{"numero_id": "ulb-durendal-1903-livraison09", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison09-001", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 513, "page_fin": 532, "titre_corps": "Sur quelques peintres de Sienne : Le Sodoma", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules Destrée", "ancre_debut": "Sur quelques Peintres de Sienne (Suite et fin) Le Sodoma GIOVANANTONIO BAZZI", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 606, "page_imprimee": 513, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 2248, "texte": "Sur quelques Peintres de Sienne\n                                (Suite et fin)\n\n\n\n\n                               Le Sodoma\n\n\n   GIOVANANTONIO BAZZI et non RAZZI, comme on l'a cru pendant quelque\ntemps, né à Vercelli (Piémont), en 1477, mort à Sienne, le 14 février 1549,\ndit I I SODOMA. On le trouve aussi désigné dans certains documents sous, le\nnom de G. A. DEI TIZZONI OU TISONI.\n\n    ŒUVRES. — Sienne. — EGLISE SAN DOMENICO, trois fresques dans la\n chapelle de Sainte-Catherine : l'Evanouissement, la Communion, la Prière de sainte\n Catherine (1526) ; Sacristie : Madone, bannière; Chapelle du rosaire, maître\n autel : Quatre saints avec le Père Eternel;la prédelle, avec quinze scènes repré­\n sentant les Mystères du Rosaire, est attribuée par Frizzoni à un élève du So­\n doma. — GALERIE DE L'INSTITUT PROVINCIAL DES BEAUX-ARTS, salle VIII :\n n° 27, Christ à la colonne, fresque, provenant du couvent de Saint-François\n (entre 1510 et 1515) ; quatre panneaux, provenant d'une civière de la Com­\n pagnie de Fontegiusta, n° 1, Madone et Enfant avec deux anges; n° 2, Deux\nfrères de la confrérie agenouillés aux côtés d'une croix; n° 35, Madone et Enfant;\n n° 36, Pielà (1527;, attributions erronées selon Mme Lucy Olcott; n° 29,\nJudith; n° 32, Sainte Catherine de Sienne; n° 33, Adoration des Mages (ce petit\n tableau figurant au catalogue sous le nom du Sodoma est omis par\n Mme Priuli; salle X, n° 2, Jésus au Jardin de Gethsémani; n° 11, Nativité, venant\nde l'Ermitage de Lecceto; n° 13, Déposition de croix,, venant de l'église Saint-\n François, chapelle de la famille Cinuzzi ; n° 46, Descente aux Limbes, venant,\ncomme le n° 2, de la Compagnie de la Sainte-Croix (1525). — EGLISE SAINT-\nAUGUSTIN, chapelle à droite : Adoration des Mages (1518). — ORATOIRE SAINT-\nBERNARDIN : Présentation de la Vierge ( 1518) ; Annonciation (attribution discutée,\nPacchia ?) ; Assomption (1532); Couronnement (1532) ; Saint François d'Assise,\nSaint Louis de Toulouse, Saint Antoine de Padoue (attribution incertaine, Pacchia ?);\ndans la sacristie, bannière : Madone. — EGLISE SANTA MARIA DEL CARMINÉ,\nchapelle du Saint-Sacrement, à droite : Naissance de la Vierge. — EGLISE SAN\nGIOVANNI E GENNARO : quatre panneaux provenant d'une civière (1527). —\n"}, {"page_pdf": 607, "page_imprimee": 514, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3766, "texte": " 514                                          DURENDAL\n\n\n PALAIS PUBLIC, salle d e la M a p p e m o n d e : Saint Ansano, Saint Victor (1529);\nSaint Bernard Tolomei (1534); c h a p e l l e : Madone et Saint Léonard, venant de\nl'autel Saint-Calixte à la c a t h é d r a l e ; salle des mariages : Madone et saints (1535);\nsalle d u Syndic : Résurrection (1535) ; chapelle des N o b l e s , Vierge entourée de\nsaints, avec cette inscription : Ad honorem Virginis Mariœ Jo Antonius Sodoma eques\net comes palatinusfaciebat MDXXXVIII.            — E G L I L E SAN SPIRITO, chapelle espa­\ngnole, à droite : peintures décoratives (1530). — HÔPITAL : Sainte Famille. —\nPORTA P I S P I N I : Nativité.     — CASA BAMBAGINI             (fresque     endommagée) : Pietà\n(il en existe u n beau dessin a u x Uffizi). — A R T E D E I CALZOLAÏ, piazza\nTolomei : Madone et saints. — MONISTERO (autrefois a b b a y e de Saint-Eugène,\naujourd'hui villa Griccioli) : Marche au calvaire (1525). — E G L I S E SAINTE-\nANNA IN CRETA, près Pienza : fresques (vers 1505). — FAÇADE, au coin des Via\ndi Castelvecchio et di Stallo reggi, fresque : Pietà, omise p a r M m e P r i u l i . —\nSAN FRANCESCO, sacristie : fragments d e fresque                       (id.). — M O N T E       OUVETO\n MAGGIORE, série de vingt-six fresques décorant le cloître : 1° Saint Benoit\nquittant sa maison; 2° l'Ecole; 3° le Tamis brisé; 4° Saint Benoit prenant l'habit;\n 5° Saint Benoit nourri par Déodat; 6° le Diner du Saint; 7° Prêche aux bergers;\n8° Tentation; 9° la Visite des Ermites; 10° la Tentative d'empoisonnement; 11° Con-\nstruction de Subiaco; 12° Rencontre de Saint Maur et Saint Placide; l'Enfantpossédé;\n 14° Saint Benoit tirant l'eau du rocher ; 15° Miracle de la Hachette ; 16° Maur sauvant\n Placide; 17° le Vin volé; 18 0 Fiorenzo essaye d'empoisonner saint Benoit ; 19° Fiorenzo\n introduit des courtisanes dans le couvent; 20 0 le Paysan délivré; 21 ° le Moine pour-\nsuivi par les dragons; 22 0 Mort de saint Benoit; 23° Funérailles du saint; 24 0 Appa-\n rition de saint Benoit; 25° la Multiplication des pains; 26° l'Incendie du Mont Cassin;\nd a n s un escalier : Couronnement de la Vierge; s u r des arcades d u cloître : Saint\nBenoit instituant son ordre; Christ portant sa croix; Christ à la colonne; sur la p o r t e\nde la chambre du prieur : Madone avec saint Pierre et saint Michel; dans u n\nescalier : Pietà.\n    A s c i a n o . — COLLÉGIALE, T o n d o : Christ mort soutenu par trois anges\n(attribution douteuse, omise p a r M m e Priuli).\n    A s i n a - L u n g a . — COLLÉGIALE : Madone trônant.\n    B e r g a m e . — M U S É E , n° 136 : Madone et enfant; Tête d'homme (collection\nMorelli). P l u s deux dessins d a n s la collection Morelli.\n    F l o r e n c e . — U F F I Z I : n° 1279, Saint Sébastien, avec a u revers, Madone glo-\nrieuse avec saints, autrefois b a n n i è r e q u e la Confrérie de Saint-Sébastien de\nCamollia, près Sienne, portait d a n s les processions; n° 156, salle d u Baroccio:\nJésus arrêté par des soldats, omis p a r M m e P r i u l i ; n° 282, Portrait du peintre (?) ;\nN o m b r e u x et r e m a r q u a b l e s dessins — PALAIS P I T T I , c h a m b r e de P r o m é t h é e :\nn° 374, Ecce Homo; n° 382, Portrait d'homme en bonnet rouge. — COUVENT DE\nM O N T E O U V E T O , réfectoire : Cène (1515). — COLLECTION COSTA : Pietà.\n  G ê n e s . — M U S É E COMMUNAL : Sainte Famille.\n  S a n G i m i g n a n o . — CHAPELLE DE LA PRISON : Saint Yves (1507); sur le mur\nde la loggia près la Collégiale : Vierge trônant.\n  M i l a n . — BRERA : n° 228 b i s , Madone et Enfant, avec fond de paysage. — AMBRO­\nSIENNE : Dessins. — COLLECTION FRIZZONI : Dessin, Madeleine repentie. —\nCOLLECTION GINOULHIAC : Madone. — E G L I S E SAN TOMMASO : Pietà.\n"}, {"page_pdf": 608, "page_imprimee": 515, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2778, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                         515\n\n\n   Montepulciano. — EGLISE : Madone (attribution douteuse).\n   Naples. — M U S É E : Résurrection (réplique de celle de Sienne), signé et\ndaté : lo. Ant. eques Ve Auct. T. A. 1535.\n   Pisa. — CATHÉDRALE : Sacrifice d'Isaac (1541-2); Pietà (1541-2). — MUSÉE\nCIVIQUE : Vierge et saints (1542), venant de l'Eglise de la Madone de l'Epine.\n   Rome. — VATICAN, chambre de la signature : décoration du plafond à\nl'exception des panneaux qui sont de Raphaël. — VILLA BORGHESE : Pietà,\nLida, Sainte Famille. — GALERIE BARBERINI : Madone (attribution douteuse).\n— VILLA FARNESINA : Mariage d'Alexandre, la Famille de Darius devant\nAlexandre (1514). — COLLECTION LAURA MINGHETTI : Sainte Famille. — PALAIS\nCHIGI : Persécution de Rhea Silvia (?). — PALAIS SPADA : Saint Christophe.\n   Turin. — MUSÉE : n° 56, Sainte Famille; n° 59, Lucrèce; n° 63, Madone\ntrônant entre quatre saints.\n   Trequanda (Castello di). — COLLÉGIALE : Ascension.\n   Vaprio. — VILLA MELZI : Madone et Enfant (attribution proposée par\nMorelli et repoussée comme téméraire par Müntz qui maintient l'œuvre à\nLéonard de Vinci).\n   Venise. — COLLECTION LAYARD : Madone et Enfant.\n   Vercelli. — COLLECTION BORGOGNA : Sainte Famille.\n   Votterra. — COMPAGNIA DELLA SANTA CROCE : Christ en croix (attribution\ndouteuse, omise par Mme Priuli).\n\n  Paris. — LOUVRE : Dessins.\n  Chambéry. — COLLECTION COSTA DE BEAUREGARD : Christ portant sa croix.\nŒuvre restaurée; elle était signée : lo. An. Cavaler. de Vercei.\n\n   Berlin. — MUSÉE : n° 109, Charité (1503-1505).\n   Budapest. — COLLECTION ESTERHAZY : Roxane, dessin.\n   Francfort. — INSTITUT STAEDEL : Portrait de femme, attribué d'abord à\nS. del Piombo, donné actuellement au Parmigianino. Bode l'attribue à\nI. Scoorel; Morelli au Sodoma.\n   Hanovre. — MUSÉE : Lucrèce.\n  Hambourg. — COLLECTION WEBER : Lucrèce.\n  Munich. — MUSÉE : n° 1073, Madone avec l'Enfant et saint Joseph, réplique\nde celle de Turin, dessins.\n  Vienne. — ALBERTINE : Dessins. — BELVÉDÈRE : Sainte Famille.\n  Weimar. — PALAIS : Dessin pour Léda, attribué à Léonard de Vinci.\n\n  Londres. — NATIONAL GALLERY : n° 1144, Madone avec des saints ; n° 1337,\nTête de Christ. — BRITISH MUSEUM : Dessins. — COLLECTION COOK (Rich­\nmond) : Saint Georges et le Dragon. — COLLECTION WALTER SICHEL, 50 Egerton\nGardens, S. W . : Sainte Famille. — COLLECTION HOLFORD, Dorchester house,\nPark Lane : Sainte Famille. — Dessins à Oxford (Christ Church Library);à\nWindsor, Chatsworth (Collection du duc de Devonshire). — COLLECTION\nCORNWALL LEGH, High Legh hall, Knutsford : Sainte Famille. — COLLECTION\nRICHTER, 14, Hall Road, St John Wcod : Christ mort, Vierge et Enfant.\n  Gosford House (Ecosse). — COLLECTION WEMYSS : Sainte Famille (tondo).\n"}, {"page_pdf": 609, "page_imprimee": 516, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2792, "texte": " 516                                    DURENDAL\n\n\n     B I B L I O G R A P H I E . — L a plupart des ouvrages cités d a n s notre Biblio­\n graphie générale parlent du S o d o m a . On p o u r r a consulter, en outre :\n     BRUZZA, don L U I G I . — Notizie iniorno alla patria e diprimi studi del pittore\n Giovanni Antonio Bazzi, detto il Sodoma, dans Miscellanea di Storia Italiana, vol. I,\n T o r i n o , Stamperia reale, 1862.\n    JANSEN A L B E R T . — Leben und Werke des Malers Giovannantonio Bazzi von\n Vercelli, genannt il Sodoma, als beitrag zur geschichte der italienischen Renaissance\nzum ersten male beschrieben. Stuttgart, 1870.\n    FRIZZONI GUSTAVO — Intorno alla dimora del Sodoma a Roma nel 1514, d a n s\n Giornale d'Erudizione artistica, vol. I, P e r u g i a , 1872.\n    G. MILANESI. — Del Sodoma e di suoi scolàri; prospetto cronologica della vita e\nopere del Sodoma; Alberetto della famiglia del Sodoma, d a n s Scritli Varii sulla storia\ndell' arte Toscana. S i e n n e , tip. S o r d o - M u t i , 1873.\n    G . FRIZZONI. — Giovanni Antonio di Bazzi, dans la Nuova Antologia. F l o ­\nrence, 1877.\n    C H . TIMBAL. — Antonio de Bazzi surnommé le Sodoma d a n s la Gazette des Beaux-\n arts, deuxième période, t. X V I I , 1878, p p . 18 et 97.\n    VASARI-MILANESI. — Vita di Giovanni Antonio detto il Sodoma da Verzelli,\n Florence, Sansoni, 1882, vol. V I , p . 379.\n    FRIZZONI GUSTAVO. — Collezione di quaranta disegni scelti dalla racolta del sena­\ntore G. Morelli, riproditti in eliotipia. Milan, H o e p l i , 1886.\n    FRIZIONNI GUSTAVO — Giov. Antonio de Bazzi detto il Sodoma, dans Arte\nitaliana del Rinascimento, avec planches en pholotypie. Milan, Fratelli Dumol­\nlard, 1891, avec 40 p l a n c h e s .\n    R . FOERSTER. — Die Hochzeit des Alexander und der Roxane in der Renaissance,\nd a n s l'Annuaire des Musées de Berlin (Jahrbuch der Koninglich preussichen\nKunstsammlungen), 1894.\n    P R I N L I - B O N (Contessa). — Sodoma, dans la collection Great Masters of Pain­\nting. Londres, Bell, éditeur, 1900.\n    On a n n o n c e enfin comme prochaine la publication d'une importante\nm o n o g r a p h i e par M. Robert Hobart-Cust.\n\n   Il y aurait encore à citer les n o m b r e u x ouvrages consacrés à L é o n a r d d e\nVinci et à son école, spécialement :\n   V. MUNTZ. — Léonard de Vinci, l'artiste, le penseur, le savant, ouvrage conte­\nn a n t 238 reproductions d a n s le texte et 48 planches. P a r i s , H a c h e t t e , 1899.\n\n   S u r l'Abbaye de Monte Oliveto Magiore :\n   P E R I N I . — Lettere sul arci cenobio di Monte Oliveto.\n   THOMAS GRÉGOIRE (Dom). — L'Abbaye de Mont Olivet Majeur, essai historique\net artistique. F l o r e n c e , 1881.\n   CLAUSSEN GUSTAVE. — Les origines bénédictines : Monte Oliveto. P a r i s ,\nL e r o u x , 1899.\n"}, {"page_pdf": 610, "page_imprimee": 517, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2473, "texte": "               SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  5l7\n\n\n    Lorsque s'ouvrit le siècle seizième, un jeune peintre vint\n s'établir à Sienne, appelé par les agents de la puissante famille\n des Spanocchi. Il venait de Lombardie, de Milan sans doute,\n où il avait pu profiter des enseignements de Léonard de Vinci.\n Il était turbulent et fastueux, et sa jeunesse impétueuse aimait\n les extravagances, les parures, l'éploiement d'un luxe ostenta­\ntoire et quasi-scandaleux. Il s'entourait de nombreux domesti­\nques ; sa maison était pleine d'animaux exotiques ou bizarres ;\nil triomphait dans les divertissements populaires et les fêtes du\ntemps, notamment dans les courses de chevaux. Ce fut à l'occa­\nsion de l'une de ces courses qu'il reçut à Florence, ce surnom,\nplutôt fâcheux, de Sodoma.\n    Qu'il l'ait mérité ou non, nous n'avons souci de le rechercher;\nce détail est, de même que l'athéisme si discuté du Pérugin,\naccessoire en une étude esthétique. Bornons-nous à constater\nque la plupart de ses panégyristes ont vertueusement crié à la\ncalomnie, que le peintre lui-même arbora ce surnom sans ver­\ngogne et que les autorités de son époque d'abord, la posté­\nrité ensuite, le connurent sous cette épithète impudente qui eut\nla singulière fortune d'être acceptée par tous. On a ainsi oublié\n« Bazzi », et Sodoma est devenu un nom propre.\n   Quel contraste, dès les premiers mots, avec ces maîtres\n modestes, silencieux, pauvres et pieux dont j'ai parlé dans les\npages précédentes! Et quel contraste encore dans le traitement\nque leur réserva la capricieuse histoire. Les vieux maîtres sien-\nnois sont obscurs et dédaignés, Sodoma est glorieux. Son œuvre\nmédiocre a donné lieu à plus de recherches, de travaux et\nd'éloges que toutes les peintures du XVe siècle réunies. Il n'en\nest point qui aient été l'objet d'un engouement plus général.\nDes livres entiers lui ont été consacrés, en Italie, en Allemagne,\nen Angleterre, et Müntz lui réserve tout un chapitre enthou­\nsiaste dans son Histoire de la Renaissance (tome III, pp. 515-533).\n   Que de voyageurs pressés n'ont vu à Sienne, dans l'église\nSaint-Dominique, que la chapelle Sainte-Catherine, et au\nMusée, que le Christ à la colonne ! Et non des moindres! J'ai\ncité Taine déjà; voici M. Bourget qui s'attendrit aussi à la vue\nde ces œuvres et écrit : « Le malheur du Sodoma voulut que\ndans un trop célèbre livre, Vasari imprimât pêle-mêle à son\noccasion tout ce qu'une humeur excentrique et sans doute\n"}, {"page_pdf": 611, "page_imprimee": 518, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2504, "texte": "518                         DURENDAL\n\n\n\nimprudente soulève de mauvais propos autour d'un artiste.\nAujourd'hui les historiens de la peinture sont tout près d'ad­\nmettre que Bazzi — c'était son nom véritable — ne fut, en\naucune manière, le scélérat dépeint par son ennemi. L'appella­\ntion infâme qui le flétrit dans sa gloire, paraît en outre menson­\ngère. Il est probable que le goût des vêtements singuliers, une\ngrande sauvagerie de manières, l'orgueil du génie et peut-être\naussi la dangereuse manie de se calomnier soi-même dont tant\nde grands hommes ont donné l'exemple, commencèrent à décrier\nla réputation du peintre. Fut-il, comme le Shakspeare des\nsonnets paraît l'avoir été lui-même, un passionné d'amitié qui\ndonna prise ainsi à d'indignes accusations? La recherche un peu\nmaladive de son art contribua-t-elle à le discréditer en vertu du\npréjugé qui assimile si facilement la complexité à la corruption?\nPour moi, qui ai étudié de bien près la vie et la personne de\ncertains artistes très chers, j'ai acquis la certitude, contraire­\nment au plus enraciné des préjugés, que le talent est toujours\net sans aucune exception modelé à la ressemblance de l'âme...\nQue dire de celui qui, n'ayant pas eu de mots à son service, n'a\ntraduit son rêve intérieur que par des regards et par des sourires\nde madones et de saints, par le geste d'un ange dans un coin\nde fresque, par une ligne de bouche, une ondulation de cheve­\nlure, l'arrangement de certaines scènes? Quand ces regards et\nces sourires, ces yeux et ces bouches, ces gestes et ces attitudes\nrévèlent une délicatesse si souffrante et si passionnée, aucune\nbiographie, fût-elle autrement documentée que les informes\nesquisses de Vasari, ne me ferait douter de l'âme qui s'est ainsi\nmanifestée. Il n'y a qu'un vrai document sur un artiste et indis­\ncutable, c'est son œuvre... »\n    On ne saurait mieux dire. Mais si nous appliquons la règle à\ncelui dont M. Bourget prend si chaleureusement la défense,\n nous ne pouvons point ne pas remarquer que les madones et les\nsaintes du Sodoma n'ont bien souvent qu'une beauté de courti­\nsane et que le magnifique portrait que le peintre nous a laissé\nde lui-même à Monte-Oliveto, avec ses longs cheveux noirs, ses\nyeux ardents, ses lèvres sensuelles, son allure élégante et sau­\nvage, est bien inquiétant !\n    Les portraits d'artistes par eux-mêmes sont toujours éloquents;\n l'âme froide et rapace de Pérugin se révèle dans son portrait du\n Cambio ; l'âme tendre, fière et mélancolique de Pinturricchio\n"}, {"page_pdf": 612, "page_imprimee": 519, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2853, "texte": "                   SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                  519\n\n\nest contée toute dans son portrait de Spello ; et qui verra\nSodoma aux murs du cloître bénédictin aura tout au moins cette\ncertitude : que celui-là ne fut point un mystique.\n   Et Taine l'a bien noté, dans le passage que je rappelais au\ndébut de ses notes ; avec le XVIe siècle, c'est le corps qui\ntriomphe, la beauté de la chair et de la vie animale; la joie\nsuperficielle des yeux remplace l'élévation ou l'intensité du\nsentiment. Et c'est cette révolution-là qu'apportait à Sienne le\njeune homme qui, en 1501, arrivait de Lombardie.\n   L'heure était propice. Et Miintz peut noter que l'établissement\nà Sienne fut un trait de génie. Nous ajouterons : de génie d'arri­\nviste. En ce moment, les maîtres, dont j'ai antérieurement\nparlé, venaient de disparaître ou s'éteignaient doucement.\nL'école languissait. Parmi les quelques talents secondaires\nd'alors, je ne vois guère à citer avec sympathie que BERNARDINO\nFUNGAÏ (1), qui était évidemment insuffisant pour répondre aux\nexigences esthétiques des seigneurs et des religieux de Sienne.\nDans la vieille cité, le goût s'était d'ailleurs modifié; la Renais­\nsance, qui avait été si longtemps écartée par le particularisme\nmunicipal et avait déjà consommé sa victoire à Florence, à\nRome et à Milan, conquérait Sienne à son tour. Les maîtres\n\n    (1) B e r n a r d i n o F u n g a ï (1460-1516).\n    Voici, d'après M. Berenson, la liste de ses œuvres :\n    B u d a p e s t . — MUSÉE : n° 40, Saint Jean et Jésus enfant.\n    Chiusi. — CATHÉDRALE, temple gauche : Nativité.\n    L i v e r p o o l . — M U S É E : n° 34, Madone.\n    L o n d r e s . — NATIONAL GALLERY : n° 1 3 3 1 , Madone entourée de chérubins;\nS a n s n° Madone et deux saints, prêté p a r la South Kensington Museum.\n    Sienne. — M U S É E , salle I X : n° 1, Madone allaitant l'Enfant; n° 2 1 , Madone\net deux saints; n° 23, Madone et deux saints; n° 24, Madone ; n° 33, Madone allaitant.\nSalle X : n° 30, Décoration d'autel (1512); n° 45, Assomption. — ARCHIVIO,\ncouvertures de registres : Madone (1486); Entrée de l'empereur Frédéric à Sienne.\n— PALAIS PALMIERI N U T I : Madone avec saint Jérôme et saint Jean-Baptiste. —\nÉ G L I S E SAN BARTOLOMMEO, bannière : Madone; Confraternité de la Madone dans\nl'hôpital; Madone avec les deux saintes Catherine, saint Roch et saint Antoine l'abbé. —\nMAISON DE SAINTE-CATHERINE : Sainte Catherine recevant les stigmates et deux\nsaints. — É G L I S E DE SAN DOMENICO, sixième autel, à droite : Prédelle avec\n5 scènes.— É G L I S E SAN GIROLAMO : Assomption. — É G L I S E DES SERVI, deuxième\nchapelle, à g a u c h e : la Madeleine; Saint Joseph. Chœur : Couronnement (1500).\n— I N S T I T U T DES SOURDS-MUETS, ancien réfectoire : Cène. — É G L I S E FONTE-\nGIUSTA, deuxième autel, à droite : Assomption.\n"}, {"page_pdf": 613, "page_imprimee": 520, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2488, "texte": "520                             DURENDAL\n\n\nétrangers étaient venus à Sienne ; Signorelli, Pérugin et Pintur-\nricchio avaient fait connaître les transformations esthétiques\nauxquelles les maîtres de Sienne étaient restés étrangers.\n    Il y avait donc une place à prendre dans la faveur publique.\nSodoma la prit d'emblée, et, pendant près d'un demi-siècle, fut\nla personnalité la plus glorieuse de l'art siennois.\n    Ce chef de l'école siennoise au début duXVIesiècle, n'est donc\npoint un Siennois d'origine. Il n'a pas reçu les leçons des maî­\ntres locaux. Il arrive de l'étranger — car Verceil, en Piémont,\nc'est, pour Sienne, l'étranger— et fort d'une éducation artistique\ncomplète, achevée, armé de tout ce qu'il a appris du plus savant,\ndu plus subtil et du plus grand des génies de la Renaissance,\nde Léonard de Vinci. Il pourrait être rattaché à l'école lombarde\navec infiniment de raison. Ceci est à noter comme essentiel si\nnous voulons dûment apprécier et nous expliquer combien il\nest différent des maîtres du XVe siècle. Et l'antithèse de ces\nexpressions d'art est telle qu'à mon sens, il n'est guère possible\nd'aimer pleinement à la fois celui-ci et ceux-là.\n    Le père de Sodoma, Jacopo dei Bazzi, était un modeste cor­\ndonnier de Verceil. Il plaça son fils, dès l'âge de treize ans, en\napprentissage chez un peintre local, Martino Spanzotti, dont le\nnom ne nous est connu que par le contrat d'apprentissage, daté\ndu 28 novembre 1490. En 1497, Jacopo di Bazzi étant décédé,\nson fils s'en alla chercher fortune à Milan. Fut-il un élève direct\nde Léonard ? Aucun document ne permet de l'affirmer, mais\nl'influence léonardesque est tellement évidente chez le Sodoma\ndès ses premières œuvres, qu'il n'est guère permis d'en douter.\n Il avait 24 ans lorsqu'il vint s'établir à Sienne.\n    On ne connaît, de lui, aucune œuvre antérieure à ce moment.\n On ignore de quels titres il put se réclamer pour conquérir la\n faveur des Siennois. Fit-il, comme on l'a supposé, un certain\n nombre de portraits (1) qui lui créèrent les relations utiles à ses\n ambitions? Toujours est-il qu'il paraît avoir assez rapidement\n conquis quelque renommée et que les commandes bientôt\n\n  (1) Quelques portraits sont mentionnés dans l'inventaire de son atelier, fait\nà sa mort. On ne sait ce qu'ils sont devenus. Les seuls portraits que nous\nconnaissions sont ceux des Offices, de Pitti, de la Collection Morelli à\nBergame représentant des personnages inconnus et le portrait si discuté de\nFrancfort.\n"}, {"page_pdf": 616, "page_imprimee": 521, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2509, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                            521\n\n\naffluèrent. La première œuvre (1) qu'on puisse dater avec quel­\nque certitude (1502) est la Déposition de Croix qui est actuel­\nlement au Musée de Sienne, et fut peinte pour la chapelle\nGinozzi dans l'église Saint-François. Le groupe formé par la\nVierge évanouie soutenue par deux saintes est de toute beauté;\nlorsque vingt-cinq ans plus tard, en pleine possession de son\ntalent, le Sodoma retracera une scène analogue dans la fresque :\nSainte Catherine recevant les stigmates, il n'ira guère au delà.\n   L'année suivante, le Milanais Pallavicini, abbé général des\nOlivétains, le chargeait de décorer l'église Santa Anna in Creta,\nprès de Pienza. Patronage fructueux, puisque le successeur de\nPallavicini, l'abbé Giroldi, chargea, en 1505, le jeune peintre\nde continuer, dans le cloître de Monte Oliveto Maggiore, la\ndécoration commencée par Signorelli.\n   L'œuvre était considérable et le Sodoma l'entreprit avec une\nfougue toute juvénile. Il la mena rapidement à bonne fin. Aucun\nmaître siennois du XVe siècle n'a laissé une pareille série de\ngrandes fresques. Aucun, non plus, ne se serait contenté d'une\nexpédition aussi prompte et aussi superficielle. Qu'il y a loin de\nleur intimité pénétrante, si quintessenciée, si parlante à l'âme,\nde tout cet art condensé et pieux, à l'aisance abondante et simple\ndu facile décorateur ! Le sentiment grave des précurseurs a fait\nplace à une fécondité frivole et l'ensemble de ces bavardages\nlaisse plutôt une impression décevante. L'austérité n'était pas\nle fait du Sodoma, et la vie de saint Benoît ne fut pour lui qu'un\nprétexte à déployer sa verve narrative et pittoresque. Encore\ncelle-ci est-elle courte, et l'uniformité des habits monacaux la\nparalyse déplorablement. On sent l'effort pour donner aux frocs\nblancs un certain agrément de diversité, mais le peintre n'y\nréussit point toujours. Il a alors recours aux inventions les plus\nimprévues, dans le Miracle du Tamis brisé, il relègue le miracle\nà l'arrière-plan et se représente lui-même, en pied, revêtu d'un\ncostume magnifique (2) et accompagné de ses bêtes fami-\n\n\n  (1) Mme la comtesse Priuli cite une Madone, dans la Collection Richter, à\nLondres, qui viendrait de l'église Saint-François de Sienne et daterait de 1501.\n  (2) C'était le costume seigneurial d'un gentilhomme entré au couvent; on\nen fit don au peintre qui en fut puérilement si fier qu'il imagina incontinent\nde se portraiturer en ce fastueux équipage.\n"}, {"page_pdf": 617, "page_imprimee": 522, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2295, "texte": "522                            DURENDAL\n\n\n\nlières (1); dans l'histoire du méchant Fiorenzo, il choisit l'épi­\nsode des courtisanes introduites dans le couvent et peint, aux\nmurs du cloître, un groupe de jeunes femmes élégantes et\nlascives, en des toilettes gracieuses de gazes légères qui laissent\nvoir leurs corps charmants. Il paraît même qu'il les avait\nfaites complètement nues ; cette fantaisie ayant paru exces­\nsive aux religieux, il fut prié de les vêtir de ces parures dia­\nphanes...\n   Les plus enthousiastes admirateurs du Sodoma ont renoncé\nà admirer les diverses fresques où sont représentés des religieux.\nElles sont, en effet, bien peu intéressantes et, sans certains\ndétails agréables, on pourrait les négliger tout à fait. Les anec­\ndotes illustrées sont pour la plupart de celles dont le caractère\nenfantin ne pouvait être exprimé que par beaucoup de simpli­\ncité et de candeur. Et le jeune Sodoma en manquait totalement.\nSes moines sont quelconques, dans des paysage sans air et sans\nnaturel, et le sujet a besoin d'un commentaire pour être\ncompris.\n   Mais, dans les scènes où il peut décrire la vie contemporaine,\nanimer l'existence élégante et pittoresque de l'époque, Sodoma\nest plus à l'aise et son caprice arrive à d'heureux résultats :\ntelles, par exemple, les fresques représentant Saint Benoît quit-\ntant la maison paternelle, la Rencontre de saint Placide et de saint\nMaur, les Courtisanes au couvent et l'Incendie du Mont Cassin. On\ntrouverait, dans ces épisodes brillants, maints souvenirs de la\ndécoration que Pinturricchio venait de terminer pour la\nLibreria de la Cathédrale, à Sienne. Il est permis de croire que\nle Sodoma s'en inspira, en y ajoutant la souplesse et la grâce\nde son éducation lombarde.\n   On a remarqué que les fresques des coins étaient sensible­\nment mieux soignées que les autres; — c'est qu'elles étaient\npayées à un prix supérieur, et que, comme le dit Vasari, ce\npeintre prodigue aimait à accorder sa musique aux sons des\nécus. Il suo pennello ballava seconda il suono dei danari.\n   Dans la monotonie de ces décorations, il y a toutefois des\ndétails charmants. Et certaines figures de femmes ou d'adoles­\ncents sont bien séduisantes. Elles sourient d'un sourire déli-\n\n\n (1) Des blaireaux, un cygne, un corbeau qu'il avait apprivoisés.\n"}, {"page_pdf": 618, "page_imprimee": 523, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2423, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   523\n\n\ncieux, mais connu. Où donc l'avons-nous vu déjà évoquer la\ntendresse et l'inquiétude? D a n s les tableaux, les portraits, les\ndessins du Vinci. Oui, c'est bien là le mystérieux sourire, de\ntelle sorte qu'en somme ce que nous trouvons de plus admi­\nrable ici n'est que l'écho atténué, affadi, du grand maître dont\nle Sodoma s'était habilement approprié certaines manières\ncaractéristiques.\n   Il peignit encore à Monte Oliveto un Christ à la colonne, un\nChrist portant sa croix, un Couronnement de la Vierge, où l'on voit\nse définir un t y p e de Christ douloureux et bellâtre qui, après\navoir été adopté par les Bolonais, iera les délices de l'imagerie\npieuse.\n   E n 1507, Sodoma se lia avec le grand banquier romain Chigi\nqui était d'origine siennoise et celui-ci le présenta au pape\nJules I I , chaleureusement sans doute, puisque la décoration de\nla C h a m b r e de la Signature, au Vatican, lui fut confiée. Il en\npeignit le plafond. Mais soit qu'il impatienta son protecteur par\nses excentricités et ses exigences, soit tout simplement que son\ncrédit fut éclipsé par la gloire naissante de Raphaël, le pape\ndonna définitivement à ce dernier la C h a m b r e de la Signature,\navec permission d'effacer l'œuvre du Sodoma.\n   Raphaël n'en fit rien. Il conserva les grotesques et les\nencadrements dont Sodoma avait orné les voûtes et repeignit\nseulement l'intérieur des panneaux. Les critiques rapportent ce\ntrait avec attendrissement, à l'honneur de l'un et de l'autre;\nq u a n t à moi, je ne peux pas oublier que le jeune Raphaël n'était\npas si respectueux de l'œuvre de ses devanciers et que, dans ce\nmême Vatican, il n'hésita pas à détruire des fresques de Piero\ndella Francesca qui étaient beaucoup plus intéressantes sans\ndoute que ce qu'il mit à la place. D'autre part, cette estime de\nRaphaël pour Sodoma n'a rien de bien décisif; ces deux banali­\nsateurs étaient faits pour se comprendre. Et, au surplus, cette\nestime est-elle bien démontrée? Morelli a soutenu que le person­\nnage que Raphaël avait représenté dans l'École d'Athènes, à côté\nde son portrait, était non pas le Pérugin, mais Sodoma. Cette\nopinion est loin d'être partagée par tous.\n   E n 1510, Sodoma revient à Sienne et y épouse la fille large­\nment dotée d'un aubergiste : Béatrice di L u c a di Galli. Il en\neut deux enfants, un fils auquel il donna le prétentieux prénom\n"}, {"page_pdf": 619, "page_imprimee": 524, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2519, "texte": "524                          DURENDAL\n\n\n d'Apelles et qui mourut en bas âge, et une fille, Faustine, qui\n épousa, par la suite, un peintre architecte peu notoire, élève du\n Sodoma, Bartolommeo Neroni, dit Riccio.\n    Quelques années plus tard ( 1 5 1 3 ) , Sodoma fut rappelé à Rome\n par le banquier Chigi. Celui-ci venait de faire construire la villa\n Farnésine et avait chargé de la décoration intérieure les plus\n célèbres artistes du temps. On était alors, à ce moment unique\n de l'histoire, où les dieux anciens semblaient ressusciter, où les\n âmes semblaient enivrées d'avoir retrouvé la beauté grecque,\n où un épanouissement prodigieux des activités humaines arri­\n vait à concilier l'amour de la vie avec l'idéalisme le plus élevé.\n Instant furtif. Apogée qui devint vite un déclin. Raphaël,\n Michel-Ange, Léonard étaient à Rome. Sodoma réussit, malgré\n ces voisinages formidables, à se faire apprécier. A la Farnésine,\ndans une chambre à coucher du premier étage, il peignit :\nRoxane et Alexandre, la Famille de Darius, Vulcain dans sa forge, —\net peut-être Alexandre et Bucéphale. Rio parle avec dédain de ces\nœuvres païennes, mais d'autres critiques en ont fait un éloge\nsans réserves. Je n'ai pu les voir et ne les connais que par des\nphotographies.\n   Il semble bien que le peintre s'y soit surpassé. Une évocation\nde ce genre convenait mieux que des scènes ascétiques à son\ngénie souple et pompeux. Il a pu, en pleine fantaisie, imaginer\nen de nobles ordonnances de paysages, d'architectures, de vête­\nments et d'attitudes, des personnages princiers qui n'avaient\nrien autre à exprimer que du luxe, de l'élégance et de la beauté.\nLa double influence de Raphaël et de Léonard est manifeste et\nl'habileté avec laquelle le Sodoma sut s'assimiler leur manière\nest telle que pendant longtemps certains de ses dessins ont été\nattribués à l'un ou l'autre de ces maîtres. Pour quelques-uns\nencore, l'authenticité est discutée. M me la comtesse Priuli note,\npar exemple, les dessins des Uffizi, de l'Albertine, de la collec­\ntion Esterhazy, à Budapest et d'Oxfort, qui ont été ou sont\ndonnés à Raphaël, comme étant des études pour Roxane. De\nmême, divers dessins pour une Léda (à Weimar, à Chatsworth,\nà Windsor), généralement attribués à Léonard de Vinci seraient\ndes études pour la Léda de la galerie Borghese, peinture origi­\nnale ou bonne copie ancienne d'une peinture de Sodoma. On\npourrait citer d'autres exemples de contestations du même genre\nentre les critiques les plus autorisés. On a ainsi restitué au\n"}, {"page_pdf": 620, "page_imprimee": 525, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2376, "texte": "               SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                    525\n\n\nSodoma la très léonardesque Sainte Famille de la Brera et la\n Vierge de Bergame, attribuées jadis à Léonard, mais, d'autre\npart, Müntz proteste vivement contre la prétention de Morelli\nd'enlever à Léonard la Madone de Vaprio. Nous nous garderons\nbien d'oser avoir un avis sur des questions aussi controversables,\nquand des personnages de cette importance ne peuvent parvenir\nà s'accorder.\n   Tenons seulement pour acquis que le Sodoma réussissait\nremarquablement le pastiche de Léonard — et ce ne sera point\nun mince éloge, en somme.\n   Le Sodoma quitta Rome pour Piombino, dont le prince\nl'avait appelé, probablement sur la recommandation de Léo­\nnard. Il n'y resta guère et vint, avec une lettre d'introduction\n(18 juin 1515) de ce seigneur pour les Médicis, à Florence,\npour les courses de chevaux (1). C'était, nous l'avons vu, une de\nses distractions favorites. En 1513, il avait pris part au fameux\n« palio », les courses traditionnelles qui se sont continuées à\nSienne jusqu'à nos jours. Un de ses chevaux lui venait du sieur\nAgostino de Bardi et il l'avait acquis contre la promesse\n(9 novembre 1513) de décorer la façade de sa maison. Cette\ndécoration, déjà ruinée du temps de Vasari, n'existe plus\naujourd'hui. Son passage à Florence est marqué par une Cène au\ncouvent de Monte Oliveto.\n   De 1515 à 1518, le Sodoma paraît avoir séjourné à Sienne.\nDeux anges en bronze lui furent commandés (7 novembre 1514)\npour la cathédrale, ce qui nous indique qu'il s'adonnait aussi à\nla sculpture; toutefois, nous ne savons si ces anges furent jamais\nexécutés et nous ne connaissons point d'oeuvre sculptée qui\npuisse lui être attribuée. Il accomplit deux décorations impor­\ntantes, l'une pour le couvent de Saint-François, l'autre pour\nl'oratoire de Saint-Bernardin. De la première il ne reste plus\nque le fragment transporté au musée : le Christ à là Colonne; et\nquant à la seconde, pour laquelle il fut assisté de Beccafumi et\nde Pacchia, il faut la voir, après quelques oeuvres des maîtres\nduXVesiècle, pour se rendre compte de la rapidité de la trans­\nformation du goût à cette époque, et comment à un art profond,\nérnu et concentré, succéda brusquement un art superficiel,\nsoufflé et théâtral, non sans élégance ni noblesse pourtant.\n\n (1) Ce fut à l'occasion de ces courses qu'il reçut son surnom.\n"}, {"page_pdf": 621, "page_imprimee": 526, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2308, "texte": " 526                              DURENDAL\n\n\n   On date de l'année 1518 La Lucrèce (1), qui plut tant au pape\n Léon X, qu'il en nomma le peintre chevalier du Christ. Ces\ndistinctions honorifiques étaient assez prisées par le Sodoma\nqui, quelques ans plus tard, fut créé comte palatin par l'empe­\nreur. A le juger sur ces détails, il paraît avoir été un assez vani­\nteux personnage, et l'homme mûr continue l'attitude de jeune\nhomme, qui mettait tant de joie à se parer à Monte Oliveto de\nla défroque du seigneur entré au couvent.\n   Entre les années 1518 et 1525, on ne trouve plus de trace du\nséjour du Sodoma à Sienne. En revanche, des documents\nlaissent croire qu'il se rendit à Mantoue, à Ferrare ou à\nReggio. On ne sait rien de précis sur ces sept ans de sa vie,\net Morelli a supposé que le peintre était retourné en Lom­\nbardie.\n   Il revient à Sienne en 1525 pour y rester près d'un quart de\nsiècle, jusque sa mort. Et coup sur coup, en pleine maturité de\nson talent, — il approchait de la cinquantaine, — il produit des\nœuvres maîtresses : le Saint Sébastien, Jésus aux Limbes, la Vision\nde sainte Catherine.\n   Le Saint Sébastien est une bannière peinte des deux côtés pour\nla Confraternité de Saint-Sébastien in Camollia (2) et qu'on\npromenait dans les cérémonies solennelles et par les temps de\npeste. Elle est conservée maintenant aux Offices de Florence,\ndont elle est un des joyaux les plus estimés.\n  Jésus aux Limbes est une des trois fresques peintes pour la\nCompagnie de Santa Croce. Elle se trouve actuellement, avec\nGethsemani, au Musée de Sienne, tandis que la troisième, le\nCalvaire, très abîmée, a été transportée au Monistero, aujour­\nd'hui Villa Griccioli.\n  L''Evanouissement de sainte Catherine, enfin, est à Sienne, dans\n\n\n   (1) On connaît actuellement trois Lucrèce, à Turin, à Hanovre, à Ham­\nbourg. Aucune n'est considérée par la critique comme étant celle qui charma\nLéon X.\n   (2) Le contrat est du 3 mai 1525. M me Priuli raconte qu'on avait promis au\npeiiitre 20 ducats, mais que, se trouvant insuffisamment payé, il réclama un\nsupplément d'honoraires. On s'en rapporta à l'arbitrage d'un barbier, Antonio\ndi Pasquino, probablement expert en matières esthétiques, qui donna raison\nà l'artiste. La Seigneurie lui accorda 6 ducats de plus et le Chapitre en ajouta\n4 autres.\n"}, {"page_pdf": 622, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   527\n\n\nla chapelle consacrée à cette sainte, dans l'église Saint-Domi­\nnique. Elle fait partie d'un ensemble comprenant la Prière de\nsainte Catherine, la Sainte sauvant L'âme d'un condamné, avec une\nVierge et un Christ apparaissant, des architectures et des amours\ndans le goût mondain de la Renaissance à son apogée.\n    Dès cet instant, son œuvre est complète, et ce qu'il y ajoute\ndésormais est accessoire. On peut, sans lui faire grand tort,\nnégliger les fresques dont il décora, de 1529 à l537, le Palais\nPublic, et ses œuvres de Pise (vers 1542), qui paraissent avoir\nété les dernières. Sa vieillesse semble avoir été assez sombre,\nsurtout si on la compare aux éclatants succès de ses débuts, et\nc'est à l'hôpital de Sienne que, misérable, abandonné, il vint\nmourir en 1549.\n    Après avoir ainsi relaté ce qu'on sait de la vie du Sodoma,\nessayons de former sur son œuvre un jugement équitable. Il\njouit de la faveur générale de la critique et des historiens d'art.\nCertains, et Müntz notamment, n'ont pas hésité à le placer très\nhaut.\n    « Tel quel, avec toutes ses lacunes, son œuvre n'en occupe\npas moins le premier rang, entre celui de Léonard, d'une part,\ncelui du Corrège, d'autre part. Où chercher le secret de la fasci­\nnation qu'exercent ses peintures? Avant tout, dans son coloris\nsi suave et si vibrant (le maître de Verceil l'emporte sur ses\nconfrères milanais par la franchise et l'éclat de certains tons,\nnotamment les bleus); en second lieu, dans ses figures si belles,\nsi poétiques, si touchantes. »\n    J'ai peine à m'associer à ces louanges. La couleur du Sodoma\nest souvent dure, sèche, criarde; ses bleus sont aigres et sans\n distinction; que nous sommes loin, avec lui, de l'harmonie\n chaude et sobre des grenats et des rouges, des orangés et des\n ors qui avait si longtemps été la marque de l'école siennoise.\n Quant à ses figures, je ne puis admettre, avec Müntz, que le\n Sodoma ait créé un type de beauté à lui propre. Au contraire,\n il est, de tous les maîtres de ce temps, un de ceux dont la per­\n sonnalité est la plus ondoyante et la plus effacée. Son habileté\n prestigieuse lui permet d'attrapper toutes les formules des autres;\n mais il est toujours impuissant à exprimer une vision originale.\n Je relis, le panégyrique de Miintz et je trouve le Sodoma succes­\n sivement rapproché de Léonard de Vinci, de Signorelli, de\n"}, {"page_pdf": 623, "page_imprimee": 528, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2518, "texte": "528                         DURENDAL\n\n\nPérugin,de Pinturricchio, de Mantegna,de Raphaël, du Guide,\nde Dürer, du Corrège, e t c . . Concluons, tout au moins, de cette\nmultiplicité d'analogies avec des maîtres aussi différents, que le\nSodoma ressembla trop à d'autres pour avoir un a.ccent bien\npersonnel. Je lui reproche donc tout d'abord de manquer de\nsaveur propre, de ne m'apprendre rien que je ne sache déjà; en\nses jours les plus heureux, dans ses créations les plus char­\nmantes, il ne réussit qu'à me rappeler Léonard.\n   Mais la parenté n'est que superficielle. C'est une similitude\nd'aspect, ce n'est pas une similitude d'âme. Chez le Sodoma, il\nn'y a pas d'âme. Les personnages plaisent par l'amabilité de leur\nsourire, la souplesse de leur mouvement, la grâce de leur atti­\ntude, mais ils n'évoquent aucune émotion profonde, aucun\nsentiment élevé. Ils sont d'une beauté ronde, un peu fade,\ndouceâtre qui doit conquérir d'emblée les cœurs sensibles et\nvulgaires. La verve de l'artiste à les assembler est abondante et\nparfois pittoresque ; mais elle n'a point de ces trouvailles\nexquises des vieux maîtres, et elle se contente trop souvent d'un\neffet théâtral. Rien dans son œuvre ne paraît avoir été observé\ndans la nature; tout, au contraire, est imaginé, composé,\narrangé avec le souci de parer et d'embellir, de donner de la vie\nune interprétation conventionnelle. Il est donc aussi peu réa­\nliste que les précurseurs ; il leur est inférieur sous le rapport de\nl'originalité, de la sincérité, de la conviction; il les égale par­\nfois pour le charme et l'élégance ; où il les dépasse vraiment,\nc'est dans son étude de la forme humaine, dans ses figures nues.\nSon Eve dans la Descente aux Limites, son Christ à la Colonne,\nson Saint Sébastien en sont trois exemples admirables. Les trois\ncorps, le corps souple et harmonieux de la jeune femme, le\ncorps robuste et palpitant de l'homme-Dieu, le corps délicat de\nl'adolescent martyr sont trois triomphes de chair, trois beautés\nqu'on ne pouvait imaginer avec cette plénitude dans la grâce\navant que le monde n'eut réappris par les statues grecques\nretrouvées, la splendeur du nu.\n   Le Saint Sébastien est maintenant au Musée des Offices. De\ntoutes les représentations qu'on fit de ce saint, souvent invoqué\ncontre la peste, elle est une des plus populaires. En un paysage\nagréable et spacieux, le saint est debout, nu, le corps percé\nde flèches, attaché à un arbre et abandonné de ses bourreaux.\nC'est l'instant eu tout son être tressaille, où l'agonie com-\n"}, {"page_pdf": 626, "page_imprimee": 529, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2479, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   529\n\n\nmence, où, dans la suprême douleur de la chair torturée, s'an­\nnonce la suprême allégresse des récompenses célestes. Ses\ngrands yeux mouillés de larmes lui laissent voir l'ange descen­\ndant des nuées pour le bénir et le couronner. Il est délicieuse­\nment beau, d'une beauté efféminée et conventionnelle et bien\nqu'il n'émeuve pas beaucoup, il plaît et attendrit.\n   L'Eve et le Christ sont à Sienne et ont inspiré à M. P . Bourget\nces lignes éloquentes :\n   « Je ne suis pas venu contempler de nouveau les sévères pri­\nmitifs siennois, d'autant plus que j'aperçois le torse du Jésus lié\nà la colonne, et je reconnais le coloris ardent du Sodoma dans ce\nfragment de fresque où il a réalisé le paradoxe de donner une\nspiritualité à la souffrance physique. Ce buste, modelé avec une\nmerveilleuse science d'anatomie, palpite d'une douleur qui\npense. Ce qui s'exhale par la bouche ouverte, du visage, par les\nyeux où flotte une ivresse, c'est la volupté mortelle du martyre.\nLa couronne d'épines ne ceindrait pas ce front de ses pointes\nsanglantes, que je reconnaîtrais le Christ, « mon Christ », comme\nsoupire, avec un si tendre désespoir, le Faust de l'Anglais Mar­\nlowe, à la splendeur de cette agonie.\n   » Et c'est le Christ encore qui, ressuscité maintenant et dans\nune fresque toute voisine, descend aux Limbes regardé par\ncette Eve, dont la création suffirait seule à la gloire du maître.\nIl entre donc dans cette région des vagues ténèbres, le Seigneur,\net courbé sur les âmes, il les tire une à une de la nuit profonde.\nQuel est ce jeune homme étonné qu'il prend à lui d'une main\nsi douce? Ah! si ce n'était Abel, l'enfant assassiné par le pre­\nmier meurtrier, ni Adam, ni Eve, qui sont debout dans le coin,\nne le regarderaient de ce regard. Le père tient ses bras croisés,\nmais rudement, comme un ouvrier bien las d'avoir gagné son\npain à la sueur de son front. Eve croise ses bras aussi, des bras\nparesseux qui s'achèvent en des mains fines et inhabiles au\nlabeur. La grâce de son jeune corps, ses cheveux épars sur ses\nmolles épaules, son front et sa bouche sans un pli, l'ovale de\nses joues sans une ride la montrent pareille à la Vierge qu'elle\nfut dans le jardin de l'Eden et avant le péché. Le Sauveur en\nla ressuscitant lui a rendu sa beauté première, mais non pas son\nâme d'alors, car ses yeux ne contempleraient pas ainsi le réveil\nde son fils Abel, si elle ne se souvenait pas de l'avoir tant\n"}, {"page_pdf": 627, "page_imprimee": 530, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2497, "texte": "530                         DURENDAL\n\n\npleuré, si elle ne songeait pas à l'autre, au coupable vers qui le\nSauveur ne se penchera jamais. Le ravissement d'une âme\nrachetée, la mélancolie de l'irréparable regret, l'étonnement du\nbonheur après tant de larmes, le sérieux du repentir après tant\nde responsabilités semblent flotter avec les cheveux dénoués sur\nce visage délicat et triste. Je dis qu'ils semblent, n'ignorant pas\nles réserves faites par les esthéticiens d'aujourd'hui sur une\ninterprétation toute sentimentale comme celle-ci, et qui prête\naux peintres des idées qu'ils ne se sont pas formulées certes avec\ncette netteté. Mais, pour les avoir pensées en peintres, ne les\nont-ils pas pensées? Quand bien même celui-ci n'aurait voulu\nreprésenter dans cette figure où je démêle le trouble profond\nd'une Eve sauvée, qu'une belle jeune femme nue dans une atti­\ntude de réserve pudique, pourquoi n'aurait-il pas mis dans cette\nfigure plus qu'il n'a cru y mettre, du moment qu'elle peut suggé­\nrer à un passant ce qu'elle me suggère?... »\n   Pourquoi? Tout simplement parce que dans son œuvre si\nnombreuse, jamais le Sodoma ne paraît avoir eu des intentions\nsi subtiles et si complexes. Mais il ne faut jamais refroidir un\nenthousiasme et je m'en voudrais de discuter ce qu'il peut y\navoir de trop littéraire dans l'interprétation de M. Bourget.\nPeut-être aussi suis-je injuste en me refusant à partager toute\nson admiration, et me laissé-je écarter du Sodoma par ma répul­\nsion pour les écœurantes figurations d'Eves et de Christs qu'avec\nune inspiration moins pure, mais analogue, nous ont fabriquées\ndepuis avec une inlassable fécondité, l'école bolonaise, les\nacadémies de tous les pays, les usines à images ou statues\npieuses contemporaines? .\n   Une fois, une seule fois, le Sodoma réussit à exprimer un\nsentiment profond, avec une noblesse telle qu'il atteignit à un\naccent de véritable grandeur. Ce fut aux murs de la Chapelle\nSainte-Catherine, à Saint-Dominique de Sienne. J'aime peu les\ncolonnes Renaissance d'une architecture trop riche, j'aime peu\nle fouillis sans harmonie des personnages, dans la scène du\nsupplicié, j'aime peu le Christ, qui lourd et soufflé, cabotine\ndans les cieux, mais l'évanouissement de la Sainte entre ses\ndeux compagnes est une merveille auguste. Les visages sont\nbeaux, d'une beauté délicate, grave et candide; ils laissent\nparler les âmes et content l'angoisse, lacompassion, l'inquiétude;\nles mouvements sont d'une rare justesse et d'une science con-\n"}, {"page_pdf": 628, "page_imprimee": 531, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2416, "texte": "                 SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                              531\n\n\nsommée; les plis des robes sont harmonieux, sobres et éloquents;\nla scène entière est tragique et touchante et s'impose d'emblée,\nà la mémoire, parmi les souvenirs qui ne s'oublient plus.\n   Bref, pour conclure et apprécier une production aussi inégale,\nje ne crois pouvoir mieux faire que de citer l'appréciation de\nM me Lucy Olcott, l'écrivain le plus récent de l'art siennois, qui\nsemble inaugurer une réaction contre l'engouement excessif\nexcité par le Sodoma. « Le peintre qui exerça la plus grande\ninfluence sur les artistes de Sienne (au début duXVIesiècle) fut\nSodoma, le plus surfait de tous les artistes. On a peine à com­\nprendre comment l'œuvre de ce peintre reçut de si extravagantes\nlouanges, et cela même de la part de critiques d'ailleurs avisés.\nHautement doué par la nature, Sodoma prodigua ses talents au\npoint que ses compositions, invariablement non soignées en\nquelque degré, manquent presque toujours de cette dignité de\nsentiment qu'on trouve chez tout artiste vraiment grand. La\nplus haute louange qu'on puisse faire de ses médiocres produc­\ntions est qu'elles sont du Léonard affaibli. Sa facilité\nd'exécution, sa douceur longuement délayée, sa sentimentalité\nexagérée, sa couleur à effets, sa constante répétition de types\nefféminés ne pouvaient manquer, néanmoins, de lui attirer cette\nfaveur générale que la possession de semblables qualités assure\ntoujours. Mais l'œuvre ne doit pas être entièrement condamnée,\net Sodoma apparaît comme d'excellente qualité dans les pein­\ntures de Roxane et d'Alexandre, à la Farnésine. Son (1) portrait\nd'une dame, à l'Institut Stadël, à Francfort, montre aussi ses\npossibilités de grand artiste. Si Sodoma avait continué à pro­\nduire des œuvres comme celles-là, et comme une partie de la\nfameuse fresque de Sainte-Catherine, à Saint-Dominique, le\nmonde aurait pu être riche d'un grand peintre de plus...»\n  Autour de Sodoma, mais éclipsés par sa gloire, il y eut encore\nquelques peintres notables à Sienne (2), Beccafumi (1485-1551),\nBaldassare Peruzzi, Matteo Balducci (1481-1537), Girolamo del\nPacchia (1477-1535) et le Pachiarotto (1474-1540) qui a une\n\n\n   (1) L'authenticité de ce portrait est très discutée et pour ma part, j'ai peine\nà y reconnaître un Sodoma.\n   (2) On trouvera la liste des œuvres de ces peintres d a n s BERENSON, Central\nItalian Painters.\n"}, {"page_pdf": 629, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 512, "texte": "532                        DURENDAL\n\n\nsi charmante Visitation au Musée de Sienne. Il eut aussi quel­\nques élèves, mais à partir du milieu du XVIe siècle, tout cela\ndevient si banal, si fongible, si misérable qu'on peut, en vérité,\nconsidérer la magnifique lumière que l'école de Sienne avait\nallumée pendant près de trois siècles sur l'Italie pour l'emer­\nveillement à jamais des âmes artistes et pieuses, comme défini­\ntivement éteinte et morte !\n\n                                              JULES   DESTRÉE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison09-002", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 533, "page_fin": 533, "titre_corps": "Petits poèmes : Chemin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Francis de Miomandre", "ancre_debut": "Petits Poèmes Chemin A Ch. 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VAN LERBERGHE.\n\nNous sommes partis tous deux\nUn matin d'espoir et d'avril\nPar un chemin       mystérieux\nD'illusion, d'ennui et d'exil.\n\nIndiscernable était le but\nAu bout de la route rude et abrupte,\nMais nos mains s'étreignaient en un geste\nDe ténacité et de promesse.\n\nAu sommet nous n'avons      rencontré\nQu'un arbre foudroyé\nOù pendait, pour apaiser notre ardeur,\nLe spectre d'un fruit de succulence et de         splendeur,\n\nCelui de la science, ou de    l'orgueil,\nOu de la luxure, peut-être,     encore.\n\nAh! entre nos doigts    découragés\nCe fruit qui ne fut que cendre et deuil\nAllons-nous le laisser tomber\nOu le presser, dans un désespoir morne,\nEntre nos lèvres réunies, jusqu'à la mort?\n\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison09-003", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 533, "page_fin": 534, "titre_corps": "Petits poèmes : Nocturne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Francis de Miomandre", "ancre_debut": "Nocturne A Cl. 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L'automne au doux front maternel les\n                  regardait. L'automne aux bras pliants d'or et de\n                  fruits s'amusait de leur jeu...\n   De Cintra, par la montagne, je gagnais un petit village, où\nallait se tenir une foire singulière, — la foire aux fiancés. Il conve­\nnait de prendre le chemin le moins banal pour s'y rendre. Et\nc'est pourquoi je suivais le sentier de' cette lande couverte de\npierres volcaniques, de bruyères et de genêts. Le soleil semblait\ny fondre comme du miel tous les parfums des fleurs. Des\nsouffles mutins soulevaient les chèvrefeuilles. Et les brises enfi­\nlaient des chansons à toutes les aiguilles des pins.\n   Il faut savoir ce qu'est le soleil pour ce pays, en octobre\nsurtout, alors qu'il penche dans le déclin général, et que tout\nse hausse vers lui pour le retenir, les hortensias et les géraniums\népuisés, les arbousiers criblés de baies pourpres, les châtai­\ngniers d'or et les vignes vierges qui s'ouvrent les veines le long\ndes murailles. Quand alors on regarde devant ou derrière soi,\ndans chaque pli du terrain, comme à chaque coin du ciel, on\ncroit découvrir un trésor de paix et de joie...\n   Or, en marchant ainsi, j'arrivai à Barcarena.\n   Les chemins, qui conduisent à ce petit pays, étaient aujour­\nd'hui trop étroits, trop labourés d'ornières profondes pour la\nfoule des gens et des véhicules qu'ils amenaient de tous côtés.\nTous les sentiers de la montagne y vidaient les gars, qui descen-\n"}, {"page_pdf": 633, "page_imprimee": 536, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2266, "texte": "536                        DURENDAL\n\n\ndaient le bâton ferré à la main. Leur bande était précédée d'un\nmandoliniste. En bras de chemise, ils portaient la veste accro­\nchée à l'épaule. Une ceinture amarante serrait leur pantalon\nnoir, étroit du genou et large du pied. Un bonnet de laine verte\nleur tombait sur l'oreille. Les charrettes passaient au galop de\nleur petit cheval. Des aveugles se rangeaient, leurs instruments\nde musique en bandoulière, regardant de leur regard blanc. Des\nmules recevaient des coups de trique. Et des voix injuriaient\nles ânes. Dans une cariole, qui secouait des vieilles femmes\nvêtues de noir et des jeunes filles en couleurs claires, un de mes\namis villageois criait, claquait, du fouet, excitait bête et gens,\ntandis que le vent remplissait comme des outres les deux man­\nches de sa chemise rose.\n   Tout ce monde s'arrêta dans la rue principale de Barcarena.\n   Descendues de charrette, les femmes entrèrent dans la « mer­\nceria ». On connaît cette boutique. Son enseigne se compose\nd'un fût entre deux drapeaux, autour desquels s'enguirlande le\nnom du tenancier. On y vend du pain, du vin, de l'épicerie et\ngénéralement toute chose. Il y règne une odeur concentrée de\ncale, de pain noir, d'alcool et de pétrole. De nombreux essaims\nde mouches bourdonnent dans la pénombre.\n    Les hommes restèrent dehors, se firent servir du vin sur des\ntables de bois. Ils étaient vieux, usés et causaient avec rudesse.\nD'épais favoris embroussaillaient les joues des plus jeunes. Chez\nceux qui avaient enlevé leur grand chapeau rond à bords plats,\nla peau blanche du front contrastait noblement avec le reste du\nvisage cuit comme une galette.\n   J'en reconnus quelques-uns, braves gens de Cintra, de Col­\n lares, ou bien du pays qui s'étend jusque Mafra et jusque\n Cacem, figures fines et graves qui avaient conservé pure la tra­\n dition moresque. Ensuite, je rejoignis la jeunesse, tout près\n de là.\n    Sur un mur de pierres assemblées sans maçonnerie, une de ces\n grises clôtures qui tracent d'immenses et tristes réseaux à tra­\n vers la campagne portugaise, les jeunes filles étaient assises.\n    — Bonjour, Maria!...\n    — Bons dias Sophia! Com'sta?...\n    — Viva Concessao...\n    Elles répondaient, souriaient, rougissaient légèrement. Les\n"}, {"page_pdf": 634, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2503, "texte": "                     LA FOIRE AUX FIANCÉS                      537\n\ngarçons qui causaient avec elles se retournèrent d'un mouve­\nment brusque, la jalousie plein les yeux. Je m'éloignai dis­\ncrètement.\n    Elles étaient donc là toutes les filles d'alentour, bien vêtues,\nleur chair nourrie comme un fruit et leur peau dorée par le\nsoleil. Elles étaient là, après la moisson et les vendanges,\noffertes par l'automne aux garçons pour la fête dernière de\nl'année. Ainsi assemblées, saines et niaises, elles donnaient un\nsens nouveau aux efforts auxquels s'étaient livrés sur le sol les\nmâles qui les entouraient. Et leurs êtres, bien qu'épais et sans\ngrâce, témoignaient admirablement de l'ordre, de l'harmonie et\nde la beauté.\n     Ces jeunes couples cherchaient donc à s'appareiller pour\n l'œuvre que leur réclamait encore la vie après l'ouvrage qu'ils\n avaient déjà accompli en commun à travers les sillons de la terre.\n Ils apportaient à cette tentative, un peu ridicule à nos yeux, une\n naïveté et une franchise qui finissaient par les rendre supé­\n rieurs. Bien entendu, aucune pensée grossière, rien d'équivoque\n ni de polisson n'atténuait le charme rustique de cette fête\n dyonisiaque. Ceux qui se recherchaient, qui conversaient, puis\n s'éloignaient à deux, n'étaient point d'instables amants. La\n jeune fille qui descendait du piédestal de son mur, offrait une\n  épouse à l'homme qui l'emmenait.\n     Ainsi, sous mes yeux, Maria rejoignit un beau garçon. Depuis\n  l'été, je les avais vus ensemble à la messe du dimanche, aux\n  feux de joie de la Saint-Antoine, de la Saint-Jean et de la Saint-\n  Pierre, à la fontaine et sur l'aire où se décortique le maïs.\n  Souvent aussi le soir, il était venu dans la cour de la belle jouer\n  de la mandoline sous le noyer. Les étoiles et le parfum des\n  citronniers lui faisaient un doux présage.\n      Plus loin, une autre achevait aussi de s'engager. Combien de\n  fois l'avais-je rencontrée celle-là sur le chemin de ma prome­\n  nade, campée sur son âne ! Nu-tête, un corsage noir et une jupe\n  de percale bleue de ciel, elle montait de la plaine vers Cintra.\n   Un jour, je la surpris qui causait avec son galant par-dessus le\n   mur de la maison de son père. Elle lui jetait les fruits d'un\n   vieux figuier, soutenu comme un paralytique. Et son rire s'épa­\n   nouissait entre deux grands pots de géraniums et d'oeillets.\n      A présent qu'elle secoue sa jupe en prenant le bras du jeune\n   homme, je revois avec une extraordinaire précision le décor de\n"}, {"page_pdf": 635, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2448, "texte": "538                          DURENDAL\n\n\n\ncette scène. La colline couverte de vergers avait l'aspect d'un\nparadis terrestre. L'air doux avait le son de la joie. Il semblait\nque toutes les pierres et tous les arbres, et toutes les maisons, et\ntous les hommes criaient qu'ils étaient heureux. Un silence,\ncomme il s'en trouve sous la feuillée et dans le détour inattendu\ndes vallées, régnait cependant. Et dans ce silence, la belle fille\nriait en jetant des figues à son amoureux...\n   Voici encore Margarida, aux beaux yeux noirs, qui était si dis­\ntraite à l'église, qui profitait du moindre bruit, du frôlement de\nchaque nouvel arrivant pour se retourner et chercher son\n« novio » dans la foule.\n   Combien d'autres qui s'aimaient depuis l'enfance, qui avaient\nfait en compagnie les pèlerinages et les fêtes, qui se parlaient\nchaque soir de la fenêtre au chemin, et qui venaient lier ici\nleurs engagements solennels! Je ne dirai qu'un mot de ceux qui\nse trouvaient seuls au rendez-vous. Avec quelque hésitation,\nceux-là aussi bientôt faisaient connaissance, et leurs cœurs,\npareillement déçus, étaient moins longs à se comprendre...\n   Combien cette humanité était touchante dans la sincérité\navec laquelle elle suivait sa loi. Aucune pensée profonde n'avait\njamais creusé son cerveau. Et son cœur était tout entier aux\nsimples besoins. Courbée sur la terre, qui lui gardait son pain,\nson existence se poursuivrait humblement et sans rêves. Son\nbut unique serait de durer. Cette volonté de vivre, au bénéfice\nde qui l'employait-elle? Elle l'ignorait. Son effort obscur et\ndésintéressé en paraissait d'autant plus admirable.\n   Et donc, ces jeunes couples qui ne mangeront peut-être pas\ntous les jours à la mesure de leur appétit, vont fonder une\nfamille. La force de leurs muscles et la sérénité de leur igno­\nrance sourient sur leur visage. S'ils paraissent heureux, n'est-ce\npoint parce qu'ils vont davantage encore se sentir aux prises\navec la vie? Combien la nature a raison de les fêter, et que l'on\naime voir autour d'eux les labours luisants, les alouettes au\npied léger et les genêts en fleurs.\n   Dans l'air un souffle aromatique vibra. Devant moi, la mer\nremplissait l'horizon. A quelque distance, une grève dorée s'ar­\nrondissait comme les bords d'une coupe. L'automne y versait le\nflot bleu, le flot enivrant et salé, le flot de l'Atlantique à la santé\nde ce jour d'hymen.\n                                               HENRY VIGNEMAL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison09-006", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 539, "page_fin": 539, "titre_corps": "Le Choix", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Isi Collin", "ancre_debut": "Le Choix Dans ce jardin d'automne oublié des sentiers", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 636, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1671, "texte": "Le Choix\nDans ce jardin d'automne oublié des sentiers,\nP a r m i les champs, douce oasis ensommeillée,\nNous nous sommes assis sous les sveltes r o s i e r s ;\nE t les fleurs, qu'alourdit la première rosée,\nT e n d r e m e n t dans le soir abaissent vers les nôtres\nLeurs lèvres. Un rayon par les feuilles frémit,\nHésite, puis, glissant d'un fouillis vers un autre,\nSe cache dans la mousse accueillante et parmi\nLes sauges et les buis et la ronce mouillée\nE t jusque dans la haie obscure de l'orée.\n\nUn réveil fugitif effleure le jardin,\nLes viornes ont balancé leurs tiges frêles,\nAu loin un chant de source agonise et soudain\nNos cheveux ont vibré comme au souffle d'une aile.\n\nMais guettant p a r la nuit inquiète la trace\nQue dérobe à tes yeux la fuite du rayon,\nF r è r e , tu veux douter de la brise qui passe,\nMalgré le trouble ami des roses sur nos fronts.\n\nE t sous la lune en blancs frissons dans la feuillée,\nT u devines fuyant vers un fleuve lointain\nDont la voix monotone à toi s'est révélée\nQuelque pâle Ophélie aux voiles de matin.\n\nJ e laisserai le rêve à ton âme d'enfant,\nMon frère, et choisirai dans la tièdeur du vent\nLe parfum préféré dont il but les prémices\nQuand ses fluides doigts penchèrent les calices.\n\nMais suis ta vision et ne crois pas encor\nQue je veuille puiser aux urnes des corolles\nDont la prodigue nuit dispense les trésors,\n— Avec tout le néant aimable des symboles —\nUn souvenir futile ou l'oubli d'un désir.\n\nNon, de toutes ces fleurs mourantes j'abandonne\nLe vol pernicieux et vain pour ne choisir\nQue la candeur des lys qu'étiole l'automne.\n                                                      Isi    COLLIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison09-007", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 540, "page_fin": 556, "titre_corps": "Une belle âme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Vicomte d’Hennezel", "ancre_debut": "Une belle Ame (Roman) Suite IV C'ÉTAIT vraiment un beau vieillard", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 637, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2249, "texte": "Une belle Ame\n                                   (Roman)\n                                     Suite\n\n\n\n\n                                       IV\n\n\n                 C'ÉTAIT vraiment un beau vieillard que Monsieur Miette.\n                        Il s'assit auprès de l'abbé Chanlematin et se mit à lui\n                    parler avec une aisance et une simplicité charmante.\n                    L'âge ne l'avait point enlaidi. Les cheveux d'une blan­\n                    cheur éclatante, le teint reposé, la tête droite et rejetée\n                    en arrière, la poitrine saillante et le geste noble, il donnait\n                    l'illusion, dans le haut fauteuil Louis XIV où il siégeait,\n                    d'un portrait de Bonnat quelque peu solennel.\n                       Certes, Monsieur Miette n'aurait point aimé qu'on\ndiscutât ses manières; il s'étudiait à les rendre pompeuses et simples néan­\nmoins, car il croyait sincèrement qu'en cela consistait la vraie distinction des\ngens du monde, cette distinction si convoitée, si étudiée et acquise au prix\nde si prodigieux efforts! Oui, sa tenue cérémonieuse et ses phrases, où per­\nçait un continuel souci de l'aménité et de la pointe, lui donnaient le vernis\nde l'homme de bonne compagnie, sentencieux et compassé. Mais, malgré\nqu'il en ait, le marchand de champagne, qui sommeillait en lui, se manifes­\ntait souvent par de brusques réveils.\n   C'était principalement lorsqu'il parlait de sa fortune immense et de ses\nbonnes œuvres que le bourgeoisisme de Monsieur Miette apparaissait en plein.\nPar son argent, il acquérait un bien-être luxueux, au milieu de faux objets\nd'art, de meubles dorés, de tentures en peluche et de pendules à sujets tou­\nchants, toutes choses qu'il décrivait avec complaisance, dans les compagnies\net dans les réunions, pour peu qu'on l'en priât.\n   Par son argent encore, il pratiquait la charité d'une façon qui imposait\nvraiment la louange : il n'y avait pas moyen de répandre plus d'aumônes.\n   Madame Vassy tenait Monsieur Miette pour une rare merveille : c'était à\nlui qu'elle avait décidé d'offrir la virginité de Mademoiselle Julie. Lui seul en\nétait digne, car il protestait qu'à son âge et avec sa fortune, il n'épouserait\n"}, {"page_pdf": 638, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3193, "texte": "                              UNE BELLE AME                                 541\n\n\nune femme que pour elle-même et qu'il la prendrait pauvre, de préférence,\nafin de faire servir son argent à une bonne œuvre, en même temps qu'à son\nagrément. Madame Vassy avait mis en avant Mademoiselle Julie. On s'était\narrangé pour la voir plusieurs fois, à son insu, et le veuf gaillard, déjà sérieu­\nsement épris de la vieille fille, comptait maintenant sur ses écus et sur son\nphysique encore agréable pour emporter la place.\n   De l'abbé Chantematin, Madame Vassy et lui avaient convenu de faire un\nallié, bien qu'il se montrât en principe opposé à la combinaison. Monsieur\nMiette n'ignorait aucune des difficultés soulevées par le curé; mais il se réser­\nvait de les tourner, de les éluder ou de les anéantir avec une maëstria digne\nd'un condottiere d'amour. Il importait, en effet, de faire entrer l'abbé dans les\nplans de la petite conspiration, car l'on savait que ses avis étaient toujours\nreligieusement suivis par Mademoiselle Julie. Lui, complice, c'était déjà la\nmoitié de la besogne abattue.\n   « Avez-vous vu, lui demanda Monsieur Miette, la superbe chasuble que\nbrode Madame Vassy pour les missions ?\n   — Je l'ai vue, Monsieur, et je l'ai fort admirée. Le travail est d'un goût\ndélicat et d'une finisse à rendre les fées jalouses.\n   — Oh! oh! s'écria Madame Vassy, voilà que vous devenez complimenteur,\n Monsieur le curé! Où allons-nous?\n   — Les compliments ne sont pas, en effet, mon fort, reprit l'abbé; cela vous\nprouve du moins la sincérité de ceux-là.\n   — Je pensais d'abord, fit Monsieur Miette, que cet ouvrage serait destiné\nà votre église. Vous trouvez, sans doute, que la Propagation de la Foi marche\n sur vos brisées.\n   — Madame Vassy, répondit le curé, travaille avec un zèle infatigable pour\n nos vaillants missionnaires. Mais elle a comblé de ses bienfaits la paroisse et\n nous lui devons les plus beaux ornements de la sacristie.\n   — C'est dire, Monsieur l'abbé, interrompit Monsieur Miette, que vous êtes\n abondamment pourvu de toutes choses et que votre église est en passe de\n devenir une petite cathédrale.\n   — Mon Dieu ! Monsieur, vous savez que les curés s'inquiètent toujours de\n ce qu'ils n'ont pas. Ainsi, mon rêve serait de posséder, pour les grandes fêtes,\n une chape en drap d'or. Mais ce serait une grosse dépense que la fabrique,\n d'ailleurs peu fortunée, ne pourrait, sans doute, pas supporter. J'ai eu un\n instant l'idée de faire une quête pour cette acquisition. Seulement, on ne\n donne plus aux quêtes. Et puis, les fidèles se plaignent de voir circuler trop\n souvent dans leurs rangs le plateau des offrandes. Je renoncerai donc à ma\n chape en drap d'or. »\n    Monsieur Miette, qui écoutait l'abbé Chantematin avec une attention sou­\n tenue, lança vers Madame Vassy un imperceptible coup d'oeil. La brave dame\n comprit et, pour n'avoir l'air de rien, fourragea dans son sac à ouvrage,\n parmi les écheveaux de soie.\n    « Mais, reprit le curé, les embellissements matériels de mon église ne sont\n rien, si l'on considère les embellissements moraux qu'il y aurait à entre­\n prendre. Que dis-je ? les embellissements ! Ce sont bien plutôt des réparations\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3335, "texte": " 542                                DURENDAL\n\n\n  et même des reconstructions qui deviennent urgentes dans cet ordre d'idées.\n     — Est-ce que la population de ce pays-ci est mauvaise? demanda Mon­\n  sieur Miette.\n     — Mauvaise, non. Mais indifférente, versatile et surtout crédule. Les jour­\n  naux libre-penseurs causent un mal énorme à la religion. Ils prêchent tous\n  les jours la morale facile, l'éloignement du devoir, le scepticisme et l'impiété.\n  Leurs leçons, que l'on écoute mieux que mes sermons et que l'on suit à la\n  lettre, produisent des résultats néfastes. D'autre part, la tradition s'en va pour\n laisser la place aux inventions diaboliques du sectarisme moderne et vous\n savez, comme moi, si nos adversaires en profitent pour redoubler d'audace et\n faire triompher partout l'imposture et l'erreur! C'est ainsi qu'ils s'attachent\n spécialement à ruiner l'idée de la famille, base de toute société ; qu'ils entraî­\n nent le père au cabaret et dans les mauvais lieux; qu'ils l'éloignent de son\n foyer et lui font prendre en dégoût ou en dérision ses devoirs de père et ses\n obligations de mari. C'est ainsi qu'ils accoutument l'enfant au manque de\n respect vis-à-vis de ses parents, au mépris de l'autorité paternelle et qu'ils lui\n inculquent, dans leurs écoles sans Dieu, les principes les plus pernicieux. La\n tempérance, l'amour du travail, la probité, la vertu, tout cela manque à la\n fois, non par la faute directe de ces pauvres gens, mais par la facilité avec\n laquelle ils se laissent influencer. Les ennemis de leur âme et de leur bonheur\njouissent auprès d'eux d'un crédit que nous n'avons plus.\n    — Il en est à peu près de même partout, remarqua Monsieur Miette.\n    — Hélas ! fit l'abbé Chantematin. Depuis que la Foi s'en va, les mœurs se\n dépravent et les caractères s'amollissent.\n    — Il faudrait, à de certains moments, dit Madame Vassy, administrer\n quelques vigoureux coups de fouet à ces âmes engourdies. Elles reprendraient\nun peu plus vivement le droit chemin et ne s'en iraient plus, sans but, à la\n débandade.\n    — Vous avez grandement raison, répondit le curé. Une réaction éner­\n gique s'impose. Mais le traitement dont vous parlez exige des spécialistes.\nDans les cas graves, on convoque des chirurgiens en renom qui portent d'une\n main infaillible le fer et le feu. C'est ce dont nous aurions besoin présente­\nment. Souvent l'envie me prend d'appeler ici quelques missionnaires ; leur\nzèle et leur expérience seraient seuls capables de remuer la masse inerte des\npécheurs. Mais une mission est une grosse affaire, que je n'ose pas entre­\nprendre, du moins pour le moment.\n    — Pourquoi reculer? demanda Monsieur Miette. Si le mal progresse tou­\njours, il finira par tout envahir et l'on ne pourra plus l'extirper. Ne vaudrait-\nil pas mieux, au contraire, le couper dans sa racine quand il en est encore\ntemps ?\n    — Ah ! Monsieur, soupira l'abbé, s'il ne m'est pas possible d'acquérir la\nchape en drap d'or dont je vous parlais tout à l'heure, jugez un peu des diffi­\ncultés que je rencontrerais pour organiser cette mission ! Et ce n'est pas autre\nchose qui m'arrête. Sans cela je m'empresserais de fournir à mes paroissiens\nce remède salutaire. Mais songez un peu : j'aurais besoin de deux mission­\nnaires qui resteraient ici pendant quinze jours au moins; je devrais les loger,\n"}, {"page_pdf": 640, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3125, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   543\n\nles nourrir, leur payer leurs frais de déplacement et le prix qu'ils demandent\nordinairement pour prêcher. Cela irait bien à mille francs I Mille francs, c'est\nun capital pour une pauvre paroisse et pour un pauvre curé ! Mille francs,\npensez donc, représentent mon traitement annuel. Je désespère de les trouver\njamais.\n    — Ce n'est que cela! Monsieur le curé, s'écria Monsieur Miette, non sans\navoir consulté du regard Madame Vassy, qui souriait derrière ses lunettes.\nVous procureriez aux fidèles de ce village les bienfaits d'une mission, si vous\naviez mille francs devant vous ?\n    — Oh! bien certainement, Monsieur : le mois prochain la prédication\ncommencerait.\n    — Eh bien I Monsieur le curé, soyez heureux ! Il ne convient pas de priver\nvos ouailles d'un secours spirituel désiré par vous ardemment. Faites venir\nvos missionnaires, je les paierai. »\n    Le bon curé eut un cri, qu'il retint par convenance; mais il se leva, tout\nd'une pièce, pour prendre les mains de Monsieur Miette. L'émotion le serrait\nà la gorge : il fut un temps avant de trouver des mots pour exprimer sa gra­\n titude.\n    « Monsieur, balbutia-t-il, Monsieur, que de reconnaissance... Comment!...\nil serait possible !... Vous pousseriez la générosité jusque-là ! Ah ! je ne saurais\ntrop vous remercier...\n    — Ne cherchez pas à me remercier, interrompit Monsieur Miette. Cette\n offrande est une bagatelle, qui ne vaut même pas qu'on en parle.\n    — Une bagatelle ! comme vous y allez! Je sais bien que votre fortune vous\n permet de dispenser d'aussi magnifiques largesses. Mais c'est là faire un usage\n admirable des biens que vous reçûtes du ciel ! Dieu vous en saura gré, cher\n Monsieur, et vous comblera de ses bénédictions. Ah ! la richesse procure vrai­\n ment des satisfactions agréables !\n    — Pas toujours! Monsieur le curé, pas toujours! répondit Monsieur Miette.\n Elle est, au contraire, une source d'inquiétudes et de soucis. C'est un lieu\n commun que les penseurs et les philosophes aiment à développer et que vous\n avez lu, comme moi, dans leurs ouvrages.\n    La meilleure compensation à ces ennuis, voyez-vous, c'est de répandre le\n bien un peu partout. Je m'y applique, et le peu que je fais me procure — sur­\n tout depuis que j'ai eu le malheur de perdre ma femme — les joies les plus\n douces de l'existence. »\n    L'abbé Chantematin avait écouté cela, en approuvant de la tête chacune\n des phrases sorties de la bouche de Monsieur Miette. L'incidente, qui ter­\n mina la petite profession de foi du charitable millionnaire, lui fit seulement\n dresser l'oreille. Le spectre de l'épouse défunte se dressait là, très à propos,\n pour rappeler qu'on lui cherchait une remplaçante; que Madame Vassy en\n parlait depuis trois jours; que Monsieur Miette n'était venu que pour cela,\n  et que le curé se trouvait pris, malgré lui, dans la confidence, en attendant\n  qu'il le fût dans le complot.\n     Il eut des doutes sur la sincérité de son interlocuteur et son enthousiasme\n  se dégonfla progressivement, comme un ballon d'où l'oxygène s'échappe.\n"}, {"page_pdf": 641, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2902, "texte": " 544                              DURENDAL\n\n\nSerait il tombé dans un traquenard? On parlait d'une femme disparue et\ncette évocation suffisait à éveiller les soupçons de l'abbé Chantematin.\n   « Pour une de perdue, se disait-il, il y en a dix de retrouvées ! Et précisé­\nment Madame Vassy se glorifie d'un mariage quelle croit déjà tout arrangé.\nSi Monsieur Miette n'avait pas parlé de sa femme morte, je n'allais plus\nsonger à sa femme vivante, ou du moins à la personne qu'on lui destine pour\népouse. Ah! mais est-ce que l'on essaierait de m'acheter par des présents ?\nEst-ce que, sous couleur de bienfaisance ou de zèle religieux, l'on tenterait\nd'obtenir de moi des complaisances que je ne veux pas accorder? Tenons-\nnous sur nos gardes et redoutons les gens qui s'avancent vers nous, les mains\nlourdes d'offrandes.\n                       Timeo Danaos et dona ferentes. »\n\n   Monsieur Chantematin, qui sentait peser sur lui les regards combinés de\n Monsieur Miette et de Madame Vassy et qui, d'ailleurs, s'empêtrait de plus\nen plus dans son embarras, ramassa sur une chaise son chapeau et fit mine\nde se disposer au départ.\n   « C'est donc une affaire entendue, déclara Monsieur Miette. Vous convo­\nquerez deux, trois missionnaires et même plus, si vous le jugez à propos.\nVous les garderez auprès de vous aussi longtemps que leur présence sera\nnécessaire et je solderai toutes vos dépenses.\n   — Votre bonté est vraiment inépuisable, murmura presque à voix basse\nl'abbé Chantematin. Je pense que deux prêtres suffiront. Mais il me faut\nprendre des informations, écrire de côté et d'autre, afin de savoir qui l'on\npourra m'envoyer. Cela exige bien quelques jours... oui, une quinzaine... ou\nune dizaine, au moins. Mais nous ne sommes pas pressés, n'est-ce pas?\nAllons, Madame, j'ai abusé de vos instants et je vous demande la permission\nde me retirer. Et vous, Monsieur, soyez assuré, encore une fois, de ma vive\ngratitude. Je me souviendrai de vos bonnes paroles et vos pieuses intentions\nseront, je n'en doute pas, infiniment agréables à Dieu. »\n   Il sortit, suivi de Monsieur Miette, qui l'accompagna jusqu'à la porte.\n   Lorsque celui-ci retrouva Madame Vassy au salon, elle paraissait soucieuse\net dodelinait la tête en face de sa broderie.\n   « Cet excellent curé, dit-elle, est aussi prudent que Nestor et aussi avisé\nqu'Ulysse. Je crois que nous sommes allés trop vite.\n   — Non pas, reprit Monsieur Miette, je crois, au contraire, que nous ne\nsommes pas allés assez vite. Mais attendez un peu : je vais le mener un train\nd'enfer ! »\n\n                                        V\n\n\n   Dans la salle à manger, tendue de vieilles tapisseries des Flandres, le lustre\nen fer forgé répandait une clarté très vive sur la table; les bahuts de chêne\nciré, échoués contre les murs, exhibaient des faïences anciennes de Gien, de\nRouen et de Marseille, à peine caressées par la lumière, presque devinées\n"}, {"page_pdf": 642, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3374, "texte": "                               UNE BELLE AME                                   545\n\nparmi les colonnettes de bois et les rinceaux sculptés. Çà et là une aiguière\nd'étain, ventrue et rebondie, s'éclairait d'un reflet bleu grisâtre, en haut d'un\nmeuble de la Renaissance. Les angles de la pièce s'endormaient dans l'ombre\net toute la joie des bougies jaillissait, au contraire, follement à travers les cris­\ntaux et les fleurs.\n   Solennels, empesés, rogues et lugubres, les domestiques surgissaient der­\nrière les invités, comme des fantômes, porteurs de plats fumants et de sauces\ntremblantes en des vaisseaux d'argent. Ils avaient l'air de surveiller, ainsi\nque des Tantales cependant dédaigneux, le festin auquel ils ne touchaient\npas.\n   Servis par ces mannequins de l'autre monde, les convives ne s'apercevaient\nmême pas de leurs faces raidies par l'ennui et riaient à belles envolées.\n    La comtesse du Bois d'Eclaron avait réuni quelques amis, les meilleure\nd'entre les bons, qu'elle recevait avec son faste accoutumé; car la simplicité\nn'ayant pas droit d'asile en son castel, on y festoyait toujours comme chez\nGamache, ne fût-on que quatre autour d'une nappe.\n   Ce soir l'on était huit, en comptant la maîtresse de la maison, son mari et\nsa fille Annabelle. La comtesse avait à sa droite Monsieur Poulain de Miram­\nbeau, l'archéologue, et, à sa gauche, Monsieur Saint-Martin Ledard, le grand\norateur du parti libéral dans le département. Quant au comte du Bois, il était\nflanqué à dextre de la comtesse douairière de Larquebuse et à senestre de\n Madame Poulain de Mirambeau. Aux extrémités de la table et se faisant\nvis-à-vis, le comte de Larquebuse, fils de la douairière et Mademoiselle Anna­\nbelle, se regardaient, suivant l'expression de cette dernière, comme deux\nchiens de faïence.\n   Elle ne s'amusait pas, Mademoiselle Annabelle! Son seul bonheur eût été\nde passer au crible son prochain, en compagnie de son cher ami Monsieur\nThéodore de Larquebuse et voilà que toute une table d'ancêtres les séparait!\nEt ce qu'ils étaient assommants, malgré leurs rires, ces vénérables qui discu­\ntaient, — pour changer! — les nouveaux décrets d'expulsion lancés contre\nles religieux! Ah! on la connaissait « dans les coins » cette question-là!\nDepuis trois semaines, elle défrayait à elle seule toutes les réunions et il fal­\nlait la subir partout.\n   Si, du moins, l'on avait parlé automobile ou raid c'eût été plus intéressant.\nCette semaine justement, six personnes s'étaient cassé la tête en faisant du\n « quatre-vingt » ou du « cent » à l'heure; et des officiers européens venaient\nd'accomplir des prodiges de résistance entre Paris et Bruxelles. Les femmes\nprojetées contre les arbres, les hommes roulant dans les précipices, les pas­\nsants écartelés et réduits en bouillie, les cavaliers exténués, les chevaux four­\nbus et morts de fatigue, à la bonne heure ! c'étaient des événements sensation­\nnels, capables d'exciter un peu les nerfs émoussés par l'horrible banalité de\nl'existence; des événements bien modernes, bien en rapport avec le mode de\nvie que mènent aujourd'hui les gens élégants. Car rien n'est mieux dans le\n goût du jour que de passer comme une bourrasque au milieu de paisibles\n habitants que l'on triture sous des pneus increvables. On a pu dire jadis que\n leXIXesiècle avait été le siècle de la science, et de l'histoire ; mais quelles sont\n"}, {"page_pdf": 643, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3074, "texte": " 546                               DURENDAL\n\n\n  ces billevesées et à quoi mènent-elles? Notre XXe siècle, qui se lève à peine,\n  sera celui du muscle et de la vitesse, grâce auxquels l'on couvre des kilo­\n  mètres.\n    Est-ce qu'il y a encore vraiment des gens qui pensent et qui savent mettre\n l'orthographe? N'inventera-t-on pas bientôt des mécaniques pour tout cela?\n  Et alors, dans quelque cinq ou dix ans, comme il fera bon ne plus connaître\n au monde que son moteur, ne plus voir devant soi, à travers des lunettes\n noires, qu'une route poudreuse qui se dérobe sous des trépidations de machine\n en furie! On sera soi-même une sorte de machine, vêtue de caoutchouc,\n toujours plus avide d'espace parcouru, bousculant tout, écharpant tout, dévo­\n rant la chair humaine, comme autrefois les chevaux sauvages de Diomède,\n jusqu'au jour où — nouvel Hercule — le fatal accident vous jettera en pâture\n à votre féroce instrument.\n    Non, on ne parlait point de ces choses émouvantes et délicates, et Made­\n moiselle Annabelle ne s'amusait pas.\n    La discussion battait son plein. La vieille comtesse de Larquebuse, fort\néchauffée et enfiévrée, ripostait aux assaillants qui n'abondaient pas dans son\nsens et donnait contre leurs objections, ainsi qu'un sanglier bourrant une\n meute de chiens. Pour l'action et le tempérament, elle en était restée à ses\n vingt-cinq ans, l'intrépide douairière; pour les idées également. Elle les\n exposait avec une ardeur qui faisait frémir le correct et insipide Monsieur\n Saint-Martin Ledard.\n    « Je ne crois pas, disait celui-ci en caressant sa belle barbe fauve, qu'il soit\npossible de résister aux décrets autrement que par des moyens légaux.\n    — Mais, mon bon Monsieur, s'exclamait la douairière, vos moyens légaux\nsont des cautères sur une jambe de bois! Avec cela, qu'on a des égards pour\nla justice maintenant! Si vous voulez connaître mon sentiment, je vous dirai\ndonc que la résistance doit être acharnée, mais qu'elle ne doit pas être\nlégale.\n    — Cependant, Madame, reprenait Monsieur Saint-Martin Ledard, nous\nn'irons pas tenir tête à la loi! La religion elle-même nous ordonne d'obéir\naux lois de notre pays.\n    — Mon Dieu! Monsieur, fit sèchement la vieille dame, n'allons pas com­\npromettre la religion en cette affaire. C'est une très respectable personne qui\nne se fourvoie pas dans les mauvais lieux, et votre loi n'est qu'un horrible\ncoupe-gorge, où elle n'aurait que de méchants coups à recevoir.\n   — Eh bien! Madame, reprit Monsieur Saint-Martin Ledard, vous me per­\nmettrez de n'être pas tout à fait de votre avis. On nous reproche assez sou­\nvent la violence à nous autres catholiques : il faut donc prouver qu'elle n'est\npas notre fait et opposer aux dires pernicieux de nos adversaires la mensué­\ntude et la longanimité.\n   — Avec cela, vous irez loin! lança crânement la douairière. Vous conti­\nnuerez à suivre l'ornière des concessions et à vous enliser dans la bourbe de la\nreculade ! Ah! non, nous n'en voulons plus de concessions!\n   — Bravo! comtesse, clama Monsieur du Bois d'Eclaron. Vous avez le\n"}, {"page_pdf": 644, "page_imprimee": 547, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3238, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  547\n\n courage de vos opinions. J'ai toujours dit, d'ailleurs, que vous étiez l'amazone\n de notre parti. Vous parlez là comme auraient fait nos ancêtres. »\n    Le comte du Bois d'Eclaron citait ses ancêtres à tout propos et hors de\n propos, parce qu'il s'appelait en réalité Monsieur Dubois, que son père avait\n été fermier autrefois chez le comte d'Eclaron et qu'à la mort de celui-ci,\n décédé insolvable, il avait acheté le château d'Eclaron et pris le nom de son\n ancien maître. Le pays entier savait cela, mais Monsieur Dubois avait fait\n sonner bien fort ses écus, avait reçu toute la société et s'était vu investi du\n comté dérobé par les faméliques qui se gobergeaient à sa table et par les\n imbéciles qui s'extasiaient — bouche bée — devant son luxe et ses réceptions.\n Ces gens-là sont légion.\n    La douairière que l'apostrophe de Monsieur Dubois avait mise en verve,\n continua de la sorte :\n    « Les concessions ! oui, je sais, fit-elle en regardant Monsieur Saint-Martin\n Ledard, certains membres du clergé, que je m'abstiens de nommer, les\n prônent et les conseillent. Mais le clergé n'est pas la religion et les gens qui,\n par esprit de libéralisme ou de républicanisme, en tiennent pour les demi-\n mesures, sont plus à blâmer que les francs-maçons qui nous font la guerre.\n Ce sont ces personnages hybrides qui nous mèneront au schisme, inévitable­\n ment. Vous parlez de mansuétude, mon cher Monsieur; croyez-moi, cela ne\nvaut pas la salutaire intolérance du moyen âge. Ah ! que n'avons-nous encore,\nles bonnes chemises soufrées et les bons bûchers bien secs qui donnaient aux\nincrédules et aux hérétiques un avant-goût des flammes éternelles ! Pensez-\nvous que si l'on avait brûlé Luther lui-même — au lieu de jeter au feu ses\nécrits — le monde ne s'en serait pas mieux porté ? »\n   Monsieur Saint-Martin Ledard passait toujours sa main dans sa barbe\nfauve. Il eût un sourire de pitié.\n   « On disait autrefois, fit-il, que les moines ne sont pas des raisons. La\nviolence non plus, Madame. Je persiste à croire que la charité chrétienne nous\ncommande plus de douceur et qu'elle nous interdit d'envoyer en place de\nGrève ceux qui ne pensent pas comme nous. L'intolérance répugne à nos idées\nmodernes et l'amour du prochain doit l'emporter aujourd'hui sur la haine des\nanciens temps. Ce sont des paroles de paix et de fraternité que les catholiques\nont le devoir de faire entendre au monde libertin. »\n   La pauvre douairière, qui portait à ses lèvres un coup de champagne, faillit\nl'avaler de travers en entendant cela.\n   « Comment ! cria-t-elle, c'est vous, Monsieur, qui prêchez la paix et la fra­\nternité, alors que nous sommes traqués de tous côtés par des mécréants qui ne\nnous feront aucun quartier ! Quel est le Lamourette qui vous a donné l'acco­\nlade ce matin ?\n   — C'est le Pape, Madame », riposta l'autre, croyant faire merveille.\n   Mais l'intrépide controversiste envoya par-dessus la corbeille de fleurs du\nsurtout, un regard qui tarauda, comme avec une vrille, l'âme de Monsieur\nSaint-Martin Ledard.\n   « Le Pape, balbutia-t-elle, a perdu tout crédit sur nos affaires intérieures\ndepuis qu'il nous a ralliés à la République... »\n"}, {"page_pdf": 645, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3199, "texte": "548                                DURENDAL\n\n\n   Elle allait continuer ses invectives, lorsque Madame du Bois d'Eclaron,\n inquiète de la tournure que prenait la discussion, s'interposa.\n   « La grande règle en tout ceci, prononça-t-elle, c'est de suivre sa con­\nscience. N'est-ce pas, Monsieur de Mirambeau? »\n   Elle s'adressait à Monsieur Poulain de Mirambeau, qui n'avait point parlé\njusqu'à présent, espérant qu'ainsi la conversation s'adoucirait ; car l'achéo­\nlogue passait pour être de mœurs paisibles. Mais ce vieux savant marchait\navec son siècle. Autrefois, l'affaire Dreyfus l'avait bouleversé et, en sa qualité\nd'intellectuel, il était, avec les années, devenu anarchiste, à la façon de ces\nphilosophes d'outre-Rhin, qui vous couperaient la tête, sans broncher der­\nrière leurs lunettes d'or. Monsieur Poulain de Mirambeau correspondait avec\nMonsieur Anatole France : il y avait en lui du Bergeret et du Roupart.\n   « Oh ! Madame, murmura-t-il en souriant, la conscience nous dicte souvent\nbien des bêtises, surtout quand il s'agit d'affaires religieuses. Voyez un peu\nce que le fanatisme inspire à des hommes comme ce traîneur de sabre, qui\nvient de passer en conseil de guerre pour avoir refusé de marcher contre des\nnonnes révoltées. »\n   Ces mots tombèrent à plat au milieu d'un silence de glace. Madame du Bois\nd'Eclaron, suppliciée par les ronronnements de mauvais augure que faisait\nentendre la douairière, lança vers son mari un oeil désespéré. Il fallait, à tout\nprix, éviter un esclandre. Mais Monsieur du Bois n'avait guère que ses\nancêtres à placer dans une conversation. Il était parfaitement incapable de\nrepêcher Monsieur Poulain. Ce fut encore l'infortunée maîtresse de maison\nqui essaya de détourner le torrent qui allait rouler des lèvres de la\ndouairière.\n   « Puisque nous parlons d'écoles libres, demanda-t-elle vivement à Mon­\nsieur Saint-Martin Ledard, savez-vous ce qu'il adviendra de la nôtre? Nos\nSœurs sont chassées, mais que mettra-t-on à leur place ? »\n   Monsieur Saint-Martin Ledard, qui cherchait toujours des mots bien son­\nnants pour prononcer une phrase, se laissa distancer par Madame Poulain\nde Mirambeau, jusque-là muette comme un poisson.\n   « Ces pauvres Sœurs, ma chère, gloussa-t-elle vers Madame du Bois,\nfigurez-vous qu'elles manquaient de tout lorsqu'on les a mises dans la rue.\nElles n'avaient qu'une paire de bas chacune et encore c'étaient de mauvais\nbas de coton. Et vous savez comme le coton s'use vite maintenant : on ne fait\nplus rien de bon. »\n   Madame Poulain nageait dans son élément : les questions intellectuelles\nn'étant pas de son ressort, elle se rabattait sur celles du ménage.\n   Heureusement, Monsieur Saint-Martin Ledard avait confectionné sa\nphrase; il proclama, en un style très arrondi, que l'école libre continuerait à\nfonctionner avec une institutrice laïque et ajouta — non sans une pointe de\nmalice — que la charité bien connue de Madame Vassy y pourvoirait.\n   Le nom de Madame Vassy fit naître, dans toute l'assemblée, des sourires\nentendus et des clignements d'yeux significatifs. Seule la douairière garda un\nmaintien noble et digne.\n   « Il eût été bien surprenant, dit Monsieur Saint-Martin Ledard, de ne pas\n"}, {"page_pdf": 646, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2874, "texte": "                              UNE BELLE AME                                 549\n\n rencontrer Madame Vassy en cette affaire. Dès qu'il s'agit de se mettre en\n avant, l'excellente dame n'y manque pas.\n    — Comme si ce n'était pas vous que cela regardait ! glissa Monsieur du\n Bois. Votre compétence, en cette matière, ne fait doute pour personne.\n    — Oh I répondit le bon apôtre, Madame Vassy a des clartés de tout.\n Remarquez que je n'incrimine pas. Mais l'on sait assez que je m'occupe volon­\n tiers de questions d'enseignement et qu'elles font l'objet de mes études depuis\n plus de quinze ans.\n    — C'est, observa Monsieur du Bois, ce qui s'appelle vous couper l'herbe\nsous le pied.\n    — Tranquillisez-vous, Monsieur Saint-Martin, reprit la maîtresse de\nmaison. Vous aurez tout le loisir d'organiser vous-même cette école libre. Si\n Madame Vassy annonce qu'elle s'en occupera, c'est qu'elle promet plus\nqu'elle ne peut donner. Pour le moment, elle a bien d'autres soucis en\ntête.\n    — Ah! fit le comte de Larquebuse, qui s'éveillait en flairant quelque\n bavardage.\n    — Des soucis, continua Madame du Bois, dont la nature vous étonnerait\nfort si je vous racontais certaine intrigue qu'elle est en train de nouer.\n    — Une intrigue? demanda Monsieur Saint-Martin Ledard. Voilà qui est,\n en effet, singulier.\n    — Par exemple ! dit en riant très fort Monsieur de Larquebuse, si je vois\njamais Madame Vassy dans une intrigue, je veux bien être pendu I\n    — Eh bien 1 pends-toi, brave Crillon ! riposta gaîment Madame du Bois.\n L'intrigue se déroule tout près de vous et vous n'en savez pas le premier\nmot,\n    — Oh! racontez-nous cela, maman, s'écria Mademoiselle Annabelle. Ce\nsera trop drôle !\n    — Je ne déteste pas les drôleries, confessa Monsieur Poulain de Miram­\nbeau. Elles sont le sel de l'existence.\n    — Soyez heureux, cher maître, dil la belle comtesse à l'archéologue. Je vais\nvous dévoiler des secrets. »\n    Puis, après deux secondes de recueillement :\n    « Connaissez-vous le champagne Miette ?\n    — Je le connais, répondit le vieux savant, mais je ne vois pas le rapport...\n    — Attendez! Le champagne Miette est un affreux liquide fabriqué par un\nindividu qui s'entend à la réclame aussi bien que Barnum et qui a lancé son\nproduit par toute l'Europe. Vous savez qu'à notre époque l'on court aux\nchoses falsifiées, comme au feu, et que l'on fait avaler au public — c'est le cas\nde le dire — tout ce que l'on veut. Le Miette a donc, avec son poison, réalisé\nune énorme fortune : quarante millions disent les uns, cinquante disent les\nautres. Il y a mis le temps, par exemple, car c'est aujourd'hui un vieillard d'au\nmoins quatre-vingts ans. N'empêche que, malgré son âge et grâce à son\nor, il est un beau parti et que bien des femmes en auraient la tête tournée.\nJe ne vous apprendrai rien en vous disant que Madame Vassy le reçoit\nchez elle...\n"}, {"page_pdf": 647, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2954, "texte": "550                              DURENDAL\n\n\n   — Ah ! s'exclama Larquebuse, j'y suis! Madame Vassy va l'épouser. »\n   Un toile général accueillit cette boutade, que Monsieur Saint-Martin Ledard\nréprima vivement.\n   « Ce serait bouffon, déclara-t-il.\n   — Non, vous n'y êtes pas, dit Madame du Bois. Madame Vassy le réserve\nà quelqu'un que vous connaissez et dont le nom vous fera faire une belle\ngrimace, lorsque je vous l'aurai révélé.\n   — Qui est-ce donc ? demandèrent en chœur les invités.\n   — Je vous le donne en dix.\n   — Ah! Madame, supplia Monsieur Poulain de Mirambeau, vous nous\nfaites mourir d'impatience et vous renouvelez vraiment le jeu de la marquise\nde Sévigné. « C'est Madame de la Vallière? Point du tout. C'est donc Made­\nmoiselle de Retz? Point du tout. » Le nom, dites-nous le nom !\n   — Eh bien ! Monsieur le lettré, fit la comtesse avec un indéfinissable sou­\nrire de mépris, sachez que Madame Vassy a rêvé d'unir en justes noces Mon­\nsieur Miette, déjà nommé, avec Mademoiselle Julie de Latour. »\n   Un remous se produisit dans l'assistance à l'annonce de cette nouvelle.\n Mademoiselle Annabelle, suspendue aux lèvres de sa mère, poussa un oh! de\nstupéfaction, en se laissant aller sur sa chaise, à la renverse. Monsieur de\n Larquebuse étouffa dans sa serviette un rire saccadé, qui voulait être iro­\nnique, mais qui n'était que dépiteux. Monsieur Poulain de Mirambeau avait\nTetiré son binocle, qu'il tenait de sa main posée sur la table et riait à pleine\ngorge, comme d'une chose folle et hautement comique ; tandis que sa femme\nportait à sa bouche ses vieux doigts secs, joints en signe de pitié et que Mon­\nsieur Saint-Martin Ledard, la tête au plafond, passait sous son éternelle\nbarbe fauve le revers de sa main, avec un air de profonde commisération. Le\ncomte du Bois laissait errer sur ses lèvres un sourire inepte ; la douairière,\narmée de sa face à main, considérait, comme au spectacle, la comédie de ces\n gens-là et Madame du Bois jouissait, du haut de sa superbe gorge décolletée,\n d'un triomphe non pareil.\n\n                                       VI\n\n\n   Monsieur Saint-Martin Ledard, devant la haute cheminée du salon où flam­\nbait un grand feu, faisait des effets de torse et présentait, derrière son dos,\nses deux mains à la flamme. Le plastron de sa chemise miroitait aux reflets\ndes lumières et son habit lui prenait à merveille la taille.\n   Monsieur Saint-Martin Ledard était un bel homme, déjà marqué par l'âge,\nmais très bien conservé; trop bien, même; car, avec les années, ses cheveux\net sa barbe prenaient des teintes superbes de vieil acajou, sans aucun mélange\nde fils blancs et son teint révélait, par sa blancheur un peu féminine, l'emploi\ndes pâtes et des cold-creams.\n   Habitué aux succès de salon, il pérorait volontiers devant les dames qu'il\nétonnait par sa parole melliflue et redondante et qu'il conquérait par le jeu\nsavant de ses pieds, admirablement chaussés de brodequins vernis. Tantôt,\n"}, {"page_pdf": 648, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3119, "texte": "                               UNE BELLE AME                                    551\n\n en les posant à plat sur un tapis, il faisait valoir leur forme fluette ; tantôt, en\n croisant les jambes et en en balançant une très doucement, il découvrait des\nchaussettes, dont la maille fine enserrait une cheville digne d'Achille-aux-\npieds-légers.\n   Cet avantage physique avait beaucoup contribué à sa réputation et c'étaient\nles femmes qui l'avaient proclamé grand orateur du parti libéral. Devant les\njeunes beautés, il faisait le gracieux, s'affichait comme républicain, pour être\nà la mode, et comme socialiste, afin de paraître féroce à toutes les petites\nchattes qui s'inquiétaient de le convertir. Il fallait voir comme il minaudait,\ncomme il frôlait gentiment les blanches épaules, comme il approchait sa belle\nbarbe fauve des éventails en mouvement, comme il savait — par ses théories-\nhasardeuses — arracher des cris de charmante indignation aux adorable\nfolles qui l'écoutaient. Et devant les vieilles dames, au contraire, il se haus­\nsait sur les principes, devenait rigide et sibyllin, montait sur un trépied pour\ny prononcer des oracles et finissait par se faire prendre au sérieux, tant il\ndistillait l'ennui.\n   Il continuait l'apologie de Madame Vassy, que la fin du repas venait d'in­\nterrompre.\n   « Ce que j'admire le plus en elle, disait-il, c'est ce génie d'intrigue qu'elle\npossède au plus haut point. Elle connaît l'art de se faufiler partout, de s'imposer\nà tous ceux qu'elle dupe par ses bonnes paroles et de diriger, pour son plus\ngrand intérêt, les hommes et les événements. Remarquez bien que je ne la\nblâme point : je la loue, au contraire, de cette habileté consommée qu'elle\nemploie à faire le bien.\n   — Croyez-vous, interrompit Madame du Bois, qu'elle le fasse tant que\ncela?\n   — Je n'en sais rien, répondit l'autre. Mais, enfin, on le répète autour d'elle\net surtout autour de nous et cela lui suffit; cela lui met au front une auréole\nde charité; cela lui procure, dans le pays, une situation à part. Elle devient\nune sorte de mystique et d'illuminée, par les mains de qui passent toutes les\nbonnes œuvres que l'on répand ici.\n   — Il y a vraiment des gens, remarqua Madame du Bois, qui ne peuvent\npas être charitables sans le crier sur les toits.\n   — Oh! Madame, insinua la douairière, sur les toits la voix se perd. Les\ngens dont vous parlez préfèrent confier ces choses-là à des personnes discrètes,\nqui se hâtent de les publier partout. C'est beaucoup plus sûr. »\n   La belle comtesse, frappée en pleine poitrine, n'accusa pas le coup. Elle se\ntourna vers Monsieur Saint-Martin Ledard :\n   « Puisque, lui dit-elle, vous ne mettez pas en doute que Madame Vassy\nagisse par intérêt, je serais bien curieuse de savoir quel est celui qui la pousse\nà conclure ce mariage insensé. »\n   Monsieur Saint-Martin Ledard baissa la tête et regarda ses pieds, comme\npour y chercher une réponse.\n   « A première vue, fit-il, on n'aperçoit pas clairement le but vers lequel se\ndirige Madame Vassy. Mais il est certain qu'elle ne s'aventure pas à la légère\net qu'elle escompte déjà son petit bénéfice.\n"}, {"page_pdf": 649, "page_imprimee": 552, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3065, "texte": "552                              DURENDAL\n\n\n    — Cela est indubitable, affirma Monsieur Poulain de Mirambeau; et, si\nnous examinions tant soit peu les différents côtés de la question, nous aurions\nvite formulé une réponse satisfaisante. Seulement, Madame Vassy est une\nhabile femme, qui ne montre pas son jeu et qui nous dépistera au moment\nmême où nous croirons la tenir. « L'intérêt, a dit La Rochefoucauld, parle\ntoutes sortes de langues et joue toutes sortes de personnages, même celui de\ndésintéressé. »\n    — Parfait! cria Mademoiselle Annabelle; voilà qui est cruellement vrai, et\nnous pouvons être assurés que c'est ce masque-là que Madame Vassy mettra\nsur son nez : elle jouera le désintéressement.\n    — Comme je la vois dans ce rôle! lança Monsieur Saint-Martin Ledard.\n    — Et moi donc! ajouta Mademoiselle Annabelle.\n    — Elle prendra son air confit, affirma Monsieur de Larquebuse, pour\nannoncer que c'est la Providence qui a conduit cette affaire. Elle en récol­\ntera, cependant, pour elle seule tous les fruits.\n    — Théodore! mon enfant, interrompit la douairière, je n'aime pas vous\nentendre ainsi parler. Vous faites des jugements téméraires et vous traves­\ntissez gratuitement les intentions de cette respectable dame.\n    — Allez! Madame, reprit Monsieur Saint-Martin Ledard, ne la défendez\npas! Nous la connaissons comme...\n    — Comme vous l'avez faite! riposta vivement la douairière.\n    — Et nous l'avons faite comme elle est en réalité, ajouta le bellâtre d'un\nton un peu aigre; c'est-à-dire sotte, vaniteuse et hypocrite. Ce n'est pas pour\nen dire du mal, mais il est bien permis de trouver singulière sa conduite en\npareille occurrence. Quel besoin a-t-elle de marier Mademoiselle de Latour,\nqui peut très bien achever de moisir dans son trou? N'est-ce pas toujours\ncette manie de se mettre en avant qui la torture ? N'est-ce pas pour accom­\n plir quelque prodige extraordinaire, pour étaler un peu plus son encombrante\n personnalité ?\n    — Et pour enrichir à notre barbe cette grande pimbêche de Julie? continua\n Mademoiselle Annabelle. La belle façon de nous narguer que de la lancer\n dans les bras d'un monsieur qui rend de l'or quand on le touche ! Elle aura\n vraiment une bonne tournure de millionnaire avec son Jojo du Danube ! Je la\n défie de porter jamais autre chose que son petit ruban gris perle autour du\n cou!\n     — Il y a, dit Madame du Bois, trente ans qu'elle n'est plus jeune fille; et\n elle ne sera jamais femme.\n     — Enfin, tout cela ne tend qu'à une chose, prononça Monsieur Saint-\n  Martin Ledard. Madame Vassy veut nous prouver à tous qu'elle a seule été\n  capable de tirer d'embarras cette mendiante et que nous ne sommes que de\n  pauvres sires en comparaison d'elle. Oh! cette bonne Madame Vassy, dira-\n  t-on partout, comme elle sait rendre service à ses amis! Comme elle est par­\n  faite ! Comprenez-vous maintenant à quel intérêt elle obéit?\n     — Oui, oui, fit Madame du Bois, c'est pour ajouter une marche à son\n   piédestal.\n     — Avec cela, reprit Mademoiselle Annabelle, qu'elle est aimable et\n"}, {"page_pdf": 650, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3023, "texte": "                              UNE BELLE AME                                 553\n\ngentille, sa Julie ! Une chipie! Demandez plutôt à maman comment elle\nla reçoit lorsqu'elle lui porte des charités. Car, c'est maman qui la fait\nvivre.\n   — Voyons ! Annabelle, interrompit la comtesse avec une modestie admi­\nrable. »\n   Personne n'ignorait, grâce aux soins de Madame du Bois, qu'en effet elle\nvenait en aide à Mademoiselle Julie. Aussi, la phrase de sa fille fut-elle\naccueillie par des marques d'attendrissement général. On s'extasiait, avec\ndes glapissements dans la voix, sur l'inépuisable charité de l'excellente com­\ntesse; on se répétait de l'un à l'autre des traits de sa bienfaisance; on exal­\ntait son désintéressement et sa grande âme. C'était un véritable encensement\nd'éloges, dont la fumée enivrait l'orgueil de la dame et l'environnait —\nainsi qu'une divinité — d'un nuage d'apothéose, au sein duquel elle\nrayonnait.\n   « Vous empêchez vraiment les Latour de mourir de faim, assura Madame\nPoulain de Mirambeau. Ces gens-là ça n'a pas de quoi manger tous les\njours ; et ça ne met jamais de beurre dans les plats !\n   — Et quelle ingrate besogne que de les obliger ! dit Monsieur Saint-\nMartin Ledard.\n   — Ils n'ont même pas la reconnaissance de l'estomac ! fit Mademoiselle\nAnnabelle.\n   — Et pourtant, objecta Monsieur Saint-Martin Ledard, lorsqu'on jouit\nd'une aussi haute réputation de vertu, on ne devrait point se faire prier\npour formuler un remerciement.\n   — Ah! s'écria Mademoiselle Annabelle, la vertu de Mademoiselle Julie!\nNous en a-t-on assez rebattu les oreilles? C'est encore Madame Vassy qui a\ninventé ce refrain et qui nous le chante sur tous les tons.\n   — Celte vertu, remarqua Monsieur Poulain de Mirambeau, est certaine­\nment contestable; admettons cependant qu'elle existe. Y aurait-il lieu de la\ntant prôner ? L'expérience ne nous montre-t-elle pas que la pratique de la\n vertu est comme inhérente à la pauvreté? C'en est, en quelque sorte, le\n vêtement de dessous. Le beau mérite de mépriser les richesses, lorsqu'on est\n sans argent ! La belle gloire que de supporter le malheur, quand on ne peut\n pas faire autrement !\n    « Encore faut-il voir de quelle espèce elle est, cette vertu des gens miséra­\n bles. Elle nous apparaît parfois comme une parure merveilleuse, et souvent,\n pour peu qu'on l'examine de près, on découvre qu'elle est un trompe-l'œil,\n où le clinquant domine! Elle n'a pas la vigueur mâle, la solidité puissante\n de la vraie vertu, qui prend racine dans les grandes âmes, et qui s'épanouit,\n libre et superbe, au milieu de la prospérité, comme au sein du malheur.\n  Elle peut faire illusion quelque temps, mais bientôt elle révèle son impuis­\n sance, elle languit, se penche sur sa tige et se dessèche ainsi qu'une\n  herbe folle.\n     » Il y a une très belle parole de Montaigne là-dessus : « Le chagrin et la\n  » faiblesse, dit-il quelque part, nous impriment une vertu lâche et catar­\n    rheuse. » Entendez par chagrin toutes les conséquences de la misère et par\n"}, {"page_pdf": 651, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3246, "texte": "554                               DURENDAL\n\n\n\nfaiblesse, le manque total d'énergie qui apparaît chez Mademoiselle Julie et\nvous aurez, sans aucun doute, les deux caractères essentiels de cette fameuse\nvertu : lâche et catarrheuse. »\n   Un immense éclat de rire accueillit cette dissertation captieuse et sophis­\ntique du vieil archéologue. On se pâma d'aise autour de lui. Mon Dieu!\nqu'il avait donc d'esprit et comme il savait retourner dans tous les sens le\ncœur humain, pour y découvrir des vanités et des mensonges!\n   Puis, lorsqu'on eût arrêté cette expansion de joie débordante et qu'on eût\ncongratulé et recongratulé le savant qui divertissait ainsi la société :\n   « Madame Vassy fait bien de pourvoir à l'établissement de sa protégée,\ndit Madame du Bois. Ce n'est pas nous qui nous en occuperions! Elle est\ntrop peu intéressante pour cela. Et quant à moi, j'estime que j'ai rempli\nmaintenant tout mon devoir vis-à-vis d'elle.\n   — Et puis, ma chère, appuya Madame Poulain de Mirambeau, n'auriez-\nvous pas honte de tremper dans ce complot grotesque et malhonnête qui con­\nsiste à capter un vieillard crédule? Allez! le ridicule ne sera pas de notre côté\net si l'on se moque de quelqu'un, ce ne sera pas de nous!\n   — Ce sera pardieu bien de la fiancée blette et de l'amoureux ranci! s'écria\nMademoiselle Annabelle.\n   — Ah! les belles noces, dit Monsieur Saint-Martin Ledard, que celles d'un\nvieillard dans la tombe et d'une Dulcinée de cinquante ans!\n   — Cinquante ans! s'exclama Madame du Bois, vous êtes honnête! Elle en\na bel et bien cinquante-cinq.\n   — Cinquante-huit! rectifia Madame Poulain.\n   — Ce n'est pas l'âge où l'on allume d'ordinaire le flambeau de l'hyménée,\nremarqua l'archéologue. Mais que ne ferait-on pour avoir de l'argent?\n   — Ah! reprit bien vite Madame du Bois, c'est le fond de la question.\nAujourd'hui l'argent fascine le monde à tel point qu'il n'est point de bassesse\nque l'on ne commette pour en posséder. Voilà qui prouve le détachement de\nMademoiselle Julie. Elle perd une belle occasion de nous montrer qu'elle ne\ndonne aucune importance aux choses d'ici-bas : sa philosophie apparaît ici\nbien vide et bien courte. Cette âme fière se laisse donc émouvoir par les offres\ndu premier aventurier venu! Ce cœur inaccessible s'ouvre donc de lui-même\naux séductions de la Fortune ! »\n   Aux applaudissements de l'assistance, Madame du Bois développa ce\nthème, sur lequel elle exécuta de brillantes variations. Avec une verve intaris­\nsable, elle exposa ce qu'il y avait de choquant dans ce mariage; elle fit res­\nsortir tous les ridicules, qu'elle excellait à dépeindre en termes pittoresques et\nmordants. Finalement, elle déclara que ce serait une profanation du sacre­\nment et que si Mademoiselle Julie croyait par là prendre pied dans la société\net reconquérir la place qu'elle y occupait jadis, elle se trompait amèrement.\n   « Et la mésalliance ? ajouta-t-elle. Avez-vous pensé à la mésalliance ? Qu'est-\nce que c'est que ce Miette doré sur tranches? Un gros commerçant enrichi par\nla vente de quelque produit frauduleux, un affreux bourgeois, bien vulgaire\net bien commun. Non! Vous aurez beau dire, on ne se livre pas ainsi de\ngaieté de cœur à un homme usé, à un vieillard maniaque et l'appât du gain\n"}, {"page_pdf": 652, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3446, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  555\n\nn'excuse pas cet affolement : il l'aggrave, au contraire, car il met en pleine\nlumière les bas calculs et les manœuvres intéressées. »\n   Madame du Bois avait tout dit — ou du moins tout ce que son imagination\nsurexcitée lui suggérait de méchanceté. Elle s'arrêta quelque peu, au milieu\ndu silence de ses invités qui l'écoutaient religieusement et qui exprimaient,\npar leurs visages béats et leurs sourires mauvais, un acquiescement entier aux\ninventions de la belle comtesse.\n   Jusque-là, Madame de Larquebuse n'avait guère placé que quelques mots,\nempêchée qu'elle était de parler davantage, au sein de cette ruche de frelons,\ntoujours bourdonnante, toujours piquante. Mais la douairière ne tenait plus\nen place ; la langue lui démangeait ; il fallait qu'elle donnât à ces médisants\nune leçon.\n   Avec une furia juvénile, elle se lança, toute vibrante, au milieu de la\nmêlée.\n   « J'admire comme vous êtes unis maintenant, dit-elle. Il n'y a pas une\nheure, vous n'aviez pas deux idées communes sur la politique et sur la reli­\ngion. La dissension régnait autour de la table, on était près d'en venir à des\nparoles discourtoises. Et voilà que vous ne formez plus qu'un cœur et qu'une\nâme, pour accommoder, à votre façon, de pauvres gens qui ne vous ont causé\naucun tort. Tant pis si je vous blesse par ma franchise ! Mais, ma foi, je trouve\ncela étrangement déplacé. On nous vantait, tout à l'heure, la charité chré­\ntienne, et la tolérance, et la douceur, et la mansuétude. Parbleu! mes beaux\nmessieurs, commencez par donner l'exemple de ces vertus et ne déchirez pas\nà belles dents votre prochain ! Mettez un peu moins de contradiction entre vos\nparoles et vos actes! Mais, non, c'est dans l'ordre : s'agit-il d'édifier des opi­\nnions pour la galerie? Les plus fins discoureurs du monde, les plus avisés et\nles plus intarissables ! Si l'on en vient au fait, adieu mes sermonneurs au petit\npied ! On n'a plus devant soi que des hommes comme les autres, aussi peu\nindulgents pour les faiblesses humaines, aussi peu compatissants aux hum­\nbles, aussi peu justes en face du véritable mérite !\n   « Je n'ai pas à discuter le pourquoi et le comment du mariage dont vous\nparlez — vous l'avez fait à votre guise et d'ailleurs, permettez-moi de vous le\nconfier en passant, cela ne nous regarde pas ; — mais voulez-vous que je\nvous dise ce qui cause votre dépit? c'est la jalousie. Oui, c'est la jalousie qui\nvous excite tous contre Madame Vassy et contre cette infortunée Julie. C'est\nla jalousie qui vous fait découvrir partout l'intérêt et l'intrigue, parce qu'au\nfond vous voudriez bien tirer les louanges à vous et répandre des bienfaits\npour en récolter une belle moisson de compliments. C'est la jalousie qui vous\npousse à nier la vertu, parce qu'elle vous porte ombrage, chez une personne,\nqui fut jadis, comme vous, riche, insouciante et heureuse : l'abandon où\nvous la laissez tous, et où elle s'ennoblit, est un reproche continuel à votre\ningratitude et à votre dédain et sa fermeté dans le malheur, une réponse à\nvos sarcasmes et à vos quolibets. C'est encore la jalousie qui vous mord,\nlorsque vous envisagez le retour de la fortune chez les Latour. Ce vieux\nMiette ne serait point tant dégoûtant s'il mettait ses écus en de certaines\n mains et l'on n'y regarderait pas à deux fois pour les lui tendre toutes\ngrandes ouvertes. C'est encore la jalousie... »\n"}, {"page_pdf": 653, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1118, "texte": "556                             DURENDAL\n\n\n   Mais on n'écoutait plus la douairière. Des chuchotements avaient couru\ndès le début de son petit discours; des cercles s'étaient formés où l'on se\nmontrait fort choqué de cette impertinente sortie.\n   La comtesse du Bois parcourait son salon, en proie à une agitation fébrile\net Monsieur Théodore de Larquebuse, aux côtés de sa mère, essayait vaine­\nment de la calmer et d'arrêter le cours toujours impétueux de ses paroles.\nIl était d'ailleurs habitué à ces incartades, la brave dame ne se gênant pas\npour exprimer tout haut son sentiment. Et c'est bien parce que l'on tenait la\ndouairière pour une femme impulsive et primesautière, que l'on ne se forma­\nlisait qu'à moitié de sa pétulante franchise.\n   « Elle radote! disait Madame du Bois; changeons de conversation. »\n   Et comme la vieille avait fini, Mademoiselle Annabelle se mit à raconter\nun accident d'automobile, qui avait précipité dans un torrent le chauffeur et\nqui avait écrasé, contre un mur, deux jeunes mariés en visites de noces.\n\n  (A continuer.)                                    Vicomte D'HENNEZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison09-008", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 557, "page_fin": 557, "titre_corps": "Au Fil de la Semois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. 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Mais aux mythes anciens\nA succédé l'émoi de la vie organique :\nMoucherons haut-perchés, infimes batraciens,\nDont les jeux tout à coup se changent en panique.\n\nRangés comme au port d'arme en bataillons carrés,\nLes roseaux droits et drus semblent garder les berges\nQui fleurent bon le foin et la reine-des-prés\nOu les parfums plus fiers des forêts presque vierges.\n\nDes bruits venus do loin jusqu'au vallon désert\nEveillent les échos du prieuré de Conques.\nEst-ce au fond de ces bois le cor de saint Hubert\nOu n'est-ce pas plutôt les tritons et leurs conques ?\n\nNon? c'est un train qui siffle au disque d'Herbeumout,\nE t qui s'engouffre dans un tunnel tubulaire...\nIl ne coulera plus beaucoup d'eau sous ce pont\nA v a n t que la Semois ait perdu son mystère.\n\nC'est à chaque t o u r n a n t comme un très triste adieu\nQu'il me semble aujourd'hui qu'en fuyant je vous jette :\nChassepierre, Cugnon, Botassart, L a Val-Dieu,\nE t toi, divin F r a h a n , — déjeuner de poète !\n\n                                         H.   CARTON DE W I A R T .\n  13 août 1903.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison09-009", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 558, "page_fin": 559, "titre_corps": "La Légende des Trois Compagnons", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Dominique", "ancre_debut": "La Légende des Trois Compagnons Traduction et Introduction par Arnold Goffin La traduction de cette Légende", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 655, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 2050, "texte": "La Légende des Trois Compagnons\n        Traduction et Introduction par Arnold Goffin\n\n\n                             L a traduction de cette Légende ou\n                         Vie de saint François d'Assise, écrite par\n                         trois de ses compagnons, est la dernière\n                         qui compose cet admirable cycle d'œu­\n                         vres chantant à la louange du Petit\n                         P a u v r e de Jésus comme autant de violes\n                         accordées et parfaites.\n                            Arnold Goffin nous a donné déjà (j'en\n                         ai parlé ailleurs) la traduction complète\n                         des Fioretti — les Considérations sur les\n                         stigmates — la Vie du frère Junipère — la\n                         Vie et la Doctrine du frère Egide.\n                            L e caractère divin et miraculeux de\n                         ces livres s'accentue clans la juxtaposition\nloyale et décidée des vocables français aux mots italiens, comme\nfait un dessin d'argile dans le bronze. L'œuvre que nous con­\nnaissions morcelée, amoindrie, affaiblie, paraît enfin toute\ndressée, entière, vibrante et vivante, épique et mystique à la\nfois, forte, douce, héroïque et jeune comme le printemps éternel.\nMais ce n'est pas assez d'avoir, par science et par conscience\navec un amour délicat, transporté et recomposé pour nous la\ndonner à connaître, la figure véritable aux paroles réelles du\nmoine séraphique.\n   Arnold Goffin fait mieux encore : Il sait l'esprit léger, inat­\ntentif et morne de la foule et que nous sommes éloignés de\nFrançois et par huit siècles écoulés, et par tant de « littérature »\net môme par ce faux retour à l'art divin du moyen âge. — C'est\npourquoi, semblable à celui qui possède une chose unique et la\ntient en un lieu caché, il nous consigne à la porte du temple,\nnous oblige d'attendre au seuil et de nous préparer par la médi­\ntation à d'inoubliables spectacles.\n\n\n  (1) Bruxelles, Lamertin, éditeur. 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Saint François vit ici : le Très Simple, le Pauvre, le Bien­\n heureux, le Vagabond aimé du Christ — le gonfalonier de la\n Foi, le compagnon mendiant de ceux-ci : Léon, Ange et Rufin\n qui, la mort l'ayant pris, s'arrêtèrent au bord des routes pour\n écrire sans bruit, comme on fait sur le sable, la parole de son\n amour et le geste puissant de son humilité. — Or, voici le\n p a y s ; l'Ombrie suave ornée de cyprès sombres et d'oliviers\n d'argent, peinte d'azur brûlant, estompée de collines où l'hori­\n zon évapore des courbes..., l'Ombrie avec Assise, « blanche\n dans la lumière », « agenouillée sur les hauteurs » — avec\n Pérouse « noire et dorée », « de vigueur un peu rude et d'insi­\nnuante douceur »...\n     D a n s ce cadre idéal, la Légende du Saint se dessine en\nimages nettes, à la fois naïves et nobles, poignantes à miracle\net tout enguirlandées.\n     L'aventure de son enfance, de son adolescence vive, de sa\njeunesse folle, et, soudain, de la grâce que Dieu lui envoya,\npuis de sa charité bénigne, puis de son exemple adorable, puis\nde son œuvre enfin et de ce cantique à voix humble qui résonna\nj u s q u ' a u delà des mers, tout cela rayonne en ces pages, d'une\nsplendeur héroïque et très douce.\n    Arnold Goffin, par la magie de cette évocation complète et\nmerveilleuse, nous a fait prendre une conscience claire, pré­\ncieuse et parfaite de la figure humaine la plus proche du divin\ndont le monde se glorifie. P a r là autant que par la forme per­\nsonnelle, ravissante et si admirable en tous points dont il a\nrevêtu son labeur de gloses et de traduction, le livre des Trois\nCompagnons devient l'un des plus importants et des plus beaux\nde son œuvre déjà nombreux.\n                                             JEAN D O M I N I Q U E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison09-010", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 560, "page_fin": 560, "titre_corps": "Parfum d’automne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Parfum d'Automne A Fernand Séverin Ta voix évoque", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 657, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 837, "texte": "Parfum d'Automne\n\n                                           A FERNAND SÉVERIN.\n\n\nT a voix évoque en moi d'autres voix que je pleure,\nTes yeux me font songer à des yeux d'autrefois :\nCar dés fantômes chers me visitent parfois,\nE t tu leur es pareille, encore que meilleure.\n\nAu miroir de tes yeux, sombre ou clair selon l'heure,\nC'est, avec le passé, l'avenir que je vois;\nE t si mes longs regrets soupirent dans t a voix,\nIl y chante un espoir qui n'est pas un vain leurre.\n\nTon amour sait uuir, tour à tour humble ou fier,\nLes rêves de demain aux souvenirs d'hier,\nDoux et tristes présents que de loin tu m'apportes :\n\nC'est ainsi que l'Automne au pâle et noble front\nMêle au pressentiment des fleurs qui renaîtront\nLe rappel embaumé de celles qui sont mortes\n\n                                              FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison09-011", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 561, "page_fin": 562, "titre_corps": "L’Exposition des Dinanderies", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Carton de Wiart", "ancre_debut": "L'Exposition des Dinanderies ELLE obtient un très vif succès", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 658, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2576, "texte": "L'Exposition des Dinanderies\n\n                 ELLE obtient un très vif succès. C'est justice. Et ses organisa­\n                     teurs, au premier rang desquels nous nous plaisons à\n                     signaler notre distingué collaborateur, M. Joseph Destrée,\n                     conservateur des Musées royaux de Bruxelles et l'excel­\n                     lent maïeur de Dinant, M. Ernest Le Boulengé, trouve­\n                     ront dans ce succès quelque récompense de leurs efforts.\n                        Ils ont entendu le mot « dinanderies » comme il faut\n                     l'entendre, c'est-à-dire dans son sens large. L'exposition,\n                     installée dans les salles pittoresques de l'Hôtel de ville,\nflanqué pour la circonstance d'une façade postérieure bien conçue, comprend\nnon seulement des œuvres sorties des ateliers des batteurs de cuivre\ndinantais, mais aussi tout ce qui se rattache au travail du cuivre jaune.\nHuy, Namur, Tournai, Malines, Bruxelles, Ath, Bruges, pour ne parler\nque de nos provinces, eurent aussi leurs dinandiers. Il convenait de ne pas\nplus exclure les chefs-d'œuvre des Van den Gheyn de Malines, et des\nLittrof de Bruxelles, que ceux des « copères » Jean Josés, Dusart et Mathieu.\nL'exposition compte même quelques productions orientales, et à côté des\nobjets en laiton qui en forment l'immense majorité (on sait que le laiton\nest un alliage de cuivre et de zinc), on y a réuni quelques spécimens de\nbronze, tel le fac-similé de l'étonnant candélabre de Milan, connu sous le\nnom de « l'Arbre de la Vierge ».\n   Les fonts baptismaux sont nombreux. Les plus remarquables sont sans\ncontredit ceux de Saint-Barthélémy, de Liége, longtemps attribués à Lam­\nbert Patras, mais qui sont en réalité l'œuvre d'un orfèvre hutois, Régnier,\nqui exécuta à Liége vers 1138, cet admirable travail. Ceux de Saint-Martin\nde Hal (XVe siècle) sont également célèbres. Ils sont d'un dessin ingénieux et\nd'un travail délicat. Mais ils sont loin d'avoir la noblesse et la pureté de\nformes de la cuve liégeoise. A noter aussi, ceux d'Hildesheim, de Sichem,\nde Breda, de Notre-Dame de Diest, de Dixmude, de Zutphen.\n   Les lutrins sont plus nombreux encore.\n   C'était le triomphe de la dinanderie que ces pièces si décoratives représen­\ntant un aigle aux ailes déployées (parfois un griffon comme à Andenne)\nsupportant un pupitre destiné au missel ou au psautier. Bouvignes, —\nl'ancienne rivale de Dinant, — Hal, Tirlemont, Flobecq, Chièvres, Tongres,\nAntoing, Saint-Jacques, Saint-Piat et Saint-Nicolas de Tournai, ont envoyé\n"}, {"page_pdf": 659, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2785, "texte": " 562                              DURENDAL\n\n\n les leurs. On regrette que celui de la collégiale d'Andenne, d'un style tout\n spécial, soit si mal placé.\n    Et puis, voici encore parmi les richesses de nos églises, les vantaux de\n Tongres et de Fosses, le lion du duc Jean II à Sainte-Gudule, le tabernacle\n de Bocholt, des reliquaires, des ex-voto, des encensoirs, des croix et des\n lampes, toute cette « cuivrerie » sacrée dont l'éclat somptueux et sévère se\n marie si bien, sous les voûtes de nos choeurs gothiques et dans le demi-jour\n colorié par les vitraux, aux tons froids des vieilles pierrres grises.\n    Et puis c'est la fanfare, d'une variété déconcertante et joyeuse, de la cui­\nvrerie domestique, où l'esprit et le marteau des vieux batteurs se donnaient\nlibre carrière : plaisants aquamaniles où des chevaux et des chimères\nretroussent fièrement la queue en forme d'anse, — rafraîchissoirs et flambeaux\nqui animaient d'une note éclatante le linge glacé des Flandres, — petits\ncadeaux utiles, qui entretiennent l'amitié : mouchettes, tabatières, sonnettes,\nstatuettes, — et tous les accessoires indispensables pour faire figure dans une\nhonnête cuisine d'autrefois : chaudrons, chenets, crémaillères, coquemars,\npuisettes, mortiers, solides bassinoires qu'on glissait entre les draps aux\nsoirs d'hiver, pour préparer un doux sommeil aux bons bourgeois, petits\nbénitiers en forme de seaux ou de demi-seaux, si charmants dans leur sim­\nplicité et ces petits crucifix de cuivre, qu'on trouve encore sur toutes les\ncheminées, aux pays de Nâmur et de Luxembourg, pieux souvenirs ayant\nrecueilli, de génération en génération, les derniers baisers des mourants.\n   Que d'impressions d'art et que de sentiments s'éveillent au spectacle de\ntoutes ces choses, modestes ou luxueuses, sacrées ou profanes, que leur\nmatière presque impérissable et leur couleur chaude, — mais qui veut quelque\nsollicitude, — prédisposaient si bien à être, dans la vie morale et matérielle,\ndes compagnons, des assistants ou des témoins.\n   Hélas! l'art descendait alors dans les moindres choses. Quoi qu'on\nfasse, il s'exile aujourd'hui des plus grandes. Nos cathédrales, à court de\nmatériel, s'accommodent de moulages et de fontes grossières, tandis que la\nparesse de nos cordons bleus et notre propre lésinerie ont substitué à ces\ncymbales et ces tympanons de la cuisine et de l'office, d'odieux « produits\némaillés » moins exigeants en fait de nettoyage.\n   Puisse cette charmante évocation de l'art de nos vieux dinandiers avoir\nlaissé, dans les yeux des visiteurs de la petite exposition qui se mire là-bas\ndans la Meuse, un reflet de beauté, et dans leur âme quelque volonté de\nréagir contre la camelote qui nous submerge.\n\n                                                 HENRY CARTON DE WIART.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison09-012", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 563, "page_fin": 573, "titre_corps": "Livres et revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LIVRES ET REVUES Touffe de genêts par Edgar Bonehill", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 660, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2795, "texte": "LIVRES ET REVUES\n\n\nT o u f f e d e g e n ê t s , par EDGAR BONEHILL. — (Charleroi, Surin.)\n   L'impropriété de cette expression : touffe de genêts, que M. Bonehill a\nchoisie pour titre de ce livre copieux, s'excuse et s'explique jusqu'à un cer­\ntain point; car l'œuvre qu'il apporte évoque, plutôt que l'idée d'un bouquet\ncoquet et symétrique, celle d'une masse « touffue » de feuilles, de fleurs, de\nrameaux et d'épines.\n   Nos lecteurs connaissent le talent fécond, robuste, personnel parfois\njusqu'à la bizarrerie, indépendant toujours et nullement « suiveur », de\nM. Edgar Bonehill. Ce poète ne s'est agenouillé en aucune des petites cha­\npelles d'aujourd'hui : il s'est fait un culte à lui, un temple qui est le sien;\nvous ne trouverez dans ses vers ni l'ombre d'un pastiche, ni le reflet d'une\ninfluence quelconque. Tout au plus y découvrirait-on par instants, avec beau­\ncoup de bonne (ou de mauvaise) volonté, un soupçon d'inspiration baude-\nlairienne : encore n'y faut-il voir que le résultat fatal d'une de ces mysté­\nrieuses correspondances, sortes d'hérédités psychiques, qui relient à leurs\naînés des artistes plus jeunes, et bien souvent à leur insu.\n   Mais j'assignerais volontiers à M. Bonehill, un autre parent intellectuel,\nnotre grand peintre Laermans : entre les poèmes du premier et les toiles du\nsecond, il y a, me semble-til, des concordances plus ou moins profondes, plus\nou moins sensibles; et ceci, encore une fois, dérive d'une similitude naturelle\nde tempéraments, non d'une transposition voulue et réfléchie.\n   L'un et l'autre, le poète et le peintre, ont l'imagination tournée vers les\ntristesses de la vie, les misères sociales, les tares populaires ; tous deux ont\nune couleur douloureuse, funèbre même, violente dans sa grisaille, émou­\nvante dans sa simplicité. Entre eux, pourtant, des différences s'avèrent, qui\nconfèrent à chacun d'eux une place bien à lui : le peintre apporte plus de\nsincérité avec, moins d'artifice, quelque chose de poignant, de profondément\nhumain qui manqne parfois au poète. Celui-ci, par contre, est un maître de\nla fantaisie, de l'étrange et du macabre; peut-être en abuse-t-il un peu, et\nmet-il une complaisance outrée à se promener dans les cimetières nocturnes,\ndans les ruelles noires où titubent de hoquetants ivrognes, le long des per­\nfides rivières où l'amour malheureux se fiance à la mort, et devant les dalles\nsanglantes de la morgue où échouent les épaves humaines; peut-être aussi\nnéglige-t-il, épris avant tout de vision et de pittoresque, de tirer de ces sombres\nscènes ce qu'elles contiennent d'horreur navrante et de tendre pitié : lui qui\npourrait nous faire pleurer, il ne nous fait guère que frissonner; et j'aimerais\n qu'il y eût chez lui plus d'émotion, de sentiment, de compassion, en un mot\n"}, {"page_pdf": 661, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3068, "texte": "564                               DURENDAL\n\n\n plus d'humanité. Mais, qui sait? si M. Bonehill était tel que je le souhaiterais,\n peut-être aussi n'aurait-il qu'une physionomie moins accentuée, une per­\n sonnalité moins nette et moins rare.\n   D'ailleurs, cette Touffe de genêts renferme autre chose que cela, — mieux\nque cela, oserai-je dire. Le Trappiste, par exemple, élève la pensée du poète\njusqu'aux cimes majestueuses de la méditation chrétienne; la mer, les\nchamps, les forêts qu'il aime tant et qu'il connaît si bien, lui inspirent des\naccents mâles, graves et puissants comme le bruit du vent dans les arbres\n séculaires :\n               Les robustes cercueils taillés au cœur des chênes\n               Survivront fièrement aux squelettes humains\n               Qu'ils étreindront, vengeurs, dans les fosses prochaines.\n\n   Ici, M. Bonehill ne se contente plus de regarder et de peindre ensuite, et\nson art se hausse jusqu'aux plus nobles rêves... Cette oeuvre, si diverse et si\nnombreuse, et qui va en se jouant du « plaisant au sévère », offre encore des\ntableautins riants, lumineux, d'un dessin fragile et gracieux, en contraste\néclatant avec les scènes ténébreuses dont je parlais tantôt, et dans lesquels\ns'affirme impérieusement la souplesse de l'auteur.\n   Vous le voyez : rien de mièvre ni de fade en cette poésie, saine et virile\njusqu'en ses étrangetés. M. Bonehill n'est pas un tendre, et quand il se\nprend d'aventure à songer, ses songeries elles-mêmes ont je ne sais quoi de\ncalme et de robuste. Contrairement à la plupart des poètes d'aujourd'hui,\nles heures qu'il célèbre de préférence ne sont pas les heures indécises du\n matin ou du crépuscule : ce sont les heures violentes de nuit noire ou de\ngrand soleil. Et quand l'Automne, par hasard, vient à passer dans ses\nstrophes, ce n'est pas avec ce visage larmoyant et cette allure nonchalante\n qu'on s'est accoutumé à lui prêter.\n   Le style de M. Bonehill ressemble à son œuvre, encore qu'il soit légère­\n ment maniéré; ses vers sont pleins de force, de verdeur et de sève, comme\nles grands chênes qu'ils se plaisent à évoquer; et certaines images restent\n dans la mémoire :\n               J'ai vu l'homme faucher les lys de son enfance\n               Et couronner Vénus de leurs chastes débris.\n  Çà et là, malheureusement, un terme impropre, une rime en qui le con­\nnaisseur est tenté de voir une cheville, viennent nous faire souvenir que l'art\ndes vers est l'un des plus ardus qui soient. Que M. Bonehill s'applique avec\nplus de patience encore, et plus de souci d'une forme impeccable : car, pour\nrappeler un alexandrin de Leconte de Lisle, le plus parfait des poètes fran­\nçais, on n'atteint à l'idéale perfection que dans les œuvres.\n                    Où la plus dure règle est la mieux obéie\n   La discipline rigoureuse à laquelle le talent se soumet, n'entrave jamais son\nessor : s'il avait été davantage pénétré de ce principe, essentiel à toute\nespèce d'art, Musset serait mieux assuré de l'immortalité.\n   M. Edgar Bonehill fait suivre son recueil poétique d'un groupe considé-\n"}, {"page_pdf": 662, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3401, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                               565\n\nrrable de nouvelles en prose. Chose étrange : alors que ses vers sont d'une\n trame psychologique volontairement froide, un peu sèche et très hautaine,\n ses contes, au contraire, sont tout imprégnés d'émotion, de passion, de\n vivante humanité. J'en goûte surtout le premier, qui accuse une compréhen­\n sion délicate du sentiment fantastique allemand, et aussi de ce je ne sais quoi\n d'ingénu, de virginal, qui appartient aux poètes d'outre-Rhin. Amour d'aveugle\n est une histoire fort touchante, écrite en une langue subtile, charmante dans\n sa recherche, avec d'exquises trouvailles d'expression; car la prose de M. Bo­\n nehill est imagée et personnelle à l'égal de ses vers, et les jolies choses y\n abondent : « L'église, vieillotte, assoupie, gênée sous son clocher neuf, ainsi\n qu'un vieillard qui abandonnerait à regret pour les exigences du siècle les\n antiques choses aimées, parfumées de senteurs nostalgiques, de jeunesse... »\n Mais il faut mettre hors de pair la dernière de ces nouvelles, Forçats, qui, en\n des proportions exiguës, a toute l'ampleur, et la grandeur, et la puissance\n d'un roman balzacien.\n    Dans ce genre de roman, où décidément les Belges excellent (que de noms\n pour le démontrer !) M. Edgar Bonehill nous doit le chef-d'œuvre que nous\n attendons de lui. Il ne lui manque, pour être en mesure de nous le donner et\n de réaliser les hautes espérances que nous fait concevoir sa Touffe de genêts,\n qu'une langue un peu plus châtiée, un peu moins capricieuse.\n                                                                FRANZ ANSEL.\n\n\n     O n z e K u n s t (Anvers-Buschmann). — Le numéro d'août, nous offre\n d'abord un article judicieux de JAN VETH sur l'art de la Gravure, et spéciale­\n ment sur l'artiste graveur hollandais P. Dupont, dont les œuvres reproduites\n dans ce fascicule dénotent un réel talent. — MAX ROOSES poursuit son inté­\n ressante étude sur Rubens, dessinateur, dans son article : les Dessins des Maîtres\nflamands.\n    Nous cueillons avec joie dans les chroniques d'art de ce numéro, l'hommage\n rendu à deux artistes belges que nous aimons : le peintre Laermans et le\n sculpteur G. Minne. Au sujet du premier, on écrit de Berlin : « Je m'empresse\n de constater avec joie, combien la Belgique était bien représentée à l'expo­\n sition de Berlin, et combien les œuvres de ses artistes y faisaient belle figure.\n Parmi toutes ces œuvres je citerai celles de LAERMANS, en premier lieu. Ce\n qui est surtout remarquable chez ce peintre, c'est le contraste entre sa con­\nception franchement réaliste et sa technique polie, son métier presque lêché,\ncomme c'est le cas, par exemple, dans la cohue compacte de ses miséreux de\nl'Enterrement ou sur les visages épuisés et flétris des ouvriers revenant du\ntravail dans Au Village. Mais lui-même les a sentis de cette façon et pas autre­\nment, les contrastes et les oppositions que l'existence nous fournit; ce sont\ndans le crépuscule vespéral les villages coquets et souriants avec leurs toits\nrouges sous les vertes futaies, parmi les champs verdoyants, autant de\nséjours prospères et paisibles, dirait-on, et pourtant, en réalité, si loin du\nbonheur et de la sérénité. »\n    Dans la Chronique de Rotterdam, nous lisons d'autre part cette appréciation\ndu talent de George Minne : « L'art archaïque de MINNE est d'essence telle-\n"}, {"page_pdf": 663, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3511, "texte": "566                                DURENDAL\n\n\n ment flamande que l'on ne voit même pas trop bien comment il 'aurait pu se\n manifester ailleurs qu'en Flandre avec autant de pureté et de style. Car c'est\nen Flandre que le moyen âge continue encore à mourir et à s'éteindre tout\ndoucement, et nulle part on ne parviendrait à éprouver plus sincèrement et à\ntraduire avec cette conviction des impressions de ces siècles déjà lointains.\n On peut reprocher à cet art comme à tout art archaïsant certain esprit de\ndécadence, on peut l'accuser de se dérober aux généreuses influences de la\nvie, de se créer une atmosphère artificielle — mais dans tous les cas, on ne\npeut le taxer de fausseté et d'imposture. Pour peu qu'il le veuille, un Flamand\npeut parfaitement être un demi-contemporain de l'ère médiévale. A quelle\nextrémité mènerait cette illusion nous importe guère pour le moment.\n      George Minne se crée une humanité nouvelle en dépouillant ses person­\nnages de leur musculature ou bien en les enveloppant d'un vêtement d'un style\ntout spécial. Dans les deux cas il leur enlève la forme humaine pour en faire les\nporteurs, les incarnaieurs d'une idée ou d'un sentiment. Pour se rendre compte\nde la parenté de son art avec celui du moyen âge, il suffit de voir ses Trois\nSaintes Femmes, dont les visages sont masqués par les capuchons profondément\nrabattus de leurs mantes. Cette attitude rappelle aussitôt les pleureuses d'un\nmonument funéraire au Louvre. Je ne veux point parler ici d'une similitude,\nencore moins d'un pastiche. Car, si le cachet en est tel qu'à première vue, on\nprendrait le groupe de Minne pour un œuvre des temps gothiques, la sainteté,\nl'émotion pieuse qui se dégagent des plis rigides, enveloppent ces créatures\nquasi-insexuelles, témoigne du sentiment absolument personnel auquel\nobéissait l'artiste. Donc, il s'agit avant tout d'une parenté de sentiments.\n    » D'ailleurs, en dehors de cette rencontre toute morale, les œuvres de\nMinne, surtout ses figures nues, accusent une profonde différence avec l'art\ndu moyen âge. L'anatomie des nus de Minne part de tout autres principes\nque ceux des sculpteurs chrétiens primitifs. La parenté morale de l'art de\nMinne avec celui du moyen âge se retrouve encore dans la même indifférence,\nvoire le même mépris pour la beauté extérieure du corps humain, pour tout\nélément de sensualité. L'homme et la femme humblement agenouillés (tel est le\ntitre de l'œuvre) présentent ce caractère banal et vulgaire qui caractérise les\nnus Flamands, cette laideur spéciale que les Allemands attribuent à un manque\nd'idéal physique et de sens des belles formes. En revanche les formes inélégantes de\nces Flamands et de George Minne, leur héritier, procèdent d'un vigoureux\nréalisme et, en ce sens, elles sont souverainement expressives. Leur nudité\nest si candide et si ingénue; à l'égal des pieux gothiques, ils se présentent à\nleur Créateur vêtus de leur seule nudité, de leur humanité pitoyable; leur\nagenouillement n'a rien d'affecté et de théâtral; ils se soutiennent en intime\nconfiance et en inconsciente solidarité : leur humilité n'a rien de servile et\nelle en devient presque glorieuse. »\n                                                                          H. M.\nLa Renaissance catholique en Angleterre au XIX e siècle;\n  seconde partie : De la Conversion de Newman à la mort de Wiseman, 1845-1865,\n  par PAUL THUREAU-DANGIN, de l'Académie française. — (Paris, Plon.)\n  Le drame religieux qui se joue en Angleterre, depuis le célèbre mouve-\n"}, {"page_pdf": 664, "page_imprimee": 567, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3633, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                567\n\n\n ment d'Oxford, constitue l'un des plus émouvants spectacles de notre époque.\n Le pathétique de cette longue crise de conscience passe de beaucoup, en\n intensité et en grandeur, n'en déplaise aux politiciens, celui des plus bruyants\n épisodes de l'histoire politique. Il faut se réjouir de ce qu'un écrivain de la\n valeur de M. Thureau-Dangin s'en soit fait l'historien, dans ses magistrales\n études sur la Renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle.\n    Peut-être nos lecteurs n'ont-ils pas oublié qu'il y a quatre ans, nous signa­\n lâmes à leur attention le premier volume de cet ouvrage, consacré à Newman\n et au mouvement d'Oxford. Le second, qui vient de paraître, nous mène de\n la conversion de Newman, en 1845, à la mort du cardinal Wiseman, en 1865.\n Pendant cette période, l'unité, qui concentrait tout l'intérêt sur l'action de\n Newman et de ses compagnons, est brisée. Deux courants absolument dis­\n tincts se sont formés. L'un, avec Newman et les nombreux convertis qui sui­\n vent son exemple, va se fondre dans la vieille église catholique d'Angleterre\n qu'il rajeunira et vivifiera. L'autre, demeuré dans l'anglicanisme, ne cessera\n pas cependant de le pousser vers les idées et les pratiques catholiques, et la\ntransformation qui en résulte est peut-être, pour nous, la part la plus curieuse\n à connaître de la Renaissance catholique dans l'âme anglaise.\n    Ces deux courants, l'historien les suit de front. Deux grandes et nobles\nfigures dominent son livre : Newman et Pusey. L'un a recueilli, en dépit du\n scandale que provoqua, dans le protestantisme, sa sécession, l'hommage uni­\nversel. Ecrivain et prédicateur, il força l'attention et le respect de ses plus\nardents adversaires. Il remua d'innombrables âmes. Pas une conversion à\ncette époque, où l'on ne puisse discerner son influence directe ou indirecte.\nCette action lui a survécu, et, aujourd'hui encore, par ses écrits, par les idées\nqu'il a répandues, par le souvenir qu'il a laissé, par le prestige grandissant\ndont son nom est entouré, Newman est demeuré l'instrument principal de\nl'évolution mystérieuse et, malgré tout, persistante qui conduit tant d'âmes de\nl'anglicanisme au catholicisme.\n    L'autre, Pusey, à défaut du génie supérieur de son ancien compagnon de\nlutte, a l'autorité que lui donnent sa situation, sa science et surtout sa vertu.\nCet homme, qui a dénoncé avec tant de force et de persévérance les tares de\nl'église d'Angleterre, son anarchie doctrinale, sa tolérance de l'hérésie, la\ndéfaillance de ses évêques, la froideur et les négligences de son culte, n*a\npourtant jamais douté d'elle. Il concluait, de ses désolantes constatations, à\nla nécessité de l'améliorer, non au devoir de la quitter. Lui, qui mit tant\nd'âmes sur le chemin de la vérité et qui ne cessa jamais d'être suspect à sa\npropre Eglise, s'attarda jusqu'à la mort dans la voie de l'erreur; et cette obsti­\nnation, dont la sincérité apparaît évidente, donne à sa destinée je ne sais quoi\nde mystérieux, de mélancolique et de poignant. Avec Newman, Manning et\nVaughan, M. Thureau-Dangin a tenu à honneur de rendre justice à cette âme\nde bonne foi qui, sans avoir appartenu visiblement à la véritable Eglise,\nchercha si sincèrement à faire la volonté de Dieu. Le mouvement que suscita\nPusey reste l'un des phénomènes les plus frappants de l'histoire religieuse\ncontemporaine en Angleterre. Il y prépare le champ à Dieu.\n   Nous attendrons avec impatience le couronnement du magistral ouvrage de\nM. Thureau-Dangin.                                                     M. D.\n"}, {"page_pdf": 665, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3100, "texte": "568                                   DURENDAL\n\n\nNuovi documenti interno a Giovanni de Medici detto\n   d e l l e b a n d e n e r e . (Estratto dell' Archivio storico italiano), par PIERRE\n   GAUTHIEZ. —(Firenze, tip. Galileiana.)\n   M. Pierre Gauthiez, l'auteur du beau livre sur le condottiere Jean des\nBandes Noires dont nous avons entretenu, naguère, nos lecteurs, publie,\naujourd'hui, dans l'Archivio storico italiano, les nombreuses correspondances,\npuisées dans les archives et les bibliothèques d'Italie, dont il a documenté sa\nforte et substantielle monographie.\n   Et c'est une suggestive et attrayante lecture que celle de ces pages, car,\nentre les lignes de certaines de ces lettres, respectueusement paternelles, tout\nempreintes de délicatesse tremblante et fière ou rapides, brèves et péremp­\ntoires ainsi qu'un commandement, s'évoquent de nouveau devant nous ces\nfigures dont M. Gauthiez avait tracé de si excellents portraits : le bon piovano\nFrancesco Fortunati, l'exquise Marie Salviati et Giovanni de Medici, son\nhéroïque et bestial époux...\n\nI Fioretti of de bloemekens van den heiligen Pranciscus\n   v a n A s s i s i ë . Een verhaal uit de middeleeuwen. Opnieuw uitgegeven\n   door eenen minderbroeder-capucien, 2 vol. in-8°. — (Aalst, De Seyn-\n   Verhougstraete.)\nI F i o r e t t i d i S a n c t o F r a n c i e s c h o , secondo la lezione del codice fioren­\n   tino scritto da Amaretto Manelli, pubblicati di nuovo da LUIGI MANZONI DI\n   MORDANO. Ediz. II con30fototipie. Un vol. in-18. — (Roma, Loescher.)\n   Voici deux éditions encore des Fioretti : l'une, dans le texte original; l'autre,\ndans une version flamande habile et compréhensive.\n   Cette dernière, aussi fidèle à la littéralité du texte que le permet le génie\ndifférent des idiomes, est très complète et accompagnée d'une introduc­\ntion et de notes concises. Nous applaudissons de grand cœur à l'excellent\ntravail du R. P . Jean-Baptiste et nous réjouissons à la pensée que, grâce à\nlui, le chef-d'œuvre franciscain pénétrera en des milieux populaires, où il\navait peu d'accès jusqu'à présent, pour y acquérir de nouveaux admirateurs\nen grand nombre.\n                                             *\n                                            * *\n\n   Le texte que M. Manzoni publie en une jolie et soigneuse édition, illustrée\nde belles reproductions d'après les fresques de Giotto, est emprunté à un\nmanuscrit de la bibliothèque nationale de Florence. Le copiste, Amaretto\nManelli, l'a signé et daté : Ecrit et terminé par moi, Amaretto, le lundi 17 juil-\nlet 1396, les vêpres sonnant, peu après la 19e heure. A Dieu soit honneur et gloire. Amen.\n   M. Manzoni, qui a consacré de nombreuses et intéressantes études aux\nFioretti, ne fait qu'effleurer, dans la préface de cette édition, les questions com­\nplexes qui touchent la personnalité de l'auteur originel du recueil et la chro­\nnologie des diverses parties de celui-ci. Il semble enclin à adopter l'hypo­\nthèse du R. P . Luigi da Fabriano, qui est également celle de Paul Sabatier,\net selon laquelle la composition ou, peut-être pour certaines parties plus\n"}, {"page_pdf": 666, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3281, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                569\n\n\nanciennes, la compilation des textes des Fioretti serait due à frère Ugolino\nde Signori da Brunforte et aurait été élaborée après 1322, année de la mort\nde frère Jean de la Vernia, dont il est parlé longuement dans les derniers\nchapitres de l'ouvrage. Les tendances de l'hagiographe des Fiorttti se con­\ncilient fort bien avec les opinions connues du frère Hugolin Brunforte, cet\nami du pape Célestin V, dont, parce qu'il appartenait au parti des zelanti,\nBoniface VIII cassa, le 12 décembre 1295, l'élection au siège épiscopal de\nTeramo, dans les Abruzzes; il est à supposer, du reste, que, même avec\nl'assentiment du Souverain-Pontife, frère Hugolin, fidèle à la pensée de\nsaint François, qui voulait que ses religieux restassent « dans les lieux bas »,\nn'aurait pas accepté cette prélature.\n   M. Manzoni fait observer, avec raison, que quelques-unes des fresques\npeintes par Giotto dans l'église supérieure d'Assise — entre 1296 et 1304, à\nen croire les indications de Vasari — illustrent des récits contenus dans les\npremiers chapitres des Fiorttti et dans les Considérations sur les stigmates ; mais\nil n'y a là rien qui contredise à l'attribution de l'œuvre à frère Hugolin qui,\nselon une conjecture de Paul Sabatier, aurait composé celle-ci, pour une\ngrande part, d'emprunts remaniés et amplifiés aux chroniques primitives,\nnotamment au Speculum perfectionis; pour une moindre, de pages personnelles\nconsacrées à la glorification des zelanti célèbres de la Marche qu'il avait\nfréquentés et aimés.\n                                       * *\n\n    Les lecteurs de cette Revue ont dû s'apercevoir de l'empressement avec\nlequel je saisis toutes les occasions de les entretenir des Fioretti. Mon insis­\ntance leur a peut-être même paru importune; mais je les prie de n'accuser\nque moi si la monotonie de l'expression de mon admiration pour ce livre\nprestigieux leur a pesé : ce ne peut très certainement être que faute d'élo­\nquence, car cette œuvre n'est point de celles sur lesquelles l'amour puisse\ncréer une illusion que la réalité démentirait.\n    La pensée dispersée à force de contradictions et de subtilités; l'âme décon­\ncertée, lasse et qui se cherche trouvent le repos, la quiétude et la force dans\nla fréquentation de livres tels que les Fiorttti ou l'Imitation. Ce sont des\nœuvres de clarté et de grave candeur : elles expriment un idéal, désignent un\nbut, exposent une conception de la vie, non point hypothétique et spécula­\ntive, mais certaine, indubitable et acceptée comme telle, avec une volonté et\n une ardeur sans défaillances et sans lacunes, pour lesquelles les obstacles\ndeviennent une joie, parce que le mérite de la victoire s'accroît dans la\n mesure même des difficultés.\n    Ce sont des écoles de volonté persévérante et ingénue, et quelle que soit\n l'opinion que l'on professe sur cet idéal, quelque impuissance que l'on sente\n en soi de l'accueillir ou de l'accepter, il ne se peut que l'on n'éprouve une\n jouissance régénérante et salubre à vivre parmi les pauvres moines, héros\n uniques de ces pages; — parmi des hommes qui savaient ce qu'ils voulaient et\n ont su le vouloir, obstinément.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 667, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3272, "texte": "570                               DURENDAL\n\n\nBegijntjes en Begijnhoven, door CLARA COGEN-LEDEGANCK met\n   teekeningen van ANNA D E WEERT-COGEN. - (Gent-Antwerpen, De\n   Nederlandsche Boekhandel.)\n   L'édition d'une œuvrette, comme celle-ci, fait honneur autant aux deux\ncollaboratrices qu'à la Société de Librairie néerlandaise et à l'art flamand.\nLe texte de Clara Cpgen-Ledeganck est une esquisse intéressante, artistique,\ndes béguinages gantois et de leurs habitantes. C'est bien observé, délicat,\nbien féminin. Une petite nouvelle un peu trop « mondaine » — quoique\ninnocente — Het Begijntje, clôt la partie littéraire qu'on lira avec plaisir.\nMme Clara Cogen-Ledeganck qui me paraît certes ne pas être une « béguine ! »\n— a traité des béguinages et des béguines avec impartialité, je dirai, avec\nsympathie. Elle a su éviter de froisser les convictions catholiques, ce qui est\nrare chez un écrivain « libéral ». Mme De Weert dont j'ai pu, étant à Liége,\nadmirer les tableaux exposés par elle il y a cinq ou six ans, a illustré magni­\nfiquement le texte. Les dessins de cette jolie plaquette donnent une idée\nsynthétique parfaite de la vie des béguinages et des béguines. Je n'admire\npas également tous les dessins de Mme De Weert ; quelques-uns, comme ceux\ndes pages 4, 8, 10 — ne satisfont pas mon désir de Beauté. Par contre,\ncertains sont vraiment artistiques, comme cette vieille béguine grave, paisible\net sérieusement occupée, qui ouvre la série, et la petite vieille béguine\n« malade » qui vaut tout un poème. Je souhaite à l'œuvre des deux artistes\ngantoises tout le succès qu'elle mérite. Tous les amateurs de belles et de\ndouces choses flamandes devraient la posséder.\n\nDe Vlaamsche Primitieven. — H o e ze waren te Brugge,\n   door KAREL VAN DE WOESTIJNE. — (Gent-Antwerpen, Uitgave van den\n   NederlandschenBockhandel.)\n   Brochure de 124 pages où l'auteur, un poète et un critique d'art de la\njeune école flamande, a décrit ses impressions personnelles sur l'exposition de\n Bruges. Je la recommande à tous ceux — et ils sont légion — pour lesquels\nl'exposition de l'an dernier a été une des plus grandes révélations artistiques\net des plus douces jouissances de leur vie. L'auteur, à mon sens, veut trop\nabsolument imposer ses impressions personnelles et ultra-modernes au\nlecteur; il me gâte un peu l'impression harmonieuse, paisible — d'une paix\nquasi-surnaturelle — que faisaient ces œuvres de foi médiévale, par ses\nphrases névrosées et ses émotions maladives. Je crois qu'il se trompe souvent\nen voulant absolument mettre nos grands primitifs dans des peaux de jeunes\ngens fin XIXe siècle. Mais la brochure est écrite dans un style bien personnel\net elle dit des choses qui correspondent à l'état d'âme de beaucoup de ceux\nqui allèrent admirer l'exposition de Bruges. Que ceux-là surtout ne négligent\npas de la lire; ils y trouveront un souvenir charmant d'émotions passées que\nl'auteur fera revivre en eux avec une intensité qui les fascinera.\n                                                                      A. C.\nP h i l o s o p h i e e t A t h é i s m e , par ERNEST HELLO. — (Paris, Perrin.)\n  Nous signalons aux admirateurs d'Ernest Hello la nouvelle édition de\ntoutes ses œuvres qu'a entreprise et que poursuit la maison Perrin, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 668, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3170, "texte": "                            LIVRES E T R E V U E S                        571\n\n\nEn voici encore un volume. L'œuvre maîtresse du grand penseur reste tou­\njours : L'Homme, dont Barbey d'Aurevilly a dit avec justesse « qu'il doit\nattirer tous les esprits qui aiment encore les choses de la pensée ». Mais tous\nses autres livres — et entre autres celui-ci — renferment des pages du plus\nhaut intérêt. Dans Philosophie et Athéisme, comme dans tous les écrits d'Hello,\nles questions sont toujours étudiées au point de vue chrétien. Cet écrivain\nfut essentiellement un penseur chrétien. C'est là sa note caractéristique. Au\nprésent livre comme aux autres volumes d'Hello s'applique le jugement\nporté par Barbey qui l'a si admirablement compris et apprécié. « Dans les\nécrits que nous avons d'Hello, mêlés, à grandes doses, de lumière et d'ombre,\nsa supériorité n'existe pas toujours au même degré; mais quand elle existe,\nelle est absolue, et nul parmi les moralistes chrétiens qui retournent le cœur\net l'esprit de l'homme dans leurs mains curieuses, n'a montré plus d'acuité\nque lui. »\n\nConférences familières à des j e u n e s g e n s , du R. P. LACOR­\n  DAIRE. — (Paris, Poussielgue )\n   On ne trouve évidemment pas dans ce livre l'envolée superbe des autres\nconférences du puissant orateur de Notre-Dame. Car il est rédigé, non par\nl'auteur, mais d'après des notes et souvenirs d'un disciple du Maître. Mais il\nme paraît bien fait et rendre nettement et avec vigueur les idées du dominicain\net je crois qu'il intéressera ses amis et admirateurs si nombreux encore. C'est\npour eux qu'il a été écrit et à eux qu'il s'adresse tout spécialement.\n                                                                       H . M.\n\nF l e u r s d e l a S o l i t u d e , par Jos. GUELFF. — (Bruxelles, Schepens.)\n   Un peu pâles et vieillottes, ces Fleurs de la Solitude exhalent du moins un\narome ni pervers, ni même troublant : nées sur les collines ardennaises,\nelles en ont la saine candeur. Mais peut-être n'était-il pas urgent de les\nenlever à l'herbier de celui qui les avait cueillies, où elles séchaient paisi­\nblement, pour les exposer, les pauvrettes, aux regards indiscrets du public.\nQue les jeunes gens en vacances se mettent à rimer, je ne vois là qu'une\ndistraction inoffensive, ni meilleure ni pire que beaucoup d'autres; seule­\nment, pourquoi diable vont-ils porter à l'éditeur des manuscrits qui seraient\nsi bien à l'ombre ?\n                \" Et qui diantre les pousse à se faire imprimer ? \"\n\nA d o l p h e M a t h i e u , par LÉON LEGAVRE. — (Edition de l'idée libre.)\n   En cette conférence, trop rapide à mon sens et pas assez fouillée, comme\nla plupart des conférences, M. Legavre s'efforce de remettre en lumière la\nfigure bien oubliée aujourd'hui, d'un vieux poète montois : Adolphe\nMathieu. Peut-être lui décerne-t-il une place trop élevée : la faute en est à\nl'esprit... de clocher. Et ce Mathieu, en dépit d'un nom aussi peu prédestiné\nque possible, fut tout de même un brave homme et un poète... honnête.\nCela et rien de plus; n'est-ce pas assez pour justifier le filial hommage de\nM. Legavre? Et Mathieu fut du moins admirable en ceci qu'il lutta seul.\n"}, {"page_pdf": 669, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3041, "texte": "572                                DURENDAL\n\n\navec une indomptable et farouche énergie, contre l'indifférence universelle\net l'hostilité générale.\nL a R é f o r m e d e la P r o s o d i e , par ADOLPHE BOSCHOT. - (Extrait de la\n   Revue de Paris.)\n   Sous forme d'une lettre ouverte au Secértaire perpétuel de l'Académie fran­\nçaise, M. Adolphe Boschot soumit à l'assemblée des Immortels la proposition\nd'une triple réforme prosodique; il lui demanda de consacrer l'alexendrin\ncoupé en trois parties ou en deux parties inégales, la rime pour l'oreille seule\n(singuliers et puriels, etc.), et enfin les hiatus qui ne blessent pas l'ouïe. Tout\ncela est juste et raisonnable ; mais, quant à la sanction académique, elle peut\nne pas sembler tout à fait nécessaire... Conçu avec méthode, l'opuscule de\nM. Boschot est très élégamment écrit et parsemé d'heureuses citations qui en\nrendent la lecture vivement intéressante.\n\nL e L i n c e u l d u C h r i s t , par R. P . DOM CHAMARD. — (Paris, H. Oudin).\n   A son tour, Dom François Chamard, un des vétérans des études histo­\nriques, prend la parole dans le retentissant débat qui, depuis bientôt cinq\nans, s'agite autour de l'authenticité du saint suaire de Turin.\n   Le vénérable prieur de l'abbaye de Saint-Martin de Ligugé est convaincu\nqu' « en examinant de près les questions en litige, il a découvert une solution\nqui mettra fin à toute polémique et permettra de concilier des faits qui, au\npremier abord, ont paru contradictoires ».\n   Dom Chamard pense que le suaire gardé à Constantinople jusqu'en 1204\nfut plus tard transporté à Besançon, où il fut dérobé en 1349, lors d'un\nincendie. Il reparaît à Lirey en 1357, tandis qu'on restituait à Besançon une\ncopie de l'original.\n   Malheureusement rien de tout cela n'est démontré. Dom Chamard, pas\nplus que les autres partisans de l'authenticité, n'a réussi à prouver que le\nsuaire des Blachernes est le linceul du Christ. Le texte de Braulion, que\nDom Chamard jette dans la controverse, signifie simplement ceci : Au\nVIIe siècle, un évêque d'Espagne admettait que le saint suaire avait dû être\nrecueilli par les apôtres, et qu'à cette même époque on pensait qu'il avait été\nretrouvé, malgré le silence de l'Écriture à ce sujet. Mais Braulion ne dit pas\noù le saint suaire avait été retrouvé et n'indique pas davantage où il était\nconservé.\n   La supposition que fait Dom Chamard de la substitution à Besançon du\nprétendu suaire par une copie est absolument gratuite, et de plus d'une\ninvraisemblance radicale. D'ailleurs, à quoi bon de pareilles hypothèses, qui\nsont bien d'une critique aux abois? Car, Dom Chamard n'a pas prouvé que le\nsuaire de Constantinople est celui qu'il prétend avoir été dans la suite\nconservé à Besançon.\n   Il faut bien le dire, la solution imaginée par Dom Chamard a trompé\nses espérances, et l'on a été presque unanime dans la presse à déclarer que\nson intervention dans cette controverse n'a pas fait avancer d'un pas la\nquestion.\n                                                                          J.G.\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3205, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                               573\n\nL'Art n o u v e a u et l ' E n s e i g n e m e n t . — (Malines, imprimerie Van\n   Velsen.)\n   M. Wouters de Bouchout publie, sous ce titre, une monographie assez\ncomplète de ce que l'on est convenu à tort ou à raison, d'appeler le modern-\nstyle. Les connaissances techniques de M. Wouters et un consciencieux\ndépouillement des revues spéciales ont permis à l'auteur de composer, sur la\nrenaissance des arts décoratifs modernes, un essai suffisamment méthodique\net clair.\n   M. Wouters manifeste de la sympathie pour la jeune génération, mais\nen certaines parties de sa brochure il laisse percer une tendresse un peu sus­\npecte pour une école où les efforts vers un renouvellement des formes archi-\ntectoniques et décoratives ont été absolument nuls. Somme toute, l'enthou­\nsiasme nous paraît manquer à l'auteur. Son modernisme n'est point\npersonnel et franc. M. Wouters traite avec quelque hauteur les publicistes\nqui ont soutenu la jeune génération des architectes et des décorateurs. C'est\npourtant chez les collaborateurs des revues qu'il a puisé les éléments de son\ntravail ; c'est de leur critique chaleureuse qu'a découlé son exposition systé­\nmatique. Quoi qu'il en soit, la publication de cette brochure est fort utile et\nne saurait être qu'un encouragement à tous ceux que préoccupe le grand\nproblème des arts appliqués.\n   Un conseil de confrère : l'auteur fera bien de relire ses épreuves. Son texte\nest bourré de fautes d'impression.\n\nI N M E M O R I A M . — Peter Benoit : Zijn leven, zijne\n  werken, zijne beteekenis, door JULIUS SABBE. — (En vente à\n    Anvers et Gand, Nederlansche boekhandel).\n    Ce livre, consacré par un admirateur enthousiaste et un ami aussi fidèle\nqu'intime, à la mémoire de celui que l'on commence à nommer le Rubens de\nl'art musical flamand, me paraît écrit à l'emporte-pièce, un peu à la diable.\nMais il est intéressant. Il donne sur Peter Benoit, sa vie, ses œuvres, sa\nsignification, des aperçus qui, pour ne pas être marqués au coin d'une grande\noriginalité, sont souvent pleins de saveur. Ce n'est pas une étude définitive\nsur le grand réformateur de la musique flamande; mais aucun admirateur de\nPeter Benoit ne doit manquer de le lire. Il est orné de plusieurs portraits de\nl'illustre mort ainsi que d'une vignette représentant sa maison natale. L'auteur,\nqui aimait Benoit comme un enfant aime son père, a mis dans ce livre\ntout son cœur. Ses enthousiasmes pour le « Flamingant», l'Artiste, l'Ami\nl'Initiateur sont quelquefois exprimés avec cette exubérance un peu outrée qui\ncaractérise les Flamands en général et les « Flamingants » en particulier. Ce\n qui m'étonne, c'est de voir oublier ou ignorer par M. J. Sabbe, que le premier\n « Mécène » du jeune Benoit, celle qui le comprit et le « lança » tout d'abord\n fut feu Mlle Constance Teichmann, l'admirable et sainte femme qu'on a\n appelée à juste titre « l'Ange d'Anvers ». M. Sabbe aurait pu en dire un\n mot, ne fût-ce que pour être plus complet. Un « essai » bibliographique\n des œuvres musicales et littéraires de Benoit clôt le volume.\n                                                                         A. C.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison09-013", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 574, "page_fin": 576, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES A Westende-sur-Mer Tout le monde des artistes musiciens", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 671, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2680, "texte": "NOTULES\n\n\n    A Westen de - S u r - M e r . — Tout le monde des artistes musiciens\nconnaît, à Bruxelles, M. LÉOPOLD WALLNER, pianiste-compositeur. En villé­\ngiature à Westende, il y a organisé et dirigé, au Westend'hôtel, une audition\nmusicale, le 14. septembre, avec le concours d'artistes en renom et d'amateurs\ndoués du plus beau talent. Ce fut une vraie fête d'art. Sous la direction de\n M. Wallner, on a interprété admirablement les merveilleux Chants d'amour,\nde Brahms, œuvre d'une délicatesse, d'une fraîcheur et d'une beauté musicale\nincomparables. Je connais peu d'artistes qui aient, autant que M. Wallner,\nle don de pénétrer plus profondément la pensée maîtresse d'une œuvre d'art,\nd'en saisir le rythme, de communiquer l'un et l'autre aux exécutants et d'aider\nceux-ci à en faire jaillir la beauté dans toute sa puissance. Je voudrais m'ar­\nrêter davantage à cette audition, car elle m'a enthousiasmé. Mais l'espace me\nmanque. Je ne puis que résumer mes impressions. Mlle Wibauw, de Bruxelles,\nartiste amateur, douée d'un organe unique, a interprété deux exquises com­\npositions de M. Wallner. Ces compositions sont d'un art profond. Elles sont\nl'œuvre d'un penseur et d'un artiste. Elles n'ont pas été écrites pour la foule,\nmais pour les esprits d'élite. Ceux-ci seuls peuvent en saisir tout le charme.\nEt un vrai artiste seul est capable de les exécuter. Mlle Delhez, de Bruxelles,\nnous a fait entendre Phidylé, de Duparc. De sa voix sonore et harmonieuse,\nelle nous a fait sentir toute la beauté de cette œuvre. Enfin, nous avons eu\nle plaisir d'entendre une fois de plus cet air d'Orphée, de Glück : J'ai perdit\nmon Eurydice, qui donne le frisson de l'art chaque fois qu'on l'entend.\nMlle Carette, artiste amateur, avait eu la gentillesse de prêter son concours et\nelle s'est merveilleusement acquittée de sa tâche. De sa voix puissante et\nvibrante, le sympathique artiste, M. Janlet, bien connu à Bruxelles, à la fois\npeintre distingué et musicien, nous a interprété un air de la Reine de Saba, de\nGounod. Il faut encore citer l'excellente pianiste, Mlle Hennebert, élève de\nM. Wallner, et qui a fait honneur à son maître, dans l'exécution d'une\nRomance, de Morzkowski, et du Carnaval, de Schumann. Un admirable Ave\nVerum. de Mozart, exécuté par le quatuor mixte organisé par M. Wallner, a\nsuperbement clôturé cette fête d'art, donnée au profit de l'œuvre si sympa­\nthique du « Grand air pour les petits ».\n  Durant ce même concert, nous avons eu la chance d'entendre un jeune\nvioloncelliste allemand, M. Levy, de Berlin, au talent souple et nerveux,\nplein de promesses pour l'avenir et une violoniste, Mlle Kaisers, très\nremarquable.\n"}, {"page_pdf": 672, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2739, "texte": "                                    NOTULES                                    575\n\n  Des habitants des villas de Westende avaient généreusement prêté leur\nconcours. Et parmi eux il faut citer surtout M. et Mme Eeman, du Caire, et\nM. De Smet, de Gand.\n                                                              HENRY MŒLLER.\n\n\n\n\n    O n c u l t i v e , e n H o l l a n d e , de très belles voix, des voix saines et\nsolides, sans les défauts d'émission qui nous rendent parfois intolérables les\nchanteurs allemands, surtout les ténors ; et comme l'éducation musicale n'est\npas de moins bonne qualité, cela nous fait des interprètes de choix. Le sou­\nvenir est demeuré vivace, à Bruxelles, du magnifique Amsterdamsk a capella\nKoor qui, sous la direction de Daniel de Lange, vint nous donner de merveil­\nleuses interprétations des vieux maîtres néerlandais. Depuis, nous eûmes un\ntrio hollandais, d'autres associations encore. Aujourd'hui, voici un Double\nquatuor vocal, dirigé par M. Arnold Spoel, qui est venu donner, à la salle\nRavenstein, une audition très agréable, devant un public malheureusement\nrestreint, vu la saison défavorable et l'annonce tardive.\n   Nous avons particulièrement apprécié un chœur avec solo détaché d'un\nballet de Rameau, la Guirlande, ainsi que ces délicieux Liebesluder, de Brahms,\nqu'on a si rarement l'occasion d'entendre chez nous. Exécution des plus\nsoignée, faisant apprécier davantage l'heureuse réunion de huit voix choisies :\n une volupté pour l'oreille.\n   Selon l'usage, les divers membres du groupe y sont allés de leurs petits\nsoli, du Grétry, du Mozart, du Jensen, du Grieg... J'allais oublier les inter­\nprétations très fouillées de duos et trios d'opéras et oratorios de Men­\ndelssohn, ainsi que de trois délicieuses « bruneltes » à quatre voix du\nXVIIe siècle.\n                                                                             E. C.\n\n\n\n   L e S a l o n t r i e n n a l des Beaux-Arts de Bruxelles, installé dans le\nHall du Cinquantenaire, s'est ouvert le samedi 5 septembre. La fermeture\naura lieu le samedi 2 novembre.\n  L'Exposition est accessible au public, tous les jours, de 9 à 5 heures.\nAprès le 1er octobre, elle se fermera à 4 heures.\n  Des guichets sont établis aux deux bouts du Hall, avenue de la Renais­\nsance, où une entrée spéciale a été ménagée — avec arrêt fixe du tram — et\nà gauche de l'arcade monumentale, avenue centrale du Parc du Cinquan­\ntenaire.\n  Pendant la durée de l'Exposition, il sera perçu un droit d'entrée de\n50 centimes par personne. Ce prix est fixé à 25 centimes, les jeudis et les\ndimanches. On délivre des cartes permanentes, au prix de 2 francs, donnant\ndroit d'assister aux auditions musicales.\n\n                                        ***\n"}, {"page_pdf": 673, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 896, "texte": "576                                 DURENDAL\n\n\n    E c o l e d e m u s i q u e d ' l x e l l e s . — L a réouverture des cours aura\nlieu le jeudi 1er octobre.\n   Le p r o g r a m m e d'études comprend : le solfège, le chant d'ensemble, le\nchant individuel, l'interprétation vocale, l'harmonie et la composition, l'his­\ntoire d e la musique et haute théorie musicale, la littérature, la diction, le\npiano, la lecture à vue et le piano d'ensemble.\n   P o u r les inscriptions et renseignements, s'adresser, à partir d u jeudi\n17 septembre, a u local, 53, r u e d'Orléans, le d i m a n c h e , de 9 à 12 heures, et\nle j e u d i , d e 2 à 4 heures.\n\n                                           ***\n\n   Accusé de réception :              A.   NARDINI   DESPOTTI     MOSPIGNOTTI     :   Il\nd u o m o di S a n Giovanni (Firenze, Alinari). — RACHILDE : L'imitation d e la\nmort (Paris, Mercure de France).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 600, "texte": ""}, {"page_pdf": 601, "texte": ""}, {"page_pdf": 602, "texte": ""}, {"page_pdf": 603, "texte": ""}, {"page_pdf": 604, "texte": ""}, {"page_pdf": 605, "texte": "L'ÉVANOUISSEMENT DE SAINTE C A T H E R I N E\n\n                  (SODOMA)\n"}, {"page_pdf": 606, "texte": "      Sur quelques Peintres de Sienne\n                                (Suite et fin)\n\n\n\n\n                               Le Sodoma\n\n\n   GIOVANANTONIO BAZZI et non RAZZI, comme on l'a cru pendant quelque\ntemps, né à Vercelli (Piémont), en 1477, mort à Sienne, le 14 février 1549,\ndit I I SODOMA. On le trouve aussi désigné dans certains documents sous, le\nnom de G. A. DEI TIZZONI OU TISONI.\n\n    ŒUVRES. — Sienne. — EGLISE SAN DOMENICO, trois fresques dans la\n chapelle de Sainte-Catherine : l'Evanouissement, la Communion, la Prière de sainte\n Catherine (1526) ; Sacristie : Madone, bannière; Chapelle du rosaire, maître\n autel : Quatre saints avec le Père Eternel;la prédelle, avec quinze scènes repré­\n sentant les Mystères du Rosaire, est attribuée par Frizzoni à un élève du So­\n doma. — GALERIE DE L'INSTITUT PROVINCIAL DES BEAUX-ARTS, salle VIII :\n n° 27, Christ à la colonne, fresque, provenant du couvent de Saint-François\n (entre 1510 et 1515) ; quatre panneaux, provenant d'une civière de la Com­\n pagnie de Fontegiusta, n° 1, Madone et Enfant avec deux anges; n° 2, Deux\nfrères de la confrérie agenouillés aux côtés d'une croix; n° 35, Madone et Enfant;\n n° 36, Pielà (1527;, attributions erronées selon Mme Lucy Olcott; n° 29,\nJudith; n° 32, Sainte Catherine de Sienne; n° 33, Adoration des Mages (ce petit\n tableau figurant au catalogue sous le nom du Sodoma est omis par\n Mme Priuli; salle X, n° 2, Jésus au Jardin de Gethsémani; n° 11, Nativité, venant\nde l'Ermitage de Lecceto; n° 13, Déposition de croix,, venant de l'église Saint-\n François, chapelle de la famille Cinuzzi ; n° 46, Descente aux Limbes, venant,\ncomme le n° 2, de la Compagnie de la Sainte-Croix (1525). — EGLISE SAINT-\nAUGUSTIN, chapelle à droite : Adoration des Mages (1518). — ORATOIRE SAINT-\nBERNARDIN : Présentation de la Vierge ( 1518) ; Annonciation (attribution discutée,\nPacchia ?) ; Assomption (1532); Couronnement (1532) ; Saint François d'Assise,\nSaint Louis de Toulouse, Saint Antoine de Padoue (attribution incertaine, Pacchia ?);\ndans la sacristie, bannière : Madone. — EGLISE SANTA MARIA DEL CARMINÉ,\nchapelle du Saint-Sacrement, à droite : Naissance de la Vierge. — EGLISE SAN\nGIOVANNI E GENNARO : quatre panneaux provenant d'une civière (1527). —\n"}, {"page_pdf": 607, "texte": " 514                                          DURENDAL\n\n\n PALAIS PUBLIC, salle d e la M a p p e m o n d e : Saint Ansano, Saint Victor (1529);\nSaint Bernard Tolomei (1534); c h a p e l l e : Madone et Saint Léonard, venant de\nl'autel Saint-Calixte à la c a t h é d r a l e ; salle des mariages : Madone et saints (1535);\nsalle d u Syndic : Résurrection (1535) ; chapelle des N o b l e s , Vierge entourée de\nsaints, avec cette inscription : Ad honorem Virginis Mariœ Jo Antonius Sodoma eques\net comes palatinusfaciebat MDXXXVIII.            — E G L I L E SAN SPIRITO, chapelle espa­\ngnole, à droite : peintures décoratives (1530). — HÔPITAL : Sainte Famille. —\nPORTA P I S P I N I : Nativité.     — CASA BAMBAGINI             (fresque     endommagée) : Pietà\n(il en existe u n beau dessin a u x Uffizi). — A R T E D E I CALZOLAÏ, piazza\nTolomei : Madone et saints. — MONISTERO (autrefois a b b a y e de Saint-Eugène,\naujourd'hui villa Griccioli) : Marche au calvaire (1525). — E G L I S E SAINTE-\nANNA IN CRETA, près Pienza : fresques (vers 1505). — FAÇADE, au coin des Via\ndi Castelvecchio et di Stallo reggi, fresque : Pietà, omise p a r M m e P r i u l i . —\nSAN FRANCESCO, sacristie : fragments d e fresque                       (id.). — M O N T E       OUVETO\n MAGGIORE, série de vingt-six fresques décorant le cloître : 1° Saint Benoit\nquittant sa maison; 2° l'Ecole; 3° le Tamis brisé; 4° Saint Benoit prenant l'habit;\n 5° Saint Benoit nourri par Déodat; 6° le Diner du Saint; 7° Prêche aux bergers;\n8° Tentation; 9° la Visite des Ermites; 10° la Tentative d'empoisonnement; 11° Con-\nstruction de Subiaco; 12° Rencontre de Saint Maur et Saint Placide; l'Enfantpossédé;\n 14° Saint Benoit tirant l'eau du rocher ; 15° Miracle de la Hachette ; 16° Maur sauvant\n Placide; 17° le Vin volé; 18 0 Fiorenzo essaye d'empoisonner saint Benoit ; 19° Fiorenzo\n introduit des courtisanes dans le couvent; 20 0 le Paysan délivré; 21 ° le Moine pour-\nsuivi par les dragons; 22 0 Mort de saint Benoit; 23° Funérailles du saint; 24 0 Appa-\n rition de saint Benoit; 25° la Multiplication des pains; 26° l'Incendie du Mont Cassin;\nd a n s un escalier : Couronnement de la Vierge; s u r des arcades d u cloître : Saint\nBenoit instituant son ordre; Christ portant sa croix; Christ à la colonne; sur la p o r t e\nde la chambre du prieur : Madone avec saint Pierre et saint Michel; dans u n\nescalier : Pietà.\n    A s c i a n o . — COLLÉGIALE, T o n d o : Christ mort soutenu par trois anges\n(attribution douteuse, omise p a r M m e Priuli).\n    A s i n a - L u n g a . — COLLÉGIALE : Madone trônant.\n    B e r g a m e . — M U S É E , n° 136 : Madone et enfant; Tête d'homme (collection\nMorelli). P l u s deux dessins d a n s la collection Morelli.\n    F l o r e n c e . — U F F I Z I : n° 1279, Saint Sébastien, avec a u revers, Madone glo-\nrieuse avec saints, autrefois b a n n i è r e q u e la Confrérie de Saint-Sébastien de\nCamollia, près Sienne, portait d a n s les processions; n° 156, salle d u Baroccio:\nJésus arrêté par des soldats, omis p a r M m e P r i u l i ; n° 282, Portrait du peintre (?) ;\nN o m b r e u x et r e m a r q u a b l e s dessins — PALAIS P I T T I , c h a m b r e de P r o m é t h é e :\nn° 374, Ecce Homo; n° 382, Portrait d'homme en bonnet rouge. — COUVENT DE\nM O N T E O U V E T O , réfectoire : Cène (1515). — COLLECTION COSTA : Pietà.\n  G ê n e s . — M U S É E COMMUNAL : Sainte Famille.\n  S a n G i m i g n a n o . — CHAPELLE DE LA PRISON : Saint Yves (1507); sur le mur\nde la loggia près la Collégiale : Vierge trônant.\n  M i l a n . — BRERA : n° 228 b i s , Madone et Enfant, avec fond de paysage. — AMBRO­\nSIENNE : Dessins. — COLLECTION FRIZZONI : Dessin, Madeleine repentie. —\nCOLLECTION GINOULHIAC : Madone. — E G L I S E SAN TOMMASO : Pietà.\n"}, {"page_pdf": 608, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                         515\n\n\n   Montepulciano. — EGLISE : Madone (attribution douteuse).\n   Naples. — M U S É E : Résurrection (réplique de celle de Sienne), signé et\ndaté : lo. Ant. eques Ve Auct. T. A. 1535.\n   Pisa. — CATHÉDRALE : Sacrifice d'Isaac (1541-2); Pietà (1541-2). — MUSÉE\nCIVIQUE : Vierge et saints (1542), venant de l'Eglise de la Madone de l'Epine.\n   Rome. — VATICAN, chambre de la signature : décoration du plafond à\nl'exception des panneaux qui sont de Raphaël. — VILLA BORGHESE : Pietà,\nLida, Sainte Famille. — GALERIE BARBERINI : Madone (attribution douteuse).\n— VILLA FARNESINA : Mariage d'Alexandre, la Famille de Darius devant\nAlexandre (1514). — COLLECTION LAURA MINGHETTI : Sainte Famille. — PALAIS\nCHIGI : Persécution de Rhea Silvia (?). — PALAIS SPADA : Saint Christophe.\n   Turin. — MUSÉE : n° 56, Sainte Famille; n° 59, Lucrèce; n° 63, Madone\ntrônant entre quatre saints.\n   Trequanda (Castello di). — COLLÉGIALE : Ascension.\n   Vaprio. — VILLA MELZI : Madone et Enfant (attribution proposée par\nMorelli et repoussée comme téméraire par Müntz qui maintient l'œuvre à\nLéonard de Vinci).\n   Venise. — COLLECTION LAYARD : Madone et Enfant.\n   Vercelli. — COLLECTION BORGOGNA : Sainte Famille.\n   Votterra. — COMPAGNIA DELLA SANTA CROCE : Christ en croix (attribution\ndouteuse, omise par Mme Priuli).\n\n  Paris. — LOUVRE : Dessins.\n  Chambéry. — COLLECTION COSTA DE BEAUREGARD : Christ portant sa croix.\nŒuvre restaurée; elle était signée : lo. An. Cavaler. de Vercei.\n\n   Berlin. — MUSÉE : n° 109, Charité (1503-1505).\n   Budapest. — COLLECTION ESTERHAZY : Roxane, dessin.\n   Francfort. — INSTITUT STAEDEL : Portrait de femme, attribué d'abord à\nS. del Piombo, donné actuellement au Parmigianino. Bode l'attribue à\nI. Scoorel; Morelli au Sodoma.\n   Hanovre. — MUSÉE : Lucrèce.\n  Hambourg. — COLLECTION WEBER : Lucrèce.\n  Munich. — MUSÉE : n° 1073, Madone avec l'Enfant et saint Joseph, réplique\nde celle de Turin, dessins.\n  Vienne. — ALBERTINE : Dessins. — BELVÉDÈRE : Sainte Famille.\n  Weimar. — PALAIS : Dessin pour Léda, attribué à Léonard de Vinci.\n\n  Londres. — NATIONAL GALLERY : n° 1144, Madone avec des saints ; n° 1337,\nTête de Christ. — BRITISH MUSEUM : Dessins. — COLLECTION COOK (Rich­\nmond) : Saint Georges et le Dragon. — COLLECTION WALTER SICHEL, 50 Egerton\nGardens, S. W . : Sainte Famille. — COLLECTION HOLFORD, Dorchester house,\nPark Lane : Sainte Famille. — Dessins à Oxford (Christ Church Library);à\nWindsor, Chatsworth (Collection du duc de Devonshire). — COLLECTION\nCORNWALL LEGH, High Legh hall, Knutsford : Sainte Famille. — COLLECTION\nRICHTER, 14, Hall Road, St John Wcod : Christ mort, Vierge et Enfant.\n  Gosford House (Ecosse). — COLLECTION WEMYSS : Sainte Famille (tondo).\n"}, {"page_pdf": 609, "texte": " 516                                    DURENDAL\n\n\n     B I B L I O G R A P H I E . — L a plupart des ouvrages cités d a n s notre Biblio­\n graphie générale parlent du S o d o m a . On p o u r r a consulter, en outre :\n     BRUZZA, don L U I G I . — Notizie iniorno alla patria e diprimi studi del pittore\n Giovanni Antonio Bazzi, detto il Sodoma, dans Miscellanea di Storia Italiana, vol. I,\n T o r i n o , Stamperia reale, 1862.\n    JANSEN A L B E R T . — Leben und Werke des Malers Giovannantonio Bazzi von\n Vercelli, genannt il Sodoma, als beitrag zur geschichte der italienischen Renaissance\nzum ersten male beschrieben. Stuttgart, 1870.\n    FRIZZONI GUSTAVO — Intorno alla dimora del Sodoma a Roma nel 1514, d a n s\n Giornale d'Erudizione artistica, vol. I, P e r u g i a , 1872.\n    G. MILANESI. — Del Sodoma e di suoi scolàri; prospetto cronologica della vita e\nopere del Sodoma; Alberetto della famiglia del Sodoma, d a n s Scritli Varii sulla storia\ndell' arte Toscana. S i e n n e , tip. S o r d o - M u t i , 1873.\n    G . FRIZZONI. — Giovanni Antonio di Bazzi, dans la Nuova Antologia. F l o ­\nrence, 1877.\n    C H . TIMBAL. — Antonio de Bazzi surnommé le Sodoma d a n s la Gazette des Beaux-\n arts, deuxième période, t. X V I I , 1878, p p . 18 et 97.\n    VASARI-MILANESI. — Vita di Giovanni Antonio detto il Sodoma da Verzelli,\n Florence, Sansoni, 1882, vol. V I , p . 379.\n    FRIZZONI GUSTAVO. — Collezione di quaranta disegni scelti dalla racolta del sena­\ntore G. Morelli, riproditti in eliotipia. Milan, H o e p l i , 1886.\n    FRIZIONNI GUSTAVO — Giov. Antonio de Bazzi detto il Sodoma, dans Arte\nitaliana del Rinascimento, avec planches en pholotypie. Milan, Fratelli Dumol­\nlard, 1891, avec 40 p l a n c h e s .\n    R . FOERSTER. — Die Hochzeit des Alexander und der Roxane in der Renaissance,\nd a n s l'Annuaire des Musées de Berlin (Jahrbuch der Koninglich preussichen\nKunstsammlungen), 1894.\n    P R I N L I - B O N (Contessa). — Sodoma, dans la collection Great Masters of Pain­\nting. Londres, Bell, éditeur, 1900.\n    On a n n o n c e enfin comme prochaine la publication d'une importante\nm o n o g r a p h i e par M. Robert Hobart-Cust.\n\n   Il y aurait encore à citer les n o m b r e u x ouvrages consacrés à L é o n a r d d e\nVinci et à son école, spécialement :\n   V. MUNTZ. — Léonard de Vinci, l'artiste, le penseur, le savant, ouvrage conte­\nn a n t 238 reproductions d a n s le texte et 48 planches. P a r i s , H a c h e t t e , 1899.\n\n   S u r l'Abbaye de Monte Oliveto Magiore :\n   P E R I N I . — Lettere sul arci cenobio di Monte Oliveto.\n   THOMAS GRÉGOIRE (Dom). — L'Abbaye de Mont Olivet Majeur, essai historique\net artistique. F l o r e n c e , 1881.\n   CLAUSSEN GUSTAVE. — Les origines bénédictines : Monte Oliveto. P a r i s ,\nL e r o u x , 1899.\n"}, {"page_pdf": 610, "texte": "               SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                  5l7\n\n\n    Lorsque s'ouvrit le siècle seizième, un jeune peintre vint\n s'établir à Sienne, appelé par les agents de la puissante famille\n des Spanocchi. Il venait de Lombardie, de Milan sans doute,\n où il avait pu profiter des enseignements de Léonard de Vinci.\n Il était turbulent et fastueux, et sa jeunesse impétueuse aimait\n les extravagances, les parures, l'éploiement d'un luxe ostenta­\ntoire et quasi-scandaleux. Il s'entourait de nombreux domesti­\nques ; sa maison était pleine d'animaux exotiques ou bizarres ;\nil triomphait dans les divertissements populaires et les fêtes du\ntemps, notamment dans les courses de chevaux. Ce fut à l'occa­\nsion de l'une de ces courses qu'il reçut à Florence, ce surnom,\nplutôt fâcheux, de Sodoma.\n    Qu'il l'ait mérité ou non, nous n'avons souci de le rechercher;\nce détail est, de même que l'athéisme si discuté du Pérugin,\naccessoire en une étude esthétique. Bornons-nous à constater\nque la plupart de ses panégyristes ont vertueusement crié à la\ncalomnie, que le peintre lui-même arbora ce surnom sans ver­\ngogne et que les autorités de son époque d'abord, la posté­\nrité ensuite, le connurent sous cette épithète impudente qui eut\nla singulière fortune d'être acceptée par tous. On a ainsi oublié\n« Bazzi », et Sodoma est devenu un nom propre.\n   Quel contraste, dès les premiers mots, avec ces maîtres\n modestes, silencieux, pauvres et pieux dont j'ai parlé dans les\npages précédentes! Et quel contraste encore dans le traitement\nque leur réserva la capricieuse histoire. Les vieux maîtres sien-\nnois sont obscurs et dédaignés, Sodoma est glorieux. Son œuvre\nmédiocre a donné lieu à plus de recherches, de travaux et\nd'éloges que toutes les peintures du XVe siècle réunies. Il n'en\nest point qui aient été l'objet d'un engouement plus général.\nDes livres entiers lui ont été consacrés, en Italie, en Allemagne,\nen Angleterre, et Müntz lui réserve tout un chapitre enthou­\nsiaste dans son Histoire de la Renaissance (tome III, pp. 515-533).\n   Que de voyageurs pressés n'ont vu à Sienne, dans l'église\nSaint-Dominique, que la chapelle Sainte-Catherine, et au\nMusée, que le Christ à la colonne ! Et non des moindres! J'ai\ncité Taine déjà; voici M. Bourget qui s'attendrit aussi à la vue\nde ces œuvres et écrit : « Le malheur du Sodoma voulut que\ndans un trop célèbre livre, Vasari imprimât pêle-mêle à son\noccasion tout ce qu'une humeur excentrique et sans doute\n"}, {"page_pdf": 611, "texte": "518                         DURENDAL\n\n\n\nimprudente soulève de mauvais propos autour d'un artiste.\nAujourd'hui les historiens de la peinture sont tout près d'ad­\nmettre que Bazzi — c'était son nom véritable — ne fut, en\naucune manière, le scélérat dépeint par son ennemi. L'appella­\ntion infâme qui le flétrit dans sa gloire, paraît en outre menson­\ngère. Il est probable que le goût des vêtements singuliers, une\ngrande sauvagerie de manières, l'orgueil du génie et peut-être\naussi la dangereuse manie de se calomnier soi-même dont tant\nde grands hommes ont donné l'exemple, commencèrent à décrier\nla réputation du peintre. Fut-il, comme le Shakspeare des\nsonnets paraît l'avoir été lui-même, un passionné d'amitié qui\ndonna prise ainsi à d'indignes accusations? La recherche un peu\nmaladive de son art contribua-t-elle à le discréditer en vertu du\npréjugé qui assimile si facilement la complexité à la corruption?\nPour moi, qui ai étudié de bien près la vie et la personne de\ncertains artistes très chers, j'ai acquis la certitude, contraire­\nment au plus enraciné des préjugés, que le talent est toujours\net sans aucune exception modelé à la ressemblance de l'âme...\nQue dire de celui qui, n'ayant pas eu de mots à son service, n'a\ntraduit son rêve intérieur que par des regards et par des sourires\nde madones et de saints, par le geste d'un ange dans un coin\nde fresque, par une ligne de bouche, une ondulation de cheve­\nlure, l'arrangement de certaines scènes? Quand ces regards et\nces sourires, ces yeux et ces bouches, ces gestes et ces attitudes\nrévèlent une délicatesse si souffrante et si passionnée, aucune\nbiographie, fût-elle autrement documentée que les informes\nesquisses de Vasari, ne me ferait douter de l'âme qui s'est ainsi\nmanifestée. Il n'y a qu'un vrai document sur un artiste et indis­\ncutable, c'est son œuvre... »\n    On ne saurait mieux dire. Mais si nous appliquons la règle à\ncelui dont M. Bourget prend si chaleureusement la défense,\n nous ne pouvons point ne pas remarquer que les madones et les\nsaintes du Sodoma n'ont bien souvent qu'une beauté de courti­\nsane et que le magnifique portrait que le peintre nous a laissé\nde lui-même à Monte-Oliveto, avec ses longs cheveux noirs, ses\nyeux ardents, ses lèvres sensuelles, son allure élégante et sau­\nvage, est bien inquiétant !\n    Les portraits d'artistes par eux-mêmes sont toujours éloquents;\n l'âme froide et rapace de Pérugin se révèle dans son portrait du\n Cambio ; l'âme tendre, fière et mélancolique de Pinturricchio\n"}, {"page_pdf": 612, "texte": "                   SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                                  519\n\n\nest contée toute dans son portrait de Spello ; et qui verra\nSodoma aux murs du cloître bénédictin aura tout au moins cette\ncertitude : que celui-là ne fut point un mystique.\n   Et Taine l'a bien noté, dans le passage que je rappelais au\ndébut de ses notes ; avec le XVIe siècle, c'est le corps qui\ntriomphe, la beauté de la chair et de la vie animale; la joie\nsuperficielle des yeux remplace l'élévation ou l'intensité du\nsentiment. Et c'est cette révolution-là qu'apportait à Sienne le\njeune homme qui, en 1501, arrivait de Lombardie.\n   L'heure était propice. Et Miintz peut noter que l'établissement\nà Sienne fut un trait de génie. Nous ajouterons : de génie d'arri­\nviste. En ce moment, les maîtres, dont j'ai antérieurement\nparlé, venaient de disparaître ou s'éteignaient doucement.\nL'école languissait. Parmi les quelques talents secondaires\nd'alors, je ne vois guère à citer avec sympathie que BERNARDINO\nFUNGAÏ (1), qui était évidemment insuffisant pour répondre aux\nexigences esthétiques des seigneurs et des religieux de Sienne.\nDans la vieille cité, le goût s'était d'ailleurs modifié; la Renais­\nsance, qui avait été si longtemps écartée par le particularisme\nmunicipal et avait déjà consommé sa victoire à Florence, à\nRome et à Milan, conquérait Sienne à son tour. Les maîtres\n\n    (1) B e r n a r d i n o F u n g a ï (1460-1516).\n    Voici, d'après M. Berenson, la liste de ses œuvres :\n    B u d a p e s t . — MUSÉE : n° 40, Saint Jean et Jésus enfant.\n    Chiusi. — CATHÉDRALE, temple gauche : Nativité.\n    L i v e r p o o l . — M U S É E : n° 34, Madone.\n    L o n d r e s . — NATIONAL GALLERY : n° 1 3 3 1 , Madone entourée de chérubins;\nS a n s n° Madone et deux saints, prêté p a r la South Kensington Museum.\n    Sienne. — M U S É E , salle I X : n° 1, Madone allaitant l'Enfant; n° 2 1 , Madone\net deux saints; n° 23, Madone et deux saints; n° 24, Madone ; n° 33, Madone allaitant.\nSalle X : n° 30, Décoration d'autel (1512); n° 45, Assomption. — ARCHIVIO,\ncouvertures de registres : Madone (1486); Entrée de l'empereur Frédéric à Sienne.\n— PALAIS PALMIERI N U T I : Madone avec saint Jérôme et saint Jean-Baptiste. —\nÉ G L I S E SAN BARTOLOMMEO, bannière : Madone; Confraternité de la Madone dans\nl'hôpital; Madone avec les deux saintes Catherine, saint Roch et saint Antoine l'abbé. —\nMAISON DE SAINTE-CATHERINE : Sainte Catherine recevant les stigmates et deux\nsaints. — É G L I S E DE SAN DOMENICO, sixième autel, à droite : Prédelle avec\n5 scènes.— É G L I S E SAN GIROLAMO : Assomption. — É G L I S E DES SERVI, deuxième\nchapelle, à g a u c h e : la Madeleine; Saint Joseph. Chœur : Couronnement (1500).\n— I N S T I T U T DES SOURDS-MUETS, ancien réfectoire : Cène. — É G L I S E FONTE-\nGIUSTA, deuxième autel, à droite : Assomption.\n"}, {"page_pdf": 613, "texte": "520                             DURENDAL\n\n\nétrangers étaient venus à Sienne ; Signorelli, Pérugin et Pintur-\nricchio avaient fait connaître les transformations esthétiques\nauxquelles les maîtres de Sienne étaient restés étrangers.\n    Il y avait donc une place à prendre dans la faveur publique.\nSodoma la prit d'emblée, et, pendant près d'un demi-siècle, fut\nla personnalité la plus glorieuse de l'art siennois.\n    Ce chef de l'école siennoise au début duXVIesiècle, n'est donc\npoint un Siennois d'origine. Il n'a pas reçu les leçons des maî­\ntres locaux. Il arrive de l'étranger — car Verceil, en Piémont,\nc'est, pour Sienne, l'étranger— et fort d'une éducation artistique\ncomplète, achevée, armé de tout ce qu'il a appris du plus savant,\ndu plus subtil et du plus grand des génies de la Renaissance,\nde Léonard de Vinci. Il pourrait être rattaché à l'école lombarde\navec infiniment de raison. Ceci est à noter comme essentiel si\nnous voulons dûment apprécier et nous expliquer combien il\nest différent des maîtres du XVe siècle. Et l'antithèse de ces\nexpressions d'art est telle qu'à mon sens, il n'est guère possible\nd'aimer pleinement à la fois celui-ci et ceux-là.\n    Le père de Sodoma, Jacopo dei Bazzi, était un modeste cor­\ndonnier de Verceil. Il plaça son fils, dès l'âge de treize ans, en\napprentissage chez un peintre local, Martino Spanzotti, dont le\nnom ne nous est connu que par le contrat d'apprentissage, daté\ndu 28 novembre 1490. En 1497, Jacopo di Bazzi étant décédé,\nson fils s'en alla chercher fortune à Milan. Fut-il un élève direct\nde Léonard ? Aucun document ne permet de l'affirmer, mais\nl'influence léonardesque est tellement évidente chez le Sodoma\ndès ses premières œuvres, qu'il n'est guère permis d'en douter.\n Il avait 24 ans lorsqu'il vint s'établir à Sienne.\n    On ne connaît, de lui, aucune œuvre antérieure à ce moment.\n On ignore de quels titres il put se réclamer pour conquérir la\n faveur des Siennois. Fit-il, comme on l'a supposé, un certain\n nombre de portraits (1) qui lui créèrent les relations utiles à ses\n ambitions? Toujours est-il qu'il paraît avoir assez rapidement\n conquis quelque renommée et que les commandes bientôt\n\n  (1) Quelques portraits sont mentionnés dans l'inventaire de son atelier, fait\nà sa mort. On ne sait ce qu'ils sont devenus. Les seuls portraits que nous\nconnaissions sont ceux des Offices, de Pitti, de la Collection Morelli à\nBergame représentant des personnages inconnus et le portrait si discuté de\nFrancfort.\n"}, {"page_pdf": 614, "texte": ""}, {"page_pdf": 615, "texte": "SAINT SÉBASTIEN\n\n    (SODOMA)\n"}, {"page_pdf": 616, "texte": "                SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                            521\n\n\naffluèrent. La première œuvre (1) qu'on puisse dater avec quel­\nque certitude (1502) est la Déposition de Croix qui est actuel­\nlement au Musée de Sienne, et fut peinte pour la chapelle\nGinozzi dans l'église Saint-François. Le groupe formé par la\nVierge évanouie soutenue par deux saintes est de toute beauté;\nlorsque vingt-cinq ans plus tard, en pleine possession de son\ntalent, le Sodoma retracera une scène analogue dans la fresque :\nSainte Catherine recevant les stigmates, il n'ira guère au delà.\n   L'année suivante, le Milanais Pallavicini, abbé général des\nOlivétains, le chargeait de décorer l'église Santa Anna in Creta,\nprès de Pienza. Patronage fructueux, puisque le successeur de\nPallavicini, l'abbé Giroldi, chargea, en 1505, le jeune peintre\nde continuer, dans le cloître de Monte Oliveto Maggiore, la\ndécoration commencée par Signorelli.\n   L'œuvre était considérable et le Sodoma l'entreprit avec une\nfougue toute juvénile. Il la mena rapidement à bonne fin. Aucun\nmaître siennois du XVe siècle n'a laissé une pareille série de\ngrandes fresques. Aucun, non plus, ne se serait contenté d'une\nexpédition aussi prompte et aussi superficielle. Qu'il y a loin de\nleur intimité pénétrante, si quintessenciée, si parlante à l'âme,\nde tout cet art condensé et pieux, à l'aisance abondante et simple\ndu facile décorateur ! Le sentiment grave des précurseurs a fait\nplace à une fécondité frivole et l'ensemble de ces bavardages\nlaisse plutôt une impression décevante. L'austérité n'était pas\nle fait du Sodoma, et la vie de saint Benoît ne fut pour lui qu'un\nprétexte à déployer sa verve narrative et pittoresque. Encore\ncelle-ci est-elle courte, et l'uniformité des habits monacaux la\nparalyse déplorablement. On sent l'effort pour donner aux frocs\nblancs un certain agrément de diversité, mais le peintre n'y\nréussit point toujours. Il a alors recours aux inventions les plus\nimprévues, dans le Miracle du Tamis brisé, il relègue le miracle\nà l'arrière-plan et se représente lui-même, en pied, revêtu d'un\ncostume magnifique (2) et accompagné de ses bêtes fami-\n\n\n  (1) Mme la comtesse Priuli cite une Madone, dans la Collection Richter, à\nLondres, qui viendrait de l'église Saint-François de Sienne et daterait de 1501.\n  (2) C'était le costume seigneurial d'un gentilhomme entré au couvent; on\nen fit don au peintre qui en fut puérilement si fier qu'il imagina incontinent\nde se portraiturer en ce fastueux équipage.\n"}, {"page_pdf": 617, "texte": "522                            DURENDAL\n\n\n\nlières (1); dans l'histoire du méchant Fiorenzo, il choisit l'épi­\nsode des courtisanes introduites dans le couvent et peint, aux\nmurs du cloître, un groupe de jeunes femmes élégantes et\nlascives, en des toilettes gracieuses de gazes légères qui laissent\nvoir leurs corps charmants. Il paraît même qu'il les avait\nfaites complètement nues ; cette fantaisie ayant paru exces­\nsive aux religieux, il fut prié de les vêtir de ces parures dia­\nphanes...\n   Les plus enthousiastes admirateurs du Sodoma ont renoncé\nà admirer les diverses fresques où sont représentés des religieux.\nElles sont, en effet, bien peu intéressantes et, sans certains\ndétails agréables, on pourrait les négliger tout à fait. Les anec­\ndotes illustrées sont pour la plupart de celles dont le caractère\nenfantin ne pouvait être exprimé que par beaucoup de simpli­\ncité et de candeur. Et le jeune Sodoma en manquait totalement.\nSes moines sont quelconques, dans des paysage sans air et sans\nnaturel, et le sujet a besoin d'un commentaire pour être\ncompris.\n   Mais, dans les scènes où il peut décrire la vie contemporaine,\nanimer l'existence élégante et pittoresque de l'époque, Sodoma\nest plus à l'aise et son caprice arrive à d'heureux résultats :\ntelles, par exemple, les fresques représentant Saint Benoît quit-\ntant la maison paternelle, la Rencontre de saint Placide et de saint\nMaur, les Courtisanes au couvent et l'Incendie du Mont Cassin. On\ntrouverait, dans ces épisodes brillants, maints souvenirs de la\ndécoration que Pinturricchio venait de terminer pour la\nLibreria de la Cathédrale, à Sienne. Il est permis de croire que\nle Sodoma s'en inspira, en y ajoutant la souplesse et la grâce\nde son éducation lombarde.\n   On a remarqué que les fresques des coins étaient sensible­\nment mieux soignées que les autres; — c'est qu'elles étaient\npayées à un prix supérieur, et que, comme le dit Vasari, ce\npeintre prodigue aimait à accorder sa musique aux sons des\nécus. Il suo pennello ballava seconda il suono dei danari.\n   Dans la monotonie de ces décorations, il y a toutefois des\ndétails charmants. Et certaines figures de femmes ou d'adoles­\ncents sont bien séduisantes. Elles sourient d'un sourire déli-\n\n\n (1) Des blaireaux, un cygne, un corbeau qu'il avait apprivoisés.\n"}, {"page_pdf": 618, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   523\n\n\ncieux, mais connu. Où donc l'avons-nous vu déjà évoquer la\ntendresse et l'inquiétude? D a n s les tableaux, les portraits, les\ndessins du Vinci. Oui, c'est bien là le mystérieux sourire, de\ntelle sorte qu'en somme ce que nous trouvons de plus admi­\nrable ici n'est que l'écho atténué, affadi, du grand maître dont\nle Sodoma s'était habilement approprié certaines manières\ncaractéristiques.\n   Il peignit encore à Monte Oliveto un Christ à la colonne, un\nChrist portant sa croix, un Couronnement de la Vierge, où l'on voit\nse définir un t y p e de Christ douloureux et bellâtre qui, après\navoir été adopté par les Bolonais, iera les délices de l'imagerie\npieuse.\n   E n 1507, Sodoma se lia avec le grand banquier romain Chigi\nqui était d'origine siennoise et celui-ci le présenta au pape\nJules I I , chaleureusement sans doute, puisque la décoration de\nla C h a m b r e de la Signature, au Vatican, lui fut confiée. Il en\npeignit le plafond. Mais soit qu'il impatienta son protecteur par\nses excentricités et ses exigences, soit tout simplement que son\ncrédit fut éclipsé par la gloire naissante de Raphaël, le pape\ndonna définitivement à ce dernier la C h a m b r e de la Signature,\navec permission d'effacer l'œuvre du Sodoma.\n   Raphaël n'en fit rien. Il conserva les grotesques et les\nencadrements dont Sodoma avait orné les voûtes et repeignit\nseulement l'intérieur des panneaux. Les critiques rapportent ce\ntrait avec attendrissement, à l'honneur de l'un et de l'autre;\nq u a n t à moi, je ne peux pas oublier que le jeune Raphaël n'était\npas si respectueux de l'œuvre de ses devanciers et que, dans ce\nmême Vatican, il n'hésita pas à détruire des fresques de Piero\ndella Francesca qui étaient beaucoup plus intéressantes sans\ndoute que ce qu'il mit à la place. D'autre part, cette estime de\nRaphaël pour Sodoma n'a rien de bien décisif; ces deux banali­\nsateurs étaient faits pour se comprendre. Et, au surplus, cette\nestime est-elle bien démontrée? Morelli a soutenu que le person­\nnage que Raphaël avait représenté dans l'École d'Athènes, à côté\nde son portrait, était non pas le Pérugin, mais Sodoma. Cette\nopinion est loin d'être partagée par tous.\n   E n 1510, Sodoma revient à Sienne et y épouse la fille large­\nment dotée d'un aubergiste : Béatrice di L u c a di Galli. Il en\neut deux enfants, un fils auquel il donna le prétentieux prénom\n"}, {"page_pdf": 619, "texte": "524                          DURENDAL\n\n\n d'Apelles et qui mourut en bas âge, et une fille, Faustine, qui\n épousa, par la suite, un peintre architecte peu notoire, élève du\n Sodoma, Bartolommeo Neroni, dit Riccio.\n    Quelques années plus tard ( 1 5 1 3 ) , Sodoma fut rappelé à Rome\n par le banquier Chigi. Celui-ci venait de faire construire la villa\n Farnésine et avait chargé de la décoration intérieure les plus\n célèbres artistes du temps. On était alors, à ce moment unique\n de l'histoire, où les dieux anciens semblaient ressusciter, où les\n âmes semblaient enivrées d'avoir retrouvé la beauté grecque,\n où un épanouissement prodigieux des activités humaines arri­\n vait à concilier l'amour de la vie avec l'idéalisme le plus élevé.\n Instant furtif. Apogée qui devint vite un déclin. Raphaël,\n Michel-Ange, Léonard étaient à Rome. Sodoma réussit, malgré\n ces voisinages formidables, à se faire apprécier. A la Farnésine,\ndans une chambre à coucher du premier étage, il peignit :\nRoxane et Alexandre, la Famille de Darius, Vulcain dans sa forge, —\net peut-être Alexandre et Bucéphale. Rio parle avec dédain de ces\nœuvres païennes, mais d'autres critiques en ont fait un éloge\nsans réserves. Je n'ai pu les voir et ne les connais que par des\nphotographies.\n   Il semble bien que le peintre s'y soit surpassé. Une évocation\nde ce genre convenait mieux que des scènes ascétiques à son\ngénie souple et pompeux. Il a pu, en pleine fantaisie, imaginer\nen de nobles ordonnances de paysages, d'architectures, de vête­\nments et d'attitudes, des personnages princiers qui n'avaient\nrien autre à exprimer que du luxe, de l'élégance et de la beauté.\nLa double influence de Raphaël et de Léonard est manifeste et\nl'habileté avec laquelle le Sodoma sut s'assimiler leur manière\nest telle que pendant longtemps certains de ses dessins ont été\nattribués à l'un ou l'autre de ces maîtres. Pour quelques-uns\nencore, l'authenticité est discutée. M me la comtesse Priuli note,\npar exemple, les dessins des Uffizi, de l'Albertine, de la collec­\ntion Esterhazy, à Budapest et d'Oxfort, qui ont été ou sont\ndonnés à Raphaël, comme étant des études pour Roxane. De\nmême, divers dessins pour une Léda (à Weimar, à Chatsworth,\nà Windsor), généralement attribués à Léonard de Vinci seraient\ndes études pour la Léda de la galerie Borghese, peinture origi­\nnale ou bonne copie ancienne d'une peinture de Sodoma. On\npourrait citer d'autres exemples de contestations du même genre\nentre les critiques les plus autorisés. On a ainsi restitué au\n"}, {"page_pdf": 620, "texte": "               SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                    525\n\n\nSodoma la très léonardesque Sainte Famille de la Brera et la\n Vierge de Bergame, attribuées jadis à Léonard, mais, d'autre\npart, Müntz proteste vivement contre la prétention de Morelli\nd'enlever à Léonard la Madone de Vaprio. Nous nous garderons\nbien d'oser avoir un avis sur des questions aussi controversables,\nquand des personnages de cette importance ne peuvent parvenir\nà s'accorder.\n   Tenons seulement pour acquis que le Sodoma réussissait\nremarquablement le pastiche de Léonard — et ce ne sera point\nun mince éloge, en somme.\n   Le Sodoma quitta Rome pour Piombino, dont le prince\nl'avait appelé, probablement sur la recommandation de Léo­\nnard. Il n'y resta guère et vint, avec une lettre d'introduction\n(18 juin 1515) de ce seigneur pour les Médicis, à Florence,\npour les courses de chevaux (1). C'était, nous l'avons vu, une de\nses distractions favorites. En 1513, il avait pris part au fameux\n« palio », les courses traditionnelles qui se sont continuées à\nSienne jusqu'à nos jours. Un de ses chevaux lui venait du sieur\nAgostino de Bardi et il l'avait acquis contre la promesse\n(9 novembre 1513) de décorer la façade de sa maison. Cette\ndécoration, déjà ruinée du temps de Vasari, n'existe plus\naujourd'hui. Son passage à Florence est marqué par une Cène au\ncouvent de Monte Oliveto.\n   De 1515 à 1518, le Sodoma paraît avoir séjourné à Sienne.\nDeux anges en bronze lui furent commandés (7 novembre 1514)\npour la cathédrale, ce qui nous indique qu'il s'adonnait aussi à\nla sculpture; toutefois, nous ne savons si ces anges furent jamais\nexécutés et nous ne connaissons point d'oeuvre sculptée qui\npuisse lui être attribuée. Il accomplit deux décorations impor­\ntantes, l'une pour le couvent de Saint-François, l'autre pour\nl'oratoire de Saint-Bernardin. De la première il ne reste plus\nque le fragment transporté au musée : le Christ à là Colonne; et\nquant à la seconde, pour laquelle il fut assisté de Beccafumi et\nde Pacchia, il faut la voir, après quelques oeuvres des maîtres\nduXVesiècle, pour se rendre compte de la rapidité de la trans­\nformation du goût à cette époque, et comment à un art profond,\nérnu et concentré, succéda brusquement un art superficiel,\nsoufflé et théâtral, non sans élégance ni noblesse pourtant.\n\n (1) Ce fut à l'occasion de ces courses qu'il reçut son surnom.\n"}, {"page_pdf": 621, "texte": " 526                              DURENDAL\n\n\n   On date de l'année 1518 La Lucrèce (1), qui plut tant au pape\n Léon X, qu'il en nomma le peintre chevalier du Christ. Ces\ndistinctions honorifiques étaient assez prisées par le Sodoma\nqui, quelques ans plus tard, fut créé comte palatin par l'empe­\nreur. A le juger sur ces détails, il paraît avoir été un assez vani­\nteux personnage, et l'homme mûr continue l'attitude de jeune\nhomme, qui mettait tant de joie à se parer à Monte Oliveto de\nla défroque du seigneur entré au couvent.\n   Entre les années 1518 et 1525, on ne trouve plus de trace du\nséjour du Sodoma à Sienne. En revanche, des documents\nlaissent croire qu'il se rendit à Mantoue, à Ferrare ou à\nReggio. On ne sait rien de précis sur ces sept ans de sa vie,\net Morelli a supposé que le peintre était retourné en Lom­\nbardie.\n   Il revient à Sienne en 1525 pour y rester près d'un quart de\nsiècle, jusque sa mort. Et coup sur coup, en pleine maturité de\nson talent, — il approchait de la cinquantaine, — il produit des\nœuvres maîtresses : le Saint Sébastien, Jésus aux Limbes, la Vision\nde sainte Catherine.\n   Le Saint Sébastien est une bannière peinte des deux côtés pour\nla Confraternité de Saint-Sébastien in Camollia (2) et qu'on\npromenait dans les cérémonies solennelles et par les temps de\npeste. Elle est conservée maintenant aux Offices de Florence,\ndont elle est un des joyaux les plus estimés.\n  Jésus aux Limbes est une des trois fresques peintes pour la\nCompagnie de Santa Croce. Elle se trouve actuellement, avec\nGethsemani, au Musée de Sienne, tandis que la troisième, le\nCalvaire, très abîmée, a été transportée au Monistero, aujour­\nd'hui Villa Griccioli.\n  L''Evanouissement de sainte Catherine, enfin, est à Sienne, dans\n\n\n   (1) On connaît actuellement trois Lucrèce, à Turin, à Hanovre, à Ham­\nbourg. Aucune n'est considérée par la critique comme étant celle qui charma\nLéon X.\n   (2) Le contrat est du 3 mai 1525. M me Priuli raconte qu'on avait promis au\npeiiitre 20 ducats, mais que, se trouvant insuffisamment payé, il réclama un\nsupplément d'honoraires. On s'en rapporta à l'arbitrage d'un barbier, Antonio\ndi Pasquino, probablement expert en matières esthétiques, qui donna raison\nà l'artiste. La Seigneurie lui accorda 6 ducats de plus et le Chapitre en ajouta\n4 autres.\n"}, {"page_pdf": 622, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   527\n\n\nla chapelle consacrée à cette sainte, dans l'église Saint-Domi­\nnique. Elle fait partie d'un ensemble comprenant la Prière de\nsainte Catherine, la Sainte sauvant L'âme d'un condamné, avec une\nVierge et un Christ apparaissant, des architectures et des amours\ndans le goût mondain de la Renaissance à son apogée.\n    Dès cet instant, son œuvre est complète, et ce qu'il y ajoute\ndésormais est accessoire. On peut, sans lui faire grand tort,\nnégliger les fresques dont il décora, de 1529 à l537, le Palais\nPublic, et ses œuvres de Pise (vers 1542), qui paraissent avoir\nété les dernières. Sa vieillesse semble avoir été assez sombre,\nsurtout si on la compare aux éclatants succès de ses débuts, et\nc'est à l'hôpital de Sienne que, misérable, abandonné, il vint\nmourir en 1549.\n    Après avoir ainsi relaté ce qu'on sait de la vie du Sodoma,\nessayons de former sur son œuvre un jugement équitable. Il\njouit de la faveur générale de la critique et des historiens d'art.\nCertains, et Müntz notamment, n'ont pas hésité à le placer très\nhaut.\n    « Tel quel, avec toutes ses lacunes, son œuvre n'en occupe\npas moins le premier rang, entre celui de Léonard, d'une part,\ncelui du Corrège, d'autre part. Où chercher le secret de la fasci­\nnation qu'exercent ses peintures? Avant tout, dans son coloris\nsi suave et si vibrant (le maître de Verceil l'emporte sur ses\nconfrères milanais par la franchise et l'éclat de certains tons,\nnotamment les bleus); en second lieu, dans ses figures si belles,\nsi poétiques, si touchantes. »\n    J'ai peine à m'associer à ces louanges. La couleur du Sodoma\nest souvent dure, sèche, criarde; ses bleus sont aigres et sans\n distinction; que nous sommes loin, avec lui, de l'harmonie\n chaude et sobre des grenats et des rouges, des orangés et des\n ors qui avait si longtemps été la marque de l'école siennoise.\n Quant à ses figures, je ne puis admettre, avec Müntz, que le\n Sodoma ait créé un type de beauté à lui propre. Au contraire,\n il est, de tous les maîtres de ce temps, un de ceux dont la per­\n sonnalité est la plus ondoyante et la plus effacée. Son habileté\n prestigieuse lui permet d'attrapper toutes les formules des autres;\n mais il est toujours impuissant à exprimer une vision originale.\n Je relis, le panégyrique de Miintz et je trouve le Sodoma succes­\n sivement rapproché de Léonard de Vinci, de Signorelli, de\n"}, {"page_pdf": 623, "texte": "528                         DURENDAL\n\n\nPérugin,de Pinturricchio, de Mantegna,de Raphaël, du Guide,\nde Dürer, du Corrège, e t c . . Concluons, tout au moins, de cette\nmultiplicité d'analogies avec des maîtres aussi différents, que le\nSodoma ressembla trop à d'autres pour avoir un a.ccent bien\npersonnel. Je lui reproche donc tout d'abord de manquer de\nsaveur propre, de ne m'apprendre rien que je ne sache déjà; en\nses jours les plus heureux, dans ses créations les plus char­\nmantes, il ne réussit qu'à me rappeler Léonard.\n   Mais la parenté n'est que superficielle. C'est une similitude\nd'aspect, ce n'est pas une similitude d'âme. Chez le Sodoma, il\nn'y a pas d'âme. Les personnages plaisent par l'amabilité de leur\nsourire, la souplesse de leur mouvement, la grâce de leur atti­\ntude, mais ils n'évoquent aucune émotion profonde, aucun\nsentiment élevé. Ils sont d'une beauté ronde, un peu fade,\ndouceâtre qui doit conquérir d'emblée les cœurs sensibles et\nvulgaires. La verve de l'artiste à les assembler est abondante et\nparfois pittoresque ; mais elle n'a point de ces trouvailles\nexquises des vieux maîtres, et elle se contente trop souvent d'un\neffet théâtral. Rien dans son œuvre ne paraît avoir été observé\ndans la nature; tout, au contraire, est imaginé, composé,\narrangé avec le souci de parer et d'embellir, de donner de la vie\nune interprétation conventionnelle. Il est donc aussi peu réa­\nliste que les précurseurs ; il leur est inférieur sous le rapport de\nl'originalité, de la sincérité, de la conviction; il les égale par­\nfois pour le charme et l'élégance ; où il les dépasse vraiment,\nc'est dans son étude de la forme humaine, dans ses figures nues.\nSon Eve dans la Descente aux Limites, son Christ à la Colonne,\nson Saint Sébastien en sont trois exemples admirables. Les trois\ncorps, le corps souple et harmonieux de la jeune femme, le\ncorps robuste et palpitant de l'homme-Dieu, le corps délicat de\nl'adolescent martyr sont trois triomphes de chair, trois beautés\nqu'on ne pouvait imaginer avec cette plénitude dans la grâce\navant que le monde n'eut réappris par les statues grecques\nretrouvées, la splendeur du nu.\n   Le Saint Sébastien est maintenant au Musée des Offices. De\ntoutes les représentations qu'on fit de ce saint, souvent invoqué\ncontre la peste, elle est une des plus populaires. En un paysage\nagréable et spacieux, le saint est debout, nu, le corps percé\nde flèches, attaché à un arbre et abandonné de ses bourreaux.\nC'est l'instant eu tout son être tressaille, où l'agonie com-\n"}, {"page_pdf": 624, "texte": ""}, {"page_pdf": 625, "texte": "JÉSUS AUX LIMBES\n     (SODOMA)\n"}, {"page_pdf": 626, "texte": "              SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                   529\n\n\nmence, où, dans la suprême douleur de la chair torturée, s'an­\nnonce la suprême allégresse des récompenses célestes. Ses\ngrands yeux mouillés de larmes lui laissent voir l'ange descen­\ndant des nuées pour le bénir et le couronner. Il est délicieuse­\nment beau, d'une beauté efféminée et conventionnelle et bien\nqu'il n'émeuve pas beaucoup, il plaît et attendrit.\n   L'Eve et le Christ sont à Sienne et ont inspiré à M. P . Bourget\nces lignes éloquentes :\n   « Je ne suis pas venu contempler de nouveau les sévères pri­\nmitifs siennois, d'autant plus que j'aperçois le torse du Jésus lié\nà la colonne, et je reconnais le coloris ardent du Sodoma dans ce\nfragment de fresque où il a réalisé le paradoxe de donner une\nspiritualité à la souffrance physique. Ce buste, modelé avec une\nmerveilleuse science d'anatomie, palpite d'une douleur qui\npense. Ce qui s'exhale par la bouche ouverte, du visage, par les\nyeux où flotte une ivresse, c'est la volupté mortelle du martyre.\nLa couronne d'épines ne ceindrait pas ce front de ses pointes\nsanglantes, que je reconnaîtrais le Christ, « mon Christ », comme\nsoupire, avec un si tendre désespoir, le Faust de l'Anglais Mar­\nlowe, à la splendeur de cette agonie.\n   » Et c'est le Christ encore qui, ressuscité maintenant et dans\nune fresque toute voisine, descend aux Limbes regardé par\ncette Eve, dont la création suffirait seule à la gloire du maître.\nIl entre donc dans cette région des vagues ténèbres, le Seigneur,\net courbé sur les âmes, il les tire une à une de la nuit profonde.\nQuel est ce jeune homme étonné qu'il prend à lui d'une main\nsi douce? Ah! si ce n'était Abel, l'enfant assassiné par le pre­\nmier meurtrier, ni Adam, ni Eve, qui sont debout dans le coin,\nne le regarderaient de ce regard. Le père tient ses bras croisés,\nmais rudement, comme un ouvrier bien las d'avoir gagné son\npain à la sueur de son front. Eve croise ses bras aussi, des bras\nparesseux qui s'achèvent en des mains fines et inhabiles au\nlabeur. La grâce de son jeune corps, ses cheveux épars sur ses\nmolles épaules, son front et sa bouche sans un pli, l'ovale de\nses joues sans une ride la montrent pareille à la Vierge qu'elle\nfut dans le jardin de l'Eden et avant le péché. Le Sauveur en\nla ressuscitant lui a rendu sa beauté première, mais non pas son\nâme d'alors, car ses yeux ne contempleraient pas ainsi le réveil\nde son fils Abel, si elle ne se souvenait pas de l'avoir tant\n"}, {"page_pdf": 627, "texte": "530                         DURENDAL\n\n\npleuré, si elle ne songeait pas à l'autre, au coupable vers qui le\nSauveur ne se penchera jamais. Le ravissement d'une âme\nrachetée, la mélancolie de l'irréparable regret, l'étonnement du\nbonheur après tant de larmes, le sérieux du repentir après tant\nde responsabilités semblent flotter avec les cheveux dénoués sur\nce visage délicat et triste. Je dis qu'ils semblent, n'ignorant pas\nles réserves faites par les esthéticiens d'aujourd'hui sur une\ninterprétation toute sentimentale comme celle-ci, et qui prête\naux peintres des idées qu'ils ne se sont pas formulées certes avec\ncette netteté. Mais, pour les avoir pensées en peintres, ne les\nont-ils pas pensées? Quand bien même celui-ci n'aurait voulu\nreprésenter dans cette figure où je démêle le trouble profond\nd'une Eve sauvée, qu'une belle jeune femme nue dans une atti­\ntude de réserve pudique, pourquoi n'aurait-il pas mis dans cette\nfigure plus qu'il n'a cru y mettre, du moment qu'elle peut suggé­\nrer à un passant ce qu'elle me suggère?... »\n   Pourquoi? Tout simplement parce que dans son œuvre si\nnombreuse, jamais le Sodoma ne paraît avoir eu des intentions\nsi subtiles et si complexes. Mais il ne faut jamais refroidir un\nenthousiasme et je m'en voudrais de discuter ce qu'il peut y\navoir de trop littéraire dans l'interprétation de M. Bourget.\nPeut-être aussi suis-je injuste en me refusant à partager toute\nson admiration, et me laissé-je écarter du Sodoma par ma répul­\nsion pour les écœurantes figurations d'Eves et de Christs qu'avec\nune inspiration moins pure, mais analogue, nous ont fabriquées\ndepuis avec une inlassable fécondité, l'école bolonaise, les\nacadémies de tous les pays, les usines à images ou statues\npieuses contemporaines? .\n   Une fois, une seule fois, le Sodoma réussit à exprimer un\nsentiment profond, avec une noblesse telle qu'il atteignit à un\naccent de véritable grandeur. Ce fut aux murs de la Chapelle\nSainte-Catherine, à Saint-Dominique de Sienne. J'aime peu les\ncolonnes Renaissance d'une architecture trop riche, j'aime peu\nle fouillis sans harmonie des personnages, dans la scène du\nsupplicié, j'aime peu le Christ, qui lourd et soufflé, cabotine\ndans les cieux, mais l'évanouissement de la Sainte entre ses\ndeux compagnes est une merveille auguste. Les visages sont\nbeaux, d'une beauté délicate, grave et candide; ils laissent\nparler les âmes et content l'angoisse, lacompassion, l'inquiétude;\nles mouvements sont d'une rare justesse et d'une science con-\n"}, {"page_pdf": 628, "texte": "                 SUR QUELQUES PEINTRES DE SIENNE                              531\n\n\nsommée; les plis des robes sont harmonieux, sobres et éloquents;\nla scène entière est tragique et touchante et s'impose d'emblée,\nà la mémoire, parmi les souvenirs qui ne s'oublient plus.\n   Bref, pour conclure et apprécier une production aussi inégale,\nje ne crois pouvoir mieux faire que de citer l'appréciation de\nM me Lucy Olcott, l'écrivain le plus récent de l'art siennois, qui\nsemble inaugurer une réaction contre l'engouement excessif\nexcité par le Sodoma. « Le peintre qui exerça la plus grande\ninfluence sur les artistes de Sienne (au début duXVIesiècle) fut\nSodoma, le plus surfait de tous les artistes. On a peine à com­\nprendre comment l'œuvre de ce peintre reçut de si extravagantes\nlouanges, et cela même de la part de critiques d'ailleurs avisés.\nHautement doué par la nature, Sodoma prodigua ses talents au\npoint que ses compositions, invariablement non soignées en\nquelque degré, manquent presque toujours de cette dignité de\nsentiment qu'on trouve chez tout artiste vraiment grand. La\nplus haute louange qu'on puisse faire de ses médiocres produc­\ntions est qu'elles sont du Léonard affaibli. Sa facilité\nd'exécution, sa douceur longuement délayée, sa sentimentalité\nexagérée, sa couleur à effets, sa constante répétition de types\nefféminés ne pouvaient manquer, néanmoins, de lui attirer cette\nfaveur générale que la possession de semblables qualités assure\ntoujours. Mais l'œuvre ne doit pas être entièrement condamnée,\net Sodoma apparaît comme d'excellente qualité dans les pein­\ntures de Roxane et d'Alexandre, à la Farnésine. Son (1) portrait\nd'une dame, à l'Institut Stadël, à Francfort, montre aussi ses\npossibilités de grand artiste. Si Sodoma avait continué à pro­\nduire des œuvres comme celles-là, et comme une partie de la\nfameuse fresque de Sainte-Catherine, à Saint-Dominique, le\nmonde aurait pu être riche d'un grand peintre de plus...»\n  Autour de Sodoma, mais éclipsés par sa gloire, il y eut encore\nquelques peintres notables à Sienne (2), Beccafumi (1485-1551),\nBaldassare Peruzzi, Matteo Balducci (1481-1537), Girolamo del\nPacchia (1477-1535) et le Pachiarotto (1474-1540) qui a une\n\n\n   (1) L'authenticité de ce portrait est très discutée et pour ma part, j'ai peine\nà y reconnaître un Sodoma.\n   (2) On trouvera la liste des œuvres de ces peintres d a n s BERENSON, Central\nItalian Painters.\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": "532                        DURENDAL\n\n\nsi charmante Visitation au Musée de Sienne. Il eut aussi quel­\nques élèves, mais à partir du milieu du XVIe siècle, tout cela\ndevient si banal, si fongible, si misérable qu'on peut, en vérité,\nconsidérer la magnifique lumière que l'école de Sienne avait\nallumée pendant près de trois siècles sur l'Italie pour l'emer­\nveillement à jamais des âmes artistes et pieuses, comme défini­\ntivement éteinte et morte !\n\n                                              JULES   DESTRÉE.\n"}, {"page_pdf": 630, "texte": "             Petits Poèmes\n\n                      Chemin\n                                                A CH. VAN LERBERGHE.\n\nNous sommes partis tous deux\nUn matin d'espoir et d'avril\nPar un chemin       mystérieux\nD'illusion, d'ennui et d'exil.\n\nIndiscernable était le but\nAu bout de la route rude et abrupte,\nMais nos mains s'étreignaient en un geste\nDe ténacité et de promesse.\n\nAu sommet nous n'avons      rencontré\nQu'un arbre foudroyé\nOù pendait, pour apaiser notre ardeur,\nLe spectre d'un fruit de succulence et de         splendeur,\n\nCelui de la science, ou de    l'orgueil,\nOu de la luxure, peut-être,     encore.\n\nAh! entre nos doigts    découragés\nCe fruit qui ne fut que cendre et deuil\nAllons-nous le laisser tomber\nOu le presser, dans un désespoir morne,\nEntre nos lèvres réunies, jusqu'à la mort?\n\n\n\n\n                      Nocturne\n                                                        A CL. DEBUSSY.\n\n       Nuptiale et pâle, la lune\n       Effleure le soir tremblant\n       Pâmé au jardin de brume\n       Dans les parfums troublants         et lents.\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": "534                         DURENDAI,\n\n\n\n              Le jardin, la forêt,   l'univers.\n              Rien qui ne soit écrin de perles\n              Et frissons doux de douce soie\n              Sous l'horizon de turquoise.\n              Seule, la route indéfinie     s'évanouit\n              Comme une poussière        magique,\n              Une poussière d'or soulevée vers le ciel.\n\n              Et l'âme des roses et des pavots\n              Et des capucines et des lys,\n              Plus présente d'être invisible,\n              Se mêle pure à notre être ébloui\n              De se sentir divin parmi ce soir si beau.\n\n              Il fait suave au cœur du monde\n              Et si tendre au fond des songes\n              Et sur le souci neige d'oubli\n              Que nous n'avons pas vu la douleur,\n              Frissonnante dans l'aurore,\n              Montrer à l'orient sa face de terreur.\n\n\n\n\n                            La Source\n                                                    A MARTIAL MARTEL.\n\n      Comme de l'eau dans nos doigts refermés\n      Notre amour nous échappe et s'enfuit.\n      Qu'en restera-t-il désormais?\n      Dans ma main le sel d'une larme,\n      Un souvenir de source dans ta main.\n\n      Te souviens-tu comme il coulait\n      Intarissable et toujours frais,\n      Et comme nous buvions son ivresse,\n      Ne sachant pas que le temps le tarit,\n      Comme un soleil montant, torride, vers    midi?\n\n      Et maintenant qu'il n'est plus qu'une goutte\n      Lente et insaisissable et toujours plus avare\n      Tombée d'un ciel hostile et jaloux\n      Sur notre soif infinie et amère,\n      Sens-tu que l'un près de l'autre, à genoux\n      Nous mourons lentement l'un de l'autre, à nous-mêmes?\n\n                                           FRANCIS DE MIOMANDRE.\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "               La Foire aux Fiancés\n\n                                                   A Madame BERDAN.\n\n\n                UNE alouette débusqua d'un plant de genêts,\n                  s'élança, jeta son trille contre le ciel bleu, puis\n                  inclina son vol et se perdit sur la pente couverte\n                  de rochers rouges, de coudriers et de romarins.\n                  Une autre jaillit du même élan; puis une autre\n                  encore. L'automne au doux front maternel les\n                  regardait. L'automne aux bras pliants d'or et de\n                  fruits s'amusait de leur jeu...\n   De Cintra, par la montagne, je gagnais un petit village, où\nallait se tenir une foire singulière, — la foire aux fiancés. Il conve­\nnait de prendre le chemin le moins banal pour s'y rendre. Et\nc'est pourquoi je suivais le sentier de' cette lande couverte de\npierres volcaniques, de bruyères et de genêts. Le soleil semblait\ny fondre comme du miel tous les parfums des fleurs. Des\nsouffles mutins soulevaient les chèvrefeuilles. Et les brises enfi­\nlaient des chansons à toutes les aiguilles des pins.\n   Il faut savoir ce qu'est le soleil pour ce pays, en octobre\nsurtout, alors qu'il penche dans le déclin général, et que tout\nse hausse vers lui pour le retenir, les hortensias et les géraniums\népuisés, les arbousiers criblés de baies pourpres, les châtai­\ngniers d'or et les vignes vierges qui s'ouvrent les veines le long\ndes murailles. Quand alors on regarde devant ou derrière soi,\ndans chaque pli du terrain, comme à chaque coin du ciel, on\ncroit découvrir un trésor de paix et de joie...\n   Or, en marchant ainsi, j'arrivai à Barcarena.\n   Les chemins, qui conduisent à ce petit pays, étaient aujour­\nd'hui trop étroits, trop labourés d'ornières profondes pour la\nfoule des gens et des véhicules qu'ils amenaient de tous côtés.\nTous les sentiers de la montagne y vidaient les gars, qui descen-\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": "536                        DURENDAL\n\n\ndaient le bâton ferré à la main. Leur bande était précédée d'un\nmandoliniste. En bras de chemise, ils portaient la veste accro­\nchée à l'épaule. Une ceinture amarante serrait leur pantalon\nnoir, étroit du genou et large du pied. Un bonnet de laine verte\nleur tombait sur l'oreille. Les charrettes passaient au galop de\nleur petit cheval. Des aveugles se rangeaient, leurs instruments\nde musique en bandoulière, regardant de leur regard blanc. Des\nmules recevaient des coups de trique. Et des voix injuriaient\nles ânes. Dans une cariole, qui secouait des vieilles femmes\nvêtues de noir et des jeunes filles en couleurs claires, un de mes\namis villageois criait, claquait, du fouet, excitait bête et gens,\ntandis que le vent remplissait comme des outres les deux man­\nches de sa chemise rose.\n   Tout ce monde s'arrêta dans la rue principale de Barcarena.\n   Descendues de charrette, les femmes entrèrent dans la « mer­\nceria ». On connaît cette boutique. Son enseigne se compose\nd'un fût entre deux drapeaux, autour desquels s'enguirlande le\nnom du tenancier. On y vend du pain, du vin, de l'épicerie et\ngénéralement toute chose. Il y règne une odeur concentrée de\ncale, de pain noir, d'alcool et de pétrole. De nombreux essaims\nde mouches bourdonnent dans la pénombre.\n    Les hommes restèrent dehors, se firent servir du vin sur des\ntables de bois. Ils étaient vieux, usés et causaient avec rudesse.\nD'épais favoris embroussaillaient les joues des plus jeunes. Chez\nceux qui avaient enlevé leur grand chapeau rond à bords plats,\nla peau blanche du front contrastait noblement avec le reste du\nvisage cuit comme une galette.\n   J'en reconnus quelques-uns, braves gens de Cintra, de Col­\n lares, ou bien du pays qui s'étend jusque Mafra et jusque\n Cacem, figures fines et graves qui avaient conservé pure la tra­\n dition moresque. Ensuite, je rejoignis la jeunesse, tout près\n de là.\n    Sur un mur de pierres assemblées sans maçonnerie, une de ces\n grises clôtures qui tracent d'immenses et tristes réseaux à tra­\n vers la campagne portugaise, les jeunes filles étaient assises.\n    — Bonjour, Maria!...\n    — Bons dias Sophia! Com'sta?...\n    — Viva Concessao...\n    Elles répondaient, souriaient, rougissaient légèrement. Les\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": "                     LA FOIRE AUX FIANCÉS                      537\n\ngarçons qui causaient avec elles se retournèrent d'un mouve­\nment brusque, la jalousie plein les yeux. Je m'éloignai dis­\ncrètement.\n    Elles étaient donc là toutes les filles d'alentour, bien vêtues,\nleur chair nourrie comme un fruit et leur peau dorée par le\nsoleil. Elles étaient là, après la moisson et les vendanges,\noffertes par l'automne aux garçons pour la fête dernière de\nl'année. Ainsi assemblées, saines et niaises, elles donnaient un\nsens nouveau aux efforts auxquels s'étaient livrés sur le sol les\nmâles qui les entouraient. Et leurs êtres, bien qu'épais et sans\ngrâce, témoignaient admirablement de l'ordre, de l'harmonie et\nde la beauté.\n     Ces jeunes couples cherchaient donc à s'appareiller pour\n l'œuvre que leur réclamait encore la vie après l'ouvrage qu'ils\n avaient déjà accompli en commun à travers les sillons de la terre.\n Ils apportaient à cette tentative, un peu ridicule à nos yeux, une\n naïveté et une franchise qui finissaient par les rendre supé­\n rieurs. Bien entendu, aucune pensée grossière, rien d'équivoque\n ni de polisson n'atténuait le charme rustique de cette fête\n dyonisiaque. Ceux qui se recherchaient, qui conversaient, puis\n s'éloignaient à deux, n'étaient point d'instables amants. La\n jeune fille qui descendait du piédestal de son mur, offrait une\n  épouse à l'homme qui l'emmenait.\n     Ainsi, sous mes yeux, Maria rejoignit un beau garçon. Depuis\n  l'été, je les avais vus ensemble à la messe du dimanche, aux\n  feux de joie de la Saint-Antoine, de la Saint-Jean et de la Saint-\n  Pierre, à la fontaine et sur l'aire où se décortique le maïs.\n  Souvent aussi le soir, il était venu dans la cour de la belle jouer\n  de la mandoline sous le noyer. Les étoiles et le parfum des\n  citronniers lui faisaient un doux présage.\n      Plus loin, une autre achevait aussi de s'engager. Combien de\n  fois l'avais-je rencontrée celle-là sur le chemin de ma prome­\n  nade, campée sur son âne ! Nu-tête, un corsage noir et une jupe\n  de percale bleue de ciel, elle montait de la plaine vers Cintra.\n   Un jour, je la surpris qui causait avec son galant par-dessus le\n   mur de la maison de son père. Elle lui jetait les fruits d'un\n   vieux figuier, soutenu comme un paralytique. Et son rire s'épa­\n   nouissait entre deux grands pots de géraniums et d'oeillets.\n      A présent qu'elle secoue sa jupe en prenant le bras du jeune\n   homme, je revois avec une extraordinaire précision le décor de\n"}, {"page_pdf": 635, "texte": "538                          DURENDAL\n\n\n\ncette scène. La colline couverte de vergers avait l'aspect d'un\nparadis terrestre. L'air doux avait le son de la joie. Il semblait\nque toutes les pierres et tous les arbres, et toutes les maisons, et\ntous les hommes criaient qu'ils étaient heureux. Un silence,\ncomme il s'en trouve sous la feuillée et dans le détour inattendu\ndes vallées, régnait cependant. Et dans ce silence, la belle fille\nriait en jetant des figues à son amoureux...\n   Voici encore Margarida, aux beaux yeux noirs, qui était si dis­\ntraite à l'église, qui profitait du moindre bruit, du frôlement de\nchaque nouvel arrivant pour se retourner et chercher son\n« novio » dans la foule.\n   Combien d'autres qui s'aimaient depuis l'enfance, qui avaient\nfait en compagnie les pèlerinages et les fêtes, qui se parlaient\nchaque soir de la fenêtre au chemin, et qui venaient lier ici\nleurs engagements solennels! Je ne dirai qu'un mot de ceux qui\nse trouvaient seuls au rendez-vous. Avec quelque hésitation,\nceux-là aussi bientôt faisaient connaissance, et leurs cœurs,\npareillement déçus, étaient moins longs à se comprendre...\n   Combien cette humanité était touchante dans la sincérité\navec laquelle elle suivait sa loi. Aucune pensée profonde n'avait\njamais creusé son cerveau. Et son cœur était tout entier aux\nsimples besoins. Courbée sur la terre, qui lui gardait son pain,\nson existence se poursuivrait humblement et sans rêves. Son\nbut unique serait de durer. Cette volonté de vivre, au bénéfice\nde qui l'employait-elle? Elle l'ignorait. Son effort obscur et\ndésintéressé en paraissait d'autant plus admirable.\n   Et donc, ces jeunes couples qui ne mangeront peut-être pas\ntous les jours à la mesure de leur appétit, vont fonder une\nfamille. La force de leurs muscles et la sérénité de leur igno­\nrance sourient sur leur visage. S'ils paraissent heureux, n'est-ce\npoint parce qu'ils vont davantage encore se sentir aux prises\navec la vie? Combien la nature a raison de les fêter, et que l'on\naime voir autour d'eux les labours luisants, les alouettes au\npied léger et les genêts en fleurs.\n   Dans l'air un souffle aromatique vibra. Devant moi, la mer\nremplissait l'horizon. A quelque distance, une grève dorée s'ar­\nrondissait comme les bords d'une coupe. L'automne y versait le\nflot bleu, le flot enivrant et salé, le flot de l'Atlantique à la santé\nde ce jour d'hymen.\n                                               HENRY VIGNEMAL.\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "                    Le Choix\nDans ce jardin d'automne oublié des sentiers,\nP a r m i les champs, douce oasis ensommeillée,\nNous nous sommes assis sous les sveltes r o s i e r s ;\nE t les fleurs, qu'alourdit la première rosée,\nT e n d r e m e n t dans le soir abaissent vers les nôtres\nLeurs lèvres. Un rayon par les feuilles frémit,\nHésite, puis, glissant d'un fouillis vers un autre,\nSe cache dans la mousse accueillante et parmi\nLes sauges et les buis et la ronce mouillée\nE t jusque dans la haie obscure de l'orée.\n\nUn réveil fugitif effleure le jardin,\nLes viornes ont balancé leurs tiges frêles,\nAu loin un chant de source agonise et soudain\nNos cheveux ont vibré comme au souffle d'une aile.\n\nMais guettant p a r la nuit inquiète la trace\nQue dérobe à tes yeux la fuite du rayon,\nF r è r e , tu veux douter de la brise qui passe,\nMalgré le trouble ami des roses sur nos fronts.\n\nE t sous la lune en blancs frissons dans la feuillée,\nT u devines fuyant vers un fleuve lointain\nDont la voix monotone à toi s'est révélée\nQuelque pâle Ophélie aux voiles de matin.\n\nJ e laisserai le rêve à ton âme d'enfant,\nMon frère, et choisirai dans la tièdeur du vent\nLe parfum préféré dont il but les prémices\nQuand ses fluides doigts penchèrent les calices.\n\nMais suis ta vision et ne crois pas encor\nQue je veuille puiser aux urnes des corolles\nDont la prodigue nuit dispense les trésors,\n— Avec tout le néant aimable des symboles —\nUn souvenir futile ou l'oubli d'un désir.\n\nNon, de toutes ces fleurs mourantes j'abandonne\nLe vol pernicieux et vain pour ne choisir\nQue la candeur des lys qu'étiole l'automne.\n                                                      Isi    COLLIN.\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": "                         Une belle Ame\n                                   (Roman)\n                                     Suite\n\n\n\n\n                                       IV\n\n\n                 C'ÉTAIT vraiment un beau vieillard que Monsieur Miette.\n                        Il s'assit auprès de l'abbé Chanlematin et se mit à lui\n                    parler avec une aisance et une simplicité charmante.\n                    L'âge ne l'avait point enlaidi. Les cheveux d'une blan­\n                    cheur éclatante, le teint reposé, la tête droite et rejetée\n                    en arrière, la poitrine saillante et le geste noble, il donnait\n                    l'illusion, dans le haut fauteuil Louis XIV où il siégeait,\n                    d'un portrait de Bonnat quelque peu solennel.\n                       Certes, Monsieur Miette n'aurait point aimé qu'on\ndiscutât ses manières; il s'étudiait à les rendre pompeuses et simples néan­\nmoins, car il croyait sincèrement qu'en cela consistait la vraie distinction des\ngens du monde, cette distinction si convoitée, si étudiée et acquise au prix\nde si prodigieux efforts! Oui, sa tenue cérémonieuse et ses phrases, où per­\nçait un continuel souci de l'aménité et de la pointe, lui donnaient le vernis\nde l'homme de bonne compagnie, sentencieux et compassé. Mais, malgré\nqu'il en ait, le marchand de champagne, qui sommeillait en lui, se manifes­\ntait souvent par de brusques réveils.\n   C'était principalement lorsqu'il parlait de sa fortune immense et de ses\nbonnes œuvres que le bourgeoisisme de Monsieur Miette apparaissait en plein.\nPar son argent, il acquérait un bien-être luxueux, au milieu de faux objets\nd'art, de meubles dorés, de tentures en peluche et de pendules à sujets tou­\nchants, toutes choses qu'il décrivait avec complaisance, dans les compagnies\net dans les réunions, pour peu qu'on l'en priât.\n   Par son argent encore, il pratiquait la charité d'une façon qui imposait\nvraiment la louange : il n'y avait pas moyen de répandre plus d'aumônes.\n   Madame Vassy tenait Monsieur Miette pour une rare merveille : c'était à\nlui qu'elle avait décidé d'offrir la virginité de Mademoiselle Julie. Lui seul en\nétait digne, car il protestait qu'à son âge et avec sa fortune, il n'épouserait\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "                              UNE BELLE AME                                 541\n\n\nune femme que pour elle-même et qu'il la prendrait pauvre, de préférence,\nafin de faire servir son argent à une bonne œuvre, en même temps qu'à son\nagrément. Madame Vassy avait mis en avant Mademoiselle Julie. On s'était\narrangé pour la voir plusieurs fois, à son insu, et le veuf gaillard, déjà sérieu­\nsement épris de la vieille fille, comptait maintenant sur ses écus et sur son\nphysique encore agréable pour emporter la place.\n   De l'abbé Chantematin, Madame Vassy et lui avaient convenu de faire un\nallié, bien qu'il se montrât en principe opposé à la combinaison. Monsieur\nMiette n'ignorait aucune des difficultés soulevées par le curé; mais il se réser­\nvait de les tourner, de les éluder ou de les anéantir avec une maëstria digne\nd'un condottiere d'amour. Il importait, en effet, de faire entrer l'abbé dans les\nplans de la petite conspiration, car l'on savait que ses avis étaient toujours\nreligieusement suivis par Mademoiselle Julie. Lui, complice, c'était déjà la\nmoitié de la besogne abattue.\n   « Avez-vous vu, lui demanda Monsieur Miette, la superbe chasuble que\nbrode Madame Vassy pour les missions ?\n   — Je l'ai vue, Monsieur, et je l'ai fort admirée. Le travail est d'un goût\ndélicat et d'une finisse à rendre les fées jalouses.\n   — Oh! oh! s'écria Madame Vassy, voilà que vous devenez complimenteur,\n Monsieur le curé! Où allons-nous?\n   — Les compliments ne sont pas, en effet, mon fort, reprit l'abbé; cela vous\nprouve du moins la sincérité de ceux-là.\n   — Je pensais d'abord, fit Monsieur Miette, que cet ouvrage serait destiné\nà votre église. Vous trouvez, sans doute, que la Propagation de la Foi marche\n sur vos brisées.\n   — Madame Vassy, répondit le curé, travaille avec un zèle infatigable pour\n nos vaillants missionnaires. Mais elle a comblé de ses bienfaits la paroisse et\n nous lui devons les plus beaux ornements de la sacristie.\n   — C'est dire, Monsieur l'abbé, interrompit Monsieur Miette, que vous êtes\n abondamment pourvu de toutes choses et que votre église est en passe de\n devenir une petite cathédrale.\n   — Mon Dieu ! Monsieur, vous savez que les curés s'inquiètent toujours de\n ce qu'ils n'ont pas. Ainsi, mon rêve serait de posséder, pour les grandes fêtes,\n une chape en drap d'or. Mais ce serait une grosse dépense que la fabrique,\n d'ailleurs peu fortunée, ne pourrait, sans doute, pas supporter. J'ai eu un\n instant l'idée de faire une quête pour cette acquisition. Seulement, on ne\n donne plus aux quêtes. Et puis, les fidèles se plaignent de voir circuler trop\n souvent dans leurs rangs le plateau des offrandes. Je renoncerai donc à ma\n chape en drap d'or. »\n    Monsieur Miette, qui écoutait l'abbé Chantematin avec une attention sou­\n tenue, lança vers Madame Vassy un imperceptible coup d'oeil. La brave dame\n comprit et, pour n'avoir l'air de rien, fourragea dans son sac à ouvrage,\n parmi les écheveaux de soie.\n    « Mais, reprit le curé, les embellissements matériels de mon église ne sont\n rien, si l'on considère les embellissements moraux qu'il y aurait à entre­\n prendre. Que dis-je ? les embellissements ! Ce sont bien plutôt des réparations\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": " 542                                DURENDAL\n\n\n  et même des reconstructions qui deviennent urgentes dans cet ordre d'idées.\n     — Est-ce que la population de ce pays-ci est mauvaise? demanda Mon­\n  sieur Miette.\n     — Mauvaise, non. Mais indifférente, versatile et surtout crédule. Les jour­\n  naux libre-penseurs causent un mal énorme à la religion. Ils prêchent tous\n  les jours la morale facile, l'éloignement du devoir, le scepticisme et l'impiété.\n  Leurs leçons, que l'on écoute mieux que mes sermons et que l'on suit à la\n  lettre, produisent des résultats néfastes. D'autre part, la tradition s'en va pour\n laisser la place aux inventions diaboliques du sectarisme moderne et vous\n savez, comme moi, si nos adversaires en profitent pour redoubler d'audace et\n faire triompher partout l'imposture et l'erreur! C'est ainsi qu'ils s'attachent\n spécialement à ruiner l'idée de la famille, base de toute société ; qu'ils entraî­\n nent le père au cabaret et dans les mauvais lieux; qu'ils l'éloignent de son\n foyer et lui font prendre en dégoût ou en dérision ses devoirs de père et ses\n obligations de mari. C'est ainsi qu'ils accoutument l'enfant au manque de\n respect vis-à-vis de ses parents, au mépris de l'autorité paternelle et qu'ils lui\n inculquent, dans leurs écoles sans Dieu, les principes les plus pernicieux. La\n tempérance, l'amour du travail, la probité, la vertu, tout cela manque à la\n fois, non par la faute directe de ces pauvres gens, mais par la facilité avec\n laquelle ils se laissent influencer. Les ennemis de leur âme et de leur bonheur\njouissent auprès d'eux d'un crédit que nous n'avons plus.\n    — Il en est à peu près de même partout, remarqua Monsieur Miette.\n    — Hélas ! fit l'abbé Chantematin. Depuis que la Foi s'en va, les mœurs se\n dépravent et les caractères s'amollissent.\n    — Il faudrait, à de certains moments, dit Madame Vassy, administrer\n quelques vigoureux coups de fouet à ces âmes engourdies. Elles reprendraient\nun peu plus vivement le droit chemin et ne s'en iraient plus, sans but, à la\n débandade.\n    — Vous avez grandement raison, répondit le curé. Une réaction éner­\n gique s'impose. Mais le traitement dont vous parlez exige des spécialistes.\nDans les cas graves, on convoque des chirurgiens en renom qui portent d'une\n main infaillible le fer et le feu. C'est ce dont nous aurions besoin présente­\nment. Souvent l'envie me prend d'appeler ici quelques missionnaires ; leur\nzèle et leur expérience seraient seuls capables de remuer la masse inerte des\npécheurs. Mais une mission est une grosse affaire, que je n'ose pas entre­\nprendre, du moins pour le moment.\n    — Pourquoi reculer? demanda Monsieur Miette. Si le mal progresse tou­\njours, il finira par tout envahir et l'on ne pourra plus l'extirper. Ne vaudrait-\nil pas mieux, au contraire, le couper dans sa racine quand il en est encore\ntemps ?\n    — Ah ! Monsieur, soupira l'abbé, s'il ne m'est pas possible d'acquérir la\nchape en drap d'or dont je vous parlais tout à l'heure, jugez un peu des diffi­\ncultés que je rencontrerais pour organiser cette mission ! Et ce n'est pas autre\nchose qui m'arrête. Sans cela je m'empresserais de fournir à mes paroissiens\nce remède salutaire. Mais songez un peu : j'aurais besoin de deux mission­\nnaires qui resteraient ici pendant quinze jours au moins; je devrais les loger,\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   543\n\nles nourrir, leur payer leurs frais de déplacement et le prix qu'ils demandent\nordinairement pour prêcher. Cela irait bien à mille francs I Mille francs, c'est\nun capital pour une pauvre paroisse et pour un pauvre curé ! Mille francs,\npensez donc, représentent mon traitement annuel. Je désespère de les trouver\njamais.\n    — Ce n'est que cela! Monsieur le curé, s'écria Monsieur Miette, non sans\navoir consulté du regard Madame Vassy, qui souriait derrière ses lunettes.\nVous procureriez aux fidèles de ce village les bienfaits d'une mission, si vous\naviez mille francs devant vous ?\n    — Oh! bien certainement, Monsieur : le mois prochain la prédication\ncommencerait.\n    — Eh bien I Monsieur le curé, soyez heureux ! Il ne convient pas de priver\nvos ouailles d'un secours spirituel désiré par vous ardemment. Faites venir\nvos missionnaires, je les paierai. »\n    Le bon curé eut un cri, qu'il retint par convenance; mais il se leva, tout\nd'une pièce, pour prendre les mains de Monsieur Miette. L'émotion le serrait\nà la gorge : il fut un temps avant de trouver des mots pour exprimer sa gra­\n titude.\n    « Monsieur, balbutia-t-il, Monsieur, que de reconnaissance... Comment!...\nil serait possible !... Vous pousseriez la générosité jusque-là ! Ah ! je ne saurais\ntrop vous remercier...\n    — Ne cherchez pas à me remercier, interrompit Monsieur Miette. Cette\n offrande est une bagatelle, qui ne vaut même pas qu'on en parle.\n    — Une bagatelle ! comme vous y allez! Je sais bien que votre fortune vous\n permet de dispenser d'aussi magnifiques largesses. Mais c'est là faire un usage\n admirable des biens que vous reçûtes du ciel ! Dieu vous en saura gré, cher\n Monsieur, et vous comblera de ses bénédictions. Ah ! la richesse procure vrai­\n ment des satisfactions agréables !\n    — Pas toujours! Monsieur le curé, pas toujours! répondit Monsieur Miette.\n Elle est, au contraire, une source d'inquiétudes et de soucis. C'est un lieu\n commun que les penseurs et les philosophes aiment à développer et que vous\n avez lu, comme moi, dans leurs ouvrages.\n    La meilleure compensation à ces ennuis, voyez-vous, c'est de répandre le\n bien un peu partout. Je m'y applique, et le peu que je fais me procure — sur­\n tout depuis que j'ai eu le malheur de perdre ma femme — les joies les plus\n douces de l'existence. »\n    L'abbé Chantematin avait écouté cela, en approuvant de la tête chacune\n des phrases sorties de la bouche de Monsieur Miette. L'incidente, qui ter­\n mina la petite profession de foi du charitable millionnaire, lui fit seulement\n dresser l'oreille. Le spectre de l'épouse défunte se dressait là, très à propos,\n pour rappeler qu'on lui cherchait une remplaçante; que Madame Vassy en\n parlait depuis trois jours; que Monsieur Miette n'était venu que pour cela,\n  et que le curé se trouvait pris, malgré lui, dans la confidence, en attendant\n  qu'il le fût dans le complot.\n     Il eut des doutes sur la sincérité de son interlocuteur et son enthousiasme\n  se dégonfla progressivement, comme un ballon d'où l'oxygène s'échappe.\n"}, {"page_pdf": 641, "texte": " 544                              DURENDAL\n\n\nSerait il tombé dans un traquenard? On parlait d'une femme disparue et\ncette évocation suffisait à éveiller les soupçons de l'abbé Chantematin.\n   « Pour une de perdue, se disait-il, il y en a dix de retrouvées ! Et précisé­\nment Madame Vassy se glorifie d'un mariage quelle croit déjà tout arrangé.\nSi Monsieur Miette n'avait pas parlé de sa femme morte, je n'allais plus\nsonger à sa femme vivante, ou du moins à la personne qu'on lui destine pour\népouse. Ah! mais est-ce que l'on essaierait de m'acheter par des présents ?\nEst-ce que, sous couleur de bienfaisance ou de zèle religieux, l'on tenterait\nd'obtenir de moi des complaisances que je ne veux pas accorder? Tenons-\nnous sur nos gardes et redoutons les gens qui s'avancent vers nous, les mains\nlourdes d'offrandes.\n                       Timeo Danaos et dona ferentes. »\n\n   Monsieur Chantematin, qui sentait peser sur lui les regards combinés de\n Monsieur Miette et de Madame Vassy et qui, d'ailleurs, s'empêtrait de plus\nen plus dans son embarras, ramassa sur une chaise son chapeau et fit mine\nde se disposer au départ.\n   « C'est donc une affaire entendue, déclara Monsieur Miette. Vous convo­\nquerez deux, trois missionnaires et même plus, si vous le jugez à propos.\nVous les garderez auprès de vous aussi longtemps que leur présence sera\nnécessaire et je solderai toutes vos dépenses.\n   — Votre bonté est vraiment inépuisable, murmura presque à voix basse\nl'abbé Chantematin. Je pense que deux prêtres suffiront. Mais il me faut\nprendre des informations, écrire de côté et d'autre, afin de savoir qui l'on\npourra m'envoyer. Cela exige bien quelques jours... oui, une quinzaine... ou\nune dizaine, au moins. Mais nous ne sommes pas pressés, n'est-ce pas?\nAllons, Madame, j'ai abusé de vos instants et je vous demande la permission\nde me retirer. Et vous, Monsieur, soyez assuré, encore une fois, de ma vive\ngratitude. Je me souviendrai de vos bonnes paroles et vos pieuses intentions\nseront, je n'en doute pas, infiniment agréables à Dieu. »\n   Il sortit, suivi de Monsieur Miette, qui l'accompagna jusqu'à la porte.\n   Lorsque celui-ci retrouva Madame Vassy au salon, elle paraissait soucieuse\net dodelinait la tête en face de sa broderie.\n   « Cet excellent curé, dit-elle, est aussi prudent que Nestor et aussi avisé\nqu'Ulysse. Je crois que nous sommes allés trop vite.\n   — Non pas, reprit Monsieur Miette, je crois, au contraire, que nous ne\nsommes pas allés assez vite. Mais attendez un peu : je vais le mener un train\nd'enfer ! »\n\n                                        V\n\n\n   Dans la salle à manger, tendue de vieilles tapisseries des Flandres, le lustre\nen fer forgé répandait une clarté très vive sur la table; les bahuts de chêne\nciré, échoués contre les murs, exhibaient des faïences anciennes de Gien, de\nRouen et de Marseille, à peine caressées par la lumière, presque devinées\n"}, {"page_pdf": 642, "texte": "                               UNE BELLE AME                                   545\n\nparmi les colonnettes de bois et les rinceaux sculptés. Çà et là une aiguière\nd'étain, ventrue et rebondie, s'éclairait d'un reflet bleu grisâtre, en haut d'un\nmeuble de la Renaissance. Les angles de la pièce s'endormaient dans l'ombre\net toute la joie des bougies jaillissait, au contraire, follement à travers les cris­\ntaux et les fleurs.\n   Solennels, empesés, rogues et lugubres, les domestiques surgissaient der­\nrière les invités, comme des fantômes, porteurs de plats fumants et de sauces\ntremblantes en des vaisseaux d'argent. Ils avaient l'air de surveiller, ainsi\nque des Tantales cependant dédaigneux, le festin auquel ils ne touchaient\npas.\n   Servis par ces mannequins de l'autre monde, les convives ne s'apercevaient\nmême pas de leurs faces raidies par l'ennui et riaient à belles envolées.\n    La comtesse du Bois d'Eclaron avait réuni quelques amis, les meilleure\nd'entre les bons, qu'elle recevait avec son faste accoutumé; car la simplicité\nn'ayant pas droit d'asile en son castel, on y festoyait toujours comme chez\nGamache, ne fût-on que quatre autour d'une nappe.\n   Ce soir l'on était huit, en comptant la maîtresse de la maison, son mari et\nsa fille Annabelle. La comtesse avait à sa droite Monsieur Poulain de Miram­\nbeau, l'archéologue, et, à sa gauche, Monsieur Saint-Martin Ledard, le grand\norateur du parti libéral dans le département. Quant au comte du Bois, il était\nflanqué à dextre de la comtesse douairière de Larquebuse et à senestre de\n Madame Poulain de Mirambeau. Aux extrémités de la table et se faisant\nvis-à-vis, le comte de Larquebuse, fils de la douairière et Mademoiselle Anna­\nbelle, se regardaient, suivant l'expression de cette dernière, comme deux\nchiens de faïence.\n   Elle ne s'amusait pas, Mademoiselle Annabelle! Son seul bonheur eût été\nde passer au crible son prochain, en compagnie de son cher ami Monsieur\nThéodore de Larquebuse et voilà que toute une table d'ancêtres les séparait!\nEt ce qu'ils étaient assommants, malgré leurs rires, ces vénérables qui discu­\ntaient, — pour changer! — les nouveaux décrets d'expulsion lancés contre\nles religieux! Ah! on la connaissait « dans les coins » cette question-là!\nDepuis trois semaines, elle défrayait à elle seule toutes les réunions et il fal­\nlait la subir partout.\n   Si, du moins, l'on avait parlé automobile ou raid c'eût été plus intéressant.\nCette semaine justement, six personnes s'étaient cassé la tête en faisant du\n « quatre-vingt » ou du « cent » à l'heure; et des officiers européens venaient\nd'accomplir des prodiges de résistance entre Paris et Bruxelles. Les femmes\nprojetées contre les arbres, les hommes roulant dans les précipices, les pas­\nsants écartelés et réduits en bouillie, les cavaliers exténués, les chevaux four­\nbus et morts de fatigue, à la bonne heure ! c'étaient des événements sensation­\nnels, capables d'exciter un peu les nerfs émoussés par l'horrible banalité de\nl'existence; des événements bien modernes, bien en rapport avec le mode de\nvie que mènent aujourd'hui les gens élégants. Car rien n'est mieux dans le\n goût du jour que de passer comme une bourrasque au milieu de paisibles\n habitants que l'on triture sous des pneus increvables. On a pu dire jadis que\n leXIXesiècle avait été le siècle de la science, et de l'histoire ; mais quelles sont\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": " 546                               DURENDAL\n\n\n  ces billevesées et à quoi mènent-elles? Notre XXe siècle, qui se lève à peine,\n  sera celui du muscle et de la vitesse, grâce auxquels l'on couvre des kilo­\n  mètres.\n    Est-ce qu'il y a encore vraiment des gens qui pensent et qui savent mettre\n l'orthographe? N'inventera-t-on pas bientôt des mécaniques pour tout cela?\n  Et alors, dans quelque cinq ou dix ans, comme il fera bon ne plus connaître\n au monde que son moteur, ne plus voir devant soi, à travers des lunettes\n noires, qu'une route poudreuse qui se dérobe sous des trépidations de machine\n en furie! On sera soi-même une sorte de machine, vêtue de caoutchouc,\n toujours plus avide d'espace parcouru, bousculant tout, écharpant tout, dévo­\n rant la chair humaine, comme autrefois les chevaux sauvages de Diomède,\n jusqu'au jour où — nouvel Hercule — le fatal accident vous jettera en pâture\n à votre féroce instrument.\n    Non, on ne parlait point de ces choses émouvantes et délicates, et Made­\n moiselle Annabelle ne s'amusait pas.\n    La discussion battait son plein. La vieille comtesse de Larquebuse, fort\néchauffée et enfiévrée, ripostait aux assaillants qui n'abondaient pas dans son\nsens et donnait contre leurs objections, ainsi qu'un sanglier bourrant une\n meute de chiens. Pour l'action et le tempérament, elle en était restée à ses\n vingt-cinq ans, l'intrépide douairière; pour les idées également. Elle les\n exposait avec une ardeur qui faisait frémir le correct et insipide Monsieur\n Saint-Martin Ledard.\n    « Je ne crois pas, disait celui-ci en caressant sa belle barbe fauve, qu'il soit\npossible de résister aux décrets autrement que par des moyens légaux.\n    — Mais, mon bon Monsieur, s'exclamait la douairière, vos moyens légaux\nsont des cautères sur une jambe de bois! Avec cela, qu'on a des égards pour\nla justice maintenant! Si vous voulez connaître mon sentiment, je vous dirai\ndonc que la résistance doit être acharnée, mais qu'elle ne doit pas être\nlégale.\n    — Cependant, Madame, reprenait Monsieur Saint-Martin Ledard, nous\nn'irons pas tenir tête à la loi! La religion elle-même nous ordonne d'obéir\naux lois de notre pays.\n    — Mon Dieu! Monsieur, fit sèchement la vieille dame, n'allons pas com­\npromettre la religion en cette affaire. C'est une très respectable personne qui\nne se fourvoie pas dans les mauvais lieux, et votre loi n'est qu'un horrible\ncoupe-gorge, où elle n'aurait que de méchants coups à recevoir.\n   — Eh bien! Madame, reprit Monsieur Saint-Martin Ledard, vous me per­\nmettrez de n'être pas tout à fait de votre avis. On nous reproche assez sou­\nvent la violence à nous autres catholiques : il faut donc prouver qu'elle n'est\npas notre fait et opposer aux dires pernicieux de nos adversaires la mensué­\ntude et la longanimité.\n   — Avec cela, vous irez loin! lança crânement la douairière. Vous conti­\nnuerez à suivre l'ornière des concessions et à vous enliser dans la bourbe de la\nreculade ! Ah! non, nous n'en voulons plus de concessions!\n   — Bravo! comtesse, clama Monsieur du Bois d'Eclaron. Vous avez le\n"}, {"page_pdf": 644, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  547\n\n courage de vos opinions. J'ai toujours dit, d'ailleurs, que vous étiez l'amazone\n de notre parti. Vous parlez là comme auraient fait nos ancêtres. »\n    Le comte du Bois d'Eclaron citait ses ancêtres à tout propos et hors de\n propos, parce qu'il s'appelait en réalité Monsieur Dubois, que son père avait\n été fermier autrefois chez le comte d'Eclaron et qu'à la mort de celui-ci,\n décédé insolvable, il avait acheté le château d'Eclaron et pris le nom de son\n ancien maître. Le pays entier savait cela, mais Monsieur Dubois avait fait\n sonner bien fort ses écus, avait reçu toute la société et s'était vu investi du\n comté dérobé par les faméliques qui se gobergeaient à sa table et par les\n imbéciles qui s'extasiaient — bouche bée — devant son luxe et ses réceptions.\n Ces gens-là sont légion.\n    La douairière que l'apostrophe de Monsieur Dubois avait mise en verve,\n continua de la sorte :\n    « Les concessions ! oui, je sais, fit-elle en regardant Monsieur Saint-Martin\n Ledard, certains membres du clergé, que je m'abstiens de nommer, les\n prônent et les conseillent. Mais le clergé n'est pas la religion et les gens qui,\n par esprit de libéralisme ou de républicanisme, en tiennent pour les demi-\n mesures, sont plus à blâmer que les francs-maçons qui nous font la guerre.\n Ce sont ces personnages hybrides qui nous mèneront au schisme, inévitable­\n ment. Vous parlez de mansuétude, mon cher Monsieur; croyez-moi, cela ne\nvaut pas la salutaire intolérance du moyen âge. Ah ! que n'avons-nous encore,\nles bonnes chemises soufrées et les bons bûchers bien secs qui donnaient aux\nincrédules et aux hérétiques un avant-goût des flammes éternelles ! Pensez-\nvous que si l'on avait brûlé Luther lui-même — au lieu de jeter au feu ses\nécrits — le monde ne s'en serait pas mieux porté ? »\n   Monsieur Saint-Martin Ledard passait toujours sa main dans sa barbe\nfauve. Il eût un sourire de pitié.\n   « On disait autrefois, fit-il, que les moines ne sont pas des raisons. La\nviolence non plus, Madame. Je persiste à croire que la charité chrétienne nous\ncommande plus de douceur et qu'elle nous interdit d'envoyer en place de\nGrève ceux qui ne pensent pas comme nous. L'intolérance répugne à nos idées\nmodernes et l'amour du prochain doit l'emporter aujourd'hui sur la haine des\nanciens temps. Ce sont des paroles de paix et de fraternité que les catholiques\nont le devoir de faire entendre au monde libertin. »\n   La pauvre douairière, qui portait à ses lèvres un coup de champagne, faillit\nl'avaler de travers en entendant cela.\n   « Comment ! cria-t-elle, c'est vous, Monsieur, qui prêchez la paix et la fra­\nternité, alors que nous sommes traqués de tous côtés par des mécréants qui ne\nnous feront aucun quartier ! Quel est le Lamourette qui vous a donné l'acco­\nlade ce matin ?\n   — C'est le Pape, Madame », riposta l'autre, croyant faire merveille.\n   Mais l'intrépide controversiste envoya par-dessus la corbeille de fleurs du\nsurtout, un regard qui tarauda, comme avec une vrille, l'âme de Monsieur\nSaint-Martin Ledard.\n   « Le Pape, balbutia-t-elle, a perdu tout crédit sur nos affaires intérieures\ndepuis qu'il nous a ralliés à la République... »\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": "548                                DURENDAL\n\n\n   Elle allait continuer ses invectives, lorsque Madame du Bois d'Eclaron,\n inquiète de la tournure que prenait la discussion, s'interposa.\n   « La grande règle en tout ceci, prononça-t-elle, c'est de suivre sa con­\nscience. N'est-ce pas, Monsieur de Mirambeau? »\n   Elle s'adressait à Monsieur Poulain de Mirambeau, qui n'avait point parlé\njusqu'à présent, espérant qu'ainsi la conversation s'adoucirait ; car l'achéo­\nlogue passait pour être de mœurs paisibles. Mais ce vieux savant marchait\navec son siècle. Autrefois, l'affaire Dreyfus l'avait bouleversé et, en sa qualité\nd'intellectuel, il était, avec les années, devenu anarchiste, à la façon de ces\nphilosophes d'outre-Rhin, qui vous couperaient la tête, sans broncher der­\nrière leurs lunettes d'or. Monsieur Poulain de Mirambeau correspondait avec\nMonsieur Anatole France : il y avait en lui du Bergeret et du Roupart.\n   « Oh ! Madame, murmura-t-il en souriant, la conscience nous dicte souvent\nbien des bêtises, surtout quand il s'agit d'affaires religieuses. Voyez un peu\nce que le fanatisme inspire à des hommes comme ce traîneur de sabre, qui\nvient de passer en conseil de guerre pour avoir refusé de marcher contre des\nnonnes révoltées. »\n   Ces mots tombèrent à plat au milieu d'un silence de glace. Madame du Bois\nd'Eclaron, suppliciée par les ronronnements de mauvais augure que faisait\nentendre la douairière, lança vers son mari un oeil désespéré. Il fallait, à tout\nprix, éviter un esclandre. Mais Monsieur du Bois n'avait guère que ses\nancêtres à placer dans une conversation. Il était parfaitement incapable de\nrepêcher Monsieur Poulain. Ce fut encore l'infortunée maîtresse de maison\nqui essaya de détourner le torrent qui allait rouler des lèvres de la\ndouairière.\n   « Puisque nous parlons d'écoles libres, demanda-t-elle vivement à Mon­\nsieur Saint-Martin Ledard, savez-vous ce qu'il adviendra de la nôtre? Nos\nSœurs sont chassées, mais que mettra-t-on à leur place ? »\n   Monsieur Saint-Martin Ledard, qui cherchait toujours des mots bien son­\nnants pour prononcer une phrase, se laissa distancer par Madame Poulain\nde Mirambeau, jusque-là muette comme un poisson.\n   « Ces pauvres Sœurs, ma chère, gloussa-t-elle vers Madame du Bois,\nfigurez-vous qu'elles manquaient de tout lorsqu'on les a mises dans la rue.\nElles n'avaient qu'une paire de bas chacune et encore c'étaient de mauvais\nbas de coton. Et vous savez comme le coton s'use vite maintenant : on ne fait\nplus rien de bon. »\n   Madame Poulain nageait dans son élément : les questions intellectuelles\nn'étant pas de son ressort, elle se rabattait sur celles du ménage.\n   Heureusement, Monsieur Saint-Martin Ledard avait confectionné sa\nphrase; il proclama, en un style très arrondi, que l'école libre continuerait à\nfonctionner avec une institutrice laïque et ajouta — non sans une pointe de\nmalice — que la charité bien connue de Madame Vassy y pourvoirait.\n   Le nom de Madame Vassy fit naître, dans toute l'assemblée, des sourires\nentendus et des clignements d'yeux significatifs. Seule la douairière garda un\nmaintien noble et digne.\n   « Il eût été bien surprenant, dit Monsieur Saint-Martin Ledard, de ne pas\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "                              UNE BELLE AME                                 549\n\n rencontrer Madame Vassy en cette affaire. Dès qu'il s'agit de se mettre en\n avant, l'excellente dame n'y manque pas.\n    — Comme si ce n'était pas vous que cela regardait ! glissa Monsieur du\n Bois. Votre compétence, en cette matière, ne fait doute pour personne.\n    — Oh I répondit le bon apôtre, Madame Vassy a des clartés de tout.\n Remarquez que je n'incrimine pas. Mais l'on sait assez que je m'occupe volon­\n tiers de questions d'enseignement et qu'elles font l'objet de mes études depuis\n plus de quinze ans.\n    — C'est, observa Monsieur du Bois, ce qui s'appelle vous couper l'herbe\nsous le pied.\n    — Tranquillisez-vous, Monsieur Saint-Martin, reprit la maîtresse de\nmaison. Vous aurez tout le loisir d'organiser vous-même cette école libre. Si\n Madame Vassy annonce qu'elle s'en occupera, c'est qu'elle promet plus\nqu'elle ne peut donner. Pour le moment, elle a bien d'autres soucis en\ntête.\n    — Ah! fit le comte de Larquebuse, qui s'éveillait en flairant quelque\n bavardage.\n    — Des soucis, continua Madame du Bois, dont la nature vous étonnerait\nfort si je vous racontais certaine intrigue qu'elle est en train de nouer.\n    — Une intrigue? demanda Monsieur Saint-Martin Ledard. Voilà qui est,\n en effet, singulier.\n    — Par exemple ! dit en riant très fort Monsieur de Larquebuse, si je vois\njamais Madame Vassy dans une intrigue, je veux bien être pendu I\n    — Eh bien 1 pends-toi, brave Crillon ! riposta gaîment Madame du Bois.\n L'intrigue se déroule tout près de vous et vous n'en savez pas le premier\nmot,\n    — Oh! racontez-nous cela, maman, s'écria Mademoiselle Annabelle. Ce\nsera trop drôle !\n    — Je ne déteste pas les drôleries, confessa Monsieur Poulain de Miram­\nbeau. Elles sont le sel de l'existence.\n    — Soyez heureux, cher maître, dil la belle comtesse à l'archéologue. Je vais\nvous dévoiler des secrets. »\n    Puis, après deux secondes de recueillement :\n    « Connaissez-vous le champagne Miette ?\n    — Je le connais, répondit le vieux savant, mais je ne vois pas le rapport...\n    — Attendez! Le champagne Miette est un affreux liquide fabriqué par un\nindividu qui s'entend à la réclame aussi bien que Barnum et qui a lancé son\nproduit par toute l'Europe. Vous savez qu'à notre époque l'on court aux\nchoses falsifiées, comme au feu, et que l'on fait avaler au public — c'est le cas\nde le dire — tout ce que l'on veut. Le Miette a donc, avec son poison, réalisé\nune énorme fortune : quarante millions disent les uns, cinquante disent les\nautres. Il y a mis le temps, par exemple, car c'est aujourd'hui un vieillard d'au\nmoins quatre-vingts ans. N'empêche que, malgré son âge et grâce à son\nor, il est un beau parti et que bien des femmes en auraient la tête tournée.\nJe ne vous apprendrai rien en vous disant que Madame Vassy le reçoit\nchez elle...\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": "550                              DURENDAL\n\n\n   — Ah ! s'exclama Larquebuse, j'y suis! Madame Vassy va l'épouser. »\n   Un toile général accueillit cette boutade, que Monsieur Saint-Martin Ledard\nréprima vivement.\n   « Ce serait bouffon, déclara-t-il.\n   — Non, vous n'y êtes pas, dit Madame du Bois. Madame Vassy le réserve\nà quelqu'un que vous connaissez et dont le nom vous fera faire une belle\ngrimace, lorsque je vous l'aurai révélé.\n   — Qui est-ce donc ? demandèrent en chœur les invités.\n   — Je vous le donne en dix.\n   — Ah! Madame, supplia Monsieur Poulain de Mirambeau, vous nous\nfaites mourir d'impatience et vous renouvelez vraiment le jeu de la marquise\nde Sévigné. « C'est Madame de la Vallière? Point du tout. C'est donc Made­\nmoiselle de Retz? Point du tout. » Le nom, dites-nous le nom !\n   — Eh bien ! Monsieur le lettré, fit la comtesse avec un indéfinissable sou­\nrire de mépris, sachez que Madame Vassy a rêvé d'unir en justes noces Mon­\nsieur Miette, déjà nommé, avec Mademoiselle Julie de Latour. »\n   Un remous se produisit dans l'assistance à l'annonce de cette nouvelle.\n Mademoiselle Annabelle, suspendue aux lèvres de sa mère, poussa un oh! de\nstupéfaction, en se laissant aller sur sa chaise, à la renverse. Monsieur de\n Larquebuse étouffa dans sa serviette un rire saccadé, qui voulait être iro­\nnique, mais qui n'était que dépiteux. Monsieur Poulain de Mirambeau avait\nTetiré son binocle, qu'il tenait de sa main posée sur la table et riait à pleine\ngorge, comme d'une chose folle et hautement comique ; tandis que sa femme\nportait à sa bouche ses vieux doigts secs, joints en signe de pitié et que Mon­\nsieur Saint-Martin Ledard, la tête au plafond, passait sous son éternelle\nbarbe fauve le revers de sa main, avec un air de profonde commisération. Le\ncomte du Bois laissait errer sur ses lèvres un sourire inepte ; la douairière,\narmée de sa face à main, considérait, comme au spectacle, la comédie de ces\n gens-là et Madame du Bois jouissait, du haut de sa superbe gorge décolletée,\n d'un triomphe non pareil.\n\n                                       VI\n\n\n   Monsieur Saint-Martin Ledard, devant la haute cheminée du salon où flam­\nbait un grand feu, faisait des effets de torse et présentait, derrière son dos,\nses deux mains à la flamme. Le plastron de sa chemise miroitait aux reflets\ndes lumières et son habit lui prenait à merveille la taille.\n   Monsieur Saint-Martin Ledard était un bel homme, déjà marqué par l'âge,\nmais très bien conservé; trop bien, même; car, avec les années, ses cheveux\net sa barbe prenaient des teintes superbes de vieil acajou, sans aucun mélange\nde fils blancs et son teint révélait, par sa blancheur un peu féminine, l'emploi\ndes pâtes et des cold-creams.\n   Habitué aux succès de salon, il pérorait volontiers devant les dames qu'il\nétonnait par sa parole melliflue et redondante et qu'il conquérait par le jeu\nsavant de ses pieds, admirablement chaussés de brodequins vernis. Tantôt,\n"}, {"page_pdf": 648, "texte": "                               UNE BELLE AME                                    551\n\n en les posant à plat sur un tapis, il faisait valoir leur forme fluette ; tantôt, en\n croisant les jambes et en en balançant une très doucement, il découvrait des\nchaussettes, dont la maille fine enserrait une cheville digne d'Achille-aux-\npieds-légers.\n   Cet avantage physique avait beaucoup contribué à sa réputation et c'étaient\nles femmes qui l'avaient proclamé grand orateur du parti libéral. Devant les\njeunes beautés, il faisait le gracieux, s'affichait comme républicain, pour être\nà la mode, et comme socialiste, afin de paraître féroce à toutes les petites\nchattes qui s'inquiétaient de le convertir. Il fallait voir comme il minaudait,\ncomme il frôlait gentiment les blanches épaules, comme il approchait sa belle\nbarbe fauve des éventails en mouvement, comme il savait — par ses théories-\nhasardeuses — arracher des cris de charmante indignation aux adorable\nfolles qui l'écoutaient. Et devant les vieilles dames, au contraire, il se haus­\nsait sur les principes, devenait rigide et sibyllin, montait sur un trépied pour\ny prononcer des oracles et finissait par se faire prendre au sérieux, tant il\ndistillait l'ennui.\n   Il continuait l'apologie de Madame Vassy, que la fin du repas venait d'in­\nterrompre.\n   « Ce que j'admire le plus en elle, disait-il, c'est ce génie d'intrigue qu'elle\npossède au plus haut point. Elle connaît l'art de se faufiler partout, de s'imposer\nà tous ceux qu'elle dupe par ses bonnes paroles et de diriger, pour son plus\ngrand intérêt, les hommes et les événements. Remarquez bien que je ne la\nblâme point : je la loue, au contraire, de cette habileté consommée qu'elle\nemploie à faire le bien.\n   — Croyez-vous, interrompit Madame du Bois, qu'elle le fasse tant que\ncela?\n   — Je n'en sais rien, répondit l'autre. Mais, enfin, on le répète autour d'elle\net surtout autour de nous et cela lui suffit; cela lui met au front une auréole\nde charité; cela lui procure, dans le pays, une situation à part. Elle devient\nune sorte de mystique et d'illuminée, par les mains de qui passent toutes les\nbonnes œuvres que l'on répand ici.\n   — Il y a vraiment des gens, remarqua Madame du Bois, qui ne peuvent\npas être charitables sans le crier sur les toits.\n   — Oh! Madame, insinua la douairière, sur les toits la voix se perd. Les\ngens dont vous parlez préfèrent confier ces choses-là à des personnes discrètes,\nqui se hâtent de les publier partout. C'est beaucoup plus sûr. »\n   La belle comtesse, frappée en pleine poitrine, n'accusa pas le coup. Elle se\ntourna vers Monsieur Saint-Martin Ledard :\n   « Puisque, lui dit-elle, vous ne mettez pas en doute que Madame Vassy\nagisse par intérêt, je serais bien curieuse de savoir quel est celui qui la pousse\nà conclure ce mariage insensé. »\n   Monsieur Saint-Martin Ledard baissa la tête et regarda ses pieds, comme\npour y chercher une réponse.\n   « A première vue, fit-il, on n'aperçoit pas clairement le but vers lequel se\ndirige Madame Vassy. Mais il est certain qu'elle ne s'aventure pas à la légère\net qu'elle escompte déjà son petit bénéfice.\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": "552                              DURENDAL\n\n\n    — Cela est indubitable, affirma Monsieur Poulain de Mirambeau; et, si\nnous examinions tant soit peu les différents côtés de la question, nous aurions\nvite formulé une réponse satisfaisante. Seulement, Madame Vassy est une\nhabile femme, qui ne montre pas son jeu et qui nous dépistera au moment\nmême où nous croirons la tenir. « L'intérêt, a dit La Rochefoucauld, parle\ntoutes sortes de langues et joue toutes sortes de personnages, même celui de\ndésintéressé. »\n    — Parfait! cria Mademoiselle Annabelle; voilà qui est cruellement vrai, et\nnous pouvons être assurés que c'est ce masque-là que Madame Vassy mettra\nsur son nez : elle jouera le désintéressement.\n    — Comme je la vois dans ce rôle! lança Monsieur Saint-Martin Ledard.\n    — Et moi donc! ajouta Mademoiselle Annabelle.\n    — Elle prendra son air confit, affirma Monsieur de Larquebuse, pour\nannoncer que c'est la Providence qui a conduit cette affaire. Elle en récol­\ntera, cependant, pour elle seule tous les fruits.\n    — Théodore! mon enfant, interrompit la douairière, je n'aime pas vous\nentendre ainsi parler. Vous faites des jugements téméraires et vous traves­\ntissez gratuitement les intentions de cette respectable dame.\n    — Allez! Madame, reprit Monsieur Saint-Martin Ledard, ne la défendez\npas! Nous la connaissons comme...\n    — Comme vous l'avez faite! riposta vivement la douairière.\n    — Et nous l'avons faite comme elle est en réalité, ajouta le bellâtre d'un\nton un peu aigre; c'est-à-dire sotte, vaniteuse et hypocrite. Ce n'est pas pour\nen dire du mal, mais il est bien permis de trouver singulière sa conduite en\npareille occurrence. Quel besoin a-t-elle de marier Mademoiselle de Latour,\nqui peut très bien achever de moisir dans son trou? N'est-ce pas toujours\ncette manie de se mettre en avant qui la torture ? N'est-ce pas pour accom­\n plir quelque prodige extraordinaire, pour étaler un peu plus son encombrante\n personnalité ?\n    — Et pour enrichir à notre barbe cette grande pimbêche de Julie? continua\n Mademoiselle Annabelle. La belle façon de nous narguer que de la lancer\n dans les bras d'un monsieur qui rend de l'or quand on le touche ! Elle aura\n vraiment une bonne tournure de millionnaire avec son Jojo du Danube ! Je la\n défie de porter jamais autre chose que son petit ruban gris perle autour du\n cou!\n     — Il y a, dit Madame du Bois, trente ans qu'elle n'est plus jeune fille; et\n elle ne sera jamais femme.\n     — Enfin, tout cela ne tend qu'à une chose, prononça Monsieur Saint-\n  Martin Ledard. Madame Vassy veut nous prouver à tous qu'elle a seule été\n  capable de tirer d'embarras cette mendiante et que nous ne sommes que de\n  pauvres sires en comparaison d'elle. Oh! cette bonne Madame Vassy, dira-\n  t-on partout, comme elle sait rendre service à ses amis! Comme elle est par­\n  faite ! Comprenez-vous maintenant à quel intérêt elle obéit?\n     — Oui, oui, fit Madame du Bois, c'est pour ajouter une marche à son\n   piédestal.\n     — Avec cela, reprit Mademoiselle Annabelle, qu'elle est aimable et\n"}, {"page_pdf": 650, "texte": "                              UNE BELLE AME                                 553\n\ngentille, sa Julie ! Une chipie! Demandez plutôt à maman comment elle\nla reçoit lorsqu'elle lui porte des charités. Car, c'est maman qui la fait\nvivre.\n   — Voyons ! Annabelle, interrompit la comtesse avec une modestie admi­\nrable. »\n   Personne n'ignorait, grâce aux soins de Madame du Bois, qu'en effet elle\nvenait en aide à Mademoiselle Julie. Aussi, la phrase de sa fille fut-elle\naccueillie par des marques d'attendrissement général. On s'extasiait, avec\ndes glapissements dans la voix, sur l'inépuisable charité de l'excellente com­\ntesse; on se répétait de l'un à l'autre des traits de sa bienfaisance; on exal­\ntait son désintéressement et sa grande âme. C'était un véritable encensement\nd'éloges, dont la fumée enivrait l'orgueil de la dame et l'environnait —\nainsi qu'une divinité — d'un nuage d'apothéose, au sein duquel elle\nrayonnait.\n   « Vous empêchez vraiment les Latour de mourir de faim, assura Madame\nPoulain de Mirambeau. Ces gens-là ça n'a pas de quoi manger tous les\njours ; et ça ne met jamais de beurre dans les plats !\n   — Et quelle ingrate besogne que de les obliger ! dit Monsieur Saint-\nMartin Ledard.\n   — Ils n'ont même pas la reconnaissance de l'estomac ! fit Mademoiselle\nAnnabelle.\n   — Et pourtant, objecta Monsieur Saint-Martin Ledard, lorsqu'on jouit\nd'une aussi haute réputation de vertu, on ne devrait point se faire prier\npour formuler un remerciement.\n   — Ah! s'écria Mademoiselle Annabelle, la vertu de Mademoiselle Julie!\nNous en a-t-on assez rebattu les oreilles? C'est encore Madame Vassy qui a\ninventé ce refrain et qui nous le chante sur tous les tons.\n   — Celte vertu, remarqua Monsieur Poulain de Mirambeau, est certaine­\nment contestable; admettons cependant qu'elle existe. Y aurait-il lieu de la\ntant prôner ? L'expérience ne nous montre-t-elle pas que la pratique de la\n vertu est comme inhérente à la pauvreté? C'en est, en quelque sorte, le\n vêtement de dessous. Le beau mérite de mépriser les richesses, lorsqu'on est\n sans argent ! La belle gloire que de supporter le malheur, quand on ne peut\n pas faire autrement !\n    « Encore faut-il voir de quelle espèce elle est, cette vertu des gens miséra­\n bles. Elle nous apparaît parfois comme une parure merveilleuse, et souvent,\n pour peu qu'on l'examine de près, on découvre qu'elle est un trompe-l'œil,\n où le clinquant domine! Elle n'a pas la vigueur mâle, la solidité puissante\n de la vraie vertu, qui prend racine dans les grandes âmes, et qui s'épanouit,\n libre et superbe, au milieu de la prospérité, comme au sein du malheur.\n  Elle peut faire illusion quelque temps, mais bientôt elle révèle son impuis­\n sance, elle languit, se penche sur sa tige et se dessèche ainsi qu'une\n  herbe folle.\n     » Il y a une très belle parole de Montaigne là-dessus : « Le chagrin et la\n  » faiblesse, dit-il quelque part, nous impriment une vertu lâche et catar­\n    rheuse. » Entendez par chagrin toutes les conséquences de la misère et par\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": "554                               DURENDAL\n\n\n\nfaiblesse, le manque total d'énergie qui apparaît chez Mademoiselle Julie et\nvous aurez, sans aucun doute, les deux caractères essentiels de cette fameuse\nvertu : lâche et catarrheuse. »\n   Un immense éclat de rire accueillit cette dissertation captieuse et sophis­\ntique du vieil archéologue. On se pâma d'aise autour de lui. Mon Dieu!\nqu'il avait donc d'esprit et comme il savait retourner dans tous les sens le\ncœur humain, pour y découvrir des vanités et des mensonges!\n   Puis, lorsqu'on eût arrêté cette expansion de joie débordante et qu'on eût\ncongratulé et recongratulé le savant qui divertissait ainsi la société :\n   « Madame Vassy fait bien de pourvoir à l'établissement de sa protégée,\ndit Madame du Bois. Ce n'est pas nous qui nous en occuperions! Elle est\ntrop peu intéressante pour cela. Et quant à moi, j'estime que j'ai rempli\nmaintenant tout mon devoir vis-à-vis d'elle.\n   — Et puis, ma chère, appuya Madame Poulain de Mirambeau, n'auriez-\nvous pas honte de tremper dans ce complot grotesque et malhonnête qui con­\nsiste à capter un vieillard crédule? Allez! le ridicule ne sera pas de notre côté\net si l'on se moque de quelqu'un, ce ne sera pas de nous!\n   — Ce sera pardieu bien de la fiancée blette et de l'amoureux ranci! s'écria\nMademoiselle Annabelle.\n   — Ah! les belles noces, dit Monsieur Saint-Martin Ledard, que celles d'un\nvieillard dans la tombe et d'une Dulcinée de cinquante ans!\n   — Cinquante ans! s'exclama Madame du Bois, vous êtes honnête! Elle en\na bel et bien cinquante-cinq.\n   — Cinquante-huit! rectifia Madame Poulain.\n   — Ce n'est pas l'âge où l'on allume d'ordinaire le flambeau de l'hyménée,\nremarqua l'archéologue. Mais que ne ferait-on pour avoir de l'argent?\n   — Ah! reprit bien vite Madame du Bois, c'est le fond de la question.\nAujourd'hui l'argent fascine le monde à tel point qu'il n'est point de bassesse\nque l'on ne commette pour en posséder. Voilà qui prouve le détachement de\nMademoiselle Julie. Elle perd une belle occasion de nous montrer qu'elle ne\ndonne aucune importance aux choses d'ici-bas : sa philosophie apparaît ici\nbien vide et bien courte. Cette âme fière se laisse donc émouvoir par les offres\ndu premier aventurier venu! Ce cœur inaccessible s'ouvre donc de lui-même\naux séductions de la Fortune ! »\n   Aux applaudissements de l'assistance, Madame du Bois développa ce\nthème, sur lequel elle exécuta de brillantes variations. Avec une verve intaris­\nsable, elle exposa ce qu'il y avait de choquant dans ce mariage; elle fit res­\nsortir tous les ridicules, qu'elle excellait à dépeindre en termes pittoresques et\nmordants. Finalement, elle déclara que ce serait une profanation du sacre­\nment et que si Mademoiselle Julie croyait par là prendre pied dans la société\net reconquérir la place qu'elle y occupait jadis, elle se trompait amèrement.\n   « Et la mésalliance ? ajouta-t-elle. Avez-vous pensé à la mésalliance ? Qu'est-\nce que c'est que ce Miette doré sur tranches? Un gros commerçant enrichi par\nla vente de quelque produit frauduleux, un affreux bourgeois, bien vulgaire\net bien commun. Non! Vous aurez beau dire, on ne se livre pas ainsi de\ngaieté de cœur à un homme usé, à un vieillard maniaque et l'appât du gain\n"}, {"page_pdf": 652, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  555\n\nn'excuse pas cet affolement : il l'aggrave, au contraire, car il met en pleine\nlumière les bas calculs et les manœuvres intéressées. »\n   Madame du Bois avait tout dit — ou du moins tout ce que son imagination\nsurexcitée lui suggérait de méchanceté. Elle s'arrêta quelque peu, au milieu\ndu silence de ses invités qui l'écoutaient religieusement et qui exprimaient,\npar leurs visages béats et leurs sourires mauvais, un acquiescement entier aux\ninventions de la belle comtesse.\n   Jusque-là, Madame de Larquebuse n'avait guère placé que quelques mots,\nempêchée qu'elle était de parler davantage, au sein de cette ruche de frelons,\ntoujours bourdonnante, toujours piquante. Mais la douairière ne tenait plus\nen place ; la langue lui démangeait ; il fallait qu'elle donnât à ces médisants\nune leçon.\n   Avec une furia juvénile, elle se lança, toute vibrante, au milieu de la\nmêlée.\n   « J'admire comme vous êtes unis maintenant, dit-elle. Il n'y a pas une\nheure, vous n'aviez pas deux idées communes sur la politique et sur la reli­\ngion. La dissension régnait autour de la table, on était près d'en venir à des\nparoles discourtoises. Et voilà que vous ne formez plus qu'un cœur et qu'une\nâme, pour accommoder, à votre façon, de pauvres gens qui ne vous ont causé\naucun tort. Tant pis si je vous blesse par ma franchise ! Mais, ma foi, je trouve\ncela étrangement déplacé. On nous vantait, tout à l'heure, la charité chré­\ntienne, et la tolérance, et la douceur, et la mansuétude. Parbleu! mes beaux\nmessieurs, commencez par donner l'exemple de ces vertus et ne déchirez pas\nà belles dents votre prochain ! Mettez un peu moins de contradiction entre vos\nparoles et vos actes! Mais, non, c'est dans l'ordre : s'agit-il d'édifier des opi­\nnions pour la galerie? Les plus fins discoureurs du monde, les plus avisés et\nles plus intarissables ! Si l'on en vient au fait, adieu mes sermonneurs au petit\npied ! On n'a plus devant soi que des hommes comme les autres, aussi peu\nindulgents pour les faiblesses humaines, aussi peu compatissants aux hum­\nbles, aussi peu justes en face du véritable mérite !\n   « Je n'ai pas à discuter le pourquoi et le comment du mariage dont vous\nparlez — vous l'avez fait à votre guise et d'ailleurs, permettez-moi de vous le\nconfier en passant, cela ne nous regarde pas ; — mais voulez-vous que je\nvous dise ce qui cause votre dépit? c'est la jalousie. Oui, c'est la jalousie qui\nvous excite tous contre Madame Vassy et contre cette infortunée Julie. C'est\nla jalousie qui vous fait découvrir partout l'intérêt et l'intrigue, parce qu'au\nfond vous voudriez bien tirer les louanges à vous et répandre des bienfaits\npour en récolter une belle moisson de compliments. C'est la jalousie qui vous\npousse à nier la vertu, parce qu'elle vous porte ombrage, chez une personne,\nqui fut jadis, comme vous, riche, insouciante et heureuse : l'abandon où\nvous la laissez tous, et où elle s'ennoblit, est un reproche continuel à votre\ningratitude et à votre dédain et sa fermeté dans le malheur, une réponse à\nvos sarcasmes et à vos quolibets. C'est encore la jalousie qui vous mord,\nlorsque vous envisagez le retour de la fortune chez les Latour. Ce vieux\nMiette ne serait point tant dégoûtant s'il mettait ses écus en de certaines\n mains et l'on n'y regarderait pas à deux fois pour les lui tendre toutes\ngrandes ouvertes. C'est encore la jalousie... »\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": "556                             DURENDAL\n\n\n   Mais on n'écoutait plus la douairière. Des chuchotements avaient couru\ndès le début de son petit discours; des cercles s'étaient formés où l'on se\nmontrait fort choqué de cette impertinente sortie.\n   La comtesse du Bois parcourait son salon, en proie à une agitation fébrile\net Monsieur Théodore de Larquebuse, aux côtés de sa mère, essayait vaine­\nment de la calmer et d'arrêter le cours toujours impétueux de ses paroles.\nIl était d'ailleurs habitué à ces incartades, la brave dame ne se gênant pas\npour exprimer tout haut son sentiment. Et c'est bien parce que l'on tenait la\ndouairière pour une femme impulsive et primesautière, que l'on ne se forma­\nlisait qu'à moitié de sa pétulante franchise.\n   « Elle radote! disait Madame du Bois; changeons de conversation. »\n   Et comme la vieille avait fini, Mademoiselle Annabelle se mit à raconter\nun accident d'automobile, qui avait précipité dans un torrent le chauffeur et\nqui avait écrasé, contre un mur, deux jeunes mariés en visites de noces.\n\n  (A continuer.)                                    Vicomte D'HENNEZEL.\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "          Au Fil de la Semois\n\nP a r m i l'eau qui bouillonne et les herbes en fleurs,\nSans bruit, mon canot glisse au fil de la rivière,\nF a i s a n t fuir les hérons et les martins-pêcheurs\nDont le vol inquiet s'irrise à la lumière.\n\nOn dirait que vers moi des êtres agressifs\nNagent en remontant le courant qui me pousse.\nDe près, ce sont des rocs, émergeant en récifs,\nAux arêtes desquels s'agite un peu de mousse.\n\nLa naïade n'est plus. Mais aux mythes anciens\nA succédé l'émoi de la vie organique :\nMoucherons haut-perchés, infimes batraciens,\nDont les jeux tout à coup se changent en panique.\n\nRangés comme au port d'arme en bataillons carrés,\nLes roseaux droits et drus semblent garder les berges\nQui fleurent bon le foin et la reine-des-prés\nOu les parfums plus fiers des forêts presque vierges.\n\nDes bruits venus do loin jusqu'au vallon désert\nEveillent les échos du prieuré de Conques.\nEst-ce au fond de ces bois le cor de saint Hubert\nOu n'est-ce pas plutôt les tritons et leurs conques ?\n\nNon? c'est un train qui siffle au disque d'Herbeumout,\nE t qui s'engouffre dans un tunnel tubulaire...\nIl ne coulera plus beaucoup d'eau sous ce pont\nA v a n t que la Semois ait perdu son mystère.\n\nC'est à chaque t o u r n a n t comme un très triste adieu\nQu'il me semble aujourd'hui qu'en fuyant je vous jette :\nChassepierre, Cugnon, Botassart, L a Val-Dieu,\nE t toi, divin F r a h a n , — déjeuner de poète !\n\n                                         H.   CARTON DE W I A R T .\n  13 août 1903.\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": "  La Légende des Trois Compagnons\n        Traduction et Introduction par Arnold Goffin\n\n\n                             L a traduction de cette Légende ou\n                         Vie de saint François d'Assise, écrite par\n                         trois de ses compagnons, est la dernière\n                         qui compose cet admirable cycle d'œu­\n                         vres chantant à la louange du Petit\n                         P a u v r e de Jésus comme autant de violes\n                         accordées et parfaites.\n                            Arnold Goffin nous a donné déjà (j'en\n                         ai parlé ailleurs) la traduction complète\n                         des Fioretti — les Considérations sur les\n                         stigmates — la Vie du frère Junipère — la\n                         Vie et la Doctrine du frère Egide.\n                            L e caractère divin et miraculeux de\n                         ces livres s'accentue clans la juxtaposition\nloyale et décidée des vocables français aux mots italiens, comme\nfait un dessin d'argile dans le bronze. L'œuvre que nous con­\nnaissions morcelée, amoindrie, affaiblie, paraît enfin toute\ndressée, entière, vibrante et vivante, épique et mystique à la\nfois, forte, douce, héroïque et jeune comme le printemps éternel.\nMais ce n'est pas assez d'avoir, par science et par conscience\navec un amour délicat, transporté et recomposé pour nous la\ndonner à connaître, la figure véritable aux paroles réelles du\nmoine séraphique.\n   Arnold Goffin fait mieux encore : Il sait l'esprit léger, inat­\ntentif et morne de la foule et que nous sommes éloignés de\nFrançois et par huit siècles écoulés, et par tant de « littérature »\net môme par ce faux retour à l'art divin du moyen âge. — C'est\npourquoi, semblable à celui qui possède une chose unique et la\ntient en un lieu caché, il nous consigne à la porte du temple,\nnous oblige d'attendre au seuil et de nous préparer par la médi­\ntation à d'inoubliables spectacles.\n\n\n  (1) Bruxelles, Lamertin, éditeur. Prix fr. 3.50.\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "              LA LÉGENDE DES TROIS COMPAGNONS                           559\n\n\n      U n e Introduction de cent pages ouvre, comme un décor chan­\n tant par mille voix, ces perspectives infinies de l'Histoire et de\n la Mystique où se déroule l'épopée franciscaine.\n     C'est là une œuvre d'une beauté parfaite. On y pénètre dès\n l'abord avec le sentiment d'une participation délicieuse à quel­\n que chose de plus grand, de plus digne, de plus profond que les\n événements habituels de l'Art et de la Vie. On y chemine\n comme en pèlerinage, l'âme exaltée et le cœur puéril à cause\n d'une admiration si pleine et si émue que rien ne la peut expri­\n mer. Saint François vit ici : le Très Simple, le Pauvre, le Bien­\n heureux, le Vagabond aimé du Christ — le gonfalonier de la\n Foi, le compagnon mendiant de ceux-ci : Léon, Ange et Rufin\n qui, la mort l'ayant pris, s'arrêtèrent au bord des routes pour\n écrire sans bruit, comme on fait sur le sable, la parole de son\n amour et le geste puissant de son humilité. — Or, voici le\n p a y s ; l'Ombrie suave ornée de cyprès sombres et d'oliviers\n d'argent, peinte d'azur brûlant, estompée de collines où l'hori­\n zon évapore des courbes..., l'Ombrie avec Assise, « blanche\n dans la lumière », « agenouillée sur les hauteurs » — avec\n Pérouse « noire et dorée », « de vigueur un peu rude et d'insi­\nnuante douceur »...\n     D a n s ce cadre idéal, la Légende du Saint se dessine en\nimages nettes, à la fois naïves et nobles, poignantes à miracle\net tout enguirlandées.\n     L'aventure de son enfance, de son adolescence vive, de sa\njeunesse folle, et, soudain, de la grâce que Dieu lui envoya,\npuis de sa charité bénigne, puis de son exemple adorable, puis\nde son œuvre enfin et de ce cantique à voix humble qui résonna\nj u s q u ' a u delà des mers, tout cela rayonne en ces pages, d'une\nsplendeur héroïque et très douce.\n    Arnold Goffin, par la magie de cette évocation complète et\nmerveilleuse, nous a fait prendre une conscience claire, pré­\ncieuse et parfaite de la figure humaine la plus proche du divin\ndont le monde se glorifie. P a r là autant que par la forme per­\nsonnelle, ravissante et si admirable en tous points dont il a\nrevêtu son labeur de gloses et de traduction, le livre des Trois\nCompagnons devient l'un des plus importants et des plus beaux\nde son œuvre déjà nombreux.\n                                             JEAN D O M I N I Q U E .\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": "          Parfum d'Automne\n\n                                           A FERNAND SÉVERIN.\n\n\nT a voix évoque en moi d'autres voix que je pleure,\nTes yeux me font songer à des yeux d'autrefois :\nCar dés fantômes chers me visitent parfois,\nE t tu leur es pareille, encore que meilleure.\n\nAu miroir de tes yeux, sombre ou clair selon l'heure,\nC'est, avec le passé, l'avenir que je vois;\nE t si mes longs regrets soupirent dans t a voix,\nIl y chante un espoir qui n'est pas un vain leurre.\n\nTon amour sait uuir, tour à tour humble ou fier,\nLes rêves de demain aux souvenirs d'hier,\nDoux et tristes présents que de loin tu m'apportes :\n\nC'est ainsi que l'Automne au pâle et noble front\nMêle au pressentiment des fleurs qui renaîtront\nLe rappel embaumé de celles qui sont mortes\n\n                                              FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": "         L'Exposition des Dinanderies\n\n                 ELLE obtient un très vif succès. C'est justice. Et ses organisa­\n                     teurs, au premier rang desquels nous nous plaisons à\n                     signaler notre distingué collaborateur, M. Joseph Destrée,\n                     conservateur des Musées royaux de Bruxelles et l'excel­\n                     lent maïeur de Dinant, M. Ernest Le Boulengé, trouve­\n                     ront dans ce succès quelque récompense de leurs efforts.\n                        Ils ont entendu le mot « dinanderies » comme il faut\n                     l'entendre, c'est-à-dire dans son sens large. L'exposition,\n                     installée dans les salles pittoresques de l'Hôtel de ville,\nflanqué pour la circonstance d'une façade postérieure bien conçue, comprend\nnon seulement des œuvres sorties des ateliers des batteurs de cuivre\ndinantais, mais aussi tout ce qui se rattache au travail du cuivre jaune.\nHuy, Namur, Tournai, Malines, Bruxelles, Ath, Bruges, pour ne parler\nque de nos provinces, eurent aussi leurs dinandiers. Il convenait de ne pas\nplus exclure les chefs-d'œuvre des Van den Gheyn de Malines, et des\nLittrof de Bruxelles, que ceux des « copères » Jean Josés, Dusart et Mathieu.\nL'exposition compte même quelques productions orientales, et à côté des\nobjets en laiton qui en forment l'immense majorité (on sait que le laiton\nest un alliage de cuivre et de zinc), on y a réuni quelques spécimens de\nbronze, tel le fac-similé de l'étonnant candélabre de Milan, connu sous le\nnom de « l'Arbre de la Vierge ».\n   Les fonts baptismaux sont nombreux. Les plus remarquables sont sans\ncontredit ceux de Saint-Barthélémy, de Liége, longtemps attribués à Lam­\nbert Patras, mais qui sont en réalité l'œuvre d'un orfèvre hutois, Régnier,\nqui exécuta à Liége vers 1138, cet admirable travail. Ceux de Saint-Martin\nde Hal (XVe siècle) sont également célèbres. Ils sont d'un dessin ingénieux et\nd'un travail délicat. Mais ils sont loin d'avoir la noblesse et la pureté de\nformes de la cuve liégeoise. A noter aussi, ceux d'Hildesheim, de Sichem,\nde Breda, de Notre-Dame de Diest, de Dixmude, de Zutphen.\n   Les lutrins sont plus nombreux encore.\n   C'était le triomphe de la dinanderie que ces pièces si décoratives représen­\ntant un aigle aux ailes déployées (parfois un griffon comme à Andenne)\nsupportant un pupitre destiné au missel ou au psautier. Bouvignes, —\nl'ancienne rivale de Dinant, — Hal, Tirlemont, Flobecq, Chièvres, Tongres,\nAntoing, Saint-Jacques, Saint-Piat et Saint-Nicolas de Tournai, ont envoyé\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": " 562                              DURENDAL\n\n\n les leurs. On regrette que celui de la collégiale d'Andenne, d'un style tout\n spécial, soit si mal placé.\n    Et puis, voici encore parmi les richesses de nos églises, les vantaux de\n Tongres et de Fosses, le lion du duc Jean II à Sainte-Gudule, le tabernacle\n de Bocholt, des reliquaires, des ex-voto, des encensoirs, des croix et des\n lampes, toute cette « cuivrerie » sacrée dont l'éclat somptueux et sévère se\n marie si bien, sous les voûtes de nos choeurs gothiques et dans le demi-jour\n colorié par les vitraux, aux tons froids des vieilles pierrres grises.\n    Et puis c'est la fanfare, d'une variété déconcertante et joyeuse, de la cui­\nvrerie domestique, où l'esprit et le marteau des vieux batteurs se donnaient\nlibre carrière : plaisants aquamaniles où des chevaux et des chimères\nretroussent fièrement la queue en forme d'anse, — rafraîchissoirs et flambeaux\nqui animaient d'une note éclatante le linge glacé des Flandres, — petits\ncadeaux utiles, qui entretiennent l'amitié : mouchettes, tabatières, sonnettes,\nstatuettes, — et tous les accessoires indispensables pour faire figure dans une\nhonnête cuisine d'autrefois : chaudrons, chenets, crémaillères, coquemars,\npuisettes, mortiers, solides bassinoires qu'on glissait entre les draps aux\nsoirs d'hiver, pour préparer un doux sommeil aux bons bourgeois, petits\nbénitiers en forme de seaux ou de demi-seaux, si charmants dans leur sim­\nplicité et ces petits crucifix de cuivre, qu'on trouve encore sur toutes les\ncheminées, aux pays de Nâmur et de Luxembourg, pieux souvenirs ayant\nrecueilli, de génération en génération, les derniers baisers des mourants.\n   Que d'impressions d'art et que de sentiments s'éveillent au spectacle de\ntoutes ces choses, modestes ou luxueuses, sacrées ou profanes, que leur\nmatière presque impérissable et leur couleur chaude, — mais qui veut quelque\nsollicitude, — prédisposaient si bien à être, dans la vie morale et matérielle,\ndes compagnons, des assistants ou des témoins.\n   Hélas! l'art descendait alors dans les moindres choses. Quoi qu'on\nfasse, il s'exile aujourd'hui des plus grandes. Nos cathédrales, à court de\nmatériel, s'accommodent de moulages et de fontes grossières, tandis que la\nparesse de nos cordons bleus et notre propre lésinerie ont substitué à ces\ncymbales et ces tympanons de la cuisine et de l'office, d'odieux « produits\némaillés » moins exigeants en fait de nettoyage.\n   Puisse cette charmante évocation de l'art de nos vieux dinandiers avoir\nlaissé, dans les yeux des visiteurs de la petite exposition qui se mire là-bas\ndans la Meuse, un reflet de beauté, et dans leur âme quelque volonté de\nréagir contre la camelote qui nous submerge.\n\n                                                 HENRY CARTON DE WIART.\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "               LIVRES ET REVUES\n\n\nT o u f f e d e g e n ê t s , par EDGAR BONEHILL. — (Charleroi, Surin.)\n   L'impropriété de cette expression : touffe de genêts, que M. Bonehill a\nchoisie pour titre de ce livre copieux, s'excuse et s'explique jusqu'à un cer­\ntain point; car l'œuvre qu'il apporte évoque, plutôt que l'idée d'un bouquet\ncoquet et symétrique, celle d'une masse « touffue » de feuilles, de fleurs, de\nrameaux et d'épines.\n   Nos lecteurs connaissent le talent fécond, robuste, personnel parfois\njusqu'à la bizarrerie, indépendant toujours et nullement « suiveur », de\nM. Edgar Bonehill. Ce poète ne s'est agenouillé en aucune des petites cha­\npelles d'aujourd'hui : il s'est fait un culte à lui, un temple qui est le sien;\nvous ne trouverez dans ses vers ni l'ombre d'un pastiche, ni le reflet d'une\ninfluence quelconque. Tout au plus y découvrirait-on par instants, avec beau­\ncoup de bonne (ou de mauvaise) volonté, un soupçon d'inspiration baude-\nlairienne : encore n'y faut-il voir que le résultat fatal d'une de ces mysté­\nrieuses correspondances, sortes d'hérédités psychiques, qui relient à leurs\naînés des artistes plus jeunes, et bien souvent à leur insu.\n   Mais j'assignerais volontiers à M. Bonehill, un autre parent intellectuel,\nnotre grand peintre Laermans : entre les poèmes du premier et les toiles du\nsecond, il y a, me semble-til, des concordances plus ou moins profondes, plus\nou moins sensibles; et ceci, encore une fois, dérive d'une similitude naturelle\nde tempéraments, non d'une transposition voulue et réfléchie.\n   L'un et l'autre, le poète et le peintre, ont l'imagination tournée vers les\ntristesses de la vie, les misères sociales, les tares populaires ; tous deux ont\nune couleur douloureuse, funèbre même, violente dans sa grisaille, émou­\nvante dans sa simplicité. Entre eux, pourtant, des différences s'avèrent, qui\nconfèrent à chacun d'eux une place bien à lui : le peintre apporte plus de\nsincérité avec, moins d'artifice, quelque chose de poignant, de profondément\nhumain qui manqne parfois au poète. Celui-ci, par contre, est un maître de\nla fantaisie, de l'étrange et du macabre; peut-être en abuse-t-il un peu, et\nmet-il une complaisance outrée à se promener dans les cimetières nocturnes,\ndans les ruelles noires où titubent de hoquetants ivrognes, le long des per­\nfides rivières où l'amour malheureux se fiance à la mort, et devant les dalles\nsanglantes de la morgue où échouent les épaves humaines; peut-être aussi\nnéglige-t-il, épris avant tout de vision et de pittoresque, de tirer de ces sombres\nscènes ce qu'elles contiennent d'horreur navrante et de tendre pitié : lui qui\npourrait nous faire pleurer, il ne nous fait guère que frissonner; et j'aimerais\n qu'il y eût chez lui plus d'émotion, de sentiment, de compassion, en un mot\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": "564                               DURENDAL\n\n\n plus d'humanité. Mais, qui sait? si M. Bonehill était tel que je le souhaiterais,\n peut-être aussi n'aurait-il qu'une physionomie moins accentuée, une per­\n sonnalité moins nette et moins rare.\n   D'ailleurs, cette Touffe de genêts renferme autre chose que cela, — mieux\nque cela, oserai-je dire. Le Trappiste, par exemple, élève la pensée du poète\njusqu'aux cimes majestueuses de la méditation chrétienne; la mer, les\nchamps, les forêts qu'il aime tant et qu'il connaît si bien, lui inspirent des\naccents mâles, graves et puissants comme le bruit du vent dans les arbres\n séculaires :\n               Les robustes cercueils taillés au cœur des chênes\n               Survivront fièrement aux squelettes humains\n               Qu'ils étreindront, vengeurs, dans les fosses prochaines.\n\n   Ici, M. Bonehill ne se contente plus de regarder et de peindre ensuite, et\nson art se hausse jusqu'aux plus nobles rêves... Cette oeuvre, si diverse et si\nnombreuse, et qui va en se jouant du « plaisant au sévère », offre encore des\ntableautins riants, lumineux, d'un dessin fragile et gracieux, en contraste\néclatant avec les scènes ténébreuses dont je parlais tantôt, et dans lesquels\ns'affirme impérieusement la souplesse de l'auteur.\n   Vous le voyez : rien de mièvre ni de fade en cette poésie, saine et virile\njusqu'en ses étrangetés. M. Bonehill n'est pas un tendre, et quand il se\nprend d'aventure à songer, ses songeries elles-mêmes ont je ne sais quoi de\ncalme et de robuste. Contrairement à la plupart des poètes d'aujourd'hui,\nles heures qu'il célèbre de préférence ne sont pas les heures indécises du\n matin ou du crépuscule : ce sont les heures violentes de nuit noire ou de\ngrand soleil. Et quand l'Automne, par hasard, vient à passer dans ses\nstrophes, ce n'est pas avec ce visage larmoyant et cette allure nonchalante\n qu'on s'est accoutumé à lui prêter.\n   Le style de M. Bonehill ressemble à son œuvre, encore qu'il soit légère­\n ment maniéré; ses vers sont pleins de force, de verdeur et de sève, comme\nles grands chênes qu'ils se plaisent à évoquer; et certaines images restent\n dans la mémoire :\n               J'ai vu l'homme faucher les lys de son enfance\n               Et couronner Vénus de leurs chastes débris.\n  Çà et là, malheureusement, un terme impropre, une rime en qui le con­\nnaisseur est tenté de voir une cheville, viennent nous faire souvenir que l'art\ndes vers est l'un des plus ardus qui soient. Que M. Bonehill s'applique avec\nplus de patience encore, et plus de souci d'une forme impeccable : car, pour\nrappeler un alexandrin de Leconte de Lisle, le plus parfait des poètes fran­\nçais, on n'atteint à l'idéale perfection que dans les œuvres.\n                    Où la plus dure règle est la mieux obéie\n   La discipline rigoureuse à laquelle le talent se soumet, n'entrave jamais son\nessor : s'il avait été davantage pénétré de ce principe, essentiel à toute\nespèce d'art, Musset serait mieux assuré de l'immortalité.\n   M. Edgar Bonehill fait suivre son recueil poétique d'un groupe considé-\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                               565\n\nrrable de nouvelles en prose. Chose étrange : alors que ses vers sont d'une\n trame psychologique volontairement froide, un peu sèche et très hautaine,\n ses contes, au contraire, sont tout imprégnés d'émotion, de passion, de\n vivante humanité. J'en goûte surtout le premier, qui accuse une compréhen­\n sion délicate du sentiment fantastique allemand, et aussi de ce je ne sais quoi\n d'ingénu, de virginal, qui appartient aux poètes d'outre-Rhin. Amour d'aveugle\n est une histoire fort touchante, écrite en une langue subtile, charmante dans\n sa recherche, avec d'exquises trouvailles d'expression; car la prose de M. Bo­\n nehill est imagée et personnelle à l'égal de ses vers, et les jolies choses y\n abondent : « L'église, vieillotte, assoupie, gênée sous son clocher neuf, ainsi\n qu'un vieillard qui abandonnerait à regret pour les exigences du siècle les\n antiques choses aimées, parfumées de senteurs nostalgiques, de jeunesse... »\n Mais il faut mettre hors de pair la dernière de ces nouvelles, Forçats, qui, en\n des proportions exiguës, a toute l'ampleur, et la grandeur, et la puissance\n d'un roman balzacien.\n    Dans ce genre de roman, où décidément les Belges excellent (que de noms\n pour le démontrer !) M. Edgar Bonehill nous doit le chef-d'œuvre que nous\n attendons de lui. Il ne lui manque, pour être en mesure de nous le donner et\n de réaliser les hautes espérances que nous fait concevoir sa Touffe de genêts,\n qu'une langue un peu plus châtiée, un peu moins capricieuse.\n                                                                FRANZ ANSEL.\n\n\n     O n z e K u n s t (Anvers-Buschmann). — Le numéro d'août, nous offre\n d'abord un article judicieux de JAN VETH sur l'art de la Gravure, et spéciale­\n ment sur l'artiste graveur hollandais P. Dupont, dont les œuvres reproduites\n dans ce fascicule dénotent un réel talent. — MAX ROOSES poursuit son inté­\n ressante étude sur Rubens, dessinateur, dans son article : les Dessins des Maîtres\nflamands.\n    Nous cueillons avec joie dans les chroniques d'art de ce numéro, l'hommage\n rendu à deux artistes belges que nous aimons : le peintre Laermans et le\n sculpteur G. Minne. Au sujet du premier, on écrit de Berlin : « Je m'empresse\n de constater avec joie, combien la Belgique était bien représentée à l'expo­\n sition de Berlin, et combien les œuvres de ses artistes y faisaient belle figure.\n Parmi toutes ces œuvres je citerai celles de LAERMANS, en premier lieu. Ce\n qui est surtout remarquable chez ce peintre, c'est le contraste entre sa con­\nception franchement réaliste et sa technique polie, son métier presque lêché,\ncomme c'est le cas, par exemple, dans la cohue compacte de ses miséreux de\nl'Enterrement ou sur les visages épuisés et flétris des ouvriers revenant du\ntravail dans Au Village. Mais lui-même les a sentis de cette façon et pas autre­\nment, les contrastes et les oppositions que l'existence nous fournit; ce sont\ndans le crépuscule vespéral les villages coquets et souriants avec leurs toits\nrouges sous les vertes futaies, parmi les champs verdoyants, autant de\nséjours prospères et paisibles, dirait-on, et pourtant, en réalité, si loin du\nbonheur et de la sérénité. »\n    Dans la Chronique de Rotterdam, nous lisons d'autre part cette appréciation\ndu talent de George Minne : « L'art archaïque de MINNE est d'essence telle-\n"}, {"page_pdf": 663, "texte": "566                                DURENDAL\n\n\n ment flamande que l'on ne voit même pas trop bien comment il 'aurait pu se\n manifester ailleurs qu'en Flandre avec autant de pureté et de style. Car c'est\nen Flandre que le moyen âge continue encore à mourir et à s'éteindre tout\ndoucement, et nulle part on ne parviendrait à éprouver plus sincèrement et à\ntraduire avec cette conviction des impressions de ces siècles déjà lointains.\n On peut reprocher à cet art comme à tout art archaïsant certain esprit de\ndécadence, on peut l'accuser de se dérober aux généreuses influences de la\nvie, de se créer une atmosphère artificielle — mais dans tous les cas, on ne\npeut le taxer de fausseté et d'imposture. Pour peu qu'il le veuille, un Flamand\npeut parfaitement être un demi-contemporain de l'ère médiévale. A quelle\nextrémité mènerait cette illusion nous importe guère pour le moment.\n      George Minne se crée une humanité nouvelle en dépouillant ses person­\nnages de leur musculature ou bien en les enveloppant d'un vêtement d'un style\ntout spécial. Dans les deux cas il leur enlève la forme humaine pour en faire les\nporteurs, les incarnaieurs d'une idée ou d'un sentiment. Pour se rendre compte\nde la parenté de son art avec celui du moyen âge, il suffit de voir ses Trois\nSaintes Femmes, dont les visages sont masqués par les capuchons profondément\nrabattus de leurs mantes. Cette attitude rappelle aussitôt les pleureuses d'un\nmonument funéraire au Louvre. Je ne veux point parler ici d'une similitude,\nencore moins d'un pastiche. Car, si le cachet en est tel qu'à première vue, on\nprendrait le groupe de Minne pour un œuvre des temps gothiques, la sainteté,\nl'émotion pieuse qui se dégagent des plis rigides, enveloppent ces créatures\nquasi-insexuelles, témoigne du sentiment absolument personnel auquel\nobéissait l'artiste. Donc, il s'agit avant tout d'une parenté de sentiments.\n    » D'ailleurs, en dehors de cette rencontre toute morale, les œuvres de\nMinne, surtout ses figures nues, accusent une profonde différence avec l'art\ndu moyen âge. L'anatomie des nus de Minne part de tout autres principes\nque ceux des sculpteurs chrétiens primitifs. La parenté morale de l'art de\nMinne avec celui du moyen âge se retrouve encore dans la même indifférence,\nvoire le même mépris pour la beauté extérieure du corps humain, pour tout\nélément de sensualité. L'homme et la femme humblement agenouillés (tel est le\ntitre de l'œuvre) présentent ce caractère banal et vulgaire qui caractérise les\nnus Flamands, cette laideur spéciale que les Allemands attribuent à un manque\nd'idéal physique et de sens des belles formes. En revanche les formes inélégantes de\nces Flamands et de George Minne, leur héritier, procèdent d'un vigoureux\nréalisme et, en ce sens, elles sont souverainement expressives. Leur nudité\nest si candide et si ingénue; à l'égal des pieux gothiques, ils se présentent à\nleur Créateur vêtus de leur seule nudité, de leur humanité pitoyable; leur\nagenouillement n'a rien d'affecté et de théâtral; ils se soutiennent en intime\nconfiance et en inconsciente solidarité : leur humilité n'a rien de servile et\nelle en devient presque glorieuse. »\n                                                                          H. M.\nLa Renaissance catholique en Angleterre au XIX e siècle;\n  seconde partie : De la Conversion de Newman à la mort de Wiseman, 1845-1865,\n  par PAUL THUREAU-DANGIN, de l'Académie française. — (Paris, Plon.)\n  Le drame religieux qui se joue en Angleterre, depuis le célèbre mouve-\n"}, {"page_pdf": 664, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                567\n\n\n ment d'Oxford, constitue l'un des plus émouvants spectacles de notre époque.\n Le pathétique de cette longue crise de conscience passe de beaucoup, en\n intensité et en grandeur, n'en déplaise aux politiciens, celui des plus bruyants\n épisodes de l'histoire politique. Il faut se réjouir de ce qu'un écrivain de la\n valeur de M. Thureau-Dangin s'en soit fait l'historien, dans ses magistrales\n études sur la Renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle.\n    Peut-être nos lecteurs n'ont-ils pas oublié qu'il y a quatre ans, nous signa­\n lâmes à leur attention le premier volume de cet ouvrage, consacré à Newman\n et au mouvement d'Oxford. Le second, qui vient de paraître, nous mène de\n la conversion de Newman, en 1845, à la mort du cardinal Wiseman, en 1865.\n Pendant cette période, l'unité, qui concentrait tout l'intérêt sur l'action de\n Newman et de ses compagnons, est brisée. Deux courants absolument dis­\n tincts se sont formés. L'un, avec Newman et les nombreux convertis qui sui­\n vent son exemple, va se fondre dans la vieille église catholique d'Angleterre\n qu'il rajeunira et vivifiera. L'autre, demeuré dans l'anglicanisme, ne cessera\n pas cependant de le pousser vers les idées et les pratiques catholiques, et la\ntransformation qui en résulte est peut-être, pour nous, la part la plus curieuse\n à connaître de la Renaissance catholique dans l'âme anglaise.\n    Ces deux courants, l'historien les suit de front. Deux grandes et nobles\nfigures dominent son livre : Newman et Pusey. L'un a recueilli, en dépit du\n scandale que provoqua, dans le protestantisme, sa sécession, l'hommage uni­\nversel. Ecrivain et prédicateur, il força l'attention et le respect de ses plus\nardents adversaires. Il remua d'innombrables âmes. Pas une conversion à\ncette époque, où l'on ne puisse discerner son influence directe ou indirecte.\nCette action lui a survécu, et, aujourd'hui encore, par ses écrits, par les idées\nqu'il a répandues, par le souvenir qu'il a laissé, par le prestige grandissant\ndont son nom est entouré, Newman est demeuré l'instrument principal de\nl'évolution mystérieuse et, malgré tout, persistante qui conduit tant d'âmes de\nl'anglicanisme au catholicisme.\n    L'autre, Pusey, à défaut du génie supérieur de son ancien compagnon de\nlutte, a l'autorité que lui donnent sa situation, sa science et surtout sa vertu.\nCet homme, qui a dénoncé avec tant de force et de persévérance les tares de\nl'église d'Angleterre, son anarchie doctrinale, sa tolérance de l'hérésie, la\ndéfaillance de ses évêques, la froideur et les négligences de son culte, n*a\npourtant jamais douté d'elle. Il concluait, de ses désolantes constatations, à\nla nécessité de l'améliorer, non au devoir de la quitter. Lui, qui mit tant\nd'âmes sur le chemin de la vérité et qui ne cessa jamais d'être suspect à sa\npropre Eglise, s'attarda jusqu'à la mort dans la voie de l'erreur; et cette obsti­\nnation, dont la sincérité apparaît évidente, donne à sa destinée je ne sais quoi\nde mystérieux, de mélancolique et de poignant. Avec Newman, Manning et\nVaughan, M. Thureau-Dangin a tenu à honneur de rendre justice à cette âme\nde bonne foi qui, sans avoir appartenu visiblement à la véritable Eglise,\nchercha si sincèrement à faire la volonté de Dieu. Le mouvement que suscita\nPusey reste l'un des phénomènes les plus frappants de l'histoire religieuse\ncontemporaine en Angleterre. Il y prépare le champ à Dieu.\n   Nous attendrons avec impatience le couronnement du magistral ouvrage de\nM. Thureau-Dangin.                                                     M. D.\n"}, {"page_pdf": 665, "texte": "568                                   DURENDAL\n\n\nNuovi documenti interno a Giovanni de Medici detto\n   d e l l e b a n d e n e r e . (Estratto dell' Archivio storico italiano), par PIERRE\n   GAUTHIEZ. —(Firenze, tip. Galileiana.)\n   M. Pierre Gauthiez, l'auteur du beau livre sur le condottiere Jean des\nBandes Noires dont nous avons entretenu, naguère, nos lecteurs, publie,\naujourd'hui, dans l'Archivio storico italiano, les nombreuses correspondances,\npuisées dans les archives et les bibliothèques d'Italie, dont il a documenté sa\nforte et substantielle monographie.\n   Et c'est une suggestive et attrayante lecture que celle de ces pages, car,\nentre les lignes de certaines de ces lettres, respectueusement paternelles, tout\nempreintes de délicatesse tremblante et fière ou rapides, brèves et péremp­\ntoires ainsi qu'un commandement, s'évoquent de nouveau devant nous ces\nfigures dont M. Gauthiez avait tracé de si excellents portraits : le bon piovano\nFrancesco Fortunati, l'exquise Marie Salviati et Giovanni de Medici, son\nhéroïque et bestial époux...\n\nI Fioretti of de bloemekens van den heiligen Pranciscus\n   v a n A s s i s i ë . Een verhaal uit de middeleeuwen. Opnieuw uitgegeven\n   door eenen minderbroeder-capucien, 2 vol. in-8°. — (Aalst, De Seyn-\n   Verhougstraete.)\nI F i o r e t t i d i S a n c t o F r a n c i e s c h o , secondo la lezione del codice fioren­\n   tino scritto da Amaretto Manelli, pubblicati di nuovo da LUIGI MANZONI DI\n   MORDANO. Ediz. II con30fototipie. Un vol. in-18. — (Roma, Loescher.)\n   Voici deux éditions encore des Fioretti : l'une, dans le texte original; l'autre,\ndans une version flamande habile et compréhensive.\n   Cette dernière, aussi fidèle à la littéralité du texte que le permet le génie\ndifférent des idiomes, est très complète et accompagnée d'une introduc­\ntion et de notes concises. Nous applaudissons de grand cœur à l'excellent\ntravail du R. P . Jean-Baptiste et nous réjouissons à la pensée que, grâce à\nlui, le chef-d'œuvre franciscain pénétrera en des milieux populaires, où il\navait peu d'accès jusqu'à présent, pour y acquérir de nouveaux admirateurs\nen grand nombre.\n                                             *\n                                            * *\n\n   Le texte que M. Manzoni publie en une jolie et soigneuse édition, illustrée\nde belles reproductions d'après les fresques de Giotto, est emprunté à un\nmanuscrit de la bibliothèque nationale de Florence. Le copiste, Amaretto\nManelli, l'a signé et daté : Ecrit et terminé par moi, Amaretto, le lundi 17 juil-\nlet 1396, les vêpres sonnant, peu après la 19e heure. A Dieu soit honneur et gloire. Amen.\n   M. Manzoni, qui a consacré de nombreuses et intéressantes études aux\nFioretti, ne fait qu'effleurer, dans la préface de cette édition, les questions com­\nplexes qui touchent la personnalité de l'auteur originel du recueil et la chro­\nnologie des diverses parties de celui-ci. Il semble enclin à adopter l'hypo­\nthèse du R. P . Luigi da Fabriano, qui est également celle de Paul Sabatier,\net selon laquelle la composition ou, peut-être pour certaines parties plus\n"}, {"page_pdf": 666, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                569\n\n\nanciennes, la compilation des textes des Fioretti serait due à frère Ugolino\nde Signori da Brunforte et aurait été élaborée après 1322, année de la mort\nde frère Jean de la Vernia, dont il est parlé longuement dans les derniers\nchapitres de l'ouvrage. Les tendances de l'hagiographe des Fiorttti se con­\ncilient fort bien avec les opinions connues du frère Hugolin Brunforte, cet\nami du pape Célestin V, dont, parce qu'il appartenait au parti des zelanti,\nBoniface VIII cassa, le 12 décembre 1295, l'élection au siège épiscopal de\nTeramo, dans les Abruzzes; il est à supposer, du reste, que, même avec\nl'assentiment du Souverain-Pontife, frère Hugolin, fidèle à la pensée de\nsaint François, qui voulait que ses religieux restassent « dans les lieux bas »,\nn'aurait pas accepté cette prélature.\n   M. Manzoni fait observer, avec raison, que quelques-unes des fresques\npeintes par Giotto dans l'église supérieure d'Assise — entre 1296 et 1304, à\nen croire les indications de Vasari — illustrent des récits contenus dans les\npremiers chapitres des Fiorttti et dans les Considérations sur les stigmates ; mais\nil n'y a là rien qui contredise à l'attribution de l'œuvre à frère Hugolin qui,\nselon une conjecture de Paul Sabatier, aurait composé celle-ci, pour une\ngrande part, d'emprunts remaniés et amplifiés aux chroniques primitives,\nnotamment au Speculum perfectionis; pour une moindre, de pages personnelles\nconsacrées à la glorification des zelanti célèbres de la Marche qu'il avait\nfréquentés et aimés.\n                                       * *\n\n    Les lecteurs de cette Revue ont dû s'apercevoir de l'empressement avec\nlequel je saisis toutes les occasions de les entretenir des Fioretti. Mon insis­\ntance leur a peut-être même paru importune; mais je les prie de n'accuser\nque moi si la monotonie de l'expression de mon admiration pour ce livre\nprestigieux leur a pesé : ce ne peut très certainement être que faute d'élo­\nquence, car cette œuvre n'est point de celles sur lesquelles l'amour puisse\ncréer une illusion que la réalité démentirait.\n    La pensée dispersée à force de contradictions et de subtilités; l'âme décon­\ncertée, lasse et qui se cherche trouvent le repos, la quiétude et la force dans\nla fréquentation de livres tels que les Fiorttti ou l'Imitation. Ce sont des\nœuvres de clarté et de grave candeur : elles expriment un idéal, désignent un\nbut, exposent une conception de la vie, non point hypothétique et spécula­\ntive, mais certaine, indubitable et acceptée comme telle, avec une volonté et\n une ardeur sans défaillances et sans lacunes, pour lesquelles les obstacles\ndeviennent une joie, parce que le mérite de la victoire s'accroît dans la\n mesure même des difficultés.\n    Ce sont des écoles de volonté persévérante et ingénue, et quelle que soit\n l'opinion que l'on professe sur cet idéal, quelque impuissance que l'on sente\n en soi de l'accueillir ou de l'accepter, il ne se peut que l'on n'éprouve une\n jouissance régénérante et salubre à vivre parmi les pauvres moines, héros\n uniques de ces pages; — parmi des hommes qui savaient ce qu'ils voulaient et\n ont su le vouloir, obstinément.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 667, "texte": "570                               DURENDAL\n\n\nBegijntjes en Begijnhoven, door CLARA COGEN-LEDEGANCK met\n   teekeningen van ANNA D E WEERT-COGEN. - (Gent-Antwerpen, De\n   Nederlandsche Boekhandel.)\n   L'édition d'une œuvrette, comme celle-ci, fait honneur autant aux deux\ncollaboratrices qu'à la Société de Librairie néerlandaise et à l'art flamand.\nLe texte de Clara Cpgen-Ledeganck est une esquisse intéressante, artistique,\ndes béguinages gantois et de leurs habitantes. C'est bien observé, délicat,\nbien féminin. Une petite nouvelle un peu trop « mondaine » — quoique\ninnocente — Het Begijntje, clôt la partie littéraire qu'on lira avec plaisir.\nMme Clara Cogen-Ledeganck qui me paraît certes ne pas être une « béguine ! »\n— a traité des béguinages et des béguines avec impartialité, je dirai, avec\nsympathie. Elle a su éviter de froisser les convictions catholiques, ce qui est\nrare chez un écrivain « libéral ». Mme De Weert dont j'ai pu, étant à Liége,\nadmirer les tableaux exposés par elle il y a cinq ou six ans, a illustré magni­\nfiquement le texte. Les dessins de cette jolie plaquette donnent une idée\nsynthétique parfaite de la vie des béguinages et des béguines. Je n'admire\npas également tous les dessins de Mme De Weert ; quelques-uns, comme ceux\ndes pages 4, 8, 10 — ne satisfont pas mon désir de Beauté. Par contre,\ncertains sont vraiment artistiques, comme cette vieille béguine grave, paisible\net sérieusement occupée, qui ouvre la série, et la petite vieille béguine\n« malade » qui vaut tout un poème. Je souhaite à l'œuvre des deux artistes\ngantoises tout le succès qu'elle mérite. Tous les amateurs de belles et de\ndouces choses flamandes devraient la posséder.\n\nDe Vlaamsche Primitieven. — H o e ze waren te Brugge,\n   door KAREL VAN DE WOESTIJNE. — (Gent-Antwerpen, Uitgave van den\n   NederlandschenBockhandel.)\n   Brochure de 124 pages où l'auteur, un poète et un critique d'art de la\njeune école flamande, a décrit ses impressions personnelles sur l'exposition de\n Bruges. Je la recommande à tous ceux — et ils sont légion — pour lesquels\nl'exposition de l'an dernier a été une des plus grandes révélations artistiques\net des plus douces jouissances de leur vie. L'auteur, à mon sens, veut trop\nabsolument imposer ses impressions personnelles et ultra-modernes au\nlecteur; il me gâte un peu l'impression harmonieuse, paisible — d'une paix\nquasi-surnaturelle — que faisaient ces œuvres de foi médiévale, par ses\nphrases névrosées et ses émotions maladives. Je crois qu'il se trompe souvent\nen voulant absolument mettre nos grands primitifs dans des peaux de jeunes\ngens fin XIXe siècle. Mais la brochure est écrite dans un style bien personnel\net elle dit des choses qui correspondent à l'état d'âme de beaucoup de ceux\nqui allèrent admirer l'exposition de Bruges. Que ceux-là surtout ne négligent\npas de la lire; ils y trouveront un souvenir charmant d'émotions passées que\nl'auteur fera revivre en eux avec une intensité qui les fascinera.\n                                                                      A. C.\nP h i l o s o p h i e e t A t h é i s m e , par ERNEST HELLO. — (Paris, Perrin.)\n  Nous signalons aux admirateurs d'Ernest Hello la nouvelle édition de\ntoutes ses œuvres qu'a entreprise et que poursuit la maison Perrin, de Paris.\n"}, {"page_pdf": 668, "texte": "                            LIVRES E T R E V U E S                        571\n\n\nEn voici encore un volume. L'œuvre maîtresse du grand penseur reste tou­\njours : L'Homme, dont Barbey d'Aurevilly a dit avec justesse « qu'il doit\nattirer tous les esprits qui aiment encore les choses de la pensée ». Mais tous\nses autres livres — et entre autres celui-ci — renferment des pages du plus\nhaut intérêt. Dans Philosophie et Athéisme, comme dans tous les écrits d'Hello,\nles questions sont toujours étudiées au point de vue chrétien. Cet écrivain\nfut essentiellement un penseur chrétien. C'est là sa note caractéristique. Au\nprésent livre comme aux autres volumes d'Hello s'applique le jugement\nporté par Barbey qui l'a si admirablement compris et apprécié. « Dans les\nécrits que nous avons d'Hello, mêlés, à grandes doses, de lumière et d'ombre,\nsa supériorité n'existe pas toujours au même degré; mais quand elle existe,\nelle est absolue, et nul parmi les moralistes chrétiens qui retournent le cœur\net l'esprit de l'homme dans leurs mains curieuses, n'a montré plus d'acuité\nque lui. »\n\nConférences familières à des j e u n e s g e n s , du R. P. LACOR­\n  DAIRE. — (Paris, Poussielgue )\n   On ne trouve évidemment pas dans ce livre l'envolée superbe des autres\nconférences du puissant orateur de Notre-Dame. Car il est rédigé, non par\nl'auteur, mais d'après des notes et souvenirs d'un disciple du Maître. Mais il\nme paraît bien fait et rendre nettement et avec vigueur les idées du dominicain\net je crois qu'il intéressera ses amis et admirateurs si nombreux encore. C'est\npour eux qu'il a été écrit et à eux qu'il s'adresse tout spécialement.\n                                                                       H . M.\n\nF l e u r s d e l a S o l i t u d e , par Jos. GUELFF. — (Bruxelles, Schepens.)\n   Un peu pâles et vieillottes, ces Fleurs de la Solitude exhalent du moins un\narome ni pervers, ni même troublant : nées sur les collines ardennaises,\nelles en ont la saine candeur. Mais peut-être n'était-il pas urgent de les\nenlever à l'herbier de celui qui les avait cueillies, où elles séchaient paisi­\nblement, pour les exposer, les pauvrettes, aux regards indiscrets du public.\nQue les jeunes gens en vacances se mettent à rimer, je ne vois là qu'une\ndistraction inoffensive, ni meilleure ni pire que beaucoup d'autres; seule­\nment, pourquoi diable vont-ils porter à l'éditeur des manuscrits qui seraient\nsi bien à l'ombre ?\n                \" Et qui diantre les pousse à se faire imprimer ? \"\n\nA d o l p h e M a t h i e u , par LÉON LEGAVRE. — (Edition de l'idée libre.)\n   En cette conférence, trop rapide à mon sens et pas assez fouillée, comme\nla plupart des conférences, M. Legavre s'efforce de remettre en lumière la\nfigure bien oubliée aujourd'hui, d'un vieux poète montois : Adolphe\nMathieu. Peut-être lui décerne-t-il une place trop élevée : la faute en est à\nl'esprit... de clocher. Et ce Mathieu, en dépit d'un nom aussi peu prédestiné\nque possible, fut tout de même un brave homme et un poète... honnête.\nCela et rien de plus; n'est-ce pas assez pour justifier le filial hommage de\nM. Legavre? Et Mathieu fut du moins admirable en ceci qu'il lutta seul.\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "572                                DURENDAL\n\n\navec une indomptable et farouche énergie, contre l'indifférence universelle\net l'hostilité générale.\nL a R é f o r m e d e la P r o s o d i e , par ADOLPHE BOSCHOT. - (Extrait de la\n   Revue de Paris.)\n   Sous forme d'une lettre ouverte au Secértaire perpétuel de l'Académie fran­\nçaise, M. Adolphe Boschot soumit à l'assemblée des Immortels la proposition\nd'une triple réforme prosodique; il lui demanda de consacrer l'alexendrin\ncoupé en trois parties ou en deux parties inégales, la rime pour l'oreille seule\n(singuliers et puriels, etc.), et enfin les hiatus qui ne blessent pas l'ouïe. Tout\ncela est juste et raisonnable ; mais, quant à la sanction académique, elle peut\nne pas sembler tout à fait nécessaire... Conçu avec méthode, l'opuscule de\nM. Boschot est très élégamment écrit et parsemé d'heureuses citations qui en\nrendent la lecture vivement intéressante.\n\nL e L i n c e u l d u C h r i s t , par R. P . DOM CHAMARD. — (Paris, H. Oudin).\n   A son tour, Dom François Chamard, un des vétérans des études histo­\nriques, prend la parole dans le retentissant débat qui, depuis bientôt cinq\nans, s'agite autour de l'authenticité du saint suaire de Turin.\n   Le vénérable prieur de l'abbaye de Saint-Martin de Ligugé est convaincu\nqu' « en examinant de près les questions en litige, il a découvert une solution\nqui mettra fin à toute polémique et permettra de concilier des faits qui, au\npremier abord, ont paru contradictoires ».\n   Dom Chamard pense que le suaire gardé à Constantinople jusqu'en 1204\nfut plus tard transporté à Besançon, où il fut dérobé en 1349, lors d'un\nincendie. Il reparaît à Lirey en 1357, tandis qu'on restituait à Besançon une\ncopie de l'original.\n   Malheureusement rien de tout cela n'est démontré. Dom Chamard, pas\nplus que les autres partisans de l'authenticité, n'a réussi à prouver que le\nsuaire des Blachernes est le linceul du Christ. Le texte de Braulion, que\nDom Chamard jette dans la controverse, signifie simplement ceci : Au\nVIIe siècle, un évêque d'Espagne admettait que le saint suaire avait dû être\nrecueilli par les apôtres, et qu'à cette même époque on pensait qu'il avait été\nretrouvé, malgré le silence de l'Écriture à ce sujet. Mais Braulion ne dit pas\noù le saint suaire avait été retrouvé et n'indique pas davantage où il était\nconservé.\n   La supposition que fait Dom Chamard de la substitution à Besançon du\nprétendu suaire par une copie est absolument gratuite, et de plus d'une\ninvraisemblance radicale. D'ailleurs, à quoi bon de pareilles hypothèses, qui\nsont bien d'une critique aux abois? Car, Dom Chamard n'a pas prouvé que le\nsuaire de Constantinople est celui qu'il prétend avoir été dans la suite\nconservé à Besançon.\n   Il faut bien le dire, la solution imaginée par Dom Chamard a trompé\nses espérances, et l'on a été presque unanime dans la presse à déclarer que\nson intervention dans cette controverse n'a pas fait avancer d'un pas la\nquestion.\n                                                                          J.G.\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                               573\n\nL'Art n o u v e a u et l ' E n s e i g n e m e n t . — (Malines, imprimerie Van\n   Velsen.)\n   M. Wouters de Bouchout publie, sous ce titre, une monographie assez\ncomplète de ce que l'on est convenu à tort ou à raison, d'appeler le modern-\nstyle. Les connaissances techniques de M. Wouters et un consciencieux\ndépouillement des revues spéciales ont permis à l'auteur de composer, sur la\nrenaissance des arts décoratifs modernes, un essai suffisamment méthodique\net clair.\n   M. Wouters manifeste de la sympathie pour la jeune génération, mais\nen certaines parties de sa brochure il laisse percer une tendresse un peu sus­\npecte pour une école où les efforts vers un renouvellement des formes archi-\ntectoniques et décoratives ont été absolument nuls. Somme toute, l'enthou­\nsiasme nous paraît manquer à l'auteur. Son modernisme n'est point\npersonnel et franc. M. Wouters traite avec quelque hauteur les publicistes\nqui ont soutenu la jeune génération des architectes et des décorateurs. C'est\npourtant chez les collaborateurs des revues qu'il a puisé les éléments de son\ntravail ; c'est de leur critique chaleureuse qu'a découlé son exposition systé­\nmatique. Quoi qu'il en soit, la publication de cette brochure est fort utile et\nne saurait être qu'un encouragement à tous ceux que préoccupe le grand\nproblème des arts appliqués.\n   Un conseil de confrère : l'auteur fera bien de relire ses épreuves. Son texte\nest bourré de fautes d'impression.\n\nI N M E M O R I A M . — Peter Benoit : Zijn leven, zijne\n  werken, zijne beteekenis, door JULIUS SABBE. — (En vente à\n    Anvers et Gand, Nederlansche boekhandel).\n    Ce livre, consacré par un admirateur enthousiaste et un ami aussi fidèle\nqu'intime, à la mémoire de celui que l'on commence à nommer le Rubens de\nl'art musical flamand, me paraît écrit à l'emporte-pièce, un peu à la diable.\nMais il est intéressant. Il donne sur Peter Benoit, sa vie, ses œuvres, sa\nsignification, des aperçus qui, pour ne pas être marqués au coin d'une grande\noriginalité, sont souvent pleins de saveur. Ce n'est pas une étude définitive\nsur le grand réformateur de la musique flamande; mais aucun admirateur de\nPeter Benoit ne doit manquer de le lire. Il est orné de plusieurs portraits de\nl'illustre mort ainsi que d'une vignette représentant sa maison natale. L'auteur,\nqui aimait Benoit comme un enfant aime son père, a mis dans ce livre\ntout son cœur. Ses enthousiasmes pour le « Flamingant», l'Artiste, l'Ami\nl'Initiateur sont quelquefois exprimés avec cette exubérance un peu outrée qui\ncaractérise les Flamands en général et les « Flamingants » en particulier. Ce\n qui m'étonne, c'est de voir oublier ou ignorer par M. J. Sabbe, que le premier\n « Mécène » du jeune Benoit, celle qui le comprit et le « lança » tout d'abord\n fut feu Mlle Constance Teichmann, l'admirable et sainte femme qu'on a\n appelée à juste titre « l'Ange d'Anvers ». M. Sabbe aurait pu en dire un\n mot, ne fût-ce que pour être plus complet. Un « essai » bibliographique\n des œuvres musicales et littéraires de Benoit clôt le volume.\n                                                                         A. C.\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "                          NOTULES\n\n\n    A Westen de - S u r - M e r . — Tout le monde des artistes musiciens\nconnaît, à Bruxelles, M. LÉOPOLD WALLNER, pianiste-compositeur. En villé­\ngiature à Westende, il y a organisé et dirigé, au Westend'hôtel, une audition\nmusicale, le 14. septembre, avec le concours d'artistes en renom et d'amateurs\ndoués du plus beau talent. Ce fut une vraie fête d'art. Sous la direction de\n M. Wallner, on a interprété admirablement les merveilleux Chants d'amour,\nde Brahms, œuvre d'une délicatesse, d'une fraîcheur et d'une beauté musicale\nincomparables. Je connais peu d'artistes qui aient, autant que M. Wallner,\nle don de pénétrer plus profondément la pensée maîtresse d'une œuvre d'art,\nd'en saisir le rythme, de communiquer l'un et l'autre aux exécutants et d'aider\nceux-ci à en faire jaillir la beauté dans toute sa puissance. Je voudrais m'ar­\nrêter davantage à cette audition, car elle m'a enthousiasmé. Mais l'espace me\nmanque. Je ne puis que résumer mes impressions. Mlle Wibauw, de Bruxelles,\nartiste amateur, douée d'un organe unique, a interprété deux exquises com­\npositions de M. Wallner. Ces compositions sont d'un art profond. Elles sont\nl'œuvre d'un penseur et d'un artiste. Elles n'ont pas été écrites pour la foule,\nmais pour les esprits d'élite. Ceux-ci seuls peuvent en saisir tout le charme.\nEt un vrai artiste seul est capable de les exécuter. Mlle Delhez, de Bruxelles,\nnous a fait entendre Phidylé, de Duparc. De sa voix sonore et harmonieuse,\nelle nous a fait sentir toute la beauté de cette œuvre. Enfin, nous avons eu\nle plaisir d'entendre une fois de plus cet air d'Orphée, de Glück : J'ai perdit\nmon Eurydice, qui donne le frisson de l'art chaque fois qu'on l'entend.\nMlle Carette, artiste amateur, avait eu la gentillesse de prêter son concours et\nelle s'est merveilleusement acquittée de sa tâche. De sa voix puissante et\nvibrante, le sympathique artiste, M. Janlet, bien connu à Bruxelles, à la fois\npeintre distingué et musicien, nous a interprété un air de la Reine de Saba, de\nGounod. Il faut encore citer l'excellente pianiste, Mlle Hennebert, élève de\nM. Wallner, et qui a fait honneur à son maître, dans l'exécution d'une\nRomance, de Morzkowski, et du Carnaval, de Schumann. Un admirable Ave\nVerum. de Mozart, exécuté par le quatuor mixte organisé par M. Wallner, a\nsuperbement clôturé cette fête d'art, donnée au profit de l'œuvre si sympa­\nthique du « Grand air pour les petits ».\n  Durant ce même concert, nous avons eu la chance d'entendre un jeune\nvioloncelliste allemand, M. Levy, de Berlin, au talent souple et nerveux,\nplein de promesses pour l'avenir et une violoniste, Mlle Kaisers, très\nremarquable.\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "                                    NOTULES                                    575\n\n  Des habitants des villas de Westende avaient généreusement prêté leur\nconcours. Et parmi eux il faut citer surtout M. et Mme Eeman, du Caire, et\nM. De Smet, de Gand.\n                                                              HENRY MŒLLER.\n\n\n\n\n    O n c u l t i v e , e n H o l l a n d e , de très belles voix, des voix saines et\nsolides, sans les défauts d'émission qui nous rendent parfois intolérables les\nchanteurs allemands, surtout les ténors ; et comme l'éducation musicale n'est\npas de moins bonne qualité, cela nous fait des interprètes de choix. Le sou­\nvenir est demeuré vivace, à Bruxelles, du magnifique Amsterdamsk a capella\nKoor qui, sous la direction de Daniel de Lange, vint nous donner de merveil­\nleuses interprétations des vieux maîtres néerlandais. Depuis, nous eûmes un\ntrio hollandais, d'autres associations encore. Aujourd'hui, voici un Double\nquatuor vocal, dirigé par M. Arnold Spoel, qui est venu donner, à la salle\nRavenstein, une audition très agréable, devant un public malheureusement\nrestreint, vu la saison défavorable et l'annonce tardive.\n   Nous avons particulièrement apprécié un chœur avec solo détaché d'un\nballet de Rameau, la Guirlande, ainsi que ces délicieux Liebesluder, de Brahms,\nqu'on a si rarement l'occasion d'entendre chez nous. Exécution des plus\nsoignée, faisant apprécier davantage l'heureuse réunion de huit voix choisies :\n une volupté pour l'oreille.\n   Selon l'usage, les divers membres du groupe y sont allés de leurs petits\nsoli, du Grétry, du Mozart, du Jensen, du Grieg... J'allais oublier les inter­\nprétations très fouillées de duos et trios d'opéras et oratorios de Men­\ndelssohn, ainsi que de trois délicieuses « bruneltes » à quatre voix du\nXVIIe siècle.\n                                                                             E. C.\n\n\n\n   L e S a l o n t r i e n n a l des Beaux-Arts de Bruxelles, installé dans le\nHall du Cinquantenaire, s'est ouvert le samedi 5 septembre. La fermeture\naura lieu le samedi 2 novembre.\n  L'Exposition est accessible au public, tous les jours, de 9 à 5 heures.\nAprès le 1er octobre, elle se fermera à 4 heures.\n  Des guichets sont établis aux deux bouts du Hall, avenue de la Renais­\nsance, où une entrée spéciale a été ménagée — avec arrêt fixe du tram — et\nà gauche de l'arcade monumentale, avenue centrale du Parc du Cinquan­\ntenaire.\n  Pendant la durée de l'Exposition, il sera perçu un droit d'entrée de\n50 centimes par personne. Ce prix est fixé à 25 centimes, les jeudis et les\ndimanches. On délivre des cartes permanentes, au prix de 2 francs, donnant\ndroit d'assister aux auditions musicales.\n\n                                        ***\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": "576                                 DURENDAL\n\n\n    E c o l e d e m u s i q u e d ' l x e l l e s . — L a réouverture des cours aura\nlieu le jeudi 1er octobre.\n   Le p r o g r a m m e d'études comprend : le solfège, le chant d'ensemble, le\nchant individuel, l'interprétation vocale, l'harmonie et la composition, l'his­\ntoire d e la musique et haute théorie musicale, la littérature, la diction, le\npiano, la lecture à vue et le piano d'ensemble.\n   P o u r les inscriptions et renseignements, s'adresser, à partir d u jeudi\n17 septembre, a u local, 53, r u e d'Orléans, le d i m a n c h e , de 9 à 12 heures, et\nle j e u d i , d e 2 à 4 heures.\n\n                                           ***\n\n   Accusé de réception :              A.   NARDINI   DESPOTTI     MOSPIGNOTTI     :   Il\nd u o m o di S a n Giovanni (Firenze, Alinari). — RACHILDE : L'imitation d e la\nmort (Paris, Mercure de France).\n"}, {"page_pdf": 674, "texte": ""}, {"page_pdf": 675, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 9, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1903-09", "signet_source": "Dixième année - N°9 - Septembre 1903 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant celle qui s’achève p. 512 (pages 449-512 pour la précédente, d’après la table) ; pages 513-576. Le premier article est la suite et fin de « Sur quelques peintres de Sienne » ; « Au Fil de la Semois » est daté du 13 août 1903 ; Onze Kunst « numéro d’août » ; les Notules relatent une audition à Westende le 14 septembre, l’ouverture du Salon triennal le samedi 5 septembre (fermeture le 2 novembre) et les inscriptions à l’École de musique d’Ixelles « à partir du jeudi 17 septembre » (réouverture le 1er octobre).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}