{"numero_id": "ulb-durendal-1903-livraison12", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 705, "page_fin": 708, "titre_corps": "Le Cœur saignant", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "Le Cœur saignant Lorsque Gillis rentra", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 834, "page_imprimee": 705, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1691, "texte": "Le Cœur saignant\n\n              LORSQUE Gillis    rentra, les cloches sonnaient dans\n                 la tour de l'église. On était à la veille de Noël.\n                 Sous les étoiles et la lune blanche, des coulées\n                 d'argent glissaient au ras des terres. L a maison\n                 de Gillis, avec ses deux fenêtres derrière les­\n                 quelles la lampe jaune se devinait à peine,\n                 avait l'air de ne pas y voir dans cette nuit si\n                 fluide et si claire.\n   Gillis revenait chaque soir au logis, après avoir gagné trente\nsous dans une petite ferme, où il conduisait le cheval, battait\nle blé, éparpillait les fumiers, selon la saison et les besoins de\nl'heure.\n   Maintenant qu'il se trouvait devant sa femme, le garçon vou­\nlut sourire. Il lui serra la main, il dit d'une voix haute et\njoyeuse, bien qu'il eût envie de pleurer :\n   — U n e douce fête de Noël ! U n beau temps pour le petit\nJésus !\n   L a femme, assise au coin du feu, était jeune encore, et pour­\ntant elle se creusait la poitrine à se tenir penchée, comme une\nvieille; quelquefois elle toussait.\n   — Je vais mieux, fit-elle. Qui sait... je pourrai peut-être\nt'accompagner à l'église !\n   E t elle se leva Elle désirait prouver à son mari que le doc­\nteur ne se trompait pas, que la voisine, qui avait passé auprès\nd'elle tout l'après-midi, disait vrai quand elle prédisait sa\nprompte guérison.\n   — Après l'hiver, soupira-t-elle, en tombant sur une chaise,\naprès l'hiver, j e . . .\n   Elle cessa de parler, le souffle lui manquait. Elle arrêta sur\nson h o m m e deux grands yeux anxieux.\n   — Maria... dit-il, Maria... répéta-t-il, tendrement.\n"}, {"page_pdf": 835, "page_imprimee": 706, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2160, "texte": "706                          DURENDAL\n\n\n   Il s'était agenouillé. Elle laissa reposer sa tête sur son épaule.\nEt puis, il l'enleva et la déposa sur leur lit.\n   Les cloches faisaient grand bruit au dehors. Elles frappaient\ncontre les vitres de chaque maison pour annoncer que l'heure\nchrétienne approchait.\n   La femme gisait inerte. Une mousse rouge ourla ses lèvres.\n   — Maria, tu ne m'entends pas?\n   Elle avait ouvert la bouche. Soudain, secouée par un spasme,\nelle crachait du sang et serrait lamentablement entre les mains\nsa maigre gorge.\n   Gillis se sentait broyé. Il cria : « Mon Dieu! mon Dieu! »\nLa tête perdue, il courait de long en large dans la chambre.\n   Sa femme se recouchait. La légère flamme de ses pommettes\nétait éteinte. Elle avait fermé les yeux.\n   Cependant, elle parla, mais d'une voix si basse que Gillis\ndut frôler son visage pour l'entendre.\n   — C'est la vie qui s'en va et qui me soulage en s'en allant.\nOui... je ne me trompe plus. Je vais mieux... jusqu'à tantôt,\njusqu'au départ...\n   Les larmes de Gillis coulèrent sur les joues de Maria. Il ne\ntrouvait aucune parole à lui dire.\n   Elle entr'ouvrit les yeux :\n   — Je t'aimais beaucoup... comme je devais t'aimer. J'ai trop\naimé notre petite fille...\n   Gillis avait entouré de son bras le cou de la pauvre femme.\nIl l'embrassa dans le sang qui se caillait sur sa bouche.\n   C'était toute l'existence déjà close. C'étaient le court bonheur\nqui passe comme un beau jour, la fleur que le vent brise. Gillis\nvoyait ce lit douloureux, où il aima. De chastes voluptés se\nblottirent dans cet humble coin. Une nuit, pareille à celle-ci,\nun petit être naquit. Leurs caresses devinrent plus graves.\nL'enfant sourit, et la maison fut plus lumineuse que les saules\net la rivière sous le soleil d'été. Puis, comme si le bon Dieu et\nla sainte Vierge les eussent trouvés trop heureux, ils appelèrent\nl'enfant dans leur paradis bleu. Gillis ne blasphéma point.\nMais elle, la mère, avait longtemps gardé une rancune farouche\ncontre le malheur.\n   — J'ai trop aimé notre petite fille...\n   Gillis l'obligea tendrement à se taire.\n   — Repose-toi, ne pense plus... Je vais encore une fois\n"}, {"page_pdf": 836, "page_imprimee": 707, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2136, "texte": "                        LE C Œ U R   SAIGNANT                  707\n\nquérir la bonne voisine, je demanderai ensuite la visite du\nmédecin.\n   Il traversa la rue pleine du son des cloches. Il cogna contre\nla porte de la maison qui faisait face à la sienne.\n   Une paysanne, une misérable paysanne usée par l'âge, vint\nouvrir. Elle veillait seule pendant cette nuit de Noël. Son fils\nétait sorti. Elle dit simplement, tout de suite :\n   — Si mon garçon rentre, il saura bien où me trouver. J'arrive...\n   Et, tirant la porte derrière elle :\n   — Maria m'entretenait aujourd'hui de projets d'avenir...\n   Gillis remarqua :\n   — C'est le plus mauvais signe.\n   Les pas pesants et inégaux de la paysanne heurtèrent le sol.\nIl gelait. La tour de l'église s'était tue. La nuit que blanchis­\nsaient les rayons de lune montait en frissonnant vers le dôme\ndes constellations.\n   Quand la voisine fut chez lui, Gillis gagna le presbytère.\n   Dans son lit, la pâle épouse songeait sous ses paupières bais­\nsées. Les douleurs de son corps n'avaient pas étouffé d'autres\nsouffrances. Mais le sang de son cœur coulait, à présent, sans\nqu'elle murmurât une plainte.\n   — J'ai trop aimé ma petite fille.\n   La chambre était très blanche. Un crucifix de cuivre rouge\nbrillait au milieu de la cheminée. Le poêle luisant jetait parfois\nune étincelle sur les pierres. Le temps passait, en silence.\n   Dans ce silence, on entendit l'arrivée de deux hommes. On\nperçut leurs voix et le bruit hâtif de leur marche.\n   Maria écoutait. Elle savait qui devait venir.\n   Alors, comme la porte s'ouvrait et que près de la robe noire\nd'un prêtre, Gillis s'efforçait d'expliquer cette présence :\n   — Figure-toi... par hasard... dans la rue...\n   Elle dit :\n   — Je vous attendais.\n   Elle n'oublia pas d'incliner aussi la tête du côté de la voisine\nqui disparaissait discrètement.\n   Puis elle prit le bras de son mari, et d'un accent contenu :\n   — Tu dois me pardonner. Ouvre mon armoire, l'armoire, tu\nsais bien, dont je gardais cette clé. Tiens, la voici...\n   Se tournant vers le prêtre, elle fit le signe de la croix\n   « Je me confesse à Dieu tout-puissant... »\n"}, {"page_pdf": 837, "page_imprimee": 708, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1601, "texte": "708                         DURENDAL\n\n\n   Gillis était sorti. Il ne savait plus si la réalité et le rêve\nne l'entouraient pas tour à tour. Il demeurait dans l'obscurité.\n   La belle nuit, qui venait du dehors, l'attira. Devant la fenêtre,\nil vit le ciel crépitant de feux mouvants, et, parce qu'on touchait\nà la Nativité, il chercha déjà, inconsciemment, l'Étoile.\n   Pendant cet anniversaire, leur petit enfant devait chanter\néperdument, dans le chœur angélique, les louanges de Jésus !\n   Sa pensée se fixait. Il se rappelait les paroles de sa femme.\nSans doute, celle-ci divaguait un peu. Il obéissait néanmoins à\nson désir. Il ouvrit l'armoire.\n   La nuit versait une clarté sur les dalles où Gillis déposait, un\nà un, les langes d'un nouveau-né. Il trouva deux chaussons\nminuscules, et retint sa respiration pour ne pas sangloter. Il\nfouilla les recoins, il tâtonna. Il sentit, sous le dernier rayon,\nque le fond de l'armoire avait été enlevé. Sa main rencontrait\nde la terre remuée.\n   Tout à coup, Gillis frémit. Il avait reconnu au toucher une\npetite croix plantée là, dans le sol. Il se releva. Il reculait.\n   Au même instant, la porte de la chambre glissa. Le prêtre\nl'appelait.\n   Gillis rentra.\n   Maria se dressait et, haletante, les bras tordus :\n   — J'ai trop aimé ma petite fille! J'ai trop aimé ma petite\nfille! Je l'ai rapportée ici, une nuit. Je ne pouvais la laisser\ndans le froid cimetière, toute seule, au milieu des étrangers.\n Elle, qui s'effrayait si vite...\n    Les cloches de Noël recommençaient à sonner.\n\n                                              GEORGES    VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 709, "page_fin": 711, "titre_corps": "Le Grenier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Verhaeren", "ancre_debut": "Le Grenier Enfin, le dernier escalier", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 838, "page_imprimee": 709, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1218, "texte": "Le Grenier\n\n    Enfin, le dernier escalier,\n    — Marches raides, étroits paliers\n    Et murs qui se lézardent —\n    Montait jusqu'aux mansardes\n    Puis d'un sursaut,\n    Là-haut,\n    Jusqu'au grenier.\n\nUne porte s'ouvrait :\nEt brusquement c'était\nUn enchevêtrement\nDe madriers carrés et de solives rondes;\nEt brusquement,\nC'était une autre vie, un autre monde\nQui m'attendaient sous ces grands toits.\nJe regardais presque sans voir, là, devant moi.\n— Ruines ou décombres —\nSe bosseler de grands tas d'ombres\nEt pendre au long des murs,\nUn cortège figé de grands voiles obscurs.\nDes rayons d'or et de poussière\nFiltraient d'entre les joints des pierres\nEt remuaient leur immobilité ;\nTout semblait morne et sourd et envoûté :\nLes vieux habits, les lits boiteux, les vieilles cages,\nLes horloges et leurs marteaux\nEt les bahuts et les dressoirs dont l'âge\nAvait rongé la plinthe et fendu les vantaux ;\nSeule, dans l'angle, au nord, telle un vacarme,\n S'ouvrait brutale et crue,\n Sur la lumière de la rue,\nUne lucarne.\n\nOh ! ces vieux objets usés et seuls, en leurs recoins !\nOh! ces tristes et relégués témoins\nDu temps qu'avaient rempli les miens de leur pensée!\nAux serrures grinçantes ou cassées,\n"}, {"page_pdf": 839, "page_imprimee": 710, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2065, "texte": "710                          DURENDAL\n\n\n      Je surprenais la trace de leurs doigts;\n      Aux vêtements raidis de séculaire empois\n      Je découvrais les plis qu'avaient laissés leurs gestes ;\n      Mes mains en palpaient les contours\n      Mon souvenir s'y ravivait magique et preste,\n      Et je ressuscitais leurs anciens jours\n      Pleins de tristesse ou pleins de charme,\n      Avec un coeur d'autant plus lourd\n      Que mes deux yeux d'enfant avaient besoin de larmes.\n\n      Je m'attardais aux reliques d'orgueil,\n      Aux plumets d'or, aux insignes de guerre,\n      Aux sabres clairs encor des frissons de naguère,\n      Trop lourds, hélas ! pour moi\n      Mais que je suspendais, avec émoi,\n      Aux bras massifs des grands fauteuils..\n      J'aimais les satins fiers, les étoffes meurtries\n      Où de sanglantes broderies\n      Chatoyaient,\n      Et mon souffle d'enfant, je l'employais\n      A ranimer, sur des boutons de cuivre,\n      Quelque profil terni de lion ou de guivre.\n\n          Oh ! les défunts et lumineux trésors !\n          Et que d'heures, que d'heures,\n          Les plus chères et les meilleures,\n          M'y ont versé leur paix pour ne songer qu'aux morts.\n\n      L'été, je m'accoudais à la lucarne ouverte;\n      Les champs, les bois, les flots, les plaines vertes,\n      Tout, de là-haut, me paraissait changé.\n      Les sentiers du jardin semblaient avoir bougé,\n      Et les massifs, les boulingrins, les gloriettes\n      Et les poteaux blanchis du tir à l'arbalète\n      Etaient autres. — Même le clocher\n      Semblait avoir, tel un géant, marché\n\n      Vers les courants d'Escaut dont les vagues pareilles\n      A des armes luisaient et se tassaient, là-bas.\n      Les moulins agitaient plus largement leurs bras :\n      La meule et le blutoir et les ailes vermeilles\n      Ronflaient et bourdonnaient comme un million d'abeilles;\n      Les gueux, les éclopés, les mendiants\n      Qui s'en venaient de loin prier de porte en porte\n      Me semblaient être d'autres gens,\n      Leurs pieds fourbus, leurs jambes tortes\n"}, {"page_pdf": 840, "page_imprimee": 711, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1427, "texte": "                      LE GRENIER                           711\n\n\nBoitaient d'un autre mouvement\nE t même, un jour, je ne pus reconnaître\nLa cariole vert-pomme du médecin\nQui ramenait du bourg voisin\nTrois béguines avec un p r ê t r e .\n\nOn m'avait dit :\n« Au temps des foins,\nP a r un jour clair d'après-midi,\nOn distingue, par au delà des routes blondes,\nP a r m i ses r e m p a r t s rouges et verts, Termonde,\nE t quelquefois Maline, et puis Anvers, très loin... »\nE t je m'évertuais à découvrir, du coin\nD e mon tranquille et solitaire observatoire,\nAvec mes yeux g r a n d s et fiévreux, la gloire\nDe Notre-Dame et du vieux Saint-Rombaut.\nMais rien ne m'apparut jamais;\nLes nuages passaient et s'exilaient là-haut,\nL'espace entier sonnait du cri des hirondelles\nE t je pleurais et me désespérais\nDe ne pouvoir, malgré l'effort\nDe mes r e g a r d s tendus vers elles,\nLes voir, elles, les t o u r s droites et textuelles,\nAvec leurs blocs de siècles morts\nComme en mes vieilles images, régner dans l'or.\n\nLe soir venant, je m'arrachais à ma r e t r a i t e\nJ e ne m'avouais point que j'avais peur ;\nMais mon cœur le sentait. — L e faîte\nD'où tombaient l'ombre et la frayeur\nM'apparaissait soudain morne et funèbre.\nJ e me sentais frôlé par des mains de ténèbres ;\nDes bruits naissaient et m'entouraient — et je fuyais\nSans oser regarder ce qui me poursuivait.\n\n                                             EMILE VERHAEBEN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 712, "page_fin": 719, "titre_corps": "Récapitulations", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Récapitulations Vous ne saurez jamais celui qui créa", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 841, "page_imprimee": 712, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1991, "texte": "Récapitulations\n\n                                         Vous ne saurez jamais celui qui créa\n                                       ces choses : il y a quelque chose\n                                       entre vous et lui. Enveloppés d'un\n                                       brouillard et bégayant, les poètes s'en\n                                       vont, satisfaits de vivre...\n                                                              (RIG;-VÉDA.)\n\n\n\n\n               IL est, sans doute, à peu près impossible de juger le\n                  temps où l'on vit, de discerner précisément ce\n                  qui est de lui de ce qu'il tient du passé, comme\n                  aussi ce qu'il prépare pour l'avenir. T o u t au\n                  plus, l'individu peut-il souffrir avec son époque,\n                  sentir, avec une intensité plus consciente et\n                  plus lucide, les maux indéfinis dont la généralité\n                  de ses contemporains endure l'obscur malaise.\n  Y aurait-il présomption, cependant, à dire que notre siècle,\nderrière l'éclat de ses fêtes et de ses progrès, en dépit de la\nsuperbe presque équivalente de ses affirmations et de ses déné­\ngations, dissimule la secrète rancœur de se savoir sans joie\nvivace et véritable de l'esprit et de l'âme; — qu'il s'épuise\nvainement à essayer de se dégager d'on ne sait quelle oppression\noù se confondent des prétentions, des aspirations et, aussi, des\norgueils et des humilités également excessifs : mille sentiments\ncontradictoires qui font obstacle entre lui et la vie et l'empê­\nchent de percevoir cette dernière dans sa pure, forte et saine\nréalité.\n  Comme on nous a exalté la vie, pourtant! E n quelles paroles,\nnettes comme une constatation irréfutable ou lyriques comme\nun h y m n e d'affranchissement, les savants et les artistes nous\ndonnèrent à connaître que l'univers, enfin, était délivré de l'in­\nconnu, soustrait à la nécessité ravalante du surnaturel et qu'il\n"}, {"page_pdf": 842, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2491, "texte": "                         RÉCAPITULATIONS                         713\n\nse suffirait désormais à lui-même, prêt à fournir des solutions\n péremptoires et claires à toutes les questions.\n    Mais, est-ce la noblesse de l'homme ou sa faiblesse que, dans\nce domaine, il ne soit point pour lui de réponse définitive et que,\nsa raison lui fermât-elle la bouche, son cœur inquiet quand\nmême s'insurgerait et le tourmenterait?\n    Une sorte de volonté unanime s'affirme vers une plénitude de\nvie magnifique et généreuse, la proclamation du droit divin de\nla matière, propre à séduire certains, à les acheminer par des\nvoies dont le début est triomphal et qui, au premier coude de la\nroute, se terminent brusquement en impasse.\n    Des hommes de plus de talent que de logique nous entre­\ntiennent longuement de leurs faits, dits et influences, qui, au\npréambule, se présentent comme des atomes — à la fois irres­\nponsables et providentiels! D'autres, après avoir essayé de tirer\nl'homme parmi les animaux, nous apprennent que, la civilisa­\ntion aidant, il connaîtra finalement que le dieu qu'il cherche\nréside en lui-même — qu'il est, qu'il devient dieu... Pourvu que\nce ne soit pas à la manière de Vespasien, qui s'écriait à son lit\nde mort : « Il me semble que je deviens dieu!... » et que la\nproximité de l'événement ne pousse point d'aucuns à faire\nd'abord et promptement la bête avant que leur situation nou­\nvelle ait créé pour eux de plus étroites obligations de bienséance\net de dignité.\n   Il en est encore qui se campent devant nous comme les repré­\nsentants de l'Instinct : leur oeuvre, à peine s'ils ont eu part à son\nélaboration ! Ils ne sont pas des artistes; ils sont des forces natu­\nrelles : leur art tient moins de l'ingéniosité de l'homme que des\nimpulsions inconscientes de la nature. Eux, chétifs, ne sont que\nles truchements de celle-ci; ils ne disent rien qui soit d'eux-\nmêmes : le monde parle en eux par ses mille voix profondes et\npoignantes; leurs conceptions jaillissent du sol, à la façon\nd'Erda, pour dire les mots dont elles ont reçu la mission et\nqu'elles-mêmes souvent ne comprennent pas.\n   Les esprits les plus incultes et les plus bornés, dénués de tout\nmoyen de discernement et de réflexion, ont pris, par infiltration\ncontagieuse, par ouï-dire, rien qu'en respirant l'atmosphère,\nl'infatuation d'une science dont ils ne savent rien — que le\nnom : nouvelle Idole, inexorable et froide, dont les lois sont\nentre leurs mains ignorantes et frénétiques des marteaux de\n"}, {"page_pdf": 843, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2536, "texte": "714                          DURENDAL\n\n\n négation et de destruction pour toutes les notions de pitié et\nd'abnégation que l'humanité a élevées entre elle-même et la bru­\ntalité native de ses appétits. De sorte que la masse a reçu de la\nscience, aussi mythologique pour elle que le Fatum antique, non\npoint des principes susceptibles de réagir en elle et de guider\nson activité morale, mais uniquement des éléments d'obscurité,\nle prétexte de la factice supériorité intellectuelle du haut de\nlaquelle tant de gens prétendent régenter le reste de leurs conci­\ntoyens et leur enseigner la véritable lumière, favorable seule­\nment, à ce qu'il a paru jusqu'ici, à l'éclosion de fruits de haine,\nd'envie et d'oppression. Le préjugé de la science agit chez ces\nêtres à la façon d'une superstition de néant, d'un dissolvant qui\nruine sans rien pouvoir reconstituer : il n'a rien laissé debout\nen eux de la tradition dont ils avaient hérité et qui faisait\nl'équilibre de leur vie intime, et, non plus, il n'y a rien substi­\ntué. Ils vont ainsi, en proie à une espèce de désorientation\nmorale dont les ferments morbides sont hors de la portée\nde leur analyse, et qui les laisse sans frein contre eux-mêmes et\ntoujours prêts à recourir à la violence, seule efficace, fatalement,\nà résoudre et à dissiper l'anxiété mécontente où ils vivent.\n   Quant aux autres, si cultivés qu'ils soient, ils ne sauraient\ntrouver la satisfaction et l'apaisement spirituels ni dans une\nsagesse qui ne pourrait, sans se renier elle-même, méconnaître\nson impuissance — ni dans une science forcément partielle,\nquelque étendu que soit son champ expérimental ; dans une\nscience fragmentée, à la fois petite devant l'inconnu et déme­\nsurée pour nos capacités cérébrales, inhabiles à l'assimiler\ntoute — et dont, à cause de cette insuffisance et de cet excès, les\nconclusions, d'ailleurs hypothétiques et provisoires, doivent,\nen matière métaphysique, être nécessairement dilatoires ou\nnégatives.\n   Ainsi, la généralité pâtit de l'ébranlement graduel de toutes\nles doctrines aptes à fournir à notre existence la somme de certi­\ntudes stables dans l'ordre moral et social dont elle a besoin pour\nagir et ne se consumer point en discussions, en examens mala­\ndifs et stériles, toujours recommencés, de ses origines et motifs.\n   Notre pensée n'a plus de point de ralliement, de centre de\nrayonnement, de noyau solide autour duquel elle puisse se déve­\nlopper et s'épanouir : elle se désorganise et se désagrège à\nmesure qu'elle se crée. La controverse a atteint toutes les\n"}, {"page_pdf": 844, "page_imprimee": 715, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "                        RÉCAPITULATIONS                        715\n\nrégions de la croyance et de la connaissance, et il n'est plus rien\nqui puisse y croître à l'abri du vent aride et gelé du scepticisme,\nhors des eaux croupissantes et empoisonnées du doute.\n   Cet état d'esprit a engendré, semble-t-il, en nous l'appétence\nde la sensation ou de l'observation étroite et minutieuse, les\nplus capables de s'imposer à notre entendement, sans contra­\ndiction, à la manière de faits de matérialité probants et indis­\ncutables.\n   Certaines des « manifestations » les plus récentes de la litté­\nrature et de l'art ont cédé à cet attrait en même temps qu'elles\néprouvaient les influences générales de dissolution et de défiance\nque nous avons essayé de définir. Les règles de discipline de la\npensée et de l'expression ont été négligées ou rejetées, la néces­\nsité de subordonner dans une œuvre — voire dans une phrase —\nles parties au tout, de les soumettre à une hiérarchie, de les\nordonner selon une méthode, méconnue, parce qu'elles parais­\nsaient impliquer une part d'arbitraire, de convention, d'artifi­\nciel — qui, inévitablement, est inséparable de toute forme de lan­\ngage ou de raisonnement. Rien n'est isolé dans le monde maté­\nriel ou spirituel, et force est, cependant, pour expliquer une\nnotion ou pour décrire un objet, de les isoler en effaçant ou\nen soulignant le relief de certains détails. De même, dans une\nœuvre, comme dans une perspective, tout ne saurait être au\nmême plan, s'imposer avec une identique évidence : tout n'est\npas principal dans notre pensée et il faut, pour qu'elle se mette\nen valeur, qu'elle se coordonne et sacrifie ses exubérances afin\nd'arriver à l'harmonie d'une expression totale.\n   La nature n'élabore pas autrement, et une plante quelconque\nn'est, dans ses racines, ses ramifications et ses feuilles, qu'un\neffort convergent pour l'émission de la fleur où elle trouvera\nl'accomplissement de sa perfection.\n   Cependant, nous avons eu un renouveau de cette simplicité,\ndérivée des sophismes de Jean Jacques et qui faisait dire aux\nbergères de Trianon que les « légumes étaient plus naturels que\nles fleurs » ! — un renouveau déterminé, en partie, par les ten­\ndances positivistes de la science, mais né, surtout, de la fatigue\ndes systèmes, des occultismes et des symbolismes — et qui, en\nsomme, n'est que le dernier et captieux raffinement d'une époque\népuisée et blasée de recherches.\n   Les modes de la simplicité sont divers, comme ses expies-\n"}, {"page_pdf": 845, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2505, "texte": "716                         DURENDAL\n\n\nsions, et il serait difficile d'énoncer une définition sous laquelle\nils puissent tomber tous. Leur visée et leur ambition com­\nmunes, peut-être, sont, par des moyens, d'ailleurs, très variés,\nd'atteindre la réalité, la sincérité des choses dans leur tréfonds\nprimordial, originel, ou, du moins, dans l'imagination spécula­\ntive que se forment de ce tréfonds des cerveaux soumis, comme\nles autres et quoi qu'ils en aient, aux influences de la tradition\net aux atavismes corrupteurs d'une civilisation immémoriale ;\nl'homme de la nature, celui d'avant les religions, les morales,\nles philosophies, doux comme un troglodyte, parce que tous ses\nappétits étaient augustes et sacrés, tellement qu'il ne se résol­\nvait à tuer et à manger son semblable qu'à défaut de viande plus\ncomestible; — l'art délivré des esthétiques, des rhétoriques, voire\ndes grammaires ; cherchant ses modèles, non point chez les\nprimitifs, assujettis, déjà, à trop de règles, mais, si l'on peut\ndire, chez les primates, et tâchant de rivaliser la naïveté d'in­\nvention des poteries coloriées, des nattes tressées et des tatouages\ndes tribus nègres.\n   L'art des anciens maîtres, à certaines époques, était guidé\npar une norme idéale; ils usaient de choix et de discernement,\nhantés par la conception régnante du grand art, à l'inverse des\nmaîtres modernes de la simplicité qui procèdent ou, plutôt,\ndevraient procéder par juxtaposition, pêle-mêle ou énumération.\nDes deux côtés, il y a donc obéissance à une méthode pré­\nconçue, subjective ou objective, ni plus ni moins naturelles\nl'une que l'autre et, également, de l'homme...\n   L'art a connu de brèves périodes à Athènes, à Florence, à\nBruges où, fermentant en des âmes volontaires, pleines de reli­\ngion et de hardiesse, il a produit des œuvres qui, pour être sor­\nties de mains ingénues et désintéressées, d'esprits sans calcul et\nsans vanité, sont comme l'impérissable fleur printanière de la\npensée humaine. Mais grâce à quel sortilège, à l'aide de quel\nsubterfuge ressusciter en nous l'effusion jeune, l'ardeur spon­\ntanée, la vision à la fois enivrée et lucide, — la simplicité et la\nscience qui se confondaient dans l'inspiration de Phidias, de\nMemling ou de Botticelli?...\n   On pourrait discerner dans l'évolution présente de l'art, une\ntendance matérialiste par la propension qu'il marque à se satis­\nfaire de la notation de sensations, simplement, sans répercus­\nsion idéale ou, plutôt, avec une répercussion obscure qui retentit\n"}, {"page_pdf": 846, "page_imprimee": 717, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": "                         RÉCAPITULATIONS                           717\n\ndans l'esprit moins comme une pensée que comme une volupté...\nE t , cependant, à tout prendre, on ne sait — et la caractéristique\ndu goût actuel n'est-elle point de nous précipiter, sans préfé­\nrences, à l'adoption aveugle de tout ce qui revêt une apparence,\nfallacieuse ou non, de nouveauté, d'insurrection, de défi aux tradi­\ntions, de quelque espèce qu'elles soient, de la pensée ou du style ?\n    Comment, en dehors de cette hypothèse, comprendre les\nengouements hétéroclites dont manifeste, sinon le grand public,\nau moins celui dont ce dernier finit par accepter, fût-ce provisoi­\nrement, l'opinion; comment expliquer la fascination simultanée\nqu'exercent sur les mêmes esprits ce vocérateur d'images, ce bar­\nbare grandiose et incohérent de Verhaeren et ce souple et évasif\nironiste, un peu prêcheur, de Gide? Sous quel aspect considè­\nrent-ils les héros qu'ils se sont choisis, ceux qui élèvent sur le\nm ê m e pavois Nietzsche et Maeterlinck? Deux poètes philoso­\nphes, mais combien dissemblables! Celui-ci, qui excelle à sertir\ndes pensées troubles dans la spécieuse monture de paroles\nclaires — et dont les œuvres, offertes d'un noble geste d'hiéro­\nphante, et les méditations qu'elles contiennent donnent toujours\nl'illusion d'une magnifique coupe de marbre pleine de fumée\naugurale qui s'évapore ! Celui-là, le plus décis des penseurs et\nle plus acide, — profond, sarcastique, tendre, railleur, doulou­\nreux,— génie qui passe dans un vertige de destruction satanique,\navec de grands éclats désiroires, entrecoupés, parfois, de larmes...\nMaeterlinck, ce marécage, à la surface lymphatique duquel se\nbalancent quelques corolles phosphorescentes, apparié à Nietz­\nsche, ce volcan intellectuel qui, éjectant pêle-mêle des gerbes de\nflammes, d'éblouissants météores, de la lave, des vapeurs morbi­\nfères et d'asphyxiantes vapeurs, combure et stérilise tout autour\nde lui, ôte à la pensée tout air respirable !... Nietzsche, qui nourrit\nle dessein de chasser l'humanité des chers et vieux territoires\nmétaphysiques qu'elle a conquis, cultivés, bâtis pour la pousser,\nà coups de fouet et de hache, vers les sommets utopiques,\nanguleux et glacés, où trône, non le surhumain, mais le « plus\nq u ' h u m a i n » — le surhomme !\n    Eclectisme, soit; mais l'éclectisme n'est-il pas précisément le\nsignalement des esprits sans conviction, sans statut personnel,\np a r t a n t inaptes à l'enthousiasme — largement compréhensifs, si\nl'on veut, mais universellement sceptiques et qui accueillent\ntoutes les idées, parce qu'ils les repoussent également toutes?\n"}, {"page_pdf": 847, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": " 718                          DURENDAL\n\n\n  Ils perdent en profondeur ce qu'ils gagnent en étendue et doi­\n  vent finir fatalement par se complaire uniquement au jeu des­\n  tructeur et énervant de la pensée et, blasés, ne trouver plus de\n  plaisir que dans la nouveauté paradoxale d'un désordre inédit\n  de mots et d'imagination.\n     Il suffit d'enregistrer ces phénomènes, mais il serait probable­\n  ment oiseux de les déplorer ou d'y applaudir, comme aussi\n  d'évaluer la notoriété relative de chacun de ces écrivains, le degré\n  de son influence, profonde ou superficielle, précaire ou durable.\n     Nous avons choisi des noms parmi les plus fêtés; ces noms\n  peuvent varier selon les milieux, être accolés différemment,\n  sans que la disparate intellectuelle, l'hétéroclisme foncier que\n  leur association dénote soient moins éloquents.\n    Et, dès lors, on est autorisé à se demander quel est le fonde­\n ment et le sens du succès qui s'est attaché à quelques oeuvres —\n si le public cultivé s'est porté vers elles dans l'espoir d'y décou­\n vrir les directions sûres et fortes de pensée qui lui manquent,\n ou si, plutôt, elles n'ont été que le miroir séduisant et nébuleux\n de ses irrésolutions et de ses doutes?\n    Quel réconfort, quelle énergie notre pensée peut-elle puiser\n dans la fréquentation de ces ouvrages, abstraction faite de la\n beauté littéraire dont la plupart d'entre eux. montrent ne pas\n faire leur unique visée. Et, à l'expérience, on aperçoit qu'il n'y\n a point là d'aliment pour l'âme, rien de permanent et de ferme ;\n rien qui, au moindre examen, ne se révèle fuyant, prêt à déce­\n voir et à céder sous le pas.\n    Des créatures, en grand nombre, vivent au jour le jour, qui\njamais ne sentent s'élever en elles et les hanter une interroga­\ntion dont, faute d'une réponse, la lente obsession laissera\ncomme une nuée de souci et de mélancolie sur toutes les choses\nde leur vie et sur leur vie même, venue ils ne savent d'où ni\npourquoi, ni dans quel but, pour, ensuite, sans plus de raison»\ndisparaître...\n    Pour les autres, moins incurieux et de moins de quiétude, les\npoètes et les penseurs les plus célèbres d'aujourd'hui n'ont pas\nde paroles efficaces. Si élevé que soit l'esprit de ces artistes,\nsi fiers et si assurés que soient leurs propos, ou si insidieux, il\nne se peut point que la vanité de tout effort pour puiser dans\nleur œuvre une forti tude quelconque, pour y trouver quelque\nchose sur quoi le lecteur ou l'admirateur puisse s'appuyer avec\n"}, {"page_pdf": 848, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "                        RÉCAPITULATIONS                        719\n\nsécurité, ne finisse par détourner d'eux bien des âmes, errantes\net malades d'errer, accourues avec amour et abandon pour leur\ndemander une conscience de vie et qui s'éloigneront avec désen­\nchantement et colère.\n   Certes, ce ne sont pas les paroles qui manquent, plus hautes\nsouvent que la pensée de leur auteur, enflées de vagues et\nmagnifiques certitudes, bientôt évanouies, pour peu qu'on les\nregarde ou qui, à peine énoncées, se contredisent. Tout le\nmonde parle en ce temps de Babel, s'imaginant indispensable\nde faire part aux autres, qui, pourtant, parlant eux-mêmes,\nn'ont pas le loisir d'écouter, l'un de ses théories chimériques ou\nde ses hallucinations ; l'autre, de sa douleur, de ses bonnes fortu­\nnes, ou de ses « rosseries »... — Ce mot d'argot est une des der­\nnières trouvailles des esprits indépendants et libres, c'est-à-dire\nqui ayant tout sali, à commencer par eux-mêmes, croyent que,\ndécidément, rien n'est respectable... Et ce sont les arrivistes de\nl'obcénité — après ceux de l'occultisme!...\n   La philosophie, nous l'avons dit, s'appelle Nietzsche ; la reli­\ngion, Tolstoï — grands esprits nihilistes, bien qu'ils préten­\ndent, au contraire, édifier : le premier fait table rase de toute la\nsagesse accumulée de l'humanité pour élargir une voie dévastée à\nson surhomme ; le second, confrontant la toute perfection, la loi\ndu Christ, avec la réalisation qu'elle a obtenue dans la société,\nreconnaît la faiblesse et l'infériorité de celle-ci et, dès lors, la\ncondamne tout entière...\n   Les esprits anxieux se lassent, à la fin, et n'entr'ouvrent les\npremières pages d'un livre nouveau qu'avec méfiance, dans la\ncrainte d'y entendre ronfler, une fois de plus, l'imprécision vaste\net ambitieuse des mots lourds de prédictions vaines et de\nfabuleuse humanité... C'est pour ses douleurs ou ses angoisses\nprésentes que le lecteur attendait de l'appui ou du secours, et\nnon point qu'on le renvoie à l'ère de félicité où l'irresponsabilité\ngénérale et définitive des hommes les aura rendus tous bons!...\nEt il rejette l'ouvrage, en s'écriant : « Vos mots sont pour\ndemain, mais c'est aujourd'hui que je souffre... Quel Évangile\nprêchez-vous, donc? Vous ne croyez pas au miracle et, cepen­\ndant, tenez pour certain que la justice et l'amour, dont l'exemple\net la mort même de Jésus n'ont pu assurer le règne en ce monde,\ny domineront, enfin, à force de machines, d'expériences scienti­\nfiques et d'idéologies!... »\n                                               ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 720, "page_fin": 732, "titre_corps": "Une belle Âme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Vicomte d’Hennezel", "ancre_debut": "Une belle Âme (Roman) Suite et fin XIII", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 849, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2232, "texte": "Une belle Âme\n                                   (Roman)\n                                   Suite et fin\n\n\n\n                                      XIII\n\n\n                   LE père Evariste est un gros homme rebondi, dont le ventre\n                     fait saillie sous la corde passée autour des reins. Sa face,\n                     tout enluminée de vermillon, s'épanouit entre de puis­\n                     santes épaules et s'éclaire d'un large sourire. En vrai\n                     capucin qu'il est, il ne porte pas de chaussures, mais pro­\n                     mène, parmi la neige et la boue, ses pieds qui claquent sur\n                     des sandales et qui rougissent au froid. Tout en lui serait\n                     caricatural et évoquerait l'image du moine rabelaisien\n                     grand amateur de beuverie, si l'on ne surprenait dans ses\n yeux un regard de bienveillance, habitué à sonder la misère humaine\n et à pardonner beaucoup.\n    C'est aussi un regard de tristesse, car le père Evariste souffre de cette roton­\ndité, qui le signale aux passants gouailleurs; il souffre de respirer si fort la\nsanté et de n'arriver pas à combattre cet embonpoint par le jeûne et les macé­\nrations. Il ne se fait pas faute cependant, le saint homme, de s'administrer\ndes coups violents de discipline et de torturer son corps, aussi congrûment\nque l'exige la règle de son ordre et aussi souvent que le lui commande son\nardeur mystique. Mais voilà : il ne parvient pas à miner cette santé magni­\nfique. Et ce lui est l'occasion d*un perpétuel sacrifice, car il repousse cent fois\npar jour de vilaines pensées d'amour-propre, car il fait taire à chaque instant\ndes accents de révolte intime contre la Providence qui l'a doté d'une face si\nréjouissante à contempler.\n   Le père Timothée, au contraire, s'allonge de toute la hauteur de ses jambes\ngrêles et domine de plusieurs coudées le père Evariste, son supérieur. De ses\njoues, creusées par les veilles, pendent de longs poils de barbe et son œil\ns'éteint dans des cavités qu'assombrissent de rudes sourcils. La robe de bure\nflotte sur sa maigre charpente; elle s'élime au bas et ne couvre point ses\nchevilles, dont les os vont percer la peau.\n"}, {"page_pdf": 850, "page_imprimee": 721, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3322, "texte": "                               UNE BELLE AME                                  721\n\n\n    Tous deux ont cheminé toute la semaine à travers le village qu'ils visitent,\n le père Evariste soufflant toujours, le ventre en avant et les bras ballants; le\n père Timolhée les yeux à terre, les mains enfilées dans les manches de sa\n robe. Ils ont vu les habitants chez eux, leur ont porté des conseils pieux et\n de sages avertissements, sans ménager leur temps ni leur peine et sans craindre\n de répéter — mais plus familièrement — leur sermon du jour; surtout lors­\n qu'ils entraient chez les hommes qui ne mettent pas souvent les pieds à\n l'église. Pour les impies, ils ont des attentions bienveillantes et ne se laissent\n rebuter ni par les paroles peu flatteuses, ni par les sourires incrédules, ni\n par les plaisanteries que l'on n'épargne point. Ils sont les vrais serviteurs de\n Dieu et s'en vont, en toute simplicité de cœur, accomplir leur pieuse besogne\n quotidienne.\n    Ah! c'est l'abbé Chantematin qui se frotte les mains et qui compte avec\n joie les nouveaux venus aux offices ! Car, il en arrive chaque jour; et des gens\n qui vivaient jusque-là en païens, des mécréants qui juraient du matin au soir,\n des esprits forts qui tournaient en dérision leur curé!\n    Maintenant, les deux bons pères sont chez Mademoiselle de Latour.\n    « Oui, Mademoiselle, affirme de père Evariste, nous garderons de notre\n séjour en ce village le plus agréable souvenir, et c'est à regret, croyez-le\n bien, que nous le quitterons demain. La mission touche à sa fin. Nous allons\n rentrer dans nos couvents. Mais nous n'avons pas voulu nous éloigner d'ici\n sans vous revoir encore.\n    — Cette visite, reprend le père Timothée, nous est commandée par la\n reconnaissance; car Monsieur Miette nous a véritablement comblés de ses\n dons et nous ne manquerons aucune occasion de lui être agréables.\n    — Il nous a demandé, continue le père Evariste, de venir encore une fois\n plaider sa cause auprès de vous, et nous ne saurions mieux employer les\n quelques instants qu'il nous reste à passer en ces lieux.\n    — Est-il plus agréable tâche à remplir que celle-là? s'écrie le père Timo­\n lhée. Pourrions-nous refuser quelque chose à un aussi saint homme?\n    — Il est la bonté descendue du ciel sur la terre, fait le père Evariste.\n    — Il est la charité personnifiée, ajoute le père Timothée. Ses bonnes\nœuvres lui font un vêtement de gloire qui le distinguera un jour parmi les élus.\n    — Il est, poursuit le père Evariste, vénérable comme Abraham, sage\ncomme Moïse et magnifique comme Salomon. Il sait donner avec largesse et\nmultiplier ses présents. Jamais une infortune ne le laisse indifférent : ses\naumônes sont aussi nombreuses que les étoiles du firmament et que les grains\nde sable de la mer.\n    — Notre couvent, précise le père Timothée, sera, grâce à ses riches fonda­\ntions, préservé pour longtemps de la gêne. Aussi, notre père saint François\nse constitue-t-il, dès à présent, son intercesseur auprès de Dieu, parce\nqu'il a tiré ses enfants de la misère et qu'il a prêté l'oreille au récit de leurs\ninfortunes.\n    — Louons-le de sa grandeur d'âme, conclut le père Evariste, exaltons-le\nbien haut et souhaitons-lui, dès ce monde, le bonheur qu'il mérite si éminem­\nment et que vous seule, Mademoiselle, pouvez lui octroyer. »\n"}, {"page_pdf": 851, "page_imprimee": 722, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3438, "texte": "722                               DURENDAL\n\n\n\n   Mademoiselle Julie cherchait depuis longtemps à placer un mot. Mais le\n moyen de se faire entendre au milieu de ce flux de paroles? Les deux capu­\ncins l'étourdissaient de leurs dithyrambes et chacun des versets de leur can­\ntique de louanges succédaità l'autre sans interruption : on eût dit qu'ils psal­\nmodiaient à eux deux quelque office bizarre.\n   Julie tenta, une fois encore, de les arrêter. Immédiatement, elle fut coupée\ncourt par le père Evariste, qui entonna un nouveau couplet.\n   « Vous seule, Mademoiselle, seriez donc insensible à l'inépuisable bonté\nde cet homme ? Il s'ingénie à rendre à Dieu la fortune dont il est pourvu, ou\ntout au moins à en faire un usage pieux et digne. La paroisse de Pouligny\nlui sera redevable de véritables richesses. Hier encore, pour clôturer la mis­\nsion, il vient de faire cadeau à l'église d'un ostensoir en vermeil, enrichi de\npierres précieuses et d'émaux. L'excellent abbé Chantematin ne peut plus\nexprimer un désir sans qu'il soit comblé. C'est en vous, Mademoiselle, que\nce vieillard admirable a placé ses complaisances et, sans doute, il ne lui était\npas possible de choisir mieux. Si jamais, au cours de votre vie, vous avez\nregretté de ne pouvoir dispenser de belles aumônes, réjouissez-vous mainte­\nnant, car voici que Monsieur Miette met en vos mains ses trésors et, qu'en\n vous plaçant à la tête de son foyer, il vous permet de participer à ses charités.\n   — Et ne croyez pas, interrompt le père Timothée, que les biens de for­\ntune soient méprisables, puisque ceux qui les possèdent deviennent, en\nquelque sorte, les pourvoyeurs de la Providence. Autant le Seigneur voit d'un\nœil irrité le mauvais riche, qui ne jette aux pauvres que les miettes de son\nfestin, autant il bénit le riche compatissant et miséricordieux, toujours\nempressé à secourir les malheureux et à relever les affligés.\n   — Mariez-vous donc! s'exclama le père Evariste, car le mariage est l'état\nsublime qui vous élèvera à la dignité de dispensatrice des pauvres. Les Saintes\nÉcritures nous retracent la vie de l'épouse prudente et sage, qui est unie à\nson époux par les liens de la vertu. Et c'est au Livre de la Sagesse que nous\nlisons les éloges que l'on décerne à la femme forte, dont le mari sera glorieu­\nsement assis aux portes des palais, lorsqu'il siégera parmi les vieillards de la\nterre. Cette compagne bien-aimée ne le dépouillera pas de ses biens, mais elle\nouvrira, au contraire, sa main à l'indigent, elle étendra ses bras vers le\npauvre. Et c'est pourquoi je vous répète qu'il faut seconder Monsieur\nMiette en ses bienfaits et, par conséquent, Mademoiselle, mariez-vous!\n   — Mariez-vous, reprit le père Timothée, afin que vos jours soient à l'abri\ndu malheur — et je ne parle pas ici du malheur temporel, dont il est bon\ncependant de tenir compte — mais du malheur spirituel qui menace chacun\nde nous, jusqu'à son dernier jour; du découragement, qui souvent nous\nopprime; des sentiments de fol orgueil qui aigrissent notre âme, et des\nmécomptes de la solitude ; toutes choses auxquelles le mariage remédie, en\ncréant autour de nous une atmosphère d'affection et de force que ne viennent\npoint troubler les incursions du plus dangereux des démons, celui que le\npsalmiste appelle le démon de midi, parce qu'il se montre à l'heure où notre\ncorps s'alanguit, et où il est le plus près de succomber à la tentation. Mariez-\nvous ! Mariez-vous !\n"}, {"page_pdf": 852, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3078, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  723\n\n   — Mariez-vous, poursuivit le père Evariste, afin de ne pas mépriser les\nmoyens que la Providence met à votre disposition : le Seigneur a jugé que\nl'épreuve était assez forte que vous aviez subie jusqu'alors. Il vous convie,\nMademoiselle, à un festin somptueux, où il veut que vous preniez place.\nN'imitez pas ces convives qui ne se rendent point à l'invitation du Maître et\nque l'on est obligé de remplacer par les petites gens de la cité. Déjà l'on a\npréparé pour vous la robe nuptiale, qui vous donnera le droit de vous asseoir\naux côtés de votre époux, car si jusqu'à présent, infortunée et misérable,\nvous n'avez paru qu'aux dernières places, il est temps aujourd'hui de monter\nau bout de la table : ascende superius, montez plus haut ! montez plus haut et\nmariez-vous !\n   — Mariez-vous, répéta le père Timothée, ah! mariez-vous de grâce, si vous\nne voulez pécher par imprudence, en exposant Monsieur Miette au désespoir\net peut-être à la mort.\n   — Mariez-vous, mariez-vous! reprirent en chœur les deux capucins, pour\nfaire régner la paix dans l'âme de ce noble vieillard et l'abondance dans les\nmurs de ce village; mariez-vous pour répondre aux vœux de vos amis;\nmariez-vous pour que le ciel excauce les prières des pauvres frères\nmineurs! »\n\n                                      XIV\n\n   « Mariez-vous! mariez-vous! » Cela devenait une obsession. Mademoi­\nselle Julie ne pouvait plus rencontrer quelqu'un, sans qu'aussitôt cette\nphrase retentît dans les airs. Monsieur Miette, affligé d'une vraie mono­\nmanie de générosité, avait répandu partout des cadeaux; et il n'était\npersonne dans le pays, qui n'eût à se féliciter de quelque attention du\nbonhomme.\n   Aussi, tout le monde souhaitait vivement qu'il épousât Mademoiselle\nde Latour; car l'on supposait qu'il se fixerait à Pouligny, dont il deviendrait\nle monarque bienfaisant. Déjà l'on faisait circuler le bruit du rachat de\nRoseval, l'ancien château des Latour, que le galant millionnaire déposerait\ndans la corbeille de sa fiancée. Le marchand de meubles en bois tourné, qui\navait acquis jadis cette superbe propriété, se trouvait dans une situation com­\nmerciale très inquiétante, à la veille, disait-on, de faire faillite et l'occasion\ns'offrait ainsi de rentrer en possession de ce château magnifique. Au lieu du\nrustre qui l'occupait encore, si Monsieur Miette s'y installait avec sa femme,\nquelle bonne fortune ce serait que ces riches châtelains qui répandraient l'or\nà pleines mains ! Cette perspective était envisagée avec joie, aussi bien par\nles habitants du village, escomptant déjà les bénéfices à retire; du séjour pos­\nsible de Monsieur Miette parmi eux, que par les gens de la haute société, qui\ndésiraient avec ardeur le retour des belles fêtes d'autrefois. Les uns et les\nautres ne manquaient pas de publier ces on-dit et l'écho en revenait aux\noreilles de Mademoiselle Julie.\n   Des personnes qui, jusque-là, semblaient ne pas la connaître, l'accostaient\nmaintenant pour la pousser à une détermination rapide.\n"}, {"page_pdf": 853, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3462, "texte": "724                               DURENDAL\n\n\n\n    « Mariez-vous, lui disait Monsieur Poulain de Mirambeau, encore tout\n triomphant de l'acquisition de son monolithe.\n    » Vous épouserez, Mademoiselle, un homme d'un commerce charmant,\n qui sera, j'en suis persuadé, la crème des maris. Il ne vous est pas possible\n de rencontrer mieux et mon vœu le plus sincère est que vous vous mariiez\navant l'inauguration du bloc de Viromar, qui ne tardera guère. Vous figure­\nriez ainsi dignement, à cette cérémonie, aux côtés du bienfaiteur auquel nous\ndevons les embellissements de notre petite ville. Mais hâtez-vous! car les tra­\n vaux avancent, grâce au zèle de la société d'archéologie, grâce à la surveil­\nlance que j'y donne moi-même, grâce surtout aux prodigalités de Monsieur\n Miette. Déjà l'on a disposé les quinconces de tilleuls, qui orneront la place\npublique ; les plates-bandes et les corbeilles de fleurs sont dessinées ; les fon­\n taines, qui jailliront aux extrémités du square, sont prêtes à fonctionner et\nbientôt l'on placera le monolithe sur son soubassement de marbre gris. Ah !\nce sera une bien belle réjouissance que cette inauguration ! Pensez donc : le\nsous-directeur des Beaux-Arts m'a promis de représenter le gouvernement;\net nous aurons un discours de Monsieur Saint-Martin Ledard ! »\n    Ainsi parlait Monsieur Poulain de Mirambeau et tous ils tenaient à Made­\nmoiselle Julie, de semblables discours ; tous ils la pressaient de conclure cette\nunion ; tous ils redisaient les libéralités dont on les comblait, depuis les pau­\nvres, qui ne manqueraient plus de pain désormais, jusqu'aux fournisseurs\ndont le commerce était intéressé au rachat de Roseval ; jusqu'aux fonction­\nnaires locaux — gardes champêtres, cantonniers et autres — que les étrennes\nprincières de Monsieur Miette avaient considérablement alléchés.\n    Même ceux qui se cantonnaient dans leur dignité déliaient leur langue ;\nmême les réfractaires revenaient sur leur opinion, parce qu'il n'y avait pas\nmoyen de résister à la séduction de l'aimable vieillard, non plus qu'à ses\narguments sonnants.\n    « Mariez-vous ! », disait à son tour la vieille Claudine. — Elle aussi!\n    Oui, elle aussi; car l'homme qu'elle considérait comme un suppôt de l'enfer,\ncomme un sorcier, lui apparaissait aujourd'hui dans une gloire rayonnante.\n Il venait de lui donner un avant-goût des joies célestes et de la transporter en\nplein séjour des bienheureux, en lui offrant un paroissien imprimé en carac­\ntères énormes, un paroissien tel qu'on n'en trouve que chez le bon Dieu et\ndevant lequel elle pleurait de jubilation, depuis la veille.\n    « Imaginez-vous, Mademoiselle, qu'il contient toutes les fêtes de l'année !\nEt quelles lettres! Ah! sainte mère de Dieu les belles lettres ! Et qu'elles\nsont épaisses, et qu'elles sont noires! Il faut croire que c'est imprimé par les\nanges ; les hommes ne seraient pas capables de fabriquer des lettres aussi\népaisses et aussi noires. Et les beaux titres rouges au commencement de\nchaque messe! Et les belles images pour les grandes fêtes! Et les beaux\nrubans verts pour marquer les pages ! Ah ! ma chère demoiselle, c'est un livre\ncelui-là! Et je vous assure que je n'ai pas besoin de suivre avec mon doigt\npour ne pas perdre les lignes, ni de mettre mes lunettes pour distinguer les\nlettres, attendu qu'elles sont larges comme mon pouce ! Me voilà tranquille, à\nprésent : je crois que si je devenais tout à fait aveugle, j'y verrais encore pour\n"}, {"page_pdf": 854, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3505, "texte": "                               UNE BELLE AME                                  725\n\n\n  lire ma messe dans ce paroissien ! Et puis, avait-elle ajouté presque à voix\n  basse, il ne faut pas le dire, mais il m'a promis aussi un chapelet monté en\n  argent avec des grains de cornaline ; il me le donnera le jour de son mariage.\n  Ah! sainte Vierge ! Vous aurez un mari joliment sage et convenable. Pour\n  sûr, c'est le mari qu'il vous faut; et puis vous l'avez bien mérité et vous serez\n  heureuse avec lui, c'est moi qui vous le dis. »\n     L'excellente Claudine oubliait tout : elle n'avait plus dans l'esprit que son\n  paroissien et son chapelet de cornaline. D'ailleurs, Monsieur Miette, s'il con­\n  quérait chaque jour de nouveaux alliés, à droite et à gauche, en comptait\n  également dans la place un puissant.\n     Jojo, comme les autres, se sentait pris dans les bontés du vieillard : il\n  inclinait au mariage, lui qui, naguère encore, suppliait sa sœur de ne pas\n  l'abandonner. Mais aussi, quelle situation il gagnerait le jour où Julie\n  deviendrait Madame Miette! Mille francs par mois lui étaient assurés par son\n  futur beau-frère, ainsi que la jouissance d'une chasse merveilleuse aux envi­\n  rons d'Epernay : une chasse où l'on abattait ses vingt-cinq perdreaux, sans\n  même y prendre garde. Ah ! ne plus tirer sa poudre aux merles et aux chats !\n  Ne plus s'en aller, par les terres labourées, à la poursuite de quelque lièvre\n  fantôme, signalé dans la région et convoité par une escouade de chasseurs!\n  Ne plus revenir bredouille! Quelle perspective! quel mirage éblouissant!\n  Il y avait là de quoi lui faire partir la tête, et les discours qu'il tenait à\n  Phanor, depuis trois jours, confinaient à la divagation, tant il s'enthousias­\n mait par avance, en confessant à son chien qu'enfin on verrait de véritables\n gibiers à plume et qu'on mènerait grand tapage dans une plaine voisine de\n la Terre-Promise, au bruit de la fusillade et des cris!\n     Même Monsieur Miette laissait entendre qu'afin de chasser le chevreuil, on\nprendrait une action dans une chasse du Luxembourg, également pourvue\nde faisans et de lapins. C'était plus qu'il n'en fallait pour gagner Jojo. On a\nbeau s'être habitué à la pauvreté toute sa vie, quand vient un prince char­\n mant, qui étale sous vos yeux des richesses et qui vous les offre, on aurait\nmauvaise grâce à les refuser, et il n'y a pas de bouderie qui tienne là contre.\nD'ailleurs, une existence inespérée s'ouvrait devant le brave garçon ; et son\nâge ne l'empêchait pas de bâtir encore quelques châteaux en Espagne, dont\nla construction procure toujours de naïves et salutaires jouissances à\nceux qui l'entreprennent. Les douze mille francs de pension lui décou­\nvraient des horizons insoupçonnés, qu'il explorait du regard, avec une joie\n d'enfant.\n    Il unissait ses efforts à ceux de l'abbé Chantematin pour le triomphe d'une\ncause qui lui tenait si fort au cœur. Le curé, un peu penaud, était, en effet,\nrevenu ; et comme il ne savait comment expliquer ce revirement, il ne l'avait\npas expliqué du tout. Ceux qui le connaissaient n'ignoraient pas qu'il était\nfaible et que Monsieur Miette, en donnant pour la fabrique des ornements et\ndes vases sacrés, imposait définitivement silence à ses scrupules et à ses\nhésitations. D'autant mieux que les promesses de l'avenir dépassaient de\nbeaucoup les réalités du présent. On avait fait entrevoir la reconstruction\ncomplète de l'église. L'édifice actuel, datant de la fin de l'Empire, serait rem-\n"}, {"page_pdf": 855, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3016, "texte": "726                               DURENDAL\n\n\nplacé par une vaste chapelle de style gothique — celui que préférait l'abbé\n Chantematin.\n   Le curé avait fait part de ces projets à Madame Vassy. Il s'était écrié qu'un\nhomme comme Monsieur Miette serait une vraie bénédiction pour une\nparoisse et qu'il importait de l'attirer sans retard à Pouligny. Tous deux tom­\nbaient d'accord sur ce point. Mais après plusieurs conférences chez Made­\nmoiselle Julie, — où ils avaient l'un et l'autre dépensé les dernières ressources\nde la persuasion, — ils ne se trouvaient pas plus avancés.\n   C'était à désespérer de la convaincre jamais !\n   Et déjà, par contre, on entendait chuchoter le récit de la visite que Mon­\nsieur Miette avait faite à la comtesse. On se répétait, avec mystère, les nou­\nvelles que cette femme de génie lançait dans le public : Monsieur Miette\nadmirait Mademoiselle Annabelle, peut-être même l'aimait-il, car la résis­\ntance de l'autre finissait par le décourager; et, mon Dieu ! un mariage avec\nune jeune fille si séduisante n'avait rien d'impossible : il fallait s'y attendre\nd'un jour à l'autre; on le désirait également des deux côtés.\n   On jasa tant et si bien que Madame Vassy découvrit l'intrigue un beau\nmatin. Affolée, elle ne fit qu'un bond chez le curé, le mit au courant en trois\nmots et le supplia de courir chez Mademoiselle de Latour, pendant qu'elle\nsermonnerait dûment le volage amoureux.\n   L'abbé Chantematin arriva et parla. Il parla comme jamais il ne l'avait\nfait; il sentait qu'il livrait la dernière bataille et que, s'il ne remportait pas\naujourd'hui même la victoire, il faudrait pour toujours renoncer à sa belle\néglise gothique.\n   « Tout le monde vous marie, Mademoiselle, tout le monde s'intéresse à\nvotre bonheur et, cependant, vous ne prêtez point l'oreille aux conseils de vos\namis, vous résistez ouvertement à l'opinion! Hélas ! que dois-je imaginer pour\nfaire apparaître à vos yeux la vérité? Quelle puissance humaine ou divine\ninvoquerai-je, pour me suggérer les mots qui toucheront votre cœur et qui\nébranleront, vos résolutions! Je ne vois plus d'auxiliaire nulle part et, tandis\nque vous hésitez à vous prononcer, certaines gens de votre connaissance ne\nperdent pas leur temps et profitent de vos atermoiements.\n   — Que voulez-vous dire, Monsieur le curé?\n   — Je veux dire que, si vous ne vous hâtez pas d'agréer Monsieur Miette,\nvous allez le perdre pour toujours. Vous savez qu'il fréquente chez Madame\n du Bois?\n   — Chez Madame du Bois! s'exclama Mademoiselle Julie. Mais non, je ne\n savais pas cela.\n   — Vous n'écoutez donc pas ce qu'on répète autour de vous? demanda l'abbé\n Chantematin. Il n'est bruit dans le pays que d'une visite de Monsieur Miette\n à cette dame.\n   — Monsieur Miette est allé chez Madame du Bois! fit Julie douloureuse­\n ment surprise.\n   — Il y est allé, affirma le curé ; et l'on prétend même qu'il y retourne sou­\n vent. H é ! hé! la comtesse est une habile femme, qui sait charmer ses visi­\n teurs et qui désire marier sa fille.\n"}, {"page_pdf": 856, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3340, "texte": "                                UNE BELLE AME                                   727\n\n     — Allons ! Monsieur l'abbé, interrompit la pauvre fille au supplice, vous\n  n'irez pas me faire croire que Mademoiselle Annabelle épouserait Monsieur\n  Miette !\n     — Je ne dis pas qu'elle l'épousera, répondit l'abbé Chantematin; mais je\n  dis qu'on déploie tous les artifices pour circonvenir ce digne homme et\n  que, là-bas, on s'accommoderait très bien de ses cheveux blancs et de sa\n  fortune.\n     — Madame du Bois aurait rêvé cela ! soupira Julie, maintenant agitée et\n  nerveuse. »\n     Le curé s'aperçut de ce trouble soudain, il comprit qu'il venait de jeter,\n  dans cette âme si délicate, un ferment d'inquiétude.\n     « Ce n'est, en effet, qu'un rêve I répéta-t-il. Mais un rêve qui prendrait corps\n  le mieux du monde, si jamais Monsieur Miette vous délaissait. Mademoiselle\n  Annabelle n'est pas pour déplaire, il s'en faut; et comme sa mère lui cherche,\n  d'autre part, un mari tout cousu d'or, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que\n l'on passât sur l'âge en faveur de la richesse. Ah I je ne prétends pas que ce\n  mariage-là soit conclu ! Non ; seulement Monsieur Miette, que vous\n repoussez, trouverait bientôt des charmes à Mademoiselle Annabelle; on\n s'ingénierait à l'attirer souvent auprès d'elle ; on lui persuaderait qu'elle se\n sent prise pour lui d'une inclination irrésistible et qu'elle l'aime ; on abuse­\n  rait de la faiblesse d'un cœur qui ne demande qu'à se donner et l'on finirait\n  par accaparer complètement ce vieillard excellent. Vous m'objecterez, Made­\n moiselle, que Monsieur Miette, vu la gravité de ses ans, ne se lancera pas fol­\n lement dans cette aventure. Je n'ignore point qu'il est prudent; mais la pas­\n sion de prendre femme paraît l'occuper tout entier : elle pourrait l'entraîner à\n des inconséquences que je n'ose même pas imaginer! Et sait-on jamais si la\n raison domine en un esprit que l'amour torture? N'avons-nous pas des exem­\n ples fameux d'illustres guerriers et de grands hommes d'État que la vieil­\n lesse n'a point retenus sur la pente fatale? On ne doit jurer de rien et je suis\n aussi peu sûr de la réserve de Monsieur Miette que du retour de Mathusalem\n sur la terre. Pensez donc! Il suffirait de l'abandonner à lui-même pour qu'il\n s'éprenne de cette jeune tille volage ! Je tremble de le voir succomber à la ten­\n tation : car l'esprit est prompt et la chair est faible I »\n    L'abbé Chantematin se tut et considéra Mademoiselle Julie qui donnait les\nsignes de la plus terrible agitation intérieure. Le spectacle de Monsieur\n Miette aux pieds d'Annabelle la bouleversait et le curé lui avait mis la mort\ndans l'âme, en évoquant le tableau de cette galanterie.\n    Certes, elle n'aimait pas ce vieillard d'un amour infini. Elle lui trouvait,\ncependant, des qualités rares et surtout elle souffrait à l'idée qu'il portait ail­\nleurs ses hommages. La jalousie la piqua au coeur.\n    Ce que n'avaient fait ni les supplications de Madame Vassy, ni les avis de\nl'abbé Chantematin, la jalousie l'accomplit. Non pas la basse et vulgaire\njalousie qui s'exerce aux dépens du prochain et qui pousse ceux qu'elle anime\nà envier des biens qu'ils n'ont pas, mais une jalousie plus fière : celle qui met\nen émoi les sentiments nobles du cœur et qui afflige l'âme au contact de\nquelque trahison.\n"}, {"page_pdf": 857, "page_imprimee": 728, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2990, "texte": "728                                DURENDAL\n\n\n    Que Monsieur Miette se consolât auprès d'une intrigante, c'est ce qu'elle\n ne supportait pas, sans une tristesse amère. Donc il l'avait oubliée, malgré\n ses serments? Donc elle allait se retrouver, à trente ans de distance, dans la\n situation qui jadis brisa sa viel Et c'était cette même femme, cette même\n Madame du Bois, toujours présente aux heures de mal, qui, une fois encore,\n machinait des plans de malheur. Une fois encore, des manœuvres hypocrites\nlui enlèveraient un homme qui s'offrait à elle! Et comme cette vilaine\ncréature ne pouvait plus agir pour son propre compte, elle se perpétuait dans\n sa fille.\n    Sa fille! Une coquette fieffée, qui dépenserait, en fastueuses toilettes et en\nluxe désordonné, l'argent de son mari; qui le ruinerait peut-être en peu\nd'années. Tandis qu'elle, au contraire, emploierait toute cette fortune à sou­\nlager la misère! L'or de Monsieur Miette, entre les mains d'Annabelle, que\ndeviendrait-il? Il fondrait, comme la cire au soleil et nul n'en profiterait que\ndes couturières, des modistes et des restaurateurs. Non vraiment, il n'y avait\nplus à hésiter : si l'on voulait sauver le bien des pauvres, il fallait agir sur le\nchamp. Cette perspective troubla profondément Mademoiselle Julie et fit\napparaître à ses yeux le mariage comme un devoir impérieux. Son âme chari­\ntable était vouée aux bonnes œuvres à accomplir : elle n'avait pas le droit de\nreculer devant cette tâche auguste et sainte.\n   Et il convenait de se hâter. Car, l'abbé Chantematin, ajoutant foi aux\nracontars du public, parlait comme si le péril menaçait d'une façon immi­\nnente. Bien innocemment et à son insu, il avait donné aux événements un\ntour dramatique, il les avait grossis et démarqués de telle sorte que Julie se\ncroyait à tout jamais abandonnée. Et pour qui?\n   Ce fut comme un coup de fouet qui la cingla.\n    « Dites à Monsieur Miette, -cria-t-elle à l'abbé, que je désire le voir tout de\nsuite et, s'il en est temps encore, amenez-le moi sans plus tarder.\n   — Inutile d'aller me chercher, me voici ! lança Monsieur Miette lui-même,\nen poussant brusquement la porte. Madame Vassy m'a tout raconté et\nj'accours pour tout démentir.\n    — Ah! fit Mademoiselle Julie. »\n    Et doucement elle tomba dans les bras entr'ouverts du vieillard.\n   « Chère, chère amie, murmura-t-il en la serrant contre lui, comment avez-\n vous pu croire... Vous savez bien que je n'aime que vous et que j'aurais\nsacrifié pour vous ma fortune et ma vie! »\n    Il ne pouvait en dire plus long, car sa voix tremblait d'émotion. L'abbé\nChantematin, qui s'était retiré un peu, avait extrait son mouchoir de sa poche\net essuyait une larme au coin de son œil.\n\n\n                                       XV\n\n   Au château de Roseval, des équipes d'ouvriers courent dans tous les sens.\nIls étendent des tapis, posent des rideaux, ornent les salons de corbeilles de\nfleurs, essaient le fonctionnement des lustres électriques. Du haut en bas de\n"}, {"page_pdf": 858, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3417, "texte": "                               UNE BELLE AME                                   729\n\n\nl'habitation, c'est un va-et-vient continuel de manœuvres qui portent des far­\ndeaux, de majordomes qui lancent des ordres, de valets qui se bousculent et\nde marmitons qui s'élancent, en fuites éperdues, à travers les corridors. On\ncrie, on gesticule, on s'apostrophe et l'on s'injurie. Un escogriffe, qui main­\ntient à grand'peine une longue échelle sur ses épaules, accroche au passage\nun domestique qui porte un plateau de tasses à café et l'envoie rouler dans un\nescalier, lui et sa charge, qui se brise à grand fracas. Un gâte-sauce, armé\nd'un gourdin, poursuit, à travers la salle à manger, un mâtin qui a dérobé\nune volaille; le chien renverse les chaises, s'enfile sous les tables, donne dans\nles jambes de la valetaille, qu'il apeure, et, finalement, échappe par une fenêtre\nà son poursuivant exténué et furieux. Un maître d'hôtel reçoit sur la tête un\nvase de fleurs qui l'inonde, un tapissier tombe de son marchepied en écra­\nsant trois potiches.\n   Il n'y a pas un instant à perdre. Dans une heure, les invités arriveront\net la fête battra son plein : le temps de casser encore quelques menus objets\net tout sera prêt.\n   Ce soir, en effet, Monsieur Miette a invité le pays à venir pendre la cré­\nmaillère de son château.\n   Il n'y a pas deux mois que le mariage est fait : le premier soin du vieillard\na été de donner à sa femme l'ancienne propriété de ses ancêtres et Julie est\nrentrée dans ce Roseval, qu'elle n'habitait plus depuis quinze ans et qu'elle\navait quitté, pensait-elle, pour toujours. Monsieur Miette a voulu que tout\nfut installé luxueusement et que Madame Miette parut dans un décor mer­\nveilleux aux yeux des gens qui l'avaient connue pauvre et délaissée.\n   Il n'a rien touché cependant à l'extérieur de l'habitation ; non pas qu'il fut\nsensible aux charmes des vieilles choses. Il avait beau protester naguère,\nauprès de Monsieur Poulain de Mirambeau, de son goût pour les antiquités,\nle vrai est qu'il n'y comprend rien et qu'il n'éprouve aucune émotion à con­\ntempler les constructions du moyen âge. Seulement, Roseval, édifié au\nXIIIe siècle par d'habiles et vigoureux architectes, défiait le temps avec ses\nassises trapues et ses murs aux blocs énormes. Il ne fallait pas toucher à cette\nbâtisse, puisqu'elle était solide. Ce fut, en réalité, la bonne mine des pierres,\nl'honnête figure des tours qui sauva le château du désastre des réparations et\nde la démence des embellissements.\n   Les hautes tourelles, coiffées de tuiles brunes, continuent donc d'appa­\nraître, à travers les futaies, sous leur revêtement de lierre ; l'ogive des fenêtres\nencadre toujours des vitres à treillis de plomb; les animaux fantastiques des\ngargouilles avancent toujours, au rebord des toits, leurs gueules tordues par\nde sataniques sourires ou béantes d'effroi, devant le vide.\n   Mais à l'intérieur, en revanche, Monsieur Miette a déchaîné son effroyable\ngoût de marchand de champagne ; il a dépeuplé les bazars parisiens de leurs\noripeaux pour en déshonorer ces vieilles murailles. Tout ce que le Bon\n Marché contient de meubles en toc, de rideaux à croix de Lorraine ou à\nfleurs de lis, de guipures au travers desquelles on aperçoit l'Angelus de Millet,\nde zincs d'art et d'ahurissantes natures mortes en des cadres dorés, a trouvé\nsa place dans les chambres et dans les salons. C'est le triomphe de la came-\n"}, {"page_pdf": 859, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3342, "texte": " 730                               DURENDAL\n\n\n  lotte coûteuse, le règne de la peluche et des torsades en or, l'insolence tran­\n  quille des faux bahuts à ferrures d'étain, des frauduleux sièges Louis XIV\n  découpés à l'emporte-pièce, des inconcevables fauteuils moyen âge, dans les­\n  quels on s'assied entre des chimères qui vous piquent les cuisses avec leurs\n  ailes.\n     La fête de ce soir sera superbe. La société, qui y est conviée, se croira de\n  nouveau transportée au temps déjà lointain où Monsieur de Latour, le père,\n  recevait si brillamment ses hôtes. Même l'éclat de cette soirée dépassera de\n  beaucoup ce qu'on avait admiré autrefois.\n     Partout, c'est une profusion de fleurs et de lumières. Dans les salons, d'in­\n  visibles orchestres, dissimulés derrière des groupes de palmiers, envoient des\n  mélodies, qui font l'effet d'être répandues dans l'air, puisqu'on ne voit pas les\n exécutants. Et, certes, il vaut mieux ne point les voir, car ce sont d'abomi­\n nables tziganes, pommadés et rutilants, vêtus de jaune, de vert, de rouge. Ce\n renfort de musiciens exotiques, ou passant pour tels, a paru à Monsieur\n  Miette le dernier mot du luxe et de la prodigalité.\n    La musique pénètre tout, envahit tout. Dans le parc, d'autres orchestres\n répondent à ceux du château, et, dans le lointain, l'on entend aussi des fan­\n fares et des airs de danse. C'est que le châtelain a tenu à ce que la fête fût\n complète, à ce qu'il n'y eût personne qui n'en profitât. Aux habitants du vil­\n lage, il a offert les délices toujours nouvelles d'une foire, qui réunit des bara­\n ques de saltimbanques, des chevaux de bois et des bals publics; et le vague\n charivari des violons et des tambours arrive par bouffées jusqu'aux fenêtres\n du château.\n    La foule des invités circule maintenant dans les salons. Ils y sont tous, ceux\n qui naguère critiquaient si vivement ce mariage ; et ceux qui tenaient Mon­\n sieur Miette pour un bourgeois enrichi ; et ceux qui condamnaient d'avance\n Julie à UN abandon complet. L'or du vieillard a opéré ce miracle de les ras­\n sembler tous dans une commune admiration. Ah! il ne s'agit plus de débla­\n térer contre Madame Vassy, ni de vilipender la vertu de la nouvelle mariée,\n ni d'accabler de ses dédains l'infortuné Jojo. C'est à qui complimentera\nla maîtresse de céans, c'est à qui intriguera pour se faire inviter doré­\nnavant.\n    Chacun a oublié ses dissentiments secrets, ses petites rancunes person­\nnelles. On ne songe même plus que, durant une quinzaine d'années, Julie n'a\npas existé et qu'on l'a reléguée dans son coin et dans sa misère. On ne voit\nen elle maintenant que Madame Miette, une femme riche à millions, qui\ndonnera des fêtes et qui mènera grand train.\n    Et tout le monde s'empresse à ses côtés; et tout le monde redouble d'assi­\nduités et de flatteries. La comtesse du Bois, comme les autres, exécute sa\npartie dans ce concert. Certes, elle a été vexée, lorsqu'elle a connu la déter­\nmination de Monsieur Miette ; et le comte du Bois a senti passer la colère\nterrible de cette épouse, qui ne se rappelle guère qu'elle a un mari que pour\ndétourner sur lui le cours de sa méchante humeur. La défaite qui lui enlevait\n— à elle et à sa fille — un butin aussi précieux, lui a procuré d'amères décep­\ntions; elle a cédé aux premiers transports de l'envie. Puis, elle a bientôt\n"}, {"page_pdf": 860, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3289, "texte": "                              UNE    BELLE    AME                             731\n\n\nappris que Monsieur Miette — s'il avait rejeté les avances d'Annabelle —\nétait père d'un fils de vingt-huit ans, le dernier de ses enfants ; et que le jeune\nhomme pourrait parfaitement remplir l'office d'un épouseur, pour peu qu'on\ns'y prît habilement. C'est pourquoi elle a repoussé les conseils de la\njalousie, qui lui commandaient de mépriser Julie, maintenant riche et\nconsidérée.\n   Elle est venue, elle aussi, à la fête. Elle ne quitte point Monsieur Miette\nqu'elle complimente à satiété. Et quand elle a fini, ou que son interlocuteur\nlui échappe, elle va se joindre au cercle qui se forme autour de Julie et qui\ns'extasie devant son luxe et son bonheur.\n   Toutes les bonnes âmes du pays l'entourent, cette excellente Julie et se\ndéclarent, à qui mieux mieux, ses amies les plus dévouées. Jamais on n'a\ncessé de l'aimer; mais jamais cependant — avec les meilleures intentions du\nmonde — on n'aurait pu lui souhaiter un aussi grand bonheur que celui dont\nelle jouit aujourd'hui. Et ces pécores qui la déchiraient hier à belles dents,\nfont assaut de protestations, se montent sur les pieds les unes des autres, afin\nde l'approcher de plus près, et lui crient jusque dans les oreilles leurs fausses\ndéclarations de tendresse. La vieille Madame Poulain de Mirambeau est là,\nqui fait siffler, dans ses grandes dents jaunes, des louanges emmiellées; et\naussi Mademoiselle Annabelle en arrêt devant la toilette de sa rivale et\ndevant ses bijoux merveilleux qu'elle signale aux autres avec des glapisse­\nments dans la voix; et aussi la comtesse qui se multiplie et qui tourbillonne,\nen faisant entendre partout les accents déchirants de son timbre suraigu.\n   Au milieu de ce brouhaha, la bonne Julie reste toujours douce, patiente et\nrésignée à entendre jusqu'au bout des paroles qu'elle sait menteuses. Ce chan­\ngement incroyable d'existence ne l'a point grisée, ni rendue fière ou dédai­\ngneuse : elle est aussi accueillante, aussi gracieuse qu'auprès de son petit\n poêle de faïence, lorsqu'elle tricotait, entre Jojo et Phanor.\n   Du côté des hommes, c'est aussi le même empressement : ils se répandent\n dans le château, afin de tout examiner, croisent les dames auxquelles ils\n montrent les magnificences de l'installation.\n   « Voyez, dit Monsieur Saint-Martin Ledard, à Madame du Bois, voyez\n quelle belle enfilade de pièces 1 Et comme tout est décoré avec luxe! Monsieur\n Miette est un organisateur de génie.\n   — On se croirait transporté, ajoute Monsieur Poulain de Mirambeau, chez\n quelque rajah de l'Inde, qui n'a qu'à puiser à pleines mains dans des coffres\n remplis d'or, pour exécuter ses moindres désirs. D'ailleurs j'ai éprouvé moi-\n même la générosité de notre hôte et la cérémonie de ce matin redit encore ses\n bienfaits. »\n    C'était, en effet, le matin même que l'on avait inauguré le monument de\n Viromar et l'archéologue comptait ce jour parmi les plus glorieux de sa\n vie.\n    « Vous avez été d'une éloquence rare, fit-il à Monsieur Saint-Martin\n  Ledard. Votre discours, cher ami, devant ce monolithe, si majestueux en sa\n noble simplicité, s'est inspiré très heureusement des circonstances de la fête.\n  Vous fîtes preuve, en outre, d'une science aimable autant que profonde et\n"}, {"page_pdf": 861, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2686, "texte": "732                               DURENDAL\n\n\n\nj'avancerai sans crainte que, dans cette occasion solennelle, vous trouvâtes le\nmoyen de vous surpasser ! »\n   En réalité, Monsieur Saint-Martin Ledard avait été prodigieusement long\net diffus et Monsieur Poulain lui-même s'était assoupi au milieu de sa\nharangue.\n   « Oui, reprit la comtesse, Viromar est d'un intérêt captivant. Mais pour­\ntant je confesse que je préfère, à la cérémonie de ce matin, la réunion bril­\nlante de ce soir. Dieu soit loué! Nous aurons donc, enfin, dans le pays, des\ngens qui recevront et qui feront profiter leurs amis d'une fortune immense!\n Cet excellent Monsieur Miette, quel beau vieillard il est! Comme il a bonne\nmine au milieu de ses invités! Comme il les traite avec distinction et ama­\n bilité!\n   — Avez-vous remarqué, interrompit Monsieur Poulain, qu'il a des dents\nsuperbes. Je suis étonné qu'un homme de cet âge les ait conservées dans cet\n état! Elles sont vraiment belles !\n   — Elles sont trop belles, répliqua Monsieur Saint-Martin Ledard. Mon­\nsieur Miette porte un râtelier, mon cher.\n   — Qu'en savez-vous? riposta la comtesse.\n   — Mais cela se voit assez, répondit le bellâtre.\n   — Vous avancez des choses que vous ignorez, lança Madame du Bois d'un\nton un peu vif. Monsieur Miette jouit d'une assez magnifique santé pour pos­\n séder encore toutes ses dents.\n   — Oh! oh! fit l'orateur, qui riait jaune, voilà que vous prenez bien vive­\n ment sa défense !\n   — Je la prends comme il me plaît, mon cher. Et je ne laisserai personne\ndire du mal de ce parfait galant homme; pas plus, d'ailleurs, que de Julie.\n   — Mais, hasarda Monsieur Saint-Martin, qui songe à mal parler de\n Madame Miette? Je ne sais vraiment quelle mouche vous pique !\n   — Monsieur et Madame Miette, conclut la comtesse, sont des personnes\nque je tiens en haute estime et que je défendrai envers et contre tous.\n   — A la bonne heure! s'exclama la douairière de Larquebuse qui survenait\nà ce moment. Il fait bon Madame être de vos amis. Au moins l'on est protégé\ncontre les sarcasmes et les vilains propos. Mais il n'était pas besoin de vous\ntant échauffer au sujet de notre chère Julie : on n'ignore pas que vous l'avez\ntoujours aimée et que vous ne parliez pas autrement il y a trois mois. »\n   La comtesse replia brusquement son éventail, qu'elle serra dans ses mains\nnerveuses. Elle eut un éclair dans les yeux et s'apprêtait à riposter vertement,\nlorsqu'une détonation formidable retentit dans le parc avec des crépitations et\ndes pétarades.\n   « Mesdames, mesdames! cria Monsieur Miette en courant, venez vite voir\nle feu d'artifice ! »\n                                                      Vicomte D'HENNEZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 733, "page_fin": 747, "titre_corps": "Chronique artistique et littéraire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique artistique et littéraire La Musique Concert Ysaye", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 864, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 2509, "texte": "Chronique artistique et littéraire\n\n                                  La Musique\n\n\n    C o n c e r t Y s a y e . — Dans ce premier concert, Ysaye a tenu à ne pré­\n senter que des œuvres de valeur, signées de trois grands noms de la musique :\n Schumann, César Franck, Liszt. Après une interprétation vibrante et poé­\n tique de l'ouverture écrite par Schumann pour le drame de Schiller, la Fiancée\n de Messine, Raoul Pugno a fait entendre le concerto de Schumann en la\nmineur, qu'on serait tenté de dénommer le roi des concertos, et cela peut-être\n parce que, en réalité, ce n'en est pas un. Ici, en effet, tout le côté artificiel et\n extérieur de la forme traditionnelle s'évanouit, pour faire place à une œuvre\nsymphonique ample et vivante, où le piano est, sans doute, un des protago­\nnistes et même, si l'on veut, le principal porte-voix de la pensée du poète ;\nmais, en se rattachant à l'ensemble et sans jamais dominer isolément par ces\ntraits proprement dits de virtuose, qui deviennent assez rapidement prolixes\net importuns. Raoul Pugno a donné de ce concerto la version la plus parfaite\nqu'on ait entendu jusqu'ici à Bruxelles, et s'il faut caractériser d'un mot la\nqualité maîtresse de sa compréhension et de son jeu, nous dirons qu'il est\nun merveilleux coloriste. La richesse de tons de sa palette s'est affirmée dans\ntout le cours de l'œuvre, en cette phrase de tendresse grave qui, ainsi qu'un\nportail d'or soutenu par des anges, apparaît au seuil du poème et le synthé­\nthise, et dans le développement subséquent de ce thème souverain en toute la\npremière partie : d'abord, dans la reprise qu'en fait l'orchestre s'enlaçant à la\nphrase ascendante qui s'élève majestueusement du piano ; puis, dans le ravis­\nsant dialogue, exquisement rêveur, qui s'établit entre la clarinette et le piano,\ndans la forme plus pressante et plus passionnée que revêt le thème en passant\nà la tonalité de sol majeur; enfin, dans la cadence fleurie d'arabesques gra­\ncieuses, amenant à la conclusion en la. Pugno a détaillé l'alidante avec un\nesprit charmant, saupoudré de grâce émue, et dans le finale surtout on a pu\napprécier cette caractéristique du talent de Pugno que, chez lui, les traits de\npiano n'éblouissent pas seulement par la tintinnabulation cristalline s'égre­\nnant en collier de perles, mais ils enlacent comme des chaînes de rêve et la\ncoloration intelligente donnée à chaque note dévoile dans l'ensemble du trait\nune signification poétique inattendue. Et comme toute critique doit être avant\n"}, {"page_pdf": 865, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3284, "texte": "734                               DURENDAL\n\n\ntout objective et se garer de tout excès dans l'éloge ou dans le blâme, nous\nvoudrons admettre que tel autre grand pianiste familier des Populaires et des\n Ysaye atteigne encore plus haut dans l'ampleur du son et de l'orchestration,\ndans la puissance d'analyse étendue à des œuvres de style divers; mais, à\nnotre sens, ce dernier n'égale point Pugno à ce point de vue spécial, la colo­\nration dans le trait de piano.\n   Après le concerto de Schumann, on entendit l'admirable Procession de\n César Franck, une des paroles les plus profondes qu'ait proféré le maître,\nhymne d'adoration qui, d'abord calme, majestueux et recueilli, se couronne\nd'un élan de ferveur brûlante, où les voix les plus suaves de la Création, celles\ndes anges, des oiseaux et des fleurs, s'unissent à celle de l'homme pour célé­\nbrer le Dieu de l'Eucharistie. Le pur et vrai artiste qu'est Engel a donné à\ncette œuvre toute sa portée et sa signification. Les Djinns, poème sympho­\nnique pour piano et orchestre, où Pugno a été également supérieur, tradui­\nsent un aspect bien différent de la personnalité de Franck, la verve pitto­\nresque et descriptive, qui évoque en ce poème de sonorités chatoyantes les\nsonges fantastiques de la mythologie arabe.\n    Le concert s'est terminé par la symphonie de Liszt sur le Faust de Gœthe\nen trois parties, Faust, Gretchen et Miphisto, avec chœur final. En exposant cet\nimposant triptyque, Ysaye a fait œuvre utile et vraiment artistique. Liszt est\nune des hautes figures musicales du siècle. A côté de Beethoven, de Schu­\nmann, de Wagner, il a joué son rôle dans la rénovation et l'émancipation de\nl'art musical. Il a évidemment subi l'influence romantique, dont Hugo tenait\nglorieusement le sceptre, et qui s'était infiltrée dans toutes les expressions de\nl'art contemporain. Mais si l'on peut relever en ces pages des longueurs,\ncertaines traces de boursouflure et des obscurités (défaut inhérent à la forme\nmême du poème symphonique), il faut y rendre hommage à la grandeur de\nla conception, à la sincérité et à laferveur du lyrisme, telles qu'on les découvre,\navec un art peut-être plus raffiné, dans les œuvres de Berlioz. La vision de\nGretchen dans une atmosphère amoureuse, traversée parfois d'un souffle dra­\nmatique, et les stridences infernales de la course à l'abîme avec une issue sur\nla lumière pacifique de l'apothéose finale, semblent particulièrement fertiles\nen détails émouvants.\n   Rendons hommage, en terminant, à l'orchestre Ysaye, qui, sous la direc­\ntion du maître, a affirmé, une fois de plus, ses qualités d'homogénéité et\nd'unité expressive, et aussi à la distinguée collaboration du Choral mixte.\n\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n  La « Princes Zonneschijn » de Paul Gilson au Théâtre\nl y r i q u e flamand d ' A n v e r s . — L'excellent Théâtre lyrique flamand\nd'Anvers, qui est, certes, le plus vaillant, le plus progressif, le plus vraiment\nartistique de nos théâtres provinciaux, vient de représenter, avec un très\ngrand et très significatif succès, la Princesse Rayon-de-Soleil, conte féerique\nen quatre actes, de Pol de Mont, musique de Paul Gilson. Le poète a repris\nle joli thème symbolique de la Belle-au-Bois-Dormant, mais il l'a considérable-\n"}, {"page_pdf": 866, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3503, "texte": "                 CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTERAIRE                            735\n\n\n ment étendu, fort habilement dramatisé et — ceci est moins heureux — farci\n d'idées wagnériennes. L'essence du drame, très simple, tient en quelques\n lignes.\n    Aux temps antiques de la Germanie, le vieux roi Ajoboud ayant tué son\n frère et chassé la femme de celui ci, la sorcière Walpra, vit dans son burg avec\n sa fille, la merveilleuse princesse Rayon-de-Soleil. Au cours d'une chasse, il\n blesse et emmène avec lui un cerf blanc, qui n'est autre que le fils de Walpra,\n ainsi métamorphosé. Walpra survient et se venge; elle immobilise, en un\nsommeil magique, tous les habitants du château, jusqu'à ce qu'un homme,\nignorant l'amour, vienne d'un mot mystérieux éveiller la vierge endormie. —\nAu second acte, Walpra consulte les runes au sujet de son fils Tjalda, à qui\nelle a rendu sa forme humaine et qui grandit chaste et beau, hanté par un\nobscur et vague désir de trouver et de délivrer une créature idéale qui lui serait\ndestinée. Un chant de barde errant lui apprend tout à coup l'histoire de la\nbelle princesse endormie et aussitôt il fuit vers son rêve. — Au troisième acte,\non voit Tjalda et ses amis, les trois bardes, épuisés de leurs vaines recher­\nches ; tandis que ses camarades dorment, Tjalda veille et, dans l'ardeur de\nson désir, appelle la mort à son aide. A ce mot, la forêt s'entr'ouvre et le châ­\nteau désiré apparaît à ses yeux. — Le quatrième acte nous ramène à l'inté­\nrieur du burg. Tjalda entre et, inspiré par la déesse Freya, qu'il invoque,\nil prononce le mot du réveil. Scène d'amour. Walpra survient, et consciente\ndu nouveau règne de beauté et d'amour qui commence, déclare qu'Ajoboud\net elle-même, créatures de ruse et de haine, doivent disparaître. Un double\ncoup de poignard accomplit cette petite besogne d'assainissement esthétique\net social, et les deux amants, après avoir honnêtement versé une larme sur\nles auteurs de leurs jours, ne songent plus qu'à leur joie. De lente is in het land\ngekomen !\n   Disons de suite que cet épisode sanglant et mélodramatique gâte bien mal­\nheureusement la conclusion du conte; on eut pu, semble-t-il, par un autre\nartifice, faire disparaître les vieux gêneurs, si l'auteur croyait devoir les faire\ndisparaître. Mais, cette critique émise, il faut louer grandement, au point de\nvue poétique, dramatique et musical, l'artistique libretto de M. Pol de Mont.\n   Comment parler de la partition éblouissante de Paul Gilson, après une\naudition unique ? Elle est d'une richesse savante et compliquée, qui décon­\ncerte au premier moment et semble un peu bien somptueuse pour illustrer ce\nconte de fée, mais elle a quelque chose d'enveloppant, de chatoyant, qui\nséduit dès l'abord et provoque ensuite la plus vive admiration quand la ligne\net la structure musicale en apparaissent plus clairement. Gilson, sans aucun\ndoute, est le plus puissant, le plus coloriste, le plus rubénien de nos virtuoses\nde l'orchestre; c'est par là qu'il manifeste sa maîtrise plus que par la profon­\ndeur du sentiment et la vibrance de l'émotion. Toute l'œuvre mériterait d'être\nanalysée, page par page. Nous avons remarqué, au premier acte, le charmant\nprélude, les jolis chœurs des fileuses et des enfants (ce dernier surtout déli­\ncieux), et toute la scène de l'incantation, vraiment curieuse, extraordinaire de\npittoresque orchestral, avec l'exquise phrase des violons, qui caractérise le\nsommeil magique et le tableau de la tempête hivernale que la sorcière fait\n"}, {"page_pdf": 867, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3372, "texte": "736                               DURENDAL\n\n\nmugir autour du château : de longs traits chromatiques des instruments à\nvent et du piano (car il y a un pianino à cet endroit), des glissando de harpes,\n des divisions du quatuor contribuent à cet effet remarquable, bien qu'un peu\nréaliste à notre avis.\n   Le second acte contient aussi de tort belles pages : le monologue de Walpra\net le chant du barde. Le troisième acte est très court ; c'est peut-être celui qui\nme plaît le plus complètement. Le quatrième m'a semblé long et peut-être\nmoins heureusement venu que les autres, malgré de charmantes choses\ndans le réveil de la princesse et la scène d'amour.\n   Nous aurons, j'espère, l'occasion de reparler de cette belle œuvre quand\nnous l'applaudirons à Bruxelles, où les directeurs de la Monnaie ne manque­\nront pas, sans doute, de nous la faire entendre. En attendant, allez l'écouter\nà Anvers et vous serez ravi, en même temps de voir ce que peuvent faire avec\ndes éléments parfois imparfaits, l'intelligence, le souci d'art, la conviction et\nla bonne volonté. Mme Judels-Kamphuyzen et M. Swolfs doivent être mis\nhors pair. Les autres rôles (MM. Collignon, Clauwaert, Tokkie, Mlle Vliex)\nsont aussi fort bien tenus, et une grande part d'éloges revient aux directeurs,\nMM. Judels et Tokkie, qui sont, il convient de l'ajouter, les plus fervents\npropagateurs de notre art national. En même temps que la Princes Zonneschijn\nde Gilson, le Théâtre lyrique flamand joue actuellement De Kapel de\nBlockx; Winternachtsdroom, de De Boeck; Het Minnebrugje de Van Oost, etc.\nAvais-je raison de dire que ces vaillants musiciens méritent les applaudisse­\nments, les encouragements et la reconnaissance de tous les artistes.\n                                                                        C. M.\n\n    Au Cercle artistique. L'attrait capital de la soirée du 20 novembre\nrésidait dans la collaboration de Mlle Emma Holmstrand, qui a chanté quel­\nques œuvres de Grieg, Sinding et Sjögren. L'audition était d'autant plus\ninstructive que les lieder de Grieg étaient choisis parmi les moins connus,\nceux dont la traduction française n'a pas encore été faite. On a souvent parlé\ndu procédé de Grieg, comme si chaque artiste, chaque compositeur n'avait pas\nson procédé à lui plus ou moins apparent, à commencer par Wagner lui-même.\nPour n'avoir pas l'envergure de ceux de Wagner ou de Schumann, les lieder\nde Grieg n'en sont pas moins puissamment charmeurs, soit par leur parfum\nlégendaire, soit par les impressions de rêve qu'ils suscitent ou la flamme de\npassion qu'ils recèlent, et il n'est point d'âme réceptive qui ne s'ouvre à ce\ncharme et ne salue un poète de race en celui qui écrivit le lied appelé le Cygne\net les poèmes lyriques pour piano. Mlle Holmstrand est une artiste intéres­\nsante. Sa voix est ample, généreuse, d'un clair et riche métal, et elle serait\ntout à fait pénétrante si les inflexions en étaient plus constamment moelleuses\net ne trahissaient parfois une certaine âpreté. Au rappel, elle a dit avec une\nmajesté impressionnante le beau lied de Chausson, de regrettée mémoire,\nsymbolisant la chaîne des Heures, qui, lentes, graves et solennelles, s'effritent\nsilencieusement dans le sablier de l'Eternité.\n   Quant au pianiste Delafosse, nous nous plaisons à reconnaître, et encore\navec d'expresses réserves, ses qualités de technicien. Mais il serait vain de\n"}, {"page_pdf": 868, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3515, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                         737\n\n\nchercher à découvir en ce virtuose la moindre apparence d'une nature com­\npréhensive et interprétative. Les mazurkas de Chopin ont-elles été écrites\npar le maître pour figurer dans les carnets de bal ? Sans doute, ce sont des\ndanses dont le rythme doit être nettement accusé, mais non pas, à coup sûr,\nscandé d'une façon tellement stricte et impérative, que l'expression intime du\npoème en soit voilée et amoindrie. Et, c'est encore ici une façon de parler,\ncar, dans l'espèce, l'amoindrissement confinait à l'annihilation. Chopin est\ndans l'art une personnalité un peu plus haute que Fahrbach ou Waldtenfel ;\net M. Delafosse n'a pas l'air de s'en douter. En une causerie faite naguère sur\nl'art de Chopin, nous avons essayé de déterminer la pensée immanente de\ncertaines œuvres-types, parmi lesquelles le prélude en ré bémol. Si, dans le\ncortège funèbre, qui forme l'épisode principal du prélude, le pianiste a fait\npreuve de quelques vagues intentions, elles ne se sont pas suffisamment affir­\nmées pour racheter la sécheresse de débit et la fausseté d'accentuation qui ont\nentaché cette rêverie divine couronnée de grave mélancolie, qui forme\nl'exposé initial du poème. Ainsi présentée, l'œuvre a perdu toute sa significa­\ntion, apparaît imprécise, inconsistante et amorphe. Enfin, est-il admissible\nqu'on dénature l'étude de Chopin sur les touches noires en les transcrivant en\ndoubles notes, alors que Chopin l'a écrite en notes simples ? Au lieu de\nl'impromptu ailé, alerte et subtil conçu par le maître, on obtient un exercice\ntechnique qui se traîne lourdement et gauchement sur le clavier. I1 est vrai\nque Brahms s'est ainsi permis de déranger, par des complications puériles,\nune étude de Chopin et, si je ne me trompe, aussi une étude de Weber. Mais\nce ne seront, certes, pas là ses plus solides titres de gloire auprès de la\npostérité.\n    M. Delafosse a terminé son concert par les Réminiscences de Norma de Liszt.\nOr, il importe de le dire bien haut, en ces pages, puisque Durendal est avant\ntout une revue d'art, on ne conçoit pas que les virtuoses, et à la vérité non\ndes moindres, se déterminent encore à insérer dans leurs programmes de\npareilles misères. Il est hautement regrettable que le grand nom de Liszt soit\ncomme un paravent derrière lequel ces productions enflées et hybrides réus­\nsissent à dérober leur prétentieuse et absolue nullité au point de vue de l'ait.\nLiszt a écrit pour le piano des œuvres originales, belles et durables, au pre­\nmier rang desquelles il faut signaler les rapsodies. Mais, en composant ces\nfantaisies échevelées sur la Norma, les Puritains, Don Juan, il sacrifiait au\ngoût du jour et, péril du casse-cou à part, ces ridicules travestissements ne\nsont ni meilleurs ni pires que les élucubrations des Thalberg, des Prudent,\ndes Gottschalk et tutti quanti, productions proscrites depuis plus de vingt-\ncinq ans de toute salle de concert qui se respecte. Pauvre Bellini! Que ses\nélégiaques cantilènes doivent se trouver froissées et mal à l'aise au milieu de\ntout ce tintamarre funambulesque !\n   Toutefois, on ne peut dire que le combat cessa faute de combattants, car\nle solide instrument, mis généreusement par la maison Erard à la disposition\ndu pianiste, résolu à garder ses positions et à se montrer à la hauteur de la\nsituation, a soutenu jusqu'au bout, avec une stoïque et sereine indifférence,\nles assauts furieux du pianiste emporté, si bien qu'après le dernier accord, le\n"}, {"page_pdf": 869, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2750, "texte": " 738                              DURÉNDAL\n\n\npublic se retira terrifié, en se félicitant dans son for intérieur que, lorsqu'il\ncommit cette tonitruante fantaisie, Liszt ait eu la mémoire courte et que, sans\ns'attarder en des souvenirs plus précis et plus complets, il se soit borné à de\nsimples... réminiscences (!)\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n   N. B. — Nous rendrons compte dans notre prochain fascicule de l'exécu­\ntion du drame musical Le roi Arthus de Chausson, au théâtre royal de la\nMonnaie et du premier « Concert populaire » de l'année 1903-1904.\n\n\n\n\n                             Les Expositions\n\n\n    L e S i l l o n . — Cette année aura eu pour symptôme artistique un\nextraordinaire foisonnement d'expositions, qui impose une grande brièveté\nde compte rendu. Aussi bien est-il amusant d'essayer d'enclore le plus d'effi­\ncacité possible dans une parfaite concision verbale. C'est le seul moyen de ne\npas perdre le sens de la direction par ce fourmillement de foule.\n   Le Sillon, cercle d'art fort connu, célébra sa dixième année d'existence par\nune exposition où furent conviés les exposants d'autrefois. L'ensemble ne\nparut pas avoir été fort influencé par ce côté « rétrospectif ». N'est-ce pas\nque l'histoire du cercle n'a qu'une importance assez restreinte? Il groupa de\njeunes exécutants dominés par un groupe revendiquant l'amour des belles\n « pâtes » Toute une équivoque esthétique devrait être élucidée à ce propos.\nContentons-nous de dire le danger des « renaissances », presque toujours\nun peu des « réactions », c'est-à-dire de la mort apportée dans la vie.\n   Ajoutons que si la « matière » d'une oeuvre doit être belle comme la nature\net former une chose précieuse comme l'aspect même de la nature, cette\nmatière cependant doit être « animée » par l'influence de la vision person­\nnelle et non triturée selon des « recettes », même magistrales.\n   Il reste du premier programme dont nous parlons ce qui reste de toute\n« école » : quelques artistes d'inégale valeur et déjà bien connus du public\npar leurs défauts et leurs qualités. Ce sont : Bartholomé, qui raconte ; Georges\nBernier, le maître des prairies de Flandre; Mme Bernier, ambrant de rares\nnatures-mortes. Puis le groupe des fervents de la « pâte » : Bastien, cuivré;\nBlieck, clair; Gouweloos, simple et parfois admirable; Smeers, hanté de\nvisions populaires très sombres ; Swyncop, que le Midi déconcerte; Wage­\nmans, très brun encore. Notons de fort beaux cuirs de Mme Reitta Delstanche,\ndes portraits vraiment étudiés de Servais Detilleux, les délicates impressions\nclaustrales de René Janssens, les paysages aussi vibrants que les sculp­\ntures de Kemmerich, les larges portraits de Laudy, ceux très rares et pro-\n"}, {"page_pdf": 870, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2720, "texte": "                CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                               739\n\n\nfonds de Maurice J. Lefebvre, les deux paysages de Paul Mathieu, les des­\nsins et gravures de Victor Mignot, de merveilleux Hortensias de G.-M. Ste­\nvens... J'en passe, et (naturellement!) des meilleurs.\n\n   A u C e r c l e a r t i s t i q u e , parmi un défilé affolant, un Salonnet excep­\ntionnel. Les pastels de Wilhelm Delsaux, c'est-à-dire l'âme même de la côte\nflamande et zélandaise, exprimée par des nuances tellement pures et rares,\nune ligne tellement savante et simple, que l'essence du paysage y demeure,\némouvante comme la Vie et le Rêve.\n   Des figures de M. Hinb Luns, montrant une application curieuse, un\nemploi imprévu de la « matière »; un art d'arrangement, une faculté de styli­\nsation vraiment intéressants. Encore des paysages, blonds et frais, de\n M. Louis Ludwig.\n                                                                  EDMOND JOLY.\n\n\n\n\n                               Les Conférences\n\n\n   A u x c o u r s d'art et d ' a r c h é o l o g i e . — M. ANDRÉ HALLAYS, le\nrenommé critique du Journal des Débats, — dont précisément l'Académie fran­\nçaise vient de récompenser les travaux attachants et le zèle intelligent et\npassionné pour la conservation des œuvres d'art du passé par l'attribution\ndu prix Vitet, — M. André Hallays inaugurait, le samedi 28 novembre der­\nnier, la série des conférences hebdomadaires offertes aux élèves et aux audi­\nteurs libres des Cours d'art et d'archéologie, ouverts, ainsi que nous l'avons\nannoncé à nos lecteurs, depuis le 9 novembre dernier, dans les locaux de la\nsociété Patria, impasse du Parc.\n   M. Hallays a traité du Goût esthétique et de sa formation par l'étude des œuvres.\nLe sujet était vaste et permettait de toucher à maint problème essentiel,\nd'exposer nombre de questions attachantes, dont la solution controversée\ncontinuera, longtemps encore, à préoccuper les esprits épris d'art. Nous\nciterons, par exemple, les principes à adopter et à faire prévaloir en matière\nde restauration de monuments anciens et celle de l'organisation des musées.\n Au cours des développements de sa conférence, M. Hallays a été amené\nnécessairement à exposer ses vues sur ces deux points : à ses yeux, pour\nqu'une œuvre nous communique toute l'émotion de sa beauté, il faut qu'elle\nsoit intacte ou, du moins, pure de tout remaniement ultérieur, et il faut que\nnous la rencontrions dans le lieu même pour lequel elle a été conçue et\nexécutée. D'où suit, naturellement, la condamnation de toute restauration et,\n de même, la dénégation de l'utilité des collections et des musées, « véritables\n hôpitaux », où les œuvres d'art, isolées de leur décor originel et, par consé-\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3343, "texte": "                                   DURENDAL\n740\n\nquent, d'une partie de leurs significations, perdent presque complètement\nleur vertu essentielle de rayonnement et d'émotion.\n   Mais M. Hallays aperçoit, cela va sans dire, les objections pratiques que\nl'on pourrait faire à des convictions d'une si généreuse intransigeance, tant\nau point de vue de la conservation des œuvres elles-mêmes qu'à celui de\nl'influence que l'étude, plus ou moins facile, de celles-ci, doit exercer sur le\ngoût public. Toute l'ambition de sa parole et de ses écrits est de propager le\nrespect infini de l'œuvre des ancêtres, de leur pensée figurée dans les monu­\nments, œuvre et pensée qui font partie intégrante et capitale de notre patri­\nmoine intellectuel, de la patrie de notre esprit et de notre âme — et dont la\ndestruction ou la défiguration nous atteindrait dans nos origines intellec­\ntuelles et morales.\n   La causerie de l'excellent critique, toute parsemée d'aperçus ingénieux et\nde définitions heureuses, a obtenu un succès considérable.\n                                                                          A. G.\n\n   Conférence d'Arnold Goffin sur l'iconographie de saint\nF r a n ç o i s d ' A s s i s e . — M. Goffin a traité son sujet en érudit, en philo­\nsophe et en poète. Le traducteur des Fioretti que les familiers de Durendal con­\nnaissent bien pour l'y avoir fréquemment lu et admiré en maintes pages\nfortement pensées, ne s'est pas strictement renfermé dans les limites de ce\nsujet. Et l'on conçoit fort bien qu'il se soit amoureusement attardé sur maints\ndétails et épisodes de cette adorable existence qu'est celle de saint François,\nsur le moment suprême où le saint fit un amical et fraternel accueil à sa chère\nsœur « La Mort ». Saint François d'Assise est à côté de Dante, la figure la plus\npopulaire de l'Italie. C'est qu'il y avait en lui ce tour d'imagination chevale­\nresque auquel ses compatriotes sont surtout sensibles, et pour prendre les\nchoses de plus haut encore, c'est que, non content de prêcher l'Évangile, il\nl'a revécu lui-même, instaurant dans l'esprit public son ardente conviction de\nla puissance desfaibles. Arn. Goffin caractérise admirablement par ces deux mots\nla philosophie profonde qui se dégage des œuvres de saint François, sublime\nassociation d'idées dont la transcendante beauté règne et trônera toujours\ndans l'avenir, éternelle comme la vérité, alors que les aphorismes nietzchéens\nsur les droits éliminatifs de la force pure seront depuis longtemps oubliés.\nLes temps qui suivent la mort de saint François, sont marqués en Italie d'un\nmerveilleux essor de renouveau artistique. C'est le moment où s'élèvent,\npoèmes de l'infini, les radieux édifices de Sienne, d'Orvieto, de Pise, de Flo­\nrence. Aux types peu sympathiques et presque effrayants que jusque-là les\nmosaïques avaient présenté de la mère de Dieu, succèdent dans les peintures\nde Cimabue et de Giotto, des figures s'illuminant de douceur et de compatis­\nsance. Cimabue et Giotto sont aussi les premiers qui retracent dans leurs\nœuvres la figure de saint François. Cependant, les portraits vécus de saint\nFrançois, il faut aller les chercher chez les témoins de l'existence du saint,\ndans le Speculum perfections de Frère Léon, de Frère Ange, de Frère Rufin,\npuis dans les Fioretti, ouvrage conçu sans art, mais qu'insuffle et informe ce\n"}, {"page_pdf": 872, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3390, "texte": "                CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                            741\n\n\n don précieux de la vie, où la simplicité des récits enveloppe les actes du sain\n comme d'une robe rayonnante de candeur. Saint François s'appelait le che­\n valier du Christ, et les Fioretti, dit éloquemment M. Goffin, sont la chanson\n de geste de ce chevalier, le geste de la grâce et de la pauvreté.\n    Telles sont les sources auxquelles ont puisé Giotto et les maîtres subsé­\n quents. Consciencieuses et attentives, ces interprétations sont bien pâles à\n côté de la puissance des récits originaux. L'art de Giotto, marquant un pro­\n grès sur la facture compassée et timide de Cimabue, est surtout dramatique,\n se concentre dans la physionomie et le geste, et par des moyens simples\n atteint des effets fort significatifs. Dante et Giotto absorbent dans leur œuvre\n tous les efforts insuffisants de leurs devanciers.\n    Puis le XVe siècle s'éveille, comme un adolescent fougueux tout grisé\n d'exubérance vitale et printanière. Benozzo Gozzoli, nom auquel s'attache le\n souvenir prestigieux du Campo Santo de Pise, de même que Ghirlandaio n'ont\n fait guère que paraphraser Giotto, innovant seulement dans la forme, dans la\n perfection de la perspective linéaire, dans le charme évocatif d'un décor tout\n italien, encadrant les scènes empruntées à l'Histoire sacrée. Cette virtuosité\n un peu superficielle, ne saurait rivaliser avec Giotto pour l'interprétation du\n côté dramatique et héroïque de l'existence de saint François. Ce sont surtout\n les épisodes de tendresse et de grâce qui sont retracés par Gozzoli et Ghirlan­\n daio, chez ce dernier avec encore plus de pondération et d'eurythmie.\n    Après le XVe siècle, l'iconographie de saint François n'évolue pas et se can­\n tonne dans le type traditionnel. Il faut venir aux temps actuels pour voir\n quelque chose de nouveau dans l'art par rapport à saint François. En Bel­\ngique, M. Goffin cite trois noms dont s'honore l'art national, Léon Frédéric,\n Albert Giraud, Fernand Séverin. Il rend hommage à la société internationale\nd'études franciscaines, à l'organisation de laquelle a puissamment contribué\n M. Sabatier.\n    C'est ainsi, conclut éloquemment M. Goffin, que, uniquement avec la mer­\nveilleuse puissance de son amour, cet homme a laissé dans l'histoire et dans\nl'art un sillon de persistante lumière. Si l'on assimile le cycle des temps à un\nvaste horizon, on voit à l'extrême lisière de cet horizon, le Christ, puis de dis­\ntance en distance, se rapprochant insensiblement de notre observatoire, cer­\ntains apôtres auréolés parmi lesquels saint François d'Assise projette une\nlumière ineffable. Aussi, a-t-il été loué tour à tour par les plus grandes puis­\nsances morales de la terre, par la Religion, par la Science et par l'Art.\n\n\n  Conférences sur l'histoire du Théâtre en France des\no r i g i n e s à M o l i è r e . — Les conférences données par MM. IBELS et\n MORGAND, au Cercle artistique, ont retracé l'évolution du théâtre en France\nau cours du moyen âge, du XVIe et du XVIIe siècle jusqu'à Molière. M. Ibels\ns'était chargé de la partie anecdotique et pour ainsi dire matérielle du sujet,\nparlant de la mise en scène, des acteurs et notamment des personnages tradi­\ntionnels de la comédie italienne (Pantalon, le Capitan, le Zanni, Scaramouche,\nPulcinello, etc.), du cadre et du mode d'interprétation, des différents locaux du\n"}, {"page_pdf": 873, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3520, "texte": "742                               DURENDAL\n\n\n vieux Paris où, au gré des circonstances, se transporta le théâtre au moyen\n âge, pendant le règne des derniers Valois et des premiers Bourbons. Cette\n partie de la conférence était illustrée par diverses projections lumineuses\n ingénieusement choisies.\n    M. Morgand s'est attaché plus proprement à la partie littéraire du sujet,\n racontant l'évolution du théâtre depuis les types primordiaux, informes et\n naïfs du XIIe siècle jusqu'à la fondation du théâtre classique par Corneille.\n Nous avons noté dans cette conférence bon nombre d'idées qui, pour ne pas\nêtre fort neuves, ne sauraient être jamais trop souvent exprimées à une\népoque où, malgré les admirables travaux de Taine, les conceptions mes­\nquines et surannées de 89 ont malheureusement laissé des traces encore trop\nprofondes en maints esprits des plus cultivés. C'est l'Église chrétienne qui, de\nsa main puissante, devait pétrir et façonner le moyen âge. Empruntant le cadre\npolitique extérieur de la civilisation de Rome païenne dont les traces étaient\nrestées dans la langue et les institutions, l'influence chrétienne devait néces­\nsairement pénétrer tout le monde barbare, possédé du désir d'unité, le disci­\npliner, l'assouplir et le transformer peu à peu. Au milieu des violences effré­\nnées de cette époque de sang, l'établissement de la Trêve de Dieu marque\nl'essor des cathédrales immenses, l'efflorescence sans précédent de ces milliers\nd'églises gothiques qui deviennent l'asile général.\n   C'est là qu'il faut trouver l'origine du théâtre, sous la forme de dialogues,\nd'abord en langue latine, puis à mesure que le latin s'oublie, en langue\nromane. L'élément populaire avait d'abord installé ses habitudes grossières\ndans le temple de Dieu, et ce premier embryon de théâtre trahissait en ses\nmanifestations diverses la brutalité des mœurs du temps. Mais sous la pré­\ncieuse et bienfaisante action de l'Église, tout change bientôt et les Mystères,\ndrames liturgiques, actions tirées de l'Écriture, viennent lutter contre ce\ndébordement. M. Morgand nous a ensuite retracé toute l'évolution subsé­\nquente du Drame sacerdotal (afin de nous servir de son expression), qui, au\nXIIe siècle, quitte l'église pour le parvis. C'est l'époque du mystère d'Adam,\nsorte de pantomine interrompue par des dialogues, époque qui se caractérise\npar la suppression totale du latin. Au XIIIe sièle, le théâtre émigré du parvis\nsur la place publique. Le chef-d'œuvre de cette époque est le Mystère de saint\nNicolas, où saint Nicolas ne joue, d'ailleurs, qu'un rôle fort accessoire au\ndénouement, et qui aurait bien plus d'affinité avec la forme théâtrale shaks­\npearienne qu'avec la forme classique, car des apparitions célestes y côtoient\ndes scènes de taverne. AuXIVesiècle, quarante miracles voient le jour et tous\nse terminent par une invocation à Notre-Dame. C'est qu'à cette époque où\nsévissait l'atroce coutume de la torture, le peuple a tourné ses yeux épou­\nvantés vers les bras de la croix où souffre un Dieu de bonté, et qu'ayant besoin\nde croire, il s'est souvenu de la mère de Dieu. « Le culte de Marie, dit M. Mor­\ngand, est une des plus nobles choses qui aient existé au moyen âge ». Le\nXVe siècle voit le mystère remplacé par la farce, destinée à reposer l'esprit du\npopulaire, par la moralité que jouent les membres de la Basoche, supérieure à\nla farce à cause de ses préoccupations philosophiques et morales, où les vices\net les vertus sont incarnées dans des personnages de chair, sortes d'entités\n"}, {"page_pdf": 874, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3104, "texte": "                CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                               743\n\n\nallégoriques, et, enfin, par la Sotie, type de comédie aristophanesque où la\nfarce et la moralité semblent se juxtaposer. Ainsi, le caractère religieux dispa­\nraît peu à peu du théâtre. Voici que la Renaissance s'éveille, les nations se\nforment, et d'expression religieuse, le théâtre va devenir une expression poli­\ntique. M. Morgand a encore dit de fort bonnes choses sur Rotrou, sur l'im­\nportance littéraire de la pléiade exerçant son influence à travers le temps, fran­\nchissant la pseudo réforme de Malherbe et de Boileau pour venir façonner et\nvivifier la langue de Chénier et des lyriques duXIXesiècle.\n    Au cours de cette conférence instructive, d'exposé lucide et, en général, de\nsaine doctrine, on est supris d'entendre un homme d'esprit clairvoyant et\nimpartial comme semble l'être M. Morgand, émettre, à propos de l'adorable\nlégende du Saint-Graal, source du plus radieux des poèmes, cette affirmation\nque le moyen âge s'est toujours emparé de la réalité des choses pour la\ndéformer au profit de l'idée chrétienne. Cette manière de s'exprimer est haute­\nment blâmable, à cause des sous-entendus péjoratifs qu'elle recouvre.\n L'Eglise a transformé pour le bien de tous les idées, les institutions, les\nmœurs, l'esprit public, mais elle n'a assurément jamais rien déformé.\n   En outre, nous ne pouvons souscrire sans restrictions à cette manière de\nvoir de M. Morgand que l'héroïsme politique ou la raison d'État (deux choses\nbeaucoup plus complètement distinctes que le conférencier ne semble le sup­\nposer) constituent l'essence intime et le critère d'art de l'œuvre cornélienne.\nNous reconnaissons que ce critère s'applique assez bien à plusieurs pièces de\nCorneille, surtout à Horace. Si ces classifications méthodiques et rigoureuses\n(qui par parenthèse ont à notre sens le tort de trop sentir l'école), ont du\nmoins cela de bon qu'elles facilitent l'intelligence d'une époque littéraire en\n posant, pour ainsi dire, dans les esprits certains jalons, certains points de\nrepère; il ne faudrait pas toutefois y attacher trop d'importance. Où, en effet,\n trouver la moindre trace de la raison d'État dans Polyeucte? Ici, ce cadre arti­\nficiel apparaît étroit et se brise en éclats si l'on s'efforce d'y adapter la tragédie\nsublime (dont le conférencier s'est prudemment abstenu de parler) et qui,\nabstraction faite de l'idée, et au seul point de vue de la réalisation artistique,\nreste l'incontestable chef-d'œuvre de Corneille, aux côtés d'Athalie, le non\nmoins incontestable chef-d'œuvre de Racine, et demeurera toujours une des\nplus pures gloires de la scène française.\n                                                          GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                               Les Revues d'Art\n\n   L ' A r t m o d e r n e . — Voici un résumé de la belle étude qu'Octave\nMaus a consacré récemment, dans cette revue, au sculpteur CHARLES VAN\nDER STAPPEN : « En ce temps-là, vers 1860, apparut à l'atelier paternellement\ndirigé par Jean Portaels, un petit bonhomme à la carrure massive, au front\n"}, {"page_pdf": 875, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3432, "texte": "744                                DURENDAL\n\n\n  obstiné, aux yeux en vrille, qui se mit à pétrir la glaise et à modeler la\n  cire avec une ardeur du diable. Il sortait de chez « Monsieur Léonard »,\n un brave homme qui enseignait la décoration selon les principes d'alors,\n c'est-à-dire d'après les vaines, stériles et invariables formules codifiées par\n des pions d'académie. L'indépendance d'idées, la liberté d'allures, l'esprit\n d'initiative individuelle qui régnaient dans l'atelier Portaels avaient séduit\n la nature indisciplinée du galopin, impatient d'échapper aux lisières dont on\n entravait son essor.\n     » Et le maître, dans sa clairvoyance, eut bien vite discerné en Charles Van\nder Stappen un artiste exceptionnellement doué, dont il n'eut garde de réprimer\n la fougue turbulente. Mais au lieu d'un ornemaniste, il en fit un sculpteur.\n    » Le premier envoi du futur directeur de l'Académie des Beaux-Arts au\nSalon de 1863 fut refusé, comme de juste. Il eût été sans exemple qu'une\nœuvre qui bouleversait les notions reçues, qui opposait aux recettes consacrées\nun accent personnel et nouveau fût accueillie sans résistance par ceux qui\ndéfendent l'Arche sainte des traditions.\n    » A une époque où seule la mythologie paraissait digne d'inspirer la sta­\ntuaire, où l'allégorie et le sentimentalisme dictaient aux sculpteurs d'inva­\nriables attitudes, des gestes immuables, l'art de Charles Van der Stappen,\ninspiré directement par la nature, semblait une révolte et un défi. Animer le\nmarbre d'un frisson de vie, quelle témérité! Exprimer le mouvement, instan­\ntanéiser l'existence quotidienne, sculpter de la chair, faire jouer les muscles\nsous l'élasticité de la peau, quel outrage aux canons esthétiques!\n   » Mais le débutant allait prendre bientôt sa revanche. Dès 1866, il fit recevoir\nau Salon de Bruxelles un groupe, la Naissance du Crime, dans lequel, sous le\nvêtement d'une composition allégorique au goût du jour, se manifestait un\nmode d'art délibéré, déjà affranchi des routines. En 1869, la Toilette du faune,\nsa première figure importante, fut récompensée d'une médaille d'or. C'est à\npeine s'il espérait la voir admise, cette œuvre juvénile et délicate, tant elle\nrompait, par la vérité de la posé, par la souplesse du modelé, par le frais\nparfum de forêts et de prairies qu'exhalait sa beauté nerveuse, avec les\nfroides traditions alors en honneur.\n    » Le Faune qui reparut, en marbre cette fois, au Salon de 1875, fut le point\nde départ d'une série de compositions dans lesquelles l'artiste unit à un\nréalisme sincère le souci d'une forme élégante, flexible, déliée, qui l'apparen­\ntait aux maîtres de la Renaissance italienne.\n    \" Un long séjour en Italie retrempa aux sources d'un art à la fois puissant\net affiné la nature sensible du jeune artiste. En même temps qu'il se perfec­\n tionnait à Rome et à Florence dans la technique du métier, il s'emplissait les\n yeux et le cerveau de la splendeur des maîtres d'autrefois. Et l'impression\n qu'il ressentit au contact des chefs-d'œuvre de la sculpture antique, de la\n peinture du XVe et du XVIe siècles, devait rester en lui ineffaçable.\n     » Ses compagnons d'armes, Paul De Vigne, Thomas Vinçotte, s'étaient\n dégagés, eux aussi, des lourdes manœuvres de leurs prédécesseurs. Ils\n avaient créé une plastique inédite, alliant avec bonheur la pureté du style à\n une expression personnelle, ils avaient libéré la statuaire belge des formules\n"}, {"page_pdf": 876, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3329, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                            745\n\n\nsurannées qui en avaient longtemps arrêté le développement, et l'initiative\némancipatrice de cette trinité laborieuse détermina bientôt un irrésistible\ncourant qui porta vers des horizons neufs les aspirations de toute une géné­\nration d'artistes.\n    » Une consécration officielle affirma le triomphe définitif des tendances\nde la jeune école. A la mort de Simonis, en 1883, la place de professeur à\nl'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, poste considérable qui faisait l'objet\nde convoitises nombreuses, ayant été mise au concours par la ville, Charles\nVan der Stappen fut désigné à l'unanimité des suffrages pour occuper la\nchaire vacante. Cette attribution marqua, en même temps que la renommée\nacquise par les travaux du sculpteur, l'évolution significative du goût public\nvers un art affranchi et spontané.\n    » En même temps qu'il prenait possession d'une chaire professorale, le\nstatuaire saisit avec une ardeur nouvelle l'ébauchoir. Nombre d'œuvres impor­\ntantes sillonnèrent la période qui s'ouvrit à l'entrée de l'artiste à l'Académie\ndes Beaux-Arts pour se clore dix ans après, quand Ompdrailles et les Batis-\nseurs de villes attestèrent une évolution imprévue vers une conception à la fois\nplus vaste, plus humaine et plus profonde de l'Art.\n   » Le morceau capital de cette période fut le groupe gigantesque symbolisant\nl'Enseignement de l'Art, achevé en 1887, qui orne la façade extérieure du Palais\ndes Beaux-Arts, à Bruxelles, en pendant avec un groupe de mêmes dimen­\nsions exécuté par Paul De Vigne.\n    » Ompdrailles le Tombeau des lutteurs, qui découpe actuellement son émou­\nvante silhouette à l'avenue Louise sur des horizons de verdure, inaugura\ndans l'art de Van der Stappen un style pathétique exprimant, dans un décor\nrajeuni, des perceptions neuves d'humanité.\n   » L'année suivante, en 1893, un autre groupe, celui des Batisseurs de villes,\nréitéra et fortifia l'impression provoquée par Ompdrailles.\n   \" Cette abondante production, à laquelle il faut ajouter nombre de bustes,\nde bas-reliefs (parmi lesquels la Source et les Lessiveuses au bord de l'étang), de\nstèles commémoratives (le prince Baudouin, Alexandre de Burlet), de figurines,\nde plaquettes, témoignant d'un labeur incessant et d'une remarquable vir­\ntuosité de métier, n'avaient pas détourné le statuaire de ses prédilections\npour certains travaux décoratifs, pour l'ingénieuse utilisation de ses facultés\ncréatrices à l'embellissement des objets usuels. A l'exemple des maîtres de la\nRenaissance, aujourd'hui suivis par un très grand nombre d'artistes, Van der\nStappen, l'un des premiers, s'était engagé dans la voie des applications\nartistiques.\n    » En ces dernières années, l'exécution des morceaux de sculpture propre­\nments dits alterne avec celle des œuvres décoratives et des bibelots précieux.\n   » D'autre part, les grands travaux ornementaux s'accumulent. Van der\nStappen crée pour l'Exposition universelle de Bruxelles (1897) la Fontaine aux\nChimères, dont une pensée magnifie le dispositif hardi.\n    » A peine les moulages de la Fontaine aux Chimères ont-ils quitté l'atelier de\nl'avenue de la Joyeuse-Entrée, véritable usine qui ne connaît pas le chômage,\nl'ébauche d'un autre monument s'y érige. C'est une composition glorifiant le\n"}, {"page_pdf": 877, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3335, "texte": "746                                DURENDAL\n\n\nTravail par des groupes de figures humaines et d'animaux allégorisant par\ndes emblèmes rajeunis l'Art, la Science, le Commerce, l'Agriculture. Puis,\nvoici le Monument à la mémoire d'Alfred Verwée, le Monument Théodore Baron, Et,\ndominant ce vaste labeur, le Monument à l'Infinie Bonté, l'œuvre la plus consi­\ndérable du statuaire, celle qui, depuis quelque dix ans, hante sa pensée, et\nqui semble appelée à résumer, par un magnifique ensemble de groupes, de\nfigures et de bas-reliefs, la carrière entière de l'artiste.\n   » L'esprit toujours en éveil de Charles Van der Stappen ne pouvait\ndemeurer étranger à la renaissance de la sculpture chryséléphantine. Van der\nStappen prit part à l'exposition des ivoiriers qui donna au Palais colonial de\nTervuerén un si vif intérêt. Deux œuvres, spécialement composées en vue de\nla pratique de l'ivoire, forment sa contribution à l'effort collectif des sculpteurs\nbelges. L'une d'elles est intitulée le Sphinx mystérieux, l'autre, In hoc signo vinces.\n   » Telles sont, rapidement énumérées, les œuvres principales d'un artiste\nqu'un travail persévérant, une foi ardente, un enthousiasme dont les années\nn'ont fait qu'aviver la flamme, ont élevé au premier rang des sculpteurs dont\ns'honore la Belgique. »\n\n\n   O n z e K u n s t . — Le numéro de novembre de cette belle revue débute\npar un article très judicieux de GEORGES EEKHOUD sur le Salon triennal de\nBruxelles, qui, comme il le dit très bien, « ne fut ni meilleur ni pire que les\nprécédents. Comme toujours, les œuvres vraiment supérieures, celles desti­\nnées à être classées parmi les chefs-d'œuvre, y étaient presque introuvables;\non y rencontrait une vingtaine de tableaux vraiment remarquables, une cin­\nquantaine de bonnes toiles, de deux à trois cents productions médiocres et\nprès d'un millier de croûtes renforcées ». M. Eekhoud dit encore que a cer­\ntaines salles trahissaient le souci de réunir et de rapprocher les œuvres de\nchoix, de ne faire voisiner des maîtres qu'avec leurs pairs, ou tout au moins\navec des nouveaux venus débutant par des coups de maître, et de faire valoir\nces diverses toiles l'une par l'autre, en des ensembles harmonieux et de\nbonne tenue ». Cela était vrai en général, mais pas toujours. Ainsi, il n'était\npas possible de placer plus mal le tableau d'Arthur Lefèvre : les Colporteuses,\nœuvre remarquable, dénotant un talent primesautier, original et bien per­\nsonnel. Nous avons donné jadis une reproduction de cette toile et nous en\navons fait l'éloge dans un article consacré à ce jeune artiste si intéressant.\nSon tableau a passé presque inaperçu. Mais on avait tout fait pour cela, en le\nplaçant horriblement mal. Il méritait plus que trois cents autres tableaux,\nmédiocres au delà de toute permission, d'être placé à la cimaise. Il le méritait\nsurtout plus que le stupide portrait d'un bourgeois quelconque, qui était à la\ncimaise un peu plus bas, portrait qui, tant par la physionomie niaise qu'il\nreproduisait que par sa médiocrité intrinsèque, eut été tout aussi intéressant\nsi on l'eut retourné contre le mur.\n   L'article de M. Eekhoud est suivi d'une étude des plus vivantes et des plus\nsérieuses de MAX ROOSES sur les Dessins des Maîtresflamands,et notamment sur\nles Elèves de Rubens, et spécialement sur Antoine Van Dyck, qui, ainsi que le\n"}, {"page_pdf": 878, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2671, "texte": "                CHRONIQUE      ARTISTIQUE E T LITTÉRAIRE                     747\n\n\n\ndit l'auteur, surpasse de beaucoup tous les autres élèves du maître, comme le\nprouvent, du reste, les admirables dessins de Van Dyck reproduits dans ce\nnuméro de la revue, où l'on trouve aussi la reproduction des plus belles\nœuvres du Salon triennal.\n                                                                      H. M.\n\nT h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e , n° 8 du volume I I I , novembre 1903.\n   — (Bruxelles, Spineux.)\n   La belle revue anglaise contient, ce mois-ci, deux articles particulièrement\nimportants; le premier est une étude de M. A. MORRISON, sur Kikuchi Yosai,\nun peintre japonais duXIXesiècle, intéressant continuateur des maîtres de la\ngrande époque; le second est la fin de l'étude de M. B. BERENSON, sur\nle Sassetta, le peintre siennois du commencement du XVe siècle, à qui les\nécrivains modernes s'efforcent de rendre un peu de juste notoriété.\nM. Berenson donne sur ce Peintre siennois de la Légende franciscaine des détails\nabsolument inédits, et illustre son article de diverses reproductions\nhautement intéressantes, entre autres une Tentation de saint Antoine tout à fait\noriginale.\n   Ce numéro, u n peu inférieur à ses brillants aînés, semble-t-il, se complète\npar des études sur des Verres du XVIIIe siècle, les Briquets, sur Whistler, graveur\net lithographe, sur la récente Exposition de portraits anglais du XVIIIe siècle à la\nGalerie d'art de Birmingham, des notes bibliographiques et correspondances\nde divers pays. Comme toujours, une illustration particulièrement copieuse\net soignée : ce seul numéro contient une trentaine de planches.\n                                                                          J. D.\n\n   L e G u i d e M u s i c a l a publié, à l'occasion du centenaire de Berlioz,\nun très beau numéro spécial, entièrement consacré au grand artiste, illustré\nd'une façon intéressante et contenant des articles remarquables. Voici le\nsommaire de ce numéro Berlioz :\n   E. SCHURÉ : Le génie de Berlioz. — P . FLAT : Le romantisme de Ber­\n ioz.   — F . GRENIER : Cherubini et Berlioz. — H .      IMBERT : H.     Berlioz,\ninitiateur de la haute culture musicale. — A. JULLIEN : Sur Benvenuto\nCellini. — F . WEINGARTNER : Le manque d'invention chez Berlioz. —\nR. SAND : Berlioz et ses contemporains. — M. KUKFERATH : Wagner et\nBerlioz.— H. DE CURZON : Les débuts de Berlioz dans la critique.— L.. HAU­\nMAN : H . Berlioz; l'homme dans l'écrivain. — E . CLOSSON : Berlioz à\nBruxelles. — N . L E KIME : Les portraits de Berlioz.\n   Ou peut se procurer ce magnifique numéro Berlioz chez tous les éditeurs\nde musique de Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 748, "page_fin": 753, "titre_corps": "Gazette des faits et des livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Gazette des faits et des livres Il pleut des livres", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 879, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2509, "texte": "Gazette des faits et des livres\n\n                   IL pleut des livres — charme des soirées d'hiver! — on pour­\n                      rait même dire qu'il en grêle en songeant au dernier\n                      volume de cet « ouragan littéraire » qu'est Léon Bloy ;\n                      car ce sont vraiment des grêlons qui claquent, cinglent et\n                     triquent avec toute la fatale et indiscernante violence des\n                     éléments!\n                         Léon Bloy fut toujours le plus agressif des croyants et\n                     le plus combatif des pessimistes; il cultiva sa pauvreté et\n                     choya son malheur pour y trouver non des prétextes, mais\n des principes à cette satire chrétienne, dont il est l'ultime représentant. Il fut\njadis à la fois Ezéchiel et Jérémie. Le voici Samson — un Samson qui a les\n biceps d'un fort de la Halle — et qui secoue à en ébranler les unes, à en\n renverser les autres, les « Dernières colonnes » de l'Église (1). L'aventure\n est crânement menée en des phrases qui ont le style de beaux gestes\n puissants et accompagnée de clameurs qui atteignent à la pure perfection ver­\n bale — encore que révélatrices de la plus outrancière injustice.\n    Que Bloy brise comme verre la petite colonnette Empire où Coppée a\n « assis » son buste de Napoléon élégiaque, je le déplore comme une peine\nfaite à un brave homme qui fut — parfois — un bon poète; je ne me récrie\npoint trop non plus lorsque l'écrivain iconoclaste s'acharne contre la massive\nmaçonnerie gallicane que M. Brunetière a installée impertinemment au milieu\nde la cathédrale catholique : cela nous consolera un peu, n'est-ce pas, des\nbenêtes cassolettes d'encens que tant de chrétiens appendirent en ex-votos à ce\nmonument huguenot; et après l'Étape, M. Bourget aussi méritait un peu la\nfrottée d'irrévérence qui lui est administrée... Mais comment expliquer, justi­\nfier et pardonner les pages si meurtrièrement insultantes contre le père Didon,\nabominablement appelé « le père Judas » et chez qui Bloy, par un carica­\ntural grossissement dé vision, transforme en apostasie certaines complai­\nsances envers l'esprit du siècle ; et, enfin, que dire de la hottée d'imprécations\nlancées à l'œuvre de Huysmans?...\n   Jadis, Léon Bloy — si je me souviens bien — a souvent dénoncé avec\nindignation les procédés de cette critique tatillonne et mesquine, dont M. Biré\n\n\n  (1) LÉON BLOY, Les Dernières   Colonnes de l'Église   (Paris, Édition du Mercure   de\nFrance).\n"}, {"page_pdf": 880, "page_imprimee": 749, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3039, "texte": "                  GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                             749\n\nfut l'inventeur : mépriser les courants généraux d'une œuvre pour s'attacher\n— en les centuplant d'importance — à certaines détails très accessoires, à\ntelle faute de goût, à telle puérilité de pensée, à telle tare d'imagination...\nQui donc a appelé cela : « chercher des poux dans la crinière des lions » ? Et\nvoilà pourtant l'infime et misérable besogne à laquelle Bloy se livre vis-à-vis\nde J.-K. Huysmans : le sens de l'œuvre est dédaigné — mais on compte soi­\ngneusement les virgules qui manquent dans le texte!\n   Léon Bloy est un pamphlétaire magnifique jusqu'au génie et injuste jusqu'à\nla diffamation : si l'étude sur Brunetière prouve la vérité du premier terme de\nce jugement, l'étude sur Huysmans atteste la vérité du second terme.\n   Après cela, Bloy a tant souffert, ayant fait réellement le tour de la misère\nhumaine sous toutes ses formes, que ceux même qu'il outrage le plus violem­\nment, doivent pardonner au « Mendiant ingrat » drapé dans les glorieux\nhaillons du style le plus personnel de ce temps.\n\n                                       * *\n\n   Tréguier qui connut la naissance de Renan, connut l'autre mois son châti­\nment posthume : une statue bourgeoisement grotesque et un discours de\nM. Combes. Du Renanisme, dernier fidèle, M. Anatole France s'ingénia en\nune réponse de Pallas Athénée à la Prière sur l'Acropole. Ce fut une hymne\nharmonieuse, symbolique et païenne — extraordinairement ahurissante pour\nles Homais libres-penseurs, qui ont décidément confisqué la mémoire de\nRenan et la célébrité de M. Bergeret au profit de l'anticléricalisme (1).\n   Entre-temps un autre Renanien, le Benjamin du Renanisme, définitive­\nment désensorcelé de la sirène mélodieuse et décevante, M. Maurice Barrès\npubliait les Amitiés françaises. Le bel écrivain et le bon citoyen! Depuis que\nl'émiettement des énergies intellectuelles et morales de la France a sollicité\nl'attention studieuse et agissante de cet esprit, jadis plus préoccupé du rêve que\ndu geste, que d'œuvres viriles déjà qui sont en même temps de grands actes :\nles Déracinés, l'Appel au soldat et d'autres — bréviaires de vaillance, enlu­\nminés de précieuses fleurs de style.\n   Les Amitiés françaises (2) portent en sous-titre : « Notes sur l'acquisition par\nun petit Lorrain des sentiments qui donnent un prix à la vie ». Et Barrès,\nson petit garçon à la main, fait un à un, tous les pèlerinages susceptibles de\nprovoquer chez l'enfant les émotions d'amour et de haine dont devra être\ntissée son intellectualité de jeune Français de Lorraine. Émouvantes leçons\nd'histoire, avec, pour encadrement, des paysages annotés avec la plus péné­\ntrante sobriété! Je ne crois point que jamais Jeanne d'Arc et sa mission de\nvaillance et de foi toujours actuelles, furent évoquées en un plus grandiose\nraccourci — en même temps qu'avec une plus communicative piété. Et\n\n\n  (1) A. FRANCE, Ernest Renan. — Paris, Calman-Lévy.\n  (2) MAURICE BARRÈS, Les Amitiés françaises. — Paris, Juven.\n"}, {"page_pdf": 881, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2752, "texte": "750                               DURENDAL\n\n\nquand après cela, Barrès conduit son Philippe à Lourdes, ah! la triom­\nphante revanche sur les stupides, interminables et éneivants papotages de\nce génial commis-voyageur de Zola ; là où celui-ci avait vu seulement et cata­\nlogué — Barrés profère une harmonieuse synthèse qui remue et charmé,\nconvainct et émeut, original mélange de délicate psychologie et d'histoire\nprestigieuse.\n   M. Maurice Barrés est un de Maistre qui fréquenta trop longtemps chez\nRenan.\n                                     *\n\n   On comprend que M. Paul Bourget — et on lui en saura gré — ait senti le\nbesoin, après l'Étape, de se reposer du roman social à thèses, dans le simple\net ingénieux démêlé d'un de ces écheveaux psychologiques qui restent les\ngrands facteurs de sa gloire. Les deux mondaines, l'honnête femme de devoir\net l'aventurière de l'adultère que M. Bourget oppose l'une à l'autre dans\nl'Eau profonde (1), ne vaticinent ni ne prêchent — à la façon agaçante des héros et\ndes héroïnes de l'Étape — elles vivent d'une vie intense et extraordinairement\nlogique... Voilà retrouvé le Bourget du Disciple, de Cosmopolis et de Terre pro-\nmise, avec sa merveilleuse faculté d'analyse si fine à la fois et si puissante, avec\nsa maîtrise à observer, à définir et à suivre dans tous leurs méandres les réac­\ntions réciproques de deux caractères opposés. La double étude d'âmes fémi­\nnines qui fait l'objet de l'Eau profonde est du vrai Bourget, et du meilleur...\nMalheureusement, la fin du livre fléchit en des complications trop rares et\nchoit en un épilogue presque rocambolesque : il y a là un père qui, tout en\ncroyant l'être, ne l'est pas et un autre qui l'est, quand tout fait croire qu'il ne\nl'est pas; et pour comble, l'un de ces pères — j'oublie lequel — écrit ses\nmémoires... Enfin, toutes ces complications étaient nécessaires à M. Bourget\npour prouver la haute vertu de sa « bonne mondaine »... Que ne nous dis-\npensa-t-il de ce déplorable supplément d'intrigue : nous l'eussions cru sur\nparole !\n\n                                         * *\n\n   Le naturisme est mort. Ses initiateurs le cultivèrent de « chic » sur\nl'asphalte du boulevard parisien et devant un verre d'absinthe. Seul M. Fran­\ncis Jammes, vivant au milieu de la nature, aimant la nature comme l'atmos­\nphère même de sa vie et le stimulant de son talent — seul M. Francis\nJammes survit glorieusement.\n   J'imagine que l'homme qui a écrit le Roman du Lièvre (2) doit avoir l'âme\nbonne, une âme où il y a un peu de l'âme de Virgile et un peu de l'âme\nde saint François de Sales, une âme qui aime les bêtes à la fois comme les\n\n\n\n  (1) PAUL BOURGET, L'Eau profonde. — Paris, Plon.\n  (2) FRANCIS JAMMES, Le Roman du Lièvre. — Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 882, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2984, "texte": "                  GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                            751\n\n\nvictimes des sacrifices antiques et comme les créatures du bon Dieu chrétien,\nune âme païenne un peu et très mystique.\n   Et cette âme, en vérité, se reflète en un style qui a des douceurs d'ancienne\néglogue et des suavités de cantique moyenâgeux.\n   Et lorsque, après avoir communié avec l'âme des bêtes — jusque dans cette\nmort du Lièvre, pur chef-d'œuvre de psychologie animale — cette âme de\ncandeur, de suavité et de tendresse confesse l'âme des hommes, l'âme sur­\ntout, si proche encore de la nature, des jeunes gens ou des femmes, elle tis­\nsera ce rêve ingénu et douloureux, pur et inquiétant, presque archaïque par\nle décor et si moderne par le sentiment : Clara d'Ellebeuse — qui est comme\nl'histoire exquise d'une petite pensionnaire qui aurait trop prolongé ses\nsonges devant le Printemps de Botticelli.\n\n                                          *\n                                         * *\n\n   Aux hiératiques esthètes chevelus qui prétendirent que « les Kakebroeck ne\nrelevaient point de l'art ». M. Léopold Courouble vient donner un nouveau\net péremptoire démenti par la publication parallèle des Images d'outre-mer (1)\net des Cadets de Brabant (2).\n   Le savoureux historiographe de la petite bourgeoisie bruxelloise, qui créa\nKakebroeck et le fit réussir, à la façon dont Daudet imposa Delobelle, publie\naujourd'hui la monographie évidemment authentique de deux sociétés de\nmusique de la capitale, de leurs émulations, de leurs démêlés et finalement de\nleur réconciliation — avec, en marge et en rappel, de jolis crayons de ces\ntypes inoubliables : Ferdinand Mosselman, Joseph Kakebroeck, Pauline\nPlatbroodt... Que voulez-vous que le critique dise de plus : c'est vécu, c'est\ntapé, cela vit prodigieusement, et cela amuse sainement.\n   Et voici qu'après cela, M. Courouble, Balzac des Marolles, se transforme\nen un délicat, fin et subtil notateur de voyages... Images d'outre-mer est un\nlivre un peu kaléidoscope : une impression du fameux Campo Santo de\nMilan, où le colonel Meuleman mériterait de dormir — à cheval! — son der­\nnier sommeil, voisine avec un croquis de Dordrecht, auquel succèdent des\nvues d'Afrique... N'importe; bien qu'un peu mêlé — et peut-être parce que\nmêlé — le livre est alerte, intéressant, vivant... Et ce qui vit surtout — parce\nque c'est comme un reflet même de la vie de Courouble et j'imagine de la\nmeilleure part et de la plus chère de sa vie — ce sont les sensations africaines...\nLà, on sent plus qu'une réceptivité d'imagination, une émotion d'âme...\nCette émotion, pour être profonde, n'a rien de déclamatoire : elle burine les\nimpressions reçues, en traits brefs, incisifs, qui font trait — carnet de\nvoyages d'un vieux routier dont, ci de-là, les pages portent la trace d'une\ndiscrète larme.\n\n\n (1) LÉOPOLD COUROUBLE, Imagés d'outre mer. — Bruxelles, Lacomblez.\n (2) LÉOPOLD COUROUBLE, Les Cadets de Brabant. — Bruxelles, Office de Publicité.\n"}, {"page_pdf": 883, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2726, "texte": "752                              DURENDAL\n\n\n  M. Léopold Courouble — je ne me lasserai point de le redire — est un\nbeau talent servi par un brave cœur.\n\n                                       *\n                                      * *\n   Il paraît que dans ses Confessions, M. Edmond Picard avait oublié de nous\nparler de l'immortalité de l'âme — lacune qu'il répare aujourd'hui en un épi­\nlogue dramatique (1); on sait que c'est au dessert que se traitent d'ordinaire\nles questions philosophiques.\n   Seuls, d'évidents grincheux seront étonnés que cette grave consultation sur\nun grave sujet débute par un entretien scatologique entre deux peu prudes\ndames; et d'aucuns remarqueront qu'après ces neuf scènes — qui n'ont du\nthéâtre que la forme dialoguée — l'idée de l'auteur sur la mort, la vie future\net l'immortalité reste à l'état de nébuleuse ; mais tous seront d'accord pour\nadmirer la persistante verdeur de style de l'auteur de Psuké, son inlassable\ncombativité, et ces poussées incomparables d'imagination et ces brusques\néclairs verbaux qui illuminent soudain et magnifiquement la grisaille d'une\nconversation vouée, par le sujet même, aux pures abstractions.\n   L'oeuvre est ornée d'un remarquable frontispice de Louise Danse.\n\n                                       *\n                                      * *\n   La place m'est mesurée et je ne puis que recommander aux friands de\nreconstitutions historiques, la Ruse (2) de Paul Adam, œuvre puissante,\nencore que laborieuse et un peu diffuse, signaler Au jour le jour (3) de M. Fritz\nMasoin, une mosaïque de critiques, où il y a quelques bons coups de boutoir\ncontre les méthodes routinières d'enseignement et telles études littéraires —\nBrizeux, Loti — agréables et ingénieuses, tournant peut-être un peu court,\ndire — trop tardivement — que l'Anthologie Georges Rodenbach (4) est un\nrésumé très représentatif du beau et délicat talent du poète disparu, et pour ce\nqui regarde Joyzelle de Maurice Maeterlinck— une Monna Vanna (5) de féerie !\n— renvoyer au complet et brillant article d'Edmond Joly, paru ici-même...\n\n   Avant de clore cette Gazette, je veux féliciter nos jeunes confrères du\nThyrse de leur pieuse initiative : le monument Max Waller.\n   Voilà quinze ans que le fondateur de la Jeune Belgique dort à l'ombre du\npetit clocher d'Hofstade... Certes, ceux qui connurent le joli Siebel imper­\ntinent et tendre, ceux pour qui il fut l'entraîneur d'enthousiasme et l'éveil-\n\n\n  (1) EDMOND PICARD, Psuké. — Bruxelles, Lacomblez.\n  (?) PAUL ADAM, La Ruse. — Paris, Ollendorf.\n  (3) FRITZ MASOIN, Au jour le jour. — Bruxelles, Lacomblez\n  (4) Anthologie Georges Rodenbach. — Bruxelles, Dechenne.\n  (5) MAURICE MAETERLINCK, Joyzelle. — Paris, Charpentier.\n"}, {"page_pdf": 884, "page_imprimee": 753, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1046, "texte": "                 GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                          753\n\n\nleur de sensibilité, gardent dans le coin le meilleur de leur mémoire, cette\nexquise silhouette de grâce et d'ironie — symbole de ce que leur jeunesse eût\nde plus vaillant et de plus cher... L'hommage que le Thyrse propose aujour­\nd'hui, ils auraient dû le réaliser depuis longtemps. Le projet exista — jadis\n— mais sa réalisation fut entravée par l'incompréhension de l'édilité bruxel\nloise d'alors, et aussi par les divisions — aujourd'hui oubliées — qui écla­\ntèrent entre artistes au lendemain de la mort de Waller... D'avoir repris cette\nidée et de tenter cette réparation avec le sentiment exact de tout ce que les\nLettres belges doivent au « petit Max », que les jeunes gens du Thyrse, qui\nsont déjà pour l'auteur de l'Amour fantasque, comme une seconde postérité,\nsoient loués, remerciés — et encouragés. Et que nul ne leur refuse son obole\n— qui a le sens de la gratitude artistique!\n                                                    FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison12-007", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 754, "page_fin": 756, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Les Vacances d'un Jeune Homme sage", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 885, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "LES LIVRES\n\n\nLes Vacances d'un Jeune H o m m e sage, par HENRI DE RÉGNIER,\n   — (Paris, Mercure de France.)\n   Petit et blond, maigre et jeunet, Georges Dolonne avait seize ans lorsque, le\nlundi 19 juillet 188..., un peu avant midi, il fut «recalé» à son baccalauréat,\nles noms des affluents de droite de la Loire lui étant revenus tardivement à\nl'esprit. Il partit, dès le lendemain, avec Mme Dolonne, sa mère, pour Rivray-\nsur-Vince, près Vallins, passer les vacances chez son grand-oncle, M. Le Bégat\nde La Boulerie. Dans sa malle il emportait trois photographies d'actrices et\nMademoiselle de Maupin.\n   De cette petite ville très endormie et assez aristocratique de Rivray-sur-\nVince, où les distractions sont rares pour un collégien en vacances, M. de\nRégnier nous offre une description charmante. De quelques-uns de ses habi­\ntants notables, il présente d'amusantes et précises silhouettes. Quelle grand'-\ntante exquise que Mme de La Boulerie, née d'Esclaragues, « large face\nrougeâtre et violacée, bouche aux lèvres en figues, nez en aubergine, bonnet\nde dentelles à rubans mauves, d'où sortent, sur les tempes, deux grosses\npapillotes g r i s e s . Native d'Avignon, elle se sent exilée dans ce « vilain pays,\nau parler traînard, aux plaines vertes et plates, à la rivière ridicule et au soleil\npâle qui la changent si tristement de l'Avignon de sa jeunesse, de l'accent vif,\nde la terre sèche et odorante, du Rhône majestueux et du soleil cru, de toute\nsa Provence parfumée, sonore et lumineuse ». Elle est indulgente et impé­\ntueuse, expansive et martiale, et retrouve à la moindre émotion l'accent du\n Comtat. Quant à M. de La Boulerie, il est plus exquis encore. Ce vieillard, au\nnez prudent et triste, perpétuellement inquiet, vit dans un sentiment profond,\nsérieux et certain du danger qu'il y a à vivre. Il n'a d'autre passion que de\ncontinuer d'Hozier : une belle généalogie le remplit d'aise.\n    La sagesse de Georges Dolonne courrait peu de danger si, dans la ville\n proche de Vallins, où le conduisent ses répétitions d'aspirant bachelier, il ne\n rencontrait Mlle Eugénie, dite Nini, jeune personne d'accès facile. Un hasard\n et la jalousie de M. de La Vigneraie le sauvent à point; et, bien que sa jolie\n cousine, Mme d'Esclaragues, jeune, veuve et coquette, le trouble un peu, tout\n finit bien.\n    Livre plein de malice et de grâce, où les riens même sont délicieux.\n M. de Régnier nous assure qu'il aime beaucoup ce petit roman : qui pourrait\n ne pas l'aimer?\n"}, {"page_pdf": 886, "page_imprimee": 755, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3197, "texte": "                                 LES LIVRES                                 755\n\nL e s V i c t o i r e s m u t i l é e s , par GABRIÈLE D'ANNUNZIO. Traduction par\n   G. HÉRELLE. — (Paris, Calmann-Levy.)\n   Sous ce titre sont réunies trois tragédies : la Gioconda, la Gloire, repré­\nsentées en 1899, l'une à Palerme, Vautre à Naples, et la Ville morte, qui fut\njouée, il y a près de six ans, à Paris, au théâtre de la Renaissance. Toutes\ntrois attestent, par leur éclatant lyrisme, par leur magie évocatrice, par leur\nardeur, le magnifique poète et artiste qu'est l'auteur du Feu. La plus belle,\ncependant, reste, à notre sens, cette Ville morte, où les miasmes des crimes\nmonstrueux s'exhalent encore de la terre maudite que foulèrent les Atrides\net engendrent de nouvelles horreurs. Il a suffi que, poussé par la fièvre\narchéologique, Léonard se soit établi à Mycènes avec sa sœur Hébé et un\ncouple ami, le poète Alexandre et sa femme aveugle, pour que surgissent\ndu sol terrible l'adultère et l'inceste. « Personne ne reconnaît plus personne.\nUn abîme s'est creusé entre eux, qui étaient une seule âme, une seule vie.\nPersonne ne peut plus vivre. » Peu de drames atteignent une telle puissance\nd'angoisse.\n                                                                         M. D.\n\nN o u v e a u x essais s u r l'art c o n t e m p o r a i n , par H. FIERENS-GE­\n  VAERT, un vol. in-12. — (Paris, Félix Alcan.)\n   M. Fierens-Gevaert publie, sous ce litre, dans la Bibliothèque de philosophie\ncontemporaine, quelques attachantes études où, ainsi qu'il l'indique dans sa pré­\nface, « l'esthétique n'est plus considérée comme le cadre idéal de méditations\ntouchant l'art, mais comme un moyen de formuler des vœux utiles et même\nutilitaires ».\n   En effet, le distingué critique s'occupe, principalement, dans cet ouvrage,\nde l'architecture moderne, de l'art public, de l'embellissement des villes —\net, ensuite, de l'histoire de l'art et de l'enseignement de l'esthétique.\n   Il est presque inutile de faire remarquer que, par les travaux professoraux\nauxquels il consacre une partie de son activité et par sa participation à l'orga­\nnisation d'expositions d'art industriel, l'auteur possède une particulière expé­\nrience des sujets qui font la matière de ces essais. Cette expérience pratique\net étendue donne plus de poids encore aux conclusions que lui suggère\nl'examen des questions complexes qu'il examine. Ajoutons que ces études,\nsolidement documentées, éclairées d'exemples topiques, d'illustrations excel­\nlentes des principes de saine esthétique développés par M. Fierens-Gevaert,\nsont toujours animées de cet enthousiasme, de cette ardeur du beau en l'ab­\nsence desquels il n'est point de véritable connaissance de l'art.\n\n\nS a i n t e C o l e t t e d e C o r b i e , par ALPHONSE GERMAIN, un vol. in-12. —\n   (Paris, Poussielgue. Nouvelle bibliothèque franciscaine.)\n   C'est une histoire pleine d'attrait et de charme que celle de cette enfant\nspirituelle du Père Séraphique qui, seule, comme lui, et inconnue, maltraitée,\nd'abord par ses concitoyens, contrariée par les religieux qu'elle voulait rame­\nner à une règle plus stricte, parvint cependant à faire prévaloir ses réformes\n"}, {"page_pdf": 887, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2228, "texte": "756                                DURENDAL\n\n\ndans un grand nombre d'établissements franciscains de France et de\nBelgique.\n   Cette « réformation de l'œuvre de Monseigneur saint François », comme\ndisait sainte Colette, subit de grandes traverses, en effet, dont M. Alphonse\nGermain retrace, avec soa talent habituel, les péripéties de tout genre. Il a\nreplacé la figure de la sainte dans le milieu agité où elle a vécu : cette période\nde trouble et de misère, durant laquelle la France était déchirée par les luttes\nsans merci des Armagnacs et des Bourguignons, piétinée par les invasions\nanglaises, affolée de malheurs sous le sceptre de son roi fou, Charles VI,\ntandis que l'Eglise, déconcertée, était livrée au schisme, entre des papes qui\ns'excommuniaient mutuellement.\n   Et, cependant, Colette continue imperturbablement son apostolat de cha­\nrité et de paix, et même stimule le courage et l'activité des autres par des lettres\npleines de saveur et de pieux entrain, dont M. Alphonse Germain a fait le\nplus habile usage pour accroître encore l'intérêt de son remarquable récit.\n   Ce volume doit se classer parmi les meilleurs travaux hagiographiques\n récents.\n\nE x c u r s i o n s a r t i s t i q u e s et littéraires, par GASTON SORTAIS. Pre­\n  mière série, un vol. in-12. — (Paris, Lethielleux.)\n  Recueil de courtes études érudites, écrites d'une plume agréable et dis­\nserte, sur des questions d'art et d'archéologie. Bonnes pages de vulgari­\nsation encore qu'un peu minces de substance et d'originalité.\n                                                                 A. G.\n\nL e P a p e L é o n X I I I , par GEORGES GOYAU. — (Paris, Perrin.)\n   M. Georges Goyau publie sous ce titre un article sans nom d'auteur paru\nau lendemain de la mort de Léon XIII, dans la Revue des Deux-Mondes. Il n'a\npas la prétention de récapituler, même sommairement, en ces quelques pages,\ntoute l'activité grandiose du Pape défunt. C'est sous le triple aspect d'ami de\nla France, de défenseur des humbles, de pacificateur des nations qu'il l'étudié\net le fait admirer. Son étude est l'une des plus remarquables qu'ait suscitées\nle deuil récent de l'Église.\n                                                                       M. D.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1903-livraison12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1903-000-010_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1903-000-010_f.pdf", "ocr_sha256": "15c6b9abf3bed223b24d7c71a8c55fdd8589430d21a17e1d308ee7140ac39353", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 757, "page_fin": 762, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Nos Abonnés de l'Etranger", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 888, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2346, "texte": "NOTULES\n\n\n     N O S A b o n n é s d e l ' E t r a n g e r sont instamment priés d'avoir\n l'extrême obligeance de nous faire parvenir le montant de leur abonnement\n pour l'année 1904, en nous envoyant un mandat-postal ou un chèque de\n 12 francs, sur une banque de Bruxelles.\n\n\n\n\n    Extension universitaire pour les femmes à Anvers :\n  Programme des cours de l'année 1903-1904 :\n      La psychologie de l'architecture. — Professeur : M. H . Vaes. Le cadre de la vie\n  extérieure : I. La ville avec ses organes, les rues et les places publiques.\n  Esthétique et personnalité de la ville. Le monument. — I I . Les édifices reli­\n gieux. Eglises, abbayes, temples. — I I I . Les édifices civils. Hôtels de ville,\nthéâtres, musées, parlements, stations de chemin de fer; constructions tran­\n sitoires; les expositions. — Le cadre de la vie intérieure : IV. L'habitation\nprivée à la ville et à la campagne. — V. La décoration et son application à\n la maison. — VI. La maison idéale. La ville de l'avenir.\n     Nederlandsche letterkunde. — De laatste vijftig jaar letterkunde in Noord-\n Nederland. Professor : M. J. Persijn. Ce cours se donne en flamand.\n     Musique. — Professeur : M. E. Closson. I. Histoire du piano : Le clavi­\ncorde, le clavecin, les premiers pianos. — II. Histoire des instruments à\narchet : Leurs types rudimentaires en Occident, les vielles, les violes; le\nquatuor moderne. — III. Histoire des instruments à vent : Instruments à\nbouche, à anche, à embouchure. Origine lointaine et évolution de certains\ntypes. — IV. L'évolution de la romance : La romance classique. Le\nXVIIIe siècle. La Révolution; le Consulat et l'Empire; la Restauration. Le Ro­\nmantisme. L'évolution moderniste. La mélodie « amorphe ». — V. Le système\nwagnérien : Formule de l'opéra avant Richard Wagner, ses premiers ouvrages,\nson évolution progressive, sa formule définitive (démonstration pratique),\nson influence. — VI. Richard Strauss et la jeune école allemande : Liszt\nprécurseur; le modernisme allemand, ses origines et ses luttes; le sentiment\ndu dilettantisme national ; Strauss et ses émules.\n    Histoire. — Professeur : M. Van Houtte. I. Les caractères généraux de\nl'histoire moderne. — II. La centralisation et l'absolutisme en France. —\nI I I . La formation de la Prusse. — IY. La formation de la Russie. — V. Les\n"}, {"page_pdf": 889, "page_imprimee": 758, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3018, "texte": "758                                DURENDAL\n\n\norigines du gouvernement parlementaire en Angleterre. — VI. Les conflits\nentre l'Eglise et l'Etat auXVIIeetXVIIIesiècles.\n   Les chefs-d'œuvre de l'art grec. — Professeur : M. M. Laurent. I. Introduc­\ntion : Comment naquit et se forma l'art classique du Ve siècle. — II. Les\ntemples : Histoire du temple grec. L'Acropole et le Parthénon. — I I I . Les\nsculpteurs : Polyclète. Phidias. — IV. Les sculpteurs Praxitèle, Scopas,\nLysippe. L'école de Pergame. — V. Les arts industriels. — VI. La déca­\ndence gréco-romaine. Le génie de l'art grec.\n   Littérature française. — Professeur : M. G. Doutrepont. Quelques tendances\net quelques écrivains de la littérature actuelle : La poésie. Le symbolisme et\nles jeunes écoles littéraires, Jeune-France et Jeune-Belgique. Henri de\nRégnier, Albert Samain, Georges Rodenbach, Emile Verhaeren. — Le ro­\nman : J. Huysmans, Camille Lemonnier. — Le théâtre : Eugène Brieux,\nEdmond Rostand, Maurice Maeterlinck.\n\n                                       »*»\n\n   Œuvres complètes du comte Léon Tolstoï. — La maison\nd'édition P.-V. STOCK (27, rue de Richelieu, Paris) poursuit la magnifique et\ndéfinitive édition, de la traduction française des œuvres du grand écrivain\nrusse. Elle vient d'en faire paraître encore trois volumes, les tomes VII\net V I I I , contenant les deux premiers volumes du chef-d'œuvre du maître, le\ncélèbre roman : Guerre et paix, et le tome XXVI : Que devons-nous faire? étude\nphilosophique curieuse, intéressante et originale. Nous croyons rendre ser­\nvice à nos lecteurs en reproduisant l'appendice, dans lequel le traducteur\nexplique au public, qui pourrait trouver la chose étrange, pourquoi il publie\ndès maintenant le tome XXVI :\n    « Nous publions le tome XXVI, avant le temps que lui assignait l'ordre\nchronologique, pour la raison suivante :\n    » L'œuvre du comte L. Tolstoï, Que devons-nous faire? eut un sort étrange.\nEcrite dans les années 1884-1885, elle ne parut dans son intégralité que très\nrécemment dans les éditions de V. Tchertkov, c'est-à-dire dix-huit ans après\nque l'auteur l'eut achevée.\n    » Jusqu'à présent, cette œuvre avait paru en plusieurs éditions en langue\n russe et langues étrangères sous divers titres, et tout à fait déformée et incom­\n plète. Elle devait être publiée dans une revue russe, mais la première partie\n (les quinze premiers chapitres) fut confisquée par la censure, et les amis de\n Tolstoï tâchèrent de trouver les pages défendues et les répandirent en plu­\n sieurs copies. Cette première partie fut envoyée à l'étranger où elle fut éditée\n d'abord en russe, puis en d'autres langues, sous le titre : Quelle est ma vie?\n     » Cependant Tolstoï continua l'œuvre commencée, mais beaucoup de pas­\n sages de cette seconde partie ne purent pas non plus échapper à la censure et\n elle parut en fragments sous divers titres : La vie à la campagne, La vit à la ville,\n Sur l'art et la science, etc.\n    » Dans son intégralité et dans la rédaction corrigée par l'auteur, cet\n"}, {"page_pdf": 890, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3191, "texte": "                                         NOTULES                                          759\n\n ouvrage ne fut pas répandu, et c'est dans notre édition quelle parait, pour la première\nfois, entière et complète.\n     » N o u s avons devancé la publication de ce volume sous u n n u m é r o corres­\n p o n d a n t à l'ordre chronologique ( X X V I e volume), à cause de la publication\n que vient d'en faire V. T c h e r t k o v en langue r u s s e , car n o u s avons désiré pré­\n venir la confusion qui pourrait se produire chez ceux qui n e connaissent pas\n l'histoire d e ce livre.\n     » N o u s avons d o n n é trois suppléments à ce volume :\n     » 1° L'article sur le recensement qui est m e n t i o n n é à la page 25 ;\n     » 2° L a variante antérieure des chapitres sur l'argent (dans l'édition de\n Tchertkov, cette variante est mise à la fin du chapitre X X I ) ;\n     » 3° L e s extraits d ' u n e lettre écrite en explication du dernier chapitre à\n propos d'objections faites p a r u n publiciste.\n     » S o u s cet aspect, on doit considérer comme absolument complet l'ou­\n vrage du comte L . Tolstoï : Que devons-nous faire ? »\n    Cette édition définitive des œuvres complètes de Tolstoï en français est tra­\n duite littéralement et intégralement d u russe p a r M. I . - W . Bienstock, revisée\n et annotée p a r M. P . B i r n k o w , d'après les manuscrits originaux d e l'auteur,\n conservée d a n s les archives d e M. V. T c h e r t k o v . E l l e se r e c o m m a n d e non\n seulement p a r les soins avec lesquels elle est faite, mais encore par son bon\n m a r c h é (fr. 2.5o le volume).\n    Voici la liste des volumes déjà p a r u s :\n    Tome I e r . L'enfance. L'adolescence. — Tome II. La jeunesse. La matinée d'un\nseigneur. — Tome III. Les cosaques. L'incursion. La coupe en forêt. — Tome IV.\nSébastopol. Une rencontre au détachement. Deux hussards. Préface inédite. — Tome V.\n Le journal d'un marqueur. Une tourmente de neige. Albert. Du journal du prince\nNekhludov. Le bonheur conjugal. — Tome VI. Trois morts. Polikouchha. Kholsiomier.\n Les décembristes. — Tomes VII et V I I I . Guerre et paix. — Tome X X V I . Que\ndevons-nous faire ?\n\n\n\n     A L o u v a i n . — Dans la première de ses séances de musique de c h a m ­\nbre, le quatuor Bracké a fait entendre, à L o u v a i n , des œuvres de deux com­\npositeurs belges, auxquels nous nous intéressons spécialement, q u e nous\na i m o n s et q u e nous admirons, à cause de leur talent sincère et personnel.\nN o u s voulons parler de JOSEPH RYELANDT, notre collaborateur, et de l'artiste\nanversois, M. MORTELMANS.\n    Voici ce qu'on écrit de Louvain a u Guide musical au sujet de cette séance :\n    « N o u s avons entendu de M. Ryelandt, u n e sonate de violon jouée avec\nfougue et brio par M. Bracké et l'auteur; d e M. Mortelmans, une série de\nliederen flamands chantés d'admirable façon par M. Judels d'Anvers, accom­\np a g n é également par l'auteur.\n    » R e m a r q u a b l e s , de tous points, les œuvres de M M . R y e l a n d t et Mortel­\nm a n s . L a sonate du jeune compositeur brugeois, déjà souvent applaudi à\nL o u v a i n , apparaît pleine de charme mélodique et débordante de vie. L e pre-\n"}, {"page_pdf": 891, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2993, "texte": "760                               DURENDAL\n\n\nmier allégro est bâti sur un thème de rythme très franc, auquel s'oppose un\ncontre-sujet passionné; dans l'andante, d'une simplicité toute classique, une\ncantilène émue s'épanouit doucement, s'angoisse un instant et s'éteint en de\njolies modulations; le finale, très mouvementé, où reviennent modifiés les\nthèmes précédents, affirme un motif dominateur de magnifique allure, avec\nun intermède au rythme haletant, et se conclut sur le contre-sujet de l'allégro,\ntransformé, devenu plus idéal, presque triomphal. Bref, une œuvre tout à\nfait belle, vraiment personnelle d'inspiration, fort distinguée d'écriture.\n   » Nous n'avons aussi que des éloges à adresser à M. Mortelmans. Cet art si\nraffiné du Lied exige, outre des qualités rares de concision, d'élégance et de\ndistinction dans l'expression musicale, des qualités plus rares encore de com­\npréhension intime et d'émotion poétique. Ces qualités, M. Mortelmans les\npossède à un degré éminent, et j'affirme sans hésiter que c'est aux maîtres\nallemands, à Schumann, que font penser ces Twaalf Liederen, sur textes de\nGezelle, récemment publiés par le compositeur anversois. M. Judels en a\nchanté six. Il y a un charme naïf exquis dans Het strooien dak, 'T is de Mandel,\n T groeit een blomken, une belle ferveur émue dans Heil u, moeder. 'T avondt est\nun vrai petit tableau impressionniste du crépuscule. Mais je préfère encore,\n dans cette note, 'K hoore tuitend' hoornen (j'entends sonner des cors), mystérieux\net poignant comme un Lied de Schubert. Dans l'intérêt de leur diffusion,\nnous souhaitons voir ces mélodies rééditées avec traduction française.\nM. Judels a chanté aussi un lied de Ryelandt, d'une belle énergie, Groenin­\ngeveld et la touchante Moederspraak de Benoit. »\n\n                                          *\n\n   Notre collaborateur Jules Destrée vient de publier en une\nsuperbe édition, très artistique, rehaussée par de magnifiques reproductions,\nles études d'art, si intéressantes, dont il a bien voulu donner la primeur à\nDurendal, sous ce titre : Noies sur les Primitifs Italiens. Sur quelques peintres de\nSienne. Ce livre contient des eaux-fortes d'Auguste Danse et de Marie\nDestrée, qui sont de toute beauté et de nombreuses reproductions photo­\ngraphiques. L'auteur l'a dédié à son frère Dom Bruno Destrée, moine béné­\ndictin de l'abbaye de Maredsous. Il est édité par les maisons Alinari, de\nFlorence, et Dietrich, de Bruxelles (Montagne de la Cour) où on peut se le\nprocurer au prix de 15 francs.\n                                       ***\n\n   L ' A C a p e l l a g a n t o i s de M. Emile Hullebroeck, directeur-fonda­\nteur, a donné sa première audition de Musique Ancienne de l'année 1903-J904\nà Gand, le 6 décembre. On y a interprété : La Passion selon saint Mathieu de\nFrancesco Sobriano; Chansons et Madrigaux de Hubertus Waelrant, Guil­\nlaume Costeley et Roland de Lassus; La bataille de Marignan de Clément\nJannequin.\n                                       • ••\n"}, {"page_pdf": 892, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2487, "texte": "                                  NOTULES                                  761\n\n\n  Les Chanteurs de Saint-Boniface ont interprété, à l'occasion\nde la fête de sainte Cécile : la Messe Brève de Th. Dubois, directeur du\nConservatoire de Paris (dans le style Palestrinien), avec le Propre de la\nMesse du jour en chant grégorien ; le Credo, harmonisé à 4 voix, de H . Mo­\nreau. Sortie : Hosanna de Th. Dubois, pour orgue.\n\n                                         *\n                                     *       *\n  L ' A c a d é m i e L i b r e d e B e l g i q u e (fondation Picard) a décerné\nson prix annuel à L'Epopée flamande de E. Baie, dont nous avons rendu\ncompte.\n  Elle a mis à l'étude la question d'un projet de monument à élever à la\nmémoire d'Octave PIRMEZ, le noble écrivain et penseur catholique.\n\n                                         *\n                                     *       *\n  V i e n t d e p a r a î t r e : Saint François d'Assise de notre collaborateur\nArnold Goffin. Jolie plaquette illustrée, publiée par l'Institut supérieur de\nphilosophie de Louvain. (En vente chez Lamertin, éditeur, Marché-au-\nBois, 20, Bruxelles.)\n\n\n\n   La société royale belge des aquarellistes a ouvert son\n44e salon, le 5 décembre, au Musée Moderne, place du Musée, à Bruxelles.\nPrix d'entrée : fr. 0.50; les dimanches et fêtes, fr. 0.25.\n\n                                         ***\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : J. DÊSTRÉE : Notes sur les Primitifs\nitaliens. — Sur quelques peintres de Sienne, avec eaux-fortes de Aug. Danse\net Marie Destrée et plusieurs reproductions photographiques (Bruxelles,\nDietrich; Florence, Alinari). — A. COCCHI : Le chiese di Firenze dal\nsecolo IV, al secolo XX. Vol. I. Quartiere di S. Giovanni (Firenze, Stabili­\nmento Pellas, Cocchi e Chiti successori). — A. COCCHI : Degh antichi reli­\nquiari ni S. Maria del Fiore et di S. Giovanni di Firenze (Ibid.) —\n M. GUYAU : L'art au point de vue social (Paris. Alcan). — F. MASOIN : Au\njour le jour (Bruxelles, Lacomblez). — E. PICARD : Psuké (ibid). — SANBORNE\n GAMA : Cœurs saignants (Paris, Vanier).— L. MICHEL-Y-SERANTANT : L'idole\nmonstrueuse (Paris, Ollendorff). — H. G. W E L L S . — L'amour et M.\n Lewisham (Paris, Mercure de France). — F . KLEIN : Quelques motifs d'espérer\n (Paris, Lecoffre). — JAËL DE ROMANO : Henri Didon (Paris, Plon) —\n G. SORTAIS : Excursions artistiquos et littéraires (Paris, Lethielleux). —\n L. TOLSTOÏ : T. VII et VIII. Guerre et Paix (T. I et II.) T. XXVI. Que\n"}, {"page_pdf": 893, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 601, "texte": "762                             DURENDAL\n\n\ndevons-nous faire? (Paris, Stock). M. GUÉRIN : Le diocèse de la libre pensée\n(Ibid.) — G. NIGOND : Novembre (Ibid.) — J. SCHLUMBERGER : Le mur de\nverre (Paris, Ollendorff). — JEAN-DOMINIQUE : La gaule blanche (Paris,\nMercure de France). — J . SCHLUMBERGER : Poêmes des temples et des tom­\nbeanx (Ibid.). — A. RETTÉ : Le symbolisme (Paris, Messein). — G. VER­\nSPEYEN : Par la parole et par la plume (Gand, Siffer). — J. COUPÉ : Voyagez\nmessienrsl (Ibid.). — G. LEKEU : Mélodie (Liége, Muraille). — J . LAFORGUE:\nMélanges posthumes (Paris, Mercure de France).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 828, "texte": ""}, {"page_pdf": 829, "texte": ""}, {"page_pdf": 830, "texte": ""}, {"page_pdf": 831, "texte": ""}, {"page_pdf": 832, "texte": ""}, {"page_pdf": 833, "texte": "                        Photo Alinari de   Florence.\n\n\nADORATION   DES MAGES\n\n     (PINTURICCHIO)\n"}, {"page_pdf": 834, "texte": "                 Le Cœur saignant\n\n              LORSQUE Gillis    rentra, les cloches sonnaient dans\n                 la tour de l'église. On était à la veille de Noël.\n                 Sous les étoiles et la lune blanche, des coulées\n                 d'argent glissaient au ras des terres. L a maison\n                 de Gillis, avec ses deux fenêtres derrière les­\n                 quelles la lampe jaune se devinait à peine,\n                 avait l'air de ne pas y voir dans cette nuit si\n                 fluide et si claire.\n   Gillis revenait chaque soir au logis, après avoir gagné trente\nsous dans une petite ferme, où il conduisait le cheval, battait\nle blé, éparpillait les fumiers, selon la saison et les besoins de\nl'heure.\n   Maintenant qu'il se trouvait devant sa femme, le garçon vou­\nlut sourire. Il lui serra la main, il dit d'une voix haute et\njoyeuse, bien qu'il eût envie de pleurer :\n   — U n e douce fête de Noël ! U n beau temps pour le petit\nJésus !\n   L a femme, assise au coin du feu, était jeune encore, et pour­\ntant elle se creusait la poitrine à se tenir penchée, comme une\nvieille; quelquefois elle toussait.\n   — Je vais mieux, fit-elle. Qui sait... je pourrai peut-être\nt'accompagner à l'église !\n   E t elle se leva Elle désirait prouver à son mari que le doc­\nteur ne se trompait pas, que la voisine, qui avait passé auprès\nd'elle tout l'après-midi, disait vrai quand elle prédisait sa\nprompte guérison.\n   — Après l'hiver, soupira-t-elle, en tombant sur une chaise,\naprès l'hiver, j e . . .\n   Elle cessa de parler, le souffle lui manquait. Elle arrêta sur\nson h o m m e deux grands yeux anxieux.\n   — Maria... dit-il, Maria... répéta-t-il, tendrement.\n"}, {"page_pdf": 835, "texte": "706                          DURENDAL\n\n\n   Il s'était agenouillé. Elle laissa reposer sa tête sur son épaule.\nEt puis, il l'enleva et la déposa sur leur lit.\n   Les cloches faisaient grand bruit au dehors. Elles frappaient\ncontre les vitres de chaque maison pour annoncer que l'heure\nchrétienne approchait.\n   La femme gisait inerte. Une mousse rouge ourla ses lèvres.\n   — Maria, tu ne m'entends pas?\n   Elle avait ouvert la bouche. Soudain, secouée par un spasme,\nelle crachait du sang et serrait lamentablement entre les mains\nsa maigre gorge.\n   Gillis se sentait broyé. Il cria : « Mon Dieu! mon Dieu! »\nLa tête perdue, il courait de long en large dans la chambre.\n   Sa femme se recouchait. La légère flamme de ses pommettes\nétait éteinte. Elle avait fermé les yeux.\n   Cependant, elle parla, mais d'une voix si basse que Gillis\ndut frôler son visage pour l'entendre.\n   — C'est la vie qui s'en va et qui me soulage en s'en allant.\nOui... je ne me trompe plus. Je vais mieux... jusqu'à tantôt,\njusqu'au départ...\n   Les larmes de Gillis coulèrent sur les joues de Maria. Il ne\ntrouvait aucune parole à lui dire.\n   Elle entr'ouvrit les yeux :\n   — Je t'aimais beaucoup... comme je devais t'aimer. J'ai trop\naimé notre petite fille...\n   Gillis avait entouré de son bras le cou de la pauvre femme.\nIl l'embrassa dans le sang qui se caillait sur sa bouche.\n   C'était toute l'existence déjà close. C'étaient le court bonheur\nqui passe comme un beau jour, la fleur que le vent brise. Gillis\nvoyait ce lit douloureux, où il aima. De chastes voluptés se\nblottirent dans cet humble coin. Une nuit, pareille à celle-ci,\nun petit être naquit. Leurs caresses devinrent plus graves.\nL'enfant sourit, et la maison fut plus lumineuse que les saules\net la rivière sous le soleil d'été. Puis, comme si le bon Dieu et\nla sainte Vierge les eussent trouvés trop heureux, ils appelèrent\nl'enfant dans leur paradis bleu. Gillis ne blasphéma point.\nMais elle, la mère, avait longtemps gardé une rancune farouche\ncontre le malheur.\n   — J'ai trop aimé notre petite fille...\n   Gillis l'obligea tendrement à se taire.\n   — Repose-toi, ne pense plus... Je vais encore une fois\n"}, {"page_pdf": 836, "texte": "                        LE C Œ U R   SAIGNANT                  707\n\nquérir la bonne voisine, je demanderai ensuite la visite du\nmédecin.\n   Il traversa la rue pleine du son des cloches. Il cogna contre\nla porte de la maison qui faisait face à la sienne.\n   Une paysanne, une misérable paysanne usée par l'âge, vint\nouvrir. Elle veillait seule pendant cette nuit de Noël. Son fils\nétait sorti. Elle dit simplement, tout de suite :\n   — Si mon garçon rentre, il saura bien où me trouver. J'arrive...\n   Et, tirant la porte derrière elle :\n   — Maria m'entretenait aujourd'hui de projets d'avenir...\n   Gillis remarqua :\n   — C'est le plus mauvais signe.\n   Les pas pesants et inégaux de la paysanne heurtèrent le sol.\nIl gelait. La tour de l'église s'était tue. La nuit que blanchis­\nsaient les rayons de lune montait en frissonnant vers le dôme\ndes constellations.\n   Quand la voisine fut chez lui, Gillis gagna le presbytère.\n   Dans son lit, la pâle épouse songeait sous ses paupières bais­\nsées. Les douleurs de son corps n'avaient pas étouffé d'autres\nsouffrances. Mais le sang de son cœur coulait, à présent, sans\nqu'elle murmurât une plainte.\n   — J'ai trop aimé ma petite fille.\n   La chambre était très blanche. Un crucifix de cuivre rouge\nbrillait au milieu de la cheminée. Le poêle luisant jetait parfois\nune étincelle sur les pierres. Le temps passait, en silence.\n   Dans ce silence, on entendit l'arrivée de deux hommes. On\nperçut leurs voix et le bruit hâtif de leur marche.\n   Maria écoutait. Elle savait qui devait venir.\n   Alors, comme la porte s'ouvrait et que près de la robe noire\nd'un prêtre, Gillis s'efforçait d'expliquer cette présence :\n   — Figure-toi... par hasard... dans la rue...\n   Elle dit :\n   — Je vous attendais.\n   Elle n'oublia pas d'incliner aussi la tête du côté de la voisine\nqui disparaissait discrètement.\n   Puis elle prit le bras de son mari, et d'un accent contenu :\n   — Tu dois me pardonner. Ouvre mon armoire, l'armoire, tu\nsais bien, dont je gardais cette clé. Tiens, la voici...\n   Se tournant vers le prêtre, elle fit le signe de la croix\n   « Je me confesse à Dieu tout-puissant... »\n"}, {"page_pdf": 837, "texte": "708                         DURENDAL\n\n\n   Gillis était sorti. Il ne savait plus si la réalité et le rêve\nne l'entouraient pas tour à tour. Il demeurait dans l'obscurité.\n   La belle nuit, qui venait du dehors, l'attira. Devant la fenêtre,\nil vit le ciel crépitant de feux mouvants, et, parce qu'on touchait\nà la Nativité, il chercha déjà, inconsciemment, l'Étoile.\n   Pendant cet anniversaire, leur petit enfant devait chanter\néperdument, dans le chœur angélique, les louanges de Jésus !\n   Sa pensée se fixait. Il se rappelait les paroles de sa femme.\nSans doute, celle-ci divaguait un peu. Il obéissait néanmoins à\nson désir. Il ouvrit l'armoire.\n   La nuit versait une clarté sur les dalles où Gillis déposait, un\nà un, les langes d'un nouveau-né. Il trouva deux chaussons\nminuscules, et retint sa respiration pour ne pas sangloter. Il\nfouilla les recoins, il tâtonna. Il sentit, sous le dernier rayon,\nque le fond de l'armoire avait été enlevé. Sa main rencontrait\nde la terre remuée.\n   Tout à coup, Gillis frémit. Il avait reconnu au toucher une\npetite croix plantée là, dans le sol. Il se releva. Il reculait.\n   Au même instant, la porte de la chambre glissa. Le prêtre\nl'appelait.\n   Gillis rentra.\n   Maria se dressait et, haletante, les bras tordus :\n   — J'ai trop aimé ma petite fille! J'ai trop aimé ma petite\nfille! Je l'ai rapportée ici, une nuit. Je ne pouvais la laisser\ndans le froid cimetière, toute seule, au milieu des étrangers.\n Elle, qui s'effrayait si vite...\n    Les cloches de Noël recommençaient à sonner.\n\n                                              GEORGES    VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 838, "texte": "                  Le Grenier\n\n    Enfin, le dernier escalier,\n    — Marches raides, étroits paliers\n    Et murs qui se lézardent —\n    Montait jusqu'aux mansardes\n    Puis d'un sursaut,\n    Là-haut,\n    Jusqu'au grenier.\n\nUne porte s'ouvrait :\nEt brusquement c'était\nUn enchevêtrement\nDe madriers carrés et de solives rondes;\nEt brusquement,\nC'était une autre vie, un autre monde\nQui m'attendaient sous ces grands toits.\nJe regardais presque sans voir, là, devant moi.\n— Ruines ou décombres —\nSe bosseler de grands tas d'ombres\nEt pendre au long des murs,\nUn cortège figé de grands voiles obscurs.\nDes rayons d'or et de poussière\nFiltraient d'entre les joints des pierres\nEt remuaient leur immobilité ;\nTout semblait morne et sourd et envoûté :\nLes vieux habits, les lits boiteux, les vieilles cages,\nLes horloges et leurs marteaux\nEt les bahuts et les dressoirs dont l'âge\nAvait rongé la plinthe et fendu les vantaux ;\nSeule, dans l'angle, au nord, telle un vacarme,\n S'ouvrait brutale et crue,\n Sur la lumière de la rue,\nUne lucarne.\n\nOh ! ces vieux objets usés et seuls, en leurs recoins !\nOh! ces tristes et relégués témoins\nDu temps qu'avaient rempli les miens de leur pensée!\nAux serrures grinçantes ou cassées,\n"}, {"page_pdf": 839, "texte": "710                          DURENDAL\n\n\n      Je surprenais la trace de leurs doigts;\n      Aux vêtements raidis de séculaire empois\n      Je découvrais les plis qu'avaient laissés leurs gestes ;\n      Mes mains en palpaient les contours\n      Mon souvenir s'y ravivait magique et preste,\n      Et je ressuscitais leurs anciens jours\n      Pleins de tristesse ou pleins de charme,\n      Avec un coeur d'autant plus lourd\n      Que mes deux yeux d'enfant avaient besoin de larmes.\n\n      Je m'attardais aux reliques d'orgueil,\n      Aux plumets d'or, aux insignes de guerre,\n      Aux sabres clairs encor des frissons de naguère,\n      Trop lourds, hélas ! pour moi\n      Mais que je suspendais, avec émoi,\n      Aux bras massifs des grands fauteuils..\n      J'aimais les satins fiers, les étoffes meurtries\n      Où de sanglantes broderies\n      Chatoyaient,\n      Et mon souffle d'enfant, je l'employais\n      A ranimer, sur des boutons de cuivre,\n      Quelque profil terni de lion ou de guivre.\n\n          Oh ! les défunts et lumineux trésors !\n          Et que d'heures, que d'heures,\n          Les plus chères et les meilleures,\n          M'y ont versé leur paix pour ne songer qu'aux morts.\n\n      L'été, je m'accoudais à la lucarne ouverte;\n      Les champs, les bois, les flots, les plaines vertes,\n      Tout, de là-haut, me paraissait changé.\n      Les sentiers du jardin semblaient avoir bougé,\n      Et les massifs, les boulingrins, les gloriettes\n      Et les poteaux blanchis du tir à l'arbalète\n      Etaient autres. — Même le clocher\n      Semblait avoir, tel un géant, marché\n\n      Vers les courants d'Escaut dont les vagues pareilles\n      A des armes luisaient et se tassaient, là-bas.\n      Les moulins agitaient plus largement leurs bras :\n      La meule et le blutoir et les ailes vermeilles\n      Ronflaient et bourdonnaient comme un million d'abeilles;\n      Les gueux, les éclopés, les mendiants\n      Qui s'en venaient de loin prier de porte en porte\n      Me semblaient être d'autres gens,\n      Leurs pieds fourbus, leurs jambes tortes\n"}, {"page_pdf": 840, "texte": "                      LE GRENIER                           711\n\n\nBoitaient d'un autre mouvement\nE t même, un jour, je ne pus reconnaître\nLa cariole vert-pomme du médecin\nQui ramenait du bourg voisin\nTrois béguines avec un p r ê t r e .\n\nOn m'avait dit :\n« Au temps des foins,\nP a r un jour clair d'après-midi,\nOn distingue, par au delà des routes blondes,\nP a r m i ses r e m p a r t s rouges et verts, Termonde,\nE t quelquefois Maline, et puis Anvers, très loin... »\nE t je m'évertuais à découvrir, du coin\nD e mon tranquille et solitaire observatoire,\nAvec mes yeux g r a n d s et fiévreux, la gloire\nDe Notre-Dame et du vieux Saint-Rombaut.\nMais rien ne m'apparut jamais;\nLes nuages passaient et s'exilaient là-haut,\nL'espace entier sonnait du cri des hirondelles\nE t je pleurais et me désespérais\nDe ne pouvoir, malgré l'effort\nDe mes r e g a r d s tendus vers elles,\nLes voir, elles, les t o u r s droites et textuelles,\nAvec leurs blocs de siècles morts\nComme en mes vieilles images, régner dans l'or.\n\nLe soir venant, je m'arrachais à ma r e t r a i t e\nJ e ne m'avouais point que j'avais peur ;\nMais mon cœur le sentait. — L e faîte\nD'où tombaient l'ombre et la frayeur\nM'apparaissait soudain morne et funèbre.\nJ e me sentais frôlé par des mains de ténèbres ;\nDes bruits naissaient et m'entouraient — et je fuyais\nSans oser regarder ce qui me poursuivait.\n\n                                             EMILE VERHAEBEN.\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": "                     Récapitulations\n\n                                         Vous ne saurez jamais celui qui créa\n                                       ces choses : il y a quelque chose\n                                       entre vous et lui. Enveloppés d'un\n                                       brouillard et bégayant, les poètes s'en\n                                       vont, satisfaits de vivre...\n                                                              (RIG;-VÉDA.)\n\n\n\n\n               IL est, sans doute, à peu près impossible de juger le\n                  temps où l'on vit, de discerner précisément ce\n                  qui est de lui de ce qu'il tient du passé, comme\n                  aussi ce qu'il prépare pour l'avenir. T o u t au\n                  plus, l'individu peut-il souffrir avec son époque,\n                  sentir, avec une intensité plus consciente et\n                  plus lucide, les maux indéfinis dont la généralité\n                  de ses contemporains endure l'obscur malaise.\n  Y aurait-il présomption, cependant, à dire que notre siècle,\nderrière l'éclat de ses fêtes et de ses progrès, en dépit de la\nsuperbe presque équivalente de ses affirmations et de ses déné­\ngations, dissimule la secrète rancœur de se savoir sans joie\nvivace et véritable de l'esprit et de l'âme; — qu'il s'épuise\nvainement à essayer de se dégager d'on ne sait quelle oppression\noù se confondent des prétentions, des aspirations et, aussi, des\norgueils et des humilités également excessifs : mille sentiments\ncontradictoires qui font obstacle entre lui et la vie et l'empê­\nchent de percevoir cette dernière dans sa pure, forte et saine\nréalité.\n  Comme on nous a exalté la vie, pourtant! E n quelles paroles,\nnettes comme une constatation irréfutable ou lyriques comme\nun h y m n e d'affranchissement, les savants et les artistes nous\ndonnèrent à connaître que l'univers, enfin, était délivré de l'in­\nconnu, soustrait à la nécessité ravalante du surnaturel et qu'il\n"}, {"page_pdf": 842, "texte": "                         RÉCAPITULATIONS                         713\n\nse suffirait désormais à lui-même, prêt à fournir des solutions\n péremptoires et claires à toutes les questions.\n    Mais, est-ce la noblesse de l'homme ou sa faiblesse que, dans\nce domaine, il ne soit point pour lui de réponse définitive et que,\nsa raison lui fermât-elle la bouche, son cœur inquiet quand\nmême s'insurgerait et le tourmenterait?\n    Une sorte de volonté unanime s'affirme vers une plénitude de\nvie magnifique et généreuse, la proclamation du droit divin de\nla matière, propre à séduire certains, à les acheminer par des\nvoies dont le début est triomphal et qui, au premier coude de la\nroute, se terminent brusquement en impasse.\n    Des hommes de plus de talent que de logique nous entre­\ntiennent longuement de leurs faits, dits et influences, qui, au\npréambule, se présentent comme des atomes — à la fois irres­\nponsables et providentiels! D'autres, après avoir essayé de tirer\nl'homme parmi les animaux, nous apprennent que, la civilisa­\ntion aidant, il connaîtra finalement que le dieu qu'il cherche\nréside en lui-même — qu'il est, qu'il devient dieu... Pourvu que\nce ne soit pas à la manière de Vespasien, qui s'écriait à son lit\nde mort : « Il me semble que je deviens dieu!... » et que la\nproximité de l'événement ne pousse point d'aucuns à faire\nd'abord et promptement la bête avant que leur situation nou­\nvelle ait créé pour eux de plus étroites obligations de bienséance\net de dignité.\n   Il en est encore qui se campent devant nous comme les repré­\nsentants de l'Instinct : leur oeuvre, à peine s'ils ont eu part à son\nélaboration ! Ils ne sont pas des artistes; ils sont des forces natu­\nrelles : leur art tient moins de l'ingéniosité de l'homme que des\nimpulsions inconscientes de la nature. Eux, chétifs, ne sont que\nles truchements de celle-ci; ils ne disent rien qui soit d'eux-\nmêmes : le monde parle en eux par ses mille voix profondes et\npoignantes; leurs conceptions jaillissent du sol, à la façon\nd'Erda, pour dire les mots dont elles ont reçu la mission et\nqu'elles-mêmes souvent ne comprennent pas.\n   Les esprits les plus incultes et les plus bornés, dénués de tout\nmoyen de discernement et de réflexion, ont pris, par infiltration\ncontagieuse, par ouï-dire, rien qu'en respirant l'atmosphère,\nl'infatuation d'une science dont ils ne savent rien — que le\nnom : nouvelle Idole, inexorable et froide, dont les lois sont\nentre leurs mains ignorantes et frénétiques des marteaux de\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": "714                          DURENDAL\n\n\n négation et de destruction pour toutes les notions de pitié et\nd'abnégation que l'humanité a élevées entre elle-même et la bru­\ntalité native de ses appétits. De sorte que la masse a reçu de la\nscience, aussi mythologique pour elle que le Fatum antique, non\npoint des principes susceptibles de réagir en elle et de guider\nson activité morale, mais uniquement des éléments d'obscurité,\nle prétexte de la factice supériorité intellectuelle du haut de\nlaquelle tant de gens prétendent régenter le reste de leurs conci­\ntoyens et leur enseigner la véritable lumière, favorable seule­\nment, à ce qu'il a paru jusqu'ici, à l'éclosion de fruits de haine,\nd'envie et d'oppression. Le préjugé de la science agit chez ces\nêtres à la façon d'une superstition de néant, d'un dissolvant qui\nruine sans rien pouvoir reconstituer : il n'a rien laissé debout\nen eux de la tradition dont ils avaient hérité et qui faisait\nl'équilibre de leur vie intime, et, non plus, il n'y a rien substi­\ntué. Ils vont ainsi, en proie à une espèce de désorientation\nmorale dont les ferments morbides sont hors de la portée\nde leur analyse, et qui les laisse sans frein contre eux-mêmes et\ntoujours prêts à recourir à la violence, seule efficace, fatalement,\nà résoudre et à dissiper l'anxiété mécontente où ils vivent.\n   Quant aux autres, si cultivés qu'ils soient, ils ne sauraient\ntrouver la satisfaction et l'apaisement spirituels ni dans une\nsagesse qui ne pourrait, sans se renier elle-même, méconnaître\nson impuissance — ni dans une science forcément partielle,\nquelque étendu que soit son champ expérimental ; dans une\nscience fragmentée, à la fois petite devant l'inconnu et déme­\nsurée pour nos capacités cérébrales, inhabiles à l'assimiler\ntoute — et dont, à cause de cette insuffisance et de cet excès, les\nconclusions, d'ailleurs hypothétiques et provisoires, doivent,\nen matière métaphysique, être nécessairement dilatoires ou\nnégatives.\n   Ainsi, la généralité pâtit de l'ébranlement graduel de toutes\nles doctrines aptes à fournir à notre existence la somme de certi­\ntudes stables dans l'ordre moral et social dont elle a besoin pour\nagir et ne se consumer point en discussions, en examens mala­\ndifs et stériles, toujours recommencés, de ses origines et motifs.\n   Notre pensée n'a plus de point de ralliement, de centre de\nrayonnement, de noyau solide autour duquel elle puisse se déve­\nlopper et s'épanouir : elle se désorganise et se désagrège à\nmesure qu'elle se crée. La controverse a atteint toutes les\n"}, {"page_pdf": 844, "texte": "                        RÉCAPITULATIONS                        715\n\nrégions de la croyance et de la connaissance, et il n'est plus rien\nqui puisse y croître à l'abri du vent aride et gelé du scepticisme,\nhors des eaux croupissantes et empoisonnées du doute.\n   Cet état d'esprit a engendré, semble-t-il, en nous l'appétence\nde la sensation ou de l'observation étroite et minutieuse, les\nplus capables de s'imposer à notre entendement, sans contra­\ndiction, à la manière de faits de matérialité probants et indis­\ncutables.\n   Certaines des « manifestations » les plus récentes de la litté­\nrature et de l'art ont cédé à cet attrait en même temps qu'elles\néprouvaient les influences générales de dissolution et de défiance\nque nous avons essayé de définir. Les règles de discipline de la\npensée et de l'expression ont été négligées ou rejetées, la néces­\nsité de subordonner dans une œuvre — voire dans une phrase —\nles parties au tout, de les soumettre à une hiérarchie, de les\nordonner selon une méthode, méconnue, parce qu'elles parais­\nsaient impliquer une part d'arbitraire, de convention, d'artifi­\nciel — qui, inévitablement, est inséparable de toute forme de lan­\ngage ou de raisonnement. Rien n'est isolé dans le monde maté­\nriel ou spirituel, et force est, cependant, pour expliquer une\nnotion ou pour décrire un objet, de les isoler en effaçant ou\nen soulignant le relief de certains détails. De même, dans une\nœuvre, comme dans une perspective, tout ne saurait être au\nmême plan, s'imposer avec une identique évidence : tout n'est\npas principal dans notre pensée et il faut, pour qu'elle se mette\nen valeur, qu'elle se coordonne et sacrifie ses exubérances afin\nd'arriver à l'harmonie d'une expression totale.\n   La nature n'élabore pas autrement, et une plante quelconque\nn'est, dans ses racines, ses ramifications et ses feuilles, qu'un\neffort convergent pour l'émission de la fleur où elle trouvera\nl'accomplissement de sa perfection.\n   Cependant, nous avons eu un renouveau de cette simplicité,\ndérivée des sophismes de Jean Jacques et qui faisait dire aux\nbergères de Trianon que les « légumes étaient plus naturels que\nles fleurs » ! — un renouveau déterminé, en partie, par les ten­\ndances positivistes de la science, mais né, surtout, de la fatigue\ndes systèmes, des occultismes et des symbolismes — et qui, en\nsomme, n'est que le dernier et captieux raffinement d'une époque\népuisée et blasée de recherches.\n   Les modes de la simplicité sont divers, comme ses expies-\n"}, {"page_pdf": 845, "texte": "716                         DURENDAL\n\n\nsions, et il serait difficile d'énoncer une définition sous laquelle\nils puissent tomber tous. Leur visée et leur ambition com­\nmunes, peut-être, sont, par des moyens, d'ailleurs, très variés,\nd'atteindre la réalité, la sincérité des choses dans leur tréfonds\nprimordial, originel, ou, du moins, dans l'imagination spécula­\ntive que se forment de ce tréfonds des cerveaux soumis, comme\nles autres et quoi qu'ils en aient, aux influences de la tradition\net aux atavismes corrupteurs d'une civilisation immémoriale ;\nl'homme de la nature, celui d'avant les religions, les morales,\nles philosophies, doux comme un troglodyte, parce que tous ses\nappétits étaient augustes et sacrés, tellement qu'il ne se résol­\nvait à tuer et à manger son semblable qu'à défaut de viande plus\ncomestible; — l'art délivré des esthétiques, des rhétoriques, voire\ndes grammaires ; cherchant ses modèles, non point chez les\nprimitifs, assujettis, déjà, à trop de règles, mais, si l'on peut\ndire, chez les primates, et tâchant de rivaliser la naïveté d'in­\nvention des poteries coloriées, des nattes tressées et des tatouages\ndes tribus nègres.\n   L'art des anciens maîtres, à certaines époques, était guidé\npar une norme idéale; ils usaient de choix et de discernement,\nhantés par la conception régnante du grand art, à l'inverse des\nmaîtres modernes de la simplicité qui procèdent ou, plutôt,\ndevraient procéder par juxtaposition, pêle-mêle ou énumération.\nDes deux côtés, il y a donc obéissance à une méthode pré­\nconçue, subjective ou objective, ni plus ni moins naturelles\nl'une que l'autre et, également, de l'homme...\n   L'art a connu de brèves périodes à Athènes, à Florence, à\nBruges où, fermentant en des âmes volontaires, pleines de reli­\ngion et de hardiesse, il a produit des œuvres qui, pour être sor­\nties de mains ingénues et désintéressées, d'esprits sans calcul et\nsans vanité, sont comme l'impérissable fleur printanière de la\npensée humaine. Mais grâce à quel sortilège, à l'aide de quel\nsubterfuge ressusciter en nous l'effusion jeune, l'ardeur spon­\ntanée, la vision à la fois enivrée et lucide, — la simplicité et la\nscience qui se confondaient dans l'inspiration de Phidias, de\nMemling ou de Botticelli?...\n   On pourrait discerner dans l'évolution présente de l'art, une\ntendance matérialiste par la propension qu'il marque à se satis­\nfaire de la notation de sensations, simplement, sans répercus­\nsion idéale ou, plutôt, avec une répercussion obscure qui retentit\n"}, {"page_pdf": 846, "texte": "                         RÉCAPITULATIONS                           717\n\ndans l'esprit moins comme une pensée que comme une volupté...\nE t , cependant, à tout prendre, on ne sait — et la caractéristique\ndu goût actuel n'est-elle point de nous précipiter, sans préfé­\nrences, à l'adoption aveugle de tout ce qui revêt une apparence,\nfallacieuse ou non, de nouveauté, d'insurrection, de défi aux tradi­\ntions, de quelque espèce qu'elles soient, de la pensée ou du style ?\n    Comment, en dehors de cette hypothèse, comprendre les\nengouements hétéroclites dont manifeste, sinon le grand public,\nau moins celui dont ce dernier finit par accepter, fût-ce provisoi­\nrement, l'opinion; comment expliquer la fascination simultanée\nqu'exercent sur les mêmes esprits ce vocérateur d'images, ce bar­\nbare grandiose et incohérent de Verhaeren et ce souple et évasif\nironiste, un peu prêcheur, de Gide? Sous quel aspect considè­\nrent-ils les héros qu'ils se sont choisis, ceux qui élèvent sur le\nm ê m e pavois Nietzsche et Maeterlinck? Deux poètes philoso­\nphes, mais combien dissemblables! Celui-ci, qui excelle à sertir\ndes pensées troubles dans la spécieuse monture de paroles\nclaires — et dont les œuvres, offertes d'un noble geste d'hiéro­\nphante, et les méditations qu'elles contiennent donnent toujours\nl'illusion d'une magnifique coupe de marbre pleine de fumée\naugurale qui s'évapore ! Celui-là, le plus décis des penseurs et\nle plus acide, — profond, sarcastique, tendre, railleur, doulou­\nreux,— génie qui passe dans un vertige de destruction satanique,\navec de grands éclats désiroires, entrecoupés, parfois, de larmes...\nMaeterlinck, ce marécage, à la surface lymphatique duquel se\nbalancent quelques corolles phosphorescentes, apparié à Nietz­\nsche, ce volcan intellectuel qui, éjectant pêle-mêle des gerbes de\nflammes, d'éblouissants météores, de la lave, des vapeurs morbi­\nfères et d'asphyxiantes vapeurs, combure et stérilise tout autour\nde lui, ôte à la pensée tout air respirable !... Nietzsche, qui nourrit\nle dessein de chasser l'humanité des chers et vieux territoires\nmétaphysiques qu'elle a conquis, cultivés, bâtis pour la pousser,\nà coups de fouet et de hache, vers les sommets utopiques,\nanguleux et glacés, où trône, non le surhumain, mais le « plus\nq u ' h u m a i n » — le surhomme !\n    Eclectisme, soit; mais l'éclectisme n'est-il pas précisément le\nsignalement des esprits sans conviction, sans statut personnel,\np a r t a n t inaptes à l'enthousiasme — largement compréhensifs, si\nl'on veut, mais universellement sceptiques et qui accueillent\ntoutes les idées, parce qu'ils les repoussent également toutes?\n"}, {"page_pdf": 847, "texte": " 718                          DURENDAL\n\n\n  Ils perdent en profondeur ce qu'ils gagnent en étendue et doi­\n  vent finir fatalement par se complaire uniquement au jeu des­\n  tructeur et énervant de la pensée et, blasés, ne trouver plus de\n  plaisir que dans la nouveauté paradoxale d'un désordre inédit\n  de mots et d'imagination.\n     Il suffit d'enregistrer ces phénomènes, mais il serait probable­\n  ment oiseux de les déplorer ou d'y applaudir, comme aussi\n  d'évaluer la notoriété relative de chacun de ces écrivains, le degré\n  de son influence, profonde ou superficielle, précaire ou durable.\n     Nous avons choisi des noms parmi les plus fêtés; ces noms\n  peuvent varier selon les milieux, être accolés différemment,\n  sans que la disparate intellectuelle, l'hétéroclisme foncier que\n  leur association dénote soient moins éloquents.\n    Et, dès lors, on est autorisé à se demander quel est le fonde­\n ment et le sens du succès qui s'est attaché à quelques oeuvres —\n si le public cultivé s'est porté vers elles dans l'espoir d'y décou­\n vrir les directions sûres et fortes de pensée qui lui manquent,\n ou si, plutôt, elles n'ont été que le miroir séduisant et nébuleux\n de ses irrésolutions et de ses doutes?\n    Quel réconfort, quelle énergie notre pensée peut-elle puiser\n dans la fréquentation de ces ouvrages, abstraction faite de la\n beauté littéraire dont la plupart d'entre eux. montrent ne pas\n faire leur unique visée. Et, à l'expérience, on aperçoit qu'il n'y\n a point là d'aliment pour l'âme, rien de permanent et de ferme ;\n rien qui, au moindre examen, ne se révèle fuyant, prêt à déce­\n voir et à céder sous le pas.\n    Des créatures, en grand nombre, vivent au jour le jour, qui\njamais ne sentent s'élever en elles et les hanter une interroga­\ntion dont, faute d'une réponse, la lente obsession laissera\ncomme une nuée de souci et de mélancolie sur toutes les choses\nde leur vie et sur leur vie même, venue ils ne savent d'où ni\npourquoi, ni dans quel but, pour, ensuite, sans plus de raison»\ndisparaître...\n    Pour les autres, moins incurieux et de moins de quiétude, les\npoètes et les penseurs les plus célèbres d'aujourd'hui n'ont pas\nde paroles efficaces. Si élevé que soit l'esprit de ces artistes,\nsi fiers et si assurés que soient leurs propos, ou si insidieux, il\nne se peut point que la vanité de tout effort pour puiser dans\nleur œuvre une forti tude quelconque, pour y trouver quelque\nchose sur quoi le lecteur ou l'admirateur puisse s'appuyer avec\n"}, {"page_pdf": 848, "texte": "                        RÉCAPITULATIONS                        719\n\nsécurité, ne finisse par détourner d'eux bien des âmes, errantes\net malades d'errer, accourues avec amour et abandon pour leur\ndemander une conscience de vie et qui s'éloigneront avec désen­\nchantement et colère.\n   Certes, ce ne sont pas les paroles qui manquent, plus hautes\nsouvent que la pensée de leur auteur, enflées de vagues et\nmagnifiques certitudes, bientôt évanouies, pour peu qu'on les\nregarde ou qui, à peine énoncées, se contredisent. Tout le\nmonde parle en ce temps de Babel, s'imaginant indispensable\nde faire part aux autres, qui, pourtant, parlant eux-mêmes,\nn'ont pas le loisir d'écouter, l'un de ses théories chimériques ou\nde ses hallucinations ; l'autre, de sa douleur, de ses bonnes fortu­\nnes, ou de ses « rosseries »... — Ce mot d'argot est une des der­\nnières trouvailles des esprits indépendants et libres, c'est-à-dire\nqui ayant tout sali, à commencer par eux-mêmes, croyent que,\ndécidément, rien n'est respectable... Et ce sont les arrivistes de\nl'obcénité — après ceux de l'occultisme!...\n   La philosophie, nous l'avons dit, s'appelle Nietzsche ; la reli­\ngion, Tolstoï — grands esprits nihilistes, bien qu'ils préten­\ndent, au contraire, édifier : le premier fait table rase de toute la\nsagesse accumulée de l'humanité pour élargir une voie dévastée à\nson surhomme ; le second, confrontant la toute perfection, la loi\ndu Christ, avec la réalisation qu'elle a obtenue dans la société,\nreconnaît la faiblesse et l'infériorité de celle-ci et, dès lors, la\ncondamne tout entière...\n   Les esprits anxieux se lassent, à la fin, et n'entr'ouvrent les\npremières pages d'un livre nouveau qu'avec méfiance, dans la\ncrainte d'y entendre ronfler, une fois de plus, l'imprécision vaste\net ambitieuse des mots lourds de prédictions vaines et de\nfabuleuse humanité... C'est pour ses douleurs ou ses angoisses\nprésentes que le lecteur attendait de l'appui ou du secours, et\nnon point qu'on le renvoie à l'ère de félicité où l'irresponsabilité\ngénérale et définitive des hommes les aura rendus tous bons!...\nEt il rejette l'ouvrage, en s'écriant : « Vos mots sont pour\ndemain, mais c'est aujourd'hui que je souffre... Quel Évangile\nprêchez-vous, donc? Vous ne croyez pas au miracle et, cepen­\ndant, tenez pour certain que la justice et l'amour, dont l'exemple\net la mort même de Jésus n'ont pu assurer le règne en ce monde,\ny domineront, enfin, à force de machines, d'expériences scienti­\nfiques et d'idéologies!... »\n                                               ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 849, "texte": "                         Une belle Âme\n                                   (Roman)\n                                   Suite et fin\n\n\n\n                                      XIII\n\n\n                   LE père Evariste est un gros homme rebondi, dont le ventre\n                     fait saillie sous la corde passée autour des reins. Sa face,\n                     tout enluminée de vermillon, s'épanouit entre de puis­\n                     santes épaules et s'éclaire d'un large sourire. En vrai\n                     capucin qu'il est, il ne porte pas de chaussures, mais pro­\n                     mène, parmi la neige et la boue, ses pieds qui claquent sur\n                     des sandales et qui rougissent au froid. Tout en lui serait\n                     caricatural et évoquerait l'image du moine rabelaisien\n                     grand amateur de beuverie, si l'on ne surprenait dans ses\n yeux un regard de bienveillance, habitué à sonder la misère humaine\n et à pardonner beaucoup.\n    C'est aussi un regard de tristesse, car le père Evariste souffre de cette roton­\ndité, qui le signale aux passants gouailleurs; il souffre de respirer si fort la\nsanté et de n'arriver pas à combattre cet embonpoint par le jeûne et les macé­\nrations. Il ne se fait pas faute cependant, le saint homme, de s'administrer\ndes coups violents de discipline et de torturer son corps, aussi congrûment\nque l'exige la règle de son ordre et aussi souvent que le lui commande son\nardeur mystique. Mais voilà : il ne parvient pas à miner cette santé magni­\nfique. Et ce lui est l'occasion d*un perpétuel sacrifice, car il repousse cent fois\npar jour de vilaines pensées d'amour-propre, car il fait taire à chaque instant\ndes accents de révolte intime contre la Providence qui l'a doté d'une face si\nréjouissante à contempler.\n   Le père Timothée, au contraire, s'allonge de toute la hauteur de ses jambes\ngrêles et domine de plusieurs coudées le père Evariste, son supérieur. De ses\njoues, creusées par les veilles, pendent de longs poils de barbe et son œil\ns'éteint dans des cavités qu'assombrissent de rudes sourcils. La robe de bure\nflotte sur sa maigre charpente; elle s'élime au bas et ne couvre point ses\nchevilles, dont les os vont percer la peau.\n"}, {"page_pdf": 850, "texte": "                               UNE BELLE AME                                  721\n\n\n    Tous deux ont cheminé toute la semaine à travers le village qu'ils visitent,\n le père Evariste soufflant toujours, le ventre en avant et les bras ballants; le\n père Timolhée les yeux à terre, les mains enfilées dans les manches de sa\n robe. Ils ont vu les habitants chez eux, leur ont porté des conseils pieux et\n de sages avertissements, sans ménager leur temps ni leur peine et sans craindre\n de répéter — mais plus familièrement — leur sermon du jour; surtout lors­\n qu'ils entraient chez les hommes qui ne mettent pas souvent les pieds à\n l'église. Pour les impies, ils ont des attentions bienveillantes et ne se laissent\n rebuter ni par les paroles peu flatteuses, ni par les sourires incrédules, ni\n par les plaisanteries que l'on n'épargne point. Ils sont les vrais serviteurs de\n Dieu et s'en vont, en toute simplicité de cœur, accomplir leur pieuse besogne\n quotidienne.\n    Ah! c'est l'abbé Chantematin qui se frotte les mains et qui compte avec\n joie les nouveaux venus aux offices ! Car, il en arrive chaque jour; et des gens\n qui vivaient jusque-là en païens, des mécréants qui juraient du matin au soir,\n des esprits forts qui tournaient en dérision leur curé!\n    Maintenant, les deux bons pères sont chez Mademoiselle de Latour.\n    « Oui, Mademoiselle, affirme de père Evariste, nous garderons de notre\n séjour en ce village le plus agréable souvenir, et c'est à regret, croyez-le\n bien, que nous le quitterons demain. La mission touche à sa fin. Nous allons\n rentrer dans nos couvents. Mais nous n'avons pas voulu nous éloigner d'ici\n sans vous revoir encore.\n    — Cette visite, reprend le père Timothée, nous est commandée par la\n reconnaissance; car Monsieur Miette nous a véritablement comblés de ses\n dons et nous ne manquerons aucune occasion de lui être agréables.\n    — Il nous a demandé, continue le père Evariste, de venir encore une fois\n plaider sa cause auprès de vous, et nous ne saurions mieux employer les\n quelques instants qu'il nous reste à passer en ces lieux.\n    — Est-il plus agréable tâche à remplir que celle-là? s'écrie le père Timo­\n lhée. Pourrions-nous refuser quelque chose à un aussi saint homme?\n    — Il est la bonté descendue du ciel sur la terre, fait le père Evariste.\n    — Il est la charité personnifiée, ajoute le père Timothée. Ses bonnes\nœuvres lui font un vêtement de gloire qui le distinguera un jour parmi les élus.\n    — Il est, poursuit le père Evariste, vénérable comme Abraham, sage\ncomme Moïse et magnifique comme Salomon. Il sait donner avec largesse et\nmultiplier ses présents. Jamais une infortune ne le laisse indifférent : ses\naumônes sont aussi nombreuses que les étoiles du firmament et que les grains\nde sable de la mer.\n    — Notre couvent, précise le père Timothée, sera, grâce à ses riches fonda­\ntions, préservé pour longtemps de la gêne. Aussi, notre père saint François\nse constitue-t-il, dès à présent, son intercesseur auprès de Dieu, parce\nqu'il a tiré ses enfants de la misère et qu'il a prêté l'oreille au récit de leurs\ninfortunes.\n    — Louons-le de sa grandeur d'âme, conclut le père Evariste, exaltons-le\nbien haut et souhaitons-lui, dès ce monde, le bonheur qu'il mérite si éminem­\nment et que vous seule, Mademoiselle, pouvez lui octroyer. »\n"}, {"page_pdf": 851, "texte": "722                               DURENDAL\n\n\n\n   Mademoiselle Julie cherchait depuis longtemps à placer un mot. Mais le\n moyen de se faire entendre au milieu de ce flux de paroles? Les deux capu­\ncins l'étourdissaient de leurs dithyrambes et chacun des versets de leur can­\ntique de louanges succédaità l'autre sans interruption : on eût dit qu'ils psal­\nmodiaient à eux deux quelque office bizarre.\n   Julie tenta, une fois encore, de les arrêter. Immédiatement, elle fut coupée\ncourt par le père Evariste, qui entonna un nouveau couplet.\n   « Vous seule, Mademoiselle, seriez donc insensible à l'inépuisable bonté\nde cet homme ? Il s'ingénie à rendre à Dieu la fortune dont il est pourvu, ou\ntout au moins à en faire un usage pieux et digne. La paroisse de Pouligny\nlui sera redevable de véritables richesses. Hier encore, pour clôturer la mis­\nsion, il vient de faire cadeau à l'église d'un ostensoir en vermeil, enrichi de\npierres précieuses et d'émaux. L'excellent abbé Chantematin ne peut plus\nexprimer un désir sans qu'il soit comblé. C'est en vous, Mademoiselle, que\nce vieillard admirable a placé ses complaisances et, sans doute, il ne lui était\npas possible de choisir mieux. Si jamais, au cours de votre vie, vous avez\nregretté de ne pouvoir dispenser de belles aumônes, réjouissez-vous mainte­\nnant, car voici que Monsieur Miette met en vos mains ses trésors et, qu'en\n vous plaçant à la tête de son foyer, il vous permet de participer à ses charités.\n   — Et ne croyez pas, interrompt le père Timothée, que les biens de for­\ntune soient méprisables, puisque ceux qui les possèdent deviennent, en\nquelque sorte, les pourvoyeurs de la Providence. Autant le Seigneur voit d'un\nœil irrité le mauvais riche, qui ne jette aux pauvres que les miettes de son\nfestin, autant il bénit le riche compatissant et miséricordieux, toujours\nempressé à secourir les malheureux et à relever les affligés.\n   — Mariez-vous donc! s'exclama le père Evariste, car le mariage est l'état\nsublime qui vous élèvera à la dignité de dispensatrice des pauvres. Les Saintes\nÉcritures nous retracent la vie de l'épouse prudente et sage, qui est unie à\nson époux par les liens de la vertu. Et c'est au Livre de la Sagesse que nous\nlisons les éloges que l'on décerne à la femme forte, dont le mari sera glorieu­\nsement assis aux portes des palais, lorsqu'il siégera parmi les vieillards de la\nterre. Cette compagne bien-aimée ne le dépouillera pas de ses biens, mais elle\nouvrira, au contraire, sa main à l'indigent, elle étendra ses bras vers le\npauvre. Et c'est pourquoi je vous répète qu'il faut seconder Monsieur\nMiette en ses bienfaits et, par conséquent, Mademoiselle, mariez-vous!\n   — Mariez-vous, reprit le père Timothée, afin que vos jours soient à l'abri\ndu malheur — et je ne parle pas ici du malheur temporel, dont il est bon\ncependant de tenir compte — mais du malheur spirituel qui menace chacun\nde nous, jusqu'à son dernier jour; du découragement, qui souvent nous\nopprime; des sentiments de fol orgueil qui aigrissent notre âme, et des\nmécomptes de la solitude ; toutes choses auxquelles le mariage remédie, en\ncréant autour de nous une atmosphère d'affection et de force que ne viennent\npoint troubler les incursions du plus dangereux des démons, celui que le\npsalmiste appelle le démon de midi, parce qu'il se montre à l'heure où notre\ncorps s'alanguit, et où il est le plus près de succomber à la tentation. Mariez-\nvous ! Mariez-vous !\n"}, {"page_pdf": 852, "texte": "                              UNE BELLE AME                                  723\n\n   — Mariez-vous, poursuivit le père Evariste, afin de ne pas mépriser les\nmoyens que la Providence met à votre disposition : le Seigneur a jugé que\nl'épreuve était assez forte que vous aviez subie jusqu'alors. Il vous convie,\nMademoiselle, à un festin somptueux, où il veut que vous preniez place.\nN'imitez pas ces convives qui ne se rendent point à l'invitation du Maître et\nque l'on est obligé de remplacer par les petites gens de la cité. Déjà l'on a\npréparé pour vous la robe nuptiale, qui vous donnera le droit de vous asseoir\naux côtés de votre époux, car si jusqu'à présent, infortunée et misérable,\nvous n'avez paru qu'aux dernières places, il est temps aujourd'hui de monter\nau bout de la table : ascende superius, montez plus haut ! montez plus haut et\nmariez-vous !\n   — Mariez-vous, répéta le père Timothée, ah! mariez-vous de grâce, si vous\nne voulez pécher par imprudence, en exposant Monsieur Miette au désespoir\net peut-être à la mort.\n   — Mariez-vous, mariez-vous! reprirent en chœur les deux capucins, pour\nfaire régner la paix dans l'âme de ce noble vieillard et l'abondance dans les\nmurs de ce village; mariez-vous pour répondre aux vœux de vos amis;\nmariez-vous pour que le ciel excauce les prières des pauvres frères\nmineurs! »\n\n                                      XIV\n\n   « Mariez-vous! mariez-vous! » Cela devenait une obsession. Mademoi­\nselle Julie ne pouvait plus rencontrer quelqu'un, sans qu'aussitôt cette\nphrase retentît dans les airs. Monsieur Miette, affligé d'une vraie mono­\nmanie de générosité, avait répandu partout des cadeaux; et il n'était\npersonne dans le pays, qui n'eût à se féliciter de quelque attention du\nbonhomme.\n   Aussi, tout le monde souhaitait vivement qu'il épousât Mademoiselle\nde Latour; car l'on supposait qu'il se fixerait à Pouligny, dont il deviendrait\nle monarque bienfaisant. Déjà l'on faisait circuler le bruit du rachat de\nRoseval, l'ancien château des Latour, que le galant millionnaire déposerait\ndans la corbeille de sa fiancée. Le marchand de meubles en bois tourné, qui\navait acquis jadis cette superbe propriété, se trouvait dans une situation com­\nmerciale très inquiétante, à la veille, disait-on, de faire faillite et l'occasion\ns'offrait ainsi de rentrer en possession de ce château magnifique. Au lieu du\nrustre qui l'occupait encore, si Monsieur Miette s'y installait avec sa femme,\nquelle bonne fortune ce serait que ces riches châtelains qui répandraient l'or\nà pleines mains ! Cette perspective était envisagée avec joie, aussi bien par\nles habitants du village, escomptant déjà les bénéfices à retire; du séjour pos­\nsible de Monsieur Miette parmi eux, que par les gens de la haute société, qui\ndésiraient avec ardeur le retour des belles fêtes d'autrefois. Les uns et les\nautres ne manquaient pas de publier ces on-dit et l'écho en revenait aux\noreilles de Mademoiselle Julie.\n   Des personnes qui, jusque-là, semblaient ne pas la connaître, l'accostaient\nmaintenant pour la pousser à une détermination rapide.\n"}, {"page_pdf": 853, "texte": "724                               DURENDAL\n\n\n\n    « Mariez-vous, lui disait Monsieur Poulain de Mirambeau, encore tout\n triomphant de l'acquisition de son monolithe.\n    » Vous épouserez, Mademoiselle, un homme d'un commerce charmant,\n qui sera, j'en suis persuadé, la crème des maris. Il ne vous est pas possible\n de rencontrer mieux et mon vœu le plus sincère est que vous vous mariiez\navant l'inauguration du bloc de Viromar, qui ne tardera guère. Vous figure­\nriez ainsi dignement, à cette cérémonie, aux côtés du bienfaiteur auquel nous\ndevons les embellissements de notre petite ville. Mais hâtez-vous! car les tra­\n vaux avancent, grâce au zèle de la société d'archéologie, grâce à la surveil­\nlance que j'y donne moi-même, grâce surtout aux prodigalités de Monsieur\n Miette. Déjà l'on a disposé les quinconces de tilleuls, qui orneront la place\npublique ; les plates-bandes et les corbeilles de fleurs sont dessinées ; les fon­\n taines, qui jailliront aux extrémités du square, sont prêtes à fonctionner et\nbientôt l'on placera le monolithe sur son soubassement de marbre gris. Ah !\nce sera une bien belle réjouissance que cette inauguration ! Pensez donc : le\nsous-directeur des Beaux-Arts m'a promis de représenter le gouvernement;\net nous aurons un discours de Monsieur Saint-Martin Ledard ! »\n    Ainsi parlait Monsieur Poulain de Mirambeau et tous ils tenaient à Made­\nmoiselle Julie, de semblables discours ; tous ils la pressaient de conclure cette\nunion ; tous ils redisaient les libéralités dont on les comblait, depuis les pau­\nvres, qui ne manqueraient plus de pain désormais, jusqu'aux fournisseurs\ndont le commerce était intéressé au rachat de Roseval ; jusqu'aux fonction­\nnaires locaux — gardes champêtres, cantonniers et autres — que les étrennes\nprincières de Monsieur Miette avaient considérablement alléchés.\n    Même ceux qui se cantonnaient dans leur dignité déliaient leur langue ;\nmême les réfractaires revenaient sur leur opinion, parce qu'il n'y avait pas\nmoyen de résister à la séduction de l'aimable vieillard, non plus qu'à ses\narguments sonnants.\n    « Mariez-vous ! », disait à son tour la vieille Claudine. — Elle aussi!\n    Oui, elle aussi; car l'homme qu'elle considérait comme un suppôt de l'enfer,\ncomme un sorcier, lui apparaissait aujourd'hui dans une gloire rayonnante.\n Il venait de lui donner un avant-goût des joies célestes et de la transporter en\nplein séjour des bienheureux, en lui offrant un paroissien imprimé en carac­\ntères énormes, un paroissien tel qu'on n'en trouve que chez le bon Dieu et\ndevant lequel elle pleurait de jubilation, depuis la veille.\n    « Imaginez-vous, Mademoiselle, qu'il contient toutes les fêtes de l'année !\nEt quelles lettres! Ah! sainte mère de Dieu les belles lettres ! Et qu'elles\nsont épaisses, et qu'elles sont noires! Il faut croire que c'est imprimé par les\nanges ; les hommes ne seraient pas capables de fabriquer des lettres aussi\népaisses et aussi noires. Et les beaux titres rouges au commencement de\nchaque messe! Et les belles images pour les grandes fêtes! Et les beaux\nrubans verts pour marquer les pages ! Ah ! ma chère demoiselle, c'est un livre\ncelui-là! Et je vous assure que je n'ai pas besoin de suivre avec mon doigt\npour ne pas perdre les lignes, ni de mettre mes lunettes pour distinguer les\nlettres, attendu qu'elles sont larges comme mon pouce ! Me voilà tranquille, à\nprésent : je crois que si je devenais tout à fait aveugle, j'y verrais encore pour\n"}, {"page_pdf": 854, "texte": "                               UNE BELLE AME                                  725\n\n\n  lire ma messe dans ce paroissien ! Et puis, avait-elle ajouté presque à voix\n  basse, il ne faut pas le dire, mais il m'a promis aussi un chapelet monté en\n  argent avec des grains de cornaline ; il me le donnera le jour de son mariage.\n  Ah! sainte Vierge ! Vous aurez un mari joliment sage et convenable. Pour\n  sûr, c'est le mari qu'il vous faut; et puis vous l'avez bien mérité et vous serez\n  heureuse avec lui, c'est moi qui vous le dis. »\n     L'excellente Claudine oubliait tout : elle n'avait plus dans l'esprit que son\n  paroissien et son chapelet de cornaline. D'ailleurs, Monsieur Miette, s'il con­\n  quérait chaque jour de nouveaux alliés, à droite et à gauche, en comptait\n  également dans la place un puissant.\n     Jojo, comme les autres, se sentait pris dans les bontés du vieillard : il\n  inclinait au mariage, lui qui, naguère encore, suppliait sa sœur de ne pas\n  l'abandonner. Mais aussi, quelle situation il gagnerait le jour où Julie\n  deviendrait Madame Miette! Mille francs par mois lui étaient assurés par son\n  futur beau-frère, ainsi que la jouissance d'une chasse merveilleuse aux envi­\n  rons d'Epernay : une chasse où l'on abattait ses vingt-cinq perdreaux, sans\n  même y prendre garde. Ah ! ne plus tirer sa poudre aux merles et aux chats !\n  Ne plus s'en aller, par les terres labourées, à la poursuite de quelque lièvre\n  fantôme, signalé dans la région et convoité par une escouade de chasseurs!\n  Ne plus revenir bredouille! Quelle perspective! quel mirage éblouissant!\n  Il y avait là de quoi lui faire partir la tête, et les discours qu'il tenait à\n  Phanor, depuis trois jours, confinaient à la divagation, tant il s'enthousias­\n mait par avance, en confessant à son chien qu'enfin on verrait de véritables\n gibiers à plume et qu'on mènerait grand tapage dans une plaine voisine de\n la Terre-Promise, au bruit de la fusillade et des cris!\n     Même Monsieur Miette laissait entendre qu'afin de chasser le chevreuil, on\nprendrait une action dans une chasse du Luxembourg, également pourvue\nde faisans et de lapins. C'était plus qu'il n'en fallait pour gagner Jojo. On a\nbeau s'être habitué à la pauvreté toute sa vie, quand vient un prince char­\n mant, qui étale sous vos yeux des richesses et qui vous les offre, on aurait\nmauvaise grâce à les refuser, et il n'y a pas de bouderie qui tienne là contre.\nD'ailleurs, une existence inespérée s'ouvrait devant le brave garçon ; et son\nâge ne l'empêchait pas de bâtir encore quelques châteaux en Espagne, dont\nla construction procure toujours de naïves et salutaires jouissances à\nceux qui l'entreprennent. Les douze mille francs de pension lui décou­\nvraient des horizons insoupçonnés, qu'il explorait du regard, avec une joie\n d'enfant.\n    Il unissait ses efforts à ceux de l'abbé Chantematin pour le triomphe d'une\ncause qui lui tenait si fort au cœur. Le curé, un peu penaud, était, en effet,\nrevenu ; et comme il ne savait comment expliquer ce revirement, il ne l'avait\npas expliqué du tout. Ceux qui le connaissaient n'ignoraient pas qu'il était\nfaible et que Monsieur Miette, en donnant pour la fabrique des ornements et\ndes vases sacrés, imposait définitivement silence à ses scrupules et à ses\nhésitations. D'autant mieux que les promesses de l'avenir dépassaient de\nbeaucoup les réalités du présent. On avait fait entrevoir la reconstruction\ncomplète de l'église. L'édifice actuel, datant de la fin de l'Empire, serait rem-\n"}, {"page_pdf": 855, "texte": "726                               DURENDAL\n\n\nplacé par une vaste chapelle de style gothique — celui que préférait l'abbé\n Chantematin.\n   Le curé avait fait part de ces projets à Madame Vassy. Il s'était écrié qu'un\nhomme comme Monsieur Miette serait une vraie bénédiction pour une\nparoisse et qu'il importait de l'attirer sans retard à Pouligny. Tous deux tom­\nbaient d'accord sur ce point. Mais après plusieurs conférences chez Made­\nmoiselle Julie, — où ils avaient l'un et l'autre dépensé les dernières ressources\nde la persuasion, — ils ne se trouvaient pas plus avancés.\n   C'était à désespérer de la convaincre jamais !\n   Et déjà, par contre, on entendait chuchoter le récit de la visite que Mon­\nsieur Miette avait faite à la comtesse. On se répétait, avec mystère, les nou­\nvelles que cette femme de génie lançait dans le public : Monsieur Miette\nadmirait Mademoiselle Annabelle, peut-être même l'aimait-il, car la résis­\ntance de l'autre finissait par le décourager; et, mon Dieu ! un mariage avec\nune jeune fille si séduisante n'avait rien d'impossible : il fallait s'y attendre\nd'un jour à l'autre; on le désirait également des deux côtés.\n   On jasa tant et si bien que Madame Vassy découvrit l'intrigue un beau\nmatin. Affolée, elle ne fit qu'un bond chez le curé, le mit au courant en trois\nmots et le supplia de courir chez Mademoiselle de Latour, pendant qu'elle\nsermonnerait dûment le volage amoureux.\n   L'abbé Chantematin arriva et parla. Il parla comme jamais il ne l'avait\nfait; il sentait qu'il livrait la dernière bataille et que, s'il ne remportait pas\naujourd'hui même la victoire, il faudrait pour toujours renoncer à sa belle\néglise gothique.\n   « Tout le monde vous marie, Mademoiselle, tout le monde s'intéresse à\nvotre bonheur et, cependant, vous ne prêtez point l'oreille aux conseils de vos\namis, vous résistez ouvertement à l'opinion! Hélas ! que dois-je imaginer pour\nfaire apparaître à vos yeux la vérité? Quelle puissance humaine ou divine\ninvoquerai-je, pour me suggérer les mots qui toucheront votre cœur et qui\nébranleront, vos résolutions! Je ne vois plus d'auxiliaire nulle part et, tandis\nque vous hésitez à vous prononcer, certaines gens de votre connaissance ne\nperdent pas leur temps et profitent de vos atermoiements.\n   — Que voulez-vous dire, Monsieur le curé?\n   — Je veux dire que, si vous ne vous hâtez pas d'agréer Monsieur Miette,\nvous allez le perdre pour toujours. Vous savez qu'il fréquente chez Madame\n du Bois?\n   — Chez Madame du Bois! s'exclama Mademoiselle Julie. Mais non, je ne\n savais pas cela.\n   — Vous n'écoutez donc pas ce qu'on répète autour de vous? demanda l'abbé\n Chantematin. Il n'est bruit dans le pays que d'une visite de Monsieur Miette\n à cette dame.\n   — Monsieur Miette est allé chez Madame du Bois! fit Julie douloureuse­\n ment surprise.\n   — Il y est allé, affirma le curé ; et l'on prétend même qu'il y retourne sou­\n vent. H é ! hé! la comtesse est une habile femme, qui sait charmer ses visi­\n teurs et qui désire marier sa fille.\n"}, {"page_pdf": 856, "texte": "                                UNE BELLE AME                                   727\n\n     — Allons ! Monsieur l'abbé, interrompit la pauvre fille au supplice, vous\n  n'irez pas me faire croire que Mademoiselle Annabelle épouserait Monsieur\n  Miette !\n     — Je ne dis pas qu'elle l'épousera, répondit l'abbé Chantematin; mais je\n  dis qu'on déploie tous les artifices pour circonvenir ce digne homme et\n  que, là-bas, on s'accommoderait très bien de ses cheveux blancs et de sa\n  fortune.\n     — Madame du Bois aurait rêvé cela ! soupira Julie, maintenant agitée et\n  nerveuse. »\n     Le curé s'aperçut de ce trouble soudain, il comprit qu'il venait de jeter,\n  dans cette âme si délicate, un ferment d'inquiétude.\n     « Ce n'est, en effet, qu'un rêve I répéta-t-il. Mais un rêve qui prendrait corps\n  le mieux du monde, si jamais Monsieur Miette vous délaissait. Mademoiselle\n  Annabelle n'est pas pour déplaire, il s'en faut; et comme sa mère lui cherche,\n  d'autre part, un mari tout cousu d'or, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que\n l'on passât sur l'âge en faveur de la richesse. Ah I je ne prétends pas que ce\n  mariage-là soit conclu ! Non ; seulement Monsieur Miette, que vous\n repoussez, trouverait bientôt des charmes à Mademoiselle Annabelle; on\n s'ingénierait à l'attirer souvent auprès d'elle ; on lui persuaderait qu'elle se\n sent prise pour lui d'une inclination irrésistible et qu'elle l'aime ; on abuse­\n  rait de la faiblesse d'un cœur qui ne demande qu'à se donner et l'on finirait\n  par accaparer complètement ce vieillard excellent. Vous m'objecterez, Made­\n moiselle, que Monsieur Miette, vu la gravité de ses ans, ne se lancera pas fol­\n lement dans cette aventure. Je n'ignore point qu'il est prudent; mais la pas­\n sion de prendre femme paraît l'occuper tout entier : elle pourrait l'entraîner à\n des inconséquences que je n'ose même pas imaginer! Et sait-on jamais si la\n raison domine en un esprit que l'amour torture? N'avons-nous pas des exem­\n ples fameux d'illustres guerriers et de grands hommes d'État que la vieil­\n lesse n'a point retenus sur la pente fatale? On ne doit jurer de rien et je suis\n aussi peu sûr de la réserve de Monsieur Miette que du retour de Mathusalem\n sur la terre. Pensez donc! Il suffirait de l'abandonner à lui-même pour qu'il\n s'éprenne de cette jeune tille volage ! Je tremble de le voir succomber à la ten­\n tation : car l'esprit est prompt et la chair est faible I »\n    L'abbé Chantematin se tut et considéra Mademoiselle Julie qui donnait les\nsignes de la plus terrible agitation intérieure. Le spectacle de Monsieur\n Miette aux pieds d'Annabelle la bouleversait et le curé lui avait mis la mort\ndans l'âme, en évoquant le tableau de cette galanterie.\n    Certes, elle n'aimait pas ce vieillard d'un amour infini. Elle lui trouvait,\ncependant, des qualités rares et surtout elle souffrait à l'idée qu'il portait ail­\nleurs ses hommages. La jalousie la piqua au coeur.\n    Ce que n'avaient fait ni les supplications de Madame Vassy, ni les avis de\nl'abbé Chantematin, la jalousie l'accomplit. Non pas la basse et vulgaire\njalousie qui s'exerce aux dépens du prochain et qui pousse ceux qu'elle anime\nà envier des biens qu'ils n'ont pas, mais une jalousie plus fière : celle qui met\nen émoi les sentiments nobles du cœur et qui afflige l'âme au contact de\nquelque trahison.\n"}, {"page_pdf": 857, "texte": "728                                DURENDAL\n\n\n    Que Monsieur Miette se consolât auprès d'une intrigante, c'est ce qu'elle\n ne supportait pas, sans une tristesse amère. Donc il l'avait oubliée, malgré\n ses serments? Donc elle allait se retrouver, à trente ans de distance, dans la\n situation qui jadis brisa sa viel Et c'était cette même femme, cette même\n Madame du Bois, toujours présente aux heures de mal, qui, une fois encore,\n machinait des plans de malheur. Une fois encore, des manœuvres hypocrites\nlui enlèveraient un homme qui s'offrait à elle! Et comme cette vilaine\ncréature ne pouvait plus agir pour son propre compte, elle se perpétuait dans\n sa fille.\n    Sa fille! Une coquette fieffée, qui dépenserait, en fastueuses toilettes et en\nluxe désordonné, l'argent de son mari; qui le ruinerait peut-être en peu\nd'années. Tandis qu'elle, au contraire, emploierait toute cette fortune à sou­\nlager la misère! L'or de Monsieur Miette, entre les mains d'Annabelle, que\ndeviendrait-il? Il fondrait, comme la cire au soleil et nul n'en profiterait que\ndes couturières, des modistes et des restaurateurs. Non vraiment, il n'y avait\nplus à hésiter : si l'on voulait sauver le bien des pauvres, il fallait agir sur le\nchamp. Cette perspective troubla profondément Mademoiselle Julie et fit\napparaître à ses yeux le mariage comme un devoir impérieux. Son âme chari­\ntable était vouée aux bonnes œuvres à accomplir : elle n'avait pas le droit de\nreculer devant cette tâche auguste et sainte.\n   Et il convenait de se hâter. Car, l'abbé Chantematin, ajoutant foi aux\nracontars du public, parlait comme si le péril menaçait d'une façon immi­\nnente. Bien innocemment et à son insu, il avait donné aux événements un\ntour dramatique, il les avait grossis et démarqués de telle sorte que Julie se\ncroyait à tout jamais abandonnée. Et pour qui?\n   Ce fut comme un coup de fouet qui la cingla.\n    « Dites à Monsieur Miette, -cria-t-elle à l'abbé, que je désire le voir tout de\nsuite et, s'il en est temps encore, amenez-le moi sans plus tarder.\n   — Inutile d'aller me chercher, me voici ! lança Monsieur Miette lui-même,\nen poussant brusquement la porte. Madame Vassy m'a tout raconté et\nj'accours pour tout démentir.\n    — Ah! fit Mademoiselle Julie. »\n    Et doucement elle tomba dans les bras entr'ouverts du vieillard.\n   « Chère, chère amie, murmura-t-il en la serrant contre lui, comment avez-\n vous pu croire... Vous savez bien que je n'aime que vous et que j'aurais\nsacrifié pour vous ma fortune et ma vie! »\n    Il ne pouvait en dire plus long, car sa voix tremblait d'émotion. L'abbé\nChantematin, qui s'était retiré un peu, avait extrait son mouchoir de sa poche\net essuyait une larme au coin de son œil.\n\n\n                                       XV\n\n   Au château de Roseval, des équipes d'ouvriers courent dans tous les sens.\nIls étendent des tapis, posent des rideaux, ornent les salons de corbeilles de\nfleurs, essaient le fonctionnement des lustres électriques. Du haut en bas de\n"}, {"page_pdf": 858, "texte": "                               UNE BELLE AME                                   729\n\n\nl'habitation, c'est un va-et-vient continuel de manœuvres qui portent des far­\ndeaux, de majordomes qui lancent des ordres, de valets qui se bousculent et\nde marmitons qui s'élancent, en fuites éperdues, à travers les corridors. On\ncrie, on gesticule, on s'apostrophe et l'on s'injurie. Un escogriffe, qui main­\ntient à grand'peine une longue échelle sur ses épaules, accroche au passage\nun domestique qui porte un plateau de tasses à café et l'envoie rouler dans un\nescalier, lui et sa charge, qui se brise à grand fracas. Un gâte-sauce, armé\nd'un gourdin, poursuit, à travers la salle à manger, un mâtin qui a dérobé\nune volaille; le chien renverse les chaises, s'enfile sous les tables, donne dans\nles jambes de la valetaille, qu'il apeure, et, finalement, échappe par une fenêtre\nà son poursuivant exténué et furieux. Un maître d'hôtel reçoit sur la tête un\nvase de fleurs qui l'inonde, un tapissier tombe de son marchepied en écra­\nsant trois potiches.\n   Il n'y a pas un instant à perdre. Dans une heure, les invités arriveront\net la fête battra son plein : le temps de casser encore quelques menus objets\net tout sera prêt.\n   Ce soir, en effet, Monsieur Miette a invité le pays à venir pendre la cré­\nmaillère de son château.\n   Il n'y a pas deux mois que le mariage est fait : le premier soin du vieillard\na été de donner à sa femme l'ancienne propriété de ses ancêtres et Julie est\nrentrée dans ce Roseval, qu'elle n'habitait plus depuis quinze ans et qu'elle\navait quitté, pensait-elle, pour toujours. Monsieur Miette a voulu que tout\nfut installé luxueusement et que Madame Miette parut dans un décor mer­\nveilleux aux yeux des gens qui l'avaient connue pauvre et délaissée.\n   Il n'a rien touché cependant à l'extérieur de l'habitation ; non pas qu'il fut\nsensible aux charmes des vieilles choses. Il avait beau protester naguère,\nauprès de Monsieur Poulain de Mirambeau, de son goût pour les antiquités,\nle vrai est qu'il n'y comprend rien et qu'il n'éprouve aucune émotion à con­\ntempler les constructions du moyen âge. Seulement, Roseval, édifié au\nXIIIe siècle par d'habiles et vigoureux architectes, défiait le temps avec ses\nassises trapues et ses murs aux blocs énormes. Il ne fallait pas toucher à cette\nbâtisse, puisqu'elle était solide. Ce fut, en réalité, la bonne mine des pierres,\nl'honnête figure des tours qui sauva le château du désastre des réparations et\nde la démence des embellissements.\n   Les hautes tourelles, coiffées de tuiles brunes, continuent donc d'appa­\nraître, à travers les futaies, sous leur revêtement de lierre ; l'ogive des fenêtres\nencadre toujours des vitres à treillis de plomb; les animaux fantastiques des\ngargouilles avancent toujours, au rebord des toits, leurs gueules tordues par\nde sataniques sourires ou béantes d'effroi, devant le vide.\n   Mais à l'intérieur, en revanche, Monsieur Miette a déchaîné son effroyable\ngoût de marchand de champagne ; il a dépeuplé les bazars parisiens de leurs\noripeaux pour en déshonorer ces vieilles murailles. Tout ce que le Bon\n Marché contient de meubles en toc, de rideaux à croix de Lorraine ou à\nfleurs de lis, de guipures au travers desquelles on aperçoit l'Angelus de Millet,\nde zincs d'art et d'ahurissantes natures mortes en des cadres dorés, a trouvé\nsa place dans les chambres et dans les salons. C'est le triomphe de la came-\n"}, {"page_pdf": 859, "texte": " 730                               DURENDAL\n\n\n  lotte coûteuse, le règne de la peluche et des torsades en or, l'insolence tran­\n  quille des faux bahuts à ferrures d'étain, des frauduleux sièges Louis XIV\n  découpés à l'emporte-pièce, des inconcevables fauteuils moyen âge, dans les­\n  quels on s'assied entre des chimères qui vous piquent les cuisses avec leurs\n  ailes.\n     La fête de ce soir sera superbe. La société, qui y est conviée, se croira de\n  nouveau transportée au temps déjà lointain où Monsieur de Latour, le père,\n  recevait si brillamment ses hôtes. Même l'éclat de cette soirée dépassera de\n  beaucoup ce qu'on avait admiré autrefois.\n     Partout, c'est une profusion de fleurs et de lumières. Dans les salons, d'in­\n  visibles orchestres, dissimulés derrière des groupes de palmiers, envoient des\n  mélodies, qui font l'effet d'être répandues dans l'air, puisqu'on ne voit pas les\n exécutants. Et, certes, il vaut mieux ne point les voir, car ce sont d'abomi­\n nables tziganes, pommadés et rutilants, vêtus de jaune, de vert, de rouge. Ce\n renfort de musiciens exotiques, ou passant pour tels, a paru à Monsieur\n  Miette le dernier mot du luxe et de la prodigalité.\n    La musique pénètre tout, envahit tout. Dans le parc, d'autres orchestres\n répondent à ceux du château, et, dans le lointain, l'on entend aussi des fan­\n fares et des airs de danse. C'est que le châtelain a tenu à ce que la fête fût\n complète, à ce qu'il n'y eût personne qui n'en profitât. Aux habitants du vil­\n lage, il a offert les délices toujours nouvelles d'une foire, qui réunit des bara­\n ques de saltimbanques, des chevaux de bois et des bals publics; et le vague\n charivari des violons et des tambours arrive par bouffées jusqu'aux fenêtres\n du château.\n    La foule des invités circule maintenant dans les salons. Ils y sont tous, ceux\n qui naguère critiquaient si vivement ce mariage ; et ceux qui tenaient Mon­\n sieur Miette pour un bourgeois enrichi ; et ceux qui condamnaient d'avance\n Julie à UN abandon complet. L'or du vieillard a opéré ce miracle de les ras­\n sembler tous dans une commune admiration. Ah! il ne s'agit plus de débla­\n térer contre Madame Vassy, ni de vilipender la vertu de la nouvelle mariée,\n ni d'accabler de ses dédains l'infortuné Jojo. C'est à qui complimentera\nla maîtresse de céans, c'est à qui intriguera pour se faire inviter doré­\nnavant.\n    Chacun a oublié ses dissentiments secrets, ses petites rancunes person­\nnelles. On ne songe même plus que, durant une quinzaine d'années, Julie n'a\npas existé et qu'on l'a reléguée dans son coin et dans sa misère. On ne voit\nen elle maintenant que Madame Miette, une femme riche à millions, qui\ndonnera des fêtes et qui mènera grand train.\n    Et tout le monde s'empresse à ses côtés; et tout le monde redouble d'assi­\nduités et de flatteries. La comtesse du Bois, comme les autres, exécute sa\npartie dans ce concert. Certes, elle a été vexée, lorsqu'elle a connu la déter­\nmination de Monsieur Miette ; et le comte du Bois a senti passer la colère\nterrible de cette épouse, qui ne se rappelle guère qu'elle a un mari que pour\ndétourner sur lui le cours de sa méchante humeur. La défaite qui lui enlevait\n— à elle et à sa fille — un butin aussi précieux, lui a procuré d'amères décep­\ntions; elle a cédé aux premiers transports de l'envie. Puis, elle a bientôt\n"}, {"page_pdf": 860, "texte": "                              UNE    BELLE    AME                             731\n\n\nappris que Monsieur Miette — s'il avait rejeté les avances d'Annabelle —\nétait père d'un fils de vingt-huit ans, le dernier de ses enfants ; et que le jeune\nhomme pourrait parfaitement remplir l'office d'un épouseur, pour peu qu'on\ns'y prît habilement. C'est pourquoi elle a repoussé les conseils de la\njalousie, qui lui commandaient de mépriser Julie, maintenant riche et\nconsidérée.\n   Elle est venue, elle aussi, à la fête. Elle ne quitte point Monsieur Miette\nqu'elle complimente à satiété. Et quand elle a fini, ou que son interlocuteur\nlui échappe, elle va se joindre au cercle qui se forme autour de Julie et qui\ns'extasie devant son luxe et son bonheur.\n   Toutes les bonnes âmes du pays l'entourent, cette excellente Julie et se\ndéclarent, à qui mieux mieux, ses amies les plus dévouées. Jamais on n'a\ncessé de l'aimer; mais jamais cependant — avec les meilleures intentions du\nmonde — on n'aurait pu lui souhaiter un aussi grand bonheur que celui dont\nelle jouit aujourd'hui. Et ces pécores qui la déchiraient hier à belles dents,\nfont assaut de protestations, se montent sur les pieds les unes des autres, afin\nde l'approcher de plus près, et lui crient jusque dans les oreilles leurs fausses\ndéclarations de tendresse. La vieille Madame Poulain de Mirambeau est là,\nqui fait siffler, dans ses grandes dents jaunes, des louanges emmiellées; et\naussi Mademoiselle Annabelle en arrêt devant la toilette de sa rivale et\ndevant ses bijoux merveilleux qu'elle signale aux autres avec des glapisse­\nments dans la voix; et aussi la comtesse qui se multiplie et qui tourbillonne,\nen faisant entendre partout les accents déchirants de son timbre suraigu.\n   Au milieu de ce brouhaha, la bonne Julie reste toujours douce, patiente et\nrésignée à entendre jusqu'au bout des paroles qu'elle sait menteuses. Ce chan­\ngement incroyable d'existence ne l'a point grisée, ni rendue fière ou dédai­\ngneuse : elle est aussi accueillante, aussi gracieuse qu'auprès de son petit\n poêle de faïence, lorsqu'elle tricotait, entre Jojo et Phanor.\n   Du côté des hommes, c'est aussi le même empressement : ils se répandent\n dans le château, afin de tout examiner, croisent les dames auxquelles ils\n montrent les magnificences de l'installation.\n   « Voyez, dit Monsieur Saint-Martin Ledard, à Madame du Bois, voyez\n quelle belle enfilade de pièces 1 Et comme tout est décoré avec luxe! Monsieur\n Miette est un organisateur de génie.\n   — On se croirait transporté, ajoute Monsieur Poulain de Mirambeau, chez\n quelque rajah de l'Inde, qui n'a qu'à puiser à pleines mains dans des coffres\n remplis d'or, pour exécuter ses moindres désirs. D'ailleurs j'ai éprouvé moi-\n même la générosité de notre hôte et la cérémonie de ce matin redit encore ses\n bienfaits. »\n    C'était, en effet, le matin même que l'on avait inauguré le monument de\n Viromar et l'archéologue comptait ce jour parmi les plus glorieux de sa\n vie.\n    « Vous avez été d'une éloquence rare, fit-il à Monsieur Saint-Martin\n  Ledard. Votre discours, cher ami, devant ce monolithe, si majestueux en sa\n noble simplicité, s'est inspiré très heureusement des circonstances de la fête.\n  Vous fîtes preuve, en outre, d'une science aimable autant que profonde et\n"}, {"page_pdf": 861, "texte": "732                               DURENDAL\n\n\n\nj'avancerai sans crainte que, dans cette occasion solennelle, vous trouvâtes le\nmoyen de vous surpasser ! »\n   En réalité, Monsieur Saint-Martin Ledard avait été prodigieusement long\net diffus et Monsieur Poulain lui-même s'était assoupi au milieu de sa\nharangue.\n   « Oui, reprit la comtesse, Viromar est d'un intérêt captivant. Mais pour­\ntant je confesse que je préfère, à la cérémonie de ce matin, la réunion bril­\nlante de ce soir. Dieu soit loué! Nous aurons donc, enfin, dans le pays, des\ngens qui recevront et qui feront profiter leurs amis d'une fortune immense!\n Cet excellent Monsieur Miette, quel beau vieillard il est! Comme il a bonne\nmine au milieu de ses invités! Comme il les traite avec distinction et ama­\n bilité!\n   — Avez-vous remarqué, interrompit Monsieur Poulain, qu'il a des dents\nsuperbes. Je suis étonné qu'un homme de cet âge les ait conservées dans cet\n état! Elles sont vraiment belles !\n   — Elles sont trop belles, répliqua Monsieur Saint-Martin Ledard. Mon­\nsieur Miette porte un râtelier, mon cher.\n   — Qu'en savez-vous? riposta la comtesse.\n   — Mais cela se voit assez, répondit le bellâtre.\n   — Vous avancez des choses que vous ignorez, lança Madame du Bois d'un\nton un peu vif. Monsieur Miette jouit d'une assez magnifique santé pour pos­\n séder encore toutes ses dents.\n   — Oh! oh! fit l'orateur, qui riait jaune, voilà que vous prenez bien vive­\n ment sa défense !\n   — Je la prends comme il me plaît, mon cher. Et je ne laisserai personne\ndire du mal de ce parfait galant homme; pas plus, d'ailleurs, que de Julie.\n   — Mais, hasarda Monsieur Saint-Martin, qui songe à mal parler de\n Madame Miette? Je ne sais vraiment quelle mouche vous pique !\n   — Monsieur et Madame Miette, conclut la comtesse, sont des personnes\nque je tiens en haute estime et que je défendrai envers et contre tous.\n   — A la bonne heure! s'exclama la douairière de Larquebuse qui survenait\nà ce moment. Il fait bon Madame être de vos amis. Au moins l'on est protégé\ncontre les sarcasmes et les vilains propos. Mais il n'était pas besoin de vous\ntant échauffer au sujet de notre chère Julie : on n'ignore pas que vous l'avez\ntoujours aimée et que vous ne parliez pas autrement il y a trois mois. »\n   La comtesse replia brusquement son éventail, qu'elle serra dans ses mains\nnerveuses. Elle eut un éclair dans les yeux et s'apprêtait à riposter vertement,\nlorsqu'une détonation formidable retentit dans le parc avec des crépitations et\ndes pétarades.\n   « Mesdames, mesdames! cria Monsieur Miette en courant, venez vite voir\nle feu d'artifice ! »\n                                                      Vicomte D'HENNEZEL.\n"}, {"page_pdf": 862, "texte": ""}, {"page_pdf": 863, "texte": "            (Eglise des sœurs de Charité à Eecloo.)\n\nLA PRÉSENTATION\n\n  (ERNST WANTE)\n"}, {"page_pdf": 864, "texte": "      Chronique artistique et littéraire\n\n                                  La Musique\n\n\n    C o n c e r t Y s a y e . — Dans ce premier concert, Ysaye a tenu à ne pré­\n senter que des œuvres de valeur, signées de trois grands noms de la musique :\n Schumann, César Franck, Liszt. Après une interprétation vibrante et poé­\n tique de l'ouverture écrite par Schumann pour le drame de Schiller, la Fiancée\n de Messine, Raoul Pugno a fait entendre le concerto de Schumann en la\nmineur, qu'on serait tenté de dénommer le roi des concertos, et cela peut-être\n parce que, en réalité, ce n'en est pas un. Ici, en effet, tout le côté artificiel et\n extérieur de la forme traditionnelle s'évanouit, pour faire place à une œuvre\nsymphonique ample et vivante, où le piano est, sans doute, un des protago­\nnistes et même, si l'on veut, le principal porte-voix de la pensée du poète ;\nmais, en se rattachant à l'ensemble et sans jamais dominer isolément par ces\ntraits proprement dits de virtuose, qui deviennent assez rapidement prolixes\net importuns. Raoul Pugno a donné de ce concerto la version la plus parfaite\nqu'on ait entendu jusqu'ici à Bruxelles, et s'il faut caractériser d'un mot la\nqualité maîtresse de sa compréhension et de son jeu, nous dirons qu'il est\nun merveilleux coloriste. La richesse de tons de sa palette s'est affirmée dans\ntout le cours de l'œuvre, en cette phrase de tendresse grave qui, ainsi qu'un\nportail d'or soutenu par des anges, apparaît au seuil du poème et le synthé­\nthise, et dans le développement subséquent de ce thème souverain en toute la\npremière partie : d'abord, dans la reprise qu'en fait l'orchestre s'enlaçant à la\nphrase ascendante qui s'élève majestueusement du piano ; puis, dans le ravis­\nsant dialogue, exquisement rêveur, qui s'établit entre la clarinette et le piano,\ndans la forme plus pressante et plus passionnée que revêt le thème en passant\nà la tonalité de sol majeur; enfin, dans la cadence fleurie d'arabesques gra­\ncieuses, amenant à la conclusion en la. Pugno a détaillé l'alidante avec un\nesprit charmant, saupoudré de grâce émue, et dans le finale surtout on a pu\napprécier cette caractéristique du talent de Pugno que, chez lui, les traits de\npiano n'éblouissent pas seulement par la tintinnabulation cristalline s'égre­\nnant en collier de perles, mais ils enlacent comme des chaînes de rêve et la\ncoloration intelligente donnée à chaque note dévoile dans l'ensemble du trait\nune signification poétique inattendue. Et comme toute critique doit être avant\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": "734                               DURENDAL\n\n\ntout objective et se garer de tout excès dans l'éloge ou dans le blâme, nous\nvoudrons admettre que tel autre grand pianiste familier des Populaires et des\n Ysaye atteigne encore plus haut dans l'ampleur du son et de l'orchestration,\ndans la puissance d'analyse étendue à des œuvres de style divers; mais, à\nnotre sens, ce dernier n'égale point Pugno à ce point de vue spécial, la colo­\nration dans le trait de piano.\n   Après le concerto de Schumann, on entendit l'admirable Procession de\n César Franck, une des paroles les plus profondes qu'ait proféré le maître,\nhymne d'adoration qui, d'abord calme, majestueux et recueilli, se couronne\nd'un élan de ferveur brûlante, où les voix les plus suaves de la Création, celles\ndes anges, des oiseaux et des fleurs, s'unissent à celle de l'homme pour célé­\nbrer le Dieu de l'Eucharistie. Le pur et vrai artiste qu'est Engel a donné à\ncette œuvre toute sa portée et sa signification. Les Djinns, poème sympho­\nnique pour piano et orchestre, où Pugno a été également supérieur, tradui­\nsent un aspect bien différent de la personnalité de Franck, la verve pitto­\nresque et descriptive, qui évoque en ce poème de sonorités chatoyantes les\nsonges fantastiques de la mythologie arabe.\n    Le concert s'est terminé par la symphonie de Liszt sur le Faust de Gœthe\nen trois parties, Faust, Gretchen et Miphisto, avec chœur final. En exposant cet\nimposant triptyque, Ysaye a fait œuvre utile et vraiment artistique. Liszt est\nune des hautes figures musicales du siècle. A côté de Beethoven, de Schu­\nmann, de Wagner, il a joué son rôle dans la rénovation et l'émancipation de\nl'art musical. Il a évidemment subi l'influence romantique, dont Hugo tenait\nglorieusement le sceptre, et qui s'était infiltrée dans toutes les expressions de\nl'art contemporain. Mais si l'on peut relever en ces pages des longueurs,\ncertaines traces de boursouflure et des obscurités (défaut inhérent à la forme\nmême du poème symphonique), il faut y rendre hommage à la grandeur de\nla conception, à la sincérité et à laferveur du lyrisme, telles qu'on les découvre,\navec un art peut-être plus raffiné, dans les œuvres de Berlioz. La vision de\nGretchen dans une atmosphère amoureuse, traversée parfois d'un souffle dra­\nmatique, et les stridences infernales de la course à l'abîme avec une issue sur\nla lumière pacifique de l'apothéose finale, semblent particulièrement fertiles\nen détails émouvants.\n   Rendons hommage, en terminant, à l'orchestre Ysaye, qui, sous la direc­\ntion du maître, a affirmé, une fois de plus, ses qualités d'homogénéité et\nd'unité expressive, et aussi à la distinguée collaboration du Choral mixte.\n\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n  La « Princes Zonneschijn » de Paul Gilson au Théâtre\nl y r i q u e flamand d ' A n v e r s . — L'excellent Théâtre lyrique flamand\nd'Anvers, qui est, certes, le plus vaillant, le plus progressif, le plus vraiment\nartistique de nos théâtres provinciaux, vient de représenter, avec un très\ngrand et très significatif succès, la Princesse Rayon-de-Soleil, conte féerique\nen quatre actes, de Pol de Mont, musique de Paul Gilson. Le poète a repris\nle joli thème symbolique de la Belle-au-Bois-Dormant, mais il l'a considérable-\n"}, {"page_pdf": 866, "texte": "                 CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTERAIRE                            735\n\n\n ment étendu, fort habilement dramatisé et — ceci est moins heureux — farci\n d'idées wagnériennes. L'essence du drame, très simple, tient en quelques\n lignes.\n    Aux temps antiques de la Germanie, le vieux roi Ajoboud ayant tué son\n frère et chassé la femme de celui ci, la sorcière Walpra, vit dans son burg avec\n sa fille, la merveilleuse princesse Rayon-de-Soleil. Au cours d'une chasse, il\n blesse et emmène avec lui un cerf blanc, qui n'est autre que le fils de Walpra,\n ainsi métamorphosé. Walpra survient et se venge; elle immobilise, en un\nsommeil magique, tous les habitants du château, jusqu'à ce qu'un homme,\nignorant l'amour, vienne d'un mot mystérieux éveiller la vierge endormie. —\nAu second acte, Walpra consulte les runes au sujet de son fils Tjalda, à qui\nelle a rendu sa forme humaine et qui grandit chaste et beau, hanté par un\nobscur et vague désir de trouver et de délivrer une créature idéale qui lui serait\ndestinée. Un chant de barde errant lui apprend tout à coup l'histoire de la\nbelle princesse endormie et aussitôt il fuit vers son rêve. — Au troisième acte,\non voit Tjalda et ses amis, les trois bardes, épuisés de leurs vaines recher­\nches ; tandis que ses camarades dorment, Tjalda veille et, dans l'ardeur de\nson désir, appelle la mort à son aide. A ce mot, la forêt s'entr'ouvre et le châ­\nteau désiré apparaît à ses yeux. — Le quatrième acte nous ramène à l'inté­\nrieur du burg. Tjalda entre et, inspiré par la déesse Freya, qu'il invoque,\nil prononce le mot du réveil. Scène d'amour. Walpra survient, et consciente\ndu nouveau règne de beauté et d'amour qui commence, déclare qu'Ajoboud\net elle-même, créatures de ruse et de haine, doivent disparaître. Un double\ncoup de poignard accomplit cette petite besogne d'assainissement esthétique\net social, et les deux amants, après avoir honnêtement versé une larme sur\nles auteurs de leurs jours, ne songent plus qu'à leur joie. De lente is in het land\ngekomen !\n   Disons de suite que cet épisode sanglant et mélodramatique gâte bien mal­\nheureusement la conclusion du conte; on eut pu, semble-t-il, par un autre\nartifice, faire disparaître les vieux gêneurs, si l'auteur croyait devoir les faire\ndisparaître. Mais, cette critique émise, il faut louer grandement, au point de\nvue poétique, dramatique et musical, l'artistique libretto de M. Pol de Mont.\n   Comment parler de la partition éblouissante de Paul Gilson, après une\naudition unique ? Elle est d'une richesse savante et compliquée, qui décon­\ncerte au premier moment et semble un peu bien somptueuse pour illustrer ce\nconte de fée, mais elle a quelque chose d'enveloppant, de chatoyant, qui\nséduit dès l'abord et provoque ensuite la plus vive admiration quand la ligne\net la structure musicale en apparaissent plus clairement. Gilson, sans aucun\ndoute, est le plus puissant, le plus coloriste, le plus rubénien de nos virtuoses\nde l'orchestre; c'est par là qu'il manifeste sa maîtrise plus que par la profon­\ndeur du sentiment et la vibrance de l'émotion. Toute l'œuvre mériterait d'être\nanalysée, page par page. Nous avons remarqué, au premier acte, le charmant\nprélude, les jolis chœurs des fileuses et des enfants (ce dernier surtout déli­\ncieux), et toute la scène de l'incantation, vraiment curieuse, extraordinaire de\npittoresque orchestral, avec l'exquise phrase des violons, qui caractérise le\nsommeil magique et le tableau de la tempête hivernale que la sorcière fait\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": "736                               DURENDAL\n\n\nmugir autour du château : de longs traits chromatiques des instruments à\nvent et du piano (car il y a un pianino à cet endroit), des glissando de harpes,\n des divisions du quatuor contribuent à cet effet remarquable, bien qu'un peu\nréaliste à notre avis.\n   Le second acte contient aussi de tort belles pages : le monologue de Walpra\net le chant du barde. Le troisième acte est très court ; c'est peut-être celui qui\nme plaît le plus complètement. Le quatrième m'a semblé long et peut-être\nmoins heureusement venu que les autres, malgré de charmantes choses\ndans le réveil de la princesse et la scène d'amour.\n   Nous aurons, j'espère, l'occasion de reparler de cette belle œuvre quand\nnous l'applaudirons à Bruxelles, où les directeurs de la Monnaie ne manque­\nront pas, sans doute, de nous la faire entendre. En attendant, allez l'écouter\nà Anvers et vous serez ravi, en même temps de voir ce que peuvent faire avec\ndes éléments parfois imparfaits, l'intelligence, le souci d'art, la conviction et\nla bonne volonté. Mme Judels-Kamphuyzen et M. Swolfs doivent être mis\nhors pair. Les autres rôles (MM. Collignon, Clauwaert, Tokkie, Mlle Vliex)\nsont aussi fort bien tenus, et une grande part d'éloges revient aux directeurs,\nMM. Judels et Tokkie, qui sont, il convient de l'ajouter, les plus fervents\npropagateurs de notre art national. En même temps que la Princes Zonneschijn\nde Gilson, le Théâtre lyrique flamand joue actuellement De Kapel de\nBlockx; Winternachtsdroom, de De Boeck; Het Minnebrugje de Van Oost, etc.\nAvais-je raison de dire que ces vaillants musiciens méritent les applaudisse­\nments, les encouragements et la reconnaissance de tous les artistes.\n                                                                        C. M.\n\n    Au Cercle artistique. L'attrait capital de la soirée du 20 novembre\nrésidait dans la collaboration de Mlle Emma Holmstrand, qui a chanté quel­\nques œuvres de Grieg, Sinding et Sjögren. L'audition était d'autant plus\ninstructive que les lieder de Grieg étaient choisis parmi les moins connus,\nceux dont la traduction française n'a pas encore été faite. On a souvent parlé\ndu procédé de Grieg, comme si chaque artiste, chaque compositeur n'avait pas\nson procédé à lui plus ou moins apparent, à commencer par Wagner lui-même.\nPour n'avoir pas l'envergure de ceux de Wagner ou de Schumann, les lieder\nde Grieg n'en sont pas moins puissamment charmeurs, soit par leur parfum\nlégendaire, soit par les impressions de rêve qu'ils suscitent ou la flamme de\npassion qu'ils recèlent, et il n'est point d'âme réceptive qui ne s'ouvre à ce\ncharme et ne salue un poète de race en celui qui écrivit le lied appelé le Cygne\net les poèmes lyriques pour piano. Mlle Holmstrand est une artiste intéres­\nsante. Sa voix est ample, généreuse, d'un clair et riche métal, et elle serait\ntout à fait pénétrante si les inflexions en étaient plus constamment moelleuses\net ne trahissaient parfois une certaine âpreté. Au rappel, elle a dit avec une\nmajesté impressionnante le beau lied de Chausson, de regrettée mémoire,\nsymbolisant la chaîne des Heures, qui, lentes, graves et solennelles, s'effritent\nsilencieusement dans le sablier de l'Eternité.\n   Quant au pianiste Delafosse, nous nous plaisons à reconnaître, et encore\navec d'expresses réserves, ses qualités de technicien. Mais il serait vain de\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                         737\n\n\nchercher à découvir en ce virtuose la moindre apparence d'une nature com­\npréhensive et interprétative. Les mazurkas de Chopin ont-elles été écrites\npar le maître pour figurer dans les carnets de bal ? Sans doute, ce sont des\ndanses dont le rythme doit être nettement accusé, mais non pas, à coup sûr,\nscandé d'une façon tellement stricte et impérative, que l'expression intime du\npoème en soit voilée et amoindrie. Et, c'est encore ici une façon de parler,\ncar, dans l'espèce, l'amoindrissement confinait à l'annihilation. Chopin est\ndans l'art une personnalité un peu plus haute que Fahrbach ou Waldtenfel ;\net M. Delafosse n'a pas l'air de s'en douter. En une causerie faite naguère sur\nl'art de Chopin, nous avons essayé de déterminer la pensée immanente de\ncertaines œuvres-types, parmi lesquelles le prélude en ré bémol. Si, dans le\ncortège funèbre, qui forme l'épisode principal du prélude, le pianiste a fait\npreuve de quelques vagues intentions, elles ne se sont pas suffisamment affir­\nmées pour racheter la sécheresse de débit et la fausseté d'accentuation qui ont\nentaché cette rêverie divine couronnée de grave mélancolie, qui forme\nl'exposé initial du poème. Ainsi présentée, l'œuvre a perdu toute sa significa­\ntion, apparaît imprécise, inconsistante et amorphe. Enfin, est-il admissible\nqu'on dénature l'étude de Chopin sur les touches noires en les transcrivant en\ndoubles notes, alors que Chopin l'a écrite en notes simples ? Au lieu de\nl'impromptu ailé, alerte et subtil conçu par le maître, on obtient un exercice\ntechnique qui se traîne lourdement et gauchement sur le clavier. I1 est vrai\nque Brahms s'est ainsi permis de déranger, par des complications puériles,\nune étude de Chopin et, si je ne me trompe, aussi une étude de Weber. Mais\nce ne seront, certes, pas là ses plus solides titres de gloire auprès de la\npostérité.\n    M. Delafosse a terminé son concert par les Réminiscences de Norma de Liszt.\nOr, il importe de le dire bien haut, en ces pages, puisque Durendal est avant\ntout une revue d'art, on ne conçoit pas que les virtuoses, et à la vérité non\ndes moindres, se déterminent encore à insérer dans leurs programmes de\npareilles misères. Il est hautement regrettable que le grand nom de Liszt soit\ncomme un paravent derrière lequel ces productions enflées et hybrides réus­\nsissent à dérober leur prétentieuse et absolue nullité au point de vue de l'ait.\nLiszt a écrit pour le piano des œuvres originales, belles et durables, au pre­\nmier rang desquelles il faut signaler les rapsodies. Mais, en composant ces\nfantaisies échevelées sur la Norma, les Puritains, Don Juan, il sacrifiait au\ngoût du jour et, péril du casse-cou à part, ces ridicules travestissements ne\nsont ni meilleurs ni pires que les élucubrations des Thalberg, des Prudent,\ndes Gottschalk et tutti quanti, productions proscrites depuis plus de vingt-\ncinq ans de toute salle de concert qui se respecte. Pauvre Bellini! Que ses\nélégiaques cantilènes doivent se trouver froissées et mal à l'aise au milieu de\ntout ce tintamarre funambulesque !\n   Toutefois, on ne peut dire que le combat cessa faute de combattants, car\nle solide instrument, mis généreusement par la maison Erard à la disposition\ndu pianiste, résolu à garder ses positions et à se montrer à la hauteur de la\nsituation, a soutenu jusqu'au bout, avec une stoïque et sereine indifférence,\nles assauts furieux du pianiste emporté, si bien qu'après le dernier accord, le\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": " 738                              DURÉNDAL\n\n\npublic se retira terrifié, en se félicitant dans son for intérieur que, lorsqu'il\ncommit cette tonitruante fantaisie, Liszt ait eu la mémoire courte et que, sans\ns'attarder en des souvenirs plus précis et plus complets, il se soit borné à de\nsimples... réminiscences (!)\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n   N. B. — Nous rendrons compte dans notre prochain fascicule de l'exécu­\ntion du drame musical Le roi Arthus de Chausson, au théâtre royal de la\nMonnaie et du premier « Concert populaire » de l'année 1903-1904.\n\n\n\n\n                             Les Expositions\n\n\n    L e S i l l o n . — Cette année aura eu pour symptôme artistique un\nextraordinaire foisonnement d'expositions, qui impose une grande brièveté\nde compte rendu. Aussi bien est-il amusant d'essayer d'enclore le plus d'effi­\ncacité possible dans une parfaite concision verbale. C'est le seul moyen de ne\npas perdre le sens de la direction par ce fourmillement de foule.\n   Le Sillon, cercle d'art fort connu, célébra sa dixième année d'existence par\nune exposition où furent conviés les exposants d'autrefois. L'ensemble ne\nparut pas avoir été fort influencé par ce côté « rétrospectif ». N'est-ce pas\nque l'histoire du cercle n'a qu'une importance assez restreinte? Il groupa de\njeunes exécutants dominés par un groupe revendiquant l'amour des belles\n « pâtes » Toute une équivoque esthétique devrait être élucidée à ce propos.\nContentons-nous de dire le danger des « renaissances », presque toujours\nun peu des « réactions », c'est-à-dire de la mort apportée dans la vie.\n   Ajoutons que si la « matière » d'une oeuvre doit être belle comme la nature\net former une chose précieuse comme l'aspect même de la nature, cette\nmatière cependant doit être « animée » par l'influence de la vision person­\nnelle et non triturée selon des « recettes », même magistrales.\n   Il reste du premier programme dont nous parlons ce qui reste de toute\n« école » : quelques artistes d'inégale valeur et déjà bien connus du public\npar leurs défauts et leurs qualités. Ce sont : Bartholomé, qui raconte ; Georges\nBernier, le maître des prairies de Flandre; Mme Bernier, ambrant de rares\nnatures-mortes. Puis le groupe des fervents de la « pâte » : Bastien, cuivré;\nBlieck, clair; Gouweloos, simple et parfois admirable; Smeers, hanté de\nvisions populaires très sombres ; Swyncop, que le Midi déconcerte; Wage­\nmans, très brun encore. Notons de fort beaux cuirs de Mme Reitta Delstanche,\ndes portraits vraiment étudiés de Servais Detilleux, les délicates impressions\nclaustrales de René Janssens, les paysages aussi vibrants que les sculp­\ntures de Kemmerich, les larges portraits de Laudy, ceux très rares et pro-\n"}, {"page_pdf": 870, "texte": "                CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                               739\n\n\nfonds de Maurice J. Lefebvre, les deux paysages de Paul Mathieu, les des­\nsins et gravures de Victor Mignot, de merveilleux Hortensias de G.-M. Ste­\nvens... J'en passe, et (naturellement!) des meilleurs.\n\n   A u C e r c l e a r t i s t i q u e , parmi un défilé affolant, un Salonnet excep­\ntionnel. Les pastels de Wilhelm Delsaux, c'est-à-dire l'âme même de la côte\nflamande et zélandaise, exprimée par des nuances tellement pures et rares,\nune ligne tellement savante et simple, que l'essence du paysage y demeure,\némouvante comme la Vie et le Rêve.\n   Des figures de M. Hinb Luns, montrant une application curieuse, un\nemploi imprévu de la « matière »; un art d'arrangement, une faculté de styli­\nsation vraiment intéressants. Encore des paysages, blonds et frais, de\n M. Louis Ludwig.\n                                                                  EDMOND JOLY.\n\n\n\n\n                               Les Conférences\n\n\n   A u x c o u r s d'art et d ' a r c h é o l o g i e . — M. ANDRÉ HALLAYS, le\nrenommé critique du Journal des Débats, — dont précisément l'Académie fran­\nçaise vient de récompenser les travaux attachants et le zèle intelligent et\npassionné pour la conservation des œuvres d'art du passé par l'attribution\ndu prix Vitet, — M. André Hallays inaugurait, le samedi 28 novembre der­\nnier, la série des conférences hebdomadaires offertes aux élèves et aux audi­\nteurs libres des Cours d'art et d'archéologie, ouverts, ainsi que nous l'avons\nannoncé à nos lecteurs, depuis le 9 novembre dernier, dans les locaux de la\nsociété Patria, impasse du Parc.\n   M. Hallays a traité du Goût esthétique et de sa formation par l'étude des œuvres.\nLe sujet était vaste et permettait de toucher à maint problème essentiel,\nd'exposer nombre de questions attachantes, dont la solution controversée\ncontinuera, longtemps encore, à préoccuper les esprits épris d'art. Nous\nciterons, par exemple, les principes à adopter et à faire prévaloir en matière\nde restauration de monuments anciens et celle de l'organisation des musées.\n Au cours des développements de sa conférence, M. Hallays a été amené\nnécessairement à exposer ses vues sur ces deux points : à ses yeux, pour\nqu'une œuvre nous communique toute l'émotion de sa beauté, il faut qu'elle\nsoit intacte ou, du moins, pure de tout remaniement ultérieur, et il faut que\nnous la rencontrions dans le lieu même pour lequel elle a été conçue et\nexécutée. D'où suit, naturellement, la condamnation de toute restauration et,\n de même, la dénégation de l'utilité des collections et des musées, « véritables\n hôpitaux », où les œuvres d'art, isolées de leur décor originel et, par consé-\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": "                                   DURENDAL\n740\n\nquent, d'une partie de leurs significations, perdent presque complètement\nleur vertu essentielle de rayonnement et d'émotion.\n   Mais M. Hallays aperçoit, cela va sans dire, les objections pratiques que\nl'on pourrait faire à des convictions d'une si généreuse intransigeance, tant\nau point de vue de la conservation des œuvres elles-mêmes qu'à celui de\nl'influence que l'étude, plus ou moins facile, de celles-ci, doit exercer sur le\ngoût public. Toute l'ambition de sa parole et de ses écrits est de propager le\nrespect infini de l'œuvre des ancêtres, de leur pensée figurée dans les monu­\nments, œuvre et pensée qui font partie intégrante et capitale de notre patri­\nmoine intellectuel, de la patrie de notre esprit et de notre âme — et dont la\ndestruction ou la défiguration nous atteindrait dans nos origines intellec­\ntuelles et morales.\n   La causerie de l'excellent critique, toute parsemée d'aperçus ingénieux et\nde définitions heureuses, a obtenu un succès considérable.\n                                                                          A. G.\n\n   Conférence d'Arnold Goffin sur l'iconographie de saint\nF r a n ç o i s d ' A s s i s e . — M. Goffin a traité son sujet en érudit, en philo­\nsophe et en poète. Le traducteur des Fioretti que les familiers de Durendal con­\nnaissent bien pour l'y avoir fréquemment lu et admiré en maintes pages\nfortement pensées, ne s'est pas strictement renfermé dans les limites de ce\nsujet. Et l'on conçoit fort bien qu'il se soit amoureusement attardé sur maints\ndétails et épisodes de cette adorable existence qu'est celle de saint François,\nsur le moment suprême où le saint fit un amical et fraternel accueil à sa chère\nsœur « La Mort ». Saint François d'Assise est à côté de Dante, la figure la plus\npopulaire de l'Italie. C'est qu'il y avait en lui ce tour d'imagination chevale­\nresque auquel ses compatriotes sont surtout sensibles, et pour prendre les\nchoses de plus haut encore, c'est que, non content de prêcher l'Évangile, il\nl'a revécu lui-même, instaurant dans l'esprit public son ardente conviction de\nla puissance desfaibles. Arn. Goffin caractérise admirablement par ces deux mots\nla philosophie profonde qui se dégage des œuvres de saint François, sublime\nassociation d'idées dont la transcendante beauté règne et trônera toujours\ndans l'avenir, éternelle comme la vérité, alors que les aphorismes nietzchéens\nsur les droits éliminatifs de la force pure seront depuis longtemps oubliés.\nLes temps qui suivent la mort de saint François, sont marqués en Italie d'un\nmerveilleux essor de renouveau artistique. C'est le moment où s'élèvent,\npoèmes de l'infini, les radieux édifices de Sienne, d'Orvieto, de Pise, de Flo­\nrence. Aux types peu sympathiques et presque effrayants que jusque-là les\nmosaïques avaient présenté de la mère de Dieu, succèdent dans les peintures\nde Cimabue et de Giotto, des figures s'illuminant de douceur et de compatis­\nsance. Cimabue et Giotto sont aussi les premiers qui retracent dans leurs\nœuvres la figure de saint François. Cependant, les portraits vécus de saint\nFrançois, il faut aller les chercher chez les témoins de l'existence du saint,\ndans le Speculum perfections de Frère Léon, de Frère Ange, de Frère Rufin,\npuis dans les Fioretti, ouvrage conçu sans art, mais qu'insuffle et informe ce\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": "                CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                            741\n\n\n don précieux de la vie, où la simplicité des récits enveloppe les actes du sain\n comme d'une robe rayonnante de candeur. Saint François s'appelait le che­\n valier du Christ, et les Fioretti, dit éloquemment M. Goffin, sont la chanson\n de geste de ce chevalier, le geste de la grâce et de la pauvreté.\n    Telles sont les sources auxquelles ont puisé Giotto et les maîtres subsé­\n quents. Consciencieuses et attentives, ces interprétations sont bien pâles à\n côté de la puissance des récits originaux. L'art de Giotto, marquant un pro­\n grès sur la facture compassée et timide de Cimabue, est surtout dramatique,\n se concentre dans la physionomie et le geste, et par des moyens simples\n atteint des effets fort significatifs. Dante et Giotto absorbent dans leur œuvre\n tous les efforts insuffisants de leurs devanciers.\n    Puis le XVe siècle s'éveille, comme un adolescent fougueux tout grisé\n d'exubérance vitale et printanière. Benozzo Gozzoli, nom auquel s'attache le\n souvenir prestigieux du Campo Santo de Pise, de même que Ghirlandaio n'ont\n fait guère que paraphraser Giotto, innovant seulement dans la forme, dans la\n perfection de la perspective linéaire, dans le charme évocatif d'un décor tout\n italien, encadrant les scènes empruntées à l'Histoire sacrée. Cette virtuosité\n un peu superficielle, ne saurait rivaliser avec Giotto pour l'interprétation du\n côté dramatique et héroïque de l'existence de saint François. Ce sont surtout\n les épisodes de tendresse et de grâce qui sont retracés par Gozzoli et Ghirlan­\n daio, chez ce dernier avec encore plus de pondération et d'eurythmie.\n    Après le XVe siècle, l'iconographie de saint François n'évolue pas et se can­\n tonne dans le type traditionnel. Il faut venir aux temps actuels pour voir\n quelque chose de nouveau dans l'art par rapport à saint François. En Bel­\ngique, M. Goffin cite trois noms dont s'honore l'art national, Léon Frédéric,\n Albert Giraud, Fernand Séverin. Il rend hommage à la société internationale\nd'études franciscaines, à l'organisation de laquelle a puissamment contribué\n M. Sabatier.\n    C'est ainsi, conclut éloquemment M. Goffin, que, uniquement avec la mer­\nveilleuse puissance de son amour, cet homme a laissé dans l'histoire et dans\nl'art un sillon de persistante lumière. Si l'on assimile le cycle des temps à un\nvaste horizon, on voit à l'extrême lisière de cet horizon, le Christ, puis de dis­\ntance en distance, se rapprochant insensiblement de notre observatoire, cer­\ntains apôtres auréolés parmi lesquels saint François d'Assise projette une\nlumière ineffable. Aussi, a-t-il été loué tour à tour par les plus grandes puis­\nsances morales de la terre, par la Religion, par la Science et par l'Art.\n\n\n  Conférences sur l'histoire du Théâtre en France des\no r i g i n e s à M o l i è r e . — Les conférences données par MM. IBELS et\n MORGAND, au Cercle artistique, ont retracé l'évolution du théâtre en France\nau cours du moyen âge, du XVIe et du XVIIe siècle jusqu'à Molière. M. Ibels\ns'était chargé de la partie anecdotique et pour ainsi dire matérielle du sujet,\nparlant de la mise en scène, des acteurs et notamment des personnages tradi­\ntionnels de la comédie italienne (Pantalon, le Capitan, le Zanni, Scaramouche,\nPulcinello, etc.), du cadre et du mode d'interprétation, des différents locaux du\n"}, {"page_pdf": 873, "texte": "742                               DURENDAL\n\n\n vieux Paris où, au gré des circonstances, se transporta le théâtre au moyen\n âge, pendant le règne des derniers Valois et des premiers Bourbons. Cette\n partie de la conférence était illustrée par diverses projections lumineuses\n ingénieusement choisies.\n    M. Morgand s'est attaché plus proprement à la partie littéraire du sujet,\n racontant l'évolution du théâtre depuis les types primordiaux, informes et\n naïfs du XIIe siècle jusqu'à la fondation du théâtre classique par Corneille.\n Nous avons noté dans cette conférence bon nombre d'idées qui, pour ne pas\nêtre fort neuves, ne sauraient être jamais trop souvent exprimées à une\népoque où, malgré les admirables travaux de Taine, les conceptions mes­\nquines et surannées de 89 ont malheureusement laissé des traces encore trop\nprofondes en maints esprits des plus cultivés. C'est l'Église chrétienne qui, de\nsa main puissante, devait pétrir et façonner le moyen âge. Empruntant le cadre\npolitique extérieur de la civilisation de Rome païenne dont les traces étaient\nrestées dans la langue et les institutions, l'influence chrétienne devait néces­\nsairement pénétrer tout le monde barbare, possédé du désir d'unité, le disci­\npliner, l'assouplir et le transformer peu à peu. Au milieu des violences effré­\nnées de cette époque de sang, l'établissement de la Trêve de Dieu marque\nl'essor des cathédrales immenses, l'efflorescence sans précédent de ces milliers\nd'églises gothiques qui deviennent l'asile général.\n   C'est là qu'il faut trouver l'origine du théâtre, sous la forme de dialogues,\nd'abord en langue latine, puis à mesure que le latin s'oublie, en langue\nromane. L'élément populaire avait d'abord installé ses habitudes grossières\ndans le temple de Dieu, et ce premier embryon de théâtre trahissait en ses\nmanifestations diverses la brutalité des mœurs du temps. Mais sous la pré­\ncieuse et bienfaisante action de l'Église, tout change bientôt et les Mystères,\ndrames liturgiques, actions tirées de l'Écriture, viennent lutter contre ce\ndébordement. M. Morgand nous a ensuite retracé toute l'évolution subsé­\nquente du Drame sacerdotal (afin de nous servir de son expression), qui, au\nXIIe siècle, quitte l'église pour le parvis. C'est l'époque du mystère d'Adam,\nsorte de pantomine interrompue par des dialogues, époque qui se caractérise\npar la suppression totale du latin. Au XIIIe sièle, le théâtre émigré du parvis\nsur la place publique. Le chef-d'œuvre de cette époque est le Mystère de saint\nNicolas, où saint Nicolas ne joue, d'ailleurs, qu'un rôle fort accessoire au\ndénouement, et qui aurait bien plus d'affinité avec la forme théâtrale shaks­\npearienne qu'avec la forme classique, car des apparitions célestes y côtoient\ndes scènes de taverne. AuXIVesiècle, quarante miracles voient le jour et tous\nse terminent par une invocation à Notre-Dame. C'est qu'à cette époque où\nsévissait l'atroce coutume de la torture, le peuple a tourné ses yeux épou­\nvantés vers les bras de la croix où souffre un Dieu de bonté, et qu'ayant besoin\nde croire, il s'est souvenu de la mère de Dieu. « Le culte de Marie, dit M. Mor­\ngand, est une des plus nobles choses qui aient existé au moyen âge ». Le\nXVe siècle voit le mystère remplacé par la farce, destinée à reposer l'esprit du\npopulaire, par la moralité que jouent les membres de la Basoche, supérieure à\nla farce à cause de ses préoccupations philosophiques et morales, où les vices\net les vertus sont incarnées dans des personnages de chair, sortes d'entités\n"}, {"page_pdf": 874, "texte": "                CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                               743\n\n\nallégoriques, et, enfin, par la Sotie, type de comédie aristophanesque où la\nfarce et la moralité semblent se juxtaposer. Ainsi, le caractère religieux dispa­\nraît peu à peu du théâtre. Voici que la Renaissance s'éveille, les nations se\nforment, et d'expression religieuse, le théâtre va devenir une expression poli­\ntique. M. Morgand a encore dit de fort bonnes choses sur Rotrou, sur l'im­\nportance littéraire de la pléiade exerçant son influence à travers le temps, fran­\nchissant la pseudo réforme de Malherbe et de Boileau pour venir façonner et\nvivifier la langue de Chénier et des lyriques duXIXesiècle.\n    Au cours de cette conférence instructive, d'exposé lucide et, en général, de\nsaine doctrine, on est supris d'entendre un homme d'esprit clairvoyant et\nimpartial comme semble l'être M. Morgand, émettre, à propos de l'adorable\nlégende du Saint-Graal, source du plus radieux des poèmes, cette affirmation\nque le moyen âge s'est toujours emparé de la réalité des choses pour la\ndéformer au profit de l'idée chrétienne. Cette manière de s'exprimer est haute­\nment blâmable, à cause des sous-entendus péjoratifs qu'elle recouvre.\n L'Eglise a transformé pour le bien de tous les idées, les institutions, les\nmœurs, l'esprit public, mais elle n'a assurément jamais rien déformé.\n   En outre, nous ne pouvons souscrire sans restrictions à cette manière de\nvoir de M. Morgand que l'héroïsme politique ou la raison d'État (deux choses\nbeaucoup plus complètement distinctes que le conférencier ne semble le sup­\nposer) constituent l'essence intime et le critère d'art de l'œuvre cornélienne.\nNous reconnaissons que ce critère s'applique assez bien à plusieurs pièces de\nCorneille, surtout à Horace. Si ces classifications méthodiques et rigoureuses\n(qui par parenthèse ont à notre sens le tort de trop sentir l'école), ont du\nmoins cela de bon qu'elles facilitent l'intelligence d'une époque littéraire en\n posant, pour ainsi dire, dans les esprits certains jalons, certains points de\nrepère; il ne faudrait pas toutefois y attacher trop d'importance. Où, en effet,\n trouver la moindre trace de la raison d'État dans Polyeucte? Ici, ce cadre arti­\nficiel apparaît étroit et se brise en éclats si l'on s'efforce d'y adapter la tragédie\nsublime (dont le conférencier s'est prudemment abstenu de parler) et qui,\nabstraction faite de l'idée, et au seul point de vue de la réalisation artistique,\nreste l'incontestable chef-d'œuvre de Corneille, aux côtés d'Athalie, le non\nmoins incontestable chef-d'œuvre de Racine, et demeurera toujours une des\nplus pures gloires de la scène française.\n                                                          GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                               Les Revues d'Art\n\n   L ' A r t m o d e r n e . — Voici un résumé de la belle étude qu'Octave\nMaus a consacré récemment, dans cette revue, au sculpteur CHARLES VAN\nDER STAPPEN : « En ce temps-là, vers 1860, apparut à l'atelier paternellement\ndirigé par Jean Portaels, un petit bonhomme à la carrure massive, au front\n"}, {"page_pdf": 875, "texte": "744                                DURENDAL\n\n\n  obstiné, aux yeux en vrille, qui se mit à pétrir la glaise et à modeler la\n  cire avec une ardeur du diable. Il sortait de chez « Monsieur Léonard »,\n un brave homme qui enseignait la décoration selon les principes d'alors,\n c'est-à-dire d'après les vaines, stériles et invariables formules codifiées par\n des pions d'académie. L'indépendance d'idées, la liberté d'allures, l'esprit\n d'initiative individuelle qui régnaient dans l'atelier Portaels avaient séduit\n la nature indisciplinée du galopin, impatient d'échapper aux lisières dont on\n entravait son essor.\n     » Et le maître, dans sa clairvoyance, eut bien vite discerné en Charles Van\nder Stappen un artiste exceptionnellement doué, dont il n'eut garde de réprimer\n la fougue turbulente. Mais au lieu d'un ornemaniste, il en fit un sculpteur.\n    » Le premier envoi du futur directeur de l'Académie des Beaux-Arts au\nSalon de 1863 fut refusé, comme de juste. Il eût été sans exemple qu'une\nœuvre qui bouleversait les notions reçues, qui opposait aux recettes consacrées\nun accent personnel et nouveau fût accueillie sans résistance par ceux qui\ndéfendent l'Arche sainte des traditions.\n    » A une époque où seule la mythologie paraissait digne d'inspirer la sta­\ntuaire, où l'allégorie et le sentimentalisme dictaient aux sculpteurs d'inva­\nriables attitudes, des gestes immuables, l'art de Charles Van der Stappen,\ninspiré directement par la nature, semblait une révolte et un défi. Animer le\nmarbre d'un frisson de vie, quelle témérité! Exprimer le mouvement, instan­\ntanéiser l'existence quotidienne, sculpter de la chair, faire jouer les muscles\nsous l'élasticité de la peau, quel outrage aux canons esthétiques!\n   » Mais le débutant allait prendre bientôt sa revanche. Dès 1866, il fit recevoir\nau Salon de Bruxelles un groupe, la Naissance du Crime, dans lequel, sous le\nvêtement d'une composition allégorique au goût du jour, se manifestait un\nmode d'art délibéré, déjà affranchi des routines. En 1869, la Toilette du faune,\nsa première figure importante, fut récompensée d'une médaille d'or. C'est à\npeine s'il espérait la voir admise, cette œuvre juvénile et délicate, tant elle\nrompait, par la vérité de la posé, par la souplesse du modelé, par le frais\nparfum de forêts et de prairies qu'exhalait sa beauté nerveuse, avec les\nfroides traditions alors en honneur.\n    » Le Faune qui reparut, en marbre cette fois, au Salon de 1875, fut le point\nde départ d'une série de compositions dans lesquelles l'artiste unit à un\nréalisme sincère le souci d'une forme élégante, flexible, déliée, qui l'apparen­\ntait aux maîtres de la Renaissance italienne.\n    \" Un long séjour en Italie retrempa aux sources d'un art à la fois puissant\net affiné la nature sensible du jeune artiste. En même temps qu'il se perfec­\n tionnait à Rome et à Florence dans la technique du métier, il s'emplissait les\n yeux et le cerveau de la splendeur des maîtres d'autrefois. Et l'impression\n qu'il ressentit au contact des chefs-d'œuvre de la sculpture antique, de la\n peinture du XVe et du XVIe siècles, devait rester en lui ineffaçable.\n     » Ses compagnons d'armes, Paul De Vigne, Thomas Vinçotte, s'étaient\n dégagés, eux aussi, des lourdes manœuvres de leurs prédécesseurs. Ils\n avaient créé une plastique inédite, alliant avec bonheur la pureté du style à\n une expression personnelle, ils avaient libéré la statuaire belge des formules\n"}, {"page_pdf": 876, "texte": "               CHRONIQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE                            745\n\n\nsurannées qui en avaient longtemps arrêté le développement, et l'initiative\némancipatrice de cette trinité laborieuse détermina bientôt un irrésistible\ncourant qui porta vers des horizons neufs les aspirations de toute une géné­\nration d'artistes.\n    » Une consécration officielle affirma le triomphe définitif des tendances\nde la jeune école. A la mort de Simonis, en 1883, la place de professeur à\nl'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, poste considérable qui faisait l'objet\nde convoitises nombreuses, ayant été mise au concours par la ville, Charles\nVan der Stappen fut désigné à l'unanimité des suffrages pour occuper la\nchaire vacante. Cette attribution marqua, en même temps que la renommée\nacquise par les travaux du sculpteur, l'évolution significative du goût public\nvers un art affranchi et spontané.\n    » En même temps qu'il prenait possession d'une chaire professorale, le\nstatuaire saisit avec une ardeur nouvelle l'ébauchoir. Nombre d'œuvres impor­\ntantes sillonnèrent la période qui s'ouvrit à l'entrée de l'artiste à l'Académie\ndes Beaux-Arts pour se clore dix ans après, quand Ompdrailles et les Batis-\nseurs de villes attestèrent une évolution imprévue vers une conception à la fois\nplus vaste, plus humaine et plus profonde de l'Art.\n   » Le morceau capital de cette période fut le groupe gigantesque symbolisant\nl'Enseignement de l'Art, achevé en 1887, qui orne la façade extérieure du Palais\ndes Beaux-Arts, à Bruxelles, en pendant avec un groupe de mêmes dimen­\nsions exécuté par Paul De Vigne.\n    » Ompdrailles le Tombeau des lutteurs, qui découpe actuellement son émou­\nvante silhouette à l'avenue Louise sur des horizons de verdure, inaugura\ndans l'art de Van der Stappen un style pathétique exprimant, dans un décor\nrajeuni, des perceptions neuves d'humanité.\n   » L'année suivante, en 1893, un autre groupe, celui des Batisseurs de villes,\nréitéra et fortifia l'impression provoquée par Ompdrailles.\n   \" Cette abondante production, à laquelle il faut ajouter nombre de bustes,\nde bas-reliefs (parmi lesquels la Source et les Lessiveuses au bord de l'étang), de\nstèles commémoratives (le prince Baudouin, Alexandre de Burlet), de figurines,\nde plaquettes, témoignant d'un labeur incessant et d'une remarquable vir­\ntuosité de métier, n'avaient pas détourné le statuaire de ses prédilections\npour certains travaux décoratifs, pour l'ingénieuse utilisation de ses facultés\ncréatrices à l'embellissement des objets usuels. A l'exemple des maîtres de la\nRenaissance, aujourd'hui suivis par un très grand nombre d'artistes, Van der\nStappen, l'un des premiers, s'était engagé dans la voie des applications\nartistiques.\n    » En ces dernières années, l'exécution des morceaux de sculpture propre­\nments dits alterne avec celle des œuvres décoratives et des bibelots précieux.\n   » D'autre part, les grands travaux ornementaux s'accumulent. Van der\nStappen crée pour l'Exposition universelle de Bruxelles (1897) la Fontaine aux\nChimères, dont une pensée magnifie le dispositif hardi.\n    » A peine les moulages de la Fontaine aux Chimères ont-ils quitté l'atelier de\nl'avenue de la Joyeuse-Entrée, véritable usine qui ne connaît pas le chômage,\nl'ébauche d'un autre monument s'y érige. C'est une composition glorifiant le\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": "746                                DURENDAL\n\n\nTravail par des groupes de figures humaines et d'animaux allégorisant par\ndes emblèmes rajeunis l'Art, la Science, le Commerce, l'Agriculture. Puis,\nvoici le Monument à la mémoire d'Alfred Verwée, le Monument Théodore Baron, Et,\ndominant ce vaste labeur, le Monument à l'Infinie Bonté, l'œuvre la plus consi­\ndérable du statuaire, celle qui, depuis quelque dix ans, hante sa pensée, et\nqui semble appelée à résumer, par un magnifique ensemble de groupes, de\nfigures et de bas-reliefs, la carrière entière de l'artiste.\n   » L'esprit toujours en éveil de Charles Van der Stappen ne pouvait\ndemeurer étranger à la renaissance de la sculpture chryséléphantine. Van der\nStappen prit part à l'exposition des ivoiriers qui donna au Palais colonial de\nTervuerén un si vif intérêt. Deux œuvres, spécialement composées en vue de\nla pratique de l'ivoire, forment sa contribution à l'effort collectif des sculpteurs\nbelges. L'une d'elles est intitulée le Sphinx mystérieux, l'autre, In hoc signo vinces.\n   » Telles sont, rapidement énumérées, les œuvres principales d'un artiste\nqu'un travail persévérant, une foi ardente, un enthousiasme dont les années\nn'ont fait qu'aviver la flamme, ont élevé au premier rang des sculpteurs dont\ns'honore la Belgique. »\n\n\n   O n z e K u n s t . — Le numéro de novembre de cette belle revue débute\npar un article très judicieux de GEORGES EEKHOUD sur le Salon triennal de\nBruxelles, qui, comme il le dit très bien, « ne fut ni meilleur ni pire que les\nprécédents. Comme toujours, les œuvres vraiment supérieures, celles desti­\nnées à être classées parmi les chefs-d'œuvre, y étaient presque introuvables;\non y rencontrait une vingtaine de tableaux vraiment remarquables, une cin­\nquantaine de bonnes toiles, de deux à trois cents productions médiocres et\nprès d'un millier de croûtes renforcées ». M. Eekhoud dit encore que a cer­\ntaines salles trahissaient le souci de réunir et de rapprocher les œuvres de\nchoix, de ne faire voisiner des maîtres qu'avec leurs pairs, ou tout au moins\navec des nouveaux venus débutant par des coups de maître, et de faire valoir\nces diverses toiles l'une par l'autre, en des ensembles harmonieux et de\nbonne tenue ». Cela était vrai en général, mais pas toujours. Ainsi, il n'était\npas possible de placer plus mal le tableau d'Arthur Lefèvre : les Colporteuses,\nœuvre remarquable, dénotant un talent primesautier, original et bien per­\nsonnel. Nous avons donné jadis une reproduction de cette toile et nous en\navons fait l'éloge dans un article consacré à ce jeune artiste si intéressant.\nSon tableau a passé presque inaperçu. Mais on avait tout fait pour cela, en le\nplaçant horriblement mal. Il méritait plus que trois cents autres tableaux,\nmédiocres au delà de toute permission, d'être placé à la cimaise. Il le méritait\nsurtout plus que le stupide portrait d'un bourgeois quelconque, qui était à la\ncimaise un peu plus bas, portrait qui, tant par la physionomie niaise qu'il\nreproduisait que par sa médiocrité intrinsèque, eut été tout aussi intéressant\nsi on l'eut retourné contre le mur.\n   L'article de M. Eekhoud est suivi d'une étude des plus vivantes et des plus\nsérieuses de MAX ROOSES sur les Dessins des Maîtresflamands,et notamment sur\nles Elèves de Rubens, et spécialement sur Antoine Van Dyck, qui, ainsi que le\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "                CHRONIQUE      ARTISTIQUE E T LITTÉRAIRE                     747\n\n\n\ndit l'auteur, surpasse de beaucoup tous les autres élèves du maître, comme le\nprouvent, du reste, les admirables dessins de Van Dyck reproduits dans ce\nnuméro de la revue, où l'on trouve aussi la reproduction des plus belles\nœuvres du Salon triennal.\n                                                                      H. M.\n\nT h e B u r l i n g t o n M a g a z i n e , n° 8 du volume I I I , novembre 1903.\n   — (Bruxelles, Spineux.)\n   La belle revue anglaise contient, ce mois-ci, deux articles particulièrement\nimportants; le premier est une étude de M. A. MORRISON, sur Kikuchi Yosai,\nun peintre japonais duXIXesiècle, intéressant continuateur des maîtres de la\ngrande époque; le second est la fin de l'étude de M. B. BERENSON, sur\nle Sassetta, le peintre siennois du commencement du XVe siècle, à qui les\nécrivains modernes s'efforcent de rendre un peu de juste notoriété.\nM. Berenson donne sur ce Peintre siennois de la Légende franciscaine des détails\nabsolument inédits, et illustre son article de diverses reproductions\nhautement intéressantes, entre autres une Tentation de saint Antoine tout à fait\noriginale.\n   Ce numéro, u n peu inférieur à ses brillants aînés, semble-t-il, se complète\npar des études sur des Verres du XVIIIe siècle, les Briquets, sur Whistler, graveur\net lithographe, sur la récente Exposition de portraits anglais du XVIIIe siècle à la\nGalerie d'art de Birmingham, des notes bibliographiques et correspondances\nde divers pays. Comme toujours, une illustration particulièrement copieuse\net soignée : ce seul numéro contient une trentaine de planches.\n                                                                          J. D.\n\n   L e G u i d e M u s i c a l a publié, à l'occasion du centenaire de Berlioz,\nun très beau numéro spécial, entièrement consacré au grand artiste, illustré\nd'une façon intéressante et contenant des articles remarquables. Voici le\nsommaire de ce numéro Berlioz :\n   E. SCHURÉ : Le génie de Berlioz. — P . FLAT : Le romantisme de Ber­\n ioz.   — F . GRENIER : Cherubini et Berlioz. — H .      IMBERT : H.     Berlioz,\ninitiateur de la haute culture musicale. — A. JULLIEN : Sur Benvenuto\nCellini. — F . WEINGARTNER : Le manque d'invention chez Berlioz. —\nR. SAND : Berlioz et ses contemporains. — M. KUKFERATH : Wagner et\nBerlioz.— H. DE CURZON : Les débuts de Berlioz dans la critique.— L.. HAU­\nMAN : H . Berlioz; l'homme dans l'écrivain. — E . CLOSSON : Berlioz à\nBruxelles. — N . L E KIME : Les portraits de Berlioz.\n   Ou peut se procurer ce magnifique numéro Berlioz chez tous les éditeurs\nde musique de Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": "         Gazette des faits et des livres\n\n                   IL pleut des livres — charme des soirées d'hiver! — on pour­\n                      rait même dire qu'il en grêle en songeant au dernier\n                      volume de cet « ouragan littéraire » qu'est Léon Bloy ;\n                      car ce sont vraiment des grêlons qui claquent, cinglent et\n                     triquent avec toute la fatale et indiscernante violence des\n                     éléments!\n                         Léon Bloy fut toujours le plus agressif des croyants et\n                     le plus combatif des pessimistes; il cultiva sa pauvreté et\n                     choya son malheur pour y trouver non des prétextes, mais\n des principes à cette satire chrétienne, dont il est l'ultime représentant. Il fut\njadis à la fois Ezéchiel et Jérémie. Le voici Samson — un Samson qui a les\n biceps d'un fort de la Halle — et qui secoue à en ébranler les unes, à en\n renverser les autres, les « Dernières colonnes » de l'Église (1). L'aventure\n est crânement menée en des phrases qui ont le style de beaux gestes\n puissants et accompagnée de clameurs qui atteignent à la pure perfection ver­\n bale — encore que révélatrices de la plus outrancière injustice.\n    Que Bloy brise comme verre la petite colonnette Empire où Coppée a\n « assis » son buste de Napoléon élégiaque, je le déplore comme une peine\nfaite à un brave homme qui fut — parfois — un bon poète; je ne me récrie\npoint trop non plus lorsque l'écrivain iconoclaste s'acharne contre la massive\nmaçonnerie gallicane que M. Brunetière a installée impertinemment au milieu\nde la cathédrale catholique : cela nous consolera un peu, n'est-ce pas, des\nbenêtes cassolettes d'encens que tant de chrétiens appendirent en ex-votos à ce\nmonument huguenot; et après l'Étape, M. Bourget aussi méritait un peu la\nfrottée d'irrévérence qui lui est administrée... Mais comment expliquer, justi­\nfier et pardonner les pages si meurtrièrement insultantes contre le père Didon,\nabominablement appelé « le père Judas » et chez qui Bloy, par un carica­\ntural grossissement dé vision, transforme en apostasie certaines complai­\nsances envers l'esprit du siècle ; et, enfin, que dire de la hottée d'imprécations\nlancées à l'œuvre de Huysmans?...\n   Jadis, Léon Bloy — si je me souviens bien — a souvent dénoncé avec\nindignation les procédés de cette critique tatillonne et mesquine, dont M. Biré\n\n\n  (1) LÉON BLOY, Les Dernières   Colonnes de l'Église   (Paris, Édition du Mercure   de\nFrance).\n"}, {"page_pdf": 880, "texte": "                  GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                             749\n\nfut l'inventeur : mépriser les courants généraux d'une œuvre pour s'attacher\n— en les centuplant d'importance — à certaines détails très accessoires, à\ntelle faute de goût, à telle puérilité de pensée, à telle tare d'imagination...\nQui donc a appelé cela : « chercher des poux dans la crinière des lions » ? Et\nvoilà pourtant l'infime et misérable besogne à laquelle Bloy se livre vis-à-vis\nde J.-K. Huysmans : le sens de l'œuvre est dédaigné — mais on compte soi­\ngneusement les virgules qui manquent dans le texte!\n   Léon Bloy est un pamphlétaire magnifique jusqu'au génie et injuste jusqu'à\nla diffamation : si l'étude sur Brunetière prouve la vérité du premier terme de\nce jugement, l'étude sur Huysmans atteste la vérité du second terme.\n   Après cela, Bloy a tant souffert, ayant fait réellement le tour de la misère\nhumaine sous toutes ses formes, que ceux même qu'il outrage le plus violem­\nment, doivent pardonner au « Mendiant ingrat » drapé dans les glorieux\nhaillons du style le plus personnel de ce temps.\n\n                                       * *\n\n   Tréguier qui connut la naissance de Renan, connut l'autre mois son châti­\nment posthume : une statue bourgeoisement grotesque et un discours de\nM. Combes. Du Renanisme, dernier fidèle, M. Anatole France s'ingénia en\nune réponse de Pallas Athénée à la Prière sur l'Acropole. Ce fut une hymne\nharmonieuse, symbolique et païenne — extraordinairement ahurissante pour\nles Homais libres-penseurs, qui ont décidément confisqué la mémoire de\nRenan et la célébrité de M. Bergeret au profit de l'anticléricalisme (1).\n   Entre-temps un autre Renanien, le Benjamin du Renanisme, définitive­\nment désensorcelé de la sirène mélodieuse et décevante, M. Maurice Barrès\npubliait les Amitiés françaises. Le bel écrivain et le bon citoyen! Depuis que\nl'émiettement des énergies intellectuelles et morales de la France a sollicité\nl'attention studieuse et agissante de cet esprit, jadis plus préoccupé du rêve que\ndu geste, que d'œuvres viriles déjà qui sont en même temps de grands actes :\nles Déracinés, l'Appel au soldat et d'autres — bréviaires de vaillance, enlu­\nminés de précieuses fleurs de style.\n   Les Amitiés françaises (2) portent en sous-titre : « Notes sur l'acquisition par\nun petit Lorrain des sentiments qui donnent un prix à la vie ». Et Barrès,\nson petit garçon à la main, fait un à un, tous les pèlerinages susceptibles de\nprovoquer chez l'enfant les émotions d'amour et de haine dont devra être\ntissée son intellectualité de jeune Français de Lorraine. Émouvantes leçons\nd'histoire, avec, pour encadrement, des paysages annotés avec la plus péné­\ntrante sobriété! Je ne crois point que jamais Jeanne d'Arc et sa mission de\nvaillance et de foi toujours actuelles, furent évoquées en un plus grandiose\nraccourci — en même temps qu'avec une plus communicative piété. Et\n\n\n  (1) A. FRANCE, Ernest Renan. — Paris, Calman-Lévy.\n  (2) MAURICE BARRÈS, Les Amitiés françaises. — Paris, Juven.\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": "750                               DURENDAL\n\n\nquand après cela, Barrès conduit son Philippe à Lourdes, ah! la triom­\nphante revanche sur les stupides, interminables et éneivants papotages de\nce génial commis-voyageur de Zola ; là où celui-ci avait vu seulement et cata­\nlogué — Barrés profère une harmonieuse synthèse qui remue et charmé,\nconvainct et émeut, original mélange de délicate psychologie et d'histoire\nprestigieuse.\n   M. Maurice Barrés est un de Maistre qui fréquenta trop longtemps chez\nRenan.\n                                     *\n\n   On comprend que M. Paul Bourget — et on lui en saura gré — ait senti le\nbesoin, après l'Étape, de se reposer du roman social à thèses, dans le simple\net ingénieux démêlé d'un de ces écheveaux psychologiques qui restent les\ngrands facteurs de sa gloire. Les deux mondaines, l'honnête femme de devoir\net l'aventurière de l'adultère que M. Bourget oppose l'une à l'autre dans\nl'Eau profonde (1), ne vaticinent ni ne prêchent — à la façon agaçante des héros et\ndes héroïnes de l'Étape — elles vivent d'une vie intense et extraordinairement\nlogique... Voilà retrouvé le Bourget du Disciple, de Cosmopolis et de Terre pro-\nmise, avec sa merveilleuse faculté d'analyse si fine à la fois et si puissante, avec\nsa maîtrise à observer, à définir et à suivre dans tous leurs méandres les réac­\ntions réciproques de deux caractères opposés. La double étude d'âmes fémi­\nnines qui fait l'objet de l'Eau profonde est du vrai Bourget, et du meilleur...\nMalheureusement, la fin du livre fléchit en des complications trop rares et\nchoit en un épilogue presque rocambolesque : il y a là un père qui, tout en\ncroyant l'être, ne l'est pas et un autre qui l'est, quand tout fait croire qu'il ne\nl'est pas; et pour comble, l'un de ces pères — j'oublie lequel — écrit ses\nmémoires... Enfin, toutes ces complications étaient nécessaires à M. Bourget\npour prouver la haute vertu de sa « bonne mondaine »... Que ne nous dis-\npensa-t-il de ce déplorable supplément d'intrigue : nous l'eussions cru sur\nparole !\n\n                                         * *\n\n   Le naturisme est mort. Ses initiateurs le cultivèrent de « chic » sur\nl'asphalte du boulevard parisien et devant un verre d'absinthe. Seul M. Fran­\ncis Jammes, vivant au milieu de la nature, aimant la nature comme l'atmos­\nphère même de sa vie et le stimulant de son talent — seul M. Francis\nJammes survit glorieusement.\n   J'imagine que l'homme qui a écrit le Roman du Lièvre (2) doit avoir l'âme\nbonne, une âme où il y a un peu de l'âme de Virgile et un peu de l'âme\nde saint François de Sales, une âme qui aime les bêtes à la fois comme les\n\n\n\n  (1) PAUL BOURGET, L'Eau profonde. — Paris, Plon.\n  (2) FRANCIS JAMMES, Le Roman du Lièvre. — Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "                  GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                            751\n\n\nvictimes des sacrifices antiques et comme les créatures du bon Dieu chrétien,\nune âme païenne un peu et très mystique.\n   Et cette âme, en vérité, se reflète en un style qui a des douceurs d'ancienne\néglogue et des suavités de cantique moyenâgeux.\n   Et lorsque, après avoir communié avec l'âme des bêtes — jusque dans cette\nmort du Lièvre, pur chef-d'œuvre de psychologie animale — cette âme de\ncandeur, de suavité et de tendresse confesse l'âme des hommes, l'âme sur­\ntout, si proche encore de la nature, des jeunes gens ou des femmes, elle tis­\nsera ce rêve ingénu et douloureux, pur et inquiétant, presque archaïque par\nle décor et si moderne par le sentiment : Clara d'Ellebeuse — qui est comme\nl'histoire exquise d'une petite pensionnaire qui aurait trop prolongé ses\nsonges devant le Printemps de Botticelli.\n\n                                          *\n                                         * *\n\n   Aux hiératiques esthètes chevelus qui prétendirent que « les Kakebroeck ne\nrelevaient point de l'art ». M. Léopold Courouble vient donner un nouveau\net péremptoire démenti par la publication parallèle des Images d'outre-mer (1)\net des Cadets de Brabant (2).\n   Le savoureux historiographe de la petite bourgeoisie bruxelloise, qui créa\nKakebroeck et le fit réussir, à la façon dont Daudet imposa Delobelle, publie\naujourd'hui la monographie évidemment authentique de deux sociétés de\nmusique de la capitale, de leurs émulations, de leurs démêlés et finalement de\nleur réconciliation — avec, en marge et en rappel, de jolis crayons de ces\ntypes inoubliables : Ferdinand Mosselman, Joseph Kakebroeck, Pauline\nPlatbroodt... Que voulez-vous que le critique dise de plus : c'est vécu, c'est\ntapé, cela vit prodigieusement, et cela amuse sainement.\n   Et voici qu'après cela, M. Courouble, Balzac des Marolles, se transforme\nen un délicat, fin et subtil notateur de voyages... Images d'outre-mer est un\nlivre un peu kaléidoscope : une impression du fameux Campo Santo de\nMilan, où le colonel Meuleman mériterait de dormir — à cheval! — son der­\nnier sommeil, voisine avec un croquis de Dordrecht, auquel succèdent des\nvues d'Afrique... N'importe; bien qu'un peu mêlé — et peut-être parce que\nmêlé — le livre est alerte, intéressant, vivant... Et ce qui vit surtout — parce\nque c'est comme un reflet même de la vie de Courouble et j'imagine de la\nmeilleure part et de la plus chère de sa vie — ce sont les sensations africaines...\nLà, on sent plus qu'une réceptivité d'imagination, une émotion d'âme...\nCette émotion, pour être profonde, n'a rien de déclamatoire : elle burine les\nimpressions reçues, en traits brefs, incisifs, qui font trait — carnet de\nvoyages d'un vieux routier dont, ci de-là, les pages portent la trace d'une\ndiscrète larme.\n\n\n (1) LÉOPOLD COUROUBLE, Imagés d'outre mer. — Bruxelles, Lacomblez.\n (2) LÉOPOLD COUROUBLE, Les Cadets de Brabant. — Bruxelles, Office de Publicité.\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": "752                              DURENDAL\n\n\n  M. Léopold Courouble — je ne me lasserai point de le redire — est un\nbeau talent servi par un brave cœur.\n\n                                       *\n                                      * *\n   Il paraît que dans ses Confessions, M. Edmond Picard avait oublié de nous\nparler de l'immortalité de l'âme — lacune qu'il répare aujourd'hui en un épi­\nlogue dramatique (1); on sait que c'est au dessert que se traitent d'ordinaire\nles questions philosophiques.\n   Seuls, d'évidents grincheux seront étonnés que cette grave consultation sur\nun grave sujet débute par un entretien scatologique entre deux peu prudes\ndames; et d'aucuns remarqueront qu'après ces neuf scènes — qui n'ont du\nthéâtre que la forme dialoguée — l'idée de l'auteur sur la mort, la vie future\net l'immortalité reste à l'état de nébuleuse ; mais tous seront d'accord pour\nadmirer la persistante verdeur de style de l'auteur de Psuké, son inlassable\ncombativité, et ces poussées incomparables d'imagination et ces brusques\néclairs verbaux qui illuminent soudain et magnifiquement la grisaille d'une\nconversation vouée, par le sujet même, aux pures abstractions.\n   L'oeuvre est ornée d'un remarquable frontispice de Louise Danse.\n\n                                       *\n                                      * *\n   La place m'est mesurée et je ne puis que recommander aux friands de\nreconstitutions historiques, la Ruse (2) de Paul Adam, œuvre puissante,\nencore que laborieuse et un peu diffuse, signaler Au jour le jour (3) de M. Fritz\nMasoin, une mosaïque de critiques, où il y a quelques bons coups de boutoir\ncontre les méthodes routinières d'enseignement et telles études littéraires —\nBrizeux, Loti — agréables et ingénieuses, tournant peut-être un peu court,\ndire — trop tardivement — que l'Anthologie Georges Rodenbach (4) est un\nrésumé très représentatif du beau et délicat talent du poète disparu, et pour ce\nqui regarde Joyzelle de Maurice Maeterlinck— une Monna Vanna (5) de féerie !\n— renvoyer au complet et brillant article d'Edmond Joly, paru ici-même...\n\n   Avant de clore cette Gazette, je veux féliciter nos jeunes confrères du\nThyrse de leur pieuse initiative : le monument Max Waller.\n   Voilà quinze ans que le fondateur de la Jeune Belgique dort à l'ombre du\npetit clocher d'Hofstade... Certes, ceux qui connurent le joli Siebel imper­\ntinent et tendre, ceux pour qui il fut l'entraîneur d'enthousiasme et l'éveil-\n\n\n  (1) EDMOND PICARD, Psuké. — Bruxelles, Lacomblez.\n  (?) PAUL ADAM, La Ruse. — Paris, Ollendorf.\n  (3) FRITZ MASOIN, Au jour le jour. — Bruxelles, Lacomblez\n  (4) Anthologie Georges Rodenbach. — Bruxelles, Dechenne.\n  (5) MAURICE MAETERLINCK, Joyzelle. — Paris, Charpentier.\n"}, {"page_pdf": 884, "texte": "                 GAZETTE DES FAITS ET DES LIVRES                          753\n\n\nleur de sensibilité, gardent dans le coin le meilleur de leur mémoire, cette\nexquise silhouette de grâce et d'ironie — symbole de ce que leur jeunesse eût\nde plus vaillant et de plus cher... L'hommage que le Thyrse propose aujour­\nd'hui, ils auraient dû le réaliser depuis longtemps. Le projet exista — jadis\n— mais sa réalisation fut entravée par l'incompréhension de l'édilité bruxel\nloise d'alors, et aussi par les divisions — aujourd'hui oubliées — qui écla­\ntèrent entre artistes au lendemain de la mort de Waller... D'avoir repris cette\nidée et de tenter cette réparation avec le sentiment exact de tout ce que les\nLettres belges doivent au « petit Max », que les jeunes gens du Thyrse, qui\nsont déjà pour l'auteur de l'Amour fantasque, comme une seconde postérité,\nsoient loués, remerciés — et encouragés. Et que nul ne leur refuse son obole\n— qui a le sens de la gratitude artistique!\n                                                    FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nLes Vacances d'un Jeune H o m m e sage, par HENRI DE RÉGNIER,\n   — (Paris, Mercure de France.)\n   Petit et blond, maigre et jeunet, Georges Dolonne avait seize ans lorsque, le\nlundi 19 juillet 188..., un peu avant midi, il fut «recalé» à son baccalauréat,\nles noms des affluents de droite de la Loire lui étant revenus tardivement à\nl'esprit. Il partit, dès le lendemain, avec Mme Dolonne, sa mère, pour Rivray-\nsur-Vince, près Vallins, passer les vacances chez son grand-oncle, M. Le Bégat\nde La Boulerie. Dans sa malle il emportait trois photographies d'actrices et\nMademoiselle de Maupin.\n   De cette petite ville très endormie et assez aristocratique de Rivray-sur-\nVince, où les distractions sont rares pour un collégien en vacances, M. de\nRégnier nous offre une description charmante. De quelques-uns de ses habi­\ntants notables, il présente d'amusantes et précises silhouettes. Quelle grand'-\ntante exquise que Mme de La Boulerie, née d'Esclaragues, « large face\nrougeâtre et violacée, bouche aux lèvres en figues, nez en aubergine, bonnet\nde dentelles à rubans mauves, d'où sortent, sur les tempes, deux grosses\npapillotes g r i s e s . Native d'Avignon, elle se sent exilée dans ce « vilain pays,\nau parler traînard, aux plaines vertes et plates, à la rivière ridicule et au soleil\npâle qui la changent si tristement de l'Avignon de sa jeunesse, de l'accent vif,\nde la terre sèche et odorante, du Rhône majestueux et du soleil cru, de toute\nsa Provence parfumée, sonore et lumineuse ». Elle est indulgente et impé­\ntueuse, expansive et martiale, et retrouve à la moindre émotion l'accent du\n Comtat. Quant à M. de La Boulerie, il est plus exquis encore. Ce vieillard, au\nnez prudent et triste, perpétuellement inquiet, vit dans un sentiment profond,\nsérieux et certain du danger qu'il y a à vivre. Il n'a d'autre passion que de\ncontinuer d'Hozier : une belle généalogie le remplit d'aise.\n    La sagesse de Georges Dolonne courrait peu de danger si, dans la ville\n proche de Vallins, où le conduisent ses répétitions d'aspirant bachelier, il ne\n rencontrait Mlle Eugénie, dite Nini, jeune personne d'accès facile. Un hasard\n et la jalousie de M. de La Vigneraie le sauvent à point; et, bien que sa jolie\n cousine, Mme d'Esclaragues, jeune, veuve et coquette, le trouble un peu, tout\n finit bien.\n    Livre plein de malice et de grâce, où les riens même sont délicieux.\n M. de Régnier nous assure qu'il aime beaucoup ce petit roman : qui pourrait\n ne pas l'aimer?\n"}, {"page_pdf": 886, "texte": "                                 LES LIVRES                                 755\n\nL e s V i c t o i r e s m u t i l é e s , par GABRIÈLE D'ANNUNZIO. Traduction par\n   G. HÉRELLE. — (Paris, Calmann-Levy.)\n   Sous ce titre sont réunies trois tragédies : la Gioconda, la Gloire, repré­\nsentées en 1899, l'une à Palerme, Vautre à Naples, et la Ville morte, qui fut\njouée, il y a près de six ans, à Paris, au théâtre de la Renaissance. Toutes\ntrois attestent, par leur éclatant lyrisme, par leur magie évocatrice, par leur\nardeur, le magnifique poète et artiste qu'est l'auteur du Feu. La plus belle,\ncependant, reste, à notre sens, cette Ville morte, où les miasmes des crimes\nmonstrueux s'exhalent encore de la terre maudite que foulèrent les Atrides\net engendrent de nouvelles horreurs. Il a suffi que, poussé par la fièvre\narchéologique, Léonard se soit établi à Mycènes avec sa sœur Hébé et un\ncouple ami, le poète Alexandre et sa femme aveugle, pour que surgissent\ndu sol terrible l'adultère et l'inceste. « Personne ne reconnaît plus personne.\nUn abîme s'est creusé entre eux, qui étaient une seule âme, une seule vie.\nPersonne ne peut plus vivre. » Peu de drames atteignent une telle puissance\nd'angoisse.\n                                                                         M. D.\n\nN o u v e a u x essais s u r l'art c o n t e m p o r a i n , par H. FIERENS-GE­\n  VAERT, un vol. in-12. — (Paris, Félix Alcan.)\n   M. Fierens-Gevaert publie, sous ce litre, dans la Bibliothèque de philosophie\ncontemporaine, quelques attachantes études où, ainsi qu'il l'indique dans sa pré­\nface, « l'esthétique n'est plus considérée comme le cadre idéal de méditations\ntouchant l'art, mais comme un moyen de formuler des vœux utiles et même\nutilitaires ».\n   En effet, le distingué critique s'occupe, principalement, dans cet ouvrage,\nde l'architecture moderne, de l'art public, de l'embellissement des villes —\net, ensuite, de l'histoire de l'art et de l'enseignement de l'esthétique.\n   Il est presque inutile de faire remarquer que, par les travaux professoraux\nauxquels il consacre une partie de son activité et par sa participation à l'orga­\nnisation d'expositions d'art industriel, l'auteur possède une particulière expé­\nrience des sujets qui font la matière de ces essais. Cette expérience pratique\net étendue donne plus de poids encore aux conclusions que lui suggère\nl'examen des questions complexes qu'il examine. Ajoutons que ces études,\nsolidement documentées, éclairées d'exemples topiques, d'illustrations excel­\nlentes des principes de saine esthétique développés par M. Fierens-Gevaert,\nsont toujours animées de cet enthousiasme, de cette ardeur du beau en l'ab­\nsence desquels il n'est point de véritable connaissance de l'art.\n\n\nS a i n t e C o l e t t e d e C o r b i e , par ALPHONSE GERMAIN, un vol. in-12. —\n   (Paris, Poussielgue. Nouvelle bibliothèque franciscaine.)\n   C'est une histoire pleine d'attrait et de charme que celle de cette enfant\nspirituelle du Père Séraphique qui, seule, comme lui, et inconnue, maltraitée,\nd'abord par ses concitoyens, contrariée par les religieux qu'elle voulait rame­\nner à une règle plus stricte, parvint cependant à faire prévaloir ses réformes\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": "756                                DURENDAL\n\n\ndans un grand nombre d'établissements franciscains de France et de\nBelgique.\n   Cette « réformation de l'œuvre de Monseigneur saint François », comme\ndisait sainte Colette, subit de grandes traverses, en effet, dont M. Alphonse\nGermain retrace, avec soa talent habituel, les péripéties de tout genre. Il a\nreplacé la figure de la sainte dans le milieu agité où elle a vécu : cette période\nde trouble et de misère, durant laquelle la France était déchirée par les luttes\nsans merci des Armagnacs et des Bourguignons, piétinée par les invasions\nanglaises, affolée de malheurs sous le sceptre de son roi fou, Charles VI,\ntandis que l'Eglise, déconcertée, était livrée au schisme, entre des papes qui\ns'excommuniaient mutuellement.\n   Et, cependant, Colette continue imperturbablement son apostolat de cha­\nrité et de paix, et même stimule le courage et l'activité des autres par des lettres\npleines de saveur et de pieux entrain, dont M. Alphonse Germain a fait le\nplus habile usage pour accroître encore l'intérêt de son remarquable récit.\n   Ce volume doit se classer parmi les meilleurs travaux hagiographiques\n récents.\n\nE x c u r s i o n s a r t i s t i q u e s et littéraires, par GASTON SORTAIS. Pre­\n  mière série, un vol. in-12. — (Paris, Lethielleux.)\n  Recueil de courtes études érudites, écrites d'une plume agréable et dis­\nserte, sur des questions d'art et d'archéologie. Bonnes pages de vulgari­\nsation encore qu'un peu minces de substance et d'originalité.\n                                                                 A. G.\n\nL e P a p e L é o n X I I I , par GEORGES GOYAU. — (Paris, Perrin.)\n   M. Georges Goyau publie sous ce titre un article sans nom d'auteur paru\nau lendemain de la mort de Léon XIII, dans la Revue des Deux-Mondes. Il n'a\npas la prétention de récapituler, même sommairement, en ces quelques pages,\ntoute l'activité grandiose du Pape défunt. C'est sous le triple aspect d'ami de\nla France, de défenseur des humbles, de pacificateur des nations qu'il l'étudié\net le fait admirer. Son étude est l'une des plus remarquables qu'ait suscitées\nle deuil récent de l'Église.\n                                                                       M. D.\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "                            NOTULES\n\n\n     N O S A b o n n é s d e l ' E t r a n g e r sont instamment priés d'avoir\n l'extrême obligeance de nous faire parvenir le montant de leur abonnement\n pour l'année 1904, en nous envoyant un mandat-postal ou un chèque de\n 12 francs, sur une banque de Bruxelles.\n\n\n\n\n    Extension universitaire pour les femmes à Anvers :\n  Programme des cours de l'année 1903-1904 :\n      La psychologie de l'architecture. — Professeur : M. H . Vaes. Le cadre de la vie\n  extérieure : I. La ville avec ses organes, les rues et les places publiques.\n  Esthétique et personnalité de la ville. Le monument. — I I . Les édifices reli­\n gieux. Eglises, abbayes, temples. — I I I . Les édifices civils. Hôtels de ville,\nthéâtres, musées, parlements, stations de chemin de fer; constructions tran­\n sitoires; les expositions. — Le cadre de la vie intérieure : IV. L'habitation\nprivée à la ville et à la campagne. — V. La décoration et son application à\n la maison. — VI. La maison idéale. La ville de l'avenir.\n     Nederlandsche letterkunde. — De laatste vijftig jaar letterkunde in Noord-\n Nederland. Professor : M. J. Persijn. Ce cours se donne en flamand.\n     Musique. — Professeur : M. E. Closson. I. Histoire du piano : Le clavi­\ncorde, le clavecin, les premiers pianos. — II. Histoire des instruments à\narchet : Leurs types rudimentaires en Occident, les vielles, les violes; le\nquatuor moderne. — III. Histoire des instruments à vent : Instruments à\nbouche, à anche, à embouchure. Origine lointaine et évolution de certains\ntypes. — IV. L'évolution de la romance : La romance classique. Le\nXVIIIe siècle. La Révolution; le Consulat et l'Empire; la Restauration. Le Ro­\nmantisme. L'évolution moderniste. La mélodie « amorphe ». — V. Le système\nwagnérien : Formule de l'opéra avant Richard Wagner, ses premiers ouvrages,\nson évolution progressive, sa formule définitive (démonstration pratique),\nson influence. — VI. Richard Strauss et la jeune école allemande : Liszt\nprécurseur; le modernisme allemand, ses origines et ses luttes; le sentiment\ndu dilettantisme national ; Strauss et ses émules.\n    Histoire. — Professeur : M. Van Houtte. I. Les caractères généraux de\nl'histoire moderne. — II. La centralisation et l'absolutisme en France. —\nI I I . La formation de la Prusse. — IY. La formation de la Russie. — V. Les\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": "758                                DURENDAL\n\n\norigines du gouvernement parlementaire en Angleterre. — VI. Les conflits\nentre l'Eglise et l'Etat auXVIIeetXVIIIesiècles.\n   Les chefs-d'œuvre de l'art grec. — Professeur : M. M. Laurent. I. Introduc­\ntion : Comment naquit et se forma l'art classique du Ve siècle. — II. Les\ntemples : Histoire du temple grec. L'Acropole et le Parthénon. — I I I . Les\nsculpteurs : Polyclète. Phidias. — IV. Les sculpteurs Praxitèle, Scopas,\nLysippe. L'école de Pergame. — V. Les arts industriels. — VI. La déca­\ndence gréco-romaine. Le génie de l'art grec.\n   Littérature française. — Professeur : M. G. Doutrepont. Quelques tendances\net quelques écrivains de la littérature actuelle : La poésie. Le symbolisme et\nles jeunes écoles littéraires, Jeune-France et Jeune-Belgique. Henri de\nRégnier, Albert Samain, Georges Rodenbach, Emile Verhaeren. — Le ro­\nman : J. Huysmans, Camille Lemonnier. — Le théâtre : Eugène Brieux,\nEdmond Rostand, Maurice Maeterlinck.\n\n                                       »*»\n\n   Œuvres complètes du comte Léon Tolstoï. — La maison\nd'édition P.-V. STOCK (27, rue de Richelieu, Paris) poursuit la magnifique et\ndéfinitive édition, de la traduction française des œuvres du grand écrivain\nrusse. Elle vient d'en faire paraître encore trois volumes, les tomes VII\net V I I I , contenant les deux premiers volumes du chef-d'œuvre du maître, le\ncélèbre roman : Guerre et paix, et le tome XXVI : Que devons-nous faire? étude\nphilosophique curieuse, intéressante et originale. Nous croyons rendre ser­\nvice à nos lecteurs en reproduisant l'appendice, dans lequel le traducteur\nexplique au public, qui pourrait trouver la chose étrange, pourquoi il publie\ndès maintenant le tome XXVI :\n    « Nous publions le tome XXVI, avant le temps que lui assignait l'ordre\nchronologique, pour la raison suivante :\n    » L'œuvre du comte L. Tolstoï, Que devons-nous faire? eut un sort étrange.\nEcrite dans les années 1884-1885, elle ne parut dans son intégralité que très\nrécemment dans les éditions de V. Tchertkov, c'est-à-dire dix-huit ans après\nque l'auteur l'eut achevée.\n    » Jusqu'à présent, cette œuvre avait paru en plusieurs éditions en langue\n russe et langues étrangères sous divers titres, et tout à fait déformée et incom­\n plète. Elle devait être publiée dans une revue russe, mais la première partie\n (les quinze premiers chapitres) fut confisquée par la censure, et les amis de\n Tolstoï tâchèrent de trouver les pages défendues et les répandirent en plu­\n sieurs copies. Cette première partie fut envoyée à l'étranger où elle fut éditée\n d'abord en russe, puis en d'autres langues, sous le titre : Quelle est ma vie?\n     » Cependant Tolstoï continua l'œuvre commencée, mais beaucoup de pas­\n sages de cette seconde partie ne purent pas non plus échapper à la censure et\n elle parut en fragments sous divers titres : La vie à la campagne, La vit à la ville,\n Sur l'art et la science, etc.\n    » Dans son intégralité et dans la rédaction corrigée par l'auteur, cet\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "                                         NOTULES                                          759\n\n ouvrage ne fut pas répandu, et c'est dans notre édition quelle parait, pour la première\nfois, entière et complète.\n     » N o u s avons devancé la publication de ce volume sous u n n u m é r o corres­\n p o n d a n t à l'ordre chronologique ( X X V I e volume), à cause de la publication\n que vient d'en faire V. T c h e r t k o v en langue r u s s e , car n o u s avons désiré pré­\n venir la confusion qui pourrait se produire chez ceux qui n e connaissent pas\n l'histoire d e ce livre.\n     » N o u s avons d o n n é trois suppléments à ce volume :\n     » 1° L'article sur le recensement qui est m e n t i o n n é à la page 25 ;\n     » 2° L a variante antérieure des chapitres sur l'argent (dans l'édition de\n Tchertkov, cette variante est mise à la fin du chapitre X X I ) ;\n     » 3° L e s extraits d ' u n e lettre écrite en explication du dernier chapitre à\n propos d'objections faites p a r u n publiciste.\n     » S o u s cet aspect, on doit considérer comme absolument complet l'ou­\n vrage du comte L . Tolstoï : Que devons-nous faire ? »\n    Cette édition définitive des œuvres complètes de Tolstoï en français est tra­\n duite littéralement et intégralement d u russe p a r M. I . - W . Bienstock, revisée\n et annotée p a r M. P . B i r n k o w , d'après les manuscrits originaux d e l'auteur,\n conservée d a n s les archives d e M. V. T c h e r t k o v . E l l e se r e c o m m a n d e non\n seulement p a r les soins avec lesquels elle est faite, mais encore par son bon\n m a r c h é (fr. 2.5o le volume).\n    Voici la liste des volumes déjà p a r u s :\n    Tome I e r . L'enfance. L'adolescence. — Tome II. La jeunesse. La matinée d'un\nseigneur. — Tome III. Les cosaques. L'incursion. La coupe en forêt. — Tome IV.\nSébastopol. Une rencontre au détachement. Deux hussards. Préface inédite. — Tome V.\n Le journal d'un marqueur. Une tourmente de neige. Albert. Du journal du prince\nNekhludov. Le bonheur conjugal. — Tome VI. Trois morts. Polikouchha. Kholsiomier.\n Les décembristes. — Tomes VII et V I I I . Guerre et paix. — Tome X X V I . Que\ndevons-nous faire ?\n\n\n\n     A L o u v a i n . — Dans la première de ses séances de musique de c h a m ­\nbre, le quatuor Bracké a fait entendre, à L o u v a i n , des œuvres de deux com­\npositeurs belges, auxquels nous nous intéressons spécialement, q u e nous\na i m o n s et q u e nous admirons, à cause de leur talent sincère et personnel.\nN o u s voulons parler de JOSEPH RYELANDT, notre collaborateur, et de l'artiste\nanversois, M. MORTELMANS.\n    Voici ce qu'on écrit de Louvain a u Guide musical au sujet de cette séance :\n    « N o u s avons entendu de M. Ryelandt, u n e sonate de violon jouée avec\nfougue et brio par M. Bracké et l'auteur; d e M. Mortelmans, une série de\nliederen flamands chantés d'admirable façon par M. Judels d'Anvers, accom­\np a g n é également par l'auteur.\n    » R e m a r q u a b l e s , de tous points, les œuvres de M M . R y e l a n d t et Mortel­\nm a n s . L a sonate du jeune compositeur brugeois, déjà souvent applaudi à\nL o u v a i n , apparaît pleine de charme mélodique et débordante de vie. L e pre-\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": "760                               DURENDAL\n\n\nmier allégro est bâti sur un thème de rythme très franc, auquel s'oppose un\ncontre-sujet passionné; dans l'andante, d'une simplicité toute classique, une\ncantilène émue s'épanouit doucement, s'angoisse un instant et s'éteint en de\njolies modulations; le finale, très mouvementé, où reviennent modifiés les\nthèmes précédents, affirme un motif dominateur de magnifique allure, avec\nun intermède au rythme haletant, et se conclut sur le contre-sujet de l'allégro,\ntransformé, devenu plus idéal, presque triomphal. Bref, une œuvre tout à\nfait belle, vraiment personnelle d'inspiration, fort distinguée d'écriture.\n   » Nous n'avons aussi que des éloges à adresser à M. Mortelmans. Cet art si\nraffiné du Lied exige, outre des qualités rares de concision, d'élégance et de\ndistinction dans l'expression musicale, des qualités plus rares encore de com­\npréhension intime et d'émotion poétique. Ces qualités, M. Mortelmans les\npossède à un degré éminent, et j'affirme sans hésiter que c'est aux maîtres\nallemands, à Schumann, que font penser ces Twaalf Liederen, sur textes de\nGezelle, récemment publiés par le compositeur anversois. M. Judels en a\nchanté six. Il y a un charme naïf exquis dans Het strooien dak, 'T is de Mandel,\n T groeit een blomken, une belle ferveur émue dans Heil u, moeder. 'T avondt est\nun vrai petit tableau impressionniste du crépuscule. Mais je préfère encore,\n dans cette note, 'K hoore tuitend' hoornen (j'entends sonner des cors), mystérieux\net poignant comme un Lied de Schubert. Dans l'intérêt de leur diffusion,\nnous souhaitons voir ces mélodies rééditées avec traduction française.\nM. Judels a chanté aussi un lied de Ryelandt, d'une belle énergie, Groenin­\ngeveld et la touchante Moederspraak de Benoit. »\n\n                                          *\n\n   Notre collaborateur Jules Destrée vient de publier en une\nsuperbe édition, très artistique, rehaussée par de magnifiques reproductions,\nles études d'art, si intéressantes, dont il a bien voulu donner la primeur à\nDurendal, sous ce titre : Noies sur les Primitifs Italiens. Sur quelques peintres de\nSienne. Ce livre contient des eaux-fortes d'Auguste Danse et de Marie\nDestrée, qui sont de toute beauté et de nombreuses reproductions photo­\ngraphiques. L'auteur l'a dédié à son frère Dom Bruno Destrée, moine béné­\ndictin de l'abbaye de Maredsous. Il est édité par les maisons Alinari, de\nFlorence, et Dietrich, de Bruxelles (Montagne de la Cour) où on peut se le\nprocurer au prix de 15 francs.\n                                       ***\n\n   L ' A C a p e l l a g a n t o i s de M. Emile Hullebroeck, directeur-fonda­\nteur, a donné sa première audition de Musique Ancienne de l'année 1903-J904\nà Gand, le 6 décembre. On y a interprété : La Passion selon saint Mathieu de\nFrancesco Sobriano; Chansons et Madrigaux de Hubertus Waelrant, Guil­\nlaume Costeley et Roland de Lassus; La bataille de Marignan de Clément\nJannequin.\n                                       • ••\n"}, {"page_pdf": 892, "texte": "                                  NOTULES                                  761\n\n\n  Les Chanteurs de Saint-Boniface ont interprété, à l'occasion\nde la fête de sainte Cécile : la Messe Brève de Th. Dubois, directeur du\nConservatoire de Paris (dans le style Palestrinien), avec le Propre de la\nMesse du jour en chant grégorien ; le Credo, harmonisé à 4 voix, de H . Mo­\nreau. Sortie : Hosanna de Th. Dubois, pour orgue.\n\n                                         *\n                                     *       *\n  L ' A c a d é m i e L i b r e d e B e l g i q u e (fondation Picard) a décerné\nson prix annuel à L'Epopée flamande de E. Baie, dont nous avons rendu\ncompte.\n  Elle a mis à l'étude la question d'un projet de monument à élever à la\nmémoire d'Octave PIRMEZ, le noble écrivain et penseur catholique.\n\n                                         *\n                                     *       *\n  V i e n t d e p a r a î t r e : Saint François d'Assise de notre collaborateur\nArnold Goffin. Jolie plaquette illustrée, publiée par l'Institut supérieur de\nphilosophie de Louvain. (En vente chez Lamertin, éditeur, Marché-au-\nBois, 20, Bruxelles.)\n\n\n\n   La société royale belge des aquarellistes a ouvert son\n44e salon, le 5 décembre, au Musée Moderne, place du Musée, à Bruxelles.\nPrix d'entrée : fr. 0.50; les dimanches et fêtes, fr. 0.25.\n\n                                         ***\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n : J. DÊSTRÉE : Notes sur les Primitifs\nitaliens. — Sur quelques peintres de Sienne, avec eaux-fortes de Aug. Danse\net Marie Destrée et plusieurs reproductions photographiques (Bruxelles,\nDietrich; Florence, Alinari). — A. COCCHI : Le chiese di Firenze dal\nsecolo IV, al secolo XX. Vol. I. Quartiere di S. Giovanni (Firenze, Stabili­\nmento Pellas, Cocchi e Chiti successori). — A. COCCHI : Degh antichi reli­\nquiari ni S. Maria del Fiore et di S. Giovanni di Firenze (Ibid.) —\n M. GUYAU : L'art au point de vue social (Paris. Alcan). — F. MASOIN : Au\njour le jour (Bruxelles, Lacomblez). — E. PICARD : Psuké (ibid). — SANBORNE\n GAMA : Cœurs saignants (Paris, Vanier).— L. MICHEL-Y-SERANTANT : L'idole\nmonstrueuse (Paris, Ollendorff). — H. G. W E L L S . — L'amour et M.\n Lewisham (Paris, Mercure de France). — F . KLEIN : Quelques motifs d'espérer\n (Paris, Lecoffre). — JAËL DE ROMANO : Henri Didon (Paris, Plon) —\n G. SORTAIS : Excursions artistiquos et littéraires (Paris, Lethielleux). —\n L. TOLSTOÏ : T. VII et VIII. Guerre et Paix (T. I et II.) T. XXVI. Que\n"}, {"page_pdf": 893, "texte": "762                             DURENDAL\n\n\ndevons-nous faire? (Paris, Stock). M. GUÉRIN : Le diocèse de la libre pensée\n(Ibid.) — G. NIGOND : Novembre (Ibid.) — J. SCHLUMBERGER : Le mur de\nverre (Paris, Ollendorff). — JEAN-DOMINIQUE : La gaule blanche (Paris,\nMercure de France). — J . SCHLUMBERGER : Poêmes des temples et des tom­\nbeanx (Ibid.). — A. RETTÉ : Le symbolisme (Paris, Messein). — G. VER­\nSPEYEN : Par la parole et par la plume (Gand, Siffer). — J. COUPÉ : Voyagez\nmessienrsl (Ibid.). — G. LEKEU : Mélodie (Liége, Muraille). — J . LAFORGUE:\nMélanges posthumes (Paris, Mercure de France).\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 12, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1903-12", "signet_source": "Dixième année - N°12 - Décembre 1903 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant les pages 641-704 (Notules p. 699-704 en fin de numéro précédent), pages 705-762 ; la Chronique mentionne le concert du 20 novembre au Cercle artistique, la conférence d’André Hallays du « samedi 28 novembre » et des cours ouverts « le 9 novembre dernier » ; les Notules annoncent l’ouverture du 44e salon des aquarellistes « le 5 décembre », une audition de l’A Capella gantois à Gand « le 6 décembre » et invitent les abonnés à renouveler pour 1904 ; la Chronique renvoie à la revue Onze Kunst « numéro de novembre » et au Burlington Magazine « novembre 1903 ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}