{"numero_id": "ulb-durendal-1903-livraison08", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-001", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 449, "page_fin": 449, "titre_corps": "Léon XIII", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Durendal", "ancre_debut": "Léon XIII A la tombe auguste de Léon XIII", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 532, "page_imprimee": 449, "debut_caractere": 49, "fin_caractere_exclue": 950, "texte": "Léon XIII\n\n   A la tombe auguste de Léon XIII, Durendal apporte\nses hommages et ses regrets.\n   Léon XIII fut un grand Pape.\n   L'histoire retiendra surtout son geste de hardie sym­\npathie vers toutes les idées neuves et fortes de ce temps.\n   Léon XIII fut aussi le Pape de la Beauté.\n   Il estima toujours — et le prouva par les initiatives\nqu'il prit et par les appuis qu'il dispensa — que l'Art est\nle plus noble et le plus efficace adjuvant de la Religion.\n   Investi de responsabilités sans égales dans le monde,\nil ne cessa de chercher dans la Poésie le délassement de\nson écrasant labeur; et c'est dans la langue de Virgile,\nque d'une main mi-glacée par la mort, il écrivit le testa­\nment de son intellectualité passionnée de justice et de\nbeauté.\n   Que Dieu reçoive, en la gloire de ses Séraphins, l'âme\nde ce Pontife, qui fut un Poète!\n                                            DURENDAL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-002", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 450, "page_fin": 455, "titre_corps": "Le Petit Homme de Dieu", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Camille Lemonnier", "ancre_debut": "Le Petit Homme de Dieu Chapitre inédit 1 Ivo Mabbe", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 533, "page_imprimee": 450, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1789, "texte": "Le Petit Homme de Dieu\n                        (Chapitre inédit) (1)\n\n\n\n               Ivo Mabbe aspira à la solitude, au grand silence\n                  intérieur. Le doute, l'orgueil tourmentaient son\n                  cœur défiant et crédule. L'orgueil, toutefois\n                  sournoisement, dominait, comme quelqu'un\n                  qui est entré par la-petite porte et finit par être\n                  le maître de la maison. Il voulut se sentir dans\n                  la main de Dieu et partit devant lui, le long de\n                  la mer. Le nord sauvagement déchirait un ciel\naux houles ardoisées. L'air rauque et dur cornait sous les raf­\nfales. Par paquets énormes, comme des ponts qui s'écroulent,\nse cassait à ras du sable la marée. Quelquefois la grêle crépitait\net puis tout à coup par un trou bleu crevait du soleil. Alors\nau loin, dans les eaux d'étain, de grandes bandes lie-de-vin\ncouraient comme des passages de grands poissons.\n   Ivo, dans la bourrasque, luttait comme un homme ivre, nu-\ntête, ses mèches en déroute. Il avait pris avec lui son parapluie\nvert et l'enfonçait dans les sables comme un bâton. Le sable, la\ngrêle, le vent pleins les yeux, il s'arrêtait çà et là pour regarder\nune barque, une petite coque de noix là-bas dansant sur les\nécumes. La plupart déjà étaient rentrées la veille, jour du ven­\ndredi saint. Les autres, de très loin, arrivaient, leurs voiles\nrondes comme des bannières. C'était comme si toutes à présent\nse dépéchaient pour la sainte messe de Pâques du lendemain et,\navec leurs mâts, elles faisaient signe à quelqu'un qu'on ne\n\n\n  (1) Ce chapitre est absolument inédit. Il ne se trouve point dans la pre­\nmière édition du roman de Camille Lemonnier, qui se propose, de l'intercaler\ndans une édition subséquente.\n"}, {"page_pdf": 534, "page_imprimee": 451, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2470, "texte": "                   LE PETIT HOMME DE DIEU                       451\n\n\nvoyait pas. Une grosse vague soudain bondissait, s'émiettait en\ngrésil de fins coquillages, dans un tumulte d'écumes. Ivo n'avait\nque le temps de se reculer pour n'être pas trempé. Il marchait\ndans le sable frais encore de l'autre marée, appuyant des\ntalons comme les gens de la côte. Toute la plage sonore,\nviolente, avec ses coups de soleil, lui cassait l'ouïe et les yeux.\nEnsuite de lourdes ombres violettes traînaient comme d'énormes\nfilets. Il alla longtemps, n'ayant plus que les monticules de la\ndune à sa gauche. A un endroit qu'il reconnut, il se mit à grim­\nper; et il était à présent dans une vaste solitude : les hommes\ndu pays l'appelaient le Désert. A l'infini, à mesure qu'il s'avan­\nçait, reculaient les limites de ce lieu sauvage — toujours le sable,\nun sable aride et mort, s'éboulait en poudre, avec d'abord\nquelques cônes encore qui ensuite se nivelaient, dans l'unifor­\nmité morne d'une plaine montante.\n   Il se laissa tomber, à bout de forces. Des trombes de sable et\nde coquillages l'ensevelissaient; la raffale comme les ressacs\nd'une mer constamment cassait les plans mous. Il était là lui-\nmême comme une épave, une chose morte rejetée par un nau­\nfrage. Les trompes des pôles aigrement ronflaient : une bour­\nrasque creva en grêlons dans un soleil bleu. Et maintenant,\ntoute la dune s'arcencielait rose, nacrée, bleutée, comme un\nchemin de procession.\n   Voilà, oui, il était là vraiment au désert comme Christ lui-\nmême; et tenant sa tête et ses longs cheveux mouillés dans les\nmains, il pleurait d'une peine d'enfant. Les forces toutes-puis­\nsantes l'avaient écrasé, signe visible d'un Dieu qui se jouait\nde l'homme. La sienne était tombée, toute petite, devant\nl'épouvantable bruit de la mer et du ciel. Il eut le sentiment\nmorne que son maître s'était retiré de lui. Il n'aurait pu retenir\nun seul des fins grains de sable qui volaient par l'air. Que lui\naurait servi de crier dans la tempête? Si, en ce moment, la mort\nlui avait fait signe, il n'aurait eu qu'à joindre les mains et à\ndire sur soi-même les dernières prières. Personne n'aurait\nsongé qu'il était venu mourir dans cette solitude affreuse. Long­\ntemps après, on l'aurait trouvé rongé par les sels, déchiqueté\npar les goélands, lui, Christus, le Christus à qui il avait suffi\nd'appeler trois fois par son nom une morte pour la ressusciter.\n   Il fit un effort pour fuir. La mer dans le trou meuglait. La\n"}, {"page_pdf": 535, "page_imprimee": 452, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2466, "texte": "452                         DURENDAL\n\n\nbourrasque le tordait comme un arbuste. Il tomba trois fois\ncomme Christ, disparut sous le sable. Il n'était plus qu'un très\npauvre homme qui aunait de la corde à son comptoir et jamais\nn'avait fait de miracle. Il appela Cordula : le petit bateau sur la\ncheminée, la molle lumière de la lampe au plafond, la petite\nsouris, le canari repassèrent. Il soufflait, les poumons exténués\net rauques. Enfin, en courant comme un fou, il put atteindre la\nzone clémente. La dune se remettait à onduler, la grande dune\nverte avec ses mousses d'or et ses taillis d'arbres nains aux bour­\ngeons éclatés. Il rentra dans la vie; la confiance lui revint, il\nespéra que Dieu lui avait pardonné son fol orgueil. Il était\ndoux, humble, apaisé : il se dit qu'un autre aussi bien que lui\naurait pu venir vers Ilje et faire ce qu'il avait fait. Il ne\ncroyait plus qu'elle avait été morte. C'était comme une part\nd'une autre vie trouble de laquelle lui-même se réveillait et où\nil avait agi avec inconscience. Dans son vertige, il s'était égalé\nà Christ, lui un petit Christ de pacotille, quelle dérision!\n   Il se mit à genoux, leva le bras qui tenait le parapluie vert\net disait fervemment :\n   — Seigneur! Seigneur! je suis cet homme.\n   S'étant retiré, il commença avoir autrement les choses. C'est\nparce que Christ a été humble, obscur et martyrisé, qu'il a\nété le vrai Christ éternel, pensait-il. Il alla droit devant lui,\nles yeux fixés à terre, quelquefois faisant sortir un lapin de son\nclapier. Il n'avait pas peur d'oser penser cela. Et les idées se\nsuivaient à présent comme les pas qu'il faisait. Que Christ eût\nfait des miracles, qu'il fût entré comme un roi à Jérusalem;\ncela était bon pour le temps où il vivait avec les apôtres, parmi\ndes hommes qu'il fallait frapper d'effroi et d'admiration. Mais\nChrist avait dit des paroles claires comme Dieu et qui étaient\ndevenues la vie et la nourriture de l'humanité. Il avait accepté\nd'être percé de plaies afin que la foi nouvelle fût arrosée de son\nsang. C'était cela qui était grand. Il ne cessait de répéter :\nChrist est mort! Christ est mort pour sauver les hommes! Et\nà la fin ses larmes abondamment coulaient, chaudes sur son\nvisage glacé. Il pleurait comme pour un frère ou un père qu'il\neût perdu la veille. Sa poitrine était secouée par les sanglots.\nEt c'était vrai ; son père à lui et à tous les autres hommes main­\ntenant avait été descendu dans la terre. Si un paysan, le jour\n"}, {"page_pdf": 536, "page_imprimee": 453, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2516, "texte": "                    LE PETIT HOMME DE DIEU                      453\n\ndu vendredi saint, met sa bèche en terre, il touche les os et la\nchair sacrés du corps expiré du Seigneur. Ainsi l'avaient pensé\nles ancêtres; ainsi toujours avait été la croyance de Flandre; et\nil avait lui-même mal parmi tous les membres, se tenant penché\net regardant profondément le sol. Sa sensibilité jaillissait, fré­\nmissante, toute chaude comme chaque fois qu'il avait com­\nmunié avec autrui dans la pitié et l'amour. Il fallait aimer\nChrist à travers les autres hommes ; c'était cela la vérité, c'était\ncomme cela qu'il fallait entendre la prière. Ivo maintenant était\nun peu étonné de penser ces choses nouvelles : cependant, elles\nne l'effrayaient pas. C'était comme si seulement, dans cette soli­\ntude verte des dunes, après avoir échappé aux sables glacés du\ndésert, il s'initiait à la loi divine, comme si à lui, pauvre\nhomme de foi, Christ lui-même était venu parler. Il porta la main\nà son front et dit : « Mon Dieu ! le miracle n'était pas de faire ce\nque j'ai fait, mais que vous soyez en moi comme moi-même. »\nEt il parlait haut, comme les apôtres. Les petits lapins, assis sur\nleur derrière, en remuant les oreilles, l'écoutaient. Puis une\nraffale passait : sa voix alors semblait parler là-bas, très loin.\n   Il allait, montait, descendait, selon les ressacs de la dune.\nIl n'entendait plus le bruit terrible de la mer derrière lui. Une\ngiboulée quelquefois criblait le sable d'une myriade crépitante\nde grains d'anis comme Cordula en semait sur ses biscotes. Et\npuis, d'entre les nuages bousculés, un soleil en fusion brûlait\n— jusqu'au fond toute la dune s'enflammait. C'était comme un\npaysage de la Bible au temps des pasteurs : Ivo, avec un\nnimbe clair à ses cheveux longs, de nouveau devenait Christus.\n   Ungros mouton, malgré l'intempérie, déjà pâturait legramen,\nattaché à un piquet. Non loin, un toit rouge dépassait les sables.\nIvo eut une chaleur à se retrouver chez les hommes, au sortir\ndu désert. Il reconnut la maison d'un garde-chasse : elle bordait\nune chaussée de terre, entre les peupliers. Par delà s'étendaient\ndes prairies et couraient des boquillons.De petits paysans, dans\nles maisons basses, vivaient de leur champ gagné sur le sable.\n   Le garde, une figure bourrue, fumait sa pipe sur le pas de la\nporte. Ivo, doux et poli pour les soutiens de l'autorité comme\npour le pauvre monde, le salua; et aussitôt le garde venait à\nlui, disant :\n   — Si, comme on dit, vous êtes Christus, entrez dans cette\n"}, {"page_pdf": 537, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2000, "texte": "454                         DURENDAL\n\n\nmaison. Il y a ici une vieille femme malade qui depuis dix ans\nn'a plus que l'âme à passer et qui ne peut pas mourir.\n   Ivo ne refusait jamais de se rendre au chevet des gens qui\nsouffraient. Il pénétra dans l'habitation : la femme du garde\nétait dans la chambre commune, pelant des pommes de terre.\nDe la pointe de son couteau elle lui montra un réduit éclairé\npar une lucarne et d'où venaient des gémissements sourds, con­\ntinus. Ivo fit un pas; et devant lui, sur un grabat, il apercevait,\ncomme un paquet d'ossements, l'aïeule se tordant dans une\ncolique de miserere et appelant la mort.\n   Le garde avait dit un mot à l'oreille de sa femme; et à son\ntour celle-ci allait vers Ivo et disait, dolente, avec des yeux\nétranges :\n   — Puisque vous êtes Christus, la laisserez-vous souffrir\ncomme cela, hei?\n   Il n'éprouvait nulle fierté d'être appelé de ce nom. Il regar­\ndait avec une grande pitié la vieille femme, serré aux entrailles\npar la lamentation qui ne finissait pas.\n   Il hocha tristement la tête.\n   « Je suis Ivo Mabbe, le marchand de cordes, dit-il. Je ne\nsuis pas autre chose. Vous feriez mieux d'aller chercher le\nmédecin. »\n   La femme le regarda durement.\n   « A quoi bon, puisqu'elle doit aller comme cela jusqu'au\nbout? »\n   Et de nouveau, en geignant, elle pointait sur lui ses regards\naigres.\n   « Si du moins le médecin ou un autre pouvait lui donner une\npetite chose qui la débarrasserait de son mal tout à fait. »\n   Il tressaillit, croyant comprendre ce que cette femme lui\ndemandait. 11 la regarda profondément dans les yeux.\n   « Il n'y a que Dieu là-haut qui peut cela », dit-il en levant la\nmain.\n   Doucement, la main s'abaissa et il ne s'apercevait pas qu'il\nfaisait le signe de la croix par-dessus le grabat comme l'eût fait\nChrist lui-même.\n   « Hors d'ici, fourbe, imposteur », cria le garde.\n   Tous les deux, avec le bruit de leurs talons derrière lui, le\npoussèrent vers la porte. Il n'éprouvait point de colère. S'ils\n"}, {"page_pdf": 538, "page_imprimee": 455, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1049, "texte": "                   LE PETIT HOMME DE DIEU                      455\n\nl'avaient frappé, il ne se serait point retourné contre eux. Il\nétait triste.\n   Dehors, les coqs chantaient; des vols de pigeons s'abattaient\nsur la campagne. Un vieil homme bêchait dans son champ.\nL'échaudeur blanchissait un pignon, monté sur une échelle.\nUne jeune femme entassait des ramons pour le temps des hari­\ncots, lvo se sentit là chez les hommes de la terre, évangéliques\net patients comme ceux à qui parlait Jésus.\n   La mauvaise impression s'en alla : il porta une âme quiète,\nfraîche, candide. Voilà, pensait-il, je suis redevenu un simple\nhomme de bonne volonté, comme ceux qui, là-bas, travaillent\ndans la paix du Seigneur. Des gens encore l'ayant salué par\nson nom de Christus, il leur sourit et dit :\n   « Bon ! bon ! est-ce que la plupart d'entre vous aussi n'ont pas\nun surnom ? »\n   Au désert, il avait été dans la main de Dieu et Dieu l'avait\nlaissé retomber, léger comme une petite poussière.\n\n                                         CAMILLE    LEMONNIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-003", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 456, "page_fin": 456, "titre_corps": "Invita Minerva", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "Invita Minerva O poète orgueilleux", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 539, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1628, "texte": "Invita Minerva\n\nO poète orgueilleux,    c'est trop te    méconnaître.\nTon désir est impie et ton labeur est vain;\nS'il est vrai que les dieux n'habitent plus ton être,\nTu ne parleras plus le langage        divin.\n\nNe te révolte pas contre l'arrêt    suprême;\nMais, acceptant ton sort avec simplicité,\nTâche de vénérer par ton silence même\nCet esprit dont le souffle, un jour, t'a visité.\n\nNe mêle aucun orgueil à cette     gratitude;\nCar, vois-tu, dans ce chant, trop tôt évanoui,\nOù nous pensions entendre un merveilleux       prélude,\nCe n'était pas ton cœur qui chantait, c'était lui\n\nTout est bien     Ce qui fut, sans doute, devait être\nTu n'as pas oublié, toi qui fus leur élu,\nDans quelle pauvreté les dieux t'avaient fait naître;\nCe qui n'était pas tien, tu ne l'as pas perdu.\n\nTandis que, résigné, tu prendras l'humble route\nDont l'ombre est douce à ceux que leurs vœux ont          trahis,\nUn autre, plus heureux, le cueillera sans doute,\nCe verdoyant laurier qui te semblait promis\n\nConsole-toi     Peut-être, à l'heure désolée\nOù tout ce qui t'aimait semblera    t'oublier,\nCroiras-tu reconnaître une pitié voilée\nDans la simple douceur d'un site familier\n\nTu gémis en songeant aux muses infidèles;\nTourne plutôt les yeux vers les champs et les bois :\nLes choses, tu le sais, ne seront pas moins belles\nParce qu'un cœur humain est demeuré sans voix.\n\nLaisse-les, jour par jour, envelopper ta vie\nQui sait?      Bientôt, peut-être, ô rêveur  ignoré,\nIl te sera donné d'écouter sans envie\nCe joyeux bruit de chants qui vient du bois sacré\n\n                                              FERNAND SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-004", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 457, "page_fin": 464, "titre_corps": "Sur quelques Peintres de Sienne : Neroccio di Bartolommeo Landi", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules Destrée", "ancre_debut": "Sur quelques Peintres de Sienne Suite Neroccio di Bartolommeo Landi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 540, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1830, "texte": "Sur quelques Peintres de Sienne\n                                       (Suite)\n\n\n\n\n                   Neroccio di Bartolommeo Landi(1)\n                                     (1447-1500)\n\n\n\n\n                   NEROCCIO appartenait à la famille noble des Landi,\n                  à laquelle s'était allié par son second mariage\n                  Francesco di Giorgio Martini. L'un et l'autre,\n                  sans doute, reçurent des leçons du Vecchietta,\n                 et comme son maître, comme son condisciple,.\n                  Neroccio fut à la fois peintre et sculpteur.\n                    Lorsque, en 1468, à 30 ans, Francesco di\n                  Giorgio épousa Agnès Landi, Neroccio avait\n21 ans. Tous deux travaillèrent en commun, car on a retrouvé,\nde l'an 1475, un compromis désignant un arbitre pour statuer\nsur les difficultés résultant de leur séparation. Ces difficultés\n\n   (1) Œ U V R E S . — Sienne. — M U S É E , salle VI : n° 8, Madone, avec l'Enfant, sur\nun trône, entourée de six Saints : saint Pierre, saint Sébastien, saint Jean-Baptiste,\nsaint Louis, saint Bernardin et saint Paul, signé et daté : Obus Nerocii de Senis.\nMCCCCLXXXXII;              n° 11, Madone, avec l'Enfant, saint Jérôme et saint Bernardin;\nn°13, Madone, avec l'Enfant sur les genoux, saint Bernardin et sainte Catherine;\nn° 14, Madone, avec l'Enfant, saint Jérôme, sainte Catherine et deux autres Saints ;\nn° 19, T r i p t y q u e : au centre, Madone, avec l'Enfant; à dextre, saint Michel; à\nsenestre, saint Bernardin, signé et daté : Opus Nerocci Bartolommei Benedicti de\nSenis. M.CCCC LXX.VI; n° 32, Madone, avec l'Enfant dans ses bras, saint Jean-\nBaptiste et une Sainte; n° 26, Madone, avec l'Enfant, saint Jean et saint André. —\nSalle V I I , n° 2, cassone : Triomphe de David (d'après B e r e n s o n ) ; n° 3, Annon-\n"}, {"page_pdf": 541, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2956, "texte": "458                                      DURENDAL\n\n\nne furent point sans se régler amiablement, puisque, dès\nl'année suivante, nous voyons Francesco appelé à expertiser,\navec Sano di Pietro, et les apprécier avec faveur, des ouvrages\nde Neroccio exécutés pour un certain Bernardino Nini. Mais\nil ne paraît pas que Neroccio ait accompagné plus tard Fran­\ncesco dans ses pérégrinations diplomatiques et militaires. Il ne\nsemble pas non plus que Neroccio ait pris part, comme tant\nd'autres artistes de Sienne, aux luttes politiques qui agitèrent,\navec une si incroyable violence, cette ville au XVe siècle. On ne\ntrouve son nom dans aucun document du temps.\n   Quelques dates seulement précisent les étapes de son activité.\nEn 1467 et 1468, il travailla pour la Compagnie de Saint-\nJérôme ; il peint, en 1480, pour la municipalité, une couverture\nde registre; en 1483, pour la Compagnie de Saint-Jean-Baptiste\n\n\ndation (fragment) (d'après Berenson). — ARCHIVES, couverture de registre :\nLa Vierge recommandant Sienne (1480). — CATHÉDRALE, pavement : Sybille\nhellespontique (1483). — PALAIS SERACINI : Madone avec sainte Catherine et sainte\nMadeleine, Madone avec saint Jean-Baptiste et sainte Madeleine. — CONFRATERNITÉ\nDE LA SAINTE-TRINITÉ, sacristie supérieure : Madone avec saint Michel et saint\nJean-Baptiste, attribuée aussi à Benvenuto di Giovanni.\n\n   M o n t i s i , près de S i e n n e . — E G L I S E P I E V E DELL'ANNUNZIAZIONE : Madone\ntrônant, avec l'Enfant Jésus, saint Paul et saint Jacques, saint Pierre et saint Louis,\nsigné et daté s u r le cadre : Opus Nerocii Bartolomei de Landis Senensit 1496. Ce ta­\nbleau dont ne parle pas Berenson, est signalé p a r M M . Rossi et F r a n c h i .\nD a n s la m ê m e église, Crucifixion entre saint Jean l'Evangéliste et des soldats\nà cheval o u assis, et la Vierge évanouie, soutenue par sainte Marie, saint\nJ o s e p h d'Arimathie et d'autres Saints. Dimensions 0m57 x 0 m 26. — Martyre\nde saint Sébastien, saint Sébastien conduit par deux soldats devant Dioctétien. D i m e n ­\nsions 0 m 69 X 0 m 28.\n\n   M o n t e p e s c i n i (Murto), à 15 kilomètres de S i e n n e . — Madone, avec l'En­\nfant cherchant à prendre u n e p o m m e d a n s la m a i n d e sa m è r e ; saint P a u l\nl'Apôtre, saint B e r n a r d i n , saint L o u i s roi, d'un c ô t é ; de l'autre, saint Pierre,\nsaint Jean-Baptiste et saint Sébastien, signé et daté : Opus Nerocii de Senis 1492.\nDimensions 1 m 1 8 x 1 m 27. Médiocrement conservé (signalé p a r M. P r u n a ï ) .\n\n   R a p o l a n o (province de Sienne). — CHAPELLE DE SAINT-BARTHOLOMÉ :\nMadone tenant embrassé l'Enfant, entre saint L o u i s roi et saint Antoine de\nP a d o u e . Dimensions 1m61 x 1m42 (id.).\n    F l o r e n c e . — OFFICES : n° 1303, d a n s la troisième salle de l'Ecole toscane :\nPrédelle, Histoires de saint Benoit attribuée p a r le catalogue et Cavalcastelle à\nF r a n c e s c o di Giorgio, attribution à Neroccio proposée p a r Bode.\n"}, {"page_pdf": 542, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2512, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                             459\n\n\nun tabernacle; en 1484, une Madone au Palais Public et une\ndécoration d'autel pour le monastère de Sainte-Marie-Madeleine,\nhors la porte Tufi; en 1487, pour la chapelle Saint-Jean, une\nsainte Catherine, qu'il laisse inachevée.\n   J'emprunte quelques-unes de ces indications à la brochure\nde M. Pantaleoni, la seule publication qui consacre à Neroccio\nplus de dix lignes. Vasari n'en parle point; Rio, qui a consacré\ntout un copieux et enthousiaste chapitre à l'école siennoise,\ndans son Art chrétien, ne le cite même pas, ce qui est bien éton­\nnant; Müntz le mentionne, en passant, d'un air dédaigneux;\nLafenestre lui consacre, en même temps qu'à Francesco, une\nphrase (il est vrai qu'elle est heureuse) (1), et Bode sur Burck­\nhardt (Cicerone) donne, avec de brèves appréciations, l'indica­\ntion des œuvres de peinture et de sculpture qu'on peut lui\nattribuer.\n   En présence de cette indifférence unanime, j'ai quelque timi­\ndité à formuler mon enthousiasme, et, pourtant, je pense sincè-\n\n\n  Bergame. — COLLECTION MORELLI : n° 47, Madone.\n   Berlin. — MUSÉE : n° 63A, Madone, avec l'Enfant, un Evêque et sainte Cathe-\nrine.\n   Francfort-S.-M. — INSTITUT STAHDEL : n° 4, Madone, avec l'Enfant, saint\nPierre et saint Paul, classé Ecole siennoise; n° 5A, Madone avec sainte Catherine\net saint Sebastien (attribution douteuse, peut être un Francesco di Giorgio, sous\nle nom de qui il figure au catalogue).\n  Meiningen. — Sainte Famille (d'après Berenson).\n  Paris. — COLLECTION G. DREYFUS : Claudia ; COLLECTION MARTIN L E ROY :\nTobie et l'Ange (signalés par Berenson).\n  Londres. — COLLECTION BUTLER : Madone (id.).\n  N e w - H a v e n (Etats-Unis). — COLLECTON JARVES : n° 65, Annonciation (id.).\n  B I B L I O G R A P H I E . — Je ne connais point d'étude consacrée spéciale­\nment à Neroccio. Dans les Biografie degli artisti senesi, d'ETTORE ROMAGNOLI,\nmanuscrit donné par l'auteur à la Bibliothèque de Sienne et y conservé, voir\npour Neroccio, vol. V, pp. 75 à 103.\n  (1) « L'indifférence scientifique surprend plus encore chez les imitateurs (du\nVecchietta), Francesco di Giorgio, l'un des ingénieurs et des architectes les\nplus remarquables du temps, et chez Neroccio di Bartolommeo, tous deux si\nbien disposés à prendre part au mouvement de leur temps sous d'autres rap­\nports : le rêve délicieux, légué par leurs devanciers et pieusement con­\nservé dans un milieu isolé, ne cessa de les tenir sous son charme alangui... »\n"}, {"page_pdf": 543, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2392, "texte": "460                        DURENDAL\n\n\nrement, sans emballement ni paradoxe, que la Madone avec saint\nJean et saint André, le n° 26 du Musée de Sienne, est l'une des\nchoses les plus belles, les plus émouvantes, les plus exquises,\nles plus prestigieuses qui se puissent voir. J'y suis, à diverses\nreprises, retourné vérifier mon impression première, et toujours,\nde plus en plus, cette Madone m'enchanta. Est-ce bien à\nNeroccio qu'il faut en faire honneur? La comparaison avec ses\nautres œuvres me porte à croire que oui ; je dois toutefois\nsignaler que l'attribution est contestée par Berenson, dont on ne\npeut négliger l'autorité. Mais si elle n'est de Neroccio, de qui\nest donc cette page merveilleuse et quel est le nom qu'il nous\nfaut répéter avec vénération?\n   Les travaux du sculpteur sont assez rares. Une statue de\nsainte Catherine, en bois, exécutée, en 1465, pour l'oratoire de\ncette sainte; une autre en marbre, de 1487, pour la chapelle\nSaint-Jean, à la cathédrale, et le tombeau de Tommaso dit\nPiccolomini del Festa, mort en 1483, en cette même cathédrale,\net c'est tout. Ajoutons-y le petit bas-relief au-dessus d'une porte\nde Fontegiusta, dont la paternité lui est disputée par Francesco\ndi Giorgio. Il est bien joli et peut être aussi vraisemblablement\nattribué à l'un ou à l'autre, de même que les délicieuses his­\ntoires de saint Benoît, ,si fraîches de sentiment, si claires et\ndélicates de couleur, qui se trouvent aux offices, ou la Madone de\nFrancfort, car ces deux artistes ont eu le même maître : Lorenzo.\nVecchietta, ont travaillé ensemble et peuvent s'être influencés\nréciproquement.\n  Les œuvres du peintre sont un peu plus nombreuses. Et,\npourtant, il semble certain que nous ne possédons plus qu'une\npartie des témoignages de son labeur. On n'a point retrouvé,\npar exemple, les divers ouvrages dont il est parlé dans les docu­\nments historiques rappelés au début de ces notes. Il est, d'autre\npart, vraisemblable que pendant les cinquante-trois ans de sa\nvie, Neroccio peignit autre chose que la vingtaine de petits\ntableaux que nous connaissons.\n   La couverture de registre, conservée aux archives, est d'une\nnaïveté, d'une primitiveté déconcertante, si l'on songe qu'elle\ndate de 1480. C'est le même sujet qu'avait traité, onze ans\nauparavant, Francesco : l'invocation du patronage de la Vierge\npour la cité. L'on sait avec quelle ferveur impétueuse les Sien-\n"}, {"page_pdf": 544, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2579, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   461\n\n\nnois se vouèrent à Marie; son culte est mêlé à tous les jours\nglorieux ou mornes de leur République, et ce n'est pas un des\ntraits les moins curieux de cette époque tourmentée que de voir\navec quel zèle ils honoraient la mère de Dieu, au lendemain\nmême des massacres et des sauvageries des partis en bataille.\nNeroccio est d'une gaucherie touchante : sa Vierge est une petite\nnonne à genoux, dans un paysage conventionnel, tenant sur un\nplateau, soutenu par des colonnes, une ville plus convention­\nnelle encore, mais dans laquelle l'artiste s'est efforcé puérile­\nment de rappeler sa patrie par quelques silhouettes caractéris­\ntiques de monuments familiers. Elle tient dans sa droite, la\npetite Vierge enfant, une banderolle qui profère : Hec. est. civita.\nmea, et lève les yeux d'un air confiant vers le Christ qui appa­\nraît dans une gloire au milieu des nuages...\n   Cette manifestation de piété civique est bien jolie; mais ce\nn'est qu'une image curieuse. Les tableaux du Musée sont\nautrement importants. Ce sont tous des Madones, si j'en excepte\nle cassone et le fragment de l'Annonciation sur fond d'or, clas­\nsés parmi les inconnus de la salle VII, que Berenson croit pou­\nvoir attribuer à Neroccio, et qui, en tout cas, n'ont qu'un intérêt\nrelatif. Ce sont encore des Madones que les Neroccio du Palais\nSeracini et ceux du Musée Staedel, à Francfort. C'est encore\nune Madone que le Neroccio, de Berlin; que celui de Bergame,\ndans le legs Morelli ; que celui qui décore la sacristie supérieure\nde la confrérie de la Sainte-Trinité, à Sienne. Et toutes ces\nMadones sont d'une ordonnance presque identique, car les\nmoyens du peintre sont restreints et son imagination médiocre.\nIl ne paraît pas avoir cru pouvoir consacrer son pinceau à autre\nchose qu'à cet unique tableau de sainteté. On ne trouve pas un\nportrait dans son œuvre. On n'y trouve pas non plus un seul de\nces sujets inspirés par l'Histoire sainte : Nativité, Adoration\ndes Mages, etc., qui permettaient à l'école florentine contempo­\nraine de si prestigieuses évocations de la vie. La vie, Neroccio\nsemble l'avoir ignorée ; par impuissance ou par goût, il se con­\nfina dans la représentation de la Madone, qui restait, à Sienne,\nce qu'un artiste pouvait faire de plus excellent. A le comparer\naux savants complexes et raffinés maîtres toscans d'alors, le\npieux et tendre Siennois paraît ainsi de talent pauvre et fâcheu­\nsement démodé; mais, après si longtemps, il ne nous importe\nplus que sa manière fut stagnante ou réactionnaire; nous\n"}, {"page_pdf": 545, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2561, "texte": "462                               DURENDAL\n\n\nlui demandons seulement de nous émouvoir et de nous toucher.\n   Or, ses Madones monotones ne lassent point et leur contem­\nplation doit être, pour tout cœur religieux, une fête infinie. On\nleur trouve, d'ailleurs, après quelque étude, une réelle variété.\nNon cette variété, seulement formelle qui fait changer l'attitude,\nle geste, la parure, les saints qui l'entourent, parmi lesquels se\nretrouvent fréquemment saint Bernardin et sainte Catherine,\nces deux dévotions populaires locales, mais une variété qui\nrésulte de la diversité des expressions individuelles des figures.\nCe ne fut, sans doute, pas le même modèle qui posa devant son\npinceau; il est même permis de se demander s'il en eût et s'il\nne négligea pas totalement la réalité pour embellir et idéaliser,\nau gré des fantaisies de son âme, les visages de son rêve :\nses Maries sont si essentiellement des Madones, et si peu des\nfemmes...\n   Il serait fastidieux, assurément, de les décrire toutes. Atta­\nchons-nous à la plus belle, en laquelle nous retrouverons maint\ntrait des autres. La Vierge est vue de face, à mi-corps, assise,\nlégèrement tournée vers sa droite, dans un fauteuil (1) dont on\nvoit à senestre, le bras sculpté. Elle tient sur ses genoux, de\nla main droite soulevant l'épaule, le Bambino nu, qui s'agite (2)\net lui saisit d'une de ses menottes, la douce main maternelle\nqu'elle approche de lui. Derrière elle, à senestre, s'aperçoit la\ntête souffrante et majestueuse d'un vieillard en lequel on croit\nreconnaître saint André. De l'autre côté, en attitude révérante,\nse tient un éphèbe aux cheveux blonds et longs, dont le manteau\nécarlate laisse voir la tunique en poils de chèvre. Dans sa main\ndroite, il tient une banderolle à demi déroulée qu'il semble\nlire (3). La même conception de saint Jean-Baptiste, adolescent\n\n\n  (1) Je me sers de ces termes approximatifs faute de mieux. Notre chaise\nmoderne est sans bras et avec dossier. Au moyen âge et au début de la\nRenaissance, on usa fréquemment, au contraire, de sièges sans dossier et\navec bras. Ceux-ci, selon la mode, étaient de formes très variées. Le morceau\nqui s'en aperçoit ici est à peu près identique à celui qu'on voit dans la Madone\navec saint Bernardin et saint Jérôme (n° 11).\n  (2) Cf. le Bambino dans le tableau de Berlin. Le mouvement des jambes\nnotamment est presque pareil. Mêmes chairs grassouillettes, mêmes plis de\ngraisse, même écartement, au pied droit, de l'orteil et des autres doigts.\n  (3) On peut y déchiffrer les lettres S A, et peut-être un C ou un O.\n"}, {"page_pdf": 548, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "                 SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                             463\n\n\net presque jeune et féminin, devait, plus tard, être pour Léonard\nde Vinci, l'occasion d'un chef-d'œuvre. Les quatre figures sont\nlégèrement nimbées.\n   La Vierge porte le long manteau traditionnel, descendant du\nsommet de la tête sur les épaules et sur le corps, et laissant voir\nla robe lâche, retenue à la taille par une chaînette d'or. Le man­\nteau est de velours bleu, un bleu très sombre, nocturne, presque\nnoir ; la robe est de pourpre, bordée d'un galon d'or et la man­\nche serrant et qui, attachée sous le poignet, laisse voir, par des\ncrevés, des bouillons de satin blanc (1). La main est mince et\nlongue, aux doigts fuselés, d'une aristocratie extrême : une main\nde reine, la reine du ciel (2). Mais comment dire la beauté du\nvisage, sa jeunesse, sa douceur et son mystère? A force de can­\ndeur, les Madones siennoises ont parfois l'air niais; celle-ci est\nmerveilleusement intelligente. Indulgente et bonne, mais per­\nspicace; comme elle vous pénètre de ses yeux, si clairs sous les\npaupières mi-closes, de ses yeux ambigus qui semblent pour les\nterrestres douleurs, à la fois méprisants et compatissants.\n   Et comment dire la couleur, l'incomparable magnificence de\nla couleur? Saphirs sombres du manteau et grenats de la robe\nallument, autour des chairs pâles, un éclat sans égal. Du sang\nsur de l'or, du vin dans de l'or rappelleraient ces tons chauds et\nvermeils II semble que le tableau en soit tout incendié; et,\ndans la salle basse, il apparaît comme éclairé par les feux rouges\nd'un couchant; les faces des saints d'un ton fauve brun, un peu\ncuit, la Vierge, plus claire, surgissent dans un crépuscule doré;\nde la lumière irradie du cadre; et l'on dirait que le fond d'or,\npatiné et sauré, sur lequel se détachent les personnages, est\nl'atmosphère naturelle d'un ciel embrasé.\n   Le fait de cette couleur me paraît être une des raisons qui\npourraient faire douter, malgré tant de similitudes, de l'attribu­\ntion à Neroccio. Car jamais, dans ses autres œuvres, il n'usa de\nces colorations rougeâtres et mordorées, ardentes et profondes\ndont des équivalents ne peuvent se rencontrer que chez certains\nVénitiens. La Madone avec saint Jean-Baptiste et une sainte (n° 22)\n\n   ( 1 ) Même mode dans la Madone de Berlin et dans celle de Sienne (nos 11 et 13).\n  (2) Mêmes qualités d'aristocratie des mains dans presque tous les autres\ntableaux attribués à Neroccio.\n"}, {"page_pdf": 549, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1703, "texte": "464                         DURENDAL\n\n\n est cependant très belle encore, à ce point de vue. La Madone avec\nsaint Jérôme et saint Bernardin (n° 11), avec sa Vierge si délicate\n et amenuisée, au regard en dessous, est dans une harmonie,\ntoute différente, de gris et de bleus clairs.\n   La Madone (n° 13), avec saint Bernardin et sainte Catherine\net l'Enfant debout tenant un chardonneret, se rapproche davan­\ntage, par ses tons chauds et savoureux du n° 26 : le Bambino\ntrès blond et la chair d'un rose jauni, comme doré, la Vierge en\nsa robe rouge cardinal et son manteau d'un bleu très sombre, la\nsainte entourée d'un voile gris perle aux plis sévères, le tout sur\nun fond vert d'eau. Quant à l'œuvre, inutile que je la décrive,\npuisque M. A. Danse a bien voulu la graver à l'eau-forte, on y\nremarquera, ce qui se constaterait aussi dans d'autres œuvres de\nNeroccio et qui est assez exceptionnel en ce temps, une préoccu­\npation d'éclairage, c'est-à-dire de marquer que le sujet reçoit la\nlumière d'une source donnée.\n   Le talent de Neroccio fut mis à contribution pour l'exécution\ndu pavement de la cathédrale, entreprise colossale à laquelle\nfurent employés tous les artistes du XVe siècle. Il dessina une\nsybille hellespontique, qui est une figure bien drapée, mais rude\net sans expression. Dès qu'il quittait ses Madones, le peintre\ndélicieux était sans verve et sans charme.\n   Milanesi nous apprend que Neroccio épousa en premières\nnoces Elisabetta di Antonio Cigalini, morte en 1483, et en\nsecondes noces, en 1493, Lucrezia di Antonio Paltoni. Il eut de\ncelle-ci plusieurs fils, parmi lesquels Antonio qui fut peintre\ncomme son père.\n                                              JULES DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-005", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 465, "page_fin": 465, "titre_corps": "La Houille", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "La Houille Mon âme a visité", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 550, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1864, "texte": "La Houille\nMon âme a visité sous terre l'antre énorme\nOù, dans l'ombre éternelle et la mort enlisés,\nPlus sombres que cette ombre épouvantable,     dorment.\nArbres des temps païens, vos troncs  carbonisés.\n\nGéants des anciens jours, cadavres sans suaires,\nQue des fleuves, depuis des siècles ensablés,\nCharriaient en leurs flots lourds aux vaseux  estuaires,\nPar vos,débris puants changés en ossuaires,\nEt par un sol nouveau pour à jamais comblés.\n\nVos rameaux reptiliens gonflés d'ardeurs    sauvages\nAbritaient autrefois dryades et sylvains.\nMais vos rameaux sont morts, arbres, et c'est en vain\nQue les fils du Péché déplorent les ravages\nExercés contre vous par les chrétiens  orages.\n\nCar le Verbe est venu et l'Arbre de son règne\nRéunit sous ces bras ouverts pour les bénir\nTout le Passé, tout le Présent, tout l'Avenir,\nEt sa Chair est la treille éternelle qui saigne\nSur la forêt chrétienne où ne croît rien d'impur.\nMais Priape et Bouddha autour de la croix sainte\nSèment parmi les lys, les pavots et l'absinthe,\nEt vos troncs déterrés vont outrager     l'azur.\n\nLes pourvoyeurs    du Feu ont éventré la Terre\nOù, depuis deux mille ans, votre poussière dort;\nIls ont creusé des puits dans le sol du Mystère,\nPar où l'orgeuil descend dans l'ombre de la Mort.\n\nCharbon des vieux débris de la forêt païenne,\nQue ces chercheurs d'erreurs, par l'enfer suscités,\nDéterrent maintenant pour la ressusciter,\nPrends garde que le Feu ne transforme en gehenne\nLa Terre où sa fureur détruira leurs cités.\n\nPrends garde que le Feu ne te transforme en braise,\nCharbon accumulé par l'œuvre des menteurs,\nPrends garde que bientôt l'Ange      Exterminateur\nN'alimente avec toi la terrestre fournaise,\nPour que du monde impur un monde pur renaisse,\nOù va régner mille ans l'Esprit   consolateur.\n                                         GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-006", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 466, "page_fin": 484, "titre_corps": "Une belle Âme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Vicomte d’Hennezel", "ancre_debut": "Une belle Ame Roman I", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 551, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2557, "texte": "Une belle Ame\n                                    (Roman)\n\n                                         I\n\n\n                      Auflancde la colline, la petite maison blanche fumait dans\n                        le crépuscule. Le soleil, qui venait de se coucher derrière\n                        elle, laissait une traînée lumineuse dans un ciel d'hiver\n                        d'une limpidité extraordinaire. A l'horizon, une clarté\n                        s'étendait, d'un jaune pâle, dans lequel on aurait mélangé\n                        du vert très clair et, sur cette teinte spéciale à certains\n                        jours de janvier, les arbres se détachaient en noir, sil­\n                        houettes fantastiques aux longs bras décharnés.\n                           Il y avait une rangée de vieux ormes qui fermaient, à\n                        l'ouest, le jardinet et dont les têtes s'élevaient bien au-\n dessus de la maisonnette, dépassant la ligne noire de la terre. La fumée\n bleue, et si menue qu'elle semblait presque une buée, montait toute droite,\n à peine contrariée par un souffle qui venait du nord.\n     Derrière l'enclos des murs, le village de Pouligny dégringolait le long de la\n colline. C'était un petit bourg champenois, avec des maisons basses,\n échouées au bord des rues, et un clocher pointu qui dominait les toits cou­\n verts de lave. A cette heure tardive, les portes étaient closes et l'on voyait\n seulement, à travers les rideaux des fenêtres, briller des feux.\n     Il faisait un froid piquant.\n   . Monsieur Joseph de Latour marchait sur un sol glacé : ses gros souliers\nferrés écrasaient des feuilles sèches que la gelée avait durcies et qui s'émiet­\n taient en craquant. Il avançait à pas égaux, son fusil de chasse sous le bras,\nson carnier en bandoulière, un vieux feutre rabattu sur la nuque et sur les\nyeux.\n    Phanor, qui le suivait, ne manifestait pas beaucoup plus d'enthousiasme\nque son maître et s'en allait, la queue pendante et la tête lourde. Pharior\nn'était pas un chien de race, il s'en fallait. Monsieur Joseph de Latour l'avait\ntrouvé devant sa porte, un matin, lui avait tendu une croûte de pain, sur\nlaquelle la bête affamée s'était jetée; et il l'avait adopté sans plus de façon.\nPhanor portait des poils de grosse laine blanche et des moustaches qui lui\ndonnaient un air terrible. Mais ses yeux tristes et doux disaient assez qu'un\ncœur de brave animal battait dans sa carcasse inélégante.\n    Monsieur Joseph de Latour, lui aussi, offrait une apparence fruste et rus-\n"}, {"page_pdf": 552, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3404, "texte": "                               UNE BELLE AME                                   467\n\n tique. Le peu que l'on apercevait de son visage montrait une barbe presque\n inculte, fauve et clairsemée. Un nez en boule s'arrondissait et luisait sous le\n bord extrême du chapeau ; et de la bouche, largement fendue, pendait une\n pipe en terre, jaunie par l'usage. Enfin, l'allure générale était celle d'un\n homme en bonne santé, mais voûté avant l'âge, par suite des marches exces­\n sives, qui portaient le corps en avant.\n    Depuis bien longtemps, Monsieur Joseph de Latour avait dû perdre l'habi­\n tude des vêtements ajustés : les siens, usés sur son dos et presque incorporés\n à sa propre personne, se plissaient aux jointures et laissaient deviner, sous\n leur étoffe élimée et pour ainsi dire cuite à tous les soleils, la solide charpente\n du personnage. Evidemment, il ne quitterait cette veste, jadis brune, aujour­\nd'hui dorée sur les épaules, par suite des multiples dégradations de la cou­\nleur primitive, que lorsqu'elle s'en irait elle-même en lambeaux impossibles\nà rapsoder. Cette bonne grosse veste brune! Elle en avait reçu des accrocs!\nElle en arborait des pièces carrées d'une teinte équivoque, cousues aux\nendroits où le drap se mûrissait ! Et ce qu'il devait y avoir de choses dans\nses poches gonflées, qui formaient sur les hanches deux bosses irrégu­\n lières !\n    Monsieur Joseph de Latour poussa une barrière en bois, traversa le jardin\ndéjà plongé dans l'obscurité et pénétra chez lui. Au râtelier du vestibule, il\n suspendit son fusil, puis, enlevant de ses épaules le carnier qui paraissait\n lourd et le saisissant par les brides, il entra, toujours suivi de Phanor, dans\n une pièce voisine.\n    Dès qu'il eut ouvert la porte, une voix le salua :\n    « Eh bien! mon Jojo, as-tu fait bonne chasse? »\n    Cette voix sortait de derrière un gros poêle en faïence blanche. C'était celle\nde Mademoiselle Julie de Latour, la sœur de Jojo.\n    Mademoiselle Julie travaillait sous une petite lampe à capuchon vert, entre\nle poêle et une table à ouvrage chargée de pelotons. De ses grandes mains\npâles elle tricotait, avec deux longues aiguilles de bois, un jupon rose et gris.\nElle le posa sur ses genoux et tourna vers l'arrivant son visage.\n    Mademoiselle Julie avait cinquante ans bien sonnés. Grande et mince, la\ntaille encore bien prise, on lui en eût donné une quarantaine. On ne discernait\npoint sur sa figure cet aspect mystico-revêche que prennent, en général, les\ntêtes de vieilles filles, lorsqu'arrive l'automne de l'âge. Même il apparaissait\nqu'elle était bonne et bienveillante, tant ses yeux caressaient, tant sa bouche\nsouriait. Des traits réguliers et un teint de bon aloi témoignaient qu'aux envi­\nrons de vingt-cinq ans, elle avait dû être fort belle. Et cette impression\npersistait et s'accentuait, lorsque l'on découvrait avec quel soin coquet elle\narrangeait ses cheveux blonds, dans lesquels on aurait en vain cherché quel­\nques fils blancs. Les blondes ont ce privilège de pouvoir longtemps produire\nun effet de jeunesse ; leur chevelure semble défier les atteintes du temps et\nleurs traits se fanent, bien avant que les rides ne viennent gâter l'harmonie du\nvisage. Mademoiselle Julie en était à cette période où la vieillesse hésite à\npétrir de ses doigts sévères une jolie tête de femme.\n    Mais tout, dans sa mise et autour d'elle, indiquait la gêne extrême, sinon la\n"}, {"page_pdf": 553, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3447, "texte": " 468                                DURENDAL\n\n\n  misère. La méchante robe de petit drap noir, qui se lustrait par places, ne la\n garantissant pas du froid, elle avait jeté sur ses épaules un châle de laine tri­\n coté par elle. A ses poignets, des mitaines prévenaient les gerçures, tout en\n laissant libres les doigts qui travaillaient toujours. Aucun bijou, si ce n'est une\n petite broche en argent, qui ajustait un ruban gris perle enroulé autour\n  du cou.\n     Et cette chambre, dans laquelle elle se tenait toute la journée, quels indices\n de pauvreté elle révélait ! Le parquet, privé de cire depuis de longues années,\n et lavé à l'eau, avait pris une teinte crue qui n'était ni jaune, ni grise ; et sur\n les larges planches, clouées les unes à côté des autres, aucun tapis n'amor­\n tissait le son brutal des pas, sauf auprès de la table, une descente de lit, sur\n laquelle se couchait Phanor. Aux murs, un papier qui avait été neuf sous\n Louis-Philippe et qui représentait des bouquets minuscules de roses blanches\n sur un fond bleu céleste très pâle, achevait de se décoler et montrait le plâtre\n de la muraille. Monsieur Joseph de Latour y grattait ses allumettes et l'on\n voyait partout le guillochage inextricable des raies de phosphore. Made­\n moiselle Julie luttait en vain contre une habitude aussi néfaste : il fallait se\n résigner à souffrir la négligence du vieux garçon, la seule, d'ailleurs, qui\n apparût dans toute la pièce. Car les meubles en acajou, s'ils exhibaient un\n velours vert entièrement râpé, ne boitaient point sur leurs pieds tournés et ne\n laissaient pas sortir, par des trous, les tirebouchons du crin : leurs bois lui­\n saient, frottés chaque jour par une main vigilante, qui ne tolérait pas le\n moindre atome de poussière dans les moulures en faux Louis XV et dans les\n intervalles des clous dorés.\n    Lorsqu'on avait aperçu du dehors la maigre fumée, l'on comprenait mieux\npourquoi le froid se faisait sentir aussi vivement, même auprès du poêle. Les\n quelques éclats de bois que Mademoiselle Julie y jetait de loin en loin suffi­\nsaient seulement à donner l'illusion de la chaleur. L'on grelottait le mieux du\nmonde dans ce misérable salon, où les vents coulis vous envoyaient dans le\ndos et dans les jambes des haleines glacées. Sous les portes, il passait des\nbises aigrelettes que l'on combattait mal au moyen de bourrelets à moitié vidés\nde leur contenu. Et si l'on s'approchait de la fenêtre, on était saisi par des\nfroids qui vous étreignaient la poitrine et qui vous piquaient les mains.\nCependant, quand le poêle faisait mine de ronfler, après avoir reçu une\ncharge de combustible, Mademoiselle Julie fermait la petite porte, afin de\ndiminuer son ardeur : alors la flamme dansait un moment au plafond, puis\nvascillait et mourait sur les tisons.\n    « Tu n'as rien tué ? demanda-t-elle à Jojo.\n    — Si, fit l'autre, j'ai quelque chose dans mon carnier. »\n    Il ne se pressait pas pour montrer sa chasse. On aurait dit qu'il avait quel­\nque honte à ouvrir la poche de cuir, où pourtant l'on discernait une forme\nd'animal. Ce pauvre Jojo chassait pour vivre un peu mieux et tâchait de rat­\ntraper, par ses coups de fusil, les vingt-huit francs de son permis, écono­\nmisés, durant sept mois, Dieu sait au prix de quels sacrifices ! Dans un pays\naussi peu giboyeux que celui qu'il habitait, c'était merveille qu'il rencontrât\nune bête digne du nom de gibier. Alors il abattait ce qui partait au bout de\n"}, {"page_pdf": 554, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3175, "texte": "                                 UNE    BELLE    AME                               469\n\n son fusil, des merles, des moineaux, des geais, même des corbeaux, qui,\n assaisonnés par sa sœur, permettaient d'oublier qu'on ne mangerait pas de\n viande. Un lièvre égaré par hasard constituait une aubaine inouïe. On ne\n pouvait certes pas compter tous les mois sur un semblable festin; mais, enfin,\n les oiseaux de toute plume suppléaient au manque de victuailles imposé par\n la pénurie. Et, mon Dieu, cela valait mieux toujours que la tasse de laid\n chaud qui mijotait sur un petit feu, ou que les pommes de terre cuites à\n l'eau.\n    « Mais, qu'as-tu donc tué? répéta Mademoiselle Julie.\n    — Voilà, répondit-il. »\n    Lentement il plongea la main dans son carnier et en retira, par la peau du\n cou, une bête grise et velue : c'était un chat. Mademoiselle Julie ne put se\n tenir de rire et Phanor, qui n'avait pas perdu un détail de la scène, lorsqu'il\n vit le cadavre brandi à bout de bras, sauta en aboyant, pour tâcher de le\n mordiller.\n    « Que veux-tu ? ajouta Jojo, en manière d'explication; je n'avais pas tiré un\ncoup de fusil aujourd'hui ; et, dame, cela m'ennuyait de rentrer bredouille au\nlogis! En quittant le bois Faillard, Phanor a découvert cette bête juchée sur\nun prunier sauvage. Je l'ai tuée. Les chats font beaucoup de mal et détrui­\nsent tout le gibier. Et puis cela nous fera bien quatre repas. »\n    Monsieur Joseph de Latour disait cela simplement et Mademoiselle Julie\nl'acceptait de même. La misère était une hôtesse installée à leur foyer sans\nrécrimination de leur part. On l'y supportait, comme en temps de guerre l'on\nsupporte l'ennemi qui commande et qui domine.\n    « Pour aujourd'hui, mon pauvre Jojo, nous n'avons pas grand'chose, fit\nMademoiselle Julie. Mais demain dimanche, nous nous régalerons. Cette\nbonne Madame Vassy, qui nous aime tant, m'a fait porter une belle\nvolaille. Nous la mangerons bouillie et nous aurons ainsi du bouillon pour\nquelques jours. »\n    Jojo s'illumina, mais n'ajouta aucun commentaire. Il parlait le moins\npossible, vivait renfermé et se laissait aller au jour le jour, sans but et sans\nintérêt.\n    L'heure du dîner sonna à la pendule qui battait son tic tac monotone, sous\nun globe fêlé. Mademoiselle Julie transporta la lampe de la table sur le poêle,\nremit ses pelotons dans une corbeille et étendit une serviette qui servait de\nnappe. Avec deux assiettes à fleurs et des verres en gros cristal taillé, le cou­\nvert se trouva disposé. Du poêle, qui remplissait aussi l'office de fourneau,\nelle tira un récipient, apporta deux bols et y versa du lait chaud que l'on\nmangea avec du pain.\n    Phanor en eut sa part qu'il lampa en un rien de temps. Monsieur de Latour\nlui donnait aussi de petits morceaux de pain qu'il lui plaçait sur le nez, puis,\nun doigt en l'air, il lui récitait l'alphabet et, à la lettre R, le chien faisait sauter\nla bouchée et la recevait dans sa gueule.\n    C'était l'abbé Chantematin qui avait révélé ce tour à Jojo. Le curé possé­\ndait un chien qui exécutait cela le mieux du monde; mais qui prouvait encore\nson intelligence d'une façon bien plus surprenante. Quand son maître lui pré-\n"}, {"page_pdf": 555, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3231, "texte": "470                               DURENDAL\n\n\nsentait une friandise en lui disant : conseil municipal, il se détournait avec\ndédain. Mais si Monsieur Chantematin ajoutait, quelques instants après : con-\nseil de fabrique, le chien remuait la queue et happait avec joie et précipitation.\nCela démontrait la bonne entente qui régnait entre Monsieur le curé et les\ndifférents partis de sa paroisse.\n   Jojo n'avait pu donner à Phanor une instruction aussi complète ; mais le\npeu que savait l'excellente bête suffisait à occuper les repas et Monsieur\nJoseph de Latour trompait ainsi son estomac.\n   Le dîner se termina par des marrons que l'on croqua silencieusement.\nPuis Mademoiselle Julie leva le couvert aussi vile qu'elle l'avait mis et comme\non restait dans la même pièce, à cause du poêle, la longue soirée d'hiver\ncommença aussitôt.\n   Jojo bourra sa pipe, s'enfonça dans un fauteuil et déplia la Croix, que lui\npassait l'abbé Chantematin. Mademoiselle Julie revint à son jupon gris et\nrose et Phanor se mit en boule sur la descente de lit, la tête entre les pattes.\nPhanor ronflait, Mademoiselle Julie tricotait et Jojo envoyait des bouffées de\ntabac sous le capuchon de la lampe. Ils laissaient ainsi les heures sonner\nlamentablement sous le globe de verre fêlé.\n   Il fallait une circonstance grave pour tirer Jojo de son mutisme : quelque\ncatastrophe annoncée dans le journal ou quelque conversation avec un\nvoisin. Encore, lorsqu'il parlait, ce n'étaient que trois mots qui sortaient de\nsa bouche, entre sa pipe et ses dents. La vie lui devenait, en somme, indiffé­\nrente; les soucis d'argent n'apportaient aucune nouveauté, puisqu'ils étaient\ncontinuels et son journal l'assommait autant tous les soirs.\n   Mademoiselle Julie souffrait, au contraire, des mécomptes et des avanies\nde l'existence. Elle avait aimé le monde, jadis, y avait eu des succès et se\nrappelait ce qu'une aisance, même modeste, peut apporter d'adoucissements.\nEn outre, très intelligente et d'un esprit très fin, elle se heurtait aux bruta­\nlités de la vie, aux soins vraiment vulgaires du ménage. La lourdeur de son\nfrère lui pesait; seulement, comme elle était douée d'un cœur affectueux, elle\ns'ingéniait à procurer à Jojo de petites satisfactions et surtout elle lui souriait\ntoujours. Jamais une plainte, jamais un reproche, jamais un regret. Et, pour­\ntant, que d'occasions de gémir!\n   Il fallait toute la vertu de Mademoiselle Julie pour tenir bon contre les\ntristesses de chaque jour, pour accepter les humiliations inhérentes à la\npauvreté.\n   Car cette misère, qui les entourait maintenant, n'avait pas toujours existé.\nOn se souvenait des temps déjà lointains où Monsieur de Lalour, le père,\npossédait un château dans les environs. Roseval où la jeunesse du frère et de\nla sœur s'écoula dans le luxe, où les fêtes attirèrent autrefois la haute société\nde la région, appartenait aujourd'hui à un gros marchand de meubles en bois\ntourné. Roseval n'était plus qu'un rêve, parfois un peu vague, toujours dou­\nloureux.\n   Monsieur et Madame de Latour, ruinés de fond en comble et morts de\nchagrin, à la suite de spéculations fâcheuses, avaient laissé à leurs enfants,\npour tout héritage, une somme de trente-cinq mille francs. On conçoit quels\n"}, {"page_pdf": 556, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3482, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  471\n\n prodiges il fallait accomplir pour équilibrer un budget domestique avec les\n onze cents francs de rentes que produisaitce maigre patrimoine. Mademoiselle\n Julie y arrivait en vivant, comme l'on dit, de privations.\n    Si l'on songe que le moins que puissent dépenser pour leur nourriture\n deux personnes, c'est deux francs par jour, on arrivera d'abord à cette somme\n fantastique pour les Latour de sept cent trente francs au bout de trois cent\n soixante-cinq jours. A cela, si l'on ajouteune rétribution minime de trois francs\n par semaine qu'ils donnaient à une femme de ménage pour balayer et faire\nle gros ouvrage, c'est-à-dire à peu près cent cinquante francs chaque année,\n on verra s'élever le total effrayant de huit cent quatre-vingts francs, et l'on\n se demandera comment, avec les deux cent vingt francs qui restaient sur les\n onze cents de revenus, ils pouvaient solder les dépenses supplémentaires\n d'entretien, d'impôts et d'habillement. Certainement, ils auraient succombé\n à la peine, si de charitables personnes ne leur fussent venues en aide.\n    C'est ici que Mademoiselle Julie avait besoin de tout son courage pour\n accepter de leur part... des aumônes; il n'y a pas d'autre mot pour désigner\n les cadeaux déguisés qu'on lui faisait, à elle et à son frère.\n    Tout d'abord, elle avait rougi et pleuré. Mais, sous peine de mourir de\nfaim, il fallait bien prendre ce qu'on envoyait. La pauvre fille surmonta ses\n répugnances. Oh! qui dira jamais les blessures que causait à sa délicatesse\nexcessive la charité de son prochain ! Avoir possédé jadis le superflu ; être,\naprès tout, l'égale de ses bienfaiteurs; ne pouvoir, à cause de son éducation,\nde sa santé et de son âge, rien faire autre que tricoter et économiser. En\nêtre réduite, sinon à tendre la main, du moins à ne pas la fermer ! Puis,\ncomme la coutume, ainsi que l'enseigne Pascal, est une seconde nature,\n Mademoiselle Julie avait fini par s'habituer à ces petites hontes quotidiennes.\n Il faut bien dire aussi que ses amies mettaient à l'obliger un tact infini et une\ngrâce tout à fait ingénieuse.\n    Madame Vassy se distinguait parmi toutes. Elle avait toujours dans son\ngarde-manger quelque victuaille réservée à ses voisins, ou dans sa garde-robe\nquelque toilette qu'elle ne pouvait porter, tant sa couturière prenait mal ses\nmesures depuis quelque temps. Justement les jupes et les corsages, trop\nétroits pour elle, iraient à Mademoiselle Julie, plus mince et plus élancée.\n    D'autres fois, des paquets, déposés par une main inconnue, arrivaient à la\npetite maison blanche. Ils contenaient, comme par hasard, ce qui manquait\nau pauvre ménage, et c'était encore cette bonne Madame Vassy qui les expé­\ndiait en cachette. Celle-là savait faire la charité et de la plus aimable façon,\ncar, dans le pays, tout le monde ignorait qu'elle participait à l'entretien du\nfrère et de la sœur. Elle n'avait qu'un complice, l'abbé Chantematin, mais\nsi discret et si clairvoyant! Comme il fréquentait assidûment chez les Latour,\nle bon curé voyait bien des petites misères qu'on lui voulait cacher : il n'avait\nl'air de rien, ne prenait pas garde, en apparence, à ce qui lui tombait sous\nles yeux et indiquait, avec une sûreté infaillible, toutes les lacunes à\ncombler.\n    Madame Vassy, veuve et sans enfants ni petits-enfants, appliquait sa bonté\net sa fortune à ses malheureux amis, qu'elle aimait dans le fond de l'âme.\n"}, {"page_pdf": 557, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2930, "texte": "472                               DURENDAL\n\n\nElle ne s'arrêtait dans sa générosité que pour ne pas froisser Mademoiselle\nJulie.\n   De ses mains il faisait bon recevoir. Mais il n'en allait pas ainsi des per­\nsonnes prétendues secourables, qui menaient grand bruit autour de leurs bien­\nfaits, qu'elles s'appliquaient à publier partout. La comtesse du Bois d'Eclaron,\npar exemple, ne manquait jamais d'avertir son entourage chaque fois qu'elle\nportait un secours aux pauvres gens. Il est vrai que cela contribuait à la\nposer dans la région. Ce moyen de réclame, habilement exploité par elle,\nmettait au supplice Mademoiselle Julie. D'autant mieux que cette dernière\nn'ignorait pas que la comtesse, méchante femme et méchante langue, colpor­\ntait sur le compte de « ses pauvres », comme elle disait, des inventions\nabsurdes et malfaisantes. A l'entendre, Mademoiselle Julie demandait tou­\njours, ne se montrait jamais contente de rien et n'exprimait qu'en termes\nhautains sa reconnaissance. De la sorte, Madame du Bois d'Eclaron devenait\nune victime de sa propre charité, et son abnégation tirait des larmes de tous\nles yeux.\n   « Oh ! ma chère, lui disaient ses amies, que vous êtes bonne d'aller visiter\nces miséreux, qui ne savent même pas vous remercier! Voilà ce que nous\nne ferions pas, nous autres! Laissez-les donc dans leur trou, puisque per­\n sonne ne les voit. »\n    Et, de fait, à part la comtesse qui prenait soin de se rendre en grand équi­\npage chez les Latour, à part encore la bonne Madame Vassy, plus modeste\net meilleure, tout le monde feignait d'ignorer la présence de ces malheureux.\n La noblesse et la bourgeoisie du pays avaient jadis festoyé à Roseval, trop\n heureuses de boire, de manger et de danser aux frais des châtelains. Puis,\nlorsque la débâcle était arrivée, chacun se terrant chez soi, avait prouvé aux\n Latour dans l'adversité que les amis, saturés de festins et d'amusements, se\n retirent en bon ordre, dès que la misère montre sa face importune.\n    Madame Vassy, l'abbé Chantematin et quelques braves femmes du village\nconstituaient la société de Mademoiselle Julie. Et, d'ailleurs, elle n'en dési­\n rait pas d'autre.\n    Seule, en compagnie de Jojo et de Phanor, elle consentait à finir ses jours\ndans la pauvreté, vaquant aux soins de sa maison, toujours gracieuse et sou­\n riante, entre son poêle qui chauffait mal et sa lampe à capuchon vert.\n\n\n\n                                       II\n\n\n   La neige tombait. Déjà l'on ne distinguait plus, entre le ciel pâle et la terre\nblanche, que les taches noires des sapins coiffés de bonnets blancs. Tout ce\nqui n'était pas de la neige paraissait sombre et sale. Au loin, dans les champs,\ndes bandes de corbeaux ponctuaient la monotonie du paysage hivernal. Les\nflocons s'accumulaient sans bruit, avec de grandes précautions, aux rebords\ndes toitures et sur les pieux des barrières, donnant une élévation inattendue\naux choses qu'ils recouvraient.\n"}, {"page_pdf": 558, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3258, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  473\n\n   La terre devenait moelleuse et comme ouatée. Les arêtes vives des mai­\nsons s'amollissaient dans leurs blancheurs éclatantes, sur la teinte gris\nperle du firmament. Les pieds des arbres étaient emmitouflés de duvet de\ncygne.\n   L'abbé Chantematin secoua son parapluie et frappa violemment les dalles\navec ses pieds pour en détacher des bottes de neige. Claudine l'entendit ren­\ntrer, quitta la cuisine où elle retapait à neuf une soutane déjà minable et fon­\ndit sur le parapluie qui déversait dans le vestibule des avalanches et des tor­\nrents. Elle l'arracha des mains du prêtre, comme en colère et ses lunettes se\nmirent à trembler sur son nez pendant qu'elle parlait.\n    « Il ne faut pas secouer votre parapluie comme cela ! Vous allez me salire\nmon vestibule! C'est-il Dieu possible de rentrer dans des états pareils ! Voyez\nun peu comme vous êtes fait ! Et moi qui avais tout lavé et tout balayé ce\nmatin ! Ah! sainte mère de Dieu, vous avez mis partout de la neige et de la\nboue ! Passez vite à la cuisine pour vous sécher. »\n   L'abbé Chantematin exécuta l'ordre de sa servante sans présenter aucune\nobservation. Claudine rangea dans un coin le paillasson de la porte d'entrée\net y déposa le parapluie. Ensuite elle avisa deux énormes talonnettes qui\ns'étaient détachées des souliers de l'abbé et qui se liquéfiaient en petits ruis­\nseaux : elle les chargea vivement sur une pelle et les précipita dehors, au\nmilieu de la neige, où elles s'enfoncèrent.\n    A la cuisine, l'abbé Chantematin se chauffait. Il tendait au-dessus du four­\nneau ses deux mains rouges de froid et les frottait de temps en temps l'une\ncontre l'autre, afin d'aider à la circulation du sang. Son chien Mirliton,\nqui avait quitté la caisse où il dormait, se dressait contre lui en agitant la\nqueue.\n    « Défaites donc votre cache-nez, lui cria Claudine du vestibule. Vous allez\nprendre chaud et froid si vous vous chauffez avec tous ces vêtements-là\nsur le dos! Et votre chapeau, donnez-le moi; je suis sûre qu'il est tout\nmouillé. »\n    Docilement, le bon curé tendit à Claudine son cache-nez et son chapeau.\n    « Comment ! vous avez pris le plus neuf pour sortir par un temps pareil !\nAh ! bien, il sera frais. Voyez : les poils sont déjà tout collés; j'aurai beau le\nmettre devant le feu, les taches d'eau ne s'en iront pas. Un chapeau que vous\nvenez d'acheter pas plus tard que samedi dernier ! Oh ! c'est pas permis ! c'est\n pas permis ! »\n    Brusque et maussade, la brave fille prenait soin de son maître, veillait sur\nsa santé et sur sa garde-robe. Elle le rabrouait continuellement et grognait du\nmatin au soir avec un dévouement de vieux caniche. L'abbé, habitué à ses\nbourrades, se contentait de sourire : il aimait les soins rudes et multiples de\nces vieilles mains calleuses attentives à tout.\n    Claudine pendit à un crochet le cache-nez et le chapeau ; puis se faufila der­\n rière une porte, la tête dans les épaules et le dos en boule.\n    Quelques instants après, elle apporta une paire de gros chaussons noirs,\n installa l'abbé sur une chaise, s'agenouilla et se mit en devoir d'enlever les\n souliers couverts de neige. Et rien n'était plus touchant que de voir ce vieux\n"}, {"page_pdf": 559, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2972, "texte": "474                              DURENDAL\n\n\n\nprêtre, ému jusqu'aux larmes des attentions maternelles qu'on avait pour lui\net cette vieille femme accroupie, le menton branlant et les doigts inhabiles à\ndénouer les cordons trop serrés. L'abbé Chantematin murmurait, en tapotant\nson genou : « Ma bonne Claudine! ma bonne Claudine ! » Et elle, toujours\nbourrue, tirait par saccades, essayait avec ses ongles de défaire les nœuds et\nhochait la tête, en poussant des hum! hum! qui grondaient dans son nez\ncrochu.\n   Enfin, le curé se trouva chaussé, puis dépouillé de sa douillette. On l'en­\nvoya changer de soutane dans sa chambre, avec défense de quitter la che­\nminée où flambait un grand feu. Et il se résigna, sans plainte, mais attendri\ntout de même des à-coups si affectueux qu'il recevait.\n   A peine fut-il installé dans son grand voltaire de velours rouge et eut-il\nappuyé sa tête contre la dentelle qui protégeait le dossier, que Claudine\nfrappa.\n   L'excellente fille, portant sur un plateau une bouteille et une assiette de\nbiscuits, posa sa charge auprès de l'abbé Chantematin :\n   « Tenez ! buvez deux doigts de Bordeaux. Vous en avez besoin. A votre\nâge, on ne doit pas sortir toute la matinée quand il fait si mauvais.\n   — Mais je vous assure, Claudine, que je n'ai point souffert du froid ni de\nla neige. Il fallait bien que j'aille voir la petite Martin, qui s'en va de la\npoitrine.\n   — La petite Martin! la petite Martin! Vous allez chez elle tous les\njours. Et puis, elle n'est pas sur le point de mourir. Vous ne pensez pas\nà vous ménager.\n   — Que voulez-vous, Claudine! Cette pauvre enfant aime que je m'assoie\nauprès de son fauteuil et que je lui conte des histoires. Elle n'a pas tant de\njoies en ce monde! C'est une consolation pour moi de l'aider à paraître si\ndoucement devant le bon Dieu ; car les histoires qu'elle écoute volontiers, ce\nsont celles des saints et des saintes qu'elle retrouvera Là-Haut. »\n   La vieille eut un plissement des lèvres et cligna plusieurs fois des yeux\nderrière ses lunettes.\n   « C'est bon. c'est bon, grogna-t-elle, vous vous laissez toujours prendre\npar le cœur. N'en parlons plus. N'empêche que vous avez tout de même\nmanqué une visite pendant que vous étiez en train de gambader dans la\nneige.\n   — Une visite? fit l'abbé en redressant la tête.\n   — Oui; quelqu'un qui avait joliment envie de vous voir et qui a paru con­\ntrarié de ne pas vous trouver. Ma foi! je lui ai dit : Madame, nous avons un\nvieux père curé qui fait le jeune homme et qui trotte comme un lapin, alors\nqu'on ne mettrait pas un chien dehors. Et tenez, ai-je ajouté en montrant\nMirliton, en voilà un qui est plus raisonnable que lui. Il ne s'enrhumera pas,\ncelui-là! »\n   L'abbé Chantematin leva ses deux mains à la hauteur des yeux, comme\npour protester contre les insinuations de sa servante. Puis il dit :\n   « Quelle est cette dame qui est venue au presbytère?\n   — C'est Madame Vassy, répondit Claudine; elle a promis qu'elle repasse-\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3360, "texte": "                              UNE   BELLE    AME                            475\n\nrait avant midi, et comme il est bientôt onze heures, j'imagine qu'elle ne tar­\ndera guère. »\n   En effet, Claudine achevait à peine cette phrase, que la cloche de la cure\ntinta dans le lointain. La vieille se hâta de toute la vitesse de ses jambes rai­\ndies et ramena bientôt, aux aboiements de Mirliton, la bonne Madame Vassy\nengoncée dans ses fourrures.\n   L'abbé s'était levé et avait rangé dans une armoire le plateau, la bouteille\net l'assiette de biscuits. Il jeta dans le feu une poignée de pommes de pin,\nqui grésillèrent dans une flambée étincelante ; puis il roula un voltaire, sem­\nblable à celui dans lequel il venait de s'asseoir et s'avança vers Madame\nVassy, la tête penchée, la bouche souriante et les mains tendues.\n   Ils se trouvaient installés tous les deux au coin du feu. Madame Vassy\nlaissa choir un vison qu'elle portait autour du cou et présenta à la flamme ses.\nchaussures mouillées, qui se mirent au bout d'un instant à fumer par suite\nde l'évaporation de l'humidité. C'était une petite femme trapue, toute ronde,\nla figure extrêmement douce, malgré deux gros yeux noirs qui s'allumaient\nsous des sourcils blancs. Elle avait le visage rafraîchi par l'air; quelques\nflocons de neige, accrochés au réseau de sa voilette, continuaient la blan­\ncheur de ses cheveux et se résolvaient en poussière de diamant.\n   L'abbé, lui, frottait toujours ses mains pour les réchauffer. La réaction de\nchaleur éprouvée maintenant lui colorait le visage, qu'il avait naturellement\npâle et lui donnait l'aspect d'un ascète en belle humeur ; car ses traits, d'une\nfinesse remarquable, semblaient avoir été modelés par un sculpteur pour un\nbuste de saint Bernard ou de saint François d'Assise. Il ne lui manquait que\nla robe de bure ou la coule monacale : l'illusion eut été complète et sa place\nmarquée dans un cloître du moyen âge.\n   Madame Vassy exposa bien vite le but de sa visite. Il s'agissait, à l'ordi­\nnaire, de ces pauvres Latour, qui étaient le continuel objet des préoccupations\nde la charitable dame.\n      Je sais Mademoiselle Julie très malheureuse, dit-elle; non pas tant au\npoint de vue matériel qu'au point de vue moral, si je puis m'exprimer ainsi\nLa pauvre enfant n'est certes pas plongée au sein des richesses ; mais son pain\nquotidien est assuré et nous ne la laisserions, d'ailleurs, manquer de rien.\nSeulement, elle souffre beaucoup de l'état d'infériorité où la relègue la pau­\nvreté. Non pas qu'elle s'en soit jamais plaint : Dieu sait si elle est douce, et\npatiente, et résignée! Il faut surprendre ses sentiments intimes, pénétrer jus­\nqu'en son âme, pour saisir les froissements d'ailleurs bien légitimes de sa\nfierté. Moi, qui la connais bien, j'ai pu lire en elle et j'ai découvert depuis\nlongtemps ses tristesses. Depuis longtemps aussi, je cherche à les alléger,\nsinon à les faire disparaître complètement. Je crois que c'est une œuvre pie\nqui s'impose à nous et je suis sûre, Monsieur le curé, que la situation lamen­\ntable de celte amie infortunée vous a, plus d'une fois, troublé jusqu'au fond\nde l'être.\n   — Certainement, Madame, répondit l'abbé Chantemalin, Mademoiselle\nJulie est digne qu'on s'intéresse à elle. Votre délicatesse démêle à merveille le\nsujet de ses peines secrètes : la pauvreté ne serait pour elle qu'une épreuve\n"}, {"page_pdf": 561, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3257, "texte": "476                               DURENDAL\n\n\nsupportée vaillamment et chrétiennement. Mais il s'y ajoute le souci constant\nd'être l'obligée de ses amies et de ne pouvoir leur prouver sa reconnaissance\nautrement que par les paroles affectueuses de son cœur. C'est une âme élevée\nque la sienne, une âme d'élite trempée pour la lutte et pour le sacrifice. Votre\nbonté, qui est le seul rayon de soleil de son existence, lui apporte le réconfort\net répand sur les blessures de son âme le baume adoucissant. Et, dût votre\nmodestie s'en offenser, Madame, j'ajouterai que vous êtes le lien très doux qui\nla rattache à la vie. Mais, à côté de ces caresses si discrètes et si chaudes\ndont vous la comblez, d'autres embrassades plus théâtrales l'étouffent cruel­\nlement. Et c'est de cela surtout qu'elle pâtit, la chère demoiselle !\n   « La charité ranime : elle crée, entre celui qui la fait et celui qui la reçoit,\nune union spirituelle de tous les instants, qui nous rend plus parfaits et nous\nrapproche davantage de notre divin modèle Jésus-Christ : si nous donnons,\nen toute simplicité et en toute humilité, comme Lui, nous exerçons la miséri­\ncorde au nom de notre Père céleste, qui connaît tous nos besoins. Et, si nous\nsommes secourus par une main pieuse et douce, ce nous est un motif de plus\nde bénir la Providence, qui prend soin des oiseaux du ciel et des lis agrestes\net qui ne laisse point ses enfants dans l'embarras. Mais, en revanche, que de\ncourage il faut pour supporter, sans aigreur, l'aumône ostensible que jette la\nmain gauche et que n'ignore point la main droite ! C'est à cette épreuve sur­\ntout que je reconnais la force d'âme de Mademoiselle Julie, car elle s'y soumet\nhumblement et sans murmurer. Elle est admirable de résignation, j'en tombe\nd'accord avec vous. Si vous avez découvert le moyen de la soustraire aux\nobligations dont elle souffre, me voilà prêt à vous seconder dans vos pieux\ndesseins. »\n   L'abbé Chantematin avait débité cela d'une voix onctueuse, sans préten­\ntion, comme s'il eût improvisé une petite homélie. Madame Vassy l'ap­\nprouva de la tête, se recueillit quelques instants, puis s'adressant résolument\nà lui :\n   « Croyez-vous, lui dit-elle, que Mademoiselle Julie consentirait à se\nmarier? »\n   Cette demande fut comme un coup de massue asséné sur la tête du brave\nhomme. Évidemment il ne s'attendait pas à une question semblable. Elle lui\nparut d'abord saugrenue et, s'il n'avait tenu Madame Vassy pour sensée et\nprudente, il lui eût trouvé peut-être, en cet instant, le timbre un peu fêlé.\n   Il fut quelque temps à se remettre.\n   « Vous voulez marier Mademoiselle Julie, s'écria-t-il ; mais elle a cin­\nquante ans!\n   — Je le sais bien, répondit Madame Vassy. Avec la constitution robuste\ndont elle jouit, il lui reste encore bien trente à trente-cinq à vivre. Établir\nquelqu'un pour trente-cinq ans, cela vaut la peine qu'on y pense !\n   — Certainement, reprit le curé un peu démonté; certainement, trente-cinq\nans c'est un bail. Mais le mariage, Madame, est affaire de jeunesse. Je n'ignore\npas que la loi ne fixe pas de limite d'âge ; cependant, il arrive un temps où les\nfemmes doivent entretenir des pensées plus sérieuses...\n   — Plus sérieuses! Monsieur le curé, vous m'étonnez ! Connaissez-vous rien\n"}, {"page_pdf": 562, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3332, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  477\n\nde plus sérieux que le mariage et n'estimez-vous pas que l'âge ajouterait, au\ncontraire, son poids et sa raison à une union de cette sorte? Nous en voyons\ntant de compromises, hélas ! par suite de l'emportement et des folles pensées\nde la jeunesse I\n   — Oh I quant au calme et à la sagesse, interrompit l'abbé Chantematin,\nnous pourrions être sûrs de les rencontrer là! Mais songez donc que Made­\nmoiselle Julie est déjà, comme l'on dit, sur le déclin.\n   — Vous en parlez à votre aise, Monsieur le curé. J'en connais pourtant\nqui s'accommoderait le mieux du monde de ce déclin. Là n'est pas la ques­\ntion. Il s'agit simplement de savoir si Mademoiselle Julie répugnerait ou non\nà cette idée. Vous m'avez comprise tout à l'heure quand je vous disais qu'elle\nsouffrait de la situation où elle se trouve. Un mariage, comme celui que je\nrêve pour elle, la libérerait de toute obligation vis-à-vis de ses semblables. Si\nelle y donnait les mains, elle ne devrait plus rien à personne, pour me servir\nd'une expression courante. Elle entrerait en ménage avec un mari plein\nd'attentions pour elle, dont l'âge correspondrait au sien, qui l'aimerait d'une\naffection solide et qui lui créerait un intérieur confortable et luxueux. Ce\nserait le bien-être — mieux encore, la richesse — après une existence misé­\nrable et solitaire. Voyons, cela ne vaut-il pas qu'on s'y arrête et laisserons-\nnous échapper une occasion superbe et unique, à coup sûr?\n   — Vous avez quelqu'un en vue ? interrogea l'abbé.\n   — Bien entendu, répliqua Madame Vassy. Quelqu'un que je connais beau­\ncoup et qui me semble mis au monde pour rendre heureuse notre pauvre\namie.\n    — Le fait est, remarqua le curé, que cette chère enfant mériterait bien un\nretour favorable de la fortune. Dieu seul saura jamais tout ce que la pauvreté\nlui a imposé de privations et tous les sacrifices qu'elle lui a fait faire ! Votre\nidée de mariage serait, en effet, une solution très digne et toute naturelle,\nsurtout si le mari auquel vous pensez remplit les conditions requises pour\nassurer le bonheur d'une femme. Mais, vraiment, à cinquante ans, changer\nsa vie d'une façon si brusque et si inattendue! Ah! je ne vois pas cela d'ici\net je doute même que Mademoiselle Julie y consente jamais ! »\n    Une bûche chantait dans la cheminée : la sève du bois, réveillée par le\ncontact de la flamme, bouillonnait et sortait en écume; la vieille branche\nnoire ne flambait pas, mais fumait, en modulant sa plainte au-dessus d'un lit\nardent de charbons rouges. Durant quelques minutes, on n'entendit dans la\nchambre que cette chanson monotone, qui tantôt sifflait et tantôt soupirait,\nalternativement craintive et furieuse : l'appel du bois se terminait parfois en\nun susurrement pointu, telle la note prolongée de quelque fifre lointain, puis\ns'arrêtait un peu, pour repartir, en crachant une vapeur, avec une activité de\n machine.\n    L'abbé Chantematin, penché sur le foyer et armé d'une pincette, remettait\nsur la flamme quelques brindilles qui pétillaient. Pensif et préoccupé, il\nenfonçait dans la cendre chaude les branches de la pincette, s'amusait à\ntracer deux profondes lignes parallèles, bien vite écroulées, et à donner dans\n les bûches de petits coups répétés pour faire jaillir les étincelles.\n"}, {"page_pdf": 563, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2870, "texte": "478                                DURENDAL\n\n\n\n    Madame Vassy regardait le bout de ses souliers qui fumaient et qui avaient\n laissé, sur la pierre grise, la trace de leur humidité.\n    Ni l'un ni l'autre ne se décidait à parler.\n    Enfin l'abbé Chantematin éleva la voix :\n    « Si vous aviez un autre moyen, dit-il timidement...\n    — Un autre moyen, cher Monsieur le curé, reprit Madame Vassy; mais\n voilà six ans que j'en cherche des moyens pour sortir d'embarras nos pauvres\n Latour. Non, je n'ai trouvé que cela qui fût honorable et vraiment infaillible.\n C'est vieux comme le monde ; mais, que voulez-vous? Il n'y a que cela, il n'y\na que cela, répéta-t-elle. »\n    Puis voyant que l'abbé Chantematin n'abondait nullement dans son sens,\n elle ajouta :\n    « Je suis sûre que vous avez des préventions parce que vous ne connaissez\npas le prétendant. Ah! si vous le connaissiez, comme tout changerait! Vous\nverriez quel homme aimable et bon je destine, dans mon esprit, à Mademoi­\nselle Julie et vous n'hésiteriez plus à la décider vous-même ! Ah ! vous seriez le\npremier à me pousser à ce mariage-là, le premier, vous dis-je ! »\n    L'abbé hocha la tête, car il avait encore des doutes.\n    « Voyons, Monsieur le curé, fit Madame Vassy en se levant, voulez-vous\nvenir déjeuner chez moi demain matin? Vous ferez la connaissance de la per­\nsonne en question. Vous causerez avec elle et ensuite vous me communiquerez\nvos impressions.\n    — Vous êtes bien aimable, répondit l'abbé, j'accepte avec plaisir et... pour\nvous faire plaisir.\n    — Je n'ai jamais marié personne, ajouta Madame Vassy. Il faut que j'aime\ncette bonne Julie comme ma fille et que je connaisse ce monsieur, ainsi que je le\nconnais, pour m'occuper de cette affaire délicate. A demain, Monsieur le curé !\n   — A demain, Madame, et merci mille fois.\n    L'abbé Chantematin accompagna Madame Vassy jusqu'à la porte, à travers\nsa petite cour toute blanche de neige.\n   Quand il rentra, l'Angélus sonnait au clocher voisin du presbytère. Il se signa\net, tout en marchant, récita la prière.\n   Bientôt Claudine apparut, portant une soupière fumante qui annonçait le\nrepas de midi. Mais le pauvre curé était si troublé de ce qu'il venait d'entendre\nqu'il fallut que sa servante, renforcée de Mirliton, lui annonçât par deux fois\nque le dîner était servi. Encore mit-il, pour se rendre à la salle à manger, son\nbréviaire sous le bras et son chapeau sur la tête, comme s'il allait sortir. Clau­\ndine en demeura saisie et Mirliton, inquiet, s'assit sur son derrière, avec un\nair de se demander si son maître ne devenait pas fou.\n\n\n                                       III\n\n  Madame Vassy coupa avec de petits ciseaux d'or, un fil de soie très court\nqui retenait son aiguille, piqua celle-ci dans la peluche de son nécessaire et\nconsidéra son ouvrage. Elle brodait des fleurs multicolores sur une étoffe\n"}, {"page_pdf": 564, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3343, "texte": "                              U N E . BELLE AME                             479\n\n d'un vert éteint, qui affectait la forme d'une croix et qui s'adapterait à une\nchasuble destinée aux missions.\n    L'abbé Chantematin admira longuement le travail.\n    « Voilà, dit-il, un ornement qui s'annonce comme devant être fort beau.\nJe suis sûr, Madame, que la Propagation de la Foi envoie les pièces qui\nsortent de vos mains aux évêques du Levant et aux vicaires apostoliques des\ncôtes africaines, tant elles sont brodées avec luxe et avec goût.\n    — Oh ! Monsieur le curé, répondit Madame Vassy, ce que je fais, je le fais\npour la gloire du culte divin ; car j'estime que Dieu doit être aussi magnifique­\nment adoré chez les peuplades sauvages que dans nos grandes villes. Je vous\ndirai que j'ai horreur des ornements criards ou mesquins que l'on expédie\ndans les missions et que j'essaie de réagir, autant que possible, contre le\nmauvais goût qui les confectionne. Depuis que j'ai vu une exposition de ces\nproduits, je suis pénétrée du remords d'avoir si peu contribué à les sortir de\n la médiocrité où ils s'éternisent. Les pieuses personnes des missions catho­\nliques déversent dans les coffres de l'œuvre tout ce qui les gêne chez elles,\nou tout ce qui est hors d'usage. Et c'est ainsi que l'on voit des chapes et des\nchasubles taillées dans des lampas à petits bouquets, dans de vieilles robes de\nbal saumon, jaune paille, fraise écrasée ou jonquille, dans des rideaux éraflés,\noù les teintes les plus ahurissantes et les moins liturgiques se heurtent et\ngrimacent, sans aucun souci de la décence ni de l'art.\n    — Vous n'ignorez pas, objecta l'abbé Chantematin que la Sacrée Congréga­\ntion des Rites tolère, pour les missions, l'emploi des couleurs qui ne sont pas\nliturgiques.\n   — Sans doute, reprit Madame Vassy, mais il y a cependant des fantaisies\nde mauvais goût que l'on ne devrait pas supporter. A cette exposition, dont\nje vous ai parlé, j'ai reculé d'effroi devant une chasuble réservée apparam­\nment aux services mortuaires : elle était noire, avec des fleurettes bleues et\ndes galons jaunes. Vous eussiez cru voir la défroque d'Arlequin. Pourquoi\ndonc imposer aux chrétiens de nos missions ces deuils de carnaval?\n    — Les peuples orientaux, fit le curé, ont une conception du deuil toute\ndifférente de la nôtie et peut-être que l'ornement en question ne les a point\nchoqués. Il n'en est pas moins vrai que vous avez grandement raison de réagir\ncontre un sentiment aussi peu artistique. Mais j'imagine, ajouta-t-il, que cette\nchasuble verte ne sera pas la seule de cette année et que vous en broderez\nencore d'autres ! »\n    Madame Vassy ne répondit pas tout d'abord. Elle se remit au travail.\nPuis, s'adressant bientôt à l'abbé Chantematin :\n    « Je m'aperçois, lui dit-elle, que depuis un quart d'heure vous vous efforcez\nde mettre la conversation sur un autre sujet. Je vous parle de Mademoiselle\nJulie et de Monsieur Miette, avec lequel vous venez de déjeuner et vous me\nlancez sur les ornements sacerdotaux et sur les missions. Mais vous aurez\nbeau faire, il faudra bien que vous me donniez votre opinion et je ne vous\ntiendrai pas quitte tant que vous n'aurez pas parlé. »\n    L'abbé Chantematin, au supplice, esquissa un sourire; puis, ne sachant\nquelle contenance garder, tira de sa poche une tabatière en écaille et prit\n"}, {"page_pdf": 565, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2916, "texte": "480                               DURENDAL\n\n\n une légère pincée de tabac. Madame Vassy l'observait, sans lever la tête, par-\n dessous ses lunettes. Quand leurs yeux se rencontraient, Madame Vassy tirait\n fébrilement une aiguillée et Monsieur Chantematin jetait un regard sur ses\n genoux et chassait, avec son index, un grain de poussière imaginaire. Ce\n petit manège se prolongea durant quelques minutes. Enfin, Madame Vassy\n parla la première.\n    « Vous ne le trouvez donc pas bien, mon prétendant?\n    — Ah ! Dieu, Madame, repartit vivement le curé, c'est un homme d'une\n distinction parfaite et d'une haute éducation. Ses manières sont affables et sa\n façon de causer tout à fait charmante. J'ose dire qu'il m'est particulièrement\n sympathique et qu'il m'a conquis sur toute la ligne.\n    — Eh bien ! alors?\n   — Certainement comme homme Monsieur Miette me plaît beaucoup ; mais\ncomme... fiancé... Car enfin, dans l'espèce, pour parler ainsi que les juristes,\nce serait un fiancé...\n   — Que lui reprochez-vous à ce fiancé ?\n   — Mon Dieu, son âge, insinua timidement l'abbé.\n   — Son âge! Mais je crois, au contraire, que son âge constitue la première\nde ses qualités. Monsieur Miette marche sur ses soixante-cinq ans — ce qui\nvous terrifie! Seulement vous ne songez pas que Mademoiselle Julie en a\ncinquante de son côté. Il y aurait entre eux une différence de quinze ans :\ntrouvez-moi un couple mieux assorti !\n   — Je ne dis pas, fit Monsieur Chantematin avec une certaine malice. Ce\nsera un gentil petit ménage : ils auront, à eux deux, cent quinze ans, pour\ncommencer.\n   — Mon pauvre abbé, interrompit Madame Vassy, vous considérez les\npetits ridicules de la situation et vous perdez de vue l'intérêt général.\n   — Je me mets, Madame, du côté du monde qui verra les ridicules ; et\npeut-être rien que les ridicules.\n   — Nous laisserons dire le monde. Il s'agit de notre pauvre Julie avant\ntout. Quant à moi, je tiens Monsieur Miette pour un homme d'expérience.\nD'abord il a déjà été marié.\n   — Ah ! lança le bon curé du fond de sa gorge.\n   — Cela a l'air de vous surprendre fort? interrogea Madame Vassy.\n   — Oui, je suis surpris... je suis surpris que Monsieur Miette ne fasse pas\nvaloir ses droits à la retraite. A soixante-cinq ans on est bien aise de se\nreposer.\n   — Se reposer! s'écria Madame Vassy, il n'y pense guère ! Voilà trois ans\nque sa femme est morte et depuis dix-huit mois il n'a plus qu'un désir, c'est\nde convoler en justes noces.\n   — Bonté divine! s'exclama le prêtre, en levant ses mains au ciel. Faut-il\ndonc attendre qu'on ait un pied dans la tombe pour demeurer tranquille et\nne vaudrait-il pas mieux, au lieu de commencer une nouvelle existence pleine\nd'incertitudes, jeter un coup d'œil sur la route parcourue, examiner sa vie\npassée et se préparer, par la méditation, au terrible jugement de Dieu ! Mais\nnon, l'on court d'abord à son plaisir : trahit sua quemque voluptas !\n"}, {"page_pdf": 566, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3399, "texte": "                              UNE BELLE AME                                 481\n\n\n   — Qu'est-ce que vous dites ? interrompit Madame Vassy.\n   — Rien, Madame, rien! c'est du latin. Excusez-moi de m'être laissé\nentraîner de la sorte. Le cas de Monsieur Miette en est la cause. Mais je vous\nsupplie de croire que je n'ai contre lui-même aucune animosité. Vous disiez\ndonc qu'il était veuf et sans enfants probablement?\n   — Non, Monsieur le curé, il a deux filles et cinq fils, qui sont tous mariés,\nsauf le dernier et qui l'ont rendu grand-père déjà plusieurs fois. ».\n   L'abbé Chantematin qui, à ce moment précis, tenait sa tabatière ouverte\net s'apprêtait à y prendre une prise, referma d'un coup sec, le couvercle\nd'écaille et serra dans sa main la petite boîte qu'il tournait dans tous les sens.\nIl comprenait de moins en moins la détermination de Madame Vassy et la\npsychologie de Monsieur Miette lui semblait tout à fait obscurcie de ténèbres.\nComment ce vieillard songeait-il à fonder un nouveau foyer, puisque ses\nenfants et petits-enfants l'entouraient de leur affection et l'empêcheraient\nd'achever sa vie dans la solitude et dans le délaissement? L'on admet encore\nqu'un sexagénaire se remarie quand il est seul au monde : il peut avoir besoin,\npour réchauffer ses vieux ans, d'une grande amie qui le soigne et le dorlotte.\nCar, dans ces conditions, la femme devient une sorte de parente plus atten­\ntive, dont le rôle, tout de prévenance et de consolation, consiste à écarter\nl'effroi d'une fin misérable, au milieu de gens intéressés ou indifférents. Et\nc'est bien ainsi que l'abbé Chantematin avait accepté — non sans quelque\nrépugnance — l'idée d'un second mariage. Il se disait que Mademoiselle\nJulie, secourue et reconnaissante, emploierait sa gratitude à adoucir les\nderniers jours de Monsieur Miette : il la voyait, comblée des bienfaits du\nbonhomme, désormais pourvue d'une belle fortune et constamment occupée\naux soins de sa nouvelle maison, s'ingéniant à entourer son mari d'un bien-\nêtre délicieux.\n    Mais non, ce n'était plus cela. Elle allait entrer dans une famille nombreuse,\nse trouverait au milieu de beaux-fils et de belles-filles, sans doute peu enthou­\nsiasmés de sa venue et peut-être disposés à lui faire grise mine, à l'épier, à la\ntenir en perpétuelle suspicion. Et si, par hasard, Monsieur Miette venait à\nmourir au bout de quelques mois, quelles ne seraient pas les vexations que\ntous ces gens là infligeraient à l'étrangère ? on s'empresserait de l'évincer et\nde la renvoyer poliment chez elle !\n    Non vraiment, Madame Vassy n'y pensait pas. Jeter de gaîté de cœur,\nMademoiselle Julie dans cet enfer, la condamner, pour échapper à la misère,\nà supporter les manies d'un viellard, les quolibets de toute une société et les\ndédains, hélas! trop naturels d'une famille entière ! Puisque Madame Vassy\ns'aveuglait ainsi, il parlerait, lui Chantematin, il ferait valoir des raisons\npuissantes, il plaiderait la. cause du bon sens et l'on finirait bien par se\nranger à ses avis.\n    « Je vous avoue, Madame, fit-il hardiment, que si, tout à l'heure, j'admet­\ntais comme possible le projet dont vous m'entreteniez, je l'envisage, mainte­\nnant, comme absolument irréalisable. J'ignorais que Monsieur Miette fût\npourvu d'une nombreuse famille et je vois là un obstacle des plus sérieux à\n son mariage avec Mademoiselle Julie, aussi bien en ce qui le concerne qu'en\n"}, {"page_pdf": 567, "page_imprimee": 482, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3102, "texte": "482                                DURENDAL\n\n\nce qui touche directement notre malheureuse amie. Et vous me permettrez\nsans doute, de vous exposer les motifs de mon obstination, qui d'ailleurs\nn'ont pas besoin d'être longuement développés pour frapper des yeux exercés\ncomme les vôtres. Je dis donc, premièrement, qu'en ce qui concerne Mon­\n sieur Miette... »\n    Madame Vassy arrêta d'un geste le brave curé parti maintenant à fond de\n train pour la discussion.\n    « Permettez, Monsieur le curé, Monsieur Miette depuis dix-huit mois\ncherche à se remarier. Le mariage est pour lui un état dont il ne peut s'éloi­\ngner plus longuement. Il se remariera donc, à coup sûr, et j'estime que je lui\nrends un service éminent en lui faisant épouser Mademoiselle Julie, qui\nest bonne, et dont il est digne sous tous les rapports. J'empêche ainsi notre\nveuf de contracter quelque union singulière, ce qui ne manquerait pas\nd'arriver, pour peu qu'il fût délaissé de ses amis et abandonné à lui-même.\nVous voyez donc, qu'en ce qui le concerne, comme vous dites, ce sont ses\nintérêts que je d é f e n d s .\n    L'abbé Chantematin ne trouva rien à répondre à cela. Il se contenta\nd'avancer les lèvres en une moue significative.\n    « Je mettais, pensa-t-il en lui-même, de la psychologie là-dedans; mais\nc'est bel et bien la physiologie qui s'impose. Monsieur Miette me paraît tout\nà fait galant pour ses soixante-cinq ans. Pour un peu je le comparerais à l'un\nde ces vieillards d'Israël, qui brûlèrent jadis de convoitise lorsqu'ils surprirent\nla chaste Suzanne au bain. Me préserve toutefois le ciel de pousser plus loin\nla comparaison ! »\n    Madame Vassy avait brusquement interrompu la phrase de l'abbé Chante-\nmatin. Il jugea inutile de reprendre la discussion à son point de départ et\nchercha simplement à lui donner une autre forme.\n    « Dans tous les cas, Madame, dit-il, je n'aperçois pas jusqu'ici les avan­\ntages considérables dont vous aviez parlé pour Mademoiselle Julie. Les\nquelques détails que vous me donnez sur Monsieur Miette, me font plutôt\nl'effet d'être des inconvénients. Je regrettre de m'exprimer de la sorte; mais\nil vaut mieux, n'est-ce pas, examiner entre nous ce projet délicat, avant de\nlui donner corps ? Et d'ailleurs, il est convenu que je joue ici le rôle de\nl'avocat du diable et que je ne charge mon saint que pour mieux l'honorer\n plus tard. »\n    Le pauvre abbé commençait à avoir des remords, car il voyait que\n Madame Vassy se troublait et défaisait sa broderie, devenue confuse et\nembrouillée. Alors il s'amadouait et semblait, par sa docilité, inviter à des\nconfidences nouvelles.\n    Madame Vassy ne se fit pas prier :\n    « Vous êtes curieux de savoir, dit-elle, ce qui me pousse à proposer ce\nmariage à Mademoiselle Julie. Le voici : je vous ai fait entendre que\nMonsieur Miette jouissait d'une très belle situation de fortune. Il possède à\nReims une cave de champagne des plus renommées. La fabrication de son\nvin lui rapporte des revenus considérables, qui ne font, paraît-il, qu'aug­\nmenter d'année en année. Il m'a confié qu'il avait bien une vingtaine de\nmillions.\n"}, {"page_pdf": 568, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3346, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   483\n\n    — Vingt millions ! s'écria l'abbé, dont les yeux s'écarquillèrent, comme\ns'il avait entrevu d'un coup les trésor d'Haroun-al-Raschid.\n    — Oui, mon cher curé, vingt millions! Vous concevez que Mademoiselle\nJulie ne serait point malheureuse avec lui. En outre, Monsieur Miette lui\nassurerait un capital dont elle pourrait disposer en toute propriété et une\nrente viagère qui s'élèverait à un joli chiffre. Vous voyez donc que, si son\nmari disparaissait, elle ne continuerait pas moins de vivre dans le bien-être\net vous m'accorderez que c'est là le point important. Maintenant vous me\ndemanderez peut-être si Monsieur Miette est tout disposé à épouser Made­\nmoiselle Julie. Je vous répondrai qu'il l'épousera demain si elle veut : il l'a\nvue dimanche à la messe; sa bonne tournure, sa taille élégante et son visage\nbien conservé lui ont plu infiniment. Je gagerais qu'il en est amoureux fou et\nqu'il serait homme à lui faire une déclaration, si nous ne le retenions pas. Car\nle portrait moral que je lui ai tracé achève de l'enthousiamer : je n'ai ménagé\naucun éloge, je n'ai passé sous silence aucune vertu. D'ailleurs il m'a suffi\nde dire la vérité, car elle est si charmante et si parfaite, notre chère Julie ! Ce\nserait une si bonne action que de lui faciliter ce mariage, qui la rendrait\nheureuse pour la fin de ses jours. Voyons, Monsieur le curé, vous n'hésiterez\nplus ! »\n    L'abbé Chantematin ruminait toujours quelque prétexte dans sa cervelle.\n    « Ce que je ne puis admettre, fit il, c'est que Monsieur Miette, avec ses\nsoixante-cinq ans, ses sept enfants et ses vingt millions, cherche encore une\nfemme !\n    — Affaire de tempérament... insinua Madame Vassy. Puis elle ajouta\nbien vite :\n    « Affaire aussi de charité : car depuis qu'il connaît la situation de notre\nprotégée, son infortune lui paraît extrêmement digne d'intérêt et il ne\ndemande qu'à faire épanouir la richesse, là où poussent maintenant les mau­\nvaises herbes de la pauvreté.\n    — C'est d'un bon cœur, reprit Monsieur Chantematin. Seulement — vous\nsavez, je pense aux qu'en-dira-t-on! — seulement le monde ne verra-t-il pas\ndans ce mariage un marché? Ne publiera-t-il pas partout que Mademoiselle\nJulie n'a épousé Monsieur Miette que pour son argent ? N'ira-t-il pas même\njusqu'à insinuer qu'elle a multiplié les intrigues pour arriver à conclure cette\nbonne affaire, qu'elle a fait la coquette, qu'avec son habileté féminine elle a\ncapté un vieillard crédule et richissime? Que sais-je! moi. Je ne suis pas\nversé dans la science du cœur humain, ainsi que les moralistes et les phsy­\nchologues qui pronostiquent les moindres événements et qui tirent les con­\nclusions les plus doctorales à propos de tout. Cependant mes cheveux blancs\nm'ont acquis une certaine expérience et je prévois que cette grande richesse,\ndont vous me parlez, sera une source de médisances et de mauvais propos.\n Mon Dieu, je tiens trop à la réputation de Mademoiselle Julie pour l'exposer\nainsi aux méchancetés d'une société, hélas ! très portée à ne considérer que le\nmal et très encline à répandre sur le prochain les fables les plus absurdes.\n    » Et d'ailleurs, Madame, — permettez à un prêtre cette réflexion toute\nspirituelle — la surabondance des richesses, arrivant après la misère noire,\n"}, {"page_pdf": 569, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2617, "texte": "484                              DURENDAL\n\n\n serait-elle un bien pour l'âme de Mademoiselle Julie? Il est permis d'en\n douter. Habituée à une vie de sacrifices et d'abnégations, elle passerait,\n sans transition, à une existence de luxe qui lui enseignerait à ne point borner\n ses désirs. Au sein de la richesse l'âme s'amollit vite ; l'on en vient rapide­\n ment à ne plus rechercher que ses aises, à ne plus voir que sa fortune et\n que soi-même. « Sachez que l'amour de vous-même vous nuit plus qu'aucune chose\n du monde », dit l'Imitation et cette parole est profondément vraie. Mais\n pardonnez-moi, Madame, voilà que je prêche! J'oublie qu'il n'est point\n question de sermon et que je vous avais promis la bienveillance la plus\n entière. »\n    Monsieur Chantematin, très sérieusement ému, ne pouvait soutenir plus\n longtemps une conversation qui bouleversait de fond en comble ses idées\nsur le mariage et sur la société. Car il n'admettrait pas que l'union de l'homme\net de la femme fût une mise en commun d'intérêts égoïstes. Il lui semblait\nqu'au contraire ce devait être la fusion de deux âmes dans une affection hon­\nnête et solide, la pierre angulaire d'un nouveau foyer peuplé d'enfants, la\nchaîne indestructible qui lie, dès l'aube de la vie, l'époux à l'épouse, pour les\nrendre forts contre les vicissitudes et les heurts de chaque jour.\n   Il se représentait Mademoiselle Julie et Monsieur Miette, aux pieds de\nl'autel, venant, comme des jouvenceaux, solliciter la bénédiction du prêtre.\n   « Et si c'est moi qui les marie ! pensa-t-il à part lui, comment pourrai-je\nbien leur appliquer. les admirables paroles de la messe des épousailles ?\nAucune, ce semble, ne leur conviendra. Voyons, me sera-t-il permis raison­\nnablement de dire à Monsieur : Que votre épouse soit comme une vigne fertile qui\ngrimpe aux flancs de votre maison! Que vos fils soient comme les jeunes plants de\nl'olivier autour de votre table! » Ne sera-ce point profaner la parole sainte que\nleur souhaiter de voir les enfants de leurs enfants jusqu'à la troisième et à la\nquatrième génération : usque in tertiam et quartam génirationeml Ah! que saint\nPaul a raison de proclamer ce sacrement très grand dans le Christ et dans\nl'Eglise et que Madame Vassy a tort d'en vouloir faire un palliatif à la\nmisère, un remède au tempérament ! »\n   Ainsi ratiocinait l'abbé Chantematin.\n   L'arrivée de Monsieur Alexandre Miette lui-même coupa court ses intimes\nréflexions. Il se leva pour venir à lui, l'air affable, mais le maintien quand\nmême embarrassé.\n                                                    Vicomte D'HENNEZEL.\n  (A continuer.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-007", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 485, "page_fin": 485, "titre_corps": "Le Portique d’Amour", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Gaston Della Faille de Léverghem", "ancre_debut": "Le Portique d'Amour Pour l'album d'une fiancée", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 570, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1547, "texte": "Le Portique d'Amour\n\n                                             Pour l'album d'une fiancée.\n\n Les fiançailles sont une porte    rustique\n Qui s'ouvre sur un beau jardin, plein de musique,\n D'oiseaux, de frais parfums et de fruits sans pareils.\n Un petit enfant blond, le carquois à l'épaule,\n Va, vient, rôde alentour sur le bout des orteils,\n Vous poursuit en riant, Madeleine, et vous frôle,\nEt vous lutine avec la clef du jardin clos.\nMais l'amour est toujours pris à de jolis mots :\n Vous n'eûtes qu'à parler, et vous êtes entrée,\nEt voilà, sous des flots de lumière dorée,\nDevant vous, l'avenue immense du bonheur!\nPuissiez-vous y marcher d'un pas lent et flâneur,\nSur la pente des ans doucement        entraînée\nVers les riants lointains de votre destinée!\nJ'aime à vous voir ainsi, belle de vos vingt ans,\nDebout, tel un exquis symbole du         printemps,\nDans le cadre embaumé de cette porte ouverte :\nLa vigne étend sur vous sa frêle arcade verte;\nAutour de votre front, la glycine      répand\nSes grappes d'améthyste;    et ce rosier     grimpant\nAccroche aux longs plis droits de votre robe blanche,\nUn élégant rameau, si lourd de fleurs qu'il penche...\nOh! oui, votre jeunesse est radieuse à voir\nParmi toutes ces fleurs du rêve et de l'espoir!\n— A cet arc triomphal souffrez que je suspende,\nComme un présent d'ami, la plus humble           guirlande.\nD'autres se faneront peut-être : elle, jamais :\nMadeleine, voici ma gerbe de souhaits!\n\n                        GASTON DELLA F A I L L E DE LÉVERGHEM.\n\nJuillet 1903.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-008", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 486, "page_fin": 487, "titre_corps": "L’Inauguration du monument Georges Rodenbach", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "L'Inauguration du Monument Georges Rodenbach Le monument Rodenbach", "ancre_fin": "comprendra-t-il", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Discours de M. 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L'un se\nnommait Edgar Pattyn et devint prêtre, l'autre était Emile Verhaeren.\n   A cette époque certains poèmes de Rodenbach révélaient une sentimen­\ntalité, une vision alanguie des choses, qui pouvaient faire pressentir l'œuvre\nfutur.\n   Et bientôt le Poète a donné son premier livre, et bientôt succèdent\nd'autres livres. Ceux qui comprenaient leur esprit mélancolique et sentaient\nleurs infinies délicatesses, devinèrent qu'un artiste exceptionnel, nouveau\ndans l'impression et par l'expression, glorifierait la terre de Flandre.\n   Georges Rodenbach quitta Gand. Il se fixa à Paris. Là-bas, il apportait\ncomme un reflet du ciel natal, de la mystique douceur de ses villes, et\npar-dessus tout, de cette Bruges adorable qui achève indéfiniment son pur\nrêve gothique, le long des canaux où les cygnes remuent un peu le silence,\nau pied des beffrois où l'ombre des siècles s'allonge.\n   L'absence aviva l'image de ces décors. Dans la grande ville, éblouissante et\nsonore, Rodenbach perçut davantage l'âme recluse et la piété assourdie qui\nhante les vieux murs de la cité flamande. Désormais, comme un souffle chargé\nde l'odeur des cierges et du parfum des encens, l'inspiration lui arriva des\nBéguinages naïfs et recueillis, si lointains et si proches de son cœur !\n   Il obtint la récompense de sa fidélité. La France écouta cette voix étran­\ngère, elle devint attentive à cet accent dont les inflexions la surprirent et la\nconquirent aussitôt.\n   Emile Verhaeren s'est écrié, dans un magnifique mouvement d'éloquence :\n   « On discutait ses idées, on commentait ses commentaires, sa pensée brilla\n"}, {"page_pdf": 572, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2621, "texte": "      L'INAUGURATION DU MONUMENT GEORGES RODENBACH                            487\n\n\ndans cet énorme faisceau de forces que Paris dresse comme des armes intel­\nlectuelles, chaque matin, devant le soleil ! »\n   Après le chantre des Campagnes Hallucinées et des Villes Tentaculaires,\nM. Gustave D'Hondt prit la parole en flamand. Son-discours fut d'une parfaite\ntenue littéraire et d'une émotion communicative. Il convient de féliciter\nM. D'Hondt. Pendant qu'il rendait hommage à un noble artiste disparu,\ndevant le cénotaphe, près de la sœur du défunt, quelques flamingants, ayant\ndistribué un pamphlet injurieux pour la douce mémoire du Poète, faisaient\nentendre maintenant des coups de sifflet et poussaient des cris de colère. Le\nridicule le disputait ici à l'odieux. Un agent de police mit les tristes mani­\nfestants en fuite.\n   M. le docteur Delangre, au nom de la ville de Tournai où naquit Georges\nRodenbach, apporta le tribut de son admiration.\n   Enfin Firmin Vanden Bosch, le principal organisateur de cette commé­\nmoration, s'avança. Nous reproduisons plus loin les paroles fortes et tou­\nchantes qu'il prononça en remettant le monument à la ville de Gand. M. le\nbourgmestre Braun lui répondit avec une dignité et une largeur de vues, qui\nauront eu de l'écho dans certaine ville voisine.\n   Firmin Vanden Bosch a bien mérité de l'Art.\n   En notre pays, l'exaltation solennelle et publique d'un écrivain est une\ntémérité à peu près nouvelle. L'esprit des politiciens, les tendances des\nsociologues, paraissent seuls dignes d'accaparer l'attention; le rêve d'un\nPoète n'est jamais tenu que pour très négligeable par l'immense majorité du\npeuple belge, — un peuple éminemment pratique...\n   Dans l'ancien Béguinage de Gand, voici que s'élève, au souvenir d'un\nhomme qui fut un artiste et qui ne fut que cela, l'œuvre impressionnante de\nGeorges Minne.\n   Hors d'un sarcophage se soulève la Résurrection... Une figure de femme,\npensive mais sereine, et dont le songe demeure attaché au passé. Le linceul\nglisse sur son épaule. Elle est déjà la vie, elle est encore la mort. Et les lignes\nde toute l'œuvre animent d'un frisson moderne le rappel de l'art médiéval.\n   On a gravé sur la pierre les derniers vers de Georges Rodenbach :\n                 Quelque chose de moi, dans les villes du Nord,\n                 Quelque chose survit de plus fort que la mort...\n                 Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.\n  Dans l'ancien Béguinage, peut-être un passant s'arrêtera, troublé, et com­\nprendra-t-il...\n                                                             GEORGES VIRRÈS.\n\n\n\n              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-009", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 487, "page_fin": 489, "titre_corps": "Discours de M. 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Firmin Vanden Bosch\n  Dans ce cadre qui fut propice à son rêve et qui reste un peu comme le\nsymbole brisé de son art, c'est l'artiste belge et le poète de Flandre que nous\navons voulu honorer en Georges Rodenbach.\n"}, {"page_pdf": 573, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3335, "texte": " 488                                DURENDAL\n\n\n     Que l'artiste en prolongement de son geste de novateur, que le poète pour\n l'incarnation de son rêve ait choisi, parmi nos deux langues nationales, telle\n expression plutôt que telle autre, qu'importe I si son geste tendit à agrandir le\n patrimoine intellectuel de son pays et si son rêve, délicate et frileuse floraison,\n germa à même la terre patriale...\n     En présence de ce monument — le premier qui soit élevé à un Jeune\n Belgique tombé sur le champ de bataille de la pensée — je veux saluer ces ini­\n tiateurs vaillants de 1880 qui restituèrent à notre pays une conscience artis­\n tique libre et spontanée, renouèrent et reforgèrent au feu de leur enthousiasme\n la chaîne rompue des grandes traditions artistiques et Siegfrieds ardents\n réveillèrent, d'un baiser de leurs vingt ans, Brunehilde endormie à l'ombre de\n l'indifférence...\n    A ce mouvement de rénovation qui parut téméraire jusqu'à ce qu'il fut\n victorieux, Georges Rodenbach, dont la sensibilité un peu féminine se recro­\n quevillait d'instinct devant toute activité, apporta moins la contribution de ses\n énergies critiques que l'appui et la justification de son œuvre poétique.\n    D'aucuns ont pu méconnaître ce qu'on me permettra d'appeler le natio­\n nalisme de cette œuvre, et ses correspondances intimes avec l'âme flamande...\n    Ils oublièrent ceux-là que l'âme flamande ne se proféra pas que par les\n exploits violents et glorieux des « goedendags » et par les fêtes luxuriantes et\nharmoniques des formes puissantes et des rutilantes couleurs; dans la\n généalogie de notre art, à côté de la lignée de Rubens à qui s'apparentent,\ndans les lettres actuelles, des peintres verbaux, tels Verhaeren et Stijn Streu­\nvels, il y a la lignée de Memling, le génial adorateur de l'Agneau, dans le\nsouvenir duquel communièrent Guido Gezelle et Georges Rodenbach.\n    Ah! il nous appartient, il est bien de chez nous, ce pâle romantique du\n Nord, dont l'élégante et mélancolique silhouette se détache sur l'horizon loin­\ntain de nos adolescences ; ses yeux semblaient receler un lambeau des brumes\nqui flottent le soir, en écharpes nostalgiques, au-dessus des eaux dormantes\nde nos canaux ; ses cheveux étaient blonds de la blondeur des épis murs de\nnos plaines; tout son être, son âme surtout où le culte de l'art trôna à la façon\nd'un intransigeant sacerdoce, avait un peu de la hauteur dédaigneuse de nos\nbeffrois ; oiseleur de rêves, il promena sa pensée parmi les tristesses vespé­\nrales des quais, dans la morne solitude des banlieues, à l'ombre grandiose\ndes cathédrales, et d'un geste lent et prématurément las, il captura dans les\nfilets de ses vers, finement ouvragés à la façon d'une dentelle de béguinage,\ntoute l'émouvante mélancolie des choses anciennes, tous les sourires graves et\ndoux du passé !\n    Un jour Paris, qui n'a pas cessé de sacrer de royauté les poètes, attira\nGeorges Rodenbach, mais ne le conquit point : fêté, adulé, sentant sur son\nfront le frisson exaltant du laurier de la gloire, il demeura, auprès de l'intellec­\ntualité française, l'ambassadeur passionné des mystiques originalités de notre\nrace.\n    C'est cette obstinée fidélité à l'idéal natal que nous glorifions aujourd'hui\nen Georges Rodenbach.\n    Nous avons l'honneur de remettre à l'édilité gantoise, ce marbre qu'un\n"}, {"page_pdf": 574, "page_imprimee": 489, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1699, "texte": "      L'INAUGURATION DU MONUMENT GEORGES RODENBACH                                      489\n\n\nartiste, qui est u n e des plus belles espérances de notre sculpture, œuvra à la\nm é m o i r e d'un poète qui est un de nos p l u s chers souvenirs.\n    Q u ' e n la p e r s o n n e de son premier magistrat, la ville de G a n d soit remer­\nciée d u coin de terre privilégié qu'elle accorda a u chantre du Règne du Silence :\nà son â m e ardente et triste, le voisinage sera d o u x de ces arbres pacifiques;\nces h a u t s pignons dentelés projetteront sur sa mémoire u n e ombre qui lui sera\nc h è r e , et le c h a n t du carillon s'égrenant a u loin en sourdine m u r m u r e r a a u\npoète comme u n e promesse de la gloire qu'il rêva :\n\n                   De ne pas trop périr et d'être un peu sauvé\n                   Et de laisser de soi dans les barques humaines.\n\n\n\n   Un lunch réunit, après la cérémonie, une cinquantaine de convives à l'Hôtel de la\nPoste.\n   Firmin Vanden Bosch présidait, ayant à sa droite M. Carbonnelle, bourgmestre de\nTournai, et à sa gauche Emile Verhaeren.\n   A l'heure des toasts, Firmin Vanden Bosch porta la santé du fils de Georges\nRodenbach.\n   Le sculpteur Van der Stappen but a Georges Minne.\n  M. Thomas Braun communiqua une lettre de M. le Ministre des Beaux-Arts s'excusant\nde n'avoir pu assister à l'inauguration du monument et donna lecture d'un télégramme\nenvoyé par un groupe d'admirateurs russes.\n   MM. De Saegher et Van Brabant, membres du comité, firent valoir le zèle de leur\nprésident. Puis on remercia la députation de la ville de Tournai, on salua affectueusement\nla famille du Poète. MM. Carbonnelle et Lebrun-Rodenbach remercièrent en termes\nsentis.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-010", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 490, "page_fin": 491, "titre_corps": "Effacée…", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Mad.", "ancre_debut": "Effacée A Mère Les petites mains", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 575, "page_imprimee": 490, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1771, "texte": "Effacée...\n\n                                                            A Mère.\n\n\n               LES petites mains ont parfois tant cousu, tant cousu,\n                 qu'elles ne peuvent plus tenir l'aiguille, et\n                 tombent, lassées, presque jointes, en un nid\n                 tiède où viennent mourir les derniers rayons\n                 de jour.\n                    Elles se laissent choir sur l'ouvrage inachevé\n                 dont la blancheur s'imprécise, la nuit venue;\n                 une mélancolie tranquille émane d'elles, tandis\nque, mollement, les doigts jouent avec le dé d'acier poli.\n   Les petites mains sont pâles et douces comme le satin ; sous la\npeau fine, on voit courir la vie des veines bleues.\n   Elles ont si souvent travaillé les mousselines légères, les\nguimpes plissées, qu'elles en ont gardé la transparence et la\ncandeur. Elles disent une vie laborieuse, elles poursuivent sans\ncesse leur travail habile, elles ne peuvent — inactives — coucher\ndans le creux de la jupe leur grâce triste de pétales détachés :\nla maisonnée compte sur leur adresse.\n   ... L a haute fenêtre verse un jour frais. A travers la robe\nd'une communiante, les bonnets de nouveau-né ou le voile d'une\npromise, elles tirent de larges aiguillées : on dirait qu'elles\nprennent leur vol !\n   Les frémissements rapides qui froncent l'étoffe vierge les\nagitent d'un battement d'ailes et la batiste unie se ride comme\nl'eau que le vent frôle. P u i s aussi, sur la toile ourlée, blotties\nl'une contre l'autre, telles des colombes, les petites mains\nbrodent une guirlande incolore et mate, en suivant l'ongle qui\nles dirige...\n   Elles ne s'arrêtent qu'à la nuit close, unissent leurs paumes\ndouces... prient... rêvent, alanguies :\n"}, {"page_pdf": 576, "page_imprimee": 491, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2034, "texte": "                           EFFACÉE...                        491\n\n   Elles attendent le baiser qui récompense les doigts coura­\ngeux, l'anneau d'argent qui lie les promesses murmurées... elles\nattendent l'épanouissement d'un bonheur entrevu.\n   Ainsi nouées, on dirait une coupe de chair où l'on voudrait\nboire le bonheur — un bonheur chaste et blanc comme elles —\ntimidement offert.\n   Parfois — palpitantes d'espoir nouveau — elles tiennent une\nfleur : une primevère,... une giroflée,... un iris mauve...\n   C'est au fond d'un jardinet fermé où les roses trémières\ngardent des choux ventrus, où des pois de senteur, de grands\nlis, des œillets simples — pleins d'abeilles — bordent le\npotager. Le son des cloches vient y traîner dans le silence des\naprès-midi domicales. Un bosquet de lilas fanés abrite le banc,\npeint en vert, où ils viennent s'asseoir...\n    Confiantes, les petites mains espèrent l'heure bénie où ces\nautres mains — rudes, gauches — les prendront, comme des\noiseaux fatigués, pour qu'ils reposent en paix.\n    Et doucement, à l'heure vague, où la lumière décroît sous le\n regard indécis d'une première étoile, elles élèvent en tremblant\n la fleur donnée, vers les lèvres qui la baisent tout bas.\n    Alors, au fin matin d'une nouvelle semaine, elles recom­\n mencent à bâtir des choses délicates dans la chambre claire où\n les jours glissent sans bruit. Un coucou y chante les heures\n monotones. Un pot de réséda y exhale son parfum banal et\n discret.\n\n\n   Elles ont vainement attendu, les petites mains !\n   Elles ont cousu, dans la virginité des tulles leur patience...\nleurs humbles espoirs...\n   Toujours plus pâles, elles ont continué leur ouvrage facile,\ns'accrochant, en secret, à des rêves plus lointains, jusqu'au\njour où, toute diaphanes, elles se sont envolées.\n   Et dans le grand ciel bleu, elles coudront encore, sans doute,\navec de fragiles fils de la Vierge, les nuages qui passent... les\nrobes d'anges que le vent déchire sans trêve.\n                                                         M AD.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-011", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 492, "page_fin": 497, "titre_corps": "Deux Interprètes musicaux de Guido Gezelle : Joseph Ryelandt — Louis Mortelmans", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Martens", "ancre_debut": "Deux Interprètes musicaux de Guido Gezelle", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 577, "page_imprimee": 492, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2329, "texte": "Deux Interprètes musicaux\n                   de Guido Gezelle\n              Joseph Ryelandt. » Louis Mortelmans\n\n\n\n                  GUIDO Gezelle, — celui peut-être qui réalise le plus      parfaite­\n                     ment à mes yeux l'idéal du Poète, celui que je serais tenté\n                     d'appeler le plus profond, le plus sincère, le plus émou­\n                     vant des poètes, s'il n'était puéril et vain de vouloir établir\n                     une hiérarchie entre les artistes de génie, — Gezelle four­\n                     nira longtemps des textes aux compositeurs flamands de\n                     liederen. Ses petits poèmes semblent les plus parfaits\n                     inspirateurs de mélodies et de rythmes qu'on puisse rêver.\n                     Ceux qui recherchent la légèreté, la vivacité, le pittoresque\naccompli dans l'image et dans le verbe, l'expression amoureuse et vive de la\nnature, y trouveront leur compte ; ceux qui demandent l'intériorité, l'Innigkeit,\nla pensée sublime ou touchante, le cri de l'âme, le cri de l'homme qui émeut\njusqu'aux larmes, y trouveront les merveilles que l'on sait — que l'on com­\nmence à savoir. Néanmoins, l'auteur de Tijdkrans et de Rijmsnoer présente à\nl'interprète musical de graves difficultés, à raison même de la perfection et de\nla liberté de sa forme qui viendra souvent contrarier l'essor de la pensée mélo­\ndique. Au point de vue de l'écriture, mais non pas de l'inspiration, il est plus\nfacile d'adapter une mélodie à un texte médiocre et inconsistant que d'en créer\nune adéquate à une poésie parfaite. Et ces poèmes sont si achevés, don­\nnent une impression si complète, si musicale en eux-mêmes, qu'il est sca­\nbreux de vouloir les revêtir d'un vêtement sonore supplémentaire. Heureux\nceux qui, loin d'en amoindrir l'expression poétique, réussissent à l'intensi­\nfier, à la rendre plus profonde et plus belle encore! Cette heureuse aventure\nvient d'arriver à deux de nos jeunes compositeurs flamands, Joseph Ryelandt\net Louis Mortelmans, que je tiens pour les deux musiciens les mieux doués\nde la jeune école belge, et qui dépassent, certes, en originalité, en sponta­\nnéité, en distinction et en vraie puissance, tel de leurs aînés à réputation\nbruyante.\n                                         •\n                                      • *\n"}, {"page_pdf": 578, "page_imprimee": 493, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3536, "texte": "          DEUX INTERPRÈTES MUSICAUX DE GUIDO GEZELLE                                      493\n\n\n    J o s e p h Ryelandt est déjà bien c o n n u des lecteurs de Durendal. L a parti­\ntion de son d r a m e lyrique Sainte Cécile, qui est sur le point de paraître chez\nl'éditeur Muraille, à L i é g e , permettra de juger ce que vaut et ce que p r o m e t\nc o m m e compositeur dramatique cet artiste de 33 a n s . E x a m i n o n s , en atten­\nd a n t , le recueil d e six liederen p a r u r é c e m m e n t d a n s la collection d e mélo­\ndies publiée par le Davidsfonds. Ces liederen interprètent six minuscules\npoèmes de Gezelle, tous d'inspiration religieuse, réunis sous le titre c h a r m a n t\nde Zielzuchten, « soupirs d'âme ». J u s q u ' à présent, Ryelandt s'est surtout\ndistingué, en fait de musique vocale, p a r des compositions religieuses (1).\nOn se rappelle ses Trois Chants spirituels (v. Durendal, n° d'août 1899). D a n s\nl'Idylle mystique, exécutée aux Concerts populaires l'avant-dernier hiver, il a\nconçu, selon l'exégèse chrétienne, le brûlant a m o u r du Cantique des canti­\nques, comme une allégorie de l'amour mystérieux qui unit l'âme à Dieu, d'où\nl'expression, à la fois passionnée et s u p r a h u m a i n e , quasi-extatique qu'il lui\nd o n n e . Ici encore, d a n s les Zielzuchten, nous trouvons l'unique inspiration\nreligieuse, et la première chose qu'on constate avec intérêt, c'est la remar­\nquable variété de sentiment de ces liederen — nouveau signe de l'infinie\nrichesse expressive d u sentiment religieux pour l'artiste, capable de le res­\nsentir avec sincérité et de l'exprimer avec ardeur.\n    Feuilletons rapidement, la p l u m e à la m a i n , ce petit recueil de prières\nmusicales.\n    1. O mocht ik!... « A h ! si je pouvais devant le saint T a b e r n a c l e me consu­\nmer d ' a m o u r c o m m e un cierge! » Sorte d'oraison jaculatoire dont l'accent\nfervent est a d m i r a b l e m e n t r e n d u p a r la musique.\n    2. Gaat van mij!... Arrêtons-nous à ce lied, qui me frappe par u n accent\ndramatique et des nuances très variées de sentiment. L e poète s'est inspiré de\nla parole de saint P i e r r e a u Christ : « Éloignez-vous de moi, Seigneur, car\nje suis u n p é c h e u r . » L ' â m e aux abois, fascinée par le mal, consciente de sa\nmisère et d e sa lâcheté, appelle sur elle-même la punition méritée et crie\nvers Celui qu'elle a offensé et qu'elle aime pourtant : « Éloignez-vous de moi ! »\nQuel accent de sombre énergie, voisine d u désespoir, le compositeur a su\nd o n n e r à ces quelques vers ! Quelle douleur touchante dans l'interprétation\nde ces mots : « Ik ben onweerdig dat ik U nog dierbaar zij! (je suis indigne d'être\nencore aimé de Vous).\n    3. Heere God van hemelrijken, prière naïve, d'une forme très simple et a b s o ­\nl u m e n t achevée, aspiration vers la patrie céleste, « encore si lointaine, h é l a s ! »\n [ach, hoe ver nog !).\n    4. O dierbaar Kruise Gods. Texte admirable. « O chère croix de m o n Dieu,\narrosée de sang, de s u e u r et de larmes, perce-moi d'un dard d'amour, afin\nq u e m o n cœur, désormais rivé à toi, ne puisse plus jamais s'en détacher. »\n\n\n  (1) Ses six mélodies françaises, publiées il y a quelques années chez Muraille, quoique\ntrès remarquables, sont bien dépassées par ses œuvres plus récentes d'inspiration\nreligieuse. En fait de musique de chambre, son œuvre la plus importante, le Quintette\nen la mineur, pour piano et archets, rient de paraître chez Muraille, en même temps\nqu'une délicieuse Sonatine pour hautbois.\n"}, {"page_pdf": 579, "page_imprimee": 494, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3257, "texte": " 494                              DURENDAL\n\n\n Ce lied est, à mon sens, le plus beau du cahier au point de vue de l'expres­\nsion émouvante, de l'interprétation serrée du texte. L'invocation adorante\ndu début, développée d'abord en mineur, ramenée à la fin et résolue sur\nl'accord majeur, l'accent poignant donné aux mots bebloed, bezweet, begoten met\ntranen, la phrase passionnée et richement modulée qui affirme la promesse\nd'amour, tout contribue à intensifier l'impression.\n   5. Armoede lief, « chère Pauvreté ». Ce lied me paraît le plus intéressant au\npoint de vue formel ; la musique rend à merveille cette sensation de pauvreté\njoyeuse, franciscaine; la mélodie, d'une forme très simple, presque monotone,\ndans une tonalité de plain-chant (la mineur sans note sensible) est sobrement,\naustèrement harmonisée; elle comporte deux petits couplets identiques : au\nsecond, un dessin d'accompagnement qui fait songer à un dessin de violon\nsolo monte et plane délicieusement sur le chant.\n   6. Brandt los, mijn hert! Encore un merveilleux petit poème. « Brûle tes\nliens, mon cœur, arrache-toi à tout ce qui entrave l'essor de ton vol; délivre-\ntoi de ce cachot et de ces chaînes, voici qu'à travers ses larmes ton œil aveugle\na vu la lumière. Brûle tes liens, mon cœur, brûle tes liens, voici que l'ascen-\nsion commence! » L'interprétation musicale, mouvementée et vibrante à\nsouhait, est digne du texte. Que dire de plus?\n   Quant aux qualités de l'écriture, je ne me sens pas d'humeur à les discuter,\nni à saupoudrer des quelques réserves d'usage l'éloge détaillé qu'il en faudrait\nfaire; il suffit ici de signaler la haute inspiration de ces chants et d'en­\ngager vivement les amateurs de noble et belle musique à en prendre con­\nnaissance.\n                                       *\n                                      * *\n\n   J'eus assez brusquement, il y a deux ans, l'intuition de la valeur musicale\nde Lodewyck Mortelmans le jour où la partition de sa Symphonie homérique me\ntomba sous les yeux. Quelques semaines après, j'entendis cette œuvre à\n Bruges dans un concert de musique nationale, à côté de l'Idylle mystique de\n Ryelandt et de l'Immortel amour de Léon Dubois, et de ce jour je tins Mortel­\nmans pour un des plus sérieux et des plus nobles artistes de notre pays. Par\nquel concours de circonstances une œuvre de cette valeur n'a-t-elle point\nencore figuré sur les programmes de Bruxelles? A mon humble avis, elle\naccuse un tempérament de symphoniste vraiment exceptionnel et une person­\nnalité déjà singulièrement dégagée, et sans effort, des influences ancestrales,\nbien qu'elle éveille parfois des ressouvenirs beethovéniens et wagnériens.\nNous en tenterons peut-être un jour une analyse. Et voici qu'un recueil de\ndouze mélodies, sur des paroles de Gezelle, en deux cahiers coquettement\nédités par la librairie néerlandaise d'Anvers et de Gand, classe l'auteur parmi\nles plus exquis compositeurs de lieder que je connaisse.\n   Ces liederen exercent, plus que ceux de Ryelandt, une réelle séduction dès\nl'abord par leur charme mélodique indépendamment de leur valeur expres­\nsive. Une fois lues ou entendues, certaines se fixent dans la mémoire pour\nn'en plus sortir (Het strooien dak, Hoeschoon de morgendauw,'t Groeit een blomken),—\n"}, {"page_pdf": 580, "page_imprimee": 495, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3205, "texte": "        DEUX INTERPRETES MUSICAUX DE GUIDO GEZELLE                          495\n\n\nsans être à aucun titre pourtant des mélodies populaires : leur facture savante\net la difficulté de leur accompagnement les sauveront (comme les Ziehuchten)\nde la banalisation des exécutions médiocres. On reprochera peut-être à l'au­\nteur cette perfection mélodique qui soutient souvent la page musicale sans le\nsecours du texte. A tort; car l'adaptation expressive, l'interprétation de la\npensée, de l'image, du sentiment poétiques, n'en souffrent nullement; elles\nsont, au contraire, aussi remarquables en ces chants que la beauté formelle et,\nbien entendu, ce sont ces qualités d'expression qui en constituent le plus haut\nmérite, qui en font de l'art ému et émouvant.\n   Le second cahier est, à notre avis, supérieur au premier qui pêche un peu\npar manque de variété dans la facture : quatre liederen, les 2e, 3 e , 4 e , 5 e ,\nquoique interprétant, et fort heureusement, des poésies de sentiment divers,\noffrent une singulière ressemblance dans le détail : on y retrouve une même\nformule rythmique.\n   Analysons rapidement ces douze liederen en les groupant selon leur\ncaractère.\n   Voici d'abord des chants de joie. Hoe schoon de morgendauw! Une adoration\nnaïve et comme un étonnement d'enfant devant les fleurs fraîches mouillées\nde lumineuse rosée. Qu'elle est belle la douce nature de Dieu et que ce\ndoit être bien plus beau encore là-haut ! Ce lied a quelque chose d'étrange­\nment prenant avec sa mélodie si douce et fervente et son accompagnement\nberceur (difficile à bien jouer), d'une extrême souplesse, avec cet élan plein\nde mélancolie aux mots « hoe schoon moet ginder zijn! » et à l'exclamation\nfinale « hoe schoon ! » qui revient trois fois, comme si l'âme enfantine ne trou­\nvait plus de mots pour dire son admiration. — Het strooien dak est plus tendre­\nment naïf encore. Qu'il fait bon sous mon toit de chaume; neige et pluie n'y\n pénètrent point, et la douce paix seule y règne; le mot final vrede est merveil­\nleusement amené.\n   't Is de Mandel (la Mandèle, petite rivière de Flandre) : une des perles du\nrecueil. La fraîcheur délicate et le charme mélodique de ce lied sont extra­\nordinaires; c'est bien la joie candide et mutine de la petite rivière qui, dans\nle silence de la nuit d'été, va où Dieu la mène et rit de voir briller la lune, de\ncouler sans entraves et de trouver seule son chemin... Sur ce dernier trait, il y a\nUne amusante chute en mineur (p.) très inattendue : la petite rivière semble\nprendre un air mystérieux et ne pas vouloir nous dire comment elle s'y prend\npour trouver sa route.\n    A côté de ces trois liederen charmants et très semblables de facture, du\npremier cahier, se placent deux mélodies du second cahier : 't Meezeken (la\n Mésange), où le pittoresque rythmique domine, comme le texte l'indiquait\n d'ailleurs :\n                   Daar hipt en wipt, den tak omtrent.\n                   Een pimpermeesk'   half   zonneblend...\n\net un lied d'impression beaucoup plus profonde, 't Groeit een blomhen (une fleu­\nrette croît dans la prairie sous les herbes, à l'écart et loin de tout regard\nhumain; on l'appelle a l'amour de Dieu »), où la note pastorale est très bien\n"}, {"page_pdf": 581, "page_imprimee": 496, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3196, "texte": " 496                                 DURENDAL\n\n\nrendue, sans banalité et où règne une mélancolie douce et singulièrement\n pénétrante, qui n'apparaîtra peut-être pas à première lecture.\n   Après la joie douce, voici la joie débordante. Het jonge jaar (2e cahier) dit\nl'entrée triomphale du Printemps. Le texte me rappelle un délicieux « poème\nsans rime » d'Olivier-Georges Destrée, « Chevalier printemps... », bien que la\ndifférence soit grande entre l'impression de rêve préraphaélite de ce poème et\nla fougue passionnée, l'élan irrésistible du lied de Gezelle-Mortelmans, qui\névoque la poussée victorieuse de la sève printanière faisant lever au soleil les\nfleurs et les blés.\n   Voyons maintenant des mélodies de sentiment grave et fervent : De vlaam­\nsche taal (1) un hommage ému à la langue maternelle; ce lied me semble un\npeu inférieur aux autres; c'est le seul qui ne me satisfasse pas complètement.\nL'inspiration en est moins distinguée et originale; elle fait penser à Benoit,\net la ligne mélodique principale n'est pas exempte de banalité; mais il y a de\ntrès beaux passages : « tot dat ze, eens wakker... », et toute la conclusion. —\nPuis trois mélodies du second cahier : 't Avondt, un admirable petit tableau\nimpressionniste du crépuscule :\n\n                     Stille en, zonder ruit noch muit,\n                     Nijpt de nacht de dagkeerse uit.\n\n    — Heil u, moeder, un lied profondément touchant, d'une grande ferveur\n intime.— 'k Hoore tuitend hoornen (j'entends sonner des cors). Arrêtons-nous à\n cette page, la plus belle du recueil (avec les deux mélodies religieuses qu'il\n nous reste à signaler). Ici, tout est pure expression : le lied n'existe que comme\n interprétation de ces quelques vers étonnamment concis, et l'interprétation\n musicale est aussi concise que le texte. Une énergique sonnerie de cors qui\ns'éteint, mystérieuse et poignante déjà. « J'entends sonner des cors et le soir\nest proche... pour moi... Enfants joyeux et blonds, venez, car le soir est\n proche, venez plus près; que le Très-Haut vous bénisse, car le soir est\nproche », et l'accompagnement se réduit à de lents accords tristes, graves,\nd'une étrange mélancolie; puis, l'appel fatidique se renouvelle, une note\nunique répétée, formant pédale. C'est la mort qui est proche... Lisez attenti­\nvement ce lied; il vous paraîtra troublant à l'égal d'un lied de Schubert, mais\nsans âpreté et sans effroi (1).\n   Que dire, enfin, des deux superbes liederen religieux qui se trouvent au\ndébut et à la fin du premier cahier ? 't Pardoent... avec sa triple invocation\ninspirée de l'Angélus : « L'ange de Dieu, vêtu de nuée, a frappé sur la cloche.\nAve Maria... » Mortelmans n'a pas interprété ce texte comme l'eût fait un com­\npositeur épris seulement de pittoresque, qui eût esquissé un calme tableau\nvespéral avec des tintements de cloches lointains. Il en a fait une affirmation\nformidable et sacrée de foi sans peur et sans doute ; c'est, au moins, le senti-\n\n\n  (1) II est intéressant de comparer cette page avec celle, moins impressionnante, dans\nune note plus simple, très émue aussi, que le même texte a inspiré à Ryelnndt et qui a\nparu dans la collection De vlaamsche Lied, éditée par Wilford.\n"}, {"page_pdf": 582, "page_imprimee": 497, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1905, "texte": "        DEUX INTERPRÈTES MUSICAUX DE GUIDO GEZELLE                        497\n\n\nment que cette musique éveille en moi; je ne puis imaginer une gravité plus\nnoble et plus fervente dans l'expression religieuse. On peut égaler cela, mais\nje ne sais si on pourrait le dépasser. Et cette même élévation, cette même\nferveur s'affirment dans le dernier lied, Wierook (l'encens), qui est une admi­\nrable prière.\n   Le choix de ces douze poèmes entre mille autres, et parmi ceux de Gezelle,\nme semble caractériser assez bien le tempérament artistique de Mortel­\nmans. On est d'abord ravi d'y rencontrer, au lieu des désespérances, rancœurs\net spleens d'usage, une parfaite santé d'âme, une inspiration joyeuse, fraîche,\npresque enfantine où la gravité elle-même a quelque chose de candide. On\ns'étonne davantage de n'y point trouver « l'élément féminin ». Cette mise à\nl'écart du sentiment le plus exploité en musique et le plus accessible à tous\n— du moins sous son aspect superficiel — paraît bien voulue ici — et\nmomentanée: l'éternel susdit ne perdra rien pour attendre, car Mortelmans,\navec sa sensibilité ardente et pure chanterait dignement l'amour. Quoi qu'il\nen soit, un tel recueil suffit à montrer que l'horizon de nos émotions capables\nd'être exprimées par l'art est plus vaste et plus varié que celui des romances\namoureuses.\n   L'art bien flamand de Mortelmans nous charme doublement, par sa sincé­\nrité et par sa délicatesse. Après nous avoir séduit par sa ferveur candide, il\nnous retient par sa finesse et sa perfection formelle; cette perfection, cette\n sûreté de main et de goût sauvent l'expression de tout excès, font de ces\nliederen des pages accomplies au point de vue de l'écriture, ou rien ne\nmanque, ou rien n'est superflu.\n   Il faut attendre beaucoup de l'auteur de la Symphonie homérique et des Twaalf\nLiederen.\n                                                        CHARLES MARTENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-012", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 498, "page_fin": 506, "titre_corps": "Livres et revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LIVRES ET REVUES Petit-Cœur par Jean Viollis", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 583, "page_imprimee": 498, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2600, "texte": "LIVRES ET REVUES\n\n\n P e t i t - C œ u r , par JEAN VIOLLIS. — (Paris, Mercure de France.)\n   Un petit enfant, tout en nerfs et en sensibilité, s'éveille à l'amour pour une\njeune pimbêche de son âge, en souffre et en meurt. Voilà toute l'aventure\ninfiniment délicate et touchante de Petit-Cœur.\n   L'auteur de l'Emoi s'était déjà fait connaître par la teinte mélancolisée et\nprofondément attachante de sa psychologie. Petit-Cœur nous séduit au même\ndegré, et presque autant par le charme d'une langue subtile et nuancée que\npar la conception à la fois si simple et si poignante de cette touchante idylle.\nLes dernières pages qui nous racontent la mort si invraisemblable peut-être,\nmais si navrante de Séverin, les passages qui nous montrent Petit-Cœur\ndédaigné par la chipie qui lui a pris son cœur de treize ans, telles sont à mon\nsens les parties les plus exquises de ce délicieux récit.\n\nL e P e t i t a m i , par PAUL LÉAUTAUD. - (Paris, Mercure de France.)\n   Il n'y a guère à barguigner ici. M. Paul Léautaud est un écrivain donc de\ntalent, mais à quelle affligeante besogne littéraire ne l'a-t-il pas, cette fois,\nemployé! Le Petit ami est une œuvre cynique, immorale froidement et toute\npleine de corruption calculée et savante. Sans doute, faut-il relever l'accent\nd'apparence sincère de ce récit, mais en vérité, pour s'entendre narrer des\nconfessions semblables on préférerait de beaucoup le silence à la sincérité!\n\nS t a l k y e t C i e , par RUDYARD KIPLING. — (Paris, Mercure de France.)\n   Le premier qui lut un Kipling dans la traduction française, y prit un\nplaisir extrême. Et ce plaisir fut partagé par beaucoup de gens que l'érotisme\nou les complications psychologiques exagérées du roman français avaient\nacculés jusqu'à la fatigue. Et l'on put faire des éditions nombreuses du Livre\nde la jungle. Toutefois, fera-t-on bien de n'abuser point du Kipling et de\nfuir l'excès qui nous rendit récemment Sienkiewicz insupportable. Stalky et Cie,\npar exemple, est amusant à lire dans ses cinquante, premières pages. Les\ncinquante suivantes sont déjà pesantes à notre intellect. Le reste du volume\nest proprement illisible. Les collégiens anglais trouveront peut être un grand\ncharme à ces anecdotes longuement délayées et répétées à satiété. Nous\nvoulons, nous, plus de diversité et, franchement, il faut être Anglais et goûter\nl'humour particulier à ces gens-là pour se divertir au cours de quarante-cinq\npages à raconter comme quoi des potaches, voulant infecter le dortoir ce\nleurs camarades, y déposèrent en un coin mal visible, le cadavre d'un chat de\ngouttière...\n"}, {"page_pdf": 584, "page_imprimee": 499, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3264, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 499\n\nL e s O r t i e s , comédie dramatique, par SANDER PIERRON.\n   M. Sander Pierron est un écrivain probe et travailleur. Depuis ses pre­\nmières pages, il a constamment dirigé son effort dans un sens esthétique\nhautement louable. Certaines tendances morales, par contre, nous inquiètent\nchez lui, et notamment sa dernière œuvre, les Orties, est à ce point de vue\ninacceptable. La pièce a du mouvement, de la couleur, de la vie. Ses person­\nnages y tiennent des discours appropriés à leur mentalité comme à leur état\nsocial, la phrase y est littéraire, l'allure générale dramatique. Mais comment\nM. Sander Pierron espère-t-il un instant faire accepter son dénouement qui\nprésente l'inceste comme nécessaire et comme la seule issue possible à une\nsituation, passionnelle donnée? C'est là une grosse erreur, même au point de\nvue des convenances théâtrales si élastiques pourtant...\n\n L e T o c s i n , par H . FIERENS-GEVAERT. — (Paris, Ollendorff.)\n    Ce n'est pas dans cette revue qu'il est nécessaire de faire l'éloge du talent\n si hautement estimé de M. Fierens-Gevaert. Les facultés de moraliste, de\n psychologue, d'esthéticien, de critique qui jusqu'à ce jour avaient été appli­\n quées par l'auteur, avec un si rare bonheur, à des essais comme La tristesse\n contemporaine ou comme son beau livre sur Bruges, se sont cette fois effacés\n devant les dons d'imagination et d'émotion que M. Fierens-Gevaert a voulu\n faire servir à la composition de son premier roman. J'imagine que, malgré la\n tenue supérieure du Tocsin où de belles pages abondent, certains lettrés pré­\n féreront encore chez son auteur l'essayiste au romancier. Et, peut-être, les\n plus beaux passages, les morceaux qui sont vraiment hors de pair dans le\n Tocsin, sont-ils précisément ceux où l'esthéticien a pu librement se mouvoir.\n Nous citerons par exemple sa glose superbe sur la Grand'Place de Bru­\n xelles qui constitue à certains points de vue un hors-d'œuvre, mais combien\n'séduisant et inoubliable!\n\nL ' E p a v e , par J . - H . ROSNY. — (Paris, Plon.)\n   Voici un recueil de nouvelles où les frères Rosny semblent avoir voulu ras­\nsembler des témoignages de leur diversité singulière et de l'heureuse faculté\nde renouvellement qui est en eux. Peut-être les lettrés les plus raffinés regrette­\nront-ils que, dans la valeur assez inégale des contes réunis ici, les nécessités\nd'une production parfois forcément hâtive apparaissent fâcheusement. Les\nRosny sont de trop vrais et de trop personnels artistes pour qu'on se résigne\naisément à les voir dilapider en œuvres peu mûries ou mal achevées les\nheureux dons qui les distinguent. Ailleurs, la merveilleuse richesse de leur\npalette, cette puissance émotive qui leur permet de nous tenir haletants,\nsuspendus à certains de leurs récits, cette sorte de philosophie panthéiste et\ngrave qui est leur seule religion reprennent toute leur autorité et, même\nlorsque les idées des auteurs nous choquent, ils nous intéressent au plus haut\ndegré.\nL ' i n u t i l e E f f o r t , par E D . ROD. — (Paris, Perrin.)\n   M. Ed. Rod doit la situation peu tapageuse, mais si honorable, si vraiment\nenvironnée d'estime dont il jouit dans les lettres, à son éloignement des\n"}, {"page_pdf": 585, "page_imprimee": 500, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3346, "texte": "500                                DURENDAL\n\n\ncôteries et des chapelles, des manœuvres réclamières et américaines, à l'effort\nlent, progressif, loyal de son talent très réel. L'Inutile effort restera l'une des\nœuvres les plus significatives et les plus émouvantes de toutes celles qu'il a\nsignées. Le sujet en est emprunté à un fait divers douloureux dont Londres fut\nle théâtre naguère. Une jeune femme, Française, établie là-bas, fut accusée\nd'avoir précipité sa petite fille à l'eau, et condamnée à mort. M. Rod ne se\ncontente pas de tirer ici d'une erreur judiciaire terrible, tous les éléments\ndramatiques et apitoyants qu'elle comporte. Il a haussé son roman jusqu'à en\nfaire une étude pénétrante et cruelle de la responsabilité de nos actes en imagi­\nnant que l'abandon de son séducteur avait été la cause première des malheurs\nde la jeune femme et en nous montrant cet homme riche et en vue, reculant\ndevant la tâche de sacrifier sa situation mondaine pour sauver la vie de celle\nqui l'avait aimé. Malgré certaines invraisemblances ou quelques hors-d'œuvre,\nc'est un roman de tout premier ordre.\n                                                             EUGÈNE GILBERT.\n\nCharles de Lorraine et la Cour de Bruxelles sous le règne\n   d e M a r i e - T h é r è s e , par LUCIEN PEREY. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Fils du duc Léopold de Lorraine et d'une sœur du Régent, le « drôle de\npetit Charles » fut aimé, dès l'enfance, à la cour paternelle, plus gaie que celle\nde Versailles, pour sa gentillesse et son entrain, et continua de l'être, plus\ntard et partout, pour sa droiture et sa bonté. Lorsque son frère aîné François\neut, au prix de son duché, obtenu la main de Marie-Thérèse, Charles de Lor­\nraine entra au service de l'Autriche, guerroya contre les Turcs, les Bavarois,\nles Saxons et les Prussiens, épousa l'archiduchesse Marie-Anne, sœur de\nMarie-Thérèse, et reçut comme apanage le gouvernement général des\nPays-Bas autrichiens. On était en 1744. Il devait le garder jusqu'à sa mort,\ne n 1780.\n   Peu de princes ont laissé dans nos provinces une mémoire plus bénie. La\nBelgique était presque ruinée par deux siècles de guerres et de révolutions\nlorsque Bruxelles accueillit en grande pompe les jeunes époux. On savait que\nle père de Charles avait rétabli la prospérité de la Lorraine. C'était assez pour\nqu'on espérât tout du fils, et l'enthousiasme de la foule acclama, en lui, un\n sauveur.\n   Le prince allait justifier cette espérance. Il apporta dans son gouverne­\nment une modération, une équité, une bonne grâce, qui, jointes à sa libéralité\net au charme de son esprit naturel, le firent bientôt adorer des Belges. Nous\nlui dûmes la conservation des franchises et des privilèges que le cabinet de\nVienne cherchait sans cesse à restreindre. La société de Bruxelles revécut.\nDécorés des tapisseries magnifiques de Lemiers, de De Vos, de Vermillon,\ndes deux Van der Berg, les vieux hôtels restaurés se rouvrirent pour des fêtes\nfastueuses. Charles lui-même aimait la magnificence et se laissait volontiers\ngruger. Avant lui, la cour de Bruxelles copiait celle de Vienne par son éti­\nquette inexorable jusqu'au ridicule. Cette contrainte fit place à un aimable\nlaisser-aller, à l'animation et à la gaieté. A l'exemple du prince, les grands sei­\ngneurs bruxellois, le prince de Ligne, les ducs d'Arenberg, d'Ursel et de Looz,\n"}, {"page_pdf": 586, "page_imprimee": 501, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3045, "texte": "                                LIVRES ET REVUES                                   501\n\n\nles Mérode, rivalisèrent à l'envi de faste. Joignez-y les lettres, les arts, l'indus­\ntrie, le commerce encouragés de cent manières, et vous comprendrez que,\nsous le gouvernement de Charles de Lorraine, les Pays-Bas, qui avaient tra­\nversé tant de désastres, aient connu l'âge d'or. La statue qu'ils érigèrent, dès\nson vivant, à leur bienfaiteur témoigna de leur gratitude. Sa mort fut un deuil\ngénéral.\n   Le livre que consacre à ces quarante années M. Lucien Perey est extraor­\ndinairement vivant : plein d'anecdotes piquantes, de curieux détails de\nmœurs, il se lit sans un instant d'ennui ou de fatigue. L'histoire y prend tout\nl'intérêt du roman.\n   Nous ne résistons pas, cependant, au besoin de relever une confusion sin­\ngulière commise par M. Perey dans la préface de l'ouvrage et que l'on\nretrouve dans l'ouvrage lui-même (p. 180) : se peut-il qu'un historien de sa\nréputation présente Charles de Lorraine comme le gouverneur des provinces\nqui constituèrent, en 1579, par l'Union d'Utrecht, la République des Pays-\nBas?\n                                                                          M. D.\n\nR e c u e i l d e Saluts à l'usage des maisons d'éducation et des paroisses.\n   — (Tournai, Casterman, 1903.)\n   Ce recueil, publié par le frère Mélancy, de la maison de Carlsbourg, se\nréclame d'une tendance fort louable : offrir à la piété des fidèles un choix\nabondant de chants liturgiques assez simples pour être accessibles aux chan­\nteurs les moins exercés, tout en gardant un accent de gravité et d'onction qui\nles rende dignes du culte.\n   Les chants recueillis par le frère Mélancy ne sont pas inédits. On en ren­\ncontre un certain nombre dans des recueils allemands. Quelques-uns ont la\nforme du choral protestant (1). La plupart, cependant, sont des mélodies\nrappelant la chanson populaire généralement postérieure au XVIe siècle, de\nforme carrée ou du moins symétrique. Cette forme, qui n'exclut pas de réelles\nqualités d'art et d'expression, a l'avantage d'être aisément comprise et\nretenue.\n   Si le but du Recueil de Saluts répond à une vraie nécessité : bannir de\nl'église les inepties courantes, je n'ose toutefois me porter garant que l'auteur\nse soit toujours montré assez sévère dans son choix. Certains numéros me\nparaissent, en effet, un peu trop populaires. Je regrette de devoir signaler\naussi des erreurs d'accentuation, ainsi que certaines adaptations malheu­\nreuses, particulièrement du Tantum ergo à des mélodies de quatre membres,\nce qui amène des répétitions fâcheuses du texte.\n   L'auteur, dans une courte préface, recommande d'interpréter ces mélodies\navec goût et onction. Ceci est d'une importance capitale. Une interprétation\n\n\n  (1) Le frère Mélancy note les points d'orgue qui ponctuent les membres de phrase du\nchoral, au moyen d'une petite barre verticale, en lui attribuant une tenue d'une durée\néquivalente à un temps de la mesure. Cette durée est trop courte. Elle devrait être d'au\nmoins trois temps.\n"}, {"page_pdf": 587, "page_imprimee": 502, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3151, "texte": "502                                DURENDAL\n\n\ndélicate et très soignée est de rigueur pour sauver du péril de banalité des\nmélodies si apparentées, dans leur forme naïve, avec l'ancienne chanson\npopulaire. J'ajouterai que le rôle de l'organiste chargé d'harmoniser ces mélo­\ndies n'est pas moins important. Elles ne vaudront que par l'harmonisa­\ntion dont elles seront revêtues. Le petit volume que nous avons entre les\nmains ne donne que le chant. C'est trop peu pour les besoins des maîtrises\nauxquelles il s'adresse.\n\nC a n t u s M a r i a l e s , édités par Dom J. POTHIER. — (Paris, Poussielgue.)\n   C'est avec un empressement sans réserves que je recommande cette compi­\nlation toute récente de l'éminent abbé de Saint-Wandrille. Elle contient une\nsérie de cinquante motets en l'honneur de la sainte Vierge, plus un appendice\nde six morceaux, tous en plain-chant; la plupart sont anciens (avec de pré­\ncieuses indications des sources); quelques-uns sont modernes et non moins\nremarquables par l'exquise élégance de leur forme. On retrouve parmi ces\nmélodies, souvent régulièrement rythmées, des spécimens de très anciennes\nchansons populaires remontant jusqu'au XIIIe et au XIIe siècles, que leur\ncharme si pénétrant prédestinait à traduire les mystiques effusions de la\n piété.\n   Mieux que le Recueil de Saints du frère Mélancy, les Cantus Mariales con­\n viennent aux maisons d'éducation. Ils remplaceront avantageusement bon\nnombre de recueils de cantiques soi-disant pieux. Leur étude constituera,\nd'ailleurs, la meilleure des initiations à l'art si difficile de bien dire le plain-\nchant. Leur facilité relative et leur allure mélodique les fera choisir dans ce\nbut, de préférence à d'autres chants liturgiques d'une interprétation plus\ndifficile.\n\nLes principaux chants liturgiques du chœur et des\n  fidèles,    plain-chant grégorien traditionnel d'après les manuscrits, par\n  AMÉDÉE GASTOUÉ. — (Paris, Poussielgue, 1903.)\n   Il semble d'abord que cette publication fasse double emploi avec le manuel\nédité par les bénédictins de Solesmes, dont nous avons ici-même rendu\ncompte. Toutefois, le mérite propre du petit volume de M. Gastoué consiste\ndans la transcription des mélodies du plain-chant en notation moderne, ce qui\npermet d'indiquer, avec beaucoup de précision et de clarté, les diverses parti­\ncularités du rythme, dont les plus importantes seules sont consignées dans\nl'édition bénédictine. En particulier, les élans successifs de la mélopée, qui\nrappellent le rythme cadencé de la danse et que l'on désigne par les termes\ntechniques d'arsis et de thesis, me paraissent mieux définis dans l'édition de\nM. Gastoué que partout ailleurs. Dans la préface du manuel de Solesmes,\nnous en lisons l'élégante description que voici :\n   « A peine la voix, sortant de son repos, s'est-elle élancée sur la première\nsyllabe, qu'elle semble redescendre et se poser sur lu seconde et sur la troi­\nsième; mais cet appui n'est que provisoire : la voix en profite pour reprendre\nun liait qui doit la porter deux ou trois syllabes plus loin ; là, de nouveau elle\ntouche le sol, pour ainsi dire, mais pour reprendre son essor et ainsi de suite, de\n"}, {"page_pdf": 588, "page_imprimee": 503, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3434, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                503\n\n  deux en deux ou de trois en trois syllabes, jusqu'à la dernière du membre de\n  phrase ou de la phrase sur laquelle elle s'arrête pour un repos plus ou moins\n  parfait. »\n    Cette comparaison est parfaitement claire pour les initiés; mais il faut\n  avouer qu'elle est d'un médiocre secours pour ceux qui ont tout à apprendre.\n  La difficulté est moindre dans le chant syllabique, où il suffit de connaître\n l'accentuation des mots latins pour reconnaître les moments de l'élan et de\n l'appui. Mais dans le chant orné, devant ces groupes souvent longs de notes\n chantées sur une même voyelle, tantôt longue, tantôt brève, le chanteur igno­\n rant de la nature des neumes et de leurs combinaisons, n'aura d'autre res­\n source ou bien que de dérouler d'un trait toute la vocalise, ce qui en fera une\n phrase amorphe, ou bien d'y introduire des divisions fantaisistes, ce qui la\n dénaturera avec plus ou moins d'art.\n    Le livre de M. Gastoué tire le chanteur de cette perplexité, en lui fournis­\n sant un texte où les détails de l'interprétation sont soigneusement et parfois\n minutieusement élucidés, suivant la difficulté du morceau.\n    Mais peut-être ce luxe même de détails constitue-t-il un écueil, car ce n'est\n pas sans danger que l'on donne une solution précise dans les nombreux cas\n douteux où l'accord des savants n'existe pas; peut-être aussi le caractère un\n peu hâtif du manuel de M. Gastoué (l'auteur le reconnaît lui-même dès la\n première ligne de sa préface) lui donnera-t-il l'occasion de corriger des erreurs\n inévitables; toujours est-il que ce petit livre, par le fait même qu'il ose des­\ncendre jusqu'au détail, est une des plus précieuses contributions que je con­\nnaisse à la vulgarisation du chant grégorien.\n    Reste la question de savoir quelle est la meilleure notation pour le chant\ngrégorien, la moderne ou la traditionnelle. Sur ce point, la discussion est\nouverte et chacun des deux systèmes a ses partisans. On peut se demander si\nla notation introduite par Gui d'Arezzo n'exprime pas mieux la structure si\nspéciale de la mélopée ancienne, comme étant née du besoin même de l'expri­\nmer adéquatement. Il faut avouer pourtant qu'elle laisse bien des nuances\nd'exécution inexprimées. Les divergences même des interprètes les plus auto­\nrisés en sont une preuve. D'autre part, la notation moderne, avec ses groupes\nde notes auxquelles l'usage consacre des valeurs de durée, risque d'introduire\ndans la pratique un élément fort étranger au chant grégorien, savoir la mesure\net les alternances de temps forts et temps faibles. Je n'ai pas la prétention d'in­\ntervenir dans le débat, dont M. Gastoué ne s'est pas préoccupé davantage,\nsemble-t-il, son livre n'étant destiné, comme il nous en avertit, « qu'aux\nmaîtrises, communautés, maison d'éducation qui n'ont pas la possibilité de se\nlivrer aux études approfondies... »\n                                                                F.   VERHELST.\n. O n z e K u n s t (Anvers Buschmann).\n    Le numéro de juillet nous offre d'abord une étude critique remarquable\n de MAX ROOSES sur les Dessins des Maîtresflamandset propose à notre admira­\n tion le grand artiste Rubens en tant que dessinateur : « Ce n'est pas seulement\n comme peintre, mais aussi comme dessinateur que Rubens introduit toute\n une révolution dans l'Ecole flamande. Avec lui disparaissent la contrainte\n"}, {"page_pdf": 589, "page_imprimee": 504, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3410, "texte": "504                               DURENDAL\n\n\ninquiète dans la mise en œuvre, le pointillage et la touche timide; il dessine\nvigoureusement et largement; peint à la plume et à la craie, marquant les\ncontours d'une main ferme ; répandant la lumière et les ombres à gras bar­\nbouillages. A vrai dire, Otto Vénius lui avait indiqué la voie et l'avait pré­\ncédé en ce qui concerne le moelleux de la touche et la santé de la forme;\nmais il était réservé à Rubens de prendre la vie sur le vif et de la faire rayon­\nner dans chaque trait, de faire passer une âme dans toute chose, de lui\ncommuniquer son propre esprit supérieur sans porter préjudice à la vérité. »\n   Cette étude est suivie d'une autre de H . WALESKAMP sur les Œuvres en métal\nde Jan Eisenloeffel, qui débute par ces réflexions très judicieuses sur la simpli­\ncité en art : « S'il m'arrive de me demander pourquoi j'éprouve de la sym­\npathie pour l'œuvre d'Eisenloeffel, je crois en trouver la raison principale\ndans le grand naturel et dans la simplicité de cette œuvre. Elle est en effet\nd'une simplicité et d'un naturel tout à fait remarquables.\n   » Il convient, au préalable, de définir en un mot ce que j'entends par simpli-\ncité. C'est d'autant plus indispensable que ce mot menace peu à peu de\ndevenir synonyme de sécheresse, d'aridité, de manque de fantaisie, voire\nd'impuissance.\n   » Une grande partie des produits dont nos froides contrées inondent l'uni­\nvers doivent principalement leur renommée à l'étiquette simplicité, qui les\nrecouvre; l'idée de simplicité menace donc de se confondre avec l'absence\nde toute magnificence et de tout prestige.\n    » Rien n'est plus pitoyable que cette confusion d'idées. Les divines œuvres\ndes anciens sont là pour nous démontrer combien la magnificence et la sim­\nplicité peuvent être associées ou mieux combien celles-ci sont même insépa­\nrables dans toute œuvre vraiment belle. Qu'elles sont simples les œuvres des\nAnciens, celles des Classiques, des Indiens, des Egyptiens et celles des\nchrétiens dans leurs belles époques — et toujours elles prouvent combien\nétait claire et nette, l'idée qui présida à leur conception, et combien dans\nl'exécution elles demeurent à la fois primesautières et magnifiques; combien\nla fantaisie en est à la fois naïve et opulente.\n   » La simplicité en art ne veut donc pas dire autre chose que la clarté dans\nla conception ; elle répudie la surcharge et l'artifice, elle s'abstient de tout ce\nqui est superflu et parasite. L'unité dans l'idée-mère, l'homogénéité, le fini,\nla clarté dans les proportions, le naturel, la pureté, autant de caractéristiques\net de vagues attributs, de synonymes de la même idée complexe et indéfi­\nnissable.\n    » La simplicité implique la rapide compréhension de l'œuvre d'art; elle\nsignifie la mise en œuvre de tous les moyens par lesquels la conception\narrive à être exprimée avec la même indispensable unité.\n    » Comme nous le disions : toutes les belles œuvres des grandes époques\nd'art répondent à cette condition essentielle et indispensable. Par l'idée fon­\n damentale elles sont aussi simples que les fleurs. Quelque différentes et\n variées que soient leurs formes, leurs organes vivants, toutes s'adressent avec\n le même prestige à notre enthousiasme et à notre désir de beauté ; comme\n une seule pensée, comme une seule image elles fleurissent, à la fois simples\n et royales, dans les parterres de notre ferveur intime.\n"}, {"page_pdf": 590, "page_imprimee": 505, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3281, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                505\n\n   » C'est cette qualité qui nous permet de distinguer immédiatement les\nœuvres d'art, vraiment grandes et belles de tant d'autres plus recherchées,\nplus étranges, plus gauches et en quelque sorte plus fardées. C'est dans celte\nvertu de la simplicité intellectuelle que réside la différence foncière entre le\nBarbare et le Classique. Elle représente l'abîme entre la licence et la civilisa­\ntion, entre l'inconscience et la conscience, entre le désordre et l'harmonie,\nentre le sentiment artistique effréné et la connaissance raisonnée.\n   » Qu'il me suffise d'ajouter encore à ces quelques lignes consacrées à la\nnotion de simplicité, cette définition : la simplicité consiste en somme à dire\nbeaucoup de choses en peu de mots. Elle consiste à arriver au plus d'effet\npossible avec le moins de moyens. »\n   Le numéro se clôture par d'abondantes Chroniques d'art et une revue de\nLivres et Revues.\n                                                                       H. M.\nB u r l i n g t o n M a g a z i n e . — (Bruxelles, Spineux). N° 5. Juillet.\n   Un numéro très copieux et très varié avec de nombreuses reproductions\nd'oeuvres de Reynolds, à l'occasion d'un article de M. MAX ROLDIT sur la\ncollection de lord Normanton; à citer tout particulièrement le délicieux por­\ntrait de Lady Betty Hamilton qui est assurément l'une des plus charmantes\nœuvres du maître anglais.\n   L'art de tous les temps et de tous les pays fournit sa contribution aux\nremarquables études publiées dans ce numéro ; Mme CÉCIL SMITH analyse\ncertains spécimens de l'art grec : quelle superbe chose que ce fragment de\nfrise du Parthénon, appartenant à M. Botterel ! — M. E. BLOCHET consacre\ndes notes curieuses aux manuscrits et aux miniatures arabes ; M. PETRUCCI fait\nconnaître des sceaux de Corporations bruxelloises ; M. MOLINIER poursuit ses tra­\nvaux sur le mobilier français; M. HERBERT P . HORNE continue son article sur\nAlessio Baldovinetti, ce peintre peu connu duXVesiècle florentin, et M. ROGER\nFRY nous dénombre les trésors d'art italien primitif que contient la collection\nParry à Highnam Court. — Le tout accompagné de nombreuses illustrations.\n    Enfin, le numéro contient, un compte rendu de la récente exposition des\nmaîtres hollandais modernes à la Guildhall de Londres, et j'y découvre une\nplanche admirable : la Jeune fille aux papillons, de Mathieu Maris, ce maître\nmystérieux et rare qui est incontestablement un des plus grands artistes qu'ait\nproduit leXIXesiècle.\n    Des notes sur les livres récemment parus, les nouvelles acquisitions des\nmusées, et d'autres questions artistiques complètent ce magnifique recueil\nqui devient, décidément, l'une des plus importantes publications d'art de\nl'heure présente.\n                                                                         J. D.\nL e C o n c l a v e , par Lucius LECTOR. — (Paris, Lethielleux.)\n   La maison Lethielleux vient de publier sur ce sujet, auquel les événements\nrécents donnent un particulier intérêt, un livre : L'élection papale (prix fr. 3.50),\net une brochure extraite de ce livre : Qu'est-ce qu'un conclave? (fr. 1.50). Travail\ntrès sérieux, consciencieux et documenté que nous signalons à ceux que la\nquestion intéresse.\n"}, {"page_pdf": 591, "page_imprimee": 506, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1913, "texte": "506                               DURENDAL\n\n\n\nCommentaire critique et moral sur l'Évangile selon saint\n    L u c , par P . GIRODON. (Paris, Plon).\n    On a souvent constaté que les catholiques, même instruits, n'ont point\nassez lu l'Écriture sainte. Le reproche ne manque pas de justesse. Et cepen­\ndant, aujourd'hui surtout, il ne manque pas de bons commentaires pour\ns'initier à l'étude et à la lecture, souvent ingrates, des livres saints.\n   Parmi ces ouvrages d'initiation, celui de l'abbé Girodon sur l'Evangile\nselon saint Luc, rendra service. Il s'y trouve assez de science pour que le\nlecteur soit mis, dans une mesure très convenable, au courant de l'exégèse\ncontemporaine; il n'y en a pas à l'excès, qui pourrait rebuter les profanes.\n   Dans une introduction très développée, M. Girodon examine les questions\ngénérales relatives à l'Evangile de saint Luc, origine, auteur, date, lieu de\ncomposition, sources, but et caractère, valeur historique, canonicité, histoire\ndu texte, milieu historique des faits évangéliques.\n   M. Girodon donne ensuite la traduction de l'Évangile empruntée à\nM. Crampon. Peut-être eût-il mieux valu — l'auteur était bien en état de le\nfaire — présenter une traduction nouvelle basée sur le texte grec. Le com­\nmentaire critique et moral qui accompagne chaque passage, est en général\nexact et précis et fournit une solution satisfaisante des difficultés. La plupart\ndes conclusions de l'auteur peuvent être adoptées : pourtant de-ci de-là se\nmanifeste une tendance à vouloir tout expliquer ; quelques interprétations\nont aussi un caractère trop subjectif.\n   En somme, malgré des réserves de détail que l'on pourrait faire, l'oeuvre\nde M. Girodon est bien réussie; c'est un des bons commentaires sur l'Évan­\ngile à signaler aux laïcs éclairés qui cherchent à mieux comprendre l'Écri­\nture sainte.\n                                                                        J.G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison08-013", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 507, "page_fin": 512, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES LA ROSE ET L'ÉPÉE Sous ce titre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 592, "page_imprimee": 507, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2255, "texte": "NOTULES\n\n\n  LA ROSE E T L ' É P É E . — Sous ce titre vient de\nparaître, en une coquette édition de « Durendal », le\nrecueil des poèmes de notre regretté ami et secrétaire de\nrédaction, le charmant poète C H A R L E S de S P R I ­\nM O N T . On peut se procurer le livre au prix de fr. 3.50,\nen s'adressant à M. Charles Bulens, éditeur, 75, rue\nTerre-Neuve, à Bruxelles.\n\n\n\n     U n M a î t r e d ' a u j o u r d ' h u i . — Sous ce titre l'Art moderne publiait\n récemment un curieux article d'EuGÈNE BAIE sur l'artiste musicien SAMUEL.\n En voici un intéressant passage :\n    « Trop évidemment la musique ne sut point se maintenir sur les hauteurs\n sublimes vers où montaient nos suffrages d'amour. Il semble que, rassasiée\n d'espace et d'éternité, elle recherche parmi les misères de nos destinées\n médiocres une trame moins fourmillante de complexité pour y étaler des\nchamarrures en un désordre savant. En réalité, ce qui l'amoindrit, c'est\nl'insuffisance de l'éducation de ceux qui la cultivent.\n   Certes, j'admets que, par l'impression et la triomphante variété de ses\nmoyens expressifs, la musique soit de tous les arts le seul qui puisse traduire\navec éclat la complexité de notre temps, ce qu'il y a d'indéterminé dans son\nprodigieux travail d'éclosion et d'optimisme inouï dans la multiplicité des\ndirections que la science lui conseille. On m'accordera pourtant que l'inter­\nprétation de ce formidable spectacle sollicite des dons robustes d'aperception,\nd'équilibre intellectuel et l'entière possession d'une culture que n'attestent\npoint les compositeurs actuels, uniquement préoccupés, dirait-on, des\nressources inépuisables de la polyphonie. De sorte que leurs œuvres nous\nchoquent par la criante disproportion qui apparaît entre l'opulence de la\nforme et la pénurie du fond, entre la faculté de sentir et la faculté d'exprimer\nsi pleine d'excitations et de réminiscences. Quoi! ne puis-je m'empêcher de\nm'écrier, un pareil tonnerre pour étouffer quelques soupirs! En vain j'attends\nce qui doit surgir de ces buissons ardents : la symphonie se déroule, étin­\ncelle, fulgure comme ces marais éclatants sous les furies du soleil et dont\nnous ne distinguons pas les eaux mortes parce qu'elles nous brûlent les yeux\n"}, {"page_pdf": 593, "page_imprimee": 508, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3460, "texte": "508                              DURENDAL\n\n\nde leurs reflets. C'est pis encore si, comme dans la toute dernière manière, le\ncompositeur s'avise d'approprier la forme à ses accents chétifs : du coup,\nnous en touchons la médiocrité foncière. Cela produit des artisans experts,\ndes praticiens corrects, des Rouchomowski très aptes, sans doute, à nous\nciseler un écrin fastueux où manquera le joyau de la pensée, ou bien ce qu'on\ndonnera pour tel sera suspect, faux et sec comme de l'amour sans âme, de la\npassion sans ravage, de l'inspiration sans élan. Joli sourire de désœuvrement\npour mondaines à qui la compression du corset droit impose des ménage­\nments. A la rigueur, ces artistes nous noteraient, à la suite de Brahms, une\nonzième symphonie, mais sans ébranler les cordes de notre sensibilité, parce\nque pour cela deux choses essentielles leur manquent, une profonde façon\nde sentir et une originale faculté de comprendre.\n   De ce point de vue, la divulgation de l'art de M. Samuel pourrait exercer\nune réaction bienfaisante et décisive.\n   Les brutalités d'une existence toujours précaire ont façonné son âme au\ngré de leurs caprices féroces. A la voir ainsi travaillée de tourments et de\nrancœurs, on songe à ces convulsions du sol, à ces terres figées dans un sou­\nlèvement tragique. Deux particularités saillantes lui impriment un caractère\nprofond, le sarcasme et la révolte. En une destinée moins heurtée, elles se\nfussent atténuées en ironie et en défi, l'ironie, forme suprême de la critique,\net le défi qui se refuse aux prises de la souffrance. Ici, toutes les racines de\nla sensibilité sont noyées d'amertume. Il y a du ricanement au fond de son\ntumulte intérieur, mais il y a aussi de la douleur sinistre, du rêve qui chavire,\nde la raison qui se débat, de l'angoisse, oh! de l'angoisse si aiguë que, pour\npeu qu'elle vînt à se prolonger, nous serions hors d'état de la supporter.\nPour en apprécier l'intensité cruelle, il faut surprendre à la lecture de\nM. Samuel les élans d'un stoïcisme acharné à célébrer la vie qui l'accablait,\ncar en lui s'impatientaient mille impulsions généreuses qui nous eussent\npeut-être révélé une nouvelle forme de joie. Quoi qu'il fasse, il est le Chantre\nde la Douleur. Elle l'a envoûté d'un irrésistible maléfice.\n   Et l'autre jour, tandis qu'il me détaillait l'une de ses œuvres, mes nerfs se\ntendaient indiciblement tels des cordes où vibraient ses angoisses, et je me\ndisais que tant de douleur ne peut tenir dans une destinée.\n   On trouvera de cette appréciation un merveilleux témoignage dans une\npartition que doit éditer sous peu la maison Breitkopf et Härtel : La Jeune\nFille à la fenêtre, prose lyrique de notre maître Camille Lemonnier. La\nsobriété en est excessive. Un quatuor, un hautbois, un cor, une harpe\nsuffisent à créer une atmosphère de rêve à l'unique personnage. Parmi les\ngrisailles d'une cité carillonnante, une dentellière se courbe sur l'entrelace­\nment de ses fuseaux et identifie sa pensée aux mouvements de son travail\nmonotone. On se figure ce qu'il a fallu d'invention délicate, d'observation\nminutieuse, de fine sensibilité et, pour tout dire, de génie afin d'animer cette\nmaussade situation et nous manifester des tons et des sons, des harmonies et\ndes rapports là où d'abord nous ne soupçonnions qu'une morne mélancolie.\nA mesure que s'étale la dentelle symbolique, nous voyons s'en détacher là un\nrelief, plus loin une trouvaille, ici une nuance, vingt détails exquis nous\n"}, {"page_pdf": 594, "page_imprimee": 509, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3014, "texte": "                                  NOTULES                                  509\n\nrévélant l'intimité suprême des sentiments et des choses. Ne nous y fions\npas : c'est un piège. Tandis que, séduit par ces polyphonies rares, nous\nconsidérons cette guipure de rêve, tout à coup, comme d'un soupirail de\ndentelles, des accents montent douloureux, insondables, échappés d'on ne\nsait quel enfer social. Avant que nous ayons pu nous ressaisir, leur âpreté\nnous a entamé d'une morsure certaine et nous voilà bouleversés d'un inef­\nfable émoi où il y a tout à la fois du charme angoissé et de la souffrance\ndélicate.\n   Notez que cette technique serrée n'est point chez M. Samuel l'effet d'un\nponcif ingénieux. Je connais quatre de ses œuvres, dont cette prestigieuse\nReyne Klothilde, qui, à première lecture, ne trahissent aucunement une identité\nde manière; ce qui en dénonce sûrement la communauté d'origine, c'est ce\nsens des dégradations, cette légèreté de touche, cette fine lucidité, cet art\nsouverainement subjectif dont nous pouvons attendre une forme nouvelle de\nla symphonie sur laquelle je m'expliquerai dès que j'en aurai le loisir. Pour\nl'instant je me borne à dépeindre l'art de M. Samuel de deux traits insuffi­\nsants à nous en restituer la physionomie assurément plus complexe, mais\ntrès propres à nous en marquer le caractère, l'originalité, la profonde expres­\nsion morale : Chantre de la Douleur et Maître de la Nuance. Ce sera là, si vous\ndaignez l'admettre, le premier état d'une eau-forte que je reprendrai quelque\njour. Dans cette expectative je me félicite d'avoir fixé cette ébauche dans une\nrevue qui, depuis vingt-trois ans, claironne les mérites et les efforts de notre\nart national : chacun saura désormais qu'il y a quelque part une âme doulou­\nreuse qui note peut-être des sanglots qui ne périront pas. »\n\n\n\n\n   Blanche Rousseau est louée dans L'Ermitage d'une façon charmante,\npar FRANCIS DE MIOMANDRE, dans une étude digne d'elle et dont voici quel­\nques lignes :\n   « Je voudrais que l'on remarquât particulièrement trois livres délicieux,\nfloraison d'une sensibilité de choix et d'une imagination harmonieuse :\nTilette, Nany à la fenêtre et l'Ombre et le Vent, de Mme Blanche Rousseau. Dans\ncette gerbe déjà exquise, c'est un bouquet plus pénétrant, frais, ancien, léger,\nqui garde à la fois, comme un sachet retrouvé dans une armoire familiale,\ndes odeurs de souvenirs et des parfums de fruits, sensuels, sucrés et comme\nlourds d'été.\n   Chacun des contes de ces livres évoque un souvenir d'enfance, chacun\nrespire un amour extraordinairement ardent du sol natal et il en émane une\ndouble poésie, essentielle, intime et évocatrice.\n   Pour se souvenir ainsi, avec cette acuité presque douloureuse à force\nd'être vive, il ne suffit pas d'avoir du talent, ni même une grande faculté\nd'émotion, il faut avoir éprouvé avec une autre sensibilité que la nôtre, il\nfaut être demeuré aussi ingénûment poète que le sont les enfants qui, eux,\nne peuvent pas dire l'infini de ce qu'ils ressentent.\n"}, {"page_pdf": 595, "page_imprimee": 510, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3438, "texte": "510                                DURENDAL\n\n\n\n    Il n'y a que les vrais poètes, en effet, qui sachent se rappeler assez intensé­\nment leur enfance pour la dire telle qu'elle fut, avec ses émotions, ses pro­\nfondeurs de tristesse et d'amertume, ses exaltations de joie, son incommen­\nsurable puissance Imaginative. Mme Blanche Rousseau sait rendre avec une\n écriture nuancée et subtile ces impressions de la plus primitive simplicité.\n Nul comme elle n'a évoqué le souvenir de nos petites existences puériles et\nillimitées, de nos rêveries de jadis, compliquées et interminables lorsqu'un\n meuble éclairé de soleil, le bas d'une robe entrevue, une fenêtre ouverte a\nl'intrusion des branches d'un arbre de printemps suffisaient à exalter toutes\nles puissances de notre cerveau; lorsqu'un mot, une nuance inexistante, le\nrefus d'une caresse, la privation d'un rien nous faisait étreindre la souffrance\nhumaine tout entière, déjà. Ce sont des joies et des douleurs irréparablement\nperdues pour plus tard. Heureux les poètes, qui se souviennent aussi profon­\ndément qu'ils ont senti...\n    Les livres de Mme Blanche Rousseau sont des poèmes charmants, nés des\némotions simples que nous valurent les vergers, les vieilles demeures, les\njours d'enfance et l'ivresse de l'été. Il y palpite une âme infiniment sensible\nà toutes les sensibilités de l'univers : mille existences diverses : insectes,\noiseaux, plantes, lueurs, y glissent, se joignent, se dénouent, se confondent.\nLes rayons et l'ombre s'étendent, alternatifs ou simultanés, sur ces spectacles\nondoyants. Les infiniment petits respirent comme nous, le vent passe et\nemporte ces fantasmagories qu'il remplace avec de la tristesse et du vide.\nUne mélancolie profonde, latente aux jours puissants de l'été, monte peu à\npeu, avec la chaleur qui décline, s'insinue aux arbres qu'elle rouille, enfin\nrègne toute-puissante avec octobre qui l'exalte, et jette t o u t : fleurs fanées,\nfruits meurtris, crépuscules, regrets, prévisions tristes dans une même cor­\nbeille idéale, dédiée à l'Irréparable et au Souvenir. »\n\n   M. J o s e p h R y e l a n d t a récemment achevé un drame musical en\ntrois actes : Sainte Cécile, que nous espérons applaudir bientôt et dont le\nlivret fut écrit par un autre de nos amis et collaborateurs, M. Charles Mar­\ntens. Ce livret vient de paraître chez l'éditeur Auguste Fonteyn, à Louvain.\n   L'hagiographie compte peu de figures plus émouvantes et plus populaires\nque la martyre Cécile, décapitée pour la Foi, vers l'an 180, sous le règne\nde Marc-Aurèle et de Commode. Mais nous ne possédons de l'héroïque\nvierge aucune image fidèle. Rédigés trois siècles après sa mort, d'après des\ndocuments et des traditions plus ou moins altérés, ses actes ne possèdent\nqu'une autorité très relative. Aussi, n'étant pas lié par des données historiques\ncertaines, M. Martens a-t-il cru pouvoir traiter librement le sujet et modifier,\nen vue de l'intérêt dramatique, le récit et le type traditionnels. Il a serré toute\nl'action, depuis le mariage de Cécile jusqu'à sa mort, en l'espace de deux\njours. Quant au caractère de la sainte, il s'est efforcé avec succès de l'animer,\nde le féminiser, de le rendre moralement et scéniquement vraisemblable\ndans la situation étrange où la place le récit ancien. Il l'a évoquée, non comme\nune résignée passive, soucieuse uniquement de garder son vœu, mais comme\nune passionnée, une amoureuse à la manière des grands mystiques. C'est\n"}, {"page_pdf": 596, "page_imprimee": 511, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2957, "texte": "                                   NOTULES                                   511\n\nd'amour qu'elle aime son époux Valérien ; elle est désireuse, avant tout, de le\nconquérir et de l'entraîner au martyre avec elle. M. Martens a cru, d'autre\npart, devoir écarter de l'action exclusivement psychologique toute interven­\ntion du merveilleux extérieur, sauf le chant des anges planant à la scène\nfinale, sur l'agonie de Cécile. Il a voulu, en un mot, dans une histoire naïve\nécrite pour montrer l'excellence de la virginité, montrer un drame humain\nd'amour et d'héroïsme.\n   Peut-être est-il malaisé de juger du mérite exact du livret isolément pré­\nsenté. La prose rythmée dont use M. Martens ne peut évidemment acquérir\ntoute sa valeur qu'unie à la musique qui l'interprète et la soutient. Ce qu'il est\npermis de dire, c'est que le drame est noblement conçu et digne de susciter\ndans les âmes les plus hautes émotions.\n\n                                       *\n\n  Sur quelques peintres de Sienne, par Jules Destrée. —\nMM. les éditeurs d'art DIETRICH, Montagne de la Cour, à Bruxelles, et\nALINARI, via Nazionale,à Florence, mettront en vente, le 15 octobre prochain,\nun nouveau volume de M. JULES DESTRÉE : Sur quelques peintres de Sienne.\n  Cet ouvrage, qui sera consacré à Taddeo di Bartolo, Sassetta, Sano di\nPietro, Vecchietta, Matteo di Giovanni, Benvenuto di Giovanni, Francesco\ndi Giorgio, Neroccio di Bartolommeo et au Sodoma. sera illustré de huit\neaux-fortes originales, trois par M. Auguste Danse et cinq par Mme Jules\nDestrée, et de plusieurs reproductions photographiques. Il sera imprimé\navec luxe et le tirage sera limité à cent exemplaires. On peut y souscrire dès\nà présent au prix de 15 francs.\n  Cette série fera suite aux notes sur Quelques peintres de Toscane, parues en\n1889 chez les mêmes éditeurs, dont l'édition est épuisée, et aux notes sur\nQuelques peintres des Marches et de l'Ombrie, parues en 1900 et dont il ne reste\nplus que quelques exemplaires.\n  Les dix premiers souscripteurs dont l'adhésion parviendra à l'imprimerie\nLarcier, 26, rue des Minimes, Bruxelles, recevront une pointe-sèche de\nMme Jules Destrée, « Tête d'ange » d'après Francesco de Giorgio.\n\n                                       **»\n\n   J u l e s L a g a e . — Nous sommes heureux d'apprendre que notre excel­\nlent sculpteur Jules Lagae, qui avait envoyé à l'Exposition nationale de\nBerlin les bustes de M. Lequime, de Julien Dillehs, etc., dont la valeur\navait été si chaleureusement appréciée déjà à Bruxelles et à Paris, vient de\ns'y voir décerner la grande médaille d'or.\n   On sait, d'ailleurs, quelle faveur l'art plein de conscience et de pénétration\nde Lagae rencontre en Allemagne : les bustes de Lequime et de Dillens\nfigurent dans lès galeries du Musée royal de Berlin, et le Musée de Carlsruhe\ns'est rendu acquéreur du beau groupé Vader en moeder, dont on n'a pas oublié\nje succès, il y à quelques années.\n\n                                       ***\n"}, {"page_pdf": 597, "page_imprimee": 512, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2548, "texte": " 5l2                                  DURENDAL\n\n\n   P e m a n d S e v e r i n publiera en octobre un nouveau                  recueil de\npoèmes sous le titre : Le Bois Sacré.\n\n                                           ***\n\n   C o m m i s s i o n r o y a l e d e s m o n u m e n t s . — L'assemblée géné­\nrale annuelle de cette Commission aura lieu le 12 octobre, au palais des\nAcadémies, à 10 heures du matin.\n   Ordre du jour : 1° Rapport du secrétaire sur les travaux de la commission\npendant l'année 1902-1903; 20 rapports des comités provinciaux des\nmembres correspondants sur leurs travaux de l'année écoulée ; 3° inventaires\ndes objets d'art appartenant aux établissements publics; 4° qu'enseignent les\ndécouvertes de peintures murales faites dans les monuments de Belgique ?\n5° applications de l'esthétique à l'entourage (cadre et dégagement) des\nmonuments.\n\n\n\n\n    P o u r p a r a î t r e p a r s o u s c r i p t i o n , en octobre prochain : La Jeune\nFille à la Fenêtre, prose lyrique de Camille Lemonnier (une scène, un per­\nsonnage) pour mezzo-soprano, avec accompagnement d'un hautbois, d'un\ncor, d'une harpe et le quatuor complet. Musique d'Eugène Samuel. Partition\nchant et piano (réduction par l'auteur) : prix en souscription, 20 francs\n(tiré à 300 exemplaires numérotés). On peut adresser les souscriptions à la\nDirection de Durendal qui les transmettra à l'auteur E. Samuel.\n\n                                          ***\n\n    U n p o r t r a i t d e P i e X . — MM. Oscar Schepens & Cie, rue Treu-\nrenberg, 16, à Bruxelles, nous prient d'informer le public qu'ils viennent\nde publier le portrait du nouveau Pape. Il est de fort belle exécution et rend\nà merveille la physionomie du Chef de l'Église. Voulant rendre ce beau\nportrait accessible à toutes les bourses, les éditeurs en ont fait tirer quatre\nformats différents : 1° Héliogravure mesurant 92X63 centimètres, 10 francs\n(franco par colis postal, fr. 10.50); 2° Héliogravure mesurant 66 X 52 centi­\nmètres, 5 francs (franco par la poste, fr. 5.40) ; 3° Phototypie mesurant\n64 X 48 centimètres, fr. 2.50 (franco par la poste fr. 2.75; 4° Phototypie\nmesurant 44 X 32 centimètres, fr. 1.25 (franco par la poste, fr. 1.45).\n\n\n\n  A c c u s é d e r é c e p t i o n : H . BORDEAUX : L'amour en fuite (Paris,\nFontemoing). — G. RODENBACH : Anthologie (Bruxelles, Dechenne). —\nA. GIDE : Prétextes (Paris, Mercure de France). — A. VAN BEVER et E. SANSOT-\nORLAND : Œuvres galantes des conteurs italiens (ibid.). — A. GASTOUÉ : Les\nprincipaux chants liturgiques (Paris, Poussielgue).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 526, "texte": ""}, {"page_pdf": 527, "texte": ""}, {"page_pdf": 528, "texte": ""}, {"page_pdf": 529, "texte": ""}, {"page_pdf": 530, "texte": ""}, {"page_pdf": 531, "texte": "            LEON     XIII\n\n(D'après le tableau de JOZEF JANSSENS)\n"}, {"page_pdf": 532, "texte": "                          +\n                     Léon XIII\n\n   A la tombe auguste de Léon XIII, Durendal apporte\nses hommages et ses regrets.\n   Léon XIII fut un grand Pape.\n   L'histoire retiendra surtout son geste de hardie sym­\npathie vers toutes les idées neuves et fortes de ce temps.\n   Léon XIII fut aussi le Pape de la Beauté.\n   Il estima toujours — et le prouva par les initiatives\nqu'il prit et par les appuis qu'il dispensa — que l'Art est\nle plus noble et le plus efficace adjuvant de la Religion.\n   Investi de responsabilités sans égales dans le monde,\nil ne cessa de chercher dans la Poésie le délassement de\nson écrasant labeur; et c'est dans la langue de Virgile,\nque d'une main mi-glacée par la mort, il écrivit le testa­\nment de son intellectualité passionnée de justice et de\nbeauté.\n   Que Dieu reçoive, en la gloire de ses Séraphins, l'âme\nde ce Pontife, qui fut un Poète!\n                                            DURENDAL.\n"}, {"page_pdf": 533, "texte": "           Le Petit Homme de Dieu\n                        (Chapitre inédit) (1)\n\n\n\n               Ivo Mabbe aspira à la solitude, au grand silence\n                  intérieur. Le doute, l'orgueil tourmentaient son\n                  cœur défiant et crédule. L'orgueil, toutefois\n                  sournoisement, dominait, comme quelqu'un\n                  qui est entré par la-petite porte et finit par être\n                  le maître de la maison. Il voulut se sentir dans\n                  la main de Dieu et partit devant lui, le long de\n                  la mer. Le nord sauvagement déchirait un ciel\naux houles ardoisées. L'air rauque et dur cornait sous les raf­\nfales. Par paquets énormes, comme des ponts qui s'écroulent,\nse cassait à ras du sable la marée. Quelquefois la grêle crépitait\net puis tout à coup par un trou bleu crevait du soleil. Alors\nau loin, dans les eaux d'étain, de grandes bandes lie-de-vin\ncouraient comme des passages de grands poissons.\n   Ivo, dans la bourrasque, luttait comme un homme ivre, nu-\ntête, ses mèches en déroute. Il avait pris avec lui son parapluie\nvert et l'enfonçait dans les sables comme un bâton. Le sable, la\ngrêle, le vent pleins les yeux, il s'arrêtait çà et là pour regarder\nune barque, une petite coque de noix là-bas dansant sur les\nécumes. La plupart déjà étaient rentrées la veille, jour du ven­\ndredi saint. Les autres, de très loin, arrivaient, leurs voiles\nrondes comme des bannières. C'était comme si toutes à présent\nse dépéchaient pour la sainte messe de Pâques du lendemain et,\navec leurs mâts, elles faisaient signe à quelqu'un qu'on ne\n\n\n  (1) Ce chapitre est absolument inédit. Il ne se trouve point dans la pre­\nmière édition du roman de Camille Lemonnier, qui se propose, de l'intercaler\ndans une édition subséquente.\n"}, {"page_pdf": 534, "texte": "                   LE PETIT HOMME DE DIEU                       451\n\n\nvoyait pas. Une grosse vague soudain bondissait, s'émiettait en\ngrésil de fins coquillages, dans un tumulte d'écumes. Ivo n'avait\nque le temps de se reculer pour n'être pas trempé. Il marchait\ndans le sable frais encore de l'autre marée, appuyant des\ntalons comme les gens de la côte. Toute la plage sonore,\nviolente, avec ses coups de soleil, lui cassait l'ouïe et les yeux.\nEnsuite de lourdes ombres violettes traînaient comme d'énormes\nfilets. Il alla longtemps, n'ayant plus que les monticules de la\ndune à sa gauche. A un endroit qu'il reconnut, il se mit à grim­\nper; et il était à présent dans une vaste solitude : les hommes\ndu pays l'appelaient le Désert. A l'infini, à mesure qu'il s'avan­\nçait, reculaient les limites de ce lieu sauvage — toujours le sable,\nun sable aride et mort, s'éboulait en poudre, avec d'abord\nquelques cônes encore qui ensuite se nivelaient, dans l'unifor­\nmité morne d'une plaine montante.\n   Il se laissa tomber, à bout de forces. Des trombes de sable et\nde coquillages l'ensevelissaient; la raffale comme les ressacs\nd'une mer constamment cassait les plans mous. Il était là lui-\nmême comme une épave, une chose morte rejetée par un nau­\nfrage. Les trompes des pôles aigrement ronflaient : une bour­\nrasque creva en grêlons dans un soleil bleu. Et maintenant,\ntoute la dune s'arcencielait rose, nacrée, bleutée, comme un\nchemin de procession.\n   Voilà, oui, il était là vraiment au désert comme Christ lui-\nmême; et tenant sa tête et ses longs cheveux mouillés dans les\nmains, il pleurait d'une peine d'enfant. Les forces toutes-puis­\nsantes l'avaient écrasé, signe visible d'un Dieu qui se jouait\nde l'homme. La sienne était tombée, toute petite, devant\nl'épouvantable bruit de la mer et du ciel. Il eut le sentiment\nmorne que son maître s'était retiré de lui. Il n'aurait pu retenir\nun seul des fins grains de sable qui volaient par l'air. Que lui\naurait servi de crier dans la tempête? Si, en ce moment, la mort\nlui avait fait signe, il n'aurait eu qu'à joindre les mains et à\ndire sur soi-même les dernières prières. Personne n'aurait\nsongé qu'il était venu mourir dans cette solitude affreuse. Long­\ntemps après, on l'aurait trouvé rongé par les sels, déchiqueté\npar les goélands, lui, Christus, le Christus à qui il avait suffi\nd'appeler trois fois par son nom une morte pour la ressusciter.\n   Il fit un effort pour fuir. La mer dans le trou meuglait. La\n"}, {"page_pdf": 535, "texte": "452                         DURENDAL\n\n\nbourrasque le tordait comme un arbuste. Il tomba trois fois\ncomme Christ, disparut sous le sable. Il n'était plus qu'un très\npauvre homme qui aunait de la corde à son comptoir et jamais\nn'avait fait de miracle. Il appela Cordula : le petit bateau sur la\ncheminée, la molle lumière de la lampe au plafond, la petite\nsouris, le canari repassèrent. Il soufflait, les poumons exténués\net rauques. Enfin, en courant comme un fou, il put atteindre la\nzone clémente. La dune se remettait à onduler, la grande dune\nverte avec ses mousses d'or et ses taillis d'arbres nains aux bour­\ngeons éclatés. Il rentra dans la vie; la confiance lui revint, il\nespéra que Dieu lui avait pardonné son fol orgueil. Il était\ndoux, humble, apaisé : il se dit qu'un autre aussi bien que lui\naurait pu venir vers Ilje et faire ce qu'il avait fait. Il ne\ncroyait plus qu'elle avait été morte. C'était comme une part\nd'une autre vie trouble de laquelle lui-même se réveillait et où\nil avait agi avec inconscience. Dans son vertige, il s'était égalé\nà Christ, lui un petit Christ de pacotille, quelle dérision!\n   Il se mit à genoux, leva le bras qui tenait le parapluie vert\net disait fervemment :\n   — Seigneur! Seigneur! je suis cet homme.\n   S'étant retiré, il commença avoir autrement les choses. C'est\nparce que Christ a été humble, obscur et martyrisé, qu'il a\nété le vrai Christ éternel, pensait-il. Il alla droit devant lui,\nles yeux fixés à terre, quelquefois faisant sortir un lapin de son\nclapier. Il n'avait pas peur d'oser penser cela. Et les idées se\nsuivaient à présent comme les pas qu'il faisait. Que Christ eût\nfait des miracles, qu'il fût entré comme un roi à Jérusalem;\ncela était bon pour le temps où il vivait avec les apôtres, parmi\ndes hommes qu'il fallait frapper d'effroi et d'admiration. Mais\nChrist avait dit des paroles claires comme Dieu et qui étaient\ndevenues la vie et la nourriture de l'humanité. Il avait accepté\nd'être percé de plaies afin que la foi nouvelle fût arrosée de son\nsang. C'était cela qui était grand. Il ne cessait de répéter :\nChrist est mort! Christ est mort pour sauver les hommes! Et\nà la fin ses larmes abondamment coulaient, chaudes sur son\nvisage glacé. Il pleurait comme pour un frère ou un père qu'il\neût perdu la veille. Sa poitrine était secouée par les sanglots.\nEt c'était vrai ; son père à lui et à tous les autres hommes main­\ntenant avait été descendu dans la terre. Si un paysan, le jour\n"}, {"page_pdf": 536, "texte": "                    LE PETIT HOMME DE DIEU                      453\n\ndu vendredi saint, met sa bèche en terre, il touche les os et la\nchair sacrés du corps expiré du Seigneur. Ainsi l'avaient pensé\nles ancêtres; ainsi toujours avait été la croyance de Flandre; et\nil avait lui-même mal parmi tous les membres, se tenant penché\net regardant profondément le sol. Sa sensibilité jaillissait, fré­\nmissante, toute chaude comme chaque fois qu'il avait com­\nmunié avec autrui dans la pitié et l'amour. Il fallait aimer\nChrist à travers les autres hommes ; c'était cela la vérité, c'était\ncomme cela qu'il fallait entendre la prière. Ivo maintenant était\nun peu étonné de penser ces choses nouvelles : cependant, elles\nne l'effrayaient pas. C'était comme si seulement, dans cette soli­\ntude verte des dunes, après avoir échappé aux sables glacés du\ndésert, il s'initiait à la loi divine, comme si à lui, pauvre\nhomme de foi, Christ lui-même était venu parler. Il porta la main\nà son front et dit : « Mon Dieu ! le miracle n'était pas de faire ce\nque j'ai fait, mais que vous soyez en moi comme moi-même. »\nEt il parlait haut, comme les apôtres. Les petits lapins, assis sur\nleur derrière, en remuant les oreilles, l'écoutaient. Puis une\nraffale passait : sa voix alors semblait parler là-bas, très loin.\n   Il allait, montait, descendait, selon les ressacs de la dune.\nIl n'entendait plus le bruit terrible de la mer derrière lui. Une\ngiboulée quelquefois criblait le sable d'une myriade crépitante\nde grains d'anis comme Cordula en semait sur ses biscotes. Et\npuis, d'entre les nuages bousculés, un soleil en fusion brûlait\n— jusqu'au fond toute la dune s'enflammait. C'était comme un\npaysage de la Bible au temps des pasteurs : Ivo, avec un\nnimbe clair à ses cheveux longs, de nouveau devenait Christus.\n   Ungros mouton, malgré l'intempérie, déjà pâturait legramen,\nattaché à un piquet. Non loin, un toit rouge dépassait les sables.\nIvo eut une chaleur à se retrouver chez les hommes, au sortir\ndu désert. Il reconnut la maison d'un garde-chasse : elle bordait\nune chaussée de terre, entre les peupliers. Par delà s'étendaient\ndes prairies et couraient des boquillons.De petits paysans, dans\nles maisons basses, vivaient de leur champ gagné sur le sable.\n   Le garde, une figure bourrue, fumait sa pipe sur le pas de la\nporte. Ivo, doux et poli pour les soutiens de l'autorité comme\npour le pauvre monde, le salua; et aussitôt le garde venait à\nlui, disant :\n   — Si, comme on dit, vous êtes Christus, entrez dans cette\n"}, {"page_pdf": 537, "texte": "454                         DURENDAL\n\n\nmaison. Il y a ici une vieille femme malade qui depuis dix ans\nn'a plus que l'âme à passer et qui ne peut pas mourir.\n   Ivo ne refusait jamais de se rendre au chevet des gens qui\nsouffraient. Il pénétra dans l'habitation : la femme du garde\nétait dans la chambre commune, pelant des pommes de terre.\nDe la pointe de son couteau elle lui montra un réduit éclairé\npar une lucarne et d'où venaient des gémissements sourds, con­\ntinus. Ivo fit un pas; et devant lui, sur un grabat, il apercevait,\ncomme un paquet d'ossements, l'aïeule se tordant dans une\ncolique de miserere et appelant la mort.\n   Le garde avait dit un mot à l'oreille de sa femme; et à son\ntour celle-ci allait vers Ivo et disait, dolente, avec des yeux\nétranges :\n   — Puisque vous êtes Christus, la laisserez-vous souffrir\ncomme cela, hei?\n   Il n'éprouvait nulle fierté d'être appelé de ce nom. Il regar­\ndait avec une grande pitié la vieille femme, serré aux entrailles\npar la lamentation qui ne finissait pas.\n   Il hocha tristement la tête.\n   « Je suis Ivo Mabbe, le marchand de cordes, dit-il. Je ne\nsuis pas autre chose. Vous feriez mieux d'aller chercher le\nmédecin. »\n   La femme le regarda durement.\n   « A quoi bon, puisqu'elle doit aller comme cela jusqu'au\nbout? »\n   Et de nouveau, en geignant, elle pointait sur lui ses regards\naigres.\n   « Si du moins le médecin ou un autre pouvait lui donner une\npetite chose qui la débarrasserait de son mal tout à fait. »\n   Il tressaillit, croyant comprendre ce que cette femme lui\ndemandait. 11 la regarda profondément dans les yeux.\n   « Il n'y a que Dieu là-haut qui peut cela », dit-il en levant la\nmain.\n   Doucement, la main s'abaissa et il ne s'apercevait pas qu'il\nfaisait le signe de la croix par-dessus le grabat comme l'eût fait\nChrist lui-même.\n   « Hors d'ici, fourbe, imposteur », cria le garde.\n   Tous les deux, avec le bruit de leurs talons derrière lui, le\npoussèrent vers la porte. Il n'éprouvait point de colère. S'ils\n"}, {"page_pdf": 538, "texte": "                   LE PETIT HOMME DE DIEU                      455\n\nl'avaient frappé, il ne se serait point retourné contre eux. Il\nétait triste.\n   Dehors, les coqs chantaient; des vols de pigeons s'abattaient\nsur la campagne. Un vieil homme bêchait dans son champ.\nL'échaudeur blanchissait un pignon, monté sur une échelle.\nUne jeune femme entassait des ramons pour le temps des hari­\ncots, lvo se sentit là chez les hommes de la terre, évangéliques\net patients comme ceux à qui parlait Jésus.\n   La mauvaise impression s'en alla : il porta une âme quiète,\nfraîche, candide. Voilà, pensait-il, je suis redevenu un simple\nhomme de bonne volonté, comme ceux qui, là-bas, travaillent\ndans la paix du Seigneur. Des gens encore l'ayant salué par\nson nom de Christus, il leur sourit et dit :\n   « Bon ! bon ! est-ce que la plupart d'entre vous aussi n'ont pas\nun surnom ? »\n   Au désert, il avait été dans la main de Dieu et Dieu l'avait\nlaissé retomber, léger comme une petite poussière.\n\n                                         CAMILLE    LEMONNIER.\n"}, {"page_pdf": 539, "texte": "               Invita Minerva\n\nO poète orgueilleux,    c'est trop te    méconnaître.\nTon désir est impie et ton labeur est vain;\nS'il est vrai que les dieux n'habitent plus ton être,\nTu ne parleras plus le langage        divin.\n\nNe te révolte pas contre l'arrêt    suprême;\nMais, acceptant ton sort avec simplicité,\nTâche de vénérer par ton silence même\nCet esprit dont le souffle, un jour, t'a visité.\n\nNe mêle aucun orgueil à cette     gratitude;\nCar, vois-tu, dans ce chant, trop tôt évanoui,\nOù nous pensions entendre un merveilleux       prélude,\nCe n'était pas ton cœur qui chantait, c'était lui\n\nTout est bien     Ce qui fut, sans doute, devait être\nTu n'as pas oublié, toi qui fus leur élu,\nDans quelle pauvreté les dieux t'avaient fait naître;\nCe qui n'était pas tien, tu ne l'as pas perdu.\n\nTandis que, résigné, tu prendras l'humble route\nDont l'ombre est douce à ceux que leurs vœux ont          trahis,\nUn autre, plus heureux, le cueillera sans doute,\nCe verdoyant laurier qui te semblait promis\n\nConsole-toi     Peut-être, à l'heure désolée\nOù tout ce qui t'aimait semblera    t'oublier,\nCroiras-tu reconnaître une pitié voilée\nDans la simple douceur d'un site familier\n\nTu gémis en songeant aux muses infidèles;\nTourne plutôt les yeux vers les champs et les bois :\nLes choses, tu le sais, ne seront pas moins belles\nParce qu'un cœur humain est demeuré sans voix.\n\nLaisse-les, jour par jour, envelopper ta vie\nQui sait?      Bientôt, peut-être, ô rêveur  ignoré,\nIl te sera donné d'écouter sans envie\nCe joyeux bruit de chants qui vient du bois sacré\n\n                                              FERNAND SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 540, "texte": "     Sur quelques Peintres de Sienne\n                                       (Suite)\n\n\n\n\n                   Neroccio di Bartolommeo Landi(1)\n                                     (1447-1500)\n\n\n\n\n                   NEROCCIO appartenait à la famille noble des Landi,\n                  à laquelle s'était allié par son second mariage\n                  Francesco di Giorgio Martini. L'un et l'autre,\n                  sans doute, reçurent des leçons du Vecchietta,\n                 et comme son maître, comme son condisciple,.\n                  Neroccio fut à la fois peintre et sculpteur.\n                    Lorsque, en 1468, à 30 ans, Francesco di\n                  Giorgio épousa Agnès Landi, Neroccio avait\n21 ans. Tous deux travaillèrent en commun, car on a retrouvé,\nde l'an 1475, un compromis désignant un arbitre pour statuer\nsur les difficultés résultant de leur séparation. Ces difficultés\n\n   (1) Œ U V R E S . — Sienne. — M U S É E , salle VI : n° 8, Madone, avec l'Enfant, sur\nun trône, entourée de six Saints : saint Pierre, saint Sébastien, saint Jean-Baptiste,\nsaint Louis, saint Bernardin et saint Paul, signé et daté : Obus Nerocii de Senis.\nMCCCCLXXXXII;              n° 11, Madone, avec l'Enfant, saint Jérôme et saint Bernardin;\nn°13, Madone, avec l'Enfant sur les genoux, saint Bernardin et sainte Catherine;\nn° 14, Madone, avec l'Enfant, saint Jérôme, sainte Catherine et deux autres Saints ;\nn° 19, T r i p t y q u e : au centre, Madone, avec l'Enfant; à dextre, saint Michel; à\nsenestre, saint Bernardin, signé et daté : Opus Nerocci Bartolommei Benedicti de\nSenis. M.CCCC LXX.VI; n° 32, Madone, avec l'Enfant dans ses bras, saint Jean-\nBaptiste et une Sainte; n° 26, Madone, avec l'Enfant, saint Jean et saint André. —\nSalle V I I , n° 2, cassone : Triomphe de David (d'après B e r e n s o n ) ; n° 3, Annon-\n"}, {"page_pdf": 541, "texte": "458                                      DURENDAL\n\n\nne furent point sans se régler amiablement, puisque, dès\nl'année suivante, nous voyons Francesco appelé à expertiser,\navec Sano di Pietro, et les apprécier avec faveur, des ouvrages\nde Neroccio exécutés pour un certain Bernardino Nini. Mais\nil ne paraît pas que Neroccio ait accompagné plus tard Fran­\ncesco dans ses pérégrinations diplomatiques et militaires. Il ne\nsemble pas non plus que Neroccio ait pris part, comme tant\nd'autres artistes de Sienne, aux luttes politiques qui agitèrent,\navec une si incroyable violence, cette ville au XVe siècle. On ne\ntrouve son nom dans aucun document du temps.\n   Quelques dates seulement précisent les étapes de son activité.\nEn 1467 et 1468, il travailla pour la Compagnie de Saint-\nJérôme ; il peint, en 1480, pour la municipalité, une couverture\nde registre; en 1483, pour la Compagnie de Saint-Jean-Baptiste\n\n\ndation (fragment) (d'après Berenson). — ARCHIVES, couverture de registre :\nLa Vierge recommandant Sienne (1480). — CATHÉDRALE, pavement : Sybille\nhellespontique (1483). — PALAIS SERACINI : Madone avec sainte Catherine et sainte\nMadeleine, Madone avec saint Jean-Baptiste et sainte Madeleine. — CONFRATERNITÉ\nDE LA SAINTE-TRINITÉ, sacristie supérieure : Madone avec saint Michel et saint\nJean-Baptiste, attribuée aussi à Benvenuto di Giovanni.\n\n   M o n t i s i , près de S i e n n e . — E G L I S E P I E V E DELL'ANNUNZIAZIONE : Madone\ntrônant, avec l'Enfant Jésus, saint Paul et saint Jacques, saint Pierre et saint Louis,\nsigné et daté s u r le cadre : Opus Nerocii Bartolomei de Landis Senensit 1496. Ce ta­\nbleau dont ne parle pas Berenson, est signalé p a r M M . Rossi et F r a n c h i .\nD a n s la m ê m e église, Crucifixion entre saint Jean l'Evangéliste et des soldats\nà cheval o u assis, et la Vierge évanouie, soutenue par sainte Marie, saint\nJ o s e p h d'Arimathie et d'autres Saints. Dimensions 0m57 x 0 m 26. — Martyre\nde saint Sébastien, saint Sébastien conduit par deux soldats devant Dioctétien. D i m e n ­\nsions 0 m 69 X 0 m 28.\n\n   M o n t e p e s c i n i (Murto), à 15 kilomètres de S i e n n e . — Madone, avec l'En­\nfant cherchant à prendre u n e p o m m e d a n s la m a i n d e sa m è r e ; saint P a u l\nl'Apôtre, saint B e r n a r d i n , saint L o u i s roi, d'un c ô t é ; de l'autre, saint Pierre,\nsaint Jean-Baptiste et saint Sébastien, signé et daté : Opus Nerocii de Senis 1492.\nDimensions 1 m 1 8 x 1 m 27. Médiocrement conservé (signalé p a r M. P r u n a ï ) .\n\n   R a p o l a n o (province de Sienne). — CHAPELLE DE SAINT-BARTHOLOMÉ :\nMadone tenant embrassé l'Enfant, entre saint L o u i s roi et saint Antoine de\nP a d o u e . Dimensions 1m61 x 1m42 (id.).\n    F l o r e n c e . — OFFICES : n° 1303, d a n s la troisième salle de l'Ecole toscane :\nPrédelle, Histoires de saint Benoit attribuée p a r le catalogue et Cavalcastelle à\nF r a n c e s c o di Giorgio, attribution à Neroccio proposée p a r Bode.\n"}, {"page_pdf": 542, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                             459\n\n\nun tabernacle; en 1484, une Madone au Palais Public et une\ndécoration d'autel pour le monastère de Sainte-Marie-Madeleine,\nhors la porte Tufi; en 1487, pour la chapelle Saint-Jean, une\nsainte Catherine, qu'il laisse inachevée.\n   J'emprunte quelques-unes de ces indications à la brochure\nde M. Pantaleoni, la seule publication qui consacre à Neroccio\nplus de dix lignes. Vasari n'en parle point; Rio, qui a consacré\ntout un copieux et enthousiaste chapitre à l'école siennoise,\ndans son Art chrétien, ne le cite même pas, ce qui est bien éton­\nnant; Müntz le mentionne, en passant, d'un air dédaigneux;\nLafenestre lui consacre, en même temps qu'à Francesco, une\nphrase (il est vrai qu'elle est heureuse) (1), et Bode sur Burck­\nhardt (Cicerone) donne, avec de brèves appréciations, l'indica­\ntion des œuvres de peinture et de sculpture qu'on peut lui\nattribuer.\n   En présence de cette indifférence unanime, j'ai quelque timi­\ndité à formuler mon enthousiasme, et, pourtant, je pense sincè-\n\n\n  Bergame. — COLLECTION MORELLI : n° 47, Madone.\n   Berlin. — MUSÉE : n° 63A, Madone, avec l'Enfant, un Evêque et sainte Cathe-\nrine.\n   Francfort-S.-M. — INSTITUT STAHDEL : n° 4, Madone, avec l'Enfant, saint\nPierre et saint Paul, classé Ecole siennoise; n° 5A, Madone avec sainte Catherine\net saint Sebastien (attribution douteuse, peut être un Francesco di Giorgio, sous\nle nom de qui il figure au catalogue).\n  Meiningen. — Sainte Famille (d'après Berenson).\n  Paris. — COLLECTION G. DREYFUS : Claudia ; COLLECTION MARTIN L E ROY :\nTobie et l'Ange (signalés par Berenson).\n  Londres. — COLLECTION BUTLER : Madone (id.).\n  N e w - H a v e n (Etats-Unis). — COLLECTON JARVES : n° 65, Annonciation (id.).\n  B I B L I O G R A P H I E . — Je ne connais point d'étude consacrée spéciale­\nment à Neroccio. Dans les Biografie degli artisti senesi, d'ETTORE ROMAGNOLI,\nmanuscrit donné par l'auteur à la Bibliothèque de Sienne et y conservé, voir\npour Neroccio, vol. V, pp. 75 à 103.\n  (1) « L'indifférence scientifique surprend plus encore chez les imitateurs (du\nVecchietta), Francesco di Giorgio, l'un des ingénieurs et des architectes les\nplus remarquables du temps, et chez Neroccio di Bartolommeo, tous deux si\nbien disposés à prendre part au mouvement de leur temps sous d'autres rap­\nports : le rêve délicieux, légué par leurs devanciers et pieusement con­\nservé dans un milieu isolé, ne cessa de les tenir sous son charme alangui... »\n"}, {"page_pdf": 543, "texte": "460                        DURENDAL\n\n\nrement, sans emballement ni paradoxe, que la Madone avec saint\nJean et saint André, le n° 26 du Musée de Sienne, est l'une des\nchoses les plus belles, les plus émouvantes, les plus exquises,\nles plus prestigieuses qui se puissent voir. J'y suis, à diverses\nreprises, retourné vérifier mon impression première, et toujours,\nde plus en plus, cette Madone m'enchanta. Est-ce bien à\nNeroccio qu'il faut en faire honneur? La comparaison avec ses\nautres œuvres me porte à croire que oui ; je dois toutefois\nsignaler que l'attribution est contestée par Berenson, dont on ne\npeut négliger l'autorité. Mais si elle n'est de Neroccio, de qui\nest donc cette page merveilleuse et quel est le nom qu'il nous\nfaut répéter avec vénération?\n   Les travaux du sculpteur sont assez rares. Une statue de\nsainte Catherine, en bois, exécutée, en 1465, pour l'oratoire de\ncette sainte; une autre en marbre, de 1487, pour la chapelle\nSaint-Jean, à la cathédrale, et le tombeau de Tommaso dit\nPiccolomini del Festa, mort en 1483, en cette même cathédrale,\net c'est tout. Ajoutons-y le petit bas-relief au-dessus d'une porte\nde Fontegiusta, dont la paternité lui est disputée par Francesco\ndi Giorgio. Il est bien joli et peut être aussi vraisemblablement\nattribué à l'un ou à l'autre, de même que les délicieuses his­\ntoires de saint Benoît, ,si fraîches de sentiment, si claires et\ndélicates de couleur, qui se trouvent aux offices, ou la Madone de\nFrancfort, car ces deux artistes ont eu le même maître : Lorenzo.\nVecchietta, ont travaillé ensemble et peuvent s'être influencés\nréciproquement.\n  Les œuvres du peintre sont un peu plus nombreuses. Et,\npourtant, il semble certain que nous ne possédons plus qu'une\npartie des témoignages de son labeur. On n'a point retrouvé,\npar exemple, les divers ouvrages dont il est parlé dans les docu­\nments historiques rappelés au début de ces notes. Il est, d'autre\npart, vraisemblable que pendant les cinquante-trois ans de sa\nvie, Neroccio peignit autre chose que la vingtaine de petits\ntableaux que nous connaissons.\n   La couverture de registre, conservée aux archives, est d'une\nnaïveté, d'une primitiveté déconcertante, si l'on songe qu'elle\ndate de 1480. C'est le même sujet qu'avait traité, onze ans\nauparavant, Francesco : l'invocation du patronage de la Vierge\npour la cité. L'on sait avec quelle ferveur impétueuse les Sien-\n"}, {"page_pdf": 544, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   461\n\n\nnois se vouèrent à Marie; son culte est mêlé à tous les jours\nglorieux ou mornes de leur République, et ce n'est pas un des\ntraits les moins curieux de cette époque tourmentée que de voir\navec quel zèle ils honoraient la mère de Dieu, au lendemain\nmême des massacres et des sauvageries des partis en bataille.\nNeroccio est d'une gaucherie touchante : sa Vierge est une petite\nnonne à genoux, dans un paysage conventionnel, tenant sur un\nplateau, soutenu par des colonnes, une ville plus convention­\nnelle encore, mais dans laquelle l'artiste s'est efforcé puérile­\nment de rappeler sa patrie par quelques silhouettes caractéris­\ntiques de monuments familiers. Elle tient dans sa droite, la\npetite Vierge enfant, une banderolle qui profère : Hec. est. civita.\nmea, et lève les yeux d'un air confiant vers le Christ qui appa­\nraît dans une gloire au milieu des nuages...\n   Cette manifestation de piété civique est bien jolie; mais ce\nn'est qu'une image curieuse. Les tableaux du Musée sont\nautrement importants. Ce sont tous des Madones, si j'en excepte\nle cassone et le fragment de l'Annonciation sur fond d'or, clas­\nsés parmi les inconnus de la salle VII, que Berenson croit pou­\nvoir attribuer à Neroccio, et qui, en tout cas, n'ont qu'un intérêt\nrelatif. Ce sont encore des Madones que les Neroccio du Palais\nSeracini et ceux du Musée Staedel, à Francfort. C'est encore\nune Madone que le Neroccio, de Berlin; que celui de Bergame,\ndans le legs Morelli ; que celui qui décore la sacristie supérieure\nde la confrérie de la Sainte-Trinité, à Sienne. Et toutes ces\nMadones sont d'une ordonnance presque identique, car les\nmoyens du peintre sont restreints et son imagination médiocre.\nIl ne paraît pas avoir cru pouvoir consacrer son pinceau à autre\nchose qu'à cet unique tableau de sainteté. On ne trouve pas un\nportrait dans son œuvre. On n'y trouve pas non plus un seul de\nces sujets inspirés par l'Histoire sainte : Nativité, Adoration\ndes Mages, etc., qui permettaient à l'école florentine contempo­\nraine de si prestigieuses évocations de la vie. La vie, Neroccio\nsemble l'avoir ignorée ; par impuissance ou par goût, il se con­\nfina dans la représentation de la Madone, qui restait, à Sienne,\nce qu'un artiste pouvait faire de plus excellent. A le comparer\naux savants complexes et raffinés maîtres toscans d'alors, le\npieux et tendre Siennois paraît ainsi de talent pauvre et fâcheu­\nsement démodé; mais, après si longtemps, il ne nous importe\nplus que sa manière fut stagnante ou réactionnaire; nous\n"}, {"page_pdf": 545, "texte": "462                               DURENDAL\n\n\nlui demandons seulement de nous émouvoir et de nous toucher.\n   Or, ses Madones monotones ne lassent point et leur contem­\nplation doit être, pour tout cœur religieux, une fête infinie. On\nleur trouve, d'ailleurs, après quelque étude, une réelle variété.\nNon cette variété, seulement formelle qui fait changer l'attitude,\nle geste, la parure, les saints qui l'entourent, parmi lesquels se\nretrouvent fréquemment saint Bernardin et sainte Catherine,\nces deux dévotions populaires locales, mais une variété qui\nrésulte de la diversité des expressions individuelles des figures.\nCe ne fut, sans doute, pas le même modèle qui posa devant son\npinceau; il est même permis de se demander s'il en eût et s'il\nne négligea pas totalement la réalité pour embellir et idéaliser,\nau gré des fantaisies de son âme, les visages de son rêve :\nses Maries sont si essentiellement des Madones, et si peu des\nfemmes...\n   Il serait fastidieux, assurément, de les décrire toutes. Atta­\nchons-nous à la plus belle, en laquelle nous retrouverons maint\ntrait des autres. La Vierge est vue de face, à mi-corps, assise,\nlégèrement tournée vers sa droite, dans un fauteuil (1) dont on\nvoit à senestre, le bras sculpté. Elle tient sur ses genoux, de\nla main droite soulevant l'épaule, le Bambino nu, qui s'agite (2)\net lui saisit d'une de ses menottes, la douce main maternelle\nqu'elle approche de lui. Derrière elle, à senestre, s'aperçoit la\ntête souffrante et majestueuse d'un vieillard en lequel on croit\nreconnaître saint André. De l'autre côté, en attitude révérante,\nse tient un éphèbe aux cheveux blonds et longs, dont le manteau\nécarlate laisse voir la tunique en poils de chèvre. Dans sa main\ndroite, il tient une banderolle à demi déroulée qu'il semble\nlire (3). La même conception de saint Jean-Baptiste, adolescent\n\n\n  (1) Je me sers de ces termes approximatifs faute de mieux. Notre chaise\nmoderne est sans bras et avec dossier. Au moyen âge et au début de la\nRenaissance, on usa fréquemment, au contraire, de sièges sans dossier et\navec bras. Ceux-ci, selon la mode, étaient de formes très variées. Le morceau\nqui s'en aperçoit ici est à peu près identique à celui qu'on voit dans la Madone\navec saint Bernardin et saint Jérôme (n° 11).\n  (2) Cf. le Bambino dans le tableau de Berlin. Le mouvement des jambes\nnotamment est presque pareil. Mêmes chairs grassouillettes, mêmes plis de\ngraisse, même écartement, au pied droit, de l'orteil et des autres doigts.\n  (3) On peut y déchiffrer les lettres S A, et peut-être un C ou un O.\n"}, {"page_pdf": 546, "texte": "        LA   MADONE\n\n(NEROCCIO DI BARTOLOMMEO   LANDI)\n"}, {"page_pdf": 547, "texte": ""}, {"page_pdf": 548, "texte": "                 SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                             463\n\n\net presque jeune et féminin, devait, plus tard, être pour Léonard\nde Vinci, l'occasion d'un chef-d'œuvre. Les quatre figures sont\nlégèrement nimbées.\n   La Vierge porte le long manteau traditionnel, descendant du\nsommet de la tête sur les épaules et sur le corps, et laissant voir\nla robe lâche, retenue à la taille par une chaînette d'or. Le man­\nteau est de velours bleu, un bleu très sombre, nocturne, presque\nnoir ; la robe est de pourpre, bordée d'un galon d'or et la man­\nche serrant et qui, attachée sous le poignet, laisse voir, par des\ncrevés, des bouillons de satin blanc (1). La main est mince et\nlongue, aux doigts fuselés, d'une aristocratie extrême : une main\nde reine, la reine du ciel (2). Mais comment dire la beauté du\nvisage, sa jeunesse, sa douceur et son mystère? A force de can­\ndeur, les Madones siennoises ont parfois l'air niais; celle-ci est\nmerveilleusement intelligente. Indulgente et bonne, mais per­\nspicace; comme elle vous pénètre de ses yeux, si clairs sous les\npaupières mi-closes, de ses yeux ambigus qui semblent pour les\nterrestres douleurs, à la fois méprisants et compatissants.\n   Et comment dire la couleur, l'incomparable magnificence de\nla couleur? Saphirs sombres du manteau et grenats de la robe\nallument, autour des chairs pâles, un éclat sans égal. Du sang\nsur de l'or, du vin dans de l'or rappelleraient ces tons chauds et\nvermeils II semble que le tableau en soit tout incendié; et,\ndans la salle basse, il apparaît comme éclairé par les feux rouges\nd'un couchant; les faces des saints d'un ton fauve brun, un peu\ncuit, la Vierge, plus claire, surgissent dans un crépuscule doré;\nde la lumière irradie du cadre; et l'on dirait que le fond d'or,\npatiné et sauré, sur lequel se détachent les personnages, est\nl'atmosphère naturelle d'un ciel embrasé.\n   Le fait de cette couleur me paraît être une des raisons qui\npourraient faire douter, malgré tant de similitudes, de l'attribu­\ntion à Neroccio. Car jamais, dans ses autres œuvres, il n'usa de\nces colorations rougeâtres et mordorées, ardentes et profondes\ndont des équivalents ne peuvent se rencontrer que chez certains\nVénitiens. La Madone avec saint Jean-Baptiste et une sainte (n° 22)\n\n   ( 1 ) Même mode dans la Madone de Berlin et dans celle de Sienne (nos 11 et 13).\n  (2) Mêmes qualités d'aristocratie des mains dans presque tous les autres\ntableaux attribués à Neroccio.\n"}, {"page_pdf": 549, "texte": "464                         DURENDAL\n\n\n est cependant très belle encore, à ce point de vue. La Madone avec\nsaint Jérôme et saint Bernardin (n° 11), avec sa Vierge si délicate\n et amenuisée, au regard en dessous, est dans une harmonie,\ntoute différente, de gris et de bleus clairs.\n   La Madone (n° 13), avec saint Bernardin et sainte Catherine\net l'Enfant debout tenant un chardonneret, se rapproche davan­\ntage, par ses tons chauds et savoureux du n° 26 : le Bambino\ntrès blond et la chair d'un rose jauni, comme doré, la Vierge en\nsa robe rouge cardinal et son manteau d'un bleu très sombre, la\nsainte entourée d'un voile gris perle aux plis sévères, le tout sur\nun fond vert d'eau. Quant à l'œuvre, inutile que je la décrive,\npuisque M. A. Danse a bien voulu la graver à l'eau-forte, on y\nremarquera, ce qui se constaterait aussi dans d'autres œuvres de\nNeroccio et qui est assez exceptionnel en ce temps, une préoccu­\npation d'éclairage, c'est-à-dire de marquer que le sujet reçoit la\nlumière d'une source donnée.\n   Le talent de Neroccio fut mis à contribution pour l'exécution\ndu pavement de la cathédrale, entreprise colossale à laquelle\nfurent employés tous les artistes du XVe siècle. Il dessina une\nsybille hellespontique, qui est une figure bien drapée, mais rude\net sans expression. Dès qu'il quittait ses Madones, le peintre\ndélicieux était sans verve et sans charme.\n   Milanesi nous apprend que Neroccio épousa en premières\nnoces Elisabetta di Antonio Cigalini, morte en 1483, et en\nsecondes noces, en 1493, Lucrezia di Antonio Paltoni. Il eut de\ncelle-ci plusieurs fils, parmi lesquels Antonio qui fut peintre\ncomme son père.\n                                              JULES DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 550, "texte": "                  La Houille\nMon âme a visité sous terre l'antre énorme\nOù, dans l'ombre éternelle et la mort enlisés,\nPlus sombres que cette ombre épouvantable,     dorment.\nArbres des temps païens, vos troncs  carbonisés.\n\nGéants des anciens jours, cadavres sans suaires,\nQue des fleuves, depuis des siècles ensablés,\nCharriaient en leurs flots lourds aux vaseux  estuaires,\nPar vos,débris puants changés en ossuaires,\nEt par un sol nouveau pour à jamais comblés.\n\nVos rameaux reptiliens gonflés d'ardeurs    sauvages\nAbritaient autrefois dryades et sylvains.\nMais vos rameaux sont morts, arbres, et c'est en vain\nQue les fils du Péché déplorent les ravages\nExercés contre vous par les chrétiens  orages.\n\nCar le Verbe est venu et l'Arbre de son règne\nRéunit sous ces bras ouverts pour les bénir\nTout le Passé, tout le Présent, tout l'Avenir,\nEt sa Chair est la treille éternelle qui saigne\nSur la forêt chrétienne où ne croît rien d'impur.\nMais Priape et Bouddha autour de la croix sainte\nSèment parmi les lys, les pavots et l'absinthe,\nEt vos troncs déterrés vont outrager     l'azur.\n\nLes pourvoyeurs    du Feu ont éventré la Terre\nOù, depuis deux mille ans, votre poussière dort;\nIls ont creusé des puits dans le sol du Mystère,\nPar où l'orgeuil descend dans l'ombre de la Mort.\n\nCharbon des vieux débris de la forêt païenne,\nQue ces chercheurs d'erreurs, par l'enfer suscités,\nDéterrent maintenant pour la ressusciter,\nPrends garde que le Feu ne transforme en gehenne\nLa Terre où sa fureur détruira leurs cités.\n\nPrends garde que le Feu ne te transforme en braise,\nCharbon accumulé par l'œuvre des menteurs,\nPrends garde que bientôt l'Ange      Exterminateur\nN'alimente avec toi la terrestre fournaise,\nPour que du monde impur un monde pur renaisse,\nOù va régner mille ans l'Esprit   consolateur.\n                                         GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 551, "texte": "                          Une belle Ame\n                                    (Roman)\n\n                                         I\n\n\n                      Auflancde la colline, la petite maison blanche fumait dans\n                        le crépuscule. Le soleil, qui venait de se coucher derrière\n                        elle, laissait une traînée lumineuse dans un ciel d'hiver\n                        d'une limpidité extraordinaire. A l'horizon, une clarté\n                        s'étendait, d'un jaune pâle, dans lequel on aurait mélangé\n                        du vert très clair et, sur cette teinte spéciale à certains\n                        jours de janvier, les arbres se détachaient en noir, sil­\n                        houettes fantastiques aux longs bras décharnés.\n                           Il y avait une rangée de vieux ormes qui fermaient, à\n                        l'ouest, le jardinet et dont les têtes s'élevaient bien au-\n dessus de la maisonnette, dépassant la ligne noire de la terre. La fumée\n bleue, et si menue qu'elle semblait presque une buée, montait toute droite,\n à peine contrariée par un souffle qui venait du nord.\n     Derrière l'enclos des murs, le village de Pouligny dégringolait le long de la\n colline. C'était un petit bourg champenois, avec des maisons basses,\n échouées au bord des rues, et un clocher pointu qui dominait les toits cou­\n verts de lave. A cette heure tardive, les portes étaient closes et l'on voyait\n seulement, à travers les rideaux des fenêtres, briller des feux.\n     Il faisait un froid piquant.\n   . Monsieur Joseph de Latour marchait sur un sol glacé : ses gros souliers\nferrés écrasaient des feuilles sèches que la gelée avait durcies et qui s'émiet­\n taient en craquant. Il avançait à pas égaux, son fusil de chasse sous le bras,\nson carnier en bandoulière, un vieux feutre rabattu sur la nuque et sur les\nyeux.\n    Phanor, qui le suivait, ne manifestait pas beaucoup plus d'enthousiasme\nque son maître et s'en allait, la queue pendante et la tête lourde. Pharior\nn'était pas un chien de race, il s'en fallait. Monsieur Joseph de Latour l'avait\ntrouvé devant sa porte, un matin, lui avait tendu une croûte de pain, sur\nlaquelle la bête affamée s'était jetée; et il l'avait adopté sans plus de façon.\nPhanor portait des poils de grosse laine blanche et des moustaches qui lui\ndonnaient un air terrible. Mais ses yeux tristes et doux disaient assez qu'un\ncœur de brave animal battait dans sa carcasse inélégante.\n    Monsieur Joseph de Latour, lui aussi, offrait une apparence fruste et rus-\n"}, {"page_pdf": 552, "texte": "                               UNE BELLE AME                                   467\n\n tique. Le peu que l'on apercevait de son visage montrait une barbe presque\n inculte, fauve et clairsemée. Un nez en boule s'arrondissait et luisait sous le\n bord extrême du chapeau ; et de la bouche, largement fendue, pendait une\n pipe en terre, jaunie par l'usage. Enfin, l'allure générale était celle d'un\n homme en bonne santé, mais voûté avant l'âge, par suite des marches exces­\n sives, qui portaient le corps en avant.\n    Depuis bien longtemps, Monsieur Joseph de Latour avait dû perdre l'habi­\n tude des vêtements ajustés : les siens, usés sur son dos et presque incorporés\n à sa propre personne, se plissaient aux jointures et laissaient deviner, sous\n leur étoffe élimée et pour ainsi dire cuite à tous les soleils, la solide charpente\n du personnage. Evidemment, il ne quitterait cette veste, jadis brune, aujour­\nd'hui dorée sur les épaules, par suite des multiples dégradations de la cou­\nleur primitive, que lorsqu'elle s'en irait elle-même en lambeaux impossibles\nà rapsoder. Cette bonne grosse veste brune! Elle en avait reçu des accrocs!\nElle en arborait des pièces carrées d'une teinte équivoque, cousues aux\nendroits où le drap se mûrissait ! Et ce qu'il devait y avoir de choses dans\nses poches gonflées, qui formaient sur les hanches deux bosses irrégu­\n lières !\n    Monsieur Joseph de Latour poussa une barrière en bois, traversa le jardin\ndéjà plongé dans l'obscurité et pénétra chez lui. Au râtelier du vestibule, il\n suspendit son fusil, puis, enlevant de ses épaules le carnier qui paraissait\n lourd et le saisissant par les brides, il entra, toujours suivi de Phanor, dans\n une pièce voisine.\n    Dès qu'il eut ouvert la porte, une voix le salua :\n    « Eh bien! mon Jojo, as-tu fait bonne chasse? »\n    Cette voix sortait de derrière un gros poêle en faïence blanche. C'était celle\nde Mademoiselle Julie de Latour, la sœur de Jojo.\n    Mademoiselle Julie travaillait sous une petite lampe à capuchon vert, entre\nle poêle et une table à ouvrage chargée de pelotons. De ses grandes mains\npâles elle tricotait, avec deux longues aiguilles de bois, un jupon rose et gris.\nElle le posa sur ses genoux et tourna vers l'arrivant son visage.\n    Mademoiselle Julie avait cinquante ans bien sonnés. Grande et mince, la\ntaille encore bien prise, on lui en eût donné une quarantaine. On ne discernait\npoint sur sa figure cet aspect mystico-revêche que prennent, en général, les\ntêtes de vieilles filles, lorsqu'arrive l'automne de l'âge. Même il apparaissait\nqu'elle était bonne et bienveillante, tant ses yeux caressaient, tant sa bouche\nsouriait. Des traits réguliers et un teint de bon aloi témoignaient qu'aux envi­\nrons de vingt-cinq ans, elle avait dû être fort belle. Et cette impression\npersistait et s'accentuait, lorsque l'on découvrait avec quel soin coquet elle\narrangeait ses cheveux blonds, dans lesquels on aurait en vain cherché quel­\nques fils blancs. Les blondes ont ce privilège de pouvoir longtemps produire\nun effet de jeunesse ; leur chevelure semble défier les atteintes du temps et\nleurs traits se fanent, bien avant que les rides ne viennent gâter l'harmonie du\nvisage. Mademoiselle Julie en était à cette période où la vieillesse hésite à\npétrir de ses doigts sévères une jolie tête de femme.\n    Mais tout, dans sa mise et autour d'elle, indiquait la gêne extrême, sinon la\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": " 468                                DURENDAL\n\n\n  misère. La méchante robe de petit drap noir, qui se lustrait par places, ne la\n garantissant pas du froid, elle avait jeté sur ses épaules un châle de laine tri­\n coté par elle. A ses poignets, des mitaines prévenaient les gerçures, tout en\n laissant libres les doigts qui travaillaient toujours. Aucun bijou, si ce n'est une\n petite broche en argent, qui ajustait un ruban gris perle enroulé autour\n  du cou.\n     Et cette chambre, dans laquelle elle se tenait toute la journée, quels indices\n de pauvreté elle révélait ! Le parquet, privé de cire depuis de longues années,\n et lavé à l'eau, avait pris une teinte crue qui n'était ni jaune, ni grise ; et sur\n les larges planches, clouées les unes à côté des autres, aucun tapis n'amor­\n tissait le son brutal des pas, sauf auprès de la table, une descente de lit, sur\n laquelle se couchait Phanor. Aux murs, un papier qui avait été neuf sous\n Louis-Philippe et qui représentait des bouquets minuscules de roses blanches\n sur un fond bleu céleste très pâle, achevait de se décoler et montrait le plâtre\n de la muraille. Monsieur Joseph de Latour y grattait ses allumettes et l'on\n voyait partout le guillochage inextricable des raies de phosphore. Made­\n moiselle Julie luttait en vain contre une habitude aussi néfaste : il fallait se\n résigner à souffrir la négligence du vieux garçon, la seule, d'ailleurs, qui\n apparût dans toute la pièce. Car les meubles en acajou, s'ils exhibaient un\n velours vert entièrement râpé, ne boitaient point sur leurs pieds tournés et ne\n laissaient pas sortir, par des trous, les tirebouchons du crin : leurs bois lui­\n saient, frottés chaque jour par une main vigilante, qui ne tolérait pas le\n moindre atome de poussière dans les moulures en faux Louis XV et dans les\n intervalles des clous dorés.\n    Lorsqu'on avait aperçu du dehors la maigre fumée, l'on comprenait mieux\npourquoi le froid se faisait sentir aussi vivement, même auprès du poêle. Les\n quelques éclats de bois que Mademoiselle Julie y jetait de loin en loin suffi­\nsaient seulement à donner l'illusion de la chaleur. L'on grelottait le mieux du\nmonde dans ce misérable salon, où les vents coulis vous envoyaient dans le\ndos et dans les jambes des haleines glacées. Sous les portes, il passait des\nbises aigrelettes que l'on combattait mal au moyen de bourrelets à moitié vidés\nde leur contenu. Et si l'on s'approchait de la fenêtre, on était saisi par des\nfroids qui vous étreignaient la poitrine et qui vous piquaient les mains.\nCependant, quand le poêle faisait mine de ronfler, après avoir reçu une\ncharge de combustible, Mademoiselle Julie fermait la petite porte, afin de\ndiminuer son ardeur : alors la flamme dansait un moment au plafond, puis\nvascillait et mourait sur les tisons.\n    « Tu n'as rien tué ? demanda-t-elle à Jojo.\n    — Si, fit l'autre, j'ai quelque chose dans mon carnier. »\n    Il ne se pressait pas pour montrer sa chasse. On aurait dit qu'il avait quel­\nque honte à ouvrir la poche de cuir, où pourtant l'on discernait une forme\nd'animal. Ce pauvre Jojo chassait pour vivre un peu mieux et tâchait de rat­\ntraper, par ses coups de fusil, les vingt-huit francs de son permis, écono­\nmisés, durant sept mois, Dieu sait au prix de quels sacrifices ! Dans un pays\naussi peu giboyeux que celui qu'il habitait, c'était merveille qu'il rencontrât\nune bête digne du nom de gibier. Alors il abattait ce qui partait au bout de\n"}, {"page_pdf": 554, "texte": "                                 UNE    BELLE    AME                               469\n\n son fusil, des merles, des moineaux, des geais, même des corbeaux, qui,\n assaisonnés par sa sœur, permettaient d'oublier qu'on ne mangerait pas de\n viande. Un lièvre égaré par hasard constituait une aubaine inouïe. On ne\n pouvait certes pas compter tous les mois sur un semblable festin; mais, enfin,\n les oiseaux de toute plume suppléaient au manque de victuailles imposé par\n la pénurie. Et, mon Dieu, cela valait mieux toujours que la tasse de laid\n chaud qui mijotait sur un petit feu, ou que les pommes de terre cuites à\n l'eau.\n    « Mais, qu'as-tu donc tué? répéta Mademoiselle Julie.\n    — Voilà, répondit-il. »\n    Lentement il plongea la main dans son carnier et en retira, par la peau du\n cou, une bête grise et velue : c'était un chat. Mademoiselle Julie ne put se\n tenir de rire et Phanor, qui n'avait pas perdu un détail de la scène, lorsqu'il\n vit le cadavre brandi à bout de bras, sauta en aboyant, pour tâcher de le\n mordiller.\n    « Que veux-tu ? ajouta Jojo, en manière d'explication; je n'avais pas tiré un\ncoup de fusil aujourd'hui ; et, dame, cela m'ennuyait de rentrer bredouille au\nlogis! En quittant le bois Faillard, Phanor a découvert cette bête juchée sur\nun prunier sauvage. Je l'ai tuée. Les chats font beaucoup de mal et détrui­\nsent tout le gibier. Et puis cela nous fera bien quatre repas. »\n    Monsieur Joseph de Latour disait cela simplement et Mademoiselle Julie\nl'acceptait de même. La misère était une hôtesse installée à leur foyer sans\nrécrimination de leur part. On l'y supportait, comme en temps de guerre l'on\nsupporte l'ennemi qui commande et qui domine.\n    « Pour aujourd'hui, mon pauvre Jojo, nous n'avons pas grand'chose, fit\nMademoiselle Julie. Mais demain dimanche, nous nous régalerons. Cette\nbonne Madame Vassy, qui nous aime tant, m'a fait porter une belle\nvolaille. Nous la mangerons bouillie et nous aurons ainsi du bouillon pour\nquelques jours. »\n    Jojo s'illumina, mais n'ajouta aucun commentaire. Il parlait le moins\npossible, vivait renfermé et se laissait aller au jour le jour, sans but et sans\nintérêt.\n    L'heure du dîner sonna à la pendule qui battait son tic tac monotone, sous\nun globe fêlé. Mademoiselle Julie transporta la lampe de la table sur le poêle,\nremit ses pelotons dans une corbeille et étendit une serviette qui servait de\nnappe. Avec deux assiettes à fleurs et des verres en gros cristal taillé, le cou­\nvert se trouva disposé. Du poêle, qui remplissait aussi l'office de fourneau,\nelle tira un récipient, apporta deux bols et y versa du lait chaud que l'on\nmangea avec du pain.\n    Phanor en eut sa part qu'il lampa en un rien de temps. Monsieur de Latour\nlui donnait aussi de petits morceaux de pain qu'il lui plaçait sur le nez, puis,\nun doigt en l'air, il lui récitait l'alphabet et, à la lettre R, le chien faisait sauter\nla bouchée et la recevait dans sa gueule.\n    C'était l'abbé Chantematin qui avait révélé ce tour à Jojo. Le curé possé­\ndait un chien qui exécutait cela le mieux du monde; mais qui prouvait encore\nson intelligence d'une façon bien plus surprenante. Quand son maître lui pré-\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": "470                               DURENDAL\n\n\nsentait une friandise en lui disant : conseil municipal, il se détournait avec\ndédain. Mais si Monsieur Chantematin ajoutait, quelques instants après : con-\nseil de fabrique, le chien remuait la queue et happait avec joie et précipitation.\nCela démontrait la bonne entente qui régnait entre Monsieur le curé et les\ndifférents partis de sa paroisse.\n   Jojo n'avait pu donner à Phanor une instruction aussi complète ; mais le\npeu que savait l'excellente bête suffisait à occuper les repas et Monsieur\nJoseph de Latour trompait ainsi son estomac.\n   Le dîner se termina par des marrons que l'on croqua silencieusement.\nPuis Mademoiselle Julie leva le couvert aussi vile qu'elle l'avait mis et comme\non restait dans la même pièce, à cause du poêle, la longue soirée d'hiver\ncommença aussitôt.\n   Jojo bourra sa pipe, s'enfonça dans un fauteuil et déplia la Croix, que lui\npassait l'abbé Chantematin. Mademoiselle Julie revint à son jupon gris et\nrose et Phanor se mit en boule sur la descente de lit, la tête entre les pattes.\nPhanor ronflait, Mademoiselle Julie tricotait et Jojo envoyait des bouffées de\ntabac sous le capuchon de la lampe. Ils laissaient ainsi les heures sonner\nlamentablement sous le globe de verre fêlé.\n   Il fallait une circonstance grave pour tirer Jojo de son mutisme : quelque\ncatastrophe annoncée dans le journal ou quelque conversation avec un\nvoisin. Encore, lorsqu'il parlait, ce n'étaient que trois mots qui sortaient de\nsa bouche, entre sa pipe et ses dents. La vie lui devenait, en somme, indiffé­\nrente; les soucis d'argent n'apportaient aucune nouveauté, puisqu'ils étaient\ncontinuels et son journal l'assommait autant tous les soirs.\n   Mademoiselle Julie souffrait, au contraire, des mécomptes et des avanies\nde l'existence. Elle avait aimé le monde, jadis, y avait eu des succès et se\nrappelait ce qu'une aisance, même modeste, peut apporter d'adoucissements.\nEn outre, très intelligente et d'un esprit très fin, elle se heurtait aux bruta­\nlités de la vie, aux soins vraiment vulgaires du ménage. La lourdeur de son\nfrère lui pesait; seulement, comme elle était douée d'un cœur affectueux, elle\ns'ingéniait à procurer à Jojo de petites satisfactions et surtout elle lui souriait\ntoujours. Jamais une plainte, jamais un reproche, jamais un regret. Et, pour­\ntant, que d'occasions de gémir!\n   Il fallait toute la vertu de Mademoiselle Julie pour tenir bon contre les\ntristesses de chaque jour, pour accepter les humiliations inhérentes à la\npauvreté.\n   Car cette misère, qui les entourait maintenant, n'avait pas toujours existé.\nOn se souvenait des temps déjà lointains où Monsieur de Lalour, le père,\npossédait un château dans les environs. Roseval où la jeunesse du frère et de\nla sœur s'écoula dans le luxe, où les fêtes attirèrent autrefois la haute société\nde la région, appartenait aujourd'hui à un gros marchand de meubles en bois\ntourné. Roseval n'était plus qu'un rêve, parfois un peu vague, toujours dou­\nloureux.\n   Monsieur et Madame de Latour, ruinés de fond en comble et morts de\nchagrin, à la suite de spéculations fâcheuses, avaient laissé à leurs enfants,\npour tout héritage, une somme de trente-cinq mille francs. On conçoit quels\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  471\n\n prodiges il fallait accomplir pour équilibrer un budget domestique avec les\n onze cents francs de rentes que produisaitce maigre patrimoine. Mademoiselle\n Julie y arrivait en vivant, comme l'on dit, de privations.\n    Si l'on songe que le moins que puissent dépenser pour leur nourriture\n deux personnes, c'est deux francs par jour, on arrivera d'abord à cette somme\n fantastique pour les Latour de sept cent trente francs au bout de trois cent\n soixante-cinq jours. A cela, si l'on ajouteune rétribution minime de trois francs\n par semaine qu'ils donnaient à une femme de ménage pour balayer et faire\nle gros ouvrage, c'est-à-dire à peu près cent cinquante francs chaque année,\n on verra s'élever le total effrayant de huit cent quatre-vingts francs, et l'on\n se demandera comment, avec les deux cent vingt francs qui restaient sur les\n onze cents de revenus, ils pouvaient solder les dépenses supplémentaires\n d'entretien, d'impôts et d'habillement. Certainement, ils auraient succombé\n à la peine, si de charitables personnes ne leur fussent venues en aide.\n    C'est ici que Mademoiselle Julie avait besoin de tout son courage pour\n accepter de leur part... des aumônes; il n'y a pas d'autre mot pour désigner\n les cadeaux déguisés qu'on lui faisait, à elle et à son frère.\n    Tout d'abord, elle avait rougi et pleuré. Mais, sous peine de mourir de\nfaim, il fallait bien prendre ce qu'on envoyait. La pauvre fille surmonta ses\n répugnances. Oh! qui dira jamais les blessures que causait à sa délicatesse\nexcessive la charité de son prochain ! Avoir possédé jadis le superflu ; être,\naprès tout, l'égale de ses bienfaiteurs; ne pouvoir, à cause de son éducation,\nde sa santé et de son âge, rien faire autre que tricoter et économiser. En\nêtre réduite, sinon à tendre la main, du moins à ne pas la fermer ! Puis,\ncomme la coutume, ainsi que l'enseigne Pascal, est une seconde nature,\n Mademoiselle Julie avait fini par s'habituer à ces petites hontes quotidiennes.\n Il faut bien dire aussi que ses amies mettaient à l'obliger un tact infini et une\ngrâce tout à fait ingénieuse.\n    Madame Vassy se distinguait parmi toutes. Elle avait toujours dans son\ngarde-manger quelque victuaille réservée à ses voisins, ou dans sa garde-robe\nquelque toilette qu'elle ne pouvait porter, tant sa couturière prenait mal ses\nmesures depuis quelque temps. Justement les jupes et les corsages, trop\nétroits pour elle, iraient à Mademoiselle Julie, plus mince et plus élancée.\n    D'autres fois, des paquets, déposés par une main inconnue, arrivaient à la\npetite maison blanche. Ils contenaient, comme par hasard, ce qui manquait\nau pauvre ménage, et c'était encore cette bonne Madame Vassy qui les expé­\ndiait en cachette. Celle-là savait faire la charité et de la plus aimable façon,\ncar, dans le pays, tout le monde ignorait qu'elle participait à l'entretien du\nfrère et de la sœur. Elle n'avait qu'un complice, l'abbé Chantematin, mais\nsi discret et si clairvoyant! Comme il fréquentait assidûment chez les Latour,\nle bon curé voyait bien des petites misères qu'on lui voulait cacher : il n'avait\nl'air de rien, ne prenait pas garde, en apparence, à ce qui lui tombait sous\nles yeux et indiquait, avec une sûreté infaillible, toutes les lacunes à\ncombler.\n    Madame Vassy, veuve et sans enfants ni petits-enfants, appliquait sa bonté\net sa fortune à ses malheureux amis, qu'elle aimait dans le fond de l'âme.\n"}, {"page_pdf": 557, "texte": "472                               DURENDAL\n\n\nElle ne s'arrêtait dans sa générosité que pour ne pas froisser Mademoiselle\nJulie.\n   De ses mains il faisait bon recevoir. Mais il n'en allait pas ainsi des per­\nsonnes prétendues secourables, qui menaient grand bruit autour de leurs bien­\nfaits, qu'elles s'appliquaient à publier partout. La comtesse du Bois d'Eclaron,\npar exemple, ne manquait jamais d'avertir son entourage chaque fois qu'elle\nportait un secours aux pauvres gens. Il est vrai que cela contribuait à la\nposer dans la région. Ce moyen de réclame, habilement exploité par elle,\nmettait au supplice Mademoiselle Julie. D'autant mieux que cette dernière\nn'ignorait pas que la comtesse, méchante femme et méchante langue, colpor­\ntait sur le compte de « ses pauvres », comme elle disait, des inventions\nabsurdes et malfaisantes. A l'entendre, Mademoiselle Julie demandait tou­\njours, ne se montrait jamais contente de rien et n'exprimait qu'en termes\nhautains sa reconnaissance. De la sorte, Madame du Bois d'Eclaron devenait\nune victime de sa propre charité, et son abnégation tirait des larmes de tous\nles yeux.\n   « Oh ! ma chère, lui disaient ses amies, que vous êtes bonne d'aller visiter\nces miséreux, qui ne savent même pas vous remercier! Voilà ce que nous\nne ferions pas, nous autres! Laissez-les donc dans leur trou, puisque per­\n sonne ne les voit. »\n    Et, de fait, à part la comtesse qui prenait soin de se rendre en grand équi­\npage chez les Latour, à part encore la bonne Madame Vassy, plus modeste\net meilleure, tout le monde feignait d'ignorer la présence de ces malheureux.\n La noblesse et la bourgeoisie du pays avaient jadis festoyé à Roseval, trop\n heureuses de boire, de manger et de danser aux frais des châtelains. Puis,\nlorsque la débâcle était arrivée, chacun se terrant chez soi, avait prouvé aux\n Latour dans l'adversité que les amis, saturés de festins et d'amusements, se\n retirent en bon ordre, dès que la misère montre sa face importune.\n    Madame Vassy, l'abbé Chantematin et quelques braves femmes du village\nconstituaient la société de Mademoiselle Julie. Et, d'ailleurs, elle n'en dési­\n rait pas d'autre.\n    Seule, en compagnie de Jojo et de Phanor, elle consentait à finir ses jours\ndans la pauvreté, vaquant aux soins de sa maison, toujours gracieuse et sou­\n riante, entre son poêle qui chauffait mal et sa lampe à capuchon vert.\n\n\n\n                                       II\n\n\n   La neige tombait. Déjà l'on ne distinguait plus, entre le ciel pâle et la terre\nblanche, que les taches noires des sapins coiffés de bonnets blancs. Tout ce\nqui n'était pas de la neige paraissait sombre et sale. Au loin, dans les champs,\ndes bandes de corbeaux ponctuaient la monotonie du paysage hivernal. Les\nflocons s'accumulaient sans bruit, avec de grandes précautions, aux rebords\ndes toitures et sur les pieux des barrières, donnant une élévation inattendue\naux choses qu'ils recouvraient.\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  473\n\n   La terre devenait moelleuse et comme ouatée. Les arêtes vives des mai­\nsons s'amollissaient dans leurs blancheurs éclatantes, sur la teinte gris\nperle du firmament. Les pieds des arbres étaient emmitouflés de duvet de\ncygne.\n   L'abbé Chantematin secoua son parapluie et frappa violemment les dalles\navec ses pieds pour en détacher des bottes de neige. Claudine l'entendit ren­\ntrer, quitta la cuisine où elle retapait à neuf une soutane déjà minable et fon­\ndit sur le parapluie qui déversait dans le vestibule des avalanches et des tor­\nrents. Elle l'arracha des mains du prêtre, comme en colère et ses lunettes se\nmirent à trembler sur son nez pendant qu'elle parlait.\n    « Il ne faut pas secouer votre parapluie comme cela ! Vous allez me salire\nmon vestibule! C'est-il Dieu possible de rentrer dans des états pareils ! Voyez\nun peu comme vous êtes fait ! Et moi qui avais tout lavé et tout balayé ce\nmatin ! Ah! sainte mère de Dieu, vous avez mis partout de la neige et de la\nboue ! Passez vite à la cuisine pour vous sécher. »\n   L'abbé Chantematin exécuta l'ordre de sa servante sans présenter aucune\nobservation. Claudine rangea dans un coin le paillasson de la porte d'entrée\net y déposa le parapluie. Ensuite elle avisa deux énormes talonnettes qui\ns'étaient détachées des souliers de l'abbé et qui se liquéfiaient en petits ruis­\nseaux : elle les chargea vivement sur une pelle et les précipita dehors, au\nmilieu de la neige, où elles s'enfoncèrent.\n    A la cuisine, l'abbé Chantematin se chauffait. Il tendait au-dessus du four­\nneau ses deux mains rouges de froid et les frottait de temps en temps l'une\ncontre l'autre, afin d'aider à la circulation du sang. Son chien Mirliton,\nqui avait quitté la caisse où il dormait, se dressait contre lui en agitant la\nqueue.\n    « Défaites donc votre cache-nez, lui cria Claudine du vestibule. Vous allez\nprendre chaud et froid si vous vous chauffez avec tous ces vêtements-là\nsur le dos! Et votre chapeau, donnez-le moi; je suis sûre qu'il est tout\nmouillé. »\n    Docilement, le bon curé tendit à Claudine son cache-nez et son chapeau.\n    « Comment ! vous avez pris le plus neuf pour sortir par un temps pareil !\nAh ! bien, il sera frais. Voyez : les poils sont déjà tout collés; j'aurai beau le\nmettre devant le feu, les taches d'eau ne s'en iront pas. Un chapeau que vous\nvenez d'acheter pas plus tard que samedi dernier ! Oh ! c'est pas permis ! c'est\n pas permis ! »\n    Brusque et maussade, la brave fille prenait soin de son maître, veillait sur\nsa santé et sur sa garde-robe. Elle le rabrouait continuellement et grognait du\nmatin au soir avec un dévouement de vieux caniche. L'abbé, habitué à ses\nbourrades, se contentait de sourire : il aimait les soins rudes et multiples de\nces vieilles mains calleuses attentives à tout.\n    Claudine pendit à un crochet le cache-nez et le chapeau ; puis se faufila der­\n rière une porte, la tête dans les épaules et le dos en boule.\n    Quelques instants après, elle apporta une paire de gros chaussons noirs,\n installa l'abbé sur une chaise, s'agenouilla et se mit en devoir d'enlever les\n souliers couverts de neige. Et rien n'était plus touchant que de voir ce vieux\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "474                              DURENDAL\n\n\n\nprêtre, ému jusqu'aux larmes des attentions maternelles qu'on avait pour lui\net cette vieille femme accroupie, le menton branlant et les doigts inhabiles à\ndénouer les cordons trop serrés. L'abbé Chantematin murmurait, en tapotant\nson genou : « Ma bonne Claudine! ma bonne Claudine ! » Et elle, toujours\nbourrue, tirait par saccades, essayait avec ses ongles de défaire les nœuds et\nhochait la tête, en poussant des hum! hum! qui grondaient dans son nez\ncrochu.\n   Enfin, le curé se trouva chaussé, puis dépouillé de sa douillette. On l'en­\nvoya changer de soutane dans sa chambre, avec défense de quitter la che­\nminée où flambait un grand feu. Et il se résigna, sans plainte, mais attendri\ntout de même des à-coups si affectueux qu'il recevait.\n   A peine fut-il installé dans son grand voltaire de velours rouge et eut-il\nappuyé sa tête contre la dentelle qui protégeait le dossier, que Claudine\nfrappa.\n   L'excellente fille, portant sur un plateau une bouteille et une assiette de\nbiscuits, posa sa charge auprès de l'abbé Chantematin :\n   « Tenez ! buvez deux doigts de Bordeaux. Vous en avez besoin. A votre\nâge, on ne doit pas sortir toute la matinée quand il fait si mauvais.\n   — Mais je vous assure, Claudine, que je n'ai point souffert du froid ni de\nla neige. Il fallait bien que j'aille voir la petite Martin, qui s'en va de la\npoitrine.\n   — La petite Martin! la petite Martin! Vous allez chez elle tous les\njours. Et puis, elle n'est pas sur le point de mourir. Vous ne pensez pas\nà vous ménager.\n   — Que voulez-vous, Claudine! Cette pauvre enfant aime que je m'assoie\nauprès de son fauteuil et que je lui conte des histoires. Elle n'a pas tant de\njoies en ce monde! C'est une consolation pour moi de l'aider à paraître si\ndoucement devant le bon Dieu ; car les histoires qu'elle écoute volontiers, ce\nsont celles des saints et des saintes qu'elle retrouvera Là-Haut. »\n   La vieille eut un plissement des lèvres et cligna plusieurs fois des yeux\nderrière ses lunettes.\n   « C'est bon. c'est bon, grogna-t-elle, vous vous laissez toujours prendre\npar le cœur. N'en parlons plus. N'empêche que vous avez tout de même\nmanqué une visite pendant que vous étiez en train de gambader dans la\nneige.\n   — Une visite? fit l'abbé en redressant la tête.\n   — Oui; quelqu'un qui avait joliment envie de vous voir et qui a paru con­\ntrarié de ne pas vous trouver. Ma foi! je lui ai dit : Madame, nous avons un\nvieux père curé qui fait le jeune homme et qui trotte comme un lapin, alors\nqu'on ne mettrait pas un chien dehors. Et tenez, ai-je ajouté en montrant\nMirliton, en voilà un qui est plus raisonnable que lui. Il ne s'enrhumera pas,\ncelui-là! »\n   L'abbé Chantematin leva ses deux mains à la hauteur des yeux, comme\npour protester contre les insinuations de sa servante. Puis il dit :\n   « Quelle est cette dame qui est venue au presbytère?\n   — C'est Madame Vassy, répondit Claudine; elle a promis qu'elle repasse-\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "                              UNE   BELLE    AME                            475\n\nrait avant midi, et comme il est bientôt onze heures, j'imagine qu'elle ne tar­\ndera guère. »\n   En effet, Claudine achevait à peine cette phrase, que la cloche de la cure\ntinta dans le lointain. La vieille se hâta de toute la vitesse de ses jambes rai­\ndies et ramena bientôt, aux aboiements de Mirliton, la bonne Madame Vassy\nengoncée dans ses fourrures.\n   L'abbé s'était levé et avait rangé dans une armoire le plateau, la bouteille\net l'assiette de biscuits. Il jeta dans le feu une poignée de pommes de pin,\nqui grésillèrent dans une flambée étincelante ; puis il roula un voltaire, sem­\nblable à celui dans lequel il venait de s'asseoir et s'avança vers Madame\nVassy, la tête penchée, la bouche souriante et les mains tendues.\n   Ils se trouvaient installés tous les deux au coin du feu. Madame Vassy\nlaissa choir un vison qu'elle portait autour du cou et présenta à la flamme ses.\nchaussures mouillées, qui se mirent au bout d'un instant à fumer par suite\nde l'évaporation de l'humidité. C'était une petite femme trapue, toute ronde,\nla figure extrêmement douce, malgré deux gros yeux noirs qui s'allumaient\nsous des sourcils blancs. Elle avait le visage rafraîchi par l'air; quelques\nflocons de neige, accrochés au réseau de sa voilette, continuaient la blan­\ncheur de ses cheveux et se résolvaient en poussière de diamant.\n   L'abbé, lui, frottait toujours ses mains pour les réchauffer. La réaction de\nchaleur éprouvée maintenant lui colorait le visage, qu'il avait naturellement\npâle et lui donnait l'aspect d'un ascète en belle humeur ; car ses traits, d'une\nfinesse remarquable, semblaient avoir été modelés par un sculpteur pour un\nbuste de saint Bernard ou de saint François d'Assise. Il ne lui manquait que\nla robe de bure ou la coule monacale : l'illusion eut été complète et sa place\nmarquée dans un cloître du moyen âge.\n   Madame Vassy exposa bien vite le but de sa visite. Il s'agissait, à l'ordi­\nnaire, de ces pauvres Latour, qui étaient le continuel objet des préoccupations\nde la charitable dame.\n      Je sais Mademoiselle Julie très malheureuse, dit-elle; non pas tant au\npoint de vue matériel qu'au point de vue moral, si je puis m'exprimer ainsi\nLa pauvre enfant n'est certes pas plongée au sein des richesses ; mais son pain\nquotidien est assuré et nous ne la laisserions, d'ailleurs, manquer de rien.\nSeulement, elle souffre beaucoup de l'état d'infériorité où la relègue la pau­\nvreté. Non pas qu'elle s'en soit jamais plaint : Dieu sait si elle est douce, et\npatiente, et résignée! Il faut surprendre ses sentiments intimes, pénétrer jus­\nqu'en son âme, pour saisir les froissements d'ailleurs bien légitimes de sa\nfierté. Moi, qui la connais bien, j'ai pu lire en elle et j'ai découvert depuis\nlongtemps ses tristesses. Depuis longtemps aussi, je cherche à les alléger,\nsinon à les faire disparaître complètement. Je crois que c'est une œuvre pie\nqui s'impose à nous et je suis sûre, Monsieur le curé, que la situation lamen­\ntable de celte amie infortunée vous a, plus d'une fois, troublé jusqu'au fond\nde l'être.\n   — Certainement, Madame, répondit l'abbé Chantemalin, Mademoiselle\nJulie est digne qu'on s'intéresse à elle. Votre délicatesse démêle à merveille le\nsujet de ses peines secrètes : la pauvreté ne serait pour elle qu'une épreuve\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": "476                               DURENDAL\n\n\nsupportée vaillamment et chrétiennement. Mais il s'y ajoute le souci constant\nd'être l'obligée de ses amies et de ne pouvoir leur prouver sa reconnaissance\nautrement que par les paroles affectueuses de son cœur. C'est une âme élevée\nque la sienne, une âme d'élite trempée pour la lutte et pour le sacrifice. Votre\nbonté, qui est le seul rayon de soleil de son existence, lui apporte le réconfort\net répand sur les blessures de son âme le baume adoucissant. Et, dût votre\nmodestie s'en offenser, Madame, j'ajouterai que vous êtes le lien très doux qui\nla rattache à la vie. Mais, à côté de ces caresses si discrètes et si chaudes\ndont vous la comblez, d'autres embrassades plus théâtrales l'étouffent cruel­\nlement. Et c'est de cela surtout qu'elle pâtit, la chère demoiselle !\n   « La charité ranime : elle crée, entre celui qui la fait et celui qui la reçoit,\nune union spirituelle de tous les instants, qui nous rend plus parfaits et nous\nrapproche davantage de notre divin modèle Jésus-Christ : si nous donnons,\nen toute simplicité et en toute humilité, comme Lui, nous exerçons la miséri­\ncorde au nom de notre Père céleste, qui connaît tous nos besoins. Et, si nous\nsommes secourus par une main pieuse et douce, ce nous est un motif de plus\nde bénir la Providence, qui prend soin des oiseaux du ciel et des lis agrestes\net qui ne laisse point ses enfants dans l'embarras. Mais, en revanche, que de\ncourage il faut pour supporter, sans aigreur, l'aumône ostensible que jette la\nmain gauche et que n'ignore point la main droite ! C'est à cette épreuve sur­\ntout que je reconnais la force d'âme de Mademoiselle Julie, car elle s'y soumet\nhumblement et sans murmurer. Elle est admirable de résignation, j'en tombe\nd'accord avec vous. Si vous avez découvert le moyen de la soustraire aux\nobligations dont elle souffre, me voilà prêt à vous seconder dans vos pieux\ndesseins. »\n   L'abbé Chantematin avait débité cela d'une voix onctueuse, sans préten­\ntion, comme s'il eût improvisé une petite homélie. Madame Vassy l'ap­\nprouva de la tête, se recueillit quelques instants, puis s'adressant résolument\nà lui :\n   « Croyez-vous, lui dit-elle, que Mademoiselle Julie consentirait à se\nmarier? »\n   Cette demande fut comme un coup de massue asséné sur la tête du brave\nhomme. Évidemment il ne s'attendait pas à une question semblable. Elle lui\nparut d'abord saugrenue et, s'il n'avait tenu Madame Vassy pour sensée et\nprudente, il lui eût trouvé peut-être, en cet instant, le timbre un peu fêlé.\n   Il fut quelque temps à se remettre.\n   « Vous voulez marier Mademoiselle Julie, s'écria-t-il ; mais elle a cin­\nquante ans!\n   — Je le sais bien, répondit Madame Vassy. Avec la constitution robuste\ndont elle jouit, il lui reste encore bien trente à trente-cinq à vivre. Établir\nquelqu'un pour trente-cinq ans, cela vaut la peine qu'on y pense !\n   — Certainement, reprit le curé un peu démonté; certainement, trente-cinq\nans c'est un bail. Mais le mariage, Madame, est affaire de jeunesse. Je n'ignore\npas que la loi ne fixe pas de limite d'âge ; cependant, il arrive un temps où les\nfemmes doivent entretenir des pensées plus sérieuses...\n   — Plus sérieuses! Monsieur le curé, vous m'étonnez ! Connaissez-vous rien\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  477\n\nde plus sérieux que le mariage et n'estimez-vous pas que l'âge ajouterait, au\ncontraire, son poids et sa raison à une union de cette sorte? Nous en voyons\ntant de compromises, hélas ! par suite de l'emportement et des folles pensées\nde la jeunesse I\n   — Oh I quant au calme et à la sagesse, interrompit l'abbé Chantematin,\nnous pourrions être sûrs de les rencontrer là! Mais songez donc que Made­\nmoiselle Julie est déjà, comme l'on dit, sur le déclin.\n   — Vous en parlez à votre aise, Monsieur le curé. J'en connais pourtant\nqui s'accommoderait le mieux du monde de ce déclin. Là n'est pas la ques­\ntion. Il s'agit simplement de savoir si Mademoiselle Julie répugnerait ou non\nà cette idée. Vous m'avez comprise tout à l'heure quand je vous disais qu'elle\nsouffrait de la situation où elle se trouve. Un mariage, comme celui que je\nrêve pour elle, la libérerait de toute obligation vis-à-vis de ses semblables. Si\nelle y donnait les mains, elle ne devrait plus rien à personne, pour me servir\nd'une expression courante. Elle entrerait en ménage avec un mari plein\nd'attentions pour elle, dont l'âge correspondrait au sien, qui l'aimerait d'une\naffection solide et qui lui créerait un intérieur confortable et luxueux. Ce\nserait le bien-être — mieux encore, la richesse — après une existence misé­\nrable et solitaire. Voyons, cela ne vaut-il pas qu'on s'y arrête et laisserons-\nnous échapper une occasion superbe et unique, à coup sûr?\n   — Vous avez quelqu'un en vue ? interrogea l'abbé.\n   — Bien entendu, répliqua Madame Vassy. Quelqu'un que je connais beau­\ncoup et qui me semble mis au monde pour rendre heureuse notre pauvre\namie.\n    — Le fait est, remarqua le curé, que cette chère enfant mériterait bien un\nretour favorable de la fortune. Dieu seul saura jamais tout ce que la pauvreté\nlui a imposé de privations et tous les sacrifices qu'elle lui a fait faire ! Votre\nidée de mariage serait, en effet, une solution très digne et toute naturelle,\nsurtout si le mari auquel vous pensez remplit les conditions requises pour\nassurer le bonheur d'une femme. Mais, vraiment, à cinquante ans, changer\nsa vie d'une façon si brusque et si inattendue! Ah! je ne vois pas cela d'ici\net je doute même que Mademoiselle Julie y consente jamais ! »\n    Une bûche chantait dans la cheminée : la sève du bois, réveillée par le\ncontact de la flamme, bouillonnait et sortait en écume; la vieille branche\nnoire ne flambait pas, mais fumait, en modulant sa plainte au-dessus d'un lit\nardent de charbons rouges. Durant quelques minutes, on n'entendit dans la\nchambre que cette chanson monotone, qui tantôt sifflait et tantôt soupirait,\nalternativement craintive et furieuse : l'appel du bois se terminait parfois en\nun susurrement pointu, telle la note prolongée de quelque fifre lointain, puis\ns'arrêtait un peu, pour repartir, en crachant une vapeur, avec une activité de\n machine.\n    L'abbé Chantematin, penché sur le foyer et armé d'une pincette, remettait\nsur la flamme quelques brindilles qui pétillaient. Pensif et préoccupé, il\nenfonçait dans la cendre chaude les branches de la pincette, s'amusait à\ntracer deux profondes lignes parallèles, bien vite écroulées, et à donner dans\n les bûches de petits coups répétés pour faire jaillir les étincelles.\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": "478                                DURENDAL\n\n\n\n    Madame Vassy regardait le bout de ses souliers qui fumaient et qui avaient\n laissé, sur la pierre grise, la trace de leur humidité.\n    Ni l'un ni l'autre ne se décidait à parler.\n    Enfin l'abbé Chantematin éleva la voix :\n    « Si vous aviez un autre moyen, dit-il timidement...\n    — Un autre moyen, cher Monsieur le curé, reprit Madame Vassy; mais\n voilà six ans que j'en cherche des moyens pour sortir d'embarras nos pauvres\n Latour. Non, je n'ai trouvé que cela qui fût honorable et vraiment infaillible.\n C'est vieux comme le monde ; mais, que voulez-vous? Il n'y a que cela, il n'y\na que cela, répéta-t-elle. »\n    Puis voyant que l'abbé Chantematin n'abondait nullement dans son sens,\n elle ajouta :\n    « Je suis sûre que vous avez des préventions parce que vous ne connaissez\npas le prétendant. Ah! si vous le connaissiez, comme tout changerait! Vous\nverriez quel homme aimable et bon je destine, dans mon esprit, à Mademoi­\nselle Julie et vous n'hésiteriez plus à la décider vous-même ! Ah ! vous seriez le\npremier à me pousser à ce mariage-là, le premier, vous dis-je ! »\n    L'abbé hocha la tête, car il avait encore des doutes.\n    « Voyons, Monsieur le curé, fit Madame Vassy en se levant, voulez-vous\nvenir déjeuner chez moi demain matin? Vous ferez la connaissance de la per­\nsonne en question. Vous causerez avec elle et ensuite vous me communiquerez\nvos impressions.\n    — Vous êtes bien aimable, répondit l'abbé, j'accepte avec plaisir et... pour\nvous faire plaisir.\n    — Je n'ai jamais marié personne, ajouta Madame Vassy. Il faut que j'aime\ncette bonne Julie comme ma fille et que je connaisse ce monsieur, ainsi que je le\nconnais, pour m'occuper de cette affaire délicate. A demain, Monsieur le curé !\n   — A demain, Madame, et merci mille fois.\n    L'abbé Chantematin accompagna Madame Vassy jusqu'à la porte, à travers\nsa petite cour toute blanche de neige.\n   Quand il rentra, l'Angélus sonnait au clocher voisin du presbytère. Il se signa\net, tout en marchant, récita la prière.\n   Bientôt Claudine apparut, portant une soupière fumante qui annonçait le\nrepas de midi. Mais le pauvre curé était si troublé de ce qu'il venait d'entendre\nqu'il fallut que sa servante, renforcée de Mirliton, lui annonçât par deux fois\nque le dîner était servi. Encore mit-il, pour se rendre à la salle à manger, son\nbréviaire sous le bras et son chapeau sur la tête, comme s'il allait sortir. Clau­\ndine en demeura saisie et Mirliton, inquiet, s'assit sur son derrière, avec un\nair de se demander si son maître ne devenait pas fou.\n\n\n                                       III\n\n  Madame Vassy coupa avec de petits ciseaux d'or, un fil de soie très court\nqui retenait son aiguille, piqua celle-ci dans la peluche de son nécessaire et\nconsidéra son ouvrage. Elle brodait des fleurs multicolores sur une étoffe\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": "                              U N E . BELLE AME                             479\n\n d'un vert éteint, qui affectait la forme d'une croix et qui s'adapterait à une\nchasuble destinée aux missions.\n    L'abbé Chantematin admira longuement le travail.\n    « Voilà, dit-il, un ornement qui s'annonce comme devant être fort beau.\nJe suis sûr, Madame, que la Propagation de la Foi envoie les pièces qui\nsortent de vos mains aux évêques du Levant et aux vicaires apostoliques des\ncôtes africaines, tant elles sont brodées avec luxe et avec goût.\n    — Oh ! Monsieur le curé, répondit Madame Vassy, ce que je fais, je le fais\npour la gloire du culte divin ; car j'estime que Dieu doit être aussi magnifique­\nment adoré chez les peuplades sauvages que dans nos grandes villes. Je vous\ndirai que j'ai horreur des ornements criards ou mesquins que l'on expédie\ndans les missions et que j'essaie de réagir, autant que possible, contre le\nmauvais goût qui les confectionne. Depuis que j'ai vu une exposition de ces\nproduits, je suis pénétrée du remords d'avoir si peu contribué à les sortir de\n la médiocrité où ils s'éternisent. Les pieuses personnes des missions catho­\nliques déversent dans les coffres de l'œuvre tout ce qui les gêne chez elles,\nou tout ce qui est hors d'usage. Et c'est ainsi que l'on voit des chapes et des\nchasubles taillées dans des lampas à petits bouquets, dans de vieilles robes de\nbal saumon, jaune paille, fraise écrasée ou jonquille, dans des rideaux éraflés,\noù les teintes les plus ahurissantes et les moins liturgiques se heurtent et\ngrimacent, sans aucun souci de la décence ni de l'art.\n    — Vous n'ignorez pas, objecta l'abbé Chantematin que la Sacrée Congréga­\ntion des Rites tolère, pour les missions, l'emploi des couleurs qui ne sont pas\nliturgiques.\n   — Sans doute, reprit Madame Vassy, mais il y a cependant des fantaisies\nde mauvais goût que l'on ne devrait pas supporter. A cette exposition, dont\nje vous ai parlé, j'ai reculé d'effroi devant une chasuble réservée apparam­\nment aux services mortuaires : elle était noire, avec des fleurettes bleues et\ndes galons jaunes. Vous eussiez cru voir la défroque d'Arlequin. Pourquoi\ndonc imposer aux chrétiens de nos missions ces deuils de carnaval?\n    — Les peuples orientaux, fit le curé, ont une conception du deuil toute\ndifférente de la nôtie et peut-être que l'ornement en question ne les a point\nchoqués. Il n'en est pas moins vrai que vous avez grandement raison de réagir\ncontre un sentiment aussi peu artistique. Mais j'imagine, ajouta-t-il, que cette\nchasuble verte ne sera pas la seule de cette année et que vous en broderez\nencore d'autres ! »\n    Madame Vassy ne répondit pas tout d'abord. Elle se remit au travail.\nPuis, s'adressant bientôt à l'abbé Chantematin :\n    « Je m'aperçois, lui dit-elle, que depuis un quart d'heure vous vous efforcez\nde mettre la conversation sur un autre sujet. Je vous parle de Mademoiselle\nJulie et de Monsieur Miette, avec lequel vous venez de déjeuner et vous me\nlancez sur les ornements sacerdotaux et sur les missions. Mais vous aurez\nbeau faire, il faudra bien que vous me donniez votre opinion et je ne vous\ntiendrai pas quitte tant que vous n'aurez pas parlé. »\n    L'abbé Chantematin, au supplice, esquissa un sourire; puis, ne sachant\nquelle contenance garder, tira de sa poche une tabatière en écaille et prit\n"}, {"page_pdf": 565, "texte": "480                               DURENDAL\n\n\n une légère pincée de tabac. Madame Vassy l'observait, sans lever la tête, par-\n dessous ses lunettes. Quand leurs yeux se rencontraient, Madame Vassy tirait\n fébrilement une aiguillée et Monsieur Chantematin jetait un regard sur ses\n genoux et chassait, avec son index, un grain de poussière imaginaire. Ce\n petit manège se prolongea durant quelques minutes. Enfin, Madame Vassy\n parla la première.\n    « Vous ne le trouvez donc pas bien, mon prétendant?\n    — Ah ! Dieu, Madame, repartit vivement le curé, c'est un homme d'une\n distinction parfaite et d'une haute éducation. Ses manières sont affables et sa\n façon de causer tout à fait charmante. J'ose dire qu'il m'est particulièrement\n sympathique et qu'il m'a conquis sur toute la ligne.\n    — Eh bien ! alors?\n   — Certainement comme homme Monsieur Miette me plaît beaucoup ; mais\ncomme... fiancé... Car enfin, dans l'espèce, pour parler ainsi que les juristes,\nce serait un fiancé...\n   — Que lui reprochez-vous à ce fiancé ?\n   — Mon Dieu, son âge, insinua timidement l'abbé.\n   — Son âge! Mais je crois, au contraire, que son âge constitue la première\nde ses qualités. Monsieur Miette marche sur ses soixante-cinq ans — ce qui\nvous terrifie! Seulement vous ne songez pas que Mademoiselle Julie en a\ncinquante de son côté. Il y aurait entre eux une différence de quinze ans :\ntrouvez-moi un couple mieux assorti !\n   — Je ne dis pas, fit Monsieur Chantematin avec une certaine malice. Ce\nsera un gentil petit ménage : ils auront, à eux deux, cent quinze ans, pour\ncommencer.\n   — Mon pauvre abbé, interrompit Madame Vassy, vous considérez les\npetits ridicules de la situation et vous perdez de vue l'intérêt général.\n   — Je me mets, Madame, du côté du monde qui verra les ridicules ; et\npeut-être rien que les ridicules.\n   — Nous laisserons dire le monde. Il s'agit de notre pauvre Julie avant\ntout. Quant à moi, je tiens Monsieur Miette pour un homme d'expérience.\nD'abord il a déjà été marié.\n   — Ah ! lança le bon curé du fond de sa gorge.\n   — Cela a l'air de vous surprendre fort? interrogea Madame Vassy.\n   — Oui, je suis surpris... je suis surpris que Monsieur Miette ne fasse pas\nvaloir ses droits à la retraite. A soixante-cinq ans on est bien aise de se\nreposer.\n   — Se reposer! s'écria Madame Vassy, il n'y pense guère ! Voilà trois ans\nque sa femme est morte et depuis dix-huit mois il n'a plus qu'un désir, c'est\nde convoler en justes noces.\n   — Bonté divine! s'exclama le prêtre, en levant ses mains au ciel. Faut-il\ndonc attendre qu'on ait un pied dans la tombe pour demeurer tranquille et\nne vaudrait-il pas mieux, au lieu de commencer une nouvelle existence pleine\nd'incertitudes, jeter un coup d'œil sur la route parcourue, examiner sa vie\npassée et se préparer, par la méditation, au terrible jugement de Dieu ! Mais\nnon, l'on court d'abord à son plaisir : trahit sua quemque voluptas !\n"}, {"page_pdf": 566, "texte": "                              UNE BELLE AME                                 481\n\n\n   — Qu'est-ce que vous dites ? interrompit Madame Vassy.\n   — Rien, Madame, rien! c'est du latin. Excusez-moi de m'être laissé\nentraîner de la sorte. Le cas de Monsieur Miette en est la cause. Mais je vous\nsupplie de croire que je n'ai contre lui-même aucune animosité. Vous disiez\ndonc qu'il était veuf et sans enfants probablement?\n   — Non, Monsieur le curé, il a deux filles et cinq fils, qui sont tous mariés,\nsauf le dernier et qui l'ont rendu grand-père déjà plusieurs fois. ».\n   L'abbé Chantematin qui, à ce moment précis, tenait sa tabatière ouverte\net s'apprêtait à y prendre une prise, referma d'un coup sec, le couvercle\nd'écaille et serra dans sa main la petite boîte qu'il tournait dans tous les sens.\nIl comprenait de moins en moins la détermination de Madame Vassy et la\npsychologie de Monsieur Miette lui semblait tout à fait obscurcie de ténèbres.\nComment ce vieillard songeait-il à fonder un nouveau foyer, puisque ses\nenfants et petits-enfants l'entouraient de leur affection et l'empêcheraient\nd'achever sa vie dans la solitude et dans le délaissement? L'on admet encore\nqu'un sexagénaire se remarie quand il est seul au monde : il peut avoir besoin,\npour réchauffer ses vieux ans, d'une grande amie qui le soigne et le dorlotte.\nCar, dans ces conditions, la femme devient une sorte de parente plus atten­\ntive, dont le rôle, tout de prévenance et de consolation, consiste à écarter\nl'effroi d'une fin misérable, au milieu de gens intéressés ou indifférents. Et\nc'est bien ainsi que l'abbé Chantematin avait accepté — non sans quelque\nrépugnance — l'idée d'un second mariage. Il se disait que Mademoiselle\nJulie, secourue et reconnaissante, emploierait sa gratitude à adoucir les\nderniers jours de Monsieur Miette : il la voyait, comblée des bienfaits du\nbonhomme, désormais pourvue d'une belle fortune et constamment occupée\naux soins de sa nouvelle maison, s'ingéniant à entourer son mari d'un bien-\nêtre délicieux.\n    Mais non, ce n'était plus cela. Elle allait entrer dans une famille nombreuse,\nse trouverait au milieu de beaux-fils et de belles-filles, sans doute peu enthou­\nsiasmés de sa venue et peut-être disposés à lui faire grise mine, à l'épier, à la\ntenir en perpétuelle suspicion. Et si, par hasard, Monsieur Miette venait à\nmourir au bout de quelques mois, quelles ne seraient pas les vexations que\ntous ces gens là infligeraient à l'étrangère ? on s'empresserait de l'évincer et\nde la renvoyer poliment chez elle !\n    Non vraiment, Madame Vassy n'y pensait pas. Jeter de gaîté de cœur,\nMademoiselle Julie dans cet enfer, la condamner, pour échapper à la misère,\nà supporter les manies d'un viellard, les quolibets de toute une société et les\ndédains, hélas! trop naturels d'une famille entière ! Puisque Madame Vassy\ns'aveuglait ainsi, il parlerait, lui Chantematin, il ferait valoir des raisons\npuissantes, il plaiderait la. cause du bon sens et l'on finirait bien par se\nranger à ses avis.\n    « Je vous avoue, Madame, fit-il hardiment, que si, tout à l'heure, j'admet­\ntais comme possible le projet dont vous m'entreteniez, je l'envisage, mainte­\nnant, comme absolument irréalisable. J'ignorais que Monsieur Miette fût\npourvu d'une nombreuse famille et je vois là un obstacle des plus sérieux à\n son mariage avec Mademoiselle Julie, aussi bien en ce qui le concerne qu'en\n"}, {"page_pdf": 567, "texte": "482                                DURENDAL\n\n\nce qui touche directement notre malheureuse amie. Et vous me permettrez\nsans doute, de vous exposer les motifs de mon obstination, qui d'ailleurs\nn'ont pas besoin d'être longuement développés pour frapper des yeux exercés\ncomme les vôtres. Je dis donc, premièrement, qu'en ce qui concerne Mon­\n sieur Miette... »\n    Madame Vassy arrêta d'un geste le brave curé parti maintenant à fond de\n train pour la discussion.\n    « Permettez, Monsieur le curé, Monsieur Miette depuis dix-huit mois\ncherche à se remarier. Le mariage est pour lui un état dont il ne peut s'éloi­\ngner plus longuement. Il se remariera donc, à coup sûr, et j'estime que je lui\nrends un service éminent en lui faisant épouser Mademoiselle Julie, qui\nest bonne, et dont il est digne sous tous les rapports. J'empêche ainsi notre\nveuf de contracter quelque union singulière, ce qui ne manquerait pas\nd'arriver, pour peu qu'il fût délaissé de ses amis et abandonné à lui-même.\nVous voyez donc, qu'en ce qui le concerne, comme vous dites, ce sont ses\nintérêts que je d é f e n d s .\n    L'abbé Chantematin ne trouva rien à répondre à cela. Il se contenta\nd'avancer les lèvres en une moue significative.\n    « Je mettais, pensa-t-il en lui-même, de la psychologie là-dedans; mais\nc'est bel et bien la physiologie qui s'impose. Monsieur Miette me paraît tout\nà fait galant pour ses soixante-cinq ans. Pour un peu je le comparerais à l'un\nde ces vieillards d'Israël, qui brûlèrent jadis de convoitise lorsqu'ils surprirent\nla chaste Suzanne au bain. Me préserve toutefois le ciel de pousser plus loin\nla comparaison ! »\n    Madame Vassy avait brusquement interrompu la phrase de l'abbé Chante-\nmatin. Il jugea inutile de reprendre la discussion à son point de départ et\nchercha simplement à lui donner une autre forme.\n    « Dans tous les cas, Madame, dit-il, je n'aperçois pas jusqu'ici les avan­\ntages considérables dont vous aviez parlé pour Mademoiselle Julie. Les\nquelques détails que vous me donnez sur Monsieur Miette, me font plutôt\nl'effet d'être des inconvénients. Je regrettre de m'exprimer de la sorte; mais\nil vaut mieux, n'est-ce pas, examiner entre nous ce projet délicat, avant de\nlui donner corps ? Et d'ailleurs, il est convenu que je joue ici le rôle de\nl'avocat du diable et que je ne charge mon saint que pour mieux l'honorer\n plus tard. »\n    Le pauvre abbé commençait à avoir des remords, car il voyait que\n Madame Vassy se troublait et défaisait sa broderie, devenue confuse et\nembrouillée. Alors il s'amadouait et semblait, par sa docilité, inviter à des\nconfidences nouvelles.\n    Madame Vassy ne se fit pas prier :\n    « Vous êtes curieux de savoir, dit-elle, ce qui me pousse à proposer ce\nmariage à Mademoiselle Julie. Le voici : je vous ai fait entendre que\nMonsieur Miette jouissait d'une très belle situation de fortune. Il possède à\nReims une cave de champagne des plus renommées. La fabrication de son\nvin lui rapporte des revenus considérables, qui ne font, paraît-il, qu'aug­\nmenter d'année en année. Il m'a confié qu'il avait bien une vingtaine de\nmillions.\n"}, {"page_pdf": 568, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   483\n\n    — Vingt millions ! s'écria l'abbé, dont les yeux s'écarquillèrent, comme\ns'il avait entrevu d'un coup les trésor d'Haroun-al-Raschid.\n    — Oui, mon cher curé, vingt millions! Vous concevez que Mademoiselle\nJulie ne serait point malheureuse avec lui. En outre, Monsieur Miette lui\nassurerait un capital dont elle pourrait disposer en toute propriété et une\nrente viagère qui s'élèverait à un joli chiffre. Vous voyez donc que, si son\nmari disparaissait, elle ne continuerait pas moins de vivre dans le bien-être\net vous m'accorderez que c'est là le point important. Maintenant vous me\ndemanderez peut-être si Monsieur Miette est tout disposé à épouser Made­\nmoiselle Julie. Je vous répondrai qu'il l'épousera demain si elle veut : il l'a\nvue dimanche à la messe; sa bonne tournure, sa taille élégante et son visage\nbien conservé lui ont plu infiniment. Je gagerais qu'il en est amoureux fou et\nqu'il serait homme à lui faire une déclaration, si nous ne le retenions pas. Car\nle portrait moral que je lui ai tracé achève de l'enthousiamer : je n'ai ménagé\naucun éloge, je n'ai passé sous silence aucune vertu. D'ailleurs il m'a suffi\nde dire la vérité, car elle est si charmante et si parfaite, notre chère Julie ! Ce\nserait une si bonne action que de lui faciliter ce mariage, qui la rendrait\nheureuse pour la fin de ses jours. Voyons, Monsieur le curé, vous n'hésiterez\nplus ! »\n    L'abbé Chantematin ruminait toujours quelque prétexte dans sa cervelle.\n    « Ce que je ne puis admettre, fit il, c'est que Monsieur Miette, avec ses\nsoixante-cinq ans, ses sept enfants et ses vingt millions, cherche encore une\nfemme !\n    — Affaire de tempérament... insinua Madame Vassy. Puis elle ajouta\nbien vite :\n    « Affaire aussi de charité : car depuis qu'il connaît la situation de notre\nprotégée, son infortune lui paraît extrêmement digne d'intérêt et il ne\ndemande qu'à faire épanouir la richesse, là où poussent maintenant les mau­\nvaises herbes de la pauvreté.\n    — C'est d'un bon cœur, reprit Monsieur Chantematin. Seulement — vous\nsavez, je pense aux qu'en-dira-t-on! — seulement le monde ne verra-t-il pas\ndans ce mariage un marché? Ne publiera-t-il pas partout que Mademoiselle\nJulie n'a épousé Monsieur Miette que pour son argent ? N'ira-t-il pas même\njusqu'à insinuer qu'elle a multiplié les intrigues pour arriver à conclure cette\nbonne affaire, qu'elle a fait la coquette, qu'avec son habileté féminine elle a\ncapté un vieillard crédule et richissime? Que sais-je! moi. Je ne suis pas\nversé dans la science du cœur humain, ainsi que les moralistes et les phsy­\nchologues qui pronostiquent les moindres événements et qui tirent les con­\nclusions les plus doctorales à propos de tout. Cependant mes cheveux blancs\nm'ont acquis une certaine expérience et je prévois que cette grande richesse,\ndont vous me parlez, sera une source de médisances et de mauvais propos.\n Mon Dieu, je tiens trop à la réputation de Mademoiselle Julie pour l'exposer\nainsi aux méchancetés d'une société, hélas ! très portée à ne considérer que le\nmal et très encline à répandre sur le prochain les fables les plus absurdes.\n    » Et d'ailleurs, Madame, — permettez à un prêtre cette réflexion toute\nspirituelle — la surabondance des richesses, arrivant après la misère noire,\n"}, {"page_pdf": 569, "texte": "484                              DURENDAL\n\n\n serait-elle un bien pour l'âme de Mademoiselle Julie? Il est permis d'en\n douter. Habituée à une vie de sacrifices et d'abnégations, elle passerait,\n sans transition, à une existence de luxe qui lui enseignerait à ne point borner\n ses désirs. Au sein de la richesse l'âme s'amollit vite ; l'on en vient rapide­\n ment à ne plus rechercher que ses aises, à ne plus voir que sa fortune et\n que soi-même. « Sachez que l'amour de vous-même vous nuit plus qu'aucune chose\n du monde », dit l'Imitation et cette parole est profondément vraie. Mais\n pardonnez-moi, Madame, voilà que je prêche! J'oublie qu'il n'est point\n question de sermon et que je vous avais promis la bienveillance la plus\n entière. »\n    Monsieur Chantematin, très sérieusement ému, ne pouvait soutenir plus\n longtemps une conversation qui bouleversait de fond en comble ses idées\nsur le mariage et sur la société. Car il n'admettrait pas que l'union de l'homme\net de la femme fût une mise en commun d'intérêts égoïstes. Il lui semblait\nqu'au contraire ce devait être la fusion de deux âmes dans une affection hon­\nnête et solide, la pierre angulaire d'un nouveau foyer peuplé d'enfants, la\nchaîne indestructible qui lie, dès l'aube de la vie, l'époux à l'épouse, pour les\nrendre forts contre les vicissitudes et les heurts de chaque jour.\n   Il se représentait Mademoiselle Julie et Monsieur Miette, aux pieds de\nl'autel, venant, comme des jouvenceaux, solliciter la bénédiction du prêtre.\n   « Et si c'est moi qui les marie ! pensa-t-il à part lui, comment pourrai-je\nbien leur appliquer. les admirables paroles de la messe des épousailles ?\nAucune, ce semble, ne leur conviendra. Voyons, me sera-t-il permis raison­\nnablement de dire à Monsieur : Que votre épouse soit comme une vigne fertile qui\ngrimpe aux flancs de votre maison! Que vos fils soient comme les jeunes plants de\nl'olivier autour de votre table! » Ne sera-ce point profaner la parole sainte que\nleur souhaiter de voir les enfants de leurs enfants jusqu'à la troisième et à la\nquatrième génération : usque in tertiam et quartam génirationeml Ah! que saint\nPaul a raison de proclamer ce sacrement très grand dans le Christ et dans\nl'Eglise et que Madame Vassy a tort d'en vouloir faire un palliatif à la\nmisère, un remède au tempérament ! »\n   Ainsi ratiocinait l'abbé Chantematin.\n   L'arrivée de Monsieur Alexandre Miette lui-même coupa court ses intimes\nréflexions. Il se leva pour venir à lui, l'air affable, mais le maintien quand\nmême embarrassé.\n                                                    Vicomte D'HENNEZEL.\n  (A continuer.)\n"}, {"page_pdf": 570, "texte": "            Le Portique d'Amour\n\n                                             Pour l'album d'une fiancée.\n\n Les fiançailles sont une porte    rustique\n Qui s'ouvre sur un beau jardin, plein de musique,\n D'oiseaux, de frais parfums et de fruits sans pareils.\n Un petit enfant blond, le carquois à l'épaule,\n Va, vient, rôde alentour sur le bout des orteils,\n Vous poursuit en riant, Madeleine, et vous frôle,\nEt vous lutine avec la clef du jardin clos.\nMais l'amour est toujours pris à de jolis mots :\n Vous n'eûtes qu'à parler, et vous êtes entrée,\nEt voilà, sous des flots de lumière dorée,\nDevant vous, l'avenue immense du bonheur!\nPuissiez-vous y marcher d'un pas lent et flâneur,\nSur la pente des ans doucement        entraînée\nVers les riants lointains de votre destinée!\nJ'aime à vous voir ainsi, belle de vos vingt ans,\nDebout, tel un exquis symbole du         printemps,\nDans le cadre embaumé de cette porte ouverte :\nLa vigne étend sur vous sa frêle arcade verte;\nAutour de votre front, la glycine      répand\nSes grappes d'améthyste;    et ce rosier     grimpant\nAccroche aux longs plis droits de votre robe blanche,\nUn élégant rameau, si lourd de fleurs qu'il penche...\nOh! oui, votre jeunesse est radieuse à voir\nParmi toutes ces fleurs du rêve et de l'espoir!\n— A cet arc triomphal souffrez que je suspende,\nComme un présent d'ami, la plus humble           guirlande.\nD'autres se faneront peut-être : elle, jamais :\nMadeleine, voici ma gerbe de souhaits!\n\n                        GASTON DELLA F A I L L E DE LÉVERGHEM.\n\nJuillet 1903.\n"}, {"page_pdf": 571, "texte": "L'Inauguration du Monument\n                 Georges Rodenbach\n\n                  LE monument Rodenbach, œuvre du sculpteur Georges\n                     Minne, a été inauguré à Gand, le dimanche 19 juillet.\n                       Ce fut une cérémonie émouvante.\n                       Emile Verhaeren rappela les origines du Poète, son\n                    adolescence attirée déjà vers l'Art, lorsque, élève de troi­\n                    sième latine au collège Sainte-Barbe, il dissimulait, entre\n                    les pages d'un Tite-Live ou d'un Salluste, ses premiers\n                    vers. Deux amis fidèles partageaient cette passion précoce\n                    et demeurèrent les servants d'un hautain Idéal. L'un se\nnommait Edgar Pattyn et devint prêtre, l'autre était Emile Verhaeren.\n   A cette époque certains poèmes de Rodenbach révélaient une sentimen­\ntalité, une vision alanguie des choses, qui pouvaient faire pressentir l'œuvre\nfutur.\n   Et bientôt le Poète a donné son premier livre, et bientôt succèdent\nd'autres livres. Ceux qui comprenaient leur esprit mélancolique et sentaient\nleurs infinies délicatesses, devinèrent qu'un artiste exceptionnel, nouveau\ndans l'impression et par l'expression, glorifierait la terre de Flandre.\n   Georges Rodenbach quitta Gand. Il se fixa à Paris. Là-bas, il apportait\ncomme un reflet du ciel natal, de la mystique douceur de ses villes, et\npar-dessus tout, de cette Bruges adorable qui achève indéfiniment son pur\nrêve gothique, le long des canaux où les cygnes remuent un peu le silence,\nau pied des beffrois où l'ombre des siècles s'allonge.\n   L'absence aviva l'image de ces décors. Dans la grande ville, éblouissante et\nsonore, Rodenbach perçut davantage l'âme recluse et la piété assourdie qui\nhante les vieux murs de la cité flamande. Désormais, comme un souffle chargé\nde l'odeur des cierges et du parfum des encens, l'inspiration lui arriva des\nBéguinages naïfs et recueillis, si lointains et si proches de son cœur !\n   Il obtint la récompense de sa fidélité. La France écouta cette voix étran­\ngère, elle devint attentive à cet accent dont les inflexions la surprirent et la\nconquirent aussitôt.\n   Emile Verhaeren s'est écrié, dans un magnifique mouvement d'éloquence :\n   « On discutait ses idées, on commentait ses commentaires, sa pensée brilla\n"}, {"page_pdf": 572, "texte": "      L'INAUGURATION DU MONUMENT GEORGES RODENBACH                            487\n\n\ndans cet énorme faisceau de forces que Paris dresse comme des armes intel­\nlectuelles, chaque matin, devant le soleil ! »\n   Après le chantre des Campagnes Hallucinées et des Villes Tentaculaires,\nM. Gustave D'Hondt prit la parole en flamand. Son-discours fut d'une parfaite\ntenue littéraire et d'une émotion communicative. Il convient de féliciter\nM. D'Hondt. Pendant qu'il rendait hommage à un noble artiste disparu,\ndevant le cénotaphe, près de la sœur du défunt, quelques flamingants, ayant\ndistribué un pamphlet injurieux pour la douce mémoire du Poète, faisaient\nentendre maintenant des coups de sifflet et poussaient des cris de colère. Le\nridicule le disputait ici à l'odieux. Un agent de police mit les tristes mani­\nfestants en fuite.\n   M. le docteur Delangre, au nom de la ville de Tournai où naquit Georges\nRodenbach, apporta le tribut de son admiration.\n   Enfin Firmin Vanden Bosch, le principal organisateur de cette commé­\nmoration, s'avança. Nous reproduisons plus loin les paroles fortes et tou­\nchantes qu'il prononça en remettant le monument à la ville de Gand. M. le\nbourgmestre Braun lui répondit avec une dignité et une largeur de vues, qui\nauront eu de l'écho dans certaine ville voisine.\n   Firmin Vanden Bosch a bien mérité de l'Art.\n   En notre pays, l'exaltation solennelle et publique d'un écrivain est une\ntémérité à peu près nouvelle. L'esprit des politiciens, les tendances des\nsociologues, paraissent seuls dignes d'accaparer l'attention; le rêve d'un\nPoète n'est jamais tenu que pour très négligeable par l'immense majorité du\npeuple belge, — un peuple éminemment pratique...\n   Dans l'ancien Béguinage de Gand, voici que s'élève, au souvenir d'un\nhomme qui fut un artiste et qui ne fut que cela, l'œuvre impressionnante de\nGeorges Minne.\n   Hors d'un sarcophage se soulève la Résurrection... Une figure de femme,\npensive mais sereine, et dont le songe demeure attaché au passé. Le linceul\nglisse sur son épaule. Elle est déjà la vie, elle est encore la mort. Et les lignes\nde toute l'œuvre animent d'un frisson moderne le rappel de l'art médiéval.\n   On a gravé sur la pierre les derniers vers de Georges Rodenbach :\n                 Quelque chose de moi, dans les villes du Nord,\n                 Quelque chose survit de plus fort que la mort...\n                 Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.\n  Dans l'ancien Béguinage, peut-être un passant s'arrêtera, troublé, et com­\nprendra-t-il...\n                                                             GEORGES VIRRÈS.\n\n\n\n              Discours de M. Firmin Vanden Bosch\n  Dans ce cadre qui fut propice à son rêve et qui reste un peu comme le\nsymbole brisé de son art, c'est l'artiste belge et le poète de Flandre que nous\navons voulu honorer en Georges Rodenbach.\n"}, {"page_pdf": 573, "texte": " 488                                DURENDAL\n\n\n     Que l'artiste en prolongement de son geste de novateur, que le poète pour\n l'incarnation de son rêve ait choisi, parmi nos deux langues nationales, telle\n expression plutôt que telle autre, qu'importe I si son geste tendit à agrandir le\n patrimoine intellectuel de son pays et si son rêve, délicate et frileuse floraison,\n germa à même la terre patriale...\n     En présence de ce monument — le premier qui soit élevé à un Jeune\n Belgique tombé sur le champ de bataille de la pensée — je veux saluer ces ini­\n tiateurs vaillants de 1880 qui restituèrent à notre pays une conscience artis­\n tique libre et spontanée, renouèrent et reforgèrent au feu de leur enthousiasme\n la chaîne rompue des grandes traditions artistiques et Siegfrieds ardents\n réveillèrent, d'un baiser de leurs vingt ans, Brunehilde endormie à l'ombre de\n l'indifférence...\n    A ce mouvement de rénovation qui parut téméraire jusqu'à ce qu'il fut\n victorieux, Georges Rodenbach, dont la sensibilité un peu féminine se recro­\n quevillait d'instinct devant toute activité, apporta moins la contribution de ses\n énergies critiques que l'appui et la justification de son œuvre poétique.\n    D'aucuns ont pu méconnaître ce qu'on me permettra d'appeler le natio­\n nalisme de cette œuvre, et ses correspondances intimes avec l'âme flamande...\n    Ils oublièrent ceux-là que l'âme flamande ne se proféra pas que par les\n exploits violents et glorieux des « goedendags » et par les fêtes luxuriantes et\nharmoniques des formes puissantes et des rutilantes couleurs; dans la\n généalogie de notre art, à côté de la lignée de Rubens à qui s'apparentent,\ndans les lettres actuelles, des peintres verbaux, tels Verhaeren et Stijn Streu­\nvels, il y a la lignée de Memling, le génial adorateur de l'Agneau, dans le\nsouvenir duquel communièrent Guido Gezelle et Georges Rodenbach.\n    Ah! il nous appartient, il est bien de chez nous, ce pâle romantique du\n Nord, dont l'élégante et mélancolique silhouette se détache sur l'horizon loin­\ntain de nos adolescences ; ses yeux semblaient receler un lambeau des brumes\nqui flottent le soir, en écharpes nostalgiques, au-dessus des eaux dormantes\nde nos canaux ; ses cheveux étaient blonds de la blondeur des épis murs de\nnos plaines; tout son être, son âme surtout où le culte de l'art trôna à la façon\nd'un intransigeant sacerdoce, avait un peu de la hauteur dédaigneuse de nos\nbeffrois ; oiseleur de rêves, il promena sa pensée parmi les tristesses vespé­\nrales des quais, dans la morne solitude des banlieues, à l'ombre grandiose\ndes cathédrales, et d'un geste lent et prématurément las, il captura dans les\nfilets de ses vers, finement ouvragés à la façon d'une dentelle de béguinage,\ntoute l'émouvante mélancolie des choses anciennes, tous les sourires graves et\ndoux du passé !\n    Un jour Paris, qui n'a pas cessé de sacrer de royauté les poètes, attira\nGeorges Rodenbach, mais ne le conquit point : fêté, adulé, sentant sur son\nfront le frisson exaltant du laurier de la gloire, il demeura, auprès de l'intellec­\ntualité française, l'ambassadeur passionné des mystiques originalités de notre\nrace.\n    C'est cette obstinée fidélité à l'idéal natal que nous glorifions aujourd'hui\nen Georges Rodenbach.\n    Nous avons l'honneur de remettre à l'édilité gantoise, ce marbre qu'un\n"}, {"page_pdf": 574, "texte": "      L'INAUGURATION DU MONUMENT GEORGES RODENBACH                                      489\n\n\nartiste, qui est u n e des plus belles espérances de notre sculpture, œuvra à la\nm é m o i r e d'un poète qui est un de nos p l u s chers souvenirs.\n    Q u ' e n la p e r s o n n e de son premier magistrat, la ville de G a n d soit remer­\nciée d u coin de terre privilégié qu'elle accorda a u chantre du Règne du Silence :\nà son â m e ardente et triste, le voisinage sera d o u x de ces arbres pacifiques;\nces h a u t s pignons dentelés projetteront sur sa mémoire u n e ombre qui lui sera\nc h è r e , et le c h a n t du carillon s'égrenant a u loin en sourdine m u r m u r e r a a u\npoète comme u n e promesse de la gloire qu'il rêva :\n\n                   De ne pas trop périr et d'être un peu sauvé\n                   Et de laisser de soi dans les barques humaines.\n\n\n\n   Un lunch réunit, après la cérémonie, une cinquantaine de convives à l'Hôtel de la\nPoste.\n   Firmin Vanden Bosch présidait, ayant à sa droite M. Carbonnelle, bourgmestre de\nTournai, et à sa gauche Emile Verhaeren.\n   A l'heure des toasts, Firmin Vanden Bosch porta la santé du fils de Georges\nRodenbach.\n   Le sculpteur Van der Stappen but a Georges Minne.\n  M. Thomas Braun communiqua une lettre de M. le Ministre des Beaux-Arts s'excusant\nde n'avoir pu assister à l'inauguration du monument et donna lecture d'un télégramme\nenvoyé par un groupe d'admirateurs russes.\n   MM. De Saegher et Van Brabant, membres du comité, firent valoir le zèle de leur\nprésident. Puis on remercia la députation de la ville de Tournai, on salua affectueusement\nla famille du Poète. MM. Carbonnelle et Lebrun-Rodenbach remercièrent en termes\nsentis.\n"}, {"page_pdf": 575, "texte": "                         Effacée...\n\n                                                            A Mère.\n\n\n               LES petites mains ont parfois tant cousu, tant cousu,\n                 qu'elles ne peuvent plus tenir l'aiguille, et\n                 tombent, lassées, presque jointes, en un nid\n                 tiède où viennent mourir les derniers rayons\n                 de jour.\n                    Elles se laissent choir sur l'ouvrage inachevé\n                 dont la blancheur s'imprécise, la nuit venue;\n                 une mélancolie tranquille émane d'elles, tandis\nque, mollement, les doigts jouent avec le dé d'acier poli.\n   Les petites mains sont pâles et douces comme le satin ; sous la\npeau fine, on voit courir la vie des veines bleues.\n   Elles ont si souvent travaillé les mousselines légères, les\nguimpes plissées, qu'elles en ont gardé la transparence et la\ncandeur. Elles disent une vie laborieuse, elles poursuivent sans\ncesse leur travail habile, elles ne peuvent — inactives — coucher\ndans le creux de la jupe leur grâce triste de pétales détachés :\nla maisonnée compte sur leur adresse.\n   ... L a haute fenêtre verse un jour frais. A travers la robe\nd'une communiante, les bonnets de nouveau-né ou le voile d'une\npromise, elles tirent de larges aiguillées : on dirait qu'elles\nprennent leur vol !\n   Les frémissements rapides qui froncent l'étoffe vierge les\nagitent d'un battement d'ailes et la batiste unie se ride comme\nl'eau que le vent frôle. P u i s aussi, sur la toile ourlée, blotties\nl'une contre l'autre, telles des colombes, les petites mains\nbrodent une guirlande incolore et mate, en suivant l'ongle qui\nles dirige...\n   Elles ne s'arrêtent qu'à la nuit close, unissent leurs paumes\ndouces... prient... rêvent, alanguies :\n"}, {"page_pdf": 576, "texte": "                           EFFACÉE...                        491\n\n   Elles attendent le baiser qui récompense les doigts coura­\ngeux, l'anneau d'argent qui lie les promesses murmurées... elles\nattendent l'épanouissement d'un bonheur entrevu.\n   Ainsi nouées, on dirait une coupe de chair où l'on voudrait\nboire le bonheur — un bonheur chaste et blanc comme elles —\ntimidement offert.\n   Parfois — palpitantes d'espoir nouveau — elles tiennent une\nfleur : une primevère,... une giroflée,... un iris mauve...\n   C'est au fond d'un jardinet fermé où les roses trémières\ngardent des choux ventrus, où des pois de senteur, de grands\nlis, des œillets simples — pleins d'abeilles — bordent le\npotager. Le son des cloches vient y traîner dans le silence des\naprès-midi domicales. Un bosquet de lilas fanés abrite le banc,\npeint en vert, où ils viennent s'asseoir...\n    Confiantes, les petites mains espèrent l'heure bénie où ces\nautres mains — rudes, gauches — les prendront, comme des\noiseaux fatigués, pour qu'ils reposent en paix.\n    Et doucement, à l'heure vague, où la lumière décroît sous le\n regard indécis d'une première étoile, elles élèvent en tremblant\n la fleur donnée, vers les lèvres qui la baisent tout bas.\n    Alors, au fin matin d'une nouvelle semaine, elles recom­\n mencent à bâtir des choses délicates dans la chambre claire où\n les jours glissent sans bruit. Un coucou y chante les heures\n monotones. Un pot de réséda y exhale son parfum banal et\n discret.\n\n\n   Elles ont vainement attendu, les petites mains !\n   Elles ont cousu, dans la virginité des tulles leur patience...\nleurs humbles espoirs...\n   Toujours plus pâles, elles ont continué leur ouvrage facile,\ns'accrochant, en secret, à des rêves plus lointains, jusqu'au\njour où, toute diaphanes, elles se sont envolées.\n   Et dans le grand ciel bleu, elles coudront encore, sans doute,\navec de fragiles fils de la Vierge, les nuages qui passent... les\nrobes d'anges que le vent déchire sans trêve.\n                                                         M AD.\n"}, {"page_pdf": 577, "texte": "Deux Interprètes musicaux\n                   de Guido Gezelle\n              Joseph Ryelandt. » Louis Mortelmans\n\n\n\n                  GUIDO Gezelle, — celui peut-être qui réalise le plus      parfaite­\n                     ment à mes yeux l'idéal du Poète, celui que je serais tenté\n                     d'appeler le plus profond, le plus sincère, le plus émou­\n                     vant des poètes, s'il n'était puéril et vain de vouloir établir\n                     une hiérarchie entre les artistes de génie, — Gezelle four­\n                     nira longtemps des textes aux compositeurs flamands de\n                     liederen. Ses petits poèmes semblent les plus parfaits\n                     inspirateurs de mélodies et de rythmes qu'on puisse rêver.\n                     Ceux qui recherchent la légèreté, la vivacité, le pittoresque\naccompli dans l'image et dans le verbe, l'expression amoureuse et vive de la\nnature, y trouveront leur compte ; ceux qui demandent l'intériorité, l'Innigkeit,\nla pensée sublime ou touchante, le cri de l'âme, le cri de l'homme qui émeut\njusqu'aux larmes, y trouveront les merveilles que l'on sait — que l'on com­\nmence à savoir. Néanmoins, l'auteur de Tijdkrans et de Rijmsnoer présente à\nl'interprète musical de graves difficultés, à raison même de la perfection et de\nla liberté de sa forme qui viendra souvent contrarier l'essor de la pensée mélo­\ndique. Au point de vue de l'écriture, mais non pas de l'inspiration, il est plus\nfacile d'adapter une mélodie à un texte médiocre et inconsistant que d'en créer\nune adéquate à une poésie parfaite. Et ces poèmes sont si achevés, don­\nnent une impression si complète, si musicale en eux-mêmes, qu'il est sca­\nbreux de vouloir les revêtir d'un vêtement sonore supplémentaire. Heureux\nceux qui, loin d'en amoindrir l'expression poétique, réussissent à l'intensi­\nfier, à la rendre plus profonde et plus belle encore! Cette heureuse aventure\nvient d'arriver à deux de nos jeunes compositeurs flamands, Joseph Ryelandt\net Louis Mortelmans, que je tiens pour les deux musiciens les mieux doués\nde la jeune école belge, et qui dépassent, certes, en originalité, en sponta­\nnéité, en distinction et en vraie puissance, tel de leurs aînés à réputation\nbruyante.\n                                         •\n                                      • *\n"}, {"page_pdf": 578, "texte": "          DEUX INTERPRÈTES MUSICAUX DE GUIDO GEZELLE                                      493\n\n\n    J o s e p h Ryelandt est déjà bien c o n n u des lecteurs de Durendal. L a parti­\ntion de son d r a m e lyrique Sainte Cécile, qui est sur le point de paraître chez\nl'éditeur Muraille, à L i é g e , permettra de juger ce que vaut et ce que p r o m e t\nc o m m e compositeur dramatique cet artiste de 33 a n s . E x a m i n o n s , en atten­\nd a n t , le recueil d e six liederen p a r u r é c e m m e n t d a n s la collection d e mélo­\ndies publiée par le Davidsfonds. Ces liederen interprètent six minuscules\npoèmes de Gezelle, tous d'inspiration religieuse, réunis sous le titre c h a r m a n t\nde Zielzuchten, « soupirs d'âme ». J u s q u ' à présent, Ryelandt s'est surtout\ndistingué, en fait de musique vocale, p a r des compositions religieuses (1).\nOn se rappelle ses Trois Chants spirituels (v. Durendal, n° d'août 1899). D a n s\nl'Idylle mystique, exécutée aux Concerts populaires l'avant-dernier hiver, il a\nconçu, selon l'exégèse chrétienne, le brûlant a m o u r du Cantique des canti­\nques, comme une allégorie de l'amour mystérieux qui unit l'âme à Dieu, d'où\nl'expression, à la fois passionnée et s u p r a h u m a i n e , quasi-extatique qu'il lui\nd o n n e . Ici encore, d a n s les Zielzuchten, nous trouvons l'unique inspiration\nreligieuse, et la première chose qu'on constate avec intérêt, c'est la remar­\nquable variété de sentiment de ces liederen — nouveau signe de l'infinie\nrichesse expressive d u sentiment religieux pour l'artiste, capable de le res­\nsentir avec sincérité et de l'exprimer avec ardeur.\n    Feuilletons rapidement, la p l u m e à la m a i n , ce petit recueil de prières\nmusicales.\n    1. O mocht ik!... « A h ! si je pouvais devant le saint T a b e r n a c l e me consu­\nmer d ' a m o u r c o m m e un cierge! » Sorte d'oraison jaculatoire dont l'accent\nfervent est a d m i r a b l e m e n t r e n d u p a r la musique.\n    2. Gaat van mij!... Arrêtons-nous à ce lied, qui me frappe par u n accent\ndramatique et des nuances très variées de sentiment. L e poète s'est inspiré de\nla parole de saint P i e r r e a u Christ : « Éloignez-vous de moi, Seigneur, car\nje suis u n p é c h e u r . » L ' â m e aux abois, fascinée par le mal, consciente de sa\nmisère et d e sa lâcheté, appelle sur elle-même la punition méritée et crie\nvers Celui qu'elle a offensé et qu'elle aime pourtant : « Éloignez-vous de moi ! »\nQuel accent de sombre énergie, voisine d u désespoir, le compositeur a su\nd o n n e r à ces quelques vers ! Quelle douleur touchante dans l'interprétation\nde ces mots : « Ik ben onweerdig dat ik U nog dierbaar zij! (je suis indigne d'être\nencore aimé de Vous).\n    3. Heere God van hemelrijken, prière naïve, d'une forme très simple et a b s o ­\nl u m e n t achevée, aspiration vers la patrie céleste, « encore si lointaine, h é l a s ! »\n [ach, hoe ver nog !).\n    4. O dierbaar Kruise Gods. Texte admirable. « O chère croix de m o n Dieu,\narrosée de sang, de s u e u r et de larmes, perce-moi d'un dard d'amour, afin\nq u e m o n cœur, désormais rivé à toi, ne puisse plus jamais s'en détacher. »\n\n\n  (1) Ses six mélodies françaises, publiées il y a quelques années chez Muraille, quoique\ntrès remarquables, sont bien dépassées par ses œuvres plus récentes d'inspiration\nreligieuse. En fait de musique de chambre, son œuvre la plus importante, le Quintette\nen la mineur, pour piano et archets, rient de paraître chez Muraille, en même temps\nqu'une délicieuse Sonatine pour hautbois.\n"}, {"page_pdf": 579, "texte": " 494                              DURENDAL\n\n\n Ce lied est, à mon sens, le plus beau du cahier au point de vue de l'expres­\nsion émouvante, de l'interprétation serrée du texte. L'invocation adorante\ndu début, développée d'abord en mineur, ramenée à la fin et résolue sur\nl'accord majeur, l'accent poignant donné aux mots bebloed, bezweet, begoten met\ntranen, la phrase passionnée et richement modulée qui affirme la promesse\nd'amour, tout contribue à intensifier l'impression.\n   5. Armoede lief, « chère Pauvreté ». Ce lied me paraît le plus intéressant au\npoint de vue formel ; la musique rend à merveille cette sensation de pauvreté\njoyeuse, franciscaine; la mélodie, d'une forme très simple, presque monotone,\ndans une tonalité de plain-chant (la mineur sans note sensible) est sobrement,\naustèrement harmonisée; elle comporte deux petits couplets identiques : au\nsecond, un dessin d'accompagnement qui fait songer à un dessin de violon\nsolo monte et plane délicieusement sur le chant.\n   6. Brandt los, mijn hert! Encore un merveilleux petit poème. « Brûle tes\nliens, mon cœur, arrache-toi à tout ce qui entrave l'essor de ton vol; délivre-\ntoi de ce cachot et de ces chaînes, voici qu'à travers ses larmes ton œil aveugle\na vu la lumière. Brûle tes liens, mon cœur, brûle tes liens, voici que l'ascen-\nsion commence! » L'interprétation musicale, mouvementée et vibrante à\nsouhait, est digne du texte. Que dire de plus?\n   Quant aux qualités de l'écriture, je ne me sens pas d'humeur à les discuter,\nni à saupoudrer des quelques réserves d'usage l'éloge détaillé qu'il en faudrait\nfaire; il suffit ici de signaler la haute inspiration de ces chants et d'en­\ngager vivement les amateurs de noble et belle musique à en prendre con­\nnaissance.\n                                       *\n                                      * *\n\n   J'eus assez brusquement, il y a deux ans, l'intuition de la valeur musicale\nde Lodewyck Mortelmans le jour où la partition de sa Symphonie homérique me\ntomba sous les yeux. Quelques semaines après, j'entendis cette œuvre à\n Bruges dans un concert de musique nationale, à côté de l'Idylle mystique de\n Ryelandt et de l'Immortel amour de Léon Dubois, et de ce jour je tins Mortel­\nmans pour un des plus sérieux et des plus nobles artistes de notre pays. Par\nquel concours de circonstances une œuvre de cette valeur n'a-t-elle point\nencore figuré sur les programmes de Bruxelles? A mon humble avis, elle\naccuse un tempérament de symphoniste vraiment exceptionnel et une person­\nnalité déjà singulièrement dégagée, et sans effort, des influences ancestrales,\nbien qu'elle éveille parfois des ressouvenirs beethovéniens et wagnériens.\nNous en tenterons peut-être un jour une analyse. Et voici qu'un recueil de\ndouze mélodies, sur des paroles de Gezelle, en deux cahiers coquettement\nédités par la librairie néerlandaise d'Anvers et de Gand, classe l'auteur parmi\nles plus exquis compositeurs de lieder que je connaisse.\n   Ces liederen exercent, plus que ceux de Ryelandt, une réelle séduction dès\nl'abord par leur charme mélodique indépendamment de leur valeur expres­\nsive. Une fois lues ou entendues, certaines se fixent dans la mémoire pour\nn'en plus sortir (Het strooien dak, Hoeschoon de morgendauw,'t Groeit een blomken),—\n"}, {"page_pdf": 580, "texte": "        DEUX INTERPRETES MUSICAUX DE GUIDO GEZELLE                          495\n\n\nsans être à aucun titre pourtant des mélodies populaires : leur facture savante\net la difficulté de leur accompagnement les sauveront (comme les Ziehuchten)\nde la banalisation des exécutions médiocres. On reprochera peut-être à l'au­\nteur cette perfection mélodique qui soutient souvent la page musicale sans le\nsecours du texte. A tort; car l'adaptation expressive, l'interprétation de la\npensée, de l'image, du sentiment poétiques, n'en souffrent nullement; elles\nsont, au contraire, aussi remarquables en ces chants que la beauté formelle et,\nbien entendu, ce sont ces qualités d'expression qui en constituent le plus haut\nmérite, qui en font de l'art ému et émouvant.\n   Le second cahier est, à notre avis, supérieur au premier qui pêche un peu\npar manque de variété dans la facture : quatre liederen, les 2e, 3 e , 4 e , 5 e ,\nquoique interprétant, et fort heureusement, des poésies de sentiment divers,\noffrent une singulière ressemblance dans le détail : on y retrouve une même\nformule rythmique.\n   Analysons rapidement ces douze liederen en les groupant selon leur\ncaractère.\n   Voici d'abord des chants de joie. Hoe schoon de morgendauw! Une adoration\nnaïve et comme un étonnement d'enfant devant les fleurs fraîches mouillées\nde lumineuse rosée. Qu'elle est belle la douce nature de Dieu et que ce\ndoit être bien plus beau encore là-haut ! Ce lied a quelque chose d'étrange­\nment prenant avec sa mélodie si douce et fervente et son accompagnement\nberceur (difficile à bien jouer), d'une extrême souplesse, avec cet élan plein\nde mélancolie aux mots « hoe schoon moet ginder zijn! » et à l'exclamation\nfinale « hoe schoon ! » qui revient trois fois, comme si l'âme enfantine ne trou­\nvait plus de mots pour dire son admiration. — Het strooien dak est plus tendre­\nment naïf encore. Qu'il fait bon sous mon toit de chaume; neige et pluie n'y\n pénètrent point, et la douce paix seule y règne; le mot final vrede est merveil­\nleusement amené.\n   't Is de Mandel (la Mandèle, petite rivière de Flandre) : une des perles du\nrecueil. La fraîcheur délicate et le charme mélodique de ce lied sont extra­\nordinaires; c'est bien la joie candide et mutine de la petite rivière qui, dans\nle silence de la nuit d'été, va où Dieu la mène et rit de voir briller la lune, de\ncouler sans entraves et de trouver seule son chemin... Sur ce dernier trait, il y a\nUne amusante chute en mineur (p.) très inattendue : la petite rivière semble\nprendre un air mystérieux et ne pas vouloir nous dire comment elle s'y prend\npour trouver sa route.\n    A côté de ces trois liederen charmants et très semblables de facture, du\npremier cahier, se placent deux mélodies du second cahier : 't Meezeken (la\n Mésange), où le pittoresque rythmique domine, comme le texte l'indiquait\n d'ailleurs :\n                   Daar hipt en wipt, den tak omtrent.\n                   Een pimpermeesk'   half   zonneblend...\n\net un lied d'impression beaucoup plus profonde, 't Groeit een blomhen (une fleu­\nrette croît dans la prairie sous les herbes, à l'écart et loin de tout regard\nhumain; on l'appelle a l'amour de Dieu »), où la note pastorale est très bien\n"}, {"page_pdf": 581, "texte": " 496                                 DURENDAL\n\n\nrendue, sans banalité et où règne une mélancolie douce et singulièrement\n pénétrante, qui n'apparaîtra peut-être pas à première lecture.\n   Après la joie douce, voici la joie débordante. Het jonge jaar (2e cahier) dit\nl'entrée triomphale du Printemps. Le texte me rappelle un délicieux « poème\nsans rime » d'Olivier-Georges Destrée, « Chevalier printemps... », bien que la\ndifférence soit grande entre l'impression de rêve préraphaélite de ce poème et\nla fougue passionnée, l'élan irrésistible du lied de Gezelle-Mortelmans, qui\névoque la poussée victorieuse de la sève printanière faisant lever au soleil les\nfleurs et les blés.\n   Voyons maintenant des mélodies de sentiment grave et fervent : De vlaam­\nsche taal (1) un hommage ému à la langue maternelle; ce lied me semble un\npeu inférieur aux autres; c'est le seul qui ne me satisfasse pas complètement.\nL'inspiration en est moins distinguée et originale; elle fait penser à Benoit,\net la ligne mélodique principale n'est pas exempte de banalité; mais il y a de\ntrès beaux passages : « tot dat ze, eens wakker... », et toute la conclusion. —\nPuis trois mélodies du second cahier : 't Avondt, un admirable petit tableau\nimpressionniste du crépuscule :\n\n                     Stille en, zonder ruit noch muit,\n                     Nijpt de nacht de dagkeerse uit.\n\n    — Heil u, moeder, un lied profondément touchant, d'une grande ferveur\n intime.— 'k Hoore tuitend hoornen (j'entends sonner des cors). Arrêtons-nous à\n cette page, la plus belle du recueil (avec les deux mélodies religieuses qu'il\n nous reste à signaler). Ici, tout est pure expression : le lied n'existe que comme\n interprétation de ces quelques vers étonnamment concis, et l'interprétation\n musicale est aussi concise que le texte. Une énergique sonnerie de cors qui\ns'éteint, mystérieuse et poignante déjà. « J'entends sonner des cors et le soir\nest proche... pour moi... Enfants joyeux et blonds, venez, car le soir est\n proche, venez plus près; que le Très-Haut vous bénisse, car le soir est\nproche », et l'accompagnement se réduit à de lents accords tristes, graves,\nd'une étrange mélancolie; puis, l'appel fatidique se renouvelle, une note\nunique répétée, formant pédale. C'est la mort qui est proche... Lisez attenti­\nvement ce lied; il vous paraîtra troublant à l'égal d'un lied de Schubert, mais\nsans âpreté et sans effroi (1).\n   Que dire, enfin, des deux superbes liederen religieux qui se trouvent au\ndébut et à la fin du premier cahier ? 't Pardoent... avec sa triple invocation\ninspirée de l'Angélus : « L'ange de Dieu, vêtu de nuée, a frappé sur la cloche.\nAve Maria... » Mortelmans n'a pas interprété ce texte comme l'eût fait un com­\npositeur épris seulement de pittoresque, qui eût esquissé un calme tableau\nvespéral avec des tintements de cloches lointains. Il en a fait une affirmation\nformidable et sacrée de foi sans peur et sans doute ; c'est, au moins, le senti-\n\n\n  (1) II est intéressant de comparer cette page avec celle, moins impressionnante, dans\nune note plus simple, très émue aussi, que le même texte a inspiré à Ryelnndt et qui a\nparu dans la collection De vlaamsche Lied, éditée par Wilford.\n"}, {"page_pdf": 582, "texte": "        DEUX INTERPRÈTES MUSICAUX DE GUIDO GEZELLE                        497\n\n\nment que cette musique éveille en moi; je ne puis imaginer une gravité plus\nnoble et plus fervente dans l'expression religieuse. On peut égaler cela, mais\nje ne sais si on pourrait le dépasser. Et cette même élévation, cette même\nferveur s'affirment dans le dernier lied, Wierook (l'encens), qui est une admi­\nrable prière.\n   Le choix de ces douze poèmes entre mille autres, et parmi ceux de Gezelle,\nme semble caractériser assez bien le tempérament artistique de Mortel­\nmans. On est d'abord ravi d'y rencontrer, au lieu des désespérances, rancœurs\net spleens d'usage, une parfaite santé d'âme, une inspiration joyeuse, fraîche,\npresque enfantine où la gravité elle-même a quelque chose de candide. On\ns'étonne davantage de n'y point trouver « l'élément féminin ». Cette mise à\nl'écart du sentiment le plus exploité en musique et le plus accessible à tous\n— du moins sous son aspect superficiel — paraît bien voulue ici — et\nmomentanée: l'éternel susdit ne perdra rien pour attendre, car Mortelmans,\navec sa sensibilité ardente et pure chanterait dignement l'amour. Quoi qu'il\nen soit, un tel recueil suffit à montrer que l'horizon de nos émotions capables\nd'être exprimées par l'art est plus vaste et plus varié que celui des romances\namoureuses.\n   L'art bien flamand de Mortelmans nous charme doublement, par sa sincé­\nrité et par sa délicatesse. Après nous avoir séduit par sa ferveur candide, il\nnous retient par sa finesse et sa perfection formelle; cette perfection, cette\n sûreté de main et de goût sauvent l'expression de tout excès, font de ces\nliederen des pages accomplies au point de vue de l'écriture, ou rien ne\nmanque, ou rien n'est superflu.\n   Il faut attendre beaucoup de l'auteur de la Symphonie homérique et des Twaalf\nLiederen.\n                                                        CHARLES MARTENS.\n"}, {"page_pdf": 583, "texte": "               LIVRES ET REVUES\n\n\n P e t i t - C œ u r , par JEAN VIOLLIS. — (Paris, Mercure de France.)\n   Un petit enfant, tout en nerfs et en sensibilité, s'éveille à l'amour pour une\njeune pimbêche de son âge, en souffre et en meurt. Voilà toute l'aventure\ninfiniment délicate et touchante de Petit-Cœur.\n   L'auteur de l'Emoi s'était déjà fait connaître par la teinte mélancolisée et\nprofondément attachante de sa psychologie. Petit-Cœur nous séduit au même\ndegré, et presque autant par le charme d'une langue subtile et nuancée que\npar la conception à la fois si simple et si poignante de cette touchante idylle.\nLes dernières pages qui nous racontent la mort si invraisemblable peut-être,\nmais si navrante de Séverin, les passages qui nous montrent Petit-Cœur\ndédaigné par la chipie qui lui a pris son cœur de treize ans, telles sont à mon\nsens les parties les plus exquises de ce délicieux récit.\n\nL e P e t i t a m i , par PAUL LÉAUTAUD. - (Paris, Mercure de France.)\n   Il n'y a guère à barguigner ici. M. Paul Léautaud est un écrivain donc de\ntalent, mais à quelle affligeante besogne littéraire ne l'a-t-il pas, cette fois,\nemployé! Le Petit ami est une œuvre cynique, immorale froidement et toute\npleine de corruption calculée et savante. Sans doute, faut-il relever l'accent\nd'apparence sincère de ce récit, mais en vérité, pour s'entendre narrer des\nconfessions semblables on préférerait de beaucoup le silence à la sincérité!\n\nS t a l k y e t C i e , par RUDYARD KIPLING. — (Paris, Mercure de France.)\n   Le premier qui lut un Kipling dans la traduction française, y prit un\nplaisir extrême. Et ce plaisir fut partagé par beaucoup de gens que l'érotisme\nou les complications psychologiques exagérées du roman français avaient\nacculés jusqu'à la fatigue. Et l'on put faire des éditions nombreuses du Livre\nde la jungle. Toutefois, fera-t-on bien de n'abuser point du Kipling et de\nfuir l'excès qui nous rendit récemment Sienkiewicz insupportable. Stalky et Cie,\npar exemple, est amusant à lire dans ses cinquante, premières pages. Les\ncinquante suivantes sont déjà pesantes à notre intellect. Le reste du volume\nest proprement illisible. Les collégiens anglais trouveront peut être un grand\ncharme à ces anecdotes longuement délayées et répétées à satiété. Nous\nvoulons, nous, plus de diversité et, franchement, il faut être Anglais et goûter\nl'humour particulier à ces gens-là pour se divertir au cours de quarante-cinq\npages à raconter comme quoi des potaches, voulant infecter le dortoir ce\nleurs camarades, y déposèrent en un coin mal visible, le cadavre d'un chat de\ngouttière...\n"}, {"page_pdf": 584, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 499\n\nL e s O r t i e s , comédie dramatique, par SANDER PIERRON.\n   M. Sander Pierron est un écrivain probe et travailleur. Depuis ses pre­\nmières pages, il a constamment dirigé son effort dans un sens esthétique\nhautement louable. Certaines tendances morales, par contre, nous inquiètent\nchez lui, et notamment sa dernière œuvre, les Orties, est à ce point de vue\ninacceptable. La pièce a du mouvement, de la couleur, de la vie. Ses person­\nnages y tiennent des discours appropriés à leur mentalité comme à leur état\nsocial, la phrase y est littéraire, l'allure générale dramatique. Mais comment\nM. Sander Pierron espère-t-il un instant faire accepter son dénouement qui\nprésente l'inceste comme nécessaire et comme la seule issue possible à une\nsituation, passionnelle donnée? C'est là une grosse erreur, même au point de\nvue des convenances théâtrales si élastiques pourtant...\n\n L e T o c s i n , par H . FIERENS-GEVAERT. — (Paris, Ollendorff.)\n    Ce n'est pas dans cette revue qu'il est nécessaire de faire l'éloge du talent\n si hautement estimé de M. Fierens-Gevaert. Les facultés de moraliste, de\n psychologue, d'esthéticien, de critique qui jusqu'à ce jour avaient été appli­\n quées par l'auteur, avec un si rare bonheur, à des essais comme La tristesse\n contemporaine ou comme son beau livre sur Bruges, se sont cette fois effacés\n devant les dons d'imagination et d'émotion que M. Fierens-Gevaert a voulu\n faire servir à la composition de son premier roman. J'imagine que, malgré la\n tenue supérieure du Tocsin où de belles pages abondent, certains lettrés pré­\n féreront encore chez son auteur l'essayiste au romancier. Et, peut-être, les\n plus beaux passages, les morceaux qui sont vraiment hors de pair dans le\n Tocsin, sont-ils précisément ceux où l'esthéticien a pu librement se mouvoir.\n Nous citerons par exemple sa glose superbe sur la Grand'Place de Bru­\n xelles qui constitue à certains points de vue un hors-d'œuvre, mais combien\n'séduisant et inoubliable!\n\nL ' E p a v e , par J . - H . ROSNY. — (Paris, Plon.)\n   Voici un recueil de nouvelles où les frères Rosny semblent avoir voulu ras­\nsembler des témoignages de leur diversité singulière et de l'heureuse faculté\nde renouvellement qui est en eux. Peut-être les lettrés les plus raffinés regrette­\nront-ils que, dans la valeur assez inégale des contes réunis ici, les nécessités\nd'une production parfois forcément hâtive apparaissent fâcheusement. Les\nRosny sont de trop vrais et de trop personnels artistes pour qu'on se résigne\naisément à les voir dilapider en œuvres peu mûries ou mal achevées les\nheureux dons qui les distinguent. Ailleurs, la merveilleuse richesse de leur\npalette, cette puissance émotive qui leur permet de nous tenir haletants,\nsuspendus à certains de leurs récits, cette sorte de philosophie panthéiste et\ngrave qui est leur seule religion reprennent toute leur autorité et, même\nlorsque les idées des auteurs nous choquent, ils nous intéressent au plus haut\ndegré.\nL ' i n u t i l e E f f o r t , par E D . ROD. — (Paris, Perrin.)\n   M. Ed. Rod doit la situation peu tapageuse, mais si honorable, si vraiment\nenvironnée d'estime dont il jouit dans les lettres, à son éloignement des\n"}, {"page_pdf": 585, "texte": "500                                DURENDAL\n\n\ncôteries et des chapelles, des manœuvres réclamières et américaines, à l'effort\nlent, progressif, loyal de son talent très réel. L'Inutile effort restera l'une des\nœuvres les plus significatives et les plus émouvantes de toutes celles qu'il a\nsignées. Le sujet en est emprunté à un fait divers douloureux dont Londres fut\nle théâtre naguère. Une jeune femme, Française, établie là-bas, fut accusée\nd'avoir précipité sa petite fille à l'eau, et condamnée à mort. M. Rod ne se\ncontente pas de tirer ici d'une erreur judiciaire terrible, tous les éléments\ndramatiques et apitoyants qu'elle comporte. Il a haussé son roman jusqu'à en\nfaire une étude pénétrante et cruelle de la responsabilité de nos actes en imagi­\nnant que l'abandon de son séducteur avait été la cause première des malheurs\nde la jeune femme et en nous montrant cet homme riche et en vue, reculant\ndevant la tâche de sacrifier sa situation mondaine pour sauver la vie de celle\nqui l'avait aimé. Malgré certaines invraisemblances ou quelques hors-d'œuvre,\nc'est un roman de tout premier ordre.\n                                                             EUGÈNE GILBERT.\n\nCharles de Lorraine et la Cour de Bruxelles sous le règne\n   d e M a r i e - T h é r è s e , par LUCIEN PEREY. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Fils du duc Léopold de Lorraine et d'une sœur du Régent, le « drôle de\npetit Charles » fut aimé, dès l'enfance, à la cour paternelle, plus gaie que celle\nde Versailles, pour sa gentillesse et son entrain, et continua de l'être, plus\ntard et partout, pour sa droiture et sa bonté. Lorsque son frère aîné François\neut, au prix de son duché, obtenu la main de Marie-Thérèse, Charles de Lor­\nraine entra au service de l'Autriche, guerroya contre les Turcs, les Bavarois,\nles Saxons et les Prussiens, épousa l'archiduchesse Marie-Anne, sœur de\nMarie-Thérèse, et reçut comme apanage le gouvernement général des\nPays-Bas autrichiens. On était en 1744. Il devait le garder jusqu'à sa mort,\ne n 1780.\n   Peu de princes ont laissé dans nos provinces une mémoire plus bénie. La\nBelgique était presque ruinée par deux siècles de guerres et de révolutions\nlorsque Bruxelles accueillit en grande pompe les jeunes époux. On savait que\nle père de Charles avait rétabli la prospérité de la Lorraine. C'était assez pour\nqu'on espérât tout du fils, et l'enthousiasme de la foule acclama, en lui, un\n sauveur.\n   Le prince allait justifier cette espérance. Il apporta dans son gouverne­\nment une modération, une équité, une bonne grâce, qui, jointes à sa libéralité\net au charme de son esprit naturel, le firent bientôt adorer des Belges. Nous\nlui dûmes la conservation des franchises et des privilèges que le cabinet de\nVienne cherchait sans cesse à restreindre. La société de Bruxelles revécut.\nDécorés des tapisseries magnifiques de Lemiers, de De Vos, de Vermillon,\ndes deux Van der Berg, les vieux hôtels restaurés se rouvrirent pour des fêtes\nfastueuses. Charles lui-même aimait la magnificence et se laissait volontiers\ngruger. Avant lui, la cour de Bruxelles copiait celle de Vienne par son éti­\nquette inexorable jusqu'au ridicule. Cette contrainte fit place à un aimable\nlaisser-aller, à l'animation et à la gaieté. A l'exemple du prince, les grands sei­\ngneurs bruxellois, le prince de Ligne, les ducs d'Arenberg, d'Ursel et de Looz,\n"}, {"page_pdf": 586, "texte": "                                LIVRES ET REVUES                                   501\n\n\nles Mérode, rivalisèrent à l'envi de faste. Joignez-y les lettres, les arts, l'indus­\ntrie, le commerce encouragés de cent manières, et vous comprendrez que,\nsous le gouvernement de Charles de Lorraine, les Pays-Bas, qui avaient tra­\nversé tant de désastres, aient connu l'âge d'or. La statue qu'ils érigèrent, dès\nson vivant, à leur bienfaiteur témoigna de leur gratitude. Sa mort fut un deuil\ngénéral.\n   Le livre que consacre à ces quarante années M. Lucien Perey est extraor­\ndinairement vivant : plein d'anecdotes piquantes, de curieux détails de\nmœurs, il se lit sans un instant d'ennui ou de fatigue. L'histoire y prend tout\nl'intérêt du roman.\n   Nous ne résistons pas, cependant, au besoin de relever une confusion sin­\ngulière commise par M. Perey dans la préface de l'ouvrage et que l'on\nretrouve dans l'ouvrage lui-même (p. 180) : se peut-il qu'un historien de sa\nréputation présente Charles de Lorraine comme le gouverneur des provinces\nqui constituèrent, en 1579, par l'Union d'Utrecht, la République des Pays-\nBas?\n                                                                          M. D.\n\nR e c u e i l d e Saluts à l'usage des maisons d'éducation et des paroisses.\n   — (Tournai, Casterman, 1903.)\n   Ce recueil, publié par le frère Mélancy, de la maison de Carlsbourg, se\nréclame d'une tendance fort louable : offrir à la piété des fidèles un choix\nabondant de chants liturgiques assez simples pour être accessibles aux chan­\nteurs les moins exercés, tout en gardant un accent de gravité et d'onction qui\nles rende dignes du culte.\n   Les chants recueillis par le frère Mélancy ne sont pas inédits. On en ren­\ncontre un certain nombre dans des recueils allemands. Quelques-uns ont la\nforme du choral protestant (1). La plupart, cependant, sont des mélodies\nrappelant la chanson populaire généralement postérieure au XVIe siècle, de\nforme carrée ou du moins symétrique. Cette forme, qui n'exclut pas de réelles\nqualités d'art et d'expression, a l'avantage d'être aisément comprise et\nretenue.\n   Si le but du Recueil de Saluts répond à une vraie nécessité : bannir de\nl'église les inepties courantes, je n'ose toutefois me porter garant que l'auteur\nse soit toujours montré assez sévère dans son choix. Certains numéros me\nparaissent, en effet, un peu trop populaires. Je regrette de devoir signaler\naussi des erreurs d'accentuation, ainsi que certaines adaptations malheu­\nreuses, particulièrement du Tantum ergo à des mélodies de quatre membres,\nce qui amène des répétitions fâcheuses du texte.\n   L'auteur, dans une courte préface, recommande d'interpréter ces mélodies\navec goût et onction. Ceci est d'une importance capitale. Une interprétation\n\n\n  (1) Le frère Mélancy note les points d'orgue qui ponctuent les membres de phrase du\nchoral, au moyen d'une petite barre verticale, en lui attribuant une tenue d'une durée\néquivalente à un temps de la mesure. Cette durée est trop courte. Elle devrait être d'au\nmoins trois temps.\n"}, {"page_pdf": 587, "texte": "502                                DURENDAL\n\n\ndélicate et très soignée est de rigueur pour sauver du péril de banalité des\nmélodies si apparentées, dans leur forme naïve, avec l'ancienne chanson\npopulaire. J'ajouterai que le rôle de l'organiste chargé d'harmoniser ces mélo­\ndies n'est pas moins important. Elles ne vaudront que par l'harmonisa­\ntion dont elles seront revêtues. Le petit volume que nous avons entre les\nmains ne donne que le chant. C'est trop peu pour les besoins des maîtrises\nauxquelles il s'adresse.\n\nC a n t u s M a r i a l e s , édités par Dom J. POTHIER. — (Paris, Poussielgue.)\n   C'est avec un empressement sans réserves que je recommande cette compi­\nlation toute récente de l'éminent abbé de Saint-Wandrille. Elle contient une\nsérie de cinquante motets en l'honneur de la sainte Vierge, plus un appendice\nde six morceaux, tous en plain-chant; la plupart sont anciens (avec de pré­\ncieuses indications des sources); quelques-uns sont modernes et non moins\nremarquables par l'exquise élégance de leur forme. On retrouve parmi ces\nmélodies, souvent régulièrement rythmées, des spécimens de très anciennes\nchansons populaires remontant jusqu'au XIIIe et au XIIe siècles, que leur\ncharme si pénétrant prédestinait à traduire les mystiques effusions de la\n piété.\n   Mieux que le Recueil de Saints du frère Mélancy, les Cantus Mariales con­\n viennent aux maisons d'éducation. Ils remplaceront avantageusement bon\nnombre de recueils de cantiques soi-disant pieux. Leur étude constituera,\nd'ailleurs, la meilleure des initiations à l'art si difficile de bien dire le plain-\nchant. Leur facilité relative et leur allure mélodique les fera choisir dans ce\nbut, de préférence à d'autres chants liturgiques d'une interprétation plus\ndifficile.\n\nLes principaux chants liturgiques du chœur et des\n  fidèles,    plain-chant grégorien traditionnel d'après les manuscrits, par\n  AMÉDÉE GASTOUÉ. — (Paris, Poussielgue, 1903.)\n   Il semble d'abord que cette publication fasse double emploi avec le manuel\nédité par les bénédictins de Solesmes, dont nous avons ici-même rendu\ncompte. Toutefois, le mérite propre du petit volume de M. Gastoué consiste\ndans la transcription des mélodies du plain-chant en notation moderne, ce qui\npermet d'indiquer, avec beaucoup de précision et de clarté, les diverses parti­\ncularités du rythme, dont les plus importantes seules sont consignées dans\nl'édition bénédictine. En particulier, les élans successifs de la mélopée, qui\nrappellent le rythme cadencé de la danse et que l'on désigne par les termes\ntechniques d'arsis et de thesis, me paraissent mieux définis dans l'édition de\nM. Gastoué que partout ailleurs. Dans la préface du manuel de Solesmes,\nnous en lisons l'élégante description que voici :\n   « A peine la voix, sortant de son repos, s'est-elle élancée sur la première\nsyllabe, qu'elle semble redescendre et se poser sur lu seconde et sur la troi­\nsième; mais cet appui n'est que provisoire : la voix en profite pour reprendre\nun liait qui doit la porter deux ou trois syllabes plus loin ; là, de nouveau elle\ntouche le sol, pour ainsi dire, mais pour reprendre son essor et ainsi de suite, de\n"}, {"page_pdf": 588, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                503\n\n  deux en deux ou de trois en trois syllabes, jusqu'à la dernière du membre de\n  phrase ou de la phrase sur laquelle elle s'arrête pour un repos plus ou moins\n  parfait. »\n    Cette comparaison est parfaitement claire pour les initiés; mais il faut\n  avouer qu'elle est d'un médiocre secours pour ceux qui ont tout à apprendre.\n  La difficulté est moindre dans le chant syllabique, où il suffit de connaître\n l'accentuation des mots latins pour reconnaître les moments de l'élan et de\n l'appui. Mais dans le chant orné, devant ces groupes souvent longs de notes\n chantées sur une même voyelle, tantôt longue, tantôt brève, le chanteur igno­\n rant de la nature des neumes et de leurs combinaisons, n'aura d'autre res­\n source ou bien que de dérouler d'un trait toute la vocalise, ce qui en fera une\n phrase amorphe, ou bien d'y introduire des divisions fantaisistes, ce qui la\n dénaturera avec plus ou moins d'art.\n    Le livre de M. Gastoué tire le chanteur de cette perplexité, en lui fournis­\n sant un texte où les détails de l'interprétation sont soigneusement et parfois\n minutieusement élucidés, suivant la difficulté du morceau.\n    Mais peut-être ce luxe même de détails constitue-t-il un écueil, car ce n'est\n pas sans danger que l'on donne une solution précise dans les nombreux cas\n douteux où l'accord des savants n'existe pas; peut-être aussi le caractère un\n peu hâtif du manuel de M. Gastoué (l'auteur le reconnaît lui-même dès la\n première ligne de sa préface) lui donnera-t-il l'occasion de corriger des erreurs\n inévitables; toujours est-il que ce petit livre, par le fait même qu'il ose des­\ncendre jusqu'au détail, est une des plus précieuses contributions que je con­\nnaisse à la vulgarisation du chant grégorien.\n    Reste la question de savoir quelle est la meilleure notation pour le chant\ngrégorien, la moderne ou la traditionnelle. Sur ce point, la discussion est\nouverte et chacun des deux systèmes a ses partisans. On peut se demander si\nla notation introduite par Gui d'Arezzo n'exprime pas mieux la structure si\nspéciale de la mélopée ancienne, comme étant née du besoin même de l'expri­\nmer adéquatement. Il faut avouer pourtant qu'elle laisse bien des nuances\nd'exécution inexprimées. Les divergences même des interprètes les plus auto­\nrisés en sont une preuve. D'autre part, la notation moderne, avec ses groupes\nde notes auxquelles l'usage consacre des valeurs de durée, risque d'introduire\ndans la pratique un élément fort étranger au chant grégorien, savoir la mesure\net les alternances de temps forts et temps faibles. Je n'ai pas la prétention d'in­\ntervenir dans le débat, dont M. Gastoué ne s'est pas préoccupé davantage,\nsemble-t-il, son livre n'étant destiné, comme il nous en avertit, « qu'aux\nmaîtrises, communautés, maison d'éducation qui n'ont pas la possibilité de se\nlivrer aux études approfondies... »\n                                                                F.   VERHELST.\n. O n z e K u n s t (Anvers Buschmann).\n    Le numéro de juillet nous offre d'abord une étude critique remarquable\n de MAX ROOSES sur les Dessins des Maîtresflamandset propose à notre admira­\n tion le grand artiste Rubens en tant que dessinateur : « Ce n'est pas seulement\n comme peintre, mais aussi comme dessinateur que Rubens introduit toute\n une révolution dans l'Ecole flamande. Avec lui disparaissent la contrainte\n"}, {"page_pdf": 589, "texte": "504                               DURENDAL\n\n\ninquiète dans la mise en œuvre, le pointillage et la touche timide; il dessine\nvigoureusement et largement; peint à la plume et à la craie, marquant les\ncontours d'une main ferme ; répandant la lumière et les ombres à gras bar­\nbouillages. A vrai dire, Otto Vénius lui avait indiqué la voie et l'avait pré­\ncédé en ce qui concerne le moelleux de la touche et la santé de la forme;\nmais il était réservé à Rubens de prendre la vie sur le vif et de la faire rayon­\nner dans chaque trait, de faire passer une âme dans toute chose, de lui\ncommuniquer son propre esprit supérieur sans porter préjudice à la vérité. »\n   Cette étude est suivie d'une autre de H . WALESKAMP sur les Œuvres en métal\nde Jan Eisenloeffel, qui débute par ces réflexions très judicieuses sur la simpli­\ncité en art : « S'il m'arrive de me demander pourquoi j'éprouve de la sym­\npathie pour l'œuvre d'Eisenloeffel, je crois en trouver la raison principale\ndans le grand naturel et dans la simplicité de cette œuvre. Elle est en effet\nd'une simplicité et d'un naturel tout à fait remarquables.\n   » Il convient, au préalable, de définir en un mot ce que j'entends par simpli-\ncité. C'est d'autant plus indispensable que ce mot menace peu à peu de\ndevenir synonyme de sécheresse, d'aridité, de manque de fantaisie, voire\nd'impuissance.\n   » Une grande partie des produits dont nos froides contrées inondent l'uni­\nvers doivent principalement leur renommée à l'étiquette simplicité, qui les\nrecouvre; l'idée de simplicité menace donc de se confondre avec l'absence\nde toute magnificence et de tout prestige.\n    » Rien n'est plus pitoyable que cette confusion d'idées. Les divines œuvres\ndes anciens sont là pour nous démontrer combien la magnificence et la sim­\nplicité peuvent être associées ou mieux combien celles-ci sont même insépa­\nrables dans toute œuvre vraiment belle. Qu'elles sont simples les œuvres des\nAnciens, celles des Classiques, des Indiens, des Egyptiens et celles des\nchrétiens dans leurs belles époques — et toujours elles prouvent combien\nétait claire et nette, l'idée qui présida à leur conception, et combien dans\nl'exécution elles demeurent à la fois primesautières et magnifiques; combien\nla fantaisie en est à la fois naïve et opulente.\n   » La simplicité en art ne veut donc pas dire autre chose que la clarté dans\nla conception ; elle répudie la surcharge et l'artifice, elle s'abstient de tout ce\nqui est superflu et parasite. L'unité dans l'idée-mère, l'homogénéité, le fini,\nla clarté dans les proportions, le naturel, la pureté, autant de caractéristiques\net de vagues attributs, de synonymes de la même idée complexe et indéfi­\nnissable.\n    » La simplicité implique la rapide compréhension de l'œuvre d'art; elle\nsignifie la mise en œuvre de tous les moyens par lesquels la conception\narrive à être exprimée avec la même indispensable unité.\n    » Comme nous le disions : toutes les belles œuvres des grandes époques\nd'art répondent à cette condition essentielle et indispensable. Par l'idée fon­\n damentale elles sont aussi simples que les fleurs. Quelque différentes et\n variées que soient leurs formes, leurs organes vivants, toutes s'adressent avec\n le même prestige à notre enthousiasme et à notre désir de beauté ; comme\n une seule pensée, comme une seule image elles fleurissent, à la fois simples\n et royales, dans les parterres de notre ferveur intime.\n"}, {"page_pdf": 590, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                505\n\n   » C'est cette qualité qui nous permet de distinguer immédiatement les\nœuvres d'art, vraiment grandes et belles de tant d'autres plus recherchées,\nplus étranges, plus gauches et en quelque sorte plus fardées. C'est dans celte\nvertu de la simplicité intellectuelle que réside la différence foncière entre le\nBarbare et le Classique. Elle représente l'abîme entre la licence et la civilisa­\ntion, entre l'inconscience et la conscience, entre le désordre et l'harmonie,\nentre le sentiment artistique effréné et la connaissance raisonnée.\n   » Qu'il me suffise d'ajouter encore à ces quelques lignes consacrées à la\nnotion de simplicité, cette définition : la simplicité consiste en somme à dire\nbeaucoup de choses en peu de mots. Elle consiste à arriver au plus d'effet\npossible avec le moins de moyens. »\n   Le numéro se clôture par d'abondantes Chroniques d'art et une revue de\nLivres et Revues.\n                                                                       H. M.\nB u r l i n g t o n M a g a z i n e . — (Bruxelles, Spineux). N° 5. Juillet.\n   Un numéro très copieux et très varié avec de nombreuses reproductions\nd'oeuvres de Reynolds, à l'occasion d'un article de M. MAX ROLDIT sur la\ncollection de lord Normanton; à citer tout particulièrement le délicieux por­\ntrait de Lady Betty Hamilton qui est assurément l'une des plus charmantes\nœuvres du maître anglais.\n   L'art de tous les temps et de tous les pays fournit sa contribution aux\nremarquables études publiées dans ce numéro ; Mme CÉCIL SMITH analyse\ncertains spécimens de l'art grec : quelle superbe chose que ce fragment de\nfrise du Parthénon, appartenant à M. Botterel ! — M. E. BLOCHET consacre\ndes notes curieuses aux manuscrits et aux miniatures arabes ; M. PETRUCCI fait\nconnaître des sceaux de Corporations bruxelloises ; M. MOLINIER poursuit ses tra­\nvaux sur le mobilier français; M. HERBERT P . HORNE continue son article sur\nAlessio Baldovinetti, ce peintre peu connu duXVesiècle florentin, et M. ROGER\nFRY nous dénombre les trésors d'art italien primitif que contient la collection\nParry à Highnam Court. — Le tout accompagné de nombreuses illustrations.\n    Enfin, le numéro contient, un compte rendu de la récente exposition des\nmaîtres hollandais modernes à la Guildhall de Londres, et j'y découvre une\nplanche admirable : la Jeune fille aux papillons, de Mathieu Maris, ce maître\nmystérieux et rare qui est incontestablement un des plus grands artistes qu'ait\nproduit leXIXesiècle.\n    Des notes sur les livres récemment parus, les nouvelles acquisitions des\nmusées, et d'autres questions artistiques complètent ce magnifique recueil\nqui devient, décidément, l'une des plus importantes publications d'art de\nl'heure présente.\n                                                                         J. D.\nL e C o n c l a v e , par Lucius LECTOR. — (Paris, Lethielleux.)\n   La maison Lethielleux vient de publier sur ce sujet, auquel les événements\nrécents donnent un particulier intérêt, un livre : L'élection papale (prix fr. 3.50),\net une brochure extraite de ce livre : Qu'est-ce qu'un conclave? (fr. 1.50). Travail\ntrès sérieux, consciencieux et documenté que nous signalons à ceux que la\nquestion intéresse.\n"}, {"page_pdf": 591, "texte": "506                               DURENDAL\n\n\n\nCommentaire critique et moral sur l'Évangile selon saint\n    L u c , par P . GIRODON. (Paris, Plon).\n    On a souvent constaté que les catholiques, même instruits, n'ont point\nassez lu l'Écriture sainte. Le reproche ne manque pas de justesse. Et cepen­\ndant, aujourd'hui surtout, il ne manque pas de bons commentaires pour\ns'initier à l'étude et à la lecture, souvent ingrates, des livres saints.\n   Parmi ces ouvrages d'initiation, celui de l'abbé Girodon sur l'Evangile\nselon saint Luc, rendra service. Il s'y trouve assez de science pour que le\nlecteur soit mis, dans une mesure très convenable, au courant de l'exégèse\ncontemporaine; il n'y en a pas à l'excès, qui pourrait rebuter les profanes.\n   Dans une introduction très développée, M. Girodon examine les questions\ngénérales relatives à l'Evangile de saint Luc, origine, auteur, date, lieu de\ncomposition, sources, but et caractère, valeur historique, canonicité, histoire\ndu texte, milieu historique des faits évangéliques.\n   M. Girodon donne ensuite la traduction de l'Évangile empruntée à\nM. Crampon. Peut-être eût-il mieux valu — l'auteur était bien en état de le\nfaire — présenter une traduction nouvelle basée sur le texte grec. Le com­\nmentaire critique et moral qui accompagne chaque passage, est en général\nexact et précis et fournit une solution satisfaisante des difficultés. La plupart\ndes conclusions de l'auteur peuvent être adoptées : pourtant de-ci de-là se\nmanifeste une tendance à vouloir tout expliquer ; quelques interprétations\nont aussi un caractère trop subjectif.\n   En somme, malgré des réserves de détail que l'on pourrait faire, l'oeuvre\nde M. Girodon est bien réussie; c'est un des bons commentaires sur l'Évan­\ngile à signaler aux laïcs éclairés qui cherchent à mieux comprendre l'Écri­\nture sainte.\n                                                                        J.G.\n"}, {"page_pdf": 592, "texte": "                             NOTULES\n\n\n  LA ROSE E T L ' É P É E . — Sous ce titre vient de\nparaître, en une coquette édition de « Durendal », le\nrecueil des poèmes de notre regretté ami et secrétaire de\nrédaction, le charmant poète C H A R L E S de S P R I ­\nM O N T . On peut se procurer le livre au prix de fr. 3.50,\nen s'adressant à M. Charles Bulens, éditeur, 75, rue\nTerre-Neuve, à Bruxelles.\n\n\n\n     U n M a î t r e d ' a u j o u r d ' h u i . — Sous ce titre l'Art moderne publiait\n récemment un curieux article d'EuGÈNE BAIE sur l'artiste musicien SAMUEL.\n En voici un intéressant passage :\n    « Trop évidemment la musique ne sut point se maintenir sur les hauteurs\n sublimes vers où montaient nos suffrages d'amour. Il semble que, rassasiée\n d'espace et d'éternité, elle recherche parmi les misères de nos destinées\n médiocres une trame moins fourmillante de complexité pour y étaler des\nchamarrures en un désordre savant. En réalité, ce qui l'amoindrit, c'est\nl'insuffisance de l'éducation de ceux qui la cultivent.\n   Certes, j'admets que, par l'impression et la triomphante variété de ses\nmoyens expressifs, la musique soit de tous les arts le seul qui puisse traduire\navec éclat la complexité de notre temps, ce qu'il y a d'indéterminé dans son\nprodigieux travail d'éclosion et d'optimisme inouï dans la multiplicité des\ndirections que la science lui conseille. On m'accordera pourtant que l'inter­\nprétation de ce formidable spectacle sollicite des dons robustes d'aperception,\nd'équilibre intellectuel et l'entière possession d'une culture que n'attestent\npoint les compositeurs actuels, uniquement préoccupés, dirait-on, des\nressources inépuisables de la polyphonie. De sorte que leurs œuvres nous\nchoquent par la criante disproportion qui apparaît entre l'opulence de la\nforme et la pénurie du fond, entre la faculté de sentir et la faculté d'exprimer\nsi pleine d'excitations et de réminiscences. Quoi! ne puis-je m'empêcher de\nm'écrier, un pareil tonnerre pour étouffer quelques soupirs! En vain j'attends\nce qui doit surgir de ces buissons ardents : la symphonie se déroule, étin­\ncelle, fulgure comme ces marais éclatants sous les furies du soleil et dont\nnous ne distinguons pas les eaux mortes parce qu'elles nous brûlent les yeux\n"}, {"page_pdf": 593, "texte": "508                              DURENDAL\n\n\nde leurs reflets. C'est pis encore si, comme dans la toute dernière manière, le\ncompositeur s'avise d'approprier la forme à ses accents chétifs : du coup,\nnous en touchons la médiocrité foncière. Cela produit des artisans experts,\ndes praticiens corrects, des Rouchomowski très aptes, sans doute, à nous\nciseler un écrin fastueux où manquera le joyau de la pensée, ou bien ce qu'on\ndonnera pour tel sera suspect, faux et sec comme de l'amour sans âme, de la\npassion sans ravage, de l'inspiration sans élan. Joli sourire de désœuvrement\npour mondaines à qui la compression du corset droit impose des ménage­\nments. A la rigueur, ces artistes nous noteraient, à la suite de Brahms, une\nonzième symphonie, mais sans ébranler les cordes de notre sensibilité, parce\nque pour cela deux choses essentielles leur manquent, une profonde façon\nde sentir et une originale faculté de comprendre.\n   De ce point de vue, la divulgation de l'art de M. Samuel pourrait exercer\nune réaction bienfaisante et décisive.\n   Les brutalités d'une existence toujours précaire ont façonné son âme au\ngré de leurs caprices féroces. A la voir ainsi travaillée de tourments et de\nrancœurs, on songe à ces convulsions du sol, à ces terres figées dans un sou­\nlèvement tragique. Deux particularités saillantes lui impriment un caractère\nprofond, le sarcasme et la révolte. En une destinée moins heurtée, elles se\nfussent atténuées en ironie et en défi, l'ironie, forme suprême de la critique,\net le défi qui se refuse aux prises de la souffrance. Ici, toutes les racines de\nla sensibilité sont noyées d'amertume. Il y a du ricanement au fond de son\ntumulte intérieur, mais il y a aussi de la douleur sinistre, du rêve qui chavire,\nde la raison qui se débat, de l'angoisse, oh! de l'angoisse si aiguë que, pour\npeu qu'elle vînt à se prolonger, nous serions hors d'état de la supporter.\nPour en apprécier l'intensité cruelle, il faut surprendre à la lecture de\nM. Samuel les élans d'un stoïcisme acharné à célébrer la vie qui l'accablait,\ncar en lui s'impatientaient mille impulsions généreuses qui nous eussent\npeut-être révélé une nouvelle forme de joie. Quoi qu'il fasse, il est le Chantre\nde la Douleur. Elle l'a envoûté d'un irrésistible maléfice.\n   Et l'autre jour, tandis qu'il me détaillait l'une de ses œuvres, mes nerfs se\ntendaient indiciblement tels des cordes où vibraient ses angoisses, et je me\ndisais que tant de douleur ne peut tenir dans une destinée.\n   On trouvera de cette appréciation un merveilleux témoignage dans une\npartition que doit éditer sous peu la maison Breitkopf et Härtel : La Jeune\nFille à la fenêtre, prose lyrique de notre maître Camille Lemonnier. La\nsobriété en est excessive. Un quatuor, un hautbois, un cor, une harpe\nsuffisent à créer une atmosphère de rêve à l'unique personnage. Parmi les\ngrisailles d'une cité carillonnante, une dentellière se courbe sur l'entrelace­\nment de ses fuseaux et identifie sa pensée aux mouvements de son travail\nmonotone. On se figure ce qu'il a fallu d'invention délicate, d'observation\nminutieuse, de fine sensibilité et, pour tout dire, de génie afin d'animer cette\nmaussade situation et nous manifester des tons et des sons, des harmonies et\ndes rapports là où d'abord nous ne soupçonnions qu'une morne mélancolie.\nA mesure que s'étale la dentelle symbolique, nous voyons s'en détacher là un\nrelief, plus loin une trouvaille, ici une nuance, vingt détails exquis nous\n"}, {"page_pdf": 594, "texte": "                                  NOTULES                                  509\n\nrévélant l'intimité suprême des sentiments et des choses. Ne nous y fions\npas : c'est un piège. Tandis que, séduit par ces polyphonies rares, nous\nconsidérons cette guipure de rêve, tout à coup, comme d'un soupirail de\ndentelles, des accents montent douloureux, insondables, échappés d'on ne\nsait quel enfer social. Avant que nous ayons pu nous ressaisir, leur âpreté\nnous a entamé d'une morsure certaine et nous voilà bouleversés d'un inef­\nfable émoi où il y a tout à la fois du charme angoissé et de la souffrance\ndélicate.\n   Notez que cette technique serrée n'est point chez M. Samuel l'effet d'un\nponcif ingénieux. Je connais quatre de ses œuvres, dont cette prestigieuse\nReyne Klothilde, qui, à première lecture, ne trahissent aucunement une identité\nde manière; ce qui en dénonce sûrement la communauté d'origine, c'est ce\nsens des dégradations, cette légèreté de touche, cette fine lucidité, cet art\nsouverainement subjectif dont nous pouvons attendre une forme nouvelle de\nla symphonie sur laquelle je m'expliquerai dès que j'en aurai le loisir. Pour\nl'instant je me borne à dépeindre l'art de M. Samuel de deux traits insuffi­\nsants à nous en restituer la physionomie assurément plus complexe, mais\ntrès propres à nous en marquer le caractère, l'originalité, la profonde expres­\nsion morale : Chantre de la Douleur et Maître de la Nuance. Ce sera là, si vous\ndaignez l'admettre, le premier état d'une eau-forte que je reprendrai quelque\njour. Dans cette expectative je me félicite d'avoir fixé cette ébauche dans une\nrevue qui, depuis vingt-trois ans, claironne les mérites et les efforts de notre\nart national : chacun saura désormais qu'il y a quelque part une âme doulou­\nreuse qui note peut-être des sanglots qui ne périront pas. »\n\n\n\n\n   Blanche Rousseau est louée dans L'Ermitage d'une façon charmante,\npar FRANCIS DE MIOMANDRE, dans une étude digne d'elle et dont voici quel­\nques lignes :\n   « Je voudrais que l'on remarquât particulièrement trois livres délicieux,\nfloraison d'une sensibilité de choix et d'une imagination harmonieuse :\nTilette, Nany à la fenêtre et l'Ombre et le Vent, de Mme Blanche Rousseau. Dans\ncette gerbe déjà exquise, c'est un bouquet plus pénétrant, frais, ancien, léger,\nqui garde à la fois, comme un sachet retrouvé dans une armoire familiale,\ndes odeurs de souvenirs et des parfums de fruits, sensuels, sucrés et comme\nlourds d'été.\n   Chacun des contes de ces livres évoque un souvenir d'enfance, chacun\nrespire un amour extraordinairement ardent du sol natal et il en émane une\ndouble poésie, essentielle, intime et évocatrice.\n   Pour se souvenir ainsi, avec cette acuité presque douloureuse à force\nd'être vive, il ne suffit pas d'avoir du talent, ni même une grande faculté\nd'émotion, il faut avoir éprouvé avec une autre sensibilité que la nôtre, il\nfaut être demeuré aussi ingénûment poète que le sont les enfants qui, eux,\nne peuvent pas dire l'infini de ce qu'ils ressentent.\n"}, {"page_pdf": 595, "texte": "510                                DURENDAL\n\n\n\n    Il n'y a que les vrais poètes, en effet, qui sachent se rappeler assez intensé­\nment leur enfance pour la dire telle qu'elle fut, avec ses émotions, ses pro­\nfondeurs de tristesse et d'amertume, ses exaltations de joie, son incommen­\nsurable puissance Imaginative. Mme Blanche Rousseau sait rendre avec une\n écriture nuancée et subtile ces impressions de la plus primitive simplicité.\n Nul comme elle n'a évoqué le souvenir de nos petites existences puériles et\nillimitées, de nos rêveries de jadis, compliquées et interminables lorsqu'un\n meuble éclairé de soleil, le bas d'une robe entrevue, une fenêtre ouverte a\nl'intrusion des branches d'un arbre de printemps suffisaient à exalter toutes\nles puissances de notre cerveau; lorsqu'un mot, une nuance inexistante, le\nrefus d'une caresse, la privation d'un rien nous faisait étreindre la souffrance\nhumaine tout entière, déjà. Ce sont des joies et des douleurs irréparablement\nperdues pour plus tard. Heureux les poètes, qui se souviennent aussi profon­\ndément qu'ils ont senti...\n    Les livres de Mme Blanche Rousseau sont des poèmes charmants, nés des\némotions simples que nous valurent les vergers, les vieilles demeures, les\njours d'enfance et l'ivresse de l'été. Il y palpite une âme infiniment sensible\nà toutes les sensibilités de l'univers : mille existences diverses : insectes,\noiseaux, plantes, lueurs, y glissent, se joignent, se dénouent, se confondent.\nLes rayons et l'ombre s'étendent, alternatifs ou simultanés, sur ces spectacles\nondoyants. Les infiniment petits respirent comme nous, le vent passe et\nemporte ces fantasmagories qu'il remplace avec de la tristesse et du vide.\nUne mélancolie profonde, latente aux jours puissants de l'été, monte peu à\npeu, avec la chaleur qui décline, s'insinue aux arbres qu'elle rouille, enfin\nrègne toute-puissante avec octobre qui l'exalte, et jette t o u t : fleurs fanées,\nfruits meurtris, crépuscules, regrets, prévisions tristes dans une même cor­\nbeille idéale, dédiée à l'Irréparable et au Souvenir. »\n\n   M. J o s e p h R y e l a n d t a récemment achevé un drame musical en\ntrois actes : Sainte Cécile, que nous espérons applaudir bientôt et dont le\nlivret fut écrit par un autre de nos amis et collaborateurs, M. Charles Mar­\ntens. Ce livret vient de paraître chez l'éditeur Auguste Fonteyn, à Louvain.\n   L'hagiographie compte peu de figures plus émouvantes et plus populaires\nque la martyre Cécile, décapitée pour la Foi, vers l'an 180, sous le règne\nde Marc-Aurèle et de Commode. Mais nous ne possédons de l'héroïque\nvierge aucune image fidèle. Rédigés trois siècles après sa mort, d'après des\ndocuments et des traditions plus ou moins altérés, ses actes ne possèdent\nqu'une autorité très relative. Aussi, n'étant pas lié par des données historiques\ncertaines, M. Martens a-t-il cru pouvoir traiter librement le sujet et modifier,\nen vue de l'intérêt dramatique, le récit et le type traditionnels. Il a serré toute\nl'action, depuis le mariage de Cécile jusqu'à sa mort, en l'espace de deux\njours. Quant au caractère de la sainte, il s'est efforcé avec succès de l'animer,\nde le féminiser, de le rendre moralement et scéniquement vraisemblable\ndans la situation étrange où la place le récit ancien. Il l'a évoquée, non comme\nune résignée passive, soucieuse uniquement de garder son vœu, mais comme\nune passionnée, une amoureuse à la manière des grands mystiques. C'est\n"}, {"page_pdf": 596, "texte": "                                   NOTULES                                   511\n\nd'amour qu'elle aime son époux Valérien ; elle est désireuse, avant tout, de le\nconquérir et de l'entraîner au martyre avec elle. M. Martens a cru, d'autre\npart, devoir écarter de l'action exclusivement psychologique toute interven­\ntion du merveilleux extérieur, sauf le chant des anges planant à la scène\nfinale, sur l'agonie de Cécile. Il a voulu, en un mot, dans une histoire naïve\nécrite pour montrer l'excellence de la virginité, montrer un drame humain\nd'amour et d'héroïsme.\n   Peut-être est-il malaisé de juger du mérite exact du livret isolément pré­\nsenté. La prose rythmée dont use M. Martens ne peut évidemment acquérir\ntoute sa valeur qu'unie à la musique qui l'interprète et la soutient. Ce qu'il est\npermis de dire, c'est que le drame est noblement conçu et digne de susciter\ndans les âmes les plus hautes émotions.\n\n                                       *\n\n  Sur quelques peintres de Sienne, par Jules Destrée. —\nMM. les éditeurs d'art DIETRICH, Montagne de la Cour, à Bruxelles, et\nALINARI, via Nazionale,à Florence, mettront en vente, le 15 octobre prochain,\nun nouveau volume de M. JULES DESTRÉE : Sur quelques peintres de Sienne.\n  Cet ouvrage, qui sera consacré à Taddeo di Bartolo, Sassetta, Sano di\nPietro, Vecchietta, Matteo di Giovanni, Benvenuto di Giovanni, Francesco\ndi Giorgio, Neroccio di Bartolommeo et au Sodoma. sera illustré de huit\neaux-fortes originales, trois par M. Auguste Danse et cinq par Mme Jules\nDestrée, et de plusieurs reproductions photographiques. Il sera imprimé\navec luxe et le tirage sera limité à cent exemplaires. On peut y souscrire dès\nà présent au prix de 15 francs.\n  Cette série fera suite aux notes sur Quelques peintres de Toscane, parues en\n1889 chez les mêmes éditeurs, dont l'édition est épuisée, et aux notes sur\nQuelques peintres des Marches et de l'Ombrie, parues en 1900 et dont il ne reste\nplus que quelques exemplaires.\n  Les dix premiers souscripteurs dont l'adhésion parviendra à l'imprimerie\nLarcier, 26, rue des Minimes, Bruxelles, recevront une pointe-sèche de\nMme Jules Destrée, « Tête d'ange » d'après Francesco de Giorgio.\n\n                                       **»\n\n   J u l e s L a g a e . — Nous sommes heureux d'apprendre que notre excel­\nlent sculpteur Jules Lagae, qui avait envoyé à l'Exposition nationale de\nBerlin les bustes de M. Lequime, de Julien Dillehs, etc., dont la valeur\navait été si chaleureusement appréciée déjà à Bruxelles et à Paris, vient de\ns'y voir décerner la grande médaille d'or.\n   On sait, d'ailleurs, quelle faveur l'art plein de conscience et de pénétration\nde Lagae rencontre en Allemagne : les bustes de Lequime et de Dillens\nfigurent dans lès galeries du Musée royal de Berlin, et le Musée de Carlsruhe\ns'est rendu acquéreur du beau groupé Vader en moeder, dont on n'a pas oublié\nje succès, il y à quelques années.\n\n                                       ***\n"}, {"page_pdf": 597, "texte": " 5l2                                  DURENDAL\n\n\n   P e m a n d S e v e r i n publiera en octobre un nouveau                  recueil de\npoèmes sous le titre : Le Bois Sacré.\n\n                                           ***\n\n   C o m m i s s i o n r o y a l e d e s m o n u m e n t s . — L'assemblée géné­\nrale annuelle de cette Commission aura lieu le 12 octobre, au palais des\nAcadémies, à 10 heures du matin.\n   Ordre du jour : 1° Rapport du secrétaire sur les travaux de la commission\npendant l'année 1902-1903; 20 rapports des comités provinciaux des\nmembres correspondants sur leurs travaux de l'année écoulée ; 3° inventaires\ndes objets d'art appartenant aux établissements publics; 4° qu'enseignent les\ndécouvertes de peintures murales faites dans les monuments de Belgique ?\n5° applications de l'esthétique à l'entourage (cadre et dégagement) des\nmonuments.\n\n\n\n\n    P o u r p a r a î t r e p a r s o u s c r i p t i o n , en octobre prochain : La Jeune\nFille à la Fenêtre, prose lyrique de Camille Lemonnier (une scène, un per­\nsonnage) pour mezzo-soprano, avec accompagnement d'un hautbois, d'un\ncor, d'une harpe et le quatuor complet. Musique d'Eugène Samuel. Partition\nchant et piano (réduction par l'auteur) : prix en souscription, 20 francs\n(tiré à 300 exemplaires numérotés). On peut adresser les souscriptions à la\nDirection de Durendal qui les transmettra à l'auteur E. Samuel.\n\n                                          ***\n\n    U n p o r t r a i t d e P i e X . — MM. Oscar Schepens & Cie, rue Treu-\nrenberg, 16, à Bruxelles, nous prient d'informer le public qu'ils viennent\nde publier le portrait du nouveau Pape. Il est de fort belle exécution et rend\nà merveille la physionomie du Chef de l'Église. Voulant rendre ce beau\nportrait accessible à toutes les bourses, les éditeurs en ont fait tirer quatre\nformats différents : 1° Héliogravure mesurant 92X63 centimètres, 10 francs\n(franco par colis postal, fr. 10.50); 2° Héliogravure mesurant 66 X 52 centi­\nmètres, 5 francs (franco par la poste, fr. 5.40) ; 3° Phototypie mesurant\n64 X 48 centimètres, fr. 2.50 (franco par la poste fr. 2.75; 4° Phototypie\nmesurant 44 X 32 centimètres, fr. 1.25 (franco par la poste, fr. 1.45).\n\n\n\n  A c c u s é d e r é c e p t i o n : H . BORDEAUX : L'amour en fuite (Paris,\nFontemoing). — G. RODENBACH : Anthologie (Bruxelles, Dechenne). —\nA. GIDE : Prétextes (Paris, Mercure de France). — A. VAN BEVER et E. SANSOT-\nORLAND : Œuvres galantes des conteurs italiens (ibid.). — A. GASTOUÉ : Les\nprincipaux chants liturgiques (Paris, Poussielgue).\n"}, {"page_pdf": 598, "texte": ""}, {"page_pdf": 599, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 8, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1903-08", "signet_source": "Dixième année - N°8 - Août 1903 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant les pages 385-448 (juillet), pages 449-512 ; l’article sur Léon XIII (mort le 20 juillet 1903) et la mention du « nouveau Pape » Pie X (Notules) ; « Le Portique d’Amour » est daté « Juillet 1903 » ; l’inauguration du monument Rodenbach à Gand est datée du dimanche 19 juillet ; Livres et revues cite le numéro de juillet d’Onze Kunst et le n° 5 (juillet) du Burlington Magazine ; les Notules annoncent des publications pour octobre (Le Bois sacré de F. Séverin, Sur quelques peintres de Sienne mis en vente le 15 octobre) et l’assemblée de la Commission royale des monuments du 12 octobre.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}