{"numero_id": "ulb-durendal-1903-livraison10", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 577, "page_fin": 587, "titre_corps": "La Rose et l’Épée : Charles de Sprimont", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "La Rose et l'Epée Charles de Sprimont JE suis heureux", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 682, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1554, "texte": "La Rose et l'Epée\n\n                          Charles de Sprimont\n\n\n                JE suis heureux de pouvoir dire ici ce que je pense\n                  de la Rose et l'Epée, le livre de Charles de Spri­\n                  mont. L'auteur, dont nous déplorons tous la\n                  perte, fut une des personnalités les plus sympa­\n                  thiques de notre monde littéraire. On ne pou­\n                  vait s'empêcher d'aimer ce jeune homme qui\n                  joignait à des dons peu communs une réserve\n                  plus rare encore. On lui savait gré de respecter\nson art et d'être patient, laborieux et probe en un temps où\nl'odieux arrivisme infecte les artistes eux-mêmes En société, il\nétait de ceux qui savent écouter. Parlait-il, on sentait dans sa\nparole un peu timide une sincérité en quelque sorte confuse\nd'elle-même. Mais il s'épanchait sans crainte dans des poèmes\nde belle allure, qui avaient, dès le début, mérité l'estime des\nlettrés, et qui, peu à peu, leur imposaient l'admiration. On pré­\ndisait un bel avenir à ce jeune homme, un des meilleurs poètes\nqui se fussent révélés au cours de ces dernières années ; et son\npremier recueil, où devait figurer déjà maint poème admirable\net admiré, était impatiemment attendu.\n   Il a paru, le livre de Charles de Sprimont. Mais la Rose et\nl'Epée sera sa dernière en même temps que sa première œuvre ;\net c'est nous, ses contemporains, qui serons pour lui cette posté-\n\n\n   (1) Edition de Durendal, Bruxelles, rue du Grand-Cerf, 22. — Prix, fr. 3 50.\n"}, {"page_pdf": 683, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1953, "texte": " 578                          DURENTAL\n\n\nrite à qui le poète ne devait penser qu'avec crainte et respect\net qu'il avait le droit de croire lointaine encore\n\n\n                                  *   *\n\n\n   Dès le seuil, un beau poème, que l'avenir devait rendre pro­\nphétique, l'Annonciation, montre le poète salué, à son entrée\ndans la vie, par deux anges, dont l'un symbolise l'Amour, et\nl'autre, la Douleur. Je regrette de devoir débuter par une\ncritique; ce poème m'a paru plus gracieux que profond. On ne\nvoit pas que le poète se soit représenté la douleur comme un\ndon, comme une grâce, « comme un divin remède à nos impu­\nretés », et c'est dommage. Rappelez-vous plutôt quelle extraor­\ndinaire beauté cette conception chrétienne de la souffrance\nconfère à la Bénédiction de Baudelaire.\n   Quoi qu'il en soit, l'amour vient d'abord, ou, pour mieux\ndire, cet amour de l'amour dont parle, si je ne me trompe,\nsaint Augustin. Des visions féminines adorables de jeunesse et\nde candeur traversent la rêverie de l'adolescent; telle cette\nexquise Enfant aux lys :\n\n           Le jour limpide et doux pare sa grâce frêle\n           Du nimbe radieux de ses vives couleurs;\n           Elle cueille des lys moins purs et moins beaux qu'elle,\n           Petite vierge errante au paradis des fleurs\n\n\n   Parfois encore (et ceci, comme on verra, caractérise bien\nnotre poète), il rêve d'un amour héroïque conquis à travers\nmille périls, comme dans l'Aveu guerrier. Il sera celui qui\nréveille la princesse enchantée, et son triomphe chantera dans\nles cors par là forêt magique.\n   Il y a beaucoup de romantisme dans ce rêve; mais on y\ntrouve aussi une exquise délicatesse. Le poète en est à l'âge\ndivin où un regard suffit aux aveux, où toute parole risque de\ndéflorer la virginité des sentiments.\n\n          Cet amour dont jamais tu n'entendis l'aveu\n          Et que mes seuls regards suffirent à te dire\n          Ne disons pas les mois qui briseraient l'espoir\n"}, {"page_pdf": 684, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2006, "texte": "                        LA ROSE ET      L'ÉPEE               579\n\n   Les vers d'amour qui viennent ensuite (Le jet d'eau, Ariette\nd'autrefois, Aubade) sont jolis, et le sont même jusqu'à être un\npeu mignards. Ils semblent inspirés par une passionnette plutôt\nque par une passion. Faut-il dire que les pièces précédentes\nme faisaient espérer mieux?\n   Mais voici que la vie s'est dressée, hostile, entre les amants\nqui savouraient d'avance leur félicité :\n\n           Le tendre songe est envolé, ma bien-aimée ;\n           Rien n'en vit plus que la douceur d'un souvenir\n           Et ce sourire éclos sur ta lèvre charmée\n\n   \" La douceur d'un souvenir? \" Si tôt! A peine le poète a-t-il\nvécu, et déjà chez lui l'espérance cède la place au regret.\n   Il s'en faut, cependant, qu'il ait cessé de croire au bonheur.\nL'âme humaine est ainsi faite qu'elle ajoute d'elle-même à la\nsplendeur d'un rêve dont elle n'ose plus espérer la réalisation.\nIl semble qu'elle se console de n'avoir pu vivre son rêve, en le\nrêvant plus beau. Qu'a'-t-elle à craindre? Le destin ne peut rien\ncontre ceux qui ont mis leur félicité dans un songe.\n   Ce sont alors les strophes charmantes de la Maison fleurie, de\ncette idéale « maison du bonheur » où le poète voudrait se\nretirer du monde avec la bien-aimée.\n\n               Nos cœurs ont tressailli dans l'ombre\n               Au chant d'étranges violons,\n               La douce nuit se fait moins sombre\n               A la fenêtre où nous rêvons.\n\n               De vagues formes musicales\n               Légèrement glissent dans l'air\n\n               De leurs blanches mains ingénues,\n               Sur la demeure du Bonheur\n               Les sceurs des anges sont v e n u s\n               Semer des rêves et des fleurs\n\n\n   Voici de beaux vers. Au surplus les beaux vers se multiplient\nà mesure que nous avançons. Les poèmes amoureux ont désor­\nmais je ne sais quoi de profond et de vécu, qui va au cœur;\ntels sont le Bonheur interdit, qu'emplit le poignant regret d'un\n"}, {"page_pdf": 685, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2203, "texte": "580                            DURENDAL\n\n\namour passé; l'Ombre, dont l'idée-mère, étrange et profonde,\nsera reprise, à la fin du livre, dans Tristan et Yseult; le Bonheur,\nqui est une pathétique évocation des retours du destin. Toutes\nces pièces, en dépit de défaillances, qu'explique l'âge de l'au­\nteur, sont des plus remarquables. Le Bonheur interdit me paraît\nêtre celle qui approche le plus de la perfection. On y trouve\ndes vers d'une grâce juvénile, comme ceux-ci :\n\n            Et notre amour dès lors fut cet enfant très pur\n            S'étonnant des ruisseaux, des roses, de l'azur,\n            Pour qui chaque journée est un joyeux dimanche\n\n\n  Et d'autres d'une beauté étrange et simple, tels que les sui­\nvants, qui me ravissent :\n\n        Les chars lourds d'épis d'or cheminent vers les granges;\n        L'écho redit au loin le chant des moissonneurs,\n        Et l'on voit se mêler au groupe des glaneurs\n             De mystérieux couples d'anges\n\n   En outre, une inspiration nouvelle se fait jour, plus mâle,\nplus grave, expression du rêve héroïque et de la réflexion désa­\nbusée de l'auteur. C'est le cas dans la Dernière conquête, un\npoème parnassien, d'une somptuosité qui rappelle G. Moreau.\nOn y voit un héros monter à l'assaut d'un château magique,\ngardé par des lions et des alérions, où un griffon veille sur un\ntrésor. L'aventurier perce de ses traits les lions et les alérions,\nabat de son glaive le griffon, et trouve désert et vide ce palais\nqu'on disait plein de fabuleuses richesses. Un sphinx de granit\nétendu au seuil assiste, impassible, à la déconvenue du héros\n   Ce poème est d'une composition solide, d'une langue nette\net sonore; mais on lui sait surtout gré d'enfermer une idée et\nde provoquer la réflexion. Chacun l'interprétera à sa façon.\nQu'on y voie un symbole de la vanité de la science, de l'inutilité\ndes efforts humains, ou autre chose, il importe peu. C'est dans\nce mystère que réside précisément sa beauté.\n   Mais le poète a beau vouloir se tourner uniquement' vers le\nrêve, il est trop jeune pour que l'inspiration amoureuse ne\nreprenne pas le dessus. De tendres regrets le ressaisissent\nd'abord; il les exhale dans sa charmante Sonatine d'octobre.\n"}, {"page_pdf": 686, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2255, "texte": "                          LA ROSE ET      L'ÉPÉE                     58l\n\nPuis une diversion s'opère : il a rencontré celle qu'il appelle\nla Passante, une sœur de l'Enfant aux lys, avec la douceur en\nmoins. Et un nouvel amour chasse de son coeur le regret de\nl'ancien; amour fait d'émerveillement, d'adoration, d'extase, et\nde la profondeur d'une âme que la vie a mûrie.\n   Hélas ! cette idéale passion ne sera pas payée de retour.\n\n            Elle n'a pas voulu rassurer d'un sourire\n            Ce cœur que son passage a tendrement troublé\n\n  Il ne lui en veut pas, cependant; bien plus, il la bénit jusque\ndans sa froideur. Et c'est un noble poème que ce sonnet\nA l'aimée sans amour, où, résigné, il souhaite à l'adorable pas­\nsante tout le bonheur qu'elle refuse de lui donner.\n\n            Toi par qui j'ai connu la volupté des pleurs\n            Et qui ne sauras pas combien tu fus aimée,\n            A jamais puisses-tu sur ta route embaumée\n            D'un éternel avril cueillir en paix les fleurs !\n            Je souffre : sois heureuse!\n            Adieu ! prends cette rose et marche vers l'aurore!\n            La grande nuit attend celui qui t'aime encore\n            Et garde dans son cœur les lys du souvenir.\n\n            Ah! n'entends pas mon glas tinter quand sonne l'heure,\n            Et que Dieu te préserve en tes jours à venir\n            De connaître l'amour éperdu dont je pleure !\n\n    Il reste donc seul, avec ses souvenirs et ses regrets, dont il\ngoûte à loisir la triste douceur. Ainsi naît l'élégie, consolation\ndes âmes trop tendres pour oublier et trop faibles pour réagir.\nIl y a un charme mélancolique dans les Quatre variations sur le\nthème du souvenir, en vers libres, bien qu'on regrette d'y trouver\nl'indécision, le vague, qui semblent inséparables de cette forme\nmixte. Le même charme distingue De l'amour à la mort, que\nrehausse encore on ne sait quelle solennité mystérieuse et\nfatale. Il y règne bien quelque obscurité, comme dans ces jolis\net subtils Fontanalia, où le poète apparaît cependant si sûr de\nson instrument. Mais on sait que l'obscurité ne déplaît pas\naux jeunes poètes, qui la trouvent suggestiv; et d'ailleurs\nnous en avons vu bien d'autres au temps du symbolisme et de\nla poésie instrumentale.\n"}, {"page_pdf": 687, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2138, "texte": "582                          DURENDAL\n\n\n   Du reste, la clarté reparaît dans le poème suivant, un des\nplus beaux et le dernier que le poète ait écrit. (Mars 1903)\n   Un grand amour s'y révèle à demi, dans son charme inef­\nfable; et, comme il est inespéré, il est mêlé de gratitude. A vrai\ndire, le poète est trop instruit des traîtrises du sort pour être\ntout à fait rassuré; et l'avenir devait justifier ses craintes.\nN'importe. L'heure est indiciblement douce, et, dût-elle être\nsans lendemain, il n'en oubliera plus la douceur.\n\n           O vous qui m'avez pris la paix et le silence\n           Des jours que ne troublait l'émoi d'aucun espoir,\n           Ame aimée à jamais! j'attends votre présence\n           Comme un lever d'étoile au ciel calme du soir.\n\n\n           Mais, si mes rêves chers ne sont rien que mensonges,\n           Qu'importe? Et si demain dit : non, qu'importe encor?\n           Vos grands yeux pour toujours ont ébloui mes songes,\n           L'ombre n'éteindra pas leur clarté d'aube d'or.. ..\n\n\n   Et cet idéal amour, qui dore d'un rayon de félicité les der­\nniers jours du jeune homme, rallume en lui, par surcroît, les\nclartés de la foi. On ne peut lire sans émotion et sans respect\nles vers suivants, qui sont le couronnement chrétien de cette\ntrop brève carrière poétique :\n\n           Je t'aime! De ton être émane une clarté\n           Surnaturelle où tout amour se transfigure,\n           Où mon âme d'enfant tombé redevient pure\n           Et reconnaît son ange et se souvient du ciel.\n           Est-ce l'odeur des lys du parterre éternel\n           Que je respire en me penchant vers ton front pâle?\n           Je t'aime! L'heure est sainte, et ta présence exhale\n           Je ne sais quoi de calme et de mystérieux\n           Qui ramène mon âme hésitante vers Dieu!\n\n\n  Telle est, à peu près, la première partie du recueil, la Rose.\nOn ne trouvera pas mauvais, j'espère, que j'aie cherché à y\ndémêler un peu la vie morale ou affective du poète. Je ne crois\npas avoir mis plus d'indiscrétion à résumer ces vers que le\npoète n'en a mis à les écrire. Car cette poésie semble bien faite\nde confidences.\n"}, {"page_pdf": 688, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2479, "texte": "                       LA   ROSE ET   L'ÉPÉE                  583\n\n   Comme on voit, cette première partie est toute lyrique.\nLa seconde, que l'auteur a intitulée l'Epée, emprunte ses\nthèmes à la fable et à la légende, et est tour à tour narrative,\ndescriptive ou dramatique. Il est remarquable — disons-le en\npassant — qu'un même recueil réunisse ainsi deux inspirations\nopposées. Car d'habitude la poésie ne devient objective qu'a­\nprès avoir été subjective. Il semble que le poète, pressentant sa\nfin prochaine, ait voulu franchir en quelques années la carrière\nque les autres mettent une vie entière à parcourir.\n   Toutefois la transformation est plus apparente que réelle :\nces poèmes qui semblent dire les exploits et les amours des\nhéros et des paladins, disent au fond, comme les précédents, la\nsensibilité de Charles de Sprimont. Les preux et les amants\nde la légende ne sont là que pour nous dire les exploits, les\npassions, l'amour, qu'il avait rêvés pour lui-même et que ce\nsiècle ingrat interdit au poète.\n   Un poète de vingt ans ne pouvait raconter le réveil de\nBrunehilde sans partager, de toute la force de son cœur, la\njoie du héros qui l'éveille. Il ne pouvait parler d'Elaine ou\nd'Eisa sans leur prêter la grâce de celle qu'il aime, ou voudrait\naimer. De tels poèmes sont des confidences au même titre que\nles précédents ; ils ont si bien ce caractère qu'il leur arrive de\nperdre leur signification primitive. C'est le cas pour Viviane et\nMerlin, où l'amour, tout à fait idéalisé, ne répond guère à cette\npassion fatale et funeste dont parle la légende.\n   Ces poèmes n'en ont que plus de valeur ; on y retrouvera, à\npeine déguisée, l'âme généreuse, délicate et fière, qui se dévoi­\nlait dans la Rose. En outre, ce que l'on sait de la vie et de la\nmort de Charles de Sprimont confère à ces poèmes une portée\nspéciale : il semble que les mots d'idéal, d'amour, de douleur, de\nmort soient prononcées par lui avec une gravité exceptionnelle,\ndans laquelle l'expérience, la conviction, le pressentiment sont\npour, quelque chose.\n   C'est dans les Dons des Dieux, un poème d'une belle ampleur,\nque l'imagination du poète apparaît la plus noble. Il nous\ntransporte à l'aurore du monde. On y voit les héros, las d'un\nhéroïsme sans but, implorer des dieux un idéal à qui ils puis­\nsent se dévouer. Ils avaient l'épée; les dieux y ajoutent la lyre,\nqui, non seulement célèbrera les exploits accomplis, mais\nencore provoquera les exploits nouveaux. Evidemment la lyre\n"}, {"page_pdf": 689, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2366, "texte": "584                           DURENDAL\n\n\nest ici un symbole : elle nous reporte à l'âge où la poésie, à elle\nseule, contenait une morale, une histoire, une métaphysique,\nen même temps qu'elle suscitait les plus nobles rêves. Alliance\néphémère! L'épée a cessé d'obéir à la lyre. Nous sommes dans\n« un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve ».\n  Mais le poète ne désespère pas ; avec une naïve et généreuse\nassurance, il prédit un âge où la lyre, reprenant son rôle d'édu­\ncatrice, montrera à l'épée, c'est-à-dire l'effort humain, le chemin\ndéserté du Beau. Et ce sentiment lui dicte ces vers, qui sont\nparmi les plus nobles qu'il ait faits :\n\n            O lyre ! Epéel ô sœurs! tressaillez dans l'attente\n            Du superbe avenir qui lentement s'enfante;\n            Vous n'avez retenti, souffert, aimé, lutté,\n            Que pour hâter le jour où luira sa clarté!\n            C'est afin de hausser nos âmes vers nos rêves\n            Que le ciel nous fit don des Lyres et des Glaives!\n\n   L'idéalisme chrétien de Charles de Sprimont lui permettait,\nplus qu'à tout autre, d'aborder des sujets tels que le Rêve d'Elsa\net le Départ de Lohengrin. Quand il parle du ciel et des anges, il\nne recourt pas à un artifice littéraire, il n'obéit pas à une mode;\nil croit trop fermement au ciel et aux anges pour que son cœur\nn'ait pas tressailli en les nommant. Ce n'est pas non plus par\ndilettantisme qu'il a peint dans ses vers un immatériel amour;\nil n'a fait qu'exprimer son rêve d'adolescent chaste. A vrai dire\nil ne suffit pas d'éprouver un sentiment élevé pour écrire de\nbeaux vers ; les vers sont une langue difficile qu'il faut\napprendre ; et l'on ne demandera pas à un poète de vingt ans\nd'être un écrivain sûr de lui.\n   Ces poèmes, le premier surtout, trahissent encore des défail­\nlances.\n   Ils ont pourtant ma prédilection, non seulement pour la\nroyale beauté du rêve qui les inspira, mais encore pour ce\nqu'ils ont parfois de concis, d'épuré, d'achevé, et parce qu'ils\ncontiennent de ces vers où un sentiment s'exprime ingénument,\npresque sans l'artifice de l'image, sûr de toucher par sa seule\nnoblesse et sa seule sincérité. La langue qui balbutiait se délie\ntout à coup, et le poète, secouant ces entraves qui sont la\nmisère de notre versification, prononce enfin des paroles nettes,\nnerveuses, sonores, qui donnent un frémissement. à celui qui\n"}, {"page_pdf": 690, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1969, "texte": "                         LA ROSE ET L ' É P É E                  585\n\nles trouve. L'allégresse d'un amour séraphique, la tristesse des\nadieux, la mélancolie des souvenirs, la pitié d'un être céleste\npour la faible créature terrestre que rehausse son amour, la\nradieuse certitude d'une réunion prochaine sont exprimés là en\ndes vers pareils à des coups d'aile, les plus beaux que notre\npoète ait faits :\n\n           De l'ombre mensongère éblouissant vainqueur,\n           Des pays de clarté descendu vers la terre,\n           Tu partiras plus pur d'avoir vu sa douleur.\n\n           Abaisse lentement tes lèvres de lumière\n           Sur ces grands yeux ouverts où se mirent les cieux,\n           Heureux d'y retrouver l'innocence première;\n\n           Et songe à tous les pleurs que verseront ces yeux!\n\n  On me permettra ici de multiplier les citations; plutôt que\nde louer Charles de Sprimont, laissons-le parler.\n\n           Remonte vers l'azur sublime où sont les Purs;\n           Chevalier du Graal, retourne auprès des anges;\n           Va rajeunir ton cœur pour tes exploits futurs.\n\n           Au vin miraculeux des célestes vendanges\n           Puiseras-tu l'oubli de ton mortel amour?\n\n           O toi qui respiras le printemps de ce cœur,\n           Blanc paladin par qui l'enfant devint la femme,\n\n           A jamais souviens-toi que ton amour vainqueur\n           La livra doucement, quand tu l'eus délaissée,\n           Au baiser de la Mort, son éternelle sœur\n\n           C'est au ciel que t'attend Elsa, ta fiancée !.\n\n   Il y a moins de vers définitifs dans Tristan et Yseult, qui est\nun peu long et diffus, parfois même un peu obscur, et où l'on\nne sent pas au même degré la spontanéité de l'inspiration.\nCette œuvre, toute wagnérienne de souffle, est cependant admi­\nrable à bien des points de vue. On y retrouve, dans son\neffrayante intensité, cette tragique passion des amants qui, à\ntravers de douloureuses voluptés, aspirent à n'être plus qu'un\n"}, {"page_pdf": 691, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2186, "texte": "586                           DURENDAL\n\n\net ne trouvent cette unité que dans la mort. Nulle part d'ail­\nleurs l'imagination du poète n'est plus somptueuse ; nulle part\nchez lui on ne trouve en plus grand nombre de ces vers qui\nrendent, de saisissante façon, les moments solennels de la\ndestinée et les décisions héroïques des grandes âmes.\n\n           O grave et sainte Nuit, mère des choses mortes,\n           Qui rends à l'unité les cœurs longtemps disjoints,\n           Ferme sur nous les battants d'ombre de tes portes\n           Et donne-nous la paix de ton néant divin !\n\n   Au surplus, presque tous ces poèmes ont leur beauté. La Toi-\nson d'or, une œuvre correcte et mesurée, célèbre une fois de plus\nl'influence exaltante de la lyre sur les natures héroïques mais\nfrustes. Dans le Jardin des Hespérides, il faut admirer les der­\nnières strophes qui modifient et complètent, de gracieuse façon,\nles données de l'ancien mythe. La Forêt des fées, qui n'est qu'un\nfragment, permet du moins d'apprécier la somme de métier\nacquise par le poète ; de même que la Belle-au-bois-dormant, un\npoème écrit par de Sprimont à l'âge de dix-huit ans, tout\nimparfait qu'il est, donne l'idée des dons exceptionnels qui,\ndès cette époque, distinguaient le poète.\n   Mais il y a déjà autre chose que de la facilité dans Elaine,\ntrois sonnets inspirés de Tennyson ; il y règne une tendre et\ndélicate émotion, et la dernière partie en est presque entière­\nment belle. Ce sera ma dernière citation.\n\n           Les anges qui priaient au vitrail de la tour\n           Ont emporté son âme chaste auprès des saintes;\n           Ses yeux dont les clartés ne se sont pas éteintes\n           Reflètent la splendeur de son nouveau séjour.\n\n           Parmi les fleurs des prés parant sa grâce frêle,\n           Son corps léger repose en la blanche nacelle\n           Qui glisse, abandonnée au cours changeant du flot.\n\n           Telle, Elaine s'en va, gracieuse et pâlie,\n           Vers la terre lointaine où sire Lancelot\n           Au bras d'un autre amour la trahit et l'oublie!\n\n  On voit que le poète se formait peu à peu ; si sa courte vie\nne lui permit pas de développer entièrement sa personnalité,\n"}, {"page_pdf": 692, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1111, "texte": "                        LA ROSE ET L ' É P É E                    587\n\n\nles derniers poèmes de ce recueil montrent du moins, à diffé­\nrentes reprises, ce qu'elle devait être.\n\n   Il avait fait siens les principes d'honnêteté littéraire qui\nfurent ceux du Parnasse contemporain, en France, ceux de la\nJeune Belgique, chez nous. Bien qu'il fût doué, il n'estimait pas\nque cela suffît pour laisser une œuvre ; et il apprenait patiem­\nment son métier d'écrivain, qu'il commençait à connaître.\nJ e suis parfois tenté de trouver que ce poète, presque adoles­\ncent encore, était bien mûr pour son âge ; je le voudrais plus\nspontané, plus vibrant, plus révolté. Mais il me suffît de relire\nle Départ de Lohcngrin pour l'accepter tel qu'il est. Charles de\nSprimont avait l'imagination magnifique, de nobles rêves, une\nâme tendre et fière; ses premières poésies, réunies dans la Rose\net l'Epée, font parfois penser à Lord T e n n y s o n . Nous ne sau­\nrions trop regretter que la mort nous ait frustrés d'une moisson\n annoncée par de telles prémices.\n\n                                                 FERNAND   SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 588, "page_fin": 588, "titre_corps": "Les Panoplies : Le Repos d’Achille", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "Les Panoplies Le Repos d'Achille Tout le jour", "ancre_fin": "sous la tente d'Achille", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les Chevaux", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 693, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1096, "texte": "Les Panoplies\n\n                  Le Repos d'Achille\nTout le jour les guerriers ont fui devant Hector :\nSon casque au crin mouvant jetait l'ombre à la plaine;\nUn Dieu, qui le suivait, sur lui brisait l'essor\nDes javelots de bronze et des piques de frêne.\n\nDans le camp, ceint de lourds madriers et de pieux\nSous les poupes des nefs noires, la foule armée\nErre, tumultueuse,  et, dans le soir pieux,\nProlonge avec angoisse une veille alarmée.\n\nTous songent, Danaens, Achéens         chevelus,\nCeux de Mycène, et ceux d'Argos et de          Tyrinthe,\nAu Héros offensé qui ne combattra plus :\nEt tous, peuples et chefs, et rois, sont pleins de crainte.\n\nIls se montrent entre eux l'inutile  faisceau\nQue font ses armes d'or et d'émail, et sa lance\nQui, pour leurs faibles mains, semble un mât de vaisseau...\nMais un chant frappe l'air... Tous alors, en silence,\n\nPrès du flot qui se tait comme eux, dans cette nuit\nQue tant de sang a faite obstinément   tranquille,\nAdmirent, oublieux de l'heure qui s'enfuit,\n\nLa cithare sonner sous la tente     d'Achille.\n\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison10-003", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 588, "page_fin": 589, "titre_corps": "Les Panoplies : Les Chevaux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "Les Chevaux Achille, revêtu de ses armes divines", "ancre_fin": "darder sa flèche d'or", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les Funérailles", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 693, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 1096, "fin_caractere_exclue": 1347, "texte": "Les Chevaux\n  Achille, revêtu de ses armes divines,\n  Parla du haut du char retentissant d'airain     :\n\n  « Le sang pur de Patrocle abreuve le terrain,\n  Et les cadavres nus ont comblé les ravines.\n  O chevaux immortels d'Achille! ô mes     chevaux!\n"}, {"page_pdf": 694, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1757, "texte": "                   LES PANOPLIES                          589\n\nCouple né de l'hymen du vent et des harpies,\nEt qui baisses le front maintenant,   et m'épies !\nQu'avez-vous fait du compagnon de mes          travaux?\nA l'aube, comme hier, vous verrez     reparaître\nLe meurtrier Hector, prince au casque        mouvant;\nMe ramènerez-vous     vers mes tentes, vivant?\nVous qui livrez l'ami, sauverez-vous le Maître?»\n\nEt Xanthos, l'étalon royal aux pieds ailés,\nPrit pour parler la voix humaine : et sa crinière,\nComme un voile d'argent, balaya la poussière,\nEt couvrit le timon et le joug ciselés :\n\n« Oui! nous te sauverons encore, et ce jour même.\nPourtant, ton dernier soir approche, et ton trépas,\nO Péléide ! Mais ne nous accuse pas,\nAccuse l'Olympien et le Destin     suprême!\nSi Patrocle tomba, ce n'est pas qu'aient été\nNotre cœur moins vaillant, notre sabot moins vite.\nCelui qui l'a frappé d'un trait que nul n'évite,\nC'est l'Archer Apollon, gardien de la Cité.\nEt serions-nous l'éclair, serions-nous la tempête,\nL'heure est déjà marquée. Elle vient pas à pas.\nUn dieu te suit, à qui tu n'échapperas    pas,\nEt l'autel déjà fume, et la victime est prête. »\n\nIl se tut. L'Erynnie avait brisé sa voix,\nEt l'accent fatidique expira dans sa bouche.\nEt le Guerrier lui répondit, d'un cri farouche    :\n\n« Pourquoi m'annonces-tu la mort queje prévois?\nO Xanthos! mon destin fatal est queje   meure,\nPlein de force, et n'ayant vécu que peu de jours,\nAvant qu'Ilion croule avec ses sombres tours,\nLoin du vieux roi Pélée, et loin de ma demeure. »\n\nIl dit, et rassemblant les rênes, d'un essor\nSouverain, enleva les coursiers qui     hennirent.\nEt tous, sur le Héros resplendissant d'or, virent\nUn rayon du Levant darder sa flèche d'or.\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison10-004", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 589, "page_fin": 590, "titre_corps": "Les Panoplies : Les Funérailles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "Les Funérailles O Mer violette", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 694, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 1757, "fin_caractere_exclue": 1874, "texte": "Les Funérailles\n            O Mer violette, où pleurent les roses!\n            O Cap de Sigée, où la vague    meurt,\n"}, {"page_pdf": 695, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1871, "texte": "590                       DURENDAL\n\n\n\n               L'épée est en deuil, les tentes sont closes,\n               Et voici monter l'immense       clameur.\n\n      O Guerriers! abattez les hêtres et les charmes,\n      Que toute une forêt s'amoncelle!   Entassez\n      Les arbres en montagne, en montagne les armes,\n      Pour que, sur le bûcher royal, souffle en alarmes\n      La tempête d'airain des combats    cuirassés.\n\n               Le Héros n'est plus, dont les boucles blondes\n               Ceignaient de clarté le front triste et pur;\n               Dans ses yeux fermés, sous leurs pâles ondes,\n               La vie a tari ses sources   d'azur.\n\n      Dans le brasier de gloire où dort la foudre ailée,\n      Jetez les troncs de chêne et les boucliers d'or,\n      Jetez le glaive avec l'armure ciselée,\n           La hache de Penthésilée\n               Et la lance d'Hector.\n\n               O sœurs de Thétis, vertes Néréides!\n               Dites à la nuit la plainte des flots,\n               Et dans vos palais, noirs d'algues    livides,\n               Mêlez à nos pleurs vos divins    sanglots.\n\n      Que l'incendie éclate, hydre aux pourpres     écailles,\n      Sur l'amas des sapins et le débris des chars!\n      Que le métal conquis par tant de funérailles,\n      Gerbe héroïque prise au sillon des batailles,\n      Ruisselle en jets de feu dans les cendres épars!\n\n              Son sang, parfumé comme une ambroisie,\n              A teint le calice odorant des fleurs.\n              O vierges d'Europe! ô vierges d'Asie!\n              Chantez lepéan sacré des douleurs!\n\n      Sombres bois de l'Ida, cimes échevelées !\n      De la suprême fête allumez le flambeau.\n      Colères de la nuit! des crêtes aux vallées,\n          Eveillez l'âme des mêlées\n               Autour de son tombeau!\n\n                                  SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison10-005", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 591, "page_fin": 613, "titre_corps": "Une belle âme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Vicomte d’Hennezel", "ancre_debut": "Une belle Ame Roman Suite VII", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 698, "page_imprimee": 591, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2159, "texte": "Une belle Ame\n                                    (Roman)\n                                      Suite\n\n\n\n\n                                       VII\n\n\n                  L'ABBÉ Chantematin caressa la tête de Phanor, posée sur       ses\n                     genoux, et se tut.\n                         Il avait exposé le but de sa visite et avoué, en rougis­\n                     sant, à Mademoiselle Julie que Madame Vassy songeait à\n                     la marier.\n                            Jojo, absent de la maison, le brave curé en avait pro­\n                     fité pour accomplir la mission dont il était chargé. Mais,\n                     que de tergiversations avant de se décider à traiter lui-\n                     même cette affaire! Que de réticences et que de subter­\nfuges en l'abordant! Que de ménagements lorsqu'il avait fallu parler et dire\nclairement la chose.\n    Maintenant, c'était fait. L'on n'avait plus qu'à attendre la réponse de l'inté­\nressée, et l'abbé, anxieux, se demandait si Mademoiselle Julie consentirait\nenfin à ouvrir la bouche. Il y avait bien cinq minutes qu'un silence profond\nrégnait dans le petit salon aux tentures minables et aux meubles disparates.\nLe vent du nord faisait rage dans le vestibule, où il miaulait d'une façon\nlugubre, s'engouffrant dans toute la maison avec des sifflements de désespoir,\nqui s'enflaient parfois, comme si une poitrine gémissante les eût poussés.\nSous les portes, il passait des courants d'air au souffle desquels dansaient\nsur lé plancher des morceaux de laine échappés au tricot de Mademoiselle\nJulie.\n   Et celle-ci ne disait toujours rien. Pourtant, l'abbé avait mis toute sa diplo­\nmatie à lui présenter le projet matrimonial. Il savait bien qu'au premier\nabord elle se regimberait, qu'une pareille proposition la ferait bondir par son\ninattendu et son étrangeté. Alors, tous les trésors de son éloquence persuasive,\nil les avait dépensés; tous les détours pour arriver au but, il les avait succes\nsivement pris, s'égarant en chemin, faisant à dessein Vécole buissonnière le-\nlong d'une route en zigzag, qu'il parsemait innocemment de haltes, où l'on\n"}, {"page_pdf": 699, "page_imprimee": 592, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3417, "texte": "592                               DURENDAL\n\n\ns'attardait. Puis, finalement, lorsque, ne pouvant plus se dérober, il s'était vu\nforcé, comme dit Monsieur Purgon, de vuider le fond du sac, il avait usé des\ntermes les plus bénins, des locutions les plus onctueuses. La vérité, ainsi\nrévélée à mi-voix, éclairée par un jour discret, ne pouvait vraiment pas cho­\nquer les intimes pudeurs de Mademoiselle Julie. Il n'était que de l'envisager\navec calme.\n   Mais le pouvait-elle bien, la malheureuse? Et qu'est-ce qu'on lui proposait\nmaintenant, si ce n'est le bouleversement le plus complet de son être moral\net physique? Ils ont beau jeu les amis qui disposent ainsi d'une vie qui ne\nleur appartient pas ! Et, quand bien même l'on a franchi le cap de la matu­\nrité, quand bien même l'on n'a plus conservé d'illusions sur les hommes et\nsur les choses, quand bien même la naïveté d'antan s'est fondue au feu\nardent des réalités terrestres, une âme de femme, restée pure, garde toujours\nen elle un fonds de candeur, adorable et charmant. Et ce qui fait l'ornement\nde cette âme, c'est ce joyau caché, dont rien ne ternit l'éclat, ni les lâchetés\nquotidiennes dont nous sommes coutumiers, ni les passions qui nous enser­\nrent, ni les haines qui nous tyrannisent.\n   Au commerce brutal de l'homme cette candeur, jusque-là fraîche et par­\nfumée, se corrode et se flétrit. Et lui, le maître et l'initiateur, en même temps\nqu'il fait d'une femme sa femme, il dissipe cet azur immaculé qui baignait les\nyeux et qui nimbait le front : l'épouse demeure honnête, et belle, et sage, et\nvertueuse; mais le charme supraterrestre est rompu : le cristal contient encore\nle baume odorant; seulement, il n'a plus cette transparence d'eau limpide,\noù le soleil envoie ses rayons d'or.\n   Ce n'est pas que Mademoiselle Julie eût des appréhensions de jeune fille\ninnocente ; mais ce mariage restait cependant pour elle un inconnu troublant.\nLes années de virginité, en se succédant les unes aux autres, avaient entouré\nson cœur d'une enveloppe de métal sans alliage, d'une sorte de châsse d'ar­\ngent clair, qui lui constituait à la fois un abri et une défense : un abri contre\nd'amers et lointains souvenirs, qui l'assaillaient encore lorsqu'elle songeait à\ncertaine histoire du passé; une défense contre sa misère même, car elle était\nforte d'un privilège inappréciable et robuste, qui, en maintenant son âme\ndans l'atmosphère de la chasteté, l'avait rendue vaillante. Par le mariage,\ncette enveloppe serait brisée, cet abri serait profané, cette défense n'existe­\nrait plus ! L'effroi de l'événement possible, elle voulut le dissimuler à son\ninterlocuteur et chercha, par une confidence, à dépister tout à fait l'excellent\ncuré. Elle savait qu'il était bon et compatissant et qu'en lui ouvrant son cœur,\nelle aurait chance de l'émouvoir, de le détourner d'un projet dont l'annonce\nseule était une torture.\n   « La surprise, dit-elle doucement, me clôt la bouche. C'est pourquoi j'ai\ntant tardé à vous répondre. Me serais-je vraiment attendu, passé la cinquan­\ntaine, à recevoir des propositions de mariage ! La chose serait plaisante et\ndonnerait plutôt à rire, s'il ne s'y mêlait pour moi un souvenir pénible. Cette\ndémarche que vous tentez en ce moment me rappelle une aventure déjà loin­\ntaine, que je n'évoque jamais sans tristesse. Lorsque vous la connaîtrez vous\ncomprendrez, sans doute, pourquoi je ne me suis jamais mariée et pourquoi\n"}, {"page_pdf": 700, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3271, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  593\n\nmaintenant, moins encore qu'autrefois, je ne consentirai à partager l'existence\nd'un homme. Cest un peu de ma vie que je vais vous livrer, mais n'êtes-vous\npas mon père et mon ami ?\n    — Ma chère enfant, fit le curé tout tremblant, je ne vous demande pas cette\nconfidence. Si elle doit vous faire du mal abstenez-vous en, bien que\nvous soyez assurée de trouver en moi, comme vous le dites, l'ami le plus\ndévoué.\n    — Elle me fera du, bien, au contraire, Monsieur le curé. Aux jours de lassi­\ntude et d'ennui, il est doux de s'épancher et de revivre certaines heures du\npassé que le présent ranime devant nos yeux. Il y a une trentaine d'années —\nj'avais à peu près vingt ans — je rencontrai dans le monde un jeune homme\nvers lequel je me sentis bientôt attiré par la sympathie la plus vive. C'était le\ntemps où mes parents jouissaient d'une belle fortune, où l'avenir réapparais­\nsait sous les couleurs les plus brillantes, où nous étions, dans ce pays, consi­\ndérés, reçus et fêtés partout. Il me semblait que ces heureux jours d'alors\nn'auraient point de fâcheux lendemain. Je vivais insouciante et adulée — car\nj'étais belle — je puis bien le dire maintenant que l'automne a passé sur mon\nvisage. Et je me laissais aller à mon amour avec toute la fougue de la jeu­\nnesse. Ah! j'aimais sincèrement et loyalement et je croyais être aussi sincère­\n ment et loyalement aimée. Mes parents ne se montraient cependant pas dis­\n posés à un mariage, mais je sus si bien les convaincre et les toucher qu'enfin\n ils entrèrent en pourparlers avec ceux de mon ami. Hélas! que de désillu­\nsions, Monsieur le curé! Cet homme auquel j'avais donné sans réserve les\npremiers battements de mon cœur de jeune fille, cet homme en la franchise\nduquel je me confiais aveuglément et que je considérais déjà presque comme\nmon mari, cet homme avait une liaison de plusieurs années avec une femme\nde notre monde; il avait une maîtresse, il avait un enfant! Et tandis qu'il\nacceptait mes aveux et mes serments, tandis qu'il me jurait la fidélité la plus\nentière, il portait à une autre son amour doublement coupable, car cette\nfemme était mariée! Que dis-je, était! Elle l'est toujours et ceux qui passent\nà côté d'elle ne se doutent pas qu'elle a méconnu son devoir et qu'elle a causé\nmon malheur ».\n    Le visage de Mademoiselle Julie, si calme d'ordinaire, s'animait au récit de\ncette infortune. Même ses yeux s'humectaient de larmes. On eût dit que son\nchagrin datait d'hier, tant elle avait mis de chaleur à son récit.\n    L'abbé, lui, ne savait vraiment quelle contenance faire en écoutant l'aveu\nde cet amour lointain. Les choses du cœur, tout en l'émouvant, l'étonnaient\ntoujours : il ne comprenait vraiment pas pourquoi Mademoiselle Julie parais­\nsait regretter si fort cet amoureux indigne. Elle l'avait laissé courir à sa pas­\nsion ; tant mieux pour elle ! Et cela valait-il vraiment qu'on y pensât trente ans\naprès ?\n    « Ma pauvre enfant, fit-il tout de même, votre douleur dût être bien\ngrande. Mais alors comme alors. Tout est fini maintenant et cela ne vous\nempêchera pas...\n    — Non, Monsieur le curé, tout n'est pas fini.\n    — Commentl s'écria l'abbé Chantematin, au comble de l'étonnement.\n"}, {"page_pdf": 701, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3385, "texte": " 594                               DURENDAL\n\n\n    — Tout n'est pas fini, reprit-elle, parce qu'ils ne sont morts, ni les uns, ni\n les autres; ni la femme, ni l'enfant, ni le séducteur et que je les vois autour\n de moi et qu'il me faut souvent supporter la présence de l'un d'eux, sans\n laisser paraître jamais mon trouble et ma rancœur. Ce souvenir vivant m'est\n plus pénible que tout au monde. »\n    Le curé, piqué au vif par cette étrange confession, se demandait quels\n pouvaient bien être ces gens-là. Ils habitaient le pays, puisque Mademoiselle\n Julie les y voyait. Mais ils avaient bien caché leur jeu, car on ne chuchotait\n nulle part cette histoire. Et comme les bonnes langues se seraient empressées\n de la publier partout, pour peu qu'on eût seulement découvert quelques\n indices révélateurs !\n    « Oui, continua Mademoiselle Julie, il me semble que l'affront est encore\ntout récent. La blessure s'avive à la seule évocation du passé : je crois qu'elle\n ne se refermera pas. Et puisque j'ai gardé intacte jusqu'à ce jour, la mémoire\nde mon amour défunt, je n'irai pas, à cinquante ans, me lancer dans une\nnouvelle aventure. Ce n'est pas à cet âge-là, que l'on refait sa vie.\n   — Il n'est jamais trop tard, hasarda l'abbé; et je me réserve de vous démon­\ntrer cela péremptoirement. Mais écartons d'abord, si vous le voulez, ce qui\nvous préoccupe au premier chef. Je me fais fort de vous amener à recon­\nnaître que vos scrupules sont exagérés et que ce culte que vous entretenez\ndans votre esprit n'est pas de nature à vous arrêter longtemps. D'abord les\nannées ont certainement, quoique vous en disiez, apporté quelque tempéra­\nment à votre douleur. Toutes choses égales d'ailleurs, comme disent les\nphilosophes, l'émotion présente est plus vive que l'émotion passée et la vôtre\nse perd déjà dans un lointain fort vague. Et puis vous avez, ce me semble,\npayé un tribut fort large à votre amour, en lui sacrifiant trente ans de votre\nexistence. Trente ans employés à conserver le souvenir d'une chose aussi\nfugitive et d'un homme aussi peu digne d'intérêt que celui qui vous a leurré\npar ses belles promesses, cela me paraît tout à fait suffisant et je trouve qu'il\nn'est que temps d'abandonner ces tristesses pour vous tourner vers des réa­\nlités plus agréables. Vous me direz, peut-être, que votre cœur ne s'éprendra\nplus désormais d'un autre homme. Je vous répondrai, ma chère enfant, qu'il\nne saurait évidemment être question d'amour dans ce que je vous propose.\nOn ne vous en demande pas tant : l'amitié que vous aurez pour Monsieur\nMiette ne ressemblera en rien à cette affection très vive que vous aviez vouée\njadis au jeune homme dont vous me parlez. Et rien ici-bas ne vous empêche\nde céder à l'amitié les belles années que vous vivrez encore : l'amitié est un\nsentiment qui nous honore à tout âge et qui embellit toujours notre exis­\ntence. Et vous admettrez, sans difficulté, que Monsieur Miette s'offre à vous\ncomme un ami.\n   — Cela, Monsieur le curé, répondit Mademoiselle Julie, n'est pas aussi\nsûr que vous l'affirmez. On couvre souvent du nom d'amitié, des inclinations\nqui ne sont plus de mon goût, ni de mon âge. Et d'ailleurs qu'ai-je besoin\nd'un ami ? N'en ai-je pas déjà de sincères et de dévoués ?\n   — Certainement, fit l'abbé; mais celui-là s'attachera à vous plus fidèle­\nment encore. Vous serez pour lui la moitié de son âme et vous coulerez avec\n"}, {"page_pdf": 702, "page_imprimee": 595, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3346, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   595\n\nlui des jours tissus de soie et d'or. Ah! j'entrevois d'ici le bonheur qui vous\nattend et que vous méritez si bien, après une existence de peine et de sacrifice.\n    Les amis que vous avez peuvent disparaître, sans laisser d'autre trace en\nvotre esprit qu'un souvenir très doux; attentifs, pendant leur vie, à vous pro­\ncurer le bien-être qu'ils rêvent pour vous, après leur mort ils seront impuis­\nsants à vous venir en aide. Tandis que cet ami-là, qui sera votre mari, vous\ncomblera de ses bienfaits au présent et au futur. Si Dieu veut que vous deve­\nniez un jour veuve, vous ne cesserez pas pour cela de jouir d'une fortune\nqu'il vous aura bien et dûment garantie.\n    — Alors, interrompit Mademoiselle Julie, c'est un mariage d'argent que\nvous me proposez ?\n    — Mon Dieu... répondit l'abbé Chantematin, en écartant les bras avec un\n geste évasif.\n    — Comment, Monsieur le curé, vous voudriez que, par esprit de calcul,\nj'aille m'unir à ce vieillard? J'ajouterais ce ridicule et cette faiblesse au roman\nsi troublé de ma vie? Non, vraiment. Le monde serait impitoyable pour moi\net le monde n'aurait pas tort. Une pareille action me diminuerait à ses yeux\n et ma réputation m'est trop chère pour que je la compromette ainsi mesqui­\n nement. »\n    Le bon curé, toujours prudent, avait caché à Mademoiselle Julie le pre­\n mier mariage de Monsieur Miette, ainsi que sa paternité plusieurs fois répétée.\n Il estimait que la prime attaque devait surtout porter sur le côté pratique et\nqu'ensuite l'on dévoilerait petit à petit les dessous de la situation. Quelle\nn'aurait pas été la stupéfaction de Mademoiselle Julie si elle eût appris, dès\nle début, qu'en entrant en ménage elle posséderait des enfants de trente et\ntrente-cinq ans et des petits-enfants qui l'appelleraient bonne maman !\n    \" Tenez, Monsieur le curé, s'écria-telle tout d'un coup, je crois qu'on vous\na mystifié. Rions donc un peu ensemble de ce mariage de carême-prenant!\nDites-moi, je ferai bonne figure en timide fiancée? Et mon amoureux se\nmettra-t-il à genoux pour me baiser le bout des doigts ? Il ne s'y risquerait pas,\nle pauvre; je serais obligée de le prendre sous les bras pour le relever !\n   — Mais, Mademoiselle, interrompit l'abbé Chantematin, ce projet ne\nmérite pas du tout qu'on en rie. Il est des plus sérieux.\n    — Alors, reprit la pauvre fille, vous me permettrez de vous confier que,\nconnaissant votre habituelle raison et votre sagesse coutumière, je suis sur­\nprise de vous rencontrer en si folle aventure.\n   — E h bien ! Mademoiselle, confessa le prêtre, ma surprise égale la vôtre.\nMaintenant, je suis rompu à cette idée : elle m'est devenue familière et comme\nnaturelle. Mais, de prime abord, je l'ai trouvée insolite. Il ne me paraissait\npas que vous pussiez jamais devenir Madame Miette. Je me suis insurgé là-\ncontre et j'ai même pris assez vivement à partie la bonne Madame Vassy.\nAh! que l'on a raison de dire, Mademoiselle, que la lumière jaillit de la dis­\ncussion et comme j'en ai fait l'expérience en cette rencontre!\n   Ensemble nous avons longuement examiné l'éventualité de votre mariage,\nnous avons tourné et retourné la question, à la solution de laquelle elle appor­\ntait, ma foi, de puissants motifs. Elle a si bien dit et si bien fait que je me\n"}, {"page_pdf": 703, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3501, "texte": "596                               DURENDAL\n\n\nsuis laissé inviter à déjeuner chez elle et que là j'ai fait la connaissance de\n Monsieur Miette. Jusqu'alors je n'étais qu'ébranlé, et voilà qu'au contact de\nce noble et respectable vieillard, mes alternatives de doute se sont évanouies\npour faire place à la conviction la plus entière. Je l'ai vu, je lui ai parlé et\nj'ai acquis la certitude que votre bonheur gisait entre ses mains. Quelle âme\nardente et sincère que la sienne ! Quel cœur loyal et détaché des mesquine­\nries de la vie! Quelle chaleur de parole! Quelle nature élevée! Quel carac­\ntère vraiment supérieur! Il n'y a pas une heure qu'on est en sa compagnie,\nque déjà l'on subit, malgré soi, l'ascendant de cette large et puissante intelli­\ngence. A peine a-t-il ouvert la bouche que l'on se sent gagné par l'agrément\nde toute sa personne, subjugué par le charme irrésistible de ses manières, par\nl'élévation de ses vues, par la profondeur de ses raisonnements. C'est vrai­\nment un honnête homme dans toute l'acception du mot.\n    Et pourrais-je bien passer sous silence cette inépuisable charité qui cou­\nronne, ainsi qu'un fronton magnifique, l'admirable édifice de ses mérites et\nde ses vertus? Sa charité publique, vous la connaissez et vous n'êtes pas sans\navoir entendu parler de ces associations d'ouvriers qu'il a établies dans ses\nfabriques de vin de Champagne, de ces maisons de refuge, de ces logements\néconomiques et de cet ensemble merveilleux d'institutions sociales, qui fait de\nlui le philanthrope par excellence. Mais sa charité privée, Mademoiselle, ne\nle cède en rien à sa charité publique. On n'imagine point plus généreuse\nbienfaisance que la sienne. Ses offrandes éblouissent encore mes yeux émer­\nveillés. Je lui parle d'une mission que je désirerais procurer à mes paroissiens;\nincontinent il me promet de payer les missionnaires ; je fais allusion à une\nchape en drap d'or qui manque à mon église et, pas plus tard que ce matin,\nje vois arriver chez moi ce somplueux ornement, couvert des galons les plus\nprécieux et des broderies les plus rares. Mercredi dernier, il aperçoit sous\nmon bras un bréviaire dont le chagrin s'éraflait et dont les feuillets s'en\nallaient en lambeaux ; et tout à l'heure il m'apporte lui-même cette édition de\nluxe que j'oserai à peine feuilleter pour mon usage journalier, tant le papier\n est soyeux, tant les marges sont splendidement encadrées de vignettes, tant\n la couverture flamboie sous les monogrammes et les filets dorés ! »\n    Le bon curé montra son bréviaire, qu'il ouvrit aux plus belles pages, pour\n faire admirer l'impression.\n     Puis il continua son dithyrambe en l'honneur de Monsieur Miette : il allait,\n il allait toujours, s'engageant à fond dans la louange et répétant à satiété que\n cet homme, unique en son genre, offrait l'image du parfait époux, tel qu'il\n l'avait toujours rêvé pour Mademoiselle Julie.\n     Et celle-ci souriait d'un sourire incrédule et n'essayait même pas d'arrêter\n le prêtre dans ses éloges. Elle paraissait si décidée à écouter par déférence les\n avertissements de l'abbé et à n'en tenir aucun compte.\n     Pourtant, Monsieur Chantematin énonça tout à coup une pensée qui, si elle\n lui fut venue au début même de l'entretien, en aurait certainement changé le\n cours. Comme s'il retournait à son panégyrique, il parla du bien que son\n héros répandait parmi les ouvriers, des associations qu'il dirigeait, des con­\n  fréries qu'il instituait, des sociétés de secours mutuel qu'il fondait.\n"}, {"page_pdf": 704, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3394, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  597\n\n   « C'est un philanthrope, conclut-il, mais animé de l'esprit chrétien et non\npas hanté de cette chimère des temps modernes que les idéologues et les\npublicistes ont appelée solidarité. Et savez-vous, Mademoiselle, ce qui me\nfrappe en tout ceci? C'est qu'en devenant sa femme, vous vous élèveriez, par\nlà même, à la dignité d'ange tutélaire ; que vous présideriez en personne à ses\nbienfaits, que vous dirigeriez ses largesses dans les voies les meilleures. Quelle\nadmirable économie d'une union que j'appelle de tous mes vœux! Quel con­\nsolant spectacle que celui de ces époux chrétiens disposant de leur fortune\npour anéantir autour d'eux la misère ! Booz s'ingéniant à distribuer son or et\nRuth découvrant chaque jour de nouvelles infortunes à soulager! Oserais-je\navancer, qu'ennoblie par la pauvreté, votre âme aurait des intuitions mater­\nnelles et que les malheureux trouveraient en vous une amie très tendre, ayant\nvécu jadis de leur rude existence, comprenant leurs maux et partageant, mieux\nque personne, leurs angoisses et leurs tourments ! »\n   Mademoiselle Julie devint songeuse. La remarque de l'abbé Chantematin\nl'avait touchée. Son cœur comprit, avant toute réflexion humaine, le sublime\navantage de la charité et parce qu'elle était bonne, elle se laissa un instant\ngriser par le rêve entrevu : elle se vit au milieu des pauvres, les mains pleines\nd'or, leur restituant, en quelque sorte, ce que ses amis lui donnaient, à elle,\ndepuis si longtemps. Et à partir de ce moment-là, elle ne prêta plus qu'une\nattention distraite aux propos de Monsieur Chantematin.\n   Celui-ci voyant qu'elle ne lui parlait plus, demanda tout à coup si Monsieur\nMiette, malgré les fins de non recevoir que l'on opposait, ne pourrait pas venir\nprésenter ses hommages.\n   « Une visite ne vous compromettra ni l'un, ni l'autre, affirma-t-il. Et vous\nconstaterez que le portrait que je vous ai tracé de cet excellent homme n'est\npoint exagéré ».\n   Et Mademoiselle Julie, toujours absorbée dans ses pensées, ne sachant pas\nelle-même si elle deviendrait un jour l'épouse de Monsieur Miette, mais se\nsentant pourtant attirée, par une force mystérieuse, vers cet homme riche et\nbienfaisant, répondit qu'elle le recevrait volontiers.\n   « Seulement, qu'il n'aille pas s'imaginer, ajouta-t-elle, que je m'engage\nvis-à-vis de lui! Je le reçois pour vous être agréable et pour récompenser votre\nzèle, mon pauvre abbé. Il est vrai que vous avez déjà eu des cadeaux, lança-\nt-elle en riant, mais au moins vous serez comblé! »\n   L'abbé Chantematin devint rouge comme une pivoine et sa complaisance\nlui apparut dans toute son horreur. Il avait bien besoin aussi de parler de la\nmission, et de la chape, et du bréviaire! Ah! quelle méchante histoire que\ncelle où il s'était engagé pour contenter tout le monde : Madame Vassy,\nMonsieur Miette et probablement aussi Mademoiselle Julie, au dire des deux\npremiers. Mademoiselle Julie! Mais elle n'avait aucune envie de se marier,\ncela était certain ! Et il venait de faire un beau pas de clerc avec ses proposi­\ntions nuptiales ! Oui, vraiment l'on se gausserait de lui sans ménagement qu'il\nn'aurait rien à dire, étant devenu ridicule en sa qualité de pieux entremetteur,\net mercantile par-dessus le marché, puisqu'il acceptait, pour renoncer à ses\nopinions, de l'or et des présents!\n"}, {"page_pdf": 705, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3310, "texte": "5g8                                DURENDAL\n\n\n    « Chantematin, Chantematin, se dit-il à part lui, pourquoi vas-tu mettre le\n doigt entre l'écorce et l'arbre? Que ne restes-tu dans ta cure, entre Claudine\n et Mirliton, au lieu de te mêler à ces affaires de mariage, qui sont pour toi des\n hiéroglyphes pures! Allons, mon vieux, il n'est que temps de te resaisir et de\n reprendre ton rôle de curé, que tu n'aurais jamais dû abandonner. Madame\n Vassy en pensera ce qu'elle voudra et Monsieur Miette aussi ; mais je ne veux,\n de ma vie, entendre parler de ces amours incompréhensibles ! »\n    Ainsi parlait en lui même l'abbé Chantematin et, devant la réserve de\n Mademoiselle Julie, il ne savait plus où loger ses mains, où poser ses pieds,\noù diriger ses yeux. Il sentait bien qu'elle souffrait en sa délicatesse et que,\ntout en reconnaissant les bonnes intentions de ses amis, elle regrettait qu'ils\neussent pensé à un mariage pour la tirer d'embarras.\n    Et il se faisait à lui-même l'effet d'un lourdaud qui aurait marché sur\nquelque objet fragile. Certainement, l'idée de Madame Vassy n'avait en elle-\nmême rien d'offensant. Mais après les révélations qu'il venait d'entendre,\nquelles proportions elle prenait cette idée-là! La brusquerie et le manque\nd'à-propos apparaissaient en pleine lumière; il semblait à l'abbé Chantematin\nque c'étaient des armes dont il avait frappé, en vrai maladroit, cet être sen­\nsible, qui ne faisait entendre aucune plainte, mais qui demeurait sans doute\nfroissé de l'offense involontaire qu'il lui causait.\n    En réalité, Mademoiselle Julie était plutôt étonnée que formalisée et si elle\nne parlait pas, c'est que l'inattendu de cette démarche troublait toujours son\nesprit. C'est aussi qu'elle rêvait à son beau rôle de femme riche et charitable.\nElle n'en voulait ni à Madame Vassy, ni à Monsieur Chantematin ; Monsieur\nMielte, à part ses fondations pieuses et ses larges aumônes, lui était vraiment\nfort indifférent. Mais si elle avait pu lire en l'âme de l'infortuné curé, nul\ndoute qu'elle se serait ingéniée à chasser les vilaines pensées qui l'assiégeaient,\nà enlever les doutes qui le torturaient.\n    Monsieur Chantematin en était à se demander comment il se lèverait pour\nprendre congé et comment il implorerait son pardon, lorsque Jojo rentra.\n    Jojo revenait de la ville où il était allé acheter une pipe neuve, la sienne\n s'étant cassée en tombant sur une pierre. Cet événement, après lui avoir pro­\n curé un accès de colère contre lui-même, l'avait plongé dans un marasme pro­\n fond; car une vieille pipe s'élevait à ses yeux à la dignité d'amie et la perdre\n ainsi tragiquement, cela constituait un désastre presque irréparable. Pour­\n tant la nouvelle acquisition, faite en connaissance de cause, lui remettait,\n comme on dit vulgairement, un peu de cœur au ventre. Il tendit la main au\n curé, raconta ce qu'il avait vu pendant la journée et, par la diversion qu'il\n provoqua, fournit à Monsieur Chantematin l'occasion de quitter sa chaise et\n de prendre son chapeau pour sortir.\n\n                                       VIII\n\n   Ce jour-là, jour de la Chandeleur, le ciel fut balayé par un grand vent\nfarouche qui emporta dans une chevauchée fantastique des nuages sales et\nlourds. C'était un vent d'est qui soufflait depuis la nuit sur une terre séchée\n"}, {"page_pdf": 706, "page_imprimee": 599, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3271, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   599\n\npar le gel. On aurait dit qu'il n'avait pas de temps à perdre ce vent, car il\nfouet'ait les nuées pour accélérer leur course, il les déchirait, il les pourfen­\ndait, passait au travers des plus tardives, afin de pousser plus vite celles qui\nouvraient la marche. Pourtant elles étaient tellement chargées de neige, qu'il\ns'en dispersa quand même un peu, mais en poudre sèche, en petits grumeaux\ndurs qui glissaient sur le sol, et se coulaient dans les ornières, comme pour\néchapper à la rafle sauvage du vent. Ah! les vilaines bourrasques, qui fai­\nsaient siffler les brindilles des arbres et qui vous cinglaient la figure avec des\nflocons glacés !\n   La lumière eut grand'peine à se montrer à son heure ordinaire et l'église\nresta longtemps plongée dans les ténèbres, tandis que l'on célébrait l'office\ndu jour. A travers les vitraux mal joints, la terrible rafale se brisait avec des\nrages folles : elle forçait les moindres trous des verrières et pénétrait dans\nl'édifice où elle mugissait.\n   Quel aspect lugubre elle avait, cette petite église de village, avec son autel\nperdu sous des voûtes trop basses, avec ses lampes vacillantes qui ouvraient\nleur œil rouge dans l'obscurité, avec son assemblée de fidèles qui tenaient\ntous à la main un cierge allumé ! On voyait à peine l'abbé Chantematin qui\nofficiait et sa voix s'élevait comme du fond d'un sépulcre, une vieille voix\nchevrotante qui chantait dans la nuit et à laquelle répondaient des chantres\ncachés dans les recoins de la nef. Les vieilles femmes encapuchonnées dans\ndes mantes noires et brunes marmottaient des prières qu'elles savaient par\ncœur : des buées sortaient de leurs lèvres et se dissolvaient en brouillard sur\nla lueur jaune de leur cierge.\n   Lorque la messe fut achevée, Mademoiselle Julie rajusta le mince collet\nqui lui couvrait les épaules et sortit. Elle allait se hâter, la tête en avant pour\nmieux résister à la bourrasque, lorsqu'elle se sentit prise par le bras, sous le\nporche de l'église.\n   Elle se retourna et se trouva aux côtés de Madame Vassy qui lui souriait.\n   « Quel vilain temps, lui dit celle-ci ; je suis sûre que vous êtes gelée ! Vous\nn'allez pas vous en retourner au milieu du vent et de la neige. J'ai ma voiture,\nvenez chez moi : nous prendrons du thé bien chaud.\n   — Vous êtes mille fois bonne, Madame, mais Jojo m'attend à la maison\npour déjeuner.\n   — Allons ! ce n'est pas une raison, cela, reprit Madame Vassy. Jojo sait\nmanger tout seul, j'imagine. Venez. D'ailleurs j'ai beaucoup de choses à vous\ndire. »\n   Ah! elle s'en doutait bien, la pauvre Julie, qu'on avait beaucoup de choses\nà lui dire. La veille même, au cours d'une seconde visite qu'il lui faisait,\nMonsieur Miette s'était enhardi, malgré les conventions formelles, à parler\nde son inclination et Mademoiselle Julie lui avait franchement avoué qu'elle\nétait bien décidée à ne jamais se marier. L'amoureux désespéré avait supplié,\nmais en vain. Elle avait sèchement demandé qu'on abandonnât ces chimères\net Monsieur Miette s'était retiré, la mort dans l'âme.\n   Mais aussi pourquoi revenait-il sur cette question ? A la première visite,\ntoute de courtoisie d'après l'abbé Chantematin, les choses se seraient fort\n"}, {"page_pdf": 707, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3481, "texte": "600                                DURENDAL\n\n\ncorrectement passées et Mademoiselle Julie se serait à peine souvenue qu'on\nla trouvait bien, si quelques regards langoureux du vieillard n'eussent donné\nl'éveil. Oui, elle se la rappelait dans tous ces détails, cette entrevue; et\ncomme il entra la bouche en cœur et ce qu'il dit sur la petite maison blanche,\ndont la poétique tristesse lui allait à l'âme ; et la façon dont il s'assit, en face\nd'elle, pour la mieux contempler, tandis qu'elle n'osait point soutenir son\nregard. Une fois il essaya de la questionner sur sa vie et d'ouvrir ainsi la voie\naux épanchements futurs; mais elle se déroba et lui, sans insister davantage,\nparla de la charmante hospitalité qu'il recevait chez Madame Vassy, avoua\nqu'il aimait beaucoup le pays et que, si ses affaires ne le retenaient pas à\nReims, il y finirait certainement ses jours. Puis il demanda la faveur de\nvenir, de loin en loin, causer avec une aussi agréable voisine et se retira,\nl'esprit tout, rempli de la grâce séduisante de Mademoiselle Julie.\n    Et dès le lendemain, sans plus tarder, il se présenta de nouveau, tenant\nentre les bras une énorme gerbe de roses. Il semblait joliment enhardi depuis\nla veille et il eut une façon tout à fait cavalière de baiser la main de Julie en\nentrant. L'infortunée redouta, dès cet instant quelque galante escarmouche;\nd'autant mieux que l'offrande des roses n'alla pas sans une œillade enflam­\nmée. Ah! mais c'est qu'il portait fièrement la tête, ce vieux-là, et qu'il vous\navait des airs de conquérant à la Don Juan, avec des sourires séducteurs sur\nses belles lèvres sensuelles! Il ne fut pas long à entrer dans la lice, et pour\ncommencer l'attaque, se mit à discourir sur la sévérité d'une existence solitaire,\navec de telles roulades dans la voix, avec une telle tendresse dans les yeux,\nque Mademoiselle Julie comprit que tout allait être perdu, et qu'elle esquiva\nle combat, en racontant gaîment ses occupations de campagnarde et en\ns'appesantissant sur l'affection qui l'unissait à Jojo. Cela fit passer quelques\ninstants et remit un peu de calme dans l'atmosphère.\n    Mais l'impétueux vieillard ne tarda pas à revenir à la charge et, comme s'il\nparlait pour lui seul, il affirma que maintenant qu'il était veuf, il trouvait bien\nlourde l'existence ; qu'il n'y avait pas d'affection fraternelle qui tienne et que\nrien n'offrait plus de douceur au monde que la société d'une personne chère.\nCette considération l'amena bientôt, tant il était emballé, tant il dévorait des\nyeux son interlocutrice, à s'ouvrir franchement à elle, à remémorer la visite\nde Monsieur Chantematin et finalement à déposer aux pieds de la vieille\nfille stupéfaite, sa fortune et son amour.\n    Ah! ce fut un instant terrible pour Mademoiselle Julie! Tout ce qu'il y\navait en elle de réserve et de fierté, se réveilla comme en sursaut : la vue de ce\nvieillard agenouillé devant elle, lui fit passer dans le corps un frisson. En un\ninstant elle fut debout, contenant de ses deux mains sa poitrine qui battait.\n    \" Je sais, Monsieur, dit-elle, par Madame Vassy et par Monsieur Chante­\nmatin, combien vous avez de bontés pour moi. Mais, dois-je vous l'avouer?\nje redoutais d'avance cet entretien, qui m'est pénible. Ah ! je vous en sup­\nplie, faites-moi la grâce de ne plus renouveler des offres qu'il ne m'est pas\n possible d'accepter. »\n    Elle n'en put dire davantage, car elle était troublée et touchée, malgré tout,\n des prévenances de Monsieur Miette.\n"}, {"page_pdf": 708, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3371, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   601\n\n\n   Et lui aussi était troublé, puisqu'il balbutia des doléances, en se relevant.\nSon visage s'illumina d'une vraie joie, son vieux corps, un peu épais, se\nredressa dans une pose de triomphe, il contempla sa victoire, il rougit, il\neut vingt ans. Mais était-ce bien une victoire que cet émoi tout naturel causé\npar sa bouillante déclaration, et Mademoiselle Julie ne venait-elle pas de\nrepousser ses aveux? Oui, sans doute. Mais il pensait que c'était timidité,\nd'une part, et pudeur, de l'autre; qu'après tout, elle avait, par son émotion,\npayé un tribut à sa nature féminine et, qu'une fois remise, elle tomberait dans\nses bras.\n    Et c'est pour cela qu'il redoubla d'ardeur et qu'il la pressa de ne pas lui\ntenir rigueur plus longtemps. Elle savait pourquoi il était là et que son\nimpatience ne souffrirait pas de retards : qu'elle se déclare donc et il se\nretirerait, le cœur léger, l'âme ensoleillée, afin d'aller, seul avec lui-même,\nsavourer son bonheur.\n    Tout cela était dit avec un tel feu qu'une personne qui se serait trouvée, en\ncet instant, derrière la porte, sans rien voir, aurait pu croire qu'une scène\nd'amour se déroulait entre de jeunes amants. Certes, il était extraordinaire\npour son âge, le papa Miette, et les penseurs qui prétendent que le cœur ne\nvieillit pas, auraient eu mille fois raison ce jour-là.\n    Pourtant, Mademoiselle Julie ne se laissa pas éblouir par le feu de ce\nbrasier. Elle eut le temps de se resaisir et de rentrer en possession d'elle-\nmême. Et, comme il devenait de plus en plus entreprenant et que déjà il\ns'approchait furieusement d'elle, elle étendit la main d'un geste digne.\n    \" Je croyais, dit-elle, m'être expliquée clairement tout à l'heure. Il faut donc\nque je vous prie, une fois encore, de cesser vos assiduités, sans quoi je me\nverrai forcée de ne plus vous recevoir chez moi. \"\n    C'était alors que Monsieur Miette, se confondant en excuses, avait opéré\nsa retraite — mais sans perdre aucun espoir de réussite pour l'avenir — et\nqu'il était venu se jeter dans le sein maternel de Madame Vassy, où il avait\n longuement exhalé ses plaintes. Assis près d'elle, il gémissait ainsi qu'un\n amoureux blessé, il larmoyait, il étalait sa douleur, il disait toute la violence\n de sa passion, tout l'irrésistible attrait de Mademoiselle Julie !\n    Et ces choses surprenantes se passaient la veille de la Chandeleur.\n    Le lendemain, comme on l'a vu, Madame Vassy guettait la cruelle beauté\n au sortir de la messe et l'emmenait chez elle.\n    Elle y arriva, la pauvre, avec des effarements de bête traquée. L'explica­\n tion qu'elle prévoyait ne se fit pas attendre. Madame Vassy parla d'une voix\n sévère.\n    « Vraiment, ma pauvre amie, vous n'êtes pas raisonnable. Je croyais cepen­\n dant vous avoir prouvé combien ce mariage serait avantageux pour vous; et\n l'abbé Chantematin aussi a employé toute son éloquence à vous convaincre.\n Et voilà le compte que vous tenez de ses avis et de mes conseils ! Vous nous\n  opposez je ne sais quelles raisons de sentiment et l'on dirait que vous vous\n  obstinez à ne pas saisir le véritable sens de la question ? Vous savez cepen­\n dant combien est vif l'intérêt que je vous porte et que, si je me suis occupée\n de cette affaire, c'est en vuee de votre plus grand bien et afin de vous rendre\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3536, "texte": "602                               DURENDAL\n\n\n\n une situation à laquelle votre é lucation et vos mérites vous donnent droit.\n Monsieur Miette est parfait sous tous les rapports. Il ne demande qu'à vous:\n rendre heureuse et à vous faire jouir de son immense fortune. Voyons, vous n'avez\n pas le vent qui vente et vous fermez la porte à un galant homme, qui vous\n apporte ses richesses et son nom! La fatalité a voulu que vos parents mourus­\n sent dans la misère : ils ne vous ont laissé, à vous et à votre frère, que juste\n de quoi ne pas mourir de faim; aujourd'hui, la Providence met sur votre chemin\n un archi-millionnaire, qui se propose de vous épouser et vous le repoussez !\n Vraiment, c'est bien mal reconnaître les soins de vos amis et je m'étonne\n qu'une femme, intelligente comme vous, n'ait pas, au contraire, aperçu du\n premier coup les avantages de la situation.\n    Donner quelque attention à l'âge de Monsieur Miette ou aux qu'en dira-t-on\n d'une société jalouse et médisante, ce ne serait point une preuve d'esprit et je\n sais bien que ce n'est pas là ce qui vous arrête.\n    — Non, Madame, répondit Mademoiselle Julie, ce n'est pas là ce qui m'ar­\n rête. D'autant mieux que l'âge de Monsieur Miette ne l'a point affaibli et que\n la vigueur de son tempérament me donnerait plutôt à croire que jamais je ne\nserai assez jeune pour lui. Quant à la société, elle ne m'épargne pas dans la\n pauvreté, ses vilains propos ne m'émotionneraient d'aucune façon ; d'ailleurs,\n il est probable que si je devenais riche, je verrais promptement tout le monde\nà mes pieds. Non, ce n'est ni l'un, ni l'autre de ces motifs qui m'ont poussée\n à refuser l'intervention matrimoniale et pécuniaire de Monsieur Miette. L'af­\nfection que vous m'avez toujours témoignée vous l'avait inspirée et je me lais­\nserais volontiers marier par vous, si bonne et si bienveillante, si je n'avais des\nraisons personnelles pour décliner ces offres alléchantes. Non vraiment, à\ncinquante ans, je ne puis bouleverser ma vie de fond en comble; c'est le refrain\nque je me répète à moi-même depuis le jour où vous m'avez parlé de Monsieur\n Miette. Et c'est toujours là qu'il faut revenir. Mon Dieu! je ne demande pas\nà troquer ma misère contre un luxe qui m'est tout à fait étranger. J'y suis\nhabituée à cette gêne qui nous enserre de ses maigres bras, Jojo et moi.\n Nous sommes ses familiers et comme ses enfants de prédilection ; elle a pour\nnous des attentions; jamais elle ne nous tiraille, jamais elle n'arrive à nous\nl'air menaçant; nous nous sommes blottis dans son giron, qui n'est pas large,\nmais où nous ayons quand même trouvé une place à l'abri des terribles effare­\n ments et du désespoir. Voyez-vous, Madame, à côté l'un de l'autre, nous nous\nréchauffons et nous nous réconfortons. Jamais je n'ai entendu mon Jojo se\nplaindre, jamais à nous deux nous ne découvrons les tristesses des longues\njournées monotones. Ah! je ne dis pas qu'au commencement l'apprentissage\nn'a pas été dur; souvent dans les yeux l'un de l'autre nous avons surpris des\nlarmes. Mais maintenant nous sommes heureux; nous nous aimons; nous\npossédons le plus grand trésor de la terre, puisque nous avons des amis\ncomme vous et Monsieur Chantematin. Et s'il fallait quitter tout cela, ne plus\nvoir la petite maison blanche, où tout nous est familier, s'il fallait surtout nous\nséparer, ni l'un ni l'autre nous n'en aurions la force et le baiser des adieux\nnous réunirait dans un même embrassement pour toujours.\n  — Mon enfant, interrompit Madame Vassy avec un tremblement dans la\n"}, {"page_pdf": 710, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3367, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   603\n\n\nvoix, votre imagination vous égare ! Vous redoutez une séparation que Mon­\nsieur Miette lui-même n'admettrait pas. Je suis bien sûre qu'il accueillerait\nJojo chez lui toutes les fois que votre frère désirerait vous y retrouver.\n    — Admettons cela, Madame, reprit Julie, admettons même que j'obtienne\nde revenir souvent en ce pays, où je laisserais la meilleure partie de mon âme.\nQae seraient ces avantages en face du terrible inconnu qui m'attendrait?\nPourrais-je abandonner sans appréhension la retraite obscure de ma maison­\nnette et le calme de mon jardin villageois? Et sais-je vraiment ce qui m'attend\nde l'autre côté du mariage, même avec un homme excellent comme est Mon­\nsieur Miette ? Pensez donc qu'à cinquante ans passés l'on se prépare à finir ses\njours de la façon que Dieu vous a marqué et que ce serait tenter la Providence\n— cette Providence que vous mettiez en avant tout à l'heure — si l'on s'écartait\nde la voie visiblement tracée pour courir les hasards de la vie sur la grand'-\nroute, où l'on se presse en foule. Tenez, je racontais l'autre jour à Monsieur\nChantematin que j'avais fait, dans ma jeunesse, une expérience amère et\nqu'ayant aimé, de toute mon âme, un jeune homme, je n'en avais eu que des\ndéboires et des désillusions. Qui sait si ce n'est point un avertissement pour\nmoi de ne pas me lancer dans l'aventure du mariage? Je ne suis pas supersti­\ntieuse, mais pourtant je n'irais pas, sans crainte, mettre ma main dans celle de\nMonsieur Miette. D'autant que cet amour malheureux m'a causé des chagrins\nbrûlants et que le souvenir en est toujours là, dans mon cœur, qui n'appar­\ntiendra plus à personne, puisque celui qui l'occupait tout entier jadis, n'en a\n point accepté l'abandon loyal ».\n    A peine achevait-elle cette phrase qu'une portière se soulevait dans l'angle\ndu salon et que Monsieur Miette se précipitait dans la pièce.\n    « Ah! ne dites pas cela, Mademoiselle, s'écria-t-il, ne dites pas que votre\ncœur n'appartiendra plus à personne si vous ne voulez pas causer mon déses­\n poir! »\n    Le premier mouvement de Julie, à cette entrée impétueuse, fut l'in­\n dignation.\n    « Comment! Monsieur, c'est un guet-apens! »\n    Puis, promptement, les nerfs se détendirent, sous une impression physique\n indéfinissable, et l'indignation fit place à un rire, qui éclata en fusées. D'ail­\n leurs, Monsieur Miette surgissait si drôlement qu'il était impossible de\n résister plus longtemps à la gaîté. Le visage en feu, les cheveux épars, les\n bras tremblants et le corps à peine soutenu sur des jambes qui flageollaient,\n il produisait l'effet d'un diable qui sort d'une boîte. Vraiment, l'amour ne\n l'embellissait pas.\n     Rendu à son naturel par une passion, qui exerçait surtout ses ravages dans\n  son être physique, il apparaissait bien en ce moment-là comme un bourgeois\n  arraché à son commerce par un bouleversement de ses sens. Il avait oublié\n  sa dignité compassée; il ne lui restait plus qu'une sorte d'exaltation roma­\n  nesque très comique, laquelle se manifeste assez volontiers chez les gens de\n  sa condition, pris au dépourvu par une violente émotion qu'ils ne sont pas\n  maîtres de dominer. La joie ou la douleur leur donne vite des attitudes théâ­\n  trales et leur inspire promptement des apostrophes lyriques. Ce sont ces\n"}, {"page_pdf": 711, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3241, "texte": "604                               DURENDAL\n\n\ngens-là que l'on voit aux enterrements pleurer, un mouchoir sur le nez, avec\ndes soubresauts plaintifs — ou se perdre en larmoyantes cantilènes aux\nmariages de leurs amis. Ils sont sincères, mais avec des gestes pompeux et\ndes phrases splendidement parées.\n    Tout entier à sa passion, Monsieur Miette chercha des mots pour la\ndépeindre, et ce fut en termes brûlants qu'il adjura Mademoiselle Julie d'avoir\npitié de lui.\n    « Je n'ai point fermé l'œil cette nuit, gémit-il. Après votre refus d'hier, le\nmarasme s'est emparé de moi et j'ai décidé que je ne vivrais point sans vous.\nOui, dussent mes cheveux blancs m'avertir cent fois que la saison des amours\nest passée, je prouverai à tous que jamais, au contraire, les amours n'ont été\nplus fêtées ! Ah ! je sais, je vous parais grotesque en mon rôle de jeune\npremier. Eh! riez de moi, Mademoiselle ! Mais, pour Dieu, laissez-moi vous\ndémontrer qu'à quinze ans mon cœur ne bondissait pas plus allègrement dans\nma poitrine et que votre vue a suffi pour faire circuler en mes veines un sang\njeune et généreux. N'ai-je pas employé quarante ans de ma vie à apprendre\nce qu'est l'amour, à en sentir la poésie, à en étudier les effets dans mon âme;\net l'amour que je vous offre aujourd'hui, n'est-il pas la quintessence même de\ncette étude, un amour dégagé de tout ce qu'il y a de terrestre, un amour qui\ngerme en moi depuis de longues années et qui trouve enfin où s'épanouir\navec ivresse?\n    — Ah! bien, si Madame Miette vous entendait! lança ironiquement Made­\nmoiselle Julie.\n    — Madame Miette, reprit l'autre, était une sainte femme qui n'a jamais\nsoupçonné l'amour. Et, d'ailleurs, voilà trois ans qu'elle est morte. Dieu ait\n son âme !\n    — Je comprends vos regrets, riposta Mademoiselle Julie. Mais si vous êtes\n si jeune que cela, je renonce encore bien plus à devenir votre femme : il fau­\n drait que j'aie, pour vous, vingt ans de moins. Du reste, vous trouverez faci­\n lement minois plus frais à qui parler; il ne manque pas de jeunes beautés\n qui répondront, quand vous voudrez, à vos ardeurs. Pour moi, je suis\n marquée par l'âge inexorable, et vous ne m'avez, sans doute, pas examinée\n de près, sans quoi vous auriez reconnu que je suis une vieille femme.\n     — Une vieille femme! protesta Monsieur Miette. Ah! Mademoiselle, je\n n'ai jamais rencontré nulle part plus adorable visage que le vôtre, et c'est\n bien, avec votre grâce et avec votre esprit, ce qui m'a séduit le plus en vous.\n S'il m'était permis de détailler tous vos traits, j'en dirais des merveilles, sans\n m'arrêter jamais ! S'il m'était permis surtout de célébrer ces yeux par les­\n quels votre âme a pénétré la mienne, je deviendrais poète et je chanterais\n sur la lyre un hymne à la beauté! Ces yeux qui damneraient un saint et dont\n la langueur énamourante m'a rendu fou! »\n     Mademoiselle Julie avait beau s'amuser des expansions amoureuses de\n Monsieur Miette, elle fut tout de même flattée d'entendre ainsi célébrer ses\n attraits. Une femme, quel que soit son âge, n'est jamais indifférente aux com­\n pliments. A part elle, elle admira la verdeur de cette imagination, que les\n ans n'obscurcissaient en aucune façon, et la faconde ingénieuse qui s'épan-\n"}, {"page_pdf": 712, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3131, "texte": "                             UNE BELLE AME                                  605\n\n\ndait en termes choisis et poétiques. Ce n'est pas qu'en cet instant elle\ns'accoutumât à l'idée que Monsieur Miette pourrait bien un jour devenir son\nmari.\n   Car toujours se dressait le problème qu'elle ne parvenait pas à résoudre.\nLa terrible alternative de la misère ou de la richesse, ne laissait pas de la\ntenir en haleine. Resterait-elle volontairement pauvre, ou bien consentirait-\nelle à abdiquer sa liberté, à épouser le vieux Miette, afin de pouvoir répandre\nd'abondantes aumônes? A de certains moments, il lui semblait que tous les\nmisérables du pays la sollicitaient de s'unir à ce millionnaire.\n    « Epousez-le, Mademoiselle. Nous avons des femmes qui peinent durement\npendant des mois entiers, avant de mettre de côté les quelques sous qui-nous\naident à vivre ; nous avons des enfants qui s'en vont en guenilles par les rues,\net nous-mêmes nous menons une vie d'enfer pour attraper de maigres\npaiements, bienheureux encore quand le travail ne chôme pas! Vous nous\naiderez à faire face aux échéances qui n'attendent point ; à vêtir nos petits, à\nsoigner nos malades F »\n    Mademoiselle Julie se demandait si Dieu ne l'appelait pas à terminer ses\njours dans les pratiques de la charité. Elle était vraiment émue.\n    Madame Vassy remarqua le travail intérieur qui s'opérait en elle. Mais sa\n perspicacité n'alla pas jusqu'à démêler la part de la satisfaction personnelle,\n qui pourtant était faible. Madame Vassy jugea, au contraire, que les compli­\n ments de Monsieur Miette, avaient enchanté l'âme de Julie et que celle-ci se\nplaisait à ce qu'on reconnût encore de la fraîcheur à son visage, et de l'éclat\n à ses yeux.\n    Elle pensa que le silence de sa protégée signifiait un acquiescement secret\naux propositions de mariage; que c'était là le premier travail de l'amour et\nqu'il serait peut-être convenable de les laisser tous deux en tête à tête. Elle\nramassa donc sur un guéridon son livre de messe et ses gants, qu'elle avait\n déposés en entrant et fit quelques pas vers la porte. Mais, à ce moment,\n Mademoiselle Julie lui lança un tel regard de détresse que la bonne dame\n comprit qu'il n'était pas encore temps de l'abandonner à l'étonnant vieillard.\n    « Elle s'y fera petit à petit, pensa-t-elle. »\n    Et, au lieu de gagner la porte, avec un tact et un à-propos merveilleux, elle\n se dirigea vers la cheminée et tira le cordon de la sonnette.\n    Un valet de chambre apparut au signal, portant, sur un plateau, le thé qui\n chantait dans la théière et des petits pains beurrés, étages sur une assiette.\n    Et tous les trois, en proie à des pensées ou à des émotions diverses,\n s'assirent bientôt autour d'une table légère, où ils ne tardèrent pas à causer,\n ainsi que des gens qui ont traité les préliminaires les plus délicats d'une\n grave question.\n\n                                       IX\n\n   Monsieur Saint-Martin Ledard, quand on venait le voir, recevait ses visi­\nteurs dans un somptueux cabinet de travail, encombré d'objets d'art.\n  C'était là que, grâce à sa réputation usurpée, il débattait, en compagnie des\n"}, {"page_pdf": 713, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3269, "texte": "606                               DURENDAL\n\n\nmembres du clergé, les affaires religieuses du département. On le consultait\nchaque jour sur les difficultés soulevées par l'administration, sur les conflits\nqui s'élevaient entre les congrégations et la préfecture, sur les fondations\npieuses, sur les œuvres à soutenir. Il fallait nécessairement passer par ses\nmains pour mener à bien quelque entreprise. Tout le monde avait foi dans\nson talent, cependant imaginaire; tout le monde croyait à ses paroles comme\nà l'Évangile; tout le monde exaltait, à l'envi, sa science, son éloquence, ses\nconvictions. Il avait véritablement ébloui ses fidèles par une insondable\nfatuité, qui lui tenait lieu de tout et il se carrait dans sa renommée, comme\ndans un trône aux pieds duquel les dévotes gens, qu'il mystifiait, venaient se\nprosterner avec des gestes d'adoration. Et pourtant, si l'on avait gratté le per­\nsonnage, quelle couche d'hypocrisie, on aurait mise au jour !\n   Presque tous les prêtres du diocèse connaissaient le cabinet de travail de\nMonsieur Saint-Martin Ledard, pour y avoir exposé souvent leurs doléances.\nMonsieur l'abbé Chantematin faisait, avec quelques autres, exception à la\nrègle. L'excellent curé se méfiait à juste titre. Il estimait que la vraie vertu et\nle; vrai mérite ne s'habillent pas de vêtements aussi voyants, qu'on les\ndécouvre d'eux-mêmes, sans qu'il soit besoin à leur possesseur d'en aveugler\nle public. Et il déplorait que les destinées de toute une région fussent confiées\nà ce faquin, doublé d'un tartufe.\n   Sur la fin de l'après-midi, comme Monsieur Saint-Martin Ledard n'avait\nreçu personne, il se disposait à sortir, lorsque Monsieur Poulain de Miram­\nbeau se fit annoncer.\n   L'archéologue n'entrait pas dans les idées de l'orateur, mais il fréquentait\nassidûment chez lui parce qu'il y admirait de belles choses et qu'en sa\ncompagnie il pouvait discourir sur des sujets qui leur étaient chers à tous\ndeux.\n   Précisément ce jour-là, il venait lui confier une découverte nouvelle.\nA quelques lieues de Pouligny, il avait mis au jour un monument celtique du\nplus haut intérêt, monument qu'il avait mesuré et photographié et dont il\napportait des descriptions détaillées, dans une vaste serviette de cuir\nvert.\n   Quand Monsieur Poulain de Mirambeau se mettait à être ennuyeux il ne\nl'état pas à moitié. Aussi, malgré son goût pour les antiquités, Monsieur\nSaint-Martin Ledard aurait vivement désiré que le vieux savant fût un peu\nmoins prodigue de science et de confidences.\n   Il l'écoutait, sans l'entendre, les yeux perdus sur quelque tableau et cares­\nsant toujours sa belle barbe fauve. Quand le tableau ne l'arrêtait plus, il comp­\ntait les médaillons d\"un petit meuble Henri II placé à sa droite, et, les médail­\nlons une fois comptés, il procédait au dénombrement des losanges de son\ntapis de Perse. Par habitude et bien qu'il n'y tût pas de dames, il balançait\nson pied, finement pris dans de souples bottines.\n   L'autre allait son train et discutait, à perte d'haleine, avec d'hypothétiques\ncontradicteurs. Déjà il avait narré l'indicible joie qui s'empara de son être,\nlorsqu'il constata que le bloc, enfoui sous une mince couche d'humus, était\nun monolithe, une sorte de « men-hir » de l'époque celtique. Puis il s'était\n"}, {"page_pdf": 714, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3124, "texte": "                                UNE BELLE AME                                    607\n\n\nattardé sur la vénération dont les habitants avait entouré jadis cette pierre\nbrute et sur les légendes qui couraient à son sujet. On racontait que c'était\nun être surnaturel qui l'avait apportée là. Une fée de Lorraine la serrait entre\nses bras, dans le dessein de s'en servir pour escalader un moulin et soustraire\nla farine. Mais au. moment où elle commençait son opération, un coq se mit\nà chanter et le charme se rompit. Alors la lourde pierre glissa et se ficha en\nterre assez profondément.\n   Maintenant Monsieur Poulain de Mirambeau en venait à la description\nmême du monument et à ses origines. I1 étalait, sous les yeux de son audi­\nteur, des planches et des reproductions.\n   « Ce monolithe, disait-il, offre ceci de particulier, qu'il porte sur une de\nses faces une inscription, qui date évidemment de l'occupation des Gaules\npar les Romains. Cette inscription n'est pas sans présenter de grosses diffi­\ncultés, quant à son sens, ainsi que vous pouvez vous en convaincre en con­\nsultant ce décalque que j'ai établi d'après un agrandissement photogra­\nphique. »\n   Et il montrait une feuille qui portait, en grandes capitales, ces deux\nlignes incompréhensibles :\n\n                                  VIROMARVS\n\n                                       ISTATILIF\n\n   « J'ai, continua l'intrépride Poulain, présenté ces caractères à mes\ncollègues de la société d'archéologie. Mais ils ont montré, dans l'jnterpréla-\ntion de ce texte des divergences d'opinions telles qu'il est impossible d'en tirer\naucune conclusion. C'est ainsi que Monsieur Baudruche voit là une inscrip­\ntion votive en l'honneur de Jupiter, sans justifier d'ailleurs bien clairement\nson allégation; que Monsieur Coqueverte soutient que cette inscription est\nrelative à un condamné qui fut exécuté sur les lieux; et que Monsieur Com­\nbatant affirme que cette énorme pierre marquait la limite du pays des Leuci.\nCes Messieurs, avec leur habituelle précipitation, à examiner les choses,\nn'oat rien fait qu'émettre des fantaisies, dont ils sont d'ailleurs coutumiers,\net qui leur ont valu l'honneur de siéger au sein de notre société.\n   « Quant à Monsieur Gruyéreville, qui semble plus réfléchi que ses\ncollègues, il incline à croire que nous sommes en présence d'une inscription\ntumulaire et voici la version, d'ailleurs ingénieuse qu'il en donne : il sépare\nainsi les majuscules de la phrase lapidaire : VIROMARVS. I. S T A T I L I . F.\nEt il lit : Viromarus, Julii Statili filius. La cavité que j'ai découverte non loin du\nmonolithe lui paraît être un hypogée celtique, ou souterrain creusé dans la\nmasse de la montagne, dans lequel on aurait déposé le corps d'un grand\nseigneur, celui de Viromar, fils de Julius Statilius. Mais vous sentez bien\ntout ce qui ces interprétations ont de superficiel. Elles peuvent satisfaire des\nesprits légers, comme sont ceux de ces Messieurs; mais le chercheur avisé\nles doit rejeter loin de lui, en tant que folles et illusoires. Sans me flatter, je\ncrois avoir trouvé le mot de l'énigme et la solution que personne ne contre-\n"}, {"page_pdf": 715, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2954, "texte": "608                              DURENDAL\n\n\ndira. L'inscription se ponctue donc de la sorte : VIROMARVS. I. STAT.\nI. L. I. F. et se traduit : Viromarus isto statuit in loco initium fontis, ce qui\nsignifie que Viromar a placé ce bloc à la tête d'un aqueduc. Et, en effet, la\ncavité que Monsieur Gruyéreville a prise pour un hypogée n'est autre que\ncette tête d'aqueduc, dont il existe des restes importants. Si l'on veut bien\nconsidérer... »\n   Monsieur Saint-Martin Ledard devenait fébrile et croisait alternativement\nsa jambe droite et sa jambe gauche, l'une sur l'autre, afin de se tenir éveillé.\n   « Mon Dieu! est-il assommant, se disait-il, avec son Gruyéreville et son\nViromar! Il aurait bien dû rester avec eux dans son aqueduc. » Et il allait\nfinalement s'assoupir, lorsque tout à coup, tel un coup de vent, la belle\ncomtesse du Bois d'Eclaron s'abattit dans le cabinet de travail, au milieu\nd'un frou-frou de soie et d'un tourbillon de dentelles. L'air hagard, le chapeau\nen bataille, elle entra comme si elle était en proie à une violente agitation;\net Monsieur Saint-Martin Ledard fut surpris de cette attitude.\n   « Tiens ! Monsieur de Mirambeau, vous êtes là?» dit-elle à l'archéologue,\nqui s'était levé et qui, dans ce mouvement, avait fait choir ses paperasses et\nsa serviette de cuir vert.\n   — Oui, Madame, fit-il; j'entretenais notre ami d'un monument celtique\nextrêmement curieux, qui, pour moi, a marqué jadis l'emplacement d'un\naqueduc.\n   — Oh! ce doit être bien intéressant ! remarqua la belle comtesse avec une\nmoue de profond ennui.\n   — C'est palpitant, affirma Monsieur Saint-Martin ; surtout lorsqu'on\nconnaît Viromar. Vous ne connaissez pas Viromar?\n   — Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-elle.\n   — Il vous l'expliquera, répondit l'orateur, mais il faut des plans et des\nphotographies.\n   — Vous avez la photographie de Viromar ?\n   — Non, Madame, dit le savant profondément choqué. Viromar était un\nseigneur gallo-romain qui vivait au IIe siècle. Mais pour peu que vous soyez\ncurieuse d'antiquité, je vous soumettrai la découverte que je viens de faire et\nqui intéresse notre département. Il me suffira de reprendre les expli­\ncations que je donnais tout à l'heure à Monsieur Saint-Martin Ledard. »\n   Ce disant, Monsieur Poulain se baissa pour ramasser à terre ses planches\néparses.\n   Profitant d'un moment où il disparut sous la table :\n   « Renvoyez-le, chuchota prestement Madame du Bois à l'oreille de Mon­\nsieur Saint-Martin, j'ai quelque chose à vous dire.\n   — Comment faire? demanda l'autre. Il est odieux; il ne s'en ira pas.\n   — Attendez, reprit-elle, j'ai mon idée. »\n   Et tout haut, afin d'être bien entendu du terrible fâcheux.\n   « Monsieur l'abbé Chantematin, annonça-t-elle, sortant enfin de sa réserve,\nse propose de venir vous voir dans un instant. Je l'ai rencontré tout à l'heure\net il m'a fait part de cette intention. »\n   Monsieur Poulain de Mirambeau qui, à cette minute même, se trouvait à\n"}, {"page_pdf": 716, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3303, "texte": "          I                   UNE BELLE AME                                609\n\n\nquatre pattes devant sa serviette de cuir vert, dans laquelle il entassait les\nfeuillets répandus sur le tapis, dressa l'oreille et fut en un instant sur ses\npieds. Madame du Bois avait touché juste : en sa qualité de farouche anti­\nclérical, le vieil archéologue évitait de se rencontrer avec quelque membre\ndu clergé. Ses amis prétendaient même que, lorsqu'il lui arrivait de croiser\nun prêtre sur la route, il plongeait la main dans sa poche pour y toucher son\ntrousseau de clefs, afin de conjurer, par le contact du fer, le sinistre présage.\nL'idée de se trouver en face de Monsieur Chantematin lui donna dans le dos\nun frisson : il eut une façon de rentrer sa tête dans les épaules, qui rappelait\nle geste du lièvre qui couche ses oreilles le long de son échine lorsqu'il va\nprendre la fuite devant les chiens.\n    « Je m'aperçois, dit-il en feuilletant ses notes, qu'il me manque un docu­\nment dont l'utilité me serait très grande pour l'explication que je compte\ndonner à Madame du Bois. Aussi, Madame, ajouta-t-il, je vous demanderai\nla permission de remettre cela à un autre jour.\n    — Comment donc ! Monsieur, riposta-t-elle, prenez votre temps et surtout\nentourez-vous de tous les documents, car je meurs d'envie de connaître Viro­\n mar et son aqueduc. »\n    Le savant exécuta un plongeon, en maintenant sur son cœur la serviette de\n cuir vert bourrée de papiers et pirouetta sur ses talons.\n    Quand il fut loin, Madame du Bois tendit à Monsieur Saint-Martin Ledard\n ses deux mains.\n    \" Ah! mon cher Léon, s'écria-t-elle, je croyais qu'il ne partirait plus!\n Enfin, nous voilà seuls. La visite de l'abbé Chantematin est une invention\n toute pure. Nous pouvons causer à notre aise.\n    — Qu'avez-vous donc, ma tendre amie? demanda le bellâtre en faisant\n asseoir auprès de lui sa visiteuse; vous semblez émue.\n    — Oui. Figurez-vous, il m'est venu une idée ce matin au sujet d'une per­\n sonne qui nous touche de près, et j'avais hâte de vous la communiquer. Mais\n maintenant, c'est singulier, je n'ose...\n    — Pourquoi ne pas oser? demanda Monsieur Saint-Martin Ledard. »\n    La belle comtesse ne répondit pas, mais inclina coquettement la tête sur\n son épaule, en jouant avec le manche de son ombrelle qu'elle tenait d'une\n main. Son interlocuteur la couvait des yeux et semblait interroger ce visage,\n  naguère encore si régulier et si plein d'éclat. Certes, elle avait été une\n superbe femme, en même temps que Monsieur Saint-Martin Ledard était un\n  homme superbe; et, maintenant encore, l'un et l'autre conservait des traces\n  indubitables de leur brillant passé. A les voir ainsi se sourire et se toucher\n  presque, l'on ne pouvait guère douter que leurs relations n'eussent été fort\n  intimes autrefois. Et surtout, lorsque l'on connaissait Monsieur le comte du\n  Bois d'Eclaron et que l'on avait constaté sa parfaite nullité en toutes choses,\n  on se disait que le personnage avait été taillé pour remplir son rôle et pour\n  rendre des points à George Dandin.\n     Mais qui donc, dans le public, aurait soupçonné cette galanterie? Qui donc\n  aurait flairé la conduite criminelle de la comtesse? N'était-elle point une\n  pieuse et digne femme, fort assidue aux offices, fort lancée dans les bonnes\n"}, {"page_pdf": 717, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2989, "texte": " 610                                DURENDAL\n\n\n œuvres, fort appliquée, malgré les réceptions et les fêtes, à remplir ses devoirs\n et même à multiplier ses dévotions? Et lui ? Qui donc se serait permis de tou­\n cher à sa réputation ? Un homme toujours prêt à défendre la cause de la reli­\n gion, un intègre interprète de la politique romaine, un combattant perpétuel­\n lement sur la brèche pour y déployer le drapeau de l'Eglise.\n    Bien audacieux, qui fut venu troubler la clarté dont se nimbait le front de\n ce maître papelard !\n    Et pourtant, il avait, durant vingt-cinq ans de sa vie, et tandis que partout\n il se répandait en déclamations pieuses, pratiqué l'adultère et vécu, comme\n on disait jadis, en libertin.\n\n                  L'amour qui nous attache aux beautés éternelles\n                  N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles...\n\n     « Si j'ai fait un rêve insensé, susurra la comtesse, je compte que vous ne\n  me ménagerez pas les observations ; car j'ai foi en votre amitié. Voici ce dont\n il s'agit. Annabelle, ma fille — notre fille, rectifia-t-elle en roulant un œil\n  attendri — va être en âge de se marier et je cherche pour elle un parti\n  brillant.\n     — Jusqu'ici, interrompit Monsieur Saint-Martin, votre rêve n'a rien que\n de très naturel. C'est aussi le mien, car vous savez combien je chéris cette\n belle enfant.\n    — Oui, mon ami, elle est notre orgueil à tous deux. Et quand je parle d'un\n parti brillant, j'entends par là, un homme qui lui apporte une fortune considé­\n rable, et non pas un gentillâtre quelconque, aussi vide d'esprit que d'argent.\n C'est pourquoi j'ai toujours vu d'un très mauvais œil les assiduités de Mon­\n sieur de Larquebuse auprès d'elle. Un sot, qui n'a pas le sou, n'est pas le fait\n d'Annabelle.\n    — Absolument, reprit l'autre. Je l'ai souvent entreprise à ce sujet, car elle\n me semblait entichée de cet imbécile. Mais, à tout prendre, ce flirtage\n ne tire pas à conséquence. Elle est assez raisonnable pour comprendre qu'elle\n n'aurait aucun avantage à une semblable union et qu'en outre, la douairière\n devient d'une extravagance \"telle qu'il serait malséant d'en faire sa belle-\n mère.\n    — Comme vous le dites admirablement, fit Madame du Bois, elle est rai­\nsonnable et je compte sur sa raison pour lui faire mener à bien l'entreprise\ndont il s'agit — si toutefois vous n'y voyez point d'inconvénient. Car, en votre\nqualité de père, je tiens à vous consulter avant toutes choses. Vous êtes bien\nd'avis, n'est-ce pas, que l'argent est ce que nous devons rechercher en premier\nlieu pour elle ?\n    — Comment donc ! s'exclama l'orateur,\"mais l'argent est le plus estimable\nbienfait du ciel ! Sans argent quelle figure tiendrez-vous dans le monde ? Et\nne voyez-vous pas que l'on n'a plus de considération aujourd'hui que pour les\ngens qui ont de l'argent? Ah! l'argent, ma chère, aplanit tous les obstacles et\nfait tout courber devant lui : il est la seule puissance qui soit encore debout à\nl'heure actuelle.\n"}, {"page_pdf": 718, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3141, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  611\n\n\n    — A merveille, mon cher, vous abondez dans mon sens et je n'ai pas besoin\nde rien ajouter à ce que vous venez de dire si excellemment. Vous con­\nviendrez aussi qu'une grande fortune a de quoi faire passer sur une mésal­\nliance ?\n    — J'irai plus loin, surenchérit Monsieur Saint-Martin Ledard; et j'affir­\nmerai sans crainte qu'elle est la seule excuse à des unions disproportionnées\nau point de vue social. Je n'admets pas qu'une fille bien née s'éprenne de\nMonsieur Tartempion s'il ne possède, par devers lui, de bonnes rentes et de\nsolides capitaux. Monsieur Tartempion peut être « bien de sa personne »,\ncomme on dit; mais il ne sera jamais que Monsieur Tartempion, s'il n'a pas\nd'argent. Au contraire, l'argent lui créera une situation qu'il ne conquerrait\njamais, à notre époque, par ses mérites et par ses talents. L'argent le\nplacera au pinacle de la société et lui décernera tous les éloges et toutes les\nadmirations.\n    — Voilà qui est parler ! cria la comtesse avec joie. Il ne me reste plus, mon\ncher, qu'à examiner un troisième point : celui de l'âge du fiancé; il n'est plus\njeune, à la vérité, mais ce serait folie d'attacher à cet inconvénient plus d'im­\nportance qu'il ne convient. Annabelle n'y regardera pas à épouser un homme\nen cheveux blancs, lorsqu'on lui aura démontré que ce vieillard serre dans son\ncoffre-fort tout ce qu'il faut pour être heureux ici-bas.\n    — C'est évident, ma chère amie, répondit Monsieur Saint-Martin Qui\n veut la fin veut les moyens. Et, d'ailleurs, votre prétendant est-il si âgé que\n cela?\n    — Mon Dieu! il n'est plus de la première jeunesse!\n    — Raison de plus pour qu'on l'épouse, fit l'autre. Il n'embarrassera pas\n longtemps sa femme et, s'il est aussi riche que vous le dites, on lui trouvera\n vite un jeune remplaçant.\n    — Et puis, voyons ! observa la comtesse, le rôle d'une jolie femme auprès\n d'un vieux mari est-il si difficile à tenir?\n    — Nous en savons quelque chose, murmura Monsieur Saint-Martin, en\n prenant les deux mains de Madame du Bois. Puisqu'il y a beaucoup de for­\n tune, cela sauvera toutes les apparences et empêchera le monde de crier au\n scandale. Et maintenant faites-moi connaître le nom de cet heureux\n époux. »\n     La comtesse redressa la tête, regarda bien en face son beau Léon et, dans\n un sourire ineffable :\n     « C'est Monsieur Alexandre Miette, dit-elle. »\n     A cette révélation, Monsieur Saint-Martin Ledard eut un accès de gaîté\n folle et se renversa dans son fauteuil, pour rire plus à son aise. Il savourait\n largement l'ingéniosité surprenante de la comtesse. Et le bon tour que l'on\n  allait jouer à Mademoiselle Julie, en lui subtilisant son amoureux, fut ce qui\n frappa tout d'abord, avec délices, son esprit. Les diatribes de l'autre soir\n s'évanouissaient dans un lointain perdu, pour ne laisser subsister que l'excel­\n  lente aubaine, qui permettrait de narguer Madame Vassy et de dépiter les\n  Latour, déjà alléchés, sans doute, par l'appât des millions.\n     « J'admire, fit-il, avec quelle intelligence vous tirez parti des événements\n"}, {"page_pdf": 719, "page_imprimee": 612, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3379, "texte": "  6l2                               DURENDAL\n\n\n   et je suis le premier à approuver ce projet, qui me comble véritablement de\n  joie. Mais ne craignez-vous pas que Monsieur Miette ne se soit déjà engagé\n  très avant dans sa maudite affaire de mariage ?\n     — Non, répondit la femme. Imaginez-vous que Julie repousse ses avances\n  par pruderie : elle fait la bête! C'est du moins ce que m'ont appris les per­\n  sonnes fidèles chargées de me renseigner. Mais quand Monsieur Miette se\n  serait engagé, ne croyez-vous pas qu'il serait vraiment piquant de l'amener à\n  rendre sa parole ? Je me flatte d'y parvenir, d'autant mieux qu'il est tout à\n  fait enflammé pour le beau sexe et que, lorsqu'on lui aura montré Annabelle,\n  fraîche, jolie et bien tournée, il ne voudra plus entendre parler de l'autre, qui\n  n'a plus que de méchants restes à lui offrir. J'avoue que la perspective de\n  berner Julie ne me déplaît pas. Mais cependant, des pensées plus élevées\n  m'incitent à tenter cette entreprise. Il est évident que l'immense fortune de cet\n  excellent homme ferait très piteuse mine entre les mains de cette pauvresse.\n  Lui faut-il autre chose qu'un verre d'eau et un croûton de pain, à partager\n  avec son frère ?\n     Tandis qu'Annabelle ne se plaira jamais que dans le luxe et dans les fêtes,\n et que l'argent de Monsieur Miette lui est indispensable pour satisfaire ses\n goûts. D'ailleurs Julie, niaise comme elle est, serait fort incapable de tenir\n un état magnifique et de faire honneur à son mari, tant par ses toilettes\n somptueuses que par un train de maison à la hauteur de sa situation pécu­\n niaire. Et, par contre, je vois si bien ma petite Annabelle maniant l'or à pleines\n mains, l'employant à ces fastueuses inutilités qui sont la marque de la\n richesse incalculable, le jetant même, au besoin, par les fenêtres : ce qui flatte\n toujours un vieil amoureux Et que dis-je ? un vieil amoureux ! C'est qu'il est\n très vert ce bon Monsieur Miette — pour ses cinquante-neuf ans — car il\n n'a que cinquante-neuf ans, vous savez !\n    — On ne lui en donnerait pas cinquante, affirma Monsieur Saint-Martin\n Ledard. Je l'ai aperçu l'autre dimanche, à la sortie de la messe. Il marche\naussi droit que moi et il porte sur son visage les signes d'une jeunesse\n éternelle.\n    — Annabelle, remarqua la comtesse, malgré ses vingt ans, a l'air plus âgée\n qu'elle n'est en réalité, de sorte que ce couple ne présentera aucune disparate.\n    — Et je suis sûr, compléta l'autre, que Monsieur Miette se soumettra avec\nune docilité parfaite aux désirs de sa jeune femme. Il me paraît plein\nde douceur et d'une bonté vraiment admirable.\n    — Et puis, il est si riche! ajouta Madame du Bois. Que n'imaginerait-il\npas pour complaire à notre chère enfant? Je suis certaine qu'elle goûtera,\nsous son toit, le bonheur le plus parfait et qu'elle attirera, par sa présence à\nson foyer, toutes les bénédictions de la Providence sur sa maison. »\n    Et la comtesse ne tarissait pas. L'éloge de ce Miette pour lequel elle\nn'avait pas assez de dédains naguère, en passant par ses lèvres habituées à\ndistiller la méchanceté, prenait une saveur très spéciale. Monsieur Saint-\nMartin Ledard buvait ces louanges à longs traits. Il ne cessait de s'extasier\nsur le souple génie de cette femme qui, d'un hasard grotesque, tirait une\ndétermination si avantageuse, pour elle-même et pour les siens.\n"}, {"page_pdf": 720, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 451, "texte": "                             UNE BELLE AME                               613\n\n\n   Le jour baissait déjà que l'on entendait encore dans le cabinet de travail,\nplongé maintenant dans l'ombre, les voix confondues de Madame du Bois\net de Monsieur Saint-Martin Ledard. Et ces trois mots dominaient le bruis­\nsement de la conversation : quelle belle fortune ! Quelle belle fortune !\n\n  (A continuer.)                                     Vicomte D'HENNEZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 614, "page_fin": 630, "titre_corps": "Un Moment musical : Notes sur l’art de Claude Debussy", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. de la Laurencie", "ancre_debut": "Un Moment musical Notes sur l'art de Claude Debussy Au cours", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 721, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2241, "texte": "Un Moment musical\n\n              Notes sur l'art de Claude Debussy\n\n\n                   Au cours d'un de ses entretiens avec le « correct et fantômal »\n                     M. Croche, Claude Debussy fait la déclaration suivante :\n                     « Je fais de la musique pour servir celle-ci le mieux qu'il\n                     m'est possible et sans autres préoccupations; il est logique\n                     qu'elle courre le risque de déplaire à ceux qui aiment « une\n                     musique », jusqu'à lui rester jalousement fidèles malgré\n                     ses rides et ses fards (1) ». Ces paroles si nettes sont d'un\n                     sincère et d'un novateur chez lequel on a voulu trou­\n                     ver l'étoffe d'un révolutionnaire, alors qu'il se rattache\nà la tradition, ainsi que nous espérons le montrer, et cela par les liens les\nplus étroits et les plus logiques qui soient. Si l'âpre lutte pour la vie con­\ntraignit Claude Debussy à écrire pendant quelques années ce qu'il appelle\nlui même des « compositions de circonstance », ces compositions témoignent\nnéanmoins encore de la vivante personnalité du musicien. « Les artistes\ncombattent, remarque M. Croche, juste assez longtemps pour conquérir leur\nplace sur le marché ; une fois la vente de leurs produits assurée, vivement ils\nrétrogradent (2) ». Ceci est une pierre lancée dans le jardin pourtant agréable­\nment fleuri de M. Saint-Saëns, mais prouve que Claude Debussy, qui, comme\nchacun sait, ,se sert souvent de M. Croche pour dévoiler le fond de sa pensée,\nn'entend point s'atteler au char de la mode et travailler « pour la banlieue ».\n   Né à Saint-Germain-en-Laye, le 22 août 1862, l'auteur de Pclléas et Méli­\nsande entra fort jeune au Conservatoire où il suivit les cours de MM. Lavi­\ngnac, Guiraud et Marmontel; son assiduité scolaire fut récompensée par un\nsecond prix d'harmonie, un second prix de piano, un second accessit de contre-\npoint et de fugue. En 1884, il remporte le premier grand prix de Rome avec\nla cantate intitulée l'Enfant prodigue, sujet éminemment académique. De ce\nsuccès, il ne semble guère qu'il ait conçu quelque orgueil, car le fétichisme\n\n\n  (1) Revue Blanche, 15 novembre 1901.\n  (2) Ibid.\n"}, {"page_pdf": 722, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3312, "texte": "                            UN MOMENT MUSICAL                                 6l5\n\n\n que certains milieux professent à l'endroit des diplômes lui paraît bien ridi­\ncule. « Cela résout la question de savoir si oui ou non on a du talent »,\n observe-t-il en un de ses moments d'ironie.\n   Claude Debussy vit solitaire dans l'effacement d'une existence laborieuse\n qu'il prend soin de tenir à l'écart de toute coterie. Le tapage de la réclame\nne convient point à ceux qui pensent et qui créent, et les vrais artistes le\nredoutent tout autant que l'affectation un peu puérile de la tour d'ivoire. Dans\nl'histoire de la musique, certains noms marquent un instant décisif de l'évo­\nlution de l'art; d'autres signifient seulement la mise en œuvre des matériaux\nacquis par le labeur du passé; ce sont ceux des musiciens courtisans du\nsuccès, attentifs aux caprices de la mode, désireux de plaire et incapables\nd'effaroucher. Depuis Jean-Sébastien Bach, Rameau, Haydn, Mozart,\nBeethoven, Weber, Schubert, Liszt, Berlioz, Wagner et César Franck jalonnent\nla marche de l'art musical. Chacun d'eux a apporté sa pierre au vaste édifice et\ndéterminé un moment à partir duquel son influence rayonne. Nous n'avons\npoint la prétention de placer le nom de Claude Debussy à côté de ceux des\nmaîtres que l'histoire vénère; aussi bien pareil classement serait-il prématuré,\nNous voulons seulement essayer de montrer que son art, tout en dérivant fidè­\nlement de celui de ses prédécesseurs et très probablemen parce qu'il en dérive,\nse hausse à un des degrés d'où la Musique peut découvrir une plus vastç\nétendue du champ de ses destinées. Préparé par le puissant mouvement de\nl'Ecole franckiste, par les œuvres de César Franck, de Fauré, de Duparc et\nde Vincent d'Indy, l'art de l'auteur de Pelléas n'a pu venir à terme qu'en\ns'appuyant sur les conquêtes de ces excellents musiciens.\n   Pour discerner la nature de l'apport spécial de notre auteur, nous nous\nplacerons successivement à trois points de vue, et nous étudierons ses innova­\ntions harmoniques, ses créations mélodiques et enfin sa conception du drame\nlyrique.\n\n                                        *\n                                       * *\n   Il semble que les innovations apportées par Claude Debussy au maniement\nde la matière sonore aient plus particulièrement frappé la critique, dont les\njugements expriment surtout l'étonnement provoqué par ce qu'on appelle « ses\naudaces harmoniques ». En transportant l'auditeur de plain-pied dans une\nrégion encore inexplorée du monde harmonique, il accapare à un tel point\nson attention que celle ci submergée par le flot incessant d'impressions qui\nla déconcertent, demeure incapable de percevoir les dispositifs formels et\nl'architecture des œuvres, pour ne garder qu'un souvenir confus de flottement,\nde mystère et d'insaisissable. L'emploi d'accords autrefois voués à la résolution\net l'inédite manière de les traiter sans paraître tenir compte des règles de la\ngrammaire musicale déroutent les habitudes acquises, et engendrent une\nmusique qui ne « sonne » pas comme les autres.\n   Lorsque l'auteur de Pelléas faisait son service militaire à Evreux, il prenait,\nassure-t-il, un vif plaisir à savourer le mélange de sonorités produit par la\nsonnerie de l'extinction des feux et les longues vibrations des cloches d'un\n"}, {"page_pdf": 723, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3244, "texte": "616                                DURENDAL\n\n\ncouvent voisin du quartier; l'anecdote est à retenir, car elle souligne et\néclaire une des tendances les plus caractéristiques de Claude Debussy, sa\ndisposition évidente à faire usage des sons harmoniques. Cloches et trom­\npettes ne donnent, en effet, que des sons de cette espèce, dont l'association,\ns'épandant largement à travers l'air calme du soir, s'organisait en résonnances\nnaturelles à la grande joie de notre apprenti musicien.\n   Découverts auXVIIesiècle par Mersenne, expliqués par le physicien fran­\nçais Sauveur (1701), utilisés par Rameau pour établir son système musical,\nles harmoniques d'une note fondamentale, ut par exemple, forment la série\nsuivante que nous prolongeons jusqu'au 15e harmonique :\n\nUt(1) Ut(2)Sol(1)Ut(3)Mi(1)Sol(2) Sib(1)Ut(4)Ré(1)Mi(2)Fa#(1)Sol(3) La(1) Sib(1) Si#(1)\n  1     2 3       4    5     6      7     8   9   10    11    12 13 14 15\n\n   L'exploitation des intervalles s'est effectuée en allant de la gauche à la\ndroite de cette série et le 7e harmonique (si b) marque à peu près la limite des\npossibilités aujourd'hui atteintes. Ces possibilités se réalisent sous forme de\nrenversements, ou de changements de position des notes de l'accord, qui\népuisent ainsi toutes les ressources harmoniques acquises à un moment\ndonné.\n   La mesure esthétique des diverses combinaisons auxquelles donnent lieu\nles intervalles, réside dans le sentiment de consonance ou de dissonance qui\nrésulte de ces combinaisons, sentiment tout subjectif et dont l'histoire de la\nmusique nous révèle la lente évolution. On peut poser en principe que la\ndissonance n'est qu'une consonance qui s'ignore, une consonance en puis­\nsance ; nous n'en voulons pas d'autre preuve que la marche suivie par la\nculture du sens auditif, qui s'est pliée à l'apparition successive des harmo­\nniques d'un son principal.\n   L'oreille a, en effet, admis comme consonants les intervalles d'oc­\ntave (2/1), de quinte (3/2), et de quarte (4/3), puis peu à peu et non sans diffi­\ncultés, depuis le IXe siècle jusqu'à nos jours, la tierce majeure (5/4), la tierce\nmineure(6/5), la septième (7/4) et la neuvième (9/4). A l'origine, les théoriciens\nhésitent sur le degré de « perfection » des consonances, et les classent en\n « parfaites » et en « imparfaites », puis le champ de ces dernières se rétrécit\nau fur et à mesure que l'éducation de l'oreille progresse en admettant des\n intervalles de moins en moins simples(7/4est plus compliqué que 3/2). Ainsi,\n en même temps qu'on fait appel à des harmoniques plus éloignés du son prin­\n cipal, on utilise des intervalles de complication croissante.\n    Comment pouvons-nous mesurer le degré d'une dissonance, apprécier\n objectivement la cause de l'impression subjective qu'elle détermine en nous?\n Les remarquables travaux de M. Jean Marnold permettent de répondre à\n cette question. Tout d'abord, il importe de placer en première ligne comme\n élément de dissonance, la petitesse de l'intervalle, génératrice de battements\n qui affectent péniblement l'oreille. En second lieu, il est facile de constater\n que « les intervalles les plus consonants subjectivement parlant sont ceux\n qui sont aptes à produire le moins de sons résultants, et dont les sons\n"}, {"page_pdf": 724, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3551, "texte": "                            UN MOMENT MUSICAL                                   617\n\npropres accompagnés de leurs harmoniques (2) octave, et des sons résultants\nles plus forts, constituent une série arithmétique complète et ininterrompue,\ndepuis le son (1) jusqu'à l'harmonique (2), octave du son le plus aigu de l'in­\ntervalle ». On sait que les sons résultants, découverts par Helmholtz, sont\nceux dont le nombre de vibrations est égal à la différence des nombres de\nvibrations des sons constituant l'intervalle.\n    Plus il existe de lacunes dans la série arithmétique dont il s'agit, plus\nl'impression de dissonance fournie par l'intervalle est accentuée.\n    Cela posé, la musique de Claude Debussy foisonne d'agrégats sonores con­\nfinés dans le groupe d'accords qui constituent ce qu'on appelle l'harmonie\ndissonante naturelle, accords entièrement formés d'harmoniques, (accords de\n7e de dominante, de 7e de sensible, de 7 e diminuée, de 9 e de dominante). Si\nl'on s'en rapporte aux traités théoriques, on constate que tous ces accords\ndispensés, en raison de leur caractère mixte, de ce qu'on appelle la « prépa­\nration » doivent subir une « résolution », mais une résolution pour laquelle\nde nombreuses tolérances sont permises. Et il apparaît alors clairement que\nce groupe harmonique s'établit sur la frontière de la consonance et de la\n dissonance, et que les « résolutions exceptionnelles » qui lui sont dévolues\ndeviennent comme un acheminement vers un traitement plus libre, comme\nune invite à se montrer plus audacieux dans leur maniement. Cette audace\nClaude Debussy l'a eue ; il a complété la liberté d'enchaînements de ces\naccords en les traitant de la même façon que les accords consonants.\n    Que cette manière de faire soit licite, c'est ce dont il est aisé de se rendre\ncompte. Prenons par exemple l'accord de 7e dominante, représenté par les\nsons 4, 5, 6, 7 et cherchons à quoi il convient d'attribuer l'impression con-\nclusive obtenue par sa résolution sur l'accord de tonique. Cette impression\nrésulte uniquement du mouvement mélodique de quinte ou de quarte effectué\npar la basse. Et alors, si on veut bien remarquer que la quinte et la quarte\n représentent les intervalles les plus simples (3/2,4/3),on arrive à celte conclu­\n sion que l'oreille suit ici la loi du moindre effort. Deux résonances, l'une\n représentée par les sons 1, 3, 5, 7 (accord de 7 e) , et l'autre par les sons 1, 3, 5\n (accord parfait) et placées, l'une sur le sol (son 3), et l'autre sur l'ut (son 2), se\n succèdent en vertu du mouvement mélodique le plus naturel et le plus\n simple. Aussi Claude Debussy emploie-t-il les accords de 7 e et de 9 e en qua­\n lité de résonances, les place-t-il sur tous les degrés de la gamme et les\n traite-t-il comme des accords consonants. D'ailleurs, il considère les accords\n parfaits comme des résonances dépourvues de leurs harmoniques supérieurs\n au son 5 ; physiquement parlant, il n'y a aucune raison pour que l'appoint\n des harmoniques 7, 9 et 11 modifie les conditions d'application de la seule\n règle qui commande le mouvement de deux résonances consécutives, à\n savoir qu'elles s'enchaînent par un mouvement mélodique simple.\n    De telles considérations permettent peut-être de prévoir dans quel sens\n s'opérera l'évolution de la musique; elle suivra la route déjà tracée, mais en\n utilisant des harmoniques toujours plus éloignés de la fondamentale, et en\n enchaînant des résonances constamment enrichies par cet appel aux harmo­\n niques de la droite de la série, au moyen de mouvements mélodiques plus\n"}, {"page_pdf": 725, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3228, "texte": "618                               DURENDAL\n\n\n\n compliqués, et s'écartant des intervalles de quinte et de quarte qui consti­\ntuent aujourd'hui la limite de notre résistance subjective.\n   Constatons en passant avec quelle logique se déroule le phénomène musical\n naturel qui s'impose progressivement à nous et marche en quelque sorte à la\n conquête de notre organisme.\n    La préoccupation d'employer le mouvement mélodique le plus simple\ncomme trait d'union entre les résonances dont la consonance s'assure par\nle placement régulier de leurs sons constituants dans l'ordre des aliquotes du\nson fondamental, s'affirme jusque dans les successions d'accords parfaits si\nfréquentes chez l'auteur des Nocturnes Il s'y rencontre, en effet, de nombreux\nmouvements parallèles de quintes sévèrement proscrits à l'école. Mais, ces\nmouvements de quintes obéissent toujours à la loi essentielle du déplacement\nmélodique le plus naturel. Et c'est ici le cas de citer les judicieuses remarques\nsuggérées dans ce sens à M. Laloy par le thème si lointain et si doux qui\nsonne au début de Pelléas et Mélisande, et qui entoure tout le drame d'une péné­\ntrante atmosphère de légende. Ce thème se présente sous les apparences\nd'une succession d'accords parfaits, et ne provoque « aucun sentiment de\ndiscontinuité ou de maladresse ». En voici la raison : « dans cette phrase\noù un premier accord de ré est suivi d'un accord parfait construit sur ut, nous\nne sentons qu'une oscillation passagère d'ordre purement mélodique, que\nnous pressentons devoir aboutir à un accord de la, parce que la relation\nentre ces deux accords serait frop lointaine [ré-ut), tandis que la relation de\nquinte (ré-la) nous est familière » (1).\n   De ce que nous avons dit sur l'emploi des accords de 7e et de 9e résulte\nque le sentiment de la tonalité au sens où nous l'entendons, avec son opposi­\ntion de mode majeur et de mode mineur, doit être singulièrement atténué\ndans la musique de Claude Debussy. M. Marnold a fait voir, avec la solide\nargumentation dont il est coutumier, que cette musique suppose l'existence\nd'un troisième mode qu'il dénomme « mode majeur diminué », et que carac­\ntérise l'altération de la quinte (si-ri-fa) au lieu de (si-ré-fajt).\n   En général, les gammes des Nocturnes et de Pelléas sont dépourvues de sen­\nsible; partout, la 7 e majeure cède la place à la 7 e naturelle, contrairement à\nce qui se passe dans notre système diatonique qui exclut le 7 e harmonique.\nCes gammes reproduisent celles des anciens modes ecclésiastiques, mode\nmixolydien dans le majeur, mode dorien dans le mineur. Le thème légen­\ndaire du début de Pelléas découvre une gamme de ré mineur dépourvue de\nsensible puisque l'ut n'est pas diézé, gamme qui n'est autre chose que le\npremier mode du plain-chant : « Ce n'est donc pas sans raison, écrit\nM. Laloy, qu'un sentiment de résignation pieuse et de compassion sereine\ns'empare de nous à ces simples accents; ils ont résonné longtemps sous la\nvoûte des cathédrales ». Souvent, l'œuvre du jeune maître évoque de sem­\nblables impressions; des séries quintoyantes (voir le début en12/8de la Damoi­\nselle élue) rappellent les procédés des vieux déchanteurs et remuent tout au\n\n\n  (1) Voir Revue Musicale, novembre 1902.\n"}, {"page_pdf": 726, "page_imprimee": 619, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3156, "texte": "                             UN      MOMENT   MUSICAL                       619\n\n\nfond de nous-mêmes le passé musical gravé dans l'âme de la race. Et nous\nsentons confusément que par l'abandon des systèmes qui, ainsi que l'a ironi­\nquement écrit M. Quinton, ne sont que «l'expression simplifiée de l'igno­\nrance d'une époque », l'ordre qui règne dans les successions sonores se dégage\navec moins de déformations, s'évade des liens provisoires et sans doute néces­\nsaires qui l'entravaient temporairement, et s'offre de plus en plus à nous par\nvision directe, sans interposition de procédés scolastiques.\n   Notons encore que le retour à de vieilles gammes qu'on aurait pu supposer\ndéfinitivement désuètes, coïncide de façon remarquable avec la tendance qui\nentraîne les musiciens modernes à employer les intervalles de 7 e et de 11e na­\nturelles. Depuis Beethoven, Schubert, Liszt, Wagner, Franck et Vincent\nd'Indy, ont fréquemment adopté ces intervalles, et leur patronage autorise\nClaude Debussy à s'abriter sous la bannière de la tradition. Il découle logi­\nquement des hardis pionniers qui travaillèrent avant lui et apparaît sur le\nterrain harmonique un artiste profondément traditionnel, pourvu qu'on cesse\nde considérer la tradition comme l'enregistrement ne varietur des résultats\nobtenus à une époque déterminée et qu'on l'envisage comme une tendance\nsecrète et invincible à agir dans un certain sens, à obéir à une direction toute-\npuissante.\n\n                                        * *\n                                         *\n\n   Que si on étudie les dispositifs formels employés par le musicien de Pelléas,\nil ressort de cet examen la manifestation d'une liberté qui parut à quelques-\nuns synonyme d'anarchie. C'est, en effet, par le côté mélodique que certaine\ncritique crut pouvoir saper son œuvre; on lui adressa, à cet effet, le sempi­\nternel reproche de a manquer de mélodie », reproche que subirent tous les\nartistes novateurs depuis Rameau jusqu'à Richard Wagner. M. André\nHallays, dans la Revue de Paris(1), a cruellement relevé cette « tarte à la crème»\ndes critiques qui, en dépit des apparentes exigences de leur profession,\nsemblent avoir tout oublié et rien appris. Aussi ne reviendrons-nous pas sur\nune question passée à l'état de chose jugée.\n   Il est un principe fécond qui tend à prévaloir dans la musique moderne et\nqui n'est pas né d'hier puisque l'école du contrepoint vocal l'appliquait déjà\net que J.-S. Bach et l'école italienne du XVIIIe siècle s'y montrèrent fidèles,\nc'est le principe du cyclisme ou de l'unité thématique.\n   Claude Debussy, loin de se soustraire à ce nouveau lien traditionnel, l'a\nau contraire resserré, mais il l'a resserré de telle sorte que sa présence ne se\nmanifeste pas de prime abord en raison de la liberté d'allure avec laquelle il\nl'emploie. Prenons, par exemple, le quatuor à cordes (op. 10) ou les Nocturnes, et\nnous aurons sous les yeux ample matière pour la démonstration de la vassa­\nlité à la fois traditionnelle et originale de notre auteur. Tout le quatuor se\nbâtit sur une idée fondamentale, véritable thème générateur : (sol, fa, ré, fa\n\n\n  (1) Revue de Paris, 15 mai 190?.\n"}, {"page_pdf": 727, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3562, "texte": " 620                                        DURENDAL\n\n\n (lab, sib, lab)] adorné de l'arabesque ternaire caractéristique (lab, sib, lab);\n le premier m o u v e m e n t (animé et très décidé) à 4 temps, offre l'architecture\n de l'allegro classique : le thème générateur exposé en si*? s'y associe à une\n deuxième idée exposée en la mineur, p a r des relations et des développements\n qui respirent u n parfum tout franckiste. D a n s le scherzo à 6/8, le caractère\n cyclique se déclare avec plus d'évidence encore, puisque le morceau entier\n découle de la substance d u motif initial, légèrement déformé d'abord en\n sol majeur, sous la grêle et le pétillement de pizzicati qui l'entourent d'une\n l a n g u e u r orientale, étiré ensuite par augmentation et mollement déclamé\n p a r le I e r violon en mi?, d a n s la forme coutumière du trio. A ce scherzo succède\n u n « a n d a n t i n o d o u c e m e n t expressif » en6/8,d é b u t a n t p a r le tracé du squelette\n r y t h m i q u e du thème initial, tracé confié au 2 e violon et à l'alto qui le dessinent\npianissimo avec des précautions respectueuses et semblent le m a n i e r c o m m e\nu n e chose ancienne et infiniment rare, embuée de mystère. L e m o u v e m e n t\nappartient a u type Lied et encadre de deux apparitions du motif générateur\nu n e sorte de chant populaire fort voisin de ce dernier, exposé en premier\nlieu par la voix mélancolique d e l'alto, puis clamé s u p e r b e m e n t en u n e\nmontée puissante par le 2 e violon et le violoncelle, p e n d a n t q u e le I e r violon\nen soutient et en active l'ascension de l'assaut répété de sextolets syncopés\net octaviés. Enfin le dernier morceau reproduit encore le motif cyclique et\nd o n n e naissance à u n thème spécial (sib), d o n t les entames se m u e n t en\nfigures d ' a c c o m p a g n e m e n t , alors que le développement utilise des incises du\nthème générateur. Il n'y a donc rien là que de très classique, et c e p e n d a n t\nl'impression d'ensemble est neuve avec u n je n e sais quoi de rêveur, de loin­\ntain, de javanais, qui étonne et qui c h a r m e .\n     M. Marnold a consacré d a n s le Courrier musical u n e étude s a v a m m e n t\nd o c u m e n t é e aux Nocturnes; de son analyse ressort q u e cette composition se\nplie sinon à la forme s y m p h o n i q u e classique, du moins à u n dispositif a n a ­\nlogue à celui de la Symphonie fantastique de Berlioz ou des Poèmes symphoniques\nde Liszt. A cet égard, le r a p p r o c h e m e n t entre le schéma t h é m a t i q u e dressé\np a r l'ingénieux critique du Mercure de France p o u r Fêtes et Sirènes et celui q u e\nM. Rietsch a extrait de la Sonate de piano en la mineur d e Liszt (1) est singu­\nlièrement éloquent. Mais on est en droit d'affirmer, à l'actif de Claude\nDebussy, q u e les Nocturnes présentent u n e manifestation incomparablement\nplus accentuée de cyclisme.\n     L e principe formel consiste avant tout d a n s l'unité thématique; à travers\nles trois parties de l'œuvre circule u n sang mélodique qui les vivifie et les\na n i m e et, afin de donner à chacune d'elles u n aspect particulier et carac­\ntéristique, le musicien se sert de la « variation » qu'il emploie a u sens large\net presque indéfiniment extensible que lui a conféré Beethoven dans son\nquatuor en ut# mineur, par exemple.\n     N o u s n e saurions mieux définir le travail thématique et la mise en œ u v r e\nde la variation, au cours des Nocturnes qu'en les qualifiant « d'évolutionnisme\n\n\n\n  (1) Die Tonhunst in der zweiten Hâlfte des neunzehnten Jahrhunderts, von H. Rietsch.\n"}, {"page_pdf": 728, "page_imprimee": 621, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3453, "texte": "                           UN   MOMENT      MUSICAL                         621\n\n\n musical ». De trois cellules monodiques, plongées chacune dans l'atmos­\n phère d'une tonalité qui leur reste propre, germent incessamment de nou­\n velles formes avec une fécondité et une diversité d'aspects qui tiennent du\n prodige.\n    Ces cellules primordiales s'agrègent en colonies, tronçon par tronçon,\n incise par incise, extrayant progressivement de leur substance des familles\n complètes d'organismes dérivés. Tantôt, une note apparaissant dans un\n accord évoque la tonalité favorable à l'épanouissement de l'un d'eux, telles\n en botanique, les circonstances de milieu, pression, température, état hygro­\n métrique, nature du sol ; tantôt, la matière musicale se simplifie et se réduit à\n une architecture rythmique; la forme s'est émaciée et ne subsiste que par son\n armature interne. Et de cette féerie continuelle, de cette perpétuelle pro­\n création de thèmes se dégagent d'exquises et subtiles impressions. A l'audi­\n tion, la floraison mélodique semblé un faisceau de nouveautés sans cesse\n renaissantes, alors qu'elle ne se compose que de figures plus fouillées des\n schèmes primitifs, et que les formes se vertèbrent et se différencient en\n s'organisant.\n    La trilogie des Nocturnes « Nuages, Fêtes, Sirènes » comporte une manière de\n programme en lequel l'auteur a résumé les idées générales qui soutinrent son\n inspiration : aspect immuable du ciel où les nuages glissent indéfiniment,\n mouvement et rythme de la lumière qui se précisent à l'évocation d'un loin­\n tain cortège de fête, enfin rythme innombrable de la mer sur lequel flotte\n la persuasive cantilène des sirènes. Tel se dicte le programme; examinons\n comment l'auteur s'y est conformé. Les Nocturnes forment une symphonie en\n trois parties, qui s'expose dans Nuages, se développe dans Fêtes, et culmine au\n milieu des rythmes berceurs de Sirènes. Il semble que le musicien se soit\n attaché à peindre un triptyque rythmique, et ait rassemblé dans ce but, les\n diverses modalités du mouvement.\n    La première partie Nuages propose les deux thèmes dont toute l'œuvre\nsera extraite, mais on ne saurait trop insister sur les principes généalogiques\n qui commandent à leurs métamorphoses. Ici, le développement thématique\ns'effectue essentiellement par greffage réciproque de portions des motifs ini­\ntiaux; ainsi, dans l'introduction de Fêtes une cadence de l'un d'eux se déploie\npar amplification, en même temps qu'une incise de l'autre, masquée sous les\napparences de battements, remémore par l'ondulation de ceux-ci, le mouve­\nment mélodique primitif. Voici que le premier thème s'ébauche et rétrograde\nvers je ne sais quel type ancestral, tandis que le second (2e thème de Fêtes\nen la majeur) complète sa silhouette et l'enjolive de détails puisés au fond de\nsa substance même. Et dans cette horticulture thématique, que d'exquis\nhybrides, que de variétés piquantes! Semblables aux a pochetti » que la fan­\ntaisie des décorateurs italiens emprunte à trois sources principales, l'animal,\nle végétal et l'architecture, les motifs se jouent en de continuelles transforma­\ntions. Dans Fêtes, les rythmes se resserrent et se compliquent après leur tran­\nquille esquisse de Nuages; ils prennent des attitudes décoratives et pompeuses.\n C'est ainsi que la lointaine fanfare que l'orchestre exhale soudain, telle une\nrapide et claire déchirure à travers un ciel embrumé, dérive de la phrase du\n"}, {"page_pdf": 729, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3601, "texte": "622                                     DURENDAL\n\n\ncor anglais de Nuages, mais dans les interstices de la carcasse rythmique ont\npoussé des triolets o r n e m e n t a u x , l'arabesque ternaire si chère à Claude\nDebussy, p e n d a n t q u e la sonorité toujours croissante crépite et fulgure.\n   L a troisième partie, Sirènes, marque l'apogée de l'œuvre. A l'exemple de\nBeethoven, qui, après avoir confié à l'orchestre seul la mission d'exposer les\ntrois premiers mouvements de la 9 e s y m p h o n i e , évoque la voix h u m a i n e afin\nde proclamer en une fastueuse polyphonie, l'hymne magnifique de la J o i e .\nClaude Debussy place dans Sirènes u n chœur d e femmes. Au-dessus d e la\nmolle ondulation des altos et des basses, violons et flûtes frisent de fines\nvolutes et les voix chantent en ut majeur les deux fragments mélodiques d o n t\nl'agencement forme le premier thème de Nuages, condensant de la sorte, sui­\nvant l'heureuse expression de M. Marnold, la « moelle organique » de ce\nthème. Il y a p l u s , car Sirènes se distingue nettement des deux parties précé­\ndentes, par l'apparition définitive et la venue à terme d'un troisième thème\nsoigneusement tenu en réserve et que Fêtes laissait seulement pressentir. On\nvoit par quelle progression constante d e complexité, par quels a p p o r t s suc­\ncessifs et par quelle convergence logique de moyens la composition atteint\nson a p o g é e . Les Nocturnes sont un exemple des plus remarquables du p o u ­\nvoir constructeur que recèle le principe du cyclisme; n o u s n e croyons pas\nqu'aucun musicien en ait j a m a i s fait u n e application aussi achevée (1).\n     P a r les explications qui précèdent et q u e nous aurions désiré voir plus\né t e n d u e s , il est aisé d e se rendre c o m p t e p o u r q u o i le développement théma­\ntique de la trilogie ne s'apparente que de fort loin avec la polyphonie h a b i ­\ntuelle, aux types indéformables, et ne présente a u c u n rapport avec le système\nde variation qui respecte l'ossature des motifs à laquelle il n'inflige que\nquelques altérations superficielles. Il s'agit d'un développement à la fois\nlibre et nécessaire que déterminent le milieu tonal et les attractions ryth­\nmiques a u sein d'un petit n o m b r e de types musicaux très s i m p l e s , d o n t\nl'allure essentielle se laissera percevoir ou mieux deviner à travers leurs\nmétamorphoses intérieures. Ces types s'uniront entre eux et engendreront d e\n nouveaux êtres musicaux pourvus c h a c u n d'une personnalité spéciale, tout en\nconservant leur air d e famille. S o u s la baguette d u magicien, des apparitions\njailliront, et de l'humble plante naîtra la fantastique et troublante orchidée.\n     Claude D e b u s s y témoigne d'une prédilection évidente à l'endroit de cer­\ntaines formes thématiques. N o m b r e de ses motifs se déroulent en u n e courbe\no n d u l a n t e , tel le thème [si, ré,\\sol, ré, si, ré, sol, ré] de la Damoiselle élue ou le\nmotif initial de Pelléas [ré, la, sol, la, ré, la, la, sol, la] ou bien encore le t h è m e\nd o u c e m e n t incurvé d o n t le va-et-vient suggère, selon M. J e a n d ' U d i n e , les\nlents et suaves frottis d'un pastel, et qui s'éploie lentement au d é b u t de\nNuages : [fa, mi, fa, ré, mi, ut, etc.']. Voilà des types mélodiques caractéris­\ntiques de l'œuvre de Claude Debussy ; leur bercement se répète fréquemment,\net la répétition de leur o n d u l a t i o n , adaptée à des situations d r a m a t i q u e s ,\n\n\n\n  (I) Voir Courrier Musical, 1er mars 1902, 15 mars 1902, 1er mai 1902, 15 mai 1902,\n15 décembre 1902, 15 janvier 1903, 15 février 1903.\n"}, {"page_pdf": 730, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3255, "texte": "                           UN MOMENT MUSICAL                                  623\n\n\ntraduit par une sorte de réalisme caché, les sourdes pulsations des rythmes\nnaturels, la poussée d'une émotion, la persistance d'une vibration lumineuse\nou la tranquillité d'un beau soir.\n    De plus, l'emploi des battements joue un rôle important dans les dévelop­\npements; tantôt cas battements épousent la forme générale d'un motif et\nl'élargissent de manière à en faire une sorte de milieu, artifice qui enlève\nau thème quelque chose de la précision de son existence particulière, de sa\nnetteté organique, qui estompe ses contours, et les noie dans le rêve. Tantôt,\nles battements construits au moyen d'harmoniques, rappellent des sonneries\nde cloches et égrènent des résonnances naturelles. Citons quelques\nexemples : les mesures 51 à 58 du premier mouvement du quatuor à cordes font\nentendre, au sein de la tonalité de sol mineur les sons suivants : sol, ré, sib, ut,\nc'est-à-dire les sons (1) sol, (3) quinte et (4) tierce. Durant sept mesures de\n['andantino du même quatuor, le 1er violon trace une guirlande où sonnent le\nsol #, le ré# et le si, harmoniques naturels, pendant que le 2e violon s'obstine\nsur le dessin suivant : [rat, sol#, si] composé des mêmes harmoniques ;\nl'impression de carillon se fortifie encore à la huitième mesure par la répéti­\ntion du som et l'élimination du rat. Signalons encore la sonnerie [sol#, ut#,\n   fa#à la page 136 de la partition de Pelléas. L'usage répété des types mélo­\ndiques constitués par le déploiement des résonances naturelles se rattache\nde façon très suggestive à l'anecdote que nous avons relatée au commence­\nment de cette étude.\n\n                                       * *\n    Le coup de foudre de Pelléas et Mélisande a permis de récolter dans les\n articles des critiques une copieuse moisson de réflexions relatives à l'esthé­\n tique affirmée par ce drame lyrique. On a aussitôt établi des comparaisons\n entre la conception qu'il devait réaliser et celle que Richard Wagner a\n exposée dans ses écrits théoriques, en même temps qu'il l'appliquait à son\n théâtre, et on a crié à l'antiwagnérisme. Que faut-il penser d'une pareille\n opinion ?\n    Afin de nous enquérir des idées du musicien sur les relations du drame et\n de la musique, nous ne saurions mieux faire que de nous adresser au musi­\n cien lui-même. Or, Claude Debussy se montre très carrément hostile à\n « l'étalement de la symphonie au théâtre ». De cette déclaration il ne fut pas\ndifficile de conclure à une réaction contre le système dramatique de l'auteur\nde la Tétralogie, et M. Lalo écrivait dans le Temps, après la première repré­\nsentation de Pelléas : « Il n'y a rien ou presque rien de Wagner dans Pelléas\net Mélisande. Ni la forme dramatique, ni la forme musicale, ni le rapport de\nla musique avec la parole, ni celui de la voix avec les instruments, ni la com­\nposition et le développement, ni l'harmonie et l'orchestre, ne viennent de\nBayreuth ». Le critique terminait en soutenant qu'il n'y a pas trace de\n « leitmotiv » dans le drame lyrique de Debussy. Cette appréciation que\njustifie, en une certaine mesure, la différence radicale d'impression produite\npar la musique de Wagner et par celle du musicien des Nocturnes, paraît un\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 624, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3322, "texte": "624                                  DURENDAL\n\n\n\ntant soit peu exagérée. Tout d'abord que faut-il entendre exactement par le\nterme « leitmotiv »? Personne n'ignore qu'il fut trop souvent éloigné de sa\nsignification première par les innombrables commentateurs de Richard\nWagner, et que les catalogues thématiques de M. de Wolzogen, et ceux plus\ntouffus et plus systématiques encore, s'il est possible, de M. E. de Hagen,\nl'ont plus d'une fois réduit à une acception étroite fort différente de celle que\nlui donnait le Maître. Afin de porter un jugement motivé sur les rapports de\nl'art de Claude Debussy avec celui de Wagner, il importe' donc de fixer\nnettement la valeur et la fonction du thème conducteur. A en croire les\n\" Leitfaden \" qui pullulent dans la littérature wagnérienne, le thème caracté­\nristique se plierait avec une bonne volonté excessive aux fantaisies les plus\néchevelées de l'interprétation; voici, en particulier, quelques dénominations\nvraiment étonnantes que nous cueillons chez M. de Wolzogen : Mécontente­\nment des dieux, folis de la vengeance, héritage du monde (sic), salut\nd'amour, ravissement d'amour, et décision d'aimer (sic). Epinglés et étiquetés\ncomme des lépidoptères, les « leitmotiven » des commentateurs, nous ne\ndisons pas de Richard Wagner, deviennent si nombreux que leur inventaire\nprend les proportions d'un répertoire. Assurément, l'auteur de Tristan eût été\nle premier à s'étonner des découvertes effectuées ainsi sur ses terres. De la\n« caractéristique » musicale il ne saurait revendiquer l'invention, car, dès la\nnaissance de la tragédie lyrique et même au sein du ballet de cour, certains\ndispositifs instrumentaux ou rythmiques qui relèvent de l'idée essentielle du\nleitmotiv s'attachaient à certains personnages et à certaines situations. Cette\nidée, Grétry l'enferme déjà dans une formule qu'il veut précise : « C'est en\nétudiant le poème et non les paroles de chaque ariette que le musicien par­\nvient à varier ses tons... qu'il s'impose la loi de donner à chacun des mor­\nceaux que chantent les divers personnages, une physionomie particu­\nlière » (1). Grétry réclame même la « déclamation pure ». Mozart entoure\nLeporello de tierces typiques. Weber, en écrivant Freyschiitz et surtout\nEuryantke, attribue à ses personnages dramatiques des motifs caractéristiques.\nEt même, chez ceux des anciens maîtres qui se montrent les moins soucieux\nen apparence de pratiquer semblable artifice, l'opposition des deux tonalités\nmajeure et mineure, constitue un procédé analogue et quelque chose comme\nl'embryon de la caractéristique tonale. Richard Wagner partant du\nprincipe presque invérifiable qui refuse à la mélodie dramatique le droit\nde transposer musicalement le poème, en lui enjoignant de commenter\nl'action scénique mimée sur la scène au même titre que le poème lui-\nmême (2), s'écarte radicalement de Gluck qui écrivait dans la Préface d'Alceste :\n    « Je crus que la musique devait ajouter à la poésie ce qu'ajoute à un dessin\ncorrect la vivacité des couleurs ». Si nous voulons savoir l'idée que Richard\nWagner se fait du leitmotiv, ouvrons les Gesammelte Schriften. Nous y verrons\n (chap. IV. — 114) que le vers littéraire est incapable d'engendrer la mélodie\n\n\n\n  (1) Voir O. FOUQUE : Les révolutionnaires   de la   musique.\n  (2) Gesammelte Schriften, IX, 111.\n"}, {"page_pdf": 732, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3559, "texte": "                         UN   MOMENT MUSICAL                            625\n\n\nmusicale qui a pour type unique l'air de danse, seul perçu comme une véri­\ntable mélodie par l'oreille moderne, et que le compositeur, en modelant sa\nmélodie sur le rythme du vers, se condamne à créer de la prose musicale.\nQue nous voilà donc bien et clairement renseignés! de la prose musicale!\nL'écrivain de la Lettre à Frédéric Villot est pris encore une fois en flagrant\ndélit de métaphore; mais ne nous arrêtons pas à cet argument qui n'est\nqu'une image et retenons seulement la déclaration de Wagner sur la nature\nde la « mélodie dramatique ». Du moment que cette mélodie ne se doit pas\ndistinguer de « l'air de danse » et que « l'air de danse » constitue la base de\nla symphonie, voilà la symphonie installée au théâtre et associée au drame.\n   Quand bien même le « leitmotiv » représente une idée générale, une\ndirective du drame et cela de la façon la plus topique, il ne saurait oublier son\norigine; il est et demeure partie constitutive d'un « air de danse ». Malgré\nl'intuition géniale qui poussa Richard Wagner à écrire le prélude duRhein(lab,sib,lab)\ngold et à y montrer la lente genèse de « l'Urmélodie », on peut affirmer que\nchez lui lé leitmotiv conserve une forme rigide et aisément reconnaissable;\nc'est à ce titre qu'il mérite la dénomination de conducteur, puisque sa fonction\nconsiste à guider l'auditeur et à lui fournir, au milieu du dédale sympho­\nnique, des points de repère à l'égard desquels il ne puisse pas hésiter.\n    Le développement thématique fait appel à tous les procédés du contre­\npoint, superpose les motifs en une savante polyphonie, les encastre les uns\ndans les autres, et cimente de vastes marqueteries mélodiques.\n   Nous croyons avoir montré que le développement chez Claude Debussy\ns'autorise de plus de souplesse et de liberté. Prétendre que Pelléas et\nMélisande ne renferme pas de « leitmotiv » c'est se refuser à l'évidence qui\ndécoule d'un examen même superficiel de la partition. Il y a des « leitmo­\ntiven » dans Pelléas, mais ils sont en petit nombre, à la fois très expressifs et\ntrès ductiles et constituent absolument comme dans les Nocturnes des cellules\ncycliques, grosses de métamorphoses possibles. Si Richard Wagner a pres­\nsenti le principe du cyclisme, il n'en a tracé que des ébauches, parce qu'il\nrassemblait en ses œuvres trop de thèmes différents dépourvus de parenté les\nuns avec les autres. L'école franckiste a eu le mérite de dégager ce principe\ndes hésitations et des inconséquences dont il s'embarrassait, et Vincent d'Indy,\ndévoré par le « tourment de l'unité » qui semble la caractéristique de l'art\nmoderne, simplifie les effectifs thématiques, et souligne les lois de dérivation\nqui rattachent les motifs à un plasma mélodique primordial. Fervaal et\nl'Etranger présentent à cet égard le plus vif intérêt. Claude Debussy pousse\nencore plus avant dans la voie du cyclisme, en quoi il fait acte de pur tradi­\ntionnaliste et de continuateur d'une besogne depuis longtemps commencée.\n   Mais le souci d'écrire de la « musique à programme.» ne le distrait pas de\ncelui d'enrichir les conquêtes de la « musique pure ». Nous nous servons de\nces expressions bien qu'on abuse en Allemagne de distinctions que l'on croit\nsubtiles, sans prendre garde que les épithètes et les métaphores sont un\npauvre attirail de démonstration. Si l'on admet que la « musique pure »\nautrement dit les successions et agglomérations sonores soient susceptibles\nd'agir « comme expression » et « comme volonté », et que d'autre part,\n"}, {"page_pdf": 733, "page_imprimee": 626, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3488, "texte": "626                               DURENDAL\n\n\n l'adjonction à la musique d'un élément étranger, tel qu'un programme puisse\n éveiller des associations d'idées déterminées, on doit nécessairement con­\n clure que la musique pure ne diffère de la musique à programme que par\n le caractère subjectif de l'interprétation qui découle de la première, alors que\n la seconde impose à l'auditeur un canevas expressif préconçu. Le pro­\ngramme peut être subjectif ou objectif, si l'on entend par « programme » tout\nélément extra-musical. Les impressions variables, les suggestions person­\nnelles que produit la musique pure dépendent de l'état mental de l'auditeur.\nOr cet état mental est une circonstance de fait extra-musicale, qui préexiste\nà l'audition, tout comme le programme littéraire imaginé par le compositeur\nafin de guider et de canaliser la fantaisie de ceux qui l'écoutent. La musique\n« pure » crée son programme chez l'auditeur, alors que la musique à pro­\ngramme l'apporte tout créé avec elle.\n    Si l'on réduit le « wagnérisme » à l'emploi conscient et systématique du\n« leitmotiv » envisagé de la manière la plus générale, on ne saurait contes­\nter que Claude Debussy s'affirme wagnérien ; nous serions même tenté de\nprétendre qu'il se montre plus wagnérien que Wagner, en retenant seulement\ndu procédé du maître de Bayreuth, ses dispositions les plus essentielles, et\nen élaguant toutes les contingences scolastiques, tous les « idiotismes » qui\nen atténuent la portée. Mais où l'auteur de Pelléas s'écarte radicalement du\nwagnérisme c'est par le savant équilibre qu'il sait établir entre la parole\nchantée et son commentaire orchestral. Wagner déborde de musique; sa\npolyphonie formidable, en dépit de toutes les professions de foi, qu'il a\naffichées, écrase souvent le texte et fait pencher la balance du côté de la sym­\nphonie. Jamais cet inconvénient n'altère la parfaite ordonnance de l'œuvre du\nmaître français; le dialogue y est toujours perçu avec une absolue netteté,\naucun mot ne tombe ou ne se perd, emporté dans l'ouragan déchaîné des\nsonorités instrumentales. Un intervalle qui se resserre en se crispant, ou bien\nse détend dans une apaisante sérénité, des figures mélodiques trés simples\nqui se répètent en conformité des mouvements instinctifs de l'âme, soutiennent\nune déclamation sobre, strictement et minutieusement calquée sur le langage.\nLe rythme de la mélodie vocale n'a plus d'existence propre, car il est fort\nrare que les personnages chantent un thème, mais devient une « Sprach-\nmélodie » aussi bien par la disposition des valeurs que par la nature et la\nposition des intervalles. C'est que Claude Debussy réprouve la mélodie\nautonome dans la déclamation, et la considère avec M. Noufflard, comme un\nmoyen plus lyrique que dramatique. Sans doute, lorsque l'étiage passionnel\ns'élève, la déclamation augmente, sa tessiture s'organise et se musicalise,\net il y a des passages de pur lyrisme dans Pelléas ; la fameuse « scène de la\nchevelure » contraste ainsi singulièrement par son agitation avec le « par­\nlando » de la scène II d u premier acte par exemple, entre Arkel et Gene­\nviève, mais c'est là un épisode passager et la déclamation conserve presque\ntoujours les intonations et la rythmique du langage. Ici encore, notre auteur\nsuit la voie tracée depuis longtemps par les compositeurs d'opéras, car\nl'évolution de la mélodie vocale s'est constamment effectuée dans un sens\nrestrictif. La voix s'est vue dépouiller progressivement de ses prérogatives\n"}, {"page_pdf": 734, "page_imprimee": 627, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3529, "texte": "                           UN MOMENT MUSICAL                                   627\n\n\ndominatrices pendant que l'ancienne ritournelle instrumentale envahissait le\ndrame lyrique. Elle profère simplement des accents que prolonge l'harmonie\nsousjacente, et à cet égard Claude Debussy se range parmi les disciples de\nRameau : « Dès qu'on veut éprouver l'effet d'un chant, il faut toujours le\nsoutenir de toute l'harmonie dont il dérive; c'est dans cette harmonie même\nque réside la cause de l'effet, nullement dans la mélodie qui n'en est que le\nproduit. » A l'encontre de ces doctrines, le système de l'opéra italien repo­\nsait sur une convention purement lyrique et même purement musicale,\npuisque, entre des régions occupées par le récitatif déclamé, s'ouvraient\nsuivant la pittoresque expression de M. Spigl, de vastes plaines lyriques\nqui permettaient à la musique pure de s'étaler en toute liberté.\n   L'orchestre de Claude Debussy dévoile ses prestigieuses qualités d'impres­\nsionniste. On peut dire que l'auteur de Pelléas surajoute sa nature de rêve à\ncelle des poètes auxquels il demande des sujets de compositions. Mallarmé\n(Prélude à l'après-midi d'un faune), Verlaine (dix ariettes), Maeterlinck (Pelléas et\nMélisande), Baudelaire (cinq poèmes), D.-G. Rosetti, le préraphaélite anglais,\nchantre de l'inexprimé et de l'insaisissable (Damoiselle élue). Quand il est son\npropre librettiste, comme dans les Proses lyriques, son style s'accorde à mer­\nveille avec la grâce mystérieuse et subtile de sa musique. L'homme qui a\nécrit : « De la chute des feuilles d'or célébrant la glorieuse agonie des arbres,\ndu grêle angélus ordonnant aux champs de s'endormir, montait une voix\ndouce et persuasive qui conseillait le plus parfait oubli », a versé dans cette\nphrase harmonieuse et sereine le charme qui se dégage de tant de pages de\nses partitions. Un puissant sentiment de la nature parle au fond de lui-\nmême : « Mon âme, c'est du rêve ancien qui l'étreint », véritable aveu d'un\nmusicien qu'on déclare si inconsidérément libéré de toute tradition. Le\ndomaine qu'il préfère est celui de l'inconscient et du mystère; semblable à\nLe Sidaner dont la peinture enrobe d'une brume mélancolique les paisibles\nvillages endormis, Claude Debussy excelle à entourer ses personnages d'une\nbuée sonore qui les éloigne de nos contingences prosaïques et les rapproche\nde la nature instinctive et inconsciente.\n   Si l'on tient à cataloguer les quelques thèmes dont l'épanouissement rem­\nplit les cinq actes de Pelléas et Mélisande, on remarquera tout en tête de\nl'œuvre le thème légendaire, dont nous avons déjà parlé; puis celui de\nGolaud, à l'allure sauvage et rude. Le musicien, par un symbolisme tou­\nchant, a donné au motif caractéristique de Mélisande, la forme d'un chant\npopulaire, et on ne saurait trop l'applaudir de ce choix qui résume tout ce\nque cette petite âme naïve et impulsive contient de « destinée innocente ».\nPelléas provoque le surgissement d'un groupe de cinq notes qui oscillent\nautour d'une quinte diminuée : [ut#, ré#, la, ré#, la] et endeuillent l'orchestre\nd'une teinte de fatalité. Par ses silences même, la musique de Pelléas est élo­\nquente. « Je t'aime », s'écrie l'amant de Mélisande. « Je t'aime aussi »,\nrépond la frêle épouse de Golaud, et sur ces mots décisifs, l'orchestre se fait\nrespectueux; aucune effervescence lyrique ne vient troubler la communion\ndes deux âmes (p. 220, acte IV, scène IV), aucun débordement polyphonique\nn'entoure la « scène d'amour ». Au fond des personnages, la vie a subi un\n"}, {"page_pdf": 735, "page_imprimee": 628, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3017, "texte": "628                                 DURENDAL\n\n\narrêt du fait de l'aveu fatal et, éperdus, ils se regardent sans rien dire,\neffrayés de leur audace. Remplir ce grand vide angoissant, combler cette\nminute de folie et d'espoir avec des combinaisons de contrepoint ou des\nmélodies à panache, eût été commettre une lourde faute. Bien plus poi­\ngnante et plus vraie grandit l'émotion silencieuse, puis l'orchestre exhale un\ncourt sanglot, une plainte profonde faite du cri de deux cœurs, et c'est tout.\n   Un naturisme aigu et juste chante dans les harmonies raffinées et pour­\ntant si simples de Pelléas. Le soir qui tombe sur la mer pendant que les\nphares s'allument çà et là et piquent de leurs lueurs successives les ténèbres\nqui s'épaisisssent (partition : pp. 41-42), le friselis de l'eau de la fontaine,\nl'horreur des souterrains du château que traduisent de façon shakspearienne\nles accords sinistres du début de la scène (p. 126) ponctués de l'appel\neffrayant d'une quinte dans le grave de l'orchestre, les battements piétinants\nqui accompagnent la vision poussiéreuse et grouillante des moutons\n(pp. 202 à 205), l'adorable courbe du vol des colombes s'égaillant autour de\nMélisande (p. 120), offrent une série d'exemples typiques de l'impressionnisme\nmusical de Claude Debussy. Et ainsi, grâce à l'exploitation de nouvelles\nressources harmoniques, grâce à l'extrême plasticité des motifs mélodiques\net à la liberté de leur développement, le musicien est parvenu à douer les\nêtres et les choses d'une existence musicale, à rendre perceptibles les mouve­\nments de l'instinct, l'étreinte croissante de l'angoisse, ou l'auguste sérénité\ndes paysages.\n   Quiconque voudra s'abandonner à la captivante beauté de cet art ne\nregrettera pas de s'être libéré des parti-pris et des préjugés. Ainsi que\nl'écrivait en 1754 un musicien de génie : « Un esprit préoccupé en entendant\nde la musique n'est jamais dans une situation assez libre pour en juger »,\net Jean-Philippe Rameau ajoutait ces paroles que Claude Debussy pourrait\ngraver en manière d'épigraphe sur ses œuvres : « Pour jouir pleinement des\neffets de la musique, il faut être dans un pur abandon de soi-même, et, pour\nen juger, c'est au principe par lequel on est affecté qu'il faut s'en rapporter.\nCe principe est la Nature même ; c'est d'elle que nous tenons le sentiment\nqui nous meut dans toutes nos opérations musicales » (1).\n   Nous terminons cette trop longue étude par le catalogue détaillé des\nœuvres de Claude Debussy.\n\n                                          I\n\n                          Mélodies, Chant et Piano.\n\nMandoline (Verlaine), 1880                                     .    Editeur Durand.\nNuit d'Etoiles (Th. de Banville), 1880 . . .      .            .     \"      Coutarel.\nRomance (P. Bourget), 1880                                     .       »    Dupont.\nLa Belle-au-Bois-Dormant (Hyspa), 1880 . .        .            .       »       \"\n\n\n    (1) J . - P H . RAMEAU. Observations sur notre instinct pour la Musique et sur son\nprincipe.\n"}, {"page_pdf": 736, "page_imprimee": 629, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3337, "texte": "                               UN MOMENT MUSICAL                                         629\n\n Beau Soir (P. Bourget), 1888                                         Editeur Girod.\n   Ariettes (P. Verlaine), 1888-1903 : Ariettes oubliées; Paysages\n     belges ; Aquarelles :\n1. C'est l'Extase. — 2. Il pleut dans mon Cœur. — L'Ombre\n     des Arbres. — 4. Tournez, bons Chevaux de Bois. —\n    5. Green — 6. Spleen                                                   »      »\nFleur de Blé (A. Girod)                                                    »      »\nLes Cloches (P Bourget)                                                    »      »\nRomance (P. Bourget)                                                       »      »\nCinq poèmes de Baudelaire, 1889-1890 (1) :\n1. Le Balcon (ut). — 2. Harmonie du Soir (si). — 3. Le Jet\n    d'eau (ut). — 4. Recueillement (ut# mineur). — 5. Mort des\n    Amants (sol                              b)                            »   Durand.\nLes Angélus (G. Le Roy), 1892-1901                                         »   Hamelle.\nFêtes galantes, 1892-1903.      .                                          »   Fromont.\n    En Sourdine. — Fantoches.— Clair de Lune.\nProses lyriques (C. Debussy), 1894-1895 . . . . .                          »         >\n    De Rêoe. — De Grève. — De Fleurs. — De Soir.\nChansons de Bilitis (Pierre Louys), 1898       . . . . .                   »         »\n    1. La Flûte de Pan. — 2. La Chevelure. — 3. Le Tombeau\n    des Naïades.\nTrois mélodies (P. Verlaine), 1899                                      >      Hamelle.\n    1. La Mer est belle. — 2. Le Son du Cor. — 3. L'Echelonne-\n    ment des Haies.\nPaysage sentimental (P. Bourget), 1901.                         .       »      Dupont.\n\n    Compositions à venir :\nLa Saulaie (Rosetti et Louys).     .                                    »      Durand.\nNuits blanches (5 poèmes)     .    .                                    »         >\n\n\n                                           II\n\n                                       Piano seul.\n\nPetite suite à 4 mains, 1884                          .    .    .    Editeur Durand.\n     1. En Bateau. — 2. Cortège. — 3. Menuet — 4. Ballet\nFantaisie en 2 parties, piano et orchestre, 1889 . . . .               »       Fromont.\n Valse Romantique, 1891                              . . .             »          »\n Tarentelle, 1891                                          .    .      »          »\nDeux Arabesques, 1891                                                  »       Durand.\nPrélude à l'Après-midi d'un Faune, 1892, réduction pour 2 pianos.      »       Fromont.\nNocturne, 1896        .    .                                           »       Dupont.\nSuite Bergamasque                                                      »       Fromont.\n     1. Masques. — 2. Sarabande. — 3. L'Isle Joyeuse.\nPour le piano, 1904                                                    »         >\n     1. Prélude. — 2 . Sarabande. — 3. Toccata.\nTrois Nocturnes, 1899, réduction pour 2 pianos .                       »         »\n    1. Nuages. — 2. Fêtes. — 3. Sirènes.\nA la Fontaine                                                          >         »\nBallade                                                                »         »\n\n\n   (1) La 1re édition à la Librairie de l'Art indépendant.\n"}, {"page_pdf": 737, "page_imprimee": 630, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1509, "texte": "630                                  DURENDAL\n\n\nDanse                                                               Editeur Froment.\nMazurka (fa# mineur)                                                  »        »\nRêverie  .   .    .  .    .   .   .   .    .   .    .                 »        »\nMarche des anciens Comtes de Ross, 1902, (4 mains) .       .        \"         *\"\n\n   Composition à venir :\nImages, 1902 à          .                                             »        »\n\n\n                                           III\n\n                            Musique instrumentale.\n\nFantaisie en 2 parties pour piano et orchestre, 1889                Editeur Fromont.\nPrélude à l'Après-midi d'un Faune, 1892 .          .                   »       »\nQuatuor à cordes, 1893-1894                                           »     Durand.\nTrois Nocturnes, 1897-1899 . . . ' . .                                »     Fromont.\n    1. Nuages. — 2. Fêtes. — 3. Sirènes.\n\n\n                                           IV\n\n                                 Œuvres lyriques.\n\nL'Enfant Prodigue (Cantate de l'Institut), 1884 .    .              Editeur Durand.\nLa Damoiselle élue (D. Rosetti), 1888-1S93                             »       »\nPelléas et Mélisande, drame lyrique (Maeterlinck), 1893-1895 (1).      »    Fromont.\n\n                                                         L . DE LA LAURENCIE.\n\n\n\n\n    (1) Les entr'actes de Pelléas et Mélisande ont été composés en 1902 pendant les\nrépétitions à l'Opéra-Comique.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison10-007", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 631, "page_fin": 634, "titre_corps": "Le Théâtre Maeterlinck au théâtre royal du Parc, à Bruxelles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edmond Joly", "ancre_debut": "Le Théâtre Maeterlinck an théâtre royal du Parc, à Bruxelles SUR la philosophie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 738, "page_imprimee": 631, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2530, "texte": "Le Théâtre Maeterlinck\n                       an théâtre royal du Parc, à Bruxelles\n\n\n                   SUR la philosophie de Maeterlinck, furent dites naguère, ici-\n                     même, de précieuses paroles. Elles attestaient une subli­\n                     mité presque sans seconde après l'Évangile et proche, par\n                     là même, du Livre absolu. A ceux qui s'étonneraient parce\n                     qu'ils n'auraient point compris, répondons seulement :\n                      Maeterlinck peut n'être pas explicitement des nôtres; son\n                     œuvre nous appartient cependant. Platon, certes, ne con­\n                     nut pas le Verbe; il n'en pensa pas moins d'une façon\n                     merveilleuse l'harmonie créatrice; et les Pères virent dans\n sa doctrine un des bienfaits de Dieu, en firent l'ornement extérieur du temple\n divin. Maeterlinck est assez grand pour qu'on l'appelle à certains égards un\n Platon nouveau. A certains autres, il dépasse la gloire de ce nom; caria\n république de sa parole, non seulement n'exclut pas les poètes, mais encore\n est ensoleillée par un des plus grands. Pourquoi donc ne ferions-nous pas un\n peu de lui ce que les Pères firent de Platon? Au point de vue très spécial de la\nvie catholique, il faut insister sur cette pensée et y placer aussitôt notre action.\n Remarquons encore ceci : même en admettant que Maeterlinck soit aussi\npaïen que Platon, il ne s'approche point de nous seulement par des intui­\n tions sublimes, mais encore par ses origines d'âme, de race, de temps et de\nlieu.\n    L'auteur de la préface à l'Ornement des Noces spirituelles, de notre admirable\nRuysbroeck, sera toujours au moins, malgré tous les malentendus de la vie, le\nplus sublime des « catholiques du dehors ».\n    Catholiques, disons-nous. En effet, Maeterlinck se rattache en art, à un\nchristianisme qu'il ne professe point, par sa forme totale, la plus mystique,\nla plus artiste, par la forme catholique. Et catholique aussi, apparaît la gloire\nimmense de son Théâtre, plus encore que de sa philosophie.\n    Je sais bien que l'agnosticisme matérialiste, les doctrines de Carlyle,\nd'Émerson, de Darwin, semblent les rocs durs dont il prend son vol. Je\nrenonce même à chercher jusqu'à quel point certain agnosticisme pourrait\néquivaloir à la notion théologique du Mystère; à rappeler que l'Évolution\nfut considérée par de hautes âmes comme le pas divin à travers le temps... Ce\nqui importe seul, c'est que le génie de Maeterlinck ne pouvait paraître qu'après\n"}, {"page_pdf": 739, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3687, "texte": " 632                                   DURENDAL\n\n\n  notre moyen âge, alors que, selon le m o t d'un incroyant célèbre, le front de la\n  déesse acropolienne aurait été élargi p a r l'idée chrétienne et l'âme du N o r d .\n  Les voiles noirs de nos béguines lui ont appris u n e épouvante plus intime;\n  que l'Anankè antique ; l'extase du Crucifix lui enseigna l'amour total. De cette\n  épouvante et de cet a m o u r , n a q u i t le double geste du T h é â t r e de Maeter­\n  linck. Geste d o u b l e , mais qui est bien unique. Rappelez-vous le mot de\n  Ruysbroeck : « la face de la ténèbre était l'éclair ! » L e visage de sa nuit\n  d'épouvante s'extasia en nuit nuptiale.\n      Cette épouvante et cet amour, précisons-le, ne furent pas la terreur m ê m e\n  et l'amour m ê m e de la F o i . Ils en dérivent, ils en naquirent i n d é p e n d a n t s ;\n  ils n e sont pas le commentaire lumineux de son esprit, mais le miraculeux\n  témoignage de sa force. Tel est bien le sens secret, le sens ardent et la « situa­\n  tion M mystérieuse d'oeuvres comme Pelléas, c o m m e l'Intruse, c o m m e Sœur\n Béatrix. C'est ainsi, selon la liberté complète du génie de Maeterlinck, dans la\n  proximité de notre foi et de notre race, que n o u s le revendiquons triplement\n  nôtre, par l'art, le sol et les églises dont ce sol est possédé.\n      I1 fallait dire ces choses à p r o p o s des représentations merveilleuses que\n n o u s valut la si artiste direction du Théâtre royal du Parc, puisque, p o u r la\n première fois, elles furent réunies sous ces mots formidables : THÉÂTRE MAETER­\n LINCK. Il fallait préciser la gloire, pour nous, de cet événement et de cet avène­\n ment. Alors q u e n o u s n'avions guère, en art d r a m a t i q u e , que de rares œuvres\n isolées parmi l'abomination latine, parisienne, voici que n o u s possédons, à\n notre tour, cette espèce de Bible en u n temple qu'on appelle les T r a g i q u e s\n grecs, le théâtre de S h a k s p e a r e , ou celui d'Ibsen, ou, enfin, celui de Maeter­\n linck!\n     E t c'est pourquoi il nous faut chercher ce qui en est l'âme, la lumineuse mer­\n veille, p a r la revue rapide des œuvres présentées : Joyzelle, conte d'amour,\nj o u é à P a r i s ; Monna Vanna, que nous avons pu déjà applaudir à deux reprises;\nl'Intruse et, enfin, l'énigmatique Miracle de saint Antuine. Cette dernière œuvre\n fut l'inquiétude du jour. C o m m e entrevue à Genève, où l'on sut au m o i n s\n l'applaudir, son mystère déconcertant devait égarer nos quelques spectateurs\n de septembre. Inédits encore, les deux actes en seront représentés cet hiver\n à Paris.\n     Maeterlinck disait u n j o u r qu'il cherchait d'abord les n o m s de ses person­\nnages et que ceux-ci, u n e fois trouvés, lui\" livraient peu à peu les événe­\nments du mystérieux destin enfermé d a n s chaque n o m . Il semble que l'au­\nt e u r nous m o n t r e ce m o d e de composition dans u n e des premières scènes d e\n « Joyzelle ». « Joyzelle, je dis le nom... Il caresse comme une aile, une haleine de fleur,\nun souffle d'allégresse, un rayon de lumière. :. Il vous peint tout entière, il chante dans le\ncœur, il éclaire les lèvres, » Déjà, Maeterlinck avait mis en liberté des oiseaux\nd'infini. Rappelez-vous les colombes de Mélisande; l'oiseau de vertige de Sély­\nsette; qui \" tourne sans se lasser tout autour de la tour \". Mais les colombes s'éga­\nraient dans la nuit et l'oiseau de vertige, l'oiseau vert, tentait à la mort : Voici\nl'oiseau de soleil ! Les contemplatifs s'accordèrent à imaginer leur â m e d a n s\nl'aigle allant au soleil. Joyzelle va ainsi à l'amour. Elle le regarde en face,\nsans u n seulement de son â m e , prenant en elle toute sa flamme et toute sa\n"}, {"page_pdf": 740, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3602, "texte": "                           LE THÉÂTRE MAETERLINCK                                       633\n\n\nlumière. Joyzelle répond à cette question sublime : « Que serait tout l'amour\ndans une âme totale qui se donnerait totalement à lui? » Nous allons voir en\naction, par la plus simple et la plus profonde fable d'amour, tout le génie\nde Maeterlinck, le mode de sa puissance, aussi bien que l'origine de cette\npuissance, presque\" surhumaine de totaliser ainsi l'humanité.\n   Comme aux mystiques, l'amour lui apparaît ainsi que le geste central de la\nvie, le sceau fulgurant dont s'authentique divin, le texte magnifiquement\nobscur de la Création. Le monde aboutit à l'amour. Maeterlinck montre dans\nla totalité de ce sentiment sublime, le type et le modèle de toute pensée, de\ntoute vertu, de toute faculté d'existence. Alors le drame animera ses cinq\nactes de quatre personnages seulement qui ne sont peut-être encore que les\ndifférentes fonctions de notre âme en notre destin. Merlin, l'enchanteur des\nmerveilleuses légendes bretonnes, apparaît comme l'âme centrale, le plus\ngrave de nous-même, ce que toutes les suprêmes cultures pourront jamais\nfaire de l'homme. Merlin a su éveiller de lui, en lui, Arielle, l'âme de son âme,\nce qu'il est de plus proche du destin, de mieux mêlé à l'inconscient. Il\nmédite le bonheur d'un fils : Lancéor, qui serait notre destin de bonheur, par\nla rencontre de Joyzelle, l'amour total, l'aboutissement suprême de notre\n moi. Ainsi, l'île enchantée formant le décor merveilleux du merveilleux\npoème, pourrait n'être que notre âme avec les mers d'infini qui la berce, les\npalais de ses rêves, les jardins aux fleurs pauvres ou splendides selon la grâce\nde l'amour. Joyzelle va rencontrer des épreuves qui sont celles de la vie, de\nl'âme, de la pensée : la menace; elle n'obéira point. Le danger; elle ne\n reculera pas. Mais voici des épreuves plus hautes qui montreront comme des\nnuées ouvertes en tabernacles de foudre les derniers sommets de l'amour.\n Lancéor semble trahir Joyzelle et Joyzelle ne se veut pas retourner pour en\nvoir la preuve. Lancéor perd sa force, sa beauté, sa jeunesse, sa ressemblance\nà lui-même. Et Joyzelle lui dit ces mots ultimes : « Quand on aime comme je\nt'aime, ce n'est pas ce qu'il dit, ce n'est pas ce qu'il fait, ce n'est pas ce qu'il est qu'on\naime dans ce qu'on aime; c'est lui, et rien que lui... » De m ê m e , nos mystiques\navaient pour but suprême d'aimer Dieu par delà ses « attributs », plus intime­\nment que sa bonté, sa beauté, dans l'aveuglante nuit du dernier Lui-même!\nAinsi, par Maeterlinck, l'amour humain monte jusqu'aux sommets sacrés et\nen reproduit les derniers mystères.\n  Si Lancéor n'est plus lui-même, voici un autre qui est Lancéor. Merlin a\npris son apparence. Mais Joyzelle vient de le dire : elle aime au delà des\napparences, et les pièges et les maux de celles-ci ne peuvent plus rien sur\nelle : « Vous seriez vingt mille qui lui ressembleriez et lui seul parmi vous ne serait\nplus pareil à ce qu'il était hier; que je renverserais les vingt mille fantômes pour aller au\nseul homme qui ne soit pas un songe parmi les autres songes... » Voici bien le dernier\nsecret de l'amour. Tout le mal de la vie est que nous n'étreignons rien, que\ntout n'est que fantôme leurrant nos yeux et notre esprit comme nos mains.\nMais par l'amour, nous connaissons, enfin, un être autour de nous et nous\nnous connaissons, enfin, d'exister par rapport à lui. Nous avons distingué un\nêtre dans l'universelle confusion ; et de le distinguer, de le discerner, nous\navons doué d'existence, pour nous, l'univers. Le jour et la nuit se sont\n"}, {"page_pdf": 741, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2898, "texte": "634                               DURENDAL\n\n\nséparés en nos yeux attestant la lumière. Merveille de l'identité en amour, par\nquoi s'explique comment, de posséder tout en un seul, de ne posséder tout\nqu'en un seul, l'erreur, l'infidélité, tout ce qui égare, sépare, et trompe, tout\nce qui est de mort, cesse d'exister pour qui aime. Aimant ainsi, Joyzelle\ntriomphe toujours et refait le destin selon sa foi ; Merlin a trouvé la vie pour\nson fils. Le verbe de ce poème est pareil à sa pensée; c'est la même substance\net le même rythme : Une harmonie sonore jusqu'à l'alexandrin, souple jusqu'à\nla prose. Plutôt, il n'y a que les mesures diverses d'une essentielle\nmusique.\n   Joyzelle nous montra une sorte de synthèse de l'amour dans Maeterlinck;\nle prestigieux Miracle de saint Antoine pourrait bien offrir la synthèse de sa\nterreur, de la vision des choses où il puisa cette terreur, et qui, plutôt que se\ndissiper, semble se condenser en rire tacite. Il s'agit, on le sait, de l'arrivée\nd'un énigmatique saint Antoine dans une maison où vient de mourir une\nvieille demoiselle que l'intrus ressuscite. Ceux qui se sont inquiétés d'un de\nnos saints sur la scène ont été fort naïvement distraits, comme fort oublieux\nde l'esprit des « Miracles » médiévaux. Cet inconnu dont nous ne pouvons\nsavoir que le passage et le bienfait avec l'ingratitude qu'il suscite, est le\npassage de 1' « idéal » dans le « réel ». Cet idéal n'est pas tant saint Antoine\nque l'amour, la bonté, la beauté, le génie, l'art. Bien moins que religieuse,\nla satire est littéraire. Ainsi, lorsque surpris par la résurrection, les parents\nannoncent au thaumaturge qu'ils lui offrent une place au déjeuner « une petite\nplace, une place d'honneur » ; on songe inévitablement que, s'il s'agissait d'un\npoète, ils lui accorderaient, peut-être, le prix de littérature dramatique...\nComique et sublime, humble et magnifique, l'oeuvre résume avec la puissance\ndes synthèses de Maeterlinck la distance du ciel à la terre, de l'art à la bêtise,\ndu divin à l'humanité la plus vile. Elle englobe ainsi jusqu'au passage\ndu Seigneur parmi nous, et peut parler en des symboles prestigieux de « trois\nheures », pour celle de la suprême ingratitude, de la divine méconnaissance...\nPoème d'équivoque, de mystère, d'énigme, il est un des plus grands de\nMaeterlinck, dont il complète, par cette note « comique », le sublime théâtre.\n   De l'interprétation, toutes les louanges ont été dites. Mme Georgette\nLeblanc-Maeterlinck est l'héroïne même de chaque œuvre : elle est Joyzelle\naprès Monna Vanna, selon une incroyable puissance d'art.\n   M. Darmont lui fut un partenaire, plein de qualités simples et sublimes. Le\nreste de la troupe se montra bien supérieur à la valeur ordinaire des\n « Tournées », comme si une transformation irrésistible émanait des œuvres\ndu génie.\n\n                                                              EDMOND JOLY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison10-008", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 635, "page_fin": 637, "titre_corps": "Livres et revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LIVRES ET REVUES Œuvres galantes des conteurs italiens", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 742, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2780, "texte": "LIVRES ET REVUES\n\nŒuvres galantes des conteurs italiens(XIVe,XVeetXVIesiècles),\n   traduction littérale accompagnée de notices biographiques et historiques et\n   d'une bibliographie critique, par AD. VAN BEVER et ED. SANSOT-ORLAND.\n   Un vol. in-18. — (Paris, Société du Mercure de France.)\n   Le titre du recueil composé avec un soin extrême et un grand souci de\ndocumentation par MM. Van Bever et Sansot-Orland lui attirera plus d'un\nlecteur, curieux, surtout, de licence, et qui se trouvera désappointé. Car la\ngrivoiserie de ces diseurs de contes se ressent de la naïveté de l'âge où ils\nécrivaient et bien que les traits osés, d'un burlesque un peu grossier, ne man­\nquent pas sous leur plume facile, ils ont l'air presque candide à la compa­\nraison des plus anodines de nos audaces d'aujourd'hui : leurs facéties tantôt\nspirituelles, tantôt assez lourdes, n'avaient, à leurs yeux, d'autre prix et\nd'autre mérite que la distraction ingénieuse et comique d'une heure de loisir\net de délassement, après le repas, tandis que l'on prenait le frais à l'ombre\nd'une loggia ventilée par ses rideaux flottants, ou dans les jardins. Ils igno­\nraient l'obscénité triste, l'obscénité scientifique, dont le naturalisme nous a\napporté la première formule, bien amplifiée, depuis, et qui fait tout le succès\nde certains ouvrages qu'aucune valeur d'art, ou de pensée ne rachète.\n    Le fond des historiettes plaisantes de la plupart des conteurs italiens leur\nest venu, sauf rares exceptions, de la tradition orale populaire : ce sont les\nmêmes aventures de maris trompés, de séducteurs bafoués, les mêmes arti­\nfices de ruse féminine qui ont alimenté la verve satirique et la gaieté de toutes\nles races et semblent avoir reçu leur forme originelle dans l'Extrême-Orient.\n    L'intérêt capital des contes, dont les auteurs de ce recueil nous ont donné\nune traduction très fidèle, réside dans leur appropriation, leur acclimatation,\n pour ainsi dire, à l'époque et au milieu; dans tout ce que Sacchetti, Boccace,\n Bandello, etc., ont ajouté d'original, d'actuel aux récits immémoriaux des\nnovelle en en transférant le théâtre à Florence ou à Venise, et en nous\n dépeignant ainsi par mille détails de mœurs, de langage et de coutume, par\n de délicieux et caractéristiques portraits, le monde au milieu duquel ils\n vivaient.\n    Mais, nous pensons que le tableau de la vie italienne, dans les siècles de\n son magnifique épanouissement, apparaît tronqué et dénaturé en des sélec­\n tions du genre de celle-ci : l'œuvre de la majorité des conteurs, celle,\n notamment, de Boccace et de Bandello, comporte un nombre considérable\n d'histoires tragiques et sanglantes, de drames de violence et de passion d'ori­\n gine proprement italienne, ceux-là, et dont le contraste avec les lestes\n"}, {"page_pdf": 743, "page_imprimee": 636, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3174, "texte": " 636                              DURENDAL\n\n\n anecdotes qui les accompagnent achève de fixer la physionomie singulière et\n belle de la société du temps. Souhaitons que MM. Van Bever et Sansot-\n Orland complètent leur excellent travail en nous donnant l'autre volet du\n diptyque, la tragédie ardente après la comédie ou la farce.\n\n E P I L O G U E S . — Réflexions s u r la vie, 1895-1898, par REMY\n    DE GOURMONT, un vol. in-18. — (Paris, Société du Mercure de France.)\n    Tous ceux qui lisent ou qui s'intéressent aux mouvements intellectuels de\n ce temps connaissent les Epilogues de Remy de Gourmont, les notes brèves\n dans lesquelles, chaque mois, il résume l'incident, la préoccupation du\n moment, la question qui passionne les esprits ou les irrite, pour épiloguer à\n leur sujet, en déduire des conclusions, — nous dirions bien des moralités,\n si ce mot n'était dans un discrédit d'aulant plus plaisant que les adversaires\n de règles et de coutumes fondées, tout au moins, sur les nécessités d'ordre\n et d'hygiène personnelles et sociales, se montrent généralement enclins à\n leur substituer des dogmes absolus, promulgués de leur propre autorité, et à les\n imposer de force aux autres.\n    Les Epilogues de M. de Gourmont sont d'un observateur à la fois sagace et\nsceptique, peu disposé à dogmatiser et qui connaît le danger des généralisa­\ntions précipitées. Personne n'est moins inféodé à des systèmes ou à des partis,\net personne n'est plus attentif à ne pas laisser troubler la lucidité et le sens\nimpartial des choses, qui font la principale originalité et la valeur documen­\ntaire de ces notes, par les fumées et la contagion des passions contempo­\nraines.\n    Il est presque superflu de marquer que les pages spirituelles, railleuses ou\néloquentes abondent dans ce recueil et que l'on y rencontre partout la clarté\nadmirable et la courtoisie qui sont de la pure tradition française — tradition\nmenacée comme toutes les autres. Mais il faut appuyer sur les qualités de\ncourage et d'indépendance intellectuels qui distinguent si éminemment\nl'auteur des Epilogues et qui font de la réunion de ceux-ci une précieuse et\nloyale histoire des idées durant la période qu'ils embrassent.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   O n z e K u n s t (Anvers, Buschmann). Le numéro de septembre renferme\nd'abord un article du plus haut intérêt sur le peintre paysagiste hollandais Van\nGoyen à l'occasion de l'exposition de ses œuvres à Amsterdam. Voici un extrait\nde cette belle étude signée W. STEENHAFF :\n   « Lorsqu'il est question du paysage, on évoque aussitôt les maîtres hollan­\ndais du XVIIe siècle, à côté de quelques autres dont le principal est Jean Van\nGoyen. Celui-ci est peut-être le plus fervent et certes le plus fécond interprète\nde la poésie des plaines hollandaises et des intimités agrestes de nos contrées.\nAutant dire même qu'il représente le peintre-poète par excellence de la Hol­\nlande aux vastes horizons, des cortèges de nuages qui se métamorphosent\ncontinuellement en passant au-dessus de la plaine; des larges estuaires sur\nlesquels voguent à pleines voiles les petits bateaux de pêche, favorisés par le\n"}, {"page_pdf": 744, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3113, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                               637\n\n vent intrépide ou que les vaguilles des calmes plats se contentent de bercer\n avec indolence; — des habitations villageoises si caractéristiques sous leurs\n larges toits, avec leurs murailles décrépites et leurs moignons de cheminées,\n avec leurs arbres secoués par le souffle des vastes étendues et surtout avec les\n prestiges de la perspective dont les plans se dégradent à perte de vue jusqu'au\n moment de se confondre avec le ciel.\n    » Tout ce qui nous rend si chère notre patrie hollandaise, tout ce qu'elle\n nous offre de coins plastiques sous les aspects les plus Variés, tout ce qu'elle\n nous exprime de profonde sérénité, toute cette séduction, tout ce charme se\n dégage harmonieusement des œuvres de Jean Van Goyen. »\n    Le second article de ce numéro n'est pas moins intéressant que le premier.\n A propos de l'inauguration de la Jong Hollands huis de Brida, maison destinée\n à une exposition permanente de l'œuvre des jeunes artistes industriels hollan­\ndais, l'auteur, Is.-P. D E VOOGS, émet les idées les plus judicieuses et les plus\nperspicaces sur l'art appliqué, qui a pour rôle admirable de faire rayonner le\nplus de beauté possible sur la vie humaine. Je partage tout à fait le sentiment\nde l'auteur quand il écrit :\n    « La probité dans la conception et dans l'exécution, l'appropriation la plus\nabsolue de l'objet à son usage, la qualité supérieure de la matière employée,\nl'homogénéité de l'ensemble et des détails, c'est-à-dire le rejet impitoyable\nde tout ornement, sauf celui rentrant dans la nature et dans la matière de\nl'objet : voilà les préceptes que les artistes ne devront jamais perdre de vue. »\n   Malheureusement, le véritable art industriel moderne a à lutter contre l'en­\ngouement universel pour la camelote et pour tous les objets de mauvais\ngoût dont nous sommes envahis par l'industrie machinale.\n   Ce numéro contient des reproductions superbes de plusieurs admirables\npaysages de Van Goyen qui sont d'une beauté merveilleuse et d'une poésie\npénétrante.\n                                                                        H . M.\n\nT h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e . — (Bruxelles, Spineux.) N° d'août.\n   Un numéro remarquable où nous notons parmi les illustrations, un superbe\nportrait de l'impératrice Isabelle par le Titien, deux portraits (dessins) par\nDürer, un par Rembrandt, des œuvres de peintres flamands primitifs et du\nSiennois A. Vanni.\n   Parmi les articles, l'étude de M. MASON PERKINS sur Vanni et la suite des\nnotes de M. JAMES WEALE sur l'exposition de Bruges (consacrées cette fois à\nAdrien Ysenbrant, cet élève peu connu de Gérard David, à Jean Prévost et à\nAlbert Cornélis), nous ont particulièrement intéressé.\n   D'autres articles concernent la poterie anglaise, les tapis d'Orient, l'illus­\ntration des livres au XIXe siècle, Shakspeare, les récentes acquisitions du\nMusée du Louvre, etc.\n   Quelques notes bibliographiques complètent le numéro de ce magnifique\nmagazine.\n                                                                           J. D.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison10-009", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 638, "page_fin": 640, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Gustave-Max Stevens au Cercle artistique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 745, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2597, "texte": "NOTULES\n\n   Gustave-Max Stevens au Cercle artistique. — Nous avons\neu l'honneur d'étudier, ici-même, il y a quelques années, le peintre\nG.-M. Stevens, alors presque à ses débuts. Il est toujours flatteur de\nconstater que l'on a eu raison. Le talent que nous avons aimé dès sa pre­\nmière forme, s'est affirmé dans sa voie initiale de force subtile et profonde,\ningénuement. Une épreuve, très grave cependant, s'était imposée au peintre :\nun voyage dans les pays de soleil, en Tunisie.\n   Il y aurait une étude profondément émouvante à faire sur l'influence du\nsoleil chez les peintres du Nord. Des lois innombrables d'esthétique s'éclaire­\nraient de pareils exemples. Si nous ne pouvons la tenter ici, essayons au\nmoins quelques notes.\n   D'abord, disons que l'éducation plus fine donnée aux yeux par les ciels\nsoyeux du Nord, aboutit à faire mieux sentir les éblouissements du Midi.\nJ'amais, sans doute, un œil brûlé dès l'abord par ces clartés torrentielles, ne\nsaisirait, comme celui de G.-M. Stevens, les délicates nuances qui vibrent\ndans les ombres orientales. Il fallait s'être préparé, ici, dans nos climats\nintimes, dans l'amour des étoffes et des prunelles douces, à sentir les\nmerveilleux oxides bleus, les verts ambigus que l'Orient affine tour à tour\npar des bains de soleil et de nuit. Mais cette puissance à sentir ce qui sem­\nblerait l'opposé même de notre nature, rend le plus haut témoignage à celle-ci.\nQuand le peintre de nos subtiles élégances de couleurs et de ligne, n'a fait\nque grandir par cette nature tellement contrastante, c'est que son affinement\nétait réel et non point de mode. C'est que son choix du meilleur (l'exquisite\nn'est, étymologiquement, pas autre chose) n'était pas affaire de mode, mais\nde talent. Voilà pourquoi il a seulement vu avec plus d'impressionnabilité les\nfemmes aux tatouages durs sur des visages rêveurs; les plaines inondées de\nlumière blanche comme des mortes en linceul de lumière ; les dômes crayeux\nautour desquels tourne la flamme du jour; les ruelles d'ombres, les passants\naux taches fines de couleurs, toute la vie fragile et immémoriale des pays\nd'éternité.                                                  EDMOND JOLY.\n\n                                      ***\n\n   L e s c o n c e r t s p o p u l a i r e s . — 12-13 décembre : Premier concert,\nentièrement consacré à Hector Berlioz, à l'occasion du centenaire du grand\nmaître français. Parmi les œuvres au programme, Roméo et Juliette, symphonie\ndramatique avec chœurs, solos de chant et prologue en récitatif choral,\nd'après la tragédie de Shakspeare.\n"}, {"page_pdf": 746, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2578, "texte": "                                  NOTULES                                   639\n\n   8-9 janvier : Deuxième concert, avec le concours de M. Fritz Kreisler, le\njeune et déjà réputé violoniste, dont la première apparition à Bruxelles,\nl'hiver dernier, excita un si vif enthousiasme.\n   27-28 février : Troisième concert, avec le concours de M. Arthur De Greef,\nl'éminent pianiste belge, professeur au Conservatoire royal de musique de\nBruxelles.\n   18-19 mars : Quatrième concert, avec le concours de M. Joseph Hofmann,\nle dernier élève de Rubinstein et l'une des figures les plus en vue de l'école\nallemande contemporaine du piano, encore inconnu à Bruxelles.\n   Le bureau d'abonnement est ouvert chez MM. Sehott frères, 56, Montagne\nde la Cour, jusqu'au 15 novembre; passé ce délai, usera disposé des places\nnon réclamées.\n\n\n\n\n   L e s c o n c e r t s Y s a y e . — La huitième série annuelle des concerts\nYsaye se donnera cet hiver au théâtre de l'Alhambra. Cette série comprendra\nsix concerts d'abonnement et six répétitions générales publiques dont les dates\nsont fixées comme suit :\n   21-22 novembre, 23-24 janvier, 13-14 février, 12-13 mars, 16-17 avril,\n7-8 mai.\n   Les artistes dont M. Ysaye s'est assuré le concours sont : Mme Gay, canta­\ntrice ; Mme Lula Mysz-Gmeyner, cantatrice dont les récents succès à Paris et\nen Allemagne ont affirmé le mérite; M. Raoul Pugno, le grand pianiste\nfrançais; notre compatriote M Jean Gerardy, violoncelliste, qui reparaîtra à\nBruxelles après cinq années d'absence ; M. Alexandre Siloti, le pianiste russe,\net M. Eugène Ysaye, qui se fait si rarement entendre à ces concerts.\n   Deux concerts extraordinaires seront organisés au cours de la saison.\n   Les demandes d'abonnement sontreçues, dès à présent, chez MM. Beitkopf\net Härtel.\n\n                                      ***\n\n   U n e n o u v e l l e é c o l e de m u s i q u e . — L'administration com­\nmunale de Saint-Gilles a ouvert le 15 octobre une école de musique dont le\nprogramme comporte le solfège, le chant et l'harmonie. Nous ne pouvons\nque la féliciter de cette initiative. Nous la félicitons surtout pour le choix du\ndirecteur qui n'est autre que M. LÉON SOUBRE, le distingué professeur du\nConservatoire, dont la réputation n'est plus à faire.\n\n\n\n   L a R o s e e t l ' E p é e , l'œuvre posthume de notre ami à jamais regretté\nCHARLES DE SPRIMONT, secrétaire de notre Revue, a été l'objet      d'intéressants\narticles dans divers périodiques et journaux du pays et de l'étranger. A citer\nles articles d'Eugène Gilbert, au Journal de Bruxelles ; de Maurice Dullaert,\n"}, {"page_pdf": 747, "page_imprimee": 640, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2579, "texte": "640                                     DURENDAL\n\n\nd a n s le XXe Siècle; d'Olympe Gilbart, dans la Meuse de L i é g e ; de H e n r i\nDavignon, dans la Revue Générale; de Gaston H e u x , dans le Thyrse; d'Etherel,\ndans la Métropole d'Anvers, et u n article de la Chronique. N o u s signalons\naussi u n article de Fierens-Gevaert, d a n s la Revue latine de P a r i s , et u n autre\nde F r a n c i s de Miomandre, d a n s la Chronique des Livres de Paris également.\nNous remercions les auteurs de ces articles p o u r l'hommage qu'ils ont rendu\nà la douce mémoire et au b e a u talent de notre c h a r m a n t poète.\n\n\n\n\n   A p a r a î t r e p r o c h a i n e m e n t : U n e nouvelle œuvre d r a m a t i q u e\nd'EDMOND PICARD : Psuké, un croquis de m œ u r s bruxelloises de LÉOPOLD\nCou ROUBLE : Les Cadets du Brabant et u n recueil de vers : Les jardins clos d e\nPAUL MUSSCHE, notre collaborateur.\n\n\n                                             ***\n\n  A u t h é â t r e d e l a M o n n a i e . — O n y exécutera, très prochaine­\nment, la belle œ u v r e d e Maeterlinck : Pelléas et Mélisande, admirablement\nmise en m u s i q u e p a r Claude Debussy, ainsi q u e la Damnation de Faust de\nBerlioz, Sapho de Massenet et le Roi Arthus d'Ernest C h a u s s o n .\n\n\n\n\n   E x p o s i t i o n s d i v e r s e s . — N o u s rappelons à nos lecteurs q u e le\nSalon triennal restera ouvert j u s q u ' a u 2 n o v e m b r e .\n   Exposition des œuvres d'ALFRED CLUYSENAER au Cercle artistique.\n   L e cercle Le Labeur a ouvert son exposition annuelle a u Musée m o d e r n e .\n   U n autre cercle, Le Lierre, expose à la Galerie royale.\n\n\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n : Vicomte E . DE VOGUÉ : L e maître de la m e r\n(Paris, P l o n ) . — M . SERAO : Au pays d e Jésus (ibid.). — M . M O N N E T :\nP o u r être adorée ( i b i d . ) . — I . D ' A N I N : L a q u e l l e ? (ibid.). — R . ARCOS :\nL ' â m e essentielle (Paris, Maison des Poètes). — L . COUROUBLE : Images\nd'outre-mer (Bruxelles, Lacomblez). — A. DESFOSSÉS : Maurice Denis a u\nVésinet (Bibliothèque de l'Occident). — H . FIERENS-GEVAERT : N o u v e a u x\nessais sur l'art contemporain (Paris, Alcan). — LEMONNIER : C o m m e va le\nruisseau (Paris, Ollendorff). — A . FONTAINAS : L ' I n d é c i s (Paris, Mercure de\nFrance). — A. GERMAIN : Sainte Colette de Corlie ( P a r i s , Poussielgue). —\nP . SABATIER : Opuscules de critique historique. F a s c . V I I . N o u v e a u x tra­\nvaux s u r les documents franciscains (Paris, F i s c h b a c h e r ) . — R . BOYLESVE :\nL'enfant à la balustrade (Caïman-Lévy).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 676, "texte": ""}, {"page_pdf": 677, "texte": ""}, {"page_pdf": 678, "texte": ""}, {"page_pdf": 679, "texte": ""}, {"page_pdf": 680, "texte": ""}, {"page_pdf": 681, "texte": "CHARLES DE SPRIMONT\n"}, {"page_pdf": 682, "texte": "                     La Rose et l'Epée\n\n                          Charles de Sprimont\n\n\n                JE suis heureux de pouvoir dire ici ce que je pense\n                  de la Rose et l'Epée, le livre de Charles de Spri­\n                  mont. L'auteur, dont nous déplorons tous la\n                  perte, fut une des personnalités les plus sympa­\n                  thiques de notre monde littéraire. On ne pou­\n                  vait s'empêcher d'aimer ce jeune homme qui\n                  joignait à des dons peu communs une réserve\n                  plus rare encore. On lui savait gré de respecter\nson art et d'être patient, laborieux et probe en un temps où\nl'odieux arrivisme infecte les artistes eux-mêmes En société, il\nétait de ceux qui savent écouter. Parlait-il, on sentait dans sa\nparole un peu timide une sincérité en quelque sorte confuse\nd'elle-même. Mais il s'épanchait sans crainte dans des poèmes\nde belle allure, qui avaient, dès le début, mérité l'estime des\nlettrés, et qui, peu à peu, leur imposaient l'admiration. On pré­\ndisait un bel avenir à ce jeune homme, un des meilleurs poètes\nqui se fussent révélés au cours de ces dernières années ; et son\npremier recueil, où devait figurer déjà maint poème admirable\net admiré, était impatiemment attendu.\n   Il a paru, le livre de Charles de Sprimont. Mais la Rose et\nl'Epée sera sa dernière en même temps que sa première œuvre ;\net c'est nous, ses contemporains, qui serons pour lui cette posté-\n\n\n   (1) Edition de Durendal, Bruxelles, rue du Grand-Cerf, 22. — Prix, fr. 3 50.\n"}, {"page_pdf": 683, "texte": " 578                          DURENTAL\n\n\nrite à qui le poète ne devait penser qu'avec crainte et respect\net qu'il avait le droit de croire lointaine encore\n\n\n                                  *   *\n\n\n   Dès le seuil, un beau poème, que l'avenir devait rendre pro­\nphétique, l'Annonciation, montre le poète salué, à son entrée\ndans la vie, par deux anges, dont l'un symbolise l'Amour, et\nl'autre, la Douleur. Je regrette de devoir débuter par une\ncritique; ce poème m'a paru plus gracieux que profond. On ne\nvoit pas que le poète se soit représenté la douleur comme un\ndon, comme une grâce, « comme un divin remède à nos impu­\nretés », et c'est dommage. Rappelez-vous plutôt quelle extraor­\ndinaire beauté cette conception chrétienne de la souffrance\nconfère à la Bénédiction de Baudelaire.\n   Quoi qu'il en soit, l'amour vient d'abord, ou, pour mieux\ndire, cet amour de l'amour dont parle, si je ne me trompe,\nsaint Augustin. Des visions féminines adorables de jeunesse et\nde candeur traversent la rêverie de l'adolescent; telle cette\nexquise Enfant aux lys :\n\n           Le jour limpide et doux pare sa grâce frêle\n           Du nimbe radieux de ses vives couleurs;\n           Elle cueille des lys moins purs et moins beaux qu'elle,\n           Petite vierge errante au paradis des fleurs\n\n\n   Parfois encore (et ceci, comme on verra, caractérise bien\nnotre poète), il rêve d'un amour héroïque conquis à travers\nmille périls, comme dans l'Aveu guerrier. Il sera celui qui\nréveille la princesse enchantée, et son triomphe chantera dans\nles cors par là forêt magique.\n   Il y a beaucoup de romantisme dans ce rêve; mais on y\ntrouve aussi une exquise délicatesse. Le poète en est à l'âge\ndivin où un regard suffit aux aveux, où toute parole risque de\ndéflorer la virginité des sentiments.\n\n          Cet amour dont jamais tu n'entendis l'aveu\n          Et que mes seuls regards suffirent à te dire\n          Ne disons pas les mois qui briseraient l'espoir\n"}, {"page_pdf": 684, "texte": "                        LA ROSE ET      L'ÉPEE               579\n\n   Les vers d'amour qui viennent ensuite (Le jet d'eau, Ariette\nd'autrefois, Aubade) sont jolis, et le sont même jusqu'à être un\npeu mignards. Ils semblent inspirés par une passionnette plutôt\nque par une passion. Faut-il dire que les pièces précédentes\nme faisaient espérer mieux?\n   Mais voici que la vie s'est dressée, hostile, entre les amants\nqui savouraient d'avance leur félicité :\n\n           Le tendre songe est envolé, ma bien-aimée ;\n           Rien n'en vit plus que la douceur d'un souvenir\n           Et ce sourire éclos sur ta lèvre charmée\n\n   \" La douceur d'un souvenir? \" Si tôt! A peine le poète a-t-il\nvécu, et déjà chez lui l'espérance cède la place au regret.\n   Il s'en faut, cependant, qu'il ait cessé de croire au bonheur.\nL'âme humaine est ainsi faite qu'elle ajoute d'elle-même à la\nsplendeur d'un rêve dont elle n'ose plus espérer la réalisation.\nIl semble qu'elle se console de n'avoir pu vivre son rêve, en le\nrêvant plus beau. Qu'a'-t-elle à craindre? Le destin ne peut rien\ncontre ceux qui ont mis leur félicité dans un songe.\n   Ce sont alors les strophes charmantes de la Maison fleurie, de\ncette idéale « maison du bonheur » où le poète voudrait se\nretirer du monde avec la bien-aimée.\n\n               Nos cœurs ont tressailli dans l'ombre\n               Au chant d'étranges violons,\n               La douce nuit se fait moins sombre\n               A la fenêtre où nous rêvons.\n\n               De vagues formes musicales\n               Légèrement glissent dans l'air\n\n               De leurs blanches mains ingénues,\n               Sur la demeure du Bonheur\n               Les sceurs des anges sont v e n u s\n               Semer des rêves et des fleurs\n\n\n   Voici de beaux vers. Au surplus les beaux vers se multiplient\nà mesure que nous avançons. Les poèmes amoureux ont désor­\nmais je ne sais quoi de profond et de vécu, qui va au cœur;\ntels sont le Bonheur interdit, qu'emplit le poignant regret d'un\n"}, {"page_pdf": 685, "texte": "580                            DURENDAL\n\n\namour passé; l'Ombre, dont l'idée-mère, étrange et profonde,\nsera reprise, à la fin du livre, dans Tristan et Yseult; le Bonheur,\nqui est une pathétique évocation des retours du destin. Toutes\nces pièces, en dépit de défaillances, qu'explique l'âge de l'au­\nteur, sont des plus remarquables. Le Bonheur interdit me paraît\nêtre celle qui approche le plus de la perfection. On y trouve\ndes vers d'une grâce juvénile, comme ceux-ci :\n\n            Et notre amour dès lors fut cet enfant très pur\n            S'étonnant des ruisseaux, des roses, de l'azur,\n            Pour qui chaque journée est un joyeux dimanche\n\n\n  Et d'autres d'une beauté étrange et simple, tels que les sui­\nvants, qui me ravissent :\n\n        Les chars lourds d'épis d'or cheminent vers les granges;\n        L'écho redit au loin le chant des moissonneurs,\n        Et l'on voit se mêler au groupe des glaneurs\n             De mystérieux couples d'anges\n\n   En outre, une inspiration nouvelle se fait jour, plus mâle,\nplus grave, expression du rêve héroïque et de la réflexion désa­\nbusée de l'auteur. C'est le cas dans la Dernière conquête, un\npoème parnassien, d'une somptuosité qui rappelle G. Moreau.\nOn y voit un héros monter à l'assaut d'un château magique,\ngardé par des lions et des alérions, où un griffon veille sur un\ntrésor. L'aventurier perce de ses traits les lions et les alérions,\nabat de son glaive le griffon, et trouve désert et vide ce palais\nqu'on disait plein de fabuleuses richesses. Un sphinx de granit\nétendu au seuil assiste, impassible, à la déconvenue du héros\n   Ce poème est d'une composition solide, d'une langue nette\net sonore; mais on lui sait surtout gré d'enfermer une idée et\nde provoquer la réflexion. Chacun l'interprétera à sa façon.\nQu'on y voie un symbole de la vanité de la science, de l'inutilité\ndes efforts humains, ou autre chose, il importe peu. C'est dans\nce mystère que réside précisément sa beauté.\n   Mais le poète a beau vouloir se tourner uniquement' vers le\nrêve, il est trop jeune pour que l'inspiration amoureuse ne\nreprenne pas le dessus. De tendres regrets le ressaisissent\nd'abord; il les exhale dans sa charmante Sonatine d'octobre.\n"}, {"page_pdf": 686, "texte": "                          LA ROSE ET      L'ÉPÉE                     58l\n\nPuis une diversion s'opère : il a rencontré celle qu'il appelle\nla Passante, une sœur de l'Enfant aux lys, avec la douceur en\nmoins. Et un nouvel amour chasse de son coeur le regret de\nl'ancien; amour fait d'émerveillement, d'adoration, d'extase, et\nde la profondeur d'une âme que la vie a mûrie.\n   Hélas ! cette idéale passion ne sera pas payée de retour.\n\n            Elle n'a pas voulu rassurer d'un sourire\n            Ce cœur que son passage a tendrement troublé\n\n  Il ne lui en veut pas, cependant; bien plus, il la bénit jusque\ndans sa froideur. Et c'est un noble poème que ce sonnet\nA l'aimée sans amour, où, résigné, il souhaite à l'adorable pas­\nsante tout le bonheur qu'elle refuse de lui donner.\n\n            Toi par qui j'ai connu la volupté des pleurs\n            Et qui ne sauras pas combien tu fus aimée,\n            A jamais puisses-tu sur ta route embaumée\n            D'un éternel avril cueillir en paix les fleurs !\n            Je souffre : sois heureuse!\n            Adieu ! prends cette rose et marche vers l'aurore!\n            La grande nuit attend celui qui t'aime encore\n            Et garde dans son cœur les lys du souvenir.\n\n            Ah! n'entends pas mon glas tinter quand sonne l'heure,\n            Et que Dieu te préserve en tes jours à venir\n            De connaître l'amour éperdu dont je pleure !\n\n    Il reste donc seul, avec ses souvenirs et ses regrets, dont il\ngoûte à loisir la triste douceur. Ainsi naît l'élégie, consolation\ndes âmes trop tendres pour oublier et trop faibles pour réagir.\nIl y a un charme mélancolique dans les Quatre variations sur le\nthème du souvenir, en vers libres, bien qu'on regrette d'y trouver\nl'indécision, le vague, qui semblent inséparables de cette forme\nmixte. Le même charme distingue De l'amour à la mort, que\nrehausse encore on ne sait quelle solennité mystérieuse et\nfatale. Il y règne bien quelque obscurité, comme dans ces jolis\net subtils Fontanalia, où le poète apparaît cependant si sûr de\nson instrument. Mais on sait que l'obscurité ne déplaît pas\naux jeunes poètes, qui la trouvent suggestiv; et d'ailleurs\nnous en avons vu bien d'autres au temps du symbolisme et de\nla poésie instrumentale.\n"}, {"page_pdf": 687, "texte": "582                          DURENDAL\n\n\n   Du reste, la clarté reparaît dans le poème suivant, un des\nplus beaux et le dernier que le poète ait écrit. (Mars 1903)\n   Un grand amour s'y révèle à demi, dans son charme inef­\nfable; et, comme il est inespéré, il est mêlé de gratitude. A vrai\ndire, le poète est trop instruit des traîtrises du sort pour être\ntout à fait rassuré; et l'avenir devait justifier ses craintes.\nN'importe. L'heure est indiciblement douce, et, dût-elle être\nsans lendemain, il n'en oubliera plus la douceur.\n\n           O vous qui m'avez pris la paix et le silence\n           Des jours que ne troublait l'émoi d'aucun espoir,\n           Ame aimée à jamais! j'attends votre présence\n           Comme un lever d'étoile au ciel calme du soir.\n\n\n           Mais, si mes rêves chers ne sont rien que mensonges,\n           Qu'importe? Et si demain dit : non, qu'importe encor?\n           Vos grands yeux pour toujours ont ébloui mes songes,\n           L'ombre n'éteindra pas leur clarté d'aube d'or.. ..\n\n\n   Et cet idéal amour, qui dore d'un rayon de félicité les der­\nniers jours du jeune homme, rallume en lui, par surcroît, les\nclartés de la foi. On ne peut lire sans émotion et sans respect\nles vers suivants, qui sont le couronnement chrétien de cette\ntrop brève carrière poétique :\n\n           Je t'aime! De ton être émane une clarté\n           Surnaturelle où tout amour se transfigure,\n           Où mon âme d'enfant tombé redevient pure\n           Et reconnaît son ange et se souvient du ciel.\n           Est-ce l'odeur des lys du parterre éternel\n           Que je respire en me penchant vers ton front pâle?\n           Je t'aime! L'heure est sainte, et ta présence exhale\n           Je ne sais quoi de calme et de mystérieux\n           Qui ramène mon âme hésitante vers Dieu!\n\n\n  Telle est, à peu près, la première partie du recueil, la Rose.\nOn ne trouvera pas mauvais, j'espère, que j'aie cherché à y\ndémêler un peu la vie morale ou affective du poète. Je ne crois\npas avoir mis plus d'indiscrétion à résumer ces vers que le\npoète n'en a mis à les écrire. Car cette poésie semble bien faite\nde confidences.\n"}, {"page_pdf": 688, "texte": "                       LA   ROSE ET   L'ÉPÉE                  583\n\n   Comme on voit, cette première partie est toute lyrique.\nLa seconde, que l'auteur a intitulée l'Epée, emprunte ses\nthèmes à la fable et à la légende, et est tour à tour narrative,\ndescriptive ou dramatique. Il est remarquable — disons-le en\npassant — qu'un même recueil réunisse ainsi deux inspirations\nopposées. Car d'habitude la poésie ne devient objective qu'a­\nprès avoir été subjective. Il semble que le poète, pressentant sa\nfin prochaine, ait voulu franchir en quelques années la carrière\nque les autres mettent une vie entière à parcourir.\n   Toutefois la transformation est plus apparente que réelle :\nces poèmes qui semblent dire les exploits et les amours des\nhéros et des paladins, disent au fond, comme les précédents, la\nsensibilité de Charles de Sprimont. Les preux et les amants\nde la légende ne sont là que pour nous dire les exploits, les\npassions, l'amour, qu'il avait rêvés pour lui-même et que ce\nsiècle ingrat interdit au poète.\n   Un poète de vingt ans ne pouvait raconter le réveil de\nBrunehilde sans partager, de toute la force de son cœur, la\njoie du héros qui l'éveille. Il ne pouvait parler d'Elaine ou\nd'Eisa sans leur prêter la grâce de celle qu'il aime, ou voudrait\naimer. De tels poèmes sont des confidences au même titre que\nles précédents ; ils ont si bien ce caractère qu'il leur arrive de\nperdre leur signification primitive. C'est le cas pour Viviane et\nMerlin, où l'amour, tout à fait idéalisé, ne répond guère à cette\npassion fatale et funeste dont parle la légende.\n   Ces poèmes n'en ont que plus de valeur ; on y retrouvera, à\npeine déguisée, l'âme généreuse, délicate et fière, qui se dévoi­\nlait dans la Rose. En outre, ce que l'on sait de la vie et de la\nmort de Charles de Sprimont confère à ces poèmes une portée\nspéciale : il semble que les mots d'idéal, d'amour, de douleur, de\nmort soient prononcées par lui avec une gravité exceptionnelle,\ndans laquelle l'expérience, la conviction, le pressentiment sont\npour, quelque chose.\n   C'est dans les Dons des Dieux, un poème d'une belle ampleur,\nque l'imagination du poète apparaît la plus noble. Il nous\ntransporte à l'aurore du monde. On y voit les héros, las d'un\nhéroïsme sans but, implorer des dieux un idéal à qui ils puis­\nsent se dévouer. Ils avaient l'épée; les dieux y ajoutent la lyre,\nqui, non seulement célèbrera les exploits accomplis, mais\nencore provoquera les exploits nouveaux. Evidemment la lyre\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": "584                           DURENDAL\n\n\nest ici un symbole : elle nous reporte à l'âge où la poésie, à elle\nseule, contenait une morale, une histoire, une métaphysique,\nen même temps qu'elle suscitait les plus nobles rêves. Alliance\néphémère! L'épée a cessé d'obéir à la lyre. Nous sommes dans\n« un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve ».\n  Mais le poète ne désespère pas ; avec une naïve et généreuse\nassurance, il prédit un âge où la lyre, reprenant son rôle d'édu­\ncatrice, montrera à l'épée, c'est-à-dire l'effort humain, le chemin\ndéserté du Beau. Et ce sentiment lui dicte ces vers, qui sont\nparmi les plus nobles qu'il ait faits :\n\n            O lyre ! Epéel ô sœurs! tressaillez dans l'attente\n            Du superbe avenir qui lentement s'enfante;\n            Vous n'avez retenti, souffert, aimé, lutté,\n            Que pour hâter le jour où luira sa clarté!\n            C'est afin de hausser nos âmes vers nos rêves\n            Que le ciel nous fit don des Lyres et des Glaives!\n\n   L'idéalisme chrétien de Charles de Sprimont lui permettait,\nplus qu'à tout autre, d'aborder des sujets tels que le Rêve d'Elsa\net le Départ de Lohengrin. Quand il parle du ciel et des anges, il\nne recourt pas à un artifice littéraire, il n'obéit pas à une mode;\nil croit trop fermement au ciel et aux anges pour que son cœur\nn'ait pas tressailli en les nommant. Ce n'est pas non plus par\ndilettantisme qu'il a peint dans ses vers un immatériel amour;\nil n'a fait qu'exprimer son rêve d'adolescent chaste. A vrai dire\nil ne suffit pas d'éprouver un sentiment élevé pour écrire de\nbeaux vers ; les vers sont une langue difficile qu'il faut\napprendre ; et l'on ne demandera pas à un poète de vingt ans\nd'être un écrivain sûr de lui.\n   Ces poèmes, le premier surtout, trahissent encore des défail­\nlances.\n   Ils ont pourtant ma prédilection, non seulement pour la\nroyale beauté du rêve qui les inspira, mais encore pour ce\nqu'ils ont parfois de concis, d'épuré, d'achevé, et parce qu'ils\ncontiennent de ces vers où un sentiment s'exprime ingénument,\npresque sans l'artifice de l'image, sûr de toucher par sa seule\nnoblesse et sa seule sincérité. La langue qui balbutiait se délie\ntout à coup, et le poète, secouant ces entraves qui sont la\nmisère de notre versification, prononce enfin des paroles nettes,\nnerveuses, sonores, qui donnent un frémissement. à celui qui\n"}, {"page_pdf": 690, "texte": "                         LA ROSE ET L ' É P É E                  585\n\nles trouve. L'allégresse d'un amour séraphique, la tristesse des\nadieux, la mélancolie des souvenirs, la pitié d'un être céleste\npour la faible créature terrestre que rehausse son amour, la\nradieuse certitude d'une réunion prochaine sont exprimés là en\ndes vers pareils à des coups d'aile, les plus beaux que notre\npoète ait faits :\n\n           De l'ombre mensongère éblouissant vainqueur,\n           Des pays de clarté descendu vers la terre,\n           Tu partiras plus pur d'avoir vu sa douleur.\n\n           Abaisse lentement tes lèvres de lumière\n           Sur ces grands yeux ouverts où se mirent les cieux,\n           Heureux d'y retrouver l'innocence première;\n\n           Et songe à tous les pleurs que verseront ces yeux!\n\n  On me permettra ici de multiplier les citations; plutôt que\nde louer Charles de Sprimont, laissons-le parler.\n\n           Remonte vers l'azur sublime où sont les Purs;\n           Chevalier du Graal, retourne auprès des anges;\n           Va rajeunir ton cœur pour tes exploits futurs.\n\n           Au vin miraculeux des célestes vendanges\n           Puiseras-tu l'oubli de ton mortel amour?\n\n           O toi qui respiras le printemps de ce cœur,\n           Blanc paladin par qui l'enfant devint la femme,\n\n           A jamais souviens-toi que ton amour vainqueur\n           La livra doucement, quand tu l'eus délaissée,\n           Au baiser de la Mort, son éternelle sœur\n\n           C'est au ciel que t'attend Elsa, ta fiancée !.\n\n   Il y a moins de vers définitifs dans Tristan et Yseult, qui est\nun peu long et diffus, parfois même un peu obscur, et où l'on\nne sent pas au même degré la spontanéité de l'inspiration.\nCette œuvre, toute wagnérienne de souffle, est cependant admi­\nrable à bien des points de vue. On y retrouve, dans son\neffrayante intensité, cette tragique passion des amants qui, à\ntravers de douloureuses voluptés, aspirent à n'être plus qu'un\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": "586                           DURENDAL\n\n\net ne trouvent cette unité que dans la mort. Nulle part d'ail­\nleurs l'imagination du poète n'est plus somptueuse ; nulle part\nchez lui on ne trouve en plus grand nombre de ces vers qui\nrendent, de saisissante façon, les moments solennels de la\ndestinée et les décisions héroïques des grandes âmes.\n\n           O grave et sainte Nuit, mère des choses mortes,\n           Qui rends à l'unité les cœurs longtemps disjoints,\n           Ferme sur nous les battants d'ombre de tes portes\n           Et donne-nous la paix de ton néant divin !\n\n   Au surplus, presque tous ces poèmes ont leur beauté. La Toi-\nson d'or, une œuvre correcte et mesurée, célèbre une fois de plus\nl'influence exaltante de la lyre sur les natures héroïques mais\nfrustes. Dans le Jardin des Hespérides, il faut admirer les der­\nnières strophes qui modifient et complètent, de gracieuse façon,\nles données de l'ancien mythe. La Forêt des fées, qui n'est qu'un\nfragment, permet du moins d'apprécier la somme de métier\nacquise par le poète ; de même que la Belle-au-bois-dormant, un\npoème écrit par de Sprimont à l'âge de dix-huit ans, tout\nimparfait qu'il est, donne l'idée des dons exceptionnels qui,\ndès cette époque, distinguaient le poète.\n   Mais il y a déjà autre chose que de la facilité dans Elaine,\ntrois sonnets inspirés de Tennyson ; il y règne une tendre et\ndélicate émotion, et la dernière partie en est presque entière­\nment belle. Ce sera ma dernière citation.\n\n           Les anges qui priaient au vitrail de la tour\n           Ont emporté son âme chaste auprès des saintes;\n           Ses yeux dont les clartés ne se sont pas éteintes\n           Reflètent la splendeur de son nouveau séjour.\n\n           Parmi les fleurs des prés parant sa grâce frêle,\n           Son corps léger repose en la blanche nacelle\n           Qui glisse, abandonnée au cours changeant du flot.\n\n           Telle, Elaine s'en va, gracieuse et pâlie,\n           Vers la terre lointaine où sire Lancelot\n           Au bras d'un autre amour la trahit et l'oublie!\n\n  On voit que le poète se formait peu à peu ; si sa courte vie\nne lui permit pas de développer entièrement sa personnalité,\n"}, {"page_pdf": 692, "texte": "                        LA ROSE ET L ' É P É E                    587\n\n\nles derniers poèmes de ce recueil montrent du moins, à diffé­\nrentes reprises, ce qu'elle devait être.\n\n   Il avait fait siens les principes d'honnêteté littéraire qui\nfurent ceux du Parnasse contemporain, en France, ceux de la\nJeune Belgique, chez nous. Bien qu'il fût doué, il n'estimait pas\nque cela suffît pour laisser une œuvre ; et il apprenait patiem­\nment son métier d'écrivain, qu'il commençait à connaître.\nJ e suis parfois tenté de trouver que ce poète, presque adoles­\ncent encore, était bien mûr pour son âge ; je le voudrais plus\nspontané, plus vibrant, plus révolté. Mais il me suffît de relire\nle Départ de Lohcngrin pour l'accepter tel qu'il est. Charles de\nSprimont avait l'imagination magnifique, de nobles rêves, une\nâme tendre et fière; ses premières poésies, réunies dans la Rose\net l'Epée, font parfois penser à Lord T e n n y s o n . Nous ne sau­\nrions trop regretter que la mort nous ait frustrés d'une moisson\n annoncée par de telles prémices.\n\n                                                 FERNAND   SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 693, "texte": "                Les Panoplies\n\n                  Le Repos d'Achille\nTout le jour les guerriers ont fui devant Hector :\nSon casque au crin mouvant jetait l'ombre à la plaine;\nUn Dieu, qui le suivait, sur lui brisait l'essor\nDes javelots de bronze et des piques de frêne.\n\nDans le camp, ceint de lourds madriers et de pieux\nSous les poupes des nefs noires, la foule armée\nErre, tumultueuse,  et, dans le soir pieux,\nProlonge avec angoisse une veille alarmée.\n\nTous songent, Danaens, Achéens         chevelus,\nCeux de Mycène, et ceux d'Argos et de          Tyrinthe,\nAu Héros offensé qui ne combattra plus :\nEt tous, peuples et chefs, et rois, sont pleins de crainte.\n\nIls se montrent entre eux l'inutile  faisceau\nQue font ses armes d'or et d'émail, et sa lance\nQui, pour leurs faibles mains, semble un mât de vaisseau...\nMais un chant frappe l'air... Tous alors, en silence,\n\nPrès du flot qui se tait comme eux, dans cette nuit\nQue tant de sang a faite obstinément   tranquille,\nAdmirent, oublieux de l'heure qui s'enfuit,\n\nLa cithare sonner sous la tente     d'Achille.\n\n\n\n\n                      Les Chevaux\n  Achille, revêtu de ses armes divines,\n  Parla du haut du char retentissant d'airain     :\n\n  « Le sang pur de Patrocle abreuve le terrain,\n  Et les cadavres nus ont comblé les ravines.\n  O chevaux immortels d'Achille! ô mes     chevaux!\n"}, {"page_pdf": 694, "texte": "                   LES PANOPLIES                          589\n\nCouple né de l'hymen du vent et des harpies,\nEt qui baisses le front maintenant,   et m'épies !\nQu'avez-vous fait du compagnon de mes          travaux?\nA l'aube, comme hier, vous verrez     reparaître\nLe meurtrier Hector, prince au casque        mouvant;\nMe ramènerez-vous     vers mes tentes, vivant?\nVous qui livrez l'ami, sauverez-vous le Maître?»\n\nEt Xanthos, l'étalon royal aux pieds ailés,\nPrit pour parler la voix humaine : et sa crinière,\nComme un voile d'argent, balaya la poussière,\nEt couvrit le timon et le joug ciselés :\n\n« Oui! nous te sauverons encore, et ce jour même.\nPourtant, ton dernier soir approche, et ton trépas,\nO Péléide ! Mais ne nous accuse pas,\nAccuse l'Olympien et le Destin     suprême!\nSi Patrocle tomba, ce n'est pas qu'aient été\nNotre cœur moins vaillant, notre sabot moins vite.\nCelui qui l'a frappé d'un trait que nul n'évite,\nC'est l'Archer Apollon, gardien de la Cité.\nEt serions-nous l'éclair, serions-nous la tempête,\nL'heure est déjà marquée. Elle vient pas à pas.\nUn dieu te suit, à qui tu n'échapperas    pas,\nEt l'autel déjà fume, et la victime est prête. »\n\nIl se tut. L'Erynnie avait brisé sa voix,\nEt l'accent fatidique expira dans sa bouche.\nEt le Guerrier lui répondit, d'un cri farouche    :\n\n« Pourquoi m'annonces-tu la mort queje prévois?\nO Xanthos! mon destin fatal est queje   meure,\nPlein de force, et n'ayant vécu que peu de jours,\nAvant qu'Ilion croule avec ses sombres tours,\nLoin du vieux roi Pélée, et loin de ma demeure. »\n\nIl dit, et rassemblant les rênes, d'un essor\nSouverain, enleva les coursiers qui     hennirent.\nEt tous, sur le Héros resplendissant d'or, virent\nUn rayon du Levant darder sa flèche d'or.\n\n\n\n                  Les Funérailles\n            O Mer violette, où pleurent les roses!\n            O Cap de Sigée, où la vague    meurt,\n"}, {"page_pdf": 695, "texte": "590                       DURENDAL\n\n\n\n               L'épée est en deuil, les tentes sont closes,\n               Et voici monter l'immense       clameur.\n\n      O Guerriers! abattez les hêtres et les charmes,\n      Que toute une forêt s'amoncelle!   Entassez\n      Les arbres en montagne, en montagne les armes,\n      Pour que, sur le bûcher royal, souffle en alarmes\n      La tempête d'airain des combats    cuirassés.\n\n               Le Héros n'est plus, dont les boucles blondes\n               Ceignaient de clarté le front triste et pur;\n               Dans ses yeux fermés, sous leurs pâles ondes,\n               La vie a tari ses sources   d'azur.\n\n      Dans le brasier de gloire où dort la foudre ailée,\n      Jetez les troncs de chêne et les boucliers d'or,\n      Jetez le glaive avec l'armure ciselée,\n           La hache de Penthésilée\n               Et la lance d'Hector.\n\n               O sœurs de Thétis, vertes Néréides!\n               Dites à la nuit la plainte des flots,\n               Et dans vos palais, noirs d'algues    livides,\n               Mêlez à nos pleurs vos divins    sanglots.\n\n      Que l'incendie éclate, hydre aux pourpres     écailles,\n      Sur l'amas des sapins et le débris des chars!\n      Que le métal conquis par tant de funérailles,\n      Gerbe héroïque prise au sillon des batailles,\n      Ruisselle en jets de feu dans les cendres épars!\n\n              Son sang, parfumé comme une ambroisie,\n              A teint le calice odorant des fleurs.\n              O vierges d'Europe! ô vierges d'Asie!\n              Chantez lepéan sacré des douleurs!\n\n      Sombres bois de l'Ida, cimes échevelées !\n      De la suprême fête allumez le flambeau.\n      Colères de la nuit! des crêtes aux vallées,\n          Eveillez l'âme des mêlées\n               Autour de son tombeau!\n\n                                  SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE.\n"}, {"page_pdf": 696, "texte": ""}, {"page_pdf": 697, "texte": "                     (Cliché de la m a i s o n L a z z e r i de S i e n n e )\n\n\nLA N A T I V I T É\n"}, {"page_pdf": 698, "texte": "                         Une belle Ame\n                                    (Roman)\n                                      Suite\n\n\n\n\n                                       VII\n\n\n                  L'ABBÉ Chantematin caressa la tête de Phanor, posée sur       ses\n                     genoux, et se tut.\n                         Il avait exposé le but de sa visite et avoué, en rougis­\n                     sant, à Mademoiselle Julie que Madame Vassy songeait à\n                     la marier.\n                            Jojo, absent de la maison, le brave curé en avait pro­\n                     fité pour accomplir la mission dont il était chargé. Mais,\n                     que de tergiversations avant de se décider à traiter lui-\n                     même cette affaire! Que de réticences et que de subter­\nfuges en l'abordant! Que de ménagements lorsqu'il avait fallu parler et dire\nclairement la chose.\n    Maintenant, c'était fait. L'on n'avait plus qu'à attendre la réponse de l'inté­\nressée, et l'abbé, anxieux, se demandait si Mademoiselle Julie consentirait\nenfin à ouvrir la bouche. Il y avait bien cinq minutes qu'un silence profond\nrégnait dans le petit salon aux tentures minables et aux meubles disparates.\nLe vent du nord faisait rage dans le vestibule, où il miaulait d'une façon\nlugubre, s'engouffrant dans toute la maison avec des sifflements de désespoir,\nqui s'enflaient parfois, comme si une poitrine gémissante les eût poussés.\nSous les portes, il passait des courants d'air au souffle desquels dansaient\nsur lé plancher des morceaux de laine échappés au tricot de Mademoiselle\nJulie.\n   Et celle-ci ne disait toujours rien. Pourtant, l'abbé avait mis toute sa diplo­\nmatie à lui présenter le projet matrimonial. Il savait bien qu'au premier\nabord elle se regimberait, qu'une pareille proposition la ferait bondir par son\ninattendu et son étrangeté. Alors, tous les trésors de son éloquence persuasive,\nil les avait dépensés; tous les détours pour arriver au but, il les avait succes\nsivement pris, s'égarant en chemin, faisant à dessein Vécole buissonnière le-\nlong d'une route en zigzag, qu'il parsemait innocemment de haltes, où l'on\n"}, {"page_pdf": 699, "texte": "592                               DURENDAL\n\n\ns'attardait. Puis, finalement, lorsque, ne pouvant plus se dérober, il s'était vu\nforcé, comme dit Monsieur Purgon, de vuider le fond du sac, il avait usé des\ntermes les plus bénins, des locutions les plus onctueuses. La vérité, ainsi\nrévélée à mi-voix, éclairée par un jour discret, ne pouvait vraiment pas cho­\nquer les intimes pudeurs de Mademoiselle Julie. Il n'était que de l'envisager\navec calme.\n   Mais le pouvait-elle bien, la malheureuse? Et qu'est-ce qu'on lui proposait\nmaintenant, si ce n'est le bouleversement le plus complet de son être moral\net physique? Ils ont beau jeu les amis qui disposent ainsi d'une vie qui ne\nleur appartient pas ! Et, quand bien même l'on a franchi le cap de la matu­\nrité, quand bien même l'on n'a plus conservé d'illusions sur les hommes et\nsur les choses, quand bien même la naïveté d'antan s'est fondue au feu\nardent des réalités terrestres, une âme de femme, restée pure, garde toujours\nen elle un fonds de candeur, adorable et charmant. Et ce qui fait l'ornement\nde cette âme, c'est ce joyau caché, dont rien ne ternit l'éclat, ni les lâchetés\nquotidiennes dont nous sommes coutumiers, ni les passions qui nous enser­\nrent, ni les haines qui nous tyrannisent.\n   Au commerce brutal de l'homme cette candeur, jusque-là fraîche et par­\nfumée, se corrode et se flétrit. Et lui, le maître et l'initiateur, en même temps\nqu'il fait d'une femme sa femme, il dissipe cet azur immaculé qui baignait les\nyeux et qui nimbait le front : l'épouse demeure honnête, et belle, et sage, et\nvertueuse; mais le charme supraterrestre est rompu : le cristal contient encore\nle baume odorant; seulement, il n'a plus cette transparence d'eau limpide,\noù le soleil envoie ses rayons d'or.\n   Ce n'est pas que Mademoiselle Julie eût des appréhensions de jeune fille\ninnocente ; mais ce mariage restait cependant pour elle un inconnu troublant.\nLes années de virginité, en se succédant les unes aux autres, avaient entouré\nson cœur d'une enveloppe de métal sans alliage, d'une sorte de châsse d'ar­\ngent clair, qui lui constituait à la fois un abri et une défense : un abri contre\nd'amers et lointains souvenirs, qui l'assaillaient encore lorsqu'elle songeait à\ncertaine histoire du passé; une défense contre sa misère même, car elle était\nforte d'un privilège inappréciable et robuste, qui, en maintenant son âme\ndans l'atmosphère de la chasteté, l'avait rendue vaillante. Par le mariage,\ncette enveloppe serait brisée, cet abri serait profané, cette défense n'existe­\nrait plus ! L'effroi de l'événement possible, elle voulut le dissimuler à son\ninterlocuteur et chercha, par une confidence, à dépister tout à fait l'excellent\ncuré. Elle savait qu'il était bon et compatissant et qu'en lui ouvrant son cœur,\nelle aurait chance de l'émouvoir, de le détourner d'un projet dont l'annonce\nseule était une torture.\n   « La surprise, dit-elle doucement, me clôt la bouche. C'est pourquoi j'ai\ntant tardé à vous répondre. Me serais-je vraiment attendu, passé la cinquan­\ntaine, à recevoir des propositions de mariage ! La chose serait plaisante et\ndonnerait plutôt à rire, s'il ne s'y mêlait pour moi un souvenir pénible. Cette\ndémarche que vous tentez en ce moment me rappelle une aventure déjà loin­\ntaine, que je n'évoque jamais sans tristesse. Lorsque vous la connaîtrez vous\ncomprendrez, sans doute, pourquoi je ne me suis jamais mariée et pourquoi\n"}, {"page_pdf": 700, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  593\n\nmaintenant, moins encore qu'autrefois, je ne consentirai à partager l'existence\nd'un homme. Cest un peu de ma vie que je vais vous livrer, mais n'êtes-vous\npas mon père et mon ami ?\n    — Ma chère enfant, fit le curé tout tremblant, je ne vous demande pas cette\nconfidence. Si elle doit vous faire du mal abstenez-vous en, bien que\nvous soyez assurée de trouver en moi, comme vous le dites, l'ami le plus\ndévoué.\n    — Elle me fera du, bien, au contraire, Monsieur le curé. Aux jours de lassi­\ntude et d'ennui, il est doux de s'épancher et de revivre certaines heures du\npassé que le présent ranime devant nos yeux. Il y a une trentaine d'années —\nj'avais à peu près vingt ans — je rencontrai dans le monde un jeune homme\nvers lequel je me sentis bientôt attiré par la sympathie la plus vive. C'était le\ntemps où mes parents jouissaient d'une belle fortune, où l'avenir réapparais­\nsait sous les couleurs les plus brillantes, où nous étions, dans ce pays, consi­\ndérés, reçus et fêtés partout. Il me semblait que ces heureux jours d'alors\nn'auraient point de fâcheux lendemain. Je vivais insouciante et adulée — car\nj'étais belle — je puis bien le dire maintenant que l'automne a passé sur mon\nvisage. Et je me laissais aller à mon amour avec toute la fougue de la jeu­\nnesse. Ah! j'aimais sincèrement et loyalement et je croyais être aussi sincère­\n ment et loyalement aimée. Mes parents ne se montraient cependant pas dis­\n posés à un mariage, mais je sus si bien les convaincre et les toucher qu'enfin\n ils entrèrent en pourparlers avec ceux de mon ami. Hélas! que de désillu­\nsions, Monsieur le curé! Cet homme auquel j'avais donné sans réserve les\npremiers battements de mon cœur de jeune fille, cet homme en la franchise\nduquel je me confiais aveuglément et que je considérais déjà presque comme\nmon mari, cet homme avait une liaison de plusieurs années avec une femme\nde notre monde; il avait une maîtresse, il avait un enfant! Et tandis qu'il\nacceptait mes aveux et mes serments, tandis qu'il me jurait la fidélité la plus\nentière, il portait à une autre son amour doublement coupable, car cette\nfemme était mariée! Que dis-je, était! Elle l'est toujours et ceux qui passent\nà côté d'elle ne se doutent pas qu'elle a méconnu son devoir et qu'elle a causé\nmon malheur ».\n    Le visage de Mademoiselle Julie, si calme d'ordinaire, s'animait au récit de\ncette infortune. Même ses yeux s'humectaient de larmes. On eût dit que son\nchagrin datait d'hier, tant elle avait mis de chaleur à son récit.\n    L'abbé, lui, ne savait vraiment quelle contenance faire en écoutant l'aveu\nde cet amour lointain. Les choses du cœur, tout en l'émouvant, l'étonnaient\ntoujours : il ne comprenait vraiment pas pourquoi Mademoiselle Julie parais­\nsait regretter si fort cet amoureux indigne. Elle l'avait laissé courir à sa pas­\nsion ; tant mieux pour elle ! Et cela valait-il vraiment qu'on y pensât trente ans\naprès ?\n    « Ma pauvre enfant, fit-il tout de même, votre douleur dût être bien\ngrande. Mais alors comme alors. Tout est fini maintenant et cela ne vous\nempêchera pas...\n    — Non, Monsieur le curé, tout n'est pas fini.\n    — Commentl s'écria l'abbé Chantematin, au comble de l'étonnement.\n"}, {"page_pdf": 701, "texte": " 594                               DURENDAL\n\n\n    — Tout n'est pas fini, reprit-elle, parce qu'ils ne sont morts, ni les uns, ni\n les autres; ni la femme, ni l'enfant, ni le séducteur et que je les vois autour\n de moi et qu'il me faut souvent supporter la présence de l'un d'eux, sans\n laisser paraître jamais mon trouble et ma rancœur. Ce souvenir vivant m'est\n plus pénible que tout au monde. »\n    Le curé, piqué au vif par cette étrange confession, se demandait quels\n pouvaient bien être ces gens-là. Ils habitaient le pays, puisque Mademoiselle\n Julie les y voyait. Mais ils avaient bien caché leur jeu, car on ne chuchotait\n nulle part cette histoire. Et comme les bonnes langues se seraient empressées\n de la publier partout, pour peu qu'on eût seulement découvert quelques\n indices révélateurs !\n    « Oui, continua Mademoiselle Julie, il me semble que l'affront est encore\ntout récent. La blessure s'avive à la seule évocation du passé : je crois qu'elle\n ne se refermera pas. Et puisque j'ai gardé intacte jusqu'à ce jour, la mémoire\nde mon amour défunt, je n'irai pas, à cinquante ans, me lancer dans une\nnouvelle aventure. Ce n'est pas à cet âge-là, que l'on refait sa vie.\n   — Il n'est jamais trop tard, hasarda l'abbé; et je me réserve de vous démon­\ntrer cela péremptoirement. Mais écartons d'abord, si vous le voulez, ce qui\nvous préoccupe au premier chef. Je me fais fort de vous amener à recon­\nnaître que vos scrupules sont exagérés et que ce culte que vous entretenez\ndans votre esprit n'est pas de nature à vous arrêter longtemps. D'abord les\nannées ont certainement, quoique vous en disiez, apporté quelque tempéra­\nment à votre douleur. Toutes choses égales d'ailleurs, comme disent les\nphilosophes, l'émotion présente est plus vive que l'émotion passée et la vôtre\nse perd déjà dans un lointain fort vague. Et puis vous avez, ce me semble,\npayé un tribut fort large à votre amour, en lui sacrifiant trente ans de votre\nexistence. Trente ans employés à conserver le souvenir d'une chose aussi\nfugitive et d'un homme aussi peu digne d'intérêt que celui qui vous a leurré\npar ses belles promesses, cela me paraît tout à fait suffisant et je trouve qu'il\nn'est que temps d'abandonner ces tristesses pour vous tourner vers des réa­\nlités plus agréables. Vous me direz, peut-être, que votre cœur ne s'éprendra\nplus désormais d'un autre homme. Je vous répondrai, ma chère enfant, qu'il\nne saurait évidemment être question d'amour dans ce que je vous propose.\nOn ne vous en demande pas tant : l'amitié que vous aurez pour Monsieur\nMiette ne ressemblera en rien à cette affection très vive que vous aviez vouée\njadis au jeune homme dont vous me parlez. Et rien ici-bas ne vous empêche\nde céder à l'amitié les belles années que vous vivrez encore : l'amitié est un\nsentiment qui nous honore à tout âge et qui embellit toujours notre exis­\ntence. Et vous admettrez, sans difficulté, que Monsieur Miette s'offre à vous\ncomme un ami.\n   — Cela, Monsieur le curé, répondit Mademoiselle Julie, n'est pas aussi\nsûr que vous l'affirmez. On couvre souvent du nom d'amitié, des inclinations\nqui ne sont plus de mon goût, ni de mon âge. Et d'ailleurs qu'ai-je besoin\nd'un ami ? N'en ai-je pas déjà de sincères et de dévoués ?\n   — Certainement, fit l'abbé; mais celui-là s'attachera à vous plus fidèle­\nment encore. Vous serez pour lui la moitié de son âme et vous coulerez avec\n"}, {"page_pdf": 702, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   595\n\nlui des jours tissus de soie et d'or. Ah! j'entrevois d'ici le bonheur qui vous\nattend et que vous méritez si bien, après une existence de peine et de sacrifice.\n    Les amis que vous avez peuvent disparaître, sans laisser d'autre trace en\nvotre esprit qu'un souvenir très doux; attentifs, pendant leur vie, à vous pro­\ncurer le bien-être qu'ils rêvent pour vous, après leur mort ils seront impuis­\nsants à vous venir en aide. Tandis que cet ami-là, qui sera votre mari, vous\ncomblera de ses bienfaits au présent et au futur. Si Dieu veut que vous deve­\nniez un jour veuve, vous ne cesserez pas pour cela de jouir d'une fortune\nqu'il vous aura bien et dûment garantie.\n    — Alors, interrompit Mademoiselle Julie, c'est un mariage d'argent que\nvous me proposez ?\n    — Mon Dieu... répondit l'abbé Chantematin, en écartant les bras avec un\n geste évasif.\n    — Comment, Monsieur le curé, vous voudriez que, par esprit de calcul,\nj'aille m'unir à ce vieillard? J'ajouterais ce ridicule et cette faiblesse au roman\nsi troublé de ma vie? Non, vraiment. Le monde serait impitoyable pour moi\net le monde n'aurait pas tort. Une pareille action me diminuerait à ses yeux\n et ma réputation m'est trop chère pour que je la compromette ainsi mesqui­\n nement. »\n    Le bon curé, toujours prudent, avait caché à Mademoiselle Julie le pre­\n mier mariage de Monsieur Miette, ainsi que sa paternité plusieurs fois répétée.\n Il estimait que la prime attaque devait surtout porter sur le côté pratique et\nqu'ensuite l'on dévoilerait petit à petit les dessous de la situation. Quelle\nn'aurait pas été la stupéfaction de Mademoiselle Julie si elle eût appris, dès\nle début, qu'en entrant en ménage elle posséderait des enfants de trente et\ntrente-cinq ans et des petits-enfants qui l'appelleraient bonne maman !\n    \" Tenez, Monsieur le curé, s'écria-telle tout d'un coup, je crois qu'on vous\na mystifié. Rions donc un peu ensemble de ce mariage de carême-prenant!\nDites-moi, je ferai bonne figure en timide fiancée? Et mon amoureux se\nmettra-t-il à genoux pour me baiser le bout des doigts ? Il ne s'y risquerait pas,\nle pauvre; je serais obligée de le prendre sous les bras pour le relever !\n   — Mais, Mademoiselle, interrompit l'abbé Chantematin, ce projet ne\nmérite pas du tout qu'on en rie. Il est des plus sérieux.\n    — Alors, reprit la pauvre fille, vous me permettrez de vous confier que,\nconnaissant votre habituelle raison et votre sagesse coutumière, je suis sur­\nprise de vous rencontrer en si folle aventure.\n   — E h bien ! Mademoiselle, confessa le prêtre, ma surprise égale la vôtre.\nMaintenant, je suis rompu à cette idée : elle m'est devenue familière et comme\nnaturelle. Mais, de prime abord, je l'ai trouvée insolite. Il ne me paraissait\npas que vous pussiez jamais devenir Madame Miette. Je me suis insurgé là-\ncontre et j'ai même pris assez vivement à partie la bonne Madame Vassy.\nAh! que l'on a raison de dire, Mademoiselle, que la lumière jaillit de la dis­\ncussion et comme j'en ai fait l'expérience en cette rencontre!\n   Ensemble nous avons longuement examiné l'éventualité de votre mariage,\nnous avons tourné et retourné la question, à la solution de laquelle elle appor­\ntait, ma foi, de puissants motifs. Elle a si bien dit et si bien fait que je me\n"}, {"page_pdf": 703, "texte": "596                               DURENDAL\n\n\nsuis laissé inviter à déjeuner chez elle et que là j'ai fait la connaissance de\n Monsieur Miette. Jusqu'alors je n'étais qu'ébranlé, et voilà qu'au contact de\nce noble et respectable vieillard, mes alternatives de doute se sont évanouies\npour faire place à la conviction la plus entière. Je l'ai vu, je lui ai parlé et\nj'ai acquis la certitude que votre bonheur gisait entre ses mains. Quelle âme\nardente et sincère que la sienne ! Quel cœur loyal et détaché des mesquine­\nries de la vie! Quelle chaleur de parole! Quelle nature élevée! Quel carac­\ntère vraiment supérieur! Il n'y a pas une heure qu'on est en sa compagnie,\nque déjà l'on subit, malgré soi, l'ascendant de cette large et puissante intelli­\ngence. A peine a-t-il ouvert la bouche que l'on se sent gagné par l'agrément\nde toute sa personne, subjugué par le charme irrésistible de ses manières, par\nl'élévation de ses vues, par la profondeur de ses raisonnements. C'est vrai­\nment un honnête homme dans toute l'acception du mot.\n    Et pourrais-je bien passer sous silence cette inépuisable charité qui cou­\nronne, ainsi qu'un fronton magnifique, l'admirable édifice de ses mérites et\nde ses vertus? Sa charité publique, vous la connaissez et vous n'êtes pas sans\navoir entendu parler de ces associations d'ouvriers qu'il a établies dans ses\nfabriques de vin de Champagne, de ces maisons de refuge, de ces logements\néconomiques et de cet ensemble merveilleux d'institutions sociales, qui fait de\nlui le philanthrope par excellence. Mais sa charité privée, Mademoiselle, ne\nle cède en rien à sa charité publique. On n'imagine point plus généreuse\nbienfaisance que la sienne. Ses offrandes éblouissent encore mes yeux émer­\nveillés. Je lui parle d'une mission que je désirerais procurer à mes paroissiens;\nincontinent il me promet de payer les missionnaires ; je fais allusion à une\nchape en drap d'or qui manque à mon église et, pas plus tard que ce matin,\nje vois arriver chez moi ce somplueux ornement, couvert des galons les plus\nprécieux et des broderies les plus rares. Mercredi dernier, il aperçoit sous\nmon bras un bréviaire dont le chagrin s'éraflait et dont les feuillets s'en\nallaient en lambeaux ; et tout à l'heure il m'apporte lui-même cette édition de\nluxe que j'oserai à peine feuilleter pour mon usage journalier, tant le papier\n est soyeux, tant les marges sont splendidement encadrées de vignettes, tant\n la couverture flamboie sous les monogrammes et les filets dorés ! »\n    Le bon curé montra son bréviaire, qu'il ouvrit aux plus belles pages, pour\n faire admirer l'impression.\n     Puis il continua son dithyrambe en l'honneur de Monsieur Miette : il allait,\n il allait toujours, s'engageant à fond dans la louange et répétant à satiété que\n cet homme, unique en son genre, offrait l'image du parfait époux, tel qu'il\n l'avait toujours rêvé pour Mademoiselle Julie.\n     Et celle-ci souriait d'un sourire incrédule et n'essayait même pas d'arrêter\n le prêtre dans ses éloges. Elle paraissait si décidée à écouter par déférence les\n avertissements de l'abbé et à n'en tenir aucun compte.\n     Pourtant, Monsieur Chantematin énonça tout à coup une pensée qui, si elle\n lui fut venue au début même de l'entretien, en aurait certainement changé le\n cours. Comme s'il retournait à son panégyrique, il parla du bien que son\n héros répandait parmi les ouvriers, des associations qu'il dirigeait, des con­\n  fréries qu'il instituait, des sociétés de secours mutuel qu'il fondait.\n"}, {"page_pdf": 704, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  597\n\n   « C'est un philanthrope, conclut-il, mais animé de l'esprit chrétien et non\npas hanté de cette chimère des temps modernes que les idéologues et les\npublicistes ont appelée solidarité. Et savez-vous, Mademoiselle, ce qui me\nfrappe en tout ceci? C'est qu'en devenant sa femme, vous vous élèveriez, par\nlà même, à la dignité d'ange tutélaire ; que vous présideriez en personne à ses\nbienfaits, que vous dirigeriez ses largesses dans les voies les meilleures. Quelle\nadmirable économie d'une union que j'appelle de tous mes vœux! Quel con­\nsolant spectacle que celui de ces époux chrétiens disposant de leur fortune\npour anéantir autour d'eux la misère ! Booz s'ingéniant à distribuer son or et\nRuth découvrant chaque jour de nouvelles infortunes à soulager! Oserais-je\navancer, qu'ennoblie par la pauvreté, votre âme aurait des intuitions mater­\nnelles et que les malheureux trouveraient en vous une amie très tendre, ayant\nvécu jadis de leur rude existence, comprenant leurs maux et partageant, mieux\nque personne, leurs angoisses et leurs tourments ! »\n   Mademoiselle Julie devint songeuse. La remarque de l'abbé Chantematin\nl'avait touchée. Son cœur comprit, avant toute réflexion humaine, le sublime\navantage de la charité et parce qu'elle était bonne, elle se laissa un instant\ngriser par le rêve entrevu : elle se vit au milieu des pauvres, les mains pleines\nd'or, leur restituant, en quelque sorte, ce que ses amis lui donnaient, à elle,\ndepuis si longtemps. Et à partir de ce moment-là, elle ne prêta plus qu'une\nattention distraite aux propos de Monsieur Chantematin.\n   Celui-ci voyant qu'elle ne lui parlait plus, demanda tout à coup si Monsieur\nMiette, malgré les fins de non recevoir que l'on opposait, ne pourrait pas venir\nprésenter ses hommages.\n   « Une visite ne vous compromettra ni l'un, ni l'autre, affirma-t-il. Et vous\nconstaterez que le portrait que je vous ai tracé de cet excellent homme n'est\npoint exagéré ».\n   Et Mademoiselle Julie, toujours absorbée dans ses pensées, ne sachant pas\nelle-même si elle deviendrait un jour l'épouse de Monsieur Miette, mais se\nsentant pourtant attirée, par une force mystérieuse, vers cet homme riche et\nbienfaisant, répondit qu'elle le recevrait volontiers.\n   « Seulement, qu'il n'aille pas s'imaginer, ajouta-t-elle, que je m'engage\nvis-à-vis de lui! Je le reçois pour vous être agréable et pour récompenser votre\nzèle, mon pauvre abbé. Il est vrai que vous avez déjà eu des cadeaux, lança-\nt-elle en riant, mais au moins vous serez comblé! »\n   L'abbé Chantematin devint rouge comme une pivoine et sa complaisance\nlui apparut dans toute son horreur. Il avait bien besoin aussi de parler de la\nmission, et de la chape, et du bréviaire! Ah! quelle méchante histoire que\ncelle où il s'était engagé pour contenter tout le monde : Madame Vassy,\nMonsieur Miette et probablement aussi Mademoiselle Julie, au dire des deux\npremiers. Mademoiselle Julie! Mais elle n'avait aucune envie de se marier,\ncela était certain ! Et il venait de faire un beau pas de clerc avec ses proposi­\ntions nuptiales ! Oui, vraiment l'on se gausserait de lui sans ménagement qu'il\nn'aurait rien à dire, étant devenu ridicule en sa qualité de pieux entremetteur,\net mercantile par-dessus le marché, puisqu'il acceptait, pour renoncer à ses\nopinions, de l'or et des présents!\n"}, {"page_pdf": 705, "texte": "5g8                                DURENDAL\n\n\n    « Chantematin, Chantematin, se dit-il à part lui, pourquoi vas-tu mettre le\n doigt entre l'écorce et l'arbre? Que ne restes-tu dans ta cure, entre Claudine\n et Mirliton, au lieu de te mêler à ces affaires de mariage, qui sont pour toi des\n hiéroglyphes pures! Allons, mon vieux, il n'est que temps de te resaisir et de\n reprendre ton rôle de curé, que tu n'aurais jamais dû abandonner. Madame\n Vassy en pensera ce qu'elle voudra et Monsieur Miette aussi ; mais je ne veux,\n de ma vie, entendre parler de ces amours incompréhensibles ! »\n    Ainsi parlait en lui même l'abbé Chantematin et, devant la réserve de\n Mademoiselle Julie, il ne savait plus où loger ses mains, où poser ses pieds,\noù diriger ses yeux. Il sentait bien qu'elle souffrait en sa délicatesse et que,\ntout en reconnaissant les bonnes intentions de ses amis, elle regrettait qu'ils\neussent pensé à un mariage pour la tirer d'embarras.\n    Et il se faisait à lui-même l'effet d'un lourdaud qui aurait marché sur\nquelque objet fragile. Certainement, l'idée de Madame Vassy n'avait en elle-\nmême rien d'offensant. Mais après les révélations qu'il venait d'entendre,\nquelles proportions elle prenait cette idée-là! La brusquerie et le manque\nd'à-propos apparaissaient en pleine lumière; il semblait à l'abbé Chantematin\nque c'étaient des armes dont il avait frappé, en vrai maladroit, cet être sen­\nsible, qui ne faisait entendre aucune plainte, mais qui demeurait sans doute\nfroissé de l'offense involontaire qu'il lui causait.\n    En réalité, Mademoiselle Julie était plutôt étonnée que formalisée et si elle\nne parlait pas, c'est que l'inattendu de cette démarche troublait toujours son\nesprit. C'est aussi qu'elle rêvait à son beau rôle de femme riche et charitable.\nElle n'en voulait ni à Madame Vassy, ni à Monsieur Chantematin ; Monsieur\nMielte, à part ses fondations pieuses et ses larges aumônes, lui était vraiment\nfort indifférent. Mais si elle avait pu lire en l'âme de l'infortuné curé, nul\ndoute qu'elle se serait ingéniée à chasser les vilaines pensées qui l'assiégeaient,\nà enlever les doutes qui le torturaient.\n    Monsieur Chantematin en était à se demander comment il se lèverait pour\nprendre congé et comment il implorerait son pardon, lorsque Jojo rentra.\n    Jojo revenait de la ville où il était allé acheter une pipe neuve, la sienne\n s'étant cassée en tombant sur une pierre. Cet événement, après lui avoir pro­\n curé un accès de colère contre lui-même, l'avait plongé dans un marasme pro­\n fond; car une vieille pipe s'élevait à ses yeux à la dignité d'amie et la perdre\n ainsi tragiquement, cela constituait un désastre presque irréparable. Pour­\n tant la nouvelle acquisition, faite en connaissance de cause, lui remettait,\n comme on dit vulgairement, un peu de cœur au ventre. Il tendit la main au\n curé, raconta ce qu'il avait vu pendant la journée et, par la diversion qu'il\n provoqua, fournit à Monsieur Chantematin l'occasion de quitter sa chaise et\n de prendre son chapeau pour sortir.\n\n                                       VIII\n\n   Ce jour-là, jour de la Chandeleur, le ciel fut balayé par un grand vent\nfarouche qui emporta dans une chevauchée fantastique des nuages sales et\nlourds. C'était un vent d'est qui soufflait depuis la nuit sur une terre séchée\n"}, {"page_pdf": 706, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   599\n\npar le gel. On aurait dit qu'il n'avait pas de temps à perdre ce vent, car il\nfouet'ait les nuées pour accélérer leur course, il les déchirait, il les pourfen­\ndait, passait au travers des plus tardives, afin de pousser plus vite celles qui\nouvraient la marche. Pourtant elles étaient tellement chargées de neige, qu'il\ns'en dispersa quand même un peu, mais en poudre sèche, en petits grumeaux\ndurs qui glissaient sur le sol, et se coulaient dans les ornières, comme pour\néchapper à la rafle sauvage du vent. Ah! les vilaines bourrasques, qui fai­\nsaient siffler les brindilles des arbres et qui vous cinglaient la figure avec des\nflocons glacés !\n   La lumière eut grand'peine à se montrer à son heure ordinaire et l'église\nresta longtemps plongée dans les ténèbres, tandis que l'on célébrait l'office\ndu jour. A travers les vitraux mal joints, la terrible rafale se brisait avec des\nrages folles : elle forçait les moindres trous des verrières et pénétrait dans\nl'édifice où elle mugissait.\n   Quel aspect lugubre elle avait, cette petite église de village, avec son autel\nperdu sous des voûtes trop basses, avec ses lampes vacillantes qui ouvraient\nleur œil rouge dans l'obscurité, avec son assemblée de fidèles qui tenaient\ntous à la main un cierge allumé ! On voyait à peine l'abbé Chantematin qui\nofficiait et sa voix s'élevait comme du fond d'un sépulcre, une vieille voix\nchevrotante qui chantait dans la nuit et à laquelle répondaient des chantres\ncachés dans les recoins de la nef. Les vieilles femmes encapuchonnées dans\ndes mantes noires et brunes marmottaient des prières qu'elles savaient par\ncœur : des buées sortaient de leurs lèvres et se dissolvaient en brouillard sur\nla lueur jaune de leur cierge.\n   Lorque la messe fut achevée, Mademoiselle Julie rajusta le mince collet\nqui lui couvrait les épaules et sortit. Elle allait se hâter, la tête en avant pour\nmieux résister à la bourrasque, lorsqu'elle se sentit prise par le bras, sous le\nporche de l'église.\n   Elle se retourna et se trouva aux côtés de Madame Vassy qui lui souriait.\n   « Quel vilain temps, lui dit celle-ci ; je suis sûre que vous êtes gelée ! Vous\nn'allez pas vous en retourner au milieu du vent et de la neige. J'ai ma voiture,\nvenez chez moi : nous prendrons du thé bien chaud.\n   — Vous êtes mille fois bonne, Madame, mais Jojo m'attend à la maison\npour déjeuner.\n   — Allons ! ce n'est pas une raison, cela, reprit Madame Vassy. Jojo sait\nmanger tout seul, j'imagine. Venez. D'ailleurs j'ai beaucoup de choses à vous\ndire. »\n   Ah! elle s'en doutait bien, la pauvre Julie, qu'on avait beaucoup de choses\nà lui dire. La veille même, au cours d'une seconde visite qu'il lui faisait,\nMonsieur Miette s'était enhardi, malgré les conventions formelles, à parler\nde son inclination et Mademoiselle Julie lui avait franchement avoué qu'elle\nétait bien décidée à ne jamais se marier. L'amoureux désespéré avait supplié,\nmais en vain. Elle avait sèchement demandé qu'on abandonnât ces chimères\net Monsieur Miette s'était retiré, la mort dans l'âme.\n   Mais aussi pourquoi revenait-il sur cette question ? A la première visite,\ntoute de courtoisie d'après l'abbé Chantematin, les choses se seraient fort\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": "600                                DURENDAL\n\n\ncorrectement passées et Mademoiselle Julie se serait à peine souvenue qu'on\nla trouvait bien, si quelques regards langoureux du vieillard n'eussent donné\nl'éveil. Oui, elle se la rappelait dans tous ces détails, cette entrevue; et\ncomme il entra la bouche en cœur et ce qu'il dit sur la petite maison blanche,\ndont la poétique tristesse lui allait à l'âme ; et la façon dont il s'assit, en face\nd'elle, pour la mieux contempler, tandis qu'elle n'osait point soutenir son\nregard. Une fois il essaya de la questionner sur sa vie et d'ouvrir ainsi la voie\naux épanchements futurs; mais elle se déroba et lui, sans insister davantage,\nparla de la charmante hospitalité qu'il recevait chez Madame Vassy, avoua\nqu'il aimait beaucoup le pays et que, si ses affaires ne le retenaient pas à\nReims, il y finirait certainement ses jours. Puis il demanda la faveur de\nvenir, de loin en loin, causer avec une aussi agréable voisine et se retira,\nl'esprit tout, rempli de la grâce séduisante de Mademoiselle Julie.\n    Et dès le lendemain, sans plus tarder, il se présenta de nouveau, tenant\nentre les bras une énorme gerbe de roses. Il semblait joliment enhardi depuis\nla veille et il eut une façon tout à fait cavalière de baiser la main de Julie en\nentrant. L'infortunée redouta, dès cet instant quelque galante escarmouche;\nd'autant mieux que l'offrande des roses n'alla pas sans une œillade enflam­\nmée. Ah! mais c'est qu'il portait fièrement la tête, ce vieux-là, et qu'il vous\navait des airs de conquérant à la Don Juan, avec des sourires séducteurs sur\nses belles lèvres sensuelles! Il ne fut pas long à entrer dans la lice, et pour\ncommencer l'attaque, se mit à discourir sur la sévérité d'une existence solitaire,\navec de telles roulades dans la voix, avec une telle tendresse dans les yeux,\nque Mademoiselle Julie comprit que tout allait être perdu, et qu'elle esquiva\nle combat, en racontant gaîment ses occupations de campagnarde et en\ns'appesantissant sur l'affection qui l'unissait à Jojo. Cela fit passer quelques\ninstants et remit un peu de calme dans l'atmosphère.\n    Mais l'impétueux vieillard ne tarda pas à revenir à la charge et, comme s'il\nparlait pour lui seul, il affirma que maintenant qu'il était veuf, il trouvait bien\nlourde l'existence ; qu'il n'y avait pas d'affection fraternelle qui tienne et que\nrien n'offrait plus de douceur au monde que la société d'une personne chère.\nCette considération l'amena bientôt, tant il était emballé, tant il dévorait des\nyeux son interlocutrice, à s'ouvrir franchement à elle, à remémorer la visite\nde Monsieur Chantematin et finalement à déposer aux pieds de la vieille\nfille stupéfaite, sa fortune et son amour.\n    Ah! ce fut un instant terrible pour Mademoiselle Julie! Tout ce qu'il y\navait en elle de réserve et de fierté, se réveilla comme en sursaut : la vue de ce\nvieillard agenouillé devant elle, lui fit passer dans le corps un frisson. En un\ninstant elle fut debout, contenant de ses deux mains sa poitrine qui battait.\n    \" Je sais, Monsieur, dit-elle, par Madame Vassy et par Monsieur Chante­\nmatin, combien vous avez de bontés pour moi. Mais, dois-je vous l'avouer?\nje redoutais d'avance cet entretien, qui m'est pénible. Ah ! je vous en sup­\nplie, faites-moi la grâce de ne plus renouveler des offres qu'il ne m'est pas\n possible d'accepter. »\n    Elle n'en put dire davantage, car elle était troublée et touchée, malgré tout,\n des prévenances de Monsieur Miette.\n"}, {"page_pdf": 708, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   601\n\n\n   Et lui aussi était troublé, puisqu'il balbutia des doléances, en se relevant.\nSon visage s'illumina d'une vraie joie, son vieux corps, un peu épais, se\nredressa dans une pose de triomphe, il contempla sa victoire, il rougit, il\neut vingt ans. Mais était-ce bien une victoire que cet émoi tout naturel causé\npar sa bouillante déclaration, et Mademoiselle Julie ne venait-elle pas de\nrepousser ses aveux? Oui, sans doute. Mais il pensait que c'était timidité,\nd'une part, et pudeur, de l'autre; qu'après tout, elle avait, par son émotion,\npayé un tribut à sa nature féminine et, qu'une fois remise, elle tomberait dans\nses bras.\n    Et c'est pour cela qu'il redoubla d'ardeur et qu'il la pressa de ne pas lui\ntenir rigueur plus longtemps. Elle savait pourquoi il était là et que son\nimpatience ne souffrirait pas de retards : qu'elle se déclare donc et il se\nretirerait, le cœur léger, l'âme ensoleillée, afin d'aller, seul avec lui-même,\nsavourer son bonheur.\n    Tout cela était dit avec un tel feu qu'une personne qui se serait trouvée, en\ncet instant, derrière la porte, sans rien voir, aurait pu croire qu'une scène\nd'amour se déroulait entre de jeunes amants. Certes, il était extraordinaire\npour son âge, le papa Miette, et les penseurs qui prétendent que le cœur ne\nvieillit pas, auraient eu mille fois raison ce jour-là.\n    Pourtant, Mademoiselle Julie ne se laissa pas éblouir par le feu de ce\nbrasier. Elle eut le temps de se resaisir et de rentrer en possession d'elle-\nmême. Et, comme il devenait de plus en plus entreprenant et que déjà il\ns'approchait furieusement d'elle, elle étendit la main d'un geste digne.\n    \" Je croyais, dit-elle, m'être expliquée clairement tout à l'heure. Il faut donc\nque je vous prie, une fois encore, de cesser vos assiduités, sans quoi je me\nverrai forcée de ne plus vous recevoir chez moi. \"\n    C'était alors que Monsieur Miette, se confondant en excuses, avait opéré\nsa retraite — mais sans perdre aucun espoir de réussite pour l'avenir — et\nqu'il était venu se jeter dans le sein maternel de Madame Vassy, où il avait\n longuement exhalé ses plaintes. Assis près d'elle, il gémissait ainsi qu'un\n amoureux blessé, il larmoyait, il étalait sa douleur, il disait toute la violence\n de sa passion, tout l'irrésistible attrait de Mademoiselle Julie !\n    Et ces choses surprenantes se passaient la veille de la Chandeleur.\n    Le lendemain, comme on l'a vu, Madame Vassy guettait la cruelle beauté\n au sortir de la messe et l'emmenait chez elle.\n    Elle y arriva, la pauvre, avec des effarements de bête traquée. L'explica­\n tion qu'elle prévoyait ne se fit pas attendre. Madame Vassy parla d'une voix\n sévère.\n    « Vraiment, ma pauvre amie, vous n'êtes pas raisonnable. Je croyais cepen­\n dant vous avoir prouvé combien ce mariage serait avantageux pour vous; et\n l'abbé Chantematin aussi a employé toute son éloquence à vous convaincre.\n Et voilà le compte que vous tenez de ses avis et de mes conseils ! Vous nous\n  opposez je ne sais quelles raisons de sentiment et l'on dirait que vous vous\n  obstinez à ne pas saisir le véritable sens de la question ? Vous savez cepen­\n dant combien est vif l'intérêt que je vous porte et que, si je me suis occupée\n de cette affaire, c'est en vuee de votre plus grand bien et afin de vous rendre\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": "602                               DURENDAL\n\n\n\n une situation à laquelle votre é lucation et vos mérites vous donnent droit.\n Monsieur Miette est parfait sous tous les rapports. Il ne demande qu'à vous:\n rendre heureuse et à vous faire jouir de son immense fortune. Voyons, vous n'avez\n pas le vent qui vente et vous fermez la porte à un galant homme, qui vous\n apporte ses richesses et son nom! La fatalité a voulu que vos parents mourus­\n sent dans la misère : ils ne vous ont laissé, à vous et à votre frère, que juste\n de quoi ne pas mourir de faim; aujourd'hui, la Providence met sur votre chemin\n un archi-millionnaire, qui se propose de vous épouser et vous le repoussez !\n Vraiment, c'est bien mal reconnaître les soins de vos amis et je m'étonne\n qu'une femme, intelligente comme vous, n'ait pas, au contraire, aperçu du\n premier coup les avantages de la situation.\n    Donner quelque attention à l'âge de Monsieur Miette ou aux qu'en dira-t-on\n d'une société jalouse et médisante, ce ne serait point une preuve d'esprit et je\n sais bien que ce n'est pas là ce qui vous arrête.\n    — Non, Madame, répondit Mademoiselle Julie, ce n'est pas là ce qui m'ar­\n rête. D'autant mieux que l'âge de Monsieur Miette ne l'a point affaibli et que\n la vigueur de son tempérament me donnerait plutôt à croire que jamais je ne\nserai assez jeune pour lui. Quant à la société, elle ne m'épargne pas dans la\n pauvreté, ses vilains propos ne m'émotionneraient d'aucune façon ; d'ailleurs,\n il est probable que si je devenais riche, je verrais promptement tout le monde\nà mes pieds. Non, ce n'est ni l'un, ni l'autre de ces motifs qui m'ont poussée\n à refuser l'intervention matrimoniale et pécuniaire de Monsieur Miette. L'af­\nfection que vous m'avez toujours témoignée vous l'avait inspirée et je me lais­\nserais volontiers marier par vous, si bonne et si bienveillante, si je n'avais des\nraisons personnelles pour décliner ces offres alléchantes. Non vraiment, à\ncinquante ans, je ne puis bouleverser ma vie de fond en comble; c'est le refrain\nque je me répète à moi-même depuis le jour où vous m'avez parlé de Monsieur\n Miette. Et c'est toujours là qu'il faut revenir. Mon Dieu! je ne demande pas\nà troquer ma misère contre un luxe qui m'est tout à fait étranger. J'y suis\nhabituée à cette gêne qui nous enserre de ses maigres bras, Jojo et moi.\n Nous sommes ses familiers et comme ses enfants de prédilection ; elle a pour\nnous des attentions; jamais elle ne nous tiraille, jamais elle n'arrive à nous\nl'air menaçant; nous nous sommes blottis dans son giron, qui n'est pas large,\nmais où nous ayons quand même trouvé une place à l'abri des terribles effare­\n ments et du désespoir. Voyez-vous, Madame, à côté l'un de l'autre, nous nous\nréchauffons et nous nous réconfortons. Jamais je n'ai entendu mon Jojo se\nplaindre, jamais à nous deux nous ne découvrons les tristesses des longues\njournées monotones. Ah! je ne dis pas qu'au commencement l'apprentissage\nn'a pas été dur; souvent dans les yeux l'un de l'autre nous avons surpris des\nlarmes. Mais maintenant nous sommes heureux; nous nous aimons; nous\npossédons le plus grand trésor de la terre, puisque nous avons des amis\ncomme vous et Monsieur Chantematin. Et s'il fallait quitter tout cela, ne plus\nvoir la petite maison blanche, où tout nous est familier, s'il fallait surtout nous\nséparer, ni l'un ni l'autre nous n'en aurions la force et le baiser des adieux\nnous réunirait dans un même embrassement pour toujours.\n  — Mon enfant, interrompit Madame Vassy avec un tremblement dans la\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   603\n\n\nvoix, votre imagination vous égare ! Vous redoutez une séparation que Mon­\nsieur Miette lui-même n'admettrait pas. Je suis bien sûre qu'il accueillerait\nJojo chez lui toutes les fois que votre frère désirerait vous y retrouver.\n    — Admettons cela, Madame, reprit Julie, admettons même que j'obtienne\nde revenir souvent en ce pays, où je laisserais la meilleure partie de mon âme.\nQae seraient ces avantages en face du terrible inconnu qui m'attendrait?\nPourrais-je abandonner sans appréhension la retraite obscure de ma maison­\nnette et le calme de mon jardin villageois? Et sais-je vraiment ce qui m'attend\nde l'autre côté du mariage, même avec un homme excellent comme est Mon­\nsieur Miette ? Pensez donc qu'à cinquante ans passés l'on se prépare à finir ses\njours de la façon que Dieu vous a marqué et que ce serait tenter la Providence\n— cette Providence que vous mettiez en avant tout à l'heure — si l'on s'écartait\nde la voie visiblement tracée pour courir les hasards de la vie sur la grand'-\nroute, où l'on se presse en foule. Tenez, je racontais l'autre jour à Monsieur\nChantematin que j'avais fait, dans ma jeunesse, une expérience amère et\nqu'ayant aimé, de toute mon âme, un jeune homme, je n'en avais eu que des\ndéboires et des désillusions. Qui sait si ce n'est point un avertissement pour\nmoi de ne pas me lancer dans l'aventure du mariage? Je ne suis pas supersti­\ntieuse, mais pourtant je n'irais pas, sans crainte, mettre ma main dans celle de\nMonsieur Miette. D'autant que cet amour malheureux m'a causé des chagrins\nbrûlants et que le souvenir en est toujours là, dans mon cœur, qui n'appar­\ntiendra plus à personne, puisque celui qui l'occupait tout entier jadis, n'en a\n point accepté l'abandon loyal ».\n    A peine achevait-elle cette phrase qu'une portière se soulevait dans l'angle\ndu salon et que Monsieur Miette se précipitait dans la pièce.\n    « Ah! ne dites pas cela, Mademoiselle, s'écria-t-il, ne dites pas que votre\ncœur n'appartiendra plus à personne si vous ne voulez pas causer mon déses­\n poir! »\n    Le premier mouvement de Julie, à cette entrée impétueuse, fut l'in­\n dignation.\n    « Comment! Monsieur, c'est un guet-apens! »\n    Puis, promptement, les nerfs se détendirent, sous une impression physique\n indéfinissable, et l'indignation fit place à un rire, qui éclata en fusées. D'ail­\n leurs, Monsieur Miette surgissait si drôlement qu'il était impossible de\n résister plus longtemps à la gaîté. Le visage en feu, les cheveux épars, les\n bras tremblants et le corps à peine soutenu sur des jambes qui flageollaient,\n il produisait l'effet d'un diable qui sort d'une boîte. Vraiment, l'amour ne\n l'embellissait pas.\n     Rendu à son naturel par une passion, qui exerçait surtout ses ravages dans\n  son être physique, il apparaissait bien en ce moment-là comme un bourgeois\n  arraché à son commerce par un bouleversement de ses sens. Il avait oublié\n  sa dignité compassée; il ne lui restait plus qu'une sorte d'exaltation roma­\n  nesque très comique, laquelle se manifeste assez volontiers chez les gens de\n  sa condition, pris au dépourvu par une violente émotion qu'ils ne sont pas\n  maîtres de dominer. La joie ou la douleur leur donne vite des attitudes théâ­\n  trales et leur inspire promptement des apostrophes lyriques. Ce sont ces\n"}, {"page_pdf": 711, "texte": "604                               DURENDAL\n\n\ngens-là que l'on voit aux enterrements pleurer, un mouchoir sur le nez, avec\ndes soubresauts plaintifs — ou se perdre en larmoyantes cantilènes aux\nmariages de leurs amis. Ils sont sincères, mais avec des gestes pompeux et\ndes phrases splendidement parées.\n    Tout entier à sa passion, Monsieur Miette chercha des mots pour la\ndépeindre, et ce fut en termes brûlants qu'il adjura Mademoiselle Julie d'avoir\npitié de lui.\n    « Je n'ai point fermé l'œil cette nuit, gémit-il. Après votre refus d'hier, le\nmarasme s'est emparé de moi et j'ai décidé que je ne vivrais point sans vous.\nOui, dussent mes cheveux blancs m'avertir cent fois que la saison des amours\nest passée, je prouverai à tous que jamais, au contraire, les amours n'ont été\nplus fêtées ! Ah ! je sais, je vous parais grotesque en mon rôle de jeune\npremier. Eh! riez de moi, Mademoiselle ! Mais, pour Dieu, laissez-moi vous\ndémontrer qu'à quinze ans mon cœur ne bondissait pas plus allègrement dans\nma poitrine et que votre vue a suffi pour faire circuler en mes veines un sang\njeune et généreux. N'ai-je pas employé quarante ans de ma vie à apprendre\nce qu'est l'amour, à en sentir la poésie, à en étudier les effets dans mon âme;\net l'amour que je vous offre aujourd'hui, n'est-il pas la quintessence même de\ncette étude, un amour dégagé de tout ce qu'il y a de terrestre, un amour qui\ngerme en moi depuis de longues années et qui trouve enfin où s'épanouir\navec ivresse?\n    — Ah! bien, si Madame Miette vous entendait! lança ironiquement Made­\nmoiselle Julie.\n    — Madame Miette, reprit l'autre, était une sainte femme qui n'a jamais\nsoupçonné l'amour. Et, d'ailleurs, voilà trois ans qu'elle est morte. Dieu ait\n son âme !\n    — Je comprends vos regrets, riposta Mademoiselle Julie. Mais si vous êtes\n si jeune que cela, je renonce encore bien plus à devenir votre femme : il fau­\n drait que j'aie, pour vous, vingt ans de moins. Du reste, vous trouverez faci­\n lement minois plus frais à qui parler; il ne manque pas de jeunes beautés\n qui répondront, quand vous voudrez, à vos ardeurs. Pour moi, je suis\n marquée par l'âge inexorable, et vous ne m'avez, sans doute, pas examinée\n de près, sans quoi vous auriez reconnu que je suis une vieille femme.\n     — Une vieille femme! protesta Monsieur Miette. Ah! Mademoiselle, je\n n'ai jamais rencontré nulle part plus adorable visage que le vôtre, et c'est\n bien, avec votre grâce et avec votre esprit, ce qui m'a séduit le plus en vous.\n S'il m'était permis de détailler tous vos traits, j'en dirais des merveilles, sans\n m'arrêter jamais ! S'il m'était permis surtout de célébrer ces yeux par les­\n quels votre âme a pénétré la mienne, je deviendrais poète et je chanterais\n sur la lyre un hymne à la beauté! Ces yeux qui damneraient un saint et dont\n la langueur énamourante m'a rendu fou! »\n     Mademoiselle Julie avait beau s'amuser des expansions amoureuses de\n Monsieur Miette, elle fut tout de même flattée d'entendre ainsi célébrer ses\n attraits. Une femme, quel que soit son âge, n'est jamais indifférente aux com­\n pliments. A part elle, elle admira la verdeur de cette imagination, que les\n ans n'obscurcissaient en aucune façon, et la faconde ingénieuse qui s'épan-\n"}, {"page_pdf": 712, "texte": "                             UNE BELLE AME                                  605\n\n\ndait en termes choisis et poétiques. Ce n'est pas qu'en cet instant elle\ns'accoutumât à l'idée que Monsieur Miette pourrait bien un jour devenir son\nmari.\n   Car toujours se dressait le problème qu'elle ne parvenait pas à résoudre.\nLa terrible alternative de la misère ou de la richesse, ne laissait pas de la\ntenir en haleine. Resterait-elle volontairement pauvre, ou bien consentirait-\nelle à abdiquer sa liberté, à épouser le vieux Miette, afin de pouvoir répandre\nd'abondantes aumônes? A de certains moments, il lui semblait que tous les\nmisérables du pays la sollicitaient de s'unir à ce millionnaire.\n    « Epousez-le, Mademoiselle. Nous avons des femmes qui peinent durement\npendant des mois entiers, avant de mettre de côté les quelques sous qui-nous\naident à vivre ; nous avons des enfants qui s'en vont en guenilles par les rues,\net nous-mêmes nous menons une vie d'enfer pour attraper de maigres\npaiements, bienheureux encore quand le travail ne chôme pas! Vous nous\naiderez à faire face aux échéances qui n'attendent point ; à vêtir nos petits, à\nsoigner nos malades F »\n    Mademoiselle Julie se demandait si Dieu ne l'appelait pas à terminer ses\njours dans les pratiques de la charité. Elle était vraiment émue.\n    Madame Vassy remarqua le travail intérieur qui s'opérait en elle. Mais sa\n perspicacité n'alla pas jusqu'à démêler la part de la satisfaction personnelle,\n qui pourtant était faible. Madame Vassy jugea, au contraire, que les compli­\n ments de Monsieur Miette, avaient enchanté l'âme de Julie et que celle-ci se\nplaisait à ce qu'on reconnût encore de la fraîcheur à son visage, et de l'éclat\n à ses yeux.\n    Elle pensa que le silence de sa protégée signifiait un acquiescement secret\naux propositions de mariage; que c'était là le premier travail de l'amour et\nqu'il serait peut-être convenable de les laisser tous deux en tête à tête. Elle\nramassa donc sur un guéridon son livre de messe et ses gants, qu'elle avait\n déposés en entrant et fit quelques pas vers la porte. Mais, à ce moment,\n Mademoiselle Julie lui lança un tel regard de détresse que la bonne dame\n comprit qu'il n'était pas encore temps de l'abandonner à l'étonnant vieillard.\n    « Elle s'y fera petit à petit, pensa-t-elle. »\n    Et, au lieu de gagner la porte, avec un tact et un à-propos merveilleux, elle\n se dirigea vers la cheminée et tira le cordon de la sonnette.\n    Un valet de chambre apparut au signal, portant, sur un plateau, le thé qui\n chantait dans la théière et des petits pains beurrés, étages sur une assiette.\n    Et tous les trois, en proie à des pensées ou à des émotions diverses,\n s'assirent bientôt autour d'une table légère, où ils ne tardèrent pas à causer,\n ainsi que des gens qui ont traité les préliminaires les plus délicats d'une\n grave question.\n\n                                       IX\n\n   Monsieur Saint-Martin Ledard, quand on venait le voir, recevait ses visi­\nteurs dans un somptueux cabinet de travail, encombré d'objets d'art.\n  C'était là que, grâce à sa réputation usurpée, il débattait, en compagnie des\n"}, {"page_pdf": 713, "texte": "606                               DURENDAL\n\n\nmembres du clergé, les affaires religieuses du département. On le consultait\nchaque jour sur les difficultés soulevées par l'administration, sur les conflits\nqui s'élevaient entre les congrégations et la préfecture, sur les fondations\npieuses, sur les œuvres à soutenir. Il fallait nécessairement passer par ses\nmains pour mener à bien quelque entreprise. Tout le monde avait foi dans\nson talent, cependant imaginaire; tout le monde croyait à ses paroles comme\nà l'Évangile; tout le monde exaltait, à l'envi, sa science, son éloquence, ses\nconvictions. Il avait véritablement ébloui ses fidèles par une insondable\nfatuité, qui lui tenait lieu de tout et il se carrait dans sa renommée, comme\ndans un trône aux pieds duquel les dévotes gens, qu'il mystifiait, venaient se\nprosterner avec des gestes d'adoration. Et pourtant, si l'on avait gratté le per­\nsonnage, quelle couche d'hypocrisie, on aurait mise au jour !\n   Presque tous les prêtres du diocèse connaissaient le cabinet de travail de\nMonsieur Saint-Martin Ledard, pour y avoir exposé souvent leurs doléances.\nMonsieur l'abbé Chantematin faisait, avec quelques autres, exception à la\nrègle. L'excellent curé se méfiait à juste titre. Il estimait que la vraie vertu et\nle; vrai mérite ne s'habillent pas de vêtements aussi voyants, qu'on les\ndécouvre d'eux-mêmes, sans qu'il soit besoin à leur possesseur d'en aveugler\nle public. Et il déplorait que les destinées de toute une région fussent confiées\nà ce faquin, doublé d'un tartufe.\n   Sur la fin de l'après-midi, comme Monsieur Saint-Martin Ledard n'avait\nreçu personne, il se disposait à sortir, lorsque Monsieur Poulain de Miram­\nbeau se fit annoncer.\n   L'archéologue n'entrait pas dans les idées de l'orateur, mais il fréquentait\nassidûment chez lui parce qu'il y admirait de belles choses et qu'en sa\ncompagnie il pouvait discourir sur des sujets qui leur étaient chers à tous\ndeux.\n   Précisément ce jour-là, il venait lui confier une découverte nouvelle.\nA quelques lieues de Pouligny, il avait mis au jour un monument celtique du\nplus haut intérêt, monument qu'il avait mesuré et photographié et dont il\napportait des descriptions détaillées, dans une vaste serviette de cuir\nvert.\n   Quand Monsieur Poulain de Mirambeau se mettait à être ennuyeux il ne\nl'état pas à moitié. Aussi, malgré son goût pour les antiquités, Monsieur\nSaint-Martin Ledard aurait vivement désiré que le vieux savant fût un peu\nmoins prodigue de science et de confidences.\n   Il l'écoutait, sans l'entendre, les yeux perdus sur quelque tableau et cares­\nsant toujours sa belle barbe fauve. Quand le tableau ne l'arrêtait plus, il comp­\ntait les médaillons d\"un petit meuble Henri II placé à sa droite, et, les médail­\nlons une fois comptés, il procédait au dénombrement des losanges de son\ntapis de Perse. Par habitude et bien qu'il n'y tût pas de dames, il balançait\nson pied, finement pris dans de souples bottines.\n   L'autre allait son train et discutait, à perte d'haleine, avec d'hypothétiques\ncontradicteurs. Déjà il avait narré l'indicible joie qui s'empara de son être,\nlorsqu'il constata que le bloc, enfoui sous une mince couche d'humus, était\nun monolithe, une sorte de « men-hir » de l'époque celtique. Puis il s'était\n"}, {"page_pdf": 714, "texte": "                                UNE BELLE AME                                    607\n\n\nattardé sur la vénération dont les habitants avait entouré jadis cette pierre\nbrute et sur les légendes qui couraient à son sujet. On racontait que c'était\nun être surnaturel qui l'avait apportée là. Une fée de Lorraine la serrait entre\nses bras, dans le dessein de s'en servir pour escalader un moulin et soustraire\nla farine. Mais au. moment où elle commençait son opération, un coq se mit\nà chanter et le charme se rompit. Alors la lourde pierre glissa et se ficha en\nterre assez profondément.\n   Maintenant Monsieur Poulain de Mirambeau en venait à la description\nmême du monument et à ses origines. I1 étalait, sous les yeux de son audi­\nteur, des planches et des reproductions.\n   « Ce monolithe, disait-il, offre ceci de particulier, qu'il porte sur une de\nses faces une inscription, qui date évidemment de l'occupation des Gaules\npar les Romains. Cette inscription n'est pas sans présenter de grosses diffi­\ncultés, quant à son sens, ainsi que vous pouvez vous en convaincre en con­\nsultant ce décalque que j'ai établi d'après un agrandissement photogra­\nphique. »\n   Et il montrait une feuille qui portait, en grandes capitales, ces deux\nlignes incompréhensibles :\n\n                                  VIROMARVS\n\n                                       ISTATILIF\n\n   « J'ai, continua l'intrépride Poulain, présenté ces caractères à mes\ncollègues de la société d'archéologie. Mais ils ont montré, dans l'jnterpréla-\ntion de ce texte des divergences d'opinions telles qu'il est impossible d'en tirer\naucune conclusion. C'est ainsi que Monsieur Baudruche voit là une inscrip­\ntion votive en l'honneur de Jupiter, sans justifier d'ailleurs bien clairement\nson allégation; que Monsieur Coqueverte soutient que cette inscription est\nrelative à un condamné qui fut exécuté sur les lieux; et que Monsieur Com­\nbatant affirme que cette énorme pierre marquait la limite du pays des Leuci.\nCes Messieurs, avec leur habituelle précipitation, à examiner les choses,\nn'oat rien fait qu'émettre des fantaisies, dont ils sont d'ailleurs coutumiers,\net qui leur ont valu l'honneur de siéger au sein de notre société.\n   « Quant à Monsieur Gruyéreville, qui semble plus réfléchi que ses\ncollègues, il incline à croire que nous sommes en présence d'une inscription\ntumulaire et voici la version, d'ailleurs ingénieuse qu'il en donne : il sépare\nainsi les majuscules de la phrase lapidaire : VIROMARVS. I. S T A T I L I . F.\nEt il lit : Viromarus, Julii Statili filius. La cavité que j'ai découverte non loin du\nmonolithe lui paraît être un hypogée celtique, ou souterrain creusé dans la\nmasse de la montagne, dans lequel on aurait déposé le corps d'un grand\nseigneur, celui de Viromar, fils de Julius Statilius. Mais vous sentez bien\ntout ce qui ces interprétations ont de superficiel. Elles peuvent satisfaire des\nesprits légers, comme sont ceux de ces Messieurs; mais le chercheur avisé\nles doit rejeter loin de lui, en tant que folles et illusoires. Sans me flatter, je\ncrois avoir trouvé le mot de l'énigme et la solution que personne ne contre-\n"}, {"page_pdf": 715, "texte": "608                              DURENDAL\n\n\ndira. L'inscription se ponctue donc de la sorte : VIROMARVS. I. STAT.\nI. L. I. F. et se traduit : Viromarus isto statuit in loco initium fontis, ce qui\nsignifie que Viromar a placé ce bloc à la tête d'un aqueduc. Et, en effet, la\ncavité que Monsieur Gruyéreville a prise pour un hypogée n'est autre que\ncette tête d'aqueduc, dont il existe des restes importants. Si l'on veut bien\nconsidérer... »\n   Monsieur Saint-Martin Ledard devenait fébrile et croisait alternativement\nsa jambe droite et sa jambe gauche, l'une sur l'autre, afin de se tenir éveillé.\n   « Mon Dieu! est-il assommant, se disait-il, avec son Gruyéreville et son\nViromar! Il aurait bien dû rester avec eux dans son aqueduc. » Et il allait\nfinalement s'assoupir, lorsque tout à coup, tel un coup de vent, la belle\ncomtesse du Bois d'Eclaron s'abattit dans le cabinet de travail, au milieu\nd'un frou-frou de soie et d'un tourbillon de dentelles. L'air hagard, le chapeau\nen bataille, elle entra comme si elle était en proie à une violente agitation;\net Monsieur Saint-Martin Ledard fut surpris de cette attitude.\n   « Tiens ! Monsieur de Mirambeau, vous êtes là?» dit-elle à l'archéologue,\nqui s'était levé et qui, dans ce mouvement, avait fait choir ses paperasses et\nsa serviette de cuir vert.\n   — Oui, Madame, fit-il; j'entretenais notre ami d'un monument celtique\nextrêmement curieux, qui, pour moi, a marqué jadis l'emplacement d'un\naqueduc.\n   — Oh! ce doit être bien intéressant ! remarqua la belle comtesse avec une\nmoue de profond ennui.\n   — C'est palpitant, affirma Monsieur Saint-Martin ; surtout lorsqu'on\nconnaît Viromar. Vous ne connaissez pas Viromar?\n   — Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-elle.\n   — Il vous l'expliquera, répondit l'orateur, mais il faut des plans et des\nphotographies.\n   — Vous avez la photographie de Viromar ?\n   — Non, Madame, dit le savant profondément choqué. Viromar était un\nseigneur gallo-romain qui vivait au IIe siècle. Mais pour peu que vous soyez\ncurieuse d'antiquité, je vous soumettrai la découverte que je viens de faire et\nqui intéresse notre département. Il me suffira de reprendre les expli­\ncations que je donnais tout à l'heure à Monsieur Saint-Martin Ledard. »\n   Ce disant, Monsieur Poulain se baissa pour ramasser à terre ses planches\néparses.\n   Profitant d'un moment où il disparut sous la table :\n   « Renvoyez-le, chuchota prestement Madame du Bois à l'oreille de Mon­\nsieur Saint-Martin, j'ai quelque chose à vous dire.\n   — Comment faire? demanda l'autre. Il est odieux; il ne s'en ira pas.\n   — Attendez, reprit-elle, j'ai mon idée. »\n   Et tout haut, afin d'être bien entendu du terrible fâcheux.\n   « Monsieur l'abbé Chantematin, annonça-t-elle, sortant enfin de sa réserve,\nse propose de venir vous voir dans un instant. Je l'ai rencontré tout à l'heure\net il m'a fait part de cette intention. »\n   Monsieur Poulain de Mirambeau qui, à cette minute même, se trouvait à\n"}, {"page_pdf": 716, "texte": "          I                   UNE BELLE AME                                609\n\n\nquatre pattes devant sa serviette de cuir vert, dans laquelle il entassait les\nfeuillets répandus sur le tapis, dressa l'oreille et fut en un instant sur ses\npieds. Madame du Bois avait touché juste : en sa qualité de farouche anti­\nclérical, le vieil archéologue évitait de se rencontrer avec quelque membre\ndu clergé. Ses amis prétendaient même que, lorsqu'il lui arrivait de croiser\nun prêtre sur la route, il plongeait la main dans sa poche pour y toucher son\ntrousseau de clefs, afin de conjurer, par le contact du fer, le sinistre présage.\nL'idée de se trouver en face de Monsieur Chantematin lui donna dans le dos\nun frisson : il eut une façon de rentrer sa tête dans les épaules, qui rappelait\nle geste du lièvre qui couche ses oreilles le long de son échine lorsqu'il va\nprendre la fuite devant les chiens.\n    « Je m'aperçois, dit-il en feuilletant ses notes, qu'il me manque un docu­\nment dont l'utilité me serait très grande pour l'explication que je compte\ndonner à Madame du Bois. Aussi, Madame, ajouta-t-il, je vous demanderai\nla permission de remettre cela à un autre jour.\n    — Comment donc ! Monsieur, riposta-t-elle, prenez votre temps et surtout\nentourez-vous de tous les documents, car je meurs d'envie de connaître Viro­\n mar et son aqueduc. »\n    Le savant exécuta un plongeon, en maintenant sur son cœur la serviette de\n cuir vert bourrée de papiers et pirouetta sur ses talons.\n    Quand il fut loin, Madame du Bois tendit à Monsieur Saint-Martin Ledard\n ses deux mains.\n    \" Ah! mon cher Léon, s'écria-t-elle, je croyais qu'il ne partirait plus!\n Enfin, nous voilà seuls. La visite de l'abbé Chantematin est une invention\n toute pure. Nous pouvons causer à notre aise.\n    — Qu'avez-vous donc, ma tendre amie? demanda le bellâtre en faisant\n asseoir auprès de lui sa visiteuse; vous semblez émue.\n    — Oui. Figurez-vous, il m'est venu une idée ce matin au sujet d'une per­\n sonne qui nous touche de près, et j'avais hâte de vous la communiquer. Mais\n maintenant, c'est singulier, je n'ose...\n    — Pourquoi ne pas oser? demanda Monsieur Saint-Martin Ledard. »\n    La belle comtesse ne répondit pas, mais inclina coquettement la tête sur\n son épaule, en jouant avec le manche de son ombrelle qu'elle tenait d'une\n main. Son interlocuteur la couvait des yeux et semblait interroger ce visage,\n  naguère encore si régulier et si plein d'éclat. Certes, elle avait été une\n superbe femme, en même temps que Monsieur Saint-Martin Ledard était un\n  homme superbe; et, maintenant encore, l'un et l'autre conservait des traces\n  indubitables de leur brillant passé. A les voir ainsi se sourire et se toucher\n  presque, l'on ne pouvait guère douter que leurs relations n'eussent été fort\n  intimes autrefois. Et surtout, lorsque l'on connaissait Monsieur le comte du\n  Bois d'Eclaron et que l'on avait constaté sa parfaite nullité en toutes choses,\n  on se disait que le personnage avait été taillé pour remplir son rôle et pour\n  rendre des points à George Dandin.\n     Mais qui donc, dans le public, aurait soupçonné cette galanterie? Qui donc\n  aurait flairé la conduite criminelle de la comtesse? N'était-elle point une\n  pieuse et digne femme, fort assidue aux offices, fort lancée dans les bonnes\n"}, {"page_pdf": 717, "texte": " 610                                DURENDAL\n\n\n œuvres, fort appliquée, malgré les réceptions et les fêtes, à remplir ses devoirs\n et même à multiplier ses dévotions? Et lui ? Qui donc se serait permis de tou­\n cher à sa réputation ? Un homme toujours prêt à défendre la cause de la reli­\n gion, un intègre interprète de la politique romaine, un combattant perpétuel­\n lement sur la brèche pour y déployer le drapeau de l'Eglise.\n    Bien audacieux, qui fut venu troubler la clarté dont se nimbait le front de\n ce maître papelard !\n    Et pourtant, il avait, durant vingt-cinq ans de sa vie, et tandis que partout\n il se répandait en déclamations pieuses, pratiqué l'adultère et vécu, comme\n on disait jadis, en libertin.\n\n                  L'amour qui nous attache aux beautés éternelles\n                  N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles...\n\n     « Si j'ai fait un rêve insensé, susurra la comtesse, je compte que vous ne\n  me ménagerez pas les observations ; car j'ai foi en votre amitié. Voici ce dont\n il s'agit. Annabelle, ma fille — notre fille, rectifia-t-elle en roulant un œil\n  attendri — va être en âge de se marier et je cherche pour elle un parti\n  brillant.\n     — Jusqu'ici, interrompit Monsieur Saint-Martin, votre rêve n'a rien que\n de très naturel. C'est aussi le mien, car vous savez combien je chéris cette\n belle enfant.\n    — Oui, mon ami, elle est notre orgueil à tous deux. Et quand je parle d'un\n parti brillant, j'entends par là, un homme qui lui apporte une fortune considé­\n rable, et non pas un gentillâtre quelconque, aussi vide d'esprit que d'argent.\n C'est pourquoi j'ai toujours vu d'un très mauvais œil les assiduités de Mon­\n sieur de Larquebuse auprès d'elle. Un sot, qui n'a pas le sou, n'est pas le fait\n d'Annabelle.\n    — Absolument, reprit l'autre. Je l'ai souvent entreprise à ce sujet, car elle\n me semblait entichée de cet imbécile. Mais, à tout prendre, ce flirtage\n ne tire pas à conséquence. Elle est assez raisonnable pour comprendre qu'elle\n n'aurait aucun avantage à une semblable union et qu'en outre, la douairière\n devient d'une extravagance \"telle qu'il serait malséant d'en faire sa belle-\n mère.\n    — Comme vous le dites admirablement, fit Madame du Bois, elle est rai­\nsonnable et je compte sur sa raison pour lui faire mener à bien l'entreprise\ndont il s'agit — si toutefois vous n'y voyez point d'inconvénient. Car, en votre\nqualité de père, je tiens à vous consulter avant toutes choses. Vous êtes bien\nd'avis, n'est-ce pas, que l'argent est ce que nous devons rechercher en premier\nlieu pour elle ?\n    — Comment donc ! s'exclama l'orateur,\"mais l'argent est le plus estimable\nbienfait du ciel ! Sans argent quelle figure tiendrez-vous dans le monde ? Et\nne voyez-vous pas que l'on n'a plus de considération aujourd'hui que pour les\ngens qui ont de l'argent? Ah! l'argent, ma chère, aplanit tous les obstacles et\nfait tout courber devant lui : il est la seule puissance qui soit encore debout à\nl'heure actuelle.\n"}, {"page_pdf": 718, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  611\n\n\n    — A merveille, mon cher, vous abondez dans mon sens et je n'ai pas besoin\nde rien ajouter à ce que vous venez de dire si excellemment. Vous con­\nviendrez aussi qu'une grande fortune a de quoi faire passer sur une mésal­\nliance ?\n    — J'irai plus loin, surenchérit Monsieur Saint-Martin Ledard; et j'affir­\nmerai sans crainte qu'elle est la seule excuse à des unions disproportionnées\nau point de vue social. Je n'admets pas qu'une fille bien née s'éprenne de\nMonsieur Tartempion s'il ne possède, par devers lui, de bonnes rentes et de\nsolides capitaux. Monsieur Tartempion peut être « bien de sa personne »,\ncomme on dit; mais il ne sera jamais que Monsieur Tartempion, s'il n'a pas\nd'argent. Au contraire, l'argent lui créera une situation qu'il ne conquerrait\njamais, à notre époque, par ses mérites et par ses talents. L'argent le\nplacera au pinacle de la société et lui décernera tous les éloges et toutes les\nadmirations.\n    — Voilà qui est parler ! cria la comtesse avec joie. Il ne me reste plus, mon\ncher, qu'à examiner un troisième point : celui de l'âge du fiancé; il n'est plus\njeune, à la vérité, mais ce serait folie d'attacher à cet inconvénient plus d'im­\nportance qu'il ne convient. Annabelle n'y regardera pas à épouser un homme\nen cheveux blancs, lorsqu'on lui aura démontré que ce vieillard serre dans son\ncoffre-fort tout ce qu'il faut pour être heureux ici-bas.\n    — C'est évident, ma chère amie, répondit Monsieur Saint-Martin Qui\n veut la fin veut les moyens. Et, d'ailleurs, votre prétendant est-il si âgé que\n cela?\n    — Mon Dieu! il n'est plus de la première jeunesse!\n    — Raison de plus pour qu'on l'épouse, fit l'autre. Il n'embarrassera pas\n longtemps sa femme et, s'il est aussi riche que vous le dites, on lui trouvera\n vite un jeune remplaçant.\n    — Et puis, voyons ! observa la comtesse, le rôle d'une jolie femme auprès\n d'un vieux mari est-il si difficile à tenir?\n    — Nous en savons quelque chose, murmura Monsieur Saint-Martin, en\n prenant les deux mains de Madame du Bois. Puisqu'il y a beaucoup de for­\n tune, cela sauvera toutes les apparences et empêchera le monde de crier au\n scandale. Et maintenant faites-moi connaître le nom de cet heureux\n époux. »\n     La comtesse redressa la tête, regarda bien en face son beau Léon et, dans\n un sourire ineffable :\n     « C'est Monsieur Alexandre Miette, dit-elle. »\n     A cette révélation, Monsieur Saint-Martin Ledard eut un accès de gaîté\n folle et se renversa dans son fauteuil, pour rire plus à son aise. Il savourait\n largement l'ingéniosité surprenante de la comtesse. Et le bon tour que l'on\n  allait jouer à Mademoiselle Julie, en lui subtilisant son amoureux, fut ce qui\n frappa tout d'abord, avec délices, son esprit. Les diatribes de l'autre soir\n s'évanouissaient dans un lointain perdu, pour ne laisser subsister que l'excel­\n  lente aubaine, qui permettrait de narguer Madame Vassy et de dépiter les\n  Latour, déjà alléchés, sans doute, par l'appât des millions.\n     « J'admire, fit-il, avec quelle intelligence vous tirez parti des événements\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": "  6l2                               DURENDAL\n\n\n   et je suis le premier à approuver ce projet, qui me comble véritablement de\n  joie. Mais ne craignez-vous pas que Monsieur Miette ne se soit déjà engagé\n  très avant dans sa maudite affaire de mariage ?\n     — Non, répondit la femme. Imaginez-vous que Julie repousse ses avances\n  par pruderie : elle fait la bête! C'est du moins ce que m'ont appris les per­\n  sonnes fidèles chargées de me renseigner. Mais quand Monsieur Miette se\n  serait engagé, ne croyez-vous pas qu'il serait vraiment piquant de l'amener à\n  rendre sa parole ? Je me flatte d'y parvenir, d'autant mieux qu'il est tout à\n  fait enflammé pour le beau sexe et que, lorsqu'on lui aura montré Annabelle,\n  fraîche, jolie et bien tournée, il ne voudra plus entendre parler de l'autre, qui\n  n'a plus que de méchants restes à lui offrir. J'avoue que la perspective de\n  berner Julie ne me déplaît pas. Mais cependant, des pensées plus élevées\n  m'incitent à tenter cette entreprise. Il est évident que l'immense fortune de cet\n  excellent homme ferait très piteuse mine entre les mains de cette pauvresse.\n  Lui faut-il autre chose qu'un verre d'eau et un croûton de pain, à partager\n  avec son frère ?\n     Tandis qu'Annabelle ne se plaira jamais que dans le luxe et dans les fêtes,\n et que l'argent de Monsieur Miette lui est indispensable pour satisfaire ses\n goûts. D'ailleurs Julie, niaise comme elle est, serait fort incapable de tenir\n un état magnifique et de faire honneur à son mari, tant par ses toilettes\n somptueuses que par un train de maison à la hauteur de sa situation pécu­\n niaire. Et, par contre, je vois si bien ma petite Annabelle maniant l'or à pleines\n mains, l'employant à ces fastueuses inutilités qui sont la marque de la\n richesse incalculable, le jetant même, au besoin, par les fenêtres : ce qui flatte\n toujours un vieil amoureux Et que dis-je ? un vieil amoureux ! C'est qu'il est\n très vert ce bon Monsieur Miette — pour ses cinquante-neuf ans — car il\n n'a que cinquante-neuf ans, vous savez !\n    — On ne lui en donnerait pas cinquante, affirma Monsieur Saint-Martin\n Ledard. Je l'ai aperçu l'autre dimanche, à la sortie de la messe. Il marche\naussi droit que moi et il porte sur son visage les signes d'une jeunesse\n éternelle.\n    — Annabelle, remarqua la comtesse, malgré ses vingt ans, a l'air plus âgée\n qu'elle n'est en réalité, de sorte que ce couple ne présentera aucune disparate.\n    — Et je suis sûr, compléta l'autre, que Monsieur Miette se soumettra avec\nune docilité parfaite aux désirs de sa jeune femme. Il me paraît plein\nde douceur et d'une bonté vraiment admirable.\n    — Et puis, il est si riche! ajouta Madame du Bois. Que n'imaginerait-il\npas pour complaire à notre chère enfant? Je suis certaine qu'elle goûtera,\nsous son toit, le bonheur le plus parfait et qu'elle attirera, par sa présence à\nson foyer, toutes les bénédictions de la Providence sur sa maison. »\n    Et la comtesse ne tarissait pas. L'éloge de ce Miette pour lequel elle\nn'avait pas assez de dédains naguère, en passant par ses lèvres habituées à\ndistiller la méchanceté, prenait une saveur très spéciale. Monsieur Saint-\nMartin Ledard buvait ces louanges à longs traits. Il ne cessait de s'extasier\nsur le souple génie de cette femme qui, d'un hasard grotesque, tirait une\ndétermination si avantageuse, pour elle-même et pour les siens.\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "                             UNE BELLE AME                               613\n\n\n   Le jour baissait déjà que l'on entendait encore dans le cabinet de travail,\nplongé maintenant dans l'ombre, les voix confondues de Madame du Bois\net de Monsieur Saint-Martin Ledard. Et ces trois mots dominaient le bruis­\nsement de la conversation : quelle belle fortune ! Quelle belle fortune !\n\n  (A continuer.)                                     Vicomte D'HENNEZEL.\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "                 Un Moment musical\n\n              Notes sur l'art de Claude Debussy\n\n\n                   Au cours d'un de ses entretiens avec le « correct et fantômal »\n                     M. Croche, Claude Debussy fait la déclaration suivante :\n                     « Je fais de la musique pour servir celle-ci le mieux qu'il\n                     m'est possible et sans autres préoccupations; il est logique\n                     qu'elle courre le risque de déplaire à ceux qui aiment « une\n                     musique », jusqu'à lui rester jalousement fidèles malgré\n                     ses rides et ses fards (1) ». Ces paroles si nettes sont d'un\n                     sincère et d'un novateur chez lequel on a voulu trou­\n                     ver l'étoffe d'un révolutionnaire, alors qu'il se rattache\nà la tradition, ainsi que nous espérons le montrer, et cela par les liens les\nplus étroits et les plus logiques qui soient. Si l'âpre lutte pour la vie con­\ntraignit Claude Debussy à écrire pendant quelques années ce qu'il appelle\nlui même des « compositions de circonstance », ces compositions témoignent\nnéanmoins encore de la vivante personnalité du musicien. « Les artistes\ncombattent, remarque M. Croche, juste assez longtemps pour conquérir leur\nplace sur le marché ; une fois la vente de leurs produits assurée, vivement ils\nrétrogradent (2) ». Ceci est une pierre lancée dans le jardin pourtant agréable­\nment fleuri de M. Saint-Saëns, mais prouve que Claude Debussy, qui, comme\nchacun sait, ,se sert souvent de M. Croche pour dévoiler le fond de sa pensée,\nn'entend point s'atteler au char de la mode et travailler « pour la banlieue ».\n   Né à Saint-Germain-en-Laye, le 22 août 1862, l'auteur de Pclléas et Méli­\nsande entra fort jeune au Conservatoire où il suivit les cours de MM. Lavi­\ngnac, Guiraud et Marmontel; son assiduité scolaire fut récompensée par un\nsecond prix d'harmonie, un second prix de piano, un second accessit de contre-\npoint et de fugue. En 1884, il remporte le premier grand prix de Rome avec\nla cantate intitulée l'Enfant prodigue, sujet éminemment académique. De ce\nsuccès, il ne semble guère qu'il ait conçu quelque orgueil, car le fétichisme\n\n\n  (1) Revue Blanche, 15 novembre 1901.\n  (2) Ibid.\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "                            UN MOMENT MUSICAL                                 6l5\n\n\n que certains milieux professent à l'endroit des diplômes lui paraît bien ridi­\ncule. « Cela résout la question de savoir si oui ou non on a du talent »,\n observe-t-il en un de ses moments d'ironie.\n   Claude Debussy vit solitaire dans l'effacement d'une existence laborieuse\n qu'il prend soin de tenir à l'écart de toute coterie. Le tapage de la réclame\nne convient point à ceux qui pensent et qui créent, et les vrais artistes le\nredoutent tout autant que l'affectation un peu puérile de la tour d'ivoire. Dans\nl'histoire de la musique, certains noms marquent un instant décisif de l'évo­\nlution de l'art; d'autres signifient seulement la mise en œuvre des matériaux\nacquis par le labeur du passé; ce sont ceux des musiciens courtisans du\nsuccès, attentifs aux caprices de la mode, désireux de plaire et incapables\nd'effaroucher. Depuis Jean-Sébastien Bach, Rameau, Haydn, Mozart,\nBeethoven, Weber, Schubert, Liszt, Berlioz, Wagner et César Franck jalonnent\nla marche de l'art musical. Chacun d'eux a apporté sa pierre au vaste édifice et\ndéterminé un moment à partir duquel son influence rayonne. Nous n'avons\npoint la prétention de placer le nom de Claude Debussy à côté de ceux des\nmaîtres que l'histoire vénère; aussi bien pareil classement serait-il prématuré,\nNous voulons seulement essayer de montrer que son art, tout en dérivant fidè­\nlement de celui de ses prédécesseurs et très probablemen parce qu'il en dérive,\nse hausse à un des degrés d'où la Musique peut découvrir une plus vastç\nétendue du champ de ses destinées. Préparé par le puissant mouvement de\nl'Ecole franckiste, par les œuvres de César Franck, de Fauré, de Duparc et\nde Vincent d'Indy, l'art de l'auteur de Pelléas n'a pu venir à terme qu'en\ns'appuyant sur les conquêtes de ces excellents musiciens.\n   Pour discerner la nature de l'apport spécial de notre auteur, nous nous\nplacerons successivement à trois points de vue, et nous étudierons ses innova­\ntions harmoniques, ses créations mélodiques et enfin sa conception du drame\nlyrique.\n\n                                        *\n                                       * *\n   Il semble que les innovations apportées par Claude Debussy au maniement\nde la matière sonore aient plus particulièrement frappé la critique, dont les\njugements expriment surtout l'étonnement provoqué par ce qu'on appelle « ses\naudaces harmoniques ». En transportant l'auditeur de plain-pied dans une\nrégion encore inexplorée du monde harmonique, il accapare à un tel point\nson attention que celle ci submergée par le flot incessant d'impressions qui\nla déconcertent, demeure incapable de percevoir les dispositifs formels et\nl'architecture des œuvres, pour ne garder qu'un souvenir confus de flottement,\nde mystère et d'insaisissable. L'emploi d'accords autrefois voués à la résolution\net l'inédite manière de les traiter sans paraître tenir compte des règles de la\ngrammaire musicale déroutent les habitudes acquises, et engendrent une\nmusique qui ne « sonne » pas comme les autres.\n   Lorsque l'auteur de Pelléas faisait son service militaire à Evreux, il prenait,\nassure-t-il, un vif plaisir à savourer le mélange de sonorités produit par la\nsonnerie de l'extinction des feux et les longues vibrations des cloches d'un\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": "616                                DURENDAL\n\n\ncouvent voisin du quartier; l'anecdote est à retenir, car elle souligne et\néclaire une des tendances les plus caractéristiques de Claude Debussy, sa\ndisposition évidente à faire usage des sons harmoniques. Cloches et trom­\npettes ne donnent, en effet, que des sons de cette espèce, dont l'association,\ns'épandant largement à travers l'air calme du soir, s'organisait en résonnances\nnaturelles à la grande joie de notre apprenti musicien.\n   Découverts auXVIIesiècle par Mersenne, expliqués par le physicien fran­\nçais Sauveur (1701), utilisés par Rameau pour établir son système musical,\nles harmoniques d'une note fondamentale, ut par exemple, forment la série\nsuivante que nous prolongeons jusqu'au 15e harmonique :\n\nUt(1) Ut(2)Sol(1)Ut(3)Mi(1)Sol(2) Sib(1)Ut(4)Ré(1)Mi(2)Fa#(1)Sol(3) La(1) Sib(1) Si#(1)\n  1     2 3       4    5     6      7     8   9   10    11    12 13 14 15\n\n   L'exploitation des intervalles s'est effectuée en allant de la gauche à la\ndroite de cette série et le 7e harmonique (si b) marque à peu près la limite des\npossibilités aujourd'hui atteintes. Ces possibilités se réalisent sous forme de\nrenversements, ou de changements de position des notes de l'accord, qui\népuisent ainsi toutes les ressources harmoniques acquises à un moment\ndonné.\n   La mesure esthétique des diverses combinaisons auxquelles donnent lieu\nles intervalles, réside dans le sentiment de consonance ou de dissonance qui\nrésulte de ces combinaisons, sentiment tout subjectif et dont l'histoire de la\nmusique nous révèle la lente évolution. On peut poser en principe que la\ndissonance n'est qu'une consonance qui s'ignore, une consonance en puis­\nsance ; nous n'en voulons pas d'autre preuve que la marche suivie par la\nculture du sens auditif, qui s'est pliée à l'apparition successive des harmo­\nniques d'un son principal.\n   L'oreille a, en effet, admis comme consonants les intervalles d'oc­\ntave (2/1), de quinte (3/2), et de quarte (4/3), puis peu à peu et non sans diffi­\ncultés, depuis le IXe siècle jusqu'à nos jours, la tierce majeure (5/4), la tierce\nmineure(6/5), la septième (7/4) et la neuvième (9/4). A l'origine, les théoriciens\nhésitent sur le degré de « perfection » des consonances, et les classent en\n « parfaites » et en « imparfaites », puis le champ de ces dernières se rétrécit\nau fur et à mesure que l'éducation de l'oreille progresse en admettant des\n intervalles de moins en moins simples(7/4est plus compliqué que 3/2). Ainsi,\n en même temps qu'on fait appel à des harmoniques plus éloignés du son prin­\n cipal, on utilise des intervalles de complication croissante.\n    Comment pouvons-nous mesurer le degré d'une dissonance, apprécier\n objectivement la cause de l'impression subjective qu'elle détermine en nous?\n Les remarquables travaux de M. Jean Marnold permettent de répondre à\n cette question. Tout d'abord, il importe de placer en première ligne comme\n élément de dissonance, la petitesse de l'intervalle, génératrice de battements\n qui affectent péniblement l'oreille. En second lieu, il est facile de constater\n que « les intervalles les plus consonants subjectivement parlant sont ceux\n qui sont aptes à produire le moins de sons résultants, et dont les sons\n"}, {"page_pdf": 724, "texte": "                            UN MOMENT MUSICAL                                   617\n\npropres accompagnés de leurs harmoniques (2) octave, et des sons résultants\nles plus forts, constituent une série arithmétique complète et ininterrompue,\ndepuis le son (1) jusqu'à l'harmonique (2), octave du son le plus aigu de l'in­\ntervalle ». On sait que les sons résultants, découverts par Helmholtz, sont\nceux dont le nombre de vibrations est égal à la différence des nombres de\nvibrations des sons constituant l'intervalle.\n    Plus il existe de lacunes dans la série arithmétique dont il s'agit, plus\nl'impression de dissonance fournie par l'intervalle est accentuée.\n    Cela posé, la musique de Claude Debussy foisonne d'agrégats sonores con­\nfinés dans le groupe d'accords qui constituent ce qu'on appelle l'harmonie\ndissonante naturelle, accords entièrement formés d'harmoniques, (accords de\n7e de dominante, de 7e de sensible, de 7 e diminuée, de 9 e de dominante). Si\nl'on s'en rapporte aux traités théoriques, on constate que tous ces accords\ndispensés, en raison de leur caractère mixte, de ce qu'on appelle la « prépa­\nration » doivent subir une « résolution », mais une résolution pour laquelle\nde nombreuses tolérances sont permises. Et il apparaît alors clairement que\nce groupe harmonique s'établit sur la frontière de la consonance et de la\n dissonance, et que les « résolutions exceptionnelles » qui lui sont dévolues\ndeviennent comme un acheminement vers un traitement plus libre, comme\nune invite à se montrer plus audacieux dans leur maniement. Cette audace\nClaude Debussy l'a eue ; il a complété la liberté d'enchaînements de ces\naccords en les traitant de la même façon que les accords consonants.\n    Que cette manière de faire soit licite, c'est ce dont il est aisé de se rendre\ncompte. Prenons par exemple l'accord de 7e dominante, représenté par les\nsons 4, 5, 6, 7 et cherchons à quoi il convient d'attribuer l'impression con-\nclusive obtenue par sa résolution sur l'accord de tonique. Cette impression\nrésulte uniquement du mouvement mélodique de quinte ou de quarte effectué\npar la basse. Et alors, si on veut bien remarquer que la quinte et la quarte\n représentent les intervalles les plus simples (3/2,4/3),on arrive à celte conclu­\n sion que l'oreille suit ici la loi du moindre effort. Deux résonances, l'une\n représentée par les sons 1, 3, 5, 7 (accord de 7 e) , et l'autre par les sons 1, 3, 5\n (accord parfait) et placées, l'une sur le sol (son 3), et l'autre sur l'ut (son 2), se\n succèdent en vertu du mouvement mélodique le plus naturel et le plus\n simple. Aussi Claude Debussy emploie-t-il les accords de 7 e et de 9 e en qua­\n lité de résonances, les place-t-il sur tous les degrés de la gamme et les\n traite-t-il comme des accords consonants. D'ailleurs, il considère les accords\n parfaits comme des résonances dépourvues de leurs harmoniques supérieurs\n au son 5 ; physiquement parlant, il n'y a aucune raison pour que l'appoint\n des harmoniques 7, 9 et 11 modifie les conditions d'application de la seule\n règle qui commande le mouvement de deux résonances consécutives, à\n savoir qu'elles s'enchaînent par un mouvement mélodique simple.\n    De telles considérations permettent peut-être de prévoir dans quel sens\n s'opérera l'évolution de la musique; elle suivra la route déjà tracée, mais en\n utilisant des harmoniques toujours plus éloignés de la fondamentale, et en\n enchaînant des résonances constamment enrichies par cet appel aux harmo­\n niques de la droite de la série, au moyen de mouvements mélodiques plus\n"}, {"page_pdf": 725, "texte": "618                               DURENDAL\n\n\n\n compliqués, et s'écartant des intervalles de quinte et de quarte qui consti­\ntuent aujourd'hui la limite de notre résistance subjective.\n   Constatons en passant avec quelle logique se déroule le phénomène musical\n naturel qui s'impose progressivement à nous et marche en quelque sorte à la\n conquête de notre organisme.\n    La préoccupation d'employer le mouvement mélodique le plus simple\ncomme trait d'union entre les résonances dont la consonance s'assure par\nle placement régulier de leurs sons constituants dans l'ordre des aliquotes du\nson fondamental, s'affirme jusque dans les successions d'accords parfaits si\nfréquentes chez l'auteur des Nocturnes Il s'y rencontre, en effet, de nombreux\nmouvements parallèles de quintes sévèrement proscrits à l'école. Mais, ces\nmouvements de quintes obéissent toujours à la loi essentielle du déplacement\nmélodique le plus naturel. Et c'est ici le cas de citer les judicieuses remarques\nsuggérées dans ce sens à M. Laloy par le thème si lointain et si doux qui\nsonne au début de Pelléas et Mélisande, et qui entoure tout le drame d'une péné­\ntrante atmosphère de légende. Ce thème se présente sous les apparences\nd'une succession d'accords parfaits, et ne provoque « aucun sentiment de\ndiscontinuité ou de maladresse ». En voici la raison : « dans cette phrase\noù un premier accord de ré est suivi d'un accord parfait construit sur ut, nous\nne sentons qu'une oscillation passagère d'ordre purement mélodique, que\nnous pressentons devoir aboutir à un accord de la, parce que la relation\nentre ces deux accords serait frop lointaine [ré-ut), tandis que la relation de\nquinte (ré-la) nous est familière » (1).\n   De ce que nous avons dit sur l'emploi des accords de 7e et de 9e résulte\nque le sentiment de la tonalité au sens où nous l'entendons, avec son opposi­\ntion de mode majeur et de mode mineur, doit être singulièrement atténué\ndans la musique de Claude Debussy. M. Marnold a fait voir, avec la solide\nargumentation dont il est coutumier, que cette musique suppose l'existence\nd'un troisième mode qu'il dénomme « mode majeur diminué », et que carac­\ntérise l'altération de la quinte (si-ri-fa) au lieu de (si-ré-fajt).\n   En général, les gammes des Nocturnes et de Pelléas sont dépourvues de sen­\nsible; partout, la 7 e majeure cède la place à la 7 e naturelle, contrairement à\nce qui se passe dans notre système diatonique qui exclut le 7 e harmonique.\nCes gammes reproduisent celles des anciens modes ecclésiastiques, mode\nmixolydien dans le majeur, mode dorien dans le mineur. Le thème légen­\ndaire du début de Pelléas découvre une gamme de ré mineur dépourvue de\nsensible puisque l'ut n'est pas diézé, gamme qui n'est autre chose que le\npremier mode du plain-chant : « Ce n'est donc pas sans raison, écrit\nM. Laloy, qu'un sentiment de résignation pieuse et de compassion sereine\ns'empare de nous à ces simples accents; ils ont résonné longtemps sous la\nvoûte des cathédrales ». Souvent, l'œuvre du jeune maître évoque de sem­\nblables impressions; des séries quintoyantes (voir le début en12/8de la Damoi­\nselle élue) rappellent les procédés des vieux déchanteurs et remuent tout au\n\n\n  (1) Voir Revue Musicale, novembre 1902.\n"}, {"page_pdf": 726, "texte": "                             UN      MOMENT   MUSICAL                       619\n\n\nfond de nous-mêmes le passé musical gravé dans l'âme de la race. Et nous\nsentons confusément que par l'abandon des systèmes qui, ainsi que l'a ironi­\nquement écrit M. Quinton, ne sont que «l'expression simplifiée de l'igno­\nrance d'une époque », l'ordre qui règne dans les successions sonores se dégage\navec moins de déformations, s'évade des liens provisoires et sans doute néces­\nsaires qui l'entravaient temporairement, et s'offre de plus en plus à nous par\nvision directe, sans interposition de procédés scolastiques.\n   Notons encore que le retour à de vieilles gammes qu'on aurait pu supposer\ndéfinitivement désuètes, coïncide de façon remarquable avec la tendance qui\nentraîne les musiciens modernes à employer les intervalles de 7 e et de 11e na­\nturelles. Depuis Beethoven, Schubert, Liszt, Wagner, Franck et Vincent\nd'Indy, ont fréquemment adopté ces intervalles, et leur patronage autorise\nClaude Debussy à s'abriter sous la bannière de la tradition. Il découle logi­\nquement des hardis pionniers qui travaillèrent avant lui et apparaît sur le\nterrain harmonique un artiste profondément traditionnel, pourvu qu'on cesse\nde considérer la tradition comme l'enregistrement ne varietur des résultats\nobtenus à une époque déterminée et qu'on l'envisage comme une tendance\nsecrète et invincible à agir dans un certain sens, à obéir à une direction toute-\npuissante.\n\n                                        * *\n                                         *\n\n   Que si on étudie les dispositifs formels employés par le musicien de Pelléas,\nil ressort de cet examen la manifestation d'une liberté qui parut à quelques-\nuns synonyme d'anarchie. C'est, en effet, par le côté mélodique que certaine\ncritique crut pouvoir saper son œuvre; on lui adressa, à cet effet, le sempi­\nternel reproche de a manquer de mélodie », reproche que subirent tous les\nartistes novateurs depuis Rameau jusqu'à Richard Wagner. M. André\nHallays, dans la Revue de Paris(1), a cruellement relevé cette « tarte à la crème»\ndes critiques qui, en dépit des apparentes exigences de leur profession,\nsemblent avoir tout oublié et rien appris. Aussi ne reviendrons-nous pas sur\nune question passée à l'état de chose jugée.\n   Il est un principe fécond qui tend à prévaloir dans la musique moderne et\nqui n'est pas né d'hier puisque l'école du contrepoint vocal l'appliquait déjà\net que J.-S. Bach et l'école italienne du XVIIIe siècle s'y montrèrent fidèles,\nc'est le principe du cyclisme ou de l'unité thématique.\n   Claude Debussy, loin de se soustraire à ce nouveau lien traditionnel, l'a\nau contraire resserré, mais il l'a resserré de telle sorte que sa présence ne se\nmanifeste pas de prime abord en raison de la liberté d'allure avec laquelle il\nl'emploie. Prenons, par exemple, le quatuor à cordes (op. 10) ou les Nocturnes, et\nnous aurons sous les yeux ample matière pour la démonstration de la vassa­\nlité à la fois traditionnelle et originale de notre auteur. Tout le quatuor se\nbâtit sur une idée fondamentale, véritable thème générateur : (sol, fa, ré, fa\n\n\n  (1) Revue de Paris, 15 mai 190?.\n"}, {"page_pdf": 727, "texte": " 620                                        DURENDAL\n\n\n (lab, sib, lab)] adorné de l'arabesque ternaire caractéristique (lab, sib, lab);\n le premier m o u v e m e n t (animé et très décidé) à 4 temps, offre l'architecture\n de l'allegro classique : le thème générateur exposé en si*? s'y associe à une\n deuxième idée exposée en la mineur, p a r des relations et des développements\n qui respirent u n parfum tout franckiste. D a n s le scherzo à 6/8, le caractère\n cyclique se déclare avec plus d'évidence encore, puisque le morceau entier\n découle de la substance d u motif initial, légèrement déformé d'abord en\n sol majeur, sous la grêle et le pétillement de pizzicati qui l'entourent d'une\n l a n g u e u r orientale, étiré ensuite par augmentation et mollement déclamé\n p a r le I e r violon en mi?, d a n s la forme coutumière du trio. A ce scherzo succède\n u n « a n d a n t i n o d o u c e m e n t expressif » en6/8,d é b u t a n t p a r le tracé du squelette\n r y t h m i q u e du thème initial, tracé confié au 2 e violon et à l'alto qui le dessinent\npianissimo avec des précautions respectueuses et semblent le m a n i e r c o m m e\nu n e chose ancienne et infiniment rare, embuée de mystère. L e m o u v e m e n t\nappartient a u type Lied et encadre de deux apparitions du motif générateur\nu n e sorte de chant populaire fort voisin de ce dernier, exposé en premier\nlieu par la voix mélancolique d e l'alto, puis clamé s u p e r b e m e n t en u n e\nmontée puissante par le 2 e violon et le violoncelle, p e n d a n t q u e le I e r violon\nen soutient et en active l'ascension de l'assaut répété de sextolets syncopés\net octaviés. Enfin le dernier morceau reproduit encore le motif cyclique et\nd o n n e naissance à u n thème spécial (sib), d o n t les entames se m u e n t en\nfigures d ' a c c o m p a g n e m e n t , alors que le développement utilise des incises du\nthème générateur. Il n'y a donc rien là que de très classique, et c e p e n d a n t\nl'impression d'ensemble est neuve avec u n je n e sais quoi de rêveur, de loin­\ntain, de javanais, qui étonne et qui c h a r m e .\n     M. Marnold a consacré d a n s le Courrier musical u n e étude s a v a m m e n t\nd o c u m e n t é e aux Nocturnes; de son analyse ressort q u e cette composition se\nplie sinon à la forme s y m p h o n i q u e classique, du moins à u n dispositif a n a ­\nlogue à celui de la Symphonie fantastique de Berlioz ou des Poèmes symphoniques\nde Liszt. A cet égard, le r a p p r o c h e m e n t entre le schéma t h é m a t i q u e dressé\np a r l'ingénieux critique du Mercure de France p o u r Fêtes et Sirènes et celui q u e\nM. Rietsch a extrait de la Sonate de piano en la mineur d e Liszt (1) est singu­\nlièrement éloquent. Mais on est en droit d'affirmer, à l'actif de Claude\nDebussy, q u e les Nocturnes présentent u n e manifestation incomparablement\nplus accentuée de cyclisme.\n     L e principe formel consiste avant tout d a n s l'unité thématique; à travers\nles trois parties de l'œuvre circule u n sang mélodique qui les vivifie et les\na n i m e et, afin de donner à chacune d'elles u n aspect particulier et carac­\ntéristique, le musicien se sert de la « variation » qu'il emploie a u sens large\net presque indéfiniment extensible que lui a conféré Beethoven dans son\nquatuor en ut# mineur, par exemple.\n     N o u s n e saurions mieux définir le travail thématique et la mise en œ u v r e\nde la variation, au cours des Nocturnes qu'en les qualifiant « d'évolutionnisme\n\n\n\n  (1) Die Tonhunst in der zweiten Hâlfte des neunzehnten Jahrhunderts, von H. Rietsch.\n"}, {"page_pdf": 728, "texte": "                           UN   MOMENT      MUSICAL                         621\n\n\n musical ». De trois cellules monodiques, plongées chacune dans l'atmos­\n phère d'une tonalité qui leur reste propre, germent incessamment de nou­\n velles formes avec une fécondité et une diversité d'aspects qui tiennent du\n prodige.\n    Ces cellules primordiales s'agrègent en colonies, tronçon par tronçon,\n incise par incise, extrayant progressivement de leur substance des familles\n complètes d'organismes dérivés. Tantôt, une note apparaissant dans un\n accord évoque la tonalité favorable à l'épanouissement de l'un d'eux, telles\n en botanique, les circonstances de milieu, pression, température, état hygro­\n métrique, nature du sol ; tantôt, la matière musicale se simplifie et se réduit à\n une architecture rythmique; la forme s'est émaciée et ne subsiste que par son\n armature interne. Et de cette féerie continuelle, de cette perpétuelle pro­\n création de thèmes se dégagent d'exquises et subtiles impressions. A l'audi­\n tion, la floraison mélodique semblé un faisceau de nouveautés sans cesse\n renaissantes, alors qu'elle ne se compose que de figures plus fouillées des\n schèmes primitifs, et que les formes se vertèbrent et se différencient en\n s'organisant.\n    La trilogie des Nocturnes « Nuages, Fêtes, Sirènes » comporte une manière de\n programme en lequel l'auteur a résumé les idées générales qui soutinrent son\n inspiration : aspect immuable du ciel où les nuages glissent indéfiniment,\n mouvement et rythme de la lumière qui se précisent à l'évocation d'un loin­\n tain cortège de fête, enfin rythme innombrable de la mer sur lequel flotte\n la persuasive cantilène des sirènes. Tel se dicte le programme; examinons\n comment l'auteur s'y est conformé. Les Nocturnes forment une symphonie en\n trois parties, qui s'expose dans Nuages, se développe dans Fêtes, et culmine au\n milieu des rythmes berceurs de Sirènes. Il semble que le musicien se soit\n attaché à peindre un triptyque rythmique, et ait rassemblé dans ce but, les\n diverses modalités du mouvement.\n    La première partie Nuages propose les deux thèmes dont toute l'œuvre\nsera extraite, mais on ne saurait trop insister sur les principes généalogiques\n qui commandent à leurs métamorphoses. Ici, le développement thématique\ns'effectue essentiellement par greffage réciproque de portions des motifs ini­\ntiaux; ainsi, dans l'introduction de Fêtes une cadence de l'un d'eux se déploie\npar amplification, en même temps qu'une incise de l'autre, masquée sous les\napparences de battements, remémore par l'ondulation de ceux-ci, le mouve­\nment mélodique primitif. Voici que le premier thème s'ébauche et rétrograde\nvers je ne sais quel type ancestral, tandis que le second (2e thème de Fêtes\nen la majeur) complète sa silhouette et l'enjolive de détails puisés au fond de\nsa substance même. Et dans cette horticulture thématique, que d'exquis\nhybrides, que de variétés piquantes! Semblables aux a pochetti » que la fan­\ntaisie des décorateurs italiens emprunte à trois sources principales, l'animal,\nle végétal et l'architecture, les motifs se jouent en de continuelles transforma­\ntions. Dans Fêtes, les rythmes se resserrent et se compliquent après leur tran­\nquille esquisse de Nuages; ils prennent des attitudes décoratives et pompeuses.\n C'est ainsi que la lointaine fanfare que l'orchestre exhale soudain, telle une\nrapide et claire déchirure à travers un ciel embrumé, dérive de la phrase du\n"}, {"page_pdf": 729, "texte": "622                                     DURENDAL\n\n\ncor anglais de Nuages, mais dans les interstices de la carcasse rythmique ont\npoussé des triolets o r n e m e n t a u x , l'arabesque ternaire si chère à Claude\nDebussy, p e n d a n t q u e la sonorité toujours croissante crépite et fulgure.\n   L a troisième partie, Sirènes, marque l'apogée de l'œuvre. A l'exemple de\nBeethoven, qui, après avoir confié à l'orchestre seul la mission d'exposer les\ntrois premiers mouvements de la 9 e s y m p h o n i e , évoque la voix h u m a i n e afin\nde proclamer en une fastueuse polyphonie, l'hymne magnifique de la J o i e .\nClaude Debussy place dans Sirènes u n chœur d e femmes. Au-dessus d e la\nmolle ondulation des altos et des basses, violons et flûtes frisent de fines\nvolutes et les voix chantent en ut majeur les deux fragments mélodiques d o n t\nl'agencement forme le premier thème de Nuages, condensant de la sorte, sui­\nvant l'heureuse expression de M. Marnold, la « moelle organique » de ce\nthème. Il y a p l u s , car Sirènes se distingue nettement des deux parties précé­\ndentes, par l'apparition définitive et la venue à terme d'un troisième thème\nsoigneusement tenu en réserve et que Fêtes laissait seulement pressentir. On\nvoit par quelle progression constante d e complexité, par quels a p p o r t s suc­\ncessifs et par quelle convergence logique de moyens la composition atteint\nson a p o g é e . Les Nocturnes sont un exemple des plus remarquables du p o u ­\nvoir constructeur que recèle le principe du cyclisme; n o u s n e croyons pas\nqu'aucun musicien en ait j a m a i s fait u n e application aussi achevée (1).\n     P a r les explications qui précèdent et q u e nous aurions désiré voir plus\né t e n d u e s , il est aisé d e se rendre c o m p t e p o u r q u o i le développement théma­\ntique de la trilogie ne s'apparente que de fort loin avec la polyphonie h a b i ­\ntuelle, aux types indéformables, et ne présente a u c u n rapport avec le système\nde variation qui respecte l'ossature des motifs à laquelle il n'inflige que\nquelques altérations superficielles. Il s'agit d'un développement à la fois\nlibre et nécessaire que déterminent le milieu tonal et les attractions ryth­\nmiques a u sein d'un petit n o m b r e de types musicaux très s i m p l e s , d o n t\nl'allure essentielle se laissera percevoir ou mieux deviner à travers leurs\nmétamorphoses intérieures. Ces types s'uniront entre eux et engendreront d e\n nouveaux êtres musicaux pourvus c h a c u n d'une personnalité spéciale, tout en\nconservant leur air d e famille. S o u s la baguette d u magicien, des apparitions\njailliront, et de l'humble plante naîtra la fantastique et troublante orchidée.\n     Claude D e b u s s y témoigne d'une prédilection évidente à l'endroit de cer­\ntaines formes thématiques. N o m b r e de ses motifs se déroulent en u n e courbe\no n d u l a n t e , tel le thème [si, ré,\\sol, ré, si, ré, sol, ré] de la Damoiselle élue ou le\nmotif initial de Pelléas [ré, la, sol, la, ré, la, la, sol, la] ou bien encore le t h è m e\nd o u c e m e n t incurvé d o n t le va-et-vient suggère, selon M. J e a n d ' U d i n e , les\nlents et suaves frottis d'un pastel, et qui s'éploie lentement au d é b u t de\nNuages : [fa, mi, fa, ré, mi, ut, etc.']. Voilà des types mélodiques caractéris­\ntiques de l'œuvre de Claude Debussy ; leur bercement se répète fréquemment,\net la répétition de leur o n d u l a t i o n , adaptée à des situations d r a m a t i q u e s ,\n\n\n\n  (I) Voir Courrier Musical, 1er mars 1902, 15 mars 1902, 1er mai 1902, 15 mai 1902,\n15 décembre 1902, 15 janvier 1903, 15 février 1903.\n"}, {"page_pdf": 730, "texte": "                           UN MOMENT MUSICAL                                  623\n\n\ntraduit par une sorte de réalisme caché, les sourdes pulsations des rythmes\nnaturels, la poussée d'une émotion, la persistance d'une vibration lumineuse\nou la tranquillité d'un beau soir.\n    De plus, l'emploi des battements joue un rôle important dans les dévelop­\npements; tantôt cas battements épousent la forme générale d'un motif et\nl'élargissent de manière à en faire une sorte de milieu, artifice qui enlève\nau thème quelque chose de la précision de son existence particulière, de sa\nnetteté organique, qui estompe ses contours, et les noie dans le rêve. Tantôt,\nles battements construits au moyen d'harmoniques, rappellent des sonneries\nde cloches et égrènent des résonnances naturelles. Citons quelques\nexemples : les mesures 51 à 58 du premier mouvement du quatuor à cordes font\nentendre, au sein de la tonalité de sol mineur les sons suivants : sol, ré, sib, ut,\nc'est-à-dire les sons (1) sol, (3) quinte et (4) tierce. Durant sept mesures de\n['andantino du même quatuor, le 1er violon trace une guirlande où sonnent le\nsol #, le ré# et le si, harmoniques naturels, pendant que le 2e violon s'obstine\nsur le dessin suivant : [rat, sol#, si] composé des mêmes harmoniques ;\nl'impression de carillon se fortifie encore à la huitième mesure par la répéti­\ntion du som et l'élimination du rat. Signalons encore la sonnerie [sol#, ut#,\n   fa#à la page 136 de la partition de Pelléas. L'usage répété des types mélo­\ndiques constitués par le déploiement des résonances naturelles se rattache\nde façon très suggestive à l'anecdote que nous avons relatée au commence­\nment de cette étude.\n\n                                       * *\n    Le coup de foudre de Pelléas et Mélisande a permis de récolter dans les\n articles des critiques une copieuse moisson de réflexions relatives à l'esthé­\n tique affirmée par ce drame lyrique. On a aussitôt établi des comparaisons\n entre la conception qu'il devait réaliser et celle que Richard Wagner a\n exposée dans ses écrits théoriques, en même temps qu'il l'appliquait à son\n théâtre, et on a crié à l'antiwagnérisme. Que faut-il penser d'une pareille\n opinion ?\n    Afin de nous enquérir des idées du musicien sur les relations du drame et\n de la musique, nous ne saurions mieux faire que de nous adresser au musi­\n cien lui-même. Or, Claude Debussy se montre très carrément hostile à\n « l'étalement de la symphonie au théâtre ». De cette déclaration il ne fut pas\ndifficile de conclure à une réaction contre le système dramatique de l'auteur\nde la Tétralogie, et M. Lalo écrivait dans le Temps, après la première repré­\nsentation de Pelléas : « Il n'y a rien ou presque rien de Wagner dans Pelléas\net Mélisande. Ni la forme dramatique, ni la forme musicale, ni le rapport de\nla musique avec la parole, ni celui de la voix avec les instruments, ni la com­\nposition et le développement, ni l'harmonie et l'orchestre, ne viennent de\nBayreuth ». Le critique terminait en soutenant qu'il n'y a pas trace de\n « leitmotiv » dans le drame lyrique de Debussy. Cette appréciation que\njustifie, en une certaine mesure, la différence radicale d'impression produite\npar la musique de Wagner et par celle du musicien des Nocturnes, paraît un\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": "624                                  DURENDAL\n\n\n\ntant soit peu exagérée. Tout d'abord que faut-il entendre exactement par le\nterme « leitmotiv »? Personne n'ignore qu'il fut trop souvent éloigné de sa\nsignification première par les innombrables commentateurs de Richard\nWagner, et que les catalogues thématiques de M. de Wolzogen, et ceux plus\ntouffus et plus systématiques encore, s'il est possible, de M. E. de Hagen,\nl'ont plus d'une fois réduit à une acception étroite fort différente de celle que\nlui donnait le Maître. Afin de porter un jugement motivé sur les rapports de\nl'art de Claude Debussy avec celui de Wagner, il importe' donc de fixer\nnettement la valeur et la fonction du thème conducteur. A en croire les\n\" Leitfaden \" qui pullulent dans la littérature wagnérienne, le thème caracté­\nristique se plierait avec une bonne volonté excessive aux fantaisies les plus\néchevelées de l'interprétation; voici, en particulier, quelques dénominations\nvraiment étonnantes que nous cueillons chez M. de Wolzogen : Mécontente­\nment des dieux, folis de la vengeance, héritage du monde (sic), salut\nd'amour, ravissement d'amour, et décision d'aimer (sic). Epinglés et étiquetés\ncomme des lépidoptères, les « leitmotiven » des commentateurs, nous ne\ndisons pas de Richard Wagner, deviennent si nombreux que leur inventaire\nprend les proportions d'un répertoire. Assurément, l'auteur de Tristan eût été\nle premier à s'étonner des découvertes effectuées ainsi sur ses terres. De la\n« caractéristique » musicale il ne saurait revendiquer l'invention, car, dès la\nnaissance de la tragédie lyrique et même au sein du ballet de cour, certains\ndispositifs instrumentaux ou rythmiques qui relèvent de l'idée essentielle du\nleitmotiv s'attachaient à certains personnages et à certaines situations. Cette\nidée, Grétry l'enferme déjà dans une formule qu'il veut précise : « C'est en\nétudiant le poème et non les paroles de chaque ariette que le musicien par­\nvient à varier ses tons... qu'il s'impose la loi de donner à chacun des mor­\nceaux que chantent les divers personnages, une physionomie particu­\nlière » (1). Grétry réclame même la « déclamation pure ». Mozart entoure\nLeporello de tierces typiques. Weber, en écrivant Freyschiitz et surtout\nEuryantke, attribue à ses personnages dramatiques des motifs caractéristiques.\nEt même, chez ceux des anciens maîtres qui se montrent les moins soucieux\nen apparence de pratiquer semblable artifice, l'opposition des deux tonalités\nmajeure et mineure, constitue un procédé analogue et quelque chose comme\nl'embryon de la caractéristique tonale. Richard Wagner partant du\nprincipe presque invérifiable qui refuse à la mélodie dramatique le droit\nde transposer musicalement le poème, en lui enjoignant de commenter\nl'action scénique mimée sur la scène au même titre que le poème lui-\nmême (2), s'écarte radicalement de Gluck qui écrivait dans la Préface d'Alceste :\n    « Je crus que la musique devait ajouter à la poésie ce qu'ajoute à un dessin\ncorrect la vivacité des couleurs ». Si nous voulons savoir l'idée que Richard\nWagner se fait du leitmotiv, ouvrons les Gesammelte Schriften. Nous y verrons\n (chap. IV. — 114) que le vers littéraire est incapable d'engendrer la mélodie\n\n\n\n  (1) Voir O. FOUQUE : Les révolutionnaires   de la   musique.\n  (2) Gesammelte Schriften, IX, 111.\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": "                         UN   MOMENT MUSICAL                            625\n\n\nmusicale qui a pour type unique l'air de danse, seul perçu comme une véri­\ntable mélodie par l'oreille moderne, et que le compositeur, en modelant sa\nmélodie sur le rythme du vers, se condamne à créer de la prose musicale.\nQue nous voilà donc bien et clairement renseignés! de la prose musicale!\nL'écrivain de la Lettre à Frédéric Villot est pris encore une fois en flagrant\ndélit de métaphore; mais ne nous arrêtons pas à cet argument qui n'est\nqu'une image et retenons seulement la déclaration de Wagner sur la nature\nde la « mélodie dramatique ». Du moment que cette mélodie ne se doit pas\ndistinguer de « l'air de danse » et que « l'air de danse » constitue la base de\nla symphonie, voilà la symphonie installée au théâtre et associée au drame.\n   Quand bien même le « leitmotiv » représente une idée générale, une\ndirective du drame et cela de la façon la plus topique, il ne saurait oublier son\norigine; il est et demeure partie constitutive d'un « air de danse ». Malgré\nl'intuition géniale qui poussa Richard Wagner à écrire le prélude duRhein(lab,sib,lab)\ngold et à y montrer la lente genèse de « l'Urmélodie », on peut affirmer que\nchez lui lé leitmotiv conserve une forme rigide et aisément reconnaissable;\nc'est à ce titre qu'il mérite la dénomination de conducteur, puisque sa fonction\nconsiste à guider l'auditeur et à lui fournir, au milieu du dédale sympho­\nnique, des points de repère à l'égard desquels il ne puisse pas hésiter.\n    Le développement thématique fait appel à tous les procédés du contre­\npoint, superpose les motifs en une savante polyphonie, les encastre les uns\ndans les autres, et cimente de vastes marqueteries mélodiques.\n   Nous croyons avoir montré que le développement chez Claude Debussy\ns'autorise de plus de souplesse et de liberté. Prétendre que Pelléas et\nMélisande ne renferme pas de « leitmotiv » c'est se refuser à l'évidence qui\ndécoule d'un examen même superficiel de la partition. Il y a des « leitmo­\ntiven » dans Pelléas, mais ils sont en petit nombre, à la fois très expressifs et\ntrès ductiles et constituent absolument comme dans les Nocturnes des cellules\ncycliques, grosses de métamorphoses possibles. Si Richard Wagner a pres­\nsenti le principe du cyclisme, il n'en a tracé que des ébauches, parce qu'il\nrassemblait en ses œuvres trop de thèmes différents dépourvus de parenté les\nuns avec les autres. L'école franckiste a eu le mérite de dégager ce principe\ndes hésitations et des inconséquences dont il s'embarrassait, et Vincent d'Indy,\ndévoré par le « tourment de l'unité » qui semble la caractéristique de l'art\nmoderne, simplifie les effectifs thématiques, et souligne les lois de dérivation\nqui rattachent les motifs à un plasma mélodique primordial. Fervaal et\nl'Etranger présentent à cet égard le plus vif intérêt. Claude Debussy pousse\nencore plus avant dans la voie du cyclisme, en quoi il fait acte de pur tradi­\ntionnaliste et de continuateur d'une besogne depuis longtemps commencée.\n   Mais le souci d'écrire de la « musique à programme.» ne le distrait pas de\ncelui d'enrichir les conquêtes de la « musique pure ». Nous nous servons de\nces expressions bien qu'on abuse en Allemagne de distinctions que l'on croit\nsubtiles, sans prendre garde que les épithètes et les métaphores sont un\npauvre attirail de démonstration. Si l'on admet que la « musique pure »\nautrement dit les successions et agglomérations sonores soient susceptibles\nd'agir « comme expression » et « comme volonté », et que d'autre part,\n"}, {"page_pdf": 733, "texte": "626                               DURENDAL\n\n\n l'adjonction à la musique d'un élément étranger, tel qu'un programme puisse\n éveiller des associations d'idées déterminées, on doit nécessairement con­\n clure que la musique pure ne diffère de la musique à programme que par\n le caractère subjectif de l'interprétation qui découle de la première, alors que\n la seconde impose à l'auditeur un canevas expressif préconçu. Le pro­\ngramme peut être subjectif ou objectif, si l'on entend par « programme » tout\nélément extra-musical. Les impressions variables, les suggestions person­\nnelles que produit la musique pure dépendent de l'état mental de l'auditeur.\nOr cet état mental est une circonstance de fait extra-musicale, qui préexiste\nà l'audition, tout comme le programme littéraire imaginé par le compositeur\nafin de guider et de canaliser la fantaisie de ceux qui l'écoutent. La musique\n« pure » crée son programme chez l'auditeur, alors que la musique à pro­\ngramme l'apporte tout créé avec elle.\n    Si l'on réduit le « wagnérisme » à l'emploi conscient et systématique du\n« leitmotiv » envisagé de la manière la plus générale, on ne saurait contes­\nter que Claude Debussy s'affirme wagnérien ; nous serions même tenté de\nprétendre qu'il se montre plus wagnérien que Wagner, en retenant seulement\ndu procédé du maître de Bayreuth, ses dispositions les plus essentielles, et\nen élaguant toutes les contingences scolastiques, tous les « idiotismes » qui\nen atténuent la portée. Mais où l'auteur de Pelléas s'écarte radicalement du\nwagnérisme c'est par le savant équilibre qu'il sait établir entre la parole\nchantée et son commentaire orchestral. Wagner déborde de musique; sa\npolyphonie formidable, en dépit de toutes les professions de foi, qu'il a\naffichées, écrase souvent le texte et fait pencher la balance du côté de la sym­\nphonie. Jamais cet inconvénient n'altère la parfaite ordonnance de l'œuvre du\nmaître français; le dialogue y est toujours perçu avec une absolue netteté,\naucun mot ne tombe ou ne se perd, emporté dans l'ouragan déchaîné des\nsonorités instrumentales. Un intervalle qui se resserre en se crispant, ou bien\nse détend dans une apaisante sérénité, des figures mélodiques trés simples\nqui se répètent en conformité des mouvements instinctifs de l'âme, soutiennent\nune déclamation sobre, strictement et minutieusement calquée sur le langage.\nLe rythme de la mélodie vocale n'a plus d'existence propre, car il est fort\nrare que les personnages chantent un thème, mais devient une « Sprach-\nmélodie » aussi bien par la disposition des valeurs que par la nature et la\nposition des intervalles. C'est que Claude Debussy réprouve la mélodie\nautonome dans la déclamation, et la considère avec M. Noufflard, comme un\nmoyen plus lyrique que dramatique. Sans doute, lorsque l'étiage passionnel\ns'élève, la déclamation augmente, sa tessiture s'organise et se musicalise,\net il y a des passages de pur lyrisme dans Pelléas ; la fameuse « scène de la\nchevelure » contraste ainsi singulièrement par son agitation avec le « par­\nlando » de la scène II d u premier acte par exemple, entre Arkel et Gene­\nviève, mais c'est là un épisode passager et la déclamation conserve presque\ntoujours les intonations et la rythmique du langage. Ici encore, notre auteur\nsuit la voie tracée depuis longtemps par les compositeurs d'opéras, car\nl'évolution de la mélodie vocale s'est constamment effectuée dans un sens\nrestrictif. La voix s'est vue dépouiller progressivement de ses prérogatives\n"}, {"page_pdf": 734, "texte": "                           UN MOMENT MUSICAL                                   627\n\n\ndominatrices pendant que l'ancienne ritournelle instrumentale envahissait le\ndrame lyrique. Elle profère simplement des accents que prolonge l'harmonie\nsousjacente, et à cet égard Claude Debussy se range parmi les disciples de\nRameau : « Dès qu'on veut éprouver l'effet d'un chant, il faut toujours le\nsoutenir de toute l'harmonie dont il dérive; c'est dans cette harmonie même\nque réside la cause de l'effet, nullement dans la mélodie qui n'en est que le\nproduit. » A l'encontre de ces doctrines, le système de l'opéra italien repo­\nsait sur une convention purement lyrique et même purement musicale,\npuisque, entre des régions occupées par le récitatif déclamé, s'ouvraient\nsuivant la pittoresque expression de M. Spigl, de vastes plaines lyriques\nqui permettaient à la musique pure de s'étaler en toute liberté.\n   L'orchestre de Claude Debussy dévoile ses prestigieuses qualités d'impres­\nsionniste. On peut dire que l'auteur de Pelléas surajoute sa nature de rêve à\ncelle des poètes auxquels il demande des sujets de compositions. Mallarmé\n(Prélude à l'après-midi d'un faune), Verlaine (dix ariettes), Maeterlinck (Pelléas et\nMélisande), Baudelaire (cinq poèmes), D.-G. Rosetti, le préraphaélite anglais,\nchantre de l'inexprimé et de l'insaisissable (Damoiselle élue). Quand il est son\npropre librettiste, comme dans les Proses lyriques, son style s'accorde à mer­\nveille avec la grâce mystérieuse et subtile de sa musique. L'homme qui a\nécrit : « De la chute des feuilles d'or célébrant la glorieuse agonie des arbres,\ndu grêle angélus ordonnant aux champs de s'endormir, montait une voix\ndouce et persuasive qui conseillait le plus parfait oubli », a versé dans cette\nphrase harmonieuse et sereine le charme qui se dégage de tant de pages de\nses partitions. Un puissant sentiment de la nature parle au fond de lui-\nmême : « Mon âme, c'est du rêve ancien qui l'étreint », véritable aveu d'un\nmusicien qu'on déclare si inconsidérément libéré de toute tradition. Le\ndomaine qu'il préfère est celui de l'inconscient et du mystère; semblable à\nLe Sidaner dont la peinture enrobe d'une brume mélancolique les paisibles\nvillages endormis, Claude Debussy excelle à entourer ses personnages d'une\nbuée sonore qui les éloigne de nos contingences prosaïques et les rapproche\nde la nature instinctive et inconsciente.\n   Si l'on tient à cataloguer les quelques thèmes dont l'épanouissement rem­\nplit les cinq actes de Pelléas et Mélisande, on remarquera tout en tête de\nl'œuvre le thème légendaire, dont nous avons déjà parlé; puis celui de\nGolaud, à l'allure sauvage et rude. Le musicien, par un symbolisme tou­\nchant, a donné au motif caractéristique de Mélisande, la forme d'un chant\npopulaire, et on ne saurait trop l'applaudir de ce choix qui résume tout ce\nque cette petite âme naïve et impulsive contient de « destinée innocente ».\nPelléas provoque le surgissement d'un groupe de cinq notes qui oscillent\nautour d'une quinte diminuée : [ut#, ré#, la, ré#, la] et endeuillent l'orchestre\nd'une teinte de fatalité. Par ses silences même, la musique de Pelléas est élo­\nquente. « Je t'aime », s'écrie l'amant de Mélisande. « Je t'aime aussi »,\nrépond la frêle épouse de Golaud, et sur ces mots décisifs, l'orchestre se fait\nrespectueux; aucune effervescence lyrique ne vient troubler la communion\ndes deux âmes (p. 220, acte IV, scène IV), aucun débordement polyphonique\nn'entoure la « scène d'amour ». Au fond des personnages, la vie a subi un\n"}, {"page_pdf": 735, "texte": "628                                 DURENDAL\n\n\narrêt du fait de l'aveu fatal et, éperdus, ils se regardent sans rien dire,\neffrayés de leur audace. Remplir ce grand vide angoissant, combler cette\nminute de folie et d'espoir avec des combinaisons de contrepoint ou des\nmélodies à panache, eût été commettre une lourde faute. Bien plus poi­\ngnante et plus vraie grandit l'émotion silencieuse, puis l'orchestre exhale un\ncourt sanglot, une plainte profonde faite du cri de deux cœurs, et c'est tout.\n   Un naturisme aigu et juste chante dans les harmonies raffinées et pour­\ntant si simples de Pelléas. Le soir qui tombe sur la mer pendant que les\nphares s'allument çà et là et piquent de leurs lueurs successives les ténèbres\nqui s'épaisisssent (partition : pp. 41-42), le friselis de l'eau de la fontaine,\nl'horreur des souterrains du château que traduisent de façon shakspearienne\nles accords sinistres du début de la scène (p. 126) ponctués de l'appel\neffrayant d'une quinte dans le grave de l'orchestre, les battements piétinants\nqui accompagnent la vision poussiéreuse et grouillante des moutons\n(pp. 202 à 205), l'adorable courbe du vol des colombes s'égaillant autour de\nMélisande (p. 120), offrent une série d'exemples typiques de l'impressionnisme\nmusical de Claude Debussy. Et ainsi, grâce à l'exploitation de nouvelles\nressources harmoniques, grâce à l'extrême plasticité des motifs mélodiques\net à la liberté de leur développement, le musicien est parvenu à douer les\nêtres et les choses d'une existence musicale, à rendre perceptibles les mouve­\nments de l'instinct, l'étreinte croissante de l'angoisse, ou l'auguste sérénité\ndes paysages.\n   Quiconque voudra s'abandonner à la captivante beauté de cet art ne\nregrettera pas de s'être libéré des parti-pris et des préjugés. Ainsi que\nl'écrivait en 1754 un musicien de génie : « Un esprit préoccupé en entendant\nde la musique n'est jamais dans une situation assez libre pour en juger »,\net Jean-Philippe Rameau ajoutait ces paroles que Claude Debussy pourrait\ngraver en manière d'épigraphe sur ses œuvres : « Pour jouir pleinement des\neffets de la musique, il faut être dans un pur abandon de soi-même, et, pour\nen juger, c'est au principe par lequel on est affecté qu'il faut s'en rapporter.\nCe principe est la Nature même ; c'est d'elle que nous tenons le sentiment\nqui nous meut dans toutes nos opérations musicales » (1).\n   Nous terminons cette trop longue étude par le catalogue détaillé des\nœuvres de Claude Debussy.\n\n                                          I\n\n                          Mélodies, Chant et Piano.\n\nMandoline (Verlaine), 1880                                     .    Editeur Durand.\nNuit d'Etoiles (Th. de Banville), 1880 . . .      .            .     \"      Coutarel.\nRomance (P. Bourget), 1880                                     .       »    Dupont.\nLa Belle-au-Bois-Dormant (Hyspa), 1880 . .        .            .       »       \"\n\n\n    (1) J . - P H . RAMEAU. Observations sur notre instinct pour la Musique et sur son\nprincipe.\n"}, {"page_pdf": 736, "texte": "                               UN MOMENT MUSICAL                                         629\n\n Beau Soir (P. Bourget), 1888                                         Editeur Girod.\n   Ariettes (P. Verlaine), 1888-1903 : Ariettes oubliées; Paysages\n     belges ; Aquarelles :\n1. C'est l'Extase. — 2. Il pleut dans mon Cœur. — L'Ombre\n     des Arbres. — 4. Tournez, bons Chevaux de Bois. —\n    5. Green — 6. Spleen                                                   »      »\nFleur de Blé (A. Girod)                                                    »      »\nLes Cloches (P Bourget)                                                    »      »\nRomance (P. Bourget)                                                       »      »\nCinq poèmes de Baudelaire, 1889-1890 (1) :\n1. Le Balcon (ut). — 2. Harmonie du Soir (si). — 3. Le Jet\n    d'eau (ut). — 4. Recueillement (ut# mineur). — 5. Mort des\n    Amants (sol                              b)                            »   Durand.\nLes Angélus (G. Le Roy), 1892-1901                                         »   Hamelle.\nFêtes galantes, 1892-1903.      .                                          »   Fromont.\n    En Sourdine. — Fantoches.— Clair de Lune.\nProses lyriques (C. Debussy), 1894-1895 . . . . .                          »         >\n    De Rêoe. — De Grève. — De Fleurs. — De Soir.\nChansons de Bilitis (Pierre Louys), 1898       . . . . .                   »         »\n    1. La Flûte de Pan. — 2. La Chevelure. — 3. Le Tombeau\n    des Naïades.\nTrois mélodies (P. Verlaine), 1899                                      >      Hamelle.\n    1. La Mer est belle. — 2. Le Son du Cor. — 3. L'Echelonne-\n    ment des Haies.\nPaysage sentimental (P. Bourget), 1901.                         .       »      Dupont.\n\n    Compositions à venir :\nLa Saulaie (Rosetti et Louys).     .                                    »      Durand.\nNuits blanches (5 poèmes)     .    .                                    »         >\n\n\n                                           II\n\n                                       Piano seul.\n\nPetite suite à 4 mains, 1884                          .    .    .    Editeur Durand.\n     1. En Bateau. — 2. Cortège. — 3. Menuet — 4. Ballet\nFantaisie en 2 parties, piano et orchestre, 1889 . . . .               »       Fromont.\n Valse Romantique, 1891                              . . .             »          »\n Tarentelle, 1891                                          .    .      »          »\nDeux Arabesques, 1891                                                  »       Durand.\nPrélude à l'Après-midi d'un Faune, 1892, réduction pour 2 pianos.      »       Fromont.\nNocturne, 1896        .    .                                           »       Dupont.\nSuite Bergamasque                                                      »       Fromont.\n     1. Masques. — 2. Sarabande. — 3. L'Isle Joyeuse.\nPour le piano, 1904                                                    »         >\n     1. Prélude. — 2 . Sarabande. — 3. Toccata.\nTrois Nocturnes, 1899, réduction pour 2 pianos .                       »         »\n    1. Nuages. — 2. Fêtes. — 3. Sirènes.\nA la Fontaine                                                          >         »\nBallade                                                                »         »\n\n\n   (1) La 1re édition à la Librairie de l'Art indépendant.\n"}, {"page_pdf": 737, "texte": "630                                  DURENDAL\n\n\nDanse                                                               Editeur Froment.\nMazurka (fa# mineur)                                                  »        »\nRêverie  .   .    .  .    .   .   .   .    .   .    .                 »        »\nMarche des anciens Comtes de Ross, 1902, (4 mains) .       .        \"         *\"\n\n   Composition à venir :\nImages, 1902 à          .                                             »        »\n\n\n                                           III\n\n                            Musique instrumentale.\n\nFantaisie en 2 parties pour piano et orchestre, 1889                Editeur Fromont.\nPrélude à l'Après-midi d'un Faune, 1892 .          .                   »       »\nQuatuor à cordes, 1893-1894                                           »     Durand.\nTrois Nocturnes, 1897-1899 . . . ' . .                                »     Fromont.\n    1. Nuages. — 2. Fêtes. — 3. Sirènes.\n\n\n                                           IV\n\n                                 Œuvres lyriques.\n\nL'Enfant Prodigue (Cantate de l'Institut), 1884 .    .              Editeur Durand.\nLa Damoiselle élue (D. Rosetti), 1888-1S93                             »       »\nPelléas et Mélisande, drame lyrique (Maeterlinck), 1893-1895 (1).      »    Fromont.\n\n                                                         L . DE LA LAURENCIE.\n\n\n\n\n    (1) Les entr'actes de Pelléas et Mélisande ont été composés en 1902 pendant les\nrépétitions à l'Opéra-Comique.\n"}, {"page_pdf": 738, "texte": "Le Théâtre Maeterlinck\n                       an théâtre royal du Parc, à Bruxelles\n\n\n                   SUR la philosophie de Maeterlinck, furent dites naguère, ici-\n                     même, de précieuses paroles. Elles attestaient une subli­\n                     mité presque sans seconde après l'Évangile et proche, par\n                     là même, du Livre absolu. A ceux qui s'étonneraient parce\n                     qu'ils n'auraient point compris, répondons seulement :\n                      Maeterlinck peut n'être pas explicitement des nôtres; son\n                     œuvre nous appartient cependant. Platon, certes, ne con­\n                     nut pas le Verbe; il n'en pensa pas moins d'une façon\n                     merveilleuse l'harmonie créatrice; et les Pères virent dans\n sa doctrine un des bienfaits de Dieu, en firent l'ornement extérieur du temple\n divin. Maeterlinck est assez grand pour qu'on l'appelle à certains égards un\n Platon nouveau. A certains autres, il dépasse la gloire de ce nom; caria\n république de sa parole, non seulement n'exclut pas les poètes, mais encore\n est ensoleillée par un des plus grands. Pourquoi donc ne ferions-nous pas un\n peu de lui ce que les Pères firent de Platon? Au point de vue très spécial de la\nvie catholique, il faut insister sur cette pensée et y placer aussitôt notre action.\n Remarquons encore ceci : même en admettant que Maeterlinck soit aussi\npaïen que Platon, il ne s'approche point de nous seulement par des intui­\n tions sublimes, mais encore par ses origines d'âme, de race, de temps et de\nlieu.\n    L'auteur de la préface à l'Ornement des Noces spirituelles, de notre admirable\nRuysbroeck, sera toujours au moins, malgré tous les malentendus de la vie, le\nplus sublime des « catholiques du dehors ».\n    Catholiques, disons-nous. En effet, Maeterlinck se rattache en art, à un\nchristianisme qu'il ne professe point, par sa forme totale, la plus mystique,\nla plus artiste, par la forme catholique. Et catholique aussi, apparaît la gloire\nimmense de son Théâtre, plus encore que de sa philosophie.\n    Je sais bien que l'agnosticisme matérialiste, les doctrines de Carlyle,\nd'Émerson, de Darwin, semblent les rocs durs dont il prend son vol. Je\nrenonce même à chercher jusqu'à quel point certain agnosticisme pourrait\néquivaloir à la notion théologique du Mystère; à rappeler que l'Évolution\nfut considérée par de hautes âmes comme le pas divin à travers le temps... Ce\nqui importe seul, c'est que le génie de Maeterlinck ne pouvait paraître qu'après\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": " 632                                   DURENDAL\n\n\n  notre moyen âge, alors que, selon le m o t d'un incroyant célèbre, le front de la\n  déesse acropolienne aurait été élargi p a r l'idée chrétienne et l'âme du N o r d .\n  Les voiles noirs de nos béguines lui ont appris u n e épouvante plus intime;\n  que l'Anankè antique ; l'extase du Crucifix lui enseigna l'amour total. De cette\n  épouvante et de cet a m o u r , n a q u i t le double geste du T h é â t r e de Maeter­\n  linck. Geste d o u b l e , mais qui est bien unique. Rappelez-vous le mot de\n  Ruysbroeck : « la face de la ténèbre était l'éclair ! » L e visage de sa nuit\n  d'épouvante s'extasia en nuit nuptiale.\n      Cette épouvante et cet amour, précisons-le, ne furent pas la terreur m ê m e\n  et l'amour m ê m e de la F o i . Ils en dérivent, ils en naquirent i n d é p e n d a n t s ;\n  ils n e sont pas le commentaire lumineux de son esprit, mais le miraculeux\n  témoignage de sa force. Tel est bien le sens secret, le sens ardent et la « situa­\n  tion M mystérieuse d'oeuvres comme Pelléas, c o m m e l'Intruse, c o m m e Sœur\n Béatrix. C'est ainsi, selon la liberté complète du génie de Maeterlinck, dans la\n  proximité de notre foi et de notre race, que n o u s le revendiquons triplement\n  nôtre, par l'art, le sol et les églises dont ce sol est possédé.\n      I1 fallait dire ces choses à p r o p o s des représentations merveilleuses que\n n o u s valut la si artiste direction du Théâtre royal du Parc, puisque, p o u r la\n première fois, elles furent réunies sous ces mots formidables : THÉÂTRE MAETER­\n LINCK. Il fallait préciser la gloire, pour nous, de cet événement et de cet avène­\n ment. Alors q u e n o u s n'avions guère, en art d r a m a t i q u e , que de rares œuvres\n isolées parmi l'abomination latine, parisienne, voici que n o u s possédons, à\n notre tour, cette espèce de Bible en u n temple qu'on appelle les T r a g i q u e s\n grecs, le théâtre de S h a k s p e a r e , ou celui d'Ibsen, ou, enfin, celui de Maeter­\n linck!\n     E t c'est pourquoi il nous faut chercher ce qui en est l'âme, la lumineuse mer­\n veille, p a r la revue rapide des œuvres présentées : Joyzelle, conte d'amour,\nj o u é à P a r i s ; Monna Vanna, que nous avons pu déjà applaudir à deux reprises;\nl'Intruse et, enfin, l'énigmatique Miracle de saint Antuine. Cette dernière œuvre\n fut l'inquiétude du jour. C o m m e entrevue à Genève, où l'on sut au m o i n s\n l'applaudir, son mystère déconcertant devait égarer nos quelques spectateurs\n de septembre. Inédits encore, les deux actes en seront représentés cet hiver\n à Paris.\n     Maeterlinck disait u n j o u r qu'il cherchait d'abord les n o m s de ses person­\nnages et que ceux-ci, u n e fois trouvés, lui\" livraient peu à peu les événe­\nments du mystérieux destin enfermé d a n s chaque n o m . Il semble que l'au­\nt e u r nous m o n t r e ce m o d e de composition dans u n e des premières scènes d e\n « Joyzelle ». « Joyzelle, je dis le nom... Il caresse comme une aile, une haleine de fleur,\nun souffle d'allégresse, un rayon de lumière. :. Il vous peint tout entière, il chante dans le\ncœur, il éclaire les lèvres, » Déjà, Maeterlinck avait mis en liberté des oiseaux\nd'infini. Rappelez-vous les colombes de Mélisande; l'oiseau de vertige de Sély­\nsette; qui \" tourne sans se lasser tout autour de la tour \". Mais les colombes s'éga­\nraient dans la nuit et l'oiseau de vertige, l'oiseau vert, tentait à la mort : Voici\nl'oiseau de soleil ! Les contemplatifs s'accordèrent à imaginer leur â m e d a n s\nl'aigle allant au soleil. Joyzelle va ainsi à l'amour. Elle le regarde en face,\nsans u n seulement de son â m e , prenant en elle toute sa flamme et toute sa\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": "                           LE THÉÂTRE MAETERLINCK                                       633\n\n\nlumière. Joyzelle répond à cette question sublime : « Que serait tout l'amour\ndans une âme totale qui se donnerait totalement à lui? » Nous allons voir en\naction, par la plus simple et la plus profonde fable d'amour, tout le génie\nde Maeterlinck, le mode de sa puissance, aussi bien que l'origine de cette\npuissance, presque\" surhumaine de totaliser ainsi l'humanité.\n   Comme aux mystiques, l'amour lui apparaît ainsi que le geste central de la\nvie, le sceau fulgurant dont s'authentique divin, le texte magnifiquement\nobscur de la Création. Le monde aboutit à l'amour. Maeterlinck montre dans\nla totalité de ce sentiment sublime, le type et le modèle de toute pensée, de\ntoute vertu, de toute faculté d'existence. Alors le drame animera ses cinq\nactes de quatre personnages seulement qui ne sont peut-être encore que les\ndifférentes fonctions de notre âme en notre destin. Merlin, l'enchanteur des\nmerveilleuses légendes bretonnes, apparaît comme l'âme centrale, le plus\ngrave de nous-même, ce que toutes les suprêmes cultures pourront jamais\nfaire de l'homme. Merlin a su éveiller de lui, en lui, Arielle, l'âme de son âme,\nce qu'il est de plus proche du destin, de mieux mêlé à l'inconscient. Il\nmédite le bonheur d'un fils : Lancéor, qui serait notre destin de bonheur, par\nla rencontre de Joyzelle, l'amour total, l'aboutissement suprême de notre\n moi. Ainsi, l'île enchantée formant le décor merveilleux du merveilleux\npoème, pourrait n'être que notre âme avec les mers d'infini qui la berce, les\npalais de ses rêves, les jardins aux fleurs pauvres ou splendides selon la grâce\nde l'amour. Joyzelle va rencontrer des épreuves qui sont celles de la vie, de\nl'âme, de la pensée : la menace; elle n'obéira point. Le danger; elle ne\n reculera pas. Mais voici des épreuves plus hautes qui montreront comme des\nnuées ouvertes en tabernacles de foudre les derniers sommets de l'amour.\n Lancéor semble trahir Joyzelle et Joyzelle ne se veut pas retourner pour en\nvoir la preuve. Lancéor perd sa force, sa beauté, sa jeunesse, sa ressemblance\nà lui-même. Et Joyzelle lui dit ces mots ultimes : « Quand on aime comme je\nt'aime, ce n'est pas ce qu'il dit, ce n'est pas ce qu'il fait, ce n'est pas ce qu'il est qu'on\naime dans ce qu'on aime; c'est lui, et rien que lui... » De m ê m e , nos mystiques\navaient pour but suprême d'aimer Dieu par delà ses « attributs », plus intime­\nment que sa bonté, sa beauté, dans l'aveuglante nuit du dernier Lui-même!\nAinsi, par Maeterlinck, l'amour humain monte jusqu'aux sommets sacrés et\nen reproduit les derniers mystères.\n  Si Lancéor n'est plus lui-même, voici un autre qui est Lancéor. Merlin a\npris son apparence. Mais Joyzelle vient de le dire : elle aime au delà des\napparences, et les pièges et les maux de celles-ci ne peuvent plus rien sur\nelle : « Vous seriez vingt mille qui lui ressembleriez et lui seul parmi vous ne serait\nplus pareil à ce qu'il était hier; que je renverserais les vingt mille fantômes pour aller au\nseul homme qui ne soit pas un songe parmi les autres songes... » Voici bien le dernier\nsecret de l'amour. Tout le mal de la vie est que nous n'étreignons rien, que\ntout n'est que fantôme leurrant nos yeux et notre esprit comme nos mains.\nMais par l'amour, nous connaissons, enfin, un être autour de nous et nous\nnous connaissons, enfin, d'exister par rapport à lui. Nous avons distingué un\nêtre dans l'universelle confusion ; et de le distinguer, de le discerner, nous\navons doué d'existence, pour nous, l'univers. Le jour et la nuit se sont\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": "634                               DURENDAL\n\n\nséparés en nos yeux attestant la lumière. Merveille de l'identité en amour, par\nquoi s'explique comment, de posséder tout en un seul, de ne posséder tout\nqu'en un seul, l'erreur, l'infidélité, tout ce qui égare, sépare, et trompe, tout\nce qui est de mort, cesse d'exister pour qui aime. Aimant ainsi, Joyzelle\ntriomphe toujours et refait le destin selon sa foi ; Merlin a trouvé la vie pour\nson fils. Le verbe de ce poème est pareil à sa pensée; c'est la même substance\net le même rythme : Une harmonie sonore jusqu'à l'alexandrin, souple jusqu'à\nla prose. Plutôt, il n'y a que les mesures diverses d'une essentielle\nmusique.\n   Joyzelle nous montra une sorte de synthèse de l'amour dans Maeterlinck;\nle prestigieux Miracle de saint Antoine pourrait bien offrir la synthèse de sa\nterreur, de la vision des choses où il puisa cette terreur, et qui, plutôt que se\ndissiper, semble se condenser en rire tacite. Il s'agit, on le sait, de l'arrivée\nd'un énigmatique saint Antoine dans une maison où vient de mourir une\nvieille demoiselle que l'intrus ressuscite. Ceux qui se sont inquiétés d'un de\nnos saints sur la scène ont été fort naïvement distraits, comme fort oublieux\nde l'esprit des « Miracles » médiévaux. Cet inconnu dont nous ne pouvons\nsavoir que le passage et le bienfait avec l'ingratitude qu'il suscite, est le\npassage de 1' « idéal » dans le « réel ». Cet idéal n'est pas tant saint Antoine\nque l'amour, la bonté, la beauté, le génie, l'art. Bien moins que religieuse,\nla satire est littéraire. Ainsi, lorsque surpris par la résurrection, les parents\nannoncent au thaumaturge qu'ils lui offrent une place au déjeuner « une petite\nplace, une place d'honneur » ; on songe inévitablement que, s'il s'agissait d'un\npoète, ils lui accorderaient, peut-être, le prix de littérature dramatique...\nComique et sublime, humble et magnifique, l'oeuvre résume avec la puissance\ndes synthèses de Maeterlinck la distance du ciel à la terre, de l'art à la bêtise,\ndu divin à l'humanité la plus vile. Elle englobe ainsi jusqu'au passage\ndu Seigneur parmi nous, et peut parler en des symboles prestigieux de « trois\nheures », pour celle de la suprême ingratitude, de la divine méconnaissance...\nPoème d'équivoque, de mystère, d'énigme, il est un des plus grands de\nMaeterlinck, dont il complète, par cette note « comique », le sublime théâtre.\n   De l'interprétation, toutes les louanges ont été dites. Mme Georgette\nLeblanc-Maeterlinck est l'héroïne même de chaque œuvre : elle est Joyzelle\naprès Monna Vanna, selon une incroyable puissance d'art.\n   M. Darmont lui fut un partenaire, plein de qualités simples et sublimes. Le\nreste de la troupe se montra bien supérieur à la valeur ordinaire des\n « Tournées », comme si une transformation irrésistible émanait des œuvres\ndu génie.\n\n                                                              EDMOND JOLY.\n"}, {"page_pdf": 742, "texte": "              LIVRES ET REVUES\n\nŒuvres galantes des conteurs italiens(XIVe,XVeetXVIesiècles),\n   traduction littérale accompagnée de notices biographiques et historiques et\n   d'une bibliographie critique, par AD. VAN BEVER et ED. SANSOT-ORLAND.\n   Un vol. in-18. — (Paris, Société du Mercure de France.)\n   Le titre du recueil composé avec un soin extrême et un grand souci de\ndocumentation par MM. Van Bever et Sansot-Orland lui attirera plus d'un\nlecteur, curieux, surtout, de licence, et qui se trouvera désappointé. Car la\ngrivoiserie de ces diseurs de contes se ressent de la naïveté de l'âge où ils\nécrivaient et bien que les traits osés, d'un burlesque un peu grossier, ne man­\nquent pas sous leur plume facile, ils ont l'air presque candide à la compa­\nraison des plus anodines de nos audaces d'aujourd'hui : leurs facéties tantôt\nspirituelles, tantôt assez lourdes, n'avaient, à leurs yeux, d'autre prix et\nd'autre mérite que la distraction ingénieuse et comique d'une heure de loisir\net de délassement, après le repas, tandis que l'on prenait le frais à l'ombre\nd'une loggia ventilée par ses rideaux flottants, ou dans les jardins. Ils igno­\nraient l'obscénité triste, l'obscénité scientifique, dont le naturalisme nous a\napporté la première formule, bien amplifiée, depuis, et qui fait tout le succès\nde certains ouvrages qu'aucune valeur d'art, ou de pensée ne rachète.\n    Le fond des historiettes plaisantes de la plupart des conteurs italiens leur\nest venu, sauf rares exceptions, de la tradition orale populaire : ce sont les\nmêmes aventures de maris trompés, de séducteurs bafoués, les mêmes arti­\nfices de ruse féminine qui ont alimenté la verve satirique et la gaieté de toutes\nles races et semblent avoir reçu leur forme originelle dans l'Extrême-Orient.\n    L'intérêt capital des contes, dont les auteurs de ce recueil nous ont donné\nune traduction très fidèle, réside dans leur appropriation, leur acclimatation,\n pour ainsi dire, à l'époque et au milieu; dans tout ce que Sacchetti, Boccace,\n Bandello, etc., ont ajouté d'original, d'actuel aux récits immémoriaux des\nnovelle en en transférant le théâtre à Florence ou à Venise, et en nous\n dépeignant ainsi par mille détails de mœurs, de langage et de coutume, par\n de délicieux et caractéristiques portraits, le monde au milieu duquel ils\n vivaient.\n    Mais, nous pensons que le tableau de la vie italienne, dans les siècles de\n son magnifique épanouissement, apparaît tronqué et dénaturé en des sélec­\n tions du genre de celle-ci : l'œuvre de la majorité des conteurs, celle,\n notamment, de Boccace et de Bandello, comporte un nombre considérable\n d'histoires tragiques et sanglantes, de drames de violence et de passion d'ori­\n gine proprement italienne, ceux-là, et dont le contraste avec les lestes\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": " 636                              DURENDAL\n\n\n anecdotes qui les accompagnent achève de fixer la physionomie singulière et\n belle de la société du temps. Souhaitons que MM. Van Bever et Sansot-\n Orland complètent leur excellent travail en nous donnant l'autre volet du\n diptyque, la tragédie ardente après la comédie ou la farce.\n\n E P I L O G U E S . — Réflexions s u r la vie, 1895-1898, par REMY\n    DE GOURMONT, un vol. in-18. — (Paris, Société du Mercure de France.)\n    Tous ceux qui lisent ou qui s'intéressent aux mouvements intellectuels de\n ce temps connaissent les Epilogues de Remy de Gourmont, les notes brèves\n dans lesquelles, chaque mois, il résume l'incident, la préoccupation du\n moment, la question qui passionne les esprits ou les irrite, pour épiloguer à\n leur sujet, en déduire des conclusions, — nous dirions bien des moralités,\n si ce mot n'était dans un discrédit d'aulant plus plaisant que les adversaires\n de règles et de coutumes fondées, tout au moins, sur les nécessités d'ordre\n et d'hygiène personnelles et sociales, se montrent généralement enclins à\n leur substituer des dogmes absolus, promulgués de leur propre autorité, et à les\n imposer de force aux autres.\n    Les Epilogues de M. de Gourmont sont d'un observateur à la fois sagace et\nsceptique, peu disposé à dogmatiser et qui connaît le danger des généralisa­\ntions précipitées. Personne n'est moins inféodé à des systèmes ou à des partis,\net personne n'est plus attentif à ne pas laisser troubler la lucidité et le sens\nimpartial des choses, qui font la principale originalité et la valeur documen­\ntaire de ces notes, par les fumées et la contagion des passions contempo­\nraines.\n    Il est presque superflu de marquer que les pages spirituelles, railleuses ou\néloquentes abondent dans ce recueil et que l'on y rencontre partout la clarté\nadmirable et la courtoisie qui sont de la pure tradition française — tradition\nmenacée comme toutes les autres. Mais il faut appuyer sur les qualités de\ncourage et d'indépendance intellectuels qui distinguent si éminemment\nl'auteur des Epilogues et qui font de la réunion de ceux-ci une précieuse et\nloyale histoire des idées durant la période qu'ils embrassent.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   O n z e K u n s t (Anvers, Buschmann). Le numéro de septembre renferme\nd'abord un article du plus haut intérêt sur le peintre paysagiste hollandais Van\nGoyen à l'occasion de l'exposition de ses œuvres à Amsterdam. Voici un extrait\nde cette belle étude signée W. STEENHAFF :\n   « Lorsqu'il est question du paysage, on évoque aussitôt les maîtres hollan­\ndais du XVIIe siècle, à côté de quelques autres dont le principal est Jean Van\nGoyen. Celui-ci est peut-être le plus fervent et certes le plus fécond interprète\nde la poésie des plaines hollandaises et des intimités agrestes de nos contrées.\nAutant dire même qu'il représente le peintre-poète par excellence de la Hol­\nlande aux vastes horizons, des cortèges de nuages qui se métamorphosent\ncontinuellement en passant au-dessus de la plaine; des larges estuaires sur\nlesquels voguent à pleines voiles les petits bateaux de pêche, favorisés par le\n"}, {"page_pdf": 744, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                               637\n\n vent intrépide ou que les vaguilles des calmes plats se contentent de bercer\n avec indolence; — des habitations villageoises si caractéristiques sous leurs\n larges toits, avec leurs murailles décrépites et leurs moignons de cheminées,\n avec leurs arbres secoués par le souffle des vastes étendues et surtout avec les\n prestiges de la perspective dont les plans se dégradent à perte de vue jusqu'au\n moment de se confondre avec le ciel.\n    » Tout ce qui nous rend si chère notre patrie hollandaise, tout ce qu'elle\n nous offre de coins plastiques sous les aspects les plus Variés, tout ce qu'elle\n nous exprime de profonde sérénité, toute cette séduction, tout ce charme se\n dégage harmonieusement des œuvres de Jean Van Goyen. »\n    Le second article de ce numéro n'est pas moins intéressant que le premier.\n A propos de l'inauguration de la Jong Hollands huis de Brida, maison destinée\n à une exposition permanente de l'œuvre des jeunes artistes industriels hollan­\ndais, l'auteur, Is.-P. D E VOOGS, émet les idées les plus judicieuses et les plus\nperspicaces sur l'art appliqué, qui a pour rôle admirable de faire rayonner le\nplus de beauté possible sur la vie humaine. Je partage tout à fait le sentiment\nde l'auteur quand il écrit :\n    « La probité dans la conception et dans l'exécution, l'appropriation la plus\nabsolue de l'objet à son usage, la qualité supérieure de la matière employée,\nl'homogénéité de l'ensemble et des détails, c'est-à-dire le rejet impitoyable\nde tout ornement, sauf celui rentrant dans la nature et dans la matière de\nl'objet : voilà les préceptes que les artistes ne devront jamais perdre de vue. »\n   Malheureusement, le véritable art industriel moderne a à lutter contre l'en­\ngouement universel pour la camelote et pour tous les objets de mauvais\ngoût dont nous sommes envahis par l'industrie machinale.\n   Ce numéro contient des reproductions superbes de plusieurs admirables\npaysages de Van Goyen qui sont d'une beauté merveilleuse et d'une poésie\npénétrante.\n                                                                        H . M.\n\nT h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e . — (Bruxelles, Spineux.) N° d'août.\n   Un numéro remarquable où nous notons parmi les illustrations, un superbe\nportrait de l'impératrice Isabelle par le Titien, deux portraits (dessins) par\nDürer, un par Rembrandt, des œuvres de peintres flamands primitifs et du\nSiennois A. Vanni.\n   Parmi les articles, l'étude de M. MASON PERKINS sur Vanni et la suite des\nnotes de M. JAMES WEALE sur l'exposition de Bruges (consacrées cette fois à\nAdrien Ysenbrant, cet élève peu connu de Gérard David, à Jean Prévost et à\nAlbert Cornélis), nous ont particulièrement intéressé.\n   D'autres articles concernent la poterie anglaise, les tapis d'Orient, l'illus­\ntration des livres au XIXe siècle, Shakspeare, les récentes acquisitions du\nMusée du Louvre, etc.\n   Quelques notes bibliographiques complètent le numéro de ce magnifique\nmagazine.\n                                                                           J. D.\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": "                          NOTULES\n\n   Gustave-Max Stevens au Cercle artistique. — Nous avons\neu l'honneur d'étudier, ici-même, il y a quelques années, le peintre\nG.-M. Stevens, alors presque à ses débuts. Il est toujours flatteur de\nconstater que l'on a eu raison. Le talent que nous avons aimé dès sa pre­\nmière forme, s'est affirmé dans sa voie initiale de force subtile et profonde,\ningénuement. Une épreuve, très grave cependant, s'était imposée au peintre :\nun voyage dans les pays de soleil, en Tunisie.\n   Il y aurait une étude profondément émouvante à faire sur l'influence du\nsoleil chez les peintres du Nord. Des lois innombrables d'esthétique s'éclaire­\nraient de pareils exemples. Si nous ne pouvons la tenter ici, essayons au\nmoins quelques notes.\n   D'abord, disons que l'éducation plus fine donnée aux yeux par les ciels\nsoyeux du Nord, aboutit à faire mieux sentir les éblouissements du Midi.\nJ'amais, sans doute, un œil brûlé dès l'abord par ces clartés torrentielles, ne\nsaisirait, comme celui de G.-M. Stevens, les délicates nuances qui vibrent\ndans les ombres orientales. Il fallait s'être préparé, ici, dans nos climats\nintimes, dans l'amour des étoffes et des prunelles douces, à sentir les\nmerveilleux oxides bleus, les verts ambigus que l'Orient affine tour à tour\npar des bains de soleil et de nuit. Mais cette puissance à sentir ce qui sem­\nblerait l'opposé même de notre nature, rend le plus haut témoignage à celle-ci.\nQuand le peintre de nos subtiles élégances de couleurs et de ligne, n'a fait\nque grandir par cette nature tellement contrastante, c'est que son affinement\nétait réel et non point de mode. C'est que son choix du meilleur (l'exquisite\nn'est, étymologiquement, pas autre chose) n'était pas affaire de mode, mais\nde talent. Voilà pourquoi il a seulement vu avec plus d'impressionnabilité les\nfemmes aux tatouages durs sur des visages rêveurs; les plaines inondées de\nlumière blanche comme des mortes en linceul de lumière ; les dômes crayeux\nautour desquels tourne la flamme du jour; les ruelles d'ombres, les passants\naux taches fines de couleurs, toute la vie fragile et immémoriale des pays\nd'éternité.                                                  EDMOND JOLY.\n\n                                      ***\n\n   L e s c o n c e r t s p o p u l a i r e s . — 12-13 décembre : Premier concert,\nentièrement consacré à Hector Berlioz, à l'occasion du centenaire du grand\nmaître français. Parmi les œuvres au programme, Roméo et Juliette, symphonie\ndramatique avec chœurs, solos de chant et prologue en récitatif choral,\nd'après la tragédie de Shakspeare.\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "                                  NOTULES                                   639\n\n   8-9 janvier : Deuxième concert, avec le concours de M. Fritz Kreisler, le\njeune et déjà réputé violoniste, dont la première apparition à Bruxelles,\nl'hiver dernier, excita un si vif enthousiasme.\n   27-28 février : Troisième concert, avec le concours de M. Arthur De Greef,\nl'éminent pianiste belge, professeur au Conservatoire royal de musique de\nBruxelles.\n   18-19 mars : Quatrième concert, avec le concours de M. Joseph Hofmann,\nle dernier élève de Rubinstein et l'une des figures les plus en vue de l'école\nallemande contemporaine du piano, encore inconnu à Bruxelles.\n   Le bureau d'abonnement est ouvert chez MM. Sehott frères, 56, Montagne\nde la Cour, jusqu'au 15 novembre; passé ce délai, usera disposé des places\nnon réclamées.\n\n\n\n\n   L e s c o n c e r t s Y s a y e . — La huitième série annuelle des concerts\nYsaye se donnera cet hiver au théâtre de l'Alhambra. Cette série comprendra\nsix concerts d'abonnement et six répétitions générales publiques dont les dates\nsont fixées comme suit :\n   21-22 novembre, 23-24 janvier, 13-14 février, 12-13 mars, 16-17 avril,\n7-8 mai.\n   Les artistes dont M. Ysaye s'est assuré le concours sont : Mme Gay, canta­\ntrice ; Mme Lula Mysz-Gmeyner, cantatrice dont les récents succès à Paris et\nen Allemagne ont affirmé le mérite; M. Raoul Pugno, le grand pianiste\nfrançais; notre compatriote M Jean Gerardy, violoncelliste, qui reparaîtra à\nBruxelles après cinq années d'absence ; M. Alexandre Siloti, le pianiste russe,\net M. Eugène Ysaye, qui se fait si rarement entendre à ces concerts.\n   Deux concerts extraordinaires seront organisés au cours de la saison.\n   Les demandes d'abonnement sontreçues, dès à présent, chez MM. Beitkopf\net Härtel.\n\n                                      ***\n\n   U n e n o u v e l l e é c o l e de m u s i q u e . — L'administration com­\nmunale de Saint-Gilles a ouvert le 15 octobre une école de musique dont le\nprogramme comporte le solfège, le chant et l'harmonie. Nous ne pouvons\nque la féliciter de cette initiative. Nous la félicitons surtout pour le choix du\ndirecteur qui n'est autre que M. LÉON SOUBRE, le distingué professeur du\nConservatoire, dont la réputation n'est plus à faire.\n\n\n\n   L a R o s e e t l ' E p é e , l'œuvre posthume de notre ami à jamais regretté\nCHARLES DE SPRIMONT, secrétaire de notre Revue, a été l'objet      d'intéressants\narticles dans divers périodiques et journaux du pays et de l'étranger. A citer\nles articles d'Eugène Gilbert, au Journal de Bruxelles ; de Maurice Dullaert,\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": "640                                     DURENDAL\n\n\nd a n s le XXe Siècle; d'Olympe Gilbart, dans la Meuse de L i é g e ; de H e n r i\nDavignon, dans la Revue Générale; de Gaston H e u x , dans le Thyrse; d'Etherel,\ndans la Métropole d'Anvers, et u n article de la Chronique. N o u s signalons\naussi u n article de Fierens-Gevaert, d a n s la Revue latine de P a r i s , et u n autre\nde F r a n c i s de Miomandre, d a n s la Chronique des Livres de Paris également.\nNous remercions les auteurs de ces articles p o u r l'hommage qu'ils ont rendu\nà la douce mémoire et au b e a u talent de notre c h a r m a n t poète.\n\n\n\n\n   A p a r a î t r e p r o c h a i n e m e n t : U n e nouvelle œuvre d r a m a t i q u e\nd'EDMOND PICARD : Psuké, un croquis de m œ u r s bruxelloises de LÉOPOLD\nCou ROUBLE : Les Cadets du Brabant et u n recueil de vers : Les jardins clos d e\nPAUL MUSSCHE, notre collaborateur.\n\n\n                                             ***\n\n  A u t h é â t r e d e l a M o n n a i e . — O n y exécutera, très prochaine­\nment, la belle œ u v r e d e Maeterlinck : Pelléas et Mélisande, admirablement\nmise en m u s i q u e p a r Claude Debussy, ainsi q u e la Damnation de Faust de\nBerlioz, Sapho de Massenet et le Roi Arthus d'Ernest C h a u s s o n .\n\n\n\n\n   E x p o s i t i o n s d i v e r s e s . — N o u s rappelons à nos lecteurs q u e le\nSalon triennal restera ouvert j u s q u ' a u 2 n o v e m b r e .\n   Exposition des œuvres d'ALFRED CLUYSENAER au Cercle artistique.\n   L e cercle Le Labeur a ouvert son exposition annuelle a u Musée m o d e r n e .\n   U n autre cercle, Le Lierre, expose à la Galerie royale.\n\n\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n : Vicomte E . DE VOGUÉ : L e maître de la m e r\n(Paris, P l o n ) . — M . SERAO : Au pays d e Jésus (ibid.). — M . M O N N E T :\nP o u r être adorée ( i b i d . ) . — I . D ' A N I N : L a q u e l l e ? (ibid.). — R . ARCOS :\nL ' â m e essentielle (Paris, Maison des Poètes). — L . COUROUBLE : Images\nd'outre-mer (Bruxelles, Lacomblez). — A. DESFOSSÉS : Maurice Denis a u\nVésinet (Bibliothèque de l'Occident). — H . FIERENS-GEVAERT : N o u v e a u x\nessais sur l'art contemporain (Paris, Alcan). — LEMONNIER : C o m m e va le\nruisseau (Paris, Ollendorff). — A . FONTAINAS : L ' I n d é c i s (Paris, Mercure de\nFrance). — A. GERMAIN : Sainte Colette de Corlie ( P a r i s , Poussielgue). —\nP . SABATIER : Opuscules de critique historique. F a s c . V I I . N o u v e a u x tra­\nvaux s u r les documents franciscains (Paris, F i s c h b a c h e r ) . — R . BOYLESVE :\nL'enfant à la balustrade (Caïman-Lévy).\n"}, {"page_pdf": 748, "texte": ""}, {"page_pdf": 749, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 10, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1903-10", "signet_source": "Dixième année - N°10 - Octobre 1903 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison finale du volume (pages 577-640) ; les Notules annoncent « jusqu’au 15 novembre » l’abonnement des Concerts populaires, l’ouverture d’une école de musique « le 15 octobre », le Salon triennal ouvert « jusqu’au 2 novembre » et la prochaine exécution de Pelléas et Mélisande à la Monnaie ; la table annuelle signale que le numéro de juin fut consacré à Charles de Sprimont, dont La Rose et l’Epée est ici recensée (« Mars 1903 » pour son dernier poème).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}