{"numero_id": "ulb-durendal-1904-livraison07", "volume": "ELB-AML-484382-1904-000-011_f", "ocr_sha256": "ab54bcf60e061ecfccfd64b68beaf05364b0d377c3ff4463f56a76f9e59a27c3", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1904-livraison07-001", "volume": "ELB-AML-484382-1904-000-011_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1904-000-011_f.pdf", "ocr_sha256": "ab54bcf60e061ecfccfd64b68beaf05364b0d377c3ff4463f56a76f9e59a27c3", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 385, "page_fin": 397, "titre_corps": "Les dernières Sonates pour piano de Beethoven", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Ryelandt", "ancre_debut": "Les dernières Sonates pour piano de Beethoven (Suite)", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 470, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1361, "texte": "Les dernières Sonates\n          pour piano de Beethoven\n                               (Suite)\n\n\n\n                S o n a t e e n si bémol (Op. 106)\n\n                          Composée en 1818\n     I. Allegro (si ).\n   II. Scherzo assai vivace (si )\n III. Adagio appassionato, con molto sentimento (fa # mineur).\n IV. Largo (introduction) et allegro risoluto (si b).\n\n                                         A la conquête de l'Idéal!. .\n\n\n   Nous passons au style héroïque de cette création grandiose,\nvéritable épopée, l'égale des belles symphonies du maître. Elle\nporte le sous-titre de Grosse Sonate für das Hammerclavier. Rap­\npelons ce que nous avons dit plus haut, que nous sommes à\ncette période de sa vie où Beethoven cherchait des terminologies\nallemandes pour remplacer les italiennes. Hammerclavier est\nmis ici pour l'indication ordinaire de piano-forte.\n   L e lien poétique, qu'on pourrait établir entre les quatre par­\nties de cette sonate, semblerait bien conventionnel. Pourtant,\ncomme c'est beau et comme c'est poétique.. T o u t est grand en\ncette œuvre et cette grandeur m ê m e établit une sorte d'unité.\n   E n effet — à part l'intermède du scherzo — les trois parties\nprincipales sont aussi vastes de proportions que de style :\nl'épopée symphonique du premier allegro, l'immense poème\ndouloureux de l'adagio et la fugue géante du finale.\n"}, {"page_pdf": 471, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 961, "texte": "386                         DURENDAL\n\n\n  L e thème initial, au rythme bref et nerveux, surgit étincelant\ncomme un guerrier vêtu d'acier.\n\n\n\n\n   A la cinquième mesure, une phrase douce y répond :\n\n\n\n\n  Elle se répète et se développe en crescendo sur une basse qui\nserpente en descendant quatre octaves. Alors éclate un nouveau\nmotif belliqueux.\n\n\n\n\n  Celui-ci, très simple mais puissant, s'enfle en une entraînante\nprogression, suivie d'un ritardando majestueux. L e t h è m e I\nreparaît et tourne subitement de si bémol à l'accord de ré majeur.\n\nIci, le r y t h m e            du thème initial se répète comme\n\nun appel lointain sur l'accord de ré\n\nCe rythme se prolonge jusqu'à la mesure 45, où nous passons\nen sol majeur, ton assez inattendu, au lieu du classique ton de\nla quinte. Dans cette nouvelle tonalité, nous voyons défiler\nune série de nouveaux motifs. Rarement en trouve-t-on pareille\nprofusion.\n   L e premier est un mouvement continu de croches :\n"}, {"page_pdf": 472, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 962, "texte": "     LES DERNIÈRES SONATES POUR PLANO DE BEETHOVEN             387\n\n\n  Les saccades de la main gauche ne sont autres que le rythme\nmentionné ci-dessus. A mon avis, il faut un peu les accentuer,\ncar elles contribuent à maintenir la note héroïque en ce passage.\n   L e t h è m e suivant est, à proprement parler, le contre-sujet,\nmélodie principale du ton nouveau. L e t h è m e 4 le prépare; les\nthèmes 6 et 7 en découlent.\n\n\n\n\n   Il se développe., un peu d'une manière très intéressante, et se\nrattache à la belle phrase suivante, qui offre un enroulement\nde notes expressif :\n\n\n\n\n  R e m a r q u e z à sa cinquième mesure le dessin des basses qui,\nplus loin, se répète chromatiquement, incisif et mordant.\n  Cette période aboutit à une phrase superbe d'un rythme\nénergique avec une conclusion pleine d'éclat. L e voici tout au\nlong :\n\n\n\n\n  L'exposition pourrait finir ici, mais soudain une mélodie\nenchanteresse apparaît. Je voudrais la considérer poétiquement\n"}, {"page_pdf": 473, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1166, "texte": "388                              DURENDAL\n\n\ncomme une vision idéale, musicalement comme un second\ncontre-sujet en sol :\n\n\n\n\n   Enfin, un dernier thème conclut :\n\n\n\n\n   Ainsi se termine cette exposition étonnante où les thèmes\nabondent, mais se complètent si bien l'un l'autre que le mor­\nceau semble conçu d'un seul jet. P a r habitude, Beethoven place\nici une reprise.\n   Les développements présentent un vrai tableau de bataille (1).\nAprès deux grands points d'orgue, le motif n° g reparaît p p ,\ns'impose ensuite avec force et — pardonnez-moi cette compa­\nraison — prépare le terrain du combat. Après un silence,\nl'appel des trompettes résonne par deux fois... L'action s'engage.\nC'est une fugue dont le sujet est formé du thème initial (n° 1) et\nd'un fragment indépendant ; tout comme dans le finale de la\nsonate en la :\n\n\n\n\n  Bientôt les armes s'entre-choquent, des tierces éclatantes\ndominent le fracas, les trompettes aiguës sonnent clair; des dis-\n\n\n   (i) Lenz y voit une « prière avant la bataille » ! Franchement, malgré l'ar­\nbitraire des interprétations, celle-ci paraît forte, surtout quand on considère\nle mouvement extrêmement rapide de cet allegro.\n"}, {"page_pdf": 474, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2163, "texte": "      LES DERNIÈRES SONATES POUR PIANO DE BEETHOVEN                 389\n\n\nsonances, rappelant celles de la symphonie héroïque marquent\nl'apogée de ce passage. P u i s q u e j ' u s e de la comparaison d'une\nbataille, je dois ajouter que c'est la bataille vue du côté des\nvainqueurs, car nulle ne fut plus joyeuse q u e celle-ci. C'est\nl'épopée du conquérant qui ne connaît pas la défaite; peut-être\ncelle du génie qui, joyeux et invincible, conquiert le monde.\n   Soudain tous les yeux se tournent vers le ciel où apparaît\nl'idéale figure dont nous avons parlé (thème 8). Ce thème, à pré­\nsent en si majeur, subit une exquise variation en mouvement de\ncroches. Voilà encore un de ces traits qui excitent l'intelligence\nou l'imagination à chercher des comparaisons... Est-ce saint\nGeorges apparaissant aux Croisés au milieu du combat?... Est-ce\nla figure estompée d'une «doulce d a m e » apparaissant aux Preux\ndans l'ardeur de la lutte?... Présage de victoire! E t la fugue\nreprend et ramène par une savante progression le t h è m e prin­\ncipal qui surgit triomphal de la mêlée, chevauchant sa basse\nmouvementée comme u n cheval de bataille.\n\n\n\n\n    U n e remarque s'impose ici. Certains éditeurs, contre lesquels\n Bülow s'insurge avec raison, commettent l'hérésie de remplacer\n le la , — dans les trois mesures qui précèdent la rentrée du\n thème initial — par un la . De doctes commentateurs ont pris\n pour une « faute d'impression » le trait de génie qui ramène, par\n une enharmonie aussi naturelle que hardie, le ton de si bémol !\n 11 était, en effet, plus scolaire de mettre la . Les harmonistes se\n rendront bien compte de la différence qui existe entre ces deux\nversions.\n   Après cette rentrée, le thème 2 subit des développements qui\nnous conduisent en ré bémol. P l u s loin, d'une manière inat­\ntendue, le thème I reparaît en si mineur; puis, par une ingénieuse\nmodulation, nous nous retrouvons en si bémol que nous ne\nquitterons plus; tous les thèmes, qui avaient paru en sol dans\nl'exposition, reparaissent ici dans la tonalité fondamentale. L e\nthème 9 amène, par progression, une coda.\n   Cette coda présente un souvenir poétique de la douce vision\n"}, {"page_pdf": 475, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1419, "texte": "390                         DURENDAL\n\n\n(thème 8), puis un développement du thème I qui va comme se\nperdant dans le lointain sur un grondement sourd des basses.\nLes conquérents sont partis pour d'autres horizons, le bruit de\nleur chevauchée se perçoit à peine. Les deux accords finals\nfrappés en pleine force donnent seuls une conclusion brillante\nà ce premier morceau.\n   Etait-ce un rêve que cette lutte homérique, et quel est soudain\nce scherzo aérien, vrai conte de fées qui plonge l'esprit dans la\nstupéfaction?... Peut-être que, la nuit étant arrivée, — sur le\nchamp de bataille désert — les lutins et les farfadets viennent\nse livrer à leurs ébats pacifiques...\n   L e petit et unique thème bondit sans trêve ni merci d'un\nregistre à l'autre au milieu d'harmonies charmantes.\n\n\n\n\n  Au bout d'une bonne quarantaine de mesures parait un\nthème mineur, étrange, qui glisse en octaves liées, accompagné\nd'arpèges.\n\n\n\n\n  L a première période de huit mesures est reprise, chant à la\nbasse avec imitation canonique dans les arpèges de la main\ndroite. L'impression est fantastique, comme d'une ombre courant\nsur un m u r . . . T o u t à coup surgit un motif court en deux\ntemps, fuyant comme un kobold avec une rapidité étonnante.\n\n\n\n\n   Il s'arrête, après un grand crescendo, sur l'accord de fa : et\ncet accord se répète en descendant chaque fois d'une octave.\nNous remontons par six octaves en fusée, puis... un trémolo\n"}, {"page_pdf": 476, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1970, "texte": "      LES DERNIÈRES SONATES POUR PIANO DE BEETHOVEN                 391\n\n\n court et nerveux semble vouloir secouer toutes ces fantasma­\n gories! Alors le gracieux petit conte reprend comme au début.\n Bülow trouve en cette reprise un caractère « d é m o n i a q u e » !\n J'avoue que, malgré sa haute autorité, j ' y trouve le même\n caractère vaporeux et légèrement mélancolique que la première\n fois. Peut-être que Bülow n'avait en vue que les toutes dernières\n mesures où, malgré le ton de si bémol, le si naturel se répète\n obstinément. Au presto, la répétition b r u y a n t e du si fait naître\n l'image originale de quelqu'un qui frapperait du pied pour\n effrayer un lutin agaçant... E t le lutin s'en va (quatre dernières\n mesures), souriant, pas effrayé du tout.\n    Pour parler moins poétiquement, ce scherzo se compose d'une\npremière période de sept mesures avec reprise; d'une seconde\npériode de seize mesures, également avec reprise. Suit un\nintermède (le classique trio) en mineur avec l'appendice d'un\npetit presto de fantaisie. Après cela, D a Capo et une petite\ncoda. C'est très régulier.\n    L a musique laisse libre cours aux interprétations : c'est son\ncharme mais aussi un écueil q u a n d on veut tout expliquer.\nAinsi le contraste est déroutant entre le premier allegro de cette\nsonate et le scherzo ; mais qu'est-ce à côté de cet autre contraste\nentre le scherzo et l'adagio. Ici nous passons sans arrêt du ton\nde si bémol à celui de fa mineur; d'un petit conte de fées à la\nplus douloureuse lamentation qui soit sortie d'un cœur h u m a i n .\nJ a m a i s Beethoven n'a conçu adagio plus vaste et plus désolé...\nA-t-il son équivalent dans toute l'œuvre du maître?\n    Les deux premières notes : la, do, d'une poésie si mystérieuse,\nont été ajoutées après coup par Beethoven. Analysons ce\nmagnique morceau qui a tous les développements d'une\nsonate.\n    D'abord nous entendons vingt-six mesures d'une poignante et\ngrandiose mélodie qui débute ainsi :\n"}, {"page_pdf": 477, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 709, "texte": "392                        DURENDAL\n\n\n\n  Deux fois elle est traversée comme par un pâle rayon de l'au-\ndelà :\n\n\n\n\n  Ensuite vient une sorte de solo, éploré, également en fa mineur,\nqui pressent, mais dépasse les accents les plus douloureux de\nChopin. Ce sont les mêmes fiévreuses arabesques enlaçant la\nmélodie. Qu'on en juge :\n\n\n\n\n  U n passage de transition sur la formule suivante infiniment\nexpressive\n\n\n\n\nnous conduit au contre-sujet en ré majeur, un de ces thèmes con­\nsolateurs comme Beethoven seul en trouve :\n\n\n\n\n  Il chante dans l'extrême basse harmonisé par un accompagne­\nment « parlant ». L e dessus reprend ce chant et le dialogue se\npoursuit quelque temps, jusqu'à une nouvelle période, où les\n"}, {"page_pdf": 478, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1127, "texte": "     LES DERNIÈRES SONATES POUR PIANO DE BEETHOVEN            3g3\n\n\ndeux mains font des dessins expressifs en triolets, au-dessus des­\nquels des notes soutenues montent diatoniquement les degrés de\nla gamme, comme suit :\n\n\n\n\n   Les derniers la, si, devraient évidemment rester à l'octave\nsupérieure. Ces deux notes ne sont descendues que pour la faci­\nlité de l'exécutant. L'effet de tout ce passage est celui d'une\npressante supplication. Ce n'est pas tout : il y a ici une telle\nfloraison mélodique qu'avant de terminer l'exposition nous\ndevons encore signaler ces deux thèmes magnifiques. L e pre­\nmier, imploration suprême :\n\n\n\n\n  L e second qui conclut dans une paix profonde :\n\n\n\n\n  Ce dernier nous fait passer insensiblement dans les dévelop­\npements (mesure 69).\n   Ceux-ci traitent d'abord le thème initial à travers diffé­\nrents tons. P u i s apparaît à la main droite une nouvelle formule\nd'un caractère « plein d'angoisse », dit Bülow :\n\n\n\n\n  Ce passage étrange, sans cesse modulant, nous ramène à la\nrentrée en fa  mineur de la mélodie principale.\n  Celle-ci réapparaît sous la forme d'une variation : un voile de\n"}, {"page_pdf": 479, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1690, "texte": "394                         DURENDAL\n\n\ntriples croches en estompe les contours et lui donne une nou­\nvelle grandeur. Cette image « voilée » de la douleur est incom­\nparable et réellement sublime pour qui peut sentir cela!... Puis\nle thème 17 revient et, cette fois, en majeur, il semble un instant\nilluminé d'espérance. Mais la souffrance le ressaisit aussitôt et\nl'apaisement ne revient avec les mêmes motifs que dans\nl'exposition.\n   U n e importante coda s'ajoute à cette partie. On croit voir\nrecommencer la période des développements, mais, par une\nmodulation exquise, nous voilà en sol majeur, et le thème 19\nchante pour la troisième fois ses ineffables promesses. Il se\ndéveloppe en une progression d'un effet angoissant très particu­\nlier; si je peux me servir de cette comparaison, le motif semble\nse rallumer au flambeau de la douleur! Après ce crescendo for­\nmidable qui étreint l'âme, nous retombons, sans transition, sur\nle thème du début..., mais ce chant parait ici défaillir, ne plus\navoir « la force de souffrir... » Alors une lamentation grandiose,\nsuprême appel, se fait entendre sur une basse aux ondulations\npuissantes :\n\n\n\n\n   De doux accords de fa      majeur y répondent, annonçant la\nlumière. L e thème douloureux, il est vrai, soupire une dernière\nfois, mais il meurt dans les accords Hnals sur lesquels finit\nce magnifique poème.\n   L e finale s'ouvre par un largo de style très libre : c'est une\nsuccession d'accords mystérieux et de traits. On ne peut y\nrelever de thème proprement dit à part le suivant, vague souvenir\nde Bach :\n\n\n\n\n  L'auditeur est anxieux de savoir ce qui va sortir de cette\nombre indécise. T o u t à coup éclate dans la franche tonalité de\n"}, {"page_pdf": 480, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1684, "texte": "     LES DERNIÈRES SONATES POUR PIANO DE BEETHOVEN            395\n\n\nsi bémol le morceau final. T o u t l'intérêt de cette introduction\nréside en ce vif contraste.\n   L e finale consiste en une iugue énorme, géniale, titanesque !\nA première lecture, elle semble désespérément longue et obscure,\ndéparant cette sonate magistrale. De Lenz l'appelle un « cau­\nchemar, etc. » Son avis est superficiel. Il faut attaquer l'étude\nde ce morceau comme le sculpteur attaque le bloc de marbre\npour en faire jaillir la beauté. On y retrouve tous les carac­\ntères de la fugue beethovenienne dont nous avons parlé plus\nhaut. Il m a r q u e l'apogée du style contrapuntique affectionné\npar Beethoven en maintes de ses dernières œuvres. E n voici le\nsujet (les premières mesures de l'allegro ne sont q u ' u n e\npréparation) :\n\n\n\n\n   Ce sujet, d'un style plutôt scolastique, plaît néanmoins par\nsa franchise à côté des tons indécis de l'introduction. P a r une\namusante malice, Beethoven pose ici à l'écolier en avertissant le\nlecteur que sa fugue est «à trois voix avec quelques licences ».\nE n effet, ce morceau unique en son genre est bien à trois voix,\nmais n'a rien de la tenue correcte de la fugue classique. Il est\ncoupé d'intermèdes tout à fait indépendants et la hardiesse du\nstyle en fait une création à part.\n   Signalons comme points de repères les épisodes et thèmes\nprincipaux.\n   Après le thème principal (26), ce contre-sujet a une impor­\ntance particulière.\n\n\n\n\n   Il parait, pour la première fois, à la vingtième mesure de\nl'allegro et revient souvent en son entier ou en la forme\nrythmique                de sa première section.\n  U n e autre formule fréquente est le saut d'octave\n"}, {"page_pdf": 481, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1714, "texte": "396                          DURENDAL\n\n\nqui parait d'abord dans la mesure 17. Il importe, à l'exécution,\nde marquer ces formules rythmiques avec une grande clarté et\nbeaucoup de précision.\n  Après un certain développement parait un épisode indépen­\ndant, d'un caractère piquant et gracieux.\n\n\n\n\n   Ici, de nouveau, il faut avoir soin de bien piquer les deux\ncroches et d'accentuer la noire. Au bout de dix mesures de cet\nintermède reparait, avec son trille scintillant, le t h è m e de la\nfugue en valeurs dédoublées, tombant dru, puissamment martelé,\n« cyklopenhaft », dit Bülow. P o u r t a n t (aux quatre bémols)\nquelques mesures très expressives sur le contre-sujet (thème 27)\nmettent fin à ce passage terrifiant ainsi qu'à l'épouvantable\nbruissement de trilles; et le gracieux intermède (thème 28)\nreparaît comportant ici un assez long développement. Ce t h è m e\ndisparaît à son tour et nous ne l'entendrons plus. Alors s'élève,\ndoux et mélancolique, ce chant :\n\n\n\n\n   T a n d i s que les diverses parties le reprennent, le sujet de la\nfugue se rappelle à notre mémoire soit par ses trilles caractéris­\ntiques, soit par des séries de doubles croches reproduisant\ntantôt un fragment du sujet, tantôt des mouvements indépen­\ndants s'engendrant les uns les autres. Pourtant le thème intégral\nreparaît en ré, grondant furieusement dans la basse. Puis il se\nmontrera, renversé, dans les tons de sol, ré, mi bémol. Cette période\nétourdissante finit par des sauts périlleux de dixièmes géantes\npanachées de trilles, et par quelques accords brusques sur la\ndominante de ré... Silence... Il est vraiment temps de respirer.\n   U n e cantilène ravissante en ré vient à point pour couper en\ndeux ce colosse de finale :\n"}, {"page_pdf": 482, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2021, "texte": "       LES DERNIÈRES SONATES POUR PIANO DE BEETHOVEN                         397\n\n\n   Ce sont les palmiers, l'eau fraîche, le repos, dans cette nature\nabrupte et grandiose. Cet épisode nous ramène dans le ton pri­\nmitif de si bémol. L e thème de la fugue reparaît alors, écou­\ntant la chanson douce qui continue quelque temps encore. Mais,\nsoudain, la basse s'empare des premières notes de la cantilène\n(thème 30), les brutalise, et la débauche de développements\nfugues aussitôt de reprendre de plus belle; une main joue les\ndoubles croches du sujet et l'autre lui réplique vertement en sens\ncontraire. Remarquons, plus loin, le commentaire expressif du\ncontre-sujet (thème 27).\n   Après maint tournoi, les deux mains sautent ensemble sur cet\n\naccord bref                    , et, comme d'un tremplin, elles rebon-\n\ndissent qui a e droite qui de gauche. C'est le signal de la\nstrette (1). A remarquer le passage où le trait en doubles croches\napparaît simultanément, aux deux mains marchant en sens\ninverse.\n   L a fin est annoncée par un trille, pédale de mi bémol contre­\nbasse, grondant comme le tonnerre. L a main droite lance des\narpèges fiévreux en. septièmes diminuées. L e trille de la basse\nsaute en si bémol sur pédale de fa. Alors le t h è m e halète, le\nmouvement ralentit sur un rappel expressif du t h è m e 27. Puis,\npoco adagio : le titan est fatigué, il va se coucher dans l'herbe\nmolle..., pas du tout : les doubles croches du sujet reparaissent\nsoudain vives et alertes, dans un mouvement que je voudrais\nvertigineux; et une formidable gamme descendante aboutit à\nune série folle de sauts de dixièmes avec trilles (premier frag­\nment du thème 26) et de quatre énormes accords finals.\n   Ainsi finit cette « neuvième symphonie » du piano.\n\n\n                                                     J O S E P H RYELANDT\n\n  (A    continuer.)\n\n\n\n\n   (1) Ainsi désigna-t-on, d a n s la fugue, un passage, précurseur de la fin, où\nles entrées successives des différentes voix se font en imitations plus serrées.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1904-livraison07-002", "volume": "ELB-AML-484382-1904-000-011_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1904-000-011_f.pdf", "ocr_sha256": "ab54bcf60e061ecfccfd64b68beaf05364b0d377c3ff4463f56a76f9e59a27c3", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 398, "page_fin": 399, "titre_corps": "Le Bon Grain", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Mussche", "ancre_debut": "Le Bon Grain A Valère Mabille", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 483, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1646, "texte": "Le Bon Grain\n\n                                                             A Valère Mabille.\n\n         Lorsque le laboureur disperse au vent    d'automne\n         Le grain qui doit germer dans les nouveaux      sillons,\n         Il invoque le ciel où la foudre détone\n         Afin que le soleil soit propice aux moissons.\n\n         Son geste alors plus sûr s'enlève au ras des terres,\n         Son torse se grandit sur l'horizon du soir,\n         Et nous voyons voler mille graines légères\n         Qui dans le sol fécond emportent son espoir.\n\n         Les nuits d'hiver, quand la neige et le froid font rage,\n         Le semeur songe encore au blé qui dort là-bas,\n         Et, maîtrisant l'ardeur d'un impuissant     courage,\n         Il attend le printemps qui chasse les frimas.\n\n         Que le premier rayon dore les champs en fête,\n         Que le rieur avril fasse frémir les bois,\n         Oublieux tout à coup des vents et des tempêtes\n         Une chanson lui vient qu'il murmure à mi-voix.\n\n         S'il craint encor l'orage, il voit les emblavures\n         Onduler largement sous la brise d'été\n         Et les épis d'or clair sans nulle ivraie impure\n         Offrir aux beaux midis leur native beauté.\n\n          Vienne le temps sacré de la moisson     superbe,\n         Debout dès l'aube, entouré de ses gens,       heureux,\n         Il peine à bras vaillants, il fauche, il tasse, il gerbe,\n         Et les chars, alourdis de froment      savoureux,\n\n\n  (1) Ce poème, destiné a être dit par un ouvrier, fut écrit à l'occasion du XXVe anni­\nversaire de la fondation des Œuvres Sociales de Morlanwelz.\n"}, {"page_pdf": 484, "page_imprimee": 399, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1713, "texte": "                          LE   BON   GRAIN                      399\n\n\n Portant à leur sommet de verdoyants      branchages\n Sur le groupe harassé des rudes     travailleurs,\n Rentrent dans le soir calme au bruit des attelages;\n\n El l'homme         au cœur serein rend grâces au   Seigneur!\n\n\n\n\n Maître, au semeur pareil, votre main   généreuse\n A largement jeté dans les sillons  humains,\n Allongeant devant vous leurs lignes   courageuses\n          La manne claire du bon grain.\n\n  Vous voyez aujourd'hui     la récolte mystique\n  De tant d'efforts, de tant d'amour, de tant d'ardeur\n  El semblable au pasteur d'une peuplade     antique\n           Vous en goûtez tout le bonheur.\n\n  Plus fortes que ma voix vos œuvres vous     louangent,\n  Car vous fîtes la part du pauvre et de l'enfant,\n  El dans les gerbes d'or dont regorgent vos granges\n           Il s'en trouve pour le passant.\n\n  Et ce soir, assemblés à la table de fêle,\n  Le fruste laboureur et l'humble    tâcheron\n  Joyeux de vous avoir pour longtemps à leur tête\n            Applaudissent  à votre nom.\n\n  Ainsi, roi bienveillant d'un merveilleux  domaine\n  Où le travail de tous concourt au bien commun,\n  Vous dirigez nos pas loin des sentiers de haine\n           Et vous êtes cher à chacun.\n\n  Puisse Dieu vous donner la suprême sagesse ;\n  Gardez longtemps encor le sceptre dans vos mains\n  El d'un front sans soucis attendez la vieillesse...\n          Mais ne songeons pas à demain !\n\n  Le jour qui fuit fut tout de lumière et d'aurore,\n  Voire rêve se vêt des splendeurs de l'été\n  Et nous en célébrons en cet hymne sonore\n           L'êvangélique    charité !\n\n                                                PAUL MUSSCHE.\n\nI5-16 juin   1904\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1904-livraison07-003", "volume": "ELB-AML-484382-1904-000-011_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1904-000-011_f.pdf", "ocr_sha256": "ab54bcf60e061ecfccfd64b68beaf05364b0d377c3ff4463f56a76f9e59a27c3", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 400, "page_fin": 413, "titre_corps": "Venise et l’Art Vénitien", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Venise et l'Art Vénitien I. Venise UNE ville qui est comme une féerie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 485, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2434, "texte": "Venise et l'Art Vénitien\n\n                               I. — Venise\n                   UNE ville qui est comme une féerie de silence et de majesté, et\n                     dont l'agglomération, assise dans les lagunes de l'Adria­\n                     tique, apparaît là ainsi que la prodigieuse alluvion des\n                     siècles, l'humus lentement accumulé de civilisation sur\n                     lequel les germes, apportés pas les vents du large ou de\n                     la terre, ont suscité d'inimitables fleurs de beauté.\n                        Plus que tout autre, cette cité semble issue de l'effort\n                     collectif et unanime de ses habitants; elle a été conquise,\n                     pied à pied, sur les eaux qui l'assiègent et la guettent de\ntoutes parts, vigilantes et sournoises, toujours prêtes à s'insinuer, à miner,\nà dissoudre. Tellement que l'on pourrait dire que Venise est en un « perpétuel\ndisparaître »; et, peut-être, sa rare splendeur est-elle faite, en partie, de ce\npéril, et celui-ci ajoute-t-il au charme éternellement éphémère de site on ne\nsait quelles séductions de vertige et de mort.\n   Chacune des innombrables vies, éclatantes ou obscures; chacune des géné­\nrations dont la destinée s'est accomplie sur ce coin instable de terre a parti­\ncipé à l'édification de cette métropole féerique; patiie singulière, tirée des\neaux, et où chacun de ses enfants semble avoir voulu laisser un mémorial de\nson travail, de sa volonté tenace et victorieuse, ou de son génie.\n  Tous ces beaux palais d'orgueil ou de grâce sont édifiés sur un sol qui\ncroule ou se dérobe; — les uns, comme un défi aux éléments, écrasent de\nleur énorme masse ouvragée leurs colonnes épaisses et trapues ; — les autres,\navec leur façade évidée, toute en loggias ouvertes entre la profusion de leurs\ncolonnettes, et si légers qu'ils paraissent flotter sur le rivage qui les porte —\ntous ces palais plongent leurs assises au sein des eaux dont les marées\nsuperficielles renouvellent à peine les couches inertes et délétères; dans la\nvase où gisent, enfouis, les débris de tous les temps, épaves de crime et de\npassion, richesses, souvenirs échappés de mains qui sont mortes, ou que,\ndédaigneusement, peut-être, elles y ont laissé tomber...\n  Et il semble que, de même que toute vie et toute prospérité en ce monde,\nVenise soit érigée sur la mort et que le miroir de ses canaux, entre sa multi-\n"}, {"page_pdf": 488, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3373, "texte": "                        VENISE ET L'ART VÉNITIEN                              401\n\n\ncolore sertissure d'édifices, dissimule, sous la réverbération du jour d'azur et\nd'or, tout le noir mystère enseveli du passé.\n   Toute beauté sublime n'est-elle pas faite un peu, d'ailleurs, de mystère, de\nsouffrance et de mort? Celle de Venise conjugue tous ces prestiges, et Maurice\nBarrès en a dit, admirablement, le sombre et profond enivrement, les puis­\nsantes émanations amoureuses et funèbres.\n   Le mystère n'est pas seulement sous les eaux, mais dans l'existence même\nde la cité, et il semblerait qu'il y ait sur celle ci une surface de silence comme\nsur celles-là une surface d'éclat et de couleur — que la vie de Venise soit\ntoute renfermée, occulte, derrière les volets mi-clos de ses hautes maisons aux\nfenêtres étagées, dans les jardins exigus, ceints de jalouses murailles aux\nbalustres ruinés, entre lesquels court, se complique et s'enchevêtre le\nréseau décevant de ses canaux taciturnes et de ses ruelles désertes. Malgré\nvous, à l'approche d'un pas glissant, à la furtive apparition d'un promeneur\nqui croise votre chemin, en vous frôlant, puis s'efface dans le dédale inextri­\ncable des ruelles, le rappel vous hante, à moitié historique, à moitié roman­\ntique, du Conseil des X et de ses sbires discrets, expéditifs et terribles. Des\ngens surgissent, que l'on s'imaginerait sortir d'entre les portants d'un décor\npour disparaître plus loin, à une bifurcation, comme dans une trappe subite­\nment ouverte; des gondoles rapides et hermétiques, qui partagent l'onde\nimmobile et luisante d'un canal bordé de maisons muettes, au bout de la\nperspective duquel on aperçoit un petit pont en dos d'âne que des passants\ntraversent...\n   Car toute l'animation peu bruyante de Venise est sur la place Saint-Marc,\naux stations de gondoles et de bateaux du quai des Esclavons, dans la serpen­\ntante Merceria, aux approches du Rialto et, le matin, sur quelques marchés.\nEt c'est une réjouissante et, sans doute, unique merveille que l'absence totale\nà Venise du tumultueux et sauvage hourvari, scandé de coups de sifflet ou de\ncorne, de cris et de clameurs, dont les systèmes de charroi et de transport\naccéléré ahurissent les citoyens des grandes villes modernes. On dirait que\nl'on marche dans un silence qui se referme sur vos pas, comme les eaux som­\nnolentes, un instant ondulées, du Grand Canal, sur le sillage des embarca­\ntions.\n   Une sorte de torpeur tiède règne, qui, à la fois, enveloppe la pensée et\nl'exalte; qui la livre, sans distraction, à l'hallucination tissée de réalité et de\nrêve de cette cité, où toute âme susceptible de recevoir l'émotion et les sug­\ngestions du passé et de l'art — ou, mieux, capable d'accueillir et d'aimer la\nsouffrance — contracte une étrange fièvre de griserie et de langueur. Le songe\nici vous subjugue tout entier; rien ne le trouble, rien ne le contrarie — la\npulsation précipitée de la vie positive s'amortit en vous à respirer les émana­\ntions de léthargie et de nonchaloir que les canaux et le sous-sol humide éva­\nporent dans l'atmosphère de paix un peu inquiétante de la ville; à errer en ce\ncaptieux décor où la vétusté des palais est magnifiée par la magie d'une\nlumière chaude, lustrée, chatoyante, qui fait du faste avec la dégradation\ndes ruines, la souillure des façades et les eaux stagnantes et putrides des\nlagunes...\n"}, {"page_pdf": 489, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3429, "texte": "402                               DURENDAL\n\n\n    Le magnétisme de certains chefs-d'œuvre et leur attirance se sont accrus,\n au cours des âges, dans la mesure même des admirations contagieusement\n renouvelées et multipliées autour d'eux; de sorte que, en quelque façon, la\n pensée de leur auteur s'est amplifiée, a rencontré des énergies posthumes de\n rayonnement dans la pensée fervente des hommes qui ont communié avec\n elle.\n    En réalité, de telles œuvres ne sont jamais finies : elles s'achèvent, inces­\nsamment, dans l'esprit de leurs admirateurs. Elles sont remplies de pensées\ntacites ou ébauchées qui attendent d'être délivrées ou mûries par le contem­\nplateur — car, si anciennes et si détériorées qu'elles soient, elles ont tou­\njours des paroles nouvelles pour qui les aborde d'un cœur nouveau...\n    De même, les années et les hommes n'ont cessé d'ajouter aux sortilèges de\nVenise, et sa beauté est devenue d'autant plus obsédante qu'elle était plus\ndélabrée : Après la phase héroïque de son expansion maritime et des hardies\naventures de ses trafics, elle connut la déchéance simultanée de son com­\nmerce et de ses armes; elle devint le rendez-vous frivole et dissolu des oisifs\net des privilégiés de l'Europe, servit de lupanar raffiné à tous les Casanovas de\nl'ancien régime, jusqu'au jour où, dans la débâcle de la vieille société, le\nplaisir même prit peur et se détourna d'elle.\n   Mais sa destinée était plus haute et des hôtes devaient lui venir, illustres,\net du passage inspiré desquels son crépuscule suprême s'enveloppa de clartés\naugustes d'apothéose... Car tous les poètes en mal de rêve et de mélancolie\nqui hantèrent Venise, durant le dernier siècle, enrichirent, vraiment, son\npatrimoine de beauté du souvenir de leur présence, de l'offrande magnifique\net triste de leur génie tourmenté et de leur cœur amer...\n   Il est des poètes de la solitude : leur pensée, toute retournée vers elle-même,\ns'effarouche d'autrui ; dans sa sensibilité ombrageuse et vite endolorie, elle ne\nse conquiert et ne s'épanouit qu'au milieu des spectacles passifs de la nature\n— élégiaques rebelles au monde et accessibles seulement aux conseils d'apai­\nsement résigné qui viennent des choses de la terre et des bois.\n   Les autres, les anxieux, les ardents, les inassouvis, avides de cette vie qui,\nsans relâche, les irrite et les blesse, ils la cherchent dans le passé où ils se\nréfugient, dans l'histoire et, surtout, dans l'art où il n'est rien resté de ses\nintensités et de ses violences, désormais inoffensives, que de la beauté. Dans\nles ouvrages conservés comme dans les faits perpétués, c'est moins de ceux-ci\nqu'ils ont la curiosité que de l'homme dont la personnalité y est contenue et\nrésumée — moins des pierres, des couleurs, des paroles ou des actes que de la\ncréature, éternel agent de trouble et de séduction, dont l'âme en transe a\nessayé d'y affirmer son aspiration. Ils relèvent avec une sympathie indicible\nla trace de leurs devanciers, de ceux de leur lignée intellectuelle qui, avant\n eux, firent le même chemin de rancœur et de désenchantement, afin d'inter­\nroger les vestiges qu'ils ont laissés de leur existence, de leurs rêves, de leurs\npassions, et d'apprendre ainsi d'eux-mêmes comment ils accueillirent la vie\net comment ils la supportèrent.\n    Evocateurs des temps révolus; familiers des ruines et des décadences qu'ils\nont rendues plus émouvantes encore en y inscrivant leur nom et leur\n"}, {"page_pdf": 490, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3138, "texte": "                       VENISE ET L'ART VENITIEN                              403\n\n\nmémoire : Byron, Shelley, unis dans une commune destinée d'orgueil, de dtfi\net de gloire; Chateaubriand, le grand et religieux inventeur des origines\nméconnues et des traditions rejetées, dont la voix pleine d'augures et de\nregrets semblait plus éclatante à mesure qu'elle était moins écoutée .. Ombres\nparmi les ombres, mais qui n'auront pas passé en vain! Le faible Rolla les\nsuit, venu en ces confins pour connaître le bonheur et, presque en même\ntemps, la trahison : cœur flétri dans sa puérilité qui sanglote et qui raille.\nPuis, le puissant Ruskin, le magicien des jours, sous le doigt frémissant, à\nl'incantation impérieuse et dardante duquel les monuments vermoulus et les\nfresques pâlies paraissaient ressusciter tout à coup, parés d'une extraordi­\nnaire beauté, où le lustre de la nouveauté s'alliait étrangement au prestige\ndes années et des souvenirs... Puis, encore, Richard Wagner, usé de génie,\nlas de chefs-d'œuvre, dont Venise assoupit les derniers jours dans le calme de\nson impériale désuétude pour, à la fin, ordonner à sa dépouille mortelle le\ncortège à la fois triomphal et funèbre d'un héros...\n    Qui pourrait traverser ces lieux célèbres sans commémorer les fastueuses\ndésolations, les excès éloquents ou tragiques de tels voyageurs ? Et la postérité,\nsans doute, gravera à la suite de ces noms fameux de pèlerins de Venise, et\nsur le même marbre, celui de Maurice Barrès pour sa noble couronne votive :\n AMORI ET DOLORI SACRUM, et celui de Gabriele d'Annunzio, dont la parole\n effervescente et visionnaire galvanisa un jour, pour un instant, la poussière\n de l'antique Venise et fit passer, frissonnantes, entre les somptueux lambris\ndorés et peints des salles du Palais ducal, les foules des fêtes voluptueuses et\nchamarrées de la haute Renaissance!...\n\n\n\n                         II. — L'Art Vénitien\n    La Renaissance !... Elle coïncide, à Venise, avec le déclin déjà marqué de\nla République, dépouillée presque de son empire et de son fructueux mono­\npole maritimes, à la fois par les progrès de l'invasion ottomane et par l'audace\nheureuse des conquistadors espagnols et portugais qui, en cherchant de nou­\nvelles routes vers les royaumes des épices et le « Cathay », se heurtèrent à des\ncontinents inconnus.\n    Durant le XVe siècle, elle avait atteint l'apogée de son extraordinaire et\nascendante fortune et, dans la prévision de l'issue de son interminable conflit\navec les nouveaux maîtres de Constantinople, avait commencé à étendre les\n mains vers les pays de terre ferme. Mais, dès lors, le principe de sa force est\n rompu, et son commerce, en même temps que l'autorité du pavillon de Saint-\n Marc dans les îles et sur le littoral de la Méditerranée, court à une prompte\n et irrémédiable déchéance.\n    Elle vivra désormais sur l'hoirie de sa gloire et sur le préjugé de sa puis­\n sance, comme ses patriciens sur les revenus des richesses accumulées par\n leurs pères, dans les palais de ceux-ci, bientôt disproportionnés à des fortunes\n qui ne se renouvellent plus. Avant, pourtant, d'achever sa fière et grandiose\n"}, {"page_pdf": 491, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3337, "texte": "404                              DURENDAL\n\n\ncarrière et de renoncer à commander sur cette mer, fiancée infidèle de ses\ndoges; avant de se trouver réduite à n'être plus qu'une cité singulière et char­\nmante, gérée par un gouvernement soupçonneux aux yeux duquel la débauche\nseule n'était pas suspecte, elle va jeter, comme au siècle précédent, sa grande\némule du Nord, — Bruges, — également frappée au vif de sa prospérité,\nl'éclat suprême d'un art qui parsèmera de chefs-d'œuvre la voie douloureuse\nde la décadence.\n    L'art de Venise grandit ainsi dans sa puissance diminuée : l'on dirait que\nla vieille République descend dans l'ombre en élevant au-dessus de sa tête la\ntorche éblouissante dont les lueurs nimbentce front, qui se penche sous l'adver­\nsité, du dernier et du plus pur de sesdiadèmes...— Le soleil de ses triomphes s'est\narrêté au seuil du couchant, avec les nuées de vermeil et d'or qui font escorte\nétincelante à sa disparition, et qui s'éteindront elles-mêmes lorsque l'horizon\nl'aura englouti...\n   Au point de vue de l'art, de même qu'à celui des mœurs et des coutumes,\nses relations commerciales ont fait de Venise le confluent d'influences diverses,\nhétérogènes et contradictoires : l'Orient et l'Occident, dont ses galères ou ses\nnégociants fréquentaient toutes les légions, se rencontraient sur les quais,\ndans les darses et les entrepôts de son port; et ce qu'elle a emprunté à l'un et\nà l'autre, s'amalgamant à son fond initial, a formé la composite et séduisante\noriginalité dont ses monuments, ses palais, les œuvres de ses artistes ont per­\npétué le témoignage.\n    Les traditions de Byzance, de son art éclatant, cérémonieux et subtil,\nmélangées à celles d'autres civilisations orientales plus récentes, prédomi­\nnèrent longtemps à Venise. Toute tournée vers la mer, vers l'Asie, alors; à la\npoursuite de ses ambitions levantines, isolée et ennemie du reste de la\n Péninsule italique à cause de sa politique égoïste et punique, le mouvement\nartistique, né en Toscane et propagé jusque dans le Milanais, ne pénètre pas\nchez elle.\n    Les œuvres clairsemées du trecento vénitien ignorent, en effet, l'exemple,\nbien proche cependant, donné par Giolto dans le cycle de fresques simples et\nvigoureuses qu'il peignit, vers 1306, sur les parois de la chapelle de l'Arena,\n à Padoue. L'œuvre capitale du grand artiste florentin est restée inconnue des\nprimitifs vénitiens ou n'a pu les tirer de l'habitude archaïque où leur art végé­\n tait, débile, à peine moins roide que la mosaïque, et moins employé que\n celle-ci, dont l'inaltérable et dure magnificence et les teintes ardentes rete­\n naient la vogue.\n    C'est de l'Allemagne, grâce à l'assiduité des rapports mercantiles qui avait\n attiré à Venise une considérable colonie germanique, que les Vénitiens reçoi­\n vent la leçon féconde de ce réalisme à la fois suave et substantiel, naïf et\n observateur, dont l'attrayante douceur et les qualités de relief et de netteté\n devaient agir nécessairement sur des imaginations jeunes, intactes, alliées à\n des esprits dans lesquels un long atavisme de luttes, de profits et de trafics\n avait imprimé une conception plutôt positive et concrète de la vie et du\n monde. Car, formé par des siècles d'opiniâtre négoce, d'habiletés et de souple\n diplomatie pour accaparer les marchés de l'Orient et pour s'y impatroniser\n"}, {"page_pdf": 492, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3314, "texte": "                       VENISE ET L'ART VÉNITIEN                             405\n\nou s'y faire tolérer, le génie de la race était essentiellement pratique, sans\nexcès de scrupules, peu adonné au mysticisme et aux utopies spéculatives et\nidéales.\n    Ces tendances acquises ou foncières, l'art local les reflétera dans toutes les\nphases de son développement, sans presque se laisser égarer par les\nsophismes esthétiques de la seconde Renaissance : réalisme mélangé de fan­\ntaisie et d'élégance; propension au faste et à la somptuosité décorative\nqu'il tient de ses origines et de ses fréquentations orientales, et qui fut\nénergiquement stimulée par les circonstances : le séjour à Venise, vers 1420,\ndes exquis illustrateurs d'épiphanies et de légendes sacrées, Gentile da\n Fabriano et Vittore Pisano, dont les fresques, aujourd'hui détruites, du\nPalais ducal, devinrent un exemple et un enseignement pour les artistes\n indigènes; et, d'un autre côté, la prodigalité et les besoins d'un luxe un\npeu vaniteux, fruits naturels des gains énormes et parfois subits acquis par les\nhasards de l'agio et les chances aléatoires de la navigation. Ajoutez\nque ces inclinations de l'art vénitien furent servies admirablement par un\n sens inné de la couleur, par les puissances d'un coloris onctueux et\n vibrant, inconnu des autres écoles italiennes et issu d'ailleurs de l'atmos­\n phère humide et ensoleillée de la contrée, comme celui des Flamands venait\n de leur ciel chargé de pluies et de leur terre entrecoupée de rivières et de\n marécages.\n     Et la peinture vénitienne a joui de ce sort propice d'arriver à son complet\n épanouissement au début de la seconde Renaissance; de se trouver encore,\n à ce moment, dans la robustesse initiale de ses forces adolescentes,\n dans le premier élan de son expansion libre et spontanée, et capable,\n par conséquent, de résister, sous l'impulsion vivace de son génie propre,\n à tout ce que contenait d'inassimilable pour celui-ci la pédantesque esthé­\n tique mise en honneur par les idéologues, engoués d'antiquité, de l'huma­\n nisme.\n     Elle échappe de la sorte au destin des écoles de l'Italie centrale qui, épui­\n sées de sève et de chefs-d'œuvre, ayant donné la magnifique et surabondante\n primeur de leur art auXVesiècle, espéraient des idées nouvelles, du « grand\n art \", de l'enseignement des académies organisées partout, un renouveau\n d'inspiration, mais ne découvrirent dans cette voie qu'appauvrissement et\n sécheresse. En somme, la peinture vient à sa pleine maturité, à Venise, au\n cours du XVIe siècle, alors qu'à Florence et à Rome, elle marche, non plus\n dans la joie de son indépendance et de ses véritables traditions, mais asservie,\n appuyée sur la béquille de l'antiquité! Il est intéressant de marquer, à ce\n  propos, que les plus grands peintres, Giorgione, le Titien et le Véronèse,\n  dont s'enorgueillit la seconde Renaissance, sont précisément ceux qui se\n  soient le moins souciés de subordonner leurs conceptions aux règles d'un\n idéal factice: leur œuvre s'alimente largement de réalité; leur imagination\n  s'excite à l'étude de la vie ambiante, à la contemplation de la mouvante nature\n  et non point au calque ou au pastiche maladroit des débris d'une civilisation\n  finie.\n     Leur art, tout pénétré de fraîcheur et de vitalité, se manifeste avec une\n"}, {"page_pdf": 493, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3253, "texte": "406                                DURENDAL\n\n\nsorte d'exubérance tranquille, une ampleur de naturel et de simplicité plan­\ntureuse, un peu animale même quelquefois, mais toujours saine. Quelque\nchose l'anime, qui n'est pas né d'un dessein préconçu et théorique; il a les\nfougues, les hardiesses et aussi les témérités d'une jeunesse impatiente des\nentraves et des lisières, et qui se rit des doctes conseils et des préceptes du\npédagogue.\n    La mentalité du temps, de ce temps singulier, fécond en erreurs et en\ndécouvertes, et dont les philosophes rêvaient de refaire la réalité selon l'utopie,\nde réduire en décombres l'édifice social existant pour le reconstruire, dans\nun bel alignement, sur le modèle et avec les ruines du monde antique; l'esprit\nde nouveauté et de curiosité, plus libre, plus osé, qui régnait, se font\nsentir dans le caractère épicurien, paganisant, de certaines compositions de\nGiorgione ou du Titien; dans l'opulente beauté charnelle de ces évocations\nà moitié mythologiques, destinées à plaire à un peuple épris plus que\ntout autre du plaisir matériel des yeux et de la splendeur de la créature\n vivante.\n    Et c'est Giorgione et ses ouvrages (1), rares par le nombre, mais davantage\nencore par l'intensité de fièvre lyrique qu'ils expriment et dont seule, pen­\nsons-nous, l'œuvre d'Antoine Watteau offre un second et aussi superbe\nexemple; Giorgione, avec son imagination de songe, sa sensibilité frémissante\n de poète, l'unisson poignant et incisif de sa couleur et de sa pensée, et qui,\n le premier peut-être en Italie, regarda la nature, le paysage, et en retraça\n l'image d'un pinceau amoureux, pour la joie qui émane d'eux et non en\n manière d'accessoires d'une illustration profane ou religieuse. C'est le Titien,\n artisan génial d'une œuvre innombrable, qui traduit et rythme, pour ainsi\n dire, de puissantes visions de réalité dans un style plein de hauteur et d'har­\n monie : patriarche de l'art, dont la longévité, prolongée jusqu'au terme presque\n du XVIe siècle, domine à Venise comme celle de Michel-Ange à Rome. Puis\n vient Paolo Caliari, le Véronèse, ordonnateur, inépuisable en ressources, de\n fêtes, de festins, de cortèges, que sa fantaisie prodigue place ou fait se\n dérouler en de grandioses sites architecturaux, sous des colonnades, des por­\n tiques, des galeries, où les protagonistes de la scène disparaissent, confondus\n au milieu d'une brillante cohue d'envahissants comparses : au point que ses\n interprétations d'épisodes évangéliques, les Noces de Cana, la C'ene ou\n  les Pèlerins d'Emmaüs font songer à ces messes à grand orchestre où le\n  mystère liturgique semble n'être plus qu'un prétexte à fanfares et à fiori­\n  tures!...\n     A la suite ou à côté de ces grands artistes, une multitude d'autres travail­\n  laient, moindres, dont les principaux, les Palma, Lorenzo Lotto, Paris Bor­\n  done, déploient l'abondance d'aptitudes de leur talent savoureux et flexible,\n  surtout en ces portraits où s'éternise pour nous la vieille nation vénitienne,\n  dans sa politique et dans sa sensualité, sous l'aspect de ses doges et de ses\n  provéditeurs à la physionomie aiguë; et sous celui de ses jeunes patriciennes,\n\n\n   (1) Voir sur Giorgione l'étude que nous avons publiée dans Durendal, mai 1901.\n"}, {"page_pdf": 496, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3484, "texte": "                            VENISE ET L'ART VÉNITIEN                                       407\n\n\nprises d a n s la luxueuse gaine de leur robe de brocart ou de soie cramoisie,\nde laquelle jaillit, semblable à u n e fleur u n peu l o u r d e , leur joli visage pla­\ncide où, sous la b l o n d e chevelure ondulée et entremêlée de j o y a u x , les y e u x\nlimpides et sans pensée mettent u n e lueur enfantine.\n    L'effort et les travaux de ces maîtres ont conduit l'Ecole vénitienne à la\nperfection de son art; tous les germes dont celui-ci avait reçu la greffe à ses\nd é b u t s ont p r o s p é r é merveilleusement. L e s influences diverses que n o u s\navons indiquées, — celle des maîtres allemands, entre autres ce Johanes Ala­\nmanus (1), ce Giovanni d'Alemagna, collaborateur d u premier des Vivarini,\nAntonio ; — celle des F l a m a n d s , transmise par Antonello de Messine, propa­\ngateur de leur technique picturale et de leurs procédés excellents; — celle,\nenfin, italienne, de Gentile da F a b r i a n o et de Vittore P i s a n o et, par la suite,\ncelle de l'Ecole de P a d o u e , du savant et sévère et froid Squarcione à M a n -\ntegna, qui unissait, à la chaleur de son génie et par une sorte d e transfusion,\nles beautés viriles de l'art antique aux inspirations vives et tendres d e la réa­\nlité et de la l é g e n d e ; — ces influences se sont assimilées, résorbées d a n s\nl'œuvre du XVIe siècle, pour d o n n e r u n fruit prodigieux et a d m i r a b l e ; mais\na u p a r a v a n t , d a n s la seconde moitié d u XVe, elles avaient déjà suscité u n e p r e ­\nmière floraison exquise et, à certains égards, d'un parfum p l u s concentré,\nplus fin et plus volatil; u n e éclosion plutôt, un printemps u n peu acide\nencore, mais plein de séduction et de grâce, avec les Bellini, J a c o p o\net ses fils, Giovanni et Gentile, et avec l'élève de ce dernier, Viltore\n Carpaccio.\n\n\n                            III. — Vittore Carpaccio\n    N o u s avons essayé de montrer combien le milieu où s'élabore l'art véni­\ntien est exceptionnel ou, p o u r mieux dire, u n i q u e . L e u r habitacle précaire,\nleur situation d a n s le m o n d e , les insulaires des lagunes les ont péniblement\ncréés et consolidés au cours de siècles lents. L e u r république ressemble à une\ncité de patients et industrieux castors, défendue par sa ceinture liquide contre\nles intrusions agressives des naturels de la côte et en incessante alerte contre\nles pillards effrontés de la mer.\n    Ils ont pris pied en cette région m a r i n e , sur ce sol en débâcle et à moitié\na q u a t i q u e , à des époques incertaines, en pirates, en fuyards, en vaincus\npeut-être, chassés par la défaite de l'Armorique, de la Scythie ou, selon la\nlégende d'autant plus accréditée qu'elle est fabuleuse, de la P a p h l a g o n i e ,\naprès la chute de T r o i e ! L e u r origine, leur établissement défiant et leur\n\n\n  (1) « Les archives notariales fournissent un certain nombre de renseignements sur les\npeintres étrangers qui vivaient à Venise au commencement duXVesiècle et sur les nom­\nbreux tableaux flamands qui décoraient à cette époque les maisons et palais vénitiens :\nen 1409, un certain Théodovic; en 1432, Paulus, Victor Theolonicus. Le plus connu de\ntous, Jean d'Allemagne, l'ami d'Antonio Vivarini, pourrait bien être le même que Jean\nd'Augsbourg, mort en 1458 En 1482, on rencontre aussi à Venise Bernard d'Augsbourg. \"\n(Chronique des Arts. 7 mai 1904. Note sur une étude de M. G. Ludwig.)\n"}, {"page_pdf": 497, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3352, "texte": "408                               DURENDAL\n\n\n\n existence armé:: font longtemps d'eux, pour les populations de terre ferme,\n des étrangers qui se maintiennent sur la lisière maritime du pays,\n comme en marge de celui-ci et sans communauté ni affinité avec lui. Ils\n reprennent, en somme, dans une certaine mesure, le rôle des Phéniciens ou\n des Carthaginois, ces courtiers antiques de la Méditerranée, indispensables et\n détestés.\n    Leur caractère est tout l'opposé de celui des peuples de la péninsule, et\nparticulièrement de celui des possesseurs immémoriaux de l'Etrurie, les\nToscans et les Ombriens, êtres de prime-saut, chez lesquels la passion,\ntoujours prête à jaillir, est la source de tous les excès, de tous les empor­\ntements, ceux de la violence comme ceux de l'amour et de l'enthousiasme.\nRien de pareil chez le Vénitien : il a trop hanté les comptoirs, les foires\net les places publiques; coudoyé trop d'individus de toute race et de\ntoute croyance ; trop débattu avec eux le chiffre de son gain ; pour que\nla fibre sentimentale, poétique ou pieuse ne se soit à peu près atrophiée\nen lui.\n   Aussi, les ouvrages vénitiens produits, durant le XIVe siècle et la première\npartie du XVe, n 'apparaissent-ils si accueillants, si fertiles en effusions\ntendres et dévotes, que par la vertu des influences qui se sont exercées sur\nleurs auteurs. On peut dire que la tradition de l'expression religieuse, intime\net profonde, ils l'ont reçue du dehors, au lieu de la dégager, comme les\nFlorentins ou les Siennois, de l'art byzantin, pour la marquer de l'empreinte\nde leur génie personnel. Elle n'a point de racines véritables en eux; de\ntelle sorte qu'elle ne se perpétuera pas dans l'Ecole lorsque celle-ci aura\nconquis son hégémonie et se sentira assez forte pour marcher dans ses propres\nvoies.\n   Ce que ces peintres apportent et qui vraiment leur appartient, nous l'avons\ndéjà remarqué, c'est d'abord l'instinct et la sensibilité de la couleur, de la\nlumière perçue en toutes ses dégradations et tous ses accidents, dans la vibra­\ntion rayonnante dont ses ondes enveloppent les choses. Et c'est, ensuite, le\ngoût de la décoration, des cérémonies et des grandes ordonnances ornemen­\ntales. Car, au fond, si l'on y regarde bien, il semble, l'insolite Giorgione\nexcepté, et quelquefois Giovanni Bellini, dans sa sincère et forte gravité, il\nsemble que l'art vénitien soit dominé par une sorte de prosaïsme magnifique,\nqu'une flamme ait manqué à ses inspirations, cette aptitude à l'effervescence\net à l'enivrement, grâce à laquelle l'œuvre reçoit de l'artiste les spéciales\npuissances d'irradiation qui ne nous la rendront émouvante. Le phénomène,\nenfin, si fréquent chez nos maîtres flamands, qui spiritualise la matérialité de\nl'image, ajoute au travail du virtuose impeccable, du metteur en scène expert\nou du minutieux et sûr observateur, on ne sait quelles suggestions indéfinis­\nsables qui emportent, non seulement notre admiration, mais notre amour.\n   Partout et presque toujours, il conserve quelque chose d'exclusivement\nformel, d'extérieur, de flegmatique; et, de Crivelli à Carpaccio, de ce dernier\nau Titien et à Véronèse — et bien davantage, naturellement, chez le Tinto-\nret, plus tard, et chez Tiepolo — dans l'élargissement, puis l'exagération, de\nla manière, la complexité et les habiletés sans cesse accrues de la couleur, on\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 409, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3400, "texte": "                        VENISE ET L'ART VÉNITIEN                              409\n\n\nrencontre très vite la limite de sa surprise et de sa joie esthétiques, et, sauf en\nde rares occasions, celles-ci restent bien en deçà de l'admiration pas­\nsionnée, du frémissement d'âme auxquels si souvent nous induisent les\nœuvres florentines.\n    Mais le moteur de nos admirations et de nos préférences gît au plus secret\nde notre personnalité, d'où nous avons peine à le tirer-: la plupart du temps,\nsans doute, nous trouvons seulement après coup des raisons au mouvement\ninstinctif qui a déterminé notre adhésion subite et ravie à certaines œuvres,\nalors que d'autres, belles également, ne font que nous effleurer d'une\nimpression passsagère. On distinguerait volontiers les œuvres en actives\net en passives; les premières, dotées de l'énergie nerveuse, du fluide\ncaptivant que dégagent, par exemple, les œuvres florentines, telles pages\nde l'Angelico ou de Botticelli, dans l'outrance de leur suavité ou le délice\ningénu de leur vision pittoresque; les secondes, placides, saines, imprégnées\ndu bonheur inconscient d'une vie physique tempérée, dont aucune réflexion\nintempestive, aucun rêve ne dérangent l'économie.\n    Les travaux des artistes vénitiens répondent, en général, à cette dernière\ndéfinition ; et c'est pourquoi, à la comparaison des tableaux des autres écoles,\nleurs ouvrages religieux nous apparaissent tout à fait dépourvus de spiri­\ntualité : car, certes, à considérer leurs figures d'apôtres ou de saints, on peut\ndouter que l'étincelle mystique d'aucune Pentecôte soit jamais tombée sur\nl'âme de ces hommes pour l'embraser. L'extase comme le martyre les trouve\négalement impassibles et quiets, et, s'ils sont placés aux côtés d'une Annoncia-\ntion ou d'une Crucifixion, on dirait qu'ils stationnent à la place où on les a mis,\ndociles et attendant, simplement, que ce soit fini !...\n    Il est clair que l'absence d'émotion n'est pas due au réalisme de ces repré­\nsentations : le réalisme des Flamands n'a pas été dépassé et, cependant,\naucune école n'a donné aux expressions de foi une forme à la fois plus\nhumaine et plus spirituelle. C'est que les intensités de cet ordre, possibles\ndans l'âme songeuse et fermée du Flamand, ardente du Florentin, ne se pro­\nduisent point dans celle du Vénitien, qui y reste réfractaire et, si l'on ose dire,\nimperméable. Elle est avide, cette âme, de domination, de renommée et de\nrichesses; en art, de réalité, d'éclat et d'apparat; pour le surplus, impertur­\nbable et, dès lors, hors d'état de communiquer un trouble qu'elle n'a pas\nressenti.\n    Pourtant, comme ils enchantent et retiennent, ces artistes! Leur œuvre\nfait partie intégrante, et, par ses qualités aussi bien que par ses lacunes, la\nplus significative, de cette Venise, jardin d'Armide aux végétations de pierre,\néblouissantes et immobiles, qui enlace la pensée et l'engourdit. Elle parti­\n cipe des artifices de cette cité-fée qui, avec ses vieux palais peints, festonnés\n et dorés, baignés d'eau et de silence, a toute la semblance d'une immense\n galère capitane enluminée et pavoisée, prête à rompre les amarres usées qui\n la retiennent au rivage, pour s'en aller — et nous emporter — à la dérive,\n parmi l'insouciance des chants vagues et des musiques épaises, au silence\n plus parfait de l'oubli...\n     — Cette Venise, cependant, elle est toujours là, sous vos yeux, somptueuse et\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3741, "texte": "410                                      DURENDAL\n\n\ndélabrée, dans son soleil et d a n s sa misère, multiface et décevante — et, si\nvous voulez la rendre présente à votre imagination avec la physionomie a n i ­\nmée et riante, la population bigarrée, le pittoresque et les élégances du\ncostume et de la vie de ses jours anciens, allez jusqu'à l'Académie...\n    U n e gondole noire, à laquelle sa proue recourbée d o n n e l'apparence d'un\ng r a n d et chimérique oiseau de deuil glissant, avec u n bercement, sur l'onde\nlisse, vous y mènera, en creusant derrière elle le sillage d'une ondulation où\ndanse le reflet remué des constructions diaprées de la rive, mélangé de lam­\nbeaux miroitants de clarté et d'azur. Vous trouverez dans ce musée, en m ê m e\ntemps que d'autres travaux de Carpaccio, son œuvre la plus considérable, la\nLégende de sainte Ursule, qui est bien davantage, sous le pinceau de ce maître,\nla légende de Venise, dont le décor, les patriciens, les dignitaires sont\nprésents, comme acteurs ou c o m m e spectateurs, à toutes les pages de cette\nhistoire de la martyre de Cologne.\n    L e roi de Bretagne, N o t h u s (1), avait une fille du n o m d ' U r s u l e , dont, u n\njour, le roi païen d'Angleterre envoya solliciter la main pour son fils E t h é r i u s ,\nen accompagnant cette d e m a n d e honorable de terribles menaces en cas de\nrefus. S u r le conseil d ' U r s u l e , N o t h u s accède à l'union projetée, m o y e n n a n t\ndiverses conditions, destinées, sans d o u t e , à décourager le prétendant :\ncelui-ci devait se convertir au christianisme; le mariage n'être effectué\nqu'après u n délai de trois ans, d u r a n t lequel U r s u l e ferait u n pèlerinage en\nTerre-Sainte et à R o m e ; enfin, « pour la consoler », dix jeunes filles de h a u t\nr a n g seraient attachées à sa personne et, de plus, elle et c h a c u n e de ces sui­\nvantes, recevraient mille c o m p a g n e s ! E t h é r i u s , p o u r t a n t , accepte. Ursule\ns'embarque avec toute sa suite p o u r R o m e , mais u n e tempête jette le vaisseau\nà la côte. L a pieuse t r o u p e arrive ainsi à Cologne, où u n ange a p p a r a î t à\n U r s u l e pour lui dire de se rendre à R o m e et lui a n n o n c e r q u ' à son retour\nd a n s la ville r h é n a n e , elle subira le martyre. Elle joint R o m e , par Bâle, et y\n est accueillie par le pape Cyriaque, qui la reconduit, en m ê m e temps que les\n onze mille vierges, à Cologne. L e s H u n s assiègent cette cité : ils s'em­\n parent des pèlerins et en font u n e horrible tuerie. « L e prince des Barbares,\nrapporte la Légende dorée, frappé de la beauté d ' U r s u l e , la consolant de la\nmort de ses compagnes, lui promit de l'épouser, mais c o m m e elle s'y\nrefusa absolument, furieux de se voir dédaigné, il la perça d'un c o u p de\nflèche. »\n   Telle est, résumée à grands traits, la légende dont, à la suite de primitifs de\n\n\n  (1) Il n'est pas aisé de concilier dans le détail les versions diverses qui existent de la\nlégende de sainte Ursule. Le principal récit, celui de la Légende dorée, est lui-même\nembrouillé, et il y est, aussi, des lacunes et des interversions Jacques de Voragine situe\nles faits du temps de l'empereur Marcien (:), vers 452, lorsque les Goths et les Huns rava­\ngeaient l'empire. Une inscription ancienne, placée dans l'église de Sainte-Ursule, à\nCologne, permet de croire que l'holocauste de la sainte et de ses compagnes— dont le\nnombre est douteux — eut lieu, en réalité, vers 237.\n   Selon la source à laquelle on puise, le père d'Ursule se nomme tantôt Nothus, tantôt\nThéodate, etc. Le prince Ethérius de la Légende dorée s'appelle ailleurs Conan, et son\npère, anonyme dans ce dernier recueil, reçoit, d'autre part, le nom d'Agrippinus.\n"}, {"page_pdf": 500, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3416, "texte": "                          VENISE ET L'ART VÉNITIEN                                    411\n\n\nCologne ou d'un peintre inconnu qui travailla à Trévise, Memling et Car-\npaccio s'inspirèrent à peu près à la m ê m e époque (1).\n    Mais il n'est de similitudes entre les deux œuvres que celles de leur sujet\nc o m m u n . Elles conquièrent également l'admiration, mais par des voies fort\ndifférentes. C h a c u n e d'elles est h a u t e m e n t significative du milieu où elle a\nsurgi et manifeste, à u n degré exquis, la conception de la beauté qui y avait\ncours, la quintessence même, en quelque sorte, le fond de la mentalité\na m b i a n t e , très nettement perceptible au travers de la transparence d'un\nréalisme dont l'attrait et la perfection sont équivalents chez les deux maîtres.\nE t , certes, des ouvrages tels que ceux-ci où l'artiste, surexcité par les diffi­\ncultés et l'importance de l'entreprise, a a p p o r t é non seulement toute son habi­\nleté, mais toutes les ressources et toute la volonté de son g é n i e , sont éminem­\nment caractéristiques et révélateurs.\n    Memling présente religieusement u n e œuvre religieuse, et celle-ci, où s'in­\ncarnent instinctivement les énergies silencieuses de piété, les élans les plus\nintimes de la race, nous apparaît investie d'une sorte de simplicité a r d e n t e\ndans laquelle les sentiments et l'art accompli du peintre c o m m u n i e n t p o u r un\neffet total d'une inégalable intensité. On dirait un récit fait d'une voix que l'en­\nthousiasme et l'amour font, involontairement, trembler, avec un accent d'ado­\nration et de respect extasié qui trouble et persuade.\n     E n bon et loyal artisan, en fidèle franc-maître de la gilde de saint Jean et\nsaint L u c qu'il est, il a mis tout son savoir et toute son expérience à livrer u n\ntravail irréprochable, tant c o m m e matière que c o m m e fini, de telle sorte que\nc h a q u e scène de sa Légende est u n chef-d'œuvre de composition et de coloris.\nMais ces qualités ne nous satisferaient point ou nous lasseraient bientôt, et\nl'œuvre nous paraîtrait insuffisante, si elle ne remplissait le dessein d'exalta­\ntion dans lequel elle a été conçue, si elle n'était tout embrasée de la flamme\nspirituelle dont les lueurs se reflètent partout, d a n s l'ensemble et dans les\ndétails, d a n s l'expressive attitude des acteurs du d r a m e et, surtout, dans la\nphysionomie de l'héroïne de celui-ci, de sainte U r s u l e , avec son visage de\nc a n d e u r sérieuse et de droiture, sans beauté effective, mais transfiguré par\nl'amour divin et la joie d e sa vocation de sacrifice...\n     Memling néglige les préliminaires de l'histoire : il e n t a m e cette dernière à\nla première arrivée de la sainte à Cologne, à l'apparition de l'ange, c'est-à-\ndire au moment où le caractère surnaturel de la destinée d'Ursule se décèle.\n Carpaccio, lui, qui avait, du reste, à couvrir des espaces plus considérables,\n prend la narration de l'hagiographe au début et consacre les quatre premiers\n tableaux de son cycle aux allées et venues des ambassadeurs de Bretagne à la\n cour d'Angleterre et à la séparation d'Ethérius et de sa fiancée d'avec leurs\n parents...\n     Aussi, est-ce la partie principale et la plus captivante de son œuvre,\n\n\n\n  (1) La châsse de sainte Ursule fut placée h l'hôpital Saint-Jean, à Bruges, le 24 octo­\nbre 1489; Carpaccio paracheva ses peintures pour la Scuola di S. Orsola, de 1490 à\n1496.\n"}, {"page_pdf": 501, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3770, "texte": "412                                      DURENDAL\n\n\ncelle à laquelle les préférences naturelles et les aptitudes de son talent lui ont\nfait travailler avec une prédilection manifeste (1).\n    Carpaccio est u n conteur — un conteur délicieux, rempli, certes, de la\nconscience de son art et de la gravité de son sujet, mais emporté par son\ninstinct de beau diseur, qui s'abandonne avec complaisance à sa prolixité ima­\ngée ; jaloux de s u r p r e n d r e et de divertir ses auditeurs, en enjolivant u n peu\nsa « geste » sacrée, en ajoutant à l'intérêt propre de sa « matière » mille\ndétails de réalité et de fiction qui lui serviront de commentaire agréable et\nfleuri.\n    Sauf dans 1'Arrivée à Rome, où l'artiste nous montre U r s u l e accueillie, près\ndu château Saint-Ange, par le p a p e Cyriaque, figuré sous les traits accentués\nd'Alexandre V I , Borgia — un pontife d é n u é de tout p e n c h a n t p o u r le mar­\ntyre! — et escorté des princes de l'Eglise et de seigneurs, notamment du car­\ndinal vénitien Grimani et de l'envoyé de la sérénissime R é p u b l i q u e , Michiel\n— hormis en cet épisode localisé, il semblerait que Venise suive à la trace la\njeune pérégrine sanctifiée : u n e Venise un peu déguisée, avec ses nobles édi­\nfices de marbre, ses églises octogones à coupole byzantine, ses tours et la\nsilhouette de son campanile illustre.\n     La princesse et ses c o m p a g n e s sont vêtues à la m o d e p a t r i c i e n n e de Venise,\nde brocart, de d r a p d'or et de d r a p v e r t ; les ambassadeurs du roi de Bre­\nt a g n e , à leur retour auprès de leur souverain, — d a n s le tableau dont n o u s\nd o n n o n s la reproduction — d é b a r q u e n t sur les quais de Venise, où ils ont\nété reçus, selon le protocole, par le Scalco, l'introducteur des a m b a s s a d e u r s ,\net par les chevaliers de la Calza, la fleur des pois des élégants de la cité des\ndoges, d o n t nous reconnaîtrons le somptueux costume, d a n s le Martyre de\nsainte Ursule, sur le dos du barbare qui, l'arc tendu, s'apprête à la transpercer\nd'une flèche.\n     Les portraits a b o n d e n t naturellement à toutes les pages de la Légende :\n\n\n   (1) Vittore Carpaccio et la confrérie de Suinte-Ursule à Venise, par Pompeo Molmenti et\nGustave Ludwig. Un vol in-4° illustré et accompagné d'un album in-folio de 8 planches.\nFlorence, R. Bemporad et fils.\n   Les renseignements de fait contenus dans les pages, consacrées à Carpaccio, de cette\nétude, sont tous empruntés à l'excellent et précieux ouvrage dont nous venons de trans­\ncrire le titre. M. Molmenti, à la science et à la sagacité d'érudit duquel nous devons déjà\nde beaux travaux sur l'histoire et l'art de Venise, s'est donné pour lâche, dans cette mono­\ngraphie, de soumettre l'œuvre capitale de Carpaccio à un examen soigneux, détaillé et\nméthodique, susceptible de ne laisser dans l'ombre ou le doute aucune particularité utile\nà la parfaite compréhension de ces peintures. Grâce aux patientes investigations et au\nperspicace labeur de MM. Molmenti et Ludwig, voici donc complètement élucidée l'his­\ntoire de la confrérie de Sainte-Ursule, les circonstances dans lesquelles la chapelle de cette\ncongrégation, construite près de l'église dominicaine des SS. Giovanni e Paolo, reçut la\nmagnifique décoration exécutée par Carpaccio, de 1490 à 1496, etc. L'attention intelli­\ngente et studieuse de ces experts historiens d'art n'a rien laissé échapper; et on peut\naffirmer que leur travail constitue l'indispensable guide de tous ceux qui voudront con­\nnaître et étudier, en se renseignant à des sources sûres et abondantes, le cycle vénitien de\nsainte Ursule— guide dont l'attrait est d'autant plus vif qu'il est complété par un album\nde superbes planches, reproduction intégrale de l'œuvre de Carpaccio.\n"}, {"page_pdf": 502, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2699, "texte": "                      VENISE ET L'ART VÉNITIEN                            4l3\n\n\nprincipalement ceux du chef et des membres de la famille des Lorédan, à la\nmunificence de laquelle la Scuola était redevable du don de l'œuvre de Car-\npaccio. Parmi les autres, M. Molmenti croit pouvoir identifier celui de Gio­\nvanni Bellini et celui de Carpaccio lui-même — ce dernier sous l'apparence\nattristée et langoureuse du jeune prince des Huns, amoureux d'Ursule et tout\ndéconfit de se voir préférer la mort...\n    Singulière et magnifique, plutôt qu'édifiante, quelle séduction elle devait\nexercer pourtant, dans la nouveauté de sa grâce, l'histoire pure et ensan­\nglantée dont les péripéties développaient la profusion de leurs sites et de\nleurs personnages autour du chœur de la chapelle de la confrérie de Sainte-\nUrsule! L'œuvre a eu à souffrir du temps et de la négligence; et même cer­\ntains de ses panneaux, dont MM. Molmenti et Ludwig ont, dans leur étude,\nrétabli conjecturalement l'intégrité, ont été mutilés. Elle est conservée au\nmusée de l'Académie, et, quel que soit le goût qui ait présidé à l'aménage­\nment de la salle des Carpaccio, la Légende, détournée de sa destination primi­\ntive et placée hors du milieu pour lequel elle avait été élaborée, n'en apparaît\npas moins comme dépaysée, dépouillée du surcroît de prestige qu'elle recevait\nd'un édifice consacré par la piété et les souvenirs.\n    On peut s'imaginer l'impression que l'on devait en recevoir jadis, car, à\nVenise même, les années et les hommes ont respecté les peintures éblouis­\nsant dont Carpaccio orna, entre 1502 et 1511, la petite église de S. Giorgio\ndegli Schiavoni, l'oratoire de l'ancienne confrérie des Illyriens.\n    Dans le silence de Venise, c'est une oasis de silence plus reclus et plus\nrecueilli; un grand reliquaire sombre, fauve et mordoré, dont la tranquille\natmosphère est comme saturée de lumière assoupie, pénétrée de chatoyants\n reflets par les lambris de chêne dorés et le coloris onctueux et vibrant des\n tableaux qui se développent, en forme de frise, sur les parois de la\n chapelle.\n    Et lorsque le visiteur, las de grand soleil, d'œuvres trop captivantes\n et de voyages, pénètre ici, il lui semble être entré tout à coup dans\n l'apaisement, le repos et l'émerveillante fraîcheur de l'ombre idéale...\n D'une ombre ardente et douce, du fond de laquelle, peu à peu, le regard\n enchanté évoque, comme de mystiques fantômes, les rayonnantes images\n et l'héroïque aventure, enluminées sur la muraille, du chevalier saint Georges,\n armé par le Christ pour le salut des peuples et la confusion du dragon mali­\n cieux et éternel...\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1904-livraison07-004", "volume": "ELB-AML-484382-1904-000-011_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1904-000-011_f.pdf", "ocr_sha256": "ab54bcf60e061ecfccfd64b68beaf05364b0d377c3ff4463f56a76f9e59a27c3", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 414, "page_fin": 416, "titre_corps": "Jules Lagaë", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fierens-Gevaert", "ancre_debut": "Jules Lagaë DANS une vie aussi simple", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 503, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1731, "texte": "Jules Lagaë\n\n              DANS une vie aussi simple que celle de Jules Lagaë,\n                 il suffit de menus faits pour dessiner l'âme dans\n                 la clarté.\n                    La première fois que je vis l'artiste nous par­\n                 lâmes à peine de sculpture. Il me fit connaître\n                 les poètes de la West-Flandre et me lut des vers\n                 d'Albrecht Rodenbach. J'ai visité son atelier en\n                 diverses circonstances; ce n'est point un salon;\nce n'est point non plus le labyrinthe de plâtre, assombri de\nnoires poussières, où se plaisent des sculpteurs réputés. C'est\nl'atelier d'un Flamand ordonné et laborieux.\n   Un jour, Lagaë y plaça ses œuvres en demi-cercle et envoya\ndes invitations. Ce fut une exposition très simple et très amicale.\nIl vint des amateurs, des critiques, des gens pompeux, des gens\nmodestes. Lagaë les reçut avec sa tranquillité coutumière. Je\nm'étonnai qu'il eût quitté à ce moment la bonne vareuse bleue\nqui le fait ressembler à ses amis les pêcheurs de La Panne et\nde Coxyde.\n   J'ai vu Lagaë aux ouvertures des Salons parisiens où ses\nbustes fascinaient de jeunes sculpteurs. Il était fort heureux,\nmais son bonheur gardait une demi-teinte charmante. Et\nd'ailleurs, considérez les portraits de ses parents, de sa femme,\noù la matière laisse parler une tendresse et une sincérité\nentières, songez au sûr développement de cette carrière qui n'a\npoint connu de faiblesse, — et l'âme forte et vraie de l'artiste\nvous confiera le secret d'une inspiration où le mystère se\nréduit si heureusement au minimum.\n   Lagaë est un doux et un fort. Son art est une fonction\npaisible de sa nature scrupuleusement droite. Il sait son\n"}, {"page_pdf": 506, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2331, "texte": "                           JULES   LAGAË                       415\n\n\nmétier, admirablement. Il ne se payera d'aucune littérature\npour se dissimuler ses défauts. Il les combat à outrance et en\ntriomphe. Il sait que les louanges, discours, intrigues, honneurs\nne remplacent point la possession d'une technique saine et\nfondamentale.\n   Eh quoi ! Son talent est-il enfermé dans l'étroite limite d'une\npratique parfaite?\n   D'abord, le souci d'une exécution absolument probe n'est\npoint déjà si répandu. Et cette honnêteté de l'artiste en intime\nharmonie avec la droiture de l'homme engendre un art singu­\nlièrement solide et durable. Dans ses bustes modelés avec un\namour tout objectif de la ressemblance, Lagaë répand une vie\nmâle et souriante, — sa propre nature. Ses œuvres ne visent\nni au lyrisme, ni au décor, ni au symbole. Elles respirent la\nfranchise et la bonne foi. Est-il vertu plus haute pour un\nportraitiste et connaissez-vous beaucoup de bustes qui vaillent\nl'image du bon M. Lequime, entrée récemment au Musée? Ah!\nla loyale effigie avec le sourire éternel des yeux et l'épicurienne\nfinesse de la bouche! Lequime y parle à jamais! Mais encore :\nc'est un type d'homme coulé dans le bronze. L'intégralité de\nla ressemblance fait jaillir des traits une humanité immaté­\nrielle. Et c'est tout uniment la sincérité qui vaut à Lagaë de\ntelles conquêtes morales.\n   Méthode simple; méthode, hélas! trop rare.\n   Cette sincérité de Lagaë éclate avec plus de bonheur que\njamais dans le buste de M. Goffin. Comment s'en étonner?\nL'écrivain qui récemment, ici même, opposait si nettement la\nvolonté du plus tendre des Ombriens à l'énergie sommaire du\nnietzschéisme, est lui aussi un doux et un fort. Natures frater­\nnelles, Goffin et Lagaë ont sans doute connu des enthousiasmes\nidentiques. Les harmonies de l'art toscan prolongent leurs\nvibrations délicates chez M. Goffin. Lagaë, de son côté, a vécu\ndes mois à Florence, étudiant les bustes et les tondi de.\nl'école donatellienne, menant l'existence des marbriers du\nquattrocento, travaillant du lundi au samedi, et le dimanche\nconduisant sa femme et son neo-nato sur les hauteurs bleues de\n Fiesole. Les forces originales de sa nature flamande ne se\nsont point émoussées là-bas; et certes, la sensibilité native\nd'Arnold Goffin ne s'est point amoindrie dans la familiarité des\n"}, {"page_pdf": 507, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 481, "texte": "416                            DURENDAL\n\n\n\nlégendes franciscaines ou la contemplation des grandes pages\ngiottesques. L'Italie a fourni au poète et au sculpteur de très\nhauts sujets de communion. Lagaë modelant le masque\nrecueilli et puissant du t r a d u c t e u r des Fioretti devait produire\nun chef-d'œuvre pour ne point mentir à son passé et à son\ninstinct.\n  E t Lagac, une fois de plus, a dit toute la vérité\n\n                                                FIERENS-GEVAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1904-livraison07-005", "volume": "ELB-AML-484382-1904-000-011_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1904-000-011_f.pdf", "ocr_sha256": "ab54bcf60e061ecfccfd64b68beaf05364b0d377c3ff4463f56a76f9e59a27c3", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 417, "page_fin": 426, "titre_corps": "Les Poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Les Poèmes La Tragédie du Soir, par ARMAND PRAVIEL", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 508, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 34, "fin_caractere_exclue": 2804, "texte": "Les Poèmes\n\nLa Tragédie du Soir, par ARMAND PRAVIEL (Paris, Lemerre). — Les Mansuétudes,\n  par CHARLES DROULERS (Paris, Lemerre). — De l'Amour, de l'Ironie, de la\n  Pitié, p a r OCTAVE AUBRY ( P a r i s , P l o n ) . — L'Ame voyageuse, par AMÉDÉE\n  PROUVOST (Paris, Maison des Poètes). — Poésies pittoresques, par MARIE\n  P H I L I P P E (Bruxelles, Lacomblez). — Esquisses sentimentales, par F . - C H .\n  MORISSEAUX (Bruxelles, L a c o m b l e z ) . — La Comédienne aux yeux verts,\n  par F . - C H . MORISSEAUX (Bruxelles, Lacomblez).— Le dit d'un Printemps, par\n   P I E R R E GÉRARD (Bruxelles, V r o m a n t ) . — Le Rouet des Nimbes, par E M I L E\n   CORNET (Liége, F a u s t - T r u y e n ) . — Rythmes de douceur, par E M I L E DANTINNE\n   (Liège, l'Edition artistique). — Vers l'Amour, par H E N R I HENQUINEZ ( H u y ,\n   B o u r g u i g n o n - P i r o n ) . — Heures de loisir, par JOSEPH K L O T H (Brecht,\n   Braeckman).\n\n   E t allez d o n c ! . . . Ce n'est pas ma faute si la fin du p r i n t e m p s fait éclore\ncette foule bariolée de poèmes, gais ou tristes, éclatants ou pâles, capiteu­\nsement odorants ou discrètement parfumés. Ce n'est pas ma faute non plus\nsi p r e s q u e tous ces n o u v e a u x livres n o u s servent, tout frais émoulus de la\nforme p a r n a s s i e n n e , un n o m b r e plus ou moins considérable de sonnets plus\nou moins hérédiens. On n'imagine pas ce qu'il y a de braves gens que les\nTrophées e m p ê c h e n t de dormir t r a n q u i l l e s ! . . . Il faudra décidément q u ' u n e loi\ndéfende de les pasticher, et sous les peines les plus sévères. Des sonnets\nhérédiensdélivrez-nous, S e i g n e u r ! . . . Les deux rimes opulemment quadruplées\ndes q u a t r a i n s , l'entrelacement laborieux et savant des tercets, le p a n a c h e du\nquatorzième vers, — et allez d o n c ! c'est toujours la même chose, mais cette\nmême chose devient chaque fois plus énervante et plus fastidieuse. Les\nTrophées sont des chefs-d'œuvre, c'est e n t e n d u , et je les admire autant que\np e r s o n n e ; seulement, ce n'est pas u n e raison p o u r q u ' o n nous les rende à\ntoutes les sauces. L e premier épicier venu qui s'en farcirait la mémoire\nquelques années d u r a n t finirait, je vous assure, par accoucher d'un sonnet\nassez propre : cela s'apprend à la l o n g u e ; c'est u n e question de procédé, de\npatience et d'application. On enfile des mots sonores, on plaque au hasard\ndes couleurs criardes, on p a n a c h e le tout d'une fusée romantique, et l'on sert\nc h a u d . L a recette est à la portée de tous les m a r m i t o n s de lettres... Mais je\nc o m m e n c e , moi, à en avoir u n e indigestion, de ces « bouchées » p o é t i q u e s :\net je réclame autre chose, de plus nourrissant ou de plus succulent.\n"}, {"page_pdf": 509, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3506, "texte": "418                                    DURENDAL\n\n\n    T o u t ceci n'empêche p a s , du reste, que le sonnet n e demeure un moule\nmerveilleux, et susceptible d'être renouvelé sans cesse : H e n r i de Régnier et\nquelques autres le prouvent s u r a b o n d a m m e n t . Ce que je vise ici, c'est la\ncontrefaçon avérée de certains copistes, qui s'obstinent à q u o t i d i e n n e m e n t\nappliquer leur consciencieux p a p i e r - b u v a r d sur l'encre ineffaçable des\nTrophées. E t comme je suis bon prince, je me borne à cette r e m a r q u e générale\net me défends de n o m m e r personne : que les coupables se reconnaissent\net s'amendent d'eux-mêmes. S'ils ont péché, mon Dieu! c'est sans malice\na u c u n e et par p u r a m o u r de l'art : loin de moi la pensée de suspecter leur\nb o n n e foi. Qu'ils aillent en paix et ne contrefassent p l u s ! A m e n !\n\n   M. Armand Praviel, dont on connaissait déjà la dévotion p o u r l'auteur\ndes Pointes barbares, a pieusement déposé son livre « au pied du m a r b r e de\nL e c o n t e de L i s l e ». Quelques-uns de ses p o è m e s sont dignes d e servir\nd'offrande au dieu qu'il s'est choisi, et les autres méritent de passer avec le\nreste pour compléter la gerbe.\n   Cette T r a g é d i e du Soir célèbre p o m p e u s e m e n t la gloire sanglante de tous\nles couchants : déclins de religions, de dynasties et de races ; rêves\nécroulés, ambitions avortées, héroïsmes sombres dans la mer comme de\nrouges soleils; c o u c h a n t s tragiques de l'Histoire ou de la Vie. Ces p o è m e s ,\nqui affirment de nobles qualités d'écrivain et qui valent par des charmes\nprofonds, par leur éloquence et leur solennité, ont p o u r t a n t je ne sais quelle\nfroideur, qu'ils doivent sans doute à leur rigoureuse technique p a r n a s s i e n n e .\nCe n'est pas une césure déplacée, ni par endroits une assonance se substi­\ntuant h a r d i m e n t à la rime, qui peu,t conférer au vers cette h e u r e u s e souplesse\net cette légèreté aérienne que découvrit Verlaine : il y faut autre chose, que\nla sèche et minutieuse technique du P a r n a s s e ne donnera jamais. L a Muse de\nM. Praviel marcherait avec plus d'aisance et plus de grâce, sans p e r d r e rien\nde sa noblesse, si elle n'était parée de trop de lourds j o y a u x . — La Tragédie du\nSoir n'en offre pas moins plusieurs pages qui s'imposent à l'admiration : ce\nsont des visions épiques telles que Nancy, le Navigateur; de sévères méditations\ncomme le Juste, ou celle que le poète m u r m u r e avec ferveur Sur le Tombeau\nde Jean Racine, et qui est vraiment é m o u v a n t e ; enfin, de tendres rêveries,\ncomme les Poètes aux champs, qui sont peut-être ce que je préfère d a n s cette\nœuvre inégale et touffue.\n\n   Dans les M a n s u é t u d e s , M. Charles Droulers, un des meilleurs parmi les\njeunes écrivains que nous a révélés l'anthologie des Poètes du Nord de\nM. Gossez, s'inspire de l'ardente nostalgie qui p r e n d les amants de la\nlumière d a n s ces enfers de b r u m e et de bruit que sont nos grandes cités\nindustrielles; pour s'exiler mieux du présent banal et de la m o r n e a m b i a n c e ,\nil évoque, en des strophes lumineuses et dorées, les clairs pays des palmiers,\ndes caravanes et des mirages. C'est le poète des rêves aventureux et des\ndestinées hasardeuses : d a n s son fol amour de la sauvage liberté que ne\nconnaît plus notre civilisation étriquée, il va jusqu'à envier les Bohémiens,\nqui marchent sans cesse aux risques des routes et plantent c h a q u e soir leur\n"}, {"page_pdf": 510, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3225, "texte": "                                      LES POEMES                                          419\n\ntente sous u n nouveau ciel; il plaint é l o q u e m m e n t le dieu marin, prisonnier\nm a i n t e n a n t d a n s u n e salle obscure de m u s é e , et qui jadis bondissait, libre et\njoyeux, à la p r o u e d'un vaisseau que fouettaient l'écume et le vent. Ses\ntableaux — en particulier ceux d u Désert, — sont peints sobrement, et avec\nde ces notations justes, de ces précisions mises à la mode par les P a r n a s s i e n s :\nvoici, par exemple, un pigeon « équarquillant ses y e u x , gonflant son col\nd'ardoise », puis traversant l'étendue « d ' u n e aile à la fois immobile et\nrapide ».\n   E t voici le Nuage :\n\n                  Promenant mon ennui dans les airs diaphanes,\n                  Au-dessus du désert jaunâtre et bigarré,\n                  Je regarde passer les lentes caravanes\n                  Qui marchent en rêvant dans un sillon doré...\n\n   Poésie de peintre, direz-vous? M. Droulers r é p o n d à ce reproche, si c'en\nest u n , par le Mirage, où une pensée philosophique s'exprime avec u n e grâce\npittoresque qui tient de la fable, et par le Sable, u n e des plus belles pièces d u\nrecueil. Chevauchées, Vieux Laboureurs, Portrait, Sonnet de la Nuit d'été sont aussi,\nen des notes diverses, d'excellents morceaux, d'un art délicat et très sûr.\n\n\n   E n c o r e qu'il se vante de n o u s offrir, d a n s son volume, de l'Amour, de\nl'Ironie, de l a P i t i é , ce qui est b e a u c o u p à la fois, M. Octave A u b r y ne\nsemble p a s gonflé d'un orgueil d é m e s u r é ; sa préface, où il reconnaît « n'avoir\npas inventé de frisson n o u v e a u : à son g r a n d regret, il le confesse », est d'une\nmodestie t o u c h a n t e et qui me désarmerait s'il en était besoin. J'aurais m a u ­\nvaise grâce à décerner à l'auteur un brevet d'originalité qu'il se refuse lui-\nm ê m e , et j ' a v o u e avec lui q u ' o n ne découvre nul frisson inédit d a n s ces\n« quelques sixains boiteux dont Musset eût bien ri ». Ce sont là des badi­\nnages d'écolier, en vers faciles, — trop faciles vraiment, et dont j'oserais dire\nqu'ils se sont à peine d o n n é la peine de naître ! C'était bien assez d'un Mar­\ndoche et d'un Namouna, pourtant, et M. Aubry aurait pu se dispenser de\nrépéter ces plaisanteries c o m m o d e s .\n   Mais ce livre apporte h e u r e u s e m e n t autre chose : l'Essor, u n acte a m u s a n t\net verveux, et s u r t o u t les Bucoliques pour lire aux champs, dont je détache ces\nvers de l'Epitaphe de Cléanthis :\n\n                  ... Artémis la perça de ses plus douces Mèches...\n                  Pour ne point la blesser, sous ses pas ingénus,\n                  Le noir Hadés aux rocs noueux, aux antres nus,\n                  Fit éclore un tapis de moelleuse asphodèle...\n                  Et le vent de la Mort lui fut doux comme une aile!\n                  Je suis resté, vivant et maudissant les dieux!\n                  Plains-la, plains-moi surtout, passant insoucieux,\n                  Moi qui la vis mourir et ne possédais qu'elle!\n\n  Q u e M. A u b r y persévère dans cette bonne voie, et se défie de sa dangereuse\nfacilité : il peut nous donner mieux que des sixains boiteux.\n"}, {"page_pdf": 511, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3594, "texte": " 420                                        DURENDAI.\n\n\n\n     L'Ame v o y a g e u s e ! Celle de M. Prouvost n'est pas la seule, parmi les\n  âmes de poètes, qui ait exploré de lointaines contrées et se soit exilée de nos\n  pluvieux c l i m a t s ; je vous jure que la mienne, entre autres, s'est souventes\n  fois échappée en Sicile, en Grèce, en T u r q u i e , voire même sur les fleuves\n  chinois et sous les forêts d'Amérique. Mais tandis que mon corps, plus\n  tardif et moins audacieux, n'a jamais a c c o m p a g n é celte impénitente vaga­\n b o n d e que j u s q u ' a u x premières villes d'Italie ou d ' E s p a g n e , — le corps de\n  M. Amédée Prouvost a eu ce courage à la fois et cette chance de suivre son\n âme jusques aux bords du Nil et aux terrasses blanches de D a m a s . Il a\n m ê m e été assez heureux, ce corps favorisé des dieux, p o u r ramener son âme\n à bon port et pour l'installer confortablement dans u n e c h a m b r e paisible,\n discrètement éclairée par u n e lampe, et où il y avait tout ce qu'il faut pour\n écrire. E t là, sous la dictée de l'exilée revenue au foyer avec son fidèle...\n esclave ou maître, j e ne sais t r o p , ignorant lequel des deux avait dû se rési­\n gner à emboîter le pas à l'autre, — sous la dictée donc de l'Ame voyageuse,\n la main de M. P r o u v o s t écrivit un récit poétique des impressions qu'elle\n rapportait. Elle écrivit longtemps, la main de M. P r o u v o s t : car son âme\navait fait u n e ample collection de souvenirs, c o m m e ces jeunes filles qui\nreviennent de Suisse avec des monceaux de cartons illustrés, et de plus elle\nétait bavarde de sa nature. Si bien que, par un miracle assez fréquent de nos\njours, ces impressions de voyage se traduisirent par u n e très respectable\nquantité de sonnets, qui sont autant d'illustrations pittoresques, vivantes et\ntrès fidèles, très « couleur locale » : les yeux de l'auteur ont vu les pays dont\nil parle, et il y paraît à ses vers.\n    N'importe! je préfère les simples confidences d'amour qu'en d'autres son­\nnets, non moins n o m b r e u x et non moins artistement caressés, M. P r o u v o s t\nbalbutie avec u n e ferveur ingénue d'enfant qui a p p r e n d à aimer. Car, u n e\nfois revenue de ses lointaines pérégrinations, l'âme du poète eut ce b o n h e u r\ns u p r ê m e de se découvrir une sœur sur les plages n o r m a n d e s ; et elle fut assez\ningénieuse, ou assez bénie du Ciel, pour la retenir à jamais a u p r è s d'elle,\ndans u n nid tiède et clair, où les heures coulent pour toutes deux tranquilles\net douces, dans l'enchantement de l'amour et la musique des s o n n e t s . . H e u ­\nr e u x , (rois fois h e u r e u x poète !\n\n    P o é s i e s p i t t o r e s q u e s , par Marie P h i l i p p e : u n livre à lire et u n nom à\ninscrire tout de suite parmi ceux des bons poètes belges... « Mademoiselle »\nou « Madame » ? J e ne sais. E t je serais tenté de trancher la question en\ndisant simplement « Monsieur n. Car, n'était cette grâce d'expression et cette\ndélicatesse de sensibilité qui n'appartient qu'à elles, on hésiterait à attribuer\na u n e femme la... maternité de ce recueil. Les vers en sont musicaux, o p u ­\nlents et colorés, et ciselés avec une sûreté qui surprend de la part d'une main\nféminine :\n                                     ...à la ienêtre un beau croissant reluit,\n                         Délicat et mouillé, comme étonné de vivre;\n\n                   Et si doux que les yeux pourraient les envier,\n                   Ses rayons vont toucher l'ivoire du clavier\n                   Où palpitaient tantôt les ailes de la gamme.\n"}, {"page_pdf": 512, "page_imprimee": 421, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2685, "texte": "                                   LES POÈMES                                     421\n\n\n                Les meubles familiers sommeillent dans leur coin;\n                Le chat rôde alentour, mystérieux témoin,\n                Et cette obscurité n'est pas lourde à notre âme\n\n  Et ces vers, à la fois si frais et si savants, apportent un sentiment profond\nde la nature, u n e conception personnelle de la vie, u n e pensée mûrie et\ncomme virilisée d a n s le commerce des philosophes. P a r l a n t de l'Artiste, par\nexemple, Marie P h i l i p p e trouve ces deux alexandrins, qui sont sublimes\ntout simplement :\n\n                Il fait de l'éternel avec quelques loisirs,\n                Et, comme un dieu, se mêle à son œuvre sacrée.\n\n  Q u a n d nous lui d e m a n d o n s pourquoi elle aime les arbres, elle nous\nrépond :\n                Pourquoi? Parce qu'ils sont doux et forts à la fois,\n                Parce qu'ils sont tout rêve, eux qui sont tout empire,\n                Et qu'ils font, rassemblés, l'ombre auguste des bois.\n\n   Le crépuscule lui inspire tout autre chose qu'un fade soupir :\n\n                Le soleil s'est enfui devant ses sœurs aînées,\n                Les ombres de la nuit d'où les choses sont nées,\n                Et le silence est doux, profond et solennel !\n\n   L'on ne sait ce qu'il faut a d m i r e r davantage, dans ses fines Aquarelles, de la\nfidélité des notations ou du c h a r m e de la poésie; voici, entre u n e foule\nd'autres, une impression de printemps d'une saisissante vérité :\n\n                Des champs dont le rideau de peupliers murmure\n                A la brise qui fait luire le jeune blé ;\n\n                Le chemin qui de neige est devenu poussière,\n                La maisonnette ouverte avec son seuil de pierre,\n                Et plus loin les tilleuls repeuplant leur massif:\n\n                Tel renaît le printemps dans le pays que j'aime.\n                Frais, craintif, souriant et suave à l'extrême,\n                Comme une grâce d'aube h l'horizon pensif.\n\n   P u i s , c'est « la mer qui semble un ciel en mouvement », le vent qui « vous\npasse un doigt velouté sur la peau », « le vert s'assombrissant autour des\nroses pâles », et mille autres détails exquis.\n   Marie P h i l i p p e ne comprend pas seulement la nature et le cœur h u m a i n :\nl'âme antique elle-même lui a livré ses secrets, témoins ces vers qu'elle écrivit\ndevant une statuette de Diane :\n\n\n               Tandis que ta blancheur luit encor sur le mur,\n               Dans l'ombre, qui devient tout à coup de l'azur,\n               Je vois passer le temps adorable où les rides\n               Brillantes de la mer étaient des Néréides,\n"}, {"page_pdf": 513, "page_imprimee": 422, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3366, "texte": "422                                        DURENDAL\n\n\n                   Où l'Olympe vivait derrière un pan des cieux,\n                   Où les Nymphes, tes sœurs, amour des bois joyeux,\n                   Montraient plus de fierté que leurs pères, les chênes,\n                   Où toute Muse aux Grecs tressait de douces chaînes,\n                   Où les Grâces dansaient d'un pied souple et divin,\n                   Où même les Enfers ne pleuraient pas en vain,\n                   Puisque pour y régner, rose auprès de l'épine,\n                   La terre avait formé cette fleur : Proserpine....\n\n   L''Astre impassible, Jour gris, Illusion, Réveil, la Mer douce, la Forêt, Ciel\nde Septembre et bien d'autres pièces encore, révèlent chez ce poète un sens\ndu beau très affiné, en même temps qu'une très haute probité artistique.\nE t je ne voudrais pas chicaner l'auteur des Poésies pittoresques à p r o p o s de\nl'une ou l'autre défaillance, passagère d'ailleurs, et qui n ' e n t a m e pas\ngrièvement la pureté de son œ u v r e .\n   Marie P h i l i p p e n'a q u ' à le vouloir, p o u r d o n n e r à la Belgique sa Comtesse\nde Noailles : sa naissance au P a r n a s s e peut être saluée c o m m e u n glorieux\navènement.\n\n    L e s E s q u i s s e s s e n t i m e n t a l e s d e M. F . - C h . Morisseaux ne m a n q u e n t\nni de couleur, ni de sincérité, ni d'une certaine candeur enfantine qui n'est\npas pour déplaire : les Vers à une Comédienne, pour ne citer que ceux-là,\ntrahissent évidemment u n e âme toute blanche encore de l'ingénuité première,\net il y souffle u n véhément esprit r o m a n t i q u e qui est, lui aussi, fort ingénu.\nCe qui m a n q u e à ces esquisses, — présages peut-être de tableaux plus\nvivants, — c'est u n grain de n o u v e a u t é . M. Morisseaux semble en être\nd e m e u r é , en fait de modèles, aux Orientales et aux Emaux et Camées, et\nignorer, d a n s cette candeur qui lui est p r o p r e , que la poésie française a\nparcouru depuis 1830 de longues et fructueuses étapes. Voyageant un\njour en E s p a g n e , il y a ramassé une vieille guitare, oubliée sous un\nbalcon par quelque hidalgo a m o u r e u x , et il s'est mis à guitariser de tout\ncœur, sans s'apercevoir seulement que la rouille du temps avait faussé les\ncordes de cet instrument de h a s a r d . . . Maintenant qu'il est revenu à Liége,\nla bonne ville où les bons violons c h a n t e n t si bien la joie ou la souffrance de\nvivre, j'espère que M. Morisseaux laissera là sa guitare espagnole, pour\nfaire vibrer des airs u n peu moins désuets : il a, pour cela, toute la finesse de\ndoigté nécessaire; c'est un excellent exécutant, dont un nouvel instrument\np e u t faire u n bel artiste.\n    L a Comédienne a u x y e u x v e r t s , un acte du m ê m e auteur, encore\nqu'écrite en u n e langue qui s'affirme par endroits scénique et même émou­\nvante, est d'une intrigue par trop m e n u e pour mériter le nom de « pièce de\nt h é â t r e » . U n peu plus de vie, de grâce ! E t que M. Morisseaux relise le\nprologue de Faust.\n\n  M. Pierre Gérard, u n tout nouveau venu dans le m o n d e des Lettres, n o u s\napporte u n e première gerbe qui est déjà, ma foi! opulente et variée, et qui\ntémoigne de longues et fréquentes excursions au bleu pays du rêve : l e dit\nd'un P r i n t e m p s . P r i n t a n i e r s , ces poèmes le sont en effet, comme les parfums\n"}, {"page_pdf": 514, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3575, "texte": "                                 LES    POÈMES                                 423\n\n\ndes premières fleurs et les chants des premiers oiseaux. O charme des vers\ntimides qu'on écrit en cachette, aux radieux environs de la vingtième année !\nIls ont toute la fraîcheur des roses matinales, et les larmes dont ils sont\ntrempés, les jolies larmes d'amour ou de mélancolie sèchent si vite au bon\nsoleil de la joie juvénile et de l'ivresse de vivre!... Les poèmes de M. Pierre\nGérard — poèmes d'amateur, les appelle-t-il lui-même avec une excessive\nmodestie — possèdent tous les dons de cet âge fortuné : spontanéité enfan­\ntine, abondance jaillissante et jamais épuisée, aisance et souplesse des\njeunes êtres que la vie n'a pas pu meurtrir encore, fantaisie parfois échevelée\ndes vagabonds de l'Azur, qui se prennent aux cheveux avec les Comètes ! Ils\nont surtout cette heureuse candeur qu'on ne retrouve pas, cet air de grâce\nprimesautière qu'on perd si vite, ce rayonnement pur et doux qui n'appartient\nqu'à l'aurore, au printemps et à l'enfance. Ils sont exquis comme un sourire\nde vierge, et comme lui ils n'empruntent rien qu'à la simple clarté de l'âme.\n Ils sortent tout droit du cœur de celui qui les balbutie, et vont tout droit au\ncœur de celui qui les écoute. On est si bien pris par leur charme qu'on ne\nsonge pas à les juger : on les aime tout de suite, et l'amour est aveugle !\n    Cependant, puisque me voici, par la grâce de l'abbé Mœller, institué\n depuis quelques mois juge sans appel des poètes d'aujourd'hui qui compa­\n raissent à la barre de Durendal, — il faut bien, un peu malgré moi, que\nj'exerce ma magistrature à l'endroit du dit d'un Printemps. Je vous dirai donc\n que les vers de M. Gérard, tout en trahissant la merveilleuse facilité de la\njeunesse, brillent par de sérieuses qualités de facture, et rendent un son de\n franc et pur métal : amples et légers tout ensemble, parés de rimes opulentes\n et souvent nouvelles, ils se jouent des difficultés avec une aisance qui parfois\n tient de l'acrobatie; on dirait que l'auteur les a trouvés tout faits, et qu'ils\nsont beaux et frais comme le sont les roses : sans le faire exprès. C'est par\nlà surtout qu'ils vous ravissent. Et c'est là aussi ce qui leur confère une\noriginalité très accentuée : le poète y épanche librement sa verve et son\nsentiment, ses souvenirs et ses rêves, sans se préocuper de suivre aucun\nmodèle et sans avoir d'autre souci que de se récréer lui-même. Il parle\ningénument une langue qui est la sienne, et cette langue est délicieuse : les\nnégligences même et les provincialismes qui s'y glissent d'aventure semblent\najouter à sa piquante saveur.\n    Aimant Dieu dans toutes ses œuvres et jusque dans ses moindres créatures,\n M. Pierre Gérard évoque les animaux des bois et des champs avec une\nferveur tendre et une grâce naïve qui font penser au « bonhomme » des\nfables : lapins, lièvres, chevreuils, écureuils, grives, corbeaux, moineaux et\npinsons, innocentes victimes des chasseurs ou des forces aveugles de la nature,\nil fait parler et vivre toutcela endes croquis dont l'allure familière et le laisser-\naller bon-enfant s'allient à beaucoup d'art et un peu de philosophie :\n                Saint François, donnez-moi d'être humble autant que vous.\n                E t d'aimer les oiseaux, les fourmis et les roses\n                Par amour du bon Dieu qui fit toutes ces choses.\n\n                Donnez-moi d'être heureux, fort simplement, chez nous,\n                Et de charmer ma mère et mon vieux doyen même,\n                En aimant le clocher qui sonna mon baptême !\n"}, {"page_pdf": 515, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3056, "texte": "424                                 DUKENDAL\n\n\n\n   Mais ce sentiment n'est pas le seul qu'interprète èloquemment M. Gérard,\net sa lyre a plus d'une corde : voici la fantaisie, légère dans les Flots de la\nChinelle et dans la Grêle, grandiose d a n s les Récits de la Folle du Logis et le\nBal de la Muse; voici l'ironie, cinglante dans {'Oiseau noir, narquoise d a n s\nPhotographie; voici des impressions naturistes d'une intense émotion : les\nScrupules de la Terre, la Mélancolie de l'Agneau, la Rêverie du Pâtre; voici des\nsongeries plus graves : Examen de Conscience, Brise de la Toussaint; et enfin de\nsolennels cantiques d'amour : les Poètes et les Amoureuses.\n   Ce jeune poète est un lettré : il a b e a u c o u p lu, et lu intelligemment.\nCertaines pièces du présent recueil témoignent d'une fine et juste c o m p r é ­\nhension des poètes de tous les temps, depuis H o m è r e jusqu'à Max Waller. La\nTentation de Victor Hugo, outre qu'elle est un morceau de noble et h a u t e\ninspiration, prouve s u r a b o n d a m m e n t que son auteur a pénétré à merveille,\nnon seulement l'œuvre, mais aussi le caractère de l'orgueilleux T i t a n . E t\nplusieurs strophes du Bal de la Muse offrent, à cet égard, un rare intérêt; je\ndétache, à la fois pour votre édification et pour votre plaisir, quelques vers\ncaractéristiques de cette curieuse fantaisie :\n\n                Tout entier à l'orgueil de ses souffrances vagues,\n                Chateaubriand rêvait du tombeau de René,\n                Où, fendus par les vents et battus par les vagues,\n                S'enlre-choquaient ses os d'illustre infortuné...\n\n                Creusant dans le nuage une obscure caverne\n                Qu'il prétendait remplir de diamants voilés,\n                Mallarmé, cygne noir au lac de l'art moderne,\n                Cherchait en vain la nuit dans ces cieux étoiles...\n\n\n                L'un citant son Horace et l'autre Baudelaire.\n                Paul Verlaine et Boileau s'empoignaient aux cheveux...\n\n                La Muse était charmante. Elle invita Corneille\n                A la danse, et je vis sur un fil enchanté\n                Briller un bras romain à son corset d'abeille\n                Camoëns raconta, Racine dut chanter.\n\n                Delille en ses jardins promena Deshoulière.\n                La Fontaine imita le cri des animaux.\n                — Parfait! Ménage heureux se souhaite à Molière...\n                Dit finement Voiture, en dégustant ses mots.\n\n   J e voudrais transcrire encore Un Air pour la Flûte à Siebel et Soirée de\nDécembre, deux fantaisies également savoureuses; la place me m a n q u a n t , je\nterminerai en félicitant cordialement M. Pierre Gérard, et en conseillant aux\namis de la poésie de lire ce copieux volume, où c h a c u n trouvera morceau\nà son goût... « P o è m e s d'amateur » ? Soit, puisque l'auteur lui-même le veut\nainsi. Mais cet amateur est bien près de devenir un artiste, définitivement et\nsans restriction. Et Lamartine ne disait il pas de lui-même qu'il n'était\nqu'un amateur... distingué!\n"}, {"page_pdf": 516, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3269, "texte": "                                     LES POÈMES                                         425\n\n\n   T o u t autre est le langage que. parle, d a n s L e R o u e t d e s N i m b e s , un jeune\npoète liégeois, M. E m i l e Cornet : il a h a n t é — de loin — les cénacles sym­\nboliques et s'est avidement nourri du dictionnaire décadent de M. P a u l\nA d a m ; il lui arrive m ê m e , dans son ferme dessein d'être aussi obscur ou du\nmoins aussi voilé que possible, de mettre en œuvre des vocables dont il ne\nperçoit peut-être pas bien lui-même la puissance mystérieuse. E n sorte qu'il\nme fait penser parfois à cet « Apprenti-sorcier » dont une ballade de Gcethe\nn o u s conte la plaisante a v e n t u r e . . . J e craindrais, par une sèche analyse, de\ndéflorer les broderies aériennes de ce Rouet des Nimbes et d'embrouiller mala­\ndroitement les fils ténus, o h ! si ténus et si fragiles, dont elles se composent.\nJe préfère vous dire simplement que ce cantique d'amour — car cette\nœuvrette n'est q u ' u n fervent cantique d'amoureuse extase, doucement bal­\nbutié à la « petite Fiancée, plus belle et plus douce que la Muse » —\ntémoigne d'une ferveur, d ' u n e passion et d'une c a n d e u r é m i n e m m e n t méri­\ntoires. Il y a là des mots de tendresse, des soupirs et des larmes qui partent\ndu plus profond d'un cœur ardent, tout dévoré de pures flammes. Ces\nR rythmes d'un a m o u r conçu d'éternité » sont très sincères, et par moments\ntrès h a r m o n i e u x . N'y cherchez pas l'éclat du verbe, la simplicité de la ligne,\nla clarté de la pensée, auxquels d'illustres poètes nous ont accoutumés.\n P r e n e z ces vers tels qu'ils sont, et laissez-vous bercer à leur assoupissante et\nlointaine musique :\n\n                  Je pense à toi ce soir, empli de solitude,\n                  Avec tant de tristesse ..; et mon inquiétude\n                  De te savoir si loin double encor mon ennui.\n\n                  Or tandis qu'au lointain s'allument dans la nuit\n                  Les falots, embrasés pour le bûcher des nuits,\n                  Ton image en mon cœur a le reflet des flots\n                  Rutilant au soleil quand la mer et les eaux\n                  Ont revêtu leur robe bleuie d'étincelles...\n\n   L e Rouet des Nimbes permet d'augurer favorablement de l'avenir littéraire\nd'Emile Cornet, à qui je souhaite longue et heureuse vie poétique... et\namoureuse.\n\n   La plaquette de M. Emile D a n t i n n e , R y t h m e s de d o u c e u r , répond à mer­\nveille à son titre. Les courts poèmes qu'elle n o u s offre valent en effet, avant\ntout, par la fluide douceur de leurs rythmes. C'est à la fois très simple et très\nsavant. Délicatesse de la vision, originalité des images, mélodie de la strophe,\nvoilà plus qu'il n'en faut pour oser dire que ce petit livre contient d'excel­\nlentes promesses. Verlaine, Samain et R o d e n b a c h semblent être les maîtres\nde . prédilection de M. D a n t i n n e : q u a n d il se sera débarrassé de ces\ninfluences trop despotiques encore, de ces souvenirs encore trop obsédants\npour sa jeunesse impressionnable, et q u a n d il n'en aura gardé que ce qu'il\nconvient d'en garder, le poète des Rythmes de douceur nous donnera sans doute\nune œuvre qui lui assignera, au Parnasse belge, u n rang très honorable.\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1285, "texte": "426                               DURENDAL\n\n\n   M. Henri Henquinez, auteur de Vers l'Amour, se demande dans sa\npréface si ses fleurs poétiques sont écloses « aux grandioses forêts roman­\ntiques ou aux serres-chaudes symboliques » ; je crois pouvoir lui assurer\nqu'elles sont nées plutôt dans les forêts romantiques. Elles ont l'éclat, la\nvigueur, le jet élevé et audacieux des floraisons sylvestres: elles n'ont pas les\nteintes suaves, les formes étranges des orchidées récemment découvertes. On\nles connaissait déjà aux premiers temps de Victor Hugo. Mais quelques-unes\nd'entre elles n'en sont pas moins fort douces à respirer.\n\n   La Muse de M. Joseph Kloth, auteur des Heures de loisir, ne se pare pas\nde vains joyaux ni de fleurs inutiles : c'est une éducatrice sévère, qui préfère\nles bons sermons aux belles paroles, l'honnêteté à la coquetterie et la morale\nà l'art. Fustiger tous les vices et couronner toutes les vertus lui semble une\ntâche assez noble, et elle n'a cure d'autre chose... Je recommande chaudement\nce petit livre aux écoles, aux patronages, aux Ligues antialcooliques et à tous\nles établissements de bienfaisance : il y sera mieux à sa place que dans la\nbibliothèque des dilettantes.\n\n                                                               FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1904-livraison07-006", "volume": "ELB-AML-484382-1904-000-011_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1904-000-011_f.pdf", "ocr_sha256": "ab54bcf60e061ecfccfd64b68beaf05364b0d377c3ff4463f56a76f9e59a27c3", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 427, "page_fin": 429, "titre_corps": "L’Exposition des Primitifs Français à Paris", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P. 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S'il est bien acquis que la Flandre,\n                     l'Italie, voire l'Allemagne, ont eu de glorieux maîtres au\n                     XIVe et au XVe siècle, la France semblait moins riche en\n                     ancêtres dont les productions fussent originales et dignes\n                     d'intérêt...\n   La réflexion devait cependant amener les gens à admettre que le dévelop­\npement des arts plastiques étant toujours parallèle et simultané, une contrée\nillustrée par des enlumineurs de manuscrits, par des « tailleurs d'ymaiges »,\npar des architectes, par des émailleurs, par des ébénistes, par des verriers, par\ndes joailliers, par bien d'autres artisans d'art encore, devait avoir produit des\npeintres éminents. Et quelques indiscutables spécimens épars çà et là confir­\nmaient cette raisonnable prétention. Il suffit ensuite de rechercher méthodi­\nquement les exemplaires méconnus d'une production à laquelle, pendant\ntrop longtemps, personne — ou presque personne — ne s'était intéressé et\nl'exposition actuelle était réalisée.\n   Un malentendu général doit être éclairci, tout d'abord en considération du\npréjugé qui veut des différences flagrantes entre les œuvres de deux écoles\nvoisines et contemporaines, telles la flamande et la française, dont la\npénétration réciproque avait cependant tellement de raisons pratiques de\ns'effectuer.\n    Ces différences sont, en réalité, minimes et ne se perçoivent guère par un\nsuperficiel examen. Manifestement, les artistes voyageaient, en ces temps\nreculés, bien plus qu'on ne l'imagine, et leurs œuvres capitales étaient connues\n de leurs émules résidant en des centres distants. Bruges, Paris, Dijon offrent\n de curieux exemples d'influences réciproques. De nos jours, les chemins de\n fer, la photographie, les journaux illustrés d'art, les Salons de peinture ont\n terriblement nivelé les divergences de races et les individualités originales.\n"}, {"page_pdf": 519, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3129, "texte": "428                                DURENDAL\n\n\nUn cosmopolitisme banal fait se rassembler chaque année davantage les\nœuvres de l'élite mondiale des peintres et des sculpteurs. Mais déjà, au début\ndu XVe siècle, un échange d'influences est général. La diffusion des œuvres\npar les déplacements périodiques des cours des ducs de Bourgogne est, sans\ndoute, un des facteurs principaux de certaines similitudes entre des œuvres\nd'origine différente.\n\n\n\n    Déjà, en 1900, à l'occasion de l'Exposition universelle de Paris, quelques\npeintures primitives françaises marquantes avaient été exhibées au Petit\nPalais, parmi les tapisseries, les cuivres, les ferronneries, les émaux, les céra­\n miques, les bois et les pierres sculptés, les manuscrits, tous les « bibelots »\nd'art civil et religieux dont s'enorgueillit le passé de la France.\n    M. Henry Bouchot et ses collaborateurs, MM. Vitry, Guiffrey et les autres,\nont fait preuve d'un enthousiasme, d'une perspicacité, d'un goût très louables.\nLa double exposition parisienne est copieuse, logique, infiniment captivante.\nEt si l'on peut s'étonner que quelques œuvres, qui furent à Bruges parmi les\nproductions des peintres primitifs flamands, reparaissent à Paris parmi celles\ndes primitifs français, les arguments et les analogies ne font pas défaut aux\norganisateurs pour défendre ces attributions nouvelles.\n   A la Bibliothèque nationale, rue Vivienne, sont réunis les manuscrits aux\nprécieuses enluminures, ces miniatures dont beaucoup — d'originescertaines\net d'auteurs connus — ont contribué à déterminer avec certitude des pein­\ntures trop longtemps anonymes.\n   Au Pavillon de Marsan, au Louvre, sont les tableaux, des œuvres sta­\ntuaires, des tapisseries, des émaux, des dessins et ces documents inappré­\nciables, tels le Parement de Narbonne et la Mitre de Cluny, jalons capitaux d'une\nhistoire des origines de la peinture dans les provinces françaises.\n   Énumérer et commenter, en un simple article de revue, tant de morceaux\ninstructifs et curieux serait impossible et — si même réalisable — combien\nfastidieux ! Mais il se trouve, en cette éphémère collection d'intérêt si capital,\nquelques peintures et quelques séries d'oeuvres qui en sont en quelque sorte\nles points culminants et dont le souvenir lumineux perdurera après l'inévi­\ntable dispersion. C'est tout d'abord l'ensemble des œuvres de Jehan Fouquet,\nce fameux diptyque de Melun dont les deux volets séparés depuis tant\nd'années, venus des musées d'Anvers et de Berlin, sont momentanément rap­\n prochés, les portraits appartenant au musée du Louvre, les deux portraits\narrivés de Vienne, puis les œuvres de Nicolas Froment d'Uzès, et d'Enguer­\nrand Charonlon, appartenant tous deux à cette école d'Avignon aux carac­\ntères cosmopolites et variables, mixture de traits flamands et italiens, sous\nl'inspiration éclectique et enthousiaste du bon roi René, mais assimilés\npar une compréhension spontanée, une clarté plus nette et moins tradi­\ntionnelle...\n   L'admirable Pietà, prêtée par l'hospice de Villeneuve-lès-Avignon, et qui\nn'avait jamais été exposée, révèle un artiste de premier ordre, grave, puis-\n"}, {"page_pdf": 520, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3277, "texte": "          L'EXPOSITION DES PRIMITIFS FRANÇAIS A PARIS                       429\n\n\nsant, chaleureux, pathétique, de style large et soutenu, dont la personnalité\nest encore à retrouver.\n   Puis c'est la très curieuse Annonciation, située dans une église gothique se\ndéveloppant obliquement derrière les figures principales. Cette toile, prêtée\npar une église d'Aix, est très frappante.                '\n   D'autres œuvres provençales — auxquelles il semble qu'on puisse appa­\nrenter le tableau du musée de Bruxelles, acquis à Gênes il y a quelques\nannées, et attribué à Rogier Vander Weyden, sont sorties du musée d'Avi­\ngnon et de la collection d'Albenas, de Montpellier. Elles s'imposent par une\nsincérité, une netteté, une finesse, un sens poétique de la couleur, une\nentente de l'effet dramatique qui les différencient de toutes les autres.\n   Puis c'est le délicieux artiste provisoirement dénommé le « maître de Moulins»\net ses toiles raffinées, synthèse des traditions flamande, italienne, française,\nce grand triptyque de la cathédrale de Moulins ; cette « Nativité » de l'évêché\nd'Autun ; les portraits de Pierre de Bourbon et d'Anne de Beaujeu, du\nLouvre; cette exquise vierge aux anges du musée de Bruxelles (provenant\nde la collection Huybrecht); ces portraits du musée de Glasgow et de la col­\nlection Agnew (anciennement dans la collection Somzée), qui constituent la\nreprésentation indiscutable d'une haute personnalité de l'histoire de l'art.\nEst-ce le fameux et inconnu Jean Perréal, comme inclinent à le croire des\nérudits et des chercheurs ? Il semble que cette opinion prenne chaque jour\nplus de vraisemblance. Souhaitons ardemment la découverte de quelque\ndocument irréfutable. Sortant brusquement de la poussière des archives, il\nviendrait affirmer, enfin, le nom oublié d'un noble artiste.\n   Les nombreux portraits peints ou dessinés par les Clouet, Corneille de\nLyon, et leurs adeptes clôturent, au moment où les influences italiennes de la\nRenaissance submergent décidément toutes les traditions diverses, cette col­\nlection d'oeuvres attendrissantes et précieuses.\n   Flatteusement pour notre patriotisme, l'étalage réalisé à Bruges des\nrichesses les plus anciennes de notre glorieux patrimoine d'art a suscité des\nimitations et préparé les affirmations successives d'autres nationalités en leurs\ndomaines analogues. Origines, hypothèses, assertions, que d'obscurités\ndemeurent! Mais les œuvres, belles dans leur existence rayonnante, si tou­\nchantes sous la meurtrissure des siècles, existent, indépendantes de tout le\nfatras de l'ignorance et du savoir, elles s'imposent à notre admiration. L'émo­\ntion ressentie à leur examen est des plus nobles, des plus désintéressées de\nnotre vie éphémère.\n   On signale que Paris n'aligne pas, en comparaison avec Bruges, des maîtres\nde l'envergure d'un Jean Van Eyck, d'un Gérard David. Qu'importe! Près\nde ses génies surhumains, l'humanité glorifie de purs talents, des natures de\nhaute intellectualité, de communicative éloquence. Leurs œuvres émou­\nvantes, délicieuses ou vaillantes, sont nombreuses à l'exposition du Pavillon\nde Marsan; beaucoup y apportent le charme d'une révélation imprévue.\nQu'oserait-on réclamer de plus ?\n\n                                                                       P. 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Un vol. in-8°,\n   illustré de 191 figures.— (Bruxelles, Vromant.)\n   Napoléon ne conquerrait pas seulement les vivants, mais dans le butin de\nla bataille, il emportait jusqu'aux œuvres d'art et aux souvenirs des peuples\nvaincus — et, pourrait-on dire, jusqu'à leurs morts! Car, au fond, c'est lui\nqui devra porter devant les mânes des anciens Egyptiens la responsabilité du\nbouleversement auquel les savants qui avaient suivi l'expédition d'Egypte, et\nles autres savants sans nombre attirés par les premiers, ont soumis les rivages\nantiques du Nil, les ruines éclatantes de leurs empires, Abydos, Memphis,\nThèbes, Saïs, avec leurs pyramides, leurs mastabas, leurs speos, leurs\nhypogées — toutes les nécropoles où les morts figés dans leurs bandelettes\net environnés du mobilier funéraire, croyaient avoir assuré éternellement\nla survie de leur âme par la préservation matérielle de leur corps.\n   Ce que les malfaiteurs et les détrousseurs de tombeaux avaient commencé,\navec désordre et incompétence, à leur profit personnel, les savants l'ont con­\ntinué, avec méthode et au bénéfice des musées, où tout ce qui était mobile\ndans les tombeaux de la Thébaïde et du Delta, y compris les morts, a été\ntransporté.\n    Le respect des morts et de leur volonté, pourrait-on se demander, à ce\n propos, est-il seulement pour les récents, les contemporains — et où s'arrête-\nt-il? Au point de vue de la vie qui continue, cependant, le mort d'hier et celui\n qui connut Mykérinus ou Seti I er , sont dans une posture exactement équiva­\n lente, c'est-à-dire comme s'ils n'avaient pas été! Peut-être, si toute vanité n'a\n pas disparu d'eux, sont-ils flattés, même au prix de leur tranquillité, de la\n curiosité honorable qui s'attache à leurs restes?\n    Curiosité ardente, inlassable, qui n'épargne point les fatigues et qu'aucun\n danger n'intimide ! Voici l'art égyptien, avec ses œuvres innombrables, archi­\n tecture, sculpture, peinture, orfèvrerie, interprétées et commentées par les\n papyrus et les inscriptions dont les hiéroglyphes ont suscité de géniaux\n exégètes. Cependant, les 4,000 ou 5,000 ans d'histoire attestés ainsi par des\n témoins irrécusables ne rassassiaient pas la pensée : Et auparavant? se deman­\n dait-elle — d'où, de quelles lentes et progressives accumulations de travaux\n et d'expériences provient cette civilisation qui nous a lui, tout à coup,\n issue des sables et des tombeaux, intégrale, comme si les hommes de ce\n"}, {"page_pdf": 522, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3359, "texte": "                                  LES LIVRES                                  431\n\n\n temps-là avaient reçu, un jour, des puissances magiques, le secret complet\n et imperfectible des images et des formes?...\n   Cette question, le très remarquable ouvrage de M. Capart en pose les termes\navec une clarté parfaite et lui donne la réponse qu'autorisent les fouilles pour­\nsuivies depuis plusieurs années et les nombreuses découvertes qu'elles ont\namenées. La « suture incontestable de la préhistoire égyptienne avec les\ndynasties historiques » résulta des explorations de MM. Flinders Petrie,\nQuibell et Green, et de Morgan, notamment, à Coptos, près de Négadah, à\nAbydos, etc., qui amenèrent au jour de nombreux monuments, poteries, sta­\ntuettes, bijoux, etc., dont l'élude attentive a permis des classements à peu\nprès certains. Ces recherches, bien qu'elles soient loin d'être terminées, ont\njeté une vive lumière sur les origines de l'art égyptien et contribué à éclaircir\nle problème des influences que les arts des autres peuples du bassin oriental\nde la Méditerranée ont subies de sa part ou exercées sur lui.\n   M. Capart déclare modestement qu'il n'a prétendu qu'exposer l'état scienti­\nfique actuel de la question; mais le lecteur s'apercevra facilement que l'auteur\nde ce lucide et attrayant ouvrage ne s'est pas borné à ce rôle et qu'en mettant\nen valeur et, si l'on peut dire, en signification, les travaux des autres, il a\najouté à ceux-ci une large contribution personnelle.\n\nL a B e a u t é r a t i o n n e l l e , par PAUL SOURIAU. Un vol. in-8°. — (Paris,\n  Alcan. — Bibliothèque de philosophie contemporaine.)\n   On aimerait à se figurer que le sage auteur de ce livre — qui est professeur\nde philosophie à l'Université de Nancy — a préparé la majeure partie de ses\npages au cours de lentes et paisibles promenades dans les campagnes lor­\nraines ou en méditant à l'ombre des jardins de la ville, embellis par le bon\nroi Stanislas — analysant avec diligence et un subtil discernement, réfléchis­\nsant, rétorquant, s'abandonnant, parfois, à un geste de démonstration ou à un\ninvolontaire sourire de satisfaction devant la trouvaille d'un argument décisif\nou lorsque la stratégie de sa dialectique avait placé l'imaginaire contradic­\nteur entre les pinces d'un dilemme sans issue...\n   Écrire un volume de plus de 500 pages sur la Beauté rationnelle n'est pas\nune chose ordinaire; mais moins encore, sans doute, de le faire lire, avec\nagrément et plaisir, par quelqu'un qui est convaincu du caractère illusoire en\nmême temps que funeste de toute systématisation du beau, de toute méthode\npour le reconnaître avec sûreté et précision, selon des lois spécifiques qui.\nnécessairement, iraient à définitions strictes, exclusives de la liberté de\nl'artiste.\n   Ce livre porte témoignage d'une grande sérénité, la sérénité d'une âme,\ndistraite des réalités poignantes et fiévreuses, et qui se meut avec quiétude et\naisance dans les régions spéculatives de l'idéologie. Les arguments y défilent\npar séries bien ordonnées, sans heurts, ni soubresauts ; puis, les objections,\nprésentées franchement, mais résolues moins que tournées d'un mot, d'un\ndistinguo spécieux — efficaces et valables, peut-être, dans le monde abstrait\noù le philosophe évolue, mais qui deviendraient tout à coup vains et\ncaducs si l'on voulait leur donner une application pratique.\n"}, {"page_pdf": 523, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3485, "texte": "432                                   DURENDAL\n\n\n    Y a-til un c o m m u n dénominateur de beauté auquel répond l'art de tous\nles temps, de tous les peuples? U n e esthétique universelle ou des esthétiques,\ndiverses comme les m œ u r s , les croyances, le climat, la configuration du sol,\nles antécédents et les conditions physiques et intellectuels de chaque peuple?\nE t encore, l'esthétique d'un art résulte-t-elle des chefs-d'œuvre que celui-ci a\nproduits ou, au contraire, les chefs-d'œuvre de l'esthétique préétablie?\n   Si le m o n d e est un système de logique, il ne semble pas que ce soit u n e\nlogique dont nous puissions suivre l'enchaînement. E t l'artiste avec son\nœuvre est inclus, lui aussi, dans les choses de la nature, variable, changeant\ncomme elles, et irrationnel, en a p p a r e n c e , au regard des définitions ration­\nnelles du b e a u , qui ne l'avaient point p r é v u !\n   T o u t art n'est-il pas venu à sa décadence au m o m e n t où la spontanéité a\nfait place à des règles qui, outrepassant le d o m a i n e technique dans lequel\nelles peuvent être légitimes et nécessaires, ont t e n d u à dogmatiser sur le fond\net à guider l'inspiration? L'art moderne, à peine affranchi de l'étreinte étouf­\nfante des esthétiques rationnelles du passé classique gréco-romain, serait-il\ndéjà las de sa liberté et impatient de se subordonner à des théories fatalement\nrestrictives et néfastes, parce que élaborées en des cervelles philosophiques\ndans lesquelles l'art et le beau, et leurs modes infinis, s'inscrivent à la façon\nde formules algébrique transcendantes — en des esprits pour lesquels ils sont\nu n e matière de raisonnement et non u n e matière d'œuvre?\n    Chaque artiste a son esthétique plus ou moins consciente — personnelle,\nfaite de son génie propre, de sa culture, de l'expérience de l'œuvre et de la\nvie — de tout ce qui l'isole des autres et de tout ce qui le fait c o m m u n i e r avec\ne u x ; chaque artiste et, à u n moindre degré, dans la mesure étendue ou\nrestreinte de son individualité, chaque amateur d'art. C o m m e n t réduire ces\néléments multiples en des facteurs uniformes, propres à constituer le\n« tableau raisonné des valeurs esthétiques » que rêve l'auteur ingénieux de\nce livre? Camisole de force dans laquelle n o u s sentirions frémir et se révolter\ntoute notre sensibilité.\n    Le génie est régi par son statut personnel — mais l'admiration aussi ; ce\nn'est pas en vertu de raisons et de règles que nous œ u v r o n s et, pas davantage,\nque nous a d m i r o n s ; nous œuvrons et nous a d m i r o n s avec tout nous-mêmes,\npour ainsi dire, notre intelligence, notre cœur, tout ce que nous avons appris,\nvécu, souffert — notre passé et notre avenir, nos souvenirs, nos nostalgies,\nnos aspirations...\n    On j u g e de l'artiste par son œ u v r e ; q u a n t au public, on pourrait lui dire :\n « Dis-moi ce que tu admires, je te dirai qui tu es! » Admettre que le beau est\n réductible à des formules rationnelles, absolues, implique, évidemment, que\nces formules doivent servir de règle non seulement à l'appréciateur, mais à\nl'artiste.\n    Ces objections capitales, M. Souriau ne les a pas ignorées; il les discute,\nles atténue, s'efforce de les écarter, mais n o u s avouons qu'il ne nous a pas\nconvaincu, en dépit de son extrême dextérité. Son livre, d'ailleurs, mérite\nd'attirer la sérieuse attention de tous ceux que passionnent les questions\nesthétiques, tant par le charme et la clarté que l'auteur a su répondre dans\n"}, {"page_pdf": 524, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3222, "texte": "                                      LES LIVRES                                       433\n\ncette discussion ardue que par l'abondance et la vigueur de la pensée qui se\nrévèlent à c h a q u e page de l'ouvrage.\n\n\n L ' A r t d e d e m a i n , par H E N R I PROVENSAL. U n vol. in-18. — (Paris,\n    Librairie académique P e r r i n . )\n    Essai de synthèse esthétique passablement nébuleuse, ce qui ne saurait\nsurprendre, l'art prophétisé par l'auteur ne pouvant lui apparaître que d a n s\nles perspectives fumeuses d'un avenir incertain. Cet art, « refoulant toute\n forme u n i q u e définie dans le temps et l'espace, cherchera dans l'aspect du\n m o n d e sa forme la plus générale, la muera en des lignes, volumes et cou­\n leurs d'intensité et de nombres analogues, en dégageant u n certain état\n d'âme : il s'approchera ainsi de son terme u n i q u e : « l'Harmonie Inté­\n grale ».\n    L e s idées ne m a n q u e n t pas dans cet ouvrage, quelquefois justes, comme\n celle-ci : « L'histoire abrégée de l'art est u n e histoire des religions, » quelque­\nfois erronées : « L a savante antiquité s'est essayée à fixer des lois esthétiques\n invariables. »\n    L e s quelques chapitres concrets dans lesquels M. Provensal étudie l'évo­\n lution d u temple d a n s l'antiquité et les temps modernes sont intéressants.\n Q u a n t au reste du livre, consacré à des développements spéculatifs et conjec­\nturaux, il est d'une fréquentation plutôt pénible et, si l'on peut dire, embrous­\nsaillée. Tout épris de synthèse qu'il soit, l'auteur agglomère dans ses phrases\ndes métaphores incompatibles, qui soumettent l'esprit et l'imagination du\nlecteur à une torture qui n'est pas c o m m u n e : « L'art, écrit-il quelque part,\nl'art remontant à sa source, qui est le principe unitaire, doit concilier ces deux\ntermes éloignés en a p p a r e n c e et les résoudre en un tronçon u n i q u e . U n nouveau\ncycle va d o n c s'ouvrir, qui résumera tous ces efforts et imprimera aux arts majeurs\nu n e nouvelle direction, afin de transcrire et d'exprimer le mystère grandiose\noù se débat l'humanité. »\n    L'humanité ne se débat point seule, mais aussi le lecteur devant le mystère\nde ce cycle qui s'ouvre, résume, imprime et t r a n s c r i t ! . . .\n                                                                     ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL'art flamand et hollandais. — (Anvers, Buschman.)\n   Le n u m é r o de Juin contient la fin de l'étude comparative de J a c q u e s\n Mesnie entre la peinture italienne et la peinture flamande à la Renaissance. Les\nmagnifiques illustrations qui accompagnent cet article reproduisent de\nsuperbes tableaux de Memling, n o t a m m e n t son splendide Jugement dernier, et\nde Gérard David, et de très beaux retables de l'époque. L e second article du\nfascicule est consacré au très curieux et talentueux artiste Jan Toorop, à\nl'occasion d ' u n e exposition de ses œuvres à Amsterdam. Cet article, u n peu\nconcis peut-être, d o n n e une idée très exacte et très précise du talent si origi­\nnal de T o o r o p , dont la revue r e p r o d u i t des œuvres fort curieuses et notam­\nment deux admirables portraits.\n                                                                                H . M.\n"}, {"page_pdf": 525, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3224, "texte": "434                                DURENDAL\n\n\nL'HISTOIRE :\nL'Italie du XVI e siècle : L o r e n z a c c i o (1514-1548), par PIERRE\n  GAUTHIEZ. Un vol. in-8°. — (Paris,        Fontemoing.)\n   Ce sont de belles études historiques que celles que M. Pierre Gauthiez con­\nsacre auXVIesiècle italien, pleines de substance et de moelle; nourries d'éru­\ndition sûre, de curiosité divinatrice et surtout de cette passion du passé, qui\nfait que, de tous les vestiges de celui-ci, de ses oeuvres mutilées, des écritures\npâlies ou embrouillées de ses archives, une vision totale se recompose, imagée\net lumineuse, devant les yeux de l'historien, qui, comme ici, est à la fois un\nartiste.\n   L'habitude de la critique et des lettres d'aujourd'hui est telle, en matière\nd'appréciations élogieuses, que l'usage de la langue en est faussé et que le lec­\nteur, abasourdi, tympanisé de mots retentissants et outrés, doit finalement\nse trouver hors d'état d'entendre un éloge exact, précis et nuancé, ou dis­\nposé à le considérer comme un « éreintement » sournois... Le lecteur et aussi\n— souvent — l'auteur!... Souvent, mais pas toujours; et il en est encore\nd'esprit assez délicat et assez dédaigneux pour tenir plutôt à grossièreté ces\nfaciles et brutales hyperboles! M. Gauthiez, certes, est de ceux-là, par tous\nles instincts et les fiertés du talent ferme et lucide qui a manifesté ses énergies\noriginales dans les émouvantes inspirations de son recueil poétique Isle de\nFrance et dans la contexture brillante et solide en même temps de ses travaux\nd'art et d'histoire.\n   C'est un de ces écrivains de lignée et de tradition vraiment françaises, et\ndans les œuvres fortes et fines desquels on reconnaît ce tact inné de la pensée\net du style, le don de cette mesure qui sait marquer les reliefs sans exagéra­\ntion et les mettre dans leur exacte valeur.\n   Le nom de Lorenzino de Médicis — ou, pour lui laisser l'accentuation de\nla désinence péjorative, de Lorenzaccio (le mauvais Laurent) — a été rendu\nfamilier au public lettré surtout par le beau drame, mélangé de réalité et de\nfiction lyrique, et sur lequel il semble que l'on sente planer les ombres de\nShakspeare et de Byron, que Musset écrivit à Venise, à l'instigation de\nGeorge Sand — avant Pagello! M. Gauthiez constate avec raison que\n\" l'histoire n'y est pas moins respectée que les mœurs du temps », quoique le\npersonnage ait pris, dans l'imagination du poète, une stature de héros assez\néloignée de la réalité.\n   Lorenzino était le cousin de cet Alexandre, duc de Florence par la grâce\nde Clément VII, Médicis, et des armes de Charles-Quint, qui, tout bâtard qu'il\nétait, témoigna de façon irrécusable qu'il appartenait bien à l'hérédité de cette\nrace de banquiers, accoutumés à faire argent de tout ; car, à l'exemple du\nglorieux ancêtre, Laurent le Magnifique, qui faisait munificence du bien\nspolié des orphelines, lui, pour marquer le définitif anéantissement\nde la République, sans négliger de tirer profit de cet outrage au passé, fit\nmonnayer le bronze de la vieille cloche vénérée, qui si souvent avait con­\nvoqué le peuple libre de la cité « à justice » ou « à parlement ». Lorenzino,\nqui vivait en familier, presque en favori, en héritier possible, à la cour du\n"}, {"page_pdf": 526, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3274, "texte": "                                 LES LIVRES                                   435\n\n\nnouveau duc, assassina celui-ci, le 6 janvier 1537, jour de l'Epiphanie, puis\ns'enfuit, erra par le monde, en Turquie, en France, pour finalement venir\ntomber à Venise sous les coups des sbires dépêchés par Cosme, successeur\nd'Alexandre au principat florentin.\n    Les mobiles complexes et contradictoires de l'acte de Lorenzaccio ont\nexercé la sagacité des historiens, engendré nombre d'hypothèses, insuffi­\nsantes pour la plupart, faute de s'appuyer sur une étude du caractère de\nl'auteur de ce coup d'éclat et de ses antécédents intellectuels et moraux.\nCette étude, M. Gauthiez nous la donne aujourd'hui complète et déci­\nsive.\n    Lorenzino apparaît, en réalité, comme une victime de l'humanisme, de\nl'antiquité fétiche et postiche, dont la vogue avait dressé les autels et propagé\nle culte aveugle parmi les hautes classes, les artistes, les écrivains, jusqu'à\nparalyser, chez eux, toute activité mentale libre et spontanée : « Un nom\nantique, un exemple antique, et tout se justifie, tout devient noble... » Ainsi\nparle M. Gauthiez, et, plus loin, il ajoute : « L'exemple, cette peste du\nmonde intellectuel et moral, a perdu bien des choses en Italie. Le magnifique\népanouissement de l'individu s'y corrompt. Tous les Italiens admettent\nqu'on suit les anciens. Les réminiscences classiques mènent la vie... Les\nhéros de l'antiquité sont les vrais saints de la Renaissance et, comme tels,\nils ont leur légende... »\n    Lorenzaccio se guinde pour se modeler sur les hommes de Plutarque,\ncomme les humanistes sur les disciples du Portique ou de l'Académie; et de\nmême que ceux-là singent Platon ou Aristote - ou, plus souvent, les philo­\nsophes et les sophistes de Lucien ! — il contrefait Brutus pour frapper un\nCésarion de cinquantième ordre. Mais qu'importe le César, pourvu que le\ngeste soit beau et surtout inutile! Car on ne voit point que le meurtrier ait\nsongé sérieusement à restaurer la liberté florentine ou, sinon, à s'emparer du\npouvoir : en supprimant Alexandre, qu'il haïssait, il ouvrit seulement la voie\nà Cosme, le camarade envié et abhorré de son enfance.\n    Au fond, c'était un être de passion, ambitieux de renommée, de gloire —\n ou de gloriole, livré à toutes les impulsions d'une humeur disparate; d'un\n caractère capable à la fois de lâcheté et d'énergie, de bassesse et de fierté;\n d'un esprit tout intoxiqué du « venin des lettres », hanté de la fallacieuse anti­\n quité et des glaciales et dépravantes conceptions de Machiavel. Il est tout à\n la fois sincère et emprunté : il venge ses propres injures, peut-être,\n comme s'il jouait un rôle, sous un masque et avec une défroque de vertu\n romaine...\n    Nous avons dit déjà ailleurs combien étrange nous paraît la méprise de ceux\n qui, comme Taine, ont vu dans leXVIesiècle une ère de véritable et féconde\n énergie, d'épanouissement spirituel incomparable. Tous les faits, cependant,\n dans la politique aussi bien que dans l'art, témoignent à l'encontre de cette\n opinion, car ils sont de l'âge antérieur encore les grands hommes qui\n manifestent, au début de ce siècle « sans foi ni loi », les forces expirantes de\n l'Italie...\n    Le génie italien était trop généreux et trop vivace pour ne point produire,\n"}, {"page_pdf": 527, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3230, "texte": "436                                   DURENDAL\n\n\nça et là, de la beauté, même au milieu de l'avilissement, mais c'était une\nbeauté en dissolution, qui cherchait la sujétion des règles ou s'épanchait dans\nla creuse a b o n d a n c e d'inspirations factices. E t voyez : le héros du temps, c'est\nJ e a n des \"Bandes Noires, u n e bête fauve luxurieuse, qui au moins possède\nune sorte de grandeur animale ; l'écrivain, l'Arétin, le plus réputé des maîtres­\nchanteurs et le plus cynique. L e prince, c'est Alexandre de Médicis ou son\nsuccesseur, Cosme : le premier, façon de mulâtre, également bas d'origine et\nd ' â m e ; l'autre, politique r a m p a n t et sournois. L'artiste, c'est l'arrogant\nB e n v e n u t o Cellini, plus célèbre par les forfanteries de ses plastronnants\nmémoires que par ses ouvrages, ou, plus bas encore, l'envieux Bandinelli\nou L e o n e L e o n i , le spadassin... Enfin, l ' h o m m e de P l u t a r q u e — c'est\nLorenzaccio !...\n     C'est la troisième figure de ce panthéon de « s u r h o m m e s » de la seconde\nRenaissance que la verve et le talent de M. Gauthiez s'emploient à dresser\ndevant nous (1). Qui plus que lui serait compétent pour affirmer ce dur juge­\nment sur le XVIe siècle : « Toutes les fois que l'homme se débride et veut son\nplaisir avant tout, il devient imbécile ou furieux. D a n s ce temps effréné,\nc'est le furieux qui d o m i n e . . . »\n\nL e s Saints : le b i e n h e u r e u x T h o m a s More (1478-1535), par\n   H E N R Y BRÉMOND. U n vol. in-18. — (Paris, Lecoffre.)\n   On sait les origines du schisme religieux anglais et qu'elles ne furent ni\nbien nobles, ni bien fières. L a passion de H e n r y V I I I pour Anne Boleyn et\nl'insuccès de ses efforts pour obtenir du pape son divorce d'avec la reine\nCatherine d'Aragon suffirent p o u r transformer ce m o n a r q u e , auquel l'ardeur\nde son zèle contre Luther avait fait conférer le titre de « défenseur de la foi »,\nen un ennemi déterminé de 1' « idole de R o m e ». L e meilleur moyen qui\ns'offrait au roi, p o u r réaliser ses desseins, était évidemment de renier l'auto­\nrité rebelle à ses désirs, p o u r s'attribuer à lui-même les prérogatives de celles-ci\net les exercer à son p r o p r e profit.\n    H e n r y V I I I n'y m a n q u a pas et entraîna tout son peuple à sa suite par la\ncontrainte, p a r la terreur et, p o u r les principaux du r o y a u m e , par l'appât du\nlucre, en leur distribuant les dépouilles confisquées des opposants suppliciés\net des monastères détruits. Car, en Angleterre comme en Allemagne, l'usur­\n pation et le partage des biens des ordres religieux furent u n des meilleurs\nstimulants des progrès de la Réforme.\n    Aussi, les scrupules et les résistances timorées des g r a n d s personnages\n anglais ne résistèrent-ils guère à l'emploi de remèdes si efficaces et, par la\nsuite, H e n r y V I I I trouva-t-il toujours leur dévouement prêt à seconder ses\nfantaisies matrimoniales et à masquer de la solennité de l'appareil légal et\njuridique la satisfaction de sa meurtrière inconstance.\n    Il se trouva, cependant, deux dignitaires élevés p o u r défendre les droits\n\n\n (1) Ses deux précédentes études étaient consacrées à l'Arétin (1896) et à Jean des Bandes\nNoires (1901).\n"}, {"page_pdf": 528, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3389, "texte": "                                        LES LIVRES                                            437\n\n\nde leur conscience et pour se refuser aux volontés du roi, en dépit des caresses\net des menaces de celui-ci, intéressé à emporter des adhésions d'autant plus\nprécieuses que le chancelier T h o m a s More et l'évêque Fisher étaient plus\nhaut placés d a n s l'estime et l'admiration publiques.\n    L e « fait du prince » ne leur paraissant pas suffisant pour motiver u n par­\njure, il ne leur restait qu'à s'apprêter à m o u r i r . . .\n    T a n d i s que More attendait en prison la fin de son simulacre de procès, sa\nfemme qui, à l'instar de presque toutes les femmes, était peu encline à souf­\nfrir pour u n e idée et plus disposée à « se plier a u temps », dans des vues\nopportunistes, pratiques et positives; sa femme vint le visiter et l'apostropha\nen ces termes : « Bonjour, bonjour, monsieur More, et quelle merveille que\n vous qui, jusqu'ici, avez passé pour sage, vous vous donniez m a i n t e n a n t des\n airs de fou? A quoi pensez-vous de préférer cette prison étroite et sale, où\n vous n'avez pour compagnie que les rats et les souris, q u a n d vous pourriez\njouir de votre liberté et des faveurs du roi? P o u r q u o i ne pas laire ce que font\n tous les évêques et les plus savants hommes du royaume? E t dire que vous\n avez à Chelsea votre belle maison, votre bibliothèque, votre galerie, votre\njardin, où vous pourriez vivre content, en compagnie de moi, votre femme,\n et de voi enfants; par Dieu, quel plaisir pouvez-vous trouver à rester\n ici ? »\n     Mais c'est l'honneur de l'humanité, bonne lady More, qu'il y ait toujours\n eu des hommes capables de ne pas faire « comme les autres », en se mettant\n  délibérément du côté le plus faible et le plus exposé, fût-ce au prix de leur\n  b o n h e u r , de leur vie ou, ce qui est plus dur encore, au prix de la joie de ceux\n qu'ils aiment. More en était de ces hommes-là et, parmi eux, un des plus\n  purs.\n      La monographie que lui a consacrée M. Brémond est excellente, remplie\n de vie et de saveur. C'est avec un grand et délicat souci d'exactitude, mais\n aussi avec l'émotion d'une sympathie agissante, que l'auteur a retracé cette\n  belle physionomie énergique et fine; qu'il nous a appris à aimer dans More\n l'écrivain savant et disert, l'homme d'Etat intègre, sans faiblesse et sans for­\n  fanterie, le père de famille enjoué et bon, avec l'humour de sa tendresse;\n  toute la douceur, enfin, et toute la fermeté de cette â m e grave, modeste et\n  sereine.\n                                                                            ARNOLD G O F F I N .\n\n\n Souvenirs du Baron Hue (1787-1815), publiés par le Baron DE\n   MARICOURT. — ( P a r i s , C a l m a n n - L é v y . )\n   T o u t ce qui se rapporte à la période révolutionnaire, à la captivité et à la\nmort d e Louis X V I , attire et retient l'attention p u b l i q u e . M. F u n c k - B r e n t a n o\na prouvé q u ' u n esprit impartial peut rencontrer, auprès des opinions les plus\ndiverses, le succès que mérite le talent et la bonne foi. Son meilleur livre,\nl'Affaire du Collier, offrait l'attrait d'un romanesque savoureux, que l'on sen­\ntait n é a n m o i n s véridique. Ici, c'est la vérité plus nue, et non moins émotion-\nnante, que le lecteur rencontrera à chaque page.\n   L e baron François Hiie fut officier de la chambre du roi Louis XVI et du\n"}, {"page_pdf": 529, "page_imprimee": 438, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3081, "texte": "438                                   DURENDAL\n\n\nroi Louis X V I I I . Il publia en 1806, à L o n d r e s , les Dernières Années du Règne\net de la Vie de Louis XVI.         Le baron de. Maricourt, arrière-petit-fils de H u e ,\nreproduit dans le livre qui nous occupe plusieurs chapitres des Dernières\nAnnées, mais il y ajoute bon n o m b r e de d o c u m e n t s inédits, et l'ouvrage\ns'ouvre sur u n e Introduction où M. de Maricourt se révèle styliste élégant et\npenseur très ferme.\n    L e baron H ü e écrivit une g r a n d e partie de ses souvenirs a la Prison de la\nF o r c e . On devine l'accent de ces pages, et combien l'ambiance tragique s'y\nreflète. D'heure en heure le d r a m e grandit, l'émotion m o n t e , les événements\nconnus apparaissent avec des aspects renouvelés, et parfois c'est u n e révéla­\ntion qui éclate. Sans doute, la véracité de H ü e est hors conteste. Son extrême\nprécision constitue son meilleur a p p o r t à l'histoire de l'infortuné roi de\nFrance.\n    L a fin du livre a pour objet l'Emigration, puis les incidents de la R e s t a u ­\nration, les Cent-Jours, François H ü e étant à cette époque le familier d e\nLouis X V I I I .\n    N o u s signalions, plus h a u t , l'Introduction à ces Souvenirs. M. de Maricourt\ny complète, avant la lettre, par quelques anecdotes, vives et p i q u a n t e s , la\nphysionomie de L o u i s X V I I I . André, fils de F r a n ç o i s H ü e , devint, après la\nmort de son père, premier valet de la c h a m b r e de ce « m o n a r q u e énigma­\ntique ». La femme d'André H ü e survécut de longues années à son mari, et\nelle rapporta jusqu'à nous ses souvenirs très vivants sur L o u i s X V I I I et sur\nCharles X.\n    « M m e H ü e — ainsi s'exprime le baron de Maricourt — nous contait fré­\nq u e m m e n t l'historiette suivante qui se rattache à la n a t u r e mystérieuse des\nrelations de Louis X V I I I et de la fameuse comtesse de Cayla :\n    » Souvent, le Roi, q u a n d il avait quelque loisir, disait à h a u t e et intelli­\ngible voix aux personnes de sa suite : « J e m ' e n vais faire ma partie avec\nMme du Cayla. »\n    » L ' u s a g e était, alors, de préparer les cartes à j o u e r dans un petit salon.\nH ü e était chargé de veiller à ces préparatifs, mais, très intéressé par les\nintentions du Roi, il avait soin de disposer sur la table les cartes de telle\nsorte qu'il pouvait, à première vue, reconnaître par la suite si on les avait\nmaniées.\n    » Louis X V I I I et Mme de Cayla allaient donc à leur partie. L o n g t e m p s ,\nfort longtemps, ils demeuraient seuls. Enfin, la porte s'ouvrait. H ü e venait à\nnouveau quérir les cartes... On n'y avait point touché ! »\n    Quelques souvenirs, pareils à celui-là, sont dans la préface de ce beau\nlivre comme de furtifs sourires, avant l'évocation du grand d r a m e . G. V.\n\n\nL E ROMAN :\nLa Vie amoureuse de François Barbazanges, par MARCELLE\n  TINAYRE. — ( P a r i s , Calmann-Lévy.)\n   François Barbazanges, fils premier-né de M. Jacques Barbazanges, con­\nseiller au présidial de Tulle, naquit beau comme le jour, et le bruit se répandit\n"}, {"page_pdf": 530, "page_imprimee": 439, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3375, "texte": "                                  LES   LIVRES                               439\n\naussitôt par la cité qu'il était pareil, hormis les ailes, à Cupidon naissant. Le\nconseiller, qui se piquait d'astrologie, ayant dressé son horoscope, inscrivit\nsur le parchemin du « livre de raison » qu'à l'instant de sa naissance régnait\nau ciel la planète Vénus, et que François participerait « des influences d'icelle\net du suyvant, qui est Saturne ». « Si Dieu lui faict la grâce de vivre,\najouta-t-il, ses qualités seront principalement qu'il sera très bien fait, civil\ndans ses manières et son langage, et, nonobstant sa complexion mélancho­\nlique, poly, aimable et point avaricieux. Mais l'opposition des planètes me\nporte à craindre qu'étant très beau de corps et de visage, il ne soit fort aimé\nd'un chacun, et surtout des femmes, par lesquelles luy pourrait arriver\n malheur. »\n    François ne mentit pas à son destin. Il commença de plaire en commen­\n ç â t de vivre. Sa mère, qui avait la tête enflée de chimères, lui apprit à lire\ndans l'Astrée, et l'enfant en conçut pour les rêveries romanesques un goût qui\nne le devait jamais quitter. Dès lors, il vécut dans le royaume des tendres\nallégories et des galantes abstractions. A l'âge dedixans, il résolut de n'épouser\njamais qu'une dame parfaitement belle et digne d'occuper le plus illustre\nrône de l'univers. Toutes les femmes, que tyrannise sa beauté merveilleuse, le\npoursuivent; aucune ne le retient, pas même la pauvre Margot la Chabrette,\nqui meurt de son dédain. Les plus délicieuses, les plus aimables, il les\nrepousse, en faveur de la princesse de roman, de l'infante imaginaire pour\nlaquelle, seule, brûle son cœur. Et c'est ainsi qu'il vit, amant de la lune,\nenivré de songes, fuyant l'amour qui le cherche et cherchant l'amour qui le\nfuit, jusqu'à l'heure où le destin lui fait rencontrer la dame inconnue long­\ntemps rêvée, la maîtresse idéale, cette Hyacinthe de Combareilh, dont il paie\nde sa vie, aussitôt, l'amour. A peine Vénus l'a-t-elle favorisé que Saturne le\nperd. Ainsi s'accomplit l'horoscope.\n    Ce roman, qui est presque par moments un conte bleu, plaira. Il évoque\npittoresquement le Tulle du grand siècle et une société qui faisait ses délices\ndes livres de M. d'Urfé et de Mlle de Scudéry. Plein de grâce et d'esprit, il\nconfirme la réputation conquise brillamment par l'auteur de la Maison du\nPéché.\n\nCrainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits\n  p r o f i t a b l e s , par ANATOLE FRANCE. — (Paris, Calmann-Levy.)\n   M. Anatole France n'est pas né respectueux. Il est peu de ses livres qui ne\npourraient s'intituler : propos d'un entrepreneur des démolitions. Dans les\ncontes qu'il nous offre aujourd'hui, ce prince de l'Ironie continue d'apparaître\ncomme le plus souriant des révolutionnaires et le plus doux des anarchistes.\nRien de plus impie d'intention que cet inoffensif et charmant Putois, où nous\nassistons à la genèse d'une légende. Mais c'est surtout la justice que visent,\ndans plusieurs de ces récits, les cruels et élégants sarcasmes de l'écrivain. Il\naccumule contre elle les aphorismes subversifs dans ce goût : « La justice est\nla sanction des injustices établies. La justice est l'administration de la force»;\net je ne songe pas à méconnaître que, particulièrement à cette heure et dans\nson pays, M. Anatole France, qui sait observer, a souvent et trop raison. Le\n"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3178, "texte": " 440                               DURENDAL\n\n\n\njoyau du recueil est, sans conteste, l'histoire navrante, d'un comique si triste,\nde Crainquebille, le vieux marchand de légumes, traduit en police correction­\nnelle et condamné pour avoir poussé, à l'adresse d'un agent de la force\npublique, témoin infaillible, le cri consacré de : « Mort aux vaches ! » qu'il n'a\npoint prononcé du tout. Pour la justesse du trait, la sobriété et l'élégance du\nrécit, la pureté du style, tout en nuances délicates, pour l'ingénieuse subtilité\nde la pensée, ce récit mérite l'immortalité de Candide ; et ce n'est pas le seul\nchef-d'œuvre du recueil. Pourquoi faut-il que le plus damnable des conteurs\nen soit aussi le plus délicieux ?\n                                                                       M. D.\n\n L e t t r e s d ' H o m m e s , par PAUL ANDRÉ. — (Bruxelles, Editions de l'As­\n   sociation des Ecrivains belges.)\n    En dédiant à Gyp son nouveau livre, M. Paul André déclare qu'il a tenté\nde confesser le secret de quelques âmes souvent douloureuses, rarement belles,\n parfois étranges.\n   Ces « lettres », diverses par le ton, ont néanmoins toutes un même thème :\nl'amour, l'éternel amour. Il est quelquefois exprimé en des pages légères, les\nmoins nombreuses et les moins bonnes du livre. Il apparaît, tragique, en\ncette lettre éplorée que Harry Mill, acrobate du Cirque-d'Hiver, adresse au\ncomte de Bricey-Montbars, qui, chaque soir, vient applaudir et jeter des\nfleurs à Betsy, la femme de Harry Mill, après les périlleux exercices qu'elle\net son mari exécutent, là-haut, sous la coupole de l'amphithéâtre. Le comte\naime Betsy, et il est aimé d'elle. Harry a surpris leurs regards, leurs sourires,\net déjà il a eu l'abominable tentation d'écarter les bras lorsque la gymna­\nsiarque abandonne le frêle appui mouvant du trapèze et, tournoyant deux fois\nsur elle-même, lancée d'un bout à l'autre du cirque, retrouve dans son vol\ndeux mains nerveuses qui l'agrippent, tandis que la foule, frissonnante,\nacclame l'audacieuse. Harry Mill sait que sa femme doit rencontrer le comte,\net il prévoit le sort terrible qu'il réservera fatalement à Betsy si la faute s'ac­\ncomplit.\n   Voilà, sans doute, la meilleure partie du livre.\n   Dans un autre domaine passionnel, une lettre de prêtre vaut d'être signalée\npour la parfaite concordance de la forme avec le sujet, et les pages émo­\ntionnantes qui terminent l'œuvre nous montrent une morale cruelle.\n                                                                          G. V.\n\nL ' é t e r n e l l e r e v a n c h e , par HENRY MAISONNEUVE. — (Paris, Plon).\n   C'est l'éternelle revanche de la nature sur les intellectuelles qui veulent\ns'élever au-dessus des communes faiblesses, sortir du rang, s'évader de la\ndépendance dans laquelle les ont tenues les hommes. Deux jeunes filles éclai­\nrent de leur sourire ce livre. L'une, fille de médecin, Estelle Champrat, que\nson féministe de père destine au doctorat, se trouve jetée seule trop tôt dans\nles affres de l'existence. Sa science ne lui sert de rien contre l'amour. Elle\ntombe. L'autre, Adrienne de Guéran, se contente d'être femme et trouve le\nbonheur dans la paix des champs.\n"}, {"page_pdf": 532, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3059, "texte": "                                   LES LIVRES                                   441\n\n    Sans doute, les féministes diront que le romancier arrange à sa guise les\névénements, que, fût-il vrai, ce cas ne vaut pas contre la thèse générale. Et\nj'en demeure d'accord. Mais il y a féminisme et féminisme. Où est le bon ? Où\nest le mauvais ? Questions ! M. Maisonneuve a mis dans ce livre une observa­\ntion assez aiguë de la vie, et dans beaucoup de pages une émotion qui poigne.\n Il n'a pas voulu résoudre le problème du féministe, mais nous donner une\ntranche de la vie d'une femme. C'est le rôle du romancier.\n\nI s o l é e , par BRADA. — (Paris, Plon.)\n   Sylvaine Charmoy est, à la mort de sa grand'mère, envoyée en Angleterre\nchez une tante dont la fortune doit lui revenir. Entre cette tante bizarre et un\noncle malade, la vie de l'exilée est triste. Rien ne l'intéresse du monde qui\nl'entoure, dont les façons choquent à tout instant sa sensibilité de petite\nFrançaise.\n   Elle se renferme donc. Elle vit en elle-même avec le souvenir d'un char­\nmant cousin qui oublie sa cousine. Jusqu'au jour où, une catastrophe la for­\nçant de revenir en France, elle le retrouve. lisse marient. Naturellement. Et\nils sont heureux. Tout est bien qui finit bien.\n    Mme Brada analyse de façon fort honnête la sentimentalité de la douce\nSylvaine.\n\nU r b i e t O r b i , par C. ALBIN DE CIGALA. — (Paris, Lethielleux.)\n   Comme il nous en avertit dans sa préface, M. Albin de Cigala a voulu\ndonner la suite du célèbre Quo Vadis de Sienkiewicz. Tâche lourde, pour\nlaquelle M. de Cigala n'était peut-être pas suffisamment armé. Il relaie la\ndestruction de Jérusalem, en puisant ses détails dans Tacite, Suétone et\nJosèphe. Reconstitution d'un passé tragique, ce livre intéressera les cher­\ncheurs de documents.\n                                                                      E. N.\nDIVERS :\nL ' a u t o b i o g r a p h i e d ' u n N è g r e , par BOOKER T. WASHINGTON, traduit\n   par OTHON GUERLAC. — (Paris, Plon.)\n   C'est un livre très beau parce que c'est un livre rempli de grandes choses\ntrès simples. C'est un livre de bonne foi. Et voilà une chose réconfortante et\npeut-être pas éloignée d'être nécessaire par cela même que Booker Washing­\nton, parlant de lui sans réticences durant trois cents pages, expliquant\nl'œuvre magnifique qu'il a édifiée en même temps qu'il la raconte elle et\nlui-même, avec une espèce de fierté naïve, n'eut pas échappé à en appa­\nraître quelque peu irritant, si vraiment cette touchante et noble bonne foi,\ndont toute sa biographie est baignée, ne sauvait le livre et l'auteur d'un\ncertain discrédit au profit de l'admiration seule. Car, au fond, n'est-ce pas\nuniquement de Booker T. Washington dont il s'agit ici, mais bien de toute\nla communauté noire aux Etats-Unis. Et la foi de cet homme, de vaste et\npratique intelligence, de cœur hautement né, sa foi en ses frères, en leur\nrelèvement, a tout l'enthousiasme pratique et nioral qui peut seul fonder une\ngrande action sociale. Booker Washington à lui seul constitue principale-\n"}, {"page_pdf": 533, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3494, "texte": "442                              DURENDAL\n\n\nment la grande action sociale et morale intervenue depuis une quarantaine\nd'années dans la question nègre en Amérique. Il naît esclave en Virginie\nquelques années avant la guerre de Sécession, qui émancipe les hommes de\ncouleur. Et voilà que du coup le problème social qui s'attache à eux se\npose à nouveau, transporté maintenant dans l'orbe de la liberté. L'esclave\nétait logé et nourri et point maltraité au total; libre, il devient pauvre de sa\nliberté. Jusqu'à l'âge de 16 ans, Booker donc peine misérablement à des\ntravaux infructueux; puis, à travers d'innombrables difficultés, il s'instruit.\nLe Noir instruit, ou qui s'imagine tel, — ce qui est encore pour la plupart\nd'entre eux pleinement suffisant, — n'a rien de plus empressé que de « faire\nle professeur ». Chez cette race jeune et restée fort enfant, le « paraître »\navec tous ses succédanés du titre, de la décoration, de la mise en scène,\ntoutes ses extériorisations creuses joue un grand rôle dans la conception et\nla réalisation du Bonheur. Booker enseigne donc, mais il fonde immédiate­\nment une école qui, dès ses commencements, s'affirme comme un instru­\nment d'éducation et de relèvement merveilleusement adapté aux Nègres.\nLa théorie pure, la science pure en est l'accessoire. L'enseignement est à\nbase morale; cette base morale consiste toute entière dans le Travail, et\ndans un travail pratique, mensuel, professionnel. Washington représente, en\nsomme, l'Américain blanc, du commencement du siècle : religieux, réaliste,\ntolérant, peu dogmatique et travailleur. Tuskegee, voilà cette école aux\nminimes commencements et qui maintenant est florissante prodigieusement\nd'élèves, de professeurs, de capitaux, de biens meubles et immeubles, de\nrésultats. Et, dès lors, l'autobiographie de B. Washington se fond dans\nla monographie de l'école de Tuskegee et, je vous l'assure, cette histoire de\nluttes et de succès, cette histoire d'un homme, d'un Nègre, porté par son\nœuvre et que son œuvre transporte, est une belle chose. Booker T. Washing­\nton raconte sa vie avec la simplicité d'un enfant dans lequel on découvrirait\naisément cet héroïsme pratique et chaleureux, qui en fait un des grands\nphilanthropes de notre siècle. Le livre est donc curieux infiniment, c'est-à-\ndire des plus attachant et de profonde valeur. Mais par le contenu surtout.\nSon importance, faut-il le dire, déborde de beaucoup la seule littérature, car,\nétant la narration toute unie d'une vie pleine d'oeuvres, il se contente de\nconstituer lui-même une belle « œuvre ». Ce livre est beau, de cette beauté\nsans canons, qui fuse de toute chose hautement morale. Il est encore très\ndramatique par l'intérêt qui vous prend à suivre cet homme, ce Noir,\ndésavantagé de toutes manières, à le prendre à ses débuts obscurs pour le\nvoir monter, sans fracas, au rôle magnifique d'éclaireur, d'éducateur, de\nbienfaiteur d'hommes. Ce livre, enfin, est un document passionnant sur cette\nsi aiguë et controversée question nègre aux Etats-Unis. Il faut le lire.\nQu'on ne cherche pas un écrivain! Qu'on se contente de trouver un homme\nen étant assuré d'une très belle rencontre. Booker Washington a bien mérité\nde la patrie yankee, et le président Roosevelt a fait un geste louable, mais\ncombien encore hardi! en recevant à sa table cet apôtre intelligent et con­\nvaincu, ce Directeur à l'âme simple, pratique et puissante, des Nègres\naméricains.\n                                                                G. BRIGODE.\n"}, {"page_pdf": 534, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3355, "texte": "                                  LES LIVRES                                 443\n\n\nL e F o l k l o r e du D r o i t I m m o b i l i e r , par EDMOND    DE BRUYN.\n   — (Bruxelles, Larcier.)\n   M. Edmond de Bruyn parle d'un Essai sur la Symbolique du Droit, « noble\ncomme Homère, pittoresque comme l'héraldique et naïf comme l'imagerie ».\nJ'ai idée que cet Essai doit ressembler au sien. On ne s'étonnera donc point\nque, dans une revue d'art, je recommande à la friandise des lettrés la très ori­\nginale et piquante étude de M. de Bruyn sur la symbolique du droit immobi­\nlier. L'auteur y montre comment à l'origine, avant d'être capté dans les codes\nartificiels, le droit est spontané, vivant, réaliste, humain. Il dévoile le sens de\nprocédures qui apparaissent en leurs moindres détails comme des tableaux en\naction, de véritables drames juridiques. L'on y passe « à travers des forêts de\nsymboles », et je n'y sais point de guide plus fin, plus ingénieux, que M. de\nBruyn, poète en prose, dont l'érudition se pare délicieusement d'art. Ecoutez,\ns'il vous plaît, cette jolie déclaration d'amour, qui ne fut pas, j'imagine, sans\nflatter agréablement MM. les géomètres experts, à qui elle s'adresse :\n    « C'est pour vos plans que je vous aime. Ils sont la joie d'un dossier; c'est\n la récréative image mise comme signet à l'insipide litanie; non pas ces plans\nprétentieux en encre rose pâle sur des taffetas bleutés d'hôpital, épures d'in­\ngénieur, illustrations d'école militaire, mais ces braves plans teintés sur\nquelque papier de Hollande, ces plans qui fleurent la campagne, qui semblent\n peints en plein air comme des paysages; plans et vues naïfs et réalistes qui\n marquent une croix sur le mur de la ferme, qui font passer un chat par le trou\narrondi dans la porte de la remise, qui mettent un panache de fumée aux\ncheminées, comme le faisait l'historiographe Le Roy sur les gravures des\n manoirs où il avait trouvé bon gîte et, sans doute, souscripteur à son\n « Théâtre sacré et profane du Duché de Brabant » ; plans désuets dressés\n pour la vente de quelque maison de plaisance aux bords du canal, pompeux\n comme des perspectives pour vues d'optique, avec des boulingrins et des char­\n milles, des pavillons chinois et des labyrinthes, avec aussi des vents, qui\n soufflent aux angles par la bouche d'amours, pour marquer les points\n cardinaux. »\n                                                                           M. D.\n\nL a B o s n i e p o p u l a i r e , par ALBERT BORDEAUX. — (Paris, Plon.)\n  Albert Bordeaux, dans ce petit volume de trois cents pages, nous donne\nune excellente et fort précise idée de ces régions intéressantes. Il étudie les\nmœurs et coutumes des populations conservées dans leur pureté depuis le\nmoyen âge et note avec amour les paysages grandioses et riches de ce pays\nde montagnes, aux vallées fertiles, aux forêts splendides. L'auteur a recueilli\nsoigneusement les légendes restées très vivaces et qui caractérisent si nette­\nment la race dans laquelle elles naissent.\n   Enfin, il en décrit les mines et nous apprend ce qu'il reste de ces gisements\nautrefois célèbres et exploités depuis les Romains. On quitte le livre avec le\ndésir d' « y aller voir ». C'est le meilleur éloge qu'on puisse faire et du pays\net du descripteur.\n   Peut-être celui-ci eût-il pu insister davantage sur les relations et positions\n"}, {"page_pdf": 535, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2228, "texte": "444                               DURENDAL\n\n\nintersociales qui découlent du partage de la population en trois confessions\ndistinctes : catholiques, grecs orthodoxes et mahométans, population ci-devant\nturque et vivant actuellement en paix sous la dominination tolérante, intelli­\ngente etpratique de la couronne autrichienne.\n                                                                     G. B.\n\nL ' e n f a n t et l a v i e , par HENRI BRÉMOND. — (Paris, Retaux )\n    \" ... l'enfance et la jeunesse devraient être élevées in hymnis et canticis dit\nRavaisson, nourries dans le culte de la plus haute beauté. La beauté est le\nmot de l'éducation ». Cette dernière phrase citée dans sa préface par\nM. Brémond aurait pu justement épigrapher son livre.\n    Nous connaissions de longue date M. Brémond comme critique littéraire.\nIl a donné aux « Etudes » de Paris des chroniques remarquées, sur les poètes\net les romanciers contemporains. Il se révèle, dans ce nouveau livre, péda­\ngogue intelligent et fort indépendant des anciennes routines. Pensez donc. Il\nveut instruire les enfants en leur racontant de belles histoires, de beaux\ncontes. Il veut qu'on remplisse d'art et d'harmonie l'âme des petiis. Il enseigne\naux mères la manière d'initier leurs enfants aux beautés littéraires. Il enseigne\nau prêtre à commenter les grands poètes. Pour l'éducation du sens religieux,\nil fait la part plus grande aux belles histoires de la Bible et des vies de Saints\nqu'aux secs formulaires du catéchisme et aux abstractions de sermons\nfilandreux.\n    Il y a dans ce livre, énormément d'enseignements, et des meilleurs, pour\ntous ceux qui s'occupent de l'éducation de l'enfance. Souhaitons, pour la joie\ndes petits, que beaucoup de pédagogues le lisent attentivement et avec fruit.\n                                                                          E. N.\n\n   A n n u a i r e d u c l e r g é b e l g e . 1904. (Bruxelles, Schepens.)\n   Cet ouvrage est d'une utilité incontestable à tout commerçant, négociant\net industriel, aussi bien qu'aux membres du clergé.\n   Cet Annuaire contient un calendrier-memento, un portrait de S. S. Pie X,\nsuivi d'une notice biographique et une liste des congrégations religieuses\net des paroisses.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1904-livraison07-008", "volume": "ELB-AML-484382-1904-000-011_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1904-000-011_f.pdf", "ocr_sha256": "ab54bcf60e061ecfccfd64b68beaf05364b0d377c3ff4463f56a76f9e59a27c3", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 445, "page_fin": 448, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Nécrologie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 536, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2951, "texte": "NOTULES\n\n    N é c r o l o g i e . — Plusieurs éc rivains français de haute valeur ont\ndisparu récemment en F r a n c e en un bien court espace de temps.\n    C'est d'abord J . - A . Coulangheon, auteur de ce curieux roman : Les Jeux\nde la Préfecture, dont notre regretté secrétaire Charles de S p r i m o n t fit ici même\nla critique élogieuse. Au m o m e n t où il mourait paraissait u n nouveau\nr o m a n de sa p l u m e si artistique : Le Béguin de Gô, que le Mercure de France\nvient de publier.\n    C'est ensuite G a b r i e l T a r d e , penseur profond et original, dont notre ami\net collaborateur H e n r i Mazel ne craint pas de dire, d a n s le bel article qu'il\nconsacre à sa haute personnalité, au n u m é r o de juillet du Mercure de\nFrance : « E n c o r e u n e lumière qui vient de s'éteindre, une des plus r a y o n ­\nnantes que nous ayons admirées p e n d a n t ce dernier quart de siècle. Depuis\nla disparition de T a i n e et de R e n a n , aucun h o m m e n'était plus représentatif\nde notre génie national que T a r d e . E t voilà que de lui comme des autres, il\nne reste plus qu'un n o m . . . U n e œuvre aussi sans doute, u n e œuvre singulière­\nm e n t riche et juste et que tout le m o n d e connaît et a d m i r e . » Il faut lire ces\n merveilleux ouvrages qui s'appellent : Les Lois de l'imitation ou La Philosophie\npénale, si l'on veut connaître le penseur que fut T a r d e et se rendre compte de\nl'importance de l'action déterminée par lui en sociologie. Il a écrit d'autres\nlivres encore de non moindre valeur, tels que : les Lois sociales; Etudes de psy-\nchologie sociale; la Transformation du Pouvoir; la Sociologie depuis trois ans;\n l'Opinion et la foule, et la Psychologie économique.\n     D'autre part, la revue L'Ermitage, si habilement dirigée par E d o u a r d\n Ducoté, vient de faire u n e grande perte dans la personne de son secrétaire,\n P i e r r e de Q u e r l o n , de son vrai nom Pierre des Gachons. Il appartenait à\n une famille d'artistes. U n de ses frères, A n d r é des Gachons, est un peintre\n remarquable qui exposa à notre Salon d'Art religieux une Annonciation très\n curieuse et originale. U n autre de ses frères, Jacques des Gachons, vient de\n publier le superbe roman : Les Dames Renoir, d o n t notre collaborateur Firmin\n Van den Bosch fit un si bel éloge récemment dans sa Gazette des faits et des\n livres.\n     P i e r r e de Querlon fut un charmant écrivain au talent primesautier. Il est\n mort à 24 ans et laisse une œuvre déjà considérable et d'une inspiration très\n personnelle comprenant un livre : La Princesse à l'aventure, dont Remy de\n Gourmont, un critique averti s'il en fut, a dit : « C'est un des livres les plus\njolis qui aient paru depuis longtemps. » Il a publié plusieurs romans\n remarquables, n o t a m m e n t la Maison de la petite Livia; Liaison fâcheuse; les\n Joues d'Hélène; des poèmes en prose : Tablettes romaines; une comédie : Le\n"}, {"page_pdf": 537, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": "446                                    DURENDAL\n\n\nBandeau; des critiques d'art, et a collaboré aux plus importantes revues litté­\nraires de F r a n c e .\n    Nous offrons nos plus sincères et sympathiques condoléances à la famille\ndes Gachons et à notre ami et collaborateur E d o u a r d Ducoté qui perd en\nP i e r r e de Querlon u n dévoué, c h a r m a n t et distingué secrétaire.\n    Pierre de Querlon venait à peine d'expirer qu'il fui suivi d a n s la tombe\nd'un des plus distingués critiques du Mercure de France, où il s'occupait\nspécialement de l'Art Ancien. Nous voulons parler de V i r g i l e J o s z . Voici un\nextrait de la notice que lui consacre la revue qui perd en lui u n de ses plus\nprécieux et de ses plus autorisés critiques d'art :\n    « N u l plus que lui n'aima, ne comprit et ne sut faire revivre le génie de la\nvieille F r a n c e . L e s siècles passés, le XVIIIe notamment, n'avaient pas de\nsecret pour lui. O n a surtout connu l'artiste, le critique d'art érudit, précieux,\nà l'œil impeccable. Mais sous l'artiste se cachait l'historien passionné, le\nfureteur inlassable de d o c u m e n t s , qu'il savait faire valoir de la façon la plus\nintéressante. C'est pour cela que les livres et les articles qu'il a consacrés à\nl'art restent avant tout de captivants tableaux d'histoire. A ce titre, ses deux\nlivres sur Fragonard et sur W a t t e a u , qu'il devait compléter par un Chardin,\nsont bien près d'être des chefs-d'œuvre, et le seul reproche qu'on pourrait\nleur faire, c'est l'accumulation m ê m e des détails, de ces détails d'un pitto­\nresque parfois infime, mais qui n'en avaient pour lui que plus de valeur,\nchacun d'eux constituant une trouvaille, étant le résultat d'une recherche\nsouvent longue et toujours ingénieuse.\n    » C'est d a n s les articles qu'il écrivit pour le Mercure de France et dont le\ndernier fut précisément u n e étude sur la maison de la rue de C o n d é , c'est d a n s\nsa r u b r i q u e d'art ancien toujours si curieuse, c'est d a n s son Watteau et dans\nson Fragonard qu'il faut surtout chercher la manifestation du talent si profon­\ndément original de Virgile Josz. Il y a là des pages admirables : descriptions\nde villes, mouvements de rues, évocations de m œ u r s ou profils de person­\nnages, jusqu'à de maîtresses planches d'histoire telles que la mort de\nLouis X I V dans Watteau.\n    » L e théâtre, qui sollicitait vivement ce curieux de pittoresque, de décors,\nd'attitudes et de costumes, fut pour lui l'objet d'une constante prédilection.\nE n collaboration avec Louis D u m u r , il d o n n a : Don Juan en Flandre, un\nacte, à l'Odéon, et au N o u v e a u - T h é â t r e , Rembrandt, drame en cinq actes. »\n    N o u s présentons nos plus sincères condoléances à nos confrères du\nMercure de France.\n                                                *\n\n  L e p r i x a n n u e l d e p o é s i e institué par M. S u l l y - P r u d h o m m e a été\ndécerné par la Société des Gens de lettres à Mlle Marthe D u p u y , pour le\nsonnet suivant, extrait d'un volume prochain qui s'intitulera Idylles en fleurs :\n                 Nuls doigts ne tisseront ma robe d'Epousée.\n                 La robe virginale au sillage tremblant,\n                 Ni le voile léger pareil au rêve bianc\n                 Oui chantait dans mon cœur et berçait ma pensée.\n"}, {"page_pdf": 538, "page_imprimee": 447, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3137, "texte": "                                           NOTULES                                           447\n\n\n                  O h ! la main par la main tutélaire press c,\n                  L ' E p o u x qui nous sourit sous le ciel s'étoilant,\n                  L e cher silence heureux, prélude au baiser lent,\n                  La tête près du cœur languissamment posée.\n\n                  J e u n e homme qu'attendait mon espoir ingénu,\n                  Pourquoi me laisser seule et n'être pas venu?\n                  Je te nommais déjà d'un doux nom de caresse\n\n                  Idéal fiancé! Maître élu que j'aimais!\n                  O compagnon promis à ma jeune tendresse,\n                  Dont je porte le deuil sans l'avoir vu jamais.\n\n\n                                               ***\n\n\n\n   S a i n t e C é c i l e . — L ' o u v e r t u r e de ce beau d r a m e musical en trois\nactes et q u a t r e tableaux, composé p a r notre collaborateur JOSEPH RYELANDT,\nsera exécuté a u x Concerts Populaires d e l'an p r o c h a i n . L e libretto a élé écrit\np a r n o t r e collaborateur CHARLES M A R T E N S .\n   On peut se procurer dès maintenant la réduction (chant et piano) faite\npar l'auteur, a u prix de 15 francs, chez l'éditeur Muraille, 45, rue de l'Univer­\nsité, à Liége. L e libretto de Charles Martens est en vente au prix de 1 franc.\n\n\n\n   L'Institut International de Bibliographie, pour mettre ses\ncollections bibliographiques à la disposition du public, organisé les services\nsuivants :\n   1. Consultation du Répertoire. — L e Répertoire peut être consulté dans\nles locaux de l'Institut à Bruxelles, 1 r u e du M u s é e . — Consultations gratuite\ntous les jours n o n fériés, de 10 à 12 et de 14 à 17 h e u r e s .\n   2. Extraits du Répertoire. — E n v o i , s u r d e m a n d e , d'extraits d u Répertoire\nde fiches relatifs à u n e question déterminée. L'envoi est fait sous la forme\nUniversel, dactylographiées et m o y e n n a n t r e m b o u r s e m e n t de fr. 0.10 par\nnotice bibliographique.\n    3. Répertoires bibliographiques particuliers. — P o u r l'usage des établissements\nscientifiques, des administrations et des particuliers, l'Institut prépare des\nrépertoires bibliographiques a u moyen d e duplicata des notices d u Réper­\ntoire Bibliographique Universel, relatifs à u n ensemble de questions con­\nnexes ou à toute u n e b r a n c h e de sciences. — P r i x : 20 francs les mille fiches.\n    4. Abonnement au Répertoire Bibliographique Universel. — L'Institut adresse\npériodiquement à ses abonnés copie des notices d u Répertoire Bibliogra­\nphique Universel, relatives a u x travaux nouveaux qui paraissent sur u n e\nquestion q u e l c o n q u e . L ' a b o n n e m e n t d o n n e lieu à u n droit d'inscription n o n\n renouvelé d e 5 francs. Des comptes sont ouverts à nos a b o n n é s qni sont\ndébités d u prix de toutes les notices envoyées, à raison de fr. 0.10 p a r\n notice, frais de port en p l u s . L e s comptes sont arrêtés tous les six mois et\n les sommes dues sont recouvrées p a r la poste.\n    5. Publications bibliographiques.— L ' I n s t i t u t a organisé, avec la coopération\n"}, {"page_pdf": 539, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2898, "texte": "443                                   DURENDAL\n\n\n\ndes spécialistes, la publication d ' u n e collection de bibliographies spéciales,\nfaisant connaître périodiquement les travaux p a r u s d a n s les diverses\nb r a n c h e s des sciences. Plusieurs de ces bibliographies sont en cours de\npublication. (Demander le catalogue spécial des publications).\n    6. Travaux bibliographiques divers. — L ' I n s t i t u t dispose d'un personnel\ntechnique expérimenté et d'une imprimerie spéciale, qui lui permettent\nd'entreprendre pour compte de tiers, à des prix à convenir, toute espèce de\ntravaux bibliographiques, n o t a m m e n t : organisation des services bibliogra­\nphiques dans les établissements scientifiques ou les grandes administrations\npubliques et privées, inspection à domicile des répertoires bibliographiques\nparticuliers, confection des catalogues des bibliothèques, p r é p a r a t i o n des\ntables des recueils périodiques, etc.\n     7. Accessoires et matériel des Répertoires Bibliographiques. — L'Institut a arrêté\ndes types de fiches et de meubles classeurs de fiches et les a fait fabriquer\nen n o m b r e par ses fournisseurs attritrés. Les a b o n n é s peuvent se p r o c u r e r\nces accessoires bibliographiques à des conditions avantageuses. ( D e m a n d e r\nle catalogue spécial des meubles classeurs et des fiches.)\n\n\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n . — K . - L . LEDEGANCK : Volledige dichtwerken\n(Aalst, De Seyn-Verhougstraete). — L . MERCELIS : L e v e n s z a n g e n (Rousse­\nlare, De Meester). — F . BRUNETIÈRE : Histoire de la littérature française\nclassique, t. I (Paris, Delagrave). — M. DE NOAILLES : L e visage émerveillé\n(Paris, C a l m a n n - L é v y ) . — R. BAZIN : E n province (ibid.). — R . BAZIN : Sicile\n(ibid.). — M. DAUGUET : P a r l'amour (Paris, Mercure de France). — A. B O R ­\nDEAUX : L a Bosnie populaire (Paris, P l o n ) . — H . R E I L L E : S e m a i n e de\njeunesse (Paris, Leclerc). — H . DAVIGNON : Molière et la vie (Paris, F o n t e ­\nm o i n g ) . — H . BORDEAUX : L a voie sans retour, nouvelle édition (ibid.). —\n A HARDY : L a route e n c h a n t é e ( P a r i s , F i s c h b a c h e r ) . — Comtesse DE\n PIMODAN : Contes et légendes du vieux J a p o n (Paris, P l o n ) . — H . ALBERT :\n W i l l y (Paris, E . Sansot). — A. MOCKEL : Charles Van L e r b e r g h e (Paris,\n Mercure de France). — A. DAXHELET : U n e crise littéraire (Bruxelles, W e i s ­\n s e n b r u c h ) . — M. GOLBERT : D e u x poètes : H e n r i de Régnier et J e a n Moreas\n (Paris, E d i t i o n s de La Plume). — E . DEMOLDER : L'arche de Monsieur\n C h e u n u ( P a r i s , Mercure de France). — C. ALBIN DE CIGALA : Vie intime de\n P i e X (Paris, Lethielleux). — A. MITHOUARD : Traité de l'Occident ( P a r i s ,\n P e r r i n ) . — W I L L Y : Minne (Paris, Ollendorff). — R . DE GOURMONT :\n Epilogues (2 e série). Paris, Mercure de France). .,\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1904-livraison07-009", "volume": "ELB-AML-484382-1904-000-011_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1904-000-011_f.pdf", "ocr_sha256": "ab54bcf60e061ecfccfd64b68beaf05364b0d377c3ff4463f56a76f9e59a27c3", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 449, "page_fin": 449, "titre_corps": "La Voix", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri de Régnier", "ancre_debut": "La Voix Je ne veux de personne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 540, "page_imprimee": 449, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 911, "texte": "La Voix\n\nJe ne veux de personne auprès de ma tristesse\nNi même ton cher pas et ton visage aimé\nEt ta main indolente et qui d'un doigt caresse\nLe ruban paresseux et le livre fermé.\n\nLaissez-moi. Que ma porte aujourd'hui  reste close;\nN'ouvrez pas ma fenêtre au vent frais du malin;\nMon cœur est aujourd'hui  misérable et morose\nEt tout me parait sombre et tout me semble vain,\n\nCar ma tristesse vient de plus loin que moi-même.\nElle m'est étrangère et ne m'appartient      pas,\nEt qu'il chante ou qu'il pleure et qu'il rie ou qu'il aime,\n'l'ont homme en lui l'entend qui lui parle tout bas.\n\nEt quelque chose alors se remue et s'éveille.\nS'agite, se répand cl se lamente en lui,\nA cette sourde voix qui lui dit à l'oreille\nQue la /leur de la vie est cendre dans son fruit.\n\n                                           HENRIDE      RÉGNIER.\n\n\n  16 JUILLET 1904.\n\n\n\n\n                         *\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 466, "texte": ""}, {"page_pdf": 467, "texte": ""}, {"page_pdf": 468, "texte": ""}, {"page_pdf": 469, "texte": ""}, {"page_pdf": 470, "texte": "Les dernières Sonates\n          pour piano de Beethoven\n                               (Suite)\n\n\n\n                S o n a t e e n si bémol (Op. 106)\n\n                          Composée en 1818\n     I. Allegro (si ).\n   II. Scherzo assai vivace (si )\n III. Adagio appassionato, con molto sentimento (fa # mineur).\n IV. Largo (introduction) et allegro risoluto (si b).\n\n                                         A la conquête de l'Idéal!. .\n\n\n   Nous passons au style héroïque de cette création grandiose,\nvéritable épopée, l'égale des belles symphonies du maître. Elle\nporte le sous-titre de Grosse Sonate für das Hammerclavier. Rap­\npelons ce que nous avons dit plus haut, que nous sommes à\ncette période de sa vie où Beethoven cherchait des terminologies\nallemandes pour remplacer les italiennes. Hammerclavier est\nmis ici pour l'indication ordinaire de piano-forte.\n   L e lien poétique, qu'on pourrait établir entre les quatre par­\nties de cette sonate, semblerait bien conventionnel. Pourtant,\ncomme c'est beau et comme c'est poétique.. T o u t est grand en\ncette œuvre et cette grandeur m ê m e établit une sorte d'unité.\n   E n effet — à part l'intermède du scherzo — les trois parties\nprincipales sont aussi vastes de proportions que de style :\nl'épopée symphonique du premier allegro, l'immense poème\ndouloureux de l'adagio et la fugue géante du finale.\n"}, {"page_pdf": 471, "texte": "386                         DURENDAL\n\n\n  L e thème initial, au rythme bref et nerveux, surgit étincelant\ncomme un guerrier vêtu d'acier.\n\n\n\n\n   A la cinquième mesure, une phrase douce y répond :\n\n\n\n\n  Elle se répète et se développe en crescendo sur une basse qui\nserpente en descendant quatre octaves. Alors éclate un nouveau\nmotif belliqueux.\n\n\n\n\n  Celui-ci, très simple mais puissant, s'enfle en une entraînante\nprogression, suivie d'un ritardando majestueux. L e t h è m e I\nreparaît et tourne subitement de si bémol à l'accord de ré majeur.\n\nIci, le r y t h m e            du thème initial se répète comme\n\nun appel lointain sur l'accord de ré\n\nCe rythme se prolonge jusqu'à la mesure 45, où nous passons\nen sol majeur, ton assez inattendu, au lieu du classique ton de\nla quinte. Dans cette nouvelle tonalité, nous voyons défiler\nune série de nouveaux motifs. Rarement en trouve-t-on pareille\nprofusion.\n   L e premier est un mouvement continu de croches :\n"}, {"page_pdf": 472, "texte": "     LES DERNIÈRES SONATES POUR PLANO DE BEETHOVEN             387\n\n\n  Les saccades de la main gauche ne sont autres que le rythme\nmentionné ci-dessus. A mon avis, il faut un peu les accentuer,\ncar elles contribuent à maintenir la note héroïque en ce passage.\n   L e t h è m e suivant est, à proprement parler, le contre-sujet,\nmélodie principale du ton nouveau. L e t h è m e 4 le prépare; les\nthèmes 6 et 7 en découlent.\n\n\n\n\n   Il se développe., un peu d'une manière très intéressante, et se\nrattache à la belle phrase suivante, qui offre un enroulement\nde notes expressif :\n\n\n\n\n  R e m a r q u e z à sa cinquième mesure le dessin des basses qui,\nplus loin, se répète chromatiquement, incisif et mordant.\n  Cette période aboutit à une phrase superbe d'un rythme\nénergique avec une conclusion pleine d'éclat. L e voici tout au\nlong :\n\n\n\n\n  L'exposition pourrait finir ici, mais soudain une mélodie\nenchanteresse apparaît. Je voudrais la considérer poétiquement\n"}, {"page_pdf": 473, "texte": "388                              DURENDAL\n\n\ncomme une vision idéale, musicalement comme un second\ncontre-sujet en sol :\n\n\n\n\n   Enfin, un dernier thème conclut :\n\n\n\n\n   Ainsi se termine cette exposition étonnante où les thèmes\nabondent, mais se complètent si bien l'un l'autre que le mor­\nceau semble conçu d'un seul jet. P a r habitude, Beethoven place\nici une reprise.\n   Les développements présentent un vrai tableau de bataille (1).\nAprès deux grands points d'orgue, le motif n° g reparaît p p ,\ns'impose ensuite avec force et — pardonnez-moi cette compa­\nraison — prépare le terrain du combat. Après un silence,\nl'appel des trompettes résonne par deux fois... L'action s'engage.\nC'est une fugue dont le sujet est formé du thème initial (n° 1) et\nd'un fragment indépendant ; tout comme dans le finale de la\nsonate en la :\n\n\n\n\n  Bientôt les armes s'entre-choquent, des tierces éclatantes\ndominent le fracas, les trompettes aiguës sonnent clair; des dis-\n\n\n   (i) Lenz y voit une « prière avant la bataille » ! Franchement, malgré l'ar­\nbitraire des interprétations, celle-ci paraît forte, surtout quand on considère\nle mouvement extrêmement rapide de cet allegro.\n"}, {"page_pdf": 474, "texte": "      LES DERNIÈRES SONATES POUR PIANO DE BEETHOVEN                 389\n\n\nsonances, rappelant celles de la symphonie héroïque marquent\nl'apogée de ce passage. P u i s q u e j ' u s e de la comparaison d'une\nbataille, je dois ajouter que c'est la bataille vue du côté des\nvainqueurs, car nulle ne fut plus joyeuse q u e celle-ci. C'est\nl'épopée du conquérant qui ne connaît pas la défaite; peut-être\ncelle du génie qui, joyeux et invincible, conquiert le monde.\n   Soudain tous les yeux se tournent vers le ciel où apparaît\nl'idéale figure dont nous avons parlé (thème 8). Ce thème, à pré­\nsent en si majeur, subit une exquise variation en mouvement de\ncroches. Voilà encore un de ces traits qui excitent l'intelligence\nou l'imagination à chercher des comparaisons... Est-ce saint\nGeorges apparaissant aux Croisés au milieu du combat?... Est-ce\nla figure estompée d'une «doulce d a m e » apparaissant aux Preux\ndans l'ardeur de la lutte?... Présage de victoire! E t la fugue\nreprend et ramène par une savante progression le t h è m e prin­\ncipal qui surgit triomphal de la mêlée, chevauchant sa basse\nmouvementée comme u n cheval de bataille.\n\n\n\n\n    U n e remarque s'impose ici. Certains éditeurs, contre lesquels\n Bülow s'insurge avec raison, commettent l'hérésie de remplacer\n le la , — dans les trois mesures qui précèdent la rentrée du\n thème initial — par un la . De doctes commentateurs ont pris\n pour une « faute d'impression » le trait de génie qui ramène, par\n une enharmonie aussi naturelle que hardie, le ton de si bémol !\n 11 était, en effet, plus scolaire de mettre la . Les harmonistes se\n rendront bien compte de la différence qui existe entre ces deux\nversions.\n   Après cette rentrée, le thème 2 subit des développements qui\nnous conduisent en ré bémol. P l u s loin, d'une manière inat­\ntendue, le thème I reparaît en si mineur; puis, par une ingénieuse\nmodulation, nous nous retrouvons en si bémol que nous ne\nquitterons plus; tous les thèmes, qui avaient paru en sol dans\nl'exposition, reparaissent ici dans la tonalité fondamentale. L e\nthème 9 amène, par progression, une coda.\n   Cette coda présente un souvenir poétique de la douce vision\n"}, {"page_pdf": 475, "texte": "390                         DURENDAL\n\n\n(thème 8), puis un développement du thème I qui va comme se\nperdant dans le lointain sur un grondement sourd des basses.\nLes conquérents sont partis pour d'autres horizons, le bruit de\nleur chevauchée se perçoit à peine. Les deux accords finals\nfrappés en pleine force donnent seuls une conclusion brillante\nà ce premier morceau.\n   Etait-ce un rêve que cette lutte homérique, et quel est soudain\nce scherzo aérien, vrai conte de fées qui plonge l'esprit dans la\nstupéfaction?... Peut-être que, la nuit étant arrivée, — sur le\nchamp de bataille désert — les lutins et les farfadets viennent\nse livrer à leurs ébats pacifiques...\n   L e petit et unique thème bondit sans trêve ni merci d'un\nregistre à l'autre au milieu d'harmonies charmantes.\n\n\n\n\n  Au bout d'une bonne quarantaine de mesures parait un\nthème mineur, étrange, qui glisse en octaves liées, accompagné\nd'arpèges.\n\n\n\n\n  L a première période de huit mesures est reprise, chant à la\nbasse avec imitation canonique dans les arpèges de la main\ndroite. L'impression est fantastique, comme d'une ombre courant\nsur un m u r . . . T o u t à coup surgit un motif court en deux\ntemps, fuyant comme un kobold avec une rapidité étonnante.\n\n\n\n\n   Il s'arrête, après un grand crescendo, sur l'accord de fa : et\ncet accord se répète en descendant chaque fois d'une octave.\nNous remontons par six octaves en fusée, puis... un trémolo\n"}, {"page_pdf": 476, "texte": "      LES DERNIÈRES SONATES POUR PIANO DE BEETHOVEN                 391\n\n\n court et nerveux semble vouloir secouer toutes ces fantasma­\n gories! Alors le gracieux petit conte reprend comme au début.\n Bülow trouve en cette reprise un caractère « d é m o n i a q u e » !\n J'avoue que, malgré sa haute autorité, j ' y trouve le même\n caractère vaporeux et légèrement mélancolique que la première\n fois. Peut-être que Bülow n'avait en vue que les toutes dernières\n mesures où, malgré le ton de si bémol, le si naturel se répète\n obstinément. Au presto, la répétition b r u y a n t e du si fait naître\n l'image originale de quelqu'un qui frapperait du pied pour\n effrayer un lutin agaçant... E t le lutin s'en va (quatre dernières\n mesures), souriant, pas effrayé du tout.\n    Pour parler moins poétiquement, ce scherzo se compose d'une\npremière période de sept mesures avec reprise; d'une seconde\npériode de seize mesures, également avec reprise. Suit un\nintermède (le classique trio) en mineur avec l'appendice d'un\npetit presto de fantaisie. Après cela, D a Capo et une petite\ncoda. C'est très régulier.\n    L a musique laisse libre cours aux interprétations : c'est son\ncharme mais aussi un écueil q u a n d on veut tout expliquer.\nAinsi le contraste est déroutant entre le premier allegro de cette\nsonate et le scherzo ; mais qu'est-ce à côté de cet autre contraste\nentre le scherzo et l'adagio. Ici nous passons sans arrêt du ton\nde si bémol à celui de fa mineur; d'un petit conte de fées à la\nplus douloureuse lamentation qui soit sortie d'un cœur h u m a i n .\nJ a m a i s Beethoven n'a conçu adagio plus vaste et plus désolé...\nA-t-il son équivalent dans toute l'œuvre du maître?\n    Les deux premières notes : la, do, d'une poésie si mystérieuse,\nont été ajoutées après coup par Beethoven. Analysons ce\nmagnique morceau qui a tous les développements d'une\nsonate.\n    D'abord nous entendons vingt-six mesures d'une poignante et\ngrandiose mélodie qui débute ainsi :\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": "392                        DURENDAL\n\n\n\n  Deux fois elle est traversée comme par un pâle rayon de l'au-\ndelà :\n\n\n\n\n  Ensuite vient une sorte de solo, éploré, également en fa mineur,\nqui pressent, mais dépasse les accents les plus douloureux de\nChopin. Ce sont les mêmes fiévreuses arabesques enlaçant la\nmélodie. Qu'on en juge :\n\n\n\n\n  U n passage de transition sur la formule suivante infiniment\nexpressive\n\n\n\n\nnous conduit au contre-sujet en ré majeur, un de ces thèmes con­\nsolateurs comme Beethoven seul en trouve :\n\n\n\n\n  Il chante dans l'extrême basse harmonisé par un accompagne­\nment « parlant ». L e dessus reprend ce chant et le dialogue se\npoursuit quelque temps, jusqu'à une nouvelle période, où les\n"}, {"page_pdf": 478, "texte": "     LES DERNIÈRES SONATES POUR PIANO DE BEETHOVEN            3g3\n\n\ndeux mains font des dessins expressifs en triolets, au-dessus des­\nquels des notes soutenues montent diatoniquement les degrés de\nla gamme, comme suit :\n\n\n\n\n   Les derniers la, si, devraient évidemment rester à l'octave\nsupérieure. Ces deux notes ne sont descendues que pour la faci­\nlité de l'exécutant. L'effet de tout ce passage est celui d'une\npressante supplication. Ce n'est pas tout : il y a ici une telle\nfloraison mélodique qu'avant de terminer l'exposition nous\ndevons encore signaler ces deux thèmes magnifiques. L e pre­\nmier, imploration suprême :\n\n\n\n\n  L e second qui conclut dans une paix profonde :\n\n\n\n\n  Ce dernier nous fait passer insensiblement dans les dévelop­\npements (mesure 69).\n   Ceux-ci traitent d'abord le thème initial à travers diffé­\nrents tons. P u i s apparaît à la main droite une nouvelle formule\nd'un caractère « plein d'angoisse », dit Bülow :\n\n\n\n\n  Ce passage étrange, sans cesse modulant, nous ramène à la\nrentrée en fa  mineur de la mélodie principale.\n  Celle-ci réapparaît sous la forme d'une variation : un voile de\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "394                         DURENDAL\n\n\ntriples croches en estompe les contours et lui donne une nou­\nvelle grandeur. Cette image « voilée » de la douleur est incom­\nparable et réellement sublime pour qui peut sentir cela!... Puis\nle thème 17 revient et, cette fois, en majeur, il semble un instant\nilluminé d'espérance. Mais la souffrance le ressaisit aussitôt et\nl'apaisement ne revient avec les mêmes motifs que dans\nl'exposition.\n   U n e importante coda s'ajoute à cette partie. On croit voir\nrecommencer la période des développements, mais, par une\nmodulation exquise, nous voilà en sol majeur, et le thème 19\nchante pour la troisième fois ses ineffables promesses. Il se\ndéveloppe en une progression d'un effet angoissant très particu­\nlier; si je peux me servir de cette comparaison, le motif semble\nse rallumer au flambeau de la douleur! Après ce crescendo for­\nmidable qui étreint l'âme, nous retombons, sans transition, sur\nle thème du début..., mais ce chant parait ici défaillir, ne plus\navoir « la force de souffrir... » Alors une lamentation grandiose,\nsuprême appel, se fait entendre sur une basse aux ondulations\npuissantes :\n\n\n\n\n   De doux accords de fa      majeur y répondent, annonçant la\nlumière. L e thème douloureux, il est vrai, soupire une dernière\nfois, mais il meurt dans les accords Hnals sur lesquels finit\nce magnifique poème.\n   L e finale s'ouvre par un largo de style très libre : c'est une\nsuccession d'accords mystérieux et de traits. On ne peut y\nrelever de thème proprement dit à part le suivant, vague souvenir\nde Bach :\n\n\n\n\n  L'auditeur est anxieux de savoir ce qui va sortir de cette\nombre indécise. T o u t à coup éclate dans la franche tonalité de\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "     LES DERNIÈRES SONATES POUR PIANO DE BEETHOVEN            395\n\n\nsi bémol le morceau final. T o u t l'intérêt de cette introduction\nréside en ce vif contraste.\n   L e finale consiste en une iugue énorme, géniale, titanesque !\nA première lecture, elle semble désespérément longue et obscure,\ndéparant cette sonate magistrale. De Lenz l'appelle un « cau­\nchemar, etc. » Son avis est superficiel. Il faut attaquer l'étude\nde ce morceau comme le sculpteur attaque le bloc de marbre\npour en faire jaillir la beauté. On y retrouve tous les carac­\ntères de la fugue beethovenienne dont nous avons parlé plus\nhaut. Il m a r q u e l'apogée du style contrapuntique affectionné\npar Beethoven en maintes de ses dernières œuvres. E n voici le\nsujet (les premières mesures de l'allegro ne sont q u ' u n e\npréparation) :\n\n\n\n\n   Ce sujet, d'un style plutôt scolastique, plaît néanmoins par\nsa franchise à côté des tons indécis de l'introduction. P a r une\namusante malice, Beethoven pose ici à l'écolier en avertissant le\nlecteur que sa fugue est «à trois voix avec quelques licences ».\nE n effet, ce morceau unique en son genre est bien à trois voix,\nmais n'a rien de la tenue correcte de la fugue classique. Il est\ncoupé d'intermèdes tout à fait indépendants et la hardiesse du\nstyle en fait une création à part.\n   Signalons comme points de repères les épisodes et thèmes\nprincipaux.\n   Après le thème principal (26), ce contre-sujet a une impor­\ntance particulière.\n\n\n\n\n   Il parait, pour la première fois, à la vingtième mesure de\nl'allegro et revient souvent en son entier ou en la forme\nrythmique                de sa première section.\n  U n e autre formule fréquente est le saut d'octave\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "396                          DURENDAL\n\n\nqui parait d'abord dans la mesure 17. Il importe, à l'exécution,\nde marquer ces formules rythmiques avec une grande clarté et\nbeaucoup de précision.\n  Après un certain développement parait un épisode indépen­\ndant, d'un caractère piquant et gracieux.\n\n\n\n\n   Ici, de nouveau, il faut avoir soin de bien piquer les deux\ncroches et d'accentuer la noire. Au bout de dix mesures de cet\nintermède reparait, avec son trille scintillant, le t h è m e de la\nfugue en valeurs dédoublées, tombant dru, puissamment martelé,\n« cyklopenhaft », dit Bülow. P o u r t a n t (aux quatre bémols)\nquelques mesures très expressives sur le contre-sujet (thème 27)\nmettent fin à ce passage terrifiant ainsi qu'à l'épouvantable\nbruissement de trilles; et le gracieux intermède (thème 28)\nreparaît comportant ici un assez long développement. Ce t h è m e\ndisparaît à son tour et nous ne l'entendrons plus. Alors s'élève,\ndoux et mélancolique, ce chant :\n\n\n\n\n   T a n d i s que les diverses parties le reprennent, le sujet de la\nfugue se rappelle à notre mémoire soit par ses trilles caractéris­\ntiques, soit par des séries de doubles croches reproduisant\ntantôt un fragment du sujet, tantôt des mouvements indépen­\ndants s'engendrant les uns les autres. Pourtant le thème intégral\nreparaît en ré, grondant furieusement dans la basse. Puis il se\nmontrera, renversé, dans les tons de sol, ré, mi bémol. Cette période\nétourdissante finit par des sauts périlleux de dixièmes géantes\npanachées de trilles, et par quelques accords brusques sur la\ndominante de ré... Silence... Il est vraiment temps de respirer.\n   U n e cantilène ravissante en ré vient à point pour couper en\ndeux ce colosse de finale :\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "       LES DERNIÈRES SONATES POUR PIANO DE BEETHOVEN                         397\n\n\n   Ce sont les palmiers, l'eau fraîche, le repos, dans cette nature\nabrupte et grandiose. Cet épisode nous ramène dans le ton pri­\nmitif de si bémol. L e thème de la fugue reparaît alors, écou­\ntant la chanson douce qui continue quelque temps encore. Mais,\nsoudain, la basse s'empare des premières notes de la cantilène\n(thème 30), les brutalise, et la débauche de développements\nfugues aussitôt de reprendre de plus belle; une main joue les\ndoubles croches du sujet et l'autre lui réplique vertement en sens\ncontraire. Remarquons, plus loin, le commentaire expressif du\ncontre-sujet (thème 27).\n   Après maint tournoi, les deux mains sautent ensemble sur cet\n\naccord bref                    , et, comme d'un tremplin, elles rebon-\n\ndissent qui a e droite qui de gauche. C'est le signal de la\nstrette (1). A remarquer le passage où le trait en doubles croches\napparaît simultanément, aux deux mains marchant en sens\ninverse.\n   L a fin est annoncée par un trille, pédale de mi bémol contre­\nbasse, grondant comme le tonnerre. L a main droite lance des\narpèges fiévreux en. septièmes diminuées. L e trille de la basse\nsaute en si bémol sur pédale de fa. Alors le t h è m e halète, le\nmouvement ralentit sur un rappel expressif du t h è m e 27. Puis,\npoco adagio : le titan est fatigué, il va se coucher dans l'herbe\nmolle..., pas du tout : les doubles croches du sujet reparaissent\nsoudain vives et alertes, dans un mouvement que je voudrais\nvertigineux; et une formidable gamme descendante aboutit à\nune série folle de sauts de dixièmes avec trilles (premier frag­\nment du thème 26) et de quatre énormes accords finals.\n   Ainsi finit cette « neuvième symphonie » du piano.\n\n\n                                                     J O S E P H RYELANDT\n\n  (A    continuer.)\n\n\n\n\n   (1) Ainsi désigna-t-on, d a n s la fugue, un passage, précurseur de la fin, où\nles entrées successives des différentes voix se font en imitations plus serrées.\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": "                          Le Bon Grain\n\n                                                             A Valère Mabille.\n\n         Lorsque le laboureur disperse au vent    d'automne\n         Le grain qui doit germer dans les nouveaux      sillons,\n         Il invoque le ciel où la foudre détone\n         Afin que le soleil soit propice aux moissons.\n\n         Son geste alors plus sûr s'enlève au ras des terres,\n         Son torse se grandit sur l'horizon du soir,\n         Et nous voyons voler mille graines légères\n         Qui dans le sol fécond emportent son espoir.\n\n         Les nuits d'hiver, quand la neige et le froid font rage,\n         Le semeur songe encore au blé qui dort là-bas,\n         Et, maîtrisant l'ardeur d'un impuissant     courage,\n         Il attend le printemps qui chasse les frimas.\n\n         Que le premier rayon dore les champs en fête,\n         Que le rieur avril fasse frémir les bois,\n         Oublieux tout à coup des vents et des tempêtes\n         Une chanson lui vient qu'il murmure à mi-voix.\n\n         S'il craint encor l'orage, il voit les emblavures\n         Onduler largement sous la brise d'été\n         Et les épis d'or clair sans nulle ivraie impure\n         Offrir aux beaux midis leur native beauté.\n\n          Vienne le temps sacré de la moisson     superbe,\n         Debout dès l'aube, entouré de ses gens,       heureux,\n         Il peine à bras vaillants, il fauche, il tasse, il gerbe,\n         Et les chars, alourdis de froment      savoureux,\n\n\n  (1) Ce poème, destiné a être dit par un ouvrier, fut écrit à l'occasion du XXVe anni­\nversaire de la fondation des Œuvres Sociales de Morlanwelz.\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "                          LE   BON   GRAIN                      399\n\n\n Portant à leur sommet de verdoyants      branchages\n Sur le groupe harassé des rudes     travailleurs,\n Rentrent dans le soir calme au bruit des attelages;\n\n El l'homme         au cœur serein rend grâces au   Seigneur!\n\n\n\n\n Maître, au semeur pareil, votre main   généreuse\n A largement jeté dans les sillons  humains,\n Allongeant devant vous leurs lignes   courageuses\n          La manne claire du bon grain.\n\n  Vous voyez aujourd'hui     la récolte mystique\n  De tant d'efforts, de tant d'amour, de tant d'ardeur\n  El semblable au pasteur d'une peuplade     antique\n           Vous en goûtez tout le bonheur.\n\n  Plus fortes que ma voix vos œuvres vous     louangent,\n  Car vous fîtes la part du pauvre et de l'enfant,\n  El dans les gerbes d'or dont regorgent vos granges\n           Il s'en trouve pour le passant.\n\n  Et ce soir, assemblés à la table de fêle,\n  Le fruste laboureur et l'humble    tâcheron\n  Joyeux de vous avoir pour longtemps à leur tête\n            Applaudissent  à votre nom.\n\n  Ainsi, roi bienveillant d'un merveilleux  domaine\n  Où le travail de tous concourt au bien commun,\n  Vous dirigez nos pas loin des sentiers de haine\n           Et vous êtes cher à chacun.\n\n  Puisse Dieu vous donner la suprême sagesse ;\n  Gardez longtemps encor le sceptre dans vos mains\n  El d'un front sans soucis attendez la vieillesse...\n          Mais ne songeons pas à demain !\n\n  Le jour qui fuit fut tout de lumière et d'aurore,\n  Voire rêve se vêt des splendeurs de l'été\n  Et nous en célébrons en cet hymne sonore\n           L'êvangélique    charité !\n\n                                                PAUL MUSSCHE.\n\nI5-16 juin   1904\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": "              Venise et l'Art Vénitien\n\n                               I. — Venise\n                   UNE ville qui est comme une féerie de silence et de majesté, et\n                     dont l'agglomération, assise dans les lagunes de l'Adria­\n                     tique, apparaît là ainsi que la prodigieuse alluvion des\n                     siècles, l'humus lentement accumulé de civilisation sur\n                     lequel les germes, apportés pas les vents du large ou de\n                     la terre, ont suscité d'inimitables fleurs de beauté.\n                        Plus que tout autre, cette cité semble issue de l'effort\n                     collectif et unanime de ses habitants; elle a été conquise,\n                     pied à pied, sur les eaux qui l'assiègent et la guettent de\ntoutes parts, vigilantes et sournoises, toujours prêtes à s'insinuer, à miner,\nà dissoudre. Tellement que l'on pourrait dire que Venise est en un « perpétuel\ndisparaître »; et, peut-être, sa rare splendeur est-elle faite, en partie, de ce\npéril, et celui-ci ajoute-t-il au charme éternellement éphémère de site on ne\nsait quelles séductions de vertige et de mort.\n   Chacune des innombrables vies, éclatantes ou obscures; chacune des géné­\nrations dont la destinée s'est accomplie sur ce coin instable de terre a parti­\ncipé à l'édification de cette métropole féerique; patiie singulière, tirée des\neaux, et où chacun de ses enfants semble avoir voulu laisser un mémorial de\nson travail, de sa volonté tenace et victorieuse, ou de son génie.\n  Tous ces beaux palais d'orgueil ou de grâce sont édifiés sur un sol qui\ncroule ou se dérobe; — les uns, comme un défi aux éléments, écrasent de\nleur énorme masse ouvragée leurs colonnes épaisses et trapues ; — les autres,\navec leur façade évidée, toute en loggias ouvertes entre la profusion de leurs\ncolonnettes, et si légers qu'ils paraissent flotter sur le rivage qui les porte —\ntous ces palais plongent leurs assises au sein des eaux dont les marées\nsuperficielles renouvellent à peine les couches inertes et délétères; dans la\nvase où gisent, enfouis, les débris de tous les temps, épaves de crime et de\npassion, richesses, souvenirs échappés de mains qui sont mortes, ou que,\ndédaigneusement, peut-être, elles y ont laissé tomber...\n  Et il semble que, de même que toute vie et toute prospérité en ce monde,\nVenise soit érigée sur la mort et que le miroir de ses canaux, entre sa multi-\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "                                             (Venise   S. Giorgio degli Schiavoni)\n\n\n\nSAINT GEORGES BAPTISANT L E ROI E T LA R E I N E DE SILENI\n\n                     VITTORE   CARPACCIO\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": ""}, {"page_pdf": 488, "texte": "                        VENISE ET L'ART VÉNITIEN                              401\n\n\ncolore sertissure d'édifices, dissimule, sous la réverbération du jour d'azur et\nd'or, tout le noir mystère enseveli du passé.\n   Toute beauté sublime n'est-elle pas faite un peu, d'ailleurs, de mystère, de\nsouffrance et de mort? Celle de Venise conjugue tous ces prestiges, et Maurice\nBarrès en a dit, admirablement, le sombre et profond enivrement, les puis­\nsantes émanations amoureuses et funèbres.\n   Le mystère n'est pas seulement sous les eaux, mais dans l'existence même\nde la cité, et il semblerait qu'il y ait sur celle ci une surface de silence comme\nsur celles-là une surface d'éclat et de couleur — que la vie de Venise soit\ntoute renfermée, occulte, derrière les volets mi-clos de ses hautes maisons aux\nfenêtres étagées, dans les jardins exigus, ceints de jalouses murailles aux\nbalustres ruinés, entre lesquels court, se complique et s'enchevêtre le\nréseau décevant de ses canaux taciturnes et de ses ruelles désertes. Malgré\nvous, à l'approche d'un pas glissant, à la furtive apparition d'un promeneur\nqui croise votre chemin, en vous frôlant, puis s'efface dans le dédale inextri­\ncable des ruelles, le rappel vous hante, à moitié historique, à moitié roman­\ntique, du Conseil des X et de ses sbires discrets, expéditifs et terribles. Des\ngens surgissent, que l'on s'imaginerait sortir d'entre les portants d'un décor\npour disparaître plus loin, à une bifurcation, comme dans une trappe subite­\nment ouverte; des gondoles rapides et hermétiques, qui partagent l'onde\nimmobile et luisante d'un canal bordé de maisons muettes, au bout de la\nperspective duquel on aperçoit un petit pont en dos d'âne que des passants\ntraversent...\n   Car toute l'animation peu bruyante de Venise est sur la place Saint-Marc,\naux stations de gondoles et de bateaux du quai des Esclavons, dans la serpen­\ntante Merceria, aux approches du Rialto et, le matin, sur quelques marchés.\nEt c'est une réjouissante et, sans doute, unique merveille que l'absence totale\nà Venise du tumultueux et sauvage hourvari, scandé de coups de sifflet ou de\ncorne, de cris et de clameurs, dont les systèmes de charroi et de transport\naccéléré ahurissent les citoyens des grandes villes modernes. On dirait que\nl'on marche dans un silence qui se referme sur vos pas, comme les eaux som­\nnolentes, un instant ondulées, du Grand Canal, sur le sillage des embarca­\ntions.\n   Une sorte de torpeur tiède règne, qui, à la fois, enveloppe la pensée et\nl'exalte; qui la livre, sans distraction, à l'hallucination tissée de réalité et de\nrêve de cette cité, où toute âme susceptible de recevoir l'émotion et les sug­\ngestions du passé et de l'art — ou, mieux, capable d'accueillir et d'aimer la\nsouffrance — contracte une étrange fièvre de griserie et de langueur. Le songe\nici vous subjugue tout entier; rien ne le trouble, rien ne le contrarie — la\npulsation précipitée de la vie positive s'amortit en vous à respirer les émana­\ntions de léthargie et de nonchaloir que les canaux et le sous-sol humide éva­\nporent dans l'atmosphère de paix un peu inquiétante de la ville; à errer en ce\ncaptieux décor où la vétusté des palais est magnifiée par la magie d'une\nlumière chaude, lustrée, chatoyante, qui fait du faste avec la dégradation\ndes ruines, la souillure des façades et les eaux stagnantes et putrides des\nlagunes...\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "402                               DURENDAL\n\n\n    Le magnétisme de certains chefs-d'œuvre et leur attirance se sont accrus,\n au cours des âges, dans la mesure même des admirations contagieusement\n renouvelées et multipliées autour d'eux; de sorte que, en quelque façon, la\n pensée de leur auteur s'est amplifiée, a rencontré des énergies posthumes de\n rayonnement dans la pensée fervente des hommes qui ont communié avec\n elle.\n    En réalité, de telles œuvres ne sont jamais finies : elles s'achèvent, inces­\nsamment, dans l'esprit de leurs admirateurs. Elles sont remplies de pensées\ntacites ou ébauchées qui attendent d'être délivrées ou mûries par le contem­\nplateur — car, si anciennes et si détériorées qu'elles soient, elles ont tou­\njours des paroles nouvelles pour qui les aborde d'un cœur nouveau...\n    De même, les années et les hommes n'ont cessé d'ajouter aux sortilèges de\nVenise, et sa beauté est devenue d'autant plus obsédante qu'elle était plus\ndélabrée : Après la phase héroïque de son expansion maritime et des hardies\naventures de ses trafics, elle connut la déchéance simultanée de son com­\nmerce et de ses armes; elle devint le rendez-vous frivole et dissolu des oisifs\net des privilégiés de l'Europe, servit de lupanar raffiné à tous les Casanovas de\nl'ancien régime, jusqu'au jour où, dans la débâcle de la vieille société, le\nplaisir même prit peur et se détourna d'elle.\n   Mais sa destinée était plus haute et des hôtes devaient lui venir, illustres,\net du passage inspiré desquels son crépuscule suprême s'enveloppa de clartés\naugustes d'apothéose... Car tous les poètes en mal de rêve et de mélancolie\nqui hantèrent Venise, durant le dernier siècle, enrichirent, vraiment, son\npatrimoine de beauté du souvenir de leur présence, de l'offrande magnifique\net triste de leur génie tourmenté et de leur cœur amer...\n   Il est des poètes de la solitude : leur pensée, toute retournée vers elle-même,\ns'effarouche d'autrui ; dans sa sensibilité ombrageuse et vite endolorie, elle ne\nse conquiert et ne s'épanouit qu'au milieu des spectacles passifs de la nature\n— élégiaques rebelles au monde et accessibles seulement aux conseils d'apai­\nsement résigné qui viennent des choses de la terre et des bois.\n   Les autres, les anxieux, les ardents, les inassouvis, avides de cette vie qui,\nsans relâche, les irrite et les blesse, ils la cherchent dans le passé où ils se\nréfugient, dans l'histoire et, surtout, dans l'art où il n'est rien resté de ses\nintensités et de ses violences, désormais inoffensives, que de la beauté. Dans\nles ouvrages conservés comme dans les faits perpétués, c'est moins de ceux-ci\nqu'ils ont la curiosité que de l'homme dont la personnalité y est contenue et\nrésumée — moins des pierres, des couleurs, des paroles ou des actes que de la\ncréature, éternel agent de trouble et de séduction, dont l'âme en transe a\nessayé d'y affirmer son aspiration. Ils relèvent avec une sympathie indicible\nla trace de leurs devanciers, de ceux de leur lignée intellectuelle qui, avant\n eux, firent le même chemin de rancœur et de désenchantement, afin d'inter­\nroger les vestiges qu'ils ont laissés de leur existence, de leurs rêves, de leurs\npassions, et d'apprendre ainsi d'eux-mêmes comment ils accueillirent la vie\net comment ils la supportèrent.\n    Evocateurs des temps révolus; familiers des ruines et des décadences qu'ils\nont rendues plus émouvantes encore en y inscrivant leur nom et leur\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "                       VENISE ET L'ART VENITIEN                              403\n\n\nmémoire : Byron, Shelley, unis dans une commune destinée d'orgueil, de dtfi\net de gloire; Chateaubriand, le grand et religieux inventeur des origines\nméconnues et des traditions rejetées, dont la voix pleine d'augures et de\nregrets semblait plus éclatante à mesure qu'elle était moins écoutée .. Ombres\nparmi les ombres, mais qui n'auront pas passé en vain! Le faible Rolla les\nsuit, venu en ces confins pour connaître le bonheur et, presque en même\ntemps, la trahison : cœur flétri dans sa puérilité qui sanglote et qui raille.\nPuis, le puissant Ruskin, le magicien des jours, sous le doigt frémissant, à\nl'incantation impérieuse et dardante duquel les monuments vermoulus et les\nfresques pâlies paraissaient ressusciter tout à coup, parés d'une extraordi­\nnaire beauté, où le lustre de la nouveauté s'alliait étrangement au prestige\ndes années et des souvenirs... Puis, encore, Richard Wagner, usé de génie,\nlas de chefs-d'œuvre, dont Venise assoupit les derniers jours dans le calme de\nson impériale désuétude pour, à la fin, ordonner à sa dépouille mortelle le\ncortège à la fois triomphal et funèbre d'un héros...\n    Qui pourrait traverser ces lieux célèbres sans commémorer les fastueuses\ndésolations, les excès éloquents ou tragiques de tels voyageurs ? Et la postérité,\nsans doute, gravera à la suite de ces noms fameux de pèlerins de Venise, et\nsur le même marbre, celui de Maurice Barrès pour sa noble couronne votive :\n AMORI ET DOLORI SACRUM, et celui de Gabriele d'Annunzio, dont la parole\n effervescente et visionnaire galvanisa un jour, pour un instant, la poussière\n de l'antique Venise et fit passer, frissonnantes, entre les somptueux lambris\ndorés et peints des salles du Palais ducal, les foules des fêtes voluptueuses et\nchamarrées de la haute Renaissance!...\n\n\n\n                         II. — L'Art Vénitien\n    La Renaissance !... Elle coïncide, à Venise, avec le déclin déjà marqué de\nla République, dépouillée presque de son empire et de son fructueux mono­\npole maritimes, à la fois par les progrès de l'invasion ottomane et par l'audace\nheureuse des conquistadors espagnols et portugais qui, en cherchant de nou­\nvelles routes vers les royaumes des épices et le « Cathay », se heurtèrent à des\ncontinents inconnus.\n    Durant le XVe siècle, elle avait atteint l'apogée de son extraordinaire et\nascendante fortune et, dans la prévision de l'issue de son interminable conflit\navec les nouveaux maîtres de Constantinople, avait commencé à étendre les\n mains vers les pays de terre ferme. Mais, dès lors, le principe de sa force est\n rompu, et son commerce, en même temps que l'autorité du pavillon de Saint-\n Marc dans les îles et sur le littoral de la Méditerranée, court à une prompte\n et irrémédiable déchéance.\n    Elle vivra désormais sur l'hoirie de sa gloire et sur le préjugé de sa puis­\n sance, comme ses patriciens sur les revenus des richesses accumulées par\n leurs pères, dans les palais de ceux-ci, bientôt disproportionnés à des fortunes\n qui ne se renouvellent plus. Avant, pourtant, d'achever sa fière et grandiose\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": "404                              DURENDAL\n\n\ncarrière et de renoncer à commander sur cette mer, fiancée infidèle de ses\ndoges; avant de se trouver réduite à n'être plus qu'une cité singulière et char­\nmante, gérée par un gouvernement soupçonneux aux yeux duquel la débauche\nseule n'était pas suspecte, elle va jeter, comme au siècle précédent, sa grande\némule du Nord, — Bruges, — également frappée au vif de sa prospérité,\nl'éclat suprême d'un art qui parsèmera de chefs-d'œuvre la voie douloureuse\nde la décadence.\n    L'art de Venise grandit ainsi dans sa puissance diminuée : l'on dirait que\nla vieille République descend dans l'ombre en élevant au-dessus de sa tête la\ntorche éblouissante dont les lueurs nimbentce front, qui se penche sous l'adver­\nsité, du dernier et du plus pur de sesdiadèmes...— Le soleil de ses triomphes s'est\narrêté au seuil du couchant, avec les nuées de vermeil et d'or qui font escorte\nétincelante à sa disparition, et qui s'éteindront elles-mêmes lorsque l'horizon\nl'aura englouti...\n   Au point de vue de l'art, de même qu'à celui des mœurs et des coutumes,\nses relations commerciales ont fait de Venise le confluent d'influences diverses,\nhétérogènes et contradictoires : l'Orient et l'Occident, dont ses galères ou ses\nnégociants fréquentaient toutes les légions, se rencontraient sur les quais,\ndans les darses et les entrepôts de son port; et ce qu'elle a emprunté à l'un et\nà l'autre, s'amalgamant à son fond initial, a formé la composite et séduisante\noriginalité dont ses monuments, ses palais, les œuvres de ses artistes ont per­\npétué le témoignage.\n    Les traditions de Byzance, de son art éclatant, cérémonieux et subtil,\nmélangées à celles d'autres civilisations orientales plus récentes, prédomi­\nnèrent longtemps à Venise. Toute tournée vers la mer, vers l'Asie, alors; à la\npoursuite de ses ambitions levantines, isolée et ennemie du reste de la\n Péninsule italique à cause de sa politique égoïste et punique, le mouvement\nartistique, né en Toscane et propagé jusque dans le Milanais, ne pénètre pas\nchez elle.\n    Les œuvres clairsemées du trecento vénitien ignorent, en effet, l'exemple,\nbien proche cependant, donné par Giolto dans le cycle de fresques simples et\nvigoureuses qu'il peignit, vers 1306, sur les parois de la chapelle de l'Arena,\n à Padoue. L'œuvre capitale du grand artiste florentin est restée inconnue des\nprimitifs vénitiens ou n'a pu les tirer de l'habitude archaïque où leur art végé­\n tait, débile, à peine moins roide que la mosaïque, et moins employé que\n celle-ci, dont l'inaltérable et dure magnificence et les teintes ardentes rete­\n naient la vogue.\n    C'est de l'Allemagne, grâce à l'assiduité des rapports mercantiles qui avait\n attiré à Venise une considérable colonie germanique, que les Vénitiens reçoi­\n vent la leçon féconde de ce réalisme à la fois suave et substantiel, naïf et\n observateur, dont l'attrayante douceur et les qualités de relief et de netteté\n devaient agir nécessairement sur des imaginations jeunes, intactes, alliées à\n des esprits dans lesquels un long atavisme de luttes, de profits et de trafics\n avait imprimé une conception plutôt positive et concrète de la vie et du\n monde. Car, formé par des siècles d'opiniâtre négoce, d'habiletés et de souple\n diplomatie pour accaparer les marchés de l'Orient et pour s'y impatroniser\n"}, {"page_pdf": 492, "texte": "                       VENISE ET L'ART VÉNITIEN                             405\n\nou s'y faire tolérer, le génie de la race était essentiellement pratique, sans\nexcès de scrupules, peu adonné au mysticisme et aux utopies spéculatives et\nidéales.\n    Ces tendances acquises ou foncières, l'art local les reflétera dans toutes les\nphases de son développement, sans presque se laisser égarer par les\nsophismes esthétiques de la seconde Renaissance : réalisme mélangé de fan­\ntaisie et d'élégance; propension au faste et à la somptuosité décorative\nqu'il tient de ses origines et de ses fréquentations orientales, et qui fut\nénergiquement stimulée par les circonstances : le séjour à Venise, vers 1420,\ndes exquis illustrateurs d'épiphanies et de légendes sacrées, Gentile da\n Fabriano et Vittore Pisano, dont les fresques, aujourd'hui détruites, du\nPalais ducal, devinrent un exemple et un enseignement pour les artistes\n indigènes; et, d'un autre côté, la prodigalité et les besoins d'un luxe un\npeu vaniteux, fruits naturels des gains énormes et parfois subits acquis par les\nhasards de l'agio et les chances aléatoires de la navigation. Ajoutez\nque ces inclinations de l'art vénitien furent servies admirablement par un\n sens inné de la couleur, par les puissances d'un coloris onctueux et\n vibrant, inconnu des autres écoles italiennes et issu d'ailleurs de l'atmos­\n phère humide et ensoleillée de la contrée, comme celui des Flamands venait\n de leur ciel chargé de pluies et de leur terre entrecoupée de rivières et de\n marécages.\n     Et la peinture vénitienne a joui de ce sort propice d'arriver à son complet\n épanouissement au début de la seconde Renaissance; de se trouver encore,\n à ce moment, dans la robustesse initiale de ses forces adolescentes,\n dans le premier élan de son expansion libre et spontanée, et capable,\n par conséquent, de résister, sous l'impulsion vivace de son génie propre,\n à tout ce que contenait d'inassimilable pour celui-ci la pédantesque esthé­\n tique mise en honneur par les idéologues, engoués d'antiquité, de l'huma­\n nisme.\n     Elle échappe de la sorte au destin des écoles de l'Italie centrale qui, épui­\n sées de sève et de chefs-d'œuvre, ayant donné la magnifique et surabondante\n primeur de leur art auXVesiècle, espéraient des idées nouvelles, du « grand\n art \", de l'enseignement des académies organisées partout, un renouveau\n d'inspiration, mais ne découvrirent dans cette voie qu'appauvrissement et\n sécheresse. En somme, la peinture vient à sa pleine maturité, à Venise, au\n cours du XVIe siècle, alors qu'à Florence et à Rome, elle marche, non plus\n dans la joie de son indépendance et de ses véritables traditions, mais asservie,\n appuyée sur la béquille de l'antiquité! Il est intéressant de marquer, à ce\n  propos, que les plus grands peintres, Giorgione, le Titien et le Véronèse,\n  dont s'enorgueillit la seconde Renaissance, sont précisément ceux qui se\n  soient le moins souciés de subordonner leurs conceptions aux règles d'un\n idéal factice: leur œuvre s'alimente largement de réalité; leur imagination\n  s'excite à l'étude de la vie ambiante, à la contemplation de la mouvante nature\n  et non point au calque ou au pastiche maladroit des débris d'une civilisation\n  finie.\n     Leur art, tout pénétré de fraîcheur et de vitalité, se manifeste avec une\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": "406                                DURENDAL\n\n\nsorte d'exubérance tranquille, une ampleur de naturel et de simplicité plan­\ntureuse, un peu animale même quelquefois, mais toujours saine. Quelque\nchose l'anime, qui n'est pas né d'un dessein préconçu et théorique; il a les\nfougues, les hardiesses et aussi les témérités d'une jeunesse impatiente des\nentraves et des lisières, et qui se rit des doctes conseils et des préceptes du\npédagogue.\n    La mentalité du temps, de ce temps singulier, fécond en erreurs et en\ndécouvertes, et dont les philosophes rêvaient de refaire la réalité selon l'utopie,\nde réduire en décombres l'édifice social existant pour le reconstruire, dans\nun bel alignement, sur le modèle et avec les ruines du monde antique; l'esprit\nde nouveauté et de curiosité, plus libre, plus osé, qui régnait, se font\nsentir dans le caractère épicurien, paganisant, de certaines compositions de\nGiorgione ou du Titien; dans l'opulente beauté charnelle de ces évocations\nà moitié mythologiques, destinées à plaire à un peuple épris plus que\ntout autre du plaisir matériel des yeux et de la splendeur de la créature\n vivante.\n    Et c'est Giorgione et ses ouvrages (1), rares par le nombre, mais davantage\nencore par l'intensité de fièvre lyrique qu'ils expriment et dont seule, pen­\nsons-nous, l'œuvre d'Antoine Watteau offre un second et aussi superbe\nexemple; Giorgione, avec son imagination de songe, sa sensibilité frémissante\n de poète, l'unisson poignant et incisif de sa couleur et de sa pensée, et qui,\n le premier peut-être en Italie, regarda la nature, le paysage, et en retraça\n l'image d'un pinceau amoureux, pour la joie qui émane d'eux et non en\n manière d'accessoires d'une illustration profane ou religieuse. C'est le Titien,\n artisan génial d'une œuvre innombrable, qui traduit et rythme, pour ainsi\n dire, de puissantes visions de réalité dans un style plein de hauteur et d'har­\n monie : patriarche de l'art, dont la longévité, prolongée jusqu'au terme presque\n du XVIe siècle, domine à Venise comme celle de Michel-Ange à Rome. Puis\n vient Paolo Caliari, le Véronèse, ordonnateur, inépuisable en ressources, de\n fêtes, de festins, de cortèges, que sa fantaisie prodigue place ou fait se\n dérouler en de grandioses sites architecturaux, sous des colonnades, des por­\n tiques, des galeries, où les protagonistes de la scène disparaissent, confondus\n au milieu d'une brillante cohue d'envahissants comparses : au point que ses\n interprétations d'épisodes évangéliques, les Noces de Cana, la C'ene ou\n  les Pèlerins d'Emmaüs font songer à ces messes à grand orchestre où le\n  mystère liturgique semble n'être plus qu'un prétexte à fanfares et à fiori­\n  tures!...\n     A la suite ou à côté de ces grands artistes, une multitude d'autres travail­\n  laient, moindres, dont les principaux, les Palma, Lorenzo Lotto, Paris Bor­\n  done, déploient l'abondance d'aptitudes de leur talent savoureux et flexible,\n  surtout en ces portraits où s'éternise pour nous la vieille nation vénitienne,\n  dans sa politique et dans sa sensualité, sous l'aspect de ses doges et de ses\n  provéditeurs à la physionomie aiguë; et sous celui de ses jeunes patriciennes,\n\n\n   (1) Voir sur Giorgione l'étude que nous avons publiée dans Durendal, mai 1901.\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "                                                        (Venise, Académie\")\n\n\n           L E G E N D E DE SAINTE U R S U L E :\nR E T O U R DES AMBASSADEURS DU ROI D ' A N G L E T E R R E\n\n                     (VITTORE   CARPACCIO)\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": ""}, {"page_pdf": 496, "texte": "                            VENISE ET L'ART VÉNITIEN                                       407\n\n\nprises d a n s la luxueuse gaine de leur robe de brocart ou de soie cramoisie,\nde laquelle jaillit, semblable à u n e fleur u n peu l o u r d e , leur joli visage pla­\ncide où, sous la b l o n d e chevelure ondulée et entremêlée de j o y a u x , les y e u x\nlimpides et sans pensée mettent u n e lueur enfantine.\n    L'effort et les travaux de ces maîtres ont conduit l'Ecole vénitienne à la\nperfection de son art; tous les germes dont celui-ci avait reçu la greffe à ses\nd é b u t s ont p r o s p é r é merveilleusement. L e s influences diverses que n o u s\navons indiquées, — celle des maîtres allemands, entre autres ce Johanes Ala­\nmanus (1), ce Giovanni d'Alemagna, collaborateur d u premier des Vivarini,\nAntonio ; — celle des F l a m a n d s , transmise par Antonello de Messine, propa­\ngateur de leur technique picturale et de leurs procédés excellents; — celle,\nenfin, italienne, de Gentile da F a b r i a n o et de Vittore P i s a n o et, par la suite,\ncelle de l'Ecole de P a d o u e , du savant et sévère et froid Squarcione à M a n -\ntegna, qui unissait, à la chaleur de son génie et par une sorte d e transfusion,\nles beautés viriles de l'art antique aux inspirations vives et tendres d e la réa­\nlité et de la l é g e n d e ; — ces influences se sont assimilées, résorbées d a n s\nl'œuvre du XVIe siècle, pour d o n n e r u n fruit prodigieux et a d m i r a b l e ; mais\na u p a r a v a n t , d a n s la seconde moitié d u XVe, elles avaient déjà suscité u n e p r e ­\nmière floraison exquise et, à certains égards, d'un parfum p l u s concentré,\nplus fin et plus volatil; u n e éclosion plutôt, un printemps u n peu acide\nencore, mais plein de séduction et de grâce, avec les Bellini, J a c o p o\net ses fils, Giovanni et Gentile, et avec l'élève de ce dernier, Viltore\n Carpaccio.\n\n\n                            III. — Vittore Carpaccio\n    N o u s avons essayé de montrer combien le milieu où s'élabore l'art véni­\ntien est exceptionnel ou, p o u r mieux dire, u n i q u e . L e u r habitacle précaire,\nleur situation d a n s le m o n d e , les insulaires des lagunes les ont péniblement\ncréés et consolidés au cours de siècles lents. L e u r république ressemble à une\ncité de patients et industrieux castors, défendue par sa ceinture liquide contre\nles intrusions agressives des naturels de la côte et en incessante alerte contre\nles pillards effrontés de la mer.\n    Ils ont pris pied en cette région m a r i n e , sur ce sol en débâcle et à moitié\na q u a t i q u e , à des époques incertaines, en pirates, en fuyards, en vaincus\npeut-être, chassés par la défaite de l'Armorique, de la Scythie ou, selon la\nlégende d'autant plus accréditée qu'elle est fabuleuse, de la P a p h l a g o n i e ,\naprès la chute de T r o i e ! L e u r origine, leur établissement défiant et leur\n\n\n  (1) « Les archives notariales fournissent un certain nombre de renseignements sur les\npeintres étrangers qui vivaient à Venise au commencement duXVesiècle et sur les nom­\nbreux tableaux flamands qui décoraient à cette époque les maisons et palais vénitiens :\nen 1409, un certain Théodovic; en 1432, Paulus, Victor Theolonicus. Le plus connu de\ntous, Jean d'Allemagne, l'ami d'Antonio Vivarini, pourrait bien être le même que Jean\nd'Augsbourg, mort en 1458 En 1482, on rencontre aussi à Venise Bernard d'Augsbourg. \"\n(Chronique des Arts. 7 mai 1904. Note sur une étude de M. G. Ludwig.)\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "408                               DURENDAL\n\n\n\n existence armé:: font longtemps d'eux, pour les populations de terre ferme,\n des étrangers qui se maintiennent sur la lisière maritime du pays,\n comme en marge de celui-ci et sans communauté ni affinité avec lui. Ils\n reprennent, en somme, dans une certaine mesure, le rôle des Phéniciens ou\n des Carthaginois, ces courtiers antiques de la Méditerranée, indispensables et\n détestés.\n    Leur caractère est tout l'opposé de celui des peuples de la péninsule, et\nparticulièrement de celui des possesseurs immémoriaux de l'Etrurie, les\nToscans et les Ombriens, êtres de prime-saut, chez lesquels la passion,\ntoujours prête à jaillir, est la source de tous les excès, de tous les empor­\ntements, ceux de la violence comme ceux de l'amour et de l'enthousiasme.\nRien de pareil chez le Vénitien : il a trop hanté les comptoirs, les foires\net les places publiques; coudoyé trop d'individus de toute race et de\ntoute croyance ; trop débattu avec eux le chiffre de son gain ; pour que\nla fibre sentimentale, poétique ou pieuse ne se soit à peu près atrophiée\nen lui.\n   Aussi, les ouvrages vénitiens produits, durant le XIVe siècle et la première\npartie du XVe, n 'apparaissent-ils si accueillants, si fertiles en effusions\ntendres et dévotes, que par la vertu des influences qui se sont exercées sur\nleurs auteurs. On peut dire que la tradition de l'expression religieuse, intime\net profonde, ils l'ont reçue du dehors, au lieu de la dégager, comme les\nFlorentins ou les Siennois, de l'art byzantin, pour la marquer de l'empreinte\nde leur génie personnel. Elle n'a point de racines véritables en eux; de\ntelle sorte qu'elle ne se perpétuera pas dans l'Ecole lorsque celle-ci aura\nconquis son hégémonie et se sentira assez forte pour marcher dans ses propres\nvoies.\n   Ce que ces peintres apportent et qui vraiment leur appartient, nous l'avons\ndéjà remarqué, c'est d'abord l'instinct et la sensibilité de la couleur, de la\nlumière perçue en toutes ses dégradations et tous ses accidents, dans la vibra­\ntion rayonnante dont ses ondes enveloppent les choses. Et c'est, ensuite, le\ngoût de la décoration, des cérémonies et des grandes ordonnances ornemen­\ntales. Car, au fond, si l'on y regarde bien, il semble, l'insolite Giorgione\nexcepté, et quelquefois Giovanni Bellini, dans sa sincère et forte gravité, il\nsemble que l'art vénitien soit dominé par une sorte de prosaïsme magnifique,\nqu'une flamme ait manqué à ses inspirations, cette aptitude à l'effervescence\net à l'enivrement, grâce à laquelle l'œuvre reçoit de l'artiste les spéciales\npuissances d'irradiation qui ne nous la rendront émouvante. Le phénomène,\nenfin, si fréquent chez nos maîtres flamands, qui spiritualise la matérialité de\nl'image, ajoute au travail du virtuose impeccable, du metteur en scène expert\nou du minutieux et sûr observateur, on ne sait quelles suggestions indéfinis­\nsables qui emportent, non seulement notre admiration, mais notre amour.\n   Partout et presque toujours, il conserve quelque chose d'exclusivement\nformel, d'extérieur, de flegmatique; et, de Crivelli à Carpaccio, de ce dernier\nau Titien et à Véronèse — et bien davantage, naturellement, chez le Tinto-\nret, plus tard, et chez Tiepolo — dans l'élargissement, puis l'exagération, de\nla manière, la complexité et les habiletés sans cesse accrues de la couleur, on\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "                        VENISE ET L'ART VÉNITIEN                              409\n\n\nrencontre très vite la limite de sa surprise et de sa joie esthétiques, et, sauf en\nde rares occasions, celles-ci restent bien en deçà de l'admiration pas­\nsionnée, du frémissement d'âme auxquels si souvent nous induisent les\nœuvres florentines.\n    Mais le moteur de nos admirations et de nos préférences gît au plus secret\nde notre personnalité, d'où nous avons peine à le tirer-: la plupart du temps,\nsans doute, nous trouvons seulement après coup des raisons au mouvement\ninstinctif qui a déterminé notre adhésion subite et ravie à certaines œuvres,\nalors que d'autres, belles également, ne font que nous effleurer d'une\nimpression passsagère. On distinguerait volontiers les œuvres en actives\net en passives; les premières, dotées de l'énergie nerveuse, du fluide\ncaptivant que dégagent, par exemple, les œuvres florentines, telles pages\nde l'Angelico ou de Botticelli, dans l'outrance de leur suavité ou le délice\ningénu de leur vision pittoresque; les secondes, placides, saines, imprégnées\ndu bonheur inconscient d'une vie physique tempérée, dont aucune réflexion\nintempestive, aucun rêve ne dérangent l'économie.\n    Les travaux des artistes vénitiens répondent, en général, à cette dernière\ndéfinition ; et c'est pourquoi, à la comparaison des tableaux des autres écoles,\nleurs ouvrages religieux nous apparaissent tout à fait dépourvus de spiri­\ntualité : car, certes, à considérer leurs figures d'apôtres ou de saints, on peut\ndouter que l'étincelle mystique d'aucune Pentecôte soit jamais tombée sur\nl'âme de ces hommes pour l'embraser. L'extase comme le martyre les trouve\négalement impassibles et quiets, et, s'ils sont placés aux côtés d'une Annoncia-\ntion ou d'une Crucifixion, on dirait qu'ils stationnent à la place où on les a mis,\ndociles et attendant, simplement, que ce soit fini !...\n    Il est clair que l'absence d'émotion n'est pas due au réalisme de ces repré­\nsentations : le réalisme des Flamands n'a pas été dépassé et, cependant,\naucune école n'a donné aux expressions de foi une forme à la fois plus\nhumaine et plus spirituelle. C'est que les intensités de cet ordre, possibles\ndans l'âme songeuse et fermée du Flamand, ardente du Florentin, ne se pro­\nduisent point dans celle du Vénitien, qui y reste réfractaire et, si l'on ose dire,\nimperméable. Elle est avide, cette âme, de domination, de renommée et de\nrichesses; en art, de réalité, d'éclat et d'apparat; pour le surplus, impertur­\nbable et, dès lors, hors d'état de communiquer un trouble qu'elle n'a pas\nressenti.\n    Pourtant, comme ils enchantent et retiennent, ces artistes! Leur œuvre\nfait partie intégrante, et, par ses qualités aussi bien que par ses lacunes, la\nplus significative, de cette Venise, jardin d'Armide aux végétations de pierre,\néblouissantes et immobiles, qui enlace la pensée et l'engourdit. Elle parti­\n cipe des artifices de cette cité-fée qui, avec ses vieux palais peints, festonnés\n et dorés, baignés d'eau et de silence, a toute la semblance d'une immense\n galère capitane enluminée et pavoisée, prête à rompre les amarres usées qui\n la retiennent au rivage, pour s'en aller — et nous emporter — à la dérive,\n parmi l'insouciance des chants vagues et des musiques épaises, au silence\n plus parfait de l'oubli...\n     — Cette Venise, cependant, elle est toujours là, sous vos yeux, somptueuse et\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": "410                                      DURENDAL\n\n\ndélabrée, dans son soleil et d a n s sa misère, multiface et décevante — et, si\nvous voulez la rendre présente à votre imagination avec la physionomie a n i ­\nmée et riante, la population bigarrée, le pittoresque et les élégances du\ncostume et de la vie de ses jours anciens, allez jusqu'à l'Académie...\n    U n e gondole noire, à laquelle sa proue recourbée d o n n e l'apparence d'un\ng r a n d et chimérique oiseau de deuil glissant, avec u n bercement, sur l'onde\nlisse, vous y mènera, en creusant derrière elle le sillage d'une ondulation où\ndanse le reflet remué des constructions diaprées de la rive, mélangé de lam­\nbeaux miroitants de clarté et d'azur. Vous trouverez dans ce musée, en m ê m e\ntemps que d'autres travaux de Carpaccio, son œuvre la plus considérable, la\nLégende de sainte Ursule, qui est bien davantage, sous le pinceau de ce maître,\nla légende de Venise, dont le décor, les patriciens, les dignitaires sont\nprésents, comme acteurs ou c o m m e spectateurs, à toutes les pages de cette\nhistoire de la martyre de Cologne.\n    L e roi de Bretagne, N o t h u s (1), avait une fille du n o m d ' U r s u l e , dont, u n\njour, le roi païen d'Angleterre envoya solliciter la main pour son fils E t h é r i u s ,\nen accompagnant cette d e m a n d e honorable de terribles menaces en cas de\nrefus. S u r le conseil d ' U r s u l e , N o t h u s accède à l'union projetée, m o y e n n a n t\ndiverses conditions, destinées, sans d o u t e , à décourager le prétendant :\ncelui-ci devait se convertir au christianisme; le mariage n'être effectué\nqu'après u n délai de trois ans, d u r a n t lequel U r s u l e ferait u n pèlerinage en\nTerre-Sainte et à R o m e ; enfin, « pour la consoler », dix jeunes filles de h a u t\nr a n g seraient attachées à sa personne et, de plus, elle et c h a c u n e de ces sui­\nvantes, recevraient mille c o m p a g n e s ! E t h é r i u s , p o u r t a n t , accepte. Ursule\ns'embarque avec toute sa suite p o u r R o m e , mais u n e tempête jette le vaisseau\nà la côte. L a pieuse t r o u p e arrive ainsi à Cologne, où u n ange a p p a r a î t à\n U r s u l e pour lui dire de se rendre à R o m e et lui a n n o n c e r q u ' à son retour\nd a n s la ville r h é n a n e , elle subira le martyre. Elle joint R o m e , par Bâle, et y\n est accueillie par le pape Cyriaque, qui la reconduit, en m ê m e temps que les\n onze mille vierges, à Cologne. L e s H u n s assiègent cette cité : ils s'em­\n parent des pèlerins et en font u n e horrible tuerie. « L e prince des Barbares,\nrapporte la Légende dorée, frappé de la beauté d ' U r s u l e , la consolant de la\nmort de ses compagnes, lui promit de l'épouser, mais c o m m e elle s'y\nrefusa absolument, furieux de se voir dédaigné, il la perça d'un c o u p de\nflèche. »\n   Telle est, résumée à grands traits, la légende dont, à la suite de primitifs de\n\n\n  (1) Il n'est pas aisé de concilier dans le détail les versions diverses qui existent de la\nlégende de sainte Ursule. Le principal récit, celui de la Légende dorée, est lui-même\nembrouillé, et il y est, aussi, des lacunes et des interversions Jacques de Voragine situe\nles faits du temps de l'empereur Marcien (:), vers 452, lorsque les Goths et les Huns rava­\ngeaient l'empire. Une inscription ancienne, placée dans l'église de Sainte-Ursule, à\nCologne, permet de croire que l'holocauste de la sainte et de ses compagnes— dont le\nnombre est douteux — eut lieu, en réalité, vers 237.\n   Selon la source à laquelle on puise, le père d'Ursule se nomme tantôt Nothus, tantôt\nThéodate, etc. Le prince Ethérius de la Légende dorée s'appelle ailleurs Conan, et son\npère, anonyme dans ce dernier recueil, reçoit, d'autre part, le nom d'Agrippinus.\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "                          VENISE ET L'ART VÉNITIEN                                    411\n\n\nCologne ou d'un peintre inconnu qui travailla à Trévise, Memling et Car-\npaccio s'inspirèrent à peu près à la m ê m e époque (1).\n    Mais il n'est de similitudes entre les deux œuvres que celles de leur sujet\nc o m m u n . Elles conquièrent également l'admiration, mais par des voies fort\ndifférentes. C h a c u n e d'elles est h a u t e m e n t significative du milieu où elle a\nsurgi et manifeste, à u n degré exquis, la conception de la beauté qui y avait\ncours, la quintessence même, en quelque sorte, le fond de la mentalité\na m b i a n t e , très nettement perceptible au travers de la transparence d'un\nréalisme dont l'attrait et la perfection sont équivalents chez les deux maîtres.\nE t , certes, des ouvrages tels que ceux-ci où l'artiste, surexcité par les diffi­\ncultés et l'importance de l'entreprise, a a p p o r t é non seulement toute son habi­\nleté, mais toutes les ressources et toute la volonté de son g é n i e , sont éminem­\nment caractéristiques et révélateurs.\n    Memling présente religieusement u n e œuvre religieuse, et celle-ci, où s'in­\ncarnent instinctivement les énergies silencieuses de piété, les élans les plus\nintimes de la race, nous apparaît investie d'une sorte de simplicité a r d e n t e\ndans laquelle les sentiments et l'art accompli du peintre c o m m u n i e n t p o u r un\neffet total d'une inégalable intensité. On dirait un récit fait d'une voix que l'en­\nthousiasme et l'amour font, involontairement, trembler, avec un accent d'ado­\nration et de respect extasié qui trouble et persuade.\n     E n bon et loyal artisan, en fidèle franc-maître de la gilde de saint Jean et\nsaint L u c qu'il est, il a mis tout son savoir et toute son expérience à livrer u n\ntravail irréprochable, tant c o m m e matière que c o m m e fini, de telle sorte que\nc h a q u e scène de sa Légende est u n chef-d'œuvre de composition et de coloris.\nMais ces qualités ne nous satisferaient point ou nous lasseraient bientôt, et\nl'œuvre nous paraîtrait insuffisante, si elle ne remplissait le dessein d'exalta­\ntion dans lequel elle a été conçue, si elle n'était tout embrasée de la flamme\nspirituelle dont les lueurs se reflètent partout, d a n s l'ensemble et dans les\ndétails, d a n s l'expressive attitude des acteurs du d r a m e et, surtout, dans la\nphysionomie de l'héroïne de celui-ci, de sainte U r s u l e , avec son visage de\nc a n d e u r sérieuse et de droiture, sans beauté effective, mais transfiguré par\nl'amour divin et la joie d e sa vocation de sacrifice...\n     Memling néglige les préliminaires de l'histoire : il e n t a m e cette dernière à\nla première arrivée de la sainte à Cologne, à l'apparition de l'ange, c'est-à-\ndire au moment où le caractère surnaturel de la destinée d'Ursule se décèle.\n Carpaccio, lui, qui avait, du reste, à couvrir des espaces plus considérables,\n prend la narration de l'hagiographe au début et consacre les quatre premiers\n tableaux de son cycle aux allées et venues des ambassadeurs de Bretagne à la\n cour d'Angleterre et à la séparation d'Ethérius et de sa fiancée d'avec leurs\n parents...\n     Aussi, est-ce la partie principale et la plus captivante de son œuvre,\n\n\n\n  (1) La châsse de sainte Ursule fut placée h l'hôpital Saint-Jean, à Bruges, le 24 octo­\nbre 1489; Carpaccio paracheva ses peintures pour la Scuola di S. Orsola, de 1490 à\n1496.\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": "412                                      DURENDAL\n\n\ncelle à laquelle les préférences naturelles et les aptitudes de son talent lui ont\nfait travailler avec une prédilection manifeste (1).\n    Carpaccio est u n conteur — un conteur délicieux, rempli, certes, de la\nconscience de son art et de la gravité de son sujet, mais emporté par son\ninstinct de beau diseur, qui s'abandonne avec complaisance à sa prolixité ima­\ngée ; jaloux de s u r p r e n d r e et de divertir ses auditeurs, en enjolivant u n peu\nsa « geste » sacrée, en ajoutant à l'intérêt propre de sa « matière » mille\ndétails de réalité et de fiction qui lui serviront de commentaire agréable et\nfleuri.\n    Sauf dans 1'Arrivée à Rome, où l'artiste nous montre U r s u l e accueillie, près\ndu château Saint-Ange, par le p a p e Cyriaque, figuré sous les traits accentués\nd'Alexandre V I , Borgia — un pontife d é n u é de tout p e n c h a n t p o u r le mar­\ntyre! — et escorté des princes de l'Eglise et de seigneurs, notamment du car­\ndinal vénitien Grimani et de l'envoyé de la sérénissime R é p u b l i q u e , Michiel\n— hormis en cet épisode localisé, il semblerait que Venise suive à la trace la\njeune pérégrine sanctifiée : u n e Venise un peu déguisée, avec ses nobles édi­\nfices de marbre, ses églises octogones à coupole byzantine, ses tours et la\nsilhouette de son campanile illustre.\n     La princesse et ses c o m p a g n e s sont vêtues à la m o d e p a t r i c i e n n e de Venise,\nde brocart, de d r a p d'or et de d r a p v e r t ; les ambassadeurs du roi de Bre­\nt a g n e , à leur retour auprès de leur souverain, — d a n s le tableau dont n o u s\nd o n n o n s la reproduction — d é b a r q u e n t sur les quais de Venise, où ils ont\nété reçus, selon le protocole, par le Scalco, l'introducteur des a m b a s s a d e u r s ,\net par les chevaliers de la Calza, la fleur des pois des élégants de la cité des\ndoges, d o n t nous reconnaîtrons le somptueux costume, d a n s le Martyre de\nsainte Ursule, sur le dos du barbare qui, l'arc tendu, s'apprête à la transpercer\nd'une flèche.\n     Les portraits a b o n d e n t naturellement à toutes les pages de la Légende :\n\n\n   (1) Vittore Carpaccio et la confrérie de Suinte-Ursule à Venise, par Pompeo Molmenti et\nGustave Ludwig. Un vol in-4° illustré et accompagné d'un album in-folio de 8 planches.\nFlorence, R. Bemporad et fils.\n   Les renseignements de fait contenus dans les pages, consacrées à Carpaccio, de cette\nétude, sont tous empruntés à l'excellent et précieux ouvrage dont nous venons de trans­\ncrire le titre. M. Molmenti, à la science et à la sagacité d'érudit duquel nous devons déjà\nde beaux travaux sur l'histoire et l'art de Venise, s'est donné pour lâche, dans cette mono­\ngraphie, de soumettre l'œuvre capitale de Carpaccio à un examen soigneux, détaillé et\nméthodique, susceptible de ne laisser dans l'ombre ou le doute aucune particularité utile\nà la parfaite compréhension de ces peintures. Grâce aux patientes investigations et au\nperspicace labeur de MM. Molmenti et Ludwig, voici donc complètement élucidée l'his­\ntoire de la confrérie de Sainte-Ursule, les circonstances dans lesquelles la chapelle de cette\ncongrégation, construite près de l'église dominicaine des SS. Giovanni e Paolo, reçut la\nmagnifique décoration exécutée par Carpaccio, de 1490 à 1496, etc. L'attention intelli­\ngente et studieuse de ces experts historiens d'art n'a rien laissé échapper; et on peut\naffirmer que leur travail constitue l'indispensable guide de tous ceux qui voudront con­\nnaître et étudier, en se renseignant à des sources sûres et abondantes, le cycle vénitien de\nsainte Ursule— guide dont l'attrait est d'autant plus vif qu'il est complété par un album\nde superbes planches, reproduction intégrale de l'œuvre de Carpaccio.\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": "                      VENISE ET L'ART VÉNITIEN                            4l3\n\n\nprincipalement ceux du chef et des membres de la famille des Lorédan, à la\nmunificence de laquelle la Scuola était redevable du don de l'œuvre de Car-\npaccio. Parmi les autres, M. Molmenti croit pouvoir identifier celui de Gio­\nvanni Bellini et celui de Carpaccio lui-même — ce dernier sous l'apparence\nattristée et langoureuse du jeune prince des Huns, amoureux d'Ursule et tout\ndéconfit de se voir préférer la mort...\n    Singulière et magnifique, plutôt qu'édifiante, quelle séduction elle devait\nexercer pourtant, dans la nouveauté de sa grâce, l'histoire pure et ensan­\nglantée dont les péripéties développaient la profusion de leurs sites et de\nleurs personnages autour du chœur de la chapelle de la confrérie de Sainte-\nUrsule! L'œuvre a eu à souffrir du temps et de la négligence; et même cer­\ntains de ses panneaux, dont MM. Molmenti et Ludwig ont, dans leur étude,\nrétabli conjecturalement l'intégrité, ont été mutilés. Elle est conservée au\nmusée de l'Académie, et, quel que soit le goût qui ait présidé à l'aménage­\nment de la salle des Carpaccio, la Légende, détournée de sa destination primi­\ntive et placée hors du milieu pour lequel elle avait été élaborée, n'en apparaît\npas moins comme dépaysée, dépouillée du surcroît de prestige qu'elle recevait\nd'un édifice consacré par la piété et les souvenirs.\n    On peut s'imaginer l'impression que l'on devait en recevoir jadis, car, à\nVenise même, les années et les hommes ont respecté les peintures éblouis­\nsant dont Carpaccio orna, entre 1502 et 1511, la petite église de S. Giorgio\ndegli Schiavoni, l'oratoire de l'ancienne confrérie des Illyriens.\n    Dans le silence de Venise, c'est une oasis de silence plus reclus et plus\nrecueilli; un grand reliquaire sombre, fauve et mordoré, dont la tranquille\natmosphère est comme saturée de lumière assoupie, pénétrée de chatoyants\n reflets par les lambris de chêne dorés et le coloris onctueux et vibrant des\n tableaux qui se développent, en forme de frise, sur les parois de la\n chapelle.\n    Et lorsque le visiteur, las de grand soleil, d'œuvres trop captivantes\n et de voyages, pénètre ici, il lui semble être entré tout à coup dans\n l'apaisement, le repos et l'émerveillante fraîcheur de l'ombre idéale...\n D'une ombre ardente et douce, du fond de laquelle, peu à peu, le regard\n enchanté évoque, comme de mystiques fantômes, les rayonnantes images\n et l'héroïque aventure, enluminées sur la muraille, du chevalier saint Georges,\n armé par le Christ pour le salut des peuples et la confusion du dragon mali­\n cieux et éternel...\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 503, "texte": "                      Jules Lagaë\n\n              DANS une vie aussi simple que celle de Jules Lagaë,\n                 il suffit de menus faits pour dessiner l'âme dans\n                 la clarté.\n                    La première fois que je vis l'artiste nous par­\n                 lâmes à peine de sculpture. Il me fit connaître\n                 les poètes de la West-Flandre et me lut des vers\n                 d'Albrecht Rodenbach. J'ai visité son atelier en\n                 diverses circonstances; ce n'est point un salon;\nce n'est point non plus le labyrinthe de plâtre, assombri de\nnoires poussières, où se plaisent des sculpteurs réputés. C'est\nl'atelier d'un Flamand ordonné et laborieux.\n   Un jour, Lagaë y plaça ses œuvres en demi-cercle et envoya\ndes invitations. Ce fut une exposition très simple et très amicale.\nIl vint des amateurs, des critiques, des gens pompeux, des gens\nmodestes. Lagaë les reçut avec sa tranquillité coutumière. Je\nm'étonnai qu'il eût quitté à ce moment la bonne vareuse bleue\nqui le fait ressembler à ses amis les pêcheurs de La Panne et\nde Coxyde.\n   J'ai vu Lagaë aux ouvertures des Salons parisiens où ses\nbustes fascinaient de jeunes sculpteurs. Il était fort heureux,\nmais son bonheur gardait une demi-teinte charmante. Et\nd'ailleurs, considérez les portraits de ses parents, de sa femme,\noù la matière laisse parler une tendresse et une sincérité\nentières, songez au sûr développement de cette carrière qui n'a\npoint connu de faiblesse, — et l'âme forte et vraie de l'artiste\nvous confiera le secret d'une inspiration où le mystère se\nréduit si heureusement au minimum.\n   Lagaë est un doux et un fort. Son art est une fonction\npaisible de sa nature scrupuleusement droite. Il sait son\n"}, {"page_pdf": 504, "texte": "BUSTE D'ARNOLD GOFFIN\n\n      (JULES   LAGAË)\n"}, {"page_pdf": 505, "texte": ""}, {"page_pdf": 506, "texte": "                           JULES   LAGAË                       415\n\n\nmétier, admirablement. Il ne se payera d'aucune littérature\npour se dissimuler ses défauts. Il les combat à outrance et en\ntriomphe. Il sait que les louanges, discours, intrigues, honneurs\nne remplacent point la possession d'une technique saine et\nfondamentale.\n   Eh quoi ! Son talent est-il enfermé dans l'étroite limite d'une\npratique parfaite?\n   D'abord, le souci d'une exécution absolument probe n'est\npoint déjà si répandu. Et cette honnêteté de l'artiste en intime\nharmonie avec la droiture de l'homme engendre un art singu­\nlièrement solide et durable. Dans ses bustes modelés avec un\namour tout objectif de la ressemblance, Lagaë répand une vie\nmâle et souriante, — sa propre nature. Ses œuvres ne visent\nni au lyrisme, ni au décor, ni au symbole. Elles respirent la\nfranchise et la bonne foi. Est-il vertu plus haute pour un\nportraitiste et connaissez-vous beaucoup de bustes qui vaillent\nl'image du bon M. Lequime, entrée récemment au Musée? Ah!\nla loyale effigie avec le sourire éternel des yeux et l'épicurienne\nfinesse de la bouche! Lequime y parle à jamais! Mais encore :\nc'est un type d'homme coulé dans le bronze. L'intégralité de\nla ressemblance fait jaillir des traits une humanité immaté­\nrielle. Et c'est tout uniment la sincérité qui vaut à Lagaë de\ntelles conquêtes morales.\n   Méthode simple; méthode, hélas! trop rare.\n   Cette sincérité de Lagaë éclate avec plus de bonheur que\njamais dans le buste de M. Goffin. Comment s'en étonner?\nL'écrivain qui récemment, ici même, opposait si nettement la\nvolonté du plus tendre des Ombriens à l'énergie sommaire du\nnietzschéisme, est lui aussi un doux et un fort. Natures frater­\nnelles, Goffin et Lagaë ont sans doute connu des enthousiasmes\nidentiques. Les harmonies de l'art toscan prolongent leurs\nvibrations délicates chez M. Goffin. Lagaë, de son côté, a vécu\ndes mois à Florence, étudiant les bustes et les tondi de.\nl'école donatellienne, menant l'existence des marbriers du\nquattrocento, travaillant du lundi au samedi, et le dimanche\nconduisant sa femme et son neo-nato sur les hauteurs bleues de\n Fiesole. Les forces originales de sa nature flamande ne se\nsont point émoussées là-bas; et certes, la sensibilité native\nd'Arnold Goffin ne s'est point amoindrie dans la familiarité des\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": "416                            DURENDAL\n\n\n\nlégendes franciscaines ou la contemplation des grandes pages\ngiottesques. L'Italie a fourni au poète et au sculpteur de très\nhauts sujets de communion. Lagaë modelant le masque\nrecueilli et puissant du t r a d u c t e u r des Fioretti devait produire\nun chef-d'œuvre pour ne point mentir à son passé et à son\ninstinct.\n  E t Lagac, une fois de plus, a dit toute la vérité\n\n                                                FIERENS-GEVAERT.\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "                                  Les Poèmes\n\nLa Tragédie du Soir, par ARMAND PRAVIEL (Paris, Lemerre). — Les Mansuétudes,\n  par CHARLES DROULERS (Paris, Lemerre). — De l'Amour, de l'Ironie, de la\n  Pitié, p a r OCTAVE AUBRY ( P a r i s , P l o n ) . — L'Ame voyageuse, par AMÉDÉE\n  PROUVOST (Paris, Maison des Poètes). — Poésies pittoresques, par MARIE\n  P H I L I P P E (Bruxelles, Lacomblez). — Esquisses sentimentales, par F . - C H .\n  MORISSEAUX (Bruxelles, L a c o m b l e z ) . — La Comédienne aux yeux verts,\n  par F . - C H . MORISSEAUX (Bruxelles, Lacomblez).— Le dit d'un Printemps, par\n   P I E R R E GÉRARD (Bruxelles, V r o m a n t ) . — Le Rouet des Nimbes, par E M I L E\n   CORNET (Liége, F a u s t - T r u y e n ) . — Rythmes de douceur, par E M I L E DANTINNE\n   (Liège, l'Edition artistique). — Vers l'Amour, par H E N R I HENQUINEZ ( H u y ,\n   B o u r g u i g n o n - P i r o n ) . — Heures de loisir, par JOSEPH K L O T H (Brecht,\n   Braeckman).\n\n   E t allez d o n c ! . . . Ce n'est pas ma faute si la fin du p r i n t e m p s fait éclore\ncette foule bariolée de poèmes, gais ou tristes, éclatants ou pâles, capiteu­\nsement odorants ou discrètement parfumés. Ce n'est pas ma faute non plus\nsi p r e s q u e tous ces n o u v e a u x livres n o u s servent, tout frais émoulus de la\nforme p a r n a s s i e n n e , un n o m b r e plus ou moins considérable de sonnets plus\nou moins hérédiens. On n'imagine pas ce qu'il y a de braves gens que les\nTrophées e m p ê c h e n t de dormir t r a n q u i l l e s ! . . . Il faudra décidément q u ' u n e loi\ndéfende de les pasticher, et sous les peines les plus sévères. Des sonnets\nhérédiensdélivrez-nous, S e i g n e u r ! . . . Les deux rimes opulemment quadruplées\ndes q u a t r a i n s , l'entrelacement laborieux et savant des tercets, le p a n a c h e du\nquatorzième vers, — et allez d o n c ! c'est toujours la même chose, mais cette\nmême chose devient chaque fois plus énervante et plus fastidieuse. Les\nTrophées sont des chefs-d'œuvre, c'est e n t e n d u , et je les admire autant que\np e r s o n n e ; seulement, ce n'est pas u n e raison p o u r q u ' o n nous les rende à\ntoutes les sauces. L e premier épicier venu qui s'en farcirait la mémoire\nquelques années d u r a n t finirait, je vous assure, par accoucher d'un sonnet\nassez propre : cela s'apprend à la l o n g u e ; c'est u n e question de procédé, de\npatience et d'application. On enfile des mots sonores, on plaque au hasard\ndes couleurs criardes, on p a n a c h e le tout d'une fusée romantique, et l'on sert\nc h a u d . L a recette est à la portée de tous les m a r m i t o n s de lettres... Mais je\nc o m m e n c e , moi, à en avoir u n e indigestion, de ces « bouchées » p o é t i q u e s :\net je réclame autre chose, de plus nourrissant ou de plus succulent.\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": "418                                    DURENDAL\n\n\n    T o u t ceci n'empêche p a s , du reste, que le sonnet n e demeure un moule\nmerveilleux, et susceptible d'être renouvelé sans cesse : H e n r i de Régnier et\nquelques autres le prouvent s u r a b o n d a m m e n t . Ce que je vise ici, c'est la\ncontrefaçon avérée de certains copistes, qui s'obstinent à q u o t i d i e n n e m e n t\nappliquer leur consciencieux p a p i e r - b u v a r d sur l'encre ineffaçable des\nTrophées. E t comme je suis bon prince, je me borne à cette r e m a r q u e générale\net me défends de n o m m e r personne : que les coupables se reconnaissent\net s'amendent d'eux-mêmes. S'ils ont péché, mon Dieu! c'est sans malice\na u c u n e et par p u r a m o u r de l'art : loin de moi la pensée de suspecter leur\nb o n n e foi. Qu'ils aillent en paix et ne contrefassent p l u s ! A m e n !\n\n   M. Armand Praviel, dont on connaissait déjà la dévotion p o u r l'auteur\ndes Pointes barbares, a pieusement déposé son livre « au pied du m a r b r e de\nL e c o n t e de L i s l e ». Quelques-uns de ses p o è m e s sont dignes d e servir\nd'offrande au dieu qu'il s'est choisi, et les autres méritent de passer avec le\nreste pour compléter la gerbe.\n   Cette T r a g é d i e du Soir célèbre p o m p e u s e m e n t la gloire sanglante de tous\nles couchants : déclins de religions, de dynasties et de races ; rêves\nécroulés, ambitions avortées, héroïsmes sombres dans la mer comme de\nrouges soleils; c o u c h a n t s tragiques de l'Histoire ou de la Vie. Ces p o è m e s ,\nqui affirment de nobles qualités d'écrivain et qui valent par des charmes\nprofonds, par leur éloquence et leur solennité, ont p o u r t a n t je ne sais quelle\nfroideur, qu'ils doivent sans doute à leur rigoureuse technique p a r n a s s i e n n e .\nCe n'est pas une césure déplacée, ni par endroits une assonance se substi­\ntuant h a r d i m e n t à la rime, qui peu,t conférer au vers cette h e u r e u s e souplesse\net cette légèreté aérienne que découvrit Verlaine : il y faut autre chose, que\nla sèche et minutieuse technique du P a r n a s s e ne donnera jamais. L a Muse de\nM. Praviel marcherait avec plus d'aisance et plus de grâce, sans p e r d r e rien\nde sa noblesse, si elle n'était parée de trop de lourds j o y a u x . — La Tragédie du\nSoir n'en offre pas moins plusieurs pages qui s'imposent à l'admiration : ce\nsont des visions épiques telles que Nancy, le Navigateur; de sévères méditations\ncomme le Juste, ou celle que le poète m u r m u r e avec ferveur Sur le Tombeau\nde Jean Racine, et qui est vraiment é m o u v a n t e ; enfin, de tendres rêveries,\ncomme les Poètes aux champs, qui sont peut-être ce que je préfère d a n s cette\nœuvre inégale et touffue.\n\n   Dans les M a n s u é t u d e s , M. Charles Droulers, un des meilleurs parmi les\njeunes écrivains que nous a révélés l'anthologie des Poètes du Nord de\nM. Gossez, s'inspire de l'ardente nostalgie qui p r e n d les amants de la\nlumière d a n s ces enfers de b r u m e et de bruit que sont nos grandes cités\nindustrielles; pour s'exiler mieux du présent banal et de la m o r n e a m b i a n c e ,\nil évoque, en des strophes lumineuses et dorées, les clairs pays des palmiers,\ndes caravanes et des mirages. C'est le poète des rêves aventureux et des\ndestinées hasardeuses : d a n s son fol amour de la sauvage liberté que ne\nconnaît plus notre civilisation étriquée, il va jusqu'à envier les Bohémiens,\nqui marchent sans cesse aux risques des routes et plantent c h a q u e soir leur\n"}, {"page_pdf": 510, "texte": "                                      LES POEMES                                          419\n\ntente sous u n nouveau ciel; il plaint é l o q u e m m e n t le dieu marin, prisonnier\nm a i n t e n a n t d a n s u n e salle obscure de m u s é e , et qui jadis bondissait, libre et\njoyeux, à la p r o u e d'un vaisseau que fouettaient l'écume et le vent. Ses\ntableaux — en particulier ceux d u Désert, — sont peints sobrement, et avec\nde ces notations justes, de ces précisions mises à la mode par les P a r n a s s i e n s :\nvoici, par exemple, un pigeon « équarquillant ses y e u x , gonflant son col\nd'ardoise », puis traversant l'étendue « d ' u n e aile à la fois immobile et\nrapide ».\n   E t voici le Nuage :\n\n                  Promenant mon ennui dans les airs diaphanes,\n                  Au-dessus du désert jaunâtre et bigarré,\n                  Je regarde passer les lentes caravanes\n                  Qui marchent en rêvant dans un sillon doré...\n\n   Poésie de peintre, direz-vous? M. Droulers r é p o n d à ce reproche, si c'en\nest u n , par le Mirage, où une pensée philosophique s'exprime avec u n e grâce\npittoresque qui tient de la fable, et par le Sable, u n e des plus belles pièces d u\nrecueil. Chevauchées, Vieux Laboureurs, Portrait, Sonnet de la Nuit d'été sont aussi,\nen des notes diverses, d'excellents morceaux, d'un art délicat et très sûr.\n\n\n   E n c o r e qu'il se vante de n o u s offrir, d a n s son volume, de l'Amour, de\nl'Ironie, de l a P i t i é , ce qui est b e a u c o u p à la fois, M. Octave A u b r y ne\nsemble p a s gonflé d'un orgueil d é m e s u r é ; sa préface, où il reconnaît « n'avoir\npas inventé de frisson n o u v e a u : à son g r a n d regret, il le confesse », est d'une\nmodestie t o u c h a n t e et qui me désarmerait s'il en était besoin. J'aurais m a u ­\nvaise grâce à décerner à l'auteur un brevet d'originalité qu'il se refuse lui-\nm ê m e , et j ' a v o u e avec lui q u ' o n ne découvre nul frisson inédit d a n s ces\n« quelques sixains boiteux dont Musset eût bien ri ». Ce sont là des badi­\nnages d'écolier, en vers faciles, — trop faciles vraiment, et dont j'oserais dire\nqu'ils se sont à peine d o n n é la peine de naître ! C'était bien assez d'un Mar­\ndoche et d'un Namouna, pourtant, et M. Aubry aurait pu se dispenser de\nrépéter ces plaisanteries c o m m o d e s .\n   Mais ce livre apporte h e u r e u s e m e n t autre chose : l'Essor, u n acte a m u s a n t\net verveux, et s u r t o u t les Bucoliques pour lire aux champs, dont je détache ces\nvers de l'Epitaphe de Cléanthis :\n\n                  ... Artémis la perça de ses plus douces Mèches...\n                  Pour ne point la blesser, sous ses pas ingénus,\n                  Le noir Hadés aux rocs noueux, aux antres nus,\n                  Fit éclore un tapis de moelleuse asphodèle...\n                  Et le vent de la Mort lui fut doux comme une aile!\n                  Je suis resté, vivant et maudissant les dieux!\n                  Plains-la, plains-moi surtout, passant insoucieux,\n                  Moi qui la vis mourir et ne possédais qu'elle!\n\n  Q u e M. A u b r y persévère dans cette bonne voie, et se défie de sa dangereuse\nfacilité : il peut nous donner mieux que des sixains boiteux.\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": " 420                                        DURENDAI.\n\n\n\n     L'Ame v o y a g e u s e ! Celle de M. Prouvost n'est pas la seule, parmi les\n  âmes de poètes, qui ait exploré de lointaines contrées et se soit exilée de nos\n  pluvieux c l i m a t s ; je vous jure que la mienne, entre autres, s'est souventes\n  fois échappée en Sicile, en Grèce, en T u r q u i e , voire même sur les fleuves\n  chinois et sous les forêts d'Amérique. Mais tandis que mon corps, plus\n  tardif et moins audacieux, n'a jamais a c c o m p a g n é celte impénitente vaga­\n b o n d e que j u s q u ' a u x premières villes d'Italie ou d ' E s p a g n e , — le corps de\n  M. Amédée Prouvost a eu ce courage à la fois et cette chance de suivre son\n âme jusques aux bords du Nil et aux terrasses blanches de D a m a s . Il a\n m ê m e été assez heureux, ce corps favorisé des dieux, p o u r ramener son âme\n à bon port et pour l'installer confortablement dans u n e c h a m b r e paisible,\n discrètement éclairée par u n e lampe, et où il y avait tout ce qu'il faut pour\n écrire. E t là, sous la dictée de l'exilée revenue au foyer avec son fidèle...\n esclave ou maître, j e ne sais t r o p , ignorant lequel des deux avait dû se rési­\n gner à emboîter le pas à l'autre, — sous la dictée donc de l'Ame voyageuse,\n la main de M. P r o u v o s t écrivit un récit poétique des impressions qu'elle\n rapportait. Elle écrivit longtemps, la main de M. P r o u v o s t : car son âme\navait fait u n e ample collection de souvenirs, c o m m e ces jeunes filles qui\nreviennent de Suisse avec des monceaux de cartons illustrés, et de plus elle\nétait bavarde de sa nature. Si bien que, par un miracle assez fréquent de nos\njours, ces impressions de voyage se traduisirent par u n e très respectable\nquantité de sonnets, qui sont autant d'illustrations pittoresques, vivantes et\ntrès fidèles, très « couleur locale » : les yeux de l'auteur ont vu les pays dont\nil parle, et il y paraît à ses vers.\n    N'importe! je préfère les simples confidences d'amour qu'en d'autres son­\nnets, non moins n o m b r e u x et non moins artistement caressés, M. P r o u v o s t\nbalbutie avec u n e ferveur ingénue d'enfant qui a p p r e n d à aimer. Car, u n e\nfois revenue de ses lointaines pérégrinations, l'âme du poète eut ce b o n h e u r\ns u p r ê m e de se découvrir une sœur sur les plages n o r m a n d e s ; et elle fut assez\ningénieuse, ou assez bénie du Ciel, pour la retenir à jamais a u p r è s d'elle,\ndans u n nid tiède et clair, où les heures coulent pour toutes deux tranquilles\net douces, dans l'enchantement de l'amour et la musique des s o n n e t s . . H e u ­\nr e u x , (rois fois h e u r e u x poète !\n\n    P o é s i e s p i t t o r e s q u e s , par Marie P h i l i p p e : u n livre à lire et u n nom à\ninscrire tout de suite parmi ceux des bons poètes belges... « Mademoiselle »\nou « Madame » ? J e ne sais. E t je serais tenté de trancher la question en\ndisant simplement « Monsieur n. Car, n'était cette grâce d'expression et cette\ndélicatesse de sensibilité qui n'appartient qu'à elles, on hésiterait à attribuer\na u n e femme la... maternité de ce recueil. Les vers en sont musicaux, o p u ­\nlents et colorés, et ciselés avec une sûreté qui surprend de la part d'une main\nféminine :\n                                     ...à la ienêtre un beau croissant reluit,\n                         Délicat et mouillé, comme étonné de vivre;\n\n                   Et si doux que les yeux pourraient les envier,\n                   Ses rayons vont toucher l'ivoire du clavier\n                   Où palpitaient tantôt les ailes de la gamme.\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "                                   LES POÈMES                                     421\n\n\n                Les meubles familiers sommeillent dans leur coin;\n                Le chat rôde alentour, mystérieux témoin,\n                Et cette obscurité n'est pas lourde à notre âme\n\n  Et ces vers, à la fois si frais et si savants, apportent un sentiment profond\nde la nature, u n e conception personnelle de la vie, u n e pensée mûrie et\ncomme virilisée d a n s le commerce des philosophes. P a r l a n t de l'Artiste, par\nexemple, Marie P h i l i p p e trouve ces deux alexandrins, qui sont sublimes\ntout simplement :\n\n                Il fait de l'éternel avec quelques loisirs,\n                Et, comme un dieu, se mêle à son œuvre sacrée.\n\n  Q u a n d nous lui d e m a n d o n s pourquoi elle aime les arbres, elle nous\nrépond :\n                Pourquoi? Parce qu'ils sont doux et forts à la fois,\n                Parce qu'ils sont tout rêve, eux qui sont tout empire,\n                Et qu'ils font, rassemblés, l'ombre auguste des bois.\n\n   Le crépuscule lui inspire tout autre chose qu'un fade soupir :\n\n                Le soleil s'est enfui devant ses sœurs aînées,\n                Les ombres de la nuit d'où les choses sont nées,\n                Et le silence est doux, profond et solennel !\n\n   L'on ne sait ce qu'il faut a d m i r e r davantage, dans ses fines Aquarelles, de la\nfidélité des notations ou du c h a r m e de la poésie; voici, entre u n e foule\nd'autres, une impression de printemps d'une saisissante vérité :\n\n                Des champs dont le rideau de peupliers murmure\n                A la brise qui fait luire le jeune blé ;\n\n                Le chemin qui de neige est devenu poussière,\n                La maisonnette ouverte avec son seuil de pierre,\n                Et plus loin les tilleuls repeuplant leur massif:\n\n                Tel renaît le printemps dans le pays que j'aime.\n                Frais, craintif, souriant et suave à l'extrême,\n                Comme une grâce d'aube h l'horizon pensif.\n\n   P u i s , c'est « la mer qui semble un ciel en mouvement », le vent qui « vous\npasse un doigt velouté sur la peau », « le vert s'assombrissant autour des\nroses pâles », et mille autres détails exquis.\n   Marie P h i l i p p e ne comprend pas seulement la nature et le cœur h u m a i n :\nl'âme antique elle-même lui a livré ses secrets, témoins ces vers qu'elle écrivit\ndevant une statuette de Diane :\n\n\n               Tandis que ta blancheur luit encor sur le mur,\n               Dans l'ombre, qui devient tout à coup de l'azur,\n               Je vois passer le temps adorable où les rides\n               Brillantes de la mer étaient des Néréides,\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": "422                                        DURENDAL\n\n\n                   Où l'Olympe vivait derrière un pan des cieux,\n                   Où les Nymphes, tes sœurs, amour des bois joyeux,\n                   Montraient plus de fierté que leurs pères, les chênes,\n                   Où toute Muse aux Grecs tressait de douces chaînes,\n                   Où les Grâces dansaient d'un pied souple et divin,\n                   Où même les Enfers ne pleuraient pas en vain,\n                   Puisque pour y régner, rose auprès de l'épine,\n                   La terre avait formé cette fleur : Proserpine....\n\n   L''Astre impassible, Jour gris, Illusion, Réveil, la Mer douce, la Forêt, Ciel\nde Septembre et bien d'autres pièces encore, révèlent chez ce poète un sens\ndu beau très affiné, en même temps qu'une très haute probité artistique.\nE t je ne voudrais pas chicaner l'auteur des Poésies pittoresques à p r o p o s de\nl'une ou l'autre défaillance, passagère d'ailleurs, et qui n ' e n t a m e pas\ngrièvement la pureté de son œ u v r e .\n   Marie P h i l i p p e n'a q u ' à le vouloir, p o u r d o n n e r à la Belgique sa Comtesse\nde Noailles : sa naissance au P a r n a s s e peut être saluée c o m m e u n glorieux\navènement.\n\n    L e s E s q u i s s e s s e n t i m e n t a l e s d e M. F . - C h . Morisseaux ne m a n q u e n t\nni de couleur, ni de sincérité, ni d'une certaine candeur enfantine qui n'est\npas pour déplaire : les Vers à une Comédienne, pour ne citer que ceux-là,\ntrahissent évidemment u n e âme toute blanche encore de l'ingénuité première,\net il y souffle u n véhément esprit r o m a n t i q u e qui est, lui aussi, fort ingénu.\nCe qui m a n q u e à ces esquisses, — présages peut-être de tableaux plus\nvivants, — c'est u n grain de n o u v e a u t é . M. Morisseaux semble en être\nd e m e u r é , en fait de modèles, aux Orientales et aux Emaux et Camées, et\nignorer, d a n s cette candeur qui lui est p r o p r e , que la poésie française a\nparcouru depuis 1830 de longues et fructueuses étapes. Voyageant un\njour en E s p a g n e , il y a ramassé une vieille guitare, oubliée sous un\nbalcon par quelque hidalgo a m o u r e u x , et il s'est mis à guitariser de tout\ncœur, sans s'apercevoir seulement que la rouille du temps avait faussé les\ncordes de cet instrument de h a s a r d . . . Maintenant qu'il est revenu à Liége,\nla bonne ville où les bons violons c h a n t e n t si bien la joie ou la souffrance de\nvivre, j'espère que M. Morisseaux laissera là sa guitare espagnole, pour\nfaire vibrer des airs u n peu moins désuets : il a, pour cela, toute la finesse de\ndoigté nécessaire; c'est un excellent exécutant, dont un nouvel instrument\np e u t faire u n bel artiste.\n    L a Comédienne a u x y e u x v e r t s , un acte du m ê m e auteur, encore\nqu'écrite en u n e langue qui s'affirme par endroits scénique et même émou­\nvante, est d'une intrigue par trop m e n u e pour mériter le nom de « pièce de\nt h é â t r e » . U n peu plus de vie, de grâce ! E t que M. Morisseaux relise le\nprologue de Faust.\n\n  M. Pierre Gérard, u n tout nouveau venu dans le m o n d e des Lettres, n o u s\napporte u n e première gerbe qui est déjà, ma foi! opulente et variée, et qui\ntémoigne de longues et fréquentes excursions au bleu pays du rêve : l e dit\nd'un P r i n t e m p s . P r i n t a n i e r s , ces poèmes le sont en effet, comme les parfums\n"}, {"page_pdf": 514, "texte": "                                 LES    POÈMES                                 423\n\n\ndes premières fleurs et les chants des premiers oiseaux. O charme des vers\ntimides qu'on écrit en cachette, aux radieux environs de la vingtième année !\nIls ont toute la fraîcheur des roses matinales, et les larmes dont ils sont\ntrempés, les jolies larmes d'amour ou de mélancolie sèchent si vite au bon\nsoleil de la joie juvénile et de l'ivresse de vivre!... Les poèmes de M. Pierre\nGérard — poèmes d'amateur, les appelle-t-il lui-même avec une excessive\nmodestie — possèdent tous les dons de cet âge fortuné : spontanéité enfan­\ntine, abondance jaillissante et jamais épuisée, aisance et souplesse des\njeunes êtres que la vie n'a pas pu meurtrir encore, fantaisie parfois échevelée\ndes vagabonds de l'Azur, qui se prennent aux cheveux avec les Comètes ! Ils\nont surtout cette heureuse candeur qu'on ne retrouve pas, cet air de grâce\nprimesautière qu'on perd si vite, ce rayonnement pur et doux qui n'appartient\nqu'à l'aurore, au printemps et à l'enfance. Ils sont exquis comme un sourire\nde vierge, et comme lui ils n'empruntent rien qu'à la simple clarté de l'âme.\n Ils sortent tout droit du cœur de celui qui les balbutie, et vont tout droit au\ncœur de celui qui les écoute. On est si bien pris par leur charme qu'on ne\nsonge pas à les juger : on les aime tout de suite, et l'amour est aveugle !\n    Cependant, puisque me voici, par la grâce de l'abbé Mœller, institué\n depuis quelques mois juge sans appel des poètes d'aujourd'hui qui compa­\n raissent à la barre de Durendal, — il faut bien, un peu malgré moi, que\nj'exerce ma magistrature à l'endroit du dit d'un Printemps. Je vous dirai donc\n que les vers de M. Gérard, tout en trahissant la merveilleuse facilité de la\njeunesse, brillent par de sérieuses qualités de facture, et rendent un son de\n franc et pur métal : amples et légers tout ensemble, parés de rimes opulentes\n et souvent nouvelles, ils se jouent des difficultés avec une aisance qui parfois\n tient de l'acrobatie; on dirait que l'auteur les a trouvés tout faits, et qu'ils\nsont beaux et frais comme le sont les roses : sans le faire exprès. C'est par\nlà surtout qu'ils vous ravissent. Et c'est là aussi ce qui leur confère une\noriginalité très accentuée : le poète y épanche librement sa verve et son\nsentiment, ses souvenirs et ses rêves, sans se préocuper de suivre aucun\nmodèle et sans avoir d'autre souci que de se récréer lui-même. Il parle\ningénument une langue qui est la sienne, et cette langue est délicieuse : les\nnégligences même et les provincialismes qui s'y glissent d'aventure semblent\najouter à sa piquante saveur.\n    Aimant Dieu dans toutes ses œuvres et jusque dans ses moindres créatures,\n M. Pierre Gérard évoque les animaux des bois et des champs avec une\nferveur tendre et une grâce naïve qui font penser au « bonhomme » des\nfables : lapins, lièvres, chevreuils, écureuils, grives, corbeaux, moineaux et\npinsons, innocentes victimes des chasseurs ou des forces aveugles de la nature,\nil fait parler et vivre toutcela endes croquis dont l'allure familière et le laisser-\naller bon-enfant s'allient à beaucoup d'art et un peu de philosophie :\n                Saint François, donnez-moi d'être humble autant que vous.\n                E t d'aimer les oiseaux, les fourmis et les roses\n                Par amour du bon Dieu qui fit toutes ces choses.\n\n                Donnez-moi d'être heureux, fort simplement, chez nous,\n                Et de charmer ma mère et mon vieux doyen même,\n                En aimant le clocher qui sonna mon baptême !\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": "424                                 DUKENDAL\n\n\n\n   Mais ce sentiment n'est pas le seul qu'interprète èloquemment M. Gérard,\net sa lyre a plus d'une corde : voici la fantaisie, légère dans les Flots de la\nChinelle et dans la Grêle, grandiose d a n s les Récits de la Folle du Logis et le\nBal de la Muse; voici l'ironie, cinglante dans {'Oiseau noir, narquoise d a n s\nPhotographie; voici des impressions naturistes d'une intense émotion : les\nScrupules de la Terre, la Mélancolie de l'Agneau, la Rêverie du Pâtre; voici des\nsongeries plus graves : Examen de Conscience, Brise de la Toussaint; et enfin de\nsolennels cantiques d'amour : les Poètes et les Amoureuses.\n   Ce jeune poète est un lettré : il a b e a u c o u p lu, et lu intelligemment.\nCertaines pièces du présent recueil témoignent d'une fine et juste c o m p r é ­\nhension des poètes de tous les temps, depuis H o m è r e jusqu'à Max Waller. La\nTentation de Victor Hugo, outre qu'elle est un morceau de noble et h a u t e\ninspiration, prouve s u r a b o n d a m m e n t que son auteur a pénétré à merveille,\nnon seulement l'œuvre, mais aussi le caractère de l'orgueilleux T i t a n . E t\nplusieurs strophes du Bal de la Muse offrent, à cet égard, un rare intérêt; je\ndétache, à la fois pour votre édification et pour votre plaisir, quelques vers\ncaractéristiques de cette curieuse fantaisie :\n\n                Tout entier à l'orgueil de ses souffrances vagues,\n                Chateaubriand rêvait du tombeau de René,\n                Où, fendus par les vents et battus par les vagues,\n                S'enlre-choquaient ses os d'illustre infortuné...\n\n                Creusant dans le nuage une obscure caverne\n                Qu'il prétendait remplir de diamants voilés,\n                Mallarmé, cygne noir au lac de l'art moderne,\n                Cherchait en vain la nuit dans ces cieux étoiles...\n\n\n                L'un citant son Horace et l'autre Baudelaire.\n                Paul Verlaine et Boileau s'empoignaient aux cheveux...\n\n                La Muse était charmante. Elle invita Corneille\n                A la danse, et je vis sur un fil enchanté\n                Briller un bras romain à son corset d'abeille\n                Camoëns raconta, Racine dut chanter.\n\n                Delille en ses jardins promena Deshoulière.\n                La Fontaine imita le cri des animaux.\n                — Parfait! Ménage heureux se souhaite à Molière...\n                Dit finement Voiture, en dégustant ses mots.\n\n   J e voudrais transcrire encore Un Air pour la Flûte à Siebel et Soirée de\nDécembre, deux fantaisies également savoureuses; la place me m a n q u a n t , je\nterminerai en félicitant cordialement M. Pierre Gérard, et en conseillant aux\namis de la poésie de lire ce copieux volume, où c h a c u n trouvera morceau\nà son goût... « P o è m e s d'amateur » ? Soit, puisque l'auteur lui-même le veut\nainsi. Mais cet amateur est bien près de devenir un artiste, définitivement et\nsans restriction. Et Lamartine ne disait il pas de lui-même qu'il n'était\nqu'un amateur... distingué!\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "                                     LES POÈMES                                         425\n\n\n   T o u t autre est le langage que. parle, d a n s L e R o u e t d e s N i m b e s , un jeune\npoète liégeois, M. E m i l e Cornet : il a h a n t é — de loin — les cénacles sym­\nboliques et s'est avidement nourri du dictionnaire décadent de M. P a u l\nA d a m ; il lui arrive m ê m e , dans son ferme dessein d'être aussi obscur ou du\nmoins aussi voilé que possible, de mettre en œuvre des vocables dont il ne\nperçoit peut-être pas bien lui-même la puissance mystérieuse. E n sorte qu'il\nme fait penser parfois à cet « Apprenti-sorcier » dont une ballade de Gcethe\nn o u s conte la plaisante a v e n t u r e . . . J e craindrais, par une sèche analyse, de\ndéflorer les broderies aériennes de ce Rouet des Nimbes et d'embrouiller mala­\ndroitement les fils ténus, o h ! si ténus et si fragiles, dont elles se composent.\nJe préfère vous dire simplement que ce cantique d'amour — car cette\nœuvrette n'est q u ' u n fervent cantique d'amoureuse extase, doucement bal­\nbutié à la « petite Fiancée, plus belle et plus douce que la Muse » —\ntémoigne d'une ferveur, d ' u n e passion et d'une c a n d e u r é m i n e m m e n t méri­\ntoires. Il y a là des mots de tendresse, des soupirs et des larmes qui partent\ndu plus profond d'un cœur ardent, tout dévoré de pures flammes. Ces\nR rythmes d'un a m o u r conçu d'éternité » sont très sincères, et par moments\ntrès h a r m o n i e u x . N'y cherchez pas l'éclat du verbe, la simplicité de la ligne,\nla clarté de la pensée, auxquels d'illustres poètes nous ont accoutumés.\n P r e n e z ces vers tels qu'ils sont, et laissez-vous bercer à leur assoupissante et\nlointaine musique :\n\n                  Je pense à toi ce soir, empli de solitude,\n                  Avec tant de tristesse ..; et mon inquiétude\n                  De te savoir si loin double encor mon ennui.\n\n                  Or tandis qu'au lointain s'allument dans la nuit\n                  Les falots, embrasés pour le bûcher des nuits,\n                  Ton image en mon cœur a le reflet des flots\n                  Rutilant au soleil quand la mer et les eaux\n                  Ont revêtu leur robe bleuie d'étincelles...\n\n   L e Rouet des Nimbes permet d'augurer favorablement de l'avenir littéraire\nd'Emile Cornet, à qui je souhaite longue et heureuse vie poétique... et\namoureuse.\n\n   La plaquette de M. Emile D a n t i n n e , R y t h m e s de d o u c e u r , répond à mer­\nveille à son titre. Les courts poèmes qu'elle n o u s offre valent en effet, avant\ntout, par la fluide douceur de leurs rythmes. C'est à la fois très simple et très\nsavant. Délicatesse de la vision, originalité des images, mélodie de la strophe,\nvoilà plus qu'il n'en faut pour oser dire que ce petit livre contient d'excel­\nlentes promesses. Verlaine, Samain et R o d e n b a c h semblent être les maîtres\nde . prédilection de M. D a n t i n n e : q u a n d il se sera débarrassé de ces\ninfluences trop despotiques encore, de ces souvenirs encore trop obsédants\npour sa jeunesse impressionnable, et q u a n d il n'en aura gardé que ce qu'il\nconvient d'en garder, le poète des Rythmes de douceur nous donnera sans doute\nune œuvre qui lui assignera, au Parnasse belge, u n rang très honorable.\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": "426                               DURENDAL\n\n\n   M. Henri Henquinez, auteur de Vers l'Amour, se demande dans sa\npréface si ses fleurs poétiques sont écloses « aux grandioses forêts roman­\ntiques ou aux serres-chaudes symboliques » ; je crois pouvoir lui assurer\nqu'elles sont nées plutôt dans les forêts romantiques. Elles ont l'éclat, la\nvigueur, le jet élevé et audacieux des floraisons sylvestres: elles n'ont pas les\nteintes suaves, les formes étranges des orchidées récemment découvertes. On\nles connaissait déjà aux premiers temps de Victor Hugo. Mais quelques-unes\nd'entre elles n'en sont pas moins fort douces à respirer.\n\n   La Muse de M. Joseph Kloth, auteur des Heures de loisir, ne se pare pas\nde vains joyaux ni de fleurs inutiles : c'est une éducatrice sévère, qui préfère\nles bons sermons aux belles paroles, l'honnêteté à la coquetterie et la morale\nà l'art. Fustiger tous les vices et couronner toutes les vertus lui semble une\ntâche assez noble, et elle n'a cure d'autre chose... Je recommande chaudement\nce petit livre aux écoles, aux patronages, aux Ligues antialcooliques et à tous\nles établissements de bienfaisance : il y sera mieux à sa place que dans la\nbibliothèque des dilettantes.\n\n                                                               FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "L'Exposition des\n            Primitifs Français à Paris\n                    A l'exemple de ce qui s'est fait à Bruges — avec quel reten­\n                     tissant succès — Paris et Dusseldorf ont organisé ce prin­\n                     temps des expositions d'oeuvres des maîtres primitifs des\n                     écoles française et allemande.\n                        L'entreprise parisienne a rencontré au début des suspi­\n                     cions et des défiances. S'il est bien acquis que la Flandre,\n                     l'Italie, voire l'Allemagne, ont eu de glorieux maîtres au\n                     XIVe et au XVe siècle, la France semblait moins riche en\n                     ancêtres dont les productions fussent originales et dignes\n                     d'intérêt...\n   La réflexion devait cependant amener les gens à admettre que le dévelop­\npement des arts plastiques étant toujours parallèle et simultané, une contrée\nillustrée par des enlumineurs de manuscrits, par des « tailleurs d'ymaiges »,\npar des architectes, par des émailleurs, par des ébénistes, par des verriers, par\ndes joailliers, par bien d'autres artisans d'art encore, devait avoir produit des\npeintres éminents. Et quelques indiscutables spécimens épars çà et là confir­\nmaient cette raisonnable prétention. Il suffit ensuite de rechercher méthodi­\nquement les exemplaires méconnus d'une production à laquelle, pendant\ntrop longtemps, personne — ou presque personne — ne s'était intéressé et\nl'exposition actuelle était réalisée.\n   Un malentendu général doit être éclairci, tout d'abord en considération du\npréjugé qui veut des différences flagrantes entre les œuvres de deux écoles\nvoisines et contemporaines, telles la flamande et la française, dont la\npénétration réciproque avait cependant tellement de raisons pratiques de\ns'effectuer.\n    Ces différences sont, en réalité, minimes et ne se perçoivent guère par un\nsuperficiel examen. Manifestement, les artistes voyageaient, en ces temps\nreculés, bien plus qu'on ne l'imagine, et leurs œuvres capitales étaient connues\n de leurs émules résidant en des centres distants. Bruges, Paris, Dijon offrent\n de curieux exemples d'influences réciproques. De nos jours, les chemins de\n fer, la photographie, les journaux illustrés d'art, les Salons de peinture ont\n terriblement nivelé les divergences de races et les individualités originales.\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "428                                DURENDAL\n\n\nUn cosmopolitisme banal fait se rassembler chaque année davantage les\nœuvres de l'élite mondiale des peintres et des sculpteurs. Mais déjà, au début\ndu XVe siècle, un échange d'influences est général. La diffusion des œuvres\npar les déplacements périodiques des cours des ducs de Bourgogne est, sans\ndoute, un des facteurs principaux de certaines similitudes entre des œuvres\nd'origine différente.\n\n\n\n    Déjà, en 1900, à l'occasion de l'Exposition universelle de Paris, quelques\npeintures primitives françaises marquantes avaient été exhibées au Petit\nPalais, parmi les tapisseries, les cuivres, les ferronneries, les émaux, les céra­\n miques, les bois et les pierres sculptés, les manuscrits, tous les « bibelots »\nd'art civil et religieux dont s'enorgueillit le passé de la France.\n    M. Henry Bouchot et ses collaborateurs, MM. Vitry, Guiffrey et les autres,\nont fait preuve d'un enthousiasme, d'une perspicacité, d'un goût très louables.\nLa double exposition parisienne est copieuse, logique, infiniment captivante.\nEt si l'on peut s'étonner que quelques œuvres, qui furent à Bruges parmi les\nproductions des peintres primitifs flamands, reparaissent à Paris parmi celles\ndes primitifs français, les arguments et les analogies ne font pas défaut aux\norganisateurs pour défendre ces attributions nouvelles.\n   A la Bibliothèque nationale, rue Vivienne, sont réunis les manuscrits aux\nprécieuses enluminures, ces miniatures dont beaucoup — d'originescertaines\net d'auteurs connus — ont contribué à déterminer avec certitude des pein­\ntures trop longtemps anonymes.\n   Au Pavillon de Marsan, au Louvre, sont les tableaux, des œuvres sta­\ntuaires, des tapisseries, des émaux, des dessins et ces documents inappré­\nciables, tels le Parement de Narbonne et la Mitre de Cluny, jalons capitaux d'une\nhistoire des origines de la peinture dans les provinces françaises.\n   Énumérer et commenter, en un simple article de revue, tant de morceaux\ninstructifs et curieux serait impossible et — si même réalisable — combien\nfastidieux ! Mais il se trouve, en cette éphémère collection d'intérêt si capital,\nquelques peintures et quelques séries d'oeuvres qui en sont en quelque sorte\nles points culminants et dont le souvenir lumineux perdurera après l'inévi­\ntable dispersion. C'est tout d'abord l'ensemble des œuvres de Jehan Fouquet,\nce fameux diptyque de Melun dont les deux volets séparés depuis tant\nd'années, venus des musées d'Anvers et de Berlin, sont momentanément rap­\n prochés, les portraits appartenant au musée du Louvre, les deux portraits\narrivés de Vienne, puis les œuvres de Nicolas Froment d'Uzès, et d'Enguer­\nrand Charonlon, appartenant tous deux à cette école d'Avignon aux carac­\ntères cosmopolites et variables, mixture de traits flamands et italiens, sous\nl'inspiration éclectique et enthousiaste du bon roi René, mais assimilés\npar une compréhension spontanée, une clarté plus nette et moins tradi­\ntionnelle...\n   L'admirable Pietà, prêtée par l'hospice de Villeneuve-lès-Avignon, et qui\nn'avait jamais été exposée, révèle un artiste de premier ordre, grave, puis-\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "          L'EXPOSITION DES PRIMITIFS FRANÇAIS A PARIS                       429\n\n\nsant, chaleureux, pathétique, de style large et soutenu, dont la personnalité\nest encore à retrouver.\n   Puis c'est la très curieuse Annonciation, située dans une église gothique se\ndéveloppant obliquement derrière les figures principales. Cette toile, prêtée\npar une église d'Aix, est très frappante.                '\n   D'autres œuvres provençales — auxquelles il semble qu'on puisse appa­\nrenter le tableau du musée de Bruxelles, acquis à Gênes il y a quelques\nannées, et attribué à Rogier Vander Weyden, sont sorties du musée d'Avi­\ngnon et de la collection d'Albenas, de Montpellier. Elles s'imposent par une\nsincérité, une netteté, une finesse, un sens poétique de la couleur, une\nentente de l'effet dramatique qui les différencient de toutes les autres.\n   Puis c'est le délicieux artiste provisoirement dénommé le « maître de Moulins»\net ses toiles raffinées, synthèse des traditions flamande, italienne, française,\nce grand triptyque de la cathédrale de Moulins ; cette « Nativité » de l'évêché\nd'Autun ; les portraits de Pierre de Bourbon et d'Anne de Beaujeu, du\nLouvre; cette exquise vierge aux anges du musée de Bruxelles (provenant\nde la collection Huybrecht); ces portraits du musée de Glasgow et de la col­\nlection Agnew (anciennement dans la collection Somzée), qui constituent la\nreprésentation indiscutable d'une haute personnalité de l'histoire de l'art.\nEst-ce le fameux et inconnu Jean Perréal, comme inclinent à le croire des\nérudits et des chercheurs ? Il semble que cette opinion prenne chaque jour\nplus de vraisemblance. Souhaitons ardemment la découverte de quelque\ndocument irréfutable. Sortant brusquement de la poussière des archives, il\nviendrait affirmer, enfin, le nom oublié d'un noble artiste.\n   Les nombreux portraits peints ou dessinés par les Clouet, Corneille de\nLyon, et leurs adeptes clôturent, au moment où les influences italiennes de la\nRenaissance submergent décidément toutes les traditions diverses, cette col­\nlection d'oeuvres attendrissantes et précieuses.\n   Flatteusement pour notre patriotisme, l'étalage réalisé à Bruges des\nrichesses les plus anciennes de notre glorieux patrimoine d'art a suscité des\nimitations et préparé les affirmations successives d'autres nationalités en leurs\ndomaines analogues. Origines, hypothèses, assertions, que d'obscurités\ndemeurent! Mais les œuvres, belles dans leur existence rayonnante, si tou­\nchantes sous la meurtrissure des siècles, existent, indépendantes de tout le\nfatras de l'ignorance et du savoir, elles s'imposent à notre admiration. L'émo­\ntion ressentie à leur examen est des plus nobles, des plus désintéressées de\nnotre vie éphémère.\n   On signale que Paris n'aligne pas, en comparaison avec Bruges, des maîtres\nde l'envergure d'un Jean Van Eyck, d'un Gérard David. Qu'importe! Près\nde ses génies surhumains, l'humanité glorifie de purs talents, des natures de\nhaute intellectualité, de communicative éloquence. Leurs œuvres émou­\nvantes, délicieuses ou vaillantes, sont nombreuses à l'exposition du Pavillon\nde Marsan; beaucoup y apportent le charme d'une révélation imprévue.\nQu'oserait-on réclamer de plus ?\n\n                                                                       P. L.\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": "                        LES LIVRES\n\nL'ART :\n\nL e s d é b u t s d e l'art e n E g y p t e , par JEAN CAPART. Un vol. in-8°,\n   illustré de 191 figures.— (Bruxelles, Vromant.)\n   Napoléon ne conquerrait pas seulement les vivants, mais dans le butin de\nla bataille, il emportait jusqu'aux œuvres d'art et aux souvenirs des peuples\nvaincus — et, pourrait-on dire, jusqu'à leurs morts! Car, au fond, c'est lui\nqui devra porter devant les mânes des anciens Egyptiens la responsabilité du\nbouleversement auquel les savants qui avaient suivi l'expédition d'Egypte, et\nles autres savants sans nombre attirés par les premiers, ont soumis les rivages\nantiques du Nil, les ruines éclatantes de leurs empires, Abydos, Memphis,\nThèbes, Saïs, avec leurs pyramides, leurs mastabas, leurs speos, leurs\nhypogées — toutes les nécropoles où les morts figés dans leurs bandelettes\net environnés du mobilier funéraire, croyaient avoir assuré éternellement\nla survie de leur âme par la préservation matérielle de leur corps.\n   Ce que les malfaiteurs et les détrousseurs de tombeaux avaient commencé,\navec désordre et incompétence, à leur profit personnel, les savants l'ont con­\ntinué, avec méthode et au bénéfice des musées, où tout ce qui était mobile\ndans les tombeaux de la Thébaïde et du Delta, y compris les morts, a été\ntransporté.\n    Le respect des morts et de leur volonté, pourrait-on se demander, à ce\n propos, est-il seulement pour les récents, les contemporains — et où s'arrête-\nt-il? Au point de vue de la vie qui continue, cependant, le mort d'hier et celui\n qui connut Mykérinus ou Seti I er , sont dans une posture exactement équiva­\n lente, c'est-à-dire comme s'ils n'avaient pas été! Peut-être, si toute vanité n'a\n pas disparu d'eux, sont-ils flattés, même au prix de leur tranquillité, de la\n curiosité honorable qui s'attache à leurs restes?\n    Curiosité ardente, inlassable, qui n'épargne point les fatigues et qu'aucun\n danger n'intimide ! Voici l'art égyptien, avec ses œuvres innombrables, archi­\n tecture, sculpture, peinture, orfèvrerie, interprétées et commentées par les\n papyrus et les inscriptions dont les hiéroglyphes ont suscité de géniaux\n exégètes. Cependant, les 4,000 ou 5,000 ans d'histoire attestés ainsi par des\n témoins irrécusables ne rassassiaient pas la pensée : Et auparavant? se deman­\n dait-elle — d'où, de quelles lentes et progressives accumulations de travaux\n et d'expériences provient cette civilisation qui nous a lui, tout à coup,\n issue des sables et des tombeaux, intégrale, comme si les hommes de ce\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "                                  LES LIVRES                                  431\n\n\n temps-là avaient reçu, un jour, des puissances magiques, le secret complet\n et imperfectible des images et des formes?...\n   Cette question, le très remarquable ouvrage de M. Capart en pose les termes\navec une clarté parfaite et lui donne la réponse qu'autorisent les fouilles pour­\nsuivies depuis plusieurs années et les nombreuses découvertes qu'elles ont\namenées. La « suture incontestable de la préhistoire égyptienne avec les\ndynasties historiques » résulta des explorations de MM. Flinders Petrie,\nQuibell et Green, et de Morgan, notamment, à Coptos, près de Négadah, à\nAbydos, etc., qui amenèrent au jour de nombreux monuments, poteries, sta­\ntuettes, bijoux, etc., dont l'élude attentive a permis des classements à peu\nprès certains. Ces recherches, bien qu'elles soient loin d'être terminées, ont\njeté une vive lumière sur les origines de l'art égyptien et contribué à éclaircir\nle problème des influences que les arts des autres peuples du bassin oriental\nde la Méditerranée ont subies de sa part ou exercées sur lui.\n   M. Capart déclare modestement qu'il n'a prétendu qu'exposer l'état scienti­\nfique actuel de la question; mais le lecteur s'apercevra facilement que l'auteur\nde ce lucide et attrayant ouvrage ne s'est pas borné à ce rôle et qu'en mettant\nen valeur et, si l'on peut dire, en signification, les travaux des autres, il a\najouté à ceux-ci une large contribution personnelle.\n\nL a B e a u t é r a t i o n n e l l e , par PAUL SOURIAU. Un vol. in-8°. — (Paris,\n  Alcan. — Bibliothèque de philosophie contemporaine.)\n   On aimerait à se figurer que le sage auteur de ce livre — qui est professeur\nde philosophie à l'Université de Nancy — a préparé la majeure partie de ses\npages au cours de lentes et paisibles promenades dans les campagnes lor­\nraines ou en méditant à l'ombre des jardins de la ville, embellis par le bon\nroi Stanislas — analysant avec diligence et un subtil discernement, réfléchis­\nsant, rétorquant, s'abandonnant, parfois, à un geste de démonstration ou à un\ninvolontaire sourire de satisfaction devant la trouvaille d'un argument décisif\nou lorsque la stratégie de sa dialectique avait placé l'imaginaire contradic­\nteur entre les pinces d'un dilemme sans issue...\n   Écrire un volume de plus de 500 pages sur la Beauté rationnelle n'est pas\nune chose ordinaire; mais moins encore, sans doute, de le faire lire, avec\nagrément et plaisir, par quelqu'un qui est convaincu du caractère illusoire en\nmême temps que funeste de toute systématisation du beau, de toute méthode\npour le reconnaître avec sûreté et précision, selon des lois spécifiques qui.\nnécessairement, iraient à définitions strictes, exclusives de la liberté de\nl'artiste.\n   Ce livre porte témoignage d'une grande sérénité, la sérénité d'une âme,\ndistraite des réalités poignantes et fiévreuses, et qui se meut avec quiétude et\naisance dans les régions spéculatives de l'idéologie. Les arguments y défilent\npar séries bien ordonnées, sans heurts, ni soubresauts ; puis, les objections,\nprésentées franchement, mais résolues moins que tournées d'un mot, d'un\ndistinguo spécieux — efficaces et valables, peut-être, dans le monde abstrait\noù le philosophe évolue, mais qui deviendraient tout à coup vains et\ncaducs si l'on voulait leur donner une application pratique.\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": "432                                   DURENDAL\n\n\n    Y a-til un c o m m u n dénominateur de beauté auquel répond l'art de tous\nles temps, de tous les peuples? U n e esthétique universelle ou des esthétiques,\ndiverses comme les m œ u r s , les croyances, le climat, la configuration du sol,\nles antécédents et les conditions physiques et intellectuels de chaque peuple?\nE t encore, l'esthétique d'un art résulte-t-elle des chefs-d'œuvre que celui-ci a\nproduits ou, au contraire, les chefs-d'œuvre de l'esthétique préétablie?\n   Si le m o n d e est un système de logique, il ne semble pas que ce soit u n e\nlogique dont nous puissions suivre l'enchaînement. E t l'artiste avec son\nœuvre est inclus, lui aussi, dans les choses de la nature, variable, changeant\ncomme elles, et irrationnel, en a p p a r e n c e , au regard des définitions ration­\nnelles du b e a u , qui ne l'avaient point p r é v u !\n   T o u t art n'est-il pas venu à sa décadence au m o m e n t où la spontanéité a\nfait place à des règles qui, outrepassant le d o m a i n e technique dans lequel\nelles peuvent être légitimes et nécessaires, ont t e n d u à dogmatiser sur le fond\net à guider l'inspiration? L'art moderne, à peine affranchi de l'étreinte étouf­\nfante des esthétiques rationnelles du passé classique gréco-romain, serait-il\ndéjà las de sa liberté et impatient de se subordonner à des théories fatalement\nrestrictives et néfastes, parce que élaborées en des cervelles philosophiques\ndans lesquelles l'art et le beau, et leurs modes infinis, s'inscrivent à la façon\nde formules algébrique transcendantes — en des esprits pour lesquels ils sont\nu n e matière de raisonnement et non u n e matière d'œuvre?\n    Chaque artiste a son esthétique plus ou moins consciente — personnelle,\nfaite de son génie propre, de sa culture, de l'expérience de l'œuvre et de la\nvie — de tout ce qui l'isole des autres et de tout ce qui le fait c o m m u n i e r avec\ne u x ; chaque artiste et, à u n moindre degré, dans la mesure étendue ou\nrestreinte de son individualité, chaque amateur d'art. C o m m e n t réduire ces\néléments multiples en des facteurs uniformes, propres à constituer le\n« tableau raisonné des valeurs esthétiques » que rêve l'auteur ingénieux de\nce livre? Camisole de force dans laquelle n o u s sentirions frémir et se révolter\ntoute notre sensibilité.\n    Le génie est régi par son statut personnel — mais l'admiration aussi ; ce\nn'est pas en vertu de raisons et de règles que nous œ u v r o n s et, pas davantage,\nque nous a d m i r o n s ; nous œuvrons et nous a d m i r o n s avec tout nous-mêmes,\npour ainsi dire, notre intelligence, notre cœur, tout ce que nous avons appris,\nvécu, souffert — notre passé et notre avenir, nos souvenirs, nos nostalgies,\nnos aspirations...\n    On j u g e de l'artiste par son œ u v r e ; q u a n t au public, on pourrait lui dire :\n « Dis-moi ce que tu admires, je te dirai qui tu es! » Admettre que le beau est\n réductible à des formules rationnelles, absolues, implique, évidemment, que\nces formules doivent servir de règle non seulement à l'appréciateur, mais à\nl'artiste.\n    Ces objections capitales, M. Souriau ne les a pas ignorées; il les discute,\nles atténue, s'efforce de les écarter, mais n o u s avouons qu'il ne nous a pas\nconvaincu, en dépit de son extrême dextérité. Son livre, d'ailleurs, mérite\nd'attirer la sérieuse attention de tous ceux que passionnent les questions\nesthétiques, tant par le charme et la clarté que l'auteur a su répondre dans\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": "                                      LES LIVRES                                       433\n\ncette discussion ardue que par l'abondance et la vigueur de la pensée qui se\nrévèlent à c h a q u e page de l'ouvrage.\n\n\n L ' A r t d e d e m a i n , par H E N R I PROVENSAL. U n vol. in-18. — (Paris,\n    Librairie académique P e r r i n . )\n    Essai de synthèse esthétique passablement nébuleuse, ce qui ne saurait\nsurprendre, l'art prophétisé par l'auteur ne pouvant lui apparaître que d a n s\nles perspectives fumeuses d'un avenir incertain. Cet art, « refoulant toute\n forme u n i q u e définie dans le temps et l'espace, cherchera dans l'aspect du\n m o n d e sa forme la plus générale, la muera en des lignes, volumes et cou­\n leurs d'intensité et de nombres analogues, en dégageant u n certain état\n d'âme : il s'approchera ainsi de son terme u n i q u e : « l'Harmonie Inté­\n grale ».\n    L e s idées ne m a n q u e n t pas dans cet ouvrage, quelquefois justes, comme\n celle-ci : « L'histoire abrégée de l'art est u n e histoire des religions, » quelque­\nfois erronées : « L a savante antiquité s'est essayée à fixer des lois esthétiques\n invariables. »\n    L e s quelques chapitres concrets dans lesquels M. Provensal étudie l'évo­\n lution d u temple d a n s l'antiquité et les temps modernes sont intéressants.\n Q u a n t au reste du livre, consacré à des développements spéculatifs et conjec­\nturaux, il est d'une fréquentation plutôt pénible et, si l'on peut dire, embrous­\nsaillée. Tout épris de synthèse qu'il soit, l'auteur agglomère dans ses phrases\ndes métaphores incompatibles, qui soumettent l'esprit et l'imagination du\nlecteur à une torture qui n'est pas c o m m u n e : « L'art, écrit-il quelque part,\nl'art remontant à sa source, qui est le principe unitaire, doit concilier ces deux\ntermes éloignés en a p p a r e n c e et les résoudre en un tronçon u n i q u e . U n nouveau\ncycle va d o n c s'ouvrir, qui résumera tous ces efforts et imprimera aux arts majeurs\nu n e nouvelle direction, afin de transcrire et d'exprimer le mystère grandiose\noù se débat l'humanité. »\n    L'humanité ne se débat point seule, mais aussi le lecteur devant le mystère\nde ce cycle qui s'ouvre, résume, imprime et t r a n s c r i t ! . . .\n                                                                     ARNOLD G O F F I N .\n\n\nL'art flamand et hollandais. — (Anvers, Buschman.)\n   Le n u m é r o de Juin contient la fin de l'étude comparative de J a c q u e s\n Mesnie entre la peinture italienne et la peinture flamande à la Renaissance. Les\nmagnifiques illustrations qui accompagnent cet article reproduisent de\nsuperbes tableaux de Memling, n o t a m m e n t son splendide Jugement dernier, et\nde Gérard David, et de très beaux retables de l'époque. L e second article du\nfascicule est consacré au très curieux et talentueux artiste Jan Toorop, à\nl'occasion d ' u n e exposition de ses œuvres à Amsterdam. Cet article, u n peu\nconcis peut-être, d o n n e une idée très exacte et très précise du talent si origi­\nnal de T o o r o p , dont la revue r e p r o d u i t des œuvres fort curieuses et notam­\nment deux admirables portraits.\n                                                                                H . M.\n"}, {"page_pdf": 525, "texte": "434                                DURENDAL\n\n\nL'HISTOIRE :\nL'Italie du XVI e siècle : L o r e n z a c c i o (1514-1548), par PIERRE\n  GAUTHIEZ. Un vol. in-8°. — (Paris,        Fontemoing.)\n   Ce sont de belles études historiques que celles que M. Pierre Gauthiez con­\nsacre auXVIesiècle italien, pleines de substance et de moelle; nourries d'éru­\ndition sûre, de curiosité divinatrice et surtout de cette passion du passé, qui\nfait que, de tous les vestiges de celui-ci, de ses oeuvres mutilées, des écritures\npâlies ou embrouillées de ses archives, une vision totale se recompose, imagée\net lumineuse, devant les yeux de l'historien, qui, comme ici, est à la fois un\nartiste.\n   L'habitude de la critique et des lettres d'aujourd'hui est telle, en matière\nd'appréciations élogieuses, que l'usage de la langue en est faussé et que le lec­\nteur, abasourdi, tympanisé de mots retentissants et outrés, doit finalement\nse trouver hors d'état d'entendre un éloge exact, précis et nuancé, ou dis­\nposé à le considérer comme un « éreintement » sournois... Le lecteur et aussi\n— souvent — l'auteur!... Souvent, mais pas toujours; et il en est encore\nd'esprit assez délicat et assez dédaigneux pour tenir plutôt à grossièreté ces\nfaciles et brutales hyperboles! M. Gauthiez, certes, est de ceux-là, par tous\nles instincts et les fiertés du talent ferme et lucide qui a manifesté ses énergies\noriginales dans les émouvantes inspirations de son recueil poétique Isle de\nFrance et dans la contexture brillante et solide en même temps de ses travaux\nd'art et d'histoire.\n   C'est un de ces écrivains de lignée et de tradition vraiment françaises, et\ndans les œuvres fortes et fines desquels on reconnaît ce tact inné de la pensée\net du style, le don de cette mesure qui sait marquer les reliefs sans exagéra­\ntion et les mettre dans leur exacte valeur.\n   Le nom de Lorenzino de Médicis — ou, pour lui laisser l'accentuation de\nla désinence péjorative, de Lorenzaccio (le mauvais Laurent) — a été rendu\nfamilier au public lettré surtout par le beau drame, mélangé de réalité et de\nfiction lyrique, et sur lequel il semble que l'on sente planer les ombres de\nShakspeare et de Byron, que Musset écrivit à Venise, à l'instigation de\nGeorge Sand — avant Pagello! M. Gauthiez constate avec raison que\n\" l'histoire n'y est pas moins respectée que les mœurs du temps », quoique le\npersonnage ait pris, dans l'imagination du poète, une stature de héros assez\néloignée de la réalité.\n   Lorenzino était le cousin de cet Alexandre, duc de Florence par la grâce\nde Clément VII, Médicis, et des armes de Charles-Quint, qui, tout bâtard qu'il\nétait, témoigna de façon irrécusable qu'il appartenait bien à l'hérédité de cette\nrace de banquiers, accoutumés à faire argent de tout ; car, à l'exemple du\nglorieux ancêtre, Laurent le Magnifique, qui faisait munificence du bien\nspolié des orphelines, lui, pour marquer le définitif anéantissement\nde la République, sans négliger de tirer profit de cet outrage au passé, fit\nmonnayer le bronze de la vieille cloche vénérée, qui si souvent avait con­\nvoqué le peuple libre de la cité « à justice » ou « à parlement ». Lorenzino,\nqui vivait en familier, presque en favori, en héritier possible, à la cour du\n"}, {"page_pdf": 526, "texte": "                                 LES LIVRES                                   435\n\n\nnouveau duc, assassina celui-ci, le 6 janvier 1537, jour de l'Epiphanie, puis\ns'enfuit, erra par le monde, en Turquie, en France, pour finalement venir\ntomber à Venise sous les coups des sbires dépêchés par Cosme, successeur\nd'Alexandre au principat florentin.\n    Les mobiles complexes et contradictoires de l'acte de Lorenzaccio ont\nexercé la sagacité des historiens, engendré nombre d'hypothèses, insuffi­\nsantes pour la plupart, faute de s'appuyer sur une étude du caractère de\nl'auteur de ce coup d'éclat et de ses antécédents intellectuels et moraux.\nCette étude, M. Gauthiez nous la donne aujourd'hui complète et déci­\nsive.\n    Lorenzino apparaît, en réalité, comme une victime de l'humanisme, de\nl'antiquité fétiche et postiche, dont la vogue avait dressé les autels et propagé\nle culte aveugle parmi les hautes classes, les artistes, les écrivains, jusqu'à\nparalyser, chez eux, toute activité mentale libre et spontanée : « Un nom\nantique, un exemple antique, et tout se justifie, tout devient noble... » Ainsi\nparle M. Gauthiez, et, plus loin, il ajoute : « L'exemple, cette peste du\nmonde intellectuel et moral, a perdu bien des choses en Italie. Le magnifique\népanouissement de l'individu s'y corrompt. Tous les Italiens admettent\nqu'on suit les anciens. Les réminiscences classiques mènent la vie... Les\nhéros de l'antiquité sont les vrais saints de la Renaissance et, comme tels,\nils ont leur légende... »\n    Lorenzaccio se guinde pour se modeler sur les hommes de Plutarque,\ncomme les humanistes sur les disciples du Portique ou de l'Académie; et de\nmême que ceux-là singent Platon ou Aristote - ou, plus souvent, les philo­\nsophes et les sophistes de Lucien ! — il contrefait Brutus pour frapper un\nCésarion de cinquantième ordre. Mais qu'importe le César, pourvu que le\ngeste soit beau et surtout inutile! Car on ne voit point que le meurtrier ait\nsongé sérieusement à restaurer la liberté florentine ou, sinon, à s'emparer du\npouvoir : en supprimant Alexandre, qu'il haïssait, il ouvrit seulement la voie\nà Cosme, le camarade envié et abhorré de son enfance.\n    Au fond, c'était un être de passion, ambitieux de renommée, de gloire —\n ou de gloriole, livré à toutes les impulsions d'une humeur disparate; d'un\n caractère capable à la fois de lâcheté et d'énergie, de bassesse et de fierté;\n d'un esprit tout intoxiqué du « venin des lettres », hanté de la fallacieuse anti­\n quité et des glaciales et dépravantes conceptions de Machiavel. Il est tout à\n la fois sincère et emprunté : il venge ses propres injures, peut-être,\n comme s'il jouait un rôle, sous un masque et avec une défroque de vertu\n romaine...\n    Nous avons dit déjà ailleurs combien étrange nous paraît la méprise de ceux\n qui, comme Taine, ont vu dans leXVIesiècle une ère de véritable et féconde\n énergie, d'épanouissement spirituel incomparable. Tous les faits, cependant,\n dans la politique aussi bien que dans l'art, témoignent à l'encontre de cette\n opinion, car ils sont de l'âge antérieur encore les grands hommes qui\n manifestent, au début de ce siècle « sans foi ni loi », les forces expirantes de\n l'Italie...\n    Le génie italien était trop généreux et trop vivace pour ne point produire,\n"}, {"page_pdf": 527, "texte": "436                                   DURENDAL\n\n\nça et là, de la beauté, même au milieu de l'avilissement, mais c'était une\nbeauté en dissolution, qui cherchait la sujétion des règles ou s'épanchait dans\nla creuse a b o n d a n c e d'inspirations factices. E t voyez : le héros du temps, c'est\nJ e a n des \"Bandes Noires, u n e bête fauve luxurieuse, qui au moins possède\nune sorte de grandeur animale ; l'écrivain, l'Arétin, le plus réputé des maîtres­\nchanteurs et le plus cynique. L e prince, c'est Alexandre de Médicis ou son\nsuccesseur, Cosme : le premier, façon de mulâtre, également bas d'origine et\nd ' â m e ; l'autre, politique r a m p a n t et sournois. L'artiste, c'est l'arrogant\nB e n v e n u t o Cellini, plus célèbre par les forfanteries de ses plastronnants\nmémoires que par ses ouvrages, ou, plus bas encore, l'envieux Bandinelli\nou L e o n e L e o n i , le spadassin... Enfin, l ' h o m m e de P l u t a r q u e — c'est\nLorenzaccio !...\n     C'est la troisième figure de ce panthéon de « s u r h o m m e s » de la seconde\nRenaissance que la verve et le talent de M. Gauthiez s'emploient à dresser\ndevant nous (1). Qui plus que lui serait compétent pour affirmer ce dur juge­\nment sur le XVIe siècle : « Toutes les fois que l'homme se débride et veut son\nplaisir avant tout, il devient imbécile ou furieux. D a n s ce temps effréné,\nc'est le furieux qui d o m i n e . . . »\n\nL e s Saints : le b i e n h e u r e u x T h o m a s More (1478-1535), par\n   H E N R Y BRÉMOND. U n vol. in-18. — (Paris, Lecoffre.)\n   On sait les origines du schisme religieux anglais et qu'elles ne furent ni\nbien nobles, ni bien fières. L a passion de H e n r y V I I I pour Anne Boleyn et\nl'insuccès de ses efforts pour obtenir du pape son divorce d'avec la reine\nCatherine d'Aragon suffirent p o u r transformer ce m o n a r q u e , auquel l'ardeur\nde son zèle contre Luther avait fait conférer le titre de « défenseur de la foi »,\nen un ennemi déterminé de 1' « idole de R o m e ». L e meilleur moyen qui\ns'offrait au roi, p o u r réaliser ses desseins, était évidemment de renier l'auto­\nrité rebelle à ses désirs, p o u r s'attribuer à lui-même les prérogatives de celles-ci\net les exercer à son p r o p r e profit.\n    H e n r y V I I I n'y m a n q u a pas et entraîna tout son peuple à sa suite par la\ncontrainte, p a r la terreur et, p o u r les principaux du r o y a u m e , par l'appât du\nlucre, en leur distribuant les dépouilles confisquées des opposants suppliciés\net des monastères détruits. Car, en Angleterre comme en Allemagne, l'usur­\n pation et le partage des biens des ordres religieux furent u n des meilleurs\nstimulants des progrès de la Réforme.\n    Aussi, les scrupules et les résistances timorées des g r a n d s personnages\n anglais ne résistèrent-ils guère à l'emploi de remèdes si efficaces et, par la\nsuite, H e n r y V I I I trouva-t-il toujours leur dévouement prêt à seconder ses\nfantaisies matrimoniales et à masquer de la solennité de l'appareil légal et\njuridique la satisfaction de sa meurtrière inconstance.\n    Il se trouva, cependant, deux dignitaires élevés p o u r défendre les droits\n\n\n (1) Ses deux précédentes études étaient consacrées à l'Arétin (1896) et à Jean des Bandes\nNoires (1901).\n"}, {"page_pdf": 528, "texte": "                                        LES LIVRES                                            437\n\n\nde leur conscience et pour se refuser aux volontés du roi, en dépit des caresses\net des menaces de celui-ci, intéressé à emporter des adhésions d'autant plus\nprécieuses que le chancelier T h o m a s More et l'évêque Fisher étaient plus\nhaut placés d a n s l'estime et l'admiration publiques.\n    L e « fait du prince » ne leur paraissant pas suffisant pour motiver u n par­\njure, il ne leur restait qu'à s'apprêter à m o u r i r . . .\n    T a n d i s que More attendait en prison la fin de son simulacre de procès, sa\nfemme qui, à l'instar de presque toutes les femmes, était peu encline à souf­\nfrir pour u n e idée et plus disposée à « se plier a u temps », dans des vues\nopportunistes, pratiques et positives; sa femme vint le visiter et l'apostropha\nen ces termes : « Bonjour, bonjour, monsieur More, et quelle merveille que\n vous qui, jusqu'ici, avez passé pour sage, vous vous donniez m a i n t e n a n t des\n airs de fou? A quoi pensez-vous de préférer cette prison étroite et sale, où\n vous n'avez pour compagnie que les rats et les souris, q u a n d vous pourriez\njouir de votre liberté et des faveurs du roi? P o u r q u o i ne pas laire ce que font\n tous les évêques et les plus savants hommes du royaume? E t dire que vous\n avez à Chelsea votre belle maison, votre bibliothèque, votre galerie, votre\njardin, où vous pourriez vivre content, en compagnie de moi, votre femme,\n et de voi enfants; par Dieu, quel plaisir pouvez-vous trouver à rester\n ici ? »\n     Mais c'est l'honneur de l'humanité, bonne lady More, qu'il y ait toujours\n eu des hommes capables de ne pas faire « comme les autres », en se mettant\n  délibérément du côté le plus faible et le plus exposé, fût-ce au prix de leur\n  b o n h e u r , de leur vie ou, ce qui est plus dur encore, au prix de la joie de ceux\n qu'ils aiment. More en était de ces hommes-là et, parmi eux, un des plus\n  purs.\n      La monographie que lui a consacrée M. Brémond est excellente, remplie\n de vie et de saveur. C'est avec un grand et délicat souci d'exactitude, mais\n aussi avec l'émotion d'une sympathie agissante, que l'auteur a retracé cette\n  belle physionomie énergique et fine; qu'il nous a appris à aimer dans More\n l'écrivain savant et disert, l'homme d'Etat intègre, sans faiblesse et sans for­\n  fanterie, le père de famille enjoué et bon, avec l'humour de sa tendresse;\n  toute la douceur, enfin, et toute la fermeté de cette â m e grave, modeste et\n  sereine.\n                                                                            ARNOLD G O F F I N .\n\n\n Souvenirs du Baron Hue (1787-1815), publiés par le Baron DE\n   MARICOURT. — ( P a r i s , C a l m a n n - L é v y . )\n   T o u t ce qui se rapporte à la période révolutionnaire, à la captivité et à la\nmort d e Louis X V I , attire et retient l'attention p u b l i q u e . M. F u n c k - B r e n t a n o\na prouvé q u ' u n esprit impartial peut rencontrer, auprès des opinions les plus\ndiverses, le succès que mérite le talent et la bonne foi. Son meilleur livre,\nl'Affaire du Collier, offrait l'attrait d'un romanesque savoureux, que l'on sen­\ntait n é a n m o i n s véridique. Ici, c'est la vérité plus nue, et non moins émotion-\nnante, que le lecteur rencontrera à chaque page.\n   L e baron François Hiie fut officier de la chambre du roi Louis XVI et du\n"}, {"page_pdf": 529, "texte": "438                                   DURENDAL\n\n\nroi Louis X V I I I . Il publia en 1806, à L o n d r e s , les Dernières Années du Règne\net de la Vie de Louis XVI.         Le baron de. Maricourt, arrière-petit-fils de H u e ,\nreproduit dans le livre qui nous occupe plusieurs chapitres des Dernières\nAnnées, mais il y ajoute bon n o m b r e de d o c u m e n t s inédits, et l'ouvrage\ns'ouvre sur u n e Introduction où M. de Maricourt se révèle styliste élégant et\npenseur très ferme.\n    L e baron H ü e écrivit une g r a n d e partie de ses souvenirs a la Prison de la\nF o r c e . On devine l'accent de ces pages, et combien l'ambiance tragique s'y\nreflète. D'heure en heure le d r a m e grandit, l'émotion m o n t e , les événements\nconnus apparaissent avec des aspects renouvelés, et parfois c'est u n e révéla­\ntion qui éclate. Sans doute, la véracité de H ü e est hors conteste. Son extrême\nprécision constitue son meilleur a p p o r t à l'histoire de l'infortuné roi de\nFrance.\n    L a fin du livre a pour objet l'Emigration, puis les incidents de la R e s t a u ­\nration, les Cent-Jours, François H ü e étant à cette époque le familier d e\nLouis X V I I I .\n    N o u s signalions, plus h a u t , l'Introduction à ces Souvenirs. M. de Maricourt\ny complète, avant la lettre, par quelques anecdotes, vives et p i q u a n t e s , la\nphysionomie de L o u i s X V I I I . André, fils de F r a n ç o i s H ü e , devint, après la\nmort de son père, premier valet de la c h a m b r e de ce « m o n a r q u e énigma­\ntique ». La femme d'André H ü e survécut de longues années à son mari, et\nelle rapporta jusqu'à nous ses souvenirs très vivants sur L o u i s X V I I I et sur\nCharles X.\n    « M m e H ü e — ainsi s'exprime le baron de Maricourt — nous contait fré­\nq u e m m e n t l'historiette suivante qui se rattache à la n a t u r e mystérieuse des\nrelations de Louis X V I I I et de la fameuse comtesse de Cayla :\n    » Souvent, le Roi, q u a n d il avait quelque loisir, disait à h a u t e et intelli­\ngible voix aux personnes de sa suite : « J e m ' e n vais faire ma partie avec\nMme du Cayla. »\n    » L ' u s a g e était, alors, de préparer les cartes à j o u e r dans un petit salon.\nH ü e était chargé de veiller à ces préparatifs, mais, très intéressé par les\nintentions du Roi, il avait soin de disposer sur la table les cartes de telle\nsorte qu'il pouvait, à première vue, reconnaître par la suite si on les avait\nmaniées.\n    » Louis X V I I I et Mme de Cayla allaient donc à leur partie. L o n g t e m p s ,\nfort longtemps, ils demeuraient seuls. Enfin, la porte s'ouvrait. H ü e venait à\nnouveau quérir les cartes... On n'y avait point touché ! »\n    Quelques souvenirs, pareils à celui-là, sont dans la préface de ce beau\nlivre comme de furtifs sourires, avant l'évocation du grand d r a m e . G. V.\n\n\nL E ROMAN :\nLa Vie amoureuse de François Barbazanges, par MARCELLE\n  TINAYRE. — ( P a r i s , Calmann-Lévy.)\n   François Barbazanges, fils premier-né de M. Jacques Barbazanges, con­\nseiller au présidial de Tulle, naquit beau comme le jour, et le bruit se répandit\n"}, {"page_pdf": 530, "texte": "                                  LES   LIVRES                               439\n\naussitôt par la cité qu'il était pareil, hormis les ailes, à Cupidon naissant. Le\nconseiller, qui se piquait d'astrologie, ayant dressé son horoscope, inscrivit\nsur le parchemin du « livre de raison » qu'à l'instant de sa naissance régnait\nau ciel la planète Vénus, et que François participerait « des influences d'icelle\net du suyvant, qui est Saturne ». « Si Dieu lui faict la grâce de vivre,\najouta-t-il, ses qualités seront principalement qu'il sera très bien fait, civil\ndans ses manières et son langage, et, nonobstant sa complexion mélancho­\nlique, poly, aimable et point avaricieux. Mais l'opposition des planètes me\nporte à craindre qu'étant très beau de corps et de visage, il ne soit fort aimé\nd'un chacun, et surtout des femmes, par lesquelles luy pourrait arriver\n malheur. »\n    François ne mentit pas à son destin. Il commença de plaire en commen­\n ç â t de vivre. Sa mère, qui avait la tête enflée de chimères, lui apprit à lire\ndans l'Astrée, et l'enfant en conçut pour les rêveries romanesques un goût qui\nne le devait jamais quitter. Dès lors, il vécut dans le royaume des tendres\nallégories et des galantes abstractions. A l'âge dedixans, il résolut de n'épouser\njamais qu'une dame parfaitement belle et digne d'occuper le plus illustre\nrône de l'univers. Toutes les femmes, que tyrannise sa beauté merveilleuse, le\npoursuivent; aucune ne le retient, pas même la pauvre Margot la Chabrette,\nqui meurt de son dédain. Les plus délicieuses, les plus aimables, il les\nrepousse, en faveur de la princesse de roman, de l'infante imaginaire pour\nlaquelle, seule, brûle son cœur. Et c'est ainsi qu'il vit, amant de la lune,\nenivré de songes, fuyant l'amour qui le cherche et cherchant l'amour qui le\nfuit, jusqu'à l'heure où le destin lui fait rencontrer la dame inconnue long­\ntemps rêvée, la maîtresse idéale, cette Hyacinthe de Combareilh, dont il paie\nde sa vie, aussitôt, l'amour. A peine Vénus l'a-t-elle favorisé que Saturne le\nperd. Ainsi s'accomplit l'horoscope.\n    Ce roman, qui est presque par moments un conte bleu, plaira. Il évoque\npittoresquement le Tulle du grand siècle et une société qui faisait ses délices\ndes livres de M. d'Urfé et de Mlle de Scudéry. Plein de grâce et d'esprit, il\nconfirme la réputation conquise brillamment par l'auteur de la Maison du\nPéché.\n\nCrainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits\n  p r o f i t a b l e s , par ANATOLE FRANCE. — (Paris, Calmann-Levy.)\n   M. Anatole France n'est pas né respectueux. Il est peu de ses livres qui ne\npourraient s'intituler : propos d'un entrepreneur des démolitions. Dans les\ncontes qu'il nous offre aujourd'hui, ce prince de l'Ironie continue d'apparaître\ncomme le plus souriant des révolutionnaires et le plus doux des anarchistes.\nRien de plus impie d'intention que cet inoffensif et charmant Putois, où nous\nassistons à la genèse d'une légende. Mais c'est surtout la justice que visent,\ndans plusieurs de ces récits, les cruels et élégants sarcasmes de l'écrivain. Il\naccumule contre elle les aphorismes subversifs dans ce goût : « La justice est\nla sanction des injustices établies. La justice est l'administration de la force»;\net je ne songe pas à méconnaître que, particulièrement à cette heure et dans\nson pays, M. Anatole France, qui sait observer, a souvent et trop raison. Le\n"}, {"page_pdf": 531, "texte": " 440                               DURENDAL\n\n\n\njoyau du recueil est, sans conteste, l'histoire navrante, d'un comique si triste,\nde Crainquebille, le vieux marchand de légumes, traduit en police correction­\nnelle et condamné pour avoir poussé, à l'adresse d'un agent de la force\npublique, témoin infaillible, le cri consacré de : « Mort aux vaches ! » qu'il n'a\npoint prononcé du tout. Pour la justesse du trait, la sobriété et l'élégance du\nrécit, la pureté du style, tout en nuances délicates, pour l'ingénieuse subtilité\nde la pensée, ce récit mérite l'immortalité de Candide ; et ce n'est pas le seul\nchef-d'œuvre du recueil. Pourquoi faut-il que le plus damnable des conteurs\nen soit aussi le plus délicieux ?\n                                                                       M. D.\n\n L e t t r e s d ' H o m m e s , par PAUL ANDRÉ. — (Bruxelles, Editions de l'As­\n   sociation des Ecrivains belges.)\n    En dédiant à Gyp son nouveau livre, M. Paul André déclare qu'il a tenté\nde confesser le secret de quelques âmes souvent douloureuses, rarement belles,\n parfois étranges.\n   Ces « lettres », diverses par le ton, ont néanmoins toutes un même thème :\nl'amour, l'éternel amour. Il est quelquefois exprimé en des pages légères, les\nmoins nombreuses et les moins bonnes du livre. Il apparaît, tragique, en\ncette lettre éplorée que Harry Mill, acrobate du Cirque-d'Hiver, adresse au\ncomte de Bricey-Montbars, qui, chaque soir, vient applaudir et jeter des\nfleurs à Betsy, la femme de Harry Mill, après les périlleux exercices qu'elle\net son mari exécutent, là-haut, sous la coupole de l'amphithéâtre. Le comte\naime Betsy, et il est aimé d'elle. Harry a surpris leurs regards, leurs sourires,\net déjà il a eu l'abominable tentation d'écarter les bras lorsque la gymna­\nsiarque abandonne le frêle appui mouvant du trapèze et, tournoyant deux fois\nsur elle-même, lancée d'un bout à l'autre du cirque, retrouve dans son vol\ndeux mains nerveuses qui l'agrippent, tandis que la foule, frissonnante,\nacclame l'audacieuse. Harry Mill sait que sa femme doit rencontrer le comte,\net il prévoit le sort terrible qu'il réservera fatalement à Betsy si la faute s'ac­\ncomplit.\n   Voilà, sans doute, la meilleure partie du livre.\n   Dans un autre domaine passionnel, une lettre de prêtre vaut d'être signalée\npour la parfaite concordance de la forme avec le sujet, et les pages émo­\ntionnantes qui terminent l'œuvre nous montrent une morale cruelle.\n                                                                          G. V.\n\nL ' é t e r n e l l e r e v a n c h e , par HENRY MAISONNEUVE. — (Paris, Plon).\n   C'est l'éternelle revanche de la nature sur les intellectuelles qui veulent\ns'élever au-dessus des communes faiblesses, sortir du rang, s'évader de la\ndépendance dans laquelle les ont tenues les hommes. Deux jeunes filles éclai­\nrent de leur sourire ce livre. L'une, fille de médecin, Estelle Champrat, que\nson féministe de père destine au doctorat, se trouve jetée seule trop tôt dans\nles affres de l'existence. Sa science ne lui sert de rien contre l'amour. Elle\ntombe. L'autre, Adrienne de Guéran, se contente d'être femme et trouve le\nbonheur dans la paix des champs.\n"}, {"page_pdf": 532, "texte": "                                   LES LIVRES                                   441\n\n    Sans doute, les féministes diront que le romancier arrange à sa guise les\névénements, que, fût-il vrai, ce cas ne vaut pas contre la thèse générale. Et\nj'en demeure d'accord. Mais il y a féminisme et féminisme. Où est le bon ? Où\nest le mauvais ? Questions ! M. Maisonneuve a mis dans ce livre une observa­\ntion assez aiguë de la vie, et dans beaucoup de pages une émotion qui poigne.\n Il n'a pas voulu résoudre le problème du féministe, mais nous donner une\ntranche de la vie d'une femme. C'est le rôle du romancier.\n\nI s o l é e , par BRADA. — (Paris, Plon.)\n   Sylvaine Charmoy est, à la mort de sa grand'mère, envoyée en Angleterre\nchez une tante dont la fortune doit lui revenir. Entre cette tante bizarre et un\noncle malade, la vie de l'exilée est triste. Rien ne l'intéresse du monde qui\nl'entoure, dont les façons choquent à tout instant sa sensibilité de petite\nFrançaise.\n   Elle se renferme donc. Elle vit en elle-même avec le souvenir d'un char­\nmant cousin qui oublie sa cousine. Jusqu'au jour où, une catastrophe la for­\nçant de revenir en France, elle le retrouve. lisse marient. Naturellement. Et\nils sont heureux. Tout est bien qui finit bien.\n    Mme Brada analyse de façon fort honnête la sentimentalité de la douce\nSylvaine.\n\nU r b i e t O r b i , par C. ALBIN DE CIGALA. — (Paris, Lethielleux.)\n   Comme il nous en avertit dans sa préface, M. Albin de Cigala a voulu\ndonner la suite du célèbre Quo Vadis de Sienkiewicz. Tâche lourde, pour\nlaquelle M. de Cigala n'était peut-être pas suffisamment armé. Il relaie la\ndestruction de Jérusalem, en puisant ses détails dans Tacite, Suétone et\nJosèphe. Reconstitution d'un passé tragique, ce livre intéressera les cher­\ncheurs de documents.\n                                                                      E. N.\nDIVERS :\nL ' a u t o b i o g r a p h i e d ' u n N è g r e , par BOOKER T. WASHINGTON, traduit\n   par OTHON GUERLAC. — (Paris, Plon.)\n   C'est un livre très beau parce que c'est un livre rempli de grandes choses\ntrès simples. C'est un livre de bonne foi. Et voilà une chose réconfortante et\npeut-être pas éloignée d'être nécessaire par cela même que Booker Washing­\nton, parlant de lui sans réticences durant trois cents pages, expliquant\nl'œuvre magnifique qu'il a édifiée en même temps qu'il la raconte elle et\nlui-même, avec une espèce de fierté naïve, n'eut pas échappé à en appa­\nraître quelque peu irritant, si vraiment cette touchante et noble bonne foi,\ndont toute sa biographie est baignée, ne sauvait le livre et l'auteur d'un\ncertain discrédit au profit de l'admiration seule. Car, au fond, n'est-ce pas\nuniquement de Booker T. Washington dont il s'agit ici, mais bien de toute\nla communauté noire aux Etats-Unis. Et la foi de cet homme, de vaste et\npratique intelligence, de cœur hautement né, sa foi en ses frères, en leur\nrelèvement, a tout l'enthousiasme pratique et nioral qui peut seul fonder une\ngrande action sociale. Booker Washington à lui seul constitue principale-\n"}, {"page_pdf": 533, "texte": "442                              DURENDAL\n\n\nment la grande action sociale et morale intervenue depuis une quarantaine\nd'années dans la question nègre en Amérique. Il naît esclave en Virginie\nquelques années avant la guerre de Sécession, qui émancipe les hommes de\ncouleur. Et voilà que du coup le problème social qui s'attache à eux se\npose à nouveau, transporté maintenant dans l'orbe de la liberté. L'esclave\nétait logé et nourri et point maltraité au total; libre, il devient pauvre de sa\nliberté. Jusqu'à l'âge de 16 ans, Booker donc peine misérablement à des\ntravaux infructueux; puis, à travers d'innombrables difficultés, il s'instruit.\nLe Noir instruit, ou qui s'imagine tel, — ce qui est encore pour la plupart\nd'entre eux pleinement suffisant, — n'a rien de plus empressé que de « faire\nle professeur ». Chez cette race jeune et restée fort enfant, le « paraître »\navec tous ses succédanés du titre, de la décoration, de la mise en scène,\ntoutes ses extériorisations creuses joue un grand rôle dans la conception et\nla réalisation du Bonheur. Booker enseigne donc, mais il fonde immédiate­\nment une école qui, dès ses commencements, s'affirme comme un instru­\nment d'éducation et de relèvement merveilleusement adapté aux Nègres.\nLa théorie pure, la science pure en est l'accessoire. L'enseignement est à\nbase morale; cette base morale consiste toute entière dans le Travail, et\ndans un travail pratique, mensuel, professionnel. Washington représente, en\nsomme, l'Américain blanc, du commencement du siècle : religieux, réaliste,\ntolérant, peu dogmatique et travailleur. Tuskegee, voilà cette école aux\nminimes commencements et qui maintenant est florissante prodigieusement\nd'élèves, de professeurs, de capitaux, de biens meubles et immeubles, de\nrésultats. Et, dès lors, l'autobiographie de B. Washington se fond dans\nla monographie de l'école de Tuskegee et, je vous l'assure, cette histoire de\nluttes et de succès, cette histoire d'un homme, d'un Nègre, porté par son\nœuvre et que son œuvre transporte, est une belle chose. Booker T. Washing­\nton raconte sa vie avec la simplicité d'un enfant dans lequel on découvrirait\naisément cet héroïsme pratique et chaleureux, qui en fait un des grands\nphilanthropes de notre siècle. Le livre est donc curieux infiniment, c'est-à-\ndire des plus attachant et de profonde valeur. Mais par le contenu surtout.\nSon importance, faut-il le dire, déborde de beaucoup la seule littérature, car,\nétant la narration toute unie d'une vie pleine d'oeuvres, il se contente de\nconstituer lui-même une belle « œuvre ». Ce livre est beau, de cette beauté\nsans canons, qui fuse de toute chose hautement morale. Il est encore très\ndramatique par l'intérêt qui vous prend à suivre cet homme, ce Noir,\ndésavantagé de toutes manières, à le prendre à ses débuts obscurs pour le\nvoir monter, sans fracas, au rôle magnifique d'éclaireur, d'éducateur, de\nbienfaiteur d'hommes. Ce livre, enfin, est un document passionnant sur cette\nsi aiguë et controversée question nègre aux Etats-Unis. Il faut le lire.\nQu'on ne cherche pas un écrivain! Qu'on se contente de trouver un homme\nen étant assuré d'une très belle rencontre. Booker Washington a bien mérité\nde la patrie yankee, et le président Roosevelt a fait un geste louable, mais\ncombien encore hardi! en recevant à sa table cet apôtre intelligent et con­\nvaincu, ce Directeur à l'âme simple, pratique et puissante, des Nègres\naméricains.\n                                                                G. BRIGODE.\n"}, {"page_pdf": 534, "texte": "                                  LES LIVRES                                 443\n\n\nL e F o l k l o r e du D r o i t I m m o b i l i e r , par EDMOND    DE BRUYN.\n   — (Bruxelles, Larcier.)\n   M. Edmond de Bruyn parle d'un Essai sur la Symbolique du Droit, « noble\ncomme Homère, pittoresque comme l'héraldique et naïf comme l'imagerie ».\nJ'ai idée que cet Essai doit ressembler au sien. On ne s'étonnera donc point\nque, dans une revue d'art, je recommande à la friandise des lettrés la très ori­\nginale et piquante étude de M. de Bruyn sur la symbolique du droit immobi­\nlier. L'auteur y montre comment à l'origine, avant d'être capté dans les codes\nartificiels, le droit est spontané, vivant, réaliste, humain. Il dévoile le sens de\nprocédures qui apparaissent en leurs moindres détails comme des tableaux en\naction, de véritables drames juridiques. L'on y passe « à travers des forêts de\nsymboles », et je n'y sais point de guide plus fin, plus ingénieux, que M. de\nBruyn, poète en prose, dont l'érudition se pare délicieusement d'art. Ecoutez,\ns'il vous plaît, cette jolie déclaration d'amour, qui ne fut pas, j'imagine, sans\nflatter agréablement MM. les géomètres experts, à qui elle s'adresse :\n    « C'est pour vos plans que je vous aime. Ils sont la joie d'un dossier; c'est\n la récréative image mise comme signet à l'insipide litanie; non pas ces plans\nprétentieux en encre rose pâle sur des taffetas bleutés d'hôpital, épures d'in­\ngénieur, illustrations d'école militaire, mais ces braves plans teintés sur\nquelque papier de Hollande, ces plans qui fleurent la campagne, qui semblent\n peints en plein air comme des paysages; plans et vues naïfs et réalistes qui\n marquent une croix sur le mur de la ferme, qui font passer un chat par le trou\narrondi dans la porte de la remise, qui mettent un panache de fumée aux\ncheminées, comme le faisait l'historiographe Le Roy sur les gravures des\n manoirs où il avait trouvé bon gîte et, sans doute, souscripteur à son\n « Théâtre sacré et profane du Duché de Brabant » ; plans désuets dressés\n pour la vente de quelque maison de plaisance aux bords du canal, pompeux\n comme des perspectives pour vues d'optique, avec des boulingrins et des char­\n milles, des pavillons chinois et des labyrinthes, avec aussi des vents, qui\n soufflent aux angles par la bouche d'amours, pour marquer les points\n cardinaux. »\n                                                                           M. D.\n\nL a B o s n i e p o p u l a i r e , par ALBERT BORDEAUX. — (Paris, Plon.)\n  Albert Bordeaux, dans ce petit volume de trois cents pages, nous donne\nune excellente et fort précise idée de ces régions intéressantes. Il étudie les\nmœurs et coutumes des populations conservées dans leur pureté depuis le\nmoyen âge et note avec amour les paysages grandioses et riches de ce pays\nde montagnes, aux vallées fertiles, aux forêts splendides. L'auteur a recueilli\nsoigneusement les légendes restées très vivaces et qui caractérisent si nette­\nment la race dans laquelle elles naissent.\n   Enfin, il en décrit les mines et nous apprend ce qu'il reste de ces gisements\nautrefois célèbres et exploités depuis les Romains. On quitte le livre avec le\ndésir d' « y aller voir ». C'est le meilleur éloge qu'on puisse faire et du pays\net du descripteur.\n   Peut-être celui-ci eût-il pu insister davantage sur les relations et positions\n"}, {"page_pdf": 535, "texte": "444                               DURENDAL\n\n\nintersociales qui découlent du partage de la population en trois confessions\ndistinctes : catholiques, grecs orthodoxes et mahométans, population ci-devant\nturque et vivant actuellement en paix sous la dominination tolérante, intelli­\ngente etpratique de la couronne autrichienne.\n                                                                     G. B.\n\nL ' e n f a n t et l a v i e , par HENRI BRÉMOND. — (Paris, Retaux )\n    \" ... l'enfance et la jeunesse devraient être élevées in hymnis et canticis dit\nRavaisson, nourries dans le culte de la plus haute beauté. La beauté est le\nmot de l'éducation ». Cette dernière phrase citée dans sa préface par\nM. Brémond aurait pu justement épigrapher son livre.\n    Nous connaissions de longue date M. Brémond comme critique littéraire.\nIl a donné aux « Etudes » de Paris des chroniques remarquées, sur les poètes\net les romanciers contemporains. Il se révèle, dans ce nouveau livre, péda­\ngogue intelligent et fort indépendant des anciennes routines. Pensez donc. Il\nveut instruire les enfants en leur racontant de belles histoires, de beaux\ncontes. Il veut qu'on remplisse d'art et d'harmonie l'âme des petiis. Il enseigne\naux mères la manière d'initier leurs enfants aux beautés littéraires. Il enseigne\nau prêtre à commenter les grands poètes. Pour l'éducation du sens religieux,\nil fait la part plus grande aux belles histoires de la Bible et des vies de Saints\nqu'aux secs formulaires du catéchisme et aux abstractions de sermons\nfilandreux.\n    Il y a dans ce livre, énormément d'enseignements, et des meilleurs, pour\ntous ceux qui s'occupent de l'éducation de l'enfance. Souhaitons, pour la joie\ndes petits, que beaucoup de pédagogues le lisent attentivement et avec fruit.\n                                                                          E. N.\n\n   A n n u a i r e d u c l e r g é b e l g e . 1904. (Bruxelles, Schepens.)\n   Cet ouvrage est d'une utilité incontestable à tout commerçant, négociant\net industriel, aussi bien qu'aux membres du clergé.\n   Cet Annuaire contient un calendrier-memento, un portrait de S. S. Pie X,\nsuivi d'une notice biographique et une liste des congrégations religieuses\net des paroisses.\n"}, {"page_pdf": 536, "texte": "                             NOTULES\n\n    N é c r o l o g i e . — Plusieurs éc rivains français de haute valeur ont\ndisparu récemment en F r a n c e en un bien court espace de temps.\n    C'est d'abord J . - A . Coulangheon, auteur de ce curieux roman : Les Jeux\nde la Préfecture, dont notre regretté secrétaire Charles de S p r i m o n t fit ici même\nla critique élogieuse. Au m o m e n t où il mourait paraissait u n nouveau\nr o m a n de sa p l u m e si artistique : Le Béguin de Gô, que le Mercure de France\nvient de publier.\n    C'est ensuite G a b r i e l T a r d e , penseur profond et original, dont notre ami\net collaborateur H e n r i Mazel ne craint pas de dire, d a n s le bel article qu'il\nconsacre à sa haute personnalité, au n u m é r o de juillet du Mercure de\nFrance : « E n c o r e u n e lumière qui vient de s'éteindre, une des plus r a y o n ­\nnantes que nous ayons admirées p e n d a n t ce dernier quart de siècle. Depuis\nla disparition de T a i n e et de R e n a n , aucun h o m m e n'était plus représentatif\nde notre génie national que T a r d e . E t voilà que de lui comme des autres, il\nne reste plus qu'un n o m . . . U n e œuvre aussi sans doute, u n e œuvre singulière­\nm e n t riche et juste et que tout le m o n d e connaît et a d m i r e . » Il faut lire ces\n merveilleux ouvrages qui s'appellent : Les Lois de l'imitation ou La Philosophie\npénale, si l'on veut connaître le penseur que fut T a r d e et se rendre compte de\nl'importance de l'action déterminée par lui en sociologie. Il a écrit d'autres\nlivres encore de non moindre valeur, tels que : les Lois sociales; Etudes de psy-\nchologie sociale; la Transformation du Pouvoir; la Sociologie depuis trois ans;\n l'Opinion et la foule, et la Psychologie économique.\n     D'autre part, la revue L'Ermitage, si habilement dirigée par E d o u a r d\n Ducoté, vient de faire u n e grande perte dans la personne de son secrétaire,\n P i e r r e de Q u e r l o n , de son vrai nom Pierre des Gachons. Il appartenait à\n une famille d'artistes. U n de ses frères, A n d r é des Gachons, est un peintre\n remarquable qui exposa à notre Salon d'Art religieux une Annonciation très\n curieuse et originale. U n autre de ses frères, Jacques des Gachons, vient de\n publier le superbe roman : Les Dames Renoir, d o n t notre collaborateur Firmin\n Van den Bosch fit un si bel éloge récemment dans sa Gazette des faits et des\n livres.\n     P i e r r e de Querlon fut un charmant écrivain au talent primesautier. Il est\n mort à 24 ans et laisse une œuvre déjà considérable et d'une inspiration très\n personnelle comprenant un livre : La Princesse à l'aventure, dont Remy de\n Gourmont, un critique averti s'il en fut, a dit : « C'est un des livres les plus\njolis qui aient paru depuis longtemps. » Il a publié plusieurs romans\n remarquables, n o t a m m e n t la Maison de la petite Livia; Liaison fâcheuse; les\n Joues d'Hélène; des poèmes en prose : Tablettes romaines; une comédie : Le\n"}, {"page_pdf": 537, "texte": "446                                    DURENDAL\n\n\nBandeau; des critiques d'art, et a collaboré aux plus importantes revues litté­\nraires de F r a n c e .\n    Nous offrons nos plus sincères et sympathiques condoléances à la famille\ndes Gachons et à notre ami et collaborateur E d o u a r d Ducoté qui perd en\nP i e r r e de Querlon u n dévoué, c h a r m a n t et distingué secrétaire.\n    Pierre de Querlon venait à peine d'expirer qu'il fui suivi d a n s la tombe\nd'un des plus distingués critiques du Mercure de France, où il s'occupait\nspécialement de l'Art Ancien. Nous voulons parler de V i r g i l e J o s z . Voici un\nextrait de la notice que lui consacre la revue qui perd en lui u n de ses plus\nprécieux et de ses plus autorisés critiques d'art :\n    « N u l plus que lui n'aima, ne comprit et ne sut faire revivre le génie de la\nvieille F r a n c e . L e s siècles passés, le XVIIIe notamment, n'avaient pas de\nsecret pour lui. O n a surtout connu l'artiste, le critique d'art érudit, précieux,\nà l'œil impeccable. Mais sous l'artiste se cachait l'historien passionné, le\nfureteur inlassable de d o c u m e n t s , qu'il savait faire valoir de la façon la plus\nintéressante. C'est pour cela que les livres et les articles qu'il a consacrés à\nl'art restent avant tout de captivants tableaux d'histoire. A ce titre, ses deux\nlivres sur Fragonard et sur W a t t e a u , qu'il devait compléter par un Chardin,\nsont bien près d'être des chefs-d'œuvre, et le seul reproche qu'on pourrait\nleur faire, c'est l'accumulation m ê m e des détails, de ces détails d'un pitto­\nresque parfois infime, mais qui n'en avaient pour lui que plus de valeur,\nchacun d'eux constituant une trouvaille, étant le résultat d'une recherche\nsouvent longue et toujours ingénieuse.\n    » C'est d a n s les articles qu'il écrivit pour le Mercure de France et dont le\ndernier fut précisément u n e étude sur la maison de la rue de C o n d é , c'est d a n s\nsa r u b r i q u e d'art ancien toujours si curieuse, c'est d a n s son Watteau et dans\nson Fragonard qu'il faut surtout chercher la manifestation du talent si profon­\ndément original de Virgile Josz. Il y a là des pages admirables : descriptions\nde villes, mouvements de rues, évocations de m œ u r s ou profils de person­\nnages, jusqu'à de maîtresses planches d'histoire telles que la mort de\nLouis X I V dans Watteau.\n    » L e théâtre, qui sollicitait vivement ce curieux de pittoresque, de décors,\nd'attitudes et de costumes, fut pour lui l'objet d'une constante prédilection.\nE n collaboration avec Louis D u m u r , il d o n n a : Don Juan en Flandre, un\nacte, à l'Odéon, et au N o u v e a u - T h é â t r e , Rembrandt, drame en cinq actes. »\n    N o u s présentons nos plus sincères condoléances à nos confrères du\nMercure de France.\n                                                *\n\n  L e p r i x a n n u e l d e p o é s i e institué par M. S u l l y - P r u d h o m m e a été\ndécerné par la Société des Gens de lettres à Mlle Marthe D u p u y , pour le\nsonnet suivant, extrait d'un volume prochain qui s'intitulera Idylles en fleurs :\n                 Nuls doigts ne tisseront ma robe d'Epousée.\n                 La robe virginale au sillage tremblant,\n                 Ni le voile léger pareil au rêve bianc\n                 Oui chantait dans mon cœur et berçait ma pensée.\n"}, {"page_pdf": 538, "texte": "                                           NOTULES                                           447\n\n\n                  O h ! la main par la main tutélaire press c,\n                  L ' E p o u x qui nous sourit sous le ciel s'étoilant,\n                  L e cher silence heureux, prélude au baiser lent,\n                  La tête près du cœur languissamment posée.\n\n                  J e u n e homme qu'attendait mon espoir ingénu,\n                  Pourquoi me laisser seule et n'être pas venu?\n                  Je te nommais déjà d'un doux nom de caresse\n\n                  Idéal fiancé! Maître élu que j'aimais!\n                  O compagnon promis à ma jeune tendresse,\n                  Dont je porte le deuil sans l'avoir vu jamais.\n\n\n                                               ***\n\n\n\n   S a i n t e C é c i l e . — L ' o u v e r t u r e de ce beau d r a m e musical en trois\nactes et q u a t r e tableaux, composé p a r notre collaborateur JOSEPH RYELANDT,\nsera exécuté a u x Concerts Populaires d e l'an p r o c h a i n . L e libretto a élé écrit\np a r n o t r e collaborateur CHARLES M A R T E N S .\n   On peut se procurer dès maintenant la réduction (chant et piano) faite\npar l'auteur, a u prix de 15 francs, chez l'éditeur Muraille, 45, rue de l'Univer­\nsité, à Liége. L e libretto de Charles Martens est en vente au prix de 1 franc.\n\n\n\n   L'Institut International de Bibliographie, pour mettre ses\ncollections bibliographiques à la disposition du public, organisé les services\nsuivants :\n   1. Consultation du Répertoire. — L e Répertoire peut être consulté dans\nles locaux de l'Institut à Bruxelles, 1 r u e du M u s é e . — Consultations gratuite\ntous les jours n o n fériés, de 10 à 12 et de 14 à 17 h e u r e s .\n   2. Extraits du Répertoire. — E n v o i , s u r d e m a n d e , d'extraits d u Répertoire\nde fiches relatifs à u n e question déterminée. L'envoi est fait sous la forme\nUniversel, dactylographiées et m o y e n n a n t r e m b o u r s e m e n t de fr. 0.10 par\nnotice bibliographique.\n    3. Répertoires bibliographiques particuliers. — P o u r l'usage des établissements\nscientifiques, des administrations et des particuliers, l'Institut prépare des\nrépertoires bibliographiques a u moyen d e duplicata des notices d u Réper­\ntoire Bibliographique Universel, relatifs à u n ensemble de questions con­\nnexes ou à toute u n e b r a n c h e de sciences. — P r i x : 20 francs les mille fiches.\n    4. Abonnement au Répertoire Bibliographique Universel. — L'Institut adresse\npériodiquement à ses abonnés copie des notices d u Répertoire Bibliogra­\nphique Universel, relatives a u x travaux nouveaux qui paraissent sur u n e\nquestion q u e l c o n q u e . L ' a b o n n e m e n t d o n n e lieu à u n droit d'inscription n o n\n renouvelé d e 5 francs. Des comptes sont ouverts à nos a b o n n é s qni sont\ndébités d u prix de toutes les notices envoyées, à raison de fr. 0.10 p a r\n notice, frais de port en p l u s . L e s comptes sont arrêtés tous les six mois et\n les sommes dues sont recouvrées p a r la poste.\n    5. Publications bibliographiques.— L ' I n s t i t u t a organisé, avec la coopération\n"}, {"page_pdf": 539, "texte": "443                                   DURENDAL\n\n\n\ndes spécialistes, la publication d ' u n e collection de bibliographies spéciales,\nfaisant connaître périodiquement les travaux p a r u s d a n s les diverses\nb r a n c h e s des sciences. Plusieurs de ces bibliographies sont en cours de\npublication. (Demander le catalogue spécial des publications).\n    6. Travaux bibliographiques divers. — L ' I n s t i t u t dispose d'un personnel\ntechnique expérimenté et d'une imprimerie spéciale, qui lui permettent\nd'entreprendre pour compte de tiers, à des prix à convenir, toute espèce de\ntravaux bibliographiques, n o t a m m e n t : organisation des services bibliogra­\nphiques dans les établissements scientifiques ou les grandes administrations\npubliques et privées, inspection à domicile des répertoires bibliographiques\nparticuliers, confection des catalogues des bibliothèques, p r é p a r a t i o n des\ntables des recueils périodiques, etc.\n     7. Accessoires et matériel des Répertoires Bibliographiques. — L'Institut a arrêté\ndes types de fiches et de meubles classeurs de fiches et les a fait fabriquer\nen n o m b r e par ses fournisseurs attritrés. Les a b o n n é s peuvent se p r o c u r e r\nces accessoires bibliographiques à des conditions avantageuses. ( D e m a n d e r\nle catalogue spécial des meubles classeurs et des fiches.)\n\n\n\n\n     A c c u s é d e r é c e p t i o n . — K . - L . LEDEGANCK : Volledige dichtwerken\n(Aalst, De Seyn-Verhougstraete). — L . MERCELIS : L e v e n s z a n g e n (Rousse­\nlare, De Meester). — F . BRUNETIÈRE : Histoire de la littérature française\nclassique, t. I (Paris, Delagrave). — M. DE NOAILLES : L e visage émerveillé\n(Paris, C a l m a n n - L é v y ) . — R. BAZIN : E n province (ibid.). — R . BAZIN : Sicile\n(ibid.). — M. DAUGUET : P a r l'amour (Paris, Mercure de France). — A. B O R ­\nDEAUX : L a Bosnie populaire (Paris, P l o n ) . — H . R E I L L E : S e m a i n e de\njeunesse (Paris, Leclerc). — H . DAVIGNON : Molière et la vie (Paris, F o n t e ­\nm o i n g ) . — H . BORDEAUX : L a voie sans retour, nouvelle édition (ibid.). —\n A HARDY : L a route e n c h a n t é e ( P a r i s , F i s c h b a c h e r ) . — Comtesse DE\n PIMODAN : Contes et légendes du vieux J a p o n (Paris, P l o n ) . — H . ALBERT :\n W i l l y (Paris, E . Sansot). — A. MOCKEL : Charles Van L e r b e r g h e (Paris,\n Mercure de France). — A. DAXHELET : U n e crise littéraire (Bruxelles, W e i s ­\n s e n b r u c h ) . — M. GOLBERT : D e u x poètes : H e n r i de Régnier et J e a n Moreas\n (Paris, E d i t i o n s de La Plume). — E . DEMOLDER : L'arche de Monsieur\n C h e u n u ( P a r i s , Mercure de France). — C. ALBIN DE CIGALA : Vie intime de\n P i e X (Paris, Lethielleux). — A. MITHOUARD : Traité de l'Occident ( P a r i s ,\n P e r r i n ) . — W I L L Y : Minne (Paris, Ollendorff). — R . DE GOURMONT :\n Epilogues (2 e série). Paris, Mercure de France). .,\n"}, {"page_pdf": 540, "texte": "                     La Voix\n\nJe ne veux de personne auprès de ma tristesse\nNi même ton cher pas et ton visage aimé\nEt ta main indolente et qui d'un doigt caresse\nLe ruban paresseux et le livre fermé.\n\nLaissez-moi. Que ma porte aujourd'hui  reste close;\nN'ouvrez pas ma fenêtre au vent frais du malin;\nMon cœur est aujourd'hui  misérable et morose\nEt tout me parait sombre et tout me semble vain,\n\nCar ma tristesse vient de plus loin que moi-même.\nElle m'est étrangère et ne m'appartient      pas,\nEt qu'il chante ou qu'il pleure et qu'il rie ou qu'il aime,\n'l'ont homme en lui l'entend qui lui parle tout bas.\n\nEt quelque chose alors se remue et s'éveille.\nS'agite, se répand cl se lamente en lui,\nA cette sourde voix qui lui dit à l'oreille\nQue la /leur de la vie est cendre dans son fruit.\n\n                                           HENRIDE      RÉGNIER.\n\n\n  16 JUILLET 1904.\n\n\n\n\n                         *\n"}, {"page_pdf": 541, "texte": ""}, {"page_pdf": 542, "texte": ""}, {"page_pdf": 543, "texte": ""}, {"page_pdf": 544, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 7, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1904-07", "signet_source": "Onzième année - N°7 - Juillet 1904", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant celle de juin (pages 321-384), pages 385-448 plus la page 449 ; « Le Bon Grain » est daté « 15-16 juin 1904 » et « La Voix » de Henri de Régnier « 16 juillet 1904 » ; les Livres annoncent le « numéro de Juin » d’une revue (L’art flamand et hollandais) et les Notules évoquent la parution en juillet du Mercure de France ; la table annuelle indique Notules p. 445 (7e des douze livraisons, Notules 63, 123, 190, 253, 317, 381, 445).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}