{"numero_id": "ulb-durendal-1903-livraison04", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-001", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 193, "page_fin": 194, "titre_corps": "Le lundi de Pâques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "Le lundi de Pâques Haut dans le ciel les alouettes", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 234, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 879, "texte": "Le lundi de Pâques\n\n Haut dans le ciel les alouettes\n Tirelirent à tue-tête!\n\nMaintenant c'est kermesse en l'air !\nMaintenant la terre féconde,\nL'immense terre verte et blonde,\nTressaillant chaud comme une chair,\nOndule au loin et se soulève\nVoluptueusement    et lève\nSes arbres empourprés de sève\nVers les bleuets du chaud azur,\nOù flambe en or le soleil pur...\n\nHaut dans le ciel les alouettes\nTirelirent à tue-tête!\n\nLes clairs villages sont debout,\nEndimanchés pour les       grand'messes,\nCar maintenant c'est Flandre en liesse\nEt grasses mangeailles     partout.\nLes gars en blouses satinées\nEt les filles enrubannées\nS'en vont, bras dessus, bras dessous,\nDe bal en bal, parmi la presse\nAssourdissante    des kermesses\nOù ronflent les violons fous\nEt les orgues et le glouglou\nDes pompes à bière qu'on presse...\n\nHaut dans le ciel les alouettes\nTirelirent à tue-tête!\n"}, {"page_pdf": 235, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1426, "texte": "194                     DURENDAL\n\n\n      Et lors sonnettes    sonnaillant,\n      Et cloches à toute volée,\n      Les processions   déroulées\n      A travers champs en rubans blancs,\n      Serpentent sous l'azur,     houlant\n      Avec croix de cuivre et bannières\n      Et cierges et dais de velours,\n      Parmi l'encens et la lumière\n      Eblouissante, avec autour\n      Le magnifique et sourd mystère\n      Des vastes foules en prière,\n      Et les grands chevaux de labour\n      Qui galopent à sabots lourds\n      En martelant la bonne terre.\n\n      Haut dans le ciel les alouettes\n      Tirelireut à tue-tête!\n\n      Et T a n t u m ergo finissant\n      Parmi les nuages      d'encens,\n      Un silence de songe plane\n      Sous le grand azur        diaphane...\n\n      (Haut dans le ciel les alouettes\n      Tirelirent à tue-tête!)\n\n      Mais lors debout et Flandre en fête,\n      Christ a béni toutes les têtes !\n      Et large Te Deum chanté,\n      Flandre resplendit et verdoie,\n      Flandre danse et pleure de joie\n      Aux pieds de Christ      ressuscité.\n      Toutes tristesses sont bannies,\n      Car maintenant Flandre est bénie,\n      Sa bonne terre pour l'été,\n      Ses enfants pour l'éternité ,\n      Et vive Christ ressuscité !\n      Et Flandre en fête, Flandre en fête,\n\n      Haut dans le ciel les alouettes\n      Tirelirent à tue-tête!\n                                              VICTOR K I N O N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-002", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 195, "page_fin": 209, "titre_corps": "Sur quelques peintres de Sienne : IV. Matteo di Giovanni", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules Destrée", "ancre_debut": "Sur quelques Peintres de Sienne (Suite) IV. Matteo di Giovanni", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 236, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1735, "texte": "Sur quelques Peintres de Sienne\n                                        (Suite)\n\n\n\n                           IV. Matteo di Giovanni (1)\n\n\n\n                   VOICI comment j'aimai Matteo :\n                    J'ignorais Sienne quand, par un après-midi\n                 d'été, je pus m'y arrêter furtivement quelques\n                 heures. Un de ces orages soudains qui parfois\n                 éclatent en Italie, avec une violence imprévue,\n                 me retint à la gare pendant une partie de ce\n                 temps précieux et quand le ciel lavé se rassé­\n                  réna, tout épanoui de lumière fraîche, pour un\ncrépuscule doré, il était trop tard pour visiter les musées et les\npalais. J'allai à la cathédrale, cette merveille; puis un hasard\nme conduisit à l'église de Saint-Augustin. J'y restai toutes les\nminutes encore disponibles et tout ce que je vis de Sienne,\ncette première fois, ce fut :\n\n  Dans son palais de marbre gris clair, Hérode le Cruel a con­\nvoqué les mères et leurs enfants. Attirées par le mystère de cette\n\n  (1) M A T T E O DI GIOVANNI DI BARTOLO OU M A T T E O DA SIENA ( 1435-1495).\n\n   Œ U V R E S . — S i e n n e . — M U S É E , salle V I : n° 5, Madone avec l'Enfant\nJésus, saint Jean l'Evangiliste, saint Jacques l'Apôtre et deux anges; n° 6, Madone\navec l'Enfant, sainte Marie-Madeleine et saint Michel (ce tableau se trouve actuel­\nlement dans la g r a n d e salle); n° 7, Madone trônant avec quatre anges, v e n a n t de\nl'église des Servi d e Sienne, signé et daté : Johannes de Senis pinxit M. CCCC.LXX;\nn° 9, Madone; salle X : n° 36. Madone trônant avec saint Cosme, saint Damien, saint\nSébastien et saint Galgano. M. Berenson croit pouvoir attribuer encore à Matteo,\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3030, "texte": " 196                                    DURENDAL\n\n\n réunion, les mères se regardaient, et regardaient leurs nou­\n veau-nés, si pareils, venus au monde le même jour, quand les\n soldats du roi sont entrés, tout à coup, pour le massacre des\n petits. C'est un tumulte brusque, des fuites désespérées, des\n cris, des sanglots, des prières et des malédictions ; c'est une bou­\ncherie sauvage, un carnage odieux et turbulent par des valets\ngrimaçants et sinistres qui ne connaissent pas la pitié. Ils s'em­\nparent brutalement de celles qui cherchent à s'échapper, et\nl'éclair blanc des dagues à pommeau d'or s'enfonce dans les\nchairs roses et potelées. Juché sur son trône de marbre vert, le\nroi surveille l'exécution de ses consignes et préside à cet effroi.\nIl excite de la main droite les bourreaux et de l'autre serre ner­\nveusement le sphynx de marbre blanc sculpté aux bras du siège.\nBasané, hideux, diabolique, il ricane au succès de sa ruse. Son\nturban blanc, à la partie supérieure rougeâtre, où étincellent les\npointes d'or de sa couronne, sa robe de velours cramoisi garni\nde fourrures sombres, son collier d'or, disent le souverain orien­\ntal. Tandis que sa méchanceté despotique le transporte, deux\nconseillers, debout chacun à côté du trône, contemplent avec\nmélancolie cet horrible désordre. Au-dessus de la houle des\ntêtes, des mains affolées se brandissent en défense, résistent ou\n\ndans cette m ê m e salle, la Nativité, lunette d'un tableau de Girolamo da\nBenvenuto (1508), et d'une façon interrogative, la Madone, n° 12 de la salle V I ,\nrenseignée p a r le catalogue : Manière de Pietro degli Orioli. — E G L I S E SAINT-\nAUGUSTIN, chapelle de droite : Massacre des Innocents, signé et daté : Opus, Mate,\nHohannis de Senis, M.CCCC.L.XXX.II.       — E G L I S E DES SERVI, quatrième autel à\ndroite : Massacre des Innocents, signé et daté : inscription illisible (1491),\n(omise p a r Berenson). L u n e t t e : Madone, saints et donateurs (d'après Berenson).\n— E G L I S E SAN DOMENICO, seconde chapelle à gauche du chœur : Sainte\nBarbe trônant, signé et daté : Opus Matei de Senis, M.CCCC.L.XXVIIII; dans la\nlunette, Adoration des Mages; sixième autel à droite, lunette au-dessus d u\nFrancesco di Giorgio : Christ mort; dernière chapelle à g a u c h e , m u r gauche :\nGrande madone (attribution contestée). — E G L I S E S A I N T E - M A R I E DES N E I G E S ,\nmaître autel : Madone des Neiges avec, dans la prédelle, trois scènes et deux saints,\nsigné et daté : Opus Malei de Senis, MCCCCLXXVII. — CATHÉDRALE, pavement :\nMassacre des Innocents (1481) ; Sybille samienne (1483).— M U S É E DE LA CATHÉ­\nDRALE (Opera) : n° 64, Madone trônant entre deux anges et quatre évangélistes ; u n e\nprédelle (peut-être celle du n° 64) exposée séparément : Résurrection et quatre\nHistoires de saints. — PALAIS P U B L I C : Madone (1484), (omise par B e r e n s o n ) .\nArchives, couvertures de registre : Présentation au temple (1483), (attribution\ntrès douteuse, omise avec raison p a r Berenson, plus vraisemblablement de\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2971, "texte": "                    SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                      197\n\n\nsupplient, cherchent à écarter l'affreuse menace, et d'autres\nmains surgissent qui s'abaissent et qui frappent. Le dallage est\njonché de cadavres d'enfants, bébés dodus qu'on croirait som­\nmeillants, n'étaient leurs rouges blessures. Là, c'est une jeune\nfemme qui s'élance vers la porte, toute vêtue d'étoffes légères,\ncouleur d'or, si belle en sa jeunesse et en son épouvante, empor­\ntant son mioche qu'un grand escogriffe rattrappe par la jambe\net sur qui, avec un rictus abominable, il lève le poignard fatal.\nDevant la femme en or, une autre est à genoux, tenant un petit\ncadavre d'où le sang dégoutte et le contemplant comme une\ncatastrophe impossible à admettre. Plus loin, dans cette agita­\ntion exaspérée, des faces calmes et impassibles : c'est une mère\net son enfant, tombés mains jointes dans une étreinte confiante,\nà qui la mort a donné l'auguste beauté de la paix définitive.\nUne vieille femme est à genoux suppliante, et près d'elle, som­\nbre et sans force, un vieillard grisonnant, de vieux paysans\nrudes et simples qu'on avait laissé entrer pour accompagner\nleur fille. Oh! que de scènes atroces! De quelle horde de ban­\ndits, de quelle bouche d'enfer s'est échappé ce sauvage, dont les\ndents blanches rient dans la face bronzée, ses cheveux noirs cré­\npus s'êchappant de son bonnet de velours grenat gaufré d'or;\n\nG. Cozzarelli) ; La Vierge conduisant au port le navire siennois (1486). — H Ô P I T A L ,\nsalle de la Société des œuvres pies : Retour d'Avignon du pape Grégoire XI\n(attribution très douteuse). — PALAIS P A L M I E R I - N U T I : Madone avec deux anges.\n— E G L I S E SAN PIETRO OVILE, m u r gauche : Saint Bernardin et saint Jean-Baptiste,\naux côtés d'une m a d o n e b e a u c o u p plus ancienne, attribuée à Pietro L o r e n ­\nzetti. — E G L I S E SAN SEBASTIANO IN VALLE P I A T T A , sacristie : Madone avec saint\nJérôme et saint Jean-Baptiste, attribuée aussi à Benvenuto di Giovanni. —\nCONFRATERNITÉ SAN ANSANO (aujourd'hui maison des Esecisi), réfectoire :\nMadone (attribution douteuse). — CHÂTEAU DE BELCARO, à 8 kilomètres d e\nSienne : Madone avec saint Bernardin et sainte Catherine.\n    P e r c e n a (province de Sienne). — E G L I S E SAINT-LAURENT : Madone\ntenant sur son bras l'Enfant, lequel se couvre le corps avec le manteau de la Vierge.\nDerrière, deux anges. T a b l e a u semi-circulaire, bien conservé. Dimensions\n0 m 73 sur 0 m 49 (d'après M. P r u n a ï ) .\n   S p r e n n a i n S e r r a v a l l e (id.). — E G L I S E SAINT-LAURENT : Madone\ntrônant, tenant l'Enfant bénissant, entre saint Antoine et saint Sébastien. D a n s la partie\nsupérieure, deux anges volant, soutenant le saint Sacrement, E n d o m m a g é .\nDimensions 1m87 sur 1m75 (id.).\n   M a s s e di S i e n a . — EGLISE SAINTE-EUGÉNIE : Madone avec l'Enfant entre\nune martyre et un ange, saint Jérôme et un ange. Dimensions 0 m 74 sur 0 m 53 (id.).\n"}, {"page_pdf": 239, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2588, "texte": "198                                DURENDAL\n\n\nune sorte de chemise flottante sombre laisse voir ses bras et ses\njambes nus, secs et bruns comme du bois. Il vient de saisir une\njeune mère qui se sauvait éperdue, serrant dans les manches\nd'or de sa robe bleue son nourrisson. Un autre, à trogne de\nvagabond et d'ivrogne, enfonce son épée dans la bouche d'un\nenfant que sa mère espérait emporter. Enfin, à senestre, une\njeune femme est assise, éplorée; elle a caché son poupon tré­\npassé et un massacreur s'approche, se met à genoux, essaye\npatelinement de s'assurer du petit corps, tandis qu'un blondin\nde quelques années, le frère aîné de la victime, le repousse avec\nhorreur et dégoût... La salle s'ouvre par deux arcades sur un\nescalier dont elle est séparée par une grille en fer forgé. Der­\nrière cette grille et sur les marches de cet escalier, une fillette\n et quatre garçons assistent curieusement, inconscients et\n presque amusés, au spectacle de ce carnage... Oh! ils auront là\n un beau souvenir de la puissance du roi. les petits princes!...\n\n   Voilà la vision que j'eus dans la chapelle de Saint-Augustin.\nEt dès ce jour, la jeune femme en or, fuyant d'un mouvement si\njuste et si gracieux, à la douce figure si belle dans son angoisse,\nfut une de mes amies. Et Matteo de Sienne, son père, une de\nmes admirations.\n\n    Corsano (Monteroni), près de Sienne. — EGLISE SAINT-JEAN-BAPTISTE :\nMadone avec l'Enfant entre deux anges. Dimensions 0m60, sur 0m45 (id.).\n    Rosia (Sovicille), près de Sienne. — EGLISE SAINT-JEAN-BAPTISTE :\nMadone du Rosaire avec l'Enfant. Dimensions 0m74 sur 0m45 (id.).\n    Torrita, près de Sienne. — EGLISE DELL' OPERA DEL TRIANO : Madone avec\nl''Enfant entre saint Antoine l'abbé et saint Sébastien. Dimensions 0m85 sur 0m57 (id.),\n    Pienza. — CATHÉDRALE, transept droit : Madone et quatre saints : sainte\nCatherine, saint Mathieu, saint Bartholomé, sainte Lucie, signé : Opus Matei\nJohannis de Senis. — EGLISE SAINT-FRANÇOIS : Madone adorant l'Enfant entre\ndeux anges (œuvre non indiquée par Berenson, signalée par M. A. Prunaï).\n    Asciano. — COLLÉGIALE, transept gauche : Saint Michel, un évéque,àdroite\net à gauche d'une Assomption, attribuée sur place au Vecchietta, mais plus\nvraisemblablement à Giovanni di Paolo.\n    Buonconvento sur l'Arbia, à 7 kilomètres de Monte Oliveto. — EGLISE\nSAINTS-PIERRE ET PAUL, maître autel : Madone avec l'Enfant et deux anges;\nMadone avec saint Sébastien, saint Paul, saint Pierre et saint Jean.\n    Rome. — VATICAN, musée chrétien : case N, XIV, Sainte Barbe, et case Q,\n IV, Saint Jean (d'après Berenson).\n"}, {"page_pdf": 240, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2376, "texte": "                   SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                  199\n\n\n   Je sais bien qu'il est quasi-outrecuidant de confesser sans\nréserve des enthousiasmes aussi peu consacrés. Car la situation\nde Matteo n'est point considérable. C'est un de ces Siennois du\nXVe siècle desquels il est entendu qu'ils se sont tous pareille­\nment attardés à cultiver, pour de fastidieux tableaux de dévo­\ntion, des traditions stériles, tandis qu'à Florence triomphait\nl'amour de la vie, du costume pittoresque, du mouvement\nobservé, de l'individualisation des personnages. J'ai cru cela\naussi, au début; et tout d'abord, je n'eus point l'audace de\nconfesser mon extravagante sympathie pour la jeune femme\nen or.\n   Mais je retournai à Saint-Augustin et mes visites successives\nne firent que confirmer et accroître ma passion. Je vis encore, à\nSienne, la Madone des Neiges et la Sainte-Barbe des boulangers.\nLa gloire de ces oeuvres magistrales n'a guère excédé les limites\nde leur cité; elles n'ont point eu, comme tant d'autres, les hon­\nneurs de reproductions fréquentes et les historiens d'art, quand\nils en ont parlé, l'ont fait sans grand respect. De cette demi-\nobscurité, elles prennent un charme : celui de l'inédit et de la\ndécouverte. On a, devant elles, la joyeuse surprise de rencontrer\ndes beautés dont on n'était point averti.\n\n\n  N a p l e s . — M U S É E , salle toscane : n° 3 1 , Massacre des Innocents, signé et\ndaté : Matteus Johannis de Senis pinxit MCCCC?XVIII (ou 1488 ?).\n   B e r g a m e . — L E G S MORELLI : n° 54, Madone.\n\n\n  B e r l i n . — M U S É E : n° 1127, Madone avec saint Jérôme et saint François (attri­\nbution contestée, omise par B e r e n s o n . Crowe a proposé G. Cozzarelli?).\n  M e i n i n g e n . — M U S É E : Madone et saints (d'après Berenson).\n  M u n i c h . — M U S É E : n° 6, Portrait de B. Fortebracci (id.).\n  Cologne. — M U S É E : n° 777, Madone entre saint Nicolas et saint Antoine (attri­\nbution omise par Berenson).\n  G ö t t i n g e n . — GALERIE DE L'UNIVERSITÉ : Madone avec saints (d'après Bode).\n  K o n i s b e r g . — CERCLE ARTISTIQUE : Madone avec saints (id.).\n  M u n s t e r . — CERCLE ARTISTIQUE WESTPHALIEN : Repos pendant la fuite            en\nEgypte (attribution incertaine, i d . ) .\n\n  P a r i s . — COLLECTION CHABRIÈRES A R L È S , cassone : Salomon et la Reine de\nSaba (d'après Berenson).\n"}, {"page_pdf": 241, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2456, "texte": "200                              DURENDAL\n\n\n\n   Cette médiocre notoriété explique qu'on sache si peu de\nchoses sur Matteo di Giovanni. Celui qui devait, auXVesiècle,\nporter si haut l'école siennoise et s'appeler Matteo da Siena,\nparaît avoir été originaire de Borgo San Sepolcro, la bourgade\nd'Ombrie où était né, quelques années auparavant, le grand\nPiero della Francesca. Ses parents étaient de pauvres merciers\nqui vinrent s'établir à Sienne, et le plus ancien document qu'on\nait retrouvé concernant leur existence en cette ville, est une sup­\nplique de 1453, dans laquelle Matteo, alors âgé de 18 ans, très\nmisérable, demande à la République de ne point exiger de lui\nle payement trop lourd de certaines taxes. Quatre ans plus tard,\nen 1457, il devait s'être acquis déjà quelque réputation et com­\nmencer à triompher de l'adversité, puisque nous le trouvons\nchargé de décorer, dans la cathédrale, la chapelle consacrée à\nsaint Bernardin de Sienne. En 1461, il entra dans la confrérie\nde Saint-Jérôme, vouée au service de l'hôpital della Scala et\nnous l'y trouvons qualifié de fervoroso fratello et investi de\ndiverses charges.\n   Rio fixe à 1468 le voyage à Naples et l'exécution, dans l'église\nde Formello, d'un Massacre des Innocents, qui se trouve aujour­\nd'hui au Musée de Naples. Mais je ne sais si cette assertion se\nfonde sur autre chose que la date indiquée, après la signature,\nsur cette œuvre. Or, l'inscription est assez abîmée et la date\npeut se lire 1488 aussi bien que 1468. Si cet élément était le\n\n\n  Aix-en-Provence. — MUSÉE : n° 138, Massacre des Innocents.\n\n  Londres. — NATIONAL GALLERY : n° 247, Ecce Homo; n° 1155, Assomption,\nprovenant du Monistero ou Abbaye de Saint-Eugène, près de Sienne;\nn° 1461, Saint Sébastien. — COLLECTION BUTLER : Une madone et trois cassone :\nReine Camille, Salomon et la Reine de Saba, Jugement de Paris (d'après Berenson).\n— COLLECTION MOND : Portrait defemme, profil (id.). — COLLECTION FARRER :\nMadone entre saint Jean-Baptiste et saint Michel (d'après M. Mazza).\n  Brighton. — COLLECTION HENRY WILLET : Madone (id.).\n  Ashridge. — COLLECTION LORD BROWNLOW : Deux épisodes de la vie de saint\nJérôme (id.).\n\n  B I B L I O G R A P H I E . — Je ne connais point d'étude consacrée spéciale­\nment à Matteo. Dans les Biografie degli artisti senesi, par ETTORE ROMAGNOLI,\nmanuscrit donné par l'auteur à la Bibliothèque de Sienne, v. vol. IV,\npp. 623 à 684. Ce grand artiste attend encore une monographie.\n"}, {"page_pdf": 242, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2296, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  201\n\n\nseul, il serait plus logique, me paraît-il, d'admettre que le Mas-\nsacre de Naples se place entre celui de l'église Saint-Augustin\n(1482) et celui de l'église des Servi (1491) et fut, comme eux, la\nconséquence du succès obtenu par le sujet dessiné pour le Pave­\nment de la cathédrale (1481).\n    Matteo fut, comme le Vecchietta et d'autres artistes de Sienne,\nappelé à Pienza. Nous ne savons pas quand; mais, à en juger\nd'après le tableau d'autel qu'il peignit pour la cathédrale, ce fut,\nsans doute, à ses débuts.\n    En 1470 se place la grande Madone, sur fond d'or, qui se\ntrouve au Musée de Sienne (salle VI, n° 7) et qui fut exécutée\npour l'église des moines servites. En 1477, la Madone des Neiges\ndans l'église de ce nom. En 1479, il peignit un Saint-Jérôme,\nœuvre actuellement disparue, pour les consuls des marchands,\net la Sainte-Barbe, pour la corporation des boulangers, de l'église\nSaint-Dominique.\n    En cette année eut lieu son second mariage. Il épousa Orsina\ndel Taïa, dont il devait avoir plusieurs enfants.\n    En 1481, il dessine, pour le Pavement du Dôme, un Mas-\nsacre des Innocents. Il est vraisemblable que la faveur accordée\nà cette composition l'incita à en donner une interprétation\npeinte, et il fit le Massacre de Saint-Augustin (1482). On réclama\nde lui d'autres variantes de ce sujet, devenu fameux; ce fut\nainsi, sans doute, qu'il peignit les Massacres d'Aix et de Naples,\nque nous ne pouvons dater, et, enfin, celui de l'église des Ser­\nvîtes, qui est de 1491.\n    De 1483 est le dessin pour une sybille du Pavement du\n Dôme, de 1489 une Madone au Palais Public; et, en 1487, on\nlui commande une Assomption pour l'église Santa Maria du\nServi de Borgo San Sepolcro. Il est qualifié, dans ce docu­\n ment, de « citoyen de Borgo habitant Sienne ». Cette œuvre,\n si elle fut exécutée, a disparu.\n    Il mourut en 1495.\n    Voilà le peu que nous content les biographes. Quant aux cri­\ntiques, nous avons vu en quelle phrase concise et dédaigneuse\n M. Müntz règle leur compte à ces réactionnaires de Siennois,\n Matteo compris. Taine, qui a si doctement célébré la Renais­\n sance dans son Voyage en Italie, n'a vu la Sainte-Barbe que pour\n l'accabler par la comparaison avec les œuvres du Sodoma, qui\n"}, {"page_pdf": 243, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2377, "texte": "202                                  DURENDAL\n\n\n« rejette à l'instant tous les autres Siennois dans la région indé­\nterminée des êtres inachevés, insuffisants, non viables ».\nM. Bourget, qui se targue d'une âme plus délicate, n'a été\nattendri, à Sienne, lui non plus, que par un Torse du Sodoma\net les fresques de Pinturicchio. Burckhardt et Bode parlent\naussi de la peinture de Sienne, qui s'éteint dans le respect de\ntraditions vieillies, et disent de Matteo : « Outre les qualités\nqu'il a en commun avec les meilleurs maîtres cités plus haut\n(siennois), Matteo donne à ses figures féminines plus de dignité,\nà ses anges plus de grâce, à son coloris riche et clair plus d'har­\nmonie. Ces caractères apparaissent surtout dans son grand\ntableau d'autel à Santa Maria della Neve, dans la Sainte-Barbe\nde Saint-Dominique, dans l'Ascension (1) du Monistero, dans\nplusieurs Madones trônant et dans quelques tableaux de Vierges\nà l'Académie. Mais dès que Matteo aborde des sujets drama­\ntiques, tels que le Massacre des Innocents (qu'il a peint plusieurs\nfois, à San Agostino en 1482, à Santa Maria dei Servi en 1491\net dans un tableau repeint du Musée de Naples), sa peinture,\nmalgré de beaux traits, tourne à la raideur et à la carica­\nture. »\n   Rio en a parlé plus longuement. Son imagination a écha-\nfaudé, sur les quelques indications fournies par les documents,\nune biographie dont bien des assertions semblent aventurées, et\nsa critique préconçue célèbre surtout en Matteo l'excellent chré­\ntien. Les Massacres l'inquiètent un peu et le mettent mal à\nl'aise. Il appelle celui de Saint-Augustin un singulier chef-\nd'œuvre. « Jamais ce sujet, qui prête tant aux tours de force des\ndessinateurs intrépides, ne fut représenté d'une manière si sai­\nsissante, ou plutôt si repoussante, non seulement à cause du\nsang qui coule et des victimes gisantes et des mères défigurées\npar l'effroi, mais aussi à cause des faces superlativement\nhideuses du roi Hérode et de ses bourreaux, dont les types sem­\nblent avoir été suggérés par quelque vision infernale. » En\nsomme, Rio n'aime guère ces audaces, ces recherches natura­\nlistes de mouvement et de caractère; il n'est pas loin d'y voir\ndes écarts révolutionnaires déplorables. « Ce tableau (dit-il\nplus loin, il s'agit de la Sainte-Barbe) prouve que l'artiste savait,\n\n\n  (1) Il s'agit de l'Assomption, actuellement à L o n d r e s .\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2531, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  203\n\n\nau besoin, chercher des aspirations ailleurs que dans le culte\ndu naturalisme, et que les progrès techniques n'étaient pas\ntoujours, 'à ses yeux, le but suprême de l'art. Il était difficile\nqu'avec sa grande science de dessinateur, il ne se laissât pas\nquelquefois entraîner trop loin dans cette direction; mais il\nétait encore plus difficile que sa piété personnelle et ses rela­\ntions avec les âmes qui cherchaient auprès de lui un aliment\nou un stimulant à leurs inspirations idéales, ne les fissent pas\nrentrer tôt ou tard, dans la bonne voie quand il s'en était\nécarté. »\n   Rio marque une préférence pour l'Assomption du Monistero.\nOn appelle ainsi une ancienne abbaye de bénédictins située à\nquelques kilomètres de Sienne, érigée sous le vocable de Saint-\nEugène et actuellement propriété particulière. Les peintres de\nSienne les plus distingués y furent appelés, et Matteo y peignit\nun tableau considérable que la National Gallery eut l'heureuse\nfortune d'acheter en 1884. C'est une œuvre de mérite, mais je\nn'en suis pas exagérément féru. Les Anglais, dans la légitime\nfierté de leur acquisition, l'ont proclamée la meilleure de\nMatteo. « On peuty voir, dit le catalogue de la National Gallery,\ncomme un résumé des préoccupations de l'école de Sienne au\nXVesiècle. Les mérites de Matteo sont remarquables dans les\nlimites restreintes de son école et servent, d'autre part, à illus­\ntrer l'immobilité de celle-ci au milieu du progrès général de\nl'art italien. » Il faut en rabattre, à mon sens. Cette Assomption\nest, comme composition, à peu près identique au panneau cen­\ntral de celle que le Vecchietta peignit pour la cathédrale de\nPienza; je pourrais reprendre point par point ma description,\ndepuis le Christ bénissant dans la nuée, la Vierge, la guirlande\nd'anges musiciens, jusqu'à saint Thomas recevant, près du tom­\nbeau ouvert, la ceinture détachée. C'est presque une copie. Il\nest extrêmement vraisemblable que Matteo, ayant à peindre\nl'Assomption, s'est borné à retracer, à une échelle agrandie, le\ntableau de Vecchietta, avec lequel ou après lequel il avait tra­\nvaillé à Pienza. Il ne faudrait pas, au surplus, juger ce fait avec\nnos idées modernes; j'ai pu déjà signaler que les artistes de la\nRenaissance n'avaient point, sur l'appropriation des sujets et\nle plagiat, les conceptions d'un individualisme excessif du\nXIXe siècle. Leur personnalité se manifestait dans la culture\nd'un fond commun de traditions, dont personne n'eut songé à\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2371, "texte": "204                          DURENDAL\n\n\n\nréclamer l'exclusif monopole. L'ordonnance de l''Assomption était,\ndans sa donnée générale, banale dans l'école siennoise, et le\nVecchietta lui-même avait eu des précurseurs. L'idée de la\nguirlande d'anges se trouve déjà dans un tableau de Pietro\nLorenzetti (n° 5 de la salle II, galerie de l'Institut des Beaux-\nArts), à Sienne.\n   Mais s'il est permis de s'inspirer d'une œuvre antérieure pour\nfaire mieux, il est moins méritoire d'en donner un écho affaibli.\nOr, Matteo a commis la faute d'élargir sa composition, ce qui la\nrend plus lourde, ce qui lui enlève cet élan éthéré, si émou­\nvant dans Vecchietta. Ses anges sont moins sveltes et moins\njolis, et si l'ensemble est éclatant et riche, il ne l'est point avec\ncette harmonie suprême de roux dorés et d'or foncés qui\n enchante à Pienza.\n   Je préfère donc la Madone des Neiges et la Sainte-Barbe des\nboulangers. La première est de 1477. Elle se trouve sur l'autel\nd'une petite église quasi abandonnée, au plein milieu de Sienne,\noù l'on ne dit plus la messe qu'une fois l'an. On quitte la rue\naffairée et turbulente pour entrer dans la fraîcheur et la solitude.\nLes fenêtres de droite sont bouchées, celles de gauche grillées,\nle jour vient pauvrement de la porte. Quand enfin on peut la\nvoir, on aperçoit la Madone sur un trône de marbre, au milieu\nd'une assemblée somptueuse d'anges et de saints. Les vases qui\ndécorent, au sommet, les deux extrémités du trône sont remplis\nde neige et deux anges, qui volent dans le ciel bleu sombre avec\nlégers nuages, en font des boules. Quatorze autres, en deux\ngroupes symétriques, se tiennent aux côtés et en arrière du\ntrône et quelques-uns portent des boules de neige dans des cor­\nbeilles. Le groupement en est heureux et vivant; mais indivi­\nduellement ils sont d'un naturalisme un peu pesant, presque\nvulgaire. Quand je pense aux types exquis de grâce et de ten­\ndresse créés par Sano di Pietro, Vecchietta, Neroccio, et même\nBenvenuto di Giovanni et Francesco di Giorgio, la compa­\nraison n'est point favorable à Matteo et je ne puis souscrire à\ncet avis de Rio qui pense que la vocation de Matteo était de\npeindre des anges.\n   Non, sa beauté est ailleurs. Elle est tout d'abord dans cette\ndignité si particulière qu'il donne à ses figures de madones; elle\nest dans la noblesse aisée qu'il donne à ses figures de saints, et\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2463, "texte": "             SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  205\n\n\ncela tout en marquant un réalisme beaucoup plus accentué que\nchez ses contemporains. Elle est, enfin, dans la couleur.\n   Celle-ci est splendide d'éclat et d'harmonie. Sur son trône de\nmarbres gris, la Vierge a une robe blanche lamée d'or, sous un\nmanteau noir, aux galons dorés, qu'un bijou retient sur la poi­\ntrine. Les saints qui se tiennent aux côtés du trône, saint Pierre\nà dextre et saint Paul à senestre debout, saint Laurent et sainte\nCatherine s'agenouillant, sont superbes. Saint Catherine, en\nnonne, noire et blanche; saint Paul, en manteau vieux-rouge\nsur rose-vert-mousse ; saint Pierre, en manteau jaune sombre\nsur vert-mousse foncé; saint Laurent, tenant de sa main\nappuyée sur son gril, la palme du martyre, est vêtu d'une admi­\nrable chasuble de velours rouge frappé de dessins d'or. Dans le:\ndos et au parement de sa manche, des broderies disent la Ren­\ncontre à la Porte d'or et le Baptême du Christ. Tons pleins,\nchauds, profonds que l'or anime ça et là, dans la clef de saint\nPierre, les galons de saint Laurent, les auréoles.\n   Dans la prédelle, trois scènes entre lesquelles s'intercalent\ndeux petites figures de saints. Elles racontent les épisodes de la\nlégende, née, paraît-il, seulement vers le XIIIe siècle, d'après\nlaquelle la Vierge serait apparue, un jour du mois d'août de\nl'an 352 au patricien Jean et au pape Libère en leur ordonnant\nde bâtir une église à l'endroit où, le lendemain, ils trouveraient\nde la neige. La même légende se rattache à sainte Marie­\nMajeure de Rome.\n   La Sainte-Barbe qui fut commandée à l'artiste par la corpora­\ntion des boulangers, est de 1479. J'y retrouve les qualités\nque je viens d'indiquer, mais à un degré plus élevé. Le talent\nde l'artiste semble s'être mûri, assoupli, élargi. Tous ses dons\ns'épanouissent et atteignent un équilibre parfait. Il n'y a\npoint d'oeuvre supérieure dans l'école et l'on comprend que\nTaine qui a passé au milieu des artistes siennois sans les voir,\nn'ait pas pu ne pas remarquer celle-ci. L'ordonnance en est à la\nfois pompeuse et sobre. Sur fond d'or, dans un trône de marbres\nprécieux et multicolores, est assise la sainte. De chaque côté,\nl'encadrant, un ange musicien, et une sainte debout, en pied, à\ndextre, saint Marie-Madeleine; à senestre, sainte Catherine\nd'Alexandrie. Dans le haut, deux anges, horizontaux dans leur\nvol, tiennent au-dessus de la tête de la sainte, une couronne. Le\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2518, "texte": " 206                           DURENDAL\n\n\n  tout d'une richesse, d'un éclat, d'une couleur incomparables. Les\n  anges qui volent sont couverts l'un d'une tunique bleu sombre\n  et ses ailes sont bleu-gris, l'autre gris-perle, ailes lie de vin; les\n  anges musiciens, celui jouant de la guitare, vert-noir avec ailes\n  roses; celui jouant de la viole, vieux-bleu foncé avec ailes\n  pareilles; les saintes portent l'une, un voile rouge tombant sur\n  une robe vert-mousse galonnée d'or; l'autre, très blonde, cou­\n  ronnée, un manteau pourpre doublé de noir sur une robe d'or\n  aux reflets vermeils. Mais le manteau de brocart de Sainte-\n  Barbe, le manteau attaché aux épaules, ouvert et laissant voir la\n  tunique blanche lamée d'or, puis ramené sur les genoux et en\n  descendant en plis lourds, ce manteau de velours grenat avec ses\n  ananas et ses feuillages d'or est un triomphe somptueux. Rien\n  que la magnificence de cette couleur suffirait; mais l'attirance de\n l'œuvre vient, en outre, du charme étrange de la figure centrale.\n    On pourrait penser qu'il n'y a là qu'une Madone à laquelle il\n a plu de donner un autre nom. Au lieu du Bambino accoutumé,\n le peintre aurait placé sur le genou gauche la tour, instrument\n du supplice de la sainte, et dans la droite de celle-ci, la palme\n qui signifie son martyre. Ce serait une erreur de le croire; il y a\n ici autre chose qu'une modification d'accessoires. Le visage déli­\n cieux de la sainte est un visage humain, avec un caractère indi­\n viduel bien marqué; c'est presqu'un portrait à peine idéalisé.\n Visiblement, un modèle a posé; et si l'on se souvient que cette\n année 1479 est marquée par le mariage de Matteo avec Orsina\n del Taïa, est-il invraisemblable de supposer que cette majes­\ntueuse et douce Sainte-Barbe n'est autre que la femme du\npeintre? Au reste, que cette conjecture soit ou non plausible, il\nest certain que nous retrouverons souvent ce type grave et char­\nmant dans l'œuvre de Matteo di Giovanni dont il est une des\ncaractéristiques ; seulement, quand il s'agira de Madones, le\npeintre la présentera avec la tête enserrée dans le traditionnel\nmanteau sombre, tandis qu'ici, la tête est complètement déga­\ngée et l'on voit, sur l'or du nimbe rayonnant, les cheveux blonds\nen bandeaux ondulés, encadrer la face placide, à l'expression\nbizarre...\n    On ne peut quitter San Domenico sans mentionner l'Adora-\ntion des Mages qui se trouve au-dessus de la Sainte-Barbe, et le\nChrist soutenu par des anges, au-dessus de la Nativité de Francesco\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2391, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                          207\n\n\ndi Giorgio, deux belles œuvres de Matteo, remarquables par la\ncomposition et la couleur...\n   On retrouvera des Madones à la galerie de l'Institut des Beaux-\nArts, au château de Belcaro, au Palais Public, et ailleurs. Je ne\npuis évidemment m'attarder à les décrire toutes. Au surplus, la\ntendance naturaliste de Matteo le fait paraître presque, à côté\nde Sano di Pietro, manquer de piété; à côté de Neroccio,\nmanquer de distinction. Je note seulement dans la Madone n° 9\n(salle VI) la substitution, au fond d'or habituel, d'un fond de\npaysage, détail qui prouve encore combien le peintre était peu\nattardé dans « l'observance aveugle de traditions démodées ».\n   La Sainte-Barbe restera l'œuvre culminante à laquelle on\nreviendra, toutes les autres vues. On a retrouvé le contrat entre\nl'artiste et les boulangers; saint Catherine d'Alexandrie y est\nappelée « tedesca » pour la distinguer de sainte Catherine de\nSienne et certains intervenants à l'acte sont Allemands. D'où\nl'on peut supposer que ce fut par ceux-ci que Matteo connut les\ngravures allemandes contemporaines, dans lesquelles, peut-être,\nil trouva l'inspiration des types farouches et grimaçants de ses\nMassacres (1).\n   M. Lafenestre, dont il faut citer, à propos de Matteo, le\njugement à peu près équitable, a fait déjà cette observation.\n « Le seul Siennois qui se soit vraiment efforcé de lutter avec les\n Florentins, dit-il, le plus actif et le plus intéressant de cette\npériode, est Matteo di Giovanni, celui qu'on a surnommé, par\nune forte exagération, le Ghirlandaio siennois. C'est un artiste\n ingénieux et hardi, au courant des méthodes florentines, con­\n naissant les gravures allemandes; il tente sincèrement de rajeu­\n nir la tradition locale par une observation plus attentive de la\n nature et par une expression plus variée et plus complète de la\n vie. Ses contours sont durs et tranchants, ses couleurs âpres et\n discordantes, mais il donne à ses figures de femme, élégam­\n ment drapées, une grâce délicate et noble (Sainte-Barbe, à San\n Domenico, 1479). L'une de ces compositions les plus célèbres\n fut le Massacre des Innocents, qu'il répéta plusieurs fois ; il y\n\n\n  (1) Rio dit avoir vu, et en parle avec admiration, le dessin du Massacre de\nNaples dans les mains d'un amateur parisien. Nous ne savons ce qu'est\ndevenu ce dessin.\n"}, {"page_pdf": 251, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2501, "texte": " 208                        DURENDAL\n\n\n  poussa le mouvement violent jusqu'à la contorsion et l'expres­\n  sion dramatique jusqu'à la grimace, avec une exagération de\n  laideurs plus germanique qu'italienne. Matteo eut une grande\n  influence sur le dernier représentant de cette école attardée,\n  Bernardino Fungaï... »\n     Nous ne pouvions pas échapper, n'est-ce pas, à « l'école\n  attardée ». Il y a unanimité à cet égard. Mais M. Lafenestre\n veut bien reconnaître que Matteo fut une heureuse exception.\n  Quant à son appréciation sur les Massacres, si elle peut se sou­\n tenir pour les peintures, elle est tout à fait inexacte pour la\n grande composition qui fut dessinée pour le Pavement de la\n cathédrale. Il n'y a là ni confusion ni grimace; les soldats sont\njeunes et élégants, et, dans leurs luttes avec l'es mères, il y a\n même une telle cadence rythmique que, si la grâce en est aug­\n mentée, l'impression dramatique en souffre un peu. Il s'explique\n bien que, voulant renforcer cette impression lorsque la pein­\nture lui offrit des ressources refusées par la nielle, Matteo ait\n insisté sur la mêlée des personnages, la hideur des bourreaux,\nl'impétuosité des conflits. On ne peut pourtant pas représenter\nun égorgeur avec un visage angélique et une mère défendant\nson enfant sans quelques « contorsions ». Un tableau exige\ndonc, à cet égard, plus qu'un grand dessin décoratif. Le Mas-\nsacre du Pavimento est dans le plus pur goût de la Renais­\nsance italienne, et l'habileté de l'artiste s'atteste, par exemple,\nen des raccourcis audacieux que n'eussent point désavoué les\nnovateurs florentins; de petits cadavres vus de face par la tête\nou les pieds, mais dans les autres Massacres, le Siennois « réac­\ntionnaire » s'affirme plus hardi encore que les Toscans, en\nallant plus loin qu'aucun d'eux dans le tragique. Un peintre\nmoderne n'imaginerait point d'autres effets!\n    Celui de Naples est une variante de celui des Augustins. Le\nvêtement du roi, l'accoutrement des soldats, la disposition inté­\nrieure du palais sont un peu modifiés, mais nous retrouvons la\nmême ordonnance générale et les mêmes épisodes pathétiques :\nquelques faces douloureuses sont de toute beauté.\n    Dans le Massacre qui est chez les Servîtes, Matteo renonce,\nmalheureusement, aux perspectives spacieuses d'architecture,\npour placer Hérode et ses conseillers au fond du tableau : ils\ny ont l'air de statues, détachées de l'action. Mais quant à la\nbataille dans la salle, elle est toute renouvelée et tout aussi\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1833, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                         209\n\n\némouvante que celle des Augustins : preuve s u r a b o n d a n t e de\nla verve de l'artiste. Il est instructif de comparer, dans une\nautre chapelle de la même église, le m ê m e sujet peint,\nassure-t-on, par Lorenzetti ; le maître antérieur, tout en\nétant plus nombreux, est bien plus éparpillé et monotone.\nMatteo, lui, est incroyablement diversifié, il n'y a point\ndeux gestes de bourreaux, deux attitudes de mères, deux\nexpressions d'enfants qui soient pareilles, mais toutes sont sai­\nsissantes de vérité. Voyez, par exemple, à senestre, la femme\nen robe rouge lie-de-vin qui griffe dans la figure le bourreau\nm e n a ç a n t ; au milieu, la femme à la robe blanche à dessins d'or,\nà la figure crispée par l'effroi, qui essaye de s'enfuir, et, à dextre,\nla t o u t e j e u n e femme (en robe blanche laissant à la manche et\nau genou un velours rouge frappé d'or) t e n a n t ses deux petits\nsouriants. C'est t u m u l t u e u x , sans confusion; c'est impression­\nnant, sans excès d'horreur : un des massacreurs est un j e u n e\nsoldat, joli comme u n page. L a couleur de l'œuvre est magni­\nfique et somptueuse, les ors prodigués se r é p a n d e n t harmonieu­\nsement au milieu des tons profonds et chauds. Au-dessus, dans\nla lunette, u n e Vierge adorée, noble et d'un faste analogue, dans\nles rouges et les verts sombres.\n  Ce tableau est le dernier que nous connaissions de Matteo di\nGiovanni. Q u a t r e ans plus t a r d , la mort vint le p r e n d r e à son\ntour. Il laissait une veuve et plusieurs enfants, dont M. Mila­\nnesi a retrouvé les n o m s .\n  Il eut un continuateur débile dans GUIDOCCIO COZARELLI\ndont les œuvres ont parfoisété confondues avec celles de Matteo.\n\n                                                     JULES DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-003", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 210, "page_fin": 211, "titre_corps": "Les quatre animaux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "Les quatre animaux Quatre animaux étaient debout devant ma face", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 253, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1324, "texte": "Les quatre animaux\n\nQuatre animaux étaient debout devant ma face,\nQuatre bêtes de gloire et de mystère, ouvrant\nSur le ciel où tremblaient les torches de l'espace,\nLeurs envergures, où les siècles, en mourant,\n\nSans doute avaient laissé quelque peu de leur ombre.\nCar leur masse rigide écrasait le sol blanc,\nEt, sans rien animer de leur pesanteur sombre,\nL'éclair qui les frappait s'éteignait en sifflant.\n\nEt, devant leur présence à la fin révélée,\nLe lampadaire ardent des nuits s'était éteint,\nEt tous quatre gardaient, sur la grève dallée,\nLe portique par où passera mon destin.\n\nEt derrière eux battait la mer avec les nues,\nOù le chaos sacré venait en vain hennir,\nOù vacillaient, bordant d'étranges avenues,\nLes funéraires yeux des spectres à venir :\n\nCar là-bas mugissaient, comme des hécatombes,\nLes eaux d'un océan splendide et sépulcral,\nOù les fûts tournoyants de la forêt des trombes\nMontaient vers la terreur du plafond sidéral.\n\nMais, stigmate sanglant aux larmes lapidaires,\nChacun d'eux me montrait, entre ses yeux écrit,\nUn mot dont j'épelais les divins caractères...\nEt c'était là le nom que leur donne l'esprit.\n\nOr le premier était un Aigle à tête d'homme :\nLe zodiaque douze fois le bardait d'or,\nSes prunelles étaient fixes et froides, comme\nLes prunelles des rois au fond d'un palais mort.\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 878, "texte": "                 LES QUATRE ANIMAUX                      211\n\n\nEt le deuxième était comme un Taureau céleste :\nIl avait la puissance et l'immobilité\nDes tombeaux de granit dont la présence atteste\nCe que les Géants, pour se survivre, ont. tenté.\n\nE t le troisième avait, comme un Lion solaire,\nSur sa poitrine un bouclier incandescent,\nEt sa crinière était pareille à la colère\nDes orages sur les pics sacrés rugissait.\n\nLe quatrième était un Ange : ses huit ailes\nTournaient incessamment comme l'essieu d'un chat,\nEt le strident éclat des pennes immortelles\nLassait l'âme qui veille au miroir du regard.\n\nOr, des foudres sur leurs toisons étincelèrent,\nEt tous quatre, au milieu du vide firmament,\nTour à tour, tout au fond de mon âme, parlèrent\nD'une voix qu'on eût dit la voix d'un élément.\n\n                             SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE\n\n\n(La Tentation de l'Homme)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-004", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 212, "page_fin": 215, "titre_corps": "Stijn Streuvels", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Auguste Cuppens", "ancre_debut": "Stijn Streuvels CE nom est le pseudonyme de Frank 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colline, au « Kluysenberg », un petit ermitage,\noù il pourrait rêver et écrire — tout seul.\n   En attendant, Stijn fait, le matin, des pains et des pâtés déli­\ncieux, car il est boulanger. L'après-midi, dans une cellule atte­\nnante à la chambre familiale, — une chambre noblement simple,\nsur la cheminée de laquelle se trouve une Vierge aux yeux de\nrêve, œuvre de son frère Charles, sculpteur d'avenir, élève de\nJules Lagae, — il s'adonne au labeur d'artiste.\n   Cette cellule est une merveille de goût et de raffinement artis­\ntique. C'est une petite synthèse d'art, du grand art de tous les\ntemps. Des portraits de Vondel, de Tolstoï et d'autres grands\npoètes; le masque merveilleux de son oncle, Guido Gezelle; des\nplâtres reproduisant des chefs-d'œuvre de primitifs italiens; des\nspécimens naïfs de l'art de la sculpture primitive flamande...;\ndes livres : des volumes formidables, anciens et nouveaux, que\nStijn a reliés lui-même avec un goût consommé, une série déli­\ncieuse de petits volumes de Shakspeare; un Christ et des\nVierges...; enfin, pour indiquer qu'on est chez un Flamand de\nFlandre — des pipes! — des eaux-fortes, de fines esquisses de\ntableaux, que sais-je?\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2194, "texte": "                          STIJN STREUVELS                        2l3\n\n\n   Il vit très heureux entre une mère, qui le choie et qu'il adore,\net une sœur dévouée, qui le traite avec respect, dans son petit\nréduit de rêve et de liberté !\n   Son métier de boulanger-pâtissier ne l'a pas empêché d'écrire\ndes pages d'art, dont quelques-unes sont des chefs-d'œuvre.\n                                  *\n\n\n    Ses premiers essais parurent, si je ne me trompe, dans le\n Nieuwe Tijd, une revue west-flamande que publiait Hugo Ver­\n riest et qui a disparu.\n    De Nieuwe Tijd donnait, de temps en temps, des nouvelles\n étonnantes signées Frank Lateur, d'un style si merveilleux,\n d'une fraîcheur, d'une originalité si vraie, si franche, qu'on en\n était ébloui.\n   Je m'imaginais naïvement que cela provenait d'un vieux doc­\nteur de village, artiste inconscient et ignoré, qui voulait mon­\ntrer qu'il avait un peu vécu dans l'idéal avant de mourir.\n    C'étaient les premiers pas d'un géant, du neveu de Guido\n Gezelle, qui allait doter la Flandre d'une prose classique incom­\nparable après que son oncle l'eut dotée de sa poésie immortelle.\nC'était « l'autre face » de l'art de Gezelle, celle qu'il n'avait pu\nmontrer. C'était la prose plantureuse et riche, noblement\nréaliste, après la poésie idéale du prêtre.\n   Qui pourrait définir l'œuvre de Stijn Streuvels?\n   A chaque coup — à chaque nouveau volume — on a devant\nsoi un autre Stijn Streuvels. La fantaisie prodigieuse de son\ngénie crée la beauté et en diversifie les nuances à l'infini et\ncomme en se jouant. Il est maître de sa langue. Son style vous\nberce ou vous fait vibrer tour à tour. Il fait de sa langue tout ce\nqu'il veut.\n   Ses visions sont celles d'un primitif raffiné.\n   Il y a là de tout : rêve de Tolstoï, simplicité biblique, raffine­\nment de Gauthier, héroïsme d'Homère, délicatesses virgi-\nliennes, et tout cela, c'est du Stijn Streuvels et ce n'est que lui,\nen somme.\n   N'est-ce pas chose inouïe que de voir cet enfant du peuple,\nsans préparation classique autre qu'une bonne école primaire (il\nn'a jamais fréquenté le collège !) arriver d'un coup, sans effort\napparent, aux raffinements les plus exquis de l'idée et du style?\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2347, "texte": "214                         DURENDAL\n\n\n   Je ne saurais donner une idée approximative de ses œuvres.\n   On les définirait le plus exactement, me semble-t-il, des\ntableaux en actions.\n   Les sujets de ses nouvelles sont souvent quelconques. Petits\névénements de la vie journalière du campagnard. Choses que\nl'on voit tous les jours, qu'on a vécues soi-même.\n   Sa psychologie, lorsqu'il analyse l'adulte ou le vieillard, est\nassez fruste, quelquefois trop individuelle, trop pessimiste,\npoussée au noir, surtout dans ses premières œuvres.\n   Certains de ses types sont exagérés, ne correspondent pas à\nune réalité générale, sont poussés à l'excès, forment des excep­\ntions désagréables de l'espèce humaine.\n   A mon sens, il n'est grand psychologue que lorsqu'il analyse\ndes âmes d'enfant, lorsqu'il transpose dans sa prose magnifique\nce qu'il a lui-même vécu dans son enfance et ce dont il porte, en\nune âme vierge, l'empreinte ineffaçable et exacte comme une\nphotographie, mais une photographie qui serait de l'art.\n   Lorsqu'il peint la vie des enfants, des gamins de Flandre\ngambadant dans la prairie, rêvant leurs rêves d'âmes profondes\ndu Nord, il est absolument inouï de force, de vérité, de poésie.\n   Zomerland, c'est le rêve de la vie simple, de la vie primitive.\nC'est comme une large esquisse d'une vie épique de paysans. Il\ny a là des scènes, entre autres dans Knudde, de la vie de ces\npaysans héroïquement brutaux aux rires homériques qu'on ne\ntrouve dans aucune littérature du monde. Il a peint successi­\nvement des visions enfantines : Lenteleven (Vie de Printemps),\ndes splendeurs épiques : Zonnetij et Zomerland (Temps de Soleil\net Pays d'Été), des flâneries: Langs de Wegen (Par les Chemins),\ndes évocations, macabres parfois, mais pas toujours: Doodendans\n(Danse de la mort) et vers la fin de cet hiver il a écrit : Dagen\n(Jours) qui sont, en action, les tableaux du Vieux Breughel et\nd'autres joyeux peintres flamands.\n   Celui de ses volumes que j'aime le plus, malgré mon enthou­\nsiasme pour le Oogst de Zonnetij, c'est sa dernière œuvre : Dagen.\nC'est débordant de santé, de bonne joie de vivre, d'exubé­\nrance flamande, de ce comique essentiellement flamand que les\nBreughel, les Jordaens, les Brouwer ont immortalisé en\npeinture.\n   Me voici à bout de mon article et je n'ai fait que toucher à\nl'œuvre de Stijn Streuvels.\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 558, "texte": "                                STIJN STREUVELS                                  215\n\n\n    Je devrais parler encore de la façon prodigieuse dont il mêle\n la vie de la grande nature à celle de l'homme, de ses soleils ruti­\n lants, de ses nuages fougueux, de ses brumes et de ses clartés\n de vert éclatant et de rouge-pourpre.\n    Voici, pour terminer cette esquisse, un essai de traduction\n d'un des tableaux de la vie enfantine dont j'ai parlé plus haut.\n                                                        AUGUSTE CUPPENS.\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-005", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 215, "page_fin": 218, "titre_corps": "Dans la Bourrasque", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Stijn Streuvels", "ancre_debut": "Dans la Bourrasque Vers midi, au soleil brûlant", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 260, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 558, "fin_caractere_exclue": 2650, "texte": "Dans la Bourrasque\n\n\n     Vers midi, au soleil brûlant, ils sortirent tous les trois pour aller cueillir au\n  bois les mûres sauvages.\n     Trientje en tablier de coton, coiffée d'un grand chapeau de jonc tressé, un\n  panier d'osier au bras. Lowietje portait une culotte usée et une chemise\n déchirée; il avait en poche une corde neuve pour grimper. Ils traînaient à la\n main Poentje, en robe longue, qui marchait péniblement en faisant de petits\n pas entre frère et sœur, écartant ses petites jambes nues.\n     Ils suivaient les sentiers sinueux et étroits, à travers les hauts blés, les\n champs de lin et les colzas aux reflets d'or. Le soleil mordait la tête nue de\n Lowietje et faisait ruisseler ses joues de sueur.\n     Ils marchaient toujours, les yeux fixés sur cette masse épaisse d'arbres\n bleus, là-bas, entremêlée de gaie verdure et d'obscurités profondes par delà\n les troncs de l'entrée du bois.\n    Poentje se fatigua. Il se laissait traîner. Lorsqu'il se mit à brailler, ils s'as­\n sirent dans le fossé le long d'un champ de blé. Trientje ouvrit son panier et\n ils mangèrent leurs tartines. A côté d'eux, dans l'herbe, grouillaient des four­\n mis qui entraient dans un petit trou et en sortaient. Lowietje les taquina avec\n un bâton et fit déguerpir tout le nid. Les enfants s'amusaient à voir toutes ces\n bestioles grouiller en désordre et se sauver avec leurs œufs.\n    Puis ils se levèrent tous trois, croisèrent le vieux moulin, traversèrent la\n prairie et arrivèrent enfin au bois, dans l'ombre fraîche.\n    Les bords du chemin profondément creusé par le torrent, étaient noirs de\n mûres sauvages. Lowietje cueillait, cueillait sans cesse et dévorait les mûres,\n au point que son nez et ses joues furent bientôt maculés et rouges, comme s'ils\n•étaient en sang. Trientje, elle, était sage; elle cueillait et remplissait son\npanier, tandis que Poentje restait assis sur l'herbe jouant avec une brassée de\nbluets.\n    Dans le bois, régnait un silence de mort. Les arbres s'érigeaient tout droit\ndans le feu du soleil et les jeunes feuilles pendaient brillantes et immobiles.\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3287, "texte": "2l6                               DURENDAL\n\n\nUn oiseau chantait dans le bois profond, et son chant résonnait comme dans\nune grande église. Des tourterelles roucoulaient dans le lointain. Aux\noreilles des enfants bourdonnaient de grasses abeilles, volant d'une fleur à\nl'autre.\n   Lorsque le talus du chemin fut dépouillé, ils entrèrent plus avant dans le\nbois. Lowietje marchait en tête pour leur montrer le chemin. Ils rampaient\nen longeant les arbres. Une lumière éblouissante brillait et le soleil jouait\ngaiement avec de petites flèches d'or dans le feuillage. Ils arrivèrent dans les\nhautes futaies. E h ! eh!... Il y avait par là d'autres gamins... et qui savaient\noù nichaient des oiseaux.\n   « Écoutes, Trientje, dit Lowietje, restes ici avec Poentje. Je reviens de\nsuite. Je te rapporterai ton tablier plein d'œufs... et de jeunes! »\n   Il tira de sa poche sa corde à grimper et en un clin d'oeil tous les gamins\navaient disparu derrière les arbres. Trientje les entendait crier et faire du\ntapage. Elle vit son petit frère accroché au sommet luisant d'un hêtre. Elle\nmit les menottes à la bouche et cria : « Louis!... » par trois ou quatre fois.\nSon appel résonnait et se répercutait contre les arbres, mais Lowietje ne l'en­\ntendit pas.\n    Un homme arrivait par la drève, portant sur l'épaule un fusil de chasse. A\npeine les gamins l'eurent-ils aperçu que de tous côtés ils dégringolèrent, glis­\nsèrent le long des troncs et s'éparpillèrent dans les broussailles. Lowietje\nrevint auprès de sa sœur. Il était hors d'haleine et horriblement gêné. De ses\ndeux mains, il retenait sa culotte déchirée.\n    « Il y avait huit œufs dans le nid, Trientje, mais le garde-chasse est venu et\nen descendant... ma culotte... », et il fit retomber un pan : la déchirure allait\n de haut en bas, tout le long des deux jambières !\n    « Mère sera fâchée », dit Trientje, très sérieuse. Elle détacha les épingles\n piquées sur sa robe et ferma les déchirures de façon à cacher la peau.\n    Voilà qu'un coup de tonnerre résonna sourdement, roulant par tout le bois\n pour expirer en une longue traînée de bruits formidables. Les enfants échan­\n gèrent un regard, puis levèrent les yeux vers les arbres et le ciel. Tout était\n noir, vide de soleil. Un vent chaud commença à labourer les branches. Des\n tremblements et des bruissements puissants se firent entendre. Il faisait\n obscur. Par moments régnait un silence effrayant.\n    Et voilà! — ils firent tous trois le signe de la croix — une boule de feu\n passa dans l'air. Tout le bois parut craquer, se briser, se déchirer. Le vent\n mugit. Les branches se balancèrent et se tordirent. Les feuilles frémissantes\n gémirent et de grosses gouttes flagellèrent le sable.\n    « Vite, vite ! — dit Trientje — il va tonner. » Lowietje ne disait rien.\n Poentje hurlait. Ils prirent l'enfant par la main et coururent tant qu'ils pou­\n vaient pour fuir les arbres.\n    « Oeie! oeie ! » Ils serrèrent les menottes devant les yeux et s'arrêtèrent.\n Un serpent d'or enroula un arbre. Tout le bois n'était plus que du feu.\n Il retentissait. Des coups de pierre bondissaient. Cent mille branches cra­\n quaient. Tremblants et n'osant lever les yeux, ils firent encore un signe, de\ncroix, tous les trois, et se tapirent sous les branches, tout au fond d'un fossé.\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3123, "texte": "                               STIJN STREUVELS                                 217\n\n\n  Trientje lia son tablier autour du visage du petit frère et ils restèrent là,\n accroupis, tremblants, osant à peine risquer un œil à travers leurs doigts et\n récitant tout haut des « Pater » .\n    « Prends garde et ne regardes pas, Lowietje, le tonnerre t'aveuglerait. »\n    Les arbres tordaient leurs lourdes branches, sifflant et ronflant à faire peur.\n  L'eau pleuvait à torrents de la voûte des feuilles sur le chapeau de paille de\n Trientje, sur la tête nue de Lowietje et à travers sa chemise en lambeaux. Et\n la foudre tombait, coup sur coup ; le ciel s'ouvrait, vomissant du feu comme\n un four ardent.\n    Les enfants restaient blottis dans les bras l'un de l'autre, — Poentje tout en\n dessous, — et ce ne fut qu'après un long silence qu'ils osèrent lever une tête\n tremblante et effarée.\n    « Que ne sommes-nous à la maison! » soupira Lowietje.\n    Mais voilà que le ciel devint une nouvelle fois tout en feu, des coups de\n tonnerre et des craquements se firent entendre tellement que la terre trem­\n blait et frémissait.\n    « Mon Dieu! mon Dieu! tirez-nous du bois pour être chez mère! » gémis­\n sait Trientje.\n    Lorsqu'ils ouvrirent enfin les yeux, ils virent en dessous d'eux, au loin, un\n hêtre formidable avec une branche-mère coupée et des éclats blancs tout\n nus; les feuilles tournées à l'envers, il était là comme un homme avec un\n bras amputé.\n    Maintenant, la pluie tombait doucement en raies droites, le bruit faiblissait\n et le ciel s'ouvrit.\n    Trempés jusqu'aux os, les enfants sortirent du fossé en rampant et ils\n se tenaient debout, retenant leur haleine et contemplant cet arbre fendu\nsi affreusement et cette grosse branche qui se balançait, paralysée, au-dessus\n de l'abîme. Le tonnerre grondait encore, mais au loin, comme si de longs\nchariots passaient sur une chaussée de pierres dures. Lowietje prit son petit\n frère sur le dos et ils coururent tout droit vers l'ouverture de l'allée, où ils\n voyaient un ciel clair. Ils voulaient être hors du bois, loin de ces arbres où\nrésonnait un bruit d'enfer, où tout craquait, où il faisait si noir.\n    Au dehors, le ciel était plein de nuages frangés d'or et le soleil y lançait ses\nflèches de clarté. La pluie tombait en belles gouttes brillantes et tout avait un\nair si neuf, si frais et si joyeux, comme après une crise de larmes, lorsque les\npleurs brillants scintillent dans des yeux qui rient. Le moulin était encore\ndebout, tout noir, les ailes larges, ouvertes et immobiles. Ici tout était si\npaisible, et ce n'était plus que loin derrière eux que les arbres rageaient.\n    Les oiseaux volaient de-ci de-là et le coucou criait son chant dans le blé.\nLa chemise de Lowietje était collée à sa peau; sa culotte tirait sur ses reins\nde tout son poids et ses cheveux pendaient le long de ses joues en tresses ruis­\nselantes. Les boulettes blanches du tablier de Trientje étaient mélangées aux\nnoires et les tiges de blé humides flagellaient sa jupe mince. Poentje\ntrimbalait dans les flaques d'eau avec ses petits pieds nus et il demandait\nsa mère.\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 543, "texte": "218                              DURENDAL\n\n\n  — Nous serons bientôt à la maison, petit, disait Trientje pour le consoler.\n  Ils suivirent, à travers l'herbe mouillée et les champs de blé odorants, les\npetits sentiers glissants qui conduisaient au grand chemin.\n  Eh! voilà, au tournant, mère arrivait! Elle portait sur la tête un grand sac\nde coton et deux parapluies sous le bras. Elle regardait de travers, furieu­\nsement!\n  — Nous serons battus ! soupira Lowietje.\n\n                                                         STIJN STREUVELS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-006", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 219, "page_fin": 219, "titre_corps": "Rêve de Marbre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Rêve de Marbre Penchés dans l'attitude", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 264, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1272, "texte": "Rêve de Marbre\n\nPenchés dans l'attitude à la fois douce et fière\nQue l'Amour tout-puissant donne à ceux qu'il unit,\nNous berçons notre rêve au chant de la rivière;\nEt nous restons soudés au large pont de pierre\nDans l'immobilité d'un couple de granit.\n\nLa lune, pâle et triste, émerge entre les branches\nDes frêles peupliers qui tremblent dans le vent;\nEt voici qu'elle drape un linceul sur tes hanches,\nEt que nous devenons deux vagues formes blanches\nOù plus rien, semble-t-il, n'est demeuré vivant.\n\nLasse des vains aveux, notre bouche s'est tue;\nMon cœur dort sur ton cœur, qui palpite sans bruit :\nEt les passants croient voir une double statue,\nDont l'immuable geste à jamais perpétue\nUn mémorable amour que nul choc n'a détruit\n\nOn dirait que la Mort, suspendant l'heure agile,\nA sacré pour toujours ce fugitif baiser\nEt mis son infini dans notre chair fragile,\nComme un sculpteur qui change une éphémère argile\nEn un marbre divin que rien ne peut briser.\n\nEt nous rêvons tous deux de nous confondre en elle\nDans l'immobilité d'un couple de granit,\nEt de nous endormir dès ce soir sous son aile\nPour prendre au noir tombeau l'attitude éternelle\nQue la puissante Mort donne à ceux qu'elle unit!\n\n                                             FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-007", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 220, "page_fin": 225, "titre_corps": "Les trois styles de Beethoven", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Vincent d’Indy", "ancre_debut": "Les trois styles de Beethoven LES personnes qui n'envisagent", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 265, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2758, "texte": "Les trois styles de Beethoven\n\n                   LES personnes qui n'envisagent l'Art qu'à un point de vue\n                     superficiel — et le nombre en est considérable dans le\n                     monde — ces personnes, dis-je, se font généralement une\n                     conception bizarre de ce qu'on appelle un artiste de génie.\n                     Elles le voient dès l'enfance faire montre des qualités les\n                     plus rares en charbonnant d'admirables bonshommes s'il\n                     s'agit d'un peintre, en improvisant au piano de grandioses\n                     mélodies, si c'est un musicien qui est en question; puis,\n                     après un temps d'étude qu'elles aiment à se figurer fort\n court, car, pour ces personnes, le génie dispense de talent et, lorsqu'elles\n ont parlé d'inspiration, terme qu'elles ne comprennent guère, elles croient\n avoir tout dit, — elles imaginent leur sujet créant de toutes pièces une\npremière œuvre d'une éclatante originalité et volant ensuite de chef-d'œuvre\nen chef-d'œuvre jusqu'à la fin de sa carrière. Heureusement, — malheureu­\nsement, penseront peut-être les lâches et les paresseux, — il n'en est point\nainsi et la nature vous eût-elle doué à votre naissance des dons artistiques les\n plus extraordinaires, eussiez-vous la vision d'un Rembrandt ou d'un Velas­\n quez, l'entendement d'un Tolstoï, le sentiment d'un Schumann ou d'un César\n Franck, jamais vous ne produirez une œuvre durable, jamais rien de vrai­\nment beau ne pourra sortir de vous si votre âme n'a été touchée par ces deux\ngrands, par ces deux indispensables fécondants du génie : la souffrance et la foi.\n   De la foi, je ne parlerai point, car mon esprit répugne à se représenter un\nartiste créateur incrédule et les efforts de certains normaliens pour démontrer\nqu'un Mozart ou un Pérugin ont pu être des athées, ne m'ont, certes, point\nconvaincu, mais laissez-moi m'arrêter un instant sur la souffrance artistique,\ncette bonne souffrance qui a pour effet de produire des chefs-d'œuvre.\n   « Tu enfanteras dans la douleur », a-t-il été dit à la première femme, et, si\ncette parole reste éternellement vraie quant à la mère appelée à créer un être\nà l'image de Dieu, combien elle l'est plus encore lorsqu'il s'agit de l'enfante­\nment d'une œuvre dont l'unique raison d'être consiste en une assimilation\nhumaine de l'essence divine en ce qu'elle a de plus immatériel, le beau\nabsolu I Non, l'artiste n'est point la machine à produire que d'aucuns veulent\nse figurer, il doit souffrir son œuvre pour que celle-ci soit belle et durable, il\nenfantera, lui aussi, dans la douleur pour créer sur terre une beauté qui soit\nl'image et comme le reflet de Dieu. Il est donc naturel que sa préoccupation\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3106, "texte": "                    LES TROIS STYLES DE BEETHOVEN                               221\n\n\n constante soit l'effort vers le plus-étre, le désir passionné du mieux, et c'est ainsi\n que l'on doit s'expliquer les transformations considérables que l'on peut\nobserver dans le style des artistes créateurs.\n   La souffrance productrice étant en raison directe de la somme de génie, il\nest absolument logique que chez les très grands, ces transformations soient\naussi importantes que multiples, tandis que ceux dont le regard ne s'élève pas\nplus haut que l'immédiat succès de gloire ou d'argent, les médiocres, en un\nmot, ne changent jamais, eux! Il y a une différence aussi capitale entre la\nLeçon d'anatomie et les Syndics des drapiers de Rembrandt qu'entre les Suites pour\nclavecin de J.-S. Bach et ses derniers chorals pour orgue, Goetz de Berli­\nchingen est artistiquement aussi distant de Faust que Rienzi de Parsifal ou que\nles premiers tableaux de Puvis de Chavannes de son admirable Sainte-\nGeneviève, tandis que, d'autre part, M. Scribe refit perpétuellement le même\nvaudeville, comme Meissonnier la même miniature, et bien avisé serait celui\nqui pourrait découvrir quelque différence esthétique entre les divers opéras\nd'un Auber, d'un Halévy ou d'un Ambroise Thomas. On pourrait à ce propos\nrappeler la boutade de l'auteur du Freischiitz au sujet de l'abbé Gélinek,\nl'homme-variation, compositeur des plus féconds, bien oublié aujourd'hui,\nqui n'écrivit pas moins de cent huit recueils de thèmes variés pour piano,\nsans compter ses variations pour orchestre.\n   Weber, en une heure de liesse, lui décocha cette épigramme :\n               Kein Thema in der Welt verschonte dein Genie\n               Das simpelste allein — dien selbst — variirst du nie !\n   (Aucun thème dans le monde n'a pu échapper à ton génie ; mais, le plus\nsimple de tous : — toi-même —, tu n'a jamais pu te varier.)\n   Beethoven, lui, fut parmi les très grands, c'est pourquoi, comme on peut\nl'observer aussi chez Bach et chez Wagner, son style se modifia très sensible­\nment à plusieurs époques de sa vie.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n  Lorsqu'on examine l'œuvre de Beethoven, il semble qu'on puisse discerner\nen lui trois artistes successifs ou plutôt trois états, trois manières d'être du\nmême artiste que l'on pourrait étiqueter : 1° le musicien; 2° l'homme; 3° le\npenseur.\n    De ces trois époques de la vie du maître de Bonn, la première dure environ\nde 1795 à 1802, c'est-à-dire depuis les trois premiers trios, op. 1 jusqu'à la\nSymphonie héroïque. Pendant ces sept années, l'influence d'Haydn, de\nMozart surtout, se fait sentir dans son style, on y sent parfois passer le vent\nd'un coup d'aile, présage du grand vol futur, mais l'auteur d'Adélaïde n'y\nreste pas moins exclusivement musicien, il n'est point encore penseur en\nmusique.\n   Dès l'année 1802, on constate chez lui une première transformation, très\nprobablement attribuable à l'amour, un artiste nouveau paraît en Beethoven,\nil étouffe dans le pourpoint bien ajusté des maîtres duXVIIIesiècle, et, en s'éti-\n"}, {"page_pdf": 267, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3221, "texte": " 222                               DURENDAL\n\n\n  rant (qu'on me pardonne cette familière image) il crève tous ces vieux\n  oripeaux. C'est l'époque des essais de nouvelles formes esthétiques, l'époque\n humaine par excellence où il chante sa vie, l'époque où, terrifié par les appro­\n ches d'une affreuse infirmité, inquiété plutôt que consolé par l'amour, il va\n puiser dans des impressions de nature un aliment à son incessant travail,\n l'époque, où, en une étonnante assimilation de l'ambiance extérieure à ses sen­\n timents intimes, il crée la Symphonie en ut mineur, la Pastorale, les Sonates,\n op. 53, 57, 81, qu'on a depuis intitulées : l'Aurore, l'Appassionata et les\n Adieux. Cette période comprend treize années, de 1802 à 1815 et va de la\n Sonate en ut mineur à la septième Symphonie que Wagner a nommée : l'Apo-\n théose de la danse, entendant par ce mot le summum de la puissance ryth­\n mique.\n    A partir de l'année 1816, le génie de Beethoven, changeant presque totale­\n ment de direction, se replie sur lui-même, les objets extérieurs ne lui sont plus\n de rien, il ne pourrait plus entendre la voix d'une femme aimée, il est sourd,\n et, comme si ses autres sens subissaient une transformation analogue, de\n même qu'il n'entend qu'intérieurement, de même ses yeux ne semblent plus\nvoir que les choses de l'esprit, et alors, loin de recevoir, comme en sa période\nhumaine, des impressions de la nature ambiante, il regarde, il analyse, il com­\nmente ses propres pensées pour les élever jusqu'à la conception d'une huma­\nnité idéale et d'un Dieu charitable et consolateur. Celui qui soutiendrait que\n Beethoven ne fut pas un grand chrétien ne comprendra sûrement jamais rien\nà l'Agnus de la Messe solennelle. Cette période, que je pourrais qualifier de\ncontemplative et qui s'étend jusqu'à la mort de Beethoven, arrivée le\n26 mars 1827 (un mois avant cette date, jour pour jour, il écrivait au prince\nGalitzin : « Je ne voudrais pas mourir encore; à peine me semble-t-il avoir\nécrit quelques notes! »), cette période, dis-je, vit éclore ces impérissables\nchefs-d'œuvre, peut-être encore trop élevés pouf nos intelligences actuelles :\nla neuvième Symphonie, les dernières Sonates de piano, la Messe en ré, les\ncinq derniers quatuors, toutes œuvres d'admirable prière ou actes de sublime\ncharité.\n                                       *\n                                      * *\n\n   Si nous jetons maintenant un coup d'oeil d'ensemble sur ces trois époques,\nces trois manières de l'œuvre beethovénien, par quel lien arriverons-nous à\nles rattacher ensemble, quel en sera le caractère unique et dominant? Incon­\ntestablement, comme je le disais en commençant, la caractéristique de cet art\nest la souffrance.\n   Beethoven aima et souffrit toute sa vie.\n   Et si nous faisons même abstraction de cette douloureuse, mais bonne\nsouffrance de la production artistique, qui nous valut tant de chefs-d'œuvre,\nnous trouverons qu'il fut, dès ses débuts dans la carrière, en butte à une infi­\nnité de souffrances accessoires (si je puis m'exprimer ainsi), qui ne firent\nqu'augmenter avec, les années. Dès 1792, venu à Vienne pour apprendre son\nart sous la direction du célèbre Haydn, il s'aperçoit, première déception, que\n"}, {"page_pdf": 268, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3085, "texte": "                   LES TROIS STYLES DE BEETHOVEN                             223\n\n\nle maître, en qui il avait confiance, misérablement jaloux de lui, néglige la\ncorrection de ses premiers essais. Plus tard, reçu cependant comme un fils\ndans la famille des princes Lichnowsky, il ne peut se faire aux usages de la\nsociété viennoise, il ne parvient jamais à danser en mesure et, dans un accès\nde misanthropie, il écrit à un ami : « Comment! on veut m'obliger à rentrer\nà 3 h. 1/2, à m'habiller un peu mieux (le costume n'était pas la partie brillante\ndu maître), à faire ma barbe...; mais, je n'y tiendrais pas ! » De là, des frois­\nsements constants avec ses protecteurs. Puis, ce furent les affreuses angoisses\nde la surdité, menaçante dès 1797, chronique en 1806, complète en 1822, et,\naussi, la triste ingratitude d'un neveu qu'il aimait, à propos duquel il eut un\nprocès qu'il voulut soutenir lui-même, procès qui dura quatre ans et nous\npriva peut-être de quelque symphonie ou de quelque quatuor. Il n'y eut pas\njusqu'aux embarras domestiques, côté infime, mais bien agaçant de l'exis­\ntence, qui contribuèrent à tourmenter le pauvre grand homme.\n   En 1820, dans l'intention de loger son neveu chez lui, Beethoven se croit\nde force à organiser un ménage, lui qui vivait au jour le jour et prenait ses\nrepas au cabaret, et il écrit à un de ses voisins pour lui demander les rensei­\ngnements suivants :\n   « 1. Que donne-t-on à manger à deux domestiques, soir et matin; quan­\ntité et qualité?\n   » 2. Combien de fois leur donne-t-on du rôti ?\n   » 3. Leur dû, les domestiques l'ont-ils en commun avec les maîtres, ou\npeuvent-ils se cuisiner autre chose?\n   » 4. Combien compte-t-on de livres de viande pour trois personnes? »\n   C'est à ce moment qu'on trouve sur ses livres de notes les mentions :\n\" I er mai : Convenu avec la femme de ménage : 12 ducats par mois; je l'ai\n                arrêtée pour trois ans.\n» 4 mai : Départ de la femme de ménage.\n» 10 mai : Arrivée de la nouvelle femme de ménage, engagée pour trois ans,\n                à 13 ducats.\n» 12 mai : La femme de ménage est partie ce matin; le diable l'emporte! »\n\n                                        *\n\n   J'ai dit, tout à l'heure, que Beethoven aima et souffrit toute sa vie. Si j'ai\nrapproché ces deux termes, c'est que, bien souvent en art, il sont syno­\nnymes, et pour l'artiste de génie qui nous occupe plus que pour tout autre.\n   « Beethoven n'était jamais sans un amour, écrit Wegeler, son plus intime\nbiographe, et toujours il en était fortement impressionné. »\n   Oui, cet homme laid, mal mis, peu rasé, ridiculement maladroit aux yeux\ndu monde, et, avec cela, sourd dès sa jeunesse, fut presque constamment\npassionnément épris de femmes, dont la position était tellement au-dessus de\nla sienne, au point de vue de la hiérarchie sociale, que le pauvre amoureux\nen était réduit à exprimer son cœur par les seuls moyens que lui fournissait\nson art; telle sonate n'est point autre chose qu'une déclaration, tel final, la\nmanifestation faite œuvre d'un effrayant désespoir; il est fort probable que les\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3472, "texte": "224                               DURENDAL\n\n\n belles dames, objets de ces hommages, n'en comprenaient alors ni les ten­\n dresses passionnées, ni surtout la haute portée artistique. Toute sa vie, Beet­\n hoven aima — et souffrit, parce qu'il aimait, et, pour expliquer le changement\n de style, il est utile de s'arrêter un instant sur le chapitre de ces amours.\n Mais qu'on se rassure, l'amour beethovénien n'a absolument aucun point de\n contact avec la convulsion pathologique en la description de laquelle M. Zola\n et ses disciples mettent toutes leurs complaisances, Beethoven aima toujours\n idéalement, et le besoin incessant d'affections qui tourmentait son cœur de\n poète ne se manifeste que par des sentiments élevés, qui n'ont presque rien\n de terrestre.\n    Sans parler de son admiration d'enfant pour Eléonore de Breuning, la\n sœur très aînée de son ami Etienne et l'inspiratrice, croit-on, du lied : Adé-\n laïde, je veux dire quelques mots du roman de sa trentième année avec cette\ncomtesse Juliette Guicciardi, qui sembla, un instant, l'avoir payé de retour,\nou, du moins, le lui avoir laissé croire. Beethoven se donnait toujours naïve­\nment et tout entier; aussi, les déceptions en étaient-elles, chez lui, plus\ncruelles. Il adora passionnément cette jeune fille italienne, rencontrée,\nen 1802, dans une ville d'eaux de Hongrie; mais, peu d'années après, celle-ci\ndevenait la femme du comte Gallenberg, officier autrichien, ancien condis­\nciple de Beethoven à l'école de contrepoint d'Albrechtsberger, et qui devint,\npar la suite, impresario et directeur de l'Opéra de Naples. Trois documents\nseulement nous sont restés sur cet amour, qui détermina un changement\ncomplet d'état d'âme chez l'artiste aussi bien que chez l'homme. C'est, d'abord,\nune lettre brûlante écrite vers 1805, lettre retrouvée dans les papiers de Beet­\nhoven, et qui ne parvint probablement jamais à sa destinataire. On y lit'des\npassages comme celui-ci : « Mon ange, mon tout, mon moi! Je voudrais\n» que nos deux cœurs fussent toujours l'un près de l'autre, ma vie alors\n» s'écoulerait tranquille et sans tourments; quelque ardemment que tu\n» m'aimes, je t'aime encore davantage ; avec quels cris, avec quelles larmes je\n» t'appelle, ô ma vie ! » Après le mariage de sa bien-aimée, Beethoven écrit\nen français (et dans quel français!) : « J'étais bien aimé d'elle, et plus que\n» jamais son époux. » (Traduisez : plus que jamais ne le fut son époux.)\n« Par elle, j'ai appris de son misère. » (Le masculin, dans cette tournure alle­\nmande, indique qu'il est question du comte, alors criblé de dettes.) « Je trou-\n» vais un homme de bien, qui me donnait 500 florins pour le soulager. Il\n» était toujours mon ennemi; c'est justement la raison que je lui fasse tout le\n» bien possible! » Enfin, en 1823, dix-huit ans après le mariage de Juliette\nGuicciardi, on trouve, dans les cahiers de conversations du pauvre grand\nsourd, cette réponse à une question, probablement indiscrète de Schindler,\nréponse écrite encore en français, car il était de bon ton alors, en Allemagne,\nd'employer notre langue lorsqu'on parlait de gens de qualité : « Elle est née\n» Guicciardi, je l'aimais. Elle était l'épouse de lui avant son voyage en Italie.\n» Arrivée à Vienne, elle recherchait moi en pleurant, mais alors je la mépri-\n» sais. » Ne dirait-on pas l'argument explicatif de la sonate en ut # mineur,\ndédiée à cette même Giulietta?\n   Vers 1806, un autre amour s'empara du cœur de Beethoven, amour mal-\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2343, "texte": "                   LES TROIS STYLES DE BEETHOVEN                            225\n\n\nheureux, dangereux même, car il s'adressait à une personne bien au-dessus\ndu musicien au point de vue social, la comtesse Thérèse de Brunswick, qui\nétait de maison souveraine. C'est elle, nous disent des documents récemment\ndécouverts, qu'il voulut peindre dans l'adagio de la IV e Symphonie, ce\nmystique chant d'amour.\n   Vers la 45 e année, toute la puissance aimante du cœur de Beethoven se\nconcentra sur son neveu, qu'il entoura d'une affection d'autant plus vive que\ncelui-ci semblait moins la mériter.\n   Ce fils adoptif, pour lequel le maître avait été dévoué jusqu'à vouloir étu­\ndier le droit et la procédure, fut le principe hostile des dix dernières années\nde la vie de Beethoven. Paresseux, joueur, libertin, expulsé de l'université\npour inconduite, perpétuel quémandeur d'argent, ce malheureux neveu finit,\nmalgré les prières de son oncle, par abandonner la carrière littéraire, pour\ns'engager dans l'armée autrichienne, et la dédicace du colossal XIV e Qua­\ntuor (en ut # mineur), n'est qu'un témoignage de gratitude de Beethoven\noffert au colonel baron de Stiitterheim, pour avoir accepté de recevoir ce\nmauvais sujet dans son régiment. Mais, pour qui sait voir les choses de haut,\nil apparaît que c'est probablement à cet indigne neveu, aux tourments qu'il\ncausa au pauvre homme de génie, alors déjà accablé par les souffrances phy­\nsiques, que l'on peut attribuer le changement de style de la dernière époque\nde Beethoven, la sublime troisième manière. Ne trouvant, dans le monde\nextérieur, que misère et déception, l'artiste rentre en lui-même, il chante ses\nvisions intérieures et il prie.\n   C'est alors qu'il écrit, et je ne peux mieux terminer que sur cette citation :\n« Tout ce que je vois dans le monde est contre ma religion, et je méprise les\n» hommes qui ne comprennent pas que la musique est une révélation divine\n» plus haute que toute sagesse, que toute philosophie. Je n'ai plus d'amis, je\n» suis seul avec moi-même, mais je sais que Dieu est plus proche de moi\n» dans mon art que de tous les autres. J'en agis sans crainte avec Lui, parce\n» que j'ai toujours su le connaître, le comprendre, l'aimer. »\n   Voilà le dernier amour mystique de Beethoven.\n\n                                                             VINCENT D'INDY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-008", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 226, "page_fin": 235, "titre_corps": "La Libre Esthétique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Libre Esthétique Le Salon Si le même motif", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 271, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2215, "texte": "La Libre Esthétique\n\n                                  Le Salon\n\n\n\n   « Si le même motif n'est pas traité de cent façons par différents maîtres, le\npublic n'apprend pas à s'élever au-dessus de l'intérêt du sujet. » Et je pense\nque pour Nietsche — car c'est de lui qu'il s'agit; Nietsche est trop à la mode\npour qu'on puisse congrûment s'abstenir de le citer — ce qui est au-dessus\nde l'intérêt du sujet, c'est pour partie l'intérêt du peintre, cette curiosité si\nhumaine par où nous recherchons l'artiste en outre ou même avant l'Art. La\nLibre Esthétique y pousse. Elle est une réunion de personnalités picturales\nextrêmement tranchées; la plupart des exposants peignent, leur tempérament\nen vedette; et ce serait bien une raison du succès notable dont s'entoure ce\nsalon, succès de discussion, d'enthousiasme ou de critique souvent véhéments\nou sommaires. Il n'en est sans doute pas un autre à Bruxelles qui départit si\nexactement le public d'amateurs, parce qu'il n'en est pas un autre qui soit plus\nd'avant-garde, plus audacieux, de tendances plus neuves.\n   Et tout d'abord c'est l'école du vibrisme, du pointillé, du tachisme réunis­\nsant quelques noms diversement connus et un nombre considérable d'oeuvres.\nVoici des toiles éclatantes, ruisselantes comme celles de HENRI LEBASQUE où\nla couleur trépide; d'autres plus adoucies, plus (énûment nuancées, aspects\nclairs et légers de nature, notations précises d'heures matinales ou vespérales,\npaysages allégés de trop lourdes matérialités, ce sont celles de PAUL DE LAP­\nPARENT. LOUIS PAVIOT peint à renfort d'empâtements généreux des jardins,\ndes squares d'une netleté rutilante et brutale; par ailleurs, un peintre espa­\ngnol, SANTIAGO RUSINOL, note dans une couleur qui flamboie implacablement\nde soleil des jardins du Midi. Tout cela se caractérise par une exacerbation\nde luminosité, intéressante sans doute, mais où le procédé apparaît trop.\nQuant au procédé lui-même, c'est affaire de goût. Et dans ce goût je vois\nquelque chose d'exclusif, une importance primordiale donnée à l'élément\nimmédiatement sensuel du paysage et, par une conséquence rationnelle, un\nfléchissement dans la recherche de sa psychologie. De ce sensualisme de la\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3515, "texte": "                          LA LIBRE ESTHÉTIQUE                              227\n\n\nlumière, HENRI MARTIN se dégage ou le complète par une interprétation infi­\nniment émue et profonde de la Nature comme le montrent ses admirables\ntableaux d'une harmonie de tons si parfaite, tels que le Causse, par exemple,\net la Vieille Cabane. Pointilliste encore, T H . VAN RYSSELBERGHE qui nous donne\ndes portraits d'une composition, d'un dessin, d'une « expressivité » merveil­\nleuses. Quelle justesse et quel mordant dans ces toiles excellentes! Pourquoi\nfaut-il que leur tonalité ait si peu d'attraits. Est-ce que cette quasi-crudité de\nl'atmosphère est de la nature du portrait? Et puis son portrait de fillettes, son\ndélicieux petit bonhomme campé en pleine vérité et d'une exquise psychologie\nenfantine ne nous apparaissent-ils pas peints en plein air, alors qu'avérément\nils ont posé entourés d'une souple lumière d'appartement!... Pourquoi négli­\nger cet avantage de \" disposer \" l'éclairage d'un appartement, de l'apparier\nintimement au sujet, d'en faire son complément?...\n   C'est en quoi excelle avec maîtrise ALBERT BESNARD qui est certes une des\npersonnalités les plus riches de l'école moderne française. On en serait con­\nvaincu par son seul portrait de M me A. D. ou R. L. — la femme au bouquet\nlie-de-vin mourante. Quels sens féminin de la lumière, quelle morbidesse raf­\nfinée dans cette toile remarquable! Cette manière de traiter la figure presque\nallusivement, de n'exprimer que par des colorations subtiles en leurs jeux\nemmêlés à ceux des ombres, cet art déconcertant de faire surgir du flou le\ncaractère original du sujet, de répandre l'intérêt dans le tableau entier, d'en\nconstituer un ensemble aux parties intimement liées, importantes toutes sans\ncesser d'être concordantes et sans nuire à l'intérêt central du sujet, tout cela\nest d'un maître.\n   Il y a dans l'art de Besnard une virtuosité déconcertante, une espèce de\nfantaisie très étudiée, une sensibilité profonde du coloris, une recherche des\ncombinaisons savantes que sauve du factice un talent prodigieux. Besnard\nme semble être à degré rare, un intellectuel infiniment érudit de la couleur.\nMais ce qui n'est pas moins surprenant en lui c'est la diversité et la richesse\nde ses recherches. Voyez ses Pêcheuses de Berck, une aquarelle vigoureuse toute\npleine de mouvement et de vie saine; la Messe de Noël à Fontarabie, d'un éclai­\nrage si franc et simple dans sa belle opposition entre la foule sombre au-dessus\nde laquelle resplendissent les rais larges du soleil. Tout cet envoi est d'un\nintérêt supérieur. J.-E. BLANCHE expose des portraits très poussés dans leur\nintimité souriante et tendre. L'arrangement en est gracieux, le métier appro­\nfondi, l'expression fine et juste; l'Arc-en-Ciel est d'une disposition originale.\n    Chez G. SAUTER, il n'y a guère à louer qu'une tonalité d'un ensemble dis­\ntingué. Deux toiles d'Austen BROWN sont intéressantes, surtout la Famille du\nPêcheur, par leur sincérité et un souci de sobriété qui, malheureusement, a\nconduit le peintre à assombrir sa manière à l'excès. Notons encore de curieux\n intérieurs de G. LEBRUN, traités précieusement à la façon d'enluminures et\n non sans charme, malgré tout ce qu'a voulu leur naïveté trop apprêtée.\n G. LEMMEN a envoyé des scènes de genre honorables d'une observation sin­\n cère et d'un beau dessin, mais dont la coloration manque de fondu et, par\n contre, accuse certains disparates.\n    Revenons, au Paysage avec W. DEGOUVE DE NUNCQUES. Ce peintre s'est\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3729, "texte": "228                                        DURENDAL\n\n\n institué le chantre de l'Ile Majorque d o n t il a rapporté une b o n n e douzaine de\n toiles. J e n'ai pas échappé à l'impression que cette Baléare n e fut fantastique,\ndélicieusement fantastique. Voilà une île ravissante, gaie, et grandiose par\n surcroît. M. Degouve de N u n c q u e s l'a peinte avec u n e joie gracieuse qui le\n mène souvent au lyrisme. R i e n n'est joli c o m m e ces promontoirs, ces arbres,\nces rochers devant lesquels on se souvient invinciblement d'une autre île, fan­\ntaisiste celle-là, et comestible en ses moindres détails. L e s toiles de M. D e ­\ngouve sont u n vrai régal pour les yeux. Celle q u ' a envoyée F . THAULOW, la\nPorte de Marbre, en est u n autre, mais d'une valeur différente. Elle fait p e n s e r\naux beaux vers d ' H e n r i de Régnier, d o n t elle a la sérénité et la s p l e n d e u r .\nSupérieurement « peinte » d'un ensemble riche et vigoureux, cette belle p a g e\nqui vise à l'effet l'atteint plénièrement par sa somptuosité r o m a n t i q u e . L e s\nTjalken de BAERTSON, conçus dans une tonalité de virulence claire sont loin\nd'être la meilleure œuvre d u peintre gantois. Elle m a n q u e de dessin, la mise\nen plan est nulle — qu'est-ce que ce grand e m p a n j a u n e au-dessus du bateau\nde g a u c h e ? sa voile ou u n e colline de la rive? — les tonalités sont presque\nd i s h a r m o n i e u s e s . . . ; en somme, u n e tentative assez m a l h e u r e u s e . C o m m e\nnous préférons ses belles eaux-fortes si sobres, si concrètes qu'il nous d o n n e\nde B r u g e s , de G a n d , de Veere, d o n t il fixe p u i s s a m m e n t l'intime poésie. L e\ndessin colorié était brillamment représenté par PABLO R O I G . Spirituel attra-\npeur de types faubouriens, enlevés prestement avec u n m i n i m u m de traits et\nu n m a x i m u m d ' h u m o u r et spécialement par J . D E BRUYCKER et M. DETHOMAS.\nD u premier, des scènes p o p u l a i r e s d'une observation aiguë et caricaturale;\nd u second, des silhouettes pleines de vérité : le Maître d'hôtel, l'Institutrice,\nl'Homme de loi, etc., synthétisés talentueusement à quelques coups d e c r a y o n .\nA mettre hors pair les dessins de FRANÇOIS BEAUCK, tout remplis d e frisson,\nd'une exécution absolument remarquable et d o n n a n t avec intensité l'impres­\nsion de l'effroi des choses. Petites œuvres q u e la concrétisation de l'effet et\nde l'émotion, par u n m i n i m u m de moyens, rendent absolument originales.\n    Quelques bustes intéressants de facture de P A U L D U B O I S , des œuvres de\nA. CHARPENTIER, et les fines et élégantes médailles de G. DEVREESE — u n\nmaître décidément — voilà pour la sculpture peu a b o n d a n t e à ce salon.\n    A signaler également la simplicité élégante des bijoux composés par\nMlle M. MOLITOR et les reliures comme toujours scrupuleusement artistiques\nd e DESEMBLANX et J .        WECKESSER.\n                                                                                  G.   BRIGODE.\n\n\n   M a u r i c e D e n i s . — Si peu que je connaisse de sa vie — car jamais\nje n'eus la joie de le rencontrer — je la sais franche, robuste, claire et\njoyeusement illuminée par la Croyance. L a divine sincérité habite en son\nâme; il parle le langage précis de sa conviction; il peint avec la p u r e t é forte\nde son sentiment ; ses tableaux fixent u n e vision lumineuse et vierge de la\nnature ; et de plus l'harmonie d'une existence vouée à la famille et à D i e u\nvient soutenir de ses assises éternelles son ingénuité divinatrice de la Beauté !\nL a foule est si déshabituée d'une telle lumière, qu'elle en est aveuglée, et se\nconvulse de rire, c o m m e si on la chatouillait d a n s les ténèbres. L'absolue\n"}, {"page_pdf": 274, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                                229\n\n\n sincérité est aujourd'hui rare, à tel point qu'on a pris pour une plaisanterie\n provoquante la loyauté confidentielle de cet art.\n    Double miracle : il peint comme il sent et le rythme naturel de sa propre\n existence communique à ses œuvres une qualité essentiellement humaine. Et\n d'instinct il retourne aux formes premières, décoratives, aux ingénues et\n sublimes musiques de la fresque. Ses tableaux ne sont point des tableaux;\n ils sont surpris de se trouver dans une exposition. Les expositions de pein­\nture révèlent le mensonge de notre art. Rassembler des toiles dans une\nlongue galerie, des toiles peintes pour les musées !... Ne commence-t-on pas\nà sentir le vide, la sottise, l'aberration de ce rite inventé par l'alexandrinisme\n des bibeloteurs ? Ah oui ! les toiles de Denis jurent dans l'arlequinade des\n cimaises....\n    La foule ahurie et baroque nie la Vérité qu'apporte Denis; la foule joue son\nrôle. L'amateur, le connaisseur et l'homme de métier perçoivent des défauts\ntechniques et se refusent obstinément à voir autre chose. Hélas ! que la\ncritique des défauts est donc déplorablement facile! Mais deviner, sentir,\naimer la beauté inédite, vaincre l'étonnement qu'éveillent une harmonie, un\ncontour, une mélodie, un son, un cri nouveau, — cette faculté s'atrophie\njusqu'à mourir dans notre siècle de passion critique. Que m'importe après\ntout le raccourci maladroit de la jambe d'une des femmes accroupies dans le\nMoïse! Le Saint-Jean de Léonard de Vinci, au Louvre, hausse vers Dieu un\nbras mal proportionné; et ce Saint-Jean est un chef-d'œuvre devant lequel\nla foule et la critique se plient.\n    Denis n'a pas besoin de nos conseils; il sent ses faiblesses mieux que nous-\nmême; il n'est point abandonné à son seul instinct; la réconfortante disci­\npline de la main et de l'esprit lui est familière; il a pénétré les classiques de\nson art; il leur consacra des pages fortes et durables comme les écrits de\nPoussin et de Delacroix. Devant ses œuvres je suis tout au bonheur de con­\ntempler une lumière pure, une nature rajeunie et une âme qui doucement\nrayonne à travers cette pureté et ce renouveau, et j'ai voulu, dans ces lignes\nbrèves, remercier de cette joie le maître, de la Clarté et de la Candeur.\n                                                       H.   FIERENS-GEVAERT.\n\n\n   G o d e f r o i d D e v r e e s e . — Cet admirable sculpteur mérite une men­\ntion toute spéciale pour l'intéressante exposition de ses médailles à la Libre\nEsthétique. Il s'y est révélé artiste médailleur de haute envergure, au talent\nnerveux et caractéristique, au dessin sûr et souple. Si Godefroid Devreese\ncontinue dans cette voie, nous n'aurons plus rien à envier à l'art français.\nOn connaît l'art admirable de Roty, dont les médailles merveilleuses furent\nexposées à notre Salon d'art religieux, notamment celle du Mariage qui est de\ntoute beauté. Eh bien, Devreese n'est pas loin d'égaler le talent de Roty.\n   Voyez ses deux médailles : Pour un comité agricole et La Dentellière. Celle-ci\nsurtout est ravissante. Ce sont deux vrais tableaux en miniature. Exquis\naussi l'adorable petit médaillon : Le bébé. Enfin, la médaille commandée à\nDevreese par la ville de Bruxelles et frappée en l'honneur de son ancien\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2641, "texte": "230                               DURENDAL\n\n\nbourgmestre Charles Buls, est un chef-d'œuvre dans la plus haute acception\ndu mot. Il n'est pas possible d'atteindre un plus haut degré de perfection\net d'exécution. Toutes les médailles de Devreese sont magnifiques et c'est avec\nla joie la plus vive que nous félicitons notre ami pour les progrès étonnants\nqu'il a fait avec une rapidité inouïe dans l'art délicieux de la médaille.\n                                                            HENRY MŒLLER.\n\n\n\n\n                        Les Auditions Musicales\n\n\n\n   Les auditions de la Libre Esthétique constituent un des facteurs les plus impor­\ntants de la vie artistique de Bruxelles, grâce à la féconde et intelligente initia­\ntive de M. OCTAVE MAUS, son directeur, constamment à l'affût de toute expres­\nsion d'art nouveau portant un cachet personnel et savoureux. A la première\naudition, nous citerons le trio en ré mineur pour piano, violoncelle et violon de\nVICTOR VREULS, œuvre pleine de promesses, intéressante surtout dans sa\nseconde partie (modérément lent), qui renferme un beau mouvement passionné,\nserti dans une suggestive enveloppe harmonique et arrivant à une conclusion\nd'une belle ampleur. Le Ruisseau, chanté par Mlle DELHEZ, est une idylle gra­\ncieuse signée d'un nom encore peu connu, BLANCHE LUCAS, et qui révèle un\ntempérament poétique des plus fins. Trois lieder de FAURÉ (Chant d'Automne,\nSoir, Accompagnement), baignés d'atmosphère rêveuse et pénétrants de mélan­\ncolie, ont été chantés avec grand charme par M. AUSTIN, dont la voix est\nchaude, généreuse et artistement conduite. Un des non moindres attraits de\ncette première séance résidait dans la réapparition de M. BOSQUET, le glo­\n rieux lauréat du concours Rubinstein, qui, depuis quelque temps, ne s'était\n plus produit en public. Il a interprété, avec beaucoup de poésie et de finesse,\n quelques danses d'ERNEST CHAUSSON, écrites dans le style très personnel du\n maîlre, attachantes autant par l'inspiration que par l'ingéniosité des dévelop­\n pements, puis a détaillé avec délicatesse l'élégant impromptu de GABRIEL\n FAURÉ, et enlevé avec une surprenante maîtrise l'étude en tierces chromatiques\nde SAINT-SAËNS.\n   Au deuxième concert a été exécuté, pour la première fois, un quatuor,\nd'ERNEST CHAUSSON, œuvre qui, malgré les recherches exacerbées d'harmo­\nnies insolites et les embroussaillements de la forme très tourmentée, s'illu­\nmine parfois de passion ou de rêve, ayant alors des accents d'une réelle\néloquence, des élans lyriques puissants et qui décèlent le poète. Le quatuor\nZimmer a triomphé magistralement des difficultés de cette œuvre épineuse,\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3990, "texte": "                               LA LIBRE       ESTHÉTIQUE                                23l\n\n\n qu'il a rendu avec autant de clarté que de g r a n d e u r . M e n t i o n n o n s encore le\n très curieux lied de C H . BORDES, la Poussière des Tamis, chanté p a r M l l e W E Y ­\n RICH, les brillantes variations de P A U L DUKAS sur           un t h è m e de R a m e a u ,\n  exécutées p a r la pianiste de g r a n d e école qu'est M l l e BLANCHE SELVA, l'ingé­\n  nieux et piquant divertissement de VINCENT D'INDY, intitulé Chanson et Danses,\n  spirituel dialogue entre la flûte, le h a u t b o i s , le cor et les clarinettes, rehaussé\n  par la précieuse collaboration de G U I D É . L e s lieder de SÉVÉRAC dégagent un\n  charme étrange de majesté triste, ils chantent avec a m o u r les émotions qui\n  étreignent l'âme d a n s la solitude, au milieu des g r a n d s paysages de la\n  nature. Les Cors, A l'aube dans la montagne, q u e nous c h a n t a M l l e W E Y R I C H ,\n  sont de belles pages lyriques animées d'un sentiment très vivace et profond.\n      Au troisième concert, M. SEGUIN a magistralement dit u n é m o u v a n t lied\n  de C H . BORDES, DU courage, mon âme éclate de douleur, et un p o è m e de DUPARC,\nLa Vague et la Cloche, sorte d e p a y s a g e s y m p h o n i q u e d'un effet grandiose et\n saisissant. M m e BATHORI a d o n n é u n e interprétation v i b r a n t e d u p o è m e\n d'ERNEST CHAUSSON, la Chanson perpétuelle, u n e des œuvres les plus sincères\n et les plus fnspirées du maître français. M . RICARDO VINÈS est u n pianiste a u\n j e u moelleux et exquis, d'une grâce c h a r m e u s e et d'une clarté souveraine.\n  Il n o u s a présenté u n e suite p o u r p i a n o , d e DEBUSSY, Prélude, Sarabande,\n Toccata, œuvre intéressante par les qualités qui caractérisent ce compositeur,\n p a r le tissu délicat, ingénieusement n u a n c é de sonorités c h a t o y a n t e s et\n irisées. U n e jolie fantaisie descriptive de MAURICE RAVEL, Jeux d'eaux, a p e r ­\n mis au jeu limpide du pianiste de s'éployer en gerbes de perles, tandis qu'il a\n plus particulièrement fait preuve de ses qualités d'interprète expressif dans\n les austères p o è m e s de SÉVÉRAC, intitulés Loin des villes.\n    L e quatrième concert était exclusivement réservé aux œuvres d'auteurs\n belges. O n y a e n t e n d u un q u a t u o r inédit de JONGEN, qui peut figurer au tout\n premier r a n g p a r m i les meilleures choses exécutées cette a n n é e à la Libre\n Esthétique. U n printanier a r o m e de jeunesse, u n e sève vivace et généreuse\n circulent à travers cette œuvre toute d é b o r d a n t e de vie et de passion, où la\n qualité et la richesse d e la substance mélodique et la h a u t e tenue d u style\n attestent, d ' u n bout à l'autre, u n musicien de r a c e . M m e B É O N nous joua,\n avec g r a n d e expression, sur l ' h a r m o n i u m , deux œuvres de jeunesse de CÉSAR\n FRANCK, Elévation et Offertoire. L a fantaisie, sur u n thème populaire, de T H É O\nYSAYE, transcrite p o u r deux pianos et exécutée par M M . MAUS et YSAYE, est\nu n e œ u v r e pleine de verve. Toutefois, ce qui caractérise surtout la musique\nde T h Ysaye, c'est la saveur des colorations orchestrales, et c'est à l'orchestre\nqu'il faudrait e n t e n d r e cette fantaisie p o u r être à m ê m e d'en fixer la valeur.\n M e n t i o n n o n s , enfin, les trois si impressionnants poèmes de L E K E U , Sur une\ntombe, Ronde et Nocturne. D a n s la littérature musicale m o d e r n e , il existe cer­\ntainement peu de pages aussi profondément douloureuses et d'un accent aussi\npénétrant que cette élégie funèbre d é n o m m é e par L e k e u : Sur une tombe. Il\ns'en dégage u n e poignante hantise de m y s t è r e , et on a écouté avec respect ce\npoème désolé, où le j e u n e artiste a exprimé, avec tant d'éloquence, le pres­\nsentiment de mort qui assiégeait c o n s t a m m e n t sa p e n s é e .\n  D e u x r e m a r q u a b l e s conférences ont été données cette année d a n s les\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3543, "texte": "232                               DURENDAL\n\n\n\nsalons de la Libre Esthétique, la première par Vincent d'Indy et la seconde par\nOctave Maus.\n    La conférence de VINCENT D'INDY avait pour objet la Suite instrumentale,\nforme musicale peu étudiée jusqu'ici et qui offre, néanmoins, le plus grand\nintérêt, puisque là se trouve le germe de ces admirables expressions d'art, la\nsonate, la symphonie, que le génie des maîtres a consacré dans des chefs-\nd'œuvre éternels. C'est dans la danse populaire qu'il faut chercher l'origine\nde la Suite instrumentale. Vincent d'Indy a fixé, en un exposé précis et lumi­\nneux, les éléments constitutifs de la Suite, qu'il nous a fait connaître succes­\nsivement dans Scarlatti, Rameau et Bach, établissant clairement les diffé­\nrences d'inspiration, de procédés et d'esthétique qui séparent ces maîtres.\nIl nous a également retracé leurs vies, s'attachant, avec une prédilection\nlégitime, à faire ressortir dans tout son éclat la haute et pure figure de Jean\nSébastien. Les exemples étaient donnés par M me BLANCHE SELVA, qui a\naffirmé, de nouveau, ses qualités de puissance et de rare compréhension artis­\ntique dans l'interprétation de la Suite en ré de Scarlatti, de la Suite en ré de\nRameau et de la Suite sur le Départ d'un frire chéri, de J.-S. Bach, fantaisie\nexquise, pétillante d'humour, traversée d'épisodes de grâce attendrie.\n    La spirituelle et instructive conférence d'OcTAVE MAUS sur l'Humour en\nmusique, nous a fait passer en revue maintes œuvres caractéristiques des\nmaîtres, où, suivant l'expression si juste et poétique du conférencier, l'essor\ndu rire semble porté sur les ailes du rythme et de la mélodie. C'est Bach\nécrivant son caprice sur le Départ d'un frère chéri, Beethoven composant son\nrondo sur le Son perdu, c'est le quatuor humoristique de Mozart et les tur­\nqueries dont il émailla ses opéras, c'est Berlioz dans la symphonie fantastique,\nWagner donnant pleine carrière à sa verve humoristique en tant de pages\nétincelantes de la Tétralogie et des Maîtres-Chanteurs. De nos jours Hum­\nperdinck dans Hänsel et Gretel, Strauss dans Uylenspiegel, P . Dukas dans\n 1'Apprenti Sorcier. M. Maus met excellemment en lumière le parallélisme qu'on\n découvre dans cette musique humoristique entre le rire d'hier et le rire d'au­\njourd'hui. Grétry, dans le Jugement de Midas, raille la routine obstinée et stérile,\nles formes surannées où s'enlize la musique, absolument de même que\nWagner le fera plus tard dans les Maîtres-Chanteurs. Les exemples, dont s'étayait\n le conférencier, étaient choisis à merveille, pour donner une idée des diffé­\n rentes formes sous lesquelles l'humour peut se manifester en musique, depuis\n le sourire fin et discret caractérisant la gaîté joyeuse et non bouffonne du\n XVIIIe siècle, et ici nous devons citer tout particulièrement une ariette de Gré­\n try (le Tableau parlant) toute fleurie de grâce primesautière, dite avec grand\n charme par Mme Simoni, jusqu'au rire épanoui, sonore et goguenard qui éclate\n dans les inspirations aristophanesques de Chabrier, dans la satire confinant à\n la caricaturede Dalcroze. Ces fantaisies musicales ont été chantées avec beau­\n coup de verve et d'esprit par Mme J. Weyrich et M. Austin. Octave Maus ajuste­\n ment marqué comme une forme très spéciale et intéressante de l'humour en\n musique, l'imitation volontaire du style d'autrui, le portrait et parfois la\n citation textuelle. Schumann avait naurellement ici sa place tout indiquée et\n  M. Bosquet a très artistement interprété quelques fragments du Carnaval, le\n"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2568, "texte": "                           LA LIBRE      ESTHÉTIQUE                           233\n\n\nPierrot à la démarche lourde et gauche, 1'' Arlequxn aux rythmes ailés et bondis­\nsants, l'Eusebius, personnification de Schumann sous son aspect philosophe et\nrêveur, et ces ravissants portraits musicaux qui s'appellent Chopin et Paga­\nnini. Cette belle conférence-audition s'est terminée par la Joyeuse marche, de\nChabrier, enlevée avec brio par MM. Bosquet et O. Maus.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                              Les Conférences\n\n\n   Les lecteurs de Durendal connaissent le talent gracieux et fin de Jean Domi­\nnique, le poète de l'Ombre des Roses, dont nous nous sommes déjà donné le\nplaisir de les entretenir. Ils ont lu, d'ailleurs, les contes, les Fleurs légendaires\ndes Pays du Ciel, remplis de naïveté et de sagesse, qu'il a publiés dans cette\nrevue. Jean Dominique a une sœur, Mlle Marie Closset, qu'il envoie dans le\nmonde parler à sa place, tandis qu'il reste à rêver dans sa chambre. Elle parle\nfort bien, avec de l'ironie et de l'émotion, et, quelquefois, de la superbe — et\nsa pensée s'incarne, naturellement, en de belles images de fraîcheur et de vie...\nTellement, que l'auditeur, emporté par la conscience exaltée d'art dont les\nparoles qu'il entend sont tout imprégnées, ne discerne qu'après coup, parmi\ntant d'idées fortes et ingénieuses, les idées auxquelles il ne pourrait adhérer\nqu'en les mitigeant. Et les objections ne lui viennent que lorsque, soustrait\nau charme de cette poétique éloquence, il se retrouve de plain-pied avec sa\nprose personnelle.\n   Mlle Closset a entretenu son auditoire de la tradition et de l'indépendance (1).\nSon but, et elle l'a parfaitement atteint, était de montrer que le véritable\nartiste n'est jamais insolite; que, de même que sa propre œuvre doit résulter\nd'un développement organique, équilibré et harmonieux, cette œuvre, si\nétrange et si nouvelle qu'elle puisse sembler, doit nécessairement, si elle a\nune réelle valeur, se rattacher à la tradition, apparaître, non comme une\nnégation de celle-ci, mais comme sa résultante naturelle et inévitable.\n   L'art, comme toutes les choses vivantes, comme les mœurs, les lois, la\nlangue, e t c , est en continuelle évolution; et nous ne nous figurons qu'il s'y\nproduit des révolutions soudaines que parce que les lentes infiltrations,\nles causes obscures et lointaines qui ont abouti à ces dernières nous ont\néchappé.\n\n\n  (1) L'Art moderne a publié le texte de cette conférence dans son numéro du 22 mars\ndernier.\n"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3492, "texte": " 234                               DURENDAL\n\n\n    La conférencière a ensuite développé ces idées que « l'instinct est tout le\n génie; que ce n'est pas la patience, la volonté ni la culture, mais l'instinct\n seul — qui est la volonté obscure, la culture non arbitraire, non intensive,\n non raisonnée, mais naturelle et progressive, suivant les lois universelles »,\n et que toute critique, tout commentaire autre qu'admiratifs sont superflus,\n parce que « pour comprendre, il faut aimer d'abord ».\n    Sans contredire à la vérité manifeste de cette dernière proposition, on pour­\n rait répondre que, si l'amour d'une œuvre nous la rend, seul, accessible dans\n son intimité, un autre amour, celui de l'art, froisse notre sensibilité devant\n une œuvre malhabile ou mauvaise, et nous permet de la réprouver, et de le\n dire, librement, sans croire faire fonction de pédagogue. L'artiste aura tou­\njours la faculté de répliquer qu'il a obéi à son instinct et, qu'en blâmant son\n œuvre, le critique prouve seulement qu'il ne l'aime pas. A son tour, le cri­\ntique repartira qu'il ne prétend pas davantage, et qu'ayant, tout comme un\nautre, un instinct auquel il obéit, cet instinct le pousse irrésistiblement à\n étudier les œuvres pour en dire son sentiment.\n    Nous plaisantons, et, cependant, le sujet est grave. Il faut se défendre de\n la séduction des paroles exaltées. Si le cours des choses humaines subit une\nimpulsion, dans laquelle l'action des hommes n'entre même pas comme un\nélément prévu et nécessaire, pourquoi combattre, discuter, agir? Laissez-\npasser, laissez-faire — tout est déterminé, chacun de nous est providentiel —\n et irresponsable ! Chacun de nous peut se faire une religion de sa vocation, de\nJ'instinct auquel il a cédé, qui l'a conduit dans la voie qu'il a prise, quelle\nqu'elle soit. Pourquoi l'art serait-il seul sacré, à l'exclusion des autres mani­\nfestations de la pensée ou, même, de l'activité des hommes? Pourquoi confé­\nrerait-il à ceux qui l'exercent on ne sait quel sacerdoce ; des privilèges d'in­\nfaillibilité dans un temps qui contrôle toute autorité; des immunités, même\npour enfreindre les mœurs et les lois, « selon leur royal plaisir », pour user\nde l'expression du bon poète Van Lerberghe !\n    Les gestes habituels de leur métier font subir des péjorations aux membres\ndes ouvriers, mais il est, aussi, des péjorations intellectuelles, nées des spécia­\nlisations outrées. La vie n'est pas, uniquement, une matière d'art; n'hypertro-\nphions pas la notion de celui-ci, ou, plutôt, élargissons-là, faisons-y entrer\ntoutes les forces et toutes les formes de notre pensée et de notre âme.\n    L'art n'est pas une idole hiératique, dont l'adoration est réservée à quel­\nques initiés, asphyxiés et étiolés par les vapeurs d'encens du sanctuaire. Les\nartistes ne sont pas dés hiérophantes, revêtus d'un caractère mystérieux et\nmagique... Ce sont les philosophes et les exégètes alexandrins qui ont décou­\nvert que les rapsodies d'Homère fourmillaient d'arrière-pensées occultes et de\nsignifications secrètes et redoutables; le poète aveugle, lui, les chantait sur\nles routes, aux foyers où il se reposait, devant les maîtres et les serviteurs, et\nles esclaves — en échange du gîte et de la nourriture... Il aurait souri des com­\nmentaires imprévus des Asiates, comme les bons artisans d'Athènes, de\nFlorence et de Bruges auraient souri de nos conceptions aristocratiques de\nl'art, eux qui œuvraient sur la place publique, pour le peuple et pour le\nsoleil!...\n"}, {"page_pdf": 280, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2029, "texte": "                          LA LIBRE ESTHÉTIQUE                              235\n\n\n   Combien de génies indéniables étouffés sous de prodigues et précoces\nlouanges, comme les sénateurs d'Héliogabale sous les roses! Combien d'apo­\nthéoses, fomentées par des « emmurés », comme les appelle spirituellement\nM1le Closset, par des gens qui prônent et déifient le grand homme de leur vil­\nlage intellectuel !\n   La critique n'est pas seulement pour le public, elle est pour l'artiste; et la\ndiscussion loyale de son œuvre lui est utile et salutaire. Sinon, couvrons tout\nde la même indifférente tolérance, et le dernier bateau d'aujourd'hui sera, peut-\nêtre, l'art célébré de demain...\n   Ainsi songions-nous, au sortir de la conférence de Mlle Closset; et nous\népargnons au lecteur les trois quarts de nos réflexions. Car c'est le propre des\nêtres de pensée de nous communiquer l'inspiration qui les anime et de nous\nrenvoyer de leur entretien, l'esprit remué par leurs paroles et plein d'approba­\ntions ou d'objections dont nous leur sommes également redevables.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   — C'est le dernier recueil de vers de M. Henri de Régnier, qui a servi de\nthème à la conférence de M. A. Gilbert des Voisins sur les Jardins, le Faune\net le Poète. La Cité des Eaux nous apporte quelques façons très diverses de mêler\nla nature à la poésie. En nous les signalant, le conférencier a tenté de nous\nfaire prendre goût, au long de ces poèmes, à considérer les images de fleurs,\nde fontaines, de forêts et de flots que le poète nous offre, ainsi que la façon\ndont il nous les offre et ses manières de les peindre. Habilement illustrée de\ncitations, choisies aisément dans un recueil où les admirables choses abon­\ndent, cette conférence riche d'aperçus ingénieux et spirituels, écrite en une\nlangue souple, subtile et nuancée, dite avec un art exquis par surcroît, a\nvivement intéressé et charmé l'auditoire.\n                                                        MAURICE DULLAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-009", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 236, "page_fin": 242, "titre_corps": "Le Théâtre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Le Théâtre Au Théâtre de la Monnaie Siegfried", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 281, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2131, "texte": "Le Théâtre\n\n                 Au Théâtre de la Monnaie\n\n                                  Siegfried\n\n\n\n   Ein Waldstiickl... une pièce forestière! comme disait Wagner lui-même\nen parlant de ce drame. De fait, je doute qu'il existe dans tout le théâtre une\nœuvre où le sentiment de la nature soit à la fois plus constant et plus pro­\nfond. On a assez discuté sur la portée philosophique de la tétralogie dont\nSiegfried n'est qu'un des actes gigantesques. Je laisse à d'autres le soin de\ndécouvrir de nouvelles et insondables profondeurs dans cette nébuleuse\nconception. Pour ma part, je ne parlerai que de l'admirable poésie naturiste\nde ce chef-d'œuvre... peut-être le chef-d'œuvre de Wagner.\n   Il s'agit ici d'une nature primitive encore voisine de sa création, ayant tous\nles éblouissements de l'enfance et aussi toutes ses terreurs. Dès les premières\nnotes du prélude, la sensation du mystère saisit l'auditeur. On se sent bien\ndans le taudis d'un gnome hideux et barbu, au milieu d'immenses forêts\nvierges. L'apparition juvénile de Siegfried semble un rayon de soleil appor­\ntant en ces sombres lieux jeunesse et joie. Combien l'orchestre est vivant en\nce premier acte; comme il rit ou s'impatiente avec le jeune hérosI Quels\naccents cauteleux il prend avec Mime le bancal I Comme il interprète avec\némotion le mystère de la maternité pendant le curieux dialogue où Siegfried\ntâche de savoir qui était sa mèrel Plus loin, à la scène deuxième, entre\nMime et le Voyageur, on peut regretter des longueurs. C'est le péché mignon\ndu colosse de Bayreuth... En tout cas, l'on peut dire que le dieu Wotan est\nbien long en ses discours : divines longueurs (!), aurait dit Schumann... La\nrentrée de Siegfried ramène l'intérêt et nous assistons alors à cette scène\nunique en son genre où le jeune héros reforge lui-même l'épée Nothung. C'est\nici qu'il faut admirer le pittoresque et l'activité fiévreuse de l'orchestre pen­\ndant les préparatifs du travail et l'héroïsme grandiose du « chant de la forge »\noù l'orchestre semble véritablement transformé en une gigantesque forge et\noù le son est devenu flamme !\n"}, {"page_pdf": 282, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3203, "texte": "                                 LE T H É Â T R E                            237\n\n    Le prélude du deuxième acte est gros de menaces et de terreurs sourdes.\nLes altos tremblent sur la même note, tandis que, dans les basses, rampe le\nmonstreux Fafner. Et l'on rêve à ces temps fabuleux où l'homme vivait\npresque seul aux prises avec la nature sauvage, avec les dragons monstrueux\nsous la dépendance de divinités plus effrayantes que protectrices. Le rideau\nse lève sur « les profondeurs de la forêt ». D'étranges échos résonnent et des\nappels mystérieux. Mais le soleil se lève, inonde la forêt, Siegfried paraît à\nson tour, l'homme qui ne connaît pas la peur... aussi toutes nos terreurs se\ndissipent, plus de frissons glacés : un murmure s'élève du fond des bois,\nl'hymne des feuilles, des insectes, des fleurs monte au ciel ; des phrases\nd'amour chantent, et l'oiseau légendaire annonce le bonheur au cœur du\njeune héros. Aucune poésie n'a jamais atteint l'enchantement du deuxième\nacte de Siegfried; seul Wagner a pu s'égaler lui-même quelques années plus\ntard quand il a chanté le printemps du Vendredi-Saint dans Parsifal.\n    Après les murmures de la forêt ensoleillée, voici le prélude du troisième\nacte, chevauchée du dieu Wotan à travers les éclairs et la tempête : sym­\nphonie grandiose dont le souffle persiste à travers la scène suivante, l'évoca­\ntion d'Erda, la vieille déesse couverte de givre et d'harmonies lunaires.\n    C'est en ce troisième acte que se trouve la plus belle scène de la tétralogie,\nle réveil de Brunehilde. Même en restant à notre point de vue naturiste, ce\npassage est incomparable. Siegfried traverse le feu qui défend l'accès de la\nmontagne. L'orchestre flambe, s'agite, crépite, cependant que le cor sonne\njoyeusement à toute volée. Il est passé, il est monté jusqu'à la cime, et voilà\nque le calme règne partout, l'horizon se découvre immense et baigné de\nlumière. « O solitude, ô splendeur du soleil ! » s'écrie Siegfried. Mais il aper­\nçoit la Walkyrie endormie en son costume guerrier. L'amour et la crainte\n naîtront à la fois en son âme ; il réveillera la vierge d'un baiser brûlant...\n alors, lentement, Brunehilde sort de son sommeil de vingt ans. Etonnée,\nelle regarde autour d'elle, émerveillée par la magnificence des bois, des mon­\n tagnes, du ciel. Elle lève les bras et acclame « la lumière! » Non, nul ne\n peut commenter la beauté de cette scène!...\n    L'interprétation de Siegfried au théâtre de la Monnaie a désarmé la\n critique. MM. Kufferath et Guidé ont fait les choses de leur mieux, ce qui\n est beaucoup dire. Dupuis a conduit l'œuvre avec la compréhension et la\n sûreté qui le distinguent. Dalmorès a été le meilleur Siegfried français qu'on\n ait vu jusqu'à ce jour. Tous les autres interprètes ont été à la hauteur de\n leur rôle : Engel-Mime, Paquot-Brunehilde ; Albers, le créateur superbe de\n l'Etranger, a fort bien incarné le Voyageur. Viaud-Albérich et Bastien-\n Erda ne méritent non plus que des éloges. Quant aux rôles d'animaux (il y a\n vraiment de tout chez Wagner), Bourgeois a été le dragon caverneux à\n souhait et Sylva a chanté mieux qu'un oiseau.\n                                                            JOSEPH RYELANDT.\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2830, "texte": "                                 Jean Michel\n\n\n    Nouvelle musicale en quatre actes. — Telle est l'appellation de l'oeuvre, et vrai­\n  ment, au point de vue littéraire, ce n'est qu'une nouvelle. Le personnage\n principal du drame, car il s'agit d'un drame puisque l'héroïne paye de sa vie\n la stupide crédulité de son amoureux, est d'une psychologie invraisemblable­\n ment sommaire.\n    Tout le sujet tient en ces quelques lignes : Jean aime Madeleine; François,\n un rival éconduit, insinue que la jeune fille pourrait bien avoir aimé déjà.\n Jean croit à cette calomnie sans preuve et abandonne sa fiancée. La pauvre\n enfant désespérée languit et meurt : son fiancé, auquel François, poussé\n par un remords subit, a avoué sa faute, revient à elle pour recevoir son der­\n nier soupir.\n    Cette historiette simplette et naïve a inspiré, par un miracle quelque peu\n inexplicable, une partition d'une réelle valeur. Le compositeur a su remplir\n de musique franche et vivante les quatre actes du drame qui ne contient en\nréalité que quatre scènes écourtées : la déclaration, au premier acte; la médi­\nsance, au second acte; au troisième acte, l'aveu de la calomnie; au\nquatrième acte, l'agonie de l'héroïne.\n   Il y est parvenu par l'importance accordée à des épisodes secondaires qui\ndonnent à l'œuvre son atmosphère spéciale et populaire. C'est dans l'atelier\nde l'armurier Hubert que nous nous trouvons tout d'abord, ce qui a\npermis au musicien de dépeindre en rythmes alertes le travail des forgerons,\npuis la tombée du soir et le départ des ouvriers. Un monologue mélanco­\nlique de Hubert, interrompu par l'arrivée de Jean, qui lui fait l'aveu de son\namour, contraste heureusement avec la scène précédente. La courte entrevue\nentre Madeleine et François et la déclaration de Jean à Madeleine fournissent\nau musicien une occasion de faire preuve de souplesse et de variété dans\nl'expression de l'amour d'un soldat et de l'amour d'un poète.\n   La nuit de Noël et le choix de la place Saint-Paul permettent, au second\nacte, de faire entendre des cantiques dans l'église voisine et des commérages\nde dévotes et de mendiantes dans la rue, puis aussi d'expliquer la survenance\nd'une bande joyeuse qui cherche à entraîner Jean, venu là pour retrouver sa\nfiancée. François, en quelques mots, met la jalousie au cœur de son rival et\nJean, dans une scène violente et rapide, repousse Madeleine ahurie, qui par­\nvient à peine à s'expliquer. On voit que le procédé d'opposition employé au\npremier acte est employé à nouveau au second.\n   Il est encore amplifié au troisième acte dont la plus large part est absorbée\npar un banquet organisé, à l'occasion de la Fête des Rois, dans l'atelier de\nHubert. On devine les développements musicaux, d'une habileté réellement\nconsommée, auxquels de telles agapes peuvent fournir de prétexte. Le musi-\n"}, {"page_pdf": 284, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3451, "texte": "                                 LE THÉÂTRE                                 239\n\n\ncien s'en donne à cœur joie et, si l'intérêt dramatique est nul, la construction\nmusicale de cette scène requiert l'attention. Il en est du reste encore ainsi de\nl'introduction symphonique, un peu ambitieuse selon nous, qui précède le\ntroisième acte et qui a pour éléments thématiques des airs populaires liégeois.\nAu point de vue technique ce prélude a de rares mérites, mais nous pensons\nque l'influence déformatrice de l'école française a singulièrement enlevé, aux\nmélodies empruntées au folklore wallon, leur caractère primesautier et guille­\nret : c'est presque de la préciosité et nous mettons l'auteur en garde contre les\ntendances parisiennes qui agissent sur lui d'une manière évidente. Il risque\nd'y perdre son incontestable personnalité.\n    La dernière scène, qui forme à elle seule le dernier acte, nous fait assister\naux hallucinations de la triste héroïne abandonnée. Musicalement elle nous\nsemble la plus faible de l'œuvre, si non comme structure, tout au moins\ncomme inspiration. Elle est toutefois menée avec un art des nuances tout à\nfait remarquable et son action sur le grand public n'est pas douteuse, mais\nce n'est pas toujours là une preuve de valeur et de supériorité.\n    Quoi qu'on puisse penser de l'affabulation de Jean Michel, il reste acquis\nque M. Albert Dupuis est un musicien foncièrement doué. Ce qui distingue\nson œuvre, c'est une tenue remarquable de l'ensemble : il a le sentiment des\nproportions et aucun des épisodes ajoutés au drame proprement dit ne font\nl'effet de le prolonger intempestivement. Ce n'est pas non plus un fort en\nthème qui cherche à ébahir les auditeurs : tout est franc du collier, d'un déve­\nloppement aisé et logique. Ce sont là des qualités telles que l'on peut concevoir\nà l'égard du jeune auteur les plus sérieuses espérances.\n    Seulement, et nous croyons de notre devoir de le dire sans ambages, les\ninfluences les plus diverses tiennent sa plume asservie. Vincent d'Indy,\nBruneau, Charpentier l'ont fortement impressionné; la partition des Maîtres\nChanteurs de Nuremberg de Richard Wagner, l'a certainement enthousiasmé\ndans une large mesure. Et pourtant, et c'est là ce qui nous permet de croire à\nla libération probable du musicien verviétois, il serait injuste de parler de\npastiche et de réminiscence. Les procédés des auteurs, que nous venons de\nciter, ont été assimilés par M. Albert Dupuis : il s'en sert, mais sans les copier\nou les imiter aveuglément; il est à l'aise au milieu des complications de son\norchestration et nulle part on n'a l'impression d'un travail de mosaïque ou de\nmarqueterie. Nous nous trouvons donc devant un musicien qui donne plus\nque des promesses.: il a déjà l'écriture déliée et souple. Puisse-t-il désormais\nn'écouter chanter que sa propre inspiration et s'abandonner à elle en toute\nconfiance I\n    Nous lui souhaitons aussi de découvrir des drames et des poèmes de passion\nplus profonde et plus intense, qui lui permettront de donner toute sa mesure\net de se soustraire à la nécessité de composer de la musique presque exclusi­\nvement pittoresque.\n    Tous les journaux ont loué la direction du théâtre de la Monnaie d'avoir\nsoigné la mise en scène de l'œuvre nouvelle et nous joignons bien volontiers\nnos louanges aux leurs. L'interprétation, elle aussi, a été confiée aux meil­\nleurs artistes et il suffit de les nommer pour en faire apprécier la haute valeur\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2650, "texte": " 240                              DURENDAL\n\n\n  Jean, c'était M. IMBART DE LA TOUR qui a eu tour à tour de la tendresse et\nde la passion. M. DANGÈS a fort noblement silhouetté le patron Hubert et\nM. VIAUD a bien campé le cynique et brutal François. Les personnages de\nsecond plan ont trouvé en Mmes TOURJANE, RIVAL, BRASS, DRATZ et en\nMM. FORGEUR et COTREUIL d'excellents protagonistes. Mais c'est àMlleFRICHE\nque revient la plus large part d'éloges pour la manière vraiment touchante\ndont elle a joué le rôle de Madeleine et composé la dernière scène du drame,\nqu'elle a su rendre émouvante avec une belle et artistique simplicité.\n                                                        HENRI L A FONTAINE.\n\n\n\n\n                       Au Théâtre du Parc\n\n\n   Après un voyage triomphal en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en\n Pologne et en Roumanie, et à la veille d'autres triomphes en Italie, Monna\n Vanna nous est revenue pour deux soirées, les 16 et 19 mars, au Parc. Lors\n des premières représentations du drame à Bruxelles, l'été dernier, notre dis­\ntingué collaborateur M. Charles de Sprimont en a donné, dans Durendal,\nune analyse complète et a dit toute la beauté tragique de cette œuvre où se\nmarque une direction nouvelle du talent de MAURICE MAETERLINCK.\n   Comme naguère à la Monnaie, l'accueil du public lettré accouru à ces deux\nreprésentations a été enthousiaste. On a admiré la puissance dramatique de\nl'œuvre, la conduite savante de l'action, la langue merveilleuse du poète.\nBien que M. DULUC, qui tenait le rôle du platonicien Marco Colonna, n'eût\npoint l'autorité qu'y eut, l'an passé, Lugné-Poé, l'interprétation a été, en\ngénéral, honorable : seuls, les figurants ont brillé par une gaucherie en\nquelque sorte, chez eux, traditionnelle. Le grand succès a été, cette fois\nencore, pour Mme GEORGETTE LEBLANC, qui incarnait Monna Vanna, et qui,\npar le rythme du geste, par la grâce et la noblesse de l'attitude, la justesse du\njeu, la musique du langage, s'est affirmée artiste accomplie.\n\n   L'auteur de la Robe rouge et des Avariés est un redoutable satirique. Ne vous\nfiez pas au titre de sa dernière pièce La Petite Amie, qui fut jouée\nrécemment au Parc, pour espérer une sorte d'idylle. Nous avons vu\nrarement quelque chose d'aussi âpre, d'aussi féroce, d'aussi puissam­\nment sinistre. Pierre Logerais nous montre à quel point l'égoïsme, la\nvanité et la sottise bourgeoise peuvent étouffer en une âme tout sincère\nsentiment paternel. Cet ex-communard, enrichi dans les « modes », a\nrêvé d'avoir un fils avocat, politicien, pourvu d'une épouse confortable,\ndigne de faire figure dans le monde. Aussi, le jour où André s'est\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3387, "texte": "                                LE THÉÂTRE                                 241\n\n\népris d'une jeune fille insuffisamment millionnaire, le père lui a-t-il\nbrutalement signifié son veto et enjoint d'aimer une dot choisie par lui.\nLe jeune homme se révolte à bon droit contre cet abus du pouvoir paternel.\nPuis, seul, se rendant compte qu'il ne fut jamais aimé au foyer, et n'ayant\nlui-même aucun des abandons filiaux, il donne son cœur à la « petite\namie », Marguerite, une ouvrière de ses parents. L'enfant s'annonce; et,\ncomme André, avouant sa liaison, déclare sa volonté d'épouser Marguerite,\nson père lui impose, au contraire, la rupture : moyennant un peu d'argent\ndonné à « l'amie », pour l'aider à faire face aux premiers frais de sa mater­\nnité, tout, croit-il, s'arrangera. Quant au mariage, jamais le fils de Pierre\nLogerais ne saurait épouser une ouvrière. La séduire, soit, et Pierre Loge­\nrais, pour son compte, ne s'en prive guère; mais épouser, halte-là! Mais\nAndré tient bon : il accomplira ce qu'il estime son devoir. Il quitte la maison\npaternelle, rêve d'assurer par son travail la vie de son petit ménage. Vain\nespoir : la terrible tyrannie du père le traque. Non content d'empêcher son\nfils d'épouser selon son cœur, Pierre Logerais l'empêche de se procurer le\nmoindre gagne-pain. Il se flatte, en l'acculant à la faim, de le contraindre à\nrentrer au foyer. Et, désespérés, les pauvres amoureux meurent. Sobre,\nrapide, poignante, l'action est magistralement conduite et laisse sous le coup\nd'une émotion profonde. M. PAULET, qui incarne remarquablement Pierre\nLogerais, et Mme JEANNE LYON, qui tient le rôle de la petite amie, assurent à\nla pièce de Brieux, avec M. REVEL et Mme GUERTET, une interprétation\nexcellente.\n                                                                       M. D.\n\n   Ce fut le samedi 21 mars, au Théâtre du Parc, une représentation d'auteurs\nbelges. La Belgique avait produit jusqu'ici des romanciers, des poètes, des\ncritiques, nous avons maintenant une école théâtrale nationale. Après\nles Van Zype, les Lutens, les Verhaeren, voici M. Georges Garnir qui\ns'essaye dans un genre plus sérieux. Et M. Valère Gille, qui eut déjà\nl'honneur d'être couronné par l'Académie française, aborde le genre\ndramatique. Le public a semblé leur accorder sa faveur, et celui qui se pres­\nsait à cette première sensationnelle, a manifesté sa joie en applaudissant avec\nentrain les œuvres de nos compatriotes. La Défense du Bonheur, de M. Georges\nGARNIR, est une œuvre profonde de sentiment, écrite en alexandrins so­\nnores qui disent les troubles, les remords, les souvenirs d'une âme éprise\nd'idéal et attristée par la réalité. Dans sa forme classique, cette œuvre n'a pas\nparu déplaire au public, encore qu'on pourrait lui reprocher de ne pas être\ntrès scénique. Il faut ajouter aussi que le vers moderne essentiellement\nlyrique, s'accommode mal de notre habillement moderne, et que le senti­\nment esthétique est toujours un peu froissé par ce mélange de poésie et de\nréalité coutumière. Tout autre est la féerie de M. VALÈRE GILLE, Ce n'était\nqu'un rêve. Avec quel art il nous transporte dans le pays du rêve et de la\nfantaisie. Ses personnages n'ont que la vie que le poète leur donne, ils sont\nirréels, mais nous touchent par les sentiments qu'ils expriment. Le prince\nMistigri est amoureux de quoi? de qui? il n'en sait rien — une fée lui appa-\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1485, "texte": "242                                DURENDAL\n\n\n raît, et il croit voir en elle l'idéal qu'il poursuit. Sa fée se prête avec plaisir\n à l'illusion de l'enfant, elle éveille son amour, mais au moment où Mistigri\n la presse trop vivement, elle disparaît à ses yeux. La réalité dans cette\n aventure est représentée par un précepteur très grave, très austère et très\n laid, qui répond au nom de Cucurbitus. Ce n'est pas lui qui croit aux fées,\n au mystère, à l'idéal. Il est très moderniste, il a lu Nietsche et pense que la\n plupart des manifestations de l'âme sont des maladies. Naturellement ses\n principes sont démentis par ses actes et c'est ainsi que la satire la plus\ndrôle se mêle à la poésie la plus éthérée.\n    Sur ce canevas M. Valère Gille a brodé une fantaisie lyrique absolument\ndélicieuse. Ses vers, tour à tour gracieux, émus ou spirituels, vibrent avec une\néloquence juvénile. Au grand succès de cette bluette, on a prononcé les noms\nde Shakspeare, de Musset et de Banville. Et l'on ne pouvait mieux louer le\nmérite de l'auteur qu'en apparentant sa personnalité à ces maîtres du\nthéâtre et de la poésie. Au théâtre, il n'y a que le succès qui compte et celui\nde M. Valère Gille a été très vif.\n   L'auteur a été servi à souhait par des interprètes intelligents, entre autres\npar M. COLLEN et Mlle DE VILLERS, dont récemment dans son feuilleton\ndes Débats, M. Fa-guet a dit tous les mérites.\n                                                                           D. L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-010", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 243, "page_fin": 245, "titre_corps": "Au Conservatoire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. 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Depuis dix ans, c'est-à-dire depuis 1893, on\n                     n'avait plus entendu Manfred, de Byron-Schumann, com­\n                     position étonnante, le plus parfait mélodrame qui soit\n                     sorti de la plume inspirée d'un compositeur de génie.\n                     Mais aussi pour obtenir une exécution et une interpréta­\n                     tion dignes d'une œuvre pareille, il fallut un concours d'élé­\n                     ments artistiques peu ordinaires : un chef, un orchestre,\n                     des chanteurs, des chœurs et des déclamateurs de premier\nordre. En un mot, il fallait maître Gevaert au pupitre et M. Mounet-Sully\ndans le principal rôle pour que l'œuvre de Schumann pût revivre de sa vie\nmystérieuse et intense.\n   A première vue, cette composition semble être faite de rien ou de peu de\nchose. Des chœurs peu développés. Quelques accords ou une cantilène aux\ncontours simples, parfois sans accompagnement harmonique. Cependant en\ndépit de cette simplicité apparente des moyens, l'œuvre musicale possède\nune force d'expression incomparable. Il est vrai que le sujet dramatique,\nenfanté par le cerveau génial de lord Byron, contribue puissamment à\nl'intensité de l'expression musicale. Ce Manfred est une œuvre ultra-roman­\ntique (Schumann pouvait-il écrire autre chose?). Elle vous prend par les\nnerfs. Elle vous émeut jusqu'aux entrailles. Cette composition dégage une\nforce élémentaire quasi-matérielle, et cependant l'auditeur qui l'a comprise\nsort meilleur de l'audition... C'est que cette œuvre remplit, malgré tout, le\nplus haut desideratum exigé par Aristote pour une pièce dramatique, celle de\nsuggérer à l'auditeur la Katharsis — la purification de l'âme. Si, dès le début\nde l'œuvre, on se sent pris dans les lacets magiques des incantations infer­\nnales et des apparitions surhumaines, au-dessus de ce gouffre des mystères\non voit planer l'âme puissante, bien que coupable de Manfred. Ses souffrances\narrachent des larmes. Sa grandeur stoïque étonne. Sa fierté fascine. Au fur\net à mesure que l'action dramatique avance, nous sentons que le héros ne\nsera pas voué éternellement aux puissances du Mal, et que la Providence\ndivine lui prépare un au-delà d'expiation et de finale rédemption. C'est ce\nque Schumann a su exprimer d'une manière si touchante et si élevée dans le\nchœur religieux par lequel se termine cette œuvre extraordinaire.\n"}, {"page_pdf": 289, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3112, "texte": " 244                              DURENDAL\n\n\n     L'ouverture, sur laquelle il serait trop long de s'étendre, est un chef-\n  d'œuvre dans un chef-d'œuvre.\n     L'exécution musicale a été magnifique. Maître Gevaert, qui affectionne\n  particulièrement cette composition de Schumann, a su traduire avec bonheur,\n  à l'aide de son bâton de chef, sa compréhension profonde et son émotion\n  intense. Soliste (M. Seguin), chœur et orchestre suivaient docilement les\n  moindres inflexions de son geste directorial. La partie déclamatoire avait été\n  confiée à M. Mounet-Sully, Mmes Werlemann et Meurice et à M. Chomé.\n    Les connaisseurs féroces, les grincheux, ont reproché à M. Mounet-Sully des\n éclats intempestifs de voix, des sifflements et l'affaiblissement de l'organe\n vocal. C'est tout ce qu'ils ont saisi ! Ne leur en déplaise, nous préférions nous\n laisser aller à l'émotion que nous communiquait un grand artiste épris de\n son rôle au point de s'identifier avec lui plutôt que de lui chercher chicane\n pour des questions de détail.\n    Qu'importe que la voix de M. Mounet-Sully ait « subi des ans l'irréparable\n outrage», même avec une voix aphone, il n'en reste pas moins un\n grand artiste. Nous le préférons à un débutant quelconque à la voix de\n stentor, mais vide d'émotion. Mlle Werlemann a été tout à fait charmante\n dans ses répliques (La fée des Alpes), secondée, d'ailleurs, par un physique\n gracieux. Mlle Meurice (Astartée) fut mystérieuse, comme il convient. L'effet\n de répliques pleines de tact de M. Chomé, a été un peu atténué par un léger\n enrouement.\n    Nous avons renversé l'ordre du programme en parlant d'abord de\n Manfred et de ses interprètes. Le concert, en effet, débutait par l'ouverture\n de Freischutz, de Weber. Maître Gevaert a donné à cette composition sympho­\n nique, si connue et tant de fois jouée, une physionomie nouvelle : au milieu\n — une allure dramatique et heurtée, et à la fin — un élan d'allégresse et de\n triomphe superbe.\n    Le deuxième numéro du programme a été consacré à l'exécution du\nconcerto en ut mineur de Mozart, joué par Arthur De Greef, ce bel artiste dont\nnous sommes fiers à juste titre.\n    Mozart qui a fait une éclipse relativement longue, renaît comme le phénix\nde ses cendres, toujours jeune et toujours parfait. Depuis quelque temps, ce\nRaphaël de la Musique devient notre pondérateur, notre boussole sur la\nmer houleuse des originalités modernes. Il nous ramène à une simplicité de\nbon goût, au dessin ferme et élégant, à la sobriété d'un coloris qui ne\ns'étale pas au détriment de la ligne pour en cacher l'indigence. L'exécution\nd'une composition pianistique de Mozart, c'est la pierre de touche pour\njuger et classer un musicien virtuose. L'œuvre de Mozart ne tolère pas les\ntrucs. Tout est au grand jour. Pas de clairs de lune. Ni de brumes pour\natténuer les contours. C'est le soleil en plein midi... Ah, le bon soleil qui\nréchauffe !...\n    Arthur De Greef a joué ce beau concerto, non en virtuose, qu'il sait être à\nl'occasion, mais en vrai musicien qui s'efface devant l'œuvre d'un maître\npour en faire valoir les beautés délicates.\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1115, "texte": "                           AU   CONSERVATOIRE                            245\n\n   Pour finir ce compte rendu, une anecdote amusante et — authentique. Ce\nconcerto (en ut mineur) a une cadence. De qui ? Vous le verrez...\n   Lorsque, il y a quelques années, dans un concert à Leipzig, De Greef\nexécuta celte cadence, un journal musical allemand lui fit de vifs reproches.\nCette cadence, disait-il, était trop moderne aux harmonies trop wagné­\nriennes. Quelle idée anti-artistique que celle d'intercaler dans un concerto\nde Mozart une cadence de cette nature ! Ayant lu cette critique intempestive,\nnotre ami De Greef prend sa bonne plume et envoit à la dite feuille une\nrectification pour prouver que cette cadence n'est pas si moderne, puisqu'elle\nest de Jean Nepomuk Hummel, l'élève de Mozart. Pris en flagrant délit\nd'ignorance, ce journal eut l'honnêteté de publier cette rectification, mais\npendant plusieurs années il ne souffla mot ni de De Greef, ni de ses succès\nen Allemagne. Nous apprenons qu'il est revenu à de meilleurs sentiments.\n\n                                                             L. WALLNER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-011", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 246, "page_fin": 248, "titre_corps": "Expositions diverses", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Expositions diverses Au Cercle artistique M. et Mme Wytsman", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 291, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2887, "texte": "Expositions diverses\n   A u C e r c l e a r t i s t i q u e . — M. et Mme WYTSMAN ont réuni, au Cercle,\nun ensemble d'oeuvres remarquable. Tous deux ont la même vision claire,\nharmonieuse, distinguée ; leur métier et leur inspiration en sont arrivés à se\nsi bien pénétrer, qu'il est difficile de les distinguer l'un de l'autre. Si\nM. Wytsman préfère les horizons larges, Mme Wytsman recherche des coins\nplus intimes de nature : bords de ruisseaux, jardins, cours de fermes, où\nchantent les avant-plans fleuris. Tous deux ont le don précieux de savoir\nmettre en page avec un agrément habile des sujets bien choisis, qu'ils\ninterprètent sincèrement et exécutent de manière égale et sûre. Peut-être\npourrait-on leur reprocher un certain éparpillement de l'intérêt, qui se répand\nd'un bord du cadre à l'autre ; d'où, dans certaines de leurs œuvres, une\nimpression, documentaire seulement, naissant de ce que l'effet n'a point été\nsuffisamment ramassé au point culminant qui doit faire centre dans toute\ntoile parfaite.\n\n   La qualité maîtresse de M. J. LEEMPOELS reste la volonté, une volonté\ntoujours tendue et qui, parfois, se substitue trop à l'émotion. M. Leempoels\nest, avant tout, portraitiste, un portraitiste qui met son effort à rendre avec\nminutie le relief et l'aspect extérieur de la vie. Dans telle de ses toiles :\nM. Imbart de la Tour, par exemple, il reproduit de façon saisissante l'épi­\nderme du modèle. Ces œuvres dénotent une conscience, un métier des plus\nhonorables; par contre, il leur manque l'émotion; de même, les intentions\nphilosophiques ou religieuses du peintre ne parviennent pas à se dégager\nsuffisamment de la matérialité de sa vision. C'est son métier très étudié, très\npoussé, sans doute, mais trop analytique qui, dans ses paysages et marines,\ndonne cette impression d'étouffement et de rigidité — l'air, le mouvement,\nla lumière ne vibrent point assez. Il tue un peu la vie de son sujet à force de\nvouloir la dessiner de très près, la rendre toute en ses détails, la modeler dans\nses moindres recoins,\n\n   LÉON FRÉDÉRIC est une nature picturale des plus sincères et des plus pro­\nfondes que nous ayons en Belgique. La dernière exposition de ses œuvres le\nmontre davantage encore. Quelles pages d'émotion profonde que ces scènes\nde la vie de saint François d'Assise?... Le peintre, dans sa compréhension\ningénue et respectueuse de cette grande figure, a réussi à en rendre la poésie\net l'élévation. Ces toiles sont toutes pénétrées de tendresse, d'émotion et de\nvénération. Peintes avec un métier volontaire, très serré, leur tonalité géné­\nrale manque, par endroits, de fondu ou de souplesse ; mais, par contre,\nquelle force, quelle justesse, quel exquis sentiment de la nature, quand le\npeintre se possède réellement! Saint François annonçant le Printemps au\nVieux Cheval était, sans conteste, la maîtresse toile du Salon. Celte pauvre\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3329, "texte": "                           EXPOSITIONS DIVERSES                               247\n\nbête, que des siècles, semble-t il, ont décharnée, est campée au milieu du\ntableau avec une telle maîtrise, une psychologie si magistrale, qu'elle nous\napparaissait comme visionnelle, en quelque sorte, et que sur elle s'accumu­\nlait toute l'expressive poésie de la composition. Frédéric exposait égale­\nment des paysages, de Campine entre autres, dont quelques-uns étaient\nremarquables par la sobriété et la finesse des tonalités.\n   Mlle ART a envoyé des fleurs peintes savamment et somptueusement.\nTableaux véritablement parfaits de composition et d'arrangement. M1Ie Art a\nle sens de la fleur. Elle excelle a saisir sa grâce, elle en dégage l'âme, elle les\npeint d'une palette délicate et robuste tout ensemble dans leur vie opulente,\nluxueuse. Elle les intimide et de la sorte leur fait rendre toute leur expres­\nsion. De belles choses pleines de talent, d'habileté et de sûreté.\n\n\n   M. Louis-G. CAMBIER a réuni un ensemble de ses dernières œuvres qui\n.manifestent un vrai tempérament de peintre. L'Ardenne l'attire surtout. Il en\n rapporte des paysages, des éludes de rochers d'une grande allure. Ses Millé­\nnaires, son Gros Temps sur la Meuse, les Destinés, l'Anniversaire sont des\npages de valeur tant pour l'inspiration que comme facture. Il rend avec émo­\ntion l'aspect sauvage, peut-être trop continuellement dramatisé, de l'âpre et\nprenante Ardenne. Il exalte amoureusement la poésie rude des rocs écroulés,\ndes rochers insurgés; il en fixe la grandeur solitaire, leur obstination farouche\nsous des ciels tourmentés parfaitement harmonisés aux sujets qu'il traite. La\npalette de M. Cambier est forte et vigoureuse, son inspiration sincère et les\ntoiles qu'il expose tout imprégnées de vraie et puissante poésie.\n   Une quinzaine d'aquarelles de M. CŒNRAETS, jolies, pimpantes et claires\nétaient vraiment charmantes à voir. Les œuvres de M. Coenraets sont d'une\ntouche habile, caressante et vaporeuse enlevées avec un juste et aimable entrain.\n   Les fleurs de Mlle G. MEUNIER témoignent d'un effort sincère, mais man­\nquent sensiblement de distinction. Le métier en est sec et sans grand relief, la\ncouleur sans souplesse et l'ordonnance du sujet n'évite pas suffisamment la\nbanalité. Son Coffret est d'une toute autre valeur, c'est une belle toile, fort\nélégante, d'une tonalité exquise et intéressante.\n                                                                         G. B.\n   Exposition de Mlle Marie-Anne Tibbaut, à Liége. —\nEn la salle de l'Emulation de Liége, le 8 mars, s'est ouvert le salonnet de\n Mlle Marie-Anne Tibbaut.\n   Nouvelle venue en notre ville, la charmante et consciencieuse artiste gan­\ntoise y a d'emblée conquis tous les suffrages, tant par l'exquise fraîcheur de\nSa palette que par la vérité de sa vision et la délicatesse de son inspiration.\n'Peintre et poète à la fois dans le moindre de ses tableaux, MIle Tibbaut ré­\njouit les yeux en émouvant le cœur, et ses œuvres font doucement rêver.\n   Son exposition, composée de cinquante aquarelles, de quelques fusains et\nd'une douzaine de faïences, témoigne d'un labeur persévérant, d'une attention\néveillée, d'un souci constant de bien faire et de mieux faire. 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Parmi tant de\njolies choses, un choix serait malaisé; je citerai toutefois la Sortie de la\nGrand' Messe, si impressionnante de réalité et, je le répète, de poésie; l'Eglise\ndes dunes, une très solide page de peinture; Temps de pluie au béguinage de Bruges,\nqui requiert une approbation sans réserve; d'autres œuvres encore, dont le\ncharme tendre et fragile ne saurait s'analyser, attirent l'œil et retiennent\nl'âme. Et parmi les faïences, qui sont peut-être d'une facture un peu trop\nfignolée, il y a un groupe de Petites Zélandaises dont j'aime la vie riante et la\nsaine fraîcheur.\n   En résumé, cette exposition fait le plus grand honneur à MIle Marie-Anne\nTibbaut, qu'il faut louer avant tout d'avoir su rajeunir des sujets qui pou­\nvaient paraître usés, et d'avoir su demeurer femme tout en s'affirmant artiste :\ncar, s'il y a du « métier » dans ses œuvres; il y a surtout de la sincérité; et\nc'est par ce don, si rare en nos temps de snobisme et d'artificiel, que\nMlle Tibbaut s'est imposée dès l'abord à notre admiration. Je souhaite qu'elle\nnous revienne bientôt avec un nouveau lot de ces petites merveilles dont elle\na le secret.\n                                                                    F . ANSEL.\n\n   Dans l'atelier de Jules Lagae. — Un groupe de marbre, la\nMère et l'Enfant, plein de réalité profonde et émue, et d'un faire à la fois puis­\nsant et délicat. Cette œuvre — qui sera probablement exposée au Salon de la\nSociété des Beaux-Arts — est à rapprocher du beau groupe Vader en Moeder (1),\net, comme celui-ci, caractérise admirablement l'art si probe et si noble de\nJules Lagae. — Deux bustes, celui du peintre allemand Schönleben et celui\nde Dillens, tous deux superbes, mais le dernier, surtout, d'une intensité d'ex­\npression et de vitalité, dans la plus parfaite simplicité, que le maître a rare­\nment dépassée.\n   En outre, une médaille d'un beau relief; une ébauche, exécutée à moitié de\nsouvenir, de la physionomie du peintre Vanaise, décédé récemment, et\nl'exécution agrandie en marbre du buste déjà connu du poète Guido Gezelle,\ndestinée à être érigée sur une place publique de Courtrai.\n   Cette exposition, dans l'intimité cordiale et accueillante de l'atelier, a obtenu\nun grand succès et a été honorée de la visite de la comtesse de Flandre,\naccompagnée du prince et de la princesse Albert et du duc de Vendôme.\nNous aimons à marquer tout ce qui prouve l'accroissement d'une réputation\nobtenue sans ostentation et sans réclame par un homme animé, uniquement,\nde l'ambition et de la conscience discrète et fière de son art.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\n  (1) Durendal a publié une reproduction de cette œuvre dans son numéro de sep­\ntembre 1899.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-012", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 249, "page_fin": 252, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES PUBLICATIONS ARTISTIQUES La Belgique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 294, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2692, "texte": "LES LIVRES\n\nPUBLICATIONS ARTISTIQUES :\n L a B e l g i q u e , par CAMILLE LEMONNIER, édition nationale publiée par la\n   maison d'édition Castaigne, de Bruxelles, 1 vol. in-4° de 800 pages, conte­\n   nant 400 gravures sur bois.\n   La maison d'édition Castaigne a eu la noble et louable initiative d'entre­\nprendre, à l'occasion de la fête de Camille Lemonnier, la publication d'une\nnouvelle et superbe édition de son célèbre ouvrage La Belgique, pour lequel,\non se le rappelle, l'auteur a obtenu, en 1873, le prix quinquennal de littéra­\nture française.\n   La première édition de cet important ouvrage avait été publiée par la mai­\nson Hachette, de Paris. Cette édition luxueuse et à tirage restreint n'était à\nla portée que du petit nombre. M. Castaigne publie, en ce moment, le même\nlivre, par fascicules, à un prix dérisoire, vu l'importance du volume, et qui le\nmet à la portée du grand public. Cet ouvrage, de 800 pages in-4°, abondam­\nment illustré par des artistes de renom, ne coûtera que 25 francs.\n   On y trouvera, outre tous les beaux dessins de Constantin Meunier,\nX. Mellery, E. Claus, J. Delvin, Th. Hannon, A. Hennebicq, A. Heins,\nJ. de la Hoëse, A. Hubert, F. Khnopff, Am. Lynen,E.Puttaert, H.Stacquet,\nJan Stobbaerts, J. Taelemans, Uytterschaut, E. Verdyen, P. Verhaert,\nTh. Verstraete, nombre de gravures nouvelles.\n   Nous avons sous les yeux les premiers fascicules de cette édition. Elle est\nmagnifique, surtout si l'on considère la modicité du prix. Elle est tirée sur\nbeau papier et composée en caractères entièrement neufs.\n   La Belgique de notre grand et fastueux artiste Camille Lemonnier, un des\nplus puissants et des plus merveilleux écrivains de ce siècle, est certainement\nla plus belle et la plus remarquable de ses œuvres. C'est un vrai monument\nélevé à la gloire de la Patrie belge par un de ses plus illustres enfants. Nous\nrecommandons vivement ce livre non seulement à tous ceux qui aiment à\nlire de magnifiques pages d'art écrites dans un style nerveux et débordant de\nsève, mais aussi à tous les Belges qui aiment leur pays. Ce n'est pas seule­\nment un beau livre, c'est encore une belle action. Il faut répandre le plus\npossible un tel ouvrage. Il est tout à l'honneur à la fois de l'auteur qui l'a\nécrit et qui a mis à l'écrire toute sa grande intelligence et tout son noble cœur\népris d'amour pour sa patrie, et de notre chère petite Belgique qui y appa­\nraît grande et glorieuse.\n   Voici le jugement porté sur ce livre parnotre génial poète Emile Verhaeren :\n   « Lemonnier a taillé un parc en pleine forêt. Il a pris l'histoire artistique\nsociale et politique de notre Flandre, telle qu'elle est, épique, touffue; il y a\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3381, "texte": "250                              DURENDAL\n\n\nmis l'ordre à coups de hache sans rien lui ôter de sa force, ni de sa beauté\nrude et, voilà que son œuvre reste large, toute en caractère, frissonnante de\nla vie héroïque, du passé énorme, de la légende superbe, de l'évocation gran­\ndiose des communes flamandes.\n   \" Puis il est descendu dans les réalités, dans l'existence actuelle de nos\nvilles; il les a observées dans leur aller et venir, dans leurs marchés, leurs\nrues, leurs places publiques, leurs églises, leurs hôtels de ville; il les a sur­\nprises se réveillant le matin dans les brumes, se couchant le soir avec leurs\nréverbères pour veilleuses; il a pénétré leurs coutumes si trempées encore\ndans le passé, si marquées du baptême reçu au moyen âge, quand elles\nnaissaient. Les mœurs des Flamands d'aujourd'hui sont là notées point par\npoint; la vie circule dans ces simples notes d'un passant jusqu'au point d'en\nfaire ci et là des morceaux de roman. Ce ne sont pas des coins de pays,\naperçus à travers le vasistas d'un wagon ou d'une patache, ni des courses à\nperdre haleine à travers champs; on remarque au contraire que l'écrivain a\nvécu en pays belge, que son observation se concentre depuis longtemps sur\nnotre peuple... \"\n   Nous terminons ce compte rendu en disant avec notre ami Eugène Gilbert\nque nous espérons « pour l'honneur intellectuel des Belges d'aujourd'hui,\nque les souscripteurs viendront nombreux répondre à l'appel de l'éditeur.\nSi les lettrés catholiques ne peuvent être toujours en communion d'idées\navec l'auteur du Mâle, si la personnalité littéraire complexe et violemment\ntranchée de cet écrivain fécond et puissant peut être discutée en certaines de\nses modalités, la vie de M. Lemonnier fut toujours un bel exemple de persé­\nvérance laborieuse, de conscience artistique, de fraternité littéraire. Et, dans\nl'œuvre en particulier qui porte le nom de sa patrie, cet écrivain a répandu\ncomme à foison le meilleur de son âme, de son intelligence et de son art » .\n   Il faut adresser les souscriptions à la maison d'édition Alfred Castaigne,\n28, rue de Berlaimont, à Bruxelles. L'ouvrage est payable en cinq quittances\nmensuelles de 5 francs ou dix quittances mensuelles de fr. 2.50.\n\n    O n z e K u n s t . — Le n° d'avril débute par un savant article critique\nde MAX ROOSES sur La Collection Pacully de Paris dont nous avons vu quelques\ntableaux à l'exposition des Primitifs à Bruges. L'auteur de cet article y affirme\nun sens critique d'une sûreté rare et une science étonnante de l'histoire de\nl'art. Une page écrite par Max Rooses est du reste toujours instructive. Dans\nun autre article du même fascicule, il nous parle du tableau de Rubens :\nLe Faune pressant une grappe de raisins. Entre les deux articles de Max Rooses\nest intercalé une étude bien intéressante sur l'admirable paysagiste hollan­\ndais D. Wiggers, dont le talent doit être remarquable à en juger par les belles\nreproductions qui accompagnent l'article de L. SIMONS, dont voici un pas­\nsage : « Ce n'est point lorsqu'elle s'épanouit dans toute son opulence que la\nnature semble le solliciter. Chez lui point de feuillages luxuriants ou de colo­\nrations radieuses. Mais la nature dans sa détresse quand les branches ont été\ndépouillées de leurs feuilles et qu'elles écartent leurs rameaux grêles comme\nautant de doigts amaigris et noircis qui se détachent lugubrement sur les\n"}, {"page_pdf": 296, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3213, "texte": "                                LES LIVRES                                 251\n\n\nblancheurs ambiantes. La nature dans tout le raffinement de son déclin ;\ndéjà imprégnée de la mélancolie et de la navrance du prochain abandon;\ntoutes les formes en ont été émaciées ; toutes les couleurs rongées ; les troncs\nse dressent desséchés et noueux et s'alignent à perte de vue pour se perdre\ndans l'infini; les habitations prennent des airs méditatifs dans le calme des\nvillages et les eaux et la plaine s'étendent, presque confondues dans la même\ntristesse fatale. »\n   Une abondante et vivante chronique d'art d'Amsterdam, Anvers, Berlin,\nBruxelles, La Haye, Rotterdam et Utrecht met le lecteur au courant du\nmouvement artistique contemporain.\n   Parmi les nombreuses reproductions illustrant ce magnifique fascicule\nd'Onze Kunst nous notons le tableau de Rubens : Achille plonge dans le Styx,\nun superbe Paysage avec chute d'eau de Ruysdael, une exquise Jeune femme\nlisant dont l'origine est discutée, plusieurs magnifiques paysages de\nD. Wiggers, et le Faunepressant des raisins de Rubens. Cette dernière repro­\nduction est d'une merveilleuse beauté.\n   L'éditeur d'Onze Kunst annonce qu'à partir de ce mois une édition\nanglaise paraîtra en outre des éditions flamande et française.\n   Toutes nos félicitations à M. Buschmann pour cette nouvelle affirmation\nde son initiative vaillante et éclairée, digne d'être couronnée d'un succès que\nnous lui souhaitons de tout cœur.\n                                                            HENRY MŒLLER.\n\n\n   T h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e (Bruxelles, Spineux). — Voici une\nrevue nouvelle qui, s'il faut en croire les promesses de son dibut, prendra\nrang parmi les plus belles de celles qui s'occupent d'art ancien. Elle est\ngrave et documentée en ses textes, magnifique et abondante en ses illustra­\ntions. Nous nous plaisons à la signaler à nos lecteurs, d'autant plus qu'elle\nréalise un prodige de bon marché : le fascicule mensuel (104 pages grand\nformat, 44 planches) ne coûte que fr. 3.50. L'éditeur pour la Belgique est\nSpineux, à Bruxelles.\n   Dans ce premier numéro, tout à fait fastueux, nous trouvons des articles\nsur le Mobilier français de l'époque Louis XIV, par M. Molinier; sur les Tapis\nd'Orient, sur l'Hôtel de Lauzun, les Anciens Briquets, sur les nouvelles acquisi­\ntions des musées anglais, avec la reproduction d'une étude de Rembrandt, un\ncadavre de femme, admirable et tragique.\n   Trois études sont consacrées aux peintres italiens de la Renaissance.\nM. Jocelyn Ffoulkes apporte une contribution intéressante à l'histoire du\npeintre Vincenzo Foppa et précise la date de sa mort, en la reculant au delà\nde l'époque généralement admise; M. Herbert P . Horne cherche à reconsti­\ntuer, avec beaucoup d'ingéniosité, une Adoration des Mages de Sandro Botti­\ncelli, aujourd'hui perdue et qu'il croit être celle qui fut peinte à fresque, vers\n 1482, dans le Palazzo Vecchio; M. B. Berenson fait-mieux encore : il dresse\nun catalogue sommaire des oeuvres d'un peintre dont il ignore le nom et qu'il\nappelle provisoirement Alunno di Domenico, c'est-à-dire, élève de Domenico\nGhirlandaio, et qui paraît avoir été influencé sucessivement par le maître,\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2593, "texte": "252                                 DURENDAL\n\n\nBotticelli, Piero di Cosimo, auquels ses œuvres sont le plus souvent attri­\nbuées, pour finir comme illustrateur de livres. C'est hardi, ingénieux, assez\nadmissible et la compétence de M. Berenson est telle qu'on ne peut négliger\nses plus téméraires affirmations.\n   M. James Weale possède, quant aux primitifs flamands, une autorité ana­\nlogue. C'est à lui que le Burlington Magazine a demandé une relation de\nl'Exposition de Bruges de 1902. M. Weale ne nous y apporte point de révé­\nlation importante; on lira toutefois avec grand intérêt ce qu'il dit des Van\nEyck et de Petrus Christus. Sa prose s'accompagne d'une reproduction\nsuperbe des Trois Maries au Sépulcre, de sir Cook, et du Calvaire, du duc\nd'Anhalt. Il rapproche deux panneaux moins célèbres, mais bien curieux, se\ntrouvant l'un dans l'église Saint-Sauveur, à Bruges, l'autre à Madrid.\n   Les articles de MM. Home et Berenson sont également illustrés d'une\nfaçon remarquable, et rien n'est délicieux, par exemple, comme le Cassone\nracontant l'histoire de Nastagio degli Onesti, de la collection Spiridion, qu'on\npourrait croire de Botticelli, si M. Berenson ne le restituait à cet Alunno di\nDomenico, encore mystérieux.\n                                                                         J. D.\n\n M o i s d e M a r i e i l l u s t r é , par CH. VAN SULL, S. J. (Bruxelles, Charles\n   Bulens).\n   Voici un mois de Marie qui veut être signalé. Outre que le texte n'en est\npas banal (il a été recueilli d'une façon très intelligente dans les œuvres de\nBourdaloue) à l'encontre de la plupart des livres de ce genre, il est superbe­\nment illustré et à ce titre il mérite l'altention d'une revue d'art. Générale­\nment les livres de piété illustrés le sont d'une façon lamentable. Celui-ci ren­\nferme une vingtaine d'illustrations superbes, qui sont des reproductions\nimpeccables de quelques-uns des plus beaux chefs-d'œuvre de l'art ancien.\nParmi les artistes dont les tableaux sont reproduits ici, nous voyons figurer\nRaphaël, Ghirlandaio, L. Della Robbia, R. Van der Weyden, Gérard David,\nBotlicelli, etc. Il faut louer l'initiative de l'auteur de ce livre qui a eu la haute\npensée d'offrir aux âmes pieuses à la fois une nourriture solide et de nobles\nvisions d'art. Et quoiqu'édité avec luxe, ce livre ne coûte pas plus cher que\nles autres ouvrages du même genre. On a voulu le mettre à la portée de\ntous. Le prix n'en est que de fr. 2.50. Nous le recommandons donc vivement\net sans restriction.\n                                                                            H . M.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison04-013", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 253, "page_fin": 256, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES M. Edmond Pottier, membre de l'Institut", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 298, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2674, "texte": "NOTULES\n\n    M. Ed m o n d P o t t i e r , membre de l'Institut et conservateur au Musée\n du Louvre, a donné le mois dernier au Cercle artistique et littéraire deux\nconférences du plus haut intérêt sur les terres cuites grecques de Tanagra.\n Le public, trop habitué à ne considérer celles-ci que comme de délicieux\n bibelots d'étagère, a goûté avec un plaisir extrême la savante parole du confé­\nrencier qui a parfaitement défini la valeur réelle et la signification véritable\n de ces ravissantes statuettes qui se rencontrent en si grand nombre à toutes\n les époques de l'art grec.\n    Dans sa première conférence, M. Pottier a exposé le problème tant discuté\nde la destination des terres cuites, et il lui a donné, nous semble-t-il, la solu­\ntion la plus vraisemblable. Cette destination n'était ni purement religieuse,\nni purement funéraire, comme beaucoup de savants l'ont prétendu ; toute une\ncatégorie de ces statuettes participaient de la vie familière de chaque jour.\nLe conférencier a traité cette question avec une érudition et une hauteur de\nvue qui révèlent chez lui, à côté de l'archéologue de goût, un philosophe\npénétrant de l'art grec. En nous conduisant des essais grossiers des\népoques primitives aux chefs-d'œuvre du IVe siècle, il nous a admirablement\nfait saisir la filiation des types tant au point de vue de l'art, qu'au point de\nvue de « l'idée ». Puis le lendemain, après avoir longuement détaillé les\nbeautés des statuettes de la meilleure époque et y avoir reconnu les principes\nmêmes du grand art grec, il nous a montré la transformation des sujets et des\ntypes dans les œuvres de la décadence, celles des fabriques d'Asie Mineure :\nde Myrina et de Smyrne.\n   Ces deux causeries d'une très haute valeur d'enseignement étaient accom­\npagnées de fort bslles projections lumineuses. Choisies avec beaucoup de\ngoût et d'à propos, elles contribuèrent singulièrement à mettre en relief le\ngrand talent du conférencier : elles faisaient véritablement corps avec son\nexposé; elles étaient démonstratives de chacune de ses idées, ce qui à notre\népoque de projections à outrance, est un mérite vraiment peu commun.\n   Le public très nombreux a fait à M. Pottier legrand succès que méritait sa\nparole élégante, pleine d'érudition et de charme.\n                                                                      C. G.\n                                       ***\n   A lire dans la « Revue de l'Art ancien et moderne »\n(numéro du 10 mars), une belle étude de Louis Dumont-Wilden sur l'œuvre\ndessiné de Constantin Meunier. Cet œuvre, fort peu connu, est d'un\ngrand intérêt documentaire, en ce qu'il nous renseigne admirablement sur\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3268, "texte": " 254                                DURENDAL\n\n\n les débuts de la carrière de notre grand sculpteur, lequel, comme on sait,\n semble être resté assez longtemps « incertain de la voie à suivre, ignorant\n de la direction que lui imposait son instinct ». Mais ces dessins ont aussi\n leur beauté propre, que M. Dumont-Wilden exprime fort bien. « L'œuvre\n de Constantin Meunier, dit-il, est la représentation définitive de l'humanité\n laborieuse, l'évocation de la lutte permanente des hommes contre les puis­\n sances naturelles, drame admirable qui est de tous les temps, mais que notre\n temps a vu peut-être sous un aspect plus grandiose et plus terrible que les\n siècles précédents. Comment cet élément de beauté s'est imposé à l'artiste,\n comment il s'est précisé, s'est développé, c'est ce que nous montre son\n œuvre dessiné. En feuilletant ces croquis poussiéreux, nous suivons pas à\n pas le merveilleux voyage dont nous n'avions vu d'abord que les principales\n étapes. Nous y avons vu, d'autre part, ce qu'il y a dans l'art de Meunier de\nconscience laborieuse, d'effort respectueux. Or. a reproché au grand sculp­\nteur le caractère sommaire de certaines de ses œuvres; ses cartons de\ndessins montrent que nul plus que lui n'eut le souci de la forme et le respect\ndu modèle. Ils établissent que le caractère \" esquisse \", donné à certaines\nstatues, fut volontaire et prémédité, ce dont tous ceux qui savent contempler\nl'œuvre d'art avaient du reste conscience. Il est souvent dangereux de péné­\ntrer dans l'intimité du génie. Si l'on veut conserver ses admirations, il faut\néviter de regarder de trop près les petits moyens des grandes œuvres, et il\nn'y a que les artistes vraiment supérieurs qui supportent la minutieuse ana­\nlyse : personne ne peut s'y prêter plus hardiment que Constantin Meunier. »\n                                       ***\n   M o n s i e u r W i l l i a m V o w l e s a donné à la Salle de l'école allemande\nson concert annuel. Avec une grande clarté d'exposilion et dans un style\nsévère et soutenu, le jeune pianiste a joué le Concerto en ri mineur de Bach\net la Sonate en fa de Beethoven. Dans la Suite de Borodine, intitulée Au\nCouvent, il a fait paraître ses dons de compréhension poétique et de souplesse\nd'accent. Brillamment secondé par Mme Dubois-Dongrie (au violon) et M. Mott­\nley (second piano), il a interprété avec intelligence la Sonate en la mineur\n(piano et violon) de Schumann, et finement détaillé le rondo pour deux pianos\nde Chopin. M. Vowles est très en progrès depuis l'an dernier et il le doit sans\ndoute pour une grande part aux leçons et aux conseils de son maître, notre\nsympathique et très distingué collaborateur L. Wallner.\n                                       ***\n   A l a M o n n a i e . — Les œuvres de Wagner, telles que MM. Kuffe­\nrath et Guidé les ont montées et telles que les dirige M. Dupuis, forment un\nspectacle où rien ne vient distraire l'impression artistique, puissante et déli­\ncate, que le maître des Niebelungen s'est assigné comme but.\n  Mme Litvine nous a restitué dans la Walkyrie une Brunehilde ardente, vo­\nlontaire et passionnée — émouvante par la perfection de ses attitudes tra­\ngiques, et merveilleuse par cette voix unique dont elle est douée, et où la\npuissance le dispute à la pureté.\n"}, {"page_pdf": 300, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2812, "texte": "                                  NOTULES                                  255\n\n  Siegfried, cet incomparable poème de la jeunesse téméraire et enthousiaste,\na été l'occasion d'un grand succès pour Mlle Paquot et surtout pour M. Dal­\nmorès qui donne au personnage de Siegfried une séduction faite d'ardeur et\nde charme.\n  Ces deux spectacles furent d'une exécution dramatique et musicale parfaite.\n\n\n\n   L a m e s s e d e B e e t h o v e n , exécutée à Anvers, à l'occasion du jubilé\ndu Pape, n'est pas la grand'messe en ré, œuvre capitale, mais plutôt de con­\ncert, mais la petite messe en ut.\n   Au reste ce ne fut pas une manifestation d'art religieux, mais une de ces\nbanales exécutions comme nos maîtrises en sont coutumières. Ce qui achève\nde donner le caractère vrai de ce soi-disant événement, c'est, qu'avec la messe,\nl'orchestre joua à l'église le larghetto de la deuxième symphonie de Beethoven.\nLa cathédrale d'Anvers semble emboîter le pas aux maîtrises parisiennes qui\nrégalent les fidèles des mêmes airs que le soir on va applaudir à l'Opéra.\nParmi les morceaux d'orgue exécutés à la cathédrale d'Anvers, pendant les\noffices, j'ai entendu notamment la Berceuse de Jocelijn de B. Godard, la\nRomance à l'étoile de Wagner, Simple aveu (inepte romance de salons), la marche\ndes Fiançailles de Lohengrin, Mijn moederspraak de Benoit, et même,., des\nextraits de Milenka de Blockx !\n                                           *\n\n    D e u x l i v r e s . Vérité, de Zola, et l'Oblat, de Huysmans, viennent de\nparaître en même temps aux vitrines des libraires.\n   Le parallèle s'impose entre ces deux œuvres, si différentes de style et si\ncontradictoires d'idées — et émanant pourtant de deux hommes qui obéirent\nlongtemps à un même idéal esthétique.\n   Durendal publiera, dans son prochain numéro, une étude de M. Firmin\nVanden Bosch sur Vérité et sur l'Oblat, dans leurs rapports et leurs oppositions.\n   Mais de suite nous voulons dire à nos lecteurs toute l'admiration que nous\na inspirée une première lecture de l'Oblat.\n   Le. maître d'En Route, à mesure qu'il progresse vers la pure idée chrétienne,\ns'élève, d'un coup d'aile égal, dans la maîtrise littéraire.\n   L'Oblat est un émouvant cantique de foi et — un incomparable joyau d'art.\n\n\n\n    L a r é d a c t i o n d e D u r e n d a l félicite cordialement les artistes\nrécemment décorés de l'ordre de Léopold.\n   Ont été promus et nommés : Officiers : MM. E. Claus et H . Stacquet. Cheva-\nliers : M. G. Bernier; M11e A. Boch; MM. A. Bourson, F . Charlet, de Witte,\nA. Donnay, J. Donnet, J. Dupon, J. Ensor; Mme Gilsoul-Hoppe; MM. Théo\nHannon, Hérain, Am. Lynen; M»' G. Meunier; MM. V. Rousseau, Rul,\nJacob Smits, L. Speekaert, F . Taelemans, Titz, Van Aken, Van Seben,\nVerdyen, Vinck, F . Willaert, R. Wytsman; les architectes Brunfaut, Collés,\n"}, {"page_pdf": 301, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3083, "texte": "256                                    DURENDAL\n\n\nDe Noyette, De Rycker, Dieltiens, G. H o b é , J a m a r , L a n g e r o c h , N a e r t ,\nSoubre et Ch. Van Rysselberghe.\n   D a n s le m o n d e musical, sont nommés Commandeur : M. R a d o u x , direc­\nteur du Conservatoire de L i é g e ; Officiers : M M . J a n Blockx, L é o n J o u r e t et\nW a m b a c h ; Chevaliers : M M . Vincent d'Indy, Antoing, Carpay, directeur\ndes Chanteurs de Saint-Boniface, L . Desmedt, L . Dubois, Eeckhautte, L . Van\nH o u t , W o t q u e n n e , Massau, N o t é , R e y n s , Sauveur, V a n P e r c k et V a n\nRemoortel.\n  N o u s offrons également nos félicitations à nos amis les D r s Verriest et\nMœller, p r o m u s officiers.\n\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n . — L e COMMANDANT DE GERLACHE : Voyage\nde la Belgica. Quinze mois dans l'Antarctique. Ouvrage contenant cent six\nillustrations, couronné par l'Académie française. 5 m e mille (Bruxelles,\nCh. Bulens, éditeur). — J. HOPPENOT : L e crucifix dans l'histoire, dans l'art,\ndans l'âme des saints et dans notre vie. 3 m e édition (Bruxelles, Société de\nSaint-Augustin). — Manuel de la messe et des offices extrait du Paroissien\nromain et des variae preces de Solesmes (ibid). — H . D E R É G N I E R : L e\nmariage de minuit (Paris, Mercure de France). — M. MONLAUR : Après la\nneuvième heure (Paris, P l o n ) . — F . DACRE : L a race (ibid.). —\nM. OLIVAINT : L a muse de Corneille (Paris, Lemerre). — P . A. SHEEHAN :\nAmes celtiques et âmes saxonnes. L u k e Delmege (Paris, Lethielleux). —\nC. SENTROUL : L a Fontaine fabuliste (Bruges, De H a e n e ) . — A MITHOUARD :\nLes frères marcheurs (Paris, Bibliothèque de l'Occident).— F . V I E L É GRIFFIN :\nL ' a m o u r sacré (ibid.). — E . SCHURÉ : Histoire d u L i e d (Paris, P e r r i n ) . —\nE . DE WYZEWA : Peintres de jadis et d'aujourd'hui (ibid.). E . H E L L O : Philo­\nsophie et athéisme. Nouvelle édition (ibid.). — FAGUS : Ixion ( P a r i s . E d i ­\ntion de la Plume). — M. VAN ELEGEM : N i d s et fleurs (Lille, Société\nd'éditions modernes). — E . LALOIRE : Médailles historiques de Belgique,\na n n é e 1902. L a médaille au jour le jour. Les archives (Bruxelles). —\nI. LAFORGUE : Œ u v r e s complètes. Poésies (Paris, Mercure de France). —\nL . T O L S T O Ï : Œ u v r e s complètes. I. L'enfance. L'adolescence. — I I . L a j e u ­\nnesse. L a matinée d'un Seigneur. — I I I . Les Cosaques. L'incursion. L a\ncoupe en forêt. — I V . Sébastopol. U n e rencontre au détachement. D e u x\nhussards Préface inédite. — V. L e journal d'un m a r q u e u r . U n e tourmente\nde neige. Albert. D u journal du prince Nekhludov. L e b o n h e u r conjugal\n(Paris, S t o c k . ) . — L . TOLSTOÏ : Aux travailleurs (ibid.). — T H . DE QUINCEY :\nSouvenirs autobiographiques du mangeur d'opium (ibid.) — P . - B . SHELLEY :\nŒ u v r e s en proses (ibid.). — G. BRANDÈS : L e grand h o m m e (ibid.). —\nA. SWINBURNE : N o u v e a u x poèmes et ballades (ibid.). — L . MERCIER : Voix\nde la terre et du temps (Paris, Calmann-Lévy). — E . R O D : L'inutile effort\n(Paris, P e r r i n ) .\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 230, "texte": ""}, {"page_pdf": 231, "texte": ""}, {"page_pdf": 232, "texte": ""}, {"page_pdf": 233, "texte": ""}, {"page_pdf": 234, "texte": "    Le lundi de Pâques\n\n Haut dans le ciel les alouettes\n Tirelirent à tue-tête!\n\nMaintenant c'est kermesse en l'air !\nMaintenant la terre féconde,\nL'immense terre verte et blonde,\nTressaillant chaud comme une chair,\nOndule au loin et se soulève\nVoluptueusement    et lève\nSes arbres empourprés de sève\nVers les bleuets du chaud azur,\nOù flambe en or le soleil pur...\n\nHaut dans le ciel les alouettes\nTirelirent à tue-tête!\n\nLes clairs villages sont debout,\nEndimanchés pour les       grand'messes,\nCar maintenant c'est Flandre en liesse\nEt grasses mangeailles     partout.\nLes gars en blouses satinées\nEt les filles enrubannées\nS'en vont, bras dessus, bras dessous,\nDe bal en bal, parmi la presse\nAssourdissante    des kermesses\nOù ronflent les violons fous\nEt les orgues et le glouglou\nDes pompes à bière qu'on presse...\n\nHaut dans le ciel les alouettes\nTirelirent à tue-tête!\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "194                     DURENDAL\n\n\n      Et lors sonnettes    sonnaillant,\n      Et cloches à toute volée,\n      Les processions   déroulées\n      A travers champs en rubans blancs,\n      Serpentent sous l'azur,     houlant\n      Avec croix de cuivre et bannières\n      Et cierges et dais de velours,\n      Parmi l'encens et la lumière\n      Eblouissante, avec autour\n      Le magnifique et sourd mystère\n      Des vastes foules en prière,\n      Et les grands chevaux de labour\n      Qui galopent à sabots lourds\n      En martelant la bonne terre.\n\n      Haut dans le ciel les alouettes\n      Tirelireut à tue-tête!\n\n      Et T a n t u m ergo finissant\n      Parmi les nuages      d'encens,\n      Un silence de songe plane\n      Sous le grand azur        diaphane...\n\n      (Haut dans le ciel les alouettes\n      Tirelirent à tue-tête!)\n\n      Mais lors debout et Flandre en fête,\n      Christ a béni toutes les têtes !\n      Et large Te Deum chanté,\n      Flandre resplendit et verdoie,\n      Flandre danse et pleure de joie\n      Aux pieds de Christ      ressuscité.\n      Toutes tristesses sont bannies,\n      Car maintenant Flandre est bénie,\n      Sa bonne terre pour l'été,\n      Ses enfants pour l'éternité ,\n      Et vive Christ ressuscité !\n      Et Flandre en fête, Flandre en fête,\n\n      Haut dans le ciel les alouettes\n      Tirelirent à tue-tête!\n                                              VICTOR K I N O N .\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "      Sur quelques Peintres de Sienne\n                                        (Suite)\n\n\n\n                           IV. Matteo di Giovanni (1)\n\n\n\n                   VOICI comment j'aimai Matteo :\n                    J'ignorais Sienne quand, par un après-midi\n                 d'été, je pus m'y arrêter furtivement quelques\n                 heures. Un de ces orages soudains qui parfois\n                 éclatent en Italie, avec une violence imprévue,\n                 me retint à la gare pendant une partie de ce\n                 temps précieux et quand le ciel lavé se rassé­\n                  réna, tout épanoui de lumière fraîche, pour un\ncrépuscule doré, il était trop tard pour visiter les musées et les\npalais. J'allai à la cathédrale, cette merveille; puis un hasard\nme conduisit à l'église de Saint-Augustin. J'y restai toutes les\nminutes encore disponibles et tout ce que je vis de Sienne,\ncette première fois, ce fut :\n\n  Dans son palais de marbre gris clair, Hérode le Cruel a con­\nvoqué les mères et leurs enfants. Attirées par le mystère de cette\n\n  (1) M A T T E O DI GIOVANNI DI BARTOLO OU M A T T E O DA SIENA ( 1435-1495).\n\n   Œ U V R E S . — S i e n n e . — M U S É E , salle V I : n° 5, Madone avec l'Enfant\nJésus, saint Jean l'Evangiliste, saint Jacques l'Apôtre et deux anges; n° 6, Madone\navec l'Enfant, sainte Marie-Madeleine et saint Michel (ce tableau se trouve actuel­\nlement dans la g r a n d e salle); n° 7, Madone trônant avec quatre anges, v e n a n t de\nl'église des Servi d e Sienne, signé et daté : Johannes de Senis pinxit M. CCCC.LXX;\nn° 9, Madone; salle X : n° 36. Madone trônant avec saint Cosme, saint Damien, saint\nSébastien et saint Galgano. M. Berenson croit pouvoir attribuer encore à Matteo,\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": " 196                                    DURENDAL\n\n\n réunion, les mères se regardaient, et regardaient leurs nou­\n veau-nés, si pareils, venus au monde le même jour, quand les\n soldats du roi sont entrés, tout à coup, pour le massacre des\n petits. C'est un tumulte brusque, des fuites désespérées, des\n cris, des sanglots, des prières et des malédictions ; c'est une bou­\ncherie sauvage, un carnage odieux et turbulent par des valets\ngrimaçants et sinistres qui ne connaissent pas la pitié. Ils s'em­\nparent brutalement de celles qui cherchent à s'échapper, et\nl'éclair blanc des dagues à pommeau d'or s'enfonce dans les\nchairs roses et potelées. Juché sur son trône de marbre vert, le\nroi surveille l'exécution de ses consignes et préside à cet effroi.\nIl excite de la main droite les bourreaux et de l'autre serre ner­\nveusement le sphynx de marbre blanc sculpté aux bras du siège.\nBasané, hideux, diabolique, il ricane au succès de sa ruse. Son\nturban blanc, à la partie supérieure rougeâtre, où étincellent les\npointes d'or de sa couronne, sa robe de velours cramoisi garni\nde fourrures sombres, son collier d'or, disent le souverain orien­\ntal. Tandis que sa méchanceté despotique le transporte, deux\nconseillers, debout chacun à côté du trône, contemplent avec\nmélancolie cet horrible désordre. Au-dessus de la houle des\ntêtes, des mains affolées se brandissent en défense, résistent ou\n\ndans cette m ê m e salle, la Nativité, lunette d'un tableau de Girolamo da\nBenvenuto (1508), et d'une façon interrogative, la Madone, n° 12 de la salle V I ,\nrenseignée p a r le catalogue : Manière de Pietro degli Orioli. — E G L I S E SAINT-\nAUGUSTIN, chapelle de droite : Massacre des Innocents, signé et daté : Opus, Mate,\nHohannis de Senis, M.CCCC.L.XXX.II.       — E G L I S E DES SERVI, quatrième autel à\ndroite : Massacre des Innocents, signé et daté : inscription illisible (1491),\n(omise p a r Berenson). L u n e t t e : Madone, saints et donateurs (d'après Berenson).\n— E G L I S E SAN DOMENICO, seconde chapelle à gauche du chœur : Sainte\nBarbe trônant, signé et daté : Opus Matei de Senis, M.CCCC.L.XXVIIII; dans la\nlunette, Adoration des Mages; sixième autel à droite, lunette au-dessus d u\nFrancesco di Giorgio : Christ mort; dernière chapelle à g a u c h e , m u r gauche :\nGrande madone (attribution contestée). — E G L I S E S A I N T E - M A R I E DES N E I G E S ,\nmaître autel : Madone des Neiges avec, dans la prédelle, trois scènes et deux saints,\nsigné et daté : Opus Malei de Senis, MCCCCLXXVII. — CATHÉDRALE, pavement :\nMassacre des Innocents (1481) ; Sybille samienne (1483).— M U S É E DE LA CATHÉ­\nDRALE (Opera) : n° 64, Madone trônant entre deux anges et quatre évangélistes ; u n e\nprédelle (peut-être celle du n° 64) exposée séparément : Résurrection et quatre\nHistoires de saints. — PALAIS P U B L I C : Madone (1484), (omise par B e r e n s o n ) .\nArchives, couvertures de registre : Présentation au temple (1483), (attribution\ntrès douteuse, omise avec raison p a r Berenson, plus vraisemblablement de\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "                    SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                      197\n\n\nsupplient, cherchent à écarter l'affreuse menace, et d'autres\nmains surgissent qui s'abaissent et qui frappent. Le dallage est\njonché de cadavres d'enfants, bébés dodus qu'on croirait som­\nmeillants, n'étaient leurs rouges blessures. Là, c'est une jeune\nfemme qui s'élance vers la porte, toute vêtue d'étoffes légères,\ncouleur d'or, si belle en sa jeunesse et en son épouvante, empor­\ntant son mioche qu'un grand escogriffe rattrappe par la jambe\net sur qui, avec un rictus abominable, il lève le poignard fatal.\nDevant la femme en or, une autre est à genoux, tenant un petit\ncadavre d'où le sang dégoutte et le contemplant comme une\ncatastrophe impossible à admettre. Plus loin, dans cette agita­\ntion exaspérée, des faces calmes et impassibles : c'est une mère\net son enfant, tombés mains jointes dans une étreinte confiante,\nà qui la mort a donné l'auguste beauté de la paix définitive.\nUne vieille femme est à genoux suppliante, et près d'elle, som­\nbre et sans force, un vieillard grisonnant, de vieux paysans\nrudes et simples qu'on avait laissé entrer pour accompagner\nleur fille. Oh! que de scènes atroces! De quelle horde de ban­\ndits, de quelle bouche d'enfer s'est échappé ce sauvage, dont les\ndents blanches rient dans la face bronzée, ses cheveux noirs cré­\npus s'êchappant de son bonnet de velours grenat gaufré d'or;\n\nG. Cozzarelli) ; La Vierge conduisant au port le navire siennois (1486). — H Ô P I T A L ,\nsalle de la Société des œuvres pies : Retour d'Avignon du pape Grégoire XI\n(attribution très douteuse). — PALAIS P A L M I E R I - N U T I : Madone avec deux anges.\n— E G L I S E SAN PIETRO OVILE, m u r gauche : Saint Bernardin et saint Jean-Baptiste,\naux côtés d'une m a d o n e b e a u c o u p plus ancienne, attribuée à Pietro L o r e n ­\nzetti. — E G L I S E SAN SEBASTIANO IN VALLE P I A T T A , sacristie : Madone avec saint\nJérôme et saint Jean-Baptiste, attribuée aussi à Benvenuto di Giovanni. —\nCONFRATERNITÉ SAN ANSANO (aujourd'hui maison des Esecisi), réfectoire :\nMadone (attribution douteuse). — CHÂTEAU DE BELCARO, à 8 kilomètres d e\nSienne : Madone avec saint Bernardin et sainte Catherine.\n    P e r c e n a (province de Sienne). — E G L I S E SAINT-LAURENT : Madone\ntenant sur son bras l'Enfant, lequel se couvre le corps avec le manteau de la Vierge.\nDerrière, deux anges. T a b l e a u semi-circulaire, bien conservé. Dimensions\n0 m 73 sur 0 m 49 (d'après M. P r u n a ï ) .\n   S p r e n n a i n S e r r a v a l l e (id.). — E G L I S E SAINT-LAURENT : Madone\ntrônant, tenant l'Enfant bénissant, entre saint Antoine et saint Sébastien. D a n s la partie\nsupérieure, deux anges volant, soutenant le saint Sacrement, E n d o m m a g é .\nDimensions 1m87 sur 1m75 (id.).\n   M a s s e di S i e n a . — EGLISE SAINTE-EUGÉNIE : Madone avec l'Enfant entre\nune martyre et un ange, saint Jérôme et un ange. Dimensions 0 m 74 sur 0 m 53 (id.).\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": "198                                DURENDAL\n\n\nune sorte de chemise flottante sombre laisse voir ses bras et ses\njambes nus, secs et bruns comme du bois. Il vient de saisir une\njeune mère qui se sauvait éperdue, serrant dans les manches\nd'or de sa robe bleue son nourrisson. Un autre, à trogne de\nvagabond et d'ivrogne, enfonce son épée dans la bouche d'un\nenfant que sa mère espérait emporter. Enfin, à senestre, une\njeune femme est assise, éplorée; elle a caché son poupon tré­\npassé et un massacreur s'approche, se met à genoux, essaye\npatelinement de s'assurer du petit corps, tandis qu'un blondin\nde quelques années, le frère aîné de la victime, le repousse avec\nhorreur et dégoût... La salle s'ouvre par deux arcades sur un\nescalier dont elle est séparée par une grille en fer forgé. Der­\nrière cette grille et sur les marches de cet escalier, une fillette\n et quatre garçons assistent curieusement, inconscients et\n presque amusés, au spectacle de ce carnage... Oh! ils auront là\n un beau souvenir de la puissance du roi. les petits princes!...\n\n   Voilà la vision que j'eus dans la chapelle de Saint-Augustin.\nEt dès ce jour, la jeune femme en or, fuyant d'un mouvement si\njuste et si gracieux, à la douce figure si belle dans son angoisse,\nfut une de mes amies. Et Matteo de Sienne, son père, une de\nmes admirations.\n\n    Corsano (Monteroni), près de Sienne. — EGLISE SAINT-JEAN-BAPTISTE :\nMadone avec l'Enfant entre deux anges. Dimensions 0m60, sur 0m45 (id.).\n    Rosia (Sovicille), près de Sienne. — EGLISE SAINT-JEAN-BAPTISTE :\nMadone du Rosaire avec l'Enfant. Dimensions 0m74 sur 0m45 (id.).\n    Torrita, près de Sienne. — EGLISE DELL' OPERA DEL TRIANO : Madone avec\nl''Enfant entre saint Antoine l'abbé et saint Sébastien. Dimensions 0m85 sur 0m57 (id.),\n    Pienza. — CATHÉDRALE, transept droit : Madone et quatre saints : sainte\nCatherine, saint Mathieu, saint Bartholomé, sainte Lucie, signé : Opus Matei\nJohannis de Senis. — EGLISE SAINT-FRANÇOIS : Madone adorant l'Enfant entre\ndeux anges (œuvre non indiquée par Berenson, signalée par M. A. Prunaï).\n    Asciano. — COLLÉGIALE, transept gauche : Saint Michel, un évéque,àdroite\net à gauche d'une Assomption, attribuée sur place au Vecchietta, mais plus\nvraisemblablement à Giovanni di Paolo.\n    Buonconvento sur l'Arbia, à 7 kilomètres de Monte Oliveto. — EGLISE\nSAINTS-PIERRE ET PAUL, maître autel : Madone avec l'Enfant et deux anges;\nMadone avec saint Sébastien, saint Paul, saint Pierre et saint Jean.\n    Rome. — VATICAN, musée chrétien : case N, XIV, Sainte Barbe, et case Q,\n IV, Saint Jean (d'après Berenson).\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "                   SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                  199\n\n\n   Je sais bien qu'il est quasi-outrecuidant de confesser sans\nréserve des enthousiasmes aussi peu consacrés. Car la situation\nde Matteo n'est point considérable. C'est un de ces Siennois du\nXVe siècle desquels il est entendu qu'ils se sont tous pareille­\nment attardés à cultiver, pour de fastidieux tableaux de dévo­\ntion, des traditions stériles, tandis qu'à Florence triomphait\nl'amour de la vie, du costume pittoresque, du mouvement\nobservé, de l'individualisation des personnages. J'ai cru cela\naussi, au début; et tout d'abord, je n'eus point l'audace de\nconfesser mon extravagante sympathie pour la jeune femme\nen or.\n   Mais je retournai à Saint-Augustin et mes visites successives\nne firent que confirmer et accroître ma passion. Je vis encore, à\nSienne, la Madone des Neiges et la Sainte-Barbe des boulangers.\nLa gloire de ces oeuvres magistrales n'a guère excédé les limites\nde leur cité; elles n'ont point eu, comme tant d'autres, les hon­\nneurs de reproductions fréquentes et les historiens d'art, quand\nils en ont parlé, l'ont fait sans grand respect. De cette demi-\nobscurité, elles prennent un charme : celui de l'inédit et de la\ndécouverte. On a, devant elles, la joyeuse surprise de rencontrer\ndes beautés dont on n'était point averti.\n\n\n  N a p l e s . — M U S É E , salle toscane : n° 3 1 , Massacre des Innocents, signé et\ndaté : Matteus Johannis de Senis pinxit MCCCC?XVIII (ou 1488 ?).\n   B e r g a m e . — L E G S MORELLI : n° 54, Madone.\n\n\n  B e r l i n . — M U S É E : n° 1127, Madone avec saint Jérôme et saint François (attri­\nbution contestée, omise par B e r e n s o n . Crowe a proposé G. Cozzarelli?).\n  M e i n i n g e n . — M U S É E : Madone et saints (d'après Berenson).\n  M u n i c h . — M U S É E : n° 6, Portrait de B. Fortebracci (id.).\n  Cologne. — M U S É E : n° 777, Madone entre saint Nicolas et saint Antoine (attri­\nbution omise par Berenson).\n  G ö t t i n g e n . — GALERIE DE L'UNIVERSITÉ : Madone avec saints (d'après Bode).\n  K o n i s b e r g . — CERCLE ARTISTIQUE : Madone avec saints (id.).\n  M u n s t e r . — CERCLE ARTISTIQUE WESTPHALIEN : Repos pendant la fuite            en\nEgypte (attribution incertaine, i d . ) .\n\n  P a r i s . — COLLECTION CHABRIÈRES A R L È S , cassone : Salomon et la Reine de\nSaba (d'après Berenson).\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": "200                              DURENDAL\n\n\n\n   Cette médiocre notoriété explique qu'on sache si peu de\nchoses sur Matteo di Giovanni. Celui qui devait, auXVesiècle,\nporter si haut l'école siennoise et s'appeler Matteo da Siena,\nparaît avoir été originaire de Borgo San Sepolcro, la bourgade\nd'Ombrie où était né, quelques années auparavant, le grand\nPiero della Francesca. Ses parents étaient de pauvres merciers\nqui vinrent s'établir à Sienne, et le plus ancien document qu'on\nait retrouvé concernant leur existence en cette ville, est une sup­\nplique de 1453, dans laquelle Matteo, alors âgé de 18 ans, très\nmisérable, demande à la République de ne point exiger de lui\nle payement trop lourd de certaines taxes. Quatre ans plus tard,\nen 1457, il devait s'être acquis déjà quelque réputation et com­\nmencer à triompher de l'adversité, puisque nous le trouvons\nchargé de décorer, dans la cathédrale, la chapelle consacrée à\nsaint Bernardin de Sienne. En 1461, il entra dans la confrérie\nde Saint-Jérôme, vouée au service de l'hôpital della Scala et\nnous l'y trouvons qualifié de fervoroso fratello et investi de\ndiverses charges.\n   Rio fixe à 1468 le voyage à Naples et l'exécution, dans l'église\nde Formello, d'un Massacre des Innocents, qui se trouve aujour­\nd'hui au Musée de Naples. Mais je ne sais si cette assertion se\nfonde sur autre chose que la date indiquée, après la signature,\nsur cette œuvre. Or, l'inscription est assez abîmée et la date\npeut se lire 1488 aussi bien que 1468. Si cet élément était le\n\n\n  Aix-en-Provence. — MUSÉE : n° 138, Massacre des Innocents.\n\n  Londres. — NATIONAL GALLERY : n° 247, Ecce Homo; n° 1155, Assomption,\nprovenant du Monistero ou Abbaye de Saint-Eugène, près de Sienne;\nn° 1461, Saint Sébastien. — COLLECTION BUTLER : Une madone et trois cassone :\nReine Camille, Salomon et la Reine de Saba, Jugement de Paris (d'après Berenson).\n— COLLECTION MOND : Portrait defemme, profil (id.). — COLLECTION FARRER :\nMadone entre saint Jean-Baptiste et saint Michel (d'après M. Mazza).\n  Brighton. — COLLECTION HENRY WILLET : Madone (id.).\n  Ashridge. — COLLECTION LORD BROWNLOW : Deux épisodes de la vie de saint\nJérôme (id.).\n\n  B I B L I O G R A P H I E . — Je ne connais point d'étude consacrée spéciale­\nment à Matteo. Dans les Biografie degli artisti senesi, par ETTORE ROMAGNOLI,\nmanuscrit donné par l'auteur à la Bibliothèque de Sienne, v. vol. IV,\npp. 623 à 684. Ce grand artiste attend encore une monographie.\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  201\n\n\nseul, il serait plus logique, me paraît-il, d'admettre que le Mas-\nsacre de Naples se place entre celui de l'église Saint-Augustin\n(1482) et celui de l'église des Servi (1491) et fut, comme eux, la\nconséquence du succès obtenu par le sujet dessiné pour le Pave­\nment de la cathédrale (1481).\n    Matteo fut, comme le Vecchietta et d'autres artistes de Sienne,\nappelé à Pienza. Nous ne savons pas quand; mais, à en juger\nd'après le tableau d'autel qu'il peignit pour la cathédrale, ce fut,\nsans doute, à ses débuts.\n    En 1470 se place la grande Madone, sur fond d'or, qui se\ntrouve au Musée de Sienne (salle VI, n° 7) et qui fut exécutée\npour l'église des moines servites. En 1477, la Madone des Neiges\ndans l'église de ce nom. En 1479, il peignit un Saint-Jérôme,\nœuvre actuellement disparue, pour les consuls des marchands,\net la Sainte-Barbe, pour la corporation des boulangers, de l'église\nSaint-Dominique.\n    En cette année eut lieu son second mariage. Il épousa Orsina\ndel Taïa, dont il devait avoir plusieurs enfants.\n    En 1481, il dessine, pour le Pavement du Dôme, un Mas-\nsacre des Innocents. Il est vraisemblable que la faveur accordée\nà cette composition l'incita à en donner une interprétation\npeinte, et il fit le Massacre de Saint-Augustin (1482). On réclama\nde lui d'autres variantes de ce sujet, devenu fameux; ce fut\nainsi, sans doute, qu'il peignit les Massacres d'Aix et de Naples,\nque nous ne pouvons dater, et, enfin, celui de l'église des Ser­\nvîtes, qui est de 1491.\n    De 1483 est le dessin pour une sybille du Pavement du\n Dôme, de 1489 une Madone au Palais Public; et, en 1487, on\nlui commande une Assomption pour l'église Santa Maria du\nServi de Borgo San Sepolcro. Il est qualifié, dans ce docu­\n ment, de « citoyen de Borgo habitant Sienne ». Cette œuvre,\n si elle fut exécutée, a disparu.\n    Il mourut en 1495.\n    Voilà le peu que nous content les biographes. Quant aux cri­\ntiques, nous avons vu en quelle phrase concise et dédaigneuse\n M. Müntz règle leur compte à ces réactionnaires de Siennois,\n Matteo compris. Taine, qui a si doctement célébré la Renais­\n sance dans son Voyage en Italie, n'a vu la Sainte-Barbe que pour\n l'accabler par la comparaison avec les œuvres du Sodoma, qui\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": "202                                  DURENDAL\n\n\n« rejette à l'instant tous les autres Siennois dans la région indé­\nterminée des êtres inachevés, insuffisants, non viables ».\nM. Bourget, qui se targue d'une âme plus délicate, n'a été\nattendri, à Sienne, lui non plus, que par un Torse du Sodoma\net les fresques de Pinturicchio. Burckhardt et Bode parlent\naussi de la peinture de Sienne, qui s'éteint dans le respect de\ntraditions vieillies, et disent de Matteo : « Outre les qualités\nqu'il a en commun avec les meilleurs maîtres cités plus haut\n(siennois), Matteo donne à ses figures féminines plus de dignité,\nà ses anges plus de grâce, à son coloris riche et clair plus d'har­\nmonie. Ces caractères apparaissent surtout dans son grand\ntableau d'autel à Santa Maria della Neve, dans la Sainte-Barbe\nde Saint-Dominique, dans l'Ascension (1) du Monistero, dans\nplusieurs Madones trônant et dans quelques tableaux de Vierges\nà l'Académie. Mais dès que Matteo aborde des sujets drama­\ntiques, tels que le Massacre des Innocents (qu'il a peint plusieurs\nfois, à San Agostino en 1482, à Santa Maria dei Servi en 1491\net dans un tableau repeint du Musée de Naples), sa peinture,\nmalgré de beaux traits, tourne à la raideur et à la carica­\nture. »\n   Rio en a parlé plus longuement. Son imagination a écha-\nfaudé, sur les quelques indications fournies par les documents,\nune biographie dont bien des assertions semblent aventurées, et\nsa critique préconçue célèbre surtout en Matteo l'excellent chré­\ntien. Les Massacres l'inquiètent un peu et le mettent mal à\nl'aise. Il appelle celui de Saint-Augustin un singulier chef-\nd'œuvre. « Jamais ce sujet, qui prête tant aux tours de force des\ndessinateurs intrépides, ne fut représenté d'une manière si sai­\nsissante, ou plutôt si repoussante, non seulement à cause du\nsang qui coule et des victimes gisantes et des mères défigurées\npar l'effroi, mais aussi à cause des faces superlativement\nhideuses du roi Hérode et de ses bourreaux, dont les types sem­\nblent avoir été suggérés par quelque vision infernale. » En\nsomme, Rio n'aime guère ces audaces, ces recherches natura­\nlistes de mouvement et de caractère; il n'est pas loin d'y voir\ndes écarts révolutionnaires déplorables. « Ce tableau (dit-il\nplus loin, il s'agit de la Sainte-Barbe) prouve que l'artiste savait,\n\n\n  (1) Il s'agit de l'Assomption, actuellement à L o n d r e s .\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  203\n\n\nau besoin, chercher des aspirations ailleurs que dans le culte\ndu naturalisme, et que les progrès techniques n'étaient pas\ntoujours, 'à ses yeux, le but suprême de l'art. Il était difficile\nqu'avec sa grande science de dessinateur, il ne se laissât pas\nquelquefois entraîner trop loin dans cette direction; mais il\nétait encore plus difficile que sa piété personnelle et ses rela­\ntions avec les âmes qui cherchaient auprès de lui un aliment\nou un stimulant à leurs inspirations idéales, ne les fissent pas\nrentrer tôt ou tard, dans la bonne voie quand il s'en était\nécarté. »\n   Rio marque une préférence pour l'Assomption du Monistero.\nOn appelle ainsi une ancienne abbaye de bénédictins située à\nquelques kilomètres de Sienne, érigée sous le vocable de Saint-\nEugène et actuellement propriété particulière. Les peintres de\nSienne les plus distingués y furent appelés, et Matteo y peignit\nun tableau considérable que la National Gallery eut l'heureuse\nfortune d'acheter en 1884. C'est une œuvre de mérite, mais je\nn'en suis pas exagérément féru. Les Anglais, dans la légitime\nfierté de leur acquisition, l'ont proclamée la meilleure de\nMatteo. « On peuty voir, dit le catalogue de la National Gallery,\ncomme un résumé des préoccupations de l'école de Sienne au\nXVesiècle. Les mérites de Matteo sont remarquables dans les\nlimites restreintes de son école et servent, d'autre part, à illus­\ntrer l'immobilité de celle-ci au milieu du progrès général de\nl'art italien. » Il faut en rabattre, à mon sens. Cette Assomption\nest, comme composition, à peu près identique au panneau cen­\ntral de celle que le Vecchietta peignit pour la cathédrale de\nPienza; je pourrais reprendre point par point ma description,\ndepuis le Christ bénissant dans la nuée, la Vierge, la guirlande\nd'anges musiciens, jusqu'à saint Thomas recevant, près du tom­\nbeau ouvert, la ceinture détachée. C'est presque une copie. Il\nest extrêmement vraisemblable que Matteo, ayant à peindre\nl'Assomption, s'est borné à retracer, à une échelle agrandie, le\ntableau de Vecchietta, avec lequel ou après lequel il avait tra­\nvaillé à Pienza. Il ne faudrait pas, au surplus, juger ce fait avec\nnos idées modernes; j'ai pu déjà signaler que les artistes de la\nRenaissance n'avaient point, sur l'appropriation des sujets et\nle plagiat, les conceptions d'un individualisme excessif du\nXIXe siècle. Leur personnalité se manifestait dans la culture\nd'un fond commun de traditions, dont personne n'eut songé à\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "204                          DURENDAL\n\n\n\nréclamer l'exclusif monopole. L'ordonnance de l''Assomption était,\ndans sa donnée générale, banale dans l'école siennoise, et le\nVecchietta lui-même avait eu des précurseurs. L'idée de la\nguirlande d'anges se trouve déjà dans un tableau de Pietro\nLorenzetti (n° 5 de la salle II, galerie de l'Institut des Beaux-\nArts), à Sienne.\n   Mais s'il est permis de s'inspirer d'une œuvre antérieure pour\nfaire mieux, il est moins méritoire d'en donner un écho affaibli.\nOr, Matteo a commis la faute d'élargir sa composition, ce qui la\nrend plus lourde, ce qui lui enlève cet élan éthéré, si émou­\nvant dans Vecchietta. Ses anges sont moins sveltes et moins\njolis, et si l'ensemble est éclatant et riche, il ne l'est point avec\ncette harmonie suprême de roux dorés et d'or foncés qui\n enchante à Pienza.\n   Je préfère donc la Madone des Neiges et la Sainte-Barbe des\nboulangers. La première est de 1477. Elle se trouve sur l'autel\nd'une petite église quasi abandonnée, au plein milieu de Sienne,\noù l'on ne dit plus la messe qu'une fois l'an. On quitte la rue\naffairée et turbulente pour entrer dans la fraîcheur et la solitude.\nLes fenêtres de droite sont bouchées, celles de gauche grillées,\nle jour vient pauvrement de la porte. Quand enfin on peut la\nvoir, on aperçoit la Madone sur un trône de marbre, au milieu\nd'une assemblée somptueuse d'anges et de saints. Les vases qui\ndécorent, au sommet, les deux extrémités du trône sont remplis\nde neige et deux anges, qui volent dans le ciel bleu sombre avec\nlégers nuages, en font des boules. Quatorze autres, en deux\ngroupes symétriques, se tiennent aux côtés et en arrière du\ntrône et quelques-uns portent des boules de neige dans des cor­\nbeilles. Le groupement en est heureux et vivant; mais indivi­\nduellement ils sont d'un naturalisme un peu pesant, presque\nvulgaire. Quand je pense aux types exquis de grâce et de ten­\ndresse créés par Sano di Pietro, Vecchietta, Neroccio, et même\nBenvenuto di Giovanni et Francesco di Giorgio, la compa­\nraison n'est point favorable à Matteo et je ne puis souscrire à\ncet avis de Rio qui pense que la vocation de Matteo était de\npeindre des anges.\n   Non, sa beauté est ailleurs. Elle est tout d'abord dans cette\ndignité si particulière qu'il donne à ses figures de madones; elle\nest dans la noblesse aisée qu'il donne à ses figures de saints, et\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": ""}, {"page_pdf": 247, "texte": "                           (Photo   Lombardi   de   Sienne)\n\n\n SAINTE BARBE\n(MATTEO   Dl   GIOVANNl)\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "             SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  205\n\n\ncela tout en marquant un réalisme beaucoup plus accentué que\nchez ses contemporains. Elle est, enfin, dans la couleur.\n   Celle-ci est splendide d'éclat et d'harmonie. Sur son trône de\nmarbres gris, la Vierge a une robe blanche lamée d'or, sous un\nmanteau noir, aux galons dorés, qu'un bijou retient sur la poi­\ntrine. Les saints qui se tiennent aux côtés du trône, saint Pierre\nà dextre et saint Paul à senestre debout, saint Laurent et sainte\nCatherine s'agenouillant, sont superbes. Saint Catherine, en\nnonne, noire et blanche; saint Paul, en manteau vieux-rouge\nsur rose-vert-mousse ; saint Pierre, en manteau jaune sombre\nsur vert-mousse foncé; saint Laurent, tenant de sa main\nappuyée sur son gril, la palme du martyre, est vêtu d'une admi­\nrable chasuble de velours rouge frappé de dessins d'or. Dans le:\ndos et au parement de sa manche, des broderies disent la Ren­\ncontre à la Porte d'or et le Baptême du Christ. Tons pleins,\nchauds, profonds que l'or anime ça et là, dans la clef de saint\nPierre, les galons de saint Laurent, les auréoles.\n   Dans la prédelle, trois scènes entre lesquelles s'intercalent\ndeux petites figures de saints. Elles racontent les épisodes de la\nlégende, née, paraît-il, seulement vers le XIIIe siècle, d'après\nlaquelle la Vierge serait apparue, un jour du mois d'août de\nl'an 352 au patricien Jean et au pape Libère en leur ordonnant\nde bâtir une église à l'endroit où, le lendemain, ils trouveraient\nde la neige. La même légende se rattache à sainte Marie­\nMajeure de Rome.\n   La Sainte-Barbe qui fut commandée à l'artiste par la corpora­\ntion des boulangers, est de 1479. J'y retrouve les qualités\nque je viens d'indiquer, mais à un degré plus élevé. Le talent\nde l'artiste semble s'être mûri, assoupli, élargi. Tous ses dons\ns'épanouissent et atteignent un équilibre parfait. Il n'y a\npoint d'oeuvre supérieure dans l'école et l'on comprend que\nTaine qui a passé au milieu des artistes siennois sans les voir,\nn'ait pas pu ne pas remarquer celle-ci. L'ordonnance en est à la\nfois pompeuse et sobre. Sur fond d'or, dans un trône de marbres\nprécieux et multicolores, est assise la sainte. De chaque côté,\nl'encadrant, un ange musicien, et une sainte debout, en pied, à\ndextre, saint Marie-Madeleine; à senestre, sainte Catherine\nd'Alexandrie. Dans le haut, deux anges, horizontaux dans leur\nvol, tiennent au-dessus de la tête de la sainte, une couronne. Le\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": " 206                           DURENDAL\n\n\n  tout d'une richesse, d'un éclat, d'une couleur incomparables. Les\n  anges qui volent sont couverts l'un d'une tunique bleu sombre\n  et ses ailes sont bleu-gris, l'autre gris-perle, ailes lie de vin; les\n  anges musiciens, celui jouant de la guitare, vert-noir avec ailes\n  roses; celui jouant de la viole, vieux-bleu foncé avec ailes\n  pareilles; les saintes portent l'une, un voile rouge tombant sur\n  une robe vert-mousse galonnée d'or; l'autre, très blonde, cou­\n  ronnée, un manteau pourpre doublé de noir sur une robe d'or\n  aux reflets vermeils. Mais le manteau de brocart de Sainte-\n  Barbe, le manteau attaché aux épaules, ouvert et laissant voir la\n  tunique blanche lamée d'or, puis ramené sur les genoux et en\n  descendant en plis lourds, ce manteau de velours grenat avec ses\n  ananas et ses feuillages d'or est un triomphe somptueux. Rien\n  que la magnificence de cette couleur suffirait; mais l'attirance de\n l'œuvre vient, en outre, du charme étrange de la figure centrale.\n    On pourrait penser qu'il n'y a là qu'une Madone à laquelle il\n a plu de donner un autre nom. Au lieu du Bambino accoutumé,\n le peintre aurait placé sur le genou gauche la tour, instrument\n du supplice de la sainte, et dans la droite de celle-ci, la palme\n qui signifie son martyre. Ce serait une erreur de le croire; il y a\n ici autre chose qu'une modification d'accessoires. Le visage déli­\n cieux de la sainte est un visage humain, avec un caractère indi­\n viduel bien marqué; c'est presqu'un portrait à peine idéalisé.\n Visiblement, un modèle a posé; et si l'on se souvient que cette\n année 1479 est marquée par le mariage de Matteo avec Orsina\n del Taïa, est-il invraisemblable de supposer que cette majes­\ntueuse et douce Sainte-Barbe n'est autre que la femme du\npeintre? Au reste, que cette conjecture soit ou non plausible, il\nest certain que nous retrouverons souvent ce type grave et char­\nmant dans l'œuvre de Matteo di Giovanni dont il est une des\ncaractéristiques ; seulement, quand il s'agira de Madones, le\npeintre la présentera avec la tête enserrée dans le traditionnel\nmanteau sombre, tandis qu'ici, la tête est complètement déga­\ngée et l'on voit, sur l'or du nimbe rayonnant, les cheveux blonds\nen bandeaux ondulés, encadrer la face placide, à l'expression\nbizarre...\n    On ne peut quitter San Domenico sans mentionner l'Adora-\ntion des Mages qui se trouve au-dessus de la Sainte-Barbe, et le\nChrist soutenu par des anges, au-dessus de la Nativité de Francesco\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                          207\n\n\ndi Giorgio, deux belles œuvres de Matteo, remarquables par la\ncomposition et la couleur...\n   On retrouvera des Madones à la galerie de l'Institut des Beaux-\nArts, au château de Belcaro, au Palais Public, et ailleurs. Je ne\npuis évidemment m'attarder à les décrire toutes. Au surplus, la\ntendance naturaliste de Matteo le fait paraître presque, à côté\nde Sano di Pietro, manquer de piété; à côté de Neroccio,\nmanquer de distinction. Je note seulement dans la Madone n° 9\n(salle VI) la substitution, au fond d'or habituel, d'un fond de\npaysage, détail qui prouve encore combien le peintre était peu\nattardé dans « l'observance aveugle de traditions démodées ».\n   La Sainte-Barbe restera l'œuvre culminante à laquelle on\nreviendra, toutes les autres vues. On a retrouvé le contrat entre\nl'artiste et les boulangers; saint Catherine d'Alexandrie y est\nappelée « tedesca » pour la distinguer de sainte Catherine de\nSienne et certains intervenants à l'acte sont Allemands. D'où\nl'on peut supposer que ce fut par ceux-ci que Matteo connut les\ngravures allemandes contemporaines, dans lesquelles, peut-être,\nil trouva l'inspiration des types farouches et grimaçants de ses\nMassacres (1).\n   M. Lafenestre, dont il faut citer, à propos de Matteo, le\njugement à peu près équitable, a fait déjà cette observation.\n « Le seul Siennois qui se soit vraiment efforcé de lutter avec les\n Florentins, dit-il, le plus actif et le plus intéressant de cette\npériode, est Matteo di Giovanni, celui qu'on a surnommé, par\nune forte exagération, le Ghirlandaio siennois. C'est un artiste\n ingénieux et hardi, au courant des méthodes florentines, con­\n naissant les gravures allemandes; il tente sincèrement de rajeu­\n nir la tradition locale par une observation plus attentive de la\n nature et par une expression plus variée et plus complète de la\n vie. Ses contours sont durs et tranchants, ses couleurs âpres et\n discordantes, mais il donne à ses figures de femme, élégam­\n ment drapées, une grâce délicate et noble (Sainte-Barbe, à San\n Domenico, 1479). L'une de ces compositions les plus célèbres\n fut le Massacre des Innocents, qu'il répéta plusieurs fois ; il y\n\n\n  (1) Rio dit avoir vu, et en parle avec admiration, le dessin du Massacre de\nNaples dans les mains d'un amateur parisien. Nous ne savons ce qu'est\ndevenu ce dessin.\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": " 208                        DURENDAL\n\n\n  poussa le mouvement violent jusqu'à la contorsion et l'expres­\n  sion dramatique jusqu'à la grimace, avec une exagération de\n  laideurs plus germanique qu'italienne. Matteo eut une grande\n  influence sur le dernier représentant de cette école attardée,\n  Bernardino Fungaï... »\n     Nous ne pouvions pas échapper, n'est-ce pas, à « l'école\n  attardée ». Il y a unanimité à cet égard. Mais M. Lafenestre\n veut bien reconnaître que Matteo fut une heureuse exception.\n  Quant à son appréciation sur les Massacres, si elle peut se sou­\n tenir pour les peintures, elle est tout à fait inexacte pour la\n grande composition qui fut dessinée pour le Pavement de la\n cathédrale. Il n'y a là ni confusion ni grimace; les soldats sont\njeunes et élégants, et, dans leurs luttes avec l'es mères, il y a\n même une telle cadence rythmique que, si la grâce en est aug­\n mentée, l'impression dramatique en souffre un peu. Il s'explique\n bien que, voulant renforcer cette impression lorsque la pein­\nture lui offrit des ressources refusées par la nielle, Matteo ait\n insisté sur la mêlée des personnages, la hideur des bourreaux,\nl'impétuosité des conflits. On ne peut pourtant pas représenter\nun égorgeur avec un visage angélique et une mère défendant\nson enfant sans quelques « contorsions ». Un tableau exige\ndonc, à cet égard, plus qu'un grand dessin décoratif. Le Mas-\nsacre du Pavimento est dans le plus pur goût de la Renais­\nsance italienne, et l'habileté de l'artiste s'atteste, par exemple,\nen des raccourcis audacieux que n'eussent point désavoué les\nnovateurs florentins; de petits cadavres vus de face par la tête\nou les pieds, mais dans les autres Massacres, le Siennois « réac­\ntionnaire » s'affirme plus hardi encore que les Toscans, en\nallant plus loin qu'aucun d'eux dans le tragique. Un peintre\nmoderne n'imaginerait point d'autres effets!\n    Celui de Naples est une variante de celui des Augustins. Le\nvêtement du roi, l'accoutrement des soldats, la disposition inté­\nrieure du palais sont un peu modifiés, mais nous retrouvons la\nmême ordonnance générale et les mêmes épisodes pathétiques :\nquelques faces douloureuses sont de toute beauté.\n    Dans le Massacre qui est chez les Servîtes, Matteo renonce,\nmalheureusement, aux perspectives spacieuses d'architecture,\npour placer Hérode et ses conseillers au fond du tableau : ils\ny ont l'air de statues, détachées de l'action. Mais quant à la\nbataille dans la salle, elle est toute renouvelée et tout aussi\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                         209\n\n\némouvante que celle des Augustins : preuve s u r a b o n d a n t e de\nla verve de l'artiste. Il est instructif de comparer, dans une\nautre chapelle de la même église, le m ê m e sujet peint,\nassure-t-on, par Lorenzetti ; le maître antérieur, tout en\nétant plus nombreux, est bien plus éparpillé et monotone.\nMatteo, lui, est incroyablement diversifié, il n'y a point\ndeux gestes de bourreaux, deux attitudes de mères, deux\nexpressions d'enfants qui soient pareilles, mais toutes sont sai­\nsissantes de vérité. Voyez, par exemple, à senestre, la femme\nen robe rouge lie-de-vin qui griffe dans la figure le bourreau\nm e n a ç a n t ; au milieu, la femme à la robe blanche à dessins d'or,\nà la figure crispée par l'effroi, qui essaye de s'enfuir, et, à dextre,\nla t o u t e j e u n e femme (en robe blanche laissant à la manche et\nau genou un velours rouge frappé d'or) t e n a n t ses deux petits\nsouriants. C'est t u m u l t u e u x , sans confusion; c'est impression­\nnant, sans excès d'horreur : un des massacreurs est un j e u n e\nsoldat, joli comme u n page. L a couleur de l'œuvre est magni­\nfique et somptueuse, les ors prodigués se r é p a n d e n t harmonieu­\nsement au milieu des tons profonds et chauds. Au-dessus, dans\nla lunette, u n e Vierge adorée, noble et d'un faste analogue, dans\nles rouges et les verts sombres.\n  Ce tableau est le dernier que nous connaissions de Matteo di\nGiovanni. Q u a t r e ans plus t a r d , la mort vint le p r e n d r e à son\ntour. Il laissait une veuve et plusieurs enfants, dont M. Mila­\nnesi a retrouvé les n o m s .\n  Il eut un continuateur débile dans GUIDOCCIO COZARELLI\ndont les œuvres ont parfoisété confondues avec celles de Matteo.\n\n                                                     JULES DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "         Les quatre animaux\n\nQuatre animaux étaient debout devant ma face,\nQuatre bêtes de gloire et de mystère, ouvrant\nSur le ciel où tremblaient les torches de l'espace,\nLeurs envergures, où les siècles, en mourant,\n\nSans doute avaient laissé quelque peu de leur ombre.\nCar leur masse rigide écrasait le sol blanc,\nEt, sans rien animer de leur pesanteur sombre,\nL'éclair qui les frappait s'éteignait en sifflant.\n\nEt, devant leur présence à la fin révélée,\nLe lampadaire ardent des nuits s'était éteint,\nEt tous quatre gardaient, sur la grève dallée,\nLe portique par où passera mon destin.\n\nEt derrière eux battait la mer avec les nues,\nOù le chaos sacré venait en vain hennir,\nOù vacillaient, bordant d'étranges avenues,\nLes funéraires yeux des spectres à venir :\n\nCar là-bas mugissaient, comme des hécatombes,\nLes eaux d'un océan splendide et sépulcral,\nOù les fûts tournoyants de la forêt des trombes\nMontaient vers la terreur du plafond sidéral.\n\nMais, stigmate sanglant aux larmes lapidaires,\nChacun d'eux me montrait, entre ses yeux écrit,\nUn mot dont j'épelais les divins caractères...\nEt c'était là le nom que leur donne l'esprit.\n\nOr le premier était un Aigle à tête d'homme :\nLe zodiaque douze fois le bardait d'or,\nSes prunelles étaient fixes et froides, comme\nLes prunelles des rois au fond d'un palais mort.\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                 LES QUATRE ANIMAUX                      211\n\n\nEt le deuxième était comme un Taureau céleste :\nIl avait la puissance et l'immobilité\nDes tombeaux de granit dont la présence atteste\nCe que les Géants, pour se survivre, ont. tenté.\n\nE t le troisième avait, comme un Lion solaire,\nSur sa poitrine un bouclier incandescent,\nEt sa crinière était pareille à la colère\nDes orages sur les pics sacrés rugissait.\n\nLe quatrième était un Ange : ses huit ailes\nTournaient incessamment comme l'essieu d'un chat,\nEt le strident éclat des pennes immortelles\nLassait l'âme qui veille au miroir du regard.\n\nOr, des foudres sur leurs toisons étincelèrent,\nEt tous quatre, au milieu du vide firmament,\nTour à tour, tout au fond de mon âme, parlèrent\nD'une voix qu'on eût dit la voix d'un élément.\n\n                             SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE\n\n\n(La Tentation de l'Homme)\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "                    Stijn Streuvels\n\n               CE nom est le pseudonyme de Frank Lateur, dont\n                  la mère est la sœur de notre grand poète\n                  flamand Guido Gezelle.\n                     Il habite à Avelghem, bourg assez cossu de\n                 cette partie de la West-Flandre qui touche à\n                 la Wallonie, dans les environs de Courtrai.\n                  L'Escaut s'y promène, en des méandres capri­\n                 cieux, à travers une suite infinie de prairies\nverdoyantes, bornées par une sorte de chaîne de collines boi­\nsées, merveilleuse de ligne et de couleur.\n   Son ambition, naïvement héroïque, c'est de s'ériger là-bas,\nau faîte de la colline, au « Kluysenberg », un petit ermitage,\noù il pourrait rêver et écrire — tout seul.\n   En attendant, Stijn fait, le matin, des pains et des pâtés déli­\ncieux, car il est boulanger. L'après-midi, dans une cellule atte­\nnante à la chambre familiale, — une chambre noblement simple,\nsur la cheminée de laquelle se trouve une Vierge aux yeux de\nrêve, œuvre de son frère Charles, sculpteur d'avenir, élève de\nJules Lagae, — il s'adonne au labeur d'artiste.\n   Cette cellule est une merveille de goût et de raffinement artis­\ntique. C'est une petite synthèse d'art, du grand art de tous les\ntemps. Des portraits de Vondel, de Tolstoï et d'autres grands\npoètes; le masque merveilleux de son oncle, Guido Gezelle; des\nplâtres reproduisant des chefs-d'œuvre de primitifs italiens; des\nspécimens naïfs de l'art de la sculpture primitive flamande...;\ndes livres : des volumes formidables, anciens et nouveaux, que\nStijn a reliés lui-même avec un goût consommé, une série déli­\ncieuse de petits volumes de Shakspeare; un Christ et des\nVierges...; enfin, pour indiquer qu'on est chez un Flamand de\nFlandre — des pipes! — des eaux-fortes, de fines esquisses de\ntableaux, que sais-je?\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "STIJN STREUVELS\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": ""}, {"page_pdf": 258, "texte": "                          STIJN STREUVELS                        2l3\n\n\n   Il vit très heureux entre une mère, qui le choie et qu'il adore,\net une sœur dévouée, qui le traite avec respect, dans son petit\nréduit de rêve et de liberté !\n   Son métier de boulanger-pâtissier ne l'a pas empêché d'écrire\ndes pages d'art, dont quelques-unes sont des chefs-d'œuvre.\n                                  *\n\n\n    Ses premiers essais parurent, si je ne me trompe, dans le\n Nieuwe Tijd, une revue west-flamande que publiait Hugo Ver­\n riest et qui a disparu.\n    De Nieuwe Tijd donnait, de temps en temps, des nouvelles\n étonnantes signées Frank Lateur, d'un style si merveilleux,\n d'une fraîcheur, d'une originalité si vraie, si franche, qu'on en\n était ébloui.\n   Je m'imaginais naïvement que cela provenait d'un vieux doc­\nteur de village, artiste inconscient et ignoré, qui voulait mon­\ntrer qu'il avait un peu vécu dans l'idéal avant de mourir.\n    C'étaient les premiers pas d'un géant, du neveu de Guido\n Gezelle, qui allait doter la Flandre d'une prose classique incom­\nparable après que son oncle l'eut dotée de sa poésie immortelle.\nC'était « l'autre face » de l'art de Gezelle, celle qu'il n'avait pu\nmontrer. C'était la prose plantureuse et riche, noblement\nréaliste, après la poésie idéale du prêtre.\n   Qui pourrait définir l'œuvre de Stijn Streuvels?\n   A chaque coup — à chaque nouveau volume — on a devant\nsoi un autre Stijn Streuvels. La fantaisie prodigieuse de son\ngénie crée la beauté et en diversifie les nuances à l'infini et\ncomme en se jouant. Il est maître de sa langue. Son style vous\nberce ou vous fait vibrer tour à tour. Il fait de sa langue tout ce\nqu'il veut.\n   Ses visions sont celles d'un primitif raffiné.\n   Il y a là de tout : rêve de Tolstoï, simplicité biblique, raffine­\nment de Gauthier, héroïsme d'Homère, délicatesses virgi-\nliennes, et tout cela, c'est du Stijn Streuvels et ce n'est que lui,\nen somme.\n   N'est-ce pas chose inouïe que de voir cet enfant du peuple,\nsans préparation classique autre qu'une bonne école primaire (il\nn'a jamais fréquenté le collège !) arriver d'un coup, sans effort\napparent, aux raffinements les plus exquis de l'idée et du style?\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "214                         DURENDAL\n\n\n   Je ne saurais donner une idée approximative de ses œuvres.\n   On les définirait le plus exactement, me semble-t-il, des\ntableaux en actions.\n   Les sujets de ses nouvelles sont souvent quelconques. Petits\névénements de la vie journalière du campagnard. Choses que\nl'on voit tous les jours, qu'on a vécues soi-même.\n   Sa psychologie, lorsqu'il analyse l'adulte ou le vieillard, est\nassez fruste, quelquefois trop individuelle, trop pessimiste,\npoussée au noir, surtout dans ses premières œuvres.\n   Certains de ses types sont exagérés, ne correspondent pas à\nune réalité générale, sont poussés à l'excès, forment des excep­\ntions désagréables de l'espèce humaine.\n   A mon sens, il n'est grand psychologue que lorsqu'il analyse\ndes âmes d'enfant, lorsqu'il transpose dans sa prose magnifique\nce qu'il a lui-même vécu dans son enfance et ce dont il porte, en\nune âme vierge, l'empreinte ineffaçable et exacte comme une\nphotographie, mais une photographie qui serait de l'art.\n   Lorsqu'il peint la vie des enfants, des gamins de Flandre\ngambadant dans la prairie, rêvant leurs rêves d'âmes profondes\ndu Nord, il est absolument inouï de force, de vérité, de poésie.\n   Zomerland, c'est le rêve de la vie simple, de la vie primitive.\nC'est comme une large esquisse d'une vie épique de paysans. Il\ny a là des scènes, entre autres dans Knudde, de la vie de ces\npaysans héroïquement brutaux aux rires homériques qu'on ne\ntrouve dans aucune littérature du monde. Il a peint successi­\nvement des visions enfantines : Lenteleven (Vie de Printemps),\ndes splendeurs épiques : Zonnetij et Zomerland (Temps de Soleil\net Pays d'Été), des flâneries: Langs de Wegen (Par les Chemins),\ndes évocations, macabres parfois, mais pas toujours: Doodendans\n(Danse de la mort) et vers la fin de cet hiver il a écrit : Dagen\n(Jours) qui sont, en action, les tableaux du Vieux Breughel et\nd'autres joyeux peintres flamands.\n   Celui de ses volumes que j'aime le plus, malgré mon enthou­\nsiasme pour le Oogst de Zonnetij, c'est sa dernière œuvre : Dagen.\nC'est débordant de santé, de bonne joie de vivre, d'exubé­\nrance flamande, de ce comique essentiellement flamand que les\nBreughel, les Jordaens, les Brouwer ont immortalisé en\npeinture.\n   Me voici à bout de mon article et je n'ai fait que toucher à\nl'œuvre de Stijn Streuvels.\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                                STIJN STREUVELS                                  215\n\n\n    Je devrais parler encore de la façon prodigieuse dont il mêle\n la vie de la grande nature à celle de l'homme, de ses soleils ruti­\n lants, de ses nuages fougueux, de ses brumes et de ses clartés\n de vert éclatant et de rouge-pourpre.\n    Voici, pour terminer cette esquisse, un essai de traduction\n d'un des tableaux de la vie enfantine dont j'ai parlé plus haut.\n                                                        AUGUSTE CUPPENS.\n\n                             Dans la Bourrasque\n\n\n     Vers midi, au soleil brûlant, ils sortirent tous les trois pour aller cueillir au\n  bois les mûres sauvages.\n     Trientje en tablier de coton, coiffée d'un grand chapeau de jonc tressé, un\n  panier d'osier au bras. Lowietje portait une culotte usée et une chemise\n déchirée; il avait en poche une corde neuve pour grimper. Ils traînaient à la\n main Poentje, en robe longue, qui marchait péniblement en faisant de petits\n pas entre frère et sœur, écartant ses petites jambes nues.\n     Ils suivaient les sentiers sinueux et étroits, à travers les hauts blés, les\n champs de lin et les colzas aux reflets d'or. Le soleil mordait la tête nue de\n Lowietje et faisait ruisseler ses joues de sueur.\n     Ils marchaient toujours, les yeux fixés sur cette masse épaisse d'arbres\n bleus, là-bas, entremêlée de gaie verdure et d'obscurités profondes par delà\n les troncs de l'entrée du bois.\n    Poentje se fatigua. Il se laissait traîner. Lorsqu'il se mit à brailler, ils s'as­\n sirent dans le fossé le long d'un champ de blé. Trientje ouvrit son panier et\n ils mangèrent leurs tartines. A côté d'eux, dans l'herbe, grouillaient des four­\n mis qui entraient dans un petit trou et en sortaient. Lowietje les taquina avec\n un bâton et fit déguerpir tout le nid. Les enfants s'amusaient à voir toutes ces\n bestioles grouiller en désordre et se sauver avec leurs œufs.\n    Puis ils se levèrent tous trois, croisèrent le vieux moulin, traversèrent la\n prairie et arrivèrent enfin au bois, dans l'ombre fraîche.\n    Les bords du chemin profondément creusé par le torrent, étaient noirs de\n mûres sauvages. Lowietje cueillait, cueillait sans cesse et dévorait les mûres,\n au point que son nez et ses joues furent bientôt maculés et rouges, comme s'ils\n•étaient en sang. Trientje, elle, était sage; elle cueillait et remplissait son\npanier, tandis que Poentje restait assis sur l'herbe jouant avec une brassée de\nbluets.\n    Dans le bois, régnait un silence de mort. Les arbres s'érigeaient tout droit\ndans le feu du soleil et les jeunes feuilles pendaient brillantes et immobiles.\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "2l6                               DURENDAL\n\n\nUn oiseau chantait dans le bois profond, et son chant résonnait comme dans\nune grande église. Des tourterelles roucoulaient dans le lointain. Aux\noreilles des enfants bourdonnaient de grasses abeilles, volant d'une fleur à\nl'autre.\n   Lorsque le talus du chemin fut dépouillé, ils entrèrent plus avant dans le\nbois. Lowietje marchait en tête pour leur montrer le chemin. Ils rampaient\nen longeant les arbres. Une lumière éblouissante brillait et le soleil jouait\ngaiement avec de petites flèches d'or dans le feuillage. Ils arrivèrent dans les\nhautes futaies. E h ! eh!... Il y avait par là d'autres gamins... et qui savaient\noù nichaient des oiseaux.\n   « Écoutes, Trientje, dit Lowietje, restes ici avec Poentje. Je reviens de\nsuite. Je te rapporterai ton tablier plein d'œufs... et de jeunes! »\n   Il tira de sa poche sa corde à grimper et en un clin d'oeil tous les gamins\navaient disparu derrière les arbres. Trientje les entendait crier et faire du\ntapage. Elle vit son petit frère accroché au sommet luisant d'un hêtre. Elle\nmit les menottes à la bouche et cria : « Louis!... » par trois ou quatre fois.\nSon appel résonnait et se répercutait contre les arbres, mais Lowietje ne l'en­\ntendit pas.\n    Un homme arrivait par la drève, portant sur l'épaule un fusil de chasse. A\npeine les gamins l'eurent-ils aperçu que de tous côtés ils dégringolèrent, glis­\nsèrent le long des troncs et s'éparpillèrent dans les broussailles. Lowietje\nrevint auprès de sa sœur. Il était hors d'haleine et horriblement gêné. De ses\ndeux mains, il retenait sa culotte déchirée.\n    « Il y avait huit œufs dans le nid, Trientje, mais le garde-chasse est venu et\nen descendant... ma culotte... », et il fit retomber un pan : la déchirure allait\n de haut en bas, tout le long des deux jambières !\n    « Mère sera fâchée », dit Trientje, très sérieuse. Elle détacha les épingles\n piquées sur sa robe et ferma les déchirures de façon à cacher la peau.\n    Voilà qu'un coup de tonnerre résonna sourdement, roulant par tout le bois\n pour expirer en une longue traînée de bruits formidables. Les enfants échan­\n gèrent un regard, puis levèrent les yeux vers les arbres et le ciel. Tout était\n noir, vide de soleil. Un vent chaud commença à labourer les branches. Des\n tremblements et des bruissements puissants se firent entendre. Il faisait\n obscur. Par moments régnait un silence effrayant.\n    Et voilà! — ils firent tous trois le signe de la croix — une boule de feu\n passa dans l'air. Tout le bois parut craquer, se briser, se déchirer. Le vent\n mugit. Les branches se balancèrent et se tordirent. Les feuilles frémissantes\n gémirent et de grosses gouttes flagellèrent le sable.\n    « Vite, vite ! — dit Trientje — il va tonner. » Lowietje ne disait rien.\n Poentje hurlait. Ils prirent l'enfant par la main et coururent tant qu'ils pou­\n vaient pour fuir les arbres.\n    « Oeie! oeie ! » Ils serrèrent les menottes devant les yeux et s'arrêtèrent.\n Un serpent d'or enroula un arbre. Tout le bois n'était plus que du feu.\n Il retentissait. Des coups de pierre bondissaient. Cent mille branches cra­\n quaient. Tremblants et n'osant lever les yeux, ils firent encore un signe, de\ncroix, tous les trois, et se tapirent sous les branches, tout au fond d'un fossé.\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                               STIJN STREUVELS                                 217\n\n\n  Trientje lia son tablier autour du visage du petit frère et ils restèrent là,\n accroupis, tremblants, osant à peine risquer un œil à travers leurs doigts et\n récitant tout haut des « Pater » .\n    « Prends garde et ne regardes pas, Lowietje, le tonnerre t'aveuglerait. »\n    Les arbres tordaient leurs lourdes branches, sifflant et ronflant à faire peur.\n  L'eau pleuvait à torrents de la voûte des feuilles sur le chapeau de paille de\n Trientje, sur la tête nue de Lowietje et à travers sa chemise en lambeaux. Et\n la foudre tombait, coup sur coup ; le ciel s'ouvrait, vomissant du feu comme\n un four ardent.\n    Les enfants restaient blottis dans les bras l'un de l'autre, — Poentje tout en\n dessous, — et ce ne fut qu'après un long silence qu'ils osèrent lever une tête\n tremblante et effarée.\n    « Que ne sommes-nous à la maison! » soupira Lowietje.\n    Mais voilà que le ciel devint une nouvelle fois tout en feu, des coups de\n tonnerre et des craquements se firent entendre tellement que la terre trem­\n blait et frémissait.\n    « Mon Dieu! mon Dieu! tirez-nous du bois pour être chez mère! » gémis­\n sait Trientje.\n    Lorsqu'ils ouvrirent enfin les yeux, ils virent en dessous d'eux, au loin, un\n hêtre formidable avec une branche-mère coupée et des éclats blancs tout\n nus; les feuilles tournées à l'envers, il était là comme un homme avec un\n bras amputé.\n    Maintenant, la pluie tombait doucement en raies droites, le bruit faiblissait\n et le ciel s'ouvrit.\n    Trempés jusqu'aux os, les enfants sortirent du fossé en rampant et ils\n se tenaient debout, retenant leur haleine et contemplant cet arbre fendu\nsi affreusement et cette grosse branche qui se balançait, paralysée, au-dessus\n de l'abîme. Le tonnerre grondait encore, mais au loin, comme si de longs\nchariots passaient sur une chaussée de pierres dures. Lowietje prit son petit\n frère sur le dos et ils coururent tout droit vers l'ouverture de l'allée, où ils\n voyaient un ciel clair. Ils voulaient être hors du bois, loin de ces arbres où\nrésonnait un bruit d'enfer, où tout craquait, où il faisait si noir.\n    Au dehors, le ciel était plein de nuages frangés d'or et le soleil y lançait ses\nflèches de clarté. La pluie tombait en belles gouttes brillantes et tout avait un\nair si neuf, si frais et si joyeux, comme après une crise de larmes, lorsque les\npleurs brillants scintillent dans des yeux qui rient. Le moulin était encore\ndebout, tout noir, les ailes larges, ouvertes et immobiles. Ici tout était si\npaisible, et ce n'était plus que loin derrière eux que les arbres rageaient.\n    Les oiseaux volaient de-ci de-là et le coucou criait son chant dans le blé.\nLa chemise de Lowietje était collée à sa peau; sa culotte tirait sur ses reins\nde tout son poids et ses cheveux pendaient le long de ses joues en tresses ruis­\nselantes. Les boulettes blanches du tablier de Trientje étaient mélangées aux\nnoires et les tiges de blé humides flagellaient sa jupe mince. Poentje\ntrimbalait dans les flaques d'eau avec ses petits pieds nus et il demandait\nsa mère.\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "218                              DURENDAL\n\n\n  — Nous serons bientôt à la maison, petit, disait Trientje pour le consoler.\n  Ils suivirent, à travers l'herbe mouillée et les champs de blé odorants, les\npetits sentiers glissants qui conduisaient au grand chemin.\n  Eh! voilà, au tournant, mère arrivait! Elle portait sur la tête un grand sac\nde coton et deux parapluies sous le bras. Elle regardait de travers, furieu­\nsement!\n  — Nous serons battus ! soupira Lowietje.\n\n                                                         STIJN STREUVELS.\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "            Rêve de Marbre\n\nPenchés dans l'attitude à la fois douce et fière\nQue l'Amour tout-puissant donne à ceux qu'il unit,\nNous berçons notre rêve au chant de la rivière;\nEt nous restons soudés au large pont de pierre\nDans l'immobilité d'un couple de granit.\n\nLa lune, pâle et triste, émerge entre les branches\nDes frêles peupliers qui tremblent dans le vent;\nEt voici qu'elle drape un linceul sur tes hanches,\nEt que nous devenons deux vagues formes blanches\nOù plus rien, semble-t-il, n'est demeuré vivant.\n\nLasse des vains aveux, notre bouche s'est tue;\nMon cœur dort sur ton cœur, qui palpite sans bruit :\nEt les passants croient voir une double statue,\nDont l'immuable geste à jamais perpétue\nUn mémorable amour que nul choc n'a détruit\n\nOn dirait que la Mort, suspendant l'heure agile,\nA sacré pour toujours ce fugitif baiser\nEt mis son infini dans notre chair fragile,\nComme un sculpteur qui change une éphémère argile\nEn un marbre divin que rien ne peut briser.\n\nEt nous rêvons tous deux de nous confondre en elle\nDans l'immobilité d'un couple de granit,\nEt de nous endormir dès ce soir sous son aile\nPour prendre au noir tombeau l'attitude éternelle\nQue la puissante Mort donne à ceux qu'elle unit!\n\n                                             FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "         Les trois styles de Beethoven\n\n                   LES personnes qui n'envisagent l'Art qu'à un point de vue\n                     superficiel — et le nombre en est considérable dans le\n                     monde — ces personnes, dis-je, se font généralement une\n                     conception bizarre de ce qu'on appelle un artiste de génie.\n                     Elles le voient dès l'enfance faire montre des qualités les\n                     plus rares en charbonnant d'admirables bonshommes s'il\n                     s'agit d'un peintre, en improvisant au piano de grandioses\n                     mélodies, si c'est un musicien qui est en question; puis,\n                     après un temps d'étude qu'elles aiment à se figurer fort\n court, car, pour ces personnes, le génie dispense de talent et, lorsqu'elles\n ont parlé d'inspiration, terme qu'elles ne comprennent guère, elles croient\n avoir tout dit, — elles imaginent leur sujet créant de toutes pièces une\npremière œuvre d'une éclatante originalité et volant ensuite de chef-d'œuvre\nen chef-d'œuvre jusqu'à la fin de sa carrière. Heureusement, — malheureu­\nsement, penseront peut-être les lâches et les paresseux, — il n'en est point\nainsi et la nature vous eût-elle doué à votre naissance des dons artistiques les\n plus extraordinaires, eussiez-vous la vision d'un Rembrandt ou d'un Velas­\n quez, l'entendement d'un Tolstoï, le sentiment d'un Schumann ou d'un César\n Franck, jamais vous ne produirez une œuvre durable, jamais rien de vrai­\nment beau ne pourra sortir de vous si votre âme n'a été touchée par ces deux\ngrands, par ces deux indispensables fécondants du génie : la souffrance et la foi.\n   De la foi, je ne parlerai point, car mon esprit répugne à se représenter un\nartiste créateur incrédule et les efforts de certains normaliens pour démontrer\nqu'un Mozart ou un Pérugin ont pu être des athées, ne m'ont, certes, point\nconvaincu, mais laissez-moi m'arrêter un instant sur la souffrance artistique,\ncette bonne souffrance qui a pour effet de produire des chefs-d'œuvre.\n   « Tu enfanteras dans la douleur », a-t-il été dit à la première femme, et, si\ncette parole reste éternellement vraie quant à la mère appelée à créer un être\nà l'image de Dieu, combien elle l'est plus encore lorsqu'il s'agit de l'enfante­\nment d'une œuvre dont l'unique raison d'être consiste en une assimilation\nhumaine de l'essence divine en ce qu'elle a de plus immatériel, le beau\nabsolu I Non, l'artiste n'est point la machine à produire que d'aucuns veulent\nse figurer, il doit souffrir son œuvre pour que celle-ci soit belle et durable, il\nenfantera, lui aussi, dans la douleur pour créer sur terre une beauté qui soit\nl'image et comme le reflet de Dieu. Il est donc naturel que sa préoccupation\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                    LES TROIS STYLES DE BEETHOVEN                               221\n\n\n constante soit l'effort vers le plus-étre, le désir passionné du mieux, et c'est ainsi\n que l'on doit s'expliquer les transformations considérables que l'on peut\nobserver dans le style des artistes créateurs.\n   La souffrance productrice étant en raison directe de la somme de génie, il\nest absolument logique que chez les très grands, ces transformations soient\naussi importantes que multiples, tandis que ceux dont le regard ne s'élève pas\nplus haut que l'immédiat succès de gloire ou d'argent, les médiocres, en un\nmot, ne changent jamais, eux! Il y a une différence aussi capitale entre la\nLeçon d'anatomie et les Syndics des drapiers de Rembrandt qu'entre les Suites pour\nclavecin de J.-S. Bach et ses derniers chorals pour orgue, Goetz de Berli­\nchingen est artistiquement aussi distant de Faust que Rienzi de Parsifal ou que\nles premiers tableaux de Puvis de Chavannes de son admirable Sainte-\nGeneviève, tandis que, d'autre part, M. Scribe refit perpétuellement le même\nvaudeville, comme Meissonnier la même miniature, et bien avisé serait celui\nqui pourrait découvrir quelque différence esthétique entre les divers opéras\nd'un Auber, d'un Halévy ou d'un Ambroise Thomas. On pourrait à ce propos\nrappeler la boutade de l'auteur du Freischiitz au sujet de l'abbé Gélinek,\nl'homme-variation, compositeur des plus féconds, bien oublié aujourd'hui,\nqui n'écrivit pas moins de cent huit recueils de thèmes variés pour piano,\nsans compter ses variations pour orchestre.\n   Weber, en une heure de liesse, lui décocha cette épigramme :\n               Kein Thema in der Welt verschonte dein Genie\n               Das simpelste allein — dien selbst — variirst du nie !\n   (Aucun thème dans le monde n'a pu échapper à ton génie ; mais, le plus\nsimple de tous : — toi-même —, tu n'a jamais pu te varier.)\n   Beethoven, lui, fut parmi les très grands, c'est pourquoi, comme on peut\nl'observer aussi chez Bach et chez Wagner, son style se modifia très sensible­\nment à plusieurs époques de sa vie.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n  Lorsqu'on examine l'œuvre de Beethoven, il semble qu'on puisse discerner\nen lui trois artistes successifs ou plutôt trois états, trois manières d'être du\nmême artiste que l'on pourrait étiqueter : 1° le musicien; 2° l'homme; 3° le\npenseur.\n    De ces trois époques de la vie du maître de Bonn, la première dure environ\nde 1795 à 1802, c'est-à-dire depuis les trois premiers trios, op. 1 jusqu'à la\nSymphonie héroïque. Pendant ces sept années, l'influence d'Haydn, de\nMozart surtout, se fait sentir dans son style, on y sent parfois passer le vent\nd'un coup d'aile, présage du grand vol futur, mais l'auteur d'Adélaïde n'y\nreste pas moins exclusivement musicien, il n'est point encore penseur en\nmusique.\n   Dès l'année 1802, on constate chez lui une première transformation, très\nprobablement attribuable à l'amour, un artiste nouveau paraît en Beethoven,\nil étouffe dans le pourpoint bien ajusté des maîtres duXVIIIesiècle, et, en s'éti-\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": " 222                               DURENDAL\n\n\n  rant (qu'on me pardonne cette familière image) il crève tous ces vieux\n  oripeaux. C'est l'époque des essais de nouvelles formes esthétiques, l'époque\n humaine par excellence où il chante sa vie, l'époque où, terrifié par les appro­\n ches d'une affreuse infirmité, inquiété plutôt que consolé par l'amour, il va\n puiser dans des impressions de nature un aliment à son incessant travail,\n l'époque, où, en une étonnante assimilation de l'ambiance extérieure à ses sen­\n timents intimes, il crée la Symphonie en ut mineur, la Pastorale, les Sonates,\n op. 53, 57, 81, qu'on a depuis intitulées : l'Aurore, l'Appassionata et les\n Adieux. Cette période comprend treize années, de 1802 à 1815 et va de la\n Sonate en ut mineur à la septième Symphonie que Wagner a nommée : l'Apo-\n théose de la danse, entendant par ce mot le summum de la puissance ryth­\n mique.\n    A partir de l'année 1816, le génie de Beethoven, changeant presque totale­\n ment de direction, se replie sur lui-même, les objets extérieurs ne lui sont plus\n de rien, il ne pourrait plus entendre la voix d'une femme aimée, il est sourd,\n et, comme si ses autres sens subissaient une transformation analogue, de\n même qu'il n'entend qu'intérieurement, de même ses yeux ne semblent plus\nvoir que les choses de l'esprit, et alors, loin de recevoir, comme en sa période\nhumaine, des impressions de la nature ambiante, il regarde, il analyse, il com­\nmente ses propres pensées pour les élever jusqu'à la conception d'une huma­\nnité idéale et d'un Dieu charitable et consolateur. Celui qui soutiendrait que\n Beethoven ne fut pas un grand chrétien ne comprendra sûrement jamais rien\nà l'Agnus de la Messe solennelle. Cette période, que je pourrais qualifier de\ncontemplative et qui s'étend jusqu'à la mort de Beethoven, arrivée le\n26 mars 1827 (un mois avant cette date, jour pour jour, il écrivait au prince\nGalitzin : « Je ne voudrais pas mourir encore; à peine me semble-t-il avoir\nécrit quelques notes! »), cette période, dis-je, vit éclore ces impérissables\nchefs-d'œuvre, peut-être encore trop élevés pouf nos intelligences actuelles :\nla neuvième Symphonie, les dernières Sonates de piano, la Messe en ré, les\ncinq derniers quatuors, toutes œuvres d'admirable prière ou actes de sublime\ncharité.\n                                       *\n                                      * *\n\n   Si nous jetons maintenant un coup d'oeil d'ensemble sur ces trois époques,\nces trois manières de l'œuvre beethovénien, par quel lien arriverons-nous à\nles rattacher ensemble, quel en sera le caractère unique et dominant? Incon­\ntestablement, comme je le disais en commençant, la caractéristique de cet art\nest la souffrance.\n   Beethoven aima et souffrit toute sa vie.\n   Et si nous faisons même abstraction de cette douloureuse, mais bonne\nsouffrance de la production artistique, qui nous valut tant de chefs-d'œuvre,\nnous trouverons qu'il fut, dès ses débuts dans la carrière, en butte à une infi­\nnité de souffrances accessoires (si je puis m'exprimer ainsi), qui ne firent\nqu'augmenter avec, les années. Dès 1792, venu à Vienne pour apprendre son\nart sous la direction du célèbre Haydn, il s'aperçoit, première déception, que\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                   LES TROIS STYLES DE BEETHOVEN                             223\n\n\nle maître, en qui il avait confiance, misérablement jaloux de lui, néglige la\ncorrection de ses premiers essais. Plus tard, reçu cependant comme un fils\ndans la famille des princes Lichnowsky, il ne peut se faire aux usages de la\nsociété viennoise, il ne parvient jamais à danser en mesure et, dans un accès\nde misanthropie, il écrit à un ami : « Comment! on veut m'obliger à rentrer\nà 3 h. 1/2, à m'habiller un peu mieux (le costume n'était pas la partie brillante\ndu maître), à faire ma barbe...; mais, je n'y tiendrais pas ! » De là, des frois­\nsements constants avec ses protecteurs. Puis, ce furent les affreuses angoisses\nde la surdité, menaçante dès 1797, chronique en 1806, complète en 1822, et,\naussi, la triste ingratitude d'un neveu qu'il aimait, à propos duquel il eut un\nprocès qu'il voulut soutenir lui-même, procès qui dura quatre ans et nous\npriva peut-être de quelque symphonie ou de quelque quatuor. Il n'y eut pas\njusqu'aux embarras domestiques, côté infime, mais bien agaçant de l'exis­\ntence, qui contribuèrent à tourmenter le pauvre grand homme.\n   En 1820, dans l'intention de loger son neveu chez lui, Beethoven se croit\nde force à organiser un ménage, lui qui vivait au jour le jour et prenait ses\nrepas au cabaret, et il écrit à un de ses voisins pour lui demander les rensei­\ngnements suivants :\n   « 1. Que donne-t-on à manger à deux domestiques, soir et matin; quan­\ntité et qualité?\n   » 2. Combien de fois leur donne-t-on du rôti ?\n   » 3. Leur dû, les domestiques l'ont-ils en commun avec les maîtres, ou\npeuvent-ils se cuisiner autre chose?\n   » 4. Combien compte-t-on de livres de viande pour trois personnes? »\n   C'est à ce moment qu'on trouve sur ses livres de notes les mentions :\n\" I er mai : Convenu avec la femme de ménage : 12 ducats par mois; je l'ai\n                arrêtée pour trois ans.\n» 4 mai : Départ de la femme de ménage.\n» 10 mai : Arrivée de la nouvelle femme de ménage, engagée pour trois ans,\n                à 13 ducats.\n» 12 mai : La femme de ménage est partie ce matin; le diable l'emporte! »\n\n                                        *\n\n   J'ai dit, tout à l'heure, que Beethoven aima et souffrit toute sa vie. Si j'ai\nrapproché ces deux termes, c'est que, bien souvent en art, il sont syno­\nnymes, et pour l'artiste de génie qui nous occupe plus que pour tout autre.\n   « Beethoven n'était jamais sans un amour, écrit Wegeler, son plus intime\nbiographe, et toujours il en était fortement impressionné. »\n   Oui, cet homme laid, mal mis, peu rasé, ridiculement maladroit aux yeux\ndu monde, et, avec cela, sourd dès sa jeunesse, fut presque constamment\npassionnément épris de femmes, dont la position était tellement au-dessus de\nla sienne, au point de vue de la hiérarchie sociale, que le pauvre amoureux\nen était réduit à exprimer son cœur par les seuls moyens que lui fournissait\nson art; telle sonate n'est point autre chose qu'une déclaration, tel final, la\nmanifestation faite œuvre d'un effrayant désespoir; il est fort probable que les\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "224                               DURENDAL\n\n\n belles dames, objets de ces hommages, n'en comprenaient alors ni les ten­\n dresses passionnées, ni surtout la haute portée artistique. Toute sa vie, Beet­\n hoven aima — et souffrit, parce qu'il aimait, et, pour expliquer le changement\n de style, il est utile de s'arrêter un instant sur le chapitre de ces amours.\n Mais qu'on se rassure, l'amour beethovénien n'a absolument aucun point de\n contact avec la convulsion pathologique en la description de laquelle M. Zola\n et ses disciples mettent toutes leurs complaisances, Beethoven aima toujours\n idéalement, et le besoin incessant d'affections qui tourmentait son cœur de\n poète ne se manifeste que par des sentiments élevés, qui n'ont presque rien\n de terrestre.\n    Sans parler de son admiration d'enfant pour Eléonore de Breuning, la\n sœur très aînée de son ami Etienne et l'inspiratrice, croit-on, du lied : Adé-\n laïde, je veux dire quelques mots du roman de sa trentième année avec cette\ncomtesse Juliette Guicciardi, qui sembla, un instant, l'avoir payé de retour,\nou, du moins, le lui avoir laissé croire. Beethoven se donnait toujours naïve­\nment et tout entier; aussi, les déceptions en étaient-elles, chez lui, plus\ncruelles. Il adora passionnément cette jeune fille italienne, rencontrée,\nen 1802, dans une ville d'eaux de Hongrie; mais, peu d'années après, celle-ci\ndevenait la femme du comte Gallenberg, officier autrichien, ancien condis­\nciple de Beethoven à l'école de contrepoint d'Albrechtsberger, et qui devint,\npar la suite, impresario et directeur de l'Opéra de Naples. Trois documents\nseulement nous sont restés sur cet amour, qui détermina un changement\ncomplet d'état d'âme chez l'artiste aussi bien que chez l'homme. C'est, d'abord,\nune lettre brûlante écrite vers 1805, lettre retrouvée dans les papiers de Beet­\nhoven, et qui ne parvint probablement jamais à sa destinataire. On y lit'des\npassages comme celui-ci : « Mon ange, mon tout, mon moi! Je voudrais\n» que nos deux cœurs fussent toujours l'un près de l'autre, ma vie alors\n» s'écoulerait tranquille et sans tourments; quelque ardemment que tu\n» m'aimes, je t'aime encore davantage ; avec quels cris, avec quelles larmes je\n» t'appelle, ô ma vie ! » Après le mariage de sa bien-aimée, Beethoven écrit\nen français (et dans quel français!) : « J'étais bien aimé d'elle, et plus que\n» jamais son époux. » (Traduisez : plus que jamais ne le fut son époux.)\n« Par elle, j'ai appris de son misère. » (Le masculin, dans cette tournure alle­\nmande, indique qu'il est question du comte, alors criblé de dettes.) « Je trou-\n» vais un homme de bien, qui me donnait 500 florins pour le soulager. Il\n» était toujours mon ennemi; c'est justement la raison que je lui fasse tout le\n» bien possible! » Enfin, en 1823, dix-huit ans après le mariage de Juliette\nGuicciardi, on trouve, dans les cahiers de conversations du pauvre grand\nsourd, cette réponse à une question, probablement indiscrète de Schindler,\nréponse écrite encore en français, car il était de bon ton alors, en Allemagne,\nd'employer notre langue lorsqu'on parlait de gens de qualité : « Elle est née\n» Guicciardi, je l'aimais. Elle était l'épouse de lui avant son voyage en Italie.\n» Arrivée à Vienne, elle recherchait moi en pleurant, mais alors je la mépri-\n» sais. » Ne dirait-on pas l'argument explicatif de la sonate en ut # mineur,\ndédiée à cette même Giulietta?\n   Vers 1806, un autre amour s'empara du cœur de Beethoven, amour mal-\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                   LES TROIS STYLES DE BEETHOVEN                            225\n\n\nheureux, dangereux même, car il s'adressait à une personne bien au-dessus\ndu musicien au point de vue social, la comtesse Thérèse de Brunswick, qui\nétait de maison souveraine. C'est elle, nous disent des documents récemment\ndécouverts, qu'il voulut peindre dans l'adagio de la IV e Symphonie, ce\nmystique chant d'amour.\n   Vers la 45 e année, toute la puissance aimante du cœur de Beethoven se\nconcentra sur son neveu, qu'il entoura d'une affection d'autant plus vive que\ncelui-ci semblait moins la mériter.\n   Ce fils adoptif, pour lequel le maître avait été dévoué jusqu'à vouloir étu­\ndier le droit et la procédure, fut le principe hostile des dix dernières années\nde la vie de Beethoven. Paresseux, joueur, libertin, expulsé de l'université\npour inconduite, perpétuel quémandeur d'argent, ce malheureux neveu finit,\nmalgré les prières de son oncle, par abandonner la carrière littéraire, pour\ns'engager dans l'armée autrichienne, et la dédicace du colossal XIV e Qua­\ntuor (en ut # mineur), n'est qu'un témoignage de gratitude de Beethoven\noffert au colonel baron de Stiitterheim, pour avoir accepté de recevoir ce\nmauvais sujet dans son régiment. Mais, pour qui sait voir les choses de haut,\nil apparaît que c'est probablement à cet indigne neveu, aux tourments qu'il\ncausa au pauvre homme de génie, alors déjà accablé par les souffrances phy­\nsiques, que l'on peut attribuer le changement de style de la dernière époque\nde Beethoven, la sublime troisième manière. Ne trouvant, dans le monde\nextérieur, que misère et déception, l'artiste rentre en lui-même, il chante ses\nvisions intérieures et il prie.\n   C'est alors qu'il écrit, et je ne peux mieux terminer que sur cette citation :\n« Tout ce que je vois dans le monde est contre ma religion, et je méprise les\n» hommes qui ne comprennent pas que la musique est une révélation divine\n» plus haute que toute sagesse, que toute philosophie. Je n'ai plus d'amis, je\n» suis seul avec moi-même, mais je sais que Dieu est plus proche de moi\n» dans mon art que de tous les autres. J'en agis sans crainte avec Lui, parce\n» que j'ai toujours su le connaître, le comprendre, l'aimer. »\n   Voilà le dernier amour mystique de Beethoven.\n\n                                                             VINCENT D'INDY.\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "                   La Libre Esthétique\n\n                                  Le Salon\n\n\n\n   « Si le même motif n'est pas traité de cent façons par différents maîtres, le\npublic n'apprend pas à s'élever au-dessus de l'intérêt du sujet. » Et je pense\nque pour Nietsche — car c'est de lui qu'il s'agit; Nietsche est trop à la mode\npour qu'on puisse congrûment s'abstenir de le citer — ce qui est au-dessus\nde l'intérêt du sujet, c'est pour partie l'intérêt du peintre, cette curiosité si\nhumaine par où nous recherchons l'artiste en outre ou même avant l'Art. La\nLibre Esthétique y pousse. Elle est une réunion de personnalités picturales\nextrêmement tranchées; la plupart des exposants peignent, leur tempérament\nen vedette; et ce serait bien une raison du succès notable dont s'entoure ce\nsalon, succès de discussion, d'enthousiasme ou de critique souvent véhéments\nou sommaires. Il n'en est sans doute pas un autre à Bruxelles qui départit si\nexactement le public d'amateurs, parce qu'il n'en est pas un autre qui soit plus\nd'avant-garde, plus audacieux, de tendances plus neuves.\n   Et tout d'abord c'est l'école du vibrisme, du pointillé, du tachisme réunis­\nsant quelques noms diversement connus et un nombre considérable d'oeuvres.\nVoici des toiles éclatantes, ruisselantes comme celles de HENRI LEBASQUE où\nla couleur trépide; d'autres plus adoucies, plus (énûment nuancées, aspects\nclairs et légers de nature, notations précises d'heures matinales ou vespérales,\npaysages allégés de trop lourdes matérialités, ce sont celles de PAUL DE LAP­\nPARENT. LOUIS PAVIOT peint à renfort d'empâtements généreux des jardins,\ndes squares d'une netleté rutilante et brutale; par ailleurs, un peintre espa­\ngnol, SANTIAGO RUSINOL, note dans une couleur qui flamboie implacablement\nde soleil des jardins du Midi. Tout cela se caractérise par une exacerbation\nde luminosité, intéressante sans doute, mais où le procédé apparaît trop.\nQuant au procédé lui-même, c'est affaire de goût. Et dans ce goût je vois\nquelque chose d'exclusif, une importance primordiale donnée à l'élément\nimmédiatement sensuel du paysage et, par une conséquence rationnelle, un\nfléchissement dans la recherche de sa psychologie. De ce sensualisme de la\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                          LA LIBRE ESTHÉTIQUE                              227\n\n\nlumière, HENRI MARTIN se dégage ou le complète par une interprétation infi­\nniment émue et profonde de la Nature comme le montrent ses admirables\ntableaux d'une harmonie de tons si parfaite, tels que le Causse, par exemple,\net la Vieille Cabane. Pointilliste encore, T H . VAN RYSSELBERGHE qui nous donne\ndes portraits d'une composition, d'un dessin, d'une « expressivité » merveil­\nleuses. Quelle justesse et quel mordant dans ces toiles excellentes! Pourquoi\nfaut-il que leur tonalité ait si peu d'attraits. Est-ce que cette quasi-crudité de\nl'atmosphère est de la nature du portrait? Et puis son portrait de fillettes, son\ndélicieux petit bonhomme campé en pleine vérité et d'une exquise psychologie\nenfantine ne nous apparaissent-ils pas peints en plein air, alors qu'avérément\nils ont posé entourés d'une souple lumière d'appartement!... Pourquoi négli­\nger cet avantage de \" disposer \" l'éclairage d'un appartement, de l'apparier\nintimement au sujet, d'en faire son complément?...\n   C'est en quoi excelle avec maîtrise ALBERT BESNARD qui est certes une des\npersonnalités les plus riches de l'école moderne française. On en serait con­\nvaincu par son seul portrait de M me A. D. ou R. L. — la femme au bouquet\nlie-de-vin mourante. Quels sens féminin de la lumière, quelle morbidesse raf­\nfinée dans cette toile remarquable! Cette manière de traiter la figure presque\nallusivement, de n'exprimer que par des colorations subtiles en leurs jeux\nemmêlés à ceux des ombres, cet art déconcertant de faire surgir du flou le\ncaractère original du sujet, de répandre l'intérêt dans le tableau entier, d'en\nconstituer un ensemble aux parties intimement liées, importantes toutes sans\ncesser d'être concordantes et sans nuire à l'intérêt central du sujet, tout cela\nest d'un maître.\n   Il y a dans l'art de Besnard une virtuosité déconcertante, une espèce de\nfantaisie très étudiée, une sensibilité profonde du coloris, une recherche des\ncombinaisons savantes que sauve du factice un talent prodigieux. Besnard\nme semble être à degré rare, un intellectuel infiniment érudit de la couleur.\nMais ce qui n'est pas moins surprenant en lui c'est la diversité et la richesse\nde ses recherches. Voyez ses Pêcheuses de Berck, une aquarelle vigoureuse toute\npleine de mouvement et de vie saine; la Messe de Noël à Fontarabie, d'un éclai­\nrage si franc et simple dans sa belle opposition entre la foule sombre au-dessus\nde laquelle resplendissent les rais larges du soleil. Tout cet envoi est d'un\nintérêt supérieur. J.-E. BLANCHE expose des portraits très poussés dans leur\nintimité souriante et tendre. L'arrangement en est gracieux, le métier appro­\nfondi, l'expression fine et juste; l'Arc-en-Ciel est d'une disposition originale.\n    Chez G. SAUTER, il n'y a guère à louer qu'une tonalité d'un ensemble dis­\ntingué. Deux toiles d'Austen BROWN sont intéressantes, surtout la Famille du\nPêcheur, par leur sincérité et un souci de sobriété qui, malheureusement, a\nconduit le peintre à assombrir sa manière à l'excès. Notons encore de curieux\n intérieurs de G. LEBRUN, traités précieusement à la façon d'enluminures et\n non sans charme, malgré tout ce qu'a voulu leur naïveté trop apprêtée.\n G. LEMMEN a envoyé des scènes de genre honorables d'une observation sin­\n cère et d'un beau dessin, mais dont la coloration manque de fondu et, par\n contre, accuse certains disparates.\n    Revenons, au Paysage avec W. DEGOUVE DE NUNCQUES. Ce peintre s'est\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "228                                        DURENDAL\n\n\n institué le chantre de l'Ile Majorque d o n t il a rapporté une b o n n e douzaine de\n toiles. J e n'ai pas échappé à l'impression que cette Baléare n e fut fantastique,\ndélicieusement fantastique. Voilà une île ravissante, gaie, et grandiose par\n surcroît. M. Degouve de N u n c q u e s l'a peinte avec u n e joie gracieuse qui le\n mène souvent au lyrisme. R i e n n'est joli c o m m e ces promontoirs, ces arbres,\nces rochers devant lesquels on se souvient invinciblement d'une autre île, fan­\ntaisiste celle-là, et comestible en ses moindres détails. L e s toiles de M. D e ­\ngouve sont u n vrai régal pour les yeux. Celle q u ' a envoyée F . THAULOW, la\nPorte de Marbre, en est u n autre, mais d'une valeur différente. Elle fait p e n s e r\naux beaux vers d ' H e n r i de Régnier, d o n t elle a la sérénité et la s p l e n d e u r .\nSupérieurement « peinte » d'un ensemble riche et vigoureux, cette belle p a g e\nqui vise à l'effet l'atteint plénièrement par sa somptuosité r o m a n t i q u e . L e s\nTjalken de BAERTSON, conçus dans une tonalité de virulence claire sont loin\nd'être la meilleure œuvre d u peintre gantois. Elle m a n q u e de dessin, la mise\nen plan est nulle — qu'est-ce que ce grand e m p a n j a u n e au-dessus du bateau\nde g a u c h e ? sa voile ou u n e colline de la rive? — les tonalités sont presque\nd i s h a r m o n i e u s e s . . . ; en somme, u n e tentative assez m a l h e u r e u s e . C o m m e\nnous préférons ses belles eaux-fortes si sobres, si concrètes qu'il nous d o n n e\nde B r u g e s , de G a n d , de Veere, d o n t il fixe p u i s s a m m e n t l'intime poésie. L e\ndessin colorié était brillamment représenté par PABLO R O I G . Spirituel attra-\npeur de types faubouriens, enlevés prestement avec u n m i n i m u m de traits et\nu n m a x i m u m d ' h u m o u r et spécialement par J . D E BRUYCKER et M. DETHOMAS.\nD u premier, des scènes p o p u l a i r e s d'une observation aiguë et caricaturale;\nd u second, des silhouettes pleines de vérité : le Maître d'hôtel, l'Institutrice,\nl'Homme de loi, etc., synthétisés talentueusement à quelques coups d e c r a y o n .\nA mettre hors pair les dessins de FRANÇOIS BEAUCK, tout remplis d e frisson,\nd'une exécution absolument remarquable et d o n n a n t avec intensité l'impres­\nsion de l'effroi des choses. Petites œuvres q u e la concrétisation de l'effet et\nde l'émotion, par u n m i n i m u m de moyens, rendent absolument originales.\n    Quelques bustes intéressants de facture de P A U L D U B O I S , des œuvres de\nA. CHARPENTIER, et les fines et élégantes médailles de G. DEVREESE — u n\nmaître décidément — voilà pour la sculpture peu a b o n d a n t e à ce salon.\n    A signaler également la simplicité élégante des bijoux composés par\nMlle M. MOLITOR et les reliures comme toujours scrupuleusement artistiques\nd e DESEMBLANX et J .        WECKESSER.\n                                                                                  G.   BRIGODE.\n\n\n   M a u r i c e D e n i s . — Si peu que je connaisse de sa vie — car jamais\nje n'eus la joie de le rencontrer — je la sais franche, robuste, claire et\njoyeusement illuminée par la Croyance. L a divine sincérité habite en son\nâme; il parle le langage précis de sa conviction; il peint avec la p u r e t é forte\nde son sentiment ; ses tableaux fixent u n e vision lumineuse et vierge de la\nnature ; et de plus l'harmonie d'une existence vouée à la famille et à D i e u\nvient soutenir de ses assises éternelles son ingénuité divinatrice de la Beauté !\nL a foule est si déshabituée d'une telle lumière, qu'elle en est aveuglée, et se\nconvulse de rire, c o m m e si on la chatouillait d a n s les ténèbres. L'absolue\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                                229\n\n\n sincérité est aujourd'hui rare, à tel point qu'on a pris pour une plaisanterie\n provoquante la loyauté confidentielle de cet art.\n    Double miracle : il peint comme il sent et le rythme naturel de sa propre\n existence communique à ses œuvres une qualité essentiellement humaine. Et\n d'instinct il retourne aux formes premières, décoratives, aux ingénues et\n sublimes musiques de la fresque. Ses tableaux ne sont point des tableaux;\n ils sont surpris de se trouver dans une exposition. Les expositions de pein­\nture révèlent le mensonge de notre art. Rassembler des toiles dans une\nlongue galerie, des toiles peintes pour les musées !... Ne commence-t-on pas\nà sentir le vide, la sottise, l'aberration de ce rite inventé par l'alexandrinisme\n des bibeloteurs ? Ah oui ! les toiles de Denis jurent dans l'arlequinade des\n cimaises....\n    La foule ahurie et baroque nie la Vérité qu'apporte Denis; la foule joue son\nrôle. L'amateur, le connaisseur et l'homme de métier perçoivent des défauts\ntechniques et se refusent obstinément à voir autre chose. Hélas ! que la\ncritique des défauts est donc déplorablement facile! Mais deviner, sentir,\naimer la beauté inédite, vaincre l'étonnement qu'éveillent une harmonie, un\ncontour, une mélodie, un son, un cri nouveau, — cette faculté s'atrophie\njusqu'à mourir dans notre siècle de passion critique. Que m'importe après\ntout le raccourci maladroit de la jambe d'une des femmes accroupies dans le\nMoïse! Le Saint-Jean de Léonard de Vinci, au Louvre, hausse vers Dieu un\nbras mal proportionné; et ce Saint-Jean est un chef-d'œuvre devant lequel\nla foule et la critique se plient.\n    Denis n'a pas besoin de nos conseils; il sent ses faiblesses mieux que nous-\nmême; il n'est point abandonné à son seul instinct; la réconfortante disci­\npline de la main et de l'esprit lui est familière; il a pénétré les classiques de\nson art; il leur consacra des pages fortes et durables comme les écrits de\nPoussin et de Delacroix. Devant ses œuvres je suis tout au bonheur de con­\ntempler une lumière pure, une nature rajeunie et une âme qui doucement\nrayonne à travers cette pureté et ce renouveau, et j'ai voulu, dans ces lignes\nbrèves, remercier de cette joie le maître, de la Clarté et de la Candeur.\n                                                       H.   FIERENS-GEVAERT.\n\n\n   G o d e f r o i d D e v r e e s e . — Cet admirable sculpteur mérite une men­\ntion toute spéciale pour l'intéressante exposition de ses médailles à la Libre\nEsthétique. Il s'y est révélé artiste médailleur de haute envergure, au talent\nnerveux et caractéristique, au dessin sûr et souple. Si Godefroid Devreese\ncontinue dans cette voie, nous n'aurons plus rien à envier à l'art français.\nOn connaît l'art admirable de Roty, dont les médailles merveilleuses furent\nexposées à notre Salon d'art religieux, notamment celle du Mariage qui est de\ntoute beauté. Eh bien, Devreese n'est pas loin d'égaler le talent de Roty.\n   Voyez ses deux médailles : Pour un comité agricole et La Dentellière. Celle-ci\nsurtout est ravissante. Ce sont deux vrais tableaux en miniature. Exquis\naussi l'adorable petit médaillon : Le bébé. Enfin, la médaille commandée à\nDevreese par la ville de Bruxelles et frappée en l'honneur de son ancien\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "230                               DURENDAL\n\n\nbourgmestre Charles Buls, est un chef-d'œuvre dans la plus haute acception\ndu mot. Il n'est pas possible d'atteindre un plus haut degré de perfection\net d'exécution. Toutes les médailles de Devreese sont magnifiques et c'est avec\nla joie la plus vive que nous félicitons notre ami pour les progrès étonnants\nqu'il a fait avec une rapidité inouïe dans l'art délicieux de la médaille.\n                                                            HENRY MŒLLER.\n\n\n\n\n                        Les Auditions Musicales\n\n\n\n   Les auditions de la Libre Esthétique constituent un des facteurs les plus impor­\ntants de la vie artistique de Bruxelles, grâce à la féconde et intelligente initia­\ntive de M. OCTAVE MAUS, son directeur, constamment à l'affût de toute expres­\nsion d'art nouveau portant un cachet personnel et savoureux. A la première\naudition, nous citerons le trio en ré mineur pour piano, violoncelle et violon de\nVICTOR VREULS, œuvre pleine de promesses, intéressante surtout dans sa\nseconde partie (modérément lent), qui renferme un beau mouvement passionné,\nserti dans une suggestive enveloppe harmonique et arrivant à une conclusion\nd'une belle ampleur. Le Ruisseau, chanté par Mlle DELHEZ, est une idylle gra­\ncieuse signée d'un nom encore peu connu, BLANCHE LUCAS, et qui révèle un\ntempérament poétique des plus fins. Trois lieder de FAURÉ (Chant d'Automne,\nSoir, Accompagnement), baignés d'atmosphère rêveuse et pénétrants de mélan­\ncolie, ont été chantés avec grand charme par M. AUSTIN, dont la voix est\nchaude, généreuse et artistement conduite. Un des non moindres attraits de\ncette première séance résidait dans la réapparition de M. BOSQUET, le glo­\n rieux lauréat du concours Rubinstein, qui, depuis quelque temps, ne s'était\n plus produit en public. Il a interprété, avec beaucoup de poésie et de finesse,\n quelques danses d'ERNEST CHAUSSON, écrites dans le style très personnel du\n maîlre, attachantes autant par l'inspiration que par l'ingéniosité des dévelop­\n pements, puis a détaillé avec délicatesse l'élégant impromptu de GABRIEL\n FAURÉ, et enlevé avec une surprenante maîtrise l'étude en tierces chromatiques\nde SAINT-SAËNS.\n   Au deuxième concert a été exécuté, pour la première fois, un quatuor,\nd'ERNEST CHAUSSON, œuvre qui, malgré les recherches exacerbées d'harmo­\nnies insolites et les embroussaillements de la forme très tourmentée, s'illu­\nmine parfois de passion ou de rêve, ayant alors des accents d'une réelle\néloquence, des élans lyriques puissants et qui décèlent le poète. Le quatuor\nZimmer a triomphé magistralement des difficultés de cette œuvre épineuse,\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                               LA LIBRE       ESTHÉTIQUE                                23l\n\n\n qu'il a rendu avec autant de clarté que de g r a n d e u r . M e n t i o n n o n s encore le\n très curieux lied de C H . BORDES, la Poussière des Tamis, chanté p a r M l l e W E Y ­\n RICH, les brillantes variations de P A U L DUKAS sur           un t h è m e de R a m e a u ,\n  exécutées p a r la pianiste de g r a n d e école qu'est M l l e BLANCHE SELVA, l'ingé­\n  nieux et piquant divertissement de VINCENT D'INDY, intitulé Chanson et Danses,\n  spirituel dialogue entre la flûte, le h a u t b o i s , le cor et les clarinettes, rehaussé\n  par la précieuse collaboration de G U I D É . L e s lieder de SÉVÉRAC dégagent un\n  charme étrange de majesté triste, ils chantent avec a m o u r les émotions qui\n  étreignent l'âme d a n s la solitude, au milieu des g r a n d s paysages de la\n  nature. Les Cors, A l'aube dans la montagne, q u e nous c h a n t a M l l e W E Y R I C H ,\n  sont de belles pages lyriques animées d'un sentiment très vivace et profond.\n      Au troisième concert, M. SEGUIN a magistralement dit u n é m o u v a n t lied\n  de C H . BORDES, DU courage, mon âme éclate de douleur, et un p o è m e de DUPARC,\nLa Vague et la Cloche, sorte d e p a y s a g e s y m p h o n i q u e d'un effet grandiose et\n saisissant. M m e BATHORI a d o n n é u n e interprétation v i b r a n t e d u p o è m e\n d'ERNEST CHAUSSON, la Chanson perpétuelle, u n e des œuvres les plus sincères\n et les plus fnspirées du maître français. M . RICARDO VINÈS est u n pianiste a u\n j e u moelleux et exquis, d'une grâce c h a r m e u s e et d'une clarté souveraine.\n  Il n o u s a présenté u n e suite p o u r p i a n o , d e DEBUSSY, Prélude, Sarabande,\n Toccata, œuvre intéressante par les qualités qui caractérisent ce compositeur,\n p a r le tissu délicat, ingénieusement n u a n c é de sonorités c h a t o y a n t e s et\n irisées. U n e jolie fantaisie descriptive de MAURICE RAVEL, Jeux d'eaux, a p e r ­\n mis au jeu limpide du pianiste de s'éployer en gerbes de perles, tandis qu'il a\n plus particulièrement fait preuve de ses qualités d'interprète expressif dans\n les austères p o è m e s de SÉVÉRAC, intitulés Loin des villes.\n    L e quatrième concert était exclusivement réservé aux œuvres d'auteurs\n belges. O n y a e n t e n d u un q u a t u o r inédit de JONGEN, qui peut figurer au tout\n premier r a n g p a r m i les meilleures choses exécutées cette a n n é e à la Libre\n Esthétique. U n printanier a r o m e de jeunesse, u n e sève vivace et généreuse\n circulent à travers cette œuvre toute d é b o r d a n t e de vie et de passion, où la\n qualité et la richesse d e la substance mélodique et la h a u t e tenue d u style\n attestent, d ' u n bout à l'autre, u n musicien de r a c e . M m e B É O N nous joua,\n avec g r a n d e expression, sur l ' h a r m o n i u m , deux œuvres de jeunesse de CÉSAR\n FRANCK, Elévation et Offertoire. L a fantaisie, sur u n thème populaire, de T H É O\nYSAYE, transcrite p o u r deux pianos et exécutée par M M . MAUS et YSAYE, est\nu n e œ u v r e pleine de verve. Toutefois, ce qui caractérise surtout la musique\nde T h Ysaye, c'est la saveur des colorations orchestrales, et c'est à l'orchestre\nqu'il faudrait e n t e n d r e cette fantaisie p o u r être à m ê m e d'en fixer la valeur.\n M e n t i o n n o n s , enfin, les trois si impressionnants poèmes de L E K E U , Sur une\ntombe, Ronde et Nocturne. D a n s la littérature musicale m o d e r n e , il existe cer­\ntainement peu de pages aussi profondément douloureuses et d'un accent aussi\npénétrant que cette élégie funèbre d é n o m m é e par L e k e u : Sur une tombe. Il\ns'en dégage u n e poignante hantise de m y s t è r e , et on a écouté avec respect ce\npoème désolé, où le j e u n e artiste a exprimé, avec tant d'éloquence, le pres­\nsentiment de mort qui assiégeait c o n s t a m m e n t sa p e n s é e .\n  D e u x r e m a r q u a b l e s conférences ont été données cette année d a n s les\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "232                               DURENDAL\n\n\n\nsalons de la Libre Esthétique, la première par Vincent d'Indy et la seconde par\nOctave Maus.\n    La conférence de VINCENT D'INDY avait pour objet la Suite instrumentale,\nforme musicale peu étudiée jusqu'ici et qui offre, néanmoins, le plus grand\nintérêt, puisque là se trouve le germe de ces admirables expressions d'art, la\nsonate, la symphonie, que le génie des maîtres a consacré dans des chefs-\nd'œuvre éternels. C'est dans la danse populaire qu'il faut chercher l'origine\nde la Suite instrumentale. Vincent d'Indy a fixé, en un exposé précis et lumi­\nneux, les éléments constitutifs de la Suite, qu'il nous a fait connaître succes­\nsivement dans Scarlatti, Rameau et Bach, établissant clairement les diffé­\nrences d'inspiration, de procédés et d'esthétique qui séparent ces maîtres.\nIl nous a également retracé leurs vies, s'attachant, avec une prédilection\nlégitime, à faire ressortir dans tout son éclat la haute et pure figure de Jean\nSébastien. Les exemples étaient donnés par M me BLANCHE SELVA, qui a\naffirmé, de nouveau, ses qualités de puissance et de rare compréhension artis­\ntique dans l'interprétation de la Suite en ré de Scarlatti, de la Suite en ré de\nRameau et de la Suite sur le Départ d'un frire chéri, de J.-S. Bach, fantaisie\nexquise, pétillante d'humour, traversée d'épisodes de grâce attendrie.\n    La spirituelle et instructive conférence d'OcTAVE MAUS sur l'Humour en\nmusique, nous a fait passer en revue maintes œuvres caractéristiques des\nmaîtres, où, suivant l'expression si juste et poétique du conférencier, l'essor\ndu rire semble porté sur les ailes du rythme et de la mélodie. C'est Bach\nécrivant son caprice sur le Départ d'un frère chéri, Beethoven composant son\nrondo sur le Son perdu, c'est le quatuor humoristique de Mozart et les tur­\nqueries dont il émailla ses opéras, c'est Berlioz dans la symphonie fantastique,\nWagner donnant pleine carrière à sa verve humoristique en tant de pages\nétincelantes de la Tétralogie et des Maîtres-Chanteurs. De nos jours Hum­\nperdinck dans Hänsel et Gretel, Strauss dans Uylenspiegel, P . Dukas dans\n 1'Apprenti Sorcier. M. Maus met excellemment en lumière le parallélisme qu'on\n découvre dans cette musique humoristique entre le rire d'hier et le rire d'au­\njourd'hui. Grétry, dans le Jugement de Midas, raille la routine obstinée et stérile,\nles formes surannées où s'enlize la musique, absolument de même que\nWagner le fera plus tard dans les Maîtres-Chanteurs. Les exemples, dont s'étayait\n le conférencier, étaient choisis à merveille, pour donner une idée des diffé­\n rentes formes sous lesquelles l'humour peut se manifester en musique, depuis\n le sourire fin et discret caractérisant la gaîté joyeuse et non bouffonne du\n XVIIIe siècle, et ici nous devons citer tout particulièrement une ariette de Gré­\n try (le Tableau parlant) toute fleurie de grâce primesautière, dite avec grand\n charme par Mme Simoni, jusqu'au rire épanoui, sonore et goguenard qui éclate\n dans les inspirations aristophanesques de Chabrier, dans la satire confinant à\n la caricaturede Dalcroze. Ces fantaisies musicales ont été chantées avec beau­\n coup de verve et d'esprit par Mme J. Weyrich et M. Austin. Octave Maus ajuste­\n ment marqué comme une forme très spéciale et intéressante de l'humour en\n musique, l'imitation volontaire du style d'autrui, le portrait et parfois la\n citation textuelle. Schumann avait naurellement ici sa place tout indiquée et\n  M. Bosquet a très artistement interprété quelques fragments du Carnaval, le\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "                           LA LIBRE      ESTHÉTIQUE                           233\n\n\nPierrot à la démarche lourde et gauche, 1'' Arlequxn aux rythmes ailés et bondis­\nsants, l'Eusebius, personnification de Schumann sous son aspect philosophe et\nrêveur, et ces ravissants portraits musicaux qui s'appellent Chopin et Paga­\nnini. Cette belle conférence-audition s'est terminée par la Joyeuse marche, de\nChabrier, enlevée avec brio par MM. Bosquet et O. Maus.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                              Les Conférences\n\n\n   Les lecteurs de Durendal connaissent le talent gracieux et fin de Jean Domi­\nnique, le poète de l'Ombre des Roses, dont nous nous sommes déjà donné le\nplaisir de les entretenir. Ils ont lu, d'ailleurs, les contes, les Fleurs légendaires\ndes Pays du Ciel, remplis de naïveté et de sagesse, qu'il a publiés dans cette\nrevue. Jean Dominique a une sœur, Mlle Marie Closset, qu'il envoie dans le\nmonde parler à sa place, tandis qu'il reste à rêver dans sa chambre. Elle parle\nfort bien, avec de l'ironie et de l'émotion, et, quelquefois, de la superbe — et\nsa pensée s'incarne, naturellement, en de belles images de fraîcheur et de vie...\nTellement, que l'auditeur, emporté par la conscience exaltée d'art dont les\nparoles qu'il entend sont tout imprégnées, ne discerne qu'après coup, parmi\ntant d'idées fortes et ingénieuses, les idées auxquelles il ne pourrait adhérer\nqu'en les mitigeant. Et les objections ne lui viennent que lorsque, soustrait\nau charme de cette poétique éloquence, il se retrouve de plain-pied avec sa\nprose personnelle.\n   Mlle Closset a entretenu son auditoire de la tradition et de l'indépendance (1).\nSon but, et elle l'a parfaitement atteint, était de montrer que le véritable\nartiste n'est jamais insolite; que, de même que sa propre œuvre doit résulter\nd'un développement organique, équilibré et harmonieux, cette œuvre, si\nétrange et si nouvelle qu'elle puisse sembler, doit nécessairement, si elle a\nune réelle valeur, se rattacher à la tradition, apparaître, non comme une\nnégation de celle-ci, mais comme sa résultante naturelle et inévitable.\n   L'art, comme toutes les choses vivantes, comme les mœurs, les lois, la\nlangue, e t c , est en continuelle évolution; et nous ne nous figurons qu'il s'y\nproduit des révolutions soudaines que parce que les lentes infiltrations,\nles causes obscures et lointaines qui ont abouti à ces dernières nous ont\néchappé.\n\n\n  (1) L'Art moderne a publié le texte de cette conférence dans son numéro du 22 mars\ndernier.\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": " 234                               DURENDAL\n\n\n    La conférencière a ensuite développé ces idées que « l'instinct est tout le\n génie; que ce n'est pas la patience, la volonté ni la culture, mais l'instinct\n seul — qui est la volonté obscure, la culture non arbitraire, non intensive,\n non raisonnée, mais naturelle et progressive, suivant les lois universelles »,\n et que toute critique, tout commentaire autre qu'admiratifs sont superflus,\n parce que « pour comprendre, il faut aimer d'abord ».\n    Sans contredire à la vérité manifeste de cette dernière proposition, on pour­\n rait répondre que, si l'amour d'une œuvre nous la rend, seul, accessible dans\n son intimité, un autre amour, celui de l'art, froisse notre sensibilité devant\n une œuvre malhabile ou mauvaise, et nous permet de la réprouver, et de le\n dire, librement, sans croire faire fonction de pédagogue. L'artiste aura tou­\njours la faculté de répliquer qu'il a obéi à son instinct et, qu'en blâmant son\n œuvre, le critique prouve seulement qu'il ne l'aime pas. A son tour, le cri­\ntique repartira qu'il ne prétend pas davantage, et qu'ayant, tout comme un\nautre, un instinct auquel il obéit, cet instinct le pousse irrésistiblement à\n étudier les œuvres pour en dire son sentiment.\n    Nous plaisantons, et, cependant, le sujet est grave. Il faut se défendre de\n la séduction des paroles exaltées. Si le cours des choses humaines subit une\nimpulsion, dans laquelle l'action des hommes n'entre même pas comme un\nélément prévu et nécessaire, pourquoi combattre, discuter, agir? Laissez-\npasser, laissez-faire — tout est déterminé, chacun de nous est providentiel —\n et irresponsable ! Chacun de nous peut se faire une religion de sa vocation, de\nJ'instinct auquel il a cédé, qui l'a conduit dans la voie qu'il a prise, quelle\nqu'elle soit. Pourquoi l'art serait-il seul sacré, à l'exclusion des autres mani­\nfestations de la pensée ou, même, de l'activité des hommes? Pourquoi confé­\nrerait-il à ceux qui l'exercent on ne sait quel sacerdoce ; des privilèges d'in­\nfaillibilité dans un temps qui contrôle toute autorité; des immunités, même\npour enfreindre les mœurs et les lois, « selon leur royal plaisir », pour user\nde l'expression du bon poète Van Lerberghe !\n    Les gestes habituels de leur métier font subir des péjorations aux membres\ndes ouvriers, mais il est, aussi, des péjorations intellectuelles, nées des spécia­\nlisations outrées. La vie n'est pas, uniquement, une matière d'art; n'hypertro-\nphions pas la notion de celui-ci, ou, plutôt, élargissons-là, faisons-y entrer\ntoutes les forces et toutes les formes de notre pensée et de notre âme.\n    L'art n'est pas une idole hiératique, dont l'adoration est réservée à quel­\nques initiés, asphyxiés et étiolés par les vapeurs d'encens du sanctuaire. Les\nartistes ne sont pas dés hiérophantes, revêtus d'un caractère mystérieux et\nmagique... Ce sont les philosophes et les exégètes alexandrins qui ont décou­\nvert que les rapsodies d'Homère fourmillaient d'arrière-pensées occultes et de\nsignifications secrètes et redoutables; le poète aveugle, lui, les chantait sur\nles routes, aux foyers où il se reposait, devant les maîtres et les serviteurs, et\nles esclaves — en échange du gîte et de la nourriture... Il aurait souri des com­\nmentaires imprévus des Asiates, comme les bons artisans d'Athènes, de\nFlorence et de Bruges auraient souri de nos conceptions aristocratiques de\nl'art, eux qui œuvraient sur la place publique, pour le peuple et pour le\nsoleil!...\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "                          LA LIBRE ESTHÉTIQUE                              235\n\n\n   Combien de génies indéniables étouffés sous de prodigues et précoces\nlouanges, comme les sénateurs d'Héliogabale sous les roses! Combien d'apo­\nthéoses, fomentées par des « emmurés », comme les appelle spirituellement\nM1le Closset, par des gens qui prônent et déifient le grand homme de leur vil­\nlage intellectuel !\n   La critique n'est pas seulement pour le public, elle est pour l'artiste; et la\ndiscussion loyale de son œuvre lui est utile et salutaire. Sinon, couvrons tout\nde la même indifférente tolérance, et le dernier bateau d'aujourd'hui sera, peut-\nêtre, l'art célébré de demain...\n   Ainsi songions-nous, au sortir de la conférence de Mlle Closset; et nous\népargnons au lecteur les trois quarts de nos réflexions. Car c'est le propre des\nêtres de pensée de nous communiquer l'inspiration qui les anime et de nous\nrenvoyer de leur entretien, l'esprit remué par leurs paroles et plein d'approba­\ntions ou d'objections dont nous leur sommes également redevables.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   — C'est le dernier recueil de vers de M. Henri de Régnier, qui a servi de\nthème à la conférence de M. A. Gilbert des Voisins sur les Jardins, le Faune\net le Poète. La Cité des Eaux nous apporte quelques façons très diverses de mêler\nla nature à la poésie. En nous les signalant, le conférencier a tenté de nous\nfaire prendre goût, au long de ces poèmes, à considérer les images de fleurs,\nde fontaines, de forêts et de flots que le poète nous offre, ainsi que la façon\ndont il nous les offre et ses manières de les peindre. Habilement illustrée de\ncitations, choisies aisément dans un recueil où les admirables choses abon­\ndent, cette conférence riche d'aperçus ingénieux et spirituels, écrite en une\nlangue souple, subtile et nuancée, dite avec un art exquis par surcroît, a\nvivement intéressé et charmé l'auditoire.\n                                                        MAURICE DULLAERT.\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "                            Le Théâtre\n\n                 Au Théâtre de la Monnaie\n\n                                  Siegfried\n\n\n\n   Ein Waldstiickl... une pièce forestière! comme disait Wagner lui-même\nen parlant de ce drame. De fait, je doute qu'il existe dans tout le théâtre une\nœuvre où le sentiment de la nature soit à la fois plus constant et plus pro­\nfond. On a assez discuté sur la portée philosophique de la tétralogie dont\nSiegfried n'est qu'un des actes gigantesques. Je laisse à d'autres le soin de\ndécouvrir de nouvelles et insondables profondeurs dans cette nébuleuse\nconception. Pour ma part, je ne parlerai que de l'admirable poésie naturiste\nde ce chef-d'œuvre... peut-être le chef-d'œuvre de Wagner.\n   Il s'agit ici d'une nature primitive encore voisine de sa création, ayant tous\nles éblouissements de l'enfance et aussi toutes ses terreurs. Dès les premières\nnotes du prélude, la sensation du mystère saisit l'auditeur. On se sent bien\ndans le taudis d'un gnome hideux et barbu, au milieu d'immenses forêts\nvierges. L'apparition juvénile de Siegfried semble un rayon de soleil appor­\ntant en ces sombres lieux jeunesse et joie. Combien l'orchestre est vivant en\nce premier acte; comme il rit ou s'impatiente avec le jeune hérosI Quels\naccents cauteleux il prend avec Mime le bancal I Comme il interprète avec\némotion le mystère de la maternité pendant le curieux dialogue où Siegfried\ntâche de savoir qui était sa mèrel Plus loin, à la scène deuxième, entre\nMime et le Voyageur, on peut regretter des longueurs. C'est le péché mignon\ndu colosse de Bayreuth... En tout cas, l'on peut dire que le dieu Wotan est\nbien long en ses discours : divines longueurs (!), aurait dit Schumann... La\nrentrée de Siegfried ramène l'intérêt et nous assistons alors à cette scène\nunique en son genre où le jeune héros reforge lui-même l'épée Nothung. C'est\nici qu'il faut admirer le pittoresque et l'activité fiévreuse de l'orchestre pen­\ndant les préparatifs du travail et l'héroïsme grandiose du « chant de la forge »\noù l'orchestre semble véritablement transformé en une gigantesque forge et\noù le son est devenu flamme !\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                                 LE T H É Â T R E                            237\n\n    Le prélude du deuxième acte est gros de menaces et de terreurs sourdes.\nLes altos tremblent sur la même note, tandis que, dans les basses, rampe le\nmonstreux Fafner. Et l'on rêve à ces temps fabuleux où l'homme vivait\npresque seul aux prises avec la nature sauvage, avec les dragons monstrueux\nsous la dépendance de divinités plus effrayantes que protectrices. Le rideau\nse lève sur « les profondeurs de la forêt ». D'étranges échos résonnent et des\nappels mystérieux. Mais le soleil se lève, inonde la forêt, Siegfried paraît à\nson tour, l'homme qui ne connaît pas la peur... aussi toutes nos terreurs se\ndissipent, plus de frissons glacés : un murmure s'élève du fond des bois,\nl'hymne des feuilles, des insectes, des fleurs monte au ciel ; des phrases\nd'amour chantent, et l'oiseau légendaire annonce le bonheur au cœur du\njeune héros. Aucune poésie n'a jamais atteint l'enchantement du deuxième\nacte de Siegfried; seul Wagner a pu s'égaler lui-même quelques années plus\ntard quand il a chanté le printemps du Vendredi-Saint dans Parsifal.\n    Après les murmures de la forêt ensoleillée, voici le prélude du troisième\nacte, chevauchée du dieu Wotan à travers les éclairs et la tempête : sym­\nphonie grandiose dont le souffle persiste à travers la scène suivante, l'évoca­\ntion d'Erda, la vieille déesse couverte de givre et d'harmonies lunaires.\n    C'est en ce troisième acte que se trouve la plus belle scène de la tétralogie,\nle réveil de Brunehilde. Même en restant à notre point de vue naturiste, ce\npassage est incomparable. Siegfried traverse le feu qui défend l'accès de la\nmontagne. L'orchestre flambe, s'agite, crépite, cependant que le cor sonne\njoyeusement à toute volée. Il est passé, il est monté jusqu'à la cime, et voilà\nque le calme règne partout, l'horizon se découvre immense et baigné de\nlumière. « O solitude, ô splendeur du soleil ! » s'écrie Siegfried. Mais il aper­\nçoit la Walkyrie endormie en son costume guerrier. L'amour et la crainte\n naîtront à la fois en son âme ; il réveillera la vierge d'un baiser brûlant...\n alors, lentement, Brunehilde sort de son sommeil de vingt ans. Etonnée,\nelle regarde autour d'elle, émerveillée par la magnificence des bois, des mon­\n tagnes, du ciel. Elle lève les bras et acclame « la lumière! » Non, nul ne\n peut commenter la beauté de cette scène!...\n    L'interprétation de Siegfried au théâtre de la Monnaie a désarmé la\n critique. MM. Kufferath et Guidé ont fait les choses de leur mieux, ce qui\n est beaucoup dire. Dupuis a conduit l'œuvre avec la compréhension et la\n sûreté qui le distinguent. Dalmorès a été le meilleur Siegfried français qu'on\n ait vu jusqu'à ce jour. Tous les autres interprètes ont été à la hauteur de\n leur rôle : Engel-Mime, Paquot-Brunehilde ; Albers, le créateur superbe de\n l'Etranger, a fort bien incarné le Voyageur. Viaud-Albérich et Bastien-\n Erda ne méritent non plus que des éloges. Quant aux rôles d'animaux (il y a\n vraiment de tout chez Wagner), Bourgeois a été le dragon caverneux à\n souhait et Sylva a chanté mieux qu'un oiseau.\n                                                            JOSEPH RYELANDT.\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "                                 Jean Michel\n\n\n    Nouvelle musicale en quatre actes. — Telle est l'appellation de l'oeuvre, et vrai­\n  ment, au point de vue littéraire, ce n'est qu'une nouvelle. Le personnage\n principal du drame, car il s'agit d'un drame puisque l'héroïne paye de sa vie\n la stupide crédulité de son amoureux, est d'une psychologie invraisemblable­\n ment sommaire.\n    Tout le sujet tient en ces quelques lignes : Jean aime Madeleine; François,\n un rival éconduit, insinue que la jeune fille pourrait bien avoir aimé déjà.\n Jean croit à cette calomnie sans preuve et abandonne sa fiancée. La pauvre\n enfant désespérée languit et meurt : son fiancé, auquel François, poussé\n par un remords subit, a avoué sa faute, revient à elle pour recevoir son der­\n nier soupir.\n    Cette historiette simplette et naïve a inspiré, par un miracle quelque peu\n inexplicable, une partition d'une réelle valeur. Le compositeur a su remplir\n de musique franche et vivante les quatre actes du drame qui ne contient en\nréalité que quatre scènes écourtées : la déclaration, au premier acte; la médi­\nsance, au second acte; au troisième acte, l'aveu de la calomnie; au\nquatrième acte, l'agonie de l'héroïne.\n   Il y est parvenu par l'importance accordée à des épisodes secondaires qui\ndonnent à l'œuvre son atmosphère spéciale et populaire. C'est dans l'atelier\nde l'armurier Hubert que nous nous trouvons tout d'abord, ce qui a\npermis au musicien de dépeindre en rythmes alertes le travail des forgerons,\npuis la tombée du soir et le départ des ouvriers. Un monologue mélanco­\nlique de Hubert, interrompu par l'arrivée de Jean, qui lui fait l'aveu de son\namour, contraste heureusement avec la scène précédente. La courte entrevue\nentre Madeleine et François et la déclaration de Jean à Madeleine fournissent\nau musicien une occasion de faire preuve de souplesse et de variété dans\nl'expression de l'amour d'un soldat et de l'amour d'un poète.\n   La nuit de Noël et le choix de la place Saint-Paul permettent, au second\nacte, de faire entendre des cantiques dans l'église voisine et des commérages\nde dévotes et de mendiantes dans la rue, puis aussi d'expliquer la survenance\nd'une bande joyeuse qui cherche à entraîner Jean, venu là pour retrouver sa\nfiancée. François, en quelques mots, met la jalousie au cœur de son rival et\nJean, dans une scène violente et rapide, repousse Madeleine ahurie, qui par­\nvient à peine à s'expliquer. On voit que le procédé d'opposition employé au\npremier acte est employé à nouveau au second.\n   Il est encore amplifié au troisième acte dont la plus large part est absorbée\npar un banquet organisé, à l'occasion de la Fête des Rois, dans l'atelier de\nHubert. On devine les développements musicaux, d'une habileté réellement\nconsommée, auxquels de telles agapes peuvent fournir de prétexte. Le musi-\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "                                 LE THÉÂTRE                                 239\n\n\ncien s'en donne à cœur joie et, si l'intérêt dramatique est nul, la construction\nmusicale de cette scène requiert l'attention. Il en est du reste encore ainsi de\nl'introduction symphonique, un peu ambitieuse selon nous, qui précède le\ntroisième acte et qui a pour éléments thématiques des airs populaires liégeois.\nAu point de vue technique ce prélude a de rares mérites, mais nous pensons\nque l'influence déformatrice de l'école française a singulièrement enlevé, aux\nmélodies empruntées au folklore wallon, leur caractère primesautier et guille­\nret : c'est presque de la préciosité et nous mettons l'auteur en garde contre les\ntendances parisiennes qui agissent sur lui d'une manière évidente. Il risque\nd'y perdre son incontestable personnalité.\n    La dernière scène, qui forme à elle seule le dernier acte, nous fait assister\naux hallucinations de la triste héroïne abandonnée. Musicalement elle nous\nsemble la plus faible de l'œuvre, si non comme structure, tout au moins\ncomme inspiration. Elle est toutefois menée avec un art des nuances tout à\nfait remarquable et son action sur le grand public n'est pas douteuse, mais\nce n'est pas toujours là une preuve de valeur et de supériorité.\n    Quoi qu'on puisse penser de l'affabulation de Jean Michel, il reste acquis\nque M. Albert Dupuis est un musicien foncièrement doué. Ce qui distingue\nson œuvre, c'est une tenue remarquable de l'ensemble : il a le sentiment des\nproportions et aucun des épisodes ajoutés au drame proprement dit ne font\nl'effet de le prolonger intempestivement. Ce n'est pas non plus un fort en\nthème qui cherche à ébahir les auditeurs : tout est franc du collier, d'un déve­\nloppement aisé et logique. Ce sont là des qualités telles que l'on peut concevoir\nà l'égard du jeune auteur les plus sérieuses espérances.\n    Seulement, et nous croyons de notre devoir de le dire sans ambages, les\ninfluences les plus diverses tiennent sa plume asservie. Vincent d'Indy,\nBruneau, Charpentier l'ont fortement impressionné; la partition des Maîtres\nChanteurs de Nuremberg de Richard Wagner, l'a certainement enthousiasmé\ndans une large mesure. Et pourtant, et c'est là ce qui nous permet de croire à\nla libération probable du musicien verviétois, il serait injuste de parler de\npastiche et de réminiscence. Les procédés des auteurs, que nous venons de\nciter, ont été assimilés par M. Albert Dupuis : il s'en sert, mais sans les copier\nou les imiter aveuglément; il est à l'aise au milieu des complications de son\norchestration et nulle part on n'a l'impression d'un travail de mosaïque ou de\nmarqueterie. Nous nous trouvons donc devant un musicien qui donne plus\nque des promesses.: il a déjà l'écriture déliée et souple. Puisse-t-il désormais\nn'écouter chanter que sa propre inspiration et s'abandonner à elle en toute\nconfiance I\n    Nous lui souhaitons aussi de découvrir des drames et des poèmes de passion\nplus profonde et plus intense, qui lui permettront de donner toute sa mesure\net de se soustraire à la nécessité de composer de la musique presque exclusi­\nvement pittoresque.\n    Tous les journaux ont loué la direction du théâtre de la Monnaie d'avoir\nsoigné la mise en scène de l'œuvre nouvelle et nous joignons bien volontiers\nnos louanges aux leurs. L'interprétation, elle aussi, a été confiée aux meil­\nleurs artistes et il suffit de les nommer pour en faire apprécier la haute valeur\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": " 240                              DURENDAL\n\n\n  Jean, c'était M. IMBART DE LA TOUR qui a eu tour à tour de la tendresse et\nde la passion. M. DANGÈS a fort noblement silhouetté le patron Hubert et\nM. VIAUD a bien campé le cynique et brutal François. Les personnages de\nsecond plan ont trouvé en Mmes TOURJANE, RIVAL, BRASS, DRATZ et en\nMM. FORGEUR et COTREUIL d'excellents protagonistes. Mais c'est àMlleFRICHE\nque revient la plus large part d'éloges pour la manière vraiment touchante\ndont elle a joué le rôle de Madeleine et composé la dernière scène du drame,\nqu'elle a su rendre émouvante avec une belle et artistique simplicité.\n                                                        HENRI L A FONTAINE.\n\n\n\n\n                       Au Théâtre du Parc\n\n\n   Après un voyage triomphal en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en\n Pologne et en Roumanie, et à la veille d'autres triomphes en Italie, Monna\n Vanna nous est revenue pour deux soirées, les 16 et 19 mars, au Parc. Lors\n des premières représentations du drame à Bruxelles, l'été dernier, notre dis­\ntingué collaborateur M. Charles de Sprimont en a donné, dans Durendal,\nune analyse complète et a dit toute la beauté tragique de cette œuvre où se\nmarque une direction nouvelle du talent de MAURICE MAETERLINCK.\n   Comme naguère à la Monnaie, l'accueil du public lettré accouru à ces deux\nreprésentations a été enthousiaste. On a admiré la puissance dramatique de\nl'œuvre, la conduite savante de l'action, la langue merveilleuse du poète.\nBien que M. DULUC, qui tenait le rôle du platonicien Marco Colonna, n'eût\npoint l'autorité qu'y eut, l'an passé, Lugné-Poé, l'interprétation a été, en\ngénéral, honorable : seuls, les figurants ont brillé par une gaucherie en\nquelque sorte, chez eux, traditionnelle. Le grand succès a été, cette fois\nencore, pour Mme GEORGETTE LEBLANC, qui incarnait Monna Vanna, et qui,\npar le rythme du geste, par la grâce et la noblesse de l'attitude, la justesse du\njeu, la musique du langage, s'est affirmée artiste accomplie.\n\n   L'auteur de la Robe rouge et des Avariés est un redoutable satirique. Ne vous\nfiez pas au titre de sa dernière pièce La Petite Amie, qui fut jouée\nrécemment au Parc, pour espérer une sorte d'idylle. Nous avons vu\nrarement quelque chose d'aussi âpre, d'aussi féroce, d'aussi puissam­\nment sinistre. Pierre Logerais nous montre à quel point l'égoïsme, la\nvanité et la sottise bourgeoise peuvent étouffer en une âme tout sincère\nsentiment paternel. Cet ex-communard, enrichi dans les « modes », a\nrêvé d'avoir un fils avocat, politicien, pourvu d'une épouse confortable,\ndigne de faire figure dans le monde. Aussi, le jour où André s'est\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "                                LE THÉÂTRE                                 241\n\n\népris d'une jeune fille insuffisamment millionnaire, le père lui a-t-il\nbrutalement signifié son veto et enjoint d'aimer une dot choisie par lui.\nLe jeune homme se révolte à bon droit contre cet abus du pouvoir paternel.\nPuis, seul, se rendant compte qu'il ne fut jamais aimé au foyer, et n'ayant\nlui-même aucun des abandons filiaux, il donne son cœur à la « petite\namie », Marguerite, une ouvrière de ses parents. L'enfant s'annonce; et,\ncomme André, avouant sa liaison, déclare sa volonté d'épouser Marguerite,\nson père lui impose, au contraire, la rupture : moyennant un peu d'argent\ndonné à « l'amie », pour l'aider à faire face aux premiers frais de sa mater­\nnité, tout, croit-il, s'arrangera. Quant au mariage, jamais le fils de Pierre\nLogerais ne saurait épouser une ouvrière. La séduire, soit, et Pierre Loge­\nrais, pour son compte, ne s'en prive guère; mais épouser, halte-là! Mais\nAndré tient bon : il accomplira ce qu'il estime son devoir. Il quitte la maison\npaternelle, rêve d'assurer par son travail la vie de son petit ménage. Vain\nespoir : la terrible tyrannie du père le traque. Non content d'empêcher son\nfils d'épouser selon son cœur, Pierre Logerais l'empêche de se procurer le\nmoindre gagne-pain. Il se flatte, en l'acculant à la faim, de le contraindre à\nrentrer au foyer. Et, désespérés, les pauvres amoureux meurent. Sobre,\nrapide, poignante, l'action est magistralement conduite et laisse sous le coup\nd'une émotion profonde. M. PAULET, qui incarne remarquablement Pierre\nLogerais, et Mme JEANNE LYON, qui tient le rôle de la petite amie, assurent à\nla pièce de Brieux, avec M. REVEL et Mme GUERTET, une interprétation\nexcellente.\n                                                                       M. D.\n\n   Ce fut le samedi 21 mars, au Théâtre du Parc, une représentation d'auteurs\nbelges. La Belgique avait produit jusqu'ici des romanciers, des poètes, des\ncritiques, nous avons maintenant une école théâtrale nationale. Après\nles Van Zype, les Lutens, les Verhaeren, voici M. Georges Garnir qui\ns'essaye dans un genre plus sérieux. Et M. Valère Gille, qui eut déjà\nl'honneur d'être couronné par l'Académie française, aborde le genre\ndramatique. Le public a semblé leur accorder sa faveur, et celui qui se pres­\nsait à cette première sensationnelle, a manifesté sa joie en applaudissant avec\nentrain les œuvres de nos compatriotes. La Défense du Bonheur, de M. Georges\nGARNIR, est une œuvre profonde de sentiment, écrite en alexandrins so­\nnores qui disent les troubles, les remords, les souvenirs d'une âme éprise\nd'idéal et attristée par la réalité. Dans sa forme classique, cette œuvre n'a pas\nparu déplaire au public, encore qu'on pourrait lui reprocher de ne pas être\ntrès scénique. Il faut ajouter aussi que le vers moderne essentiellement\nlyrique, s'accommode mal de notre habillement moderne, et que le senti­\nment esthétique est toujours un peu froissé par ce mélange de poésie et de\nréalité coutumière. Tout autre est la féerie de M. VALÈRE GILLE, Ce n'était\nqu'un rêve. Avec quel art il nous transporte dans le pays du rêve et de la\nfantaisie. Ses personnages n'ont que la vie que le poète leur donne, ils sont\nirréels, mais nous touchent par les sentiments qu'ils expriment. Le prince\nMistigri est amoureux de quoi? de qui? il n'en sait rien — une fée lui appa-\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "242                                DURENDAL\n\n\n raît, et il croit voir en elle l'idéal qu'il poursuit. Sa fée se prête avec plaisir\n à l'illusion de l'enfant, elle éveille son amour, mais au moment où Mistigri\n la presse trop vivement, elle disparaît à ses yeux. La réalité dans cette\n aventure est représentée par un précepteur très grave, très austère et très\n laid, qui répond au nom de Cucurbitus. Ce n'est pas lui qui croit aux fées,\n au mystère, à l'idéal. Il est très moderniste, il a lu Nietsche et pense que la\n plupart des manifestations de l'âme sont des maladies. Naturellement ses\n principes sont démentis par ses actes et c'est ainsi que la satire la plus\ndrôle se mêle à la poésie la plus éthérée.\n    Sur ce canevas M. Valère Gille a brodé une fantaisie lyrique absolument\ndélicieuse. Ses vers, tour à tour gracieux, émus ou spirituels, vibrent avec une\néloquence juvénile. Au grand succès de cette bluette, on a prononcé les noms\nde Shakspeare, de Musset et de Banville. Et l'on ne pouvait mieux louer le\nmérite de l'auteur qu'en apparentant sa personnalité à ces maîtres du\nthéâtre et de la poésie. Au théâtre, il n'y a que le succès qui compte et celui\nde M. Valère Gille a été très vif.\n   L'auteur a été servi à souhait par des interprètes intelligents, entre autres\npar M. COLLEN et Mlle DE VILLERS, dont récemment dans son feuilleton\ndes Débats, M. Fa-guet a dit tous les mérites.\n                                                                           D. L .\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "                      Au Conservatoire\n\n                   LEtroisième concert du Conservatoire a été un événement\n                     artistique. Depuis dix ans, c'est-à-dire depuis 1893, on\n                     n'avait plus entendu Manfred, de Byron-Schumann, com­\n                     position étonnante, le plus parfait mélodrame qui soit\n                     sorti de la plume inspirée d'un compositeur de génie.\n                     Mais aussi pour obtenir une exécution et une interpréta­\n                     tion dignes d'une œuvre pareille, il fallut un concours d'élé­\n                     ments artistiques peu ordinaires : un chef, un orchestre,\n                     des chanteurs, des chœurs et des déclamateurs de premier\nordre. En un mot, il fallait maître Gevaert au pupitre et M. Mounet-Sully\ndans le principal rôle pour que l'œuvre de Schumann pût revivre de sa vie\nmystérieuse et intense.\n   A première vue, cette composition semble être faite de rien ou de peu de\nchose. Des chœurs peu développés. Quelques accords ou une cantilène aux\ncontours simples, parfois sans accompagnement harmonique. Cependant en\ndépit de cette simplicité apparente des moyens, l'œuvre musicale possède\nune force d'expression incomparable. Il est vrai que le sujet dramatique,\nenfanté par le cerveau génial de lord Byron, contribue puissamment à\nl'intensité de l'expression musicale. Ce Manfred est une œuvre ultra-roman­\ntique (Schumann pouvait-il écrire autre chose?). Elle vous prend par les\nnerfs. Elle vous émeut jusqu'aux entrailles. Cette composition dégage une\nforce élémentaire quasi-matérielle, et cependant l'auditeur qui l'a comprise\nsort meilleur de l'audition... C'est que cette œuvre remplit, malgré tout, le\nplus haut desideratum exigé par Aristote pour une pièce dramatique, celle de\nsuggérer à l'auditeur la Katharsis — la purification de l'âme. Si, dès le début\nde l'œuvre, on se sent pris dans les lacets magiques des incantations infer­\nnales et des apparitions surhumaines, au-dessus de ce gouffre des mystères\non voit planer l'âme puissante, bien que coupable de Manfred. Ses souffrances\narrachent des larmes. Sa grandeur stoïque étonne. Sa fierté fascine. Au fur\net à mesure que l'action dramatique avance, nous sentons que le héros ne\nsera pas voué éternellement aux puissances du Mal, et que la Providence\ndivine lui prépare un au-delà d'expiation et de finale rédemption. C'est ce\nque Schumann a su exprimer d'une manière si touchante et si élevée dans le\nchœur religieux par lequel se termine cette œuvre extraordinaire.\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": " 244                              DURENDAL\n\n\n     L'ouverture, sur laquelle il serait trop long de s'étendre, est un chef-\n  d'œuvre dans un chef-d'œuvre.\n     L'exécution musicale a été magnifique. Maître Gevaert, qui affectionne\n  particulièrement cette composition de Schumann, a su traduire avec bonheur,\n  à l'aide de son bâton de chef, sa compréhension profonde et son émotion\n  intense. Soliste (M. Seguin), chœur et orchestre suivaient docilement les\n  moindres inflexions de son geste directorial. La partie déclamatoire avait été\n  confiée à M. Mounet-Sully, Mmes Werlemann et Meurice et à M. Chomé.\n    Les connaisseurs féroces, les grincheux, ont reproché à M. Mounet-Sully des\n éclats intempestifs de voix, des sifflements et l'affaiblissement de l'organe\n vocal. C'est tout ce qu'ils ont saisi ! Ne leur en déplaise, nous préférions nous\n laisser aller à l'émotion que nous communiquait un grand artiste épris de\n son rôle au point de s'identifier avec lui plutôt que de lui chercher chicane\n pour des questions de détail.\n    Qu'importe que la voix de M. Mounet-Sully ait « subi des ans l'irréparable\n outrage», même avec une voix aphone, il n'en reste pas moins un\n grand artiste. Nous le préférons à un débutant quelconque à la voix de\n stentor, mais vide d'émotion. Mlle Werlemann a été tout à fait charmante\n dans ses répliques (La fée des Alpes), secondée, d'ailleurs, par un physique\n gracieux. Mlle Meurice (Astartée) fut mystérieuse, comme il convient. L'effet\n de répliques pleines de tact de M. Chomé, a été un peu atténué par un léger\n enrouement.\n    Nous avons renversé l'ordre du programme en parlant d'abord de\n Manfred et de ses interprètes. Le concert, en effet, débutait par l'ouverture\n de Freischutz, de Weber. Maître Gevaert a donné à cette composition sympho­\n nique, si connue et tant de fois jouée, une physionomie nouvelle : au milieu\n — une allure dramatique et heurtée, et à la fin — un élan d'allégresse et de\n triomphe superbe.\n    Le deuxième numéro du programme a été consacré à l'exécution du\nconcerto en ut mineur de Mozart, joué par Arthur De Greef, ce bel artiste dont\nnous sommes fiers à juste titre.\n    Mozart qui a fait une éclipse relativement longue, renaît comme le phénix\nde ses cendres, toujours jeune et toujours parfait. Depuis quelque temps, ce\nRaphaël de la Musique devient notre pondérateur, notre boussole sur la\nmer houleuse des originalités modernes. Il nous ramène à une simplicité de\nbon goût, au dessin ferme et élégant, à la sobriété d'un coloris qui ne\ns'étale pas au détriment de la ligne pour en cacher l'indigence. L'exécution\nd'une composition pianistique de Mozart, c'est la pierre de touche pour\njuger et classer un musicien virtuose. L'œuvre de Mozart ne tolère pas les\ntrucs. Tout est au grand jour. Pas de clairs de lune. Ni de brumes pour\natténuer les contours. C'est le soleil en plein midi... Ah, le bon soleil qui\nréchauffe !...\n    Arthur De Greef a joué ce beau concerto, non en virtuose, qu'il sait être à\nl'occasion, mais en vrai musicien qui s'efface devant l'œuvre d'un maître\npour en faire valoir les beautés délicates.\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                           AU   CONSERVATOIRE                            245\n\n   Pour finir ce compte rendu, une anecdote amusante et — authentique. Ce\nconcerto (en ut mineur) a une cadence. De qui ? Vous le verrez...\n   Lorsque, il y a quelques années, dans un concert à Leipzig, De Greef\nexécuta celte cadence, un journal musical allemand lui fit de vifs reproches.\nCette cadence, disait-il, était trop moderne aux harmonies trop wagné­\nriennes. Quelle idée anti-artistique que celle d'intercaler dans un concerto\nde Mozart une cadence de cette nature ! Ayant lu cette critique intempestive,\nnotre ami De Greef prend sa bonne plume et envoit à la dite feuille une\nrectification pour prouver que cette cadence n'est pas si moderne, puisqu'elle\nest de Jean Nepomuk Hummel, l'élève de Mozart. Pris en flagrant délit\nd'ignorance, ce journal eut l'honnêteté de publier cette rectification, mais\npendant plusieurs années il ne souffla mot ni de De Greef, ni de ses succès\nen Allemagne. Nous apprenons qu'il est revenu à de meilleurs sentiments.\n\n                                                             L. WALLNER.\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "                  Expositions diverses\n   A u C e r c l e a r t i s t i q u e . — M. et Mme WYTSMAN ont réuni, au Cercle,\nun ensemble d'oeuvres remarquable. Tous deux ont la même vision claire,\nharmonieuse, distinguée ; leur métier et leur inspiration en sont arrivés à se\nsi bien pénétrer, qu'il est difficile de les distinguer l'un de l'autre. Si\nM. Wytsman préfère les horizons larges, Mme Wytsman recherche des coins\nplus intimes de nature : bords de ruisseaux, jardins, cours de fermes, où\nchantent les avant-plans fleuris. Tous deux ont le don précieux de savoir\nmettre en page avec un agrément habile des sujets bien choisis, qu'ils\ninterprètent sincèrement et exécutent de manière égale et sûre. Peut-être\npourrait-on leur reprocher un certain éparpillement de l'intérêt, qui se répand\nd'un bord du cadre à l'autre ; d'où, dans certaines de leurs œuvres, une\nimpression, documentaire seulement, naissant de ce que l'effet n'a point été\nsuffisamment ramassé au point culminant qui doit faire centre dans toute\ntoile parfaite.\n\n   La qualité maîtresse de M. J. LEEMPOELS reste la volonté, une volonté\ntoujours tendue et qui, parfois, se substitue trop à l'émotion. M. Leempoels\nest, avant tout, portraitiste, un portraitiste qui met son effort à rendre avec\nminutie le relief et l'aspect extérieur de la vie. Dans telle de ses toiles :\nM. Imbart de la Tour, par exemple, il reproduit de façon saisissante l'épi­\nderme du modèle. Ces œuvres dénotent une conscience, un métier des plus\nhonorables; par contre, il leur manque l'émotion; de même, les intentions\nphilosophiques ou religieuses du peintre ne parviennent pas à se dégager\nsuffisamment de la matérialité de sa vision. C'est son métier très étudié, très\npoussé, sans doute, mais trop analytique qui, dans ses paysages et marines,\ndonne cette impression d'étouffement et de rigidité — l'air, le mouvement,\nla lumière ne vibrent point assez. Il tue un peu la vie de son sujet à force de\nvouloir la dessiner de très près, la rendre toute en ses détails, la modeler dans\nses moindres recoins,\n\n   LÉON FRÉDÉRIC est une nature picturale des plus sincères et des plus pro­\nfondes que nous ayons en Belgique. La dernière exposition de ses œuvres le\nmontre davantage encore. Quelles pages d'émotion profonde que ces scènes\nde la vie de saint François d'Assise?... Le peintre, dans sa compréhension\ningénue et respectueuse de cette grande figure, a réussi à en rendre la poésie\net l'élévation. Ces toiles sont toutes pénétrées de tendresse, d'émotion et de\nvénération. Peintes avec un métier volontaire, très serré, leur tonalité géné­\nrale manque, par endroits, de fondu ou de souplesse ; mais, par contre,\nquelle force, quelle justesse, quel exquis sentiment de la nature, quand le\npeintre se possède réellement! Saint François annonçant le Printemps au\nVieux Cheval était, sans conteste, la maîtresse toile du Salon. Celte pauvre\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "                           EXPOSITIONS DIVERSES                               247\n\nbête, que des siècles, semble-t il, ont décharnée, est campée au milieu du\ntableau avec une telle maîtrise, une psychologie si magistrale, qu'elle nous\napparaissait comme visionnelle, en quelque sorte, et que sur elle s'accumu­\nlait toute l'expressive poésie de la composition. Frédéric exposait égale­\nment des paysages, de Campine entre autres, dont quelques-uns étaient\nremarquables par la sobriété et la finesse des tonalités.\n   Mlle ART a envoyé des fleurs peintes savamment et somptueusement.\nTableaux véritablement parfaits de composition et d'arrangement. M1Ie Art a\nle sens de la fleur. Elle excelle a saisir sa grâce, elle en dégage l'âme, elle les\npeint d'une palette délicate et robuste tout ensemble dans leur vie opulente,\nluxueuse. Elle les intimide et de la sorte leur fait rendre toute leur expres­\nsion. De belles choses pleines de talent, d'habileté et de sûreté.\n\n\n   M. Louis-G. CAMBIER a réuni un ensemble de ses dernières œuvres qui\n.manifestent un vrai tempérament de peintre. L'Ardenne l'attire surtout. Il en\n rapporte des paysages, des éludes de rochers d'une grande allure. Ses Millé­\nnaires, son Gros Temps sur la Meuse, les Destinés, l'Anniversaire sont des\npages de valeur tant pour l'inspiration que comme facture. Il rend avec émo­\ntion l'aspect sauvage, peut-être trop continuellement dramatisé, de l'âpre et\nprenante Ardenne. Il exalte amoureusement la poésie rude des rocs écroulés,\ndes rochers insurgés; il en fixe la grandeur solitaire, leur obstination farouche\nsous des ciels tourmentés parfaitement harmonisés aux sujets qu'il traite. La\npalette de M. Cambier est forte et vigoureuse, son inspiration sincère et les\ntoiles qu'il expose tout imprégnées de vraie et puissante poésie.\n   Une quinzaine d'aquarelles de M. CŒNRAETS, jolies, pimpantes et claires\nétaient vraiment charmantes à voir. Les œuvres de M. Coenraets sont d'une\ntouche habile, caressante et vaporeuse enlevées avec un juste et aimable entrain.\n   Les fleurs de Mlle G. MEUNIER témoignent d'un effort sincère, mais man­\nquent sensiblement de distinction. Le métier en est sec et sans grand relief, la\ncouleur sans souplesse et l'ordonnance du sujet n'évite pas suffisamment la\nbanalité. Son Coffret est d'une toute autre valeur, c'est une belle toile, fort\nélégante, d'une tonalité exquise et intéressante.\n                                                                         G. B.\n   Exposition de Mlle Marie-Anne Tibbaut, à Liége. —\nEn la salle de l'Emulation de Liége, le 8 mars, s'est ouvert le salonnet de\n Mlle Marie-Anne Tibbaut.\n   Nouvelle venue en notre ville, la charmante et consciencieuse artiste gan­\ntoise y a d'emblée conquis tous les suffrages, tant par l'exquise fraîcheur de\nSa palette que par la vérité de sa vision et la délicatesse de son inspiration.\n'Peintre et poète à la fois dans le moindre de ses tableaux, MIle Tibbaut ré­\njouit les yeux en émouvant le cœur, et ses œuvres font doucement rêver.\n   Son exposition, composée de cinquante aquarelles, de quelques fusains et\nd'une douzaine de faïences, témoigne d'un labeur persévérant, d'une attention\néveillée, d'un souci constant de bien faire et de mieux faire. Ses aquarelles\nsurtout, trempées tour à tour de soleil et de brume, évoquant de préférence\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": "248                               DURENDAL\n\n\nles coins mélancoliques des Flandres et les heures où il y a du songe dans\nl'air, révèlent un talent fait de grâce, de sûreté, et de cette délicatesse inimi­\ntable que les femmes apportent en toutes choses. Une ferveur flotte autour\nde ses béguinages, un rêve plane sur l'eau morte de ses canaux, et ses prai­\nries, ses plages et ses dunes sont douces et tristes à souhait. Parmi tant de\njolies choses, un choix serait malaisé; je citerai toutefois la Sortie de la\nGrand' Messe, si impressionnante de réalité et, je le répète, de poésie; l'Eglise\ndes dunes, une très solide page de peinture; Temps de pluie au béguinage de Bruges,\nqui requiert une approbation sans réserve; d'autres œuvres encore, dont le\ncharme tendre et fragile ne saurait s'analyser, attirent l'œil et retiennent\nl'âme. Et parmi les faïences, qui sont peut-être d'une facture un peu trop\nfignolée, il y a un groupe de Petites Zélandaises dont j'aime la vie riante et la\nsaine fraîcheur.\n   En résumé, cette exposition fait le plus grand honneur à MIle Marie-Anne\nTibbaut, qu'il faut louer avant tout d'avoir su rajeunir des sujets qui pou­\nvaient paraître usés, et d'avoir su demeurer femme tout en s'affirmant artiste :\ncar, s'il y a du « métier » dans ses œuvres; il y a surtout de la sincérité; et\nc'est par ce don, si rare en nos temps de snobisme et d'artificiel, que\nMlle Tibbaut s'est imposée dès l'abord à notre admiration. Je souhaite qu'elle\nnous revienne bientôt avec un nouveau lot de ces petites merveilles dont elle\na le secret.\n                                                                    F . ANSEL.\n\n   Dans l'atelier de Jules Lagae. — Un groupe de marbre, la\nMère et l'Enfant, plein de réalité profonde et émue, et d'un faire à la fois puis­\nsant et délicat. Cette œuvre — qui sera probablement exposée au Salon de la\nSociété des Beaux-Arts — est à rapprocher du beau groupe Vader en Moeder (1),\net, comme celui-ci, caractérise admirablement l'art si probe et si noble de\nJules Lagae. — Deux bustes, celui du peintre allemand Schönleben et celui\nde Dillens, tous deux superbes, mais le dernier, surtout, d'une intensité d'ex­\npression et de vitalité, dans la plus parfaite simplicité, que le maître a rare­\nment dépassée.\n   En outre, une médaille d'un beau relief; une ébauche, exécutée à moitié de\nsouvenir, de la physionomie du peintre Vanaise, décédé récemment, et\nl'exécution agrandie en marbre du buste déjà connu du poète Guido Gezelle,\ndestinée à être érigée sur une place publique de Courtrai.\n   Cette exposition, dans l'intimité cordiale et accueillante de l'atelier, a obtenu\nun grand succès et a été honorée de la visite de la comtesse de Flandre,\naccompagnée du prince et de la princesse Albert et du duc de Vendôme.\nNous aimons à marquer tout ce qui prouve l'accroissement d'une réputation\nobtenue sans ostentation et sans réclame par un homme animé, uniquement,\nde l'ambition et de la conscience discrète et fière de son art.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\n  (1) Durendal a publié une reproduction de cette œuvre dans son numéro de sep­\ntembre 1899.\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "                         LES LIVRES\n\nPUBLICATIONS ARTISTIQUES :\n L a B e l g i q u e , par CAMILLE LEMONNIER, édition nationale publiée par la\n   maison d'édition Castaigne, de Bruxelles, 1 vol. in-4° de 800 pages, conte­\n   nant 400 gravures sur bois.\n   La maison d'édition Castaigne a eu la noble et louable initiative d'entre­\nprendre, à l'occasion de la fête de Camille Lemonnier, la publication d'une\nnouvelle et superbe édition de son célèbre ouvrage La Belgique, pour lequel,\non se le rappelle, l'auteur a obtenu, en 1873, le prix quinquennal de littéra­\nture française.\n   La première édition de cet important ouvrage avait été publiée par la mai­\nson Hachette, de Paris. Cette édition luxueuse et à tirage restreint n'était à\nla portée que du petit nombre. M. Castaigne publie, en ce moment, le même\nlivre, par fascicules, à un prix dérisoire, vu l'importance du volume, et qui le\nmet à la portée du grand public. Cet ouvrage, de 800 pages in-4°, abondam­\nment illustré par des artistes de renom, ne coûtera que 25 francs.\n   On y trouvera, outre tous les beaux dessins de Constantin Meunier,\nX. Mellery, E. Claus, J. Delvin, Th. Hannon, A. Hennebicq, A. Heins,\nJ. de la Hoëse, A. Hubert, F. Khnopff, Am. Lynen,E.Puttaert, H.Stacquet,\nJan Stobbaerts, J. Taelemans, Uytterschaut, E. Verdyen, P. Verhaert,\nTh. Verstraete, nombre de gravures nouvelles.\n   Nous avons sous les yeux les premiers fascicules de cette édition. Elle est\nmagnifique, surtout si l'on considère la modicité du prix. Elle est tirée sur\nbeau papier et composée en caractères entièrement neufs.\n   La Belgique de notre grand et fastueux artiste Camille Lemonnier, un des\nplus puissants et des plus merveilleux écrivains de ce siècle, est certainement\nla plus belle et la plus remarquable de ses œuvres. C'est un vrai monument\nélevé à la gloire de la Patrie belge par un de ses plus illustres enfants. Nous\nrecommandons vivement ce livre non seulement à tous ceux qui aiment à\nlire de magnifiques pages d'art écrites dans un style nerveux et débordant de\nsève, mais aussi à tous les Belges qui aiment leur pays. Ce n'est pas seule­\nment un beau livre, c'est encore une belle action. Il faut répandre le plus\npossible un tel ouvrage. Il est tout à l'honneur à la fois de l'auteur qui l'a\nécrit et qui a mis à l'écrire toute sa grande intelligence et tout son noble cœur\népris d'amour pour sa patrie, et de notre chère petite Belgique qui y appa­\nraît grande et glorieuse.\n   Voici le jugement porté sur ce livre parnotre génial poète Emile Verhaeren :\n   « Lemonnier a taillé un parc en pleine forêt. Il a pris l'histoire artistique\nsociale et politique de notre Flandre, telle qu'elle est, épique, touffue; il y a\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "250                              DURENDAL\n\n\nmis l'ordre à coups de hache sans rien lui ôter de sa force, ni de sa beauté\nrude et, voilà que son œuvre reste large, toute en caractère, frissonnante de\nla vie héroïque, du passé énorme, de la légende superbe, de l'évocation gran­\ndiose des communes flamandes.\n   \" Puis il est descendu dans les réalités, dans l'existence actuelle de nos\nvilles; il les a observées dans leur aller et venir, dans leurs marchés, leurs\nrues, leurs places publiques, leurs églises, leurs hôtels de ville; il les a sur­\nprises se réveillant le matin dans les brumes, se couchant le soir avec leurs\nréverbères pour veilleuses; il a pénétré leurs coutumes si trempées encore\ndans le passé, si marquées du baptême reçu au moyen âge, quand elles\nnaissaient. Les mœurs des Flamands d'aujourd'hui sont là notées point par\npoint; la vie circule dans ces simples notes d'un passant jusqu'au point d'en\nfaire ci et là des morceaux de roman. Ce ne sont pas des coins de pays,\naperçus à travers le vasistas d'un wagon ou d'une patache, ni des courses à\nperdre haleine à travers champs; on remarque au contraire que l'écrivain a\nvécu en pays belge, que son observation se concentre depuis longtemps sur\nnotre peuple... \"\n   Nous terminons ce compte rendu en disant avec notre ami Eugène Gilbert\nque nous espérons « pour l'honneur intellectuel des Belges d'aujourd'hui,\nque les souscripteurs viendront nombreux répondre à l'appel de l'éditeur.\nSi les lettrés catholiques ne peuvent être toujours en communion d'idées\navec l'auteur du Mâle, si la personnalité littéraire complexe et violemment\ntranchée de cet écrivain fécond et puissant peut être discutée en certaines de\nses modalités, la vie de M. Lemonnier fut toujours un bel exemple de persé­\nvérance laborieuse, de conscience artistique, de fraternité littéraire. Et, dans\nl'œuvre en particulier qui porte le nom de sa patrie, cet écrivain a répandu\ncomme à foison le meilleur de son âme, de son intelligence et de son art » .\n   Il faut adresser les souscriptions à la maison d'édition Alfred Castaigne,\n28, rue de Berlaimont, à Bruxelles. L'ouvrage est payable en cinq quittances\nmensuelles de 5 francs ou dix quittances mensuelles de fr. 2.50.\n\n    O n z e K u n s t . — Le n° d'avril débute par un savant article critique\nde MAX ROOSES sur La Collection Pacully de Paris dont nous avons vu quelques\ntableaux à l'exposition des Primitifs à Bruges. L'auteur de cet article y affirme\nun sens critique d'une sûreté rare et une science étonnante de l'histoire de\nl'art. Une page écrite par Max Rooses est du reste toujours instructive. Dans\nun autre article du même fascicule, il nous parle du tableau de Rubens :\nLe Faune pressant une grappe de raisins. Entre les deux articles de Max Rooses\nest intercalé une étude bien intéressante sur l'admirable paysagiste hollan­\ndais D. Wiggers, dont le talent doit être remarquable à en juger par les belles\nreproductions qui accompagnent l'article de L. SIMONS, dont voici un pas­\nsage : « Ce n'est point lorsqu'elle s'épanouit dans toute son opulence que la\nnature semble le solliciter. Chez lui point de feuillages luxuriants ou de colo­\nrations radieuses. Mais la nature dans sa détresse quand les branches ont été\ndépouillées de leurs feuilles et qu'elles écartent leurs rameaux grêles comme\nautant de doigts amaigris et noircis qui se détachent lugubrement sur les\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                                LES LIVRES                                 251\n\n\nblancheurs ambiantes. La nature dans tout le raffinement de son déclin ;\ndéjà imprégnée de la mélancolie et de la navrance du prochain abandon;\ntoutes les formes en ont été émaciées ; toutes les couleurs rongées ; les troncs\nse dressent desséchés et noueux et s'alignent à perte de vue pour se perdre\ndans l'infini; les habitations prennent des airs méditatifs dans le calme des\nvillages et les eaux et la plaine s'étendent, presque confondues dans la même\ntristesse fatale. »\n   Une abondante et vivante chronique d'art d'Amsterdam, Anvers, Berlin,\nBruxelles, La Haye, Rotterdam et Utrecht met le lecteur au courant du\nmouvement artistique contemporain.\n   Parmi les nombreuses reproductions illustrant ce magnifique fascicule\nd'Onze Kunst nous notons le tableau de Rubens : Achille plonge dans le Styx,\nun superbe Paysage avec chute d'eau de Ruysdael, une exquise Jeune femme\nlisant dont l'origine est discutée, plusieurs magnifiques paysages de\nD. Wiggers, et le Faunepressant des raisins de Rubens. Cette dernière repro­\nduction est d'une merveilleuse beauté.\n   L'éditeur d'Onze Kunst annonce qu'à partir de ce mois une édition\nanglaise paraîtra en outre des éditions flamande et française.\n   Toutes nos félicitations à M. Buschmann pour cette nouvelle affirmation\nde son initiative vaillante et éclairée, digne d'être couronnée d'un succès que\nnous lui souhaitons de tout cœur.\n                                                            HENRY MŒLLER.\n\n\n   T h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e (Bruxelles, Spineux). — Voici une\nrevue nouvelle qui, s'il faut en croire les promesses de son dibut, prendra\nrang parmi les plus belles de celles qui s'occupent d'art ancien. Elle est\ngrave et documentée en ses textes, magnifique et abondante en ses illustra­\ntions. Nous nous plaisons à la signaler à nos lecteurs, d'autant plus qu'elle\nréalise un prodige de bon marché : le fascicule mensuel (104 pages grand\nformat, 44 planches) ne coûte que fr. 3.50. L'éditeur pour la Belgique est\nSpineux, à Bruxelles.\n   Dans ce premier numéro, tout à fait fastueux, nous trouvons des articles\nsur le Mobilier français de l'époque Louis XIV, par M. Molinier; sur les Tapis\nd'Orient, sur l'Hôtel de Lauzun, les Anciens Briquets, sur les nouvelles acquisi­\ntions des musées anglais, avec la reproduction d'une étude de Rembrandt, un\ncadavre de femme, admirable et tragique.\n   Trois études sont consacrées aux peintres italiens de la Renaissance.\nM. Jocelyn Ffoulkes apporte une contribution intéressante à l'histoire du\npeintre Vincenzo Foppa et précise la date de sa mort, en la reculant au delà\nde l'époque généralement admise; M. Herbert P . Horne cherche à reconsti­\ntuer, avec beaucoup d'ingéniosité, une Adoration des Mages de Sandro Botti­\ncelli, aujourd'hui perdue et qu'il croit être celle qui fut peinte à fresque, vers\n 1482, dans le Palazzo Vecchio; M. B. Berenson fait-mieux encore : il dresse\nun catalogue sommaire des oeuvres d'un peintre dont il ignore le nom et qu'il\nappelle provisoirement Alunno di Domenico, c'est-à-dire, élève de Domenico\nGhirlandaio, et qui paraît avoir été influencé sucessivement par le maître,\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "252                                 DURENDAL\n\n\nBotticelli, Piero di Cosimo, auquels ses œuvres sont le plus souvent attri­\nbuées, pour finir comme illustrateur de livres. C'est hardi, ingénieux, assez\nadmissible et la compétence de M. Berenson est telle qu'on ne peut négliger\nses plus téméraires affirmations.\n   M. James Weale possède, quant aux primitifs flamands, une autorité ana­\nlogue. C'est à lui que le Burlington Magazine a demandé une relation de\nl'Exposition de Bruges de 1902. M. Weale ne nous y apporte point de révé­\nlation importante; on lira toutefois avec grand intérêt ce qu'il dit des Van\nEyck et de Petrus Christus. Sa prose s'accompagne d'une reproduction\nsuperbe des Trois Maries au Sépulcre, de sir Cook, et du Calvaire, du duc\nd'Anhalt. Il rapproche deux panneaux moins célèbres, mais bien curieux, se\ntrouvant l'un dans l'église Saint-Sauveur, à Bruges, l'autre à Madrid.\n   Les articles de MM. Home et Berenson sont également illustrés d'une\nfaçon remarquable, et rien n'est délicieux, par exemple, comme le Cassone\nracontant l'histoire de Nastagio degli Onesti, de la collection Spiridion, qu'on\npourrait croire de Botticelli, si M. Berenson ne le restituait à cet Alunno di\nDomenico, encore mystérieux.\n                                                                         J. D.\n\n M o i s d e M a r i e i l l u s t r é , par CH. VAN SULL, S. J. (Bruxelles, Charles\n   Bulens).\n   Voici un mois de Marie qui veut être signalé. Outre que le texte n'en est\npas banal (il a été recueilli d'une façon très intelligente dans les œuvres de\nBourdaloue) à l'encontre de la plupart des livres de ce genre, il est superbe­\nment illustré et à ce titre il mérite l'altention d'une revue d'art. Générale­\nment les livres de piété illustrés le sont d'une façon lamentable. Celui-ci ren­\nferme une vingtaine d'illustrations superbes, qui sont des reproductions\nimpeccables de quelques-uns des plus beaux chefs-d'œuvre de l'art ancien.\nParmi les artistes dont les tableaux sont reproduits ici, nous voyons figurer\nRaphaël, Ghirlandaio, L. Della Robbia, R. Van der Weyden, Gérard David,\nBotlicelli, etc. Il faut louer l'initiative de l'auteur de ce livre qui a eu la haute\npensée d'offrir aux âmes pieuses à la fois une nourriture solide et de nobles\nvisions d'art. Et quoiqu'édité avec luxe, ce livre ne coûte pas plus cher que\nles autres ouvrages du même genre. On a voulu le mettre à la portée de\ntous. Le prix n'en est que de fr. 2.50. Nous le recommandons donc vivement\net sans restriction.\n                                                                            H . M.\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                           NOTULES\n\n    M. Ed m o n d P o t t i e r , membre de l'Institut et conservateur au Musée\n du Louvre, a donné le mois dernier au Cercle artistique et littéraire deux\nconférences du plus haut intérêt sur les terres cuites grecques de Tanagra.\n Le public, trop habitué à ne considérer celles-ci que comme de délicieux\n bibelots d'étagère, a goûté avec un plaisir extrême la savante parole du confé­\nrencier qui a parfaitement défini la valeur réelle et la signification véritable\n de ces ravissantes statuettes qui se rencontrent en si grand nombre à toutes\n les époques de l'art grec.\n    Dans sa première conférence, M. Pottier a exposé le problème tant discuté\nde la destination des terres cuites, et il lui a donné, nous semble-t-il, la solu­\ntion la plus vraisemblable. Cette destination n'était ni purement religieuse,\nni purement funéraire, comme beaucoup de savants l'ont prétendu ; toute une\ncatégorie de ces statuettes participaient de la vie familière de chaque jour.\nLe conférencier a traité cette question avec une érudition et une hauteur de\nvue qui révèlent chez lui, à côté de l'archéologue de goût, un philosophe\npénétrant de l'art grec. En nous conduisant des essais grossiers des\népoques primitives aux chefs-d'œuvre du IVe siècle, il nous a admirablement\nfait saisir la filiation des types tant au point de vue de l'art, qu'au point de\nvue de « l'idée ». Puis le lendemain, après avoir longuement détaillé les\nbeautés des statuettes de la meilleure époque et y avoir reconnu les principes\nmêmes du grand art grec, il nous a montré la transformation des sujets et des\ntypes dans les œuvres de la décadence, celles des fabriques d'Asie Mineure :\nde Myrina et de Smyrne.\n   Ces deux causeries d'une très haute valeur d'enseignement étaient accom­\npagnées de fort bslles projections lumineuses. Choisies avec beaucoup de\ngoût et d'à propos, elles contribuèrent singulièrement à mettre en relief le\ngrand talent du conférencier : elles faisaient véritablement corps avec son\nexposé; elles étaient démonstratives de chacune de ses idées, ce qui à notre\népoque de projections à outrance, est un mérite vraiment peu commun.\n   Le public très nombreux a fait à M. Pottier legrand succès que méritait sa\nparole élégante, pleine d'érudition et de charme.\n                                                                      C. G.\n                                       ***\n   A lire dans la « Revue de l'Art ancien et moderne »\n(numéro du 10 mars), une belle étude de Louis Dumont-Wilden sur l'œuvre\ndessiné de Constantin Meunier. Cet œuvre, fort peu connu, est d'un\ngrand intérêt documentaire, en ce qu'il nous renseigne admirablement sur\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": " 254                                DURENDAL\n\n\n les débuts de la carrière de notre grand sculpteur, lequel, comme on sait,\n semble être resté assez longtemps « incertain de la voie à suivre, ignorant\n de la direction que lui imposait son instinct ». Mais ces dessins ont aussi\n leur beauté propre, que M. Dumont-Wilden exprime fort bien. « L'œuvre\n de Constantin Meunier, dit-il, est la représentation définitive de l'humanité\n laborieuse, l'évocation de la lutte permanente des hommes contre les puis­\n sances naturelles, drame admirable qui est de tous les temps, mais que notre\n temps a vu peut-être sous un aspect plus grandiose et plus terrible que les\n siècles précédents. Comment cet élément de beauté s'est imposé à l'artiste,\n comment il s'est précisé, s'est développé, c'est ce que nous montre son\n œuvre dessiné. En feuilletant ces croquis poussiéreux, nous suivons pas à\n pas le merveilleux voyage dont nous n'avions vu d'abord que les principales\n étapes. Nous y avons vu, d'autre part, ce qu'il y a dans l'art de Meunier de\nconscience laborieuse, d'effort respectueux. Or. a reproché au grand sculp­\nteur le caractère sommaire de certaines de ses œuvres; ses cartons de\ndessins montrent que nul plus que lui n'eut le souci de la forme et le respect\ndu modèle. Ils établissent que le caractère \" esquisse \", donné à certaines\nstatues, fut volontaire et prémédité, ce dont tous ceux qui savent contempler\nl'œuvre d'art avaient du reste conscience. Il est souvent dangereux de péné­\ntrer dans l'intimité du génie. Si l'on veut conserver ses admirations, il faut\néviter de regarder de trop près les petits moyens des grandes œuvres, et il\nn'y a que les artistes vraiment supérieurs qui supportent la minutieuse ana­\nlyse : personne ne peut s'y prêter plus hardiment que Constantin Meunier. »\n                                       ***\n   M o n s i e u r W i l l i a m V o w l e s a donné à la Salle de l'école allemande\nson concert annuel. Avec une grande clarté d'exposilion et dans un style\nsévère et soutenu, le jeune pianiste a joué le Concerto en ri mineur de Bach\net la Sonate en fa de Beethoven. Dans la Suite de Borodine, intitulée Au\nCouvent, il a fait paraître ses dons de compréhension poétique et de souplesse\nd'accent. Brillamment secondé par Mme Dubois-Dongrie (au violon) et M. Mott­\nley (second piano), il a interprété avec intelligence la Sonate en la mineur\n(piano et violon) de Schumann, et finement détaillé le rondo pour deux pianos\nde Chopin. M. Vowles est très en progrès depuis l'an dernier et il le doit sans\ndoute pour une grande part aux leçons et aux conseils de son maître, notre\nsympathique et très distingué collaborateur L. Wallner.\n                                       ***\n   A l a M o n n a i e . — Les œuvres de Wagner, telles que MM. Kuffe­\nrath et Guidé les ont montées et telles que les dirige M. Dupuis, forment un\nspectacle où rien ne vient distraire l'impression artistique, puissante et déli­\ncate, que le maître des Niebelungen s'est assigné comme but.\n  Mme Litvine nous a restitué dans la Walkyrie une Brunehilde ardente, vo­\nlontaire et passionnée — émouvante par la perfection de ses attitudes tra­\ngiques, et merveilleuse par cette voix unique dont elle est douée, et où la\npuissance le dispute à la pureté.\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                                  NOTULES                                  255\n\n  Siegfried, cet incomparable poème de la jeunesse téméraire et enthousiaste,\na été l'occasion d'un grand succès pour Mlle Paquot et surtout pour M. Dal­\nmorès qui donne au personnage de Siegfried une séduction faite d'ardeur et\nde charme.\n  Ces deux spectacles furent d'une exécution dramatique et musicale parfaite.\n\n\n\n   L a m e s s e d e B e e t h o v e n , exécutée à Anvers, à l'occasion du jubilé\ndu Pape, n'est pas la grand'messe en ré, œuvre capitale, mais plutôt de con­\ncert, mais la petite messe en ut.\n   Au reste ce ne fut pas une manifestation d'art religieux, mais une de ces\nbanales exécutions comme nos maîtrises en sont coutumières. Ce qui achève\nde donner le caractère vrai de ce soi-disant événement, c'est, qu'avec la messe,\nl'orchestre joua à l'église le larghetto de la deuxième symphonie de Beethoven.\nLa cathédrale d'Anvers semble emboîter le pas aux maîtrises parisiennes qui\nrégalent les fidèles des mêmes airs que le soir on va applaudir à l'Opéra.\nParmi les morceaux d'orgue exécutés à la cathédrale d'Anvers, pendant les\noffices, j'ai entendu notamment la Berceuse de Jocelijn de B. Godard, la\nRomance à l'étoile de Wagner, Simple aveu (inepte romance de salons), la marche\ndes Fiançailles de Lohengrin, Mijn moederspraak de Benoit, et même,., des\nextraits de Milenka de Blockx !\n                                           *\n\n    D e u x l i v r e s . Vérité, de Zola, et l'Oblat, de Huysmans, viennent de\nparaître en même temps aux vitrines des libraires.\n   Le parallèle s'impose entre ces deux œuvres, si différentes de style et si\ncontradictoires d'idées — et émanant pourtant de deux hommes qui obéirent\nlongtemps à un même idéal esthétique.\n   Durendal publiera, dans son prochain numéro, une étude de M. Firmin\nVanden Bosch sur Vérité et sur l'Oblat, dans leurs rapports et leurs oppositions.\n   Mais de suite nous voulons dire à nos lecteurs toute l'admiration que nous\na inspirée une première lecture de l'Oblat.\n   Le. maître d'En Route, à mesure qu'il progresse vers la pure idée chrétienne,\ns'élève, d'un coup d'aile égal, dans la maîtrise littéraire.\n   L'Oblat est un émouvant cantique de foi et — un incomparable joyau d'art.\n\n\n\n    L a r é d a c t i o n d e D u r e n d a l félicite cordialement les artistes\nrécemment décorés de l'ordre de Léopold.\n   Ont été promus et nommés : Officiers : MM. E. Claus et H . Stacquet. Cheva-\nliers : M. G. Bernier; M11e A. Boch; MM. A. Bourson, F . Charlet, de Witte,\nA. Donnay, J. Donnet, J. Dupon, J. Ensor; Mme Gilsoul-Hoppe; MM. Théo\nHannon, Hérain, Am. Lynen; M»' G. Meunier; MM. V. Rousseau, Rul,\nJacob Smits, L. Speekaert, F . Taelemans, Titz, Van Aken, Van Seben,\nVerdyen, Vinck, F . Willaert, R. Wytsman; les architectes Brunfaut, Collés,\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "256                                    DURENDAL\n\n\nDe Noyette, De Rycker, Dieltiens, G. H o b é , J a m a r , L a n g e r o c h , N a e r t ,\nSoubre et Ch. Van Rysselberghe.\n   D a n s le m o n d e musical, sont nommés Commandeur : M. R a d o u x , direc­\nteur du Conservatoire de L i é g e ; Officiers : M M . J a n Blockx, L é o n J o u r e t et\nW a m b a c h ; Chevaliers : M M . Vincent d'Indy, Antoing, Carpay, directeur\ndes Chanteurs de Saint-Boniface, L . Desmedt, L . Dubois, Eeckhautte, L . Van\nH o u t , W o t q u e n n e , Massau, N o t é , R e y n s , Sauveur, V a n P e r c k et V a n\nRemoortel.\n  N o u s offrons également nos félicitations à nos amis les D r s Verriest et\nMœller, p r o m u s officiers.\n\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n . — L e COMMANDANT DE GERLACHE : Voyage\nde la Belgica. Quinze mois dans l'Antarctique. Ouvrage contenant cent six\nillustrations, couronné par l'Académie française. 5 m e mille (Bruxelles,\nCh. Bulens, éditeur). — J. HOPPENOT : L e crucifix dans l'histoire, dans l'art,\ndans l'âme des saints et dans notre vie. 3 m e édition (Bruxelles, Société de\nSaint-Augustin). — Manuel de la messe et des offices extrait du Paroissien\nromain et des variae preces de Solesmes (ibid). — H . D E R É G N I E R : L e\nmariage de minuit (Paris, Mercure de France). — M. MONLAUR : Après la\nneuvième heure (Paris, P l o n ) . — F . DACRE : L a race (ibid.). —\nM. OLIVAINT : L a muse de Corneille (Paris, Lemerre). — P . A. SHEEHAN :\nAmes celtiques et âmes saxonnes. L u k e Delmege (Paris, Lethielleux). —\nC. SENTROUL : L a Fontaine fabuliste (Bruges, De H a e n e ) . — A MITHOUARD :\nLes frères marcheurs (Paris, Bibliothèque de l'Occident).— F . V I E L É GRIFFIN :\nL ' a m o u r sacré (ibid.). — E . SCHURÉ : Histoire d u L i e d (Paris, P e r r i n ) . —\nE . DE WYZEWA : Peintres de jadis et d'aujourd'hui (ibid.). E . H E L L O : Philo­\nsophie et athéisme. Nouvelle édition (ibid.). — FAGUS : Ixion ( P a r i s . E d i ­\ntion de la Plume). — M. VAN ELEGEM : N i d s et fleurs (Lille, Société\nd'éditions modernes). — E . LALOIRE : Médailles historiques de Belgique,\na n n é e 1902. L a médaille au jour le jour. Les archives (Bruxelles). —\nI. LAFORGUE : Œ u v r e s complètes. Poésies (Paris, Mercure de France). —\nL . T O L S T O Ï : Œ u v r e s complètes. I. L'enfance. L'adolescence. — I I . L a j e u ­\nnesse. L a matinée d'un Seigneur. — I I I . Les Cosaques. L'incursion. L a\ncoupe en forêt. — I V . Sébastopol. U n e rencontre au détachement. D e u x\nhussards Préface inédite. — V. L e journal d'un m a r q u e u r . U n e tourmente\nde neige. Albert. D u journal du prince Nekhludov. L e b o n h e u r conjugal\n(Paris, S t o c k . ) . — L . TOLSTOÏ : Aux travailleurs (ibid.). — T H . DE QUINCEY :\nSouvenirs autobiographiques du mangeur d'opium (ibid.) — P . - B . SHELLEY :\nŒ u v r e s en proses (ibid.). — G. BRANDÈS : L e grand h o m m e (ibid.). —\nA. SWINBURNE : N o u v e a u x poèmes et ballades (ibid.). — L . MERCIER : Voix\nde la terre et du temps (Paris, Calmann-Lévy). — E . R O D : L'inutile effort\n(Paris, P e r r i n ) .\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": ""}, {"page_pdf": 303, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1903-04", "signet_source": "Dixième année - N°4 - Avril 1903 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant mars (pages 129-192, dont les Notules p. 189), pages 193-256 ; les comptes rendus renvoient à des événements de mars et du début d’avril 1903 : Monna Vanna au Parc les 16 et 19 mars, représentation du 21 mars, exposition Tibbaut ouverte le 8 mars, numéro de L’Art moderne du 22 mars, « n° d’avril » d’Onze Kunst, Revue de l’Art ancien et moderne du 10 mars, Salon de la Libre Esthétique, jubilé du Pape ; les Notules annoncent pour le « prochain numéro » l’étude de Firmin Vanden Bosch sur Vérité et L’Oblat (Zola et Huysmans, p. 276, livraison de mai).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}