jeux changeants de sa clarté diverse\nDissipe l'ombre étrange et paisible des bois.\n\nVa. La forêt prof onde ouvre à tes pas sonores\nSon seuil où l'ombre alterne avec l'air lumineux\nEt les arbres, dressant leurs troncs noirs dans l'aurore.\nSont pleins du rêve obscur et fier qui veille en eux;\n\nIls livrent à l'air blond leur jeune chevelure\nOù glissent en riant les souffles de l'été\nEt leur haleine fraîche et qui s'émeut murmure\nEt grandit sans troubler leur séjour enchanté.\n\nRegarde en t'inclinant le miroir des fontaines\nOù se répand l'ombrage auguste du laurier;\nIl semble attendre encor que la Muse hautaine\nY penche son front grave et qu'elle a couronné;\n\nLes chênes fabuleux se souviennent qu'Hercule\nArracha sa massue à leurs rameaux noueux,\nEt leurs troncs rougeoyants semblent, au crépuscule,\nS'embraser à nouveau pour le bûcher d'un dieu.\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                     LES   ARBRES                          83\n\nMais si tu ne crains pas la lumière et l'aurore\nParmi des cieux sans ombre où le regard se perd,\nSi les souffles du vent âpre qui vient d'éclore\nl'enivrent longuement de leurs parfums amers,\n\nDélaisse les chemins et le rire des sources\nEt, plein du souvenir des lieux ou tu passas,\nContemple le ciel pur, les nuages, leur course,\nLes horizons fuyants que l'œil ne rejoint pas;\n\nEt pour que ton esprit, que l'étendue embrasse,\nSe sente vivre en elle et s'y perde avec toi,\nComme l'âme infinie et vague de l'espace,\nMonte aux sommets déserts qui dominent les bois.\n\nLes arbres ont en eux la vie universelle\nQui survit à la mort des êtres et qui court\nSous Vécorce rugueuse où la sève ruisselle,\nVierge encor et vivace ainsi qu'aux anciens jours ;\n\nVois leur foule descendre au versant des collines,\nComme s'ils voulaient boire au flot vivant des eaux,\nOu mirer en tremblant leur faîte qui s'incline\nEt que l'onde reflète entre les verts roseaux;\n\nD'autres encor, si loin que l'horizon s'étende,\nPeuplent le sol fécond et les plaines de l'air;\nLeur rumeur, dans le vent qui se lève, est si grande,\nQue l'on dirait la houle immense de la mer.\n\nIls ont comme les flots conservé leur jeunesse\nMalgré le temps mortel et la force du vent :\nAuprés des dieux tombés, de nouveaux dieux renaissent\nEt la cendre des morts a nourri les vivants;\n\nEt c'est pourquoi les ifs, dressant leurs cônes sombres,\nEt les cyprès, debout dans le soleil, sont beaux\nComme s'ils protégaient à l'abri de leur ombre\nLe silence et la paix d'invisibles tombeaux.\n\n                                            MAURICE LAUZON.\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "      Sur quelques Peintres de Sienne\n                                        (Suite)\n\n\n\n                            I. Taddeo di Bartolo\n\n\n                                                   e\n                  QUAND commença le XV siècle, T a d d e odi Bartolo\n                avait 38 a n s . Sa réputation devait être considé­\n                rable déjà et ne fit que grandir. E x t r ê m e m e n t\n                actif et répandu, il paraît avoir été, dans le pre­\n                mier quart de ce siècle, la figure la plus éclatante\n                de l'art siennois. L e s églises et les monastères\n                font appel à son pinceau (Servi, 1404; Obser­\n                vance, 1413, etc.) ; la municipalité lui confie la\ndécoration du Palais P u b l i c (1401, 1407, 1414) et de la P o r t e\nRomaine (1414); les villes voisines le réclament tour à tour\n(Asciano, Pise, 1397; Montepulciano, 1400; P r a t o , 1403;\nS. Gimigniano, 1403; Volterre, 1411). E n 1395, il se marie à\nGênes, et nous le retrouvons, plus tard, dans sa ville natale,\nnon seulement peintre illustre, mais chargé d e fonctions\npubliques : il est percepteur des octrois (executor di gabella).\n\n\n  (1) T A D D E O DI BARTOLO, OU TADDEO BARTHOLI OU DI BARTHOLI (1363-1422).\n\n  Œ U V R E S — Sienne. — PALAIS PUBLIC, chapelle a u rez-de chaussée : La\nMort de la Vierge, fresques, 1407; salle précédant la chapelle : F r e s q u e s\nallégoriques, 1414. — GALERIE DE L ' I N S T I T U T DES BEAUX-ARTS, salle I I : n° 7 2 ,\nAdoration des Mages; n° 7 3 , Triptyque; n° 74, Saint Pierre martyr; n° 75, Sainte\nAgnès; n° 76, Annonciation, signé et daté : Taddeus Bartholi de Senis pinxit hoc opus\nanno domini quatro cento novc; n° 77, Nativité; n° 78, Triptyque; n° 79, Martyre de\nsaint Cosme et saint Damien; n° 80, Saint Mathieu; n° s 88 et 89, Annonciation\n(d'après Berenson, car le catalogue les classe comme d'auteur i n c o n n u ) . —\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                     SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                           85\n\n\n   Beaucoup de ses œuvres sont perdues, par exemple celles\nqu'il peignit à Arrezzo et à Gubbio. Mais quelques-unes decelles\nqui se conservent à Sienne suffisent à nous inspirer une vive\nadmiration. Il paraît avoir été l'élève de Bartolo di Maestro\nFredi; mais il subit aussi des influences plus anciennes et se\nsouvient, parfois, de Duccio et de Memmi. C'est dire qu'en ce\ntemps, qui est celui de l'art puissant des Van Eyck en Flandre,\nde l'art pittoresque et mouvementé de Gentile da Fabriano et\nde Vittore Pisano à Florence, il semble un peu attardé. Il n'eut\npoint le génie éclatant des maîtres que je viens de citer et son\nnom ne brille point parmi ceux des créateurs.\n   Mais il caractérise heureusement la lenteur de l'évolution\nsiennoise développant, sans brusques sauts, ses qualités d'ori­\ngine. Tandis qu'à Florence, la tradition giottesque s'était sté­\nrilisée dans la répétition; à Sienne, celle que laissèrent Duccio,\nSimone di Martino, Lippo Memmi et les Lorenzetti fut assez\nsouple d'une part, et et d'autre part assez intimement unie au\nsentiment local, pour se continuer et s'épanouir, au XVe siècle,\nsans qu'il fût besoin de perturbations novatrices.\n   Taddeo di Bartolo représente bien un moment de ces tran-\n\nCATHÉDRALE, Opera : Neuf petits tableaux illustrant le Credo; deux tableaux\nen six compartiments avec deux anges et quatre prophètes (attribution\nd o u t e u s e ) . — COMPAGNIE DE SAINTE CATHERINE s o u s L ' H Ô P I T A L :        Triptyque,\nsigné et daté : Tadeus Bartoli de Senispinxit hoc opus a. d. MCCCCX. (?). — EGLISE\nSAINT-FRANÇOIS, m u r de droite : Visitation, fresque e n d o m m a g é e — E G L I S E\nDE L'OBSERVANCE, quatrième autel g a u c h e : Poliptyque, 1400. — E G L I S E DES\nSERVI, quatrième autel à droite (au-dessus du Malteo) : Nativité, 1404 (attri­\nbuée aussi au B a r n a ) , — H Ô P I T A L , infirmerie de S a n Galgano : Crucifixion,\nfresque; infirmerie des femmes : Crucifixion. — MONISTERO (ABBAYE DE SAINT-\nE U G È N E ) sacristie : Saint Ansano et un èvêque.\n   A s c i a n o . — COLLÉGIALE : Madone.\n   M o n t e p u l c i a n o . — CATHÉDRALE : Assomption, 1400.\n   S. G i m i g n i a n o . — COLLÉGIALE : Enfer, Ciel, Saints, Annonciation, fresques,\n1403. — MUNICIPIO : Poliptyque; Saint Gimigniano et Scènes de sa vie, 1393?.\n   P e r u g i a . — PINACOTHÈQUE VANUCCI, salle IV : n° 5, Saint François foulant\naux pieds l'Orgueil. l'Avarice et la Luxure, entre saint Antoine de Padoue, saint\nLouis, saint Ercolan et saint Constant; n° 6, Saint Paul; n° 7, Saint Pierre;\nn° 9, Madone, avec l'Enfant, des anges, sainte Marie-Madeleine, saint J e a n -\nBaptiste, saint Jean l'Evangéliste et sainte Catherine (ces tableaux viennent\nde l'église S a i n t - F r a n ç o i s , à P r a t o ) ; n° 10, Pentecôte, daté MCCCCIII; n° 15,\nMadone (attribution incertaine).\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": " 86                                         DURENDAL\n\n\n\nsitions douces. Il appartient à la fois au siècle qui finit et au\nsiècle qui commence. Il appartient surtout au siècle qui finit,\net ce par fidélité volontaire à l'esthétique de sa cité; car, on\nne peut admettre que ce grand voyageur, au cours de ses péré­\ngrinations à travers l'Italie, n'ait point eu sous les yeux d'autres\nexpressions d'art. S'il s'est borné à celle qui était en honneur\ndans sa patrie, ce n'est point par ignorance ou impuissance,\nmais parce qu'elle suffisait à son ambition et à celle de ses\nconcitoyens.\n   Il a un beau sentiment de la couleur, des harmonies chaudes,\ndes nuances dorées et rouges des couchants. A cet égard, ses\npetits panneaux pour illustrer le Credo qui sont au Musée de la\ncathédrale à Sienne, et l'Annonciation qui est à la Galerie des\nBeaux-Arts, bien qu'imitée presque servilement de celle de\nMemmi, sont bien savoureuses. Il en est de même de la grande\ndécoration d'autel, conservée dans l'église de Montepulciano,\nqui est un des joyaux les plus éclatants, une des surprises les\nplus heureuses qui attendent le visiteur en cette \" pittoresque\n\n\n   Volterre. — CATHÉDRALE, chapelle Saint-Charles, triptyque : Madone et\nSaints, 1411.\n   P i s e . — M U S É E CIVIQUE, salle IV : n° 22, Saint Donino et Crucifixion. —\nA N C I E N N E SACRISTIE DE L'ÉGLISE Saint-François:           Mort de la Vierge, fresques, 1397.\n    F l o r e n c e — PALAIS PANCIATICHI : Sainte Elisabeth de Hongrie (d'après\n Berenson).\n    R o m e . — VATICAN, musée chrétien, case F , X I I I , petit triptyque : Cruci-\nfixion et Saints; case K, V : Assomption (d'après Berenson).\n    N a p l e s . — CATHÉDRALE, chapelle à droite du choeur, triptyque : Madone\n et Saints; musée, salle des Byzantins : n° 10, Saint Sébastien.\n   P a r i s . — LOUVRE : n° n 52, Saint Pierre.\n   G r e n o b l e . — MUSÉE : Madone, entre saint Gérard, saint P a u l , saint André\net saint Nicolas, 1390.\n   M u n s t e r i n W . — CERCLE ARTISTIQUE : n° 1149, Mort de saint Pierre mar-\ntyr (d'après Berenson).\n   O l d e n b u r g . — MUSÉE : n o s 24, 25, 26, 27, Les Evangélistes (id.).\n   G ö t t i n g e n . — COLLECTION DE L ' U N I V E R S I T É : Trinité (attribution d o u t e u s e ) .\n   B o n n . — COLLECTION DE L ' U N I V E R S I T É : Madone (id.).\n\n  B I B L I O G R A P H I E . — J e ne connais point d'étude consacrée à T a d d e o\ndi Bartolo. Voyez dans les Biografie degli artisti senesi, oeuvre manuscrite,\nd o n n é e en 1835 à la B i b l i o t h è q u e de S i e n n e , par l'auteur E T T O R E ROMAGNOLI,\net y conservée, au volume I I I , p . 447.\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                         87\n\n\n bourgade insuffisamment connue. Les rouges et les noirs dorés\n y font une harmonie chaude et s p l e n d i d e ; la partie centrale est\n magnifique et tout autour les épisodes, variés comme les\n strophes d'un poème (Vie du Christ dans la prédelle, Annoncia-\n tion, Mort, Assomption et Couronnement de la Vierge) étonnent par\n leurs nobles ordonnances et la profondeur de leur expression.\n   Rio loue surtout ce tableau aux nombreuses figures, et le\nSaint Christophe du Palais P u b l i c . P a r m i les figures décoratives\n de la partie antérieure de la chapelle, « il y en a une qui a\n échappé aux injures du t e m p s et des h o m m e s , et qui suffirait,\nà elle seule, pour donner une idée de la puissance de l'imagi­\nnation de l'artiste : c'est la figure de saint Christophe portant\nl'Enfant Jésus sur ses épaules. On sait toute la popularité de\ncette légende symbolique au moyen âge et les fréquentes repré­\nsentations qui en furent faites au dedans et au dehors des\néglises; eh bien, je ne crois pas que la tête du saint ait jamais\nété aussi bien r e n d u e . L a force et la noblesse y sont on ne peut\nplus heureusement combinées, et il y a dans le regard, à la\nfois respectueux et scrutateur, une expression à laquelle le\nlangage descriptif ne saurait a t t e i n d r e . . . »\n   L o r s q u e Rio fit ses voyages d'Italie, les magnifiques fresques\nde la chapelle du Palais P u b l i c étaient tellement défigurées et\nmutilées, qu'il lui fut difficile de les apprécier. Depuis, elles\nont été l'objet d ' u a e restauration habile. Il est possible que\ncelle-ci n'ait pu retrouver exactement certaines finesses de\ndétail, certaines expressions de physionomies, certaines tona­\nlités; mais l'ensemble, du moins, revit et nous impose son\ncharme et sa majesté.\n   C'est vraiment un récit pathétique qui se conte avec une élo­\nquence grave, sous les voûtes sombres du vieux palais com­\nm u n a l , et les deux épisodes culminants : les Funérailles et\nl'Assomption, sont d'un inoubliable accent. L a couleur en est\nsomptueuse et poignante; des noirs et des rouges ardents,\nchauffés encore par l'or des auréoles.\n   Dans les Funérailles, un cortège attristé sort d'une cité aux\nmurs crénelés, dont les toits, les tourelles, les cloches et les\ndômes forment le fond du tableau.: ville rougeâtre avec l a v e r ­\ndure sombre de quelques j a r d i n s . L a Vierge est étendue, rigide,\nla face dure découverte et les mains apparentes croisées sur le\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "88                          DURENDAL\n\n\n\ncorps, enroulée dans un manteau noir galonné d'or, couchée\nsur une civière recouverte d'un drap rouge à fleur d'or et portée\npar huit disciples nimbés d'or. Les visages de ces portants ont\nde la douceur et de la dignité, et leurs manteaux, aux nuances\nfanées, retombent en plis sévères. Derrière eux se pressent des\nplorants, une foule avec quelques physionomies bien caracté­\nrisées, donnant des marques d'une profonde douleur.\n    L'Assomption est plus extraordinaire encore. La donnée en est\ntout à fait différente de celle qui était familière aux peintres\nsiennois, qui fut utilisée par Taddeo pour son tableau de Mon­\ntepulciano, par Vecchietta à Pienza, Mateo au Monastero et\nbien d'autres. Ce n'est point la Vierge assise ou debout au\n milieu d'une gloire, ascendant parmi des anges. Ici, la scène est\n nettement double : dans un paysage accidenté, avec un horizon\n de collines rocheuses sur le sommet desquelles on aperçoit une\n ville hérissée de tours profilées sur un ciel d'or, la tombe vide de\n Marie est ouverte et, tout autour, des apôtres auréolés s'appro­\n chent, se penchent vers l'intérieur, le contemplent avec curio­\n sité. Ils ont pour commenter l'événement, se le conter les uns\n aux autres, des gestes heureux d'étonnement et de confidence.\n Dans un groupe à senestre, Thomas montre la ceinture dénouée.\n Et au milieu d'eux, au-dessus d'eux, touchant presque leurs\n têtes, la Vierge enveloppée dans un long manteau gris souris\n doublé d'écarlate, couchée encore et se relevant à demi pour\n prendre les mains du Christ qui descend vers elle, du ciel,\n entouré, porté, comme la Vierge, par les ailes de flamme rouge\n et or de nombreux chérubins. Ce mouvement de malade qui\n s'éveille, qui se soulève un peu, qui s'abandonne avec confiance,\n est tout simplement admirable. Le corps s'indique à peine sous\n le manteau gris, le Christ est une ruée de vapeurs et les anges ne\n  sont que des têtes ailées, sans corps, des rayons et des frémisse­\n  ments. Il n'y a aucun contact entre cette assemblée céleste et les\n  curieux réunis autour du tombeau ; manifestement, la vision\n  qui nous éblouit leur échappe et ce co'nstraste n'est pas l'un des\n  effets les moins pathétiques de la composition.\n     En résumé, on peut s'associer à l'appréciation de Lafenestre\n  qui, tout en restant bien sévère pour l'école siennoise, rend\n  justice à Taddeo : « Il faut arriver à Taddeo di Bartolo, dis­\n  ciple attardé de Duccio à Sienne, comme l'était de Giotto, à\n   Florence, Spenillo-Spinelli, pour trouver un artiste bien doué\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                               (PhotoL o m b a r d ide Sienne)\n\n\nL'ASSOMPTION DE LA VIERGE\n     (TADDEO   DI   BARTOLO)\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": ""}, {"page_pdf": 110, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                     89\n\n\nqui, à défaut d'initiative, possède du savoir, de la conviction,\ndu feu et résume, en quelques œuvres puissantes, les qualités de\nl'école locale au moment où elle va périr. » Il cite les fresques\nde Pise « dont certains épisodes, notamment les Funérailles de\nla Vierge, récemment délivrées du badigeon, sont redevenus\nassez visibles pour qu'on y admire des énergies de mouvement\net des intensités d'expression révélant un esprit supérieur » et, à\npropos des œuvres de Sienne, il conclut : « Les peintures de\n1401 ont péri. Celles de 1407 et 1414 subsistent encore dans la\nchapelle où elles durent être, à peine d'une amende de 25 flo­\nrins, achevées en trois mois, et dans le passage qui précède, où\nelles le furent en six mois. On y retrouve, soit dans les épisodes\nde la Vie de la Vierge, renouvelés d'après ceux de Pise, soit dans\nles figures de Romains illustres rangés sur la muraille, ce goût\ndécidé des attitudes énergiques, des gestes précis, des expres­\nsions profondes qui eussent fait de Taddeo un artiste de pre­\nmier ordre s'il avait compris, comme on le comprenait déjà à\nFlorence, la nécessité de pousser isolément chaque figure à la\nplus grande perfection possible et de ne pas compter exclusive­\nment, pour produire un effet durable, sur l'ordonnance drama­\ntique des groupes et sur le mouvement sommaire des figures.\nTaddeo di Bartolo sauva toutefois l'honneur de l'école; mais\naprès lui, les traditions siennoises, assez vivaces pour donner\ntoujours une physionomie particulière aux artistes locaux, ne\nfurent pas assez puissantes pour développer chez eux son génie\nde taille à lutter contre le génie de leurs voisins. Pendant tout\nle XVe siècle, Sienne défendra vainement son idéal affaibli\ncontre les tentations qui lui viennent du côté de Florence; elle\nne parviendra pas à donner d'autres exemples que celui d'une\nfidélité touchante, mais stérile, à des candeurs disparues. »\n   Il est incontestable que l'école toscane fut, au cours du\nXVe siècle, infiniment plus brillante que l'école siennoise, et il est\ntrop facile d'accabler l'une par l'autre. Néanmoins, il ne faudrait\npas que cette facilité induisit en injustices. Il n'est peut-être\npas sans intérêt de rappeler, quant à Taddeo, quelques dates.\nC'est en 1422 que Vittore Pisano peint ses fresques de Venise,\naujourd'hui disparues; c'est en 1423 que Masolino da Panicale\ncommence la décoration de la chapelle Brancacci, au Carmine\nde Florence; c'est en 1425 que Gentile da Fabriano peint sa\n magnifique Adoration des Mages de l'Académie de Florence.\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": " 90                                     DURENDAL\n\n\nOr, quand s'affirma ainsi la gloire des Toscans, rompant avec\nla tradition giottesque épuisée, Taddeo n'eut pas put s'en ins­\npirer ou les suivre, pour l'excellente raison qu'il était mort dès\n 1422.\n\n\n\n\n                               II. Sano di Pietro(1)\n\n\n   Peintre fameux et homme tout en Dieu, voici ce qu'on peut\nlire à côté du nom de Sano di Pietro, dans le nécrologe de sa\nparoisse, conservé à la Bibliothèque de Sienne; et cette brève\nnotice : Pictor famosus et homo totus deditus Deo, est encore le plus\nclair de ce qu'en peuvent conter les biographes.\n   Cela a suffi pour exciter le zèle de Rio. L'auteur de l'Art\nchrétien, pour qui le cumul du talent et de la piété était l'idéal,\ndevait nécessairement comprendre et aimer Sano di Pietro. Il\nlui a consacré quelques pages enthousiastes, a heureusement\ncaractérisé son mérite et a fait de sa vie un récit assez hypothé­\ntique, mais vraisemblable, en s'aidant des rares renseignements\n\n\n  (1) 1 4 0 6 - 1 e r n o v e m b r e 1481, S A N O OU ANSANO DI P I E T R O DI DOMENICO.\n\n  Œ U V R E S . — S i e n n e . — GALERIE DE L'INSTITUT DES BEAUX-ARTS : T o u s\nles tableaux (3o) de la salle I V ; le n° 10 est signé et daté : Sanus Petri pinxit\nMCCCCXLVII; le n° 20 (La Vierge et le pape Calixte III) est signé : Sanus Petri\nde Senis pinxit; le n° 25 est signé et' daté : Opus Sani Petro de Senis MCCCÇXLIIII;\ntous les tableaux (19) de la salle V ; le n° 2 (Saint Bernardin) est daté : 1460;\nle n° 4 est d a t é et signé : Opus Sanis Pétri de Senis MCCCXLVIIII;      le n° 4 porte\nl'inscription : Sani Pétri pinxit. Questa tavola a fata fare suoro Batista di Benedictode\nnobili da Litiano MCCCCLXXVIIII; les n°s 1 et 2 de la salle VI et 15 de la\nsalle V I I ; ce sont tous des décorations d'autels ou des tableaux de dévotion.\n— PALAIS P U B L I C , rez-de-chaussée : Couronnement de la Vierge, 1445; t y m p a n\nà droite : Saint Bernardin; Cour d'assises : Saint Bernardin, 1460. — ARCHIVES,\ncouvertures de registres : Deux saints, 1457 ; Dieu envoyant l'ange de la Sagesse,\n1470 ; Mariage du comte de Turin et de la fille de Malavolti, 1472 ; miniature dans\nles statuts de l'Arte di Mercanzia, 1472. — CATHÉDRALE, Libreria : miniatures\net décorations de m a n u s c r i t s ; salle du Chapitre : deux Prédications de saint\nBernardin (attribution douteuse). — PORTA ROMANA : Couronnement de la Vierge,\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                         91\n\n\nqu'il avait pu recueillir. On nous permettra donc de citer large­\n ment Rio, d'autant plus que les autres historiens d'art se sont\nmontrés moins indulgents et que leurs appréciations sévères ou\nleur silence dédaigneux ont contribué à laisser le vieux maître\nsiennois dans une obscurité relative.\n   Il ne paraît, d'ailleurs, pas avoir joui, même de son vivant,\nd'une grande gloire. Il fut très occupé, sans doute, et il n'est point\nun monument important de Sienne où il n'ait été appelé. Mais\n« un document authentique, daté de 1453, quand il avait déjà\n47 ans, nous le montre aux prises avec des embarras domes­\ntiques, d'autant plus cruels qu'il avait à pourvoir aux besoins\nd'une femme et de trois enfants en bas âge auxquels il a ajouté,\ndit-il, une pauvre petite orpheline, pour l'amour de Dieu. Il\navoue qu'il possède une vigne de la valeur de 100 florins et une\nmaison; mais il a 150 florins de dettes et la maison ne lui rap­\nporte rien, vu qu'elle n'a encore, par suite de sa pauvreté, ni\nportes, ni fenêtres, ni escalier, ni cheminée, ni rien de ce qu'il\nfaudrait pour la rendre habitable ». Dans des comptes de tra­\nvaux faits avec le Vecchietta et Giovanni di Paolo, il reçoit un\nsalaire inférieur. Rio en conclut que nul ne poussa plus loin\nl'abnégation et le désintéressement et croit pouvoir mettre au\n\n\n1459, fresque ruinée. — PALAIS PALMIERI NUTI : Madone et Saints; deux cou­\nvercles de cassone : Histoire de la reine de Saba (?); Histoire de deux chevaliers (?).\n— SAINT-JÉRÔME, sacristie : Couronnement de la Vierge, 1465. — ORATOIRE DE\nSAINT-BERNARDIN, chapelle supérieure : Madone. -- COUVENT DE L'OSSER­\nVANZA, quatrième autel à droite : Triptyque, Vierge entre saint Jérôme et un\névêque (attribution omise par Berenson); premier autel à gauche : Madone;\ntroisième autel à gauche : Triptyque; quatrième autel à gauche : Prédelle,\nChrist mort (d'après Berenson, qui ne considère donc pas comme de Sano\nles quatre saints représentés dans les tableaux de l'autel). — CONFRATERNITÉ\nDE LA MADONE SOTTO LE VOLTE DELL' OSPEDALE : Madone (on y donne encore,\ncomme de Sano (?),un Christ bénissant). — SAINT-PIERRE ALLE SCALE, sacristie :\ndeux petits tondi : Gabriel, Sainte Lucie. — CONFRATERNITÉ DE LA TRINITÉ :\nMadone avec saint Bernardin, saint Antoine et des anges — RICOVERO (CAMPANSI),\nprnmier étage : Annonciation. — EGLISE DE SAINTE-MARIE-MADELEINE : Madone\nembrassée par le Bambino, avec quatre anges et quatre saints. Christ en croix (attribu­\ntions douteuses, omises par Berenson).\n   Buonconvento, près de Sienne. — SAINTS-PIERRE ET PAUL, sacristie:\nMadone avec saint Bernardin et sainte Catherine.\n   San Quirico di Val d'Orcia, près de Sienne. — COLLÉGIALE, transept\nde droite : Poliptyque, Madone et quatre saints.\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": "92                                     DURENDAL\n\n\nnombre des vertus d'Ansano, l'humilité, si difficile pour les\nartistes et les poètes. Il rattache les perfections du peintre à sa\ndévotion constante pour la Madone et pour saint Bernardin de\nSienne.\n   « On sait que saint Bernardin, mort dans la ville d'Aquila,\nen 1444, fut canonisé par Nicolas V, à l'occasion du grand jubilé\nde 1450. Cette canonisation qui fut un grand événement non\nseulement en Italie, mais dans la chrétienté tout entière, le fut\nencore plus à Sienne. Il y eut donc une explosion de piété\npatriotique et l'on vit bientôt les images du saint se multiplier\ndans toutes les dimensions et sous toutes les formes. » Deux\njours à Sienne suffisent, encore à présent, pour rendre familière\ncette silhouette de vieux moine amaigri, aufinsourire, aux joues\nrentrant sur des mâchoires sans dents, portant presque toujours\ndevant sa poitrine, l'écran sur lequel flamboie le monogramme\nde Jésus, par lequel il avait essayé d'apaiser les discordes\nintestines de sa patrie. Sano en fut fréquemment le peintre.\n « Dans l'église du couvent de l'Observance, fondé en 1424, ce\nfut à lui que les moines donnèrent la préférence pour tracer sur\nun de leurs autels l'image du fondateur, et cette tâche fut entre­\nprise avec tant d'amour que les parties accessoires, je veux dire\nles demi-figures du gradin, ordinairement peu soignées dans les\nouvrages d'Ansano, sont ici de véritables chefs-d'œuvre. Il y a\n\n   P i e n z a . — CATHÉDRALE : Madone et quatre saints, signé : Sanis Petri Senis.\n   R o m e . — V A T I C A N , musée chrétien : case G, I I , Nativité; I I I , Fuite en\nEgypte; C. N , V I , Présentation au temple; V I I , Sposalizio; V I I I , Vierge apparais-\nsant à saint Dominique; I X , X, X I I et X I I I , Histoires de saints; C. O . , Trois\nfemmes priant et trois filant; C. R, X, Nativité; C. K, V I I I , Nativité (d'après\nBerenson).\n  F l o r e n c e . — COLLECTION BARDINI : Vierge trônant (id.).\n  M i l a n . — COLLECTION DU PRINCE TRIVULZIO : Naissance de la Vierge (id.).\n  M o d è n e . — M U S É E : n° 457, Nativité (id.).\n  P a r i s . — LOUVRE : n o s 1128 à 1132, Histoires de saint Jérôme.\n  C h a n t i l l y . — M U S É E CONDÉ : Saint François et les trois vertus.\n  B a y e u x . — MUSÉE : 32 A , Madone, Christ et auges (d'après Berenson).\n  G ö t t i n g e n . — COLLECTION DE L'UNIVERSITÉ : n° 1068, Madone; n° 1120,\nNativité; n° 1121, Quatre saints.\n  D r e s d e . — M U S É E : n o s 24, 25 et 26, Crucifiement.\n   A l t e n b u r g . — MUSÉE : Madone avec saint Bernardin, saint Jérôme et deux anges;\nd a n s la prédelle : Visitation, Assomption.\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "                  SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                         93\n\n\nune autre chapelle décorée par lui, du vivant même de saint\nBernardin et peut-être sous ses auspices; de sorte qu'on peut\nsupposer, avec assez de fondement, non seulement qu'il fut le\npeintre favori de la milice organisée par ce grand réformateur,\nmais que la préférence si soutenue, dont elle l'honora, fut le\nfruit de ses relations personnelles avec lui. »\n   Rio s'attendrit ensuite sur un portrait de saint Bernardin,\ncommandé à Ansano par une des confréries attachées à l'hospice\ndella Scala, pour Jean de Capistran. Je ne sais ce que ce por­\ntrait est devenu. Il ajoute : « Sans établir en sa faveur, une com­\npétence exclusive, ces divers succès lui attirèrent les suffrages\ndes plus ardents promoteurs de ce nouveau culte national.\nParmi eux se distinguaient naturellement les membres de la\nconfrérie de Saint-Bernardin, qui l'avaient chargé de peindre\navec Giovanni di Paolo, un tableau d'autel pour leur oratoire.\nMaintenant il s'agissait de faire pour eux une bannière, c'est-\nà-dire une peinture d'un caractère tout triomphal destinée à\nfigurer dans les processions et dans d'autres fêtes populaires\ncomme un emblème de cette apothéose chrétienne que Je père\ncommun des fidèles venait de décerner à ce conquérant des\nâmes. Il fallait donc exprimer avant tout ses victoires sur le\nmonde et son élan vers le ciel, et c'est ce que l'artiste a fait en\nlui imprimant, à l'aide de deux anges d'une beauté ravissante,\nun mouvement d'ascension au-dessus du globe, qu'il semble\n\n\n  V i e n n e . — COLLECTION DU COMTE LANCKORONSKI : Saint François;                  deux\nMiracles de saint Bernardin (d'après Berenson).\n  B u d a - P e s t h . — GALERIE NATIONALE : n° 23, Salomé dansant; n° 32, Saint\nThomas d'Aquin, attribuée aussi à l'Angelico; n° 39, Saint Bernardin, classée\nEcole Siennoise, attribution à S a n o p r o p o s é e p a r B e r e n s o n .\n   L o n d r e s . — COLLECTION B U T L E R : Sposalizio. Madone avec saint Antoine\nl'abbé et un évèque (d'après Berenson).\n   Oxford. — E G L I S E CATHOLIQUE : Madone et Saints.— TAYLORIAN: Madone (id.).,\n   B a r n a r d C a s t l e . — M U S É E BOWES : n° 356, Predelle. Exorcisme (id.).\n  G o s f o r d H o u s e (Ecosse). — COLLECTION LORD W E M Y S , Cassone (id.).\n  N e w - H a v e n ( E t a t s - U n i s ) . — COLLECTION JARVES : Couronnement (id.).\n\n   B I B L I O G R A P H I E . — J e ne connais point d'étude consacrée spéciale­\nment à S a n o di Pietro. D a n s les Biografie degli artisti senesi, ouvrage m a n u s ­\ncrit d o n n é en 1835 p a r l'auteur E T T O R E ROMAGNOLI à la Bibliothèque de\nSienne et y conservé, Sano occupe, au volume I V , les pages 273 à 388.\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "94                          DURENDAL\n\n\n fouler à ses pieds, tandis qu'il montre en guise d'explication,\n sur la première page d'un livre qu'il tient entr'ouvert, les\n paroles qui furent le texte favori et comme le résumé de ses pré­\n dications : Quœ sursum sunt quœrite et non quœ sunt super terrant. Le\n plus bel exemplaire de ce tableau se trouve dans une chambre\nattenant à la sacristie du Dôme; il y en a un autre, de la même\n main, à l'Académie des Beaux-Arts. » Je ne sais ce qu'est\n devenu l'exemplaire du Dôme ; on ne montre, dans la salle du\n Chapitre, que deux petits tableaux de Sano, assez curieux,\nmais d'une authenticité contestée, représentant des Prédications\n du saint; quant à celui du Musée, c'est probablement le n° 2\nde la salle V dans lequel le saint porte autour de la tête cette\ninscription : Manifestavi nomen tuum hominibus. Au bas, cette\nautre mention : F. Leonardus fecit fieri MCCCCXL. Le plus\nremarquable de ces portraits, à mon sens, est celui du Palais\n Public et il est assez singulier que Rio n'en parle point.\n   Il parle, en revanche, d'une Sainte-Catherine de Sienne que\nSano aurait été chargé de peindre dans cet édifice, devant\nlaquelle « il faudrait être bien dépourvu du sentiment du beau,\ndu beau moral comme du beau esthétique » pour ne point être\nému. La Sainte-Catherine du Palais Public est généralement\nattribuée aujourd'hui au Vecchietta.\n   Il n'est, d'ailleurs, pas exact que Sano ait eu pour cette\nhéroïne siennoise, la même faveur que pour saint Bernardin.\nNous ne savons, au surplus, dans quelle mesure les préfé­\nrences du peintre ou les fantaisies des donateurs qui com­\nmandaient l'œuvre s'accordaient pour déterminer le choix des\npersonnages à représenter dans un tableau d'autel. Mais il est\ncertain, en tout cas, que Sano a, dans ses retables, peint beau­\ncoup plus fréquemment Catherine d'Alexandrie que Catherine\nde Sienne.\n   Rio pense que si l'on veut connaître le type créé par la chaste\net poétique imagination d'Ansano pour représenter la Sainte\nSiennoise, c'est à l'Académie des Beaux-Arts qu'il faut le\nrechercher. « C'est un simple buste, dont les dimensions n'ex­\ncèdent pas de beaucoup celles de la miniature, mais jusqu'à pré­\nsent, sauf une légère égratignure au coin de l'œil, il est resté\nparfaitement intact et je lui assignerais volontiers, parmi les\nproduits de l'art chrétien, une place analogue à celle qu'on\nassigne au fameux Camée de Livie parmi les produits de l'art\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "             SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   95\n\n\nantique. L'artiste l'a peinte à la fleur de l'âge dans toute la\nnaïveté de l'adolescence ». Le tableau dont parle ainsi Rio est le\ngrand retable n°11 de la salle IV, provenant du couvent Saint-\nJérôme dont le gradin contient, en effet, une figure de sainte\nCatherine tout à fait délicieuse.\n   La grande dévotion de ce peintre mystique ne fut point saint\nBernardin ni sainte Catherine, ce fut la Vierge, et, dans ce\ntemps, où les Madones furent innombrables, il en peignit en\nquantité considérable. Rio, malgré son enthousiasme, concède\nmême qu'il en peignit trop, et que, parfois, il faut constater\ncertaines intermittences dans le talent d'Ansano. Avec un bon­\nheur inégal, mais inlassablement, le maître célébra la Mère du\nChrist, ou bien tenant le Bambino au milieu de saints et\nd'anges, ou bien couronnée par Jésus, ou bien montant au ciel.\nLes modernes, qui trouvent tout naturel qu'un peintre repro­\nduise à l'infini le même coin de dune, la même vache ou la\nmême casserole de cuivre, ne manqueront point de trouver\nSano monotone.\n    Ces Madones sont généralement conçues comme formant le\npanneau central d'une complexe décoration d'autel, en trois ou\ncinq compartiments, dans un cadre d'architecture gothique,\npermettant encore des sujets isolés dans des médaillons, sur\nles colonnades, la prédelle ou la pointe des flèches fleuronnées.\nCe sont, en quelque sorte, des poèmes divisés en chants et sub­\ndivisés en strophes, des poèmes à la gloire de la Mère de Dieu.\nIsolés, ces fragments peuvent paraître avoir une existence\npropre; ils n'ont, pourtant, tout leur intérêt que placés dans\nl'ensemble dont ils dépendent. Le Musée de Sienne conserve\nquelques-unes de ces œuvres complètes, et c'est là seulement,\ndans ces salles qui ont l'air d'oratoires, qu'on peut apprécier\nSano di Pietro.\n    Rio en parle comme suit, après avoir supposé que le peintre\nfit son apprentissage d'après les peintures de Barna, à Asciano,\net rangé, parmi les tableaux de la première manière, celui de\nSan Quirico : « L'ordre religieux qui paraît lui avoir été le plus\nsympathique, après les moines de l'observance, fut celui des\nGésuates, pour lesquels son pinceau fut employé à plusieurs\nreprises et à des époques très éloignées les unes des autres, car,\ndes trois grands tableaux qui ont été transportés de leur cou­\nvent de Saint-Jérôme à l'Académie des Beaux-Arts, l'un, très\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "96                                DURENDAL\n\n\n endommagé par la retouche et la fumée, porté la date de 1447(1);\nl'autre, beaucoup mieux conservé, est nécessairement postérieur\nà la canonisation de saint Bernardin, puisque celui-ci y figure\n à gauche de la Madone (2); le troisième, le plus précieux de\n tous, à cause de ce délicieux buste de sainte Catherine, dont\n nous avons parlé, doit, pour la même raison, avoir été exécuté\n au moins dix ans plus tard (3); aussi se ressent-il des progrès que\n l'artiste avait faits dans cet intervalle.\n    Non seulement son type de Vierge a gagné en grâce et en\n majesté, mais les anges qui entourent son trône sont devenus,\npour ainsi dire, des créations stéréotypées ; c'est dans tous la\nmême expression radieuse, la même coupe de visage, les mêmes\ngrands yeux noirs et, sur la tête de tous, la même couronne de\nfleurs, moins, peut-être, par pauvreté d'imagination que par\nune allusion systématique de l'identité de leur béatitude, iden­\ntité dans sa source, ainsi que dans le mode et le but de son\nexpansion, identité dans le sentiment qui les fait s'incliner avec\namour ou se grouper avec allégresse autour de celle qui, étant\nla reine des cieux pour tous, était, en outre, pour les Siennois,la\nreine de leur cité,. Mais ses Vierges les plus intéressantes ne sont\npas celles qui expriment le mieux l'une ou l'autre de ces deux\nroyautés. Il y en a quelques-unes, et ce ne sont pas les moins\nbelles, dont la physionomie est voilée par une vague tristesse\nqui leur donne un charme inexprimable. Il y en a deux de ce\ngenre dans la collection de l'Académie des Beaux-Arts, l'une qui\nn'a que deux anges pour cortège et dont le regard expressif,\njoint à son étreinte pleine d'angoisse, laisse deviner le pressen­\ntiment qui lui serre le cœur pendant qu'elle presse dans ses bras\nson divin enfant (4), l'autre que je mets au-dessus de toutes les\nVierges d'Ansano, non seulement à cause de la beauté du type,\nqui se rapproche plus que jamais des anciens modèles, mais aussi\nà cause du fini de l'exécution et de la prédominance des teintes\nclaires sur toutes les autres : on dirait qu'il y a, dans tout l'en­\nsemble, quelque chose qui tient de la pureté du firmament et\n\n\n  (1) Ne serait-ce pas le 25 de la salle IV. La date est 1444.\n  (2) ?\n  (3) Salle IV, n° 1 1 .\n  (4) Le n° 2 de la salle IV, sans d o u t e .\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   97\n\n de sa splendeur (1). Une inscription, qu'on lit au-dessous, nous\n apprend que ce chef-d'œuvre était un tableau votif destiné à être\n enseveli dans un cloître avec celle qui l'avait commandé pour\n l'âme de son père et qui s'appelait sœur Bartholomea di Dome­\n nico. Que l'artiste se soit inspiré gratuitement d'une destination\n si touchante ou que ses affections personnelles aient déterminé\n son concours à cette œuvre de piété filiale, il est notoire que,\n comme peintre d'images de dévotion, il s'y est surpassé lui-\n même... »\n    Comme ordonnance et expression, ce grand tableau d'autel,\n en cinq compartiments, est vraiment des plus remarquable.\n Mais j'ai peine à comprendre l'éloge que fait Rio de ses colora­\ntions claires. La robe de la Vierge est d'un bleu horrible, cru et\n froid, qui blesse douloureusement les yeux habitués aux chaudes\n et souples harmonies de l'école. Les tonalités aigres et discor­\n dantes ne sont pas rares chez Ansano, tandis que dans d'autres\n œuvres il se montre, autant que Taddeo di Bartolo ou Mateo di\n Giovanni, sensible au charme des nuances moelleuses et\nardentes, et sait, comme eux, faire chanter la gamme des rouges\n mêlés aux ors enflammés.\n    Le cas est assez singulier; peut-être qu'en sa naïveté, le\nvieux maître considérait, de même que les enfants, que la\nbeauté d'un ton, c'est son éclat. Plus une couleur est franche, le\n fût-elle jusqu'à la violence et la dureté, plus elle attire l'atten­\ntion de l'homme simple. Ce qui nous paraît criard et déplaisant,\nl'étonné et le retient. J'imagine qu'Ansano n'eut rien compris du\ntout à notre conception de la couleur.\n    En cela, il se rapproche de l'Angelico, son contemporain,\navec lequel il a tant de similitude. Tous deux viennent de la\nminiature, de l'ornementation pieuse des manuscrits, et, lors­\nqu'ils eurent à peindre des tableaux pour parer les chapelles,\nils continuèrent à user des tons purs de leur palette, l'or, l'azur,\nle vermillon, le blanc, sans rechercher à traduire les nuances\ncomplexes que leur eut montré le spectacle de la vie. On peut\njustement constater aussi que leurs personnages ne sont que des\nsilhouettes, sans atmosphère, que leurs compositions les plus\nconsidérables ne sont, somme toute, que de grandes images;\n\n\n  (1) Le n° 9 de la salle IV.\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "98                           DURENDAL\n\n\nmais ce serait mal les comprendre que le leur reprocher. Car\nils ne cherchent point à interpréter la nature; ce qu'ils veulent,\net pour ce but leurs moyens leur suffisent, c'est faire des évoca­\ntions exaltant leur foi et celle des fidèles.\n   Je viens de citer l'Angelico. Son souvenir s'impose, en effet,\ndevant les œuvres d'Ansano. On peut s'étonner que deux maî­\ntres si proches aient été si différemment traités par la postérité,\nl'un si glorieux, l'autre si obscur. Il y a, je l'ai déjà écrit, beau­\ncoup de snobisme dans l'admiration générale qui entoure le\nbienheureux de Fiesole : c'est un maître dont la compréhension\nn'est point si aisée que le ferait croire son long cortège de pané­\ngyristes. La plupart des raisons qu'ils donnent de leurs louanges\nétant aussi des raisons de célébrer Sano di Pietro, celui-ci ne\nserait point si dédaigné si le culte de l'Angelico était vraiment\nsincère. Non que je songe, un seul instant, à mettre ces deux\nartistes mystiques sur un même rang. Ce serait folie. Ce serait\noublier la verve et la. fécondité du Florentin, l'incomparable\nstyle de certaines de ses œuvres (la Descente de Croix, par\nexemple), ses inspirations pathétiques révélant, dans un geste,\ndans une attitude, l'émotion d'une âme tendre, la souplesse\navec laquelle, dans ses dernières années, à la chapelle de\nNicolas V, il renouvelait et élargissait son art. Non, le maître\nsiennois n'a point ces qualités souveraines ; il est de rang infini­\nment plus modeste et plus humble; mais, à ce rang, il se ren­\ncontre, pour certaines figures de Vierges et certaines têtes\nd'anges, dans des expressions équivalentes de fraîcheur d'âme\net de ferveur.\n   Je n'essayerai point de dénombrer et de décrire en détail des\nœuvres d'un sentiment aussi uniforme; mais j'aime à en signaler\ndeux, un peu différentes de leurs sœurs, qui me séduisent par­\nticulièrement.\n   La première est à Sienne. C'est le n° 20 de la salle IV, la\nVierge apparaissant au pape Calixte III, pour lui recommander sa\nville. Elle vient du Palais Public. On n'en saurait trouver une\nplus caractéristique de l'art et de l'esprit du temps. C'est naïf,\nsomptueux, touchant de dévotion et de patriotisme communal.\nDans un trône de marbre, à dextre, le vieux pape est assis. Sur\nle dos du siège, un fastueux velours d'un vert sombre, à ramages.\nEt le vêtement pontifical est d'un rouge chaud, roux, vineux,\nchaudron, bordé d'un large galon d'or. Calixte, attentif, tient,\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                    99\n\ndans sa gauche, une haute croix, et sa droite, gantée de blanc,\nest dressée en un geste de bénédiction pour la ville ou d'atten­\ntion pour la Vierge. Celle-ci est vraiment une apparition. Elle\nsemble faite de vapeur, tellement elle est légère et diaphane,\nen son voile et son manteau blanchâtres, gris; elle a l'immaté­\nrialité, la beauté, la douceur d'une vision. Elle plane au-dessus\nde la ville aux murs roses, dans laquelle on reconnaît les sil­\nhouettes familières de certaines tours et la cathédrale blanche\net noire. Une banderolle porte cette inscription : « O pastor degno\nal mio popol christiano — a te di Siena ormai la cura rendo — fa ch\nallei volga ogni tuo senso humano. Et une autre, au-dessous, porte la\npromesse du pape : « Vergine madre a dio cara consorte — sel tuo\nCalisto e degno a tanto dono — a Siena non torrammi altro che morto. »\nTout en bas, au premier plan, en dimensions très réduites pour\nbien attester la minime importance de cet épisode observé :\ndeux mules noires et une grise chargées de grain et talonnées\npar un conducteur se dirigent vers la ville; plus loin, on en\naperçoit une quatrième, en haut, à demi-cachée déjà par la porte\ncrénelée. Les blancs, les gris, les roses, çà et là, avivés de noirs\nou d'or, cette Vierge vaporeuse nimbée d'or, ce pape en sa\npourpre sombre, forment un ensemble hautement savoureux.\nIl me paraît difficile d'allier plus d'art à plus de candeur.\n   L'autre est à Chantilly, au Musée Condé. C'est le Triple Vœu\nde saint François d'Assise. Dans un paysage au fond de mon­\ntagnes, le saint, suivi d'un autre moine, a rencontré les trois ver­\ntus, la pauvreté, l'obéissance et la chasteté, et il leur présente\nla main droite pour leur promettre fidélité. Toutes trois frêles,\nsveltes, ingénues et gracieuses, elles se tiennent debout devant\nlui, comme trois soeurs bienveillantes. Et aussitôt on les aper­\nçoit, frêles et sveltes, reparties, remontant vers le ciel en por­\ntant des rameaux. Leur élan est suave, fugace, immatériel.\nC'est puéril et exquis. Une telle simplicité d'âme, une telle\nfraîcheur de sentiment, sont attendrissantes. Une prière dite par\nun poète humble et pur.\n   Sano fit aussi de la grande peinture décorative. Mais le temps\nn'a point épargné ses Couronnements du Palais Public et de la\nPorte romaine ; il n'en reste plus que des vestiges. Le premier,\npeint en 1445, malgré des restaurations cruelles, fait encore\nassez belle figure dans le vieux Palais sombre; quant au second,\nil est totalement ruiné. Rio en conte ainsi l'histoire : « Il y avait\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "  100                              DURENDAL\n\n\n  déjà près d'un demi-siècle que les Siennois avaient songé à faire\n  peindre le couronnement de la Vierge au-dessus de la Porte\n  neuve, appelée plus tard la Porte romaine. Dans une délibéra­\n  tion solennelle de 1416, renouvelée en 1421, il avait été résolu\n  que ce serait Taddeo di Bartolo, alors la grande lumière de\n l'école siennoise, qui serait chargé de cette tâche honorable, mais\n la mort lui ayant à peine laissé le temps d'en esquisser les pre­\n miers contours, ce projet avait été perdu de vue pendant vingt\n ans et n'avait été repris qu'en 1442, par des magistrats telle­\n ment ignares qu'ils avaient donné à un certain Landucci, porte-\n drapeau du quartier Saint-Martin, commission de lui procurer\n le meilleur peintre possible pour exécuter, d'après l'esquisse de\nTaddeo, cette peinture triomphale tant de fois ajournée. Le\nchoix du négociateur était tombé sur Stefano di Giovanni, sur­\nnommé il Sassetta, auteur de plusieurs ouvrages, aujourd'hui\ntous détruits (1) tant dans le Dôme que dans l'hospice della\nScala et qui fut, lui aussi, arrêté par la mort presque au début\nde son entreprise; et ce fut après une nouvelle interruption de\nplus de dix ans qu'Ansano fut appelé à placer cette espèce de\ncouronne civique sur la tête de celle à qui était spécialement\nconfié le salut de la patrie. Il consacra deux années à l'exécu­\ntion de cette oeuvre colossale, commencée très peu de temps\naprès la canonisation de sainte Catherine et qui forme comme\nle point culminant de sa carrière artistique, bien qu'il appro­\nchât de sa soixantième année. Ce fut, en effet, vers cette époque\nqu'il fit, outre ses plus importants travaux de Sienne, le beau\ntableau du Dôme de Pienza qui le faisait entrer en partage de\nla faveur intelligente que le pape Piciolomini témoignait aux\nmeilleurs artistes de l'école siennoise; et l'on peut assigner\napproximativement la même date au Couronnement de la Vierge\nqui est à l'Académie des Beaux-Arts (2) et dont le parfait état\nde conservation peut, jusqu'à un certain point, nous dédom­\nmager de la destruction de celui de la Porte romaine. Jamais le\nmouvement de la Vierge, s'inclinant humblement devant son\ndivin Fils, n'a été rendu avec plus de grâce par aucun artiste\n\n\n  (1 ) L'admirable tableau d'Asciano : la Naissance de la Vierge suffirait encore,\nen tout cas, pour prouver l'excellence du choix.\n  (2) N° 1 de la salle IV.\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                               (Photo A l i n a r i , de Florence)\n\nLE COURONNEMENT DE LA VIERGE\n         (SANO DI PIETRO)\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": ""}, {"page_pdf": 124, "texte": "            SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                 101\n\n\nombrien ou florentin, pas même par fra Angelico, le peintre\nmystique par excellence. Jamais on ne donna plus d'expression\nà des yeux modestement baissés, ni à des mains délicatement\njointes sur la poitrine. Il n'y a pas jusqu'au costume de la\nVierge et aux plis de son riche manteau triomphal qui ne soient\ntraités avec une pureté de goût qu'on pourrait appeler clas­\nsique... »\n\n                                            JULES DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "                     Littérature russe\n                            Appolon Maïkoff\n\n\n\n                 LES vers d'un des plus grands poètes russes — Appolon Maïkoff\n                    — viennent d'être traduits, pour la première fois, en\n                   langue française, par MM. Tancrède Martel et Thaddée\n                    Larghine (1). On ne peut qu'applaudir à une tentative qui\n                   a pour but de faire connaître au lecteur français un poète\n                   russe de valeur, d'autant plus que la traduction est excel­\n                   lente et fidèle dans la mesure du possible. Malheureuse­\n                   ment, la langue française ne se prête guère à une transpo­\n                   sition adéquate en ce qui concerne la forme poétique.\nLe vers allemand, ou anglais, ou russe, ou polonais, etc., ne peut se traduire\nen français qu'en prose, et encore ne peut-on se servir de la prose dite\nmétrique. On n'est du reste pas encore parvenu à acclimater en France le\nmètre sans la rime. De nos jours, les plus éminents traducteurs, Leconte de\nLisle, tout le premier, se sont résignés à ne traduire les poésies étrangères\nqu'à l'aide du seul outil dont on peut se servir raisonnablement. Si cet outil\nest impuissant à rendre la cadence du mètre et la musique des rimes étran­\ngères, par contre, il permet de serrer de très près et le sens et les intentions\ndu texte poétique original. MM. Martel et Larghine l'ont parfaitement com­\npris. Ils se gardèrent de compromettre leur tâche par des procédés chimé­\nriques, sachant que le génie du vers français est bien différent de celui des\nautres langues. M'étant fait un devoir de comparer les textes originaux à\nleurs traductions respectives, j'ai constaté avec plaisir combien celles-ci\nsont fidèles.\n   Le volume actuel des poésies de Maïkoff, nous donne une idée assez com­\nplète du talent d'un poète russe qui a excellé dans tous les genres, tant dans\nle genre lyrique que dans le genre épique et dramatique. Dans une fort\nlongue préface M. Martel raconte la vie d'Appolon Maïkoff, analyse l'âme de\nl'écrivain et essaye d'indiquer la place qu'il devrait occuper au Parnasse\nrusse et européen.\n\n\n  (1) APPOLON MAÏKOFF, Poésies, traduction de T. Martel et T. Larghine (Paris,\nPerrin, éditeur).\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "                           LITTÉRATURE       RUSSE                         103\n\n     Le ton des préfaces de ce genre est presque toujours très dithyrambique.\n  On aime et on estime l'artiste que l'on s'est donné la peine de traduire.\n  L'admiration que l'on ressent pour l'homme et son œuvre incite à exalter ses\n mérites, et cela dans une intention des plus louable; mais pour faire apprécier\n davantage par le public étranger un inconnu, — si illustre qu'il puisse être\n dans son pays, — on force parfois légèrement la note et très souvent même\n l'on dépasse toute mesure.\n    C'est le cas, hélas! de M. Martel. Il compare Maïkoff à Hugo, Musset,\n de Vigny et Shakspeare, et ne craint pas, pour faire davantage prévaloir son\n poète de prédilection, de rabaisser un Goethe et un Pouchkine. Il découvre\n dans Gœthe des « lieux communs » (!!). Pouchkine, selon lui, est un poète\n femelle, tandis que Maïkoff « est un mâle »! Viclor Hugo, Musset et Shakspeare\n sont seuls dignes d'être comparés à ce poète étonnant! On voit d'ici ce qu'il\n y a d'arbitraire dans une pareille façon de voir et de présenter les choses, et\n la confusion lamentable qui en résulte au bout du compte.\n    Appolon Maïkoff est le dernier en date des grands poètes russes du XIXe\n siècle, puisqu'il est mort en 1897. Les autres : Pouchkine et Lermontoff ont\n disparu de la scène littéraire russe, le premier en 1837, le deuxième en 1842.\n Les contemporains de Maïkoff et ses émules, Tutcheff et Nekrassoff, sont\n descendus dans la tombe l'un en 1873, l'autre en 1877. C'est durant ces vingt\n années — de 1877 à 1897 — que Maïkoff eut l'heur de tenir le sceptre de l'a\npoésie russe. On est en droit de se demander si c'était là un règne véritable\nou une régence provisoire?\n    L'histoire de la poésie russe culmine en Pouchkine. Il fut précédé de\nJoukowsky — l'admirable traducteur de Gœthe, de Schiller, de Burger, de\n Byron et de Shakspeare — et de Batiouchkoff, le gracieux poète antholo­\ngique. Cependant, Pouchkine apparaît sur la scène littéraire russe comme\nune surprise du destin, comme un astre brillant inattendu, éclairant d'une\nlumière vive et soudaine les trésors de l'idiome si riche et si harmonieux de\nla Russie. Ce grand poète a montré pour la première fois à ses compatriotes\nquels merveilleux chefs-d'œuvre pouvait produire dans une main puissante et\nsouveraine cet outil, qui paraissait jadis lourd, disgracieux et sans souplesse,\net combien il était apte à rendre les finesses les plus ténues du sentiment\nhumain.\n    C'est donc grâce à Pouchkine que la langue russe prit rang parmi les lan­\ngues de la haute civilisation européenne. Un pareil mérite est incomparable,\net la Russie reconnaissante lui a tressé des couronnes immortelles.'Alexandre\nPouchkine est un génie poétique dans toute l'acception du mot. Il l'est par\nson style magique, par sa féconde imagination, par la force de son verbe, par\nla souplesse de sa phrase, par un sentiment poétique à la fois grandiose,\ntendre et rêveur, enfin par l'universalité des genres qu'il a traité avec une\nmaîtrise incontestable. Accoler au nom du génial auteur du Prophète, du Cava-\nlier d'Airain, de Poltava, l'épithète de poète femelle, est une témérité qui ne\npourrait être excusée que par la jeunesse de M. Martel, s'il est jeune, bien\nentendu : je le souhaite pour lui!\n    Le deuxième grand poète russe, Lermontoff, n'a vécu que le court espace\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "io4                              DURENDAL\n\n\nde vingt-huit années. Il est mort, en 1842, au Caucase, fauché à la fleur de\nl'âge, par un néfaste duel; sort qui fut aussi, hélasl celui du malheureux et\ntrop fougueux Alexandre Pouchkine (1837).\n   La carrière littéraire de Lermontoff fut donc courte. Ce génie précoce,\ndésigné par les connaisseurs et entre autres par le grand critique russe Bie­\nlinsky, comme le digne successeur de Pouchkine, avait à peine dépassé la\npériode juvénile des passions. C'était une nature ombrageuse, ardente et\nconcentrée. Son œuvre en porte l'empreinte puissante, ainsi que celle des\ninfluences pessimistes de Byron. Son roman, Le héros de notre temps, qui le\nrendit célèbre à l'âge de vingt-cinq ans, est non seulement l'expression de son\nétat d'âme à lui, mais le miroir fidèle de l'état d'âme de la jeunesse intellec­\ntuelle de l'époque. Certaines œuvres lyriques de Lermontoff pourraient\nêtre placées hardiment à côté des meilleures productions similaires de son\ngrand émule.\n   Une vraie fatalité semble avoir pesé sur le sort de l'évolution de la poésie\nrusse : ses deux poètes de génie n'ont pu accomplir leur haute mission, l'un\nqu'à moitié (Pouchkine), l'autre au quart seulement (Lermontoff). Les suc­\ncesseurs de ces deux protagonistes sont : tout d'abord, Tutcheff (1803-1873),\nensuite Nékrassoff (1822-1877), enfin Maïkoff (1821-1897).\n   Des voix très autorisées de la Russie placent Tutcheff avant Maïkoff. Je ne\nciterai ici que celle du grand romancier russe, Tourgueneff.\n   Voici en quels termes il s'exprime :\n   « Tutcheff est un des plus remarquables poètes russes; nous dirons plus :\nà nos yeux, si offensant que cela puisse paraître pour les contemporains,\nTutcheff, qui appartient à la génération précédente, est supérieur à tous ses\nfrères en poésie. Il est facile de signaler des qualités particulières dans les­\nquelles il est surpassé par des poètes contemporains, comme la grâce enchan­\nteresse bien qu'un peu monotone d'un Fet; la passion énergique, mais non\nexempte souvent de rudesse et de sécheresse, d'un Nékrassoff; la peinture\nrégulière, bien que parfois froide, de Maïkoff? Quoi qu'il en s'oit, l'œuvre de\nTutcheff seule porte l'empreinte d'une époque qui s'était affirmée avec tant\nd'éclat et de force dans Pouchkine. En lui seul on note ce rapport exact\nentre l'homme et le talent, cette conformité entre l'œuvre poétique et la\nvie de l'auteur, qui est l'indice d'un don supérieur.\n   » Le cercle de Tutcheff n'est pas vaste, c'est vrai, mais il y est maître. Son\ntalent n'est pas fait de parties éparpillées, sans aucun lien; il est ferme et il\nse possède ; en lui point d'autres éléments que les éléments lyriques ; mais\nces éléments clairs, bien déterminés, se sont fusionnés dans la personnalité\nde l'auteur. Ses vers n'éveillent pas l'idée d'avoir été voulus; ils semblent\nplutôt avoir été écrits sous l'influence des circonstances, ainsi que le voulait\n Gœthe; c'est-à-dire qu'ils n'ont pas été préconçus, mais qu'ils ont jailli\nspontanément à l'instar du fruit sur l'arbre. Cette précieuse qualité provient\nde l'influence de Pouchkine, grâce à laquelle on y retrouve le reflet de son\népoque. Les plus courtes poésies de Tutcheff sont presque toujours les\nplus réussies. Chez lui, le sentiment de la nature est extrêmement fin, vif\net vrai ; nuis, si j'ose m'exprimer en des termes peu usités dans la bonne\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "                            LITTÉRATURE RUSSE                               105\n\nsociété, il ne s'en sert pas comme d'une monture pour en faire parade, il ne\ncompose, ni n'embellit ses images. Les comparaisons entre le monde\nhumain et celui de la nature ne sont jamais forcées et froides, n'ont rien de\npédagogique, ne tendent pas à servir de commentaire à une pensée quelcon­\nque, surgie dans la tête de l'auteur et considérée par lui comme une décou­\nverte personnelle. Au surplus, chez Tutcheff on remarque un goût fin, fruit\nd'une haute éducation, résultat de nombreuses lectures et d'une riche expé­\nrience de la vie. Le langage de la passion, celui du cœur féminin lui est connu\net familier. »\n    Cette longue citation, mieux que ma prose, montre la place historique\nqu'occupe le grand lyrique TutchefF, par rapport à ses illustres devanciers et\nà ses éminents successeurs.\n    L'équité exige qu'on ne diminue pas inutilement Maïkoff, comme le fait son\nami Tourgueneff. La muse d'Appolon Maïkoff est loin d'être uniquement\ndescriptive ni aussi froide que l'affirme le grand romancier. Il suffit de lire\nl'émouvant poème Polichinelle, pour se convaincre que le langage des passions\nlui est familier, avec cette différence que ce langage, chez lui, est peut-être\nplus objectif qu'il ne l'est chez Tutcheff.\n    L'influence de l'art hellénique, fruit d'un long et assidu commerce avec les\nanciens, n'est pas seulement visible dans ses poésies anthologiques, d'une\ncoupe gracieuse et impeccable, mais elle se manifeste aussi dans la construc­\ntion de certains de ses poèmes épiques.\n    Bien que le talent de Maïkoff soit universel par la variété des formes et des\nsujets, l'élément lyrique prédomine et imprégne son œuvre entière d'une\ndouce chaleur, qui réchauffe sans brûler, qui persuade plutôt qu'elle n'impose.\n    La muse tragique a hanté Maïkoff toute sa vie. S'il eût été un dramaturge\nnous eussions eu de lui une série d'œuvres dramatiques marquant les étapes\nsuccessives de son développement. Il n'en fut rien. Maïkoff a travaillé toute\nsa vie à peu près à deux essais dramatiques : le premier s'intitule Les trois Morts\n(Sénèque le philosophe, Lucain le poète, Lucius l'épicurien); le deuxième,\nqu'il considérait comme l'œuvre capitale de sa vie, porte pour titre : Les\nDeux Mondes. Le premier essai est, en quelque sorte, une remarquable et\néloquente esquisse — un prologue, si l'on veut, du dernier.\n    Dans celui-ci, il met face à face l'agonie du monde romain et l'aurore du\n monde chrétien. Les scènes se passent sous le règne de Néron et sont sou­\n mises à la règle de l'unité du temps, sinon des lieux. En lisant cette tragédie,\n on est frappé de l'idée que Sienkiewicz, à qui la littérature russe doit être\nfamilière, aurait pu y prendre la donnée fondamentale de son célèbre roman\n Quo vadis.\n    Je ne veux pas analyser ici ce poème dramatique, dans lequel l'auteur\n s'efforce de nous présenter la synthèse respective des deux mondes anta­\n gonistes. Je préfère en recommander la lecture à tous ceux qui s'intéressent\n aux belles choses de la littérature contemporaine russe. Mais, tout en admi­\n rant les sérieuses qualités de cette tragédie, je ne songerais jamais à com­\n parer le très talentueux Maïkoff au grandissime génie qui a nom Shakspeare.\n Ce serait, tout d'abord, commettre une irrévérence envers le plus grand\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": " 106                               DURENDAL\n\n\n\n dramaturge de tous les pays et de tous les siècles; ce serait, ensuite, com­\n mettre, en l'occurrence, une grave faute d'esthétique. Si la plume de\n M. Martel n'a pas tremblé dans ses mains lorsqu'il a comparé Maïkoff à\n l'auteur de tant de chefs-d'œuvre impérissables, c'est qu'elle est très juvénile\n ou que son propriétaire ne possède pas encore une orientation historique suf­\n fisante. Cela s'acquiert, heureusement!\n    En lisant un drame de Shakspeare, on ne sent jamais, derrière aucun des\n personnages agissants, la présence de celui qui les a créés. On oublie Shak­\n speare. On croit voir et palper, pour ainsi parler, la réalité des choses qu'il évoque\n à l'aide de sa baguette de magicien, et l'on pense à Prospero, cette étonnante\n création de son génie puissant et sublime. L'idée, dans les drames de Shak­\n speare, se dégage de l'action qui s'y passe, du choc des volontés individuelles\n qui s'y heurtent, de l'attirance des sympathies qui s'y lient. Chez Shakspeare,\n les caractères s'agrandissent jusqu'à la hauteur des types, incarnant l'idéal de\n certaines classes d'êtres humains, sans perdre pour cela quelque chose\n de leur vie concrète. Songez à Falstaff, à Othello, à Shylock, à Hamlet, à\n Coriolan et à combien d'autres...\n    Dans sa tragédie, Maïkoff procède à l'inverse de Shakspeare. L'idée est\n placée au premier plan, les acteurs au deuxième. Et, bien que le dessin de\n certaines physionomies soit ferme et habile, ces personnages agissants ou\n souffrants ont tous l'air de ne s'y trouver que comme des porte-voix des idées\nantagonistes : de l'Orgueil et de l'instinct de la domination (le chevalier Décius), de\nla platitude ou de la Débauche froide et calculatrice (Lesbie); de l'Humilité, de\nla Piété, de la Charité et du Pardon. Abstractions grandioses, il est vrai, mais\nabstractions quand même.\n    Incontestablement, Maïkoff est une âme russe, et on ne peut mettre en doute\nsa sincérité ni son vibrant patriotisme. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire\nson célèbre poème Le Concile de Clermont, dont la fin est la glorification de la\nnation russe. Mais, à propos de sincérité dans l'œuvre de Maïkoff, le lecteur\naurait de la peine à la trouver, par exemple, dans son ravissant petit poème,\nAnacréan, si imprégné du pur sentiment hellénique et de la joie de vivre.\n    L'âme russe ne vibre pas autant chez Maïkoff qu'elle ne vibre chez Koltzoff\nou chez Nékrassoff, dont la muse, bien que revêche et sèche parfois, accuse\nun goût du terroir beaucoup plus prononcé que chez l'auteur du Concile de Cler-\nmont. En réalité, chez Maïkoff, cette âme russe est plus générale, plus philo­\nsophique, et le caractère ethnique y semble plus latent, alors que chez\nNékrassoff elle est plus populaire et plus en relief. Il est certain, d'ailleurs,\nque certains tableaux ethniques de Nékrassoff plairont davantage au lecteur\nétranger que les peintures plus européennes de Maïkoff, parce qu'il y\ndécouvrira des particularités neuves et curieuses, tranchant sur ce qu'il a\nl'habitude de voir autour de lui.\n    Quoi qu'il en soit, ce qui distingue Maïkoff de tous les poètes russes, c'est\nsa belle santé intellectuelle et morale. Maïkoff, comme Goethe, — toute distance\ngardée, — semble avoir acquis en partie ces belles qualités, si rares de nos\njours, dans le commerce assidu avec les anciens du monde hellénique.\nChez lui, rien de nerveux et d'outré; aucune hâte malsaine; aucune recher-\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                           LILTÉRATURE       RUSSE                        I07\n\n\nche intempestive des effets à tout prix qui n'ont d'autre but que d'épater le\nlecteur par la bizarrerie, par l'imprévu, par l'incohérence.\n   Chez Maïkoff, la forme et la pensée s'harmonisent parfaitement, les images\nsont bien choisies, les développements de l'idée sont naturels. C'est un par­\nnassien dans la bonne acception du mot, avec, au fond, ce quelque chose de\nsentimental, qui est le propre des poètes et romanciers slaves en général\net en particulier des russes dont la sentimentalité est plus outrée encore.\n   Comme le lecteur s'en est aperçu, j'ai tenu à rendre pleine et entière justice\naux belles et nobles qualités du poète russe qui nous occupe, mais il ne\nme serait pas venu à l'idée, un seul instant, de le placer de front avec les\ngrands génies qui, comme Goethe, Schiller, Dante, Shakspeare, Victor Hugo\net même Pouchkine, ont fait époque en révélant à l'humanité des beautés\ninconnues, insoupçonnées avant eux.\n   Maïkoff est un continuateur, mais non un révélateur, moins encore un para­\nckeveur d'une longue évolution d'art, comme, par exemple, Michel-Ange,\nBeethoven, Dante, Shakspeare ou Wagner, ces vivantes synthèses! Il est le\ndigne continuateur d'un mouvement imprimé par la main puissante et géniale\nd'Alexandre Pouchkine. El comme tel il aura une place enviable au Panthéon\ndes gloires poétiques russes. S'il n'a ni la force, ni l'éclat, ni la fougue, ni\nl'invention de Pouchkine, il a, cependant, un avantage incontestable sur ce\ndernier, c'est qu'il est plus égal à lui-même.\n   N'oublions pas que le malheureux Pouchkine a à peine dépassé l'âge de la\nprime maturité, tandis que Appolon Maïkoff, mort en pleine vieillesse, a pu\ndonner la mesure complète de ses aptitudes poétiques. Pouchkine domine\nMaïkoff de la moitié au moins de sa hauteur ; et nous ignorons ce que ce grand\nécrivain aurait donné à la nation russe s'il avait parcouru une carrière litté­\nraire aussi longue que celle de Maïkoff?\n   En terminant ce compte rendu, je ne puis que recommander chaudement\nla lecture des poésies d'Appolon Maïkoff. Je le répète, la traduction française\nest très bonne, le choix des pièces traduites est judicieux et heureux. Je\nregrette toutefois qu'un joyau de la muse de ce poète manque dans la traduc­\ntion. Il s'agit du poème qui porte le titre modeste de : Dourotchka (la petite\nSotte). Il est considéré en Russie comme l'une des meilleures productions de\n Maïkoff. Dans ce poème vibre et chante d'une manière attendrie l'âme russe\navec ses particularités ethniques, avec cette sentimentalité propre à la race\nnerveuse à laquelle appartient ce poète remarquable.\n\n                                                              L.   WALLNER.\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "                        Chronique d'Art\n\nLA M U S I Q U E :\n   L'Interprétation de l'Etranger. — La date du 7 janvier\nmarquera dans les annales de la Monnaie, en confirmant, une fois de plus,\nla vieille réputation de conscience artistique qu'a su mériter ce théâtre.\nPendant qu'à Paris, l'Opéra accordait à la musique foraine de M. Léonca­\nvallo une hospitalité déplacée, et que l'Opéra-Comique mettait à la scène\nune de ces carmélites que M. Combes met à la porte, MM. Kufferath et\nGuidé montaient l'Etranger. Dure leçon, que ressentiront vivement tous\nceux de mes compatriotes pour lesquels l'art ne se réduit pas à des questions\nde cabotinage et de gros sous, et refuse de s'enliser dans de petits arrange­\nments plus ou moins malpropres.\n   L'interprétation de l'Etranger fait le plus grand honneur aux directeurs si\ndévoués et si intelligents de la Monnaie; ils ont été à la peine, veillant aux\nmoindres détails, multipliant à l'envi leurs efforts. Qu'ils soient remerciés ici\ndu labeur assidu dépensé par eux pour placer le beau drame lyrique de\nVincent d'Indy dans le cadre qui lui convenait. Qu'ils soient remerciés sur­\ntout de leur courage et de leur foi artistiques. L'un et l'autre se font rares à\nnotre époque d'envahissant mercantilisme.\n   Parlons d'abord du « meneur du jeu », de l'orchestre. L'orchestre de la\n Monnaie possède un quatuor excellent, chaleureux et souple, qu'on avait\nrenforcé pour la circonstance. Dans l'harmonie, le quatuor des « bois » ren­\nferme de bons éléments; seul, le groupe des cuivres laisse à désirer, la trom­\npette de Charlier mise, toutefois, hors de pair. Il faut en accuser la seule école\nde trombone du Conservatoire, qui professe un inexplicable ostracisme à\nl'égard du trombone à coulisse. Or, il ne paraît pas contestable qu'en aban­\ndonnant l'antique coulisse pour se « perfectionner » par l'admission des pis­\ntons, le trombone se disqualifie et déroge; il perd de sa majestueuse noblesse,\net sa sonorité devient roturière et commune.\n   Sylvain Dupuis, la cheville ouvrière de l'exécution, dirige sa phalange\ninstrumentale avec fermeté et précision. Son bâton assuré et volontaire arrête\nou précipite le déchaînement des cuivres, exaspère la crispation douloureuse\ndes violons ou épand la mansuétude infinie des phrases de charité. Avec lui,\naucun thème essentiel ne demeure dans l'ombre ; d'un geste décisif, il sait,\nau travers de la forêt orchestrale, dégager la clairière qui permettra à ce\nthème de se mettre en valeur. Peut-être pourrait-on lui reprocher de\nprendre dans un mouvement trop vif, au merveilleux prélude du deuxième\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                                 109\n\n\nacte, l'émouvant cantique d'amour, dont le rendement expressif ne peut que\ncroître par une exécution plus élargie.\n   A M. Albers incombe le lourd rôle de 1' « Etranger ». L'excellent baryton\na compris le personnage, dont la composition est malaisée, de la façon la\nplus intelligente. Il lui donne de la noblesse, de la ferveur, un accent de\nmélancolie résignée qu'illuminent de sublimes espérances; parfois, trop de\ngrandiloquence et trop de solennité viennent altérer la simplicité du jeu de\nl'apôtre. Au point de vue musical, le rôle est extrêmement vocal, n'en déplaise\nà certains. M. Albers triomphe avec aisance de quelques intonations péril­\nleuses, et donne une impression d'ensemble des plus satisfaisantes.\n   Vita, c'est Mlle Claire Friche, dont on ne saurait trop louer la parfaite\ntenue en scène; elle fait preuve de remarquables qualités de simplicité et de\nnaturel, et a des trouvailles de compréhension. La prononciation est quelque­\nfois insuffisante, mais la voix s'affirme juste, claire et vibrante, le phrasé\nexempt de maniérisme, et préoccupé, avant tout, de l'exactitude dramatique.\nMlle Friche a superbement chanté l'Invocation à la Mer.\n   M. Henner est chargé d'incarner le douanier André; il défend le rôle fort\nhonorablement, mais ne brûle pas assez les planches et semble un tant soit\npeu guindé. De plus, il paraît donner à sa partie un caractère tendu et\n« perché » qu'elle ne comporte pas. L'artiste débute et prendra par la suite\nplus d'autorité.\n   Deux rôles épisodiques mettent en lumière le talent et l'intelligence de\nMlle Sereno et Rival. Quant aux chœurs, ils chantent correctement et jouent\nsans raideur. Leurs évolutions s'effectuent en toute simplicité, sans cassure\nni brusquerie. Que les jeunes filles descendent les sentiers de la falaise dans\nle rire d'une gaie chanson, ou que les hommes proclament les joies du\ndimanche, tous paraissent aussi près que possible de la vie réelle. C'est ainsi\nqu'au deuxième acte la foule « s'égaille » tranquillement, par départs isolés et\nprogressifs, pour laisser seuls l'Etranger et Vita. La scène de la tempête est\naussi fort bien réglée ; les masses chorales s'agitent, s'emmêlent, ne font pas\n« la rue ».\n   Un mot de la mise en scène. M. Dubosq a brossé l'unique décor du drame\net nous montre l'océan, que troue un rocher sinistre battu par la houle du\nlarge. On ne voit peut-être pas assez la mer, en raison de l'importances des\nfalaises latérales, et, au point de vue de la réalisation de la tempête du\ndeuxième acte, on la voit trop. Cette réalisation présente pratiquement les\nplus grandes difficultés; on a cherché à les tournera la Monnaie en char­\ngeant l'éclairage de parer à l'insuffisance de la machinerie. M. Catulle\nMendès qualifie de « descente de lit » l'amas de chiffons qui déferle, à deux\nreprises différentes, sur la jetée. C'est drôle et, ma foi, assez exact.\n   Observons, pour finir, que l'Etranger pourrait être joué sans entr'acte : on\nbaisserait seulement le rideau durant le prélude symphonique du deuxième\nacte, prélude qui nous dépeint la lutte si poignante que le devoir et la passion\nse livrent au fond du cœur du héros pendant la nuit qui précède la crise\nfinale.\n                                                       L.   DE LA   LAURENCIE.\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": " 110                               DURENDAL\n\n\n      L e G u i d e M u s i c a l a publié un très remarquable article sur\n  l'Etranger, de V. d'Indy. E n voici un extrait :\n     « L'Etranger a été accueilli avec éclat, à Bruxelles. Cet accueil, l'œuvre le\n  commandait par sa noble et fière allure, par son caractère élevé et par l'admi­\n  rable maîtrise qui fait de cette partition, tour à tour délicate et puissante, une\n  œuvre d'art très pure, hautaine et émouvante.\n     Certes, ce n'est point là une composition dramatique à la portée des foules,\n elle est d'essence trop nettement aristocratique, elle puise ses éléments d'émotion\n dans une catégorie de sentiments trop au-dessus de la mentalité moyenne pour\n être aisément accessible à tous. Mais si elle dédaigne de parti pris les moyens\n faciles de captiver les esprits, si elle se prive, par la volonté consciente de\n l'auteur, de tout appel à l'émotion banale, si dans sa simplicité voulue elle\n évite pareillement l'aventure héroïque et l'anecdote familière, elle ne renferme\n pas moins en son ascétisme voulu une part d'émotion qui touche au plus\n profond de nous-mêmes.\n     Très justement, M. Vincent d'Indy a intitulé son œuvre action musicale. C'est\n qu'il s'agit ici d'une action toute intérieure ; c'est un pur problème de psycho­\n logie, une thèse philosophique qu'il a plu à l'auteur d'exposer sous la forme\n musicale, avec l'adjonction du geste dramatique. Nos lecteurs, grâce au\n remarquable article de M. de la Laurencie, savent de quelle nature sont les\nproblèmes que soulève la fable imaginée par le poète. Pour les uns, l'Etranger\n mystérieux qui porte à son bonnet l'émeraude qui brilla jadis à l'avant de la\n nef de Lazare le ressuscité, ce Rêveur qui veut la Bonté et qui prêche la\n pitié, est le symbole de l'artiste qui passe, incompris toujours, n'attirant à lui\nqu'une âme d'élite; il sert l'humanité et le néant l'attend. Pour les autres, le\npessimisme décourageant de cette conclusion s'évanouit devant les signifi­\ncations évocatives de la musique; le texte liturgique du De profundis affirme,\nà la fin, que le refuge des grandes âmes est dans les œuvres d'héroïque\ndévouement, qui leur ouvrent l'abri de l'éternelle vie du divin amour.\n    A quelque conclusion qu'on se rallie, l'idée fondamentale de ce poème est\nbelle de cette beauté triste dont s'imprègne tout ce qui chante le mystère de\nnotre destinée.\n    Relisez ce poème après l'avoir entendu musicalement et vu à la scène, il\ns'en dégagera une synthèse hautement émouvante, un tableau de vie prodi­\ngieusement condensé, subtil et puissant tout ensemble, sur lequel plane la\ngrande mélancolie des choses.\n    Et c'est par l'intensité de ce sentiment, merveilleusement exprimé dans\nl'atmosphère musicale dont se revêt le poème, que l'œuvre «a tout de suite\nconquis les âmes tendres, les esprits fins et de sensibilité aiguë. »\n\n   Le deuxième concert du Conservatoire a été, comme tou­\njours, une solennité artistique du plus haut intérêt en même temps qu'un vrai\nrégal musical pour tous les amis du grand art. L'éminent directeur,\nM. Gevaert, qui dirige son orchestre avec une juvénilité infatigable, que l'âge\nne semble pas amoindrir, nous a fait entendre d'abord un Grand Concerto pour\nviolon, hautbois, cor et basson, avec accompagnement de quatuor et orgue\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                                 III\n\n\nde J.-S. Bach. C'est une œuvre absolument exquise, renfermant des passages\nd'une délicatesse rare, d'une grâce inouïe, d'un pittoresque charmant, d'une\nverve puissante et d'un coloris étonnant. Cette œuvre merveilleuse n'avait\nplus été exécutée en public depuis Bach. Elle paraissait à beaucoup\ninjouable, renfermant des difficultés en apparence insurmontables. On ne\ns'en serait pas douté, au concert de dimanche, à voir l'aisance avec laquelle\nles artistes du Conservatoire et surtout MM. Delatte, Thomson, Guidé et\nBoogaerts s'acquittaient de leur tâche. L'interprétation de ce merveilleux\nconcerto de Bach a été de tout point remarquable.\n   Nous avons entendu ensuite la Neuvième symphonie avec chœurs, cette œuvre\nd'une ampleur fastueuse, d'une majesté incomparable de l'immortel et génial\nBeethoven. Musique empoignante, qui fait frissonner l'âme, l'emporte à des\nhauteurs vertigineuses, dans les sphères du plus hautain idéal, la met en face\nde la Beauté suprême, pour la faire éclater en une hymne finale de joie,\nd'amour et d'adoration.\n   Nous détachons du dernier fascicule de la revue l'Occident une remarquable\ninterprétation de la neuvième symphonie écrite par Lacuria, curieux esprit,\nà la fois philosophe et artiste, dans une étude intitulée : La vie de Beethoven\nécrite dams ses œuvres.\n                                                                     H . M.\n\n    S y m p h o n i e I X e a v e c C h œ u r s . — Beethoven ne revint que\nlongtemps après à la symphonie, mais il y revint plus grand que jamais. Il\navait semé sa route de chefs-d'œuvre : six sonates, parmi lesquelles l'œuvre\n 106; le IIe quatuor en fa mineur, l'incomparable trio en si bémol, les Ruines\nd'Athènes et la Messe en ri. Le voilà à la fin de sa carrière. A mesure qu'il\napproche des limites de cette vie, on dirait qu'un rayon de l'éternité pénètre\njusqu'à lui et ranime son cœur. Une dernière fois, il va entreprendre de\ndénouer le terrible problème du bonheur et de la destinée humaine; une der­\nnière fois, il va essayer de soulever ce poids formidable sous lequel il a\nsuccombé si douloureusement.\n   Il prend donc la plume pour écrire son chef-d'œuvre et ajouter à sa vie,\ndéjà si riche, une couronne plus brillante et plus glorieuse que toutes les\nautres, car cette fois la question aura une réponse, le problème une solution ;\nl'essai sera un succès, le combat une victoire et un triomphe.\n   Il écrit la Symphonie avec chœurs.\n   Cependant cette victoire qui couronne sa vie et ses œuvres, il ne l'obtient\nque par une longue lutte, car la première partie de sa symphonie n'exprime\n encore que le sentiment du malheur.\n   Beethoven jette d'abord un long regard autour de lui sur la terre : elle lui\n paraît tout entière plongée dans le deuil ; et il écrit ce qu'il voit. L'orchestre\n commence; sur un nuage sombre d'harmonie se détache une phrase dessinée\n comme la foudre et qui semble l'arrêt irrévocable du destin, puis ce sont des\n pleurs, des soupirs, des larmes qui montent et se succèdent comme les\n plaintes de la terre; de temps à autre un chant plus doux se fait entendre :\n on ne sait si c'est un rayon d'espérance qui veut percer, ou le bonheur du\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": " 112                              DURENDAL\n\n\n  petit nombre qui insulte au malheur de tous; mais un accord vient aussitôt\n  l'éteindre, comme un noir nuage éteint la lumière de la lune se dégageant à\n  peine d'une masse obscure. Quelquefois aussi l'orchestre paraît rugir et se\n  déchirer; on dirait que l'âme de l'artiste entreprend de secouer le far­\n  deau qui l'accable; mais bientôt il succombe foudroyé comme le Titan, et les\n  pleurs recommencent. Vers la fin, au-dessous des plaintes, au fond de\n  l'orchestre, les basses se tordent et ondulent en demi-tons, comme le serpent\n  maudit; elles entraînent peu à peu tout l'orchestre avec elles. L'ondulation\n  monte d'instrument en instrument, comme les eaux du déluge qui doivent\n  couvrir les montagnes. Il ne reste plus d'espoir, l'arrêt foudroyant du destin\n tombe une dernière fois. La musique cesse et l'âme reste plongée dans une\n  profonde consternation.\n     Dans toutes les autres symphonies, l'andante est la seconde partie; mais\n l'ordre dans lequel se développaient les sentiments de Beethoven lui fait\n changer la marche accoutumée, et il place ici le scherzo.\n     L'âme encore consternée par ce qu'elle vient d'entendre, se croit, en\n écoutant ce morceau, entre deux génies, celui du mal et celui du bien. Celui\n du mal commence, on reconnaît son ton sec et railleur, il conseille de vaincre\n le malheur par l'insouciance épicurienne ou la bravade stoïque. L'âme\n l'entreprend, mais à peine a-t-elle essayé un éclat de rire impudent, qu'elle\n succombe affaissée sous l'effort qu'elle vient de faire, et des notes déso­\n lées retombent comme les bras dans un profond découragement. Le\n mauvais génie reprend son persiflage; mais son audace ne dure pas long­\n temps, sa voix devient timide, plaintive même, troublée par les coups de\n la cymbale comme par le cri du remords, ou par une menace mystérieuse.\n     Alors le bon génie prend la parole, sa voix est plus douce et plus sérieuse;\n il conseille l'espérance et la prière; et ce passage se termine par des accents\nreligieux qui ressemblent à l'hymne d'une multitude. Le mauvais génie\n reprend la parole, sa phrase termine le morceau. Le silence laisse à l'âme,\nle temps de faire son choix; elle choisira la prière.\n     La troisième partie, l'adagio, peut s'appeler le désir du bonheur, l'aspira­\ntion de l'amour universel.\n     Une phrase se dessine remplie d'amour et de désir. Elle déroule peu à peu\nses longs replis ; à mesure qu'elle se développe, elle s'élève vers le ciel\ncomme pour y chercher la source de ce bonheur auquel elle aspire. Chacune\nde ses modulations est répétée par un écho harmonieux, de même que les\nsentiments se répondent dans deux cœurs que réunissent le même amour, la\nmême aspiration, la même prière. Vers la fin, avant de prendre son dernier\nélan, elle hésite, elle semble s'arrêter et recueillir ses forces pour tenter\nson effort suprême; alors elle s'élance à cette dernière note qui semble\ntoucher le ciel et qu'elle prolonge jusqu'à ce qu'épuisée de force, elle\nretombe harmonieuse et ivre d'amour sur la terre. L'aspiration de l'âme\nhumaine ne peut monter plus haut.\n    Alors le mouvement grave et religieux de la prière s'arrête un instant, et\npendant quelques mesures, l'harmonie palpite dans un trois-temps, comme\nle cœur qui aime et attend une réponse à sa demande.\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                               113\n\n\n   Puis l'aspiration reprend son large vol; chaque instrument essaye à son\ntour la même prière et le même élan, mais avec les variétés de tons et les\nnuances de mélodie que comportent dans l'expression de leurs désirs les\ndifférentes natures des êtres que ces instruments représentent. La prière est\npure et tendre avec le souffle humain de l'instrument à vent, pressante et\npassionnée avec le frémissement de l'archet.\n   A un moment, on est interrompu par quelques accords graves et sévères ;\nil semble que le ciel inflexible fasse entendre la parole fatale : Non. Mais,\ncomme Jésus-Christ, lorsqu'il repoussait la Chananéenne, Dieu ne répond\nainsi à la prière que pour éprouver et exalter la foi. La foi de l'artiste\ns'exalte en effet; la prière recommence plus vive, plus pénétrante : il est\nimpossible que le ciel ne soit pas pénétré et que l'infini ne soit pas ému\npar ce cri qui s'élève de toute la nature.\n   La quatrième et dernière partie s'ouvre par un récitatif sans paroles,\nqu'exécute la voix grave et solennelle des basses. Ces instruments, qui sem­\nblent vouloir parler, font un effet étrange. On sent qu'ils font une question,\nmais que demandent-il ?\n   Ils demandent le résultat de tout ce qui a précédé.\n   On a sondé dans toute sa profondeur la plaie de l'humanité; on a essayé\nde résister au mal; on a fait monter la plainte et le désir jusqu'au ciel.\n« Eh bien, disent les basses, qu'a-t-on obtenu? Qu'y a-t-il à faire? »\n   L'orchestre ainsi interpellé balbutie timidement quelques notes du pre­\nmier morceau; il répond par le désespoir. Mais il est brusquement inter­\nrompu par les basses. Ce n'est point une défaite qu'elles veulent; il faut que\nle monde soit sauvé, il le faut absolument. Alors l'orchestre essaye une\nphrase du scherzo dans lequel il répondait au mal par le sarcasme. Les basses\nindignées l'interrompent de nouveau et repoussent énergiquement ce conseil\ndiabolique. L'orchestre élève la voix avec un peu plus d'assurance et\nfait entendre le commencement de cette douce prière qui tout à l'heure\nmontait vers le ciel. Les basses répondent avec plus de douceur; mais\ncela ne leur suffit point; ce n'est encore qu'un désir, qu'une aspiration; il\nfaut plus, il faut la réalité.\n   L'orchestre mis de nouveau en demeure ne sait que dire, il ne connaît rien\nde plus et essaye, en désespoir de cause, de faire accepter la suite de la\nphrase qu'il n'a pu terminer. Mais une dernière fois les basses l'interrompent\navec autorité : « Taisez-vous, et écoutez, disent-elles; le salut du monde que\nvous cherchez, le voilà ! »\n   Alors elles commencent seules, et à l'unisson, ce chant à la fois si grave et\nsi ferme, si religieux et si vivant qui doit remplir le reste de la symphonie.\n   L'orchestre, qui a écouté attentivement, reconnaît, sans bien le com­\nprendre encore, la grandeur de la révélation qui vient de lui être faite, et il\nessaye de répéter le thème divin. Ce thème recommence, vole d'instrument\nen instrument, s'agrandit, s'empare de tout l'orchestre et devient un tutti\ndélirant d'enthousiasme.\n   En ce moment, le dernier voile tombe, la parole humaine vient de lever\ntous les doutes : elle déclare que l'amour seul peut sauver le monde, et,\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "  114                              DURENDAL\n\n\n   en accouplant la parole vivante au chant sublime de l'orchestre, elle lui\n   ajoute une nouvelle lumière, un nouvel élan, un nouvel enthousiasme.\n      Ces paroles sont un hymne de Schiller à la fraternité, à la vie, au bonheur :\n   « O mes amis, disent-elles, plus de ces tristes accents ; entonnez d'une voix\n  plus harmonieuse l'hymne du bonheur. Félicité, belle étincelle de Dieu, fille\n  du ciel, ô hôte céleste! nous célébrons, ivres de joie, ton sanctuaire. Tes\n  liens enchaînent de nouveau ce que le mal sépare. Tout les hommes\n  deviennent frères, là où ton souffle se fait sentir. »\n     Cependant tout n'est pas fini et plus d'une péripétie doit varier cette,\n  grande scène. Le moyen de salut est trouvé, mais il ne pourra se réaliser;\n  sans obstacle; le génie du mal ne se tient pas pour battu, et lorsque le Bien\n  a déjà chanté son triomphe, il recommence la lutte. La mêlée s'exprime par\n  une grande fugue, où, sur un tourbillon de notes, surnage et apparaît de\n  temps en temps le chant d'amour qui contient le salut. Mais le Bien\n  l'emporte et le chant vainqueur recommence sur un rythme de triomphe.\n     Tous les êtres de la création ont entendu l'appel sublime et se hâtent\n  d'accourir au banquet de l'amour, de la fraternité et du bonheur, pour chanter\n ensemble un hymne de reconnaissance à Dieu : « Peuples (textuellement\n millions), dit cet hymne, embrassez-vous; que ce baiser soit donné à tout\n l'univers. Frères, au-dessus de la voûte des étoiles, un tendre père doit\n habiter. Au-dessous de lui, vous vous déroulez, multitude innombrable. O\n monde ! pressens-tu ton Créateur? cherche-le au-dessus de la voûte des\n cieux, c'est là qu'il réside. »\n     Et on entend des notes larges, puissantes, religieuses, des élans de voix\n immenses comme des mondes; puis le premier chant vient s'unir à ces\n grandes voix, on dirait que l'infini lui-même mêle sa voix au concert uni­\n versel de la création. Mais alors l'orchestre et les voix qui sortent de la\n poitrine humaine sont impuissants pour rendre le sentiment et la pensée\n gigantesque de l'archange qui, dans son extase, a écrit cette harmonie. Il\n ne faudrait pas moins que les voix réunies de tous les soleils qui parcourent\n dans l'espace leurs orbes de feux, de toutes les vies qui s'agitent dans les\n mondes, des anges eux-mêmes qui dominent toute la création, pour rendre\nla grandeur, l'amour, l'adoration, l'élan, l'ivresse, l'enthousiasme, que fait\nentrevoir cette œuvre colossale, si colossale que le monde ne peut la contenir.\n    Ce qui élève Beethoven au-dessus de tous, c'est le sentiment de l'infini qui\ndomine partout et auquel sa pensée revient toujours, entraînant l'âme qui\nl'écoute dans sa puissante aspiration.\n    « Je sais, disait-il à Bettina, que Dieu est plus proche de moi dans mon\nart que des autres. J'en agis sans crainte avec lui, parce que j'ai toujours su ;\nle reconnaître et le comprendre. Je ne crains rien de l'avenir pour ma\nmusique, elle ne peut avoir de destinée contraire ; celui qui la sentira pleine­\nment sera délivré des misères que les autres traînent après eux. ».\n    Quand on entend ces mêmes œuvres, on sent aussi qu'on est plus près de\nDieu. Nulle musique n'est plus religieuse, ni plus grandement religieuse;\nelle est pleine non seulement de grandeur, mais encore d'amour. Mais cet\namour n'a jamais rien de souillé ni de profane ; il est pur comme la nature,\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                            CHRONIQUE       D'ART                          115\n\n\nsaint comme la prière, grand comme le ciel. C'est pour cela que Beethoven\nest si grand.\n   Les neuf symphonies de Beethoven me semblent les échelons d'une échelle\ngigantesque qui appuie son pied sur la terre, et, après avoir été sillonnée par\nla foudre en traversant la région des orages, atteint le ciel et se perd dans une\nlumière éblouissante.\n   La symphonie avec chœurs de Beethoven, cette œuvre colossale, est le chef-\nd'œuvre du grand maître ; elle domine non seulement ses œuvres, mais encore\ntout le domaine de l'art, comme le Mont-Blanc domine sa propre chaîne\net toute l'Europe.\n   Mais, de même que plusieurs estiment la colline qui les touche, plus\nélevée que les neiges éternelles qui se perdent dans l'horizon, de même la\nplupart ne comprennent pas la portée de cette œuvre sublime, et le nombre\nde ceux qui l'apprécient à toute sa hauteur est aussi rare que le nombre de\nceux qui ont porté leurs pas hardis jusque sur la cime du géant des Alpes.\n                           P . LACURIA. (Voir le n° de février de l'Occident.)\n\n\n   Les Chanteurs de Saint-Gervais. — Le concert de charité\ndonné le 9 janvier par les Chanteurs de Saint-Gervais, a été une admirable fête\nd'art. La phalange déjà bien connue à Bruxelles, que dirige si magistrale­\nment CH. BORDES, nous a fait passer en revue quelques-unes des plus notables\nœuvres de la musique sacrée du XVIe au XVIIIe siècle. Signalons deux motets\ndes plus impressionnants en leur céleste majesté : le O magnum mysterium de\nVittoria et un Ave Maria de Josquin des Prés. Puis un motet de Carissimi,\nO vulnera doloris, dit par M. Gebelin de sa belle voix grave et profonde. Deux\nAlleluia grégoriens, d'une simplicité adorable et dont la sereine beauté a pro­\nduit l'impression la plus vive. A côté de ces œuvres de grand caractère, figu­\nraient au programme des chansons françaises du XVIe siècle, ravissantes de\ngrâce et de fraîcheur. Mais la pièce capitale du concert était le Reniement de\nsaint Pierre, histoire sacrée par Marc-Antoine Charpentier, l'un des maîtres\nles plus féconds, les plus intéressants et les moins connus duXVIIesiècle. Cet\noratorio, découvert par M. Charles Bordes parmi les manuscrits de la Biblio­\nthèque nationale, est une œuvre de haute envergure, grandiose, émouvante et\nd'un sentiment profond. Elle a été admirablement interprétée par MM. Gi­\nbert, David, Gebelin, Mlles Pironnet et Legrand, et par les chœurs, accom­\npagnés d'un orchestre d'instruments à cordes.\n   Le public très choisi qui assistait au concert, a prodigué les plus chaleu­\nreuses ovations aux Chanteurs dt Saint-Gervais, ainsi qu'à Ch. Bordes, dont les\ngénéreux efforts pour la restauration du grand art musical à l'église ne sau­\nraient être assez loués.\n                                                                   G. DE G.\n\n\n   LISZT. — Nous-croyons intéresser nos lecteurs en reproduisant la\ncurieuse appréciation du talent et de l'œuvre de Liszt, émise dans le Mercure\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "116                              DÜRENbAL\n\n\n de France par son critique musical Jean Marnold, à l'occasion d'une audition\n de La bataille des Huns aux concerts Chevillard à Paris :\n    « Pour mesurer le génie de Liszt, il faut se souvenir que ses symphonies\n Faust et Dante, sa Messe de Gran et ses douze Poèmes symphoniques furent écrits\n entre 1846 et 1858. L'esquisse de l'Héroide funèbre remonte même à 1830\n et s'appelait Symphonie révolutionnaire. Liszt avait alors 19 ans. Le désordre\nd'une jeunesse de passions et de triomphes, ses voyages et ses travaux de\nvirtuose, l'empêchèrent, durant quinze années, de s'adonner à une com­\nposition importante. C'est l'époque des arrangements et études par quoi\nil transfigura l'art du piano. Cependant la Fantasia quasi Sonata est de 1837;\nde 1838, Sposalizio et il Penseroso; de 1841 à 1843, la moitié de ses Lieder.\nUne femme d'intelligence aussi élevée que l'âme, la princesse Caroline de\nSayn-Wittgenstein, sut distinguer le grand artiste du virtuose et l'entraîner\ndoucement dans sa véritable voie. A Woronince, en 1848, sous l'ascendant\nde celle qui devait partager sa vie, Liszt entreprit sa tâche de musicien\ncréateur, pour la continuer à Weimar, puis à Rome, et ne plus l'abandonner\ndésormais. Sa fécondité fut extraordinaire. Outre 442 transcriptions étran­\ngères, il a laissé 385 œuvres originales, toutes intéressantes, d'une beauté per­\nsonnelle et neuve, et dont un grand nombre ont été des événements mar­\nquants ou des facteurs essentiels de l'évolution de la musique au XIXe siècle.\nLe compositeur souffrit d'abord de la renommée du pianiste. Ceux que\ndéconcertaient ou menaçaient ses innovations géniales ne manquèrent pas d'y\ndénoncer les fantaisies d'un virtuose excentrique. De plus, en Allemagne,\nl'influence de Mendelssohn lui barra pour longtemps la route. Nos voisins\nl!ont découvert tout récemment, en même temps que Berlioz. Quand la\nmusique symphonique se répandit chez nous, Wagner, banni du théâtre,\naccapara bientôt les concerts, et Liszt y demeura méconnu et oublié, pen­\ndant qu'on y applaudissait ceux qui procédaient de lui à des titres divers,\ncomme les Russes, Saint-Saëns et César Franck. En réalité, Liszt fut le pré­\ncurseur de toute la musique moderne. Toute notre harmonie, les formes libé­\nrées et refondues de nos symphonies, quatuors et sonates, quelque autre nom\nqu'on leur veuille appliquer, nous viennent de Liszt. A mesure qu'on va la\nconnaître, on retrouvera dans son œuvre les éléments devenus familiers de\ntout l'art du dernier tiers du siècle. C'est ici qu'il importe de ne pas oublier\nla chronologie, afin de ne pas prendre pour la conséquence ou le reflet ce qui\nfut la cause et le prototype.\n    » Les Poèmes symphoniques de Liszt devraient être depuis longtemps au\nrépertoire de nos grands concerts, à côté des symphonies de Beethoven.\nIl faut se hâter de les faire entendre tous, quitte à insister sur les plus\nremarquables. On nous offrit naguère, au Nouveau-Théâtre, le Tasse\n(1849-1856), et j'ai même souvenance des Préludes (1854), au Conservatoire,\nqui sont précisément ceux dont l'inspiration paraît avoir un peu vieilli. Nous\nattendons toujours, parmi les meilleurs, Ce qu'on entend sur la montagne\n(1849-1856), Prométhée (1850), Fêtes (1851-1856), Hungaria (1854) et, enfin, le\nplus étonnant de tous peut-être, Hamlet (1858). La bataille des Huns fut com­\nposée en janvier et février 1857, et exécutée à Weimar le 29 décembre de\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                             CHRONIQUE       D'ART                          117\n\n\n la même année. Une allégorie poncive du peintre Kaulbach en avait été le\n prétexte, mais Liszt, en le proclamant, a fait une aumône gratuite à son\n irresponsable collaborateur. Au rebours de Berlioz, il semble que les\n  « programmes » ne furent jamais pour Liszt que l'occasion de créer\n d'admirables formes musicales. Celle-ci apparaît des plus téméraire et\n dangereuse surtout pour l'unité de l'ouvrage. Deux thèmes symbolisent la\n lutte des forces opposées; le motif des Huns, qui remplit tout le début du\n morceau, et la mélopée grégorienne Crux fidelis, qui en fournit exclusi­\n vement la péroraison. La fanfare guerrière des chrétiens souligne seule\n la cohésion de l'ensemble que le musicien sut assurer avec un art consommé\n et neuf encore aujourd'hui. Un peu surpris d'abord par ces révélations tar­\n dives, le public prend goût à la musique de Liszt; il n'est pas loin de la\n vouloir acclamer. Pourquoi l'Association des concerts Lamoureux ne\n s'unirait-elle pas à l'Euterpe, sa voisine, pour nous donner les Messes, la\n Légende de Sainte-Elisabeth et Christus? Avec Christus (1866) et la Messe de\n Gran (1855), assimilables seulement à la Matthaeus-Passion et à la Messe en\n « d e Bach, on pourrait comparer l'une à l'autre la profondeur complexe\n de l'œuvre du protestant et la radieuse, la païenne beauté de l'art du\n catholique. Et on connaîtrait, enfin, la grandeur du pur musicien que fut le\n virtuose abbé Liszt. »\n\n LES EXPOSITIONS :\n      E x p o s i t i o n d e « P o u r l'Art ». — Ce salon, le IIe, ouvre la\n seconde décade où s'engage brillamment un des cercles d'art les plus vaillants\n  et les plus talentueux de Bruxelles. Nous y retrouvons les artistes admirés et\n aimés aux années précédentes dans un ensemble d'oeuvres touffu et varié qui\n manifeste, sinon des tendances nouvelles, au moins le perfectionnement de\n solides qualités. Ceci spécialement pour la peinture. Quant aux sculpteurs,\n l'un, surtout, marche sûrement vers la maîtrise.\n    OMER COPPENS continue d'être le peintre vigoureux et varié que l'on sait.\n Qu'il peigne une Grange noyée d'ombre ou une Route ensoleillée, c'est tou­\njours la même sensation singulièrement aiguë et vibrante de la couleur.\n Ces toiles si intéressantes de réalisme vigoureux, si expertes de facture, ne\n vont pas pourtant sans une certaine crudité métallique du coloris qui est\n l'excès, excès à surveiller, de ces qualités mêmes.\n    Il y avait quelque temps que M. A. CIAMBERLANI n'avait plus donné\nd'oeuvres importantes; on le regrettait, se souvenant de la recherche haute et\nfière de cet artiste. Mais voici sa Vie sereine et toute une série d'études qui\nétablissent, fermement, l'aboutissement de sa vision. Vision idéaliste et\nrêveuse, noblesse de la composition, de l'arrangement et du groupement, il\nrègne dans cette grande toile une atmosphère hellénique où la ligne a pris le\npas sur la couleur...; celle-ci sobre, atténuée, presque immatérielle, forme\nun ensemble de tonalité grise et lointaine, et laisse ainsi — voulument — à,\nl'eurythmie de la conception formelle son rôle complet de beauté sereine et\nforte.\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": " 118                               DURENDAL\n\n\n    Sérénité et, tout autant, force, c'est-à-dire vie et vigueur, que nous révèle,\n dans ces beaux corps aux belles attitudes, le dessin châtié, approfondi et\n  vigoureux.\n    La manière de M. E. FABRY est un peu déconcertante, ou plutôt sa cou­\n leur, qui ne se prête pas particulièrement aux ombres; il n'en reste pas moins\n que ses panneaux décoratifs et sa tête de femme sont de belles toiles origi­\n nales par la correction de la ligne, l'entente de la figure ornementative, l'élé­\n gance de la composition.\n    M. E. VIERIN expose quatre toiles, dont deux, la Vieille Eglise et le Pont,\n m'ont paru être parmi les meilleurs « plein-air » du Salon. Ces deux tableaux\n dégagent une émotion profonde, quelque chose de tragiquement triste exprimé\n sans recherche aucune, sans coloration prétentieuse, par la seule divination\n que me paraît posséder M. Vierin à l'égal d'une intuition, par la divination\n du « moment des choses ».\n    Les natures mortes de M. VERHAEREN sont justes et superbes; elles sont\n parfaites au même titre que les intérieurs chauds, magnifiques, vibrant d'une\n lumière souple, où s'intimise somptueusement la vie belle des choses.\n    Un des plus illustres citoyens d'Yperdamme, A. LYNEN, nous envoie de sa\n ville natale une Kermesse, une Vue de quartier de la Friperie et une Arrivée\n de cortège, qui constituent des petits chefs-d'œuvre d'humour, de composi­\n tion, de finesse, de distinction, d'invention spirituelle, d'exécution merveil­\n leuse... Un Hiver et un Joyeux Propos se haussent cette fois jusqu'au\n tableau et de fort intéressante façon, le premier surtout, d'influence breughe-\n lienne. Notons aussi la Rue de petite ville et Notre-Dame des Bruyères,\n dont il n'y a rien autre à dire que c'est la perfection du genre.\n    L'envoi de RENÉ JANSSENS est important. Son œuvre s'affirme de plus en\n plus très belle et pure. Peintre d'intimités, de coins curieux de vieilles\n villes, de sacristies, il excelle à exprimer, avec une sensibilité peut-être un\n peu trop généralement mélancolique, la beauté secrète et évocatrice de ces\n choses anciennes, dont il a le sens à un degré profond. Rien n'est plus sincère\n que sa vision ou plus sûr que son métier, rien n'est à la fois plus artiste, plus\n personnel et plus respectueux que ces intérieurs monacaux rendus avec un\n attendrissement tout ensemble pieux et subtil. A noter spécialement le Chœur,\n une page infiniment délicate en des tonalités bleues. Le Bassin de l'Automne,\n à Versailles, témoigne d'un paysagiste de talent, que nous sommes curieux\n de voir persévérer dans cette voie.\n    La sculpture prend une place importante au Salon. La figure commémo­\n rative Pour l'Art à A. Hanotiau, de P . BRAECKE, est d'un beau sentiment.\n    De même, une figure tombale de D E RUDDER, d'une émouvante simplicité.\n    Et voici surtout V. ROUSSEAU. Tout ce qu'expose V. Rousseau est d'un\n intérêt supérieur. Nous avons en lui un des sculpteurs les plus originaux qui\n soient. Il me semble que V. Rousseau a une qualité maîtresse : l'invention du\n mouvement dans le sens de la grâce; il possède je ne sais quelle harmonie\n élégante de l'œil, qui lui fait rencontrer des trouvailles d'altitudes, des gestes\nrares et, pourtant, naturels ; sa manière est toute d'élégance, de subtilité, de\nforce aussi ; il est nouveau et précis, gracieux sans mièvrerie, hardi avec\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                               CHRONIQUE       D'ART                            119\n\nsûreté. . En résumé, un tempérament d'artiste extrêmement riche et divers,\naffiné, impeccable, et qui refait, entre autres, dans une forme classique, tant\nelle est pure, d'adorables Tanagra très modernistes par leur complexe\nexpressivité.\n   On a beaucoup admiré les bijoux de M. Ph. WOLFERS, d'un goût serré et\nsomptueux, œuvres d'art ingénieuses et fines, où s'avère la combinaison\nsavante du métal riche, de la pierre précieuse avec la plus délicate\nciselure.\n   MmeD E RUDDER a brodé un panneau, Pénélope, admirable d'habileté et de\nfacture, tout autant que d'un dessin châtié.\n   Enfin, le vitrail de M. THYS enchante et réjouit l'œil par son élégante clarté.\n\n   A u C e r c l e A r t i s t i q u e . — Très intéressant le salonnet composé des\nœuvres de MM. Ad. Jacobs, Em. Van Doren et A. Dumoulin. De M. AD.\nJACOBS, un peintre animalier très sûr de lui, quelques belles toiles, franches\net lumineuses; des bœufs d'un réalisme sain se détachant paisibles sur de\nsouriants paysages. Dans M. VAN DOREN, nous trouvons un poète ému et\nhabile qui exprime amoureusement la belle et mélancolique Campine. Ses\ntableaux ont du charme et de l'émotion; ils M chantent » délicieusement; ce\nsont des pages tendres et non sans profondeur. M. DUMOULIN a réuni une\ndemi-douzaine de toiles fort honorables. C'est un talent qui se cherche encore\net qui — nous en sommes sûrs — se trouvera.\n                                                                           G. B.\n\n   L a L i b r e E s t h é t i q u e ouvrira, à la fin de février, au Musée moderne,\nson salon annuel d'œuvies d'art. Salon dont l'ouverture est attendue chaque\nannée avec impatience, parce qu'on peut y étudier les plus nouvelles ten­\ndances de l'art contemporain. C'est ce qui en fait le si grand intérêt. Le salon\nde cette année sera le DIXIÈME depuis la fondation. Nous offrons, à l'occasion\nde cet anniversaire, nos plus chaleureuses et cordiales félicitations à notre\ncher ami OCTAVE MAUS, qui est l'âme de la Libre Esthétique. C'est grâce à sa\nvaillance, à son activité, à son dévouement et à sa haute compétence en art,\nque cette œuvre éminemment utile et artistique a prospéré et a atteint sa\ndixième année. On nous annonce qu'à l'occasion de cet anniversaire, l'exposi­\ntion offrira le résumé des diverses tendances qui caractérisent, dans les diffé­\nrents pays, l'art contemporain.\n                                                                            H . M.\n   Parmi les artistes invités cette année à prendre part au salon de la Libre\nEsthétique, on cite : pour la Belgique, MM. A. Baertsoen, Van Rysselberghe,\nGeorges Lemmen, W. Degouve de Nuncques, Georges Morren, H. Huklen­\nbrok, Georges Le Brun, Maurice Pirenne, R. de Bruycker, A. de Laet,\nF . Beauck, Paul Du Bois, V. Rousseau, G. Minne, G. Devreese, G. Combaz,\nMme J. Massin, etc.; pour la France, outre MM. Albert Besnard et Henri\nMartin, qui exposeront un ensemble d'œuvres important, MM. J.-E. Blan­\nche, E. Moreau-Nélaton, Maurice Denis, M. Maufra, Albert André, Maxime\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "I20                              DURENDAL\n\n\nDethomas, Henri Lebasque, P . de Lapparent, Louis Valtat, Pierre Laprade,\nLouis Paviot, les sculpteurs A. Charpentier, E. Bourdelle, Fix-Masseau,\nCh. Dufresne, A. Maillol, Ch. Rivaud. L'Angleterre aura comme représentants\nMM. Austen-Brown, Mark Fisher, D.-G. Mac Col), Alex. Fisher; l'Allemagne,\nMM. Georges Sauter, P . Baum, Max Stremel ; la Hollande, MM. J.-G. Dry­\ndorf et Dirk Nyland; l'Espagne, MM. Rusinol, Nonell Monturiol et Pablo\nRoïg; la Norwège, M. F. Thaulow; la Russie, le prince Troubetzkoy.\n   Un grand nombre de ces cinquante artistes, choisis dans les diverses ten­\ndances de l'art d'aujourd'hui, n'ayant jamais exposé en Belgique, le salon de\n1903 offrira un spécial intérêt « d'inédit ».\n   Au cours du Salon de la Libre Esthétique, des auditions hebdomadaires\ninitieront le public au mouvement musical d'aujourd'hui. Les concerts auront\nlieu tous les jeudis de mars, à 2 1/2 heures, avec le concours de M. Vincent\nd'Indy, du Quatuor Zimmer, des pianistes Blanche Selva, Th. Ysaye, Emile\nBosquet et Ricardo Vinès, de Mlles E. Delhez et J. Weyrich, cantatrices, des\nbarytons Henri Seguin et Stéphane Dubois, de MM. Chaumont, Van Hout,\nJ. Jacob, etc.\n   On y entendra notamment des quatuors à cordes inédits de J. Jongen et\nde G.-M. Witkowski, le quatuor inachevé d'E. Chausson (œuvre posthume),\nun trio inédit de V. Vreuls, une sonate pour piano et violon d'A. Magnard,\nune Rapsodie basque de Ch. Bordes, une Fantaisie pour deux pianos de\nTh. Ysaye, des Variations sur un thème de Rameau par P . Dukas, des composi­\ntions vocales d'H. Duparc, G. Fauré, C. Debussy, E. Chausson, L. de Serres,\nD. de Sévérac, R. de Castéra, B. Lucas, etc., exécutées en première audition.\n   La direction est en pourparlers au sujet de plusieurs conférences littéraires.\n\nPUBLICATIONS D'ART :\nL'Exposition internationale des Arts décoratifs modernes\n   a T u r i n , 1902. Un volume de 340 pages grand in-8°, publié sous la\n   direction de M. ALEXANDRE KOCH. Environ 400 illustrations originales et\n   hors-texte en couleurs. Texte par MM. G. FUCHS et F.-H. NEWBERY. Car­\n   tonnage d'éditeur en parchemin, dorures au petit fer. — (Darmstadt,\n   A. Koch, librairie des arts décoratifs.)\n   Dans les innombrables publications consacrées à l'Exposition de Turin,\ncelle-ci occupe une place très en lumière par la richesse, l'abondance et le\nsoin admirable de son illustration. L'importance morale de cette exposition\néclate aux yeux les plus prévenus par un simple coup d'ceil jeté sur l'ouvrage\nde M. Koch. On verra dans cette série de reproductions luxueuses avec quel\nmagnifique enthousiasme tous ceux qui participent de leur imagination et de\nleur pensée à la rénovation architecturale et décorative, ont collaboré à ce\npremier et inoubliable rendez-vous des « modernistes ». Voici les Mackin­\ntosch, miss King, F. Newbery et toute la pléiade si séduisante des Écossais;\nvoici l'active et brillante école de Darmstadt : Ollbrich, P . Behrens, Chris-\ntiansen, Paul Bruno, Auton Huber; puis l'école viennoise, représentée\npar l'architecte Bauman; l'école hongroise, conduite par le décorateur Horti ;\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                              CHRONIQUE D'ART                                 121\n\n\nles Suédois avec leurs céramistes et leur puissant architecte-décorateur\n Boberg; les Italiens qui, pour ne pas encore être en état de nous présenter\nune production harmonieuse, peuvent néanmoins montrer avec fierté les\nvitraux de Beltrami, les ferronneries de Mazucotelli, les meubles de Quarti et\n Bugatti; les Hollandais qui sont des ébénistes et des potiers de premier ordre;\nles Anglais qui furent, sinon les créateurs, du moins les parrains du nouvel\nart décoratif et que le fécond peintre-illustrateur Walter Crane, représentait\nbellement à Turin aux côtés de Brangwyn et des élèves d'Arts and Crafts;\nenfin, les Français qui figuraient à l'exposition turinoise avec des envois de\nLalique, Charpentier, Bigot, Plumet, Rivière, Sauvage et quelques toiles\ndécoratives du prestigieux Besnard. Les travaux de ces artistes et ouvriers\nd'art défilent sous nos yeux dans le volume de M. Koch; l'exposition fermée\net dispersée depuis deux mois, revit en ses aspects joyeux et juvéniles. On se\nrendra compte aussi par l'ouvrage de M. Koch, de l'importance et de l'attrait,\nsi universellement constaté, de la section belge. Le volume reproduit des inté­\nrieurs de MM. Horta, Govaerts, Hobé, Crespin, Sneyers, Van de Voorde, des\nœuvres de MM. Wolfers, Richir, Wytsman, ainsi que l'exquis dessin de\nF . Khnopff, exécuté pour l'invitation à la cérémonie d'ouverture de notre\ngalerie. Sans doute, il faut regretter de ne pas voir dans cette excellente\n« contribution » graphique les œuvres des principaux sculpteurs, dessina­\nteurs, affichistes, médaillistes, céramistes, etc., qui animaient notre section.\nMais M. Koch devait se borner. Il était d'ailleurs tenu, par obligation\npatriotique, de faire surtout la part très large à l'Allemagne. Telles quelles, les\npages consacrées à la Belgique traduisent suffisamment l'effort désormais\nhistorique de nos artistes et industriels à Turin, effort qui fut consacré par\nde nombreuses récompenses, des croix italiennes et ce qui vaut mieux, par\nl'applaudissement unanime du monde artistique et littéraire.\n\n   O n z e K u n s t , fascicule de février. — M. VERMEYLEN continue et conclut\nson bel article sur Constantin Meunier. Nous en détachons encore quelques\nidées : « Bien des choses, dans la forme de Meunier, s'expliquent par le fait\nque sa préoccupation constante ne fut pas la technique pour la technique, mais\nsurtout l'idée, la vision intérieure, l'image qui surgit dans l'âme du poète et y\nconquiert sa forme adéquate.\n   » L'art de Meunier est avant tout lyrique. Il est porté par le mouvement\nintérieur et vit par lui seul. De là sa force extraordinaire et empoignante. De\nlà aussi quelques imperfections. Ce que Meunier crée en ses moments d'émo­\ntion attendrie se place parmi les meilleures productions de notre temps. Mais le sen­\ntiment n'est pas toujours également tendre, parfois, il ne semble pas assez\nmur de vie vécue pour s'unifier en une image et il peut arriver alors que l'exé­\ncution un peu sommaire ne satisfasse pas tout à fait.\n   » Mais ces défauts même sont un signe de la probité de Meunier. Chez lui\nrien ne se cache sous une apparence trompeuse : absence complète de trucs. Il y\na trop de vérité, trop de grande nature chez Meunier pour qu'il cherche à\nnous donner le change par une habileté extérieure. Ce n'est pas un mince\nmérite que ce vieux maître, avec toute son expérience, puisse encore rater\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": " 122                                 DURENDAL\n\n\nl'un ou l'autre morceau, là où tant d'académiques, qui n'eurent jamais rien à\ndire, étaleraient leur perfection vide. Qui se tromperait d'une façon plus sympa-\nfhiquement naïve que Meunier dans la composition de tel relief du Monument\nau travail? Mais il suffit qu'une force lyrique puisse souffler à travers l'œuvre,\ncomme dans l'Industrie, pour qu'un rythme unique relie toutes les attitudes\nplus puissamment que n'importe quelle harmonie de lignes savamment agencées.. »\n   A l'article de M. Vermeylen succède la suite de la remarquable étude de\nMAX ROOSES sur les Dessins des maîtres flamands. Parmi       les artistes que Max\nRooses range sous la dénomination de Romanistes, il cite Franz Floris (1520-\n 1570), un des chefs de l'école anversoise duXVIesiècle. « Avec lui, cette école\nconquiert le premier rang dans notre pays et inaugure une suprématie qui se\nprolonge durant trois siècles.\n   » Avec Franz Floris disparaissent les dernières traces de l'art du moyen\nâge et s'achève la réforme dans l'esprit de la Renaissance italienne ; l'anti­\nquité classique, les grands maîtres du Midi : Raphaël, Michel-Ange devien­\nnent les législateurs de l'Art. Avec eux aussi, le dessin prime la peinture ; non\nplus le dessin d'après la réalité telle qu'elle se manifeste dans la vie ordi­\nnaire, mais d'après la nature telle qu'on apprend à la voir à l'Académie,\nd'après les modèles conformés suivant les modèles de l'antiquité, irrépro­\nchables de forme, gracieux dans leurs mouvements, groupés d'une façon\nartistique. Les scènes de la vie réelle sont jugées indignes d'être immorta­\nlisées par le pinceau. L'Histoire Sainte, la Mythologie et l'Allégorie sont les\nsources principales où puiseront désormais les artistes. »\n   Très intéressant aussi l'article de Thomas Prikker sur la Fabrique de tapis de\nDeventer et les modèles de Colenbrander.\n   Pour conclure, une abondante Chronique d'art fournie par les correspon­\ndants de la revue.\n   Parmi les illustrations, la reproduction des quatre superbes bas-reliefs de\nl'œuvr.e maîtresse de Constantin Meunier.\n\n    E d m o n d V a n O f f e l . — L'éditeur Borel de Paris a publié un superbe\nalbum des plus beaux dessins de cet artiste anversois. M. Van Offel est un\nadmirable dessinateur. Il a un talent incomparable. Il y a encore, ça et là,\nquelque imperfection dans ses dessins. Je ne doute pas qu'il ne parvienne à\ns'en défaire et à atteindre la perfection dont il est déjà bien près. Il est doué\nd'une belle et exubérante imagination. Son coup de crayon est sûr et gracieux.\nCertaines de ses œuvres sont absolument exquises.\n   Voici l'éloge que fait du talent de Van Offel un des critiques d'art les plus\navertis et les plus attentifs que je connaisse, Rambosson, du Mercure de\nFrance :\n   « M. Frédéric de France rassemble, en les accompagnant de quelques\nnotes chaleureuses, une quarantaine de compositions d'un artiste flamand\nfort original, M. Edmond Van Offel. Cet illustrateur, d'un métier fort person­\nnel, enclôt dans ses œuvres une large et chaude poésie, aux caprices parfois\ntrop compliqués, mais qui laisse, les pages tournées, une impression toujours\nsaisissante. Peut-être pourrions-nous exiger, à certains endroits, plus de\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                            CNRONIQUE D'ART                              123\n\n\nsûreté anatomique, mais il ne faut pas trop chicaner l'auteur des belles pages\ndédiées à la Divine Comédie de Dante ou au Saint-Julien l'Hospitalier de\nFlaubert. Ce sont là des créations fortement inspirées et qui méritent qu'on\nles admire. »\n   Je souscris pleinement à ces éloges, si justement décernés par mon con­\nfrère Rambosson au sympathique artiste anversois. Celui-ci est encore\njeune. Il a l'avenir devant lui. Puisse cet avenir être fécond pour lui en\nbelles œuvres d'art et puisse son beau talent se développer de plus en plus et\ns'affirmer en œuvres de beauté de plus en plus sérieuses et personnelles.\n                                                                    H . M.\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "     Gazette des faits et des livres\n\n                                                               1er février 1903.\n\n    Que M. Edmond Picard ait le droit d'être fatigué de vivre, nul ne le niera;\n mais si cette fatigue était une réalité plutôt qu'une attitude littéraire, il me\nparaît que nous nous en consolerions difficilement; cette mélancolie irrémé­\ndiablement déçue, qui est la forme intellectuelle de la sénilité, ne peut pas\nfrôler de son aile noire cet homme qui, dans ses erreurs et ses droitures, ses\n rancunes et ses amours, fut toute vaillance, toute spontanéité, toute combati­\n vité, toute jeunesse; son état civil marque 66 ans; mais ses œuvres? Qu'une\n idée surgisse, qu'une personnalité se lève, qu'un événement s'accomplisse et\n voyez M. Picard : suit-il claudicant et béquillant la troupe des admirateurs\n ou des désapprobateurs, ou plutôt ne prend-il point la tête, ne forme-t-il\n point à lui seul l'avant-garde, clamant l'exaltation ou le mépris, et son geste\nd'enthousiasme ou de haine n'a-t-il pas toujours vingt ans... Fatigué de\nvivre?... Allons donc : le neveu du jurisconsulte n'est pas près, grâce à Dieu,\nde devenir un oncle.\n   Mettons donc simplement qu'en écrivant Fatigue de vivre (1), M. Picard a\nvoulu, à son tour, y aller de son petit Faust; car c'est cela, le savant Henri\nDucius, un Faust modern-style qui a fait le tour de toutes les voluptés intel­\nlectuelles et qui, au terme de sa vie, voudrait régénérer les caducités de sa\npensée dans les ardeurs d'un jeune amour... Illusion dernière et vaine : et\nDucius se tue — très romantiquement. Ce résumé fait sourire. On aurait\ntort. Car sur cette trame banale, M. Picard a tissé quatre actes qui ont d'abord\nun intérêt scénique autrement intense que les « imprécations » de Jéricho; ici\nles personnages vivent, baignés d'une psychologie rigoureuse et émouvante\net parmi ces personnages, surtout le vieil inventeur Ducius, accablé d'une\nexistence trop remplie et la jeune Irène, d'une juvénilité si voluptueusement\ncaline, souple et tentante; du contraste et de la rencontre de ces deux per­\nsonnalités, M. Picard a tiré des effets aussi beaux que les magies du crépus­\ncule et les troubles de l'aurore ; il y a là quelques scènes qui prennent et\nempoignent par leur nouveauté. C'est du théâtre cela et du meilleur, parce\nque c'est de la passion vraie en toutes ses faiblesses, toutes ses reprises\net toutes ses nuances.\n\n\n  (1) EDMOND PICARD, Fatigue de vivre, Bruxelles, Lacomblez.\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                      GAZETTE DES FAITS E T DES LIVRÉS                               125\n\n\n   Mais alors, n'est-ce pas, ne parlons plus de « fatigue de vivre », puisque\nM. Edmond Picard, après tant de formes d'art frappées à sa très personnelle\neffigie, vient à peine de commencer sa carrière de dramaturge.\n\n                                              *\n\n   Des nombreux commentaires que provoqua la dernière œuvre de M. Paul\nBourget — l'Étape — il n'en est point de plus complète et de plus rigoureuse­\nment fouillée que les « notes » publiées par M. Eugène Gilbert (1).\n   Notre distingué confrère a le talent merveilleux de pénétrer jusqu'à la\nmoelle des œuvres littéraires qu'il analyse et de présenter ces œuvres en des\nraccourcis saisissants; en lisant son étude sur l'Étape, non seulement le cœur\nrevit les émotions que donne le dramatique intérêt de cette page de vie,\nmais l'esprit comprend, mieux peut-être qu'à la lecture du livre lui-même, les\ntendances auxquelles M. Bourget a obéi et les conclusions qu'il a voulu\nproférer.\n   M. Gilbert partage ces tendances et approuve ces conclusions.\n   Par une chronique parue ici il y a quelques mois, on sait que mon admira­\ntion pour l'Étape n'est pas aussi absolue : si la vertu sociale du catholicisme,\ntelle que la glorifie M. Bourget, me parait une thèse absolument juste —\nvieille, du reste, comme le monde et la vérité — je déplore que l'écrivain ait-cru\ndevoir compliquer cette thèse par l'éloge d'une sorte de nationalisme d'élite et\nde fétichisme d'hérédité qui, dans notre société démocratique, peut avoir tout\nau plus la valeur d'un beau regret mélancolique, mais non l'autorité d'une\nleçon pratique et utile.\n   Toute l'éloquente et adroite subtilité de mon ami Gilbert ne m'a pas con­\nverti à son enthousiasme : le catholicisme de l'Étape demeure pour moi trop\nsaturé de snobisme aristocratique pour devenir l'Évangile du XXe siècle.\n\n                                              *\n                                             * *\n\n   Les étudiants catholiques de Gand viennent de publier leur second Alma­\nnach (2).\n   Ce que cela représente de vaillance et de ténacité, ceux-là le savent qui ont\nvu se former, s'accroître, devenir compact et puissant, le groupe des étudiants\ncatholiques gantois; sans doute, jadis, aux heures de début, le désir nous\nvint parfois d'une œuvre comme celle-ci qui, avec l'appui fraternel des devan­\nciers, synthétiserait l'intellectualité de la jeunesse chrétienne... Que je sais gré\nà la génération actuelle, et surtout à M. F . Van Ermengen qui fut l'initiateur\nde cette entreprise, d'avoir réalisé le rêve de notre adolescence : Dieu merci,\nil y a donc encore des jeunes gens qui, en marge de leurs cahiers de droit, de\nmédecine et de mathématiques, osent et savent faire de l'art et qui professent\n\n\n  (1) E U G È N E G I L B E R T , Notes sur l'Étape. Extrait de la Revue générale.\n  (2) Almanach de la Générale gantoise des étudiants catholiques, Gand, Si fier.\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "126                               DURENDAL\n\n\nque leurs loisirs ne sont pas dus aux beuveries, au billard et aux femmes !\nLe bon livre aux souvenirs parfumés de mélancolie ! La bonne lecture qui\nnous rouvre les portes de tant de cénacles d'enthousiasme : le Chapeau Rouge,\nchanté en de belles pages, et cette petite Littéraire qui m'a fait don, en filiale\ngratitude, du culte consolant de la Beauté... Et à côté des essais des jeunes —\ndont quelques-uns sont déjà plus que des promesses — s'alignent les contri­\nbutions des principaux littérateurs belges, pléiade encourageante et protec­\ntrice, aux noms connus, quelques-uns déjà glorieux : Séverin, Gilkin, Mau­\nbel,   Courouble et le D r Deffernez, avec un délicieux conte estudiantin.\nQuelques pages aussi de Barrès, d'éloquentes épîtres, fleurant bon l'enthou­\nsiasme, du R. P . Ollivier et de René Bazin, enfin d'Eugène Gilbert, ce hardi\net perspicace apôtre du modernisme catholique, un article panoramique sur\nles lettres belges, tout en sagaces remarques et en utiles conseils.\n     Cela vaut, n'est-ce pas, des félicitations et des encouragements de ceux qui\naiment la jeunesse et l'art, et des remerciements aussi de ceux à qui ce petit\nalmanach, en ses vers, ses chants et ses croquis, fit revivre quelques heures\nardentes, spontanées et insoucieuses de leur lointaine adolescence.\n\n                                                     FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                          NOTULES\n\n\n   La Société des Amis de la Médaille d'Art, société hollando-\nbelge, fondée il y a plus d'un an dans le but de promouvoir cet art si fin et si\ndélicat de la médaille, a tenu sa séance annuelle, le 25 janvier, au Palais des\nAcadémies, sous la présidence de M. le vicomte de Jonghe.\n   Le comité-directeur a été réélu par acclamations.\n   M. de Witte, président du bureau de la société, a fait une très intéressante\ncommunication sur la situation actuelle de la société et sur ses espérances\ndans l'avenir. Il a rappelé que cette année aura lieu le premier concours\npour la confection d'une médaille d'art, ouvert à tous les jeunes artistes âgés\nde moins de 3o ans, et dont le sujet est : La Glorification de la paix universelle.\nNous attirons là-dessus l'attention des jeunes artistes. Pour les conditions, il\nfaut s'adresser à M. de Witte, rue du Trône, 55, à Bruxelles. C'est à lui aussi\nque les œuvres doivent être envoyées, le 31 mars au plus tard.\n   Pendant la séance, on a fait circuler quelques médailles récentes, entre\nautres une merveilleuse médaille de Roty, le célèbre artiste français, qui avait\nexposé, on se le rappelle, des médailles religieuses de toute beauté à notre\nsalon d'art religieux, des médailles admirables de Dupré et des médailles de\nnotre grand artiste G. Devreese, qui, depuis qu'il s'occupe de cet art spécial,\na fait des progrès étonnants. M. Devreese deviendra certainement, s'il con­\ntinue dans cette voie, un des plus illustres médailleurs de ce temps. Nous\navons vu également la médaille modelée par M. Faddegom pour la société,\nmédaille un peu trop chargée, mais d'un dessin achevé et d'une grâce\nexquise.\n                                                                       H . M.\n\n\n\n\n   Conférence de M. Hughes Leroux : Ménélick et l'Abyssinie. —\nLe cercle des Matinées littéraires a inauguré la série de ses conférences par une\ncauserie aussi substantielle qu'élégante qu'est venue donner M. Hughes\nLeroux, le député et voyageur français connu. Pendant une heure, celui-ci a\ntenu son auditoire distingué sous le charme sérieux et spirituel de sa parole.\nDans une langue simple, mais colorée, il a levé le voile qui couvre encore\npeu ou prou cette mystérieuse et lointaine Abyssinie ; il nous a décrit le type\npsychologique de cet empereur — potentat africain — si particulier par le\nconflit qu'il présente entre deux civilisations opposées, la sienne et la nôtre.\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": " 128                                   DURÈNDAL\n\n\nE n quelques traits d'une vive justesse, d'une mordante observation, il n o u s a\ndécrit le pays et les h o m m e s . L e succès de M. H u g h e s Leroux a été grand et\ntout autant g r a n d e m e n t mérité.\n                                                                              G. B .\n\n                                          • ***\n\n    L'Ecole de Musique d'Ixelles. — La distribution des prix\nde cette école, admirablement dirigée par M. T h i é b a u t , a eu lieu d i m a n c h e\n18 janvier. Cette solennité a été rehaussée par une audition remarquable\nd'élèves lauréates, parmi lesquelles il faut citer M l l e s H . Corbisier, Louisa\nDepret, E v a François, F . et B . Van Maldeghem, Rogger et Rosa P i e r s .\nCette audition a prouvé une fois de plas la supériorité de l'enseignement\nartistique qui est d o n n é dans l'école de M. T h i é b a u t .\n\n                                            ***\n\n    M. Emile Hullebroeck a été n o m m é récemment par le Ministre\nde l'Instruction publique, professeur de musique à l'école normale de G a n d .\nN o u s félicitons de tout cœur, à ce sujet; le distingué fondateur et directeur de\nla société A Capella de Gand, qui d o n n e , chaque année d a n s cette ville,\nd'admirables auditions de musique ancienne.\n   M. Hullebroeck a publié récemment deux nouvelles œuvres musicales très\nintéressantes, de sa composition, u n morceau pour violoncelle et u n e\nromance ; Wiebeliefdje. (On peut se les procurer chez l'éditeur F a e s , à Anvers,\n25, Beddestraat.)\n\n\n\n\n       A c c u s é d e r é c e p t i o n : J U L E S LAFORGUE : Œ u v r e s complètes. Mora­\nlités légendaires ( P a r i s , Mercure de France). — SANDER PIERRON : L e s orties\n(Bruxelles, E d . de l'idée Libre). — F . VANDER LINDEN : Bourgeois (Ed. de\nla Verveine). — ANGOT DES ROTOURS : Saint Alphonse de Liguori (Paris,\nLecoffre). — K. VAN DE WOESTIJNE : De vlaamsche primitieven (Gand,\nLibrairie Néerlandandaise). — A. DE W E E R T : Begijntjes en begijnhoven\n(Ibid.). — M. QUEVEDO : I c o n i u m (Bruxelles, Charles Bulens, éditeur). —\nI . - B . VAN DER A A : Ile de Ceylan, 2 m e édition, 6 m e mille (Ibid.). — D E G E R ­\nLACHE : Le premier hivernage dans les glaces antarctiques. Relation anecdo­\ntique sommaire de la Belgica. Récit extrait de : Quinze mois dans l'antarctique\n(Ibid.), — CHARLES MARTENS : Sainte Cécile, drame musical ( L o u v a i n ,\nF o n t e y n ) . — E . RESCLAUZÊ DE BERMON : L e comte de Pérazan (Paris, P l o n ) .\n— J. SABLE : P e t e r Benoît (Gand, Librairie néerlandaise). — A. GOSSEZ :\nPoètes du N o r d (Paris, Ollendorff). — A. N O Ë L : Poulette se marie (Paris,\nP l o n ) . — P . RIVERSDALE : Vers l'amour (Paris, Maison des Poètes). —\nF . BRUNNETIÊRE : Discours de combats, nouvelle série (Paris, P e r r i n ) . —\nE. ZOLA : Vérité (Paris, Fasquelle).\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": ""}, {"page_pdf": 153, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 2, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1903-02", "signet_source": "Dixième année - N°2 - Février 1903 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant les pages 1-64 (janvier), pages 65-128 ; la Gazette est datée « 1er février 1903 » ; la Chronique d’art mentionne des concerts des 7 et 9 janvier, « Onze Kunst, fascicule de février », l’ouverture de la Libre Esthétique « à la fin de février », la Société des Amis de la Médaille (séance du 25 janvier) et l’École de Musique d’Ixelles (distribution du 18 janvier) ; P. Lacuria renvoie au « n° de février de l’Occident ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}