{"numero_id": "ulb-durendal-1903-livraison03", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-001", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 131, "titre_corps": "Camille Lemonnier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Camille Lemonnier Les manifestations destinées à célébrer l'apparition", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 158, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1828, "texte": "Camille Lemonnier\n\n              LES manifestations destinées à célébrer l'apparition\n                de la cinquantième œuvre littéraire de Camille\n                Lemonnier (1) auront pris fin quand ces lignes\n                seront publiées.\n                   Des conférences, des représentations théâ­\n                trales, un banquet, la remise au jubilaire de\n                tous ses livres ornés d'écrits, de dessins d'artistes\n                flamands et wallons, sont autant de formes de\nl'amitié et de l'admiration qui vont aujourd'hui vers Camille\nLemonnier.\n   Nous avons pensé que l'événement était trop important pour\nne point le signaler ici.\n   Dans le premier numéro de Durendal (en janvier 1894), Pol\nDemade s'exprimait ainsi à propos d'un opuscule de cet écri­\nvain (2) :\n\n   L'auteur est, certes, loin de nous, d'esprit et de tendances, mais quel admi­\nrable, quel puissant ouvrier de la pensée et de la phrase, dans ces dix pages...\nCela vous entre dans l'intelligence avec la force d'une hache s'entant au cœur\nd'un chêne, entrant et n'en sachant plus sortir, demeurant là en vous, deve­\nnant votre propre substance comme la hache d'acier inséparable du bois aux\nfibres d'airain. A la lecture de semblables pages, dont toules les phrases sont\ncomme les artères, coupées et versant leur beau sang rouge et chaud, impos­\nsible de ne pas sentir passer en soi un frisson d'admiration, impossible de ne\npas crier à l'artiste : Vous, vous êtes un vivant au moins ! Nous devions cette\nparole de justice à Lemonnier. Demain, nous nous battrons peut-être contre\nlui; aujourd'hui, il ne nous en coûte pas de lui rendre cet hommage mérité.\nUn catholique doit être vrai.\n\n\n (1) Le Petit Homme de Dieu (Paris, Ollendorff, édit.).\n (2) Paroles pour Georges Eekhoud (Bruxelles, Lacomblez, édit.)\n"}, {"page_pdf": 159, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2419, "texte": "  130                         DURENDAL\n\n\n       Nos lecteurs se souviendront que, maintes fois, des réserves\n    furent apportées dans les appréciations de Durendal touchant\n   les livres de Lemonnier. Certaines critiques ont été nettement\n   formulées. Il est inutile d'y revenir.\n      On nous apprit jadis à admirer chez un Virgile, un Racine,\n   un La Fontaine, tout ce qui est purement admirable, en\n   négligeant les sentimentalismes audacieux des premiers, en\n   n'écoutant pas le rire du grand fabuliste dans ses contes légers.\n   Nous prétendons jouir d'immunités semblables lorsqu'il s'agit\n   d'un contemporain.\n      Camille Lemonnier publia la Belgique, les Charniers, les Noëls\n  flamands, l'Arche, le Bon Amour, le Vent dans les Moulins et bien\n  d'autres livres, où un moraliste très rigoureux ne pourrait\n  sévir. Dès lors, la cause est entendue. Cet écrivain nous\n  appartient. Il ne s'est pas complu dans l'observation d'un seul\n  aspect de l'humanité. Il a embrassé toute la vie.\n     En 1880, notre littérature renaissante se groupait autour de\n ce Maître. Il apprit aux poètes et prosateurs à trouver, dans la\n contemplation de l'eurythmie éternelle des choses, la meilleure\n raison de l'Art. Sa sensibilité frémissante, son émoi devant le\n spectacle du monde, ses enthousiasmes de coloriste, toute sa\n mâle vertu de peintre, d'un peintre de la grande lignée flamande,\n éveillèrent des inquiétudes, provoquèrent des émulations. La\n voie d'un art presque exclusivement pictural dans l'expression\n littéraire était ouverte.\n     Celui qui a l'honneur d'écrire ces lignes se souvient, avec une\n reconnaissance vivace, de la révélation de beauté qu'apporta à\n ses sens, la merveilleuse aventure du braconnier Cachaprès au\n milieu des grands bois. Combien, parmi nous, ont enfin vu le\nciel, la forêt, l'immensité des plaines, la splendeur mouvante\n de la Terre, après avoir connu Lemonnier!\n     Tout l'art de l'écrivain ne se résume pas dans la vision écla­\ntante des paysages. Nous le savons enclin aux préoccupations\nsociales, attiré vers les sujets les plus divers, les plus disparates\nquelquefois. Cependant, le lyrisme imagé, la fougue du colo­\nriste paraissent bien être ses hautes qualités. Ils sont, dans un\nœuvre immense, les caractéristiques les plus évidentes.\n    Le style du prosateur peut offrir des modalités diverses (on\nn'écrit pas dans la même manière, Happe-Chair et l'Arche), mais\n"}, {"page_pdf": 160, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2597, "texte": "                            CAMILLE LEMONNIER                               l3l\n\n\nl'ascendant des maîtres de la vieille Flandre d'art se découvrira.\nLemonnier est « le contemporain » qui fait entendre des voix\navec un accent nouveau. Néanmoins, par leur moelle énergique,\ncertaines inspirations rappelleront de grands ancêtres. Ceux-là,\nil les a évoqué parfois, somptueux et puissant.\n   D'autres jours, il transposa la clarté d'or, la lumière fluide,\nles tendresses blondes d'un Claus... Et ce sont des morceaux\néblouissants.\n   Il va partout. Il exprime toutes sensations.\n   Après d'âpres réalités, le retour aux états primitifs de l'espèce\nfut célébré par lui, sur un mode légendaire.\n   Nul artiste ne se sera renouvelé davantage, dans la mesure où\nla recherche d'impressions inédites n'entame pas un tréfonds de\nviriles qualités flamandes.\n   La piété de ce fils rendit à son pays un immortel hommage.\nCamille Lemonnier composa la Belgique. Par ce seul livre, il\nmérite déjà de vivre dans la mémoire des hommes.\n   Écoutez en quels termes l'écrivain parle de Bruges :\n\n   Aussi rigides que ses ducs étendus aux tables des sarcophages dans ses\ntemples, la Flandre est couchée là parmi les bandelettes, poudreuse et momi­\nfiée, et, néanmoins, comme ces hautes princesses dont parle la légende et qui,\nsous l'hermine, la pourpre et les fards conservaient, jusque dans le cercueil un\nfurtif simulacre de vie, elle apparaît animée d'un pâle et décevant sourire,\nparmi les orfèvreries éblouissantes, les magnificences de la pierre et du bois,\nles miraculeuses architectures qui lui donnent en son tombeau comme une\nimmortelle jeunesse d'art. Telle est la splendeur que pare sa grande paix de\nmort que, bien plutôt qu'un sépulcre tapissé de ténèbres, l'esprit évoque\nautour d'elle les fastueuses ordonnances mortuaires d'une sorte de chambre\nardente, ainsi qu'on en voit flamboyer au chœur des cathédrales, avec des\ncandélabres d'or et d'argent hauts comme des arbres et faisant couler sur les\ndalles un ruissellement de clartés. Ainsi elle se révèlera aux poètes, aux\nartistes, à tous ceux qui suppléent à l'insuffisance des yeux de la chair par les\nlumières de la vision intérieure, dans la muette douceur de ses canaux, la\ntranquillité sourde de ses pleurantes solitudes.\n\n  A Camille Lemonnier qui glorifia sa patrie! Telle est la dédicace\ninscrite par l'Académie libre, sur l'exemplaire de la Belgique\nqu'elle offrit au maître pendant ces jours de fête.\n  Et c'est vraiment l'expression adéquate d'un sentiment una­\nnime!\n                                                       GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-002", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 132, "page_fin": 133, "titre_corps": "Soirs de village", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Verhaeren", "ancre_debut": "Soirs de Village Lorsque rentrent des alentours", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 161, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 989, "texte": "Soirs de Village\n\nLorsque rentrent des alentours\nTels soirs d'été, les attelages,\nLes vieilles gens des vieux villages\nSe rassemblent aux        carrefours.\n\nLes plus anciens semblent     descendre\nDu calvaire de leurs cent ans :\nLeurs petits yeux sont    clignotants\nDans leur face, couleur de cendre.\n\nIls sont à bout de tant   marcher;\nIls radotent, sourient et pleurent;\nPuis se taisent, écoutant l'heure\nCasser le temps, à leur clocher.\n\nLes aïeules se sont assises\nSur les roses d'un coussinet :\nLes deux brides de leur bonnet\nTombent d'aplomb, sur leurs mains         grises.\n\nLes veilleuses du souvenir\nBrûlent aux coins de leurs mémoires,\nLeur menton mâche des histoires\nLongues à ne jamais   finir.\n\nLa plus vieille passe à la ronde\nQuelques lambeaux d'un almanach ;\nEntre deux prises de tabac\nOn discute la fin du monde.\n\nOn reparle de morts fauchés\n— Depuis quels temps! — Dieu s'en souvienne         :\n« C'était quand l'école gardienne\nS'ouvrait encor, au vieux marché. »\n"}, {"page_pdf": 162, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 799, "texte": "          SOIRS DE VILLAGE                         133\n\n\nOn dit ses deuils et ses misères;\nOn se chamaille et c'est à qui\nTraîne le plus dolent ennui,\nVers les plus noirs     anniversaires.\n\nTels sont jaloux de leurs douleurs :\n« Défunt leur fils, morte leur fille!\nLes bœufs qui sont de la famille\nCaptés, un soir, par des voleurs... »\n\nEt tous les maux que l'on endure\nSans qu'on aille crier merci!\nSève épuisée et sang moisi,\nSous la chair flasque et la peau dure!\n\nAinsi causent les vieilles gens,\nLes soirs d'été, dans les villages ;\nSur le chemin, les attelages\nDe foin fleurent comme un encens.\n\nEt jour à jour les temps   s'écartent;\nDu lundi soir jusqu'au    samedi,\nOn ressasse ce qu'on s'est dit,\nEt le dimanche, on joue aux cartes.\n\n                                     EMILE VERHAEREN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-003", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 134, "page_fin": 141, "titre_corps": "Sur quelques peintres de Sienne : III. Le Vecchietta", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules Destrée", "ancre_debut": "Sur quelques Peintres de Sienne Suite Le Yecchietta 1 UN très grand nombre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 163, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1700, "texte": "Sur quelques Peintres de Sienne\n                                           (Suite)\n\n\n\n\n                                    Le Yecchietta(1)\n\n\n               UN très grand nombre de gens ne connaissent le\n                 Vecchietta que comme l'auteur du buste de la\n                 vieille Annalena Matestesta, dont l'original, un\n                 bronze de superbe patine aux tons de vieux fer,\n                 se trouve au Bargello de Florence, et que la\n                 reproduction a popularisé sous le nom : la reli-\n                 gieuse. C'est une figure d'une grande beauté.\n                 Elle est d'une si saisissante réalité qu'on dirait\nd'une Sœur supérieure qui doucement sommeille, perdue en\nsongeries bienveillantes et va tantôt s'éveiller pour diriger, avec\nbonté, la vie intérieure du couvent. Il paraît qu'il faut chercher,\ndans la pratique du moulage sur nature, l'explication de ce\nnaturalisme si expressif. Les nobles plis de la coiffe et du voile\nencadrent de dignité le visage souriant.\n\n\n  (1) LORENZO DI P I E T R O Di GIOVANNI Di LANDO, dit IL VECCHIETTA, né                        en\n1412, à Castiglione di Val d'Orcia, mort en 1480.\n\n   Œ U V R E S . — P i e n z a . — CATHÉDRALE, chapelle à gauche du maître-\nautel, dite del sacramento, T r i p t y q u e , avec, en sa partie centrale : l'Assomp-\ntion (1461).\n  Sienne. — M U S É E , salle I I I : n° 63, Saint Bernardin; n° 67, tableau d'autel,\nMadone trônant avec saint Pierre, saint Paul, saint Cosme et saint Damien, signé :\nOpus Laurentii   Petri sculloris alias el Vecchietta ob suam devotionem ( I 4 7 7 ) ; s a l l e X :\nn° 5, Tabernacle (1465); dans la salle IX : sans n°, se trouvent les peintures\n"}, {"page_pdf": 164, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2822, "texte": "                    SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                  l35\n\n\n     Lorenzo di Pietro fut à la fois architecte, peintre, orfèvre et\n  sculpteur. Cette universalité d'aptitudes est le trait de beaucoup\n  d'artistes du XVe siècle, qui ne concevaient guère, comme de nos\n jours, la division des tâches esthétiques et la spécialisation à\n  outrance, fléau moderne, qui oblige un artiste à répéter inlas­\n  sablement le sujet qui lui valut quelque succès. Il aimait à\n  affirmer le double aspect de son activité principale ; il signe\n  Opus Laurentii scultoris son tableau d'autel de 1477 et Opus Lan\n rentii pictoris son tabernacle de bronze de 1472. Ces deux\n œuvres, qui se trouvent maintenant, la première au Musée,\n l'autre à la cathédrale, furent exécutées pour l'hôpital de Sainte-\n Marie della Scala, dans les dernières années de la vie de l'ar­\n tiste. Ce fut, dans cette demeure de souffrance et de miséri­\n corde, pour laquelle Vecchietta semble avoir eu toujours une\n affection particulière, qu'il vint, tout jeune, peindre ses pre­\n mières fresques; et ce fut là enfin qu'il termina sa dernière\n sculpture, un Christ ressuscité, en bronze, qu'on voit encore en\n la chapelle de l'hôpital.\n    Cet hôpital de Sienne est un palais. L'édifice est remar­\nquable et l'intérieur en est orné d'une profusion de peintures.\nUn chroniqueur siennois disait qu'il n'avait jamais pu les\nregarder sans attendrissement, car elles avaient eu pour but de\ndonner les consolations de la beauté aux plus malheureux des\nhommes. Et c'est là, en effet, une idée touchante et bien carac­\ntéristique de cette existence siennoise du XVe siècle, qui faisait\nconsidérer aux hommes la jouissance d'art comme aussi néces-\n\n\n (Histoire du Christ) du reliquaire de l'hôpital (1445). — ARCHIVIO, couvertures\n de registres : Anges tenant un écusson (1458); Madone couronnant Fie II (1460). —\n HÔPITAL, Pellegrinajo : Fresques, n o t a m m e n t l'Histoire de Tobie et celle qui\nse trouve la première, à g a u c h e , Adoption des enfants (1441). — INFIRME­\nRIE S A I N T - P I E R R E : Fresques des murs et plafonds (1448). Il n'en subsiste que\ndes vestiges. — P A L A I S P U B L I C , rez-de-chaussée, b u r e a u de l'Etat civil :\n(anagrafe) Madone de Miséricorde (1461), fresque; salle des Balestre : Sainte\nCatherine, fresque, sur un pilier (1461); étage : Saint Bernardin prêchant sur la\nplace de Sienne, Saint Bernardin faisant des miracles après sa mort, attribués sur\nplace à Francesco di Giorgio. — BAPTISTÈRE : F r e s q u e s sur la voûte et le\nmur de gauche (1450). — PALAIS PALMIERI N U T I : C a s s o n e , Bataille et Réconci-\nliation (d'après B e r e n s o n ) . — PALAIS SARACINI : Madone, Saint Martin et le\nMendiant (id.). — SAN BARTOLOMMEO, Conlrada del Istrice, sacristie : Madone\net Anges (id.).\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2324, "texte": "136                                  DURENDAL\n\n\n\nsaire, aussi naturelle que celle de l'azur du ciel et de la lumière\ndu soleil. Dans tous les monuments publics et les demeures\nparticulières, partout où le peuple fréquente et s'assemble, à\nl'occasion de toute manifestation du culte ou de la république,\nl'art intervient pour ennoblir et récréer. Pavement de la cathé­\ndrale et registres de la gabelle sont là pour nous attester jusqu'à\nquel point cette passion esthétique fut triomphante et raffinée.\nMême à la maladie, même à la mort, l'art imposa sa parure.\nOn comprendra mieux, si l'on s'en souvient, la prédilection du\nVecchietta pour l'hôpital de Sainte-Marie, et la proposition,\nd'un sentiment élevé, qu'il fit au directeur de cet établissement\nd'y construire et de décorer à ses frais une chapelle, non pour\nperpétuer son nom, mais pour assurer à son âme des prières\nefficaces entre toutes, celles des souffrants et des pauvres...\nC'est en exécution de cette promesse qu'il sculpta le Christ res-\nsuscité.\n   Quelques autres sculptures de lui sont connues, le tombeau\ndu jurisconsulte Marino Soncino, à Florence (Bargello), deux\nstatues en bois, (saint Antoine et saint Bernardin), dans le Dôme\nde Narni, enfin à Sienne, celles de saint Paul (1458) et saint\nPierre (1460), à la Loggia dei Nobili, de saint Bernardin (1474),\nde saint Paul (1475) et de saint Sébastien, à la cathédrale. Une\nstatue de sainte Catherine, en argent, qu'il avait fait pour cette\ncathédrale, a disparu.\n   Le temps a été cruel pour ses peintures. Celles qui nous sont\nparvenues sont, le plus souvent, usées, délabrées, restaurées.\nOn a retrouvé, en 1872, sous le badigeon couvrant une muraille\ndu Palais Public, une grande Madone de Miséricorde, abritant\n\n\n   Asciano. — COLLÉGIALE, transept gauche, paroi de droite : Assomption,\nattribution douteuse, omise par Berenson. Variante affaiblie du tableau de\nPienza (Giovanni di Paolo ?).\n  Florence. — OFFICES            : n° 47, Madone et divers Saints (1457), signé :\nOpus Laurentii petri senensis.\n\n  Buda Pestli. — GALERIE NATIONALE : n° 21, Saint Luc (d'après Berenson).\n\n  BIBLIOGRAPHIE. — VASARI (MILANESI). Vite de , t. III, p. 75.\nETTORE ROMAGNOLI. Biografie degli artisti Senesi. Manuscrit donné en 1835 par\nl'auteur à la Bibliothèque de Sienne et y conservé, vol. IV, pp. 515 à 570.\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2446, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   137\n\n\n\nsous son manteau éployé une foule considérable. La Vierge a\nde la majesté, le Bambino est un enfant très vivant, les faces,\ndans le peuple, sont expressives et suffisamment individuali­\nsées. Il y a, bordant le manteau, une inscription qu'il serait\npeut-être intéressant de déchiffrer. Malheureusement, cette\ngrande fresque n'est plus qu'un souvenir.\n   La plupart de celles de l'hôpital sont aussi évanouies. L'une\nde celles qu'on peut le mieux voir date de 1441. Elle montre\ncombien est sommaire et superficiel le jugement de ceux qui se\ncomplaisent à apprécier les artistes de Sienne, comme des\nattardés en des traditions épuisées. Il y a là un décor d'archi­\ntecture qui est dans le meilleur goût de la Renaissance, une\nperspective très étudiée, qui fait s'éloigner duement les derniers\nplans de l'édifice, des sculptures et des motifs ornementaux\nd'une science et d'une richesse remarquables, des attitudes et\ndes mouvements exacts, observés dans la nature, une caractéri­\nsation des physionomies, le sens du pittoresque des modes\ncontemporaines, une habileté réelle de composition et de grou­\npement. L'imagination est délicate, ces enfants nus qui grim­\npent à une échelle vers la Vierge secourable sont charmants.\nAvaient-ils, à Florence, manifesté des qualités différentes,\nmieux annoncé le retour à la beauté antique et à la nature? Je ne\nsais trop, Florence venait d'avoir Masaccio, sans doute; mais\nMasaccio fut un précurseur isolé, que l'on ne comprit que trente\nou quarante ans après sa mort...\n  Les fresques du Baptistère viennent d'être restaurées. Les\ntableaux des Musées de Sienne et de Florence sont fort fati­\ngués et d'intérêt médiocre... Mais alors?\n  Alors, il y a le chef-d'œuvre, la merveille, le tableau de Pienza!\nLui seul, et c'est assez. Et ce devrait être assez pour la gloire\net pour la vénération des cœurs religieux ou épris de beauté.\nMais Pienza est loin, Pienza est en dehors des itinéraires des\ntouristes et des journalistes. Y aller n'est pourtant pas une\nexpédition bien compliquée, et c'est un des endroits où l'on\npeut, avec le plus d'intensité, évoquer l'Italie de la première\nRenaissance. Humble village, appelé autrefois Corsignano,\ndont la fantaisie filiale d'un pape qui y était né, voulut faire\nune ville. Il y appela des architectes, des peintres et des sculp­\nteurs, bâtit des palais et des églises, et Pienza fut. Matteo di\n"}, {"page_pdf": 167, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2365, "texte": "138                          DURENDAL\n\n\n Giovanni, le Vecchietta, Francesco di Giorgio, Giovanni di\n Pâolo et d'autres artistes de Sienne y travaillèrent. Pendant\n quelques années, elle fut remplie d'activité et de fêtes. Puis,\naprès les Piccolomini, elle s'endormit dans la quiétude des\nbourgades provinciales, et, de nos jours, elle semble dormir\nencore, abandonnée, déserte, presque morte...\n   C'est dans la cathédrale de Pienza que se trouve le tableau\nd'autel du Vecchietta. M. Müntz, l'historien érudit et distingué,\ndisparu récemment, à qui nous devons les travaux les plus\ncomplets qui aient paru en langue française sur la Renaissance\nitalienne, ne peut retenir un cri d'admiration, bien qu'il soit\nexagérément sévère et dédaigneux pour les Siennois du\nXVe siècle.\n   Voici ce qu'il en écrit : « Veut-on savoir où pouvait prétendre\nune école qui se privait volontairement ou par indolence des\nressources créées par le naturalisme, on n'a qu'à jeter les yeux\nsur les peintres siennois du XVe siècle. Le champion des mys­\ntiques, F.-A. Rio, a beau s'extasier devant les productions des\nDominico di Bartolo, des Stefano di Giovanni, surnommé\nSassetta, des Sano di Pietro, des Taddeo di Bartolo et même\ndes Matteo di Giovanni ; tout observateur indépendant y cher­\nchera en vain la fraîcheur des impressions, la force de la carac­\ntéristique; il n'y trouvera que des attitudes embarrassées, des\nfigures d'un autre temps, quelque chose d'enfantin ou plutôt de\nvieillot... »\n   Et, après cette exécution expéditive, il ajoute, en note : « Seul,\nle Vecchietta que nous avons déjà apprécié comme sculpteur, a\nsu s'élever plus haut, dans son retable de la cathédrale de Pienza\n(avec la signature Opus Laurentii Petri scultoris de Senis). Il y a\nintroduit la Vierge, un Christ qui plane au-dessus de sa mère,\nsainte Agathe, sainte Catherine de Sienne, deux papes, enfin six\nsaints patriarches ou prophètes. Ces figures sereines ou recueil­\nlies, graves ou émues, sévères ou majestueuses donnent à l'en­\nsemble une élévation et une éloquence rare et je n'hésite pas à\ndéclarer que, pour une fois, le maître siennois a uni à la suavité\ntraditionnelle de ses compatriotes, une fierté de dessin et une\nforce dramatique digne des Florentins. »\n   Cette louange a son prix après la condamnation rigoureuse\nqui précède. Il est curieux de rapprocher, de cette appréciation\n"}, {"page_pdf": 168, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   l39\n\n\nd'un contempteur de l'école siennoise, celle de son plus fou­\ngueux panégyriste. Rio écrit, après avoir parlé, avec une défé­\nrence un peu excessive de ce pauvre peintre que fut Giovanni di\nPaolo : « On eut dit que cette église favorite (la cathédrale de\nPienza) du pape Piccolomini possédait le privilège d'inspirer les\nartistes qui travaillaient à sa décoration. En effet, on y voit un\ntableau de Lorenzo Vecchietta, bien plus célèbre comme sculp­\nteur que comme peintre, mais qui, dans cette occasion, voulut au\nmoins égaler ceux qu'on lui donnait pour collaborateurs. C'était\ndéjà une faveur que d'avoir à peindre le sujet favori de l'école\nsiennoise : l'Assomption de la Vierge et il fut si bien servi par\nl'inspiration locale que son œuvre ne se ressentit en rien, ni de\nson humeur mélancolique et solitaire, ni de l'inexpérience de\nson pinceau. Ce qui lui arriva de plus heureux, fut d'être chargé\ncomme sculpteur, de ciseler le buste d'argent de sainte Catherine\nqui venait d'être canonisée par Pie II... »\n   Je soupçonne fort Rio de ne pas avoir vu le tableau de\nPienza. Sinon, il n'aurait point osé comparer le Vecchietta avec\nce médiocre Giovanni di Paolo. Sinon, il ne se serait point con­\ntenté d'une phrase banale, remplie d'assertions contestables. Il\nse serait extasié. Il eut célébré une gloire nouvelle parmi les\ngloires de l'art chrétien. Il eut mis, comme M. Müntz, le retable\nde Pienza bien haut au-dessus de toutes les productions du\ntemps et son enthousiasme, parfois si complaisant et hasardé,\neut été amplement justifié.\n   C'est que ce tableau, qui se trouve sur l'autel de la chapelle\nà gauche du maître-autel, est précisément une de ces œuvres par­\nfaites auxquelles je pensais en écrivant les quelques lignes ser­\nvant de préface à ces notes. Il est ridicule de parler, à leur pro­\npos, de primitivité, d'inexpérience ou de gaucherie, de ne leur\naccorder qu'une admiration relative. Elles sont belles absolu­\nment, irréprochables, définitives, si l'on veut bien admettre que\nces épithètes doivent s'appliquer à toute réalisation esthétique­\nment adéquate aux intentions de l'auteur et au but qui lui était\nassigné. On peut concevoir peut-être, autrement, l'Assomption;\non ne peut pas la concevoir mieux. Il n'y a pas de progrès pos­\nsible sur l'œuvre du Vecchietta; toute qualité en plus sera une\ndiminution de l'intensité expressive.\n  Le retable est divisé en trois : le panneau central, un peu plus\n"}, {"page_pdf": 169, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2534, "texte": " 140                         DURENDAL\n\n\n large, en forme semi-circulaire en sa partie supérieure, disposi­\n tion heureuse qui contribue dans une certaine mesure à donner\n une impression d'élan vers les hauteurs. Les panneaux latéraux\n représentent chacun un pape et une sainte qui semblent\n s'avancer doucement, absorbés dans une conversation grave. Il\n y a symétrie et harmonie — dans le groupement, chaque pape\n étant vers le centre duretable, chaque sainte à l'extérieur, — dans\n les attitudes, chaque pape paraissant déférant et attentif pour la\n sainte qu'il accompagne, — dans les colorations, les vêtements\n d'ordespapestiarésfaisantcontrasteavec lesvêtements modestes\n et sombres des saintes; mais cette ordonnance équilibrée n'ex­\n clut point une variété qui donne à chaque figure un accent indi­\n viduel. La majesté du pape Calixte n'est pas la même que celle\n du pape Pie, et sainte Agathe (qui est à côté de ce dernier), en\n robe noire et manteau bleu, tenant sur un plateau ses seins arra­\n chés par les bourreaux, est moins grave que sainte Catherine, en\n ses habits noirs et blancs de nonne, le livre et le lis à la main.\n On remarquera l'habileté raffinée de cette composition ; les deux\n panneaux latéraux ne sont point des échos ou des épisodes du\nsujet principal, ils pourraient exister indépendamment de\ncelui-ci et indépendamment l'un de l'autre, et cependant ils lui\nsont aussi nécessairement liés qu'ils sont rattachés l'un à l'autre;\nils préparent, ils encadrent, ils soutiennent le panneau central;\nla noblesse calme des attitudes, la simplicité des lignes, le\nmouvement de marche sur le sol à peine indiqué rendent plus\nsensible l'élan joyeux des anges qui enlèvent au ciel la Vierge.\nEt dans la couleur volontairement sobre, tout est concerté pour\nramener l'attention vers le milieu, vers la gloire radieuse qui\nparaît chauffer de sa flamme d'or l'or des vêtements ponti­\nficaux.\n   Car cette Assomption est toute rayonnante. C'est une prodi­\ngieuse ascension dans de la musique et de la lumière.\n   Tout en bas, la terre grise, un petit paysage de montagnes,\navec saint Thomas auprès du tombeau, en extase, les yeux levés\net descendant vers lui, en serpentant, la ceinture que lui concède\nla Vierge, puis des clartés, des clartés croissantes : les cieux\nentr'ouverts, des coulées d'or éblouissant. Aux pieds de la\nVierge qui s'élève, une guirlande de quatorze anges qui chan­\ntent et font de la musique. Ils sont minces, longs, souples et\nsveltes dans leurs robes légères et flottantes, et si joyeusement,\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2007, "texte": "             SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   141\n\n\n\nsi juvénilement chantant, et si naturellement soutenus dans\nl'air par leurs ailes frémissantes! Cheveux blonds nimbés d'or,\ntuniques brunes et chatoyantes, sous lesquels l'or brille encore,\nailes rousses, fauves et mordorées,\nleur s p l e n d e u r émerveille. L'un\nd'eux, au premier plan, avec ses\nailes d'or jaune finissant en or brun,\nest un poème sur des thèmes dorés;\nil fait songer à l'art hindou. Et leur\nélégance, leur tendresse, et leur\ngrâce valent leur splendeur!\n   L a Vierge, beauté sérieuse et\ncalme, est assise dans une gloire\nmandorlesque faite de c h é r u b i n s\nd'abord d'un gris-doré, ensuite d'un\nrouge-vermeil. Elle a les mains jointes. Sa robe est blanche,\net son manteau est d'or. A la hauteur de sa taille, huit anges,\nquatre de chaque côté, soufflent dans des trompettes pour\nannoncer son avènement. Et plus haut encore, l'assemblée\ncéleste des patriarches s'apprête à la recevoir. Enfin, tout en\nhaut, au-dessus de l'auréole de Marie, la nuée s'ouvre et laisse\napercevoir un Christ bénissant...\n   Telle cette œuvre dont nulle reproduction ne pourra faire\napprécier le charme magnifique. Le temps en a assourdi les ors\nétincelants et sans doute l'a rendue plus belle encore en la\nparant de cette harmonie que lui seul donne. Elle m'a fait\néprouver cette impression quasi-musicale qui vient de certaines\nœuvres dont le rythme est parfait. Un concert suave dans de la\nflamme, n'est-ce point cela que nous ont conté, de leurs plus\nnobles visions, les mystiques?...\n\n   Le Vecchietta mourut sans enfants. Il laissa tout ce qu'il pos­\nsédait à l'hôpital de Sainte-Marie della Scala. Parmi ses élèves,\nc'est-à-dire parmi les peintres plus jeunes, formés dans son ate­\nlier, ou tout au moins ayant subi manifestement son influence,\nil faut citer Benvenuto di Giovanni, Francesco di Giorgio et\nNeroccio di Bartolommeo Landi dont nous parlerons plus\nloin.\n                                              JULES DERTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-004", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 142, "page_fin": 142, "titre_corps": "Les Gemmes éternelles : Les Roches du corail", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Les Gemmes Eternelles Les Roches du Corail Là-bas", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 173, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1428, "texte": "Les Gemmes Eternelles\n\n               Les Roches du Corail\nLà-bas, sur les flots clairs aux splendeurs de vitrail\nCet anneau d'îlots verts que l'écume     environne\nD'une opaline et vive et mouvante      couronne,\nC'est le sommet boisé d'un rocher de corail.\n\nMarins qui, franchissant    les mers occidentales,\nNaviguez loin des flots par nos prêtres bénits,\nDieu vous fasse éviter la rencontre fatale\nDes récifs du corail plus fort que le granit.\n\nFloraison sous-marine ourlant les bords torrides\nDes archipels conquis par les conquistadors,\nVivantsjardins  des mers, que couvre une eau sans ride,\nAu fond des golfes bleus, gardiens des plages d'or.\n\nBrisants cachés, récifs géants, remparts de fleurs,\nQue la Bonté de Dieu conçut pour la défense\nDes rives où la vie a gardé les couleurs\nEt l'édénique aspect de sa lointaine  enfance.\n\nTrésors des bancs marins longtemps       inviolés,\nAutour des îles d'or de la jeune    Amérique\nLa mer est le toit clair de la serre féerique\nQui masque aux yeux humains vos plans bariolés.\n\nPrintemps des océans, bouquets de madrépores,\nPlus vifs, plus chatoyants que les vagues  moirées,\nDentellures de pierre aux nuances de flore,\nO ! merveille apparue au recul des marées.\n\nA mer basse étalant leurs richesses     étranges,\nPareils, en plein soleil, au givre   arborescent,\nEt purs en leurs tons clairs comme le jour     naissant,\nLes bosquets du corail ont la fraîcheur des Anges.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-005", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 143, "page_fin": 143, "titre_corps": "Les Gemmes éternelles : Les Opales", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Les Opales Pour que s'irrise au jour", "ancre_fin": "la font ravissante", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La Sarde", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 174, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 90, "fin_caractere_exclue": 1156, "texte": "Les Opales\n Pour que s'irrise au jour la candeur des opales\n Du sol pierreux et noir il faut les arracher.\n Pure, comme un baptême en l'âme sans péché,\n Une eau demeure au fond de leur majesté pâle.\n\nLeur lait mêlé d'azur où scintille une eau vive\nTe fait songer, mon âme, au lait vierge et nacré\nQue but au sein tremblant de sa Mère attentive\nL'Enfant dont ce lait pur nourrit le corps sacré.\n\nL'Enfant c'est le Soleil et sa Mère est l'Aube.\nEt les opales qui scintillent sur sa robe\nPrennent des tons moirés, chatoyants et pareils\nA Celle qui s'irrise aux flammes du soleil,\nA la Mère que les rayons de son Fils dorent\nA l'Aube qui enfante et qui devient     l'Aurore.\n\nOpale vague encore, âme convalescente\nQuel verbe, quel pinceau diront à notre joie\nTes alternances d'or, de neiges et de soies,\nOpalescente sœur de l'Aube    opalescente.\n\nMais la plus noble opale est une âme innocente\nQui s'éveille et frissonne à la clarté des c i e u x .\nLes divines couleurs des sept dons précieux\nIrrisent sa candeur et la font     ravissante.\n\n\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-006", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 143, "page_fin": 144, "titre_corps": "Les Gemmes éternelles : La Sarde", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "La Sarde Joyau des ciels d'octobre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 174, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 1156, "fin_caractere_exclue": 1529, "texte": "La Sarde\nJoyau des ciels d'octobre, à l'heure où sur les champs\nLa lumière des jours, flamboyante et pourprée\nS'ouvre en apothéose au fond de la vesprée;\nJoyau de feu tombé des chapes du couchant.\n\nJoyau brûlant, joyau de lumière et de flamme\nTopazes et rubis se confondant en un.\nRubescence du soir au fond des ciels défunts!\nNature du Très-Haut, fête et rachat des âmes.\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1151, "texte": "144                          DURENDAL\n\n\n      La sarde est à la fois la douleur et la gloire :\n      La pourpre du Calvaire et le feu du Tabor.\n      La sarde est à la fois la Mort et la Victoire,\n      La gemme du martyre et la mort de la Mort.\n\n      Terreur du tigre, effroi des ours et des pantères ;\n      Reflet de l'œil ardent du terrible   Dompteur,\n      La sarde a fasciné les fauves de la Terre,\n      La sarde où s'est miré l'amour du Rédempteur.\n\n      La sarde est la souffrance ardente de Marie\n      Debout prés de son Fils au soir du Golgotha\n      Et le sang de ton Fils, Mère qui   sanglotas,\n      Au feu de ta douleur la sarcle le marie.\n\n      Son rouge est la couleur du Sang et de l'Esprit\n      Sa flamme est la couleur du Verbe de lumière.\n      Sang et Feu ! 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Père qui m'a compris\n      Souviens-Toi de la sarde à mon heure dernière!\n\n      Par le Sang et le Feu réunis sur la Croix\n      Par le Verbe d'Amour s'immolant au Calvaire\n      Porte sur nous, Seigneur, un arrêt moins sévère.\n      La sarde est notre espoir dans le pardon du Roi.\n\n                                               GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-007", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 145, "page_fin": 150, "titre_corps": "Renoncement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Renoncement Nevermore, Nevermore", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 176, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1907, "texte": "Renoncement\n\n   Nevermore, Nevermore! l'inéluctable mélancolie de ce mot fait\nde sonorités adoucies l'imprégnait lentement, tandis qu'il\nrelisait l'adorable poème où Poë fit sonner comme un glas, à la\nfin de chaque strophe, ce vocable de rêve et de détresse. Et\ncomme le mot correspondait si bien à l'état d'âme qu'il voulait,\ncurieux de sensations rares, éveiller en lui, il le répétait longue­\nment en en détaillant les harmonies, afin que, sur l'aile des\nsyllabes musicales, ses pensées s'envolassent vers des inconnus\nd'amertume. Depuis longtemps déjà le dernier vers du poème\ns'était exhalé de ses lèvres, vers les lourdes draperies qui\ncachaient à demi la fenêtre basse, et de l'exquise histoire, il ne\nretenait que la sentence irréparable enclose dans le refrain :\nNevermore, jamais plus.\n   Le lent rayon d'un couchant d'automne pénétrait craintive­\nment dans la chambre assombrie, à travers les carreaux vert\nd'eau du vitrail, et caressait la lampe juive suspendue à la\nrosace par une longue chaîne de cuivre. Plus loin il traînait sur\nl'ébène glacé du piano, riait dans des coupes de cristal élancées,\navivait des reproductions de Van Dyck, de Burne-Jones et des\nprimitifs accrochées aux murs. Des bûches crépitaient dans le\nfoyer ouvert, léchées par de belles flammes d'une pourpre\nbleuâtre, dont le reflet dansait à l'extrémité de la pièce sur les\npanneaux sculptés d'un grand bahut de chêne. Devant la\nfenêtre, une table couverte de livres ouverts. Des chrysanthèmes\npenchés y mouraient dans un vase de porcelaine danoise aux\nnuances changeantes. Quelques portraits : Wagner, Baudelaire,\nShelley évoquaient des splendeurs d'art, le passé toujours\nprésent des maîtres impérissables.\n   Nevermore! Guy Traven, une dernière fois, laissa gémir entre\nses lèvres le mot aimé. Puis, se dirigeant vers le piano, il fit\npleurer quelques accords, réminiscences de Schumann, dont la\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2394, "texte": "146                         DURENDAL\n\n\ndétresse résonna longuement dans la chambre close. Un coup\nd'ceil vers la fenêtre suffit pour lui imprimer dans l'âme la\nnavrante monotonie du quartier de ville qui s'y encadrait : une\npetite place aux maisons silencieuses, un clocher, la banlieue\nlointaine. Il baissa le store, tira les rideaux, et le rayon du\nsoleil se retira, plongeant dans l'ombre tout ce qu'il vivifiait de\nsa lumière; et, seules, les flammes chantantes du foyer éclairè­\nrent les choses familières.\n   Guy sourit. L'ambiance était d'accord avec son rêve de ce\nsoir. Il alluma une cigarette parfumée et s'étendit dans un grand,\nfauteuil, auprès du feu.\n   L'une après l'autre, les strophes de Poë lui revinrent à la\nmémoire, et, en même temps, sans qu'il le voulut, s'éveillaient\nd'autres souvenirs. N'avait-il pas aimé, comme le Poète, une\ndouce jeune fille qui maintenant se mêlait aux jeux des Anges?\nNe l'appelait-il pas, dans de très anciens vers, Floramie. parce\nqu'il l'avait connue à la saison des fleurs. Et il s'étonnait tout à\ncoup d'avoir pu survivre à ce passé riant, dont il ne subsistait\npas même un regret éternel. Car il songeait rarement à ses\namours d'enfance, depuis que de douloureux travaux d'art\nabsorbaient sa pensée... N'importe, ce soir il voulait retourner\nvers l'autrefois, cesser d'être celui qui ne croit plus aux jours\nmorts pour retrouver ses allégresses du printemps! Et voilà que\nle mot fatidique, Nevermore, chantait en lui, poursuivant\nchacune de ses pensées, comme un refrain.\n   Cinq ans s'étaient écoulés déjà depuis qu'elle était morte, sa\ntrès blonde Liliane, qu'il nommait parfois Floramie, sans oser\ndécider lequel des deux noms convenait le mieux à sa grâce\nde fleur tendre. Cinq ans! Etait-il possible que cinq ans\nseulement fussent déjà passés! Et il croyait autrefois qu'on ne\npouvait survivre aux pures amours! Et il avait vécu, il avait\nrespiré toutes les fleurs mauvaises et s'était repenti en des vers\nsaignants et sonores que la foule lisait sans comprendre! Et\nLiliane reposait parmi les fleurs mortes, la plus jeune et la\nplus lointaine de celles qu'il avait aimées.\n   Grand Dieu ! fallait-il que ces choses s'accomplissent, et qu'on\naimât, persuadé de la pérennité de ses amours; et qu'il suffît de\ncinq misérables années pour instaurer et détruire tant d'idoles\nen un pauvre cœur humain; et qu'on ne souffrît que si rarement\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2407, "texte": "                          RENONCEMENT                          147\n\n\ntoutes les douleurs de son passé! Certes, il avait adoré Liliane;\nil lui avait juré — suprême ironie! — de ne jamais chérir\nqu'elle; et il avait pu vivre des mois et des mois, sans même y\nsonger! Quelle chair pitoyable était donc sa chair! Quelle âme\nlâche et oublieuse, son âme! Et ses amis l'encensaient du titre\nde pur poète. Ah oui! pur poète, en effet, parce qu'il avait\nbeaucoup aimé et qu'il savait faire servir à quelque chose ces\nsouvenirs, auxquels les autres ne se livrent que pour pleurer!\n   Des cloches sonnèrent l'Angélus du soir, à une église éloignée.\nGuy jeta sa cigarette dans le foyer et s'en fut vers le bahut, au\nfond de la chambre. La serrure grinça; les charnières du p a n ­\nneau sculpté gémirent. Il revint à son fauteuil, tenant un gros\ncahier de papier vert pâle, couvert d'une haute écriture hiéra­\ntique : ses poèmes... Un instant, il songea que le recueil com­\npact paraîtrait bientôt, réclamé, attendu par tous ceux qui\ns'intéressaient à son œuvre. Un sourire de joie quelque peu\nfière plissa ses lèvres.\n   « Allons — s'interrompit-il, avec rudesse, — ce n'est pas pour\nt'enorgueillir que tu as pris ces pages! » Et il tourna les pre­\nmiers feuillets du manuscrit, où une série de poèmes s'intitu­\nlaient du nom de la première aimée : Floramie.\n   C'étaient des sonnets, fleurant bon la fraîcheur des tout jeunes\nvers d'amour, d'une technique malhabile encore, mais de si\nbonne foi et si véritablement émus. Le poète y racontait ses\nanciennes rêveries sentimentales, quand, avec sa douce amie\nmorte, il cheminait le long des allées, cueillant bien plus de\nfleurs aux parterres que de baisers sur ses lèvres. Et tandis qu'il\nles relisait, troublé, le petit roman délicieux de ces quelques\nmois de printemps s'ébauchait lentement dans sa mémoire, se\nprécisait, revenait du passé.\n   Il avait longtemps connu la blanche Liliane sans se rendre\ncompte qu'il l'aimait. Elevé en même temps qu'elle, il l'avait\nconstituée l'idéal de ses rêveries de collégien et avait cherché\ndans son gradus les mots les plus triomphalement sonores pour\nen forger, à sa louange, aux heures d'étude, des hexamètres\nchevillés et boiteux. Elle incarnait surtout pour lui la joie des\nvacances, l'ombre des grands arbres, le parfum des prairies\njonchées de fruits mûrs.\n   Et ce fut de tout cela que naquit peu à peu, lent mais irré-\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2581, "texte": " 148                         DURENDAL\n\n\n  sistible, un amour délicat et tendre. Un jour, Guy avait trouvé\n   Liliane plus charmante, dans sa robe printanière aux douces\n  nuances, à demi-décoiffée par la caresse des branches lourdes\n  de fleurs et de rosée. Peut-être s'étaient-ils assis sur un banc\n  rustique, ombragé de marronniers ou de tilleuls. Autour d'eux\n  la brise secouait les parfums d'invisibles cassolettes et le rire\n  clair du soleil enchantait la prairie... Qu'avaient-ils dit? Selon\n  le rythme de quelles paroles s'était avoué leur amour? Sans\n  doute, ils avaient entrelacé les banalités délicieuses, les com­\n  pliments et les promesses, tout ce vieux fonds de galanterie que\n  les générations se lèguent l'une à l'autre... Qu'importe! l'essen­\n tiel résidait en ce qu'ils s'aimassent, et ils s'étaient aimés..!\n     Oh! la grâce de ce premier aveu, dont une seule femme con­\n naît l'intégrale franchise! A relire le sonnet où il avait tenté\n d'en exprimer la fraîcheur, Guy sentait les émotions anciennes\n l'envahir à nouveau ; les larmes, les divines larmes tremblèrent\n à ses cils. Les sonnets suivants évoquaient d'autres souvenirs\n d'heures heureuses : les promesses par quoi s'échangent pour\n toujours les cœurs, les sentimentales promenades et les pre­\n miers baisers. Eh quoi, ces choses dont il eut souri la veille,\n lui qui savait les lèvres aussi menteuses que les paroles,\n comment parvenaient-elles aujourd'hui à le remuer jusqu'aux\n pleurs? Liliane était donc la seule qu'il eut vraiment chérie,\n puisque, seul entre tous, son souvenir l'attristait aussi profon­\n dément. Ainsi, son âme jadis croyante n'aurait connu du véri­\ntable amour que cette passionnette d'enfance, éclose à l'ombre\ndes églises, au chant des cloches et des cantiques. Et ses autres\ncrises, ses sursauts de chair dont il avait secoué ses poèmes,\ncette matière âpre et douloureuse qu'il avait transformée en\n symboles de beauté, n'étaient donc rien auprès de la pure idylle\n de son printemps!\n    Fiévreusement et comme avec colère, il froissa plusieurs\nfeuillets et lut la dernière pièce de la série, celle qui commémo­\nrait la mort de Liliane. Le vent glacial avait soufflé sur la fleur\net la mort purificatrice emportait ce premier amour loin des\nflétrissures qui eussent pu le ternir. Guy revoyait le chœur de\nl'église tendu de draperies noires, le cercueil jonché de lilas, et\nla douleur ambiante, et sa douleur. Naïvement, il s'était étonné\nalors de pouvoir survivre à son culte d'enfance; il avait écrit\ncette série de sonnets moins par désir d'art que pour perpétuer\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2342, "texte": "                           RENONCEMENT                         149\n\n un souvenir. Et bien peu de temps avait suffit pour qu'il oubliât,\n car d'autres noms enchantaient les strophes d'autres poèmes et\n après les doux battements d'ailes grondait le cri des voluptés\n inassouvies.\n   Une rumeur lointaine, comme d'un chariot qui passe, l'in­\nterrompit dans sa songerie. L'ombre noyait les coins de la\nchambre obscure. Les flammes du foyer éclairaient vaguement\nl'angle de la table où, dans la coupe élancée, défaillaient des\nchrysanthèmes. Guy se réjouit de voir les choses bien connues\nl'accueillir, demeurées les mêmes, tandis qu'il sombrait au\npassé. Une lassitude courbait son front, fatigué d'avoir aidé la\npensée à retourner vers jadis. Il vit l'abîme qui séparait son être\nactuel de son être d'autrefois et il s'épouvanta en songeant que\nla vague lente de l'oubli avait pu ronger aussi profondément ses\nsouvenirs. De nouveau, l'idée de l'irréparable, de l'irrémis­\nsible pénétrait en lui... En somme, il avait aimé, — oui, aimé —\nune toute jeune fille, Liliane qu'il appelait aussi Floramie.\nQuelques années s'étaient écoulées, il ne s'en souvenait que\nrarement, et un jour viendrait sans doute où il ne se souvien­\ndrait plus, — jamais plus.\n   Nevermore, nevermore! le refrain inexorable revenait ponctuer\nses pensées, sonnait comme un glas, mordait comme un re­\nmords, criant que le grand châtiment de l'homme est de sur­\nvivre et d'oublier.\n   Ses yeux se reportèrent vers les pages abandonnées, au coin\nde la table. Un gai reflet rougeâtre dansait autour du nom de\nFloramie.\n   Alors il songea que cette fleur délicate d'avril, au souvenir\nde laquelle il devait une heure de rêverie amère et douce, diffé­\nrait des autres amours dont il avait pétri son œuvre, parce\nqu'elle avait été consacrée par la double mort de son enfance\net de l'aimée. Ce premier éveil de deux âmes, avait-il le droit\nde le divulguer? ne faisait-il pas partie du temple secret où dort\nle meilleur de nous-même, ce trésor que nous ne profanons\nguère parce que nous l'ignorons à demi? Il ne pouvait mêler le\nnom de celle qui était morte en l'aimant, dans la virginité de\nson âme et de sa chair, aux noms de ses amantes trompeuses\nou trompées. Il eût été sacrilège de tolérer qu'on la confondit\navec les autres, que l'on crût cet amour plus faible parce que les\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 739, "texte": "150                        DURENDAL\n\n\nvers qui le chantaient étaient moins beaux. Non ; de tout cela il\nne devait rester qu'un souvenir., évoqué de loin en loin, au\nhasard des rêveries, jusqu'au jour où, la fleur du passé étant\nvéritablement fanée, il ne se souviendrait, jamais plus.\n   D'un long geste, Guy saisit les feuillets; ses yeux un instant\nencore caressèrent de leur regard les strophes de jeunesse où\nriait à tout moment le double nom chéri : Liliane, Floramie,\ndont nul indifférent ne profanerait le mystère. Puis, brusque­\nment, il les jeta dans le foyer...\n  Une belle flambée joyeuse jaillit, rougeoya, s'affaissa; quel­\nques cendres voletèrent dans la cheminée.\n\n                                      CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-008", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 151, "page_fin": 152, "titre_corps": "Épigrammes funéraires", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "Epigrammes funéraires A VICTOR ROUSSEAU", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 182, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1371, "texte": "Epigrammes funéraires\n\n                                           A VICTOR ROUSSEAU.\n\n\n                             I\n\nSous ce tertre ignoré repose une humble enfant\nQui vécut dans un rêve et qu'un rêve défend.\nElle a souri : Les lis ont gardé son sourire.\nElle a chanté : Mais rien, hélas ne peut redire,\nNi l'oiseau qui parfois visite son tombeau,\nNi l'onde où se mira son espoir jeune et beau,\nLa divine douceur de sa chanson ailée\nQui retentit un jour au fond de la vallée.\nElle aima d'un amour ineffable et tremblant\nL'aurore qui venait baiser son voile blanc,\nLes printemps embaumés de lilas et de roses,\nLe murmure des eaux, l'émoi des pleurs écloses,\nTout ce qui lui semblait, comme elle, tendre et pur...\nPuis un soir, ses grands yeux de lumière et d'azur\nS'étant clos sur un songe à la fois triste et calme,\nVers elle descendit un ange dont la palme\nFît naître un nimbe d'or autour de sa beauté...\nHélas! depuis ce jour elle n'a plus chanté.\n\n                            II\n\nUn sourire, un aveu timide et ce fut Elle,\nO loi qu'effleure un peu de son âme immortelle\nEt qui rêves devant sa tombe où quelques fleurs\nSommeillent tristement sous la rosée en pleurs\nComme elle s'endormit naguère sous nos larmes!\nAutour d'elle la Vie éparpilla ses charmes\nJusqu'à l'heure où dans l'ombre elle fit s'entr'ouvrir,\nChaste lis que l'orage allait bientôt flétrir,\n"}, {"page_pdf": 183, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 827, "texte": "152                       DURENDAL\n\n\n      Aux tourments de l'Amour cette âme sans défense.\n      Ah! quel crime ignoré, quelle secrète offense\n      Expia cette enfant le jour oh ses yeux d'or\n      S'éteignirent, hélas, sous les doigts de la Mort\n      Qui la guettait, sournoise, au détour de Vallée\n      Ou, parmi les rayons, sa robe immaculée\n      Flottait comme un sourire ingénu du matin?\n      Personne ne l'a su : son rêve s'est éteint\n      Son nom s'est effacé, sa chère voix s'est tue...\n      Mais ces humbles trésors que rien ne perpétue\n      Ravivent quelquefois au gré du vent léger\n      Les souvenirs d'amour d'un passant étranger\n      Qui se demande en vain, tandis que le soir tombe\n      Pourquoi son âme chante en frôlant cette tombe.\n\n                                             GEORGES     MARLOW.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-009", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 153, "page_fin": 160, "titre_corps": "Guido Gezelle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L’abbé Aug. Cuppens", "ancre_debut": "Guido Gezelle Suite Je ne m'arrêterai pas à rechercher", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 184, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1471, "texte": "Guido Gezelle\n                               (Suite)\n\n\n\n\n                JE ne m'arrêterai pas à rechercher les causes du\n                  long et douloureux silence du plus grand poète\n                   que les lettres néerlandaises aient connu depuis\n                  Vondel.\n                     Ce silence est, je pense, un fait unique dans\n                  l'histoire de la littérature.\n                     Pendant trente ans, Guido Gezelle se tut, et\n                  il disait de lui-même qu'il était « littérairement,\n sinon littéralement » mort.\n    Mais voilà que dans sa verte vieillesse, ce génie poétique se\n réveille et publie, coup sur coup, en 1893 et en 1897, deux formi­\ndables volumes de poésies, Tijdkrans et Rijmsnoer, dont l'un\ncomplète et achève l'autre, et qui seront une éternelle gloire\npour la poésie flamande — ou néerlandaise, — comme l'on\nvoudra. Depuis Vondel et Hooft, la suprématie dialectique de\nla Hollande semblait assurée pour toujours. Avec Gezelle, cette\nsuprématie retourne à la Flandre, qui l'exerça durant tout le\nmoyen âge.\n   Le XIXe siècle s'appellera, dans l'histoire future de la poésie\nnéerlandaise, le siècle de Gezelle.\n   Avec Tijdkrans et Rijmsnoer, Gezelle s'est placé à la tête de\ntous les poètes néerlandais de son siècle et s'est élevé à l'égal\ndes plus grands poètes du monde.\n\n\n\n   Les trente douloureuses années de silence ont opéré dans\nl'âme du grand poète une rénovation complète.\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2183, "texte": "154                         DURENDAL\n\n\n    Guido Gezelle qui, dans sa première période, ne s'était pas\n tout à fait libéré du romantisme, s'est révélé, en 1893, sans\n travail apparent de transformation, le plus moderne de nos\n poètes.\n    La formule probable de la poésie de l'avenir : naturisme aigu\n marié à la mystique — est réalisée dans le Gezelle de Tijdkrans\n et de Rijmsnoer.\n    Sa langue, enrichie par trente années de recherches passion­\n nées, embellie de toutes les perles du beau parler flamand\ndéterrées dans les basses couches du pur et vrai langage popu­\nlaire, est devenue le moyen d'expression idéal qu'aucun poète\navant lui n'a possédé, que probablement aucun, après lui, ne\n possédera plus.\n    Aussi bien, c'est une véritable souffrance pour l'auteur de ces\nnotes que de devoir se résigner à faire des essais de traduction\ndes poèmes de la seconde période de Gezelle.\n    La langue, le rythme, la mélodie et les harmonies de ces poé­\nsies sont tellement uns avec l'idée; le verbe enrobe si intimement\nla pensée poétique, que c'est un sacrilège, vraiment, de les\ndétruire par la traduction en une langue étrangère, surtout en\ncette pauvre langue française, qui n'a pas la dixième partie des\nmots que possède le flamand.\n    La langue de Gezelle est toute en nuances, en délicatesses\ninouïes; je ne connais pas de poète, dans aucune langue, qui\nait eu, comme lui, le souci de la valeur juste, de la couleur\nexacte de son verbe poétique.\n   Je supplie donc le lecteur, qui sait le flamand, de lire Gezelle\ndans la langue originale. Avec un peu de patience, on arrive à\nle comprendre, pourvu qu'on possède au moins les éléments\nessentiels du flamand, et je ne doute pas ,que le lecteur pas­\nsionné pour le Beau se donnera la peine de développer sa con­\nnaissance du flamand, rien que pour jouir davantage des\nbeautés nouvelles et splendides que lui révélera, la poésie de\n Gezelle.\n   Que sont donc ces deux volumes, dont le dernier, Rijmsnoer,\nfut couronné naguère — après la mort du poète ! — au concours\nquinquennal de littérature flamande?\n    Tijdkrans et Rijmsnoer forment un cycle de poésies, exaltant\nles beautés de la Nature aux quatre saisons de l'année.\n"}, {"page_pdf": 186, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1703, "texte": "                           GUIDO GEZELLE                              l55\n\n\n   Ces saisons de l'année paraissent devoir s'allier, dans l'idée\nfondamentale du poète, aux saisons de l'Eglise, aux saisons spi­\nrituelles de l'âme, et je m'imagine volontiers — avec oh! com­\nbien de regrets! — que Gezelle aurait, dans des œuvres subsé­\nquentes, — empêchées, hélas! par la mort, — achevé son cycle\net démontré poétiquement l'unité des saisons naturelles et des\nsaisons liturgiques chrétiennes.\n   Rijmsnoer paraît être une reprise, mais beaucoup plus fouillée,\nbeaucoup plus riche, de Tijdkrans, qui est comme l'ébauche de\nl'œuvre ou comme son prélude synthétique.\n   Dans les citations qu'on va lire, je prendrai indifféremment\ndes poésies de l'un ou de l'autre volume. Je les considère, d'ail­\nleurs, comme ne devant plus en. former plus tard — après l'épu­\nration du premier par l'élagation d'une masse de « poésies » de\ncirconstance — qu'un seul, qui sera un monument impérissable.\n\n\n                      Le Soleil et la Lumière\n\n\n  Le soleil, la lumière! oh! comme Gezelle les adorait!\n  De même que le Créateur préside à tout, ainsi le soleil, sa\nplus grandiose image, donne à toute la nature vie et beauté.\n  Aussi, Gezelle l'a-t-il épié et contemplé, le beau et grand\nsoleil, dans toutes les manifestations de sa puissance et de sa\nsplendeur; il était fou de lumière, ce grand poète, ce sublime\npeintre par le verbe.\n  N'était-il pas un Enfant de la Lumière — un génie et un\nsaint?\n  Ecoutez comme il claironne l'arrivée du soleil au printemps :\n\n\n        De Koning is gekommen (1) = Le Roi est venu\n\n\n Le grand soleil, l'été — est sorti de l'Orient — pour visiter son royaume\n— le Roi est arrivé !\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2190, "texte": "156                                 DURENDAL\n\n\n   Tous les peuples, grands et petits — l'humanité tout entière — vont le\nsaluer comme il convient de saluer le Roi — et lui offrir le don de joyeuse\nentrée.\n   Les hommes sont maintenant plus forts — au travail, et les femmes — font\nclaquer avec un redoublement de vigueur — les battants du métier à tisser.\n   Jeunes gens et jeunes filles — gambadent dans les allées, au plein air —\net jouent — comme quand ils étaient de petits enfants.\n   L'enfantelet qui n'a pas encore de langue — se met à chanter et répond —\npar des cris joyeux et aigus — aux caresses et aux baisers de sa mère.\n   Les oiseaux gazouillent, la terre chante — voici les herbes, voici les\nfleurs... — voici l'été, le grand soleil! — le Roi! est arrivé!\n\n\n\n                          Spero lucem,JOBXVII, 12.\n\n\n   Oh! petit rayon de lumière — qui m'arrives — par la toiture vitrée — et\ndescends devant moi,— mon cœur désire ardemment ta société — il vajouir\nde ta visite — avec délices.\n   Qu'elle est brève et — rare, la politesse que tu nous fais — ta vue char­\nmante m'est trop tôt ravie ; — à peine as-tu apparu, — vivante lumière que\ntu descends — vacilles et meurs.\n   Sois le bienvenu cependant, petit rayon et avant la nuit — secouons nos\nailes — alouette prisonnière — essayons de voler en liberté — vers la lumière\ndu jour; — chantons le joyeux cantique du ciel!\n   Voilà qu'il est disparu de nouveau ; — il n'y a plus ni lumière, ni jour ; —\nma plume doit être remisée — dans le coin ; — que Dieu qui est vie, lumière\net amour — oh ! petit rayon de lumière — me gratifie demain de ta visite !\n\n\n\n                 De zonne rijst... - Le soleil surgit\n\n\n   Le soleil surgit ; — des lignes de lumière — s'allongent tout droit à travers\nle chœur; et peignent — sur le mur et les dalles — les saints de Dieu en —\nrayons rouges, bleus et pourpres.\n   Oh ! que la voilà belle — et magnifique, l'église — digne d'être la maison\n\n\n  (1 de la page précédente) Notre ami et collaborateur, M. l'abbé F. Verhelst, a com­\nposé sur celle poésie, ainsi que sur deux autres du même volume, une musique magni­\nfique Ces morceaux sont édités chez Faes. Beddenstraat, 25, à Anvers.\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2055, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                 157\n\n\n— de Celui qu'on glorifie — comme la source — d'amour et de lumière.\n   C'est avec ravissement que l'on regarde — la fumée de l'encens — cha­\ntoyante de mille étincelles — en son ascension vers le ciel — dans les feux mati­\nnaux des vitraux !\n   Quelque chose frémit — irrésistiblement dans la moelle et le cœur de\nl'homme — quelque chose qui emporte notre âme — au ciel, nous jette à\ngenoux et nous fait prier !\n\n  Le resplendissement des vitraux imprégnés de soleil le hante\net il le chante encore mieux dans la pièce suivante de Rijm-\nsnoer :\n\n\n                                Les vitraux\n\n\n  Les vitraux sont peuplés de saints — avec des mitres et des crosses — de\nmartyrs et de vierges auréolés — de ducs et de comtes; — vitrifiés par l'ardeur\ndu four — dans le tesson — qui parle, en rayons éclatants, toutes les langues\n— de l'arc ? en-ciel. Or, à peine s'est affirmée à — l'orient la puissance du\nrayon solaire — et a-t-il envahi les saints — que le velours des manteaux\nfond — ainsi que l'or fin des couronnes — et tout, devenu d'une blancheur\nunique — brille et resplendit d'un éclat égal.\n  Du coup ont disparu, seigneurs ducs — et comtes; — vierges, martyrs\n— et évêques ! — Plus de palmes, de crossses ni d'étoles — tout est sub­\nmergé dans une clarté unique — fondu en un seul soleil, — en Dieu!\n\n\n\n                 O gulden hoofd! = Oh tête d'or!\n\n\n   Oh! tête d'or du gai soleil — source magnifique et toujours nouvelle — de\nforce vitale — qui donc, dans ces régions bleues — a tracé l'ornière enflam­\nmée — que tu poursuis — et l'a conçue dans sa pensée?\n   Tu surgis, le matin — d'un abîme que ne peuvent sonder des yeux mortels\n— et puis, montant toujours — tu réjouis hommes, bêtes et arbres; — et le\nsoir tu lâches les brides — à tes coursiers.\n   Oh ! noble soleil, oh! être puissant — ambassadeur visible de Celui — qui\nrégit le monde; — que suis-je et qu'es-tu, mon beau soleil — si ce n'est une\narmoirie — dans l'écusson et le diadème du seigneur?\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2080, "texte": " 158                               DURENDAL\n\n\n   De même qu'on reconnaît le chevalier à ses armes — à sa cour, à sa maison,\nà ses valets — à son magnifique manoir; — ainsi l'on reconnaît, oh! soleil —\nà tes atours — ton noble chevalier : — son nom est — Dieu !\n\n\n\n                           Als ge... = Lorsque,\n\n\n    Lorsque vous écoutez le blé — qui se penche et se relève — fouetté par la\n brise qui s'y joue — et baigné de lumière par le bien-aimé soleil.\n    Non, aucune corde ne vibre — aussi douce à entendre — que le bruit\n mouvant des tiges de seigle — que la voix du blé qui jase.\n    Fine vie qui chuchote à peine — passe par toutes les têtes ; — cependant\n que les tiges, plus bas, frissonnent — et ronflent comme la voix sourde du\n tonnerre.\n   Le murmure des épis — verts aux têtes rousses — varie et se répand dans\nl'air — sur un ton tour à tour clair ou mystérieux — doux ou bruyant.\n   Laissez-vous donc, frêles tiges — qui portez en vous la vie du paysan —\ncaresser par le soleil afin qu'il nourrisse vos membres — doucement; oui, le\nsoleil et le vent de l'été !\n   Eh! voici que des cavaliers — se jettent, brides abattues, au milieu de la\nlibre verdure ; — celle-ci s'obscurcit et fléchit vers la terre — comme les\nnavires en mer.\n   Se suivant et se poursuivant l'un' l'autre — les cavaliers se ruent en pleine\ncampagne ; — le soleil fait resplendir leg vagues — de cette cavalerie au\ngalop.\n   Tout à coup, fondus dans l'air — les cavaliers ont disparu : plus rien — qui\nfigure la mer — ne badine plus dans les libres récoltes.\n   Tout est tranquille : le soleil — resplendit, joyeux et blanc, dans les nuées —\ntout en moi et autour de moi, rit ou sourit bénignement — d'un sourire\ncharmant et prolongé.\n   Eh ! je ne donnerais pas — pour toute la beauté que voit le clair soleil — (la\nFlandre, la Flandre tient la couronne!) — non! je ne donnerais pas ma\nFlandre pour tout cela !\n\n\n\n           De kriekroode zunne... = Le soleil rouge...\n\n\n   Le soleil rouge comme une cerise — choit doucement dans le nid que Dieu\nlui a construit — dans la région du soir.\n"}, {"page_pdf": 190, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2302, "texte": "                              GUIPO GEZELLE                                 159\n\n\n   (Nid fait) de poutres, d'arbres, de bancs de brumes, d'un bleu-violet — de\nnuées, de fumées, de brouillards gris-pourpre.\n   C'est vers cette région que sans cesse — il descend, par petites secousses —\nc'est là qu'il va se coucher — le soleil : il est las.\n   Ses yeux qui flambaient — avec tant d'ardeur — sont morts de sommeil\n— et abattus.\n   Sa chevelure est bandée. — Il s'est dépouillé de — sa couronne, de son\nsceptre, de ses plus beaux joyaux.\n   Il s'approche du bord de sa couche — sans qu'on s'en doute : — il tire\nle rideau, et;.. — il est couché.\n   La nuit vient le couvrir — et l'emmitoufler.. et place — la petite veilleuse :\n— la lune, tout droit devant son lit.\n   Bonsoir, soleil — bonsoir : et tes rayons — que Dieu les bénisse et les\ngarde — ainsi que nous tous !\n\n\n                               Soleil d'hiver\n\n   Joie éphémère pour les yeux — que le pâle soleil d'hiver — qui, peint en\ncouleur d'un rouge d'or — et descend au lointain occident !\n   Le temps est méchant et cruel — lentement le soleil descend — de son\ntrône céleste : — le regard peut le fixer maintenant, le beau soleil.\n   Il ne brûle ni ne pique plus — mais fait pleuvoir des étincelles légères —\nen ondulations molles et douces.\n   Il fait froid, les vents mordent — il fait si froid que les arbres crèvent ; —\nle mauvais hiver sévit avec rage — il a éteint les flammes du soleil...\n   Voyez comme le soleil — naguère si beau, si beau — mais plus beau encore\nmaintenant — va descendre petit à petit.\n   Voyez comme l'Occident tout entier — devient une mer; — une étendue\nsans bornes et sans fond — de mille couleurs resplendissantes !\n   Le soleil s'avance sous — ces mille colorations — riant d'une bouche débon­\nnaire — et atteint le bord du ciel.\n   Il se baisse, fait le plongeon — et laisse sa lumière — sœur, la lune —\nenfoncer deux dents acérées — dans l'édredon fin des nuages.\n   Il fait froid, les vents mordent — il fait si froid que les étoiles percent la\nvoûte limpide du ciel : — c'est la nuit maintenant et l'hiver.\n\n\n                                   Samson\n\n  Que de fois le beau soleil — est obscurci et couvert ; — que de fois sa\nlumière est tantôt tout entière, tantôt à moitié — amoindrie tt brisée !\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2188, "texte": " 160                              DÜRENDAL\n\n\n\n   Non pas seulement quand — la vieille Nuit — à la vesprée ou à l'aurore —\nl'enserre dans ses mains noires comme — de la suie — essaye de l'étouffer —\net est contrainte pourtant de céder! non pas seulement alors — que les\nhommes tremblent — et s'écrient : « Défends-toi, petit soleil »— la vie du\nsoleil est en quelque sorte en danger — de maladie ou de mort... — Que de\nfois le beau Soleil doit se' passer de ses beaux rayons !\n\n\n\n\n    Alliés à l'aveugle Nuit — et traînant avec elle des charges de haine et\n d'envie — de rancune sombre — les marais de la mer et des polders — la terre\n elle-même, l'eau — et l'air trament sans cesse — ouvertement ou en cachette\n — des perfidies contre la lumière du soleil : — ils escaladent son trône\n superbe — comme des héros furieux de T i t a n ; — ils gravissent les mon­\n tagnes — campent dans les champs; — ils sont à l'orient, où le Soleil surgit\n — à l'occident, où il se couche — et se repose — partout, prêts à l'attaque, à\n la défense, en armes.\n    Mais lui qui règne au Ciel — seul et au-dessus de tout — se moque de ces\ngéants furieux qui — fumant de colère — l'attaquent; il lance ses javelots\naigus dans leurs masses — et les voilà qui reculent, éperdus— eux qui étaient\nsi braves — à la première attaque. C'est ainsi qu'il fit autrefois — reculer la\ntourbe de Gaza — l'homme fort que Dalila, — la belle, devait abattre et\nparalyser. Ainsi le soleil terrasse — les peuples monstrueux de géants\n— pour aller ensuite reposer — son chef découronné — dans votre sein,\noh ! belles nuées !\n   Que de fois le beau Soleil, — le fort, s'est égaré, faible — là où, subitement\ntous ses rayons furent faussés et éteints! Un seul soleil ne connaît ni soir —\nni midi, ni lendemain — ni privation, ni ténèbre — ni aveuglement, ni étran­\nglement : — dépensez toutes vos forces guerrières — puissantes fumées ter­\nrestres; — irritez-vous, sauvage mer — et venez l'assaillir, oh! nuées!... — Il\nn'y a qu'un seul Soleil dont le jour est éternel — et qui ne connaît pas de nuit\n— ce Soleil ignore Dalila — ce Samson ignore la faiblesse.\n\n  (A suivre)                                    L'abbé AUG. CUPPENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-010", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 161, "page_fin": 162, "titre_corps": "La Toison d’or", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "La Toison d'or Tel un guerrier mourant", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 192, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1682, "texte": "La Toison d'or\n\n Tel un guerrier mourant drapé de sang vermeil,\n Par les flèches du soir déchiré, le soleil\nS'enfonçait lentement au sein des mers profondes\nPour renaître, splendide, aux plages d'autres       mondes;\nEt sur la nef Argo, ceux qu'entraîna        Jason\n Vers le rapt fabuleux de la riche Toison,\nMêlant un hymne au bruit des brises, de leurs rames\nBattaient les flots sonnants, rouges comme des flammes.\nLa joie impérieuse éclatait dans leurs yeux\nOù brûlait le désir d'un exploit     merveilleux\nQue l'Aède sublime en proie aux saints délires\nJetterait dans la gloire au rythme ardent des lyres\nDont l'immense rumeur s'étend et ne meurt point.\nA l'avant du vaisseau, graves, la lance au poing,\nLes chefs silencieux rêvaient au      crépuscule...\nThésée insoucieux de son amante,       Hercule\nLe souvenir fleuri du sourire     d'Hylas,\nEt Castor et Pollux, gloires du ciel d'Hellas,\nDont les astres jumeaux, joyaux des nuits obscures,\nMarqueront à jamais les fières      aventures,\nEt le meilleur de tous, beau comme un dieu, Jason,\nL'âme dans un regard perdue à l'horizon,\nAnxieux,    attendant le retour des étoiles...\n\nOr, la brise cessa d'enfler les blanches voiles;\nC'était l'heure héroïque et fauve où l'Astre en sang\nAu ras des flots en pleurs baisse son vol puissant,\nEt, les yeux éblouis par le reflet des lames,\nLes marins fatigués laissaient pendre les rames.\n\nAlors, le fils d'Eson, levant de son poing lourd\nUn cratère d'or rouge, offrit au Roi du jour\nLe jus miraculeux mûri sur les collines\nDe l'Hellade féconde aux campagnes       divines,\nEt les guerriers versant du vin sur les flots d'or\nSaluèrent le dieu qui sombrait dans la mort.\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2440, "texte": "162                           DURENDAL\n\n\n       Les lèvres de la mer aux baisers de sirène\n       Caressaient mollement les flancs de la carène\n       Mais, sitôt que la nef errante  s'arrêta,\n       Orphée aimé des dieux prit sa lyre et chanta.\n       Heure de folle ivresse, ô jeunesse du monde!\n       Quand aux yeux ingénus surgit l'aurore blonde\n       Et quand l'éclat riant du premier né des jours\n       Fit naître aux premiers cœurs les premières amours ;\n       Heure chaude, midi, gloire du ciel en fête,\n       Couronnant d'épis mûrs ton orgueilleuse        tête;\n       Heure de l'agonie où le soleil penchant\n       S'incline, tombe et saigne aux portes du couchant ;\n       Heure consolatrice où, déchirant leurs voiles,\n       Du sein bleu de la nuit jaillissent les étoiles,\n       Toutes et tour à tour, chaînons des jours divers,\n      Heures, vous renaissiez au vol vibrant des vers!\n      Puis il chanta les dieux, maîtres du ciel immense,\n      Et l'effort des Titans, dont la fière démence,\n      Bravant le foudroyant éclair qui la brisa,\n       Vainement entassait Pélion sur Ossa ;\n      Et Cypris qui nacquit de la vague première\n      Comme une grande fleur éclose à la lumière,\n      Rose éblouie offerte aux lèvres des amours,\n      De ses divines mains tordant ses cheveux        lourds\n      Et mêlant dans sa chair vibrante aux belles lignes\n      Le rythme de la mer à la blancheur des cygnes !\n      Enfin, on entendit sur ses lèvres frémir\n      Des vers, où tressaillait et criait l'avenir :\n      Il prédit tes exploits suprêmes, grand      Hercule,\n      Ton bûcher sur l'Oita brûlant au crépuscule\n      Et dans le flamboiement farouche de ses feux\n      Portant ton âme libre au seuil sacré des dieux!\n      Ainsi chantait Orphée, aimé des chastes Muses;\n      Et les héros sentaient, dans leurs âmes confuses,\n      S'éveiller, en échos, les innombrables  voix\n      Des sources, des ruisseaux, des brises et des bois,\n      Et, se pressant autour du maître de la lyre,\n      En silence admiraient son radieux délire.\n      Obéissante au souffle ardent des vers sacrés,\n      La galère glissait sur les flots   empourprés.\n      Tranchant la vaste mer d'un long sillon d'écume;\n      L'âcre odeur des combats s'exhalait de la brume\n      Et le soleil tombé, râlant à l'horizon,\n      Couvrait le flux sanglant de sa chaude toison.\n                                             CHARLES DE SPRIMONT.;\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-011", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 163, "page_fin": 165, "titre_corps": "Octave Maus", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Octave Maas IL importe", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 196, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1863, "texte": "Octave Maas\n\n               IL importe que l'on rende hommage aux hommes\n                  qui, dans notre petite Belgique, se dévouent\n                  à l'exaltation de la Beauté. Celle-ci, immuable\n                  en elle-même, est infinie dans ses expressions.\n                  On n'en épuisera jamais les formes. Il y en\n                  aura toujours des nuances qui n'auront pas été\n                  exprimées. Tout artiste original porte dans son\n                  âme un verbe qui n'a pas encore été dit, un\npoème qui n'a pas encore été chanté, un idéal qui n'a pas encore\nété immortalisé. L'art n'est la prérogative d'aucun siècle en\nparticulier. Chaque siècle a ses artistes à lui, différents de ceux\nqui les ont précédés et dont les œuvres ne seront point refaites,\nsinon par des pasticheurs, sans personnalité, impuissants à\nréaliser de la vie, parce que la vie n'est pas en eux.\n   Faire valoir les artistes de son temps, les mettre en évidence,\nles révéler au public, leur donner l'occasion de s'affirmer, les\nexalter par une critique sérieuse, sincère et intelligente de leur\ntalent; et leur ouvrir des Salons, où ils puissent offrir leurs\nchefs-d'œuvre à l'admiration des intellectuels, est une entre­\nprise périlleuse peut-être pour celui qui en prend la charge,\nmais hautement méritoire, souverainement bienfaisante et digne\ndé nos applaudissements.\n   Un homme, entre tous, se distingue parmi les nôtres sous ce\nrapport. C'est Octave Maus. Il en est peu qui auront rendu et\nrendent encore, chaque année, d'aussi éclatants services à l'art\net aux artistes que lui.\n   Comprenant que l'art n'est jamais stationnaire, qu'il est de\nson essence même d'être toujours en progrès, qu'il y aura,\nqu'il doit y avoir toujours de nouveaux artistes, que les formes\nd'art étant infinies, comme nous le disions, il doit en naître\n"}, {"page_pdf": 197, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": " 164                           DURENDAL\n\n\nchaque jour de nouvelles, il a fondé, à Bruxelles, le Salon de\nla Libre Esthétique.\n   A ce Salon sont convoqués, chaque année, les artistes d'avant-\ngarde, ceux qui se m o q u e n t des formules et des académies, qui\nne s'inquiètent pas de ce qu'ont fait leurs ancêtres, qui ont une\nintuition de la beauté que d'autres n'ont pas eu avant eux, qui\nont assez de force pour l'incarner dans une œuvre, qui, en un\nmot, sont assez puissants pour créer. L e vrai artiste est, en effet,\nun créateur. Il fait ce que d'autres n'ont pas encore fait et ce\nqu'aucun vrai artiste ne fera j a m a i s plus. Pour être artiste, il ne\nsuffit pas de savoir dessiner, ou peindre, ou sculpter, il faut\navoir une vision personnelle de la beauté et avoir le don de la\ncommuniquer en une forme adéquate à cette vision.\n    E n tous les temps il y a des artistes, mais il n'est pas tou­\njours facile de les découvrir. Souvent, ils sont rebutés par la\nfoule. Ils n'en sont pas compris. E t , pour éviter le dédain du\nvulgaire, ils se cachent. Ils s'isolent avec leur rêve. Ils refu­\nsent de le dire, parce qu'ils craignent qu'il ne soit profané.\n   Aller à la recherche, et je dirai presque à la découverte, de\nces artistes, les convier fraternellement et, en leur témoignant\nune s y m p a t h i e dont ils ont tant besoin, à montrer leurs trésors\nà un public spécial et choisi, à un public d'élite, qui ne d e m a n d e\nqu'à les connaître pour les aimer, n'est-ce pas une chose\nadmirable?\n   C'est ce que fait, chaque année, le vaillant et infatigable\ndirecteur de la Libre Esthétique, Octave Maus. Il est sans cesse\nà l'affût pour découvrir des artistes qui n'ont pas encore pu se\ndéclarer. Il parcourt le m o n d e entier, il en scrute toutes les pro­\nvinces, pour pouvoir amener à son Salon des inconnus, des\nh u m b l e s , des t i m i d e s .\n   Non seulement les artistes lui en doivent de la reconnais­\nsance, mais le public aussi doit l'en remercier. Car ses Salons\nconstituent un enseignement permanent et splendide, tel qu'il\nserait impossible de le trouver ailleurs.\n   C'est donc une œuvre merveilleuse que cette création de la\nLibre Esthétique, et, à l'ouverture du DIXIÈME SALON, nous avons\ncru de notre devoir d'en exalter le directeur, celui qui est l'âme\nde cette noble entreprise. Il vient lui-même, dans un article\nd'une lucidité rare et d'un style impeccable, de nous exposer\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2799, "texte": "                                OCTAVE     MAUS                              165\n\n\nle sens, le but, l'idée maîtresse de son œuvre. Nous ne croyons\npouvoir mieux terminer cet hommage sympathique et cordial\nque nous rendons avec joie à sa vaillance et à son talent, qu'en\nrésumant sa pensée :\n\n    Les salons de la Libre Esthétique ont conquis leur place parmi les manifesta­\ntions de notre vie artistique. Si leurs tendances sont combattues par certains,\nd'autres veulent bien leur accorder la plus flatteuse approbation. Un groupe\nd'amateurs éclairés les patronnent. L'État a peu à peu fait une large place\ndans ses collections publiques aux artistes que la Libre Esthétique a groupés.\n On se fait quelque gloire « n'en être ». Et a en sont », on le sait, tôt ou tard,\ntous ceux qui affirment dans le labeur artistique une peisonnalité nettement\naccusée, une orientation particulière, une nature prime-sautière que n'entra­\nvent point les recettes d'école, les traditions académiques, les souvenirs\namassés dans la contemplation des œuvres du passé.\n   Respectons les maîtres, ah! certes!... Mais gardons-nous de les imiter. Dans\nl'évolution de l'art, seuls demeurent ceux qui ont dit avec une éloquence per­\nsonnelle ce qu'ils avaient à dire.\n   Les salons de la Libre Esthétique ont-ils éclairé quelque peu le jugement de\nnos contemporains? Il est, semble-til, permis de l'espérer. C'est l'unique\nrécompense qu'attendent ceux qui, avec un joyeux entêtement, s'obstinent\ndans leur œuvre de vulgarisation et d'éducation.\n   Le résultat paraît définitivement acquis. On discute encore telles personna­\nlités. Mais le principe n'est plus contesté. Il est permis d'oser, il est enjoint\nde ne plus voguer dans le sillage d'autrui. Aux leçons d'hier, qui imposaient\nla fidèle imitation de modèles approuvés, estampillés et patentés par l'opi­\nnion publique, est désormais substitué cet enseignement subversif: « Inspirez-\nvous de vous même. N'imitez personne. Contemplez l'humanité, regardez la\nnature, non pour la reproduire servilement, mais pour retremper votre œil,\nvotre esprit et votre cœur à ces sources éternelles de sensations et d'émo­\ntions. »\n   La vérité de ce principe essentiel éclate aux yeux de tous..Il commence à\npénétrer dans les écoles d'art où l'on a ouvert les fenêtres aux brises fraîches\nqui passent au printemps sur les pommiers en fleurs, l'été sur les trèfles, sur\nles bruyères et sur les forêts mouillées.\n\n   Notre prochain fascicule donnera un compte rendu détaillé\ndu dixième salon de la Libre Esthétique, ainsi que des conférences\net des auditions de musique nouvelle qui auront rehaussé cette\nbelle manifestation de l'art de notre siècle, d'un art jeune,\nvigoureux, absolument personnel et original.\n                                                       HENRY MOELLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-012", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 166, "page_fin": 170, "titre_corps": "Léon Tolstoï : La Mort d’une légende", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Léon Tolstoï La Mort d'une Légende A en croire les informations", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 199, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2138, "texte": "Léon Tolstoï\n\n                        La Mort d'une Légende\n\n\n                   A en croire les informations de la presse, il se pourrait qu'un\n                     de ces matins le monde apprit la mort de Léon Tolstoï.\n                       Et ce serait, pour ceux qui aiment le grand art, un\n                     immense vide douloureux.\n                       On pleurerait l'écrivain génial, incomparable remueur\n                     de foules, Balzac slave, aux larges fresques d'histoire,\n                     psychologue aussi, d'une psychologie sommaire, mais très\n                     spéciale, où se croisent l'énergie farouche et l'inquiétude\n                     maladive de l'âme russe, conteur enfin, conteur exquis,\ntendre, d'une si spontanée sincérité.\n   On regretterait aussi le penseur et l'apôtre, qui, parmi nos raffinements,\nnos morbidités et nos dilettantismes, prêcha le renoncement, la simplicité et\nla foi, et assuma, au déclin du XIXe siècle, la mission d'une sorte de Savona­\nrole laïc.\n   Pour juger, en Tolstoï, l'écrivain et l'homme, il manque, à la critique\nlatine, d'abord le recul, qui permet d'envisager une œuvre à la façon d'un\nmonument achevé et définitif, que le temps ne modifiera plus, et, ensuite et\nsurtout, la pénétration exacte du milieu où cette œuvre fut élaborée, et de la\nvie intellectuelle et matérielle de celui qui en fut l'artisan.\n   A part M. Melchior de Vogue, dans son Roman russe, ceux qui s'occupèrent\njusqu'ici de Tolstoï se complurent en de trop faciles parallèles entre l'auteur\nde Guerre et Paix, et tels maîtres français contemporains,— Balzac, Flaubert,\nZola, — sans s'inquiéter, d'ailleurs, de la différence totale entre les ambiances\nau milieu desquelles les unes et les autres de ces œuvres furent produites;\nde là, des appréciations qui étonneront l'avenir par leur injustice ou leur\ncandeur.\n   Il était vraiment temps qu'un critique serrât d'un peu plus près l'œuvre de\nTolstoï, et que documenté en détail sur la vie de l'écrivain, informé aussi sur\n\n\n (1) D. MEREJKOWSKI, Tolstoï et Dostoïcwski, préface du comte Prozon (Paris, Perrin.)\n"}, {"page_pdf": 200, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3485, "texte": "                                 LÉON    TOLSTOÏ                             167\n\n\n   les développements de sa pensée, capable, par des conditions identiques de\n   langue, de civilisation et d'existence, d'interpréter chaque livre par les\n   influences multiples qui présidèrent à sa création, ce critique nous donnât\n   sur le romancier russe le jugement minutieux, consciencieux et motivé d'un\n   autre écrivain russe.\n      Cette lacune vient d'être comblée, de la façon la plus complète, par\n   M. Merejkowski. Compatriote de Tolstoï, grand écrivain lui-même, baigné\n   dans la même atmosphère morale, situé au centre d'un courant identique\n   d'idées, M. Merejkowski a tenté pour Tolstoï et le tolstoïsme ce que Saint-\n   Beuve fit pour Chateaubriand : l'étude de l'homme et de l'œuvre en leurs\n   rapports et leurs contradictions.\n      Plusieurs signalèrent déjà — notamment à propos du déconcertant mani­\n  feste janséniste de Tolstoï contre l'art — combien, chez l'illustre maître, le\n mysticisme austère, rugueux et bougonnant des dernières années, cadrait\n  mal avec le culte jouisseur de la beauté dont témoignent tant de ses livres.\n  Faute de renseignements précis et de documents véridiques, ce problème ne\n  fut jamais élucidé.\n      M. Merejkowski reprend ce problème, le pose largement, le discute point\n  par point, le creuse en tous ses replis, explique l'œuvre par l'homme et\n  l'homme par l'œuvre et aboutit ainsi à une synthèse tellement péremptoire et\n adéquate, que son livre est désormais inséparable des livres de Tolstoï.\n     L'œuvre de Tolstoï inspire à M. Merejkowski une haute admiration; il la\n motive en quatre chapitres d'une critique extraordinairement vivante, qui,\n d'une série de petites notations superposées, tire une conclusion générale.\n  L'appréciation ne suit point servilement l'œuvre en ses méandres; elle dégage\n les grandes entités que profère cette œuvre et les dresse devant le lecteur sur\n le piédestal d'observations accumulées. Tout d'abord ainsi : M. Merejkowski\n analyse en Tolstoï ce qu'il appelle le peintre de l'être animal — ce que nous\n appellerions « la personne physique » — et, par un ensemble de petites con­\nstatations sur la façon dont le romancier a souligné d'un trait caractéristique,\n le regard, le sourire, la marche, l'atlitude de ses héros, le critique arrive à\ncette conclusion que « dans toute la littérature, il n'est pas un écrivain qui\npuisse égaler Tolstoï pour sa représentation du corps humain au moyen des\nmots... Il est bref, exact et simple, et ne choisit que quelques signes particu­\nliers, personnels, peu frappants; il ne les cite pas 'cous à la fois, mais pro­\ngressivement, l'un après l'autre, au fur et à mesure du récit ; il les tisse dans\nla trame des événements, en un tissu vivant d'actions ».\n    De l'apparence extérieure des personnages de Tolstoï, M. Merejkowski\npasse à leur psychologie; par la mise en valeur de multiples fragments des\nlivres du maître, le critique réalise cette démonstration d'un saisissant relief :\naussi longtemps que les êtres qui peuplent l'œuvre du Tolstoï obéissent à la\nsauvage spontanéité de l'instinct, ils apparaissent merveilleusement vivants et\nréels; mais, aussitôt qu'ils s'abandonnent aux méditations de la pensée ou\naux complications du sentiment, leurs physionomies se troublent, s'engri-\nsaillent et s'effacent. L'âme, et ses tragédies intimes occupent peu de place\ndans les œuvres de Tolstoï ; l'auteur de la Guerre et de la Paix, qui a su faire\n"}, {"page_pdf": 201, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3139, "texte": "168                              DURENDAL\n\n\nmouvoir, avec une puissance qui confond d'admiration, les grandes foules\nhumaines, et qui a consacré aux stades de la vie terrestre — la naissance, la\nmort — des pages immortelles, le peintre à fresques des larges collectivités\nhumaines n'a pas créé de personnalités complètement et réellement\nvivantes.\n    « Les figures qui, chez Tolstoï, représentent des personnalités humaines,\nrappellent ces hauts reliefs où les corps semblent parfois se détacher de la\nsurface sur laquelle ils sont sculptés, et qui les retient cependant; ils parais­\nsent vouloir s'en séparer définitivement et se dresser devant nos yeux comme\ndes statues parfaites, visibles et tangibles de tous les côtés. Mais ce\nn'est qu'une illusion d'optique : ils ne se dégagent jamais complètement;\njamais leur forme hémisphérique ne deviendra parfaitement ronde; nous ne\nles verrons jamais de l'autre côté. »\n    Après les personnages de Tolstoï « vus du dehors et au dedans », M. Merej­\nkowski s'occupe du décor où ces personnages se meuvent : décor d'histoire,\ndécor de nature.\n    Tolstoï semble ne s'être préoccupé de la « couleur historique », de « cette\natmosphère spéciale qui est propre à chaque siècle, comme à chaque être et à\nchaque fleur », que dans la stricte mesure qu'exigeait l'état d'âme de ses\nhéros; ses récits de batailles notamment, si prodigieusement mouvementés,\nne se distinguent les uns des autres par aucune particularité d'époques; ce\nsont des batailles en général. Et tel des personnages de la Guerre et la Paix,\npar exemple le prince André, vivant dans la seconde moitié du XVIIIe siècle,\nsemble s'être nourri non des écrits de Voltaire, de Diderot et d'Helvétius, mais\nde ceux de Byron, Stendhal et Mérimée, « tant sa sensibilité est aiguë, précise\n et froide, nôtre en un mot ».\n    Tolstoï a une conception simpliste de la nature. Il la sent grande, mysté­\n rieuse et ennemie. Il n'en goûte point les sourires, les songes et les ivresses.\n Rien en lui du poète à qui « la voûte céleste paraît si transparente qu'on peut\n y suivre le vol des anges », pour qui le ruisseau murmure les sagas mer­\n veilleux des pays de merveilles d'où il arrive » et à qui « le vent nocturne\n parle de douleur incompréhensible ».\n    Dans un dernier chapitre — et certes le plus original — M. Merejkowski\n dégage, dans l'œuvre de Tolstoï, l'amour fraternel du maître pour les bêtes;\n il les chérit comme des créatures de Dieu, et bien plus, il les place, dans son\n affection et dans sa pitié, à côté de l'homme. Chez lui, la tragédie de la bête\n et celle de l'homme sont unies en un symbole audacieux. M. Merejkowski le\n prouve par des exemples multiples : « Le « regard muet » des yeux morts\n d'Anna Karenine et le « regard parlant » du cheval tué par Wroreski en appel­\n lent à la même justice divine ». Le héros Karatieff et le loup ont la même sim­\n plicité dans la mort : l'un et l'autre « se couche, se pelotonne et meurt ».\n     C'est cette tendresse candide de Tolstoï pour les animaux qui l'induisit au\n végétarisme qu'il résuma en cette formule étrange : « La vertu est incompa­\n tible avec le bifteck »...\n"}, {"page_pdf": 202, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3412, "texte": "                                LÉON TOLSTOÏ                                  169\n\n\n   Et nous voici tout naturellement amenés, après avoir suivi M. Merej­\nkowski dans sa perspicace dissection des œuvres de Tolstoï, à demander au\ncritique le secret de l'opposition entre celte œuvre, saturée des voluptés de\nl'esthétique, et les dogmes d'intransigeante rigidité morale et matérielle dont\nTolstoï, au déclin de sa longue vie, s'est fait l'apôtre.\n   On sait que le grand vieillard russe n'a point limité au végétarisme ses pré­\nceptes de réforme sociale; c'est l'existence contemporaine tout entière qu'il\nprétend redresser en y substituant ce qu'il appela — avant M. Picard — la\nvie simple. Le « préjugé de la propriété » apparaît surtout à Tolstoï comme\nle grand obstacle au perfectionnement humain. Et il prêche l'abandon des\nbiens, et il exalte les joies du dénuement. Le confort luxueux des demeures,\nla richesse des costumes lui semblent aussi incompatibles avec la sainte liberté\nde l'âme que la succulence des mets. Et le travail manuel de la terre est le\nseul qu'il veuille considérer comme saint et comme digne.\n   Pour un évangélisateur, le meilleur évangile et le premier devoir fut tou­\njours l'exemple. Jésus, tout le premier, enseigna l'esprit de pauvreté en con­\nsentant à naître dans l'étable de Bethléem. Et comme le rappelle M. Merej­\nkowski, lorsque saint François d'Assise voulut arracher de son cœur et de sa\nchair l'attachement aux biens terrestres, il se aépouilla de tous ses vêtements\n « et nu comme il était sorti du ventre de sa mère, il se jeta dans les bras du\nChrist ».\n   Voilà les immortels modèles que Tolstoï aurait dû imiter — en tâchant de\nsuivre lui-même les préceptes qu'il offrait en viatiques à l'humanité.\n   En fut-il ainsi?\n   Les détails très nets, corroborés par des documents incontestables,\nenlèvent à cet égard toute illusion.\n   Procédons par ordre.\n   Tolstoï flétrit le préjugé de la propriété et préconise l'abandon des biens;\net, en vérité, il eut un jour l'idée de distribuer son avoir; et il s'en ouvrit à\nsa femme; mais celle ci, bonne mère de famille, soucieuse du patrimoine de\nses enfants, s'opposa à ce projet de toute son énergie et menaça même son\nmari de le faire mettre en tutelle. . Et Tolstoï céda... Mais il déclara que doré­\nnavant, il « ferait abstraction de sa propriété, à cette exception près qu'il conti­\nnuerait à habiter sous le toit d'Yasnaia-Polonia »... Et M. Merejkowski qui\nrapporte cette déclaration étonnante, remarque que l'illustre ascète « suivit le\nprécepte du Christ qui est de quitter sa maison, son champ et ses enfants, à\ncette exception près, qu'il ne les quitta point ».\n   Tolstoï s'élève contre la richesse des habitations modernes et voudrait\nramener l'homme à la simplicité de la cabane.primitive. Or, l'écrivain habite\nl'hiver un hôtel « idéal de la vieillu maison seigneuriale russe, montée sur un\npied ferme et solide » et quant à sa résidence d'été, à Yasnaia-Polonia, entou­\nrée d'un parc silencieux, « c'est un des plus charmants nids familiaux de la\nRussie centrale ». Dans ces deux demeures, les cabinets de travail de Tolstoï\nsont, nous apprend M. Merejkowski, « des cellules délicieusement simples et\npaisibles d'un moderne disciple d'Épicure, sachant, comme personne, extraire\nde la vie du corps et de celle de l'esprit, ses joies les plus pures et les plus\ninnocentes, celles qui ne trahissent jamais ».\n"}, {"page_pdf": 203, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3213, "texte": "170                                DURENDAL\n\n\n   Le luxe des vêtements a aussi fourni à Tolstoï l'occasion de multiples ana­\nthèmes. Et voilà que nous apprenons que son costume est « le véritable\ncostume d'un épicurien de nos climats du Nord : cafetans, touloupes, vestons\nfourrés, casquettes en peau de mouton, bottes à longues tiges; et tout cela\nn'est pas abandonné au hasard, mais artistement calculé de façon à braver\ntoutes les intempéries ». Et révélation la plus piquante de toute : Tolstoï porte\ntoujours du linge parfumé!\n   Quant au végétarisme, Tolstoï le pratique avec un scrupuleux raffinement;\nencore que la comtesse Tolstoï « considère le végétarisme comme une de ses\ncroix domestiques » elle s'ingénie à imaginer des plats nouveaux et variés, de\nsorte qu'à Yasnaia-Polonia « la table végétarienne est aussi succulente et aussi\nnutritive que l'autre ». Entendu comme l'entend Tolstoï, le régime végétal\nconstitue en réalité un luxe plus recherché que le régime de la viande o'rdir\nnaire.\n   M. Merejkowski nous révèle enfin que le « labeur physique » proné par\nTolstoï consiste surtout pour lui dans le tennis, le croquet, la bicyclette, des\nparties de quilles, la fenaison, le déblaiement de la neige, la préparation des\nbûches — tous exercices musculaires indispensables à la santé, et d'autant plus\nagréable, que l'écrivain les appelle des « travaux ».\n   Il suffit, et M. Merejkowski a raison de se demander ce que de vient dans tout\ncela le précepte du Christ : \" Où sont le renoncement, la distribution des\nbiens, l'humilité, la pauvreté, exigés de ceux qui veulent entrer dans le\nroyaume de Dieu?... Nous nous attendions à voir cet homme riche entre\ntous, non seulement en trésors de la chair, mais encore en trésors de l'âme,\ngagner vraiment son pain à la sueur de son front ; et nous assistons aux trans­\nformations d'un grand seigneur en quête de jouissances nouvelles, faites d'ab­\nstinence et de simplicité \".\n   Le mensonge vraiment est criant et la contradiction monstrueuse, et si\nsévère qu'elle puisse paraître, la conclusion du critique ne peut-être contre­\ndite : « Le démon contemporain, le démon de la propriété, de la satisfaction\nbourgeoise, de la moyenne bassesse de ce qu'on appelle la tiédeur d'âme, a\nremporté en Tolstoï sa dernière et plus éclatante victoire ! »\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   L e très beau livre de M. Merejkowski a r e n d u u n double service.\n   Il a mis en h a u t relief, par u n e synthèse d'aperçus nouveaux et pénétrants,\nl'œuvre de Tolstoï; et, par une implacable mise à nu de la vie du g r a n d écri­\nvain russe, il a tué la légende tolstoïenne.\n   De ces études patientes et audacieuses, larges et minutieuses, scrupuleuses\net franches, l'œuvre de Tolstoï sortira grandie, parce qu'elle sera mieux et\nplus complètement comprise en ses multiples aspects; mais l'homme en\nTolstoï, l'apôtre, le prophète et l'ascète seront réduits à leur juste proportion —\nà la proportion d'une créature de Dieu, ayant comme les autre?, ses faiblesses,\nses préjugés, ses erreurs et ses égoïsmes!                          .'\n                                                       FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-013", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 171, "page_fin": 174, "titre_corps": "Les Racines", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Les Racines 1 NOTREcondition générale d'être", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 204, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2498, "texte": "Les Racines (1)\n\n                          NOTREcondition générale d'être est faite du terroir et de la\n                            race dont nous sommes issus; notre condition particulière,\n                            du moment auquel n o u s avons a p p a r u , des êtres parmi\n                            lesquels nous avons surgi, dont nous avons subi l'influence,\n                            pioche ou lointaine, à l'époque où notre personnalité\n                            intellectuelle et morale se formait. Choses et gens si étroi­\n                            tement associés à nos origines, aux mouvements initiaux\n                            de notre pensée que notre substance se les est, pour ainsi\n                            dire, assimilés, qu'ils font partie intégrante et indivisible\n de notre esprit et de notre cœur : — Ce sont nos racines.\n    E t ces racines croîtront, se ramifieront en nous en même temps que notre\n sensibilité; et, finalement, par le développement de celle-ci, elles enserre­\n ront toute notre vie dans leur inextricable réseau, subtil et douloureux. Ainsi\nn o u s participons de ceux que n o u s aimons : ils sont comme un prolongement\n de notre sensibilité, et rien n'est à nous seuls, nos volontés, ni nos actes, ni\n même nos pensées.\n    Influence réciproque, exaltante quelquefois, et qui, trop souvent, nuit,\npèse et paralyse; solidarité qui nous soutient — ou nous écrase, ou sous\nlaquelle nous plions, tout en la chérissant.\n    U n instinct de combat est en nous, qui, au fond, n'est que l'instinct de la\nvie et dont l'action entretient, entre gens qui s'aiment, une incessante lutte,\nu n e émulation occulte à qui s'assurera la d o m i n a t i o n , à qui absorbera\nl'autre, le confisquera, le façonnera à l'image de son rêve ou de son désir.\n    Les collectivités aussi, quelles qu'elles soient, Etat, parti, famille, tendent\nà a n n i h i l e r a leur profit la liberté individuelle de leurs membres. Mais, néces­\nsairement, par leur n a t u r e même, les liens sentimentaux sont plus insinuants\net peuvent devenir plus oppressifs et plus indestructibles que ceux fondés\nsur le droit ou l'intérêt. Et, fréquemment, sans doute, les phénomènes de ce\nque nous appelons égoïsme ne sont-ils q u ' u n e réaction naturelle contre ces\nenvahissements de notre personnalité, un moyen de la sauvegarder d'une\ncomplète déperdition.\n\n\n  (1) MAUBEL. Théâtre (les Racines — l'Eau et le Vin), un vol. in-18. Paris, Fisch­\nbacher.\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3439, "texte": "172                                 DURENDAL\n\n\n\n   Notre conception de la vie qui, librement, nous conduirait à notre libre\nbut, comment faire pour qu'elle puisse se faufiler entre les idées et les sen­\ntiments de ceux qui nous entourent sans les heurter, les froisser ou les\nmeurtrir? Ou, sinon, comment jouir d'une victoire d o n t les lauriers seraient\ntachés, non seulement de notre propre sang, comme les roses de saint F r a n ­\nçois, mais de celui des êtres les plus chers ? C o m m e n t soutenir que leurs\njours se traînent sous la sourde oppression, sous l'appréhension dissimulée\ndes aspirations secrètes qu'ils devinent en nous et dont la réalisation, encore\néventuelle, déjà les fait souffrir ? N o u s nous taisons, cependant, et ils se\ntaisent — mais eux et n o u s subissons également les muettes destructions du\nsilence; nos âmes sont le théâtre d ' u n invisible drame dont, à chaque\ninstant, nous appelons et redoutons à la fois l'affreuse et éclatante péri­\npétie...\n   Nous devrions savoir défendre les autres des excès de notre propre affec­\ntion — « contre nous-mêmes », ainsi que le dit Ella, l'un des personnages\ndu beau d r a m e , les Racines, de M. Maubel, à Germaine, la sœur du protagoniste\nde la pièce, Jacques, et qui entoure celui-ci d'une de ces adorations juvé­\nniles, exclusives, promptes à s'endolorir, dont celui qui en est l'objet devient\nà la fois le héros — et la victime. Esclavage de douceur, périlleux, à la longue,\npour tous, car à trop se sacrifier pour les autres, à trop s'annihiler par crainte\nde leur faire mal, on finit par leur être malfaisant, en les privant des éléments\nde force que l'on portait en soi... H e u r e u x encore s'ils n'en viennent pas à\nvous aimer moins, ne reconnaissant plus d a n s la créature passive à laquelle,\npour eux, vous vous êtes réduit, l'être d o n t l'énergie et la puissance les avaient\nubjugués.. .\n\n   L a nature de ces réflexions, issues de la lecture des Racines, avertira le lec­\nteur, s'il était nécessaire, que le théâtre de l'auteur de Quelqu'un d'aujourd'hui,\nde Dans Vile et de tant d'autres créations de pensée et d'âme, fait disparate\nabsolue avec le théâtre en vogue, dont les exhibitions donneraient à croire,\nle plus souvent, que nous sommes, non en démocratie, mais en phallocratie !\nP o u r parler m o d é r é m e n t de ce dernier, on pourrait dire qu'il exagère la\nmatière de la vie, tandis que, si l'on avait p r é t e n d u faire quelque reproche\naux œ u v r e s antérieures de M. Maubel, ç'aurait été plutôt d'en exagérer\nl'esprit, de l'envisager moins d a n s sa substance que dans son essence.\n   Ce défaut, si réellement c'en est un que de montrer ses personnages d a n s\nleurs aspects les plus significatifs, au lieu de les analyser; de les faire surgir\ndans l'apparence et le r a y o n n e m e n t de leurs âmes et des influences récipro­\nques de celles-ci, plutôt que dans la réalité concrète et définie de leur être ; ce\ndéfaut est d'un art très noble, un peu fermé, peut-être, non point par un vain\net volontaire orgueil, mais par une sorte de scrupuleuse loyauté de l'écrivain\nvis-à-vis de lui-même, vis-à-vis de la nature, de la règle intime de sa pensée et\nde sa vision p r o p r e s .\n   L'artiste doit-il condescendre à la foule ou tâcher de l'élever jusqu'à lui?\nQuelle préoccupation principale doit le guider, d'exprimer sa pensée ou d'en\nassurer le succès en la rabaissant au niveau moyen des intelligences? Ques-\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3490, "texte": "                                 LES RACINES                                 173\n\n\n  tions oiseuses et dénuées, nécessairement, de toute influence sur l'élaboration\n  d'une véritable œuvre d'art, que son auteur crée, certes, mais par laquelle\n aussi il est dominé.\n     Le drame dans les Racines est tout psychologique; ainsi que le marque une\n  « note pour l'interprélation », Jacques en est le personnage « principal et cen­\n tral » et « ses sentiments retentissent dans l'âme des personnages qui l'en­\n tourent » : son père; sa sœur Germaine; Ella qui est avec eux à Lève-Dieu,\n petite ville ancienne où le père a contribué à la fondation d'une université, à\n la formation d'un centre scientifique. Le père, grand esprit généreux, travaille,\n fait ressurgir du passé les raisons, les racines du présent, pour y montrer les\n promesses de l'avenir; Ella étudie et, sans se l'avouer ou, peut-être, sans le\n savoir, aime Jacques avec une apparence de froideur née de l'outrance d'une\n sensibilité ombrageuse; Germaine vit — ou, du moins, voudrait vivre et que\nl'on vécût autour d'elle, et parfois la pétulante impatience de sa jeunesse s'ar­\n rête, interdite, devant le silence absorbé des autres.\n    Jacques, en un certain sens, n'est pas un rêveur : c'est un chercheur, un\ninquiet, avide d'action, mais quelle ? découragé d'avance de tout geste suscep­\ntible de léser ceux qu'il aime dans les habitudes de leur existence et de leur\ntendresse; se sacrifiant à eux sans vouloir qu'ils le sachent, sans convenir\npresque avec lui-même qu'il y ait sacrifice ou prêt à regarder les motifs de\ncelui-ci comme des prétextes à sa lâcheté devant un effort, inutile, du reste, et\nvoué à la fatalité de l'insuccès. Il semble que, pour lui, ce soit la vie, et non\nsa propre volonté, qui est irrésolue — ou, peut-être, insoluble.\n    Il sent, cependant, l'urgence de se renouveler, de modifier sa situation vis-\nà-vis des siens, de changer d'air intellectuel, d'affronter, d'agir... Sans doute,\ncomme le héros de Dans Vile, a-t-il besoin de souffrir, ou plutôt, car il souffre,\nde souffrir autrement... Son mal, il le connaît, et le remède ! mais sa raison\nrencontre partout l'obstacle de son cœur.\n    L'existence de tous ces personnages est ainsi viciée dans son expansion par\nun germe morbide d'anxiété et de silence; une arrière-pensée les tourmente\nqui est à chacun et qui est à tous, mais qu'aucun d'eux ne se résoud à formuler\nnettement dans l'égale appréhension de lui donner une réalité plus inévitable\nen l'exprimant et d'en faire porter la douleur aux autres.\n    Notre personnalité morale est toujours en partie énigmatique pour les\nautres, quelque proches qu'ils nous soient; elle émerge, pourrait-on dire,\ndans nos actes et nos paroles, dans l'accent de notre voix, dans notre physio­\nnomie, surtout, dont la vie finit par faire le relief repoussé, l'image exté­\nrieure de l'habitude de nos sentiments et de notre esprit : Un visage, à l'ori­\ngine, n'est, comme un cerveau, qu'une forme matérielle, un bloc de glaise que\nl'accoutumance mentale et sentimentale précisera.\n    Cependant, nous allons, côte à côte même, et terriblement inconnus les uns\naux autres. Nos paroles ne sont-elles pas ainsi que les éclatantes fleurs clair­\nsemées d'une broderie dont on ne discernerait point le dessin et la trame?...\nNous parlons, et nos paroles sont l'aboutissement visible d'un long chemine­\nment muet de réflexions.\n    Notre âme et notre intellectualité sont tout en racines enfouies qui, ici\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2224, "texte": "174                                DURENDAL\n\n\n et là, au hasard de la vie et de la passion, se manifestent par des rejetons\n parfumés ou sauvages. Et combien davantage si l'excès de la vie intérieure\n nous envahit de spéculations et de rêves, au point de créer en nous un\n monde autonome où le monde extérieur ne se prolonge qu'en reflets, devant\nl'intrusion desquels notre pensée s'intimide ou s'effarouche?\n   Jacques n'en est pas là, et il s'insurge si on lui dit qu'il n'a pas l'appétit de\nla vie ; pourtant, il n'apparaît aux autres que par des mots qui, entr'ouvrant la\nporte close de sa méditation, en laissent apparaître, dans l'entre-bâillement,\nun fugitif et décevant aspect.\n    Il existe, selon l'expression de son père, une dissonance secrète en'lui ou,\nplutôt, entre lui et les réalisations que le monde peut donner. Quelles que\nsoient les contingences, le sentiment vague et douloureux d'une lacune, d'une\ninsuffisance, persiste toujours en de tels êtres. Le drame ou la comédie où ils\nsont mêlés ne se sont-ils pas joués d'avance dans leur âme? Leur rêve devance\nla vie et lorsque celle-ci arrive, que sera-t-elle pour eux, que déception ?\n    Les deux premiers actes des Racines sont pleins d'une vie intense et frémis­\nsante d'aspirations, de volontés contenues et souffrantes en quête d'une issue\nqu'elles ne trouvent que dans le bouleversement d'une catastrophe, la mort\nsubite du père, commotion inattendue qui dissipe, momentanément, peut-\nêtre, la lourde atmosphère de doute et d'angoisse qui pesait sur les acteurs du\ndrame. La terre, immobile sous la stupeur de l'orage imminent, s'illumine .\nparfois, en même temps que le ciel sombre, de blancs et silencieux éclairs...\nLa foudre éclate, enfin, foudroie, puis s'éloigne, mais, la nuit étant entre­\ntemps descendue, le paysage reste humide et taciturne sous la limpidité\nexaltée des étoiles, tandis que des grondements sourds émeuvent encore et\nfont vibrer l'atmosphère raffraîchie.\n   Pas plus que la vie même, ce drame n'a de dénouement, ou, du moins, son\népilogue n'est-il peut-être qu'un point de départ. Lisez-le, il vous apprendra\nà craindre la vie — et a l'aimer...\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-014", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 175, "page_fin": 178, "titre_corps": "Chantilly", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "C. 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Pour\nl'instant, toute autre impression s'efface, tandis qu'au long des pelouses et\ndes eaux calmes des canaux, on poursuit une rêverie nonchalante. On\nn'éprouve pas, comme à Versailles, le poids mélancolique des siècles passés,\nla tristesse pénétrante des décors surannés; partout s'affirme encore la volonté\nrécente du maître, la haute et fière personnalité du duc d'Aumale, le\ndernier des grands seigneurs...\n   Et pourtant, ici aussi, l'histoire a passé avec ses gloires et ses désastres...\nEu restaurant Chantilly, en y accumulant les plus merveilleuses œuvres\nd'art, les livres et les manuscrits les plus précieux, le fils de Louis-Philippe\nn'a rien négligé de ce qui pouvait rappeler le souvenir du passé ; il a sans\ncesse eu pour but de glorifier la mémoire de ceux qui, avant lui, avaient\nillustré et embelli cette demeure fameuse : les Bouteiller, les d'Orgemont, les\nMontmorency, les Condé. Comme eux, brillant soldat, homme de goût\nexquis, c'est leur œuvre qu'il a voulu restaurer et continuer. Mais, lorsqu'il\nentreprit cette pieuse tâche, presque tout avait disparu du décor ancien de\nChantilly; là, plus que partout ailleurs, le vandalisme de la Révolution s'était\nfait stupidement destructeur : il avait suffi de trois années pour renverser\nl'œuvre de plusieurs siècles. L'héritier des Condé ne recueillit que quelques\népaves échappées à la tourmente, et c'est sur des ruines qu'il réédifia le châ­\nteau actuel.\n   C'est donc dans la poussière des vieux papiers qu'il faut rechercher le\nChantilly du passé. Le travail est pénible et ingrat : M. Gustave Macon, le\nsavant conservateur du Musée Condé, n'a pas craint de l'entreprendre ; il se\ntrouvait, du reste, admirablement préparé pour cette tâche. Ancien secré­\ntaire du duc d'Aumale, c'est lui qui a classé, avec une méthode et une science\nparfaites, les volumineuses archives du château; sans cesse à l'œuvre, il\ndépouille, déchiffre, compulse, pour réunir et condenser ensuite, en de\nsavantes études, les résultats de ses longues et patientes recherches. Citons,\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3778, "texte": "  176                                  DURENDAL\n\n\n   entre autres : les Architectes de Chantilly au XVIe siècle (Senlis, 1900); Historique\n   des édifices du culte à Chantilly (Senlis, 1902), et, surtout, les Arts dans la Maison\n   de Condé, un beau volume qui vient de paraître à la Librairie de l'Art ancien\n   et moderne (Paris, 1902). P o u r élaborer cette dernière œuvre, M. Maçon,\n   avec u n e conscience et un scrupule admirables, a relevé, dans les papiers de\n   Condé, tous les comptes, mémoires, lettres, qui, de près ou de loin, se rap­\n   portent aux travaux que les princes de C o n d é ont fait exécuter pour l'embel­\n  lissement de leur maison par les artistes et les artisans de l'époque; il a\n  reconstitué ainsi l'histoire artistique de Chantilly p e n d a n t près de deux siècles.\n       Jusqu'à la fin d u XVe siècle, le château ne fut g u è r e q u ' u n e imposante for­\n  teresse flanquée de sept grosses tours ; il est intéressant de constater que ce\n  plan primitif n'a jamais été modifié d a n s ses grandes lignes : c'est encore sur\n  les fondations de la forteresse bâtie par les d ' O r g e m o n t q u e s'élèvent les\n  bâtiments actuels du grand château. L e s premiers travaux d'embellissement\n  datent de l'époque où Chantilly tomba aux mains de l'illustre famille de\n  Montmorency (1495). Ils sont dus, surtout, au fameux connétable Anne, dont\n  la grandiose effigie domine aujourd'hui la terrasse qui conduit à la cour\n  d ' h o n n e u r ; cet illustre soldat, que la tradition représente à tort comme « u n\n  bourru et un illettré », sut faire de Chantilly u n e des plus belles maisons\n de F r a n c e . Déjà, à cette époque, elle excitait l'admiration et l'envie des\n rois : François I e r et H e n r i I I , et, plus tard, H e n r i IV et Louis X I I I ,\n y firent de fréquents séjours, attirés qu'ils étaient, surtout, par les plaisirs de la\n chasse qu'offrait en abondance la magnifique forêt qui entoure le château.\n      Vers le milieu du XVIIe siècle, le domaine de Chantilly revint à la famille de\n Condé. Dès ce moment et jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le château et le parc\n vont être sans cesse remaniés et embellis. Les lettres et les mémoires que\n publie M. Macon nous montrent le G r a n d Condé et ses successeurs en rela­\n tions constantes avec les plus grands artistes de l'époque : peintres, sculpteurs,\n architectes, — avec les m a r c h a n d s de tableaux et d'œuvres d'art, — avec les\n tapissiers, avec les jardiniers ; les comptes enregistrent les sommes vraiment\ncolossales qu'ils leur payèrent.\n      L e Grand Condé, obligé de se tenir à l'écart des affaires publiques après les\ntroubles de la F r o n d e , consacra tous ses loisirs à l'embellissement de Chan­\ntilly. Il s'occupa d'abord d'agrandir et de transformer le p a r c ; les travaux,\nexécutés sur les plans et sous la direction de L e N ô t r e , durèrent plus de vingt\nannées. E n 1671, le roi vint avec la cour visiter Chantilly. « Au lendemain\n » de cette fête féerique, où Vatel, désespéré de voir le poisson manquer à la\n      table du roi, se d o n n a la mort, Louis X I V aurait dit au Grand Condé :\n « Mon cousin, il faut que vous me cédiez Chantilly ». — \" J e prierai seule­\n     ment Votre Majesté de m'y laisser comme concierge, » répondit le prince (on\nsait que concierge avait alors la signification de régisseur) ». L e « concierge »\nn'eût pas été des plus commodes, et « le roi se contenta de s'inspirer de\nChantilly p o u r créer Versailles et combla L e Nôtre de faveurs ». L a Révolu­\ntion a détruit à Chantilly la plus belle partie de l'œuvre de ce grand artiste,\nmais on peut encore s'en faire u n e idée assez exacte en se reportant aux gra­\nvures de l'époque que reproduit le livre de M. Macon. L a belle o r d o n n a n c e\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2867, "texte": "                                  CHANTILLY                                    177\n\nde ces pelouses, de ces canaux, de ces innombrables pièces d'eau devait être\npour les yeux un véritable enchantement; ce qu'il en reste nous séduit tou­\njours par l'harmonieuse simplicité de ses lignes.\n   Le Grand Condé fit également remanier les abords\nimmédiats du château ; il agrandit les bâtiments de\nferme et fit construire des logements pour les offi­\nciers des princes; entre-temps, il achetait de tous\ncôtés des tableaux, anciens et modernes, des œuvres\nd'art, des médailles. Enfin, il transforma entiè­\nrement l'aménagement du petit château; celui-ci\navait été construit, vers 1560, par l'architecte\nJean Bulant : il s'est conservé jusqu'à nos\njours. C'est dans ce petit château que\ns'étend la galerie créée par le Grand\nCondé pour y faire peindre ses « actions »;\nle héros de Rocroy mourut sans avoir pu\nen voir la décoration terminée : les tableaux\nde batailles qui s'y trouvent encore aujour­\nd'hui ne furent mis en place que de 1687 à 1692;\nils sont l'œuvre d'un élève de Van der Meulen,\nSauveur Lecomte.\n   L'époque du Grand Condé fut assurément\nl'une des plus brillantes de l'histoire de Chan­\ntilly. Les visiteurs illustres y affluaient de\ntoutes parts ; à côté du roi et de la cour, on y             LE GRAND CONDE\n\nvit les plus grands hommes de la France.              Buste en terre cuite de Coysevox\n Molière vint y jouer son répertoire; Bossuet, La Bruyère, Boileau y firent\nde fréquents séjours; la belle allée de platanes qui s'étend entre le château\net le Grand Canal, « l'allée des philosophes », évoque encore le souvenir de\nces hôtes fameux.\n   Les transformations que le prince Henri-Jules de Condé, fils du Grand\nCondé, fit subir au grand château ne furent pas heureuses. « Le vieux\n» manoir, dit M. Macon, va perdre son aspect pittoresque; l'édifice fantaisiste,\n » à lignes brisées, d'élévations inégales et de façades variées, va devenir une\n » énorme bâtisse, toute en hauteur, uniforme dans toutes ses parties, criblée\n » de fenêtres, flanquée de tours se terminant en dôme ». Le prince montra\nplus de goût dans les commandes qu'il fit aux nombreux sculpteurs qui con­\ntribuèrent sous ses ordres à la décoration du château et du parc. Il faut citer\nsurtout Coysevox et sa belle statue du Grand Condé. Elle a malheureusement\nété mutilée par les gardes nationaux -venus de Paris le 16 août 1792.\nM. Macon nous raconte comment, transportée ensuite à Paris, elle faillit\nplus tard être vendue à des Anglais. Rachetée par le prince de Condé, elle fut\nrestaurée, en 1817, par le sculpteur Deseine. Depuis lors, elle a repris à\nChantilly sa place primitive, au milieu des parterres « où, par les soins de\nM. le duc d'Aumale, le Grand Condé a retrouvé la compagnie de Bossuet, de\nLa Bruyère, de Molière et de Le Nôtre ». — Non content de faire travailler\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3594, "texte": " 178                               DURENDAL\n\n\n les sculpteurs français, le prince de Condé fit venir de Roms des statues et\n des bustes d'empereurs romains copiés d'après l'antique; ces busles décorent\n encore l'une des façades du petit château.\n    C'est sous le duc de Bourbon, septième prince de Condé, que furent con­\n struites les écuries grandioses qui s'élèvent à l'une des 'extrémités du champ\n de courses d'aujourd'hui. Elles constituent assurément l'un des plus beaux\nmorceaux d'architecture française que le XVIIIe siècle nous ait transmis. De\ncette époque date également une partie de la décoration actuelle du petit châ­\nteau, et notamment les délicieuses singeries qui ornent deux petits cabinets,\nl'un au rez-de chaussée, l'autre à l'étage. On les a pendant longtemps attri­\nbuées à Watteau, tant la composition en est pleine de poésie et de fantaisie\ncharmante. Leur véritable auteur est le peintre Christophe Huet, qui exécuta,\nen outre, pour Chantilly de nombreuses toiles décoratives. Le duc de Bour­\nbon eut sur l'art de son temps une influence très réelle en créant la manufac­\nture de porcelaines dont les produits sont aujourd'hui si recherchés. Le Musée\nCondé en possède une collection choisie qui permet de suivre les transforma­\ntions successives de la fabrication de Chantilly, de 1725 à 1789.\n    Le fils du duc de Bourbon, Louis-Joseph, prince de Condé, voulut encore\nagrandir et embellir l'œuvre de ses aïeux. Pendant vingt-cinq années, il\ndirige sans relâche une véritable armée d'artistes et d'ouvriers, tant à Chan­\ntilly qu'à Paris, où il fait construire le palais Bourbon. Ces travaux gran­\ndioses faillirent engloutir la fortune des Condé : le palais Bourbon, à lui seul,\ncoûta plus de 25 millions de livres! A Chantilly, le prince de Condé crée le\nHameau et le jardin anglais qui l'entoure, il remanie le délicieux parc de\nSylvie, construit une nouvelle salle de théâtre, imagine l'île d'Amour et le\ntemple de Vénus, prodigue partout les tableaux, les statues, les œuvres d'art.\nDans ce décor vraiment féerique, il offre à tous les princes de l'Europe les fêtes\nles plus extravagantes.\n    Cette brillante époque aboutit à la sombre tragédie de la Révolution. Tout\ns'écroule ! En rentrant en France, en 1814, le prince de Condé trouve le grand\nchâteau rasé jusqu'aux fondations, le petit délabré, le parc et tout ce qui en\nfaisait le décor complètement dévasté!... Et pourtant c'est sur ces ruines que\nle duc d'Aumale sut, en peu d'années, reconstituer le merveilleux domaine\nqu'il a légué à la France et dont il a pu dire avec une juste fierté qu'il formait.\n « comme un monument complet et varié de l'art français dans toutes ses bran­\nches et de l'histoire de sa patrie à des époques de gloire ».\n    Ces notes rapides ne peuvent qu'indiquer très sommairement l'intérêt mul­\ntiple du dernier livre de M. Gustave: Macon; elles ne sauraient en faire soup­\nçonner la profonde érudition, la méthode rigoureuse et élégante tout à la fois.\n M. Macon montre dans son récit une modestie extrême .: là où d'autres se\nseraient plu à de brillantes amplifications, il laisse la parole aux textes seuls\nqu'il publie, sans autre souci que celui de la vérité exacte et précise. On ne\nsaurait trop l'en féliciter : son livre conserve ainsi toute la saveur originale des\nvieux documents qui en font la substance même; il fait revivre dans le passé\nl'illustre maison des Condé, en même temps qu'il constitue un chapitre impor­\ntant de l'histoire de l'art français auXVIIeet auXVIIIesiècle.\n                                                                            C. G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-015", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 179, "page_fin": 188, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LE ROMAN Cherchons l'Hérétique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 214, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 43, "fin_caractere_exclue": 2682, "texte": "LES LIVRES\n\n    L E ROMAN :\nC h e r c h o n s l ' H é r é t i q u e , par J. ESQUIROL. — (Paris, Stock.)\n    Il est peu de jeunes écrivains aussi sympathiques et aussi bien doués que\nl'auteur de ce nouveau livre. Son début dans le roman (A Mi Côte) (1), nous\nlé montrait d'emblée maître de sa plume, possédant des qualités originales de\npsychologue, de peintre, malgré d'évidentes similitudes avec J.-K. Huys­\nmans. Les deux artistes ont un même amour pour la splendeur des églises\nmédiévales, la foi candide des Primitifs, les harmonies grégoriennes... Si\nJ. Esquirol n'atteint pas l'intensité d'expression et le pittoresque extraordi­\nnaire d'Huysmans, il nous en donne souvent une transposition savoureuse.\nMais sa caractéristique, son bien propre, cette perpétuelle bonne humeur qui\néclate dans des saillies étourdissantes, le situent tout à coup loin de l'auteur\nd'A Rebours. Car (ceci soit dit à titre de simple constatation, avec tout notre\nrespect, toute notre admiration) Huysmans, même après En Route, même\naprès la Cathédrale, est demeuré l'écrivain pessimiste, volontairement grin­\ncheux, au milieu des petites misères de la vie, que J. Esquirol traverse, lui,\nlé visage épanoui, le rire aux lèvres. De part et d'autre, ces états d'âme abou­\ntissent à des morceaux colorés, verveux et d'un accent qui n'appartient qu'à\nces artistes.\n    Cherchons l'Hérétique !... Nos lecteurs se souviennent des pages vécues que\npublia ici-même Esquirol, sous le titre : Épreuves... d'imprimerie. Le jeune\nromancier venait de terminer A Mi-Côte, et il était dans cette pénible incerti­\ntude, bien connue des hommes de lettres, quant à l'œuvre nouvelle qu'ils\nsouhaitent d'écrire, et dont tout — sujet, expression, modalité — leur\néchappe.\n    Huysmans dit à son disciple :\n    « Lyon est la ville des hérésies. Informez-vous, cherchez, regardez autour\nde vous, je vous affirme que vous trouverez des hérétiques. La tonalité géné­\nrale de cette ville, la tournure d'esprit, la pente d'âme de ses habitants, peut-\nêtre même l'influence de son climat, autant de dispositions favorables à la sur­\nvivance d'hérésies. Et il en survit... Par conséquent, furetez, faites des\nenquêtes, interviewez de côté et d'autre, et je vous prédis découverte d'héré­\ntiques, et récolte d'observations pittoresques dont vous pourrez faire un livre».\n  - Et voici ce livre:\n    Et c'est un beau livre. Le talent de J. Esquirol déborde de santé. Sa solide\n                     :       ;\n■    )   ■   •   ■       •       ' ■   ;                 ■   -   '\n\n\n\n\n      (1) Voyez l'article qu'Arnold Goffin consacra à ce livre, Durendal, livraison de novem­\n    bre 1898.\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3304, "texte": " 180                               DURENDAL\n\n\n constitution littéraire lui permet, avec un sujet ingrat, de satisfaire le lecteur\n jusqu'à la dernière page. Toutefois, avouons-le : ces histoires d'hérétiques,\n prises en elles-mêmes, nous intéressent peu. Mais des types sont franchement\n campés, ils sortent parfois du cadre, ils gesticulent, parlent, crient, dans vingt\n tableaux animés de la fantaisie la plus truculente. Et les commentaires de\n l'écrivain partent dans une fusée pétardant de verve gauloise, voire rabelai­\n sienne !\n     Près de ces pages allègres, se déroulent dans une calme splendeur, les\n visions du cher pays natal. Le Rhône et la Saône sous les nuits de lune, sous\n le ciel plein de soleil, la ville, — Lyon — ses églises, ses vieilles rues, y sont\n rendus avec une ferveur filiale, une sincérité, un don de soi, qui font passer\nen notre âme les effusions affectives de l'écrivain. J. Esquirol a ce rare mérite\nde préciser dans l'évocation les lignes essentielles qui montrent l'image exacte\ndu paysage, tout en l'élargissant jusqu'au rêve par la vibration profonde de\nson émoi.\n    Et comme s'il avait voulu opposer à tant de poésie descriptive, une réalité\népouvantable, il nous mène vers la fin du livre, dans un habitacle de douleur\net d'effroi : l'hôpital de la Croix-Rousse, pendant une épidémie de variole.\nCes pages sont terribles, elles parviennent à une puissance dans l'horreur qui\nnous laisse un malaise physique, la crainte d'avoir été touché par le mal, le\nfrisson de l'angoisse.\n    Je n'ai rien dit de l'affabulation du roman. Elle apparaît très simple, relé­\nguée au second plan. Un fil ténu relie ses menus épisodes. Beaucoup de\npureté de cœur se révèle le long d'une touchante histoire d'amour. Voilà\nencore une caractéristique de ce curieux artiste. Dans sa poitrine sonore au\nlarge rire, des délicatesses sont blotties, des réserves tremblantes qui rendent\ntimide — comme un enfant — ce viril garçon épris de force cordiale, de\nrobuste émotion, de la joie de vivre et de s'épanouir librement. Et combien\ncela nous change des innombrables petites malpropretés contemporaines !\n    Los à maître Huysmans qui encouragea les débuts d'un écrivain, dont nous\ndevinons, dès aujourd'hui, l'heureux avenir !\n                                                                          G. V.\n\n L e s N o c e s d'or, par L. COUROUBLE. — (Bruxelles, Lacomblez.)\n   Le cycle des petits romans bruxellois est-il révolu? Les Noces d'or de\n M. et Mme Van Poppel seront-elles vraiment, comme M. Courouble nous l'af­\nfirme, les dernières fêtes publiques de cette délicieuse famille Kaekebroeck?\nRésignons-nous si tel est le destin, et relisons toute la série afin que notre\nplaisir renouvelé proteste contre l'impitoyable volonté de l'auteur.\n   Ils nous sont devenus si familiers, si chers même, ces braves gens aux\nmœurs douces et paisibles, que nous coudoyions autrefois sans les connaître\net dont M. Courouble nous a fait goûter les humbles vertus ! Nous les appré­\ncions tous maintenant : Joseph Kaekebroeck, l'esthète que l'horreur d'un nom\ntrop caractéristique, rendit à la bourgeoisie originelle; Mosselman, le grand\ngarçon élégant, le Brummel de la bande, et le sentimental plombier Capelle­\nmans, et le jovial droguiste Rampelbergh. Nous guettons les sourires d'Adol-\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3455, "texte": "                                  LES   LIVRES                               181\n\n\n phine Kaekebroeck, à la bonté si prévenante; de Pauline Platbrood, dont le\n bonheur nous tint vraiment à cœur; de la petite Mme Posenaer, frivole repen­\n tie; jusqu'à ceux, un peu fanés certes, des excellentes demoiselles Janssens,\n dans la boutique desquelles nous irions volontiers encore acheter les images\n d'une caisse, les boules multicolores et les décalcomanies, ces trésors chers aux\n enfants du terroir ! Va-t-il falloir leur dire adieu, et ne saurons-nous plus rien\n de ce qui ne peut manquer de leur advenir?\n    Tous les lecteurs de Durendal savent comment Joseph Kaekebroeck, pour\n vaincre les dernières résistances de l'ombrageux et fier major Platbrood, ima­\n gina de lui faire arracher son consentement, au mariage de la rougissante Pau­\nline, sa fille, avec le doux François Capellemans, par les instances de tous les\n amis réunis au plantureux banquet qui clôtura par ses toasts les solennités\n des noces d'or de bon papa et de bonne maman Van Poppel ! Comme tout\n cela est touchant, simple et cordial ! Car on se tromperait fort en ne voyant\n dans ces petits romans bruxellois qu'une amusante satire de notre langue; ce\nserait ne voir qu'un côté de l'œuvre. La Familie Kaekebroeck, Pauline Platbrood,\n les Noces d'or sont des tableaux fidèles de la vie nationale, et il s'y trouve\nnombre de pages que M. Courouble dut écrire avec amour, un amour\nnuancé peut-être d'un léger ton d'ironie, mais très sincère. Qu'on relise la des­\ncription de l'arrivée, au quai d'Anvers, du paquebot ramenant d'Afrique\nEmile Platbrood et Jacques Verhuist, et l'on admirera la façon dont l'auteur\na su rendre l'émotion de l'attente et la joie de revoir des aimés longtemps\néloignés. C'est d'un art simple, d'expression directe, qui va droit au cœur.\n    Parmi nos écrivains, M. Courouble fut le premier qui songea à situer dans\nla lumière du roman, pour la grande joie de nos yeux, la petite bourgeoisie\nbruxelloise, aux mœurs patriarcales, d'une fraîcheur naïve. Il le fit en obser­\nvateur très fin. Son sourire ironique n'exclut pas l'attendrissement. Il a tout\nvu. Auprès des travers, dont il s'est légèrement gaussé, il a dit les vertus\nfamiliales, les humbles devoirs, les dévouements obscurs, les paisibles\namours. Puisse la famille Kaekebroek être comprise, et n'apprendre pas uni­\nquement à nos concitoyens à bien parler! Elle présente d'autres aspects\nnon moins intéressants.\n\nLes D e u x V i e s , par PAUL et VICTOR MARGUERITTE. — (Paris, Plon.)\n   En même temps qu'ils publiaient ce roman où les institutions françaises\nrelatives au divorce sont passées au crible d'une satire qui n'en laisse guère\nsubsister grand'chose, les frères Margueritte se sont fait les promoteurs\nd'une campagne destinée à attaquer sur ce point l'austère édifice des lois.\n   Faut-il faciliter la rupture du lien conjugal, au point de le faire dépendre,\ncomme le proposent MM. Margueritte, du désir d'un seul époux, légalement\nexprimé durant un certain temps? Je ne veux point discuter ici la question.\nLa loi d'insolubilité du mariage se confond avec le caractère sacré que la\nreligion lui confère. Hors de là, le champ est ouvert à toutes les théories.\n   Le roman de MM. Margueritte est une âpre critique du divorce, tel qu'il\nfut rétabli, chez nos voisins, par la loi Naquet. Francine le Hagre, a décou­\nvert l'adultère de son mari, et demande le divorce. Dès lors commence pour\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3335, "texte": "182                               DURENDAL\n\n\nelle un long et douloureux martyre. Elle connaît les lenteurs des introductions\nd'instance, les tracas des procédures. Il semble que la loi va bientôt rompre\nle lien, que la faute de son mari a rendu odieux, quand elle apprend que\nsa fille, la petite Josette, est tombée malade, durant une des visites légales,\nqu'elle fait à Monsieur le Hagre. Affolée, n'écoutant que le cri du cœur,\nsourde aux conseils de son avoué, elle accourt au chevet de son enfant.\n   Dès lors, sa cause est perdue. Le mari opposera à sa demande en divorce,\nen fin de non recevoir, la réconciliation; et comme il se trouvera des témoins\npour affirmer avoir vu les deux époux auprès du lit de la petite malade,\nle tribunal déboutera la demanderesse, et la cour d'appel saisie confirmera\nce jugement.\n   Que fera Francine?Retournera-t-elle vivre auprès de son mari, comme la loi\nle lui enjoint? Mais les amertumes, les souffrances de ce long procès, ont\ncreusé plus avant le fossé de haine qui l'en sépare. Fière et libre de caractère,\nelle ne saurait se courber sous l'arrêt qui l'enchaînera lui ! Comme elle n'est, au\nsurplus, pas retenue par la Foi religieuse, qui aide à supporter la vie en\nconsidération de ce qui attend au delà, elle partira avec cet Eparvié, qui\nl'aime depuis longtemps, et que dans son abandon, durant le veuvage légal\ndes instances, elle s'est prise à aimer.\n   Il y a autre chose encore dans les Deux Vies, et c'est pour cette autre chose\nsurtout que j'aime ce roman, comme le plus fortement ému que les auteurs aient\nsigné ; il y a l'amour, le bel amour partagé de Gabrielle Favié, la mère de\nFrancine, pour son jeune cousin Charlie de Bréars; cet amour contre lequel, en\nfemme de cœur et de conscience, Gabrielle, se sentant trop âgée pour faire le\nbonheur de celui qu'elle aime, lutte désespérément jusqu'à la douloureuse\nvictoire. Ames admirables et droites, âmes chrétiennes, Gabrielle et Charlie\ns'adorent et se séparent, renonçant à réaliser ici-bas un amour trop beau\npour la terre, parce qu'elle a compris que c'était le devoir, parce que lui se\nrésigne en pleurant à la volonté chérie.\n   Entre ces « deux vies » de Francine et de Gabrielle, dominée l'une par\nle renoncement, l'autre par la passion révoltée, quelle est la plus belle, la plus\nnoble, la plus humaine au grand sens du mot? Les auteurs ne l'ont pas dit;\nmais leur style, qui a si vivement dépeint les tristesses de Gabrielle Favié, en\nson parc musical et fleuri d'Aiguës-Vives, leur art qui s'est complu a nimber\ncette belle figure résignée et celle, martiale et franche, de Charlie, d'une pure\nlumière, semblent s'être, en dépit des théories, prononcés en leur lieu.\n\nV e r s a i l l e s a u x F a n t ô m e s , par MARCEL BATILLIAT. — (Paris, Mercure\n   de France.)\n   Évocateurs de tant d'inoubliables splendeurs mortes, les jardins fastueux\nde Versailles ont tenté bien des poètes, pris du désir d'en exprimer la soleri­\nnelle mélancolie. Parmi les plus récents, Albert Samain et Henri de Régnier\nles ont chantés, en des sonnets pénétrés d'émotion grave, et M. Batilliat les a\npris pour cadre de son roman, ou plutôt de ce large poème en prose, où il\nanalyse l'impression produite par ces sites alourdis de passé glorieux s u r deux\nâmes tendres et rêveuses de jeunes filles. Sa Cilette et sa Simone sont d'ado-\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3314, "texte": "                                   LES   LIVRES                                183\n\n\n rables pastels aux douces nuances. Avec un art exquis, d'une distinction rare\n et discrète, un peu précieux parfois, il a su apparier intimement leurs rêves\net leurs aspirations aux jeux de la nature, transformant le spectacle aimé du\npalais, des jardins, du Trianon, selon les heures et les saisons harmonieuses.\nAussi, combien regrette-t-on de voir ce beau songe qu'elles animent de leur\njeunesse, s'achever par un barbare suicide en automobile, démenti donné\nà l'illusion, rappel par trop brutal de notre époque de progrès !\n   • Coloriste habile, non moins qu'écrivain expert dans l'art de faire chanter les\nphrases, M. Batilliat dépeint Versailles avec amour, en un beau style vibrant\nqui est le meilleur charme de son livre.\n L e s B â t i s s e u r s d e P o n t s , par RUDYARD KIPLING, traduit de l'anglais\n   par L. FABULET et R. D'HUMIÈRES. — (Paris, Mercure de France.)\n   Parmi ces contes, dépeignant la vie anglaise aux Indes, celui qui donne son\ntitre au volume me paraît un véritable chef-d'œuvre. L'ingénieur Fuilayson\nconstruit sur le Gange un pont qui le rendra célèbre dans tout l'empire. L'ou­\nvrage gigantesque est près d'être achevé, quand une crue soudaine du fleuve\nvient menacer de le détruire. Fuilayson lutte désespérément contre les élé­\nments hostiles. La nuit tombée, dans l'hallucination formidable de l'opium,\nil voit les dieux à faces bestiales, les dieux ennemis du blanc, discuter le sort\nde son œuvre. Il y a, dans la description de ce rêve, des pages qui rappel­\nlent le Livre de la Jungle, ce poème de la flore et de la faune exubérantes,\nvivant sans souci de l'homme leur vie contemporaine des premiers âges du\nmonde.\n   Le récit qui clot le livre, la Cité des Songes, emporte le lecteur par delà les\nfrontières de l'explicable, en plein pays du mystère. A côté de la vie journa­\nlière, il montre une autre existence occulte, reliant d'une nuit à l'autre les\nrêves, et pesant du poids de l'inévitable sur les événements réels qu'elle déter­\nmine. Ce conte saisissant fait songer aux imaginations les plus étranges\nd'Edgar Poë.\n   MM. Fabulet et d'Humières ont su faire passer dans leur traduction les\nqualités de force vive, de coloration intense, de description nette et rac­\ncourcie, propres au romancier anglais.\n                                                                     C H . DE S.\n\nL a c h a î n e , par HENRI VIGNEMAL. — (Paris, Ollendorff.)\n  M. Vignemal nous a déjà donné en 1899 Vain effort et Méprise tragique en\n1901. Il vient de publier son troisième roman qui a pour titre La Chaîne.\nC'est l'histoire psychologique d'une passion irrégulière à laquelle Paris sert\nde cadre. Ceux qui liront cette nouvelle œuvre de notre compatriote seront\ncertainement surpris des progrès qu'il a faits depuis son précédent volume.\nLes personnages qu'il anime sont bien vivants et leur vie, leurs actions\néveillent, un intérêt qui se soutient, et nous les comprenons; ils sont bien\nexacts quoique les conclusions attristantes, qui découlent de leur conduite et\nque l'auteur laisse au lecteur le soin de formuler, offusqueront sans doute\nquelque peu ceux à qui une morale précise a fait une existence pleine de\nsagesse. Il faut féliciter M. Vignemal d'avoir su échapper au danger de\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3227, "texte": "184                              DURENDAL\n\n\ndécouvrir Paris; il se borne à en donner, avec discrétion, de petits tableaux\nqui sont charmants et où l'on retrouve son bel art de décrire. Quant à la\nforme du livre, on n'en peut que faire l'éloge. M. Vignemal nous a prouvé\njadis que sa plume était l'une des plus jolies de Belgique; il nous offre\naujourd'hui la satisfaction de constater que, malgré une production déjà\nimportante, il a su lui conserver sa précieuse délicatesse et sa rare\nélégance.\n                                                                    G. d'A.\nL'ART :\n    O n z e K u n s t . — Le n° de mars donne une admirable reproduction\nd'un des plus merveilleux chefs-d'œuvre des Primitifs Flamands que l'on\npuisse voir. C'est un tableau de l'incomparable artiste HUGO VAN DER GOES,\nnatif de Gand, et qui mourut en 1482, au monastère de Rouge-Cloître, où il\nendossa, vers la fin de sa vie, l'humble tunique de frère convers.\n   Ce tableau vient d'être acquis par le Musée de Berlin.\n   Sous ce titre : Un nouveau Van der Goes au Musée de Berlin, la revue ONZE\nKUNST accompagne la reproduction de ce chef-d'œuvre d'un bien intéressant\narticle dont nous ne pouvons nous empêcher de reproduire de larges extraits.\n   « Dans toutes celles des œuvres de Van der Goes que nous pouvons con­\nsidérer comme authentiques, règne quelque chose d'à part que nous ne\nretrouvons chez aucun de ses prédécesseurs ou contemporains. Je fais\nallusion à sa fougue impatiente de toute convention, et avide de se frayer\ndes voies nouvelles. Il tend vers l'intensité de l'expression, vers la vivacité\ndu mouvement; il choisit des types très accusés dont il fait presque des\ncaricatures. A peu près comme le Vinci, il trouve son plaisir dans un masque\nridé; il allonge et exagère un profil; il montre la stupidité ou la passion dans\nles plis d'une bouche. Lorsqu'il peint un porlrait, loin de flatter son modèle,\nil alourdira ses traits, il sacrifiera le charme à l'expression, il pochera les\nyeux, creusera les joues, représentera de préférence la barbe et les cheveux à\nl'état inculte. Ses mains aussi ont ce caractère : ce sont des mains auxquelles\non reconnaît le maître — de noueuses mains de travailleur, ou des mains de\nfemmes plus fines; mais toutes caractérisées nettement, quoique parfois\nincorrectement dessinées; autant de mains parlantes résumant tout un être.\nSa façon d'exprimer la joie ou la tristesse est vraiment effrénée; il s'aban­\ndonne entièrement, sans réserve, avec une passion exaspérée. On sent que\npar son éducation et son entourage, il ne dispose pas encore des moyens\nnécessaires pour traduire toutes ses pensées, pour exprimer tout ce qui parle\nen lui, et-, de là, ce que ses œuvres ont parfois d'un peu gauche. Son empor­\ntement lyrique était encore réfréné par les idées de son temps, — mais il\npressentait déjà que l'art apporterait bientôt des formes inédites et nouvelles.\nSi son œuvre montre déjà visiblement le chemin à Quintin Massys, nous y\ntrouvons aussi le germe de l'esprit qui se développe si prodigieusement dans\nl'Apocalypse de Dürer.\n    » L'expression violente, Van der Goes pouvait l'avoir apprise de Roger de\n la Pasture, mais il rend, mieux que lui, les émois plus profonds; dans son\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3403, "texte": "                                 LES LIVRES                                185\n\n\nœuvre on sent mieux l'homme vivant, on sent battre son cœur et même bouil­\nlonner son sang, frémir ses nerfs; il s'adresse plus directement à nous et il\ntouche d'emblée aux fibres les plus sensibles de notre âme.\n    » Et comme contraste à ces types humains, brutalement accusés, mais pro­\ncédant, au fond du même tempérament, regardons ses Madones et ses anges,\nces figures tendres et rêveuses, d'une noblesse et d'une séduction suprêmes.\nIci nous trouvons de nouveau l'expression du propre caractère et des aspira­\ntions intimes de l'artiste; il est épris tout autant de la beauté des délicats\nvisages de femmes et d'enfants, qu'il raffole de ce que certains mufles\nd'hommes ont de brutal, de sensuel, mais de typique; tandis qu'il enlaidira\net accusera encore ceux-ci, il parviendra de même à enrichir sur la beauté\nSéraphique de ceux-là. C'est un rêveur, un enthousiaste, un lyrique, qui\néprouve le besoin de s'épancher, de clamer, de chanter ce qu'il ressent.\n    » L'Adoration des Bergers, aujourd'hui à Berlin, appartient aux œuvres très\nrares, que l'on puisse attribuer en toute certitude à Van der Goes.\n   » Ce tableau possède un charme souverainement poétique; il se recom­\nmande par une unité de sentiment et d'exécution que nous avons rarement\nrencontré. Tout converge vers le centre de toute la scène : le chétif enfançon\nJésus dans sa crèche. A gauche s'agenouille la Vierge,... une des figures de\nmadones les plus pures et les plus délicieuses de notre école de peinture pri­\nmitive; à droite, saint Joseph, au type très accentué, et «tout alentour, de\njolis petits anges en adoration devant le Messie. A gauche, les bergers se\npressent, curieux, pour payer leur tribut d'hommages à l'Enfant Dieu...\nToutes ces figures ont évidemment été dessinées d'après nature, avec un\nsouci de la vérité qui n'avait jamais été poussé si loin et poursuivi avec une\ntelle crânerie. Ce qu'on a dit maintes fois ailleurs du sentiment si naturel et\nsi naïf des bergers du triptyque Portinari, peut s'appliquer complètement à\nceux de Van der Goes de Berlin; — ces figures sont traitées à tel point\ncomme des portraits, qu'on pourrait les rencontrer chaque jour bien\nvivantes. »\n    Ce-fascicule contient encore une étude de J. WINKLER PRINS sur Dirk\nNijlandt et la suite de la belle étude de MAX ROOSES sur Les dessins des Maures\nFlamands. Il parle cette fois des petits maîtres du XVIe siècle.\n    « Les petits maîtres du XVIe siècle, dit-il, subissent à un moindre degré\nl'influence des Italiens; ils demeurent principalement des peintres raffinés,\ncomme l'étaient nos maîtres du moyen âge. A la vérité, leurs figures\ndeviennent plus dégagées, leurs tons plus moelleux; ils cherchent davantage\nà plaire par un certain souci d'élégance; mais ils ne marchent pas à la\nremorque des étrangers, ils ne s'inquiètent pas de la régularité académique;\nils étoffent leurs scènes le plus richement possible et ils les placent de préfé­\nrence dans un décor rustique. »\n    Il signale comme étant les deux principaux dessinateurs parmi les petits\n maîtres de ce temps Hans Bol et Jan Breughel I.\n    De nombreuses reproductions illustrent ces deux articles.\n    Le n° se termine par des chroniques d'art d'Amsterdam, Berlin, La Haye,\n Leipzig et Rotterdam.\n                                                                        H . M.\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3297, "texte": "186                                  DURENDAL\n\n\n\nDIVERS :\nQuand les peuples se relèvent..., par HENRI MAZEL. — (Paris,\n    Perrin.)\n    M. H e n r i Mazel n'est pas que le d r a m a t u r g e consciencieux et sobrement\npathétique d'Archytas de Métaponte, de l'Hérésiarque, du Khalife de Carthage, d e\nLa Fin des dieux, des Amants d'Arles, il est aussi le philosophe de la Synergie\nsociale et de Quand les Peuples se relèvent... N o u s avons rarement lu un livre\naussi palpitant de vie actuelle que le dernier ouvrage de M. Mazel. T o u s les\nproblèmes « à l'ordre du jour » qui préoccupent les esprits soucieux de la\ng r a n d e u r et de la décadence de la F r a n c e , qui reste toujours, malgré ses\nfautes, l'orgueil du monde civilisé, y sont agités et y reçoivent une solution\ningénieuse et originale. Il pourrait alimenter d'abondantes chroniques d e\npublicistes et je vous assure que m ê m e le reflet des idées exposées par l'auteur\nserait plein d'agrément.\n    Présentée sous forme de dialogues entre divers personnages à qui leur\nprofession d o n n e u n e mentalité spéciale et u n e façon d'apprécier les événe­\nments toute personnelle, cette œuvre de sociologie a tout l'intérêt d ' u n r o m a n\net, grâce à la mise en scène et a u style alerte et coloré, se fait lire comme lui.\n    Voilà bien des avantages, n'est-ce pas, pour des sujets habituellement\ncondensés en de rébarbatifs in-folios, et ceux-là même que rebutent les statis­\ntiques et les diagrammes seront séduits ici.\n    L a dépopulation, le militarisme, le régime parlementaire, la décentralisa­\ntion, l'antisémitisme, l'alcoolisme, la tuberculose, l'union libre, le problème\nreligieux, le paupérisme, la guerre, le fonctionnarisme, autant de questions\ndébattues entre les partenaires de cette joute courtoise à laquelle M. Mazel\nprête u n tour aisé et neuf par u n talent d'exposition digne des plus vifs\néloges et par une érudition souple, nerveuse et profonde, qui, à tout instant,\nrejette le lecteur hors des sentiers battus et lui fait toucher du doigt, p o u r\nainsi dire, les conclusions pratiques proposées par l'auteur.\n                                                                              P . M.\n\nLES SAINTS. — Saint Alphonse de Liguori, par ANGOT\n   DE ROTOURS. — (Paris, Lecoffre.)\n   Après des études exceptionnellement brillantes, presque enfant encore, à\nseize a n s , Alphonse de Liguori obtenait son diplôme d'avocat. Dix ans après,\nmalgré les grands succès qu'il avait remportés dans cette carrière, il obéissait\nà une vocation de plus en plus impérieuse et renonçait au m o n d e , p o u r se\nvouer à la prédication et à la pauvreté. On sait qu'il fonda l'Ordre dés\nRédemptoristes, dont il dirigea l'action surtout dans le R o y a u m e de N a p l e s .\nD u r a n t quelques années, pour obéir à un ordre du P a p e , il occupa le siège\népiscopal de sainte Agathe. Il se consacra tout entier au p e u p l e et aux\npauvres : Ce qu'ils demandent, leur appartient, disait-il. E t il se réduisait à p e u ,\nprès lui-même à l'indigence pour pouvoir donner davantage; se multipliait\npour conjurer les effets de la famine qui règnait ou s'interposait entre les\ntroupes et les habitants pour apaiser des troubles.\n                                                                           A.-G.:. ,\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3404, "texte": "                                 LES   LIVRES                                187\n\n\nICONIUM. — Croisade photographique à toute vapeur,\n    par M. QUEVEDO.— (Bruxelles, Charles Bulens, éditeur.)\n    Voici un récit de voyage écrit par une femme aussi spirituelle qu'intrépide,\nen qui nous sommes heureux de saluer une de nos compatriotes. Car l'auteur,\nsous le pseudonyme hispano-mexicain de M. Quevedo, dissimule une des\nplus aimables personnalités féminines du monde bruxellois. La croisade que\nnous annonce le titre du livre, quoique faite à la vapeur, est peu banale : il\nne s'agit de rien moins que d'un voyage à l'une des plus vieilles villes du\nmonde, celle qui passe pour être sortie la première des eaux du déluge, la\nDanaïa des Hellènes, qui fut surnommée « Icon » à cause des images repré­\nsentant des têtes de Méduse que les habitants avaient sculptées sur les portes\nde la ville; dénomination que les Romains traduisirent en « Iconium », et\ndont les Turcs firent « Koniah ». Cette ville si riche de souvenirs est le ter­\nminus actuel du chemin de fer qui reliera un jour l'Europe aux Indes en pas­\nsant par l'antique Ninive, Bagdad et Bassora. Comme le remarque Quevedo,\nsi Koweit, village ignoré au fond du golfe Persique, est devenu tout à coup\nl'enjeu des convoitises de plusieurs puissances, c'est que son port excellent le\ndésigne comme terminus probable de cette ligne colossale, dont le début du\nXXe siècle verra l'achèvement.\n    Notre héroïne qui prit pour nom de guerre Quevedo, s'enrôla donc dans\nune croisade dont les soldats étaient marqués à l'épaule de la bandoulière de\nl'appareil photographique. Nos modernes croisés eurent la bonne fortune de\npouvoir voyager dans le train impérial gracieusement mis à leur disposition\npar la Compagnie du chemin de fer d'Anatolie. Ce fut avec tous les raffine­\nments du goût moderne, étendus sur des sièges de soie capitonnée, et emportés\nà une vitesse de 40 kilomètres à l'heure, qu'ils franchirent le désert où la voie\nsuit, à peu de chose près, le trajet de la première croisade, puis, à partir\nd'Ak-Cheir, celui de la troisième, Iconium s'étant trouvée sur le passage de\nl'une et de l'autre.\n    Quevedo nous donne, dans un style simple, sobre et vrai, une vivante des­\ncription de l'ancienne capitale des Sultans Seldjoukides, racontant avec\nnaturel, avec une pointe d'humour tout à fait charmante, sans viser les\ngrands effets, sans songer à revêtir les manchettes de dentelle dont M. de\nBuffon se parait toutes les fois qu'il posait devant les siècles futurs. C'est cet\nesprit naturel qui lui fait dire, par exemple, que les habitants dégénérés\nd'Icon sont devenus iconoclastes, chacun allant puiser, parmi les débris des\nmerveilleux palais de style arabe ou persan, quelques matériaux bruts ou\nsculptés, avec ou sans inscriptions, pour consolider sa cabane de terre, et de\ntorchis. Il subsiste pourtant d'admirables monuments que le temps a res­\npectés, tels que la mosquée d'Ala-Eddin, édifice du plus pur style arabe du\nXIIIe siècle dont la futaie de marbre supportant des cintres mauresques rap­\npelle la mosquée de Cordoue.\n  ' L e livre de Quevedo nous fait voir tous les aspects du pays. Si l'auteur ren­\ncontre un troupeau de chameaux, il ne manque pas de faire de philoso­\nphiques réflexions sur ces animaux résignés, empreints', dans leur rudimen­\n taire âme de bête, de la même contagion de ce fatalisme morbide qui atteint\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1479, "texte": " 188                               DURENDAL\n\n\n ici l'homme, l'animal et la terre, fatalisme qui fait un désert où l'on devrait\n voir cultures de blé et floraison intellectuelle. Si l'auteur rencontre un ruis­\n seau qui donne un peu de fertilité au désert, il ne manque pas de faire remar­\n quer qu'on ne saurait voler rien de précieux dans le désert, si ce n'est l'eau;\net il explique par quel moyen ingénieux les riverains parviennent à dérober\nle ruisseau en profitant des ombres de la nuit pour l'attirer chez eux, par des\ncanaux rapidement creusés, et en le réintégrant clandestinement dans son lit\nà l'aurore.\n    Nous n'aurions pas tout dit, si nous n'ajoutions que le volume que nous\nprésentons aux lecteurs de Durendal est soigné typographiquement sur toutes\nles coutures, imprimé sur beau papier lustré, correct à dire d'expert, orné\nd'une carte et de 140 clichés photographiques pris en cours de route par de\nvaillants chevaliers du Kodak. Quant à Quevedo, nous lui devons des félici­\ntations sincères : il a su joindre l'utile à l'agréable, il a fait un livre dont le\nsuccès est assuré. S'il croit devoir nous avertir que ces « notes », hâtivement\ntracées au dos des photographies, n'étaient pas destinées à voir le jour, le lec­\nteur bénira l'heureux hasard qui les a fait tomber sous les yeux de quelque fin\nlettré assez habile plaideur pour vaincre la modestie d'un écrivain qui\ns'ignore.\n                                                            JULES LECLERCQ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison03-016", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 189, "page_fin": 192, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES M. F. Brunetière avec la verve mordante", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 224, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2801, "texte": "NOTULES\n\n     M . F . B r u n e t i è r e , avec la verve mordante et rhétoricienne qu'on\n lui connaît, a entretenu l'élégant public des matinées littéraires du Rôle et de\n la Fonction de la critique. Ce rôle ou cette fonction se manifestent, fort logi­\nquement, d'ailleurs, en trois activités séparées. En premier lieu, une mission\nde police et de gendarmerie consistant dans le maintien d'un certain ordre\net d'une certaine décence dans les lettres, car, ne l'oublions pas, l'Art est\ndangereux par essence, parce que sensuel avant toutes choses, parce que\ndonnant nécessairement une satisfaction à nos sens qui en sont l'inévitable\ntruchement. N'insistons pas sur ce que ce « dogme » de M. Brunetière a de\nsommaire, de spécieux et de puéril; nous serons donc toujours conduits par\nles mots! Et si nous disons : « mon œil se réjouit de voir ce beau paysage »,\nnous ne tiendrons compte que de l'image et nous croirons véritablement que\nc'est notre œil qui recueille le plaisir indiqué. De même, si nous lisons :\n « Cette superbe symphonie enchantait son oreille... », nous croirons exacte­\nment que la conscience de l'auditeur se transporte dans son oreille et que\nc'est celle-ci et son sens de l'ouïe qui perçoivent la jouissance !... La seconde\nfonction de la critique est corollaire à la première et réside dans le maintien\ndu goût par le maintien de l'art dans le voisinage immédiat de la Nature.\nLa critique s'autorisera de la Nature pour épurer les œuvres d'art de tout ce\nqu'elles pourraient contenir d'emphatique, de précieux ou de grotesque.\n Ensuite, de ce que l'art n'est compréhensible qu'autant qu'il est humain, qu'il\nn'existe pas en dehors de l'homme, que l'homme est social, il s'en suivra que\nl'art sera social. Non pas que sa mise en œuvre ne puisse s'opérer que sur\nune « thèse », mais elle doit être morale, tenir au moins compte de la mora­\nlité. Enfin, le rôle de la critique nous apparaîtra sous une troisième forme :\nprovocatrice, inspiratrice et initiatrice d'une orientation artistique nouvelle.\nGrâce à Sainte-Beuve, Taine et Renan, la. critique dispense désormais la\nGloire; elle s'en autorisera pour aiguiller l'art dans les voies qui lui paraî­\ntront les plus directes et les plus nobles vers cette gloire; elle éduquera et\nrééduquera sans lassitude le Peuple, elle sera l'éducatrice de son plaisir et\nlui apprendra à en estimer la valeur, non par son intensité, mais par sa hau­\nteur. Voilà les idées principales de cette causerie qui ne nous a appris rien\nde bien neuf sur l'Art et la Critique ni sur M. Brunetière lui-même. N'étaient\nle ton et la parole toujours impressives de l'orateur, l'assurance autoritaire,\nla force de pénétration de ses idées claires et logiques, cette conférence ne\nse fut pas suffisamment éloignée de la banalité.\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3305, "texte": " 190                              DURENDAL\n\n\n     L e d ' I n d y s m e . — A propos d'un article publié sous ce titre dans la\n Revue de Paris, par Romain Rolland, notre collaborateur, L. DE LA LAURENCIE,\n a écrit un bel article dans l'Art moderne. En voici la conclusion :\n     « M. Romain Rolland a marqué la doctrine et l'œuvre de l'auteur de\n l'Etranger d'un trait sûr en signalant la puissance d'organisation et la volonté\n robuste dont elles apportent la preuve. Organisateur et assimilateur, le\n « d'Indysme » forme une synthèse de haut style. Au milieu d'influences\n contradictoires, il arrange, classe, atténue, met au point, mais n'élimine rien\n d'essentiel. Comme fond de tableau, nous trouvons d'abord le christianisme\n qui fournit les préceptes de direction morale et d'excellents exemples d'ex­\n pression juste, puis le wagnérisme théorique, celui d'Opéra et Draine, avec la\n doctrine de la double origine de la musique, parole chantée et geste, puis\n l'évolutionnisme; mais un évolutionnisme providentiel marquant le chemi­\n nement parallèle des arts, l'existence « en puissance » des formes futures\n dans les formes passées, et le passage de la chrysalide au papillon sous\nl'action des facteurs intellectuels et sociaux, enfin, le naturisme avec le sens\ndescriptif et pittoresque, avec le sentiment de l'atmosphère et de ses réac­\ntions sur l'expression intime. A son insu, Vincent d'Indy reçoit les pulsa­\ntions de la vie contemporaine et synthétise, sous une forme un peu scolastique\net abstraite, les idées qui tourbillonnent autour de lui. Tant il est vrai que la\nvaleur objective de l'œuvre d'art se plie, quoi que fasse son auteur, à la psy­\nchologie ambiante. L'œuvre d'art se situe au confluent d'opinions et de\nvelléités sourdes et profondes qui, brusquement, prennent une forme expres­\nsive dans une intelligence d'élite. « Rêvant le bonheur de tous les hommes\nfrères », s'écrie l'Etranger. C'est du christianisme sans doute, mais c'est aussi\ndu Jaurès!...\n    » Ainsi donc, l'essence du « d'Indysme » comporte la moelle des idées\nmaîtresses qui ont déterminé les moments solennels de l'art et reflète, comme\nmalgré elle, les gestes esthétiques et sociaux qui s'accentuent dans le temps\nprésent. La doctrine de l'auteur de l'Etranger le consacre vraiment chef\nd'école; plus encore que César Franck, chez lequel le sentiment l'emportait\nsur l'idée, Vincent d'Indy laissera: une trace profonde dans l'histoire de la\nmusique française. »\n                                        ** *\n\n    A p r o p o s d e « S i e g f r i e d », Octave Maus écrivait récemment\ndans l'Art Moderne : « Nous n'étions que quelques-uns, dans le temps (heureux\ntemps!), à aimer Wagner et à le défendre contre l'hostilité irréductible de\nceux qui se pâment aujourd'hui devant les fresques sonores de la Tétralogie.\nSiegfried, lorsqu'il parut, eu le don d'exaspérer particulièrement l'opinion\npublique. Quelle partition dénuée de toute mélodie, de charme et d'intérêt !...\nUn musicien, des plus éminents, la plaça ostensiblement sur le pupitre de son\npiano \" la tête en bas \", affirmant que « c'était beaucoup mieux ainsi ». J e\nl'ai revu ces jours-ci à l'une des représentations de la Monnaie. « Est-ce\n» beau ! s'écriait-il. Et dire qu'il y a des gens qui n'ont pas compris d'emblée\n» ce chef-d'œuvre ! »\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3075, "texte": "                                   NOTULES                                   191\n\n\n   » Il faut se réjouir, certes, d'assister à ce revirement, d'ailleurs prévu et\nfatal, — l'histoire de l'art renouvelant périodiquement ce phénomène toujours\nidentique qui n'est plus pour nous surprendre. Toutefois est-il permis de\nsourire au spectacle des belles madames et des éminents sportmen qui, le\nvendredi, jour ultra chic à la Monnaie, écoutent sans sourciller, durant cinq\n\"heures, une œuvre qu'ils déclraraient naguère fastidieuse et intolérable...\nDans dix ans, ils découvriront peut-être l'Etranger et réclameront une reprise\nde Fervaal!»\n                                          **\n   Mademoiselle Marie-Anne Tibbaut exposera ce mois au salon\n de l'Emulation de Liége, une série de ses œuvres,\n    M1le Tibbaut est gantoise; les clairs et joyeux paysages estivaux de Flandre\n ont trouvé en elle une interprète à la vision chantante de soleil et de coloris;\nd'autre part, les coins mélancoliques de la vieille cité où l'artiste à vécu, lui\nont inspiré des pages d'une rêverie très pénétrante et très douce. Notamment\ntels coins de Béguinage — tant banalisés pourtant ces temps derniers par les\npeintres — reconquièrent sous son pinceau une originalité faite de cette\n discrétion, de cette finesse et de cette élégance que seule la femme sait\nmettre dans l'expression de ses émotions esthétiques.\n    Mlle Tibbaut, qui est une laborieuse autant qu'une chercheuse, s'est\n essayée aussi dans la peinture sur faïence et sur ivoire, et il y a là des trou­\nvailles de charme, de délicatesse et de jolies couleurs harmoniées.\n   La personnalité en art n'est guère le propre des femmes-artistes; elles\nsuivent plus qu'elles n'innovent; c'est parce que, par son travail varié et tou­\njours renouvelé, abordant les sujets les plus divers, Mlle Tibbaut fait\nexception à cette règle générale, qu'on peut augurer d'elle des œuvres qui\ncompteront et resteront.\n   Ce n'est point parce qu'une artiste conserve la charmante modestie de la\nfemme, se refuse à faire de la réclame et du cabotinage, que la critique la\ndoit dédaigner et passer sous silence.\n   L'exposition de Mlle Tibbaut prouvera qu'on peut beaucoup attendre d'elle\n— ses œuvres actuelles étant déjà beaucoup plus que des promesses.\n\n                                      ***\n    L ' U n i o n d e s A m i s de l'Art b e l g e vient de clôturer son premier\nexercice (1902). Il a été procédé au tirage réglementaire d'oeuvres d'art. Voici\nle résultat :\n  : Œuvre de M. Timmermans (Anvers), gagnée par le n° 1 2 5 ; de Carl Wer­\nlemann par le n° 1 3 9 ; de René de Baugnies par le n° 1 0 6 ; d'Auguste Oleffe\npar le n° 1 4 7 ; de M lle Quinaux par le n° 2 4 ; de Henri Baes par le n° 2 5 4 ;\nde Servais Detilleux par le n° 3 ; de Maurice Romberg par le n° 2 0 2 ;\nd'Armand Rassenfosse (Liége) par le n° 2 2 0 .\n   Après avoir donné ainsi des preuves de sa vitalité, l'Union élargira son\nprogramme en organisant dès maintenant pour son récent exercice une\nexposition d'œuvres inédites de tous ses membres artistes. Ces expositions\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2973, "texte": " 192                                 DURENDAL\n\n\n seront annuelles et auront h e u successivement dans toutes les grandes villes\n du p a y s . P o u r 1903, les adhésions commencent déjà à affluer au siège social,\n rue de Comines, 34, à Bruxelles.\n                                          ***\n\n    A l ' E c o l e d e M u s i q u e d ' I x e l l e S . — La série des conférences de\n l'école de M. T h i é b a u t s'est ouverte dimanche 15 m a r s . On cite parmi les\n conférenciers : M m e R e n é e Gange, MM. T h . B r a u n , de B e u l , Iwan Gilkin,\n G. Dwelshauwers, Fierens-Gevaert, Gheude, Albert Giraud, L . H e n n e b i c q ,\n E . Herdies, Aug. Joly, H . Lafontaine, Ramaeckers, Ch. Van den B o r r e n .\n\n\n\n    L e D e s s i n d e l a g r a n d e a f f i c h e destinée à annoncer l'Exposition\nde Liège 1905 est mis au concours entre tous les artistes. Il devra mesurer\n1m 10 de hauteur sur 0 m 85 de largeur et porter les inscriptions suivantes :\n Exposition universelle de Liège. Avril-novembre 1905. Enseignement. Œuvres d'art.\nArts libéraux, industriels et décoratifs. Industrie. Manufactures. Agriculture et Horti-\nculture. Economie sociale. Hygiène et Assistance publique. Commerce et Colonisation.\n   Les projets devront être remis au plus tard le 30 avril à midi, au siège de\nla société, 14, quai de l'Université, Liége. U n e prime de 1,000 francs sera\nattribuée au projet adopté. U n e somme de 1,000 francs sera répartie entre\nles projets classés deuxième, troisième et quatrième.\n\n\n\n    P e n s é e d u m o i s . — « U n e Eglise qui, dans son calendrier, a ces\ndeux dates : Noël et P â q u e s ; u n e Eglise qui, en vénérant et magnifiant ces\ndeux prodigieux mystères de l'amour, réchauffe autour toute la passion\nd'aimer de l'âme h u m a i n e et fait naître les deux jours uniques, infiniment\ntendres, eucharistiques, où toute querelle s'étouffe dans un universel embras­\nsement, où la famille ressuscite chez les plus endurcis, où il germe un p r i n ­\ntemps des cœurs régénérés, la petite fleur bleue du besoin de croire et d'espé­\nrer... u n e telle Eglise est bien l'Eglise par excellence. J e comprends qu'il y\nait des missionnaires pour aller les porter Chez les sauvages. » (Camille\nL e m o n n i e r — L'Arche.)\n                                         ***\n\n      A c c u s é d e r é c e p t i o n . — J.-K. HUYSMANS : L'Oblat (Paris, Stock).\n— M. ANDIOL : L e paradis de l'homme (Paris, P e r r i n ) . — E . BONEHILL :\nTouffe de genêts (Charleroi, Surin). — P . LÉAUTAUD : L e petit ami (Paris,.\nMercure de France). — J. VIOLLIS : Petit cœur (ibid.). — L . FAGUET : L e libé­\nralisme (Paris et Poitiers, Société française d'impression et de librairie). —\nJ . - H . ROSNY : L'épave (Paris, Plon). — G. CLEMENCEAU : Aux embuscades\nde la vie (Paris, Fasquelle). — H . FIERENS-GEVAERT : L e tocsin (Paris,\nOllendorff).— L . ANDRÉIEF : L'épouvante (Paris, P e r r i n ) . — Correspond\ndance de Chateaubriand avec la marquise de V. (ibid.).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 154, "texte": ""}, {"page_pdf": 155, "texte": ""}, {"page_pdf": 156, "texte": ""}, {"page_pdf": 157, "texte": ""}, {"page_pdf": 158, "texte": "                     Camille Lemonnier\n\n              LES manifestations destinées à célébrer l'apparition\n                de la cinquantième œuvre littéraire de Camille\n                Lemonnier (1) auront pris fin quand ces lignes\n                seront publiées.\n                   Des conférences, des représentations théâ­\n                trales, un banquet, la remise au jubilaire de\n                tous ses livres ornés d'écrits, de dessins d'artistes\n                flamands et wallons, sont autant de formes de\nl'amitié et de l'admiration qui vont aujourd'hui vers Camille\nLemonnier.\n   Nous avons pensé que l'événement était trop important pour\nne point le signaler ici.\n   Dans le premier numéro de Durendal (en janvier 1894), Pol\nDemade s'exprimait ainsi à propos d'un opuscule de cet écri­\nvain (2) :\n\n   L'auteur est, certes, loin de nous, d'esprit et de tendances, mais quel admi­\nrable, quel puissant ouvrier de la pensée et de la phrase, dans ces dix pages...\nCela vous entre dans l'intelligence avec la force d'une hache s'entant au cœur\nd'un chêne, entrant et n'en sachant plus sortir, demeurant là en vous, deve­\nnant votre propre substance comme la hache d'acier inséparable du bois aux\nfibres d'airain. A la lecture de semblables pages, dont toules les phrases sont\ncomme les artères, coupées et versant leur beau sang rouge et chaud, impos­\nsible de ne pas sentir passer en soi un frisson d'admiration, impossible de ne\npas crier à l'artiste : Vous, vous êtes un vivant au moins ! Nous devions cette\nparole de justice à Lemonnier. Demain, nous nous battrons peut-être contre\nlui; aujourd'hui, il ne nous en coûte pas de lui rendre cet hommage mérité.\nUn catholique doit être vrai.\n\n\n (1) Le Petit Homme de Dieu (Paris, Ollendorff, édit.).\n (2) Paroles pour Georges Eekhoud (Bruxelles, Lacomblez, édit.)\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "  130                         DURENDAL\n\n\n       Nos lecteurs se souviendront que, maintes fois, des réserves\n    furent apportées dans les appréciations de Durendal touchant\n   les livres de Lemonnier. Certaines critiques ont été nettement\n   formulées. Il est inutile d'y revenir.\n      On nous apprit jadis à admirer chez un Virgile, un Racine,\n   un La Fontaine, tout ce qui est purement admirable, en\n   négligeant les sentimentalismes audacieux des premiers, en\n   n'écoutant pas le rire du grand fabuliste dans ses contes légers.\n   Nous prétendons jouir d'immunités semblables lorsqu'il s'agit\n   d'un contemporain.\n      Camille Lemonnier publia la Belgique, les Charniers, les Noëls\n  flamands, l'Arche, le Bon Amour, le Vent dans les Moulins et bien\n  d'autres livres, où un moraliste très rigoureux ne pourrait\n  sévir. Dès lors, la cause est entendue. Cet écrivain nous\n  appartient. Il ne s'est pas complu dans l'observation d'un seul\n  aspect de l'humanité. Il a embrassé toute la vie.\n     En 1880, notre littérature renaissante se groupait autour de\n ce Maître. Il apprit aux poètes et prosateurs à trouver, dans la\n contemplation de l'eurythmie éternelle des choses, la meilleure\n raison de l'Art. Sa sensibilité frémissante, son émoi devant le\n spectacle du monde, ses enthousiasmes de coloriste, toute sa\n mâle vertu de peintre, d'un peintre de la grande lignée flamande,\n éveillèrent des inquiétudes, provoquèrent des émulations. La\n voie d'un art presque exclusivement pictural dans l'expression\n littéraire était ouverte.\n     Celui qui a l'honneur d'écrire ces lignes se souvient, avec une\n reconnaissance vivace, de la révélation de beauté qu'apporta à\n ses sens, la merveilleuse aventure du braconnier Cachaprès au\n milieu des grands bois. Combien, parmi nous, ont enfin vu le\nciel, la forêt, l'immensité des plaines, la splendeur mouvante\n de la Terre, après avoir connu Lemonnier!\n     Tout l'art de l'écrivain ne se résume pas dans la vision écla­\ntante des paysages. Nous le savons enclin aux préoccupations\nsociales, attiré vers les sujets les plus divers, les plus disparates\nquelquefois. Cependant, le lyrisme imagé, la fougue du colo­\nriste paraissent bien être ses hautes qualités. Ils sont, dans un\nœuvre immense, les caractéristiques les plus évidentes.\n    Le style du prosateur peut offrir des modalités diverses (on\nn'écrit pas dans la même manière, Happe-Chair et l'Arche), mais\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": "                            CAMILLE LEMONNIER                               l3l\n\n\nl'ascendant des maîtres de la vieille Flandre d'art se découvrira.\nLemonnier est « le contemporain » qui fait entendre des voix\navec un accent nouveau. Néanmoins, par leur moelle énergique,\ncertaines inspirations rappelleront de grands ancêtres. Ceux-là,\nil les a évoqué parfois, somptueux et puissant.\n   D'autres jours, il transposa la clarté d'or, la lumière fluide,\nles tendresses blondes d'un Claus... Et ce sont des morceaux\néblouissants.\n   Il va partout. Il exprime toutes sensations.\n   Après d'âpres réalités, le retour aux états primitifs de l'espèce\nfut célébré par lui, sur un mode légendaire.\n   Nul artiste ne se sera renouvelé davantage, dans la mesure où\nla recherche d'impressions inédites n'entame pas un tréfonds de\nviriles qualités flamandes.\n   La piété de ce fils rendit à son pays un immortel hommage.\nCamille Lemonnier composa la Belgique. Par ce seul livre, il\nmérite déjà de vivre dans la mémoire des hommes.\n   Écoutez en quels termes l'écrivain parle de Bruges :\n\n   Aussi rigides que ses ducs étendus aux tables des sarcophages dans ses\ntemples, la Flandre est couchée là parmi les bandelettes, poudreuse et momi­\nfiée, et, néanmoins, comme ces hautes princesses dont parle la légende et qui,\nsous l'hermine, la pourpre et les fards conservaient, jusque dans le cercueil un\nfurtif simulacre de vie, elle apparaît animée d'un pâle et décevant sourire,\nparmi les orfèvreries éblouissantes, les magnificences de la pierre et du bois,\nles miraculeuses architectures qui lui donnent en son tombeau comme une\nimmortelle jeunesse d'art. Telle est la splendeur que pare sa grande paix de\nmort que, bien plutôt qu'un sépulcre tapissé de ténèbres, l'esprit évoque\nautour d'elle les fastueuses ordonnances mortuaires d'une sorte de chambre\nardente, ainsi qu'on en voit flamboyer au chœur des cathédrales, avec des\ncandélabres d'or et d'argent hauts comme des arbres et faisant couler sur les\ndalles un ruissellement de clartés. Ainsi elle se révèlera aux poètes, aux\nartistes, à tous ceux qui suppléent à l'insuffisance des yeux de la chair par les\nlumières de la vision intérieure, dans la muette douceur de ses canaux, la\ntranquillité sourde de ses pleurantes solitudes.\n\n  A Camille Lemonnier qui glorifia sa patrie! Telle est la dédicace\ninscrite par l'Académie libre, sur l'exemplaire de la Belgique\nqu'elle offrit au maître pendant ces jours de fête.\n  Et c'est vraiment l'expression adéquate d'un sentiment una­\nnime!\n                                                       GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": "    Soirs de Village\n\nLorsque rentrent des alentours\nTels soirs d'été, les attelages,\nLes vieilles gens des vieux villages\nSe rassemblent aux        carrefours.\n\nLes plus anciens semblent     descendre\nDu calvaire de leurs cent ans :\nLeurs petits yeux sont    clignotants\nDans leur face, couleur de cendre.\n\nIls sont à bout de tant   marcher;\nIls radotent, sourient et pleurent;\nPuis se taisent, écoutant l'heure\nCasser le temps, à leur clocher.\n\nLes aïeules se sont assises\nSur les roses d'un coussinet :\nLes deux brides de leur bonnet\nTombent d'aplomb, sur leurs mains         grises.\n\nLes veilleuses du souvenir\nBrûlent aux coins de leurs mémoires,\nLeur menton mâche des histoires\nLongues à ne jamais   finir.\n\nLa plus vieille passe à la ronde\nQuelques lambeaux d'un almanach ;\nEntre deux prises de tabac\nOn discute la fin du monde.\n\nOn reparle de morts fauchés\n— Depuis quels temps! — Dieu s'en souvienne         :\n« C'était quand l'école gardienne\nS'ouvrait encor, au vieux marché. »\n"}, {"page_pdf": 162, "texte": "          SOIRS DE VILLAGE                         133\n\n\nOn dit ses deuils et ses misères;\nOn se chamaille et c'est à qui\nTraîne le plus dolent ennui,\nVers les plus noirs     anniversaires.\n\nTels sont jaloux de leurs douleurs :\n« Défunt leur fils, morte leur fille!\nLes bœufs qui sont de la famille\nCaptés, un soir, par des voleurs... »\n\nEt tous les maux que l'on endure\nSans qu'on aille crier merci!\nSève épuisée et sang moisi,\nSous la chair flasque et la peau dure!\n\nAinsi causent les vieilles gens,\nLes soirs d'été, dans les villages ;\nSur le chemin, les attelages\nDe foin fleurent comme un encens.\n\nEt jour à jour les temps   s'écartent;\nDu lundi soir jusqu'au    samedi,\nOn ressasse ce qu'on s'est dit,\nEt le dimanche, on joue aux cartes.\n\n                                     EMILE VERHAEREN.\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": "      Sur quelques Peintres de Sienne\n                                           (Suite)\n\n\n\n\n                                    Le Yecchietta(1)\n\n\n               UN très grand nombre de gens ne connaissent le\n                 Vecchietta que comme l'auteur du buste de la\n                 vieille Annalena Matestesta, dont l'original, un\n                 bronze de superbe patine aux tons de vieux fer,\n                 se trouve au Bargello de Florence, et que la\n                 reproduction a popularisé sous le nom : la reli-\n                 gieuse. C'est une figure d'une grande beauté.\n                 Elle est d'une si saisissante réalité qu'on dirait\nd'une Sœur supérieure qui doucement sommeille, perdue en\nsongeries bienveillantes et va tantôt s'éveiller pour diriger, avec\nbonté, la vie intérieure du couvent. Il paraît qu'il faut chercher,\ndans la pratique du moulage sur nature, l'explication de ce\nnaturalisme si expressif. Les nobles plis de la coiffe et du voile\nencadrent de dignité le visage souriant.\n\n\n  (1) LORENZO DI P I E T R O Di GIOVANNI Di LANDO, dit IL VECCHIETTA, né                        en\n1412, à Castiglione di Val d'Orcia, mort en 1480.\n\n   Œ U V R E S . — P i e n z a . — CATHÉDRALE, chapelle à gauche du maître-\nautel, dite del sacramento, T r i p t y q u e , avec, en sa partie centrale : l'Assomp-\ntion (1461).\n  Sienne. — M U S É E , salle I I I : n° 63, Saint Bernardin; n° 67, tableau d'autel,\nMadone trônant avec saint Pierre, saint Paul, saint Cosme et saint Damien, signé :\nOpus Laurentii   Petri sculloris alias el Vecchietta ob suam devotionem ( I 4 7 7 ) ; s a l l e X :\nn° 5, Tabernacle (1465); dans la salle IX : sans n°, se trouvent les peintures\n"}, {"page_pdf": 164, "texte": "                    SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                  l35\n\n\n     Lorenzo di Pietro fut à la fois architecte, peintre, orfèvre et\n  sculpteur. Cette universalité d'aptitudes est le trait de beaucoup\n  d'artistes du XVe siècle, qui ne concevaient guère, comme de nos\n jours, la division des tâches esthétiques et la spécialisation à\n  outrance, fléau moderne, qui oblige un artiste à répéter inlas­\n  sablement le sujet qui lui valut quelque succès. Il aimait à\n  affirmer le double aspect de son activité principale ; il signe\n  Opus Laurentii scultoris son tableau d'autel de 1477 et Opus Lan\n rentii pictoris son tabernacle de bronze de 1472. Ces deux\n œuvres, qui se trouvent maintenant, la première au Musée,\n l'autre à la cathédrale, furent exécutées pour l'hôpital de Sainte-\n Marie della Scala, dans les dernières années de la vie de l'ar­\n tiste. Ce fut, dans cette demeure de souffrance et de miséri­\n corde, pour laquelle Vecchietta semble avoir eu toujours une\n affection particulière, qu'il vint, tout jeune, peindre ses pre­\n mières fresques; et ce fut là enfin qu'il termina sa dernière\n sculpture, un Christ ressuscité, en bronze, qu'on voit encore en\n la chapelle de l'hôpital.\n    Cet hôpital de Sienne est un palais. L'édifice est remar­\nquable et l'intérieur en est orné d'une profusion de peintures.\nUn chroniqueur siennois disait qu'il n'avait jamais pu les\nregarder sans attendrissement, car elles avaient eu pour but de\ndonner les consolations de la beauté aux plus malheureux des\nhommes. Et c'est là, en effet, une idée touchante et bien carac­\ntéristique de cette existence siennoise du XVe siècle, qui faisait\nconsidérer aux hommes la jouissance d'art comme aussi néces-\n\n\n (Histoire du Christ) du reliquaire de l'hôpital (1445). — ARCHIVIO, couvertures\n de registres : Anges tenant un écusson (1458); Madone couronnant Fie II (1460). —\n HÔPITAL, Pellegrinajo : Fresques, n o t a m m e n t l'Histoire de Tobie et celle qui\nse trouve la première, à g a u c h e , Adoption des enfants (1441). — INFIRME­\nRIE S A I N T - P I E R R E : Fresques des murs et plafonds (1448). Il n'en subsiste que\ndes vestiges. — P A L A I S P U B L I C , rez-de-chaussée, b u r e a u de l'Etat civil :\n(anagrafe) Madone de Miséricorde (1461), fresque; salle des Balestre : Sainte\nCatherine, fresque, sur un pilier (1461); étage : Saint Bernardin prêchant sur la\nplace de Sienne, Saint Bernardin faisant des miracles après sa mort, attribués sur\nplace à Francesco di Giorgio. — BAPTISTÈRE : F r e s q u e s sur la voûte et le\nmur de gauche (1450). — PALAIS PALMIERI N U T I : C a s s o n e , Bataille et Réconci-\nliation (d'après B e r e n s o n ) . — PALAIS SARACINI : Madone, Saint Martin et le\nMendiant (id.). — SAN BARTOLOMMEO, Conlrada del Istrice, sacristie : Madone\net Anges (id.).\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": "136                                  DURENDAL\n\n\n\nsaire, aussi naturelle que celle de l'azur du ciel et de la lumière\ndu soleil. Dans tous les monuments publics et les demeures\nparticulières, partout où le peuple fréquente et s'assemble, à\nl'occasion de toute manifestation du culte ou de la république,\nl'art intervient pour ennoblir et récréer. Pavement de la cathé­\ndrale et registres de la gabelle sont là pour nous attester jusqu'à\nquel point cette passion esthétique fut triomphante et raffinée.\nMême à la maladie, même à la mort, l'art imposa sa parure.\nOn comprendra mieux, si l'on s'en souvient, la prédilection du\nVecchietta pour l'hôpital de Sainte-Marie, et la proposition,\nd'un sentiment élevé, qu'il fit au directeur de cet établissement\nd'y construire et de décorer à ses frais une chapelle, non pour\nperpétuer son nom, mais pour assurer à son âme des prières\nefficaces entre toutes, celles des souffrants et des pauvres...\nC'est en exécution de cette promesse qu'il sculpta le Christ res-\nsuscité.\n   Quelques autres sculptures de lui sont connues, le tombeau\ndu jurisconsulte Marino Soncino, à Florence (Bargello), deux\nstatues en bois, (saint Antoine et saint Bernardin), dans le Dôme\nde Narni, enfin à Sienne, celles de saint Paul (1458) et saint\nPierre (1460), à la Loggia dei Nobili, de saint Bernardin (1474),\nde saint Paul (1475) et de saint Sébastien, à la cathédrale. Une\nstatue de sainte Catherine, en argent, qu'il avait fait pour cette\ncathédrale, a disparu.\n   Le temps a été cruel pour ses peintures. Celles qui nous sont\nparvenues sont, le plus souvent, usées, délabrées, restaurées.\nOn a retrouvé, en 1872, sous le badigeon couvrant une muraille\ndu Palais Public, une grande Madone de Miséricorde, abritant\n\n\n   Asciano. — COLLÉGIALE, transept gauche, paroi de droite : Assomption,\nattribution douteuse, omise par Berenson. Variante affaiblie du tableau de\nPienza (Giovanni di Paolo ?).\n  Florence. — OFFICES            : n° 47, Madone et divers Saints (1457), signé :\nOpus Laurentii petri senensis.\n\n  Buda Pestli. — GALERIE NATIONALE : n° 21, Saint Luc (d'après Berenson).\n\n  BIBLIOGRAPHIE. — VASARI (MILANESI). Vite de , t. III, p. 75.\nETTORE ROMAGNOLI. Biografie degli artisti Senesi. Manuscrit donné en 1835 par\nl'auteur à la Bibliothèque de Sienne et y conservé, vol. IV, pp. 515 à 570.\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   137\n\n\n\nsous son manteau éployé une foule considérable. La Vierge a\nde la majesté, le Bambino est un enfant très vivant, les faces,\ndans le peuple, sont expressives et suffisamment individuali­\nsées. Il y a, bordant le manteau, une inscription qu'il serait\npeut-être intéressant de déchiffrer. Malheureusement, cette\ngrande fresque n'est plus qu'un souvenir.\n   La plupart de celles de l'hôpital sont aussi évanouies. L'une\nde celles qu'on peut le mieux voir date de 1441. Elle montre\ncombien est sommaire et superficiel le jugement de ceux qui se\ncomplaisent à apprécier les artistes de Sienne, comme des\nattardés en des traditions épuisées. Il y a là un décor d'archi­\ntecture qui est dans le meilleur goût de la Renaissance, une\nperspective très étudiée, qui fait s'éloigner duement les derniers\nplans de l'édifice, des sculptures et des motifs ornementaux\nd'une science et d'une richesse remarquables, des attitudes et\ndes mouvements exacts, observés dans la nature, une caractéri­\nsation des physionomies, le sens du pittoresque des modes\ncontemporaines, une habileté réelle de composition et de grou­\npement. L'imagination est délicate, ces enfants nus qui grim­\npent à une échelle vers la Vierge secourable sont charmants.\nAvaient-ils, à Florence, manifesté des qualités différentes,\nmieux annoncé le retour à la beauté antique et à la nature? Je ne\nsais trop, Florence venait d'avoir Masaccio, sans doute; mais\nMasaccio fut un précurseur isolé, que l'on ne comprit que trente\nou quarante ans après sa mort...\n  Les fresques du Baptistère viennent d'être restaurées. Les\ntableaux des Musées de Sienne et de Florence sont fort fati­\ngués et d'intérêt médiocre... Mais alors?\n  Alors, il y a le chef-d'œuvre, la merveille, le tableau de Pienza!\nLui seul, et c'est assez. Et ce devrait être assez pour la gloire\net pour la vénération des cœurs religieux ou épris de beauté.\nMais Pienza est loin, Pienza est en dehors des itinéraires des\ntouristes et des journalistes. Y aller n'est pourtant pas une\nexpédition bien compliquée, et c'est un des endroits où l'on\npeut, avec le plus d'intensité, évoquer l'Italie de la première\nRenaissance. Humble village, appelé autrefois Corsignano,\ndont la fantaisie filiale d'un pape qui y était né, voulut faire\nune ville. Il y appela des architectes, des peintres et des sculp­\nteurs, bâtit des palais et des églises, et Pienza fut. Matteo di\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "138                          DURENDAL\n\n\n Giovanni, le Vecchietta, Francesco di Giorgio, Giovanni di\n Pâolo et d'autres artistes de Sienne y travaillèrent. Pendant\n quelques années, elle fut remplie d'activité et de fêtes. Puis,\naprès les Piccolomini, elle s'endormit dans la quiétude des\nbourgades provinciales, et, de nos jours, elle semble dormir\nencore, abandonnée, déserte, presque morte...\n   C'est dans la cathédrale de Pienza que se trouve le tableau\nd'autel du Vecchietta. M. Müntz, l'historien érudit et distingué,\ndisparu récemment, à qui nous devons les travaux les plus\ncomplets qui aient paru en langue française sur la Renaissance\nitalienne, ne peut retenir un cri d'admiration, bien qu'il soit\nexagérément sévère et dédaigneux pour les Siennois du\nXVe siècle.\n   Voici ce qu'il en écrit : « Veut-on savoir où pouvait prétendre\nune école qui se privait volontairement ou par indolence des\nressources créées par le naturalisme, on n'a qu'à jeter les yeux\nsur les peintres siennois du XVe siècle. Le champion des mys­\ntiques, F.-A. Rio, a beau s'extasier devant les productions des\nDominico di Bartolo, des Stefano di Giovanni, surnommé\nSassetta, des Sano di Pietro, des Taddeo di Bartolo et même\ndes Matteo di Giovanni ; tout observateur indépendant y cher­\nchera en vain la fraîcheur des impressions, la force de la carac­\ntéristique; il n'y trouvera que des attitudes embarrassées, des\nfigures d'un autre temps, quelque chose d'enfantin ou plutôt de\nvieillot... »\n   Et, après cette exécution expéditive, il ajoute, en note : « Seul,\nle Vecchietta que nous avons déjà apprécié comme sculpteur, a\nsu s'élever plus haut, dans son retable de la cathédrale de Pienza\n(avec la signature Opus Laurentii Petri scultoris de Senis). Il y a\nintroduit la Vierge, un Christ qui plane au-dessus de sa mère,\nsainte Agathe, sainte Catherine de Sienne, deux papes, enfin six\nsaints patriarches ou prophètes. Ces figures sereines ou recueil­\nlies, graves ou émues, sévères ou majestueuses donnent à l'en­\nsemble une élévation et une éloquence rare et je n'hésite pas à\ndéclarer que, pour une fois, le maître siennois a uni à la suavité\ntraditionnelle de ses compatriotes, une fierté de dessin et une\nforce dramatique digne des Florentins. »\n   Cette louange a son prix après la condamnation rigoureuse\nqui précède. Il est curieux de rapprocher, de cette appréciation\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   l39\n\n\nd'un contempteur de l'école siennoise, celle de son plus fou­\ngueux panégyriste. Rio écrit, après avoir parlé, avec une défé­\nrence un peu excessive de ce pauvre peintre que fut Giovanni di\nPaolo : « On eut dit que cette église favorite (la cathédrale de\nPienza) du pape Piccolomini possédait le privilège d'inspirer les\nartistes qui travaillaient à sa décoration. En effet, on y voit un\ntableau de Lorenzo Vecchietta, bien plus célèbre comme sculp­\nteur que comme peintre, mais qui, dans cette occasion, voulut au\nmoins égaler ceux qu'on lui donnait pour collaborateurs. C'était\ndéjà une faveur que d'avoir à peindre le sujet favori de l'école\nsiennoise : l'Assomption de la Vierge et il fut si bien servi par\nl'inspiration locale que son œuvre ne se ressentit en rien, ni de\nson humeur mélancolique et solitaire, ni de l'inexpérience de\nson pinceau. Ce qui lui arriva de plus heureux, fut d'être chargé\ncomme sculpteur, de ciseler le buste d'argent de sainte Catherine\nqui venait d'être canonisée par Pie II... »\n   Je soupçonne fort Rio de ne pas avoir vu le tableau de\nPienza. Sinon, il n'aurait point osé comparer le Vecchietta avec\nce médiocre Giovanni di Paolo. Sinon, il ne se serait point con­\ntenté d'une phrase banale, remplie d'assertions contestables. Il\nse serait extasié. Il eut célébré une gloire nouvelle parmi les\ngloires de l'art chrétien. Il eut mis, comme M. Müntz, le retable\nde Pienza bien haut au-dessus de toutes les productions du\ntemps et son enthousiasme, parfois si complaisant et hasardé,\neut été amplement justifié.\n   C'est que ce tableau, qui se trouve sur l'autel de la chapelle\nà gauche du maître-autel, est précisément une de ces œuvres par­\nfaites auxquelles je pensais en écrivant les quelques lignes ser­\nvant de préface à ces notes. Il est ridicule de parler, à leur pro­\npos, de primitivité, d'inexpérience ou de gaucherie, de ne leur\naccorder qu'une admiration relative. Elles sont belles absolu­\nment, irréprochables, définitives, si l'on veut bien admettre que\nces épithètes doivent s'appliquer à toute réalisation esthétique­\nment adéquate aux intentions de l'auteur et au but qui lui était\nassigné. On peut concevoir peut-être, autrement, l'Assomption;\non ne peut pas la concevoir mieux. Il n'y a pas de progrès pos­\nsible sur l'œuvre du Vecchietta; toute qualité en plus sera une\ndiminution de l'intensité expressive.\n  Le retable est divisé en trois : le panneau central, un peu plus\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": " 140                         DURENDAL\n\n\n large, en forme semi-circulaire en sa partie supérieure, disposi­\n tion heureuse qui contribue dans une certaine mesure à donner\n une impression d'élan vers les hauteurs. Les panneaux latéraux\n représentent chacun un pape et une sainte qui semblent\n s'avancer doucement, absorbés dans une conversation grave. Il\n y a symétrie et harmonie — dans le groupement, chaque pape\n étant vers le centre duretable, chaque sainte à l'extérieur, — dans\n les attitudes, chaque pape paraissant déférant et attentif pour la\n sainte qu'il accompagne, — dans les colorations, les vêtements\n d'ordespapestiarésfaisantcontrasteavec lesvêtements modestes\n et sombres des saintes; mais cette ordonnance équilibrée n'ex­\n clut point une variété qui donne à chaque figure un accent indi­\n viduel. La majesté du pape Calixte n'est pas la même que celle\n du pape Pie, et sainte Agathe (qui est à côté de ce dernier), en\n robe noire et manteau bleu, tenant sur un plateau ses seins arra­\n chés par les bourreaux, est moins grave que sainte Catherine, en\n ses habits noirs et blancs de nonne, le livre et le lis à la main.\n On remarquera l'habileté raffinée de cette composition ; les deux\n panneaux latéraux ne sont point des échos ou des épisodes du\nsujet principal, ils pourraient exister indépendamment de\ncelui-ci et indépendamment l'un de l'autre, et cependant ils lui\nsont aussi nécessairement liés qu'ils sont rattachés l'un à l'autre;\nils préparent, ils encadrent, ils soutiennent le panneau central;\nla noblesse calme des attitudes, la simplicité des lignes, le\nmouvement de marche sur le sol à peine indiqué rendent plus\nsensible l'élan joyeux des anges qui enlèvent au ciel la Vierge.\nEt dans la couleur volontairement sobre, tout est concerté pour\nramener l'attention vers le milieu, vers la gloire radieuse qui\nparaît chauffer de sa flamme d'or l'or des vêtements ponti­\nficaux.\n   Car cette Assomption est toute rayonnante. C'est une prodi­\ngieuse ascension dans de la musique et de la lumière.\n   Tout en bas, la terre grise, un petit paysage de montagnes,\navec saint Thomas auprès du tombeau, en extase, les yeux levés\net descendant vers lui, en serpentant, la ceinture que lui concède\nla Vierge, puis des clartés, des clartés croissantes : les cieux\nentr'ouverts, des coulées d'or éblouissant. Aux pieds de la\nVierge qui s'élève, une guirlande de quatorze anges qui chan­\ntent et font de la musique. Ils sont minces, longs, souples et\nsveltes dans leurs robes légères et flottantes, et si joyeusement,\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                            (Photo Alinari, de Florence)\n\nL'ASSOMPTION DE LA VIERGE\n     (LORENZO VECCHIETTA)\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": ""}, {"page_pdf": 172, "texte": "             SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   141\n\n\n\nsi juvénilement chantant, et si naturellement soutenus dans\nl'air par leurs ailes frémissantes! Cheveux blonds nimbés d'or,\ntuniques brunes et chatoyantes, sous lesquels l'or brille encore,\nailes rousses, fauves et mordorées,\nleur s p l e n d e u r émerveille. L'un\nd'eux, au premier plan, avec ses\nailes d'or jaune finissant en or brun,\nest un poème sur des thèmes dorés;\nil fait songer à l'art hindou. Et leur\nélégance, leur tendresse, et leur\ngrâce valent leur splendeur!\n   L a Vierge, beauté sérieuse et\ncalme, est assise dans une gloire\nmandorlesque faite de c h é r u b i n s\nd'abord d'un gris-doré, ensuite d'un\nrouge-vermeil. Elle a les mains jointes. Sa robe est blanche,\net son manteau est d'or. A la hauteur de sa taille, huit anges,\nquatre de chaque côté, soufflent dans des trompettes pour\nannoncer son avènement. Et plus haut encore, l'assemblée\ncéleste des patriarches s'apprête à la recevoir. Enfin, tout en\nhaut, au-dessus de l'auréole de Marie, la nuée s'ouvre et laisse\napercevoir un Christ bénissant...\n   Telle cette œuvre dont nulle reproduction ne pourra faire\napprécier le charme magnifique. Le temps en a assourdi les ors\nétincelants et sans doute l'a rendue plus belle encore en la\nparant de cette harmonie que lui seul donne. Elle m'a fait\néprouver cette impression quasi-musicale qui vient de certaines\nœuvres dont le rythme est parfait. Un concert suave dans de la\nflamme, n'est-ce point cela que nous ont conté, de leurs plus\nnobles visions, les mystiques?...\n\n   Le Vecchietta mourut sans enfants. Il laissa tout ce qu'il pos­\nsédait à l'hôpital de Sainte-Marie della Scala. Parmi ses élèves,\nc'est-à-dire parmi les peintres plus jeunes, formés dans son ate­\nlier, ou tout au moins ayant subi manifestement son influence,\nil faut citer Benvenuto di Giovanni, Francesco di Giorgio et\nNeroccio di Bartolommeo Landi dont nous parlerons plus\nloin.\n                                              JULES DERTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "      Les Gemmes Eternelles\n\n               Les Roches du Corail\nLà-bas, sur les flots clairs aux splendeurs de vitrail\nCet anneau d'îlots verts que l'écume     environne\nD'une opaline et vive et mouvante      couronne,\nC'est le sommet boisé d'un rocher de corail.\n\nMarins qui, franchissant    les mers occidentales,\nNaviguez loin des flots par nos prêtres bénits,\nDieu vous fasse éviter la rencontre fatale\nDes récifs du corail plus fort que le granit.\n\nFloraison sous-marine ourlant les bords torrides\nDes archipels conquis par les conquistadors,\nVivantsjardins  des mers, que couvre une eau sans ride,\nAu fond des golfes bleus, gardiens des plages d'or.\n\nBrisants cachés, récifs géants, remparts de fleurs,\nQue la Bonté de Dieu conçut pour la défense\nDes rives où la vie a gardé les couleurs\nEt l'édénique aspect de sa lointaine  enfance.\n\nTrésors des bancs marins longtemps       inviolés,\nAutour des îles d'or de la jeune    Amérique\nLa mer est le toit clair de la serre féerique\nQui masque aux yeux humains vos plans bariolés.\n\nPrintemps des océans, bouquets de madrépores,\nPlus vifs, plus chatoyants que les vagues  moirées,\nDentellures de pierre aux nuances de flore,\nO ! merveille apparue au recul des marées.\n\nA mer basse étalant leurs richesses     étranges,\nPareils, en plein soleil, au givre   arborescent,\nEt purs en leurs tons clairs comme le jour     naissant,\nLes bosquets du corail ont la fraîcheur des Anges.\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                 LES GEMMES ÉTERNELLES                   143\n\n\n\n\n                         Les Opales\n Pour que s'irrise au jour la candeur des opales\n Du sol pierreux et noir il faut les arracher.\n Pure, comme un baptême en l'âme sans péché,\n Une eau demeure au fond de leur majesté pâle.\n\nLeur lait mêlé d'azur où scintille une eau vive\nTe fait songer, mon âme, au lait vierge et nacré\nQue but au sein tremblant de sa Mère attentive\nL'Enfant dont ce lait pur nourrit le corps sacré.\n\nL'Enfant c'est le Soleil et sa Mère est l'Aube.\nEt les opales qui scintillent sur sa robe\nPrennent des tons moirés, chatoyants et pareils\nA Celle qui s'irrise aux flammes du soleil,\nA la Mère que les rayons de son Fils dorent\nA l'Aube qui enfante et qui devient     l'Aurore.\n\nOpale vague encore, âme convalescente\nQuel verbe, quel pinceau diront à notre joie\nTes alternances d'or, de neiges et de soies,\nOpalescente sœur de l'Aube    opalescente.\n\nMais la plus noble opale est une âme innocente\nQui s'éveille et frissonne à la clarté des c i e u x .\nLes divines couleurs des sept dons précieux\nIrrisent sa candeur et la font     ravissante.\n\n\n\n\n                         La Sarde\nJoyau des ciels d'octobre, à l'heure où sur les champs\nLa lumière des jours, flamboyante et pourprée\nS'ouvre en apothéose au fond de la vesprée;\nJoyau de feu tombé des chapes du couchant.\n\nJoyau brûlant, joyau de lumière et de flamme\nTopazes et rubis se confondant en un.\nRubescence du soir au fond des ciels défunts!\nNature du Très-Haut, fête et rachat des âmes.\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "144                          DURENDAL\n\n\n      La sarde est à la fois la douleur et la gloire :\n      La pourpre du Calvaire et le feu du Tabor.\n      La sarde est à la fois la Mort et la Victoire,\n      La gemme du martyre et la mort de la Mort.\n\n      Terreur du tigre, effroi des ours et des pantères ;\n      Reflet de l'œil ardent du terrible   Dompteur,\n      La sarde a fasciné les fauves de la Terre,\n      La sarde où s'est miré l'amour du Rédempteur.\n\n      La sarde est la souffrance ardente de Marie\n      Debout prés de son Fils au soir du Golgotha\n      Et le sang de ton Fils, Mère qui   sanglotas,\n      Au feu de ta douleur la sarcle le marie.\n\n      Son rouge est la couleur du Sang et de l'Esprit\n      Sa flamme est la couleur du Verbe de lumière.\n      Sang et Feu ! c'est l'Amour. Père qui m'a compris\n      Souviens-Toi de la sarde à mon heure dernière!\n\n      Par le Sang et le Feu réunis sur la Croix\n      Par le Verbe d'Amour s'immolant au Calvaire\n      Porte sur nous, Seigneur, un arrêt moins sévère.\n      La sarde est notre espoir dans le pardon du Roi.\n\n                                               GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                      Renoncement\n\n   Nevermore, Nevermore! l'inéluctable mélancolie de ce mot fait\nde sonorités adoucies l'imprégnait lentement, tandis qu'il\nrelisait l'adorable poème où Poë fit sonner comme un glas, à la\nfin de chaque strophe, ce vocable de rêve et de détresse. Et\ncomme le mot correspondait si bien à l'état d'âme qu'il voulait,\ncurieux de sensations rares, éveiller en lui, il le répétait longue­\nment en en détaillant les harmonies, afin que, sur l'aile des\nsyllabes musicales, ses pensées s'envolassent vers des inconnus\nd'amertume. Depuis longtemps déjà le dernier vers du poème\ns'était exhalé de ses lèvres, vers les lourdes draperies qui\ncachaient à demi la fenêtre basse, et de l'exquise histoire, il ne\nretenait que la sentence irréparable enclose dans le refrain :\nNevermore, jamais plus.\n   Le lent rayon d'un couchant d'automne pénétrait craintive­\nment dans la chambre assombrie, à travers les carreaux vert\nd'eau du vitrail, et caressait la lampe juive suspendue à la\nrosace par une longue chaîne de cuivre. Plus loin il traînait sur\nl'ébène glacé du piano, riait dans des coupes de cristal élancées,\navivait des reproductions de Van Dyck, de Burne-Jones et des\nprimitifs accrochées aux murs. Des bûches crépitaient dans le\nfoyer ouvert, léchées par de belles flammes d'une pourpre\nbleuâtre, dont le reflet dansait à l'extrémité de la pièce sur les\npanneaux sculptés d'un grand bahut de chêne. Devant la\nfenêtre, une table couverte de livres ouverts. Des chrysanthèmes\npenchés y mouraient dans un vase de porcelaine danoise aux\nnuances changeantes. Quelques portraits : Wagner, Baudelaire,\nShelley évoquaient des splendeurs d'art, le passé toujours\nprésent des maîtres impérissables.\n   Nevermore! Guy Traven, une dernière fois, laissa gémir entre\nses lèvres le mot aimé. Puis, se dirigeant vers le piano, il fit\npleurer quelques accords, réminiscences de Schumann, dont la\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "146                         DURENDAL\n\n\ndétresse résonna longuement dans la chambre close. Un coup\nd'ceil vers la fenêtre suffit pour lui imprimer dans l'âme la\nnavrante monotonie du quartier de ville qui s'y encadrait : une\npetite place aux maisons silencieuses, un clocher, la banlieue\nlointaine. Il baissa le store, tira les rideaux, et le rayon du\nsoleil se retira, plongeant dans l'ombre tout ce qu'il vivifiait de\nsa lumière; et, seules, les flammes chantantes du foyer éclairè­\nrent les choses familières.\n   Guy sourit. L'ambiance était d'accord avec son rêve de ce\nsoir. Il alluma une cigarette parfumée et s'étendit dans un grand,\nfauteuil, auprès du feu.\n   L'une après l'autre, les strophes de Poë lui revinrent à la\nmémoire, et, en même temps, sans qu'il le voulut, s'éveillaient\nd'autres souvenirs. N'avait-il pas aimé, comme le Poète, une\ndouce jeune fille qui maintenant se mêlait aux jeux des Anges?\nNe l'appelait-il pas, dans de très anciens vers, Floramie. parce\nqu'il l'avait connue à la saison des fleurs. Et il s'étonnait tout à\ncoup d'avoir pu survivre à ce passé riant, dont il ne subsistait\npas même un regret éternel. Car il songeait rarement à ses\namours d'enfance, depuis que de douloureux travaux d'art\nabsorbaient sa pensée... N'importe, ce soir il voulait retourner\nvers l'autrefois, cesser d'être celui qui ne croit plus aux jours\nmorts pour retrouver ses allégresses du printemps! Et voilà que\nle mot fatidique, Nevermore, chantait en lui, poursuivant\nchacune de ses pensées, comme un refrain.\n   Cinq ans s'étaient écoulés déjà depuis qu'elle était morte, sa\ntrès blonde Liliane, qu'il nommait parfois Floramie, sans oser\ndécider lequel des deux noms convenait le mieux à sa grâce\nde fleur tendre. Cinq ans! Etait-il possible que cinq ans\nseulement fussent déjà passés! Et il croyait autrefois qu'on ne\npouvait survivre aux pures amours! Et il avait vécu, il avait\nrespiré toutes les fleurs mauvaises et s'était repenti en des vers\nsaignants et sonores que la foule lisait sans comprendre! Et\nLiliane reposait parmi les fleurs mortes, la plus jeune et la\nplus lointaine de celles qu'il avait aimées.\n   Grand Dieu ! fallait-il que ces choses s'accomplissent, et qu'on\naimât, persuadé de la pérennité de ses amours; et qu'il suffît de\ncinq misérables années pour instaurer et détruire tant d'idoles\nen un pauvre cœur humain; et qu'on ne souffrît que si rarement\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                          RENONCEMENT                          147\n\n\ntoutes les douleurs de son passé! Certes, il avait adoré Liliane;\nil lui avait juré — suprême ironie! — de ne jamais chérir\nqu'elle; et il avait pu vivre des mois et des mois, sans même y\nsonger! Quelle chair pitoyable était donc sa chair! Quelle âme\nlâche et oublieuse, son âme! Et ses amis l'encensaient du titre\nde pur poète. Ah oui! pur poète, en effet, parce qu'il avait\nbeaucoup aimé et qu'il savait faire servir à quelque chose ces\nsouvenirs, auxquels les autres ne se livrent que pour pleurer!\n   Des cloches sonnèrent l'Angélus du soir, à une église éloignée.\nGuy jeta sa cigarette dans le foyer et s'en fut vers le bahut, au\nfond de la chambre. La serrure grinça; les charnières du p a n ­\nneau sculpté gémirent. Il revint à son fauteuil, tenant un gros\ncahier de papier vert pâle, couvert d'une haute écriture hiéra­\ntique : ses poèmes... Un instant, il songea que le recueil com­\npact paraîtrait bientôt, réclamé, attendu par tous ceux qui\ns'intéressaient à son œuvre. Un sourire de joie quelque peu\nfière plissa ses lèvres.\n   « Allons — s'interrompit-il, avec rudesse, — ce n'est pas pour\nt'enorgueillir que tu as pris ces pages! » Et il tourna les pre­\nmiers feuillets du manuscrit, où une série de poèmes s'intitu­\nlaient du nom de la première aimée : Floramie.\n   C'étaient des sonnets, fleurant bon la fraîcheur des tout jeunes\nvers d'amour, d'une technique malhabile encore, mais de si\nbonne foi et si véritablement émus. Le poète y racontait ses\nanciennes rêveries sentimentales, quand, avec sa douce amie\nmorte, il cheminait le long des allées, cueillant bien plus de\nfleurs aux parterres que de baisers sur ses lèvres. Et tandis qu'il\nles relisait, troublé, le petit roman délicieux de ces quelques\nmois de printemps s'ébauchait lentement dans sa mémoire, se\nprécisait, revenait du passé.\n   Il avait longtemps connu la blanche Liliane sans se rendre\ncompte qu'il l'aimait. Elevé en même temps qu'elle, il l'avait\nconstituée l'idéal de ses rêveries de collégien et avait cherché\ndans son gradus les mots les plus triomphalement sonores pour\nen forger, à sa louange, aux heures d'étude, des hexamètres\nchevillés et boiteux. Elle incarnait surtout pour lui la joie des\nvacances, l'ombre des grands arbres, le parfum des prairies\njonchées de fruits mûrs.\n   Et ce fut de tout cela que naquit peu à peu, lent mais irré-\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": " 148                         DURENDAL\n\n\n  sistible, un amour délicat et tendre. Un jour, Guy avait trouvé\n   Liliane plus charmante, dans sa robe printanière aux douces\n  nuances, à demi-décoiffée par la caresse des branches lourdes\n  de fleurs et de rosée. Peut-être s'étaient-ils assis sur un banc\n  rustique, ombragé de marronniers ou de tilleuls. Autour d'eux\n  la brise secouait les parfums d'invisibles cassolettes et le rire\n  clair du soleil enchantait la prairie... Qu'avaient-ils dit? Selon\n  le rythme de quelles paroles s'était avoué leur amour? Sans\n  doute, ils avaient entrelacé les banalités délicieuses, les com­\n  pliments et les promesses, tout ce vieux fonds de galanterie que\n  les générations se lèguent l'une à l'autre... Qu'importe! l'essen­\n tiel résidait en ce qu'ils s'aimassent, et ils s'étaient aimés..!\n     Oh! la grâce de ce premier aveu, dont une seule femme con­\n naît l'intégrale franchise! A relire le sonnet où il avait tenté\n d'en exprimer la fraîcheur, Guy sentait les émotions anciennes\n l'envahir à nouveau ; les larmes, les divines larmes tremblèrent\n à ses cils. Les sonnets suivants évoquaient d'autres souvenirs\n d'heures heureuses : les promesses par quoi s'échangent pour\n toujours les cœurs, les sentimentales promenades et les pre­\n miers baisers. Eh quoi, ces choses dont il eut souri la veille,\n lui qui savait les lèvres aussi menteuses que les paroles,\n comment parvenaient-elles aujourd'hui à le remuer jusqu'aux\n pleurs? Liliane était donc la seule qu'il eut vraiment chérie,\n puisque, seul entre tous, son souvenir l'attristait aussi profon­\n dément. Ainsi, son âme jadis croyante n'aurait connu du véri­\ntable amour que cette passionnette d'enfance, éclose à l'ombre\ndes églises, au chant des cloches et des cantiques. Et ses autres\ncrises, ses sursauts de chair dont il avait secoué ses poèmes,\ncette matière âpre et douloureuse qu'il avait transformée en\n symboles de beauté, n'étaient donc rien auprès de la pure idylle\n de son printemps!\n    Fiévreusement et comme avec colère, il froissa plusieurs\nfeuillets et lut la dernière pièce de la série, celle qui commémo­\nrait la mort de Liliane. Le vent glacial avait soufflé sur la fleur\net la mort purificatrice emportait ce premier amour loin des\nflétrissures qui eussent pu le ternir. Guy revoyait le chœur de\nl'église tendu de draperies noires, le cercueil jonché de lilas, et\nla douleur ambiante, et sa douleur. Naïvement, il s'était étonné\nalors de pouvoir survivre à son culte d'enfance; il avait écrit\ncette série de sonnets moins par désir d'art que pour perpétuer\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                           RENONCEMENT                         149\n\n un souvenir. Et bien peu de temps avait suffit pour qu'il oubliât,\n car d'autres noms enchantaient les strophes d'autres poèmes et\n après les doux battements d'ailes grondait le cri des voluptés\n inassouvies.\n   Une rumeur lointaine, comme d'un chariot qui passe, l'in­\nterrompit dans sa songerie. L'ombre noyait les coins de la\nchambre obscure. Les flammes du foyer éclairaient vaguement\nl'angle de la table où, dans la coupe élancée, défaillaient des\nchrysanthèmes. Guy se réjouit de voir les choses bien connues\nl'accueillir, demeurées les mêmes, tandis qu'il sombrait au\npassé. Une lassitude courbait son front, fatigué d'avoir aidé la\npensée à retourner vers jadis. Il vit l'abîme qui séparait son être\nactuel de son être d'autrefois et il s'épouvanta en songeant que\nla vague lente de l'oubli avait pu ronger aussi profondément ses\nsouvenirs. De nouveau, l'idée de l'irréparable, de l'irrémis­\nsible pénétrait en lui... En somme, il avait aimé, — oui, aimé —\nune toute jeune fille, Liliane qu'il appelait aussi Floramie.\nQuelques années s'étaient écoulées, il ne s'en souvenait que\nrarement, et un jour viendrait sans doute où il ne se souvien­\ndrait plus, — jamais plus.\n   Nevermore, nevermore! le refrain inexorable revenait ponctuer\nses pensées, sonnait comme un glas, mordait comme un re­\nmords, criant que le grand châtiment de l'homme est de sur­\nvivre et d'oublier.\n   Ses yeux se reportèrent vers les pages abandonnées, au coin\nde la table. Un gai reflet rougeâtre dansait autour du nom de\nFloramie.\n   Alors il songea que cette fleur délicate d'avril, au souvenir\nde laquelle il devait une heure de rêverie amère et douce, diffé­\nrait des autres amours dont il avait pétri son œuvre, parce\nqu'elle avait été consacrée par la double mort de son enfance\net de l'aimée. Ce premier éveil de deux âmes, avait-il le droit\nde le divulguer? ne faisait-il pas partie du temple secret où dort\nle meilleur de nous-même, ce trésor que nous ne profanons\nguère parce que nous l'ignorons à demi? Il ne pouvait mêler le\nnom de celle qui était morte en l'aimant, dans la virginité de\nson âme et de sa chair, aux noms de ses amantes trompeuses\nou trompées. Il eût été sacrilège de tolérer qu'on la confondit\navec les autres, que l'on crût cet amour plus faible parce que les\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "150                        DURENDAL\n\n\nvers qui le chantaient étaient moins beaux. Non ; de tout cela il\nne devait rester qu'un souvenir., évoqué de loin en loin, au\nhasard des rêveries, jusqu'au jour où, la fleur du passé étant\nvéritablement fanée, il ne se souviendrait, jamais plus.\n   D'un long geste, Guy saisit les feuillets; ses yeux un instant\nencore caressèrent de leur regard les strophes de jeunesse où\nriait à tout moment le double nom chéri : Liliane, Floramie,\ndont nul indifférent ne profanerait le mystère. Puis, brusque­\nment, il les jeta dans le foyer...\n  Une belle flambée joyeuse jaillit, rougeoya, s'affaissa; quel­\nques cendres voletèrent dans la cheminée.\n\n                                      CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "        Epigrammes funéraires\n\n                                           A VICTOR ROUSSEAU.\n\n\n                             I\n\nSous ce tertre ignoré repose une humble enfant\nQui vécut dans un rêve et qu'un rêve défend.\nElle a souri : Les lis ont gardé son sourire.\nElle a chanté : Mais rien, hélas ne peut redire,\nNi l'oiseau qui parfois visite son tombeau,\nNi l'onde où se mira son espoir jeune et beau,\nLa divine douceur de sa chanson ailée\nQui retentit un jour au fond de la vallée.\nElle aima d'un amour ineffable et tremblant\nL'aurore qui venait baiser son voile blanc,\nLes printemps embaumés de lilas et de roses,\nLe murmure des eaux, l'émoi des pleurs écloses,\nTout ce qui lui semblait, comme elle, tendre et pur...\nPuis un soir, ses grands yeux de lumière et d'azur\nS'étant clos sur un songe à la fois triste et calme,\nVers elle descendit un ange dont la palme\nFît naître un nimbe d'or autour de sa beauté...\nHélas! depuis ce jour elle n'a plus chanté.\n\n                            II\n\nUn sourire, un aveu timide et ce fut Elle,\nO loi qu'effleure un peu de son âme immortelle\nEt qui rêves devant sa tombe où quelques fleurs\nSommeillent tristement sous la rosée en pleurs\nComme elle s'endormit naguère sous nos larmes!\nAutour d'elle la Vie éparpilla ses charmes\nJusqu'à l'heure où dans l'ombre elle fit s'entr'ouvrir,\nChaste lis que l'orage allait bientôt flétrir,\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": "152                       DURENDAL\n\n\n      Aux tourments de l'Amour cette âme sans défense.\n      Ah! quel crime ignoré, quelle secrète offense\n      Expia cette enfant le jour oh ses yeux d'or\n      S'éteignirent, hélas, sous les doigts de la Mort\n      Qui la guettait, sournoise, au détour de Vallée\n      Ou, parmi les rayons, sa robe immaculée\n      Flottait comme un sourire ingénu du matin?\n      Personne ne l'a su : son rêve s'est éteint\n      Son nom s'est effacé, sa chère voix s'est tue...\n      Mais ces humbles trésors que rien ne perpétue\n      Ravivent quelquefois au gré du vent léger\n      Les souvenirs d'amour d'un passant étranger\n      Qui se demande en vain, tandis que le soir tombe\n      Pourquoi son âme chante en frôlant cette tombe.\n\n                                             GEORGES     MARLOW.\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "                      Guido Gezelle\n                               (Suite)\n\n\n\n\n                JE ne m'arrêterai pas à rechercher les causes du\n                  long et douloureux silence du plus grand poète\n                   que les lettres néerlandaises aient connu depuis\n                  Vondel.\n                     Ce silence est, je pense, un fait unique dans\n                  l'histoire de la littérature.\n                     Pendant trente ans, Guido Gezelle se tut, et\n                  il disait de lui-même qu'il était « littérairement,\n sinon littéralement » mort.\n    Mais voilà que dans sa verte vieillesse, ce génie poétique se\n réveille et publie, coup sur coup, en 1893 et en 1897, deux formi­\ndables volumes de poésies, Tijdkrans et Rijmsnoer, dont l'un\ncomplète et achève l'autre, et qui seront une éternelle gloire\npour la poésie flamande — ou néerlandaise, — comme l'on\nvoudra. Depuis Vondel et Hooft, la suprématie dialectique de\nla Hollande semblait assurée pour toujours. Avec Gezelle, cette\nsuprématie retourne à la Flandre, qui l'exerça durant tout le\nmoyen âge.\n   Le XIXe siècle s'appellera, dans l'histoire future de la poésie\nnéerlandaise, le siècle de Gezelle.\n   Avec Tijdkrans et Rijmsnoer, Gezelle s'est placé à la tête de\ntous les poètes néerlandais de son siècle et s'est élevé à l'égal\ndes plus grands poètes du monde.\n\n\n\n   Les trente douloureuses années de silence ont opéré dans\nl'âme du grand poète une rénovation complète.\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "154                         DURENDAL\n\n\n    Guido Gezelle qui, dans sa première période, ne s'était pas\n tout à fait libéré du romantisme, s'est révélé, en 1893, sans\n travail apparent de transformation, le plus moderne de nos\n poètes.\n    La formule probable de la poésie de l'avenir : naturisme aigu\n marié à la mystique — est réalisée dans le Gezelle de Tijdkrans\n et de Rijmsnoer.\n    Sa langue, enrichie par trente années de recherches passion­\n nées, embellie de toutes les perles du beau parler flamand\ndéterrées dans les basses couches du pur et vrai langage popu­\nlaire, est devenue le moyen d'expression idéal qu'aucun poète\navant lui n'a possédé, que probablement aucun, après lui, ne\n possédera plus.\n    Aussi bien, c'est une véritable souffrance pour l'auteur de ces\nnotes que de devoir se résigner à faire des essais de traduction\ndes poèmes de la seconde période de Gezelle.\n    La langue, le rythme, la mélodie et les harmonies de ces poé­\nsies sont tellement uns avec l'idée; le verbe enrobe si intimement\nla pensée poétique, que c'est un sacrilège, vraiment, de les\ndétruire par la traduction en une langue étrangère, surtout en\ncette pauvre langue française, qui n'a pas la dixième partie des\nmots que possède le flamand.\n    La langue de Gezelle est toute en nuances, en délicatesses\ninouïes; je ne connais pas de poète, dans aucune langue, qui\nait eu, comme lui, le souci de la valeur juste, de la couleur\nexacte de son verbe poétique.\n   Je supplie donc le lecteur, qui sait le flamand, de lire Gezelle\ndans la langue originale. Avec un peu de patience, on arrive à\nle comprendre, pourvu qu'on possède au moins les éléments\nessentiels du flamand, et je ne doute pas ,que le lecteur pas­\nsionné pour le Beau se donnera la peine de développer sa con­\nnaissance du flamand, rien que pour jouir davantage des\nbeautés nouvelles et splendides que lui révélera, la poésie de\n Gezelle.\n   Que sont donc ces deux volumes, dont le dernier, Rijmsnoer,\nfut couronné naguère — après la mort du poète ! — au concours\nquinquennal de littérature flamande?\n    Tijdkrans et Rijmsnoer forment un cycle de poésies, exaltant\nles beautés de la Nature aux quatre saisons de l'année.\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "                           GUIDO GEZELLE                              l55\n\n\n   Ces saisons de l'année paraissent devoir s'allier, dans l'idée\nfondamentale du poète, aux saisons de l'Eglise, aux saisons spi­\nrituelles de l'âme, et je m'imagine volontiers — avec oh! com­\nbien de regrets! — que Gezelle aurait, dans des œuvres subsé­\nquentes, — empêchées, hélas! par la mort, — achevé son cycle\net démontré poétiquement l'unité des saisons naturelles et des\nsaisons liturgiques chrétiennes.\n   Rijmsnoer paraît être une reprise, mais beaucoup plus fouillée,\nbeaucoup plus riche, de Tijdkrans, qui est comme l'ébauche de\nl'œuvre ou comme son prélude synthétique.\n   Dans les citations qu'on va lire, je prendrai indifféremment\ndes poésies de l'un ou de l'autre volume. Je les considère, d'ail­\nleurs, comme ne devant plus en. former plus tard — après l'épu­\nration du premier par l'élagation d'une masse de « poésies » de\ncirconstance — qu'un seul, qui sera un monument impérissable.\n\n\n                      Le Soleil et la Lumière\n\n\n  Le soleil, la lumière! oh! comme Gezelle les adorait!\n  De même que le Créateur préside à tout, ainsi le soleil, sa\nplus grandiose image, donne à toute la nature vie et beauté.\n  Aussi, Gezelle l'a-t-il épié et contemplé, le beau et grand\nsoleil, dans toutes les manifestations de sa puissance et de sa\nsplendeur; il était fou de lumière, ce grand poète, ce sublime\npeintre par le verbe.\n  N'était-il pas un Enfant de la Lumière — un génie et un\nsaint?\n  Ecoutez comme il claironne l'arrivée du soleil au printemps :\n\n\n        De Koning is gekommen (1) = Le Roi est venu\n\n\n Le grand soleil, l'été — est sorti de l'Orient — pour visiter son royaume\n— le Roi est arrivé !\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "156                                 DURENDAL\n\n\n   Tous les peuples, grands et petits — l'humanité tout entière — vont le\nsaluer comme il convient de saluer le Roi — et lui offrir le don de joyeuse\nentrée.\n   Les hommes sont maintenant plus forts — au travail, et les femmes — font\nclaquer avec un redoublement de vigueur — les battants du métier à tisser.\n   Jeunes gens et jeunes filles — gambadent dans les allées, au plein air —\net jouent — comme quand ils étaient de petits enfants.\n   L'enfantelet qui n'a pas encore de langue — se met à chanter et répond —\npar des cris joyeux et aigus — aux caresses et aux baisers de sa mère.\n   Les oiseaux gazouillent, la terre chante — voici les herbes, voici les\nfleurs... — voici l'été, le grand soleil! — le Roi! est arrivé!\n\n\n\n                          Spero lucem,JOBXVII, 12.\n\n\n   Oh! petit rayon de lumière — qui m'arrives — par la toiture vitrée — et\ndescends devant moi,— mon cœur désire ardemment ta société — il vajouir\nde ta visite — avec délices.\n   Qu'elle est brève et — rare, la politesse que tu nous fais — ta vue char­\nmante m'est trop tôt ravie ; — à peine as-tu apparu, — vivante lumière que\ntu descends — vacilles et meurs.\n   Sois le bienvenu cependant, petit rayon et avant la nuit — secouons nos\nailes — alouette prisonnière — essayons de voler en liberté — vers la lumière\ndu jour; — chantons le joyeux cantique du ciel!\n   Voilà qu'il est disparu de nouveau ; — il n'y a plus ni lumière, ni jour ; —\nma plume doit être remisée — dans le coin ; — que Dieu qui est vie, lumière\net amour — oh ! petit rayon de lumière — me gratifie demain de ta visite !\n\n\n\n                 De zonne rijst... - Le soleil surgit\n\n\n   Le soleil surgit ; — des lignes de lumière — s'allongent tout droit à travers\nle chœur; et peignent — sur le mur et les dalles — les saints de Dieu en —\nrayons rouges, bleus et pourpres.\n   Oh ! que la voilà belle — et magnifique, l'église — digne d'être la maison\n\n\n  (1 de la page précédente) Notre ami et collaborateur, M. l'abbé F. Verhelst, a com­\nposé sur celle poésie, ainsi que sur deux autres du même volume, une musique magni­\nfique Ces morceaux sont édités chez Faes. Beddenstraat, 25, à Anvers.\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                 157\n\n\n— de Celui qu'on glorifie — comme la source — d'amour et de lumière.\n   C'est avec ravissement que l'on regarde — la fumée de l'encens — cha­\ntoyante de mille étincelles — en son ascension vers le ciel — dans les feux mati­\nnaux des vitraux !\n   Quelque chose frémit — irrésistiblement dans la moelle et le cœur de\nl'homme — quelque chose qui emporte notre âme — au ciel, nous jette à\ngenoux et nous fait prier !\n\n  Le resplendissement des vitraux imprégnés de soleil le hante\net il le chante encore mieux dans la pièce suivante de Rijm-\nsnoer :\n\n\n                                Les vitraux\n\n\n  Les vitraux sont peuplés de saints — avec des mitres et des crosses — de\nmartyrs et de vierges auréolés — de ducs et de comtes; — vitrifiés par l'ardeur\ndu four — dans le tesson — qui parle, en rayons éclatants, toutes les langues\n— de l'arc ? en-ciel. Or, à peine s'est affirmée à — l'orient la puissance du\nrayon solaire — et a-t-il envahi les saints — que le velours des manteaux\nfond — ainsi que l'or fin des couronnes — et tout, devenu d'une blancheur\nunique — brille et resplendit d'un éclat égal.\n  Du coup ont disparu, seigneurs ducs — et comtes; — vierges, martyrs\n— et évêques ! — Plus de palmes, de crossses ni d'étoles — tout est sub­\nmergé dans une clarté unique — fondu en un seul soleil, — en Dieu!\n\n\n\n                 O gulden hoofd! = Oh tête d'or!\n\n\n   Oh! tête d'or du gai soleil — source magnifique et toujours nouvelle — de\nforce vitale — qui donc, dans ces régions bleues — a tracé l'ornière enflam­\nmée — que tu poursuis — et l'a conçue dans sa pensée?\n   Tu surgis, le matin — d'un abîme que ne peuvent sonder des yeux mortels\n— et puis, montant toujours — tu réjouis hommes, bêtes et arbres; — et le\nsoir tu lâches les brides — à tes coursiers.\n   Oh ! noble soleil, oh! être puissant — ambassadeur visible de Celui — qui\nrégit le monde; — que suis-je et qu'es-tu, mon beau soleil — si ce n'est une\narmoirie — dans l'écusson et le diadème du seigneur?\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": " 158                               DURENDAL\n\n\n   De même qu'on reconnaît le chevalier à ses armes — à sa cour, à sa maison,\nà ses valets — à son magnifique manoir; — ainsi l'on reconnaît, oh! soleil —\nà tes atours — ton noble chevalier : — son nom est — Dieu !\n\n\n\n                           Als ge... = Lorsque,\n\n\n    Lorsque vous écoutez le blé — qui se penche et se relève — fouetté par la\n brise qui s'y joue — et baigné de lumière par le bien-aimé soleil.\n    Non, aucune corde ne vibre — aussi douce à entendre — que le bruit\n mouvant des tiges de seigle — que la voix du blé qui jase.\n    Fine vie qui chuchote à peine — passe par toutes les têtes ; — cependant\n que les tiges, plus bas, frissonnent — et ronflent comme la voix sourde du\n tonnerre.\n   Le murmure des épis — verts aux têtes rousses — varie et se répand dans\nl'air — sur un ton tour à tour clair ou mystérieux — doux ou bruyant.\n   Laissez-vous donc, frêles tiges — qui portez en vous la vie du paysan —\ncaresser par le soleil afin qu'il nourrisse vos membres — doucement; oui, le\nsoleil et le vent de l'été !\n   Eh! voici que des cavaliers — se jettent, brides abattues, au milieu de la\nlibre verdure ; — celle-ci s'obscurcit et fléchit vers la terre — comme les\nnavires en mer.\n   Se suivant et se poursuivant l'un' l'autre — les cavaliers se ruent en pleine\ncampagne ; — le soleil fait resplendir leg vagues — de cette cavalerie au\ngalop.\n   Tout à coup, fondus dans l'air — les cavaliers ont disparu : plus rien — qui\nfigure la mer — ne badine plus dans les libres récoltes.\n   Tout est tranquille : le soleil — resplendit, joyeux et blanc, dans les nuées —\ntout en moi et autour de moi, rit ou sourit bénignement — d'un sourire\ncharmant et prolongé.\n   Eh ! je ne donnerais pas — pour toute la beauté que voit le clair soleil — (la\nFlandre, la Flandre tient la couronne!) — non! je ne donnerais pas ma\nFlandre pour tout cela !\n\n\n\n           De kriekroode zunne... = Le soleil rouge...\n\n\n   Le soleil rouge comme une cerise — choit doucement dans le nid que Dieu\nlui a construit — dans la région du soir.\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                              GUIPO GEZELLE                                 159\n\n\n   (Nid fait) de poutres, d'arbres, de bancs de brumes, d'un bleu-violet — de\nnuées, de fumées, de brouillards gris-pourpre.\n   C'est vers cette région que sans cesse — il descend, par petites secousses —\nc'est là qu'il va se coucher — le soleil : il est las.\n   Ses yeux qui flambaient — avec tant d'ardeur — sont morts de sommeil\n— et abattus.\n   Sa chevelure est bandée. — Il s'est dépouillé de — sa couronne, de son\nsceptre, de ses plus beaux joyaux.\n   Il s'approche du bord de sa couche — sans qu'on s'en doute : — il tire\nle rideau, et;.. — il est couché.\n   La nuit vient le couvrir — et l'emmitoufler.. et place — la petite veilleuse :\n— la lune, tout droit devant son lit.\n   Bonsoir, soleil — bonsoir : et tes rayons — que Dieu les bénisse et les\ngarde — ainsi que nous tous !\n\n\n                               Soleil d'hiver\n\n   Joie éphémère pour les yeux — que le pâle soleil d'hiver — qui, peint en\ncouleur d'un rouge d'or — et descend au lointain occident !\n   Le temps est méchant et cruel — lentement le soleil descend — de son\ntrône céleste : — le regard peut le fixer maintenant, le beau soleil.\n   Il ne brûle ni ne pique plus — mais fait pleuvoir des étincelles légères —\nen ondulations molles et douces.\n   Il fait froid, les vents mordent — il fait si froid que les arbres crèvent ; —\nle mauvais hiver sévit avec rage — il a éteint les flammes du soleil...\n   Voyez comme le soleil — naguère si beau, si beau — mais plus beau encore\nmaintenant — va descendre petit à petit.\n   Voyez comme l'Occident tout entier — devient une mer; — une étendue\nsans bornes et sans fond — de mille couleurs resplendissantes !\n   Le soleil s'avance sous — ces mille colorations — riant d'une bouche débon­\nnaire — et atteint le bord du ciel.\n   Il se baisse, fait le plongeon — et laisse sa lumière — sœur, la lune —\nenfoncer deux dents acérées — dans l'édredon fin des nuages.\n   Il fait froid, les vents mordent — il fait si froid que les étoiles percent la\nvoûte limpide du ciel : — c'est la nuit maintenant et l'hiver.\n\n\n                                   Samson\n\n  Que de fois le beau soleil — est obscurci et couvert ; — que de fois sa\nlumière est tantôt tout entière, tantôt à moitié — amoindrie tt brisée !\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": " 160                              DÜRENDAL\n\n\n\n   Non pas seulement quand — la vieille Nuit — à la vesprée ou à l'aurore —\nl'enserre dans ses mains noires comme — de la suie — essaye de l'étouffer —\net est contrainte pourtant de céder! non pas seulement alors — que les\nhommes tremblent — et s'écrient : « Défends-toi, petit soleil »— la vie du\nsoleil est en quelque sorte en danger — de maladie ou de mort... — Que de\nfois le beau Soleil doit se' passer de ses beaux rayons !\n\n\n\n\n    Alliés à l'aveugle Nuit — et traînant avec elle des charges de haine et\n d'envie — de rancune sombre — les marais de la mer et des polders — la terre\n elle-même, l'eau — et l'air trament sans cesse — ouvertement ou en cachette\n — des perfidies contre la lumière du soleil : — ils escaladent son trône\n superbe — comme des héros furieux de T i t a n ; — ils gravissent les mon­\n tagnes — campent dans les champs; — ils sont à l'orient, où le Soleil surgit\n — à l'occident, où il se couche — et se repose — partout, prêts à l'attaque, à\n la défense, en armes.\n    Mais lui qui règne au Ciel — seul et au-dessus de tout — se moque de ces\ngéants furieux qui — fumant de colère — l'attaquent; il lance ses javelots\naigus dans leurs masses — et les voilà qui reculent, éperdus— eux qui étaient\nsi braves — à la première attaque. C'est ainsi qu'il fit autrefois — reculer la\ntourbe de Gaza — l'homme fort que Dalila, — la belle, devait abattre et\nparalyser. Ainsi le soleil terrasse — les peuples monstrueux de géants\n— pour aller ensuite reposer — son chef découronné — dans votre sein,\noh ! belles nuées !\n   Que de fois le beau Soleil, — le fort, s'est égaré, faible — là où, subitement\ntous ses rayons furent faussés et éteints! Un seul soleil ne connaît ni soir —\nni midi, ni lendemain — ni privation, ni ténèbre — ni aveuglement, ni étran­\nglement : — dépensez toutes vos forces guerrières — puissantes fumées ter­\nrestres; — irritez-vous, sauvage mer — et venez l'assaillir, oh! nuées!... — Il\nn'y a qu'un seul Soleil dont le jour est éternel — et qui ne connaît pas de nuit\n— ce Soleil ignore Dalila — ce Samson ignore la faiblesse.\n\n  (A suivre)                                    L'abbé AUG. CUPPENS.\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "               La Toison d'or\n\n Tel un guerrier mourant drapé de sang vermeil,\n Par les flèches du soir déchiré, le soleil\nS'enfonçait lentement au sein des mers profondes\nPour renaître, splendide, aux plages d'autres       mondes;\nEt sur la nef Argo, ceux qu'entraîna        Jason\n Vers le rapt fabuleux de la riche Toison,\nMêlant un hymne au bruit des brises, de leurs rames\nBattaient les flots sonnants, rouges comme des flammes.\nLa joie impérieuse éclatait dans leurs yeux\nOù brûlait le désir d'un exploit     merveilleux\nQue l'Aède sublime en proie aux saints délires\nJetterait dans la gloire au rythme ardent des lyres\nDont l'immense rumeur s'étend et ne meurt point.\nA l'avant du vaisseau, graves, la lance au poing,\nLes chefs silencieux rêvaient au      crépuscule...\nThésée insoucieux de son amante,       Hercule\nLe souvenir fleuri du sourire     d'Hylas,\nEt Castor et Pollux, gloires du ciel d'Hellas,\nDont les astres jumeaux, joyaux des nuits obscures,\nMarqueront à jamais les fières      aventures,\nEt le meilleur de tous, beau comme un dieu, Jason,\nL'âme dans un regard perdue à l'horizon,\nAnxieux,    attendant le retour des étoiles...\n\nOr, la brise cessa d'enfler les blanches voiles;\nC'était l'heure héroïque et fauve où l'Astre en sang\nAu ras des flots en pleurs baisse son vol puissant,\nEt, les yeux éblouis par le reflet des lames,\nLes marins fatigués laissaient pendre les rames.\n\nAlors, le fils d'Eson, levant de son poing lourd\nUn cratère d'or rouge, offrit au Roi du jour\nLe jus miraculeux mûri sur les collines\nDe l'Hellade féconde aux campagnes       divines,\nEt les guerriers versant du vin sur les flots d'or\nSaluèrent le dieu qui sombrait dans la mort.\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "162                           DURENDAL\n\n\n       Les lèvres de la mer aux baisers de sirène\n       Caressaient mollement les flancs de la carène\n       Mais, sitôt que la nef errante  s'arrêta,\n       Orphée aimé des dieux prit sa lyre et chanta.\n       Heure de folle ivresse, ô jeunesse du monde!\n       Quand aux yeux ingénus surgit l'aurore blonde\n       Et quand l'éclat riant du premier né des jours\n       Fit naître aux premiers cœurs les premières amours ;\n       Heure chaude, midi, gloire du ciel en fête,\n       Couronnant d'épis mûrs ton orgueilleuse        tête;\n       Heure de l'agonie où le soleil penchant\n       S'incline, tombe et saigne aux portes du couchant ;\n       Heure consolatrice où, déchirant leurs voiles,\n       Du sein bleu de la nuit jaillissent les étoiles,\n       Toutes et tour à tour, chaînons des jours divers,\n      Heures, vous renaissiez au vol vibrant des vers!\n      Puis il chanta les dieux, maîtres du ciel immense,\n      Et l'effort des Titans, dont la fière démence,\n      Bravant le foudroyant éclair qui la brisa,\n       Vainement entassait Pélion sur Ossa ;\n      Et Cypris qui nacquit de la vague première\n      Comme une grande fleur éclose à la lumière,\n      Rose éblouie offerte aux lèvres des amours,\n      De ses divines mains tordant ses cheveux        lourds\n      Et mêlant dans sa chair vibrante aux belles lignes\n      Le rythme de la mer à la blancheur des cygnes !\n      Enfin, on entendit sur ses lèvres frémir\n      Des vers, où tressaillait et criait l'avenir :\n      Il prédit tes exploits suprêmes, grand      Hercule,\n      Ton bûcher sur l'Oita brûlant au crépuscule\n      Et dans le flamboiement farouche de ses feux\n      Portant ton âme libre au seuil sacré des dieux!\n      Ainsi chantait Orphée, aimé des chastes Muses;\n      Et les héros sentaient, dans leurs âmes confuses,\n      S'éveiller, en échos, les innombrables  voix\n      Des sources, des ruisseaux, des brises et des bois,\n      Et, se pressant autour du maître de la lyre,\n      En silence admiraient son radieux délire.\n      Obéissante au souffle ardent des vers sacrés,\n      La galère glissait sur les flots   empourprés.\n      Tranchant la vaste mer d'un long sillon d'écume;\n      L'âcre odeur des combats s'exhalait de la brume\n      Et le soleil tombé, râlant à l'horizon,\n      Couvrait le flux sanglant de sa chaude toison.\n                                             CHARLES DE SPRIMONT.;\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": ""}, {"page_pdf": 195, "texte": "                             (Exposition   du   Turin)\n\nL E CYGNE AU S E R P E N T\n    (PHILIPPE WOLFERS)\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                      Octave Maas\n\n               IL importe que l'on rende hommage aux hommes\n                  qui, dans notre petite Belgique, se dévouent\n                  à l'exaltation de la Beauté. Celle-ci, immuable\n                  en elle-même, est infinie dans ses expressions.\n                  On n'en épuisera jamais les formes. Il y en\n                  aura toujours des nuances qui n'auront pas été\n                  exprimées. Tout artiste original porte dans son\n                  âme un verbe qui n'a pas encore été dit, un\npoème qui n'a pas encore été chanté, un idéal qui n'a pas encore\nété immortalisé. L'art n'est la prérogative d'aucun siècle en\nparticulier. Chaque siècle a ses artistes à lui, différents de ceux\nqui les ont précédés et dont les œuvres ne seront point refaites,\nsinon par des pasticheurs, sans personnalité, impuissants à\nréaliser de la vie, parce que la vie n'est pas en eux.\n   Faire valoir les artistes de son temps, les mettre en évidence,\nles révéler au public, leur donner l'occasion de s'affirmer, les\nexalter par une critique sérieuse, sincère et intelligente de leur\ntalent; et leur ouvrir des Salons, où ils puissent offrir leurs\nchefs-d'œuvre à l'admiration des intellectuels, est une entre­\nprise périlleuse peut-être pour celui qui en prend la charge,\nmais hautement méritoire, souverainement bienfaisante et digne\ndé nos applaudissements.\n   Un homme, entre tous, se distingue parmi les nôtres sous ce\nrapport. C'est Octave Maus. Il en est peu qui auront rendu et\nrendent encore, chaque année, d'aussi éclatants services à l'art\net aux artistes que lui.\n   Comprenant que l'art n'est jamais stationnaire, qu'il est de\nson essence même d'être toujours en progrès, qu'il y aura,\nqu'il doit y avoir toujours de nouveaux artistes, que les formes\nd'art étant infinies, comme nous le disions, il doit en naître\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": " 164                           DURENDAL\n\n\nchaque jour de nouvelles, il a fondé, à Bruxelles, le Salon de\nla Libre Esthétique.\n   A ce Salon sont convoqués, chaque année, les artistes d'avant-\ngarde, ceux qui se m o q u e n t des formules et des académies, qui\nne s'inquiètent pas de ce qu'ont fait leurs ancêtres, qui ont une\nintuition de la beauté que d'autres n'ont pas eu avant eux, qui\nont assez de force pour l'incarner dans une œuvre, qui, en un\nmot, sont assez puissants pour créer. L e vrai artiste est, en effet,\nun créateur. Il fait ce que d'autres n'ont pas encore fait et ce\nqu'aucun vrai artiste ne fera j a m a i s plus. Pour être artiste, il ne\nsuffit pas de savoir dessiner, ou peindre, ou sculpter, il faut\navoir une vision personnelle de la beauté et avoir le don de la\ncommuniquer en une forme adéquate à cette vision.\n    E n tous les temps il y a des artistes, mais il n'est pas tou­\njours facile de les découvrir. Souvent, ils sont rebutés par la\nfoule. Ils n'en sont pas compris. E t , pour éviter le dédain du\nvulgaire, ils se cachent. Ils s'isolent avec leur rêve. Ils refu­\nsent de le dire, parce qu'ils craignent qu'il ne soit profané.\n   Aller à la recherche, et je dirai presque à la découverte, de\nces artistes, les convier fraternellement et, en leur témoignant\nune s y m p a t h i e dont ils ont tant besoin, à montrer leurs trésors\nà un public spécial et choisi, à un public d'élite, qui ne d e m a n d e\nqu'à les connaître pour les aimer, n'est-ce pas une chose\nadmirable?\n   C'est ce que fait, chaque année, le vaillant et infatigable\ndirecteur de la Libre Esthétique, Octave Maus. Il est sans cesse\nà l'affût pour découvrir des artistes qui n'ont pas encore pu se\ndéclarer. Il parcourt le m o n d e entier, il en scrute toutes les pro­\nvinces, pour pouvoir amener à son Salon des inconnus, des\nh u m b l e s , des t i m i d e s .\n   Non seulement les artistes lui en doivent de la reconnais­\nsance, mais le public aussi doit l'en remercier. Car ses Salons\nconstituent un enseignement permanent et splendide, tel qu'il\nserait impossible de le trouver ailleurs.\n   C'est donc une œuvre merveilleuse que cette création de la\nLibre Esthétique, et, à l'ouverture du DIXIÈME SALON, nous avons\ncru de notre devoir d'en exalter le directeur, celui qui est l'âme\nde cette noble entreprise. Il vient lui-même, dans un article\nd'une lucidité rare et d'un style impeccable, de nous exposer\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                                OCTAVE     MAUS                              165\n\n\nle sens, le but, l'idée maîtresse de son œuvre. Nous ne croyons\npouvoir mieux terminer cet hommage sympathique et cordial\nque nous rendons avec joie à sa vaillance et à son talent, qu'en\nrésumant sa pensée :\n\n    Les salons de la Libre Esthétique ont conquis leur place parmi les manifesta­\ntions de notre vie artistique. Si leurs tendances sont combattues par certains,\nd'autres veulent bien leur accorder la plus flatteuse approbation. Un groupe\nd'amateurs éclairés les patronnent. L'État a peu à peu fait une large place\ndans ses collections publiques aux artistes que la Libre Esthétique a groupés.\n On se fait quelque gloire « n'en être ». Et a en sont », on le sait, tôt ou tard,\ntous ceux qui affirment dans le labeur artistique une peisonnalité nettement\naccusée, une orientation particulière, une nature prime-sautière que n'entra­\nvent point les recettes d'école, les traditions académiques, les souvenirs\namassés dans la contemplation des œuvres du passé.\n   Respectons les maîtres, ah! certes!... Mais gardons-nous de les imiter. Dans\nl'évolution de l'art, seuls demeurent ceux qui ont dit avec une éloquence per­\nsonnelle ce qu'ils avaient à dire.\n   Les salons de la Libre Esthétique ont-ils éclairé quelque peu le jugement de\nnos contemporains? Il est, semble-til, permis de l'espérer. C'est l'unique\nrécompense qu'attendent ceux qui, avec un joyeux entêtement, s'obstinent\ndans leur œuvre de vulgarisation et d'éducation.\n   Le résultat paraît définitivement acquis. On discute encore telles personna­\nlités. Mais le principe n'est plus contesté. Il est permis d'oser, il est enjoint\nde ne plus voguer dans le sillage d'autrui. Aux leçons d'hier, qui imposaient\nla fidèle imitation de modèles approuvés, estampillés et patentés par l'opi­\nnion publique, est désormais substitué cet enseignement subversif: « Inspirez-\nvous de vous même. N'imitez personne. Contemplez l'humanité, regardez la\nnature, non pour la reproduire servilement, mais pour retremper votre œil,\nvotre esprit et votre cœur à ces sources éternelles de sensations et d'émo­\ntions. »\n   La vérité de ce principe essentiel éclate aux yeux de tous..Il commence à\npénétrer dans les écoles d'art où l'on a ouvert les fenêtres aux brises fraîches\nqui passent au printemps sur les pommiers en fleurs, l'été sur les trèfles, sur\nles bruyères et sur les forêts mouillées.\n\n   Notre prochain fascicule donnera un compte rendu détaillé\ndu dixième salon de la Libre Esthétique, ainsi que des conférences\net des auditions de musique nouvelle qui auront rehaussé cette\nbelle manifestation de l'art de notre siècle, d'un art jeune,\nvigoureux, absolument personnel et original.\n                                                       HENRY MOELLER.\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "                           Léon Tolstoï\n\n                        La Mort d'une Légende\n\n\n                   A en croire les informations de la presse, il se pourrait qu'un\n                     de ces matins le monde apprit la mort de Léon Tolstoï.\n                       Et ce serait, pour ceux qui aiment le grand art, un\n                     immense vide douloureux.\n                       On pleurerait l'écrivain génial, incomparable remueur\n                     de foules, Balzac slave, aux larges fresques d'histoire,\n                     psychologue aussi, d'une psychologie sommaire, mais très\n                     spéciale, où se croisent l'énergie farouche et l'inquiétude\n                     maladive de l'âme russe, conteur enfin, conteur exquis,\ntendre, d'une si spontanée sincérité.\n   On regretterait aussi le penseur et l'apôtre, qui, parmi nos raffinements,\nnos morbidités et nos dilettantismes, prêcha le renoncement, la simplicité et\nla foi, et assuma, au déclin du XIXe siècle, la mission d'une sorte de Savona­\nrole laïc.\n   Pour juger, en Tolstoï, l'écrivain et l'homme, il manque, à la critique\nlatine, d'abord le recul, qui permet d'envisager une œuvre à la façon d'un\nmonument achevé et définitif, que le temps ne modifiera plus, et, ensuite et\nsurtout, la pénétration exacte du milieu où cette œuvre fut élaborée, et de la\nvie intellectuelle et matérielle de celui qui en fut l'artisan.\n   A part M. Melchior de Vogue, dans son Roman russe, ceux qui s'occupèrent\njusqu'ici de Tolstoï se complurent en de trop faciles parallèles entre l'auteur\nde Guerre et Paix, et tels maîtres français contemporains,— Balzac, Flaubert,\nZola, — sans s'inquiéter, d'ailleurs, de la différence totale entre les ambiances\nau milieu desquelles les unes et les autres de ces œuvres furent produites;\nde là, des appréciations qui étonneront l'avenir par leur injustice ou leur\ncandeur.\n   Il était vraiment temps qu'un critique serrât d'un peu plus près l'œuvre de\nTolstoï, et que documenté en détail sur la vie de l'écrivain, informé aussi sur\n\n\n (1) D. MEREJKOWSKI, Tolstoï et Dostoïcwski, préface du comte Prozon (Paris, Perrin.)\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                                 LÉON    TOLSTOÏ                             167\n\n\n   les développements de sa pensée, capable, par des conditions identiques de\n   langue, de civilisation et d'existence, d'interpréter chaque livre par les\n   influences multiples qui présidèrent à sa création, ce critique nous donnât\n   sur le romancier russe le jugement minutieux, consciencieux et motivé d'un\n   autre écrivain russe.\n      Cette lacune vient d'être comblée, de la façon la plus complète, par\n   M. Merejkowski. Compatriote de Tolstoï, grand écrivain lui-même, baigné\n   dans la même atmosphère morale, situé au centre d'un courant identique\n   d'idées, M. Merejkowski a tenté pour Tolstoï et le tolstoïsme ce que Saint-\n   Beuve fit pour Chateaubriand : l'étude de l'homme et de l'œuvre en leurs\n   rapports et leurs contradictions.\n      Plusieurs signalèrent déjà — notamment à propos du déconcertant mani­\n  feste janséniste de Tolstoï contre l'art — combien, chez l'illustre maître, le\n mysticisme austère, rugueux et bougonnant des dernières années, cadrait\n  mal avec le culte jouisseur de la beauté dont témoignent tant de ses livres.\n  Faute de renseignements précis et de documents véridiques, ce problème ne\n  fut jamais élucidé.\n      M. Merejkowski reprend ce problème, le pose largement, le discute point\n  par point, le creuse en tous ses replis, explique l'œuvre par l'homme et\n  l'homme par l'œuvre et aboutit ainsi à une synthèse tellement péremptoire et\n adéquate, que son livre est désormais inséparable des livres de Tolstoï.\n     L'œuvre de Tolstoï inspire à M. Merejkowski une haute admiration; il la\n motive en quatre chapitres d'une critique extraordinairement vivante, qui,\n d'une série de petites notations superposées, tire une conclusion générale.\n  L'appréciation ne suit point servilement l'œuvre en ses méandres; elle dégage\n les grandes entités que profère cette œuvre et les dresse devant le lecteur sur\n le piédestal d'observations accumulées. Tout d'abord ainsi : M. Merejkowski\n analyse en Tolstoï ce qu'il appelle le peintre de l'être animal — ce que nous\n appellerions « la personne physique » — et, par un ensemble de petites con­\nstatations sur la façon dont le romancier a souligné d'un trait caractéristique,\n le regard, le sourire, la marche, l'atlitude de ses héros, le critique arrive à\ncette conclusion que « dans toute la littérature, il n'est pas un écrivain qui\npuisse égaler Tolstoï pour sa représentation du corps humain au moyen des\nmots... Il est bref, exact et simple, et ne choisit que quelques signes particu­\nliers, personnels, peu frappants; il ne les cite pas 'cous à la fois, mais pro­\ngressivement, l'un après l'autre, au fur et à mesure du récit ; il les tisse dans\nla trame des événements, en un tissu vivant d'actions ».\n    De l'apparence extérieure des personnages de Tolstoï, M. Merejkowski\npasse à leur psychologie; par la mise en valeur de multiples fragments des\nlivres du maître, le critique réalise cette démonstration d'un saisissant relief :\naussi longtemps que les êtres qui peuplent l'œuvre du Tolstoï obéissent à la\nsauvage spontanéité de l'instinct, ils apparaissent merveilleusement vivants et\nréels; mais, aussitôt qu'ils s'abandonnent aux méditations de la pensée ou\naux complications du sentiment, leurs physionomies se troublent, s'engri-\nsaillent et s'effacent. L'âme, et ses tragédies intimes occupent peu de place\ndans les œuvres de Tolstoï ; l'auteur de la Guerre et de la Paix, qui a su faire\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "168                              DURENDAL\n\n\nmouvoir, avec une puissance qui confond d'admiration, les grandes foules\nhumaines, et qui a consacré aux stades de la vie terrestre — la naissance, la\nmort — des pages immortelles, le peintre à fresques des larges collectivités\nhumaines n'a pas créé de personnalités complètement et réellement\nvivantes.\n    « Les figures qui, chez Tolstoï, représentent des personnalités humaines,\nrappellent ces hauts reliefs où les corps semblent parfois se détacher de la\nsurface sur laquelle ils sont sculptés, et qui les retient cependant; ils parais­\nsent vouloir s'en séparer définitivement et se dresser devant nos yeux comme\ndes statues parfaites, visibles et tangibles de tous les côtés. Mais ce\nn'est qu'une illusion d'optique : ils ne se dégagent jamais complètement;\njamais leur forme hémisphérique ne deviendra parfaitement ronde; nous ne\nles verrons jamais de l'autre côté. »\n    Après les personnages de Tolstoï « vus du dehors et au dedans », M. Merej­\nkowski s'occupe du décor où ces personnages se meuvent : décor d'histoire,\ndécor de nature.\n    Tolstoï semble ne s'être préoccupé de la « couleur historique », de « cette\natmosphère spéciale qui est propre à chaque siècle, comme à chaque être et à\nchaque fleur », que dans la stricte mesure qu'exigeait l'état d'âme de ses\nhéros; ses récits de batailles notamment, si prodigieusement mouvementés,\nne se distinguent les uns des autres par aucune particularité d'époques; ce\nsont des batailles en général. Et tel des personnages de la Guerre et la Paix,\npar exemple le prince André, vivant dans la seconde moitié du XVIIIe siècle,\nsemble s'être nourri non des écrits de Voltaire, de Diderot et d'Helvétius, mais\nde ceux de Byron, Stendhal et Mérimée, « tant sa sensibilité est aiguë, précise\n et froide, nôtre en un mot ».\n    Tolstoï a une conception simpliste de la nature. Il la sent grande, mysté­\n rieuse et ennemie. Il n'en goûte point les sourires, les songes et les ivresses.\n Rien en lui du poète à qui « la voûte céleste paraît si transparente qu'on peut\n y suivre le vol des anges », pour qui le ruisseau murmure les sagas mer­\n veilleux des pays de merveilles d'où il arrive » et à qui « le vent nocturne\n parle de douleur incompréhensible ».\n    Dans un dernier chapitre — et certes le plus original — M. Merejkowski\n dégage, dans l'œuvre de Tolstoï, l'amour fraternel du maître pour les bêtes;\n il les chérit comme des créatures de Dieu, et bien plus, il les place, dans son\n affection et dans sa pitié, à côté de l'homme. Chez lui, la tragédie de la bête\n et celle de l'homme sont unies en un symbole audacieux. M. Merejkowski le\n prouve par des exemples multiples : « Le « regard muet » des yeux morts\n d'Anna Karenine et le « regard parlant » du cheval tué par Wroreski en appel­\n lent à la même justice divine ». Le héros Karatieff et le loup ont la même sim­\n plicité dans la mort : l'un et l'autre « se couche, se pelotonne et meurt ».\n     C'est cette tendresse candide de Tolstoï pour les animaux qui l'induisit au\n végétarisme qu'il résuma en cette formule étrange : « La vertu est incompa­\n tible avec le bifteck »...\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "                                LÉON TOLSTOÏ                                  169\n\n\n   Et nous voici tout naturellement amenés, après avoir suivi M. Merej­\nkowski dans sa perspicace dissection des œuvres de Tolstoï, à demander au\ncritique le secret de l'opposition entre celte œuvre, saturée des voluptés de\nl'esthétique, et les dogmes d'intransigeante rigidité morale et matérielle dont\nTolstoï, au déclin de sa longue vie, s'est fait l'apôtre.\n   On sait que le grand vieillard russe n'a point limité au végétarisme ses pré­\nceptes de réforme sociale; c'est l'existence contemporaine tout entière qu'il\nprétend redresser en y substituant ce qu'il appela — avant M. Picard — la\nvie simple. Le « préjugé de la propriété » apparaît surtout à Tolstoï comme\nle grand obstacle au perfectionnement humain. Et il prêche l'abandon des\nbiens, et il exalte les joies du dénuement. Le confort luxueux des demeures,\nla richesse des costumes lui semblent aussi incompatibles avec la sainte liberté\nde l'âme que la succulence des mets. Et le travail manuel de la terre est le\nseul qu'il veuille considérer comme saint et comme digne.\n   Pour un évangélisateur, le meilleur évangile et le premier devoir fut tou­\njours l'exemple. Jésus, tout le premier, enseigna l'esprit de pauvreté en con­\nsentant à naître dans l'étable de Bethléem. Et comme le rappelle M. Merej­\nkowski, lorsque saint François d'Assise voulut arracher de son cœur et de sa\nchair l'attachement aux biens terrestres, il se aépouilla de tous ses vêtements\n « et nu comme il était sorti du ventre de sa mère, il se jeta dans les bras du\nChrist ».\n   Voilà les immortels modèles que Tolstoï aurait dû imiter — en tâchant de\nsuivre lui-même les préceptes qu'il offrait en viatiques à l'humanité.\n   En fut-il ainsi?\n   Les détails très nets, corroborés par des documents incontestables,\nenlèvent à cet égard toute illusion.\n   Procédons par ordre.\n   Tolstoï flétrit le préjugé de la propriété et préconise l'abandon des biens;\net, en vérité, il eut un jour l'idée de distribuer son avoir; et il s'en ouvrit à\nsa femme; mais celle ci, bonne mère de famille, soucieuse du patrimoine de\nses enfants, s'opposa à ce projet de toute son énergie et menaça même son\nmari de le faire mettre en tutelle. . Et Tolstoï céda... Mais il déclara que doré­\nnavant, il « ferait abstraction de sa propriété, à cette exception près qu'il conti­\nnuerait à habiter sous le toit d'Yasnaia-Polonia »... Et M. Merejkowski qui\nrapporte cette déclaration étonnante, remarque que l'illustre ascète « suivit le\nprécepte du Christ qui est de quitter sa maison, son champ et ses enfants, à\ncette exception près, qu'il ne les quitta point ».\n   Tolstoï s'élève contre la richesse des habitations modernes et voudrait\nramener l'homme à la simplicité de la cabane.primitive. Or, l'écrivain habite\nl'hiver un hôtel « idéal de la vieillu maison seigneuriale russe, montée sur un\npied ferme et solide » et quant à sa résidence d'été, à Yasnaia-Polonia, entou­\nrée d'un parc silencieux, « c'est un des plus charmants nids familiaux de la\nRussie centrale ». Dans ces deux demeures, les cabinets de travail de Tolstoï\nsont, nous apprend M. Merejkowski, « des cellules délicieusement simples et\npaisibles d'un moderne disciple d'Épicure, sachant, comme personne, extraire\nde la vie du corps et de celle de l'esprit, ses joies les plus pures et les plus\ninnocentes, celles qui ne trahissent jamais ».\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "170                                DURENDAL\n\n\n   Le luxe des vêtements a aussi fourni à Tolstoï l'occasion de multiples ana­\nthèmes. Et voilà que nous apprenons que son costume est « le véritable\ncostume d'un épicurien de nos climats du Nord : cafetans, touloupes, vestons\nfourrés, casquettes en peau de mouton, bottes à longues tiges; et tout cela\nn'est pas abandonné au hasard, mais artistement calculé de façon à braver\ntoutes les intempéries ». Et révélation la plus piquante de toute : Tolstoï porte\ntoujours du linge parfumé!\n   Quant au végétarisme, Tolstoï le pratique avec un scrupuleux raffinement;\nencore que la comtesse Tolstoï « considère le végétarisme comme une de ses\ncroix domestiques » elle s'ingénie à imaginer des plats nouveaux et variés, de\nsorte qu'à Yasnaia-Polonia « la table végétarienne est aussi succulente et aussi\nnutritive que l'autre ». Entendu comme l'entend Tolstoï, le régime végétal\nconstitue en réalité un luxe plus recherché que le régime de la viande o'rdir\nnaire.\n   M. Merejkowski nous révèle enfin que le « labeur physique » proné par\nTolstoï consiste surtout pour lui dans le tennis, le croquet, la bicyclette, des\nparties de quilles, la fenaison, le déblaiement de la neige, la préparation des\nbûches — tous exercices musculaires indispensables à la santé, et d'autant plus\nagréable, que l'écrivain les appelle des « travaux ».\n   Il suffit, et M. Merejkowski a raison de se demander ce que de vient dans tout\ncela le précepte du Christ : \" Où sont le renoncement, la distribution des\nbiens, l'humilité, la pauvreté, exigés de ceux qui veulent entrer dans le\nroyaume de Dieu?... Nous nous attendions à voir cet homme riche entre\ntous, non seulement en trésors de la chair, mais encore en trésors de l'âme,\ngagner vraiment son pain à la sueur de son front ; et nous assistons aux trans­\nformations d'un grand seigneur en quête de jouissances nouvelles, faites d'ab­\nstinence et de simplicité \".\n   Le mensonge vraiment est criant et la contradiction monstrueuse, et si\nsévère qu'elle puisse paraître, la conclusion du critique ne peut-être contre­\ndite : « Le démon contemporain, le démon de la propriété, de la satisfaction\nbourgeoise, de la moyenne bassesse de ce qu'on appelle la tiédeur d'âme, a\nremporté en Tolstoï sa dernière et plus éclatante victoire ! »\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   L e très beau livre de M. Merejkowski a r e n d u u n double service.\n   Il a mis en h a u t relief, par u n e synthèse d'aperçus nouveaux et pénétrants,\nl'œuvre de Tolstoï; et, par une implacable mise à nu de la vie du g r a n d écri­\nvain russe, il a tué la légende tolstoïenne.\n   De ces études patientes et audacieuses, larges et minutieuses, scrupuleuses\net franches, l'œuvre de Tolstoï sortira grandie, parce qu'elle sera mieux et\nplus complètement comprise en ses multiples aspects; mais l'homme en\nTolstoï, l'apôtre, le prophète et l'ascète seront réduits à leur juste proportion —\nà la proportion d'une créature de Dieu, ayant comme les autre?, ses faiblesses,\nses préjugés, ses erreurs et ses égoïsmes!                          .'\n                                                       FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "                             Les Racines (1)\n\n                          NOTREcondition générale d'être est faite du terroir et de la\n                            race dont nous sommes issus; notre condition particulière,\n                            du moment auquel n o u s avons a p p a r u , des êtres parmi\n                            lesquels nous avons surgi, dont nous avons subi l'influence,\n                            pioche ou lointaine, à l'époque où notre personnalité\n                            intellectuelle et morale se formait. Choses et gens si étroi­\n                            tement associés à nos origines, aux mouvements initiaux\n                            de notre pensée que notre substance se les est, pour ainsi\n                            dire, assimilés, qu'ils font partie intégrante et indivisible\n de notre esprit et de notre cœur : — Ce sont nos racines.\n    E t ces racines croîtront, se ramifieront en nous en même temps que notre\n sensibilité; et, finalement, par le développement de celle-ci, elles enserre­\n ront toute notre vie dans leur inextricable réseau, subtil et douloureux. Ainsi\nn o u s participons de ceux que n o u s aimons : ils sont comme un prolongement\n de notre sensibilité, et rien n'est à nous seuls, nos volontés, ni nos actes, ni\n même nos pensées.\n    Influence réciproque, exaltante quelquefois, et qui, trop souvent, nuit,\npèse et paralyse; solidarité qui nous soutient — ou nous écrase, ou sous\nlaquelle nous plions, tout en la chérissant.\n    U n instinct de combat est en nous, qui, au fond, n'est que l'instinct de la\nvie et dont l'action entretient, entre gens qui s'aiment, une incessante lutte,\nu n e émulation occulte à qui s'assurera la d o m i n a t i o n , à qui absorbera\nl'autre, le confisquera, le façonnera à l'image de son rêve ou de son désir.\n    Les collectivités aussi, quelles qu'elles soient, Etat, parti, famille, tendent\nà a n n i h i l e r a leur profit la liberté individuelle de leurs membres. Mais, néces­\nsairement, par leur n a t u r e même, les liens sentimentaux sont plus insinuants\net peuvent devenir plus oppressifs et plus indestructibles que ceux fondés\nsur le droit ou l'intérêt. Et, fréquemment, sans doute, les phénomènes de ce\nque nous appelons égoïsme ne sont-ils q u ' u n e réaction naturelle contre ces\nenvahissements de notre personnalité, un moyen de la sauvegarder d'une\ncomplète déperdition.\n\n\n  (1) MAUBEL. Théâtre (les Racines — l'Eau et le Vin), un vol. in-18. Paris, Fisch­\nbacher.\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": "172                                 DURENDAL\n\n\n\n   Notre conception de la vie qui, librement, nous conduirait à notre libre\nbut, comment faire pour qu'elle puisse se faufiler entre les idées et les sen­\ntiments de ceux qui nous entourent sans les heurter, les froisser ou les\nmeurtrir? Ou, sinon, comment jouir d'une victoire d o n t les lauriers seraient\ntachés, non seulement de notre propre sang, comme les roses de saint F r a n ­\nçois, mais de celui des êtres les plus chers ? C o m m e n t soutenir que leurs\njours se traînent sous la sourde oppression, sous l'appréhension dissimulée\ndes aspirations secrètes qu'ils devinent en nous et dont la réalisation, encore\néventuelle, déjà les fait souffrir ? N o u s nous taisons, cependant, et ils se\ntaisent — mais eux et n o u s subissons également les muettes destructions du\nsilence; nos âmes sont le théâtre d ' u n invisible drame dont, à chaque\ninstant, nous appelons et redoutons à la fois l'affreuse et éclatante péri­\npétie...\n   Nous devrions savoir défendre les autres des excès de notre propre affec­\ntion — « contre nous-mêmes », ainsi que le dit Ella, l'un des personnages\ndu beau d r a m e , les Racines, de M. Maubel, à Germaine, la sœur du protagoniste\nde la pièce, Jacques, et qui entoure celui-ci d'une de ces adorations juvé­\nniles, exclusives, promptes à s'endolorir, dont celui qui en est l'objet devient\nà la fois le héros — et la victime. Esclavage de douceur, périlleux, à la longue,\npour tous, car à trop se sacrifier pour les autres, à trop s'annihiler par crainte\nde leur faire mal, on finit par leur être malfaisant, en les privant des éléments\nde force que l'on portait en soi... H e u r e u x encore s'ils n'en viennent pas à\nvous aimer moins, ne reconnaissant plus d a n s la créature passive à laquelle,\npour eux, vous vous êtes réduit, l'être d o n t l'énergie et la puissance les avaient\nubjugués.. .\n\n   L a nature de ces réflexions, issues de la lecture des Racines, avertira le lec­\nteur, s'il était nécessaire, que le théâtre de l'auteur de Quelqu'un d'aujourd'hui,\nde Dans Vile et de tant d'autres créations de pensée et d'âme, fait disparate\nabsolue avec le théâtre en vogue, dont les exhibitions donneraient à croire,\nle plus souvent, que nous sommes, non en démocratie, mais en phallocratie !\nP o u r parler m o d é r é m e n t de ce dernier, on pourrait dire qu'il exagère la\nmatière de la vie, tandis que, si l'on avait p r é t e n d u faire quelque reproche\naux œ u v r e s antérieures de M. Maubel, ç'aurait été plutôt d'en exagérer\nl'esprit, de l'envisager moins d a n s sa substance que dans son essence.\n   Ce défaut, si réellement c'en est un que de montrer ses personnages d a n s\nleurs aspects les plus significatifs, au lieu de les analyser; de les faire surgir\ndans l'apparence et le r a y o n n e m e n t de leurs âmes et des influences récipro­\nques de celles-ci, plutôt que dans la réalité concrète et définie de leur être ; ce\ndéfaut est d'un art très noble, un peu fermé, peut-être, non point par un vain\net volontaire orgueil, mais par une sorte de scrupuleuse loyauté de l'écrivain\nvis-à-vis de lui-même, vis-à-vis de la nature, de la règle intime de sa pensée et\nde sa vision p r o p r e s .\n   L'artiste doit-il condescendre à la foule ou tâcher de l'élever jusqu'à lui?\nQuelle préoccupation principale doit le guider, d'exprimer sa pensée ou d'en\nassurer le succès en la rabaissant au niveau moyen des intelligences? Ques-\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "                                 LES RACINES                                 173\n\n\n  tions oiseuses et dénuées, nécessairement, de toute influence sur l'élaboration\n  d'une véritable œuvre d'art, que son auteur crée, certes, mais par laquelle\n aussi il est dominé.\n     Le drame dans les Racines est tout psychologique; ainsi que le marque une\n  « note pour l'interprélation », Jacques en est le personnage « principal et cen­\n tral » et « ses sentiments retentissent dans l'âme des personnages qui l'en­\n tourent » : son père; sa sœur Germaine; Ella qui est avec eux à Lève-Dieu,\n petite ville ancienne où le père a contribué à la fondation d'une université, à\n la formation d'un centre scientifique. Le père, grand esprit généreux, travaille,\n fait ressurgir du passé les raisons, les racines du présent, pour y montrer les\n promesses de l'avenir; Ella étudie et, sans se l'avouer ou, peut-être, sans le\n savoir, aime Jacques avec une apparence de froideur née de l'outrance d'une\n sensibilité ombrageuse; Germaine vit — ou, du moins, voudrait vivre et que\nl'on vécût autour d'elle, et parfois la pétulante impatience de sa jeunesse s'ar­\n rête, interdite, devant le silence absorbé des autres.\n    Jacques, en un certain sens, n'est pas un rêveur : c'est un chercheur, un\ninquiet, avide d'action, mais quelle ? découragé d'avance de tout geste suscep­\ntible de léser ceux qu'il aime dans les habitudes de leur existence et de leur\ntendresse; se sacrifiant à eux sans vouloir qu'ils le sachent, sans convenir\npresque avec lui-même qu'il y ait sacrifice ou prêt à regarder les motifs de\ncelui-ci comme des prétextes à sa lâcheté devant un effort, inutile, du reste, et\nvoué à la fatalité de l'insuccès. Il semble que, pour lui, ce soit la vie, et non\nsa propre volonté, qui est irrésolue — ou, peut-être, insoluble.\n    Il sent, cependant, l'urgence de se renouveler, de modifier sa situation vis-\nà-vis des siens, de changer d'air intellectuel, d'affronter, d'agir... Sans doute,\ncomme le héros de Dans Vile, a-t-il besoin de souffrir, ou plutôt, car il souffre,\nde souffrir autrement... Son mal, il le connaît, et le remède ! mais sa raison\nrencontre partout l'obstacle de son cœur.\n    L'existence de tous ces personnages est ainsi viciée dans son expansion par\nun germe morbide d'anxiété et de silence; une arrière-pensée les tourmente\nqui est à chacun et qui est à tous, mais qu'aucun d'eux ne se résoud à formuler\nnettement dans l'égale appréhension de lui donner une réalité plus inévitable\nen l'exprimant et d'en faire porter la douleur aux autres.\n    Notre personnalité morale est toujours en partie énigmatique pour les\nautres, quelque proches qu'ils nous soient; elle émerge, pourrait-on dire,\ndans nos actes et nos paroles, dans l'accent de notre voix, dans notre physio­\nnomie, surtout, dont la vie finit par faire le relief repoussé, l'image exté­\nrieure de l'habitude de nos sentiments et de notre esprit : Un visage, à l'ori­\ngine, n'est, comme un cerveau, qu'une forme matérielle, un bloc de glaise que\nl'accoutumance mentale et sentimentale précisera.\n    Cependant, nous allons, côte à côte même, et terriblement inconnus les uns\naux autres. Nos paroles ne sont-elles pas ainsi que les éclatantes fleurs clair­\nsemées d'une broderie dont on ne discernerait point le dessin et la trame?...\nNous parlons, et nos paroles sont l'aboutissement visible d'un long chemine­\nment muet de réflexions.\n    Notre âme et notre intellectualité sont tout en racines enfouies qui, ici\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "174                                DURENDAL\n\n\n et là, au hasard de la vie et de la passion, se manifestent par des rejetons\n parfumés ou sauvages. Et combien davantage si l'excès de la vie intérieure\n nous envahit de spéculations et de rêves, au point de créer en nous un\n monde autonome où le monde extérieur ne se prolonge qu'en reflets, devant\nl'intrusion desquels notre pensée s'intimide ou s'effarouche?\n   Jacques n'en est pas là, et il s'insurge si on lui dit qu'il n'a pas l'appétit de\nla vie ; pourtant, il n'apparaît aux autres que par des mots qui, entr'ouvrant la\nporte close de sa méditation, en laissent apparaître, dans l'entre-bâillement,\nun fugitif et décevant aspect.\n    Il existe, selon l'expression de son père, une dissonance secrète en'lui ou,\nplutôt, entre lui et les réalisations que le monde peut donner. Quelles que\nsoient les contingences, le sentiment vague et douloureux d'une lacune, d'une\ninsuffisance, persiste toujours en de tels êtres. Le drame ou la comédie où ils\nsont mêlés ne se sont-ils pas joués d'avance dans leur âme? Leur rêve devance\nla vie et lorsque celle-ci arrive, que sera-t-elle pour eux, que déception ?\n    Les deux premiers actes des Racines sont pleins d'une vie intense et frémis­\nsante d'aspirations, de volontés contenues et souffrantes en quête d'une issue\nqu'elles ne trouvent que dans le bouleversement d'une catastrophe, la mort\nsubite du père, commotion inattendue qui dissipe, momentanément, peut-\nêtre, la lourde atmosphère de doute et d'angoisse qui pesait sur les acteurs du\ndrame. La terre, immobile sous la stupeur de l'orage imminent, s'illumine .\nparfois, en même temps que le ciel sombre, de blancs et silencieux éclairs...\nLa foudre éclate, enfin, foudroie, puis s'éloigne, mais, la nuit étant entre­\ntemps descendue, le paysage reste humide et taciturne sous la limpidité\nexaltée des étoiles, tandis que des grondements sourds émeuvent encore et\nfont vibrer l'atmosphère raffraîchie.\n   Pas plus que la vie même, ce drame n'a de dénouement, ou, du moins, son\népilogue n'est-il peut-être qu'un point de départ. Lisez-le, il vous apprendra\nà craindre la vie — et a l'aimer...\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": ""}, {"page_pdf": 209, "texte": "       CHANTILLY SOUS L E GRAND CONDÉ\n          D'après l'eau-forte d'ISRAËL SILVESTRE\n\n\n\n\nVUE DU CHATEAU DE CHANTILLY AU XVIIIe S I È C L E\n                D'après JACQUES RIGAUD\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                                Chantilly\n\n                  QUAND, las d'avoir admiré     tant de belles choses, on quitte les\n                      salles somptueuses du château pour gagner la fraîcheur\n                      discrète et reposante des allées de verdure du parc de\n                      Chantilly, on se sent pénétré d'une profonde admiration,\n                      d'un sentiment de respect quasi-religieux pour l'homme\n                      qui a su relever, avec tant d'éclat et de goût, l'une des plus\n                      belles demeures de France et qui, dans un mouvement de\n                      générosité vraiment royale, a voulu faire don à sa patrie de\n                      l'œuvre à laquelle il a consacré sa vie presque entière. Pour\nl'instant, toute autre impression s'efface, tandis qu'au long des pelouses et\ndes eaux calmes des canaux, on poursuit une rêverie nonchalante. On\nn'éprouve pas, comme à Versailles, le poids mélancolique des siècles passés,\nla tristesse pénétrante des décors surannés; partout s'affirme encore la volonté\nrécente du maître, la haute et fière personnalité du duc d'Aumale, le\ndernier des grands seigneurs...\n   Et pourtant, ici aussi, l'histoire a passé avec ses gloires et ses désastres...\nEu restaurant Chantilly, en y accumulant les plus merveilleuses œuvres\nd'art, les livres et les manuscrits les plus précieux, le fils de Louis-Philippe\nn'a rien négligé de ce qui pouvait rappeler le souvenir du passé ; il a sans\ncesse eu pour but de glorifier la mémoire de ceux qui, avant lui, avaient\nillustré et embelli cette demeure fameuse : les Bouteiller, les d'Orgemont, les\nMontmorency, les Condé. Comme eux, brillant soldat, homme de goût\nexquis, c'est leur œuvre qu'il a voulu restaurer et continuer. Mais, lorsqu'il\nentreprit cette pieuse tâche, presque tout avait disparu du décor ancien de\nChantilly; là, plus que partout ailleurs, le vandalisme de la Révolution s'était\nfait stupidement destructeur : il avait suffi de trois années pour renverser\nl'œuvre de plusieurs siècles. L'héritier des Condé ne recueillit que quelques\népaves échappées à la tourmente, et c'est sur des ruines qu'il réédifia le châ­\nteau actuel.\n   C'est donc dans la poussière des vieux papiers qu'il faut rechercher le\nChantilly du passé. Le travail est pénible et ingrat : M. Gustave Macon, le\nsavant conservateur du Musée Condé, n'a pas craint de l'entreprendre ; il se\ntrouvait, du reste, admirablement préparé pour cette tâche. Ancien secré­\ntaire du duc d'Aumale, c'est lui qui a classé, avec une méthode et une science\nparfaites, les volumineuses archives du château; sans cesse à l'œuvre, il\ndépouille, déchiffre, compulse, pour réunir et condenser ensuite, en de\nsavantes études, les résultats de ses longues et patientes recherches. Citons,\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "  176                                  DURENDAL\n\n\n   entre autres : les Architectes de Chantilly au XVIe siècle (Senlis, 1900); Historique\n   des édifices du culte à Chantilly (Senlis, 1902), et, surtout, les Arts dans la Maison\n   de Condé, un beau volume qui vient de paraître à la Librairie de l'Art ancien\n   et moderne (Paris, 1902). P o u r élaborer cette dernière œuvre, M. Maçon,\n   avec u n e conscience et un scrupule admirables, a relevé, dans les papiers de\n   Condé, tous les comptes, mémoires, lettres, qui, de près ou de loin, se rap­\n   portent aux travaux que les princes de C o n d é ont fait exécuter pour l'embel­\n  lissement de leur maison par les artistes et les artisans de l'époque; il a\n  reconstitué ainsi l'histoire artistique de Chantilly p e n d a n t près de deux siècles.\n       Jusqu'à la fin d u XVe siècle, le château ne fut g u è r e q u ' u n e imposante for­\n  teresse flanquée de sept grosses tours ; il est intéressant de constater que ce\n  plan primitif n'a jamais été modifié d a n s ses grandes lignes : c'est encore sur\n  les fondations de la forteresse bâtie par les d ' O r g e m o n t q u e s'élèvent les\n  bâtiments actuels du grand château. L e s premiers travaux d'embellissement\n  datent de l'époque où Chantilly tomba aux mains de l'illustre famille de\n  Montmorency (1495). Ils sont dus, surtout, au fameux connétable Anne, dont\n  la grandiose effigie domine aujourd'hui la terrasse qui conduit à la cour\n  d ' h o n n e u r ; cet illustre soldat, que la tradition représente à tort comme « u n\n  bourru et un illettré », sut faire de Chantilly u n e des plus belles maisons\n de F r a n c e . Déjà, à cette époque, elle excitait l'admiration et l'envie des\n rois : François I e r et H e n r i I I , et, plus tard, H e n r i IV et Louis X I I I ,\n y firent de fréquents séjours, attirés qu'ils étaient, surtout, par les plaisirs de la\n chasse qu'offrait en abondance la magnifique forêt qui entoure le château.\n      Vers le milieu du XVIIe siècle, le domaine de Chantilly revint à la famille de\n Condé. Dès ce moment et jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le château et le parc\n vont être sans cesse remaniés et embellis. Les lettres et les mémoires que\n publie M. Macon nous montrent le G r a n d Condé et ses successeurs en rela­\n tions constantes avec les plus grands artistes de l'époque : peintres, sculpteurs,\n architectes, — avec les m a r c h a n d s de tableaux et d'œuvres d'art, — avec les\n tapissiers, avec les jardiniers ; les comptes enregistrent les sommes vraiment\ncolossales qu'ils leur payèrent.\n      L e Grand Condé, obligé de se tenir à l'écart des affaires publiques après les\ntroubles de la F r o n d e , consacra tous ses loisirs à l'embellissement de Chan­\ntilly. Il s'occupa d'abord d'agrandir et de transformer le p a r c ; les travaux,\nexécutés sur les plans et sous la direction de L e N ô t r e , durèrent plus de vingt\nannées. E n 1671, le roi vint avec la cour visiter Chantilly. « Au lendemain\n » de cette fête féerique, où Vatel, désespéré de voir le poisson manquer à la\n      table du roi, se d o n n a la mort, Louis X I V aurait dit au Grand Condé :\n « Mon cousin, il faut que vous me cédiez Chantilly ». — \" J e prierai seule­\n     ment Votre Majesté de m'y laisser comme concierge, » répondit le prince (on\nsait que concierge avait alors la signification de régisseur) ». L e « concierge »\nn'eût pas été des plus commodes, et « le roi se contenta de s'inspirer de\nChantilly p o u r créer Versailles et combla L e Nôtre de faveurs ». L a Révolu­\ntion a détruit à Chantilly la plus belle partie de l'œuvre de ce grand artiste,\nmais on peut encore s'en faire u n e idée assez exacte en se reportant aux gra­\nvures de l'époque que reproduit le livre de M. Macon. L a belle o r d o n n a n c e\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                                  CHANTILLY                                    177\n\nde ces pelouses, de ces canaux, de ces innombrables pièces d'eau devait être\npour les yeux un véritable enchantement; ce qu'il en reste nous séduit tou­\njours par l'harmonieuse simplicité de ses lignes.\n   Le Grand Condé fit également remanier les abords\nimmédiats du château ; il agrandit les bâtiments de\nferme et fit construire des logements pour les offi­\nciers des princes; entre-temps, il achetait de tous\ncôtés des tableaux, anciens et modernes, des œuvres\nd'art, des médailles. Enfin, il transforma entiè­\nrement l'aménagement du petit château; celui-ci\navait été construit, vers 1560, par l'architecte\nJean Bulant : il s'est conservé jusqu'à nos\njours. C'est dans ce petit château que\ns'étend la galerie créée par le Grand\nCondé pour y faire peindre ses « actions »;\nle héros de Rocroy mourut sans avoir pu\nen voir la décoration terminée : les tableaux\nde batailles qui s'y trouvent encore aujour­\nd'hui ne furent mis en place que de 1687 à 1692;\nils sont l'œuvre d'un élève de Van der Meulen,\nSauveur Lecomte.\n   L'époque du Grand Condé fut assurément\nl'une des plus brillantes de l'histoire de Chan­\ntilly. Les visiteurs illustres y affluaient de\ntoutes parts ; à côté du roi et de la cour, on y             LE GRAND CONDE\n\nvit les plus grands hommes de la France.              Buste en terre cuite de Coysevox\n Molière vint y jouer son répertoire; Bossuet, La Bruyère, Boileau y firent\nde fréquents séjours; la belle allée de platanes qui s'étend entre le château\net le Grand Canal, « l'allée des philosophes », évoque encore le souvenir de\nces hôtes fameux.\n   Les transformations que le prince Henri-Jules de Condé, fils du Grand\nCondé, fit subir au grand château ne furent pas heureuses. « Le vieux\n» manoir, dit M. Macon, va perdre son aspect pittoresque; l'édifice fantaisiste,\n » à lignes brisées, d'élévations inégales et de façades variées, va devenir une\n » énorme bâtisse, toute en hauteur, uniforme dans toutes ses parties, criblée\n » de fenêtres, flanquée de tours se terminant en dôme ». Le prince montra\nplus de goût dans les commandes qu'il fit aux nombreux sculpteurs qui con­\ntribuèrent sous ses ordres à la décoration du château et du parc. Il faut citer\nsurtout Coysevox et sa belle statue du Grand Condé. Elle a malheureusement\nété mutilée par les gardes nationaux -venus de Paris le 16 août 1792.\nM. Macon nous raconte comment, transportée ensuite à Paris, elle faillit\nplus tard être vendue à des Anglais. Rachetée par le prince de Condé, elle fut\nrestaurée, en 1817, par le sculpteur Deseine. Depuis lors, elle a repris à\nChantilly sa place primitive, au milieu des parterres « où, par les soins de\nM. le duc d'Aumale, le Grand Condé a retrouvé la compagnie de Bossuet, de\nLa Bruyère, de Molière et de Le Nôtre ». — Non content de faire travailler\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": " 178                               DURENDAL\n\n\n les sculpteurs français, le prince de Condé fit venir de Roms des statues et\n des bustes d'empereurs romains copiés d'après l'antique; ces busles décorent\n encore l'une des façades du petit château.\n    C'est sous le duc de Bourbon, septième prince de Condé, que furent con­\n struites les écuries grandioses qui s'élèvent à l'une des 'extrémités du champ\n de courses d'aujourd'hui. Elles constituent assurément l'un des plus beaux\nmorceaux d'architecture française que le XVIIIe siècle nous ait transmis. De\ncette époque date également une partie de la décoration actuelle du petit châ­\nteau, et notamment les délicieuses singeries qui ornent deux petits cabinets,\nl'un au rez-de chaussée, l'autre à l'étage. On les a pendant longtemps attri­\nbuées à Watteau, tant la composition en est pleine de poésie et de fantaisie\ncharmante. Leur véritable auteur est le peintre Christophe Huet, qui exécuta,\nen outre, pour Chantilly de nombreuses toiles décoratives. Le duc de Bour­\nbon eut sur l'art de son temps une influence très réelle en créant la manufac­\nture de porcelaines dont les produits sont aujourd'hui si recherchés. Le Musée\nCondé en possède une collection choisie qui permet de suivre les transforma­\ntions successives de la fabrication de Chantilly, de 1725 à 1789.\n    Le fils du duc de Bourbon, Louis-Joseph, prince de Condé, voulut encore\nagrandir et embellir l'œuvre de ses aïeux. Pendant vingt-cinq années, il\ndirige sans relâche une véritable armée d'artistes et d'ouvriers, tant à Chan­\ntilly qu'à Paris, où il fait construire le palais Bourbon. Ces travaux gran­\ndioses faillirent engloutir la fortune des Condé : le palais Bourbon, à lui seul,\ncoûta plus de 25 millions de livres! A Chantilly, le prince de Condé crée le\nHameau et le jardin anglais qui l'entoure, il remanie le délicieux parc de\nSylvie, construit une nouvelle salle de théâtre, imagine l'île d'Amour et le\ntemple de Vénus, prodigue partout les tableaux, les statues, les œuvres d'art.\nDans ce décor vraiment féerique, il offre à tous les princes de l'Europe les fêtes\nles plus extravagantes.\n    Cette brillante époque aboutit à la sombre tragédie de la Révolution. Tout\ns'écroule ! En rentrant en France, en 1814, le prince de Condé trouve le grand\nchâteau rasé jusqu'aux fondations, le petit délabré, le parc et tout ce qui en\nfaisait le décor complètement dévasté!... Et pourtant c'est sur ces ruines que\nle duc d'Aumale sut, en peu d'années, reconstituer le merveilleux domaine\nqu'il a légué à la France et dont il a pu dire avec une juste fierté qu'il formait.\n « comme un monument complet et varié de l'art français dans toutes ses bran­\nches et de l'histoire de sa patrie à des époques de gloire ».\n    Ces notes rapides ne peuvent qu'indiquer très sommairement l'intérêt mul­\ntiple du dernier livre de M. Gustave: Macon; elles ne sauraient en faire soup­\nçonner la profonde érudition, la méthode rigoureuse et élégante tout à la fois.\n M. Macon montre dans son récit une modestie extrême .: là où d'autres se\nseraient plu à de brillantes amplifications, il laisse la parole aux textes seuls\nqu'il publie, sans autre souci que celui de la vérité exacte et précise. On ne\nsaurait trop l'en féliciter : son livre conserve ainsi toute la saveur originale des\nvieux documents qui en font la substance même; il fait revivre dans le passé\nl'illustre maison des Condé, en même temps qu'il constitue un chapitre impor­\ntant de l'histoire de l'art français auXVIIeet auXVIIIesiècle.\n                                                                            C. G.\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "                                           LES LIVRES\n\n    L E ROMAN :\nC h e r c h o n s l ' H é r é t i q u e , par J. ESQUIROL. — (Paris, Stock.)\n    Il est peu de jeunes écrivains aussi sympathiques et aussi bien doués que\nl'auteur de ce nouveau livre. Son début dans le roman (A Mi Côte) (1), nous\nlé montrait d'emblée maître de sa plume, possédant des qualités originales de\npsychologue, de peintre, malgré d'évidentes similitudes avec J.-K. Huys­\nmans. Les deux artistes ont un même amour pour la splendeur des églises\nmédiévales, la foi candide des Primitifs, les harmonies grégoriennes... Si\nJ. Esquirol n'atteint pas l'intensité d'expression et le pittoresque extraordi­\nnaire d'Huysmans, il nous en donne souvent une transposition savoureuse.\nMais sa caractéristique, son bien propre, cette perpétuelle bonne humeur qui\néclate dans des saillies étourdissantes, le situent tout à coup loin de l'auteur\nd'A Rebours. Car (ceci soit dit à titre de simple constatation, avec tout notre\nrespect, toute notre admiration) Huysmans, même après En Route, même\naprès la Cathédrale, est demeuré l'écrivain pessimiste, volontairement grin­\ncheux, au milieu des petites misères de la vie, que J. Esquirol traverse, lui,\nlé visage épanoui, le rire aux lèvres. De part et d'autre, ces états d'âme abou­\ntissent à des morceaux colorés, verveux et d'un accent qui n'appartient qu'à\nces artistes.\n    Cherchons l'Hérétique !... Nos lecteurs se souviennent des pages vécues que\npublia ici-même Esquirol, sous le titre : Épreuves... d'imprimerie. Le jeune\nromancier venait de terminer A Mi-Côte, et il était dans cette pénible incerti­\ntude, bien connue des hommes de lettres, quant à l'œuvre nouvelle qu'ils\nsouhaitent d'écrire, et dont tout — sujet, expression, modalité — leur\néchappe.\n    Huysmans dit à son disciple :\n    « Lyon est la ville des hérésies. Informez-vous, cherchez, regardez autour\nde vous, je vous affirme que vous trouverez des hérétiques. La tonalité géné­\nrale de cette ville, la tournure d'esprit, la pente d'âme de ses habitants, peut-\nêtre même l'influence de son climat, autant de dispositions favorables à la sur­\nvivance d'hérésies. Et il en survit... Par conséquent, furetez, faites des\nenquêtes, interviewez de côté et d'autre, et je vous prédis découverte d'héré­\ntiques, et récolte d'observations pittoresques dont vous pourrez faire un livre».\n  - Et voici ce livre:\n    Et c'est un beau livre. Le talent de J. Esquirol déborde de santé. Sa solide\n                     :       ;\n■    )   ■   •   ■       •       ' ■   ;                 ■   -   '\n\n\n\n\n      (1) Voyez l'article qu'Arnold Goffin consacra à ce livre, Durendal, livraison de novem­\n    bre 1898.\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": " 180                               DURENDAL\n\n\n constitution littéraire lui permet, avec un sujet ingrat, de satisfaire le lecteur\n jusqu'à la dernière page. Toutefois, avouons-le : ces histoires d'hérétiques,\n prises en elles-mêmes, nous intéressent peu. Mais des types sont franchement\n campés, ils sortent parfois du cadre, ils gesticulent, parlent, crient, dans vingt\n tableaux animés de la fantaisie la plus truculente. Et les commentaires de\n l'écrivain partent dans une fusée pétardant de verve gauloise, voire rabelai­\n sienne !\n     Près de ces pages allègres, se déroulent dans une calme splendeur, les\n visions du cher pays natal. Le Rhône et la Saône sous les nuits de lune, sous\n le ciel plein de soleil, la ville, — Lyon — ses églises, ses vieilles rues, y sont\n rendus avec une ferveur filiale, une sincérité, un don de soi, qui font passer\nen notre âme les effusions affectives de l'écrivain. J. Esquirol a ce rare mérite\nde préciser dans l'évocation les lignes essentielles qui montrent l'image exacte\ndu paysage, tout en l'élargissant jusqu'au rêve par la vibration profonde de\nson émoi.\n    Et comme s'il avait voulu opposer à tant de poésie descriptive, une réalité\népouvantable, il nous mène vers la fin du livre, dans un habitacle de douleur\net d'effroi : l'hôpital de la Croix-Rousse, pendant une épidémie de variole.\nCes pages sont terribles, elles parviennent à une puissance dans l'horreur qui\nnous laisse un malaise physique, la crainte d'avoir été touché par le mal, le\nfrisson de l'angoisse.\n    Je n'ai rien dit de l'affabulation du roman. Elle apparaît très simple, relé­\nguée au second plan. Un fil ténu relie ses menus épisodes. Beaucoup de\npureté de cœur se révèle le long d'une touchante histoire d'amour. Voilà\nencore une caractéristique de ce curieux artiste. Dans sa poitrine sonore au\nlarge rire, des délicatesses sont blotties, des réserves tremblantes qui rendent\ntimide — comme un enfant — ce viril garçon épris de force cordiale, de\nrobuste émotion, de la joie de vivre et de s'épanouir librement. Et combien\ncela nous change des innombrables petites malpropretés contemporaines !\n    Los à maître Huysmans qui encouragea les débuts d'un écrivain, dont nous\ndevinons, dès aujourd'hui, l'heureux avenir !\n                                                                          G. V.\n\n L e s N o c e s d'or, par L. COUROUBLE. — (Bruxelles, Lacomblez.)\n   Le cycle des petits romans bruxellois est-il révolu? Les Noces d'or de\n M. et Mme Van Poppel seront-elles vraiment, comme M. Courouble nous l'af­\nfirme, les dernières fêtes publiques de cette délicieuse famille Kaekebroeck?\nRésignons-nous si tel est le destin, et relisons toute la série afin que notre\nplaisir renouvelé proteste contre l'impitoyable volonté de l'auteur.\n   Ils nous sont devenus si familiers, si chers même, ces braves gens aux\nmœurs douces et paisibles, que nous coudoyions autrefois sans les connaître\net dont M. Courouble nous a fait goûter les humbles vertus ! Nous les appré­\ncions tous maintenant : Joseph Kaekebroeck, l'esthète que l'horreur d'un nom\ntrop caractéristique, rendit à la bourgeoisie originelle; Mosselman, le grand\ngarçon élégant, le Brummel de la bande, et le sentimental plombier Capelle­\nmans, et le jovial droguiste Rampelbergh. Nous guettons les sourires d'Adol-\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                                  LES   LIVRES                               181\n\n\n phine Kaekebroeck, à la bonté si prévenante; de Pauline Platbrood, dont le\n bonheur nous tint vraiment à cœur; de la petite Mme Posenaer, frivole repen­\n tie; jusqu'à ceux, un peu fanés certes, des excellentes demoiselles Janssens,\n dans la boutique desquelles nous irions volontiers encore acheter les images\n d'une caisse, les boules multicolores et les décalcomanies, ces trésors chers aux\n enfants du terroir ! Va-t-il falloir leur dire adieu, et ne saurons-nous plus rien\n de ce qui ne peut manquer de leur advenir?\n    Tous les lecteurs de Durendal savent comment Joseph Kaekebroeck, pour\n vaincre les dernières résistances de l'ombrageux et fier major Platbrood, ima­\n gina de lui faire arracher son consentement, au mariage de la rougissante Pau­\nline, sa fille, avec le doux François Capellemans, par les instances de tous les\n amis réunis au plantureux banquet qui clôtura par ses toasts les solennités\n des noces d'or de bon papa et de bonne maman Van Poppel ! Comme tout\n cela est touchant, simple et cordial ! Car on se tromperait fort en ne voyant\n dans ces petits romans bruxellois qu'une amusante satire de notre langue; ce\nserait ne voir qu'un côté de l'œuvre. La Familie Kaekebroeck, Pauline Platbrood,\n les Noces d'or sont des tableaux fidèles de la vie nationale, et il s'y trouve\nnombre de pages que M. Courouble dut écrire avec amour, un amour\nnuancé peut-être d'un léger ton d'ironie, mais très sincère. Qu'on relise la des­\ncription de l'arrivée, au quai d'Anvers, du paquebot ramenant d'Afrique\nEmile Platbrood et Jacques Verhuist, et l'on admirera la façon dont l'auteur\na su rendre l'émotion de l'attente et la joie de revoir des aimés longtemps\néloignés. C'est d'un art simple, d'expression directe, qui va droit au cœur.\n    Parmi nos écrivains, M. Courouble fut le premier qui songea à situer dans\nla lumière du roman, pour la grande joie de nos yeux, la petite bourgeoisie\nbruxelloise, aux mœurs patriarcales, d'une fraîcheur naïve. Il le fit en obser­\nvateur très fin. Son sourire ironique n'exclut pas l'attendrissement. Il a tout\nvu. Auprès des travers, dont il s'est légèrement gaussé, il a dit les vertus\nfamiliales, les humbles devoirs, les dévouements obscurs, les paisibles\namours. Puisse la famille Kaekebroek être comprise, et n'apprendre pas uni­\nquement à nos concitoyens à bien parler! Elle présente d'autres aspects\nnon moins intéressants.\n\nLes D e u x V i e s , par PAUL et VICTOR MARGUERITTE. — (Paris, Plon.)\n   En même temps qu'ils publiaient ce roman où les institutions françaises\nrelatives au divorce sont passées au crible d'une satire qui n'en laisse guère\nsubsister grand'chose, les frères Margueritte se sont fait les promoteurs\nd'une campagne destinée à attaquer sur ce point l'austère édifice des lois.\n   Faut-il faciliter la rupture du lien conjugal, au point de le faire dépendre,\ncomme le proposent MM. Margueritte, du désir d'un seul époux, légalement\nexprimé durant un certain temps? Je ne veux point discuter ici la question.\nLa loi d'insolubilité du mariage se confond avec le caractère sacré que la\nreligion lui confère. Hors de là, le champ est ouvert à toutes les théories.\n   Le roman de MM. Margueritte est une âpre critique du divorce, tel qu'il\nfut rétabli, chez nos voisins, par la loi Naquet. Francine le Hagre, a décou­\nvert l'adultère de son mari, et demande le divorce. Dès lors commence pour\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "182                               DURENDAL\n\n\nelle un long et douloureux martyre. Elle connaît les lenteurs des introductions\nd'instance, les tracas des procédures. Il semble que la loi va bientôt rompre\nle lien, que la faute de son mari a rendu odieux, quand elle apprend que\nsa fille, la petite Josette, est tombée malade, durant une des visites légales,\nqu'elle fait à Monsieur le Hagre. Affolée, n'écoutant que le cri du cœur,\nsourde aux conseils de son avoué, elle accourt au chevet de son enfant.\n   Dès lors, sa cause est perdue. Le mari opposera à sa demande en divorce,\nen fin de non recevoir, la réconciliation; et comme il se trouvera des témoins\npour affirmer avoir vu les deux époux auprès du lit de la petite malade,\nle tribunal déboutera la demanderesse, et la cour d'appel saisie confirmera\nce jugement.\n   Que fera Francine?Retournera-t-elle vivre auprès de son mari, comme la loi\nle lui enjoint? Mais les amertumes, les souffrances de ce long procès, ont\ncreusé plus avant le fossé de haine qui l'en sépare. Fière et libre de caractère,\nelle ne saurait se courber sous l'arrêt qui l'enchaînera lui ! Comme elle n'est, au\nsurplus, pas retenue par la Foi religieuse, qui aide à supporter la vie en\nconsidération de ce qui attend au delà, elle partira avec cet Eparvié, qui\nl'aime depuis longtemps, et que dans son abandon, durant le veuvage légal\ndes instances, elle s'est prise à aimer.\n   Il y a autre chose encore dans les Deux Vies, et c'est pour cette autre chose\nsurtout que j'aime ce roman, comme le plus fortement ému que les auteurs aient\nsigné ; il y a l'amour, le bel amour partagé de Gabrielle Favié, la mère de\nFrancine, pour son jeune cousin Charlie de Bréars; cet amour contre lequel, en\nfemme de cœur et de conscience, Gabrielle, se sentant trop âgée pour faire le\nbonheur de celui qu'elle aime, lutte désespérément jusqu'à la douloureuse\nvictoire. Ames admirables et droites, âmes chrétiennes, Gabrielle et Charlie\ns'adorent et se séparent, renonçant à réaliser ici-bas un amour trop beau\npour la terre, parce qu'elle a compris que c'était le devoir, parce que lui se\nrésigne en pleurant à la volonté chérie.\n   Entre ces « deux vies » de Francine et de Gabrielle, dominée l'une par\nle renoncement, l'autre par la passion révoltée, quelle est la plus belle, la plus\nnoble, la plus humaine au grand sens du mot? Les auteurs ne l'ont pas dit;\nmais leur style, qui a si vivement dépeint les tristesses de Gabrielle Favié, en\nson parc musical et fleuri d'Aiguës-Vives, leur art qui s'est complu a nimber\ncette belle figure résignée et celle, martiale et franche, de Charlie, d'une pure\nlumière, semblent s'être, en dépit des théories, prononcés en leur lieu.\n\nV e r s a i l l e s a u x F a n t ô m e s , par MARCEL BATILLIAT. — (Paris, Mercure\n   de France.)\n   Évocateurs de tant d'inoubliables splendeurs mortes, les jardins fastueux\nde Versailles ont tenté bien des poètes, pris du désir d'en exprimer la soleri­\nnelle mélancolie. Parmi les plus récents, Albert Samain et Henri de Régnier\nles ont chantés, en des sonnets pénétrés d'émotion grave, et M. Batilliat les a\npris pour cadre de son roman, ou plutôt de ce large poème en prose, où il\nanalyse l'impression produite par ces sites alourdis de passé glorieux s u r deux\nâmes tendres et rêveuses de jeunes filles. Sa Cilette et sa Simone sont d'ado-\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                                   LES   LIVRES                                183\n\n\n rables pastels aux douces nuances. Avec un art exquis, d'une distinction rare\n et discrète, un peu précieux parfois, il a su apparier intimement leurs rêves\net leurs aspirations aux jeux de la nature, transformant le spectacle aimé du\npalais, des jardins, du Trianon, selon les heures et les saisons harmonieuses.\nAussi, combien regrette-t-on de voir ce beau songe qu'elles animent de leur\njeunesse, s'achever par un barbare suicide en automobile, démenti donné\nà l'illusion, rappel par trop brutal de notre époque de progrès !\n   • Coloriste habile, non moins qu'écrivain expert dans l'art de faire chanter les\nphrases, M. Batilliat dépeint Versailles avec amour, en un beau style vibrant\nqui est le meilleur charme de son livre.\n L e s B â t i s s e u r s d e P o n t s , par RUDYARD KIPLING, traduit de l'anglais\n   par L. FABULET et R. D'HUMIÈRES. — (Paris, Mercure de France.)\n   Parmi ces contes, dépeignant la vie anglaise aux Indes, celui qui donne son\ntitre au volume me paraît un véritable chef-d'œuvre. L'ingénieur Fuilayson\nconstruit sur le Gange un pont qui le rendra célèbre dans tout l'empire. L'ou­\nvrage gigantesque est près d'être achevé, quand une crue soudaine du fleuve\nvient menacer de le détruire. Fuilayson lutte désespérément contre les élé­\nments hostiles. La nuit tombée, dans l'hallucination formidable de l'opium,\nil voit les dieux à faces bestiales, les dieux ennemis du blanc, discuter le sort\nde son œuvre. Il y a, dans la description de ce rêve, des pages qui rappel­\nlent le Livre de la Jungle, ce poème de la flore et de la faune exubérantes,\nvivant sans souci de l'homme leur vie contemporaine des premiers âges du\nmonde.\n   Le récit qui clot le livre, la Cité des Songes, emporte le lecteur par delà les\nfrontières de l'explicable, en plein pays du mystère. A côté de la vie journa­\nlière, il montre une autre existence occulte, reliant d'une nuit à l'autre les\nrêves, et pesant du poids de l'inévitable sur les événements réels qu'elle déter­\nmine. Ce conte saisissant fait songer aux imaginations les plus étranges\nd'Edgar Poë.\n   MM. Fabulet et d'Humières ont su faire passer dans leur traduction les\nqualités de force vive, de coloration intense, de description nette et rac­\ncourcie, propres au romancier anglais.\n                                                                     C H . DE S.\n\nL a c h a î n e , par HENRI VIGNEMAL. — (Paris, Ollendorff.)\n  M. Vignemal nous a déjà donné en 1899 Vain effort et Méprise tragique en\n1901. Il vient de publier son troisième roman qui a pour titre La Chaîne.\nC'est l'histoire psychologique d'une passion irrégulière à laquelle Paris sert\nde cadre. Ceux qui liront cette nouvelle œuvre de notre compatriote seront\ncertainement surpris des progrès qu'il a faits depuis son précédent volume.\nLes personnages qu'il anime sont bien vivants et leur vie, leurs actions\néveillent, un intérêt qui se soutient, et nous les comprenons; ils sont bien\nexacts quoique les conclusions attristantes, qui découlent de leur conduite et\nque l'auteur laisse au lecteur le soin de formuler, offusqueront sans doute\nquelque peu ceux à qui une morale précise a fait une existence pleine de\nsagesse. Il faut féliciter M. Vignemal d'avoir su échapper au danger de\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": "184                              DURENDAL\n\n\ndécouvrir Paris; il se borne à en donner, avec discrétion, de petits tableaux\nqui sont charmants et où l'on retrouve son bel art de décrire. Quant à la\nforme du livre, on n'en peut que faire l'éloge. M. Vignemal nous a prouvé\njadis que sa plume était l'une des plus jolies de Belgique; il nous offre\naujourd'hui la satisfaction de constater que, malgré une production déjà\nimportante, il a su lui conserver sa précieuse délicatesse et sa rare\nélégance.\n                                                                    G. d'A.\nL'ART :\n    O n z e K u n s t . — Le n° de mars donne une admirable reproduction\nd'un des plus merveilleux chefs-d'œuvre des Primitifs Flamands que l'on\npuisse voir. C'est un tableau de l'incomparable artiste HUGO VAN DER GOES,\nnatif de Gand, et qui mourut en 1482, au monastère de Rouge-Cloître, où il\nendossa, vers la fin de sa vie, l'humble tunique de frère convers.\n   Ce tableau vient d'être acquis par le Musée de Berlin.\n   Sous ce titre : Un nouveau Van der Goes au Musée de Berlin, la revue ONZE\nKUNST accompagne la reproduction de ce chef-d'œuvre d'un bien intéressant\narticle dont nous ne pouvons nous empêcher de reproduire de larges extraits.\n   « Dans toutes celles des œuvres de Van der Goes que nous pouvons con­\nsidérer comme authentiques, règne quelque chose d'à part que nous ne\nretrouvons chez aucun de ses prédécesseurs ou contemporains. Je fais\nallusion à sa fougue impatiente de toute convention, et avide de se frayer\ndes voies nouvelles. Il tend vers l'intensité de l'expression, vers la vivacité\ndu mouvement; il choisit des types très accusés dont il fait presque des\ncaricatures. A peu près comme le Vinci, il trouve son plaisir dans un masque\nridé; il allonge et exagère un profil; il montre la stupidité ou la passion dans\nles plis d'une bouche. Lorsqu'il peint un porlrait, loin de flatter son modèle,\nil alourdira ses traits, il sacrifiera le charme à l'expression, il pochera les\nyeux, creusera les joues, représentera de préférence la barbe et les cheveux à\nl'état inculte. Ses mains aussi ont ce caractère : ce sont des mains auxquelles\non reconnaît le maître — de noueuses mains de travailleur, ou des mains de\nfemmes plus fines; mais toutes caractérisées nettement, quoique parfois\nincorrectement dessinées; autant de mains parlantes résumant tout un être.\nSa façon d'exprimer la joie ou la tristesse est vraiment effrénée; il s'aban­\ndonne entièrement, sans réserve, avec une passion exaspérée. On sent que\npar son éducation et son entourage, il ne dispose pas encore des moyens\nnécessaires pour traduire toutes ses pensées, pour exprimer tout ce qui parle\nen lui, et-, de là, ce que ses œuvres ont parfois d'un peu gauche. Son empor­\ntement lyrique était encore réfréné par les idées de son temps, — mais il\npressentait déjà que l'art apporterait bientôt des formes inédites et nouvelles.\nSi son œuvre montre déjà visiblement le chemin à Quintin Massys, nous y\ntrouvons aussi le germe de l'esprit qui se développe si prodigieusement dans\nl'Apocalypse de Dürer.\n    » L'expression violente, Van der Goes pouvait l'avoir apprise de Roger de\n la Pasture, mais il rend, mieux que lui, les émois plus profonds; dans son\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                                 LES LIVRES                                185\n\n\nœuvre on sent mieux l'homme vivant, on sent battre son cœur et même bouil­\nlonner son sang, frémir ses nerfs; il s'adresse plus directement à nous et il\ntouche d'emblée aux fibres les plus sensibles de notre âme.\n    » Et comme contraste à ces types humains, brutalement accusés, mais pro­\ncédant, au fond du même tempérament, regardons ses Madones et ses anges,\nces figures tendres et rêveuses, d'une noblesse et d'une séduction suprêmes.\nIci nous trouvons de nouveau l'expression du propre caractère et des aspira­\ntions intimes de l'artiste; il est épris tout autant de la beauté des délicats\nvisages de femmes et d'enfants, qu'il raffole de ce que certains mufles\nd'hommes ont de brutal, de sensuel, mais de typique; tandis qu'il enlaidira\net accusera encore ceux-ci, il parviendra de même à enrichir sur la beauté\nSéraphique de ceux-là. C'est un rêveur, un enthousiaste, un lyrique, qui\néprouve le besoin de s'épancher, de clamer, de chanter ce qu'il ressent.\n    » L'Adoration des Bergers, aujourd'hui à Berlin, appartient aux œuvres très\nrares, que l'on puisse attribuer en toute certitude à Van der Goes.\n   » Ce tableau possède un charme souverainement poétique; il se recom­\nmande par une unité de sentiment et d'exécution que nous avons rarement\nrencontré. Tout converge vers le centre de toute la scène : le chétif enfançon\nJésus dans sa crèche. A gauche s'agenouille la Vierge,... une des figures de\nmadones les plus pures et les plus délicieuses de notre école de peinture pri­\nmitive; à droite, saint Joseph, au type très accentué, et «tout alentour, de\njolis petits anges en adoration devant le Messie. A gauche, les bergers se\npressent, curieux, pour payer leur tribut d'hommages à l'Enfant Dieu...\nToutes ces figures ont évidemment été dessinées d'après nature, avec un\nsouci de la vérité qui n'avait jamais été poussé si loin et poursuivi avec une\ntelle crânerie. Ce qu'on a dit maintes fois ailleurs du sentiment si naturel et\nsi naïf des bergers du triptyque Portinari, peut s'appliquer complètement à\nceux de Van der Goes de Berlin; — ces figures sont traitées à tel point\ncomme des portraits, qu'on pourrait les rencontrer chaque jour bien\nvivantes. »\n    Ce-fascicule contient encore une étude de J. WINKLER PRINS sur Dirk\nNijlandt et la suite de la belle étude de MAX ROOSES sur Les dessins des Maures\nFlamands. Il parle cette fois des petits maîtres du XVIe siècle.\n    « Les petits maîtres du XVIe siècle, dit-il, subissent à un moindre degré\nl'influence des Italiens; ils demeurent principalement des peintres raffinés,\ncomme l'étaient nos maîtres du moyen âge. A la vérité, leurs figures\ndeviennent plus dégagées, leurs tons plus moelleux; ils cherchent davantage\nà plaire par un certain souci d'élégance; mais ils ne marchent pas à la\nremorque des étrangers, ils ne s'inquiètent pas de la régularité académique;\nils étoffent leurs scènes le plus richement possible et ils les placent de préfé­\nrence dans un décor rustique. »\n    Il signale comme étant les deux principaux dessinateurs parmi les petits\n maîtres de ce temps Hans Bol et Jan Breughel I.\n    De nombreuses reproductions illustrent ces deux articles.\n    Le n° se termine par des chroniques d'art d'Amsterdam, Berlin, La Haye,\n Leipzig et Rotterdam.\n                                                                        H . M.\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "186                                  DURENDAL\n\n\n\nDIVERS :\nQuand les peuples se relèvent..., par HENRI MAZEL. — (Paris,\n    Perrin.)\n    M. H e n r i Mazel n'est pas que le d r a m a t u r g e consciencieux et sobrement\npathétique d'Archytas de Métaponte, de l'Hérésiarque, du Khalife de Carthage, d e\nLa Fin des dieux, des Amants d'Arles, il est aussi le philosophe de la Synergie\nsociale et de Quand les Peuples se relèvent... N o u s avons rarement lu un livre\naussi palpitant de vie actuelle que le dernier ouvrage de M. Mazel. T o u s les\nproblèmes « à l'ordre du jour » qui préoccupent les esprits soucieux de la\ng r a n d e u r et de la décadence de la F r a n c e , qui reste toujours, malgré ses\nfautes, l'orgueil du monde civilisé, y sont agités et y reçoivent une solution\ningénieuse et originale. Il pourrait alimenter d'abondantes chroniques d e\npublicistes et je vous assure que m ê m e le reflet des idées exposées par l'auteur\nserait plein d'agrément.\n    Présentée sous forme de dialogues entre divers personnages à qui leur\nprofession d o n n e u n e mentalité spéciale et u n e façon d'apprécier les événe­\nments toute personnelle, cette œuvre de sociologie a tout l'intérêt d ' u n r o m a n\net, grâce à la mise en scène et a u style alerte et coloré, se fait lire comme lui.\n    Voilà bien des avantages, n'est-ce pas, pour des sujets habituellement\ncondensés en de rébarbatifs in-folios, et ceux-là même que rebutent les statis­\ntiques et les diagrammes seront séduits ici.\n    L a dépopulation, le militarisme, le régime parlementaire, la décentralisa­\ntion, l'antisémitisme, l'alcoolisme, la tuberculose, l'union libre, le problème\nreligieux, le paupérisme, la guerre, le fonctionnarisme, autant de questions\ndébattues entre les partenaires de cette joute courtoise à laquelle M. Mazel\nprête u n tour aisé et neuf par u n talent d'exposition digne des plus vifs\néloges et par une érudition souple, nerveuse et profonde, qui, à tout instant,\nrejette le lecteur hors des sentiers battus et lui fait toucher du doigt, p o u r\nainsi dire, les conclusions pratiques proposées par l'auteur.\n                                                                              P . M.\n\nLES SAINTS. — Saint Alphonse de Liguori, par ANGOT\n   DE ROTOURS. — (Paris, Lecoffre.)\n   Après des études exceptionnellement brillantes, presque enfant encore, à\nseize a n s , Alphonse de Liguori obtenait son diplôme d'avocat. Dix ans après,\nmalgré les grands succès qu'il avait remportés dans cette carrière, il obéissait\nà une vocation de plus en plus impérieuse et renonçait au m o n d e , p o u r se\nvouer à la prédication et à la pauvreté. On sait qu'il fonda l'Ordre dés\nRédemptoristes, dont il dirigea l'action surtout dans le R o y a u m e de N a p l e s .\nD u r a n t quelques années, pour obéir à un ordre du P a p e , il occupa le siège\népiscopal de sainte Agathe. Il se consacra tout entier au p e u p l e et aux\npauvres : Ce qu'ils demandent, leur appartient, disait-il. E t il se réduisait à p e u ,\nprès lui-même à l'indigence pour pouvoir donner davantage; se multipliait\npour conjurer les effets de la famine qui règnait ou s'interposait entre les\ntroupes et les habitants pour apaiser des troubles.\n                                                                           A.-G.:. ,\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                                 LES   LIVRES                                187\n\n\nICONIUM. — Croisade photographique à toute vapeur,\n    par M. QUEVEDO.— (Bruxelles, Charles Bulens, éditeur.)\n    Voici un récit de voyage écrit par une femme aussi spirituelle qu'intrépide,\nen qui nous sommes heureux de saluer une de nos compatriotes. Car l'auteur,\nsous le pseudonyme hispano-mexicain de M. Quevedo, dissimule une des\nplus aimables personnalités féminines du monde bruxellois. La croisade que\nnous annonce le titre du livre, quoique faite à la vapeur, est peu banale : il\nne s'agit de rien moins que d'un voyage à l'une des plus vieilles villes du\nmonde, celle qui passe pour être sortie la première des eaux du déluge, la\nDanaïa des Hellènes, qui fut surnommée « Icon » à cause des images repré­\nsentant des têtes de Méduse que les habitants avaient sculptées sur les portes\nde la ville; dénomination que les Romains traduisirent en « Iconium », et\ndont les Turcs firent « Koniah ». Cette ville si riche de souvenirs est le ter­\nminus actuel du chemin de fer qui reliera un jour l'Europe aux Indes en pas­\nsant par l'antique Ninive, Bagdad et Bassora. Comme le remarque Quevedo,\nsi Koweit, village ignoré au fond du golfe Persique, est devenu tout à coup\nl'enjeu des convoitises de plusieurs puissances, c'est que son port excellent le\ndésigne comme terminus probable de cette ligne colossale, dont le début du\nXXe siècle verra l'achèvement.\n    Notre héroïne qui prit pour nom de guerre Quevedo, s'enrôla donc dans\nune croisade dont les soldats étaient marqués à l'épaule de la bandoulière de\nl'appareil photographique. Nos modernes croisés eurent la bonne fortune de\npouvoir voyager dans le train impérial gracieusement mis à leur disposition\npar la Compagnie du chemin de fer d'Anatolie. Ce fut avec tous les raffine­\nments du goût moderne, étendus sur des sièges de soie capitonnée, et emportés\nà une vitesse de 40 kilomètres à l'heure, qu'ils franchirent le désert où la voie\nsuit, à peu de chose près, le trajet de la première croisade, puis, à partir\nd'Ak-Cheir, celui de la troisième, Iconium s'étant trouvée sur le passage de\nl'une et de l'autre.\n    Quevedo nous donne, dans un style simple, sobre et vrai, une vivante des­\ncription de l'ancienne capitale des Sultans Seldjoukides, racontant avec\nnaturel, avec une pointe d'humour tout à fait charmante, sans viser les\ngrands effets, sans songer à revêtir les manchettes de dentelle dont M. de\nBuffon se parait toutes les fois qu'il posait devant les siècles futurs. C'est cet\nesprit naturel qui lui fait dire, par exemple, que les habitants dégénérés\nd'Icon sont devenus iconoclastes, chacun allant puiser, parmi les débris des\nmerveilleux palais de style arabe ou persan, quelques matériaux bruts ou\nsculptés, avec ou sans inscriptions, pour consolider sa cabane de terre, et de\ntorchis. Il subsiste pourtant d'admirables monuments que le temps a res­\npectés, tels que la mosquée d'Ala-Eddin, édifice du plus pur style arabe du\nXIIIe siècle dont la futaie de marbre supportant des cintres mauresques rap­\npelle la mosquée de Cordoue.\n  ' L e livre de Quevedo nous fait voir tous les aspects du pays. Si l'auteur ren­\ncontre un troupeau de chameaux, il ne manque pas de faire de philoso­\nphiques réflexions sur ces animaux résignés, empreints', dans leur rudimen­\n taire âme de bête, de la même contagion de ce fatalisme morbide qui atteint\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": " 188                               DURENDAL\n\n\n ici l'homme, l'animal et la terre, fatalisme qui fait un désert où l'on devrait\n voir cultures de blé et floraison intellectuelle. Si l'auteur rencontre un ruis­\n seau qui donne un peu de fertilité au désert, il ne manque pas de faire remar­\n quer qu'on ne saurait voler rien de précieux dans le désert, si ce n'est l'eau;\net il explique par quel moyen ingénieux les riverains parviennent à dérober\nle ruisseau en profitant des ombres de la nuit pour l'attirer chez eux, par des\ncanaux rapidement creusés, et en le réintégrant clandestinement dans son lit\nà l'aurore.\n    Nous n'aurions pas tout dit, si nous n'ajoutions que le volume que nous\nprésentons aux lecteurs de Durendal est soigné typographiquement sur toutes\nles coutures, imprimé sur beau papier lustré, correct à dire d'expert, orné\nd'une carte et de 140 clichés photographiques pris en cours de route par de\nvaillants chevaliers du Kodak. Quant à Quevedo, nous lui devons des félici­\ntations sincères : il a su joindre l'utile à l'agréable, il a fait un livre dont le\nsuccès est assuré. S'il croit devoir nous avertir que ces « notes », hâtivement\ntracées au dos des photographies, n'étaient pas destinées à voir le jour, le lec­\nteur bénira l'heureux hasard qui les a fait tomber sous les yeux de quelque fin\nlettré assez habile plaideur pour vaincre la modestie d'un écrivain qui\ns'ignore.\n                                                            JULES LECLERCQ.\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "                           NOTULES\n\n     M . F . B r u n e t i è r e , avec la verve mordante et rhétoricienne qu'on\n lui connaît, a entretenu l'élégant public des matinées littéraires du Rôle et de\n la Fonction de la critique. Ce rôle ou cette fonction se manifestent, fort logi­\nquement, d'ailleurs, en trois activités séparées. En premier lieu, une mission\nde police et de gendarmerie consistant dans le maintien d'un certain ordre\net d'une certaine décence dans les lettres, car, ne l'oublions pas, l'Art est\ndangereux par essence, parce que sensuel avant toutes choses, parce que\ndonnant nécessairement une satisfaction à nos sens qui en sont l'inévitable\ntruchement. N'insistons pas sur ce que ce « dogme » de M. Brunetière a de\nsommaire, de spécieux et de puéril; nous serons donc toujours conduits par\nles mots! Et si nous disons : « mon œil se réjouit de voir ce beau paysage »,\nnous ne tiendrons compte que de l'image et nous croirons véritablement que\nc'est notre œil qui recueille le plaisir indiqué. De même, si nous lisons :\n « Cette superbe symphonie enchantait son oreille... », nous croirons exacte­\nment que la conscience de l'auditeur se transporte dans son oreille et que\nc'est celle-ci et son sens de l'ouïe qui perçoivent la jouissance !... La seconde\nfonction de la critique est corollaire à la première et réside dans le maintien\ndu goût par le maintien de l'art dans le voisinage immédiat de la Nature.\nLa critique s'autorisera de la Nature pour épurer les œuvres d'art de tout ce\nqu'elles pourraient contenir d'emphatique, de précieux ou de grotesque.\n Ensuite, de ce que l'art n'est compréhensible qu'autant qu'il est humain, qu'il\nn'existe pas en dehors de l'homme, que l'homme est social, il s'en suivra que\nl'art sera social. Non pas que sa mise en œuvre ne puisse s'opérer que sur\nune « thèse », mais elle doit être morale, tenir au moins compte de la mora­\nlité. Enfin, le rôle de la critique nous apparaîtra sous une troisième forme :\nprovocatrice, inspiratrice et initiatrice d'une orientation artistique nouvelle.\nGrâce à Sainte-Beuve, Taine et Renan, la. critique dispense désormais la\nGloire; elle s'en autorisera pour aiguiller l'art dans les voies qui lui paraî­\ntront les plus directes et les plus nobles vers cette gloire; elle éduquera et\nrééduquera sans lassitude le Peuple, elle sera l'éducatrice de son plaisir et\nlui apprendra à en estimer la valeur, non par son intensité, mais par sa hau­\nteur. Voilà les idées principales de cette causerie qui ne nous a appris rien\nde bien neuf sur l'Art et la Critique ni sur M. Brunetière lui-même. N'étaient\nle ton et la parole toujours impressives de l'orateur, l'assurance autoritaire,\nla force de pénétration de ses idées claires et logiques, cette conférence ne\nse fut pas suffisamment éloignée de la banalité.\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": " 190                              DURENDAL\n\n\n     L e d ' I n d y s m e . — A propos d'un article publié sous ce titre dans la\n Revue de Paris, par Romain Rolland, notre collaborateur, L. DE LA LAURENCIE,\n a écrit un bel article dans l'Art moderne. En voici la conclusion :\n     « M. Romain Rolland a marqué la doctrine et l'œuvre de l'auteur de\n l'Etranger d'un trait sûr en signalant la puissance d'organisation et la volonté\n robuste dont elles apportent la preuve. Organisateur et assimilateur, le\n « d'Indysme » forme une synthèse de haut style. Au milieu d'influences\n contradictoires, il arrange, classe, atténue, met au point, mais n'élimine rien\n d'essentiel. Comme fond de tableau, nous trouvons d'abord le christianisme\n qui fournit les préceptes de direction morale et d'excellents exemples d'ex­\n pression juste, puis le wagnérisme théorique, celui d'Opéra et Draine, avec la\n doctrine de la double origine de la musique, parole chantée et geste, puis\n l'évolutionnisme; mais un évolutionnisme providentiel marquant le chemi­\n nement parallèle des arts, l'existence « en puissance » des formes futures\n dans les formes passées, et le passage de la chrysalide au papillon sous\nl'action des facteurs intellectuels et sociaux, enfin, le naturisme avec le sens\ndescriptif et pittoresque, avec le sentiment de l'atmosphère et de ses réac­\ntions sur l'expression intime. A son insu, Vincent d'Indy reçoit les pulsa­\ntions de la vie contemporaine et synthétise, sous une forme un peu scolastique\net abstraite, les idées qui tourbillonnent autour de lui. Tant il est vrai que la\nvaleur objective de l'œuvre d'art se plie, quoi que fasse son auteur, à la psy­\nchologie ambiante. L'œuvre d'art se situe au confluent d'opinions et de\nvelléités sourdes et profondes qui, brusquement, prennent une forme expres­\nsive dans une intelligence d'élite. « Rêvant le bonheur de tous les hommes\nfrères », s'écrie l'Etranger. C'est du christianisme sans doute, mais c'est aussi\ndu Jaurès!...\n    » Ainsi donc, l'essence du « d'Indysme » comporte la moelle des idées\nmaîtresses qui ont déterminé les moments solennels de l'art et reflète, comme\nmalgré elle, les gestes esthétiques et sociaux qui s'accentuent dans le temps\nprésent. La doctrine de l'auteur de l'Etranger le consacre vraiment chef\nd'école; plus encore que César Franck, chez lequel le sentiment l'emportait\nsur l'idée, Vincent d'Indy laissera: une trace profonde dans l'histoire de la\nmusique française. »\n                                        ** *\n\n    A p r o p o s d e « S i e g f r i e d », Octave Maus écrivait récemment\ndans l'Art Moderne : « Nous n'étions que quelques-uns, dans le temps (heureux\ntemps!), à aimer Wagner et à le défendre contre l'hostilité irréductible de\nceux qui se pâment aujourd'hui devant les fresques sonores de la Tétralogie.\nSiegfried, lorsqu'il parut, eu le don d'exaspérer particulièrement l'opinion\npublique. Quelle partition dénuée de toute mélodie, de charme et d'intérêt !...\nUn musicien, des plus éminents, la plaça ostensiblement sur le pupitre de son\npiano \" la tête en bas \", affirmant que « c'était beaucoup mieux ainsi ». J e\nl'ai revu ces jours-ci à l'une des représentations de la Monnaie. « Est-ce\n» beau ! s'écriait-il. Et dire qu'il y a des gens qui n'ont pas compris d'emblée\n» ce chef-d'œuvre ! »\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                                   NOTULES                                   191\n\n\n   » Il faut se réjouir, certes, d'assister à ce revirement, d'ailleurs prévu et\nfatal, — l'histoire de l'art renouvelant périodiquement ce phénomène toujours\nidentique qui n'est plus pour nous surprendre. Toutefois est-il permis de\nsourire au spectacle des belles madames et des éminents sportmen qui, le\nvendredi, jour ultra chic à la Monnaie, écoutent sans sourciller, durant cinq\n\"heures, une œuvre qu'ils déclraraient naguère fastidieuse et intolérable...\nDans dix ans, ils découvriront peut-être l'Etranger et réclameront une reprise\nde Fervaal!»\n                                          **\n   Mademoiselle Marie-Anne Tibbaut exposera ce mois au salon\n de l'Emulation de Liége, une série de ses œuvres,\n    M1le Tibbaut est gantoise; les clairs et joyeux paysages estivaux de Flandre\n ont trouvé en elle une interprète à la vision chantante de soleil et de coloris;\nd'autre part, les coins mélancoliques de la vieille cité où l'artiste à vécu, lui\nont inspiré des pages d'une rêverie très pénétrante et très douce. Notamment\ntels coins de Béguinage — tant banalisés pourtant ces temps derniers par les\npeintres — reconquièrent sous son pinceau une originalité faite de cette\n discrétion, de cette finesse et de cette élégance que seule la femme sait\nmettre dans l'expression de ses émotions esthétiques.\n    Mlle Tibbaut, qui est une laborieuse autant qu'une chercheuse, s'est\n essayée aussi dans la peinture sur faïence et sur ivoire, et il y a là des trou­\nvailles de charme, de délicatesse et de jolies couleurs harmoniées.\n   La personnalité en art n'est guère le propre des femmes-artistes; elles\nsuivent plus qu'elles n'innovent; c'est parce que, par son travail varié et tou­\njours renouvelé, abordant les sujets les plus divers, Mlle Tibbaut fait\nexception à cette règle générale, qu'on peut augurer d'elle des œuvres qui\ncompteront et resteront.\n   Ce n'est point parce qu'une artiste conserve la charmante modestie de la\nfemme, se refuse à faire de la réclame et du cabotinage, que la critique la\ndoit dédaigner et passer sous silence.\n   L'exposition de Mlle Tibbaut prouvera qu'on peut beaucoup attendre d'elle\n— ses œuvres actuelles étant déjà beaucoup plus que des promesses.\n\n                                      ***\n    L ' U n i o n d e s A m i s de l'Art b e l g e vient de clôturer son premier\nexercice (1902). Il a été procédé au tirage réglementaire d'oeuvres d'art. Voici\nle résultat :\n  : Œuvre de M. Timmermans (Anvers), gagnée par le n° 1 2 5 ; de Carl Wer­\nlemann par le n° 1 3 9 ; de René de Baugnies par le n° 1 0 6 ; d'Auguste Oleffe\npar le n° 1 4 7 ; de M lle Quinaux par le n° 2 4 ; de Henri Baes par le n° 2 5 4 ;\nde Servais Detilleux par le n° 3 ; de Maurice Romberg par le n° 2 0 2 ;\nd'Armand Rassenfosse (Liége) par le n° 2 2 0 .\n   Après avoir donné ainsi des preuves de sa vitalité, l'Union élargira son\nprogramme en organisant dès maintenant pour son récent exercice une\nexposition d'œuvres inédites de tous ses membres artistes. Ces expositions\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": " 192                                 DURENDAL\n\n\n seront annuelles et auront h e u successivement dans toutes les grandes villes\n du p a y s . P o u r 1903, les adhésions commencent déjà à affluer au siège social,\n rue de Comines, 34, à Bruxelles.\n                                          ***\n\n    A l ' E c o l e d e M u s i q u e d ' I x e l l e S . — La série des conférences de\n l'école de M. T h i é b a u t s'est ouverte dimanche 15 m a r s . On cite parmi les\n conférenciers : M m e R e n é e Gange, MM. T h . B r a u n , de B e u l , Iwan Gilkin,\n G. Dwelshauwers, Fierens-Gevaert, Gheude, Albert Giraud, L . H e n n e b i c q ,\n E . Herdies, Aug. Joly, H . Lafontaine, Ramaeckers, Ch. Van den B o r r e n .\n\n\n\n    L e D e s s i n d e l a g r a n d e a f f i c h e destinée à annoncer l'Exposition\nde Liège 1905 est mis au concours entre tous les artistes. Il devra mesurer\n1m 10 de hauteur sur 0 m 85 de largeur et porter les inscriptions suivantes :\n Exposition universelle de Liège. Avril-novembre 1905. Enseignement. Œuvres d'art.\nArts libéraux, industriels et décoratifs. Industrie. Manufactures. Agriculture et Horti-\nculture. Economie sociale. Hygiène et Assistance publique. Commerce et Colonisation.\n   Les projets devront être remis au plus tard le 30 avril à midi, au siège de\nla société, 14, quai de l'Université, Liége. U n e prime de 1,000 francs sera\nattribuée au projet adopté. U n e somme de 1,000 francs sera répartie entre\nles projets classés deuxième, troisième et quatrième.\n\n\n\n    P e n s é e d u m o i s . — « U n e Eglise qui, dans son calendrier, a ces\ndeux dates : Noël et P â q u e s ; u n e Eglise qui, en vénérant et magnifiant ces\ndeux prodigieux mystères de l'amour, réchauffe autour toute la passion\nd'aimer de l'âme h u m a i n e et fait naître les deux jours uniques, infiniment\ntendres, eucharistiques, où toute querelle s'étouffe dans un universel embras­\nsement, où la famille ressuscite chez les plus endurcis, où il germe un p r i n ­\ntemps des cœurs régénérés, la petite fleur bleue du besoin de croire et d'espé­\nrer... u n e telle Eglise est bien l'Eglise par excellence. J e comprends qu'il y\nait des missionnaires pour aller les porter Chez les sauvages. » (Camille\nL e m o n n i e r — L'Arche.)\n                                         ***\n\n      A c c u s é d e r é c e p t i o n . — J.-K. HUYSMANS : L'Oblat (Paris, Stock).\n— M. ANDIOL : L e paradis de l'homme (Paris, P e r r i n ) . — E . BONEHILL :\nTouffe de genêts (Charleroi, Surin). — P . LÉAUTAUD : L e petit ami (Paris,.\nMercure de France). — J. VIOLLIS : Petit cœur (ibid.). — L . FAGUET : L e libé­\nralisme (Paris et Poitiers, Société française d'impression et de librairie). —\nJ . - H . ROSNY : L'épave (Paris, Plon). — G. CLEMENCEAU : Aux embuscades\nde la vie (Paris, Fasquelle). — H . FIERENS-GEVAERT : L e tocsin (Paris,\nOllendorff).— L . ANDRÉIEF : L'épouvante (Paris, P e r r i n ) . — Correspond\ndance de Chateaubriand avec la marquise de V. (ibid.).\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": ""}, {"page_pdf": 229, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1903-03", "signet_source": "Dixième année - N°3 - Mars 1903 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. 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