{"numero_id": "ulb-durendal-1903-livraison07", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-001", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 385, "page_fin": 386, "titre_corps": "Marée nocturne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Léonce Depont", "ancre_debut": "Marée nocturne La Nature est, ce soir", "ancre_fin": "Un atome de tout ce qui souffre ici-bas", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Simplicité", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 456, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1499, "texte": "Marée nocturne\n\nLa Nature est, ce soir, par un rêve attendrie.\nUn angélus au fond des brumes pleure et prie,\nUne tristesse prie et pleure au fond de moi;\nEt, sans que, vieux déjà, mon cœur sache           pourquoi,\nIl attend, comme attend la rosée un calice,\nQue l'horizon baigné de songes       l'amollisse.\nO cœur, d'où les espoirs sont désormais        absents,\nEffleuré par l'ancienne illusion, tu sens\nSe fondre les douleurs dont un souffle t'allège,\nComme aux brises d'avril une dernière neige.\nLa vaste majesté du crépuscule,      ainsi\nQu'un fleuve de minute en minute        grossi,\nEnvahit de silence et submerge de cendre\nL'Occident pâle où l'Astre éteint vient de descendre.\nLentement chaque bruit s'apaise. On n'entend           plus,\nDans les ondes du soir dont s'élargit le flux,\nQue le mystérieux    chuchotement     des feuilles,\nOu, trop vagues, ô cœur, pour que tu les recueilles,\nCes rumeurs de mirage et d'ombre qu'on dirait\nPrêtes à révéler l'universel   secret,\nEt qui, sous le ciel fin, qu'un peu de lune moire,\nFont presque défaillir d'extase la mémoire.\nLe nocturne labeur des sèves, le réveil\nDes êtres ténébreux qu'éblouit le soleil,\nLe vol souple, la grâce agile des phalènes,\n Tous les baumes épars à toutes les haleines,\nO cœur, t'ont caressé de frôlements        soyeux,\nEt des larmes d'amour ont humecté mes yeux;\nEt j'ai béni cette heure attendue et prochaine\n Où je serai la voix murmurante     du chêne,\nLa plainte du roseau, le frisson de l'étang,\n"}, {"page_pdf": 457, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 337, "texte": "386                            DURENDAL\n\n\n      Le brin d'herbe qui tremble et l'appel qu'on entend.\n      J'ai béni l'heure où, par le trépas dispersées,\n      Avec l'hymne des nuits gémiront mes pensées,\n      Où deviendra mon corps, après tant de combats,\n      Un atome de tout ce qui souffre ici-bas.\n\n\n\n\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-002", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 386, "page_fin": 386, "titre_corps": "Simplicité", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Léonce Depont", "ancre_debut": "Simplicité Attache", "ancre_fin": "de je ne sais quelles tendres chimères", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Résignation", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 457, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 337, "fin_caractere_exclue": 1321, "texte": "Simplicité\n\n      Attache ion cœur triste aux choses        familières.\n      Aime le banc verdi de mousse; aime les lierres,\n      Les treilles, les pêchers dont se vêtent les murs;\n      Aime le goût du miel et l'odeur des fruits       mûrs.\n      Sois, par mille liens subtils, pris à la grâce\n      De l'enfant qu'on endort, de la vierge qui passe.\n      Sois captivé par un rouet qui rythme encor\n      Ton rêve en dévidant ses fines laines d'or,\n      Par le clos lumineux où sèche une lessive.\n      Que ton regard brillant d'intimité      pensive\n      Garde les visions sereines du foyer,\n      De l'âtre de granit et du lit de noyer,\n      De l'armoire massive et de la longue table.\n      Ah ! le réel bonheur et la paix     véritable,\n      Tu les sentiras vivre, épars autour de toi;\n      Puis renaîtront, parmi des vestiges de foi,\n      Malgré le souvenir des épreuves amères,\n      Les fleurs de je ne sais quelles tendres      chimères.\n\n\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-003", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 386, "page_fin": 387, "titre_corps": "Résignation", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Léonce Depont", "ancre_debut": "Résignation Cet enclos isolé des hommes", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 457, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 1321, "fin_caractere_exclue": 1531, "texte": "Résignation\n\n      Cet enclos isolé des hommes est celui\n      Où je dois désormais, afin que s'atténue\n      Ma douleur, vivant seul d'une vie inconnue,\n      Cloîtrer mon faible cœur, d'où l'espérance a fui.\n"}, {"page_pdf": 458, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 619, "texte": "                        RÉSIGNATION                                 387\n\nOui, c'est dans ce verger sauvage      qu'aujourd'hui\nLes vents tumultueux    qui flagellent la nue\nEt fouettent les flocons de ma barbe chenue\nEndormiront    ma peine en berçant mon ennui.\n\nJe cueillerai les fruits, j'engrangerai     le seigle,\nAustèrement plié sous la rustique        règle,\nPar la prière et la solitude     adouci;\n\nJ'admirerai la fleur qui croît, l'agneau qui tette,\nLa pitié hantera mon domaine, et voici\nLa pierre où, pour mourir, je poserai la tête.\n\n                                                  LÉONCE D E P O N T .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-004", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 388, "page_fin": 397, "titre_corps": "Sur quelques peintres de Sienne : VI. Francesco di Giorgio Martini", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules Destrée", "ancre_debut": "Sur quelques Peintres de Sienne (Suite) VI. Francesco di Giorgio Martini", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 459, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1666, "texte": "Sur quelques Peintres de Sienne\n                                        (Suite)\n\n\n\n\n                    VI. Francesco di Giorgio Martini (1)\n\n\n\n                   FRANCESCO di GiorgioMartini est un peu moins\n                 oublié que les autres peintres siennois du\n                 XVe siècle, parce qu'il fut un ingénieur militaire\n                 remarquable. Il fut chargé par les ducs d'Urbin\n                 et la république de Sienne de divers travaux\n                 de fortification et d'attaque dans lesquels il\n                 s'acquit grande renommée. On lui attribue\n                 diverses inventions étonnantes et subtiles.\n   Mais ce point de vue est, pour nous, secondaire. Il ne le faut\nrelever, pour Francesco comme pour Léonard de Vinci, que\npour rappeler encore l'admirable universalité des talents des\nmaîtres de ce temps. Cet homme de guerre fut peintre, archi­\ntecte, sculpteur et, sans doute, orfèvre, comme l'avait été son\npère.\n\n\n  (1)   FRANCESCO DI GIORGIO MARTINI           OU CECCO DI G I O R G I O ,   23   septem­\nbre 1439-17 août 1502.\n\n  Œ U V R E S . — S i e n n e . — GALERIE PROVINCIALE DES BEAUX-ARTS, salle V I :\nn° 15, Suzanne au bain; n° 16, Joseph vendu par ses frères; n° 17, Joseph fuyant la\nfemme de Pharaon, p a n n e a u x e n d o m m a g é s (attribution incertaine); n° 20, Ma-\ndone avec l'Enfant Jésus ei un ange; n° 2 1 , Annonciation; n° 23, Madone avec\nl'Enfant, saint Pierre et saint Paul; n° 24, Madone avec l'Enfant assis sur ses\ngenoux et deux saints; salle V I I : n° 8, Vierge annoncée (attribution douteuse,\nomise par Berenson, proposée par Rossi et Franchi) ; salle X : n° 4 1 , Nativité\n"}, {"page_pdf": 462, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2915, "texte": "                      SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                           389\n\n\n    A dire vrai, on serait un peu embarrassé de juger ces aspects\n de son activité. On lui a attribué les plans d'un grand nombre\n d'édifices, mais les recherches historiques ont rarement confirmé\n ces traditions. Son œuvre architecturale connue se réduit à\n l'église de la Madonna del Calcinaïo, près de Cortone, qu'il\n construisit, en 1485, grâce à la recommandation de Luca Signo­\n relli, avec qui il était lié, sans doute, à la cour d'Urbin. Mais\n l'estime que lui accordaient ses contemporains est révélée par ce\n fait qu'en 1490, il fait partie d'un collège d'experts chargés de\n donner leur avis sur les plans pour la coupole du Dôme de\n Milan et est ensuite prié, avec Léonard de Vinci, par l'arche­\n vêque de Pavie, d'apprécier les plans de Bramante pour la\n cathédrale de Pavie. En 1491, son projetde façade pour le Dôme\n de Florence fut classé troisième.\n    Quant à sa sculpture, elle est plus rare encore. Des documents\n\n\n (1475), signé : Francise. Giorgii pinxit, peint p o u r les Bénédictins hors la porte\n Tufi; n° 44, Couronnement de la Vierge (1472), peint pour les Bénédictins d e\n Monte Oliveto (v. Rossi et F r a n c h i , p . 217-218); n° 29, Christ qu'on va crucifier\n (attribution douteuse). — E G L I S E SAINT-DOMINIQUE, sixième autel à droite :\n Nativité. — PALAIS P U B L I C , antisala del Concistorio, gradin d'autel : La prédi-\n cation et les miracles de saint Bernardin (attribution douteuse, omise par B e r e n -\n son, d o n n é e p a r Rossi et F r a n c h i ) . — ABBAYE S A I N T - E U G È N E (Monistero),\n chapelle à droite de l'autel : Madone et deux anges (attribution douteuse, p r o ­\n posée par Berenson). — ARCHIVIO, couvertures de registres : Pie II faisant un\n de ses neveux cardinal (1460); Vierge protectrice de Sienne (1466), avec l'inscrip­\ntion : Al tempo de tremuoti.\n   S o v i c i l l e . — E G L I S E S A I N T - E T I E N N E , à Cerreto-Silva, sacristie : Madone\navec Jésus et deux anges (signalée par Rossi et F r a n c h i , d'après l'Inventario degli\noggetti d'arte della provincia di Siena).\n   M o n t a l c i n o . — PALAIS COMMUNAL : Madone avec saint Paul, saint Pierre,\nDieu le Père et des séraphins (id.).\n   F l o r e n o e . — OFFICES : n° 1304, gradin d'autel avec Trois histoires de saint\nBenoit : Saint Benoit recevant Totila, Saint Benoit faisant pénitence, le Miracle du\ntamis brisé (attribuées par Bode et Berenson à Neroccio, affirmées être par\nRossi et F r a n c h i , le g r a d i n de la Nativité de saint Dominique).\n\n  P a r i s . — LOUVRE : n° 1640, cassone, Enlèvement d'Europe, classé parmi les\nanonymes de l'école italienne, XVe siècle 'attribution très douteuse, proposée\npar Berenson).\n\n   F r a n c f o r t . — INSTITUT STAEDEL : n° 5 a , Madone entre sainte Catherine et\nsaint Sébastien (Berenson l'attribue à Neroccio).\n"}, {"page_pdf": 463, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2709, "texte": " 390                                   DURENDAL\n\n\nde 1489 permettent de le donner avec certitude comme l'auteur\ndes deux délicieux anges de bronze qui, sur le maître autel de\nla cathédrale de Sienne, encadrent le tabernacle, œuvre de\nVecchietta. Et s'il n'y avait point de documents, la grâce un\npeu sèche de jeune garçon, la sveltesse de l'allure, la coiffure en\ncheveux bouclés et comme houppés sur le front, le tortillement\ndes plis des tuniques eussent révélé une grande parenté avec\nles anges que nous voyons en ses peintures. Ajoutons-y le char­\nmant bas-relief qui se trouve au-dessus de la porte, extérieure­\nment, de l'église Fonteguista, à Sienne, qu'on attribue aussi à\nNeroccio; et c'est tout.\n\n\n   L o n d r e s . — NATIONAL GALLERY : n° 1682, Vierge et enfants. — COLLECTION\nBUTLER : Nativité, Vierge, avec saint Antoine, saint Jérôme et des anges (d'après\nBerenson).\n  L i v e r p o o l . — M U S É E : n° 20, Prédication de saint Bernardin (attribution\ndouteuse, Pesellino? Benvenuto di Giovanni?)\n  R i c h m o n d . — COLLECTION COOK : Nativité, Portrait de femme (d'après\nBerenson).\n\n  Crowe et Cavalcaselle indiquent encore, à Manchester, le n° 4 3 , attribué\nà F i l i p p o L i p p i , et à Munich, le n° 538, attribué à Masaccio. Ils indiquent\nenfin d e u x n u m é r o s de la collection R a m b o u x , à Cologne, qui est d e p u i s\nlongtemps dispersée.\n\n   B I B L I O G R A P H I E . — E T T O R E ROMAGNOLI. Biografie degli artisti senesi,\nétude manuscrite conservée à la Bibliothèque de Sienne, à laquelle elle fut\nd o n n é e en 1835; v. pour Francesco di Giorgio, vol. IV, p p . 685-941.\n   CARLO PROMIS. — Trattato d'archittetura civile e militare di Francesco di Giorgio\nMartini, architetto senese del secolo XV, ora per la prima volta pubblicato per cura del\ncavalier Cesare Saluzzo con dissertazioni e note per servire alla storia militare italiana.\nT o r i n o , t i p . Chirio e Mina, M . D C C C X L I .\n   ANTONIO PANTANELLI. — Di Francesco di Giorgio Martini, pittore, scultore, e\narchitetto senese del secolo XV e dell' arte de' suoi tempi in Siena. Siena, Gati,\nMDCCCLXX.\n   E . R O C C H I . — L'opera e i tempi di Francesco Giorgio Martini. S i e n a , Laz­\nzeri, 1900.\n   Bullettino Senese di Storia Patria, a n n o I X , fase. I I , publié en août 1902, à\nl'occasion du quatrième centenaire de la mort de Francesco di Giorgio, avec\ndes illustrations, et contenant : — DONATI. Francesco di Giorgio Martini in\nSiena; — E . ROCCHI. Francesco di Giorgio Martini nelle tradizioni dell' ingegneria\nmilitare italiana; — P . Rossi et A . FRANCHI, Le future di Francesco di Giorgio\nMartini; — BARGAGLI-PETRUCCI. Francesco di Giorgio Martini operaïo dei boitini\ndi Siena.\n"}, {"page_pdf": 464, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2406, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                    391\n\n\n   Les peintures sont un peu plus nombreuses : une vingtaine\nen tout, et peu considérables, si l'on tient compte que Francesco\na vécu soixante-trois ans. Il faut supposer, ou que son œuvre a\ndisparu ou n'est pas identifiée, ou que ses multiples ouvrages\nde construction, de guerre et de diplomatie ne lui ont guère\npermis de peindre davantage.\n   L'essentiel est à Sienne. Il y a, à la National Gallery, une\ncurieuse Vierge debout tenant le Bambino par la main. Je n'ai\npu voir les autres peintures que M. Berenson nous apprend\nêtre en Angleterre. Celle qu'il lui donne au Louvre est classée\nparmi les anonymes de l'école italienne du XVe siècle. C'est une\nde ces intéressantes décorations de coffre de mariage que nous\nlégua ce temps raffiné.\n   Celle de Florence est un bijou. Même dans cette salle tos­\ncane, où elle a de si redoutables voisinages, elle se remarque et\nséduit par sa fraîcheur, son coloris clair, son sentiment puéril\net élégant, l'ingénuité des figures, le souci des architectures.\n Les trois scènes de la Vie de saint Benoît formant une prédelle,\ndépendent vraisemblablement de quelque tableau disparu.\nElles ont été aussi attribuées à Neroccio; ces deux maîtres sont\nsi proches qu'il est malaisé de se prononcer; toutefois, le soin\napporté au décor architectural et à la perspective, et surtout le\ntype de certains blondins, nous portent à croire plus vraisem­\nblable l'attribution à Francesco di Giorgio, qui a pour elle la\ntradition.\n   Ses premières œuvres sont les couvertures de registres, qui\nsont conservés dans les archives de Sienne, au Palais du Gou­\nvernement. Car, c'est une chose charmante, — et inconcevable\npour la barbarie de nos administrations modernes, — la muni­\ncipalité de Sienne faisait autrefois relier les documents officiels,\nchaque année, en de volumineux registres, dont les couver­\ntures, en bois, étaient peintes par un artiste local. Rien n'est\nplus savoureux que ce détail; rien ne montre mieux le raffine­\nment de cette république aux passions sauvages que cette\nrecherche d'art dans la conservation des paperasseries publi­\nques. Toute l'histoire de l'art siennois est là, en raccourci, dans\ncette suite délicieuse, si expressive en sa variété, car chacun\ndonnait libre cours à sa fantaisie, sans suivre nulle formule\nmonotone ou traditionnelle. Dans la série, deux sont données\n"}, {"page_pdf": 465, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2440, "texte": "392                             DURENDAL\n\n\ncomme étant de Francesco di Giorgio (1). La première repré­\nsente Pie II; la seconde montre, au-dessus de Sienne, une\ndouce Vierge protectrice entourée d'anges. Francesco était alors\nbien jeune ; il faut supposer qu'il s'était adonné de bonne heure\nà la peinture et qu'il avait déjà quelque protection efficace dans\nla république pour qu'on lui confiât un travail de cette nature.\nPeut-être reçut-il des leçons du Vecchietta, qui était alors occupé\nau tabernacle destiné au maître autel de la cathédrale, que son\nélève devait compléter vingt-trois ans plus tard.\n   La menue Vierge de bénédiction est charmante. Elle est clé­\nmente et bienveillante, un peu grave, entourée de six anges\nauréolés, tenant leurs bras croisés sur la poitrine, ayant tous\nde jolis airs de tête de fillettes câlines, aux longues robes fas­\ntueuses et flottantes, au milieu d'un envol de chérubins joufflus\nqui font palpiter le ciel d'où tombent des rayons sur la ville, la\nvilleceinte de murs crénelés, ayant à ses portes desverdures, des\nconstructions et les tentes d'un campement, la ville dans son\ncadre de montagnes, la ville hérissée de tours, guerrière et\nsomptueuse, et qu'on reconnaît bien pour Sienne à la sil­\nhouette familière de la cathédrale rayée de marbres blancs et\nnoirs...\n   Cinq ans plus tard, Francesco peint, pour l'hôpital de Santa\nMaria della Scala, un Couronnement de la Vierge. Ce grand\ntableau (3 mètres sur 2) est maintenant au Musée de Sienne (2).\nIl contraste singulièrement, autant par son caractère que par\nses dimensions, avec l'œuvrette dont nous venons de parler. Le\ncharme de celle-ci est intime et religieux; la vaste composition\nest pompeuse et presque mondaine. La Vierge est une jeune\nfemme tout à fait aimable qui s'est parée, comme pour une\n\n\n   (1) MM. Lisini, Heywood et Berenson ne sont point absolument d'ac­\ncord sur les couvertures de registres qu'il faut attribuer à Francesco. Je\nsuis l'opinion qui me paraît la plus plausible, mais je confesse volontiers\nqu'elle ne repose que sur des impressions fragiles et des conjectures discu­\ntables.\n   (2) Il semble toutefois résulter de l'étude de MM. Franchi et Rossi que le\ntableau du Musée de Sienne, venant de l'hôpital depuis 1817, fut peint\nen 1472 pour les moines de Monte Oliveto Maggiore. Francesco aurait peint\nl'année précédente, pour l'hôpital della Scala, un autre Couronnement de la\n Vierge, aujourd'hui disparu.\n"}, {"page_pdf": 468, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2548, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  393\n\n\n cérémonie nuptiale princière, d'une robe de satin blanc broché\n d'ananas d'or, qui s'agenouille avec coquetterie près d'un beau\n Christ assis dans la gloire; tout autour d'eux, à côté d'eux, en\n dessous d'eux, étages sans qu'on comprenne bien comment, une\n assemblée de saints et de saintes, plus d'une trentaine, aux\n figures très diverses, modelées avec vigueur, presque avec séche­\n resse. On devine ici le sculpteur. Quant à la couleur, elle ne\n rappelle en rien la Vierge du registre; elle est âpre et violente,\n des rouges vifs, des bleus ciel, des blancs durs, le tout sans\ngrande harmonie. Néanmoins, qu'on ne se hâte pas de se\n détourner; certains visages d'anges et de saintes aux cheveux\n blonds, ont l'élégance nerveuse et rêveuse des meilleurs Floren­\ntins. Apparaît déjà, à plusieurs reprises, le type particulier à\n Francesco.\n    Quelques années plus tard (1475), les moines de Monte Oli­\n veto, hors la porte Tufi, lui demandèrent une Nativité. Fran­\n cesco leur peignit un grand tableau dont l'ordonnance et l'exé­\n cution ne sont point inférieures, — ni supérieures non plus, à la\n plupart des tableaux analogues de l'époque. La Vierge est\n banale, d'un type plutôt florentin que siennois, mais les deux\n anges debout derrière elle, l'un sévère et viril, l'autre gracieux\net féminin s'appuyant sur l'épaule du premier en un geste gra­\ncieux de confiance abandonné, sont vraiment remarquables. Ce\ntableau est maintenant, non loin du précédent, dans la grande\nsalle du Musée de Sienne. J'avoue ne les estimer qu'à demi,\nn'y retrouvant point l'attrait habituel aux productions locales.\n    La douceur et la piété sont plus sensibles dans les autres\noeuvres, de plus petite dimension, que conserve le Musée.\nL'une est une Madone avec deux saints, venant, comme le Couron-\nnement de la Vierge, de l'hôpital de Santa Maria della Scala et\nqui, sans doute, fut exécutée vers le même temps. Une autre\nMadone, dont on ignore la provenance et l'époque, s'apparente\naux plus exquises Madones de Neroccio. — Fond de plein air,\nun ciel de printemps, avec un fleuve qui fuit dans un pays mon­\ntagneux. La Vierge, d'une grâce irréelle, avec de grands yeux\npensifs dans une face candide d'un ovale très allongé, au menton\npointu, à la bouche toute petite, a les cheveux cachés sous un\nvoile de gaze, et son manteau très sombre, presque noir, l'en­\ncadre de telle sorte que la chair de sa figure, de son cou frêle,\nde sa poitrine décolletée, paraît blanche, presque fantômale.\n"}, {"page_pdf": 469, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2396, "texte": "394                         DURENDAL\n\n\n L'ange aussi est d'une beauté pâle et pure sous ses cheveux\n blonds, qui, au-dessus du front, forment une houppe légère,\n comme une flamme. L'Enfant divin est des trois personnages le\n moins idéalisé : court, dodu, avec une grosse tête, d'expression\ngrave, il n'est cependant pas déplaisant et ne détruit point la\nséduction extrême de l'ensemble.\n   La petite Annonciation est un bijou. Voici comment elle\ns'avère : Marie est assise, sous le portique élégant d'un petit\npalais, dont les arcades sont soutenues par de minces colonnes\nde marbre rose, au chapiteau de bronze doré. A travers ces\ncolonnes et à dextre, on entrevoit un paysage, des arbres et des\nrochers surplombant à la manière ombrienne. La Vierge blonde,\nd'expression innocente et placide, lisait quand l'ange annoncia­\nteur est apparu. Elle tient encore son livre dans la main\ngauche, qu'elle écarte dans une attitude de surprise et d'atten­\ntion. Sur le pavement dallé de marbres blancs, bruns et noirs,\nqui précède le portique, Gabriel est debout, mais si svelte, si\nimmatériel, que ses pieds nus semblent à peine s'appuyer sur\nle sol.\n   Il lève la droite ouverte pour réclamer le silence, et dans la\ngauche tient un rameau d'olivier, très noir, comme en fer forgé.\nAvec la révélation inouïe, il apporte la Paix et le Pardon sur la\nterre. Il porte une robe flottante, de couleur mauve imprécise,\nceinturée à la taille et sur les hanches. Ses ailes sont d'un gris\nbleuté comme si les plumes en étaient faites de l'azur céleste. Il\nest blond comme la récolte de juillet. Ses cheveux frisés tom­\nbent sur ses épaules et sur son front, se dressent en toupets\nclairs, pareils à des flammes. Il est comme la Vierge, naïf et\ningénu. Mais comme nous sommes loin de l'action de grâces de\nMemmi! (L'annonciation des Offices). Pour exprimer des senti­\nments analogues, le peintre, infiniment plus expert, n'a plus eu\nrecours à la splendeur, mais à la bizarrerie. Plus d'un siècle\nd'espace entre ces deux interprétations d'un même sujet. La pre­\nmière reste d'une incomparable perfection; mais la seconde\nvaut, par sa recherche un peu mièvre, l'harmonie délicate des\nmauves, des roses, des tons précieux...\n   Au Monistero, cette ancienne abbaye de Saint-Eugène, située\naux portes de Sienne, et devenue aujourd'hui propriété particu­\nlière, on conserve sur l'autel d'une chapelle, à droite du chœur,\n"}, {"page_pdf": 470, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2507, "texte": "                 SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                            395\n\n\n une Madone délicieuse que l'on attribue, sur place, à l'Angelico.\n L'attribution est évidemment inadmissible, mais j'aurais été\n disposé à reconnaître dans cette œuvre si douce, si traditionnel­\n lement siennoise, dans la façon dont les petits anges adorateurs\n poussent leur menton pointu, la main de Sano di Pietro. Des\n critiques autorisés et qui ont, sans doute, pu mieux que moi\n examiner le tableau, le donnent à Francesco di Giorgio et c'est\n pourquoi je note ici la joie qu'il me valut.\n    Il est impossible de dater ces divers tableaux (1). L'art en est\n plus libre, plus ingénieux, moins sec que celui du grand Couron-\nnement et de la Nativité. On peut donc les supposer postérieurs\n à ceux-ci. Mais cela reste fort incertain, car, à partir de 1477,\nnous voyons Francesco commencer son existence d'aventures,\nde voyages et d'honneurs. Nous le trouvons successivement à la\n Cour d'Urbin où le duc le prend en grande estime, à Gubbio, à\nCortone, à Milan, à Naples et dans divers autres endroits,\ndirigeant des travaux publics de diverses natures : édifications\nd'églises, constructions de ponts et d'aqueducs, fortifications\nmilitaires. Il semble avoir eu, dans sa ville et dans l'Italie du\nXVe siècle, une situation considérable. Les fureteurs d'archives\nont retrouvé les lettres par lesquelles les princes du temps\ndemandaient cérémonieusement à la République de Sienne, de\nbien vouloir leur envoyer le maître Francesco, de consentir à le\nleur laisser encore, d'agréer leurs remerciements et l'expression\nde leur satisfaction de ses services. A l'une d'elles, émanant du\nduc de Calabre, la République répond qu'elle a autorisé Fran­\ncesco à s'en aller, mais que celui-ci ne veut pas partir.\n   Comment, par quels prodiges d'habileté, put-il maintenir\ntoute sa vie cette faveur officielle dans une ville aussi turbu­\nlente que Sienne, aussi déchirée par le conflit impétueux des\nfactions politiques? Ce furent sans doute ses pérégrinations\nlointaines et constantes qui le sauvèrent, en l'éloignant d'une\nintervention trop directe dans la politique de la cité. Il semble\ntoutefois qu'il en ait eu à souffrir, au début. Milanesi a mis au\n\n\n   (1) MM. Franchi et Rossi pensent qu'ils se rapportent tous aux débuts de\nla carrière de Francesco qui aurait cessé de faire de la peinture dès qu'il fut\nappelé, en diverses parties d'Italie, pour ses travaux militaires et diploma­\ntiques. L'hypothèse paraît vraisemblable.\n"}, {"page_pdf": 471, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2374, "texte": " 396                        DURENDAL\n\n\n jour une lettre du 7 septembre 1483, d'une belle allure civique,\n que Francesco fut forcé d'écrire à la République pour se dis­\n culper d'une accusation calomnieuse. Mais sauf cet incident, il\n ne connut que des honneurs.\n     On peut croire, sans grande certitude toujours, que son\n tableau de l'église Saint-Dominique est de la dernière partie de\n sa vie. On l'a longtemps attribué à Luca Signorelli qui vint,\n amené peut-être par l'amitié de Francesco, travailler à Sienne\n pour Pandolfo Petrucci, le tyran auquel se donna cette\n remuante démocratie quand elle fut épuisée par ses luttes. Une\n certaine fermeté dans le dessin, des tons de rouge sombres,\n divers détails rappellent, en effet, dans ce grand tableau, le\n puissant maître de Cortone.\n     C'est une Nativité. La Pieta qui sur le même autel, se trouve\n au-dessus, la prédelle au-dessous sont l'œuvre de deux autres\n peintres, peut-être Matteo et Fungaï. Un arc de triomphe, en\n ruines, d'un élégant style antique, forme un abri, au milieu\n d'un paysage accidenté, pour l'âne et le bœuf. Devant Saint-\n Joseph en patriarche, assis sur des débris et la Vierge à genoux\n qui prie en regardant l'Enfant nu sur la terre. A senestre, der­\n rière Marie, deux bergers, un peu contorsionnés en attitudes\n curieuses; à dextre, deux anges décoratifs, comme des jeunes\n filles, blondes et sveltes, du type affectionné par Francesco. Ils\n rappellent les anges de la Nativité de 1475, mais alanguis et\n aristocratisés par un reflet de la grâce sentimentale des peintres\nde Toscane et d'Ombrie.\n    En somme, je ne pense pas que Francesco di Giorgio, comme\npeintre, puisse être traité avec indifférence. M. Pantaleoni, l'un\nde ses biographes, en parle sans indulgence, il conclut que si\nFrancesco n'a point illustré sa patrie comme artiste, il l'a servie\nen bon citoyen, et eut comme ingénieur l'honneur d'avoir com­\nmencé la réforme des fortifications. J'espère que ceux de mes\nlecteurs qui, sur la foi des indications qui précèdent, voudront\nbien étudier les œuvres signalées, trouveront à Cecco d'autres\ntitres à leur sympathie.\n    Ne quittons point la brochure de M. Pantaleoni, qui est\népuisée et difficile à rencontrer, sans en extraire quelques dates\nintéressantes pour les amateurs de biographies précises. Nais­\nsance, en septembre 1439; on a retrouvé l'acte de baptême, du\n"}, {"page_pdf": 472, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1032, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  397\n\n\n22 septembre 1439 ; mariages, en 1467, avec dame Cristofana di\nCristofano de Campagnatico; en 1468, avec Agnese di Antonio\ndi Benedetto Landi de Sienne. Condamné, en 1472, à 25 francs\nd'amende pour avoir pénétré la nuit, avec armes et échelles,\ndans le fort Saint-Léonard di Lecceto. Expertise, en 1476, avec\nSano di Pietro, des travaux de Neroccio pour Bernardino Nini.\nMort en 1502 (et non en 1504 comme l'indique Lafenestre), en\njanvier sans doute, car on a retrouvé des documents du g février\net du 5 mars de cette année, impliquant sa mort. Il avait eu de\nsa seconde femme sept enfants, trois garçons et quatre filles. Les\nremarquables travaux de MM. Donati, Rocchi, Rossi et Franchi,\npubliés à l'occasion de la célébration du quatrième centenaire\nde la mort de Francesco, fourniront aux chercheurs divers\nautres documents que je ne puis mentionner pour ne pas trop\nallonger ces notes sommaires.\n\n                                              JULES DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-005", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 398, "page_fin": 398, "titre_corps": "Le Portrait", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "Le Portrait C'est une jeune femme en costume ancien", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 473, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1631, "texte": "Le Portrait\n... C'est une jeune femme en costume      ancien,\nGrande et svelte, les yeux voilés de rêverie,\nEt qui sourit, d'un air de tendresse    infinie,\nAvec une fierté simple dans le     maintien...\n\nTout s'efface... Déjà le temps a mis son ombre\nSur ces traits, où sourit un immortel amour :\nA peine en reste-t-il un vague et doux   contour,\nUn reflet aussi vain que l'image d'une ombre...\n\nN'importe... Ton regard ne quitte qu'à regret\nSon profil, dont la grâce était presque       enfantine;\nIl semble qu'à la voir si fragile et si fine,\nTu sentes mieux le prix du don qu'elle t'a fait...\n\nUne compassion tardive te pénètre;\nPeu à peu tu ne sais quel repentir confus\nTe saisit, en rêvant à celle qui n'est plus;\nEt tu comprends enfin toute la douceur       d'être!...\n\nO rêveur! 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Il se\n                 nommait Henri Biebenhuys; mais beaucoup de\n                 gens avaient adopté le surnom que lui don­\nnaient les gamins de la ville, et, entre eux, ne l'appelaient\njamais autrement que \" le Gris \". Le Gris intéressait fort les\ngens de Poperinghe, mais ceux-ci étaient indifférents au Gris,\nqui était bien l'homme le plus taciturne de la ville. Il n'était\nlié avec personne. Il ne parlait que pour les nécessités de son\ncommerce. Il ne sortait de chez lui que rarement, et le soir,\nd'un pas rapide, par les rues écartées et désertes, comme s'il\neut craint d'être rencontré.\n    Il n'avait pour l'aider qu'un jeune garçon de la ville, un\norphelin, connu partout sous le seul nom de Pintje.\n    Comme le Gris n'allait ni au café, ni à l'église, ni chez per­\nsonne, il intriguait le monde; on disait de lui des choses\nmystérieuses... qu'il avait passé sa vie aux colonies... qu'il\navait couru toutes les mers...Quelles colonies?On ne savait pas.\n    Mais le terme dans son abstraction était suffisamment large\n pour permettre aux Poperinghois d'en encadrer leurs suppo­\n sitions.\n    Ce mystère fit la fortune du Gris. Par curiosité, tous les gens\n allèrent lui acheter du café.\n    Ce fut en vain, car, en dehors de Pintje, personne n'entra\njamais plus loin que le magasin. Pintje, lui, était à demeure\n dans la maison. Il y logeait, lorsque le Gris ne l'envoyait pas\n"}, {"page_pdf": 475, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2366, "texte": " 400                         DURENDAL\n\n\n en tournée avec des marchandises. A son retour, il remarquait\n toujours que M. Biebenhuys était content et que, le soir, au\n souper pris ensemble, il était de bonne humeur.\n    Ce fut au retour d'un de ces voyages que l'aventure arriva.\n    C'était vers la mi-septembre, aux confins de l'été et de l'au­\n tomne. Le froid était venu tôt cette année. La pluie tombait\n fine, vaporeuse, comme un brouillard qui se dissout. Les châ­\n taigniers étaient en fruits, tout couverts de boules épineuses\n d'un vert pâle; quelques feuilles commençaient à roussir au bout\n des branches. Sous la pluie le feuillage était brillant et sombre,\n et, dans cette houle de verdure creusée par le vent et fouettée\n par la pluie, les taches jaunes des feuilles mourantes se voyaient\n mieux. Lorsqu'il pleuvait, les couleurs s'avivaient; les lignes des\ntuiles sur les murs, les plaques de zinc sur les toits et contre les\npignons brillaient davantage. Mais le ciel était uniformément\ngris, et, sur son fond lugubre, on ne distinguait qu'à peine des\nestompes de nuées en fuite sous le vent. Le grand jardin était\ntriste avec ses chemins jaunes et boueux d'argile pétrie. L'herbe\nnon coupée poussait drue, les vignes vierges étirées sur les murs\nfaisaient trancher la pourpre de leur feuilles mourantes sur le\nfond blanc. Dans l'humidité épandue plein l'air des choses pour­\nrissaient : des cordes tendues d'un mur à l'autre s'effilochaient,\nune corbeille s'étalait remplie de pavots en semences que le\nsoleil avait desséchés le mois précédent et dont l'eau gonflait\nles tiges mortes. Des roses trémières géantes, abattues par la\nrafale, s'étaient courbées comme de petits arbres brisés et\nbarraient les chemins.\n   Toute la joie du jardin s'était retirée dans un groupe de\ngéraniums écarlates, qui dressaient, sous la pluie et sous le\nvent, leurs hampes charnues, leurs feuilles épaisses et leurs têtes\nfleuries.\n   Le jardin souffrait de l'hostilité de la nature et de l'aban­\ndon de l'homme. On sentait ce coin de terre délaissé et oublié.\nLe maître était parti ou terré dans sa maison.\n   Pintje vit tout cela d'un coup d'oeil et il sentit un poids sur\nson cœur, un froid, comme Si la pluie eut pénétré jusque-là.\nInconsciemment, il partagea la tristesse de ces choses qui mou­\nraient.\n   Les portes de la maison étaient fermées, les volets clos.\n"}, {"page_pdf": 476, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2328, "texte": "                    LE GRIS DE POPERINGHE                       401\n\n\n   Il n'y avait pas de sonnette. Il cria en frappant sur la porte :\n« Monsieur Biebenhuys, monsieur Biebenhuys! » Il frappa une\nsecond fois plus fort : \" Monsieur ! \"\n   La voix du Gris se fit entendre derrière la porte, tout contre,\nbien qu'on n'eut perçu aucun bruit de pas : « C'est toi, Pintje?\n— Oui, monsieur. — Es-tu seul?— Bien sûr. »\n   La porte s'ouvrit tout doucement, l'homme se pencha avec\nprécaution. Il était plus maigre et plus gris encore. Ses cheveux\net sa barbe étaient en désordre. Il était enveloppé dans un\ngrand paletot à pèlerine sous lequel il cachait une de ses mains.\nIl vint sur le seuil et inspecta la route et le jardin silencieuse­\nment. Ses yeux luisaient. Pintje lui trouva un air « drôle » et\nse demanda s'il n'avait pas bu.\n   — Est-ce que tu n'as rencontré personne en venant?\n   — Si. Monsieur le vicaire qui rentrait chez lui.\n   — Tu n'as vu personne autour de la maison?\n   — Non; pourquoi?— Parce que..., parce que..., j'attends\nquelqu'un, dit le Gris; et, comme, en refermant la porte, les plis\nde sa pèlerine s'étaient écartés, Pintje vit avec stupeur qu'il\navait un revolver en main.\n   Le Gris vérifia soigneusement toutes les portes du corridor,\ns'assura qu'elles étaient fermées en les secouant. Il serra les\nverroux et alla caresser le chien, un gros dogue, étendu sur un\ntapis au pied de l'escalier. Il mit le pied sur la première marche,\npuis se ravisa et ouvrit une sorte de grand placard qui servait\nde vestiaire. La nuit tombait et le vent, qui s'était levé, sifflait\nau coin de la maison. La pluie chassée frappait aux fenêtres\net clapotait sous le seuil. Des volets et des portes mal joints\ntremblaient. Une sorte de chant de tempête et de nuit sombre\ns'éleva : une rumeur lourde et triste de rafales dans les grands\narbres. Le vent secoua la maison et en tira des bruits mystérieux.\n   « Temps de voleurs », dit le Gris.\n   A la lueur d'une allumette, il inspectait le vestiaire en\nécartant les vêtements. Brusquement, il se retourna en sursaut.\nDans ce mouvement, l'allumette s'éteignit et la nuit tomba\nnoire, d'un coup.\n   « Pinjte, est-ce que tu ne vois rien là dans le coin? »\n   Pintje était mal à l'aise. Le corridor était tout à fait\nvide et sombre avec un coin plus noir d'ombre profonde vers\n"}, {"page_pdf": 477, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2292, "texte": " 402                        DURENDAL\n\n\n lequel le Gris tendait son revolver. Il avait l'allure étrange et\n leste d'un grand chat au pas silencieux. Pintje vit qu'il\n avait enlevé ses souliers pour marcher sans bruit dans la\n maison. « Non, il n'y a rien », dit-il. Alors Biebenhuys se mit à\n grimper l'escalier en courant, si vite que son compagnon pou­\n vait à peine le suivre.\n    La gêne que Pintje avait éprouvée se dissipa de suite en\n entrant dans la grande chambre où le Gris passait sa vie. Il y\n avait là un feu ouvert qui brillait dans la cheminée et dont les\n flammes dansantes rendaient tous les coins rouges et gais. Sa\n clarté se mêlait à la lueur paisible d'une grosse lampe posée\n sur la table.\n    Il s'approcha du feu. Sous l'influence d'une douce chaleur,\nses pensées sinistres s'évaporèrent comme l'humidité dont la\n pluie avait imprégné ses vêtements fumants. La clarté et la\nchaleur remirent son âme d'aplomb. Le Gris avait dressé le\n couvert sur un coin de la table et installé au centre de celle-ci\n un jambon rose et blanc, flanqué d'un grand couteau de char­\ncutier à la lame large et au tranchant effilé. Cette vue donna\nà Pintje un courage indicible, sans qu'il sut si c'était le couteau\nformidable ou le jambon qui le rendait si fier. En bon jeune\nflamand qui a déjà eu des querelles de cabaret, il pesa menta­\nlement le grand pot de bière brune, qui étalait sa panse ventrue\nsur la table et il s'imagina l'effet que ferait une tête d'homme\nlà-dessous. Son âme serrée craintivement et son corps mordu\npar le froid humide s'épanouissaient dans la chaleur lumi­\nneuse et devant les apprêts d'un bon repas. Il se mit à rire, en\nremuant les bras et les épaules pour faire jouer ses muscles\nrobustes\n   « Monsieur Biebenhuys — dit-il à son patron — si des\nvoleurs venaient cette nuit ils seraient bien reçus. »\n   Il jouissait de sa force jeune, de son appétit ouvert et de la\nchaleur douce comme un animal robuste. Le Gris lui-même\ndans le calme de la grande chambre tiède, au sortir des corri­\ndors où le vent hurlait sous les portes et au contact joyeux, de\nson compagnon sentit ses terreurs s'évanouir. Il resta taciturne,\nmais ses traits se détendirent, ses yeux perdirent leur flamme\nfixe et inquiétante. Il jeta son paletot dans un coin et son\nrevolver dessus.\n"}, {"page_pdf": 478, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2184, "texte": "                    LE GRIS DE POPERINGHE                        403\n\n\n   L'impression lui fut si forte et la réaction si vive, qu'il passa\nd'un coup d'un sentiment à un autre et se mit à siffler un air\nbizarre et traînant, que Pintje pensait devoir être un chant\nnègre des colonies.\n   Les flammes rouges du foyer le faisaient paraître plus maigre\nencore, leur clarté confuse laissant dans une ombre profonde\nle creux de ses traits. Sa figure et surtout sa mâchoire\nproéminente se dessinaient vigoureusement dans cette pénombre\nrougeâtre. Son visage décidé et énergique avait une allure\nhautaine, où l'horrible crainte de tantôt était d'autant plus\nétrange. Il se mit à table et commença à manger avec une\nvoracité de bête traquée, de loup cerné qui a trouvé un\nrefuge.\n   Néanmoins, une fois à table avec son compagnon, il ne\nvoulut pas que celui-ci lui rendit ses comptes ni parler\nd'affaires en aucune façon.\n   Il revint à son idée et l'examina tout haut, comme on exa­\nmine une chose curieuse avec laquelle on est en contact pour la\npremière fois.\n   « Est-ce que tu n'as pas peur toi, Pintje, en rentrant chez toi\nle soir? Quand tu rentres la nuit, sans lumière, est-ce que tu ne\ncrains pas qu'il y ait quelqu'un derrière la porte qui te prenne\npar le cou brusquement? »\n - Pintje n'avait jamais eu de ces craintes de riche.\n   « Mais enfin, pourtant, lis les journaux. On tue aujourd'hui\nun homme pour lui voler un franc. Quand tu vas te coucher, tu\nne regardes pas sous ton lit ; tu n'inspectes pas les coins noirs\nde ta chambre et les armoires pleines de vêtements, sous les­\nquelles un homme pourrait se cacher ? »\n   Pintje, qui n'était pas nerveux, n'avait jamais pensé à tout\ncela.\n   L'autre insistait : « Quand tu es dans ton lit, tu ne penses\njamais qu'il y a au dehors, derrière les vitres noires, quelque\nchose ou quelqu'un qui te regarde, te menace et va entrer? »\n   A scruter ainsi sa pensée, Biebenhuys en fut tout repris. Ses\nyeux brillaient et il se penchait sur la table.\n   Pintje, ahuri, pensa de nouveau que son maître avait bu. Il\nsecouait négativement la tête avec inquiétude ne sachant que\nrépondre. L'homme se leva et se mit à marcher dans la chambre\n"}, {"page_pdf": 479, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2391, "texte": "                            DURENDAL\n404\n\nen monologuant indistinctement. Pintje remarqua qu'il mar­\nchait très droit, qu'il ne sentait pas l'alcool et commença à\ntrouver tout ceci très étrange. Mais le beau jambon rose, bien\ncuit et tendre, tentateur avec son demi-cercle de lard blanc, eut\nraison de cette inquiétude légère.\n   Pintje avait une âme lente, lente à comprendre, lente à la\ncrainte. Il noya son étonnement dans une lampée profonde de\nbière forte et arrière de houblon. Il ne se souvint pas de la fable\ndu Savetier et du Financier, mais il traduisit sa pensée en se\ndisant : « M. Biebenhuys a probablement gagné beaucoup d'ar­\ngent à vendre des cafés à tout le pays. » Là-dessus il bourra sa\npipe en terre d'une cens avec du gros tabac noir, il l'alluma au\nfeu et il s'engourdit dans la somnolence béate de la digestion\nen homme repu et réchauffé, qui a eu froid et faim. Il regardait\nmonter les bouffées de fumée dans l'abat-jour de la lampe et, de\ntemps en temps, il étouffait de la main de rouges étincelles de\ntabac tombées sur sa veste de velours.\n   Il fut tiré de son engourdissement par la voix étouffée du\nGris, qui murmurait à son oreille : « Ils sont dans le jardin.\nEntends-tu? » Pintje sursauta. Il n'avait pas remarqué que\nBiebenhuys s'approchait de lui, et de ce choc de surprise il\nsentit une vraie douleur physique. Il le regarda avec un mé­\nlange de colère et d'inquiétude. Son âme lourde et engourdie\nne comprenait pas encore la possibilité d'un danger inconnu.\nEn paysan robuste, il ne sentait pas de suite la peur de la cam­\npagne noire et vide, surtout dans cette chambre paisible.\n   Mais Biebenhuys lui prit le bras dans sa main maigre et, le\nserrant à le faire crier comme dans une pince, il répéta : « Je te\ndis qu'ils sont là. Comprendras-tu? » Il avait un accent si con­\nvaincu que Pintje se dressa d'un coup sur les pieds. Un citadin\nplus éveillé eut perdu cinq minutes à raisonner, à demander-\nqui était là et ce qu'il y avait à faire. Pintje ne comprit qu'une\nchose, c'est qu'il allait devoir frapper. Tout le reste, indistinc­\ntement confus, était hors du rayon visuel direct. Il sauta sur le\ncouteau et prit le tisonnier, d'un mouvement instinctif et natu­\nrel, comme une bête de bataille se ramasse, comme un tau­\nreau baisserait les cornes ou comme un, chien montrerait les\n crocs.\n   Il se dirigea vers la porte pour courir sus. Le Gris lui\n"}, {"page_pdf": 480, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2410, "texte": "                    LE GRIS DE POPERINGHE                     405\n\n\nbarra le passage. Sa figure était si bouleversée et sa voix si\nrauque que Pintjè sentit la crainte éprouvée tantôt dans le cor­\nridor renaître en lui.\n   « Je te défends de sortir. Tu es fou! Ils te tueraient. Il faut\nrester ici et se défendre. »\n   Puis Biebenhuys se laissa crouler sur le plancher. Il s'étendit\ntout de son long, l'oreille au sol et écouta longuement.\n   La rafale tournait et gémissait autour de la maison. Le feu\ns'éteignait doucement. Les bûches carbonisées s'écroulaient en\ncendres blanches. Le froid de la campagne humide entrait par\nles fentes des fenêtres et sous la porte.\n   Pintje debout à l'écoute, son couteau dans une main et le\ntisonnier dans l'autre, sentit le froid lui glacer les pieds et\nsecouer son corps brusquement d'un long frisson. Il eut froid à\nl'âme, en même temps. Tout son courage physique semblait\ns'évaporer avec la chaleur par les pores de sa peau. Son audace\nd'animal bien nourri, sain et chaud, ne résista pas à l'attente\nprolongée. Il s'était levé pour se battre. Il se fut jeté dans le\njardin, l'arme au poing, avec le même élan que le dogue qui\nrodait dans le corridor. Mais ses muscles inactifs laissèrent\ntravailler la machine nerveuse et l'imagination.\n   Ce fut alors seulement qu'il se demanda quels étaient les\nhommes qui erraient autour de la maison, dans la nuit. Tout de\nsuite il comprit que son maître les connaissait. Toutes les\nvieilles histoires des Poperinghois sur la vie passée du Gris, les\nexploits de forban et de négrier qu'on lui prêtait, lui revinrent\nà l'esprit. L'effroi qui battait des ailes autour de lui l'envahit\nd'un coup : ennemis des colonies, d'où le Gris était venu se\ncachera Poperinghe et qui, d'un hémisphère à l'autre, étaient\narrivés flairant sa piste, soutenus par leur haine diligente et\ndont la vengeance mystérieuse rôdait autour des murs..., autour\ndes murs? qui sait, peut-être étaient-ils déjà dans la maison...\n   Pintje vit d'un coup d'oeil la suite des grandes places de la\nmaison, des chambres vides qui se suivaient au rez-de-chaussée\net au premier étage. Du regard, il fit le tour de la salle et il\ncompta trois fenêtres et quatre portes : sept ouvertures donnant\nsur le vide, l'inhabité, le mystère. Il se représenta le demi-\ncercle lugubre de ces chambres froides et nues, noires comme la\nnuit, pleines de menaces; il se sentit isolé.\n"}, {"page_pdf": 481, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2230, "texte": "406                         DURENDAL\n\n\n   Le Gris collé à terre, sans un mouvement, comme un cadavre,\ncréait, au contraire, une pénétrante atmosphère de terreur.\n   Pintje pensa avec plaisir au chien qui gardait l'escalier.\n   « Pourtant le chien n'a pas aboyé. Pourquoi? Il est peut-être\nempoisonné. Les gens des tropiques ont des poisons fou­\ndroyants. Mais alors ils sont dans la maison. Ils sont peut-être\nderrière chacune des portes. »\n   Le mystère des chambres vides se peuplait de fantômes et la\nsensation fut si forte que ses jambes fléchirent et qu'une douleur\naiguë le parcourut comme un frisson. Il crut sentir qu'il y\navait quelqu'un derrière lui et se retourna avec circonspection,\ncomme le Gris tantôt.\n   Il n'y avait personne, mais toutes sortes de choses le gênèrent\nhorriblement : le trépied noir d'une chaise, qui formait une\nboule confuse; des vêtements debout dans un coin comme des\nhommes ; un linge blanc sur un séchoir figurait une tête.\n   Sa gorge séchait. Sa langue collait. Il souffrait dans la poi­\ntrine.\n   A ce moment, une porte craqua brusquement d'un coup sec\nde bois qui joue.\n   Il sembla que toutes les terreurs qui planaient, poussières\nimpalpables en suspens dans l'air, tombaient d'un coup sur le\nmalheureux. Il s'effondra sur les genoux en balbutiant une\nvague prière d'angoisse. Le Gris se leva, vint à lui et le secoua\nen l'injuriant à voix basse. L'autre ne résistait pas. Il était\nimprégné de terreur physique.\n   Peut-être que si à ce moment l'ennemi mystérieux avait\nenfoncé la porte, Pintje aurait retrouvé devant l'adversaire réel\nun courage de bête acculée. Mais c'était la nuit noire et le froid\nmontant qui glaçaient son âme. Il se traîna dans un coin. Pro­\ntégé par derrière, il cessa d'éprouver la terreur de quelque\nchose contre son dos. Il scrutait tous les coins de la chambre.\n   Le Gris avait repris son poste aux aguets. Il dit :\n   « Ils ont ouvert la porte du corridor. Ils causent entre eux. Ils\nmarchent. Ils sont au bas de l'escalier. Il y en a un à l'étage. Il\nsera entré par une fenêtre. Les autres montent. »\n   Pintje n'entendait les paroles que confusément, mais il remar­\nquait tous les bruits de la maison. Chaque fois qu'un meuble\ncraquait, il sursautait.\n"}, {"page_pdf": 482, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2342, "texte": "                     LE GRIS DE POPERINGHE                       407\n\n     « Ils vont à mon ancienne chambre à coucher. Elle est fermée\n à clef. Ils essayent de l'ouvrir. La serrure est bonne. »\n    La fonte du poêle chantait en se refroidissant.\n    Soudain il se redressa en criant : « Ils sont à la fenêtre. »\n    C'était peut-être le reflet de la lampe dans la vitre noire, mais\n Pintje vit quelque chose et se dressa aussi d'un bond.\n    Alors il vit deux yeux lumineux, deux petites flammes qui le\n fixaient du dehors. Il hurla et enlevant le pot de bière de la\n table, il le lança dans la vitre. Tout vola en éclat. Des débris de\n faïence et de verre sautèrent comme une mitraille dans la cham­\n bre et sonnèrent sur le pavé de la cour. Une pluie de bière jail­\nlit. Un grand coup de vent entra en trombe, secoua les rideaux\n et éteignit la lampe.\n    Un peu de lune luisait; il n'y avait rien derrière la fenêtre.\n    Pintje n'avait vu que le reflet de ses yeux éclairés par la\n lampe.\n    Mais ce moment de vigueur le souleva. Il traversa la chambre\nà grands pas en frappant le plancher à coups de talons. Le si­\nlence l'écrasait. Il ne sentait rien vivre autour de lui. Au con­\ntraire, le bruit qu'il faisait lui rendait courage. Il fut pris d'une\nrage de se battre. Il délirait. De toutes ses forces, il se mit à\nfrapper à coups de tisonnier sur la table. Les verres et les\nassiettes sautèrent sur le plancher. Pintje piétinait les débris.\n    Il s'affolait de bruit et de saccage. Mais ce ne lut qu'un\naccès.\n    Le Gris l'avait laissé se débattre, et maintenant il tournait\nsilencieusement dans l'autre coin de la chambre. Il marchait\ntoujours sans souliers, au risque de s'entailler les pieds dans le\nverre. La marche silencieuse et fantômale de ce grand\nhomme maigre acheva d'épouvanter Pintje. Il ne reconnaissait\nplus son maître. La vague clarté lunaire lui donnait une autre\napparence. Des terreurs d'enfance remontèrent. Il pensa que\npeut-être le diable avait pris l'apparence de M. Biebenhuys\npour le tromper.\n   Cela acheva son désarroi et il alla s'accroupir dans l'autre\ncoin de la chambre. Le vent s'était calmé. On n'entendait plus\ndans la maison que des craquements de bois et, chaque demi-\nheure, la sonnerie lointaine d'une pendule. Pintje ne pensait\nplus. Ses doigts étaient meurtris de serrer le tisonnier et le\n"}, {"page_pdf": 483, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1336, "texte": "408                         DURENDAL\n\n\nmanche du couteau, mais il ne le sentait pas. Il éprouvait la\nréaction de sa trop vive dépense de forces prodiguées à fendre\nla table. Seulement, il suivait le Gris des yeux. Celui-ci tour­\nnait toujours de son pas égal, souple, silencieux. T o u t à coup,\nil s'arrêta et se mit à hurler, à hurler comme un chien, en\ndressant la tête. Il poussait un long cri monotone, dont la finale\nexpirait lentement en sortant de la gorge.\n   Pintje eut un éblouissement. Il vit tourner toute la chambre,\nau milieu de laquelle le Gris hurlait toujours à la mort. Ses\nidées se brouillèrent. Il entendit vaguement un grand bruit de\nvitres brisées et il s'évanouit.\n   L e matin, des maraîchers, qui allaient en ville, virent que\nles fenêtres de la maison Biebenhuys étaient défoncées. Des\nrideaux pendaient en loques. Des meubles brisés, de la vaisselle\net des débris de toute sorte jonchaient le sol. L a police entra\nen forçant la porte du vestibule soigneusement fermée, et on\ntrouva M. Biebenhuys, nu jusqu'à la ceinture, au milieu de son\nmobilier brisé. On s'aperçut qu'il était fou. Pintje, toujours\névanoui, fut retrouvé dans un coin. Dans la glaise détrempée\nde la route et des chemins du jardin, il n'y avait pas trace de\npas suspects.\n                                                  IVAN G I L O N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-007", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 409, "page_fin": 413, "titre_corps": "Guido Gezelle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L’abbé Aug. 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Les poésies de Gezelle portent, plus\nencore en cette matière qu'en d'autres, la marque distincte d'un\nrythme spécial, adapté au sujet et s'harmonisant idéalement ici\navec la marche solennelle des lumières célestes, s'épandant en\ndes strophes qui sont comme une réverbération vocale de l'infini\ndes espaces et de la majesté du firmament étoile.\n   Qu'on lise les poésies de Tijdkrans, depuis la page 27 jusqu'à\nla page 38, pour ne nommer que cette série de poésies astrales,\net l'on sera frappé de la concordance, — inusitée chez la plupart\ndes autres poètes, — qui existe dans ces poèmes, entre la beauté\nchantée et le verbe musical qui l'exalte.\n   Voici quelques-unes de ces poésies :\n\n\n          Het zonnelicht is neergedaald (Tijdkr. 27)\n\n   La lumière du soleil s'est évanouie — elle va visiter d'autres peuples —\nqui l'attendent et l'accueilleront avec une nouvelle joie — elle va faire luire\nle jour ailleurs.\n   C'est le matin là-bas, le soir ici, — je vois des teintes d'une beauté mer-\n"}, {"page_pdf": 485, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2346, "texte": "410                               DURENDAL\n\n\nveilleuse — évoluer dans le brasier occidental — et doucement, doucement\nmourir.\n   Elle est rouge d'abord, pourpre écarlate ensuite; — finalement bleue, d'un\nbleu de plus en plus foncé, la teinte de tous les ciels — qu'envahissent les\nténèbres.\n   Ce n'est pas encore la nuit, ce n'est plus le jour : la lumière — du soleil\ns'est à peine retiré — que s'allument, secourables, ici la chandelle — là-bas\nle soleil du soir.\n   En clignotant comme les yeux — d'une fillette qui veut pleurer — appa­\nraît de-ci, de-là, au sud, au nord — une étoile nouvelle-née.\n   Puis, n'importe où que je me trouve, j'aperçois partout — les sentinelles\nvigilantes de l'armée de Dieu et sous cette voûte infinie — je vois flamboyer\ntous les abîmes du ciel.\n   J'ai peur! J'ose à peine, Seigneur, — risquer un œil serein et fixer l'éclat\nde vos étoiles : — comment supporterai-je le regard de Votre Face?\n\n\n\n\n               Alleene, ait aller oogen (Tijdkr, 29)\n\n\n   Seul, loin des yeux de tous — me voici, contemplant — les profondeurs du\nfirmament parsemé d'astres; — tout est ténèbre — hormis l'éclat — de la\nsublime traînée d'étoiles.\n   Que je suis petit, oh Dieu! oui petit, — obscur, esseulé — et perdu dans ce\ngrand tout — de Votre lumière — je suis comme un enfant qui n'est pas né —\net que personne n'enfantera !\n   Oh ! étoiles mystérieuses — que mon regard ne peut mesurer — est-ce que,\ndes trônes où vous régnez — vous me voyez, voyez-vous la terre — ou\nquelque chose qui s'y trouve ?\n   Votre lumière vit-elle ?a-t-elle là-bas où elle siège en tremblotant,— une âme,\nrespire-t-elle, est-elle douée de la vue, me découvre-t-elle — dans ces vallées\nterrestres — du haut de votre céleste palais?\n   Que suis-je pour vous, oh étoiles! — qui êtes si haut, si loin — si loin de\nmoi?\n   M'apercevez-vous, — cependant que je vous vois vous mouvoir — savez-\nvous que mon oeil vous suit?\n   Vous êtes en mouvement, je vous vois évoluer. — Etes-vous vivantes?\nagissez-vous? Etes-vous des esprits? Etes-vous immortelles? — Ou bien votre\nscintillement est-il muet et aphone comme les ténèbres éternelles?\n   Non ! tout être que la volonté de Celui — qui est le Verbe, a fait sortir du\nnéant, a une langue ; — vos rayons ne sont pas muets — ô étoiles ! ils\nparlent — ils font retentir leurs voix dans le concert éternel.\n"}, {"page_pdf": 486, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2090, "texte": "                                GUIDO GEZELLE                                  411\n\n\n   Vous célébrez en chœur — et chantez d'une voix unanime — l'Etre qui\nn'eut pas de commencement; — et moi, lorsque je chante — quand je ne\ndirais qu'une seule phrase — je chante avec tous les êtres !\n   Nous — vous et moi — dans tous les temps — à travers tous les espaces,\n— nous, qui avons été créés par Lui, — âmes, étoiles, soleils — nous pro­\nclamons le verbe de ses toutes-puissances !\n  Qu'il soit connu, loué, exalté — cet Etre éternel — par tout ce qui n'est\npas éternel, par tout — ce qui agit, est, vit — meurt et passe — fut ou sera\njamais !\n\n\n\n                    Wat leert ge mij...(Tijdkr.32)\n\n\n   Pourquoi m'enseignez-vous les langues des pyramides — les écritures\ncunéiformes, le Punique ou l'Hébreu — que tant de gens ignorent? A quoi\nbon ? Il y a un vieux manuscrit — dont la durée brave les siècles. — Il est\nécrit sur le papier de Dieu même; — chacun de nous le déchiffre, la nuit : —\nc'est le nom de Dieu, écrit, avec des astres, grands et petits, — imprimé avec\nde la lumière — au firmament du Ciel !\n   C'est le livre que je lis quand les hommes dorment — et que les anges,\nveillent autour de moi. C'est là que je vais à l'école plus volontiers qu'ailleurs ;\n— c'est là que je cherche la vraie sagesse — et la science qui m'unit — à\nCelui qui prête la vie à tout ce qui vit — et qui proclame son nom — au\nfirmament du Ciel.\n   C'est vers ce firmament que les peuples antiques tournaient leurs regards;\n— c'est à cette carte céleste que les premiers dompteurs des océans — envi­\nronnés de ténèbres, pénétrés de crainte et d'effroi — confiaient leur vaisseau\net leur vie. — Ils arrivaient au port et ils savaient! Que ce soit là — ma seule\ncarte marine; je n'en veux pas d'autre pour guide — que le firmament du\nCiel.\n\n\n\n  L'astre — sœur du soleil, la lune d'argent a été chanté\nmaintes fois par G. Gezelle. Il a résumé, me semble-t-il le\npoème de la Lune, dans les strophes suivantes, tout impré­\ngnées de cet humour spécial et enfantin qui caractérisa son\nâme si bellement naïve.\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2848, "texte": "412                                 DURENDAL\n\n\n\n\n                  O Nachtlij k duister... (Tijdkr.33)\n\n\n     Oh! Ténèbres de la nuit, si gentiment parées — lorsque la lune en fête\n fait son pèlerinage — qu'elle tourne son regard vers moi, qui tourne mon\n  regard vers elle — comme si elle était ma parente et mon amie! — Or, qu'il\n  en soit ainsi ou non, oh! lune — je l'ai toujours, moi, compris ainsi.\n     Il attire mon cœur vers les hauteurs — ton navire qui vogue à travers les\n nuages — et qui, éclairé, à moitié ou en entier — fait descendre vers moi le\n ciel sur la terre : — eh! je veux bien aller jouer avec toi — lumière qui\n navigues, blanche lune!\n    Tu es faite de diamant — de nacre pur; — d'argent, de cristal ou de quoi\n donc? Je ne sais... et cela ne me regarde pas — il me suffit que tu continues,\n oh! lune — à me regarder en amie, sur la route du monde.\n     D'où que tu sois venue, d'ici ou de là-bas — fus-tu la première croûte de la\n  terre — qui éclata, il y a des siècles — pour te lancer vers les hauteurs du\n  ciel; — ton siège est fixé dorénavant, oh! lune — il y est et il y reste.\n     Ils disent que l'on peut voir en toi des collines et des vallons — des mon­\n  tagnes, des abîmes et le reste: — je n'en crois ni n'en vois rien — dans la\n: lumière que tu répands du haut des nues ; — et que tu sois jaune, blanche\n ou brumeuse, — j'aime à te voir voyager à travers les airs.\n     On croit follement que tu es un désert, — tout fendu, plein de crevasses,\n — et qu'il ne croît sur ton sol aucune verdure — que tu ne renfermes aucun\n être vivant, ni chair ni poisson : — je n'en sais rien, il me suffit de te voir, oh !\n lune — brillante et fleurie, au-dessus de moi.\n     Le peuple — plein de peur et en se lamentant, dit — que tu frappes d'un\n  bras de fer — quiconque te montre du doigt — ou ose indiquer une seule\n fois — de la main le pays lunaire. — Je n'ai pas peur, oh! lune — que tu\n  me frappes de ta main.\n     Maintes fois, quelqu'un qui habite dans ton voisinage — et qui ne nous\n aime, ni toi, ni moi — me ravit la lumière de ta face — il la dérobe, il l'éteint :\n  — vains efforts, morte — tu ressuscites quand même, oh ! blanche lune.\n     Parfois on te coupe la moitié de ta face pâle — on te laisse à peine de quoi\n te montrer, faible et fine — en forme de faucille; — mais toujours, que tu\n sois pleine ou décroissante, oh! lune — je proclamerai tes charmes.\n     On t'insulte même (ce sont les paysans — qui le font) disant — que tu\n brûles et roussis les fruits tendres... — Toi, brûler! nue et froide comme la\n  glace; — qui est-ce donc qui est si lunatique que d'oser le prétendre? — Tu\n  ne nuis à personne — oh! pâle lune! sinon aux fous.\n     A mon avis il en a menti celui qui soutient — que jadis fût lancé sur toi —\n  un pauvre homme frileux qui, — le dimanche, serait allé ramasser une\n"}, {"page_pdf": 488, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1346, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                 413\n\n\npoignée de bois; — car il y en a tant, oh! lune, — qui courent en liberté —\net qui ont fait pis que cela !\n   Il en est, oui, qui vont, jour et nuit — sons les livrées de l'ennemi; la face\ndétournée de toi — ils te délaissent, ils ne te rendent pas hommage; — ils\nrôdent par le pays, oh ! lune — et vont leur chemin, celui du mal.\n   Ils nourrissent de mauvais desseins d'amour — d'homicide ou de vol ; —\nanxieux ils fuient bêtes et gens — la lumière de la lune et l'éclat du soleil : —\nne leur permets pas à ceux-là, oh ! blanche lune — de se cacher et d'être\nsains et saufs.\n   Je ne fuis pas, moi, ton franc regard — oh! œil de Dieu, qui voit tout; —\nje ne crains pas ton flambeau renversé — qui, me montrant, la nuit, le che­\nmin du Ciel — guide mes pas, oh! claire lune !\n   Amoureux qui languissez, la nuit — et qui faites promesses et serments —\nsurtout lorsque luit la petite lune — hélas! que votre amour est fragile! —\nMais aucune puissance, oh I lune — ne brisera jamais notre mutuelle amitié.\n   Paix à ceux qui t'injurient — qu'ils voient tout en bleu; — mais, moi, t'aban-\ndonner, oh lune ! — jamais — lorsque je m'en irai d'ici-bas, — tu luiras sur\nma tombe, n'est-ce pas?\n\n  (A suivre)                                          L'abbé AUG. CUPPENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-008", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 414, "page_fin": 414, "titre_corps": "Les Jeunes Filles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "Les Jeunes Filles Rieuses et insouciantes", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 489, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2205, "texte": "Les Jeunes Filles\n     Rieuses et insouciantes, parfois d'une gravité discrète qui les\n  fait plus belles, elles passent, comme des ombres, à côté de\n  notre vie d'homme dont leur sourire est le meilleur charme.\n  Nous les connaissons bien moins, je pense, qu'elles ne nous\n  devinent. Nous les voyons peu, et d'ordinaire elles nous\n  émeuvent, nous captivent trop pour que nous puissions les étu­\n  dier à loisir en froid observateur. Au bal, sous l'emprise de leurs\n robes délicates, aux nuances douces et variées, musique des\n yeux, elles s'épanouissent en fleurs mouvantes — lis des bras et\n des épaules, roses des joues, œillets des lèvres — dans l'aveu­\n glante lumière. Elles ont les grâces subtiles de la ligne et des\n gestes, le secret de tenir, du bout de leurs doigts légers, l'éven­\n tail, comme une aile dont le vol en vain s'éploie et se replie.\n Leurs pieds sont prompts à suivre les rythmes de la danse,\n symbole où l'habit noir est le réel, retenant le rêve qui s'envole\n et ne touche jamais tout à fait la terre. Leurs paroles ne sont\n points faites pour nous laisser deviner l'âme qui rêve en elles, les\n ailes ployées, papillon au cœur frais d'un lis. Aussi elles sont\n surtout un enchantement pour les yeux, et aussi un mystère\n agaçant pour la pensée inquiète et chercheuse qui désirerait\n connaître ce à quoi elles songent, s'introduire dans le jardin\n secret de leurs rêveries.\n    Elles sont les sphinx adorables aux ailes de papillon. Vou­\nloir les connaître trop bien serait vouloir détruire une délicieuse\nerreur, ouvrir la cage à l'oiseau bleu, l'illusion, dont la voix\nd'or est le charme de la vie. Aimons-les, très doucement, très\ntendrement, comme en un songe. Aimons l'idée que nous en\navons; et ne leur en voulons jamais, si, trompant notre attente,\nl'une d'elles nous fait souffrir.\n    Mais si notre heure a sonné aux horloges de l'amour, s'il faut\nchoisir l'élue, unir deux âmes venues de l'infini séparées afin\nqu'elles y retournent ensemble, bien plus que la voix froide de\nla raison, écoutons, attentifs, les conseils du cœur. Laissons\nd'abord venir l'amour et réfléchissons ensuite.\n                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-009", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 415, "page_fin": 421, "titre_corps": "Les Poètes et l’Idéal féminin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Sigogne", "ancre_debut": "Les Poètes et l'Idéal féminin Le féminisme est à la mode", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 490, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2508, "texte": "Les Poètes et l'Idéal féminin\n\n   Le féminisme est à la mode; je ne dis pas la femme, elle l'a toujours été.\nOn parle beaucoup des droits de la femme, et il est impossible de parler des\ndroits de la femme, qui viennent s'ajouter et peut-être s'opposer aux droits\nde l'homme, sans parler de la femme elle-même. Donc, on parle beaucoup\nde la femme. Mais le sujet est éternel, et bien que l'on ait tout entendu à\npropos de l'éternel féminin, on est toujours disposé à écouter encore.\n   La femme a donc toujours été d'actualité ; cependant, jamais elle n'avait\npris une telle place dans les préoccupations sociales. Jadis, les préoccupa­\ntions allaient plutôt à la famille, on ne séparait guère le couple humain, qui\nétait considéré comme l'unité sociale; aujourd'hui se trouve, d'un côté,\nl'homme, et, de l'autre, la femme, faisant tout ce qu'il faut pour se passer l'un\nde l'autre.\n   Je ne traiterai point de ces questions journalières, telles que : Quelle sera\nla femme au XXe siècle? De la femme avocat. De l'influence de la bicyclette\nsur les mœurs, ni ne parlerai de la femme considérée en elle-même, de la\nfemme abstraite, ni ne rappellerai les opinions variées des philosophes à son\négard, depuis saint Paul, qui la trouve amère, jusqu'à Schopenhauer, qui\ncompare malicieusement la brièveté de ses idées à la longueur de ses\ncheveux.\n . La femme est pour l'homme et pour elle-même un sujet de prédilection.\nJusqu'à présent, il semble qu'on ait été d'accord sur l'excessive mobilité de\nses sentiments. Cependant, il me souvient avoir entendu Camille Mauclair\nexposer brillamment et très spirituellement ce paradoxe, qu'elle seule, au\ncontraire, ne change pas ; que cette excessive mobilité morale n'est qu'appa­\nrente et que, tout bien considéré, Shakspeare s'est trompé. Il n'aurait pas dû\ndire : fragilité, ton nom est femme, mais bien plutôt : immuabililé, ton nom\nest femme.\n   Je conviens qu'en beaucoup de cas toute opinion est soutenable, à condi­\ntion que l'on précise le point de vue d'où on l'envisage; car, tout dépend de\ncela.\n   Il est évident que dans la femme, comme dans tout objet, — je dis objet,\n— me souvenant qu'on la nomme parfois l'objet aimé, il y a quelque carac­\ntère de relativement fixe; il est évident que le féminin est éternel et immuable,,\nmais sans parler de cette constitution spécialement nerveuse de la femme, qui\nla soumet physiologiquement et moralement à des changements plus fré­\nquents que ceux que subit l'homme, nous pouvons dire que l'idée que nous\n"}, {"page_pdf": 491, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3084, "texte": " 416                               DURENDAL\n\n\n   nous faisons d'elle, comme, d'ailleurs, l'idée qu'elle se fait de l'homme, se\n   modifie à chaque génération, et non pas parce que la femme elle-même\n   change, car, en effet, elle reste immuable dans sa perpétuelle mobilité, mais\n   parce que le point de vue d'où on la regarde varie.\n     Mais comment s'opère ce changement ou plutôt qui opère ce change­\n   ment?\n     Un homme d'État anglais, qui était un grand écrivain, a rendu un juste\n  hommage aux penseurs en disant : « Les philosophes sont les législateurs\n  inconnus de ce monde » (1). Rien n'est plus vrai. Inconnus. Les grandes\n  forces qui nous poussent et nous dirigent et auxquelles il n'est point de résis­\n  tance, sont occultes, et ceux qui, pour la foule et pour leur siècle ont l'air de\n  nous conduire, ne font en réalité que s'y soumettre les premiers. Ce sont les\n  penseurs silencieux « le sel de la terre », suivant la belle expression de\n  Carlyle, qui nous mène à notre insu, et ce qui cause l'ingratitude foncière et\n  irrémédiable de l'humanité, c'est qu'elle ne s'en doute pas. Les hommes poli­\n tiques ne sont que les metteurs en œuvre des idées écloses dans quelques cer­\n  veaux peut-être célèbres, peut-être oubliés.\n     Pour la femme, il en est de même. A première analyse, on pourrait croire\n que ce sont les romanciers dont la grande affaire est de l'étudier dans l'aspect\n varié de ses mœurs, qui déterminent par leurs œuvres l'opinion féministe de\n leur époque. A eux en revient, en effet, le bénéfice et la gloire. Leurs livres\n ont répandu partout le type féminin qu'ils n'ont point composé et sur lequel\n se façonne les femmes qui les lisent et qui les admirent.\n     Ceux qui, véritablement à chaque génération, viennent imprimer à nos cer­\n veaux une image nouvelle de la femme, ce sont les poètes !\n     Nous la voyons à travers le prisme éclatant ou sombre qu'ils ont composé,\n car nous ne voyons jamais la femme telle qu'elle est, mais telle que nous la\n désirons et ce sont les poètes qui, souverains dans la puissance de faire naître\n et d'exciter le désir, font naître et excitent en nous le désir de telle ou telle\n conception féminine. Cette image, ils la créent comme le sculpteur sa statue,\n ils la trouvent dans leur cœur et dans leur tête, dans ce à quoi ils aspirent et\ndans ce qu'ils redoutent, et quand elle est vivante de la vie de l'art et sur son\npiédestal exposée aux yeux de tous, tous la reconnaissent et chacun dit : C'est\nelle.\n    Vous savez l'extraordinaire puissance de la suggestion. Lamartine a\nremarqué la lueur argentée du rayon de lune, et jusqu'à lui le clair de lune a\nété d'argent, jusqu'à ce que V. Hugo ait dit :\n    « Le clair de lune bleu qui baigne l'horizon ».\n    Le poète hypnotise l'esprit de son siècle comme l'orateur hypnotise la\nfoule.\n    Il fait croire ce qu'il voit. Le romancier vient après lui, ou si vous voulez\nl'écrivain de talent, car je parle du poète de génie, analyse, étudie, déve­\nloppe, expose, déduit, mais ne transforme pas. Il est le metteur en œuvre des;\n\n\n\n (1) Disraéli.\n"}, {"page_pdf": 492, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3349, "texte": "                   LES POÈTES ET L ' I D É A L FÉMININ                      417 .\n\n\npoètes, comme l'homme politique est le metteur en œuvre du penseur, et\nc'est au romancier que vont directement le succès et les applaudissements.\n   La vérité de cette assertion peut facilement être établie pour le siècle pré­\nsent. Sous l'Empire, époque mâle s'il en fut, le règne de la femme fut inter­\nmittent. Le canon qui gronde étouffe les soupirs d'amour. Les hommes de ce\ntemps sont en amour des hussards et tout le monde est soldat. La délicatesse\net le charme du sentiment féminin n'ont pas le temps de pénétrer l'âme. Entre\ndeux campagnes qui se suivent presque sans intervalles, la femme sourit et\négaye, et son œil plus brillant de larmes que d'espoir suit les départs hâtifs.\nLe rayonnement de sa beauté éclaire fugitivement les brèves haltes des com­\nbats que livre à tous les coins de l'Europe le grand meneur d'hommes et le\ngagneur de batailles. On n'a pas le temps de la chanter, à peine celui de la\nregarder et encore moins le loisir de se former d'elle une idée quelconque. Le\ntemps n'est pas aux idées. La puissance, la violence même des instincts rem­\nplace la douceur des sentiments. Le maître donne un exemple que tous sui­\nvent. La guerre absorbe tout.\n   Mme de Staël est exilée, et la question familière de Napoléon aux femmes\nest : « Savez-vous coudre et combien avez-vous d'enfants? »\n   En somme, mauvaise époque pour la femme. Amante, elle a une rivale\nimplacable : la gloire, qui fait ses bras vides et son sein oppressé; épouse et\nmère, la guerre la fait vivre dans la crainte constante de la mort des êtres\nchéris.\n   La réaction s'accornplit, et, par cette prodigieuse élasticité dont est doué\nl'esprit humain, la violence des instincts brutaux se transforme aussitôt en\ndouceur mystique, en sentimentalité idéale.\n   Chateaubriand s'agenouille aux pieds d'Atala et Lamartine, d'une poésie\ndélicieusement suave, chante Elvire. Ce poète, qui fut toujours enfant, tou­\njours aveugle aux réalités et ne voyant du monde que la beauté, imagine cette\ncharmante et poétique figure de femme qui flotte dans les rêves des imagina­\ntions de 20 ans, image d'une mysticité presque religieuse, assez semblable à\ncelle qui, au moyen âge, inspirait les trouvères et les troubadours et les rudes\nchevaliers, et qui fait de la femme une madone en qui s'incarne l'idéal de\ndouceur, de tendresse, de beauté, de bonté, de mansuétude et de réconfort\ndont a soif l'âme humaine. Figure intangible, éthérée, irréelle et, cependant,\nvivante de toute la sève des désirs et du resplendissement des espoirs, qui\nmêle sa voix céleste aux bruits des vagues légères sur les bords assoupis des\nlacs qu'éclairent de rêveurs clairs de lune, être composé de divines essences,\nfait pour l'amour et non pour autre chose. La mort la fait plus belle encore\nque la vie, et le sol aride qui recouvre son corps précieux s'orne de la beauté\ndes fleurs et de la blancheur d'un lis.\n   Il est vrai que l'abus des soupirs, des clairs de lune (la lune, un astre dont\non a vraiment trop abusé), des rêveurs à nacelles, comme dit Musset, des lacs,\ndes cascatelles, a vite engendré une poésie melliflueuse d'une fadeur\nénervante.\n   Cette conception éthérée de la femme idéale a dominé tout le commence­\nment de ce siècle. Inconsciemment, la femme réelle se modèle sur ce patron.\n"}, {"page_pdf": 493, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3330, "texte": "418                               DURENDAL\n\n\n Elle se fait poétique et rêveuse, prend des poses alanguies, a en horreur ou\nparaît avoir en horreur les matérialités de l'existence, ne vit que d'ambroisie\n et monte gracieusement ou non sur le piédestal que le poète a édifié. Balzac\nlui-même, malgré sa merveilleuse puissance d'analyse et sa profonde vision\ndu réel, n'y échappe pas. Ses femmes vertueuses sont les moins réels de ses\npersonnages. L'imitation du type régnant va jusqu'à la caricature.\n    V. Hugo, comme on pourrait le croire, n'a point créé d'idéal féminin.\nCet extraordinaire cerveau qui, dans une création géniale, reproduit toute la\ndiversité du monde extérieur, n'a pas pénétré les profondeurs du cœur de la\nfemme. Les personnages' féminins de ses drames sont trop conventionnels\npour ne pas révéler leur fausseté à des esprits doués de quelque observation.\nLes jouvencelles pourront, et sans danger et tant qu'elles voudront, s'enthou­\nsiasmer pour les Dona Sol ; il n'est guère à craindre qu'elles les prennent pour\nmodèle, et que dans la réalité elles aiment un proscrit et abandonnent la mai­\nson paternelle pour suivre un Hernani sur les monts et les grèves.\n   En dehors de l'amour instinctif qu'elle inspire, des sensations qu'elle fait\nnaître, et que le poète a délicieusement décrites, la femme n'est pour V. Hugo\nqu'un thème à fantaisie. Elle n'a pas été, du moins pour son esprit et son\ncœur, « la grande affaire », comme dit Musset. Il l'a chantée, certes, mais il\nl'a chantée du même chant superbe, harmonieux et désintéressé, dont il a\nchanté, la forêt, la mer, la plaine, les bois, les cieux, toute la création.\n   Quoi qu'il en soit, V. Hugo n'a point imposé à son époque une conception\noriginale de la femme. Mais il est un poète, et vous le devinez, et son nom\nest déjà dans votre esprit et sur vos lèvres, qui, mieux que tous les autres, a\nconnu l'éternel féminin et, constamment préoccupé de ses énigmes, il a\nconstamment interrogé le sphinx et le sphinx l'a dévoré. Oui, on peut dire\nque Musset a bien connu l'éternel féminin tout entier, et dans sa variété, et\ndans sa mobilité, et dans sa réalité, et dans son idéal. Il nous a montré la\nfemme telle qu'elle est et telle que nous la désirons; il a décrit le charme\nexquis de sa grâce, la fraîcheur de son printemps, la resplendissante victoire\nde sa beauté, le trouble mortel de sa perversion. N'est-ce pas lui qui a écrit\nce vers ?\n\n                 Sexe adorable, absurde, excécrable et charmant.\n\n\n   Il a été le poète de la passion parce que la passion est l'hôte éternel du cœur\nhumain et que la femme est née pour la susciter et l'éprouver. Dans ses per­\nsonnages féminins, il y a toute la complexité déconcertante et mystérieuse de\nsentiments introduite par des siècles de civilisation artificielle et incomplète,\nil y a la triste et implacable lutte des deux adversaires, faits pourtant pour\ns'unir, même chair dans les éternels desseins du créateur.\n   Nous sommes loin de cette psychologie bâtarde et à fleur de peau, mon­\ntrant l'homme comme l'inévitable et habituel séducteur de la femme, Adam\nséduisant Eve, la Bible renversée. Il a compris que la femme était toute dans\nl'amour et pour l'amour, et l'abandonnant à sa faiblesse native, à sa misère\nmorale, il magnifie le sentiment qui fait sa force, sachant bien que la pein-\n"}, {"page_pdf": 494, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3453, "texte": "                    LES POÈTES ET L'IDÉAL FÉMININ                               419\n\n\nture de cette corruption où il la montre, elle la lui pardonnerait parce qu'elle\nla trouverait rachetée par la glorification de l'amour, triomphant sur la fange\noù s'agite l'humanité.\n    Si nous arrivons à la présente génération, nous constatons chez les poètes\nun important changement dans l'idéal qu'ils se font de la femme. Chose qui\neut semblé impossible et invraisemblable, elle est pour quelques-uns absente.\nOn la cherche dans leur œuvre. Ils la délaissent ou la fuient et vont demander\nà des sentiments généraux, ' à l'humanité abstraite, à des aspirations reli­\ngieuses ou mystiques, l'inspiration que mettait au cœur de leurs devanciers\nl'éternel féminin. Le pessimisme régnant dans ce dernier quart de siècle, et\nqui a ressuscité « l'ancien mal de vivre », tourmentant, il y a longtemps, de\nlointaines générations, est logiquement contraire à l'idéalisation de la femme\nqui est l'image la plus alléchante que la Nature revêt pour faire triompher la\nvolonté de vivre. Dans toute l'œuvre de Leconte de Lisle, il n'y a pas trace\nd'idéal féminin.\n    Sauf un passage, allusion vague à un amour d'enfance et la brève poésie :\nLe frais matin..., il n'y a rien.\n    La femme se sépare donc de l'idéal. Elle ne le représente plus. En ceci,\nl'analyse l'a tuée; mais elle reste un des moyens d'y arriver, cause perpétuelle\nd'action. Pour les poètes contemporains de la génération nouvelle, fils de\n Baudelaire, parnassiens ou symbolistes, elle n'est plus la reine triomphante\n qui place sur le front de l'homme la couronne d'amour, récompense de ce\n qu'il a souffert ; elle n'est plus la dame sereine et douce dont le nom mur­\n muré dans l'angoisse fait revivre le courage et la force de lutter ; elle n'est plus\n le modèle de parfaite bonté et de commisération sainte que les malheureux\n implorent des yeux et adorent à genoux; mais seulement, la compagne,\n comme lui fatiguée et tombant avec lui, de l'éternel marcheur. Baudelaire a\n commencé ce détrônement, et nous savons la prodigieuse influence que Bau­\n delaire a exercée. L'enveloppant de sensualité mystique, il l'a chantée comme\n une madone et comme une courtisane. Il l'a montrée belle, d'une beauté\n froide et implacable et perverse, d'une perversité inconsciente et fatale; et il l'a\n aimée pour sa perversité même et pour le mal qu'elle fait souffrir. Comme de\n Vigny, le pur et noble poète, qui, sur la femme, a écrit le vers le plus impla­\n cable, il l'aime dans sa fragilité.\n    Et pour la femme, peu importe le reste. Elle se souci peu des théories pes­\n simistes ou sataniques qui la représentent comme la personnification des\n forces naturelles entraînant l'homme à la chute. Quelle que soit son œuvre,\n elle la poursuit sereinement inconsciente, et elle pardonne tout, pourvu\n qu'on l'aime ou pourvu qu'elle le croit. Mais, il n'en est pas moins vrai que\n cette habitude prise de considérer la femme, en elle-même, séparée de\n l'homme, comme un des moyens qui mènent à l'idéal et non comme l'idéal, a\n été et sera surtout funeste à la souveraineté imaginative qu'elle exerce sur\n l'homme; car le mouvement féministe actuel qui, de jour en jour, s'accentue,\n aura comme infaillible résultat de replacer la femme dans sa réalité, de lui\n rendre, il est vrai, justice, de la rétablir dans son droit d'être humain, égal à\n l'homme, mais en même temps de la dénimber, de lui ôter cette auréole que\n"}, {"page_pdf": 495, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3407, "texte": " 420                                DURENDAL\n\n\n  des siècles de poésie ont mise autour de son front Ce sont les poètes qui\n  avaient créé cette auréole, ce sont les poètes qui l'auront détruite.\n     Dans ces variations sur l'éternel féminin, gardons-nous de croire que nous\n inventons quelque chose. L'illusion serait grande. De quelque forme que se\n  revête notre désir, il a déjà été réalisé. La Grèce a connu la femme de haute\n culture, d'une intelligence affinée à la compréhension des plus subtiles\n abstractions. C'est dans la bouche de Diotime que Platon met les mots les plus\n profonds qu'il ait écrits sur l'amour; Aspasie est digne de conseiller Périclès,\n la Phryné de Praxitèle a dans l'esprit l'incomparable harmonie de son\n corps. Il en est de même à Rome, avec la Lynthie de Catulle, la Lesbie de\n Tirbulle et la Néera d'Horace.\n    A la Renaissance, les universités italiennes ont eu des femmes pour pro­\n fesseurs.\n    Je n'ose parler de l'hôtel de Rambouillet. La culture philosophique et\n scientifique de la femme auXVIIIesiècle est très développée. L'Esprit des Lois,\n ce livre que tout le monde cite et que personne ne lit, a été, comme nous\n disons, lancé par Mme du Tencin. La marquise du Châtelet dissertait savam­\n ment sur la nature du feu et de façon à ennuyer Voltaire, et J.-J. Rousseau\n disait \" qu'un point de morale ne serait pas mieux discuté dans la société de\n philosophes que dans celle d'une jolie femme de Paris \". Certains souvenirs\n sont inséparables. Mme de Staël rappelle Benjamin Constant. Mme Récamier,\nce grand ennuyé de Chateaubriand. Seulement, à ces époques, qui ignoraient\nla Démocratie, il était fort restreint le nombre de femmes qui pouvaient\naspirer à une culture intellectuelle, tandis que, de nos temps démocratiques,\n il s'accroît sans cesse.\n    Et, à l'heure actuelle, nous assistons à la formation d'un nouveau type\nféminin qui, probablement avant vingt ans, se fera dominateur. La femme\ntend à se séparer de plus en plus de l'homme, c'est-à-dire à affirmer, en face\nde lui, sa personnalité. Et, en même temps, chose qui semble étrange, qu'elle,\ntend à se séparer de lui, elle s'efforce de lui ressembler. Elle se cherche, elle\ns'examine, elle se trouve sacrifiée. Je ne juge pas la question. Je ne veux pas\ndéterminer à quel point elle a raison et jusqu'où elle a été sacrifiée, et même,\n si, étant sacrifiée d'un côté, elle ne prend pas parfois de suffisantes revanches.\nJe constate seulement l'effort qu'elle fait pour affirmer sa personnalité, non\nseulement en réclamant dans la société le libre accès aux diverses professions\njusqu'alors seulement réservées aux hommes (c'est là, à mon avis, l'aspect le\nmoins intéressant de la question), mais surtout en affirmant sa personnalité\nmorale indépendante. Là est le nœud de la question, et il est gros de consé­\nquences. Notre littérature s'emplit de femmes révoltées. Le théâtre d'Ibsen\nles met au premier rang. Le branle initiateur est donné et le mouvement se\npoursuivra. Vous voyez que cela devient déjà le sujet préféré de certains\nauteurs dramatiques et que la femme révoltée pourrait bien remplacer au\nthéâtre l'inévitable adultère. En tout cas, si nous n'y gagnons pas, nous ne\nperdrons rien au change.\n    Et peut-être cette révolte, par les souffrances qu'elle fera naître, hâtera-t-elle\nl'union véritable des deux êtres qu'un lien invisible n'a jamais cessé d'attacher\nl'un à l'autre.\n"}, {"page_pdf": 496, "page_imprimee": 421, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2367, "texte": "                    LES POÈTES ET L'IDÉAL FÉMININ                             421\n\n\n    Cet effort de la société vers le bien-être, ces applications pratiques des\nsciences jusque-là presque exclusivement théoriques, cette soif des jouissances\nimmédiates ont pénétré l'âme contemporaine de positivisme et de calcul.\n    Le jeune homme de ce temps, dans la jeune fille charmante qu'il rencontre\n au bal, puisque c'est là, paraît-il, que doivent se former les liens de la vie\nconjugale, comme si la vie en elle-même se menait dans tout son parcours au\n rythme d'une polka ou d'une valse; le jeune homme de ce temps est peu dis­\n posé à voir dans les délicieuses réalités féminines qui sautent autour de lui ou\n avec lui, des Elvires, des anges de Lamartine, du rêve devenu palpable. Ils\n dansent, tous, mais ils calculent aussi bien qu'ils dansent, peut-être mieux, et\n les amoureux supputent probablement les difficultés monétaires qu'il y aura à\nentretenir sur des lèvres si fraîches la lumière de si radieux sourires. S'il est\nlettré, le jeune danseur, il a lu Taine, et il se souvient de ce mot : « Quand\nvous voyez à votre future des joues roses et des yeux candides, ne concluez\npas qu'elle est un ange, mais qu'on la couche à 9 heures et qu'elle a mangé\nbeaucoup de côtelettes ».\n    Si la vie, qui pour nos ancêtres était un combat, est pour vous une danse,\nprenez-y au moins une leçon d'harmonie, ô jeunes valseurs ! Les couples qui\nglissent sur les parquets de nos salles, doivent glisser d'accord et je crois que\nc'est affaire au cavalier de guider sa danseuse, quoique le contraire puisse sou­\nvent se produire.\n    Cet accord par qui vous évitez les heurts, les culbutes, et procurez quelque\nagrément à vos mères qui, suivant votre irrévérencieuse expression, font tapis­\nserie, vous le puisez en dehors de vous, dans le rythme.\n    Il y a au-dessus de vous un rythme éternel, dans lequel l'idéal féminin et\nl'idéal masculin se confondent, où les deux personnalités s'accroissent de\ntoute la force de leur fusion, un rythme qui chante dans l'âme humaine et qui\nmène la ronde des planètes et des mondes, qui s'opère par d'harmonieuses\ndifférences, et que les poètes s'efforcent de traduire, mais non pas sans erreurs,\ndans la musique de leurs vers et la splendeur de leurs images.\n\n                                                             EMILE SIGOGNE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-010", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 422, "page_fin": 424, "titre_corps": "Le Salon de la Société des Beaux-Arts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "G. 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Dans toute\n                     expression d'art, il y a, en effet, deux termes dont les\n                     mesures donnent au total la valeur intégrale de l'œuvre\n                     même; je veux dire : l'artiste et le sujet, la volonté et la\n                     matière, le subjectif et l'objectif. Et nul doute, me semble-\nt-il, que la figure humaine ne soit la plus profonde et la plus splendide\nmatière d'art à laquelle le peintre puisse s'attaquer. Elle est une « expres­\nsion », une révélation de l'âme; elle en est le siège extérieur, elle est indivi­\nduellement un reflet infiniment riche et varié d'humanité ; et l'homme ne\ns'intéresse jamais plus qu'à l'homme. La Nature elle-même ne connaît point\nla multiplicité et la profondeur de ses aspects, et comme le remarquait\nNietzsche : « on peut douter qu'un grand voyageur ait trouvé, quelque part\ndans le monde, des sites plus laids que dans la face humaine ». Elle est de\ntout ce qui vit, ce qui vit pour nous le plus anxieusement; et si notre intérêt\nne s'était usé à la vision journalière et banale de la figure humaine, l'homme\nne pourrait considérer l'homme qu'avec un véritable effroi, ou d'admiration,\nou de haine. De ces quelques considérations, il sort forcément que le portrait\npunctum saliens de l'art en est également la forme la plus difficile, la plus exi­\ngeante. Je ne sais plus quelle femme d'esprit du XVIIIe siècle disait de ses\nsemblables, que pour être un peu bonne, il fallait l'être excessivement; ce mot\ns'applique exactement à ce qui nous occupe ; un portrait médiocre n'en est\ndéjà plus un, et il sera médiocre s'il n'est point ressemblant. En comprenant\nbien ce terme de ressemblance, il m'apparaît qu'on tranche, du coup et\nlogiquement, la question énorme et délicate qu'il implique. Je ne dirais pas\nqu'un portrait, pour apparaître parfait, dût être ressemblant; non, mais qu'un\nexcellent portrait n'existe et ne consiste que parce qu'il est ressemblant.\nDans le paysage, le peintre « interprète »; il ajoute, en quelque sorte, de\nson âme à l'apparence des choses, il y infuse son émotion ; le côté subjectif\nde l'œuvre domine, le paysage lui-même n'est presque plus qu'un « moyen »\ndont l'artiste se sert, et le lien de ressemblance l'enserre à peine. Dans le\nportrait, tout autrement, le sujet est maître; loin que le peintre s'en serve,\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3298, "texte": "             LE SALON DE LA SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS                          423\n\n\nc'est lui qui doit le servir, et si son œuvre n'est pas ressemblante, elle n'est\npas du tout. Mais qu'est-ce que la ressemblance?... Voulons-nous dire qu'elle\nconstitue la synthèse sensible d'une individualité complète; que son procédé,\nc'est l'analyse et son aboutissement, elle-même ; qu'elle est le résultat immo­\nbile d'une mobilité tout ensemble spirituelle et physique, qui est la vie;\nqu'elle est une sorte de commune mesure dégagée de toutes les manifestations\nde l'être et suffisante pour le reconstituer en son entier? Mais elle est une\nsynthèse et non. une interprétation. Voilà comment, me semble-t-il, elle\ns'affirme, comme bien plus qu'une condition du portrait, pour en devenir\nl'essence fondamentale.\n\n                                      *   *\n\n   Le Salon de 1903 fut cosmopolite comme ses aînés. Aux disparates\ndes talents se mêlait le disparate des « manières », et du mélange ne s'éle­\nvait certainement pas cet « air de la maison », qui est l'atmosphère un\npeu nécessaire de toute exposition. Au moins chaque envoi, se cantonnant\ndès lors dans lui-même, les individualités coexistaient nettement, peut-\nêtre plus intensément. Nous retrouvons avec joie celle de LÉON FRÉDÉ­\nRIC, peignant avec une âme minutieuse, enthousiaste et très tendre des por­\ntraits, des légendes, — celle de saint François, au Cercle, — des paysages,\nd'une allure toujours raide, aux tonalités un peu dures, qui font contraste\navec l'inspiration si chaleureuse. Il nous faut combattre l'impression de\nquelque chose comme un procédé trop, voulu, et nous la vainquons facile­\nment, certes, entraînés par l'évidente sincérité de son métier probe et inéga­\nlement heureux. De la sécheresse également chez M. DE LALAING, qu'il ne\nsauve pas suffisamment par l'ordonnance du décor et la richesse des tons. Un\nportrait sobre, de fort belle expression, de A. CLUYSENAER; un MEUNIER,\nsimple et caractérisé; une étude de D E W I N N E , pour le portrait de Mme M...,\nà ranger dans les meilleurs envois pour la ferme élégance du coloris et l'ac­\ncentuation pleine de finesse; un buste de M. V. ROUSSEAU, toujours très\nintéressant par la grâce en quelque sorte incisive dont vivent les œuvres de\nce sculpteur de grand talent. Notons également de M. LAGAE deux bustes\nd'une facture robuste, saine, pénétrante; ceux de DILLENS, serrés et solide­\nment vivants. L'Ecole française était représentée, entre autres, par FANTIN-\nLATOUR, qui nous donne son propre portrait surgissant de l'ombre avec une\nforce concentrée; par M. J. BLANCHE et ses quelques portraits paisibles,\nsouriants et non sans monotonie; par une merveilleuse œuvre de PICARD,\nfine et profonde, que je préférerais encore au portrait du publiciste H. Maret,\nde F . CORMON, pourtant bien intéressant de distinction et de vigueur. Voici\ndes Anglais : une esquisse charmante de mouvement et de grâce féminine\ngrise que signe LOWERY; un WATTS, méticuleux et froid; le portrait de\nMme Errera, par RICHMOND, prétentieux, fluide et sans âme; on ne retrouve\npas le grand LEMBACH dans ses deux portraits de femme, dont l'un ramène\nla mémoire d'un Rubens connu; œuvres naturellement intéressantes, mais\nbien pâlies au souvenir des toiles antérieures, divinatoires, prodigieuses de\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 954, "texte": "424                             DURENDAL\n\n\n pénétration, vibrantes de maîtrise. Les deux portraits ont quelque chose de\n « salonnier »,d'un peu factice dans le coloris. M. LAZLO, un Hongrois, ne\n manque point d'élégance et encore moins d'habileté; son Paysan a du carac­\n tère. Enfin, nous venait de Hollande un ISRAELS, effigie de vieille femme,\nd'une intensité concentrée et contrastée, d'un métier scrupuleux, coloré et\nlarge, qui en faisaient une des œuvres les plus impressionnantes du Salon.\n Citons, pour terminer, quelques noms connus et qu'on retrouve toujours\navec plaisir ou joie : COURTENS, CASSIERS, HAVERMANS, dont le portrait de\njeune fille est d'une allure fière et vivante; ALICE RONNER, qui peint splen­\ndidement et délicatement, comme toujours, des cinéraires somptueux. Et\nRENÉ JANSSENS, dont on remarqua un intérieur religieux ému, consciencieux\n et habile.\n                                                                     G. B.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-011", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 425, "page_fin": 427, "titre_corps": "La Culture esthétique dans l’Enseignement secondaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Vrancken", "ancre_debut": "La Culture esthétique dans l'Enseignement secondaire Dans un récent article", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 500, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2580, "texte": "La Culture esthétique\n     dans l'Enseignement secondaire\n   Dans un récent article, le Journal de Bruxelles insistait sur la nécessité d'un\ncours d'histoire de l'art dans l'enseignement secondaire ; il en regrettait l'ab­\nsence dans nos maisons d'instruction.\n   En principe, tout le monde est d'accord avec le Journal de Bruxelles.\n   L'art est entré à tel point dans les mœurs, il s'est acquis une si large place\ndans nos quotidiens et nos revues, les monographies, études historiques et cri­\ntiques se sont tant multipliées qu'on n'admet plus qu'un jeune homme finisse\nles études moyennes sans culture esthétique.\n   Toutefois, les divergences de vue naissent sur le terrain de l'application.\nOn objecte l'encombrement des programmes, le manque de professeurs, les\ndifficultés pratiques...\n   Le premier grief serait sérieux, si les cours d'histoire de l'art impliquaient\nune charge nouvelle pour l'élève. Mais rien n'oblige à consacrer de nom­\nbreuses heures à une branche évidemment accessoire. Une vingtaine de leçons\npendant l'année de rhétorique pourraient suffire. Il est inutile, au surplus,\nd'en faire matière d'examen ou de concours ; il y aurait même là un écueil\ndangereux; car avec un pareil système, ce qui ne peut être qu'un moyen de\nformation et un délassement, risquerait de dégénérer en une insipide nomen­\nclature ou un exercice mnémonique.\n   La pénurie d'hommes compétents semble être une objection plus grave. En\neffet, on ne s'improvise pas professeur d'histoire de l'art, et les connaissances\nrequises ne se récoltent pas uniquement dans les livres. Il serait désirable\nque le titulaire de cette branche ait pratiqué quelque peu l'art lui-même; il est\n indispensable en tout cas que la connaissance des belles œuvres lui soit fami­\nlière, et, que d'une fréquentation assidue soit né en lui un véritable amour.\n De plus, je voudrais le voir versé en histoire et en pédagogie, de façon qu'il\nsoit à même de faire voir dans sa branche une science auxiliaire de l'histoire\ngénérale, et de charmer les élèves tout en les instruisant. Des hommes pareils\nsont rares, j'en conviens, cependant il s'en trouve.\n   Restent les difficultés pratiques.\n   Je ne puis mieux montrer la manière de les résoudre qu'en exposant com­\nment on s'y est pris au Collège Saint-Jean Berchmans, à Anvers, où, le Journal de\nBruxelles semble l'ignorer, le cours d'histoire de l'art est régulièrement donné\ndepuis trois ans.\n   Précisons tout d'abord l'objet du cours. 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La première com­\n prend l'antiquité conformément au plan tracé par Perrot et Chipiez dans\n leur Histoire de l'art; la seconde, l'ère nouvelle.\n    La marche suivie dans l'exposé de chaque partie, varie selon les conve­\n nances personnelles du professeur, les aptitudes des élèves et les exigences\n de la matière, en procédant par induction ou déduction.\n    On débute par l'étude détaillée d'une ou de plusieurs œuvres saillantes.\n Les pyramides, les temples avec leurs allées de sphinx, les salles hypostyles\nrévèlent l'art de l'ancienne Egypte, les monuments de l'Acropole, la sta­\ntuaire des Ve et IVe siècles, quelques productions des époques de décadence,\ncelui de la Grèce, et ainsi de suite. Non content de considérations sur ces\nœuvres mêmes, on remonte, si possible, à leur origine, aux développements\nqu'elles ont subis et on évoque autour d'elles en un vivant tableau les civili­\nsations disparues.\n    D'autres fois, en guise de premiers jalons, le professeur commence par des\nnotions sur l'histoire et la littérature du temps et passe ensuite du général\nau particulier.\n    Les deux méthodes ont leurs avantages ; les circonstances décideront de\nleur opportunité respective.\n    Le point capital, c'est que l'élève saisisse les caractères essentiels de\nchaque art, qu'il comprenne les idées, les sentiments qui l'ont créé, qu'il aime\nen lui ce qu'il contient de beau, de sincère et de vrai, qu'il ressente une par­\ntie au moins des impressions qu'il a fait naître dans l'âme des contemporains\net quelquefois aussi ce respect sympathique qu'on porte spontanément aux\nvieilles et bonnes choses, alors surtout qu'elles conservent sous la patine de\nla vétusté, une jeunesse indélébile.\n    Pour qu'il en soit ainsi, il faut le mettre en contact avec les œuvres.\n    Les habitants des grandes villes jouissent sous ce rapport d'inappréciables\navantages.\n    Ils ont les musées, les églises, les monuments civils, et partant, il leur est\nloisible d'entrer dans l'intimité du Beau. Au maître d'en tirer parti en s'atta-\nchant spécialement aux styles dont des spécimens se trouvent à sa portée.\nSeulement, ces aubaines sont relativement rares chez nous. Nous possédons,\nil est vrai, quelques églises gothiques, des musées riches en œuvres flamandes\net hollandaises. Bruxelles a les collections du parc du Cinquantenaire ; toute­\nfois, ces ressources sont insuffisantes.\n   Que faire alors? Il faut avoir recours aux reproductions.\n   Par suite de l'excellente organisation du service des moulages annexé au\nMusée du parc du Cinquantenaire, on se procure à des prix raisonnables les\nmoulages de presque tous les plâtres exposés. Néanmoins quelque favorables\nque soient les conditions de vente, il n'y a pas possibilité d'acquérir un\nnombre suffisant de moulages pour donner aux élèves ne fut-ce qu'une idée\ndes chefs-d'œuvre de la sculpture. On s'en tiendra alors comme pour l'archi­\ntecture et la peinture d'ailleurs, aux photographies, phototypies et gravures.\n"}, {"page_pdf": 502, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3184, "texte": "LA CULTURE ESTHÉTIQUE DANS L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE                         427\n\n\n    D'aucuns ont vanté les projections lumineuses. Encore que l'usage en soit\n peu commode, les vues projetées sont souvent un peu vagues et laissent\ninsoupçonnées les délicatesses de détail et d'expression qui constituent dans\nbien des œuvres, les gothiques, par exemple, un des principaux éléments de\nleur valeur.\n    Aussi, je leur préfère les grandes photographies allemandes. N'était leur\nprix élevé, on s'en tiendrait à elles principalement.\n    A leur défaut et pour les compléter — ces collections ne comptent, en\n effet, à de rares exceptions près, que des œuvres à partir du XIVe siècle —\non ne pourrait assez recommander les productions de la maison Seemann,\nde Leipzig.\n    En premier lieu, les tableaux muraux (Wandbilder) ; deux cents photo-\ntypies, 60 X 78 centimètres, dont les cent cinquante premières sont très con­\nnues dans le monde de l'enseignement; en second lieu, la galerie de deux cent\nquarante portraits choisis dans tous les siècles. Nous conseillons, en outre,\nl'achat d'une série de quarante phototypies, de même dimension, intitulée :\nL'art en Belgique. Cette série rendra de multiples services, tant dans les cours\nd'art que dans les leçons d'histoire, de géographie, etc.\n    Toutes les reproductions précitées, bien que merveilleusement venues, pré­\nsentent une lacune lorsqu'elles rendent des peintures : la couleur fait défaut.\nOr, comment faire connaître la palette des gothiques, les colorations chaudes\ndes italiens, les tonalités naïves d'un fra Angelico, les clairs-obscurs de Rem­\nbrandt, si vous ne disposez que des froides phototypfes ?\n    La firme Seemann s'est rendu compte de ce besoin. Elle vient de publier\ndes impressions héliographiques d'après un procédé nouveau, dont plusieurs,\nvraies pages d'art, luttent sans trop de désavantage avec les originaux. Un pre­\nmier carton : « Cent maîtres du passé » contient cent fac-similés, 18X24 cen­\ntimètres, à côté de celui-ci, il en existe d'autres parmi lesquels une série de\ncopies en couleurs de grandeurs diverses, Dürer, Claude Lorrain, Poussin,\nRembrandt, le Titien, etc.\n   La maison Wachsmuth, de Leipzig, possède des restitutions en couleurs\nde panoramas antiques; néanmoins, elles plaisent moins que les précédentes\npar défaut de nelteté.\n   Voilà quelques indications. Celui qui voudrait organiser un cours d'histoire\nde l'art, ne manquera pas de se mettre au courant de la bibliographie très\nbien fournie du sujet : ouvrages scientifiques et manuels de vulgarisation,\nillustrés et autres pour professeurs et pour élèves.\n   J'ai insisté sur le matériel des leçons d'histoire de l'art non sans motif; le\nsuccès en dépend pour une bonne part.\n   Ainsi conçu, ce cours est comme une lecture dans le livre de l'humanité\nprise à ses sommets.\n   Il fournit une occasion d'ennoblir l'entendement, d'élever les sentiments et\nde faire goûter les jouissances les plus exquises qu'on puisse rêver sur terre,\naprès celles de la vertu.\n   Aussi souhaitons-nous de le voir établi dans tous nos établissements d'en­\nseignement moyen.\n                                                            PAUL VRANCKEN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-012", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 428, "page_fin": 430, "titre_corps": "Sur René Ghil", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edmond Joly", "ancre_debut": "Sur René Ghil MAINTENANT que l'on semble oublier", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 503, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2640, "texte": "Sur René Ghil\n\n                 MAINTENANT que      l'on semble oublier un peu trop le côté\n                    sublime, difficultueux, « ésotérique » de l'art; maintenant\n                     que les tours d'ivoire semblent, à beaucoup, un logis\n                     incommode et trop coûteux de ne rapporter rien, il est bon\n                     de parler de M. René Ghil. Nous ne pourrions, sans\n                     doute, trouver des œuvres moins accessibles que les\n                    siennes. Elles imposent le respect par un labeur constant\n                     et ardu ; elles attestent ainsi que l'art du verbe n'est pas\n                    l'amusement à la fois strict et banal auxquels plusieurs\n(qui ne sont pas des moindres) semblent vouloir nous ramener aujourd'hui.\nSans doute, tout n'y peut être goûté, ni même compris par chacun ; mais il\ny a là des expériences fort utiles pour des théories personnelles qui nous\nsont chères depuis longtemps déjà; il y a, ensuite, un effort d'art, montrant\nà tous, comme les héroïsmes des pénitents, combien le dieu que nous servons\nest sublime autant que charmeur. Ce stylite au-dessus de la foule, enseigne,\nau moins, à celle-ci, la crainte respectueuse de ce qu'elle ignore...\n    L'étrangeté de M. René Ghil provient à la fois des forces et des impuis­\nsances du langage humain. Son mal, en cela, est celui même de l'art du\nverbe.\n   Nous touchons ici un des premiers et des plus importants problèmes de la\nlittérature. Nous l'avons souvent fait remarquer : le langage se présente à\nl'artiste comme un instrument qu'il n'a point fait à lui seul, qui n'a pas été\nfait non plus pour lui seul. Il doit alors, comme Siegfried, forger à nouveau\nle glaive que les dieux et les nains lui laissèrent brisé... D'obscures et admi­\nrables intuitions, associant les différents sons à divers émois, paraissent avoir\nformé la base du langage, base de nature artiste. Les sciences philologiques\nnous montrent les évolutions de cet élément primitif et les additions que\ndiverses activités humaines, de natures scientifiques, utilitaires, y ont faites\npour constituer le langage qui est offert aux artistes d'aujourd'hui.\n   Ce langage forme une sorte d'expression moyenne correspondant à la\nmoyenne de l'activité psychique. Les sciences doivent le reconstruire pour\nobtenir des vocabulaires suffisamment précis. L'art doit le transformer pour\nune expression suffisamment belle, c'est-à-dire harmonique. Car le travail\nartiste a deux termes : son objet et son moyen; ce qu'il veut exprimer, et le\nmoyen de cette expression. On n'y devient maître qu'en dominant à la fois ces\n"}, {"page_pdf": 504, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3002, "texte": "                               SUR RENÉ GHIL                              429\n\ndeux termes, qu'en les dominant assez bien pour les avoir su rapprocher dans\nune harmonie définitive.\n   Ce travail de l'art sur le langage commun prend les formes les plus\nvariées : tantôt collectives, comme les prosodies ; tantôt personnelles, comme\nles styles. M. René Ghil entreprit de lui donner une base tirée de la science\npar les théories évolutionnistes ; il créa, de la sorte, le système qu'il appela\n« Instrumentation ». Ce système fut exposé dans un très savant et très célèbre\n(chez certains!) Traité du verbe; l'auteur en appliqua de suite la théorie dans\nune série de poèmes : En méthode à l'œuvre. Il avait dépassé la vingtaine de\nquelques années... Les plus impitoyables railleurs avoueront que voilà tout\nau moins un courage qui n'est pas commun ni sans grâce...\n   Essayons de donner une idée facile et à peu près exacte de 1' « Instrumenta­\ntion », la méthode verbale qui constitue la principale caractéristique de notre\nauteur. Elle « instrumente » l'expression par les syllabes comme la musique\npar l'orchestre.\n   Le Sonnet des voyelles, de Rimbaud, a noté sous une forme générale ce rap­\nport fondamental des sons avec nos émois et leurs causes, dont nous parlions\nen commençant cette étude. M. René Ghil applique ce rapport développé\nscientifiquement et cherche à le réaliser dans le verbe qu'il emploie. Rien\nn'est plus simple ni plus beau en théorie. C'est l'incontestable loi d'un lan­\ngage d'art. Il faut évidemment que les mots des poètes véritables soient les\nsons suggestifs d'une musique aux suprêmes émois.\n   Malheureusement, le langage se trouve devoir accepter le sens de certains\nmots qui ne sont pas d'accord avec l'impression musicale. Pour le montrer,\nprenons un exemple facile : celui du mot étonné. Nous y retrouvons l'épou­\nvante des 0 que la théorie de l'auteur compare à « la série grave des Sax ».\n   En effet, l'étymologie nous présente dans étonné le sens renforcé de l'expres­\nsion frappé de la foudre. Un homme étonné serait donc quelqu'un de foudroyé\ncopieusement, alors que le sens ordinaire s'applique à la surprise du mon­\nsieur non averti ouvrant un livre de René Ghil... Des cas pareils abondent\ndans le langage. Pour rendre aux mots, aux syllabes qui les composent, leur\nmusique primitive, M. René Ghil doit désarticuler leur syntaxe et souvent\nchanger leur nature intime. Son travail colossal, effrayant l'imagination,\narrive parfois à des résultats surprenants d'harmonie :\n\n                 ... Quand meurt d'être ardent l'astre.\n\n                 Qui va des pas pareils a des signes de doute\n                       Un laps palpite\n                 Et plane qui porte le doute de limite.\n\n                 Un veuvage de minuit dans lui pleure en cendres.\n                 Le geste d'étrangler qui descend.\n\n   L'histoire des langages avait guidé M. René Ghil; cette histoire lui appa­\nraît sous la forme évolutive. L'évolution est une théorie scientifique. Elle\n"}, {"page_pdf": 505, "page_imprimee": 430, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3081, "texte": "430                              DURENDAL\n\n\nn'est pas que cela. Elle semble la condition d'existence du monde, le geste\nde sa marche. Elle pourrait, au jour où on l'interrogera plus strictement, dire\ndes mots qui réjouiraient les croyants, alors qu'on voudrait aujourd'hui lui\nfaire chasser Dieu de ce monde qu'elle n'explique pas, mais qu'elle raconte.\nMaeterlinck, dans sa Vie des abeilles, lui a demandé le secret de contradictions\ndans lesquelles la vie semble hésiter à cause de Dieu. Ne nous inquiétons pas\nplus qu'il ne faut de voir le poète tant préoccupé d'évolution ; elle sera pour\nnous un mode de l'activité mondiale, aussi mystérieux et lumineux que bien\nd'autres.\n    Comme par reconnaissance d'avoir reçu de l'évolution sa forme de langage,\nle poète fit d'elle le sujet de son poème et la base de spéculations philoso­\nphiques et esthétiques, dont nous regrettons de ne pouvoir entr'ouvrir ici les\ntrop compliqués, mais émouvants arcanes. Aussi bien, puisqu'il reconstituait\nl'efficacité primitive du langage, à quoi pouvait-il l'employer mieux qu'à dire\nles émois des primitifs? Il est évidemment impossible de retrouver l'âme des\npremiers humains, comme, du reste, d'un contemporain de Louis XIV, ou\nde notre plus intime ami. Le roman historique est, par là, un simple jeu inno­\ncent... à peu près! Les âmes ne se pénètrent pas et nous ne pouvons que\n« dialoguer » la nôtre. Mais si l'entreprise d'une épopée humain est, par là,\ntoujours dépourvue d'authencité, elle n'était jamais plus tentante que pour\nl'inventeur d'un langage plus ou moins revenu à ses harmonies premières.\n    C'est pourquoi M. René Ghil, héroïquement, curieusement, parfois magni­\nfiquement, entreprit de raconter la vie sur ce plan :\n    I. Dire du mieux : 1. Le meilleur devenir. — 2. Le geste ingénu. — 3. La\npreuve. — 4. Le vœu de vivre. — 5. Le vouloir altruiste.\n    II. Dire du devoir : 1. Le millier. — 2. Les génitures. — 3. La neuve évo­\nlution. — 4. Le monde mortel. — 5. Le devenir.\n    I I I . Dire de la loi : La loi.\n    Ce tableau montre toute l'œuvre exposant le développement de la vie selon\nl'évolution : d'abord la force avec l'amélioration qui, plus ou moins, surgit des\nluttes instinctives; puis la notion de conscience amenant les engagements\nsociaux des lois. De suite, également, on s'en rend compte, M. René Ghil est\noptimiste et « moral » n'acceptant pas la théorie vieillie du strugglefor life. Il\nenseigne, résumant en synthèses animées, loi d'art, ce que les analyses de\nl'esprit scientifique lui ont présenté en l'éparpillement infini de l'érudition\nmoderne. Ainsi espère-t-il une projection vers des intuitions nouvelles et plus\nhautes encore... Dans tous les cas, s'il se trompe et là où il se trompe,\nM. René Ghil se trompe colossalement, ce qui n'est pas à la portée de tous I\nSon effort suffit déjà pour montrer quel respect veut le travail littéraire et\ncombien de ressources mystérieuses, contradictoires, inexplicables, se trou­\nvent dans l'art verbal, image du Verbe de Dieu.\n                                                              EDMOND JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-013", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 431, "page_fin": 442, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LA POÉSIE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 506, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2342, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\nL ' A m o u r S a c r e , poèmes, par FRANÇOIS VIELÉ-GRIFFIN.— (Paris, Biblio­\n    thèque de l'Occident.)\n    Le poète des Cygnes et de la Chevauchée d'Yeldis nous a habitués, depuis\nlongtemps, à un art d'une pureté, d'une élégance et d'une noblesse auxquelles\ns'applique forcément l'épithète de « merveilleuses». On respire, dans ses\nmoindres poèmes, une atmosphère qui tient à la fois du ciel et de la féerie.\nQu'il se tourne aujourd'hui vers les saints pour célébrer avec ferveur les\nexploits mystiques de ces héros de l'Idéal, de ces âmes de songe et de fierté\nsuprêmes, cela n'est pas pour nous surprendre; qu'il ait paré leurs vies,\nsimples ou tragiques, de rayonnantes images et de graves pensées, ceux qui le\nconnaissent devaient s'y attendre. Sainte Agnès, sainte Eulalie de Mérida,\nsainte Julie, sainte Jeanne, sainte Dominante de Braga, saint François\n l'Apocryphe, sainte Marguerite de Cortone, saint Michel du Péril, M. Fran­\n cis Vielé-Griffin les dresse de toute leur hauteur et les enrobe avec amour de\ntoute leur surnaturelle lumière. Mais en même temps, il leur laisse des\n charmes terrestres et cet air d'humanité qu'ils avaient quand ils erraient\n sur la terre : leurs gestes, avant que les enlève la mort en une ascension\n transfigurée, sont des gestes naturels — si parfois héroïques — et permis à\n tout homme de bonne volonté. L'imitation de leur Bonté ne nous est point\n défendue, et suivre leur Vertu nous est possible, ne fût-ce que de loin et à pas\n chancelants. Et le poète a raison d'invoquer, au seuil de ce très beau livre,\n le Miracle des Roses qui se changeaient en pain, et de se demander à lui-même :\n\n                 Qui sait l'arrière écho de tes chansons ailées ?\n                 Si tel geste ne suivra leur roi vers l'empyrée?\n\n   Quoi qu'il en soit, il faut louer le grand artiste qu'est M. Vielé-Griffin\nd'avoir, et presque le premier, extrait la splendeur latente de ces légendes\nnaïves ou profondes que sont les vies des saints, et d'avoir fait se pencher\nvers elles sa Poésie au front chaste et méditatif.\n   J'admire surtout, dans ce recueil où rien d'ailleurs n'est à négliger, Sainte\nMarguerite de Cortone, adorable dialogue lyrique où l'on est surpris de ren­\ncontrer cet esprit élégant et cette fine fantaisie que l'on trouve dans les comé-\n"}, {"page_pdf": 507, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2719, "texte": " 432                               DURENDAL\n\n\n dies de Musset, — mais où l'on ne s'étonne pas de découvrir des merveilles\n telles que ces vers :\n\n                 Le premier amour est joli,\n                 Mais futile et léger et traître\n                 — Comme un faux printemps\n                 Qu'on voit fleurir de sa fenêtre\n                 Avec un sourire complice, peut-être !\n                 Gardons son souvenir, il vaut de loin ;\n                 On sourit tristement un peu quand on y songe.\n                 Mais, maintenant !\n                 Aspire longuement l'haleine des foins\n                 Dans l'heure dorée qui s'allonge :\n                 Voici le Printemps des roses écloses,\n                 Avec ses lèvres de cerise\n                 Qui rient et osent,\n                 Avec ses yeux mi-clos qui disent\n                 L'éblouissement de son sourire divin !\n                 Ah I lève-toi, Marghetta, prends sa main ;\n                 Livre ta bouche au baiser sans surprise ;\n                 Voici la Joie, que précédait son ombre,\n                 Voici l'Amour,\n                 Voici ta Destinée !...\n\n  Dans Saint Michel du Péril, la pensée du poète, prenant un essor plus large :\nencore, s'élève jusqu'aux plus hautes considérations philosophiques, exaltant :\n\n                 La solitude infinie\n                 De l'éternelle Unité\n                 Qui tend l'amour et le génie\n                 Comme des miroirs à sa beauté...\n\n\nLa Tentation de l'Homme, par SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE. —\n    (Paris, Mercure de France.)\n    La plupart des poètes se contentent de traduire les émotions de leur propre\ncœur, songeries mélancoliques, rêves de gloire ou de mort, joies ou tristesses\nd'amour; et comme ces sentiments appartiennent à tout le monde, il y a dans\nleurs œuvres, où chacun se reconnaît un peu et se mire lui-même avec complai­\nsance, quelque chose qui charme la foule et la prend aux entrailles. D'autres\npoètes célèbrent les beautés changeantes de la nature, frêle candeur des prin­\ntemps, pompes éclatantes des étés, fastes douloureux des automnes; ceux-là\naussi sont compris et goûtés par beaucoup. D'autres encore, plus amoureux\nde plastique que de passion, s'attachent à restituer dans leurs strophes la\ncouleur des tableaux, la noble forme des statues, les apparences évanouies\ndes siècles morts : ceux-ci comptent déjà moins de fervents. Mais les plus\ngrands, et les moins goûtés d'ordinaire, sont ceux qui, se penchant sur\nl'éternel mystère de la destinée humaine, interrogent avec une anxieuse audace\nle Sphynx impassible et muet, et s'asseyent, loin du bruit que font les hommes,\nsur les cimes désertes de la méditation. Leur maîtresse à eux, c'est l'austère\n"}, {"page_pdf": 508, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3312, "texte": "                                   LES LIVRES                                433\n\n\n Pensée : elle leur consume le cœur d'une flamme purificatrice et féconde,\nqui fait de ces méconnus, de ces dédaignés, des flambeaux que les masses\nd'en bas ne distinguent point parce qu'ils les éblouissent, mais qui les guident\n à leur insu dans la nuit de leur inconscience.\n    C'est parmi cette élite que combat M. Sébastien-Charles Leconte : car\npareil effort est en vérité un combat, d'où l'on peut sortir victorieux — et c'est\nle cas de M. Leconte — sans que la foule acclame ni seulement se retourne;\ncorps à corps avec l'Idée, lutte incessante avec le Verbe qui se dérobe et se\nrebelle ! Silencieuse et grandiose épopée!\n    La Tentation de l'Homme, faisant suite à l'Esprit qui passe, continue une\nTrilogie qu'achèvera la Gloire de l'Esprit, et que M. Leconte appelle son\n« œuvre définitive » : car le Bouclier d'Ares et les Bijoux de Marguerite ne sont\nà ses yeux que des « livres d'études » ! Je n'entreprendrai pas dé développer\nl'idée philosophique de ce livre, et je laisse à de mieux avertis le soin de la\ndiscuter; aussi bien l'écrivain a-t-il pris la précaution de s'expliquer lui-même\nen quelques lignes d'Argument.\n    Ce que je veux mettre en lumière chez ce poète-philosophe, c'est l'incorrup­\ntible grandeur de son inspiration, la magnificence de son imagination, l'indes­\ntructible puissance et le sonore éclat de son verbe d'airain. L'auteur de la\n Tentation de l'Homme a reçu le don si rare de la vision épique; ses conceptions\nont quelque chose de titanesque,où l'horreur le dispute souvent à la splendeur.\n Il construit ses hauts poèmes comme les architectes babyloniens édifiaient\nleurs palais et leurs temples : parvis immenses, escaliers gigantesques, tours\nde vertige, rampes dont la spirale s'enfonce à l'infini en des gouffres de\nténèbres, monstrueux entassements de prodiges nocturnes,— chevaux cabrés,\nlueurs sanglantes de torches, fracas de buccins, cris de victoire et râles de\nmort, gestes éperdus vers les étoiles, — telles sont, dans cette œuvre multi­\nforme, les images qui dominent et s'imposent au souvenir.\n    Les vers de M. Leconte, dignes de ses fières et inflexibles pensées, sur­\npassent tous ceux d'aujourd'hui par la qualité de leur trempe : nul, depuis\nLeconte de l'Isle, ne martela plus fortement le dur alexandrin. Et ce\nlaborieux forgeron, assouplissant à son gré le rythme et la rime, façonne la\ngrande strophe lyrique avec autant de bonheur que les maîtres du Roman­\ntisme, dont il possède le souffle impétueux et jamais défaillant. En voici un\nexemple, pris au hasard, et pour mille autres qui vaudraient tout autant,\nsinon mieux :\n                 Entre! la ville est prise, et la brèche est béante.\n                 Ton soir victorieux tombe, et, de rang en rang,\n                 Embrase l'aigle d'or des étendards. Plus grand\n                 Qu'hier, le soleil meurt, et la cité géante\n                 Tremble comme une femme au pas du conquérant.\n\n                 Le massacre en grondant roule comme un orage;\n                 Avec cent mille bras, l'incendie effaré\n                 Tord ses cheveux de sang sur le pavé sacré,\n                 Et les vainqueurs, lourds de haine, las de carnage,\n                 S'engoufirent pesamment dans le temple éventré.\n"}, {"page_pdf": 509, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2964, "texte": " 434                                DURENDAL.\n\n\n   M. Sébastien-Charles Leçon te mérite, qu'on lui applique les belles et\n hautaines paroles qu'il adresse lui-même au Poète :\n\n                  Tu construis l'œuvre unique où veille ta présence\n                  Avec tout le futur, avec tout le passé,\n                  Et sachant, ô Poète ! en qui tous ont pensé,\n                  Que, hors ce que le verbe appelle à l'existence,\n\n                 Tout, et même le ciel visible, est vanité,\n                 Donne, pour consoler l'immortelle bannie,\n                 A cette âme d'un jour, qui se veut infinie,\n                 L'illusion d'avoir fixé l'éternité.\n\n L a C h a î n e d e s H e u r e s (La Chaîne des Heures. — Rapsodie afri­\n    caine.— Les Chants dans la Nuit), par R.-H. DE VANDELBOURG.— (Paris,\n    Mercure de France.)\n    Ilmanque beaucoup de choses encore, aux vers de la Chaîne des Heures,\n pour atteindre la perfection: ils sont sans doute harmonieux souvent, légers\n parfois; mais ils n'ont pas, pour la plupart, ce je ne sais quoi d'ailé, de palpi­\n tant, qui fait que la strophe s'envole et plane comme un oiseau et que\n l'oreille, immédiatement, reconnaît un alexandrin dans un groupe de douze\n syllabes, sans qu'il soit besoin pour cela du « coup de cloche » de la rime.\n Quant à la pensée du poète, elle hésite, se dérobe, vous échappe au moment\n où l'on croyait la saisir : M. de Vandelbourg ne semble pas avoir l'esprit\n classique, ce goût de l'ordre et de la mesure sans lequel il est impossible\n d'édifier une œuvre impeccable. Je retiens pourtant, dans la Chaîne des\nHeures, quelques tableaux de soleils couchants qui ne sont pas saris charme, ni\nsans grandeur.\n    Je leur préfère pourtant la Rapsodie africaine, une suite de sonnets où il y a\nde la couleur, de la fantaisie, et du soleil, beau-coup de soleil. Certaines de\nces images d'Afrique se parent d'une grâce et d'une simplicité presque\nbibliques. Je citerai entre autres le Rapsode, les Oulad Naïl, le Porteur d'eau, le\nChanteur : petites fresques habiles, mais sincères, et qui valent surtout par la\n fidélité du rendu.\n    Les Chants dans la Nuit renouvellent une plaisanterie littéraire dont s'amu­\nsèrent naguères des poètes qui étaient aussi dés érudits, comme le malheureux\nChatterton: l'auteur prétend avoir traduit le manuscrit d'un vieux philosophe\npersan, rencontré au. cours d'un voyage et vainement recherché depuis. Ces\npensées amères sont imprégnées d'un fort parfum d'Orient; d'aucunes ren­\nferment un sens profond, d'autres sont vêtues d'une évidente beauté. Et c'est,\npour moi, la partie la plus digne d'intérêt de ce livre très inégal.\n\n N i d s e t fleurs, par MARIE VAN ELEGEM. — (Lille, Société d'éditions\n    modernes.)\n   Je ne suis pas de ceux qui dédaignent ou méprisent les vers des jeunes\nfilles: j'avoue même que je les aime assez : à défaut d'une forme impeccable\net de pensées profondes, on y trouve exprimés, avec une gaucherie qui a son\n"}, {"page_pdf": 510, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2926, "texte": "                                    LES LIVRES                                   435\n\n\n charme, les émois puériles et les rêves candides de ces petites âmes que nous\nconnaissons si mal. Car sait-on jamais au juste « à quoi rêvent les jeunes\n filles » ? Il y a, dans leurs strophes naïves, je ne sais quoi de lilial qui n'appar­\n tient; qu'à elles. Et cela me semble un motif suffisant de ne rester point indif­\nférent à, ces essais, si maladroits qu'ils puissent être.\n     Et Mlle Marie Van Elegem n'est pas toujours maladroite. Sans doute, en\n examinant à la loupe ses odelettes et ses sonnets, vous y découvrirez des\n négligences de syntaxe, voire même des distractions orthographiques ; et\n quant aux chevilles (fi, mademoiselle!) elles ne s'y exhibent que trop aisé­\n ment. Mais plus d'une piécette de ce léger recueil est gracieusement écrite et\njoliment rimée : Qu'adviendra-t-il? et l'Errant, par exemple, sont de petits\n poèmes presque parfaits. Somme toute, les nids qu'a maraudes Mlle Van\n Elegem aux bosquets du Parnasse, chantent une chanson qui fait plaisir à\nentendre, et les fleurs qu'elle y a cueillies exhalent un parfum fort agréable à\n respirer.\n\nL e s F r è r e s M a r c h e u r s , poème, par ADRIEN MITHOUART. — (Paris,\n  Bibliothèque de l'Occident.)\n  Dans la torpeur d'un siècle futur, où le règne universel des machines rend\ninutile tout effort humain, où les corps s'atrophient et les volontés s'engour­\ndissent, un héros se lève, qui fait ce rêve\n                D'aller tout droit devant lui jusqu'à Rome,\nnon eh automobile, mais à pied! Bravant les rires, il part, et son passage\néveille partout la surprise, voire l'indignation. Parvenu à Rome, Saint Mar­\nchedieu harangue Léon Cinquante, qui lui répond : « Va donc ! » Un mol\néphèbe, qui contemplait\n                Les muscles durs d'un Milon de Crotone,\nle suit. Puis la foule des purs lui emboîte le pas, et c'est tout un peuple de\nmarcheurs. Poème curieux, écrit en une langue précieuse et bien rythmée.\n                                                                      F. A.\nLE ROMAN :\nD o n a t i e n n e , par RENÉ BAZIN. — (Paris, Calmann-Levy.)\n   Voulez-vous connaître à fond René Bazin, pénétrer dans l'âme de ce bel\nartiste, avoir une idée complète et précise de son merveilleux talent; voulez-\nvous, enfin, lire une analyse parfaite de ses œuvres, en connaître l'essence\nmême? Lisez donc les superbes pages que lui a consacrées si souvent notre ami\nEugène Gilbert; un des critiques les plus avertis, les plus fins et les plus\nsagaces que je connaisse. D'abord, prenez le beau livre : En marge de quelques\npages, un livre dont l'auteur, a droit d'être fier, un livre que tous nous devrions\navoir dans notre bibliothèque pour le consulter souvent. Il y a là de péné­\ntrantes études, d'art. Les pages occupées par l'étude de l'œuvre de R. Bazin,\nsont parmi les plus belles et les plus fouillées du livre. Gilbert y fait un éloge\n"}, {"page_pdf": 511, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3202, "texte": " 436                              DURENDAL\n\n\n  enthousiaste et mérité de la Terre qui meurt, un des plus artistiques romans\n  du siècle, un pur chef-d'œuvre comme il le dit avec infiniment de raison. Pour\n  bien apprécier un auteur, il faut l'aimer, et Eugène Gilbert aime R. Bazin\n  avec tout son cœur épris de littérature à la fois saine, forte et nerveuse.\n    Donatienne, le dernier ouvrage de notre auteur, est et restera aussi une de\n  ses belles œuvres. Eugène Gilbert lui a consacré une critique étendue dans la\n Revue générale. Je suis tenté d'y renvoyer nos lecteurs. Car on ne saurait mieux\n apprécier et analyser un livre. Quiconque aura lu son article, s'empressera de\n le lire, et il aura l'impression qu'il ne peut être qu'admirable, un ouvrage qui\n a inspiré à son critique d'aussi nobles et éloquentes paroles.\n    Oui, Donatienne est un beau livre. J'en aime surtout les premières pages,\n celles où l'auteur décrit avec une rare puissance, avec une émotion qui\n empoigne le lecteur, la lamentable odyssée d'une famille de pauvres, détruite\n et brisée par la misère physique compliquée de la misère morale. C'est avec\n une vraie pitié qu'on accompagne Louant dans son affreux pèlerinage, loin\n de la terre patriale, vers des pays inconnus, où il espère contre tout espoir\n trouver une consolation si nécessaire dans l'oubli du passé, dans la sépara­\n tion d'avec une terre où tout son bonheur familial s'est effondré d'une façon\nsi cruelle. René Bazin vous fait partager vraiment toute la cuisante souffrance\ndu pauvre esseulé, qui erre de par le monde comme un exilé abandonné de\ntout le monde, rebuté par les hommes et dont la vie ne doit plus être qu'un\n perpétuel chemin de croix.\n    Rarement la misère de pauvre a été décrite d'une façon plus magistrale et\nplus empoignante et par un cœur qui l'a plus intimement pénétrée. On y\nsouffre avec ce martyr de la douleur. On y vit sa vie de privations physiques\net de tortures morales. On y pleure avec lui. On mêle ses larmes aux siennes.\nEt quand le lecteur arrive à la fin de cette histoire, qui revêt sous la plume de\nBazin une grandeur épique, il est tout pénétré de respect pour le pauvre, de\ncompassion pour sa misère, d'indignation pour le monde, qui n'en a cure, et\nde désir de lui venir en aide. Je ne puis qu'engager vivement tous ceux qui\nveulent lire de beaux et bons livres à lire non seulement celui-ci, mais tous\nles livres de René Baizn. Tous sont à lire. Tous doivent être lus. Je suis cer­\ntain qu'aucun ne regrettera d'avoir suivi le conseil que je lui donne, en me\nbasant sur l'impression que la lecture des œuvres de ce bel artiste m'a\nlaissée.\n                                                                         H . M.\n\nDIVERS :\nL E S S A I N T S . — Saint Victrice, par M. l'abbé VACANDARD. —\n  Sainte Hildegarde, par M. l'abbé PAUL FRANCHE. — La bien-\n  heureuse Marie de l'Incarnation, Madame Acarie, par le\n  prince EMMANUEL DE BROGLIE, 3 vol. in-12. — (Paris, Lecoffre.)\n  Figures de saints, encore, diverses et attrayantes, dessinées en traits, abon­\ndants et précis, avec la mordante netteté d'une gravure sur cuivre du\nXVIe siècle, ou à moitié voilées des ombres et des obscurités de l'éloignement,\n"}, {"page_pdf": 512, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3437, "texte": "                                    LES LIVRES                                  437\n\n  avec la physionomie, émoussée par l'humidité ou les intempéries, des images\n  peintes des catacombes ou des effigies de pierre des cathédrales.\n     Les hagiographes qui collaborent au méritoire travail entrepris par la\n  maison Lecoffre sont, en général, des savants peu enclins à donner audience\n  à la fiction et à la poésie; ils sacrifient rarement à la conjecture et ils sont en\n  défiance de toute narration d'apparence légendaire. Ils n'hésitent pas à avouer\n  les lacunes des documents, ou leurs contradictions et, tout en tirant le plus\n judicieux parti de ce qu'ils contiennent, ils ne se hasardent guère aux hypo­\n  thèses qui pourraient pallier à ces insuffisances.\n     Encore qu'elle entraîne à quelque sécheresse et que, pour certains, elle ne\n laisse subsister qu'une façon de squelette du personnage merveilleux dont les\n récits naïfs et admiratifs des fidèles ont perpétué la renommée magnifiée, la\n méthode est sûre et excellente et nous vaudra une série d'études hagiogra­\n phiques destinées à une considérable diffusion et auxquelles la plus soupçon­\n neuse critique ne trouvera rien à reprendre.\n    Pourtant, il semble que, souvent, la légende ne soit qu'une sorte d'effer­\n vescence de la réalité; et on se prend à regretter, parfois, que notre concep­\n tion rigoureuse et méthodique de l'histoire, notre avidité de détails précis et\n de preuves vérifiées, nous inclinent à écarter d'une main trop systématique\n cette efflorescence de la vie, alors, cependant, qu'elle a effectivement existé et\n agi, puisque des âmes, en nombre infini, ont été ravies et parfumées — et\n converties — par elle.\n    Toutefois, on ne saurait, fût-ce en gémissant, à l'occasion, de leur austérité,\n laisser de louer les écrivains qui s'attachent à dégager la biographie des\n saints des surcharges et des accroissements parasitaires, mais si fréquemment\n exquis, de la légende. S'il arrive qu'elle doive son origine à l'ignorance ou à la\nfraude, elle est dénuée, dans ce cas, des caractères de spontanéité et de déve­\n loppement organique qui permettent, au moins, de la considérer dans sa for­\nmation et sa propagation, et abstraction faite de sa valeur intrinsèque, comme\n un indubitable témoignage de l'extraordinaire action exercée dans le monde\npar celui qui en est devenu le héros. Action tellement intense qu'elle a acquis\nà la personnalité dont elle émanait une espèce de survie dans la mémoire\nreconnaissante des peuples.\n    Car, la légende est une évolution ou, si l'on veut, une fermentation de\nréalité, possible, seulement, sur de la matière vivante; les êtres et les événe­\nments oubliés ne sauraient y donner naissance, parce qu'ils sont doublement\nmorts : — morts du sépulcre et — morts de l'oubli...\n    La foule est une infatigable et géniale tisseuse de fables, une grande inven­\nteuse de symboles et de contes riches en significations mystérieuses, et dont\nles éléments, lentement agglomérés, reflètent ses craintes, ses regrets et ses\nespérances. Sur la scène, éternellement animée, de l'histoire, la légende ne\nprend-elle pas un peu l'aspect et le rôle du chœur qui résume les péripéties\ndu drame, célèbre ou maudit ses protagonistes en paroles de dithyrambe, de\nblâme ou d'augure, selon que leurs actes ont été justes, malfaisants ou\nfunestes?...\n    Aux jours anciens, le peuple embaumait, dans les légendes perpétuées par\n"}, {"page_pdf": 513, "page_imprimee": 438, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3189, "texte": "438                                   DURENDAL\n\n\nla tradition orale, le souvenir illustre des hommes qui lui avaient été secou­\nrables et chers, ou de ceux dont lé nom personnifiait, aux jours d'oppression\nou de captivité, le passé de liberté et de gloire de la race : Ainsi, pour les Bre­\ntons et les Gallois asservis par les Normands, le roi Arthur, toujours prédit\net toujours attendu. Ainsi, pour les populations de la Gaule, les grands\névêques, organisateurs et protecteurs, des périodes romano-franque et méro­\nvingienne, et les fondateurs de monastères qui, en France comme dans le\nreste de l'Europe, défrichèrent à la fois le sol et les âmes (1).\n   On se méprendrait singulièrement, du reste, en s'imaginant que la crédu­\nlité de l'humanité et sa tendance aux conceptions mythiques se soient donné\ndavantage carrière en matière religieuse qu'en matière profane. Ne suffit-il pas\nd'écouter et de lire pour se convaincre que, jusqu'en ce siècle de publicité\noutrancière — malgré ou, peut-être, à cause de celle-ci — il n'est pas de fait\nnotable qui ne devienne le thème de commentaires, d'explications et de\nvariantes qui le dénaturent au point, souvent, de ne lui laisser rien de son\naspect véritable et primitif. Ces métamorphoses ont, quelquefois, des agents\nconscients et intéressés ; mais leur principal facteur est l'imagination publique,\ninstinctivement encline à repousser la simplicité de la réalité pour y sub­\nstitué des versions étranges et compliquées. La simplicité des ressorts et des\nmobiles de la plupart des affaires de ce monde déconcerte les simples — et\nles désappointe — pour peu qu'il s'agisse de gens en vue, le populaire y\nveut du tragique, de l'insolite, du secret et, s'il ne s'y trouve pas, il l'y-met!\n\n                                             *\n\n\n   Les trois derniers volumes de la maison Lecoffre sont consacrés à des per­\nsonnages religieux qui ont paru et brillé dans l'Église à de longs siècles d'in­\ntervalle; saint Victrice, fils de soldat, soldat lui-même, et, finalement, évêque\nde Rouen, au IVe siècle; sainte Hildegarde, abbesse du monastère bénédictin\nde Saint-Rupert, dans le pays rhénan, a u x Ve siècle; et Mme Acarie, la bien­\nheureuse Marie de l'Incarnation, sœur converse dans l'ordre des Carmélites,\ndont l'introduction en France était due à sa persévérance et à ses bienfaits, au\nXVIe siècle.\n   Mais un trait commun les caractérise, qui est la coexistence chez eux d'une\nénergie et d'une volonté inaltérables et joyeuses avec les dons d'humilité\ninséparables de la grâce.\n   Comme saint Martin de Tours, saint Victrice sort, un jour, des rangs de la\n\n\n   (1) Au début du Ve siècle, c les moines se multiplient; ils couvriront la Gaule de leurs\ncouvents, ils pénètreront jusque dans les contrées les plus sauvages, défrichant le sol,\ncréant autour d'eux des villages ; ils conquerront le monde barbare, et la société chré­\ntienne du moyen âge sera, en grande partie, leur œuvre ». (E. LAVISSE, Histoire de\nFrance, tome II, p. 36).\n   Comment ne point se rappeler, involontairement, le mot de La Bruyère : « Ils épar­\ngnent aux autres hommes la peine de semer... et méritent ainsi de ne pas manquer de ce\n pain qu'ils ont semé ?\n"}, {"page_pdf": 514, "page_imprimee": 439, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3458, "texte": "                                   LES   LIVRES                                439\n\n légion à laquelle il appartenait, pour jeter, aux pieds du tribun, ses armes,\n incompatibles avec sa qualité nouvelle de chrétien; mais il ne laisse la carrière\n militaire que pour commencer un autre combat, plus âpre et plus difficile,\n parmi les peuples barbares. Et la vigueur et l'endurance acquises dans\n son méfier, il les dépensera dans ses fonctions épiscopales qui, en cette\n période, de trouble et lente désorganisation, avaient peu à peu absorbe tous,\n les pouvoirs, seule autorité médiatrice et obéie entre les représentants de\n l'empire défaillant et ceux des envahisseurs sauvages et ingénus; qui por­\n taient sur les institutions romaines une main hésitante, à la fois violente et\n respectueuse.\n    Saint Victrice a laissé quelques écrits dans le latin dégénéré, fleuri et subtil\n de son temps ; sainte Hildegarde, elle, retraçait en une langue obscure et\nincorrecte des visions d'un tel relief, d'un accent si extraordinaire, que, sous­\n vent, elles font songer à l'apocalypse et aux évocations véhémentes de l'enfer\n du Dante. L'empire dans lequel elle vit ne lutte plus contre la poussée des\n Francs, et des Germains; il a hérité de ceux-ci, ses ascendants, là vplonté de.\n la domination, et la bataille se continue, pour laquelle il a conjuré toutes ses\nforces contre le pouvoir spirituel, contre l'Eglise qui veut préserver le clergé\n des compromissions du siècle, le détacher de l'étreinte et des obligations qui\nl'étouffent et l'amoindrissent, de la féodalité. Hildegarde, que les contempo­\nrains avaient surnommée la Sibylle du Rhin, est une femme de tête et de réso­\nlution; elle défend son monastère menacé ; elle menace et morigène les pré­\nlats simoniaques en prévaricateurs; adresse des conseils à l'empereur, aux\nrois et aux papes mêmes... Et sa voix prophétique ne cesse de s'élever parmi\nle tumulte du temps pour avertir infatigablement les petits et les puissants.\nOn possède de sainte Hildegarde des ouvrages et une immense correspon­\ndance qui constituent, certes, un des monuments les plus significatifs de\nl'époque,,\n    M me Acarie, également, a marqué son passage au milieu d'un temps plein\nd'agitation et de mouvement : elle appartenait à cette haute bourgeoisie pari­\nsienne, illustrée, sous l'ancien régime, par tant d'hommes de caractère, de\ntalent et d'intégrité : Bourgeoisie de traditions fortes et respectées, fière, fron­\ndeuse, indépendante, mais fidèle et loyale, et qui se faisait un impérieux\ndevoir de donner à ses enfants une éducation un peu austère, propre à\nformer des âmes vigoureuses et libres, à la lois ardentes et réfléchies, pru­\ndentes au conseil et hardies à l'action, — et, pour le surplus, — éminemment\noriginales.\n   En nous racontant Mme Acarie, c'est, en réalité, une esquisse duXVIIesiècle\nfrançais que M. de Broglie se trouve amené à tracer, et d'une façon très\nhabile et très heureuse. Période de renaissance, de renouveau, après les lon­\ngues dissensions de la Ligue, et les règnes tragiques des derniers Valois, et\ndurant laquelle la France a produit ses esprits les plus savoureux et les plus\nsubstantiels et ses âmes les plus généreuses et les mieux trempées. Parmi les\nnoms des protecteurs ou des conseillers de Mme Acarie dans sa grande entre­\nprise, on trouve ceux d'Henri IV, de saint François de Sales, de saint Vin-\ncent de Paul, de M. de Bérulle, fondateur de l'Oratoire, du chancelier de\n"}, {"page_pdf": 515, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3084, "texte": "440                               DURENDAL\n\n\nMarillac,qui peuvent être énumérés sans autre commentaire. Ce sont de beaux\ntypes d'humanité saine, en même temps puissante et fine, aussi bien que\nM me Acarie elle-même, femme dû monde accomplie, admirable de dévoue­\nment pour ses enfants et son caustique époux, et d'obstination intelligente et\nde ressources pour la réalisation du dessein qu'elle avait conçu : l'instaura­\ntion en France des carmélites réformées de sainte Thérèse.\n\nLe Crucifix dans l'histoire et dans l'art, dans l'âme des\n   s a i n t s e t d a n s n o t r e v i e , par J. HOPPENOT, deuxième édition\n   illustrée, un volume in-4°. — (Paris, Desclée, De Brouwer et Cie.)\n   L'Evangile rapporte que Siméon, contemplant le Sauveur enfant, laissa\néchapper cette prophétique parole : « Celui-ci sera dans le monde un signe\nde contradiction... Signum cm contradictur ». Contradiction muette et éter­\nnelle de l'Affirmation contre la Négation ; de l'Esprit, qui veut que l'homme\nse glorifie et se perfectionne dans son âme, contre la Matière qui prétend\nl'exalter dans son corps... Contradiction, lutte qui ne cesseront jamais parce\nque des créatures ne cesseront de naître, avides de grandeur morale et inca­\npables de concevoir la satisfaction de leurs aspirations idéales, de leur volonté\nde perfection spirituelle, non par le moyen du renoncement et de l'effort sur\nsoi-même, mais par la voie de la Toute-Licence. Celle-ci est artificieuse et\nsubtile ; elle se pare de vêtements séduisants et magnifiques et discourt,\nnoblement, au nom de la Nature outragée et de la Science contredite...\nVaincra-t-elle, cependant, quoiqu'elle ne contredise pas, elle, aux inclinations\nnatives et aux désirs de nos cœurs, mais bien plutôt les encourage et les\nmagnifie?...\n   On ne sait. Déjà, par dérision et par défi, sur l'emplacement du Calvaire\nun temple de Vénus avait été érigé, aux jours antiques, que la croix, repous­\nsant, a renversé.\n   On a retrouvé dans les fouilles de Rome, aux environs du Palatin — et\non voit, aujourd'hui, au musée Kircher — un grossier granité, tracé sur une\nmuraille, à l'aide d'un stylet, par quelque écolier latin, au temps de Caracalla\nou d'Héliogatale; et ce dessin représente un homme à tête d'âne suspendu à\nune croix et devant lequel se trouve un autre homme dans l'attitude de la\nprière : Alexamenos adore Dieu, dit l'inscription gravée par une main inhabile\nd'enfant. C'est la plus ancienne figuration connue du crucifix et, comme on\nvoit, elle est caricaturale et sardonique. Alexamenos a eu quelques imita­\nteurs, depuis — et le condisciple qui se moquait de sa foi, également! Et\nl'on peut considérer l'image railleuse du Palatin comme une sorte de schema\naugurai, car, dans sa brutalité gauche, elle résume tous les sarcasmes,\ntoutes les objections, toutes les invectives dont le christianisme est devenu\nl'objet depuis dix-sept siècles !\n\n                                       *\n\n   Le livre du R. P . Hoppenot est un ouvrage de dévotion, de science et\nd'art; il retrace pour nous l'histoire du crucifix au travers des siècles, dans\n"}, {"page_pdf": 516, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3184, "texte": "                                  LES LIVRES                                 441\n\n\nlus monuments et les œuvres comme dans la vie; dans l'imagination de\nl'humanité comme dans son âme. Il nous apprend le silencieux apostolat du\nsigne de la rédemption dans les catacombes, sur les tombes et les pierres\nfunéraires; au faîte, au porche et sur les autels des églises; aux carrefours\ndes chemins, sur les calvaires de missions; partout— et dans les livres, les\npeintures... Emblème d'amour et de renoncement reproduit partout, et qui,\npartout, enseigne et prêche.\n   Le travail du R. P . Hoppenot est considérable ; il constitue une iconogra­\nphie complète du crucifix, pleine de forte et saine érudition, dans laquelle\naussi abondent les pages où le savant cède la place au religieux pour des\nparoles tout imprégnées d'émotion et d'éloquence.\n   L'illustration du volume, nombreuse et choisie dans ce que l'art chrétien\na créé de plus précieux et de plus parfait, est digne de la réputation et des\ntraditions de l'excellente maison Desclée.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nLe Fait religieux et la manière de l'observer, par l'abbé FÉLIX\n   KLEIN, professeur à l'Institut catholique de Paris. — (Paris, P . Lethiel­\n   leux.)\n   Le rapport présenté à l'archevêché de Paris par l'abbé Lesêtre sur le livre\nde M. l'abbé Klein contient cette phrase : « C'est une excellente introduction\nà l'étude de la religion et de l'Église : lumineuse, logique et très délicatement\nconduite. » A son tour, l'archevêque d'Aix, Mgr Bonnefoy, écrivait à\nl'auteur : « Votre travail est fait de loyauté d'âme, de clarté dans les idées et\nde style attachant. »\n   A ces éloges autorisés, qui nous réjouissent, il serait banal de rien\najouter pour recommander le livre de M. l'abbé Klein à nos lecteurs. Don­\nnons-en plutôt une rapide analyse. La religion, fait universel et tangible, est,\ncomme tout autre phénomène, matière d'étude scientifique. Dans cette étude,\nla première chose à faire, c'est de déterminer nettement l'objet de la reli­\ngion. La religion n'est ni la métaphysique, ni la théodicée, ni la morale.\nConstituant entre la créature et Dieu un rapport de société divine, elle tend\nà l'union la plus intime avec Dieu. Voilà pourquoi la religion est un fait\nuniversel, indestructible et profitable à l'espèce. Un coup d'oeil rapide jeté par\nl'auteur sur l'histoire des religions lui fait apercevoir partout certains prin­\ncipes communs qui semblent bien dériver de l'essence même de la religion.\n   De toutes les religions qui se disputent l'empire des intelligences, c'est la\nreligion catholique qui mérite, à bon droit, d'être étudiée la première. Ce\nqu'il faut avant tout établir dans l'examen doctrinal de la religion catholique,\nc'est le double point de savoir quel enseignement l'Église catholique présente\ncomme étant de révélation divine et si elle est fondée à lui attribuer une telle\norigine.\n   Ses dogmes sont la Trinité, la divinité du Christ et l'œuvre de la rédemp­\ntion, perpétuée par la grâce et les sacrements, la vie future, la communion\ndes saints, l'Église.\n   Comme on le pense bien, c'est une vue sommaire, qui doit être fécondée\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3138, "texte": "443                               DURENDAL\n\n\npar l'étude, que M. l'abbé Klein projette sur ces grandes questions. Toutefois,\nles développements qu'il présente suffisent à une première initiation à la doc­\ntrine catholique ; ils en montrent toute la convenance et en établissent les\npreuves fondamentales.\n   Et — ce qui ne gâte rien — cette esquisse de la religion est présentée sous\nune forme très littéraire. Il n'en pouvait, du reste, être autrement avec pareil\nauteur.\n   Trois appendices terminent le beau livre de M. l'abbé Klein : les deux pre­\nmiers sont des extraits de conférences qui révèlent, dans le littérateur que\nnous, connaissions déjà, un orateur d'avenir; le troisième est une étude, un\npeu trop indulgente, du livre de M. F . Nicolay, sur l'histoire des.\ncroyances, où, avec beaucoup de bonnes choses, il y a trop souvent absence\nde critique.\n                                                                         J. G.\nREVUES D'ART\n   O n z e K u n s t (Anvers, Buschmann). Le numéro de juin contient\nd'abord une étude de Cornelis Veth sur l'artiste caricaturiste hollandais Jan\nHolswilder, qui, à en juger par cet article et par les illustrations qui l'accom­\npagnent, était doué d'un beau talent, débordant de verve, au coup de crayon\nnerveux et sûr. Vient ensuite une description critique de l'intéressant Musée\nWillet-Holthuysen d'Amsterdam, accompagnée d'une très curieuse, docte et\nfine histoire de La Porcelaine de Saxe et de ses imitations. Des chroniques d'art\nabondantes envoyées par les correspondants spéciaux de la revue, font con­\nnaître les affirmations de l'art contemporain les plus importantes de la Hol­\nlande : Amsterdam, La Haye et Rotterdam, et rendent compte des salonnets\ndes artistes belges : Jean Gouweloos, Paul Mathieu et Jules Merckaert, à\nBruxelles.\n                                                                        H. M.\nT h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e (Bruxelles, Spineux), juin 1903.\n  Le n° 4 de cette magnifique Revue est un peu moins intéressant et\nmoins somptueux que les précédents. M. JAMES WEALE y continue ses éludes\nsur les Primitifs flamands, à propos de la récente exposition de Bruges; il\nparle, cette fois, de Memling et de Gérard David. Notons qu'il conteste\nl'authenlicité du Memling de Bruxelles (le Supplice de saint Sébastien), de celui\nd'Anvers (le Christ entouré d'anges), de celui de la collection Radziwill (l'Annon-\nciation) et des panneaux de Strasbourg. Quelques belles reproductions d'oeuvres\nde Gérard David illustrent cette intéressante étude. M. BAILLIE-GROHMAN\nnous fait connaître un manuscrit représentant des scènes de chasse ; M. H E R ­\nBERT P . HORNE nous donne des notes sur Alessio Baldovinetti et M. COOK\nsur Giorgione. M. MICHEL parle de bas-reliefs italiens qui se trouvent au\nLouvre. D'autres articles, sur les tapis d'Orient, sur les dentelles de la col­\nlection Morrison, les maîtres hollandais exposés au Guildhall, les acqui­\nsitions des musées anglais complètent ce numéro orné de trente planches\nhors textes et de nombreuses illustrations.\n                                                                         J. D.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison07-014", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 443, "page_fin": 448, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES LA ROSE ET L'ÉPÉE Sous ce titre paraîtra", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 518, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1623, "texte": "NOTULES\n\n\n  LA ROSE E T L ' É P É E . — Sous ce titre paraîtra\nincessamment le recueil des poèmes de C H A R L E S\nDE S P R I M O N T . Nous prions instamment ceux qui\nvoudraient bien y souscrire (au prix de fr. 3.50) et coopé­\nrer ainsi à édifier ce monument spirituel à la chère et\ndouce mémoire du jeune poète défunt, d'en prévenir\nimmédiatement la Direction de « Durendal » (Bruxelles,\n22,, rue du Grand-Cerf).\n\n                                       ***\n\n\n  M a u r i c e M a e t e r l i n c k nom remercie pour l'envoi de l'étude de notre\nregretté ami et secrétaire CHARLES DE SPRIMONT en ces termes bien élogieux\npour notre cher défunt et qui nous font regretter encore plus vivement sa\nmort prématurée :\n  « J'ai lu avec émotion la belle étude que m'avait consacrée, si peu de\ntemps, hélas ! avant sa mort, votre jeune ami Charles de Sprimont. A voir la\nmaturité, la précision et l'abondance de pensées, la fermeté verbale de ce tra­\nvail, il semble presque incroyable que l'auteur de ces pages n'avait que 23 ans !\nNous avons tous à le pleurer profondément. La mort vient d'emporter en lui\nune des plus grandes espérances de ces dernières années. »\n\n\n                                       ***\n\n\n   C é s a r F r a n c k . —- Voici un passage de la superbe étude consacrée à\nce grand et génial artiste par Vincent d'Indy, dans l'Art Moderne : « Pour\nlaisser une trace durable dans la voie artistique qui se déroule à l'infini,\ntout poète d'idées, de couleurs, de formes ou de sons doit joindre à l'invention\net à la science, ces deux piliers de l'Art, une qualité, rare entre toutes, la\n"}, {"page_pdf": 519, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3362, "texte": "444                                DURENDAL\n\n\n sincérité. Pour ne prendre d'exemple que dans la musique, il est incontestable\n que les grandes œuvres que le temps n'a pu effacer, depuis les « Selectissime\n modulations » de Vittoria jusqu'à la Messe solennelle de Beethoven, en\n passant par les Passions et les Chorals de J.-B. Bach, émanent toutes d'ar­\n tistes sincères, exprimant leur pensée intérieure sans rechercher la gloire ou\n le succès immédiat.\n    » La sincérité est la condition nécessaire de durée de toute manifestation d'art,\n partant la plus importante des qualités pour l'artiste créateur. Or, je ne crains\n pas d'être contredit en affirmant que nul musicien moderne ne fut plus\n honnêtement sincère en ses œuvres comme en sa vie que César Franck, que\n nul ne posséda à un plus haut degré la conscience artistique, cette pierre de\n touche du génie.\n    » Nous pouvons trouver dans plusieurs œuvres du maître qui nous occupe\n la preuve de cette assertion; en effet, l'artiste vraiment digne de ce nom\nn'exprime bien que ce qu'il a ressenti lui-même et éprouve de grandes diffi­\ncultés à rendre un sentiment étranger à son propre caractère. Il est remar­\nquable qu'en raison même de cette disposition, dont j'ai parlé plus haut, à ne\npouvoir soupçonner le mal, Franck ne réussit jamais à exprimer d'une façon\nsatisfaisante la perversité humaine, et dans toutes celles de ses œuvres où il\nfut forcé de traiter des sentiments comme la haine, l'injustice, — le mal en\nun mot, — ces parties sont incontestablement de beaucoup les plus faibles;\nil suffira, pour s'en convaincre, de lire les chœurs des injustes et des révoltés\ndans les Béatitudes, ainsi que le rôle de Satan dans le même ouvrage.\n    » Il est donc tout naturel qu'en dehors de la musique pure, genre dans\nlequel il excella plus que pas un des musiciens français modernes, César\n Franck fut porté par un talent que sa sincérité rendait conforme à son caractère\nvers la peinture des scènes bibliques ou évangéliques, Ruth, Rébecca, Rédemp-\ntion, Les Béatitudes, L'Ange et l'Enfant, La Procession, La Vierge à la crèche, dans\nlesquelles de radieuses théories d'anges, comme en purent rêver un Filippo\n Lippi ou un Angelico, viennent se mêler à d'admirables justes pour chanter\nles perfections du Très-Haut.\n    » Même lorsqu'il traita des sujets proranes, Franck ne put se départir de\ncette conception angélique. Ainsi il est une de ses œuvres qui est en ce sens\nparticulièrement intéressante, je veux parler de Psyché, où il voulut para­\nphraser musicalement le mythe antique. L'œuvre est divisée en parties cho­\nrales où les voix font rôles de récitant en racontant et commentant la fable,\net en morceaux d'orchestre seul, petits poèmes symphoniques destinés à\npeindre le drame même qui se déroule entre Psyché et Eros. Or, sans parler\ndes ravissantes parties descriptives, comme l'Enlèvement de Psyché par les\nzéphyrs ou l'Enchantement des jardins d'Eros, la pièce capitale de l'œuvre,\nle duo d'amour pourrait-on dire entre Psyché et Eros, ne m'est jamais apparue\nque comme un dialogue éthéré entre l'âme, telle que la concevait le mystique\nauteur de l'Imitation de Jésus Christ, et un séraphin descendu des cieux pour\nl'instruire.\n   «D'autres maîtres appelés à illustrer musicalement ce même sujet n'auraient\npas manqué de chercher à dépeindre les uns l'amour physiologique sous ses\n"}, {"page_pdf": 520, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3556, "texte": "                                    NOTULES                                    445\n\n aspects les plus réalistes, les autres de l'érotisme direct. Je crois que Franck\n a su choisir la meilleure part et j'oserai même affirmer qu'en agissant ainsi\n presque inconsciemment, il a serré de plus près la véritable signification de\n l'antique histoire qui eut de si nombreux avatars dans la poésie médiévale et\n même dans les temps modernes, jusque et y compris Lohengrin. C'est peut-\nêtre en raison de cette tendance sainement mystique de son talent que les\nopéras du maître, tout en renfermant de la très belle musique, sont loin\nd'être des œuvres aussi complètes que ses pièces vocales ou instrumentales.\n    » Si je passe maintenant à un point de vue plus spécialement musical, je\ndirai que la véritable caractéristique du talent de Franck consiste en trois\nnotes bien tranchées : la noblesse expressive de la phrase mélodique, la nou­\nveauté de l'harmonie et l'inattaquable solidité de l'architecture musicale.\n    » César Franck était un mélodiste dans la plus haute acception du terme.\n Chez lui, tout chante et chante constamment. Il ne faudrait pas plus conce­\n voir sa musique sans une ligne mélodique très nette et aux contours très\nchoisis qu'Ingres aurait pu concevoir la peinture sans un impeccable dessin.\n Et cette mélodie emprunte une grande partie de son charme expressif à l'en­\ntente de la grande variation telle que seuls Bach en ses chorals d'orgue, et\n Beethoven en ses derniers quatuors surent la comprendre. C'est aussi à l'abon­\n dance de la veine mélodique que l'harmonie de Franck doit son originalité,\n car, considérant la musique horizontalement, suivant les principes féconds\n des polyphonistes médiévaux, et non point verticalement comme les com­\n positeurs de l'époque harmonique, les contours de ses phrases mélodiques\n donnent par leur superposition des agrégations de notes qui produisent un\n style autrement intéressant et séduisant que les banales ou incohérentes\n suites d'accords de ceux qui n'ont que l'harmonie pour objectif.\n    » Mais c'est principalement dans le domaine de l'architecture musicale, base\n de toute composition, que l'esprit novateur de Franck sut se créer une place\n absolument à part. Il fut, en effet, le premier à tirer parti des trouvailles de\n Beethoven au point de vue du style cyclique, trouvailles qu'aucun successeur\n-du génie de sa forme symphonique n'avait su s'assimiler, et à employer cette\n forme nouvelle selon des principes logiques et ordonnés.\n     » Dès 1841, à l'âge de 19 ans, il bâtit sa première œuvre, le trio en fa dièze,\n sur deux thèmes générateurs qui, se combinant avec les thèmes spéciaux à\n chaque morceau, grandissent au fur et à mesure de leurs expositions succes­\n sives et servent ainsi d'assises solidement établies à tout le cycle musical.\n    Au surplus, la préoccupation de toute sa carrière fut de trouver des formes\n nouvelles, tout en respectant à un haut degré les immuables principes de\n construction tonale posés par ses prédécesseurs.\n     » Il est au reste presque impossible d'expliquer d'une façon claire et satisfai­\n sante par des termes littéraires en quoi consistent ces innovations, et l'on se\n convaincra plus facilement des progrès que le maître de Liége fit faire à l'art\n musical par la lecture que par la description.\n     » Rien n'empêchera ce génie musical de vivre éternellement, et tandis que\n le nom de beaucoup de compositeurs qui n'ont travaillé que pour la gloire\n  ou pour l'argent, en cherchant avant tout l'immédiat succès, commence\n"}, {"page_pdf": 521, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3119, "texte": " 446                              DURENDAL\n\n\nactuellement à entrer dans, l'ombre pour n'en plus sortir jamais, la figure\nséraphique de l'auteur des Béatitudes, qui travailla pour l'Art, plane de plus\nen plus haut dans la lumière vers laquelle, sans défaillances ni compromis­\nsions, il s'est dirigé toute sa vie. »\n\n\n\n\n    Album musical de la Jeune Belgique. — Cette œuvre de notre\n  ami et collaborateur, M. Wallner, est admirablement analysée et appréciée par\n  M. Evenepoel dans le Guide musical. Voici un passage de cet article :\n    « Grâce au talent d'interprétation de deux parfaits artistes, M. Engel et\n  MmeBathori, voici l'attention définitivement appelée sur cet Album musical de\n la Jeune Belgique, que M. Léoppld Wallner a fait paraître il y a déjà plusieurs\n années et dont, à de rares intervalles, quelques pièces seulement avaient été\n exécutées en public. L'œuvre méritait mieux cependant; mais il importait\n aussi qu'elle ne fût point confondue avec d'autres et submergée dans le flot\ntoujours montant, sinon très pur, de la surproduction musicale. Elle veut être\n mise à part. Ne nous étonnons donc pas si l'Album de la Jeune Belgique n'a pas\nacquis jusqu'ici grande renommée; il appartient à cette catégorie de choses\n qui ne tombent point tout de suite sous le sens de la masse, parce qu'elles\n sont purement œuvre d'artiste rebelle aux succès faciles, et que leur essence\n requiert une clientèle ayant au cœur quelque poésie.\n    D On s'est plu bien souvent à redire que nos écrivains, littérateurs et poètes,\n sont mieux appréciés au dehors que dans leur propre pays ; le fait se vérifie\n encore chaque jour et nous ne doutons pas que Maeterlinck, par exemple, ne\n soit infiniment plus goûté chez nos voisins qu'il ne l'est dans son milieu belge.\n Nous nous corrigeons peu à peu, c'est certain, après avoir accordé volontiers\n nos plaisanteries et nos sarcasmes, quand ce n'était pas uniquement notre\n indifférence, aux efforts de ceux des nôtres qui tendaient à sortir des voies\nbanales, à formuler des pensées en dehors de la politique, à faire tout simple­\n ment de l'art.\n    » Il appartenait à un musicien étranger, Belge de cœur, il est vrai, de s'in­\ntéresser à cette pléiade de jeunes auteurs qui surgirent presque spontanément\nde l'obscurité régnante, il y a quelque vingt ans, et de découvrir dans ce Par-\nnasse de la Jeune Belgique, publié en 1887 chez. Lacomblez, un trésor de pen­\nsées, d'images et de symboles singulièrement propices à l'interprétation\nmusicale!\n   » Son choix fait, et il ne dut pas être embarrassé, M. Wallner se mit à\nl'œuvre et il semble que l'inspiration, fécondée par le charme de l'idée\npoétique, n'ait cessé un instant de jaillir, au cours de quatorze mélodies et\nmorceaux pour chant et piano formant l'Album de la Jeune Belgique. En effet,\nil n'est pas une pièce de ce précieux recueil qui ne soit l'expression amplifiée\net rendue plus sensible, plus pénétrante, des sensations et des émotions du\npoète. Au verbe évocateur se juxtapose la guirlande des sons expressive et\nenveloppante; elle lui prête un sens littéral et définitif; elle précise le rythme\n"}, {"page_pdf": 522, "page_imprimee": 447, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3088, "texte": "                                   NOTULES                                  447\n\net commente l'esprit du vers; elle créé l'atmosphère ambiante, le décor, et\nprolonge l'illusion longtemps après que la voix s'est tue.\n   » Les oeuvres.,de M. Wallner ne se ressentent point des recettes qui s'en­\nseignent à l'école :, on sent bien chez lui l'autodidacte et lès censeurs pour­\nront découvrir- de-ci de-là de légers accrocs à la « perfection d'écriture ».\nMais ce qu'on ne peut leur contester, c'est le rytnme qui donne là vie, c'est la\nfantaisie créatrice, le sentiment réel et profond de l'expression musicale. A ce\ntitre, elles ont droit au respect et à l'admiration des vrais connaisseurs, elles\nraviront tous ceux qui ont l'enthousiasme de l'idéal. »\n\n                                      ***\n\n  Le Courrier de la Vienne, du 12 mai 1903, publie la protestation\nsuivante du père abbé de Saint-Martin de Ligugé contre l'article odieux\npublié par le Temps au sujet de notre ami J.-K. Huysmans :\n    « Le Courrier de la Vienne, à la date du 2 mai, reproduit, d'après le\njournal le Temps, un article sensationnel et peu bienveillant sur l'auteur de\nVOblat.\n    » Le récit passionné du Temps, traduction d'une conversation intime, indû­\nment publiée, après avoir été dérobée à une confidence naïve et indiscrète\nque l'on dit échappée à un père de Ligugé, — ne pouvant être contrôlée, —\npermet d'en suspecter la fidélité; et perd considérablement de sa valeur et de\nsa portée.\n    » La traduction fut-elle exacte, je serais obligé de reconnaître tout d'abord\nque le naïf confident n'appartient point réellement à l'abbaye de Ligugé;\n ensuite que tous les confrères, qui m'entourent et connaissent bien l'auteur de\nl'Oblat, qui les a édifiés pendant plusieurs années par sa piété et son assiduité\n à nos offices, ont été particulièrement indignés des soupçons téméraires et\n injurieux, émis sur la sincérité de sa conversion. Mais ce qui les a révoltés\n bien davantage, c'est la comparaison de M. Huysmans avec Leo Taxil, qui\n s'est couvert de mépris, en trahissant tous ses devoirs.\n    » Des insinuations outrageantes, telles qu'elles sont exprimées par le\n reporter du Temps, ne sauraient se justifier à aucun point de vue, ni trouver\n d'excuse, si ce n'est dans l'inconscience ou l'irréflexion de leur auteur ».\n                                        *\n\n    Expososition d e \" D i n a n d e r i e s \".— Nous nous empressons de\nreproduire le communiqué ci-joint relatif à cette exposition, qui aura lieu à\nDinant pendant les mois d'août et de septembre de cette année :\n     La réputation du cuivre de Dinant était déjà proverbiale au XIIIe siècle.\nLa ville de Dinant a donné son nom à une industrie qui a été très florissante\npendant plusieurs siècles. C'est assurément le lieu qui a produit le plus grand\nnombre d'objets connus sous le nom de dinanderie.\n   » A Dinant, on a cultivé depuis la chaudronnerie la plus vulgaire jusqu'à\nla fonte d'art la plus dintinguée. C'est de la pittoresque cité mosane que sont\nsortis tant de curieux aquamaniles, de chandeliers et de lutrins imposants.\n"}, {"page_pdf": 523, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3079, "texte": " 448                              DURENDAL\n\n\n  Les artisans dinantais ont exporté leurs produits non seulement dans les\n  anciens Pays-Bas, mais aussi en France, en Allemagne, en Italie, en Angle­\n terre, en Scandinavie, etc. Se trouvant à l'étroit dans leur ville, maints\n d'entre eux sont allés porter leur industrie sur divers points, entre autres à\n Tournai, à Bruxelles, et plus tard ils trouveront un refuge à Middelbourg.\n  Le sac de Dinant par Charles le Téméraire, en 1466, ne put abattre l'énergie\n des fondeurs et des batteurs dinantais. Exilés, vaincus, ruinés, ils retour­\n nèrent néanmoins sur la rive désolée et y relevèrent leurs ateliers.\n    » Les Dinantais ont pratiqué le travail du cuivre sous tous les aspects :\n ils ont fondu des canons, des cloches, des mortiers, comme ils ont fabriqué\n divers objets du mobilier ecclésiastique et les ustensiles de ménage les plus\n modestes.\n    » L'administration communale de Dinant a voulu faire revivre le souvenir\n de cette industrie malheureusement éteinte, et elle a pris l'initiative d'orga­\n niser une exposition avec le concours d'amateurs et de spécialistes. Elle a\n recherché à imprimer à l'exposition un cachet à la fois artistique et\n didactique.\n    » L'administration communale de Dinant groupera à l'hôtel de ville et dans\nles locaux qui en dépendent, non seulement les anciennes productions éma­\nnant des artisans dinantais, mais aussi les œuvres de leurs émules bouvignois,\nbruxellois, tournaisiens, malinois, brugeois, etc. Elle s'efforcera également\nd'obtenir des spécimens exécutés par des centres de dinanderie qui ont fleuri\nen France, en Allemagne, en Italie, etc. C'est assez dire que l'exposition aura\nun caractère international. Ce sera pour les érudits, les amateurs et les indus­\ntriels l'occasion de trouver des données précieuses pour l'étude et pour le\nrelèvement d'un art qui a produit tant d'objets intéressants au point de vue\npittoresque, décoratif et monumental.\n   » Les dinanderies seront réparties en trois groupes. Le premier compren­\ndra : les objets de fonte de cuivre, de laiton ou de bronze, tels que lutrins,\nfonds baptismaux, chandeliers, encensoirs, cloches, mortiers, etc.; le second :\nles objets en cuivre ou en laiton repoussé, tels que plats décoratifs, bassi­\nnoires ou rafraîchissoirs décorés; le troisième contiendra des ustensiles de\nménage. »\n\n\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — M. MAETERLINCK : Joyzelle (Paris, Fas­\nquelle). — J. BARBEY D'AUREVILLY : Lettres à L. Bloy (Paris, Mercure de\nFrance). — F . JAMMES : Le roman du lièvre (ibid.). — R. DE VANDELBOURG :\nLa chaîne des heures (ibid.). — A. GASTOUÉ : Les principaux chants litur­\ngiques (Paris, Poussielgue). — LACORDAIRE : Conférences à des jeunes gens\n(Paris, Lethielleux). — J. MANONVILLIER : Souvenirs d'un petit villageois lor­\nrain (ibid.). — H . BRÉMOND : L'enfant et la vie (Paris, Retaux). — MARESCHAL\nDE BIEVRE : Cousine ma mie (Paris, Plon). — G. D'AZAMBUJA : Trois dots\n(ibid.). — A. LICHTENBERGER : Portraits d'aïeules (ibid.). — P . D E MONT :\nKoppen en busten (Brussel, Lamerlin).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 452, "texte": ""}, {"page_pdf": 453, "texte": ""}, {"page_pdf": 454, "texte": ""}, {"page_pdf": 455, "texte": ""}, {"page_pdf": 456, "texte": "              Marée nocturne\n\nLa Nature est, ce soir, par un rêve attendrie.\nUn angélus au fond des brumes pleure et prie,\nUne tristesse prie et pleure au fond de moi;\nEt, sans que, vieux déjà, mon cœur sache           pourquoi,\nIl attend, comme attend la rosée un calice,\nQue l'horizon baigné de songes       l'amollisse.\nO cœur, d'où les espoirs sont désormais        absents,\nEffleuré par l'ancienne illusion, tu sens\nSe fondre les douleurs dont un souffle t'allège,\nComme aux brises d'avril une dernière neige.\nLa vaste majesté du crépuscule,      ainsi\nQu'un fleuve de minute en minute        grossi,\nEnvahit de silence et submerge de cendre\nL'Occident pâle où l'Astre éteint vient de descendre.\nLentement chaque bruit s'apaise. On n'entend           plus,\nDans les ondes du soir dont s'élargit le flux,\nQue le mystérieux    chuchotement     des feuilles,\nOu, trop vagues, ô cœur, pour que tu les recueilles,\nCes rumeurs de mirage et d'ombre qu'on dirait\nPrêtes à révéler l'universel   secret,\nEt qui, sous le ciel fin, qu'un peu de lune moire,\nFont presque défaillir d'extase la mémoire.\nLe nocturne labeur des sèves, le réveil\nDes êtres ténébreux qu'éblouit le soleil,\nLe vol souple, la grâce agile des phalènes,\n Tous les baumes épars à toutes les haleines,\nO cœur, t'ont caressé de frôlements        soyeux,\nEt des larmes d'amour ont humecté mes yeux;\nEt j'ai béni cette heure attendue et prochaine\n Où je serai la voix murmurante     du chêne,\nLa plainte du roseau, le frisson de l'étang,\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": "386                            DURENDAL\n\n\n      Le brin d'herbe qui tremble et l'appel qu'on entend.\n      J'ai béni l'heure où, par le trépas dispersées,\n      Avec l'hymne des nuits gémiront mes pensées,\n      Où deviendra mon corps, après tant de combats,\n      Un atome de tout ce qui souffre ici-bas.\n\n\n\n\n                           Simplicité\n\n      Attache ion cœur triste aux choses        familières.\n      Aime le banc verdi de mousse; aime les lierres,\n      Les treilles, les pêchers dont se vêtent les murs;\n      Aime le goût du miel et l'odeur des fruits       mûrs.\n      Sois, par mille liens subtils, pris à la grâce\n      De l'enfant qu'on endort, de la vierge qui passe.\n      Sois captivé par un rouet qui rythme encor\n      Ton rêve en dévidant ses fines laines d'or,\n      Par le clos lumineux où sèche une lessive.\n      Que ton regard brillant d'intimité      pensive\n      Garde les visions sereines du foyer,\n      De l'âtre de granit et du lit de noyer,\n      De l'armoire massive et de la longue table.\n      Ah ! le réel bonheur et la paix     véritable,\n      Tu les sentiras vivre, épars autour de toi;\n      Puis renaîtront, parmi des vestiges de foi,\n      Malgré le souvenir des épreuves amères,\n      Les fleurs de je ne sais quelles tendres      chimères.\n\n\n\n\n                         Résignation\n\n      Cet enclos isolé des hommes est celui\n      Où je dois désormais, afin que s'atténue\n      Ma douleur, vivant seul d'une vie inconnue,\n      Cloîtrer mon faible cœur, d'où l'espérance a fui.\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": "                        RÉSIGNATION                                 387\n\nOui, c'est dans ce verger sauvage      qu'aujourd'hui\nLes vents tumultueux    qui flagellent la nue\nEt fouettent les flocons de ma barbe chenue\nEndormiront    ma peine en berçant mon ennui.\n\nJe cueillerai les fruits, j'engrangerai     le seigle,\nAustèrement plié sous la rustique        règle,\nPar la prière et la solitude     adouci;\n\nJ'admirerai la fleur qui croît, l'agneau qui tette,\nLa pitié hantera mon domaine, et voici\nLa pierre où, pour mourir, je poserai la tête.\n\n                                                  LÉONCE D E P O N T .\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": "        Sur quelques Peintres de Sienne\n                                        (Suite)\n\n\n\n\n                    VI. Francesco di Giorgio Martini (1)\n\n\n\n                   FRANCESCO di GiorgioMartini est un peu moins\n                 oublié que les autres peintres siennois du\n                 XVe siècle, parce qu'il fut un ingénieur militaire\n                 remarquable. Il fut chargé par les ducs d'Urbin\n                 et la république de Sienne de divers travaux\n                 de fortification et d'attaque dans lesquels il\n                 s'acquit grande renommée. On lui attribue\n                 diverses inventions étonnantes et subtiles.\n   Mais ce point de vue est, pour nous, secondaire. Il ne le faut\nrelever, pour Francesco comme pour Léonard de Vinci, que\npour rappeler encore l'admirable universalité des talents des\nmaîtres de ce temps. Cet homme de guerre fut peintre, archi­\ntecte, sculpteur et, sans doute, orfèvre, comme l'avait été son\npère.\n\n\n  (1)   FRANCESCO DI GIORGIO MARTINI           OU CECCO DI G I O R G I O ,   23   septem­\nbre 1439-17 août 1502.\n\n  Œ U V R E S . — S i e n n e . — GALERIE PROVINCIALE DES BEAUX-ARTS, salle V I :\nn° 15, Suzanne au bain; n° 16, Joseph vendu par ses frères; n° 17, Joseph fuyant la\nfemme de Pharaon, p a n n e a u x e n d o m m a g é s (attribution incertaine); n° 20, Ma-\ndone avec l'Enfant Jésus ei un ange; n° 2 1 , Annonciation; n° 23, Madone avec\nl'Enfant, saint Pierre et saint Paul; n° 24, Madone avec l'Enfant assis sur ses\ngenoux et deux saints; salle V I I : n° 8, Vierge annoncée (attribution douteuse,\nomise par Berenson, proposée par Rossi et Franchi) ; salle X : n° 4 1 , Nativité\n"}, {"page_pdf": 460, "texte": "                           (Photo Alinari, de Florence)\n\n\nMASSACRE DES INNOCENTS\n\n    (MATTEO DI GIOVANNI)\n"}, {"page_pdf": 461, "texte": ""}, {"page_pdf": 462, "texte": "                      SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                           389\n\n\n    A dire vrai, on serait un peu embarrassé de juger ces aspects\n de son activité. On lui a attribué les plans d'un grand nombre\n d'édifices, mais les recherches historiques ont rarement confirmé\n ces traditions. Son œuvre architecturale connue se réduit à\n l'église de la Madonna del Calcinaïo, près de Cortone, qu'il\n construisit, en 1485, grâce à la recommandation de Luca Signo­\n relli, avec qui il était lié, sans doute, à la cour d'Urbin. Mais\n l'estime que lui accordaient ses contemporains est révélée par ce\n fait qu'en 1490, il fait partie d'un collège d'experts chargés de\n donner leur avis sur les plans pour la coupole du Dôme de\n Milan et est ensuite prié, avec Léonard de Vinci, par l'arche­\n vêque de Pavie, d'apprécier les plans de Bramante pour la\n cathédrale de Pavie. En 1491, son projetde façade pour le Dôme\n de Florence fut classé troisième.\n    Quant à sa sculpture, elle est plus rare encore. Des documents\n\n\n (1475), signé : Francise. Giorgii pinxit, peint p o u r les Bénédictins hors la porte\n Tufi; n° 44, Couronnement de la Vierge (1472), peint pour les Bénédictins d e\n Monte Oliveto (v. Rossi et F r a n c h i , p . 217-218); n° 29, Christ qu'on va crucifier\n (attribution douteuse). — E G L I S E SAINT-DOMINIQUE, sixième autel à droite :\n Nativité. — PALAIS P U B L I C , antisala del Concistorio, gradin d'autel : La prédi-\n cation et les miracles de saint Bernardin (attribution douteuse, omise par B e r e n -\n son, d o n n é e p a r Rossi et F r a n c h i ) . — ABBAYE S A I N T - E U G È N E (Monistero),\n chapelle à droite de l'autel : Madone et deux anges (attribution douteuse, p r o ­\n posée par Berenson). — ARCHIVIO, couvertures de registres : Pie II faisant un\n de ses neveux cardinal (1460); Vierge protectrice de Sienne (1466), avec l'inscrip­\ntion : Al tempo de tremuoti.\n   S o v i c i l l e . — E G L I S E S A I N T - E T I E N N E , à Cerreto-Silva, sacristie : Madone\navec Jésus et deux anges (signalée par Rossi et F r a n c h i , d'après l'Inventario degli\noggetti d'arte della provincia di Siena).\n   M o n t a l c i n o . — PALAIS COMMUNAL : Madone avec saint Paul, saint Pierre,\nDieu le Père et des séraphins (id.).\n   F l o r e n o e . — OFFICES : n° 1304, gradin d'autel avec Trois histoires de saint\nBenoit : Saint Benoit recevant Totila, Saint Benoit faisant pénitence, le Miracle du\ntamis brisé (attribuées par Bode et Berenson à Neroccio, affirmées être par\nRossi et F r a n c h i , le g r a d i n de la Nativité de saint Dominique).\n\n  P a r i s . — LOUVRE : n° 1640, cassone, Enlèvement d'Europe, classé parmi les\nanonymes de l'école italienne, XVe siècle 'attribution très douteuse, proposée\npar Berenson).\n\n   F r a n c f o r t . — INSTITUT STAEDEL : n° 5 a , Madone entre sainte Catherine et\nsaint Sébastien (Berenson l'attribue à Neroccio).\n"}, {"page_pdf": 463, "texte": " 390                                   DURENDAL\n\n\nde 1489 permettent de le donner avec certitude comme l'auteur\ndes deux délicieux anges de bronze qui, sur le maître autel de\nla cathédrale de Sienne, encadrent le tabernacle, œuvre de\nVecchietta. Et s'il n'y avait point de documents, la grâce un\npeu sèche de jeune garçon, la sveltesse de l'allure, la coiffure en\ncheveux bouclés et comme houppés sur le front, le tortillement\ndes plis des tuniques eussent révélé une grande parenté avec\nles anges que nous voyons en ses peintures. Ajoutons-y le char­\nmant bas-relief qui se trouve au-dessus de la porte, extérieure­\nment, de l'église Fonteguista, à Sienne, qu'on attribue aussi à\nNeroccio; et c'est tout.\n\n\n   L o n d r e s . — NATIONAL GALLERY : n° 1682, Vierge et enfants. — COLLECTION\nBUTLER : Nativité, Vierge, avec saint Antoine, saint Jérôme et des anges (d'après\nBerenson).\n  L i v e r p o o l . — M U S É E : n° 20, Prédication de saint Bernardin (attribution\ndouteuse, Pesellino? Benvenuto di Giovanni?)\n  R i c h m o n d . — COLLECTION COOK : Nativité, Portrait de femme (d'après\nBerenson).\n\n  Crowe et Cavalcaselle indiquent encore, à Manchester, le n° 4 3 , attribué\nà F i l i p p o L i p p i , et à Munich, le n° 538, attribué à Masaccio. Ils indiquent\nenfin d e u x n u m é r o s de la collection R a m b o u x , à Cologne, qui est d e p u i s\nlongtemps dispersée.\n\n   B I B L I O G R A P H I E . — E T T O R E ROMAGNOLI. Biografie degli artisti senesi,\nétude manuscrite conservée à la Bibliothèque de Sienne, à laquelle elle fut\nd o n n é e en 1835; v. pour Francesco di Giorgio, vol. IV, p p . 685-941.\n   CARLO PROMIS. — Trattato d'archittetura civile e militare di Francesco di Giorgio\nMartini, architetto senese del secolo XV, ora per la prima volta pubblicato per cura del\ncavalier Cesare Saluzzo con dissertazioni e note per servire alla storia militare italiana.\nT o r i n o , t i p . Chirio e Mina, M . D C C C X L I .\n   ANTONIO PANTANELLI. — Di Francesco di Giorgio Martini, pittore, scultore, e\narchitetto senese del secolo XV e dell' arte de' suoi tempi in Siena. Siena, Gati,\nMDCCCLXX.\n   E . R O C C H I . — L'opera e i tempi di Francesco Giorgio Martini. S i e n a , Laz­\nzeri, 1900.\n   Bullettino Senese di Storia Patria, a n n o I X , fase. I I , publié en août 1902, à\nl'occasion du quatrième centenaire de la mort de Francesco di Giorgio, avec\ndes illustrations, et contenant : — DONATI. Francesco di Giorgio Martini in\nSiena; — E . ROCCHI. Francesco di Giorgio Martini nelle tradizioni dell' ingegneria\nmilitare italiana; — P . Rossi et A . FRANCHI, Le future di Francesco di Giorgio\nMartini; — BARGAGLI-PETRUCCI. Francesco di Giorgio Martini operaïo dei boitini\ndi Siena.\n"}, {"page_pdf": 464, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                    391\n\n\n   Les peintures sont un peu plus nombreuses : une vingtaine\nen tout, et peu considérables, si l'on tient compte que Francesco\na vécu soixante-trois ans. Il faut supposer, ou que son œuvre a\ndisparu ou n'est pas identifiée, ou que ses multiples ouvrages\nde construction, de guerre et de diplomatie ne lui ont guère\npermis de peindre davantage.\n   L'essentiel est à Sienne. Il y a, à la National Gallery, une\ncurieuse Vierge debout tenant le Bambino par la main. Je n'ai\npu voir les autres peintures que M. Berenson nous apprend\nêtre en Angleterre. Celle qu'il lui donne au Louvre est classée\nparmi les anonymes de l'école italienne du XVe siècle. C'est une\nde ces intéressantes décorations de coffre de mariage que nous\nlégua ce temps raffiné.\n   Celle de Florence est un bijou. Même dans cette salle tos­\ncane, où elle a de si redoutables voisinages, elle se remarque et\nséduit par sa fraîcheur, son coloris clair, son sentiment puéril\net élégant, l'ingénuité des figures, le souci des architectures.\n Les trois scènes de la Vie de saint Benoît formant une prédelle,\ndépendent vraisemblablement de quelque tableau disparu.\nElles ont été aussi attribuées à Neroccio; ces deux maîtres sont\nsi proches qu'il est malaisé de se prononcer; toutefois, le soin\napporté au décor architectural et à la perspective, et surtout le\ntype de certains blondins, nous portent à croire plus vraisem­\nblable l'attribution à Francesco di Giorgio, qui a pour elle la\ntradition.\n   Ses premières œuvres sont les couvertures de registres, qui\nsont conservés dans les archives de Sienne, au Palais du Gou­\nvernement. Car, c'est une chose charmante, — et inconcevable\npour la barbarie de nos administrations modernes, — la muni­\ncipalité de Sienne faisait autrefois relier les documents officiels,\nchaque année, en de volumineux registres, dont les couver­\ntures, en bois, étaient peintes par un artiste local. Rien n'est\nplus savoureux que ce détail; rien ne montre mieux le raffine­\nment de cette république aux passions sauvages que cette\nrecherche d'art dans la conservation des paperasseries publi­\nques. Toute l'histoire de l'art siennois est là, en raccourci, dans\ncette suite délicieuse, si expressive en sa variété, car chacun\ndonnait libre cours à sa fantaisie, sans suivre nulle formule\nmonotone ou traditionnelle. Dans la série, deux sont données\n"}, {"page_pdf": 465, "texte": "392                             DURENDAL\n\n\ncomme étant de Francesco di Giorgio (1). La première repré­\nsente Pie II; la seconde montre, au-dessus de Sienne, une\ndouce Vierge protectrice entourée d'anges. Francesco était alors\nbien jeune ; il faut supposer qu'il s'était adonné de bonne heure\nà la peinture et qu'il avait déjà quelque protection efficace dans\nla république pour qu'on lui confiât un travail de cette nature.\nPeut-être reçut-il des leçons du Vecchietta, qui était alors occupé\nau tabernacle destiné au maître autel de la cathédrale, que son\nélève devait compléter vingt-trois ans plus tard.\n   La menue Vierge de bénédiction est charmante. Elle est clé­\nmente et bienveillante, un peu grave, entourée de six anges\nauréolés, tenant leurs bras croisés sur la poitrine, ayant tous\nde jolis airs de tête de fillettes câlines, aux longues robes fas­\ntueuses et flottantes, au milieu d'un envol de chérubins joufflus\nqui font palpiter le ciel d'où tombent des rayons sur la ville, la\nvilleceinte de murs crénelés, ayant à ses portes desverdures, des\nconstructions et les tentes d'un campement, la ville dans son\ncadre de montagnes, la ville hérissée de tours, guerrière et\nsomptueuse, et qu'on reconnaît bien pour Sienne à la sil­\nhouette familière de la cathédrale rayée de marbres blancs et\nnoirs...\n   Cinq ans plus tard, Francesco peint, pour l'hôpital de Santa\nMaria della Scala, un Couronnement de la Vierge. Ce grand\ntableau (3 mètres sur 2) est maintenant au Musée de Sienne (2).\nIl contraste singulièrement, autant par son caractère que par\nses dimensions, avec l'œuvrette dont nous venons de parler. Le\ncharme de celle-ci est intime et religieux; la vaste composition\nest pompeuse et presque mondaine. La Vierge est une jeune\nfemme tout à fait aimable qui s'est parée, comme pour une\n\n\n   (1) MM. Lisini, Heywood et Berenson ne sont point absolument d'ac­\ncord sur les couvertures de registres qu'il faut attribuer à Francesco. Je\nsuis l'opinion qui me paraît la plus plausible, mais je confesse volontiers\nqu'elle ne repose que sur des impressions fragiles et des conjectures discu­\ntables.\n   (2) Il semble toutefois résulter de l'étude de MM. Franchi et Rossi que le\ntableau du Musée de Sienne, venant de l'hôpital depuis 1817, fut peint\nen 1472 pour les moines de Monte Oliveto Maggiore. Francesco aurait peint\nl'année précédente, pour l'hôpital della Scala, un autre Couronnement de la\n Vierge, aujourd'hui disparu.\n"}, {"page_pdf": 466, "texte": ""}, {"page_pdf": 467, "texte": "                         (Photo Lombardi de Sienne)\n\n\n   LA MADONE\n\n(FRANCISCO   Dl   GIORCIO)\n"}, {"page_pdf": 468, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  393\n\n\n cérémonie nuptiale princière, d'une robe de satin blanc broché\n d'ananas d'or, qui s'agenouille avec coquetterie près d'un beau\n Christ assis dans la gloire; tout autour d'eux, à côté d'eux, en\n dessous d'eux, étages sans qu'on comprenne bien comment, une\n assemblée de saints et de saintes, plus d'une trentaine, aux\n figures très diverses, modelées avec vigueur, presque avec séche­\n resse. On devine ici le sculpteur. Quant à la couleur, elle ne\n rappelle en rien la Vierge du registre; elle est âpre et violente,\n des rouges vifs, des bleus ciel, des blancs durs, le tout sans\ngrande harmonie. Néanmoins, qu'on ne se hâte pas de se\n détourner; certains visages d'anges et de saintes aux cheveux\n blonds, ont l'élégance nerveuse et rêveuse des meilleurs Floren­\ntins. Apparaît déjà, à plusieurs reprises, le type particulier à\n Francesco.\n    Quelques années plus tard (1475), les moines de Monte Oli­\n veto, hors la porte Tufi, lui demandèrent une Nativité. Fran­\n cesco leur peignit un grand tableau dont l'ordonnance et l'exé­\n cution ne sont point inférieures, — ni supérieures non plus, à la\n plupart des tableaux analogues de l'époque. La Vierge est\n banale, d'un type plutôt florentin que siennois, mais les deux\n anges debout derrière elle, l'un sévère et viril, l'autre gracieux\net féminin s'appuyant sur l'épaule du premier en un geste gra­\ncieux de confiance abandonné, sont vraiment remarquables. Ce\ntableau est maintenant, non loin du précédent, dans la grande\nsalle du Musée de Sienne. J'avoue ne les estimer qu'à demi,\nn'y retrouvant point l'attrait habituel aux productions locales.\n    La douceur et la piété sont plus sensibles dans les autres\noeuvres, de plus petite dimension, que conserve le Musée.\nL'une est une Madone avec deux saints, venant, comme le Couron-\nnement de la Vierge, de l'hôpital de Santa Maria della Scala et\nqui, sans doute, fut exécutée vers le même temps. Une autre\nMadone, dont on ignore la provenance et l'époque, s'apparente\naux plus exquises Madones de Neroccio. — Fond de plein air,\nun ciel de printemps, avec un fleuve qui fuit dans un pays mon­\ntagneux. La Vierge, d'une grâce irréelle, avec de grands yeux\npensifs dans une face candide d'un ovale très allongé, au menton\npointu, à la bouche toute petite, a les cheveux cachés sous un\nvoile de gaze, et son manteau très sombre, presque noir, l'en­\ncadre de telle sorte que la chair de sa figure, de son cou frêle,\nde sa poitrine décolletée, paraît blanche, presque fantômale.\n"}, {"page_pdf": 469, "texte": "394                         DURENDAL\n\n\n L'ange aussi est d'une beauté pâle et pure sous ses cheveux\n blonds, qui, au-dessus du front, forment une houppe légère,\n comme une flamme. L'Enfant divin est des trois personnages le\n moins idéalisé : court, dodu, avec une grosse tête, d'expression\ngrave, il n'est cependant pas déplaisant et ne détruit point la\nséduction extrême de l'ensemble.\n   La petite Annonciation est un bijou. Voici comment elle\ns'avère : Marie est assise, sous le portique élégant d'un petit\npalais, dont les arcades sont soutenues par de minces colonnes\nde marbre rose, au chapiteau de bronze doré. A travers ces\ncolonnes et à dextre, on entrevoit un paysage, des arbres et des\nrochers surplombant à la manière ombrienne. La Vierge blonde,\nd'expression innocente et placide, lisait quand l'ange annoncia­\nteur est apparu. Elle tient encore son livre dans la main\ngauche, qu'elle écarte dans une attitude de surprise et d'atten­\ntion. Sur le pavement dallé de marbres blancs, bruns et noirs,\nqui précède le portique, Gabriel est debout, mais si svelte, si\nimmatériel, que ses pieds nus semblent à peine s'appuyer sur\nle sol.\n   Il lève la droite ouverte pour réclamer le silence, et dans la\ngauche tient un rameau d'olivier, très noir, comme en fer forgé.\nAvec la révélation inouïe, il apporte la Paix et le Pardon sur la\nterre. Il porte une robe flottante, de couleur mauve imprécise,\nceinturée à la taille et sur les hanches. Ses ailes sont d'un gris\nbleuté comme si les plumes en étaient faites de l'azur céleste. Il\nest blond comme la récolte de juillet. Ses cheveux frisés tom­\nbent sur ses épaules et sur son front, se dressent en toupets\nclairs, pareils à des flammes. Il est comme la Vierge, naïf et\ningénu. Mais comme nous sommes loin de l'action de grâces de\nMemmi! (L'annonciation des Offices). Pour exprimer des senti­\nments analogues, le peintre, infiniment plus expert, n'a plus eu\nrecours à la splendeur, mais à la bizarrerie. Plus d'un siècle\nd'espace entre ces deux interprétations d'un même sujet. La pre­\nmière reste d'une incomparable perfection; mais la seconde\nvaut, par sa recherche un peu mièvre, l'harmonie délicate des\nmauves, des roses, des tons précieux...\n   Au Monistero, cette ancienne abbaye de Saint-Eugène, située\naux portes de Sienne, et devenue aujourd'hui propriété particu­\nlière, on conserve sur l'autel d'une chapelle, à droite du chœur,\n"}, {"page_pdf": 470, "texte": "                 SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                            395\n\n\n une Madone délicieuse que l'on attribue, sur place, à l'Angelico.\n L'attribution est évidemment inadmissible, mais j'aurais été\n disposé à reconnaître dans cette œuvre si douce, si traditionnel­\n lement siennoise, dans la façon dont les petits anges adorateurs\n poussent leur menton pointu, la main de Sano di Pietro. Des\n critiques autorisés et qui ont, sans doute, pu mieux que moi\n examiner le tableau, le donnent à Francesco di Giorgio et c'est\n pourquoi je note ici la joie qu'il me valut.\n    Il est impossible de dater ces divers tableaux (1). L'art en est\n plus libre, plus ingénieux, moins sec que celui du grand Couron-\nnement et de la Nativité. On peut donc les supposer postérieurs\n à ceux-ci. Mais cela reste fort incertain, car, à partir de 1477,\nnous voyons Francesco commencer son existence d'aventures,\nde voyages et d'honneurs. Nous le trouvons successivement à la\n Cour d'Urbin où le duc le prend en grande estime, à Gubbio, à\nCortone, à Milan, à Naples et dans divers autres endroits,\ndirigeant des travaux publics de diverses natures : édifications\nd'églises, constructions de ponts et d'aqueducs, fortifications\nmilitaires. Il semble avoir eu, dans sa ville et dans l'Italie du\nXVe siècle, une situation considérable. Les fureteurs d'archives\nont retrouvé les lettres par lesquelles les princes du temps\ndemandaient cérémonieusement à la République de Sienne, de\nbien vouloir leur envoyer le maître Francesco, de consentir à le\nleur laisser encore, d'agréer leurs remerciements et l'expression\nde leur satisfaction de ses services. A l'une d'elles, émanant du\nduc de Calabre, la République répond qu'elle a autorisé Fran­\ncesco à s'en aller, mais que celui-ci ne veut pas partir.\n   Comment, par quels prodiges d'habileté, put-il maintenir\ntoute sa vie cette faveur officielle dans une ville aussi turbu­\nlente que Sienne, aussi déchirée par le conflit impétueux des\nfactions politiques? Ce furent sans doute ses pérégrinations\nlointaines et constantes qui le sauvèrent, en l'éloignant d'une\nintervention trop directe dans la politique de la cité. Il semble\ntoutefois qu'il en ait eu à souffrir, au début. Milanesi a mis au\n\n\n   (1) MM. Franchi et Rossi pensent qu'ils se rapportent tous aux débuts de\nla carrière de Francesco qui aurait cessé de faire de la peinture dès qu'il fut\nappelé, en diverses parties d'Italie, pour ses travaux militaires et diploma­\ntiques. L'hypothèse paraît vraisemblable.\n"}, {"page_pdf": 471, "texte": " 396                        DURENDAL\n\n\n jour une lettre du 7 septembre 1483, d'une belle allure civique,\n que Francesco fut forcé d'écrire à la République pour se dis­\n culper d'une accusation calomnieuse. Mais sauf cet incident, il\n ne connut que des honneurs.\n     On peut croire, sans grande certitude toujours, que son\n tableau de l'église Saint-Dominique est de la dernière partie de\n sa vie. On l'a longtemps attribué à Luca Signorelli qui vint,\n amené peut-être par l'amitié de Francesco, travailler à Sienne\n pour Pandolfo Petrucci, le tyran auquel se donna cette\n remuante démocratie quand elle fut épuisée par ses luttes. Une\n certaine fermeté dans le dessin, des tons de rouge sombres,\n divers détails rappellent, en effet, dans ce grand tableau, le\n puissant maître de Cortone.\n     C'est une Nativité. La Pieta qui sur le même autel, se trouve\n au-dessus, la prédelle au-dessous sont l'œuvre de deux autres\n peintres, peut-être Matteo et Fungaï. Un arc de triomphe, en\n ruines, d'un élégant style antique, forme un abri, au milieu\n d'un paysage accidenté, pour l'âne et le bœuf. Devant Saint-\n Joseph en patriarche, assis sur des débris et la Vierge à genoux\n qui prie en regardant l'Enfant nu sur la terre. A senestre, der­\n rière Marie, deux bergers, un peu contorsionnés en attitudes\n curieuses; à dextre, deux anges décoratifs, comme des jeunes\n filles, blondes et sveltes, du type affectionné par Francesco. Ils\n rappellent les anges de la Nativité de 1475, mais alanguis et\n aristocratisés par un reflet de la grâce sentimentale des peintres\nde Toscane et d'Ombrie.\n    En somme, je ne pense pas que Francesco di Giorgio, comme\npeintre, puisse être traité avec indifférence. M. Pantaleoni, l'un\nde ses biographes, en parle sans indulgence, il conclut que si\nFrancesco n'a point illustré sa patrie comme artiste, il l'a servie\nen bon citoyen, et eut comme ingénieur l'honneur d'avoir com­\nmencé la réforme des fortifications. J'espère que ceux de mes\nlecteurs qui, sur la foi des indications qui précèdent, voudront\nbien étudier les œuvres signalées, trouveront à Cecco d'autres\ntitres à leur sympathie.\n    Ne quittons point la brochure de M. Pantaleoni, qui est\népuisée et difficile à rencontrer, sans en extraire quelques dates\nintéressantes pour les amateurs de biographies précises. Nais­\nsance, en septembre 1439; on a retrouvé l'acte de baptême, du\n"}, {"page_pdf": 472, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  397\n\n\n22 septembre 1439 ; mariages, en 1467, avec dame Cristofana di\nCristofano de Campagnatico; en 1468, avec Agnese di Antonio\ndi Benedetto Landi de Sienne. Condamné, en 1472, à 25 francs\nd'amende pour avoir pénétré la nuit, avec armes et échelles,\ndans le fort Saint-Léonard di Lecceto. Expertise, en 1476, avec\nSano di Pietro, des travaux de Neroccio pour Bernardino Nini.\nMort en 1502 (et non en 1504 comme l'indique Lafenestre), en\njanvier sans doute, car on a retrouvé des documents du g février\net du 5 mars de cette année, impliquant sa mort. Il avait eu de\nsa seconde femme sept enfants, trois garçons et quatre filles. Les\nremarquables travaux de MM. Donati, Rocchi, Rossi et Franchi,\npubliés à l'occasion de la célébration du quatrième centenaire\nde la mort de Francesco, fourniront aux chercheurs divers\nautres documents que je ne puis mentionner pour ne pas trop\nallonger ces notes sommaires.\n\n                                              JULES DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 473, "texte": "                  Le Portrait\n... C'est une jeune femme en costume      ancien,\nGrande et svelte, les yeux voilés de rêverie,\nEt qui sourit, d'un air de tendresse    infinie,\nAvec une fierté simple dans le     maintien...\n\nTout s'efface... Déjà le temps a mis son ombre\nSur ces traits, où sourit un immortel amour :\nA peine en reste-t-il un vague et doux   contour,\nUn reflet aussi vain que l'image d'une ombre...\n\nN'importe... Ton regard ne quitte qu'à regret\nSon profil, dont la grâce était presque       enfantine;\nIl semble qu'à la voir si fragile et si fine,\nTu sentes mieux le prix du don qu'elle t'a fait...\n\nUne compassion tardive te pénètre;\nPeu à peu tu ne sais quel repentir confus\nTe saisit, en rêvant à celle qui n'est plus;\nEt tu comprends enfin toute la douceur       d'être!...\n\nO rêveur! Si ta chair a tressailli  parfois\nDes plus nobles élans de la tendresse    humaine,\nBénis-en ce grand cœur que tu connus à peine :\nTout ce que tu contiens de bon, tu le lui dois...\n\nCar un esprit sublime habitait ce corps frêle;\nEt ton cœur, sur qui veille un ange    familier,\nIgnorerait encor la divine pitié,\nSi ce don souverain ne t'était venu d'elle.\n\nIl gémit chaque jour, ce cœur tendre et fervent,\nD'un monde où tout contact le déflore et le blesse ;\nC'est qu'il a conservé le pli de sa caresse ;\nCar, vois-tu, malgré toi tu restes son enfant...\n\nLa voici, maintenant,    dans sa grâce      suprême,\nFragile, délicate et telle qu'une    fleur;\nDis-toi bien que tu fus sa joie et sa douleur\nEt qu'il n'est rien resté d'elle, hormis      toi-même...\n\n                                             FERNAND        SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 474, "texte": "             Le Gris de Poperinghe\n\n               LES habitants de Poperinghe se souviennent encore\n                 d'un grand homme maigre et gris, qui vint\n                 habiter leur ville, il y a une dizaine d'années.\n                 Il occupait, aux confins de la campagne, une\n                 grande maison entourée d'un jardin, où il avait\n                 installé un commerce de cafés et de thés. Il se\n                 nommait Henri Biebenhuys; mais beaucoup de\n                 gens avaient adopté le surnom que lui don­\nnaient les gamins de la ville, et, entre eux, ne l'appelaient\njamais autrement que \" le Gris \". Le Gris intéressait fort les\ngens de Poperinghe, mais ceux-ci étaient indifférents au Gris,\nqui était bien l'homme le plus taciturne de la ville. Il n'était\nlié avec personne. Il ne parlait que pour les nécessités de son\ncommerce. Il ne sortait de chez lui que rarement, et le soir,\nd'un pas rapide, par les rues écartées et désertes, comme s'il\neut craint d'être rencontré.\n    Il n'avait pour l'aider qu'un jeune garçon de la ville, un\norphelin, connu partout sous le seul nom de Pintje.\n    Comme le Gris n'allait ni au café, ni à l'église, ni chez per­\nsonne, il intriguait le monde; on disait de lui des choses\nmystérieuses... qu'il avait passé sa vie aux colonies... qu'il\navait couru toutes les mers...Quelles colonies?On ne savait pas.\n    Mais le terme dans son abstraction était suffisamment large\n pour permettre aux Poperinghois d'en encadrer leurs suppo­\n sitions.\n    Ce mystère fit la fortune du Gris. Par curiosité, tous les gens\n allèrent lui acheter du café.\n    Ce fut en vain, car, en dehors de Pintje, personne n'entra\njamais plus loin que le magasin. Pintje, lui, était à demeure\n dans la maison. Il y logeait, lorsque le Gris ne l'envoyait pas\n"}, {"page_pdf": 475, "texte": " 400                         DURENDAL\n\n\n en tournée avec des marchandises. A son retour, il remarquait\n toujours que M. Biebenhuys était content et que, le soir, au\n souper pris ensemble, il était de bonne humeur.\n    Ce fut au retour d'un de ces voyages que l'aventure arriva.\n    C'était vers la mi-septembre, aux confins de l'été et de l'au­\n tomne. Le froid était venu tôt cette année. La pluie tombait\n fine, vaporeuse, comme un brouillard qui se dissout. Les châ­\n taigniers étaient en fruits, tout couverts de boules épineuses\n d'un vert pâle; quelques feuilles commençaient à roussir au bout\n des branches. Sous la pluie le feuillage était brillant et sombre,\n et, dans cette houle de verdure creusée par le vent et fouettée\n par la pluie, les taches jaunes des feuilles mourantes se voyaient\n mieux. Lorsqu'il pleuvait, les couleurs s'avivaient; les lignes des\ntuiles sur les murs, les plaques de zinc sur les toits et contre les\npignons brillaient davantage. Mais le ciel était uniformément\ngris, et, sur son fond lugubre, on ne distinguait qu'à peine des\nestompes de nuées en fuite sous le vent. Le grand jardin était\ntriste avec ses chemins jaunes et boueux d'argile pétrie. L'herbe\nnon coupée poussait drue, les vignes vierges étirées sur les murs\nfaisaient trancher la pourpre de leur feuilles mourantes sur le\nfond blanc. Dans l'humidité épandue plein l'air des choses pour­\nrissaient : des cordes tendues d'un mur à l'autre s'effilochaient,\nune corbeille s'étalait remplie de pavots en semences que le\nsoleil avait desséchés le mois précédent et dont l'eau gonflait\nles tiges mortes. Des roses trémières géantes, abattues par la\nrafale, s'étaient courbées comme de petits arbres brisés et\nbarraient les chemins.\n   Toute la joie du jardin s'était retirée dans un groupe de\ngéraniums écarlates, qui dressaient, sous la pluie et sous le\nvent, leurs hampes charnues, leurs feuilles épaisses et leurs têtes\nfleuries.\n   Le jardin souffrait de l'hostilité de la nature et de l'aban­\ndon de l'homme. On sentait ce coin de terre délaissé et oublié.\nLe maître était parti ou terré dans sa maison.\n   Pintje vit tout cela d'un coup d'oeil et il sentit un poids sur\nson cœur, un froid, comme Si la pluie eut pénétré jusque-là.\nInconsciemment, il partagea la tristesse de ces choses qui mou­\nraient.\n   Les portes de la maison étaient fermées, les volets clos.\n"}, {"page_pdf": 476, "texte": "                    LE GRIS DE POPERINGHE                       401\n\n\n   Il n'y avait pas de sonnette. Il cria en frappant sur la porte :\n« Monsieur Biebenhuys, monsieur Biebenhuys! » Il frappa une\nsecond fois plus fort : \" Monsieur ! \"\n   La voix du Gris se fit entendre derrière la porte, tout contre,\nbien qu'on n'eut perçu aucun bruit de pas : « C'est toi, Pintje?\n— Oui, monsieur. — Es-tu seul?— Bien sûr. »\n   La porte s'ouvrit tout doucement, l'homme se pencha avec\nprécaution. Il était plus maigre et plus gris encore. Ses cheveux\net sa barbe étaient en désordre. Il était enveloppé dans un\ngrand paletot à pèlerine sous lequel il cachait une de ses mains.\nIl vint sur le seuil et inspecta la route et le jardin silencieuse­\nment. Ses yeux luisaient. Pintje lui trouva un air « drôle » et\nse demanda s'il n'avait pas bu.\n   — Est-ce que tu n'as rencontré personne en venant?\n   — Si. Monsieur le vicaire qui rentrait chez lui.\n   — Tu n'as vu personne autour de la maison?\n   — Non; pourquoi?— Parce que..., parce que..., j'attends\nquelqu'un, dit le Gris; et, comme, en refermant la porte, les plis\nde sa pèlerine s'étaient écartés, Pintje vit avec stupeur qu'il\navait un revolver en main.\n   Le Gris vérifia soigneusement toutes les portes du corridor,\ns'assura qu'elles étaient fermées en les secouant. Il serra les\nverroux et alla caresser le chien, un gros dogue, étendu sur un\ntapis au pied de l'escalier. Il mit le pied sur la première marche,\npuis se ravisa et ouvrit une sorte de grand placard qui servait\nde vestiaire. La nuit tombait et le vent, qui s'était levé, sifflait\nau coin de la maison. La pluie chassée frappait aux fenêtres\net clapotait sous le seuil. Des volets et des portes mal joints\ntremblaient. Une sorte de chant de tempête et de nuit sombre\ns'éleva : une rumeur lourde et triste de rafales dans les grands\narbres. Le vent secoua la maison et en tira des bruits mystérieux.\n   « Temps de voleurs », dit le Gris.\n   A la lueur d'une allumette, il inspectait le vestiaire en\nécartant les vêtements. Brusquement, il se retourna en sursaut.\nDans ce mouvement, l'allumette s'éteignit et la nuit tomba\nnoire, d'un coup.\n   « Pinjte, est-ce que tu ne vois rien là dans le coin? »\n   Pintje était mal à l'aise. Le corridor était tout à fait\nvide et sombre avec un coin plus noir d'ombre profonde vers\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": " 402                        DURENDAL\n\n\n lequel le Gris tendait son revolver. Il avait l'allure étrange et\n leste d'un grand chat au pas silencieux. Pintje vit qu'il\n avait enlevé ses souliers pour marcher sans bruit dans la\n maison. « Non, il n'y a rien », dit-il. Alors Biebenhuys se mit à\n grimper l'escalier en courant, si vite que son compagnon pou­\n vait à peine le suivre.\n    La gêne que Pintje avait éprouvée se dissipa de suite en\n entrant dans la grande chambre où le Gris passait sa vie. Il y\n avait là un feu ouvert qui brillait dans la cheminée et dont les\n flammes dansantes rendaient tous les coins rouges et gais. Sa\n clarté se mêlait à la lueur paisible d'une grosse lampe posée\n sur la table.\n    Il s'approcha du feu. Sous l'influence d'une douce chaleur,\nses pensées sinistres s'évaporèrent comme l'humidité dont la\n pluie avait imprégné ses vêtements fumants. La clarté et la\nchaleur remirent son âme d'aplomb. Le Gris avait dressé le\n couvert sur un coin de la table et installé au centre de celle-ci\n un jambon rose et blanc, flanqué d'un grand couteau de char­\ncutier à la lame large et au tranchant effilé. Cette vue donna\nà Pintje un courage indicible, sans qu'il sut si c'était le couteau\nformidable ou le jambon qui le rendait si fier. En bon jeune\nflamand qui a déjà eu des querelles de cabaret, il pesa menta­\nlement le grand pot de bière brune, qui étalait sa panse ventrue\nsur la table et il s'imagina l'effet que ferait une tête d'homme\nlà-dessous. Son âme serrée craintivement et son corps mordu\npar le froid humide s'épanouissaient dans la chaleur lumi­\nneuse et devant les apprêts d'un bon repas. Il se mit à rire, en\nremuant les bras et les épaules pour faire jouer ses muscles\nrobustes\n   « Monsieur Biebenhuys — dit-il à son patron — si des\nvoleurs venaient cette nuit ils seraient bien reçus. »\n   Il jouissait de sa force jeune, de son appétit ouvert et de la\nchaleur douce comme un animal robuste. Le Gris lui-même\ndans le calme de la grande chambre tiède, au sortir des corri­\ndors où le vent hurlait sous les portes et au contact joyeux, de\nson compagnon sentit ses terreurs s'évanouir. Il resta taciturne,\nmais ses traits se détendirent, ses yeux perdirent leur flamme\nfixe et inquiétante. Il jeta son paletot dans un coin et son\nrevolver dessus.\n"}, {"page_pdf": 478, "texte": "                    LE GRIS DE POPERINGHE                        403\n\n\n   L'impression lui fut si forte et la réaction si vive, qu'il passa\nd'un coup d'un sentiment à un autre et se mit à siffler un air\nbizarre et traînant, que Pintje pensait devoir être un chant\nnègre des colonies.\n   Les flammes rouges du foyer le faisaient paraître plus maigre\nencore, leur clarté confuse laissant dans une ombre profonde\nle creux de ses traits. Sa figure et surtout sa mâchoire\nproéminente se dessinaient vigoureusement dans cette pénombre\nrougeâtre. Son visage décidé et énergique avait une allure\nhautaine, où l'horrible crainte de tantôt était d'autant plus\nétrange. Il se mit à table et commença à manger avec une\nvoracité de bête traquée, de loup cerné qui a trouvé un\nrefuge.\n   Néanmoins, une fois à table avec son compagnon, il ne\nvoulut pas que celui-ci lui rendit ses comptes ni parler\nd'affaires en aucune façon.\n   Il revint à son idée et l'examina tout haut, comme on exa­\nmine une chose curieuse avec laquelle on est en contact pour la\npremière fois.\n   « Est-ce que tu n'as pas peur toi, Pintje, en rentrant chez toi\nle soir? Quand tu rentres la nuit, sans lumière, est-ce que tu ne\ncrains pas qu'il y ait quelqu'un derrière la porte qui te prenne\npar le cou brusquement? »\n - Pintje n'avait jamais eu de ces craintes de riche.\n   « Mais enfin, pourtant, lis les journaux. On tue aujourd'hui\nun homme pour lui voler un franc. Quand tu vas te coucher, tu\nne regardes pas sous ton lit ; tu n'inspectes pas les coins noirs\nde ta chambre et les armoires pleines de vêtements, sous les­\nquelles un homme pourrait se cacher ? »\n   Pintje, qui n'était pas nerveux, n'avait jamais pensé à tout\ncela.\n   L'autre insistait : « Quand tu es dans ton lit, tu ne penses\njamais qu'il y a au dehors, derrière les vitres noires, quelque\nchose ou quelqu'un qui te regarde, te menace et va entrer? »\n   A scruter ainsi sa pensée, Biebenhuys en fut tout repris. Ses\nyeux brillaient et il se penchait sur la table.\n   Pintje, ahuri, pensa de nouveau que son maître avait bu. Il\nsecouait négativement la tête avec inquiétude ne sachant que\nrépondre. L'homme se leva et se mit à marcher dans la chambre\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "                            DURENDAL\n404\n\nen monologuant indistinctement. Pintje remarqua qu'il mar­\nchait très droit, qu'il ne sentait pas l'alcool et commença à\ntrouver tout ceci très étrange. Mais le beau jambon rose, bien\ncuit et tendre, tentateur avec son demi-cercle de lard blanc, eut\nraison de cette inquiétude légère.\n   Pintje avait une âme lente, lente à comprendre, lente à la\ncrainte. Il noya son étonnement dans une lampée profonde de\nbière forte et arrière de houblon. Il ne se souvint pas de la fable\ndu Savetier et du Financier, mais il traduisit sa pensée en se\ndisant : « M. Biebenhuys a probablement gagné beaucoup d'ar­\ngent à vendre des cafés à tout le pays. » Là-dessus il bourra sa\npipe en terre d'une cens avec du gros tabac noir, il l'alluma au\nfeu et il s'engourdit dans la somnolence béate de la digestion\nen homme repu et réchauffé, qui a eu froid et faim. Il regardait\nmonter les bouffées de fumée dans l'abat-jour de la lampe et, de\ntemps en temps, il étouffait de la main de rouges étincelles de\ntabac tombées sur sa veste de velours.\n   Il fut tiré de son engourdissement par la voix étouffée du\nGris, qui murmurait à son oreille : « Ils sont dans le jardin.\nEntends-tu? » Pintje sursauta. Il n'avait pas remarqué que\nBiebenhuys s'approchait de lui, et de ce choc de surprise il\nsentit une vraie douleur physique. Il le regarda avec un mé­\nlange de colère et d'inquiétude. Son âme lourde et engourdie\nne comprenait pas encore la possibilité d'un danger inconnu.\nEn paysan robuste, il ne sentait pas de suite la peur de la cam­\npagne noire et vide, surtout dans cette chambre paisible.\n   Mais Biebenhuys lui prit le bras dans sa main maigre et, le\nserrant à le faire crier comme dans une pince, il répéta : « Je te\ndis qu'ils sont là. Comprendras-tu? » Il avait un accent si con­\nvaincu que Pintje se dressa d'un coup sur les pieds. Un citadin\nplus éveillé eut perdu cinq minutes à raisonner, à demander-\nqui était là et ce qu'il y avait à faire. Pintje ne comprit qu'une\nchose, c'est qu'il allait devoir frapper. Tout le reste, indistinc­\ntement confus, était hors du rayon visuel direct. Il sauta sur le\ncouteau et prit le tisonnier, d'un mouvement instinctif et natu­\nrel, comme une bête de bataille se ramasse, comme un tau­\nreau baisserait les cornes ou comme un, chien montrerait les\n crocs.\n   Il se dirigea vers la porte pour courir sus. Le Gris lui\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "                    LE GRIS DE POPERINGHE                     405\n\n\nbarra le passage. Sa figure était si bouleversée et sa voix si\nrauque que Pintjè sentit la crainte éprouvée tantôt dans le cor­\nridor renaître en lui.\n   « Je te défends de sortir. Tu es fou! Ils te tueraient. Il faut\nrester ici et se défendre. »\n   Puis Biebenhuys se laissa crouler sur le plancher. Il s'étendit\ntout de son long, l'oreille au sol et écouta longuement.\n   La rafale tournait et gémissait autour de la maison. Le feu\ns'éteignait doucement. Les bûches carbonisées s'écroulaient en\ncendres blanches. Le froid de la campagne humide entrait par\nles fentes des fenêtres et sous la porte.\n   Pintje debout à l'écoute, son couteau dans une main et le\ntisonnier dans l'autre, sentit le froid lui glacer les pieds et\nsecouer son corps brusquement d'un long frisson. Il eut froid à\nl'âme, en même temps. Tout son courage physique semblait\ns'évaporer avec la chaleur par les pores de sa peau. Son audace\nd'animal bien nourri, sain et chaud, ne résista pas à l'attente\nprolongée. Il s'était levé pour se battre. Il se fut jeté dans le\njardin, l'arme au poing, avec le même élan que le dogue qui\nrodait dans le corridor. Mais ses muscles inactifs laissèrent\ntravailler la machine nerveuse et l'imagination.\n   Ce fut alors seulement qu'il se demanda quels étaient les\nhommes qui erraient autour de la maison, dans la nuit. Tout de\nsuite il comprit que son maître les connaissait. Toutes les\nvieilles histoires des Poperinghois sur la vie passée du Gris, les\nexploits de forban et de négrier qu'on lui prêtait, lui revinrent\nà l'esprit. L'effroi qui battait des ailes autour de lui l'envahit\nd'un coup : ennemis des colonies, d'où le Gris était venu se\ncachera Poperinghe et qui, d'un hémisphère à l'autre, étaient\narrivés flairant sa piste, soutenus par leur haine diligente et\ndont la vengeance mystérieuse rôdait autour des murs..., autour\ndes murs? qui sait, peut-être étaient-ils déjà dans la maison...\n   Pintje vit d'un coup d'oeil la suite des grandes places de la\nmaison, des chambres vides qui se suivaient au rez-de-chaussée\net au premier étage. Du regard, il fit le tour de la salle et il\ncompta trois fenêtres et quatre portes : sept ouvertures donnant\nsur le vide, l'inhabité, le mystère. Il se représenta le demi-\ncercle lugubre de ces chambres froides et nues, noires comme la\nnuit, pleines de menaces; il se sentit isolé.\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "406                         DURENDAL\n\n\n   Le Gris collé à terre, sans un mouvement, comme un cadavre,\ncréait, au contraire, une pénétrante atmosphère de terreur.\n   Pintje pensa avec plaisir au chien qui gardait l'escalier.\n   « Pourtant le chien n'a pas aboyé. Pourquoi? Il est peut-être\nempoisonné. Les gens des tropiques ont des poisons fou­\ndroyants. Mais alors ils sont dans la maison. Ils sont peut-être\nderrière chacune des portes. »\n   Le mystère des chambres vides se peuplait de fantômes et la\nsensation fut si forte que ses jambes fléchirent et qu'une douleur\naiguë le parcourut comme un frisson. Il crut sentir qu'il y\navait quelqu'un derrière lui et se retourna avec circonspection,\ncomme le Gris tantôt.\n   Il n'y avait personne, mais toutes sortes de choses le gênèrent\nhorriblement : le trépied noir d'une chaise, qui formait une\nboule confuse; des vêtements debout dans un coin comme des\nhommes ; un linge blanc sur un séchoir figurait une tête.\n   Sa gorge séchait. Sa langue collait. Il souffrait dans la poi­\ntrine.\n   A ce moment, une porte craqua brusquement d'un coup sec\nde bois qui joue.\n   Il sembla que toutes les terreurs qui planaient, poussières\nimpalpables en suspens dans l'air, tombaient d'un coup sur le\nmalheureux. Il s'effondra sur les genoux en balbutiant une\nvague prière d'angoisse. Le Gris se leva, vint à lui et le secoua\nen l'injuriant à voix basse. L'autre ne résistait pas. Il était\nimprégné de terreur physique.\n   Peut-être que si à ce moment l'ennemi mystérieux avait\nenfoncé la porte, Pintje aurait retrouvé devant l'adversaire réel\nun courage de bête acculée. Mais c'était la nuit noire et le froid\nmontant qui glaçaient son âme. Il se traîna dans un coin. Pro­\ntégé par derrière, il cessa d'éprouver la terreur de quelque\nchose contre son dos. Il scrutait tous les coins de la chambre.\n   Le Gris avait repris son poste aux aguets. Il dit :\n   « Ils ont ouvert la porte du corridor. Ils causent entre eux. Ils\nmarchent. Ils sont au bas de l'escalier. Il y en a un à l'étage. Il\nsera entré par une fenêtre. Les autres montent. »\n   Pintje n'entendait les paroles que confusément, mais il remar­\nquait tous les bruits de la maison. Chaque fois qu'un meuble\ncraquait, il sursautait.\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "                     LE GRIS DE POPERINGHE                       407\n\n     « Ils vont à mon ancienne chambre à coucher. Elle est fermée\n à clef. Ils essayent de l'ouvrir. La serrure est bonne. »\n    La fonte du poêle chantait en se refroidissant.\n    Soudain il se redressa en criant : « Ils sont à la fenêtre. »\n    C'était peut-être le reflet de la lampe dans la vitre noire, mais\n Pintje vit quelque chose et se dressa aussi d'un bond.\n    Alors il vit deux yeux lumineux, deux petites flammes qui le\n fixaient du dehors. Il hurla et enlevant le pot de bière de la\n table, il le lança dans la vitre. Tout vola en éclat. Des débris de\n faïence et de verre sautèrent comme une mitraille dans la cham­\n bre et sonnèrent sur le pavé de la cour. Une pluie de bière jail­\nlit. Un grand coup de vent entra en trombe, secoua les rideaux\n et éteignit la lampe.\n    Un peu de lune luisait; il n'y avait rien derrière la fenêtre.\n    Pintje n'avait vu que le reflet de ses yeux éclairés par la\n lampe.\n    Mais ce moment de vigueur le souleva. Il traversa la chambre\nà grands pas en frappant le plancher à coups de talons. Le si­\nlence l'écrasait. Il ne sentait rien vivre autour de lui. Au con­\ntraire, le bruit qu'il faisait lui rendait courage. Il fut pris d'une\nrage de se battre. Il délirait. De toutes ses forces, il se mit à\nfrapper à coups de tisonnier sur la table. Les verres et les\nassiettes sautèrent sur le plancher. Pintje piétinait les débris.\n    Il s'affolait de bruit et de saccage. Mais ce ne lut qu'un\naccès.\n    Le Gris l'avait laissé se débattre, et maintenant il tournait\nsilencieusement dans l'autre coin de la chambre. Il marchait\ntoujours sans souliers, au risque de s'entailler les pieds dans le\nverre. La marche silencieuse et fantômale de ce grand\nhomme maigre acheva d'épouvanter Pintje. Il ne reconnaissait\nplus son maître. La vague clarté lunaire lui donnait une autre\napparence. Des terreurs d'enfance remontèrent. Il pensa que\npeut-être le diable avait pris l'apparence de M. Biebenhuys\npour le tromper.\n   Cela acheva son désarroi et il alla s'accroupir dans l'autre\ncoin de la chambre. Le vent s'était calmé. On n'entendait plus\ndans la maison que des craquements de bois et, chaque demi-\nheure, la sonnerie lointaine d'une pendule. Pintje ne pensait\nplus. Ses doigts étaient meurtris de serrer le tisonnier et le\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": "408                         DURENDAL\n\n\nmanche du couteau, mais il ne le sentait pas. Il éprouvait la\nréaction de sa trop vive dépense de forces prodiguées à fendre\nla table. Seulement, il suivait le Gris des yeux. Celui-ci tour­\nnait toujours de son pas égal, souple, silencieux. T o u t à coup,\nil s'arrêta et se mit à hurler, à hurler comme un chien, en\ndressant la tête. Il poussait un long cri monotone, dont la finale\nexpirait lentement en sortant de la gorge.\n   Pintje eut un éblouissement. Il vit tourner toute la chambre,\nau milieu de laquelle le Gris hurlait toujours à la mort. Ses\nidées se brouillèrent. Il entendit vaguement un grand bruit de\nvitres brisées et il s'évanouit.\n   L e matin, des maraîchers, qui allaient en ville, virent que\nles fenêtres de la maison Biebenhuys étaient défoncées. Des\nrideaux pendaient en loques. Des meubles brisés, de la vaisselle\net des débris de toute sorte jonchaient le sol. L a police entra\nen forçant la porte du vestibule soigneusement fermée, et on\ntrouva M. Biebenhuys, nu jusqu'à la ceinture, au milieu de son\nmobilier brisé. On s'aperçut qu'il était fou. Pintje, toujours\névanoui, fut retrouvé dans un coin. Dans la glaise détrempée\nde la route et des chemins du jardin, il n'y avait pas trace de\npas suspects.\n                                                  IVAN G I L O N .\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "                           Guido Gezelle\n                                     (Suite)\n\n\n\n\n                LA nuit étoilée, le grand mystère du monde des\n                   astres, enthousiasmait Gezelle et faisait éclater\n                   son âme en hymnes magnifiques.\n                      Les poésies qu'il a dédiées au soleil et aux\n                   étoiles du ciel mériteraient une étude à part.\n                  Je la recommande à ceux qui voudraient péné­\n                  trer plus avant dans ce tempérament poétique\n                  génial. Les poésies de Gezelle portent, plus\nencore en cette matière qu'en d'autres, la marque distincte d'un\nrythme spécial, adapté au sujet et s'harmonisant idéalement ici\navec la marche solennelle des lumières célestes, s'épandant en\ndes strophes qui sont comme une réverbération vocale de l'infini\ndes espaces et de la majesté du firmament étoile.\n   Qu'on lise les poésies de Tijdkrans, depuis la page 27 jusqu'à\nla page 38, pour ne nommer que cette série de poésies astrales,\net l'on sera frappé de la concordance, — inusitée chez la plupart\ndes autres poètes, — qui existe dans ces poèmes, entre la beauté\nchantée et le verbe musical qui l'exalte.\n   Voici quelques-unes de ces poésies :\n\n\n          Het zonnelicht is neergedaald (Tijdkr. 27)\n\n   La lumière du soleil s'est évanouie — elle va visiter d'autres peuples —\nqui l'attendent et l'accueilleront avec une nouvelle joie — elle va faire luire\nle jour ailleurs.\n   C'est le matin là-bas, le soir ici, — je vois des teintes d'une beauté mer-\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": "410                               DURENDAL\n\n\nveilleuse — évoluer dans le brasier occidental — et doucement, doucement\nmourir.\n   Elle est rouge d'abord, pourpre écarlate ensuite; — finalement bleue, d'un\nbleu de plus en plus foncé, la teinte de tous les ciels — qu'envahissent les\nténèbres.\n   Ce n'est pas encore la nuit, ce n'est plus le jour : la lumière — du soleil\ns'est à peine retiré — que s'allument, secourables, ici la chandelle — là-bas\nle soleil du soir.\n   En clignotant comme les yeux — d'une fillette qui veut pleurer — appa­\nraît de-ci, de-là, au sud, au nord — une étoile nouvelle-née.\n   Puis, n'importe où que je me trouve, j'aperçois partout — les sentinelles\nvigilantes de l'armée de Dieu et sous cette voûte infinie — je vois flamboyer\ntous les abîmes du ciel.\n   J'ai peur! J'ose à peine, Seigneur, — risquer un œil serein et fixer l'éclat\nde vos étoiles : — comment supporterai-je le regard de Votre Face?\n\n\n\n\n               Alleene, ait aller oogen (Tijdkr, 29)\n\n\n   Seul, loin des yeux de tous — me voici, contemplant — les profondeurs du\nfirmament parsemé d'astres; — tout est ténèbre — hormis l'éclat — de la\nsublime traînée d'étoiles.\n   Que je suis petit, oh Dieu! oui petit, — obscur, esseulé — et perdu dans ce\ngrand tout — de Votre lumière — je suis comme un enfant qui n'est pas né —\net que personne n'enfantera !\n   Oh ! étoiles mystérieuses — que mon regard ne peut mesurer — est-ce que,\ndes trônes où vous régnez — vous me voyez, voyez-vous la terre — ou\nquelque chose qui s'y trouve ?\n   Votre lumière vit-elle ?a-t-elle là-bas où elle siège en tremblotant,— une âme,\nrespire-t-elle, est-elle douée de la vue, me découvre-t-elle — dans ces vallées\nterrestres — du haut de votre céleste palais?\n   Que suis-je pour vous, oh étoiles! — qui êtes si haut, si loin — si loin de\nmoi?\n   M'apercevez-vous, — cependant que je vous vois vous mouvoir — savez-\nvous que mon oeil vous suit?\n   Vous êtes en mouvement, je vous vois évoluer. — Etes-vous vivantes?\nagissez-vous? Etes-vous des esprits? Etes-vous immortelles? — Ou bien votre\nscintillement est-il muet et aphone comme les ténèbres éternelles?\n   Non ! tout être que la volonté de Celui — qui est le Verbe, a fait sortir du\nnéant, a une langue ; — vos rayons ne sont pas muets — ô étoiles ! ils\nparlent — ils font retentir leurs voix dans le concert éternel.\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "                                GUIDO GEZELLE                                  411\n\n\n   Vous célébrez en chœur — et chantez d'une voix unanime — l'Etre qui\nn'eut pas de commencement; — et moi, lorsque je chante — quand je ne\ndirais qu'une seule phrase — je chante avec tous les êtres !\n   Nous — vous et moi — dans tous les temps — à travers tous les espaces,\n— nous, qui avons été créés par Lui, — âmes, étoiles, soleils — nous pro­\nclamons le verbe de ses toutes-puissances !\n  Qu'il soit connu, loué, exalté — cet Etre éternel — par tout ce qui n'est\npas éternel, par tout — ce qui agit, est, vit — meurt et passe — fut ou sera\njamais !\n\n\n\n                    Wat leert ge mij...(Tijdkr.32)\n\n\n   Pourquoi m'enseignez-vous les langues des pyramides — les écritures\ncunéiformes, le Punique ou l'Hébreu — que tant de gens ignorent? A quoi\nbon ? Il y a un vieux manuscrit — dont la durée brave les siècles. — Il est\nécrit sur le papier de Dieu même; — chacun de nous le déchiffre, la nuit : —\nc'est le nom de Dieu, écrit, avec des astres, grands et petits, — imprimé avec\nde la lumière — au firmament du Ciel !\n   C'est le livre que je lis quand les hommes dorment — et que les anges,\nveillent autour de moi. C'est là que je vais à l'école plus volontiers qu'ailleurs ;\n— c'est là que je cherche la vraie sagesse — et la science qui m'unit — à\nCelui qui prête la vie à tout ce qui vit — et qui proclame son nom — au\nfirmament du Ciel.\n   C'est vers ce firmament que les peuples antiques tournaient leurs regards;\n— c'est à cette carte céleste que les premiers dompteurs des océans — envi­\nronnés de ténèbres, pénétrés de crainte et d'effroi — confiaient leur vaisseau\net leur vie. — Ils arrivaient au port et ils savaient! Que ce soit là — ma seule\ncarte marine; je n'en veux pas d'autre pour guide — que le firmament du\nCiel.\n\n\n\n  L'astre — sœur du soleil, la lune d'argent a été chanté\nmaintes fois par G. Gezelle. Il a résumé, me semble-t-il le\npoème de la Lune, dans les strophes suivantes, tout impré­\ngnées de cet humour spécial et enfantin qui caractérisa son\nâme si bellement naïve.\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "412                                 DURENDAL\n\n\n\n\n                  O Nachtlij k duister... (Tijdkr.33)\n\n\n     Oh! Ténèbres de la nuit, si gentiment parées — lorsque la lune en fête\n fait son pèlerinage — qu'elle tourne son regard vers moi, qui tourne mon\n  regard vers elle — comme si elle était ma parente et mon amie! — Or, qu'il\n  en soit ainsi ou non, oh! lune — je l'ai toujours, moi, compris ainsi.\n     Il attire mon cœur vers les hauteurs — ton navire qui vogue à travers les\n nuages — et qui, éclairé, à moitié ou en entier — fait descendre vers moi le\n ciel sur la terre : — eh! je veux bien aller jouer avec toi — lumière qui\n navigues, blanche lune!\n    Tu es faite de diamant — de nacre pur; — d'argent, de cristal ou de quoi\n donc? Je ne sais... et cela ne me regarde pas — il me suffit que tu continues,\n oh! lune — à me regarder en amie, sur la route du monde.\n     D'où que tu sois venue, d'ici ou de là-bas — fus-tu la première croûte de la\n  terre — qui éclata, il y a des siècles — pour te lancer vers les hauteurs du\n  ciel; — ton siège est fixé dorénavant, oh! lune — il y est et il y reste.\n     Ils disent que l'on peut voir en toi des collines et des vallons — des mon­\n  tagnes, des abîmes et le reste: — je n'en crois ni n'en vois rien — dans la\n: lumière que tu répands du haut des nues ; — et que tu sois jaune, blanche\n ou brumeuse, — j'aime à te voir voyager à travers les airs.\n     On croit follement que tu es un désert, — tout fendu, plein de crevasses,\n — et qu'il ne croît sur ton sol aucune verdure — que tu ne renfermes aucun\n être vivant, ni chair ni poisson : — je n'en sais rien, il me suffit de te voir, oh !\n lune — brillante et fleurie, au-dessus de moi.\n     Le peuple — plein de peur et en se lamentant, dit — que tu frappes d'un\n  bras de fer — quiconque te montre du doigt — ou ose indiquer une seule\n fois — de la main le pays lunaire. — Je n'ai pas peur, oh! lune — que tu\n  me frappes de ta main.\n     Maintes fois, quelqu'un qui habite dans ton voisinage — et qui ne nous\n aime, ni toi, ni moi — me ravit la lumière de ta face — il la dérobe, il l'éteint :\n  — vains efforts, morte — tu ressuscites quand même, oh ! blanche lune.\n     Parfois on te coupe la moitié de ta face pâle — on te laisse à peine de quoi\n te montrer, faible et fine — en forme de faucille; — mais toujours, que tu\n sois pleine ou décroissante, oh! lune — je proclamerai tes charmes.\n     On t'insulte même (ce sont les paysans — qui le font) disant — que tu\n brûles et roussis les fruits tendres... — Toi, brûler! nue et froide comme la\n  glace; — qui est-ce donc qui est si lunatique que d'oser le prétendre? — Tu\n  ne nuis à personne — oh! pâle lune! sinon aux fous.\n     A mon avis il en a menti celui qui soutient — que jadis fût lancé sur toi —\n  un pauvre homme frileux qui, — le dimanche, serait allé ramasser une\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "                              GUIDO GEZELLE                                 413\n\n\npoignée de bois; — car il y en a tant, oh! lune, — qui courent en liberté —\net qui ont fait pis que cela !\n   Il en est, oui, qui vont, jour et nuit — sons les livrées de l'ennemi; la face\ndétournée de toi — ils te délaissent, ils ne te rendent pas hommage; — ils\nrôdent par le pays, oh ! lune — et vont leur chemin, celui du mal.\n   Ils nourrissent de mauvais desseins d'amour — d'homicide ou de vol ; —\nanxieux ils fuient bêtes et gens — la lumière de la lune et l'éclat du soleil : —\nne leur permets pas à ceux-là, oh ! blanche lune — de se cacher et d'être\nsains et saufs.\n   Je ne fuis pas, moi, ton franc regard — oh! œil de Dieu, qui voit tout; —\nje ne crains pas ton flambeau renversé — qui, me montrant, la nuit, le che­\nmin du Ciel — guide mes pas, oh! claire lune !\n   Amoureux qui languissez, la nuit — et qui faites promesses et serments —\nsurtout lorsque luit la petite lune — hélas! que votre amour est fragile! —\nMais aucune puissance, oh I lune — ne brisera jamais notre mutuelle amitié.\n   Paix à ceux qui t'injurient — qu'ils voient tout en bleu; — mais, moi, t'aban-\ndonner, oh lune ! — jamais — lorsque je m'en irai d'ici-bas, — tu luiras sur\nma tombe, n'est-ce pas?\n\n  (A suivre)                                          L'abbé AUG. CUPPENS.\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "                    Les Jeunes Filles\n     Rieuses et insouciantes, parfois d'une gravité discrète qui les\n  fait plus belles, elles passent, comme des ombres, à côté de\n  notre vie d'homme dont leur sourire est le meilleur charme.\n  Nous les connaissons bien moins, je pense, qu'elles ne nous\n  devinent. Nous les voyons peu, et d'ordinaire elles nous\n  émeuvent, nous captivent trop pour que nous puissions les étu­\n  dier à loisir en froid observateur. Au bal, sous l'emprise de leurs\n robes délicates, aux nuances douces et variées, musique des\n yeux, elles s'épanouissent en fleurs mouvantes — lis des bras et\n des épaules, roses des joues, œillets des lèvres — dans l'aveu­\n glante lumière. Elles ont les grâces subtiles de la ligne et des\n gestes, le secret de tenir, du bout de leurs doigts légers, l'éven­\n tail, comme une aile dont le vol en vain s'éploie et se replie.\n Leurs pieds sont prompts à suivre les rythmes de la danse,\n symbole où l'habit noir est le réel, retenant le rêve qui s'envole\n et ne touche jamais tout à fait la terre. Leurs paroles ne sont\n points faites pour nous laisser deviner l'âme qui rêve en elles, les\n ailes ployées, papillon au cœur frais d'un lis. Aussi elles sont\n surtout un enchantement pour les yeux, et aussi un mystère\n agaçant pour la pensée inquiète et chercheuse qui désirerait\n connaître ce à quoi elles songent, s'introduire dans le jardin\n secret de leurs rêveries.\n    Elles sont les sphinx adorables aux ailes de papillon. Vou­\nloir les connaître trop bien serait vouloir détruire une délicieuse\nerreur, ouvrir la cage à l'oiseau bleu, l'illusion, dont la voix\nd'or est le charme de la vie. Aimons-les, très doucement, très\ntendrement, comme en un songe. Aimons l'idée que nous en\navons; et ne leur en voulons jamais, si, trompant notre attente,\nl'une d'elles nous fait souffrir.\n    Mais si notre heure a sonné aux horloges de l'amour, s'il faut\nchoisir l'élue, unir deux âmes venues de l'infini séparées afin\nqu'elles y retournent ensemble, bien plus que la voix froide de\nla raison, écoutons, attentifs, les conseils du cœur. Laissons\nd'abord venir l'amour et réfléchissons ensuite.\n                                        CHARLES DE SPRIMONT.\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "          Les Poètes et l'Idéal féminin\n\n   Le féminisme est à la mode; je ne dis pas la femme, elle l'a toujours été.\nOn parle beaucoup des droits de la femme, et il est impossible de parler des\ndroits de la femme, qui viennent s'ajouter et peut-être s'opposer aux droits\nde l'homme, sans parler de la femme elle-même. Donc, on parle beaucoup\nde la femme. Mais le sujet est éternel, et bien que l'on ait tout entendu à\npropos de l'éternel féminin, on est toujours disposé à écouter encore.\n   La femme a donc toujours été d'actualité ; cependant, jamais elle n'avait\npris une telle place dans les préoccupations sociales. Jadis, les préoccupa­\ntions allaient plutôt à la famille, on ne séparait guère le couple humain, qui\nétait considéré comme l'unité sociale; aujourd'hui se trouve, d'un côté,\nl'homme, et, de l'autre, la femme, faisant tout ce qu'il faut pour se passer l'un\nde l'autre.\n   Je ne traiterai point de ces questions journalières, telles que : Quelle sera\nla femme au XXe siècle? De la femme avocat. De l'influence de la bicyclette\nsur les mœurs, ni ne parlerai de la femme considérée en elle-même, de la\nfemme abstraite, ni ne rappellerai les opinions variées des philosophes à son\négard, depuis saint Paul, qui la trouve amère, jusqu'à Schopenhauer, qui\ncompare malicieusement la brièveté de ses idées à la longueur de ses\ncheveux.\n . La femme est pour l'homme et pour elle-même un sujet de prédilection.\nJusqu'à présent, il semble qu'on ait été d'accord sur l'excessive mobilité de\nses sentiments. Cependant, il me souvient avoir entendu Camille Mauclair\nexposer brillamment et très spirituellement ce paradoxe, qu'elle seule, au\ncontraire, ne change pas ; que cette excessive mobilité morale n'est qu'appa­\nrente et que, tout bien considéré, Shakspeare s'est trompé. Il n'aurait pas dû\ndire : fragilité, ton nom est femme, mais bien plutôt : immuabililé, ton nom\nest femme.\n   Je conviens qu'en beaucoup de cas toute opinion est soutenable, à condi­\ntion que l'on précise le point de vue d'où on l'envisage; car, tout dépend de\ncela.\n   Il est évident que dans la femme, comme dans tout objet, — je dis objet,\n— me souvenant qu'on la nomme parfois l'objet aimé, il y a quelque carac­\ntère de relativement fixe; il est évident que le féminin est éternel et immuable,,\nmais sans parler de cette constitution spécialement nerveuse de la femme, qui\nla soumet physiologiquement et moralement à des changements plus fré­\nquents que ceux que subit l'homme, nous pouvons dire que l'idée que nous\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": " 416                               DURENDAL\n\n\n   nous faisons d'elle, comme, d'ailleurs, l'idée qu'elle se fait de l'homme, se\n   modifie à chaque génération, et non pas parce que la femme elle-même\n   change, car, en effet, elle reste immuable dans sa perpétuelle mobilité, mais\n   parce que le point de vue d'où on la regarde varie.\n     Mais comment s'opère ce changement ou plutôt qui opère ce change­\n   ment?\n     Un homme d'État anglais, qui était un grand écrivain, a rendu un juste\n  hommage aux penseurs en disant : « Les philosophes sont les législateurs\n  inconnus de ce monde » (1). Rien n'est plus vrai. Inconnus. Les grandes\n  forces qui nous poussent et nous dirigent et auxquelles il n'est point de résis­\n  tance, sont occultes, et ceux qui, pour la foule et pour leur siècle ont l'air de\n  nous conduire, ne font en réalité que s'y soumettre les premiers. Ce sont les\n  penseurs silencieux « le sel de la terre », suivant la belle expression de\n  Carlyle, qui nous mène à notre insu, et ce qui cause l'ingratitude foncière et\n  irrémédiable de l'humanité, c'est qu'elle ne s'en doute pas. Les hommes poli­\n tiques ne sont que les metteurs en œuvre des idées écloses dans quelques cer­\n  veaux peut-être célèbres, peut-être oubliés.\n     Pour la femme, il en est de même. A première analyse, on pourrait croire\n que ce sont les romanciers dont la grande affaire est de l'étudier dans l'aspect\n varié de ses mœurs, qui déterminent par leurs œuvres l'opinion féministe de\n leur époque. A eux en revient, en effet, le bénéfice et la gloire. Leurs livres\n ont répandu partout le type féminin qu'ils n'ont point composé et sur lequel\n se façonne les femmes qui les lisent et qui les admirent.\n     Ceux qui, véritablement à chaque génération, viennent imprimer à nos cer­\n veaux une image nouvelle de la femme, ce sont les poètes !\n     Nous la voyons à travers le prisme éclatant ou sombre qu'ils ont composé,\n car nous ne voyons jamais la femme telle qu'elle est, mais telle que nous la\n désirons et ce sont les poètes qui, souverains dans la puissance de faire naître\n et d'exciter le désir, font naître et excitent en nous le désir de telle ou telle\n conception féminine. Cette image, ils la créent comme le sculpteur sa statue,\n ils la trouvent dans leur cœur et dans leur tête, dans ce à quoi ils aspirent et\ndans ce qu'ils redoutent, et quand elle est vivante de la vie de l'art et sur son\npiédestal exposée aux yeux de tous, tous la reconnaissent et chacun dit : C'est\nelle.\n    Vous savez l'extraordinaire puissance de la suggestion. Lamartine a\nremarqué la lueur argentée du rayon de lune, et jusqu'à lui le clair de lune a\nété d'argent, jusqu'à ce que V. Hugo ait dit :\n    « Le clair de lune bleu qui baigne l'horizon ».\n    Le poète hypnotise l'esprit de son siècle comme l'orateur hypnotise la\nfoule.\n    Il fait croire ce qu'il voit. Le romancier vient après lui, ou si vous voulez\nl'écrivain de talent, car je parle du poète de génie, analyse, étudie, déve­\nloppe, expose, déduit, mais ne transforme pas. Il est le metteur en œuvre des;\n\n\n\n (1) Disraéli.\n"}, {"page_pdf": 492, "texte": "                   LES POÈTES ET L ' I D É A L FÉMININ                      417 .\n\n\npoètes, comme l'homme politique est le metteur en œuvre du penseur, et\nc'est au romancier que vont directement le succès et les applaudissements.\n   La vérité de cette assertion peut facilement être établie pour le siècle pré­\nsent. Sous l'Empire, époque mâle s'il en fut, le règne de la femme fut inter­\nmittent. Le canon qui gronde étouffe les soupirs d'amour. Les hommes de ce\ntemps sont en amour des hussards et tout le monde est soldat. La délicatesse\net le charme du sentiment féminin n'ont pas le temps de pénétrer l'âme. Entre\ndeux campagnes qui se suivent presque sans intervalles, la femme sourit et\négaye, et son œil plus brillant de larmes que d'espoir suit les départs hâtifs.\nLe rayonnement de sa beauté éclaire fugitivement les brèves haltes des com­\nbats que livre à tous les coins de l'Europe le grand meneur d'hommes et le\ngagneur de batailles. On n'a pas le temps de la chanter, à peine celui de la\nregarder et encore moins le loisir de se former d'elle une idée quelconque. Le\ntemps n'est pas aux idées. La puissance, la violence même des instincts rem­\nplace la douceur des sentiments. Le maître donne un exemple que tous sui­\nvent. La guerre absorbe tout.\n   Mme de Staël est exilée, et la question familière de Napoléon aux femmes\nest : « Savez-vous coudre et combien avez-vous d'enfants? »\n   En somme, mauvaise époque pour la femme. Amante, elle a une rivale\nimplacable : la gloire, qui fait ses bras vides et son sein oppressé; épouse et\nmère, la guerre la fait vivre dans la crainte constante de la mort des êtres\nchéris.\n   La réaction s'accornplit, et, par cette prodigieuse élasticité dont est doué\nl'esprit humain, la violence des instincts brutaux se transforme aussitôt en\ndouceur mystique, en sentimentalité idéale.\n   Chateaubriand s'agenouille aux pieds d'Atala et Lamartine, d'une poésie\ndélicieusement suave, chante Elvire. Ce poète, qui fut toujours enfant, tou­\njours aveugle aux réalités et ne voyant du monde que la beauté, imagine cette\ncharmante et poétique figure de femme qui flotte dans les rêves des imagina­\ntions de 20 ans, image d'une mysticité presque religieuse, assez semblable à\ncelle qui, au moyen âge, inspirait les trouvères et les troubadours et les rudes\nchevaliers, et qui fait de la femme une madone en qui s'incarne l'idéal de\ndouceur, de tendresse, de beauté, de bonté, de mansuétude et de réconfort\ndont a soif l'âme humaine. Figure intangible, éthérée, irréelle et, cependant,\nvivante de toute la sève des désirs et du resplendissement des espoirs, qui\nmêle sa voix céleste aux bruits des vagues légères sur les bords assoupis des\nlacs qu'éclairent de rêveurs clairs de lune, être composé de divines essences,\nfait pour l'amour et non pour autre chose. La mort la fait plus belle encore\nque la vie, et le sol aride qui recouvre son corps précieux s'orne de la beauté\ndes fleurs et de la blancheur d'un lis.\n   Il est vrai que l'abus des soupirs, des clairs de lune (la lune, un astre dont\non a vraiment trop abusé), des rêveurs à nacelles, comme dit Musset, des lacs,\ndes cascatelles, a vite engendré une poésie melliflueuse d'une fadeur\nénervante.\n   Cette conception éthérée de la femme idéale a dominé tout le commence­\nment de ce siècle. Inconsciemment, la femme réelle se modèle sur ce patron.\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": "418                               DURENDAL\n\n\n Elle se fait poétique et rêveuse, prend des poses alanguies, a en horreur ou\nparaît avoir en horreur les matérialités de l'existence, ne vit que d'ambroisie\n et monte gracieusement ou non sur le piédestal que le poète a édifié. Balzac\nlui-même, malgré sa merveilleuse puissance d'analyse et sa profonde vision\ndu réel, n'y échappe pas. Ses femmes vertueuses sont les moins réels de ses\npersonnages. L'imitation du type régnant va jusqu'à la caricature.\n    V. Hugo, comme on pourrait le croire, n'a point créé d'idéal féminin.\nCet extraordinaire cerveau qui, dans une création géniale, reproduit toute la\ndiversité du monde extérieur, n'a pas pénétré les profondeurs du cœur de la\nfemme. Les personnages' féminins de ses drames sont trop conventionnels\npour ne pas révéler leur fausseté à des esprits doués de quelque observation.\nLes jouvencelles pourront, et sans danger et tant qu'elles voudront, s'enthou­\nsiasmer pour les Dona Sol ; il n'est guère à craindre qu'elles les prennent pour\nmodèle, et que dans la réalité elles aiment un proscrit et abandonnent la mai­\nson paternelle pour suivre un Hernani sur les monts et les grèves.\n   En dehors de l'amour instinctif qu'elle inspire, des sensations qu'elle fait\nnaître, et que le poète a délicieusement décrites, la femme n'est pour V. Hugo\nqu'un thème à fantaisie. Elle n'a pas été, du moins pour son esprit et son\ncœur, « la grande affaire », comme dit Musset. Il l'a chantée, certes, mais il\nl'a chantée du même chant superbe, harmonieux et désintéressé, dont il a\nchanté, la forêt, la mer, la plaine, les bois, les cieux, toute la création.\n   Quoi qu'il en soit, V. Hugo n'a point imposé à son époque une conception\noriginale de la femme. Mais il est un poète, et vous le devinez, et son nom\nest déjà dans votre esprit et sur vos lèvres, qui, mieux que tous les autres, a\nconnu l'éternel féminin et, constamment préoccupé de ses énigmes, il a\nconstamment interrogé le sphinx et le sphinx l'a dévoré. Oui, on peut dire\nque Musset a bien connu l'éternel féminin tout entier, et dans sa variété, et\ndans sa mobilité, et dans sa réalité, et dans son idéal. Il nous a montré la\nfemme telle qu'elle est et telle que nous la désirons; il a décrit le charme\nexquis de sa grâce, la fraîcheur de son printemps, la resplendissante victoire\nde sa beauté, le trouble mortel de sa perversion. N'est-ce pas lui qui a écrit\nce vers ?\n\n                 Sexe adorable, absurde, excécrable et charmant.\n\n\n   Il a été le poète de la passion parce que la passion est l'hôte éternel du cœur\nhumain et que la femme est née pour la susciter et l'éprouver. Dans ses per­\nsonnages féminins, il y a toute la complexité déconcertante et mystérieuse de\nsentiments introduite par des siècles de civilisation artificielle et incomplète,\nil y a la triste et implacable lutte des deux adversaires, faits pourtant pour\ns'unir, même chair dans les éternels desseins du créateur.\n   Nous sommes loin de cette psychologie bâtarde et à fleur de peau, mon­\ntrant l'homme comme l'inévitable et habituel séducteur de la femme, Adam\nséduisant Eve, la Bible renversée. Il a compris que la femme était toute dans\nl'amour et pour l'amour, et l'abandonnant à sa faiblesse native, à sa misère\nmorale, il magnifie le sentiment qui fait sa force, sachant bien que la pein-\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "                    LES POÈTES ET L'IDÉAL FÉMININ                               419\n\n\nture de cette corruption où il la montre, elle la lui pardonnerait parce qu'elle\nla trouverait rachetée par la glorification de l'amour, triomphant sur la fange\noù s'agite l'humanité.\n    Si nous arrivons à la présente génération, nous constatons chez les poètes\nun important changement dans l'idéal qu'ils se font de la femme. Chose qui\neut semblé impossible et invraisemblable, elle est pour quelques-uns absente.\nOn la cherche dans leur œuvre. Ils la délaissent ou la fuient et vont demander\nà des sentiments généraux, ' à l'humanité abstraite, à des aspirations reli­\ngieuses ou mystiques, l'inspiration que mettait au cœur de leurs devanciers\nl'éternel féminin. Le pessimisme régnant dans ce dernier quart de siècle, et\nqui a ressuscité « l'ancien mal de vivre », tourmentant, il y a longtemps, de\nlointaines générations, est logiquement contraire à l'idéalisation de la femme\nqui est l'image la plus alléchante que la Nature revêt pour faire triompher la\nvolonté de vivre. Dans toute l'œuvre de Leconte de Lisle, il n'y a pas trace\nd'idéal féminin.\n    Sauf un passage, allusion vague à un amour d'enfance et la brève poésie :\nLe frais matin..., il n'y a rien.\n    La femme se sépare donc de l'idéal. Elle ne le représente plus. En ceci,\nl'analyse l'a tuée; mais elle reste un des moyens d'y arriver, cause perpétuelle\nd'action. Pour les poètes contemporains de la génération nouvelle, fils de\n Baudelaire, parnassiens ou symbolistes, elle n'est plus la reine triomphante\n qui place sur le front de l'homme la couronne d'amour, récompense de ce\n qu'il a souffert ; elle n'est plus la dame sereine et douce dont le nom mur­\n muré dans l'angoisse fait revivre le courage et la force de lutter ; elle n'est plus\n le modèle de parfaite bonté et de commisération sainte que les malheureux\n implorent des yeux et adorent à genoux; mais seulement, la compagne,\n comme lui fatiguée et tombant avec lui, de l'éternel marcheur. Baudelaire a\n commencé ce détrônement, et nous savons la prodigieuse influence que Bau­\n delaire a exercée. L'enveloppant de sensualité mystique, il l'a chantée comme\n une madone et comme une courtisane. Il l'a montrée belle, d'une beauté\n froide et implacable et perverse, d'une perversité inconsciente et fatale; et il l'a\n aimée pour sa perversité même et pour le mal qu'elle fait souffrir. Comme de\n Vigny, le pur et noble poète, qui, sur la femme, a écrit le vers le plus impla­\n cable, il l'aime dans sa fragilité.\n    Et pour la femme, peu importe le reste. Elle se souci peu des théories pes­\n simistes ou sataniques qui la représentent comme la personnification des\n forces naturelles entraînant l'homme à la chute. Quelle que soit son œuvre,\n elle la poursuit sereinement inconsciente, et elle pardonne tout, pourvu\n qu'on l'aime ou pourvu qu'elle le croit. Mais, il n'en est pas moins vrai que\n cette habitude prise de considérer la femme, en elle-même, séparée de\n l'homme, comme un des moyens qui mènent à l'idéal et non comme l'idéal, a\n été et sera surtout funeste à la souveraineté imaginative qu'elle exerce sur\n l'homme; car le mouvement féministe actuel qui, de jour en jour, s'accentue,\n aura comme infaillible résultat de replacer la femme dans sa réalité, de lui\n rendre, il est vrai, justice, de la rétablir dans son droit d'être humain, égal à\n l'homme, mais en même temps de la dénimber, de lui ôter cette auréole que\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": " 420                                DURENDAL\n\n\n  des siècles de poésie ont mise autour de son front Ce sont les poètes qui\n  avaient créé cette auréole, ce sont les poètes qui l'auront détruite.\n     Dans ces variations sur l'éternel féminin, gardons-nous de croire que nous\n inventons quelque chose. L'illusion serait grande. De quelque forme que se\n  revête notre désir, il a déjà été réalisé. La Grèce a connu la femme de haute\n culture, d'une intelligence affinée à la compréhension des plus subtiles\n abstractions. C'est dans la bouche de Diotime que Platon met les mots les plus\n profonds qu'il ait écrits sur l'amour; Aspasie est digne de conseiller Périclès,\n la Phryné de Praxitèle a dans l'esprit l'incomparable harmonie de son\n corps. Il en est de même à Rome, avec la Lynthie de Catulle, la Lesbie de\n Tirbulle et la Néera d'Horace.\n    A la Renaissance, les universités italiennes ont eu des femmes pour pro­\n fesseurs.\n    Je n'ose parler de l'hôtel de Rambouillet. La culture philosophique et\n scientifique de la femme auXVIIIesiècle est très développée. L'Esprit des Lois,\n ce livre que tout le monde cite et que personne ne lit, a été, comme nous\n disons, lancé par Mme du Tencin. La marquise du Châtelet dissertait savam­\n ment sur la nature du feu et de façon à ennuyer Voltaire, et J.-J. Rousseau\n disait \" qu'un point de morale ne serait pas mieux discuté dans la société de\n philosophes que dans celle d'une jolie femme de Paris \". Certains souvenirs\n sont inséparables. Mme de Staël rappelle Benjamin Constant. Mme Récamier,\nce grand ennuyé de Chateaubriand. Seulement, à ces époques, qui ignoraient\nla Démocratie, il était fort restreint le nombre de femmes qui pouvaient\naspirer à une culture intellectuelle, tandis que, de nos temps démocratiques,\n il s'accroît sans cesse.\n    Et, à l'heure actuelle, nous assistons à la formation d'un nouveau type\nféminin qui, probablement avant vingt ans, se fera dominateur. La femme\ntend à se séparer de plus en plus de l'homme, c'est-à-dire à affirmer, en face\nde lui, sa personnalité. Et, en même temps, chose qui semble étrange, qu'elle,\ntend à se séparer de lui, elle s'efforce de lui ressembler. Elle se cherche, elle\ns'examine, elle se trouve sacrifiée. Je ne juge pas la question. Je ne veux pas\ndéterminer à quel point elle a raison et jusqu'où elle a été sacrifiée, et même,\n si, étant sacrifiée d'un côté, elle ne prend pas parfois de suffisantes revanches.\nJe constate seulement l'effort qu'elle fait pour affirmer sa personnalité, non\nseulement en réclamant dans la société le libre accès aux diverses professions\njusqu'alors seulement réservées aux hommes (c'est là, à mon avis, l'aspect le\nmoins intéressant de la question), mais surtout en affirmant sa personnalité\nmorale indépendante. Là est le nœud de la question, et il est gros de consé­\nquences. Notre littérature s'emplit de femmes révoltées. Le théâtre d'Ibsen\nles met au premier rang. Le branle initiateur est donné et le mouvement se\npoursuivra. Vous voyez que cela devient déjà le sujet préféré de certains\nauteurs dramatiques et que la femme révoltée pourrait bien remplacer au\nthéâtre l'inévitable adultère. En tout cas, si nous n'y gagnons pas, nous ne\nperdrons rien au change.\n    Et peut-être cette révolte, par les souffrances qu'elle fera naître, hâtera-t-elle\nl'union véritable des deux êtres qu'un lien invisible n'a jamais cessé d'attacher\nl'un à l'autre.\n"}, {"page_pdf": 496, "texte": "                    LES POÈTES ET L'IDÉAL FÉMININ                             421\n\n\n    Cet effort de la société vers le bien-être, ces applications pratiques des\nsciences jusque-là presque exclusivement théoriques, cette soif des jouissances\nimmédiates ont pénétré l'âme contemporaine de positivisme et de calcul.\n    Le jeune homme de ce temps, dans la jeune fille charmante qu'il rencontre\n au bal, puisque c'est là, paraît-il, que doivent se former les liens de la vie\nconjugale, comme si la vie en elle-même se menait dans tout son parcours au\n rythme d'une polka ou d'une valse; le jeune homme de ce temps est peu dis­\n posé à voir dans les délicieuses réalités féminines qui sautent autour de lui ou\n avec lui, des Elvires, des anges de Lamartine, du rêve devenu palpable. Ils\n dansent, tous, mais ils calculent aussi bien qu'ils dansent, peut-être mieux, et\n les amoureux supputent probablement les difficultés monétaires qu'il y aura à\nentretenir sur des lèvres si fraîches la lumière de si radieux sourires. S'il est\nlettré, le jeune danseur, il a lu Taine, et il se souvient de ce mot : « Quand\nvous voyez à votre future des joues roses et des yeux candides, ne concluez\npas qu'elle est un ange, mais qu'on la couche à 9 heures et qu'elle a mangé\nbeaucoup de côtelettes ».\n    Si la vie, qui pour nos ancêtres était un combat, est pour vous une danse,\nprenez-y au moins une leçon d'harmonie, ô jeunes valseurs ! Les couples qui\nglissent sur les parquets de nos salles, doivent glisser d'accord et je crois que\nc'est affaire au cavalier de guider sa danseuse, quoique le contraire puisse sou­\nvent se produire.\n    Cet accord par qui vous évitez les heurts, les culbutes, et procurez quelque\nagrément à vos mères qui, suivant votre irrévérencieuse expression, font tapis­\nserie, vous le puisez en dehors de vous, dans le rythme.\n    Il y a au-dessus de vous un rythme éternel, dans lequel l'idéal féminin et\nl'idéal masculin se confondent, où les deux personnalités s'accroissent de\ntoute la force de leur fusion, un rythme qui chante dans l'âme humaine et qui\nmène la ronde des planètes et des mondes, qui s'opère par d'harmonieuses\ndifférences, et que les poètes s'efforcent de traduire, mais non pas sans erreurs,\ndans la musique de leurs vers et la splendeur de leurs images.\n\n                                                             EMILE SIGOGNE.\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "Le Salon de la Société des Beaux=Arts\n\n                  DE tous les genres possibles de Salons, un Salon de portraits\n                     sera le plus intéressant, pour cette raison excellente que,\n                     de tous les genres possibles de peintures, le portrait est le\n                     plus intéressant.\n                        Cette proposition me paraît l'évidence. Dans toute\n                     expression d'art, il y a, en effet, deux termes dont les\n                     mesures donnent au total la valeur intégrale de l'œuvre\n                     même; je veux dire : l'artiste et le sujet, la volonté et la\n                     matière, le subjectif et l'objectif. Et nul doute, me semble-\nt-il, que la figure humaine ne soit la plus profonde et la plus splendide\nmatière d'art à laquelle le peintre puisse s'attaquer. Elle est une « expres­\nsion », une révélation de l'âme; elle en est le siège extérieur, elle est indivi­\nduellement un reflet infiniment riche et varié d'humanité ; et l'homme ne\ns'intéresse jamais plus qu'à l'homme. La Nature elle-même ne connaît point\nla multiplicité et la profondeur de ses aspects, et comme le remarquait\nNietzsche : « on peut douter qu'un grand voyageur ait trouvé, quelque part\ndans le monde, des sites plus laids que dans la face humaine ». Elle est de\ntout ce qui vit, ce qui vit pour nous le plus anxieusement; et si notre intérêt\nne s'était usé à la vision journalière et banale de la figure humaine, l'homme\nne pourrait considérer l'homme qu'avec un véritable effroi, ou d'admiration,\nou de haine. De ces quelques considérations, il sort forcément que le portrait\npunctum saliens de l'art en est également la forme la plus difficile, la plus exi­\ngeante. Je ne sais plus quelle femme d'esprit du XVIIIe siècle disait de ses\nsemblables, que pour être un peu bonne, il fallait l'être excessivement; ce mot\ns'applique exactement à ce qui nous occupe ; un portrait médiocre n'en est\ndéjà plus un, et il sera médiocre s'il n'est point ressemblant. En comprenant\nbien ce terme de ressemblance, il m'apparaît qu'on tranche, du coup et\nlogiquement, la question énorme et délicate qu'il implique. Je ne dirais pas\nqu'un portrait, pour apparaître parfait, dût être ressemblant; non, mais qu'un\nexcellent portrait n'existe et ne consiste que parce qu'il est ressemblant.\nDans le paysage, le peintre « interprète »; il ajoute, en quelque sorte, de\nson âme à l'apparence des choses, il y infuse son émotion ; le côté subjectif\nde l'œuvre domine, le paysage lui-même n'est presque plus qu'un « moyen »\ndont l'artiste se sert, et le lien de ressemblance l'enserre à peine. Dans le\nportrait, tout autrement, le sujet est maître; loin que le peintre s'en serve,\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "             LE SALON DE LA SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS                          423\n\n\nc'est lui qui doit le servir, et si son œuvre n'est pas ressemblante, elle n'est\npas du tout. Mais qu'est-ce que la ressemblance?... Voulons-nous dire qu'elle\nconstitue la synthèse sensible d'une individualité complète; que son procédé,\nc'est l'analyse et son aboutissement, elle-même ; qu'elle est le résultat immo­\nbile d'une mobilité tout ensemble spirituelle et physique, qui est la vie;\nqu'elle est une sorte de commune mesure dégagée de toutes les manifestations\nde l'être et suffisante pour le reconstituer en son entier? Mais elle est une\nsynthèse et non. une interprétation. Voilà comment, me semble-t-il, elle\ns'affirme, comme bien plus qu'une condition du portrait, pour en devenir\nl'essence fondamentale.\n\n                                      *   *\n\n   Le Salon de 1903 fut cosmopolite comme ses aînés. Aux disparates\ndes talents se mêlait le disparate des « manières », et du mélange ne s'éle­\nvait certainement pas cet « air de la maison », qui est l'atmosphère un\npeu nécessaire de toute exposition. Au moins chaque envoi, se cantonnant\ndès lors dans lui-même, les individualités coexistaient nettement, peut-\nêtre plus intensément. Nous retrouvons avec joie celle de LÉON FRÉDÉ­\nRIC, peignant avec une âme minutieuse, enthousiaste et très tendre des por­\ntraits, des légendes, — celle de saint François, au Cercle, — des paysages,\nd'une allure toujours raide, aux tonalités un peu dures, qui font contraste\navec l'inspiration si chaleureuse. Il nous faut combattre l'impression de\nquelque chose comme un procédé trop, voulu, et nous la vainquons facile­\nment, certes, entraînés par l'évidente sincérité de son métier probe et inéga­\nlement heureux. De la sécheresse également chez M. DE LALAING, qu'il ne\nsauve pas suffisamment par l'ordonnance du décor et la richesse des tons. Un\nportrait sobre, de fort belle expression, de A. CLUYSENAER; un MEUNIER,\nsimple et caractérisé; une étude de D E W I N N E , pour le portrait de Mme M...,\nà ranger dans les meilleurs envois pour la ferme élégance du coloris et l'ac­\ncentuation pleine de finesse; un buste de M. V. ROUSSEAU, toujours très\nintéressant par la grâce en quelque sorte incisive dont vivent les œuvres de\nce sculpteur de grand talent. Notons également de M. LAGAE deux bustes\nd'une facture robuste, saine, pénétrante; ceux de DILLENS, serrés et solide­\nment vivants. L'Ecole française était représentée, entre autres, par FANTIN-\nLATOUR, qui nous donne son propre portrait surgissant de l'ombre avec une\nforce concentrée; par M. J. BLANCHE et ses quelques portraits paisibles,\nsouriants et non sans monotonie; par une merveilleuse œuvre de PICARD,\nfine et profonde, que je préférerais encore au portrait du publiciste H. Maret,\nde F . CORMON, pourtant bien intéressant de distinction et de vigueur. Voici\ndes Anglais : une esquisse charmante de mouvement et de grâce féminine\ngrise que signe LOWERY; un WATTS, méticuleux et froid; le portrait de\nMme Errera, par RICHMOND, prétentieux, fluide et sans âme; on ne retrouve\npas le grand LEMBACH dans ses deux portraits de femme, dont l'un ramène\nla mémoire d'un Rubens connu; œuvres naturellement intéressantes, mais\nbien pâlies au souvenir des toiles antérieures, divinatoires, prodigieuses de\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": "424                             DURENDAL\n\n\n pénétration, vibrantes de maîtrise. Les deux portraits ont quelque chose de\n « salonnier »,d'un peu factice dans le coloris. M. LAZLO, un Hongrois, ne\n manque point d'élégance et encore moins d'habileté; son Paysan a du carac­\n tère. Enfin, nous venait de Hollande un ISRAELS, effigie de vieille femme,\nd'une intensité concentrée et contrastée, d'un métier scrupuleux, coloré et\nlarge, qui en faisaient une des œuvres les plus impressionnantes du Salon.\n Citons, pour terminer, quelques noms connus et qu'on retrouve toujours\navec plaisir ou joie : COURTENS, CASSIERS, HAVERMANS, dont le portrait de\njeune fille est d'une allure fière et vivante; ALICE RONNER, qui peint splen­\ndidement et délicatement, comme toujours, des cinéraires somptueux. Et\nRENÉ JANSSENS, dont on remarqua un intérieur religieux ému, consciencieux\n et habile.\n                                                                     G. B.\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "La Culture esthétique\n     dans l'Enseignement secondaire\n   Dans un récent article, le Journal de Bruxelles insistait sur la nécessité d'un\ncours d'histoire de l'art dans l'enseignement secondaire ; il en regrettait l'ab­\nsence dans nos maisons d'instruction.\n   En principe, tout le monde est d'accord avec le Journal de Bruxelles.\n   L'art est entré à tel point dans les mœurs, il s'est acquis une si large place\ndans nos quotidiens et nos revues, les monographies, études historiques et cri­\ntiques se sont tant multipliées qu'on n'admet plus qu'un jeune homme finisse\nles études moyennes sans culture esthétique.\n   Toutefois, les divergences de vue naissent sur le terrain de l'application.\nOn objecte l'encombrement des programmes, le manque de professeurs, les\ndifficultés pratiques...\n   Le premier grief serait sérieux, si les cours d'histoire de l'art impliquaient\nune charge nouvelle pour l'élève. Mais rien n'oblige à consacrer de nom­\nbreuses heures à une branche évidemment accessoire. Une vingtaine de leçons\npendant l'année de rhétorique pourraient suffire. Il est inutile, au surplus,\nd'en faire matière d'examen ou de concours ; il y aurait même là un écueil\ndangereux; car avec un pareil système, ce qui ne peut être qu'un moyen de\nformation et un délassement, risquerait de dégénérer en une insipide nomen­\nclature ou un exercice mnémonique.\n   La pénurie d'hommes compétents semble être une objection plus grave. En\neffet, on ne s'improvise pas professeur d'histoire de l'art, et les connaissances\nrequises ne se récoltent pas uniquement dans les livres. Il serait désirable\nque le titulaire de cette branche ait pratiqué quelque peu l'art lui-même; il est\n indispensable en tout cas que la connaissance des belles œuvres lui soit fami­\nlière, et, que d'une fréquentation assidue soit né en lui un véritable amour.\n De plus, je voudrais le voir versé en histoire et en pédagogie, de façon qu'il\nsoit à même de faire voir dans sa branche une science auxiliaire de l'histoire\ngénérale, et de charmer les élèves tout en les instruisant. Des hommes pareils\nsont rares, j'en conviens, cependant il s'en trouve.\n   Restent les difficultés pratiques.\n   Je ne puis mieux montrer la manière de les résoudre qu'en exposant com­\nment on s'y est pris au Collège Saint-Jean Berchmans, à Anvers, où, le Journal de\nBruxelles semble l'ignorer, le cours d'histoire de l'art est régulièrement donné\ndepuis trois ans.\n   Précisons tout d'abord l'objet du cours. Par cours d'histoire de l'art, nous\nentendons une étude historique portant sur les manifestations les plus impor-\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": "426                                 DURENDAL\n\n\n tantes de l'art, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, et sur l'évolution de l'idéal\n dans les modalités diverses des époques et des races.\n    Encore faut-il restreindre la compréhension du mot « art » et s'en tenir\n aux arts plastiques. La matière est divisée en deux parties. La première com­\n prend l'antiquité conformément au plan tracé par Perrot et Chipiez dans\n leur Histoire de l'art; la seconde, l'ère nouvelle.\n    La marche suivie dans l'exposé de chaque partie, varie selon les conve­\n nances personnelles du professeur, les aptitudes des élèves et les exigences\n de la matière, en procédant par induction ou déduction.\n    On débute par l'étude détaillée d'une ou de plusieurs œuvres saillantes.\n Les pyramides, les temples avec leurs allées de sphinx, les salles hypostyles\nrévèlent l'art de l'ancienne Egypte, les monuments de l'Acropole, la sta­\ntuaire des Ve et IVe siècles, quelques productions des époques de décadence,\ncelui de la Grèce, et ainsi de suite. Non content de considérations sur ces\nœuvres mêmes, on remonte, si possible, à leur origine, aux développements\nqu'elles ont subis et on évoque autour d'elles en un vivant tableau les civili­\nsations disparues.\n    D'autres fois, en guise de premiers jalons, le professeur commence par des\nnotions sur l'histoire et la littérature du temps et passe ensuite du général\nau particulier.\n    Les deux méthodes ont leurs avantages ; les circonstances décideront de\nleur opportunité respective.\n    Le point capital, c'est que l'élève saisisse les caractères essentiels de\nchaque art, qu'il comprenne les idées, les sentiments qui l'ont créé, qu'il aime\nen lui ce qu'il contient de beau, de sincère et de vrai, qu'il ressente une par­\ntie au moins des impressions qu'il a fait naître dans l'âme des contemporains\net quelquefois aussi ce respect sympathique qu'on porte spontanément aux\nvieilles et bonnes choses, alors surtout qu'elles conservent sous la patine de\nla vétusté, une jeunesse indélébile.\n    Pour qu'il en soit ainsi, il faut le mettre en contact avec les œuvres.\n    Les habitants des grandes villes jouissent sous ce rapport d'inappréciables\navantages.\n    Ils ont les musées, les églises, les monuments civils, et partant, il leur est\nloisible d'entrer dans l'intimité du Beau. Au maître d'en tirer parti en s'atta-\nchant spécialement aux styles dont des spécimens se trouvent à sa portée.\nSeulement, ces aubaines sont relativement rares chez nous. Nous possédons,\nil est vrai, quelques églises gothiques, des musées riches en œuvres flamandes\net hollandaises. Bruxelles a les collections du parc du Cinquantenaire ; toute­\nfois, ces ressources sont insuffisantes.\n   Que faire alors? Il faut avoir recours aux reproductions.\n   Par suite de l'excellente organisation du service des moulages annexé au\nMusée du parc du Cinquantenaire, on se procure à des prix raisonnables les\nmoulages de presque tous les plâtres exposés. Néanmoins quelque favorables\nque soient les conditions de vente, il n'y a pas possibilité d'acquérir un\nnombre suffisant de moulages pour donner aux élèves ne fut-ce qu'une idée\ndes chefs-d'œuvre de la sculpture. On s'en tiendra alors comme pour l'archi­\ntecture et la peinture d'ailleurs, aux photographies, phototypies et gravures.\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": "LA CULTURE ESTHÉTIQUE DANS L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE                         427\n\n\n    D'aucuns ont vanté les projections lumineuses. Encore que l'usage en soit\n peu commode, les vues projetées sont souvent un peu vagues et laissent\ninsoupçonnées les délicatesses de détail et d'expression qui constituent dans\nbien des œuvres, les gothiques, par exemple, un des principaux éléments de\nleur valeur.\n    Aussi, je leur préfère les grandes photographies allemandes. N'était leur\nprix élevé, on s'en tiendrait à elles principalement.\n    A leur défaut et pour les compléter — ces collections ne comptent, en\n effet, à de rares exceptions près, que des œuvres à partir du XIVe siècle —\non ne pourrait assez recommander les productions de la maison Seemann,\nde Leipzig.\n    En premier lieu, les tableaux muraux (Wandbilder) ; deux cents photo-\ntypies, 60 X 78 centimètres, dont les cent cinquante premières sont très con­\nnues dans le monde de l'enseignement; en second lieu, la galerie de deux cent\nquarante portraits choisis dans tous les siècles. Nous conseillons, en outre,\nl'achat d'une série de quarante phototypies, de même dimension, intitulée :\nL'art en Belgique. Cette série rendra de multiples services, tant dans les cours\nd'art que dans les leçons d'histoire, de géographie, etc.\n    Toutes les reproductions précitées, bien que merveilleusement venues, pré­\nsentent une lacune lorsqu'elles rendent des peintures : la couleur fait défaut.\nOr, comment faire connaître la palette des gothiques, les colorations chaudes\ndes italiens, les tonalités naïves d'un fra Angelico, les clairs-obscurs de Rem­\nbrandt, si vous ne disposez que des froides phototypfes ?\n    La firme Seemann s'est rendu compte de ce besoin. Elle vient de publier\ndes impressions héliographiques d'après un procédé nouveau, dont plusieurs,\nvraies pages d'art, luttent sans trop de désavantage avec les originaux. Un pre­\nmier carton : « Cent maîtres du passé » contient cent fac-similés, 18X24 cen­\ntimètres, à côté de celui-ci, il en existe d'autres parmi lesquels une série de\ncopies en couleurs de grandeurs diverses, Dürer, Claude Lorrain, Poussin,\nRembrandt, le Titien, etc.\n   La maison Wachsmuth, de Leipzig, possède des restitutions en couleurs\nde panoramas antiques; néanmoins, elles plaisent moins que les précédentes\npar défaut de nelteté.\n   Voilà quelques indications. Celui qui voudrait organiser un cours d'histoire\nde l'art, ne manquera pas de se mettre au courant de la bibliographie très\nbien fournie du sujet : ouvrages scientifiques et manuels de vulgarisation,\nillustrés et autres pour professeurs et pour élèves.\n   J'ai insisté sur le matériel des leçons d'histoire de l'art non sans motif; le\nsuccès en dépend pour une bonne part.\n   Ainsi conçu, ce cours est comme une lecture dans le livre de l'humanité\nprise à ses sommets.\n   Il fournit une occasion d'ennoblir l'entendement, d'élever les sentiments et\nde faire goûter les jouissances les plus exquises qu'on puisse rêver sur terre,\naprès celles de la vertu.\n   Aussi souhaitons-nous de le voir établi dans tous nos établissements d'en­\nseignement moyen.\n                                                            PAUL VRANCKEN.\n"}, {"page_pdf": 503, "texte": "                        Sur René Ghil\n\n                 MAINTENANT que      l'on semble oublier un peu trop le côté\n                    sublime, difficultueux, « ésotérique » de l'art; maintenant\n                     que les tours d'ivoire semblent, à beaucoup, un logis\n                     incommode et trop coûteux de ne rapporter rien, il est bon\n                     de parler de M. René Ghil. Nous ne pourrions, sans\n                     doute, trouver des œuvres moins accessibles que les\n                    siennes. Elles imposent le respect par un labeur constant\n                     et ardu ; elles attestent ainsi que l'art du verbe n'est pas\n                    l'amusement à la fois strict et banal auxquels plusieurs\n(qui ne sont pas des moindres) semblent vouloir nous ramener aujourd'hui.\nSans doute, tout n'y peut être goûté, ni même compris par chacun ; mais il\ny a là des expériences fort utiles pour des théories personnelles qui nous\nsont chères depuis longtemps déjà; il y a, ensuite, un effort d'art, montrant\nà tous, comme les héroïsmes des pénitents, combien le dieu que nous servons\nest sublime autant que charmeur. Ce stylite au-dessus de la foule, enseigne,\nau moins, à celle-ci, la crainte respectueuse de ce qu'elle ignore...\n    L'étrangeté de M. René Ghil provient à la fois des forces et des impuis­\nsances du langage humain. Son mal, en cela, est celui même de l'art du\nverbe.\n   Nous touchons ici un des premiers et des plus importants problèmes de la\nlittérature. Nous l'avons souvent fait remarquer : le langage se présente à\nl'artiste comme un instrument qu'il n'a point fait à lui seul, qui n'a pas été\nfait non plus pour lui seul. Il doit alors, comme Siegfried, forger à nouveau\nle glaive que les dieux et les nains lui laissèrent brisé... D'obscures et admi­\nrables intuitions, associant les différents sons à divers émois, paraissent avoir\nformé la base du langage, base de nature artiste. Les sciences philologiques\nnous montrent les évolutions de cet élément primitif et les additions que\ndiverses activités humaines, de natures scientifiques, utilitaires, y ont faites\npour constituer le langage qui est offert aux artistes d'aujourd'hui.\n   Ce langage forme une sorte d'expression moyenne correspondant à la\nmoyenne de l'activité psychique. Les sciences doivent le reconstruire pour\nobtenir des vocabulaires suffisamment précis. L'art doit le transformer pour\nune expression suffisamment belle, c'est-à-dire harmonique. Car le travail\nartiste a deux termes : son objet et son moyen; ce qu'il veut exprimer, et le\nmoyen de cette expression. On n'y devient maître qu'en dominant à la fois ces\n"}, {"page_pdf": 504, "texte": "                               SUR RENÉ GHIL                              429\n\ndeux termes, qu'en les dominant assez bien pour les avoir su rapprocher dans\nune harmonie définitive.\n   Ce travail de l'art sur le langage commun prend les formes les plus\nvariées : tantôt collectives, comme les prosodies ; tantôt personnelles, comme\nles styles. M. René Ghil entreprit de lui donner une base tirée de la science\npar les théories évolutionnistes ; il créa, de la sorte, le système qu'il appela\n« Instrumentation ». Ce système fut exposé dans un très savant et très célèbre\n(chez certains!) Traité du verbe; l'auteur en appliqua de suite la théorie dans\nune série de poèmes : En méthode à l'œuvre. Il avait dépassé la vingtaine de\nquelques années... Les plus impitoyables railleurs avoueront que voilà tout\nau moins un courage qui n'est pas commun ni sans grâce...\n   Essayons de donner une idée facile et à peu près exacte de 1' « Instrumenta­\ntion », la méthode verbale qui constitue la principale caractéristique de notre\nauteur. Elle « instrumente » l'expression par les syllabes comme la musique\npar l'orchestre.\n   Le Sonnet des voyelles, de Rimbaud, a noté sous une forme générale ce rap­\nport fondamental des sons avec nos émois et leurs causes, dont nous parlions\nen commençant cette étude. M. René Ghil applique ce rapport développé\nscientifiquement et cherche à le réaliser dans le verbe qu'il emploie. Rien\nn'est plus simple ni plus beau en théorie. C'est l'incontestable loi d'un lan­\ngage d'art. Il faut évidemment que les mots des poètes véritables soient les\nsons suggestifs d'une musique aux suprêmes émois.\n   Malheureusement, le langage se trouve devoir accepter le sens de certains\nmots qui ne sont pas d'accord avec l'impression musicale. Pour le montrer,\nprenons un exemple facile : celui du mot étonné. Nous y retrouvons l'épou­\nvante des 0 que la théorie de l'auteur compare à « la série grave des Sax ».\n   En effet, l'étymologie nous présente dans étonné le sens renforcé de l'expres­\nsion frappé de la foudre. Un homme étonné serait donc quelqu'un de foudroyé\ncopieusement, alors que le sens ordinaire s'applique à la surprise du mon­\nsieur non averti ouvrant un livre de René Ghil... Des cas pareils abondent\ndans le langage. Pour rendre aux mots, aux syllabes qui les composent, leur\nmusique primitive, M. René Ghil doit désarticuler leur syntaxe et souvent\nchanger leur nature intime. Son travail colossal, effrayant l'imagination,\narrive parfois à des résultats surprenants d'harmonie :\n\n                 ... Quand meurt d'être ardent l'astre.\n\n                 Qui va des pas pareils a des signes de doute\n                       Un laps palpite\n                 Et plane qui porte le doute de limite.\n\n                 Un veuvage de minuit dans lui pleure en cendres.\n                 Le geste d'étrangler qui descend.\n\n   L'histoire des langages avait guidé M. René Ghil; cette histoire lui appa­\nraît sous la forme évolutive. L'évolution est une théorie scientifique. Elle\n"}, {"page_pdf": 505, "texte": "430                              DURENDAL\n\n\nn'est pas que cela. Elle semble la condition d'existence du monde, le geste\nde sa marche. Elle pourrait, au jour où on l'interrogera plus strictement, dire\ndes mots qui réjouiraient les croyants, alors qu'on voudrait aujourd'hui lui\nfaire chasser Dieu de ce monde qu'elle n'explique pas, mais qu'elle raconte.\nMaeterlinck, dans sa Vie des abeilles, lui a demandé le secret de contradictions\ndans lesquelles la vie semble hésiter à cause de Dieu. Ne nous inquiétons pas\nplus qu'il ne faut de voir le poète tant préoccupé d'évolution ; elle sera pour\nnous un mode de l'activité mondiale, aussi mystérieux et lumineux que bien\nd'autres.\n    Comme par reconnaissance d'avoir reçu de l'évolution sa forme de langage,\nle poète fit d'elle le sujet de son poème et la base de spéculations philoso­\nphiques et esthétiques, dont nous regrettons de ne pouvoir entr'ouvrir ici les\ntrop compliqués, mais émouvants arcanes. Aussi bien, puisqu'il reconstituait\nl'efficacité primitive du langage, à quoi pouvait-il l'employer mieux qu'à dire\nles émois des primitifs? Il est évidemment impossible de retrouver l'âme des\npremiers humains, comme, du reste, d'un contemporain de Louis XIV, ou\nde notre plus intime ami. Le roman historique est, par là, un simple jeu inno­\ncent... à peu près! Les âmes ne se pénètrent pas et nous ne pouvons que\n« dialoguer » la nôtre. Mais si l'entreprise d'une épopée humain est, par là,\ntoujours dépourvue d'authencité, elle n'était jamais plus tentante que pour\nl'inventeur d'un langage plus ou moins revenu à ses harmonies premières.\n    C'est pourquoi M. René Ghil, héroïquement, curieusement, parfois magni­\nfiquement, entreprit de raconter la vie sur ce plan :\n    I. Dire du mieux : 1. Le meilleur devenir. — 2. Le geste ingénu. — 3. La\npreuve. — 4. Le vœu de vivre. — 5. Le vouloir altruiste.\n    II. Dire du devoir : 1. Le millier. — 2. Les génitures. — 3. La neuve évo­\nlution. — 4. Le monde mortel. — 5. Le devenir.\n    I I I . Dire de la loi : La loi.\n    Ce tableau montre toute l'œuvre exposant le développement de la vie selon\nl'évolution : d'abord la force avec l'amélioration qui, plus ou moins, surgit des\nluttes instinctives; puis la notion de conscience amenant les engagements\nsociaux des lois. De suite, également, on s'en rend compte, M. René Ghil est\noptimiste et « moral » n'acceptant pas la théorie vieillie du strugglefor life. Il\nenseigne, résumant en synthèses animées, loi d'art, ce que les analyses de\nl'esprit scientifique lui ont présenté en l'éparpillement infini de l'érudition\nmoderne. Ainsi espère-t-il une projection vers des intuitions nouvelles et plus\nhautes encore... Dans tous les cas, s'il se trompe et là où il se trompe,\nM. René Ghil se trompe colossalement, ce qui n'est pas à la portée de tous I\nSon effort suffit déjà pour montrer quel respect veut le travail littéraire et\ncombien de ressources mystérieuses, contradictoires, inexplicables, se trou­\nvent dans l'art verbal, image du Verbe de Dieu.\n                                                              EDMOND JOLY.\n"}, {"page_pdf": 506, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nLA POÉSIE :\nL ' A m o u r S a c r e , poèmes, par FRANÇOIS VIELÉ-GRIFFIN.— (Paris, Biblio­\n    thèque de l'Occident.)\n    Le poète des Cygnes et de la Chevauchée d'Yeldis nous a habitués, depuis\nlongtemps, à un art d'une pureté, d'une élégance et d'une noblesse auxquelles\ns'applique forcément l'épithète de « merveilleuses». On respire, dans ses\nmoindres poèmes, une atmosphère qui tient à la fois du ciel et de la féerie.\nQu'il se tourne aujourd'hui vers les saints pour célébrer avec ferveur les\nexploits mystiques de ces héros de l'Idéal, de ces âmes de songe et de fierté\nsuprêmes, cela n'est pas pour nous surprendre; qu'il ait paré leurs vies,\nsimples ou tragiques, de rayonnantes images et de graves pensées, ceux qui le\nconnaissent devaient s'y attendre. Sainte Agnès, sainte Eulalie de Mérida,\nsainte Julie, sainte Jeanne, sainte Dominante de Braga, saint François\n l'Apocryphe, sainte Marguerite de Cortone, saint Michel du Péril, M. Fran­\n cis Vielé-Griffin les dresse de toute leur hauteur et les enrobe avec amour de\ntoute leur surnaturelle lumière. Mais en même temps, il leur laisse des\n charmes terrestres et cet air d'humanité qu'ils avaient quand ils erraient\n sur la terre : leurs gestes, avant que les enlève la mort en une ascension\n transfigurée, sont des gestes naturels — si parfois héroïques — et permis à\n tout homme de bonne volonté. L'imitation de leur Bonté ne nous est point\n défendue, et suivre leur Vertu nous est possible, ne fût-ce que de loin et à pas\n chancelants. Et le poète a raison d'invoquer, au seuil de ce très beau livre,\n le Miracle des Roses qui se changeaient en pain, et de se demander à lui-même :\n\n                 Qui sait l'arrière écho de tes chansons ailées ?\n                 Si tel geste ne suivra leur roi vers l'empyrée?\n\n   Quoi qu'il en soit, il faut louer le grand artiste qu'est M. Vielé-Griffin\nd'avoir, et presque le premier, extrait la splendeur latente de ces légendes\nnaïves ou profondes que sont les vies des saints, et d'avoir fait se pencher\nvers elles sa Poésie au front chaste et méditatif.\n   J'admire surtout, dans ce recueil où rien d'ailleurs n'est à négliger, Sainte\nMarguerite de Cortone, adorable dialogue lyrique où l'on est surpris de ren­\ncontrer cet esprit élégant et cette fine fantaisie que l'on trouve dans les comé-\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": " 432                               DURENDAL\n\n\n dies de Musset, — mais où l'on ne s'étonne pas de découvrir des merveilles\n telles que ces vers :\n\n                 Le premier amour est joli,\n                 Mais futile et léger et traître\n                 — Comme un faux printemps\n                 Qu'on voit fleurir de sa fenêtre\n                 Avec un sourire complice, peut-être !\n                 Gardons son souvenir, il vaut de loin ;\n                 On sourit tristement un peu quand on y songe.\n                 Mais, maintenant !\n                 Aspire longuement l'haleine des foins\n                 Dans l'heure dorée qui s'allonge :\n                 Voici le Printemps des roses écloses,\n                 Avec ses lèvres de cerise\n                 Qui rient et osent,\n                 Avec ses yeux mi-clos qui disent\n                 L'éblouissement de son sourire divin !\n                 Ah I lève-toi, Marghetta, prends sa main ;\n                 Livre ta bouche au baiser sans surprise ;\n                 Voici la Joie, que précédait son ombre,\n                 Voici l'Amour,\n                 Voici ta Destinée !...\n\n  Dans Saint Michel du Péril, la pensée du poète, prenant un essor plus large :\nencore, s'élève jusqu'aux plus hautes considérations philosophiques, exaltant :\n\n                 La solitude infinie\n                 De l'éternelle Unité\n                 Qui tend l'amour et le génie\n                 Comme des miroirs à sa beauté...\n\n\nLa Tentation de l'Homme, par SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE. —\n    (Paris, Mercure de France.)\n    La plupart des poètes se contentent de traduire les émotions de leur propre\ncœur, songeries mélancoliques, rêves de gloire ou de mort, joies ou tristesses\nd'amour; et comme ces sentiments appartiennent à tout le monde, il y a dans\nleurs œuvres, où chacun se reconnaît un peu et se mire lui-même avec complai­\nsance, quelque chose qui charme la foule et la prend aux entrailles. D'autres\npoètes célèbrent les beautés changeantes de la nature, frêle candeur des prin­\ntemps, pompes éclatantes des étés, fastes douloureux des automnes; ceux-là\naussi sont compris et goûtés par beaucoup. D'autres encore, plus amoureux\nde plastique que de passion, s'attachent à restituer dans leurs strophes la\ncouleur des tableaux, la noble forme des statues, les apparences évanouies\ndes siècles morts : ceux-ci comptent déjà moins de fervents. Mais les plus\ngrands, et les moins goûtés d'ordinaire, sont ceux qui, se penchant sur\nl'éternel mystère de la destinée humaine, interrogent avec une anxieuse audace\nle Sphynx impassible et muet, et s'asseyent, loin du bruit que font les hommes,\nsur les cimes désertes de la méditation. Leur maîtresse à eux, c'est l'austère\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "                                   LES LIVRES                                433\n\n\n Pensée : elle leur consume le cœur d'une flamme purificatrice et féconde,\nqui fait de ces méconnus, de ces dédaignés, des flambeaux que les masses\nd'en bas ne distinguent point parce qu'ils les éblouissent, mais qui les guident\n à leur insu dans la nuit de leur inconscience.\n    C'est parmi cette élite que combat M. Sébastien-Charles Leconte : car\npareil effort est en vérité un combat, d'où l'on peut sortir victorieux — et c'est\nle cas de M. Leconte — sans que la foule acclame ni seulement se retourne;\ncorps à corps avec l'Idée, lutte incessante avec le Verbe qui se dérobe et se\nrebelle ! Silencieuse et grandiose épopée!\n    La Tentation de l'Homme, faisant suite à l'Esprit qui passe, continue une\nTrilogie qu'achèvera la Gloire de l'Esprit, et que M. Leconte appelle son\n« œuvre définitive » : car le Bouclier d'Ares et les Bijoux de Marguerite ne sont\nà ses yeux que des « livres d'études » ! Je n'entreprendrai pas dé développer\nl'idée philosophique de ce livre, et je laisse à de mieux avertis le soin de la\ndiscuter; aussi bien l'écrivain a-t-il pris la précaution de s'expliquer lui-même\nen quelques lignes d'Argument.\n    Ce que je veux mettre en lumière chez ce poète-philosophe, c'est l'incorrup­\ntible grandeur de son inspiration, la magnificence de son imagination, l'indes­\ntructible puissance et le sonore éclat de son verbe d'airain. L'auteur de la\n Tentation de l'Homme a reçu le don si rare de la vision épique; ses conceptions\nont quelque chose de titanesque,où l'horreur le dispute souvent à la splendeur.\n Il construit ses hauts poèmes comme les architectes babyloniens édifiaient\nleurs palais et leurs temples : parvis immenses, escaliers gigantesques, tours\nde vertige, rampes dont la spirale s'enfonce à l'infini en des gouffres de\nténèbres, monstrueux entassements de prodiges nocturnes,— chevaux cabrés,\nlueurs sanglantes de torches, fracas de buccins, cris de victoire et râles de\nmort, gestes éperdus vers les étoiles, — telles sont, dans cette œuvre multi­\nforme, les images qui dominent et s'imposent au souvenir.\n    Les vers de M. Leconte, dignes de ses fières et inflexibles pensées, sur­\npassent tous ceux d'aujourd'hui par la qualité de leur trempe : nul, depuis\nLeconte de l'Isle, ne martela plus fortement le dur alexandrin. Et ce\nlaborieux forgeron, assouplissant à son gré le rythme et la rime, façonne la\ngrande strophe lyrique avec autant de bonheur que les maîtres du Roman­\ntisme, dont il possède le souffle impétueux et jamais défaillant. En voici un\nexemple, pris au hasard, et pour mille autres qui vaudraient tout autant,\nsinon mieux :\n                 Entre! la ville est prise, et la brèche est béante.\n                 Ton soir victorieux tombe, et, de rang en rang,\n                 Embrase l'aigle d'or des étendards. Plus grand\n                 Qu'hier, le soleil meurt, et la cité géante\n                 Tremble comme une femme au pas du conquérant.\n\n                 Le massacre en grondant roule comme un orage;\n                 Avec cent mille bras, l'incendie effaré\n                 Tord ses cheveux de sang sur le pavé sacré,\n                 Et les vainqueurs, lourds de haine, las de carnage,\n                 S'engoufirent pesamment dans le temple éventré.\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": " 434                                DURENDAL.\n\n\n   M. Sébastien-Charles Leçon te mérite, qu'on lui applique les belles et\n hautaines paroles qu'il adresse lui-même au Poète :\n\n                  Tu construis l'œuvre unique où veille ta présence\n                  Avec tout le futur, avec tout le passé,\n                  Et sachant, ô Poète ! en qui tous ont pensé,\n                  Que, hors ce que le verbe appelle à l'existence,\n\n                 Tout, et même le ciel visible, est vanité,\n                 Donne, pour consoler l'immortelle bannie,\n                 A cette âme d'un jour, qui se veut infinie,\n                 L'illusion d'avoir fixé l'éternité.\n\n L a C h a î n e d e s H e u r e s (La Chaîne des Heures. — Rapsodie afri­\n    caine.— Les Chants dans la Nuit), par R.-H. DE VANDELBOURG.— (Paris,\n    Mercure de France.)\n    Ilmanque beaucoup de choses encore, aux vers de la Chaîne des Heures,\n pour atteindre la perfection: ils sont sans doute harmonieux souvent, légers\n parfois; mais ils n'ont pas, pour la plupart, ce je ne sais quoi d'ailé, de palpi­\n tant, qui fait que la strophe s'envole et plane comme un oiseau et que\n l'oreille, immédiatement, reconnaît un alexandrin dans un groupe de douze\n syllabes, sans qu'il soit besoin pour cela du « coup de cloche » de la rime.\n Quant à la pensée du poète, elle hésite, se dérobe, vous échappe au moment\n où l'on croyait la saisir : M. de Vandelbourg ne semble pas avoir l'esprit\n classique, ce goût de l'ordre et de la mesure sans lequel il est impossible\n d'édifier une œuvre impeccable. Je retiens pourtant, dans la Chaîne des\nHeures, quelques tableaux de soleils couchants qui ne sont pas saris charme, ni\nsans grandeur.\n    Je leur préfère pourtant la Rapsodie africaine, une suite de sonnets où il y a\nde la couleur, de la fantaisie, et du soleil, beau-coup de soleil. Certaines de\nces images d'Afrique se parent d'une grâce et d'une simplicité presque\nbibliques. Je citerai entre autres le Rapsode, les Oulad Naïl, le Porteur d'eau, le\nChanteur : petites fresques habiles, mais sincères, et qui valent surtout par la\n fidélité du rendu.\n    Les Chants dans la Nuit renouvellent une plaisanterie littéraire dont s'amu­\nsèrent naguères des poètes qui étaient aussi dés érudits, comme le malheureux\nChatterton: l'auteur prétend avoir traduit le manuscrit d'un vieux philosophe\npersan, rencontré au. cours d'un voyage et vainement recherché depuis. Ces\npensées amères sont imprégnées d'un fort parfum d'Orient; d'aucunes ren­\nferment un sens profond, d'autres sont vêtues d'une évidente beauté. Et c'est,\npour moi, la partie la plus digne d'intérêt de ce livre très inégal.\n\n N i d s e t fleurs, par MARIE VAN ELEGEM. — (Lille, Société d'éditions\n    modernes.)\n   Je ne suis pas de ceux qui dédaignent ou méprisent les vers des jeunes\nfilles: j'avoue même que je les aime assez : à défaut d'une forme impeccable\net de pensées profondes, on y trouve exprimés, avec une gaucherie qui a son\n"}, {"page_pdf": 510, "texte": "                                    LES LIVRES                                   435\n\n\n charme, les émois puériles et les rêves candides de ces petites âmes que nous\nconnaissons si mal. Car sait-on jamais au juste « à quoi rêvent les jeunes\n filles » ? Il y a, dans leurs strophes naïves, je ne sais quoi de lilial qui n'appar­\n tient; qu'à elles. Et cela me semble un motif suffisant de ne rester point indif­\nférent à, ces essais, si maladroits qu'ils puissent être.\n     Et Mlle Marie Van Elegem n'est pas toujours maladroite. Sans doute, en\n examinant à la loupe ses odelettes et ses sonnets, vous y découvrirez des\n négligences de syntaxe, voire même des distractions orthographiques ; et\n quant aux chevilles (fi, mademoiselle!) elles ne s'y exhibent que trop aisé­\n ment. Mais plus d'une piécette de ce léger recueil est gracieusement écrite et\njoliment rimée : Qu'adviendra-t-il? et l'Errant, par exemple, sont de petits\n poèmes presque parfaits. Somme toute, les nids qu'a maraudes Mlle Van\n Elegem aux bosquets du Parnasse, chantent une chanson qui fait plaisir à\nentendre, et les fleurs qu'elle y a cueillies exhalent un parfum fort agréable à\n respirer.\n\nL e s F r è r e s M a r c h e u r s , poème, par ADRIEN MITHOUART. — (Paris,\n  Bibliothèque de l'Occident.)\n  Dans la torpeur d'un siècle futur, où le règne universel des machines rend\ninutile tout effort humain, où les corps s'atrophient et les volontés s'engour­\ndissent, un héros se lève, qui fait ce rêve\n                D'aller tout droit devant lui jusqu'à Rome,\nnon eh automobile, mais à pied! Bravant les rires, il part, et son passage\néveille partout la surprise, voire l'indignation. Parvenu à Rome, Saint Mar­\nchedieu harangue Léon Cinquante, qui lui répond : « Va donc ! » Un mol\néphèbe, qui contemplait\n                Les muscles durs d'un Milon de Crotone,\nle suit. Puis la foule des purs lui emboîte le pas, et c'est tout un peuple de\nmarcheurs. Poème curieux, écrit en une langue précieuse et bien rythmée.\n                                                                      F. A.\nLE ROMAN :\nD o n a t i e n n e , par RENÉ BAZIN. — (Paris, Calmann-Levy.)\n   Voulez-vous connaître à fond René Bazin, pénétrer dans l'âme de ce bel\nartiste, avoir une idée complète et précise de son merveilleux talent; voulez-\nvous, enfin, lire une analyse parfaite de ses œuvres, en connaître l'essence\nmême? Lisez donc les superbes pages que lui a consacrées si souvent notre ami\nEugène Gilbert; un des critiques les plus avertis, les plus fins et les plus\nsagaces que je connaisse. D'abord, prenez le beau livre : En marge de quelques\npages, un livre dont l'auteur, a droit d'être fier, un livre que tous nous devrions\navoir dans notre bibliothèque pour le consulter souvent. Il y a là de péné­\ntrantes études, d'art. Les pages occupées par l'étude de l'œuvre de R. Bazin,\nsont parmi les plus belles et les plus fouillées du livre. Gilbert y fait un éloge\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": " 436                              DURENDAL\n\n\n  enthousiaste et mérité de la Terre qui meurt, un des plus artistiques romans\n  du siècle, un pur chef-d'œuvre comme il le dit avec infiniment de raison. Pour\n  bien apprécier un auteur, il faut l'aimer, et Eugène Gilbert aime R. Bazin\n  avec tout son cœur épris de littérature à la fois saine, forte et nerveuse.\n    Donatienne, le dernier ouvrage de notre auteur, est et restera aussi une de\n  ses belles œuvres. Eugène Gilbert lui a consacré une critique étendue dans la\n Revue générale. Je suis tenté d'y renvoyer nos lecteurs. Car on ne saurait mieux\n apprécier et analyser un livre. Quiconque aura lu son article, s'empressera de\n le lire, et il aura l'impression qu'il ne peut être qu'admirable, un ouvrage qui\n a inspiré à son critique d'aussi nobles et éloquentes paroles.\n    Oui, Donatienne est un beau livre. J'en aime surtout les premières pages,\n celles où l'auteur décrit avec une rare puissance, avec une émotion qui\n empoigne le lecteur, la lamentable odyssée d'une famille de pauvres, détruite\n et brisée par la misère physique compliquée de la misère morale. C'est avec\n une vraie pitié qu'on accompagne Louant dans son affreux pèlerinage, loin\n de la terre patriale, vers des pays inconnus, où il espère contre tout espoir\n trouver une consolation si nécessaire dans l'oubli du passé, dans la sépara­\n tion d'avec une terre où tout son bonheur familial s'est effondré d'une façon\nsi cruelle. René Bazin vous fait partager vraiment toute la cuisante souffrance\ndu pauvre esseulé, qui erre de par le monde comme un exilé abandonné de\ntout le monde, rebuté par les hommes et dont la vie ne doit plus être qu'un\n perpétuel chemin de croix.\n    Rarement la misère de pauvre a été décrite d'une façon plus magistrale et\nplus empoignante et par un cœur qui l'a plus intimement pénétrée. On y\nsouffre avec ce martyr de la douleur. On y vit sa vie de privations physiques\net de tortures morales. On y pleure avec lui. On mêle ses larmes aux siennes.\nEt quand le lecteur arrive à la fin de cette histoire, qui revêt sous la plume de\nBazin une grandeur épique, il est tout pénétré de respect pour le pauvre, de\ncompassion pour sa misère, d'indignation pour le monde, qui n'en a cure, et\nde désir de lui venir en aide. Je ne puis qu'engager vivement tous ceux qui\nveulent lire de beaux et bons livres à lire non seulement celui-ci, mais tous\nles livres de René Baizn. Tous sont à lire. Tous doivent être lus. Je suis cer­\ntain qu'aucun ne regrettera d'avoir suivi le conseil que je lui donne, en me\nbasant sur l'impression que la lecture des œuvres de ce bel artiste m'a\nlaissée.\n                                                                         H . M.\n\nDIVERS :\nL E S S A I N T S . — Saint Victrice, par M. l'abbé VACANDARD. —\n  Sainte Hildegarde, par M. l'abbé PAUL FRANCHE. — La bien-\n  heureuse Marie de l'Incarnation, Madame Acarie, par le\n  prince EMMANUEL DE BROGLIE, 3 vol. in-12. — (Paris, Lecoffre.)\n  Figures de saints, encore, diverses et attrayantes, dessinées en traits, abon­\ndants et précis, avec la mordante netteté d'une gravure sur cuivre du\nXVIe siècle, ou à moitié voilées des ombres et des obscurités de l'éloignement,\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "                                    LES LIVRES                                  437\n\n  avec la physionomie, émoussée par l'humidité ou les intempéries, des images\n  peintes des catacombes ou des effigies de pierre des cathédrales.\n     Les hagiographes qui collaborent au méritoire travail entrepris par la\n  maison Lecoffre sont, en général, des savants peu enclins à donner audience\n  à la fiction et à la poésie; ils sacrifient rarement à la conjecture et ils sont en\n  défiance de toute narration d'apparence légendaire. Ils n'hésitent pas à avouer\n  les lacunes des documents, ou leurs contradictions et, tout en tirant le plus\n judicieux parti de ce qu'ils contiennent, ils ne se hasardent guère aux hypo­\n  thèses qui pourraient pallier à ces insuffisances.\n     Encore qu'elle entraîne à quelque sécheresse et que, pour certains, elle ne\n laisse subsister qu'une façon de squelette du personnage merveilleux dont les\n récits naïfs et admiratifs des fidèles ont perpétué la renommée magnifiée, la\n méthode est sûre et excellente et nous vaudra une série d'études hagiogra­\n phiques destinées à une considérable diffusion et auxquelles la plus soupçon­\n neuse critique ne trouvera rien à reprendre.\n    Pourtant, il semble que, souvent, la légende ne soit qu'une sorte d'effer­\n vescence de la réalité; et on se prend à regretter, parfois, que notre concep­\n tion rigoureuse et méthodique de l'histoire, notre avidité de détails précis et\n de preuves vérifiées, nous inclinent à écarter d'une main trop systématique\n cette efflorescence de la vie, alors, cependant, qu'elle a effectivement existé et\n agi, puisque des âmes, en nombre infini, ont été ravies et parfumées — et\n converties — par elle.\n    Toutefois, on ne saurait, fût-ce en gémissant, à l'occasion, de leur austérité,\n laisser de louer les écrivains qui s'attachent à dégager la biographie des\n saints des surcharges et des accroissements parasitaires, mais si fréquemment\n exquis, de la légende. S'il arrive qu'elle doive son origine à l'ignorance ou à la\nfraude, elle est dénuée, dans ce cas, des caractères de spontanéité et de déve­\n loppement organique qui permettent, au moins, de la considérer dans sa for­\nmation et sa propagation, et abstraction faite de sa valeur intrinsèque, comme\n un indubitable témoignage de l'extraordinaire action exercée dans le monde\npar celui qui en est devenu le héros. Action tellement intense qu'elle a acquis\nà la personnalité dont elle émanait une espèce de survie dans la mémoire\nreconnaissante des peuples.\n    Car, la légende est une évolution ou, si l'on veut, une fermentation de\nréalité, possible, seulement, sur de la matière vivante; les êtres et les événe­\nments oubliés ne sauraient y donner naissance, parce qu'ils sont doublement\nmorts : — morts du sépulcre et — morts de l'oubli...\n    La foule est une infatigable et géniale tisseuse de fables, une grande inven­\nteuse de symboles et de contes riches en significations mystérieuses, et dont\nles éléments, lentement agglomérés, reflètent ses craintes, ses regrets et ses\nespérances. Sur la scène, éternellement animée, de l'histoire, la légende ne\nprend-elle pas un peu l'aspect et le rôle du chœur qui résume les péripéties\ndu drame, célèbre ou maudit ses protagonistes en paroles de dithyrambe, de\nblâme ou d'augure, selon que leurs actes ont été justes, malfaisants ou\nfunestes?...\n    Aux jours anciens, le peuple embaumait, dans les légendes perpétuées par\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": "438                                   DURENDAL\n\n\nla tradition orale, le souvenir illustre des hommes qui lui avaient été secou­\nrables et chers, ou de ceux dont lé nom personnifiait, aux jours d'oppression\nou de captivité, le passé de liberté et de gloire de la race : Ainsi, pour les Bre­\ntons et les Gallois asservis par les Normands, le roi Arthur, toujours prédit\net toujours attendu. Ainsi, pour les populations de la Gaule, les grands\névêques, organisateurs et protecteurs, des périodes romano-franque et méro­\nvingienne, et les fondateurs de monastères qui, en France comme dans le\nreste de l'Europe, défrichèrent à la fois le sol et les âmes (1).\n   On se méprendrait singulièrement, du reste, en s'imaginant que la crédu­\nlité de l'humanité et sa tendance aux conceptions mythiques se soient donné\ndavantage carrière en matière religieuse qu'en matière profane. Ne suffit-il pas\nd'écouter et de lire pour se convaincre que, jusqu'en ce siècle de publicité\noutrancière — malgré ou, peut-être, à cause de celle-ci — il n'est pas de fait\nnotable qui ne devienne le thème de commentaires, d'explications et de\nvariantes qui le dénaturent au point, souvent, de ne lui laisser rien de son\naspect véritable et primitif. Ces métamorphoses ont, quelquefois, des agents\nconscients et intéressés ; mais leur principal facteur est l'imagination publique,\ninstinctivement encline à repousser la simplicité de la réalité pour y sub­\nstitué des versions étranges et compliquées. La simplicité des ressorts et des\nmobiles de la plupart des affaires de ce monde déconcerte les simples — et\nles désappointe — pour peu qu'il s'agisse de gens en vue, le populaire y\nveut du tragique, de l'insolite, du secret et, s'il ne s'y trouve pas, il l'y-met!\n\n                                             *\n\n\n   Les trois derniers volumes de la maison Lecoffre sont consacrés à des per­\nsonnages religieux qui ont paru et brillé dans l'Église à de longs siècles d'in­\ntervalle; saint Victrice, fils de soldat, soldat lui-même, et, finalement, évêque\nde Rouen, au IVe siècle; sainte Hildegarde, abbesse du monastère bénédictin\nde Saint-Rupert, dans le pays rhénan, a u x Ve siècle; et Mme Acarie, la bien­\nheureuse Marie de l'Incarnation, sœur converse dans l'ordre des Carmélites,\ndont l'introduction en France était due à sa persévérance et à ses bienfaits, au\nXVIe siècle.\n   Mais un trait commun les caractérise, qui est la coexistence chez eux d'une\nénergie et d'une volonté inaltérables et joyeuses avec les dons d'humilité\ninséparables de la grâce.\n   Comme saint Martin de Tours, saint Victrice sort, un jour, des rangs de la\n\n\n   (1) Au début du Ve siècle, c les moines se multiplient; ils couvriront la Gaule de leurs\ncouvents, ils pénètreront jusque dans les contrées les plus sauvages, défrichant le sol,\ncréant autour d'eux des villages ; ils conquerront le monde barbare, et la société chré­\ntienne du moyen âge sera, en grande partie, leur œuvre ». (E. LAVISSE, Histoire de\nFrance, tome II, p. 36).\n   Comment ne point se rappeler, involontairement, le mot de La Bruyère : « Ils épar­\ngnent aux autres hommes la peine de semer... et méritent ainsi de ne pas manquer de ce\n pain qu'ils ont semé ?\n"}, {"page_pdf": 514, "texte": "                                   LES   LIVRES                                439\n\n légion à laquelle il appartenait, pour jeter, aux pieds du tribun, ses armes,\n incompatibles avec sa qualité nouvelle de chrétien; mais il ne laisse la carrière\n militaire que pour commencer un autre combat, plus âpre et plus difficile,\n parmi les peuples barbares. Et la vigueur et l'endurance acquises dans\n son méfier, il les dépensera dans ses fonctions épiscopales qui, en cette\n période, de trouble et lente désorganisation, avaient peu à peu absorbe tous,\n les pouvoirs, seule autorité médiatrice et obéie entre les représentants de\n l'empire défaillant et ceux des envahisseurs sauvages et ingénus; qui por­\n taient sur les institutions romaines une main hésitante, à la fois violente et\n respectueuse.\n    Saint Victrice a laissé quelques écrits dans le latin dégénéré, fleuri et subtil\n de son temps ; sainte Hildegarde, elle, retraçait en une langue obscure et\nincorrecte des visions d'un tel relief, d'un accent si extraordinaire, que, sous­\n vent, elles font songer à l'apocalypse et aux évocations véhémentes de l'enfer\n du Dante. L'empire dans lequel elle vit ne lutte plus contre la poussée des\n Francs, et des Germains; il a hérité de ceux-ci, ses ascendants, là vplonté de.\n la domination, et la bataille se continue, pour laquelle il a conjuré toutes ses\nforces contre le pouvoir spirituel, contre l'Eglise qui veut préserver le clergé\n des compromissions du siècle, le détacher de l'étreinte et des obligations qui\nl'étouffent et l'amoindrissent, de la féodalité. Hildegarde, que les contempo­\nrains avaient surnommée la Sibylle du Rhin, est une femme de tête et de réso­\nlution; elle défend son monastère menacé ; elle menace et morigène les pré­\nlats simoniaques en prévaricateurs; adresse des conseils à l'empereur, aux\nrois et aux papes mêmes... Et sa voix prophétique ne cesse de s'élever parmi\nle tumulte du temps pour avertir infatigablement les petits et les puissants.\nOn possède de sainte Hildegarde des ouvrages et une immense correspon­\ndance qui constituent, certes, un des monuments les plus significatifs de\nl'époque,,\n    M me Acarie, également, a marqué son passage au milieu d'un temps plein\nd'agitation et de mouvement : elle appartenait à cette haute bourgeoisie pari­\nsienne, illustrée, sous l'ancien régime, par tant d'hommes de caractère, de\ntalent et d'intégrité : Bourgeoisie de traditions fortes et respectées, fière, fron­\ndeuse, indépendante, mais fidèle et loyale, et qui se faisait un impérieux\ndevoir de donner à ses enfants une éducation un peu austère, propre à\nformer des âmes vigoureuses et libres, à la lois ardentes et réfléchies, pru­\ndentes au conseil et hardies à l'action, — et, pour le surplus, — éminemment\noriginales.\n   En nous racontant Mme Acarie, c'est, en réalité, une esquisse duXVIIesiècle\nfrançais que M. de Broglie se trouve amené à tracer, et d'une façon très\nhabile et très heureuse. Période de renaissance, de renouveau, après les lon­\ngues dissensions de la Ligue, et les règnes tragiques des derniers Valois, et\ndurant laquelle la France a produit ses esprits les plus savoureux et les plus\nsubstantiels et ses âmes les plus généreuses et les mieux trempées. Parmi les\nnoms des protecteurs ou des conseillers de Mme Acarie dans sa grande entre­\nprise, on trouve ceux d'Henri IV, de saint François de Sales, de saint Vin-\ncent de Paul, de M. de Bérulle, fondateur de l'Oratoire, du chancelier de\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": "440                               DURENDAL\n\n\nMarillac,qui peuvent être énumérés sans autre commentaire. Ce sont de beaux\ntypes d'humanité saine, en même temps puissante et fine, aussi bien que\nM me Acarie elle-même, femme dû monde accomplie, admirable de dévoue­\nment pour ses enfants et son caustique époux, et d'obstination intelligente et\nde ressources pour la réalisation du dessein qu'elle avait conçu : l'instaura­\ntion en France des carmélites réformées de sainte Thérèse.\n\nLe Crucifix dans l'histoire et dans l'art, dans l'âme des\n   s a i n t s e t d a n s n o t r e v i e , par J. HOPPENOT, deuxième édition\n   illustrée, un volume in-4°. — (Paris, Desclée, De Brouwer et Cie.)\n   L'Evangile rapporte que Siméon, contemplant le Sauveur enfant, laissa\néchapper cette prophétique parole : « Celui-ci sera dans le monde un signe\nde contradiction... Signum cm contradictur ». Contradiction muette et éter­\nnelle de l'Affirmation contre la Négation ; de l'Esprit, qui veut que l'homme\nse glorifie et se perfectionne dans son âme, contre la Matière qui prétend\nl'exalter dans son corps... Contradiction, lutte qui ne cesseront jamais parce\nque des créatures ne cesseront de naître, avides de grandeur morale et inca­\npables de concevoir la satisfaction de leurs aspirations idéales, de leur volonté\nde perfection spirituelle, non par le moyen du renoncement et de l'effort sur\nsoi-même, mais par la voie de la Toute-Licence. Celle-ci est artificieuse et\nsubtile ; elle se pare de vêtements séduisants et magnifiques et discourt,\nnoblement, au nom de la Nature outragée et de la Science contredite...\nVaincra-t-elle, cependant, quoiqu'elle ne contredise pas, elle, aux inclinations\nnatives et aux désirs de nos cœurs, mais bien plutôt les encourage et les\nmagnifie?...\n   On ne sait. Déjà, par dérision et par défi, sur l'emplacement du Calvaire\nun temple de Vénus avait été érigé, aux jours antiques, que la croix, repous­\nsant, a renversé.\n   On a retrouvé dans les fouilles de Rome, aux environs du Palatin — et\non voit, aujourd'hui, au musée Kircher — un grossier granité, tracé sur une\nmuraille, à l'aide d'un stylet, par quelque écolier latin, au temps de Caracalla\nou d'Héliogatale; et ce dessin représente un homme à tête d'âne suspendu à\nune croix et devant lequel se trouve un autre homme dans l'attitude de la\nprière : Alexamenos adore Dieu, dit l'inscription gravée par une main inhabile\nd'enfant. C'est la plus ancienne figuration connue du crucifix et, comme on\nvoit, elle est caricaturale et sardonique. Alexamenos a eu quelques imita­\nteurs, depuis — et le condisciple qui se moquait de sa foi, également! Et\nl'on peut considérer l'image railleuse du Palatin comme une sorte de schema\naugurai, car, dans sa brutalité gauche, elle résume tous les sarcasmes,\ntoutes les objections, toutes les invectives dont le christianisme est devenu\nl'objet depuis dix-sept siècles !\n\n                                       *\n\n   Le livre du R. P . Hoppenot est un ouvrage de dévotion, de science et\nd'art; il retrace pour nous l'histoire du crucifix au travers des siècles, dans\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "                                  LES LIVRES                                 441\n\n\nlus monuments et les œuvres comme dans la vie; dans l'imagination de\nl'humanité comme dans son âme. Il nous apprend le silencieux apostolat du\nsigne de la rédemption dans les catacombes, sur les tombes et les pierres\nfunéraires; au faîte, au porche et sur les autels des églises; aux carrefours\ndes chemins, sur les calvaires de missions; partout— et dans les livres, les\npeintures... Emblème d'amour et de renoncement reproduit partout, et qui,\npartout, enseigne et prêche.\n   Le travail du R. P . Hoppenot est considérable ; il constitue une iconogra­\nphie complète du crucifix, pleine de forte et saine érudition, dans laquelle\naussi abondent les pages où le savant cède la place au religieux pour des\nparoles tout imprégnées d'émotion et d'éloquence.\n   L'illustration du volume, nombreuse et choisie dans ce que l'art chrétien\na créé de plus précieux et de plus parfait, est digne de la réputation et des\ntraditions de l'excellente maison Desclée.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nLe Fait religieux et la manière de l'observer, par l'abbé FÉLIX\n   KLEIN, professeur à l'Institut catholique de Paris. — (Paris, P . Lethiel­\n   leux.)\n   Le rapport présenté à l'archevêché de Paris par l'abbé Lesêtre sur le livre\nde M. l'abbé Klein contient cette phrase : « C'est une excellente introduction\nà l'étude de la religion et de l'Église : lumineuse, logique et très délicatement\nconduite. » A son tour, l'archevêque d'Aix, Mgr Bonnefoy, écrivait à\nl'auteur : « Votre travail est fait de loyauté d'âme, de clarté dans les idées et\nde style attachant. »\n   A ces éloges autorisés, qui nous réjouissent, il serait banal de rien\najouter pour recommander le livre de M. l'abbé Klein à nos lecteurs. Don­\nnons-en plutôt une rapide analyse. La religion, fait universel et tangible, est,\ncomme tout autre phénomène, matière d'étude scientifique. Dans cette étude,\nla première chose à faire, c'est de déterminer nettement l'objet de la reli­\ngion. La religion n'est ni la métaphysique, ni la théodicée, ni la morale.\nConstituant entre la créature et Dieu un rapport de société divine, elle tend\nà l'union la plus intime avec Dieu. Voilà pourquoi la religion est un fait\nuniversel, indestructible et profitable à l'espèce. Un coup d'oeil rapide jeté par\nl'auteur sur l'histoire des religions lui fait apercevoir partout certains prin­\ncipes communs qui semblent bien dériver de l'essence même de la religion.\n   De toutes les religions qui se disputent l'empire des intelligences, c'est la\nreligion catholique qui mérite, à bon droit, d'être étudiée la première. Ce\nqu'il faut avant tout établir dans l'examen doctrinal de la religion catholique,\nc'est le double point de savoir quel enseignement l'Église catholique présente\ncomme étant de révélation divine et si elle est fondée à lui attribuer une telle\norigine.\n   Ses dogmes sont la Trinité, la divinité du Christ et l'œuvre de la rédemp­\ntion, perpétuée par la grâce et les sacrements, la vie future, la communion\ndes saints, l'Église.\n   Comme on le pense bien, c'est une vue sommaire, qui doit être fécondée\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": "443                               DURENDAL\n\n\npar l'étude, que M. l'abbé Klein projette sur ces grandes questions. Toutefois,\nles développements qu'il présente suffisent à une première initiation à la doc­\ntrine catholique ; ils en montrent toute la convenance et en établissent les\npreuves fondamentales.\n   Et — ce qui ne gâte rien — cette esquisse de la religion est présentée sous\nune forme très littéraire. Il n'en pouvait, du reste, être autrement avec pareil\nauteur.\n   Trois appendices terminent le beau livre de M. l'abbé Klein : les deux pre­\nmiers sont des extraits de conférences qui révèlent, dans le littérateur que\nnous, connaissions déjà, un orateur d'avenir; le troisième est une étude, un\npeu trop indulgente, du livre de M. F . Nicolay, sur l'histoire des.\ncroyances, où, avec beaucoup de bonnes choses, il y a trop souvent absence\nde critique.\n                                                                         J. G.\nREVUES D'ART\n   O n z e K u n s t (Anvers, Buschmann). Le numéro de juin contient\nd'abord une étude de Cornelis Veth sur l'artiste caricaturiste hollandais Jan\nHolswilder, qui, à en juger par cet article et par les illustrations qui l'accom­\npagnent, était doué d'un beau talent, débordant de verve, au coup de crayon\nnerveux et sûr. Vient ensuite une description critique de l'intéressant Musée\nWillet-Holthuysen d'Amsterdam, accompagnée d'une très curieuse, docte et\nfine histoire de La Porcelaine de Saxe et de ses imitations. Des chroniques d'art\nabondantes envoyées par les correspondants spéciaux de la revue, font con­\nnaître les affirmations de l'art contemporain les plus importantes de la Hol­\nlande : Amsterdam, La Haye et Rotterdam, et rendent compte des salonnets\ndes artistes belges : Jean Gouweloos, Paul Mathieu et Jules Merckaert, à\nBruxelles.\n                                                                        H. M.\nT h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e (Bruxelles, Spineux), juin 1903.\n  Le n° 4 de cette magnifique Revue est un peu moins intéressant et\nmoins somptueux que les précédents. M. JAMES WEALE y continue ses éludes\nsur les Primitifs flamands, à propos de la récente exposition de Bruges; il\nparle, cette fois, de Memling et de Gérard David. Notons qu'il conteste\nl'authenlicité du Memling de Bruxelles (le Supplice de saint Sébastien), de celui\nd'Anvers (le Christ entouré d'anges), de celui de la collection Radziwill (l'Annon-\nciation) et des panneaux de Strasbourg. Quelques belles reproductions d'oeuvres\nde Gérard David illustrent cette intéressante étude. M. BAILLIE-GROHMAN\nnous fait connaître un manuscrit représentant des scènes de chasse ; M. H E R ­\nBERT P . HORNE nous donne des notes sur Alessio Baldovinetti et M. COOK\nsur Giorgione. M. MICHEL parle de bas-reliefs italiens qui se trouvent au\nLouvre. D'autres articles, sur les tapis d'Orient, sur les dentelles de la col­\nlection Morrison, les maîtres hollandais exposés au Guildhall, les acqui­\nsitions des musées anglais complètent ce numéro orné de trente planches\nhors textes et de nombreuses illustrations.\n                                                                         J. D.\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "                           NOTULES\n\n\n  LA ROSE E T L ' É P É E . — Sous ce titre paraîtra\nincessamment le recueil des poèmes de C H A R L E S\nDE S P R I M O N T . Nous prions instamment ceux qui\nvoudraient bien y souscrire (au prix de fr. 3.50) et coopé­\nrer ainsi à édifier ce monument spirituel à la chère et\ndouce mémoire du jeune poète défunt, d'en prévenir\nimmédiatement la Direction de « Durendal » (Bruxelles,\n22,, rue du Grand-Cerf).\n\n                                       ***\n\n\n  M a u r i c e M a e t e r l i n c k nom remercie pour l'envoi de l'étude de notre\nregretté ami et secrétaire CHARLES DE SPRIMONT en ces termes bien élogieux\npour notre cher défunt et qui nous font regretter encore plus vivement sa\nmort prématurée :\n  « J'ai lu avec émotion la belle étude que m'avait consacrée, si peu de\ntemps, hélas ! avant sa mort, votre jeune ami Charles de Sprimont. A voir la\nmaturité, la précision et l'abondance de pensées, la fermeté verbale de ce tra­\nvail, il semble presque incroyable que l'auteur de ces pages n'avait que 23 ans !\nNous avons tous à le pleurer profondément. La mort vient d'emporter en lui\nune des plus grandes espérances de ces dernières années. »\n\n\n                                       ***\n\n\n   C é s a r F r a n c k . —- Voici un passage de la superbe étude consacrée à\nce grand et génial artiste par Vincent d'Indy, dans l'Art Moderne : « Pour\nlaisser une trace durable dans la voie artistique qui se déroule à l'infini,\ntout poète d'idées, de couleurs, de formes ou de sons doit joindre à l'invention\net à la science, ces deux piliers de l'Art, une qualité, rare entre toutes, la\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "444                                DURENDAL\n\n\n sincérité. Pour ne prendre d'exemple que dans la musique, il est incontestable\n que les grandes œuvres que le temps n'a pu effacer, depuis les « Selectissime\n modulations » de Vittoria jusqu'à la Messe solennelle de Beethoven, en\n passant par les Passions et les Chorals de J.-B. Bach, émanent toutes d'ar­\n tistes sincères, exprimant leur pensée intérieure sans rechercher la gloire ou\n le succès immédiat.\n    » La sincérité est la condition nécessaire de durée de toute manifestation d'art,\n partant la plus importante des qualités pour l'artiste créateur. Or, je ne crains\n pas d'être contredit en affirmant que nul musicien moderne ne fut plus\n honnêtement sincère en ses œuvres comme en sa vie que César Franck, que\n nul ne posséda à un plus haut degré la conscience artistique, cette pierre de\n touche du génie.\n    » Nous pouvons trouver dans plusieurs œuvres du maître qui nous occupe\n la preuve de cette assertion; en effet, l'artiste vraiment digne de ce nom\nn'exprime bien que ce qu'il a ressenti lui-même et éprouve de grandes diffi­\ncultés à rendre un sentiment étranger à son propre caractère. Il est remar­\nquable qu'en raison même de cette disposition, dont j'ai parlé plus haut, à ne\npouvoir soupçonner le mal, Franck ne réussit jamais à exprimer d'une façon\nsatisfaisante la perversité humaine, et dans toutes celles de ses œuvres où il\nfut forcé de traiter des sentiments comme la haine, l'injustice, — le mal en\nun mot, — ces parties sont incontestablement de beaucoup les plus faibles;\nil suffira, pour s'en convaincre, de lire les chœurs des injustes et des révoltés\ndans les Béatitudes, ainsi que le rôle de Satan dans le même ouvrage.\n    » Il est donc tout naturel qu'en dehors de la musique pure, genre dans\nlequel il excella plus que pas un des musiciens français modernes, César\n Franck fut porté par un talent que sa sincérité rendait conforme à son caractère\nvers la peinture des scènes bibliques ou évangéliques, Ruth, Rébecca, Rédemp-\ntion, Les Béatitudes, L'Ange et l'Enfant, La Procession, La Vierge à la crèche, dans\nlesquelles de radieuses théories d'anges, comme en purent rêver un Filippo\n Lippi ou un Angelico, viennent se mêler à d'admirables justes pour chanter\nles perfections du Très-Haut.\n    » Même lorsqu'il traita des sujets proranes, Franck ne put se départir de\ncette conception angélique. Ainsi il est une de ses œuvres qui est en ce sens\nparticulièrement intéressante, je veux parler de Psyché, où il voulut para­\nphraser musicalement le mythe antique. L'œuvre est divisée en parties cho­\nrales où les voix font rôles de récitant en racontant et commentant la fable,\net en morceaux d'orchestre seul, petits poèmes symphoniques destinés à\npeindre le drame même qui se déroule entre Psyché et Eros. Or, sans parler\ndes ravissantes parties descriptives, comme l'Enlèvement de Psyché par les\nzéphyrs ou l'Enchantement des jardins d'Eros, la pièce capitale de l'œuvre,\nle duo d'amour pourrait-on dire entre Psyché et Eros, ne m'est jamais apparue\nque comme un dialogue éthéré entre l'âme, telle que la concevait le mystique\nauteur de l'Imitation de Jésus Christ, et un séraphin descendu des cieux pour\nl'instruire.\n   «D'autres maîtres appelés à illustrer musicalement ce même sujet n'auraient\npas manqué de chercher à dépeindre les uns l'amour physiologique sous ses\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "                                    NOTULES                                    445\n\n aspects les plus réalistes, les autres de l'érotisme direct. Je crois que Franck\n a su choisir la meilleure part et j'oserai même affirmer qu'en agissant ainsi\n presque inconsciemment, il a serré de plus près la véritable signification de\n l'antique histoire qui eut de si nombreux avatars dans la poésie médiévale et\n même dans les temps modernes, jusque et y compris Lohengrin. C'est peut-\nêtre en raison de cette tendance sainement mystique de son talent que les\nopéras du maître, tout en renfermant de la très belle musique, sont loin\nd'être des œuvres aussi complètes que ses pièces vocales ou instrumentales.\n    » Si je passe maintenant à un point de vue plus spécialement musical, je\ndirai que la véritable caractéristique du talent de Franck consiste en trois\nnotes bien tranchées : la noblesse expressive de la phrase mélodique, la nou­\nveauté de l'harmonie et l'inattaquable solidité de l'architecture musicale.\n    » César Franck était un mélodiste dans la plus haute acception du terme.\n Chez lui, tout chante et chante constamment. Il ne faudrait pas plus conce­\n voir sa musique sans une ligne mélodique très nette et aux contours très\nchoisis qu'Ingres aurait pu concevoir la peinture sans un impeccable dessin.\n Et cette mélodie emprunte une grande partie de son charme expressif à l'en­\ntente de la grande variation telle que seuls Bach en ses chorals d'orgue, et\n Beethoven en ses derniers quatuors surent la comprendre. C'est aussi à l'abon­\n dance de la veine mélodique que l'harmonie de Franck doit son originalité,\n car, considérant la musique horizontalement, suivant les principes féconds\n des polyphonistes médiévaux, et non point verticalement comme les com­\n positeurs de l'époque harmonique, les contours de ses phrases mélodiques\n donnent par leur superposition des agrégations de notes qui produisent un\n style autrement intéressant et séduisant que les banales ou incohérentes\n suites d'accords de ceux qui n'ont que l'harmonie pour objectif.\n    » Mais c'est principalement dans le domaine de l'architecture musicale, base\n de toute composition, que l'esprit novateur de Franck sut se créer une place\n absolument à part. Il fut, en effet, le premier à tirer parti des trouvailles de\n Beethoven au point de vue du style cyclique, trouvailles qu'aucun successeur\n-du génie de sa forme symphonique n'avait su s'assimiler, et à employer cette\n forme nouvelle selon des principes logiques et ordonnés.\n     » Dès 1841, à l'âge de 19 ans, il bâtit sa première œuvre, le trio en fa dièze,\n sur deux thèmes générateurs qui, se combinant avec les thèmes spéciaux à\n chaque morceau, grandissent au fur et à mesure de leurs expositions succes­\n sives et servent ainsi d'assises solidement établies à tout le cycle musical.\n    Au surplus, la préoccupation de toute sa carrière fut de trouver des formes\n nouvelles, tout en respectant à un haut degré les immuables principes de\n construction tonale posés par ses prédécesseurs.\n     » Il est au reste presque impossible d'expliquer d'une façon claire et satisfai­\n sante par des termes littéraires en quoi consistent ces innovations, et l'on se\n convaincra plus facilement des progrès que le maître de Liége fit faire à l'art\n musical par la lecture que par la description.\n     » Rien n'empêchera ce génie musical de vivre éternellement, et tandis que\n le nom de beaucoup de compositeurs qui n'ont travaillé que pour la gloire\n  ou pour l'argent, en cherchant avant tout l'immédiat succès, commence\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": " 446                              DURENDAL\n\n\nactuellement à entrer dans, l'ombre pour n'en plus sortir jamais, la figure\nséraphique de l'auteur des Béatitudes, qui travailla pour l'Art, plane de plus\nen plus haut dans la lumière vers laquelle, sans défaillances ni compromis­\nsions, il s'est dirigé toute sa vie. »\n\n\n\n\n    Album musical de la Jeune Belgique. — Cette œuvre de notre\n  ami et collaborateur, M. Wallner, est admirablement analysée et appréciée par\n  M. Evenepoel dans le Guide musical. Voici un passage de cet article :\n    « Grâce au talent d'interprétation de deux parfaits artistes, M. Engel et\n  MmeBathori, voici l'attention définitivement appelée sur cet Album musical de\n la Jeune Belgique, que M. Léoppld Wallner a fait paraître il y a déjà plusieurs\n années et dont, à de rares intervalles, quelques pièces seulement avaient été\n exécutées en public. L'œuvre méritait mieux cependant; mais il importait\n aussi qu'elle ne fût point confondue avec d'autres et submergée dans le flot\ntoujours montant, sinon très pur, de la surproduction musicale. Elle veut être\n mise à part. Ne nous étonnons donc pas si l'Album de la Jeune Belgique n'a pas\nacquis jusqu'ici grande renommée; il appartient à cette catégorie de choses\n qui ne tombent point tout de suite sous le sens de la masse, parce qu'elles\n sont purement œuvre d'artiste rebelle aux succès faciles, et que leur essence\n requiert une clientèle ayant au cœur quelque poésie.\n    D On s'est plu bien souvent à redire que nos écrivains, littérateurs et poètes,\n sont mieux appréciés au dehors que dans leur propre pays ; le fait se vérifie\n encore chaque jour et nous ne doutons pas que Maeterlinck, par exemple, ne\n soit infiniment plus goûté chez nos voisins qu'il ne l'est dans son milieu belge.\n Nous nous corrigeons peu à peu, c'est certain, après avoir accordé volontiers\n nos plaisanteries et nos sarcasmes, quand ce n'était pas uniquement notre\n indifférence, aux efforts de ceux des nôtres qui tendaient à sortir des voies\nbanales, à formuler des pensées en dehors de la politique, à faire tout simple­\n ment de l'art.\n    » Il appartenait à un musicien étranger, Belge de cœur, il est vrai, de s'in­\ntéresser à cette pléiade de jeunes auteurs qui surgirent presque spontanément\nde l'obscurité régnante, il y a quelque vingt ans, et de découvrir dans ce Par-\nnasse de la Jeune Belgique, publié en 1887 chez. Lacomblez, un trésor de pen­\nsées, d'images et de symboles singulièrement propices à l'interprétation\nmusicale!\n   » Son choix fait, et il ne dut pas être embarrassé, M. Wallner se mit à\nl'œuvre et il semble que l'inspiration, fécondée par le charme de l'idée\npoétique, n'ait cessé un instant de jaillir, au cours de quatorze mélodies et\nmorceaux pour chant et piano formant l'Album de la Jeune Belgique. En effet,\nil n'est pas une pièce de ce précieux recueil qui ne soit l'expression amplifiée\net rendue plus sensible, plus pénétrante, des sensations et des émotions du\npoète. Au verbe évocateur se juxtapose la guirlande des sons expressive et\nenveloppante; elle lui prête un sens littéral et définitif; elle précise le rythme\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "                                   NOTULES                                  447\n\net commente l'esprit du vers; elle créé l'atmosphère ambiante, le décor, et\nprolonge l'illusion longtemps après que la voix s'est tue.\n   » Les oeuvres.,de M. Wallner ne se ressentent point des recettes qui s'en­\nseignent à l'école :, on sent bien chez lui l'autodidacte et lès censeurs pour­\nront découvrir- de-ci de-là de légers accrocs à la « perfection d'écriture ».\nMais ce qu'on ne peut leur contester, c'est le rytnme qui donne là vie, c'est la\nfantaisie créatrice, le sentiment réel et profond de l'expression musicale. A ce\ntitre, elles ont droit au respect et à l'admiration des vrais connaisseurs, elles\nraviront tous ceux qui ont l'enthousiasme de l'idéal. »\n\n                                      ***\n\n  Le Courrier de la Vienne, du 12 mai 1903, publie la protestation\nsuivante du père abbé de Saint-Martin de Ligugé contre l'article odieux\npublié par le Temps au sujet de notre ami J.-K. Huysmans :\n    « Le Courrier de la Vienne, à la date du 2 mai, reproduit, d'après le\njournal le Temps, un article sensationnel et peu bienveillant sur l'auteur de\nVOblat.\n    » Le récit passionné du Temps, traduction d'une conversation intime, indû­\nment publiée, après avoir été dérobée à une confidence naïve et indiscrète\nque l'on dit échappée à un père de Ligugé, — ne pouvant être contrôlée, —\npermet d'en suspecter la fidélité; et perd considérablement de sa valeur et de\nsa portée.\n    » La traduction fut-elle exacte, je serais obligé de reconnaître tout d'abord\nque le naïf confident n'appartient point réellement à l'abbaye de Ligugé;\n ensuite que tous les confrères, qui m'entourent et connaissent bien l'auteur de\nl'Oblat, qui les a édifiés pendant plusieurs années par sa piété et son assiduité\n à nos offices, ont été particulièrement indignés des soupçons téméraires et\n injurieux, émis sur la sincérité de sa conversion. Mais ce qui les a révoltés\n bien davantage, c'est la comparaison de M. Huysmans avec Leo Taxil, qui\n s'est couvert de mépris, en trahissant tous ses devoirs.\n    » Des insinuations outrageantes, telles qu'elles sont exprimées par le\n reporter du Temps, ne sauraient se justifier à aucun point de vue, ni trouver\n d'excuse, si ce n'est dans l'inconscience ou l'irréflexion de leur auteur ».\n                                        *\n\n    Expososition d e \" D i n a n d e r i e s \".— Nous nous empressons de\nreproduire le communiqué ci-joint relatif à cette exposition, qui aura lieu à\nDinant pendant les mois d'août et de septembre de cette année :\n     La réputation du cuivre de Dinant était déjà proverbiale au XIIIe siècle.\nLa ville de Dinant a donné son nom à une industrie qui a été très florissante\npendant plusieurs siècles. C'est assurément le lieu qui a produit le plus grand\nnombre d'objets connus sous le nom de dinanderie.\n   » A Dinant, on a cultivé depuis la chaudronnerie la plus vulgaire jusqu'à\nla fonte d'art la plus dintinguée. C'est de la pittoresque cité mosane que sont\nsortis tant de curieux aquamaniles, de chandeliers et de lutrins imposants.\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": " 448                              DURENDAL\n\n\n  Les artisans dinantais ont exporté leurs produits non seulement dans les\n  anciens Pays-Bas, mais aussi en France, en Allemagne, en Italie, en Angle­\n terre, en Scandinavie, etc. Se trouvant à l'étroit dans leur ville, maints\n d'entre eux sont allés porter leur industrie sur divers points, entre autres à\n Tournai, à Bruxelles, et plus tard ils trouveront un refuge à Middelbourg.\n  Le sac de Dinant par Charles le Téméraire, en 1466, ne put abattre l'énergie\n des fondeurs et des batteurs dinantais. Exilés, vaincus, ruinés, ils retour­\n nèrent néanmoins sur la rive désolée et y relevèrent leurs ateliers.\n    » Les Dinantais ont pratiqué le travail du cuivre sous tous les aspects :\n ils ont fondu des canons, des cloches, des mortiers, comme ils ont fabriqué\n divers objets du mobilier ecclésiastique et les ustensiles de ménage les plus\n modestes.\n    » L'administration communale de Dinant a voulu faire revivre le souvenir\n de cette industrie malheureusement éteinte, et elle a pris l'initiative d'orga­\n niser une exposition avec le concours d'amateurs et de spécialistes. Elle a\n recherché à imprimer à l'exposition un cachet à la fois artistique et\n didactique.\n    » L'administration communale de Dinant groupera à l'hôtel de ville et dans\nles locaux qui en dépendent, non seulement les anciennes productions éma­\nnant des artisans dinantais, mais aussi les œuvres de leurs émules bouvignois,\nbruxellois, tournaisiens, malinois, brugeois, etc. Elle s'efforcera également\nd'obtenir des spécimens exécutés par des centres de dinanderie qui ont fleuri\nen France, en Allemagne, en Italie, etc. C'est assez dire que l'exposition aura\nun caractère international. Ce sera pour les érudits, les amateurs et les indus­\ntriels l'occasion de trouver des données précieuses pour l'étude et pour le\nrelèvement d'un art qui a produit tant d'objets intéressants au point de vue\npittoresque, décoratif et monumental.\n   » Les dinanderies seront réparties en trois groupes. Le premier compren­\ndra : les objets de fonte de cuivre, de laiton ou de bronze, tels que lutrins,\nfonds baptismaux, chandeliers, encensoirs, cloches, mortiers, etc.; le second :\nles objets en cuivre ou en laiton repoussé, tels que plats décoratifs, bassi­\nnoires ou rafraîchissoirs décorés; le troisième contiendra des ustensiles de\nménage. »\n\n\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — M. MAETERLINCK : Joyzelle (Paris, Fas­\nquelle). — J. BARBEY D'AUREVILLY : Lettres à L. Bloy (Paris, Mercure de\nFrance). — F . JAMMES : Le roman du lièvre (ibid.). — R. DE VANDELBOURG :\nLa chaîne des heures (ibid.). — A. GASTOUÉ : Les principaux chants litur­\ngiques (Paris, Poussielgue). — LACORDAIRE : Conférences à des jeunes gens\n(Paris, Lethielleux). — J. MANONVILLIER : Souvenirs d'un petit villageois lor­\nrain (ibid.). — H . BRÉMOND : L'enfant et la vie (Paris, Retaux). — MARESCHAL\nDE BIEVRE : Cousine ma mie (Paris, Plon). — G. D'AZAMBUJA : Trois dots\n(ibid.). — A. LICHTENBERGER : Portraits d'aïeules (ibid.). — P . D E MONT :\nKoppen en busten (Brussel, Lamerlin).\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": ""}, {"page_pdf": 525, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 7, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1903-07", "signet_source": "Dixième année - N°7 - Juillet 1903 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant celle de juin (pages 321-384, dernier numéro de juin consacré à Charles de Sprimont, cf. table) ; pages 385-448. Les Livres citent Onze Kunst « le numéro de juin » et The Burlington Magazine « juin 1903 » (n° 4) ; les Notules reproduisent une protestation du Courrier de la Vienne du 12 mai 1903 et annoncent une exposition de dinanderies à Dinant « en août et septembre ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}