{"numero_id": "ulb-durendal-1903-livraison06", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-001", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 321, "page_fin": 322, "titre_corps": "In Memoriam", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "In Memoriam Ce soir, 28 mai", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 386, "page_imprimee": 321, "debut_caractere": 48, "fin_caractere_exclue": 1224, "texte": "In Memoriam\n\n   Ce soir, 28 mai, un court billet consterné m'apporte\ncette nouvelle infiniment attristante : Charles de Spri­\nmont est mort!\n   Je le savais malade; hier, l'affection fraternelle de\nl'abbé Mœller avait jeté un cri d'alarme; mais malgré\ntout, j'espérais un miracle de la jeunesse et qu'au nom\nde la Poésie, la Destinée ferait grâce.\n   Aujourd'hui c'est l'irréparable!\n   Toute pensée s'est éteinte sous ce front où bouillon­\nnèrent tant de rêves fiers et chevaleresques et ce jeune\ncœur a cessé de battre où frémissait une adolescence si\nchastement passionnée!\n   Oh ! la triste chose, la chose stupide — si on l'envisage\nen dehors du sentiment chrétien — que cette fleur brus­\nquement cassée dans les opales prometteuses de l'aurore,\nque cette vaillance soudain brisée dans son geste ardent\nvers la lutte.\n   Charles de Sprimont était un poète, le meilleur de sa\ngénération; il connut, dès ses premières œuvres, la joie\nexaltante d'unir la beauté de l'idée à la splendeur du\nverbe ; des symboles glorieux et émouvants s'offrirent\nspontanément à lui pour incarner les altières imagina­\ntions de son cerveau et les délicates et exquises tendresses\n de son âme.\n"}, {"page_pdf": 387, "page_imprimee": 322, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1442, "texte": "322                           DURENDAL\n\n\n\n         Comme Lohengrin — le héros de jeunesse et de clarté,\n      vers qui si souvent appareillèrent ses songes — il tendit\n      ses bras vers l'héroïsme et défaillit sous le pur et fugitif\n      baiser d'Eisa...\n         de Sprimont chanta l'énergie et l'amour; sans tâtonne­\n      ments, ses vers où des cliquetis d'épée s'unissaient har­\n      monieusement à des mélodies de violes, atteignirent tout\n      de suite la maîtrise... C'est vraiment une voix prédesti­\n      née de poète qui vient de se taire à jamais au seuil du\n      grand mystère!\n         Le deuil est cruel pour nous, ses aînés.\n         Aux mains de ce barde d'héroïsme et de douceur, nous\n      eussions transmi, avec confiance et orgueil, le flambeau\n      du modernisme catholique allumé jadis au foyer des\n      meilleurs enthousiasmes de notre jeunesse.\n         Midi et ses lassitudes sont là, et voici que tombe sur\n      la route le plus cher et le plus digne de ceux qui venaient\n      vers nous du côté du matin pour nous relayer et nous\n      remplacer.\n         Chrétiens, nous nous inclinons devant la volonté de\n      Dieu, mais nos plus douloureux regrets font escorte à\n      notre cadet bien-aimé, au Benjamin de la Poésie catho­\n      lique, qui, trop tôt pour l'art et trop tôt pour nous,\n      remonte vers « l'azur sublime où sont les Purs »!\n\n                                      FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-002", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 323, "page_fin": 324, "titre_corps": "Dernier poème", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Dernier Poème L’ombre du soir tombant", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 388, "page_imprimee": 323, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1222, "texte": "Dernier Poème\"\n\n\n       L'ombre du soir tombant s'incline vers les roses,\n       L'air dans le parc obscur embaume tiède et doux :\n       Dépliant doucement ses ailes longtemps closes\n       Mon espoir en chantant va s'envoler vers vous.\n\n       L'horizon vaporeux drapé de tendres voiles\n       S'efface avec lenteur dans le déclin du jour,\n       Au ciel profond déjà fleurissent les étoiles;\n       Un rayon dans mon cœur a réveillé l'amour.\n\n       Un regard de vos yeux avec la nuit songeuse\n       Du ciel immense et pur a glissé jusqu'à moi\n       Et la brise, indolente et lente voyageuse,\n       M'apporte un chant paisible, écho de votre voix.\n\n       O vous qui m'avez pris la paix et le silence\n       Des jours que ne troublait l'émoi d'aucun espoir,\n       Ame aimée à jamais ! j'attends votre présence\n       Comme un lever d'étoile au ciel calme du soir.\n\n       Mais si mes rêves chers ne sont rien que mensonges,\n       Qu'importe! et si demain dit : non, qu'importe encor!\n       Vos grands yeux pour toujours ont ébloui mes songes,\n       L'ombre n'éteindra pas leur clarté d'aube d'or.\n\n\n(1) Nous publions sous ce titre les tout derniers vers écrits par notre jeune poète.\n"}, {"page_pdf": 389, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1202, "texte": "324                         DURENDAL\n\n\n                                 II\n\n\n      Laisse-moi te parler tout bas, ô mon aimée :\n      Le parc songeur étend vers nous l'ombre embaumée\n      Des arbres recueillis dans l'or sombre du soir;\n      En un rythme paisible, égale et douce à voir\n      La courbe des coteaux se fond dans l'azur tendre,\n      Et la sérénité de la nuit va descendre\n      Lente comme un baiser d'extase et de pardon.\n\n      Laisse ton front plus lourd, en un mol abandon,\n      Las des rêves, fléchir un peu sur mon épaule :\n      L'étang mire en ses flots le feuillage du saule,\n      Mes yeux s'imprègnent de ta chère beauté...\n\n      Je t'aime ! De ton être émane une clarté\n      Surnaturelle    où tout amour se      transfigure,\n      Où mon âme d'enfant tombé redevient pure\n      Et reconnaît son ange et se souvient du ciel;\n      Est-ce l'odeur des lis du parterre éternel\n      Que je respire en me penchant vers ton front pâle?\n      Je t'aime ! l'heure est sainte et ta présence exhale\n      Je ne sais quoi de calme et de mystérieux\n      Qui ramène mon âme hésitante vers Dieu !\n\n                                            CHARLES DE SPRIMONT.\n\n       Mars 1903.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-003", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 325, "page_fin": 329, "titre_corps": "Charles de Sprimont", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Charles de Sprimont Travaillons sans faiblesse", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 390, "page_imprimee": 325, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2323, "texte": "Charles de Sprimont\n\n                                        « Travaillons sans faiblesse et sans orgueil par\n                                          désir d'atteindre à l'idéal inaccessible, pour\n                                          affirmer notre dignité d'homme en face des\n                                          autres et de nous-mêmes. Travaillons et que\n                                          l'aube pâle de la mort nous trouve debout,\n                                          les armes à la main, résignés mais non\n                                          abattus. »\n                                                          (CHARLES DE SPRIMONT.)\n\n\n\n\n                  C'EST le cœur     navré et avec la plus profonde douleur, une\n                       douleur qu'il nous est impossible d'exprimer en paroles\n                       humaines, que nous annonçons aux lecteurs de Durendal\n                       le départ prématuré et inattendu de ce monde de notre\n                       bien cher ami et à jamais regretté secrétaire de rédaction,\n                      le charmant poète Charles de Sprimont, enlevé à notre\n                       affection et à l'art au printemps de sa jeunesse et dans le\n                      plein épanouissement de son merveilleux talent.\n                          Ceux qui, comme moi, ont connu Charles de Sprimont\n  dans l'intimité de son être, savent ce qu'était cette âme exceptionnelle, ce\n'noble cœur si affectueux, cette rare et belle intelligence.\n    Je ne saurais mieux le définir qu'en disant de lui que c'était une âme\n d'enfant, dans le sens profond de ce mot. C'est-à-dire qu'il avait gardé de\n l'enfance la candeur, la sérénité, la limpidité et la fraîcheur. Ce qui n'enle­\n vait rien à son énergie. Car à l'ingénuité de l'enfant, il unissait la force de\n caractère de l'homme fait. Il a donné dans sa dernière maladie, qui devait le\n ravir à notre amitié, une preuve peu commune de vertu et de courage. Il fut\n contraint, en effet, de subir une horrible opération, l'amputation d'une\njambe. Il s'y résigna avec le calme et l'intrépidité d'un héros. Aussitôt opéré,\n il m'écrivit une lettre touchante dans laquelle il me disait entre autres choses :\n « Ne soyez pas triste, puisque votre ami ne l'est pas. Qu'importe la mutila-\n"}, {"page_pdf": 391, "page_imprimee": 326, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3108, "texte": "326                                DURENDAL\n\n\ntion que j'ai subie. On m'a laissé mon cœur et mon intelligence. C'est tout ce\nqu'il me faut pour être heureux dans la vie. »\n   Et, en effet, c'était tout ce qu'il lui fallait. Car sa vie fut toute idéale. Il ne\nvécut que de la vie de l'âme, du cœur et de l'esprit. Tout ce qui fait la\npréoccupation et l'ambition de l'homme médiocre et égoïste lui était étranger\net indifférent. Jamais il ne comprit qu'on put avoir pour unique but dans\nl'existence d'arriver à une haute position ou de faire fortune.\n   Lorsque ayant terminé ses études de droit,' il lui fallut choisir un patron\npour s'initier à la carrière d'avocat, il me consulta : « Indiquez-moi, me dit-il,\nun maître qui me prépare sérieusement au barreau, mais qui ait une nature\nassez haute pour comprendre que je ne peux pas, que je ne veux pas n'être\nqu'avocat. Je ne saurais renoncer à la poésie. Je veux continuer à consacrer\nà l'art le meilleur de moi-même ».\n   Je n'ai pas bssoin de faire aux lecteurs de cette revue l'éloge du poète. Ils\nen ont savouré mainte fois les beaux vers. Nous publions dans ce numéro ses\ntout derniers... hélas !\n   Voici l'hommage que l'Art moderne, la revue de notre ami Octave Maus,\nrend au talent poétique de Charles de Sprimont :\n   « Un jeune poète belge que nous révélèrent, il y a quelques années, les\nrevues littéraires, vient de s'éteindre à Bruxelles dans sa vingt-troisième\nannée.\n   » Bien qu'il n'eût pas donné encore toute la mesure de ses dons littéraires,\nCharles de Sprimont avait révélé dans ses poèmes des qualités auxquelles on\npouvait reconnaître en lui un poète de race.\n   » Durendal était sa revue de prédilection (il avait accepté d'en être le secré­\ntaire). On retrouvera dans les dernières années de cette revue ses meilleures\ncompositions.\n   » D'abord, des légendes, empruntées aux épopées chevaleresques ou à la\nmythologie germanique (M. de Sprimont était un de nos meilleurs « wagné­\nristes »), traduites en vers limpides, d'un tour gracieux. Puis des sonnets ou\ndes chants d'amour, fleurant bon la fraîcheur d'une jeunesse orientée vers le\nplus bel idéal. Puis encore des poèmes d'une portée plus haute, — dont la\nphilosophie étonnait chez un jeune homme de vingt-trois ans, — rappelant\nquelquefois, par la noblesse de la pensée et du ton, Henri de Régnier, — non\npas le Henri de Régnier de la dernière manière, mais celui de Tel qu'en songe,\n celui de la Gardienne.\n   » Le dernier de ses poèmes publiés par Durendal, dans sa livraison de mai,\nporte ce titre : L'Annonciation. Il l'écrivit en une heure d'admirable courage\noù il accepta le sacrifice de sa santé, — devinant peut-être, en un proche\navenir, un sacrifice plus définitif encore! »\n   Il était d'une simplicité exquise et d'une modestie adorable. Jamais il n'eut\nla moindre prétention. Son âme avait besoin de chanter et il chantait tout\nnaïvement les cantiques d'amour, de joie et de lumière que lui inspiraient le\ngazouillement des oiseaux, le parfum des fleurs, et les enthousiasmes de sa\njeunesse. Ce n'était ni par orgueil, ni par ambition, et pour cueillir de vains\n"}, {"page_pdf": 392, "page_imprimee": 327, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3431, "texte": "                           CHARLES DE SPRIMONT                                327\n\n\n applaudissements qu'il écrivait, mais parce qu'il avait une nature foncière­\n ment artiste, orientée définitivement vers l'idéal, ouverte tout entière à la\n beauté et éprouvant le plus impérieux besoin de la magnifier devant les\n hommes.\n     On connaît la susceptibilité — assez naturelle et excusable du reste —\n des jeunes. Il leur paraît que tout ce qu'ils écrivent est digne d'être publié.\n Ils acceptent difficilement la critique. On a toutes les peines du monde de les\n convaincre que certaines pages sont défectueuses, ont besoin d'être remaniées,\n et que dans l'intérêt même du débutant s'essayant dans la carrière des lettres,\n il faut faire parfois un sacrifice.\n    Charles de Sprimont n'avait rien de cette mesquinerie. « J'aime, me disait-il\n au début de sa carrière de poète, à vous donner mes poésies, parce que j'ai\n assez de confiance en vous pour être certain que si elles sont médiocres, vous\n ne les publierez pas. Soyez bien convaincu que plus vous serez sévère pour\n moi, plus je vous aimerai. »\n    Du premier jour où je le vis, Charles de Sprimont me captiva tout entier.\n Je n'oublierai jamais l'impression qu'il fit sur moi le jour béni où il me fut\n donné d'entrer dans l'intimité de cette âme si douce, si bonne et si haute. Il\n me fut amené un soir par un de ses jeunes amis, qui depuis s'est consacré\n à Dieu. Quand je vis entrer chez moi ce grand jeune homme au front intelli­\n gent, auréolé d'une sérénité qui me frappa immédiatement, au regard clair\n comme les sources, à la physionomie radieuse et imprégnée de douceur et de\nbonté, d'instinct toute mon âme alla à la sienne, et des liens d'amitié éter­\nnelle et de sympathie sans réserve nous unirent pour la vie.\n    Charles de Sprimont appartenait à cette vaillante jeunesse catholique, brû­\nlante de foi, d'amour et d'enthousiasme, qui combattit jadis pour les lettres\ndans le Magasin littéraire et la Lutte, qui continua cette noble croisade litté­\nraire et artistique à l'ombre du Drapeau, pour brandir enfin, nouveaux\nRolands de l'art, chevaliers de la Beauté, notre chère Durendal.\n    Honneur à ces jeunes! Ils donnent au monde contemporain, égoïste et\njouisseur, un exemple incomparable. Ils montrent aussi par leurs œuvres,\nd'une façon lumineuse et péremptoire, cette vérité primordiale que la Foi,\nloin de tarir, ne fait que purifier et élever l'esprit en lui ouvrant des horizons\ninfinis. Je salue cette jeunesse, à qui j'ai voué ma vie, dans la personne d'un\nde ses plus dignes représentants. Au lieu de gaspiller, comme tant d'autres,\nses énergies dans l'oisiveté et en distractions futiles et banales, notre jeune\nCharles se reposait des labeurs quotidiens en composant, le soir, à la lueur\nvacillante de la lampe, des vers, des critiques d'art, des études littéraires.\nIl fut poursuivi par ce besoin de travail jusqu'à ses derniers moments. Avec\nquelle émotion ne lui entendis-je pas m'exprimer, sur son lit de douleurs, son\nregret de ne pouvoir achever des travaux commencés qu'il m'avait promis\npour mon prochain fascicule.\n   La fin de notre charmant poète chrétien fut digne de la vie toute de foi et\nd'art de cette âme de lumière, éprise de clartés. Il est mort avec la sérénité\nqui ne le quitta jamais dans la vie, pas même aux heures de l'adversité ni au\nseuil de l'éternité, où il est allé achever, avec ses frères les anges, ces poètes\n"}, {"page_pdf": 393, "page_imprimee": 328, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3188, "texte": "328                                DURENDAL\n\n\n\n du Paradis, le poème de sa vie, trop tôt interrompu ici-bas. I1 est entré dans\n'la Maisonfleuriedu ciel après avoir respiré ici-bas le parfum austère de la rose\n de la douleur que lui avait apporté, de la part de son Dieu, l'ange de l'Annon-\n ciation :\n               « Le sévère destin veut qu'avec cette fleur,\n               Raillant ton bel espoir, je t'offre la Douleur.\n\n               Elle s'approchera,   discrète en ses  attraits,\n               Tendant ses bras berceurs pour l'amour toujours     prêts,\n               Et tu l'accueilleras sans révolte; ses charmes\n               Te seront doux, puisqu'ils feront couler tes larmes\n               Son règne sur ton cœur brisé sera       puissant,\n               Puisque tu verseras par elle tout ton sang,\n               Et déçu pour toujours de tes amours      finies\n               Tu t'abandonneras     entre ses mains bénies. »\n\n\n   L'ange de la douleur l'avait touché de son aile noire et, la prenant dans\nses bras, il emporta son âme au pays d'où la souffrance est éternellement\nbannie.\n   Pour la consolation des amis et parents chrétiens de notre cher poète,\ndisons quels furent ses derniers moments ici-bas. Charles était profondément\ncroyant et sa fin fut toute chrétienne. Après avoir fait ses adieux à sa famille\néplorée, qui l'entourait, et après avoir demandé pardon — un pardon dont il\nn'avait pas besoin le charmant enfant, qui n'a connu et donné à tous que\nl'amour — des peines qu'il avait pu leur causer, il tourna les yeux vers le\nciel pour y chercher le regard de sa mère. Il le rencontra, sans doute, car,\nembrassant son portrait, il dit : « Mère m'appelle au ciel. » Puis il prononça\nces dernières et fortes paroles : « Mon Dieu, je vous offre le sacrifice de ma\nvie de tout mon cœur.... de tout mon cœur... de tout mon cœur. » Et, baisant\nle crucifix, il s'endormit tout doucement du dernier sommeil.\n   Ce fut par un glorieux soir de Printemps, soir rutilant d'or et de lumière,\nque nous conduisîmes notre jeune ami à sa dernière demeure. La nature\nnous jetait tous les sourires de ses fleurs. Les oiseaux du ciel chantaient à plein\ngosier leur cantique à Dieu. Des champs épanouis et des prairies vertes et\ngrasses émaillées de liliales marguerites, que nous traversions, montait vers\nle soleil un enivrant arome rustique. Les roses des jardins situés sur notre\nroute balançaient leurs calices comme de gracieux encensoirs et embau­\nmaient de leur capiteux parfum tout l'atmosphère qui nous enveloppait.\nToute la création était en fête, tandis que nos cœurs étaient en deuil, et ces\nsplendeurs de la nature rendaient notre chagrin plus poignant, et, plus lourde\nà porter, la croix de notre douleur.\n   Après avoir déposé dans le berceau de sa tombe la dépouille mortelle de\ncelui qui ne fut qu'un sublime et radieux enfant-poète ici-bas, nous nous en\nretournâmes, résignés sans doute quoiqu'avec peine, mais bien tristes aussi\net consternés. N'était-il pas navrant de penser que la mort inexorable avait\nparalysé à tout jamais la langue harmonieuse d'un beau poète en qui nous\navions mis tous nos espoirs et que plus jamais nous n'entendrions vibrer les\n"}, {"page_pdf": 394, "page_imprimee": 329, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2054, "texte": "                          CHARLES DE SPRIMONT                                329\n\ncordes de sa lyre enchanteresse qu'il eut fait résonner encore en tant de\nchants d'amour, de joie et de triomphe, s'il fut resté parmi nous.\n   Sans doute, j'en ai la conviction profonde, il eut atteint les plus hauts\nsommets de l'art, celui qui s'était fait de l'idéal la conception si élevée qu'il\nexprime en ces termes dans un manuscrit que j'ai sous les yeux :\n    « J'ai travaillé, j'ai écrit quelques poèmes et j'ai connu là de ces heures de\njoie douloureuses que jamais je n'oublierai, que j'espère goûter encore. Mais,\nj'ai aussi, et combien de fois, crié de désespoir, en mesurant toute la distance\nqui me séparait du but à atteindre. L'art est un sanglot, un sublime aveu\nd'impuissance. Vers qui? Vers la Beauté. Mais la Beauté, c'est le rayonne­\nment de la Vérité éternelle, c'est un des aspects de Dieu. C'était donc un\neffet de votre grâce, ô mon Dieu. Vous me montriez la Beauté, vous m'atti­\nriez vers elle, vous me faisiez souffrir par elle, et en la contemplant, en\nm'efforçant de l'atteindre, en pleurant de n'y point parvenir, c'était vous que\nje contemplais, c'était vers vous que je m'efforçais,' c'était par amour pour\nvous que je pleurais. »\n    J'ai cité souvent dans cet article les paroles mêmes de notre cher disparu,\n pensant qu'elles le feraient revivre mieux que mon discours sous les plus\n beaux traits de sa physionomie si séduisante et si charmante, et je termine\n en lui appliquant à lui-même, une de ses paroles encore, celle-ci, qu'il a\n écrite d'un autre :\n    Il s'en est allé vers le bleu paradis, l'éternelle patrie des poètes, vivre à\njamais ses plus beaux rêves. Mais la mort ne l'a pas enlevé tout entier aux\nhommes; il leur a laissé en héritage son œuvre, l'essence de sa vie, le sang\nde son cœur. Et tandis que sa dépouille repose sous la terre, le moment est\n arrivé pour lui de revivre\n\n                      Dans la mélancolique éternité du Livre!\n\n                                                             HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-004", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 330, "page_fin": 330, "titre_corps": "La Poésie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "La Poésie Par leurs amples créations", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 395, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1153, "texte": "La Poésie\n\n               PAR leurs amples créations où vit, souffre et combat\n                 l'humanité légendaire et libre, Burne-Jones et\n                 Richard Wagner suscitèrent au cœur de la jeu­\n                 nesse d'aujourd'hui la nostalgie des âges héroï­\n                 ques, avec le fier désir de se reculer, dans le\n                 dédain du présent, vers les époques glorieuses\n                 qui ne sont plus. L'âme qui vibre dans les\n                 poèmes de cette jeunesse est sœur de l'âme aven­\ntureuse de Parsifal et de Tristan, d'Artus et des pairs de la\nTable Ronde. Si elle s'attarde à cueillir dans les jardins du\nsonge les grands lis héraldiques et les roses lourdes de l'amour,\nelle aime l'acier pur des épées, le jeu du soleil sur les cuirasses,\nles rubis ardents des blessures et ces décors grandioses du\ncrépuscule en face desquels il est beau et désirable de mourir.\nEt si elle pleure parfois, cette âme nostalgique, c'est de ne\npouvoir partir en croisades et d'être seule à porter dans ses rêves\nle poids d'un monde défunt.\n\n                                      CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-005", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 331, "page_fin": 331, "titre_corps": "Poésies inédites : La Voix aimée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Poésies inédites La Voix aimée Ta voix profonde", "ancre_fin": "l’écho d’éternité", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "A l’Aimée sans Amour", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 396, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 838, "texte": "Poésies inédites\n\n                    La Voix aimée\n\nTa voix profonde est la musique essentielle\nEt son rythme subtil pénètre en s'épanchant\nL'âme attentive à l'harmonie originelle\nDont le secret perdu jadis guidait son chant.\n\nS'il vibre au ciel un cri d'amour; si les étoiles\nEchangent dans l'espace insondable un aveu\nDoux comme le frisson des lèvres ou des voiles;\nSi les fleurs au soleil pleurent un lent adieu\n\nQuand sou dernier baiser saigne, tremble et s'épuise\nA caresser la mer, les jardins et les bois ;\nS'il est un sens au frêle arpège de la brise :\nToutes ces voix d'amour sont les sœurs de ta voix.\n\nAh! qu'elle chante encor, longtemps! que sa prière,\nPlus fraîche qu'une pluie aux jours brûlants d'été,\nDescende en moi comme un cantique de lumière\nEt réveille en mon cœur l'écho d'éternité !\n\n\n\n\n             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-006", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 331, "page_fin": 332, "titre_corps": "Poésies inédites : A l’Aimée sans amour", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "A l’Aimée sans Amour Toi par qui", "ancre_fin": "l’amour éperdu dont je pleure", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La Passante", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 396, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 838, "fin_caractere_exclue": 1039, "texte": "A l'Aimée sans Amour\n\nToi par qui j'ai connu la volupté des pleurs\nEt qui ne sauras pas combien tu fus aimée,\nA jamais puisses-tu sur ta route embaumée\nD'un éternel avril cueillir en paix les fleurs !\n"}, {"page_pdf": 397, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 592, "texte": "332                          DURENDAL\n\n\n\n      J e souffre; sois heureuse! Ignore la douleur\n      De voir à ton attente obstinément fermée\n      L a porte des jardins où ton âme charmée\n      Aura rêvé d'entrer pour s'offrir au Bonheur.\n\n      Adieu! prend cette rose et marche vers l'aurore !\n      La grande nuit attend celui qui t'aime encore\n      E t garde dans son cœur les lis du souvenir.\n\n      Ah! n'entends pas mon glas tinter quand sonne l'heure,\n      E t que Dieu te préserve en tes jours à venir\n      De connaître l'amour éperdu dont je pleure?\n\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-007", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 332, "page_fin": 332, "titre_corps": "Poésies inédites : La Passante", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "La Passante Quand elle vint", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 397, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 592, "fin_caractere_exclue": 1633, "texte": "La Passante\n      Quand elle vint à moi par les chemins d'aurore\n      Dans la musique aimante et grave de la mer\n      J e crus qu'en mon cœur sombre une aube allait éclore,\n      Qu'un peu de baume adoucirait mon sein amer.\n\n      Son front comme les lis était royal et pâle,\n      Les papillons du rêve aimaient y voltiger;\n      Le murmure apaisé de la mer musicale\n      Semblait fait pour accompagner son pas léger.\n\n      Car sa seule présence était pleine de charmes :\n      Son geste eut dissipé l'essaim des noirs ennuis,\n      Son regard eut tari l'âpre source des larmes,\n      Le jour, à sa parole, eut triomphé des nuits.\n\n      Elle n'a pas voulu rassurer d'un sourire\n      Ce cœur que son passage a tendrement troublé;\n      Note inaccoutumée aux cordes de la lyre\n      P o u r l'avoir entendue il reste inconsolé.\n\n      E t devant la splendeur des grands couchants d'automne\n      Songeant au clair visage effacé sans retour.\n      Il maudit en pleurant l'avenir monotone\n      Il dispute à l'oubli son impossible amour.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-008", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 333, "page_fin": 333, "titre_corps": "Poésies inédites : Lied", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Lied Les flots, les flûtes", "ancre_fin": "les flûtes et les fleurs", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Jet d’eau", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 398, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 87, "fin_caractere_exclue": 695, "texte": "Lied\nLes flots, les flûtes et les fleurs\nCharmèrent mon enfance heureuse ;\nLes flots bleus du fleuve jaseur,\nLes flûtes douces des pasteurs,\nDans les jardins riants, les fleurs.\n\nEt maintenant, l'Ame rêveuse\nVoudrait s'embarquer sur les flots\nAu son des flûtes langoureuses\nDont le chant simule un sanglot,\nPour s'en aller cueillir les fleurs\nAux îles claires du bonheur.\n\nLas ! les flots se sont écoulés,\nLa voix des flûtes s'est éteinte,\nLes fleurs sont mortes!... Une plainte,\nAu doux vol des rythmes ailés,\nPleure encore, d'un vers berceur,\nLes flots, les flûtes et les fleurs !\n\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-009", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 333, "page_fin": 334, "titre_corps": "Poésies inédites : Le Jet d’eau", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Le Jet d’eau Dans le parc assoupi", "ancre_fin": "adoucit sa beauté", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Ariette d’Autrefois", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 398, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 695, "fin_caractere_exclue": 1288, "texte": "Le Jet d'eau\nDans le parc assoupi que le chant des fontaines\nBerce languissamment de musiques lointaines,\nLente et lasse, frémit la plainte du jet d'eau...\n\nLe jet d'eau lent et las monte dans la nuit claire\nComme l'obscur désir qui jaillit de la terre\nVers les astres divins dont le calme est si beau.\n\nTout repose. Quel doux cortège de mensonges\nEmerveille les fleurs dormantes, dans leurs songes?\nA quoi rêvent tes yeux, sœur aimante des fleurs?\n\nLa lunaire clarté qui tendrement s'épanche\nFait plus candide encor ta longue robe blanche\nEt plus mystérieux tes grands yeux lourds de pleurs.\n"}, {"page_pdf": 399, "page_imprimee": 334, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 374, "texte": "334                          DURENDAL\n\n\n       Le jet d'eau lilial est ton fidèle emblème,\n       Sœur aimante des lis; son douloureux poème\n       Monte comme un aveu des lèvres de l'Eté...\n\n      Et pour ouïr sa voix que ta voix renouvelle\n      Comme pour contempler ta grâce fière et frêle\n      Le parc d'ombre et de rêve adoucit sa beauté I\n\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-010", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 334, "page_fin": 334, "titre_corps": "Poésies inédites : Ariette d’autrefois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Ariette d’Autrefois Le piano docile", "ancre_fin": "froissaient des pétales de rose", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Vitrail", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 399, "page_imprimee": 334, "debut_caractere": 374, "fin_caractere_exclue": 1112, "texte": "Ariette d'Autrefois\n      Le piano docile où nos doigts préludèrent\n      A de gais allégros qui s'achevaient en pleurs\n      Regrettera toujours vos mains qui le frôlèrent.\n\n      Vous souvient-il qu'un soir je répandis des fleurs\n      Sur le clavier dormant dont l'ivoire et l'ébène\n      S'animèrent du rire exquis de leurs couleurs?\n\n      Pour enchanter la paix de cette heure sereine,\n      Vous voulûtes alors jouer dévotement\n      Un doux air oublié d'une époque lointaine ;\n\n      Vous avez réveillé le cher clavier dormant\n      Et tandis qu'un doux air câlin de Cimarose\n      Sous vos doigts longs et fins naissait, languissamment,\n\n      Vos doigts légers froissaient des pétales de rose 1\n\n\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-011", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 334, "page_fin": 335, "titre_corps": "Poésies inédites : Vitrail", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Vitrail L’Aube frêle", "ancre_fin": "tel amour soit le 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palefrois,\n       Vêtus de velours et d'orfrois,\n       Ils chevauchent l'un près de l'autre...\n\n        Aube folâtre, fier Soleil,\n        Puissions-nous vous être pareils\n        Pour qu'un tel amour soit le nôtre !\n\n\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-012", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 335, "page_fin": 335, "titre_corps": "Poésies inédites : Roses de septembre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Roses de Septembre Le parfum des fruits", "ancre_fin": "les dernières roses", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Christmas", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", 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"15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 335, "page_fin": 336, "titre_corps": "Poésies inédites : Christmas", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Christmas Après la mort du jour", "ancre_fin": "Nuit de Noël 1902", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Dédicace", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 400, "page_imprimee": 335, "debut_caractere": 1168, "fin_caractere_exclue": 1364, "texte": "Christmas\nAprès la mort du jour, des oiseaux et des roses,\nSur nos jardins en pleurs les étoiles ont lui;\nUn renouveau d'espoir a germé dans les choses,\nDans le ciel apaisé descend la douce nuit.\n"}, {"page_pdf": 401, "page_imprimee": 336, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1410, "texte": "336                            DURENDAL\n\n\n      Vers un astre inconnu des cortèges étranges\n      Passent, d'un vol léger, dans l'espace étonné :\n      Voici qu'au son des luths et des lyres des anges\n      P o u r bénir tout amour, l'Amour sur t e r r e est n é -\n      Un paladin chevauche au loin dans la nuit claire :\n      La sainte croix d'argent luit sur son manteau bleu,\n      Ses beaux yeux attendris où tremble une lumière\n      Sont recueillis d'avoir contemplé l'Enfant-Dieu.\n\n      P a r t o u t autour de lui les roses en guirlandes\n      Refleurissent, tandis qu'il chemine, rêvant,\n      P a r les prés, par les bois, les jardins et les landes,\n      Au pas ensommeillé de son destrier blanc.\n\n      Des hymnes ingénus enchantent le silence,\n      Tout éblouit, fleurit et sourit devant lui,\n      E t de grands lis jaillis en gerbe de sa lance\n      Tendent leur lèvre chaste aux astres de la nuit.\n\n      Messager du Sauveur, beau de clarté divine,\n      Son front marqué du ciel rayonne et fait le jour...\n      — A h ! vers la maison calme, au pied de la colline,\n      Où l'Enfant adorée accueillit mon amour.\n\n      Va! effeuille tes lis, épanche ta lumière!\n      E n t r e , et sur ses doux yeux où je me vois meilleur\n      Dépose un long baiser, pur comme une prière,\n      Beau chevalier vêtu d'azur pâle, ô bonheur!\n\n       N u i t de Noël 1902.\n\n\n\n\n                               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-014", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 336, "page_fin": 337, "titre_corps": "Poésies inédites : Dédicace", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Dédicace Toi qui mourus", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", 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comprenais, toi qui connus l'Amour!\n\nAccepte donc leur gerbe! écoute les paroles\nOù l'ami resté seul enferma sa douleur,\nSous le parfum des fleurs aux fragiles corolles\nTu sentiras encor b a t t r e et t'aimer son cœur !\n\nJanvier 1903.\n\n                                         C H A R L E S DE   SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-015", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 338, "page_fin": 341, "titre_corps": "Charles de Sprimont", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Dullaert", "ancre_debut": "Charles de Sprimont L’ombre d’un cyprès noir", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 403, "page_imprimee": 338, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2712, "texte": "Charles de Sprimont\n\n                                      L'ombre d'un cyprès noir s'allonge sur les roses.\n                                                               HENRI DE RÉGNIER.\n\n\n\n\n                   LA foule inattentive, qui ne hante guère le Bois Sacré cher\n                     aux Muses, ignorait le nom du poète de vingt ans dont\n                     la voix fière et tendre s'est tue. Mais les rares fervents de la\n                     poésie, ceux qui se plaisaient à l'écouter et qui, peut-être,\n                     rêvaient pour lui déjà quelque gloire, émus à la fois de la\n                     mélancolie de son destin et du deuil qu'inflige aux Lettres\n                     sa mort, se sentent étreints, devant sa fosse trop tôt creusée,\n                     d'une poignante tristesse. Il assurait demain. Avec lui se\n                     sont envolées quelques-unes de nos plus belles espérances.\n   Peu de talents furent aussi précoces, chez nous, que celui de Charles\nde Sprimont. Il avait dix-sept ans à peine lors de ses débuts, et presque aussi­\ntôt on le remarqua. Puis, à mesure qu'il mûrissait, on s'habitua vite à compter\nsur lui. L'art, qui devient fréquent par ces jours de virtuosité, s'unissait, en\nses poèmes, au don, qui sans doute ne le sera jamais. La Muse l'avait élu.\nCet adolescent timide, sérieux et doux, qui se livrait peu, mais qui ne refusait\nrien de lui-même à ceux qui l'avaient mérité, révélait une exquise aristocratie\nd'âme. Il pensait haut et sentait noblement. Du faîte de la tour d'ivoire où,\nloin des vulgaires tumultes, le cloîtrait sa fierté, ses rêves essoraient en fré­\nmissant vers le sublime. Il contemplait à l'horizon, ruées vers la victoire et\nla mort, dans la pompe rouge des soirs, de merveilleuses chevauchées de héros.\nDemi-dieux de la Fable et paladins superbes de la Légende, il partageait leur\nivresse, enviait leurs exploits, tarasques domptées, vierges délivrées, empires\nconquis, s'éblouissait longuement de leur gloire. Quelle joie de pouvoir, à son\ntour, « rythmer sa vie aux splendeurs de son rêve », de chanter à son tour la\nmâle chanson de l'épéel Chimères, hélas ! dont sourit le dédaigneux posi­\ntivisme contemporain. Ce ne fut pas le moindre désenchantement du poète\nque de connaître la vanité de cet état d'âme héroïque.\n   A d'autres instants, la brise, du fond des forêts lointaines, lui apportait de\nmystérieuses et caressantes musiques d'une langueur infinie, et, perdu dans\nun ravissement, il écoutait la divine chanson de l'amour. Alors s'évoquaient,\ndans son passé, de frêles bonheurs d'enfance à jamais évanouis et, dans\nl'avenir, afin de chasser la mélancolie d'une telle image, l'humble maison\n"}, {"page_pdf": 404, "page_imprimee": 339, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3126, "texte": "                          CHARLES DE        SPRIMONT                         339\n\nfleurie où l'accueilleraient le clair sourire et l'étreinte de la bien-aimée. Dans\nson âme fraîche et candide jaillissait un printemps. L'amour, Charles de Spri­\nmont ne le concevait pas à la manière de certains qui prisent la sensation plus\nque le sentiment. Le cri de la chair n'éclate nulle part dans son œuvre.\nLes doux aveux, les silences plus doux que lui dictait près d'elle un cré­\npuscule nuptial, étaient dignes de sa Dame et d'un poète. Il appelait un\namour grave, radieux et pur, fait de vaillance et de tendresse, et défiant\nla mort. Il lui dut de connaître des heures « dont l'âme est embau­\nmée ». Comment ne pas transcrire ici quelques stances suaves de ce\npoème intitulé le Bonheur, qui, s'ouvrant par tant d'allégresse, se clôt sur tant\nde désolation?\n\n               Nous écoutions vibrer les cloches matinales ;\n               Nul ne dira jamais combien l'air était pur ;\n               Il semblait y passer dans le limpide azur\n               Des vols mélodieux d'âmes et d'anges pâles.\n\n               Le cantique du monde aux mille voix d'amour,\n               Des champs couverts encor des lourds épis de vie\n               Que mûrit le soleil et rafraîchit la pluie,\n               Montait pieusement vers la gloire du jour.\n\n               Et de tant de beautés sur nos âmes émues\n               La tranquille douceur s'épanchait lentement,\n               Et le charme exhalé de nos deux cceurs aimants\n               Faisait chanter la brise au long des avenues.\n\n               Du manoir des jours morts que hante ma Douleur,\n               Sans doute pour longtemps les portes étaient closes;\n               Au détour d'un sentier où fleurissaient des roses,\n               Je vis derrière nous l'ombre d'or du Bonheur !\n\n   Il ne la vit pas toujours, car « les heures de la joie ineffable sont brèves »,\net Charles de Sprimont en vécut d'autres. Dans son âme, où vibrait le clairon\ndes épopées, soupirait aussi la flûte des élégies. L'enthousiasme y alternait\navec la lassitude. Qui n'a connu, depuis Eden, les frissons d'octobre, l'acca­\nblante monotonie des jours, la fuite infatigable du temps, le mensonge de\nl'amour, l'amère vanité de tout? Il goûtait la volupté d'être triste. Et, sans\ndoute, l'on peut admettre qu'il tint des poètes désenchantés qu'il aimait une\npart de sa mélancolie ; que l'imagination souffrit autant, sinon même plus\nparfois, chez lui, que le cœur. Certaines de ses plaintes sont incontestable­\nment des échos. Mais il n'en est pas moins émouvant de rencontrer aussi\nfréquente la pensée de la Mort, « terme béni des longs sanglots », chez ce\njeune homme dont les suprêmes jours furent, en effet, si royalement comblés\nde larmes. L'Ange funèbre aux cheveux d'ombre, pâle et grave, maintes fois\napparu dans ses songes, lui avait inspiré — le poème en prose : Schumann,\nnotamment, en témoigne — une mystérieuse nostalgie du tombeau. Pareil à\nces jeunes morts dont parla Maeterlinck et qui semblent avoir été prévenus\nsans le savoir, on eût dit qu'il pressentait, par instants, son destin.\n"}, {"page_pdf": 405, "page_imprimee": 340, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3516, "texte": "340                               DURENDAL\n\n\n    Comme un des poètes dont l'influence est visible à maintes pages dans son\n œuvre interrompue, Charles de Sprimont vivait, par l'imagination, hors du\n siècle. Ce n'est pas assez dire, car il ne cherchait Tailleurs dans aucun passé\n qui appartint à l'histoire. Loin du réel, ses séjours de prédilection étaient les\n royaumes enchantés de la Fable et de la Légende. C'est là qu'il rencontra les\n Héros de l'Amour, de l'Epée et du Rêve, que devait exalter son livre. Il fut, sur la\nnef Argo, l'un des audacieux qu'entraîna Jason vers la Colchide. Peut-être\nest-ce lui qui, sur le roc en flammes, réveilla d'un baiser sublime Brunehilde ?\nDans la forêt de Brocéliande, plus tard, il entendit le cor des chevaliers d'Ar­\nthus, se mira dans la fontaine des fées, pleura sur le tombeau de l'Orphée cel­\ntique, endormi pour les siècles, aux genoux de Viviane, d'un magique som­\nmeil. Puis, il vit mourir du départ de Lancelot, Elaine, le lis d'Astolat, et\nTristan succomber à l'absence d'Yseult.\n   Après Tennyson, il goûtait une joie raffinée à revivre l'épopée lointaine,\npure entre toutes, de la Table Ronde; peut-être nous eût-il, à son tour, donné\nles Idylles du Roi.\n   Mais, ce qui le séduit, dans ces vénérables légendes, c'est moins, si gran­\ndiose soit-il ou si charmant, l'épisode lui-même que l'idée qu'il illustre. De\nces aventures célèbres, les Romantiques et les Parnassiens, artistes avant tout,\neussent apprécié la couleur. Ils se fussent satisfaits de les évoquer fastueuse­\nment pour le plaisir des yeux. Promues à la dignité de symboles, Charles de\nSprimont les ressuscite plutôt pour le contentement de l'esprit. Si elles y per­\ndent en relief, elles y gagnent en profondeur; elles éblouissent moins, mais\nfont rêver davantage. Elles ne sont plus de jadis ou de jamais; elles sont de\ntoujours. Leur pathétique s'élargit. Expressions figurées de l'éternelle rêverie\nhumaine, elles parlent mieux à l'âme.\n   Par cette manière de relier au monde idéal le domaine des faits et d'envi­\nsager les drames légendaires, aussi bien que les tableaux de la nature et les\nactes de l'homme, comme de simples images de l'Idée, Charles de Sprimont\nse rattache au groupe littéraire que représente avec le plus d'éclat M. Henri\nde Régnier. L'auteur des Poèmes anciens et romanesques et de Tel qu'en Songe est,\nd'ailleurs, avec M. Albert Giraud, le poète dont Charles de Sprimont subit le\nplus volontiers l'attraction. Il adopte maints de ses décors : forêts automnales,\nmanoirs aux portails géants, lacs mornes, fontaines, soleils couchants, la mer.\nIl lui emprunte, par moments, son bestiaire héraldique, griffons, alérions et\nlicornes. Il se plaît, à son exemple, aux thèmes mélancoliques et funèbres. Il\na quelque chose, aussi, de sa solennité.\n    Le récent réveil du génie latin l'avait réjoui. Charles de Sprimont avait le\nnoble goût de l'ordre, de l'harmonie, de la clarté, vertus latines. Je le soup­\nçonne d'avoir préféré la force disciplinée à la violence sans frein, et peut-être\nmême l'élégance à la force. Composés avec soin, ses poèmes, d'une ordon­\nnance toute classique, ont parfois une vraiment belle sérénité de lignes. Il a\nl'éclat et la grandeur : lisez la Toison d'Or ou le Réveil de Brunehilde; la grâce\nsouple et caressante : lisez la Forêt des Fées, Elaine, Merlin et Viviane; la subti­\nlité même et la mièvrerie : lisez certains sonnets des Fontanalia. Il professe le\nculte de la langue pure et le respect, sans fétichisme, des métriques établies.\n"}, {"page_pdf": 406, "page_imprimee": 341, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1656, "texte": "                          CHARLES DE SPRIMONT                               341\n\n\nSon vers ample, nombreux et sonore, plus musical que plastique, est fleuri\nd'images fières et tendres. Une maîtrise, déjà, s'y affirmait.\n   Le poète s'en est allé, qui, sensible aux formes harmonieuses comme aux\nnobles pensées, ne contempla, durant son court voyage terrestre, que des\nspectacles de beauté. Un magnifique paysage l'enchantait à peine moins\nqu'un geste magnanime. Il détestait, dans le mal, une laideur. Son âme\nardente et songeuse, toute enthousiasme, flamme, élan, aspirait aux cimes.\nS'il connut des lassitudes, ce furent celles du « rêveur déçu que hante la Chi­\nmère ». L'art était, à ses yeux, la voie qui mène à l'Idéal divin. J'imagine\nque Charles de Sprimont n'eut pas trop de peine à se résigner, quand l'heure\nsonna du départ, et qu'au seuil des extases que promet la Foi, il murmura lui\naussi :\n               Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée.\n               Tu y pourras reconnaître l'Idée\n               De la beauté qu'en ce monde j'adore.\n\n   Pour nous, qui l'aimions et que frustre sa mort, c'est avec tristesse qu'évo­\nquant son image disparue, nous nous remémorons l'hommage déposé\nnaguère par M. Maurice Barrès sur le cercueil d'un autre jeune défunt : « Sa\nvie trop brève et les circonstances ne lui permirent pas de toucher le public,\nmais cet inconnu savait l'art d'écrire, possédait la tradition des grandes\nbeautés françaises et respectait les maîtres. Il entrait dans leur sentier. On\ndut, hélas I dès ses premiers pas, y construire son tombeau. »\n\n                                                          MAURICE DULLAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-016", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 342, "page_fin": 342, "titre_corps": "Pour le tombeau du Poète : A Charles de Sprimont", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "A Charles de Sprimont Le front ceint d’un laurier", "ancre_fin": "Franz Ansel", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "A Charles de Sprimont Tu jouis aujourd’hui", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 407, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 108, "fin_caractere_exclue": 1008, "texte": "À Charles de Sprimont\n         Le front ceint d'un laurier que le temps ni l'envie\n         De leur souffle cruel n'ont encor pu flétrir,\n         Du pas calme de ceux qui surent bien mourir,\n         Tu franchis rayonnant les portes de la Vie.\n\n         Tandis que nous penchons notre âme inassouvie\n         Vers une source impure et prête à se tarir,\n         Aux jardins qu'un avril éternel fait fleurir\n         Tu promènes sans fin ton extase ravie.\n\n         Nous, hélas! comme une ombre errante sur le mur,\n         Nous marchons à tâtons dans un dédale obscur\n         Et nous cherchons en vain la Clarté qui délivre :\n\n         Elle baigne à jamais ton front prédestiné,\n         Et Dieu t'a déchargé du lourd fardeau de vivre\n         Avant qu'en ton cœur fier le lis ne fût fané.\n                                                                  FRANZ ANSEL.\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-017", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 342, "page_fin": 343, "titre_corps": "Pour le tombeau du Poète : A Charles de Sprimont", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Thomas Braun", "ancre_debut": "A Charles de Sprimont Tu jouis aujourd’hui du bonheur éternel", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 407, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 1008, "fin_caractere_exclue": 1710, "texte": "A Charles de Sprimont\n         Tujouis aujourd'hui du bonheur éternel\n         et abreuves ta lèvre aux fontaines du ciel,\n         Ami, dont nous lisions les vers à cette place,\n         du jour où l'on t'apprit à rimer au collège,\n         à la veille de l'heure où tes mains, enfin, lasses\n         eurent cessé d'en disposer le doux cortège...\n\n   (1) Nous remercions vivement les collaborateurs qui ont bien voulu nous envoyer ces\nfleurs poétiques pour la tombe de notre cher poète défunt. D'autres encore, ainsi\nMM. Fern. Séverin et Paul Mussche, nous ont exprimé le regret de n'avoir pas trouvé\nle temps de composer un poème. Nous classons ces poésies par ordre alphabétique des\nnoms d'auteurs.\n"}, {"page_pdf": 408, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1610, "texte": "             POUR LE TOMBEAU DU POÈTE                      343\n\nJe te connaissais peu, mais je t'aime beaucoup.\nJe te savais très pur, très pieux et très doux,\npareil au chevalier dont tu vantais l'orgueil,\namer de la douleur dont tu portais le deuil,\nému de la beauté grave et surnaturelle\nde l'amour vierge et de la mort cruelle.\n\nComme un pommier bombé à l'aurore de juin,\nle cœur gonflé d'espoir tu entrais dans la vie,\net lui abandonnais ta jeunesse ravie.\n       L'herbe était verte au creux de ton jardin...\n       et la voici déjà fanée\n       avec la fleur de tes années...\n\nTu sembles n'avoir pu porter que des promesses\net n'avoir célébré que ta première messe\nà l'autel idéal et chaste des poètes...\nTu as fait mieux.\nTu as souri aux volontés de Dieu. .\nPour te plaindre du mal ta voix devint muette.\nLe plus pur de tes chants est le chant de ta vie.\nJe préfère ta mort à ton plus doux poème,\ncar tu sacrifias à la Beauté suprême\nde tout ton cœur, de tout ton cœur, et sans envie,\nplus que des fables :\nune âme fraîche et agréable.\n\nA peine abandonné entre les mains bénies\nde l'ange austère au long regard d'automne,\nheureux, tu l'aperçus, sans que cela t'étonne,\npareil aux beaux auges dorés d'Epiphanie,\nte mener, par le bleu, vers les vergers célestes,\nau Paradis ombragé des poètes.\n\nPrès du rucher, sous le tilleul, dans le chœur angélique\ntu poursuis la chanson de ton adolescence\net ta strophe mêlée aux sereines musiques\ncélèbre le lieu de plaisance\noù pour avoir été uu enfant tendre et prude\ntu jouis à jamais de la béatitude.\n                                              THOMAS BBAUN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-018", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 344, "page_fin": 344, "titre_corps": "Pour le tombeau du Poète : In memoriam", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Valère Gille", "ancre_debut": "In Memoriam Les Muses trop l’aimaient", "ancre_fin": "Valère Gille", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Inscription tombale", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 409, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 68, "fin_caractere_exclue": 1334, "texte": "In Memoriam\n      Les Muses trop l'aimaient et la Mort fut jalouse.\n\n      Noble enfant, ton Destin fut bref : sous la pelouse\n      Où s'érigent les ifs, les stèles et les croix\n      T u dors; mais par-delà le noir tombeau, ta voix\n      Triomphante, immortelle et plus pure s'élève;\n      T a mâle lyre encore accompagne ton rêve ;\n      Il tressaille à nouveau ton cœur a v e n t u r e u x ;\n      T u chantes, et soudain nous revoyons tes preux\n      S'avancer dans l'aurore au choc clair des épées,\n      Aude, Grisélidis, les rudes équipées,\n      E t dans le désespoir d'un impossible essor\n      T r i s t a n étreindre Yseult sur la galère d'or.\n      Mais ton âme parfois, de tendresses trop pleine,\n      Exhalait sa plaintive et lente cantilène\n      E t tu mêlais ainsi, doux et fier tour à t o u r ,\n      Le laurier de la gloire au myrte de l'amour.\n      Hélas, t a vie, ami, fut trop vite bornée !\n      Aussi, voulant fixer ta double destinée,\n      Dire ta sombre ardeur et ton paisible orgueil,\n      J e viens pieusement déposer sur le seuil\n      Du tombeau, sous lequel pour jamais tu reposes,\n      U n glaive enguirlandé de palmes et de roses.\n                                                       VALÈRE GILLE.\n\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-019", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 344, "page_fin": 345, "titre_corps": "Pour le tombeau du Poète : Inscription tombale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "Inscription tombale A la mémoire du poète Charles de Sprimont Arrête-toi, passant", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 409, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 1334, "fin_caractere_exclue": 2006, "texte": "Inscription tombale\n                                                 A la mémoire du poète\n                                                 Charles de   Sprimont.\n\n      Arrête-toi, passant. C'est ici que repose\n      U n jeune homme nourri de rêves et de roses,\n      Qui, tantôt paladin couvert de son écu\n      E t tantôt ménestrel au luth d'argent, vécut\n      Dans un songe nacré de teintes opalines\n      Comme un lever de lune au-dessus des collines.\n      Il marchait, souriant et calme, sous les cieux.\n      Il prononçait souvent des mots harmonieux.\n      Il errait dans les bois, attentif aux murmures\n      Du vent mystérieux dans les sombres r a m u r e s .\n"}, {"page_pdf": 410, "page_imprimee": 345, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1813, "texte": "            POUR LE TOMBEAU DU POÈTE                        345\n\nPlusieurs, en le voyant passer, disaient : « On sent\n Que celui-ci charrie un astre dans son sang,\nCar, à travers le songe étrange qui les voile,\nOn voit poindre en ses yeux une lueur d'étoile.\nIl est de ceux qui vont, au loin, sur les flots bleus,\nRavir la Toison d'or aux monstres fabuleux.\nDe son aile de feu quand la Muse le touche,\nUn poème immortel hésite sur sa bouche,\nEt son front pur, nimbé d'un éclat singulier,\nAppelle le baiser auguste du laurier. »\nIl aimait les oiseaux, les fleurs et les fontaines.\nIl entendait souvent des musiques lointaines.\nParfois, les yeux mi-clos, il voyait à travers\nLes lilas lumineux et le feuillage vert\nRuisselant de soleil et bourdonnant d'abeilles,\nS'allonger un pays de songe et de merveilles,\nPlanté de palmiers d'or et de glaïeuls de feu,\nOù l'air subtil tremblait comme l'eau d'un lac bleu,\nOù les oiseaux frôlaient des harpes dans les branches,\nOù de l'encens fumait parmi les roses blanches,\nOù des palais de marbre aux portiques légers\nJaillissaient çà et là des bosquets d'orangers,\nOù allaient et venaient des figures étranges,\nDes elfes aux cheveux d'émeraude, des anges\nFaisant signe et traînant leurs robes dans l'azur,\nEt des fées de lumière aux bras calmes et purs,\nEt quelquefois, au son de mystiques musiques,\nDes séraphins tendant des roses hiératiques.\nMais lui, rêveur, assis à l'ombre des lilas,\nSouriait doucement et ne comprenait pas...\n\nMaintenant il comprend ! Dans l'extase divine\nLe poème aux cris d'or jaillit de sa poitrine,\nEt le voici debout dans la grande clarté,\nVêtu de neige ardente et d'immortalité,\nLa lyre aux doigts, parmi les lis et les colombes...\n\nPassant, il ne faut pas pleurer sur cette tombe.\n\n                                                VICTOR KINON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-020", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 346, "page_fin": 346, "titre_corps": "Pour le tombeau du Poète : A la mémoire de Charles de Sprimont", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Lauzon", "ancre_debut": "A la mémoire de Charles de Sprimont Ton cœur triste a cherché", "ancre_fin": "Maurice Lauzon", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Epigrammes Funéraires", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 411, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 52, "fin_caractere_exclue": 857, "texte": "A la mémoire de Charles de Sprimont\n      Ton cœur t r i s t e a cherché dans l'ombre des grands bois\n      L a paix chaste promise à ceux qui les vénèrent ;\n      T u compris leur beauté sereine et leur mystère\n      E t leur âme divine a chanté dans t a voix.\n\n      Mais leur jeunesse est brève et leur gloire mortelle,\n      Que les souffles de l'air effeuillent dans leurs jeux,\n      Tombe et meurt quand accourt l'automne impérieux.\n      E t sachant que tes jours trop prompts fuyaient comme elle,\n\n      Mais ne renaîtraient pas des neiges de l'hiver,\n      T u cueillis au laurier que n'atteint pas le givre\n      Une branche vivace, et voulant te survivre,\n      Tu couronnas ton front du rameau toujours vert.\n                                                   MAURICE LAUZON.\n\n\n\n\n            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-021", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 346, "page_fin": 347, "titre_corps": "Pour le tombeau du Poète : Épigrammes funéraires : Sur la tombe de Charles de Sprimont", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Marlow", "ancre_debut": "Epigrammes Funéraires Sur la Tombe de Charles de Sprimont Joins doucement les mains", "ancre_fin": "Georges Marlow", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "A Charles de Sprimont ... Saltem vos amici mei", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 411, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 857, "fin_caractere_exclue": 1931, "texte": "Epigrammes Funéraires\n          Sur la Tombe de Charles de Sprimont\n       Joins doucement les mains, ô toi qui viens t'asseoir\n       Auprès de ce tombeau que la pourpre du soir\n       Vêt d'un royal manteau diamanté d'étoiles :\n      Bientôt tu pourras voir, sereines sous leurs voiles,\n       S'approcher une à une, en effeuillant des fleurs\n      Toutes celles pour qui se tut malgré nos pleurs,\n       Cet enfant dont l'éveil, la vie et la mort même\n      F u r e n t un décevant et magique poème.\n      Tu les reconnaîtras, ô P a s s a n t attristé :\n      Celle qui tient les yeux baissés, c'est la Beauté,\n      Celle qui fait chanter sous le plectre d'ivoire\n      Sa grande lyre d'or et d'airain, c'est la Gloire\n      E t Celle qui sourit et pleure tour à tour,\n      C'est la Mélancolie et c'est aussi l'Amour.\n      Elles furent pour lui, qui dans la solitude\n      Aimait à s'entourer de leur sollicitude,\n      Les admirables soeurs de son rêve hautain.\n      I l les voyait passer, blanches dans le matin\n      Qui baignait leurs regards de sa pure lumière.\n"}, {"page_pdf": 412, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 618, "texte": "             POUR LE TOMBEAU DU POÈTE                                  347\n\nChère à leur noble orgueil, son enfance en prière\nConnut les jours divins réservés aux élus!\nI l chanta : Mais hélas, nous ne l'entendrons plus\nPuisqu'un matin ses s œ u r s jalouses ont fait t a i r e\nSes chants trop glorieux pour effleurer la t e r r e . . .\nIl repose à présent couronné de laurier\nSous ce t e r t r e où, dans l'ombre, elles viennent prier\nP o u r le Chantre des Dieux dont la voix, ô merveille\nA leur geste immortel chaque soir se réveille.\n                                              GEORGES MARLOW.\n\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-022", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 347, "page_fin": 347, "titre_corps": "Pour le tombeau du Poète : A Charles de Sprimont", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "A Charles de Sprimont Saltem vos amici mei", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 412, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 618, "fin_caractere_exclue": 1970, "texte": "À Charles de Sprimont\n                                            ... Saltem vos amici mei ...\n                                                   (MESSE DES MORTS)\n\n\nLes preux des grands jadis hantèrent ta jeunesse :\nTa race te léguait un nom semblable aux leurs,\nPoète, mais tu sus ennoblir ta noblesse\nPar ton Art héroïque et ta Sainte   Douleur.\n\nLes mythes de la vie en ton œuvre       renaissent.\nO « Tristan et Yseult » : l'Amour et le Malheur!\nCe thème favori, ou ta jeune   tristesse\nProphétisa ta mort dans un amour en fleur.\n\nTu vouas ta jeunesse à la gloire du verbe;\nTu survivras par lui, si tu meurs    ignoré.\nTon printemps s'est éteint les bras lourds d'une      gerbe\nOù chacun de tes vers est un épi doré.\n\nEt ce qui nous console, et ce qui nous étonne\n— Car n'est-il pas pour nous ton « moi » perpétué ?\nC'est de voir, à présent que la mort t'a tué,\nCombien ton blé d'avril a l'or des blés   d'automne.\n\nEt quelle destinée, ô ami, que la tienne!\nMort, tu ne fais que naître et n'es pas oublié.\nToi qui fus pur par l'Art et par ta Mort   chrétienne,\nDu haut de Monsalvat ton nom soit publié.\n\nO Poète en-allé, souviens-toi de la terre !\nQue ton geste céleste, à nos cœurs    fraternel,\nEn implorant pour eux la Face du Mystère,\nNous apprenne à chanter le Cantique éternel !\n                                          GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-023", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 348, "page_fin": 351, "titre_corps": "A la mémoire de Charles de Sprimont", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "A la mémoire de Charles de Sprimont Georges de Golesco Il a disparu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 413, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 91, "fin_caractere_exclue": 2630, "texte": "A la mémoire de Charles de Sprimont\n\nGeorges de Golesco :\n\n    Il a d i s p a r u . . . celui qui tant de fois, dans Durendal, laissa s'épancher en\ndes poèmes émus et harmonieux son âme rêveuse, fière et tendre. Il a disparu\nà l'aurore de la vie, dans toute la fleur d'un talent qui, de jour en jour, revê­\ntait u n aspect plus impressionnant et tendait à s'affirmer de plus en plus en\nu n e personnalité définitive.\n    D'autres diront mieux que moi les mérites de l'œuvre poétique que n o u s\nlaisse Charles de Sprimont. P o u r ma part, ayant pénétré souvent d a n s l'inti­\nmité du j e u n e poète éternellement absent, peut-être pourrai-je fixer ici quel­\nques traits de cette figure charmante.\n    Charles de Sprimont possédait des dons naturels exquis vivifiés et com­\nplétés par l'étude attentive et approfondie des grands poètes du siècle. L'affi­\nnement de son discernement critique si développé à l'âge de 23 ans n'est pas\nun des traits les moins frappants de cette nature privilégiée. Il percevait et\ngoûtait la beauté partout où elle rayonne et sous quelque forme qu'elle se\nmanifestât. E n poésie par exemple, il évitait de se confiner d a n s l'adoration\nd'une seule école, il savait admirer à la fois l'art des romantiques, des parnas­\nsiens et des symbolistes, aimant la limpide musicalité et la somptueuse efflo­\nrescence d'images des premiers, la force objective et la splendeur formelle des\nseconds, chez les troisièmes, enfin, le souci philosophique plus accentué se\ndérobant sous l'ample voile du symbole. Et ne découvrirait-on pas peut-être\nen ses vers cette triple influence?\n   A u n e â m e d'artiste sensible et vibrante, Charles de Sprimont joignait un\nesprit subtil et chercheur, porté aux investigations philosophiques, dont\nmaintes études révèlent la spontanéité, la maturité précoce et la puissance\nd'analyse. Tous les arts le passionnaient par leur côté divin et il les considé­\nrait comme de vastes et éblouissants miroirs réflétant la vie et la beauté\nsuprêmes. Mais il aimait par-dessus tout la musique, cette g r a n d e voix de\nDieu, et c'était souvent dans l'audition de quelque chef-d'œuvre de Bach, de\n\n\n  (1) Voici quelques pages qui nous ont été envoyées à la mémoire de Charles de\nSprimont. Nous en remercions les auteurs ainsi que tous les écrivains qui nous ont\nadressé leurs condoléances, et tout spécialement MM. des Ombiaux, E. Gilbert,\nCh. Martens, J. Ryelandt, L. Courouble, M. et Mme Relval, E. Bonehil, Edm. de Bruijn\nA. de Froger, A. Berthet, E. Fermaud, nos confrères du Thyrse, etc.\n"}, {"page_pdf": 414, "page_imprimee": 349, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3195, "texte": "             A LA MÉMOIRE DE CHARLES DE SPRIMONT                            349\n\n\nSchumann ou de Wagner qu'il cherchait et trouvait la source de ses meil­\nleures inspirations. Je me souviendrai toujours d'une soirée que nous pas­\nsâmes ensemble à tâcher d'éclaircir la fuyante énigme de l'immortelle Fan­\ntaisie en ut de Schumann. N'a-t-il point d'ailleurs mis le meilleur de luirmême\nen cette série de poèmes wagnériens si enveloppants d'harmonie, de couleur\net de sentiment, série qu'il se proposait de compléter et de réunir en un volume\nspécial?                                     .                                 !\n   Dans ses entretiens d'expansion avec ses amis, Charles de Sprimont se\nrévélait souvent un penseur planant au-dessus du monde des apparences, et\nque préoccupait l'essentielle question du véritable sens de la vie C'était une\nâme de lumière et de cristal, recélant comme toutes les natures profondes des\ntrésors de bonté et de sympathie.\n   C'est par un bel après-midi ensoleillé que ses amis ont été l'accompa­\ngner jusqu'à sa dernière demeure, où il repose auprès d'une mère adorée...\n   Nous ne le plaindrons pas. Pour une âme d'élite comme la sienne, la mort\nsemble marquer la fin d'une captivité. Elle est venue le prendre doucement\nentre ses bras, comme un ange cueillerait une fleur. Il est parti plein d'espoir\navec le bonheur et le printemps au cœur, faisant à Dieu l'entier sacrifice de sa\nvie, regrettant seulement de laisser derrière lui tant d'êtres aimés, et de\nn'avoir pu écrire l'œuvre qu'il sentait germer et palpiter au fond de son âme\nsongeuse... Mais ceux-là pleurent qui ont goûté le charme de son amitié,\nceux-là aussi qu'intéresse la gloire et l'essor des lettres nationales.\n\nArnold Goffin '.\n\n   Je voudrais consacrer quelques mots à la mémoire de ce charmant et discret\npoète, Charles de Sprimont, mais quels mots ne sont pâles devant la mort et\nquelles louanges — incertaines ?...\n   Malgré la sympathie que m'inspirait ses allures d'esprit et de pensée, je n'ai\nguère eu avec de Sprimont que des rencontres fortuites, dont l'une, cepen­\ndant, me laissa un persistant souvenir : C'était un soir, chez M. de Golesco;\net, à la fin de la fête de royale musique que nous avait donnée le maître du\nlogis, de Sprimont dit quelques poèmes' d'une inspiration et d'une forme très\npures, tout vibrants d'on ne savait quelle effusion grave et candide de con­\nfiante jeunesse. Et la voix dont il récitait ses vers, chaude, contenue et un peu\ntremblante, ajoutait encore à la fierté forte et douce des sentiments qu'ils\nexprimaient...\n   Cette disparition prématurée m'a remémoré celle de l'imberbe, fougueux et\ncordial directeur de cette lointaine Basoche : Charles de Tombeur, emporté, lui\naussi, à 23 ans, au seuil de la maturité, dans l'élan initial de ses énergies\njuvéniles, dans la première ardeur de ses enthousiasmes et de sa foi encore\nintacte de la vie...\n   Et, en déposant l'hommage attristé du regret sur la tombe de ces jeunes\nde notre jeune littérature, de ces débutants dont le nom survivra en\nquelques pages spontanées et vivaces, toutes parfumées de printemps impa­\ntient et coloré, on se laisse aller à songer que leur, bref labeur, quand\n"}, {"page_pdf": 415, "page_imprimee": 350, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2921, "texte": " 350                              DURENDAL\n\n\nmême, sera récompensé; que cette jeunesse et ce début, désormais, ne se flé­\ntriront plus et que leur travail ébauché se parera toujours, aux yeux des\nrêveurs, du charme énigmatique et des promesses de l'inachevé, de la spé­\ncieuse beauté de l'œuvre qui, ne s'étant pas dégagée complètement de la con­\nception de son auteur, n'a acquis qu'une existence partielle : Statue à moitié\nmodelée dans la terre plastique et sur laquelle l'empreinte des mains de\nl'artiste est restée comme le témoignage vivant de sa pensée interrompue...\n   Puis, quoi? ceux-là, au moins, n'auront connu des lettres que la joie hardie\net ombrageuse de parler, et de sentir que toutes les paroles ne sont ni vaines,\nni sans vertu... Il leur aura été épargné d'en apprendre le désenchantement\net de connaître, plus tard, l'amertume de plaider eux-mêmes les circonstances\natténuantes sceptiques de la générosité initiale de leur art — et de leur cœur...\n\nGeorges Virrès '.\n\n   Je revois Charles de Sprimont, en une journée du dernier été, sur la plage\nd'Ostende. Il souriait à la calme beauté des flots et du ciel. Il souriait dou­\ncement. Le soleil couvrit la mer d'une gloire tranquille. Charles de Sprimont,\nau hasard de nos propos, dévoila peu à peu son âme... Je l'écoutais, ravi, je\nreconnaissais enfin l'accent de ses chers poèmes. Il me parlait avec cet aban­\ndon, pour la première fois.\n   Je le revois encore aux réunions de naguère, dans le vieil hôtel Raven-\nstein. Des artistes forgeaient auprès de lui d'héroïques projets. Charles de\nSprimont ne disait rien, mais ses lèvres tremblaient. Lorsque soudain quel­\nque saillie faisait sonner les rires, un éclair joyeux brillait au fond de son\nregard, mais sa réserve pudique ne l'abandonnait pas. De grands passionnés\nvivent ainsi, silencieux, parmi leurs pensées ardentes.\n  On devine l'émoi de son inspiration, la triomphante réalisation de ses\nrêves dans le rythme, dans l'image, l'ivresse de donner aux autres, par le\nradieux poème, son enthousiasme en partage!\n  Ici nous avons goûté ce présent magnifique, ici le Poète se livra tout\nentier, et notre deuil se mesure à la noble beauté de l'ami que nous perdons.\n\nEugène Demolder '.\n\n  J'ai connu peu Charles de Sprimont. C'était un élégant jeune homme, de\nbelle et noble allure. Je le rencontrais aux expositions et aux concerts, qu'il\nse plaisait à fréquenter. Mais, c'était aussi un charmant poète, un peu\nmélancolique, et d'une langue harmonieuse. Il marquait déjà dans les lettres\nbelges. Et Durendal doit le regretter et le pleurer beaucoup.\n\nIwan Gilkin :\n\n   La triste nouvelle que vous m'annoncez m'afflige profondément. Quel\nmalheur de voir disparaître à la fleur de l'âge et du talent un poète si char­\nmant, si bien doué, que sa sensibilité exquise et son chant mélodieux desti­\nnaient à être parmi nous l'un des plus purs interprètes de la Beauté ! Je\nl'estimais et l'aimais !\n"}, {"page_pdf": 416, "page_imprimee": 351, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2331, "texte": "               A LA MÉMOIRE DE CHARLES DE SPRIMONT                          35l\n\n\nC a m i l l e Lemonnler :\n\n   J'apprends la mort de Charles de Sprimont : elle m'émeut douloureuse­\nment. Son âme avait une beauté triste et magnifique qui s'exaltait du sens\nsacré qu'il attachait à la vie. Il abandonne celle-ci noblement en laissant de\nbeaux vers, desquels sa mémoire demeure mélancoliquement entourée. Je ne\nle connaissais pas, mais j'éprouve le besoin de vous serrer la main, à vous\nqui étiez de sa famille spirituelle et qui le pleurez.\n\nL. Souguenet :\n\n   Je reçois la nouvelle de la mort de Sprimont. Voici une heure que j'y rêve\nen plein air et que je demeure stupide. Hélas, j'ai passé près de ce poète\ndiscret, charmant, fier — dont les vers trahissaient seuls l'âme éprise de faste\net de nobles tumultes — et je souriais à suivre des yeux, dans les sillons rec-\ntilignes de la vie moderne, ce paladin ingénu !\n   Le faire parler, violer sa réserve, le forcer à montrer son âme, fût-ce la\ndurée d'un éclair... je m'en serais bien gardé I Mais, je ne savais pas qu'il\ndevait sitôt mourir. Et le voilà parti, en ce glorieux jour de printemps,\nemportant tant de choses qu'il n'a pas dites! Au moins vous avez, vous\nautres, un grand espoir.\n\nR o b e r t van der   Elst:\n\n   La nouvelle de la mort du baron de Sprimont m'est une douloureuse\noccasion de vous dire quel lien profond continue de m'unir à vous et à\nvotre œuvre. J'en partage le deuil, j'ose le dire, car cette âme fière et noble\nqui vous est ravie était une des plus distinguées parmi celles qui honorent\nvotre revue de leur collaboration. Dans le dernier numéro de Durendal, j'ai\nbeaucoup admiré les vers de Charles de Sprimont. Ils étaient à la fois musi­\ncaux et pittoresques, confinant ainsi aux deux arts dont la poésie se distingue\net participe, sans tomber dans l'excès d'en évoquer l'un seul. Ils font penser\nà la fois aux harmonies calmes et graves de Chopin, et aux fresques des\nAngelico et des Botticelli, par leur pureté fière et leurs couleurs tristes.\nJe n'ai pas l'honneur de connaître la famille de Charles de Sprimont.\nVeuillez être mon interprète auprès d'elle, et lui dire, avec mon respectueux\nélan lie sympathie, ma ferme et chrétienne espérance d'approcher un jour,\ndans le lieu des béatitudes éternelles, l'âme délicate de leur cher disparu.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-024", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 352, "page_fin": 365, "titre_corps": "Un théâtre de rêve : Maurice Maeterlinck", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Un Théâtre de Rêve Maurice Maeterlinck", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 417, "page_imprimee": 352, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2398, "texte": "Un Théâtre de Rêve\n\n                          Maurice Maeterlinck\n                                         i\n\n\n                   IL m'est arrivé parfois d'imaginer un empire singulier, situé\n                      dans les îles du rêve, en plein océan de la fantaisie; un\n                      étrange empire, vraiment, synthèse des époques terminées\n                      et des pays divers. Au lieu d'y passer, les générations s'y\n                      juxtaposent, car le pays est grand et il y a de la place pour\n                      tous sous le soleil qui l'illumine. Débarqué des caravelles\n                      du songe, le voyageur qui s'y aventure passe de merveille\n                      en merveille. Dans des temples d'ordre dorique ou ionien,\n                      beaux comme le Parthénon, il assiste à des cérémonies\ndont l'admirable rite l'induit en extase. Plus loin, des messieurs en habit noir\nl'entretiennent de leurs chagrins domestiques, il entend les potinages des\nconcierges, des savants et des cabotins qui peuplent les loges, les académies\net les coulisses. Au sortir de la ville, quelque vieille diligence l'emmène par\ndes routes peu sûres, à travers une vaste forêt, où des brigands s'embusquent\naux détours, vers des châteaux où la vie s'écoule dans l'amour et la terreur.\nLes régions extrêmes du pays sont hantées par un peuple de fantômes, errant\nau ras des champs de bruyère et des landes stériles, entre des marécages où\nle reflet des étoiles luit dans l'eau stagnante et des rochers escarpés contre\nlesquels bat désespérément le flux marin.\n   Certains hommes aventureux et hardis explorent une partie reculée du\nvaste empire, y élevant un temple, une ville, un castel nouveau. D'autres, et\nils sont les plus nombreux, se contentent de bâtir leur maison suivant l'aligne­\nment d'une rue connue et fréquentée. Car tous sont citoyens de l'empire du\nthéâtre, où les novateurs sont rares, tandis que le bon Panurge mène paître\nun troupeau chaque jour plus nombreux.\n   Explorons un instant le pays. Nous y trouvons les grands classiques :\nSophocle, Racine, Gluck, ces temples sereins; ces châteaux de rêve et de\nmystère : Shakspeare, Wagner; ces salons où la bêtise humaine est délicieu­\nsement et âprement raillée : Molière. Ce sont là les chefs-lieux de districts\nétendus, où des légions d'auteurs ont bâti suivant le plan génial fourni par le\n"}, {"page_pdf": 418, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3289, "texte": "                          UN THEATRE DE RÊVE                                353\n\nMaître élu. Certains autres, sans atteindre à la hauteur des merveilleux génies\nqui créent, ont élevé, en prenant des matériaux à l'un et à l'autre, des édifices\nauxquels ils ont su imprimer souverainement la marque de leur personnalité.\nCelui dont je veux écrire, M. Maurice Maeterlinck, s'est construit un manoir\nde songe, au bord d'une mer brumeuse, dans l'ombre extrême des plus hautes\ntours shakspeariennes. Il a reculé les limites du mystère, conduit les person­\nnages créés par sa fantaisie jusqu'aux bornes de la sensibilité, au bord même\nde l'inconnu. Dans le grand empire dont je parlais, le domaine qu'il s'est\ntaillé, en plein cœur des forêts et des landes, captive étrangement celui qui\ns'y aventure. Nous allons tâcher d'en déterminer les frontières, de parcourir\nles routes et les sentiers qui le traversent, de comprendre l'âme exquise,\nobscure et frêle de ses habitants : Maleine et Hjalmar, Pelléas et Mélisande,\nAglavaine et Sélysette, noms pareils à ceux qui les portent, légers comme un\nsouffle, graves comme un sanglot.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   M. Maurice Maeterlinck est un homme du nord. Son enfance a contemplé\nles cieux gris et brumeux de Flandre, les canaux tendant vers les lointains la\nligne droite de leurs eaux, le grand fleuve blond qui doucement traverse la\nterre flamande, les moulins livrant au vent venu des îles leurs ailes grinçantes,\ntoute la campagne pacifique, où des clochers se profilent sur l'azur tendre,\nque l'on trouve dans les fonds de tableaux des primitifs. Il en est demeuré\nhanté par des paysages du nord, grands jardins de rêve bleuis par les rayons\nlunaires, jets d'eau qui pleurent, étangs moirés que plisse le glissement lent\ndes cygnes : pays mélancolique où se dérouleront ses drames, à l'ombre des\nchâteaux fabuleux. Donc, il est un sensitif, et c'est comme tel que nous l'aper­\ncevrons d'abord, dans le mince recueil de poèmes, trop décrié, d'une part,\naveuglément admiré, de l'autre, qui fut sa première œuvre publiée en volume :\nles Serres chaudes.\n   A prime abord, ces poèmes surprennent, irritent même. Se succédant sans\nlien visible, les images y paraissent incohérentes. On dirait des fleurs jetées\nsur une tapisserie par le caprice du brodeur, sans être ordonnées suivant un\ndessin régulier. Ce sont des serres chaudes au milieu de prairies où paissent\ndes brebis, de parcs où des paons font la roue, de forêts que bleuit la clarté\nlunaire. Il y croît des plantes monstrueuses, bizarres, lourdes, vénéneuses,\ndans une atmosphère de malaise et d'ennui.\n   Dans l'agencement de ces vagues images en vers, en strophes, en poèmes,\nl'auteur paraît se laisser guider par sa seule fantaisie. Figurez-vous un appa­\nreil enregistrant les diverses images qui se succèdent devant les yeux durant\nle demi-sommeil de la rêverie ; annotez ces images, et vous obtiendrez des\nséries d'impressions qui ressembleront peut-être aux poèmes des Serres\nchaudes, pour peu qu'un état d'âme intense ait dirigé votre imagination vers\nun même point.\n   Est-ce bien là de la poésie? Pour moi, un tel procédé tient plutôt de la\nmusique, dont l'effet est d'éveiller en nous des impressions, sans déterminer\n"}, {"page_pdf": 419, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3239, "texte": "354                               DURENDAL\n\n\nnettement quelles impressions. Autour d'un thème conducteur : tel état d'âme\nparticulier, l'ennui, la tristesse, la lassitude, viennent s'agencer des images\nvagues, en suggérant, par association d'autres, plus lointaines, plus incer­\ntaines encore. Cela correspond à la partie peu connue de l'immense clavier\nsensible que l'Art fait vibrer en nos âmes ; cela fait songer, si l'on me passe\nune analogie un peu hasardeuse, aux rayons ultra-violets du spectre.\n   L'œuvre poétique de M. Maeterlinck comprend encore quinze Chansons,\nque M. Ch. Doudelet illustra de façon étrangement suggestive et sur lesquelles\nMM. Fabre et Samazeuilh écrivirent de curieuses mélodies. Certaines de\nces chansons, quintessences de drames, m'apparaissent comme de petits\nchefs-d'œuvre, où d'hallucinants mystères se révèlent à mi-voix, en mots peu­\nreusement balbutiés.\n   Au début d'une étude consacrée au théâtre de M. Maeterlinck, il importait\nde donner une idée de sa poésie. Celle-ci, en effet, laisse transparaître un peu\ndu mystère des jardins somptueux et des palais tragiques où errent, sous\nl'empire du destin, les personnages de ses drames. Aussi bien Maleine, Méli­\nsande, Aladine, sont-elles de frêles fleurs de serre chaude, affinées par une\nlongue culture, et que le moindre souffle venu de l'au-delà, des forêts ou de la\nmer, fera pencher leurs tiges fléchissantes et mourir.\n   Nous en conclurons aussi que M. Maeterlinck est un poète, c'est-à-dire\nqu'il a le sens des mystérieuses correspondances qui unissent l'âme aux\nchoses et les choses entre elles, et qu'il sait rendre visibles et tangibles ces\ncorrespondances. La poésie n'est pas autre chose; l'Art consiste à exprimer\nl'en-deçà et l'au-delà par des images de beauté.\n   C'est donc surtout comme poète que M. Maeterlinck s'affirmera dans ses\ndrames, dans ses essais de philosophie, comme dans cette merveilleuse Vie\ndes Abeilles, l'un des plus beaux livres de prose française qui soient.\n\n\n\n   Mais ce poète est aussi un philosophe ; non pas qu'il ait ébauché à coups\nde raisonnement, après de longues et périlleuses investigations dans l'in­\nconnu, quelque nouveau système de l'Ame et du Monde. C'est un esprit\ncurieux de mystère, qui s'attache à approfondir les points peu explorés de la\npsychologie, à gravir les pics les plus escarpés de ces nobles sciences qui\natteignent au ciel. Il s'est exprimé tel en des essais dont l'ensemble forme ces\nouvrages universellement admirés : le Trésor des Humbles, la Sagesse et la Des-\ntinée, le Temple enseveli.\n   Des essais. J'aime ce mot. Il n'a pas cette morgue vaine qui dépare les titres\ntrop définitifs de certaines œuvres. Pouvons-nous, en effet, prétendre énoncer\njamais quelque chose de définitif? Les théories les plus belles ne se détruisent-\nelles pas souvent l'une l'autre? Un siècle accepte-t-il de confiance les ensei­\ngnements d'un autre siècle? L'essai échappe au reproche de vanité, parce\nqu'il exprime quelque chose d'inachevé, une interprétation que l'auteur' pro­\npose, une solution qu'il présente comme possible. Ceci n'exclut pas la convic­\ntion; si convaincu soit-on de la vérité d'une théorie, on ne peut, n'est-ce pas,\nrejeter, a priori, l'idée même d'une contradiction?\n"}, {"page_pdf": 420, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3269, "texte": "                          UN THEATRE DE RÊVE                                355\n\n    Ainsi, tandis qu'il notait les rêveries des Serres chaudes, M. Maeterlinck étu­\ndiait les mystiques. Il publiait ses belles traductions de l'Ornement des Noces\nspirituelles de Ruysbroeck l'admirable, des Disciples à Sais et des Fragments de\nNovalis, et préfaciait les Sept Essais d'Emerson, traduits par Mme S. Will.\n    Pour approfondir cette philosophie dans son essence et suivre ses varia­\ntions, il faudrait toute une étude. Aussi, n'en parlerons-nous que pour autant\nque sa connaissance soit utile à notre examen du théâtre de Maeterlinck. I1\nl'a puisée chez les néo-platoniciens d'Alexandrie, notamment dans les Ennéades,\nde Plotin ; chez les stoïciens, tels Marc Aurèle ; chez les mystiques du moyen\nâge ; chez les modernes Emerson et Carlyle. Ce qui la domine, c'est l'idée de\nl'existence souveraine et surnaturelle de l'Ame, considérée comme la seule\nréalité. Au-dessus de la vie pitoyable qui agite nos corps et nos intelligences,\nplane la vie immanente et suprême des âmes. C'est là que se nouent et se\ndénouent nos destinées, dans ce divin domaine de l'inconscient que nous n'aper­\ncevons que bien rarement, par les portes un instant entr'ouvertes du rêve, de\nla douleur ou de l'amour. Car il semblerait que pour M. Maeterlinck, l'être\nhumain, puisse se décomposer en trois éléments : le corps avec ses appétits,\nl'intelligence avec ses facultés, l'âme et ses puissances supérieures. En effet,\nselon l'auteur du Trésor des Humbles, l'âme plane tellement au-dessus et loin de\nla vie habituelle qu'on ne saisit guère qu'indistinctement son lien avec celle-\nci. Elle n'apparaît qu'aux heures graves et s'y manifeste dans le silence. Et\npourtant c'est sa présence qui nous idéalise. Je comparerais volontiers cette\nvie de l'âme à la vie surnaturelle de la grâce.\n    L'homme n'est pas libre; il est livré au jeu des destinées. Mais que sont ces\ndestinées? L'ancien fatum des Grecs et des Latins qui trouble de sa terreur\nles tragédies antiques? Non; le destin, c'est tout l'inconnu, tout ce qui limite\nnotre vie. Aussi, l'homme doit-il s'efforcer de reculer le plus possible les\nbornes mystérieuses, afin de diminuer dans sa vie la part de l'imprévu. Qu'on\nla nomme fatalité, hérédité, déterminisme, la terrible puissance, faite de passé\net d'avenir, dirige notre vie présente « cette petite île que rongent continuel­\nlement deux océans ».\n    Celte vie supérieure de l'âme, ce conflit silencieux des destinées se dérou­\nlent dans l'inconscient, et c'est donc dans cette existence, à côté, au-dessus de\nl'existence de tous les jours que se trouve le véritable tragique. C'est dans ce\nmonde que se joue le drame intérieur, dont les péripéties visibles ne sont que le\nreflet.\n    Quant à la morale de cette philosophie, elle est tout amour, pitié, pardon.\n Il faut s'efforcer d'introduire dans ses actes le plus possible de beauté, de\nbonté; et, pour cela, il faut aimer, aimer admirablement.\n\n\n                                       II\n\n   Voici donc un poète, professant la philosophie dont on vient d'esquisser les\ntraits principaux; épris, en littérature, de ces œuvres de mystère, où l'essence\nvéritable et profonde est au delà du sens premier; aimant, la peinture — car\n"}, {"page_pdf": 421, "page_imprimee": 356, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": " 356                                DURENDAL\n\n\n  il ne faut rien négliger dans la fixation des diverses influences dont l'en­\n  semble, joint à l'apport personnel, détermine l'œuvre originale, — aimant,\n  dis-je, les primitifs, tel Memlinck, et les préraphaélites d'aujourd'hui, tel\n  Burne-Jones. Ce poète écrit du théâtre. Que sera son œuvre?\n     Il ne faudrait pas s'imaginer que cette œuvre doive concorder exactement\n  avec la philosophie dont j'ai tâché d'énoncer les idées fondamentales; ni même\n  qu'elle soit simplement la mise en pratique des théories d'art théâtral émises\n  dans un essai du Trésor des Humbles, Le Tragique quotidien, essai dont la compo­\n  sition est postérieure, du reste, à celle des premiers drames. Quoi qu'il en\n soit des théories, ce théâtre est idéaliste : il insiste sur le sens caché des choses\n plutôt que sur leur apparence extérieure; il est fataliste : les personnages y\n subissent les événements au lieu d'en diriger le cours ; il est symbolique : il faut\n en chercher le sens profond plus loin que la signification directe; comme\n tout théâtre où le fatum joue un rôle, il est tragique, car l'homme n'a jamais\n attribué au destin que ses malheurs.\n     Enfin, et pour me résumer, il est à double action, c'est-à-dire qu'un\n drame immanent, absolument nécessaire, sur lequel la volonté humaine n'a\n aucune prise, s'y déroule, derrière les péripéties de la catastrophe qui en est\n la manifestation tangible. Si j'ajoute que l'action y est reculée à des époques,\n en des régions indéterminées, que le décor y tient de la féerie, que nul écho\n n'y redit une parole venue de notre monde et qu'il est en même temps, avant\ntout, profondément humain, je pourrai le caractériser comme suit, d'une seule\n expression : c'est un théâtre de Rêve.\n     L'analyse d'une œuvre dramatique peut se ramener à l'étude de trois points :\nl'Action, les Personnages qui y participent, les Idées qui s'en dégagent. Nous\nles examinerons tour à tour. Mais élucidons d'abord quelques questions\nsecondaires relatives aux circonstances de temps et de lieu.\n    Comme je l'ai- écrit, elles sont bien vaguement indiquées. J'imaginerais\nvolontiers — ce qui paraît, du reste, le plus vraisemblable — pour le temps,\nune époque indécise du moyen âge ; pour le pays, un septentrion de rêve, les\nindications de décors : canaux, moulins, îles, marécages en font foi.\n    C'est, en vérité, une étrange région, bordée de falaises que bat en gémis­\nsant le flux toujours renouvelé des mers. Des lagunes s'y insinuent par les\nfissures de la roche. Les eaux y creusent des grottes merveilleuses, sur\nlesquelles — est-ce un symbole pour marquer que l'abîme de l'inconnu est en\ndessous de nos actes et de nos pensées? — pèsent les châteaux séculaires,\naux corridors plus enchevêtrés que les replis de la conscience. L'horizon est\nfermé par un cercle de forêts. Région morne et sombre, où le ciel bas est\nlourd de nuages prêts à s'ouvrir pour déverser la pluie ou lancer la foudre, à\ns'entre-heurter dans les roulements du tonnerre.\n    Si le caractère fantastique de ce pays et de ces demeures semble rappeler\ncertaines descriptions hallucinantes d'Edgar Poë (1), l'influence des primitifs\net des préraphaélites se manifeste dans la physionomie des personnages. Ces\n\n\n  (1) Cf., par exemple, la Chute de la Maison Usher.\n"}, {"page_pdf": 422, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3235, "texte": "                            UN THÉÂTRE DE RÊVE                                357\n\nprincesses frêles et minces, aux yeux voilés de rêve, aux doigts chargés\nd'anneaux, drapées en des étoffes héraldiques; ces guerriers cuirassés d'acier\nsombre, aux regards épris d'action chantante, on les jurerait descendus d'une\ntoile de Burne-Jones ou de Dante-Gabriel Rosetti.\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n    Dans chaque drame de Maeterlinck, ai-je dit, on peut distinguer deux\n actions : l'action intérieure, qui se développe dans le domaine des lois inéluc­\n tables, comme aussi dans l'âme lointaine des protagonistes, et l'action exté­\n rieure, effet nécessaire de la première.\n    Dès le début de la Princesse Maleine, la force irrésistible et fatale, qui pous­\n sera dans la mort les principaux personnages, se manifeste par des\n cataclysmes. C'est le soir des fiançailles de Maleine, fille du roi Marcellus et\n de la reine Godelive, avec le prince Hjalmar, fils du vieux roi Hjalmar. Une\n comète sanglante plane au-dessus du palais de Marcellus et de brusques\n météores déchirent le manteau de la nuit. Et voici qu'au milieu du tumulte\n du festin une dispute éclate, le sang coule et le roi Hjalmar s'éloigne avec sa\n suite, en jurant au vieux Marcellus qu'il reviendra dans quelques semaines,\n suivi de ses pertuisaniers et de tous les corbeaux de la Hollande.\n    La sinistre menace s'est accomplie. Les troupes de Hjalmar ont saccagé le\n royaume de Marcellus ; celui-ci est mort dans le combat suprême. Maleine,\n restée fidèle au souvenir de son fiancé d'un jour, malgré les horreurs de la\n guerre qui ensanglantent leurs pays, se rend à Ysselmonde, où habite le roi\n Hjalmar et, à la faveur d'un déguisement, parvient à pénétrer dans le\n château.\n   Le vieux roi y est tremblant sous la domination de chair qu'exerce sur lui\nAnne, la reine détrônée du Guttland. Celle-ci à réussi à faire conclure les\nfiançailles de sa fille Uglyane avec le prince Hjalmar. Mais Hjalmar pleure\n Maleine, qu'il aimait et qu'il croit morte. Ainsi la luxure, l'astuce et la douleur\nrégnent dans le vieux château.\n   Maleine s'est fait recevoir comme suivante par Uglyane. La scène où elle\nse dévoile à son ancien fiancé, Hjalmar, est l'une des plus belles du drame.\n L'aveu jaillit de leurs âmes vers leurs lèvres et les étoiles, dans un coin du\nparc, entre des massifs d'arbres funèbres où luisent sinistrement les yeux\nphosphoreux des hiboux, auprès d'un jet d'eau qui pleure et retombe sur sa\npropre image réflétée au fond du bassin. Le paysage est haineux, farouche,\nhostile à cet amour de deux pauvres enfants qui souffrent — et qui doivent\nmourir.\n   La fatalité a agi. Désormais, les forces mystérieuses se manifestent avec\nune activité terrible. Hjalmar ayant déclaré au roi qu'il épousera Maleine,\nAnne fait naître dans le cerveau affolé de son sénile amant l'idée du crime.\nElle tente vainement d'empoisonner son innocente ennemie. Enfin, aidée par\nle vieillard, elle l'étrangle dans sa chambre, durant l'horreur d'une nuit\neffroyable où les éléments révoltés brisent toutes les lois qui les retiennent.\nUne tempête, dont les rafales s'entre-choquent et se mêlent au rugissement\n"}, {"page_pdf": 423, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3466, "texte": "358                                DURENDAL\n\n\n du tonnerre, saccage le pays, arrachant les toits des maisons et les marbres\n des tombes. Des moulins sont frappés par la foudre; la foudre tombe sur le\n château; une éclipse de lune plonge la région dans la mer des ténèbres; la\n croix de la chapelle est jetée dans le fossé, le pont-levis du bourg s'écroule.\n A l'horizon, un décor de forêts incendiées flamboie.\n    Comme Hamlet, Hjalmar, désespéré, découvre le crime. Halluciné par ses\n remords qui s'objectivent, le roi avoue l'acte affreux. Et le drame s'achève\n dans une brusque tuerie : Hjalmar poignarde la monstrueuse Anne et se\n perce lui-même la poitrine, tandis que la raison du vieux roi craque et s'effondre\n dans la folie.\n    Tel est ce drame, dont M. Octave Mirbeau révéla l'existence au public\n parisien dans un article retentissant. Sa profession de foi enthousiaste eut\npour effet de rendre M. Maeterlinck célèbre du jour au lendemain. Trois ans\nplus tard, en 1892, il publiait Pelléas et Mélisande, œuvre de vie plus profonde,\n où la fatalité, bien qu'elle revête des formes moins hallucinantes, exerce\ncependant, avec une intensité égale, son formidable empire.\n    Nous sommes dans le château du vieux roi d'Allemonde, Arkël. On y attend\n le retour du prince Goland. Celui-ci doit amener avec lui sa jeune épouse\n Mélisande, frêle petite princesse rencontrée par lui auprès de la fontaine,\n dans une forêt où la chasse l'avait égaré. Mais si bien avant leur arrivée on\nouvre la grande porte du château, qui résiste et se refuse à tourner sur ses\ngonds rouilles, c'est qu'ils amèneront avec eux la redoutable suzeraine, la Mort.\n    Dès le début du drame, la force fatale agit, essaie ses nœuds autour de\n ceux qu'elle a réunis pour les faire souffrir. La maladie de son père empêche\n Pelléas, frère utérin de Goland, de quitter le château pour se rendre\n au chevet d'un ami mourant; et, pourtant, son départ serait le salut!\n    Dès la première entrevue, les crochets de l'amour s'enfoncent dans le cœur\nde Pelléas et de Mélisande et, sans qu'ils s'en doutent encore, les attachent\nétroitement l'un à l'autre. Au second acte, Mélisande joue avec l'anneau\nnuptial que lui a donné Goland et le laisse tomber dans la fontaine. Midi\nsonne, et au même instant le cheval de Goland, saisi d'une inexplicable ter­\nreur, s'abat, précipitant son cavalier. En même temps que le sang a coulé,\nl'astuce est entrée dans la demeure, car Mélisande ment à son époux, qui\nl'interroge au sujet de l'anneau, et en même temps aussi l'amour a resserré\nplus fortement ses liens. Lentement, très vagues d'abord, les soupçons de\nGoland naissent, se précisent, grandissent, s'exaspèrent devant l'épouvan­\ntable réalité de leur objet. Il interroge son fils d'un premier lit, le petit Yniold.\nLa scène est une des plus tragiques qui soient au théâtre. Elle se développe\nen une progression terrible, depuis les premières questions, indifférentes en\napparence, jusqu'au moment où l'enfant, hissé par son père à la hauteur de la\nfenêtre de Mélisande, refuse de regarder et s'affole, pressentant, sans le com­\nprendre, l'affreux usage que l'on fait de son innocence.\n   Au quatrième acte, Pelléas va partir. Les inexorables puissances paraissent\ns'être un instant apaisées, mais ce n'est que pour reprendre haleine avant de\nlivrer le suprême assaut. Comme les adieux de l'amant et de l'amante se pro­\nlongent auprès de la fontaine, Goland qui les guette interrompt tragiquement\n"}, {"page_pdf": 424, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3567, "texte": "                          UN THÉÂTRE DE         RÊVE                        359\n\n la douceur enfiévrée de cette nuit. Le lendemain, on trouve Pelléas criblé de\ncoups d'épée, au fond des flots rougis du bassin ; Goland et Mélisande ensan­\nglantés « étendus auprès de la porte, serrés l'un contre l'autre comme de petits\nenfants qui ont peur ». Et la frêle et douce Mélisande, à peine blessée, meurt\n « sans raison, comme elle est née sans raison,' pour mourir... »\n    Entre Pelléas et Mélisande (1892) et Aglavaine et Sélysette (1896), une impor­\ntante évolution paraît s'être accomplie dans la pensée de M. Maeterlinck. Si\nles petits drames, parus en 1894, sont encore très imprégnés de sa première\nidée théâtrale, l'œuvre dont je viens de transcrire le titre euphonique corres­\npond davantage aux essais de philosophie, joyaux du Trésor des Humbles.\n    Aglavaine et Sélysette; à entendre chanter ces noms, il semble inutile d'in­\nsister sur la psychologie des exquises figures de femmes qu'ils désignent.\nAglavaine, ne sera-ce point, annoncée par les sonorités graves et pleines du\nmot, une beauté sérieuse, amoureusement mûrie pour la souffrance ; et si l'on\nsonge à une petite âme frêle et fine, que le vent de la douleur cassera comme\nune fleur fragile, pourrait-on la dénommer mieux que Sélysette? Il faut être\npoète pour trouver de tels noms, car un nom est tout un poème, caressé du\nreflet des dévotions, des tendresses et des extases que l'âme de celle qui le\nporte fera rayonner vers elle.\n    Ce drame est essentiellement un drame de pure pensée. L'intrigue n'y est\nrien, et il suffit pour la résumer de bien peu de mots. Aglavaine veuve est\nvenue s'asseoir au foyer de Sélysette et de son époux Méléandre, et avec elle\nsont entrés dans le château près de la mer les éternels fiancés : l'Amour et la\nDouleur. Mais pour glisser leur ombre dans la vie de ces êtres beaux et bons,\nils ont dû se faire beaux et bons comme eux. Si Aglavaine et Méléandre\ns'aiment, c'est — une bouche humaine s'étonne à prononcer de telles paroles\n — sans préjudice pour l'amour qu'ils ont pour Sélysette et que Sélysette a\npour eux. Seulement, il n'est pas permis d'aimer de la sorte, l'amour fût-il\nmême, comme en ce drame, dépouillé de son manteau de volupté cruelle. Et\nSélysette souffrira dans sa petite âme naïve, et tous souffriront avec elle de se\nheurter à d'obscures murailles derrière lesquelles serait le Bonheur.\n   Un moment, la force d'amour et de beauté qui anime ces êtres sublimes\nsemble vaincre les destinées ennemies. On croit qu'un miracle va s'accomplir,\nune loi meilleure remplacer l'ancienne loi terrestre. Mais c'est en vain. Un\nvent d'orage rabattera sur le sol les pensées qui voudraient s'échapper en plein\nciel. Afin de permettre à Aglavaine et Méléandre de s'aimer librement, Sély­\nsette choisira de mourir. Ainsi, elle fera « la chose la plus belle que l'amour\npuisse faire quand l'amour se trompe », immolant volontairement son\nbonheur, dans le sacrifice le plus absolu qui soit, puisque tous ses efforts ten­\ndront à le faire ignorer, pour ne point jeter sur la joie qu'elle croit donner aux\nautres l'ombre d'un remords. Et elle se précipitera du haut de la tour en\nruines, d'où a fui le grand oiseau vert qui, depuis quelques jours, planait\nautour d'elle, l'Espoir. Ainsi, comme dans presque tous les drames de\nM. Maeterlinck, le dénouement d'une situation en laisse entrevoir une autre\nplus tragique encore, et le drame intérieur se prolonge dans la pensée.\n                                        *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 425, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3073, "texte": "36o                               DURENDAL\n\n\n   L'œuvre théâtrale de M. Maeterlinck comprend encore une série de petites\npièces, véritable quintessence de son art mystérieux et raffiné. Elles sont, en\nraccourci, pour marionnettes, semblables aux grands drames que l'on vient d'ana­\nlyser. Peut-être même, dans certaines d'entre elles, l'auteur pousse-t-il ses\ninvestigations plus profondément encore, à travers l'immense océan de l'in­\nconnu.\n   L'action de l'Intruse et des Aveugles, se déroule aux frontières de la fatalité\nsuprême. Une famille est réunie, dans la maison où une malade aimée ago­\nnise, et lentement, sûrement, malgré les prières et les pleurs, la sinistre\nennemie s'approche, armée de la faulx cruelle..., c'est l'Intruse.\n   Une troupe de malheureux, hommes, femmes, enfants, vieillard.-, frappés\nde cécité, dans une île, au bord de la mer, sous une nuit d'étoiles attentives,\ncherchent, avec quelle anxiété pleine de terreur et d'angoisse, le guide accou­\ntumé qui se trouve au milieu d'eux, immobile et glacé, sous le doigt de la\nmort... Ce sont les Aveugles; et c'est peut-être aussi l'humanité.\n   Alladine et Palomides sont comme une miniature de Pelléas et Mélisande.\n L'amour jeune et ardent des deux héros, l'amour sénile et soupçonneux\nd'Ablamore, l'amour admirable d'Astolaine, prêt aux sublimes sacrifices, y\nmènent l'action.\n   La mort de Tintagiles se passe au cœur même du manoir de la Reine impla­\ncable. Une progression de terreurs y conduit des pressentiments funèbres\njusque sous les griffes de la mort.\n   Intérieur enfin, avec une simplicité de moyens qui tient du prodige, est à\nnotre avis, entre toutes ces pièces, celle qui excite l'émotion la plus forte. Des\nétrangers ramènent le corps d'une jeune fille morte à la maison tranquille où\nsa famille l'attend, sans se douter de l'affreuse nouvelle qui va la briser de\ndouleur. Rien que cela; mais cela, ce contraste entre l'agitation de ceux qui\nn'osent frapper à la porte, entrer, annoncer le malheur, et l'apparente sécurité\ndes infortunés qui ignorent leur deuil, suffit pour éveiller en nous un étrange\nfrisson.\n   M. Maeterlinck a récemment ajouté deux petites pièces à cette série : un\nmystère, Sœur Béatrice, adaptation scénique d'une légende bien connue du\nmoyen âge chrétien, et une féerie, qui se déroule avec un luxe de joyaux\néblouis, Ariane et Barbé Bleue. Nous y voyons les anciennes héroïnes, Maleine,\nMélisande, Sélysette, délivrées par la sage et forte Ariane, retomber aussitôt\naux bras du tyran bien-aimé. Ainsi..., mais n'allons pas trouver là un sym­\nbole où M. Maeterlinck lui-même nous conseille de n'en point chercher.\n\n\n                                      III\n\n   Nous connaissons à présent les sujets de ces drames; mais quels sont les\npersonnages qui y participent à l'action. De pauvres petits êtres souffrants et\npitoyables, en proie au caprice des plus terribles fatalités, jouets des forces\naveugles qui les poussent l'un vers l'autre pour qu'ils s'aiment, les séparent\npour qu'ils souffrent, ne les unissent définitivement que pour les précipiter\n"}, {"page_pdf": 426, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3502, "texte": "                           UN THEATRE DE RÊVE                                361\n\ndans la mort. Ils ressemblent à des voyageurs, abrités dans un palais de\ncristal pendant une effroyable nuit d'orage. La lueur pâle des éclairs leur\nmontre, au delà des murs transparents de leur asile, des horizons terribles où\ndes végétations monstrueuses s'entrelacent sous un ciel de folie. Mais une\nvolonté impitoyable les pousse à ouvrir les portes, à s'égarer dans le formi­\ndable inconnu. Pourquoi Maleine se rend-elle, à travers le pays dévasté, à\nYsselmonde, où l'attend la mort? Pourquoi? Parce que c'est sa destinée de\npérir étranglée et qu'aucune puissance au monde ne saurait contre-balancer\ncelle-là. Pourquoi Mélisande aime-t-elle Pelléas? Pourquoi Alladine aime-\nt-elle Palomides? Parce que leur destin veut que Pelléas et Mélisande, Alla­\ndine et Palomides soient unis dans la souffrance, l'amour et la mort. Aussi,\ndès qu'ils se sont vus, la voix mystérieuse leur a ordonné de s'aimer. « Ah !\npourquoi partez-vous ? » dit Mélisande à Pelléas la première fois qu'elle le ren­\ncontre; et, en parlant ainsi, elle cède à l'inévitable qui l'attire. Dès que\nl'arrivée d'Aglavaine est annoncée, on pressent qu'elle apportera dans les plis\nde sa robe le trouble et la douleur, et dès la première scène de l'Intruse, on\nsent que la mort doit conclure.\n    Les frêles personnages de ces drames ne sont donc que les victimes plus\n ou moins résignées des forces qui, au-dessus d'eux, nouent une intrigue ter­\n rible qu'ils n'ont point prévue, qu'ils ne peuvent désirer, qu'ils sont contraints\n à subir. Pelléas lutte vainement, non pas contre son amour, mais contre ce\n qui fait le danger de cet amour; il veut quitter le palais d'Arkël, fuir cette\n demeure périlleuse, où il vit trop près d'elle, et tout : la maladie de son père,\n la volonté contraire du vieux roi, la force même des événements conspire à\n l'en empêcher.\n    L'action de cette puissance formidable, le Destin, est indiquée à tout\n moment. Les signes qui la manifestent, ce sont les phénomènes célestes :\n passage de comète et pluie d'étoiles dans la Princesse Maleine, la perte de l'an­\n neau de Mélisande dans les flots de la fontaine, la mort de l'agneau d'Alla­\n dine, les banalités sinistres de l'Intruse, la clef de la tour retrouvée dans\n Aglavaine et Silysette. La présence du fatum est vraiment matérialisée. Ses\n agents, ce sont les choses, les choses sournoises qui savent mais se taisent,\n les choses mauvaises, comme le dit Hjalmar : « Qui ne soufflent mot quand\n vous êtes là, mais, sitôt que vous avez tourné la tête, s'accordent pour vous\n jouer de vilains tours. »\n     Comme Shakspeare, M. Maeterlinck a aimé à esquisser de douces figures\n féminines; mais, — tandis que le grand maître génial s'est plu à créer, à côté\n de ces frêles images de rêve : Ophélie, Miranda, Juliette, des héroïnes douées\n d'énergie et de vaillance, — il a surtout imaginé de délicats petits êtres\n passifs, qui se laissent aller où le malheur les mène. Telles sont les amantes\n de son théâtre : Maleine, Alladine, Mélisande. Parfois, cependant, elles sont\n  capables de s'élever à la hauteur de la pensée sereine et du pur sacrifice;\n  telles Sélysette et Astolaine. Admirons aussi les sœurs vaillantes, Bellangère\n  et Ygraine, luttant désespérément contre la Mort, qui saisit le petit Tintagiles.\n  Aglavaine est grave et songeuse, comme la Douleur qui l'accompagne.\n     Quant aux héros, parfois ce sont des violents, des impulsifs, comme Goland,\n"}, {"page_pdf": 427, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3235, "texte": "362                               DURENDAL\n\n\ncomme aussi Hjalmar; mais, d'ordinaire, ils s'abandonnent, perdent toute\nénergie sitôt qu'ils sont poussés vers l'amour; tels Palmonides, Pelléas. De\ngraves et belles figures de rois : Ablamore que rend mauvais sa passion\nsénile, Arkël qui pressent le malheur, le vieux Hjalmar vraiment tragique\ndans son abandon aux volontés criminelles de la reine Anne et dans l'hallu­\ncination de ses remords.\n   M. Maeterlinck a placé encore, dans ses drames, de fines silhouettes d'en­\nfants rêveurs, peureux, questionneurs, dont la parole inconsciente est d'ac­\ncord avec le destin : le petit Allan, Yniold, Yssaline, Tintagiles, dont la mort\ndouloureuse est le plus poignant des drames.\n   La psychologie de ces divers personnages est étonnamment uniforme. En\neffet, chez Maeterlinck, les héros ne raisonnent guère; ils se contentent de\ntrès simples paroles, — très simples, en apparence, quant au sens qu'ils\nentendent leur donner, mais laissant supposer des possibilités indéfinies. Au\nreste, pourquoi raisonneraient-ils ? Ils doivent agir comme ils agissent. Goland\nfrappe Pelléas et Mélisande, parce que c'est l'usage, « oh, simplement parce\nque c'est l'usage! » Dans un seul de ces drames, Aglavaine et Sélysette, la pensée\npresque libre semble un instant bien près d'échapper aux destinées enne­\nmies; mais, c'est en vain, elle ne lutte que pour retomber plus lourdement,\naccablée sous leur pesée fatale.\n\n                                        *\n\n    Si maintenant nous passons à l'examen des idées qui se dégagent de\n ces drames, la même simplicité lumineuse frappera nos regards attentifs.\n    Comme toute œuvre viable, l'œuvre du dramaturge gantois contient une\n vérité « inscrite dans un symbole », mais cette vérité s'en déduit naturelle­\n ment au lieu d'y être introduite a priori. En effet, les choses les plus simples\n ont leur signification cachée, autrement haute et profonde que le sens qu'on\n croit leur donner. Comme l'a dit notre auteur, le poète doit être passif à\n l'égard du symbole. En ce point, ainsi qu'en beaucoup d'autres, il lui faut\n obéir à l'instinct secret qui le guide.\n    Tous ces symboles se ramènent aisément à l'idée de la destinée, point cen­\ntral et thème dominant du théâtre de M. Maeterlinck. Or, la forme la plus\n terrible du destin, celle sous laquelle il se manifeste aux riches aussi bien\n qu'aux misérables, c'est l'inéluctable nécessité de la mort. La marche géné­\n rale des drames que l'on vient d'analyser peut donc se résumer en cette brève\nformule : A tel moment et dans telles circonstances, le Destin veut la mort.\n Dès leur début, on sent peser sur soi la dure fatalité dont les supplications et\nles luttes ne pourront que ralentir la marche, sans jamais l'interrompre un\nseul instant. Depuis l'éternité, les astres sont en route, les âmes innombrables\ns'agitent de génération en génération pour que tel événement arrive; com­\nment donc l'arrêter? Les victimes savent qu'elles périront, elles le sentent\ndans la partie inconsciente de leur être, et, pour empêcher l'affreuse vérité\nd'apparaître trop clairement à leur pensée, s'efforcent de s'étourdir dans les\njeux bruyants de la vie. Vaine tentative ! Il est des moments où leurs regards,\n"}, {"page_pdf": 428, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3184, "texte": "                          UN THÉÂTRE DE RÊVE                                363\n\nmalgré elles, se tournent vers leurs âmes, et alors les pressentiments qu'elles\ny découvrent les font crier d'épouvante.\n   C'est aux vieillards, tels Arkël, Méligrane, l'Aïeul dans l'Intruse qu'est\ndévolu le soin de soulever parfois, en balbutiant, un coin du voile qui cache\nle muet avenir. Proches eux-même du tombeau, ils sont plus aptes à décou­\nvrir les symptômes annonciateurs de la destinée.\n   Ainsi, poussés vers un événement qu'ils voudraient ne pas voir et dont la\nfulgurante certitude perce leurs paupières closes, ces êtres vivent perpétuelle­\nment sous l'empire de la terreur. Aussi bien celle-ci est-elle la grande source\nd'émotion où va puiser M. Maeterlinck qui pourrait être nommé, non sans\njustesse, le poète dû frisson et de la peur. Souvent il s'efforce d'ébranler les\nnerfs par des moyens matériels; il parvient mieux encore à obtenir son effet\nquand par une simple réplique, insignifiante en elle-même, il rend visible le\ndrame secret dont l'intrigue, décisive pour tous, se noue dans la région des\nforces qui nous dominent.\n   Un mot, un geste, un silence lui suffisent pour fendre le mur de bronze, et\nmontrer, à travers l'interstice, les puissances invincibles préparant l'avenir.\n   Ce monde de mystère, vaguement aperçu, où règnent la Fatalité et la Mort,\net dont l'ombre s'étend sur tous les drames dont j'ai parlé, constitue dans cette\nœuvre l'élément surnaturel, nécessaire à la perfection de tout effort d'art.\n Comme le dit fort bien notre auteur, dans la suggestive et pénétrante pré­\nface dont il fit précéder la dernière édition de son théâtre : « Rarement, la\nbeauté, la grandeur d'un poème se limitent aux choses connues de notre\nmonde. Neuf fois sur dix il les doit à une allusion aux mystères des destinées\nhumaines, à quelque lien nouveau du visible à l'invisible, du temporel à\nl'éternel ». L'œuvre entière de M. Maeterlinck est conforme à ces paroles\ndécisives, car son créateur arracha au cœur même du mystère les plus\néblouissants joyaux dont il l'a parée.\n\n\n                                       IV\n\n   Outre ces qualités si précieuses et si hautes qui se manifestent dans la con­\nception et la composition de ses œuvres, M. Maeterlinck a reçu des puissances\nbienfaisantes le don essentiel qui transfigure toute chose et dont l'absence\nlaisse un écrivain, si grand fût-il d'autre part, singulièrement désarmé devant\nla postérité. J'entends parler du don du style.\n   Le style est l'atmosphère d'une œuvre, sans lui, il n'est pas de vie possible.\nIl met en valeur les détails, délimite les contours, accuse les moindres acci­\ndents de la pensée, répand sur l'ensemble cette belle lumière aérienne où l'on\nrespire avec plus d'aisance, où les formes semblent plus souples, plus mélo­\ndieux les rythmes, plus pénétrants les parfums et les saveurs.\n   Cette rare limpidité d'expression est un des charmes certains de l'œuvre de\nM. Maeterlinck. Elle répand son éclat uniforme sur les volumes d'essais où\nil enferma sa philosophie. Clair sans être précis, le style n'y livre jamais tout\nà fait la pensée ; il la présente, vêtue d'une gaze légère qu'un mouvement\n"}, {"page_pdf": 429, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3190, "texte": "364                               DURENDAL\n\n\n suffit à faire tomber; il laisse une ombre discrète voiler parfois un instant\n  l'enchaînement des idées. Ainsi, le lecteur peut goûter souvent cette joie\n  exquise de deviner sans peine.\n     La même phrase, légèrement colorée et très musicale, se retrouve dans son\n  œuvre dramatique, mais fragmentée, déchiquetée, accentuée, suivant les exi­\n  gences du dialogue. On peut dire de certaines scènes qu'elles sont de la véri­\n  table musique verbale. M. Maeterlinck connaît mieux que personne la valeur\n  émotive propre à chaque mot. Sous sa plume certains vocables très simples\n acquièrent par l'usage habile qui en est fait une force d'expression nouvelle ;\n ils revêtent des significations insoupçonnées, ouvrent à la pensée un champ\n de possibilités indéfini.\n     C'est bien là le style qui convenait à ce théâtre tout psychique, tourné plu­\n tôt vers l'intérieur que vers l'extérieur. L'expression y est la surface mou­\n vante et changeante de l'inconnu. Ici, derrière les mots, il faut deviner les\n âmes, et, par conséquent, rien ne peut être inutile. C'est merveille que l'auteur\n'ait su aussi bien approprier chaque terme, en tirer le maximum d'impres­\n sion. L'angoissante scène entre Goland et le petit Yniold, au troisième acte\n de Pelléas et Mélisande, est une progression d'effets réalisés par un choix de\n mots restreint, combinés avec un art étonnant. Cette progression, d'abord\n insensible et lente, puis plus rapide, se fait foudroyante au moment où la\n vérité, violentée, se refuse à se livrer, se débat dans les paroles de l'enfant,\n ignorant le poids terrible dont ses réparties inconscientes pèsent dans la\n balance du destin. A ce point de vue, je rappellerai aussi la scène de la\n reconnaissance, au troisième acte de la Princesse Maleine, la scène des remords\n du roi, à la fin de la même pièce, l'Intruse et la Mort de Tintagiles en entier.\n Des effets de mots bien ménagés y arrachent à l'auditeur un involontaire\n frisson.\n     Une autre qualité de ce style, et non pas la moins précieuse, est sa singu­\n lière puissance musicale, cette belle aisance harmonieuse qui, du ton de\n l'ordinaire dialogue, l'élève parfois jusqu'à la forme rythmique suprême, au\nVers. Le quatrième acte d'Alladine et Palomides, la description du miracle dans\nSœur Béatrice, sont les triomphes de cette manière.\n\n\n                                       V\n\n   Si je n'ai pas cru devoir, selon l'habituel usage, tempérer de réserves, ou\nmême de critiques, le caractère admiratif de cet essai, m'exposant peut-être\nde la sorte à paraître partial à certains lecteurs, c'est que l'œuvre dramatique\nde M. Maeterlinck, par son originalité très marquée, échappe, en quelque\nmanière, à l'ordinaire discussion. Elle est de celles qu'il faut admettre ou\nrejeter dans leur entièreté. Pour être conséquent je devrais donc, en une péro­\nraison enthousiaste, placer celui dont j'ai tenté d'analyser les ouvrages au\npinacle du temple de l'art; à défaut de quoi, il siérait au moins que je citasse\nles phrases les plus élogieuses par lesquelles ses commentateurs le caractéri­\nsèrent. Je m'en garderai bien, préférant laisser le loisir de conclure. Un fait\n"}, {"page_pdf": 430, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3285, "texte": "                            UN THÉÂTRE DE RÊVE                                     365\n\nest certain : le nom aujourd'hui célèbre de Maeterlinck est couramment pro­\nnoncé par la voix confuse de la renommée à côté des noms illustres d'Ibsen\net de Tolstoï. Ainsi que l'écrivit M. Camille Mauclair, il est une gloire occi­\ndentale, au-dessus de l'opinion et de la mode.\n   On peut tâcher de déterminer la place exacte qu'il occupe dans la littéra­\nture dramatique. Cette place, il n'est pas prématuré de la lui marquer déjà,\ncar l'évolution de sa pensée, tournée de plus en plus vers des études morales,\nsemble annoncer que la partie de son œuvre à laquelle cette étude fut con­\nsacrée, peut être tenue pour définitivement close (1). S'il est loin du théâtre\nà thèse, dont M. Brieux est aujourd'hui un des principaux champions, comme\naussi la victime, — loin du théâtre d'observation fantaisiste, vaudeville,\ndirai-je, pour les gens d'esprit fin, où M. Alfred Capus excelle, — plus loin\nencore du drame romantique auquel M. Edmond Rostand paraît avoir donné\nun regain de vie, — s'il est, dis-je, une place pour un artiste qui aurait pris\naux Grecs l'idée du destin, à Racine un peu de sa tendresse, à Shakspeare et\nà sa pléiade la physionomie extérieure de leurs drames, et en soi-même un\ncaractère mystérieux presque indéfinissable dont j'aurais aimé mieux mon­\ntrer le charme, — et qui, épris aussi des mystiques, des primitifs, des préra­\nphaélites, s'efforcerait de synthétiser ces divers éléments en des pièces un\npeu bizarres, inquiétantes et, pour certains raffinés et beaucoup de simples,\nvraiment captivantes, cette place revient à M. Maeterlinck.\n   On a dit de lui qu'il procédait directement de Shakspeare, on a prétendu\nqu'il le surpassait même : erreur et propos d'enthousiasme outré. Tout au plus,\nl'influence du dramaturge anglais est-elle pour quelque chose dans la struc­\nture de la Princesse Maleine et de Pelléas et Mélisande. Quant au reste, on ne\ndépasse point le grand Will,\n    Selon moi, ce théâtre ne se rattache à aucun groupe d'oeuvres connues et\nrestera, abstraction faite de ses imitateurs, un cas isolé en littérature, comme\nl'œuvre d'un Poë ou d'un Mallarmé. Ai-je dit qu'il paraît pour ainsi dire\ninjouable, car la moindre imperfection de mise en scène en compromettrait\nirrémédiablement le charme complexe et subtil. Peut-être lui faudrait-il son\npetit Bayreuth. Je ne sais trop si l'on doit le souhaiter. Mieux vaut qu'il\ndemeure peu connu des snobs, ouvert à ceux qui, dans l'aimable abandon\nde la lecture, se laisseront lentement gagner par le charme insinuant de ses\nphrases musicales, de son tragique un peu ténébreux, de ses prestigieux\ndécors. Ceux-là sauront reconnaître en Maleine, Mélisande, Sélysette, de\nfrêles créatures sœurs de leur songe, et s'abandonner à la légende de leur\nlamentable destinée, comme on s'abandonne à l'exquise angoisse d'un beau\nrêve.\n                                                           CHARLES DE SPRIMONT.\n\n\n\n\n   (1) La parution récente de Monna Vanna ne dément pas cette opinion; cette pièce\nmarque, en effet, une importante évolution dans l'esthétique dramatique de M. Maeter­\nlinck. C'est du théâtre orienté vers la vie ardente; ce n'est plus du théâtre de Rêve. (Sur\nMonna Vanna, voir Durendal, juin 1902.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-025", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 366, "page_fin": 368, "titre_corps": "Hommage de la Presse", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Hommage de la Presse", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 431, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2482, "texte": "Hommage de la Presse\n Le XX' S i è c l e '.\n\n   C'est avec une douloureuse émotion que tous ceux qui accordent quelque\nattention à l'efflorescence de notre littérature auront appris la mort du poète\nCharles de Sprimont qui vient de clore à la vie ses yeux d'artiste prédestiné.\nIl meurt à 23 ans, au seuil même du temple où il était digne d'entrer et dont\nles portes allaient s'ouvrir au large devant lui par la publication d'un livre qui\naurait été une révélation pour le public, mais dont ses intimes connaissaient\nles poèmes, d'une large envolée et d'une facture souple, peu habituelle aux\ndébutants.\n   Depuis cinq ou six ans d'ailleurs, — de Sprimont sortait alors de rhéto­\nrique — les jeunes revues, principalement La Lutte et Durendal, accueillaient\navec joie ses strophes d'une grâce harmonieuse et d'un tour mélancolique,\nhautain et pénétrant, auxquelles se reconnaissait un poète de race.\n   Ses premières œuvres étaient mieux que des promesses. Qu'on en juge par\nce sonnet où s'exprime symboliquement le désir qu'a toute âme fière de con­\nquérir la gloire qu'il aperçoit tout à coup vaine et inutile.\n   Le poète vient de décrire le manoir merveilleux qu'il veut atteindre...\n\n                    Saignant sous l'éperon qui lui meurtrit la chair\n                    Se cabrant et ruant de terreur, blanc d'écume,\n                    Devant l'altier manoir que le couchant      allume\n                    L'étalon révolté hennit vers le ciel clair.\n\n                   Et moi, saisi d'un long et chaud frisson de gloire\n                   Écoutant mon sang battre, et d'un seul cri jeté,\n                   J'ai salué le burg où mon pennon planté\n                    Va dire à tout jamais mon nom et ma victoire.\n\n                   Mes flèches ont troué la gorge des lions\n                   Et rejoint dans leur vol les grands a l é r i o n s ,\n                   Le griffon gît, percé par le glaive intrépide ;\n\n                   Mais sous un dur regard soudainement      dardé\n                   De ses yeux, dévoilant l'horreur du palais vide.\n                   Au pied de l'impassible Sphinx, je suis tombé!\n\n\n\n   (1) N o u s reproduisons sous ce titre les principaux articles parus dans les journaux à\nl'occasion de la mort de notre jeune collaborateur. Il faut signaler tout spécialement le\nThyrse, qui, au moment où nous allons paraître, publie un article très sympathique et\ntrès élevé sur notre poète, sous la plume l e Gaston H e u x .\n"}, {"page_pdf": 432, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3150, "texte": "                         HOMMAGE DE LA PRESSE                                 367\n\n   On remarquera dans quelle forme classique cette pensée s'exprime ; à la dif­\nférence de la plupart de ses jeunes confrères, le baron Charles de Sprimont\naffectionnait particulièrement le tour traditionnel de la poésie française.\n   Les légendes wagnériennes, le cycle de la Table Ronde, l'infini domaine\ndu rêve et de la réflexion philosophique étaient les sources préférées de son\ninspiration et l'on peut, en feuilletant les livraisons de Durendal, où il collabo­\nrait assidûment en ces dernières années et dont il était devenu le secrétaire\nde rédaction, en retrouver la traduction en des vers limpides, sonores et\nmesurés.\n   En y regardant de plus près, on découvrirait le pressentiment de la mort\nprécoce qui le frappe aujourd'hui et la prévision du deslin promis à son âme\npure au milieu des épreuves de la maladie :\n\n               Saint Idéal ! rayon de l'ineffable aurore\n               O Mont Salvat des cœurs qu'illumine la foi.\n               L'art pur est le chemin qui mène jusqu'à toi\n               A travers les douleurs dont toute âme s'honore.'\n\n  Et dans le dernier numéro de Durendal, il publiait un poème intitulé 1'An-\nnonciation, où passe le souffle avant-coureur de sa fin, qu'il accepta avec la plus\nédifiante résignation chrétienne.\n   Mais si les lettres sont en deuil, quelle douleur étreint le cœur de ses amis.\nAffectueux, tendre, réservé, dévoué jusqu'à l'abnégation, on ne dira jamais\nassez quel compagnon d'élite ils viennent de perdre à jamais!\n\nLe Journal de Bruxelles '.\n   Charles de Sprimont était un poète dans toute la grandeur du titre et dans\ntoute la noblesse du rôle. Le public n'a pas encore pu en juger par son œuvre\nque, déjà très complète, peu connaissaient. Et peut-être, en somme, n'en\neut-il jamais jugé : le public belge étant sourd volontairement aux œuvres\nlittéraires de ses compatriotes. Mais pour nous qui le connaissions et dont il\nétait l'ami, Charles de Sprimont avait tout le charme et tout l'entraînement\nque le poète exerce sur les âmes jeunes, prêtes à battre des ailes à tout souffle\nd'enthousiasme. Je l'ai connu, il y a de ça déjà quelques années, lorsque nous\nétions très jeunes tous les deux et que, universitaires de philosophie, le souci\nd'écrire nous hantait également. Nous avions repris à quelques-uns une feuille\nuniversitaire que nous léguaient d'autres jeunes qui nous précédaient : Tho­\nmas Braun, Edmond Carton de Wiart, Franz Ansel et d'autres. Le journal\ns'appelait L'Escholier et son principal souci était d'introduire un peu de pré­\noccupation littéraire et poétique dans la vie estudiantine. Malheureusement,\nce souci est le dernier de ceux capables de hanter le cerveau estudiantesque\nbelge. Nous fîmes vivre L'Escholier deux ans. Il mourut dans l'indifférence de\nceux qui lui reprochaient d'être trop littérairel Nous lui gardons pourtant, à\nce pauvre Escholier, un délicieux souvenir, nous ses rédacteurs. Il nous a\n permis de réaliser le rêve entre nous, en nous donnant l'occasion de vivre à\n trois ou à quatre une vie d'amoureux de lettres. Je crois bien que le plus con-\n"}, {"page_pdf": 433, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3154, "texte": "368                               DURENDAL\n\n\nvaincu et le plus fervent d'art, ce fut de Sprimont. Nous rimions tous un peu,\nplus par fantaisie que par conviction; de Sprimont, lui, y mettait toute son\nâme et tout son art. Avant qu'il ne le traduisît, son rêve était choyé et caressé.\nIl vivait avec lui. C'était, à cette époque, l'histoire sentimentale et chevale­\nresque de héros rutilants et sonores : princesses blondes et pâles, chevaliers à\ntoison flottante et à glaive impérieux. Ils bondissaient ou ondoyaient en pays\nde féeries, vers un bel amour éblouissant et pur. Éblouissant et pur aussi était\nl'éveil de ce cœur d'adolescent généreux et chaste qui fut le cœur de leur\nauteur. Chimères, sans doute, que ces poèmes, mais lumineuses et belles\ncomme un rayon de soleil de plein midi ; et à l'âge que nous avions, pour ces\nchimères-là nous savions vibrer d'admiration.\n   Depuis, avec la vie qui si vite lui a donné son baiser amer, sa muse s'huma­\nnisa. Elle devint tendre, douce, fluide et résignée. Elle s'est tue sur un chant\nadmirable de noblesse et de résignation chrétienne. Ah! d'avoir frôlé cette\nâme de poète qui me fut si sympathique, je rapporte une grande impression\nde reconnaissance et d'admiration. Je viens de la revivre cette impression\nintensément en reprenant contact avec la tendre nature, ce soir de printemps.\nVraiment, il me semble que parmi toute cette douceur qui flottait sous le bois\nlunaire et parfumé, quelque chose de très bon, de très noble et de très pur\nerrait qui rendait la nuit plus séduisante encore : c'était l'âme du poète Charles\nde Sprimont qui remplissait mon souvenir et s'en était allée vers un monde\nmeilleur dans la tiédeur d'un soir de printemps.\n                                                            HENRI DAVIGNON.\n\nL'Indépendance :\n\n    Un de nos jeunes poètes qui donnait les plus brillantes promesses d'avenir\nlittéraire, le baron Charles de Sprimont, est mort, il y a quelques jours à\npeine, frappé en plein effort. Tous ceux qui connurent l'écrivain, admirèrent\nla forme ardente et nerveuse, le symbolisme fier de ses poèmes. Amoureux des\népoques passées, Charles de Sprimont ressuscita les héros de la légende et en\nfit la vive incarnation de sa philosophie. A une étrange maturité d'esprit, il\njoignait une délicatesse de sentiment et un fini d'expression qui le firent sou­\nvent considérer comme suivant de près Henri de Régnier, dans ce genre\nfermé à qui n'a pas l'inspiration vigoureuse, exceptionnelle : la poésie philo­\nsophique.\n    Les lettres belges avaient le droit de s'enorgueillir de pareilles prémices.\nNous avions le droit de penser qu'un jour son nom prendrait une place mar­\nquée dans la pléiade de nos écrivains. Et ce n'est pas sans un sentiment de\nvraie tristesse que nous exprimons en ces quelques lignes ce qu'ont pensé tous\nceux qui le connurent et pour qui sa fin prématurée est une douloureuse\nsurprise.\n    M. Charles de Sprimont était avocat au barreau de Bruxelles, secrétaire de\nDurendal, collaborateur de toutes nos revues littéraires, et il meurt à 23 ans.\nSon œuvre sera réunie et publiée ; et de cette âme qui fut grande, il survivra\nquelque chose...\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-026", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 369, "page_fin": 373, "titre_corps": "Gazette des faits et des livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Gazette des Faits et des Livres", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 434, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 2658, "texte": "Gazette des Faits et des Livres\n\n                                                                               I er juin.\n   Voici trois volumes de critique (1).\n   M. Brunetière — impératif — et M. Lemaître — ondoyant — disputèrent\njadis à propos de la critique de principes et de la critique d'impression.\n   La critique de principes pourrait s'étiqueter aussi la critique qui pontifie\net la critique d'impression la critique qui sourit...\n   M. René Doumic est un critique qui pontifie; il doit bien cela à l'école\nnormale, qui l'a nourri, et à M. Brunetière, qui, en attendant l'Académie,\ncondescendit à l'admettre dans sa confraternité, à la Revue des Deux-Mondes ;\nl'élève, au demeurant, fait honneur au maître, dont il épouse les partis pris\nd'admiration et d'injustice en les motivant d'une démonstration savante et\néloquente... Oserai-je insinuer que M. Doumic écrit au moins aussi bien que\n M. Brunetière et avec un moindre luxe d'incidentes? Lorsque M. Doumic, en\nune page excellente, traite de l'Unité d'inspiration chez Victor Hugo, on croirait\nlire un fragment détaché de la retentissante Evolution des genres de M. Brune­\ntière; telle dissertation, en tous points intéressante, sur la Psychologie collective\n— et où sont résumées les opinions de M. Tarde à propos de la criminalité des\nfoules — et tel autre aperçu sur les Crimes passionnels, courageuse réaction\ncontre le sentimentalisme du jury, apparaissent encore comme du meilleur\nBrunetière... Si l'éminent théologien de la littérature venait à disparaître\ndemain, de méchantes et spirituelles gens ne manqueraient point de servir\nà M. Doumic l'épigramme adressée à Edmond de Goncourt après la mort de\nson frère Jules : « Ce n'est plus un écrivain, c'est une veuve! »... D'autant\nplus que M. Doumic ne s'est point contenté d'emprunter à M. Brunetière sa\nméthode, il partage aussi ses haines... Verlaine fut une des haines de\nM. Brunetière et Barley d'Aurevilly en est une autre... Ces « anormaux »\nayant été revêches à toute classification, furent de ce fait exclu de la littéra­\nture par M. Brunetière; M. Doumic avait déjà confirmé cette excommunica­\ntion; il y revient dans son nouveau livre... Non, vraiment, on ne peut pas\ndemander à des critiques comme M. Brunetière et M. Doumic, qui se drapent\nen d'impeccables redingotes et dînent chez Marguery, de reconnaître du génie\nou même le moindre talent à des écrivains qui s'affublèrent d'un costume\n\n\n  (1) RENÉ DOUMIC, Hommes et Idées au XIXe siècle (Paris, Perrin). — J. ERNEST-\nCHARLES, les Samedis littéraires (Paris, Perrin). — JEAN LIONNET, l'Evolution des idées chez\nquelques-uns de nos contemporains (Paris, Perrin).\n"}, {"page_pdf": 435, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3471, "texte": " 370                               DURENDAL\n\n\n romantique et bizarre et qui, après avoir vécu dans de minables garnis, mou­\n rurent à l'hôpital!... Et la beauté tragique du Prêtre marié? Et la pénétrante\n poésie de la Bonne Chanson? Fumisteries» à accrocher dans une galerie d'excen­\n triques »! Dernières convulsions « d'une poésie qui se meurt »l Ni à Barley,\n ni à Verlaine, « l'histoire de la littérature ne fera aucune espèce de\n place » !...\n    Ces partiales méconnaissances des Savonarole de la Règle et de la Méthode\n suffisent à juger la critique de principes et à faire apprécier l'excellence et\n l'équité de la critique d'impression.\n    J'ai savouré avec un infini plaisir les Samedis littéraires de M. J. Ernest-\n Charles, où tant de vivacité intellectuelle s'allie à une si charmante souplesse\n de sensibilité. L'auteur — qui n'est pas académicien et n'a pas ses entrées à la\n Revue des Deux-Mondes — n'a point jugé nécessaire de s'installer dans la cita­\n delle d'un apriorisme intransigeant et de canarder de là, impitoyablement et\njalousement, toute œuvre et tout écrivain qui n'arboraient point une ten­\ndance conforme. Non. Très éveillé, très réceptif, très éclectique. M. J. Ernest-\n Charles promène sa curiosité à travers les très dissemblables productions\nlittéraires de ces dernières années, passe de Taine à Jean Lorrain, de Gabriel\nHanotaux à Maurice Barrès, enterre Zola après avoir enseveli l'Etape. Et, au\ncours de ces brefs tableautins, brossés au hasard de l'actualité, toutes les con­\ntroverses de l'esthétique contemporaine sont touchées avec un rare et libre\ndiscernement et — ce qui est un charme de plus — une exquise modestie...\nS'abstenir de tous aphorismes solennels, noter simplement les reflets qu'une\nœuvre a projetés dans l'esprit et dans le cœur, n'avoir d'autres étalons d'appré­\nciation que la probité, la sincérité et le talent de l'homme que l'on juge,\nsaluer en vigie sympathique les lueurs annonciatives dans le livre d'un débu­\ntant, oser dire leurs méprises, leurs erreurs et leurs injustices aux plus grands\net aux plus illustres, et, pour cette besogne de droiture et de vérité, être armé\nd'un style où la vie se joue en mille facettes d'humour étincelant, prompt et\nnerveux — ah! la belle et enviable destinée, et qui sera plus hautement bien­\nfaisant pour l'art que les prêches moroses, froids et vindicatifs des grands\nparvenus du Dogmatisme !\n    Moins frémissante et moins ailée que la critique de M. J. Ernest-Charles,\nplus serrée, plus apparemment érudite et plus soucieuse de logique est la\ncritique de M. Jean Lionnet, qui étudie « l'évolution des idées » chez quel­\nques contemporains notoires. L'évolution? Pas tant que cela. Car M. Lionnet\nsemble avoir surtout pour objectif de démontrer que ses modèles ont moins\névolué qu'on se plaît à le dire. Ainsi, en Jules Lemaître, auquel il consacre\nla plus vivante de ses études, M. Lionnet s'ingénie à réduire en une impec­\ncable harmonie d'idées le scepticisme du délicieux notateur des Contemporains\net des Impressions de théâtre, et l'austère gravité de principes du président de la\nPatrie française. Il paraît que ceci était dans cela. Nous ne nous en doutions\npoint, mais M. Lionnet apporte à sa démonstration tant de sympathique\nconviction, qu'il serait de mauvais goût de ne pas le croire sur parole. De\nmême pour Tolstoï. Le nihiliste des premières œuvres et le mystique des\nœuvres dernières sont si habilement entremêlés dans les aperçus de M. Lionnet\n"}, {"page_pdf": 436, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3282, "texte": "                   GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                                371\n\n\nque la vie intellectuelle et morale du grand écrivain russe — où se croisent\ntant de courants contraires — en acquiert une unité imposante. Ce n'est plus\nde la critique, c'est de la prestidigitation. La partie la plus neuve du livre de\nM. Lionnet est l'épilogue : un parallèle en tous points excellent et enlevé de\nverve entre les Martyrs de Chateaubriand et Quo Vadis. Il y a là un amusant\néreintement, et qui mérite d'être retenu, de la pompeuse niaiserie du « mer­\nveilleux chrétien » arboré dans les Martyrs, et la part que Sienkiewicz\ndoit à lui-même est très perspicacement séparée de celle qu'il doit aux autres.\n\n                                             *\n                                         *       *\n\n   Eugène Baie... Ce nom — qui vous était, sans doute, hier, comme à moi,\nparfaitement inconnu — vient d'apparaître au frontispice d'une œuvre qui\nmarquera dans notre littérature belge d'expression française... Œuvre d'his­\ntoire et de poésie, ou les matériaux d'histoire, vivifiée par la poésie, fleu­\nrissent en merveilleuses fleurs d'art I Un double titre : l'Épopée flamande (et l'on\npouvait redouter un alignement de. solennels et mortels alexandrins !) et His-\ntoire de la sensibilité collective (voilà qui rassurait et décelait l'originalité) (1).\n , « L'âme flamande » est une locution que les toasts et les articles de jour­\nnaux — littérature facile! — firent entrer dans la catégorie des faciles poncifs.\nCe qui est moins aisé, c'est de dégager les caractéristiques de cette âme, leur\nlent affleurement des primitives origines, leurs progressives accentuations à\ntravers les péripéties historiques et de grouper finalement ces caractéristiques\nen un ensemble qui fasse impression et relief.\n   M. Eugène Baie a tenté ce travail et l'a réussi.\n   Sans doute, des réserves s'imposent; libre-penseur, M. Baie a fait la part\nsingulièrement minime au sentiment mystique qui, dès l'origine, fut un fac­\nteur capital dans l'élaboration de l'âme flamande; d'autre part, porté par ses\nsympathies vers le parti ouvrier, M. Baie semble vouloir considérer (cela est,\ndu reste, plutôt insinué que dit) le socialisme comme l'exécuteur prédestiné\ndes plus authentiques aspirations de l'âme flamande. Dénoncer cette double\ntendance suffit pour en faire justice, comme d'une lacune de tradition et d'une\nerreur de conception qui, par endroits, gâtent pour nous l'impression et\ncoupent l'envolée du poème en prose écrit par M. Baie à la gloire de notre race.\n   Avant M. Eugène Baie, seul jusqu'ici M. Godefroid Kurth — ce Michelet\ncatholique — s'était montré de taille à fondre les faits et gestes multiples de\nnotre histoire en de grandioses synthèses, où la plus scrupuleuse réalité parée\nde tout le prestige évocateur du style, proférait l'unité et la permanence, parmi\nles siècles, de l'idéal d'énergie et de rêve, patrimoine de notre peuple.\n   Que relevant de tendances philosophiques opposées et parti d'un point de\nvue différent, M. Eugène Baie, à son tour, ait conçu, élaboré et frappé de sa\ntrès personnelle empreinte une puissante synthèse patriale, cela n'est pas pour\n\n\n (1) EUGÈNE BAIE, L'Épopée flamande, Histoire de la sensibilité collective (Bruxelles,\nLebègue).\n"}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3007, "texte": "372                                DURENDAL\n\n\ndéplaire, puisque cela atteste les ressources renouvelées et tentantes que notre\nnationalité, en ses origines et ses développements, offre à l'historien épris\nd'art et à l'artiste préoccupé d'histoire.\n   Pour des lacunes, des erreurs et des méconnaissances, si importantes\nsoient-elles, il ne serait pas juste de dénier la haute valeur de 1''Epopée flamande\nde M. Eugène Baie. Le début de l'œuvre — la conquête de la terre de\nFlandre sur l'Océan — relève d'une esthétique sauvage et presque biblique;\nles luttes tragiques des Communes sont évoquées en des fresques épiques lar­\ngement émouvantes; et le chapitre final sur l'art semble refléter, dans le\nlyrisme vibrant et coloré de ses procédés, l'éternelle beauté des œuvres\nanalysées...\n   M. Eugène Baie, vraiment, est un grand écrivain.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   M. Eugène de Groote — lorsque la politique ne l'immobilisait pas encore —\nfut un intrépide voyageur... Sa jeunesse vagabonda sous des cieux divers :\n« Sans compter, dit-il quelque part, des excursions diverses à travers l'Eu­\nrope, depuis Cadix jusqu'à Odessa, et de Glasgow à Constantinople, j'ai tra­\nversé deux fois l'Islande en revenant par le Sprengisandr, qui n'est pas tout\nà fait un boulevard. J'ai visité au cœur de Ceylan d'antiques nécropoles; par­\ncouru en charrette à bras le Japon avant les chemins de fer; chassé chez les\nCircassiens et ballade chez les Kalsouris, plus drôles certainement que les gom­\nmeux de ce côté-ci ». Et avant d'être relégué au logis et à la Chambre, par\nl'exigeante confiance des électeurs de Furnes-Dixmude, M. de Groote accom­\npagna, lors de l'inauguration du chemin de fer du Congo, la promenade-\nbanquet de l'Albertville.\n   M. Eugène de Groote sait voyager.\n   Il est doué, par tempérament, de cette énergie nerveuse que les difficultés\naiguillonnent et que les obstacles fouettent et qui s'entête à réaliser, malgré\ntoutes les entraves, un itinéraire probablement tracé... Voyageur de prin­\ncipes, non de fantaisie.\n   M. Eugène de Groote sait voir.\n   Il révèle, dès ses premiers livres, un sens très développé du pittoresque\ndans la nature et dans les humanités diverses qu'il cotoya... Le trait caracté­\nristique d'une civilisation, les « tics » d'un peuple — indices de sa psychologie\n— le tentent et le retiennent. Non point que son observation choit dans la\nminutie. Ces menues annotations soulignent des tableaux d'ensemble, à larges\nlignes, fortement peints et souvent tremblants de sensibilité.\n    Car M. Eugène de Groote sait sentir.\n   Si sa virilité d'âme répugne aux permanentes mélancolies de Loti, s'il se\nplaît à décrire les sites et les êtres avec détachement et sérénité, la qualité\némotive des spectacles de la nature, les héroïsmes des hommes, le jeu de la\n vie et de la mort, surtout impressionnant parmi des décors lointains et\n inconnus, le remuent et amorcent chez lui l'enthousiasme ou la tristesse... Ah !\n"}, {"page_pdf": 438, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2308, "texte": "                   GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                            373\n\n\nl'exquise description de Madère, l'émouvante visite au cimetière de Borna, et\nl'éloquent et délicat hommage rendu aux religieux des hôpitaux congolais !\n   Enfin, M. Eugène de Groote sait écrire.\n   Son style s'adapte, avec une infinie souplesse, à toute les formes de l'obser­\nvation : net et précis dans les notations de mœurs, coloré dans les « paysages »\net les « marines », il atteint, au contact de l'émotion du voyageur, cette vibra­\ntion en laquelle on reconnaît le battement d'un brave et bon cœur !\n   Les Souvenirs d'Escale (1) — de Marseille à Tokio et d'Anvers à Léopold-\nville — que M. de Groote vient de publier, sont dédiés à ses fils...\n   Moi, qu'une camaraderie déjà ancienne lie à Eugène de Groote — puisque\nnos adolescences combattirent pour les mêmes idées sur le même champ de\nbataille — je forme le vœu que ses fils, un jour, lui ressemblent et marchent\ndans le sillon que son énergique et cordiale personnalité leur a tracé; qu'ayant\nhérité de leur père le culte désintéressé de l'art, ils le servent de toute leur\nintelligence et de toute leur sensibilité, comme « la meilleure part » des joies\nque peut donner la vie.\n                                                      FIRMIN VANDEN BOSCH.\n   P. S. J'allais oublier de dire que dans un faire-part intitulé Histoire\nComique (2), M. Anatole France nous annonce que M. Bergeret s'est retiré des\nlettres après infortune faite... Hélas! plaignons-nous, nous n'irons plus\nl'attendre sous l'Orme du Mail, et nous n'irons plus baiser l'Anneau d'Améthyste ..\nAu moins y gagnerons-nous de ne plus risquer de recevoir sur la tête le Man-\nnequin d'Osier.\n   M. Bergeret, du reste, a cédé l'exploitation de ses savoureuses prudhomme­\nries à un certain docteur Trublet, médecin des théâtres, qui parle avec une\négale aisance des inconvénients du corset et de la philosophie du pressenti­\nment, pille Maizeroy et plagie Maeterlinck et nous fait assister à une histoire\nde cabots, peu comique et très malpropre.\n   Signe particulier : le docteur Trublet n'a pas encore réhabilité Dreyfus.\n   Ce sera pour le prochain volume.\n\n\n\n\n (1) EUGÈNE DE GROOTE, Souvenirs d'Escale (Bruxelles, Oscar Schepens)\n (2) ANATOLE FRANCE, Histoire Comique (Paris, Calmann-Lévy).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-027", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 374, "page_fin": 381, "titre_corps": "Livres et revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Livres et Revues Voix de la Terre et du Temps", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 439, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2216, "texte": "LIVRES ET REVUES\n\n\n V o i x d e l a T e r r e e t d u T e m p s , par Louis MERCIER. — (Paris,\n   Calmann-Lévy.)\n   Voici un livre de vers qui plaira, et qui plaira beaucoup. Pour moi, il m'a\ntout à fait charmé, et je suis heureux de pouvoir dire à son auteur ma plus\nsincère admiration. Je ne connaissais jusqu'ici M. Louis Mercier, que par\nquelques vers cités un jour, voici cinq ou six ans au moins, dans un premier\nParis d'André Theuriet ; c'étaient des dystiques à la louange de l'herbe :\nje les avais retenus pour leur rythme, et pour le parfum à la fois biblique et\nchampêtre qu'ils exhalaient. Je ne saurais résister au désir d'en citer quel­\nques-uns :\n               Bénissons l'Herbe, fille aimante de la Terre,\n               Qui jette son manteau sur le corps de sa mère...\n               Louons-la d'être belle et souple comme l'eau,\n               Et plus frêle que les ramures du bouleau...\n\n               Bénissons-la dans la richesse des mamelles,\n               Qui font d'un pas plus lent cheminer les agnelles.\n               Bénissons-la dans la douceur du lait, meilleur\n               Que les vins de la vigne et les miels de la fleur.\n\n   Le livre lu d'un bout à l'autre, cette excellente impression persiste, et\ns'accentue. M. Louis Mercier est un noble poète.\n   Je découvre chez lui une étroite parenté avec cet autre noble poète qu'est\nla comtesse de Noailles; n'allez pas voir, dans ce que je dis là, la moindre\nallusion à un pastiche quelconque : M. Mercier écrivait à une époque où le\nCœur innombrable n'avait pas encore paru. Mais c'est la même connaissance\nprofonde de la Nature, la même communion fraternelle avec l'âme des bois,\ndes champs et des bêtes, la même forme nombreuse, imagée, pleine de\nsaveur. Comme la comtesse de Noailles aussi, l'auteur des Voix de la Terre et\ndu Temps abandonne parfois la simple flûte agreste pour se livrer à de\ngraves méditations philosophiques : la Prophétie de la Mer et le Pointé du Vent,\npar exemple, roulent dans leurs strophes sonores des pensées lumineuses,\ncomme les vagues roulent des reflets d'étoiles. Et les plus récentes conquêtes\nde la science moderne semblent n'avoir pas de secrets pour ce consciencieux\nartiste.\n"}, {"page_pdf": 440, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3366, "texte": "                               LIVRES ET REVUES                                375\n\n   Avant tout, cependant, M. Louis Mercier est un poète champêtre ; il faut\n louer sur toutes choses, dans cette œuvre si touffue et si diverse, telles des­\ncriptions de matins ou de crépuscules, telle impression d'un jour de pluie ou\nd'une nuit dé vent dans les arbres, telle peinture de moulin ou d'étable, d'une\nvérité saisissante, magistrale. M. Mercier, sans nul doute, vit aux champs,\nles regarde avec amour, voit bien et rend de même.\n   On sent que ses poèmes sont le fruit d'une cristallisation lente et labo­\nrieuse, que le moindre de ses alexandrins est né d'une longue contemplation.\nMais il ne se contente pas de décrire : les heures diverses qui, tour à tour,\npassent sur les campagnes et les vêtent de lumière ou d'ombre, lui apportent\naussi des impressions multiples, dé joie, de mélancolie, de terreur. La Route,\nla Prière pour les Voyageurs, les Bois ont peur, la Vigne aux souvenirs, sont les\néchos fidèles des émotions d'une âme frémissante, parfois sensible jusqu'à la\nmorbidesse. Tandis que le Cri de la femme rappelle, — sans les imiter, remar­\nquez bien ceci, — les plus éloquentes pages de la Légende des Siècles.\n   Les Voix de la Terre et du Temps sont un beau, un très beau recueil de vers.\nPar une sorte d'ironie, où le juste orgueil du poète se mêle à la prudente\nhumilité du sage, M. Louis Mercier a clos son livre par une courte épopée,\nŒdipe victorieux, qui chante la vanité des plus glorieux efforts.\n\n A u P a y s d e s A ï e u x , par G. DE REYNOLD DE CRESSIER. — (Genève,\n    Ch. Eggimann et Cie).\n   Je laissais entendre dernièrement, ici même, que notre pays de plaines et\n d'humbles collines avait produit une floraison poétique plus éclatante et\n plus variée que celle de la Suisse, dont le sol légendaire et les décors gran­\n dioses semblent destinés pourtant à susciter de nobles lyres. Les gras\n pâturages des Flandres, les vallées paisibles de la Wallonie apportaient à la\n France une riche moisson de beaux poèmes, que lui refusaient les glaciers\n des Alpes. Un seul nom, là-bas, paraissait digne de quelque attention :\ncelui de Henry Warnéry, mort, je crois, très récemment.\n   Et voici précisément que m'arrive, fort coquettement édité à Genève, un\nrecueil de vers d'un jeune patricien fribourgeois, le comte Gonzague de\nReynold de Cressier (rarement plus joli nom se lut sur la couverture d'un\nvolume). Et il est, ma foi, extrêment intéressant. Il est aussi très hardi :\ncar l'auteur fut le premier, dans son pays, à risquer le vers libre ; les critiques\nde là-bas l'en tancèrent même vertement. Il a une autre audace, plus\npiquante encore et plus inattendue : patricien, et vivant sa vie aristocratique\ndans le château de ses ancêtres, il ne craint pas d'exalter les gloires bour­\ngeoises et populaires de Fribourg. C'est fort bien, Monsieur le Comte, et\nl'on doit vous louer de cela plus vivement qu'on ne loua vos aïeux de tel\nexploit guerrier!\n   Le livre du pays, premier tableau de ce dyptique patrial, célèbre avec\namour la beauté simple et fraîche des campagnes de la Gruyère, la seigneurie\npaternelle, la vieille pendule familiale : tout cela dans une note légèrement\nattendrie et gentiment cavalière. Le vers se pare de grâces mignardes, par­\nfois; plus souvent, il est nerveux, sonore, bien rempli; toujours il fleure bon\n"}, {"page_pdf": 441, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3275, "texte": " 376                              DURENDAL\n\n\nla sincérité. Il arrive que le poète ronsardise, et ces petits pastiches ne sont\npas sans charme. Mais je leur préfère de loin ses croquis champêtres, où il\nest bien lui.\n   L e second panneau, Le livre des aïeux, voué à la glorification des héros de\nla chère patrie, est aussi d'une tonalité à la fois distinguée et personnelle. Il\ny a là des portraits brossés de main de maître. Et plus d'un sonnet apparaît\ncomme un modèle d'élégance concise et de pittoresque sans recherche.\n   Le volume est précédé d'une charmante lettre-préface d'Edouard Rod,\ntrès justement élogieuse.\n\nHistoire du Lied, ou la Chanson populaire en Allemagne.\n    — (Paris, Perrin.)\n    M. Edouard Schuré, dont le talent très divers s'est appliqué tour à tour à\n l'histoire littéraire, au roman et au théâtre, réédite aujourd'hui son intéres­\n sant ouvrage sur la chanson populaire allemande, paru avant 1870. On ne\n peut douter, après l'avoir lu, que ce livre n'ait contribué dans une large\n mesure à renouveler la poésie lyrique en France, en apprenant aux écrivains\n à rafraîchir leurs inspirations aux sources pures du chant populaire. Un mou­\n vement très accentué se dessine dans ce sens depuis une vingtaine d'années :\n il suffit, pour s'en convaincre, de songer aux noms de Gabriel Vicaire, de\n Maeterlinck, de Vielé-Griffin, et de bien d'autres encore. La France, pendant\n longtemps, avait semblé ignorer les richesses de son folklore et les ressources\n qu'on en pouvait tirer : M. Edouard Schuré lui montra ce qu'avait fait\n l'Allemagne, qui l'avait devancée dans cette voie, et dont les plus grands\n génies lyriques avaient écouté et répété les naïfs refrains du peuple. Et si,\n aujourd'hui, la poésie française se rajeunit à cette communion plus intime\n avec l'âme simple des foules, M. Schuré a droit d'en prendre sa part d'orgueil :\n car il fut un peu comme le Prince Charmant de cette Belle-au-bois-dormant.\n    L'Histoire du Lied est composée avec une ingénieuse coquetterie : au lieu\n d'énumérer sèchement les principaux types des chants populaires d'Alle­\n magne, M. Schuré les relie adroitement, bout à bout, formant ainsi de cha­\n cun de leurs groupes un ensemble harmonieux, qui nous charme à l'égal du\nplus gracieux roman. La vie errante et souvent misérable du compagnon qui\ns'en va du village natal pour accomplir son tour d'Allemagne et, son « chef-\nd'œuvre » achevé, revient au pays auprès de sa promise; la destinée tour­\n mentée des gens de guerre; les amours malheureuses de l'humble page; la\nnavrante aventure de la pauvre fille séduite, qui se tue après l'abandon :\nautant d'histoires captivantes, pittoresques, mouvementées, auxquelles\nl'accent si sincère et si spontané des chants du peuple confère une grâce\npiquante et une poignante émotion. Et le chapitre où l'auteur nous entretient\nde Goethe, s'il ne nous apprend rien de nouveau sur le prodigieux poète, —\ncar que dire de lui qui n'ait été redit cent fois? — éclaire du moins d'une\njolie lumière la douce idylle de Sesenheim. Quant aux pages consacrées à\nHenri Heine, elles sont une merveille de fantaisie élégante et de spirituelle\nfinesse; et je crois connaître assez l'auteur de l'Intermezzo pour oser ajouter\nqu'elles sont une merveille de compréhension délicate.\n"}, {"page_pdf": 442, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3332, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                               377\n\n   Une langue imagée, limpide et de pure veine française, augmente encore\nl'attrait de cette Histoire du Lied; au reste, l'éloquence ni le lyrisme ne\nmanquent à M. Schuré, qui parle de son sujet avec un enthousiasme de\npoète : tant il est vrai qu'on ne boit pas impunément aux sources de la\n Beauté !... L'écrivain a traduit lui-même, et la plupart du temps en vers, les\npièces qu'il cite au cours de ses études : sans doute, ces traductions sont\nexcellentes à plusieurs points de vue; mais, outre que les exigences de la\nrime française ne permettent pas de serrer d'assez près le texte original, il y a\ndans celui-ci un je ne sais quoi que la prose rythmée elle-même, avec toute\nsa souplesse, serait inhabile à restituer. Je louerai pourtant l'auteur d'avoir\nchoisi ce procédé : ceux qui peuvent lire le texte original auront vite fait d'y\nrecourir, et ce fut mon cas; les autres préféreront une traduction en vers,\nfût-elle même un peu flottante.\n   Un illustre philologue, à qui je parlais du livre de M. Edouard Schuré,\nme dit en souriant : « Oui... très joli... mais peu scientifique ! » Un autre\nphilologue, moins illustre d'ailleurs, émettait le même jugement au début\nd'une conférence sur la chanson populaire en Allemagne : ce qui ne l'em­\npêcha pas d'emprunter à l'Histoire du Lied une bonne moitié de sa causerie !\nPour moi, je sais gré à M. Schuré d'avoir paré son sujet de quelques coquet­\nteries, d'avoir à demi dérobé sous les fleurs la tête chenue de la vieille poésie\nallemande : il aurait mis un peu de fard sur ses rides, que je n'aurais pas le\ncourage de lui en vouloir, puisqu'il nous l'a rendue fraîche et belle comme\nune jeune fille. Et puis, — c'est l'espiègle Henri Heine qui l'a dit, — il y a\nune langue que les philologues ne comprennent pas, et que les étoiles\nparlent entre elles!\n\n   N o u v e a u x p o è m e s et ballades, par A.-C. SWINBURNE, traduits\npar ALBERT SAVINE. - (Paris, P.-V. Stock.)\n   Swinburne est sans doute, avec Dante-Gabriel Rossetti, pour lequel il\ntémoigna à plusieurs reprises une admiration fervente, celui des poètes\nanglais contemporains que la jeune génération a le plus ardemment exalté.\nSon œuvre fut l'objet d'un culte véritable dans les récentes chapelles : les\nsymbolistes de France reconnurent en lui un frère aîné, et certains d'entre\neux l'élurent même pour modèle ; M. Vielé-Griffin, par de pieuses traductions,\ncontribua à propager sur le continent l'œuvre du poète anglais; et les nou­\nvelles revues le célébrèrent à l'envi.\n   Il faut d'ailleurs le reconnaître : Swinburne est un poète, et parfois un\ntrès grand poète. Il continue dignement la lignée des Byron et des Shelley,\nâmes de rêve et de révolte, exhalant un murmure langoureux au moindre\nsouffle sentimental, élevant une clameur orageuse quand les secouent, ainsi\nqu'un âpre vent, les profondes pensées de liberté. Mais, qu'il chante la dou­\nceur d'un printemps de Toscane, ou la vie tumultueuse de la mer du Nord ;\nqu'il entonne les louanges des poètes auxquels le relient d'étroites affinités,\nCatulle, Baudelaire et Gautier, ou qu'il lance son tonnerre vengeur sur le\nczar de toutes les Russies, — Swinburne demeure, toujours et avant tout, un\nartiste. Et son art, comme celui des Burne-Jones, des Rossetti, des Walter\n"}, {"page_pdf": 443, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3384, "texte": "378                                   DURENDAL\n\n\nCrane, est essentiellement aristocratique. Les symboles les plus délicats\nn'ont aucun secret pour lui, et c'est un maître de l'Image. Peut-être convien­\ndrait-il de lui reprocher une certaine obscurité, apparente surtout dans le\ndemi-jour d'une traduction, des longueurs évidentes, et je ne sais quoi de\ndiffus; ses blasphèmes, par exemple, pour être moins concis que les impréca­\ntions de Vigny, n'en sont pas plus éloquents, bien au contraire. Mais les\npoèmes de sentiment pur, tels qu'Un jardin abandonné ou Une veillée perdue, ont\nun accent incomparable de tristesse et de grandeur.\n   La traduction de M. Savine est élégante et fort agréable à lire.\n\nG o t t e s m i n n e , Monatschrift für religiöse Dichtkunst, herausgegeben von\n   P.-A. PÖLLMANN. — (Verlag der Alphonsusbuch-handlung, Münster i. W.)\n   Les fondateurs de cette revue catholique, destinée à répandre la poésie reli­\ngieuse parmi le peuple allemand, sont en intime communion d'idées avec\nDurendal. Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir la déclaration qui\naccompagne le premier numéro. Après avoir constaté la faillite du matéria­\nlisme au point de vue artistique, l'auteur de ce manifeste poursuit ainsi :\n« Qu'est-ce que l'art? Un don du Dieu de bonté, sans doute, la nostalgie du\nparadis perdu, un reflet de la vie par-delà les étoiles. L'art, c'est la religion ;\nvoilà pourquoi, le plus souvent, l'art d'aujourd'hui porte au front le signe de\nla damnation, parce qu'il a tué sa sœur aînée. » Et je veux citer encore ce\npassage, qui montre bien que la poésie traverse en Allemagne la même crise\nque chez nous : « L'époque moderne apporta de grandes choses : elle décou­\nvrit un trésor de formes d'une richesse insoupçonnée. Rarement, la science\ntechnique fut aussi haute qu'à présent. La compréhension artistique d'aujour­\nd'hui égale presque la force et la finesse de l'intuition hellénique. Mais le con­\ntenu? l'essence? l'âme? » C'est que, continue l'auteur, l'art a perdu la com­\nmunion avec le peuple, qui est la source de tout art véritable : qu'il retourne\nau peuple, et il sera sauvé.\n   C'est là un noble idéal, auquel on ne peut qu'applaudir. La Gottesminne a\nfait appel, pour le réaliser, aux meilleurs poètes catholiques de tous les pays\nallemands. Il y a, dans les vers de cette livraison, un charme de ferveur et de\nnaïveté qui rappelle les plus candides tableaux des primitifs. Mais j'ai goûté\nsurtout les lieder de Noël d'Angelus Silesius, un auteur oublié duXVIIesiècle.\n                                                                          F. A.\n\n   P e i n t r e s d e j a d i s et d ' a u j o u r d ' h u i , par TEODOR   DE WYZEWA,\nun vol. in-18, illustré. — (Paris, librairie académique Perrin et Cle.)\n   C'est une figure un peu déconcertante que celle de M. Teodor de Wyzewa\net qui, par certains de ses aspects, fait songer à un Philarète Chasles, comme\ncelui-ci abondant, pailleté, polyglotte, fragmentaire, mais de moins d'idées\net de moins de profondeur. Chasles avait une espèce de génie inquiet, ner­\nveux; il était atteint d'on ne sait quelle impatience trépidante de connaître\nqui l'a poussé toute sa vie à éparpiller son activité, à explorer sans cesse de\nnouvelles contrées littéraires, à y pousser des pointes hardies et rapides, pour\nabandonner bientôt et courir à d'autres éludes, dont l'attrait l'avait, entre-\n"}, {"page_pdf": 444, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3283, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                 379\n\n\n temps, séduit. On ne le lit plus guère et, cependant, par l'abondance et la sûreté\n de l'information, le. sens critique très aiguisé et très pénétrant, une science\nforte et vivante des lettres latines et germaniques, son œuvre critique et histo­\n rique est supérieure, à certains égards, à celle de Sainte-Beuve.\n    M. Teodor de Wyzewa a, si nous ne nous trompons, débuté dans la Revue\n indépendante, vers 1883, et ses articles témoignaient, en général, d'une virtuo­\nsité agile et un peu railleuse, qui n'était pas pour déplaire. Il y publia,\nnotamment, des gloses pour certains sonnets de Mallarmé, devant lesquelles\nles admirateurs du poète restèrent perplexes : car il était embarrassant de\ndiscerner si cette exégèse avait été écrite pour éclaircir l'obscurité du texte\nou pour l'accroître !...\n    Depuis, M. Teodor de Wyzewa s'est fait connaître par un grand nombre\nd'études de littérature et d'art pleines d'attrait, d'ingéniosité et d'entrain, mais\nqui paraissent quelquefois un peu hâtives et superficielles.\n    Peintres de jadis et d'aujourd'hui réunit sous la même couverture des articles\nconsacrés, en divers temps, par l'auteur, à Tissot, le peintre de la Vie du\nChrist; à l'ancienne peinture allemande, avant et depuis Dürer; à Memling;\nà la peinture suisse et à la peinture japonaise; à Dante-Gabriel Rossetti;\nà quelques femmes peintres, etc.\n    On voit que la matière du volume est variée; il faut ajouter qu'elle est tou­\njours présentée d'une façon très intéressante et que M. de Wyzewa met en\nrelief, avec beaucoup de bonheur et de verve, son expérience de l'art, de la vie\net des livres.\n    Malheureusement, on rencontre parfois sous sa plume des opinions ou des\nconclusions hasardées, basées sur des observations manifestement inexactes\net qui ébranlent votre confiance dans les jugements que l'écrivain énonce.\nIl dit, par exemple, au sujet de peintres qui ont tenté de montrer le Sauveur\nsous des traits et dans des milieux contemporains : « Cette façon de moder-\nniser le Christ n'était pas nouvelle. On la retrouve à l'origine même de la pein­\nture chrétienne, dans les fresques de Giotto et des Siennois primitifs... »\n(p. 12.) Or, le décor ou le paysage sont, en général, si inexistants dans les\nœuvres de Giotto ou de Duccio, par exemple, qu'on ne saurait y voir une\ntentative pour reproduire quelque réalité actuelle; quant aux personnages,\nils sont drapés comme chez les Byzantins ou chez Cimabue, et il serait diffi­\ncile de reconnaître dans leurs vêtements la moindre similitude avec le cos­\ntume en usage auXIVesiècle. La tendance originelle des giottesques a certai­\nnement été plutôt d'idéaliser, de marquer le caractère surnaturel de leurs\nfigures sacrées, et c'est seulement au siècle suivant que l'art a pris à cet égard\nune orientation réaliste.\n                                                                            A. G.\n\n   O n z e K u n s t (Anvers, Buschmann). — Le numéro de mai s'ouvre\npar un très érudit article de HENRI DE MAREZ sur l'artiste Jehan de Bruges,\ndont voici la conclusion :\n  « Jehan de Bruges appartient avec le maître si sentimental de la fresque\nreprésentant saint Louis, à l'église Notre-Dame de Bruges, avec le puissant\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3305, "texte": "380                                 DURENDAL\n\n\n graveur de la plaque tombale de Wouter Copman (1387) à l'église du Saint-\n Sauveur, à cette série de maîtres qui ont préparé là venue des Van Eyck.\n Pour comprendre cette apparition si soudaine, qui serait autrement un pro­\n dige dans l'histoire du développement intellectuel de l'humanité, on doit se\n reporter en pensée vers ce demi-siècle qui précède la venue des Van Eyck,\n visiter ces églises d'alors, dont les murs étaient ornés du haut en bas de fres­\n ques magnifiques, comme le prouvent les fragments qu'on retrouve encore\n sous le crépi ; on doit visiter les châteaux d'alors ornés de tapisseries\n d'immense étendue, comprenant des sujets d'un style et d'un coloris qui peu­\nvent se comparer à ceux des Van Eyck, comme le prouvent les tapisseries de\nl'Apocalypse d'Angers; on doit se baisser vers les plaques tombales, gravées\ndans le laiton comme celle de Wouter Copman ou comme celle d'un artiste\nanonyme de la période des Van Eyck, faite pour la tombe de Georges\nDe Munter et de sa femme (1439, église Saint-Sauveur). On chercherait en\nvain, dans toute notre Ecole de peinture flamande, deux figures comparables\nà ces deux, de grandeur nature, drapées dans leurs linceuls, superbes comme\nles plus belles compositions de la Grèce héroïque. Des artistes qui savaient\ngrouper, composer, dessiner ainsi, ne sont plus des primitifs naïfs, mais les\ndignes ancêtres des Van Eyck. »\n    MAX ROOSES poursuit, dans ce même fascicule, son attachante et savante\nétude sur les Dessins des Maîtresflamands.Parlant des paysagistes duXVIesiècle,\nil écrit :\n    « C'est en Flandre que naquit le paysage. Nos peintres primitifs, qui cher­\nchaient à rendre avec amour les plus minutieux détails des êtres et des\nchoses, mettaient tout autant de ferveur à interpréter la nature avec le même\nscrupule. Les fleurs les séduisaient par leurs formes délicates et leurs vives\ncouleurs, l'herbe et les plantes par leur fraîche verdure, les arbres par\nleurs branches et leurs rameaux capricieux, les montagnes et les rochers\npar leurs lignes accentuées et leurs tons amortis, l'eau par sa nappe\nmiroitante et ses vaguilles agitées; et ils s'efforçaient de transporter\ntout ceci sur leurs panneautins comme autant de bijoux aussi précieux par la\nmatière que délicieux à regarder. Aussi, nos vieux paysages sont-ils de\nvéritables miniatures aux tons exquis, aux fines nuances, aux chatoiements\nvariés ; les perspectives les plus éloignées y sont traitées avec la même netteté\nque les premiers plans ; la grandeur de la nature échappe à leurs auteurs, ils\nn'ont d'admiration que pour les accessoires. Ces caractéristiques se remar­\nquent déjà dans les avant et les arrière-plans de nos peintres religieux, à partir\ndes Van Eyck; on les retrouve encore plus distinctement dans les œuvres de\nnos paysagistes proprement dits. »\n    Cette livraison d'Onze Kunst est, comme toutes les précédentes, rehaussée\npar de nombreuses et très artistiques reproductions.\n                                                                        H. M.\n\n   T h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e , n° 2, avril 1903 (Bruxelles, Spineux).\n— Le second numéro de cette luxueuse publication ne le cède pas en intérêt\net en importance au premier, dont nous avons parlé avec éloges et en signalant\n"}, {"page_pdf": 446, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2402, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                               379\n\nà nos lecteurs le mérite de cette revue consacrée à l'art ancien et si remar­\nquable pour son bon marché relatif (fr. 3.50 le numéro, pour la Belgique,\néditeur Spineux, à Bruxelles). Le numéro d'avril contient la suite de l'étude\nde M. James Weale sur les PRIMITIFS FLAMANDS exposés à Bruges, qui est\naccompagnée de fort belles reproductions; des documents sur HOLBEIN et\nla reproduction d'un remarquable portrait du maître; un article de M. Herbert\nCook sur TROIS PORTRAITS ITALIENS INÉDITS, notamment celui d'un prince de\nla famille de Gonzague, par Francia, qui est tout à fait charmant ; un article\nde M. Campbell Dodgson sur HANS SEBALD BEHAM; un autre de M. Percy\nMacquoid sur l'ARGENTERIE ANGLAISE, etc., etc., le tout imprimé avec soin et\nillustré de nombreuses planches.\n   La Revue publie un supplément, the Burlington Gazette, donnant les nou­\nvelles d'actualité, ventes, découvertes, bibliographie, acquisitions des\nmusées, etc.\n\n   Troisième numéro, mai 1903. — L'intérêt de cette magnifique publication\nne faillit point. Nous trouvons dans ce numéro la suite des études de M. JAMES\nWHEALE sur les Primitifs flamands, exposés l'an passé à Bruges, avec de très\nbelles reproductions d'après Geertje van Sint Jan, Memling et des maîtres\ninconnus; la suite des articles de MM. MILLER CHRISTY (sur les briquets),\nPERCY MACQUOID (l'argenterie anglaise), sur les tapis d'Orient, etc., des notes\ndiverses sur le mouvement des musées, une superbe reproduction en couleurs\nd'un tableau de Solario, une étude de M. BOUCHOT sur un jeu de cartes lyon­\nnais de 1450, récemment découvert. Mais l'intérêt majeur de cette livraison se\npartage entre un article consacré à Dante Rossetti et Elisabeth Siddal, avec cinq\nreproductions de dessins inédits de Rossetti, d'une grâce exquise, et une\nétude de M. LONGTON DOUGLAS sur un Peintre oublié, le Siennois Sassetta, un\nprédécesseur de ce Sano di Pietro, dont notre collaborateur J. Destrée a parlé\nnaguère aux lecteurs de Durendal. Nous recommandons vivement le Bur-\nlington Magazine à ceux de nos lecteurs qui lisent l'anglais, et la qualité et\nl'abondance des illustrations sont telles que même ceux qui ne sont pas fami­\nliers avec cette langue, trouveront grand plaisir à feuilleter cette revue.\n                                                                        J. D.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison06-028", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 382, "page_fin": 384, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES La Rose et l’Épée Sous ce titre paraîtra", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 447, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1906, "texte": "NOTULES\n\n\n   LA R O S E E T L ' É P É E . — Sous ce titre paraîtra\nincessamment le recueil des poèmes de C H A R L E S\nDE S P R I M O N T . N o u s prions instamment ceux qui\nvoudraient bien y souscrire (au prix de fr. 3.50) et coopé-\nrer ainsi à édifier ce monument spirituel à la chère et\ndouce mémoire du jeune poète défunt, d'en prévenir\nimmédiatement la Direction de « Durendal » (Bruxelles,\n22, rue du Grand-Cerf).\n\n\n\n   Notre ami et collaborateur de la première heure,\n G e o r g e s V i r r è s ,abien voulu, à notre demande, prendre la succession\nde notre bien-aimé, à jamais regretté et inoubliable Charles de Sprimont,\ncomme secrétaire de rédaction. Nous n'avons pas cru pouvoir donner à notre\ncher et charmant poète disparu un plus digne successeur.\n   Nous n'avons pas besoin de présenter Georges Virrès à nos lecteurs. Ils\nont lu souvent dans la revue d'admirables pages d'art signées de son nom.\nC'est un des plus beaux espoirs de la jeunesse catholique littéraire. Il s'est\nfait un nom par ses livres. Les trois romans qu'il a déjà à son acquit : En\npleine Terre, La Glèbe héroïque, La Bruyère ardente et Les Gens de Tiest ont été\nremarqués et loués par les meilleurs critiques. Ces livres lui ont fait une place\nen vue parmi nos meilleurs écrivains. C'est de plus un esprit qui partage nos\nenthousiasmes et qui communie avec toutes nos idées. L'art est la passion de\nsa vie. Enfin, c'est un vaillant et noble cœur, aimé de tous ceux qui le\nconnaissent et sympathique à tous les artistes.\n\n\n\n\n  Exposition de la Tradition populaire. — Elle était absolu­\nment délicieuse, imprégnée de poésie, curieuse au plus haut point dans sa\nnaïveté enfantine et charmante, cette exposition d'objets populaires anciens et\ncontemporains en laquelle s'affirmait la nature bon enfant du peuple belge.\nExpression de ses plaisirs enfantins : poupées de tout genre, images coloriées,\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2978, "texte": "                                      NOTULES                                     383\n\njouets rustiques de toute sorte — de ses distractions : jeux de cartes, déguise­\nments carnavalesques, emblèmes de sociétés — de ses deuils : faire-parts sur\npapier jauni par les ans — de sa piété simple et fruste : madones, images de\nsaints, drapeaux de pèlerinage, emblèmes religieux de toute espèce — de ses\nus et coutumes : almanachs, enseignes de cabaret, affiches, annonces, remèdes\nde bonne femme et de sorcier, que sais-je encore. Elle était tellement riche,\net il s'en fallait de peu pour qu'on puisse ajouter : complète, qu'il est impos­\nsible de détailler ce salon populaire. Un catalogue qui en dresserait avec intel­\nligence et méthode, le joyeux inventaire serait le seul, vrai et intéressant\ncompte rendu d'une exposition de cette nature. Il y avait là des albums\nd'images anciennes d'un intérêt marquant. C'était un vrai musée. Il contenait\ntoute la synthèse de la tradition familiale et sociale d'un peuple, dont il\naffirmait le caractère avec plus de vie et d'intensité que les livres les plus\nsavants et que les plus doctes dissertations. Il en faut loue: les organisateurs\nEdmond de Bruyn et Max Elskamp. Le résultat auquel ils sont arrivé, à force\nde patience et de recherche, a dépassé vraiment toute attente. Quel dommage\nque cette collection, si ingénieusement rassemblée et classée, ait dû s'épar­\npiller. Nous l'eussions voulu perpétuelle cette exposition. Comment les pro­\npriétaires de ces naïfs petits trésors n'ont-ils pas eu la bonne pensée de s'en\ndéfaire pour en doter le Musée de la Tradition populaire que nos amis de\nBruyn et Elskamp se proposent de fonder et que l'on devrait installer dans\nune des pittoresques demeures de notre fastueuse Grand'Place de Bruxelles.\n                                                                 HENRY MŒLLER.\n\n                                         ***\n\n  Le monument de Georges Rodenbach, œuvre de Georges\nMinne, sera inauguré, à Gand, le 19 juillet prochain.\n  Les amis du poète qui désirent s'associer à cette oeuvre commémorative,\nsont priés d'adresser leurs souscriptions à M. Thomas Braun, secrétaire du\ncomité, 23, rue des Chevaliers, à Bruxelles.\n                                         * *\n\n    L e r ô l e d e l ' o r g u e à l ' é g l i s e . — La Métropole, d'Anvers, donne le\ncommuniqué suivant, très suggestif, d'une manière de concevoir le rôle de\nl'orgue à l'église :\n   « M. E. Courboin, lauréat du Conservatoire de Bruxelles, donnera aujour­\nd'hui (dimanche), à 11heures,sur les grandes orgues de la cathédrale, une\naudition uniquement d'oeuvres de Mailly. (Suit le programme.) L'audition\nsera honorée de la présence du maître. »\n   On oublie d'ajouter que les amateurs attirés par la musique auront une\nmesse basse par-dessus le marché.\n   Voilà donc ce que devient l'acte le plus auguste de la liturgie catholique :\nune audition musicale avec la great attraction de la présence du compositeur !\n"}, {"page_pdf": 449, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2416, "texte": " 384                                    DURENDAL\n\n\n    L e s i x i è m e f a s c i c u l e d e la r e v u e « A r c h i t e c t u r e et D é c o -\n r a t i o n » vient de paraître chez l'éditeur G. Goetgebuer, 44, rue d e Lau­\nsanne, à Bruxelles.\n    L a plupart des publications d'architecture et de décoration sont conçues\nde manière à satisfaire l'amateur plutôt que l ' h o m m e d e métier; cette p u b l i ­\ncation-ci est avant tout pratique ; t e n a n t compte des progrès réalisés d a n s\nl'art de la construction, elle fournit aux h o m m e s d e métier des d o c u m e n t s\nd'une véritable utilité.\n    L e choix des d o c u m e n t s est particulièrement bien fait. N o u s relevons\nd a n s les numéros parus des noms bien c o n n u s , tels que : Acker, H o r t a , B r u n ­\nfaut, H a n k a r , Govaerts, Van Rysselberghe, H o b é , Saintenoy, Crespin, etc.\n    C'est donc u n e publication d'art d e tout premier o r d r e ; de plus, elle est\néditée avec b e a u c o u p de soin et d e goût.\n\n\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n . — A. DAXHELET : Manuel de littérature\nfrançaise (Bruxelles, Lebègue). — J. LIONNET : L'évolution des idées chez\nquelques contemporains (Paris, P e r r i n ) . — J. ERNEST-CHARLES : L e s samedis\nlittéraires (ibid.). — R . DOUMIC : H o m m e s et idées du XIXe siècle (ibid.). —\n P . CLÉSIO : F e m m e de général (Paris, P l o n ) . — I Fioretti, of de bloemekens\nvan den heilige Franciscus van Assise, 2 vol. (Aalst, De Seyn-Verhoug-\nstraete). — F . L E DANTEC : L e s limites du connaissable (Paris, Alcan). —\nP . THUREAU-DANGIN : L a renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle.\n— Seconde partie : De la conversion de N e w m a n à la mort de W i s e m a n ,\n 1845-1865 (Paris, P l o n ) . — Abbé N A U D E T : P o u r la femme (Paris, F o n t e -\nmoing). — L . P E R E Y : Charles de L o r r a i n e et la cour de Bruxelles sous le\nrègne de Marie-Thérèse (Paris, Calmann-Lévy). — C H . DE W O U T E R S : L'art\nnouveau et l'enseignement (Malines, Van Velsen)..— H . BRÈMOND : L'enfant\net la vie (Paris, Retaux). — R . BOYLESVE : L a leçon d'amour d a n s u n parc\n(Paris, éd. de la Revue Blanche). — P . et V. MARGUERITE : Zette (Taris,\nP l o n ) . — J . F R É H E L : L e s aîles brisées (ibid.). — A. COUVREUR : L a graine\n(ibid.). — H . VACARESCO : L u e u r s et flammes (ibid.). — L . LEGAVRE :\nAdolphe Mathieu (Bruxelles, é d . de Vidée Libre).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 380, "texte": ""}, {"page_pdf": 381, "texte": ""}, {"page_pdf": 382, "texte": ""}, {"page_pdf": 383, "texte": ""}, {"page_pdf": 384, "texte": ""}, {"page_pdf": 385, "texte": "CHARLES DE SPRIMONT\n"}, {"page_pdf": 386, "texte": "                            +\n                  In Memoriam\n\n   Ce soir, 28 mai, un court billet consterné m'apporte\ncette nouvelle infiniment attristante : Charles de Spri­\nmont est mort!\n   Je le savais malade; hier, l'affection fraternelle de\nl'abbé Mœller avait jeté un cri d'alarme; mais malgré\ntout, j'espérais un miracle de la jeunesse et qu'au nom\nde la Poésie, la Destinée ferait grâce.\n   Aujourd'hui c'est l'irréparable!\n   Toute pensée s'est éteinte sous ce front où bouillon­\nnèrent tant de rêves fiers et chevaleresques et ce jeune\ncœur a cessé de battre où frémissait une adolescence si\nchastement passionnée!\n   Oh ! la triste chose, la chose stupide — si on l'envisage\nen dehors du sentiment chrétien — que cette fleur brus­\nquement cassée dans les opales prometteuses de l'aurore,\nque cette vaillance soudain brisée dans son geste ardent\nvers la lutte.\n   Charles de Sprimont était un poète, le meilleur de sa\ngénération; il connut, dès ses premières œuvres, la joie\nexaltante d'unir la beauté de l'idée à la splendeur du\nverbe ; des symboles glorieux et émouvants s'offrirent\nspontanément à lui pour incarner les altières imagina­\ntions de son cerveau et les délicates et exquises tendresses\n de son âme.\n"}, {"page_pdf": 387, "texte": "322                           DURENDAL\n\n\n\n         Comme Lohengrin — le héros de jeunesse et de clarté,\n      vers qui si souvent appareillèrent ses songes — il tendit\n      ses bras vers l'héroïsme et défaillit sous le pur et fugitif\n      baiser d'Eisa...\n         de Sprimont chanta l'énergie et l'amour; sans tâtonne­\n      ments, ses vers où des cliquetis d'épée s'unissaient har­\n      monieusement à des mélodies de violes, atteignirent tout\n      de suite la maîtrise... C'est vraiment une voix prédesti­\n      née de poète qui vient de se taire à jamais au seuil du\n      grand mystère!\n         Le deuil est cruel pour nous, ses aînés.\n         Aux mains de ce barde d'héroïsme et de douceur, nous\n      eussions transmi, avec confiance et orgueil, le flambeau\n      du modernisme catholique allumé jadis au foyer des\n      meilleurs enthousiasmes de notre jeunesse.\n         Midi et ses lassitudes sont là, et voici que tombe sur\n      la route le plus cher et le plus digne de ceux qui venaient\n      vers nous du côté du matin pour nous relayer et nous\n      remplacer.\n         Chrétiens, nous nous inclinons devant la volonté de\n      Dieu, mais nos plus douloureux regrets font escorte à\n      notre cadet bien-aimé, au Benjamin de la Poésie catho­\n      lique, qui, trop tôt pour l'art et trop tôt pour nous,\n      remonte vers « l'azur sublime où sont les Purs »!\n\n                                      FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 388, "texte": "                            Dernier Poème\"\n\n\n       L'ombre du soir tombant s'incline vers les roses,\n       L'air dans le parc obscur embaume tiède et doux :\n       Dépliant doucement ses ailes longtemps closes\n       Mon espoir en chantant va s'envoler vers vous.\n\n       L'horizon vaporeux drapé de tendres voiles\n       S'efface avec lenteur dans le déclin du jour,\n       Au ciel profond déjà fleurissent les étoiles;\n       Un rayon dans mon cœur a réveillé l'amour.\n\n       Un regard de vos yeux avec la nuit songeuse\n       Du ciel immense et pur a glissé jusqu'à moi\n       Et la brise, indolente et lente voyageuse,\n       M'apporte un chant paisible, écho de votre voix.\n\n       O vous qui m'avez pris la paix et le silence\n       Des jours que ne troublait l'émoi d'aucun espoir,\n       Ame aimée à jamais ! j'attends votre présence\n       Comme un lever d'étoile au ciel calme du soir.\n\n       Mais si mes rêves chers ne sont rien que mensonges,\n       Qu'importe! et si demain dit : non, qu'importe encor!\n       Vos grands yeux pour toujours ont ébloui mes songes,\n       L'ombre n'éteindra pas leur clarté d'aube d'or.\n\n\n(1) Nous publions sous ce titre les tout derniers vers écrits par notre jeune poète.\n"}, {"page_pdf": 389, "texte": "324                         DURENDAL\n\n\n                                 II\n\n\n      Laisse-moi te parler tout bas, ô mon aimée :\n      Le parc songeur étend vers nous l'ombre embaumée\n      Des arbres recueillis dans l'or sombre du soir;\n      En un rythme paisible, égale et douce à voir\n      La courbe des coteaux se fond dans l'azur tendre,\n      Et la sérénité de la nuit va descendre\n      Lente comme un baiser d'extase et de pardon.\n\n      Laisse ton front plus lourd, en un mol abandon,\n      Las des rêves, fléchir un peu sur mon épaule :\n      L'étang mire en ses flots le feuillage du saule,\n      Mes yeux s'imprègnent de ta chère beauté...\n\n      Je t'aime ! De ton être émane une clarté\n      Surnaturelle    où tout amour se      transfigure,\n      Où mon âme d'enfant tombé redevient pure\n      Et reconnaît son ange et se souvient du ciel;\n      Est-ce l'odeur des lis du parterre éternel\n      Que je respire en me penchant vers ton front pâle?\n      Je t'aime ! l'heure est sainte et ta présence exhale\n      Je ne sais quoi de calme et de mystérieux\n      Qui ramène mon âme hésitante vers Dieu !\n\n                                            CHARLES DE SPRIMONT.\n\n       Mars 1903.\n"}, {"page_pdf": 390, "texte": "                    Charles de Sprimont\n\n                                        « Travaillons sans faiblesse et sans orgueil par\n                                          désir d'atteindre à l'idéal inaccessible, pour\n                                          affirmer notre dignité d'homme en face des\n                                          autres et de nous-mêmes. Travaillons et que\n                                          l'aube pâle de la mort nous trouve debout,\n                                          les armes à la main, résignés mais non\n                                          abattus. »\n                                                          (CHARLES DE SPRIMONT.)\n\n\n\n\n                  C'EST le cœur     navré et avec la plus profonde douleur, une\n                       douleur qu'il nous est impossible d'exprimer en paroles\n                       humaines, que nous annonçons aux lecteurs de Durendal\n                       le départ prématuré et inattendu de ce monde de notre\n                       bien cher ami et à jamais regretté secrétaire de rédaction,\n                      le charmant poète Charles de Sprimont, enlevé à notre\n                       affection et à l'art au printemps de sa jeunesse et dans le\n                      plein épanouissement de son merveilleux talent.\n                          Ceux qui, comme moi, ont connu Charles de Sprimont\n  dans l'intimité de son être, savent ce qu'était cette âme exceptionnelle, ce\n'noble cœur si affectueux, cette rare et belle intelligence.\n    Je ne saurais mieux le définir qu'en disant de lui que c'était une âme\n d'enfant, dans le sens profond de ce mot. C'est-à-dire qu'il avait gardé de\n l'enfance la candeur, la sérénité, la limpidité et la fraîcheur. Ce qui n'enle­\n vait rien à son énergie. Car à l'ingénuité de l'enfant, il unissait la force de\n caractère de l'homme fait. Il a donné dans sa dernière maladie, qui devait le\n ravir à notre amitié, une preuve peu commune de vertu et de courage. Il fut\n contraint, en effet, de subir une horrible opération, l'amputation d'une\njambe. Il s'y résigna avec le calme et l'intrépidité d'un héros. Aussitôt opéré,\n il m'écrivit une lettre touchante dans laquelle il me disait entre autres choses :\n « Ne soyez pas triste, puisque votre ami ne l'est pas. Qu'importe la mutila-\n"}, {"page_pdf": 391, "texte": "326                                DURENDAL\n\n\ntion que j'ai subie. On m'a laissé mon cœur et mon intelligence. C'est tout ce\nqu'il me faut pour être heureux dans la vie. »\n   Et, en effet, c'était tout ce qu'il lui fallait. Car sa vie fut toute idéale. Il ne\nvécut que de la vie de l'âme, du cœur et de l'esprit. Tout ce qui fait la\npréoccupation et l'ambition de l'homme médiocre et égoïste lui était étranger\net indifférent. Jamais il ne comprit qu'on put avoir pour unique but dans\nl'existence d'arriver à une haute position ou de faire fortune.\n   Lorsque ayant terminé ses études de droit,' il lui fallut choisir un patron\npour s'initier à la carrière d'avocat, il me consulta : « Indiquez-moi, me dit-il,\nun maître qui me prépare sérieusement au barreau, mais qui ait une nature\nassez haute pour comprendre que je ne peux pas, que je ne veux pas n'être\nqu'avocat. Je ne saurais renoncer à la poésie. Je veux continuer à consacrer\nà l'art le meilleur de moi-même ».\n   Je n'ai pas bssoin de faire aux lecteurs de cette revue l'éloge du poète. Ils\nen ont savouré mainte fois les beaux vers. Nous publions dans ce numéro ses\ntout derniers... hélas !\n   Voici l'hommage que l'Art moderne, la revue de notre ami Octave Maus,\nrend au talent poétique de Charles de Sprimont :\n   « Un jeune poète belge que nous révélèrent, il y a quelques années, les\nrevues littéraires, vient de s'éteindre à Bruxelles dans sa vingt-troisième\nannée.\n   » Bien qu'il n'eût pas donné encore toute la mesure de ses dons littéraires,\nCharles de Sprimont avait révélé dans ses poèmes des qualités auxquelles on\npouvait reconnaître en lui un poète de race.\n   » Durendal était sa revue de prédilection (il avait accepté d'en être le secré­\ntaire). On retrouvera dans les dernières années de cette revue ses meilleures\ncompositions.\n   » D'abord, des légendes, empruntées aux épopées chevaleresques ou à la\nmythologie germanique (M. de Sprimont était un de nos meilleurs « wagné­\nristes »), traduites en vers limpides, d'un tour gracieux. Puis des sonnets ou\ndes chants d'amour, fleurant bon la fraîcheur d'une jeunesse orientée vers le\nplus bel idéal. Puis encore des poèmes d'une portée plus haute, — dont la\nphilosophie étonnait chez un jeune homme de vingt-trois ans, — rappelant\nquelquefois, par la noblesse de la pensée et du ton, Henri de Régnier, — non\npas le Henri de Régnier de la dernière manière, mais celui de Tel qu'en songe,\n celui de la Gardienne.\n   » Le dernier de ses poèmes publiés par Durendal, dans sa livraison de mai,\nporte ce titre : L'Annonciation. Il l'écrivit en une heure d'admirable courage\noù il accepta le sacrifice de sa santé, — devinant peut-être, en un proche\navenir, un sacrifice plus définitif encore! »\n   Il était d'une simplicité exquise et d'une modestie adorable. Jamais il n'eut\nla moindre prétention. Son âme avait besoin de chanter et il chantait tout\nnaïvement les cantiques d'amour, de joie et de lumière que lui inspiraient le\ngazouillement des oiseaux, le parfum des fleurs, et les enthousiasmes de sa\njeunesse. Ce n'était ni par orgueil, ni par ambition, et pour cueillir de vains\n"}, {"page_pdf": 392, "texte": "                           CHARLES DE SPRIMONT                                327\n\n\n applaudissements qu'il écrivait, mais parce qu'il avait une nature foncière­\n ment artiste, orientée définitivement vers l'idéal, ouverte tout entière à la\n beauté et éprouvant le plus impérieux besoin de la magnifier devant les\n hommes.\n     On connaît la susceptibilité — assez naturelle et excusable du reste —\n des jeunes. Il leur paraît que tout ce qu'ils écrivent est digne d'être publié.\n Ils acceptent difficilement la critique. On a toutes les peines du monde de les\n convaincre que certaines pages sont défectueuses, ont besoin d'être remaniées,\n et que dans l'intérêt même du débutant s'essayant dans la carrière des lettres,\n il faut faire parfois un sacrifice.\n    Charles de Sprimont n'avait rien de cette mesquinerie. « J'aime, me disait-il\n au début de sa carrière de poète, à vous donner mes poésies, parce que j'ai\n assez de confiance en vous pour être certain que si elles sont médiocres, vous\n ne les publierez pas. Soyez bien convaincu que plus vous serez sévère pour\n moi, plus je vous aimerai. »\n    Du premier jour où je le vis, Charles de Sprimont me captiva tout entier.\n Je n'oublierai jamais l'impression qu'il fit sur moi le jour béni où il me fut\n donné d'entrer dans l'intimité de cette âme si douce, si bonne et si haute. Il\n me fut amené un soir par un de ses jeunes amis, qui depuis s'est consacré\n à Dieu. Quand je vis entrer chez moi ce grand jeune homme au front intelli­\n gent, auréolé d'une sérénité qui me frappa immédiatement, au regard clair\n comme les sources, à la physionomie radieuse et imprégnée de douceur et de\nbonté, d'instinct toute mon âme alla à la sienne, et des liens d'amitié éter­\nnelle et de sympathie sans réserve nous unirent pour la vie.\n    Charles de Sprimont appartenait à cette vaillante jeunesse catholique, brû­\nlante de foi, d'amour et d'enthousiasme, qui combattit jadis pour les lettres\ndans le Magasin littéraire et la Lutte, qui continua cette noble croisade litté­\nraire et artistique à l'ombre du Drapeau, pour brandir enfin, nouveaux\nRolands de l'art, chevaliers de la Beauté, notre chère Durendal.\n    Honneur à ces jeunes! Ils donnent au monde contemporain, égoïste et\njouisseur, un exemple incomparable. Ils montrent aussi par leurs œuvres,\nd'une façon lumineuse et péremptoire, cette vérité primordiale que la Foi,\nloin de tarir, ne fait que purifier et élever l'esprit en lui ouvrant des horizons\ninfinis. Je salue cette jeunesse, à qui j'ai voué ma vie, dans la personne d'un\nde ses plus dignes représentants. Au lieu de gaspiller, comme tant d'autres,\nses énergies dans l'oisiveté et en distractions futiles et banales, notre jeune\nCharles se reposait des labeurs quotidiens en composant, le soir, à la lueur\nvacillante de la lampe, des vers, des critiques d'art, des études littéraires.\nIl fut poursuivi par ce besoin de travail jusqu'à ses derniers moments. Avec\nquelle émotion ne lui entendis-je pas m'exprimer, sur son lit de douleurs, son\nregret de ne pouvoir achever des travaux commencés qu'il m'avait promis\npour mon prochain fascicule.\n   La fin de notre charmant poète chrétien fut digne de la vie toute de foi et\nd'art de cette âme de lumière, éprise de clartés. Il est mort avec la sérénité\nqui ne le quitta jamais dans la vie, pas même aux heures de l'adversité ni au\nseuil de l'éternité, où il est allé achever, avec ses frères les anges, ces poètes\n"}, {"page_pdf": 393, "texte": "328                                DURENDAL\n\n\n\n du Paradis, le poème de sa vie, trop tôt interrompu ici-bas. I1 est entré dans\n'la Maisonfleuriedu ciel après avoir respiré ici-bas le parfum austère de la rose\n de la douleur que lui avait apporté, de la part de son Dieu, l'ange de l'Annon-\n ciation :\n               « Le sévère destin veut qu'avec cette fleur,\n               Raillant ton bel espoir, je t'offre la Douleur.\n\n               Elle s'approchera,   discrète en ses  attraits,\n               Tendant ses bras berceurs pour l'amour toujours     prêts,\n               Et tu l'accueilleras sans révolte; ses charmes\n               Te seront doux, puisqu'ils feront couler tes larmes\n               Son règne sur ton cœur brisé sera       puissant,\n               Puisque tu verseras par elle tout ton sang,\n               Et déçu pour toujours de tes amours      finies\n               Tu t'abandonneras     entre ses mains bénies. »\n\n\n   L'ange de la douleur l'avait touché de son aile noire et, la prenant dans\nses bras, il emporta son âme au pays d'où la souffrance est éternellement\nbannie.\n   Pour la consolation des amis et parents chrétiens de notre cher poète,\ndisons quels furent ses derniers moments ici-bas. Charles était profondément\ncroyant et sa fin fut toute chrétienne. Après avoir fait ses adieux à sa famille\néplorée, qui l'entourait, et après avoir demandé pardon — un pardon dont il\nn'avait pas besoin le charmant enfant, qui n'a connu et donné à tous que\nl'amour — des peines qu'il avait pu leur causer, il tourna les yeux vers le\nciel pour y chercher le regard de sa mère. Il le rencontra, sans doute, car,\nembrassant son portrait, il dit : « Mère m'appelle au ciel. » Puis il prononça\nces dernières et fortes paroles : « Mon Dieu, je vous offre le sacrifice de ma\nvie de tout mon cœur.... de tout mon cœur... de tout mon cœur. » Et, baisant\nle crucifix, il s'endormit tout doucement du dernier sommeil.\n   Ce fut par un glorieux soir de Printemps, soir rutilant d'or et de lumière,\nque nous conduisîmes notre jeune ami à sa dernière demeure. La nature\nnous jetait tous les sourires de ses fleurs. Les oiseaux du ciel chantaient à plein\ngosier leur cantique à Dieu. Des champs épanouis et des prairies vertes et\ngrasses émaillées de liliales marguerites, que nous traversions, montait vers\nle soleil un enivrant arome rustique. Les roses des jardins situés sur notre\nroute balançaient leurs calices comme de gracieux encensoirs et embau­\nmaient de leur capiteux parfum tout l'atmosphère qui nous enveloppait.\nToute la création était en fête, tandis que nos cœurs étaient en deuil, et ces\nsplendeurs de la nature rendaient notre chagrin plus poignant, et, plus lourde\nà porter, la croix de notre douleur.\n   Après avoir déposé dans le berceau de sa tombe la dépouille mortelle de\ncelui qui ne fut qu'un sublime et radieux enfant-poète ici-bas, nous nous en\nretournâmes, résignés sans doute quoiqu'avec peine, mais bien tristes aussi\net consternés. N'était-il pas navrant de penser que la mort inexorable avait\nparalysé à tout jamais la langue harmonieuse d'un beau poète en qui nous\navions mis tous nos espoirs et que plus jamais nous n'entendrions vibrer les\n"}, {"page_pdf": 394, "texte": "                          CHARLES DE SPRIMONT                                329\n\ncordes de sa lyre enchanteresse qu'il eut fait résonner encore en tant de\nchants d'amour, de joie et de triomphe, s'il fut resté parmi nous.\n   Sans doute, j'en ai la conviction profonde, il eut atteint les plus hauts\nsommets de l'art, celui qui s'était fait de l'idéal la conception si élevée qu'il\nexprime en ces termes dans un manuscrit que j'ai sous les yeux :\n    « J'ai travaillé, j'ai écrit quelques poèmes et j'ai connu là de ces heures de\njoie douloureuses que jamais je n'oublierai, que j'espère goûter encore. Mais,\nj'ai aussi, et combien de fois, crié de désespoir, en mesurant toute la distance\nqui me séparait du but à atteindre. L'art est un sanglot, un sublime aveu\nd'impuissance. Vers qui? Vers la Beauté. Mais la Beauté, c'est le rayonne­\nment de la Vérité éternelle, c'est un des aspects de Dieu. C'était donc un\neffet de votre grâce, ô mon Dieu. Vous me montriez la Beauté, vous m'atti­\nriez vers elle, vous me faisiez souffrir par elle, et en la contemplant, en\nm'efforçant de l'atteindre, en pleurant de n'y point parvenir, c'était vous que\nje contemplais, c'était vers vous que je m'efforçais,' c'était par amour pour\nvous que je pleurais. »\n    J'ai cité souvent dans cet article les paroles mêmes de notre cher disparu,\n pensant qu'elles le feraient revivre mieux que mon discours sous les plus\n beaux traits de sa physionomie si séduisante et si charmante, et je termine\n en lui appliquant à lui-même, une de ses paroles encore, celle-ci, qu'il a\n écrite d'un autre :\n    Il s'en est allé vers le bleu paradis, l'éternelle patrie des poètes, vivre à\njamais ses plus beaux rêves. Mais la mort ne l'a pas enlevé tout entier aux\nhommes; il leur a laissé en héritage son œuvre, l'essence de sa vie, le sang\nde son cœur. Et tandis que sa dépouille repose sous la terre, le moment est\n arrivé pour lui de revivre\n\n                      Dans la mélancolique éternité du Livre!\n\n                                                             HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 395, "texte": "                         La Poésie\n\n               PAR leurs amples créations où vit, souffre et combat\n                 l'humanité légendaire et libre, Burne-Jones et\n                 Richard Wagner suscitèrent au cœur de la jeu­\n                 nesse d'aujourd'hui la nostalgie des âges héroï­\n                 ques, avec le fier désir de se reculer, dans le\n                 dédain du présent, vers les époques glorieuses\n                 qui ne sont plus. L'âme qui vibre dans les\n                 poèmes de cette jeunesse est sœur de l'âme aven­\ntureuse de Parsifal et de Tristan, d'Artus et des pairs de la\nTable Ronde. Si elle s'attarde à cueillir dans les jardins du\nsonge les grands lis héraldiques et les roses lourdes de l'amour,\nelle aime l'acier pur des épées, le jeu du soleil sur les cuirasses,\nles rubis ardents des blessures et ces décors grandioses du\ncrépuscule en face desquels il est beau et désirable de mourir.\nEt si elle pleure parfois, cette âme nostalgique, c'est de ne\npouvoir partir en croisades et d'être seule à porter dans ses rêves\nle poids d'un monde défunt.\n\n                                      CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 396, "texte": "              Poésies inédites\n\n                    La Voix aimée\n\nTa voix profonde est la musique essentielle\nEt son rythme subtil pénètre en s'épanchant\nL'âme attentive à l'harmonie originelle\nDont le secret perdu jadis guidait son chant.\n\nS'il vibre au ciel un cri d'amour; si les étoiles\nEchangent dans l'espace insondable un aveu\nDoux comme le frisson des lèvres ou des voiles;\nSi les fleurs au soleil pleurent un lent adieu\n\nQuand sou dernier baiser saigne, tremble et s'épuise\nA caresser la mer, les jardins et les bois ;\nS'il est un sens au frêle arpège de la brise :\nToutes ces voix d'amour sont les sœurs de ta voix.\n\nAh! qu'elle chante encor, longtemps! que sa prière,\nPlus fraîche qu'une pluie aux jours brûlants d'été,\nDescende en moi comme un cantique de lumière\nEt réveille en mon cœur l'écho d'éternité !\n\n\n\n\n             A l'Aimée sans Amour\n\nToi par qui j'ai connu la volupté des pleurs\nEt qui ne sauras pas combien tu fus aimée,\nA jamais puisses-tu sur ta route embaumée\nD'un éternel avril cueillir en paix les fleurs !\n"}, {"page_pdf": 397, "texte": "332                          DURENDAL\n\n\n\n      J e souffre; sois heureuse! Ignore la douleur\n      De voir à ton attente obstinément fermée\n      L a porte des jardins où ton âme charmée\n      Aura rêvé d'entrer pour s'offrir au Bonheur.\n\n      Adieu! prend cette rose et marche vers l'aurore !\n      La grande nuit attend celui qui t'aime encore\n      E t garde dans son cœur les lis du souvenir.\n\n      Ah! n'entends pas mon glas tinter quand sonne l'heure,\n      E t que Dieu te préserve en tes jours à venir\n      De connaître l'amour éperdu dont je pleure?\n\n\n\n\n                          La Passante\n      Quand elle vint à moi par les chemins d'aurore\n      Dans la musique aimante et grave de la mer\n      J e crus qu'en mon cœur sombre une aube allait éclore,\n      Qu'un peu de baume adoucirait mon sein amer.\n\n      Son front comme les lis était royal et pâle,\n      Les papillons du rêve aimaient y voltiger;\n      Le murmure apaisé de la mer musicale\n      Semblait fait pour accompagner son pas léger.\n\n      Car sa seule présence était pleine de charmes :\n      Son geste eut dissipé l'essaim des noirs ennuis,\n      Son regard eut tari l'âpre source des larmes,\n      Le jour, à sa parole, eut triomphé des nuits.\n\n      Elle n'a pas voulu rassurer d'un sourire\n      Ce cœur que son passage a tendrement troublé;\n      Note inaccoutumée aux cordes de la lyre\n      P o u r l'avoir entendue il reste inconsolé.\n\n      E t devant la splendeur des grands couchants d'automne\n      Songeant au clair visage effacé sans retour.\n      Il maudit en pleurant l'avenir monotone\n      Il dispute à l'oubli son impossible amour.\n"}, {"page_pdf": 398, "texte": "                   POÉSIES INÉDITES                    333\n\n\n                          Lied\nLes flots, les flûtes et les fleurs\nCharmèrent mon enfance heureuse ;\nLes flots bleus du fleuve jaseur,\nLes flûtes douces des pasteurs,\nDans les jardins riants, les fleurs.\n\nEt maintenant, l'Ame rêveuse\nVoudrait s'embarquer sur les flots\nAu son des flûtes langoureuses\nDont le chant simule un sanglot,\nPour s'en aller cueillir les fleurs\nAux îles claires du bonheur.\n\nLas ! les flots se sont écoulés,\nLa voix des flûtes s'est éteinte,\nLes fleurs sont mortes!... Une plainte,\nAu doux vol des rythmes ailés,\nPleure encore, d'un vers berceur,\nLes flots, les flûtes et les fleurs !\n\n\n\n\n                     Le Jet d'eau\nDans le parc assoupi que le chant des fontaines\nBerce languissamment de musiques lointaines,\nLente et lasse, frémit la plainte du jet d'eau...\n\nLe jet d'eau lent et las monte dans la nuit claire\nComme l'obscur désir qui jaillit de la terre\nVers les astres divins dont le calme est si beau.\n\nTout repose. Quel doux cortège de mensonges\nEmerveille les fleurs dormantes, dans leurs songes?\nA quoi rêvent tes yeux, sœur aimante des fleurs?\n\nLa lunaire clarté qui tendrement s'épanche\nFait plus candide encor ta longue robe blanche\nEt plus mystérieux tes grands yeux lourds de pleurs.\n"}, {"page_pdf": 399, "texte": "334                          DURENDAL\n\n\n       Le jet d'eau lilial est ton fidèle emblème,\n       Sœur aimante des lis; son douloureux poème\n       Monte comme un aveu des lèvres de l'Eté...\n\n      Et pour ouïr sa voix que ta voix renouvelle\n      Comme pour contempler ta grâce fière et frêle\n      Le parc d'ombre et de rêve adoucit sa beauté I\n\n\n\n\n                       Ariette d'Autrefois\n      Le piano docile où nos doigts préludèrent\n      A de gais allégros qui s'achevaient en pleurs\n      Regrettera toujours vos mains qui le frôlèrent.\n\n      Vous souvient-il qu'un soir je répandis des fleurs\n      Sur le clavier dormant dont l'ivoire et l'ébène\n      S'animèrent du rire exquis de leurs couleurs?\n\n      Pour enchanter la paix de cette heure sereine,\n      Vous voulûtes alors jouer dévotement\n      Un doux air oublié d'une époque lointaine ;\n\n      Vous avez réveillé le cher clavier dormant\n      Et tandis qu'un doux air câlin de Cimarose\n      Sous vos doigts longs et fins naissait, languissamment,\n\n      Vos doigts légers froissaient des pétales de rose 1\n\n\n\n\n                             Vitrail\n              L'Aube frêle, au balcon des cieux,\n              De ses doigts fins et gracieux\n              Sème des roses sur la terre.\n\n              Sire Soleil cuirassé d'or\n              La caresse, l'enlace encor,\n              Et baise sa lèvre légère.\n"}, {"page_pdf": 400, "texte": "                 POÉSIES INÉDITES                         335\n\n       Mais voici que le grand portail\n       S'ouvre et, comme sur un vitrail,\n       Prince pourpre et princesse rose\n\n       Apparaissent ; sire Soleil\n       Brandit un lourd glaive vermeil\n       Et l'Aurore tient une rose...\n\n       Au trot de leurs clairs palefrois,\n       Vêtus de velours et d'orfrois,\n       Ils chevauchent l'un près de l'autre...\n\n        Aube folâtre, fier Soleil,\n        Puissions-nous vous être pareils\n        Pour qu'un tel amour soit le nôtre !\n\n\n\n\n               Roses de Septembre\nLe parfum des fruits mûrs traîne dans les vergers\nLe clair gazouillement des oiseaux bocagers\nEnchante les sous-bois où la lumière est d'ambre;\nSes noirs cheveux bouclés ornés de pampres verts,\nChemine par les prés de fruits tombés couverts\n         L'adolescent grave, Septembre.\n\nSouris au jour mourant de nos brèves amours,\nSeptembre, enfant songeur et tendre aux cheveux lourds,\nDu beau sourire éclos sur tes lèvres mi-closes;\nPour parer le front pâle où mon dernier baiser\nDans le dernier reflet du jour va se poser\n        Donne-moi les dernières roses !\n\n\n\n\n                     Christmas\nAprès la mort du jour, des oiseaux et des roses,\nSur nos jardins en pleurs les étoiles ont lui;\nUn renouveau d'espoir a germé dans les choses,\nDans le ciel apaisé descend la douce nuit.\n"}, {"page_pdf": 401, "texte": "336                            DURENDAL\n\n\n      Vers un astre inconnu des cortèges étranges\n      Passent, d'un vol léger, dans l'espace étonné :\n      Voici qu'au son des luths et des lyres des anges\n      P o u r bénir tout amour, l'Amour sur t e r r e est n é -\n      Un paladin chevauche au loin dans la nuit claire :\n      La sainte croix d'argent luit sur son manteau bleu,\n      Ses beaux yeux attendris où tremble une lumière\n      Sont recueillis d'avoir contemplé l'Enfant-Dieu.\n\n      P a r t o u t autour de lui les roses en guirlandes\n      Refleurissent, tandis qu'il chemine, rêvant,\n      P a r les prés, par les bois, les jardins et les landes,\n      Au pas ensommeillé de son destrier blanc.\n\n      Des hymnes ingénus enchantent le silence,\n      Tout éblouit, fleurit et sourit devant lui,\n      E t de grands lis jaillis en gerbe de sa lance\n      Tendent leur lèvre chaste aux astres de la nuit.\n\n      Messager du Sauveur, beau de clarté divine,\n      Son front marqué du ciel rayonne et fait le jour...\n      — A h ! vers la maison calme, au pied de la colline,\n      Où l'Enfant adorée accueillit mon amour.\n\n      Va! effeuille tes lis, épanche ta lumière!\n      E n t r e , et sur ses doux yeux où je me vois meilleur\n      Dépose un long baiser, pur comme une prière,\n      Beau chevalier vêtu d'azur pâle, ô bonheur!\n\n       N u i t de Noël 1902.\n\n\n\n\n                               Dédicace\n      Toi qui mourus avec les roses de l'automne,\n      Reçois, ami aimé, ces chansons et ces pleurs;\n      Sur ta tombe où la brise effeuilla les couronnes,\n      Puissent mes vers au moins te rappeler les fleurs!\n\n      L'émoi mystérieux et doux qui les fit naître,\n      Selon l'heure, vibrants de regrets ou d'espoirs,\n      F r è r e , tu l'éprouvais bien plus que moi peut être\n      Lorsque nous les rêvions dans la paix des beaux soirs.\n"}, {"page_pdf": 402, "texte": "                   POÉSIES INÉDITES                                337\n\n\nCet élan indompté de force et de jeunesse,\nCette soif de souffrir et d'aimer sans retour,\nE t ce large désir éperdu de tendresse,\nA h ! tu les comprenais, toi qui connus l'Amour!\n\nAccepte donc leur gerbe! écoute les paroles\nOù l'ami resté seul enferma sa douleur,\nSous le parfum des fleurs aux fragiles corolles\nTu sentiras encor b a t t r e et t'aimer son cœur !\n\nJanvier 1903.\n\n                                         C H A R L E S DE   SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": "                   Charles de Sprimont\n\n                                      L'ombre d'un cyprès noir s'allonge sur les roses.\n                                                               HENRI DE RÉGNIER.\n\n\n\n\n                   LA foule inattentive, qui ne hante guère le Bois Sacré cher\n                     aux Muses, ignorait le nom du poète de vingt ans dont\n                     la voix fière et tendre s'est tue. Mais les rares fervents de la\n                     poésie, ceux qui se plaisaient à l'écouter et qui, peut-être,\n                     rêvaient pour lui déjà quelque gloire, émus à la fois de la\n                     mélancolie de son destin et du deuil qu'inflige aux Lettres\n                     sa mort, se sentent étreints, devant sa fosse trop tôt creusée,\n                     d'une poignante tristesse. Il assurait demain. Avec lui se\n                     sont envolées quelques-unes de nos plus belles espérances.\n   Peu de talents furent aussi précoces, chez nous, que celui de Charles\nde Sprimont. Il avait dix-sept ans à peine lors de ses débuts, et presque aussi­\ntôt on le remarqua. Puis, à mesure qu'il mûrissait, on s'habitua vite à compter\nsur lui. L'art, qui devient fréquent par ces jours de virtuosité, s'unissait, en\nses poèmes, au don, qui sans doute ne le sera jamais. La Muse l'avait élu.\nCet adolescent timide, sérieux et doux, qui se livrait peu, mais qui ne refusait\nrien de lui-même à ceux qui l'avaient mérité, révélait une exquise aristocratie\nd'âme. Il pensait haut et sentait noblement. Du faîte de la tour d'ivoire où,\nloin des vulgaires tumultes, le cloîtrait sa fierté, ses rêves essoraient en fré­\nmissant vers le sublime. Il contemplait à l'horizon, ruées vers la victoire et\nla mort, dans la pompe rouge des soirs, de merveilleuses chevauchées de héros.\nDemi-dieux de la Fable et paladins superbes de la Légende, il partageait leur\nivresse, enviait leurs exploits, tarasques domptées, vierges délivrées, empires\nconquis, s'éblouissait longuement de leur gloire. Quelle joie de pouvoir, à son\ntour, « rythmer sa vie aux splendeurs de son rêve », de chanter à son tour la\nmâle chanson de l'épéel Chimères, hélas ! dont sourit le dédaigneux posi­\ntivisme contemporain. Ce ne fut pas le moindre désenchantement du poète\nque de connaître la vanité de cet état d'âme héroïque.\n   A d'autres instants, la brise, du fond des forêts lointaines, lui apportait de\nmystérieuses et caressantes musiques d'une langueur infinie, et, perdu dans\nun ravissement, il écoutait la divine chanson de l'amour. Alors s'évoquaient,\ndans son passé, de frêles bonheurs d'enfance à jamais évanouis et, dans\nl'avenir, afin de chasser la mélancolie d'une telle image, l'humble maison\n"}, {"page_pdf": 404, "texte": "                          CHARLES DE        SPRIMONT                         339\n\nfleurie où l'accueilleraient le clair sourire et l'étreinte de la bien-aimée. Dans\nson âme fraîche et candide jaillissait un printemps. L'amour, Charles de Spri­\nmont ne le concevait pas à la manière de certains qui prisent la sensation plus\nque le sentiment. Le cri de la chair n'éclate nulle part dans son œuvre.\nLes doux aveux, les silences plus doux que lui dictait près d'elle un cré­\npuscule nuptial, étaient dignes de sa Dame et d'un poète. Il appelait un\namour grave, radieux et pur, fait de vaillance et de tendresse, et défiant\nla mort. Il lui dut de connaître des heures « dont l'âme est embau­\nmée ». Comment ne pas transcrire ici quelques stances suaves de ce\npoème intitulé le Bonheur, qui, s'ouvrant par tant d'allégresse, se clôt sur tant\nde désolation?\n\n               Nous écoutions vibrer les cloches matinales ;\n               Nul ne dira jamais combien l'air était pur ;\n               Il semblait y passer dans le limpide azur\n               Des vols mélodieux d'âmes et d'anges pâles.\n\n               Le cantique du monde aux mille voix d'amour,\n               Des champs couverts encor des lourds épis de vie\n               Que mûrit le soleil et rafraîchit la pluie,\n               Montait pieusement vers la gloire du jour.\n\n               Et de tant de beautés sur nos âmes émues\n               La tranquille douceur s'épanchait lentement,\n               Et le charme exhalé de nos deux cceurs aimants\n               Faisait chanter la brise au long des avenues.\n\n               Du manoir des jours morts que hante ma Douleur,\n               Sans doute pour longtemps les portes étaient closes;\n               Au détour d'un sentier où fleurissaient des roses,\n               Je vis derrière nous l'ombre d'or du Bonheur !\n\n   Il ne la vit pas toujours, car « les heures de la joie ineffable sont brèves »,\net Charles de Sprimont en vécut d'autres. Dans son âme, où vibrait le clairon\ndes épopées, soupirait aussi la flûte des élégies. L'enthousiasme y alternait\navec la lassitude. Qui n'a connu, depuis Eden, les frissons d'octobre, l'acca­\nblante monotonie des jours, la fuite infatigable du temps, le mensonge de\nl'amour, l'amère vanité de tout? Il goûtait la volupté d'être triste. Et, sans\ndoute, l'on peut admettre qu'il tint des poètes désenchantés qu'il aimait une\npart de sa mélancolie ; que l'imagination souffrit autant, sinon même plus\nparfois, chez lui, que le cœur. Certaines de ses plaintes sont incontestable­\nment des échos. Mais il n'en est pas moins émouvant de rencontrer aussi\nfréquente la pensée de la Mort, « terme béni des longs sanglots », chez ce\njeune homme dont les suprêmes jours furent, en effet, si royalement comblés\nde larmes. L'Ange funèbre aux cheveux d'ombre, pâle et grave, maintes fois\napparu dans ses songes, lui avait inspiré — le poème en prose : Schumann,\nnotamment, en témoigne — une mystérieuse nostalgie du tombeau. Pareil à\nces jeunes morts dont parla Maeterlinck et qui semblent avoir été prévenus\nsans le savoir, on eût dit qu'il pressentait, par instants, son destin.\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": "340                               DURENDAL\n\n\n    Comme un des poètes dont l'influence est visible à maintes pages dans son\n œuvre interrompue, Charles de Sprimont vivait, par l'imagination, hors du\n siècle. Ce n'est pas assez dire, car il ne cherchait Tailleurs dans aucun passé\n qui appartint à l'histoire. Loin du réel, ses séjours de prédilection étaient les\n royaumes enchantés de la Fable et de la Légende. C'est là qu'il rencontra les\n Héros de l'Amour, de l'Epée et du Rêve, que devait exalter son livre. Il fut, sur la\nnef Argo, l'un des audacieux qu'entraîna Jason vers la Colchide. Peut-être\nest-ce lui qui, sur le roc en flammes, réveilla d'un baiser sublime Brunehilde ?\nDans la forêt de Brocéliande, plus tard, il entendit le cor des chevaliers d'Ar­\nthus, se mira dans la fontaine des fées, pleura sur le tombeau de l'Orphée cel­\ntique, endormi pour les siècles, aux genoux de Viviane, d'un magique som­\nmeil. Puis, il vit mourir du départ de Lancelot, Elaine, le lis d'Astolat, et\nTristan succomber à l'absence d'Yseult.\n   Après Tennyson, il goûtait une joie raffinée à revivre l'épopée lointaine,\npure entre toutes, de la Table Ronde; peut-être nous eût-il, à son tour, donné\nles Idylles du Roi.\n   Mais, ce qui le séduit, dans ces vénérables légendes, c'est moins, si gran­\ndiose soit-il ou si charmant, l'épisode lui-même que l'idée qu'il illustre. De\nces aventures célèbres, les Romantiques et les Parnassiens, artistes avant tout,\neussent apprécié la couleur. Ils se fussent satisfaits de les évoquer fastueuse­\nment pour le plaisir des yeux. Promues à la dignité de symboles, Charles de\nSprimont les ressuscite plutôt pour le contentement de l'esprit. Si elles y per­\ndent en relief, elles y gagnent en profondeur; elles éblouissent moins, mais\nfont rêver davantage. Elles ne sont plus de jadis ou de jamais; elles sont de\ntoujours. Leur pathétique s'élargit. Expressions figurées de l'éternelle rêverie\nhumaine, elles parlent mieux à l'âme.\n   Par cette manière de relier au monde idéal le domaine des faits et d'envi­\nsager les drames légendaires, aussi bien que les tableaux de la nature et les\nactes de l'homme, comme de simples images de l'Idée, Charles de Sprimont\nse rattache au groupe littéraire que représente avec le plus d'éclat M. Henri\nde Régnier. L'auteur des Poèmes anciens et romanesques et de Tel qu'en Songe est,\nd'ailleurs, avec M. Albert Giraud, le poète dont Charles de Sprimont subit le\nplus volontiers l'attraction. Il adopte maints de ses décors : forêts automnales,\nmanoirs aux portails géants, lacs mornes, fontaines, soleils couchants, la mer.\nIl lui emprunte, par moments, son bestiaire héraldique, griffons, alérions et\nlicornes. Il se plaît, à son exemple, aux thèmes mélancoliques et funèbres. Il\na quelque chose, aussi, de sa solennité.\n    Le récent réveil du génie latin l'avait réjoui. Charles de Sprimont avait le\nnoble goût de l'ordre, de l'harmonie, de la clarté, vertus latines. Je le soup­\nçonne d'avoir préféré la force disciplinée à la violence sans frein, et peut-être\nmême l'élégance à la force. Composés avec soin, ses poèmes, d'une ordon­\nnance toute classique, ont parfois une vraiment belle sérénité de lignes. Il a\nl'éclat et la grandeur : lisez la Toison d'Or ou le Réveil de Brunehilde; la grâce\nsouple et caressante : lisez la Forêt des Fées, Elaine, Merlin et Viviane; la subti­\nlité même et la mièvrerie : lisez certains sonnets des Fontanalia. Il professe le\nculte de la langue pure et le respect, sans fétichisme, des métriques établies.\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "                          CHARLES DE SPRIMONT                               341\n\n\nSon vers ample, nombreux et sonore, plus musical que plastique, est fleuri\nd'images fières et tendres. Une maîtrise, déjà, s'y affirmait.\n   Le poète s'en est allé, qui, sensible aux formes harmonieuses comme aux\nnobles pensées, ne contempla, durant son court voyage terrestre, que des\nspectacles de beauté. Un magnifique paysage l'enchantait à peine moins\nqu'un geste magnanime. Il détestait, dans le mal, une laideur. Son âme\nardente et songeuse, toute enthousiasme, flamme, élan, aspirait aux cimes.\nS'il connut des lassitudes, ce furent celles du « rêveur déçu que hante la Chi­\nmère ». L'art était, à ses yeux, la voie qui mène à l'Idéal divin. J'imagine\nque Charles de Sprimont n'eut pas trop de peine à se résigner, quand l'heure\nsonna du départ, et qu'au seuil des extases que promet la Foi, il murmura lui\naussi :\n               Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée.\n               Tu y pourras reconnaître l'Idée\n               De la beauté qu'en ce monde j'adore.\n\n   Pour nous, qui l'aimions et que frustre sa mort, c'est avec tristesse qu'évo­\nquant son image disparue, nous nous remémorons l'hommage déposé\nnaguère par M. Maurice Barrès sur le cercueil d'un autre jeune défunt : « Sa\nvie trop brève et les circonstances ne lui permirent pas de toucher le public,\nmais cet inconnu savait l'art d'écrire, possédait la tradition des grandes\nbeautés françaises et respectait les maîtres. Il entrait dans leur sentier. On\ndut, hélas I dès ses premiers pas, y construire son tombeau. »\n\n                                                          MAURICE DULLAERT.\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": "           Pour le tombeau du Poète                                      (1)\n\n\n\n\n                           À Charles de Sprimont\n         Le front ceint d'un laurier que le temps ni l'envie\n         De leur souffle cruel n'ont encor pu flétrir,\n         Du pas calme de ceux qui surent bien mourir,\n         Tu franchis rayonnant les portes de la Vie.\n\n         Tandis que nous penchons notre âme inassouvie\n         Vers une source impure et prête à se tarir,\n         Aux jardins qu'un avril éternel fait fleurir\n         Tu promènes sans fin ton extase ravie.\n\n         Nous, hélas! comme une ombre errante sur le mur,\n         Nous marchons à tâtons dans un dédale obscur\n         Et nous cherchons en vain la Clarté qui délivre :\n\n         Elle baigne à jamais ton front prédestiné,\n         Et Dieu t'a déchargé du lourd fardeau de vivre\n         Avant qu'en ton cœur fier le lis ne fût fané.\n                                                                  FRANZ ANSEL.\n\n\n\n                          A Charles de Sprimont\n         Tujouis aujourd'hui du bonheur éternel\n         et abreuves ta lèvre aux fontaines du ciel,\n         Ami, dont nous lisions les vers à cette place,\n         du jour où l'on t'apprit à rimer au collège,\n         à la veille de l'heure où tes mains, enfin, lasses\n         eurent cessé d'en disposer le doux cortège...\n\n   (1) Nous remercions vivement les collaborateurs qui ont bien voulu nous envoyer ces\nfleurs poétiques pour la tombe de notre cher poète défunt. D'autres encore, ainsi\nMM. Fern. Séverin et Paul Mussche, nous ont exprimé le regret de n'avoir pas trouvé\nle temps de composer un poème. Nous classons ces poésies par ordre alphabétique des\nnoms d'auteurs.\n"}, {"page_pdf": 408, "texte": "             POUR LE TOMBEAU DU POÈTE                      343\n\nJe te connaissais peu, mais je t'aime beaucoup.\nJe te savais très pur, très pieux et très doux,\npareil au chevalier dont tu vantais l'orgueil,\namer de la douleur dont tu portais le deuil,\nému de la beauté grave et surnaturelle\nde l'amour vierge et de la mort cruelle.\n\nComme un pommier bombé à l'aurore de juin,\nle cœur gonflé d'espoir tu entrais dans la vie,\net lui abandonnais ta jeunesse ravie.\n       L'herbe était verte au creux de ton jardin...\n       et la voici déjà fanée\n       avec la fleur de tes années...\n\nTu sembles n'avoir pu porter que des promesses\net n'avoir célébré que ta première messe\nà l'autel idéal et chaste des poètes...\nTu as fait mieux.\nTu as souri aux volontés de Dieu. .\nPour te plaindre du mal ta voix devint muette.\nLe plus pur de tes chants est le chant de ta vie.\nJe préfère ta mort à ton plus doux poème,\ncar tu sacrifias à la Beauté suprême\nde tout ton cœur, de tout ton cœur, et sans envie,\nplus que des fables :\nune âme fraîche et agréable.\n\nA peine abandonné entre les mains bénies\nde l'ange austère au long regard d'automne,\nheureux, tu l'aperçus, sans que cela t'étonne,\npareil aux beaux auges dorés d'Epiphanie,\nte mener, par le bleu, vers les vergers célestes,\nau Paradis ombragé des poètes.\n\nPrès du rucher, sous le tilleul, dans le chœur angélique\ntu poursuis la chanson de ton adolescence\net ta strophe mêlée aux sereines musiques\ncélèbre le lieu de plaisance\noù pour avoir été uu enfant tendre et prude\ntu jouis à jamais de la béatitude.\n                                              THOMAS BBAUN.\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": "344                          DURENDAL\n\n\n\n                           In Memoriam\n      Les Muses trop l'aimaient et la Mort fut jalouse.\n\n      Noble enfant, ton Destin fut bref : sous la pelouse\n      Où s'érigent les ifs, les stèles et les croix\n      T u dors; mais par-delà le noir tombeau, ta voix\n      Triomphante, immortelle et plus pure s'élève;\n      T a mâle lyre encore accompagne ton rêve ;\n      Il tressaille à nouveau ton cœur a v e n t u r e u x ;\n      T u chantes, et soudain nous revoyons tes preux\n      S'avancer dans l'aurore au choc clair des épées,\n      Aude, Grisélidis, les rudes équipées,\n      E t dans le désespoir d'un impossible essor\n      T r i s t a n étreindre Yseult sur la galère d'or.\n      Mais ton âme parfois, de tendresses trop pleine,\n      Exhalait sa plaintive et lente cantilène\n      E t tu mêlais ainsi, doux et fier tour à t o u r ,\n      Le laurier de la gloire au myrte de l'amour.\n      Hélas, t a vie, ami, fut trop vite bornée !\n      Aussi, voulant fixer ta double destinée,\n      Dire ta sombre ardeur et ton paisible orgueil,\n      J e viens pieusement déposer sur le seuil\n      Du tombeau, sous lequel pour jamais tu reposes,\n      U n glaive enguirlandé de palmes et de roses.\n                                                       VALÈRE GILLE.\n\n\n\n\n                       Inscription tombale\n                                                 A la mémoire du poète\n                                                 Charles de   Sprimont.\n\n      Arrête-toi, passant. C'est ici que repose\n      U n jeune homme nourri de rêves et de roses,\n      Qui, tantôt paladin couvert de son écu\n      E t tantôt ménestrel au luth d'argent, vécut\n      Dans un songe nacré de teintes opalines\n      Comme un lever de lune au-dessus des collines.\n      Il marchait, souriant et calme, sous les cieux.\n      Il prononçait souvent des mots harmonieux.\n      Il errait dans les bois, attentif aux murmures\n      Du vent mystérieux dans les sombres r a m u r e s .\n"}, {"page_pdf": 410, "texte": "            POUR LE TOMBEAU DU POÈTE                        345\n\nPlusieurs, en le voyant passer, disaient : « On sent\n Que celui-ci charrie un astre dans son sang,\nCar, à travers le songe étrange qui les voile,\nOn voit poindre en ses yeux une lueur d'étoile.\nIl est de ceux qui vont, au loin, sur les flots bleus,\nRavir la Toison d'or aux monstres fabuleux.\nDe son aile de feu quand la Muse le touche,\nUn poème immortel hésite sur sa bouche,\nEt son front pur, nimbé d'un éclat singulier,\nAppelle le baiser auguste du laurier. »\nIl aimait les oiseaux, les fleurs et les fontaines.\nIl entendait souvent des musiques lointaines.\nParfois, les yeux mi-clos, il voyait à travers\nLes lilas lumineux et le feuillage vert\nRuisselant de soleil et bourdonnant d'abeilles,\nS'allonger un pays de songe et de merveilles,\nPlanté de palmiers d'or et de glaïeuls de feu,\nOù l'air subtil tremblait comme l'eau d'un lac bleu,\nOù les oiseaux frôlaient des harpes dans les branches,\nOù de l'encens fumait parmi les roses blanches,\nOù des palais de marbre aux portiques légers\nJaillissaient çà et là des bosquets d'orangers,\nOù allaient et venaient des figures étranges,\nDes elfes aux cheveux d'émeraude, des anges\nFaisant signe et traînant leurs robes dans l'azur,\nEt des fées de lumière aux bras calmes et purs,\nEt quelquefois, au son de mystiques musiques,\nDes séraphins tendant des roses hiératiques.\nMais lui, rêveur, assis à l'ombre des lilas,\nSouriait doucement et ne comprenait pas...\n\nMaintenant il comprend ! Dans l'extase divine\nLe poème aux cris d'or jaillit de sa poitrine,\nEt le voici debout dans la grande clarté,\nVêtu de neige ardente et d'immortalité,\nLa lyre aux doigts, parmi les lis et les colombes...\n\nPassant, il ne faut pas pleurer sur cette tombe.\n\n                                                VICTOR KINON.\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "346                          DURENDAL\n\n\n\n           A la mémoire de Charles de Sprimont\n      Ton cœur t r i s t e a cherché dans l'ombre des grands bois\n      L a paix chaste promise à ceux qui les vénèrent ;\n      T u compris leur beauté sereine et leur mystère\n      E t leur âme divine a chanté dans t a voix.\n\n      Mais leur jeunesse est brève et leur gloire mortelle,\n      Que les souffles de l'air effeuillent dans leurs jeux,\n      Tombe et meurt quand accourt l'automne impérieux.\n      E t sachant que tes jours trop prompts fuyaient comme elle,\n\n      Mais ne renaîtraient pas des neiges de l'hiver,\n      T u cueillis au laurier que n'atteint pas le givre\n      Une branche vivace, et voulant te survivre,\n      Tu couronnas ton front du rameau toujours vert.\n                                                   MAURICE LAUZON.\n\n\n\n\n            Epigrammes Funéraires\n          Sur la Tombe de Charles de Sprimont\n       Joins doucement les mains, ô toi qui viens t'asseoir\n       Auprès de ce tombeau que la pourpre du soir\n       Vêt d'un royal manteau diamanté d'étoiles :\n      Bientôt tu pourras voir, sereines sous leurs voiles,\n       S'approcher une à une, en effeuillant des fleurs\n      Toutes celles pour qui se tut malgré nos pleurs,\n       Cet enfant dont l'éveil, la vie et la mort même\n      F u r e n t un décevant et magique poème.\n      Tu les reconnaîtras, ô P a s s a n t attristé :\n      Celle qui tient les yeux baissés, c'est la Beauté,\n      Celle qui fait chanter sous le plectre d'ivoire\n      Sa grande lyre d'or et d'airain, c'est la Gloire\n      E t Celle qui sourit et pleure tour à tour,\n      C'est la Mélancolie et c'est aussi l'Amour.\n      Elles furent pour lui, qui dans la solitude\n      Aimait à s'entourer de leur sollicitude,\n      Les admirables soeurs de son rêve hautain.\n      I l les voyait passer, blanches dans le matin\n      Qui baignait leurs regards de sa pure lumière.\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "             POUR LE TOMBEAU DU POÈTE                                  347\n\nChère à leur noble orgueil, son enfance en prière\nConnut les jours divins réservés aux élus!\nI l chanta : Mais hélas, nous ne l'entendrons plus\nPuisqu'un matin ses s œ u r s jalouses ont fait t a i r e\nSes chants trop glorieux pour effleurer la t e r r e . . .\nIl repose à présent couronné de laurier\nSous ce t e r t r e où, dans l'ombre, elles viennent prier\nP o u r le Chantre des Dieux dont la voix, ô merveille\nA leur geste immortel chaque soir se réveille.\n                                              GEORGES MARLOW.\n\n\n\n               À Charles de Sprimont\n                                            ... Saltem vos amici mei ...\n                                                   (MESSE DES MORTS)\n\n\nLes preux des grands jadis hantèrent ta jeunesse :\nTa race te léguait un nom semblable aux leurs,\nPoète, mais tu sus ennoblir ta noblesse\nPar ton Art héroïque et ta Sainte   Douleur.\n\nLes mythes de la vie en ton œuvre       renaissent.\nO « Tristan et Yseult » : l'Amour et le Malheur!\nCe thème favori, ou ta jeune   tristesse\nProphétisa ta mort dans un amour en fleur.\n\nTu vouas ta jeunesse à la gloire du verbe;\nTu survivras par lui, si tu meurs    ignoré.\nTon printemps s'est éteint les bras lourds d'une      gerbe\nOù chacun de tes vers est un épi doré.\n\nEt ce qui nous console, et ce qui nous étonne\n— Car n'est-il pas pour nous ton « moi » perpétué ?\nC'est de voir, à présent que la mort t'a tué,\nCombien ton blé d'avril a l'or des blés   d'automne.\n\nEt quelle destinée, ô ami, que la tienne!\nMort, tu ne fais que naître et n'es pas oublié.\nToi qui fus pur par l'Art et par ta Mort   chrétienne,\nDu haut de Monsalvat ton nom soit publié.\n\nO Poète en-allé, souviens-toi de la terre !\nQue ton geste céleste, à nos cœurs    fraternel,\nEn implorant pour eux la Face du Mystère,\nNous apprenne à chanter le Cantique éternel !\n                                          GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": "                                                                                       (1)\nA la mémoire de Charles de Sprimont\n\nGeorges de Golesco :\n\n    Il a d i s p a r u . . . celui qui tant de fois, dans Durendal, laissa s'épancher en\ndes poèmes émus et harmonieux son âme rêveuse, fière et tendre. Il a disparu\nà l'aurore de la vie, dans toute la fleur d'un talent qui, de jour en jour, revê­\ntait u n aspect plus impressionnant et tendait à s'affirmer de plus en plus en\nu n e personnalité définitive.\n    D'autres diront mieux que moi les mérites de l'œuvre poétique que n o u s\nlaisse Charles de Sprimont. P o u r ma part, ayant pénétré souvent d a n s l'inti­\nmité du j e u n e poète éternellement absent, peut-être pourrai-je fixer ici quel­\nques traits de cette figure charmante.\n    Charles de Sprimont possédait des dons naturels exquis vivifiés et com­\nplétés par l'étude attentive et approfondie des grands poètes du siècle. L'affi­\nnement de son discernement critique si développé à l'âge de 23 ans n'est pas\nun des traits les moins frappants de cette nature privilégiée. Il percevait et\ngoûtait la beauté partout où elle rayonne et sous quelque forme qu'elle se\nmanifestât. E n poésie par exemple, il évitait de se confiner d a n s l'adoration\nd'une seule école, il savait admirer à la fois l'art des romantiques, des parnas­\nsiens et des symbolistes, aimant la limpide musicalité et la somptueuse efflo­\nrescence d'images des premiers, la force objective et la splendeur formelle des\nseconds, chez les troisièmes, enfin, le souci philosophique plus accentué se\ndérobant sous l'ample voile du symbole. Et ne découvrirait-on pas peut-être\nen ses vers cette triple influence?\n   A u n e â m e d'artiste sensible et vibrante, Charles de Sprimont joignait un\nesprit subtil et chercheur, porté aux investigations philosophiques, dont\nmaintes études révèlent la spontanéité, la maturité précoce et la puissance\nd'analyse. Tous les arts le passionnaient par leur côté divin et il les considé­\nrait comme de vastes et éblouissants miroirs réflétant la vie et la beauté\nsuprêmes. Mais il aimait par-dessus tout la musique, cette g r a n d e voix de\nDieu, et c'était souvent dans l'audition de quelque chef-d'œuvre de Bach, de\n\n\n  (1) Voici quelques pages qui nous ont été envoyées à la mémoire de Charles de\nSprimont. Nous en remercions les auteurs ainsi que tous les écrivains qui nous ont\nadressé leurs condoléances, et tout spécialement MM. des Ombiaux, E. Gilbert,\nCh. Martens, J. Ryelandt, L. Courouble, M. et Mme Relval, E. Bonehil, Edm. de Bruijn\nA. de Froger, A. Berthet, E. Fermaud, nos confrères du Thyrse, etc.\n"}, {"page_pdf": 414, "texte": "             A LA MÉMOIRE DE CHARLES DE SPRIMONT                            349\n\n\nSchumann ou de Wagner qu'il cherchait et trouvait la source de ses meil­\nleures inspirations. Je me souviendrai toujours d'une soirée que nous pas­\nsâmes ensemble à tâcher d'éclaircir la fuyante énigme de l'immortelle Fan­\ntaisie en ut de Schumann. N'a-t-il point d'ailleurs mis le meilleur de luirmême\nen cette série de poèmes wagnériens si enveloppants d'harmonie, de couleur\net de sentiment, série qu'il se proposait de compléter et de réunir en un volume\nspécial?                                     .                                 !\n   Dans ses entretiens d'expansion avec ses amis, Charles de Sprimont se\nrévélait souvent un penseur planant au-dessus du monde des apparences, et\nque préoccupait l'essentielle question du véritable sens de la vie C'était une\nâme de lumière et de cristal, recélant comme toutes les natures profondes des\ntrésors de bonté et de sympathie.\n   C'est par un bel après-midi ensoleillé que ses amis ont été l'accompa­\ngner jusqu'à sa dernière demeure, où il repose auprès d'une mère adorée...\n   Nous ne le plaindrons pas. Pour une âme d'élite comme la sienne, la mort\nsemble marquer la fin d'une captivité. Elle est venue le prendre doucement\nentre ses bras, comme un ange cueillerait une fleur. Il est parti plein d'espoir\navec le bonheur et le printemps au cœur, faisant à Dieu l'entier sacrifice de sa\nvie, regrettant seulement de laisser derrière lui tant d'êtres aimés, et de\nn'avoir pu écrire l'œuvre qu'il sentait germer et palpiter au fond de son âme\nsongeuse... Mais ceux-là pleurent qui ont goûté le charme de son amitié,\nceux-là aussi qu'intéresse la gloire et l'essor des lettres nationales.\n\nArnold Goffin '.\n\n   Je voudrais consacrer quelques mots à la mémoire de ce charmant et discret\npoète, Charles de Sprimont, mais quels mots ne sont pâles devant la mort et\nquelles louanges — incertaines ?...\n   Malgré la sympathie que m'inspirait ses allures d'esprit et de pensée, je n'ai\nguère eu avec de Sprimont que des rencontres fortuites, dont l'une, cepen­\ndant, me laissa un persistant souvenir : C'était un soir, chez M. de Golesco;\net, à la fin de la fête de royale musique que nous avait donnée le maître du\nlogis, de Sprimont dit quelques poèmes' d'une inspiration et d'une forme très\npures, tout vibrants d'on ne savait quelle effusion grave et candide de con­\nfiante jeunesse. Et la voix dont il récitait ses vers, chaude, contenue et un peu\ntremblante, ajoutait encore à la fierté forte et douce des sentiments qu'ils\nexprimaient...\n   Cette disparition prématurée m'a remémoré celle de l'imberbe, fougueux et\ncordial directeur de cette lointaine Basoche : Charles de Tombeur, emporté, lui\naussi, à 23 ans, au seuil de la maturité, dans l'élan initial de ses énergies\njuvéniles, dans la première ardeur de ses enthousiasmes et de sa foi encore\nintacte de la vie...\n   Et, en déposant l'hommage attristé du regret sur la tombe de ces jeunes\nde notre jeune littérature, de ces débutants dont le nom survivra en\nquelques pages spontanées et vivaces, toutes parfumées de printemps impa­\ntient et coloré, on se laisse aller à songer que leur, bref labeur, quand\n"}, {"page_pdf": 415, "texte": " 350                              DURENDAL\n\n\nmême, sera récompensé; que cette jeunesse et ce début, désormais, ne se flé­\ntriront plus et que leur travail ébauché se parera toujours, aux yeux des\nrêveurs, du charme énigmatique et des promesses de l'inachevé, de la spé­\ncieuse beauté de l'œuvre qui, ne s'étant pas dégagée complètement de la con­\nception de son auteur, n'a acquis qu'une existence partielle : Statue à moitié\nmodelée dans la terre plastique et sur laquelle l'empreinte des mains de\nl'artiste est restée comme le témoignage vivant de sa pensée interrompue...\n   Puis, quoi? ceux-là, au moins, n'auront connu des lettres que la joie hardie\net ombrageuse de parler, et de sentir que toutes les paroles ne sont ni vaines,\nni sans vertu... Il leur aura été épargné d'en apprendre le désenchantement\net de connaître, plus tard, l'amertume de plaider eux-mêmes les circonstances\natténuantes sceptiques de la générosité initiale de leur art — et de leur cœur...\n\nGeorges Virrès '.\n\n   Je revois Charles de Sprimont, en une journée du dernier été, sur la plage\nd'Ostende. Il souriait à la calme beauté des flots et du ciel. Il souriait dou­\ncement. Le soleil couvrit la mer d'une gloire tranquille. Charles de Sprimont,\nau hasard de nos propos, dévoila peu à peu son âme... Je l'écoutais, ravi, je\nreconnaissais enfin l'accent de ses chers poèmes. Il me parlait avec cet aban­\ndon, pour la première fois.\n   Je le revois encore aux réunions de naguère, dans le vieil hôtel Raven-\nstein. Des artistes forgeaient auprès de lui d'héroïques projets. Charles de\nSprimont ne disait rien, mais ses lèvres tremblaient. Lorsque soudain quel­\nque saillie faisait sonner les rires, un éclair joyeux brillait au fond de son\nregard, mais sa réserve pudique ne l'abandonnait pas. De grands passionnés\nvivent ainsi, silencieux, parmi leurs pensées ardentes.\n  On devine l'émoi de son inspiration, la triomphante réalisation de ses\nrêves dans le rythme, dans l'image, l'ivresse de donner aux autres, par le\nradieux poème, son enthousiasme en partage!\n  Ici nous avons goûté ce présent magnifique, ici le Poète se livra tout\nentier, et notre deuil se mesure à la noble beauté de l'ami que nous perdons.\n\nEugène Demolder '.\n\n  J'ai connu peu Charles de Sprimont. C'était un élégant jeune homme, de\nbelle et noble allure. Je le rencontrais aux expositions et aux concerts, qu'il\nse plaisait à fréquenter. Mais, c'était aussi un charmant poète, un peu\nmélancolique, et d'une langue harmonieuse. Il marquait déjà dans les lettres\nbelges. Et Durendal doit le regretter et le pleurer beaucoup.\n\nIwan Gilkin :\n\n   La triste nouvelle que vous m'annoncez m'afflige profondément. Quel\nmalheur de voir disparaître à la fleur de l'âge et du talent un poète si char­\nmant, si bien doué, que sa sensibilité exquise et son chant mélodieux desti­\nnaient à être parmi nous l'un des plus purs interprètes de la Beauté ! Je\nl'estimais et l'aimais !\n"}, {"page_pdf": 416, "texte": "               A LA MÉMOIRE DE CHARLES DE SPRIMONT                          35l\n\n\nC a m i l l e Lemonnler :\n\n   J'apprends la mort de Charles de Sprimont : elle m'émeut douloureuse­\nment. Son âme avait une beauté triste et magnifique qui s'exaltait du sens\nsacré qu'il attachait à la vie. Il abandonne celle-ci noblement en laissant de\nbeaux vers, desquels sa mémoire demeure mélancoliquement entourée. Je ne\nle connaissais pas, mais j'éprouve le besoin de vous serrer la main, à vous\nqui étiez de sa famille spirituelle et qui le pleurez.\n\nL. Souguenet :\n\n   Je reçois la nouvelle de la mort de Sprimont. Voici une heure que j'y rêve\nen plein air et que je demeure stupide. Hélas, j'ai passé près de ce poète\ndiscret, charmant, fier — dont les vers trahissaient seuls l'âme éprise de faste\net de nobles tumultes — et je souriais à suivre des yeux, dans les sillons rec-\ntilignes de la vie moderne, ce paladin ingénu !\n   Le faire parler, violer sa réserve, le forcer à montrer son âme, fût-ce la\ndurée d'un éclair... je m'en serais bien gardé I Mais, je ne savais pas qu'il\ndevait sitôt mourir. Et le voilà parti, en ce glorieux jour de printemps,\nemportant tant de choses qu'il n'a pas dites! Au moins vous avez, vous\nautres, un grand espoir.\n\nR o b e r t van der   Elst:\n\n   La nouvelle de la mort du baron de Sprimont m'est une douloureuse\noccasion de vous dire quel lien profond continue de m'unir à vous et à\nvotre œuvre. J'en partage le deuil, j'ose le dire, car cette âme fière et noble\nqui vous est ravie était une des plus distinguées parmi celles qui honorent\nvotre revue de leur collaboration. Dans le dernier numéro de Durendal, j'ai\nbeaucoup admiré les vers de Charles de Sprimont. Ils étaient à la fois musi­\ncaux et pittoresques, confinant ainsi aux deux arts dont la poésie se distingue\net participe, sans tomber dans l'excès d'en évoquer l'un seul. Ils font penser\nà la fois aux harmonies calmes et graves de Chopin, et aux fresques des\nAngelico et des Botticelli, par leur pureté fière et leurs couleurs tristes.\nJe n'ai pas l'honneur de connaître la famille de Charles de Sprimont.\nVeuillez être mon interprète auprès d'elle, et lui dire, avec mon respectueux\nélan lie sympathie, ma ferme et chrétienne espérance d'approcher un jour,\ndans le lieu des béatitudes éternelles, l'âme délicate de leur cher disparu.\n"}, {"page_pdf": 417, "texte": "                   Un Théâtre de Rêve\n\n                          Maurice Maeterlinck\n                                         i\n\n\n                   IL m'est arrivé parfois d'imaginer un empire singulier, situé\n                      dans les îles du rêve, en plein océan de la fantaisie; un\n                      étrange empire, vraiment, synthèse des époques terminées\n                      et des pays divers. Au lieu d'y passer, les générations s'y\n                      juxtaposent, car le pays est grand et il y a de la place pour\n                      tous sous le soleil qui l'illumine. Débarqué des caravelles\n                      du songe, le voyageur qui s'y aventure passe de merveille\n                      en merveille. Dans des temples d'ordre dorique ou ionien,\n                      beaux comme le Parthénon, il assiste à des cérémonies\ndont l'admirable rite l'induit en extase. Plus loin, des messieurs en habit noir\nl'entretiennent de leurs chagrins domestiques, il entend les potinages des\nconcierges, des savants et des cabotins qui peuplent les loges, les académies\net les coulisses. Au sortir de la ville, quelque vieille diligence l'emmène par\ndes routes peu sûres, à travers une vaste forêt, où des brigands s'embusquent\naux détours, vers des châteaux où la vie s'écoule dans l'amour et la terreur.\nLes régions extrêmes du pays sont hantées par un peuple de fantômes, errant\nau ras des champs de bruyère et des landes stériles, entre des marécages où\nle reflet des étoiles luit dans l'eau stagnante et des rochers escarpés contre\nlesquels bat désespérément le flux marin.\n   Certains hommes aventureux et hardis explorent une partie reculée du\nvaste empire, y élevant un temple, une ville, un castel nouveau. D'autres, et\nils sont les plus nombreux, se contentent de bâtir leur maison suivant l'aligne­\nment d'une rue connue et fréquentée. Car tous sont citoyens de l'empire du\nthéâtre, où les novateurs sont rares, tandis que le bon Panurge mène paître\nun troupeau chaque jour plus nombreux.\n   Explorons un instant le pays. Nous y trouvons les grands classiques :\nSophocle, Racine, Gluck, ces temples sereins; ces châteaux de rêve et de\nmystère : Shakspeare, Wagner; ces salons où la bêtise humaine est délicieu­\nsement et âprement raillée : Molière. Ce sont là les chefs-lieux de districts\nétendus, où des légions d'auteurs ont bâti suivant le plan génial fourni par le\n"}, {"page_pdf": 418, "texte": "                          UN THEATRE DE RÊVE                                353\n\nMaître élu. Certains autres, sans atteindre à la hauteur des merveilleux génies\nqui créent, ont élevé, en prenant des matériaux à l'un et à l'autre, des édifices\nauxquels ils ont su imprimer souverainement la marque de leur personnalité.\nCelui dont je veux écrire, M. Maurice Maeterlinck, s'est construit un manoir\nde songe, au bord d'une mer brumeuse, dans l'ombre extrême des plus hautes\ntours shakspeariennes. Il a reculé les limites du mystère, conduit les person­\nnages créés par sa fantaisie jusqu'aux bornes de la sensibilité, au bord même\nde l'inconnu. Dans le grand empire dont je parlais, le domaine qu'il s'est\ntaillé, en plein cœur des forêts et des landes, captive étrangement celui qui\ns'y aventure. Nous allons tâcher d'en déterminer les frontières, de parcourir\nles routes et les sentiers qui le traversent, de comprendre l'âme exquise,\nobscure et frêle de ses habitants : Maleine et Hjalmar, Pelléas et Mélisande,\nAglavaine et Sélysette, noms pareils à ceux qui les portent, légers comme un\nsouffle, graves comme un sanglot.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   M. Maurice Maeterlinck est un homme du nord. Son enfance a contemplé\nles cieux gris et brumeux de Flandre, les canaux tendant vers les lointains la\nligne droite de leurs eaux, le grand fleuve blond qui doucement traverse la\nterre flamande, les moulins livrant au vent venu des îles leurs ailes grinçantes,\ntoute la campagne pacifique, où des clochers se profilent sur l'azur tendre,\nque l'on trouve dans les fonds de tableaux des primitifs. Il en est demeuré\nhanté par des paysages du nord, grands jardins de rêve bleuis par les rayons\nlunaires, jets d'eau qui pleurent, étangs moirés que plisse le glissement lent\ndes cygnes : pays mélancolique où se dérouleront ses drames, à l'ombre des\nchâteaux fabuleux. Donc, il est un sensitif, et c'est comme tel que nous l'aper­\ncevrons d'abord, dans le mince recueil de poèmes, trop décrié, d'une part,\naveuglément admiré, de l'autre, qui fut sa première œuvre publiée en volume :\nles Serres chaudes.\n   A prime abord, ces poèmes surprennent, irritent même. Se succédant sans\nlien visible, les images y paraissent incohérentes. On dirait des fleurs jetées\nsur une tapisserie par le caprice du brodeur, sans être ordonnées suivant un\ndessin régulier. Ce sont des serres chaudes au milieu de prairies où paissent\ndes brebis, de parcs où des paons font la roue, de forêts que bleuit la clarté\nlunaire. Il y croît des plantes monstrueuses, bizarres, lourdes, vénéneuses,\ndans une atmosphère de malaise et d'ennui.\n   Dans l'agencement de ces vagues images en vers, en strophes, en poèmes,\nl'auteur paraît se laisser guider par sa seule fantaisie. Figurez-vous un appa­\nreil enregistrant les diverses images qui se succèdent devant les yeux durant\nle demi-sommeil de la rêverie ; annotez ces images, et vous obtiendrez des\nséries d'impressions qui ressembleront peut-être aux poèmes des Serres\nchaudes, pour peu qu'un état d'âme intense ait dirigé votre imagination vers\nun même point.\n   Est-ce bien là de la poésie? Pour moi, un tel procédé tient plutôt de la\nmusique, dont l'effet est d'éveiller en nous des impressions, sans déterminer\n"}, {"page_pdf": 419, "texte": "354                               DURENDAL\n\n\nnettement quelles impressions. Autour d'un thème conducteur : tel état d'âme\nparticulier, l'ennui, la tristesse, la lassitude, viennent s'agencer des images\nvagues, en suggérant, par association d'autres, plus lointaines, plus incer­\ntaines encore. Cela correspond à la partie peu connue de l'immense clavier\nsensible que l'Art fait vibrer en nos âmes ; cela fait songer, si l'on me passe\nune analogie un peu hasardeuse, aux rayons ultra-violets du spectre.\n   L'œuvre poétique de M. Maeterlinck comprend encore quinze Chansons,\nque M. Ch. Doudelet illustra de façon étrangement suggestive et sur lesquelles\nMM. Fabre et Samazeuilh écrivirent de curieuses mélodies. Certaines de\nces chansons, quintessences de drames, m'apparaissent comme de petits\nchefs-d'œuvre, où d'hallucinants mystères se révèlent à mi-voix, en mots peu­\nreusement balbutiés.\n   Au début d'une étude consacrée au théâtre de M. Maeterlinck, il importait\nde donner une idée de sa poésie. Celle-ci, en effet, laisse transparaître un peu\ndu mystère des jardins somptueux et des palais tragiques où errent, sous\nl'empire du destin, les personnages de ses drames. Aussi bien Maleine, Méli­\nsande, Aladine, sont-elles de frêles fleurs de serre chaude, affinées par une\nlongue culture, et que le moindre souffle venu de l'au-delà, des forêts ou de la\nmer, fera pencher leurs tiges fléchissantes et mourir.\n   Nous en conclurons aussi que M. Maeterlinck est un poète, c'est-à-dire\nqu'il a le sens des mystérieuses correspondances qui unissent l'âme aux\nchoses et les choses entre elles, et qu'il sait rendre visibles et tangibles ces\ncorrespondances. La poésie n'est pas autre chose; l'Art consiste à exprimer\nl'en-deçà et l'au-delà par des images de beauté.\n   C'est donc surtout comme poète que M. Maeterlinck s'affirmera dans ses\ndrames, dans ses essais de philosophie, comme dans cette merveilleuse Vie\ndes Abeilles, l'un des plus beaux livres de prose française qui soient.\n\n\n\n   Mais ce poète est aussi un philosophe ; non pas qu'il ait ébauché à coups\nde raisonnement, après de longues et périlleuses investigations dans l'in­\nconnu, quelque nouveau système de l'Ame et du Monde. C'est un esprit\ncurieux de mystère, qui s'attache à approfondir les points peu explorés de la\npsychologie, à gravir les pics les plus escarpés de ces nobles sciences qui\natteignent au ciel. Il s'est exprimé tel en des essais dont l'ensemble forme ces\nouvrages universellement admirés : le Trésor des Humbles, la Sagesse et la Des-\ntinée, le Temple enseveli.\n   Des essais. J'aime ce mot. Il n'a pas cette morgue vaine qui dépare les titres\ntrop définitifs de certaines œuvres. Pouvons-nous, en effet, prétendre énoncer\njamais quelque chose de définitif? Les théories les plus belles ne se détruisent-\nelles pas souvent l'une l'autre? Un siècle accepte-t-il de confiance les ensei­\ngnements d'un autre siècle? L'essai échappe au reproche de vanité, parce\nqu'il exprime quelque chose d'inachevé, une interprétation que l'auteur' pro­\npose, une solution qu'il présente comme possible. Ceci n'exclut pas la convic­\ntion; si convaincu soit-on de la vérité d'une théorie, on ne peut, n'est-ce pas,\nrejeter, a priori, l'idée même d'une contradiction?\n"}, {"page_pdf": 420, "texte": "                          UN THEATRE DE RÊVE                                355\n\n    Ainsi, tandis qu'il notait les rêveries des Serres chaudes, M. Maeterlinck étu­\ndiait les mystiques. Il publiait ses belles traductions de l'Ornement des Noces\nspirituelles de Ruysbroeck l'admirable, des Disciples à Sais et des Fragments de\nNovalis, et préfaciait les Sept Essais d'Emerson, traduits par Mme S. Will.\n    Pour approfondir cette philosophie dans son essence et suivre ses varia­\ntions, il faudrait toute une étude. Aussi, n'en parlerons-nous que pour autant\nque sa connaissance soit utile à notre examen du théâtre de Maeterlinck. I1\nl'a puisée chez les néo-platoniciens d'Alexandrie, notamment dans les Ennéades,\nde Plotin ; chez les stoïciens, tels Marc Aurèle ; chez les mystiques du moyen\nâge ; chez les modernes Emerson et Carlyle. Ce qui la domine, c'est l'idée de\nl'existence souveraine et surnaturelle de l'Ame, considérée comme la seule\nréalité. Au-dessus de la vie pitoyable qui agite nos corps et nos intelligences,\nplane la vie immanente et suprême des âmes. C'est là que se nouent et se\ndénouent nos destinées, dans ce divin domaine de l'inconscient que nous n'aper­\ncevons que bien rarement, par les portes un instant entr'ouvertes du rêve, de\nla douleur ou de l'amour. Car il semblerait que pour M. Maeterlinck, l'être\nhumain, puisse se décomposer en trois éléments : le corps avec ses appétits,\nl'intelligence avec ses facultés, l'âme et ses puissances supérieures. En effet,\nselon l'auteur du Trésor des Humbles, l'âme plane tellement au-dessus et loin de\nla vie habituelle qu'on ne saisit guère qu'indistinctement son lien avec celle-\nci. Elle n'apparaît qu'aux heures graves et s'y manifeste dans le silence. Et\npourtant c'est sa présence qui nous idéalise. Je comparerais volontiers cette\nvie de l'âme à la vie surnaturelle de la grâce.\n    L'homme n'est pas libre; il est livré au jeu des destinées. Mais que sont ces\ndestinées? L'ancien fatum des Grecs et des Latins qui trouble de sa terreur\nles tragédies antiques? Non; le destin, c'est tout l'inconnu, tout ce qui limite\nnotre vie. Aussi, l'homme doit-il s'efforcer de reculer le plus possible les\nbornes mystérieuses, afin de diminuer dans sa vie la part de l'imprévu. Qu'on\nla nomme fatalité, hérédité, déterminisme, la terrible puissance, faite de passé\net d'avenir, dirige notre vie présente « cette petite île que rongent continuel­\nlement deux océans ».\n    Celte vie supérieure de l'âme, ce conflit silencieux des destinées se dérou­\nlent dans l'inconscient, et c'est donc dans cette existence, à côté, au-dessus de\nl'existence de tous les jours que se trouve le véritable tragique. C'est dans ce\nmonde que se joue le drame intérieur, dont les péripéties visibles ne sont que le\nreflet.\n    Quant à la morale de cette philosophie, elle est tout amour, pitié, pardon.\n Il faut s'efforcer d'introduire dans ses actes le plus possible de beauté, de\nbonté; et, pour cela, il faut aimer, aimer admirablement.\n\n\n                                       II\n\n   Voici donc un poète, professant la philosophie dont on vient d'esquisser les\ntraits principaux; épris, en littérature, de ces œuvres de mystère, où l'essence\nvéritable et profonde est au delà du sens premier; aimant, la peinture — car\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": " 356                                DURENDAL\n\n\n  il ne faut rien négliger dans la fixation des diverses influences dont l'en­\n  semble, joint à l'apport personnel, détermine l'œuvre originale, — aimant,\n  dis-je, les primitifs, tel Memlinck, et les préraphaélites d'aujourd'hui, tel\n  Burne-Jones. Ce poète écrit du théâtre. Que sera son œuvre?\n     Il ne faudrait pas s'imaginer que cette œuvre doive concorder exactement\n  avec la philosophie dont j'ai tâché d'énoncer les idées fondamentales; ni même\n  qu'elle soit simplement la mise en pratique des théories d'art théâtral émises\n  dans un essai du Trésor des Humbles, Le Tragique quotidien, essai dont la compo­\n  sition est postérieure, du reste, à celle des premiers drames. Quoi qu'il en\n soit des théories, ce théâtre est idéaliste : il insiste sur le sens caché des choses\n plutôt que sur leur apparence extérieure; il est fataliste : les personnages y\n subissent les événements au lieu d'en diriger le cours ; il est symbolique : il faut\n en chercher le sens profond plus loin que la signification directe; comme\n tout théâtre où le fatum joue un rôle, il est tragique, car l'homme n'a jamais\n attribué au destin que ses malheurs.\n     Enfin, et pour me résumer, il est à double action, c'est-à-dire qu'un\n drame immanent, absolument nécessaire, sur lequel la volonté humaine n'a\n aucune prise, s'y déroule, derrière les péripéties de la catastrophe qui en est\n la manifestation tangible. Si j'ajoute que l'action y est reculée à des époques,\n en des régions indéterminées, que le décor y tient de la féerie, que nul écho\n n'y redit une parole venue de notre monde et qu'il est en même temps, avant\ntout, profondément humain, je pourrai le caractériser comme suit, d'une seule\n expression : c'est un théâtre de Rêve.\n     L'analyse d'une œuvre dramatique peut se ramener à l'étude de trois points :\nl'Action, les Personnages qui y participent, les Idées qui s'en dégagent. Nous\nles examinerons tour à tour. Mais élucidons d'abord quelques questions\nsecondaires relatives aux circonstances de temps et de lieu.\n    Comme je l'ai- écrit, elles sont bien vaguement indiquées. J'imaginerais\nvolontiers — ce qui paraît, du reste, le plus vraisemblable — pour le temps,\nune époque indécise du moyen âge ; pour le pays, un septentrion de rêve, les\nindications de décors : canaux, moulins, îles, marécages en font foi.\n    C'est, en vérité, une étrange région, bordée de falaises que bat en gémis­\nsant le flux toujours renouvelé des mers. Des lagunes s'y insinuent par les\nfissures de la roche. Les eaux y creusent des grottes merveilleuses, sur\nlesquelles — est-ce un symbole pour marquer que l'abîme de l'inconnu est en\ndessous de nos actes et de nos pensées? — pèsent les châteaux séculaires,\naux corridors plus enchevêtrés que les replis de la conscience. L'horizon est\nfermé par un cercle de forêts. Région morne et sombre, où le ciel bas est\nlourd de nuages prêts à s'ouvrir pour déverser la pluie ou lancer la foudre, à\ns'entre-heurter dans les roulements du tonnerre.\n    Si le caractère fantastique de ce pays et de ces demeures semble rappeler\ncertaines descriptions hallucinantes d'Edgar Poë (1), l'influence des primitifs\net des préraphaélites se manifeste dans la physionomie des personnages. Ces\n\n\n  (1) Cf., par exemple, la Chute de la Maison Usher.\n"}, {"page_pdf": 422, "texte": "                            UN THÉÂTRE DE RÊVE                                357\n\nprincesses frêles et minces, aux yeux voilés de rêve, aux doigts chargés\nd'anneaux, drapées en des étoffes héraldiques; ces guerriers cuirassés d'acier\nsombre, aux regards épris d'action chantante, on les jurerait descendus d'une\ntoile de Burne-Jones ou de Dante-Gabriel Rosetti.\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n    Dans chaque drame de Maeterlinck, ai-je dit, on peut distinguer deux\n actions : l'action intérieure, qui se développe dans le domaine des lois inéluc­\n tables, comme aussi dans l'âme lointaine des protagonistes, et l'action exté­\n rieure, effet nécessaire de la première.\n    Dès le début de la Princesse Maleine, la force irrésistible et fatale, qui pous­\n sera dans la mort les principaux personnages, se manifeste par des\n cataclysmes. C'est le soir des fiançailles de Maleine, fille du roi Marcellus et\n de la reine Godelive, avec le prince Hjalmar, fils du vieux roi Hjalmar. Une\n comète sanglante plane au-dessus du palais de Marcellus et de brusques\n météores déchirent le manteau de la nuit. Et voici qu'au milieu du tumulte\n du festin une dispute éclate, le sang coule et le roi Hjalmar s'éloigne avec sa\n suite, en jurant au vieux Marcellus qu'il reviendra dans quelques semaines,\n suivi de ses pertuisaniers et de tous les corbeaux de la Hollande.\n    La sinistre menace s'est accomplie. Les troupes de Hjalmar ont saccagé le\n royaume de Marcellus ; celui-ci est mort dans le combat suprême. Maleine,\n restée fidèle au souvenir de son fiancé d'un jour, malgré les horreurs de la\n guerre qui ensanglantent leurs pays, se rend à Ysselmonde, où habite le roi\n Hjalmar et, à la faveur d'un déguisement, parvient à pénétrer dans le\n château.\n   Le vieux roi y est tremblant sous la domination de chair qu'exerce sur lui\nAnne, la reine détrônée du Guttland. Celle-ci à réussi à faire conclure les\nfiançailles de sa fille Uglyane avec le prince Hjalmar. Mais Hjalmar pleure\n Maleine, qu'il aimait et qu'il croit morte. Ainsi la luxure, l'astuce et la douleur\nrégnent dans le vieux château.\n   Maleine s'est fait recevoir comme suivante par Uglyane. La scène où elle\nse dévoile à son ancien fiancé, Hjalmar, est l'une des plus belles du drame.\n L'aveu jaillit de leurs âmes vers leurs lèvres et les étoiles, dans un coin du\nparc, entre des massifs d'arbres funèbres où luisent sinistrement les yeux\nphosphoreux des hiboux, auprès d'un jet d'eau qui pleure et retombe sur sa\npropre image réflétée au fond du bassin. Le paysage est haineux, farouche,\nhostile à cet amour de deux pauvres enfants qui souffrent — et qui doivent\nmourir.\n   La fatalité a agi. Désormais, les forces mystérieuses se manifestent avec\nune activité terrible. Hjalmar ayant déclaré au roi qu'il épousera Maleine,\nAnne fait naître dans le cerveau affolé de son sénile amant l'idée du crime.\nElle tente vainement d'empoisonner son innocente ennemie. Enfin, aidée par\nle vieillard, elle l'étrangle dans sa chambre, durant l'horreur d'une nuit\neffroyable où les éléments révoltés brisent toutes les lois qui les retiennent.\nUne tempête, dont les rafales s'entre-choquent et se mêlent au rugissement\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": "358                                DURENDAL\n\n\n du tonnerre, saccage le pays, arrachant les toits des maisons et les marbres\n des tombes. Des moulins sont frappés par la foudre; la foudre tombe sur le\n château; une éclipse de lune plonge la région dans la mer des ténèbres; la\n croix de la chapelle est jetée dans le fossé, le pont-levis du bourg s'écroule.\n A l'horizon, un décor de forêts incendiées flamboie.\n    Comme Hamlet, Hjalmar, désespéré, découvre le crime. Halluciné par ses\n remords qui s'objectivent, le roi avoue l'acte affreux. Et le drame s'achève\n dans une brusque tuerie : Hjalmar poignarde la monstrueuse Anne et se\n perce lui-même la poitrine, tandis que la raison du vieux roi craque et s'effondre\n dans la folie.\n    Tel est ce drame, dont M. Octave Mirbeau révéla l'existence au public\n parisien dans un article retentissant. Sa profession de foi enthousiaste eut\npour effet de rendre M. Maeterlinck célèbre du jour au lendemain. Trois ans\nplus tard, en 1892, il publiait Pelléas et Mélisande, œuvre de vie plus profonde,\n où la fatalité, bien qu'elle revête des formes moins hallucinantes, exerce\ncependant, avec une intensité égale, son formidable empire.\n    Nous sommes dans le château du vieux roi d'Allemonde, Arkël. On y attend\n le retour du prince Goland. Celui-ci doit amener avec lui sa jeune épouse\n Mélisande, frêle petite princesse rencontrée par lui auprès de la fontaine,\n dans une forêt où la chasse l'avait égaré. Mais si bien avant leur arrivée on\nouvre la grande porte du château, qui résiste et se refuse à tourner sur ses\ngonds rouilles, c'est qu'ils amèneront avec eux la redoutable suzeraine, la Mort.\n    Dès le début du drame, la force fatale agit, essaie ses nœuds autour de\n ceux qu'elle a réunis pour les faire souffrir. La maladie de son père empêche\n Pelléas, frère utérin de Goland, de quitter le château pour se rendre\n au chevet d'un ami mourant; et, pourtant, son départ serait le salut!\n    Dès la première entrevue, les crochets de l'amour s'enfoncent dans le cœur\nde Pelléas et de Mélisande et, sans qu'ils s'en doutent encore, les attachent\nétroitement l'un à l'autre. Au second acte, Mélisande joue avec l'anneau\nnuptial que lui a donné Goland et le laisse tomber dans la fontaine. Midi\nsonne, et au même instant le cheval de Goland, saisi d'une inexplicable ter­\nreur, s'abat, précipitant son cavalier. En même temps que le sang a coulé,\nl'astuce est entrée dans la demeure, car Mélisande ment à son époux, qui\nl'interroge au sujet de l'anneau, et en même temps aussi l'amour a resserré\nplus fortement ses liens. Lentement, très vagues d'abord, les soupçons de\nGoland naissent, se précisent, grandissent, s'exaspèrent devant l'épouvan­\ntable réalité de leur objet. Il interroge son fils d'un premier lit, le petit Yniold.\nLa scène est une des plus tragiques qui soient au théâtre. Elle se développe\nen une progression terrible, depuis les premières questions, indifférentes en\napparence, jusqu'au moment où l'enfant, hissé par son père à la hauteur de la\nfenêtre de Mélisande, refuse de regarder et s'affole, pressentant, sans le com­\nprendre, l'affreux usage que l'on fait de son innocence.\n   Au quatrième acte, Pelléas va partir. Les inexorables puissances paraissent\ns'être un instant apaisées, mais ce n'est que pour reprendre haleine avant de\nlivrer le suprême assaut. Comme les adieux de l'amant et de l'amante se pro­\nlongent auprès de la fontaine, Goland qui les guette interrompt tragiquement\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "                          UN THÉÂTRE DE         RÊVE                        359\n\n la douceur enfiévrée de cette nuit. Le lendemain, on trouve Pelléas criblé de\ncoups d'épée, au fond des flots rougis du bassin ; Goland et Mélisande ensan­\nglantés « étendus auprès de la porte, serrés l'un contre l'autre comme de petits\nenfants qui ont peur ». Et la frêle et douce Mélisande, à peine blessée, meurt\n « sans raison, comme elle est née sans raison,' pour mourir... »\n    Entre Pelléas et Mélisande (1892) et Aglavaine et Sélysette (1896), une impor­\ntante évolution paraît s'être accomplie dans la pensée de M. Maeterlinck. Si\nles petits drames, parus en 1894, sont encore très imprégnés de sa première\nidée théâtrale, l'œuvre dont je viens de transcrire le titre euphonique corres­\npond davantage aux essais de philosophie, joyaux du Trésor des Humbles.\n    Aglavaine et Sélysette; à entendre chanter ces noms, il semble inutile d'in­\nsister sur la psychologie des exquises figures de femmes qu'ils désignent.\nAglavaine, ne sera-ce point, annoncée par les sonorités graves et pleines du\nmot, une beauté sérieuse, amoureusement mûrie pour la souffrance ; et si l'on\nsonge à une petite âme frêle et fine, que le vent de la douleur cassera comme\nune fleur fragile, pourrait-on la dénommer mieux que Sélysette? Il faut être\npoète pour trouver de tels noms, car un nom est tout un poème, caressé du\nreflet des dévotions, des tendresses et des extases que l'âme de celle qui le\nporte fera rayonner vers elle.\n    Ce drame est essentiellement un drame de pure pensée. L'intrigue n'y est\nrien, et il suffit pour la résumer de bien peu de mots. Aglavaine veuve est\nvenue s'asseoir au foyer de Sélysette et de son époux Méléandre, et avec elle\nsont entrés dans le château près de la mer les éternels fiancés : l'Amour et la\nDouleur. Mais pour glisser leur ombre dans la vie de ces êtres beaux et bons,\nils ont dû se faire beaux et bons comme eux. Si Aglavaine et Méléandre\ns'aiment, c'est — une bouche humaine s'étonne à prononcer de telles paroles\n — sans préjudice pour l'amour qu'ils ont pour Sélysette et que Sélysette a\npour eux. Seulement, il n'est pas permis d'aimer de la sorte, l'amour fût-il\nmême, comme en ce drame, dépouillé de son manteau de volupté cruelle. Et\nSélysette souffrira dans sa petite âme naïve, et tous souffriront avec elle de se\nheurter à d'obscures murailles derrière lesquelles serait le Bonheur.\n   Un moment, la force d'amour et de beauté qui anime ces êtres sublimes\nsemble vaincre les destinées ennemies. On croit qu'un miracle va s'accomplir,\nune loi meilleure remplacer l'ancienne loi terrestre. Mais c'est en vain. Un\nvent d'orage rabattera sur le sol les pensées qui voudraient s'échapper en plein\nciel. Afin de permettre à Aglavaine et Méléandre de s'aimer librement, Sély­\nsette choisira de mourir. Ainsi, elle fera « la chose la plus belle que l'amour\npuisse faire quand l'amour se trompe », immolant volontairement son\nbonheur, dans le sacrifice le plus absolu qui soit, puisque tous ses efforts ten­\ndront à le faire ignorer, pour ne point jeter sur la joie qu'elle croit donner aux\nautres l'ombre d'un remords. Et elle se précipitera du haut de la tour en\nruines, d'où a fui le grand oiseau vert qui, depuis quelques jours, planait\nautour d'elle, l'Espoir. Ainsi, comme dans presque tous les drames de\nM. Maeterlinck, le dénouement d'une situation en laisse entrevoir une autre\nplus tragique encore, et le drame intérieur se prolonge dans la pensée.\n                                        *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": "36o                               DURENDAL\n\n\n   L'œuvre théâtrale de M. Maeterlinck comprend encore une série de petites\npièces, véritable quintessence de son art mystérieux et raffiné. Elles sont, en\nraccourci, pour marionnettes, semblables aux grands drames que l'on vient d'ana­\nlyser. Peut-être même, dans certaines d'entre elles, l'auteur pousse-t-il ses\ninvestigations plus profondément encore, à travers l'immense océan de l'in­\nconnu.\n   L'action de l'Intruse et des Aveugles, se déroule aux frontières de la fatalité\nsuprême. Une famille est réunie, dans la maison où une malade aimée ago­\nnise, et lentement, sûrement, malgré les prières et les pleurs, la sinistre\nennemie s'approche, armée de la faulx cruelle..., c'est l'Intruse.\n   Une troupe de malheureux, hommes, femmes, enfants, vieillard.-, frappés\nde cécité, dans une île, au bord de la mer, sous une nuit d'étoiles attentives,\ncherchent, avec quelle anxiété pleine de terreur et d'angoisse, le guide accou­\ntumé qui se trouve au milieu d'eux, immobile et glacé, sous le doigt de la\nmort... Ce sont les Aveugles; et c'est peut-être aussi l'humanité.\n   Alladine et Palomides sont comme une miniature de Pelléas et Mélisande.\n L'amour jeune et ardent des deux héros, l'amour sénile et soupçonneux\nd'Ablamore, l'amour admirable d'Astolaine, prêt aux sublimes sacrifices, y\nmènent l'action.\n   La mort de Tintagiles se passe au cœur même du manoir de la Reine impla­\ncable. Une progression de terreurs y conduit des pressentiments funèbres\njusque sous les griffes de la mort.\n   Intérieur enfin, avec une simplicité de moyens qui tient du prodige, est à\nnotre avis, entre toutes ces pièces, celle qui excite l'émotion la plus forte. Des\nétrangers ramènent le corps d'une jeune fille morte à la maison tranquille où\nsa famille l'attend, sans se douter de l'affreuse nouvelle qui va la briser de\ndouleur. Rien que cela; mais cela, ce contraste entre l'agitation de ceux qui\nn'osent frapper à la porte, entrer, annoncer le malheur, et l'apparente sécurité\ndes infortunés qui ignorent leur deuil, suffit pour éveiller en nous un étrange\nfrisson.\n   M. Maeterlinck a récemment ajouté deux petites pièces à cette série : un\nmystère, Sœur Béatrice, adaptation scénique d'une légende bien connue du\nmoyen âge chrétien, et une féerie, qui se déroule avec un luxe de joyaux\néblouis, Ariane et Barbé Bleue. Nous y voyons les anciennes héroïnes, Maleine,\nMélisande, Sélysette, délivrées par la sage et forte Ariane, retomber aussitôt\naux bras du tyran bien-aimé. Ainsi..., mais n'allons pas trouver là un sym­\nbole où M. Maeterlinck lui-même nous conseille de n'en point chercher.\n\n\n                                      III\n\n   Nous connaissons à présent les sujets de ces drames; mais quels sont les\npersonnages qui y participent à l'action. De pauvres petits êtres souffrants et\npitoyables, en proie au caprice des plus terribles fatalités, jouets des forces\naveugles qui les poussent l'un vers l'autre pour qu'ils s'aiment, les séparent\npour qu'ils souffrent, ne les unissent définitivement que pour les précipiter\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": "                           UN THEATRE DE RÊVE                                361\n\ndans la mort. Ils ressemblent à des voyageurs, abrités dans un palais de\ncristal pendant une effroyable nuit d'orage. La lueur pâle des éclairs leur\nmontre, au delà des murs transparents de leur asile, des horizons terribles où\ndes végétations monstrueuses s'entrelacent sous un ciel de folie. Mais une\nvolonté impitoyable les pousse à ouvrir les portes, à s'égarer dans le formi­\ndable inconnu. Pourquoi Maleine se rend-elle, à travers le pays dévasté, à\nYsselmonde, où l'attend la mort? Pourquoi? Parce que c'est sa destinée de\npérir étranglée et qu'aucune puissance au monde ne saurait contre-balancer\ncelle-là. Pourquoi Mélisande aime-t-elle Pelléas? Pourquoi Alladine aime-\nt-elle Palomides? Parce que leur destin veut que Pelléas et Mélisande, Alla­\ndine et Palomides soient unis dans la souffrance, l'amour et la mort. Aussi,\ndès qu'ils se sont vus, la voix mystérieuse leur a ordonné de s'aimer. « Ah !\npourquoi partez-vous ? » dit Mélisande à Pelléas la première fois qu'elle le ren­\ncontre; et, en parlant ainsi, elle cède à l'inévitable qui l'attire. Dès que\nl'arrivée d'Aglavaine est annoncée, on pressent qu'elle apportera dans les plis\nde sa robe le trouble et la douleur, et dès la première scène de l'Intruse, on\nsent que la mort doit conclure.\n    Les frêles personnages de ces drames ne sont donc que les victimes plus\n ou moins résignées des forces qui, au-dessus d'eux, nouent une intrigue ter­\n rible qu'ils n'ont point prévue, qu'ils ne peuvent désirer, qu'ils sont contraints\n à subir. Pelléas lutte vainement, non pas contre son amour, mais contre ce\n qui fait le danger de cet amour; il veut quitter le palais d'Arkël, fuir cette\n demeure périlleuse, où il vit trop près d'elle, et tout : la maladie de son père,\n la volonté contraire du vieux roi, la force même des événements conspire à\n l'en empêcher.\n    L'action de cette puissance formidable, le Destin, est indiquée à tout\n moment. Les signes qui la manifestent, ce sont les phénomènes célestes :\n passage de comète et pluie d'étoiles dans la Princesse Maleine, la perte de l'an­\n neau de Mélisande dans les flots de la fontaine, la mort de l'agneau d'Alla­\n dine, les banalités sinistres de l'Intruse, la clef de la tour retrouvée dans\n Aglavaine et Silysette. La présence du fatum est vraiment matérialisée. Ses\n agents, ce sont les choses, les choses sournoises qui savent mais se taisent,\n les choses mauvaises, comme le dit Hjalmar : « Qui ne soufflent mot quand\n vous êtes là, mais, sitôt que vous avez tourné la tête, s'accordent pour vous\n jouer de vilains tours. »\n     Comme Shakspeare, M. Maeterlinck a aimé à esquisser de douces figures\n féminines; mais, — tandis que le grand maître génial s'est plu à créer, à côté\n de ces frêles images de rêve : Ophélie, Miranda, Juliette, des héroïnes douées\n d'énergie et de vaillance, — il a surtout imaginé de délicats petits êtres\n passifs, qui se laissent aller où le malheur les mène. Telles sont les amantes\n de son théâtre : Maleine, Alladine, Mélisande. Parfois, cependant, elles sont\n  capables de s'élever à la hauteur de la pensée sereine et du pur sacrifice;\n  telles Sélysette et Astolaine. Admirons aussi les sœurs vaillantes, Bellangère\n  et Ygraine, luttant désespérément contre la Mort, qui saisit le petit Tintagiles.\n  Aglavaine est grave et songeuse, comme la Douleur qui l'accompagne.\n     Quant aux héros, parfois ce sont des violents, des impulsifs, comme Goland,\n"}, {"page_pdf": 427, "texte": "362                               DURENDAL\n\n\ncomme aussi Hjalmar; mais, d'ordinaire, ils s'abandonnent, perdent toute\nénergie sitôt qu'ils sont poussés vers l'amour; tels Palmonides, Pelléas. De\ngraves et belles figures de rois : Ablamore que rend mauvais sa passion\nsénile, Arkël qui pressent le malheur, le vieux Hjalmar vraiment tragique\ndans son abandon aux volontés criminelles de la reine Anne et dans l'hallu­\ncination de ses remords.\n   M. Maeterlinck a placé encore, dans ses drames, de fines silhouettes d'en­\nfants rêveurs, peureux, questionneurs, dont la parole inconsciente est d'ac­\ncord avec le destin : le petit Allan, Yniold, Yssaline, Tintagiles, dont la mort\ndouloureuse est le plus poignant des drames.\n   La psychologie de ces divers personnages est étonnamment uniforme. En\neffet, chez Maeterlinck, les héros ne raisonnent guère; ils se contentent de\ntrès simples paroles, — très simples, en apparence, quant au sens qu'ils\nentendent leur donner, mais laissant supposer des possibilités indéfinies. Au\nreste, pourquoi raisonneraient-ils ? Ils doivent agir comme ils agissent. Goland\nfrappe Pelléas et Mélisande, parce que c'est l'usage, « oh, simplement parce\nque c'est l'usage! » Dans un seul de ces drames, Aglavaine et Sélysette, la pensée\npresque libre semble un instant bien près d'échapper aux destinées enne­\nmies; mais, c'est en vain, elle ne lutte que pour retomber plus lourdement,\naccablée sous leur pesée fatale.\n\n                                        *\n\n    Si maintenant nous passons à l'examen des idées qui se dégagent de\n ces drames, la même simplicité lumineuse frappera nos regards attentifs.\n    Comme toute œuvre viable, l'œuvre du dramaturge gantois contient une\n vérité « inscrite dans un symbole », mais cette vérité s'en déduit naturelle­\n ment au lieu d'y être introduite a priori. En effet, les choses les plus simples\n ont leur signification cachée, autrement haute et profonde que le sens qu'on\n croit leur donner. Comme l'a dit notre auteur, le poète doit être passif à\n l'égard du symbole. En ce point, ainsi qu'en beaucoup d'autres, il lui faut\n obéir à l'instinct secret qui le guide.\n    Tous ces symboles se ramènent aisément à l'idée de la destinée, point cen­\ntral et thème dominant du théâtre de M. Maeterlinck. Or, la forme la plus\n terrible du destin, celle sous laquelle il se manifeste aux riches aussi bien\n qu'aux misérables, c'est l'inéluctable nécessité de la mort. La marche géné­\n rale des drames que l'on vient d'analyser peut donc se résumer en cette brève\nformule : A tel moment et dans telles circonstances, le Destin veut la mort.\n Dès leur début, on sent peser sur soi la dure fatalité dont les supplications et\nles luttes ne pourront que ralentir la marche, sans jamais l'interrompre un\nseul instant. Depuis l'éternité, les astres sont en route, les âmes innombrables\ns'agitent de génération en génération pour que tel événement arrive; com­\nment donc l'arrêter? Les victimes savent qu'elles périront, elles le sentent\ndans la partie inconsciente de leur être, et, pour empêcher l'affreuse vérité\nd'apparaître trop clairement à leur pensée, s'efforcent de s'étourdir dans les\njeux bruyants de la vie. Vaine tentative ! Il est des moments où leurs regards,\n"}, {"page_pdf": 428, "texte": "                          UN THÉÂTRE DE RÊVE                                363\n\nmalgré elles, se tournent vers leurs âmes, et alors les pressentiments qu'elles\ny découvrent les font crier d'épouvante.\n   C'est aux vieillards, tels Arkël, Méligrane, l'Aïeul dans l'Intruse qu'est\ndévolu le soin de soulever parfois, en balbutiant, un coin du voile qui cache\nle muet avenir. Proches eux-même du tombeau, ils sont plus aptes à décou­\nvrir les symptômes annonciateurs de la destinée.\n   Ainsi, poussés vers un événement qu'ils voudraient ne pas voir et dont la\nfulgurante certitude perce leurs paupières closes, ces êtres vivent perpétuelle­\nment sous l'empire de la terreur. Aussi bien celle-ci est-elle la grande source\nd'émotion où va puiser M. Maeterlinck qui pourrait être nommé, non sans\njustesse, le poète dû frisson et de la peur. Souvent il s'efforce d'ébranler les\nnerfs par des moyens matériels; il parvient mieux encore à obtenir son effet\nquand par une simple réplique, insignifiante en elle-même, il rend visible le\ndrame secret dont l'intrigue, décisive pour tous, se noue dans la région des\nforces qui nous dominent.\n   Un mot, un geste, un silence lui suffisent pour fendre le mur de bronze, et\nmontrer, à travers l'interstice, les puissances invincibles préparant l'avenir.\n   Ce monde de mystère, vaguement aperçu, où règnent la Fatalité et la Mort,\net dont l'ombre s'étend sur tous les drames dont j'ai parlé, constitue dans cette\nœuvre l'élément surnaturel, nécessaire à la perfection de tout effort d'art.\n Comme le dit fort bien notre auteur, dans la suggestive et pénétrante pré­\nface dont il fit précéder la dernière édition de son théâtre : « Rarement, la\nbeauté, la grandeur d'un poème se limitent aux choses connues de notre\nmonde. Neuf fois sur dix il les doit à une allusion aux mystères des destinées\nhumaines, à quelque lien nouveau du visible à l'invisible, du temporel à\nl'éternel ». L'œuvre entière de M. Maeterlinck est conforme à ces paroles\ndécisives, car son créateur arracha au cœur même du mystère les plus\néblouissants joyaux dont il l'a parée.\n\n\n                                       IV\n\n   Outre ces qualités si précieuses et si hautes qui se manifestent dans la con­\nception et la composition de ses œuvres, M. Maeterlinck a reçu des puissances\nbienfaisantes le don essentiel qui transfigure toute chose et dont l'absence\nlaisse un écrivain, si grand fût-il d'autre part, singulièrement désarmé devant\nla postérité. J'entends parler du don du style.\n   Le style est l'atmosphère d'une œuvre, sans lui, il n'est pas de vie possible.\nIl met en valeur les détails, délimite les contours, accuse les moindres acci­\ndents de la pensée, répand sur l'ensemble cette belle lumière aérienne où l'on\nrespire avec plus d'aisance, où les formes semblent plus souples, plus mélo­\ndieux les rythmes, plus pénétrants les parfums et les saveurs.\n   Cette rare limpidité d'expression est un des charmes certains de l'œuvre de\nM. Maeterlinck. Elle répand son éclat uniforme sur les volumes d'essais où\nil enferma sa philosophie. Clair sans être précis, le style n'y livre jamais tout\nà fait la pensée ; il la présente, vêtue d'une gaze légère qu'un mouvement\n"}, {"page_pdf": 429, "texte": "364                               DURENDAL\n\n\n suffit à faire tomber; il laisse une ombre discrète voiler parfois un instant\n  l'enchaînement des idées. Ainsi, le lecteur peut goûter souvent cette joie\n  exquise de deviner sans peine.\n     La même phrase, légèrement colorée et très musicale, se retrouve dans son\n  œuvre dramatique, mais fragmentée, déchiquetée, accentuée, suivant les exi­\n  gences du dialogue. On peut dire de certaines scènes qu'elles sont de la véri­\n  table musique verbale. M. Maeterlinck connaît mieux que personne la valeur\n  émotive propre à chaque mot. Sous sa plume certains vocables très simples\n acquièrent par l'usage habile qui en est fait une force d'expression nouvelle ;\n ils revêtent des significations insoupçonnées, ouvrent à la pensée un champ\n de possibilités indéfini.\n     C'est bien là le style qui convenait à ce théâtre tout psychique, tourné plu­\n tôt vers l'intérieur que vers l'extérieur. L'expression y est la surface mou­\n vante et changeante de l'inconnu. Ici, derrière les mots, il faut deviner les\n âmes, et, par conséquent, rien ne peut être inutile. C'est merveille que l'auteur\n'ait su aussi bien approprier chaque terme, en tirer le maximum d'impres­\n sion. L'angoissante scène entre Goland et le petit Yniold, au troisième acte\n de Pelléas et Mélisande, est une progression d'effets réalisés par un choix de\n mots restreint, combinés avec un art étonnant. Cette progression, d'abord\n insensible et lente, puis plus rapide, se fait foudroyante au moment où la\n vérité, violentée, se refuse à se livrer, se débat dans les paroles de l'enfant,\n ignorant le poids terrible dont ses réparties inconscientes pèsent dans la\n balance du destin. A ce point de vue, je rappellerai aussi la scène de la\n reconnaissance, au troisième acte de la Princesse Maleine, la scène des remords\n du roi, à la fin de la même pièce, l'Intruse et la Mort de Tintagiles en entier.\n Des effets de mots bien ménagés y arrachent à l'auditeur un involontaire\n frisson.\n     Une autre qualité de ce style, et non pas la moins précieuse, est sa singu­\n lière puissance musicale, cette belle aisance harmonieuse qui, du ton de\n l'ordinaire dialogue, l'élève parfois jusqu'à la forme rythmique suprême, au\nVers. Le quatrième acte d'Alladine et Palomides, la description du miracle dans\nSœur Béatrice, sont les triomphes de cette manière.\n\n\n                                       V\n\n   Si je n'ai pas cru devoir, selon l'habituel usage, tempérer de réserves, ou\nmême de critiques, le caractère admiratif de cet essai, m'exposant peut-être\nde la sorte à paraître partial à certains lecteurs, c'est que l'œuvre dramatique\nde M. Maeterlinck, par son originalité très marquée, échappe, en quelque\nmanière, à l'ordinaire discussion. Elle est de celles qu'il faut admettre ou\nrejeter dans leur entièreté. Pour être conséquent je devrais donc, en une péro­\nraison enthousiaste, placer celui dont j'ai tenté d'analyser les ouvrages au\npinacle du temple de l'art; à défaut de quoi, il siérait au moins que je citasse\nles phrases les plus élogieuses par lesquelles ses commentateurs le caractéri­\nsèrent. Je m'en garderai bien, préférant laisser le loisir de conclure. Un fait\n"}, {"page_pdf": 430, "texte": "                            UN THÉÂTRE DE RÊVE                                     365\n\nest certain : le nom aujourd'hui célèbre de Maeterlinck est couramment pro­\nnoncé par la voix confuse de la renommée à côté des noms illustres d'Ibsen\net de Tolstoï. Ainsi que l'écrivit M. Camille Mauclair, il est une gloire occi­\ndentale, au-dessus de l'opinion et de la mode.\n   On peut tâcher de déterminer la place exacte qu'il occupe dans la littéra­\nture dramatique. Cette place, il n'est pas prématuré de la lui marquer déjà,\ncar l'évolution de sa pensée, tournée de plus en plus vers des études morales,\nsemble annoncer que la partie de son œuvre à laquelle cette étude fut con­\nsacrée, peut être tenue pour définitivement close (1). S'il est loin du théâtre\nà thèse, dont M. Brieux est aujourd'hui un des principaux champions, comme\naussi la victime, — loin du théâtre d'observation fantaisiste, vaudeville,\ndirai-je, pour les gens d'esprit fin, où M. Alfred Capus excelle, — plus loin\nencore du drame romantique auquel M. Edmond Rostand paraît avoir donné\nun regain de vie, — s'il est, dis-je, une place pour un artiste qui aurait pris\naux Grecs l'idée du destin, à Racine un peu de sa tendresse, à Shakspeare et\nà sa pléiade la physionomie extérieure de leurs drames, et en soi-même un\ncaractère mystérieux presque indéfinissable dont j'aurais aimé mieux mon­\ntrer le charme, — et qui, épris aussi des mystiques, des primitifs, des préra­\nphaélites, s'efforcerait de synthétiser ces divers éléments en des pièces un\npeu bizarres, inquiétantes et, pour certains raffinés et beaucoup de simples,\nvraiment captivantes, cette place revient à M. Maeterlinck.\n   On a dit de lui qu'il procédait directement de Shakspeare, on a prétendu\nqu'il le surpassait même : erreur et propos d'enthousiasme outré. Tout au plus,\nl'influence du dramaturge anglais est-elle pour quelque chose dans la struc­\nture de la Princesse Maleine et de Pelléas et Mélisande. Quant au reste, on ne\ndépasse point le grand Will,\n    Selon moi, ce théâtre ne se rattache à aucun groupe d'oeuvres connues et\nrestera, abstraction faite de ses imitateurs, un cas isolé en littérature, comme\nl'œuvre d'un Poë ou d'un Mallarmé. Ai-je dit qu'il paraît pour ainsi dire\ninjouable, car la moindre imperfection de mise en scène en compromettrait\nirrémédiablement le charme complexe et subtil. Peut-être lui faudrait-il son\npetit Bayreuth. Je ne sais trop si l'on doit le souhaiter. Mieux vaut qu'il\ndemeure peu connu des snobs, ouvert à ceux qui, dans l'aimable abandon\nde la lecture, se laisseront lentement gagner par le charme insinuant de ses\nphrases musicales, de son tragique un peu ténébreux, de ses prestigieux\ndécors. Ceux-là sauront reconnaître en Maleine, Mélisande, Sélysette, de\nfrêles créatures sœurs de leur songe, et s'abandonner à la légende de leur\nlamentable destinée, comme on s'abandonne à l'exquise angoisse d'un beau\nrêve.\n                                                           CHARLES DE SPRIMONT.\n\n\n\n\n   (1) La parution récente de Monna Vanna ne dément pas cette opinion; cette pièce\nmarque, en effet, une importante évolution dans l'esthétique dramatique de M. Maeter­\nlinck. C'est du théâtre orienté vers la vie ardente; ce n'est plus du théâtre de Rêve. (Sur\nMonna Vanna, voir Durendal, juin 1902.)\n"}, {"page_pdf": 431, "texte": "                     Hommage de la Presse\n Le XX' S i è c l e '.\n\n   C'est avec une douloureuse émotion que tous ceux qui accordent quelque\nattention à l'efflorescence de notre littérature auront appris la mort du poète\nCharles de Sprimont qui vient de clore à la vie ses yeux d'artiste prédestiné.\nIl meurt à 23 ans, au seuil même du temple où il était digne d'entrer et dont\nles portes allaient s'ouvrir au large devant lui par la publication d'un livre qui\naurait été une révélation pour le public, mais dont ses intimes connaissaient\nles poèmes, d'une large envolée et d'une facture souple, peu habituelle aux\ndébutants.\n   Depuis cinq ou six ans d'ailleurs, — de Sprimont sortait alors de rhéto­\nrique — les jeunes revues, principalement La Lutte et Durendal, accueillaient\navec joie ses strophes d'une grâce harmonieuse et d'un tour mélancolique,\nhautain et pénétrant, auxquelles se reconnaissait un poète de race.\n   Ses premières œuvres étaient mieux que des promesses. Qu'on en juge par\nce sonnet où s'exprime symboliquement le désir qu'a toute âme fière de con­\nquérir la gloire qu'il aperçoit tout à coup vaine et inutile.\n   Le poète vient de décrire le manoir merveilleux qu'il veut atteindre...\n\n                    Saignant sous l'éperon qui lui meurtrit la chair\n                    Se cabrant et ruant de terreur, blanc d'écume,\n                    Devant l'altier manoir que le couchant      allume\n                    L'étalon révolté hennit vers le ciel clair.\n\n                   Et moi, saisi d'un long et chaud frisson de gloire\n                   Écoutant mon sang battre, et d'un seul cri jeté,\n                   J'ai salué le burg où mon pennon planté\n                    Va dire à tout jamais mon nom et ma victoire.\n\n                   Mes flèches ont troué la gorge des lions\n                   Et rejoint dans leur vol les grands a l é r i o n s ,\n                   Le griffon gît, percé par le glaive intrépide ;\n\n                   Mais sous un dur regard soudainement      dardé\n                   De ses yeux, dévoilant l'horreur du palais vide.\n                   Au pied de l'impassible Sphinx, je suis tombé!\n\n\n\n   (1) N o u s reproduisons sous ce titre les principaux articles parus dans les journaux à\nl'occasion de la mort de notre jeune collaborateur. Il faut signaler tout spécialement le\nThyrse, qui, au moment où nous allons paraître, publie un article très sympathique et\ntrès élevé sur notre poète, sous la plume l e Gaston H e u x .\n"}, {"page_pdf": 432, "texte": "                         HOMMAGE DE LA PRESSE                                 367\n\n   On remarquera dans quelle forme classique cette pensée s'exprime ; à la dif­\nférence de la plupart de ses jeunes confrères, le baron Charles de Sprimont\naffectionnait particulièrement le tour traditionnel de la poésie française.\n   Les légendes wagnériennes, le cycle de la Table Ronde, l'infini domaine\ndu rêve et de la réflexion philosophique étaient les sources préférées de son\ninspiration et l'on peut, en feuilletant les livraisons de Durendal, où il collabo­\nrait assidûment en ces dernières années et dont il était devenu le secrétaire\nde rédaction, en retrouver la traduction en des vers limpides, sonores et\nmesurés.\n   En y regardant de plus près, on découvrirait le pressentiment de la mort\nprécoce qui le frappe aujourd'hui et la prévision du deslin promis à son âme\npure au milieu des épreuves de la maladie :\n\n               Saint Idéal ! rayon de l'ineffable aurore\n               O Mont Salvat des cœurs qu'illumine la foi.\n               L'art pur est le chemin qui mène jusqu'à toi\n               A travers les douleurs dont toute âme s'honore.'\n\n  Et dans le dernier numéro de Durendal, il publiait un poème intitulé 1'An-\nnonciation, où passe le souffle avant-coureur de sa fin, qu'il accepta avec la plus\nédifiante résignation chrétienne.\n   Mais si les lettres sont en deuil, quelle douleur étreint le cœur de ses amis.\nAffectueux, tendre, réservé, dévoué jusqu'à l'abnégation, on ne dira jamais\nassez quel compagnon d'élite ils viennent de perdre à jamais!\n\nLe Journal de Bruxelles '.\n   Charles de Sprimont était un poète dans toute la grandeur du titre et dans\ntoute la noblesse du rôle. Le public n'a pas encore pu en juger par son œuvre\nque, déjà très complète, peu connaissaient. Et peut-être, en somme, n'en\neut-il jamais jugé : le public belge étant sourd volontairement aux œuvres\nlittéraires de ses compatriotes. Mais pour nous qui le connaissions et dont il\nétait l'ami, Charles de Sprimont avait tout le charme et tout l'entraînement\nque le poète exerce sur les âmes jeunes, prêtes à battre des ailes à tout souffle\nd'enthousiasme. Je l'ai connu, il y a de ça déjà quelques années, lorsque nous\nétions très jeunes tous les deux et que, universitaires de philosophie, le souci\nd'écrire nous hantait également. Nous avions repris à quelques-uns une feuille\nuniversitaire que nous léguaient d'autres jeunes qui nous précédaient : Tho­\nmas Braun, Edmond Carton de Wiart, Franz Ansel et d'autres. Le journal\ns'appelait L'Escholier et son principal souci était d'introduire un peu de pré­\noccupation littéraire et poétique dans la vie estudiantine. Malheureusement,\nce souci est le dernier de ceux capables de hanter le cerveau estudiantesque\nbelge. Nous fîmes vivre L'Escholier deux ans. Il mourut dans l'indifférence de\nceux qui lui reprochaient d'être trop littérairel Nous lui gardons pourtant, à\nce pauvre Escholier, un délicieux souvenir, nous ses rédacteurs. Il nous a\n permis de réaliser le rêve entre nous, en nous donnant l'occasion de vivre à\n trois ou à quatre une vie d'amoureux de lettres. Je crois bien que le plus con-\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": "368                               DURENDAL\n\n\nvaincu et le plus fervent d'art, ce fut de Sprimont. Nous rimions tous un peu,\nplus par fantaisie que par conviction; de Sprimont, lui, y mettait toute son\nâme et tout son art. Avant qu'il ne le traduisît, son rêve était choyé et caressé.\nIl vivait avec lui. C'était, à cette époque, l'histoire sentimentale et chevale­\nresque de héros rutilants et sonores : princesses blondes et pâles, chevaliers à\ntoison flottante et à glaive impérieux. Ils bondissaient ou ondoyaient en pays\nde féeries, vers un bel amour éblouissant et pur. Éblouissant et pur aussi était\nl'éveil de ce cœur d'adolescent généreux et chaste qui fut le cœur de leur\nauteur. Chimères, sans doute, que ces poèmes, mais lumineuses et belles\ncomme un rayon de soleil de plein midi ; et à l'âge que nous avions, pour ces\nchimères-là nous savions vibrer d'admiration.\n   Depuis, avec la vie qui si vite lui a donné son baiser amer, sa muse s'huma­\nnisa. Elle devint tendre, douce, fluide et résignée. Elle s'est tue sur un chant\nadmirable de noblesse et de résignation chrétienne. Ah! d'avoir frôlé cette\nâme de poète qui me fut si sympathique, je rapporte une grande impression\nde reconnaissance et d'admiration. Je viens de la revivre cette impression\nintensément en reprenant contact avec la tendre nature, ce soir de printemps.\nVraiment, il me semble que parmi toute cette douceur qui flottait sous le bois\nlunaire et parfumé, quelque chose de très bon, de très noble et de très pur\nerrait qui rendait la nuit plus séduisante encore : c'était l'âme du poète Charles\nde Sprimont qui remplissait mon souvenir et s'en était allée vers un monde\nmeilleur dans la tiédeur d'un soir de printemps.\n                                                            HENRI DAVIGNON.\n\nL'Indépendance :\n\n    Un de nos jeunes poètes qui donnait les plus brillantes promesses d'avenir\nlittéraire, le baron Charles de Sprimont, est mort, il y a quelques jours à\npeine, frappé en plein effort. Tous ceux qui connurent l'écrivain, admirèrent\nla forme ardente et nerveuse, le symbolisme fier de ses poèmes. Amoureux des\népoques passées, Charles de Sprimont ressuscita les héros de la légende et en\nfit la vive incarnation de sa philosophie. A une étrange maturité d'esprit, il\njoignait une délicatesse de sentiment et un fini d'expression qui le firent sou­\nvent considérer comme suivant de près Henri de Régnier, dans ce genre\nfermé à qui n'a pas l'inspiration vigoureuse, exceptionnelle : la poésie philo­\nsophique.\n    Les lettres belges avaient le droit de s'enorgueillir de pareilles prémices.\nNous avions le droit de penser qu'un jour son nom prendrait une place mar­\nquée dans la pléiade de nos écrivains. Et ce n'est pas sans un sentiment de\nvraie tristesse que nous exprimons en ces quelques lignes ce qu'ont pensé tous\nceux qui le connurent et pour qui sa fin prématurée est une douloureuse\nsurprise.\n    M. Charles de Sprimont était avocat au barreau de Bruxelles, secrétaire de\nDurendal, collaborateur de toutes nos revues littéraires, et il meurt à 23 ans.\nSon œuvre sera réunie et publiée ; et de cette âme qui fut grande, il survivra\nquelque chose...\n"}, {"page_pdf": 434, "texte": "        Gazette des Faits et des Livres\n\n                                                                               I er juin.\n   Voici trois volumes de critique (1).\n   M. Brunetière — impératif — et M. Lemaître — ondoyant — disputèrent\njadis à propos de la critique de principes et de la critique d'impression.\n   La critique de principes pourrait s'étiqueter aussi la critique qui pontifie\net la critique d'impression la critique qui sourit...\n   M. René Doumic est un critique qui pontifie; il doit bien cela à l'école\nnormale, qui l'a nourri, et à M. Brunetière, qui, en attendant l'Académie,\ncondescendit à l'admettre dans sa confraternité, à la Revue des Deux-Mondes ;\nl'élève, au demeurant, fait honneur au maître, dont il épouse les partis pris\nd'admiration et d'injustice en les motivant d'une démonstration savante et\néloquente... Oserai-je insinuer que M. Doumic écrit au moins aussi bien que\n M. Brunetière et avec un moindre luxe d'incidentes? Lorsque M. Doumic, en\nune page excellente, traite de l'Unité d'inspiration chez Victor Hugo, on croirait\nlire un fragment détaché de la retentissante Evolution des genres de M. Brune­\ntière; telle dissertation, en tous points intéressante, sur la Psychologie collective\n— et où sont résumées les opinions de M. Tarde à propos de la criminalité des\nfoules — et tel autre aperçu sur les Crimes passionnels, courageuse réaction\ncontre le sentimentalisme du jury, apparaissent encore comme du meilleur\nBrunetière... Si l'éminent théologien de la littérature venait à disparaître\ndemain, de méchantes et spirituelles gens ne manqueraient point de servir\nà M. Doumic l'épigramme adressée à Edmond de Goncourt après la mort de\nson frère Jules : « Ce n'est plus un écrivain, c'est une veuve! »... D'autant\nplus que M. Doumic ne s'est point contenté d'emprunter à M. Brunetière sa\nméthode, il partage aussi ses haines... Verlaine fut une des haines de\nM. Brunetière et Barley d'Aurevilly en est une autre... Ces « anormaux »\nayant été revêches à toute classification, furent de ce fait exclu de la littéra­\nture par M. Brunetière; M. Doumic avait déjà confirmé cette excommunica­\ntion; il y revient dans son nouveau livre... Non, vraiment, on ne peut pas\ndemander à des critiques comme M. Brunetière et M. Doumic, qui se drapent\nen d'impeccables redingotes et dînent chez Marguery, de reconnaître du génie\nou même le moindre talent à des écrivains qui s'affublèrent d'un costume\n\n\n  (1) RENÉ DOUMIC, Hommes et Idées au XIXe siècle (Paris, Perrin). — J. ERNEST-\nCHARLES, les Samedis littéraires (Paris, Perrin). — JEAN LIONNET, l'Evolution des idées chez\nquelques-uns de nos contemporains (Paris, Perrin).\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": " 370                               DURENDAL\n\n\n romantique et bizarre et qui, après avoir vécu dans de minables garnis, mou­\n rurent à l'hôpital!... Et la beauté tragique du Prêtre marié? Et la pénétrante\n poésie de la Bonne Chanson? Fumisteries» à accrocher dans une galerie d'excen­\n triques »! Dernières convulsions « d'une poésie qui se meurt »l Ni à Barley,\n ni à Verlaine, « l'histoire de la littérature ne fera aucune espèce de\n place » !...\n    Ces partiales méconnaissances des Savonarole de la Règle et de la Méthode\n suffisent à juger la critique de principes et à faire apprécier l'excellence et\n l'équité de la critique d'impression.\n    J'ai savouré avec un infini plaisir les Samedis littéraires de M. J. Ernest-\n Charles, où tant de vivacité intellectuelle s'allie à une si charmante souplesse\n de sensibilité. L'auteur — qui n'est pas académicien et n'a pas ses entrées à la\n Revue des Deux-Mondes — n'a point jugé nécessaire de s'installer dans la cita­\n delle d'un apriorisme intransigeant et de canarder de là, impitoyablement et\njalousement, toute œuvre et tout écrivain qui n'arboraient point une ten­\ndance conforme. Non. Très éveillé, très réceptif, très éclectique. M. J. Ernest-\n Charles promène sa curiosité à travers les très dissemblables productions\nlittéraires de ces dernières années, passe de Taine à Jean Lorrain, de Gabriel\nHanotaux à Maurice Barrès, enterre Zola après avoir enseveli l'Etape. Et, au\ncours de ces brefs tableautins, brossés au hasard de l'actualité, toutes les con­\ntroverses de l'esthétique contemporaine sont touchées avec un rare et libre\ndiscernement et — ce qui est un charme de plus — une exquise modestie...\nS'abstenir de tous aphorismes solennels, noter simplement les reflets qu'une\nœuvre a projetés dans l'esprit et dans le cœur, n'avoir d'autres étalons d'appré­\nciation que la probité, la sincérité et le talent de l'homme que l'on juge,\nsaluer en vigie sympathique les lueurs annonciatives dans le livre d'un débu­\ntant, oser dire leurs méprises, leurs erreurs et leurs injustices aux plus grands\net aux plus illustres, et, pour cette besogne de droiture et de vérité, être armé\nd'un style où la vie se joue en mille facettes d'humour étincelant, prompt et\nnerveux — ah! la belle et enviable destinée, et qui sera plus hautement bien­\nfaisant pour l'art que les prêches moroses, froids et vindicatifs des grands\nparvenus du Dogmatisme !\n    Moins frémissante et moins ailée que la critique de M. J. Ernest-Charles,\nplus serrée, plus apparemment érudite et plus soucieuse de logique est la\ncritique de M. Jean Lionnet, qui étudie « l'évolution des idées » chez quel­\nques contemporains notoires. L'évolution? Pas tant que cela. Car M. Lionnet\nsemble avoir surtout pour objectif de démontrer que ses modèles ont moins\névolué qu'on se plaît à le dire. Ainsi, en Jules Lemaître, auquel il consacre\nla plus vivante de ses études, M. Lionnet s'ingénie à réduire en une impec­\ncable harmonie d'idées le scepticisme du délicieux notateur des Contemporains\net des Impressions de théâtre, et l'austère gravité de principes du président de la\nPatrie française. Il paraît que ceci était dans cela. Nous ne nous en doutions\npoint, mais M. Lionnet apporte à sa démonstration tant de sympathique\nconviction, qu'il serait de mauvais goût de ne pas le croire sur parole. De\nmême pour Tolstoï. Le nihiliste des premières œuvres et le mystique des\nœuvres dernières sont si habilement entremêlés dans les aperçus de M. Lionnet\n"}, {"page_pdf": 436, "texte": "                   GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                                371\n\n\nque la vie intellectuelle et morale du grand écrivain russe — où se croisent\ntant de courants contraires — en acquiert une unité imposante. Ce n'est plus\nde la critique, c'est de la prestidigitation. La partie la plus neuve du livre de\nM. Lionnet est l'épilogue : un parallèle en tous points excellent et enlevé de\nverve entre les Martyrs de Chateaubriand et Quo Vadis. Il y a là un amusant\néreintement, et qui mérite d'être retenu, de la pompeuse niaiserie du « mer­\nveilleux chrétien » arboré dans les Martyrs, et la part que Sienkiewicz\ndoit à lui-même est très perspicacement séparée de celle qu'il doit aux autres.\n\n                                             *\n                                         *       *\n\n   Eugène Baie... Ce nom — qui vous était, sans doute, hier, comme à moi,\nparfaitement inconnu — vient d'apparaître au frontispice d'une œuvre qui\nmarquera dans notre littérature belge d'expression française... Œuvre d'his­\ntoire et de poésie, ou les matériaux d'histoire, vivifiée par la poésie, fleu­\nrissent en merveilleuses fleurs d'art I Un double titre : l'Épopée flamande (et l'on\npouvait redouter un alignement de. solennels et mortels alexandrins !) et His-\ntoire de la sensibilité collective (voilà qui rassurait et décelait l'originalité) (1).\n , « L'âme flamande » est une locution que les toasts et les articles de jour­\nnaux — littérature facile! — firent entrer dans la catégorie des faciles poncifs.\nCe qui est moins aisé, c'est de dégager les caractéristiques de cette âme, leur\nlent affleurement des primitives origines, leurs progressives accentuations à\ntravers les péripéties historiques et de grouper finalement ces caractéristiques\nen un ensemble qui fasse impression et relief.\n   M. Eugène Baie a tenté ce travail et l'a réussi.\n   Sans doute, des réserves s'imposent; libre-penseur, M. Baie a fait la part\nsingulièrement minime au sentiment mystique qui, dès l'origine, fut un fac­\nteur capital dans l'élaboration de l'âme flamande; d'autre part, porté par ses\nsympathies vers le parti ouvrier, M. Baie semble vouloir considérer (cela est,\ndu reste, plutôt insinué que dit) le socialisme comme l'exécuteur prédestiné\ndes plus authentiques aspirations de l'âme flamande. Dénoncer cette double\ntendance suffit pour en faire justice, comme d'une lacune de tradition et d'une\nerreur de conception qui, par endroits, gâtent pour nous l'impression et\ncoupent l'envolée du poème en prose écrit par M. Baie à la gloire de notre race.\n   Avant M. Eugène Baie, seul jusqu'ici M. Godefroid Kurth — ce Michelet\ncatholique — s'était montré de taille à fondre les faits et gestes multiples de\nnotre histoire en de grandioses synthèses, où la plus scrupuleuse réalité parée\nde tout le prestige évocateur du style, proférait l'unité et la permanence, parmi\nles siècles, de l'idéal d'énergie et de rêve, patrimoine de notre peuple.\n   Que relevant de tendances philosophiques opposées et parti d'un point de\nvue différent, M. Eugène Baie, à son tour, ait conçu, élaboré et frappé de sa\ntrès personnelle empreinte une puissante synthèse patriale, cela n'est pas pour\n\n\n (1) EUGÈNE BAIE, L'Épopée flamande, Histoire de la sensibilité collective (Bruxelles,\nLebègue).\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": "372                                DURENDAL\n\n\ndéplaire, puisque cela atteste les ressources renouvelées et tentantes que notre\nnationalité, en ses origines et ses développements, offre à l'historien épris\nd'art et à l'artiste préoccupé d'histoire.\n   Pour des lacunes, des erreurs et des méconnaissances, si importantes\nsoient-elles, il ne serait pas juste de dénier la haute valeur de 1''Epopée flamande\nde M. Eugène Baie. Le début de l'œuvre — la conquête de la terre de\nFlandre sur l'Océan — relève d'une esthétique sauvage et presque biblique;\nles luttes tragiques des Communes sont évoquées en des fresques épiques lar­\ngement émouvantes; et le chapitre final sur l'art semble refléter, dans le\nlyrisme vibrant et coloré de ses procédés, l'éternelle beauté des œuvres\nanalysées...\n   M. Eugène Baie, vraiment, est un grand écrivain.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   M. Eugène de Groote — lorsque la politique ne l'immobilisait pas encore —\nfut un intrépide voyageur... Sa jeunesse vagabonda sous des cieux divers :\n« Sans compter, dit-il quelque part, des excursions diverses à travers l'Eu­\nrope, depuis Cadix jusqu'à Odessa, et de Glasgow à Constantinople, j'ai tra­\nversé deux fois l'Islande en revenant par le Sprengisandr, qui n'est pas tout\nà fait un boulevard. J'ai visité au cœur de Ceylan d'antiques nécropoles; par­\ncouru en charrette à bras le Japon avant les chemins de fer; chassé chez les\nCircassiens et ballade chez les Kalsouris, plus drôles certainement que les gom­\nmeux de ce côté-ci ». Et avant d'être relégué au logis et à la Chambre, par\nl'exigeante confiance des électeurs de Furnes-Dixmude, M. de Groote accom­\npagna, lors de l'inauguration du chemin de fer du Congo, la promenade-\nbanquet de l'Albertville.\n   M. Eugène de Groote sait voyager.\n   Il est doué, par tempérament, de cette énergie nerveuse que les difficultés\naiguillonnent et que les obstacles fouettent et qui s'entête à réaliser, malgré\ntoutes les entraves, un itinéraire probablement tracé... Voyageur de prin­\ncipes, non de fantaisie.\n   M. Eugène de Groote sait voir.\n   Il révèle, dès ses premiers livres, un sens très développé du pittoresque\ndans la nature et dans les humanités diverses qu'il cotoya... Le trait caracté­\nristique d'une civilisation, les « tics » d'un peuple — indices de sa psychologie\n— le tentent et le retiennent. Non point que son observation choit dans la\nminutie. Ces menues annotations soulignent des tableaux d'ensemble, à larges\nlignes, fortement peints et souvent tremblants de sensibilité.\n    Car M. Eugène de Groote sait sentir.\n   Si sa virilité d'âme répugne aux permanentes mélancolies de Loti, s'il se\nplaît à décrire les sites et les êtres avec détachement et sérénité, la qualité\némotive des spectacles de la nature, les héroïsmes des hommes, le jeu de la\n vie et de la mort, surtout impressionnant parmi des décors lointains et\n inconnus, le remuent et amorcent chez lui l'enthousiasme ou la tristesse... Ah !\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "                   GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                            373\n\n\nl'exquise description de Madère, l'émouvante visite au cimetière de Borna, et\nl'éloquent et délicat hommage rendu aux religieux des hôpitaux congolais !\n   Enfin, M. Eugène de Groote sait écrire.\n   Son style s'adapte, avec une infinie souplesse, à toute les formes de l'obser­\nvation : net et précis dans les notations de mœurs, coloré dans les « paysages »\net les « marines », il atteint, au contact de l'émotion du voyageur, cette vibra­\ntion en laquelle on reconnaît le battement d'un brave et bon cœur !\n   Les Souvenirs d'Escale (1) — de Marseille à Tokio et d'Anvers à Léopold-\nville — que M. de Groote vient de publier, sont dédiés à ses fils...\n   Moi, qu'une camaraderie déjà ancienne lie à Eugène de Groote — puisque\nnos adolescences combattirent pour les mêmes idées sur le même champ de\nbataille — je forme le vœu que ses fils, un jour, lui ressemblent et marchent\ndans le sillon que son énergique et cordiale personnalité leur a tracé; qu'ayant\nhérité de leur père le culte désintéressé de l'art, ils le servent de toute leur\nintelligence et de toute leur sensibilité, comme « la meilleure part » des joies\nque peut donner la vie.\n                                                      FIRMIN VANDEN BOSCH.\n   P. S. J'allais oublier de dire que dans un faire-part intitulé Histoire\nComique (2), M. Anatole France nous annonce que M. Bergeret s'est retiré des\nlettres après infortune faite... Hélas! plaignons-nous, nous n'irons plus\nl'attendre sous l'Orme du Mail, et nous n'irons plus baiser l'Anneau d'Améthyste ..\nAu moins y gagnerons-nous de ne plus risquer de recevoir sur la tête le Man-\nnequin d'Osier.\n   M. Bergeret, du reste, a cédé l'exploitation de ses savoureuses prudhomme­\nries à un certain docteur Trublet, médecin des théâtres, qui parle avec une\négale aisance des inconvénients du corset et de la philosophie du pressenti­\nment, pille Maizeroy et plagie Maeterlinck et nous fait assister à une histoire\nde cabots, peu comique et très malpropre.\n   Signe particulier : le docteur Trublet n'a pas encore réhabilité Dreyfus.\n   Ce sera pour le prochain volume.\n\n\n\n\n (1) EUGÈNE DE GROOTE, Souvenirs d'Escale (Bruxelles, Oscar Schepens)\n (2) ANATOLE FRANCE, Histoire Comique (Paris, Calmann-Lévy).\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": "               LIVRES ET REVUES\n\n\n V o i x d e l a T e r r e e t d u T e m p s , par Louis MERCIER. — (Paris,\n   Calmann-Lévy.)\n   Voici un livre de vers qui plaira, et qui plaira beaucoup. Pour moi, il m'a\ntout à fait charmé, et je suis heureux de pouvoir dire à son auteur ma plus\nsincère admiration. Je ne connaissais jusqu'ici M. Louis Mercier, que par\nquelques vers cités un jour, voici cinq ou six ans au moins, dans un premier\nParis d'André Theuriet ; c'étaient des dystiques à la louange de l'herbe :\nje les avais retenus pour leur rythme, et pour le parfum à la fois biblique et\nchampêtre qu'ils exhalaient. Je ne saurais résister au désir d'en citer quel­\nques-uns :\n               Bénissons l'Herbe, fille aimante de la Terre,\n               Qui jette son manteau sur le corps de sa mère...\n               Louons-la d'être belle et souple comme l'eau,\n               Et plus frêle que les ramures du bouleau...\n\n               Bénissons-la dans la richesse des mamelles,\n               Qui font d'un pas plus lent cheminer les agnelles.\n               Bénissons-la dans la douceur du lait, meilleur\n               Que les vins de la vigne et les miels de la fleur.\n\n   Le livre lu d'un bout à l'autre, cette excellente impression persiste, et\ns'accentue. M. Louis Mercier est un noble poète.\n   Je découvre chez lui une étroite parenté avec cet autre noble poète qu'est\nla comtesse de Noailles; n'allez pas voir, dans ce que je dis là, la moindre\nallusion à un pastiche quelconque : M. Mercier écrivait à une époque où le\nCœur innombrable n'avait pas encore paru. Mais c'est la même connaissance\nprofonde de la Nature, la même communion fraternelle avec l'âme des bois,\ndes champs et des bêtes, la même forme nombreuse, imagée, pleine de\nsaveur. Comme la comtesse de Noailles aussi, l'auteur des Voix de la Terre et\ndu Temps abandonne parfois la simple flûte agreste pour se livrer à de\ngraves méditations philosophiques : la Prophétie de la Mer et le Pointé du Vent,\npar exemple, roulent dans leurs strophes sonores des pensées lumineuses,\ncomme les vagues roulent des reflets d'étoiles. Et les plus récentes conquêtes\nde la science moderne semblent n'avoir pas de secrets pour ce consciencieux\nartiste.\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": "                               LIVRES ET REVUES                                375\n\n   Avant tout, cependant, M. Louis Mercier est un poète champêtre ; il faut\n louer sur toutes choses, dans cette œuvre si touffue et si diverse, telles des­\ncriptions de matins ou de crépuscules, telle impression d'un jour de pluie ou\nd'une nuit dé vent dans les arbres, telle peinture de moulin ou d'étable, d'une\nvérité saisissante, magistrale. M. Mercier, sans nul doute, vit aux champs,\nles regarde avec amour, voit bien et rend de même.\n   On sent que ses poèmes sont le fruit d'une cristallisation lente et labo­\nrieuse, que le moindre de ses alexandrins est né d'une longue contemplation.\nMais il ne se contente pas de décrire : les heures diverses qui, tour à tour,\npassent sur les campagnes et les vêtent de lumière ou d'ombre, lui apportent\naussi des impressions multiples, dé joie, de mélancolie, de terreur. La Route,\nla Prière pour les Voyageurs, les Bois ont peur, la Vigne aux souvenirs, sont les\néchos fidèles des émotions d'une âme frémissante, parfois sensible jusqu'à la\nmorbidesse. Tandis que le Cri de la femme rappelle, — sans les imiter, remar­\nquez bien ceci, — les plus éloquentes pages de la Légende des Siècles.\n   Les Voix de la Terre et du Temps sont un beau, un très beau recueil de vers.\nPar une sorte d'ironie, où le juste orgueil du poète se mêle à la prudente\nhumilité du sage, M. Louis Mercier a clos son livre par une courte épopée,\nŒdipe victorieux, qui chante la vanité des plus glorieux efforts.\n\n A u P a y s d e s A ï e u x , par G. DE REYNOLD DE CRESSIER. — (Genève,\n    Ch. Eggimann et Cie).\n   Je laissais entendre dernièrement, ici même, que notre pays de plaines et\n d'humbles collines avait produit une floraison poétique plus éclatante et\n plus variée que celle de la Suisse, dont le sol légendaire et les décors gran­\n dioses semblent destinés pourtant à susciter de nobles lyres. Les gras\n pâturages des Flandres, les vallées paisibles de la Wallonie apportaient à la\n France une riche moisson de beaux poèmes, que lui refusaient les glaciers\n des Alpes. Un seul nom, là-bas, paraissait digne de quelque attention :\ncelui de Henry Warnéry, mort, je crois, très récemment.\n   Et voici précisément que m'arrive, fort coquettement édité à Genève, un\nrecueil de vers d'un jeune patricien fribourgeois, le comte Gonzague de\nReynold de Cressier (rarement plus joli nom se lut sur la couverture d'un\nvolume). Et il est, ma foi, extrêment intéressant. Il est aussi très hardi :\ncar l'auteur fut le premier, dans son pays, à risquer le vers libre ; les critiques\nde là-bas l'en tancèrent même vertement. Il a une autre audace, plus\npiquante encore et plus inattendue : patricien, et vivant sa vie aristocratique\ndans le château de ses ancêtres, il ne craint pas d'exalter les gloires bour­\ngeoises et populaires de Fribourg. C'est fort bien, Monsieur le Comte, et\nl'on doit vous louer de cela plus vivement qu'on ne loua vos aïeux de tel\nexploit guerrier!\n   Le livre du pays, premier tableau de ce dyptique patrial, célèbre avec\namour la beauté simple et fraîche des campagnes de la Gruyère, la seigneurie\npaternelle, la vieille pendule familiale : tout cela dans une note légèrement\nattendrie et gentiment cavalière. Le vers se pare de grâces mignardes, par­\nfois; plus souvent, il est nerveux, sonore, bien rempli; toujours il fleure bon\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": " 376                              DURENDAL\n\n\nla sincérité. Il arrive que le poète ronsardise, et ces petits pastiches ne sont\npas sans charme. Mais je leur préfère de loin ses croquis champêtres, où il\nest bien lui.\n   L e second panneau, Le livre des aïeux, voué à la glorification des héros de\nla chère patrie, est aussi d'une tonalité à la fois distinguée et personnelle. Il\ny a là des portraits brossés de main de maître. Et plus d'un sonnet apparaît\ncomme un modèle d'élégance concise et de pittoresque sans recherche.\n   Le volume est précédé d'une charmante lettre-préface d'Edouard Rod,\ntrès justement élogieuse.\n\nHistoire du Lied, ou la Chanson populaire en Allemagne.\n    — (Paris, Perrin.)\n    M. Edouard Schuré, dont le talent très divers s'est appliqué tour à tour à\n l'histoire littéraire, au roman et au théâtre, réédite aujourd'hui son intéres­\n sant ouvrage sur la chanson populaire allemande, paru avant 1870. On ne\n peut douter, après l'avoir lu, que ce livre n'ait contribué dans une large\n mesure à renouveler la poésie lyrique en France, en apprenant aux écrivains\n à rafraîchir leurs inspirations aux sources pures du chant populaire. Un mou­\n vement très accentué se dessine dans ce sens depuis une vingtaine d'années :\n il suffit, pour s'en convaincre, de songer aux noms de Gabriel Vicaire, de\n Maeterlinck, de Vielé-Griffin, et de bien d'autres encore. La France, pendant\n longtemps, avait semblé ignorer les richesses de son folklore et les ressources\n qu'on en pouvait tirer : M. Edouard Schuré lui montra ce qu'avait fait\n l'Allemagne, qui l'avait devancée dans cette voie, et dont les plus grands\n génies lyriques avaient écouté et répété les naïfs refrains du peuple. Et si,\n aujourd'hui, la poésie française se rajeunit à cette communion plus intime\n avec l'âme simple des foules, M. Schuré a droit d'en prendre sa part d'orgueil :\n car il fut un peu comme le Prince Charmant de cette Belle-au-bois-dormant.\n    L'Histoire du Lied est composée avec une ingénieuse coquetterie : au lieu\n d'énumérer sèchement les principaux types des chants populaires d'Alle­\n magne, M. Schuré les relie adroitement, bout à bout, formant ainsi de cha­\n cun de leurs groupes un ensemble harmonieux, qui nous charme à l'égal du\nplus gracieux roman. La vie errante et souvent misérable du compagnon qui\ns'en va du village natal pour accomplir son tour d'Allemagne et, son « chef-\nd'œuvre » achevé, revient au pays auprès de sa promise; la destinée tour­\n mentée des gens de guerre; les amours malheureuses de l'humble page; la\nnavrante aventure de la pauvre fille séduite, qui se tue après l'abandon :\nautant d'histoires captivantes, pittoresques, mouvementées, auxquelles\nl'accent si sincère et si spontané des chants du peuple confère une grâce\npiquante et une poignante émotion. Et le chapitre où l'auteur nous entretient\nde Goethe, s'il ne nous apprend rien de nouveau sur le prodigieux poète, —\ncar que dire de lui qui n'ait été redit cent fois? — éclaire du moins d'une\njolie lumière la douce idylle de Sesenheim. Quant aux pages consacrées à\nHenri Heine, elles sont une merveille de fantaisie élégante et de spirituelle\nfinesse; et je crois connaître assez l'auteur de l'Intermezzo pour oser ajouter\nqu'elles sont une merveille de compréhension délicate.\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                               377\n\n   Une langue imagée, limpide et de pure veine française, augmente encore\nl'attrait de cette Histoire du Lied; au reste, l'éloquence ni le lyrisme ne\nmanquent à M. Schuré, qui parle de son sujet avec un enthousiasme de\npoète : tant il est vrai qu'on ne boit pas impunément aux sources de la\n Beauté !... L'écrivain a traduit lui-même, et la plupart du temps en vers, les\npièces qu'il cite au cours de ses études : sans doute, ces traductions sont\nexcellentes à plusieurs points de vue; mais, outre que les exigences de la\nrime française ne permettent pas de serrer d'assez près le texte original, il y a\ndans celui-ci un je ne sais quoi que la prose rythmée elle-même, avec toute\nsa souplesse, serait inhabile à restituer. Je louerai pourtant l'auteur d'avoir\nchoisi ce procédé : ceux qui peuvent lire le texte original auront vite fait d'y\nrecourir, et ce fut mon cas; les autres préféreront une traduction en vers,\nfût-elle même un peu flottante.\n   Un illustre philologue, à qui je parlais du livre de M. Edouard Schuré,\nme dit en souriant : « Oui... très joli... mais peu scientifique ! » Un autre\nphilologue, moins illustre d'ailleurs, émettait le même jugement au début\nd'une conférence sur la chanson populaire en Allemagne : ce qui ne l'em­\npêcha pas d'emprunter à l'Histoire du Lied une bonne moitié de sa causerie !\nPour moi, je sais gré à M. Schuré d'avoir paré son sujet de quelques coquet­\nteries, d'avoir à demi dérobé sous les fleurs la tête chenue de la vieille poésie\nallemande : il aurait mis un peu de fard sur ses rides, que je n'aurais pas le\ncourage de lui en vouloir, puisqu'il nous l'a rendue fraîche et belle comme\nune jeune fille. Et puis, — c'est l'espiègle Henri Heine qui l'a dit, — il y a\nune langue que les philologues ne comprennent pas, et que les étoiles\nparlent entre elles!\n\n   N o u v e a u x p o è m e s et ballades, par A.-C. SWINBURNE, traduits\npar ALBERT SAVINE. - (Paris, P.-V. Stock.)\n   Swinburne est sans doute, avec Dante-Gabriel Rossetti, pour lequel il\ntémoigna à plusieurs reprises une admiration fervente, celui des poètes\nanglais contemporains que la jeune génération a le plus ardemment exalté.\nSon œuvre fut l'objet d'un culte véritable dans les récentes chapelles : les\nsymbolistes de France reconnurent en lui un frère aîné, et certains d'entre\neux l'élurent même pour modèle ; M. Vielé-Griffin, par de pieuses traductions,\ncontribua à propager sur le continent l'œuvre du poète anglais; et les nou­\nvelles revues le célébrèrent à l'envi.\n   Il faut d'ailleurs le reconnaître : Swinburne est un poète, et parfois un\ntrès grand poète. Il continue dignement la lignée des Byron et des Shelley,\nâmes de rêve et de révolte, exhalant un murmure langoureux au moindre\nsouffle sentimental, élevant une clameur orageuse quand les secouent, ainsi\nqu'un âpre vent, les profondes pensées de liberté. Mais, qu'il chante la dou­\nceur d'un printemps de Toscane, ou la vie tumultueuse de la mer du Nord ;\nqu'il entonne les louanges des poètes auxquels le relient d'étroites affinités,\nCatulle, Baudelaire et Gautier, ou qu'il lance son tonnerre vengeur sur le\nczar de toutes les Russies, — Swinburne demeure, toujours et avant tout, un\nartiste. Et son art, comme celui des Burne-Jones, des Rossetti, des Walter\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": "378                                   DURENDAL\n\n\nCrane, est essentiellement aristocratique. Les symboles les plus délicats\nn'ont aucun secret pour lui, et c'est un maître de l'Image. Peut-être convien­\ndrait-il de lui reprocher une certaine obscurité, apparente surtout dans le\ndemi-jour d'une traduction, des longueurs évidentes, et je ne sais quoi de\ndiffus; ses blasphèmes, par exemple, pour être moins concis que les impréca­\ntions de Vigny, n'en sont pas plus éloquents, bien au contraire. Mais les\npoèmes de sentiment pur, tels qu'Un jardin abandonné ou Une veillée perdue, ont\nun accent incomparable de tristesse et de grandeur.\n   La traduction de M. Savine est élégante et fort agréable à lire.\n\nG o t t e s m i n n e , Monatschrift für religiöse Dichtkunst, herausgegeben von\n   P.-A. PÖLLMANN. — (Verlag der Alphonsusbuch-handlung, Münster i. W.)\n   Les fondateurs de cette revue catholique, destinée à répandre la poésie reli­\ngieuse parmi le peuple allemand, sont en intime communion d'idées avec\nDurendal. Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir la déclaration qui\naccompagne le premier numéro. Après avoir constaté la faillite du matéria­\nlisme au point de vue artistique, l'auteur de ce manifeste poursuit ainsi :\n« Qu'est-ce que l'art? Un don du Dieu de bonté, sans doute, la nostalgie du\nparadis perdu, un reflet de la vie par-delà les étoiles. L'art, c'est la religion ;\nvoilà pourquoi, le plus souvent, l'art d'aujourd'hui porte au front le signe de\nla damnation, parce qu'il a tué sa sœur aînée. » Et je veux citer encore ce\npassage, qui montre bien que la poésie traverse en Allemagne la même crise\nque chez nous : « L'époque moderne apporta de grandes choses : elle décou­\nvrit un trésor de formes d'une richesse insoupçonnée. Rarement, la science\ntechnique fut aussi haute qu'à présent. La compréhension artistique d'aujour­\nd'hui égale presque la force et la finesse de l'intuition hellénique. Mais le con­\ntenu? l'essence? l'âme? » C'est que, continue l'auteur, l'art a perdu la com­\nmunion avec le peuple, qui est la source de tout art véritable : qu'il retourne\nau peuple, et il sera sauvé.\n   C'est là un noble idéal, auquel on ne peut qu'applaudir. La Gottesminne a\nfait appel, pour le réaliser, aux meilleurs poètes catholiques de tous les pays\nallemands. Il y a, dans les vers de cette livraison, un charme de ferveur et de\nnaïveté qui rappelle les plus candides tableaux des primitifs. Mais j'ai goûté\nsurtout les lieder de Noël d'Angelus Silesius, un auteur oublié duXVIIesiècle.\n                                                                          F. A.\n\n   P e i n t r e s d e j a d i s et d ' a u j o u r d ' h u i , par TEODOR   DE WYZEWA,\nun vol. in-18, illustré. — (Paris, librairie académique Perrin et Cle.)\n   C'est une figure un peu déconcertante que celle de M. Teodor de Wyzewa\net qui, par certains de ses aspects, fait songer à un Philarète Chasles, comme\ncelui-ci abondant, pailleté, polyglotte, fragmentaire, mais de moins d'idées\net de moins de profondeur. Chasles avait une espèce de génie inquiet, ner­\nveux; il était atteint d'on ne sait quelle impatience trépidante de connaître\nqui l'a poussé toute sa vie à éparpiller son activité, à explorer sans cesse de\nnouvelles contrées littéraires, à y pousser des pointes hardies et rapides, pour\nabandonner bientôt et courir à d'autres éludes, dont l'attrait l'avait, entre-\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                 379\n\n\n temps, séduit. On ne le lit plus guère et, cependant, par l'abondance et la sûreté\n de l'information, le. sens critique très aiguisé et très pénétrant, une science\nforte et vivante des lettres latines et germaniques, son œuvre critique et histo­\n rique est supérieure, à certains égards, à celle de Sainte-Beuve.\n    M. Teodor de Wyzewa a, si nous ne nous trompons, débuté dans la Revue\n indépendante, vers 1883, et ses articles témoignaient, en général, d'une virtuo­\nsité agile et un peu railleuse, qui n'était pas pour déplaire. Il y publia,\nnotamment, des gloses pour certains sonnets de Mallarmé, devant lesquelles\nles admirateurs du poète restèrent perplexes : car il était embarrassant de\ndiscerner si cette exégèse avait été écrite pour éclaircir l'obscurité du texte\nou pour l'accroître !...\n    Depuis, M. Teodor de Wyzewa s'est fait connaître par un grand nombre\nd'études de littérature et d'art pleines d'attrait, d'ingéniosité et d'entrain, mais\nqui paraissent quelquefois un peu hâtives et superficielles.\n    Peintres de jadis et d'aujourd'hui réunit sous la même couverture des articles\nconsacrés, en divers temps, par l'auteur, à Tissot, le peintre de la Vie du\nChrist; à l'ancienne peinture allemande, avant et depuis Dürer; à Memling;\nà la peinture suisse et à la peinture japonaise; à Dante-Gabriel Rossetti;\nà quelques femmes peintres, etc.\n    On voit que la matière du volume est variée; il faut ajouter qu'elle est tou­\njours présentée d'une façon très intéressante et que M. de Wyzewa met en\nrelief, avec beaucoup de bonheur et de verve, son expérience de l'art, de la vie\net des livres.\n    Malheureusement, on rencontre parfois sous sa plume des opinions ou des\nconclusions hasardées, basées sur des observations manifestement inexactes\net qui ébranlent votre confiance dans les jugements que l'écrivain énonce.\nIl dit, par exemple, au sujet de peintres qui ont tenté de montrer le Sauveur\nsous des traits et dans des milieux contemporains : « Cette façon de moder-\nniser le Christ n'était pas nouvelle. On la retrouve à l'origine même de la pein­\nture chrétienne, dans les fresques de Giotto et des Siennois primitifs... »\n(p. 12.) Or, le décor ou le paysage sont, en général, si inexistants dans les\nœuvres de Giotto ou de Duccio, par exemple, qu'on ne saurait y voir une\ntentative pour reproduire quelque réalité actuelle; quant aux personnages,\nils sont drapés comme chez les Byzantins ou chez Cimabue, et il serait diffi­\ncile de reconnaître dans leurs vêtements la moindre similitude avec le cos­\ntume en usage auXIVesiècle. La tendance originelle des giottesques a certai­\nnement été plutôt d'idéaliser, de marquer le caractère surnaturel de leurs\nfigures sacrées, et c'est seulement au siècle suivant que l'art a pris à cet égard\nune orientation réaliste.\n                                                                            A. G.\n\n   O n z e K u n s t (Anvers, Buschmann). — Le numéro de mai s'ouvre\npar un très érudit article de HENRI DE MAREZ sur l'artiste Jehan de Bruges,\ndont voici la conclusion :\n  « Jehan de Bruges appartient avec le maître si sentimental de la fresque\nreprésentant saint Louis, à l'église Notre-Dame de Bruges, avec le puissant\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "380                                 DURENDAL\n\n\n graveur de la plaque tombale de Wouter Copman (1387) à l'église du Saint-\n Sauveur, à cette série de maîtres qui ont préparé là venue des Van Eyck.\n Pour comprendre cette apparition si soudaine, qui serait autrement un pro­\n dige dans l'histoire du développement intellectuel de l'humanité, on doit se\n reporter en pensée vers ce demi-siècle qui précède la venue des Van Eyck,\n visiter ces églises d'alors, dont les murs étaient ornés du haut en bas de fres­\n ques magnifiques, comme le prouvent les fragments qu'on retrouve encore\n sous le crépi ; on doit visiter les châteaux d'alors ornés de tapisseries\n d'immense étendue, comprenant des sujets d'un style et d'un coloris qui peu­\nvent se comparer à ceux des Van Eyck, comme le prouvent les tapisseries de\nl'Apocalypse d'Angers; on doit se baisser vers les plaques tombales, gravées\ndans le laiton comme celle de Wouter Copman ou comme celle d'un artiste\nanonyme de la période des Van Eyck, faite pour la tombe de Georges\nDe Munter et de sa femme (1439, église Saint-Sauveur). On chercherait en\nvain, dans toute notre Ecole de peinture flamande, deux figures comparables\nà ces deux, de grandeur nature, drapées dans leurs linceuls, superbes comme\nles plus belles compositions de la Grèce héroïque. Des artistes qui savaient\ngrouper, composer, dessiner ainsi, ne sont plus des primitifs naïfs, mais les\ndignes ancêtres des Van Eyck. »\n    MAX ROOSES poursuit, dans ce même fascicule, son attachante et savante\nétude sur les Dessins des Maîtresflamands.Parlant des paysagistes duXVIesiècle,\nil écrit :\n    « C'est en Flandre que naquit le paysage. Nos peintres primitifs, qui cher­\nchaient à rendre avec amour les plus minutieux détails des êtres et des\nchoses, mettaient tout autant de ferveur à interpréter la nature avec le même\nscrupule. Les fleurs les séduisaient par leurs formes délicates et leurs vives\ncouleurs, l'herbe et les plantes par leur fraîche verdure, les arbres par\nleurs branches et leurs rameaux capricieux, les montagnes et les rochers\npar leurs lignes accentuées et leurs tons amortis, l'eau par sa nappe\nmiroitante et ses vaguilles agitées; et ils s'efforçaient de transporter\ntout ceci sur leurs panneautins comme autant de bijoux aussi précieux par la\nmatière que délicieux à regarder. Aussi, nos vieux paysages sont-ils de\nvéritables miniatures aux tons exquis, aux fines nuances, aux chatoiements\nvariés ; les perspectives les plus éloignées y sont traitées avec la même netteté\nque les premiers plans ; la grandeur de la nature échappe à leurs auteurs, ils\nn'ont d'admiration que pour les accessoires. Ces caractéristiques se remar­\nquent déjà dans les avant et les arrière-plans de nos peintres religieux, à partir\ndes Van Eyck; on les retrouve encore plus distinctement dans les œuvres de\nnos paysagistes proprement dits. »\n    Cette livraison d'Onze Kunst est, comme toutes les précédentes, rehaussée\npar de nombreuses et très artistiques reproductions.\n                                                                        H. M.\n\n   T h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e , n° 2, avril 1903 (Bruxelles, Spineux).\n— Le second numéro de cette luxueuse publication ne le cède pas en intérêt\net en importance au premier, dont nous avons parlé avec éloges et en signalant\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                               379\n\nà nos lecteurs le mérite de cette revue consacrée à l'art ancien et si remar­\nquable pour son bon marché relatif (fr. 3.50 le numéro, pour la Belgique,\néditeur Spineux, à Bruxelles). Le numéro d'avril contient la suite de l'étude\nde M. James Weale sur les PRIMITIFS FLAMANDS exposés à Bruges, qui est\naccompagnée de fort belles reproductions; des documents sur HOLBEIN et\nla reproduction d'un remarquable portrait du maître; un article de M. Herbert\nCook sur TROIS PORTRAITS ITALIENS INÉDITS, notamment celui d'un prince de\nla famille de Gonzague, par Francia, qui est tout à fait charmant ; un article\nde M. Campbell Dodgson sur HANS SEBALD BEHAM; un autre de M. Percy\nMacquoid sur l'ARGENTERIE ANGLAISE, etc., etc., le tout imprimé avec soin et\nillustré de nombreuses planches.\n   La Revue publie un supplément, the Burlington Gazette, donnant les nou­\nvelles d'actualité, ventes, découvertes, bibliographie, acquisitions des\nmusées, etc.\n\n   Troisième numéro, mai 1903. — L'intérêt de cette magnifique publication\nne faillit point. Nous trouvons dans ce numéro la suite des études de M. JAMES\nWHEALE sur les Primitifs flamands, exposés l'an passé à Bruges, avec de très\nbelles reproductions d'après Geertje van Sint Jan, Memling et des maîtres\ninconnus; la suite des articles de MM. MILLER CHRISTY (sur les briquets),\nPERCY MACQUOID (l'argenterie anglaise), sur les tapis d'Orient, etc., des notes\ndiverses sur le mouvement des musées, une superbe reproduction en couleurs\nd'un tableau de Solario, une étude de M. BOUCHOT sur un jeu de cartes lyon­\nnais de 1450, récemment découvert. Mais l'intérêt majeur de cette livraison se\npartage entre un article consacré à Dante Rossetti et Elisabeth Siddal, avec cinq\nreproductions de dessins inédits de Rossetti, d'une grâce exquise, et une\nétude de M. LONGTON DOUGLAS sur un Peintre oublié, le Siennois Sassetta, un\nprédécesseur de ce Sano di Pietro, dont notre collaborateur J. Destrée a parlé\nnaguère aux lecteurs de Durendal. Nous recommandons vivement le Bur-\nlington Magazine à ceux de nos lecteurs qui lisent l'anglais, et la qualité et\nl'abondance des illustrations sont telles que même ceux qui ne sont pas fami­\nliers avec cette langue, trouveront grand plaisir à feuilleter cette revue.\n                                                                        J. D.\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": "                          NOTULES\n\n\n   LA R O S E E T L ' É P É E . — Sous ce titre paraîtra\nincessamment le recueil des poèmes de C H A R L E S\nDE S P R I M O N T . N o u s prions instamment ceux qui\nvoudraient bien y souscrire (au prix de fr. 3.50) et coopé-\nrer ainsi à édifier ce monument spirituel à la chère et\ndouce mémoire du jeune poète défunt, d'en prévenir\nimmédiatement la Direction de « Durendal » (Bruxelles,\n22, rue du Grand-Cerf).\n\n\n\n   Notre ami et collaborateur de la première heure,\n G e o r g e s V i r r è s ,abien voulu, à notre demande, prendre la succession\nde notre bien-aimé, à jamais regretté et inoubliable Charles de Sprimont,\ncomme secrétaire de rédaction. Nous n'avons pas cru pouvoir donner à notre\ncher et charmant poète disparu un plus digne successeur.\n   Nous n'avons pas besoin de présenter Georges Virrès à nos lecteurs. Ils\nont lu souvent dans la revue d'admirables pages d'art signées de son nom.\nC'est un des plus beaux espoirs de la jeunesse catholique littéraire. Il s'est\nfait un nom par ses livres. Les trois romans qu'il a déjà à son acquit : En\npleine Terre, La Glèbe héroïque, La Bruyère ardente et Les Gens de Tiest ont été\nremarqués et loués par les meilleurs critiques. Ces livres lui ont fait une place\nen vue parmi nos meilleurs écrivains. C'est de plus un esprit qui partage nos\nenthousiasmes et qui communie avec toutes nos idées. L'art est la passion de\nsa vie. Enfin, c'est un vaillant et noble cœur, aimé de tous ceux qui le\nconnaissent et sympathique à tous les artistes.\n\n\n\n\n  Exposition de la Tradition populaire. — Elle était absolu­\nment délicieuse, imprégnée de poésie, curieuse au plus haut point dans sa\nnaïveté enfantine et charmante, cette exposition d'objets populaires anciens et\ncontemporains en laquelle s'affirmait la nature bon enfant du peuple belge.\nExpression de ses plaisirs enfantins : poupées de tout genre, images coloriées,\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "                                      NOTULES                                     383\n\njouets rustiques de toute sorte — de ses distractions : jeux de cartes, déguise­\nments carnavalesques, emblèmes de sociétés — de ses deuils : faire-parts sur\npapier jauni par les ans — de sa piété simple et fruste : madones, images de\nsaints, drapeaux de pèlerinage, emblèmes religieux de toute espèce — de ses\nus et coutumes : almanachs, enseignes de cabaret, affiches, annonces, remèdes\nde bonne femme et de sorcier, que sais-je encore. Elle était tellement riche,\net il s'en fallait de peu pour qu'on puisse ajouter : complète, qu'il est impos­\nsible de détailler ce salon populaire. Un catalogue qui en dresserait avec intel­\nligence et méthode, le joyeux inventaire serait le seul, vrai et intéressant\ncompte rendu d'une exposition de cette nature. Il y avait là des albums\nd'images anciennes d'un intérêt marquant. C'était un vrai musée. Il contenait\ntoute la synthèse de la tradition familiale et sociale d'un peuple, dont il\naffirmait le caractère avec plus de vie et d'intensité que les livres les plus\nsavants et que les plus doctes dissertations. Il en faut loue: les organisateurs\nEdmond de Bruyn et Max Elskamp. Le résultat auquel ils sont arrivé, à force\nde patience et de recherche, a dépassé vraiment toute attente. Quel dommage\nque cette collection, si ingénieusement rassemblée et classée, ait dû s'épar­\npiller. Nous l'eussions voulu perpétuelle cette exposition. Comment les pro­\npriétaires de ces naïfs petits trésors n'ont-ils pas eu la bonne pensée de s'en\ndéfaire pour en doter le Musée de la Tradition populaire que nos amis de\nBruyn et Elskamp se proposent de fonder et que l'on devrait installer dans\nune des pittoresques demeures de notre fastueuse Grand'Place de Bruxelles.\n                                                                 HENRY MŒLLER.\n\n                                         ***\n\n  Le monument de Georges Rodenbach, œuvre de Georges\nMinne, sera inauguré, à Gand, le 19 juillet prochain.\n  Les amis du poète qui désirent s'associer à cette oeuvre commémorative,\nsont priés d'adresser leurs souscriptions à M. Thomas Braun, secrétaire du\ncomité, 23, rue des Chevaliers, à Bruxelles.\n                                         * *\n\n    L e r ô l e d e l ' o r g u e à l ' é g l i s e . — La Métropole, d'Anvers, donne le\ncommuniqué suivant, très suggestif, d'une manière de concevoir le rôle de\nl'orgue à l'église :\n   « M. E. Courboin, lauréat du Conservatoire de Bruxelles, donnera aujour­\nd'hui (dimanche), à 11heures,sur les grandes orgues de la cathédrale, une\naudition uniquement d'oeuvres de Mailly. (Suit le programme.) L'audition\nsera honorée de la présence du maître. »\n   On oublie d'ajouter que les amateurs attirés par la musique auront une\nmesse basse par-dessus le marché.\n   Voilà donc ce que devient l'acte le plus auguste de la liturgie catholique :\nune audition musicale avec la great attraction de la présence du compositeur !\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": " 384                                    DURENDAL\n\n\n    L e s i x i è m e f a s c i c u l e d e la r e v u e « A r c h i t e c t u r e et D é c o -\n r a t i o n » vient de paraître chez l'éditeur G. Goetgebuer, 44, rue d e Lau­\nsanne, à Bruxelles.\n    L a plupart des publications d'architecture et de décoration sont conçues\nde manière à satisfaire l'amateur plutôt que l ' h o m m e d e métier; cette p u b l i ­\ncation-ci est avant tout pratique ; t e n a n t compte des progrès réalisés d a n s\nl'art de la construction, elle fournit aux h o m m e s d e métier des d o c u m e n t s\nd'une véritable utilité.\n    L e choix des d o c u m e n t s est particulièrement bien fait. N o u s relevons\nd a n s les numéros parus des noms bien c o n n u s , tels que : Acker, H o r t a , B r u n ­\nfaut, H a n k a r , Govaerts, Van Rysselberghe, H o b é , Saintenoy, Crespin, etc.\n    C'est donc u n e publication d'art d e tout premier o r d r e ; de plus, elle est\néditée avec b e a u c o u p de soin et d e goût.\n\n\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n . — A. DAXHELET : Manuel de littérature\nfrançaise (Bruxelles, Lebègue). — J. LIONNET : L'évolution des idées chez\nquelques contemporains (Paris, P e r r i n ) . — J. ERNEST-CHARLES : L e s samedis\nlittéraires (ibid.). — R . DOUMIC : H o m m e s et idées du XIXe siècle (ibid.). —\n P . CLÉSIO : F e m m e de général (Paris, P l o n ) . — I Fioretti, of de bloemekens\nvan den heilige Franciscus van Assise, 2 vol. (Aalst, De Seyn-Verhoug-\nstraete). — F . L E DANTEC : L e s limites du connaissable (Paris, Alcan). —\nP . THUREAU-DANGIN : L a renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle.\n— Seconde partie : De la conversion de N e w m a n à la mort de W i s e m a n ,\n 1845-1865 (Paris, P l o n ) . — Abbé N A U D E T : P o u r la femme (Paris, F o n t e -\nmoing). — L . P E R E Y : Charles de L o r r a i n e et la cour de Bruxelles sous le\nrègne de Marie-Thérèse (Paris, Calmann-Lévy). — C H . DE W O U T E R S : L'art\nnouveau et l'enseignement (Malines, Van Velsen)..— H . BRÈMOND : L'enfant\net la vie (Paris, Retaux). — R . BOYLESVE : L a leçon d'amour d a n s u n parc\n(Paris, éd. de la Revue Blanche). — P . et V. MARGUERITE : Zette (Taris,\nP l o n ) . — J . F R É H E L : L e s aîles brisées (ibid.). — A. COUVREUR : L a graine\n(ibid.). — H . VACARESCO : L u e u r s et flammes (ibid.). — L . LEGAVRE :\nAdolphe Mathieu (Bruxelles, é d . de Vidée Libre).\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": ""}, {"page_pdf": 451, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 6, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1903-06", "signet_source": "Dixième année - N°6 - Juin 1903 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant mai (pages 257-320, dont « L’Annonciation » de Sprimont p. 272 et « Le destin du poète » p. 257), pages 321-384 ; « In Memoriam » écrit le « 28 mai » ; la Gazette est datée « 1er juin » ; Dernier poème daté mars 1903 ; la table annuelle note que « notre n° de juin fut consacré tout entier » à la mémoire de Charles de Sprimont ; les Notules annoncent l’inauguration du monument Rodenbach « le 19 juillet prochain » et citent la Burlington Magazine d’avril et mai 1903.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}