{"numero_id": "ulb-durendal-1903-livraison11", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-001", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 641, "page_fin": 646, "titre_corps": "Pie X et la réforme de la musique d’église", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Pie X et la réforme de la musique d'église Tous ceux qui", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 756, "page_imprimee": 641, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1885, "texte": "Pie X et la réforme\n                            de la musique d'église\n\nTous                 ceux qui, comme nous, s'intéressent à l'art\n                  musical religieux, tous ceux qui, avec nous,\n                  luttent sans relâche, depuis des années, pour\n                  le faire rentrer dans nos églises, se sont réjouis\n                  en voyant monter sur le trône pontifical le cardi­\n                  nal Sarto. Nous croyons, en effet, pouvoir saluer\n                  en ce nouveau pape le prochain et définitif réfor­\n                  mateur de la musique religieuse dans l'Église\ncatholique tout entière. Il n'y a pas de doute que Pie X fera\npour l'Église universelle ce que le patriarche de Venise fit pour\nson diocèse. Et il faut bien le dire, les abus scandaleux qui se\nsont introduits dans nos églises, sont tellement invétérés et les\nennemis de la vraie musique religieuse tellement entêtés, que\nseule l'autorité d'un pape est capable d'y remédier. Nous met­\ntons toute notre confiance et tout notre espoir dans le nouveau\npape Pie X, à ce sujet. Il ne peut nous tromper dans nos espé­\nrances celui qui, étant patriarche de Venise, a adressé aux prê­\ntres de son diocèse, sur la réforme de la musique religieuse,\nl'énergique et superbe lettre pastorale que tout le monde connaît.\n   Une revue d'art doit surtout et avant tout considérer la ques­\ntion au point de vue artistique. Eh bien, c'est en nous mettant\nà ce point de vue-là, c'est au nom de l'art, c'est par respect et\namour pour la Beauté que nous réclamons impérieusement le\nbannissement définitif de nos églises de la musique abominable,\nvulgaire, grotesque, sans caractère, absolument antiartistique\nque l'on y exécute, et le rétablissement de la musique grégo­\nrienne et de la musique palestrinienne qui, de l'avis de tous les\nartistes, réalisent le plus bel idéal que l'on puisse rêver en fait\n"}, {"page_pdf": 757, "page_imprimee": 642, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3082, "texte": "642                               DURENDAL\n\n\nd'art musical religieux. C'est la thèse que défendait le cardinal\nSarto dans sa belle lettre, lorsqu'il écrivait :\n\n   L'Église, à toutes les époques de son histoire, a attribué une grande impor­\ntance aux principes de l'art véritable qui caractérisent sa musique et, par là, a bien\nmérité de la civilisation. C'est à l'influence bienfaisante de l'Église que l'art\nmusical doit son développement progressif à travers les siècles et son perfec­\ntionnement dans ses différentes formes.\n   L'Église a su se créer un double genre de musique qui répond parfaite­\nment aux caractères de la musique religieuse.\n   Le premier est le chant liturgique proprement dit, le chant grégorien, que\nl'Église romaine, d'après la tradition, a reçu du pape saint Grégoire, il y a\nplus de douze siècles, et qu'elle a répandu avec sa liturgie dans toutes les\néglises du monde. C'est le seul chant que l'Église, à cause de la sainteté de\nson origine et de ses formes, adopte comme son chant officiel, le seul qu'elle\nadmet et prescrit dans ses livres liturgiques, celui qui, en tant qu'œuvre d'art,\na toujours excité l'admiration de tous les hommes versés dans la science musicale et qui\nest tellement au-dessus de tous les goûts privés et nationaux, que le monde\nentier l'a reconnu et le reconnaît encore comme une musique vraiment uni­\nverselle ; car sans l'aide du rythme moderne ou la mesure, il offre aux connais-\nseurs impartiaux un tel caractère de grandeur, une harmonie si pleine de noblesse, une\ntelle richesse d'expression, même dans la répétition des mélodies, qu'il répond\nparfaitement aux sentiments de la nature.\n   L'autre espèce, c'est la polyphonie classique, particulièrement celle de\nl'école romaine qui atteignit, auXVIesiècle, l'apogée de sa perfection en Pier\nLuigi de Palestrina, et qui, continuant dans ce siècle et les deux suivants, a\nproduit des compositions d'une telle valeur musicale quelles attirent, même de nos jours,\nl'admiration du mande entier, malgré les progrès de la musique moderne. Cette poly­\nphonie classique, née du chant grégorien, possède dans ses formes un carac­\ntère si empreint de sainteté et de mysticisme que l'Église l'a jugée non seule­\nment convenable à la maison de Dieu, mais aussi vraiment digne d\"y figurer à\ncôté du chant grégorien. Comme elle a une grande valeur au point de vue artis-\ntique, elle appartient, de même que le plain-chant, au patrimoine commun de\ntoutes les nations.\n\n   Mais l'Eglise n'est ni intransigeante ni réactionnaire. Elle\nn'est pas l'ennemie du progrès, pas plus en art musical religieux\nqu'en d'autres domaines. Evidemment, il peut surgir dans l'ave­\nnir des compositeurs de génie qui enrichissent le répertoire reli­\ngieux de l'Eglise, comme Palestrina le fit jadis et comme notre\ngrand Tinel l'a fait de nos jours.\n\n   L'Eglise ne défend pas toute œuvre moderne. Non. Cette mère du vrai progrès n'en-\ntend pas empêcher notre siècle de s'enrichir d'œuvres nouvelles de musique religieuse véri-\ntable, pourvu que les nouvelles compositions soutiennent la comparaison avec\n"}, {"page_pdf": 758, "page_imprimee": 643, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2753, "texte": "         P I E X ET LA RÉFORME DE LA MUSIQUE D'ÉGLISE                        643\n\n\nles anciennes par l'excellence de leur style religieux, et pourvu que la musique\nimpure et bruyante du théâtre soit pour toujours bannie de la maison de\nDieu.\n\n   Or, il se fait que précisément cette musique de théâtre a\nenvahi tous nos jubés, à peu près sans exception. Le cardinal\nse plaint amèrement de ce que le style de théâtre jouisse d'une\nsi grande vogue dans les églises d'Italie. On souffre absolument\ndu même mal en Belgique et surtout dans nos églises des\ngrandes villes. Aussi croyons-nous opportun de livrer aux médi­\ntations de nos maîtres de chapelle le passage où le patriarche\nde Venise stigmatise cette musique de théâtre à l'église :\n\n   Dans cette musique, on ne retrouve rien qui rappelle le chant grégorien\nni les formes sévères de sa polyphonie. Son caractère propre est une légèreté\nsans réserve; sa forme mélodique est trop molle, bien que très agréable à\nl'oreille; son rythme a été emprunté aux formes sautillantes de la musique\nitalienne. Son but est le plaisir des sens : il ne poursuit que l'effet musical,\nqui plaît d'autant plus à l'oreille du vulgaire qu'il est plus recherché dans les\nsolos et plus bruyant dans les chœurs; sa marche est l'extrême degré du con­\nventionnalisme, qui se fait sentir dans la composition et la disposition des\nparties séparées, aussi bien que dans l'ensemble de la partition. Les airs de\nbasse, les romances de ténor, les duos, la cavatine, la cabalette, le chœur\nfinal sont des morceaux de convention qui ne manquent jamais de se pro­\nduire. Souvent même — est-il nécessaire de le dire? — les textes sacrés ont\nété adaptés à des mélodies de théâtre ; souvent aussi, on en a composé de\nnouvelles, il est vrai, mais toujours dans le style théâtral ou à l'aide de rémi­\nniscences d'opéra. On a réduit les fonctions les plus augustes de la religion\nà des exécutions profanes, confondant ainsi l'église et le théâtre, et déshono­\nrant les mystères de notre foi au point de mériter le reproche que Noire-\nSeigneur Jésus-Christ adressa aux profanateurs du temple de Jérusalem : Vos\nautem fecistis Ulam speluncam latronum, vous en avez fait une caverne de\nvoleurs !\n\n   Ceux qui ont introduit cette abjecte et odieuse musique théâ­\ntrale dans nos églises et qui l'encouragent et la maintiennent\nà l'encontre de toutes les prescriptions de l'Eglise, ont perdu\ntotalement de vue le rôle sublime du chant religieux, qui est\nnon pas de distraire et d'amuser les fidèles, mais de purifier,\nd'ennoblir et de rehausser les âmes en les aidant à atteindre\net à réaliser en elles l'idéal incomparable de la religion. C'est\nce que le cardinal Sarto rappelle à ses prêtres dans la magni­\nfique péroraison de sa belle lettre.\n"}, {"page_pdf": 759, "page_imprimee": 644, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2972, "texte": "644                               DURENDAL\n\n\n   Vous savez combien est grande l'influence du culte extérieur pour exciter\nles cœurs à la piété et à la dévotion. Or, parmi les actes du culte, c'est le\nchant qui exerce le plus d'effet, car, d'après les paroles de saint Bernard, il\nréjouit le cœur de l'homme, il soulage les affligés, il ranime les paresseux et\ninvite les pécheurs au repentir; quelque durs que soient les cœurs des\nhommes, aussitôt qu'ils entendront les douces mélodies des psaumes, ils se\nconvertiront à l'amour de la piété. Mais pour atteindre ces effets salutaires,\nil est absolument nécessaire que le chant soit tel que le prescrit l'Eglise. Car,\nde même que les ornements profanes des salons répugnent à la majesté des\ntemples, ainsi, et plus encore, la légèreté du chant leur répugne. Nous pour­\nrions appeler sur nous le châtiment dont furent frappés les fils d'Aaron, Nadab\net Abiu, qui employaient le feu profane pour le sacrifice et qui, pour cette\nraison, furent dévorés par le feu du ciel.\n   Ce châtiment, nous pourrions aussi l'attirer sur nous par le scandale qu'une\nmusique profane cause, non seulement aux hommes de bien, dont elle détruit\nla dévotion, mais aussi aux dissidents, qui souvent se sont plaints en ma\nprésence de telles profanations « qui jettent l'opprobre sur le Christ et font\nmaudire la loi chrétienne ».\n   O prêtres vénérables, ne nous rendons pas coupables de ce sacrilège ; mais\nque Venise, qui, pendant tant de siècles, a été une école de culture artistique,\nsoit aussi dans l'avenir un foyer de musique sacrée, en sorte que tous ceux\nqui visiteront nos églises et y assisteront aux fonctions sacrées, soient obligés\nde s'écrier avec le psalmiste : Quam dileda tabemacula tua, Domine virtutum!\nConcupiscit et deficit anima mea in atria Domini!\n\n  Dans cette lettre, dont nous venons de donner de larges\nextraits, tant à cause de l'importance qu'elle a en elle-même,\nqu'à cause du surcroît de valeur et de la consécration en quel­\nque sorte que vient de lui donner l'élévation de son auteur à la\nplus auguste des dignités, le cardinal de Venise impose à ses\nprêtres des réformes très sévères. Nous ne pouvons les énumérer\ntoutes. Mais il y en a une qui nous a particulièrement frappé et\nqui nous a tout spécialement réjoui, celle-ci, qu'il met en tête\nde toutes les autres, comme s'il la considérait comme la plus\nimportante :\n\n   Comme pour toutes les fonctions liturgiques, les textes et l'ordre dans\nlequel ils se succèdent sont exactement indiqués, il n'est pas permis de con­\nfondre cet ordre ni de s'en écarter, de changer les textes prescrits, ni de les\nomettre. Ainsi, dans toute messe solennelle, on devra chanter non seulement le\nKyrie, le Gloria, le Credo, le Sanctus et l'Agnus Dei, mais aussi l'Introït, le Gra-\nduel, l'Offertoire et la Communion; ce n'est qu'après le chant de ces morceaux\nvariables qu'il sera permis d'exécuter un motet dont le texte sera emprunté à\nla liturgie ou à l'Écriture Sainte.\n"}, {"page_pdf": 760, "page_imprimee": 645, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2572, "texte": "        PIE X ET LA RÉFORME DE LA MUSIQUE D'ÉGLISE            646\n\n\n\n   L'abus que cette mesure tend à supprimer est absolument\nuniversel en Belgique. Ce n'est plus que dans nos églises épis­\ncopales, à l'abbaye de Maredsous et dans une seule de nos\néglises de Bruxelles, celle de Saint-Boniface, à Ixelles, que l'on\nchante encore l'Introït, le Graduel, l'Offertoire et la Communion.\nEt remarquez que ces parties de la messe sont des chefs-\nd'œuvre absolument exquis au point, de vue art. Ces chants\nsont d'une beauté merveilleuse, à condition, toutefois qu'ils ne\nsoient pas hurlés par des chantres débraillés et alcoolisés,\ncomme c'est le cas dans certaines de nos églises, mais exécutés\navec intelligence. Ceux qui n'ont pas conscience de la beauté\nincomparable de ces chants ne doivent pas y toucher. Ils les\nprofaneraient, en les massacrant. Seulement, la place de chan­\ntres pareils n'est pas dans nos jubés, mais dans les cafés-con­\ncerts ou au cabaret, dont ils ne connaissent que trop le chemin\ndu reste, pour y être allés si souvent se rincer le gosier avant\nde monter au jubé pour chanter les louanges du Seigneur.\n   Nous terminons cet article faute de place, quitte à revenir\nplus tard sur cette grande question de la réforme de la musique\nreligieuse que nous n'abandonnerons jamais. Le cardinal Sarto\nlui a fait faire un premier pas en écrivant sa belle lettre. Elle\nvient d'en faire un second par l'élévation au trône pontifical de\nce prélat que nous aimons parce que, comme nous, il aime le\ngrand art et parce qu'il a défendu une cause qui nous est chère\nentre toutes. Nous attendons avec impatience qu'elle fasse un\npas décisif et définitif par une publication qui ne tardera, sans\ndoute pas, et que nous attendons avec impatience, celle, non\nplus d'une simple lettre pastorale adressée aux prêtres d'un seul\ndiocèse, mais d'une encyclique pontificale adressée aux prêtres\nde tous les diocèses du monde entier, pour leur enjoindre de réta­\nblir, enfin, dans nos temples le véritable art musical religieux.\n   En concluant cet article, nous formons un vœu, dont nous\nappelons la réalisation de toute notre âme, c'est celui de voir\nsous peu s'ouvrir à Rome, au Vatican, sous la présidence de\nPie X lui-même, un congrès pour la réforme de la musique\nd'église. Un congrès dans le genre des grandes assises musi­\ncales de Bruges. Notre ami Charles Bordes, le dévoué fonda­\nteur des Chanteurs de Saint-Gervais, devrait en prendre l'initia­\ntive, avec le concours du compositeur français Vincent d'Indy,\nde notre cher et admirable artiste Edgar Tinel, de l'abbé\n"}, {"page_pdf": 761, "page_imprimee": 646, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 392, "texte": "646                       DURENDAL\n\n\nPérosi, chef de la maîtrise de la chapelle Sixtine et ami per­\nsonnel du nouveau Pape, et de l'abbé Potier, le moine béné­\ndictin de Solesme, qui a rétabli par ses immenses travaux la\nvraie version du chant grégorien et a rendu à ces chants mer­\nveilleux leur chaste, candide et angélique beauté.\n\n                                           HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-002", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": 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voudrais te la dire,\n                Ma première     chanson,\n                Demon cœur à ton cœur,\n                Et presque à lèvres closes,\n                Et comme si, tous deux, nous         songions\n                La même chose,\n                En le même sourire.\n\n                Avec des mots\n                Si frais, si   virginaux,\n                Avec des mots si purs,\n                Qu'ils tremblent dans l'azur,\n                Et semblent dits\n                Pour la première fois, au paradis.\n\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-003", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 647, "page_fin": 648, "titre_corps": "La Chanson d’Ève : Première chanson", 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            Et son murmure     vivant!\n\n                      0 parole née\n                  D'un souffle et d'un rêve,\n                      Et qui t'élèves\n                  De mes lèvres étonnées!\n\n                  Moi, je t'écoute, un autre te voit,\n                  D'autres te comprennent à peine,\n                  Mais tu embaumes mon haleine,\n                  Tu es une rose dans ma voix.\n\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-004", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 648, "page_fin": 648, "titre_corps": "La Chanson d’Ève : Premier rêve", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Van Lerberghe", "ancre_debut": "Premier rêve Ne suis-je vous", 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Que votre sève\n              C'est mon sang!\n              Comme un beau fleuve.\n              En toutes choses la même vie coule,\n              Et nous rêvons le même rêve.\n\n\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-005", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 648, "page_fin": 649, "titre_corps": "La Chanson d’Ève : Chant des anges", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Van Lerberghe", "ancre_debut": "Chant des anges Nous voici", "ancre_fin": "A sa fontaine tend sa coupe d'or et boit.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L'approche De mon mystérieux", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 763, "page_imprimee": 648, "debut_caractere": 1220, "fin_caractere_exclue": 1458, "texte": "Chant des anges\n      Nous voici. Dans le ciel nait l'aurore    nouvelle,\n      La mort s'efface, Enfant, et le malheur n'est plus.\n      A travers les airs bleus de l'éclair de nos ailes,\n      En foule auprès de toi nous voici revenus.\n"}, {"page_pdf": 764, "page_imprimee": 649, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1219, "texte": "                  LA   CHANSON     D'ÈVE                     649\n\nRegarde, Eve divine, écarte tes mains pâles\nDe ton visage plus doux que l'aurore, vois,\nNous nous tenons comme une troupe      triomphale.\nDebout dans la lumière entre la mort et toi.\n\nLa porte de l'exil du paradis est close;\nSur elle, et sur son seuil, il flotte doucement.\nUn voile d'ailes blanches et de blanches roses.\nTout l'air n'est qu'un parfum et la brise qu'un     chant.\n\nDe cet oubli d'une heure il n'est rien qui s'étonne,\nL'âme la plus heureuse est si lasse parfois!\nReviens! L'erreur était humaine;       Dieupardonne.\nLe paradis entier t'attend comme      autrefois.\n\nEn ton absence tout a gardé     l'attitude\nDe l'immortel instant divin où tu passas,\nTout rêve encor, les eaux, les bois, la solitude,\nLe beau rêve que ta présence lui laissa.\n\nC'est une amère paix que l'éternel silence,\nLe sombre sommeil donne aux yeux à jamais clos;\nChants et silence, ici, s'enlacent et la Danse\nS'appuie, agile et blanche, au souriant    Repos.\n\nEt c'est la vie! Elle est la volupté suprême\nDu paradis ; la terre en fleur où elle choit,\nSe désaltère en elle, et le Rêve lui-même\nA sa fontaine tend sa coupe d'or et boit.\n\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-006", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 649, "page_fin": 650, "titre_corps": "La Chanson d’Ève : L’approche", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Van Lerberghe", "ancre_debut": "L'approche De mon mystérieux voyage", "ancre_fin": "Ma main légère et mon baiser.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "A la lune O blanche fleur", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 764, "page_imprimee": 649, "debut_caractere": 1219, "fin_caractere_exclue": 1758, "texte": "L'approche\n           De mon mystérieux      voyage\n           Je ne t'ai gardé qu'une image\n           Et qu'une chanson, les voici :\n           Je ne t'apporte pas de roses,\n           Car je n'ai pas touché aux choses;\n           Elles aiment à vivre aussi.\n\n           Mais pour toi, de mes yeux    ardents,\n           J'ai regardé dans l'air et l'onde,\n           Dans le feu clair et dans le vent,\n           Dans toutes les splendeurs du monde;\n           Afin d'apprendre à mieux te voir\n           Dans toutes les ombres du soir.\n"}, {"page_pdf": 765, "page_imprimee": 650, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 262, "texte": "650                 DURENDAL\n\n\n\n        Afin d'apprendre comme on touche\n        Ton sein qui frissonne, ou ta bouche,\n        Comme en un rêve, j'ai posé\n        Sur l'eau qui brille, et la lumière,\n        Ma main légère et mon baiser.\n\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-007", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 650, "page_fin": 650, "titre_corps": "La Chanson d’Ève : A la lune", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Van Lerberghe", "ancre_debut": "A la lune O blanche fleur des airs", "ancre_fin": "Au delà de la vie!", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La sirène Je l'ai prise", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 765, "page_imprimee": 650, "debut_caractere": 262, "fin_caractere_exclue": 1042, "texte": "A la lune\n             O blanche fleur des airs.\n             Fleur de    l'inexistence,\n             Aux immobiles mers\n             De radieux     silence.\n\n             Comme la mort tu luis\n             Dans un ciel solitaire,\n             De toi toute la terre\n             Est pâle cette nuit.\n\n             O lune! vers tes cimes\n             D'irrespirable  paix,\n             Quels frissons   unanimes\n             Montent de ces bosquets!\n\n              Vers tes calmes rivages\n              Du sein tremblant des flots,\n              Quelle plainte   sauvage\n              S'exhale, et quel sanglot!\n\n              O blanche fleur qui vois\n              Notre âme    inassouvie,\n              Attire nous à toi\n              Au delà de la vie!\n\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-008", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext 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longue chevelure bleue\n  Se mêle à la mienne,\n  Qui est d'or.\n  Sa belle queue\n  Traîne\n  Parmi les fleurs.\n\n  Comme elle a peur,\n  Comme son cœur bat sur mon                cœur!\n\n  Je ne sais pas ce qu'elle pense;\n  Elle me regarde en silence,\n  De ses pâles yeux pleins d'effroi,\n  Où quelque étrange songe      sommeille;\n  De la terre ils ne veulent\n  Rien voir que moi;\n  Pour elle j'en suis la grande    merveille,\n  Et le   mystère.\n\n  Mais parfois,\n  Elle étend les doigts\n  Et touche    l'atmosphère\n  Illuminée qui tremble;\n  Car la lumière et l'air ressemblent          à la mer.\n\nEt elle est triste et parfois     pleure.\n\nJe veux la déposer doucement dans le fleuve,\nMon beau fleuve d'Eden, dont les divines eaux\nS'en retournent, parmi la chanson des roseaux,\nVers la mer infinie; afin qu'il la ramène,\nHeureuse et consolée, à ses sœurs, les sirènes,\nEt qu'elle joue encor, devant son miroir bleu,\nA peigner en chantant ses longs et beaux     cheveux,\nQu'ont effleurés, ce soir, quelques roses mortelles,\nEt ces baisers humains que mes lèvres y mêlent.\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-009", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 651, "page_fin": 652, "titre_corps": "La Chanson d’Ève : Royauté", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Van Lerberghe", "ancre_debut": "Royauté Mets sur mon front", "ancre_fin": "Le sceptre de mon royaume!", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Forêt d'Eden Regarde au fond", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 766, "page_imprimee": 651, "debut_caractere": 1190, "fin_caractere_exclue": 1372, "texte": "Royauté\n                Mets sur mon front\n            Ton pur diadème, ô rayon\n                De la lune pâle,\n                Et ton blanc voile\n                Sur mes épaules !\n"}, {"page_pdf": 767, "page_imprimee": 652, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 362, "texte": "652                         DURENDAL\n\n\n                         Mets la parole\n                    Virginale sur mes lèvres,\n                             Et sois,\n                    Entre mes frêles doigts\n                         Que je lève,\n                             O rayon,\n                    Le sceptre de mon   royaume!\n\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-010", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", 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    Depuis le premier souffle et l'aurore    première,\n      D'un effort inlassable et d'un désir sans fin,\n      Ensemble nous montons des antres de la terre,\n      Vers ce but merveilleux que toi seule as atteint.\n\n      Ensemble, nous sa voix, nous son âme profonde,\n      Dans ce feuillage immense à jamais     reverdi,\n      Nous avons abrité tous les rêves du monde,\n      Et c'est dans le soleil que nous avons   grandi.\n\n                                         CHARLES VAN L E R B E R G H E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-011", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 653, "page_fin": 655, "titre_corps": "Alfred Verwée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Raphaël Petrucci", 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esprit qui fut intelligent et pensif.\n   C'est une belle vie de peintre que celle d'Alfred Verwée. Dès\nle premier effort, il se mit en contact avec la nature; il ne l'ou­\nblia jamais. Les yeux emplis des visions de l'espace, il pénétra\ntoute une vie cachée dans l'âme obtuse des bêtes et dans les\ndrames changeants de la lumière. Son art personnel et profond\nsurgit de l'éternel écoulement des choses, comme un rêve qui\ns'arrête, une pensée qui se formule. On en voyait les formes\npasser au fond de ses prunelles bleues, perdues dans les brumes\nd'une pensée qui se renouvelait sans cesse sous le front haut et\nbombé, sillonné par des rides méditatives. Ce regard lumineux\nportait le reflet des clartés qu'il sut saisir ; il voyait au delà de\nce qui est trop proche, il s'égarait en un domaine d'essence\nindistincte où, parmi les prairies frémissantes sous les caresses\nde la lumière, chantait la robe tachetée du bétail pacifique et\nlent.\n   La prairie flamande! Qui la comprit mieux que ce maître\ndans ses diversités innombrables, sa vie grouillante et cachée,\nsa puissance somptueuse et colorée. Pour la saisir, il se fit un\nmétier des plus intelligents qui soient. Sa main sut emprisonner\nla substance comme son cerveau avait su fixer l'idée. Son pin-\n"}, {"page_pdf": 771, "page_imprimee": 654, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2486, "texte": "654                          DURENDAL\n\n\n\nceau s'égare dans l'atmosphère humide et translucide, il plie la\ncouleur avec le brin d'herbe, fait vibrer un reflet de ciel sur le\nbrillant d'une feuille, écrase le ton violent et superbe de richesse\nsur les pétales de la fleur. La terre, cette terre humide et grasse\ndes Flandres, où les sabots de la bête tracent des glissades lui­\nsantes, il la fixe dans sa nature plus que réelle, puisque son\napparence comporte sa structure et qu'il la définit avec l'aisance\nde celui qui sait.\n   Il a fait vivre cette interminable étendue dont l'horizon tout\ndroit se prolonge sous des cieux où passe la ruée de nuages\nhéroïques, chassés par le vent. Comme il a pénétré dans la vie\ngrouillante de la prairie, il s'élève d'un bond dans la marche\ndes nuées. Les vapeurs subtiles se déchirent, se fondent en\nbrume, ou bien s'amassent en groupements compacts, flottant\ndans le ciel baigné de lumière. Des nuances délicieuses s'y\njouent, délicates, insaisissables presque, définies en des tona­\nlités toutes proches vues par un peintre qui a su morceler à\nl'extrême les impressions de la couleur et y trouver même\nquelque sensuelle volupté. Ou bien, c'est la nuée d'orage, aux\ntons livides, pesante, écrasant sous la menace, dans l'accalmie\ntrompeuse, le végétal qui s'immobilise, la terre qui s'assombrit,\nl'animal qu'envahit la peur.\n   Entre ce ciel et cette terre, des bêtes passent. Verwée a vu que\nleur vie soumise et méprisée était pleine de choses épiques ou\ngracieuses. Sur cet horizon tout droit, dans cette lumière qui\ns'éploie, l'homme est moins que la bête à la robe tachetée, à\ndemeure dans sa prairie où son organisme est le seul réel. Elle\ny vit, calme, pacifique ou violente, promenant çà et là le rêve\nobscur qui sommeille sous son crâne épais. Elle dévoile toutes\nles particularités des jours qui s'écoulent, ruminant lentement\nsous des cieux tragiques, contemplant l'eau qui passe sous la\nmagnificence des nuages, mugissant, d'une plainte énorme et\nprolongée sous la menace de l'orage, ou bien lancée en des\nfuries sans cause, où se réveille l'ancestrâle sauvagerie, courant\nà perdre haleine, ravageant de son galop forcené la terre des\nprairies, le long des fossés que gardent des barrières de bois\nrustique et que fleurissent les eupatoires.\n   C'est, aussi, le royal éclat, la mâle puissance de l'Étalon blanc.\nIl apparaît dans un verger plein de lueurs éparses, rousses,\ndorées, où s'attarde la lumière étonnante des Flandres. La cir-\n"}, {"page_pdf": 772, "page_imprimee": 655, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2521, "texte": "                        ALFRED VERWÉE                        655\n\nnière rejetée sur sa fière encolure, dressant ses naseaux roses,\nsaisi en un rythme admirable de marche triomphale, il est fixé\ndans sa noble splendeur de bête et la beauté ruisselle de lui\ncomme d'une figure de roi. Ou bien encore, ce sont, à demi\nenfoncées dans l'eau, les vaches de cette seconde Embouchure de\nl'Escaut, si différente de la première, aussi magnifique, cepen­\ndant. On n'y trouve pas les jeux épars de la lumière dans le ciel\noù s'amoncèlent les nuages, mais une grande ligne simple, une\nsynthèse de formes larges et tranquilles où ce maître de la cou­\nleur se complut à évoquer la noble ordonnance, le grand style\nexpressif des lignes, en ce sol qui s'enfonce peu à peu dans l'eau\ndont l'horizon, tout droit, continue le mouvement de la terre.\n   Pour donner une idée de ce que fut la pensée enfermée dans\ncette œuvre — des ignorants l'ont qualifiée de matérielle! — il\nfaudrait fouiller, tableau par tableau, les métamorphoses d'une\nconception qui ne se répète jamais. Lorsque, après la mort de\nVerwée, on réunit au Musée moderne, en une brillante exposi­\ntion, un grand nombre de ses toiles, la monotonie que l'on avait\ncraint se résolut en diversité. C'est que ces bêtes vivent et\nchaque instant de leur vie est saisie dans son intimité dernière.\nLa prairie, frémissante sous la lumière, s'anime d'un bétail qui\nmugit; d'un groupe de vaches qu'inquiète un chien passant le\nlong d'un fossé; d'un petit taureau blond qui se frotte volup­\ntueusement dans les gris de la dune, contre une barrière de bois\nrugueux ; d'un vol d'étourneaux accompagnant les troupeaux ou\nd'un étalon qu'effraye le premier éclair de l'orage. Pénétrer\ndans cette œuvre, ce serait écrire la vie même de la Flandre ;\npeut-être me sera-t-il donné de le faire un jour. On verra alors\nque Verwée, avide de science, anatomiste précis, observateur\nsubtil, fut un penseur qui anima la nature conquise par les\nrayonnements admirables de la Beauté.\n   Dès lors, qu'importent une maladie cruelle, des souffrances\nimméritées, une mort trop tôt venue? Ses grands yeux bleus,\nperdus dans la brume habituelle du rêve, ont vu passer les\nformes triomphales qu'il évoqua. Il savait bien qu'il fixait la\nmagie merveilleuse des choses et que son œuvre était construite\npour l'avenir. Les images qu'il réalisa demeurent impéris­\nsables, le temps les grandit encore et ce qui vécut dans son âme\nse prolonge dans le futur.\n                                          RAPHAËL PETRUCCI,\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-012", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 656, "page_fin": 663, "titre_corps": "Le départ de Petit Flip", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edouard Ned", "ancre_debut": "Le départ de Petit Flip Petit Flip! appela Poucet", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 773, "page_imprimee": 656, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1841, "texte": "Le départ de Petit Flip\n\n              PETIT Flip ! appela   Poucet.\n                     Petit Flip, le chardonneret apprivoisé, des­\n                  cendit de la branche moussue du poirier où il\n                  était perché, décrivit une spirale de lumière et\n                  s'abattit sur l'épaule de Poucet, sous la clarté\n                  blonde des cheveux.\n                     Le printemps finissant mettait dans l'air un\n                  long frémissement de flamme rose. L'enfant\nmarchait parmi des vagues de parfums, souriant aux roulades\nheureuses de son ami des jours d'hiver, et l'oiseau, rengorgé,\ngonflé de vie harmonieuse et de brise odorante, faisait miroiter\nau soleil les couleurs vives de plumes.\n   Il avait une toque de velours noir, un jabot de flamme et de\npourpre, un pourpoint de brocart brun, un manteau bariolé d'or\net de gemmes. Dans la chanson blonde du matin, il égrenait\nson chapelet bruissant de notes translucides que portaient vers\nle ciel les rayons d'or de la lyre ardente de l'été.\n   Des fleurs s'éveillaient aux marges des sentes. Des roses se\nhaussaient sur leur tige pour mieux entendre et pour mieux voir.\nDans les arbres, des ailes froufroutaient, des chansons claires\ns'effilaient, se cassaient d'un coup, fusaient par les interstices\ndes feuilles.\n   Poucet s'arrêta devant un papillon qui déjeunait dans une\ncorolle de rose. Petit Flip, jaloux qu'on ne l'écoutât plus,\ns'échappa vers le poirier voisin. Un de ses frères y gazouillait\nà l'extrémité d'une branche. Et soudain, comme s'il ne recon­\nnaissait plus pour l'un des siens l'oiseau familier des hommes,\nil s'arrêta de parler, méfiant. Poucet riait.\n   « Il ne reconnaît pas son cousin, » dit-il.\n   Il avait, lui aussi, un cousin qu'il n'avait pas voulu l'autre\njour embrasser, parce qu'il s'était moqué de Nielle.\n"}, {"page_pdf": 774, "page_imprimee": 657, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2395, "texte": "                    LE DÉPART DE PETIT FLIP                      657\n\n    Petit Flip s'était approché provocant, le panache hérissé, les\n ailes frémissantes, prêt au coup de bec. Mais sa colère se fondit\n tout d'un coup. L'autre maintenant parlait en regardant Petit\n Flip, qui se penchait pour écouter, et la conversation s'enroula\n dans les branches. Poucet appela, cria, frappa du pied, les deux\n oiseaux continuaient de chanter, tandis que la brise apportait\n les rumeurs lointaines de la forêt.\n    « C'est donc une histoire jolie qu'il te conte là-haut, » dit\n encore Poucet dans un commencement de fâcherie.\n    Si c'était une histoire jolie, grand Dieu ! Tu ne comprenais\n donc pas les paroles de l'autre? Tu n'entendais pas qu'il contait\n à Petit Flip les beaux matins humides, où l'air tout parfumé\n des senteurs de la nuit caresse les ailes qui s'éveillent, les soirs\n harmonieux de la forêt, quand les feuilles et les fleurs murmu­\n rent en zézayant leurs prières.\n    Tu ne voyais pas que Petit Flip disait oui de la tête, qu'il\n comprenait, se souvenait. Et la voix se faisait plus pressante,\n plus persuasive.\n    « Reviens, disait-elle, dans le royaume de la lumière, dans\n le charme bleu de l'azur, aspirer, dans un vol librement pas­\n sionné, la liqueur ardente du soleil, qui nourrit en nos âmes la\n flamme blonde des chansons. Laisse les hommes. Ils sont com­\npliqués et cruels. Quitte leurs maisons où l'ombre alourdit les\nailes et fait mourir les chants. Nos palais de mousse sont bâtis\ndans les villes libres des forêts. Dans la lumière tamisée des\nsous-bois, dans l'ivresse des parfums et l'harmonie des mur­\nmures, les oiselles grises jettent des appels langoureux et des\ninvites amoureuses. Reviens dans la nature où sont tracés les\nsentiers bleus de notre destinée. Viens! »\n    Sur cette note vibrante, le chanteur partit, s'envola, suivant\nla route sûre de l'instinct. Et Petit Flip, hésitant d'abord, ayant\nperdu en la compagnie des hommes l'habitude de la décision\nrapide, tournoya un instant au-dessus du jardin, s'emplit les\nyeux comme pour en garder le souvenir, des paysages familiers,\njeta un adieu plaintif et s'en alla, lui aussi, vers le secret de sa\ndestinée.\n    Poucet eut beau crier :\n      Petit Flip ! Petit Flip ! »\n    L'oiseau était parti vers la lumière. Et l'enfant, ayant com­\npris qu'il ne reviendrait plus, restait là, le cœur gonflé de san-\n"}, {"page_pdf": 775, "page_imprimee": 658, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2227, "texte": "658                         DURENDAL\n\n\nglots, les yeux tendus vers le coin bleu du ciel où la petite\nflamme ailée venait de s'éteindre au-dessus de la forêt.\n   « Qui lou? » interrogea soudain une voix claire derrière le\nbuisson de groseilliers.\n   C'était Nielle. Elle passa entre les branches sa tête ébourif­\nfée, souriante. Et voilà que le gros chagrin de Poucet creva\ntout à coup, comme s'il eût attendu pour distiller sa douleur\nque de mignonnes mains vinssent avec des caressss cueillir ses\nlarmes.\n   « Flip est parti, petite Nielle, dit-il. Un autre l'a emmené,\npar-là.\n   — Mais il va revenir, répondit Nielle.\n   — Non, vois-tu, il est parti pour toujours. Là, je le sens, il\nnous a quittés tous les deux. Ça n'est pas beau, n'est-ce pas,\nNielle?\n   — Certes, dit la petite fille, ça n'est pas beau. On a tout fait\npour lui. On l'a sauvé, on l'a nourri, on lui a bâti une belle cage.\n   — Est-ce qu'il lui manquait quelque chose, dis, petite\nNielle ?\n   — S'il lui manquait quelque chose, bonne Vierge! Ce n'est\npas le sucre, assurément, ni les biscuits, ni les caresses. Il était\ntrop heureux avec nous. On se faisait punir pour lui. C'était\nnotre enfant.\n   — Oui, l'enfant prodigue, » ajoutait Poucet.\n   Des souvenirs de la Bible s'éveillèrent en eux. Jamais ils\nn'avaient aussi bien compris la joie du père au retour de son\nfils, et ils se promettaient de préparer un grand festin si Petit\nFlip revenait repenti. Mais il faisait si bon dans la forêt.\n   « Si on allait à sa recherche, » insinua petite Nielle.\n   Depuis longtemps elle brûlait de pénétrer dans la forêt, de\nsentir la peur inconnue du mystère rôder autour d'elle, la frôler,\nl'étreindre. D'être petite fille, cela ne vous empêche pas d'être\ndéjà femme, de rechercher comme une volupté les émois trou­\nblants qui laminent le cœur. C'est si bon d'éprouver par tout son\ncorps le fourmillement d'angoisse, d'attendre on ne sait quoi de\nmenaçant, de fermer les yeux pour ne point voir, de les rouvrir\npour se convaincre que le danger n'est plus, qu'il n'a pas été.\nEt de rire, et de se sentir perdu dans la grande forêt, empri­\nsonné entre des murailles vertes où l'œil n'entrevoit que de\ntemps en temps, par une rosace découpée dans les feuilles, un\n"}, {"page_pdf": 776, "page_imprimee": 659, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2488, "texte": "                   LE DÉPART DE PETIT F L I P                   659\n\nlarge disque de lumière et de ciel bleu. Nielle soupçonnait tout\ncela. Elle avait la hantise de ce mystère, de l'inconnu et de\nl'infini. En cela encore, elle était semblable aux autres femmes.\nL'infini les attire. J'en ai vues qui, insouciantes des hommes,\noublieuses des petites misères de la vie sautant autour d'elles\nen rondes de gnomes, restaient des heures devant la mer ou\ndevant la forêt, les yeux perdus au loin, plus loin que la der­\nnière danse des vagues ou la dernière ondulation des cimes\nfeuillues, dans les au-delà mystérieux et insondables du rêve.\nPuissance harmonieuse des choses! La mer et la forêt sont\nsœurs. Un même souffle les anime. Une même âme bruissante\net chantante leur donne une vie pareille, grande infiniment et\nd'une variété d'aspects innombrables. J'ai contemplé la mer.\nLes petites vagues qui bondissent avec un bruit de mille petits\nrires pour regarder par-dessus les autres vagues, par-dessus les\nbarques peintes en rouge, par-dessus les digues de pierres noires\nou les dunes de sable blond, ces vaguelettes me faisaient signe\navec leur mille doigts cerclés de gemmes. Je me suis approché.\nJ'ai longtemps écouté leur chanson qui vient de si loin et dans\nles plis de sa robe verte apporte des bruits d'infini et des\nrumeurs de rêve. Le charme m'enveloppait. Puis, dans mon\nâme un chant s'est élevé d'abord confus, où je distinguai\nbientôt des sonnailles de feuilles, des vols heureux d'oiseaux,\ndes cris d'oiselles et ce long frémissement lointain qui est comme\nle battement de l'aile immense de l'infini. Des visions claires\nresurgirent qui dormaient dans mes prunelles. Les têtes des\nchênes me regardaient complaisamment, les chèvrefeuilles\nodorants s'enroulaient autour de moi comme pour me reprendre,\npour me ramener à la mer des cimes feuillues, aux vagues bruis­\nsantes des bois où chante la joie des nids.\n   Et je revenais. Et je redevenais enfant comme petite Nielle,\net le mystère des bois sollicitait mon âme aux excursions\nrêveuses.\n   A la lisière du bois, les deux enfants, pensifs, se retournèrent.\nDe grosses vaches rousses dans la prairie s'étaient arrêtées de\npaître pour les regarder venir. Les cheminées du village\nsecouaient au vent leur panache de fumée bleue. Au-dessus de\nla flèche du clocher, casqué d'ardoises, le coq d'or, comme pour\nles rappeler, tournait vers eux la flamme jaune de sa crête,\ntandis que l'horloge de l'église, de sa main ridée de bonne\n"}, {"page_pdf": 777, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2301, "texte": "660                         DURENDAL\n\n\n\nvieille, jetait jusque dans le fossé qui défend la forêt les sons\nfrémissants des belles heures du matin.\n     C'étaient toutes les choses coutumières de leur vie qu'ils lais­\nsaient derrière eux pour entrer dans l'inconnu. A ce moment,\nla pensée de Petit Flip ne faisait plus dans leur esprit qu'une\nfaible lumière qui doucement s'éteignait.\n     « T u n'auras pas peur, au moins, dit Poucet.\n    — Je n'aurai pas peur, répondit Nielle. Est-ce qu'on a peur\nquand il fait du soleil? »\n   t Ils écartèrent, en fermant les yeux pour les protéger contre les\nbranches, les buissons de noisetiers et se trouvèrent tout à coup\ndans le mystère de l'ombre douce. Du soleil se coulait entre les\nfissures des cimes. Des taches blondes sautillaient sur la mousse,\nsur leurs habits, sur leur figure. Toutes ces taches étaient rondes,\nquoique les trous du plafond vert fussent tous de forme diffé­\nrente. Ils s'en étonnaient. Et Nielle, battant ses mains avec un\nbruit clair, les refermait sur les larges papillons d'or, et disait :\n     « Tiens, Poucet, mets du soleil dans tes poches pour nous\néclairer le soir. »\n     Ils couraient. A mesure qu'ils avançaient, l'ombre s'épaisis­\nsait et les taches rondes du soleil étaient plus rares. Leurs pieds\ns'enchevêtraient dans un fouillis d'airelles. Ils cueillirent des\nmyrtilles vertes au nombril rose et les mangèrent. Un coucou\nchanta dans le lointain.\n     « Oh, dit Nielle, on dirait qu'on nous parle. »\n     Quand elle était toute petite, son père jouait avec elle, se\ncachait derrière un buisson et, pour l'intriguer, criait comme\nl'oiseau.\n     « C'est le coucou, dit Poucet. Il a trouvé un nid d'oiseau,\nmangé les œufs et y a pondu les siens pour qu'ils soient couvés\npar l'autre.\n     — Coucou ! » cria Nielle en se faisant un porte-voix de ses\nmains blanches.\n     L'oiseau répondit trois fois.. Nielle riait. Ils continuèrent à\nmarcher. Poucet avait coupé une jeune tige de noisetier dont la\npeau brune s'écaillait et, en marchant, il frappait les buissons.\nCela faisait un bruit de sonnailles fêlées. De l'eau giclait sous\nleurs pieds de la mousse comme d'une éponge qu'on presse. Des\nsenteurs vertes emplissaient leurs narines. Ils s'arrêtaient pour\nrespirer bruyamment, à la façon d'un ouvrier de forge qui sort\n"}, {"page_pdf": 778, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2312, "texte": "                    LE DÉPART DE PETIT FLIP                     661\n\n de la salle où bouillonne la fonte et qui aspire l'air frais avec\n délices. Leur poitrine se gonflait. Ils bondissaient, croyant avoir\n des ailes.\n    Entre des roches moussues, des digitales rouges dressaient\n leurs beaux épis d'urnes tremblantes. Nielle y courut, et Poucet\n lui apprit comment les fées, pour coudre leurs robes de lune,\n mettaient les dés-fleurs à leurs doigts. Nielle enfila ses doigts\n mignons dans les corolles humides, puis, levant ses mains\n éployées et leur imprimant au-dessus de sa tête un mouvement\n tournant de girouettes roses :\n    « Je suis une petite fée, dit-elle.\n    — Petite fée, » répéta l'écho.\n    Elle se retourna, effarouchée. Puis elle dit à voix basse :\n    « Le mystère parle.\n    — Tout est mystère, petite Nielle, » répondit Poucet.\n    Il s'élève ainsi parfois du cœur des enfants sans qu'ils les\n comprennent, des paroles profondes.\n    Ils écoutèrent parler le mystère. Des bruits étouffés venaient\n mourir à leurs pieds. Ils cherchaient autour d'eux l'endroit où\n s'éteignaient des soupirs, et il leur semblait voir de petites\n âmes s'échapper des fleurs qu'ils foulaient, et monter avec un\n bruit de soie froissée vers le ciel. Un geai jeta tout près d'eux\nson cri enroué de crécelle. Un merle siffla ses trois notes. Une\n caille pansue passa en froufroutant et répéta trois fois son der­\n nier avertissement d'huissier rapace. Puis, d'autres oiseaux\n s'appelèrent dans les arbres. A la pointe d'une branche un char­\n donneret doucement gazouillait.\n    « Petit Flip! appela Nielle.\n    — Ce n'est pas lui, » dit Poucet.\n    Ils se souvinrent du but de leur exploration. Et ils se remirent\n à marcher en levant la tête vers les arbres et en appelant par­\n fois « Petit Flip ». Mais ils n'avaient plus maintenant l'espoir\n de le retrouver. Le désir même de le reprendre était tombé de\n leur cœur comme un fruit véreux, sans qu'ils songeassent à le\n ramasser. Leurs deux petites âmes s'ouvraient à la compréhen­\n sion du mystère de la vie.\n    De la fourche de deux branches un oiseau s'envola. Ils admi­\n rèrent son nid. Ce fut un éblouissement. Sur le matelas de\n duvet blond, il y avait trois œufs bleus comme des turquoises\n d'une eau troublée de petits nuages gris et qui étaient encore\n"}, {"page_pdf": 779, "page_imprimee": 662, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2450, "texte": "662                         DURENDAL\n\n\ntièdes de la bonne chaleur de l'oiseau. Ils les prirent en mains,\npuis les reposèrent doucement sans les heurter. Et la mère vole­\ntait autour d'eux avec de petits cris d'angoisse.\n    Plus loin, un autre oiseau chantait dans un buisson de hêtre.\nIls écartèrent les branches et virent un autre nid avec des oisil­\nlons encore sans plumes. Ils avaient un ventre énorme, rouge et\nfrissonnant, avec un bec jaune largement fendu, qui se tendait\nen zézayant, un fil de langue rose. Nielle mit son doigt dans\nleurs becs, qui se fermaient comme pour happer la nourriture.\nEt riant, elle répéta plusieurs fois ce mensonge. L'oiseau était\nrevenu tout près d'eux, jetait des phrases de colère en hérissant\nses plumes.\n    Une voix dit derrière eux :\n    « Il faut laisser le bonheur dans les nids. »\n    Ils se retournèrent, effrayés. Un mendiant au teint bruni de\nsoleil et de hâle, de ses yeux noirs très doux comme l'ombre des\nbois, les regardait. Des cheveux longs tombant en boucles enca­\ndraient d'une crinière inculte sa face pâle et sur le chapeau mou\nde feutre vert dont les bords larges gardaient l'empreinte de\nlointaines souillures, une plume de paon dépliait son éventail\nd'arc-en-ciel. Il était vêtu très pauvrement. Au long des routes,\nla fatigue avait éculé ses souliers dont la teinte cendrée disait la\nlassitude et dans les trous effilochés de son manteau on voyait\n les yeux gris de la misère cramponnée à son corps. Pendue à sa\nceinture, une flûte de buis ballottait sur sa cuisse. Il était venu\nsans qu'on l'entendît et les enfants le crurent sorti de terre ou\n que, comme dans les contes, le tronc d'un chêne s'était ouvert\n pour le vomir. D'ailleurs, sous ses guenilles, il semblait doux,\n plus misérable que méchant, sans qu'il voulût inspirer la\n crainte. C'était un errant des longues routes, un de ces men­\n diants magnifiques qui n'ont de patrie que leur roulotte et leur\n tribu, bohémien venu de quelque « camp-volant » établi aux\n environs, dans un superbe isolement de superstitieuse terreur. Sa\n parole était haute et profonde comme un son de cloche. Il répéta :\n     « Il faut laisser le bonheur dans les nids. »\n    Nielle tenait Poucet par le pan de sa veste, un peu en arrière.\n  L'inconnu s'avança pour regarder dans le buisson :\n     « Ce sont des rossignols, reprit-il. Si on les prend, ils mour­\n ront; leurs petites âmes monteront dans les étoiles et la forêt\n  pleurera sa joie.\n"}, {"page_pdf": 780, "page_imprimee": 663, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1291, "texte": "                   LE DÉPART DE PETIT FLIP                   663\n\n   » Voilà, dit-il encore. Les chansons blondes réjouissent le\ncœur des arbres. Les oiseaux vivent comme nous, ils sont meil­\nleurs, ils n'ont besoin ni de prisons, ni de gendarmes. Ils chan­\ntent. C'est leur vie. Leur âme est une flamme de soleil. Écoutez.\nLeur chanson est un cantique de vie, leur parole est la louange\néternelle de la beauté du monde. Pourquoi voulez-vous les\nprendre? Laissez-les à leur destinée. Ils sont les plus merveil­\nleux poètes ».\n   Poucet maintenant regardait sans crainte l'inconnu. Nielle\ns'était rapprochée. Avec un sourire, elle dit :\n   « Nous voulions seulement caresser les oiseaux. Maintenant\nnous voulons retourner à la maison.\n   — La route est là-bas, dit l'inconnu, de l'autre côté du\nchêne ».\n   Ils partirent. En regardant derrière eux, ils virent le men­\ndiant s'enfoncer dans les allées ombreuses. La vie leur parut\nbelle. Le bois chantait, le thym embaumait, les campanules\nsecouaient leurs cloches mauves. Dans le fouillis des branches,\nils aperçurent le ruban de la route qui se déroulait. Poucet\nrestait pensif malgré sa joie intérieure et il se questionnait en\nlui-même, disant :\n   « Qu'est-ce qu'un poète? »\n\n                                              EDOUARD N E D .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-013", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 664, "page_fin": 678, "titre_corps": "Une belle âme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Vicomte d’Hennezel", "ancre_debut": "Une belle Ame (Roman) Suite X Et toujours la petite maison", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 781, "page_imprimee": 664, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2301, "texte": "Une belle Ame\n                                   (Roman)\n                                      Suite\n\n\n\n                                       X\n\n\n                  ET toujours la petite maison blanche fumait mélancolique­\n                     ment. Toujours Mademoiselle Julie, seule en face de ses\n                     pensées, travaillait à son tricot rose et gris, avec ses lon­\n                     gues aiguilles de bois.\n                        La saison de la chasse étant terminée, Jojo, afin de se\n                     créer une occupation, mettait du bois d'équerre et s'instal­\n                     lait, pour scier et pour clouer, dans une sorte de hangar\n                     attenant à l'habitation. C'est là qu'une extraordinaire\n                     variété de pipes l'attendait chaque jour, lorsqu'il allait à\nson établi, derrière un châssis formé de vitres ternies. Au grincement de\nla varlope qui déchirait les planches, il lançait dans sa petite menuiserie\ndes bouffées de fumée et fredonnait quelque monotone chanson ; tandis que\nPhanor, couché sur un tas de copeaux, laissait échapper des soupirs, en\nessayant de faire rejoindre ses pattes de devant à celles de derrière.\n   Dans le salon, où le poêle blanc ne ronflait jamais, il y eut un coup de\nsoleil qui courut sur le plancher. Mademoiselle Julie, transie de froid, trans­\nporta sa chaise auprès de la fenêtre, dans l'espoir de se mieux réchauffer. Sur\nle ciel bleu pâle, de légers flocons de nuages passaient avec calme, tamisant\nla lumière et la réduisant en fine poussière autour des arbres et au sommet\ndes collines. A travers les carreaux, rapiécés çà et là avec des bandes de\npapier, elle aperçut le triste horizon d'hiver, baigné dans une clarté languide :\ndes prés qu'on aurait cru plantés en paille, tant ils étaient arides et dessé­\nchés; des bandes de terre d'un rouge sombre, avec de petites dentelles vertes\nde blé en herbe et de longues flaques d'eau enchâssées dans les sillons; et\npuis, un grand peuplier dégingandé, au sommet duquel deux corbeaux se\ntenaient immobiles; et puis, des acacias rabougris, dont les branches se\nteintaient de rose, comme si le sang eût afflué aux extrémités; et puis, là-bas,\nperdue dans le lointain, une ligne de collines d'un beau violet de prune qui\n"}, {"page_pdf": 782, "page_imprimee": 665, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3360, "texte": "                              UNE BELLE AME                                665\n\nportaient sur leurs épaules des bois dépouillés, au milieu desquels les groupes\nde sapins mettaient des taches d'ardoise.\n    Mademoiselle Julie posa son ouvrage sur ses genoux et ses yeux se per­\ndirent au loin. A quoi pensait-elle ainsi devant ce paysage désolé? Ah! sans\ndoute au morne train de son existence, qui s'écoulerait tout entière devant\nces mêmes arbres et ces mêmes collines, sans seulement changer d'aspect\nsuivant le caprice des saisons. Derrière sa fenêtre ou près de son poêle, elle\nne cesserait d'entendre la voix de Phanor revenant de la chasse, ou bien la\nchanson de Jojo accompagnant les sifflements brefs du rabot. Et c'était bien\nainsi : elle ne souhaitait pas autre chose, maintenant qu'elle commençait à\ndevenir vieille.\n   Il est bien vrai que l'idée de s'associer aux charitables largesses de Mon­\nsieur Miette l'avait un instant séduite et que, maintenant encore, elle se répé­\ntait, dans le fin fond de son âme, les quelques phrases lancées par l'abbé\nChantematin. Cette idée seule aurait eu la puissance de l'enchaîner au destin\ndu mariage, et souvent elle se reprochait de n'y avoir pas cédé avec assez\nd'entraînement. Mais bientôt d'autres considérations reprenaient le dessus et,\nparce qu'elles étaient humaines, Mademoiselle Julie les accueillait, malgré\nqu'elle en eût. L'abnégation est de source divine et ne s'empare de nous\nqu'après des luttes qui ne vont point sans violence. Il en aurait fallu pour\népouser Monsieur Miette, en vue d'une œuvre charitable. Le mariage n'était\npossible que sous cette condition; mais alors il prenait la forme d'un\nvéritable sacrifice. Mademoiselle Julie ne se sentait pas la force de l'ac­\ncomplir.\n    Pauvre elle était, pauvre elle resterait, et Madame Vassy, dans sa sollici­\ntude, avait vraiment forgé des chimères. Oui, malgré ses objurgations, malgré\nles invites suppliantes de Monsieur Miette, elle n'abandonnerait pas sa con­\ndition misérable. Son repos, sa tranquillité, son bonheur en dépendaient;\ncomme aussi le repos, la tranquillité et le bonheur de Jojo. Le pauvre Jojo!\nlorsqu'elle lui avait confié naguère ce projet, il avait montré une mine toute\ndésappointée; mais sans formuler aucune réflexion, car il prenait les événe­\nments comme ils se présentaient. Seulement, sa tristesse avait été vraiment\nprofonde. Aurait-elle le cœur de l'abandonner ainsi?\n    Et, d'ailleurs, comment avait-on songé à lui faire épouser ce veuf d'une\ninquiétante ardeur pour son âge, ce père de famille pourvu de nombreux\nenfants? Car elle connaissait maintenant la situation et se demandait si tous\nces gens n'avaient pas été atteints d'un délire spontané, lorsqu'ils lui avaient\nproposé cela. Encore Monsieur Chantematin revenait-il maintenant sur ses pre­\nmiers conseils et se rendait-il compte qu'on abusait de lui et qu'on ne le com­\nblait de cadeaux que pour obtenir son adhésion à une idée fantasmagorique.\n Il y avait toujours gagné des dons précieux et l'établissement d'une mission\n qui, dans ce moment même, l'occupait beaucoup. De ce côté-là, plus d'assaut\n à redouter. Mais Madame Vassy ne lâchait pas prise et Monsieur Miette\n encore moins. Ils emploieraient certainement leurs dernières ressources à\nébranler la résolution de Mademoiselle Julie, et cette perspective n'était pas\n pour la charmer.\n"}, {"page_pdf": 783, "page_imprimee": 666, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3249, "texte": "666                               DURENDAL\n\n\n    Ses pensées s'en allaient au gré des nuages qui couraient sur le ciel.\n    Elle reprit bientôt son tricot et s'absorba dans cet ouvrage qui ne l'empê­\nchait pas cependant de rêver à son aise.\n   Tout à coup Phanor, du fond de l'atelier, se mit à aboyer et sortit dans la\ncour. Julie leva la tête et son visage exprima la plus vive contrariété, lors­\nqu'elle vit apparaître, au milieu du jardin, Madame du Bois, fastueuse et l'air\nimportant. Celte malencontreuse visite arrivait juste à l'heure où Julie éprou­\nvait une joie innocente à se perdre dans ses intimes rêveries et à bénir la pau­\nvreté, qui, cependant, l'accablait sous son joug. Cette femme orgueilleuse\nallait troubler, par ses prétentions à la charité et par ses fausses paroles,\nun calme salutaire, qui était le seul bien qu'appréciait ici-bas la pauvre\nfille.\n    En effet, la comtesse entra, le front haut et la main tendue superbement,\ncomme à une inférieure que l'on honore d'un entretien. Cependant elle s'effor­\nçait de sourire et, par son attitude un peu moins rogue que de coutume, elle\ntémoignait une certaine déférence vis-à-vis de « sa pauvresse ». Même ses pre­\nmières paroles furent aimables et Julie n'en revenait pas. Bien vite elle fit\nallusion à l'événement qui défrayait les conversations du pays.\n    « Ce sont des félicitations que je vous apporte aujourd'hui, ma chère. Il\nparaît que vous allez vous marier. Vraiment, cette nouvelle me cause une joie\nprofonde et je ne pouvais rien désirer de plus heureux pour vous. Car vous\nsavez comme je vous aime et quel bien je vous souhaite! On dit que votre\nfiancé jouit d'une fortune immense : c'est à merveille et vous voilà tirée d'em­\nbarras.\n   — Je sais, Madame, répondit Julie très simplement, qu'on a fait courir\npartout le bruit de mon mariage et je vous remercie des mots flatteurs que\nvous m'adressez. Seulement, je ne puis les accepter ainsi, car je ne me marie\npas.\n   — Comment? Vous n'épousez pas Monsieur Miette?\n   — Non Madame. Il en a été question. Mais ce n'est pas à mon âge que l'on\nse marie.\n   — Ah ! ma chère amie, s'écria Madame du Bois en sautant au cou de Julie\ninterloquée et ennuyée, laissez-moi vous dire quel poids vous m'enlevez !\nVotre réponse me rend véritablement à la vie. Certes, j'aurais très bien com­\npris que vous acceptassiez le parti honorable et riche qu'on vous proposait;\nmais — faut-il vous l'avouer ? — cette éventualité ne laissait pas de me cha­\ngriner. Je vous aime tant, voyez-vous, que je redoutais pour vous les qu'en\ndira-t-on. Il y a tellement de gens méchants en ce monde qu'on n'aurait pas\nmanqué de jaser là-dessus et que vous auriez passé un vilain quart d'heure,\nauprès de certaines personnes de ma connaissance. Oh! j'élais prête à vous\ndéfendre de toutes les forces de mon âme et à faire entendre raison aux ergo­\nteurs de tout acabit. Mais vous n'ignorez pas de quel crédit jouissent les mau­\nvais langues en ce pays et je ne vous apprendrai rien en vous disant que l'on\naccepte leurs commentaires, ainsi que paroles d'Évangile. Malgré mon zèle à\nvous protéger contre ces perfidies, je n'aurais pas arrêté la médisance et les\npropos malveillants. Dieu soit loué ! Il n'en sera pas ainsi et vous jouirez tou-\n"}, {"page_pdf": 784, "page_imprimee": 667, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3357, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   667\n\njours, au milieu de nous, d'une universelle estime. Quelle bonne, quelle\nexcellente chose! Vous ne nous quitterez donc pas, chère Julie, et nous pour­\nrons continuer à vous prodiguer nos soins ! Cette Julie, si parfaite et si douce,\nnous la garderons toujours, n'est-ce pas? et il nous sera donné, longtemps\nencore, de la choyer et de l'aimer ! »\n     Jamais la vilaine femme n'avait parlé avec une telle animation : jamais elle\nn'était apparue, aux yeux de Mademoiselle Julie, plus perverse et plus fausse :\n la fausseté luisait dans ses yeux qu'en parfaite comédienne elle parvenait à\n mouiller de larmes; la fausseté donnait à sa voix un tremblement spécial,\nqu'elle aurait fait prendre pour une émotion véritable, s'il avait été moins\n accentué; la fausseté lui tordait la bouche quand elle voulait sourire, lui\n bouleversait le teint sous son fard ; elle lui sortait par tous les pores de la\n peau.\n      M Je savais bien, fit-elle encore, que vous ne vous laisseriez pas tenter par\n l'argent et que vous êtes bien trop désintéressée pour conclure un mariage\n dans ces conditions. Et d'ailleurs, si vous aviez voulu vous marier dans votre\n  belle jeunesse, les occasions n'auraient pas manqué, j'en suis bien sûre. C'est\n donc que le célibat vous a toujours souri — et je vous en félicite, ma chère\n enfant, car l'état de mariage crée bien des ennuis et procure des déboires fort\n  amers. »\n      Ce fut le coup de grâce pour Julie. La malheureuse, que les émotions des\n jours derniers avaient brisée, et qui luttait si vaillamment, contre ses amis\n  même, pour conserver sa liberté, ne put soutenir cette attaque si mécham­\n  ment ingénue. Elle avait donc en face d'elle cette créature de malheur, qui\n  traversa jadis ses amours et qui, sans doute, contribua à pervertir l'homme\n  qu'elle accaparait depuis plus de vingt ans, sans aucun remords, avec une\n  tranquille audace dans le mal. L'épouse adultère, qui toujours manqua à ses\n  obligations conjugales, la mère sans tendresse, qui ne fit de sa fille qu'une\n  coquette, venait sciemment la torturer et raviver les douloureux souvenirs du\n  passé ! C'en était trop. Julie ne pouvait plus longtemps supporter la vue de\n  cette femme; il fallait qu'elle lui marquât son mépris, qu'elle lui interdît doré­\n   navant sa porte. Elle allait parler, enfin, devant celle qu'elle supportait dans\n  son existence depuis tant d'années.\n      Elle fit un geste de fierté, mais ce fut tout. Son courage expira sur ses\n   lèvres. L'émotion l'anéantissait; elle porta la main à sa gorge, comme si\n   quelque chose l'étouffait et se laissa choir dans un fauteuil, où elle demeura\n   sans mouvement.\n       Madame du Bois, aux champs, sentit d'abord la peur la clouer sur place.\n   Puis elle se ressaisit, s'approcha de Julie, vit qu'elle n'était qu'évanouie et\n   jugea l'instant favorable pour s'échapper.\n       Cependant, comme elle ouvrait la porte du salon, un reste de pitié la prit,\n   et aussi le soin de sa réputation, qui aurait souffert de cet abandon, bientôt\n   publié partout. Elle courut donc à la fenêtre, l'ouvrit toute grande et appela\n   Jojo, qui chantait toujours dans son atelier.\n       Jojo, bouleversé à la vue de sa sœur, pâle et défaite, se précipita vers elle\n    et interrogea du regard la comtesse.\n"}, {"page_pdf": 785, "page_imprimee": 668, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2724, "texte": "668                               DURENDAL\n\n\n   « Ce ne sera rien, déclara celle-ci, Julie s'est trouvée mal ; je vais vous\nenvoyer quelqu'un. »\n   Et sans s'attarder davantage, elle s'esquiva, laissant Jojo dans le plus grand\nembarras.\n   Heureusement pour lui, l'air qui arriva par la fenêtre, ranima bientôt\nJulie, qui jeta d'abord un regard autour d'elle. Lorsqu'elle vit que son\nfrère seul était là, elle fut soulagée et s'efforça de sourire, afin de le\nrassurer.\n   « Elle est partie, fit-elle; tant mieux! Et plaise à Dieu qu'elle ne revienne\njamais !\n   — Mais que s'est-il passé? demanda Jojo très alarmé.\n   — Oh! rien. Elle faisait allusion à mon mariage avec Monsieur Miette. Ce\nsujet m'est tellement pénible maintenant que j'ai pris une sorte d'éblouisse-\nment. Mais c'est fini, mon Jojo, je vais bien, je vais très bien.\n   — Nous avions vraiment besoin d'elle pour te mettre dans cet état, reprit\nJojo en ronchonnant. Tu sais, je ne l'aime guère, Madame du Bois; et si elle\ns'avise encore de t'ennuyer, je crois que je la prierai de rester chez elle. Tu\nne veux pas te marier, c'est ton affaire; et même tu as bien raison, car, au\nmoins, nous ne nous séparerons jamais. »\n   Pour que Jojo en dise autant, il fallait qu'il fut ému. Julie, touchée de\ncette déclaration, ajouta avec tendresse :\n   « Je ne te quitterai pas, mon Jojo, et nous achèverons de vieillir l'un près\nde l'autre, toujours tranquilles, toujours heureux. »\n\n\n                                       XI\n\n   « Non, Monsieur, c'est bien décidé, je ne me mêlerai plus de rien. Vous\nm'avez déjà mis dans un cas très délicat pour ma conscience et dans une\nposture tout à fait ridicule vis à-vis de Mademoiselle Julie. J'ai pris la\ndétermination de rester étranger à cette affaire et je ne reviendrai pas\nlà-dessus. »\n  Ainsi parla Monsieur Chantematin. Il appuya avec une singulière énergie\nsur ces dernières paroles et jeta la consternation dans l'âme de Monsieur\nMiette.\n   Le bon vieillard ne savait plus maintenant à qui s'adresser pour plaider\nsa cause, car il avait remué ciel et terre, sans obtenir jusqu'alors aucun\nrésultat. Madame Vassy elle-même finissait par renoncer à ce projet, qui\nlui semblait maintenant irréalisable. Car Mademoiselle Julie paraissait\nexcédée de toutes les démarches que l'on multipliait auprès d'elle depuis un\ngrand mois.\n   Mais lui tenait mordicus à son idée. Le temps n'avait fait que porter son\namour à l'exaltation : il en souffrait moralement et physiquement. Il lui fallait\nSa Julie : il mourrait si on ne la lui donnait pas; il accablait le ciel de ses\nprières, la récalcitrante de ses offres et le curé de ses cadeaux. Il pro­\nmettait tout, il donnait tout. Sa passion atteignait son plus haut période\n"}, {"page_pdf": 786, "page_imprimee": 669, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3417, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   669\n\n\net menaçait même de lui porter au cerveau, pour peu que le refus de la belle\ncontinuât.\n    « Mais enfin, Monsieur le curé, gémit-il, j'aime Mademoiselle Julie. Je\nl'aime à la rage ! On ne résiste pas à l'amour, voyons !\n   — E h ! Monsieur, l'amour, l'amour! Que voulez-vous que j'y fasse? D'abord,\nce n'est pas à un pauvre curé de campagne qu'il appartient de trancher ces\nquestions-là. On vient me trouver généralement pour fixer le jour du mariage,\nlorsque tout est d'accord ; mais jamais, je vous le jure, on ne m'a prié de\nsouffler la passion au cœur de quelqu'un. Si vous ne réussissez pas auprès de\nMademoiselle Julie, tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous offrir\ndes consolations spirituelles, en vous prêchant la résignation et en vous\npriant de jeter les yeux sur votre état, qui devrait être celui d'un vieillard plus\noccupé de ses fins dernières que de bagatelles méprisables.\n    — Ah! par exemple! s'exclama l'autre. La résignation! Mais vous y per­\ndriez votre latin. Je suis pardieu bien décidé à me marier et j'enlèverai plutôt\nMademoiselle Julie, si elle résiste encore! Oui, je l'enlèverai à votre nez et à\nvotre barbe à tous, tout vieux que je suis. Et je me moque pas mal de mes fins\ndernières, qui arriveront toujours assez tôt! Vivent les bagatelles qui font\nbattre dans ma poitrine un coeur d'adolescent ! »\n    L'abbé Chantematin considéra un instant Monsieur Miette en proie à cette\nincroyable surexcitation d'esprit.\n    « Voyez, Monsieur, lui dit-il ensuite, comme la passion vous égare et vous\npousse à exprimer des pensées qui ne vous sont pas habituelles, Dieu merci !\nAh ! que nous sommes peu de chose, puisqu'une idée folle suffit à nous bou­\nleverser ainsi ! L'homme, lorsqu'il est le jouet d'une passion, ne connaît plus\nqu'elle, n'écoute plus qu'elle : il est prêt à lui sacrifier sa raison et son devoir.\nCelle qui vous occupe en ce moment est certes la plus dangereuse de toutes.\nN'est-ce pas Platon qui a déclaré que l'amour est un délire ? Et ce que l'on a\ncoutume d'appliquer à la colère, ne se pourrait-il pas également appliquer à\nl'amour? Amorfuror brevis est. Pour Dieu, calmez-vous et montrez des disposi­\ntions plus en rapport avec votre âge. C'est encore un ancien qui disait que les\nvieillards vivent de souvenirs, plus que d'espérances; que pour eux l'avenir\ncompte peu et que le passé est tout. Méditez, je vous prie, cette pensée;\nreportez-vous à votre jeunesse, qui, sans doute, fut brillante et fertile en heu­\nreux événements ; et ne souhaitez point le retour de délices lointaines, car\nvous iriez au devant d'une déception fatale.\n    — Tout cela c'est très joli, répondit Monsieur Miette. Mais que m'impor­\ntent votre Platon et vos anciens? Ils ne feront pas que je ne sois amoureux.\n    — L'amour, répliqua l'abbé Chantematin, s'accommode mal des cheveux\nblancs, permettez-moi de vous le confier.\n    — L'amour vient à tout âge, riposta le galant vieillard. Et puisque vous\n faisiez allusion à mon passé, vous saurez qu'il n'a pas été aussi bien rempli\nque vous le supposez. Il est donc juste que je me rattrape maintenant.\n    — Maintenant, continua le curé, que vous devriez plutôt répéter la parole\n du psalmiste et reconnaître, avec lui, que vos jours se sont évanouis comme\n une ombre : dies mei sicut umbra declinaverunt et que c'est encore une ombre que\n"}, {"page_pdf": 787, "page_imprimee": 670, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3003, "texte": "670                               DURENDAL\n\n\nvous poursuivez ! Il est probable que vous n'accueillerez pas mieux le psal­\nmiste que Platon et les anciens. Mais Molière le rejetterez-vous aussi sans\nl'écouter, cet homme de génie dont l'œuvre est marquée au coin du bon sens\net de la raison ? M Le mariage est une chose à laquelle il faut que les jeunes\ngens pensent bien mûrement avant que de la faire; mais les gens de votre âge\nn'y doivent point penser du tout. » Voilà ce qu'on dit à Sganarelle, qui n'a\ncependant que cinquante-trois ans. »\n   Monsieur Miette n'était point lettré; sans quoi il eût opposé citation à cita­\ntion, texte à texte et même complété Molière par lui-même, en donnant la\nréponse de Sganarelle, qui proteste du bon état de son corps et affirme qu'il\nn'a pas besoin de carrosse ou de chaise pour cheminer. S'il avait présenté à\nl'abbé Chantematin tous lts cas de vieillards amoureux qu'offre la littérature,\ndepuis le laboureur d'Euripide qui a épousé Electre, jusqu'à Ruy Gomez de\nSilva, en passant par Mithridate et par beaucoup d'autres; s'il avait agrémenté\nson discours de quelque centon approprié à la situation :\n\n                Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner;\n\npeut-être serait-il parvenu à réduire — par des arguments si décisifs, — le\ncuré qui lui assénait de vigoureux fragments de grec, de latin et de français.\n   Il ne sut que montrer son entêtement :\n   « Je suis, déclara-t-il, décidé à me marier : j'ai tout pesé, tout prévu.\n   — Alors, Monsieur, conclut l'abbé, puisqu'il en est ainsi, il ne me reste\nplus qu'à dire, aussi comme dans Molière : Mariez-vous! Mariez-vous promp­\ntement ! Ah! que n'êtes-vous déjà marié ! Mais, encore une fois, vous voudrez\nbien ne plus me demander mon intervention : il m'est impossible de vous\nl'accorder. »\n   L'abbé Chantematin n'était pas en colère; mais il parlait ferme.\n   « Vous êtes obstiné, lui dit en riant Monsieur Miette.\n   — Eh! Eh! répliqua le prêtre, l'obstination se rencontre souvent chez les\nvieillards.\n   — Allons! Vous en reviendrez.\n   — Pas plus que vous, mon bon Monsieur, pas plus que vous !\n   — Nous verrons bien, fit Monsieur Miette en s'en allant. »\n   Il n'était pas plutôt parti que le curé s'en fut à la cuisine, où Claudine, sa\nservante, mettait quelque ordre à son trousseau.\n   Depuis tantôt vingt-sept ans qu'ils vivaient ensemble et malgré les bour­\nrades fréquentes de la brave fille, une intimité très grande les unissait. Les\nvieilles gens, qui mènent à deux une même existence, finissent par prendre\nles mêmes habitudes et par penser de même. Il n'était pas un conseil que\nMonsieur Chantematin ne prît auprès de Claudine; et réciproquement celle-ci\nlui confiait tout, avec un abandon quasi-fraternel.\n   Bien entendu, elle était au courant du mariage Miette, depuis le jour où\nMadame Vassy en avait parlé à son maître; et, bien entendu aussi, elle ne\ncessait de récriminer à ce sujet.\n   Le jour où elle apprit que le curé, cédant aux instances et aux cadeaux du\n"}, {"page_pdf": 788, "page_imprimee": 671, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3098, "texte": "                             UNE BELLE AME                                  671\n\n\nmillionnaire, s'était transporté chez Mademoiselle Julie pour porter les pre­\nmiers coups, elle avait jeté feu et flamme.\n   « C'est un enjoleur que ce barbon-là ! Il vous a flatté pour vous faire mar­\ncher â sa guise et vous avez donné dans le panneau. Je vous avais bien dit de\nne pas vous occuper de lui. Ça n'a bientôt plus que dix ans à vivre et ça s'en\nva courir le guilledou ! Mais c'est bien sûr le diable qui le possède et qui lui\nfera faire les six cents coups, afin de mieux le rôtir dans son enfer. Laissez-le\ndonc se damner, puisque cela lui plaît. »\n   En vain le curé avait objecté que Monsieur Miette ne pensait à Mademoi­\nselle Julie que pour le bon motif, la vieille servante fut impitoyable; et il est\ncertain qu'elle détermina l'abbé Chantematin à se retirer dans son presbytère,\nloin des tentatives amoureuses de Monsieur Miette.\n   Seulement, elle connaissait la faiblesse du bon curé et redoutait toujours\nquelque revirement. Et c'était afin de lui narrer sa vaillance que le prêtre se\nrendait aujourd'hui si promptement auprès d'elle.\n   Il la trouva assise devant une grossière table de bois, les pieds sur une\nespèce de terrine en grès qui lui servait de chaufferette et dans laquelle elle\nentassait de la braise sur un lit de cendres. Elle profitait des dernières lueurs\ndu jour pour raccommoder du linge qui s'empilait à ses côtés, du bon gros\nlinge en toile bise, que la vieille avait peine à ployer sous ses doigts et dans\nlequel son aiguille entrait avec un bruit sec. La tête presque sur les genoux\net le nez chaussé de bésicles, elle s'appliquait à son travail, piquant l'aiguille\navec un vilain dé de fer, tout noir et tout percé de trous.\n   Lorsqu'elle vit entrer l'abbé Chantematin :\n   « C'est fini, grogna-t-elle, mes yeux s'en vont; bientôt je ne pourrai plus\ncoudre. Déjà, je ne lis plus ma messe, parce que les lettres dansent devant\nmes lunettes.\n   — Cependant, Claudine, dit le curé, je vous ai donné un livre imprimé en\ngros caractères, tout ce que j'ai trouvé de plus gros chez le libraire de\nl'évêché.\n   — Ça ne fait rien, reprit-elle, les lettres se brouillent quand même,\net je suis bien malheureuse depuis que je ne me sers plus de mon\nparoissien.\n   — Je chercherai encore, ma bonne Claudine, assura l'abbé Chantematin;\nje demanderai à Paris.\n   — Non, non ! riposta la servante. Ce n'est pas la peine de dépenser votre\nargent comme cela. Je dirai mon chapelet, voilà tout! »\n   Et, sous couleur de prendre sur la table une bobine de fil, elle lança un\nregard à la dérobée, afin de voir la figure du curé. Elle était sur les épines\ndepuis qu'elle avait introduit Monsieur Miette.\n   « Pourvu, se disait-elle, que ce maudit vieux ne l'ait pas retourné!\n   Mais l'abbé rayonnait. Il s'approcha du fourneau, prit une pincée de\ntabac dans sa tabatière en écaille et se frotta les mains d'un air de conten­\ntement.\n   « Vous vous demandez, Claudine, pourquoi je manifeste autant de joie.\n C'est, ma fille, que j'ai la conscience en repos depuis tout à l'heure et que,\n"}, {"page_pdf": 789, "page_imprimee": 672, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2847, "texte": "672                               DURENDAL\n\n\n grâce à vos excellents conseils, je suis parvenu à me débarrasser de Mon­\n sieur Miette, qui m'importunait vraiment.\n    — A la bonne heure, interrompit Claudine, vous voilà devenu raison­\n nable !\n    — J'ai, continua le curé, employé le moyen indiqué par vous et je me suis\n attaché à faire sentir à cet homme le ridicule de la situation, sans manquer\ntoutefois au respect que je lui dois. Et j'ai tout lieu de penser que mes\nparoles porteront leur fruit. Mais, figurez-vous, Claudine, qu'il parle d'enlever\n Mademoiselle Julie!\n    — Bonté divine! s'écria la vieille. Il a besoin d'être exorcisé ce vieux\ndémon ! Pour sûr, il attirera des désagréments à notre chère demoiselle. Moi\nje croirais que c'est quelque sorcier qui lui a jeté des sorts, attendu que ses\nyeux brillent comme des charbons, dès qu'il la rencontre.\n    — Non, Claudine, il est amoureux, tout simplement.\n    — Allons donc ! fit la servante en haussant les épaules, est-ce qu'on est\namoureux à soixante-dix ans?\n   — Il paraît, répondit l'abbé, que cela arrive quelquefois; et j'ai souvent\nentendu dire que les vieillards qui étaient affligés de cette maladie — car c'en\nest une, Claudine — mettaient une fougue extraordinaire à assouvir leur\npassion. Aussi, je plains tort Mademoiselle Julie de tomber en de telles\nmains !\n    — Elle n'y tombera pas, affirma Claudine ; quand il n'y aurait que moi\npour la défendre, je n'y manquerai pas. Ils sont tous fous, pardieu! de vou­\nloir la marier à cet enragé qui la rendra malheureuse. A-t-elle besoin d'un\nmari, voyons, pour achever de vieillir en paix? Elle est tranquille; elle n'a pas\nde maître; que peut-elle désirer de plus?\n   — Et la richesse, Claudine? Vous savez que Monsieur Miette à vingt mil­\nlions.\n    — Ça n'est pas prouvé ! Et quand même il aurait vingt millions, cela n'em­\npêcherait pas Mademoiselle Julie de perdre sa liberté.\n   — Vous parlez d'or, ma bonne Claudine; mais on voit bien que vous\nn'êtes pas dans les idées du siècle, qui n'a en vue que la poursuite effrénée de\nl'argent.\n   — En tout cas, conclut la vieille, qu'elle se marie ou qu'elle ne se marie\npas, vous ne vous occuperez plus de cette histoire. D'ailleurs, vous avez des\nchoses plus intéressantes à faire dans votre paroisse, quand ce ne serait que la\nmission, qui commencera dimanche.\n   — En effet, répondit le curé. C'est tout de même à Monsieur Miette que\nnous la devons cette mission. Cela prouve bien qu'il n'est pas si mauvais que\ncela.\n   — Cela prouve ! cela prouve, grogna Claudine, qu'il voulait vous employer\npour négocier. Allez, il n'aurait pas été si généreux si le mariage ne lui avait\npas trotté dans la tête. Mais puisqu'il paie des missionnaires, il vaut mieux\nqu'on en profite, n'est-ce pas?\n   — Ils arriveront demain, ces bons pères capucins, fit l'abbé Chante­\nmatin.\n"}, {"page_pdf": 790, "page_imprimee": 673, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2983, "texte": "                             UNE BELLE AME                                 673\n\n   — J'ai déjà préparé leurs chambres, affirma la servante. Ils n'ont qu'à\n venir; nous les attendons.\n   — Nous mettrons, reprit l'abbé, le père Évariste dans la chambre qui est à\ncôté de la salle à manger. C'est la plus chaude et je suppose que cet excellent\npère doit être âgé, puisqu'il est supérieur d'une maison à Troyes : il craint,\nsans doute, le froid. Quant au père Timothée, il couchera en haut, près de\nmoi.\n   — Dites donc, Monsieur le curé, remarqua Claudine après un silence, je\npense que le premier qui suivra la mission, ce sera Monsieur Miette : il aura\njoliment à faire pour se convertir! »\n   L'abbé Chantematin fit entendre un petit bruit sourd avec sa langue, pour\narrêter les mauvais propos de Claudine; et comme la nuit était tout à fait\nvenue, celle-ci se leva, afin de préparer le repas du soir.\n\n\n                                     XII\n\n   Sous une véranda arrangée en jardin d'hiver, on écouta les explications\n de Monsieur Poulain de Mirambeau, qui fit circuler parmi les auditeurs\n des photographies du bloc monolithe placé par Viromar à la tête de son\naqueduc.\n   On était réuni autour d'un majestueux poêle en faïence, décoré de car­\nreaux multicolores, dont la chaleur se répandait doucement dans toute la\npièce. A terre, une élégante sparterie, d'une teinte havane très claire, s'har­\n monisait avec le mobilier, composé de fauteuils Louis XIV cannés et cirés.\nEt partout il y avait des fleurs : des suspensions, formées de vieux chaudrons\nde cuivres rouges, laissaient retomber de fines plantes odorantes; dans les\njardinières disposées le long des murs, les gardénias répandaient, parmi la\nmousse humide, leurs parfums affolants; les azalées en boules roses, blan­\nches ou saumon alternaient avec les cinéraires aux teintes mélancoliques; et\nde majestueux clivias lançaient, du sein de leurs feuilles taillées en épées\nflexibles, d'énormes fleurs ponceau qui tremblaient sur de hautes tiges.\n   C'était une joie pour les yeux, et en même temps cela formait un contraste\navec la nature désolée, que l'on apercevait à travers les vitres de la véranda.\n   Madame du Bois avait imaginé cette assemblée chez elle afin de pouvoir\nconvoquer M. Alexandre Miette, qui s'était, en effet, rendu à l'invitation,\nsans soupçonner le piège que l'on tendait à sa vertu.\n   Viromar ennuyait prodigieusement la société. Lorsque Monsieur Poulain\ncherchait dans sa serviette de cuir vert, Madame du Bois envoyait un regard\ndésespéré à Monsieur Miette; Mademoiselle Annabelle, assise auprès de lui,\nhaussait les épaulés et Monsieur Saint-Martin Ledard, debout contre le poêle\nde faïence, caressait sa belle barbe fauve d'un air indifférent : c'était la\nseconde fois qu'il subissait la faconde du vieil archéologue et il paraissait\nrésigné à son malheur. Quant au comte du Bois d'Eclaron, placé juste en\nface de Monsieur Poulain de Mirambeau, il souriait toujours de son sourire\ninepte.\n"}, {"page_pdf": 791, "page_imprimee": 674, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3365, "texte": "674                                DURENDAL\n\n\n    Le savant termina sa petite conférence au milieu d'un bruissement de voix,\n qui voulait être laudatif, mais qui n'exprimait, en réalité, qu'un soulagement\n très grand.\n    « Il est fort regrettable, ajouta-t-il, qu'on ne puisse pas transporter le mono­\n lithe, dont je viens de vous entretenir, sur la place publique de Pouligny,\n qui semble tout indiquée pour le recevoir. Découvert sur le territoire de la\ncommune, il appartient de droit à celle-ci et s'élèverait dans nos murs comme\nun monument respectable de l'antiquité. J'ai fait part de cette idée à ces\n Messieurs de la Société d'archéologie, et ils sont avec moi tombés d'accord\nsur ce point. Malheureusement, les frais de transport et d'érection seraient\nconsidérables. La Société d'archéologie, assez mal en fonds, se voit inca­\npable de les payer et la commune n'est pas assez riche pour y penser un seul\ninstant. De sorte que nous renoncerons, sans doute, à l'espoir de doter Pou­\nligny de cette merveille de l'époque celtique. Je le répète, cela est profondé­\nment regrettable. »\n    Ce disant, Monsieur Poulain de Mirambeau remit dans sa serviette les\npièces qui l'avaient guidé dans ses explications, et tout le monde se récria\nsur l'agrément d'une si diserte causerie, comme aussi sur la détresse finan­\ncière qui empêchait de mettre à exécution les projets de l'archéologue. Mon­\nsieur Miette demanda, avec une insistance remarquée, quelle somme il fau­\ndrait dépenser pour offrir aux habitants de Pouligny le monument de\nViromar. Et Monsieur Poulain s'empressa de satisfaire sa curiosité, en lui\nprésentant des devis d'architecte, qui s'élevaient au joli chiffre de dix-huit\nmille francs. Monsieur Miette ne parut pas autrement surpris de ce total,\nhabitué qu'il était à manier les millions et à payer aveuglément. Il fit même\nremarquer que ce bloc ferait bien mauvaise figure au milieu de la place\npublique, s'il n'était entouré de jardins; et que l'établissement d'un square\ns'imposerait le jour où l'on comblerait les désirs du savant.\n    On se regarda avec une certaine surprise, tandis que le riche fabricant\nde champagne discourait ainsi. On eut l'air de se demander s'il ne pous­\nserait pas la générosité jusqu'à offrir ces embellissements à la commune.\n    Et pendant qu'il parlait, Mademoiselle Annabelle ne cessait de le dévorer\ndes yeux : elle ne voyait ni ses cheveux blancs, ni sa tournure un peu épaisse ;\nmais la fortune, dont sa mère lui avait longuement fourni le détail, la fasci­\nnait seulement. Elle se disait que les revenus dont elle jouirait, au cas où\nMonsieur Miette viendrait à l'épouser, lui permettraient d'être la femme la\nplus élégante de la région; que ce serait un bonheur inespéré qu'une telle\nabondance de biens; et qu'après tout sa mère avait joliment raison de\nlui conseiller ce mariage, sans plus s'inquiéter de l'âge ni des goûts de son\nfutur époux.\n    Elle avait eu soin, en parfaite intrigante, de se vêtir d'une robe qui lui\nmoulait à merveille la taille et qui faisait admirablement valoir les charmes\nde sa très agréable personne. Grande comme sa mère, la figure d'un blanc\nmat — presque un ton d'ivoire — les yeux bleus, fendus en amande, très\n caressants, très câlins et comme perdus dans la pénombre des cheveux bruns,\nqui ondulaient en masses abondantes, elle avait tout pour séduire et s'en ren-\n"}, {"page_pdf": 792, "page_imprimee": 675, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3326, "texte": "                                UNE BELLE AME                                    675\n\ndait compte depuis longtemps, sans qu'il fût besoin à sa mère d'accentuer son\npenchant vers la coquetterie.\n   Monsieur Miette, qui aimait à contempler les jolies femmes, la considéra\nlonguement et parut fort satisfait de converser avec elle. I1 s'arrêtait surtout\nà ces beaux yeux d'azur, qu'il comparaît avec d'autres yeux noirs auxquels il\ntrouvait des charmes inappréciables. Il reconnaissait que les brunes ne sont\ncertes pas dépourvues d'agrément, surtout lorsqu'elles offrent un ensernble si\ncaptivant: mais qu'après tout sa Julie valait bien cette belle jeune fille, que sa\ngrâce surpassait de beaucoup la distinction un peu arrogante de Mademoi­\nselle Annabelle et, qu'enfin, s'il fallait choisir entre les deux, il n'hésiterait pas\nà préférer la blonde — cependant fanée — à la brune dans tout son éclat.\nCar la parfaite sagesse de la première le rassurait plus complètement que l'air,\nà la fois évaporé et langoureux, de la seconde. Ce mélange de candeur et de\ncoquetterie ne lui disait rien qui vaille et surtout il redoutait la rêverie qui\nnoyait ces regards voilés de mélancolie.\n   Mademoiselle Annabelle s'était aperçue qu'on l'examinait et c'est pour cela\nqu'elle avait des façons si suaves d'allonger les mains, afin de faire valoir ses\nlongs doigts effilés; et d'incliner la tête, en souriant, pour montrer le galbe\nparfait de son trois-quarts.\n   Et sa mère ne la perdait pas de vue un seul instant; elle jubilait intérieure­\nment lorsqu'elle voyait que l'attention de Monsieur Miette redoublait tou­\njours ; elle se félicitait d'avoir une si comédienne de fille ; elle était sûre d'une\nvictoire qui ne lui échapperait pas.\n   Mademoiselle Annabelle attendait que Monsieur Poulain de Mirambeau\neût fini ses explications pour sortir, car elle avait à surveiller les préparatifs\ndu lunch. Lorsqu'elle fut loin, Monsieur Miette s'extasia sur sa beauté :\n   « Madame, dit-il à Madame du Bois, permettez-moi de vous faire mes\ncompliments; vous avez une fille ravissante. D'ailleurs, lorsqu'on a l'agré­\nment de vous connaître, on serait surpris qu'il en fût autrement. »\n   Monsieur Miette cultivait volontiers le madrigal, ce qui n'était pas pour\ndéplaire à son interlocutrice. Elle accueillit cette gracieuseté avec une mine\ndes plus humbles et même avec un peu de rouge au visage, car elle excellait\nà composer, en un instant, sa physionomie. Monsieur Saint-Martin Ledard,\nvraiment embarrassé du compliment, ne savait que faire de ses yeux et les\ndirigea vers la pointe de ses souliers, où il reportait volontiers ses pensées et\nson trouble. Et Monsieur du Bois d'Eclaron, qui avait jugé bon de prendre\npour lui une part de cet éloge, s'inclina sur son siège, comme si on venait de\nl'encenser.\n   « Annabelle, répondit la comtesse, est en âge de se marier. On m'a déjà\nproposé vingt partis, mais aucun ne me paraissait remplir les conditions\nnécessaires pour un excellent mariage. Ce n'est pas parce que c'est ma fille,\nmais je suis persuadée que son époux sera le plus heureux des hommes et\nqu'elle ornera son foyer de toutes les vertus conjugales.\n   — Madame, interrompit le galant Monsieur Miette, cet aveu est pour le\nmoins superflu : il suffit de voir Mademoiselle Annabelle, pour être sous le\ncharme de son esprit,\n"}, {"page_pdf": 793, "page_imprimee": 676, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3331, "texte": "676                              DURENDAL\n\n\n    — N'est-ce pas? demanda Madame du Bois. Et si vous la connaissiez\nmieux. Monsieur, vous trouveriez en elle des qualités solides, qui font géné­\nralement défaut aux jeunes filles modernes, plus appliquées aux distractions\nmondaines et sportives qu'aux soins du ménage. Je me suis attachée princi­\npalement à lui faire goûter l'inappréciable félicité d'une vie calme, en com­\npagnie d'un mari affectueux, seulement occupé de sa femme et n'ayant en vue\nque son bonheur. La chère petite, élevée peut-être un peu sévèrement, a,\npour ainsi dire, devancé mes désirs ; car elle m'a vite avoué qu'elle avait tou­\njours rêvé d'un intérieur tranquille et d'un époux qui ne serait point répandu\nau dehors. Elle veut épouser un homme pour se dévouer à lui sans réserves,\nà titre de réciprocité, bien entendu. Il m'a fallu, hélas! lui enlever des illu­\nsions très grandes et lui faire reconnaître que cet ensemble si parfait, elle ne\nle rencontrerait pas chez les petits jeunes gens d'aujourd'hui, chez tous ces\nmodernes freluquets, fêtards et coureurs de dots, qui ne s'établissent que pour\npayer leurs dettes, ou pour en contracter plus facilement de nouvelles.\n    — Le fait est, confirma Monsieur Saint-Martin Ledard, que la race des\ngens sérieux s'éteint de jour en jour.\n    — Même dans notre monde, ajouta Monsieur le comte du Bois.\n    — De sorte, continua la comtesse, que si l'on tient à mettre dans son lot\ndes chances de bonheur, le meilleur est de s'adresser à des personnes déjà\navancées en âge, qui ont acquis une expérience considérable et dont l'hono­\nrabilité est connue et appréciée. De cette détermination prudente dépend la\ndignité de la vie.\n    — Cependant, Madame, fit observer Monsieur Miette, qui ne flairait pas\nencore le piège, une jeune fille de vingt ans trouverait sévère l'existence dont\nvous venez de nous tracer le tableau. A cet âge-là, on ne s'embarque pas\nd'ordinaire pour de si tristes rivages ; on est tout à la joie et l'insou­\nciance naturelle permet plutôt d'envisager l'avenir sous un jour flatteur.\n    — Oui, reprit vivement Madame du Bois, c'est le propre des mariages\nmodernes que cette légèreté et cette insouciance. Mais ma fille diffère en cela\nde ses compagnes qu'elle recherche avant tout le sérieux ; et que, désespérant\nde le trouver jamais chez les épouseurs à la mode, elle donnera son cœur à\nun homme d'âge mûr. Et comme elle a raison de ne pas se fier aux appa­\nrences trompeuses et aux séductions des jeunes gens! Comme l'affection\nsolide d'un mari de quarante ans — ou même plus — est préférable à une\npassion brûlante, qui s'éteint bientôt, ainsi qu'un feu de paille, après avoir\njeté seulement quelques flammes. On a coutume de dire que le cœur ne\nvieillit pas; et cet axiome, vieux comme le monde, exprime cependant une\nvérité psychologique incontestable. Oui, c'est après les dures épreuves de la\nvie que le cœur s'ouvre le plus largement à l'amour; l'amour console de\n bien des déboires, et je sais plus d'un vieillard qui lui a demandé l'oubli\ndes tristesses d'antan, estimant, à juste titre, que le rôle d'Antigone ajoute\nune grâce nouvelle à celles qui s'épanouissent en l'âme des jeunes amou­\n reuses. »\n     Madame du Bois allait vraiment trop loin. A force de vouloir offrir sa\n fille, elle devenait indiscrète et maladroite.\n"}, {"page_pdf": 794, "page_imprimee": 677, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3227, "texte": "                              UNE BELLE AME                                 677\n\n   Monsieur Miette s'était aperçu de l'insistance avec laquelle elle vantait\nl'éducation sérieuse d'Annabelle et ses goûts plutôt sévères. L'apologie d'un\nmari presque vieux l'étonna d'abord profondément; puis, il pénétra petit à\npetit dans l'intime pensée de la dame, surprit, dans les yeux qu'elle lui lan­\nçait, des regards hypocrites et fut, dès lors, convaincu qu'on en voulait à sa\nfortune et que la manœuvre savante de la comtesse ne tendait qu'à lui\nmettre en tête une inclination pour sa fille. Cela cadrait bien, d'ailleurs, avec\nle manège fort étudié de cette beauté facile, qui n'avait cessé de minauder\ndevant le vieillard et de l'assiéger de ses agaceries.\n    Il se tint alors sur une réserve extrême et, comme les domestiques appor­\ntaient sur de petites tables volantes un lunch copieux, l'agression de Madame\n du Bois prit fin.\n    Mais Monsieur Miette ne tenait pas en place et surtout n'en revenait pas de\nl'audace de cette femme, qui, certainement n'ignorait point les négociations\nentamées depuis plusieurs semaines avec Mademoiselle de Latour et qui\n n'hésitait pas à se jeter au travers de cette intrigue. Il guettait la première\n occasion qui s'offrirait de quitter la place, lorsque Monsieur Poulain de\n Mirambeau se leva pour prendre congé.\n   Sous prétexte de parler de l'aqueduc et bien qu'on le retînt par tous les\nmoyens, Monsieur Miette accompagna le savant.\n    Ils n'étaient pas plus tôt ensemble que ce dernier recommençait ses\ndoléances.\n    « Je comprends, lui dit Monsieur Miette, combien vous devez être désolé\nde ne pouvoir présenter à vos compatriotes un monument si remarquable et\nje compatis d'autant mieux à votre désespoir que vous m'avez vraiment cap­\ntivé par la description de ce monolithe. J'aime beaucoup les antiquités.\nCelle-ci mérite d'autant mieux qu'on s'y intéresse, qu'elle se rapporte à l'his­\ntoire même du pays. Si je ne craignais de me mêler à des affaires qui ne sont\npoint de ma compétence, je vous offrirais volontiers de contribuer aux\ndépenses dont vous parlez, car les questions d'art ne me laissent point indiffé­\nrent : comme vous les traitez avec une érudition parfaite et comme, d'autre\npart, je serais heureux de laisser à Pouligny un souvenir du séjour que j'y ai\nfait, ce serait, cher Monsieur, avec un très sensible plaisir que je rendrais\nhommage, en même temps, à la science de l'archéologue et à l'affabilité des\nhabitants. »\n   En entendant cela, Monsieur Poulain faillit se trouver mal. Il saisit le bras\nde Monsieur Miette et s'y appuya de tout le poids de son corps.\n   « Ah! Monsieur, que dites-vous? Si vous poussiez la générosité jusque-là,\nquelle dette de reconnaissance contracterait vis-à-vis de vous la Société d'ar­\nchéologie? Vous combleriez, en même temps, le plus cher de mes vœux et je\nn'aurais pas de repos que je n'aie publié partout vos bienfaits ! Oui, vous\ndeviendriez une sorte de divinité secourable, aux autels de laquelle nous nous\npresserions en foule et nous unirions nos voix, dans un même concert, pour\nchanter dignement vos louanges. »\n   La joie rendait Monsieur Poulain lyrique et il l'exhalait en termes à la fois\némus et prétentieux.\n"}, {"page_pdf": 795, "page_imprimee": 678, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2775, "texte": "678                               DURENDAL\n\n\n    Monsieur Miette affirma qu'il donnerait la plus grosse partie des dix-huit\nmille francs et qu'il présiderait en personne à l'établissement du square, dont\nil avait lui-même reconnu la nécessité.\n    « O jour trois fois heureux ! s'écria le savant de plus en plus enthousiasmé.\nVoici donc qu'un noble étranger compatit à nos misères et nous tire d'em­\nbarras! La science a donc encore ses admirateurs passionnés; et il me sera\npermis, avant de mourir, de contempler le spectacle réconfortant d'un ama­\nteur éclairé lui rendant ses hommages. A la vérité, Monsieur, vous faites\npreuve d'un goût surprenant et votre bonté d'âme est admirable. Il ne serait\npoint exagéré d'avancer que vous continuez la tradition des Mécènes qui pro­\ntégèrent jadis les savants et les arts, hommes de bien, s'il en fut, hommes\nillustres, hommes éminents, dont les générosités ne sont plus, hélas ! qu'à\nl'état de souvenir! Car ces protecteurs bienveillants se sont depuis longtemps\nendormis dans la tombe sans laisser personne qui les remplace. Mais vous,\nMonsieur, vous alliez, à la distinction de l'esprit, la magnificence des sei­\ngneurs italiens de la Renaissance qui, par leurs largesses, tirèrent de l'oubli\nles chefs-d'œuvre antiques et qui reçurent, en leurs palais, les poètes et les\nécrivains! A qui donc pourrait-on vous comparer si ce n'est à Laurent le\nMagnifique, ou bien à ces ducs de Ferrare et d'Urbin, dont les noms brillent\nd'un éclat superbe au temple de la mémoire !\n   — Oh! répondit Monsieur Miette, je ne mérite pas tous ces éloges et je\nsuis vraiment confus des remerciements que vous me prodiguez. Votre recon­\nnaissance ne fait qu'accroître la sympathie que j'ai déjà pour vous.\n   — Cette sympathie, Monsieur, reprit l'autre, n'a d'égale que la mienne.\nElle vous est tout acquise et je lui dois même une inspiration heureuse, tou­\nchant la visite que vous rendites aujourd'hui à Madame du Bois. Vous êtes\nétranger au pays et vous ne connaissez certainement pas cette femme habile,\nqui s'entend comme pas une à circonvenir ses hôtes; venez chez moi, Mon­\nsieur ; et puisque vous me prouvez si éloquemment votre bonté, je vous révé­\nlerai quelque petite manœuvre, échappée sans doute à votre clairvoyance.\nService d'ami tout simplement. »\n   Et Monsieur Poulain emmena Monsieur Miette auquel il donnait le bras,\nen causant.\n   Tandis qu'ils s'en allaient ainsi par les chemins, Madame du Bois, restée\nseule avec Monsieur Saint-Martin Ledard, se félicitait de la bonne impression\nproduite par Annabelle sur le millionnaire.\n    « Je crois, disait-elle, que nous le tenons et qu'il tombera amoureux de\n notre fille, avant qu'il soit trois jours. »\n\n  (A continuer.)                                       Vicomte D'HENNEZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-014", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 679, "page_fin": 681, "titre_corps": "Godefroid Devreese", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Godefroid Devreese", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 798, "page_imprimee": 679, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2001, "texte": "Godefroid Devreese\n\n               TOUT Ie monde connaît le talent de sculpteur de\n                 G. Devreese. C'est un des meilleurs artistes de\n                 notre grande école belge moderne de sculpture,\n                 célèbre dans le monde entier. Aucun pays n'a\n                 affirmé, en ces derniers temps, une telle fécon­\n                 dité, ni une plus virile puissance dans ce\n                 département de l'art. Mais beaucoup encore,\n                 trop de monde ignore complètement une autre\nface du talent de Devresse. Ils ne savent pas que dans l'art de\nla médaille, il a atteint en peu de temps à un degré de perfec­\ntion que la plupart n'atteignent qu'après toute une vie d'efforts\net que certains n'atteignent même jamais. G. Devreese est\njeune encore. Il n'y a pas si longtemps qu'il s'adonne à cet art.\nOr, à l'heure qu'il est, c'est déjà presque un maître. Certaines,\ndes médailles qu'il a faites en ces derniers temps supportent\naisément la comparaison avec les plus belles œuvres de l'école\nfrançaise, si remarquable cependant. On connaît — ou tout au\nmoins on devrait connaître les splendides médailles de Roty.\nE h bien, dans certaines de ses dernières productions, Devreese\nme semble avoir égalé la perfection d'art de cet artiste génial, si\nsûr de lui-même et au talent si souple et si fin. Ce que j ' a d m i r e\nsurtout en Devreese, c'est qu'il a saisi mieux que n'importe qui\net qu'il comprend chaque jour davantage ce qui constitue la\nbeauté de la médaille. On peut être le plus habile sculpteur du\nmonde et n'avoir ni la conception de la vraie nature de la\nmédaille, ni ce coup de main tout à fait à part qu'exige sa con­\nfection. C'est un talent particulier. J e connais d'admirables\nsculpteurs qui sont de très médiocres médailleurs.\n  L'art de la médaille est un art tout de finesse, de noblesse et\nde délicatesse. T r o p de relief supprime toute sa beauté et lui\nenlève complètement le caractère propre à la médaille. T r o p peu\n"}, {"page_pdf": 799, "page_imprimee": 680, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2472, "texte": "680                         DURENDAL\n\n\n de relief en fait quelque chose d'imprécis et de vague, alors que\n la médaille exige de la netteté et de la fermeté.\n    L'art de la médaille requiert une sobriété de lignes et de\n détails à l'absence de laquelle aucune fioriture, si ingénieuse\nsoit-elle, ne supplée. Quelques lignes pures, souples, simples,\nharmonieuses, nerveusement tracées, sans écart, avec le\n minimum de décors artificiel et extérieur, c'est tout l'art de la\nmédaille.\n    Les médailles de Devreese, surtout les dernières et spéciale­\nment sa Dentelière, son Bébé, son portrait de Buls, sa médaille\njubilaire des deux Hollandais, sont d'une perfection incompa­\nrable et dépassent en perfection tout ce que j'eus osé attendre\nd'un aussi jeune artiste. Et que dirais-je du double portrait de ses\nparents — une pure merveille — et de la médaille destinée à\nglorifier l'art du dessin, d'une élégance de lignes, sans pareille.\n    Nous avons cru de notre devoir de rendre un spécial hom­\nmage au beau talent de notre compatriote, afin de le faire con­\nnaître davantage de tout un public qui l'ignore et aussi afin de\nl'encourager lui-même à persévérer et à s'affiner encore si pos­\nsible dans un art, pour lequel il montre des aptitudes tout à fait\nétonnantes, et qui sont le don de bien peu d'artistes.\n    Et pour qu'on ne nous juge pas sur parole, nous offrons ici-\nmême les reproductions de quelques-unes des plus belles oeuvres\nde G. Devreese, à l'admiration de nos lecteurs.\n    Il est digne de tous les éloges comme de tous les encourage­\nments et nous attirons sur lui l'attention de tous ceux que l'art\nintéresse, de tous ceux qui pourraient et qui devraient aider cet\nadmirable artiste à donner à son talent son plein épanouisse­\nment, et spécialement, des autorités qui ont pour mission de\nprotéger l'art véritable et d'encourager les vrais artistes.\n   Tant d'occasions se présentent d'elles-mêmes aux pouvoirs\npublics pour favoriser l'art de la médaille. Au lieu de faire\nfrapper pour immortaliser un événement, une mémoire, un\nhomme célèbre, une découverte scientifique, u n acte de cou­\nrage, des médailles niaises, presque grotesques, d'une banalité\ndéconcertante, qui non seulement ne sont pas des œuvres d'art,\nmais des monstruosités et des horreurs, pourquoi ne pas s'adresser\nà de vrais artistes et leur commander des médailles qui aient en\nelles-mêmes leur beauté et leur valeur?\n    En vantant le talent de G. Devreese, nous ne voulons nuire\n"}, {"page_pdf": 800, "page_imprimee": 681, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 858, "texte": "                      GODEFROID DEVREESE                        681\n\n\nà personne, ni exclure aucun autre artiste médailleur. Mais il\nest arrivé déjà à un tel raffinement dans son art, il a atteint à la\nfois à une si profonde conception de ce qui constitue l'essence\nmême de la beauté d'une médaille et à incarner cet idéal dans\ndes œuvres d'un si hautain mérite, que nous le croyons digne\nd'une mention toute spéciale. Puisse-t-il dans l'avenir mériter\nencore de nouveaux éloges et remporter de nouveaux succès par\ndes créations toujours plus pures, plus fortes et plus originales.\nIl attachera alors pour toujours son nom à l'école de l'art de la\nmédaille en Belgique. Il sera pour notre pays ce que Roty est\npour la France : un maître en l'art de la médaille. Il n'est déjà\npas loin de l'être.\n\n                                               HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-015", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 682, "page_fin": 690, "titre_corps": "Chronique d’Art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique d'Art Cours d'Art et d'Archéologie Un arrêté royal", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 801, "page_imprimee": 682, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2594, "texte": "Chronique d'Art\n\n     C o u r s d ' A r t e t d ' A r c h é o l o g i e . — Un arrêté royal récent a\n institué, à l'Université de Liége, des chaires d'art et d'archéologie, dont les\ntitulaires sont MM. Capart et Fierens-Gevaert. Les diplômes de licence ou\nde doctorat qui seront délivrés à ceux qui suivront avec succès cet enseigne­\nment, sacrifié jusqu'à présent, dans notre pays, leur créeront des titres à\nl'obtention des places de conservateurs des musées ou de bibliothécaires qui,\nantérieurement, étaient trop souvent octroyées sans réelle garantie de la\nvaleur scientifique des candidats, au hasard des influences et des sollicitations.\n    On peut dire que les personnalités qui se sont révélées, dans le domaine\nde l'histoire de l'art ou de l'archéologie, en Belgique, ont dû se développer\npar leurs propres efforts, si leur position de fortune ne leur permettait point\nd'aller à Paris, suivre les cours des écoles de hautes études, la Sorbonne,\nl'école de Laon, l'école des Chartes, etc.\n    Il va de soi que les cours inaugurés à Liége, dans leur modeste organisa­\ntion, ne doivent être tenus, sans doute, que comme un début, un premier\nessai d'enseignement de l'art qui sera étendu et complété, selon que les\nauditoires de MM. Capart et Fierens-Gevaert seront plus assidûment\nfréquentés.\n   Quoi qu'il en soit, l'initiative prise par le gouvernement, a inspiré la pensée à\nquelques notabilités bruxelloises de fonder dans la capitale des cours\nanalogues à ceux de Liége et destinés, ainsi que l'expose le comité dans son\nprogramme, à donner « une formation appropriée aux candidats des écoles\nfrançaises, d'Athènes ou d'Extrême-Orient, aux futurs élèves de l'école belge\nà Rome, aux personnes qui aspirent à occuper des fonctions d'ordre scienti­\nfique dans nos institutions nationales d'art ou une chaire d'histoire de l'art\nou d'esthétique dans les conservatoires, les académies et d'autres établisse­\nments d'instruction, à tous ceux, enfin, que sollicite une carrière d'art et à\nceux même qui, en dehors de tout souci professionnel, tendent simplement\nvers une culture supérieure. »\n   Les cours qui se donneront les lundi, mardi, jeudi et vendredi de chaque\nsemaine, 4 1/2 heures, de novembre à mai, dans les locaux de la Société\nPatria, impasse du Parc, seront complétés par des excursions, des visites\naux musées et des conférences. Les titulaires de ces cours sont MM. CAPART,\npour Les Origines de l'Art et l'Art oriental; FIERENS-GEVAERT, pour L'Esthétique\net la Philosophie de l'Art et La Renaissance; M. LAURENT, pour L'Art grec et l'Art\nromain.\n"}, {"page_pdf": 802, "page_imprimee": 683, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3357, "texte": "                              CHRONIQUE D'ART                                  683\n\n   Le Comité, présidé par M. le sénateur Braun, et dont les principaux mem­\nbres sont : MM. Cyrille Van Overbergh, directeur général de l'enseignement\nsupérieur des Sciences et des Lettres; Van Mons, secrétaire de la Commission\ndes Musée9 royaux; Verlant, directeur des Beaux-Arts; Van Overloop, con­\nservateur en chef des Musées royaux des Arts décoratifs, s'est, dès à présent,\nassuré le concours d'écrivains et d'historiens d'art français et belges, en vue\ndes conférences; nous mentionnerons, entre autres, MM. André Hallays, le\ncritique d'art du Journal des Débats; Alfred Croiset, membre de l'Institut;\nAndré Michel; notre collaborateur Arnold Goffin, etc., etc..\n   La séance inaugurale de la nouvelle Ecole d'Art a eu lieu le 10 novembre\ndernier, devant une assistance nombreuse et choisie, parmi laquelle on\nremarquait MM. les ministres De Trooz et Vandenheuvel : M. Braun, qui\nprésidait, a expliqué la pensée qui avait guidé les fondateurs de l'Ecole et le\nprogramme que celle-ci s'efforcerait de remplir. Avec l'éloquence élevée et\ncordiale qu'on lui connaît, il a montré la nécessité d'un enseignement scien­\ntifique et critique de l'art, et s'est félicité des résultats que l'on peut attendre\nd'une institution qui, dès ses premiers débuts, à eu l'adhésion d'un nombre\ndéjà considérable d'étudiants.\n   Nous applaudissons de grand cœur aux initiatives généreuses et désinté­\nressées qui ont favorisé l'éclosion d'une entreprise si intéressante et destinée\nà être si féconde à tous les points de vue.\n                                                                     DURENDAL.\n\n   Le Salon triennal des Beaux-Arts. — On voudrait presque\npasser sous silence, par une espèce de pudeur, cette exhibition, mais elle fut\nofficielle et fort importante par les dimensions du local et la surface totale de\ntoile peinte; et il faut bien, après tout, que nous en parlions.\n   Disons immédiatement que la présence réconfortante d'une centaine de\nbons tableaux ne suffisait pas à racheter l'affligeante médiocrité de l'ensemble.\nOh I qu'ils eussent valu ces quelque cent bons tableaux à ne point s'enca­\nnailler dans des voisinages déplaisants qui, loin de les faire valoir par\ncontraste, énervaient au contraire la patience visuelle du visiteur. Comme\nimpression globale donc, un pandémonium de croûtes, croûtes redondantes,\nà large envergure, comme certain tableau du « Roi aux Manœuvres »,\ncroûtes dissimulées, dérobant sous quelque faire habile la médiocrité foncière\nde l'inspiration, tels des portraits de Flameng effrontément « extérieurs»,\nmise en œuvre la plus banale du plus fade «joli», et puis le troupeau\npolychrome et mou des infériorités de tous genres, essais prétentieux,\nlarmoyants ou grotesques, défiant, Dieu merci, l'énumération.\n   N'en parlons plus. Occupons-nous des artistes qui envoyèrent des\n« œuvres », noms connus ou talents nouveaux. Encore qu'il faille remarquer\nque dans la centaine de bonnes toiles du Salon, il ne s'en rencontra point\nd'exceptionnelles, je veux dire qui constituèrent réellement une révélation ;\nsi ce n'est peut-être chez Henri Thomas et sous certaines réserves. Cette\nremarque faite, signalons brièvement ce qui méritait d'être vu. Une série\nde bons portraits, entre autres ceux que signe J. BLANCHE : le portrait de\n"}, {"page_pdf": 803, "page_imprimee": 684, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3746, "texte": " 684                                         DURENDAL\n\n\n  Cl. Debussy, à mettre hors pair, le meilleur peut-être du Salon, concret et\n  très fouillé d'expression. R O L L envoie le portrait de sa mère, d'une g r a n d e\n sincérité aux noirs si habilement traités. ; le coloris d ' H . M I C H E L , très h a r m o ­\n nieux dans l'entente .-dès tons effacés, rares, d o n n e un grand charme à l'effigie\n de là « D a m e au Châle >>. De W A T E L E T , un sobre et distingué « Mimosa »,\n œuvre pénétrante et discrète, « M m e D . . . », d'une belle facture, la figure u n\n peu d u r e , très caractéristique et h a b i l e m e n t peint... E t d'autres œuvres hono­\n rables, sans rien de particulier. — P a y s a g e s , marines, etc. U n Coin du Vieil\n Anvers, d'un beau, sentiment. BINARD, virtuose des effets lumineux rares et\n compliqués, qu'il traite prestigieusement. L'a Mare aux Bouleaux de VAN\n  DOOREN, finement, notée. Des r e m a r q u a b l e s Vues sur l'Escaut de F . H E N S ,\n mouvementées, pleines de cette joie enthousiaste, lumineuse des m a t i n s ; deux\n toiles admirables, naturellement, de GILSOUL, Tournant de canal et ses\n Maisons au bord du canal, éclatants de vie, d'un coloris vigoureux et\n sonore. L a fluide Nuit radieuse de HEYMANS, délicieusement poétique ;\n la probité et l'émotion d u Repos aux Champs de M. JEFFERYS ; de b e a u x\n paysages hollandais de TADAMA; trois COURTENS, splendides de vigueur\n c o m m e à l'accoutumée, et d o n t u n : la Nichée d é m o n t r e p u i s s a m m e n t la con­\n ception picturale de l'artiste, qui est c o m m e u n lyrisme j o y e u x et matéria­\n liste de la couleur. — Intérieurs, peinture de genre, historique : Le Christ\ndevant Barabbas de M. C. LAMBERT, promet b e a u c o u p ; le peintre sait g r o u p e r\noriginalement u n e foule. Des JAKOB SMITS, qui ne nous révèlent rien\nde nouveau sur son talent personnel et profond. L'Homme-Dieu de JEAN\n DELVILLE — un des clous du Salon — œuvre d'une h a u t e conception,\nsavamment dessinée, mais d o n t l'intellectualité p r é p o n d é r a n t e nuit à l'émo­\ntion. J . GOUWELOOS expose u n e Maternité d'une couleur distinguée et\nd'un beau m o u v e m e n t ; et voici les trois intérieurs qui composent le Logis\ntranquille de R E N É JANSSENS, œuvres exquises, minutieuses, où chante u n e\npoésie exacte et p r o f o n d e ; Les Intrus de LAERMANS m'ont paru d'une\ncoloration un peu blafarde d a n s l'ensemble, ce qui n'empêche en rien\nl'admirable pathétisme, l'intensité psychologique merveilleuse de cette\ntoile de maître. M . J . BOGAERTS traite avec u n grand b o r h e u r , d a n s\nu n e g a m m e fine et cendrée, u n « Conte » fort séduisant d'émotion joliment\na r c h a ï q u e . L'Intérieur de Ferme de J . STOBBAERTS, est truculent et joyeux\nc o m m e il convient. H E N R I THOMAS triomphe avec sa Vénus (?) et l'Escalier\nrouge. Incontestablement nous sommes en face d u n talent d'une maturation\net d'une habileté singulières, et ces toiles sont éminentes. Il ne restera au\npeintre q u e de se libérer de quelques influences p o u r atteindre à toute sa\nsignification personnelle qui promet d'être r e m a r q u a b l e . L'hymme d'amour de\nLEVÊQUE, n'échappe pas à u n e certaine raideur chez les deux personnages qui\nse détachent s u r un paysage d'un grand c h a r m e ; sa Question est d ' u n b e a u\ndessin, habilement peinte, mais vise trop à l'effet d r a m a t i q u e . A signaler aussi\nle s u p e r b e portrait de G. Verpeyen par I. JANSSENS et Colporteuses, toile\nr e m a r q u a b l e d'A. L E F E V E R .\n\n   S c u l p t u r e . . . Les Bourgeois de Calais de RODIN, c o n n u s fragmentiquement.\nL e s voici g r o u p é s . . . A u premier aspect, ce qui frappe, c'est la profondeur\n"}, {"page_pdf": 806, "page_imprimee": 685, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3244, "texte": "                            CHRONIQUE D'ART                              685\n\nde la recherche psychologique et un certain dédain de la beauté dans son\nacception courante. Ces gens vivent intensément, c'est par l'expression qu'ils\nsont superbes, qu'ils sont «beaux». L'artiste a accumulé sur leurs traits,\ndans leur geste tout le drame de leurs âmes; c'est du drame figé en synthèse\némouvante dans les faces et aux attitudes. Œuvre volontaire, d'une expres­\nsivité merveilleusement creusée et assez aride pourtant à comprendre, à\nsentir intégralement. VICTOR ROUSSEAU envoie un groupe important, Les\nSœurs de l'Illusion, d'une grâce harmonieuse et très personnelle. Les Filles de\nSatan de ROMBAUX, sont superbes de mouvement et d'une grande perfection\nde formes. J E F LAMBEAU continue ses enlacements fiévreux et puissants dans\nle Faune mordu et les Lutteurs. SAMUEL envoie un buste gracieux. CONSTANTIN\nMEUNIER une Maternité, pleine d'une vie puissante et calme. Citons encore de\nbonnes oeuvres de De Haen, de P . Dubois, de Bartholomé, de Dillens,\nd'A. Madoux,de Marin, de Jules Lagae, de Baudremghien et de J. Jourdain.\n   L'art appliqué réunissait des noms comme ceux de Horta, Hobé, qui\ncontinuent en ameublement la recherche et la fixation de l'art nouveau; de\nP H . WOLFERS, dont les bijoux sont exquis souvent et somptueux toujours, et\nde Mme D E RUDDER, qui envoya quatre tapisseries déconcertantes et mer­\nveilleuses.\n                                                                     G. B.\n\n   La Médaille a u S a l o n t r i e n n a l . — Nous avions espéré qu'on\nréserverait enfin, cette fois, à la seule médaille, un petit salon spécial, dans\nlequel nos artistes auraient pu grouper, en un cadre soigneusement appro­\nprié, les plus récentes et les meilleures de leurs œuvres. Grande a été notre\ndéception de voir, tout au contraire, les médailles semées un peu partout,\npresque au hasard, parmi les meubles, les poteries, les bibelots et les bijoux\nde la section de l'art appliqué, sans grand égard à l'éclairage, qui cependant\npour elles est d'une importance capitale.\n   C'est Vraiment regrettable et nous comptons bien qu'il n'en sera plus ainsi\nà l'avenir.\n   Huit exposants seulement ont répondu à l'appel du comité organisateur;\naussi aurons-nous vite fait de passer en revue cette petite exhibition, dont,\nmalgré tout, il se dégage, nous nous plaisons à le constater, un évident effort\nqui, pour quelques-uns, va jusqu'au succès.\n   C'est le cas pour M. GODEFROID DEVREESE.Sa médaille, aux effigies conju­\nguées du baron hollandais de Vos et de sa femme, ne le cède en rien aux meil­\nleures productions de l'école française et pourrait être signée Chaplain ou Roty.\n   La tête si vivante de Charles Buls en son puissant relief, les portraits si\ncrânement campés des glorieux généraux boers Botha, Delarey et De Wet,\nce dernier de face; la plaquette, d'expression si flamande, aux bustes de son\npère et de sa mère; l'insigne de membre de la Société hollandaise belge des amis\nde la médaille d'art; son photographe; le jeton communal de Tournai; sa jeune\nPolonaise et surtout son joufflu et adorable Bébé, sont des œuvres de sérieux\nmérite, qui dénotent chez l'artiste un talent aussi sûr de lui que varié dans\nses effets.\n"}, {"page_pdf": 807, "page_imprimee": 686, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3165, "texte": "686                               DURENDAL\n\n\n   La plaquette ii l'invention du dessin », inspirée d'une antique légende\ngrecque rapportée par Pline, d'un travail fort poussé, commandée par la\nSociété hollandaise-belge des amis de la médaille, dans la pensée de la proposer\ncomme modèle pour une médaille de récompense d'une exposition des Beaux-\narts, sort de la banalité ordinaire des œuvres du genre, et ce n'est pas là un\nmince mérite. Par la noblesse et la simplicité de son style, elle fait honneur\nau beau talent de M. Devreese. Nous aimons moins sa médaille au buste de\nM. Fierens-Gevaert et moins encore sa médaille pour un concours agricole.\n   La médaille appartient à un art qui exige autant de simplicité que de\nconcision. Bon nombre de nos médailleurs feraient bien de s'imprégner de\ncette vérité et de la mettre en pratique.\n   L'envoi de M. HIPPOLYTE L E Roy, de Gand, comprend de nombreuses\nmédailles, parmi lesquelles il y a lieu de placer hors pair, celle qui nous offre\nle gracieux profil, modelée d'envolée, de la jeune reine de Hollande, Wilhel­\nmine.\n   M. Le Roy a beaucoup produit depuis quelque temps, et les médailles\nqu'il expose, en général de composition assez chargée et un peu lourdes de\nfaçon, témoignent, parfois, d'une certaine hâte dans l'exécution. Comme\npreuve de notre sentiment, nous citerons, par exemple, la médaille commé­\nmorative de la visite faite à Gand par L L . AA. RR. le prince et la princesse\nAlbert de Belgique.\n   A la fois peintre, sculpteur et médailleur, M. Le Roy est un artiste trop\nbien doué par la nature pour qu'il soit permis d'être indulgent à son égard.\nIl peut et fera mieux, nous en avons la conviction.\n   Les quelques médailles et insignes de M. ISIDORE D E RUDDER, avec un peu\nmoins de dureté de touche, nous plairaient infiniment. Par leur composition\nsobre et distinguée, ils méritent d'attirer et de retenir l'attention des visiteurs.\nNous signalerons tout spécialement le saint Michel, l'Effort et la plaquette\nde la Photographie.\n   Nous aimons assez aussi, dans l'originalité de leur modelé, les médaillons\ncoulés de Wagner et de Beethoven, de M. CAMILLE STURBELLE, et nous trou­\nvons fort élégante la plaquette exécutée par M. CHARLES SAMUEL, d'après les\ndessins de M. Adolphe Crespin, pour la Société nationale d'architecture de\nBelgique.\n   Il n'y a rien à dire de la médaille ouvrée par M. CARL NVS, sur laquelle\nla Société nautique anversoise est personnifiée par une jeune femme, une\ncanotière peut-être, à califourchon sur un gouvernail (?) et qui semble tenir\npar la queue un dauphin. C'est une œuvre manquée et une revanche à prendre.\n   Quant aux médailles, fort bien présentées en de riches écrins, des talen­\ntueux sculpteurs, MM. JULIEN DILLENS et JULES LAGAE, aux effigies large­\nment traitées, mais d'un relief vraiment excessif, de M. Vanderkindere, pro­\nfesseur d'histoire à l'Université de Bruxelles, et de feu M. E.-I. Simon, bourg­\nmestre de Perwelz, nous les avions déjà vues, cette année, à l'exposition de la\nSociété des Beaux-Arts de Bruxelles, où elles nous avaient frappé par la\nsimilitude de conception du portrait en médaille qu'ont ces deux maîtres\nstatuaires.\n"}, {"page_pdf": 808, "page_imprimee": 687, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3394, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                                687\n\n   M. Lagae a cru devoir faire émailler les armoiries de M. Simon sur cer\ntains exemplaires d'or ou dorés. C'est là, à notre sens, une malheureuse\ninspiration. L'art de la médaille, répétons-le, est un art simple et noble; c'est\nle diminuer que de faire appel pour l'enjoliver à des procédés d'orfèvrerie.\n                                                        ALPHONSE DE WITTE.\n   Les Œuvres d'Alfr. Cluysenaar au Cercle. — La réunion\nimposante des œuvres d'Alfr. Cluysenaar au Cercle eut pour beaucoup la\nvaleur singulière d'une révélation. Et je fus parmi ceux-là. La grande renom­\nmée ne visita jamais ce peintre sérieux, très savant et probe en son métier,\nqui nous apparaît maintenant, de toute évidence presque, comme un des\nartistes les plus honorables de notre peinture belge. La recherche de l'origi­\nnalité, du neuf, de l'épate, n'en eut-il plus au monde, commande souvent\nun peu trop et sans assez de discernement aux recherches d'art contempo­\nraines. C'est là, sans doute, la raison du quasi-délaissement où Cluysenaar\nmourut. Ce délaissement doit nous apparaître pourtant bien maladroitement\ninjuste. Car il n'est point suffisant pour ignorer un talent de cette hauteur de\nl'étiqueter : académique. Il est vrai que Cluysenaar par ses qualités de tem­\npérance, son souci constant du dessin approfondi, la sévérité incessamment\nsurveillée de son coloris et sa défiance, me semble-t-il, de ses propres forces,\npeut donner l'impression de cette ordonnance facilement froide dans la\ncomposition, de cette prudence un peu sèche de la conception qui sont de\nl'Ecole. Mais tout cela n'est guère plus qu'une apparence. Sous celte exté­\nriorité — l'exposition globale et intelligente du Cercle l'imposa sûrement —\ngisait une âme très compréhensive servie par une palette scrupuleuse, savante\net forte. D'admirables portraits, toute une série d'études démonstratives d'un\ncoloriste perspicace et de goût impeccable, son œuvre entière, enfin, réunie\nlà, au Cercle, vengent le peintre et le replacent à son rang. Certes son tempé­\nrament fut trop plastique à certaines influences, de mode plutôt que de per­\nsonne; certes, il n'avait pas les qualités du génie, mais celles qu'il possédait,\ngroupées et coordonnées par son probe effort, composent un des plus pro­\nfonds et sincères talents de ces dernières années.\n                                                                        G. B.\n\n    L e L a b e u r . — Les expositions de ce cercle constituent chaque année\nune des manifestations artistiques les plus intéressantes. Peut-être que dans\nson ensemble le Salon de 1903 n'a pas au total une valeur égale à celui de\nl'an dernier. Et, sans doute, aussi que les talents que nous y retrouvons ne\nnous apparaissent point comme s'étant particulièrement accrus ou dévelop­\npés. Mais ils restent pour la plupart excellents. M. Werleman est moins heu­\nreux dans ses paysages à effets, d'un coloris un peu trop plaisant que dans\nun remarquable portrait de dame en noir, d'une très simple distinction et d'un\néclairage original. Les paysanneries de M. Melsen gagnent beaucoup d'avoir\nabandonné le grotesque trop accentué des œuvres précédentes; il leur reste\nen propre l'observation humoristique, une facture rapide et sûre, la pénétra­\ntion adroite, amusante des types. Quelques petites pages de M. Delannois,\n"}, {"page_pdf": 809, "page_imprimee": 688, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3232, "texte": "688                                DURENDAL\n\n\nimpressions d'église, condensent, avec un art personnel et profond, l'émotion\nmystérieuse des temples. Son pays monastique, longue frise en sept panneaux,\nest d'une facture large. Mais l'intérêt se disperse trop sur les nuages M. Ott­\nman continue à dégager, avec un vrai bonheur, la poésie fuligineuse des gares.\nLe portrait du notaire Gheude de J. Madiol, constitue un essai de « mise en\npage » assez curieux, mais non des plus heureux; c'est une œuvre honnête,\ncorrecte, mais où l'accentuation personnelle fait défaut. M. Binard continue\nd'être un virtuose de la couleur déconcertant. M. Cambier, le chantre toujours\nsincère et un peu sec de l'Ardenne. Notons également les toiles talentueuses\nde MM. Oleffe, Baeseleer, Thysebaert. Quant à Henri Thomas, qui affirme\ndès maintenant un tempérament de peintre, de psychologue des plus remar­\nquables, il lui reste à se débarrasser de l'emprise de certaines influences\nencore trop évidentes pour devenir du coup un maître. Des cinq toiles qu'il\nexpose, l'une surtout, « Cocottes », est un chef-d'œuvre d'expression et de\ncoloris. La palette de M. Thomas nous révèle un peintre aigu, concentré,\ninfiniment sûr de sa couleur et d'une telle habileté de palette que cela en\ndevient un peu inquiétant pour la sincérité et l'émotion de ses œuvres futures.\n                                                                          G. B.\n\n    O n z e K u n s t (Anvers, Buschmann), n° 10, octobre. — Ce numéro est\nentièrement consacré au portrait, à l'occasion d'une exposition de portraits\nanciens à La Haye, exposition dont W. STEENHOFF rend compte dans un\narticle de saine et vigoureuse critique, émaillée d'idées foites et judicieuses\nsur le talent que l'art du portrait exige de la part de l'artiste. Il n'y a peut-être\npas d'art dans lequel le vrai artiste montrera plus la vigueur de son tempéra­\nment et la santé de sa conception.\n   L'exposition de La Haye fut malheureusement, comme toutes les exposi­\ntions de ce genre le sont presque toujours, incomplète et manquait de sélec­\ntion. Les deux autres articles de ce fascicule ont pour objet cette même\nexposition. Celui de M. HYMANS analyse les portraits de Deux Primitifs flamands\net celui de MAX ROOSES prouve à l'évidence que le portrait exposé à La Haye\net attribué à Rubens est, à n'en pas douter, une œuvre de Van Dyck.\n   Ce fascicule est abondamment et somptueusement illustré. Il donne des\nreproductions admirables, d'un fini étonnant, de quelques-uns des plus beaux\nportraits anciens de l'exposition de La Haye. Eu égard aux merveilleuses\nillustrations qu'il contient, ce numéro d'Onze Kunst est un des plus beaux qu'ait\npublié jusqu'ici la maison Buschmann, à qui il fait le plus grand honneur.\n                                                                          H. M.\n\n   T h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e (Bruxelles, Spineux), n° 7 du vol. III,\nseptembre-octobre 1903.\n  Ce numéro du périodique anglais nous apporte une remarquable étude de\nM. B. BERENSON sur le Sassetta, peintre siennois injustement oublié du\nXVe siècle, sur lequel M. Langton Douglas a récemment appelé l'attention.\nM. L. Douglas croyait pouvoir attribuer à ce maître l'exquis panneau du\n"}, {"page_pdf": 810, "page_imprimee": 689, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3032, "texte": "                             CHRONIQUE       D'ART                          689\n\nMusée de Chantilly : Le triple vœu de saint François, jusqu'ici donné à Sano di\nPietro.\n   M. Berenson vient confirmer pleinement cette . attribution, avec des\npreuves qui ne laissent plus de doutes. Il a été, en effet, assez heureux pour\npouvoir retrouver, dans des collections particulières en France, les autres\npanneaux de l'œuvre du Sassetta, dont l'ensemble formait un hymne touchant\nà la gloire du petit pauvre d'Assise. Et, en les étudiant, M. Berenson apporte\nune contribution précieuse à l'histoire, toujours si attachante, du grand\nsaint.\n   Un peintre siennois de la légende franciscaine est accompagné de plusieurs\nreproductions superbes, d'autant plus précieuses que les œuvres n'avaient, à\nma connaissance, jamais été publiées jusqu'ici.\n   Des articles sur la poterie hispano-moresque duXVesiècle (A. VAN DE PUT),\nsur une gravure sur bois attribuée à Hans von Kulmbach (C. DOGSON), sur\nFragonard (R. NEVILL), sur des verres anglais du XVIIIe siècle (W. WYNN\nPENNY) et diverses notes, toujours copieusement illustrées, complètent ce\nbeau numéro.\n                                                                        J.D.\n\n    M a s t e r s i n A r t . — Les éditeurs anglais et allemands nous ont\nhabitué, depuis quelques années, à la publication de monographies consa­\ncrées à de grands artistes, et très souvent, ces publications sont tout à fait\nremarquables comme diffusion esthétique. Elles constituent un moyen, puis­\nsant et digne d'encouragement, de compléter l'éducation du goût et la con­\nnaissance de l'histoire de l'art.\n   Parmi ces suites, il faut signaler celle — peu connue chez nous — entre­\nprise par des éditeurs américains, MM. Bâtes and Guild, 42, Chauncy street,\nà Boston (Etats-Unis), qui sont très intelligemment comprises.\n   Chaque monographie contient des renseignements nombreux sur la vie et\nl'œuvre du maître étudié, son portrait, une dizaine d'excellentes reproduc­\ntions de ses œuvres principales, des indications bibliographiques destinées\nà faciliter une étude plus complète, ainsi qu'une liste des œuvres connues.\n   Le tout pour 15 cents, soit environ 1 franc.\n   L'abonnement à la série annuelle — il paraît une monographie par mois —\ncoûte 2 dollars pour l'Union postale. Nous nous plaisons à attirer l'attention\ndes lecteurs de Durendal sur cette publication, car elle est de nature à inspirer\nl'amour de la beauté aux enfants, aux étudiants et même aux grandes per­\nsonnes, qui peuvent ainsi, à peu de frais, se former une galerie des chefs-\nd'œuvre de l'ait.\n   Ont paru déjà dans cette collection :\n   Volume I. — 1. Van Dyck; 2. Titien; 3. Velasquez; 4. Holbein; 5. Boti-\ncelli; 6. Rembrandt; 7. Reynolds; 8. Millet; 9. G. Bellini; 10. Murillo;\n11. Fr. Hals; 12. Raphaël.\n   Volume II. — 13. Rubens; 14. L. Da Vinci; 15. Durer; 16. Michel-Ange\n(sculpture); 17. Michel-Ange (peinture); 18. Corot; 19. Burne Jones; 20. Ter\nBorgh; 21. Della Tobia; 22. Del Sarto; 23. Gainsborough; 24. Corrège.\n"}, {"page_pdf": 811, "page_imprimee": 690, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 905, "texte": "690                             DURENDAL\n\n\n   Volume III. — 25. Phidias; 26. Perugino; 27. Holbein (dessins); 28.Tin­\ntoret; 29. P . de Hoogh ; 30. Nattier; 31. P . Potter; 32. Giotto; 33. Praxi­\nteles; 34. Hogarth; 35. Turner; 36. Luini.\n   Volume IV. — 37. Romney; 38. Fra Angelico; 39. Watteau; 40. Raphaël\n(fresques); 41. Donatello; 42. G. Dow; 43. Carpaccio; 44. Rosa Bonheur;\n45. Guido Reni; 46. Puvis de Chavannes. On annonce pour novembre,\nGiorgione.\n   Comme on le voit, à part quelques noms inattendus dans ce glorieux cor­\ntège, les choix sont heureux. On peut s'étonner toutefois de n'y voir encore\naucun de nos grands maîtres flamands : Van Eyck, Vanderweyden, Memling,\nBouts ou David si superbement mis en lumière par l'exposition des Primitifs\nde l'an passé, mais c'est une lacune que les éditeurs pourront réparer.\n\n                                                                    J.D.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-016", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 691, "page_fin": 694, "titre_corps": "La Musique sacrée en Belgique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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A cette vue, les dévotes se pâment, tandis que\n  l'orgue entonne une joyeuse entrée, au rythme de marche allègre et pom­\n  peuse. Comme le défilé se prolonge, l'organiste, au bout de son rouleau, y\n va de sa petite improvisation, tous jeux déployés, avec force gammes ascen­\n dantes, accords de septième diminuée, bribes de phrases qui se suivent\n comme elles peuvent, et finissent de même.\n     Un silence... Puis des batteries en triolet imitant l'orchestre. A la seconde\n mesure, un air connu : c'est l'inévitable Sanctus de Gounod ! Comme\n l'œuvre n'est pas nouvelle, je parlerais avec plus d'à-propos de l'interpréta­\n tion, si je ne craignais de blesser la modestie du Révérend Père X..., qui\n chanta l'air du ténor de façon fort louable, encore que certaines notes élevées\nfussent pour son organe un dangereux écueil. Les chœurs (trois ou quatre\ngamins doués de voix perçantes, et, je pense, deux hommes) attaquèrent avec\nvigueur le passage épisodique, qui ramène, par un savant crescendo, l'explo­\nsion du grand air initial, dans le déchaînement des trompettes et des bom­\nbardes de l'orgue. Les vitraux de la petite église tremblaient; le cliquetis des\nchapelets remués se perdait dans le fracas, et pourtant les physionomies des\nauditeurs restaient impassibles. Tout ce bruit semblait n'émouvoir, ni même\nn'incommoder personne, tant on y est fait.\n    Le deuxième numéro du programme comportait un O gloriosa virginum,\ndont le début est assez paisible. Mais bientôt le chœur se remet à folâtrer\nparmi les fioritures de l'accompagnement, qui esquisse une danse gracieuse\nen douze-huit. Puis un dialogue s'engage entre barytons et sopranos. On s'in­\nterpelle, on s'invective, on s'injurie en style classique, on se couvre d'ana-\nthèmes bruyants et solennels, dont je n'ai pu découvrir la trace dans le texte\nde l'hymne sacré. Soudain, un brusque decrescendo, comme un effondrement\nou une chute dans l'abîme. Cela évoque une scène du déluge. J'ai même cru\nreconnaître l'arche voguant solitaire sur les flots, dans une phrase mélanco-\n"}, {"page_pdf": 813, "page_imprimee": 692, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3251, "texte": "692                               DURENDAL\n\n\nlique soupirée par l'orgue, à laquelle le chœur (des noyés?) répond une dou­\nzaine de fois par un lugubre amen à l'unisson, dans le registre grave des\nvoix.\n   Je ne puis malheureusement citer l'auteur de cette remarquable composi­\ntion. Les journaux ont négligé de l'annoncer.\n   Telle fut la physionomie d'un office de Toussaint, dans une église d'An­\nvers. Je m'étais aventuré dans celle-là, pour éviter le tintamarre coutumier\ndes autres. Quand mon expérience sera complète, il ne me restera qu'à\ndemander à Dieu la grâce de prier sans écouter les vains bruits du monde.\nEst-ce peut-être à ce degré d'abnégation et de renoncement que ces bons pères\ns'efforcent d'élever les fidèles?\n                                                                F.   VERHBLST.\n\n  Au spécimen de caricature de musique sacrée que nous décrit notre ami l'abbé Verhelst,\nnous croyons utile de joindre les deux suivants, pour montrer que le mal est général en\nBelgique. Nous extrayons ces deux faits de la « Tribune de Saint-Gervais », dont un col-\nlaborateur, J. de Muris, lors des « Assises musicales de Bruges » a visité nos églises et\ny a recueilli les deux traits édifiants qui suivent :\n\n   Un « Te Deum » à Sainte-Gudule de Bruxelles. —\n« Le 21 juillet j'étais à Bruxelles. C'était la fête nationale des Belges et je lus\nla petite affiche administrative noir sur blanc, annonçant Te Deum national à\nSainte-Gudule. Ce sont de ces choses auxquelles nous ne sommes plus habi­\ntués en France; et M. l'abbé Combes, maître des cérémonies et des hautes\nœuvres, n'est pas homme à rétablir ces usages. Je ne savais manquer telle\noccasion et je fus aussitôt à Sainte-Gudule.\n    La nef était remplie de gens chamarrés. Au jubé on s'écrasait. Il y avait\ndes chœurs, des solistes, des violons, des trompettes, des caisses grosses et\npetites, sans parler de celle que messieurs les chantres ont coutume de por­\nter en guise de ventre et qui faisait ballonner une toile d'Andrinople tendue\n le long de la balustrade pour masquer tous ces accessoires. Il y avait au jubé\n tout ce qu'il fallait pour bien accentuer un Te Deum officiel; mais voici que\n l'œuvre commence. Un tissu de bruits vulgaires, de soli prétentieux et sans\n style, débités sans talent par des chanteurs ou plutôt des chantres salariés,\n infatués de leur personne, dont un à qui je demandai, à sa descente du jubé,\n le nom de l'auteur, me répondit : « N'est-ce pas que c'était beau, Monsieur?\n — Ce n'est pas ce que je vous demande : je trouve cela parfaitement déplacé\n à l'église. — C'est pourtant de M. A., maître de chapelle de la cathédrale de\n X., un homme qui sait son affaire « savez-vous? » un artiste. » — Possible...\n et un martyr, ajoutai-je, faisant allusion à sa triste mésaventure : car, roué\n  de coups par un syndiqué des musiciens d'orchestre, il fut laissé pour mort\n sur le carreau pour avoir refusé de souscrire aux exigences du syndicat et\n avoir préféré se passer d'orchestre à son jubé, que d'employer les seuls\n musiciens du syndicat ! Les ingrats ! quand un homme de sa trempe fait\n tant dépenser de souffle et de boyau à un orchestre dans un tel Te Deum! Je\n  me garderai de féliciter le Chapitre de Sainte-Gudule de Bruxelles sur le\n"}, {"page_pdf": 814, "page_imprimee": 693, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3188, "texte": "                   LA MUSIQUE SACRÉE EN BELGIQUE                                 693\n\n\nchoix de son Te Deum de 1902 (1). Il est un nommé KERLE, chanoine, maître\nfranco-flamand de la bonne époque, qui, au XVIe siècle, écrivit un magnifique\nTe Deum : il ferait meilleure figure au jubé de la cathérale de Bruxelles que\ncelui que j'entendis l'autre soir. Les Belges devraient s'en souvenir, et sans\nremonter si haut, M. EDGAR TINEL en a écrit un qui, lui aussi, serait plus à\nsa place à Sainte-Gudule. Il y a encore de belles réformes à accomplir dans\nles jubés belges, quoi qu'en puisse dire le patriote belge anonyme qui, dans le\nPatriote de Bruxelles, chercha noise à la Scola à propos des fêtes de Bruges. »\n\n   Une grand'messe à Notre-Dame de Bruges. — « La\nparoisse de Notre-Dame fêtait sa fête patronale.\n   L'église était comble. Sur le jubé, encore disposé à l'entrée du chœur et\nque surmonte un petit orgue poussif, une foule d'exécutants se pressaient\ndans une gêne de mouvements sans nom, si j'en juge par le décousu de\nl'exécution.\n   Remontons un peu dans le bas côté. A travers la foule je cherchais à dis­\ncerner mieux à mon aise les dispositions de l'ennemi sans trop y parvenir.\nJ'aperçus pourtant un gros homme au crâne parfaitement poli, qui se balan­\nçait à l'avant et à l'arrière en cadence, en ayant l'air de jouer de quelque\nchose tout en imprimant à l'ensemble un mouvement andante quelque peu\npomposo. On chantait le Gloria, et le mouvement accéléré ne répondait pas de\nloin au mouvement indiqué par le bonhomme. J'en oonclus qu'il y avait un\nbatteur de mesure, le maître de chapelle de l'église lui-même, le vénérable\n M. M., qui préside depuis cinquante ans au jubé de Notre-Dame de Bruges et\ndont ont exécutait une messe de jeunesse,— un péché de jeunesse certes,\n— dont on fêtait par cela même le cinquantenaire ainsi que celui de l'auteur.\nTout ceci était trop vieux ou pas assez vieux pour moi. Quelle musique!\nQu'on en juge ! Je manquai les Kyrie et n'entendis que la moitié du Gloria;\nmais, j'entendis en son entier le Credo; je ne parlerai donc que de celui-là.\nCe Credo, à lui seul, vaut une croisade!\n   Figurez-vous un ramassis de bribes informes, de phrases heurtées, de\npetits soli, de petits duettos à la tierce, accompagnés par un piston avec de\npauvres violons grêles, des voix tonitruantes de chantres, des voix aiguës et\nfausses de pauvres enfants qui paraissaient rachitiques, tellement leur nom­\nbre était restreint, et si peu entraînés que les soli étaient exécutés simultané­\nment par deux voix, l'une chargée de la partie grave de la phrase, l'autre de\nla partie aiguë. Seulement il y avait un cheveu pour les relier. Le mezzo\nchantait trop bas d'un quart de ton, et le soprano trop haut d'un autre quart\nde ton. Je livre l'impression ressentie aux physiciens analystes : c'était à\n\n\n  (1) Au moment où nous faisons la mise en page, nous lisons dans un journal le com­\nmuniqué suivant : La maîtrise de Sainte-Gudule interprétera le 15 courant pour la\npremière fois!!! le Te Deum de M. I. M..., chef de musique du 7e régiment de ligne!!! »\nCela va bien! A quand l'exécution d'un Te Deum composé par le tambour-major de la\ngarde civique?! ! !\n"}, {"page_pdf": 815, "page_imprimee": 694, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 666, "texte": "694                             DURENDAL\n\n\néchorcher les oreilles. Il y avait aussi dans ce Credo des petits intervalles\nfalots, pour les instruments indépendants : tels deux pistons folâtrant\nensemble. On m'assura également que les paroles initiales du Credo ou du\nGloria furent reprises à la fin du morceau pour ménager une cauda pompeuse;\ntout était permis; mais il me fut impossible de distinguer les paroles dans le\ntohu-bohu final, comme dans le reste d'ailleurs. C'était du dernier grotesque.\n M. Tinel a raison, n'en déplaise à notre contradicteur anonyme du Patriote\nde Bruxelles, il y a beaucoup à faire pour la réforme des chants religieux en\nBelgique. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-017", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 695, "page_fin": 699, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Le Maître de la Mer par Eugène-Melchior de Vogüé", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 816, "page_imprimee": 695, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2580, "texte": "LES LIVRES\n\n\nL e M a î t r e d e l a M e r , par EUGÈNE- MELCHIOR DE VOGUÉ. — (Paris\n    Plon.)\n   Un Américain multimilliardaire, William-Archibald Robinson, a fait le\nrêve prodigieux d'accaparer les océans et fondé, pour la conquête de toutes\nles routes maritimes, l'Universal Sea Trust. Cet homme d'affaires épique, véri­\ntable Imperator moderne, taillé sur le patron d'un Cecil Rhodes ou d'un Pier-\npont Morgan, incarne, dans le nouveau roman de M. de Vogué, l'activité con­\nquérante du monde anglo-saxon. En face de lui se dresse, héros militaire qui\nreprésente toute la tradition chevaleresque de la vieille France, un émule de\nMarchand, le capitaine Louis de Tournoël, aussi glorieux que pauvre, récom­\npensé de ses exploits africains et de ses patriotiques ambitions par la sournoise\nhostilité des gouvernants. Ces deux hommes personnifient le duel tragique\nde deux races, de deux mentalités. « Tous deux, écrit l'auteur, brûlaient de\nconquérir le globe, par des voies et pour des fins différentes : l'un par son or,\npour en ramasser davantage; l'autre, par son épée, pour y planter un drapeau\net s'exalter aux anciens rêves de grandeur que lui rappelait cet emblème.\nLe premier voyait dans son globe une riche proie; il y cherchait l'emploi\npratique de sa jeune exubérance, l'assouvissement de ses robustes appétits.\nLe second y continuait les chevaleresques folies de ses pères, la Croisade et\nla Révolution : libérateurs du Saint-Tombeau ou libérateurs du genre\nhumain, propagateurs de l'Evangile ou des Droits de l'homme, tous ceux de\nsa race avaient débordé sur le monde pour y recueillir de la gloire en y\nsemant des idées, pour façonner ce monde à l'image de leurs belles chimères.\nLe missionnaire poursuivait sa mission, — provisoirement sans objet, —\ncomme les grandes ailes de moulin continuent de tourner sur les hauts lieux\nà tous les souffles du vent, alors qu'il n'y a plus de grain à broyer sous la\nmeule. Son patriotisme ombrageux prétendait ignorer l'humanité, la civili­\nsation, et cet idéaliste prodigue ne travaillait à son insu que pour elles. Le\nfils des Vikings n'était pas moins sincère, pas moins fidèle au dur prosély­\ntisme appris dans sa vieille Bible, lorsqu'il couvrait de ces grands mots son\nbesoin d'aventures fructueuses ; et il disait vrai : comme le désintéressement\nde l'autre, son industrieuse rapacité collaborait au perfectionnement de ce\nglobe, à la mystérieuse éclosion du futur où tous deux consumaient leurs\nénergies contraires ».\n  Ce parallèle montre assez que M. de Vogüé partage ses sympathies entre\n"}, {"page_pdf": 817, "page_imprimee": 696, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3285, "texte": "696                               DURENDAL\n\n\nses deux héros. Si son cœur préfère l'un, son esprit n'ose nier la grandeur de\nl'autre; Tournoël séduit, mais Robinson subjugue; on aime le premier, mais\non admire le second. Des deux mentalités qu'ils incarnent, laquelle prochai­\nnement triomphera? Ce problème, l'écrivain le résoud plutôt en pessimiste :\nserait-il, comme on l'assure, l'héritier de René s'il n'attendait de l'avenir\nmoins ce qu'il souhaite que ce qu'il craint ?\n   Robinson et Tournoël ne se disputent pas seulement le monde; ils se\ndisputent aussi le cœur et la main d'une jeune veuve, Mme Fianona, énigma­\ntique, touchante et belle, dont le visage rappelle, comme une sœur rappelle\nson frère, le saint Sébastien de Giovanni Bellini, que l'on admire au Louvre.\nEt ce roman d'amour, qui se déroule dans de splendides décors, est des\nplus captivants. De ce tournoi sentimental, Tournoël sort vainqueur; mais\nla défaite même grandit Robinson.\n   M. de Vogüé est un contemplatif plutôt qu'un observateur, un poète\nplutôt qu'un romancier. Il conte moins bien qu'il n'évoque. On conçoit ses\nhéros, mais on ne les voit pas toujours. Ses romans, largement conçus,\nnoblement pensés, somptueusement écrits, manquent un peu de vie. Celui-ci\nn'en apparaît pas moins comme une œuvre remarquable et, par endroits,\nadmirable. Maintes pages descriptives, maintes évocations d'histoire, telles\nscènes d'amour y sont d'un maître.\n                                                                      M. D.\n\nVisions     de   l ' I n d e , par JULES BOIS. — (Paris, Ollendorf.)   L'Inde,\n   ( s a n s l e s A n g l a i s ) par PIERRE LOTI. — (Paris, Calmann-Levy.)\n   M. Jules Bois et M. Pierre Loti visitèrent l'Inde à peu près en même\ntemps. Les impressions qu'ils en rapportèrent se complètent d'une façon\nheureuse et attachante. Peut-être pourrait-on dire que M. Jules Bois a mieux\nvu l'Inde et que M. Pierre Loti l'a plus profondément sentie. L'un et l'autre,\ndu reste, paraissent avoir été frappés surtout par les manifestations religieuses\nque la « terre de charité » offrit en méditation à leur esprit et en spectacle\nà leurs yeux. A cet égard, si M. Jules Bois nous revint très documentés,\nM. Pierre Loti est ému — d'une émotion pleine de troubles et de doutes.\n   D'avoir, au cours de sa vie intellectuelle, pénétré les formes les plus\ndiverses et les plus opposées du sentiment religieux, prépara admirablement\nM. Jules Bois à l'impassible notation — exempte d'étonnement— des splen­\ndeurs purpurines et sanglantes du culte de l'Inde. Il y a là des documents\nde mysticisme barbare, où la précision presque technique des détails ne nuit\nen rien à la puissance chatoyante du coloris. Pages qui sont à la fois d'un\nconsciencieux historien et d'un poète évocateur.\n   Chez M. Loti, je l'ai dit, c'est l'émotion qui domine... Vous connaissez\nl'émotion de M. Loti, faite de rêverie très douce et très mélancolique, s'api­\ntoyant sur lui-même, sur les êtres et sur les choses, consterné de la brièveté\nde la vie et de l'inanité des idées, cultivant à la fois le regret de l'existence\nqui fut et la nostalgie du néant espéré.\n    Que cette « sensitive » ait été intensément troublée par les relents de civi­\nlisation accumulés qui se dégagent de l'Inde, qu'elle ait vibrée en pages mer-\n"}, {"page_pdf": 818, "page_imprimee": 697, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2793, "texte": "                                 LES   LIVRES                                697\n\nveilleuses à la fois de sentiment et de couleur, que dans la majesté des tem­\nples ou au bord des fleuves sacrés, des hymnes songeuses et nuancées lui\nsoient montées aux lèvres, ainsi que des hommages, quoi d'étonnant !\n   Et qui serait surpris même ou scandalisé de la conversion au boud­\ndhisme qui termine le livre?.. Il est dans la psychologie de M. Loti — la plus\nfortement réceptive que connaisse l'histoire littéraire — de réverbérer en lui\n— images, idées, sentiments, sensations — les civilisations contrastantes au\nmilieu desquelles il erra. Chrétien à Jérusalem, mahométan à Constantinople,\nM. Loti avait été bouddhiste à Bénarès... Cela n'a d'importance aucune —\nsinon d'augmenter le patrimoine des Lettres françaises d'un chef-d'œuvre de\nplus.\n\nL ' I m i t a t i o n d e l a M o r t , par RACHILDE. — (Paris, édition du Mercure\n   de France.)\n   De l'Edgar Poë — exacerbé par une psychologie ultra-moderne et qui, à\nforce d'analyse, atteint, en certaines pages, à cette très originale maîtrise de\nla sérénité dans l'horreur.\n   Du beau style, du reste, — le style de Rachilde, — vivant, nerveux,\nle style d'un Bas-bleu qui a le talon rouge.\n\nQ u e l q u e s histoires de m i s é r i c o r d e , par JULES DESTRÉE. —\n  (Bruxelles, Larcier.)\n  Belles pages de littérature judiciaire, — la vie vue du côté du barreau, —\noù l'humanité, la pitié, une miséricorde un peu poussée au rouge parfois,\nsont proférées en un style qui peint autant qu'il vibre.\n  Ce livre ne pourrait-il pas porter en épigraphe le mot de Tertullien : « ... Une\nâme naturellement chrétienne. »\n\nL ' a m o u r e n f u i t e , par HENRI BORDEAUX. — (Paris, Fontemoing.)\n   Trois nouvelles absolument exquises, très simples de lignes, mais profon­\ndément senties et merveilleusement contées.\n   M. Henri Bordeaux, que la Peur de vivre investit d'une réelle maîtrise dans\nle roman, a étudié ici, dans le cadre étroit du conte, un triple aspect de la\npassion, dans ce qu'elle a, à la fois, dénivrant et de dangereux.\n   Les trois héroïnes de ces trois « pages d'amour » cheminent au bord du\npéché avec une grâce qui les rendrait trop attrayantes si le sentiment du\ndevoir, en les sauvant elles-mêmes, ne sauvait aussi l'impression globale que\nlaisse ce livre, où il y a vraiment autant de vertu que de passion — et beau­\ncoup de talent en plus.\n\nP r é t e x t e s , par ANDRÉ GIDE. — (Paris, Société du Mercure de France.)\n   M. André Gide est un critique très personnel. Sur les hommes et les œuvres\nde son temps, il émet des idées, parfois discutables, toujours admirablement\ndéduites et fortement justifiées. Point de vaines virtuosités — des raisons,\ndes raisons qui font penser et refléchir, des raisons de philosophe, mais aux-\n"}, {"page_pdf": 819, "page_imprimee": 698, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2794, "texte": "698                              DURENDAL\n\n\nquelles l'agrément du style, le primesautier de l'image, la vivacité du trait\najoutent comme un nimbe d'esprit et de grâce.\n   A lire en ce sens — à titre d'exemple — la joûte de M. Gide avec M. Barrès\nà propos de Déracinés.\n\nL e t t r e s à L é o n B l o y , par J. BARBEY D'AUREVILLY. — (Paris, Édition\n   du Mercure de France.)\n   Cette publication est une erreur : ni la gloire de Barbey, ni celle de Léon\nBloy ne seront guère servies par la mise au jour de ces fonds de tiroir — billets\nplutôt que lettres, où Barbey paraît plus préoccupé d'éviter les coquilles d'im­\nprimerie dans ses articles du Cottstitutionnel que de débattre avec son corres­\npondant les destinées de l'art et des lettres.\n   Dans cette correspondance si Barbey n'a rien du connétable, Léon Bloy\njoue le rôle modeste de correcteur : cette double constatation atteste certaine\npuérilité chez Barbey et une fidélité servante chez Bloy — mais qu'ajou-\ntera-t-elle à la renommée artistique de l'un et de l'autre et à l'histoire des\nLettres françaises?\n\nM a n u e l de littérature française, par A. DAXHELET. — (Bruxelles,\n   Lebègue.)\n   On peut dire que la caractéristique de ce traité est que M. Daxhelet a coulé\ndes idées neuves dans de vieux moules. La méthode d'enseigner, les\ndivisions et subdivisions de la matière, les vedettes et étiquettes des différents\ngenres sont des emprunts à la plus traditionnelle scolastique littéraire, telle\nque nous la connaissons tous, telle que, paraît-il, la connaîtront nos enfants\n— puisqu'elle est la chose intangible et sacrée ! Mais sous ces vieilles\ndéfroques, M. Daxhelet a su mettre des êtres qui pensent, qui sentent et qui\nvibrent. Le pédagogue n'est que de surface, et la couche légère de pédan­\ntisme une fois enlevée, on retrouve un critique bien vivant, très indépendant,\nextraordinairement compréhensif et dont la vive et très éclectique intellec­\ntualité, riche en rapprochements ingénieux, aussi renseigné sur le passé que\nsympathique au présent, fait circuler une sève neuve à travers les vieilles\nformules anémiées.\n   M. Daxhelet rend intéressante et moderne la surannée « théorie des belles-\nlettres ».\n\nC h a r l e s B a u d e l a i r e , par F E L I GAUTIER. — (Paris, Édition de la\n  Plume.)\n  De la naissance triste à l'atroce agonie, c'est toute la vie de Baudelaire que\nM. Gautier nous conte en une monographie très documentée et très nette —\nœuvre d'historien littéraire où l'admiration et la pitié mettent parfois une note\némue.\n  Des portraits — très beaux — et des dessins — très curieux et très rares —\nsoulignent encore l'intérêt de cette page d'une grande et tragique vie d'artiste\nque dominèrent les « affres du génie ».\n                                                                         F . V.\n"}, {"page_pdf": 820, "page_imprimee": 699, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2293, "texte": "                                 LES LIVRES                                 699\n\nAmes celtiques et âmes saxonnes. — Luke Delmege,\n   par P. SHEEHAM. — (Paris, Lethielleux.)\n   Le mérite de ce livre consiste surtout en ce qu'il donne une idée très nette\net exacte du caractère si spécial du peuple irlandais. Et cela sous une forme\nagréable, fine, alerte et spirituelle. C'est une espèce de roman. L'histoire d'un\nprêtre irlandais qui, après avoir inauguré son ministère en Angleterre, le\npoursuit et l'achève au milieu du peuple dont il est issu lui-même. Elle est\nattachante cette histoire. On y voit d'une façon évidente la différence radicale\nqui sépare deux peuples qui, quoique soumis à une même puissance, n'ont\njamais fusionné et ne fusionneront jamais. Ce livre intéresse surtout par la\nfaçon admirable dont le caractère du peuple irlandais y est dépeint. Jamais\naucun livre ne m'a donné une idée aussi complète de la nature si tranchée de\nce peuple aux mœurs simples et patriarcales, essentiellement] religieux,\n méprisant la richesse, vivant de peu, profondément attaché à son sol et à ses\ntraditions, n'ayant d'autre idéal que de vivre et mourir dans la Foi de ses\n pères. Cette histoire est belle et touchante dans sa simplicité.\n                                                                        H . M.\n\nL e s L i m i t e s d u C o n n a i s s a b l e , par FÉLIX L E DANTEC. — (Paris,\n  Alcan.)\n  Livre d'une lecture assez aride pour qui n'a pas des connaissances éten­\ndues en biologie. Livre conçu avec une grande clarté, presque toujours dans\nun style non sans vigueur et peut-être aussi par endroits trop acrimonieux.\nCette réunion d'études écrites par un savant et un matérialiste, — il faut se\ngarder de prendre ce dernier vocable comme synonyme de plat utilitarisme,\nd'amoralisme ou immoralisme — cette suite d'études est nettement anti­\ndogmatique, comme un ouvrage du même auteur, le Conflit, d'intérêt très\naccentué. Que M. Le Dantec convainque ou pas, je ne ne veux pas m'en\noccuper. Mais que sa méthode soit claire, prudente, évitant avec soin toute\nrhétorique, c'est ce qui me paraît indéniable et de la sorte fonder la valeur et,\ndu même coup, la sincérité de son savant ouvrage.\n                                                                         G. B .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison11-018", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 700, "page_fin": 704, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Avis important aux lecteurs de Durendal Nous nous permettrons", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 821, "page_imprimee": 700, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2487, "texte": "NOTULES\n\n\n   Avis important aux lecteurs de « Durendal ». — Nous\nnous permettrons, pour éviter l'encombrement postal de fin d'année,\nd'envoyer nos quittances dès le commencement du mois de DÉCEMBRE. Nous\nprions instamment nos abonnés de nous faciliter la besogne en prévenant\nleur personel. Ils seraient bien aimables s'ils voulaient charger au besoin leur\ndomesticité, de payer, en leur place, nos quittances, en cas d'absence. Ils\nnous épargneront ainsi la corvée d'un nouvel envoi de quittance.\n   Nous saisissons cette occasion pour remercier nos chers abonnés, amis\nconnus ou inconnus de notre œuvre, qui ont bien voulu nous aider à la\nsoutenir et à la développer, en nous restant fidèles et plusieurs d'entre eux\nmême, en nous amenant de nouveaux abonnés. Merci à tous.\n   Notre œuvre est belle. Elle vit. Elle grandit. C'est à nos abonnés que nous\nsommes redevables du bienfait de cette existence déjà longue. Ils voudront\nbien reconnaître que de notre part nous faisons tout ce qui est en nous pour\nnous rendre digne de leur confiance, en nous efforçant de rendre notre revue\nde plus en plus intéressante.\n   Merci de tout cœur à vous tous, chers amis, et puissions nous compter\nlongtemps encore sur votre sympathie et continuer, grâce à votre généreux\nconcours, l'œuvre toute de désintéressement et d'enthousiasme que nous\navons entreprise par amour pour l'art et pour l'exaltation de la Beauté.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n  L'Association des Chanteurs de Saint-Boniface vient\nd'adresser au public l'appel ci-dessous que nous reproduisons avec plaisir :\n   « L'Association des Chanteurs de Saint-Boniface a été constituée en 1896.\nSes fondateurs pensaient qu'il y avait nécessité de créer à Bruxelles un\nmouvement de rénovation de la musique sacrée. Ils estimaient qu'on ne\npouvait laisser sans réponse l'appel que le Saint-Siège adressait aux catho­\nliques. L'autorité suprême de l'Eglise, envisageant avec tristesse la décadence\nsi rapide du chant liturgique, avait fixé, par le décret de la Congrégation des\nRites du 12 juin 1894, des principes éminemment sages et pratiques, à\nl'application desquels il aurait fallu que tous les catholiques s'employassent\naussitôt. Mais, pour la plupart, le décret restait lettre morte. 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Elle s'emploie\nde toutes ses forces à faire respecter le décret de 1894 en montrant, par ses\nauditions, combien les règles en sont d'application saine et judicieuse.\n   » Personne ne contestera l'opportunité de ce programme; aussi l'Association\ncompte-elle, pour le réaliser, sur l'appui de tous les catholiques, de tous ceux\nqui ont à cœur le relèvement de l'Art religieux. Les encouragements qu'elle\na reçus pendant ses premières années, lui ont permis de prendre part, à\nl'église Saint-Boniface, à de nombreux offices solennels, au cours desquels\nfurent exécutées, notamment, des œuvres de Palestrina, de Vittoria, de\nJosquin des Prés, Nanini, Orlando Lasso, la messe d'Antonio Lotti, enfin, la\nmesse à cinq voix d'Edgar Tinel, dont l'interprétation valut à M. Carpay\nles félicitations les plus chaleureuses du compositeur. Chacun des offices fut\ncomplété de pièces d'orgues de Bach, Frescobaldi, et autres grands maîtres,\njouées par M. De Boeck.\n   » Ces résultats encourageants déterminèrent les fondateurs à établir leur\nœuvre sur des bases durables; les statuts de l'Association fuient approuvés\nle 26 novembre 1899, et le premier comité administratif fut élu.\n   » Ce comité a été renouvelé en séance du 2 juin 1903 ; et, de nouveau, il\nfait appel à toutes les bonnes volontés. Il est indispensable, pour que l'action\nde l'Association puisse acquérir sa plénitude d'efficacité, que les auditions\ndeviennent régulières et fréquentes; il faut pour cela que les ressources s'accrois­\nsent notablement et, par conséquent, que les membres de l'Association se\nfassent chaque jour plus nombreux, d'autant plus que la situation actuelle des\nressources de la paroisse de Saint-Boniface ne lui permet plus de continuer\nle subside qu'elle allouait à l'Association des Chanteurs. »\n   Nous engageons vivement nos lecteurs à soutenir la belle œuvre des\nChanteurs de Saint-Boniface en s'inscrivant parmi les membres de celte asso­\nciation, soit comme membre fondateur, soit comme membre souscripteur. Le\nminimum de la souscription est de 50 francs pour les membres fondateurs,\nde 1 o francs pour les membres souscripteurs. Adresser les souscriptions à\n M. Ralet, rue de la Croix, 9, ou à M. Hallaux, curé de Saint-Boniface,\n 21, rue de la Paix, Ixelles-Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 823, "page_imprimee": 702, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2761, "texte": "702                                 DURENDAL\n\n\n    M a u r i c e R o l l i n a t est mort, le 26 octobre dernier, à Ivry, dans la\nmaison de santé du docteur Moreau, de Tours, où il avait été transporté, peu\nde jours avant, atteint d'une maladie cérébrale. Il avait eu, en 1883, au\nlendemain de l'apparition des Névroses, son heure de bruyante célébrité.\nDepuis, il avait fui Paris pour se réfugier aux champs. Apre, poignante,\nstridente et lugubre, souvent macabre, son œuvre, où le cauchemar abonde,\nest de la plus intense originalité. Destinée tragique : le poète des Névroses\nmeurt terrassé par la folie.\n\n                                             **\n\n    J o s e p h B e r t r a n d . — Visité récemment à Gand l'atelier du jeune\npeintre Joseph Bertrand qui exposa, au Salon, le beau portrait du musicien\n Lefebure, faisant pendant — sans en être offusqué — à l'œuvre merveilleuse\nde Jacques Blanche...\n    En ce temps de travaux faciles et hâtifs — l'automobilisme du pinceau ! —\nil convient que la critique mette à l'ordre du jour ces artistes qui, domptant\nen eux l'exubérance aisée de la jeunesse, savent s'assujettir à la discipline d'un\ntravail patient, sérieux, consciencieux.\n   Joseph Bertrand est du nombre. C'est un laborieux et un probe. Il a donné\nà l'art son adolescence non par snobisme, mais par vocation ; et de ce culte,\nfait d'efforts et d'études, l'art l'a récompensé en lui inspirant cette toile de\ndébut — qui est bien plus qu'une promesse — où la sûreté du dessin et la\nvigueur du coloris s'allient à une si profonde vie psychologique.\n   On peut le dire sans hésiter — surtout après avoir, comme nous, vu dans\nl'atelier de Bertrand, un second portrait, non moins hautement méritoire, et\nplus caractéristique peut-être par les difficultés vaincues : notre art national\ncompte en ce jeune homme un remarquable portraitiste de plus.\n\n                                             *\n                                         *       *\n\n   A u C e r c l e a r t i s t i q u e d e B r u x e l l e s . — Voici le brillant pro­\ngramme des soirées que ce cercle se propose d'organiser au cours de la sai­\nson 1903-1904 :\n    Le 20 novembre 1903. Concert (Mlle Emma Holmstrand, cantatrice sué­\ndoise, et M. Léon Delafosse, pianiste).\n    Le 27 et 28 novembre. Conférence de MM. Pierre Morgand et Ibels :\nHistoire du Théâtre, depuis le moyen âge jusqu'à Molière; M. Ibels fera à\nl'aide de projections lumineuses, l'historique visuel, anecdotique des Théâ­\ntres de Paris, depuis les Confrères de la Passion jusqu'aux Maîtres du\nXVIIe siècle.\n   Le 4 décembre. Concert (Mlle Garden, de l'Opéra-Comique, et M. de\nBussy, compositeur, auteur de Pelléas et Mélisande).\n   Le 11 décembre. Concert (M me Gay, cantatrice, et M. Raoul Pugno,\npianiste).\n"}, {"page_pdf": 824, "page_imprimee": 703, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2658, "texte": "                                 NOTULES                                703\n\n   Le 16 décembre. Concert (M me Kleeberg-Samuel, pianiste, et le quatuor\nSchoerg).\n   Le 20 janvier 1904. Conférence (M. Dubled, de la Revue des Deux Mondes :\nLa Cour de Napoléon I e r ).\n   Le 22 janvier. Concert (M. et Mlle Van Dooren, pianistes).\n   Le 5 février. Concert et représentation théâtrale (Le Devin du Village,\nmusique et paroles de J.-J. Rousseau, accompagné par petit orchestre et\nclavecin. Artistes: Mme Palasara, MM. Carbonne et Guillamat.\n   Le 15 mars. Concert (Lieder abend, par Mme Lula Mysz Gmeiner).\n   Les 22, 23, 24, 25 et 26 mars. Festival Beethoven (Audition des seize\nquatuors à cordes de Louis Van Beethoven, par le quatuor Joachim).\n   Plusieurs autres auditions musicales et conférences seront données.\n   Des pourparlers sont entamés pour une représentation théâtrale, avec le\nconcours de Mlle Thomassin et M. Tarride, des théâtres de Paris.\n\n\n\n  Le premier Concert populaire aura lieu les 12-13 décembre, sous\nla direction de M. Sylvain Dupuis et avec le concours de Mlle Gerville-Réache,\nde MM. Forgeur et Vallier, du théâtre de la Monnaie, et des chœurs du\nthéâtre. A l'occasion du centenaire de Berlioz, il sera entièrement consacré\naux œuvres du maître français.\n   Programme : Première partie : Ouverture de Benvenuto Cellini; Mort de\nDidon, des Troyens à Carthage, chantée par M lle Gerville-Réache ; Scène aux\nchamps de la Symphonie fantastique; Marche hongroise de la Damnation de Faust.\nDeuxième partie : Roméo et Juliette, symphonie dramatique avec chœurs, solos\nde chant et prologue en récitatif choral; solistes : Mlle Gerville-Réache,\nMM. Forgeur et Vallier.\n   On peut dès à présent s'inscrire pour des places chez MM. Schott,\n56, Montagne de la Cour.\n\n\n\n  Le premier des Concerts Ysaye aura lieu, au théâtre de\nl'Alhambra, le dimanche 22 novembre, à 2 heures de l'après-midi, avec le\nconcours de MM. Raoul Pugno, pianiste, Emile Engel, ténor et le chœur\nd'hommes du Choral Mixte, directeur : M. Léon Soubre.\n   Au programme : 1. Ouverture de la Fiancée de Messine de R. Schumannn ;\n2. Concerto en la mineur de R. Schumann (M. Raoul Pugno); 3. La Procession,\npour chant et orchestre de C. Franck (M. E. Engel); 4. Les Djinns, poème\nsymphonique pour piano et orchestre de C. Franck (M. Raoul Pugno) ;\n5. Faust-Symphonie, pour orchestre, chœur d'hommes et ténor solo de F . Liszt\n(Ténor solo : M. E. Engel. Chœur d'hommes du Choral Mixte).\n   Répétition générale, même salle, le samedi 21 novembre, à 2 1/2 heures.\n   Pour tous renseignements, s'adresser à MM. Breitkopf et Haertel, éditeurs.\n\n                                    ***\n"}, {"page_pdf": 825, "page_imprimee": 704, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1299, "texte": "                                       DURENDAL\n704\n\n    A c c u s e d e r é c e p t i o n : L . COUROUBLE : L e s cadets d u B r a b a n t\n(Bruxelles, L e b è g u e ) . — G. D'ANNUNZIO : L e s victoires mutilées (Paris,\nC a l m a n n - L e v y ) . — A. FRANCE : Discours p r o n o n c é à l'inauguration de la\nstatue d ' E . R e n a n (ibid.). — H . DE R É G N I E R : L e s vacances d ' u n j e u n e\nh o m m e sage ( P a r i s , Mercure de France). — L . BLOY : L e s dernières colonnes\nde l'Eglise (ibid.). — M. BARRÉS : L e s amitiés françaises (Paris, J u v e n ) . —\nL . RÉGNIER : Au gré du vent ( P a r i s , Maison des Poètes). — A. CLOUART : L a\nlégende de saint Guirec (Paris, Bibliothèque de l'Occident). — A. D E SAINT-\nAULAIRE : L a vierge de N u r e n b e r g (Paris, P e r r i n ) . — G. GOYAU : L é o n X I I I\n(ibid.). — P . BOURGET : L'eau profonde (Paris, P l o n ) . — R . DE VANDEL-\nBOURG : S u r les h a u t s plateaux (ibid.). — BOOKER T . WASHINGTON : L'auto­\nbiographie d'un nègre ( i b i d . ) . — T H . C H È Z E : Myriam de Magdala (ibid.). —\nF R . ROUSSEL-DESPIERRES : L'idéal esthétique (Paris, Alcan). — E . M O T T E :\nL a vérité sur le salon triennal (Bruxelles, édition d e l'Idée Libre). — E . D E L ­\nBOUSQUET : Margot (Toulouse, Société provinciale d'édition).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 750, "texte": ""}, {"page_pdf": 751, "texte": ""}, {"page_pdf": 752, "texte": ""}, {"page_pdf": 753, "texte": ""}, {"page_pdf": 754, "texte": ""}, {"page_pdf": 755, "texte": "        (Photo Alinari de Florence.)\n\n\nPIE X\n"}, {"page_pdf": 756, "texte": "Pie X et la réforme\n                            de la musique d'église\n\nTous                 ceux qui, comme nous, s'intéressent à l'art\n                  musical religieux, tous ceux qui, avec nous,\n                  luttent sans relâche, depuis des années, pour\n                  le faire rentrer dans nos églises, se sont réjouis\n                  en voyant monter sur le trône pontifical le cardi­\n                  nal Sarto. Nous croyons, en effet, pouvoir saluer\n                  en ce nouveau pape le prochain et définitif réfor­\n                  mateur de la musique religieuse dans l'Église\ncatholique tout entière. Il n'y a pas de doute que Pie X fera\npour l'Église universelle ce que le patriarche de Venise fit pour\nson diocèse. Et il faut bien le dire, les abus scandaleux qui se\nsont introduits dans nos églises, sont tellement invétérés et les\nennemis de la vraie musique religieuse tellement entêtés, que\nseule l'autorité d'un pape est capable d'y remédier. Nous met­\ntons toute notre confiance et tout notre espoir dans le nouveau\npape Pie X, à ce sujet. Il ne peut nous tromper dans nos espé­\nrances celui qui, étant patriarche de Venise, a adressé aux prê­\ntres de son diocèse, sur la réforme de la musique religieuse,\nl'énergique et superbe lettre pastorale que tout le monde connaît.\n   Une revue d'art doit surtout et avant tout considérer la ques­\ntion au point de vue artistique. Eh bien, c'est en nous mettant\nà ce point de vue-là, c'est au nom de l'art, c'est par respect et\namour pour la Beauté que nous réclamons impérieusement le\nbannissement définitif de nos églises de la musique abominable,\nvulgaire, grotesque, sans caractère, absolument antiartistique\nque l'on y exécute, et le rétablissement de la musique grégo­\nrienne et de la musique palestrinienne qui, de l'avis de tous les\nartistes, réalisent le plus bel idéal que l'on puisse rêver en fait\n"}, {"page_pdf": 757, "texte": "642                               DURENDAL\n\n\nd'art musical religieux. C'est la thèse que défendait le cardinal\nSarto dans sa belle lettre, lorsqu'il écrivait :\n\n   L'Église, à toutes les époques de son histoire, a attribué une grande impor­\ntance aux principes de l'art véritable qui caractérisent sa musique et, par là, a bien\nmérité de la civilisation. C'est à l'influence bienfaisante de l'Église que l'art\nmusical doit son développement progressif à travers les siècles et son perfec­\ntionnement dans ses différentes formes.\n   L'Église a su se créer un double genre de musique qui répond parfaite­\nment aux caractères de la musique religieuse.\n   Le premier est le chant liturgique proprement dit, le chant grégorien, que\nl'Église romaine, d'après la tradition, a reçu du pape saint Grégoire, il y a\nplus de douze siècles, et qu'elle a répandu avec sa liturgie dans toutes les\néglises du monde. C'est le seul chant que l'Église, à cause de la sainteté de\nson origine et de ses formes, adopte comme son chant officiel, le seul qu'elle\nadmet et prescrit dans ses livres liturgiques, celui qui, en tant qu'œuvre d'art,\na toujours excité l'admiration de tous les hommes versés dans la science musicale et qui\nest tellement au-dessus de tous les goûts privés et nationaux, que le monde\nentier l'a reconnu et le reconnaît encore comme une musique vraiment uni­\nverselle ; car sans l'aide du rythme moderne ou la mesure, il offre aux connais-\nseurs impartiaux un tel caractère de grandeur, une harmonie si pleine de noblesse, une\ntelle richesse d'expression, même dans la répétition des mélodies, qu'il répond\nparfaitement aux sentiments de la nature.\n   L'autre espèce, c'est la polyphonie classique, particulièrement celle de\nl'école romaine qui atteignit, auXVIesiècle, l'apogée de sa perfection en Pier\nLuigi de Palestrina, et qui, continuant dans ce siècle et les deux suivants, a\nproduit des compositions d'une telle valeur musicale quelles attirent, même de nos jours,\nl'admiration du mande entier, malgré les progrès de la musique moderne. Cette poly­\nphonie classique, née du chant grégorien, possède dans ses formes un carac­\ntère si empreint de sainteté et de mysticisme que l'Église l'a jugée non seule­\nment convenable à la maison de Dieu, mais aussi vraiment digne d\"y figurer à\ncôté du chant grégorien. Comme elle a une grande valeur au point de vue artis-\ntique, elle appartient, de même que le plain-chant, au patrimoine commun de\ntoutes les nations.\n\n   Mais l'Eglise n'est ni intransigeante ni réactionnaire. Elle\nn'est pas l'ennemie du progrès, pas plus en art musical religieux\nqu'en d'autres domaines. Evidemment, il peut surgir dans l'ave­\nnir des compositeurs de génie qui enrichissent le répertoire reli­\ngieux de l'Eglise, comme Palestrina le fit jadis et comme notre\ngrand Tinel l'a fait de nos jours.\n\n   L'Eglise ne défend pas toute œuvre moderne. Non. Cette mère du vrai progrès n'en-\ntend pas empêcher notre siècle de s'enrichir d'œuvres nouvelles de musique religieuse véri-\ntable, pourvu que les nouvelles compositions soutiennent la comparaison avec\n"}, {"page_pdf": 758, "texte": "         P I E X ET LA RÉFORME DE LA MUSIQUE D'ÉGLISE                        643\n\n\nles anciennes par l'excellence de leur style religieux, et pourvu que la musique\nimpure et bruyante du théâtre soit pour toujours bannie de la maison de\nDieu.\n\n   Or, il se fait que précisément cette musique de théâtre a\nenvahi tous nos jubés, à peu près sans exception. Le cardinal\nse plaint amèrement de ce que le style de théâtre jouisse d'une\nsi grande vogue dans les églises d'Italie. On souffre absolument\ndu même mal en Belgique et surtout dans nos églises des\ngrandes villes. Aussi croyons-nous opportun de livrer aux médi­\ntations de nos maîtres de chapelle le passage où le patriarche\nde Venise stigmatise cette musique de théâtre à l'église :\n\n   Dans cette musique, on ne retrouve rien qui rappelle le chant grégorien\nni les formes sévères de sa polyphonie. Son caractère propre est une légèreté\nsans réserve; sa forme mélodique est trop molle, bien que très agréable à\nl'oreille; son rythme a été emprunté aux formes sautillantes de la musique\nitalienne. Son but est le plaisir des sens : il ne poursuit que l'effet musical,\nqui plaît d'autant plus à l'oreille du vulgaire qu'il est plus recherché dans les\nsolos et plus bruyant dans les chœurs; sa marche est l'extrême degré du con­\nventionnalisme, qui se fait sentir dans la composition et la disposition des\nparties séparées, aussi bien que dans l'ensemble de la partition. Les airs de\nbasse, les romances de ténor, les duos, la cavatine, la cabalette, le chœur\nfinal sont des morceaux de convention qui ne manquent jamais de se pro­\nduire. Souvent même — est-il nécessaire de le dire? — les textes sacrés ont\nété adaptés à des mélodies de théâtre ; souvent aussi, on en a composé de\nnouvelles, il est vrai, mais toujours dans le style théâtral ou à l'aide de rémi­\nniscences d'opéra. On a réduit les fonctions les plus augustes de la religion\nà des exécutions profanes, confondant ainsi l'église et le théâtre, et déshono­\nrant les mystères de notre foi au point de mériter le reproche que Noire-\nSeigneur Jésus-Christ adressa aux profanateurs du temple de Jérusalem : Vos\nautem fecistis Ulam speluncam latronum, vous en avez fait une caverne de\nvoleurs !\n\n   Ceux qui ont introduit cette abjecte et odieuse musique théâ­\ntrale dans nos églises et qui l'encouragent et la maintiennent\nà l'encontre de toutes les prescriptions de l'Eglise, ont perdu\ntotalement de vue le rôle sublime du chant religieux, qui est\nnon pas de distraire et d'amuser les fidèles, mais de purifier,\nd'ennoblir et de rehausser les âmes en les aidant à atteindre\net à réaliser en elles l'idéal incomparable de la religion. C'est\nce que le cardinal Sarto rappelle à ses prêtres dans la magni­\nfique péroraison de sa belle lettre.\n"}, {"page_pdf": 759, "texte": "644                               DURENDAL\n\n\n   Vous savez combien est grande l'influence du culte extérieur pour exciter\nles cœurs à la piété et à la dévotion. Or, parmi les actes du culte, c'est le\nchant qui exerce le plus d'effet, car, d'après les paroles de saint Bernard, il\nréjouit le cœur de l'homme, il soulage les affligés, il ranime les paresseux et\ninvite les pécheurs au repentir; quelque durs que soient les cœurs des\nhommes, aussitôt qu'ils entendront les douces mélodies des psaumes, ils se\nconvertiront à l'amour de la piété. Mais pour atteindre ces effets salutaires,\nil est absolument nécessaire que le chant soit tel que le prescrit l'Eglise. Car,\nde même que les ornements profanes des salons répugnent à la majesté des\ntemples, ainsi, et plus encore, la légèreté du chant leur répugne. Nous pour­\nrions appeler sur nous le châtiment dont furent frappés les fils d'Aaron, Nadab\net Abiu, qui employaient le feu profane pour le sacrifice et qui, pour cette\nraison, furent dévorés par le feu du ciel.\n   Ce châtiment, nous pourrions aussi l'attirer sur nous par le scandale qu'une\nmusique profane cause, non seulement aux hommes de bien, dont elle détruit\nla dévotion, mais aussi aux dissidents, qui souvent se sont plaints en ma\nprésence de telles profanations « qui jettent l'opprobre sur le Christ et font\nmaudire la loi chrétienne ».\n   O prêtres vénérables, ne nous rendons pas coupables de ce sacrilège ; mais\nque Venise, qui, pendant tant de siècles, a été une école de culture artistique,\nsoit aussi dans l'avenir un foyer de musique sacrée, en sorte que tous ceux\nqui visiteront nos églises et y assisteront aux fonctions sacrées, soient obligés\nde s'écrier avec le psalmiste : Quam dileda tabemacula tua, Domine virtutum!\nConcupiscit et deficit anima mea in atria Domini!\n\n  Dans cette lettre, dont nous venons de donner de larges\nextraits, tant à cause de l'importance qu'elle a en elle-même,\nqu'à cause du surcroît de valeur et de la consécration en quel­\nque sorte que vient de lui donner l'élévation de son auteur à la\nplus auguste des dignités, le cardinal de Venise impose à ses\nprêtres des réformes très sévères. Nous ne pouvons les énumérer\ntoutes. Mais il y en a une qui nous a particulièrement frappé et\nqui nous a tout spécialement réjoui, celle-ci, qu'il met en tête\nde toutes les autres, comme s'il la considérait comme la plus\nimportante :\n\n   Comme pour toutes les fonctions liturgiques, les textes et l'ordre dans\nlequel ils se succèdent sont exactement indiqués, il n'est pas permis de con­\nfondre cet ordre ni de s'en écarter, de changer les textes prescrits, ni de les\nomettre. Ainsi, dans toute messe solennelle, on devra chanter non seulement le\nKyrie, le Gloria, le Credo, le Sanctus et l'Agnus Dei, mais aussi l'Introït, le Gra-\nduel, l'Offertoire et la Communion; ce n'est qu'après le chant de ces morceaux\nvariables qu'il sera permis d'exécuter un motet dont le texte sera emprunté à\nla liturgie ou à l'Écriture Sainte.\n"}, {"page_pdf": 760, "texte": "        PIE X ET LA RÉFORME DE LA MUSIQUE D'ÉGLISE            646\n\n\n\n   L'abus que cette mesure tend à supprimer est absolument\nuniversel en Belgique. Ce n'est plus que dans nos églises épis­\ncopales, à l'abbaye de Maredsous et dans une seule de nos\néglises de Bruxelles, celle de Saint-Boniface, à Ixelles, que l'on\nchante encore l'Introït, le Graduel, l'Offertoire et la Communion.\nEt remarquez que ces parties de la messe sont des chefs-\nd'œuvre absolument exquis au point, de vue art. Ces chants\nsont d'une beauté merveilleuse, à condition, toutefois qu'ils ne\nsoient pas hurlés par des chantres débraillés et alcoolisés,\ncomme c'est le cas dans certaines de nos églises, mais exécutés\navec intelligence. Ceux qui n'ont pas conscience de la beauté\nincomparable de ces chants ne doivent pas y toucher. Ils les\nprofaneraient, en les massacrant. Seulement, la place de chan­\ntres pareils n'est pas dans nos jubés, mais dans les cafés-con­\ncerts ou au cabaret, dont ils ne connaissent que trop le chemin\ndu reste, pour y être allés si souvent se rincer le gosier avant\nde monter au jubé pour chanter les louanges du Seigneur.\n   Nous terminons cet article faute de place, quitte à revenir\nplus tard sur cette grande question de la réforme de la musique\nreligieuse que nous n'abandonnerons jamais. Le cardinal Sarto\nlui a fait faire un premier pas en écrivant sa belle lettre. Elle\nvient d'en faire un second par l'élévation au trône pontifical de\nce prélat que nous aimons parce que, comme nous, il aime le\ngrand art et parce qu'il a défendu une cause qui nous est chère\nentre toutes. Nous attendons avec impatience qu'elle fasse un\npas décisif et définitif par une publication qui ne tardera, sans\ndoute pas, et que nous attendons avec impatience, celle, non\nplus d'une simple lettre pastorale adressée aux prêtres d'un seul\ndiocèse, mais d'une encyclique pontificale adressée aux prêtres\nde tous les diocèses du monde entier, pour leur enjoindre de réta­\nblir, enfin, dans nos temples le véritable art musical religieux.\n   En concluant cet article, nous formons un vœu, dont nous\nappelons la réalisation de toute notre âme, c'est celui de voir\nsous peu s'ouvrir à Rome, au Vatican, sous la présidence de\nPie X lui-même, un congrès pour la réforme de la musique\nd'église. Un congrès dans le genre des grandes assises musi­\ncales de Bruges. Notre ami Charles Bordes, le dévoué fonda­\nteur des Chanteurs de Saint-Gervais, devrait en prendre l'initia­\ntive, avec le concours du compositeur français Vincent d'Indy,\nde notre cher et admirable artiste Edgar Tinel, de l'abbé\n"}, {"page_pdf": 761, "texte": "646                       DURENDAL\n\n\nPérosi, chef de la maîtrise de la chapelle Sixtine et ami per­\nsonnel du nouveau Pape, et de l'abbé Potier, le moine béné­\ndictin de Solesme, qui a rétabli par ses immenses travaux la\nvraie version du chant grégorien et a rendu à ces chants mer­\nveilleux leur chaste, candide et angélique beauté.\n\n                                           HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 762, "texte": "                 La Chanson d'Eve(1)\n\n                          Premières paroles\n                 Je voudrais te la dire\n                 Dans la simplicité claire\n                 De mon bonheur,\n                 Sans une image, sans une fleur,\n                 En n'y mêlant que l'air où je respire\n                 Et la lumière.\n\n                Je voudrais te la dire,\n                Ma première     chanson,\n                Demon cœur à ton cœur,\n                Et presque à lèvres closes,\n                Et comme si, tous deux, nous         songions\n                La même chose,\n                En le même sourire.\n\n                Avec des mots\n                Si frais, si   virginaux,\n                Avec des mots si purs,\n                Qu'ils tremblent dans l'azur,\n                Et semblent dits\n                Pour la première fois, au paradis.\n\n\n\n\n                          Première chanson\n                          O ma parole,\n                     Qui à peine troubles un peu,\n                          De tes ailes,\n                     L'air de silence bleu!\n\n\n(1) Poèmes extraits de la « Chanson d'Eve », volume à paraître.\n"}, {"page_pdf": 763, "texte": "648                          DURENDAL\n\n\n                      O parole   humaine,\n                    Parole où j'entends\n                    Enfin mon âme même,\n                    Et son murmure     vivant!\n\n                      0 parole née\n                  D'un souffle et d'un rêve,\n                      Et qui t'élèves\n                  De mes lèvres étonnées!\n\n                  Moi, je t'écoute, un autre te voit,\n                  D'autres te comprennent à peine,\n                  Mais tu embaumes mon haleine,\n                  Tu es une rose dans ma voix.\n\n\n\n\n                          Premier rêve\n              Ne suis-je vous, n'êtes-vous    moi,\n              0 choses que de mes doigts\n              Je touche, et de la lumière\n              De mes yeux,\n              Fleurs où je respire, soleil où je luis,\n              Ame qui pense,\n              Qui peut me dire où je finis,\n              Où je commence?\n              Ah! que mon cœur        infiniment\n              Partout se retrouve! Que votre sève\n              C'est mon sang!\n              Comme un beau fleuve.\n              En toutes choses la même vie coule,\n              Et nous rêvons le même rêve.\n\n\n\n\n                         Chant des anges\n      Nous voici. Dans le ciel nait l'aurore    nouvelle,\n      La mort s'efface, Enfant, et le malheur n'est plus.\n      A travers les airs bleus de l'éclair de nos ailes,\n      En foule auprès de toi nous voici revenus.\n"}, {"page_pdf": 764, "texte": "                  LA   CHANSON     D'ÈVE                     649\n\nRegarde, Eve divine, écarte tes mains pâles\nDe ton visage plus doux que l'aurore, vois,\nNous nous tenons comme une troupe      triomphale.\nDebout dans la lumière entre la mort et toi.\n\nLa porte de l'exil du paradis est close;\nSur elle, et sur son seuil, il flotte doucement.\nUn voile d'ailes blanches et de blanches roses.\nTout l'air n'est qu'un parfum et la brise qu'un     chant.\n\nDe cet oubli d'une heure il n'est rien qui s'étonne,\nL'âme la plus heureuse est si lasse parfois!\nReviens! L'erreur était humaine;       Dieupardonne.\nLe paradis entier t'attend comme      autrefois.\n\nEn ton absence tout a gardé     l'attitude\nDe l'immortel instant divin où tu passas,\nTout rêve encor, les eaux, les bois, la solitude,\nLe beau rêve que ta présence lui laissa.\n\nC'est une amère paix que l'éternel silence,\nLe sombre sommeil donne aux yeux à jamais clos;\nChants et silence, ici, s'enlacent et la Danse\nS'appuie, agile et blanche, au souriant    Repos.\n\nEt c'est la vie! Elle est la volupté suprême\nDu paradis ; la terre en fleur où elle choit,\nSe désaltère en elle, et le Rêve lui-même\nA sa fontaine tend sa coupe d'or et boit.\n\n\n\n\n                       L'approche\n           De mon mystérieux      voyage\n           Je ne t'ai gardé qu'une image\n           Et qu'une chanson, les voici :\n           Je ne t'apporte pas de roses,\n           Car je n'ai pas touché aux choses;\n           Elles aiment à vivre aussi.\n\n           Mais pour toi, de mes yeux    ardents,\n           J'ai regardé dans l'air et l'onde,\n           Dans le feu clair et dans le vent,\n           Dans toutes les splendeurs du monde;\n           Afin d'apprendre à mieux te voir\n           Dans toutes les ombres du soir.\n"}, {"page_pdf": 765, "texte": "650                 DURENDAL\n\n\n\n        Afin d'apprendre comme on touche\n        Ton sein qui frissonne, ou ta bouche,\n        Comme en un rêve, j'ai posé\n        Sur l'eau qui brille, et la lumière,\n        Ma main légère et mon baiser.\n\n\n\n\n                    A la lune\n             O blanche fleur des airs.\n             Fleur de    l'inexistence,\n             Aux immobiles mers\n             De radieux     silence.\n\n             Comme la mort tu luis\n             Dans un ciel solitaire,\n             De toi toute la terre\n             Est pâle cette nuit.\n\n             O lune! vers tes cimes\n             D'irrespirable  paix,\n             Quels frissons   unanimes\n             Montent de ces bosquets!\n\n              Vers tes calmes rivages\n              Du sein tremblant des flots,\n              Quelle plainte   sauvage\n              S'exhale, et quel sanglot!\n\n              O blanche fleur qui vois\n              Notre âme    inassouvie,\n              Attire nous à toi\n              Au delà de la vie!\n\n\n\n\n                     La sirène\n      Je l'ai prise dans mes bras,\n      La petite sirène\n      Aux yeux      éblouis,\n      Et voici qu'en chantant, ce soir, je la promène\n      En mon beau paradis.\n"}, {"page_pdf": 766, "texte": "               LA C H A N S O N    D'ÈVE                   651\n\n\n  Comme la lune sur la mer,\n  Sa longue chevelure bleue\n  Se mêle à la mienne,\n  Qui est d'or.\n  Sa belle queue\n  Traîne\n  Parmi les fleurs.\n\n  Comme elle a peur,\n  Comme son cœur bat sur mon                cœur!\n\n  Je ne sais pas ce qu'elle pense;\n  Elle me regarde en silence,\n  De ses pâles yeux pleins d'effroi,\n  Où quelque étrange songe      sommeille;\n  De la terre ils ne veulent\n  Rien voir que moi;\n  Pour elle j'en suis la grande    merveille,\n  Et le   mystère.\n\n  Mais parfois,\n  Elle étend les doigts\n  Et touche    l'atmosphère\n  Illuminée qui tremble;\n  Car la lumière et l'air ressemblent          à la mer.\n\nEt elle est triste et parfois     pleure.\n\nJe veux la déposer doucement dans le fleuve,\nMon beau fleuve d'Eden, dont les divines eaux\nS'en retournent, parmi la chanson des roseaux,\nVers la mer infinie; afin qu'il la ramène,\nHeureuse et consolée, à ses sœurs, les sirènes,\nEt qu'elle joue encor, devant son miroir bleu,\nA peigner en chantant ses longs et beaux     cheveux,\nQu'ont effleurés, ce soir, quelques roses mortelles,\nEt ces baisers humains que mes lèvres y mêlent.\n\n\n\n                      Royauté\n                Mets sur mon front\n            Ton pur diadème, ô rayon\n                De la lune pâle,\n                Et ton blanc voile\n                Sur mes épaules !\n"}, {"page_pdf": 767, "texte": "652                         DURENDAL\n\n\n                         Mets la parole\n                    Virginale sur mes lèvres,\n                             Et sois,\n                    Entre mes frêles doigts\n                         Que je lève,\n                             O rayon,\n                    Le sceptre de mon   royaume!\n\n\n\n\n                          Forêt d'Eden\n      Regarde au fond de nous : nous sommes       l'émeraude\n      Eternelle, et feuillue, et qui semble une mer,\n      Où rôdent des parfums à traoers la nuit chaude,\n      Où circule le flot des grands anges de l'air.\n\n      C'est la forêt touffue, énorme et     murmurante,\n      Pleine d'ombre éblouie et de sombre     splendeur,\n      Qui respire et qui uit, où mille oiseaux d'or     chantent,\n      Et dont la cime éclate en écumes de fleurs.\n\n      Depuis le premier souffle et l'aurore    première,\n      D'un effort inlassable et d'un désir sans fin,\n      Ensemble nous montons des antres de la terre,\n      Vers ce but merveilleux que toi seule as atteint.\n\n      Ensemble, nous sa voix, nous son âme profonde,\n      Dans ce feuillage immense à jamais     reverdi,\n      Nous avons abrité tous les rêves du monde,\n      Et c'est dans le soleil que nous avons   grandi.\n\n                                         CHARLES VAN L E R B E R G H E .\n"}, {"page_pdf": 768, "texte": ""}, {"page_pdf": 769, "texte": "A N I M A U X EFFRAYÉS PAR L'ORAGE\n          (ALFRED VERWÉE)\n"}, {"page_pdf": 770, "texte": "                     Alfred Verwée\n\n              LORSQUE, au mois de mai dernier,        on inaugura, à\n                  Bruxelles, le monument élevé à la mémoire\n                  d'Alfred Verwée, une exposition, organisée par\n                  les soins du comité, réunissait, dans l'hôtel de\n                  ville de Schaerbeek, quelques toiles du maître\n                  disparu.\n                     Il s'y trouvait des chefs-d'œuvre : l'Étalon\n                  blanc, les Eupatoires, la seconde Embouchure de\nl'Escaut, et malgré que des tableaux, comme l'Aube ou la Belle\nNuit, fussent absents, de l'ensemble des choses jaillissait\nl'imposante conception d'un esprit qui fut intelligent et pensif.\n   C'est une belle vie de peintre que celle d'Alfred Verwée. Dès\nle premier effort, il se mit en contact avec la nature; il ne l'ou­\nblia jamais. Les yeux emplis des visions de l'espace, il pénétra\ntoute une vie cachée dans l'âme obtuse des bêtes et dans les\ndrames changeants de la lumière. Son art personnel et profond\nsurgit de l'éternel écoulement des choses, comme un rêve qui\ns'arrête, une pensée qui se formule. On en voyait les formes\npasser au fond de ses prunelles bleues, perdues dans les brumes\nd'une pensée qui se renouvelait sans cesse sous le front haut et\nbombé, sillonné par des rides méditatives. Ce regard lumineux\nportait le reflet des clartés qu'il sut saisir ; il voyait au delà de\nce qui est trop proche, il s'égarait en un domaine d'essence\nindistincte où, parmi les prairies frémissantes sous les caresses\nde la lumière, chantait la robe tachetée du bétail pacifique et\nlent.\n   La prairie flamande! Qui la comprit mieux que ce maître\ndans ses diversités innombrables, sa vie grouillante et cachée,\nsa puissance somptueuse et colorée. Pour la saisir, il se fit un\nmétier des plus intelligents qui soient. Sa main sut emprisonner\nla substance comme son cerveau avait su fixer l'idée. Son pin-\n"}, {"page_pdf": 771, "texte": "654                          DURENDAL\n\n\n\nceau s'égare dans l'atmosphère humide et translucide, il plie la\ncouleur avec le brin d'herbe, fait vibrer un reflet de ciel sur le\nbrillant d'une feuille, écrase le ton violent et superbe de richesse\nsur les pétales de la fleur. La terre, cette terre humide et grasse\ndes Flandres, où les sabots de la bête tracent des glissades lui­\nsantes, il la fixe dans sa nature plus que réelle, puisque son\napparence comporte sa structure et qu'il la définit avec l'aisance\nde celui qui sait.\n   Il a fait vivre cette interminable étendue dont l'horizon tout\ndroit se prolonge sous des cieux où passe la ruée de nuages\nhéroïques, chassés par le vent. Comme il a pénétré dans la vie\ngrouillante de la prairie, il s'élève d'un bond dans la marche\ndes nuées. Les vapeurs subtiles se déchirent, se fondent en\nbrume, ou bien s'amassent en groupements compacts, flottant\ndans le ciel baigné de lumière. Des nuances délicieuses s'y\njouent, délicates, insaisissables presque, définies en des tona­\nlités toutes proches vues par un peintre qui a su morceler à\nl'extrême les impressions de la couleur et y trouver même\nquelque sensuelle volupté. Ou bien, c'est la nuée d'orage, aux\ntons livides, pesante, écrasant sous la menace, dans l'accalmie\ntrompeuse, le végétal qui s'immobilise, la terre qui s'assombrit,\nl'animal qu'envahit la peur.\n   Entre ce ciel et cette terre, des bêtes passent. Verwée a vu que\nleur vie soumise et méprisée était pleine de choses épiques ou\ngracieuses. Sur cet horizon tout droit, dans cette lumière qui\ns'éploie, l'homme est moins que la bête à la robe tachetée, à\ndemeure dans sa prairie où son organisme est le seul réel. Elle\ny vit, calme, pacifique ou violente, promenant çà et là le rêve\nobscur qui sommeille sous son crâne épais. Elle dévoile toutes\nles particularités des jours qui s'écoulent, ruminant lentement\nsous des cieux tragiques, contemplant l'eau qui passe sous la\nmagnificence des nuages, mugissant, d'une plainte énorme et\nprolongée sous la menace de l'orage, ou bien lancée en des\nfuries sans cause, où se réveille l'ancestrâle sauvagerie, courant\nà perdre haleine, ravageant de son galop forcené la terre des\nprairies, le long des fossés que gardent des barrières de bois\nrustique et que fleurissent les eupatoires.\n   C'est, aussi, le royal éclat, la mâle puissance de l'Étalon blanc.\nIl apparaît dans un verger plein de lueurs éparses, rousses,\ndorées, où s'attarde la lumière étonnante des Flandres. La cir-\n"}, {"page_pdf": 772, "texte": "                        ALFRED VERWÉE                        655\n\nnière rejetée sur sa fière encolure, dressant ses naseaux roses,\nsaisi en un rythme admirable de marche triomphale, il est fixé\ndans sa noble splendeur de bête et la beauté ruisselle de lui\ncomme d'une figure de roi. Ou bien encore, ce sont, à demi\nenfoncées dans l'eau, les vaches de cette seconde Embouchure de\nl'Escaut, si différente de la première, aussi magnifique, cepen­\ndant. On n'y trouve pas les jeux épars de la lumière dans le ciel\noù s'amoncèlent les nuages, mais une grande ligne simple, une\nsynthèse de formes larges et tranquilles où ce maître de la cou­\nleur se complut à évoquer la noble ordonnance, le grand style\nexpressif des lignes, en ce sol qui s'enfonce peu à peu dans l'eau\ndont l'horizon, tout droit, continue le mouvement de la terre.\n   Pour donner une idée de ce que fut la pensée enfermée dans\ncette œuvre — des ignorants l'ont qualifiée de matérielle! — il\nfaudrait fouiller, tableau par tableau, les métamorphoses d'une\nconception qui ne se répète jamais. Lorsque, après la mort de\nVerwée, on réunit au Musée moderne, en une brillante exposi­\ntion, un grand nombre de ses toiles, la monotonie que l'on avait\ncraint se résolut en diversité. C'est que ces bêtes vivent et\nchaque instant de leur vie est saisie dans son intimité dernière.\nLa prairie, frémissante sous la lumière, s'anime d'un bétail qui\nmugit; d'un groupe de vaches qu'inquiète un chien passant le\nlong d'un fossé; d'un petit taureau blond qui se frotte volup­\ntueusement dans les gris de la dune, contre une barrière de bois\nrugueux ; d'un vol d'étourneaux accompagnant les troupeaux ou\nd'un étalon qu'effraye le premier éclair de l'orage. Pénétrer\ndans cette œuvre, ce serait écrire la vie même de la Flandre ;\npeut-être me sera-t-il donné de le faire un jour. On verra alors\nque Verwée, avide de science, anatomiste précis, observateur\nsubtil, fut un penseur qui anima la nature conquise par les\nrayonnements admirables de la Beauté.\n   Dès lors, qu'importent une maladie cruelle, des souffrances\nimméritées, une mort trop tôt venue? Ses grands yeux bleus,\nperdus dans la brume habituelle du rêve, ont vu passer les\nformes triomphales qu'il évoqua. Il savait bien qu'il fixait la\nmagie merveilleuse des choses et que son œuvre était construite\npour l'avenir. Les images qu'il réalisa demeurent impéris­\nsables, le temps les grandit encore et ce qui vécut dans son âme\nse prolonge dans le futur.\n                                          RAPHAËL PETRUCCI,\n"}, {"page_pdf": 773, "texte": "             Le départ de Petit Flip\n\n              PETIT Flip ! appela   Poucet.\n                     Petit Flip, le chardonneret apprivoisé, des­\n                  cendit de la branche moussue du poirier où il\n                  était perché, décrivit une spirale de lumière et\n                  s'abattit sur l'épaule de Poucet, sous la clarté\n                  blonde des cheveux.\n                     Le printemps finissant mettait dans l'air un\n                  long frémissement de flamme rose. L'enfant\nmarchait parmi des vagues de parfums, souriant aux roulades\nheureuses de son ami des jours d'hiver, et l'oiseau, rengorgé,\ngonflé de vie harmonieuse et de brise odorante, faisait miroiter\nau soleil les couleurs vives de plumes.\n   Il avait une toque de velours noir, un jabot de flamme et de\npourpre, un pourpoint de brocart brun, un manteau bariolé d'or\net de gemmes. Dans la chanson blonde du matin, il égrenait\nson chapelet bruissant de notes translucides que portaient vers\nle ciel les rayons d'or de la lyre ardente de l'été.\n   Des fleurs s'éveillaient aux marges des sentes. Des roses se\nhaussaient sur leur tige pour mieux entendre et pour mieux voir.\nDans les arbres, des ailes froufroutaient, des chansons claires\ns'effilaient, se cassaient d'un coup, fusaient par les interstices\ndes feuilles.\n   Poucet s'arrêta devant un papillon qui déjeunait dans une\ncorolle de rose. Petit Flip, jaloux qu'on ne l'écoutât plus,\ns'échappa vers le poirier voisin. Un de ses frères y gazouillait\nà l'extrémité d'une branche. Et soudain, comme s'il ne recon­\nnaissait plus pour l'un des siens l'oiseau familier des hommes,\nil s'arrêta de parler, méfiant. Poucet riait.\n   « Il ne reconnaît pas son cousin, » dit-il.\n   Il avait, lui aussi, un cousin qu'il n'avait pas voulu l'autre\njour embrasser, parce qu'il s'était moqué de Nielle.\n"}, {"page_pdf": 774, "texte": "                    LE DÉPART DE PETIT FLIP                      657\n\n    Petit Flip s'était approché provocant, le panache hérissé, les\n ailes frémissantes, prêt au coup de bec. Mais sa colère se fondit\n tout d'un coup. L'autre maintenant parlait en regardant Petit\n Flip, qui se penchait pour écouter, et la conversation s'enroula\n dans les branches. Poucet appela, cria, frappa du pied, les deux\n oiseaux continuaient de chanter, tandis que la brise apportait\n les rumeurs lointaines de la forêt.\n    « C'est donc une histoire jolie qu'il te conte là-haut, » dit\n encore Poucet dans un commencement de fâcherie.\n    Si c'était une histoire jolie, grand Dieu ! Tu ne comprenais\n donc pas les paroles de l'autre? Tu n'entendais pas qu'il contait\n à Petit Flip les beaux matins humides, où l'air tout parfumé\n des senteurs de la nuit caresse les ailes qui s'éveillent, les soirs\n harmonieux de la forêt, quand les feuilles et les fleurs murmu­\n rent en zézayant leurs prières.\n    Tu ne voyais pas que Petit Flip disait oui de la tête, qu'il\n comprenait, se souvenait. Et la voix se faisait plus pressante,\n plus persuasive.\n    « Reviens, disait-elle, dans le royaume de la lumière, dans\n le charme bleu de l'azur, aspirer, dans un vol librement pas­\n sionné, la liqueur ardente du soleil, qui nourrit en nos âmes la\n flamme blonde des chansons. Laisse les hommes. Ils sont com­\npliqués et cruels. Quitte leurs maisons où l'ombre alourdit les\nailes et fait mourir les chants. Nos palais de mousse sont bâtis\ndans les villes libres des forêts. Dans la lumière tamisée des\nsous-bois, dans l'ivresse des parfums et l'harmonie des mur­\nmures, les oiselles grises jettent des appels langoureux et des\ninvites amoureuses. Reviens dans la nature où sont tracés les\nsentiers bleus de notre destinée. Viens! »\n    Sur cette note vibrante, le chanteur partit, s'envola, suivant\nla route sûre de l'instinct. Et Petit Flip, hésitant d'abord, ayant\nperdu en la compagnie des hommes l'habitude de la décision\nrapide, tournoya un instant au-dessus du jardin, s'emplit les\nyeux comme pour en garder le souvenir, des paysages familiers,\njeta un adieu plaintif et s'en alla, lui aussi, vers le secret de sa\ndestinée.\n    Poucet eut beau crier :\n      Petit Flip ! Petit Flip ! »\n    L'oiseau était parti vers la lumière. Et l'enfant, ayant com­\npris qu'il ne reviendrait plus, restait là, le cœur gonflé de san-\n"}, {"page_pdf": 775, "texte": "658                         DURENDAL\n\n\nglots, les yeux tendus vers le coin bleu du ciel où la petite\nflamme ailée venait de s'éteindre au-dessus de la forêt.\n   « Qui lou? » interrogea soudain une voix claire derrière le\nbuisson de groseilliers.\n   C'était Nielle. Elle passa entre les branches sa tête ébourif­\nfée, souriante. Et voilà que le gros chagrin de Poucet creva\ntout à coup, comme s'il eût attendu pour distiller sa douleur\nque de mignonnes mains vinssent avec des caressss cueillir ses\nlarmes.\n   « Flip est parti, petite Nielle, dit-il. Un autre l'a emmené,\npar-là.\n   — Mais il va revenir, répondit Nielle.\n   — Non, vois-tu, il est parti pour toujours. Là, je le sens, il\nnous a quittés tous les deux. Ça n'est pas beau, n'est-ce pas,\nNielle?\n   — Certes, dit la petite fille, ça n'est pas beau. On a tout fait\npour lui. On l'a sauvé, on l'a nourri, on lui a bâti une belle cage.\n   — Est-ce qu'il lui manquait quelque chose, dis, petite\nNielle ?\n   — S'il lui manquait quelque chose, bonne Vierge! Ce n'est\npas le sucre, assurément, ni les biscuits, ni les caresses. Il était\ntrop heureux avec nous. On se faisait punir pour lui. C'était\nnotre enfant.\n   — Oui, l'enfant prodigue, » ajoutait Poucet.\n   Des souvenirs de la Bible s'éveillèrent en eux. Jamais ils\nn'avaient aussi bien compris la joie du père au retour de son\nfils, et ils se promettaient de préparer un grand festin si Petit\nFlip revenait repenti. Mais il faisait si bon dans la forêt.\n   « Si on allait à sa recherche, » insinua petite Nielle.\n   Depuis longtemps elle brûlait de pénétrer dans la forêt, de\nsentir la peur inconnue du mystère rôder autour d'elle, la frôler,\nl'étreindre. D'être petite fille, cela ne vous empêche pas d'être\ndéjà femme, de rechercher comme une volupté les émois trou­\nblants qui laminent le cœur. C'est si bon d'éprouver par tout son\ncorps le fourmillement d'angoisse, d'attendre on ne sait quoi de\nmenaçant, de fermer les yeux pour ne point voir, de les rouvrir\npour se convaincre que le danger n'est plus, qu'il n'a pas été.\nEt de rire, et de se sentir perdu dans la grande forêt, empri­\nsonné entre des murailles vertes où l'œil n'entrevoit que de\ntemps en temps, par une rosace découpée dans les feuilles, un\n"}, {"page_pdf": 776, "texte": "                   LE DÉPART DE PETIT F L I P                   659\n\nlarge disque de lumière et de ciel bleu. Nielle soupçonnait tout\ncela. Elle avait la hantise de ce mystère, de l'inconnu et de\nl'infini. En cela encore, elle était semblable aux autres femmes.\nL'infini les attire. J'en ai vues qui, insouciantes des hommes,\noublieuses des petites misères de la vie sautant autour d'elles\nen rondes de gnomes, restaient des heures devant la mer ou\ndevant la forêt, les yeux perdus au loin, plus loin que la der­\nnière danse des vagues ou la dernière ondulation des cimes\nfeuillues, dans les au-delà mystérieux et insondables du rêve.\nPuissance harmonieuse des choses! La mer et la forêt sont\nsœurs. Un même souffle les anime. Une même âme bruissante\net chantante leur donne une vie pareille, grande infiniment et\nd'une variété d'aspects innombrables. J'ai contemplé la mer.\nLes petites vagues qui bondissent avec un bruit de mille petits\nrires pour regarder par-dessus les autres vagues, par-dessus les\nbarques peintes en rouge, par-dessus les digues de pierres noires\nou les dunes de sable blond, ces vaguelettes me faisaient signe\navec leur mille doigts cerclés de gemmes. Je me suis approché.\nJ'ai longtemps écouté leur chanson qui vient de si loin et dans\nles plis de sa robe verte apporte des bruits d'infini et des\nrumeurs de rêve. Le charme m'enveloppait. Puis, dans mon\nâme un chant s'est élevé d'abord confus, où je distinguai\nbientôt des sonnailles de feuilles, des vols heureux d'oiseaux,\ndes cris d'oiselles et ce long frémissement lointain qui est comme\nle battement de l'aile immense de l'infini. Des visions claires\nresurgirent qui dormaient dans mes prunelles. Les têtes des\nchênes me regardaient complaisamment, les chèvrefeuilles\nodorants s'enroulaient autour de moi comme pour me reprendre,\npour me ramener à la mer des cimes feuillues, aux vagues bruis­\nsantes des bois où chante la joie des nids.\n   Et je revenais. Et je redevenais enfant comme petite Nielle,\net le mystère des bois sollicitait mon âme aux excursions\nrêveuses.\n   A la lisière du bois, les deux enfants, pensifs, se retournèrent.\nDe grosses vaches rousses dans la prairie s'étaient arrêtées de\npaître pour les regarder venir. Les cheminées du village\nsecouaient au vent leur panache de fumée bleue. Au-dessus de\nla flèche du clocher, casqué d'ardoises, le coq d'or, comme pour\nles rappeler, tournait vers eux la flamme jaune de sa crête,\ntandis que l'horloge de l'église, de sa main ridée de bonne\n"}, {"page_pdf": 777, "texte": "660                         DURENDAL\n\n\n\nvieille, jetait jusque dans le fossé qui défend la forêt les sons\nfrémissants des belles heures du matin.\n     C'étaient toutes les choses coutumières de leur vie qu'ils lais­\nsaient derrière eux pour entrer dans l'inconnu. A ce moment,\nla pensée de Petit Flip ne faisait plus dans leur esprit qu'une\nfaible lumière qui doucement s'éteignait.\n     « T u n'auras pas peur, au moins, dit Poucet.\n    — Je n'aurai pas peur, répondit Nielle. Est-ce qu'on a peur\nquand il fait du soleil? »\n   t Ils écartèrent, en fermant les yeux pour les protéger contre les\nbranches, les buissons de noisetiers et se trouvèrent tout à coup\ndans le mystère de l'ombre douce. Du soleil se coulait entre les\nfissures des cimes. Des taches blondes sautillaient sur la mousse,\nsur leurs habits, sur leur figure. Toutes ces taches étaient rondes,\nquoique les trous du plafond vert fussent tous de forme diffé­\nrente. Ils s'en étonnaient. Et Nielle, battant ses mains avec un\nbruit clair, les refermait sur les larges papillons d'or, et disait :\n     « Tiens, Poucet, mets du soleil dans tes poches pour nous\néclairer le soir. »\n     Ils couraient. A mesure qu'ils avançaient, l'ombre s'épaisis­\nsait et les taches rondes du soleil étaient plus rares. Leurs pieds\ns'enchevêtraient dans un fouillis d'airelles. Ils cueillirent des\nmyrtilles vertes au nombril rose et les mangèrent. Un coucou\nchanta dans le lointain.\n     « Oh, dit Nielle, on dirait qu'on nous parle. »\n     Quand elle était toute petite, son père jouait avec elle, se\ncachait derrière un buisson et, pour l'intriguer, criait comme\nl'oiseau.\n     « C'est le coucou, dit Poucet. Il a trouvé un nid d'oiseau,\nmangé les œufs et y a pondu les siens pour qu'ils soient couvés\npar l'autre.\n     — Coucou ! » cria Nielle en se faisant un porte-voix de ses\nmains blanches.\n     L'oiseau répondit trois fois.. Nielle riait. Ils continuèrent à\nmarcher. Poucet avait coupé une jeune tige de noisetier dont la\npeau brune s'écaillait et, en marchant, il frappait les buissons.\nCela faisait un bruit de sonnailles fêlées. De l'eau giclait sous\nleurs pieds de la mousse comme d'une éponge qu'on presse. Des\nsenteurs vertes emplissaient leurs narines. Ils s'arrêtaient pour\nrespirer bruyamment, à la façon d'un ouvrier de forge qui sort\n"}, {"page_pdf": 778, "texte": "                    LE DÉPART DE PETIT FLIP                     661\n\n de la salle où bouillonne la fonte et qui aspire l'air frais avec\n délices. Leur poitrine se gonflait. Ils bondissaient, croyant avoir\n des ailes.\n    Entre des roches moussues, des digitales rouges dressaient\n leurs beaux épis d'urnes tremblantes. Nielle y courut, et Poucet\n lui apprit comment les fées, pour coudre leurs robes de lune,\n mettaient les dés-fleurs à leurs doigts. Nielle enfila ses doigts\n mignons dans les corolles humides, puis, levant ses mains\n éployées et leur imprimant au-dessus de sa tête un mouvement\n tournant de girouettes roses :\n    « Je suis une petite fée, dit-elle.\n    — Petite fée, » répéta l'écho.\n    Elle se retourna, effarouchée. Puis elle dit à voix basse :\n    « Le mystère parle.\n    — Tout est mystère, petite Nielle, » répondit Poucet.\n    Il s'élève ainsi parfois du cœur des enfants sans qu'ils les\n comprennent, des paroles profondes.\n    Ils écoutèrent parler le mystère. Des bruits étouffés venaient\n mourir à leurs pieds. Ils cherchaient autour d'eux l'endroit où\n s'éteignaient des soupirs, et il leur semblait voir de petites\n âmes s'échapper des fleurs qu'ils foulaient, et monter avec un\n bruit de soie froissée vers le ciel. Un geai jeta tout près d'eux\nson cri enroué de crécelle. Un merle siffla ses trois notes. Une\n caille pansue passa en froufroutant et répéta trois fois son der­\n nier avertissement d'huissier rapace. Puis, d'autres oiseaux\n s'appelèrent dans les arbres. A la pointe d'une branche un char­\n donneret doucement gazouillait.\n    « Petit Flip! appela Nielle.\n    — Ce n'est pas lui, » dit Poucet.\n    Ils se souvinrent du but de leur exploration. Et ils se remirent\n à marcher en levant la tête vers les arbres et en appelant par­\n fois « Petit Flip ». Mais ils n'avaient plus maintenant l'espoir\n de le retrouver. Le désir même de le reprendre était tombé de\n leur cœur comme un fruit véreux, sans qu'ils songeassent à le\n ramasser. Leurs deux petites âmes s'ouvraient à la compréhen­\n sion du mystère de la vie.\n    De la fourche de deux branches un oiseau s'envola. Ils admi­\n rèrent son nid. Ce fut un éblouissement. Sur le matelas de\n duvet blond, il y avait trois œufs bleus comme des turquoises\n d'une eau troublée de petits nuages gris et qui étaient encore\n"}, {"page_pdf": 779, "texte": "662                         DURENDAL\n\n\ntièdes de la bonne chaleur de l'oiseau. Ils les prirent en mains,\npuis les reposèrent doucement sans les heurter. Et la mère vole­\ntait autour d'eux avec de petits cris d'angoisse.\n    Plus loin, un autre oiseau chantait dans un buisson de hêtre.\nIls écartèrent les branches et virent un autre nid avec des oisil­\nlons encore sans plumes. Ils avaient un ventre énorme, rouge et\nfrissonnant, avec un bec jaune largement fendu, qui se tendait\nen zézayant, un fil de langue rose. Nielle mit son doigt dans\nleurs becs, qui se fermaient comme pour happer la nourriture.\nEt riant, elle répéta plusieurs fois ce mensonge. L'oiseau était\nrevenu tout près d'eux, jetait des phrases de colère en hérissant\nses plumes.\n    Une voix dit derrière eux :\n    « Il faut laisser le bonheur dans les nids. »\n    Ils se retournèrent, effrayés. Un mendiant au teint bruni de\nsoleil et de hâle, de ses yeux noirs très doux comme l'ombre des\nbois, les regardait. Des cheveux longs tombant en boucles enca­\ndraient d'une crinière inculte sa face pâle et sur le chapeau mou\nde feutre vert dont les bords larges gardaient l'empreinte de\nlointaines souillures, une plume de paon dépliait son éventail\nd'arc-en-ciel. Il était vêtu très pauvrement. Au long des routes,\nla fatigue avait éculé ses souliers dont la teinte cendrée disait la\nlassitude et dans les trous effilochés de son manteau on voyait\n les yeux gris de la misère cramponnée à son corps. Pendue à sa\nceinture, une flûte de buis ballottait sur sa cuisse. Il était venu\nsans qu'on l'entendît et les enfants le crurent sorti de terre ou\n que, comme dans les contes, le tronc d'un chêne s'était ouvert\n pour le vomir. D'ailleurs, sous ses guenilles, il semblait doux,\n plus misérable que méchant, sans qu'il voulût inspirer la\n crainte. C'était un errant des longues routes, un de ces men­\n diants magnifiques qui n'ont de patrie que leur roulotte et leur\n tribu, bohémien venu de quelque « camp-volant » établi aux\n environs, dans un superbe isolement de superstitieuse terreur. Sa\n parole était haute et profonde comme un son de cloche. Il répéta :\n     « Il faut laisser le bonheur dans les nids. »\n    Nielle tenait Poucet par le pan de sa veste, un peu en arrière.\n  L'inconnu s'avança pour regarder dans le buisson :\n     « Ce sont des rossignols, reprit-il. Si on les prend, ils mour­\n ront; leurs petites âmes monteront dans les étoiles et la forêt\n  pleurera sa joie.\n"}, {"page_pdf": 780, "texte": "                   LE DÉPART DE PETIT FLIP                   663\n\n   » Voilà, dit-il encore. Les chansons blondes réjouissent le\ncœur des arbres. Les oiseaux vivent comme nous, ils sont meil­\nleurs, ils n'ont besoin ni de prisons, ni de gendarmes. Ils chan­\ntent. C'est leur vie. Leur âme est une flamme de soleil. Écoutez.\nLeur chanson est un cantique de vie, leur parole est la louange\néternelle de la beauté du monde. Pourquoi voulez-vous les\nprendre? Laissez-les à leur destinée. Ils sont les plus merveil­\nleux poètes ».\n   Poucet maintenant regardait sans crainte l'inconnu. Nielle\ns'était rapprochée. Avec un sourire, elle dit :\n   « Nous voulions seulement caresser les oiseaux. Maintenant\nnous voulons retourner à la maison.\n   — La route est là-bas, dit l'inconnu, de l'autre côté du\nchêne ».\n   Ils partirent. En regardant derrière eux, ils virent le men­\ndiant s'enfoncer dans les allées ombreuses. La vie leur parut\nbelle. Le bois chantait, le thym embaumait, les campanules\nsecouaient leurs cloches mauves. Dans le fouillis des branches,\nils aperçurent le ruban de la route qui se déroulait. Poucet\nrestait pensif malgré sa joie intérieure et il se questionnait en\nlui-même, disant :\n   « Qu'est-ce qu'un poète? »\n\n                                              EDOUARD N E D .\n"}, {"page_pdf": 781, "texte": "                         Une belle Ame\n                                   (Roman)\n                                      Suite\n\n\n\n                                       X\n\n\n                  ET toujours la petite maison blanche fumait mélancolique­\n                     ment. Toujours Mademoiselle Julie, seule en face de ses\n                     pensées, travaillait à son tricot rose et gris, avec ses lon­\n                     gues aiguilles de bois.\n                        La saison de la chasse étant terminée, Jojo, afin de se\n                     créer une occupation, mettait du bois d'équerre et s'instal­\n                     lait, pour scier et pour clouer, dans une sorte de hangar\n                     attenant à l'habitation. C'est là qu'une extraordinaire\n                     variété de pipes l'attendait chaque jour, lorsqu'il allait à\nson établi, derrière un châssis formé de vitres ternies. Au grincement de\nla varlope qui déchirait les planches, il lançait dans sa petite menuiserie\ndes bouffées de fumée et fredonnait quelque monotone chanson ; tandis que\nPhanor, couché sur un tas de copeaux, laissait échapper des soupirs, en\nessayant de faire rejoindre ses pattes de devant à celles de derrière.\n   Dans le salon, où le poêle blanc ne ronflait jamais, il y eut un coup de\nsoleil qui courut sur le plancher. Mademoiselle Julie, transie de froid, trans­\nporta sa chaise auprès de la fenêtre, dans l'espoir de se mieux réchauffer. Sur\nle ciel bleu pâle, de légers flocons de nuages passaient avec calme, tamisant\nla lumière et la réduisant en fine poussière autour des arbres et au sommet\ndes collines. A travers les carreaux, rapiécés çà et là avec des bandes de\npapier, elle aperçut le triste horizon d'hiver, baigné dans une clarté languide :\ndes prés qu'on aurait cru plantés en paille, tant ils étaient arides et dessé­\nchés; des bandes de terre d'un rouge sombre, avec de petites dentelles vertes\nde blé en herbe et de longues flaques d'eau enchâssées dans les sillons; et\npuis, un grand peuplier dégingandé, au sommet duquel deux corbeaux se\ntenaient immobiles; et puis, des acacias rabougris, dont les branches se\nteintaient de rose, comme si le sang eût afflué aux extrémités; et puis, là-bas,\nperdue dans le lointain, une ligne de collines d'un beau violet de prune qui\n"}, {"page_pdf": 782, "texte": "                              UNE BELLE AME                                665\n\nportaient sur leurs épaules des bois dépouillés, au milieu desquels les groupes\nde sapins mettaient des taches d'ardoise.\n    Mademoiselle Julie posa son ouvrage sur ses genoux et ses yeux se per­\ndirent au loin. A quoi pensait-elle ainsi devant ce paysage désolé? Ah! sans\ndoute au morne train de son existence, qui s'écoulerait tout entière devant\nces mêmes arbres et ces mêmes collines, sans seulement changer d'aspect\nsuivant le caprice des saisons. Derrière sa fenêtre ou près de son poêle, elle\nne cesserait d'entendre la voix de Phanor revenant de la chasse, ou bien la\nchanson de Jojo accompagnant les sifflements brefs du rabot. Et c'était bien\nainsi : elle ne souhaitait pas autre chose, maintenant qu'elle commençait à\ndevenir vieille.\n   Il est bien vrai que l'idée de s'associer aux charitables largesses de Mon­\nsieur Miette l'avait un instant séduite et que, maintenant encore, elle se répé­\ntait, dans le fin fond de son âme, les quelques phrases lancées par l'abbé\nChantematin. Cette idée seule aurait eu la puissance de l'enchaîner au destin\ndu mariage, et souvent elle se reprochait de n'y avoir pas cédé avec assez\nd'entraînement. Mais bientôt d'autres considérations reprenaient le dessus et,\nparce qu'elles étaient humaines, Mademoiselle Julie les accueillait, malgré\nqu'elle en eût. L'abnégation est de source divine et ne s'empare de nous\nqu'après des luttes qui ne vont point sans violence. Il en aurait fallu pour\népouser Monsieur Miette, en vue d'une œuvre charitable. Le mariage n'était\npossible que sous cette condition; mais alors il prenait la forme d'un\nvéritable sacrifice. Mademoiselle Julie ne se sentait pas la force de l'ac­\ncomplir.\n    Pauvre elle était, pauvre elle resterait, et Madame Vassy, dans sa sollici­\ntude, avait vraiment forgé des chimères. Oui, malgré ses objurgations, malgré\nles invites suppliantes de Monsieur Miette, elle n'abandonnerait pas sa con­\ndition misérable. Son repos, sa tranquillité, son bonheur en dépendaient;\ncomme aussi le repos, la tranquillité et le bonheur de Jojo. Le pauvre Jojo!\nlorsqu'elle lui avait confié naguère ce projet, il avait montré une mine toute\ndésappointée; mais sans formuler aucune réflexion, car il prenait les événe­\nments comme ils se présentaient. Seulement, sa tristesse avait été vraiment\nprofonde. Aurait-elle le cœur de l'abandonner ainsi?\n    Et, d'ailleurs, comment avait-on songé à lui faire épouser ce veuf d'une\ninquiétante ardeur pour son âge, ce père de famille pourvu de nombreux\nenfants? Car elle connaissait maintenant la situation et se demandait si tous\nces gens n'avaient pas été atteints d'un délire spontané, lorsqu'ils lui avaient\nproposé cela. Encore Monsieur Chantematin revenait-il maintenant sur ses pre­\nmiers conseils et se rendait-il compte qu'on abusait de lui et qu'on ne le com­\nblait de cadeaux que pour obtenir son adhésion à une idée fantasmagorique.\n Il y avait toujours gagné des dons précieux et l'établissement d'une mission\n qui, dans ce moment même, l'occupait beaucoup. De ce côté-là, plus d'assaut\n à redouter. Mais Madame Vassy ne lâchait pas prise et Monsieur Miette\n encore moins. Ils emploieraient certainement leurs dernières ressources à\nébranler la résolution de Mademoiselle Julie, et cette perspective n'était pas\n pour la charmer.\n"}, {"page_pdf": 783, "texte": "666                               DURENDAL\n\n\n    Ses pensées s'en allaient au gré des nuages qui couraient sur le ciel.\n    Elle reprit bientôt son tricot et s'absorba dans cet ouvrage qui ne l'empê­\nchait pas cependant de rêver à son aise.\n   Tout à coup Phanor, du fond de l'atelier, se mit à aboyer et sortit dans la\ncour. Julie leva la tête et son visage exprima la plus vive contrariété, lors­\nqu'elle vit apparaître, au milieu du jardin, Madame du Bois, fastueuse et l'air\nimportant. Celte malencontreuse visite arrivait juste à l'heure où Julie éprou­\nvait une joie innocente à se perdre dans ses intimes rêveries et à bénir la pau­\nvreté, qui, cependant, l'accablait sous son joug. Cette femme orgueilleuse\nallait troubler, par ses prétentions à la charité et par ses fausses paroles,\nun calme salutaire, qui était le seul bien qu'appréciait ici-bas la pauvre\nfille.\n    En effet, la comtesse entra, le front haut et la main tendue superbement,\ncomme à une inférieure que l'on honore d'un entretien. Cependant elle s'effor­\nçait de sourire et, par son attitude un peu moins rogue que de coutume, elle\ntémoignait une certaine déférence vis-à-vis de « sa pauvresse ». Même ses pre­\nmières paroles furent aimables et Julie n'en revenait pas. Bien vite elle fit\nallusion à l'événement qui défrayait les conversations du pays.\n    « Ce sont des félicitations que je vous apporte aujourd'hui, ma chère. Il\nparaît que vous allez vous marier. Vraiment, cette nouvelle me cause une joie\nprofonde et je ne pouvais rien désirer de plus heureux pour vous. Car vous\nsavez comme je vous aime et quel bien je vous souhaite! On dit que votre\nfiancé jouit d'une fortune immense : c'est à merveille et vous voilà tirée d'em­\nbarras.\n   — Je sais, Madame, répondit Julie très simplement, qu'on a fait courir\npartout le bruit de mon mariage et je vous remercie des mots flatteurs que\nvous m'adressez. Seulement, je ne puis les accepter ainsi, car je ne me marie\npas.\n   — Comment? Vous n'épousez pas Monsieur Miette?\n   — Non Madame. Il en a été question. Mais ce n'est pas à mon âge que l'on\nse marie.\n   — Ah ! ma chère amie, s'écria Madame du Bois en sautant au cou de Julie\ninterloquée et ennuyée, laissez-moi vous dire quel poids vous m'enlevez !\nVotre réponse me rend véritablement à la vie. Certes, j'aurais très bien com­\npris que vous acceptassiez le parti honorable et riche qu'on vous proposait;\nmais — faut-il vous l'avouer ? — cette éventualité ne laissait pas de me cha­\ngriner. Je vous aime tant, voyez-vous, que je redoutais pour vous les qu'en\ndira-t-on. Il y a tellement de gens méchants en ce monde qu'on n'aurait pas\nmanqué de jaser là-dessus et que vous auriez passé un vilain quart d'heure,\nauprès de certaines personnes de ma connaissance. Oh! j'élais prête à vous\ndéfendre de toutes les forces de mon âme et à faire entendre raison aux ergo­\nteurs de tout acabit. Mais vous n'ignorez pas de quel crédit jouissent les mau­\nvais langues en ce pays et je ne vous apprendrai rien en vous disant que l'on\naccepte leurs commentaires, ainsi que paroles d'Évangile. Malgré mon zèle à\nvous protéger contre ces perfidies, je n'aurais pas arrêté la médisance et les\npropos malveillants. Dieu soit loué ! Il n'en sera pas ainsi et vous jouirez tou-\n"}, {"page_pdf": 784, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   667\n\njours, au milieu de nous, d'une universelle estime. Quelle bonne, quelle\nexcellente chose! Vous ne nous quitterez donc pas, chère Julie, et nous pour­\nrons continuer à vous prodiguer nos soins ! Cette Julie, si parfaite et si douce,\nnous la garderons toujours, n'est-ce pas? et il nous sera donné, longtemps\nencore, de la choyer et de l'aimer ! »\n     Jamais la vilaine femme n'avait parlé avec une telle animation : jamais elle\nn'était apparue, aux yeux de Mademoiselle Julie, plus perverse et plus fausse :\n la fausseté luisait dans ses yeux qu'en parfaite comédienne elle parvenait à\n mouiller de larmes; la fausseté donnait à sa voix un tremblement spécial,\nqu'elle aurait fait prendre pour une émotion véritable, s'il avait été moins\n accentué; la fausseté lui tordait la bouche quand elle voulait sourire, lui\n bouleversait le teint sous son fard ; elle lui sortait par tous les pores de la\n peau.\n      M Je savais bien, fit-elle encore, que vous ne vous laisseriez pas tenter par\n l'argent et que vous êtes bien trop désintéressée pour conclure un mariage\n dans ces conditions. Et d'ailleurs, si vous aviez voulu vous marier dans votre\n  belle jeunesse, les occasions n'auraient pas manqué, j'en suis bien sûre. C'est\n donc que le célibat vous a toujours souri — et je vous en félicite, ma chère\n enfant, car l'état de mariage crée bien des ennuis et procure des déboires fort\n  amers. »\n      Ce fut le coup de grâce pour Julie. La malheureuse, que les émotions des\n jours derniers avaient brisée, et qui luttait si vaillamment, contre ses amis\n  même, pour conserver sa liberté, ne put soutenir cette attaque si mécham­\n  ment ingénue. Elle avait donc en face d'elle cette créature de malheur, qui\n  traversa jadis ses amours et qui, sans doute, contribua à pervertir l'homme\n  qu'elle accaparait depuis plus de vingt ans, sans aucun remords, avec une\n  tranquille audace dans le mal. L'épouse adultère, qui toujours manqua à ses\n  obligations conjugales, la mère sans tendresse, qui ne fit de sa fille qu'une\n  coquette, venait sciemment la torturer et raviver les douloureux souvenirs du\n  passé ! C'en était trop. Julie ne pouvait plus longtemps supporter la vue de\n  cette femme; il fallait qu'elle lui marquât son mépris, qu'elle lui interdît doré­\n   navant sa porte. Elle allait parler, enfin, devant celle qu'elle supportait dans\n  son existence depuis tant d'années.\n      Elle fit un geste de fierté, mais ce fut tout. Son courage expira sur ses\n   lèvres. L'émotion l'anéantissait; elle porta la main à sa gorge, comme si\n   quelque chose l'étouffait et se laissa choir dans un fauteuil, où elle demeura\n   sans mouvement.\n       Madame du Bois, aux champs, sentit d'abord la peur la clouer sur place.\n   Puis elle se ressaisit, s'approcha de Julie, vit qu'elle n'était qu'évanouie et\n   jugea l'instant favorable pour s'échapper.\n       Cependant, comme elle ouvrait la porte du salon, un reste de pitié la prit,\n   et aussi le soin de sa réputation, qui aurait souffert de cet abandon, bientôt\n   publié partout. Elle courut donc à la fenêtre, l'ouvrit toute grande et appela\n   Jojo, qui chantait toujours dans son atelier.\n       Jojo, bouleversé à la vue de sa sœur, pâle et défaite, se précipita vers elle\n    et interrogea du regard la comtesse.\n"}, {"page_pdf": 785, "texte": "668                               DURENDAL\n\n\n   « Ce ne sera rien, déclara celle-ci, Julie s'est trouvée mal ; je vais vous\nenvoyer quelqu'un. »\n   Et sans s'attarder davantage, elle s'esquiva, laissant Jojo dans le plus grand\nembarras.\n   Heureusement pour lui, l'air qui arriva par la fenêtre, ranima bientôt\nJulie, qui jeta d'abord un regard autour d'elle. Lorsqu'elle vit que son\nfrère seul était là, elle fut soulagée et s'efforça de sourire, afin de le\nrassurer.\n   « Elle est partie, fit-elle; tant mieux! Et plaise à Dieu qu'elle ne revienne\njamais !\n   — Mais que s'est-il passé? demanda Jojo très alarmé.\n   — Oh! rien. Elle faisait allusion à mon mariage avec Monsieur Miette. Ce\nsujet m'est tellement pénible maintenant que j'ai pris une sorte d'éblouisse-\nment. Mais c'est fini, mon Jojo, je vais bien, je vais très bien.\n   — Nous avions vraiment besoin d'elle pour te mettre dans cet état, reprit\nJojo en ronchonnant. Tu sais, je ne l'aime guère, Madame du Bois; et si elle\ns'avise encore de t'ennuyer, je crois que je la prierai de rester chez elle. Tu\nne veux pas te marier, c'est ton affaire; et même tu as bien raison, car, au\nmoins, nous ne nous séparerons jamais. »\n   Pour que Jojo en dise autant, il fallait qu'il fut ému. Julie, touchée de\ncette déclaration, ajouta avec tendresse :\n   « Je ne te quitterai pas, mon Jojo, et nous achèverons de vieillir l'un près\nde l'autre, toujours tranquilles, toujours heureux. »\n\n\n                                       XI\n\n   « Non, Monsieur, c'est bien décidé, je ne me mêlerai plus de rien. Vous\nm'avez déjà mis dans un cas très délicat pour ma conscience et dans une\nposture tout à fait ridicule vis à-vis de Mademoiselle Julie. J'ai pris la\ndétermination de rester étranger à cette affaire et je ne reviendrai pas\nlà-dessus. »\n  Ainsi parla Monsieur Chantematin. Il appuya avec une singulière énergie\nsur ces dernières paroles et jeta la consternation dans l'âme de Monsieur\nMiette.\n   Le bon vieillard ne savait plus maintenant à qui s'adresser pour plaider\nsa cause, car il avait remué ciel et terre, sans obtenir jusqu'alors aucun\nrésultat. Madame Vassy elle-même finissait par renoncer à ce projet, qui\nlui semblait maintenant irréalisable. Car Mademoiselle Julie paraissait\nexcédée de toutes les démarches que l'on multipliait auprès d'elle depuis un\ngrand mois.\n   Mais lui tenait mordicus à son idée. Le temps n'avait fait que porter son\namour à l'exaltation : il en souffrait moralement et physiquement. Il lui fallait\nSa Julie : il mourrait si on ne la lui donnait pas; il accablait le ciel de ses\nprières, la récalcitrante de ses offres et le curé de ses cadeaux. Il pro­\nmettait tout, il donnait tout. Sa passion atteignait son plus haut période\n"}, {"page_pdf": 786, "texte": "                              UNE BELLE AME                                   669\n\n\net menaçait même de lui porter au cerveau, pour peu que le refus de la belle\ncontinuât.\n    « Mais enfin, Monsieur le curé, gémit-il, j'aime Mademoiselle Julie. Je\nl'aime à la rage ! On ne résiste pas à l'amour, voyons !\n   — E h ! Monsieur, l'amour, l'amour! Que voulez-vous que j'y fasse? D'abord,\nce n'est pas à un pauvre curé de campagne qu'il appartient de trancher ces\nquestions-là. On vient me trouver généralement pour fixer le jour du mariage,\nlorsque tout est d'accord ; mais jamais, je vous le jure, on ne m'a prié de\nsouffler la passion au cœur de quelqu'un. Si vous ne réussissez pas auprès de\nMademoiselle Julie, tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous offrir\ndes consolations spirituelles, en vous prêchant la résignation et en vous\npriant de jeter les yeux sur votre état, qui devrait être celui d'un vieillard plus\noccupé de ses fins dernières que de bagatelles méprisables.\n    — Ah! par exemple! s'exclama l'autre. La résignation! Mais vous y per­\ndriez votre latin. Je suis pardieu bien décidé à me marier et j'enlèverai plutôt\nMademoiselle Julie, si elle résiste encore! Oui, je l'enlèverai à votre nez et à\nvotre barbe à tous, tout vieux que je suis. Et je me moque pas mal de mes fins\ndernières, qui arriveront toujours assez tôt! Vivent les bagatelles qui font\nbattre dans ma poitrine un coeur d'adolescent ! »\n    L'abbé Chantematin considéra un instant Monsieur Miette en proie à cette\nincroyable surexcitation d'esprit.\n    « Voyez, Monsieur, lui dit-il ensuite, comme la passion vous égare et vous\npousse à exprimer des pensées qui ne vous sont pas habituelles, Dieu merci !\nAh ! que nous sommes peu de chose, puisqu'une idée folle suffit à nous bou­\nleverser ainsi ! L'homme, lorsqu'il est le jouet d'une passion, ne connaît plus\nqu'elle, n'écoute plus qu'elle : il est prêt à lui sacrifier sa raison et son devoir.\nCelle qui vous occupe en ce moment est certes la plus dangereuse de toutes.\nN'est-ce pas Platon qui a déclaré que l'amour est un délire ? Et ce que l'on a\ncoutume d'appliquer à la colère, ne se pourrait-il pas également appliquer à\nl'amour? Amorfuror brevis est. Pour Dieu, calmez-vous et montrez des disposi­\ntions plus en rapport avec votre âge. C'est encore un ancien qui disait que les\nvieillards vivent de souvenirs, plus que d'espérances; que pour eux l'avenir\ncompte peu et que le passé est tout. Méditez, je vous prie, cette pensée;\nreportez-vous à votre jeunesse, qui, sans doute, fut brillante et fertile en heu­\nreux événements ; et ne souhaitez point le retour de délices lointaines, car\nvous iriez au devant d'une déception fatale.\n    — Tout cela c'est très joli, répondit Monsieur Miette. Mais que m'impor­\ntent votre Platon et vos anciens? Ils ne feront pas que je ne sois amoureux.\n    — L'amour, répliqua l'abbé Chantematin, s'accommode mal des cheveux\nblancs, permettez-moi de vous le confier.\n    — L'amour vient à tout âge, riposta le galant vieillard. Et puisque vous\n faisiez allusion à mon passé, vous saurez qu'il n'a pas été aussi bien rempli\nque vous le supposez. Il est donc juste que je me rattrape maintenant.\n    — Maintenant, continua le curé, que vous devriez plutôt répéter la parole\n du psalmiste et reconnaître, avec lui, que vos jours se sont évanouis comme\n une ombre : dies mei sicut umbra declinaverunt et que c'est encore une ombre que\n"}, {"page_pdf": 787, "texte": "670                               DURENDAL\n\n\nvous poursuivez ! Il est probable que vous n'accueillerez pas mieux le psal­\nmiste que Platon et les anciens. Mais Molière le rejetterez-vous aussi sans\nl'écouter, cet homme de génie dont l'œuvre est marquée au coin du bon sens\net de la raison ? M Le mariage est une chose à laquelle il faut que les jeunes\ngens pensent bien mûrement avant que de la faire; mais les gens de votre âge\nn'y doivent point penser du tout. » Voilà ce qu'on dit à Sganarelle, qui n'a\ncependant que cinquante-trois ans. »\n   Monsieur Miette n'était point lettré; sans quoi il eût opposé citation à cita­\ntion, texte à texte et même complété Molière par lui-même, en donnant la\nréponse de Sganarelle, qui proteste du bon état de son corps et affirme qu'il\nn'a pas besoin de carrosse ou de chaise pour cheminer. S'il avait présenté à\nl'abbé Chantematin tous lts cas de vieillards amoureux qu'offre la littérature,\ndepuis le laboureur d'Euripide qui a épousé Electre, jusqu'à Ruy Gomez de\nSilva, en passant par Mithridate et par beaucoup d'autres; s'il avait agrémenté\nson discours de quelque centon approprié à la situation :\n\n                Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner;\n\npeut-être serait-il parvenu à réduire — par des arguments si décisifs, — le\ncuré qui lui assénait de vigoureux fragments de grec, de latin et de français.\n   Il ne sut que montrer son entêtement :\n   « Je suis, déclara-t-il, décidé à me marier : j'ai tout pesé, tout prévu.\n   — Alors, Monsieur, conclut l'abbé, puisqu'il en est ainsi, il ne me reste\nplus qu'à dire, aussi comme dans Molière : Mariez-vous! Mariez-vous promp­\ntement ! Ah! que n'êtes-vous déjà marié ! Mais, encore une fois, vous voudrez\nbien ne plus me demander mon intervention : il m'est impossible de vous\nl'accorder. »\n   L'abbé Chantematin n'était pas en colère; mais il parlait ferme.\n   « Vous êtes obstiné, lui dit en riant Monsieur Miette.\n   — Eh! Eh! répliqua le prêtre, l'obstination se rencontre souvent chez les\nvieillards.\n   — Allons! Vous en reviendrez.\n   — Pas plus que vous, mon bon Monsieur, pas plus que vous !\n   — Nous verrons bien, fit Monsieur Miette en s'en allant. »\n   Il n'était pas plutôt parti que le curé s'en fut à la cuisine, où Claudine, sa\nservante, mettait quelque ordre à son trousseau.\n   Depuis tantôt vingt-sept ans qu'ils vivaient ensemble et malgré les bour­\nrades fréquentes de la brave fille, une intimité très grande les unissait. Les\nvieilles gens, qui mènent à deux une même existence, finissent par prendre\nles mêmes habitudes et par penser de même. Il n'était pas un conseil que\nMonsieur Chantematin ne prît auprès de Claudine; et réciproquement celle-ci\nlui confiait tout, avec un abandon quasi-fraternel.\n   Bien entendu, elle était au courant du mariage Miette, depuis le jour où\nMadame Vassy en avait parlé à son maître; et, bien entendu aussi, elle ne\ncessait de récriminer à ce sujet.\n   Le jour où elle apprit que le curé, cédant aux instances et aux cadeaux du\n"}, {"page_pdf": 788, "texte": "                             UNE BELLE AME                                  671\n\n\nmillionnaire, s'était transporté chez Mademoiselle Julie pour porter les pre­\nmiers coups, elle avait jeté feu et flamme.\n   « C'est un enjoleur que ce barbon-là ! Il vous a flatté pour vous faire mar­\ncher â sa guise et vous avez donné dans le panneau. Je vous avais bien dit de\nne pas vous occuper de lui. Ça n'a bientôt plus que dix ans à vivre et ça s'en\nva courir le guilledou ! Mais c'est bien sûr le diable qui le possède et qui lui\nfera faire les six cents coups, afin de mieux le rôtir dans son enfer. Laissez-le\ndonc se damner, puisque cela lui plaît. »\n   En vain le curé avait objecté que Monsieur Miette ne pensait à Mademoi­\nselle Julie que pour le bon motif, la vieille servante fut impitoyable; et il est\ncertain qu'elle détermina l'abbé Chantematin à se retirer dans son presbytère,\nloin des tentatives amoureuses de Monsieur Miette.\n   Seulement, elle connaissait la faiblesse du bon curé et redoutait toujours\nquelque revirement. Et c'était afin de lui narrer sa vaillance que le prêtre se\nrendait aujourd'hui si promptement auprès d'elle.\n   Il la trouva assise devant une grossière table de bois, les pieds sur une\nespèce de terrine en grès qui lui servait de chaufferette et dans laquelle elle\nentassait de la braise sur un lit de cendres. Elle profitait des dernières lueurs\ndu jour pour raccommoder du linge qui s'empilait à ses côtés, du bon gros\nlinge en toile bise, que la vieille avait peine à ployer sous ses doigts et dans\nlequel son aiguille entrait avec un bruit sec. La tête presque sur les genoux\net le nez chaussé de bésicles, elle s'appliquait à son travail, piquant l'aiguille\navec un vilain dé de fer, tout noir et tout percé de trous.\n   Lorsqu'elle vit entrer l'abbé Chantematin :\n   « C'est fini, grogna-t-elle, mes yeux s'en vont; bientôt je ne pourrai plus\ncoudre. Déjà, je ne lis plus ma messe, parce que les lettres dansent devant\nmes lunettes.\n   — Cependant, Claudine, dit le curé, je vous ai donné un livre imprimé en\ngros caractères, tout ce que j'ai trouvé de plus gros chez le libraire de\nl'évêché.\n   — Ça ne fait rien, reprit-elle, les lettres se brouillent quand même,\net je suis bien malheureuse depuis que je ne me sers plus de mon\nparoissien.\n   — Je chercherai encore, ma bonne Claudine, assura l'abbé Chantematin;\nje demanderai à Paris.\n   — Non, non ! riposta la servante. Ce n'est pas la peine de dépenser votre\nargent comme cela. Je dirai mon chapelet, voilà tout! »\n   Et, sous couleur de prendre sur la table une bobine de fil, elle lança un\nregard à la dérobée, afin de voir la figure du curé. Elle était sur les épines\ndepuis qu'elle avait introduit Monsieur Miette.\n   « Pourvu, se disait-elle, que ce maudit vieux ne l'ait pas retourné!\n   Mais l'abbé rayonnait. Il s'approcha du fourneau, prit une pincée de\ntabac dans sa tabatière en écaille et se frotta les mains d'un air de conten­\ntement.\n   « Vous vous demandez, Claudine, pourquoi je manifeste autant de joie.\n C'est, ma fille, que j'ai la conscience en repos depuis tout à l'heure et que,\n"}, {"page_pdf": 789, "texte": "672                               DURENDAL\n\n\n grâce à vos excellents conseils, je suis parvenu à me débarrasser de Mon­\n sieur Miette, qui m'importunait vraiment.\n    — A la bonne heure, interrompit Claudine, vous voilà devenu raison­\n nable !\n    — J'ai, continua le curé, employé le moyen indiqué par vous et je me suis\n attaché à faire sentir à cet homme le ridicule de la situation, sans manquer\ntoutefois au respect que je lui dois. Et j'ai tout lieu de penser que mes\nparoles porteront leur fruit. Mais, figurez-vous, Claudine, qu'il parle d'enlever\n Mademoiselle Julie!\n    — Bonté divine! s'écria la vieille. Il a besoin d'être exorcisé ce vieux\ndémon ! Pour sûr, il attirera des désagréments à notre chère demoiselle. Moi\nje croirais que c'est quelque sorcier qui lui a jeté des sorts, attendu que ses\nyeux brillent comme des charbons, dès qu'il la rencontre.\n    — Non, Claudine, il est amoureux, tout simplement.\n    — Allons donc ! fit la servante en haussant les épaules, est-ce qu'on est\namoureux à soixante-dix ans?\n   — Il paraît, répondit l'abbé, que cela arrive quelquefois; et j'ai souvent\nentendu dire que les vieillards qui étaient affligés de cette maladie — car c'en\nest une, Claudine — mettaient une fougue extraordinaire à assouvir leur\npassion. Aussi, je plains tort Mademoiselle Julie de tomber en de telles\nmains !\n    — Elle n'y tombera pas, affirma Claudine ; quand il n'y aurait que moi\npour la défendre, je n'y manquerai pas. Ils sont tous fous, pardieu! de vou­\nloir la marier à cet enragé qui la rendra malheureuse. A-t-elle besoin d'un\nmari, voyons, pour achever de vieillir en paix? Elle est tranquille; elle n'a pas\nde maître; que peut-elle désirer de plus?\n   — Et la richesse, Claudine? Vous savez que Monsieur Miette à vingt mil­\nlions.\n    — Ça n'est pas prouvé ! Et quand même il aurait vingt millions, cela n'em­\npêcherait pas Mademoiselle Julie de perdre sa liberté.\n   — Vous parlez d'or, ma bonne Claudine; mais on voit bien que vous\nn'êtes pas dans les idées du siècle, qui n'a en vue que la poursuite effrénée de\nl'argent.\n   — En tout cas, conclut la vieille, qu'elle se marie ou qu'elle ne se marie\npas, vous ne vous occuperez plus de cette histoire. D'ailleurs, vous avez des\nchoses plus intéressantes à faire dans votre paroisse, quand ce ne serait que la\nmission, qui commencera dimanche.\n   — En effet, répondit le curé. C'est tout de même à Monsieur Miette que\nnous la devons cette mission. Cela prouve bien qu'il n'est pas si mauvais que\ncela.\n   — Cela prouve ! cela prouve, grogna Claudine, qu'il voulait vous employer\npour négocier. Allez, il n'aurait pas été si généreux si le mariage ne lui avait\npas trotté dans la tête. Mais puisqu'il paie des missionnaires, il vaut mieux\nqu'on en profite, n'est-ce pas?\n   — Ils arriveront demain, ces bons pères capucins, fit l'abbé Chante­\nmatin.\n"}, {"page_pdf": 790, "texte": "                             UNE BELLE AME                                 673\n\n   — J'ai déjà préparé leurs chambres, affirma la servante. Ils n'ont qu'à\n venir; nous les attendons.\n   — Nous mettrons, reprit l'abbé, le père Évariste dans la chambre qui est à\ncôté de la salle à manger. C'est la plus chaude et je suppose que cet excellent\npère doit être âgé, puisqu'il est supérieur d'une maison à Troyes : il craint,\nsans doute, le froid. Quant au père Timothée, il couchera en haut, près de\nmoi.\n   — Dites donc, Monsieur le curé, remarqua Claudine après un silence, je\npense que le premier qui suivra la mission, ce sera Monsieur Miette : il aura\njoliment à faire pour se convertir! »\n   L'abbé Chantematin fit entendre un petit bruit sourd avec sa langue, pour\narrêter les mauvais propos de Claudine; et comme la nuit était tout à fait\nvenue, celle-ci se leva, afin de préparer le repas du soir.\n\n\n                                     XII\n\n   Sous une véranda arrangée en jardin d'hiver, on écouta les explications\n de Monsieur Poulain de Mirambeau, qui fit circuler parmi les auditeurs\n des photographies du bloc monolithe placé par Viromar à la tête de son\naqueduc.\n   On était réuni autour d'un majestueux poêle en faïence, décoré de car­\nreaux multicolores, dont la chaleur se répandait doucement dans toute la\npièce. A terre, une élégante sparterie, d'une teinte havane très claire, s'har­\n monisait avec le mobilier, composé de fauteuils Louis XIV cannés et cirés.\nEt partout il y avait des fleurs : des suspensions, formées de vieux chaudrons\nde cuivres rouges, laissaient retomber de fines plantes odorantes; dans les\njardinières disposées le long des murs, les gardénias répandaient, parmi la\nmousse humide, leurs parfums affolants; les azalées en boules roses, blan­\nches ou saumon alternaient avec les cinéraires aux teintes mélancoliques; et\nde majestueux clivias lançaient, du sein de leurs feuilles taillées en épées\nflexibles, d'énormes fleurs ponceau qui tremblaient sur de hautes tiges.\n   C'était une joie pour les yeux, et en même temps cela formait un contraste\navec la nature désolée, que l'on apercevait à travers les vitres de la véranda.\n   Madame du Bois avait imaginé cette assemblée chez elle afin de pouvoir\nconvoquer M. Alexandre Miette, qui s'était, en effet, rendu à l'invitation,\nsans soupçonner le piège que l'on tendait à sa vertu.\n   Viromar ennuyait prodigieusement la société. Lorsque Monsieur Poulain\ncherchait dans sa serviette de cuir vert, Madame du Bois envoyait un regard\ndésespéré à Monsieur Miette; Mademoiselle Annabelle, assise auprès de lui,\nhaussait les épaulés et Monsieur Saint-Martin Ledard, debout contre le poêle\nde faïence, caressait sa belle barbe fauve d'un air indifférent : c'était la\nseconde fois qu'il subissait la faconde du vieil archéologue et il paraissait\nrésigné à son malheur. Quant au comte du Bois d'Eclaron, placé juste en\nface de Monsieur Poulain de Mirambeau, il souriait toujours de son sourire\ninepte.\n"}, {"page_pdf": 791, "texte": "674                                DURENDAL\n\n\n    Le savant termina sa petite conférence au milieu d'un bruissement de voix,\n qui voulait être laudatif, mais qui n'exprimait, en réalité, qu'un soulagement\n très grand.\n    « Il est fort regrettable, ajouta-t-il, qu'on ne puisse pas transporter le mono­\n lithe, dont je viens de vous entretenir, sur la place publique de Pouligny,\n qui semble tout indiquée pour le recevoir. Découvert sur le territoire de la\ncommune, il appartient de droit à celle-ci et s'élèverait dans nos murs comme\nun monument respectable de l'antiquité. J'ai fait part de cette idée à ces\n Messieurs de la Société d'archéologie, et ils sont avec moi tombés d'accord\nsur ce point. Malheureusement, les frais de transport et d'érection seraient\nconsidérables. La Société d'archéologie, assez mal en fonds, se voit inca­\npable de les payer et la commune n'est pas assez riche pour y penser un seul\ninstant. De sorte que nous renoncerons, sans doute, à l'espoir de doter Pou­\nligny de cette merveille de l'époque celtique. Je le répète, cela est profondé­\nment regrettable. »\n    Ce disant, Monsieur Poulain de Mirambeau remit dans sa serviette les\npièces qui l'avaient guidé dans ses explications, et tout le monde se récria\nsur l'agrément d'une si diserte causerie, comme aussi sur la détresse finan­\ncière qui empêchait de mettre à exécution les projets de l'archéologue. Mon­\nsieur Miette demanda, avec une insistance remarquée, quelle somme il fau­\ndrait dépenser pour offrir aux habitants de Pouligny le monument de\nViromar. Et Monsieur Poulain s'empressa de satisfaire sa curiosité, en lui\nprésentant des devis d'architecte, qui s'élevaient au joli chiffre de dix-huit\nmille francs. Monsieur Miette ne parut pas autrement surpris de ce total,\nhabitué qu'il était à manier les millions et à payer aveuglément. Il fit même\nremarquer que ce bloc ferait bien mauvaise figure au milieu de la place\npublique, s'il n'était entouré de jardins; et que l'établissement d'un square\ns'imposerait le jour où l'on comblerait les désirs du savant.\n    On se regarda avec une certaine surprise, tandis que le riche fabricant\nde champagne discourait ainsi. On eut l'air de se demander s'il ne pous­\nserait pas la générosité jusqu'à offrir ces embellissements à la commune.\n    Et pendant qu'il parlait, Mademoiselle Annabelle ne cessait de le dévorer\ndes yeux : elle ne voyait ni ses cheveux blancs, ni sa tournure un peu épaisse ;\nmais la fortune, dont sa mère lui avait longuement fourni le détail, la fasci­\nnait seulement. Elle se disait que les revenus dont elle jouirait, au cas où\nMonsieur Miette viendrait à l'épouser, lui permettraient d'être la femme la\nplus élégante de la région; que ce serait un bonheur inespéré qu'une telle\nabondance de biens; et qu'après tout sa mère avait joliment raison de\nlui conseiller ce mariage, sans plus s'inquiéter de l'âge ni des goûts de son\nfutur époux.\n    Elle avait eu soin, en parfaite intrigante, de se vêtir d'une robe qui lui\nmoulait à merveille la taille et qui faisait admirablement valoir les charmes\nde sa très agréable personne. Grande comme sa mère, la figure d'un blanc\nmat — presque un ton d'ivoire — les yeux bleus, fendus en amande, très\n caressants, très câlins et comme perdus dans la pénombre des cheveux bruns,\nqui ondulaient en masses abondantes, elle avait tout pour séduire et s'en ren-\n"}, {"page_pdf": 792, "texte": "                                UNE BELLE AME                                    675\n\ndait compte depuis longtemps, sans qu'il fût besoin à sa mère d'accentuer son\npenchant vers la coquetterie.\n   Monsieur Miette, qui aimait à contempler les jolies femmes, la considéra\nlonguement et parut fort satisfait de converser avec elle. I1 s'arrêtait surtout\nà ces beaux yeux d'azur, qu'il comparaît avec d'autres yeux noirs auxquels il\ntrouvait des charmes inappréciables. Il reconnaissait que les brunes ne sont\ncertes pas dépourvues d'agrément, surtout lorsqu'elles offrent un ensernble si\ncaptivant: mais qu'après tout sa Julie valait bien cette belle jeune fille, que sa\ngrâce surpassait de beaucoup la distinction un peu arrogante de Mademoi­\nselle Annabelle et, qu'enfin, s'il fallait choisir entre les deux, il n'hésiterait pas\nà préférer la blonde — cependant fanée — à la brune dans tout son éclat.\nCar la parfaite sagesse de la première le rassurait plus complètement que l'air,\nà la fois évaporé et langoureux, de la seconde. Ce mélange de candeur et de\ncoquetterie ne lui disait rien qui vaille et surtout il redoutait la rêverie qui\nnoyait ces regards voilés de mélancolie.\n   Mademoiselle Annabelle s'était aperçue qu'on l'examinait et c'est pour cela\nqu'elle avait des façons si suaves d'allonger les mains, afin de faire valoir ses\nlongs doigts effilés; et d'incliner la tête, en souriant, pour montrer le galbe\nparfait de son trois-quarts.\n   Et sa mère ne la perdait pas de vue un seul instant; elle jubilait intérieure­\nment lorsqu'elle voyait que l'attention de Monsieur Miette redoublait tou­\njours ; elle se félicitait d'avoir une si comédienne de fille ; elle était sûre d'une\nvictoire qui ne lui échapperait pas.\n   Mademoiselle Annabelle attendait que Monsieur Poulain de Mirambeau\neût fini ses explications pour sortir, car elle avait à surveiller les préparatifs\ndu lunch. Lorsqu'elle fut loin, Monsieur Miette s'extasia sur sa beauté :\n   « Madame, dit-il à Madame du Bois, permettez-moi de vous faire mes\ncompliments; vous avez une fille ravissante. D'ailleurs, lorsqu'on a l'agré­\nment de vous connaître, on serait surpris qu'il en fût autrement. »\n   Monsieur Miette cultivait volontiers le madrigal, ce qui n'était pas pour\ndéplaire à son interlocutrice. Elle accueillit cette gracieuseté avec une mine\ndes plus humbles et même avec un peu de rouge au visage, car elle excellait\nà composer, en un instant, sa physionomie. Monsieur Saint-Martin Ledard,\nvraiment embarrassé du compliment, ne savait que faire de ses yeux et les\ndirigea vers la pointe de ses souliers, où il reportait volontiers ses pensées et\nson trouble. Et Monsieur du Bois d'Eclaron, qui avait jugé bon de prendre\npour lui une part de cet éloge, s'inclina sur son siège, comme si on venait de\nl'encenser.\n   « Annabelle, répondit la comtesse, est en âge de se marier. On m'a déjà\nproposé vingt partis, mais aucun ne me paraissait remplir les conditions\nnécessaires pour un excellent mariage. Ce n'est pas parce que c'est ma fille,\nmais je suis persuadée que son époux sera le plus heureux des hommes et\nqu'elle ornera son foyer de toutes les vertus conjugales.\n   — Madame, interrompit le galant Monsieur Miette, cet aveu est pour le\nmoins superflu : il suffit de voir Mademoiselle Annabelle, pour être sous le\ncharme de son esprit,\n"}, {"page_pdf": 793, "texte": "676                              DURENDAL\n\n\n    — N'est-ce pas? demanda Madame du Bois. Et si vous la connaissiez\nmieux. Monsieur, vous trouveriez en elle des qualités solides, qui font géné­\nralement défaut aux jeunes filles modernes, plus appliquées aux distractions\nmondaines et sportives qu'aux soins du ménage. Je me suis attachée princi­\npalement à lui faire goûter l'inappréciable félicité d'une vie calme, en com­\npagnie d'un mari affectueux, seulement occupé de sa femme et n'ayant en vue\nque son bonheur. La chère petite, élevée peut-être un peu sévèrement, a,\npour ainsi dire, devancé mes désirs ; car elle m'a vite avoué qu'elle avait tou­\njours rêvé d'un intérieur tranquille et d'un époux qui ne serait point répandu\nau dehors. Elle veut épouser un homme pour se dévouer à lui sans réserves,\nà titre de réciprocité, bien entendu. Il m'a fallu, hélas! lui enlever des illu­\nsions très grandes et lui faire reconnaître que cet ensemble si parfait, elle ne\nle rencontrerait pas chez les petits jeunes gens d'aujourd'hui, chez tous ces\nmodernes freluquets, fêtards et coureurs de dots, qui ne s'établissent que pour\npayer leurs dettes, ou pour en contracter plus facilement de nouvelles.\n    — Le fait est, confirma Monsieur Saint-Martin Ledard, que la race des\ngens sérieux s'éteint de jour en jour.\n    — Même dans notre monde, ajouta Monsieur le comte du Bois.\n    — De sorte, continua la comtesse, que si l'on tient à mettre dans son lot\ndes chances de bonheur, le meilleur est de s'adresser à des personnes déjà\navancées en âge, qui ont acquis une expérience considérable et dont l'hono­\nrabilité est connue et appréciée. De cette détermination prudente dépend la\ndignité de la vie.\n    — Cependant, Madame, fit observer Monsieur Miette, qui ne flairait pas\nencore le piège, une jeune fille de vingt ans trouverait sévère l'existence dont\nvous venez de nous tracer le tableau. A cet âge-là, on ne s'embarque pas\nd'ordinaire pour de si tristes rivages ; on est tout à la joie et l'insou­\nciance naturelle permet plutôt d'envisager l'avenir sous un jour flatteur.\n    — Oui, reprit vivement Madame du Bois, c'est le propre des mariages\nmodernes que cette légèreté et cette insouciance. Mais ma fille diffère en cela\nde ses compagnes qu'elle recherche avant tout le sérieux ; et que, désespérant\nde le trouver jamais chez les épouseurs à la mode, elle donnera son cœur à\nun homme d'âge mûr. Et comme elle a raison de ne pas se fier aux appa­\nrences trompeuses et aux séductions des jeunes gens! Comme l'affection\nsolide d'un mari de quarante ans — ou même plus — est préférable à une\npassion brûlante, qui s'éteint bientôt, ainsi qu'un feu de paille, après avoir\njeté seulement quelques flammes. On a coutume de dire que le cœur ne\nvieillit pas; et cet axiome, vieux comme le monde, exprime cependant une\nvérité psychologique incontestable. Oui, c'est après les dures épreuves de la\nvie que le cœur s'ouvre le plus largement à l'amour; l'amour console de\n bien des déboires, et je sais plus d'un vieillard qui lui a demandé l'oubli\ndes tristesses d'antan, estimant, à juste titre, que le rôle d'Antigone ajoute\nune grâce nouvelle à celles qui s'épanouissent en l'âme des jeunes amou­\n reuses. »\n     Madame du Bois allait vraiment trop loin. A force de vouloir offrir sa\n fille, elle devenait indiscrète et maladroite.\n"}, {"page_pdf": 794, "texte": "                              UNE BELLE AME                                 677\n\n   Monsieur Miette s'était aperçu de l'insistance avec laquelle elle vantait\nl'éducation sérieuse d'Annabelle et ses goûts plutôt sévères. L'apologie d'un\nmari presque vieux l'étonna d'abord profondément; puis, il pénétra petit à\npetit dans l'intime pensée de la dame, surprit, dans les yeux qu'elle lui lan­\nçait, des regards hypocrites et fut, dès lors, convaincu qu'on en voulait à sa\nfortune et que la manœuvre savante de la comtesse ne tendait qu'à lui\nmettre en tête une inclination pour sa fille. Cela cadrait bien, d'ailleurs, avec\nle manège fort étudié de cette beauté facile, qui n'avait cessé de minauder\ndevant le vieillard et de l'assiéger de ses agaceries.\n    Il se tint alors sur une réserve extrême et, comme les domestiques appor­\ntaient sur de petites tables volantes un lunch copieux, l'agression de Madame\n du Bois prit fin.\n    Mais Monsieur Miette ne tenait pas en place et surtout n'en revenait pas de\nl'audace de cette femme, qui, certainement n'ignorait point les négociations\nentamées depuis plusieurs semaines avec Mademoiselle de Latour et qui\n n'hésitait pas à se jeter au travers de cette intrigue. Il guettait la première\n occasion qui s'offrirait de quitter la place, lorsque Monsieur Poulain de\n Mirambeau se leva pour prendre congé.\n   Sous prétexte de parler de l'aqueduc et bien qu'on le retînt par tous les\nmoyens, Monsieur Miette accompagna le savant.\n    Ils n'étaient pas plus tôt ensemble que ce dernier recommençait ses\ndoléances.\n    « Je comprends, lui dit Monsieur Miette, combien vous devez être désolé\nde ne pouvoir présenter à vos compatriotes un monument si remarquable et\nje compatis d'autant mieux à votre désespoir que vous m'avez vraiment cap­\ntivé par la description de ce monolithe. J'aime beaucoup les antiquités.\nCelle-ci mérite d'autant mieux qu'on s'y intéresse, qu'elle se rapporte à l'his­\ntoire même du pays. Si je ne craignais de me mêler à des affaires qui ne sont\npoint de ma compétence, je vous offrirais volontiers de contribuer aux\ndépenses dont vous parlez, car les questions d'art ne me laissent point indiffé­\nrent : comme vous les traitez avec une érudition parfaite et comme, d'autre\npart, je serais heureux de laisser à Pouligny un souvenir du séjour que j'y ai\nfait, ce serait, cher Monsieur, avec un très sensible plaisir que je rendrais\nhommage, en même temps, à la science de l'archéologue et à l'affabilité des\nhabitants. »\n   En entendant cela, Monsieur Poulain faillit se trouver mal. Il saisit le bras\nde Monsieur Miette et s'y appuya de tout le poids de son corps.\n   « Ah! Monsieur, que dites-vous? Si vous poussiez la générosité jusque-là,\nquelle dette de reconnaissance contracterait vis-à-vis de vous la Société d'ar­\nchéologie? Vous combleriez, en même temps, le plus cher de mes vœux et je\nn'aurais pas de repos que je n'aie publié partout vos bienfaits ! Oui, vous\ndeviendriez une sorte de divinité secourable, aux autels de laquelle nous nous\npresserions en foule et nous unirions nos voix, dans un même concert, pour\nchanter dignement vos louanges. »\n   La joie rendait Monsieur Poulain lyrique et il l'exhalait en termes à la fois\némus et prétentieux.\n"}, {"page_pdf": 795, "texte": "678                               DURENDAL\n\n\n    Monsieur Miette affirma qu'il donnerait la plus grosse partie des dix-huit\nmille francs et qu'il présiderait en personne à l'établissement du square, dont\nil avait lui-même reconnu la nécessité.\n    « O jour trois fois heureux ! s'écria le savant de plus en plus enthousiasmé.\nVoici donc qu'un noble étranger compatit à nos misères et nous tire d'em­\nbarras! La science a donc encore ses admirateurs passionnés; et il me sera\npermis, avant de mourir, de contempler le spectacle réconfortant d'un ama­\nteur éclairé lui rendant ses hommages. A la vérité, Monsieur, vous faites\npreuve d'un goût surprenant et votre bonté d'âme est admirable. Il ne serait\npoint exagéré d'avancer que vous continuez la tradition des Mécènes qui pro­\ntégèrent jadis les savants et les arts, hommes de bien, s'il en fut, hommes\nillustres, hommes éminents, dont les générosités ne sont plus, hélas ! qu'à\nl'état de souvenir! Car ces protecteurs bienveillants se sont depuis longtemps\nendormis dans la tombe sans laisser personne qui les remplace. Mais vous,\nMonsieur, vous alliez, à la distinction de l'esprit, la magnificence des sei­\ngneurs italiens de la Renaissance qui, par leurs largesses, tirèrent de l'oubli\nles chefs-d'œuvre antiques et qui reçurent, en leurs palais, les poètes et les\nécrivains! A qui donc pourrait-on vous comparer si ce n'est à Laurent le\nMagnifique, ou bien à ces ducs de Ferrare et d'Urbin, dont les noms brillent\nd'un éclat superbe au temple de la mémoire !\n   — Oh! répondit Monsieur Miette, je ne mérite pas tous ces éloges et je\nsuis vraiment confus des remerciements que vous me prodiguez. Votre recon­\nnaissance ne fait qu'accroître la sympathie que j'ai déjà pour vous.\n   — Cette sympathie, Monsieur, reprit l'autre, n'a d'égale que la mienne.\nElle vous est tout acquise et je lui dois même une inspiration heureuse, tou­\nchant la visite que vous rendites aujourd'hui à Madame du Bois. Vous êtes\nétranger au pays et vous ne connaissez certainement pas cette femme habile,\nqui s'entend comme pas une à circonvenir ses hôtes; venez chez moi, Mon­\nsieur ; et puisque vous me prouvez si éloquemment votre bonté, je vous révé­\nlerai quelque petite manœuvre, échappée sans doute à votre clairvoyance.\nService d'ami tout simplement. »\n   Et Monsieur Poulain emmena Monsieur Miette auquel il donnait le bras,\nen causant.\n   Tandis qu'ils s'en allaient ainsi par les chemins, Madame du Bois, restée\nseule avec Monsieur Saint-Martin Ledard, se félicitait de la bonne impression\nproduite par Annabelle sur le millionnaire.\n    « Je crois, disait-elle, que nous le tenons et qu'il tombera amoureux de\n notre fille, avant qu'il soit trois jours. »\n\n  (A continuer.)                                       Vicomte D'HENNEZEL.\n"}, {"page_pdf": 796, "texte": ""}, {"page_pdf": 797, "texte": "    CHARLES B U L S                             B on et B n e DE VOS\n\n\n\n\nLA D E N T E L L I È R E                  P A R E N T S DE L'ARTISTE\n\n\n\n\n                  (MÉDAILLES DE GODEFROID DEVREESE)\n"}, {"page_pdf": 798, "texte": "                 Godefroid Devreese\n\n               TOUT Ie monde connaît le talent de sculpteur de\n                 G. Devreese. C'est un des meilleurs artistes de\n                 notre grande école belge moderne de sculpture,\n                 célèbre dans le monde entier. Aucun pays n'a\n                 affirmé, en ces derniers temps, une telle fécon­\n                 dité, ni une plus virile puissance dans ce\n                 département de l'art. Mais beaucoup encore,\n                 trop de monde ignore complètement une autre\nface du talent de Devresse. Ils ne savent pas que dans l'art de\nla médaille, il a atteint en peu de temps à un degré de perfec­\ntion que la plupart n'atteignent qu'après toute une vie d'efforts\net que certains n'atteignent même jamais. G. Devreese est\njeune encore. Il n'y a pas si longtemps qu'il s'adonne à cet art.\nOr, à l'heure qu'il est, c'est déjà presque un maître. Certaines,\ndes médailles qu'il a faites en ces derniers temps supportent\naisément la comparaison avec les plus belles œuvres de l'école\nfrançaise, si remarquable cependant. On connaît — ou tout au\nmoins on devrait connaître les splendides médailles de Roty.\nE h bien, dans certaines de ses dernières productions, Devreese\nme semble avoir égalé la perfection d'art de cet artiste génial, si\nsûr de lui-même et au talent si souple et si fin. Ce que j ' a d m i r e\nsurtout en Devreese, c'est qu'il a saisi mieux que n'importe qui\net qu'il comprend chaque jour davantage ce qui constitue la\nbeauté de la médaille. On peut être le plus habile sculpteur du\nmonde et n'avoir ni la conception de la vraie nature de la\nmédaille, ni ce coup de main tout à fait à part qu'exige sa con­\nfection. C'est un talent particulier. J e connais d'admirables\nsculpteurs qui sont de très médiocres médailleurs.\n  L'art de la médaille est un art tout de finesse, de noblesse et\nde délicatesse. T r o p de relief supprime toute sa beauté et lui\nenlève complètement le caractère propre à la médaille. T r o p peu\n"}, {"page_pdf": 799, "texte": "680                         DURENDAL\n\n\n de relief en fait quelque chose d'imprécis et de vague, alors que\n la médaille exige de la netteté et de la fermeté.\n    L'art de la médaille requiert une sobriété de lignes et de\n détails à l'absence de laquelle aucune fioriture, si ingénieuse\nsoit-elle, ne supplée. Quelques lignes pures, souples, simples,\nharmonieuses, nerveusement tracées, sans écart, avec le\n minimum de décors artificiel et extérieur, c'est tout l'art de la\nmédaille.\n    Les médailles de Devreese, surtout les dernières et spéciale­\nment sa Dentelière, son Bébé, son portrait de Buls, sa médaille\njubilaire des deux Hollandais, sont d'une perfection incompa­\nrable et dépassent en perfection tout ce que j'eus osé attendre\nd'un aussi jeune artiste. Et que dirais-je du double portrait de ses\nparents — une pure merveille — et de la médaille destinée à\nglorifier l'art du dessin, d'une élégance de lignes, sans pareille.\n    Nous avons cru de notre devoir de rendre un spécial hom­\nmage au beau talent de notre compatriote, afin de le faire con­\nnaître davantage de tout un public qui l'ignore et aussi afin de\nl'encourager lui-même à persévérer et à s'affiner encore si pos­\nsible dans un art, pour lequel il montre des aptitudes tout à fait\nétonnantes, et qui sont le don de bien peu d'artistes.\n    Et pour qu'on ne nous juge pas sur parole, nous offrons ici-\nmême les reproductions de quelques-unes des plus belles oeuvres\nde G. Devreese, à l'admiration de nos lecteurs.\n    Il est digne de tous les éloges comme de tous les encourage­\nments et nous attirons sur lui l'attention de tous ceux que l'art\nintéresse, de tous ceux qui pourraient et qui devraient aider cet\nadmirable artiste à donner à son talent son plein épanouisse­\nment, et spécialement, des autorités qui ont pour mission de\nprotéger l'art véritable et d'encourager les vrais artistes.\n   Tant d'occasions se présentent d'elles-mêmes aux pouvoirs\npublics pour favoriser l'art de la médaille. Au lieu de faire\nfrapper pour immortaliser un événement, une mémoire, un\nhomme célèbre, une découverte scientifique, u n acte de cou­\nrage, des médailles niaises, presque grotesques, d'une banalité\ndéconcertante, qui non seulement ne sont pas des œuvres d'art,\nmais des monstruosités et des horreurs, pourquoi ne pas s'adresser\nà de vrais artistes et leur commander des médailles qui aient en\nelles-mêmes leur beauté et leur valeur?\n    En vantant le talent de G. Devreese, nous ne voulons nuire\n"}, {"page_pdf": 800, "texte": "                      GODEFROID DEVREESE                        681\n\n\nà personne, ni exclure aucun autre artiste médailleur. Mais il\nest arrivé déjà à un tel raffinement dans son art, il a atteint à la\nfois à une si profonde conception de ce qui constitue l'essence\nmême de la beauté d'une médaille et à incarner cet idéal dans\ndes œuvres d'un si hautain mérite, que nous le croyons digne\nd'une mention toute spéciale. Puisse-t-il dans l'avenir mériter\nencore de nouveaux éloges et remporter de nouveaux succès par\ndes créations toujours plus pures, plus fortes et plus originales.\nIl attachera alors pour toujours son nom à l'école de l'art de la\nmédaille en Belgique. Il sera pour notre pays ce que Roty est\npour la France : un maître en l'art de la médaille. Il n'est déjà\npas loin de l'être.\n\n                                               HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 801, "texte": "                        Chronique d'Art\n\n     C o u r s d ' A r t e t d ' A r c h é o l o g i e . — Un arrêté royal récent a\n institué, à l'Université de Liége, des chaires d'art et d'archéologie, dont les\ntitulaires sont MM. Capart et Fierens-Gevaert. Les diplômes de licence ou\nde doctorat qui seront délivrés à ceux qui suivront avec succès cet enseigne­\nment, sacrifié jusqu'à présent, dans notre pays, leur créeront des titres à\nl'obtention des places de conservateurs des musées ou de bibliothécaires qui,\nantérieurement, étaient trop souvent octroyées sans réelle garantie de la\nvaleur scientifique des candidats, au hasard des influences et des sollicitations.\n    On peut dire que les personnalités qui se sont révélées, dans le domaine\nde l'histoire de l'art ou de l'archéologie, en Belgique, ont dû se développer\npar leurs propres efforts, si leur position de fortune ne leur permettait point\nd'aller à Paris, suivre les cours des écoles de hautes études, la Sorbonne,\nl'école de Laon, l'école des Chartes, etc.\n    Il va de soi que les cours inaugurés à Liége, dans leur modeste organisa­\ntion, ne doivent être tenus, sans doute, que comme un début, un premier\nessai d'enseignement de l'art qui sera étendu et complété, selon que les\nauditoires de MM. Capart et Fierens-Gevaert seront plus assidûment\nfréquentés.\n   Quoi qu'il en soit, l'initiative prise par le gouvernement, a inspiré la pensée à\nquelques notabilités bruxelloises de fonder dans la capitale des cours\nanalogues à ceux de Liége et destinés, ainsi que l'expose le comité dans son\nprogramme, à donner « une formation appropriée aux candidats des écoles\nfrançaises, d'Athènes ou d'Extrême-Orient, aux futurs élèves de l'école belge\nà Rome, aux personnes qui aspirent à occuper des fonctions d'ordre scienti­\nfique dans nos institutions nationales d'art ou une chaire d'histoire de l'art\nou d'esthétique dans les conservatoires, les académies et d'autres établisse­\nments d'instruction, à tous ceux, enfin, que sollicite une carrière d'art et à\nceux même qui, en dehors de tout souci professionnel, tendent simplement\nvers une culture supérieure. »\n   Les cours qui se donneront les lundi, mardi, jeudi et vendredi de chaque\nsemaine, 4 1/2 heures, de novembre à mai, dans les locaux de la Société\nPatria, impasse du Parc, seront complétés par des excursions, des visites\naux musées et des conférences. Les titulaires de ces cours sont MM. CAPART,\npour Les Origines de l'Art et l'Art oriental; FIERENS-GEVAERT, pour L'Esthétique\net la Philosophie de l'Art et La Renaissance; M. LAURENT, pour L'Art grec et l'Art\nromain.\n"}, {"page_pdf": 802, "texte": "                              CHRONIQUE D'ART                                  683\n\n   Le Comité, présidé par M. le sénateur Braun, et dont les principaux mem­\nbres sont : MM. Cyrille Van Overbergh, directeur général de l'enseignement\nsupérieur des Sciences et des Lettres; Van Mons, secrétaire de la Commission\ndes Musée9 royaux; Verlant, directeur des Beaux-Arts; Van Overloop, con­\nservateur en chef des Musées royaux des Arts décoratifs, s'est, dès à présent,\nassuré le concours d'écrivains et d'historiens d'art français et belges, en vue\ndes conférences; nous mentionnerons, entre autres, MM. André Hallays, le\ncritique d'art du Journal des Débats; Alfred Croiset, membre de l'Institut;\nAndré Michel; notre collaborateur Arnold Goffin, etc., etc..\n   La séance inaugurale de la nouvelle Ecole d'Art a eu lieu le 10 novembre\ndernier, devant une assistance nombreuse et choisie, parmi laquelle on\nremarquait MM. les ministres De Trooz et Vandenheuvel : M. Braun, qui\nprésidait, a expliqué la pensée qui avait guidé les fondateurs de l'Ecole et le\nprogramme que celle-ci s'efforcerait de remplir. Avec l'éloquence élevée et\ncordiale qu'on lui connaît, il a montré la nécessité d'un enseignement scien­\ntifique et critique de l'art, et s'est félicité des résultats que l'on peut attendre\nd'une institution qui, dès ses premiers débuts, à eu l'adhésion d'un nombre\ndéjà considérable d'étudiants.\n   Nous applaudissons de grand cœur aux initiatives généreuses et désinté­\nressées qui ont favorisé l'éclosion d'une entreprise si intéressante et destinée\nà être si féconde à tous les points de vue.\n                                                                     DURENDAL.\n\n   Le Salon triennal des Beaux-Arts. — On voudrait presque\npasser sous silence, par une espèce de pudeur, cette exhibition, mais elle fut\nofficielle et fort importante par les dimensions du local et la surface totale de\ntoile peinte; et il faut bien, après tout, que nous en parlions.\n   Disons immédiatement que la présence réconfortante d'une centaine de\nbons tableaux ne suffisait pas à racheter l'affligeante médiocrité de l'ensemble.\nOh I qu'ils eussent valu ces quelque cent bons tableaux à ne point s'enca­\nnailler dans des voisinages déplaisants qui, loin de les faire valoir par\ncontraste, énervaient au contraire la patience visuelle du visiteur. Comme\nimpression globale donc, un pandémonium de croûtes, croûtes redondantes,\nà large envergure, comme certain tableau du « Roi aux Manœuvres »,\ncroûtes dissimulées, dérobant sous quelque faire habile la médiocrité foncière\nde l'inspiration, tels des portraits de Flameng effrontément « extérieurs»,\nmise en œuvre la plus banale du plus fade «joli», et puis le troupeau\npolychrome et mou des infériorités de tous genres, essais prétentieux,\nlarmoyants ou grotesques, défiant, Dieu merci, l'énumération.\n   N'en parlons plus. Occupons-nous des artistes qui envoyèrent des\n« œuvres », noms connus ou talents nouveaux. Encore qu'il faille remarquer\nque dans la centaine de bonnes toiles du Salon, il ne s'en rencontra point\nd'exceptionnelles, je veux dire qui constituèrent réellement une révélation ;\nsi ce n'est peut-être chez Henri Thomas et sous certaines réserves. Cette\nremarque faite, signalons brièvement ce qui méritait d'être vu. Une série\nde bons portraits, entre autres ceux que signe J. BLANCHE : le portrait de\n"}, {"page_pdf": 803, "texte": " 684                                         DURENDAL\n\n\n  Cl. Debussy, à mettre hors pair, le meilleur peut-être du Salon, concret et\n  très fouillé d'expression. R O L L envoie le portrait de sa mère, d'une g r a n d e\n sincérité aux noirs si habilement traités. ; le coloris d ' H . M I C H E L , très h a r m o ­\n nieux dans l'entente .-dès tons effacés, rares, d o n n e un grand charme à l'effigie\n de là « D a m e au Châle >>. De W A T E L E T , un sobre et distingué « Mimosa »,\n œuvre pénétrante et discrète, « M m e D . . . », d'une belle facture, la figure u n\n peu d u r e , très caractéristique et h a b i l e m e n t peint... E t d'autres œuvres hono­\n rables, sans rien de particulier. — P a y s a g e s , marines, etc. U n Coin du Vieil\n Anvers, d'un beau, sentiment. BINARD, virtuose des effets lumineux rares et\n compliqués, qu'il traite prestigieusement. L'a Mare aux Bouleaux de VAN\n  DOOREN, finement, notée. Des r e m a r q u a b l e s Vues sur l'Escaut de F . H E N S ,\n mouvementées, pleines de cette joie enthousiaste, lumineuse des m a t i n s ; deux\n toiles admirables, naturellement, de GILSOUL, Tournant de canal et ses\n Maisons au bord du canal, éclatants de vie, d'un coloris vigoureux et\n sonore. L a fluide Nuit radieuse de HEYMANS, délicieusement poétique ;\n la probité et l'émotion d u Repos aux Champs de M. JEFFERYS ; de b e a u x\n paysages hollandais de TADAMA; trois COURTENS, splendides de vigueur\n c o m m e à l'accoutumée, et d o n t u n : la Nichée d é m o n t r e p u i s s a m m e n t la con­\n ception picturale de l'artiste, qui est c o m m e u n lyrisme j o y e u x et matéria­\n liste de la couleur. — Intérieurs, peinture de genre, historique : Le Christ\ndevant Barabbas de M. C. LAMBERT, promet b e a u c o u p ; le peintre sait g r o u p e r\noriginalement u n e foule. Des JAKOB SMITS, qui ne nous révèlent rien\nde nouveau sur son talent personnel et profond. L'Homme-Dieu de JEAN\n DELVILLE — un des clous du Salon — œuvre d'une h a u t e conception,\nsavamment dessinée, mais d o n t l'intellectualité p r é p o n d é r a n t e nuit à l'émo­\ntion. J . GOUWELOOS expose u n e Maternité d'une couleur distinguée et\nd'un beau m o u v e m e n t ; et voici les trois intérieurs qui composent le Logis\ntranquille de R E N É JANSSENS, œuvres exquises, minutieuses, où chante u n e\npoésie exacte et p r o f o n d e ; Les Intrus de LAERMANS m'ont paru d'une\ncoloration un peu blafarde d a n s l'ensemble, ce qui n'empêche en rien\nl'admirable pathétisme, l'intensité psychologique merveilleuse de cette\ntoile de maître. M . J . BOGAERTS traite avec u n grand b o r h e u r , d a n s\nu n e g a m m e fine et cendrée, u n « Conte » fort séduisant d'émotion joliment\na r c h a ï q u e . L'Intérieur de Ferme de J . STOBBAERTS, est truculent et joyeux\nc o m m e il convient. H E N R I THOMAS triomphe avec sa Vénus (?) et l'Escalier\nrouge. Incontestablement nous sommes en face d u n talent d'une maturation\net d'une habileté singulières, et ces toiles sont éminentes. Il ne restera au\npeintre q u e de se libérer de quelques influences p o u r atteindre à toute sa\nsignification personnelle qui promet d'être r e m a r q u a b l e . L'hymme d'amour de\nLEVÊQUE, n'échappe pas à u n e certaine raideur chez les deux personnages qui\nse détachent s u r un paysage d'un grand c h a r m e ; sa Question est d ' u n b e a u\ndessin, habilement peinte, mais vise trop à l'effet d r a m a t i q u e . A signaler aussi\nle s u p e r b e portrait de G. Verpeyen par I. JANSSENS et Colporteuses, toile\nr e m a r q u a b l e d'A. L E F E V E R .\n\n   S c u l p t u r e . . . Les Bourgeois de Calais de RODIN, c o n n u s fragmentiquement.\nL e s voici g r o u p é s . . . A u premier aspect, ce qui frappe, c'est la profondeur\n"}, {"page_pdf": 804, "texte": "               (Clichédela Maison Buschmann d'Anvers).\n\nLES   INTRUS\n"}, {"page_pdf": 805, "texte": ""}, {"page_pdf": 806, "texte": "                            CHRONIQUE D'ART                              685\n\nde la recherche psychologique et un certain dédain de la beauté dans son\nacception courante. Ces gens vivent intensément, c'est par l'expression qu'ils\nsont superbes, qu'ils sont «beaux». L'artiste a accumulé sur leurs traits,\ndans leur geste tout le drame de leurs âmes; c'est du drame figé en synthèse\némouvante dans les faces et aux attitudes. Œuvre volontaire, d'une expres­\nsivité merveilleusement creusée et assez aride pourtant à comprendre, à\nsentir intégralement. VICTOR ROUSSEAU envoie un groupe important, Les\nSœurs de l'Illusion, d'une grâce harmonieuse et très personnelle. Les Filles de\nSatan de ROMBAUX, sont superbes de mouvement et d'une grande perfection\nde formes. J E F LAMBEAU continue ses enlacements fiévreux et puissants dans\nle Faune mordu et les Lutteurs. SAMUEL envoie un buste gracieux. CONSTANTIN\nMEUNIER une Maternité, pleine d'une vie puissante et calme. Citons encore de\nbonnes oeuvres de De Haen, de P . Dubois, de Bartholomé, de Dillens,\nd'A. Madoux,de Marin, de Jules Lagae, de Baudremghien et de J. Jourdain.\n   L'art appliqué réunissait des noms comme ceux de Horta, Hobé, qui\ncontinuent en ameublement la recherche et la fixation de l'art nouveau; de\nP H . WOLFERS, dont les bijoux sont exquis souvent et somptueux toujours, et\nde Mme D E RUDDER, qui envoya quatre tapisseries déconcertantes et mer­\nveilleuses.\n                                                                     G. B.\n\n   La Médaille a u S a l o n t r i e n n a l . — Nous avions espéré qu'on\nréserverait enfin, cette fois, à la seule médaille, un petit salon spécial, dans\nlequel nos artistes auraient pu grouper, en un cadre soigneusement appro­\nprié, les plus récentes et les meilleures de leurs œuvres. Grande a été notre\ndéception de voir, tout au contraire, les médailles semées un peu partout,\npresque au hasard, parmi les meubles, les poteries, les bibelots et les bijoux\nde la section de l'art appliqué, sans grand égard à l'éclairage, qui cependant\npour elles est d'une importance capitale.\n   C'est Vraiment regrettable et nous comptons bien qu'il n'en sera plus ainsi\nà l'avenir.\n   Huit exposants seulement ont répondu à l'appel du comité organisateur;\naussi aurons-nous vite fait de passer en revue cette petite exhibition, dont,\nmalgré tout, il se dégage, nous nous plaisons à le constater, un évident effort\nqui, pour quelques-uns, va jusqu'au succès.\n   C'est le cas pour M. GODEFROID DEVREESE.Sa médaille, aux effigies conju­\nguées du baron hollandais de Vos et de sa femme, ne le cède en rien aux meil­\nleures productions de l'école française et pourrait être signée Chaplain ou Roty.\n   La tête si vivante de Charles Buls en son puissant relief, les portraits si\ncrânement campés des glorieux généraux boers Botha, Delarey et De Wet,\nce dernier de face; la plaquette, d'expression si flamande, aux bustes de son\npère et de sa mère; l'insigne de membre de la Société hollandaise belge des amis\nde la médaille d'art; son photographe; le jeton communal de Tournai; sa jeune\nPolonaise et surtout son joufflu et adorable Bébé, sont des œuvres de sérieux\nmérite, qui dénotent chez l'artiste un talent aussi sûr de lui que varié dans\nses effets.\n"}, {"page_pdf": 807, "texte": "686                               DURENDAL\n\n\n   La plaquette ii l'invention du dessin », inspirée d'une antique légende\ngrecque rapportée par Pline, d'un travail fort poussé, commandée par la\nSociété hollandaise-belge des amis de la médaille, dans la pensée de la proposer\ncomme modèle pour une médaille de récompense d'une exposition des Beaux-\narts, sort de la banalité ordinaire des œuvres du genre, et ce n'est pas là un\nmince mérite. Par la noblesse et la simplicité de son style, elle fait honneur\nau beau talent de M. Devreese. Nous aimons moins sa médaille au buste de\nM. Fierens-Gevaert et moins encore sa médaille pour un concours agricole.\n   La médaille appartient à un art qui exige autant de simplicité que de\nconcision. Bon nombre de nos médailleurs feraient bien de s'imprégner de\ncette vérité et de la mettre en pratique.\n   L'envoi de M. HIPPOLYTE L E Roy, de Gand, comprend de nombreuses\nmédailles, parmi lesquelles il y a lieu de placer hors pair, celle qui nous offre\nle gracieux profil, modelée d'envolée, de la jeune reine de Hollande, Wilhel­\nmine.\n   M. Le Roy a beaucoup produit depuis quelque temps, et les médailles\nqu'il expose, en général de composition assez chargée et un peu lourdes de\nfaçon, témoignent, parfois, d'une certaine hâte dans l'exécution. Comme\npreuve de notre sentiment, nous citerons, par exemple, la médaille commé­\nmorative de la visite faite à Gand par L L . AA. RR. le prince et la princesse\nAlbert de Belgique.\n   A la fois peintre, sculpteur et médailleur, M. Le Roy est un artiste trop\nbien doué par la nature pour qu'il soit permis d'être indulgent à son égard.\nIl peut et fera mieux, nous en avons la conviction.\n   Les quelques médailles et insignes de M. ISIDORE D E RUDDER, avec un peu\nmoins de dureté de touche, nous plairaient infiniment. Par leur composition\nsobre et distinguée, ils méritent d'attirer et de retenir l'attention des visiteurs.\nNous signalerons tout spécialement le saint Michel, l'Effort et la plaquette\nde la Photographie.\n   Nous aimons assez aussi, dans l'originalité de leur modelé, les médaillons\ncoulés de Wagner et de Beethoven, de M. CAMILLE STURBELLE, et nous trou­\nvons fort élégante la plaquette exécutée par M. CHARLES SAMUEL, d'après les\ndessins de M. Adolphe Crespin, pour la Société nationale d'architecture de\nBelgique.\n   Il n'y a rien à dire de la médaille ouvrée par M. CARL NVS, sur laquelle\nla Société nautique anversoise est personnifiée par une jeune femme, une\ncanotière peut-être, à califourchon sur un gouvernail (?) et qui semble tenir\npar la queue un dauphin. C'est une œuvre manquée et une revanche à prendre.\n   Quant aux médailles, fort bien présentées en de riches écrins, des talen­\ntueux sculpteurs, MM. JULIEN DILLENS et JULES LAGAE, aux effigies large­\nment traitées, mais d'un relief vraiment excessif, de M. Vanderkindere, pro­\nfesseur d'histoire à l'Université de Bruxelles, et de feu M. E.-I. Simon, bourg­\nmestre de Perwelz, nous les avions déjà vues, cette année, à l'exposition de la\nSociété des Beaux-Arts de Bruxelles, où elles nous avaient frappé par la\nsimilitude de conception du portrait en médaille qu'ont ces deux maîtres\nstatuaires.\n"}, {"page_pdf": 808, "texte": "                             CHRONIQUE D'ART                                687\n\n   M. Lagae a cru devoir faire émailler les armoiries de M. Simon sur cer\ntains exemplaires d'or ou dorés. C'est là, à notre sens, une malheureuse\ninspiration. L'art de la médaille, répétons-le, est un art simple et noble; c'est\nle diminuer que de faire appel pour l'enjoliver à des procédés d'orfèvrerie.\n                                                        ALPHONSE DE WITTE.\n   Les Œuvres d'Alfr. Cluysenaar au Cercle. — La réunion\nimposante des œuvres d'Alfr. Cluysenaar au Cercle eut pour beaucoup la\nvaleur singulière d'une révélation. Et je fus parmi ceux-là. La grande renom­\nmée ne visita jamais ce peintre sérieux, très savant et probe en son métier,\nqui nous apparaît maintenant, de toute évidence presque, comme un des\nartistes les plus honorables de notre peinture belge. La recherche de l'origi­\nnalité, du neuf, de l'épate, n'en eut-il plus au monde, commande souvent\nun peu trop et sans assez de discernement aux recherches d'art contempo­\nraines. C'est là, sans doute, la raison du quasi-délaissement où Cluysenaar\nmourut. Ce délaissement doit nous apparaître pourtant bien maladroitement\ninjuste. Car il n'est point suffisant pour ignorer un talent de cette hauteur de\nl'étiqueter : académique. Il est vrai que Cluysenaar par ses qualités de tem­\npérance, son souci constant du dessin approfondi, la sévérité incessamment\nsurveillée de son coloris et sa défiance, me semble-t-il, de ses propres forces,\npeut donner l'impression de cette ordonnance facilement froide dans la\ncomposition, de cette prudence un peu sèche de la conception qui sont de\nl'Ecole. Mais tout cela n'est guère plus qu'une apparence. Sous celte exté­\nriorité — l'exposition globale et intelligente du Cercle l'imposa sûrement —\ngisait une âme très compréhensive servie par une palette scrupuleuse, savante\net forte. D'admirables portraits, toute une série d'études démonstratives d'un\ncoloriste perspicace et de goût impeccable, son œuvre entière, enfin, réunie\nlà, au Cercle, vengent le peintre et le replacent à son rang. Certes son tempé­\nrament fut trop plastique à certaines influences, de mode plutôt que de per­\nsonne; certes, il n'avait pas les qualités du génie, mais celles qu'il possédait,\ngroupées et coordonnées par son probe effort, composent un des plus pro­\nfonds et sincères talents de ces dernières années.\n                                                                        G. B.\n\n    L e L a b e u r . — Les expositions de ce cercle constituent chaque année\nune des manifestations artistiques les plus intéressantes. Peut-être que dans\nson ensemble le Salon de 1903 n'a pas au total une valeur égale à celui de\nl'an dernier. Et, sans doute, aussi que les talents que nous y retrouvons ne\nnous apparaissent point comme s'étant particulièrement accrus ou dévelop­\npés. Mais ils restent pour la plupart excellents. M. Werleman est moins heu­\nreux dans ses paysages à effets, d'un coloris un peu trop plaisant que dans\nun remarquable portrait de dame en noir, d'une très simple distinction et d'un\néclairage original. Les paysanneries de M. Melsen gagnent beaucoup d'avoir\nabandonné le grotesque trop accentué des œuvres précédentes; il leur reste\nen propre l'observation humoristique, une facture rapide et sûre, la pénétra­\ntion adroite, amusante des types. Quelques petites pages de M. Delannois,\n"}, {"page_pdf": 809, "texte": "688                                DURENDAL\n\n\nimpressions d'église, condensent, avec un art personnel et profond, l'émotion\nmystérieuse des temples. Son pays monastique, longue frise en sept panneaux,\nest d'une facture large. Mais l'intérêt se disperse trop sur les nuages M. Ott­\nman continue à dégager, avec un vrai bonheur, la poésie fuligineuse des gares.\nLe portrait du notaire Gheude de J. Madiol, constitue un essai de « mise en\npage » assez curieux, mais non des plus heureux; c'est une œuvre honnête,\ncorrecte, mais où l'accentuation personnelle fait défaut. M. Binard continue\nd'être un virtuose de la couleur déconcertant. M. Cambier, le chantre toujours\nsincère et un peu sec de l'Ardenne. Notons également les toiles talentueuses\nde MM. Oleffe, Baeseleer, Thysebaert. Quant à Henri Thomas, qui affirme\ndès maintenant un tempérament de peintre, de psychologue des plus remar­\nquables, il lui reste à se débarrasser de l'emprise de certaines influences\nencore trop évidentes pour devenir du coup un maître. Des cinq toiles qu'il\nexpose, l'une surtout, « Cocottes », est un chef-d'œuvre d'expression et de\ncoloris. La palette de M. Thomas nous révèle un peintre aigu, concentré,\ninfiniment sûr de sa couleur et d'une telle habileté de palette que cela en\ndevient un peu inquiétant pour la sincérité et l'émotion de ses œuvres futures.\n                                                                          G. B.\n\n    O n z e K u n s t (Anvers, Buschmann), n° 10, octobre. — Ce numéro est\nentièrement consacré au portrait, à l'occasion d'une exposition de portraits\nanciens à La Haye, exposition dont W. STEENHOFF rend compte dans un\narticle de saine et vigoureuse critique, émaillée d'idées foites et judicieuses\nsur le talent que l'art du portrait exige de la part de l'artiste. Il n'y a peut-être\npas d'art dans lequel le vrai artiste montrera plus la vigueur de son tempéra­\nment et la santé de sa conception.\n   L'exposition de La Haye fut malheureusement, comme toutes les exposi­\ntions de ce genre le sont presque toujours, incomplète et manquait de sélec­\ntion. Les deux autres articles de ce fascicule ont pour objet cette même\nexposition. Celui de M. HYMANS analyse les portraits de Deux Primitifs flamands\net celui de MAX ROOSES prouve à l'évidence que le portrait exposé à La Haye\net attribué à Rubens est, à n'en pas douter, une œuvre de Van Dyck.\n   Ce fascicule est abondamment et somptueusement illustré. Il donne des\nreproductions admirables, d'un fini étonnant, de quelques-uns des plus beaux\nportraits anciens de l'exposition de La Haye. Eu égard aux merveilleuses\nillustrations qu'il contient, ce numéro d'Onze Kunst est un des plus beaux qu'ait\npublié jusqu'ici la maison Buschmann, à qui il fait le plus grand honneur.\n                                                                          H. M.\n\n   T h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e (Bruxelles, Spineux), n° 7 du vol. III,\nseptembre-octobre 1903.\n  Ce numéro du périodique anglais nous apporte une remarquable étude de\nM. B. BERENSON sur le Sassetta, peintre siennois injustement oublié du\nXVe siècle, sur lequel M. Langton Douglas a récemment appelé l'attention.\nM. L. Douglas croyait pouvoir attribuer à ce maître l'exquis panneau du\n"}, {"page_pdf": 810, "texte": "                             CHRONIQUE       D'ART                          689\n\nMusée de Chantilly : Le triple vœu de saint François, jusqu'ici donné à Sano di\nPietro.\n   M. Berenson vient confirmer pleinement cette . attribution, avec des\npreuves qui ne laissent plus de doutes. Il a été, en effet, assez heureux pour\npouvoir retrouver, dans des collections particulières en France, les autres\npanneaux de l'œuvre du Sassetta, dont l'ensemble formait un hymne touchant\nà la gloire du petit pauvre d'Assise. Et, en les étudiant, M. Berenson apporte\nune contribution précieuse à l'histoire, toujours si attachante, du grand\nsaint.\n   Un peintre siennois de la légende franciscaine est accompagné de plusieurs\nreproductions superbes, d'autant plus précieuses que les œuvres n'avaient, à\nma connaissance, jamais été publiées jusqu'ici.\n   Des articles sur la poterie hispano-moresque duXVesiècle (A. VAN DE PUT),\nsur une gravure sur bois attribuée à Hans von Kulmbach (C. DOGSON), sur\nFragonard (R. NEVILL), sur des verres anglais du XVIIIe siècle (W. WYNN\nPENNY) et diverses notes, toujours copieusement illustrées, complètent ce\nbeau numéro.\n                                                                        J.D.\n\n    M a s t e r s i n A r t . — Les éditeurs anglais et allemands nous ont\nhabitué, depuis quelques années, à la publication de monographies consa­\ncrées à de grands artistes, et très souvent, ces publications sont tout à fait\nremarquables comme diffusion esthétique. Elles constituent un moyen, puis­\nsant et digne d'encouragement, de compléter l'éducation du goût et la con­\nnaissance de l'histoire de l'art.\n   Parmi ces suites, il faut signaler celle — peu connue chez nous — entre­\nprise par des éditeurs américains, MM. Bâtes and Guild, 42, Chauncy street,\nà Boston (Etats-Unis), qui sont très intelligemment comprises.\n   Chaque monographie contient des renseignements nombreux sur la vie et\nl'œuvre du maître étudié, son portrait, une dizaine d'excellentes reproduc­\ntions de ses œuvres principales, des indications bibliographiques destinées\nà faciliter une étude plus complète, ainsi qu'une liste des œuvres connues.\n   Le tout pour 15 cents, soit environ 1 franc.\n   L'abonnement à la série annuelle — il paraît une monographie par mois —\ncoûte 2 dollars pour l'Union postale. Nous nous plaisons à attirer l'attention\ndes lecteurs de Durendal sur cette publication, car elle est de nature à inspirer\nl'amour de la beauté aux enfants, aux étudiants et même aux grandes per­\nsonnes, qui peuvent ainsi, à peu de frais, se former une galerie des chefs-\nd'œuvre de l'ait.\n   Ont paru déjà dans cette collection :\n   Volume I. — 1. Van Dyck; 2. Titien; 3. Velasquez; 4. Holbein; 5. Boti-\ncelli; 6. Rembrandt; 7. Reynolds; 8. Millet; 9. G. Bellini; 10. Murillo;\n11. Fr. Hals; 12. Raphaël.\n   Volume II. — 13. Rubens; 14. L. Da Vinci; 15. Durer; 16. Michel-Ange\n(sculpture); 17. Michel-Ange (peinture); 18. Corot; 19. Burne Jones; 20. Ter\nBorgh; 21. Della Tobia; 22. Del Sarto; 23. Gainsborough; 24. Corrège.\n"}, {"page_pdf": 811, "texte": "690                             DURENDAL\n\n\n   Volume III. — 25. Phidias; 26. Perugino; 27. Holbein (dessins); 28.Tin­\ntoret; 29. P . de Hoogh ; 30. Nattier; 31. P . Potter; 32. Giotto; 33. Praxi­\nteles; 34. Hogarth; 35. Turner; 36. Luini.\n   Volume IV. — 37. Romney; 38. Fra Angelico; 39. Watteau; 40. Raphaël\n(fresques); 41. Donatello; 42. G. Dow; 43. Carpaccio; 44. Rosa Bonheur;\n45. Guido Reni; 46. Puvis de Chavannes. On annonce pour novembre,\nGiorgione.\n   Comme on le voit, à part quelques noms inattendus dans ce glorieux cor­\ntège, les choix sont heureux. On peut s'étonner toutefois de n'y voir encore\naucun de nos grands maîtres flamands : Van Eyck, Vanderweyden, Memling,\nBouts ou David si superbement mis en lumière par l'exposition des Primitifs\nde l'an passé, mais c'est une lacune que les éditeurs pourront réparer.\n\n                                                                    J.D.\n"}, {"page_pdf": 812, "texte": "        La Musique sacrée en Belgique\n\n    Un Salut solennel de Toussaint à Anvers. — La scène\n  (pardonnez l'irrévérence) se passe dans une église de religieux à Anvers. Au\n  fond de l'abside, dans le demi-jour triste de novembre, scintillent de nom­\n  breuses flammes de bougies faisant autour de l'autel des cœurs et des ara­\n  besques d'étoiles roses. Précédant les prêtres, un bataillon de gosses,\n  ensoutanés, enrubannés et encapuchonnés de rouge, comme un conclave de\n  petits cardinaux, envahissent le sanctuaire, armés d'encensoirs ou de lan­\n  ternes à verres multicolores. A cette vue, les dévotes se pâment, tandis que\n  l'orgue entonne une joyeuse entrée, au rythme de marche allègre et pom­\n  peuse. Comme le défilé se prolonge, l'organiste, au bout de son rouleau, y\n va de sa petite improvisation, tous jeux déployés, avec force gammes ascen­\n dantes, accords de septième diminuée, bribes de phrases qui se suivent\n comme elles peuvent, et finissent de même.\n     Un silence... Puis des batteries en triolet imitant l'orchestre. A la seconde\n mesure, un air connu : c'est l'inévitable Sanctus de Gounod ! Comme\n l'œuvre n'est pas nouvelle, je parlerais avec plus d'à-propos de l'interpréta­\n tion, si je ne craignais de blesser la modestie du Révérend Père X..., qui\n chanta l'air du ténor de façon fort louable, encore que certaines notes élevées\nfussent pour son organe un dangereux écueil. Les chœurs (trois ou quatre\ngamins doués de voix perçantes, et, je pense, deux hommes) attaquèrent avec\nvigueur le passage épisodique, qui ramène, par un savant crescendo, l'explo­\nsion du grand air initial, dans le déchaînement des trompettes et des bom­\nbardes de l'orgue. Les vitraux de la petite église tremblaient; le cliquetis des\nchapelets remués se perdait dans le fracas, et pourtant les physionomies des\nauditeurs restaient impassibles. Tout ce bruit semblait n'émouvoir, ni même\nn'incommoder personne, tant on y est fait.\n    Le deuxième numéro du programme comportait un O gloriosa virginum,\ndont le début est assez paisible. Mais bientôt le chœur se remet à folâtrer\nparmi les fioritures de l'accompagnement, qui esquisse une danse gracieuse\nen douze-huit. Puis un dialogue s'engage entre barytons et sopranos. On s'in­\nterpelle, on s'invective, on s'injurie en style classique, on se couvre d'ana-\nthèmes bruyants et solennels, dont je n'ai pu découvrir la trace dans le texte\nde l'hymne sacré. Soudain, un brusque decrescendo, comme un effondrement\nou une chute dans l'abîme. Cela évoque une scène du déluge. J'ai même cru\nreconnaître l'arche voguant solitaire sur les flots, dans une phrase mélanco-\n"}, {"page_pdf": 813, "texte": "692                               DURENDAL\n\n\nlique soupirée par l'orgue, à laquelle le chœur (des noyés?) répond une dou­\nzaine de fois par un lugubre amen à l'unisson, dans le registre grave des\nvoix.\n   Je ne puis malheureusement citer l'auteur de cette remarquable composi­\ntion. Les journaux ont négligé de l'annoncer.\n   Telle fut la physionomie d'un office de Toussaint, dans une église d'An­\nvers. Je m'étais aventuré dans celle-là, pour éviter le tintamarre coutumier\ndes autres. Quand mon expérience sera complète, il ne me restera qu'à\ndemander à Dieu la grâce de prier sans écouter les vains bruits du monde.\nEst-ce peut-être à ce degré d'abnégation et de renoncement que ces bons pères\ns'efforcent d'élever les fidèles?\n                                                                F.   VERHBLST.\n\n  Au spécimen de caricature de musique sacrée que nous décrit notre ami l'abbé Verhelst,\nnous croyons utile de joindre les deux suivants, pour montrer que le mal est général en\nBelgique. Nous extrayons ces deux faits de la « Tribune de Saint-Gervais », dont un col-\nlaborateur, J. de Muris, lors des « Assises musicales de Bruges » a visité nos églises et\ny a recueilli les deux traits édifiants qui suivent :\n\n   Un « Te Deum » à Sainte-Gudule de Bruxelles. —\n« Le 21 juillet j'étais à Bruxelles. C'était la fête nationale des Belges et je lus\nla petite affiche administrative noir sur blanc, annonçant Te Deum national à\nSainte-Gudule. Ce sont de ces choses auxquelles nous ne sommes plus habi­\ntués en France; et M. l'abbé Combes, maître des cérémonies et des hautes\nœuvres, n'est pas homme à rétablir ces usages. Je ne savais manquer telle\noccasion et je fus aussitôt à Sainte-Gudule.\n    La nef était remplie de gens chamarrés. Au jubé on s'écrasait. Il y avait\ndes chœurs, des solistes, des violons, des trompettes, des caisses grosses et\npetites, sans parler de celle que messieurs les chantres ont coutume de por­\nter en guise de ventre et qui faisait ballonner une toile d'Andrinople tendue\n le long de la balustrade pour masquer tous ces accessoires. Il y avait au jubé\n tout ce qu'il fallait pour bien accentuer un Te Deum officiel; mais voici que\n l'œuvre commence. Un tissu de bruits vulgaires, de soli prétentieux et sans\n style, débités sans talent par des chanteurs ou plutôt des chantres salariés,\n infatués de leur personne, dont un à qui je demandai, à sa descente du jubé,\n le nom de l'auteur, me répondit : « N'est-ce pas que c'était beau, Monsieur?\n — Ce n'est pas ce que je vous demande : je trouve cela parfaitement déplacé\n à l'église. — C'est pourtant de M. A., maître de chapelle de la cathédrale de\n X., un homme qui sait son affaire « savez-vous? » un artiste. » — Possible...\n et un martyr, ajoutai-je, faisant allusion à sa triste mésaventure : car, roué\n  de coups par un syndiqué des musiciens d'orchestre, il fut laissé pour mort\n sur le carreau pour avoir refusé de souscrire aux exigences du syndicat et\n avoir préféré se passer d'orchestre à son jubé, que d'employer les seuls\n musiciens du syndicat ! Les ingrats ! quand un homme de sa trempe fait\n tant dépenser de souffle et de boyau à un orchestre dans un tel Te Deum! Je\n  me garderai de féliciter le Chapitre de Sainte-Gudule de Bruxelles sur le\n"}, {"page_pdf": 814, "texte": "                   LA MUSIQUE SACRÉE EN BELGIQUE                                 693\n\n\nchoix de son Te Deum de 1902 (1). Il est un nommé KERLE, chanoine, maître\nfranco-flamand de la bonne époque, qui, au XVIe siècle, écrivit un magnifique\nTe Deum : il ferait meilleure figure au jubé de la cathérale de Bruxelles que\ncelui que j'entendis l'autre soir. Les Belges devraient s'en souvenir, et sans\nremonter si haut, M. EDGAR TINEL en a écrit un qui, lui aussi, serait plus à\nsa place à Sainte-Gudule. Il y a encore de belles réformes à accomplir dans\nles jubés belges, quoi qu'en puisse dire le patriote belge anonyme qui, dans le\nPatriote de Bruxelles, chercha noise à la Scola à propos des fêtes de Bruges. »\n\n   Une grand'messe à Notre-Dame de Bruges. — « La\nparoisse de Notre-Dame fêtait sa fête patronale.\n   L'église était comble. Sur le jubé, encore disposé à l'entrée du chœur et\nque surmonte un petit orgue poussif, une foule d'exécutants se pressaient\ndans une gêne de mouvements sans nom, si j'en juge par le décousu de\nl'exécution.\n   Remontons un peu dans le bas côté. A travers la foule je cherchais à dis­\ncerner mieux à mon aise les dispositions de l'ennemi sans trop y parvenir.\nJ'aperçus pourtant un gros homme au crâne parfaitement poli, qui se balan­\nçait à l'avant et à l'arrière en cadence, en ayant l'air de jouer de quelque\nchose tout en imprimant à l'ensemble un mouvement andante quelque peu\npomposo. On chantait le Gloria, et le mouvement accéléré ne répondait pas de\nloin au mouvement indiqué par le bonhomme. J'en oonclus qu'il y avait un\nbatteur de mesure, le maître de chapelle de l'église lui-même, le vénérable\n M. M., qui préside depuis cinquante ans au jubé de Notre-Dame de Bruges et\ndont ont exécutait une messe de jeunesse,— un péché de jeunesse certes,\n— dont on fêtait par cela même le cinquantenaire ainsi que celui de l'auteur.\nTout ceci était trop vieux ou pas assez vieux pour moi. Quelle musique!\nQu'on en juge ! Je manquai les Kyrie et n'entendis que la moitié du Gloria;\nmais, j'entendis en son entier le Credo; je ne parlerai donc que de celui-là.\nCe Credo, à lui seul, vaut une croisade!\n   Figurez-vous un ramassis de bribes informes, de phrases heurtées, de\npetits soli, de petits duettos à la tierce, accompagnés par un piston avec de\npauvres violons grêles, des voix tonitruantes de chantres, des voix aiguës et\nfausses de pauvres enfants qui paraissaient rachitiques, tellement leur nom­\nbre était restreint, et si peu entraînés que les soli étaient exécutés simultané­\nment par deux voix, l'une chargée de la partie grave de la phrase, l'autre de\nla partie aiguë. Seulement il y avait un cheveu pour les relier. Le mezzo\nchantait trop bas d'un quart de ton, et le soprano trop haut d'un autre quart\nde ton. Je livre l'impression ressentie aux physiciens analystes : c'était à\n\n\n  (1) Au moment où nous faisons la mise en page, nous lisons dans un journal le com­\nmuniqué suivant : La maîtrise de Sainte-Gudule interprétera le 15 courant pour la\npremière fois!!! le Te Deum de M. I. M..., chef de musique du 7e régiment de ligne!!! »\nCela va bien! A quand l'exécution d'un Te Deum composé par le tambour-major de la\ngarde civique?! ! !\n"}, {"page_pdf": 815, "texte": "694                             DURENDAL\n\n\néchorcher les oreilles. Il y avait aussi dans ce Credo des petits intervalles\nfalots, pour les instruments indépendants : tels deux pistons folâtrant\nensemble. On m'assura également que les paroles initiales du Credo ou du\nGloria furent reprises à la fin du morceau pour ménager une cauda pompeuse;\ntout était permis; mais il me fut impossible de distinguer les paroles dans le\ntohu-bohu final, comme dans le reste d'ailleurs. C'était du dernier grotesque.\n M. Tinel a raison, n'en déplaise à notre contradicteur anonyme du Patriote\nde Bruxelles, il y a beaucoup à faire pour la réforme des chants religieux en\nBelgique. »\n"}, {"page_pdf": 816, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nL e M a î t r e d e l a M e r , par EUGÈNE- MELCHIOR DE VOGUÉ. — (Paris\n    Plon.)\n   Un Américain multimilliardaire, William-Archibald Robinson, a fait le\nrêve prodigieux d'accaparer les océans et fondé, pour la conquête de toutes\nles routes maritimes, l'Universal Sea Trust. Cet homme d'affaires épique, véri­\ntable Imperator moderne, taillé sur le patron d'un Cecil Rhodes ou d'un Pier-\npont Morgan, incarne, dans le nouveau roman de M. de Vogué, l'activité con­\nquérante du monde anglo-saxon. En face de lui se dresse, héros militaire qui\nreprésente toute la tradition chevaleresque de la vieille France, un émule de\nMarchand, le capitaine Louis de Tournoël, aussi glorieux que pauvre, récom­\npensé de ses exploits africains et de ses patriotiques ambitions par la sournoise\nhostilité des gouvernants. Ces deux hommes personnifient le duel tragique\nde deux races, de deux mentalités. « Tous deux, écrit l'auteur, brûlaient de\nconquérir le globe, par des voies et pour des fins différentes : l'un par son or,\npour en ramasser davantage; l'autre, par son épée, pour y planter un drapeau\net s'exalter aux anciens rêves de grandeur que lui rappelait cet emblème.\nLe premier voyait dans son globe une riche proie; il y cherchait l'emploi\npratique de sa jeune exubérance, l'assouvissement de ses robustes appétits.\nLe second y continuait les chevaleresques folies de ses pères, la Croisade et\nla Révolution : libérateurs du Saint-Tombeau ou libérateurs du genre\nhumain, propagateurs de l'Evangile ou des Droits de l'homme, tous ceux de\nsa race avaient débordé sur le monde pour y recueillir de la gloire en y\nsemant des idées, pour façonner ce monde à l'image de leurs belles chimères.\nLe missionnaire poursuivait sa mission, — provisoirement sans objet, —\ncomme les grandes ailes de moulin continuent de tourner sur les hauts lieux\nà tous les souffles du vent, alors qu'il n'y a plus de grain à broyer sous la\nmeule. Son patriotisme ombrageux prétendait ignorer l'humanité, la civili­\nsation, et cet idéaliste prodigue ne travaillait à son insu que pour elles. Le\nfils des Vikings n'était pas moins sincère, pas moins fidèle au dur prosély­\ntisme appris dans sa vieille Bible, lorsqu'il couvrait de ces grands mots son\nbesoin d'aventures fructueuses ; et il disait vrai : comme le désintéressement\nde l'autre, son industrieuse rapacité collaborait au perfectionnement de ce\nglobe, à la mystérieuse éclosion du futur où tous deux consumaient leurs\nénergies contraires ».\n  Ce parallèle montre assez que M. de Vogüé partage ses sympathies entre\n"}, {"page_pdf": 817, "texte": "696                               DURENDAL\n\n\nses deux héros. Si son cœur préfère l'un, son esprit n'ose nier la grandeur de\nl'autre; Tournoël séduit, mais Robinson subjugue; on aime le premier, mais\non admire le second. Des deux mentalités qu'ils incarnent, laquelle prochai­\nnement triomphera? Ce problème, l'écrivain le résoud plutôt en pessimiste :\nserait-il, comme on l'assure, l'héritier de René s'il n'attendait de l'avenir\nmoins ce qu'il souhaite que ce qu'il craint ?\n   Robinson et Tournoël ne se disputent pas seulement le monde; ils se\ndisputent aussi le cœur et la main d'une jeune veuve, Mme Fianona, énigma­\ntique, touchante et belle, dont le visage rappelle, comme une sœur rappelle\nson frère, le saint Sébastien de Giovanni Bellini, que l'on admire au Louvre.\nEt ce roman d'amour, qui se déroule dans de splendides décors, est des\nplus captivants. De ce tournoi sentimental, Tournoël sort vainqueur; mais\nla défaite même grandit Robinson.\n   M. de Vogüé est un contemplatif plutôt qu'un observateur, un poète\nplutôt qu'un romancier. Il conte moins bien qu'il n'évoque. On conçoit ses\nhéros, mais on ne les voit pas toujours. Ses romans, largement conçus,\nnoblement pensés, somptueusement écrits, manquent un peu de vie. Celui-ci\nn'en apparaît pas moins comme une œuvre remarquable et, par endroits,\nadmirable. Maintes pages descriptives, maintes évocations d'histoire, telles\nscènes d'amour y sont d'un maître.\n                                                                      M. D.\n\nVisions     de   l ' I n d e , par JULES BOIS. — (Paris, Ollendorf.)   L'Inde,\n   ( s a n s l e s A n g l a i s ) par PIERRE LOTI. — (Paris, Calmann-Levy.)\n   M. Jules Bois et M. Pierre Loti visitèrent l'Inde à peu près en même\ntemps. Les impressions qu'ils en rapportèrent se complètent d'une façon\nheureuse et attachante. Peut-être pourrait-on dire que M. Jules Bois a mieux\nvu l'Inde et que M. Pierre Loti l'a plus profondément sentie. L'un et l'autre,\ndu reste, paraissent avoir été frappés surtout par les manifestations religieuses\nque la « terre de charité » offrit en méditation à leur esprit et en spectacle\nà leurs yeux. A cet égard, si M. Jules Bois nous revint très documentés,\nM. Pierre Loti est ému — d'une émotion pleine de troubles et de doutes.\n   D'avoir, au cours de sa vie intellectuelle, pénétré les formes les plus\ndiverses et les plus opposées du sentiment religieux, prépara admirablement\nM. Jules Bois à l'impassible notation — exempte d'étonnement— des splen­\ndeurs purpurines et sanglantes du culte de l'Inde. Il y a là des documents\nde mysticisme barbare, où la précision presque technique des détails ne nuit\nen rien à la puissance chatoyante du coloris. Pages qui sont à la fois d'un\nconsciencieux historien et d'un poète évocateur.\n   Chez M. Loti, je l'ai dit, c'est l'émotion qui domine... Vous connaissez\nl'émotion de M. Loti, faite de rêverie très douce et très mélancolique, s'api­\ntoyant sur lui-même, sur les êtres et sur les choses, consterné de la brièveté\nde la vie et de l'inanité des idées, cultivant à la fois le regret de l'existence\nqui fut et la nostalgie du néant espéré.\n    Que cette « sensitive » ait été intensément troublée par les relents de civi­\nlisation accumulés qui se dégagent de l'Inde, qu'elle ait vibrée en pages mer-\n"}, {"page_pdf": 818, "texte": "                                 LES   LIVRES                                697\n\nveilleuses à la fois de sentiment et de couleur, que dans la majesté des tem­\nples ou au bord des fleuves sacrés, des hymnes songeuses et nuancées lui\nsoient montées aux lèvres, ainsi que des hommages, quoi d'étonnant !\n   Et qui serait surpris même ou scandalisé de la conversion au boud­\ndhisme qui termine le livre?.. Il est dans la psychologie de M. Loti — la plus\nfortement réceptive que connaisse l'histoire littéraire — de réverbérer en lui\n— images, idées, sentiments, sensations — les civilisations contrastantes au\nmilieu desquelles il erra. Chrétien à Jérusalem, mahométan à Constantinople,\nM. Loti avait été bouddhiste à Bénarès... Cela n'a d'importance aucune —\nsinon d'augmenter le patrimoine des Lettres françaises d'un chef-d'œuvre de\nplus.\n\nL ' I m i t a t i o n d e l a M o r t , par RACHILDE. — (Paris, édition du Mercure\n   de France.)\n   De l'Edgar Poë — exacerbé par une psychologie ultra-moderne et qui, à\nforce d'analyse, atteint, en certaines pages, à cette très originale maîtrise de\nla sérénité dans l'horreur.\n   Du beau style, du reste, — le style de Rachilde, — vivant, nerveux,\nle style d'un Bas-bleu qui a le talon rouge.\n\nQ u e l q u e s histoires de m i s é r i c o r d e , par JULES DESTRÉE. —\n  (Bruxelles, Larcier.)\n  Belles pages de littérature judiciaire, — la vie vue du côté du barreau, —\noù l'humanité, la pitié, une miséricorde un peu poussée au rouge parfois,\nsont proférées en un style qui peint autant qu'il vibre.\n  Ce livre ne pourrait-il pas porter en épigraphe le mot de Tertullien : « ... Une\nâme naturellement chrétienne. »\n\nL ' a m o u r e n f u i t e , par HENRI BORDEAUX. — (Paris, Fontemoing.)\n   Trois nouvelles absolument exquises, très simples de lignes, mais profon­\ndément senties et merveilleusement contées.\n   M. Henri Bordeaux, que la Peur de vivre investit d'une réelle maîtrise dans\nle roman, a étudié ici, dans le cadre étroit du conte, un triple aspect de la\npassion, dans ce qu'elle a, à la fois, dénivrant et de dangereux.\n   Les trois héroïnes de ces trois « pages d'amour » cheminent au bord du\npéché avec une grâce qui les rendrait trop attrayantes si le sentiment du\ndevoir, en les sauvant elles-mêmes, ne sauvait aussi l'impression globale que\nlaisse ce livre, où il y a vraiment autant de vertu que de passion — et beau­\ncoup de talent en plus.\n\nP r é t e x t e s , par ANDRÉ GIDE. — (Paris, Société du Mercure de France.)\n   M. André Gide est un critique très personnel. Sur les hommes et les œuvres\nde son temps, il émet des idées, parfois discutables, toujours admirablement\ndéduites et fortement justifiées. Point de vaines virtuosités — des raisons,\ndes raisons qui font penser et refléchir, des raisons de philosophe, mais aux-\n"}, {"page_pdf": 819, "texte": "698                              DURENDAL\n\n\nquelles l'agrément du style, le primesautier de l'image, la vivacité du trait\najoutent comme un nimbe d'esprit et de grâce.\n   A lire en ce sens — à titre d'exemple — la joûte de M. Gide avec M. Barrès\nà propos de Déracinés.\n\nL e t t r e s à L é o n B l o y , par J. BARBEY D'AUREVILLY. — (Paris, Édition\n   du Mercure de France.)\n   Cette publication est une erreur : ni la gloire de Barbey, ni celle de Léon\nBloy ne seront guère servies par la mise au jour de ces fonds de tiroir — billets\nplutôt que lettres, où Barbey paraît plus préoccupé d'éviter les coquilles d'im­\nprimerie dans ses articles du Cottstitutionnel que de débattre avec son corres­\npondant les destinées de l'art et des lettres.\n   Dans cette correspondance si Barbey n'a rien du connétable, Léon Bloy\njoue le rôle modeste de correcteur : cette double constatation atteste certaine\npuérilité chez Barbey et une fidélité servante chez Bloy — mais qu'ajou-\ntera-t-elle à la renommée artistique de l'un et de l'autre et à l'histoire des\nLettres françaises?\n\nM a n u e l de littérature française, par A. DAXHELET. — (Bruxelles,\n   Lebègue.)\n   On peut dire que la caractéristique de ce traité est que M. Daxhelet a coulé\ndes idées neuves dans de vieux moules. La méthode d'enseigner, les\ndivisions et subdivisions de la matière, les vedettes et étiquettes des différents\ngenres sont des emprunts à la plus traditionnelle scolastique littéraire, telle\nque nous la connaissons tous, telle que, paraît-il, la connaîtront nos enfants\n— puisqu'elle est la chose intangible et sacrée ! Mais sous ces vieilles\ndéfroques, M. Daxhelet a su mettre des êtres qui pensent, qui sentent et qui\nvibrent. Le pédagogue n'est que de surface, et la couche légère de pédan­\ntisme une fois enlevée, on retrouve un critique bien vivant, très indépendant,\nextraordinairement compréhensif et dont la vive et très éclectique intellec­\ntualité, riche en rapprochements ingénieux, aussi renseigné sur le passé que\nsympathique au présent, fait circuler une sève neuve à travers les vieilles\nformules anémiées.\n   M. Daxhelet rend intéressante et moderne la surannée « théorie des belles-\nlettres ».\n\nC h a r l e s B a u d e l a i r e , par F E L I GAUTIER. — (Paris, Édition de la\n  Plume.)\n  De la naissance triste à l'atroce agonie, c'est toute la vie de Baudelaire que\nM. Gautier nous conte en une monographie très documentée et très nette —\nœuvre d'historien littéraire où l'admiration et la pitié mettent parfois une note\némue.\n  Des portraits — très beaux — et des dessins — très curieux et très rares —\nsoulignent encore l'intérêt de cette page d'une grande et tragique vie d'artiste\nque dominèrent les « affres du génie ».\n                                                                         F . V.\n"}, {"page_pdf": 820, "texte": "                                 LES LIVRES                                 699\n\nAmes celtiques et âmes saxonnes. — Luke Delmege,\n   par P. SHEEHAM. — (Paris, Lethielleux.)\n   Le mérite de ce livre consiste surtout en ce qu'il donne une idée très nette\net exacte du caractère si spécial du peuple irlandais. Et cela sous une forme\nagréable, fine, alerte et spirituelle. C'est une espèce de roman. L'histoire d'un\nprêtre irlandais qui, après avoir inauguré son ministère en Angleterre, le\npoursuit et l'achève au milieu du peuple dont il est issu lui-même. Elle est\nattachante cette histoire. On y voit d'une façon évidente la différence radicale\nqui sépare deux peuples qui, quoique soumis à une même puissance, n'ont\njamais fusionné et ne fusionneront jamais. Ce livre intéresse surtout par la\nfaçon admirable dont le caractère du peuple irlandais y est dépeint. Jamais\naucun livre ne m'a donné une idée aussi complète de la nature si tranchée de\nce peuple aux mœurs simples et patriarcales, essentiellement] religieux,\n méprisant la richesse, vivant de peu, profondément attaché à son sol et à ses\ntraditions, n'ayant d'autre idéal que de vivre et mourir dans la Foi de ses\n pères. Cette histoire est belle et touchante dans sa simplicité.\n                                                                        H . M.\n\nL e s L i m i t e s d u C o n n a i s s a b l e , par FÉLIX L E DANTEC. — (Paris,\n  Alcan.)\n  Livre d'une lecture assez aride pour qui n'a pas des connaissances éten­\ndues en biologie. Livre conçu avec une grande clarté, presque toujours dans\nun style non sans vigueur et peut-être aussi par endroits trop acrimonieux.\nCette réunion d'études écrites par un savant et un matérialiste, — il faut se\ngarder de prendre ce dernier vocable comme synonyme de plat utilitarisme,\nd'amoralisme ou immoralisme — cette suite d'études est nettement anti­\ndogmatique, comme un ouvrage du même auteur, le Conflit, d'intérêt très\naccentué. Que M. Le Dantec convainque ou pas, je ne ne veux pas m'en\noccuper. Mais que sa méthode soit claire, prudente, évitant avec soin toute\nrhétorique, c'est ce qui me paraît indéniable et de la sorte fonder la valeur et,\ndu même coup, la sincérité de son savant ouvrage.\n                                                                         G. B .\n"}, {"page_pdf": 821, "texte": "                          NOTULES\n\n\n   Avis important aux lecteurs de « Durendal ». — Nous\nnous permettrons, pour éviter l'encombrement postal de fin d'année,\nd'envoyer nos quittances dès le commencement du mois de DÉCEMBRE. Nous\nprions instamment nos abonnés de nous faciliter la besogne en prévenant\nleur personel. Ils seraient bien aimables s'ils voulaient charger au besoin leur\ndomesticité, de payer, en leur place, nos quittances, en cas d'absence. Ils\nnous épargneront ainsi la corvée d'un nouvel envoi de quittance.\n   Nous saisissons cette occasion pour remercier nos chers abonnés, amis\nconnus ou inconnus de notre œuvre, qui ont bien voulu nous aider à la\nsoutenir et à la développer, en nous restant fidèles et plusieurs d'entre eux\nmême, en nous amenant de nouveaux abonnés. Merci à tous.\n   Notre œuvre est belle. Elle vit. Elle grandit. C'est à nos abonnés que nous\nsommes redevables du bienfait de cette existence déjà longue. Ils voudront\nbien reconnaître que de notre part nous faisons tout ce qui est en nous pour\nnous rendre digne de leur confiance, en nous efforçant de rendre notre revue\nde plus en plus intéressante.\n   Merci de tout cœur à vous tous, chers amis, et puissions nous compter\nlongtemps encore sur votre sympathie et continuer, grâce à votre généreux\nconcours, l'œuvre toute de désintéressement et d'enthousiasme que nous\navons entreprise par amour pour l'art et pour l'exaltation de la Beauté.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n  L'Association des Chanteurs de Saint-Boniface vient\nd'adresser au public l'appel ci-dessous que nous reproduisons avec plaisir :\n   « L'Association des Chanteurs de Saint-Boniface a été constituée en 1896.\nSes fondateurs pensaient qu'il y avait nécessité de créer à Bruxelles un\nmouvement de rénovation de la musique sacrée. Ils estimaient qu'on ne\npouvait laisser sans réponse l'appel que le Saint-Siège adressait aux catho­\nliques. L'autorité suprême de l'Eglise, envisageant avec tristesse la décadence\nsi rapide du chant liturgique, avait fixé, par le décret de la Congrégation des\nRites du 12 juin 1894, des principes éminemment sages et pratiques, à\nl'application desquels il aurait fallu que tous les catholiques s'employassent\naussitôt. Mais, pour la plupart, le décret restait lettre morte. Peu de temps\nauparavant, il nous était venu de Paris un bel exemple de vaillante initiative.\nUn jeune compositeur, Charles Bordes, avec la collaboration d'artistes tels\n"}, {"page_pdf": 822, "texte": "                                    NOTULES                                   701\n\n\nGuilmant et Vincent d'Indy, s'attachait à faire revivre en France la grande\ntradition grégorienne et palestrinienne, fondée sur les principes du décret\nde 1894, et l'Association des Chanteurs de Saint-Gervais s'imposait à l'attention\ndu monde catholique.\n   » L'Association des Chanteurs de Saint-Boniface croit, de son côté,\npouvoir rendre quelques services en faisant connaître aux fidèles les beautés\nprofondes de la vraie musique sacrée, en leur révélant les œuvres ferventes\net pures des maîtres d'autrefois et de ceux de notre temps qui se sont inspirés\naux sources mêmes de la Liturgie catholique.\n   » Elle ne se préoccupe ni d'innovations hasardées ni de proscriptions\nimpitoyables; elle entend seulement restituer à la musique sacrée son vrai\nrôle, sa mission édificatrice, son sens originaire ; elle ne veut pas que les\néglises puissent être encore assimilées à des salles de concerts. Elle s'emploie\nde toutes ses forces à faire respecter le décret de 1894 en montrant, par ses\nauditions, combien les règles en sont d'application saine et judicieuse.\n   » Personne ne contestera l'opportunité de ce programme; aussi l'Association\ncompte-elle, pour le réaliser, sur l'appui de tous les catholiques, de tous ceux\nqui ont à cœur le relèvement de l'Art religieux. Les encouragements qu'elle\na reçus pendant ses premières années, lui ont permis de prendre part, à\nl'église Saint-Boniface, à de nombreux offices solennels, au cours desquels\nfurent exécutées, notamment, des œuvres de Palestrina, de Vittoria, de\nJosquin des Prés, Nanini, Orlando Lasso, la messe d'Antonio Lotti, enfin, la\nmesse à cinq voix d'Edgar Tinel, dont l'interprétation valut à M. Carpay\nles félicitations les plus chaleureuses du compositeur. Chacun des offices fut\ncomplété de pièces d'orgues de Bach, Frescobaldi, et autres grands maîtres,\njouées par M. De Boeck.\n   » Ces résultats encourageants déterminèrent les fondateurs à établir leur\nœuvre sur des bases durables; les statuts de l'Association fuient approuvés\nle 26 novembre 1899, et le premier comité administratif fut élu.\n   » Ce comité a été renouvelé en séance du 2 juin 1903 ; et, de nouveau, il\nfait appel à toutes les bonnes volontés. Il est indispensable, pour que l'action\nde l'Association puisse acquérir sa plénitude d'efficacité, que les auditions\ndeviennent régulières et fréquentes; il faut pour cela que les ressources s'accrois­\nsent notablement et, par conséquent, que les membres de l'Association se\nfassent chaque jour plus nombreux, d'autant plus que la situation actuelle des\nressources de la paroisse de Saint-Boniface ne lui permet plus de continuer\nle subside qu'elle allouait à l'Association des Chanteurs. »\n   Nous engageons vivement nos lecteurs à soutenir la belle œuvre des\nChanteurs de Saint-Boniface en s'inscrivant parmi les membres de celte asso­\nciation, soit comme membre fondateur, soit comme membre souscripteur. Le\nminimum de la souscription est de 50 francs pour les membres fondateurs,\nde 1 o francs pour les membres souscripteurs. Adresser les souscriptions à\n M. Ralet, rue de la Croix, 9, ou à M. Hallaux, curé de Saint-Boniface,\n 21, rue de la Paix, Ixelles-Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 823, "texte": "702                                 DURENDAL\n\n\n    M a u r i c e R o l l i n a t est mort, le 26 octobre dernier, à Ivry, dans la\nmaison de santé du docteur Moreau, de Tours, où il avait été transporté, peu\nde jours avant, atteint d'une maladie cérébrale. Il avait eu, en 1883, au\nlendemain de l'apparition des Névroses, son heure de bruyante célébrité.\nDepuis, il avait fui Paris pour se réfugier aux champs. Apre, poignante,\nstridente et lugubre, souvent macabre, son œuvre, où le cauchemar abonde,\nest de la plus intense originalité. Destinée tragique : le poète des Névroses\nmeurt terrassé par la folie.\n\n                                             **\n\n    J o s e p h B e r t r a n d . — Visité récemment à Gand l'atelier du jeune\npeintre Joseph Bertrand qui exposa, au Salon, le beau portrait du musicien\n Lefebure, faisant pendant — sans en être offusqué — à l'œuvre merveilleuse\nde Jacques Blanche...\n    En ce temps de travaux faciles et hâtifs — l'automobilisme du pinceau ! —\nil convient que la critique mette à l'ordre du jour ces artistes qui, domptant\nen eux l'exubérance aisée de la jeunesse, savent s'assujettir à la discipline d'un\ntravail patient, sérieux, consciencieux.\n   Joseph Bertrand est du nombre. C'est un laborieux et un probe. Il a donné\nà l'art son adolescence non par snobisme, mais par vocation ; et de ce culte,\nfait d'efforts et d'études, l'art l'a récompensé en lui inspirant cette toile de\ndébut — qui est bien plus qu'une promesse — où la sûreté du dessin et la\nvigueur du coloris s'allient à une si profonde vie psychologique.\n   On peut le dire sans hésiter — surtout après avoir, comme nous, vu dans\nl'atelier de Bertrand, un second portrait, non moins hautement méritoire, et\nplus caractéristique peut-être par les difficultés vaincues : notre art national\ncompte en ce jeune homme un remarquable portraitiste de plus.\n\n                                             *\n                                         *       *\n\n   A u C e r c l e a r t i s t i q u e d e B r u x e l l e s . — Voici le brillant pro­\ngramme des soirées que ce cercle se propose d'organiser au cours de la sai­\nson 1903-1904 :\n    Le 20 novembre 1903. Concert (Mlle Emma Holmstrand, cantatrice sué­\ndoise, et M. Léon Delafosse, pianiste).\n    Le 27 et 28 novembre. Conférence de MM. Pierre Morgand et Ibels :\nHistoire du Théâtre, depuis le moyen âge jusqu'à Molière; M. Ibels fera à\nl'aide de projections lumineuses, l'historique visuel, anecdotique des Théâ­\ntres de Paris, depuis les Confrères de la Passion jusqu'aux Maîtres du\nXVIIe siècle.\n   Le 4 décembre. Concert (Mlle Garden, de l'Opéra-Comique, et M. de\nBussy, compositeur, auteur de Pelléas et Mélisande).\n   Le 11 décembre. Concert (M me Gay, cantatrice, et M. Raoul Pugno,\npianiste).\n"}, {"page_pdf": 824, "texte": "                                 NOTULES                                703\n\n   Le 16 décembre. Concert (M me Kleeberg-Samuel, pianiste, et le quatuor\nSchoerg).\n   Le 20 janvier 1904. Conférence (M. Dubled, de la Revue des Deux Mondes :\nLa Cour de Napoléon I e r ).\n   Le 22 janvier. Concert (M. et Mlle Van Dooren, pianistes).\n   Le 5 février. Concert et représentation théâtrale (Le Devin du Village,\nmusique et paroles de J.-J. Rousseau, accompagné par petit orchestre et\nclavecin. Artistes: Mme Palasara, MM. Carbonne et Guillamat.\n   Le 15 mars. Concert (Lieder abend, par Mme Lula Mysz Gmeiner).\n   Les 22, 23, 24, 25 et 26 mars. Festival Beethoven (Audition des seize\nquatuors à cordes de Louis Van Beethoven, par le quatuor Joachim).\n   Plusieurs autres auditions musicales et conférences seront données.\n   Des pourparlers sont entamés pour une représentation théâtrale, avec le\nconcours de Mlle Thomassin et M. Tarride, des théâtres de Paris.\n\n\n\n  Le premier Concert populaire aura lieu les 12-13 décembre, sous\nla direction de M. Sylvain Dupuis et avec le concours de Mlle Gerville-Réache,\nde MM. Forgeur et Vallier, du théâtre de la Monnaie, et des chœurs du\nthéâtre. A l'occasion du centenaire de Berlioz, il sera entièrement consacré\naux œuvres du maître français.\n   Programme : Première partie : Ouverture de Benvenuto Cellini; Mort de\nDidon, des Troyens à Carthage, chantée par M lle Gerville-Réache ; Scène aux\nchamps de la Symphonie fantastique; Marche hongroise de la Damnation de Faust.\nDeuxième partie : Roméo et Juliette, symphonie dramatique avec chœurs, solos\nde chant et prologue en récitatif choral; solistes : Mlle Gerville-Réache,\nMM. Forgeur et Vallier.\n   On peut dès à présent s'inscrire pour des places chez MM. Schott,\n56, Montagne de la Cour.\n\n\n\n  Le premier des Concerts Ysaye aura lieu, au théâtre de\nl'Alhambra, le dimanche 22 novembre, à 2 heures de l'après-midi, avec le\nconcours de MM. Raoul Pugno, pianiste, Emile Engel, ténor et le chœur\nd'hommes du Choral Mixte, directeur : M. Léon Soubre.\n   Au programme : 1. Ouverture de la Fiancée de Messine de R. Schumannn ;\n2. Concerto en la mineur de R. Schumann (M. Raoul Pugno); 3. La Procession,\npour chant et orchestre de C. Franck (M. E. Engel); 4. Les Djinns, poème\nsymphonique pour piano et orchestre de C. Franck (M. Raoul Pugno) ;\n5. Faust-Symphonie, pour orchestre, chœur d'hommes et ténor solo de F . Liszt\n(Ténor solo : M. E. Engel. Chœur d'hommes du Choral Mixte).\n   Répétition générale, même salle, le samedi 21 novembre, à 2 1/2 heures.\n   Pour tous renseignements, s'adresser à MM. Breitkopf et Haertel, éditeurs.\n\n                                    ***\n"}, {"page_pdf": 825, "texte": "                                       DURENDAL\n704\n\n    A c c u s e d e r é c e p t i o n : L . COUROUBLE : L e s cadets d u B r a b a n t\n(Bruxelles, L e b è g u e ) . — G. D'ANNUNZIO : L e s victoires mutilées (Paris,\nC a l m a n n - L e v y ) . — A. FRANCE : Discours p r o n o n c é à l'inauguration de la\nstatue d ' E . R e n a n (ibid.). — H . DE R É G N I E R : L e s vacances d ' u n j e u n e\nh o m m e sage ( P a r i s , Mercure de France). — L . BLOY : L e s dernières colonnes\nde l'Eglise (ibid.). — M. BARRÉS : L e s amitiés françaises (Paris, J u v e n ) . —\nL . RÉGNIER : Au gré du vent ( P a r i s , Maison des Poètes). — A. CLOUART : L a\nlégende de saint Guirec (Paris, Bibliothèque de l'Occident). — A. D E SAINT-\nAULAIRE : L a vierge de N u r e n b e r g (Paris, P e r r i n ) . — G. GOYAU : L é o n X I I I\n(ibid.). — P . BOURGET : L'eau profonde (Paris, P l o n ) . — R . DE VANDEL-\nBOURG : S u r les h a u t s plateaux (ibid.). — BOOKER T . WASHINGTON : L'auto­\nbiographie d'un nègre ( i b i d . ) . — T H . C H È Z E : Myriam de Magdala (ibid.). —\nF R . ROUSSEL-DESPIERRES : L'idéal esthétique (Paris, Alcan). — E . M O T T E :\nL a vérité sur le salon triennal (Bruxelles, édition d e l'Idée Libre). — E . D E L ­\nBOUSQUET : Margot (Toulouse, Société provinciale d'édition).\n"}, {"page_pdf": 826, "texte": ""}, {"page_pdf": 827, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 11, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1903-11", "signet_source": "Dixième année - N°11 - Novembre 1903 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant celle d’octobre, pages 641-704 (précédée d’une planche, p. 640) ; la table des matières annuelle range « Notules » à 699 et « Livres et revues » à 695, et la livraison suivante commence p. 705. Les Notules annoncent l’envoi des quittances « dès le commencement du mois de décembre », la mort de Maurice Rollinat « le 26 octobre dernier » et les concerts des 20-22 novembre 1903 ; la Chronique d’art mentionne Onze Kunst n° 10 (octobre), le Burlington Magazine de septembre-octobre 1903, la séance inaugurale de l’École d’Art « le 10 novembre dernier » et Masters in Art annonçant Giorgione « pour novembre » ; Pie X (élu en août 1903) est qualifié de « nouveau pape ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}