{"numero_id": "ulb-durendal-1905-livraison01", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-201", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Janvier igo5", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 12, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 997, "texte": "Janvier igo5.                                  I2me Année.                               Mc\n\n\n\n\n                                                                                       <S\n\n\n\n\n         REVUE CATHOLIQUE'\n            <OE LITTERATU:\n\n\n\n\n                                                  • • • •\n                                                                             • •\n                                                                         • •\n                                                                           • •\n\n\n  '• •\n\n\n\n\n            •    •\n                • •       •        •\n                      •       ••       •                     • •\n                                           »\n\n                                                                   • •             •    •\n                                                                                       • •\n\n\n\n\n                                               d-Ceri. 22.               'enue Niel, 32.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-202", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Domaine", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 13, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 3844, "texte": "Domaine Û8 la Société \"LflWESTEUDfllSE\"\n\n\n                                   LU PLAGE DE WE5ÏÏNDE\n                                  située aux borda de 1» mer du Nord,\n                              Oatende et Nieuport; elle eet de aable fia.\n                       Cette BOBTelle atatlon balnéaire a'a paa tardé à\n                       attirer l'attention de* famille* désireuses de Jouir\n                       d'une villégiature agréable, hygiénique, unissant\n                       le confort a la simplicité dans dea conditions très\n                       ayantageusea. Une ehapelle est érigée à la plage où\n                       le service religieux ae fait régulièrement pendant la\n                       saison. Les bains sont gratuit*; le servie* de sauve-\n                       tage est organisé et placé tous la surveillance conv\n                       munale. Routes carrossables et cyclables, accessibles\n                       aux automobiles. Installations de jeux de Lawa\n                       tennis, de golf-croquet, gymnase. Promenades i ânes.\n  Villas et Terrains   Tentes sur la plage. Communications faciles. Télé-      Villas et Cottages\n                       phone. Tramways A vapeur et tramway électrique\n      A TENDU          d'Ostende à Westende. Eclairage éleetrique de la               à\n                       digne, des avenues, des villas st des cottages.              LOUER\n    par annuités\n\n                               HALLES WE8TENDAI8E8\n                  Os vaste magasin d'approvisionnements dessert las\n                villas et cottages Toutes les marchandises : épiceries,\n                conserves, charcuteries, vins, bières, liqueurs, meu-\n                bles, objets de toilette et de luxe, etc., s'y rendent\n                dans des eondltions très avantageuses st sont tou-\n                jours ds premier choix.\n                                                     1* Wsstsna\" Hôtsl est ouvert du «5 ma\n                                                     au a8 septembre        Pen or de 6 à 18 fi\n                                                     par jour. Aux commencements «t 1ns de\n                                                     saison arrangements spédiatx très avan-\nWESTEND' HOTEL                                       tageux pour les familles faisant un séjour\n                                                     prolongé 4 l'hôtel. <fi chambres parfaite-\n                                                      ment ^ménagées. Vis de famille. Eclai-\n    DIGUE DE MER                                        rage électrique. Chambres spacieuses.\n                                                          Ameublement moderne esthétique et\ntéléphone a* 10                                                  confortable. Balcons st Ter-,\n                                                                  rassea. Salis de musique.\n  aiacAU                                                             8alle de billard. 6alle ds\n                                                                       récréations p* enfants.\n«ODELKERKB                                                                 Salons de lecture, de\n                                                                                 correspondan-\n                                                                                ce. Cuisine soi-\n                                                                                gnée. Caves re-\n                                                                                 commandées\n\n\n    Service d'omniK\"^*» J'HOtel au Vicinal. — Servies/\n   Communies,4*            iqiies avec toute la Belgl'\n                                 LA.     BRUXEJ\né»os.r renseigw                    ^\\ WEST/\n                                      PlageJ\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-203", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "DURENDAL REVUE CATHOLIQUE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 14, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1623, "texte": "DURENDAL\n      REVUE CATHOLIQUE D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n\n                             1905 — U* Année\n\n\n\n\n                Sommaire du n° 1 (Janvier)\nFIRMIK VANDEN      Boscu. — Paysages de Flandres : |\n                                Le bel Escaut                          5\nCHARLES-SÉBASTIEN LECONTE. — Les conquérants du soleil .              ia\nARNOLD GOFFIN. — Sainte-Beuve                                         i5\nL'abbé HENRY MŒLLEK. — Julien Dillens                                 3i\nH. FIEKENS-GBVAERT.— Origines et progrès de la Renaissance\n                            septentrionale                            33\nGEORGES DE GOLESCO. — Chronique théâtrale et musicale :\n                           Alceste. — Le Jongleur de Notre-\n                             Dame. — Premier concert du Con-\n                              servatoire. — Deuxième       concert\n                             populaire                                4**\nP . L . — Les expositions :\n             La Société royale des      Aquarellistes;\n             Au Cercle Artistique : Exposition de pastels. —\n               Salonnets  de M™ Lacroix,          MM.    Speekaert,\n               Mahaux, Impens, Stobbaerts Van Esbroeck;\n             La Société des Amis de la Médaille. — Le Lierre .        5i\nFIRMIN VANDEN BOSCH. — Gazette des livres                             56\nNotules                                                               6i\nIllustrations : Le Silence de la Tombe | T             ^\n                                           }   JULIEN   DILLENS.\n               Saint Louis                 \\\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-204", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Abonnement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "REVUE DURENDAL", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Comité de rédaction de", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 15, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 366, "texte": "REVUE\n                      DURENDAL\n                  CATHOLIQUE             D'ART      ET DE              LITTÉRATURE\n\n    ABONNEMENT : 10 francs par an; ETRANGER : 1 2 francs (port compris)\n      (Pour fabonnement s'adresser a la Rédaction, rue du Grand-Cerf, 7», à Bruxelles)\n                               PRIX D'UN NUMÉRO : FR. 1 . 5 0\n\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-205", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Comité de rédaction", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Comité de rédaction de", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les collaborateurs sont seuls", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 15, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 366, "fin_caractere_exclue": 3001, "texte": "Comité de rédaction de D u REND AL :\n                         MM.     HENRY CARTON DE W I A R T .\n                                 L'abbé HENRY MŒLLER.\n                                 FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n                    Secrétaire de la Rédaction ; GEORGES VIRRÈS\n                            Correspondant de la rédaction à Paris :\n                 M. HENRI MAZEL, avenue Niel, 32, Paris.\n\n             PRINCIPAUX COLLABORATEURS\n     FRANZ ANSEL.                                       ARNOLD GOFFIN.\n     MAURICE BEKABRT.                                   JOSÉ HENNEBICQ,\n     EDGAR BONEHILL.                                     L'abbé H . HOORNAERT.\n     HENRY BORDEAUX.                                    J.-K. HUYSMANS.\n     ALEXANDRE BRAUN.                                   JOSEPH JANSSENS.\n     THOMAS BRAUN.                                      EDMOND JOLY.\n     GEORGES BRIGODE. .                                 VICTOR KINON.\n     H É L È N E CANIVET.                               G O D E F R O I D KURTH.\n     MARIE CLOSSET.                                     L. DE LA L A U R E N C I B .\n     L'abbé A U G . CUPPENS.                            L'abbé L . L E CARDONNBL.\n     L'abbé P A U L CUYLITS.                            GEORGES L E CARDONNBL.\n     Le comte G. D'ARSCHOT.                             S É B . - C H . LECONTE.\n     L e baron JOSÉ DE COPPIN.                          GEORGES MARLOW.\n     GEORGES DE GOLESCO.                                CHARLES MARTENS.\n     GEORGES DELAUNOY.                                  P A U L MUSSCHE.\n     La comtesse E D . DE LIEDEKERKB.                   EDOUARD N E D .\n     L e baron G. DELLA FAILLE.                         MAURICE OLIVAINT.\n     EUGÈNE DEMOLDER.                                   ERNEST PÉRIER.\n     Dom BRUNO DESTRÉE.                                 GEORGES RAMABKERS\n     JULES DESTREE.                                     GEORGES RENCY.\n     Vicomte D'HENNEZBL                                 BLANCHE ROUSSEAU.\n     EDOUARD DUCOTÉ.                                    JOSEPH RYELANDT.\n     MAURICE DULLAERT.                                  FERNAND SÉVBRIN.\n     J. EsguiROL.                                       HENRY V A E S .\n     EMILE FERMAUD.                                     ROBERT VAN DER E L S T .\n     LAURENT FIERENS.                                   CHARLES V A N LERBERGHB.\n     H . FIÉRENS-GEVAERT.                               EMILE VERHAEREN.\n     IWAN GILKIN.                                       L'abbé F R . VERHELST.\n                                                        LÉOPOLD WALLNER,etC., «tC.\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-206", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Avis", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les collaborateurs sont seuls", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 15, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 3001, "fin_caractere_exclue": 3358, "texte": "Les collaborateurs sont seuls responsables de leurs articles\n\n/ / sera rendu compte dans DURENDAL   de tout ouvrage dont un exemplaire ura envoyé à la Rédaction\n\n      Pour la Rédaction, l'Administration et les demande                 \">«\"»», s'adresser an\nsiège de la Revue, 2$, rue du Grand-Cerf; pour la DU1                            - \"* « e l l e s .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-001", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 5, "page_fin": 11, "titre_corps": "Paysages de Flandres : Le bel Escaut", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Paysages de Flandres I Le Bel Escaut", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 16, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1671, "texte": "Paysages de Flandres\n\n                                       I\n\n                               Le Bel Escaut\n                  JE l'avais quitté en juillet dans toute la, somptuo-\n                     sité de l'été, s'allongeant tel un immense ruban\n                     d'argent entre ses rives é m e r a u d é e s ; il chantait\n                     alors l'hymne glorieuse de la jeunesse, de\n                     la force et de la fertilité; un soleil fulgurant\n                     le parsemait de lingots d'or et, l'entourant\n                     d'une ceinlure de richesse, les moissons, les\n                     prés et les taillis le saluaient comme leur\néternel père nourricier.\n    Le bel Escaut de juillet — et ses délires de vie et de fécon-\ndité !\n   Je viens de le retrouver en octobre, dans les mélancoliques\nsourires de l'automne. Réverbérant un ciel aux clartés ouatées,\nil a des langueurs de malade. Les roseaux mourants tachent ses\nberges de plaies lépreuses. Le brouillard tisse lentement au-\ndessus de lui l'épais linceul du proche hiver. De leurs branches\nqui se dénudent, les arbres des rives font des gestes d'adieu;\ndes bateaux glissent dans un rythme silencieux, ponctué du\nmonotone clapotement de l'onde contre les digues. Au lointain\nde l'horizon, le soleil couché a b a n d o n n e un lambeau de pourpre\nmauve, et dans le grand saphir assombri de la nuit, la lune\naccroche son croissant que l'eau reflète, plus blanc et plus\ninquiétant.\n   Le bel Escaut d'octobre — et toutes ses agonisantes nuances!\n   Par une claire matinée, où l'air était comme de l'opale\ndiffuse, j'ai suivi le chemin qui serpente capricieusement de Ter-\n"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2552, "texte": "6                            DURENDAL\n\n\nmonde vers le minuscule hameau de Vlassebroeck. Joignant leurs\nbras noueux, confondant leurs floraisons mourantes, les noyers\nforment comme un dôme d'or; à gauche, à travers les lances de\nroseaux, c'est le fleuve aux reflets métalliques qu'effleurent d'un\nvol imprévoyant les dernières hirondelles; à droite, ce sont les\npolders d'un vert trop pâle et qui s'appauvrit; dans la perspec-\ntive de l'arcade d'or, une femme caduque, ployant sous un faix\nd'osiers séchés, chemine, quelques feuilles d'or pleuvant autour\nd'elle, et voici que perçant les buées, le soleil éparpille ses\nrayons d'or à travers les branches, glisse sur la robe de la vieille\net s'infiltrant parmi les feuilles jonchant le sol les fait briller\ncomme des joyaux : c'est le symbole de l'automne — sym-\nphonie de tous les ors — tel que le rêverait Courtens, ce puis-\nsant et instinctif amant des beautés de l'Escaut.\n   A un coude brusque de la route, dans un bas-fond, au milieu\nd'un minuscule groupement de fermettes aux toits penchants\nde tuile et aux façades égayées de volets rouges et verts, surgit\nla petite église de Vlassebroeck; toute blanche sur le fond ocré\ndes arbres, elle fait l'impression d'une fruste châsse d'ivoire\ndans un écrin d'or; sur sa façade se détachent, couleur de brique,\nquinze médaillons en terre cuite, représentant, en cet archaïsme\nmaniéré et voulu qui caractérisa la première Renaissance, les\nmystères du Rosaire; à l'intérieur, de pauvres et naïves chromo-\nlithographies figurent un chemin de croix, puis c'est un encom-\nbrement de statues de saints et de saintes. Quelques-unes ont la\nsaveur d'une énigme à déchiffrer, tel par exemple ce prêtre en\nchasuble rouge, le bras droit brandi vers le ciel dans un geste de\ncommandement et ayant à ses pieds une écritoire où trempe une\nplume... En ce hameau de terriens et de pêcheurs, que vient\n faire ce patron des journalistes? Au côté droit de l'autel, dans\nun cadre propret, couvert d'une glace, se profile, vieille image\njaunie, la silhouette d'une moniale; une inscription, d'un\nflamand primitif, souligne le tableautin et nous renseigne que\nc'est Sainte Gertrude invoquée contre les ravages que causent\nles rats et les souris : et, en effet, sur le manteau de la sainte, le\nlong même de la crosse d'abbesse qu'elle tient à la main,grouille\nun sinistre essaim de ces néfastes rongeurs. De tous les alen-\ntours, les paysans affligés dans leurs greniers pèlerinentà Vlas-\nsebroeck et prosternent devant l'image de Sainte Gertrude leurs\nprières et leurs oboles.\n"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2501, "texte": "                        PAYSAGES DE      FLANDRES\n\n\n\n    P a r les fenêtres aux petits carreaux plombés, une lumière\ndouce s'éparpille dans l'oratoire, plaque de chauds reflets aux\nangles des lambris caducs de chêne et met comme un halo blond\na u t o u r de la lampe du sanctuaire qui, au centre du chœur, dans\nun pauvre verre rouge, étincelle comme un rubis.\n    Vlassebroeck toujours tenta et séduisit les p e i n t r e s ; Cour-\ntens, dans une de ses toiles, cueillit cette exquise fleur de beauté\npittoresque et reposante; Willaert, en promenant ses songes\nsous les noyers, a repris contact avec la verdure trop dédaignée\njusque-là au profit des vieux pignons g a n t o i s ; et à leur tour, les\n Benjamins de l'école de T e r m o n d e — Spanoghe, Broeckaert,\nGorus — suivent le même chemin d'ombre et de soleil parcouru\npar les aînés : leur technique est encore t â t o n n a n t e , mais comme\ndéjà ils ont le sentiment sûr et filial de l'âme et de l'atmosphère\n de leur p a y s !\n\n    U n e barque est là au bord du fleuve, montée par un beau\ngars à la figure hâlée d'énergie, le torse musclé, bien pris dans\nun jersey bleu que barre une ancre rouge... E t au cadencement\nlent des rames, la marée descendante nous emporte dans un\nglissement berceur.\n    L e paysage, tantôt tout de charme et de langueur, devient\nplus sauvagement grandiose; dans le fouillis de plus en plus\nprofond des roseaux se jouent des reflets mélangés de pourpre,\nd'améthyste et d ' é m e r a u d e ; des rangées symétriques de bou-\nleaux profilent l'argent de leur écorce et la pâleur de leur feuil-\nlage qu'aigrette une couronne d'incendie; sur cet ensemble de\ntonalités atténuées, l'herbe des hautes digues et quelques têtes\nde saules t r a p u s tranchent par leur velours s o m b r e ; et aux pro-\nfondeurs du fleuve ce contrastant bouquet de couleurs se fond et\nse dilue en une harmonieuse réverbération; il semble, à tels\nmoments, que sous le miroir voilé de l'eau, ondule un immense,\ns o m p t u e u x et changeant tapis de S m y r n e .\n    A un t o u r n a n t du fleuve, au-dessus d'un buisson ardent de\njoncs surgissent les maisons et la tour en poivrière de Baes-\nrode, village d'ouvriers industriels et de pêcheurs; à l'ombre des\normes gigantesques de son quai, de noires carcasses de navire\ns'élaborent au bruit sonore et précipité des m a r t e a u x , et, plus\nloin, parmi les paniers à anguilles alignés en une interminable\nfile, vont n o n c h a l a m m e n t les marins d'eau douce, leur m a s q u e\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2518, "texte": "8                              DURENDAL\n\n\n\nvolontaire encadré d'une barbe en collier. U n e barque de pas-\nsage traverse l'eau; de joyeux éclats de voix font vibrer l'air; ce\nsont des filles de Castel rentrant au logis... Castel, l'exquis\nh am eau de chaume, est là, à quelques minutes, dans un recul\nvert de polder, et entre les taillis se silhouettent ses frustes\nmaisonnettes aux toits bas où sourient de-ci de-là quelques\ntouffes de mousse. E n ce pays où tout aussi a déjà la\nfièvre de se moderniser et de s'enlaidir. Castel, par quelques-\nunes de ses ruelles étroites, accidentées et capricieuses, recèle\nla dernière et touchante protestation du chaume contre la tuile\net l'ardoise.\n     P l u s loin, c'est Saint-Amand; plus loin encore, c'est\nTamise...\n     T o u s ces villages accoudés au bord de l'Escaut dans le cadre\nrichement patiné de l'automne ont quelque chose de patriarca-\nlement r e p o s a n t ; mais derrière ce décor de calme et de paix\nse meut une race aux instincts âpres et violents. Sa prover-\nbiale énergie, sollicitée par la foi ou arc-boutée vers le travail,\nfait des merveilles, mais, débridée par la colère, ruée à la\nvolupté, déviée par l'alcool, elle regresse à la primitive bar-\nbarie. Ici règnent les plaisirs brutaux et les rancunes san-\ng l a n t e s ; ici recommencent périodiquement, immortelles fleurs\nde la race, les kermesses et leurs beuveries, leurs goinfreries et\nleurs r u t s ; p a r m i les grappes h u m a i n e s qu'évacuent les bouges\nsolitaires, la lune des minuits fait reluire des c o u t e a u x ; et, au\ncoin des routes, l'aurore baigne de rosée des cadavres de j eu n es\nh o m m e s b r u s q u e m e n t frustrés des promesses de la vie par la\n boutonnière sanguinolente qu'ils portent au cœur — railleuse\n décoration de la mort !\n   C'est la patrie d'Emile Verhaeren... Il naquit là, à Saint-\nA m a n d , le joli bourg souriant de complaisance au fleuve qui\nreflète son clocher effilé et ses toitures en cascades.\n    L a b a r q u e au r y t h m e régulier des rames fend l'eau richement\nempourprée d ' a u t o m n e , et je songe que le paysage de force et\nde douceur qui m'entoure collabora à la formation d'une g r a n d e\nâ m e et ébaucha une œuvre dont la patrie belge gardera une\néternelle fierté... J ' i m a g i n e que du haut de ce quai minuscule,\nd o m i n a n t la plaine d'alentour, Verhaeren enfant dut recevoir,\ndans les yeux et dans l'âme, ces impressions de n a t u r e qui sont\nparmi ses livres, comme des fresques d'une luxuriante inten-\n"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2507, "texte": "                      PAYSAGES D E    FLANDRES                        9\n\nsite; dans ces cabarets dont les fenêtres regardent l'Escaut,\nparmi la fumée des pipes et l'arome des alcools, n'entrevit-il\npas les inquiétantes et charnues silhouettes de ses Flamandes,\net isolant son rêve le long du fleuve, peut-être rencontra-t-il, en\nfrappant à la porte du monastère de Bornheim, l'idée initiale\ndes Moines; la flottille quotidienne des bateaux qui passent au\npied du village emportèrent dans leur sillon les premiers\nsonges aventureux du poète — et lui laissèrent au cœur cette\nfièvre d'inconnu qui resta sa douloureuse originalité. Mais sur-\ntout l'Escaut, berceau de son enfance et miroir de sa jeunesse,\nfaçonna le génie de Verhaeren; et le vieux fleuve a laissé son\ne m p r e i n t e dans toute son oeuvre, si diverse et si complexe.\nCette œuvre, les reflets nacrés de l'Escaut de mai l'éclairent de\nleur printanière candeur; le somptueux dalmatique de l'Escaut\na u t o m n a l la drape tragiquement, tandis que les houles déchai-\nnées et sauvages de l'Escaut de décembre la traversent de leurs\nclameurs multitudinaires.\n    Au coude du fleuve, le village de Saint-Amand disparaît,\nmais, au-dessus du bouquet d'arbres qui le cache, perdure, aux\nh a u t e u r s du ciel, un glorieux fragment de pourpre et d'opale —\npromesse d'immortalité! — qui demeure rebelle à l'envahisse-\nment des lourdes nuées cavalcadant du côté de l'ouest.\n\n    J ' a i m e T a m i s e avec de très chers souvenirs de jeunesse. Au\nt e m p s j a d i s , j ' y vins passer mes vacances, ayant pour com-\npagnon mon ami M. B . . . , alors passionnément épris d'art\net qui brossait, avec une amusante nervosité, des tableautins\nqui étaient déjà de bien jolies promesses. Nous logions au Chalet\nde l'Escaut, une proprette, hôtellerie, située au centre du quai et\nd o n t le patron, un vieux capitaine de navire, rhumatisé par les\ne m b r u n s , n'en avait jamais fini de raconter ses aventures, tou-\nj o u r s les mêmes.\n     L e s bonnes heures que nous vécûmes là, mon camarade et\n moi, aux soirs de juillet, assis devant la porte en grillant des\ncigarettes et en dégustant du stout. Quelques habitués nous\ntenaient société : il y avait là des jeunes gens parlant passion-\n n é m e n t de chasse et de pêche, et l'un ou l'autre politicien rébar-\n batif, — que Balzac eut aimé, — à qui l'on servait des objec-\ntions pour le plaisir de le voir se hérisser en porc-épic. Une\n brise fraîche, toute chargée de l'odeur pénétrante du goudron,\n"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2382, "texte": "10                           DURENDAL\n\n\nsoufflait du fleuve. Les derniers manœuvres quittaient le port.\nDans un proche café-concert, un orchestrion moulait une banale\nariette. Sur l'Escaut, immobile comme un lac, les voiles orange\ndu crépuscule faisaient place aux voiles bleu foncé de la nuit.\nVers la rive opposée, les arbres et les taillis se fondaient en une\nmasse noire, de contours fantastiques. Aux mâts des bateaux\ndormant dans la rade, les lumières s'allumaient en même temps\nque le dôme sombre du ciel se piquait d'étoiles. Dix heures son-\nnaient : c'était le couvre-feu; on se disait bonsoir, les lampes\nétaient éteintes et les portes verrouillées. Le silence et le\nsommeil planaient sur la petite ville. Seuls, d'intervalles, le\npas régulier du veilleur résonnait clair dans l'absolu calme\nambiant.\n   Et le lendemain, c'était le lever tôt et, dans la buée argen-\ntine de l'aurore, le passage de l'eau en chaloupe; et tandis que\nje lisais quelque beau livre, M. B... tentait de transposer sur\nla toile tel coin du vieil Escaut. Comme nous l'aimâmes\nvite, d'une tendresse de songe et de mélancolie, ce tronçon\nancien de fleuve, déserté des bateaux et veuf de remous et qui,\nproférant sur son lac inflexible et velouté la blanche gloire des\nnénuphars et serpentant à travers des rives de sauvagerie\nombreuse, va baiser doucement les contreforts du château de\nMarnix de Sainte-Aldegonde, burg wagnérien dans un cadre\nde puissante verdure...\n   Je ne sais si je subis le prisme persistant de ces réminis-\ncences d'autrefois, mais toutes les fois que les hasards de la vie\nme ramènent à Tamise, je savoure avec une égale volupté\nd'âme la courbe nonchalante de son quai, le mouvement pitto-\nresque de son. petit port et, dissimulés là-bas dans une touffe\nimmense d'arbres, les joyaux dormants du vieil Escaut.\n\n   A Tamise se termine le « bel Escaut »..La tour en ruine du\nchâteau de Rupelmonde accroche encore un instant le rêve:\nc'est à ses pieds, par une claire nuit d'hiver, sur l'Escaut cloîtré\nde gel, que la « petite reine de Hollande », dont Eugène\nDemolder nous conta l'aventureuse et inquiétante légende,\nglissa sur ses patins d'or vers l'inconnu. Puis le ciel s'embrume\nde grises fumées d'usine; de toutes parts les cheminées barrent\nl'horizon de leurs silhouettes rectilignes; de lourds hangars dis-\ngracieux encombrent les rives; les chantiers résonnent du bruit\n"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 520, "texte": "                      PAYSAGES DE FLANDRES                      11\n\n\ndes marteaux. Mais dans la perspective lointaine, au centre du\nfleuve, dominant les hangars et les chantiers, plus haute que\nles plus hautes cheminées, dédaigneuse de tout cet industria-\nlisme envahissant, se dresse — affirmation d'idéal et d'art — la\nflèche grandiose et gracieuse de la cathédrale d'Anvers.\n\n                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n    Toussaint 1904.\n\n                                             (A   continuer.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-002", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 12, "page_fin": 14, "titre_corps": "Les Conquérants du Soleil", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Sébastien-Charles Leconte", "ancre_debut": "Les Conquérants du Soleil Nous étions arrivés", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 23, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1831, "texte": "Les Conquérants du Soleil\nNous étions arrivés aux bornes de la        Terre.\n\nDerrière notre Roi, le Héros    sagittaire.\nLe géant masqué d'or, cuirassé de vermeil.\nPartis pour conquérir les sources du Soleil,\nNous marchions depuis tant de lointaines       années,\nDans un fracas mouvant de gloires       étonnées.\nQue nous ne savions plus le nombre de nos jours.\nQue nos grands éléphants de l'Inde, avec leurs tours,\nAvec leurs archers noirs au torse ceint du pagne.\nL'un après l'autre, étaient tombés dans la campagne\n\nNous avions traversé les pays du sommeil,\nCeux de la faim, ceux de la soif. A chaque   aurore.\nL'astre qui se levait était toujours pareil,\nEt nous nous demandions combien de temps encore\nIl nous faudrait marcher, avant que resplendit\nSon disque enfin plus proche en son cercle   agrandi.\n\nNous allions, et toujours, pour nos prunelles        lasses,\nCimes hautes, autour de nous, ou plaines basses\nOndulaient ou fuyaient comme les grandes            eaux.\nEt les villes sombraient, ainsi que des       vaisseaux,\nAu sillage écumcux de notre        multitude.\nPendant que, sous nos pas, tombait la solitude.\nDans l'occident toujours plus lointain. Nous allions.\nLes hommes, sous nos pieds, pullulaient, par          millions.\nEt bruissaient, ainsi que des épis féroces,\nLes Dieux nous regardaient passer, et les colosses,\nDans les des des lacs étincelants,    assis,\nNous contemplaient,     du feu sous leurs épais sourcils.\nLes mirages hantaient nos marches. Les            montagnes\nNous suivaient longuement,      ainsi que des compagnes.\nPuis, tour à tour, avec leur énorme toison\nDe neige, se couchaient derrière      l'horizon.\nPuis d'autres, devant nous, montaient comme des ondes.\nLeurs ombres, chaque nuit, s'allongaient        plus    profondes,\nSur l'orient toujours plus profond. Nous allions.\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2167, "texte": "             LES CONQUÉRANTS DU SOLEIL                         13\n\n\nUn soir d'entre ces soirs, à l'heure des lions.\nLe sol avait manqué sous nos pieds, ô Victoire!\nNous étions au sommet du dernier        promontoire,\nAux suprêmes confins du monde. Un océan,\nDon! jamais nulle nef n'avait tenté les vagues,\nPeuplait d'une rumeur d'épouvante les vagues\nTénèbres...\n\n            C'est alors qu'un terrible péan\nEclata, que les plis des drapeaux, sur nos têtes,\nDéferlèrent, enflés de l'âme des tempêtes...\nEt, penchés sur ces rocs comme sur des       créneaux,\nDe nos poings ruisselants sous la résine     ardente.\nNous levions, sur la mer insultée et grondante,\nDe grands pins, qui brûlaient ainsi que des fanaux,\nEt que, parfois, au gouffre empli d'affres     obscures,\nNous jetions tout entiers, avec leurs   chevelures\nDe flammes, en défi formidable à la Nuit.\n\nEt l'Armée, en un cri de ses cent mille bouches.\nAppelait le Soleil du lendemain,   celui\nQui serait le chasseur des étoiles   farouches,\nL'Epervier d'or, cruel aux planètes de fer,\nCelui qui, dis})ersant le prestige  nocturne.\nPercerait de sa flèche et le pâle  Saturne,\nEt Mars au glaive rouge et l'astre     Lucifer.\n\nDescendu de son char qu'entouraient       les pontifes,\nNjtre Roi déposa son cimier, piédestal\nD'un sphinx aux seins de vierge, aux plumes de métal.\nQue nous vimes soudain rétracter ses vingt          griffes,\nOuvrir ses ailes d'aigle, et vers le ciel mouvant.\nOù sa fuite semble réveiller le tonnerre.\nS'envoler tout à coup, comme un oiseau         vivant.\nEt le Victorieux, aujourd'hui      centenaire,\nGrave, et haussant, comme un cratère en son poing nu,\nSon bouclier géant, de qui l'orbe concave\nDébordait d'un vin noir, fumant comme une lave,\nDebout au seuil fermé de ce Monde        inconnu,\nSalua notre espoir futur, et la lumière,\nEt le Soleil plus grand promis à nos        travaux,\nQui, dans l'aube à venir, de ses quatre       chevaux\nSecourait sur nos fronts la quadruple        crinière.\nPuis, dans ses doigts pareils à des câbles de fer,\nEcrasant le métal où ruisselle et rougeoie\nLa libation d'or sanglant, comme une proie,\nEn lança les débris aux gueules de la mer.\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2224, "texte": "14                            DURENDAL\n\n\n     Et l'acclamation de la foule    profonde,\n     Qui couvrait de ses plis les grands caps  verticaux.\n     Roula sous la nuée oblique, et, comme une onde,\n     D'un double abîme d'ombre élargit les échos.\n     Nous plantâmes, au roc inviolé des cimes.\n     Nos enseignes de guerre où d'étranges      émaux\n     Figuraient   d'anciens dieux à faces    d'animaux.\n     Et, sous les étendards flottants, nous nous assimes,\n     Pour attendre cette heure où les premiers     rayons\n     Du matin monteraient vers nous...\n                                          Et nous songions     :\n\n     « Si cette aurore, due à la marche sans trêve\n     Des hommes, vient encor décevoir notre Rêve,\n     Si demain le Titan, despote de l'éther,\n     Xe nous apparaît pas, vainqueur        dionysiaque.\n     Debout sur le chemin de feu du zodiaque.\n     Si l'Astre de demain n'est pas plus près que hier,\n     — Avant qu'il ait sombré dans le bleu        crépuscule,\n     Nous construirons des nefs liantes, qui, sur les flots.\n     Courront, ainsi qu'un vol strident de javelots,\n     Pour nous porter vers cette aurore qui recule.\n     Et, pour l'aller chercher dans son palais des eaux,\n     Nos bras forts construiront   mille et mille     vaisseaux.\n     Nous prendrons pour chantier le sable de ces grèves.\n     Nous abattrons, à coups de lances, les forêts,\n     Nous taillerons le chêne au tranchant de nos glaives.\n     Et les nerfs de nos arcs deviendront les agrès\n     Qui gémiront autour des veilleurs de nos hunes,\n     Nos boucliers d'argent, semblables à des lunes,\n     Nos boucliers d'osier, nos boucliers de peaux\n     Barderont la carène aux brutales        membrures.\n     Et nous aurons pour mâts les hampes des drapeaux\n     Dont nous déroulerons les pourpres        chevelures,\n     Cependant qu'entaillé par la proue, à l'avant,\n     L'océan asservi mugira dans le vent.\n\n     Et nous prendrons, pieux Héros! pour nous      conduire,\n     Au lieu du Roi, farouche en son masque    sculpté,\n     Un poète aux bras blancs qui, sur le flot dompté,\n     Elèvera, dans ses deux mains, la grande Lyre. »\n                                        SÉBASTIEN-CHARLES L E C O N T E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-003", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 15, "page_fin": 30, "titre_corps": "Sainte-Beuve", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Sainte-Beuve ON a célébré", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 26, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2694, "texte": "Sainte=Beuve\n                  ONAcélébré le centenaire de la naissance de Sainte-Beuve\n                    par le placement sur sa tombe, au cimetière Montparnasse,\n                    d'un simple médaillon. Cet hommage tardif aura-til satis-\n                    fait ses mânes? ou, bien que, de son vivant, il se soit\n                    complu surtout parmi les morts, — des morts immortels,\n                    il est vrai, — peut-être aurait-il préféré voir son effigie\n                    placée dans le silence d'une bibliothèque plutôt que dans\n                    celui d'une nécropole ; parmi les livres et les hommes,\n                    puisqu'il aima les uns et fut curieux des autres.\n   Le piédestal, le marbre ou le bronze héroïques de la place publique\nn'eussent point convenu à sa stature d'homme et d'artiste et, sans doute\nqu'entre toutes les commémorations, le critique épris de détails exacts et\nd'analyse intime aurait agréé davantage, si sévères qu'elles soient pour lui,\nles études dont la publication a coïncidé avec cet anniversaire.\n   M. Léon Séché, auquel nous sommes redevables de la révélation d'un\ngrand nombre de documents inédits sur Sainte-Beuve et, notamment, de la\ncorrespondance précieuse de celui-ci avec ses amis de Lausanne, M. et\nMme fuste Olivier, a réuni en deux volumes (1) tous les travaux qu'il a\nconsacrés à l'œuvre du célèbre critique, de même qu'à sa vie, à ses relations\navec Mme Victor Hugo, George Sand, etc. L'ouvrage de M. Séché, véritable\nrépertoire de faits présentés dans un récit plein d'agrément et de vivacité,\nsera, désormais, indispensable à qui voudra essayer de pénétrer la person-\nnalité ambiguë de l'historien de Port-Royal.\n   M. Michaut, lui, ne s'occupe, aujourd'hui, que du Livre d'Amour (2), dont\nil publie de nombreux extraits, encadrés dans un commentaire anecdotique\net psychologique d'un grand intérêt et au cours duquel il expose et s'efforce\nd'éclaircir les obscurités intrinsèques et extérieures de ce recueil de vers\nsemés dans les chemins inoubliables de la joie et qu'en y repassant plus tard,\nseul, oublié, le poète ramassa avec désespoir et colère.\n\n                                      *         *\n                                          * ■\n\n\n\n\n  C'a été une des secrètes rancœurs de Sainte-Beuve que la renommée lui\nsoit venue plutôt de ses travaux critiques que de ses œuvres poétiques ou\n\n  (1) LÉON SÉCHÉ : Sainte-Beuve. — I. Son esprit, ses idées. — II. Ses mœurs. Deux\nvolumes. — Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et Mme Juste Olivier. Un\nvolume (Paris, Mercure de France).\n  (2) G. MICHAUT : Le Livre d'amour de Sainte-Beuve. Un volume. Paris, Fonte-\nmoing.\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3384, "texte": "16                                 DURENDAL\n\n\nd'imagination. Et, à ce propos, on pourrait se demander si, vraiment, il y a\nhiérarchie de facultés et quel est supérieur de l'écrivain qui, selon une pré-\nconception arbitraire, crée des images fictives de la vie, ou de celui qui, à l'instar\nde l'auteur des Lundis, l'étudié où elle a réellement été, et à un degré surémi-\n nent et plus significatif que partout ailleurs : chez les guides et les chefs\n intellectuels de chaque époque.\n    Quoi qu'il en soit, Sainte-Beuve était, certes, un esprit avant tout critique,\nprompt à l'analyse, à l'induction, d'une compréhension subtile et dardante,\n et qui excellait à discerner et à mettre en valeur la beauté ou, mieux, une\ncertaine beauté conforme à son propre idéal. Car, évidemment, le critique\nne vient pas devant les œuvres, pour ainsi dire, en état d'innocence et\nd'ingénuité esthétiques : l'expérience qu'il a de la pensée et de ses modes\nautorise ses jugements, mais cette expérience même a laissé en lui un résidu\nd'idées maîtresses, de principes directeurs, qui, consciemment ou non,\ndomineront toutes ses appréciations. Expérience développée dans le sens de\nsa spiritualité native et qui, confondue avec celle-ci, formera sa personnalité\ncritique.\n   En somme, donc, c'était lui-même que Sainte-Beuve cherchait en ces\nlivres dont il avait l'insatiable curiosité; les parcelles de sa propre pensée\néparses dans la pensée des autres. Au surplus, la critique étant faite de la\ncomparaison d'éléments toujours singuliers avec des principes variables et\nfondés, en tout cas, sur un statut personnel, ne saurait avoir d'existence en\ntant que science objective. Parodiant un mot célèbre, on pourrait affirmer\nqu'il y a des critiques mais point de critique, car quelle méthode d'évalua-\ntion constante et sûre, acceptable non seu'ement pour autrui, mais pour\nelle-même, adopterait-elle? Quelle échelle inflexible de valeurs, susceptibles\nd'être appliquée à des œuvres dont le nombre s'accroît sans cesse, tellement\nqu'elles ne pourraient être catégorisées que sous leur aspect le plus apparent\net le plus superficiel ?\n   Ainsi, plus l'œuvre envisagée est exceptionnelle, exorbitante, plus elle\ndéborde les cadres de la critique. Faut il voir là une des raisons pour les-\nquelles, en dépit de la flexibilité de son génie, Sainte Beuve allait avec\nprédilection aux talents moyens, d'un abord plus aisé, placés de plein pied,\nen quelque sorte, susceptibles d'être embrassés d'un regard, parce que, ne\nfaisant pas figure démesurée dans la perspective du siècle, les sources et les\nmoyens de leur pensée sont plus facilement accessibles?\n   Et, à considérer la part minime donnée à ses contemporains dans son\nœuvre critique, on serait tenté de supposer qu'il se heurtait là à une difficulté\nd'un ordre analogue : ces conceptions étaient trop proches, encore, trop\nactives et agissantes, comme la vie ambiante dont elles participaient;\nl'espace manquait pour un point de vue clairvoyant et impartial. I1 sentait\nqu'à l'égard de ces ouvrages, il était, avec la foule, dans l'ombre ou la\nlumière qui émanait d'eux, tâtonnant ou ébloui à l'égal de tout le monde.\nAjoutons que, non plus que l'existence de ces écrivains et de ces poètes,\nleur œuvre n'avait achevé son évolution : elle était en plein devenir et quelle\nopinion émettre, alors, que partielle, et incertaine de n'être point démentie\n"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3365, "texte": "                                SAINTE-BEUVE                                   17\n\n\npar l'avenir? Puis, enfin, compétiteurs, adversaires ou amis, ces auteurs ne\n présentaient à ses investigations que leur vie publique, l'apparence d'eux-\nmêmes qu'ils voulaient bien manifester dans leurs écrits. La ressource\nfaisait faute, pour eux, des renseignements secrets, des archives confiden-\n tielles, des mémoires, révélateurs de ce que le maréchal de Montluc appelait\n « l'arrière-boutique ». Impossible, le plus souvent, de venir à l'œuvre par le\n détour de l'ouvrier ; de confronter l'homme avec l'homme, l'être de la fiction\navec celui de la réalité, afin d'éclaircir celles-ci l'une par l'autre.\n    Ce n'est pas, cependant, qu'il ne fût constamment aux écoutes, dans une\navidité insatiable et tendue de savoir le vrai des choses et des gens, dont le\nmobile n'était pas toujours exclusivement littéraire, et destinée, fatalement,\npar son propre jeu, à tomber dans le dénigrement et la malice envers\nceux auxquels elle s'attachait. Ses Cahiers contiennent trop de médisances;\nil semble qu'il tenait registre et comptabilité de méchancetés; qu'il en\nfaisait provision pour en user à l'occasion, essayer, à leur lueur trouble,\nd'atteindre le tréfond de la mentalité ou du caractère de ses contemporains.\n Mais, de telles notes jugent surtout leur rédacteur, et elles devaient être,\nen tout cas, d'un emploi quelquefois périlleux et d'une utilisation fort con-\njecturale.\n    Le terrain de l'actualité lui était donc médiocrement propice. Qui pou-\nvait-il y rencontrer, d'ailleurs, à partir d'un certain moment, que les roman-\ntiques, dont il s'était séparé pour retourner aux classiques? « Dans la\nférocité de l'âge, ferox juvenis », confessait-il en 1840, il avait exprimé sur ces\nderniers des «jugements hautains et cavaliers » qu'il rétractait. « La\njeunesse, ajoutait il, est trop ardente pour avoir du goût... » Cette pensée\nest juste, mais il n'y avait pas que sa jeunesse disparue entre lui et le\nromantisme 1\n    La partialité de Sainte-Beuve envers celui-ci est patente, aussi bien, au\ndébut, alors qu'il était le « héraut » de la jeune école et, en particulier, de\nVictor Hugo, qu'ensuite, au temps où, à sa manière sournoise et féline, par\nréticences et prétentions, éloges donnés en gros et invalidés en détail, il\ns'efforçait d'amoindrir les réputations que, dans la «férocité » — et, aussi,\nl'éphémère générosité — de l'âge, il avait contribué à former. La grande\npartie de sa carrière fut absorbée par les morts et il laissa nombre de vivants,\net des vivants tels que Flaubert et Baudelaire, faire l'antichambre d'une\nlongue attente ou, même, du silence...\n    L'auteur du Génie du Christianisme venait de s'éteindre lorsque Sainte-\nBeuve entreprit, à Liége, un cours qui, d'après son intitulé, devait traiter\nde Chateaubriand et de son groupe littéraire sous l'Empire, mais qui, en réalité, fut\nabsorbé tout entier (20 leçons et demi sur 22) par l'étude du soleil de cette\nPléiade.\n    Il est assez ordinaire aux entreprises de ce genre de s'écarter du\nplan prémédité, à cause de la part d'imprévu et d'improvisation que com-\nporte leur exécution; ici, toutefois, on est autorisé à se demander si Sainte-\nBeuve, conscient, certes, de l'impossibilité de mesurer, dès cette heure, les\npuissances d'influence encore en action d'un homme « qui, comme il le\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3178, "texte": "18                                      DURENDAL\n\n\nconstate (1), avait eu le privilège de régner durant trois âges d'homme », du\nConsulat à la chute de Louis-Philippe, « au milieu d'un respect et d'une\nadmiration qui ne se sont jamais retirés un seul jour » ; si Sainte-Beuve, en\ndonnant une semblable extension à son titre, n'a pas voulu seulement dissi-\nmuler son dessein initial et véritable, qui était de s'attaquer à Chateaubriand\nseul, pour le dégrader, sinon le détruire, dans l'intégrité de sa pensée et la\nloyauté de son caractère et atteindre, par ricochet, l'idée religieuse dont il\ns'était fait, on sait avec quelle superbe et quel éclat, le protagoniste.\n   Vers la fin de son année d'enseignement à Liége, il écrivait au ministre\nRogier : « Dans cette jeunesse paisible et calme... pas un n'a dit en me\nvoyant venir : « Nous sommes charmés de vous avoir »... Pas un ne me dira\nen me voyant partir : « Nous sommes fâchés de vous perdre » (2). Etonne-\nment significatif et qui nous permet de saisir sur le vif l'étrange absence en\ncette vaste et perspicace intelligence de certaines notions de noblesse et de\nfierté morales. L'accueil sans chaleur du public liégeois, en dépit de son\nnaturel exubérant et démonstratif, ne s'explique-t-il pas amplement par la\ndivulgation en Belgique, due aux bons offices des ennemis du critique, de\nl'histoire, peu honorable pour lui, du Livre d'amour ; de ces souvenirs de pas-\nsion perpétués par vengeance, par gloriole ou par vanité, aux dépens de la\nréputation d'une femme coupable? Cet unique fait aurait suffi, sans doute, à\npropager autour de lui une atmosphère défiante et hostile, mais comment ne\npas croire que cette impression défavorable ait dû se renforcer de leçon en\nleçon, à mesure que se dévoilait l'embûche savamment préparée autour de la\ngloire du grand poète dont la voix venait à peine de cesser de se faire\nentendre. A la lecture de ce cours, on subit la sensation d'un imperceptible\net occulte travail de sape et de mine ; de l'ourdissement patient d'une trame\ndont les fils presque invisibles sont entrelacés et enchevêtrés avec une dexté-\nrité retorse et clandestine. Et, plus d'une fois, on se souvient du vers dont\nHugo stigmatisa son ancien ami :\n\n                      Car on pressent la toile en voyant l'araignée !\n\n  Si intéressant qu'il soit, si abondant en pages d'une critique profonde et\nexquise, ce Chateaubriand n'en apparaît pas moins comme un acte cauteleux\nde dépréciation et d'avilissement. Ils y sont rares les mots d'admiration et\nde louange qui, par la suite, ne soient annihilés ou déshonorés à force de\nrestrictions calculées, de notes insidieuses, de rapprochements perfides de\ntextes. C'est un portrait à petites touches mordantes et acides, sous lesquelles,\ninsensiblement, la belle physionomie ardente se flétrit et se décompose, pour\ngarder, à la fin, l'expression d'on ne sait quelle dégradante grimace de\ncomédien qui, retiré dans la coulisse, se moque à la fois de son rôle, du\npublic enthousiasmé et de lui-même.\n   Chaque incident de la vie de Chateaubriand, chaque phrase de ses écrits\n\n\n  (1) Chateaubriand et son groupe littéraire, I, 15. Paris, 1861.\n  (2) SÉCHÉ, 1,141.\n"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3373, "texte": "                               SAINTE-BEUVE                                 19\n\n\nsont perscrutés, malignement commentés, mis en contradiction tendan-\ncieuse, s'il est possible, avec des documents ou des témoignages, avec\nd'autres actes, d'autres écrits, publics ou privés, de façon à rendre suspecte\nla véracité de leur auteur et à jeter un jour inquiétant sur la sincérité de ses\nopinions.\n    Que Sainte-Beuve ait pu tenir Chateaubriand pour un catholique d'ima-\ngination; qu'il ait montré dans toute son œuvre, et jusque dans les merveil-\nleux Mémoires d'Outre-Tombe, la persistance du René des origines, avide et\ndédaigneux de la vie, faible à lui-même, exalté, chimérique, dans la séduc-\ntion de sa sombre insatiabilité — personne n'y contredira. Mais, qui s'asso-\nciera à l'accusation de duplicité, portée contre lui et répétée obstinément\nsous toutes les formes?\n    M. Séché observe avec sagacité que « le sens du chevaleresque » manqua\nà Sainte-Beuve et, à notre avis, cette lacune, capitale devant un être tel que\nChateaubriand, a faussé dans leur principe les jugements du critique\nsur celui-ci. Le biographe de Sainte-Beuve affirme avec raison le droit du\ncritique d'étudier l'œuvre de son auteur à la lumière des renseignements\nbiographiques, même intimes, qu'il a pu recueillir. Toutefois, cela admis, on\npeut dire que Sainte-Beuve a, parfois, mésusé de ces éléments, à défaut d'un\n certain tact du cœur, d'une certaine tournure plus aventureuse d'esprit. Il y\n avait des incompatibilités foncières entre sa nature et celle d'un Chateau-\n briand; sa mesquinerie d'âme le mettait hors d'état de formuler un verdict\n équitable sur l'auteur des Martyrs et, dès lors, il nous est permis de récuser\n les conclusions qu'il donne à sa longue procédure contre lui et, notamment,\n à la constatation de quelques erreurs de mémoire ou de quelques confusions\n de chronologie.\n     L'inconsciente magie qui groupe et magnifie les souvenirs dans l'âme d'un\n grand poète; l'imagination hautaine qui envisage les faits au travers des\n prestiges prismatiques du symbole, dans une sorte de raccourci grandiose de\n beauté et d'éloquence, Sainte-Beuve ne les connaît point; et il ne voit là que\n de petites combinaisons de mensonge ou de vanité, dissimulées sous l'effron-\n terie d'un verbe éclatant et enchanteur. Vraiment, la distance était trop\n grande de ce Picard à ce Breton ; toutes les finasseries de ce soigneux scribe,\n et ses notes accumulées, et ses dossiers classés, ne pouvaient l'aider à saisir\n  la personnalité éblouissante et voltigeante de ce chevalier hardi et un peu\n  fou ! Et il n'y avait aucune parité entre la tristesse morose et bilieuse île\n  Joseph Delorme et l'obscure, anxieuse et enivrante souffrance de René.\n     L'expérience désenchantée de la vie et des hommes s'abrège, chez Cha-\n  teaubriand, en images ailées qui illuminent l'horizon de sa pensée et en font\n  apercevoir, d'un coup, toute l'étendue, comme le jet foudroyant d'un éclair,\n  toute celle du ciel noir et de la terre muette... Quelle similitude entre un\n  homme de cette sorte, dont toute la vie, vécue comme une épopée de malheur\n  et de gloire, a été en véhémence, et un Sainte-Beuve, grand esprit solide,\n  méthodique, mais aveuglé, quelquefois, par excès d'exactitude et de logique\n  positive ?\n     Maintenant, rappelons-nous, aussi, qu'à l'heure de l'ouverture du cours de\n"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3617, "texte": "20                                      DURENDAL\n\n\n Liége, le travail de pensée prolongé qui, après tant d'allées et venues du\n doute à l'incrédulité ou, même, à la foi proclamée si clairement d a n s la\n préface des Consolations, devait conduire l'historien de Port-Royal au rationa-\n lisme absolu, s'achevait en lui, stimulé par tout ce que l'existence avait\n accumulé dans son cœur de déconvenues, de découragements et de rancunes.\n    T o u t l'effort de son Cours, le but qu'il y poursuit de mille façons ingé-\n nieuses est de prouver que Chateaubriand n'était et n'avait jamais été un\n croyant : et cette démonstration ne la tentait-il point, moins par désir de\n prosélytisme pour la « libre pensée », que parce qu'il se cherchait à lui-\n même une justification du reniement de ses aspirations métaphysiques — et\n une vengeance?...\n    Justification, ne fût-ce que devant lui-même, car en montrant, chez u n\nchrétien si illustre et si militant, l'indifférence, l'incertitude transparaître der-\nrière le voile illuminé, derrière le mirage des paroles ostensibles; en faisant\napercevoir dans l'œuvre du grand écrivain u n fascinant décor dressé devant\nl'irréparable et la ruine, n'était-ce point, par analogie, pallier, d'un côté,\nl'importance de ses propres paroles de c a t é c h u m è n e ou de fidèle, niées\ndepuis (1), et, de l'autre, par contraste, mettre en évidence la franchise\nproclamée de sa mécréance, au regard de celle de C h a t e a u b r i a n d , secrète e\n déguisée?\n    Vengeance, par le moyen de l'attestation ouverte de son scepticisme maté-\nrialiste, de la profanation sacrilège et ricanante d'une mémoire auguste, chère\nà nombre de ses anciens compagnons d'armes; vengeance contre l'amitié et\ncontre l'amour, à présent anéantis et reniés, une fois de plus, avec les senti-\nments que leur influence avait momentanément suscités en lui. « P a r vous,\ndisait-il à Victor H u g o , dans la préface des Consolations, je suis revenu à la vie\ndu dehors, au mouvement de ce monde et de là, sans secousse, aux vérités\nles plus sublimes... »; mais l'instrument de cette rénovation spiritualiste du\npoète de Joseph Delorme fut, bien davantage encore, Mme H u g o . A l'heure\noù nous sommes venus, tout cela était passé ; ces élans vers un idéal plus\nhaut étaient solidaires en lui de souvenirs, entretenus d'abord avec u n e ferveur\nblessée, et qui, p a r leur persistance, étaient d e v e n u s , peu à peu, d a n s sa\nvie une entrave abhorrée. E t il semble, qu'impatient de la domination de\ncette rancœur sourdement opiniâtre, il ait voulu se libérer enfin, rompre\nviolemment, publiquement, en affirmant implicitement par ses leçons sur\n\n\n   (1) Les travaux de MM Séché et Michaut établissent, d'une façon irréfutable, les\nvelléités très prononcées de conversion que Sainte-Beuve, plus tard, dénia avec colère et\nsarcasme. Dans son Sainte-Beuve avant les « Lundis », M. Michaut observe, à propos d'une\nde ces protestations, qu'elle offre un exemple bien curieux de la façon dont, à distance,\non refait sa vie d'après ses opinions présentes, et dont on rejette dans l'ombre les actes ou\nles pensées qui, dans le passé, vous gênent»... N'est-il pas piquant de constater que\nc'est là exactement le reproche que Sainte-Beuve adressait à Chateaubriand, en l'incul-\npant d'avoir voulu celer le libertinage d'esprit de sa jeunesse : Cf. Chateaubriand et son\ngroupe litt., I, 299 : « Il antidate sa vocation .. Pourquoi arranger toute chose ?... » V. sur\ncette question la belle étude approfondie : L'Ame en peine de Sainte-Beuve, que\nM. Eugène Gilbert a donnée, en juin dernier, dans laR e v u eGénérale.\n"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3354, "texte": "                                 SAINTE-BEUVE                                  21\n\n\n Chateaubriand que ces élans et ces souvenirs étaient également morts dans\n son cœur.\n    Il disait de lui-même qu'il avait une « âme d'acolyte », et, en effet, par ses\n facultés prédominantes de compréhension et d'assimilation, son génie, dénué\n des énergies créatrices qui auraient fait contrepoids, était singulièrement\n apte à subir les influences les plus disparates. Sa pensée était à la pensée des\n autres, dans une certaine mesure, ainsi qu'une plante parasite, vigoureuse\n surtout au prix de la sève étrangère. Nous le voyons, avec l'indifférence qui\n peut-être était organique chez lui, évoluer, se transformer au gré des milieux\n qu'il traverse : Docile aux impulsions matérialistes de l'école de médecine où\n il étudie, du groupe voltairien du Globe qu'il fréquente à ses débuts, il esquisse,\n par la suite, un mouvement très accentué de retour au catholicisme, à cause de\n sa liaison avec Lamennais, Lacordaire, l'abbé Gerbet, Ozanam, au point d'édi-\n fier ce dernier par sa piété, et de témoigner d'un grand chagrin de la scission de\n l'auteur des Paroles d'un Croyant d'avec Rome. Il subit, aussi, la contagion des\n tendances idéalistes de Hugo, religieuses de Mme Hugo. Au lendemain de la\n rupture avec celle-ci, désemparé et saignant, encouragé d'ailleurs à l'exécu-\n tion de ce dessein, déjà projeté depuis quelque temps, par les Olivier, il\n trouve en lui-même les ressources affirmatives d'âme et de pensée nécessaires\n pour élaborer la pièce maîtresse de son œuvre, ces graves et fortes études\n sur Port-Royal, entre les pages desquelles on sent circuler la compréhensive et\n chaleureuse sympathie dont il était animé pour la grande génération jansé-\n niste, pour ces solitaires de l'Abbaye, si saints et si inflexibles dans leur doc-\n trine désespérée.\n    Vers la fin de sa vie, il est vrai, Sainte-Beuve écrivait, d'un air dégagé et\nfat, passablement ridicule : « J'ai fait un peu de mythologie chrétienne de\n mon temps; elle s'est évaporée... C'était pour moi comme le cygne de Léda,\n un moyen d'arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. La jeunesse\na du temps et se sert de tout. » Comparaison n'est pas raison, c'est le cas de\nle dire : on imaginerait mal Sainte-Beuve sous les espèces de Jupiter, même\ntravesti; et, sinon, plutôt en renard qu'en cygne ! Quant au surplus, sans\nprendre à la lettre l'assertion de M. Séché qu'il fut « janséniste, non par acci-\ndent ou par occasion, mais très sérieusement et très sincèrement, pendant les\nquinze plus belles années de sa vie » (1), on peut croire que l'attrait auquel\nnous devons Port-Royal avait des sources vives en lui à ce moment, et que\nl'accoutumance et la familiarité d'esprits tels que Pascal, le grand Arnauld et\nNicole a prolongé un certain temps son rayonnement en une intelligence\naussi sensible.\n    Marquons quelques dates : Joseph Delorme, aigri et sombre, parut au débat\nde 1829: les Consolations, tout imprégnées de mysticisme et d'apaisement,\nfurent écrites dans la suite de la même année : Sainte-Beuve était tout entier\nalors sous le charme de Mme Hugo. Ce charme se perpétue jusqu'en 1837,\népoque à laquelle, après la séparation, le critique, apparemment pour distraire\nsa souffrance, s'en va à Lausanne faire son cours sur Port-Royal. L'impression\n\n (1) 1,167.\n"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3300, "texte": "22                                 DURENDAL\n\n\ndu Livre d'amour est de 1843 ; le cours sur Chateaubriand de 1849 : Serait-il\npossible d'admettre chez Sainte-Beuve, au delà de l'avant-dernière de ces\ndates, u n jansénisme qui ne fût pas surtout littéraire, fait d'admiration pour\ndes hommes d'un génie ou d'un talent si étendu et si ferme, et qui manifes-\ntèrent dans toute leur conduite u n caractère et des certitudes dont il se sen-\ntait déplorablement dépourvu? L'hypothèse que ce jansénisme fût passé du\ncerveau dans la conscience reste bien improbable : il y a des choses qui ne\nsauraient coexister.\n   Au reste, dès avant Port-Royal, les oscillations et les perplexités, trop\nnaturelles à une tête si experte à la dissolution analytique des idées, l'avaient\nressaisi. U n e lettre affectueusement pénétrante et lucide de M m e Olivier\nà Sainte-Beuve dénonce les préoccupations de celui-ci à cette heure de crise\nsentimentale et morale, en posant nettement devant lui le p r o b l è m e dont il\ndevait finir par nier l'existence même : « N e s'agit-il pas, en effet, de savoir\npourquoi vous vivez, et vous voulez vivre? » (1).\n    « U n e foi bien fondée serait la guérison de tout », écrivait-il lui-même,\npeu auparavant, à un ami d'enfance, l'abbé Barbe, en lui expliquant son\nimpuissance à un christianisme qui ne serait pas, « si j ' o s e le dire, éclec-\ntique ». Cette nostalgie de fins plus élevées que l'immédiat si borné et si\n morne de la vie; cette inquiétude métaphysique, il est clair que, d a n s u n\n esprit de cette trempe, elles devaient survivre obscurément, en dépit des\n négations, des affirmations et des bravades, à l'aide desquelles il tentait de\n les tuer en lui ou, du moins, de leur imposer silence : — « Au hasard, au\n hasard! C'est là mon seul mot d'ordre... » ( N o v e m b r e 1839). « Après quoi il\n n'y a qu'à se tourner vers Dieu, la seule gloire, ou vers l'ironie, la seule\n vérité après Dieu... » (Juillet 1840). Ainsi parle-t-il à M m e Olivier, dans cette\n correspondance (2) d'une valeur infinie précisément pour les années de\n décomposition morale où, après le refuge momentané de Port-Royal, a u c u n\n autre « port », comme il disait, ne se présentera plus à son naufrage, que le\n persiflage desséché et desséchant — et les plaisirs courts d'un épicurien triste.\n Jouisseur de la vie, des choses de l'esprit comme des autres, sans plus de\n longs desseins, au jour le jour du travail, ennoblissant, q u a n d m ê m e ; des\n menues intrigues des académies et des lettres, des petites méchancetés\n raffinées et confites de ses Cahiers!...\n    L a part des influences qui agirent sur Sainte-Beuve et sur la formation de\n sa mentalité fut, certes, très grande ; notamment, à l'origine de son installation\n à Paris, l'inflexion que sa pensée juvénile reçut des entretiens de l'ancien\n chanoine terroriste Chasles, le père de Philarète, à la pension L a n d r y , et de\n cet autre défroqué, Daunou. Mais, pour accessible qu'il fût aux impulsions\n  extérieures, il semble bien qu'elles n'aient agi durablement que d a n s le sens\n  de ses inclinations natives vers le scepticisme, la discussion indéfinie qui se\n  complaît dans sa propre subtilité, insoucieuse de conclusions fatalement\n  provisoires.\n\n     (1) Corresp., p. 432.\n     (2) Corresp., pp. 191, 231.\n"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3505, "texte": "                                  SAINTE-BEUVE                                     23\n\n   Les racines de ce scepticisme plongeaient dans sa nature même, sèche,\nprocessive, sensible on, peut-être, susceptible plutôt que passionnée, capable\nde tout comprendre, non de tout éprouver, et dont tous les élans étaient\ngauches et les effusions, contraintes. La maturité de cette disposition, en\nquelque sorte idiosyncrasique, fut retardée par le passage de Sainte-Beuve\ndans le romantisme et par les pouvoirs d'exaltation créés en lui par un amour\ninespéré : l'épilogue des événements intimes qui font le sujet du Livre d'amour\nrendit son esprit à son développement libre et logique, entravé, quelques\nannées, par des prestiges supérieurs. Tout ce que ceux-ci avaient mis dans\nson cœur de sérénité, d'espoir et de confiance en la vie a sombré avec les\nderniers vestiges de cet amour. Et cet amour, lui-même, brisé, et dont sa\nmémoire rejetait, parfois, les rappels, avec irritation, comme unfardeau dépri-\nmant, la catastrophe de cet amour agit sur toute l'orientation de sa pensée\net laisse dans son existence comme la trace, le vide d'une amputation.\n   Il avait goûté du bonheur, et à l'âge où l'on est le plus apte à tirer de lui\ntout ce qu'il renierme de félicité et de fortitude; il avait eu à la fois l'amitié\ngrande et belle de Hugo, l'émulation et les batailles audacieuses et grisantes\ndu Cénacle; il avait eu cela, puis l'amour avec ses secrets délires, ses palpi-\ntations délicieuses et terribles — au bord de l'abîme.\n   Il apportait à l'étude de Port-Royal l'âme émue et vibrante que lui avaient\nléguée ces années de plénitude. Nous l'avons dit, c'était, aussi, du secours\npour la détresse de son récent abandon qu'il attendait de la fréquentation des\nvolontaires sectateurs de Saint-Cyrant du spectacle de leur intrépide sacrifice\nà la défense d'une doctrine opiniâtre et épouvantée. Plus tard, il se complut\nà la lente publication, revue et documentée avec minutie, du travail effectué\npresque impromptu à Lausanne : et on dirait qu'il retardait de terminer cette\nœuvre, afin de la retenir longtemps dans sa vie, comme un témoin ami du\npassé qui revenait mélanger au courant actuel de ses jours ses pensées diffé-\nrentes et ses souvenirs troublés... Port-Royal était une étape franchie, la\npremière de la route où il marchait, depuis, avec des regards en arrière,\nquelquefois, vers des horizons à la fin dérobés à sa vue; et, sans doute, en\nfeuilletant le manuscrit et les notes de son cours, pour leur donner la forme\ndéfinitive, sentait-il brûler sourdement de nouveau la cicatrice de la blessure\ndont, au temps de leur élaboration, il saignait... Et quand même, peut-être,\nson âme aride et meurtrie se retrempait-elle et se galvanisait au contact de ce\npassé beau et cruel, jusqu'à faire taire cet « A quoi bon ? perpétuel », conclu-\nsion évasive et machinale à toute velléité d'espérance ou d'entreprise ?\n   « Il vient une heure où l'enchantement de tout a si fort cessé qu'on se dit\nun A quoi bon? perpétuel », écrivait-il en 1844. Mais cet « A quoi bon » avait\nété plus précoce en lui : ne le pressent-on point, au milieu de la période la\nplus lumineuse de sa carrière, dans cette remarque de Juste Olivier, lors de\nsa première entrevue avec Sainte-Beuve, en 1829 : « Il n'achève pas toujours\nses phrases, je ne dirai pas qu'il les bredouille, mais il les jette, et il a l'air d'en\nêtre dégoûté et de n'y plus tenir déjà avant qu'elles soient achevées » (1).\n\n  (1) Corresp., pp. 357, 10.\n"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3448, "texte": "24                                    DURENDAL\n\n\n   Cette espèce de haussement d'épaules mental devant la hantise d e désirs\ndéçus d'avance, d'aspirations désabusées d'elles-mêmes avant que de s'être\ntout à fait formulées et qui naissent dans la pensée flétries des stigmates de\nla mort, prévalurent davantage encore en lui par le terme de cette liaison\nque, vainement, il voulut repousser dans l'oubli par l'éloignement, par le\ntravail, par des dissipations quelconques ou, plus tard, par des projets d e\nmariage. Au fond, ce souvenir, jamais il ne l'aura assez tué en son c œ u r ;\nquoi qu'il fasse, il sentira toujours les aiguillons du chagrin et du dépit,\ndont la survivance, malgré ses efforts pour s'en affranchir, suscitera chez\nlui des accès de haine et des éclats de colère à l'égard de M m e H u g o ; des\nmanifestations vindicatives contre H u g o . E t lorsqu'elle sera venue à son\nparoxysme, cette souffrance, elle se résoudra en une insensibilité générale sans\nrepos ni satisfaction, si bien, qu'en ses facultés affectives stérilisées, il ne\ntrouvera plus que l'apparence de sentiments dont la possibilité semble avoir,\ndès lors, été amoindrie en lui.\n   E n mai 1840, il écrivait à M m e Olivier : « J e ne suis plus qu'un caustique\nqui se contente d'être moins méchant au fond qu'il ne paraît. » Est-ce vers le\nmême moment que, relisant une page de ses cahiers intimes consacrée à\nl'évocation douce de M m e H u g o , il en biffe les mots attendris et, d a n s u n\ntransport de rage, ajoute : « N o n , je la hais ! » (1) ?\n   Trois ans après, il faisait imprimer le Livre d'amour, reliquaire des p o è m e s\ninspirés par M m e H u g o , mémorial d'intimités qui ne lui a p p a r t e n a n t p a s ,\nlui seul, aurait dû rester secret ou, du moins, n'être rendu public qu'avec les\ndéguisements opportuns. Il accompagna, au contraire, ces vers suffisamment\nindiscrets de gloses sans équivoque, pour ne point parler de scolies gram-\nmaticales qui font une figure assez singulière en ce lieu. La Bibliothèque\n Nationale de Paris possède u n exemplaire du Livre d'amour enrichi, si l'on\npeut s'exprimer ainsi, de commentaires manuscrits dont certains signalent le\npoint culminant de l'animosité contre H u g o , qui s'était épanchée, déjà, à la\n dérobée, en cette incroyable page des cahiers intimes, datée de l'année (1834)\n de la brouille entre les deux écrivains, et où l'allusion au grand poète\n ne paraît pas douteuse (2); ensuite, publiquement, par les insinuations de\n son article sur les Chants du Crépuscule.\n    La pièce XVI du Livre d'amour contient ces vers :\n                   Mon amitié peu franche eut bien droit aux rigueurs\n                   Et je plains l'offensé noble entre les grands cœurs,\nsous lesquels il écrit : « N o n , il n'est pas un noble cœur : artificieux et\nfastueux, il est vain au fond; tous ceux qui l'ont pratiqué de près ont fini par\nle savoir; maisj'ai été longtemps dupe » (3).\n\n     (1) Corresp., p. 220; MICHAUT, p. 194.\n  (2) « S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-propre, l'homme gros-\nsier est homme à faire intervenir près de vous, dans la conversation, le nom de sa femme,\npour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux; il ne voit aucune indélica-\ntesse, mais seulement une ruse très permise à cela. Quand il unit une sorte de génie à un\ngrand orgueil, l'homme grossier devient irrassasiable de louanges... » (MICHAUT, p. 159.)\n     (3) SÉCHÉ,-II, p. 65.\n"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3267, "texte": "                                    SAINTE-BEUVE                              25\n\n\n    Pour mettre la vilénie de ces lignes dans sa pleine valeur et en jauger\nl'auteur, il faut lire les lettres que Hugo lui écrivit avant de rompre avec lui,\nadmirables de magnanimité et de tendresse tristes, trop nobles, en vérité,\npour leur destinataire, qui, dans le mystère de son cœur, devait se sentir\ninsulté par la supériorité de cette noblesse. Il n'y aura plus aucun trait à\najouter à la physionomie du critique si l'on songe qu'à l'heure même,\npeut-être, où il rédigeait cette venimeuse note, il enlevait son élection à\nl'Académie, grâce à l'appui, qu'il avait sollicité, de Hugo, dont il avait, du\nreste, grand soin de dissimuler le concours, en écrivant, le lendemain, à sa\ncorrespondante de Lausanne, Mme Olivier, que son succès était assuré « sans\ncela... » (1).\n    Ce Livre d'amour, destiné dans sa pensée à être publié « après sa mort et\ncelle des deux personnes intéressées » et qu'il contribue à divulguer lui-même,\ndans un certain cercle; ce livre n'apaisa point les mânes irrités de son amour\nperdu, resté dans son existence comme une chose morte et qui, cependant,\nempoisonne l'atmosphère de la lenteur de sa décomposition.\n    Les ravages de la passion et de la rancune achevèrent, peu à peu, leur\nœuvre, corrodèrent en lui jusqu'aux dernières fibres d'enthousiasme spontané\net de foi vivante. Tout ce qu'il avait adoré et acclamé, il portait, à présent, la\nmain dessus pour l'ébranler ou le détruire. Il atteignait ainsi la perfection\n de son scepticisme, non seulement religieux, mais sentimental — et, sans\ndoute, si l'on peut croire qu'un tel acepticisme soit une garantie de sang-froid\net d'impartialité chez un critique, reste à savoir si l'espèce de défensive où\n elle place son cœur et sa pensée devant l'émotion ou l'exaltation de certaines\n œuvres permet d'attendre de lui des jugements équitables : le scepticisme\n n'est que de nous-mêmes; il sépare notre pensée de la pensée des autres, met\nobstacle à cette communion intellectuelle où gît, peut-être, le secret de toute\n compréhension complète.\n    On peut suivre dans la correspondance de Sainte-Beuve avec les Olivier les\n traces de cette dévastation progressive; et elles se révèlent par des cris acres\n et presque sauvages qui retentissent, tout à coup, ainsi qu'un aveu involon-\n taire ou jaillissent comme un jet d'amer.tume à la fois brûlante et glacée :\n « Tout m'est égal, écrit-il à la fin de 1841, et je donnerais mon âme et\n l'avenir, tout mon royaume, pour un éclair. » A l'approche de la quarantaine\n (1844), il a ces mots d'une désolation acerbe : « A quarante ans, les uns se\n font aigres, les autres, fades; d'autres tournent au porc, moi je me suis fait\n loup. Je dis non, je rôde, et je me maintiens inattaquable dans les grands\n bois enneigés. » Enfin, plus tard encore, ces constatations mornes de ses\n cahiers intimes, qui ne recherchent même plus le relief et la fierté sombre\n des images : « Je suis triste; j'ai flétri la vertu en moi » (1847). «Je n'aime\n plus et mon désespoir est si profond et si fixe que je ne regrette même plus \"\n(1848) (2).\n                                            ***\n\n  (1)   MICHAUT, p     242.\n   (2) Corresp.,   pp. 255, 358; MICHAUT, 309.\n"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3501, "texte": "26                                   DURENDAL\n\n\n    L a carrière d'imagination de Sainte-Beuve s'achève ici : depuis les vers du\nLivre d'amour, il avait eu encore des heures d'inspiration, non plus à propos\nde M m e H u g o , mais d'une jeune fille dont il avait brigué la main. Il cherchait\nun alibi à ses souvenirs dans le mariage. Nouvel espoir pour u n e nouvelle\ndéception : sa d e m a n d e ne fut pas agréée; de là quelques poèmes, le Dernier\nRêve (1840). C'est, probablement, comme le conjecture M. Michaut, avec\nl'écroulement de ce « dernier rêve » qu'il faut faire coïncider le « certain\njour » à partir duquel, selon une lettre qu'il écrivit, en 1858, il ne fit plus de\nvers : « Ce n'est pas tant l'accablement des travaux et l'invasion de la prose,\najoutait-il, qu'il en faut accuser. Chanter pour moi, c'était la m ê m e chose\nqu'aimer et être aimé, le désirer ou l'espérer. T o u t cela, à un certain jour,\ns'est tu d a n s mon coeur » (1).\n    Le Sainte-Beuve de Joseph Delorme, des Consolations, de Volupté (2) et d u\nLivre d'amour a fini de se dépouiller; et, aussi, celui de Port-Royal, si imbu\nde l'importance des grands problèmes de la croyance, si épris du stoïcisme\nchrétien de ses héros : le travail intérieur de ses prédispositions cérébrales et\n l'action morale des déconvenues de sa vie ont agi de concert pour tarir en\nlui la poésie élégiaque, la fantaisie, toute aspiration idéale.\n    Désormais, il ne sera plus que critique. E t s'il s'attaque, d'abord, à Cha-\nteaubriand; s'il s'évertue à montrer en celui-ci un personnage qui mériterait\n le surnom de « F a u x Semblant », il paraît bien que le choix de son sujet lui\n ait été dicté par son aversion, non seulement pour le Christianisme, mais\n pour le R o m a n t i s m e . Car il n'a été romantique, aussi bien q u e chrétien,\n même « éclectique », qu'à la surface et par les influences que nous avons dites.\n Les facultés prédominantes comme les appétences naturelles de son esprit,\nson amour pour les ordonnances harmonieuses de lignes, la force contenue\n et réglée, la régularité des développements logiques, la fermeté délicate et\n précise de l'expression, sont d'un classique.\n    D a n s la troupe éclatante et diaprée des Romantiques, parmi les lyriques,\n les paradoxaux et les échevelés, il a fait toujours figure un peu grise,\n semblable à celle d'un domino ténébreux au milieu des travestis funambu-\n lesques d'une mascarade. E t , sans doute, déjà alors dissimula-t-il plus d'un\n sourire narquois sous la dentelle de son loup, devant l'exubérance g r a n d i -\n loquente et erratique de maint de ses compagnons. P o u r t a n t , il fut de coeur\n et d'ardeur avec eux, aussi longtemps, peut-être, qu'il eut du cœur et de\n l'ardeur! Il y avait en lui une répugnance, certes, instinctive contre toutes\n les outrances (ne sont-ce pas des affirmations?), mais il est à supposer que les\n fables désordonnées, les imaginations contrastées et tragiques, la fougue\n\n\n  (1) MICHAUT, 273.\n  (2) Ce roman curieux mais d'une lecture difficile est peu fréquenté, actuellement,\nau moins dans les bureaux de rédaction, si l'on en juge d'après ce détail cueilli dans le\ncompte rendu de la cérémonie du cimetière Montparnasse publié par le Matin (19 décem-\nbre) : « Si M. Coquelin cadet apparut dans le cortège, ce ne fut nullement au titre pro-\nfessionnel, mais bien parce qu'il est né natif de Boulogne-sur-Mer et qu'il y fêtait un\ncompatriote. Il consentit, néanmoins, à réciter au banquet quelques vers de Volupté.. » !\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3248, "texte": "                                SAINTE-BEUVE                                  27\n\nvirulente du Romantisme, presque naturelles et normales pour lui, tandis\nqu'il était en proie à la passion, à l'effervescence de sa vie entrecoupée de\ntranses fébriles et de joies immodérées; tandis qu'il vivait le Livre d'amour,\nlui parurent insolites et extravagantes à l'heure où le désenchantement ayant\nparachevé ses ravages, il enveloppa tout le passé, les choses dont il avait\njoui comme celles dont il avait souffert, dans le même regard, où il n'y avait\nni calme, ni résignation, mais le flegme de la froide réflexion et la volonté\nmoqueuse de n'être pas dupe une seconde fois.\n    N'était-ce pas là son arrière-pensée, lorsque, en 1842, songeant à des\nopinions aventurées, émises par lui naguère à propos de Télémaque, il écrivait\nsur un exemplaire de ce livre : « La jeunesse est trop ardente pour avoir du\ngoût. Pour avoir du goût, il ne suffit pas d'avoir en soi la faculté de goûter\nles belles et douces choses de l'esprit : il faut encore du loisir, une âme libre\net vacante, redevenue comme innocente, non livrée aux passions, non\naffairée, non bourrelée d'âpres soucis et d'inquiétudes positives; une âme\ndésintéressée et même exempte du feu trop ardent de la composition, non en\nproie à sa propre verve insolente; il faut du repos, de l'oubli, du silence, de\nl'espace autour de soi » (1).\n    Le temps de la poésie et du tourbillon est révolu ; le cœur, comme nous\n avons vu, ne s'en estjamais consolé, mais la raison, elle, parle dans l'anéan-\n tissement du reste, pour montrer que, dans ce champ fauché, il y a, néan-\n moins, beaucoup à glâner. La passion, il est vrai, dans quelque ordre que ce\n soit, a des clairvoyances refusées à la raison, mais elle empoi le toutavec elle:\n L'onde égale et limpide d'un canal réfléchit plus purement l'image des choses\n que les eaux tumultueuses d'un torrent...\n    Ces lignes de Sainte-Beuve sur l'homme de goût font songer à un de ces\n portraits de caractère auxquels se plaisait la société du XVIIe siècle; et\n celui-ci est très vrai. Le goût fait œuvre de discernement affiné et de choix\n discret; il doit être comme une de ces balances d'une sensibilité exquise,\n qu'un scrupule fait pencher et que l'on isole de l'almosphère ambiante pour\n qu'elles ne soient point faussées. Il saurait être difficilement l'apanage de qui\n est dans la mêlée de la bataille et viendrait, ainsi, au jugement dans le fré-\n missement encore du combat. Il exige une âme de spectateur, en quelque\n sorte, curieuse toujours de la vie, mais insoucieuse d'y ambitionner, désor-\n mais, quoi que ce soit; l'égoïsme souriant et sceptique dont l'expérience de\n l'équivalente vanité de toute douleur et de toute joie finit, malgré nous, par\n nous cuirasser.\n    Mais, souvent, parce que cet homme se sera retiré à l'écart de la vie, il ne\n la reconnaîtra plus lorsqu'elle se présentera à lui dans les œuvres nouvelles,\n ou il l'y trouvera excessive, bruyante et presque grossière. Sa préférence,\n ira plutôt aux œuvres moyennes qu'aux supérieures, aux esprits fins\n qu'aux puissants, trop originaux, insuffisamment condescendants à la\n pensée commune, pour ne choquer et n'effaroucher point en lui le sens\n\n\n  (1) SÉCHÉ, I, p. 336.\n"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3394, "texte": "28                                 DURENDAL\n\n\nombrageux de la mesure. E t c'est la rançon de cet épicurisme littéraire que\ntout ce qui sort trop des voies tracées et qu'il a fréquentées, que toute gran-\ndeur qui outrepasse la tradition ou y contredit le met en défiance et en\nperplexité.\n    Ces qualités et ces défauts de l'homme de goût furent ceux de\nSainte-Beuve, lorsque l'âge et les circonstances l'eurent ramené à la vocation\nde son génie. Son imagination, du reste, comme son style m ê m e , avait\ntoujours été moins forte qu'acérée, plus éprise de demi-teintes que de coloris,\net si nous l'étudions dans l'œuvre, le Livre d'amour, où la passion aurait d û\nl'aviver davantage, nous la trouverons, comme ailleurs, sans p a t h é t i q u e ,\np r u d e n t e et habile, « pénétrante et timide », pour reprendre la définition très\njuste de H u g o ; adonnée surtout à fixer le détail et l'intimité de souvenirs\nen petites grisailles d'un dessin délié et net, u n peu froides et, parfois, u n\npeu gauches.\n    Chateaubriand et H u g o avaient fait luire aux esprits des vols inouïs\nd'images émerveillantes. Sainte-Beuve n'a rien pris à la prose de R e n é ,\nmagnifique et nombreuse, dans la superbe mélangée d'amertume de sa\nmélancolie, avec ses beaux mots de mémoire, qui, à chaque instant, rejoi-\ngnent d'un trait le présent de la pensée et des événements au passé des jours\nou de l'antique poésie. Rien, non plus, à H u g o , dont la lyre émouvante,\npittoresque ou paradoxale dans les Odes et Ballades et les Orientales, épique\ndans Hernani, allait, sous l'action de la maturité, p r e n d r e des tons plus\nprofonds et plus graves et chanter sur un mode auguste et que l'on pourrait\nappeler ouranien.\n    L a prose de Sainte-Beuve, on la connaît : c'est u n instrument insinuant et\n flexible, admirable à l'analyse, à toutes les sinuosités et aux replis de l'étude\npsychologique; un outil qui vrille et transperce, et aussi u n e pointe experte\naux blessures perfides et empoisonnées. Sa forme est saine, ingénieuse, précise,\n propre à toutes les œuvres de définition et de curiosité ; elle abonde en tours\npersonnels où se marquent clairement les procédés mentaux de l'écrivain, les\nretours et les détours de son investigation autour d'un h o m m e ou d'un livre\n pour ne rien laisser d'eux qu'elle n'ait sondé et soupesé... E t c'est un plaisir vif\nque de suivre ce travail sûr, agile et réfléchi. Mais l'ampleur de l'expression\nm a n q u e ; certaines vues altières, certains enivrements de l'intelligence con-\nnaissante, la hardiesse des raccourcis qui font relief et synthèse, et jettent\nsur la matière de soudaines et vastes lueurs. L'esprit de majesté était a b s e n t\nde Sainte-Beuve.\n    Sa Muse n'a point d'ailes et, à peine, de lyre; elle ne chante point : elle\nparle. Ses élans, déjà courts, on dirait qu'elleles réfrènede crainted'y paraître\ne m p r u n t é e ; elle chemine, songeuse, affligée ou contente, mais toute à elle-\nmême, à la familiarité de ses souhaits, de ses rêves ou de ses réminiscences.\nS'il lui arrive de parler obscurément, c'est que l'énonciation de sa pensée la\ngêne ou l'intimide, ou qu'elle la veut dérober à moitié : on attendrait vaine-\nment de sa bouche u n mot spontané, que l'on sentirait é m a n é des régions\nincertaines et presque inconscientes de l'âme et du c œ u r .\n    Dans une longue note, inscrite sur l'exemplaire de la Bibliothèque\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3180, "texte": "                                    SAINTE-BEUVE                                         29\n\n\nNationale que nous avons mentionné, Sainte-Beuve dit lui-même que ces\n « vers d'amour » dont « on s'est décidé à assurer l'existence, parce qu'ils ont\nété faits, de l'aveu des deux (1) êtres intéressés, pour consacrer le souvenir de\nleur lien », étant « le fruit rare et mystérieux de plusieurs années d'étude, de\ncontrainte et de tendresse, se ressentent par moments de ce manque de\ngrand air et de soleil... L'amour antique, fatal, violent, y passe et revient\ndéjouer par accès l'amour chrétien, mystique, idéal, qui se flattait de régner...\nS'il était permis au poète de s'expliquer par ses propres exemples, il dirait\nque la manière de Joseph Delorme revient ici traverser et troubler celle des\n Consolations... \" Enfin, atteste-t-il en terminant, « la poésie en est sincère, et\nl'âme a coulé par la blessure » (2).\n   Tellement, pourrait-on conclure, qu'elle y a contracté une langueur mor-\ntelle et laissé le meilleur d'elle-même, tout ce qu'elle contenait de générosité\net d'abandon.\n    On s'apprête, paraît-il, à publier le texte intégral du Livre d'amour. Jusqu'à\nprésent le principal de ce que nous en connaissons a été imprimé par\n M. Michaut, et il suffit pour apercevoir que cette œuvre, malgré ses notes\nétranges de vanité et de pédanterie, respire une passion, en effet, sincère,\nvivace et angoissée, avec ses joies graves ou puériles, ses sursauts ravis ou\ndésolés; qu'elle narre les péripéties d'un sentiment qui n'était pas un jeu\nimaginaire de poète et n'allait point, comme il l'observait longtemps après,\n \" à une Iris en l'air ou à une nuageuse Elvire ».\n    Dans son langage aux contours et aux intonations classiques ; dans sa\nforme parée de métaphores consacrées et de fleurs de la vieille réthorique\namoureuse, et souvent alambiquée et maladroite, cette passion paraîtrait bien\ntiède et compassée à la comparaison des effusions, ambitieuses d'images\ninouïes et de cris inattendus, des poètes d'aujourd'hui. Cependant, l'intensité,\nelle se décèle vraiment à chaque vers de ces poèmes qui prennent un peu\nl'aspect de peintures en camaïeu, fines, nuancées, tracées d'un pinceau\nattentif et qui, parfois, a tremblé...\n   La trame, tissée au jour le jour, de ce livre, est faite de mille choses menues,\nobservées et célébrées avec dévotion : physionomies du bonheur, sites\nparcourus ensemble, confidences réciproques, surprises... Ce canevas est\ninvariable : deux êtres viennent dans la vie l'un de l'autre, et la prédesti-\nnation, qui, nécessairement, les a rassemblés, n'empêche point le temps,\nbientôt, de les toucher de sa main pâle pour transformer leur félicité en\nsatiété, ensevelir la flamme sous la cendre et la fraîcheur sous la poussière...\nPuis, soupçons, reproches, séparation : conclusion fatidique de l'histoire\néternelle...\n   Le Livre d'amour ne dit rien de plus et c'est assez, puisque c'est tout. La\npublication ou, pour mieux dire, l'impression de ces pages a été reprochée\n\n\n (1) ... « L'aveu des DEUX êtres intéressés... » La tournure est assez singulière. L'assenti-\nment du poète était au moins implicite et préalable !\n (2) SÉCHÉ, II, 62.\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1581, "texte": "30                                   DURENDAL\n\n\ndurement à Sainte-Beuve, et, en vérité, certaines particularités qui semblent\nde l'indiscrétion préméditée sont inexcusables. A quel mobile a-til obéi?\nVengeance? Vanité d'homme ou vanité d'écrivain? Cette dernière hypothèse\nest la plus vraisemblable : il était jaloux de ses titres poétiques et n'a pas\nvoulu sacrifier la gloire qu'il espérait de son œuvre la plus inspirée ; — mais\ncomment a-t-il pu agir de telle sorte que cette gloire se soit tournée en\nopprobre ?\n   M me H u g o sut évidemment l'existence du Livre d'amour et pourtant, par la\nsuite, elle entretint des relations amicales avec Sainte-Beuve. T o u s deux ne\nportaient-ils pas et ne devaient-ils pas porter jusqu'au bout les conséquences\nde leur faute : c'était une communauté encore; mais l'expiation la plus noble\nfut la plus m u e t t e .\n   A Guernesey, u n jour que le poète de la Légende des Siècles avait emmené\nses fils et ses invités chez M m e Drouet, M m e H u g o , vieillie et malade, — et\nseule — répétait tristement ce vers du Livre d'amour :\n\n                Le temps, vieillard divin, honore et blanchit tout,\n\nque venait de lui citer Alfred Asseline. Mais où tendait son regret et vers\nquels souvenirs? Peut-être sa nostalgie allait-elle a u delà de S a i n t e - B e u v e ,\nau delà de Juliette Drouet, vers l'époque où H u g o — constant depuis d a n s\nl'infidélité — et elle-même n'avaient pas brisé, chacun de son côté, l'unité\nheureuse de leur foyer?...\n\n                                                                  ARNOLD     GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-004", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 31, "page_fin": 32, "titre_corps": "Julien Dillens", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Julien Dillens NOTRE illustre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 44, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1974, "texte": "Julien Dillens\n\n                 NOTRE illustre et féconde école            belge de sculpture,\n                         célèbre dans le m o n d e entier, vient de perdre\n                         en Julien Dillens un de ses plus distingués\n                         statuaires. Désirant consacrer au défunt des\n                         pages dignes de sa mémoire, nous nous réser-\n                         vons l'honneur d'en parler plus longuement\n                         dans notre fascicule de février. Mais nous\n                         nous associons dès m a i n t e n a n t au deuil général\net nous nous empressons de déposer, dès aujourd'hui, avec\ntous ceux qui aiment notre art national, les fleurs de nos\nregrets, de nos hommages et de notre admiration, sur la t o m b e\ntrop tôt ouverte, h é l a s ! de cet artiste de valeur.\n    Julien Dillens meurt en pleine maturité de son talent et\navant d'avoir pu créer toutes les œuvres que ses antécédents\nnous donnaient l'espoir et le droit d'en a t t e n d r e . T o u t le monde\nconnaît son mystérieux Silence de la Tombe, qui décore mélan-\ncoliquement l'entrée du cimetière de Saint-Gilles. Nous en\ndonnons ici une reproduction, ainsi que de son Saint Louis\nd ' E p e r n a y . P a r m i ses œuvres les plus célèbres, il faut citer\nencore : le magnifique groupe La Justice, dont la m a q u e t t e en\nplâtre seule existe et qui d o m i n e , avec autorité et majesté, la\nsalle des pas-perdus de notre palais de justice; l'Art flamand\net 1'Art allemand, du m u s é e ; le curieux Monument de t'Serclaes,\nde la grand'place; deux figures très décoratives de la Fontaine\nDe Brouckere; le Van Orley, du S a b l o n ; les Metdepenningen, de\n G a n d ; les Lansquenets, de notre Hôtel c o m m u n a l ; une Figure\ntombale, profondément impressionnante, deux statues de\n saints à E p e r n a y , les bas-reliefs de L a e k e n , l'escalier de\n Reims, plusieurs bustes, des médailles, etc.; enfin, une\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 440, "texte": "32                         DURENDAL\n\n\ntoute gracieuse sculpture en ivoire, Allegretto, d'une élégance\nravissante.\n   Toutes ces œuvres, et d'autres encore, font regretter, avec la\nplus cruelle amertume, la perte prématurée que l'art belge vient\nde faire en la personne du très consciencieux, probe et noble\nartiste que fut Julien Dillens, qui ne vécut que pour l'Art et la\nBeauté.\n\n                                            HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-005", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 33, "page_fin": 44, "titre_corps": "Origines et progrès de la Renaissance septentrionale : Considérations d’ensemble", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fierens-Gevaert", "ancre_debut": "Origines et Progrès de la Renaissance septentrionale Considérations d'ensemble", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 46, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2306, "texte": "Origines et Progrès\n      de la Renaissance septentrionale\n\n                      Considérations d'ensemble (1)\n                                                I\n\n                            EN étudiant, l'année dernière, les origines de la Renaissance\n                                en Italie, nous avons accordé u n e large place au XIVe siècle ;\n                                n o u s y avons rencontré quelques-uns des g r a n d s précur-\n                                seurs littéraires et artistiques du Rinascimento. C'est encore\n                                au XIVe siècle que nous devons n o u s reporter pour étudier\n                                les origines de la Renaissance hors d'Italie. L'esprit\n                                gothique s'épuisait, lorsque, d a n s la seconde moitié du\n                                XIVe siècle, u n e évolution capitale d u sentiment esthétique\n                                se produisit d a n s les contrées septentrionales. On se\ndétourna du spiritualisme désintéressé, des vérités immatérielles qui avaient\nennobli le moyen â g e ; on se passionna pour la n a t u r e tangible, pour les\npropriétés réelles des choses. A l'idéalisme, qui venait de régner pendant un\nsiècle et demi, s'opposait le réalisme des temps n o u v e a u x .\n   P r é t e n d r o n s - n o u s que l'art gothique ignora la nature? Qui oserait ainsi\nparler ? Les cathédrales ne sont « que vie et mouvement ». L'Eglise fut « l'arche\nqui accueille toute créature » (2). Mais, pour l'homme médiéval, l'uni-\nvers visible était un s y m b o l e ; à travers l'enveloppe des choses, à travers leur\nréalité, on voulait atteindre l'enseignement de Dieu, car « toute créature, dit\nHonorius d'Autun, est l'ombre de la vérité et de la vie ». U n e forme n'avait\nde valeur que si elle revêtait un sens symbolique; elle était l'imago d'une\n\n\n  (1) Je publie ci dessous la leçon d'ouverture de mes cours d'histoire de l'Art\n(Renaissance 1904-1905). Ce travail servira d'introduction à une série d'Etudes sur l'Art\nFlamand que terminera une monographie des frères van Evck. Je réduis aujourd'hui\nau minimum les notes et indications de sources, réservant cet appareil scientifique\npour la publication intégrale de mes Etudes.\n  (2) E. MALE : L'Art religieux du XIIIe siècle en France.\n"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3260, "texte": "                                     DURENDAL\n34\n\npensée; et l'idée que nous nous faisons des choses avail pour le moyen âge\nplu? de réalité et d'intérêt que les choses mêmes. L'art se nourrissait de ces\nabstractions à en m o u r i r ; c'est contre elles que dut réagir l'esprit révolution-\nnaire des maîtres septentrionaux.\n    Les Italiens de bonne heure aussi — D a n t e , P é t r a r q u e , Boccace pour nous\nen tenir aux illustres — avaient connu l'amour de la n a t u r e . Giotto, p e i g n a n t\nles moines franciscains avecleurs humbles vêtements, avait montré aux artistes\nl'immense domaine de l'humanité réelle. Il ouvrait les voies; l'Italie est bien,\nquoi qu'on pense et dise, la fille aînée de la Renaissance. Peintre gothique,\nGiotto possède en puissance les forces du génie m o d e r n e . Devant ses œuvres,\nMichel Ange disait : « On ne peut rien voir qui approche davantage de la\nnature. » Et pourtant, le peintre de 1'Arena « n'affranchit l'art qu'à demi » (1).\nSa sublimité, considérée en soi, est sans tache ; mais l'histoire de l'art montre\nqu'elle imposa des formules systématiques et abstraites à toute u n e école,\nplus préoccupée de copier le maître que d'observer le modèle h u m a i n .\nEternel effet du génie d'ailleurs; éternelle erreur des épigones... Les\ngiottesques abusèrent des recettes géométriques ; les chefs-d'œuvre, comme\nle Triomphe de la Mort, du Campo Santo de P i s e , où la nature est vue\nà travers les inspirations de Boccace et de P é t r a r q u e et le Triomphe\nde saint Thomas d'Aquin, de la Chapelle des E s p a g n o l s , ordonné p a r la\nplus rigoureuse des symétries, n'arrêtèrent point la décadence d e l'école.\n Il fallut, si l'on peut dire, un coup de fouet pour ranimer les énergies.\n Il vint du N o r d . Les maîtres septentrionaux apportèrent à l'art la jeunesse\nattendue.\n    Ils étaient plus libres que les artistes du M i d i ; ils n'étaient point fascinés\npar les modèles antiques ; ils ne croyaient point que la nature est belle exclu-\nsivement dans le calme et l'harmonie des lignes r y t h m i q u e s ; ils n'ignoraient\nsans doute point qu'elle est grandiose dans les heures de paix, mais ils la\ncroyaient tout aussi captivante dans les minutes dramatiques de l'action, alors\nqu'elle montre ses brutalités, ses anomalies, ses vices...\n    L'exactitude d a n s la reproduction des formes devint la loi; le symbolisme\nabdiqua.\n    L'art, peu à peu, y perdit son unité morale.\n    Assurément — et Ruskin l'a dit avec éloquence — le moyen âge fut indivi-\ndualiste à sa façon ; mais l'individualisme allait devenir le trait essentiel de\nl'idéal nouveau. L ' a n o n y m a t artistique cessa; l'interprétation de la n a t u r e\nétant proclamée libre,— puisque l'on exigeait u n e fidélité entière de ses inter-\nprètes — les artistes s'isolèrent de plus en plus d a n s des recherches person-\nnelles. Etait-ce une décadence? Etait-ce u n e conquête? L'unité grandiose de\nl'art médiéval nous inspire une trop grande affection, et certains maîtres de\nla Renaissance, soumis de par leur volonté propre à de rigoureuses disci-\nplines, sont trop dignes d'enthousiasme pour que nous cherchions ici à peser\nla valeur des deux époques.\n\n\n  (1) COURAJOD : Leçons professies à l'Ecole du Louvre, vol. II.\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3458, "texte": "        ORIGINES ET PROGRÈS DE LA RENAISSANCE SEPTENT.                         35\n\n\n\n                                        II\n\n    Ces principes nouveaux, nés au XIVe siècle, mais qui ne se répandirent\ndans les ateliers européens qu'au début du XVe siècle pour déterminer la phy-\nsionomie de la première Renaissance, furent longtemps considérés comme une\nconquête du quattrocento italien. Dans ses leçons professées à l'école du\nLouvre, Courajod a démontré que l'art nouveau vivait en France dès le\nmilieu du XIVe siècle — et pour Courajod, qui développa sur ce point les\nidées de son maître de Laborde, ce changement capital dans les tendances\nesthétiques est dû à l'initiative des artistes flamands qui vécurent chez les\nprinces français. Constamment le célèbre professeur revient sur cette idée\ndans le second volume de ses leçons, Les Origines de la Renaissance : le natura-\nlisme moderne est né vers le milieu duXIVesiècle, en France, sous l'influence\n unique des maîtres flamands. Cette thèse, remarquez-le, contient trois\naffirmations. La première a obtenu l'adhésion de presque tous les historiens:\n le sentiment nouveau de la nature est né au XIV e siècle. Il n'en est pas de même des\n deux dernières. Elles valent un examen sérieux, puisqu'il s'agit des origines\n de l'art moderne et de notre passé artistique. Étudions donc le problème en\ntâchant, si possible, d'y apporter quelque lumière nouvelle.\n    Disons d'abord que cette désignation de flamand est employée par le pro-\n fesseur du Louvre et par la majorité des écrivains d'art d'une manière arbi-\n traire pour désigner tous les artistes originaires des Pays-Bas. Les Pays-Bas,\n auXIVesiècle, comme de nos jours, étaient bilingues; il y avait au nord les\n Thiois qui parlaient la langue néerlandaise ; il y avait au sud les Wallons\n parlant une langue d'origine romane. Les Thiois comprenaient non seule-\n ment les Flamands (proprement les gens nés dans les Flandres), mais encore\nles Brabançons, les Limbourgeois, les Gueldrois, les Hollandais, les Zélan-\ndais, les Frisons. Or, pour les écrivains d'art, Thiois et Wallons se confondent\nsous la dénomination générale de flamands. Un Liégeois, un Dinantais, un\n Hutois, sont des Flamands pour tous les critiques français ou allemands\ndont les connaissances sur ce petit point égalent celles de Walter Scott faisant\nde Liége une grande commune flamande dans Quentin Durward.\n    Rigoureusement, ce mot de flamand ne devrait donc s'appliquer qu'aux\nmaîtres nés dans les Flandres, et vous verrez plus tard que cette distinction\nméritait d'être signalée. Mais le mot depuis des siècles a pris une extension\nconsidérable, depuis le temps où Bruges, joyau des Flandres, centralisa l'art\ndes provinces wallonnes et thioises; au XVIe et au XVIIe siècle il désigne la\ngénéralité des artistes des Pays-Bas. Courajod s'appuyait donc sur une tra-\ndition séculaire; il n'y avait aucun mal à ce qu'il appelât flamands les maîtres\ndes Pays-Bas. Au XVIIe siècle s'établit définitivement la distinction entre\nl'école flamande et l'école hollandaise; mais encore par flamands on entend les\nFlamands des Flandres, du Brabant, plus les Wallons. Faut-il donc rejeter le\nmot, le remplacer? Oui et non. Il en est de lui comme du mot gothique; le\nsens actuel ne répond point au sens originaire; mais un long usage a\nconsacré l'expression devenue claire et vivante pour tous. Quand Courajod\nparle de l'influence flamande à propos de maîtres comme Jehan de Liége,\n"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3399, "texte": "36                                  DURENDAL\n\n\n\nJean Pépin de H u y , nous savons ce qu'il veut d i r e ; sa démonstration n'en\nest point affaiblie. Les F l a m a n d s , pour lui, viennent des provinces qui\nconstituent la Belgique et la Hollande actuelles; ce sont des Belges et des\nHollandais; il les rassemble au XIVe siècle ; il n'aurait point m a n q u é de les\ndistinguer au XVIIe. Nous maintiendrons aussi d a n s une large mesure ce terme\nde flamand. Mais nous saurons éventuellement établir une distinction entre\nles F l a m a n d s brugeois, anversois, bruxellois, les séparer s'il le faut des maî-\ntres wallons et des maîtres hollandais, et nous ne craindrons pas, à l'occasion,\nd'appliquer notre nouveau nom de famille : belge, aux maîtres nés sur\nnotre sol.\n                                         III\n\n    Il s'agit maintenant de savoir, si les artistes que Courajod appelle des\nFlamands, ont été vraiment les promoteurs d'une résolution esthétique et les\ncréateurs du naturalisme moderne. Aux yeux des historiens de l'art, le\nnaturalisme est considéré comme une tendance instinctive des maîtres\ngermaniques et comme l'apanage de l'école flamande plus encore que de\nl'école hollandaise. Le naturalisme, ou le réalisme flamand est un dogme\npour les critiques et les esthéticiens qui ont étudié notre art, pour de\nLaborde qui déclare, dans une page d'ailleurs admirable, « que l'ait\nflamand n'est qu'un portrait », pour son disciple Courajod qui croit définir\nle style flamand en définissant le naturalisme, pour W a a g e n qui oppose les\nF l a m a n d s aux Grecs idéalistes, pour Taine enfin qui voit d a n s notre besoin\nde vérité, notre esprit positif, notre caractère calme, notre amour du confort,\nles origines d'un art où domine la matière et que limite la réalité. L e s\ncritiques et les philosophes contemporains ne sont pas les premiers d'ailleurs\nà circonscrire ainsi le champ de notre idéal. Michel-Ange, qui n'aimait point\nnotre art, disait : « E n Flandre, on peint de préférence ce qu'on appelle\n» paysage et beaucoup de figures par-ci par-là... Il n'y a là ni raison, ni art,\n» point de symétrie, nul soin dans le choix, nulle g r a n d e u r . . . Si je dis tant\n\" de mal de la peinture flamande, ce n'est pas qu'elle soit entièrement\n» mauvaise, mais elle veut rendre avec perfection tant de choses, qu'elle n'en\n» fait aucune d'une manière satisfaisante. » R e m a r q u o n s que cette boutade\néchappe au peintre de la Sixtine à une époque où les F l a m a n d s commencent\nà se troubler singulièrement devant la beauté italienne et reconnaissons qu'il\ny a peut-être une petite part de vérité dans la critique du B u o n a r o t t i .\n   Présentée en bloc et opposée à l'école italienne par exemple, l'école\nflamande se distingue par sa physionomie naturaliste. Admettons l'épithète.\nNe soyons pas des naturalistes h o n t e u x ; gardons notre étiquette h a r d i -\nment arborée par les Breughel, les Teniers, les Brauwer. Mais que de\nnuances, et comme le mot sonne faux, appliqué à quelques autres de\nnos maîtres? Est-ce u n réaliste que Memling? Trouvez-vous que la\nmatière domine chez Quentin Metsys? N'y a-t-il chez R u b e n s que l'amour\ndes couleurs et des chairs éclatantes? N'est-ce point la grâce fluide et\nspirituellement grave des portraits anglais de Van Dyck qui fit éclore en\nAngleterre une peinture tout idéaliste? Ne sait-on pas qu'au XVe siècle,\n"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3363, "texte": "        ORIGINES ET PROGRÈS DE LA RENAISSANCE SEPTENT.                       37\n\n\nqui disait flämisch disait élégance, beauté harmonieuse? Nombreux sont\nles contrastes, les demi-teintes, les oppositions dans ce que Taine appelle\nnotre caractère national. La conception tainienne s'est néanmoins si bien\nvulgarisée, qu'aujourd'hui encore toute œuvre flamande, quelle qu'elle soit,\nà quelque époque qu'elle appartienne, est à première vue jugée réaliste. Le\nchanoine Dehaisnes, dans son Histoire de l'art dans la Flandre, l'Artois et\nle Hainaut avant le XVe siècle, — monument d'érudition sûre, de patience\nenthousiaste, d'information inépuisable — est hypnotisé par ce commande-\nment esthétique : l'art flamand est naturaliste. Le phénomène est topique et\nveut qu'on s'y arrête. Aussi bien, en suivant le chanoine Dehaisnes dans\nquelques-unes de ses démonstrations, aurons-nous l'occasion de franchir à\ngrands pas les stades primitifs de notre art et d'apprécier si le naturalisme\nsoi-disant immémorial de notre race était tel qu'une révolution internationale,\ndevait en sortir.\n                                       IV\n\n   Dès le début de son travail, et tout en accordant aux populationswallonnes\nun esprit fin et un goût satirique, le chanoine Dehaisnes écrit : « Pour la\n » plupart de nationalité germaine, les populations du nord-est de la Gaule\n » tiennent de cette origine, des tendances vers le naturalisme dans l'art. »\nOn chercherait vainement dans son livre une preuve de ce naturalisme\nprimordial. Nous sommes naturalistes parce que Germains. L'innéité du\nnaturalisme germanique n'est pas à discuter. Inclinons-nous et continuons.\nAprès avoir indiqué que les Atrébates, les Morins, les Nerviens et les autres\npeuples qui occupèrent la Gaule Belgique « durant les six siècles antérieurs\nà la domination romaine » ne furent point dépourvus de sentiment artistique,\nle chanoine Dehaisnes parle de la pénétration de l'art romain, il énumère les\nœuvres de ce temps, conservées dans les musées de Douai, de Lille, et citant\nla Vénus, la Maternité, les dieux du rire, les bustes, les animaux, et les autres\nstatuettes de terre cuite qui nous sont restées du célèbre atelier de céramique\nde Moulins, il assure que leur caractère dominant « c'est l'expression dans les\n« physionomies, une tendance vers la vérité réaliste et le goût du rire et de\n» la caricature ». Il passe ensuite aux invasions des Barbares, retrace le\nrègne des premiers rois francs, et montre l'Eglise civilisatrice envoyant dans\nles régions septentrionales des missionnaires qui partaient de Rome, de\nGrèce, du centre et du midi de la Gaule. Au VIe et au VIIe siècle vinrent\nparmi nous des moines irlandais, entre autres saint Liévin ; ils firent con-\nnaître aux descendants des Gallo-Romains et des Barbares, dit M. Dehaisnes,\n« des peintures et des manuscrits où dominait le réalisme » et qui « tour-\n   nèrent ainsi vers le réalisme dans l'art des imaginations qui d'elles-mêmes\n» y étaient déjà portées ».\n   Poursuivons. Nous voici donc au VIIe siècle. Il fut passionnément religieux\net éleva dans notre pays les puissantes abbayes de Lobbes, de Saint-Pierre,\nde Saint-Bavon, de Saint-Ghislain, « maisons de prière, ateliers, écoles »\ndont les moines étaient des savants et des artistes : architectes, peintres,\norfèvres. Rappelons les règnes des rois mérovingiens et çarlovingiens,\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3464, "texte": "38                                  DURENDAL\n\n\n\ndonateurs prodigues, bienfaiteurs des couvents et des églises; rappelons\naussi la Renaissance de Charlemagne, couronnement éphémère de ces\nprodigalités et de ces bienfaits.. L'œuvre grandiose de l'empereur d'Oc-\ncident et de ses leudes devait être emportée en peu d'années par le\ntorrent Scandinave. Durant le IXe siècle les ruines s'accumulèrent. Les\nHongrois succédèrent aux N o r m a n d s . Ce fut une terribe hécatombe d'églises,\nd'abbayes, de statues, de châsses, de vases sacrés, de livres enluminés. On\nne respira qu'au Xe siècle. Alors seulement on se remit à tailler la pierre, à\nsculpter l'ivoire, à historier des missels. Les traditions celtiques, gauloises,\ngallo-romaines, mérovingiennes, carlovingiennes étaient mortes. L e s\npillages des N o r m a n d s et des Hongrois introduisaient d a n s l'histoire de\nl'art un siècle de stérilité et de mort. Et pourtant, que voit-on reparaître à\nl'horizon des temps nouveaux, comme une obsession, ou plutôt c o m m e un\ngage de calme après l'orage?\n   Notre heureux naturalisme.\n   Le chanoine Dehaisnes l'affirme. Il reconnaît dans l'imagerie de pierre du\nXIe siècle le naturalisme des Gaulois, tel qu'il s'était manifesté à Moulins. Mais\nsa thèse est contredite par la riche série de faits qu'il expose. Il nous parle des\nartistes italiens appelés par Charlemagne et entretenus par les grands officiers\nde son palais; il mentionne les travaux exécutés à Aix-la-Chapelle par un\nartiste que les chroniqueurs appellent « le célèbre peintre italien J e a n » ; il\ninsiste sur l'influence byzantine qui s'affirme aussitôt la terreur n o r m a n d e\nterminée, dès la fin du IXe siècle, dans les ivoires et les étoffes; il montre à\nmerveille que dès le XIe siècle, les sceaux des comtes de F l a n d r e et de H a i -\nnaut, des évêques, des chanoines, des seigneurs sont des œuvres très\nremarquables, plus nerveuses, plus caractéristiques que les sculptures de\npierre contemporaines et il donne la raison certaine de cette supériorité. E n\neffet les cornes, verres, agathes, onyx, cornalines avec sujets païens n'étaient\npas rares dans nos régions et passaient pour des talismans que l'on utilisait\ncomme cachet : Jupiter figurait sur le sceau d'un chanoine de Lille, Mars\nsur celui du chapitre de Bruges, Vénus sur celui d'un chanoine de Condé,\nPégase sur celui des échevins de Bourbourg, etc. Il est indiscutable que\nl'emploi de ces camées et de ces pierres gravées antiques exerça la meilleure\ninfluence sur la gravure sigillaire. E n réalité, quelle est la conclusion à\ndégager de ces remarques? C'est que la lumière, c'est-à-dire l'enseignement\nartistique, avant comme après les invasions normandes, vient de l'antiquité,\nde l'Orient, des régions méridionales. Mais le naturalisme flamand est\nintangible et inamovible; il faut le découvrir malgré tout et p a r t o u t ; c'est ce\nque fait le chanoine Dehaisnes; c'est ce qu'ont fait avec lui tous nos compa-\ntriotes. Notre art roman, notre art gothique annonceraient suivant eux\nl'idéal naturaliste du XVe siècle.\n   Avouons qu'ils se sont trompés. Leur credo naturaliste a faussé leur j u g e -\nment critique. Je vous prouverai, dans la prochaine leçon avec projections à\nl'appui, que notre art du XIIe, du XIIIe et en grande partie du XIVe siècle est\nidéaliste, soit qu'il subisse des influences germaniques d a n s l'est du pays,\nsoit qu'il s'imprègne du caractère français dans l'ouest et particulièrement\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3502, "texte": "           ORIGINES ET PROGRÈS DE LA RENAISSANCE SEPTENT.                                                39\n\n\ndans les F l a n d r e s . E n étudiant les œuvres conservées sur notre sol, vous\nverrez que notre art n'évolue que dans le dernier quart du XIVe siècle.\nJ'espère aussi vous rendre tout à fait sensible par l'image l u m i n e u s e la\ntransformation de l'esthétique septentrionale. Mais pour éclairer les détails\nfuturs, la lanterne ne suffit pas; il n o u s faut aujourd'hui épuiser quelques\nconsidérations d'ensemble.\n\n                                                     V\n\n     N o u s voici d o n c revenu au XIVe siècle, le siècle de la Révolution. Elle est\ninternationale. Courajod en avait bien le sentiment, mais pour préciser la\npensée du grand professeur disons qu'elle est l'œuvre non seulement des\n F l a m a n d s , mais encore des H o l l a n d a i s , des W a l l o n s , des I t a l i e n s , — un grand\nn o m b r e de « L o m b a r d s » vivaient à Paris — et, reconnaissons-le, des F r a n ç a i s\neux-mêmes. E t c'est vraiment en F r a n c e que se manifestent les premiers\nsignes du R e n o u v e a u . C o m m e n t s'en é t o n n e r ? T o u t e s les races chrétiennes\nn'avaient-elles pas été soumises à la beauté française du XIIIe siècle ? L a\nsublime scholastique des imagiers de Chartres, de P a r i s , de R e i m s , avait été\nl'école indiscutée de l'art e u r o p é e n ; le génie de Giotto se serait lui-même\nenflammé a u charme lumineux des miniatures parisiennes. L e prestige d'une\ntelle école ne pouvait mourir au bout de cent ou cent c i n q u a n t e a n s . L ' i m -\npulsion avait été trop forte. P e n d a n t tout le XIVe siècle, P a r i s resta le g r a n d\nfoyer artistique de l'Europe septentrionale. P r è s de la porte Saint-Denis —\nappelée porte aux Peintres — s'alignaient les boutiques des imagiers,\nouvriers d'entaillures, h u c h i e r s , peintres de retables, etc., où l'on voyait\nbriller les statues d'apôtres enluminées et dorées, les ornements liturgiques\nen pierre ou en bois, les riches enseignes.\n     Les princes français soutenaient avec a r d e u r ce m o u v e m e n t . P o u r v u s\nd'un a d m i r a b l e instinct artistique, les Valois « firent de leur cour le r e n d e z -\n » vous des lettrés et des artistes, n o n seulement de toutes les provinces\n n françaises, mais encore de toutes les nations » (1). Centre intellectuel de\nl ' E u r o p e sous P h i l i p p e VI et J e a n I I , Paris voit l'apogée de son hégémonie\nartistique sous Charles V, qui régna de 1364 à 1380. Ce m o n a r q u e , à qui\nplusieurs cardinaux offrirent la tiare, que Christine de P i s a n appelle saigt\nartiste, vray architecteur, deviseur certain, prudent ordeneur, Charles V construit lui-\nmême ses édifices, s'entoure d'une suite fastueuse où l'artiste, p o u r la p r e -\nmière fois, prend le r a n g et titre. Charles V est le premier Mécène m o d e r n e .\nIl tire l'artiste de la foule obscure pour en faire u n favori.\n     Capitale de l'art, P a r i s resta la capitale du luxe. L e s g r a n d s vassaux de la\ncouronne, les seigneurs de province y séjournaient. L e s comtes de F l a n d r e ,\nd'Artois et de H a i n a u t y avaient des hôtels, ainsi que les d u c s d'Anjou, de\nBerry, de B o u r g o g n e (2). L e s étrangers y affluaient. On y rencontrait des\nsouverains c o m m e les rois de N a v a r r e , de B o h ê m e , de Majorque, d'Ecosse,\n\n\n  (1) V. COURAJOD : Leçons^ vol. II.\n  (2) V. DEHAISNKS : Histoire de l'Art.\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3327, "texte": "40                                   DURENDAL\n\n\nl'empereur d'Allemagne lui-même. Cité cosmopolite comme de nos jours,\nelle accueillait volontiers les nouveautés. La civilisation tout entière, d'ail-\nleurs, changeait d'aspect; elle avait perdu sa physionomie féodale; la cheva-\nlerie mourait avec les Croisades; une autre aristocratie s'était formée,\nmélangeant les dignitaires, les bourgeois enrichis, les fonctionnaires de la\ncour, les nobles de race, les banquiers parvenus. Dans cette société nouvelle\nl'argent, la pompe, les honneurs jouaient un rôle inattendu, tuaient les aspi-\nrations gothiques. Ce monde embourgeoisé voulait un art plus positif, plus\nmatériel, plus soumis aux réalités terrestres. Cet art naquit, en effet; il créa\ntout d'abord le portrait, puis des corps réels et des draperies vivantes; il ne\ncraignit même pas, dès la fin du XIVe siècle, de pousser l'expression jusqu'à\nla grimace. Ces phases successives de l'évolution étaient déterminées par un\neffort international qui avait u n e tendance à se concentrer à P a r i s ; mais elles\nfurent surtout constatées d a n s une série d'oeuvres exécutées par des maîtres\nbelges et déduites d'une série de faits intéressant des artistes de notre race.\n   Remarquez cette anomalie : dans les créations du XIVe siècle, conservées\nsur notre sol, le nouvel idéal n'apparaît qu'aux environs de 1375; en F r a n c e ,\nau contraire, il se montre dès le commencement du XIVe siècle et ses protago-\nnistes sont précisément des maîtres flamands et wallons. L'explication de ce\nphénomène est aisée. Nos meilleurs maîtres suivaient leurs seigneurs à P a r i s\nou s'y installaient de leur propre gré, voulant vivre au cœur de la production.\nDe nombreux orfèvres et hauteliceurs flamands habitaient la capitale\nfrançaise. L e sculpteur Jean Pépin de H u y et le peintre Pierre de\nBruxelles furent reçus bourgeois de Paris dans le premier quart du\nXIVe siècle; Jean de Bruges et Jean de Liége furent, le premier peintre, le\nsecond maître-tombier de Charles V,et ces quatre artistes, avec Jean de Bau-\nmetz d'Arras, et André Beauneveu, de Valenciennes, collaborèrent puissam-\nment au mouvement nouveau (1). Mais, aussi, ils venaient d'un pays singu-\nlièrement riche et développé.\n\n                                          VI\n\n   Et surtout ils venaient d'un pays où la démocratie jouait un rôle domi-\nnant. Avant d'être dans l'art, le naturalisme fut dans les cœurs. Le vrai sou-\nverain des Flandres, au XIVe siècle, c'est le Ruwaert de Gand, c'est J a c q u e s\nVan Artevelde, « l'esmouveur du peuple », le Rienzi du N o r d . On a dit cent\nfois à quel point nos cités d'alors s'étaient enrichies et comment l'orgueil\ncommunal s'est symbolisé dans des monuments impérissables. Certes, les\ncommunes italiennes, à la même époque, grandissaient en gloire, en\nrichesse, en beauté. Mais l'opulence flamande, qui trouvait sa source dans\n\n\n   (1) Rien n'éclaire mieux ce qui se passa alors que ce qui se produit aujourd'hui.\nLa jeune Belgique se développe d'une manière prodigieuse au point de vue industriel,\ncommercial, artistique, littéraire. Mais le pays est petit. Ses artistes ont besoin de la\nconsécration parisienne; un grand nombre d'entre eux se fixent à Paris, — surtout\nles écrivains — y réussissent, et, comme Maeterlinck, exercent une large action sur\nleur temps.\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3376, "texte": "         ORIGINES ET PROGRÈS DE LA RENAISSANCE SEPTENT.                         41\n\n\nune industrie essentiellement populaire : la fabrication des draps et des\nétoffes de laine, gardait une empreinte plus profondément démocratique. Il\nest très injuste de prétendre, au surplus, que les villes flamandes n'étaient\npréoccupées que de marchandises (1). Communes et marchands donnaient\nl'exemple de la prodigalité. Reprenons l'ouvrage de Dehaisnes. Ouvrons-le\ncette fois avec une entière confiance. Ecoutons ce qu'il nous révèle de la\nrichesse de nos cités, de nos bourgeois auXIVesiècle. Les archives énumèrent\nles innombrables vases d'or, d'argent, les tapisseries, les trésors de nos mar-\nchands. Les seigneurs, stimulés par l'exemple des rois de France et jaloux\nde ces bourgeois fastueux, s'entourent d'un luxe royal, vivent avec une suite\nde trouvères, de jongleurs, de nains, de ménestrels, d'imagiers. Nous avons\nconservé des inventaires de leurs biens. C'est une prodigieuse vision d'orfè-\nvreries, de pierres rares, de métaux précieux, où l'or et l'argent sont trans-\nmués en œuvres pieuses et profanes, où s'accumulent les épées, les calices,\nles châsses, les coupes, les missels, les sceaux. Le XIVe siècle prélude avec\néclat aux folies bourguignonnes...\n   Lisez aussi Dehaisnes pour apprécier l'activité artistique de nos communes\nà cette époque. Tournai, siège de nombreuses abbayes et d'une puissante\ncollégiale, « forteresse avancée » de la France, possède des orfèvres, des bat-\nteurs et fondeurs de laiton, des peintres, des verriers, des tapissiers, des\nouvriers de soie, de « haute liche », des ouvriers de broderie, des tailleurs de\nlame et des tailleurs de pierre. C'est auXIVesiècle que la ville reconstruit son\n beffroi en partie peint et doré.\n   Vers le même temps, Ypres décore richement l'extérieur de ses Halles ; on\n« surora » les pennons, les chevaliers et le sagittaire hissés sur le faîtage et les\ntourelles; on polychroma la lanterne; on peignit le beffroi et l'on employa à\ncette occasion l'or battu, le blanc de plomb, le vermillon, l'ocre, le vert, le\nvernis, l'huile. A Bruges, ce fut la maison de ville qui s'éleva auXIVesiècle;\nc'est la plus ancienne de nos maisons du peuple; elle fut recouverte de pein-\ntures, de sculptures, de dorures. Elle était ciselée comme une châsse et bril-\nlante comme un retable. L'état actuel ne peut nous donner aucune idée de sa\ngrâce ancienne qui fut parachevée auXVesiècle par Jean Van Eyck lui-même.\nEn 1433, le célèbre artiste étoffa de couleurs six statues qui décorent la façade.\nJe ne cite ici que quelques faits essentiels pour caractériser la vie artistique de\nnos communes. Remarquons le goût de la polychromie proclamé par les\nédifices, le goût de l'orfèvrerie affirmé par les inventaires; ces traits dominants\nnous guideront dans l'analyse de notre peinture du XVe siècle. Constatons\nencore que nos vieux maîtres songèrent les premiers à s'associer, à former ces\ngildes de la Vierge, de Saint-Luc, de Saint-Eloi, de Saint-Jean si étroitement\napparentées aux corporations marchandes et ouvrières. Notre activité, vous le\nvoyez, était toute pratique et réaliste — et dès qu'elle produisit ses beaux\nfruits auXVesiècle, elle communiqua à la foi qui régnait dans nos œuvres\ncomme dans nos cœurs un inoubliable accent de conviction et de pro-\nfondeur.\n\n  (1) V. PAUL VITRY : Les Primitifs   français.\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3256, "texte": "42                                    DURENDAL\n\n\n\n   Mais, au XIVe siècle, nos plus grands maîtres émigraient à P a r i s ; et, tandis\nque des énergies nouvelles germaient et fleurissaient dans les villes du N o r d ,\n— aussi bien d'ailleurs en Hollande qu'en Belgique — P a r i s restait le centre\nvers lequel affluaient les courants nouveaux, qui captait toutes les sources de\nla beauté septentrionale.\n\n                                           VII\n\n    Cela dura jusqu'au commencement du XVe siècle, pendant les cent ans qui\nmarquent la transition de l'ère gothique à l'ère moderne et d u r a n t lesquels le\nnouveau système se précisa. P u i s , brusquement, les catastrophes politiques\nrenversèrent l'hégémonie parisienne. Des guerres atroces avaient épuisé le\nroyaume de F r a n c e . « La savante organisation sociale, l'ingénieuse culture\n    intellectuelle préparée par Charles V, répandue par la librairie du L o u v r e ,\n» l'humanisme naissant, tous les éléments de rénovation disparurent à la fin\n» du règne de Charles VI et p e n d a n t la domination anglaise » (1). L a Bour-\ngogne échappa seule à la dévastation. La Renaissance, constatée par R e n a n ,\nViollet-le-Duc, puis Courajod, voyait son élan arrêté d a n s le centre; comme\nune plante vigoureuse et qui veut vivre, elle porta ses branches ailleurs. Elle\nalla fleurir dans le Berry, à la cour de Jean le Magnifique et en B o u r g o g n e .\nA Dijon elle produisit des chefs-d'œuvre; ceux du Hollandais Claes Sluter.\nF l a m a n d s et Wallons avaient incarné, sinon créé la première R e n a i s s a n c e\ndes Valois; Claes Sluter incarne la Renaissance b o u r g u i g n o n n e . P e n d a n t le\nXIVe siècle, à droite, à gauche, et à P a r i s plus qu'ailleurs, les maîtres avaient\ncherché, tâtonné, lutté vaillamment. Un génie surgit et soudain l'idéal des\ntemps nouveaux s'inonde de lumière. L'ère des recherches est passée. Grâce\nà Sluter, la révolution septentrionale triomphera désormais dans l'Europe\nentière et ralliera les Italiens eux-mêmes, Pisanello, Jacopo della Quercia,\nDonatello.\n    Pourtant, quelque chose manquait à la gloire des communes belgiques.\nElles avaient envoyé les prophètes de l'art nouveau à Paris sous les Valois ;\nses souverains légitimes régnaient sur cette Bourgogne d'où r a y o n n a i t le\ngénie de Sluter. Mais elles assistaient de loin à toute cette gloire; sur le sol\nbelge, aucun génie complet, suprême ne proclamait la richesse de notre race\nson amour des couleurs, sa passion esthétique des pierres précieuses et de l'or.\nAlors, vous le savez, le soleil se leva à l'est de notre pays, dans la principauté\nde Liége, et, embrassant tout notre sol dans son orbe magnifique, se coucha\nà l'ouest, d a n s les splendeurs inoubliables de Bruges. E t l'asire des Van Eyck\nétincela sur le m o n d e . . .\n    Gardons-nous de l'esprit de clocher, répètent les érudits, qui, d'ailleurs,\npratiquent ce noble détachement avec une extrême rareté. Et, entre paren-\nthèses, le patriotisme n'est pas l'ennemi; il contribue à l'exaltation des œuvres;\nil répand l'amour de la beauté, qui vaut peut-être mieux que l'intelligence de\nl'art. Toutefois, nous avons loyalement signalé les points faibles d'une doc-\n\n\n  (1) V. COURAJOD : Leçons, vol.     II.\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3512, "texte": "         O R I G I N E S E T P R O G R È S D E LA R E N A I S S A N C E S E P T E N T .   43\n\n\n\ntrine flatteuse qui fait de nos ancêtres les précurseurs de l'art moderne. Une\nanalyse très superficielle de notre génie national montre à l'évidence que si\nnotre école fut réaliste dans son ensemble, elle ne le fut point avec cette\nconstance, cette fatalité que l'on dit. Notre art du XIIe et du XIIIe siècle fut\ncomme tout l'art médiéval soumis à des conceptions synthétiques et pénétré\nd'idéalisme. Peu d'oeuvres duXIVesiècle, conservées dans notre pays, trahis-\nsent cette « curiosité passionnée de la nature » qui révolutionna la beauté\nchrétienne. Voilà, me semble-t-il, assez d'aveux. Quelques-unes de ces consta-\ntations ont été soumises à la critique. Que s'est-il passé? On a voulu aussitôt\nnous enlever ce qui, de temps immémorial, avait passé pour un fruit de notre\nsol. Les érudits, qui planent, comme chacun sait, au-dessus des préjugés et des\nquerelles ont laissé entendre que nos vieux maîtres avaient joui d'une injuste\ngloire. Les critiques français se sont tout simplement annexé les maîtres belges\nqui avaient travaillé en France. Les Hollandais, derrière le grand nom de Slu-\nter, ont proclamé que le réalisme moderne était né en Hollande. On avait tout\naccordé à nos ancêtres; on voulut tout leur reprendre. Cette injustice est pué-\nrile; le souvenir éclatant des Van Eyck la rejette dans l'ombre (1). La chré-\ntienté avait été attentive aux créations de Sluter; mais elle fut subjuguée défi-\nnitivement par les Van Eyck. Hubert et Jean achevèrent la conquête. Il y a\npeu de maîtres au XVe siècle en Italie, en Espagne, en France, en Allemagne\net, naturellement, dans les Pays-Bas qui n'aient eu la hantise, le respect ou\nle souvenir de leur génie.\n    Par eux, l'idéal du Nord régna à peu près sans partage jusqu'au commen-\ncement du XVIe siècle. A ce moment, ramenés par l'étude des canons vitru-\nviens et des doctrines platoniciennes vers les formes synthétiques et la beauté\nidéale, les Italiens inaugurèrent brillamment l'ère du néo-classicisme. Mais\nl'observation de la nature demeurait pour tous les artistes un besoin essentiel.\n Michel-Ange étudiait l'anatomie dans les hôpitaux; Raphaël, rejetant les\nponcifs peruginesques, prenait pour modèles ses camarades d'atelier; Léo-\n nard de Vinci, voulant dépasser la nature, l'observait avec une rigueur objec-\n tive de savant. La beauté classique n'a pas rompu avec le naturalisme\n septentrional; le destin confia, semble-t-il, à la pensée puissante des Michel-\n Ange, des Raphaël, des Léonard la mission d'harmoniser en leurs oeuvres le\n spiritualisme, qui apparut dans une apothéose suprême, et le réalisme qui\n n'arrêta plus son cours. Faut-il s'étonner de l'impression que le peintre des\n Stances, celui de la Sixtine, celui de Sainte-Marie-des-Grâces produisirent sur\n les maîtres flamands du XVIe et du XVIIe siècle? Aucun de ces dieux latins ne\n méprisait la vie. En eux se retrouvait le sentiment de la réalité découvert par\n les humbles artisans des régions nordiques.\n\n\n    (1) La question des Van Eyck, traitée hier encore par M. Bouchot (Les          Primitifs\nfrançais), est entrée dans une phase aiguë. Si le catalogue des œuvres de Hubert est\nbien h y p o t h t i q u e , la personnalité de Jean n'en reste pas moins d'une supériorité\ninattaquable en regard de tout l'ait de son temps. La splendeur de l'Adoration de\n l'Agneau paraît bien gêner nos voisins, car ils se donnent beaucoup de mal pour\n l'oublier ou l'atténuer.\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 981, "texte": "44                                DURENDAL\n\n\n   Les frères des grands communiers du XIVe siècle avaient créé le portrait, le\npaysage, genres où brillèrent plus tard les Velasquez, les F r a n z H a l s , les\nGiorgione, tous les impressionnistes de la Renaissance, tous les maîtres\ndu XVIIe, puis du XVIIIe siècle, genres qui restant avec David, Ingres, Corot,\nles plus authentiques richesses de l'art contemporain. C'est pourquoi l'on peut\ndire que la beauté moderne est sortie des principes inaugurés par les maîtres\ndu Nord, que le XIVe siècle fut une époque solennelle dans l'histoire de l'art,\net que, entre nos grands ancêtres, ceux que nous devons chérir d'un a m o u r\nparticulièrement tendre et respectueux, ce sont ceux qui résumèrent défini-\ntivement les conquêtes septentrionales, les maîtres de l'Adoration,            les\névangélistes de notre art et de l'art moderne, les frères Van Eyck.\n\n                                                           FIERENS-GEVAERT .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-006", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 45, "page_fin": 50, "titre_corps": "Chronique théâtrale et musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique Théâtrale et Musicale", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 60, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 2494, "texte": "Chronique Théâtrale et Musicale\n   A l c e s t e . — L'Alceste de Gluck qui fut maintes fois représentée à l'Opéra\nde P a r i s , d'abord en 1776, puis en 1825, en 1861, 1866 et 1904, n'avait\njamais été intégralement jouée à Bruxelles (1)\n   S a n s d o u t e en ses exécutions modèles d u Conservatoire, M. Gevaert dont\nles précieux conseils ont guidé les directeurs de la Monnaie dans toute cette\nreconstitution, nous avait d o n n é de bien belles auditions du drame de\nGluck, auditions qui sont encore présentes à tous les esprits. Mais l'appa-\nrition du chef-d'œuvre sur notre première scène lyrique, se déroulant d a n s\nson cadre naturel et a p p r o p r i é , éclairé par l'interprétation si éloquente de\n M m e L i t v i n n e , rehaussé par la force évocative d ' u n e prestigieuse mise en\nscène, devait encore corroborer ces impressions, fixer et dégager d a n s toute\nson a m p l e u r le sens essentiel du d r a m e avec tout ce qu'il comporte de gran-\ndeur souveraine, de b e a u t é p u r e , sublime et impérissable.\n    Ce qui caractérise le génie de Gluck et rangé l'auteur d'Alceste au n o m b r e\ndes plus fiers créateurs de b e a u t é qui aient existé, c'est la constante corréla-\ntion qu'on découvre en son œuvre entre la suprême puissance émotive de\ncette musique et la profondeur de l'impression d'art ressentie mises en regard\navec l'admirable simplicité des moyens employés p o u r y atteindre.\n    On sait la méfiance souvent justifiée qu'ont manifesté les g r a n d s poètes à\n voir leur pensée écrite revêtue de l'expression musicale. C'est qu'en effet la\n musique parfaitement apte à rehausser des compositions poétiques secon-\n daires se trouve très souvent impuissante devant des expressions d'art\n supérieur. T r o p i n d é p e n d a n t e pour entrer dans l'esprit intime de l'œuvre\n poétique et s'y assujettir discrètement, elle est composée plutôt à propos et à\n côté du poème dont elle voile ainsi la beauté essentielle et altère l'inspira-\n tion. Gluck a accompli ce miracle d'art de couler à nouveau d a n s le moule\n de son génie les plus radieux chefs-d'œuvre que nous ait légué l'antiquité et\n de les grandir encore en les créant pour ainsi dire une seconde fois. L e\n secret de cette puissance réside en ce style musical inimitable, dont la\n\n\n\n  (1) En ce qui concerne l'historique des représentations d'Alceste et les remaniements\nsuccessifs qu'a subi le texte original, lire l'excellent article de M Kullerath dans le\n Guide Musical, n° 49.\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3295, "texte": "46                                 DURENDAL\n\n\nnoblesse foncière n'est jamais entachée d'allure p o m p e u s e et qui se borne à\nintensifier, à héroïser en quelque sorte l'accent et la vertu lyriques de la\ndéclamation.\n   Si le drame d'Alceste n'offre pas la charmeuse variété d'impressions qu'on\nretrouve dans Orphée, la plus populaire et la plus accessible des pièces de\nGluck, s'il ne possède pas le, mouvement et les qualités proprement d r a m a -\ntiques des deux Iphigénies, il leur est certainement supérieur par la p u r e t é ,\npar la beauté infinie du sentiment qui marque l'Alceste d ' E u r i p i d e c o m m e\nune des expressions les plus hautes où se soit fixé le génie de la Grèce\nantique. C'est dans Alceste aussi que l'art de Gluck brille de son plus pur\néclat, poursuivant son idéal avec une admirable droiture, sans a u c u n fléchis-\nsement ni concession au goût du public, sans aucune défaillance dans le\nbrillant, la convention et l'extériorité, et c'est probablement à raison de ces\nsupériorités même qu'on adresse volontiers le reproche de monotonie à la\nmusique d'Alceste et que les préférences générales vont aux autres drames de\n Gluck.\n   L'évocation du chef-d'œuvre à la Monnaie, très artistement soutenue par\nl'orchestre de Dupuis, a été d'une absolue beauté. M. Dalmorès a chanté le\nrôle d'Admète avec cet accent chaleureux, cette sincérité é m u e , cette intelli-\ngence de diction qui font de lui un si remarquable tragédien lyrique.\nM. Bourbon a été imposant à souhait dans le rôle du grand-prêtre. Q u a n t à\nM me Litvinue, elle a été comme toujours admirable. Elle conçoit et réalise le\npersonnage d'Alceste dans une idéale atmosphère de noblesse et de fierté\nhéroïques que certains voudraient taxer d'indifférence olympienne inacces-\nsible aux plus légitimes émotions humaines, mais où nous préférons rendre\nhommage au souci d'une interprétation respectant la maje.s'é du d r a m e\nantique. Ce monde de héros qu'a consacré et immortalisé la tradition de\nl'Hellade est singulièrement proche de celui des demi-dieux et l'interprète\nd'Alceste n'enfreint pas les lois de la vérité dramatique lorsqu'elle s'entoure\nainsi d'une quasi auréole de sérénité et d'impassibilité divines. Nous n'insiste-\nrons pas sur le nouveau triomphe remporté par la chanteuse, sur les\nséductions et les ressources infinies de cette voix prodigieusement étendue\net homogène, voix claire comme le soleil et dont le timbre exquisement\n moelleux semble fait de lumineux cristal.\n   Les airs de ballet concentrés au second acte ont été présentés dans un\ntableau très charmeur, ingénieuse reconstitution de l'antique, formant un\nensemble délicieusement harmonisé d a n s l'eurythmie toute classique des\nmouvements et des attitudes.\n   Si ces belles représentations font le plus grand honneur à M M . Kufferath\net Guidé, l'éclatant succès qui les a accueillies fait aussi h o n n e u r au public\naccouru pour y assister, car pour se complaire dans la musique de Gluck et\ncommunier avec cet art, il faut nécessairement posséder en soi quelque peu\nde cette noblesse d'âme qui caractérisait à u n si haut degré l'auteur d'Alceste\net le sacra pour toujours de ce prestige de hauteur morale qui permet de le\ndénommer, comme Bach et Beethoven, un grand h o m m e au sens le plus\ncomplet du mot.\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3647, "texte": "                CHRONIQUE THÉÂTRALE ET MUSICALE                              47\n\n\n  Le Jongleur de Notre-Dame.                      — La série d'opéras que\njusqu'ici nous donna Massenet, et au premier rang desquels il faut citer\nManon Lescaut, avait toujours révélé un musicien abondant et ingénieux,\nun riche et fin mélodiste. Toutefois le principal mérite de cette musi-\nque résidait surtout et se confinait même dans le charme moelleux, dans\nl'enveloppsment amoureusement berceur de cantilènes tendres et caressantes.\n Le Jongleur de Notre-Dame tranche d'une façon caractérisée avec les produc-\ntions antérieures du maître, qui semble avoir fait ici un noble et sérieux effort\npour se renouveler. Cet effort restera-til isolé, constituera-t-il une exception\nde choix, ou faut-il y voir, au contraire, une étape décisive dans l'évolution de\nl'artiste en quête d'un idéal supérieur? Quoi qu'il en soit, l'art de Massenet se\ntransforme ici de façon notable, il apparaît plus affranchi, plus spontané et\n expressif, prêtant au rôle de l'orchestre une portée plus poétique, plus\n profonde, s'élevant résolument et généreusement au-dessus des formules\nfaciles et complaisantes où il tendait à s'enlizer chaque jour davantage.\n    On connaît le sujet de la légende du jongleur, si populaire au moyen âge.\n Elle a inspiré Anatole France dans un charmant récit écrit en ce style si\n vivant de netteté et de puissance qui caractérise l'auteur de Thaïs et de la\n Rôtisserie. Le librettiste Maurice Lena a heureusement développé la donnée\n en vue de l'action musicale, notamment par l'introduction de la figure origi-\n nale et finement dessinée de frère Boniface, le moine cuisinier. Résumons\n rapidement l'action. Jean le jongleur, pauvre histrion qui va errant de par les\n rues et les places publiques pour amuser les bourgeois de ses chants et de ses\n tours a une âme profondément naïve, aimante et religieuse. Il a voué à la vierge\n  Marie un culte chevaleresque et passionné. Aussi quand apparaissant sur le\n seuil de l'abbaye, le prieur lui reproche sévèrement les chants irrespectueux\n et inconvenants dont il fait retentir les alentours immédiats du monastère,\n l'exhortant à venir faire pénitence au couvent, Jean ne résiste pas longtemps\n a cet appel, d'autant plus que l'aisance plantureuse de la vie monacale aux\n jours de fête paraît assez désirable au malheureux meurt-de-faim. Voici donc\n qu'il a endossé la robe de moine. Mais au couvent tous ont voué leurs apti-\n tudes artistiques à la glorification de la Vierge. Il y a le moine peintre, le\n  moine sculpteur, le moine musicien, le moine poète, tous épris exclusivement\n de leur art dont chacun vante la prééminence absolue, mais au fond tous\n épris surtout d'eux-mêmes. Cet orgueil dissimulé sous le masque de la dévo-\n  tion, c'est le frère cuisinier Boniface qui le dévoile au pauvre jongleur pleu-\n  rant sur son ignorance et son incapacité. Et voici qu'une idée subite jaillit\n  en son cerveau enfantin et naïf. Pourquoi, lui aussi, n'offrirait-il pas à la\n  bonne Vierge l'hommage de son art, si infime et méprisable qu'il soit aux\n  yeux des hommes? Et reprenant sa vièle et sa besace, il accourt devant l'autel\n  où se trouve le tableau de la Vierge, œuvre du moine peintre, chantant en\n  son honneur une pastourelle profane, dansant une sorte de bourrée effrénée,\n  puis tombant épuisé aux pieds de la Vierge dans une longue et muette ado-\n  ration. Sur ces entrefaites, le prieur et les moines qui l'épiaient en secret\n  arrivent et crient à l'anathème. Mais, ô prodige, la Vierge semble se détacher\n  du tableau qui s'illumine d'un éclat surnaturel, elle se penche avec amour\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3374, "texte": "48                                 DURENDAL\n\n\nvers le jongleur, tandis que neigent des bluets et des lis, et que l'auréole des\nbienheureux vient ceindre la tête de J e a n expirant dans l'extase du b o n h e u r .\nLes moines se sont prosternés devant le saint, des voix d'anges retentissent\ndans l'azur. Heureux les simples, dit le prieur, car ils verront Dieu.\n   Sur ce poème d'une si profonde philosophie en sa naïve simplicité, Mas-\nsenet a écrit une partition pleine de charme où l'inspiration toujours sincère\nen sa fraîcheur et sa grâce touchante se rehausse encore d'un arôme de ten-\ndre mysticisme et d'une pénétrante saveur archaïque. L'orchestration déli-\ncate, éthérée et comme transparente en sa fluidité discrète, très spirituelle et\nsouple aussi, s'adapte excellemment à cette conception du Miracle au moyen\nâge où la verve comique souvent teintée de réalisme alterne avec les élans\nde ferveur et les visions célestes.\n   Citons au premier acte le tableau charmant de joie populaire sur la place\nde Cluny, les ricanements figuratifs de Satan grinçant dans le dessin orches-\ntral et le beau chantlyrique de Jean à la L i b e r t é ; au second acte, qui musicale-\nment est peut-être le plus beau, la scène si habilement traitée de la dispute\nentre les quatre moines sur la prééminence de leur art avec les éloges d e la\npoésie et de la musique, de si fière et sereine envolée, puis la délicieuse\nLégende de la Sauge, u n e des meilleures choses de la partition, enfin au troi-\nsième acte, la conclusion discrètement apothéotique du Miracle qui couronne\nl'œuvre dans une atmosphère de mysticisme ingénu très délicat et prenant.\n   L'interprétation du Jongleur de Noire-Dame à la Monnaie est de premier\nordre. MM. Laffitte et Bourbon, les protagonistes de l'action dans les rôles de\nJean et de Boniface, y sont absolument remarquables, tant au point de vue\ninterprétatif qu'au point de vue musical. M. Laffitte chante tout son rôle de\ncette belle voix généreuse et émue qui, à la fin du troisième acte, trouve des\naccents si touchants. M. Bourbon peut compter au n o m b r e de ces altistes\ndont la précieuse souplesse d'interprétation s'accommode des personnages les\nplus divers et leur permet ainsi de se renouveler dans chaque création. Avec\nquel sentiment fin et poétique il a chanté la L é g e n d e de la Sauge ! M M . Co-\ntreuil dans le Prieur, Forgeur, François, Crabbé, Danlée, Disy contribuent\nchacun pour leur part à compléter un ensemble parfait. L'exécution affinée du\ncommentaire orchestral sous la direction de D u p u i s ne mérite aussi que des\néloges. Les décors sont très réussis et expressifs, particulièrement celui du\npremier acte, représentant la place de Cluny au XIVe siècle, avec u n fond de\npaysage puissamment évocatif qu'irisent les riches et chatoyantes colorations\ndes costumes bigarrés portés par les bourgeois.\n   Le Jongleur de Notre Dame a retrouvé sur notre première scène lyrique •\nauprès du public belge le légitime et persistant succès qui l'a accueilli en\nFrance.\n\n     Premier Concert du Conservatoire. — M. Gevaert nous a\noctroyé une fois de plus le bonheur d'une de ces auditions grandioses,\némouvantes, d'où l'on sort l'âme heureuse et transportée. L'exécution d u\ncélèbre oratorio de Händel au Conservatoire a été particulièrement h a u t e ,\nvibrante et éloquente, menée par l'éminent capellmeister avec u n e verve,\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3668, "texte": "                    CHRONIQUE THEATRALE ET MUSICALE                                               49\n\n\nune puissance, un enthousiasme tout juvénils. Les solistes ont tous rivalisé\nde zèle et de talent d a n s l'interprétation de leurs rôles respectifs, M. Laffitte\n(Judas Macchabée) avec sa voix généreuse, ample, aux inflexions souples et\nnuancées, M. Seguin (Simon) avec le prestige de son autorité, de sa compré-\nhension si juste et profonde, M. Demest d o n t l'art de diction si fin éclaire et\nrelève les rôles les plus ingrats. S i g n a l o n s aussi Mlle F l a m e n t , L a t i n i s , et u n\ncharmant soprano Mlle Van Craenenbroeck, enfin M. Desmet à l'orgue.\n   Judas Macchabée, qui n'avait plus été exécuté à Bruxelles depuis 1873, est un\ndes sommets de l'oeuvre si considérable de H ä n d e l , u n de ses poèmes sacrés\noù le génie de l'artiste apparaît le plus h a u t , le plus fier et c o m m e couronné\nd'une flamme divine. Si les récits et les airs n'atteignent pas toujours cette\nprofondeur de vérité expressive qui caractérise Bach, si le style toujours\nélevé de H ä n d e l s'immobilise parfois cependant en des formules t r o p fixes et\nuniformes que la force lumineuse de l'inspiration n e renouvelle et n'avive\npoint suffisamment, le Judas Macchabée se pénètre de vie i m m e n s e dans les\ngrands ensembles. U n souffle épique traverse ces vastes architectures et l'œuvre\nde H ä n d e l s'épanouit alors comme u n soleil avec des chœurs éblouissants de\nmajesté. L ' a t m o s p h è r e d'héroïsme qui enveloppe l'admirable p o è m e biblique\ny est r e n d u e par des accents d'une souveraine élévation ayant son apogée d a n s\nle troisième acte qui chante le réveil glorieux d'Israël. E n c o r e u n e fois merci à\nM. Gevaert et espérons qu'il n o u s donnera bientôt u n e seconde audition de\nl'oratorio pour renouveler, en les confirmant et les complétant encore, ces\nbelles i m p r e s s i o n s d'art.\n\n   Deuxième Concert Populaire. — M. Sylvain Dupuis a inscrit en\npremier lieu à son p r o g r a m m e la s y m p h o n i e le Nouveau Monde de Dvorak ainsi\nnommée parce qu'elle est ingénieusement construite sur des thèmes empruntés\nau Folklore américain. Sans posséder l'ampleur de souffle et l'envergure épique\nqui caractérisent certaines compositions des maîtres c o n t e m p o r a i n s de la\nS y m p h o n i e en Allemagne et en F r a n c e , l'œuvre de Dvorak est a b s o l u m e n t\ncharmeuse par la variété, le mouvement, le coloris orchestral, le r a y o n n e m e n t\nmélodique. A ces divers points de vue, toutes les parties de l'œuvre sont\nattachantes, mais à u n certain m o m e n t le style s'élève en de larges et majes-\ntueux horizons c o u r o n n a n t u n paysage de paix et de rêve : c'est le Largo, la\nseconde et la plus belle partie de la s y m p h o n i e dont l'orchestre des Popu-\nlaires a éloquemment rendu le mystère savoureux et p é n é t r a n t .\n    Le Triptyque pour chant avec a c c o m p a g n e m e n t d'orchestre de Vreuls\n(poème de Verlaine) dont M m e P a q u o t a interprété la partie de chant avec u n\nart sobre et intelligent, est u n e composition de fine et vaporeuse orchestra-\ntion ayant le g r a n d mérite de suivre et de refléter exactement la pensée de\nVerlaine. L'imagination musicale du j e u n e maître, d'expansion générale-\nment plus féconde et généreuse, est ici entravée par la nature du sujet même\nD'inspiration u n peu courte comme le poème, la musique de Vreuls semble\nfigée dans des tonalités grises et e m b r u m é e s au travers desquelles ne par-\nviennent à percer que quelques rares r a y o n s .\n    Nous devons savoir gré à M. Dupuis de nous avoir présenté M. Pablo\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1032, "texte": "50                                DURENDAL\n\n\n Casais, violoncelliste espagnol, qui a étudié jadis au Conservatoire de Bru-\nxelles. C'est un artiste de race, un puissant poète de l'archet. Ce qui carac-\ntérise son interprétation, c'est la noblesse, la sérénité grave et recueillie, la\n vigueur de l'accent, la plénitude vitale et la splendeur généreuse des sono-\nrités. Ces dons se sont affirmés dans l'exécution du Concerto de L a l o , d a n s\nla célèbre suite pour violoncelle de J. Séb. Bach, œuvre de beauté tour à tour\naustère et gracieuse, rarement abordée par les virtuoses à cause de ses redou-\ntables difficultés techniques, enfin dans le Kol Nidrei de Max B r u c h . Avec\nson talent habituel et un goût parfait, Mme P a q u o t a dit en guise de conclu-\nsion la Fiancée du Timbalier de Saint-Saëns, transcription musicale assurément\ningénieuse et intéressante, mais qui ne remplaçait pas avantageusement l'air\nd'Obéron primitivement annoncé.\n\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-007", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 51, "page_fin": 55, "titre_corps": "Les Expositions", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P. L.", "ancre_debut": "Les Expositions Le Salon annuel", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 66, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2322, "texte": "Les Expositions\n  Le Salon annuel de la Société royale des Aquarellistes\nest doué d'un précieux privilège. Il procure à ses visiteurs l'illusion d'un\néphémère bain de Jouvence. Dès qu'on a pénétré entre les enfilades de ses\ncadres, on se sent brusquement reporté en arrière, on croit se retrouver au\nSalon précédent, même à quelque Salon d'il y a quelques années. Le temps\nn'a pas marché, rien n'a changé, les mêmes sociétaires montrent aux mêmes\nplaces les œuvres prévues, et, semblablement, les envois des mêmes invités\nétrangers reparaissent, identiques toujours à eux-mêmes, au même point\nprécis de la cimaise. D'avance, si vous êtes doué de quelque mémoire des\nyeux, vous saurez où trouver les Stacquet et les Khnopff, qui leur font\nvis-à-vis; les Cassiers et les Uytterschaut, qui flanquent lts Khnopff; les\nConstantin Meunier, les Marcette, les Delaunois, les Lynen, les Jakob\nSmits, les Charlet, les Hagemans et les autres, « passim ». Vous devinerez\nles hôtes habituels des angles discrets réservés à des talents vétustes, mais\nrespectables; vous connaîtrez la disposition etl'aspect des cadres de Latouche,\nde Van der Waaij, de Van Bartels, de Bartlett, de Luigini, de Hans Her-\nmann...\n   Le jour de l'ouverture réunit chaque année le même personnel évoluant\nselon un traditionnel cérémonial : des phrases sans imprévu s'échangent. Et\nc'est une institution rituelle, fondamentale et consacrée.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   En 1904, Stacquet, Cassiers, Marcette, Uytterschaut sont dignement ana-\nlogues à ce qu'ils furent en igo3. Leurs envois sont très bien, charmants,\nprécieux et sans imprévu.\n   Une église, souvenir de la Flandre (?), par FERNAND KHNOPFF, d'allure hautaine,\nun peu froide dans sa pureté, a le mérite particulier d'être nouvelle dans\nl'œuvre du peintre. C'est une délicate grisaille remarquable par la subtilité\nde ses valeurs harmoniques, les modulations presque imperceptibles de ses\nblancs et de ses gris infiniment variés, le mystère discret de sa tenue\ngénérale.\n   Par comparaison, les intérieurs religieux d'ALFRED DELAUNOIS se teintent\nde quelque matérialité. Avec plus de sève, de fervent mysticisme, de réalité\naussi, ces aquarelles continuant des séries remarquées affirment la robustesse\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2930, "texte": "52                                   DURENDAL\n\n\nd'an tempérament à la fois observateur et rêveur. U n groupe de béguines\nvoilées de blanc, s'enlevant sur le plâtre d'une muraille crépie, offre un r a g o û t\nparticulièrement exquis.\n   U n seul cadre de JEAN DELVIN — une impression vespérale de la cam-\npagne romaine — revêt u n caractère de noble ampleur, de style émouvant.\n   ISIDORE VERHEYDEN aussi fait acte de présence par un Dimanche finement\nobservé et rendu par de curieux empâtements g o u a c h é s .\n   Et c'est encore les paysages atténués, de dessin curieux, signés AUGUSTE\nDONNAY, la Méditation, d'exécution combien précise et arrêtée de T h é o p h i l e\nLybaert, les agréables Suréda, les Hoeterickx, les « T h é m o n » et les autres,\ntalents consacrés, œuvres agréables et sérieuses, impressions renouvelées...\n\n\nAU CERCLE ARTISTIQUE :\n   E x p o s i t i o n d e P a s t e l s . — U n salonnet c h a r m a n t , de séduction\nmondaine et de tenue s y m p a t h i q u e .\n   Mlle A R T , une spécialiste exclusive du pastel, expose trois vaillantes\nétudes : des tournesols, des cinéraires déjà connues et une nature-morte\ntoute en finesses, en tons blancs et gris, fauves ou nacrés, rehaussées des\nnotes chantantes d'une poterie verte et de trois « Calville » j a u n e s . On sait\nla magistrale technique de l'artiste et la solidité de son art, tout viril d'am-\npleur et d'harmonie.\n   Mme JULIETTE WYTSMAN a b a n d o n n e les fleurs pour se vouer au P a y s a g e\nqu'elle interprète adroitement, d a n s la manière d e son m a r i .\n   Les souvenirs de voyage et les notules de GEORGES BUYSSE sont i n c o n t e s\ntablement la note la plus spontanée, la plus vibrante, la plus claire et saine\ndu salonnet. Cela est délicieux et complet.\n   M. FRANTZ CHARLET ne sort guère de ses improvisations trop sommaires,\nmais son coloris est séduisant, délicatement raffiné dans son imprécision.\nLes Joueuses de tennis au bord de la mer caressent le regard par le ragoût\nléger de leur harmonie fluide; je regrette q u ' u n sens u n peu plus perspicace\net sincère de la forme en mouvement fasse défaut à cette interprétation\nhâtive d'une impression heureuse, c o m m e d'ailleurs aux autres pastels de\nl'artiste.\n    M. OMER COPPENS pousse jusqu'à l'amertume et la dureté ses études d e\n paysages sérieuses et bien observées.\n    M. ALEXANDRE MARCETTE se montre pastelliste habile comme il est a q u a -\n relliste virtuose. Il n'y a aucune différence d'effet et de saveur entre ses\n marines du Salon des Aquarellistes et ses marines du Salon des Pastellistes\n au Cercle. Les mêmes subtilités de colorations rares, la même a m p l e u r\n atmosphérique les caractérisent.\n    Le nom glorieux de CONSTANTIN MEUNIER enrichit le catalogue. L e s trois\n aspects de contrée industrielle continuent la série de ces pathétiques ouvrages\n où le pittoresque du site est sacrifié à l'éloquence de l'aspect impitoyable des\n choses.\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2926, "texte": "                             LES EXPOSITIONS                                53\n\n   Les croquis colorés de GEORGES MORREN sont frais, pimpants, lumineux,\ncursifs. Au contraire, HERMAN RICHIR manie le pastel avec une autorité\nappuyée, une technique savante qui ne garde pas toujours sa souplesse. Le\n« contre-jour \" — une étude de jeune femme rousse, décolletée, en corsage\nnoir, et le visage du portrait de Mme Richir sont des morceaux très adroits,\nde tonalité distinguée.\n   Le grand panneau de M. LÉON ROTHIER, Dans le monde, demeure au\nCercle aussi inintelligible qu'il le parut au Salon de 1903. Le coloris général\nen est cependant agréable.\n   M. RODOLPHE WYTSMAN, vice-président du Cercle, l'emporte, au moins\npar la dimension des cadres, sur tous ses co-exposants. On connaît sa vision\nspéciale de la nature, ses atténuations de l'art des impressionnistes dont il\nutilise le procédé luministe, mais en visant au contraire à réaliser des\nharmonies grises, en sourdine. A quoi bon, alors? Corot, lui serait un meil-\nleur modèle que Claude Monet I\n   Le succès d'ensemble de cette expositionnette de pastels nous vaudra\ncertainement de nouveaux groupements de spécialistes de cette technique\ncharmante, toujours sacrifiée à côté de la peinture à l'huile, à côté de la\npeinture à l'eau !!!\n\n   Mme Clémence Lacroix, MM. Léodold Speekaert et Eugène Mahaux.\n— Réunion disparate de talents sévères et gris.\n   SPEEKAERT, vétéran de nos Salons, fatigue ses peintures d'incessants\nrecommencements. Poussiéreuse, sans vibration, sa couleur témoigne cepen-\ndant de fines et laborieuses recherches. L'allure de ses œuvres n'a point de\nrythme, leur dessin est lourd, arrondi, sans élégance, leur tenue générale\ndéplaisante, mais une volonté de travail tenace, un souci d'harmonisation\nappuyée s'y décèlent et commandent le respect.\n   Mme LACROIX voit tristement des aspects de nature assombris. Sa tech-\nnique robuste se spécialise en des notations monotones, sans éclat ni\nfraîcheur, d'une intelligence artiste incontestable, mais combien mélanco-\nlique...\n   Les études et les dessins de M. EUGÈNE MAHAUX n'attirent point quelque\nlouange ou quelque critique particulière. Cela est honorable, sans promesses\nbien évidentes.\n\n  MM. Josse Impens, Pieter Stobbaerts, Edouard Van Esbroeck. —\nLa manière de JOSSE IMPENS est bien connue et ses mérites de coloriste\n« flamand » indiscutés. Ses natures mortes, ses coins d'intérieurs, ses\nétudes de figures, dans une gamme étoffée, chaude, parfois un peu opaque,\nont sans doute plus de verve que de raffinement et trahissent souvent une\nhâte d'exécution légèrement commerciale. Mais tous ces petits cadres sont\nmeublants, « cossus » et cuisinés avec adresse.\n  PIETER STOBBAERTS est en incontestable progrès. Ses paysages ont acquis\nune finesse nouvelle, ses intérieurs témoignent de recherches délicates et\njustes. Mieux dessinés, d'un faire plus précis sans sécheresse, ces tableautins\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3033, "texte": "54                                  DURENDAL\n\n\nont des qualités sérieuses, prometteuses. E n c o r e , on les voudrait d ' u n e\nmatière plus précieuse.\n   Les portraits de M. EDOUARD VAN ESBROECK ont d'honorables mérites de\nressemblance et de tenue. Sans viser à l'originalité ni trahir des intentions\ntrès volontaires, de telles peintures satisfont les modèles et leurs familles et\nauront toujours une clientèle.\n\n   La Société des Amis de la Médaille a ouvert deux concours\npour la création de modèles de médailles ou plaquettes à distribuer aux\nlauréats de la prochaine exposition de Liége. L e projet classé premier d a n s\nle concours n° I est destiné aux lauréats de la section des Beaux-Arts. L e\nprojet primé dans le concours n° II est destiné aux médaillés des autres\nsections.\n    Le jury paraît avoir résolu avec tact, m ê m e avec élégance le p r o b l è m e\n délicat du classement.\n    L'œuvre de M. Godefroid Devreese est choisie pour les Beaux-Arts. Celle\nde M. P a u l Du Bois pour les autres sections. Mais en outre M. Devreese\nobtient le deuxième prix du second concours, tandis que réciproquement\nM. Paul Du Bois est coté deuxième dans le premier concours.\n    E t cela paraît équitable et judicieux.\n    Le médaillon modelé par M. DEVREESE pour les Beaux-Arts présente à\nl'avers trois figures harmonieuses du plus traditionnel symbolisme. L a\nréduction en manifeste l'heureux agencement de mouvements, la souplesse\nde travail et le relief délicat. P a r contre le revers, d'invention b a n a l e , est\ndénué d'intérêt.\n    Dans ce même concours, l'envoi de M. Du Bois témoigne d'une m o i n d r e\nréussite. Les trois figures parallèles de l'avers sont de formes lourdes et d'une\ntechnique qui, dans la réduction, perd quelque p e u de son accent.\n    C'est que le métier de graveur en médailles ne s'improvise pas et exige\ndes études, une expérience spéciale. La réduction d'un bas-relief quelconque\n non combiné à cette fin ne donne point une plaquette, u n e médaille. Il y\n faut des reliefs, des contours, un modelé particuliers.\n     Au revers, M. Du Bois a silhouetté u n génie, ou plutôt une renommée\n assise, entourée des attributs inévitables.\n     C'est mieux assurément que les formes ornementales et vides de M. Devreese,\n sans être bien remarquable encore.\n     P a r m i les concurrents non classés, l'auteur de la plaquette marquée +\n fait preuve de goût, d'invention, de grâce. Son projet nous m o n t r e , parmi\n des arbres stylisés, les trois arts « sœurs » contemplant la « Beauté » et\n s'inspirant de ses proportions, de son rythme, malheureusement la r é d u c -\n tion atténue tellement l'intérêt de l'exécution que l'on conçoit la résistance\n  du jury devant cette jolie œuvre.\n     Voici maintenant le second concours. Cette fois c'est M. D u Bois qui\n  triomphe. L'avers de sa médaille orné de trois figures nues est c h a r m a n t ,\n  souple, rempli avec m e s u r e . Le revers où se découpe un rameau maigre\n  paraît destiné aux diplômes d'un concours régional de culture maraîchère.\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2501, "texte": "                             LES EXPOSITIONS                                   55\n\nLe projet de M. Devreese a le mérite d'une idée jolie. Des types populaires\nliégeois, un armurier, une « bottresse », s'y silhouettent. Les vêtements, les\noutils de ces braves gens offrent évidemment moins d'élégance de lignes que\nles nus classiques aux belles attitudes.\n   Il faut citer encore le projet « Pax », de la même main que le projet +,\n— participant des mêmes qualités et des mêmes insuffisances — le projet\nintéressant de M. Dupuis et celui — hors concours — de M. Michaux.\n   Il est surprenant que si peu d'artistes aient soumis un travail au jury. En\nnotre pays d'art on eût pu supposer une fécondité plus plantureuse.\n\n   L e L i e r r e , Cerck d'Art, 4me exposition. — C'est à la Galerie Royale,\nrue Royale, un salonnet paisible, de tenue générale honorable.\n   Des portraits de Jean Laudy, une chaude et rutilande étude de Martin\nMelsen, un béguinage de Middeleer, un portrait d'enfant de Jakob Smits,\ndes Pieter Stobbaerts, trois bustes de Joos en sont les morceaux marquants.\n   Le portrait d'homme de Laudy se recommande par l'énergie et la vie du\nvisage, la netteté de la touche, la fraîcheur des carnations, mais déjà des\ncraquelures dans les noirs révèlent un maladroit usage des bitumes,\nl'ignorance des dangers de certaines recettes, l'insouciance du devenir d'une\nœuvre.\n   Le pastel de MELSEN, la Fille du meunier, laisse transparaître d'inutiles et\nlourds dessous charbonnés sous la chaleur des bruns, des orangés et des\nroux.\n   Le béguinage de MIDDELEEK fait penser à un Gilsoul, c'est un éloge et\nune critique. L'enfant de JAKOB SMITS, cheveux blonds, œil bleu, chair\ntendre est mi-parti de lumière et d'ombre brutale, la moitié du visage\ndisparue dans l'obscurité opaque du fond, sans aucun souci de vraisem-\nblance. Le grand STOBBAERTS pourrait être signé Emile Van Doren, sans\nsurprendre personne, les deux intérieurs sont sommaires et agréables, de\nmatière quelconque. Les Joos — d'un bon élève de Julien Dillens — sont\nconnus et méritoires.\n   Parmi leurs copains on discerne encore Bytetier, harmoniste subtil,\nGeudens, mélancolique avec solidité, Hauwaerts, inspiré de Melsen, Latinis\nqui intitule coin « mystique » un aspect de village dont la mysticité\nm'échappe absolument, Rimbaut, dont les pochades sont de jolie couleur\nblonde, Allard, auteur d'aimables aquarelles, Barth, Abatucci, etc., etc.\n\n                                                                      P . L.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-008", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 56, "page_fin": 60, "titre_corps": "Gazette des livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Gazette des Livres Janvier 1905", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 71, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 2807, "texte": "Gazette des Livres\n                                                                    Janvier 1905.\n\n                  VOICI trois œuvres auxquelles il m a n q u e bien peu de chose\n                     pour être des chefs-d'œuvre! La bonne et rare a u b a i n e !\n                     Et ces œuvres ont entre elles ceci de c o m m u n , qu'à u n e\n                     psychologie humaine diversement fouillée, elles ajoutent\n                     l'attrait plus général et supérieur de la psychologie d'un\n                     pays. Albin (1), de M. Ernest Z a h n , l'Erreur de Florence, de\n                     M. Charles Le Goffic, et le Cœur de François Remy, de\n                     M. E d m o n d Glesener, sont trois romans par l'intrigue s e n -\n                    timentale qui forme la trame du livre, mais ce sont plus et\nmieux que des romans par le large courant d'idées générales où cette intrigue\névolue — barque de rêve, d'illusion et d'amour flottant sur l'océan tourmenté\ndes puissances mystérieuses de la race. Avec M. Z a h n , dont Mlle Anna Kœnig\na excellemment traduit l'œuvre, écrite en allemand, c'est la Suisse qui est\névoquée, non la Suisse fardée et maquillée des Baedeker, mais la Suisse\ndemeurée encore intacte, inviolée et sauvage — et dont les beaux paysages\ntragiques déteignent sur les habitants en de libres spontanéités de t e m p é r a -\nment : il est bien de la race de Tell, « vierge et libre comme le feu », cet\nAlbin, fils d'un braconnier, dont le hasard fit un assassin et qui, anarchiste du\nplein air, proteste de toute sa jeune âme et réagit de tous ses jeunes muscles\ncontre les entraves sociales... Et, sous l'influence des farouches ambiances de\nla nature, cette force adolescente bousculerait tout et dévierait jusqu'au\ncrime, si, pour la conduire et l'endiguer, ne surgissait la main ferme et douce,\npaternelle et magistrale du prêtre. Toute la folie ancestrale d'indépendance,\nqui est comme l'âme de l'âme d'Albin, héritage de ses morts et don de sa terre\nnatale, le curé, que les hasards de la vie mettent sur la route du j e u n e\nhomme, les amena vers le Bien et, de ces ferments d'indiscipline intellec-\ntuelle et morale, il pétrit une règle douce et féconde de vie.\n   D'aucuns reprocheront au livre de M. Zahn un esprit d'analyse trop sim-\npliste, déconcertant et décevant pour nos psychologies enfiévrées et tels\nincidents un peu vieux jeu... L e dirai-je, cet idéalisme systématique ne me\ndéplaît point : Albin ainsi nous transporte dans un recul d'années et de civili-\nsation, au milieu de paysages sur lesquels le snobisme et l'industrialisme ne\nmirent point encore leur vilaine patte, parmi des êtres de liberté et de beauté;\net je crois bien que M. Zahn a réussi à dresser, dans ce milieu propice au\n\n\n  (1) Paris, Plon.\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3549, "texte": "                                 GAZETTE DES LIVRES                                          57\n\nrelief d'un tel p e r s o n n a g e , le portrait en pied du « curé de c a m p a g n e » dont\nL a m a r t i n e , jadis, dessina l'immortel raccourci.\n                                               *\n                                              * *\n    C'est le conflit séculaire des « D e u x Bretagnes » que M. Charles L e Goffic\na e s s a y é , d a n s l'Erreur de Florence (1), une tragique confrontation.\n    L e j o u r où la Bretagne française aura dépouillé son caractère p r o p r e , où\nles g r a n d s commis-voyageurs de l'Incrédulité française a u r o n t fructueuse-\nment sillonné ses routes, où la G e n d a r m e r i e aura dispersé les processions de\nses P a r d o n s , où ceux qui oseront encore porter le costume régional auront\nleurs « fiches » soigneusement cataloguées, où enfin les Calvaires a u r o n t été\nabattus et où les saints du pays s'appelleront Combes, Anatole F r a n c e et\nJaurès, ce jour-là un g r a n d élément de beauté, de grâce et de force aura dis-\nparu de la terre de F r a n c e , et on ne s'en consolera qu'en relisant les œuvres\némouvantes de M. Charles Le Goffic.\n    Ah 1 c o m m e M. L e Goffic aime son Armorique « terre de granit recouverte\nde chênes », c o m m e il l'aime d'un a m o u r filial et pieux, c o m m e il en sent\nbien la sauvage et originelle fierté, comme il en rend bien le vouloir farouche,\nla foi b r a v e , le charme de forte tristesse alanguie. De quel style, tantôt\nrobuste, tantôt tamisé de rêveuse mélancolie, il sait r e n d r e les aspects de ce\nsol maternel. E t c o m m e les m œ u r s bretonnes, immortalisées dans le souve-\nnir des bravoures anciennes, et fortifiées par du mépris contre la modernité\nabhorrée, dans la relégation d'antiques manoirs ou de caduques cabanes,\ntrouvent en M. Le Goffic un admirable et angoissant interprète.\n    H é l a s ! M. Le Goffic le c o m p r e n d et le fait pressentir : le progrès de\nnivellement et de luxe cogne à g r a n d s coups à la porte de la « vieille Bre-\ntagne ». Cet instant historique et actuel, où plane sur les destinées de la\nBretagne française, sur ses croyances et sur ses coutumes, la menace de\nl'envahissement, M. Le Goffic l'a d r a m a t i s é magnifiquement, en faisant\napparaître au seuil de la Vieille Bretagne, des r e p r é s e n t a n t s de la B r e t a g n e\nd'outre-mer, riches d'or, de convoitises et de ténacité, les c o n q u é r a n t s de\nl'Inde et les ravisseurs du T r a n s v a a l . Au songe, ancien, léthargique et doux d o n t\ns'emmaillotte la pensée de l'Armorique, cette famille de millionnaires anglais\n— ou la femme m ê m e , la j e u n e fille, Florence, a une sentimentalité toute\nankylosée de notions nettes, positives et pratiques — oppose et affiche, et\narbore l'effrayant cynisme des violateurs du territoire : de cette terre\nbretonne saturée de mysticisme, J o h n Bull fera sortir à coups de pioches le\nmétal j a u n e , facteur de luxe et de d é p r a v a t i o n . . . Et la lutte s'engage, âpre et\ntêtue, entre les deux Bretagnes, celle d'ici et celle de là-bas, celle d'hier et\ncelle de demain, d a n s une antithèse de sentiments passionnément scrutés et\ndans u n e opposition de silhouettes du plus parfait relief.\n    E n refermant l'Erreur de Florence, je songeais que plus proche de nous, en\nBelgique, il est aussi un petit coin de terre — notre Armorique à nous —\npréservé jusqu'à présent des tares de toute civilisation extrême, riche unique-\n\n\n  (1) Paris, Hatier.\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3357, "texte": "58                                DURENDAL\n\n\nment de l'or de ses genêts, de l'améthyste de ses bruyères e t d u velours de ses\nsapins. Comme la Bretagne française, la Campine belge est menacée d a n s\nson originelle et forte beauté; les conquistadors de la houille ont jeté son\ndévolu sur elle — inconsciemment apporteurs de bien-être qui vont lui ravir\nson idéal ! E t nous allons revivre sous nos yeux l'Erreur de Florence.\n                                       ***\n    C'est la Wallonnie, toute la Wallonnie, ses aspects et son âme, que\nM. Edmond Glesener fait revivre dans le Cœur de François Remy (1).\n    Veut-on me permettre d'emprunter à u n e chronique de M. Georges R e n c y ,\ndans l'Art Moderne, cet excellent résumé de l'œuvre de M. Glesener :\n    « François Remy, dit M. Glesener, est u n petit Liégeois sentimental,\nenfant unique d'ouvrier dont il reste de b o n n e heure orphelin. Il est recueilli\npar un patron vannier qui le traite comme son fils et avec qui il va s'installer\ndans un village des bords de l'Ourthe. Il serait heureux si un vague et per-\nsistant besoin d'amour ne le tourmentait de nuit et de jour. Déjà q u a n d il\nétait tout gamin il s'éprenait de fillettes de son âge. Maintenant qu'il est\njeune h o m m e , il tombe amoureux de toutes les filles qui passent. L'une\nd'elles, de bonne famille, accueillerait sans doute sa recherche, s'il avait le\ncourage de lui avouer son penchant. Mais François R e m y est un timide, u n\nirrésolu. Il n'ose pas entier chez la jeune fille, il se sauve comme un malfai-\nteur, sans savoir qu'il tourne le dos, peut-être, au b o n h e u r de toute sa vie.\nUn hasard lui fait rencontrer, en plein c h a m p , une fille nomade qui vient\npuiser de l'eau à une source. C'est une vannière ambulante, vivant avec son\npère et son frère, dans une roulotte. François se met aussitôt à l'aimer.\nComme elle est pauvre et naïve, il ose lui parler de son amour. Devant elle\nseule, sa timidité s'efface. Ils se retrouvent, la nuit, dans u n bois voisin.\nMais le père de Louise — c'est le nom de la fille — a surpris leur secret.\nSachant quel est celui qui vient le soir rôder autour de la roulotte, il conçoit\nle projet de l'attirer chez eux et de le faire travailler pour toute la maisonnée.\nR e m y tombe dans le piège. Le malin vannier ayant levé le camp à l'impro-\nviste, le jeune h o m m e abandonne son bienfaiteur et suit les nomades.\nQuelques jours après, il entre dans la roulotte qu'il ne doit plus quitter. C'est\nle naufrage d'une vie. R e m y est intelligent et travailleur. Il pourrait devenir\nu n patron sérieux, faire de bonnes affaires, se marier avec u n e fille de sa\ncondition et se conquérir u n e place enviable dans le monde. Mais R e m y est\nun Wallon de Liége, c'est-à-dire un rêveur, un sentimental, un irrésolu, que\nl'effort et l'initiative épouvantent et qui préférera toujours le repos douillet\nentre les bras d'une femme, fût elle la fille d'un vannier nomade, à l'existence\nrude et solitaire de l'homme énergique qui va droit à son b u t .\n\n   » François Remy vit donc parmi les vanniers. Au début, il est heureux\ncomme un dieu. Il aime Louise, d'un amour sensuel et tendre. C'est la pre-\nmière femme qu'il possède. Il est tout émerveillé de son b o n h e u r . La rou-\nlotte se promène de village en village à travers toute l'Ardenne. S'il n'a\n\n\n  (1) Paris, F. Juven.\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3545, "texte": "                            GAZETTE DES LIVRES                                 59\n\naucune sympathie pour le père de sa femme, vieux bonhomme fourbe, avare\net sale, il se prend d'une bonne amitié pour le fils, Henri, un solide gaillard,\nWallon de l'Entre-Sambre-et-Meuse, qui ne rêve pas, lui, ah! Dieu, non!\nqui ne travaille pas beaucoup non plus, d'ailleurs, mais qui n a pas son\npareil pour braconner, marauder, frauder et tomber ses adversaires au noble\njeu de la lutte. Un chapitre nous le montre, en un pittoresque tableau, large-\nment brossé et enlevé avec verve, triomphant de tous ses adversaires et\nengagé par le chef des lutteurs pour une tournée en France. Son départ est\nle signal des catastrophes. Déjà François a regretté cent fois son équipée.\nDéjà il a pris cent fois la résolution de fuir sa famille d'occasion. Il ne fuit\npas, il reste. Malgré tout, il aime Louise, dont la santé est peu rassurante en\nce moment. Henri parti, il semble que la joie ait quitté la roulotte et que la\nmisère y soit entrée à sa place. Louise a une enfant : ce bonheur inattendu\nconsole un peu François. Mais ils ont faim, l'enfant a soif, il ne peut rien\npour les rassasier. Henri reviem de France, où il a expié de deux ans de\nprison le massacre d'un agent de police. Il arrive à temps pour voir s'étioler\net mourir sa sœur d'une phtisie pulmonaire. Le deuil de François est affreux.\nCette fois, il va partir avec son enfant, c'est décidé! Il ne part pas encore.\n Henri fait une conquête, une belle fille nomade, qu'il installe dans la rou-\nlotte. C'en est trop : François ne supportera pas que le souvenir de Louise\nsoit effacé peu à peu par cette étrangère. Il retournera vers ses bienfaiteurs\nqui ne l'ont pas oublié. Mais 1s temps passe, et lui demeure. Enfin, une nuit,\n revenu après un an, dans le village où Louise est enterrée, il s'échappe avec\n son enfant. Il va au cimetière dire un adieu suprême à la pauvre morte. Mais\n la nuit est silencieuse et froide. De vagues terreurs palpitent au bout des\n chemins. Le ciel est sombre. Il va pleuvoir. Alors, après avoir hésité long-\n temps, François Remy rentre dans la roulotte. Le roman finit sur ce dernier\n geste de lâcheté, et l'on sent que jamais plus ce prisonnier volontaire ne s'éva-\n dera du bagne où le retiennent sa mollesse et son indécision. »\n     En modifiant quelque peu une pensée banale à force d'être célèbre, on\n pourrait dire qu'une belle œuvre littéraire est la réalisation d'un souvenir de\n jeunesse.\n     Le livre de M. Glesener est un livre vécu. Non seulement les coins tour-\n billonneux du Liége populaire, si picturalement décrits au début du volume,\n  M. Glesener a dû les fouiller d'une personnelle et amoureuse observation, et\n  ses pas ont dû suivre, images de la vagabonde et capricieuse errance de ses\n  héros, les serpentements de la Meuse à travers l'Ardenne majestueuse, mais\n  le cœur de François Remy, n'est-ce pas un peu le cœur même de M. Glesener\n  — ou plutôt le cœur même de la Wallonnie, le cœur de toute une race dont\n  les généreuses et folles spontanéités manquent, dans l'ordre de l'idée comme\n  dans celui du sentiment, du frein de la volonté?\n     J'imagine que si l'on devait pousser M. Glesener à émettre une appréciation\n  sur la vie de François Remy, le correct et distingué fonctionnaire des Beaux-\n  Arts considérerait cette destinée comme déplorablement contraire à la norme\n  quiète de l'existence; mais l'artiste en lui protesterait aussitôt et affirmerait\n   sa fraternelle sympathie pour ce fils de Wallonnie, à l'âme douce et au\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3476, "texte": "60                                  DURENDAL\n\n\n\ncaractère vacillant, que l'amour de la fantaisie et la fantaisie d e l'amour —\ninstincts héréditaires du peuple dont il est issu — traînèrent derrière les\njupes d'une Sapho de roulotte. E t la dilection de M. Glesener ne doit pas\nêtre moindre pour H e n r i , le frère de Louis, qui dresse d a n s le livre, d'une si\nfarouche carrure, sa silhouette de lutteur, de batailleur, de braconnier et de\nfraudeur. A ce struggleforlive ardent dont les gestes; de sauvagerie contras-\ntent si ingénieusement avec la bohème son geuse de François R e m y , M. Glesener\naussi doit être propice et indulgent... J'ai gardé mémoire de telle soirée vécue\ndans le Burg hospitalier de L u m m e n et où Virrès et moi nous échangeâmes\navec le futur auteur du Cœur de François Remy des impressions sur les irrégu-\nliers de la vie, évoluant, ombrageux, en marge de la société : de sa voix\nmétallique, de son parler systématiquement concis, M. E d m o n d Glesener nous\nassurait qu'il fallait voir en ces révoltés les dépositaires des caractères les plus\nfonciers d'une race.\n   En tous cas, de tels êtres q u e M. Glesener, comme Glatigny, pourrait\nappeler «ses frères errants », sont de merveilleux facteurs potentiels de\nbeauté : en les élevant à la h a u t e u r de symboles, l'écrivain du Cœur de François\nRemy en fit péremptoirement la preuve.\n   Au point de vue spécial d e l'écriture, l'œuvre de M. E d m o n d Glesener\nimposera cette réflexion que suggérait déjà son livre antérieur, l'Histoire de\nM Aristide Truffant : en un moment où la tendance paraît tout à l'impres-\nsionnisme, nerveux, fiévreux et coloré, M. Glesener est retourné à u n e forme\nlittéraire où la précision du verbe se joint à la sobriété de l'image. Cet\nenthousiaste conteur des destinées anormales est u n classique! L u i aussi\ndoit connaître « les affres du style », et sans q u e cela puisse jeter le moindre\nsoupçon sur l'originalité de M . E d m o n d Glesener, on peut présumer q u e\nl'ombre d u grand F l a u b e r t sourit de complaisance à l'auteur d u Cœur de\nFrançois Remy.                                          FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n   P.-S. — Les chroniques antérieures consacrées à M. William Ritter m e\npermettent de signaler seulement la Passante des Quatre Saisons (1). Les inven-\ntions romanesques de cet auteur sont toujours d'une originalité émouvante\nou exquise. C'est le cas encore pour le R u y Blas de wagon-restaurant dont\nM. Ritter, celte fois, nous conte les... entrevisions :1a reine dont il s'éprend est\nune voyageuse qui n e lui apparaît que quatre fois, et dans les attitudes\ndiverses et successives — attachantes et tragiques — que la Destinée imprime\nà u n front de femme... J'aimerais que cette aventure, qui a de la nouveauté\ngracieuse et tragique, nous fût dite en u n style moins encombré de surprises\nd'images et de tournures\n   Et je m'en console enlisant Rose (2) de M. Jacques des Gâchons, cet historio-\ngraphe sans prétentions et sans apprêts de la vie provinciale; le lecteur qui\nsavoure ces choses simples, faciles, coulant de source, se doute-t-il de la\ndélicatesse qui convient dans l'observation et de la minutie qu'il faut dans le\nstyle pour insuffler la vie discrète et nuancée à ces notations de sentimen-\ntalité en grisaille parmi des décors engrisaillés. C'est de la psychologie\ndistillée lentement, goutte à goutte — u n e essence qui charme sans enivrer.\n\n\n  (1) Paris, Mercure de France.\n  (2) Paris, Delagrave.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-009", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 61, "page_fin": 64, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 76, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2598, "texte": "NOTULES\n\n   NOS a b o n n é s d e l ' é t r a n g e r seraient bien aimables s'ils voulaient\navoir l'extrême obligeance de nous envoyer le montant de leur abonnement,\nen adressant un mandat postal de 12 francs à la rédaction, rue du Grand-\nCerf, 22, à Bruxelles. Nous les remercions d'avance.\n                                           ***\n   A u C e r c l e A r t i s t i q u e — Conférence de M. ALBERT SoRELSur Sainte-\nBeuve. — M. Albert Sorel avait assumé la difficile mission de définir et de faire\ncomprendre la personnalité de Sainte-Beuve dont le monde des lettres vient\nde célébrer le centenaire. Il a expliqué comment, du poète qu'il croyait être,\nSainte-Beuve est devenu le critique qu'il était, le plus ondoyant, le plus\nfécond en métamorphoses qu'on puisse imaginer. Mettant en œuvre les pro-\ncédés d'investigation de l'auteur des Lundis, consistant à ne point séparer\nl'œuvre de l'homme, l'éminent historien a cherché dans l'éducation, dans la\nformation intellectuelle de Sainte-Beuve, les éléments constitutifs de sa\ncritique.\n    De l'étude attentive et passionnée des classiques, il tient son goût exquis.\nD'autre part, ses études scientifiques et médicales l'ont habitué à la vue\nprécise et directe de la nature, aux méthodes d'observation et de classification\nqu'il a ensuite étendues à l'analyse psychologique et morale de l'homme tout\nentier. Il en a retiré cette passion de la vérité, tempérant malgré tout le côté\nexcessif de sa critique malicieuse et souvent méchante. Subissant en plein\nl'influence de Chateaubriand (le Chateaubriand des Natchez), adepte et\nfervent apôtre du romantisme naissant, il s'essaye au roman et à la poésie.\nFaible précurseur de Hugo et de Balzac, il ouvre les chemins à une littéra-\nture nouvelle sans y passer lui-même et prend enfin position de critique.\n    Ici il est un vrai fondateur. La critique qu'il inaugure (Portraits Littéraires)\nest toute renouvelée, descriptive, analytique, écrite dans la prose la plus\npoétique, singulièrement évocative des hommes et des choses du passé, se\nrattachant à Bayle et à Saint-Evremond. Il a traversé tous les milieux de\nl'époque romantique, a vécu lui-même la vie duXIXesiècle de 1828 à 1869, de\nlà surtout l'intérêt de ses études de littérature contemporaine. (Portraits\nContemporains). Malheureusement Sainte-Beuve ne put jamais oublier que ses\njusticiables d'aujourd'hui avaient été ses émules d'hier. De là ses sévérités\noutrées envers Hugo, Musset, Lamartine, Chateaubriand et Balzac, le plus\n maltraité de tous. Une des batteries les plus ingénieuses dressées par lui\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3270, "texte": "62                                 DURENDAL\n\n\n\ncontre les grands noms dont il veut amoindrir le prestige consiste, c o m m e le\ndit heureusement M. Sorel, à réduire les montagnes aux proportions de\ncollines, à confondre les noms de Vigny, H u g o , L a m a r t i n e avec ceux de\npoétereaux comme Deschamps et une dizaine d'autres parfaitement oubliés\naujourd'hui. Mais Sainte-Beuve est trop artiste, trop h o m m e de goût p o u r ne\npas sentir, admirer et éprouver le désir de faire admirer les beautés éminentes\ndes œuvres dont il parle. P o u r concilier ce noble désir avec les exigences de\nses jalousies peut-être inconscientes, il a trouvé le système habile, des petites\nnotes jouant un rôle si important dans ses écrits, commentaire perpétuel de\nses propres j u g e m e n t s par lui-même, éternel correctif de ce que le texte\npourrait présenter de trop absolu dans l'éloge comme dans le b l â m e .\n   La conférence de M. Sorel, très instructive et complète, a excellemment\ndécrit, pénétré à fond cette personnalité de Sainte-Beuve, personnalité\nfuyante, aux aspects compliqués et dont il est si malaisé de fixer définitive-\nment les traits, critique fin, compréhensif, novateur, écrivain de premier\nordre qu'on ne saurait cependant absoudre de ses habiletés, de ses contradic-\ntions, de ses injustices et auquel pour être u n critique éminent il n'a m a n q u é\nqu'une chose, un peu plus d'élévation morale.                           G. DE G.\n                                        ***\n     Le choral mixte « A Capella » de Gand. — Nous avons déjà\nà diverses reprises attiré l'attention du public sur cette institution musicale\nd'un si haut mérite artistique, dont le fondateur et directeur M. E M I L E\nHULLEBROECK est u n véritable artiste. Nous reproduisons ici avec plaisir les\néloges décernés par la presse à M. Hullebroeck et à son vaillant cercle\nmusical, à l'occasion du premier concert de cette a n n é e . Voici d'abord u n\nextrait du XXe Siècle de Bruxelles :\n    « Le Choral mixte A Capella gantois a donné récemment son cinquantième\nconcert. Avant le concert, il y a eu une manifestation intime en l'honneur du\ndévoué fondateur du Choral, M. Emile Hullebroeck. M. J . Buse a retracé\nl'historique du Choral, fondé le 10 décembre 1899, pour faire connaître les\nœuvres des grands musiciens religieux et contribuer ainsi à la restauration\nde la vraie musique d'église. Il a rappelé les succès du Choral enlevant\nnotamment en 1902, au concours international de Lille, les plus hautes\ndistinctions.\n    » Après lui, M. le représentant Maenhaut a annoncé, aux applaudissements\ndes assistants, que le Souverain Pontife l'avait chargé de remettre à E m i l e\n Hullebroeck la décoration Pro ecclesia et pontifice, en récompense de ses efforts\nartistiques.\n    » M. Hullebroeck n'était pas encore revenu de sa surprise qu'il recevait, de\nla part des dames du comité de l ' Œ u v r e des écoles gardiennes catholiques\n et par l'intermédiaire de M. J. Buse, la réduction du bijou de la décoration,\n en reconnaissance du concours désintéressé que M. Hullebroeck accorde aux\n foires flamandes organisées par l'œuvre.\n    » L e programme comportait aussi une manifestation en l'honneur de\n M. Doutrelon-de T r y , de Lille, u n des plus dévoués protecteurs de A\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3237, "texte": "                                   NOTULES                                   63\n\n\nCapella dans le nord de la France. M. Callebaut, au nom des exécutants, l'a\nremercié et lui a offert son buste, en bronze, très ressemblant, œuvre de\nJoseph Hullebroeck. Comme M. Doutrelon étend sa bienveillance à tous\nles artistes belges, ceux-ci ont saisi l'occasion de cette manifestation pour\nlui témoigner leur gratitude, en lui offrant, reliées sous une couverture de\nmaroquin rouge, des pages musicales de chacun d'eux : Mestdagh, Paul\nLebrun, Emile Hullebroeck, Morel de Westgavere, Blaes, Ryelandt, Léo\nVan der Haegen, Wilford, etc.; des aquarelles, des dessins signés Flore\nGeleedts, Ghequier, Robelus, Heins, Van Biesbroeck, etc.\n    » M. Doutrelon-de Try a répondu avec émotion. »\n    Voici, d'autre part, l'appréciation élogieuse du critique d'art du\nBien Public de Gand au sujet de cette même institution :\n    « LM Capella gantois que dirige M. E. Hullebroeck est entrée dans sa\nsixième année d'existence. Ce groupe choral a pris dans le monde artistique\nune place des plus honorables et ses soirées sont, à juste titre, plus goûtées\n et plus réputées à chaque saison.\n    » La direction artistique est bonne; M Hullebroeck y montre de sérieuses\n qualités de chef : la bonne compréhension de l'ensemble et le soin des détails.\n Les chanteurs actuellement au nombre de trente, sont choisis avec soin. Ils\n savent chanter. Le répertoire, qui compte à cette heure au delà de deux cents\n pièces, comprend les plus remarquables morceaux de la musique ancienne,\n profane et sacrée.\n     » Comme de juste, le grand maître Palestrina est celui dont les œuvres\n immortelles ont le plus souvent paru sur les programmes des auditions\n depuis le 10 décembre 1899; à côté de lui brillent d'un éclat souvent égal\n notre Orlando Lassus, Vittoria, Josquin des Prés, Sweelinck. Des temps\n plus rapprochés de nous, M. Hullebroeck nous a fait entendre les composi-\n tions si variées de Clemens non Papa, Jean Richefort, Pierre de la Rue et de\n leurs nombreux contemporains de diverses nationalités.\n     » Puis ce furent Arcadelt, Couperin, Rameau, Marcello, Martini, Van den\n  Gheyn et tant d'autres.\n     » Tout en conservant comme base de son entreprise artistique le chœur A\n  Capella sans accompagnement, l'introduction de l'orchestre original tel que\n l'écrivaient les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles, a fourni un élément\n  d'intérêt nouveau, très apprécié.\n     » L'A Capella s'est fait entendre à diverses reprises dans diverses villes de\n  Belgique et de l'étranger, en France et en Hollande. Partout le succès a\n  couronné ses efforts, notamment à Lille, où il remporta en 1902 le premier\n  prix et le prix d'honneur avec le Credo de la Messe du pape Marcel.\n     » La première audition de cette saison a eu lieu le 20 novembre.\n  Elle se composait de l'exécution intégrale de cette messe célèbre entre toutes.\n  Les concerts suivants seront consacrés aux œuvres de Lully, Rameau,\n  Grétry et autres, avec accompagnement d'orchestre.\n      \" Nous recommandons volontiers aux amateurs ces soirées intéressantes.\n  L'effort artistique de M. E. Hullebroeck et de ses chanteurs mérite d'être\n  soutenu, \"\n                                        ***\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3245, "texte": "64                                    DURENDAL\n\n\n\n L ' a r t F l a m a n d e t H o l l a n d a i s . — (Anvers, B u s c h m a n n , éditeur.)\n    Le numéro de décembre contient u n article sur l'un des plus magnifiques,\net peut-être le plus artistique, des manuscrits enluminés qui aient jamais\nexisté, celui qui était connu sous le nom de : Les très belles Heures de Turin. Ce\nmerveilleux chef-d'œuvre est à jamais perdu. Il n'en existe plus que\ndeux feuilles carbonisées. L e reste a péri d a n s l'incendie de la Bibliothèque\nde T u r i n . M. Vermeylen nous donne des détails très curieux sur ce manuscrit\net les auteurs des enluminures. M. B u s c h m a n n donne de celles-ci des repro-\nductions qui font regretter sincèrement la perte définitive des originaux.\n    U n second article de P a u l Lambotte, rehaussé d'exquises illustrations\nreproduisant des œuvres de Stacquet, Cassiers, Delaunois, Uytterschaut,\nMarcette et Van Leemputten, nous initie, en une langue élégante et judicieuse,\nà l'art de nos plus célèbres Aquarellistes Belges. Bel article, bien intéressant et\nvivement écrit.                                                                     H . M.\n                                             ***\n   L a L i b r e E s t h é t i q u e . — L e douzième Salon de la Libre Esthétique\ns'ouvrira au Musée royal de Peinture moderne de Bruxelles le 21 février\nprochain et sera clôturé le 21 mars.\n   Poursuivant l'exécution du programme méthodique qu'elle s'est tracé, la\ndirection groupera cette année quelques-uns des peintres qui,en Belgique, en\nAllemagne, en Angleterre, en E s p a g n e , en Hollande, aux Etats-Unis, etc.,\nont, sous l'impulsion des initiateurs de l'Impressionnisme, orienté leurs\nsensations visuelles vers la lumière et la vie.\n   L'évolution ayant été récemment précisée en Belgique par la création d'un\ncercle fondé sous le titre Vie et Lumière par Mlle Anna Boch, M M . Georges\nBuysse, Emile Claus, W . Degouve de N u n c q u e s , M m e A. De W e e r t ,\nM M . A. de Laet, R . de Saegher, James Ensor, A. H a z l e d i n e , A.-J. H e y -\nmant, Georges L e m m e n , Mlle J e n n y Montigny, M M . Georges Morren et\nE d m o n d Verstraeten, cette association a été invitée collectivement à faire à la\nLibre Esthétique ses débuts.\n   Nous ferons connaître ultérieurement la liste des peintres étrangers dont\nles œuvres réunies offriront, avec celles du cercle Vie et Lumière, u n e\nsynthèse de l'extension et du développement de l'Impressionnisme.\n\n                                          ***\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — YVES LE QUERDEC : L e fils de l'esprit\n(Paris, Lecoffre). — M. L A BRUYÈRE : Lis et scabieuses (Paris, Hatier). —\nJ. CLADEL : Les Auryentys (Paris, Lemerre). — M. GOLBERT : P r o m é t h é e\nrepentant (Reims, E d . de La Champagne). — A. REGGIO : L a sonate des\nheures (Paris, P e r r i n ) . — J. VAUGHAN : Autour de la Bible, trad. par\nJ. RICHE (Paris, Bloud). — P . RENAUDIN : Mémoires d'un petit h o m m e\n(Paris, P l o n ) . — M. DAUGUET : A travers le voile (Paris, Vanier). —\nP. COUROUBLE : L a maison espagnole (Bruxelles, L e b è g u e ) . — H . - G .\nW E L L S : Place aux géants (Paris, Mercure de France). — H . VIGNEMAL :\nDouble jeu (Paris, Ollendorff).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-209", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "99, rue Royale", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 80, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 89, "fin_caractere_exclue": 3717, "texte": "99, rue Royale, 99\n\n PIANOS DE SMET                                                                              BRUXELLES\n\n\n                  LE GRESHAM                                  REhlUflED'AHT&D'AlWflTEURS\n              Compagnie anglaise d'assurances sur la vie\n               ACTIF : 2 0 6 , 9 9 9 , 2 4 7 francs\n                     Sinistres payés en Belgique\n                                                               PaulClaessetjs\n                                                                  Relieur-doreur de 8. A. R. M\"» la Comtesse de Flandre\n              depuis 1 8 5 5 : 2 8 , 5 0 0 , 0 0 0 francs\n                  Prospectus et renseignements gratuits           24, rue de Berlaimont, Bruxelles\n             9, plaoe Royale, 8 , BRUXELLES-\n\n\nFABRIQUE DE MATELAS\n                       Lits Anglais, Berceaux, Couvertures, Duvets\n                          médaille d'Or à l'Exposition Internationale de Bruxelles 1897\n\n                      BERVOET^WIELEMANS\n                                         FOURNISSEUR DE LA COUR\n          6, 8 , 1 0 , 1 2 , Rue du M.di **> BRUXELLES\nUsine à yapeup, Eavoi* de laines : RUE DES GOUJONS, 120\n                                       Maison Félix MOMMEN & C°, Brevetés\n                                                            FABRIQUE ET ATELIERS :\n                                 37, R u e d e l a Charité - BRUXELLES\n                                                             TÉLÉPHONE 1 9 4 7\n                                    Fabrique de Couleurs, Panneaux, Toiles, Vernis, etc.\n                                 Spécialité de tous les articles concernant la peinture, la sculpture,\n                                                 la gravure, l'architecture et le dessin.\n                                 RENTOILAGE, NETTOYAGE ET VERNISSAGE DE TABLEAUX\n                                        Vente et location de modèles pour la peinture\n\nPremières médailles aux Expositions d'flmsteidain, Paris, Liveipool, Le Havre, Bruxelles, Chjcago, etc.\n\n   PIANOS S T E I N W A Y                                                            & SONS\n                     NEW-YORK — LONDRES — HAMROURG\nFournisseurs des empereurs d'Allemagne, dAutriche et de Russie, des rois dAngleterre, de Saxe,\n  de Suède et d'Italie, du Sultan, de la reine régente d'Espagne, du schah de Perse, etc., etc.\n     Extrait de quelques attestations : « Une Sonate de Beethoven, une Fantaisie de Bach parait main-\ntenant ne pouvoir atteindre sa vraie signification que jouée sur les Steinway (R. Wagner). »« Le Stein-\nway est un superbe chef-d'œuvre de force, de sonorité, de qualités chantantes, d'effets harmoniques\nparfaits, qui jettent dans le ravissement mes vieilles mains fatiguées du clavier (Franz Liszt). » « Vos\nbeaux instruments incomparables ont justifié leur réputation universelle par leur distinction et leur\nrésistance (A. Rubinstein). » a Depuis dix ans que je les joue, je me fortifie dans la conviction que vos\ninstruments ont atteint un degré de perfection inconnu jusqu'ici (F Busoni). » « La plénitude, la puis-\nsance, l'idéale beauté de leur sonorité et la perfection du mécanisme me procurent une joie sans limite\n(J. Paderewski). » « Il y a 10 ou i5 ans, je n'étais pas très enthousiaste de vos instruments. Avez-vous\nfait des progrès ? On bien cela tenait-il à mon mauvais goût? En tous cas ils sont maintenant, à mon\navis, le produit idéal du siècle (Eug. d'Albert). » « Ils sont tellement au-dessus de toute critique, qu'un\néloge même paraîtrait ridicule (Sofia Monter). »\n  Agence générale et dépôt exclusif à Bruxelles : Fr. MISCH, 224, rue Royale\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-210", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Viennent de paraître", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "VIENNENT", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "J. BDÉSO", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 81, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1725, "texte": "VIENNENT IDE F^R-A-ITRE\nQ U I N Z E MOIS DANS L'ANTARCTIQUE, par le commandant DE GERLACHB. — Magnifique\nédition in-8°, superbement illustrée. — Ouvrage couronné par l'Académie française (Bruxelles,\nCharles Bulens, éditeur)                                                          fr. 5 0 0\nLA ROSE E T L ' É P É E , par CHARLES DE SPRIMONT (Bruxelles, Ch. Bulens, édit.) » 3 5 0\nSAINT FRANÇOIS D'ASSISE.— Plaquette in-8», illustrée de plusieurs hors-texte (Louvain,\nInstitut supérieur de philosophie)                                               fr. 1 2 5\nBRUGES. — L E S P R I M I T I F S . — Plaquette in-8°, illustrée de trois figures dans le texte\net de deux planches hors texte (Bruxelles, Charles Bulens, éditeur). . . . fr. 1 0 0\nL'OBLAT, par J.-K. HUYSMANS (Paris, Stock). — Un vol. in-ia . . . . fr. 3 5 0\nCHERCHONS L ' H É R É T I Q U E , par J. ESQUIROL (Paris, Stock).— Un vol. in-ia     » 3 50\nL E S GENS DE T I E S T , par GEORGES ViRRÊs(Bruxelles,Vromant).—Un vol.in-ia        » 3 50\nS U R Q U E L Q U E S P E I N T R E S D E S I E N N E , par JULES DESTRÉE. — Edition de luxe,\nillustrée de huit eaux-fortes originales, trois par M. Auguste Danze et cinq par M\"* Jules\nDestrée, et de nombreuses reproductions photographiques. Tirage limité à cent exemplaires\n(Editeurs : Bruxelles, Dietrich; Florence, Alinari)                        fr. 1 5 0 0\nLES JARDINS CLOS, poèmes, par PAUL MUSSCHE. — (Paris, Société française d'imprimerie\net de librairie)                                                                                              fr. 3 5 0\n       On peut se procurtr ces ouvrages en s'adressant à notre éditeur CH. B U L E N S , 7 5 , r u e Terre-\n    Neuve, & Bruxelles.\n\n\n\n "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison01-211", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "J. BDÉSO", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 81, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1725, "fin_caractere_exclue": 4176, "texte": "J. BDÉSO Père Eentolleurs et reslamatems de musées belges et étrangers P. BDÉSO Fils\n           EXPERT\n                                                    MAISON FONDEE EN 1867\n                                                                                                           EXPERT\n                            Rentollage, transposition, restauration et parquetage de tableaux\n  2-4; BUE DE LIGUE                [VENTE ET «CHAT DE TABLEAUX ANCiENS ET MODERNES                24, nie in Geitillioiiiie\n     Bruxelles                               ANTIQUITÉS & OBJETS D'ART                                  Bruxelles\n\n\n                                         i     p\n                                               A\n                                               U\n                                                                                                  Pat suite de décès\n                                               L.\n\n                                              V       DORURE            ET SCULP-\n                                              E                                                  LIQUIDATION\n                                             .R\n                                              D                                                             DE\n                                              U\n   LL; ;\n   •fuwtt\n                                              S\n                                              E\n                                               s GRAVURES ANCIENNES                             300 MITOSES\n                                              N                                                 Vente à tonte\n                                              s\n                                              u      N. B. — LES GRAVURES ANCIENNES                    offre acceptable\n                                              c\n                                              c\n                                              c\n                                              s\n                                                      SONT VENDUES AVEC CERTIFICAT               71,     rue Goffart\n                                              m\n    Lv-I YMKRt^V 'T>'v -;' ' • '\". '• .:~     E\n                                              U\n                                              R\n                                                                                                       IXELLES\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 12, "texte": "Janvier igo5.                                  I2me Année.                               Mc\n\n\n\n\n                                                                                       <S\n\n\n\n\n         REVUE CATHOLIQUE'\n            <OE LITTERATU:\n\n\n\n\n                                                  • • • •\n                                                                             • •\n                                                                         • •\n                                                                           • •\n\n\n  '• •\n\n\n\n\n            •    •\n                • •       •        •\n                      •       ••       •                     • •\n                                           »\n\n                                                                   • •             •    •\n                                                                                       • •\n\n\n\n\n                                               d-Ceri. 22.               'enue Niel, 32.\n"}, {"page_pdf": 13, "texte": "                             Domaine Û8 la Société \"LflWESTEUDfllSE\"\n\n\n                                   LU PLAGE DE WE5ÏÏNDE\n                                  située aux borda de 1» mer du Nord,\n                              Oatende et Nieuport; elle eet de aable fia.\n                       Cette BOBTelle atatlon balnéaire a'a paa tardé à\n                       attirer l'attention de* famille* désireuses de Jouir\n                       d'une villégiature agréable, hygiénique, unissant\n                       le confort a la simplicité dans dea conditions très\n                       ayantageusea. Une ehapelle est érigée à la plage où\n                       le service religieux ae fait régulièrement pendant la\n                       saison. Les bains sont gratuit*; le servie* de sauve-\n                       tage est organisé et placé tous la surveillance conv\n                       munale. Routes carrossables et cyclables, accessibles\n                       aux automobiles. Installations de jeux de Lawa\n                       tennis, de golf-croquet, gymnase. Promenades i ânes.\n  Villas et Terrains   Tentes sur la plage. Communications faciles. Télé-      Villas et Cottages\n                       phone. Tramways A vapeur et tramway électrique\n      A TENDU          d'Ostende à Westende. Eclairage éleetrique de la               à\n                       digne, des avenues, des villas st des cottages.              LOUER\n    par annuités\n\n                               HALLES WE8TENDAI8E8\n                  Os vaste magasin d'approvisionnements dessert las\n                villas et cottages Toutes les marchandises : épiceries,\n                conserves, charcuteries, vins, bières, liqueurs, meu-\n                bles, objets de toilette et de luxe, etc., s'y rendent\n                dans des eondltions très avantageuses st sont tou-\n                jours ds premier choix.\n                                                     1* Wsstsna\" Hôtsl est ouvert du «5 ma\n                                                     au a8 septembre        Pen or de 6 à 18 fi\n                                                     par jour. Aux commencements «t 1ns de\n                                                     saison arrangements spédiatx très avan-\nWESTEND' HOTEL                                       tageux pour les familles faisant un séjour\n                                                     prolongé 4 l'hôtel. <fi chambres parfaite-\n                                                      ment ^ménagées. Vis de famille. Eclai-\n    DIGUE DE MER                                        rage électrique. Chambres spacieuses.\n                                                          Ameublement moderne esthétique et\ntéléphone a* 10                                                  confortable. Balcons st Ter-,\n                                                                  rassea. Salis de musique.\n  aiacAU                                                             8alle de billard. 6alle ds\n                                                                       récréations p* enfants.\n«ODELKERKB                                                                 Salons de lecture, de\n                                                                                 correspondan-\n                                                                                ce. Cuisine soi-\n                                                                                gnée. Caves re-\n                                                                                 commandées\n\n\n    Service d'omniK\"^*» J'HOtel au Vicinal. — Servies/\n   Communies,4*            iqiies avec toute la Belgl'\n                                 LA.     BRUXEJ\né»os.r renseigw                    ^\\ WEST/\n                                      PlageJ\n"}, {"page_pdf": 14, "texte": "                        DURENDAL\n      REVUE CATHOLIQUE D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n\n                             1905 — U* Année\n\n\n\n\n                Sommaire du n° 1 (Janvier)\nFIRMIK VANDEN      Boscu. — Paysages de Flandres : |\n                                Le bel Escaut                          5\nCHARLES-SÉBASTIEN LECONTE. — Les conquérants du soleil .              ia\nARNOLD GOFFIN. — Sainte-Beuve                                         i5\nL'abbé HENRY MŒLLEK. — Julien Dillens                                 3i\nH. FIEKENS-GBVAERT.— Origines et progrès de la Renaissance\n                            septentrionale                            33\nGEORGES DE GOLESCO. — Chronique théâtrale et musicale :\n                           Alceste. — Le Jongleur de Notre-\n                             Dame. — Premier concert du Con-\n                              servatoire. — Deuxième       concert\n                             populaire                                4**\nP . L . — Les expositions :\n             La Société royale des      Aquarellistes;\n             Au Cercle Artistique : Exposition de pastels. —\n               Salonnets  de M™ Lacroix,          MM.    Speekaert,\n               Mahaux, Impens, Stobbaerts Van Esbroeck;\n             La Société des Amis de la Médaille. — Le Lierre .        5i\nFIRMIN VANDEN BOSCH. — Gazette des livres                             56\nNotules                                                               6i\nIllustrations : Le Silence de la Tombe | T             ^\n                                           }   JULIEN   DILLENS.\n               Saint Louis                 \\\n"}, {"page_pdf": 15, "texte": "      REVUE\n                      DURENDAL\n                  CATHOLIQUE             D'ART      ET DE              LITTÉRATURE\n\n    ABONNEMENT : 10 francs par an; ETRANGER : 1 2 francs (port compris)\n      (Pour fabonnement s'adresser a la Rédaction, rue du Grand-Cerf, 7», à Bruxelles)\n                               PRIX D'UN NUMÉRO : FR. 1 . 5 0\n\n\n\n               Comité de rédaction de D u REND AL :\n                         MM.     HENRY CARTON DE W I A R T .\n                                 L'abbé HENRY MŒLLER.\n                                 FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n                    Secrétaire de la Rédaction ; GEORGES VIRRÈS\n                            Correspondant de la rédaction à Paris :\n                 M. HENRI MAZEL, avenue Niel, 32, Paris.\n\n             PRINCIPAUX COLLABORATEURS\n     FRANZ ANSEL.                                       ARNOLD GOFFIN.\n     MAURICE BEKABRT.                                   JOSÉ HENNEBICQ,\n     EDGAR BONEHILL.                                     L'abbé H . HOORNAERT.\n     HENRY BORDEAUX.                                    J.-K. HUYSMANS.\n     ALEXANDRE BRAUN.                                   JOSEPH JANSSENS.\n     THOMAS BRAUN.                                      EDMOND JOLY.\n     GEORGES BRIGODE. .                                 VICTOR KINON.\n     H É L È N E CANIVET.                               G O D E F R O I D KURTH.\n     MARIE CLOSSET.                                     L. DE LA L A U R E N C I B .\n     L'abbé A U G . CUPPENS.                            L'abbé L . L E CARDONNBL.\n     L'abbé P A U L CUYLITS.                            GEORGES L E CARDONNBL.\n     Le comte G. D'ARSCHOT.                             S É B . - C H . LECONTE.\n     L e baron JOSÉ DE COPPIN.                          GEORGES MARLOW.\n     GEORGES DE GOLESCO.                                CHARLES MARTENS.\n     GEORGES DELAUNOY.                                  P A U L MUSSCHE.\n     La comtesse E D . DE LIEDEKERKB.                   EDOUARD N E D .\n     L e baron G. DELLA FAILLE.                         MAURICE OLIVAINT.\n     EUGÈNE DEMOLDER.                                   ERNEST PÉRIER.\n     Dom BRUNO DESTRÉE.                                 GEORGES RAMABKERS\n     JULES DESTREE.                                     GEORGES RENCY.\n     Vicomte D'HENNEZBL                                 BLANCHE ROUSSEAU.\n     EDOUARD DUCOTÉ.                                    JOSEPH RYELANDT.\n     MAURICE DULLAERT.                                  FERNAND SÉVBRIN.\n     J. EsguiROL.                                       HENRY V A E S .\n     EMILE FERMAUD.                                     ROBERT VAN DER E L S T .\n     LAURENT FIERENS.                                   CHARLES V A N LERBERGHB.\n     H . FIÉRENS-GEVAERT.                               EMILE VERHAEREN.\n     IWAN GILKIN.                                       L'abbé F R . VERHELST.\n                                                        LÉOPOLD WALLNER,etC., «tC.\n\n               Les collaborateurs sont seuls responsables de leurs articles\n\n/ / sera rendu compte dans DURENDAL   de tout ouvrage dont un exemplaire ura envoyé à la Rédaction\n\n      Pour la Rédaction, l'Administration et les demande                 \">«\"»», s'adresser an\nsiège de la Revue, 2$, rue du Grand-Cerf; pour la DU1                            - \"* « e l l e s .\n"}, {"page_pdf": 16, "texte": "                Paysages de Flandres\n\n                                       I\n\n                               Le Bel Escaut\n                  JE l'avais quitté en juillet dans toute la, somptuo-\n                     sité de l'été, s'allongeant tel un immense ruban\n                     d'argent entre ses rives é m e r a u d é e s ; il chantait\n                     alors l'hymne glorieuse de la jeunesse, de\n                     la force et de la fertilité; un soleil fulgurant\n                     le parsemait de lingots d'or et, l'entourant\n                     d'une ceinlure de richesse, les moissons, les\n                     prés et les taillis le saluaient comme leur\néternel père nourricier.\n    Le bel Escaut de juillet — et ses délires de vie et de fécon-\ndité !\n   Je viens de le retrouver en octobre, dans les mélancoliques\nsourires de l'automne. Réverbérant un ciel aux clartés ouatées,\nil a des langueurs de malade. Les roseaux mourants tachent ses\nberges de plaies lépreuses. Le brouillard tisse lentement au-\ndessus de lui l'épais linceul du proche hiver. De leurs branches\nqui se dénudent, les arbres des rives font des gestes d'adieu;\ndes bateaux glissent dans un rythme silencieux, ponctué du\nmonotone clapotement de l'onde contre les digues. Au lointain\nde l'horizon, le soleil couché a b a n d o n n e un lambeau de pourpre\nmauve, et dans le grand saphir assombri de la nuit, la lune\naccroche son croissant que l'eau reflète, plus blanc et plus\ninquiétant.\n   Le bel Escaut d'octobre — et toutes ses agonisantes nuances!\n   Par une claire matinée, où l'air était comme de l'opale\ndiffuse, j'ai suivi le chemin qui serpente capricieusement de Ter-\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": "6                            DURENDAL\n\n\nmonde vers le minuscule hameau de Vlassebroeck. Joignant leurs\nbras noueux, confondant leurs floraisons mourantes, les noyers\nforment comme un dôme d'or; à gauche, à travers les lances de\nroseaux, c'est le fleuve aux reflets métalliques qu'effleurent d'un\nvol imprévoyant les dernières hirondelles; à droite, ce sont les\npolders d'un vert trop pâle et qui s'appauvrit; dans la perspec-\ntive de l'arcade d'or, une femme caduque, ployant sous un faix\nd'osiers séchés, chemine, quelques feuilles d'or pleuvant autour\nd'elle, et voici que perçant les buées, le soleil éparpille ses\nrayons d'or à travers les branches, glisse sur la robe de la vieille\net s'infiltrant parmi les feuilles jonchant le sol les fait briller\ncomme des joyaux : c'est le symbole de l'automne — sym-\nphonie de tous les ors — tel que le rêverait Courtens, ce puis-\nsant et instinctif amant des beautés de l'Escaut.\n   A un coude brusque de la route, dans un bas-fond, au milieu\nd'un minuscule groupement de fermettes aux toits penchants\nde tuile et aux façades égayées de volets rouges et verts, surgit\nla petite église de Vlassebroeck; toute blanche sur le fond ocré\ndes arbres, elle fait l'impression d'une fruste châsse d'ivoire\ndans un écrin d'or; sur sa façade se détachent, couleur de brique,\nquinze médaillons en terre cuite, représentant, en cet archaïsme\nmaniéré et voulu qui caractérisa la première Renaissance, les\nmystères du Rosaire; à l'intérieur, de pauvres et naïves chromo-\nlithographies figurent un chemin de croix, puis c'est un encom-\nbrement de statues de saints et de saintes. Quelques-unes ont la\nsaveur d'une énigme à déchiffrer, tel par exemple ce prêtre en\nchasuble rouge, le bras droit brandi vers le ciel dans un geste de\ncommandement et ayant à ses pieds une écritoire où trempe une\nplume... En ce hameau de terriens et de pêcheurs, que vient\n faire ce patron des journalistes? Au côté droit de l'autel, dans\nun cadre propret, couvert d'une glace, se profile, vieille image\njaunie, la silhouette d'une moniale; une inscription, d'un\nflamand primitif, souligne le tableautin et nous renseigne que\nc'est Sainte Gertrude invoquée contre les ravages que causent\nles rats et les souris : et, en effet, sur le manteau de la sainte, le\nlong même de la crosse d'abbesse qu'elle tient à la main,grouille\nun sinistre essaim de ces néfastes rongeurs. De tous les alen-\ntours, les paysans affligés dans leurs greniers pèlerinentà Vlas-\nsebroeck et prosternent devant l'image de Sainte Gertrude leurs\nprières et leurs oboles.\n"}, {"page_pdf": 18, "texte": "                        PAYSAGES DE      FLANDRES\n\n\n\n    P a r les fenêtres aux petits carreaux plombés, une lumière\ndouce s'éparpille dans l'oratoire, plaque de chauds reflets aux\nangles des lambris caducs de chêne et met comme un halo blond\na u t o u r de la lampe du sanctuaire qui, au centre du chœur, dans\nun pauvre verre rouge, étincelle comme un rubis.\n    Vlassebroeck toujours tenta et séduisit les p e i n t r e s ; Cour-\ntens, dans une de ses toiles, cueillit cette exquise fleur de beauté\npittoresque et reposante; Willaert, en promenant ses songes\nsous les noyers, a repris contact avec la verdure trop dédaignée\njusque-là au profit des vieux pignons g a n t o i s ; et à leur tour, les\n Benjamins de l'école de T e r m o n d e — Spanoghe, Broeckaert,\nGorus — suivent le même chemin d'ombre et de soleil parcouru\npar les aînés : leur technique est encore t â t o n n a n t e , mais comme\ndéjà ils ont le sentiment sûr et filial de l'âme et de l'atmosphère\n de leur p a y s !\n\n    U n e barque est là au bord du fleuve, montée par un beau\ngars à la figure hâlée d'énergie, le torse musclé, bien pris dans\nun jersey bleu que barre une ancre rouge... E t au cadencement\nlent des rames, la marée descendante nous emporte dans un\nglissement berceur.\n    L e paysage, tantôt tout de charme et de langueur, devient\nplus sauvagement grandiose; dans le fouillis de plus en plus\nprofond des roseaux se jouent des reflets mélangés de pourpre,\nd'améthyste et d ' é m e r a u d e ; des rangées symétriques de bou-\nleaux profilent l'argent de leur écorce et la pâleur de leur feuil-\nlage qu'aigrette une couronne d'incendie; sur cet ensemble de\ntonalités atténuées, l'herbe des hautes digues et quelques têtes\nde saules t r a p u s tranchent par leur velours s o m b r e ; et aux pro-\nfondeurs du fleuve ce contrastant bouquet de couleurs se fond et\nse dilue en une harmonieuse réverbération; il semble, à tels\nmoments, que sous le miroir voilé de l'eau, ondule un immense,\ns o m p t u e u x et changeant tapis de S m y r n e .\n    A un t o u r n a n t du fleuve, au-dessus d'un buisson ardent de\njoncs surgissent les maisons et la tour en poivrière de Baes-\nrode, village d'ouvriers industriels et de pêcheurs; à l'ombre des\normes gigantesques de son quai, de noires carcasses de navire\ns'élaborent au bruit sonore et précipité des m a r t e a u x , et, plus\nloin, parmi les paniers à anguilles alignés en une interminable\nfile, vont n o n c h a l a m m e n t les marins d'eau douce, leur m a s q u e\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "8                              DURENDAL\n\n\n\nvolontaire encadré d'une barbe en collier. U n e barque de pas-\nsage traverse l'eau; de joyeux éclats de voix font vibrer l'air; ce\nsont des filles de Castel rentrant au logis... Castel, l'exquis\nh am eau de chaume, est là, à quelques minutes, dans un recul\nvert de polder, et entre les taillis se silhouettent ses frustes\nmaisonnettes aux toits bas où sourient de-ci de-là quelques\ntouffes de mousse. E n ce pays où tout aussi a déjà la\nfièvre de se moderniser et de s'enlaidir. Castel, par quelques-\nunes de ses ruelles étroites, accidentées et capricieuses, recèle\nla dernière et touchante protestation du chaume contre la tuile\net l'ardoise.\n     P l u s loin, c'est Saint-Amand; plus loin encore, c'est\nTamise...\n     T o u s ces villages accoudés au bord de l'Escaut dans le cadre\nrichement patiné de l'automne ont quelque chose de patriarca-\nlement r e p o s a n t ; mais derrière ce décor de calme et de paix\nse meut une race aux instincts âpres et violents. Sa prover-\nbiale énergie, sollicitée par la foi ou arc-boutée vers le travail,\nfait des merveilles, mais, débridée par la colère, ruée à la\nvolupté, déviée par l'alcool, elle regresse à la primitive bar-\nbarie. Ici règnent les plaisirs brutaux et les rancunes san-\ng l a n t e s ; ici recommencent périodiquement, immortelles fleurs\nde la race, les kermesses et leurs beuveries, leurs goinfreries et\nleurs r u t s ; p a r m i les grappes h u m a i n e s qu'évacuent les bouges\nsolitaires, la lune des minuits fait reluire des c o u t e a u x ; et, au\ncoin des routes, l'aurore baigne de rosée des cadavres de j eu n es\nh o m m e s b r u s q u e m e n t frustrés des promesses de la vie par la\n boutonnière sanguinolente qu'ils portent au cœur — railleuse\n décoration de la mort !\n   C'est la patrie d'Emile Verhaeren... Il naquit là, à Saint-\nA m a n d , le joli bourg souriant de complaisance au fleuve qui\nreflète son clocher effilé et ses toitures en cascades.\n    L a b a r q u e au r y t h m e régulier des rames fend l'eau richement\nempourprée d ' a u t o m n e , et je songe que le paysage de force et\nde douceur qui m'entoure collabora à la formation d'une g r a n d e\nâ m e et ébaucha une œuvre dont la patrie belge gardera une\néternelle fierté... J ' i m a g i n e que du haut de ce quai minuscule,\nd o m i n a n t la plaine d'alentour, Verhaeren enfant dut recevoir,\ndans les yeux et dans l'âme, ces impressions de n a t u r e qui sont\nparmi ses livres, comme des fresques d'une luxuriante inten-\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "                      PAYSAGES D E    FLANDRES                        9\n\nsite; dans ces cabarets dont les fenêtres regardent l'Escaut,\nparmi la fumée des pipes et l'arome des alcools, n'entrevit-il\npas les inquiétantes et charnues silhouettes de ses Flamandes,\net isolant son rêve le long du fleuve, peut-être rencontra-t-il, en\nfrappant à la porte du monastère de Bornheim, l'idée initiale\ndes Moines; la flottille quotidienne des bateaux qui passent au\npied du village emportèrent dans leur sillon les premiers\nsonges aventureux du poète — et lui laissèrent au cœur cette\nfièvre d'inconnu qui resta sa douloureuse originalité. Mais sur-\ntout l'Escaut, berceau de son enfance et miroir de sa jeunesse,\nfaçonna le génie de Verhaeren; et le vieux fleuve a laissé son\ne m p r e i n t e dans toute son oeuvre, si diverse et si complexe.\nCette œuvre, les reflets nacrés de l'Escaut de mai l'éclairent de\nleur printanière candeur; le somptueux dalmatique de l'Escaut\na u t o m n a l la drape tragiquement, tandis que les houles déchai-\nnées et sauvages de l'Escaut de décembre la traversent de leurs\nclameurs multitudinaires.\n    Au coude du fleuve, le village de Saint-Amand disparaît,\nmais, au-dessus du bouquet d'arbres qui le cache, perdure, aux\nh a u t e u r s du ciel, un glorieux fragment de pourpre et d'opale —\npromesse d'immortalité! — qui demeure rebelle à l'envahisse-\nment des lourdes nuées cavalcadant du côté de l'ouest.\n\n    J ' a i m e T a m i s e avec de très chers souvenirs de jeunesse. Au\nt e m p s j a d i s , j ' y vins passer mes vacances, ayant pour com-\npagnon mon ami M. B . . . , alors passionnément épris d'art\net qui brossait, avec une amusante nervosité, des tableautins\nqui étaient déjà de bien jolies promesses. Nous logions au Chalet\nde l'Escaut, une proprette, hôtellerie, située au centre du quai et\nd o n t le patron, un vieux capitaine de navire, rhumatisé par les\ne m b r u n s , n'en avait jamais fini de raconter ses aventures, tou-\nj o u r s les mêmes.\n     L e s bonnes heures que nous vécûmes là, mon camarade et\n moi, aux soirs de juillet, assis devant la porte en grillant des\ncigarettes et en dégustant du stout. Quelques habitués nous\ntenaient société : il y avait là des jeunes gens parlant passion-\n n é m e n t de chasse et de pêche, et l'un ou l'autre politicien rébar-\n batif, — que Balzac eut aimé, — à qui l'on servait des objec-\ntions pour le plaisir de le voir se hérisser en porc-épic. Une\n brise fraîche, toute chargée de l'odeur pénétrante du goudron,\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "10                           DURENDAL\n\n\nsoufflait du fleuve. Les derniers manœuvres quittaient le port.\nDans un proche café-concert, un orchestrion moulait une banale\nariette. Sur l'Escaut, immobile comme un lac, les voiles orange\ndu crépuscule faisaient place aux voiles bleu foncé de la nuit.\nVers la rive opposée, les arbres et les taillis se fondaient en une\nmasse noire, de contours fantastiques. Aux mâts des bateaux\ndormant dans la rade, les lumières s'allumaient en même temps\nque le dôme sombre du ciel se piquait d'étoiles. Dix heures son-\nnaient : c'était le couvre-feu; on se disait bonsoir, les lampes\nétaient éteintes et les portes verrouillées. Le silence et le\nsommeil planaient sur la petite ville. Seuls, d'intervalles, le\npas régulier du veilleur résonnait clair dans l'absolu calme\nambiant.\n   Et le lendemain, c'était le lever tôt et, dans la buée argen-\ntine de l'aurore, le passage de l'eau en chaloupe; et tandis que\nje lisais quelque beau livre, M. B... tentait de transposer sur\nla toile tel coin du vieil Escaut. Comme nous l'aimâmes\nvite, d'une tendresse de songe et de mélancolie, ce tronçon\nancien de fleuve, déserté des bateaux et veuf de remous et qui,\nproférant sur son lac inflexible et velouté la blanche gloire des\nnénuphars et serpentant à travers des rives de sauvagerie\nombreuse, va baiser doucement les contreforts du château de\nMarnix de Sainte-Aldegonde, burg wagnérien dans un cadre\nde puissante verdure...\n   Je ne sais si je subis le prisme persistant de ces réminis-\ncences d'autrefois, mais toutes les fois que les hasards de la vie\nme ramènent à Tamise, je savoure avec une égale volupté\nd'âme la courbe nonchalante de son quai, le mouvement pitto-\nresque de son. petit port et, dissimulés là-bas dans une touffe\nimmense d'arbres, les joyaux dormants du vieil Escaut.\n\n   A Tamise se termine le « bel Escaut »..La tour en ruine du\nchâteau de Rupelmonde accroche encore un instant le rêve:\nc'est à ses pieds, par une claire nuit d'hiver, sur l'Escaut cloîtré\nde gel, que la « petite reine de Hollande », dont Eugène\nDemolder nous conta l'aventureuse et inquiétante légende,\nglissa sur ses patins d'or vers l'inconnu. Puis le ciel s'embrume\nde grises fumées d'usine; de toutes parts les cheminées barrent\nl'horizon de leurs silhouettes rectilignes; de lourds hangars dis-\ngracieux encombrent les rives; les chantiers résonnent du bruit\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                      PAYSAGES DE FLANDRES                      11\n\n\ndes marteaux. Mais dans la perspective lointaine, au centre du\nfleuve, dominant les hangars et les chantiers, plus haute que\nles plus hautes cheminées, dédaigneuse de tout cet industria-\nlisme envahissant, se dresse — affirmation d'idéal et d'art — la\nflèche grandiose et gracieuse de la cathédrale d'Anvers.\n\n                                    FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n    Toussaint 1904.\n\n                                             (A   continuer.)\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "    Les Conquérants du Soleil\nNous étions arrivés aux bornes de la        Terre.\n\nDerrière notre Roi, le Héros    sagittaire.\nLe géant masqué d'or, cuirassé de vermeil.\nPartis pour conquérir les sources du Soleil,\nNous marchions depuis tant de lointaines       années,\nDans un fracas mouvant de gloires       étonnées.\nQue nous ne savions plus le nombre de nos jours.\nQue nos grands éléphants de l'Inde, avec leurs tours,\nAvec leurs archers noirs au torse ceint du pagne.\nL'un après l'autre, étaient tombés dans la campagne\n\nNous avions traversé les pays du sommeil,\nCeux de la faim, ceux de la soif. A chaque   aurore.\nL'astre qui se levait était toujours pareil,\nEt nous nous demandions combien de temps encore\nIl nous faudrait marcher, avant que resplendit\nSon disque enfin plus proche en son cercle   agrandi.\n\nNous allions, et toujours, pour nos prunelles        lasses,\nCimes hautes, autour de nous, ou plaines basses\nOndulaient ou fuyaient comme les grandes            eaux.\nEt les villes sombraient, ainsi que des       vaisseaux,\nAu sillage écumcux de notre        multitude.\nPendant que, sous nos pas, tombait la solitude.\nDans l'occident toujours plus lointain. Nous allions.\nLes hommes, sous nos pieds, pullulaient, par          millions.\nEt bruissaient, ainsi que des épis féroces,\nLes Dieux nous regardaient passer, et les colosses,\nDans les des des lacs étincelants,    assis,\nNous contemplaient,     du feu sous leurs épais sourcils.\nLes mirages hantaient nos marches. Les            montagnes\nNous suivaient longuement,      ainsi que des compagnes.\nPuis, tour à tour, avec leur énorme toison\nDe neige, se couchaient derrière      l'horizon.\nPuis d'autres, devant nous, montaient comme des ondes.\nLeurs ombres, chaque nuit, s'allongaient        plus    profondes,\nSur l'orient toujours plus profond. Nous allions.\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "             LES CONQUÉRANTS DU SOLEIL                         13\n\n\nUn soir d'entre ces soirs, à l'heure des lions.\nLe sol avait manqué sous nos pieds, ô Victoire!\nNous étions au sommet du dernier        promontoire,\nAux suprêmes confins du monde. Un océan,\nDon! jamais nulle nef n'avait tenté les vagues,\nPeuplait d'une rumeur d'épouvante les vagues\nTénèbres...\n\n            C'est alors qu'un terrible péan\nEclata, que les plis des drapeaux, sur nos têtes,\nDéferlèrent, enflés de l'âme des tempêtes...\nEt, penchés sur ces rocs comme sur des       créneaux,\nDe nos poings ruisselants sous la résine     ardente.\nNous levions, sur la mer insultée et grondante,\nDe grands pins, qui brûlaient ainsi que des fanaux,\nEt que, parfois, au gouffre empli d'affres     obscures,\nNous jetions tout entiers, avec leurs   chevelures\nDe flammes, en défi formidable à la Nuit.\n\nEt l'Armée, en un cri de ses cent mille bouches.\nAppelait le Soleil du lendemain,   celui\nQui serait le chasseur des étoiles   farouches,\nL'Epervier d'or, cruel aux planètes de fer,\nCelui qui, dis})ersant le prestige  nocturne.\nPercerait de sa flèche et le pâle  Saturne,\nEt Mars au glaive rouge et l'astre     Lucifer.\n\nDescendu de son char qu'entouraient       les pontifes,\nNjtre Roi déposa son cimier, piédestal\nD'un sphinx aux seins de vierge, aux plumes de métal.\nQue nous vimes soudain rétracter ses vingt          griffes,\nOuvrir ses ailes d'aigle, et vers le ciel mouvant.\nOù sa fuite semble réveiller le tonnerre.\nS'envoler tout à coup, comme un oiseau         vivant.\nEt le Victorieux, aujourd'hui      centenaire,\nGrave, et haussant, comme un cratère en son poing nu,\nSon bouclier géant, de qui l'orbe concave\nDébordait d'un vin noir, fumant comme une lave,\nDebout au seuil fermé de ce Monde        inconnu,\nSalua notre espoir futur, et la lumière,\nEt le Soleil plus grand promis à nos        travaux,\nQui, dans l'aube à venir, de ses quatre       chevaux\nSecourait sur nos fronts la quadruple        crinière.\nPuis, dans ses doigts pareils à des câbles de fer,\nEcrasant le métal où ruisselle et rougeoie\nLa libation d'or sanglant, comme une proie,\nEn lança les débris aux gueules de la mer.\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "14                            DURENDAL\n\n\n     Et l'acclamation de la foule    profonde,\n     Qui couvrait de ses plis les grands caps  verticaux.\n     Roula sous la nuée oblique, et, comme une onde,\n     D'un double abîme d'ombre élargit les échos.\n     Nous plantâmes, au roc inviolé des cimes.\n     Nos enseignes de guerre où d'étranges      émaux\n     Figuraient   d'anciens dieux à faces    d'animaux.\n     Et, sous les étendards flottants, nous nous assimes,\n     Pour attendre cette heure où les premiers     rayons\n     Du matin monteraient vers nous...\n                                          Et nous songions     :\n\n     « Si cette aurore, due à la marche sans trêve\n     Des hommes, vient encor décevoir notre Rêve,\n     Si demain le Titan, despote de l'éther,\n     Xe nous apparaît pas, vainqueur        dionysiaque.\n     Debout sur le chemin de feu du zodiaque.\n     Si l'Astre de demain n'est pas plus près que hier,\n     — Avant qu'il ait sombré dans le bleu        crépuscule,\n     Nous construirons des nefs liantes, qui, sur les flots.\n     Courront, ainsi qu'un vol strident de javelots,\n     Pour nous porter vers cette aurore qui recule.\n     Et, pour l'aller chercher dans son palais des eaux,\n     Nos bras forts construiront   mille et mille     vaisseaux.\n     Nous prendrons pour chantier le sable de ces grèves.\n     Nous abattrons, à coups de lances, les forêts,\n     Nous taillerons le chêne au tranchant de nos glaives.\n     Et les nerfs de nos arcs deviendront les agrès\n     Qui gémiront autour des veilleurs de nos hunes,\n     Nos boucliers d'argent, semblables à des lunes,\n     Nos boucliers d'osier, nos boucliers de peaux\n     Barderont la carène aux brutales        membrures.\n     Et nous aurons pour mâts les hampes des drapeaux\n     Dont nous déroulerons les pourpres        chevelures,\n     Cependant qu'entaillé par la proue, à l'avant,\n     L'océan asservi mugira dans le vent.\n\n     Et nous prendrons, pieux Héros! pour nous      conduire,\n     Au lieu du Roi, farouche en son masque    sculpté,\n     Un poète aux bras blancs qui, sur le flot dompté,\n     Elèvera, dans ses deux mains, la grande Lyre. »\n                                        SÉBASTIEN-CHARLES L E C O N T E .\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                          Sainte=Beuve\n                  ONAcélébré le centenaire de la naissance de Sainte-Beuve\n                    par le placement sur sa tombe, au cimetière Montparnasse,\n                    d'un simple médaillon. Cet hommage tardif aura-til satis-\n                    fait ses mânes? ou, bien que, de son vivant, il se soit\n                    complu surtout parmi les morts, — des morts immortels,\n                    il est vrai, — peut-être aurait-il préféré voir son effigie\n                    placée dans le silence d'une bibliothèque plutôt que dans\n                    celui d'une nécropole ; parmi les livres et les hommes,\n                    puisqu'il aima les uns et fut curieux des autres.\n   Le piédestal, le marbre ou le bronze héroïques de la place publique\nn'eussent point convenu à sa stature d'homme et d'artiste et, sans doute\nqu'entre toutes les commémorations, le critique épris de détails exacts et\nd'analyse intime aurait agréé davantage, si sévères qu'elles soient pour lui,\nles études dont la publication a coïncidé avec cet anniversaire.\n   M. Léon Séché, auquel nous sommes redevables de la révélation d'un\ngrand nombre de documents inédits sur Sainte-Beuve et, notamment, de la\ncorrespondance précieuse de celui-ci avec ses amis de Lausanne, M. et\nMme fuste Olivier, a réuni en deux volumes (1) tous les travaux qu'il a\nconsacrés à l'œuvre du célèbre critique, de même qu'à sa vie, à ses relations\navec Mme Victor Hugo, George Sand, etc. L'ouvrage de M. Séché, véritable\nrépertoire de faits présentés dans un récit plein d'agrément et de vivacité,\nsera, désormais, indispensable à qui voudra essayer de pénétrer la person-\nnalité ambiguë de l'historien de Port-Royal.\n   M. Michaut, lui, ne s'occupe, aujourd'hui, que du Livre d'Amour (2), dont\nil publie de nombreux extraits, encadrés dans un commentaire anecdotique\net psychologique d'un grand intérêt et au cours duquel il expose et s'efforce\nd'éclaircir les obscurités intrinsèques et extérieures de ce recueil de vers\nsemés dans les chemins inoubliables de la joie et qu'en y repassant plus tard,\nseul, oublié, le poète ramassa avec désespoir et colère.\n\n                                      *         *\n                                          * ■\n\n\n\n\n  C'a été une des secrètes rancœurs de Sainte-Beuve que la renommée lui\nsoit venue plutôt de ses travaux critiques que de ses œuvres poétiques ou\n\n  (1) LÉON SÉCHÉ : Sainte-Beuve. — I. Son esprit, ses idées. — II. Ses mœurs. Deux\nvolumes. — Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et Mme Juste Olivier. Un\nvolume (Paris, Mercure de France).\n  (2) G. MICHAUT : Le Livre d'amour de Sainte-Beuve. Un volume. Paris, Fonte-\nmoing.\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "16                                 DURENDAL\n\n\nd'imagination. Et, à ce propos, on pourrait se demander si, vraiment, il y a\nhiérarchie de facultés et quel est supérieur de l'écrivain qui, selon une pré-\nconception arbitraire, crée des images fictives de la vie, ou de celui qui, à l'instar\nde l'auteur des Lundis, l'étudié où elle a réellement été, et à un degré surémi-\n nent et plus significatif que partout ailleurs : chez les guides et les chefs\n intellectuels de chaque époque.\n    Quoi qu'il en soit, Sainte-Beuve était, certes, un esprit avant tout critique,\nprompt à l'analyse, à l'induction, d'une compréhension subtile et dardante,\n et qui excellait à discerner et à mettre en valeur la beauté ou, mieux, une\ncertaine beauté conforme à son propre idéal. Car, évidemment, le critique\nne vient pas devant les œuvres, pour ainsi dire, en état d'innocence et\nd'ingénuité esthétiques : l'expérience qu'il a de la pensée et de ses modes\nautorise ses jugements, mais cette expérience même a laissé en lui un résidu\nd'idées maîtresses, de principes directeurs, qui, consciemment ou non,\ndomineront toutes ses appréciations. Expérience développée dans le sens de\nsa spiritualité native et qui, confondue avec celle-ci, formera sa personnalité\ncritique.\n   En somme, donc, c'était lui-même que Sainte-Beuve cherchait en ces\nlivres dont il avait l'insatiable curiosité; les parcelles de sa propre pensée\néparses dans la pensée des autres. Au surplus, la critique étant faite de la\ncomparaison d'éléments toujours singuliers avec des principes variables et\nfondés, en tout cas, sur un statut personnel, ne saurait avoir d'existence en\ntant que science objective. Parodiant un mot célèbre, on pourrait affirmer\nqu'il y a des critiques mais point de critique, car quelle méthode d'évalua-\ntion constante et sûre, acceptable non seu'ement pour autrui, mais pour\nelle-même, adopterait-elle? Quelle échelle inflexible de valeurs, susceptibles\nd'être appliquée à des œuvres dont le nombre s'accroît sans cesse, tellement\nqu'elles ne pourraient être catégorisées que sous leur aspect le plus apparent\net le plus superficiel ?\n   Ainsi, plus l'œuvre envisagée est exceptionnelle, exorbitante, plus elle\ndéborde les cadres de la critique. Faut il voir là une des raisons pour les-\nquelles, en dépit de la flexibilité de son génie, Sainte Beuve allait avec\nprédilection aux talents moyens, d'un abord plus aisé, placés de plein pied,\nen quelque sorte, susceptibles d'être embrassés d'un regard, parce que, ne\nfaisant pas figure démesurée dans la perspective du siècle, les sources et les\nmoyens de leur pensée sont plus facilement accessibles?\n   Et, à considérer la part minime donnée à ses contemporains dans son\nœuvre critique, on serait tenté de supposer qu'il se heurtait là à une difficulté\nd'un ordre analogue : ces conceptions étaient trop proches, encore, trop\nactives et agissantes, comme la vie ambiante dont elles participaient;\nl'espace manquait pour un point de vue clairvoyant et impartial. I1 sentait\nqu'à l'égard de ces ouvrages, il était, avec la foule, dans l'ombre ou la\nlumière qui émanait d'eux, tâtonnant ou ébloui à l'égal de tout le monde.\nAjoutons que, non plus que l'existence de ces écrivains et de ces poètes,\nleur œuvre n'avait achevé son évolution : elle était en plein devenir et quelle\nopinion émettre, alors, que partielle, et incertaine de n'être point démentie\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "                                SAINTE-BEUVE                                   17\n\n\npar l'avenir? Puis, enfin, compétiteurs, adversaires ou amis, ces auteurs ne\n présentaient à ses investigations que leur vie publique, l'apparence d'eux-\nmêmes qu'ils voulaient bien manifester dans leurs écrits. La ressource\nfaisait faute, pour eux, des renseignements secrets, des archives confiden-\n tielles, des mémoires, révélateurs de ce que le maréchal de Montluc appelait\n « l'arrière-boutique ». Impossible, le plus souvent, de venir à l'œuvre par le\n détour de l'ouvrier ; de confronter l'homme avec l'homme, l'être de la fiction\navec celui de la réalité, afin d'éclaircir celles-ci l'une par l'autre.\n    Ce n'est pas, cependant, qu'il ne fût constamment aux écoutes, dans une\navidité insatiable et tendue de savoir le vrai des choses et des gens, dont le\nmobile n'était pas toujours exclusivement littéraire, et destinée, fatalement,\npar son propre jeu, à tomber dans le dénigrement et la malice envers\nceux auxquels elle s'attachait. Ses Cahiers contiennent trop de médisances;\nil semble qu'il tenait registre et comptabilité de méchancetés; qu'il en\nfaisait provision pour en user à l'occasion, essayer, à leur lueur trouble,\nd'atteindre le tréfond de la mentalité ou du caractère de ses contemporains.\n Mais, de telles notes jugent surtout leur rédacteur, et elles devaient être,\nen tout cas, d'un emploi quelquefois périlleux et d'une utilisation fort con-\njecturale.\n    Le terrain de l'actualité lui était donc médiocrement propice. Qui pou-\nvait-il y rencontrer, d'ailleurs, à partir d'un certain moment, que les roman-\ntiques, dont il s'était séparé pour retourner aux classiques? « Dans la\nférocité de l'âge, ferox juvenis », confessait-il en 1840, il avait exprimé sur ces\nderniers des «jugements hautains et cavaliers » qu'il rétractait. « La\njeunesse, ajoutait il, est trop ardente pour avoir du goût... » Cette pensée\nest juste, mais il n'y avait pas que sa jeunesse disparue entre lui et le\nromantisme 1\n    La partialité de Sainte-Beuve envers celui-ci est patente, aussi bien, au\ndébut, alors qu'il était le « héraut » de la jeune école et, en particulier, de\nVictor Hugo, qu'ensuite, au temps où, à sa manière sournoise et féline, par\nréticences et prétentions, éloges donnés en gros et invalidés en détail, il\ns'efforçait d'amoindrir les réputations que, dans la «férocité » — et, aussi,\nl'éphémère générosité — de l'âge, il avait contribué à former. La grande\npartie de sa carrière fut absorbée par les morts et il laissa nombre de vivants,\net des vivants tels que Flaubert et Baudelaire, faire l'antichambre d'une\nlongue attente ou, même, du silence...\n    L'auteur du Génie du Christianisme venait de s'éteindre lorsque Sainte-\nBeuve entreprit, à Liége, un cours qui, d'après son intitulé, devait traiter\nde Chateaubriand et de son groupe littéraire sous l'Empire, mais qui, en réalité, fut\nabsorbé tout entier (20 leçons et demi sur 22) par l'étude du soleil de cette\nPléiade.\n    Il est assez ordinaire aux entreprises de ce genre de s'écarter du\nplan prémédité, à cause de la part d'imprévu et d'improvisation que com-\nporte leur exécution; ici, toutefois, on est autorisé à se demander si Sainte-\nBeuve, conscient, certes, de l'impossibilité de mesurer, dès cette heure, les\npuissances d'influence encore en action d'un homme « qui, comme il le\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "18                                      DURENDAL\n\n\nconstate (1), avait eu le privilège de régner durant trois âges d'homme », du\nConsulat à la chute de Louis-Philippe, « au milieu d'un respect et d'une\nadmiration qui ne se sont jamais retirés un seul jour » ; si Sainte-Beuve, en\ndonnant une semblable extension à son titre, n'a pas voulu seulement dissi-\nmuler son dessein initial et véritable, qui était de s'attaquer à Chateaubriand\nseul, pour le dégrader, sinon le détruire, dans l'intégrité de sa pensée et la\nloyauté de son caractère et atteindre, par ricochet, l'idée religieuse dont il\ns'était fait, on sait avec quelle superbe et quel éclat, le protagoniste.\n   Vers la fin de son année d'enseignement à Liége, il écrivait au ministre\nRogier : « Dans cette jeunesse paisible et calme... pas un n'a dit en me\nvoyant venir : « Nous sommes charmés de vous avoir »... Pas un ne me dira\nen me voyant partir : « Nous sommes fâchés de vous perdre » (2). Etonne-\nment significatif et qui nous permet de saisir sur le vif l'étrange absence en\ncette vaste et perspicace intelligence de certaines notions de noblesse et de\nfierté morales. L'accueil sans chaleur du public liégeois, en dépit de son\nnaturel exubérant et démonstratif, ne s'explique-t-il pas amplement par la\ndivulgation en Belgique, due aux bons offices des ennemis du critique, de\nl'histoire, peu honorable pour lui, du Livre d'amour ; de ces souvenirs de pas-\nsion perpétués par vengeance, par gloriole ou par vanité, aux dépens de la\nréputation d'une femme coupable? Cet unique fait aurait suffi, sans doute, à\npropager autour de lui une atmosphère défiante et hostile, mais comment ne\npas croire que cette impression défavorable ait dû se renforcer de leçon en\nleçon, à mesure que se dévoilait l'embûche savamment préparée autour de la\ngloire du grand poète dont la voix venait à peine de cesser de se faire\nentendre. A la lecture de ce cours, on subit la sensation d'un imperceptible\net occulte travail de sape et de mine ; de l'ourdissement patient d'une trame\ndont les fils presque invisibles sont entrelacés et enchevêtrés avec une dexté-\nrité retorse et clandestine. Et, plus d'une fois, on se souvient du vers dont\nHugo stigmatisa son ancien ami :\n\n                      Car on pressent la toile en voyant l'araignée !\n\n  Si intéressant qu'il soit, si abondant en pages d'une critique profonde et\nexquise, ce Chateaubriand n'en apparaît pas moins comme un acte cauteleux\nde dépréciation et d'avilissement. Ils y sont rares les mots d'admiration et\nde louange qui, par la suite, ne soient annihilés ou déshonorés à force de\nrestrictions calculées, de notes insidieuses, de rapprochements perfides de\ntextes. C'est un portrait à petites touches mordantes et acides, sous lesquelles,\ninsensiblement, la belle physionomie ardente se flétrit et se décompose, pour\ngarder, à la fin, l'expression d'on ne sait quelle dégradante grimace de\ncomédien qui, retiré dans la coulisse, se moque à la fois de son rôle, du\npublic enthousiasmé et de lui-même.\n   Chaque incident de la vie de Chateaubriand, chaque phrase de ses écrits\n\n\n  (1) Chateaubriand et son groupe littéraire, I, 15. Paris, 1861.\n  (2) SÉCHÉ, 1,141.\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "                               SAINTE-BEUVE                                 19\n\n\nsont perscrutés, malignement commentés, mis en contradiction tendan-\ncieuse, s'il est possible, avec des documents ou des témoignages, avec\nd'autres actes, d'autres écrits, publics ou privés, de façon à rendre suspecte\nla véracité de leur auteur et à jeter un jour inquiétant sur la sincérité de ses\nopinions.\n    Que Sainte-Beuve ait pu tenir Chateaubriand pour un catholique d'ima-\ngination; qu'il ait montré dans toute son œuvre, et jusque dans les merveil-\nleux Mémoires d'Outre-Tombe, la persistance du René des origines, avide et\ndédaigneux de la vie, faible à lui-même, exalté, chimérique, dans la séduc-\ntion de sa sombre insatiabilité — personne n'y contredira. Mais, qui s'asso-\nciera à l'accusation de duplicité, portée contre lui et répétée obstinément\nsous toutes les formes?\n    M. Séché observe avec sagacité que « le sens du chevaleresque » manqua\nà Sainte-Beuve et, à notre avis, cette lacune, capitale devant un être tel que\nChateaubriand, a faussé dans leur principe les jugements du critique\nsur celui-ci. Le biographe de Sainte-Beuve affirme avec raison le droit du\ncritique d'étudier l'œuvre de son auteur à la lumière des renseignements\nbiographiques, même intimes, qu'il a pu recueillir. Toutefois, cela admis, on\npeut dire que Sainte-Beuve a, parfois, mésusé de ces éléments, à défaut d'un\n certain tact du cœur, d'une certaine tournure plus aventureuse d'esprit. Il y\n avait des incompatibilités foncières entre sa nature et celle d'un Chateau-\n briand; sa mesquinerie d'âme le mettait hors d'état de formuler un verdict\n équitable sur l'auteur des Martyrs et, dès lors, il nous est permis de récuser\n les conclusions qu'il donne à sa longue procédure contre lui et, notamment,\n à la constatation de quelques erreurs de mémoire ou de quelques confusions\n de chronologie.\n     L'inconsciente magie qui groupe et magnifie les souvenirs dans l'âme d'un\n grand poète; l'imagination hautaine qui envisage les faits au travers des\n prestiges prismatiques du symbole, dans une sorte de raccourci grandiose de\n beauté et d'éloquence, Sainte-Beuve ne les connaît point; et il ne voit là que\n de petites combinaisons de mensonge ou de vanité, dissimulées sous l'effron-\n terie d'un verbe éclatant et enchanteur. Vraiment, la distance était trop\n grande de ce Picard à ce Breton ; toutes les finasseries de ce soigneux scribe,\n et ses notes accumulées, et ses dossiers classés, ne pouvaient l'aider à saisir\n  la personnalité éblouissante et voltigeante de ce chevalier hardi et un peu\n  fou ! Et il n'y avait aucune parité entre la tristesse morose et bilieuse île\n  Joseph Delorme et l'obscure, anxieuse et enivrante souffrance de René.\n     L'expérience désenchantée de la vie et des hommes s'abrège, chez Cha-\n  teaubriand, en images ailées qui illuminent l'horizon de sa pensée et en font\n  apercevoir, d'un coup, toute l'étendue, comme le jet foudroyant d'un éclair,\n  toute celle du ciel noir et de la terre muette... Quelle similitude entre un\n  homme de cette sorte, dont toute la vie, vécue comme une épopée de malheur\n  et de gloire, a été en véhémence, et un Sainte-Beuve, grand esprit solide,\n  méthodique, mais aveuglé, quelquefois, par excès d'exactitude et de logique\n  positive ?\n     Maintenant, rappelons-nous, aussi, qu'à l'heure de l'ouverture du cours de\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": "20                                      DURENDAL\n\n\n Liége, le travail de pensée prolongé qui, après tant d'allées et venues du\n doute à l'incrédulité ou, même, à la foi proclamée si clairement d a n s la\n préface des Consolations, devait conduire l'historien de Port-Royal au rationa-\n lisme absolu, s'achevait en lui, stimulé par tout ce que l'existence avait\n accumulé dans son cœur de déconvenues, de découragements et de rancunes.\n    T o u t l'effort de son Cours, le but qu'il y poursuit de mille façons ingé-\n nieuses est de prouver que Chateaubriand n'était et n'avait jamais été un\n croyant : et cette démonstration ne la tentait-il point, moins par désir de\n prosélytisme pour la « libre pensée », que parce qu'il se cherchait à lui-\n même une justification du reniement de ses aspirations métaphysiques — et\n une vengeance?...\n    Justification, ne fût-ce que devant lui-même, car en montrant, chez u n\nchrétien si illustre et si militant, l'indifférence, l'incertitude transparaître der-\nrière le voile illuminé, derrière le mirage des paroles ostensibles; en faisant\napercevoir dans l'œuvre du grand écrivain u n fascinant décor dressé devant\nl'irréparable et la ruine, n'était-ce point, par analogie, pallier, d'un côté,\nl'importance de ses propres paroles de c a t é c h u m è n e ou de fidèle, niées\ndepuis (1), et, de l'autre, par contraste, mettre en évidence la franchise\nproclamée de sa mécréance, au regard de celle de C h a t e a u b r i a n d , secrète e\n déguisée?\n    Vengeance, par le moyen de l'attestation ouverte de son scepticisme maté-\nrialiste, de la profanation sacrilège et ricanante d'une mémoire auguste, chère\nà nombre de ses anciens compagnons d'armes; vengeance contre l'amitié et\ncontre l'amour, à présent anéantis et reniés, une fois de plus, avec les senti-\nments que leur influence avait momentanément suscités en lui. « P a r vous,\ndisait-il à Victor H u g o , dans la préface des Consolations, je suis revenu à la vie\ndu dehors, au mouvement de ce monde et de là, sans secousse, aux vérités\nles plus sublimes... »; mais l'instrument de cette rénovation spiritualiste du\npoète de Joseph Delorme fut, bien davantage encore, Mme H u g o . A l'heure\noù nous sommes venus, tout cela était passé ; ces élans vers un idéal plus\nhaut étaient solidaires en lui de souvenirs, entretenus d'abord avec u n e ferveur\nblessée, et qui, p a r leur persistance, étaient d e v e n u s , peu à peu, d a n s sa\nvie une entrave abhorrée. E t il semble, qu'impatient de la domination de\ncette rancœur sourdement opiniâtre, il ait voulu se libérer enfin, rompre\nviolemment, publiquement, en affirmant implicitement par ses leçons sur\n\n\n   (1) Les travaux de MM Séché et Michaut établissent, d'une façon irréfutable, les\nvelléités très prononcées de conversion que Sainte-Beuve, plus tard, dénia avec colère et\nsarcasme. Dans son Sainte-Beuve avant les « Lundis », M. Michaut observe, à propos d'une\nde ces protestations, qu'elle offre un exemple bien curieux de la façon dont, à distance,\non refait sa vie d'après ses opinions présentes, et dont on rejette dans l'ombre les actes ou\nles pensées qui, dans le passé, vous gênent»... N'est-il pas piquant de constater que\nc'est là exactement le reproche que Sainte-Beuve adressait à Chateaubriand, en l'incul-\npant d'avoir voulu celer le libertinage d'esprit de sa jeunesse : Cf. Chateaubriand et son\ngroupe litt., I, 299 : « Il antidate sa vocation .. Pourquoi arranger toute chose ?... » V. sur\ncette question la belle étude approfondie : L'Ame en peine de Sainte-Beuve, que\nM. Eugène Gilbert a donnée, en juin dernier, dans laR e v u eGénérale.\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "                                 SAINTE-BEUVE                                  21\n\n\n Chateaubriand que ces élans et ces souvenirs étaient également morts dans\n son cœur.\n    Il disait de lui-même qu'il avait une « âme d'acolyte », et, en effet, par ses\n facultés prédominantes de compréhension et d'assimilation, son génie, dénué\n des énergies créatrices qui auraient fait contrepoids, était singulièrement\n apte à subir les influences les plus disparates. Sa pensée était à la pensée des\n autres, dans une certaine mesure, ainsi qu'une plante parasite, vigoureuse\n surtout au prix de la sève étrangère. Nous le voyons, avec l'indifférence qui\n peut-être était organique chez lui, évoluer, se transformer au gré des milieux\n qu'il traverse : Docile aux impulsions matérialistes de l'école de médecine où\n il étudie, du groupe voltairien du Globe qu'il fréquente à ses débuts, il esquisse,\n par la suite, un mouvement très accentué de retour au catholicisme, à cause de\n sa liaison avec Lamennais, Lacordaire, l'abbé Gerbet, Ozanam, au point d'édi-\n fier ce dernier par sa piété, et de témoigner d'un grand chagrin de la scission de\n l'auteur des Paroles d'un Croyant d'avec Rome. Il subit, aussi, la contagion des\n tendances idéalistes de Hugo, religieuses de Mme Hugo. Au lendemain de la\n rupture avec celle-ci, désemparé et saignant, encouragé d'ailleurs à l'exécu-\n tion de ce dessein, déjà projeté depuis quelque temps, par les Olivier, il\n trouve en lui-même les ressources affirmatives d'âme et de pensée nécessaires\n pour élaborer la pièce maîtresse de son œuvre, ces graves et fortes études\n sur Port-Royal, entre les pages desquelles on sent circuler la compréhensive et\n chaleureuse sympathie dont il était animé pour la grande génération jansé-\n niste, pour ces solitaires de l'Abbaye, si saints et si inflexibles dans leur doc-\n trine désespérée.\n    Vers la fin de sa vie, il est vrai, Sainte-Beuve écrivait, d'un air dégagé et\nfat, passablement ridicule : « J'ai fait un peu de mythologie chrétienne de\n mon temps; elle s'est évaporée... C'était pour moi comme le cygne de Léda,\n un moyen d'arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. La jeunesse\na du temps et se sert de tout. » Comparaison n'est pas raison, c'est le cas de\nle dire : on imaginerait mal Sainte-Beuve sous les espèces de Jupiter, même\ntravesti; et, sinon, plutôt en renard qu'en cygne ! Quant au surplus, sans\nprendre à la lettre l'assertion de M. Séché qu'il fut « janséniste, non par acci-\ndent ou par occasion, mais très sérieusement et très sincèrement, pendant les\nquinze plus belles années de sa vie » (1), on peut croire que l'attrait auquel\nnous devons Port-Royal avait des sources vives en lui à ce moment, et que\nl'accoutumance et la familiarité d'esprits tels que Pascal, le grand Arnauld et\nNicole a prolongé un certain temps son rayonnement en une intelligence\naussi sensible.\n    Marquons quelques dates : Joseph Delorme, aigri et sombre, parut au débat\nde 1829: les Consolations, tout imprégnées de mysticisme et d'apaisement,\nfurent écrites dans la suite de la même année : Sainte-Beuve était tout entier\nalors sous le charme de Mme Hugo. Ce charme se perpétue jusqu'en 1837,\népoque à laquelle, après la séparation, le critique, apparemment pour distraire\nsa souffrance, s'en va à Lausanne faire son cours sur Port-Royal. L'impression\n\n (1) 1,167.\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": "22                                 DURENDAL\n\n\ndu Livre d'amour est de 1843 ; le cours sur Chateaubriand de 1849 : Serait-il\npossible d'admettre chez Sainte-Beuve, au delà de l'avant-dernière de ces\ndates, u n jansénisme qui ne fût pas surtout littéraire, fait d'admiration pour\ndes hommes d'un génie ou d'un talent si étendu et si ferme, et qui manifes-\ntèrent dans toute leur conduite u n caractère et des certitudes dont il se sen-\ntait déplorablement dépourvu? L'hypothèse que ce jansénisme fût passé du\ncerveau dans la conscience reste bien improbable : il y a des choses qui ne\nsauraient coexister.\n   Au reste, dès avant Port-Royal, les oscillations et les perplexités, trop\nnaturelles à une tête si experte à la dissolution analytique des idées, l'avaient\nressaisi. U n e lettre affectueusement pénétrante et lucide de M m e Olivier\nà Sainte-Beuve dénonce les préoccupations de celui-ci à cette heure de crise\nsentimentale et morale, en posant nettement devant lui le p r o b l è m e dont il\ndevait finir par nier l'existence même : « N e s'agit-il pas, en effet, de savoir\npourquoi vous vivez, et vous voulez vivre? » (1).\n    « U n e foi bien fondée serait la guérison de tout », écrivait-il lui-même,\npeu auparavant, à un ami d'enfance, l'abbé Barbe, en lui expliquant son\nimpuissance à un christianisme qui ne serait pas, « si j ' o s e le dire, éclec-\ntique ». Cette nostalgie de fins plus élevées que l'immédiat si borné et si\n morne de la vie; cette inquiétude métaphysique, il est clair que, d a n s u n\n esprit de cette trempe, elles devaient survivre obscurément, en dépit des\n négations, des affirmations et des bravades, à l'aide desquelles il tentait de\n les tuer en lui ou, du moins, de leur imposer silence : — « Au hasard, au\n hasard! C'est là mon seul mot d'ordre... » ( N o v e m b r e 1839). « Après quoi il\n n'y a qu'à se tourner vers Dieu, la seule gloire, ou vers l'ironie, la seule\n vérité après Dieu... » (Juillet 1840). Ainsi parle-t-il à M m e Olivier, dans cette\n correspondance (2) d'une valeur infinie précisément pour les années de\n décomposition morale où, après le refuge momentané de Port-Royal, a u c u n\n autre « port », comme il disait, ne se présentera plus à son naufrage, que le\n persiflage desséché et desséchant — et les plaisirs courts d'un épicurien triste.\n Jouisseur de la vie, des choses de l'esprit comme des autres, sans plus de\n longs desseins, au jour le jour du travail, ennoblissant, q u a n d m ê m e ; des\n menues intrigues des académies et des lettres, des petites méchancetés\n raffinées et confites de ses Cahiers!...\n    L a part des influences qui agirent sur Sainte-Beuve et sur la formation de\n sa mentalité fut, certes, très grande ; notamment, à l'origine de son installation\n à Paris, l'inflexion que sa pensée juvénile reçut des entretiens de l'ancien\n chanoine terroriste Chasles, le père de Philarète, à la pension L a n d r y , et de\n cet autre défroqué, Daunou. Mais, pour accessible qu'il fût aux impulsions\n  extérieures, il semble bien qu'elles n'aient agi durablement que d a n s le sens\n  de ses inclinations natives vers le scepticisme, la discussion indéfinie qui se\n  complaît dans sa propre subtilité, insoucieuse de conclusions fatalement\n  provisoires.\n\n     (1) Corresp., p. 432.\n     (2) Corresp., pp. 191, 231.\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "                                  SAINTE-BEUVE                                     23\n\n   Les racines de ce scepticisme plongeaient dans sa nature même, sèche,\nprocessive, sensible on, peut-être, susceptible plutôt que passionnée, capable\nde tout comprendre, non de tout éprouver, et dont tous les élans étaient\ngauches et les effusions, contraintes. La maturité de cette disposition, en\nquelque sorte idiosyncrasique, fut retardée par le passage de Sainte-Beuve\ndans le romantisme et par les pouvoirs d'exaltation créés en lui par un amour\ninespéré : l'épilogue des événements intimes qui font le sujet du Livre d'amour\nrendit son esprit à son développement libre et logique, entravé, quelques\nannées, par des prestiges supérieurs. Tout ce que ceux-ci avaient mis dans\nson cœur de sérénité, d'espoir et de confiance en la vie a sombré avec les\nderniers vestiges de cet amour. Et cet amour, lui-même, brisé, et dont sa\nmémoire rejetait, parfois, les rappels, avec irritation, comme unfardeau dépri-\nmant, la catastrophe de cet amour agit sur toute l'orientation de sa pensée\net laisse dans son existence comme la trace, le vide d'une amputation.\n   Il avait goûté du bonheur, et à l'âge où l'on est le plus apte à tirer de lui\ntout ce qu'il renierme de félicité et de fortitude; il avait eu à la fois l'amitié\ngrande et belle de Hugo, l'émulation et les batailles audacieuses et grisantes\ndu Cénacle; il avait eu cela, puis l'amour avec ses secrets délires, ses palpi-\ntations délicieuses et terribles — au bord de l'abîme.\n   Il apportait à l'étude de Port-Royal l'âme émue et vibrante que lui avaient\nléguée ces années de plénitude. Nous l'avons dit, c'était, aussi, du secours\npour la détresse de son récent abandon qu'il attendait de la fréquentation des\nvolontaires sectateurs de Saint-Cyrant du spectacle de leur intrépide sacrifice\nà la défense d'une doctrine opiniâtre et épouvantée. Plus tard, il se complut\nà la lente publication, revue et documentée avec minutie, du travail effectué\npresque impromptu à Lausanne : et on dirait qu'il retardait de terminer cette\nœuvre, afin de la retenir longtemps dans sa vie, comme un témoin ami du\npassé qui revenait mélanger au courant actuel de ses jours ses pensées diffé-\nrentes et ses souvenirs troublés... Port-Royal était une étape franchie, la\npremière de la route où il marchait, depuis, avec des regards en arrière,\nquelquefois, vers des horizons à la fin dérobés à sa vue; et, sans doute, en\nfeuilletant le manuscrit et les notes de son cours, pour leur donner la forme\ndéfinitive, sentait-il brûler sourdement de nouveau la cicatrice de la blessure\ndont, au temps de leur élaboration, il saignait... Et quand même, peut-être,\nson âme aride et meurtrie se retrempait-elle et se galvanisait au contact de ce\npassé beau et cruel, jusqu'à faire taire cet « A quoi bon ? perpétuel », conclu-\nsion évasive et machinale à toute velléité d'espérance ou d'entreprise ?\n   « Il vient une heure où l'enchantement de tout a si fort cessé qu'on se dit\nun A quoi bon? perpétuel », écrivait-il en 1844. Mais cet « A quoi bon » avait\nété plus précoce en lui : ne le pressent-on point, au milieu de la période la\nplus lumineuse de sa carrière, dans cette remarque de Juste Olivier, lors de\nsa première entrevue avec Sainte-Beuve, en 1829 : « Il n'achève pas toujours\nses phrases, je ne dirai pas qu'il les bredouille, mais il les jette, et il a l'air d'en\nêtre dégoûté et de n'y plus tenir déjà avant qu'elles soient achevées » (1).\n\n  (1) Corresp., pp. 357, 10.\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "24                                    DURENDAL\n\n\n   Cette espèce de haussement d'épaules mental devant la hantise d e désirs\ndéçus d'avance, d'aspirations désabusées d'elles-mêmes avant que de s'être\ntout à fait formulées et qui naissent dans la pensée flétries des stigmates de\nla mort, prévalurent davantage encore en lui par le terme de cette liaison\nque, vainement, il voulut repousser dans l'oubli par l'éloignement, par le\ntravail, par des dissipations quelconques ou, plus tard, par des projets d e\nmariage. Au fond, ce souvenir, jamais il ne l'aura assez tué en son c œ u r ;\nquoi qu'il fasse, il sentira toujours les aiguillons du chagrin et du dépit,\ndont la survivance, malgré ses efforts pour s'en affranchir, suscitera chez\nlui des accès de haine et des éclats de colère à l'égard de M m e H u g o ; des\nmanifestations vindicatives contre H u g o . E t lorsqu'elle sera venue à son\nparoxysme, cette souffrance, elle se résoudra en une insensibilité générale sans\nrepos ni satisfaction, si bien, qu'en ses facultés affectives stérilisées, il ne\ntrouvera plus que l'apparence de sentiments dont la possibilité semble avoir,\ndès lors, été amoindrie en lui.\n   E n mai 1840, il écrivait à M m e Olivier : « J e ne suis plus qu'un caustique\nqui se contente d'être moins méchant au fond qu'il ne paraît. » Est-ce vers le\nmême moment que, relisant une page de ses cahiers intimes consacrée à\nl'évocation douce de M m e H u g o , il en biffe les mots attendris et, d a n s u n\ntransport de rage, ajoute : « N o n , je la hais ! » (1) ?\n   Trois ans après, il faisait imprimer le Livre d'amour, reliquaire des p o è m e s\ninspirés par M m e H u g o , mémorial d'intimités qui ne lui a p p a r t e n a n t p a s ,\nlui seul, aurait dû rester secret ou, du moins, n'être rendu public qu'avec les\ndéguisements opportuns. Il accompagna, au contraire, ces vers suffisamment\nindiscrets de gloses sans équivoque, pour ne point parler de scolies gram-\nmaticales qui font une figure assez singulière en ce lieu. La Bibliothèque\n Nationale de Paris possède u n exemplaire du Livre d'amour enrichi, si l'on\npeut s'exprimer ainsi, de commentaires manuscrits dont certains signalent le\npoint culminant de l'animosité contre H u g o , qui s'était épanchée, déjà, à la\n dérobée, en cette incroyable page des cahiers intimes, datée de l'année (1834)\n de la brouille entre les deux écrivains, et où l'allusion au grand poète\n ne paraît pas douteuse (2); ensuite, publiquement, par les insinuations de\n son article sur les Chants du Crépuscule.\n    La pièce XVI du Livre d'amour contient ces vers :\n                   Mon amitié peu franche eut bien droit aux rigueurs\n                   Et je plains l'offensé noble entre les grands cœurs,\nsous lesquels il écrit : « N o n , il n'est pas un noble cœur : artificieux et\nfastueux, il est vain au fond; tous ceux qui l'ont pratiqué de près ont fini par\nle savoir; maisj'ai été longtemps dupe » (3).\n\n     (1) Corresp., p. 220; MICHAUT, p. 194.\n  (2) « S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-propre, l'homme gros-\nsier est homme à faire intervenir près de vous, dans la conversation, le nom de sa femme,\npour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux; il ne voit aucune indélica-\ntesse, mais seulement une ruse très permise à cela. Quand il unit une sorte de génie à un\ngrand orgueil, l'homme grossier devient irrassasiable de louanges... » (MICHAUT, p. 159.)\n     (3) SÉCHÉ,-II, p. 65.\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "                                    SAINTE-BEUVE                              25\n\n\n    Pour mettre la vilénie de ces lignes dans sa pleine valeur et en jauger\nl'auteur, il faut lire les lettres que Hugo lui écrivit avant de rompre avec lui,\nadmirables de magnanimité et de tendresse tristes, trop nobles, en vérité,\npour leur destinataire, qui, dans le mystère de son cœur, devait se sentir\ninsulté par la supériorité de cette noblesse. Il n'y aura plus aucun trait à\najouter à la physionomie du critique si l'on songe qu'à l'heure même,\npeut-être, où il rédigeait cette venimeuse note, il enlevait son élection à\nl'Académie, grâce à l'appui, qu'il avait sollicité, de Hugo, dont il avait, du\nreste, grand soin de dissimuler le concours, en écrivant, le lendemain, à sa\ncorrespondante de Lausanne, Mme Olivier, que son succès était assuré « sans\ncela... » (1).\n    Ce Livre d'amour, destiné dans sa pensée à être publié « après sa mort et\ncelle des deux personnes intéressées » et qu'il contribue à divulguer lui-même,\ndans un certain cercle; ce livre n'apaisa point les mânes irrités de son amour\nperdu, resté dans son existence comme une chose morte et qui, cependant,\nempoisonne l'atmosphère de la lenteur de sa décomposition.\n    Les ravages de la passion et de la rancune achevèrent, peu à peu, leur\nœuvre, corrodèrent en lui jusqu'aux dernières fibres d'enthousiasme spontané\net de foi vivante. Tout ce qu'il avait adoré et acclamé, il portait, à présent, la\nmain dessus pour l'ébranler ou le détruire. Il atteignait ainsi la perfection\n de son scepticisme, non seulement religieux, mais sentimental — et, sans\ndoute, si l'on peut croire qu'un tel acepticisme soit une garantie de sang-froid\net d'impartialité chez un critique, reste à savoir si l'espèce de défensive où\n elle place son cœur et sa pensée devant l'émotion ou l'exaltation de certaines\n œuvres permet d'attendre de lui des jugements équitables : le scepticisme\n n'est que de nous-mêmes; il sépare notre pensée de la pensée des autres, met\nobstacle à cette communion intellectuelle où gît, peut-être, le secret de toute\n compréhension complète.\n    On peut suivre dans la correspondance de Sainte-Beuve avec les Olivier les\n traces de cette dévastation progressive; et elles se révèlent par des cris acres\n et presque sauvages qui retentissent, tout à coup, ainsi qu'un aveu involon-\n taire ou jaillissent comme un jet d'amer.tume à la fois brûlante et glacée :\n « Tout m'est égal, écrit-il à la fin de 1841, et je donnerais mon âme et\n l'avenir, tout mon royaume, pour un éclair. » A l'approche de la quarantaine\n (1844), il a ces mots d'une désolation acerbe : « A quarante ans, les uns se\n font aigres, les autres, fades; d'autres tournent au porc, moi je me suis fait\n loup. Je dis non, je rôde, et je me maintiens inattaquable dans les grands\n bois enneigés. » Enfin, plus tard encore, ces constatations mornes de ses\n cahiers intimes, qui ne recherchent même plus le relief et la fierté sombre\n des images : « Je suis triste; j'ai flétri la vertu en moi » (1847). «Je n'aime\n plus et mon désespoir est si profond et si fixe que je ne regrette même plus \"\n(1848) (2).\n                                            ***\n\n  (1)   MICHAUT, p     242.\n   (2) Corresp.,   pp. 255, 358; MICHAUT, 309.\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "26                                   DURENDAL\n\n\n    L a carrière d'imagination de Sainte-Beuve s'achève ici : depuis les vers du\nLivre d'amour, il avait eu encore des heures d'inspiration, non plus à propos\nde M m e H u g o , mais d'une jeune fille dont il avait brigué la main. Il cherchait\nun alibi à ses souvenirs dans le mariage. Nouvel espoir pour u n e nouvelle\ndéception : sa d e m a n d e ne fut pas agréée; de là quelques poèmes, le Dernier\nRêve (1840). C'est, probablement, comme le conjecture M. Michaut, avec\nl'écroulement de ce « dernier rêve » qu'il faut faire coïncider le « certain\njour » à partir duquel, selon une lettre qu'il écrivit, en 1858, il ne fit plus de\nvers : « Ce n'est pas tant l'accablement des travaux et l'invasion de la prose,\najoutait-il, qu'il en faut accuser. Chanter pour moi, c'était la m ê m e chose\nqu'aimer et être aimé, le désirer ou l'espérer. T o u t cela, à un certain jour,\ns'est tu d a n s mon coeur » (1).\n    Le Sainte-Beuve de Joseph Delorme, des Consolations, de Volupté (2) et d u\nLivre d'amour a fini de se dépouiller; et, aussi, celui de Port-Royal, si imbu\nde l'importance des grands problèmes de la croyance, si épris du stoïcisme\nchrétien de ses héros : le travail intérieur de ses prédispositions cérébrales et\n l'action morale des déconvenues de sa vie ont agi de concert pour tarir en\nlui la poésie élégiaque, la fantaisie, toute aspiration idéale.\n    Désormais, il ne sera plus que critique. E t s'il s'attaque, d'abord, à Cha-\nteaubriand; s'il s'évertue à montrer en celui-ci un personnage qui mériterait\n le surnom de « F a u x Semblant », il paraît bien que le choix de son sujet lui\n ait été dicté par son aversion, non seulement pour le Christianisme, mais\n pour le R o m a n t i s m e . Car il n'a été romantique, aussi bien q u e chrétien,\n même « éclectique », qu'à la surface et par les influences que nous avons dites.\n Les facultés prédominantes comme les appétences naturelles de son esprit,\nson amour pour les ordonnances harmonieuses de lignes, la force contenue\n et réglée, la régularité des développements logiques, la fermeté délicate et\n précise de l'expression, sont d'un classique.\n    D a n s la troupe éclatante et diaprée des Romantiques, parmi les lyriques,\n les paradoxaux et les échevelés, il a fait toujours figure un peu grise,\n semblable à celle d'un domino ténébreux au milieu des travestis funambu-\n lesques d'une mascarade. E t , sans doute, déjà alors dissimula-t-il plus d'un\n sourire narquois sous la dentelle de son loup, devant l'exubérance g r a n d i -\n loquente et erratique de maint de ses compagnons. P o u r t a n t , il fut de coeur\n et d'ardeur avec eux, aussi longtemps, peut-être, qu'il eut du cœur et de\n l'ardeur! Il y avait en lui une répugnance, certes, instinctive contre toutes\n les outrances (ne sont-ce pas des affirmations?), mais il est à supposer que les\n fables désordonnées, les imaginations contrastées et tragiques, la fougue\n\n\n  (1) MICHAUT, 273.\n  (2) Ce roman curieux mais d'une lecture difficile est peu fréquenté, actuellement,\nau moins dans les bureaux de rédaction, si l'on en juge d'après ce détail cueilli dans le\ncompte rendu de la cérémonie du cimetière Montparnasse publié par le Matin (19 décem-\nbre) : « Si M. Coquelin cadet apparut dans le cortège, ce ne fut nullement au titre pro-\nfessionnel, mais bien parce qu'il est né natif de Boulogne-sur-Mer et qu'il y fêtait un\ncompatriote. Il consentit, néanmoins, à réciter au banquet quelques vers de Volupté.. » !\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "                                SAINTE-BEUVE                                  27\n\nvirulente du Romantisme, presque naturelles et normales pour lui, tandis\nqu'il était en proie à la passion, à l'effervescence de sa vie entrecoupée de\ntranses fébriles et de joies immodérées; tandis qu'il vivait le Livre d'amour,\nlui parurent insolites et extravagantes à l'heure où le désenchantement ayant\nparachevé ses ravages, il enveloppa tout le passé, les choses dont il avait\njoui comme celles dont il avait souffert, dans le même regard, où il n'y avait\nni calme, ni résignation, mais le flegme de la froide réflexion et la volonté\nmoqueuse de n'être pas dupe une seconde fois.\n    N'était-ce pas là son arrière-pensée, lorsque, en 1842, songeant à des\nopinions aventurées, émises par lui naguère à propos de Télémaque, il écrivait\nsur un exemplaire de ce livre : « La jeunesse est trop ardente pour avoir du\ngoût. Pour avoir du goût, il ne suffit pas d'avoir en soi la faculté de goûter\nles belles et douces choses de l'esprit : il faut encore du loisir, une âme libre\net vacante, redevenue comme innocente, non livrée aux passions, non\naffairée, non bourrelée d'âpres soucis et d'inquiétudes positives; une âme\ndésintéressée et même exempte du feu trop ardent de la composition, non en\nproie à sa propre verve insolente; il faut du repos, de l'oubli, du silence, de\nl'espace autour de soi » (1).\n    Le temps de la poésie et du tourbillon est révolu ; le cœur, comme nous\n avons vu, ne s'en estjamais consolé, mais la raison, elle, parle dans l'anéan-\n tissement du reste, pour montrer que, dans ce champ fauché, il y a, néan-\n moins, beaucoup à glâner. La passion, il est vrai, dans quelque ordre que ce\n soit, a des clairvoyances refusées à la raison, mais elle empoi le toutavec elle:\n L'onde égale et limpide d'un canal réfléchit plus purement l'image des choses\n que les eaux tumultueuses d'un torrent...\n    Ces lignes de Sainte-Beuve sur l'homme de goût font songer à un de ces\n portraits de caractère auxquels se plaisait la société du XVIIe siècle; et\n celui-ci est très vrai. Le goût fait œuvre de discernement affiné et de choix\n discret; il doit être comme une de ces balances d'une sensibilité exquise,\n qu'un scrupule fait pencher et que l'on isole de l'almosphère ambiante pour\n qu'elles ne soient point faussées. Il saurait être difficilement l'apanage de qui\n est dans la mêlée de la bataille et viendrait, ainsi, au jugement dans le fré-\n missement encore du combat. Il exige une âme de spectateur, en quelque\n sorte, curieuse toujours de la vie, mais insoucieuse d'y ambitionner, désor-\n mais, quoi que ce soit; l'égoïsme souriant et sceptique dont l'expérience de\n l'équivalente vanité de toute douleur et de toute joie finit, malgré nous, par\n nous cuirasser.\n    Mais, souvent, parce que cet homme se sera retiré à l'écart de la vie, il ne\n la reconnaîtra plus lorsqu'elle se présentera à lui dans les œuvres nouvelles,\n ou il l'y trouvera excessive, bruyante et presque grossière. Sa préférence,\n ira plutôt aux œuvres moyennes qu'aux supérieures, aux esprits fins\n qu'aux puissants, trop originaux, insuffisamment condescendants à la\n pensée commune, pour ne choquer et n'effaroucher point en lui le sens\n\n\n  (1) SÉCHÉ, I, p. 336.\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "28                                 DURENDAL\n\n\nombrageux de la mesure. E t c'est la rançon de cet épicurisme littéraire que\ntout ce qui sort trop des voies tracées et qu'il a fréquentées, que toute gran-\ndeur qui outrepasse la tradition ou y contredit le met en défiance et en\nperplexité.\n    Ces qualités et ces défauts de l'homme de goût furent ceux de\nSainte-Beuve, lorsque l'âge et les circonstances l'eurent ramené à la vocation\nde son génie. Son imagination, du reste, comme son style m ê m e , avait\ntoujours été moins forte qu'acérée, plus éprise de demi-teintes que de coloris,\net si nous l'étudions dans l'œuvre, le Livre d'amour, où la passion aurait d û\nl'aviver davantage, nous la trouverons, comme ailleurs, sans p a t h é t i q u e ,\np r u d e n t e et habile, « pénétrante et timide », pour reprendre la définition très\njuste de H u g o ; adonnée surtout à fixer le détail et l'intimité de souvenirs\nen petites grisailles d'un dessin délié et net, u n peu froides et, parfois, u n\npeu gauches.\n    Chateaubriand et H u g o avaient fait luire aux esprits des vols inouïs\nd'images émerveillantes. Sainte-Beuve n'a rien pris à la prose de R e n é ,\nmagnifique et nombreuse, dans la superbe mélangée d'amertume de sa\nmélancolie, avec ses beaux mots de mémoire, qui, à chaque instant, rejoi-\ngnent d'un trait le présent de la pensée et des événements au passé des jours\nou de l'antique poésie. Rien, non plus, à H u g o , dont la lyre émouvante,\npittoresque ou paradoxale dans les Odes et Ballades et les Orientales, épique\ndans Hernani, allait, sous l'action de la maturité, p r e n d r e des tons plus\nprofonds et plus graves et chanter sur un mode auguste et que l'on pourrait\nappeler ouranien.\n    L a prose de Sainte-Beuve, on la connaît : c'est u n instrument insinuant et\n flexible, admirable à l'analyse, à toutes les sinuosités et aux replis de l'étude\npsychologique; un outil qui vrille et transperce, et aussi u n e pointe experte\naux blessures perfides et empoisonnées. Sa forme est saine, ingénieuse, précise,\n propre à toutes les œuvres de définition et de curiosité ; elle abonde en tours\npersonnels où se marquent clairement les procédés mentaux de l'écrivain, les\nretours et les détours de son investigation autour d'un h o m m e ou d'un livre\n pour ne rien laisser d'eux qu'elle n'ait sondé et soupesé... E t c'est un plaisir vif\nque de suivre ce travail sûr, agile et réfléchi. Mais l'ampleur de l'expression\nm a n q u e ; certaines vues altières, certains enivrements de l'intelligence con-\nnaissante, la hardiesse des raccourcis qui font relief et synthèse, et jettent\nsur la matière de soudaines et vastes lueurs. L'esprit de majesté était a b s e n t\nde Sainte-Beuve.\n    Sa Muse n'a point d'ailes et, à peine, de lyre; elle ne chante point : elle\nparle. Ses élans, déjà courts, on dirait qu'elleles réfrènede crainted'y paraître\ne m p r u n t é e ; elle chemine, songeuse, affligée ou contente, mais toute à elle-\nmême, à la familiarité de ses souhaits, de ses rêves ou de ses réminiscences.\nS'il lui arrive de parler obscurément, c'est que l'énonciation de sa pensée la\ngêne ou l'intimide, ou qu'elle la veut dérober à moitié : on attendrait vaine-\nment de sa bouche u n mot spontané, que l'on sentirait é m a n é des régions\nincertaines et presque inconscientes de l'âme et du c œ u r .\n    Dans une longue note, inscrite sur l'exemplaire de la Bibliothèque\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                                    SAINTE-BEUVE                                         29\n\n\nNationale que nous avons mentionné, Sainte-Beuve dit lui-même que ces\n « vers d'amour » dont « on s'est décidé à assurer l'existence, parce qu'ils ont\nété faits, de l'aveu des deux (1) êtres intéressés, pour consacrer le souvenir de\nleur lien », étant « le fruit rare et mystérieux de plusieurs années d'étude, de\ncontrainte et de tendresse, se ressentent par moments de ce manque de\ngrand air et de soleil... L'amour antique, fatal, violent, y passe et revient\ndéjouer par accès l'amour chrétien, mystique, idéal, qui se flattait de régner...\nS'il était permis au poète de s'expliquer par ses propres exemples, il dirait\nque la manière de Joseph Delorme revient ici traverser et troubler celle des\n Consolations... \" Enfin, atteste-t-il en terminant, « la poésie en est sincère, et\nl'âme a coulé par la blessure » (2).\n   Tellement, pourrait-on conclure, qu'elle y a contracté une langueur mor-\ntelle et laissé le meilleur d'elle-même, tout ce qu'elle contenait de générosité\net d'abandon.\n    On s'apprête, paraît-il, à publier le texte intégral du Livre d'amour. Jusqu'à\nprésent le principal de ce que nous en connaissons a été imprimé par\n M. Michaut, et il suffit pour apercevoir que cette œuvre, malgré ses notes\nétranges de vanité et de pédanterie, respire une passion, en effet, sincère,\nvivace et angoissée, avec ses joies graves ou puériles, ses sursauts ravis ou\ndésolés; qu'elle narre les péripéties d'un sentiment qui n'était pas un jeu\nimaginaire de poète et n'allait point, comme il l'observait longtemps après,\n \" à une Iris en l'air ou à une nuageuse Elvire ».\n    Dans son langage aux contours et aux intonations classiques ; dans sa\nforme parée de métaphores consacrées et de fleurs de la vieille réthorique\namoureuse, et souvent alambiquée et maladroite, cette passion paraîtrait bien\ntiède et compassée à la comparaison des effusions, ambitieuses d'images\ninouïes et de cris inattendus, des poètes d'aujourd'hui. Cependant, l'intensité,\nelle se décèle vraiment à chaque vers de ces poèmes qui prennent un peu\nl'aspect de peintures en camaïeu, fines, nuancées, tracées d'un pinceau\nattentif et qui, parfois, a tremblé...\n   La trame, tissée au jour le jour, de ce livre, est faite de mille choses menues,\nobservées et célébrées avec dévotion : physionomies du bonheur, sites\nparcourus ensemble, confidences réciproques, surprises... Ce canevas est\ninvariable : deux êtres viennent dans la vie l'un de l'autre, et la prédesti-\nnation, qui, nécessairement, les a rassemblés, n'empêche point le temps,\nbientôt, de les toucher de sa main pâle pour transformer leur félicité en\nsatiété, ensevelir la flamme sous la cendre et la fraîcheur sous la poussière...\nPuis, soupçons, reproches, séparation : conclusion fatidique de l'histoire\néternelle...\n   Le Livre d'amour ne dit rien de plus et c'est assez, puisque c'est tout. La\npublication ou, pour mieux dire, l'impression de ces pages a été reprochée\n\n\n (1) ... « L'aveu des DEUX êtres intéressés... » La tournure est assez singulière. L'assenti-\nment du poète était au moins implicite et préalable !\n (2) SÉCHÉ, II, 62.\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "30                                   DURENDAL\n\n\ndurement à Sainte-Beuve, et, en vérité, certaines particularités qui semblent\nde l'indiscrétion préméditée sont inexcusables. A quel mobile a-til obéi?\nVengeance? Vanité d'homme ou vanité d'écrivain? Cette dernière hypothèse\nest la plus vraisemblable : il était jaloux de ses titres poétiques et n'a pas\nvoulu sacrifier la gloire qu'il espérait de son œuvre la plus inspirée ; — mais\ncomment a-t-il pu agir de telle sorte que cette gloire se soit tournée en\nopprobre ?\n   M me H u g o sut évidemment l'existence du Livre d'amour et pourtant, par la\nsuite, elle entretint des relations amicales avec Sainte-Beuve. T o u s deux ne\nportaient-ils pas et ne devaient-ils pas porter jusqu'au bout les conséquences\nde leur faute : c'était une communauté encore; mais l'expiation la plus noble\nfut la plus m u e t t e .\n   A Guernesey, u n jour que le poète de la Légende des Siècles avait emmené\nses fils et ses invités chez M m e Drouet, M m e H u g o , vieillie et malade, — et\nseule — répétait tristement ce vers du Livre d'amour :\n\n                Le temps, vieillard divin, honore et blanchit tout,\n\nque venait de lui citer Alfred Asseline. Mais où tendait son regret et vers\nquels souvenirs? Peut-être sa nostalgie allait-elle a u delà de S a i n t e - B e u v e ,\nau delà de Juliette Drouet, vers l'époque où H u g o — constant depuis d a n s\nl'infidélité — et elle-même n'avaient pas brisé, chacun de son côté, l'unité\nheureuse de leur foyer?...\n\n                                                                  ARNOLD     GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": ""}, {"page_pdf": 43, "texte": "                          (Photo d'Alexandre)\n\n\nLE SILENCE DE LA TOMBE\n     (JULIEN   DlLLENS)\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                         Julien Dillens\n\n                 NOTRE illustre et féconde école            belge de sculpture,\n                         célèbre dans le m o n d e entier, vient de perdre\n                         en Julien Dillens un de ses plus distingués\n                         statuaires. Désirant consacrer au défunt des\n                         pages dignes de sa mémoire, nous nous réser-\n                         vons l'honneur d'en parler plus longuement\n                         dans notre fascicule de février. Mais nous\n                         nous associons dès m a i n t e n a n t au deuil général\net nous nous empressons de déposer, dès aujourd'hui, avec\ntous ceux qui aiment notre art national, les fleurs de nos\nregrets, de nos hommages et de notre admiration, sur la t o m b e\ntrop tôt ouverte, h é l a s ! de cet artiste de valeur.\n    Julien Dillens meurt en pleine maturité de son talent et\navant d'avoir pu créer toutes les œuvres que ses antécédents\nnous donnaient l'espoir et le droit d'en a t t e n d r e . T o u t le monde\nconnaît son mystérieux Silence de la Tombe, qui décore mélan-\ncoliquement l'entrée du cimetière de Saint-Gilles. Nous en\ndonnons ici une reproduction, ainsi que de son Saint Louis\nd ' E p e r n a y . P a r m i ses œuvres les plus célèbres, il faut citer\nencore : le magnifique groupe La Justice, dont la m a q u e t t e en\nplâtre seule existe et qui d o m i n e , avec autorité et majesté, la\nsalle des pas-perdus de notre palais de justice; l'Art flamand\net 1'Art allemand, du m u s é e ; le curieux Monument de t'Serclaes,\nde la grand'place; deux figures très décoratives de la Fontaine\nDe Brouckere; le Van Orley, du S a b l o n ; les Metdepenningen, de\n G a n d ; les Lansquenets, de notre Hôtel c o m m u n a l ; une Figure\ntombale, profondément impressionnante, deux statues de\n saints à E p e r n a y , les bas-reliefs de L a e k e n , l'escalier de\n Reims, plusieurs bustes, des médailles, etc.; enfin, une\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "32                         DURENDAL\n\n\ntoute gracieuse sculpture en ivoire, Allegretto, d'une élégance\nravissante.\n   Toutes ces œuvres, et d'autres encore, font regretter, avec la\nplus cruelle amertume, la perte prématurée que l'art belge vient\nde faire en la personne du très consciencieux, probe et noble\nartiste que fut Julien Dillens, qui ne vécut que pour l'Art et la\nBeauté.\n\n                                            HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "Origines et Progrès\n      de la Renaissance septentrionale\n\n                      Considérations d'ensemble (1)\n                                                I\n\n                            EN étudiant, l'année dernière, les origines de la Renaissance\n                                en Italie, nous avons accordé u n e large place au XIVe siècle ;\n                                n o u s y avons rencontré quelques-uns des g r a n d s précur-\n                                seurs littéraires et artistiques du Rinascimento. C'est encore\n                                au XIVe siècle que nous devons n o u s reporter pour étudier\n                                les origines de la Renaissance hors d'Italie. L'esprit\n                                gothique s'épuisait, lorsque, d a n s la seconde moitié du\n                                XIVe siècle, u n e évolution capitale d u sentiment esthétique\n                                se produisit d a n s les contrées septentrionales. On se\ndétourna du spiritualisme désintéressé, des vérités immatérielles qui avaient\nennobli le moyen â g e ; on se passionna pour la n a t u r e tangible, pour les\npropriétés réelles des choses. A l'idéalisme, qui venait de régner pendant un\nsiècle et demi, s'opposait le réalisme des temps n o u v e a u x .\n   P r é t e n d r o n s - n o u s que l'art gothique ignora la nature? Qui oserait ainsi\nparler ? Les cathédrales ne sont « que vie et mouvement ». L'Eglise fut « l'arche\nqui accueille toute créature » (2). Mais, pour l'homme médiéval, l'uni-\nvers visible était un s y m b o l e ; à travers l'enveloppe des choses, à travers leur\nréalité, on voulait atteindre l'enseignement de Dieu, car « toute créature, dit\nHonorius d'Autun, est l'ombre de la vérité et de la vie ». U n e forme n'avait\nde valeur que si elle revêtait un sens symbolique; elle était l'imago d'une\n\n\n  (1) Je publie ci dessous la leçon d'ouverture de mes cours d'histoire de l'Art\n(Renaissance 1904-1905). Ce travail servira d'introduction à une série d'Etudes sur l'Art\nFlamand que terminera une monographie des frères van Evck. Je réduis aujourd'hui\nau minimum les notes et indications de sources, réservant cet appareil scientifique\npour la publication intégrale de mes Etudes.\n  (2) E. MALE : L'Art religieux du XIIIe siècle en France.\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "                                     DURENDAL\n34\n\npensée; et l'idée que nous nous faisons des choses avail pour le moyen âge\nplu? de réalité et d'intérêt que les choses mêmes. L'art se nourrissait de ces\nabstractions à en m o u r i r ; c'est contre elles que dut réagir l'esprit révolution-\nnaire des maîtres septentrionaux.\n    Les Italiens de bonne heure aussi — D a n t e , P é t r a r q u e , Boccace pour nous\nen tenir aux illustres — avaient connu l'amour de la n a t u r e . Giotto, p e i g n a n t\nles moines franciscains avecleurs humbles vêtements, avait montré aux artistes\nl'immense domaine de l'humanité réelle. Il ouvrait les voies; l'Italie est bien,\nquoi qu'on pense et dise, la fille aînée de la Renaissance. Peintre gothique,\nGiotto possède en puissance les forces du génie m o d e r n e . Devant ses œuvres,\nMichel Ange disait : « On ne peut rien voir qui approche davantage de la\nnature. » Et pourtant, le peintre de 1'Arena « n'affranchit l'art qu'à demi » (1).\nSa sublimité, considérée en soi, est sans tache ; mais l'histoire de l'art montre\nqu'elle imposa des formules systématiques et abstraites à toute u n e école,\nplus préoccupée de copier le maître que d'observer le modèle h u m a i n .\nEternel effet du génie d'ailleurs; éternelle erreur des épigones... Les\ngiottesques abusèrent des recettes géométriques ; les chefs-d'œuvre, comme\nle Triomphe de la Mort, du Campo Santo de P i s e , où la nature est vue\nà travers les inspirations de Boccace et de P é t r a r q u e et le Triomphe\nde saint Thomas d'Aquin, de la Chapelle des E s p a g n o l s , ordonné p a r la\nplus rigoureuse des symétries, n'arrêtèrent point la décadence d e l'école.\n Il fallut, si l'on peut dire, un coup de fouet pour ranimer les énergies.\n Il vint du N o r d . Les maîtres septentrionaux apportèrent à l'art la jeunesse\nattendue.\n    Ils étaient plus libres que les artistes du M i d i ; ils n'étaient point fascinés\npar les modèles antiques ; ils ne croyaient point que la nature est belle exclu-\nsivement dans le calme et l'harmonie des lignes r y t h m i q u e s ; ils n'ignoraient\nsans doute point qu'elle est grandiose dans les heures de paix, mais ils la\ncroyaient tout aussi captivante dans les minutes dramatiques de l'action, alors\nqu'elle montre ses brutalités, ses anomalies, ses vices...\n    L'exactitude d a n s la reproduction des formes devint la loi; le symbolisme\nabdiqua.\n    L'art, peu à peu, y perdit son unité morale.\n    Assurément — et Ruskin l'a dit avec éloquence — le moyen âge fut indivi-\ndualiste à sa façon ; mais l'individualisme allait devenir le trait essentiel de\nl'idéal nouveau. L ' a n o n y m a t artistique cessa; l'interprétation de la n a t u r e\nétant proclamée libre,— puisque l'on exigeait u n e fidélité entière de ses inter-\nprètes — les artistes s'isolèrent de plus en plus d a n s des recherches person-\nnelles. Etait-ce une décadence? Etait-ce u n e conquête? L'unité grandiose de\nl'art médiéval nous inspire une trop grande affection, et certains maîtres de\nla Renaissance, soumis de par leur volonté propre à de rigoureuses disci-\nplines, sont trop dignes d'enthousiasme pour que nous cherchions ici à peser\nla valeur des deux époques.\n\n\n  (1) COURAJOD : Leçons professies à l'Ecole du Louvre, vol. II.\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "        ORIGINES ET PROGRÈS DE LA RENAISSANCE SEPTENT.                         35\n\n\n\n                                        II\n\n    Ces principes nouveaux, nés au XIVe siècle, mais qui ne se répandirent\ndans les ateliers européens qu'au début du XVe siècle pour déterminer la phy-\nsionomie de la première Renaissance, furent longtemps considérés comme une\nconquête du quattrocento italien. Dans ses leçons professées à l'école du\nLouvre, Courajod a démontré que l'art nouveau vivait en France dès le\nmilieu du XIVe siècle — et pour Courajod, qui développa sur ce point les\nidées de son maître de Laborde, ce changement capital dans les tendances\nesthétiques est dû à l'initiative des artistes flamands qui vécurent chez les\nprinces français. Constamment le célèbre professeur revient sur cette idée\ndans le second volume de ses leçons, Les Origines de la Renaissance : le natura-\nlisme moderne est né vers le milieu duXIVesiècle, en France, sous l'influence\n unique des maîtres flamands. Cette thèse, remarquez-le, contient trois\naffirmations. La première a obtenu l'adhésion de presque tous les historiens:\n le sentiment nouveau de la nature est né au XIV e siècle. Il n'en est pas de même des\n deux dernières. Elles valent un examen sérieux, puisqu'il s'agit des origines\n de l'art moderne et de notre passé artistique. Étudions donc le problème en\ntâchant, si possible, d'y apporter quelque lumière nouvelle.\n    Disons d'abord que cette désignation de flamand est employée par le pro-\n fesseur du Louvre et par la majorité des écrivains d'art d'une manière arbi-\n traire pour désigner tous les artistes originaires des Pays-Bas. Les Pays-Bas,\n auXIVesiècle, comme de nos jours, étaient bilingues; il y avait au nord les\n Thiois qui parlaient la langue néerlandaise ; il y avait au sud les Wallons\n parlant une langue d'origine romane. Les Thiois comprenaient non seule-\n ment les Flamands (proprement les gens nés dans les Flandres), mais encore\nles Brabançons, les Limbourgeois, les Gueldrois, les Hollandais, les Zélan-\ndais, les Frisons. Or, pour les écrivains d'art, Thiois et Wallons se confondent\nsous la dénomination générale de flamands. Un Liégeois, un Dinantais, un\n Hutois, sont des Flamands pour tous les critiques français ou allemands\ndont les connaissances sur ce petit point égalent celles de Walter Scott faisant\nde Liége une grande commune flamande dans Quentin Durward.\n    Rigoureusement, ce mot de flamand ne devrait donc s'appliquer qu'aux\nmaîtres nés dans les Flandres, et vous verrez plus tard que cette distinction\nméritait d'être signalée. Mais le mot depuis des siècles a pris une extension\nconsidérable, depuis le temps où Bruges, joyau des Flandres, centralisa l'art\ndes provinces wallonnes et thioises; au XVIe et au XVIIe siècle il désigne la\ngénéralité des artistes des Pays-Bas. Courajod s'appuyait donc sur une tra-\ndition séculaire; il n'y avait aucun mal à ce qu'il appelât flamands les maîtres\ndes Pays-Bas. Au XVIIe siècle s'établit définitivement la distinction entre\nl'école flamande et l'école hollandaise; mais encore par flamands on entend les\nFlamands des Flandres, du Brabant, plus les Wallons. Faut-il donc rejeter le\nmot, le remplacer? Oui et non. Il en est de lui comme du mot gothique; le\nsens actuel ne répond point au sens originaire; mais un long usage a\nconsacré l'expression devenue claire et vivante pour tous. Quand Courajod\nparle de l'influence flamande à propos de maîtres comme Jehan de Liége,\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": "36                                  DURENDAL\n\n\n\nJean Pépin de H u y , nous savons ce qu'il veut d i r e ; sa démonstration n'en\nest point affaiblie. Les F l a m a n d s , pour lui, viennent des provinces qui\nconstituent la Belgique et la Hollande actuelles; ce sont des Belges et des\nHollandais; il les rassemble au XIVe siècle ; il n'aurait point m a n q u é de les\ndistinguer au XVIIe. Nous maintiendrons aussi d a n s une large mesure ce terme\nde flamand. Mais nous saurons éventuellement établir une distinction entre\nles F l a m a n d s brugeois, anversois, bruxellois, les séparer s'il le faut des maî-\ntres wallons et des maîtres hollandais, et nous ne craindrons pas, à l'occasion,\nd'appliquer notre nouveau nom de famille : belge, aux maîtres nés sur\nnotre sol.\n                                         III\n\n    Il s'agit maintenant de savoir, si les artistes que Courajod appelle des\nFlamands, ont été vraiment les promoteurs d'une résolution esthétique et les\ncréateurs du naturalisme moderne. Aux yeux des historiens de l'art, le\nnaturalisme est considéré comme une tendance instinctive des maîtres\ngermaniques et comme l'apanage de l'école flamande plus encore que de\nl'école hollandaise. Le naturalisme, ou le réalisme flamand est un dogme\npour les critiques et les esthéticiens qui ont étudié notre art, pour de\nLaborde qui déclare, dans une page d'ailleurs admirable, « que l'ait\nflamand n'est qu'un portrait », pour son disciple Courajod qui croit définir\nle style flamand en définissant le naturalisme, pour W a a g e n qui oppose les\nF l a m a n d s aux Grecs idéalistes, pour Taine enfin qui voit d a n s notre besoin\nde vérité, notre esprit positif, notre caractère calme, notre amour du confort,\nles origines d'un art où domine la matière et que limite la réalité. L e s\ncritiques et les philosophes contemporains ne sont pas les premiers d'ailleurs\nà circonscrire ainsi le champ de notre idéal. Michel-Ange, qui n'aimait point\nnotre art, disait : « E n Flandre, on peint de préférence ce qu'on appelle\n» paysage et beaucoup de figures par-ci par-là... Il n'y a là ni raison, ni art,\n» point de symétrie, nul soin dans le choix, nulle g r a n d e u r . . . Si je dis tant\n\" de mal de la peinture flamande, ce n'est pas qu'elle soit entièrement\n» mauvaise, mais elle veut rendre avec perfection tant de choses, qu'elle n'en\n» fait aucune d'une manière satisfaisante. » R e m a r q u o n s que cette boutade\néchappe au peintre de la Sixtine à une époque où les F l a m a n d s commencent\nà se troubler singulièrement devant la beauté italienne et reconnaissons qu'il\ny a peut-être une petite part de vérité dans la critique du B u o n a r o t t i .\n   Présentée en bloc et opposée à l'école italienne par exemple, l'école\nflamande se distingue par sa physionomie naturaliste. Admettons l'épithète.\nNe soyons pas des naturalistes h o n t e u x ; gardons notre étiquette h a r d i -\nment arborée par les Breughel, les Teniers, les Brauwer. Mais que de\nnuances, et comme le mot sonne faux, appliqué à quelques autres de\nnos maîtres? Est-ce u n réaliste que Memling? Trouvez-vous que la\nmatière domine chez Quentin Metsys? N'y a-t-il chez R u b e n s que l'amour\ndes couleurs et des chairs éclatantes? N'est-ce point la grâce fluide et\nspirituellement grave des portraits anglais de Van Dyck qui fit éclore en\nAngleterre une peinture tout idéaliste? Ne sait-on pas qu'au XVe siècle,\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "        ORIGINES ET PROGRÈS DE LA RENAISSANCE SEPTENT.                       37\n\n\nqui disait flämisch disait élégance, beauté harmonieuse? Nombreux sont\nles contrastes, les demi-teintes, les oppositions dans ce que Taine appelle\nnotre caractère national. La conception tainienne s'est néanmoins si bien\nvulgarisée, qu'aujourd'hui encore toute œuvre flamande, quelle qu'elle soit,\nà quelque époque qu'elle appartienne, est à première vue jugée réaliste. Le\nchanoine Dehaisnes, dans son Histoire de l'art dans la Flandre, l'Artois et\nle Hainaut avant le XVe siècle, — monument d'érudition sûre, de patience\nenthousiaste, d'information inépuisable — est hypnotisé par ce commande-\nment esthétique : l'art flamand est naturaliste. Le phénomène est topique et\nveut qu'on s'y arrête. Aussi bien, en suivant le chanoine Dehaisnes dans\nquelques-unes de ses démonstrations, aurons-nous l'occasion de franchir à\ngrands pas les stades primitifs de notre art et d'apprécier si le naturalisme\nsoi-disant immémorial de notre race était tel qu'une révolution internationale,\ndevait en sortir.\n                                       IV\n\n   Dès le début de son travail, et tout en accordant aux populationswallonnes\nun esprit fin et un goût satirique, le chanoine Dehaisnes écrit : « Pour la\n » plupart de nationalité germaine, les populations du nord-est de la Gaule\n » tiennent de cette origine, des tendances vers le naturalisme dans l'art. »\nOn chercherait vainement dans son livre une preuve de ce naturalisme\nprimordial. Nous sommes naturalistes parce que Germains. L'innéité du\nnaturalisme germanique n'est pas à discuter. Inclinons-nous et continuons.\nAprès avoir indiqué que les Atrébates, les Morins, les Nerviens et les autres\npeuples qui occupèrent la Gaule Belgique « durant les six siècles antérieurs\nà la domination romaine » ne furent point dépourvus de sentiment artistique,\nle chanoine Dehaisnes parle de la pénétration de l'art romain, il énumère les\nœuvres de ce temps, conservées dans les musées de Douai, de Lille, et citant\nla Vénus, la Maternité, les dieux du rire, les bustes, les animaux, et les autres\nstatuettes de terre cuite qui nous sont restées du célèbre atelier de céramique\nde Moulins, il assure que leur caractère dominant « c'est l'expression dans les\n« physionomies, une tendance vers la vérité réaliste et le goût du rire et de\n» la caricature ». Il passe ensuite aux invasions des Barbares, retrace le\nrègne des premiers rois francs, et montre l'Eglise civilisatrice envoyant dans\nles régions septentrionales des missionnaires qui partaient de Rome, de\nGrèce, du centre et du midi de la Gaule. Au VIe et au VIIe siècle vinrent\nparmi nous des moines irlandais, entre autres saint Liévin ; ils firent con-\nnaître aux descendants des Gallo-Romains et des Barbares, dit M. Dehaisnes,\n« des peintures et des manuscrits où dominait le réalisme » et qui « tour-\n   nèrent ainsi vers le réalisme dans l'art des imaginations qui d'elles-mêmes\n» y étaient déjà portées ».\n   Poursuivons. Nous voici donc au VIIe siècle. Il fut passionnément religieux\net éleva dans notre pays les puissantes abbayes de Lobbes, de Saint-Pierre,\nde Saint-Bavon, de Saint-Ghislain, « maisons de prière, ateliers, écoles »\ndont les moines étaient des savants et des artistes : architectes, peintres,\norfèvres. Rappelons les règnes des rois mérovingiens et çarlovingiens,\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "38                                  DURENDAL\n\n\n\ndonateurs prodigues, bienfaiteurs des couvents et des églises; rappelons\naussi la Renaissance de Charlemagne, couronnement éphémère de ces\nprodigalités et de ces bienfaits.. L'œuvre grandiose de l'empereur d'Oc-\ncident et de ses leudes devait être emportée en peu d'années par le\ntorrent Scandinave. Durant le IXe siècle les ruines s'accumulèrent. Les\nHongrois succédèrent aux N o r m a n d s . Ce fut une terribe hécatombe d'églises,\nd'abbayes, de statues, de châsses, de vases sacrés, de livres enluminés. On\nne respira qu'au Xe siècle. Alors seulement on se remit à tailler la pierre, à\nsculpter l'ivoire, à historier des missels. Les traditions celtiques, gauloises,\ngallo-romaines, mérovingiennes, carlovingiennes étaient mortes. L e s\npillages des N o r m a n d s et des Hongrois introduisaient d a n s l'histoire de\nl'art un siècle de stérilité et de mort. Et pourtant, que voit-on reparaître à\nl'horizon des temps nouveaux, comme une obsession, ou plutôt c o m m e un\ngage de calme après l'orage?\n   Notre heureux naturalisme.\n   Le chanoine Dehaisnes l'affirme. Il reconnaît dans l'imagerie de pierre du\nXIe siècle le naturalisme des Gaulois, tel qu'il s'était manifesté à Moulins. Mais\nsa thèse est contredite par la riche série de faits qu'il expose. Il nous parle des\nartistes italiens appelés par Charlemagne et entretenus par les grands officiers\nde son palais; il mentionne les travaux exécutés à Aix-la-Chapelle par un\nartiste que les chroniqueurs appellent « le célèbre peintre italien J e a n » ; il\ninsiste sur l'influence byzantine qui s'affirme aussitôt la terreur n o r m a n d e\nterminée, dès la fin du IXe siècle, dans les ivoires et les étoffes; il montre à\nmerveille que dès le XIe siècle, les sceaux des comtes de F l a n d r e et de H a i -\nnaut, des évêques, des chanoines, des seigneurs sont des œuvres très\nremarquables, plus nerveuses, plus caractéristiques que les sculptures de\npierre contemporaines et il donne la raison certaine de cette supériorité. E n\neffet les cornes, verres, agathes, onyx, cornalines avec sujets païens n'étaient\npas rares dans nos régions et passaient pour des talismans que l'on utilisait\ncomme cachet : Jupiter figurait sur le sceau d'un chanoine de Lille, Mars\nsur celui du chapitre de Bruges, Vénus sur celui d'un chanoine de Condé,\nPégase sur celui des échevins de Bourbourg, etc. Il est indiscutable que\nl'emploi de ces camées et de ces pierres gravées antiques exerça la meilleure\ninfluence sur la gravure sigillaire. E n réalité, quelle est la conclusion à\ndégager de ces remarques? C'est que la lumière, c'est-à-dire l'enseignement\nartistique, avant comme après les invasions normandes, vient de l'antiquité,\nde l'Orient, des régions méridionales. Mais le naturalisme flamand est\nintangible et inamovible; il faut le découvrir malgré tout et p a r t o u t ; c'est ce\nque fait le chanoine Dehaisnes; c'est ce qu'ont fait avec lui tous nos compa-\ntriotes. Notre art roman, notre art gothique annonceraient suivant eux\nl'idéal naturaliste du XVe siècle.\n   Avouons qu'ils se sont trompés. Leur credo naturaliste a faussé leur j u g e -\nment critique. Je vous prouverai, dans la prochaine leçon avec projections à\nl'appui, que notre art du XIIe, du XIIIe et en grande partie du XIVe siècle est\nidéaliste, soit qu'il subisse des influences germaniques d a n s l'est du pays,\nsoit qu'il s'imprègne du caractère français dans l'ouest et particulièrement\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "           ORIGINES ET PROGRÈS DE LA RENAISSANCE SEPTENT.                                                39\n\n\ndans les F l a n d r e s . E n étudiant les œuvres conservées sur notre sol, vous\nverrez que notre art n'évolue que dans le dernier quart du XIVe siècle.\nJ'espère aussi vous rendre tout à fait sensible par l'image l u m i n e u s e la\ntransformation de l'esthétique septentrionale. Mais pour éclairer les détails\nfuturs, la lanterne ne suffit pas; il n o u s faut aujourd'hui épuiser quelques\nconsidérations d'ensemble.\n\n                                                     V\n\n     N o u s voici d o n c revenu au XIVe siècle, le siècle de la Révolution. Elle est\ninternationale. Courajod en avait bien le sentiment, mais pour préciser la\npensée du grand professeur disons qu'elle est l'œuvre non seulement des\n F l a m a n d s , mais encore des H o l l a n d a i s , des W a l l o n s , des I t a l i e n s , — un grand\nn o m b r e de « L o m b a r d s » vivaient à Paris — et, reconnaissons-le, des F r a n ç a i s\neux-mêmes. E t c'est vraiment en F r a n c e que se manifestent les premiers\nsignes du R e n o u v e a u . C o m m e n t s'en é t o n n e r ? T o u t e s les races chrétiennes\nn'avaient-elles pas été soumises à la beauté française du XIIIe siècle ? L a\nsublime scholastique des imagiers de Chartres, de P a r i s , de R e i m s , avait été\nl'école indiscutée de l'art e u r o p é e n ; le génie de Giotto se serait lui-même\nenflammé a u charme lumineux des miniatures parisiennes. L e prestige d'une\ntelle école ne pouvait mourir au bout de cent ou cent c i n q u a n t e a n s . L ' i m -\npulsion avait été trop forte. P e n d a n t tout le XIVe siècle, P a r i s resta le g r a n d\nfoyer artistique de l'Europe septentrionale. P r è s de la porte Saint-Denis —\nappelée porte aux Peintres — s'alignaient les boutiques des imagiers,\nouvriers d'entaillures, h u c h i e r s , peintres de retables, etc., où l'on voyait\nbriller les statues d'apôtres enluminées et dorées, les ornements liturgiques\nen pierre ou en bois, les riches enseignes.\n     Les princes français soutenaient avec a r d e u r ce m o u v e m e n t . P o u r v u s\nd'un a d m i r a b l e instinct artistique, les Valois « firent de leur cour le r e n d e z -\n » vous des lettrés et des artistes, n o n seulement de toutes les provinces\n n françaises, mais encore de toutes les nations » (1). Centre intellectuel de\nl ' E u r o p e sous P h i l i p p e VI et J e a n I I , Paris voit l'apogée de son hégémonie\nartistique sous Charles V, qui régna de 1364 à 1380. Ce m o n a r q u e , à qui\nplusieurs cardinaux offrirent la tiare, que Christine de P i s a n appelle saigt\nartiste, vray architecteur, deviseur certain, prudent ordeneur, Charles V construit lui-\nmême ses édifices, s'entoure d'une suite fastueuse où l'artiste, p o u r la p r e -\nmière fois, prend le r a n g et titre. Charles V est le premier Mécène m o d e r n e .\nIl tire l'artiste de la foule obscure pour en faire u n favori.\n     Capitale de l'art, P a r i s resta la capitale du luxe. L e s g r a n d s vassaux de la\ncouronne, les seigneurs de province y séjournaient. L e s comtes de F l a n d r e ,\nd'Artois et de H a i n a u t y avaient des hôtels, ainsi que les d u c s d'Anjou, de\nBerry, de B o u r g o g n e (2). L e s étrangers y affluaient. On y rencontrait des\nsouverains c o m m e les rois de N a v a r r e , de B o h ê m e , de Majorque, d'Ecosse,\n\n\n  (1) V. COURAJOD : Leçons^ vol. II.\n  (2) V. DEHAISNKS : Histoire de l'Art.\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "40                                   DURENDAL\n\n\nl'empereur d'Allemagne lui-même. Cité cosmopolite comme de nos jours,\nelle accueillait volontiers les nouveautés. La civilisation tout entière, d'ail-\nleurs, changeait d'aspect; elle avait perdu sa physionomie féodale; la cheva-\nlerie mourait avec les Croisades; une autre aristocratie s'était formée,\nmélangeant les dignitaires, les bourgeois enrichis, les fonctionnaires de la\ncour, les nobles de race, les banquiers parvenus. Dans cette société nouvelle\nl'argent, la pompe, les honneurs jouaient un rôle inattendu, tuaient les aspi-\nrations gothiques. Ce monde embourgeoisé voulait un art plus positif, plus\nmatériel, plus soumis aux réalités terrestres. Cet art naquit, en effet; il créa\ntout d'abord le portrait, puis des corps réels et des draperies vivantes; il ne\ncraignit même pas, dès la fin du XIVe siècle, de pousser l'expression jusqu'à\nla grimace. Ces phases successives de l'évolution étaient déterminées par un\neffort international qui avait u n e tendance à se concentrer à P a r i s ; mais elles\nfurent surtout constatées d a n s une série d'oeuvres exécutées par des maîtres\nbelges et déduites d'une série de faits intéressant des artistes de notre race.\n   Remarquez cette anomalie : dans les créations du XIVe siècle, conservées\nsur notre sol, le nouvel idéal n'apparaît qu'aux environs de 1375; en F r a n c e ,\nau contraire, il se montre dès le commencement du XIVe siècle et ses protago-\nnistes sont précisément des maîtres flamands et wallons. L'explication de ce\nphénomène est aisée. Nos meilleurs maîtres suivaient leurs seigneurs à P a r i s\nou s'y installaient de leur propre gré, voulant vivre au cœur de la production.\nDe nombreux orfèvres et hauteliceurs flamands habitaient la capitale\nfrançaise. L e sculpteur Jean Pépin de H u y et le peintre Pierre de\nBruxelles furent reçus bourgeois de Paris dans le premier quart du\nXIVe siècle; Jean de Bruges et Jean de Liége furent, le premier peintre, le\nsecond maître-tombier de Charles V,et ces quatre artistes, avec Jean de Bau-\nmetz d'Arras, et André Beauneveu, de Valenciennes, collaborèrent puissam-\nment au mouvement nouveau (1). Mais, aussi, ils venaient d'un pays singu-\nlièrement riche et développé.\n\n                                          VI\n\n   Et surtout ils venaient d'un pays où la démocratie jouait un rôle domi-\nnant. Avant d'être dans l'art, le naturalisme fut dans les cœurs. Le vrai sou-\nverain des Flandres, au XIVe siècle, c'est le Ruwaert de Gand, c'est J a c q u e s\nVan Artevelde, « l'esmouveur du peuple », le Rienzi du N o r d . On a dit cent\nfois à quel point nos cités d'alors s'étaient enrichies et comment l'orgueil\ncommunal s'est symbolisé dans des monuments impérissables. Certes, les\ncommunes italiennes, à la même époque, grandissaient en gloire, en\nrichesse, en beauté. Mais l'opulence flamande, qui trouvait sa source dans\n\n\n   (1) Rien n'éclaire mieux ce qui se passa alors que ce qui se produit aujourd'hui.\nLa jeune Belgique se développe d'une manière prodigieuse au point de vue industriel,\ncommercial, artistique, littéraire. Mais le pays est petit. Ses artistes ont besoin de la\nconsécration parisienne; un grand nombre d'entre eux se fixent à Paris, — surtout\nles écrivains — y réussissent, et, comme Maeterlinck, exercent une large action sur\nleur temps.\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "         ORIGINES ET PROGRÈS DE LA RENAISSANCE SEPTENT.                         41\n\n\nune industrie essentiellement populaire : la fabrication des draps et des\nétoffes de laine, gardait une empreinte plus profondément démocratique. Il\nest très injuste de prétendre, au surplus, que les villes flamandes n'étaient\npréoccupées que de marchandises (1). Communes et marchands donnaient\nl'exemple de la prodigalité. Reprenons l'ouvrage de Dehaisnes. Ouvrons-le\ncette fois avec une entière confiance. Ecoutons ce qu'il nous révèle de la\nrichesse de nos cités, de nos bourgeois auXIVesiècle. Les archives énumèrent\nles innombrables vases d'or, d'argent, les tapisseries, les trésors de nos mar-\nchands. Les seigneurs, stimulés par l'exemple des rois de France et jaloux\nde ces bourgeois fastueux, s'entourent d'un luxe royal, vivent avec une suite\nde trouvères, de jongleurs, de nains, de ménestrels, d'imagiers. Nous avons\nconservé des inventaires de leurs biens. C'est une prodigieuse vision d'orfè-\nvreries, de pierres rares, de métaux précieux, où l'or et l'argent sont trans-\nmués en œuvres pieuses et profanes, où s'accumulent les épées, les calices,\nles châsses, les coupes, les missels, les sceaux. Le XIVe siècle prélude avec\néclat aux folies bourguignonnes...\n   Lisez aussi Dehaisnes pour apprécier l'activité artistique de nos communes\nà cette époque. Tournai, siège de nombreuses abbayes et d'une puissante\ncollégiale, « forteresse avancée » de la France, possède des orfèvres, des bat-\nteurs et fondeurs de laiton, des peintres, des verriers, des tapissiers, des\nouvriers de soie, de « haute liche », des ouvriers de broderie, des tailleurs de\nlame et des tailleurs de pierre. C'est auXIVesiècle que la ville reconstruit son\n beffroi en partie peint et doré.\n   Vers le même temps, Ypres décore richement l'extérieur de ses Halles ; on\n« surora » les pennons, les chevaliers et le sagittaire hissés sur le faîtage et les\ntourelles; on polychroma la lanterne; on peignit le beffroi et l'on employa à\ncette occasion l'or battu, le blanc de plomb, le vermillon, l'ocre, le vert, le\nvernis, l'huile. A Bruges, ce fut la maison de ville qui s'éleva auXIVesiècle;\nc'est la plus ancienne de nos maisons du peuple; elle fut recouverte de pein-\ntures, de sculptures, de dorures. Elle était ciselée comme une châsse et bril-\nlante comme un retable. L'état actuel ne peut nous donner aucune idée de sa\ngrâce ancienne qui fut parachevée auXVesiècle par Jean Van Eyck lui-même.\nEn 1433, le célèbre artiste étoffa de couleurs six statues qui décorent la façade.\nJe ne cite ici que quelques faits essentiels pour caractériser la vie artistique de\nnos communes. Remarquons le goût de la polychromie proclamé par les\nédifices, le goût de l'orfèvrerie affirmé par les inventaires; ces traits dominants\nnous guideront dans l'analyse de notre peinture du XVe siècle. Constatons\nencore que nos vieux maîtres songèrent les premiers à s'associer, à former ces\ngildes de la Vierge, de Saint-Luc, de Saint-Eloi, de Saint-Jean si étroitement\napparentées aux corporations marchandes et ouvrières. Notre activité, vous le\nvoyez, était toute pratique et réaliste — et dès qu'elle produisit ses beaux\nfruits auXVesiècle, elle communiqua à la foi qui régnait dans nos œuvres\ncomme dans nos cœurs un inoubliable accent de conviction et de pro-\nfondeur.\n\n  (1) V. PAUL VITRY : Les Primitifs   français.\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "42                                    DURENDAL\n\n\n\n   Mais, au XIVe siècle, nos plus grands maîtres émigraient à P a r i s ; et, tandis\nque des énergies nouvelles germaient et fleurissaient dans les villes du N o r d ,\n— aussi bien d'ailleurs en Hollande qu'en Belgique — P a r i s restait le centre\nvers lequel affluaient les courants nouveaux, qui captait toutes les sources de\nla beauté septentrionale.\n\n                                           VII\n\n    Cela dura jusqu'au commencement du XVe siècle, pendant les cent ans qui\nmarquent la transition de l'ère gothique à l'ère moderne et d u r a n t lesquels le\nnouveau système se précisa. P u i s , brusquement, les catastrophes politiques\nrenversèrent l'hégémonie parisienne. Des guerres atroces avaient épuisé le\nroyaume de F r a n c e . « La savante organisation sociale, l'ingénieuse culture\n    intellectuelle préparée par Charles V, répandue par la librairie du L o u v r e ,\n» l'humanisme naissant, tous les éléments de rénovation disparurent à la fin\n» du règne de Charles VI et p e n d a n t la domination anglaise » (1). L a Bour-\ngogne échappa seule à la dévastation. La Renaissance, constatée par R e n a n ,\nViollet-le-Duc, puis Courajod, voyait son élan arrêté d a n s le centre; comme\nune plante vigoureuse et qui veut vivre, elle porta ses branches ailleurs. Elle\nalla fleurir dans le Berry, à la cour de Jean le Magnifique et en B o u r g o g n e .\nA Dijon elle produisit des chefs-d'œuvre; ceux du Hollandais Claes Sluter.\nF l a m a n d s et Wallons avaient incarné, sinon créé la première R e n a i s s a n c e\ndes Valois; Claes Sluter incarne la Renaissance b o u r g u i g n o n n e . P e n d a n t le\nXIVe siècle, à droite, à gauche, et à P a r i s plus qu'ailleurs, les maîtres avaient\ncherché, tâtonné, lutté vaillamment. Un génie surgit et soudain l'idéal des\ntemps nouveaux s'inonde de lumière. L'ère des recherches est passée. Grâce\nà Sluter, la révolution septentrionale triomphera désormais dans l'Europe\nentière et ralliera les Italiens eux-mêmes, Pisanello, Jacopo della Quercia,\nDonatello.\n    Pourtant, quelque chose manquait à la gloire des communes belgiques.\nElles avaient envoyé les prophètes de l'art nouveau à Paris sous les Valois ;\nses souverains légitimes régnaient sur cette Bourgogne d'où r a y o n n a i t le\ngénie de Sluter. Mais elles assistaient de loin à toute cette gloire; sur le sol\nbelge, aucun génie complet, suprême ne proclamait la richesse de notre race\nson amour des couleurs, sa passion esthétique des pierres précieuses et de l'or.\nAlors, vous le savez, le soleil se leva à l'est de notre pays, dans la principauté\nde Liége, et, embrassant tout notre sol dans son orbe magnifique, se coucha\nà l'ouest, d a n s les splendeurs inoubliables de Bruges. E t l'asire des Van Eyck\nétincela sur le m o n d e . . .\n    Gardons-nous de l'esprit de clocher, répètent les érudits, qui, d'ailleurs,\npratiquent ce noble détachement avec une extrême rareté. Et, entre paren-\nthèses, le patriotisme n'est pas l'ennemi; il contribue à l'exaltation des œuvres;\nil répand l'amour de la beauté, qui vaut peut-être mieux que l'intelligence de\nl'art. Toutefois, nous avons loyalement signalé les points faibles d'une doc-\n\n\n  (1) V. COURAJOD : Leçons, vol.     II.\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "         O R I G I N E S E T P R O G R È S D E LA R E N A I S S A N C E S E P T E N T .   43\n\n\n\ntrine flatteuse qui fait de nos ancêtres les précurseurs de l'art moderne. Une\nanalyse très superficielle de notre génie national montre à l'évidence que si\nnotre école fut réaliste dans son ensemble, elle ne le fut point avec cette\nconstance, cette fatalité que l'on dit. Notre art du XIIe et du XIIIe siècle fut\ncomme tout l'art médiéval soumis à des conceptions synthétiques et pénétré\nd'idéalisme. Peu d'oeuvres duXIVesiècle, conservées dans notre pays, trahis-\nsent cette « curiosité passionnée de la nature » qui révolutionna la beauté\nchrétienne. Voilà, me semble-t-il, assez d'aveux. Quelques-unes de ces consta-\ntations ont été soumises à la critique. Que s'est-il passé? On a voulu aussitôt\nnous enlever ce qui, de temps immémorial, avait passé pour un fruit de notre\nsol. Les érudits, qui planent, comme chacun sait, au-dessus des préjugés et des\nquerelles ont laissé entendre que nos vieux maîtres avaient joui d'une injuste\ngloire. Les critiques français se sont tout simplement annexé les maîtres belges\nqui avaient travaillé en France. Les Hollandais, derrière le grand nom de Slu-\nter, ont proclamé que le réalisme moderne était né en Hollande. On avait tout\naccordé à nos ancêtres; on voulut tout leur reprendre. Cette injustice est pué-\nrile; le souvenir éclatant des Van Eyck la rejette dans l'ombre (1). La chré-\ntienté avait été attentive aux créations de Sluter; mais elle fut subjuguée défi-\nnitivement par les Van Eyck. Hubert et Jean achevèrent la conquête. Il y a\npeu de maîtres au XVe siècle en Italie, en Espagne, en France, en Allemagne\net, naturellement, dans les Pays-Bas qui n'aient eu la hantise, le respect ou\nle souvenir de leur génie.\n    Par eux, l'idéal du Nord régna à peu près sans partage jusqu'au commen-\ncement du XVIe siècle. A ce moment, ramenés par l'étude des canons vitru-\nviens et des doctrines platoniciennes vers les formes synthétiques et la beauté\nidéale, les Italiens inaugurèrent brillamment l'ère du néo-classicisme. Mais\nl'observation de la nature demeurait pour tous les artistes un besoin essentiel.\n Michel-Ange étudiait l'anatomie dans les hôpitaux; Raphaël, rejetant les\nponcifs peruginesques, prenait pour modèles ses camarades d'atelier; Léo-\n nard de Vinci, voulant dépasser la nature, l'observait avec une rigueur objec-\n tive de savant. La beauté classique n'a pas rompu avec le naturalisme\n septentrional; le destin confia, semble-t-il, à la pensée puissante des Michel-\n Ange, des Raphaël, des Léonard la mission d'harmoniser en leurs oeuvres le\n spiritualisme, qui apparut dans une apothéose suprême, et le réalisme qui\n n'arrêta plus son cours. Faut-il s'étonner de l'impression que le peintre des\n Stances, celui de la Sixtine, celui de Sainte-Marie-des-Grâces produisirent sur\n les maîtres flamands du XVIe et du XVIIe siècle? Aucun de ces dieux latins ne\n méprisait la vie. En eux se retrouvait le sentiment de la réalité découvert par\n les humbles artisans des régions nordiques.\n\n\n    (1) La question des Van Eyck, traitée hier encore par M. Bouchot (Les          Primitifs\nfrançais), est entrée dans une phase aiguë. Si le catalogue des œuvres de Hubert est\nbien h y p o t h t i q u e , la personnalité de Jean n'en reste pas moins d'une supériorité\ninattaquable en regard de tout l'ait de son temps. La splendeur de l'Adoration de\n l'Agneau paraît bien gêner nos voisins, car ils se donnent beaucoup de mal pour\n l'oublier ou l'atténuer.\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "44                                DURENDAL\n\n\n   Les frères des grands communiers du XIVe siècle avaient créé le portrait, le\npaysage, genres où brillèrent plus tard les Velasquez, les F r a n z H a l s , les\nGiorgione, tous les impressionnistes de la Renaissance, tous les maîtres\ndu XVIIe, puis du XVIIIe siècle, genres qui restant avec David, Ingres, Corot,\nles plus authentiques richesses de l'art contemporain. C'est pourquoi l'on peut\ndire que la beauté moderne est sortie des principes inaugurés par les maîtres\ndu Nord, que le XIVe siècle fut une époque solennelle dans l'histoire de l'art,\net que, entre nos grands ancêtres, ceux que nous devons chérir d'un a m o u r\nparticulièrement tendre et respectueux, ce sont ceux qui résumèrent défini-\ntivement les conquêtes septentrionales, les maîtres de l'Adoration,            les\névangélistes de notre art et de l'art moderne, les frères Van Eyck.\n\n                                                           FIERENS-GEVAERT .\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                  (Photo   d'Alexandre)\n\n\n\n\nSTATUE DE SAINT LOUIS\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": ""}, {"page_pdf": 60, "texte": "     Chronique Théâtrale et Musicale\n   A l c e s t e . — L'Alceste de Gluck qui fut maintes fois représentée à l'Opéra\nde P a r i s , d'abord en 1776, puis en 1825, en 1861, 1866 et 1904, n'avait\njamais été intégralement jouée à Bruxelles (1)\n   S a n s d o u t e en ses exécutions modèles d u Conservatoire, M. Gevaert dont\nles précieux conseils ont guidé les directeurs de la Monnaie dans toute cette\nreconstitution, nous avait d o n n é de bien belles auditions du drame de\nGluck, auditions qui sont encore présentes à tous les esprits. Mais l'appa-\nrition du chef-d'œuvre sur notre première scène lyrique, se déroulant d a n s\nson cadre naturel et a p p r o p r i é , éclairé par l'interprétation si éloquente de\n M m e L i t v i n n e , rehaussé par la force évocative d ' u n e prestigieuse mise en\nscène, devait encore corroborer ces impressions, fixer et dégager d a n s toute\nson a m p l e u r le sens essentiel du d r a m e avec tout ce qu'il comporte de gran-\ndeur souveraine, de b e a u t é p u r e , sublime et impérissable.\n    Ce qui caractérise le génie de Gluck et rangé l'auteur d'Alceste au n o m b r e\ndes plus fiers créateurs de b e a u t é qui aient existé, c'est la constante corréla-\ntion qu'on découvre en son œuvre entre la suprême puissance émotive de\ncette musique et la profondeur de l'impression d'art ressentie mises en regard\navec l'admirable simplicité des moyens employés p o u r y atteindre.\n    On sait la méfiance souvent justifiée qu'ont manifesté les g r a n d s poètes à\n voir leur pensée écrite revêtue de l'expression musicale. C'est qu'en effet la\n musique parfaitement apte à rehausser des compositions poétiques secon-\n daires se trouve très souvent impuissante devant des expressions d'art\n supérieur. T r o p i n d é p e n d a n t e pour entrer dans l'esprit intime de l'œuvre\n poétique et s'y assujettir discrètement, elle est composée plutôt à propos et à\n côté du poème dont elle voile ainsi la beauté essentielle et altère l'inspira-\n tion. Gluck a accompli ce miracle d'art de couler à nouveau d a n s le moule\n de son génie les plus radieux chefs-d'œuvre que nous ait légué l'antiquité et\n de les grandir encore en les créant pour ainsi dire une seconde fois. L e\n secret de cette puissance réside en ce style musical inimitable, dont la\n\n\n\n  (1) En ce qui concerne l'historique des représentations d'Alceste et les remaniements\nsuccessifs qu'a subi le texte original, lire l'excellent article de M Kullerath dans le\n Guide Musical, n° 49.\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "46                                 DURENDAL\n\n\nnoblesse foncière n'est jamais entachée d'allure p o m p e u s e et qui se borne à\nintensifier, à héroïser en quelque sorte l'accent et la vertu lyriques de la\ndéclamation.\n   Si le drame d'Alceste n'offre pas la charmeuse variété d'impressions qu'on\nretrouve dans Orphée, la plus populaire et la plus accessible des pièces de\nGluck, s'il ne possède pas le, mouvement et les qualités proprement d r a m a -\ntiques des deux Iphigénies, il leur est certainement supérieur par la p u r e t é ,\npar la beauté infinie du sentiment qui marque l'Alceste d ' E u r i p i d e c o m m e\nune des expressions les plus hautes où se soit fixé le génie de la Grèce\nantique. C'est dans Alceste aussi que l'art de Gluck brille de son plus pur\néclat, poursuivant son idéal avec une admirable droiture, sans a u c u n fléchis-\nsement ni concession au goût du public, sans aucune défaillance dans le\nbrillant, la convention et l'extériorité, et c'est probablement à raison de ces\nsupériorités même qu'on adresse volontiers le reproche de monotonie à la\nmusique d'Alceste et que les préférences générales vont aux autres drames de\n Gluck.\n   L'évocation du chef-d'œuvre à la Monnaie, très artistement soutenue par\nl'orchestre de Dupuis, a été d'une absolue beauté. M. Dalmorès a chanté le\nrôle d'Admète avec cet accent chaleureux, cette sincérité é m u e , cette intelli-\ngence de diction qui font de lui un si remarquable tragédien lyrique.\nM. Bourbon a été imposant à souhait dans le rôle du grand-prêtre. Q u a n t à\nM me Litvinue, elle a été comme toujours admirable. Elle conçoit et réalise le\npersonnage d'Alceste dans une idéale atmosphère de noblesse et de fierté\nhéroïques que certains voudraient taxer d'indifférence olympienne inacces-\nsible aux plus légitimes émotions humaines, mais où nous préférons rendre\nhommage au souci d'une interprétation respectant la maje.s'é du d r a m e\nantique. Ce monde de héros qu'a consacré et immortalisé la tradition de\nl'Hellade est singulièrement proche de celui des demi-dieux et l'interprète\nd'Alceste n'enfreint pas les lois de la vérité dramatique lorsqu'elle s'entoure\nainsi d'une quasi auréole de sérénité et d'impassibilité divines. Nous n'insiste-\nrons pas sur le nouveau triomphe remporté par la chanteuse, sur les\nséductions et les ressources infinies de cette voix prodigieusement étendue\net homogène, voix claire comme le soleil et dont le timbre exquisement\n moelleux semble fait de lumineux cristal.\n   Les airs de ballet concentrés au second acte ont été présentés dans un\ntableau très charmeur, ingénieuse reconstitution de l'antique, formant un\nensemble délicieusement harmonisé d a n s l'eurythmie toute classique des\nmouvements et des attitudes.\n   Si ces belles représentations font le plus grand honneur à M M . Kufferath\net Guidé, l'éclatant succès qui les a accueillies fait aussi h o n n e u r au public\naccouru pour y assister, car pour se complaire dans la musique de Gluck et\ncommunier avec cet art, il faut nécessairement posséder en soi quelque peu\nde cette noblesse d'âme qui caractérisait à u n si haut degré l'auteur d'Alceste\net le sacra pour toujours de ce prestige de hauteur morale qui permet de le\ndénommer, comme Bach et Beethoven, un grand h o m m e au sens le plus\ncomplet du mot.\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                CHRONIQUE THÉÂTRALE ET MUSICALE                              47\n\n\n  Le Jongleur de Notre-Dame.                      — La série d'opéras que\njusqu'ici nous donna Massenet, et au premier rang desquels il faut citer\nManon Lescaut, avait toujours révélé un musicien abondant et ingénieux,\nun riche et fin mélodiste. Toutefois le principal mérite de cette musi-\nque résidait surtout et se confinait même dans le charme moelleux, dans\nl'enveloppsment amoureusement berceur de cantilènes tendres et caressantes.\n Le Jongleur de Notre-Dame tranche d'une façon caractérisée avec les produc-\ntions antérieures du maître, qui semble avoir fait ici un noble et sérieux effort\npour se renouveler. Cet effort restera-til isolé, constituera-t-il une exception\nde choix, ou faut-il y voir, au contraire, une étape décisive dans l'évolution de\nl'artiste en quête d'un idéal supérieur? Quoi qu'il en soit, l'art de Massenet se\ntransforme ici de façon notable, il apparaît plus affranchi, plus spontané et\n expressif, prêtant au rôle de l'orchestre une portée plus poétique, plus\n profonde, s'élevant résolument et généreusement au-dessus des formules\nfaciles et complaisantes où il tendait à s'enlizer chaque jour davantage.\n    On connaît le sujet de la légende du jongleur, si populaire au moyen âge.\n Elle a inspiré Anatole France dans un charmant récit écrit en ce style si\n vivant de netteté et de puissance qui caractérise l'auteur de Thaïs et de la\n Rôtisserie. Le librettiste Maurice Lena a heureusement développé la donnée\n en vue de l'action musicale, notamment par l'introduction de la figure origi-\n nale et finement dessinée de frère Boniface, le moine cuisinier. Résumons\n rapidement l'action. Jean le jongleur, pauvre histrion qui va errant de par les\n rues et les places publiques pour amuser les bourgeois de ses chants et de ses\n tours a une âme profondément naïve, aimante et religieuse. Il a voué à la vierge\n  Marie un culte chevaleresque et passionné. Aussi quand apparaissant sur le\n seuil de l'abbaye, le prieur lui reproche sévèrement les chants irrespectueux\n et inconvenants dont il fait retentir les alentours immédiats du monastère,\n l'exhortant à venir faire pénitence au couvent, Jean ne résiste pas longtemps\n a cet appel, d'autant plus que l'aisance plantureuse de la vie monacale aux\n jours de fête paraît assez désirable au malheureux meurt-de-faim. Voici donc\n qu'il a endossé la robe de moine. Mais au couvent tous ont voué leurs apti-\n tudes artistiques à la glorification de la Vierge. Il y a le moine peintre, le\n  moine sculpteur, le moine musicien, le moine poète, tous épris exclusivement\n de leur art dont chacun vante la prééminence absolue, mais au fond tous\n épris surtout d'eux-mêmes. Cet orgueil dissimulé sous le masque de la dévo-\n  tion, c'est le frère cuisinier Boniface qui le dévoile au pauvre jongleur pleu-\n  rant sur son ignorance et son incapacité. Et voici qu'une idée subite jaillit\n  en son cerveau enfantin et naïf. Pourquoi, lui aussi, n'offrirait-il pas à la\n  bonne Vierge l'hommage de son art, si infime et méprisable qu'il soit aux\n  yeux des hommes? Et reprenant sa vièle et sa besace, il accourt devant l'autel\n  où se trouve le tableau de la Vierge, œuvre du moine peintre, chantant en\n  son honneur une pastourelle profane, dansant une sorte de bourrée effrénée,\n  puis tombant épuisé aux pieds de la Vierge dans une longue et muette ado-\n  ration. Sur ces entrefaites, le prieur et les moines qui l'épiaient en secret\n  arrivent et crient à l'anathème. Mais, ô prodige, la Vierge semble se détacher\n  du tableau qui s'illumine d'un éclat surnaturel, elle se penche avec amour\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "48                                 DURENDAL\n\n\nvers le jongleur, tandis que neigent des bluets et des lis, et que l'auréole des\nbienheureux vient ceindre la tête de J e a n expirant dans l'extase du b o n h e u r .\nLes moines se sont prosternés devant le saint, des voix d'anges retentissent\ndans l'azur. Heureux les simples, dit le prieur, car ils verront Dieu.\n   Sur ce poème d'une si profonde philosophie en sa naïve simplicité, Mas-\nsenet a écrit une partition pleine de charme où l'inspiration toujours sincère\nen sa fraîcheur et sa grâce touchante se rehausse encore d'un arôme de ten-\ndre mysticisme et d'une pénétrante saveur archaïque. L'orchestration déli-\ncate, éthérée et comme transparente en sa fluidité discrète, très spirituelle et\nsouple aussi, s'adapte excellemment à cette conception du Miracle au moyen\nâge où la verve comique souvent teintée de réalisme alterne avec les élans\nde ferveur et les visions célestes.\n   Citons au premier acte le tableau charmant de joie populaire sur la place\nde Cluny, les ricanements figuratifs de Satan grinçant dans le dessin orches-\ntral et le beau chantlyrique de Jean à la L i b e r t é ; au second acte, qui musicale-\nment est peut-être le plus beau, la scène si habilement traitée de la dispute\nentre les quatre moines sur la prééminence de leur art avec les éloges d e la\npoésie et de la musique, de si fière et sereine envolée, puis la délicieuse\nLégende de la Sauge, u n e des meilleures choses de la partition, enfin au troi-\nsième acte, la conclusion discrètement apothéotique du Miracle qui couronne\nl'œuvre dans une atmosphère de mysticisme ingénu très délicat et prenant.\n   L'interprétation du Jongleur de Noire-Dame à la Monnaie est de premier\nordre. MM. Laffitte et Bourbon, les protagonistes de l'action dans les rôles de\nJean et de Boniface, y sont absolument remarquables, tant au point de vue\ninterprétatif qu'au point de vue musical. M. Laffitte chante tout son rôle de\ncette belle voix généreuse et émue qui, à la fin du troisième acte, trouve des\naccents si touchants. M. Bourbon peut compter au n o m b r e de ces altistes\ndont la précieuse souplesse d'interprétation s'accommode des personnages les\nplus divers et leur permet ainsi de se renouveler dans chaque création. Avec\nquel sentiment fin et poétique il a chanté la L é g e n d e de la Sauge ! M M . Co-\ntreuil dans le Prieur, Forgeur, François, Crabbé, Danlée, Disy contribuent\nchacun pour leur part à compléter un ensemble parfait. L'exécution affinée du\ncommentaire orchestral sous la direction de D u p u i s ne mérite aussi que des\néloges. Les décors sont très réussis et expressifs, particulièrement celui du\npremier acte, représentant la place de Cluny au XIVe siècle, avec u n fond de\npaysage puissamment évocatif qu'irisent les riches et chatoyantes colorations\ndes costumes bigarrés portés par les bourgeois.\n   Le Jongleur de Notre Dame a retrouvé sur notre première scène lyrique •\nauprès du public belge le légitime et persistant succès qui l'a accueilli en\nFrance.\n\n     Premier Concert du Conservatoire. — M. Gevaert nous a\noctroyé une fois de plus le bonheur d'une de ces auditions grandioses,\némouvantes, d'où l'on sort l'âme heureuse et transportée. L'exécution d u\ncélèbre oratorio de Händel au Conservatoire a été particulièrement h a u t e ,\nvibrante et éloquente, menée par l'éminent capellmeister avec u n e verve,\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                    CHRONIQUE THEATRALE ET MUSICALE                                               49\n\n\nune puissance, un enthousiasme tout juvénils. Les solistes ont tous rivalisé\nde zèle et de talent d a n s l'interprétation de leurs rôles respectifs, M. Laffitte\n(Judas Macchabée) avec sa voix généreuse, ample, aux inflexions souples et\nnuancées, M. Seguin (Simon) avec le prestige de son autorité, de sa compré-\nhension si juste et profonde, M. Demest d o n t l'art de diction si fin éclaire et\nrelève les rôles les plus ingrats. S i g n a l o n s aussi Mlle F l a m e n t , L a t i n i s , et u n\ncharmant soprano Mlle Van Craenenbroeck, enfin M. Desmet à l'orgue.\n   Judas Macchabée, qui n'avait plus été exécuté à Bruxelles depuis 1873, est un\ndes sommets de l'oeuvre si considérable de H ä n d e l , u n de ses poèmes sacrés\noù le génie de l'artiste apparaît le plus h a u t , le plus fier et c o m m e couronné\nd'une flamme divine. Si les récits et les airs n'atteignent pas toujours cette\nprofondeur de vérité expressive qui caractérise Bach, si le style toujours\nélevé de H ä n d e l s'immobilise parfois cependant en des formules t r o p fixes et\nuniformes que la force lumineuse de l'inspiration n e renouvelle et n'avive\npoint suffisamment, le Judas Macchabée se pénètre de vie i m m e n s e dans les\ngrands ensembles. U n souffle épique traverse ces vastes architectures et l'œuvre\nde H ä n d e l s'épanouit alors comme u n soleil avec des chœurs éblouissants de\nmajesté. L ' a t m o s p h è r e d'héroïsme qui enveloppe l'admirable p o è m e biblique\ny est r e n d u e par des accents d'une souveraine élévation ayant son apogée d a n s\nle troisième acte qui chante le réveil glorieux d'Israël. E n c o r e u n e fois merci à\nM. Gevaert et espérons qu'il n o u s donnera bientôt u n e seconde audition de\nl'oratorio pour renouveler, en les confirmant et les complétant encore, ces\nbelles i m p r e s s i o n s d'art.\n\n   Deuxième Concert Populaire. — M. Sylvain Dupuis a inscrit en\npremier lieu à son p r o g r a m m e la s y m p h o n i e le Nouveau Monde de Dvorak ainsi\nnommée parce qu'elle est ingénieusement construite sur des thèmes empruntés\nau Folklore américain. Sans posséder l'ampleur de souffle et l'envergure épique\nqui caractérisent certaines compositions des maîtres c o n t e m p o r a i n s de la\nS y m p h o n i e en Allemagne et en F r a n c e , l'œuvre de Dvorak est a b s o l u m e n t\ncharmeuse par la variété, le mouvement, le coloris orchestral, le r a y o n n e m e n t\nmélodique. A ces divers points de vue, toutes les parties de l'œuvre sont\nattachantes, mais à u n certain m o m e n t le style s'élève en de larges et majes-\ntueux horizons c o u r o n n a n t u n paysage de paix et de rêve : c'est le Largo, la\nseconde et la plus belle partie de la s y m p h o n i e dont l'orchestre des Popu-\nlaires a éloquemment rendu le mystère savoureux et p é n é t r a n t .\n    Le Triptyque pour chant avec a c c o m p a g n e m e n t d'orchestre de Vreuls\n(poème de Verlaine) dont M m e P a q u o t a interprété la partie de chant avec u n\nart sobre et intelligent, est u n e composition de fine et vaporeuse orchestra-\ntion ayant le g r a n d mérite de suivre et de refléter exactement la pensée de\nVerlaine. L'imagination musicale du j e u n e maître, d'expansion générale-\nment plus féconde et généreuse, est ici entravée par la nature du sujet même\nD'inspiration u n peu courte comme le poème, la musique de Vreuls semble\nfigée dans des tonalités grises et e m b r u m é e s au travers desquelles ne par-\nviennent à percer que quelques rares r a y o n s .\n    Nous devons savoir gré à M. Dupuis de nous avoir présenté M. Pablo\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "50                                DURENDAL\n\n\n Casais, violoncelliste espagnol, qui a étudié jadis au Conservatoire de Bru-\nxelles. C'est un artiste de race, un puissant poète de l'archet. Ce qui carac-\ntérise son interprétation, c'est la noblesse, la sérénité grave et recueillie, la\n vigueur de l'accent, la plénitude vitale et la splendeur généreuse des sono-\nrités. Ces dons se sont affirmés dans l'exécution du Concerto de L a l o , d a n s\nla célèbre suite pour violoncelle de J. Séb. Bach, œuvre de beauté tour à tour\naustère et gracieuse, rarement abordée par les virtuoses à cause de ses redou-\ntables difficultés techniques, enfin dans le Kol Nidrei de Max B r u c h . Avec\nson talent habituel et un goût parfait, Mme P a q u o t a dit en guise de conclu-\nsion la Fiancée du Timbalier de Saint-Saëns, transcription musicale assurément\ningénieuse et intéressante, mais qui ne remplaçait pas avantageusement l'air\nd'Obéron primitivement annoncé.\n\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                       Les Expositions\n  Le Salon annuel de la Société royale des Aquarellistes\nest doué d'un précieux privilège. Il procure à ses visiteurs l'illusion d'un\néphémère bain de Jouvence. Dès qu'on a pénétré entre les enfilades de ses\ncadres, on se sent brusquement reporté en arrière, on croit se retrouver au\nSalon précédent, même à quelque Salon d'il y a quelques années. Le temps\nn'a pas marché, rien n'a changé, les mêmes sociétaires montrent aux mêmes\nplaces les œuvres prévues, et, semblablement, les envois des mêmes invités\nétrangers reparaissent, identiques toujours à eux-mêmes, au même point\nprécis de la cimaise. D'avance, si vous êtes doué de quelque mémoire des\nyeux, vous saurez où trouver les Stacquet et les Khnopff, qui leur font\nvis-à-vis; les Cassiers et les Uytterschaut, qui flanquent lts Khnopff; les\nConstantin Meunier, les Marcette, les Delaunois, les Lynen, les Jakob\nSmits, les Charlet, les Hagemans et les autres, « passim ». Vous devinerez\nles hôtes habituels des angles discrets réservés à des talents vétustes, mais\nrespectables; vous connaîtrez la disposition etl'aspect des cadres de Latouche,\nde Van der Waaij, de Van Bartels, de Bartlett, de Luigini, de Hans Her-\nmann...\n   Le jour de l'ouverture réunit chaque année le même personnel évoluant\nselon un traditionnel cérémonial : des phrases sans imprévu s'échangent. Et\nc'est une institution rituelle, fondamentale et consacrée.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   En 1904, Stacquet, Cassiers, Marcette, Uytterschaut sont dignement ana-\nlogues à ce qu'ils furent en igo3. Leurs envois sont très bien, charmants,\nprécieux et sans imprévu.\n   Une église, souvenir de la Flandre (?), par FERNAND KHNOPFF, d'allure hautaine,\nun peu froide dans sa pureté, a le mérite particulier d'être nouvelle dans\nl'œuvre du peintre. C'est une délicate grisaille remarquable par la subtilité\nde ses valeurs harmoniques, les modulations presque imperceptibles de ses\nblancs et de ses gris infiniment variés, le mystère discret de sa tenue\ngénérale.\n   Par comparaison, les intérieurs religieux d'ALFRED DELAUNOIS se teintent\nde quelque matérialité. Avec plus de sève, de fervent mysticisme, de réalité\naussi, ces aquarelles continuant des séries remarquées affirment la robustesse\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "52                                   DURENDAL\n\n\nd'an tempérament à la fois observateur et rêveur. U n groupe de béguines\nvoilées de blanc, s'enlevant sur le plâtre d'une muraille crépie, offre un r a g o û t\nparticulièrement exquis.\n   U n seul cadre de JEAN DELVIN — une impression vespérale de la cam-\npagne romaine — revêt u n caractère de noble ampleur, de style émouvant.\n   ISIDORE VERHEYDEN aussi fait acte de présence par un Dimanche finement\nobservé et rendu par de curieux empâtements g o u a c h é s .\n   Et c'est encore les paysages atténués, de dessin curieux, signés AUGUSTE\nDONNAY, la Méditation, d'exécution combien précise et arrêtée de T h é o p h i l e\nLybaert, les agréables Suréda, les Hoeterickx, les « T h é m o n » et les autres,\ntalents consacrés, œuvres agréables et sérieuses, impressions renouvelées...\n\n\nAU CERCLE ARTISTIQUE :\n   E x p o s i t i o n d e P a s t e l s . — U n salonnet c h a r m a n t , de séduction\nmondaine et de tenue s y m p a t h i q u e .\n   Mlle A R T , une spécialiste exclusive du pastel, expose trois vaillantes\nétudes : des tournesols, des cinéraires déjà connues et une nature-morte\ntoute en finesses, en tons blancs et gris, fauves ou nacrés, rehaussées des\nnotes chantantes d'une poterie verte et de trois « Calville » j a u n e s . On sait\nla magistrale technique de l'artiste et la solidité de son art, tout viril d'am-\npleur et d'harmonie.\n   Mme JULIETTE WYTSMAN a b a n d o n n e les fleurs pour se vouer au P a y s a g e\nqu'elle interprète adroitement, d a n s la manière d e son m a r i .\n   Les souvenirs de voyage et les notules de GEORGES BUYSSE sont i n c o n t e s\ntablement la note la plus spontanée, la plus vibrante, la plus claire et saine\ndu salonnet. Cela est délicieux et complet.\n   M. FRANTZ CHARLET ne sort guère de ses improvisations trop sommaires,\nmais son coloris est séduisant, délicatement raffiné dans son imprécision.\nLes Joueuses de tennis au bord de la mer caressent le regard par le ragoût\nléger de leur harmonie fluide; je regrette q u ' u n sens u n peu plus perspicace\net sincère de la forme en mouvement fasse défaut à cette interprétation\nhâtive d'une impression heureuse, c o m m e d'ailleurs aux autres pastels de\nl'artiste.\n    M. OMER COPPENS pousse jusqu'à l'amertume et la dureté ses études d e\n paysages sérieuses et bien observées.\n    M. ALEXANDRE MARCETTE se montre pastelliste habile comme il est a q u a -\n relliste virtuose. Il n'y a aucune différence d'effet et de saveur entre ses\n marines du Salon des Aquarellistes et ses marines du Salon des Pastellistes\n au Cercle. Les mêmes subtilités de colorations rares, la même a m p l e u r\n atmosphérique les caractérisent.\n    Le nom glorieux de CONSTANTIN MEUNIER enrichit le catalogue. L e s trois\n aspects de contrée industrielle continuent la série de ces pathétiques ouvrages\n où le pittoresque du site est sacrifié à l'éloquence de l'aspect impitoyable des\n choses.\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                             LES EXPOSITIONS                                53\n\n   Les croquis colorés de GEORGES MORREN sont frais, pimpants, lumineux,\ncursifs. Au contraire, HERMAN RICHIR manie le pastel avec une autorité\nappuyée, une technique savante qui ne garde pas toujours sa souplesse. Le\n« contre-jour \" — une étude de jeune femme rousse, décolletée, en corsage\nnoir, et le visage du portrait de Mme Richir sont des morceaux très adroits,\nde tonalité distinguée.\n   Le grand panneau de M. LÉON ROTHIER, Dans le monde, demeure au\nCercle aussi inintelligible qu'il le parut au Salon de 1903. Le coloris général\nen est cependant agréable.\n   M. RODOLPHE WYTSMAN, vice-président du Cercle, l'emporte, au moins\npar la dimension des cadres, sur tous ses co-exposants. On connaît sa vision\nspéciale de la nature, ses atténuations de l'art des impressionnistes dont il\nutilise le procédé luministe, mais en visant au contraire à réaliser des\nharmonies grises, en sourdine. A quoi bon, alors? Corot, lui serait un meil-\nleur modèle que Claude Monet I\n   Le succès d'ensemble de cette expositionnette de pastels nous vaudra\ncertainement de nouveaux groupements de spécialistes de cette technique\ncharmante, toujours sacrifiée à côté de la peinture à l'huile, à côté de la\npeinture à l'eau !!!\n\n   Mme Clémence Lacroix, MM. Léodold Speekaert et Eugène Mahaux.\n— Réunion disparate de talents sévères et gris.\n   SPEEKAERT, vétéran de nos Salons, fatigue ses peintures d'incessants\nrecommencements. Poussiéreuse, sans vibration, sa couleur témoigne cepen-\ndant de fines et laborieuses recherches. L'allure de ses œuvres n'a point de\nrythme, leur dessin est lourd, arrondi, sans élégance, leur tenue générale\ndéplaisante, mais une volonté de travail tenace, un souci d'harmonisation\nappuyée s'y décèlent et commandent le respect.\n   Mme LACROIX voit tristement des aspects de nature assombris. Sa tech-\nnique robuste se spécialise en des notations monotones, sans éclat ni\nfraîcheur, d'une intelligence artiste incontestable, mais combien mélanco-\nlique...\n   Les études et les dessins de M. EUGÈNE MAHAUX n'attirent point quelque\nlouange ou quelque critique particulière. Cela est honorable, sans promesses\nbien évidentes.\n\n  MM. Josse Impens, Pieter Stobbaerts, Edouard Van Esbroeck. —\nLa manière de JOSSE IMPENS est bien connue et ses mérites de coloriste\n« flamand » indiscutés. Ses natures mortes, ses coins d'intérieurs, ses\nétudes de figures, dans une gamme étoffée, chaude, parfois un peu opaque,\nont sans doute plus de verve que de raffinement et trahissent souvent une\nhâte d'exécution légèrement commerciale. Mais tous ces petits cadres sont\nmeublants, « cossus » et cuisinés avec adresse.\n  PIETER STOBBAERTS est en incontestable progrès. Ses paysages ont acquis\nune finesse nouvelle, ses intérieurs témoignent de recherches délicates et\njustes. Mieux dessinés, d'un faire plus précis sans sécheresse, ces tableautins\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "54                                  DURENDAL\n\n\nont des qualités sérieuses, prometteuses. E n c o r e , on les voudrait d ' u n e\nmatière plus précieuse.\n   Les portraits de M. EDOUARD VAN ESBROECK ont d'honorables mérites de\nressemblance et de tenue. Sans viser à l'originalité ni trahir des intentions\ntrès volontaires, de telles peintures satisfont les modèles et leurs familles et\nauront toujours une clientèle.\n\n   La Société des Amis de la Médaille a ouvert deux concours\npour la création de modèles de médailles ou plaquettes à distribuer aux\nlauréats de la prochaine exposition de Liége. L e projet classé premier d a n s\nle concours n° I est destiné aux lauréats de la section des Beaux-Arts. L e\nprojet primé dans le concours n° II est destiné aux médaillés des autres\nsections.\n    Le jury paraît avoir résolu avec tact, m ê m e avec élégance le p r o b l è m e\n délicat du classement.\n    L'œuvre de M. Godefroid Devreese est choisie pour les Beaux-Arts. Celle\nde M. P a u l Du Bois pour les autres sections. Mais en outre M. Devreese\nobtient le deuxième prix du second concours, tandis que réciproquement\nM. Paul Du Bois est coté deuxième dans le premier concours.\n    E t cela paraît équitable et judicieux.\n    Le médaillon modelé par M. DEVREESE pour les Beaux-Arts présente à\nl'avers trois figures harmonieuses du plus traditionnel symbolisme. L a\nréduction en manifeste l'heureux agencement de mouvements, la souplesse\nde travail et le relief délicat. P a r contre le revers, d'invention b a n a l e , est\ndénué d'intérêt.\n    Dans ce même concours, l'envoi de M. Du Bois témoigne d'une m o i n d r e\nréussite. Les trois figures parallèles de l'avers sont de formes lourdes et d'une\ntechnique qui, dans la réduction, perd quelque p e u de son accent.\n    C'est que le métier de graveur en médailles ne s'improvise pas et exige\ndes études, une expérience spéciale. La réduction d'un bas-relief quelconque\n non combiné à cette fin ne donne point une plaquette, u n e médaille. Il y\n faut des reliefs, des contours, un modelé particuliers.\n     Au revers, M. Du Bois a silhouetté u n génie, ou plutôt une renommée\n assise, entourée des attributs inévitables.\n     C'est mieux assurément que les formes ornementales et vides de M. Devreese,\n sans être bien remarquable encore.\n     P a r m i les concurrents non classés, l'auteur de la plaquette marquée +\n fait preuve de goût, d'invention, de grâce. Son projet nous m o n t r e , parmi\n des arbres stylisés, les trois arts « sœurs » contemplant la « Beauté » et\n s'inspirant de ses proportions, de son rythme, malheureusement la r é d u c -\n tion atténue tellement l'intérêt de l'exécution que l'on conçoit la résistance\n  du jury devant cette jolie œuvre.\n     Voici maintenant le second concours. Cette fois c'est M. D u Bois qui\n  triomphe. L'avers de sa médaille orné de trois figures nues est c h a r m a n t ,\n  souple, rempli avec m e s u r e . Le revers où se découpe un rameau maigre\n  paraît destiné aux diplômes d'un concours régional de culture maraîchère.\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                             LES EXPOSITIONS                                   55\n\nLe projet de M. Devreese a le mérite d'une idée jolie. Des types populaires\nliégeois, un armurier, une « bottresse », s'y silhouettent. Les vêtements, les\noutils de ces braves gens offrent évidemment moins d'élégance de lignes que\nles nus classiques aux belles attitudes.\n   Il faut citer encore le projet « Pax », de la même main que le projet +,\n— participant des mêmes qualités et des mêmes insuffisances — le projet\nintéressant de M. Dupuis et celui — hors concours — de M. Michaux.\n   Il est surprenant que si peu d'artistes aient soumis un travail au jury. En\nnotre pays d'art on eût pu supposer une fécondité plus plantureuse.\n\n   L e L i e r r e , Cerck d'Art, 4me exposition. — C'est à la Galerie Royale,\nrue Royale, un salonnet paisible, de tenue générale honorable.\n   Des portraits de Jean Laudy, une chaude et rutilande étude de Martin\nMelsen, un béguinage de Middeleer, un portrait d'enfant de Jakob Smits,\ndes Pieter Stobbaerts, trois bustes de Joos en sont les morceaux marquants.\n   Le portrait d'homme de Laudy se recommande par l'énergie et la vie du\nvisage, la netteté de la touche, la fraîcheur des carnations, mais déjà des\ncraquelures dans les noirs révèlent un maladroit usage des bitumes,\nl'ignorance des dangers de certaines recettes, l'insouciance du devenir d'une\nœuvre.\n   Le pastel de MELSEN, la Fille du meunier, laisse transparaître d'inutiles et\nlourds dessous charbonnés sous la chaleur des bruns, des orangés et des\nroux.\n   Le béguinage de MIDDELEEK fait penser à un Gilsoul, c'est un éloge et\nune critique. L'enfant de JAKOB SMITS, cheveux blonds, œil bleu, chair\ntendre est mi-parti de lumière et d'ombre brutale, la moitié du visage\ndisparue dans l'obscurité opaque du fond, sans aucun souci de vraisem-\nblance. Le grand STOBBAERTS pourrait être signé Emile Van Doren, sans\nsurprendre personne, les deux intérieurs sont sommaires et agréables, de\nmatière quelconque. Les Joos — d'un bon élève de Julien Dillens — sont\nconnus et méritoires.\n   Parmi leurs copains on discerne encore Bytetier, harmoniste subtil,\nGeudens, mélancolique avec solidité, Hauwaerts, inspiré de Melsen, Latinis\nqui intitule coin « mystique » un aspect de village dont la mysticité\nm'échappe absolument, Rimbaut, dont les pochades sont de jolie couleur\nblonde, Allard, auteur d'aimables aquarelles, Barth, Abatucci, etc., etc.\n\n                                                                      P . L.\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "                      Gazette des Livres\n                                                                    Janvier 1905.\n\n                  VOICI trois œuvres auxquelles il m a n q u e bien peu de chose\n                     pour être des chefs-d'œuvre! La bonne et rare a u b a i n e !\n                     Et ces œuvres ont entre elles ceci de c o m m u n , qu'à u n e\n                     psychologie humaine diversement fouillée, elles ajoutent\n                     l'attrait plus général et supérieur de la psychologie d'un\n                     pays. Albin (1), de M. Ernest Z a h n , l'Erreur de Florence, de\n                     M. Charles Le Goffic, et le Cœur de François Remy, de\n                     M. E d m o n d Glesener, sont trois romans par l'intrigue s e n -\n                    timentale qui forme la trame du livre, mais ce sont plus et\nmieux que des romans par le large courant d'idées générales où cette intrigue\névolue — barque de rêve, d'illusion et d'amour flottant sur l'océan tourmenté\ndes puissances mystérieuses de la race. Avec M. Z a h n , dont Mlle Anna Kœnig\na excellemment traduit l'œuvre, écrite en allemand, c'est la Suisse qui est\névoquée, non la Suisse fardée et maquillée des Baedeker, mais la Suisse\ndemeurée encore intacte, inviolée et sauvage — et dont les beaux paysages\ntragiques déteignent sur les habitants en de libres spontanéités de t e m p é r a -\nment : il est bien de la race de Tell, « vierge et libre comme le feu », cet\nAlbin, fils d'un braconnier, dont le hasard fit un assassin et qui, anarchiste du\nplein air, proteste de toute sa jeune âme et réagit de tous ses jeunes muscles\ncontre les entraves sociales... Et, sous l'influence des farouches ambiances de\nla nature, cette force adolescente bousculerait tout et dévierait jusqu'au\ncrime, si, pour la conduire et l'endiguer, ne surgissait la main ferme et douce,\npaternelle et magistrale du prêtre. Toute la folie ancestrale d'indépendance,\nqui est comme l'âme de l'âme d'Albin, héritage de ses morts et don de sa terre\nnatale, le curé, que les hasards de la vie mettent sur la route du j e u n e\nhomme, les amena vers le Bien et, de ces ferments d'indiscipline intellec-\ntuelle et morale, il pétrit une règle douce et féconde de vie.\n   D'aucuns reprocheront au livre de M. Zahn un esprit d'analyse trop sim-\npliste, déconcertant et décevant pour nos psychologies enfiévrées et tels\nincidents un peu vieux jeu... L e dirai-je, cet idéalisme systématique ne me\ndéplaît point : Albin ainsi nous transporte dans un recul d'années et de civili-\nsation, au milieu de paysages sur lesquels le snobisme et l'industrialisme ne\nmirent point encore leur vilaine patte, parmi des êtres de liberté et de beauté;\net je crois bien que M. Zahn a réussi à dresser, dans ce milieu propice au\n\n\n  (1) Paris, Plon.\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                                 GAZETTE DES LIVRES                                          57\n\nrelief d'un tel p e r s o n n a g e , le portrait en pied du « curé de c a m p a g n e » dont\nL a m a r t i n e , jadis, dessina l'immortel raccourci.\n                                               *\n                                              * *\n    C'est le conflit séculaire des « D e u x Bretagnes » que M. Charles L e Goffic\na e s s a y é , d a n s l'Erreur de Florence (1), une tragique confrontation.\n    L e j o u r où la Bretagne française aura dépouillé son caractère p r o p r e , où\nles g r a n d s commis-voyageurs de l'Incrédulité française a u r o n t fructueuse-\nment sillonné ses routes, où la G e n d a r m e r i e aura dispersé les processions de\nses P a r d o n s , où ceux qui oseront encore porter le costume régional auront\nleurs « fiches » soigneusement cataloguées, où enfin les Calvaires a u r o n t été\nabattus et où les saints du pays s'appelleront Combes, Anatole F r a n c e et\nJaurès, ce jour-là un g r a n d élément de beauté, de grâce et de force aura dis-\nparu de la terre de F r a n c e , et on ne s'en consolera qu'en relisant les œuvres\némouvantes de M. Charles Le Goffic.\n    Ah 1 c o m m e M. L e Goffic aime son Armorique « terre de granit recouverte\nde chênes », c o m m e il l'aime d'un a m o u r filial et pieux, c o m m e il en sent\nbien la sauvage et originelle fierté, comme il en rend bien le vouloir farouche,\nla foi b r a v e , le charme de forte tristesse alanguie. De quel style, tantôt\nrobuste, tantôt tamisé de rêveuse mélancolie, il sait r e n d r e les aspects de ce\nsol maternel. E t c o m m e les m œ u r s bretonnes, immortalisées dans le souve-\nnir des bravoures anciennes, et fortifiées par du mépris contre la modernité\nabhorrée, dans la relégation d'antiques manoirs ou de caduques cabanes,\ntrouvent en M. Le Goffic un admirable et angoissant interprète.\n    H é l a s ! M. Le Goffic le c o m p r e n d et le fait pressentir : le progrès de\nnivellement et de luxe cogne à g r a n d s coups à la porte de la « vieille Bre-\ntagne ». Cet instant historique et actuel, où plane sur les destinées de la\nBretagne française, sur ses croyances et sur ses coutumes, la menace de\nl'envahissement, M. Le Goffic l'a d r a m a t i s é magnifiquement, en faisant\napparaître au seuil de la Vieille Bretagne, des r e p r é s e n t a n t s de la B r e t a g n e\nd'outre-mer, riches d'or, de convoitises et de ténacité, les c o n q u é r a n t s de\nl'Inde et les ravisseurs du T r a n s v a a l . Au songe, ancien, léthargique et doux d o n t\ns'emmaillotte la pensée de l'Armorique, cette famille de millionnaires anglais\n— ou la femme m ê m e , la j e u n e fille, Florence, a une sentimentalité toute\nankylosée de notions nettes, positives et pratiques — oppose et affiche, et\narbore l'effrayant cynisme des violateurs du territoire : de cette terre\nbretonne saturée de mysticisme, J o h n Bull fera sortir à coups de pioches le\nmétal j a u n e , facteur de luxe et de d é p r a v a t i o n . . . Et la lutte s'engage, âpre et\ntêtue, entre les deux Bretagnes, celle d'ici et celle de là-bas, celle d'hier et\ncelle de demain, d a n s une antithèse de sentiments passionnément scrutés et\ndans u n e opposition de silhouettes du plus parfait relief.\n    E n refermant l'Erreur de Florence, je songeais que plus proche de nous, en\nBelgique, il est aussi un petit coin de terre — notre Armorique à nous —\npréservé jusqu'à présent des tares de toute civilisation extrême, riche unique-\n\n\n  (1) Paris, Hatier.\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "58                                DURENDAL\n\n\nment de l'or de ses genêts, de l'améthyste de ses bruyères e t d u velours de ses\nsapins. Comme la Bretagne française, la Campine belge est menacée d a n s\nson originelle et forte beauté; les conquistadors de la houille ont jeté son\ndévolu sur elle — inconsciemment apporteurs de bien-être qui vont lui ravir\nson idéal ! E t nous allons revivre sous nos yeux l'Erreur de Florence.\n                                       ***\n    C'est la Wallonnie, toute la Wallonnie, ses aspects et son âme, que\nM. Edmond Glesener fait revivre dans le Cœur de François Remy (1).\n    Veut-on me permettre d'emprunter à u n e chronique de M. Georges R e n c y ,\ndans l'Art Moderne, cet excellent résumé de l'œuvre de M. Glesener :\n    « François Remy, dit M. Glesener, est u n petit Liégeois sentimental,\nenfant unique d'ouvrier dont il reste de b o n n e heure orphelin. Il est recueilli\npar un patron vannier qui le traite comme son fils et avec qui il va s'installer\ndans un village des bords de l'Ourthe. Il serait heureux si un vague et per-\nsistant besoin d'amour ne le tourmentait de nuit et de jour. Déjà q u a n d il\nétait tout gamin il s'éprenait de fillettes de son âge. Maintenant qu'il est\njeune h o m m e , il tombe amoureux de toutes les filles qui passent. L'une\nd'elles, de bonne famille, accueillerait sans doute sa recherche, s'il avait le\ncourage de lui avouer son penchant. Mais François R e m y est un timide, u n\nirrésolu. Il n'ose pas entier chez la jeune fille, il se sauve comme un malfai-\nteur, sans savoir qu'il tourne le dos, peut-être, au b o n h e u r de toute sa vie.\nUn hasard lui fait rencontrer, en plein c h a m p , une fille nomade qui vient\npuiser de l'eau à une source. C'est une vannière ambulante, vivant avec son\npère et son frère, dans une roulotte. François se met aussitôt à l'aimer.\nComme elle est pauvre et naïve, il ose lui parler de son amour. Devant elle\nseule, sa timidité s'efface. Ils se retrouvent, la nuit, dans u n bois voisin.\nMais le père de Louise — c'est le nom de la fille — a surpris leur secret.\nSachant quel est celui qui vient le soir rôder autour de la roulotte, il conçoit\nle projet de l'attirer chez eux et de le faire travailler pour toute la maisonnée.\nR e m y tombe dans le piège. Le malin vannier ayant levé le camp à l'impro-\nviste, le jeune h o m m e abandonne son bienfaiteur et suit les nomades.\nQuelques jours après, il entre dans la roulotte qu'il ne doit plus quitter. C'est\nle naufrage d'une vie. R e m y est intelligent et travailleur. Il pourrait devenir\nu n patron sérieux, faire de bonnes affaires, se marier avec u n e fille de sa\ncondition et se conquérir u n e place enviable dans le monde. Mais R e m y est\nun Wallon de Liége, c'est-à-dire un rêveur, un sentimental, un irrésolu, que\nl'effort et l'initiative épouvantent et qui préférera toujours le repos douillet\nentre les bras d'une femme, fût elle la fille d'un vannier nomade, à l'existence\nrude et solitaire de l'homme énergique qui va droit à son b u t .\n\n   » François Remy vit donc parmi les vanniers. Au début, il est heureux\ncomme un dieu. Il aime Louise, d'un amour sensuel et tendre. C'est la pre-\nmière femme qu'il possède. Il est tout émerveillé de son b o n h e u r . La rou-\nlotte se promène de village en village à travers toute l'Ardenne. S'il n'a\n\n\n  (1) Paris, F. Juven.\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                            GAZETTE DES LIVRES                                 59\n\naucune sympathie pour le père de sa femme, vieux bonhomme fourbe, avare\net sale, il se prend d'une bonne amitié pour le fils, Henri, un solide gaillard,\nWallon de l'Entre-Sambre-et-Meuse, qui ne rêve pas, lui, ah! Dieu, non!\nqui ne travaille pas beaucoup non plus, d'ailleurs, mais qui n a pas son\npareil pour braconner, marauder, frauder et tomber ses adversaires au noble\njeu de la lutte. Un chapitre nous le montre, en un pittoresque tableau, large-\nment brossé et enlevé avec verve, triomphant de tous ses adversaires et\nengagé par le chef des lutteurs pour une tournée en France. Son départ est\nle signal des catastrophes. Déjà François a regretté cent fois son équipée.\nDéjà il a pris cent fois la résolution de fuir sa famille d'occasion. Il ne fuit\npas, il reste. Malgré tout, il aime Louise, dont la santé est peu rassurante en\nce moment. Henri parti, il semble que la joie ait quitté la roulotte et que la\nmisère y soit entrée à sa place. Louise a une enfant : ce bonheur inattendu\nconsole un peu François. Mais ils ont faim, l'enfant a soif, il ne peut rien\npour les rassasier. Henri reviem de France, où il a expié de deux ans de\nprison le massacre d'un agent de police. Il arrive à temps pour voir s'étioler\net mourir sa sœur d'une phtisie pulmonaire. Le deuil de François est affreux.\nCette fois, il va partir avec son enfant, c'est décidé! Il ne part pas encore.\n Henri fait une conquête, une belle fille nomade, qu'il installe dans la rou-\nlotte. C'en est trop : François ne supportera pas que le souvenir de Louise\nsoit effacé peu à peu par cette étrangère. Il retournera vers ses bienfaiteurs\nqui ne l'ont pas oublié. Mais 1s temps passe, et lui demeure. Enfin, une nuit,\n revenu après un an, dans le village où Louise est enterrée, il s'échappe avec\n son enfant. Il va au cimetière dire un adieu suprême à la pauvre morte. Mais\n la nuit est silencieuse et froide. De vagues terreurs palpitent au bout des\n chemins. Le ciel est sombre. Il va pleuvoir. Alors, après avoir hésité long-\n temps, François Remy rentre dans la roulotte. Le roman finit sur ce dernier\n geste de lâcheté, et l'on sent que jamais plus ce prisonnier volontaire ne s'éva-\n dera du bagne où le retiennent sa mollesse et son indécision. »\n     En modifiant quelque peu une pensée banale à force d'être célèbre, on\n pourrait dire qu'une belle œuvre littéraire est la réalisation d'un souvenir de\n jeunesse.\n     Le livre de M. Glesener est un livre vécu. Non seulement les coins tour-\n billonneux du Liége populaire, si picturalement décrits au début du volume,\n  M. Glesener a dû les fouiller d'une personnelle et amoureuse observation, et\n  ses pas ont dû suivre, images de la vagabonde et capricieuse errance de ses\n  héros, les serpentements de la Meuse à travers l'Ardenne majestueuse, mais\n  le cœur de François Remy, n'est-ce pas un peu le cœur même de M. Glesener\n  — ou plutôt le cœur même de la Wallonnie, le cœur de toute une race dont\n  les généreuses et folles spontanéités manquent, dans l'ordre de l'idée comme\n  dans celui du sentiment, du frein de la volonté?\n     J'imagine que si l'on devait pousser M. Glesener à émettre une appréciation\n  sur la vie de François Remy, le correct et distingué fonctionnaire des Beaux-\n  Arts considérerait cette destinée comme déplorablement contraire à la norme\n  quiète de l'existence; mais l'artiste en lui protesterait aussitôt et affirmerait\n   sa fraternelle sympathie pour ce fils de Wallonnie, à l'âme douce et au\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "60                                  DURENDAL\n\n\n\ncaractère vacillant, que l'amour de la fantaisie et la fantaisie d e l'amour —\ninstincts héréditaires du peuple dont il est issu — traînèrent derrière les\njupes d'une Sapho de roulotte. E t la dilection de M. Glesener ne doit pas\nêtre moindre pour H e n r i , le frère de Louis, qui dresse d a n s le livre, d'une si\nfarouche carrure, sa silhouette de lutteur, de batailleur, de braconnier et de\nfraudeur. A ce struggleforlive ardent dont les gestes; de sauvagerie contras-\ntent si ingénieusement avec la bohème son geuse de François R e m y , M. Glesener\naussi doit être propice et indulgent... J'ai gardé mémoire de telle soirée vécue\ndans le Burg hospitalier de L u m m e n et où Virrès et moi nous échangeâmes\navec le futur auteur du Cœur de François Remy des impressions sur les irrégu-\nliers de la vie, évoluant, ombrageux, en marge de la société : de sa voix\nmétallique, de son parler systématiquement concis, M. E d m o n d Glesener nous\nassurait qu'il fallait voir en ces révoltés les dépositaires des caractères les plus\nfonciers d'une race.\n   En tous cas, de tels êtres q u e M. Glesener, comme Glatigny, pourrait\nappeler «ses frères errants », sont de merveilleux facteurs potentiels de\nbeauté : en les élevant à la h a u t e u r de symboles, l'écrivain du Cœur de François\nRemy en fit péremptoirement la preuve.\n   Au point de vue spécial d e l'écriture, l'œuvre de M. E d m o n d Glesener\nimposera cette réflexion que suggérait déjà son livre antérieur, l'Histoire de\nM Aristide Truffant : en un moment où la tendance paraît tout à l'impres-\nsionnisme, nerveux, fiévreux et coloré, M. Glesener est retourné à u n e forme\nlittéraire où la précision du verbe se joint à la sobriété de l'image. Cet\nenthousiaste conteur des destinées anormales est u n classique! L u i aussi\ndoit connaître « les affres du style », et sans q u e cela puisse jeter le moindre\nsoupçon sur l'originalité de M . E d m o n d Glesener, on peut présumer q u e\nl'ombre d u grand F l a u b e r t sourit de complaisance à l'auteur d u Cœur de\nFrançois Remy.                                          FIRMIN VANDEN BOSCH.\n\n   P.-S. — Les chroniques antérieures consacrées à M. William Ritter m e\npermettent de signaler seulement la Passante des Quatre Saisons (1). Les inven-\ntions romanesques de cet auteur sont toujours d'une originalité émouvante\nou exquise. C'est le cas encore pour le R u y Blas de wagon-restaurant dont\nM. Ritter, celte fois, nous conte les... entrevisions :1a reine dont il s'éprend est\nune voyageuse qui n e lui apparaît que quatre fois, et dans les attitudes\ndiverses et successives — attachantes et tragiques — que la Destinée imprime\nà u n front de femme... J'aimerais que cette aventure, qui a de la nouveauté\ngracieuse et tragique, nous fût dite en u n style moins encombré de surprises\nd'images et de tournures\n   Et je m'en console enlisant Rose (2) de M. Jacques des Gâchons, cet historio-\ngraphe sans prétentions et sans apprêts de la vie provinciale; le lecteur qui\nsavoure ces choses simples, faciles, coulant de source, se doute-t-il de la\ndélicatesse qui convient dans l'observation et de la minutie qu'il faut dans le\nstyle pour insuffler la vie discrète et nuancée à ces notations de sentimen-\ntalité en grisaille parmi des décors engrisaillés. C'est de la psychologie\ndistillée lentement, goutte à goutte — u n e essence qui charme sans enivrer.\n\n\n  (1) Paris, Mercure de France.\n  (2) Paris, Delagrave.\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                           NOTULES\n\n   NOS a b o n n é s d e l ' é t r a n g e r seraient bien aimables s'ils voulaient\navoir l'extrême obligeance de nous envoyer le montant de leur abonnement,\nen adressant un mandat postal de 12 francs à la rédaction, rue du Grand-\nCerf, 22, à Bruxelles. Nous les remercions d'avance.\n                                           ***\n   A u C e r c l e A r t i s t i q u e — Conférence de M. ALBERT SoRELSur Sainte-\nBeuve. — M. Albert Sorel avait assumé la difficile mission de définir et de faire\ncomprendre la personnalité de Sainte-Beuve dont le monde des lettres vient\nde célébrer le centenaire. Il a expliqué comment, du poète qu'il croyait être,\nSainte-Beuve est devenu le critique qu'il était, le plus ondoyant, le plus\nfécond en métamorphoses qu'on puisse imaginer. Mettant en œuvre les pro-\ncédés d'investigation de l'auteur des Lundis, consistant à ne point séparer\nl'œuvre de l'homme, l'éminent historien a cherché dans l'éducation, dans la\nformation intellectuelle de Sainte-Beuve, les éléments constitutifs de sa\ncritique.\n    De l'étude attentive et passionnée des classiques, il tient son goût exquis.\nD'autre part, ses études scientifiques et médicales l'ont habitué à la vue\nprécise et directe de la nature, aux méthodes d'observation et de classification\nqu'il a ensuite étendues à l'analyse psychologique et morale de l'homme tout\nentier. Il en a retiré cette passion de la vérité, tempérant malgré tout le côté\nexcessif de sa critique malicieuse et souvent méchante. Subissant en plein\nl'influence de Chateaubriand (le Chateaubriand des Natchez), adepte et\nfervent apôtre du romantisme naissant, il s'essaye au roman et à la poésie.\nFaible précurseur de Hugo et de Balzac, il ouvre les chemins à une littéra-\nture nouvelle sans y passer lui-même et prend enfin position de critique.\n    Ici il est un vrai fondateur. La critique qu'il inaugure (Portraits Littéraires)\nest toute renouvelée, descriptive, analytique, écrite dans la prose la plus\npoétique, singulièrement évocative des hommes et des choses du passé, se\nrattachant à Bayle et à Saint-Evremond. Il a traversé tous les milieux de\nl'époque romantique, a vécu lui-même la vie duXIXesiècle de 1828 à 1869, de\nlà surtout l'intérêt de ses études de littérature contemporaine. (Portraits\nContemporains). Malheureusement Sainte-Beuve ne put jamais oublier que ses\njusticiables d'aujourd'hui avaient été ses émules d'hier. De là ses sévérités\noutrées envers Hugo, Musset, Lamartine, Chateaubriand et Balzac, le plus\n maltraité de tous. Une des batteries les plus ingénieuses dressées par lui\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "62                                 DURENDAL\n\n\n\ncontre les grands noms dont il veut amoindrir le prestige consiste, c o m m e le\ndit heureusement M. Sorel, à réduire les montagnes aux proportions de\ncollines, à confondre les noms de Vigny, H u g o , L a m a r t i n e avec ceux de\npoétereaux comme Deschamps et une dizaine d'autres parfaitement oubliés\naujourd'hui. Mais Sainte-Beuve est trop artiste, trop h o m m e de goût p o u r ne\npas sentir, admirer et éprouver le désir de faire admirer les beautés éminentes\ndes œuvres dont il parle. P o u r concilier ce noble désir avec les exigences de\nses jalousies peut-être inconscientes, il a trouvé le système habile, des petites\nnotes jouant un rôle si important dans ses écrits, commentaire perpétuel de\nses propres j u g e m e n t s par lui-même, éternel correctif de ce que le texte\npourrait présenter de trop absolu dans l'éloge comme dans le b l â m e .\n   La conférence de M. Sorel, très instructive et complète, a excellemment\ndécrit, pénétré à fond cette personnalité de Sainte-Beuve, personnalité\nfuyante, aux aspects compliqués et dont il est si malaisé de fixer définitive-\nment les traits, critique fin, compréhensif, novateur, écrivain de premier\nordre qu'on ne saurait cependant absoudre de ses habiletés, de ses contradic-\ntions, de ses injustices et auquel pour être u n critique éminent il n'a m a n q u é\nqu'une chose, un peu plus d'élévation morale.                           G. DE G.\n                                        ***\n     Le choral mixte « A Capella » de Gand. — Nous avons déjà\nà diverses reprises attiré l'attention du public sur cette institution musicale\nd'un si haut mérite artistique, dont le fondateur et directeur M. E M I L E\nHULLEBROECK est u n véritable artiste. Nous reproduisons ici avec plaisir les\néloges décernés par la presse à M. Hullebroeck et à son vaillant cercle\nmusical, à l'occasion du premier concert de cette a n n é e . Voici d'abord u n\nextrait du XXe Siècle de Bruxelles :\n    « Le Choral mixte A Capella gantois a donné récemment son cinquantième\nconcert. Avant le concert, il y a eu une manifestation intime en l'honneur du\ndévoué fondateur du Choral, M. Emile Hullebroeck. M. J . Buse a retracé\nl'historique du Choral, fondé le 10 décembre 1899, pour faire connaître les\nœuvres des grands musiciens religieux et contribuer ainsi à la restauration\nde la vraie musique d'église. Il a rappelé les succès du Choral enlevant\nnotamment en 1902, au concours international de Lille, les plus hautes\ndistinctions.\n    » Après lui, M. le représentant Maenhaut a annoncé, aux applaudissements\ndes assistants, que le Souverain Pontife l'avait chargé de remettre à E m i l e\n Hullebroeck la décoration Pro ecclesia et pontifice, en récompense de ses efforts\nartistiques.\n    » M. Hullebroeck n'était pas encore revenu de sa surprise qu'il recevait, de\nla part des dames du comité de l ' Œ u v r e des écoles gardiennes catholiques\n et par l'intermédiaire de M. J. Buse, la réduction du bijou de la décoration,\n en reconnaissance du concours désintéressé que M. Hullebroeck accorde aux\n foires flamandes organisées par l'œuvre.\n    » L e programme comportait aussi une manifestation en l'honneur de\n M. Doutrelon-de T r y , de Lille, u n des plus dévoués protecteurs de A\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                   NOTULES                                   63\n\n\nCapella dans le nord de la France. M. Callebaut, au nom des exécutants, l'a\nremercié et lui a offert son buste, en bronze, très ressemblant, œuvre de\nJoseph Hullebroeck. Comme M. Doutrelon étend sa bienveillance à tous\nles artistes belges, ceux-ci ont saisi l'occasion de cette manifestation pour\nlui témoigner leur gratitude, en lui offrant, reliées sous une couverture de\nmaroquin rouge, des pages musicales de chacun d'eux : Mestdagh, Paul\nLebrun, Emile Hullebroeck, Morel de Westgavere, Blaes, Ryelandt, Léo\nVan der Haegen, Wilford, etc.; des aquarelles, des dessins signés Flore\nGeleedts, Ghequier, Robelus, Heins, Van Biesbroeck, etc.\n    » M. Doutrelon-de Try a répondu avec émotion. »\n    Voici, d'autre part, l'appréciation élogieuse du critique d'art du\nBien Public de Gand au sujet de cette même institution :\n    « LM Capella gantois que dirige M. E. Hullebroeck est entrée dans sa\nsixième année d'existence. Ce groupe choral a pris dans le monde artistique\nune place des plus honorables et ses soirées sont, à juste titre, plus goûtées\n et plus réputées à chaque saison.\n    » La direction artistique est bonne; M Hullebroeck y montre de sérieuses\n qualités de chef : la bonne compréhension de l'ensemble et le soin des détails.\n Les chanteurs actuellement au nombre de trente, sont choisis avec soin. Ils\n savent chanter. Le répertoire, qui compte à cette heure au delà de deux cents\n pièces, comprend les plus remarquables morceaux de la musique ancienne,\n profane et sacrée.\n     » Comme de juste, le grand maître Palestrina est celui dont les œuvres\n immortelles ont le plus souvent paru sur les programmes des auditions\n depuis le 10 décembre 1899; à côté de lui brillent d'un éclat souvent égal\n notre Orlando Lassus, Vittoria, Josquin des Prés, Sweelinck. Des temps\n plus rapprochés de nous, M. Hullebroeck nous a fait entendre les composi-\n tions si variées de Clemens non Papa, Jean Richefort, Pierre de la Rue et de\n leurs nombreux contemporains de diverses nationalités.\n     » Puis ce furent Arcadelt, Couperin, Rameau, Marcello, Martini, Van den\n  Gheyn et tant d'autres.\n     » Tout en conservant comme base de son entreprise artistique le chœur A\n  Capella sans accompagnement, l'introduction de l'orchestre original tel que\n l'écrivaient les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles, a fourni un élément\n  d'intérêt nouveau, très apprécié.\n     » L'A Capella s'est fait entendre à diverses reprises dans diverses villes de\n  Belgique et de l'étranger, en France et en Hollande. Partout le succès a\n  couronné ses efforts, notamment à Lille, où il remporta en 1902 le premier\n  prix et le prix d'honneur avec le Credo de la Messe du pape Marcel.\n     » La première audition de cette saison a eu lieu le 20 novembre.\n  Elle se composait de l'exécution intégrale de cette messe célèbre entre toutes.\n  Les concerts suivants seront consacrés aux œuvres de Lully, Rameau,\n  Grétry et autres, avec accompagnement d'orchestre.\n      \" Nous recommandons volontiers aux amateurs ces soirées intéressantes.\n  L'effort artistique de M. E. Hullebroeck et de ses chanteurs mérite d'être\n  soutenu, \"\n                                        ***\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "64                                    DURENDAL\n\n\n\n L ' a r t F l a m a n d e t H o l l a n d a i s . — (Anvers, B u s c h m a n n , éditeur.)\n    Le numéro de décembre contient u n article sur l'un des plus magnifiques,\net peut-être le plus artistique, des manuscrits enluminés qui aient jamais\nexisté, celui qui était connu sous le nom de : Les très belles Heures de Turin. Ce\nmerveilleux chef-d'œuvre est à jamais perdu. Il n'en existe plus que\ndeux feuilles carbonisées. L e reste a péri d a n s l'incendie de la Bibliothèque\nde T u r i n . M. Vermeylen nous donne des détails très curieux sur ce manuscrit\net les auteurs des enluminures. M. B u s c h m a n n donne de celles-ci des repro-\nductions qui font regretter sincèrement la perte définitive des originaux.\n    U n second article de P a u l Lambotte, rehaussé d'exquises illustrations\nreproduisant des œuvres de Stacquet, Cassiers, Delaunois, Uytterschaut,\nMarcette et Van Leemputten, nous initie, en une langue élégante et judicieuse,\nà l'art de nos plus célèbres Aquarellistes Belges. Bel article, bien intéressant et\nvivement écrit.                                                                     H . M.\n                                             ***\n   L a L i b r e E s t h é t i q u e . — L e douzième Salon de la Libre Esthétique\ns'ouvrira au Musée royal de Peinture moderne de Bruxelles le 21 février\nprochain et sera clôturé le 21 mars.\n   Poursuivant l'exécution du programme méthodique qu'elle s'est tracé, la\ndirection groupera cette année quelques-uns des peintres qui,en Belgique, en\nAllemagne, en Angleterre, en E s p a g n e , en Hollande, aux Etats-Unis, etc.,\nont, sous l'impulsion des initiateurs de l'Impressionnisme, orienté leurs\nsensations visuelles vers la lumière et la vie.\n   L'évolution ayant été récemment précisée en Belgique par la création d'un\ncercle fondé sous le titre Vie et Lumière par Mlle Anna Boch, M M . Georges\nBuysse, Emile Claus, W . Degouve de N u n c q u e s , M m e A. De W e e r t ,\nM M . A. de Laet, R . de Saegher, James Ensor, A. H a z l e d i n e , A.-J. H e y -\nmant, Georges L e m m e n , Mlle J e n n y Montigny, M M . Georges Morren et\nE d m o n d Verstraeten, cette association a été invitée collectivement à faire à la\nLibre Esthétique ses débuts.\n   Nous ferons connaître ultérieurement la liste des peintres étrangers dont\nles œuvres réunies offriront, avec celles du cercle Vie et Lumière, u n e\nsynthèse de l'extension et du développement de l'Impressionnisme.\n\n                                          ***\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — YVES LE QUERDEC : L e fils de l'esprit\n(Paris, Lecoffre). — M. L A BRUYÈRE : Lis et scabieuses (Paris, Hatier). —\nJ. CLADEL : Les Auryentys (Paris, Lemerre). — M. GOLBERT : P r o m é t h é e\nrepentant (Reims, E d . de La Champagne). — A. REGGIO : L a sonate des\nheures (Paris, P e r r i n ) . — J. VAUGHAN : Autour de la Bible, trad. par\nJ. RICHE (Paris, Bloud). — P . RENAUDIN : Mémoires d'un petit h o m m e\n(Paris, P l o n ) . — M. DAUGUET : A travers le voile (Paris, Vanier). —\nP. COUROUBLE : L a maison espagnole (Bruxelles, L e b è g u e ) . — H . - G .\nW E L L S : Place aux géants (Paris, Mercure de France). — H . VIGNEMAL :\nDouble jeu (Paris, Ollendorff).\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                                                                                         99, rue Royale, 99\n\n PIANOS DE SMET                                                                              BRUXELLES\n\n\n                  LE GRESHAM                                  REhlUflED'AHT&D'AlWflTEURS\n              Compagnie anglaise d'assurances sur la vie\n               ACTIF : 2 0 6 , 9 9 9 , 2 4 7 francs\n                     Sinistres payés en Belgique\n                                                               PaulClaessetjs\n                                                                  Relieur-doreur de 8. A. R. M\"» la Comtesse de Flandre\n              depuis 1 8 5 5 : 2 8 , 5 0 0 , 0 0 0 francs\n                  Prospectus et renseignements gratuits           24, rue de Berlaimont, Bruxelles\n             9, plaoe Royale, 8 , BRUXELLES-\n\n\nFABRIQUE DE MATELAS\n                       Lits Anglais, Berceaux, Couvertures, Duvets\n                          médaille d'Or à l'Exposition Internationale de Bruxelles 1897\n\n                      BERVOET^WIELEMANS\n                                         FOURNISSEUR DE LA COUR\n          6, 8 , 1 0 , 1 2 , Rue du M.di **> BRUXELLES\nUsine à yapeup, Eavoi* de laines : RUE DES GOUJONS, 120\n                                       Maison Félix MOMMEN & C°, Brevetés\n                                                            FABRIQUE ET ATELIERS :\n                                 37, R u e d e l a Charité - BRUXELLES\n                                                             TÉLÉPHONE 1 9 4 7\n                                    Fabrique de Couleurs, Panneaux, Toiles, Vernis, etc.\n                                 Spécialité de tous les articles concernant la peinture, la sculpture,\n                                                 la gravure, l'architecture et le dessin.\n                                 RENTOILAGE, NETTOYAGE ET VERNISSAGE DE TABLEAUX\n                                        Vente et location de modèles pour la peinture\n\nPremières médailles aux Expositions d'flmsteidain, Paris, Liveipool, Le Havre, Bruxelles, Chjcago, etc.\n\n   PIANOS S T E I N W A Y                                                            & SONS\n                     NEW-YORK — LONDRES — HAMROURG\nFournisseurs des empereurs d'Allemagne, dAutriche et de Russie, des rois dAngleterre, de Saxe,\n  de Suède et d'Italie, du Sultan, de la reine régente d'Espagne, du schah de Perse, etc., etc.\n     Extrait de quelques attestations : « Une Sonate de Beethoven, une Fantaisie de Bach parait main-\ntenant ne pouvoir atteindre sa vraie signification que jouée sur les Steinway (R. Wagner). »« Le Stein-\nway est un superbe chef-d'œuvre de force, de sonorité, de qualités chantantes, d'effets harmoniques\nparfaits, qui jettent dans le ravissement mes vieilles mains fatiguées du clavier (Franz Liszt). » « Vos\nbeaux instruments incomparables ont justifié leur réputation universelle par leur distinction et leur\nrésistance (A. Rubinstein). » a Depuis dix ans que je les joue, je me fortifie dans la conviction que vos\ninstruments ont atteint un degré de perfection inconnu jusqu'ici (F Busoni). » « La plénitude, la puis-\nsance, l'idéale beauté de leur sonorité et la perfection du mécanisme me procurent une joie sans limite\n(J. Paderewski). » « Il y a 10 ou i5 ans, je n'étais pas très enthousiaste de vos instruments. Avez-vous\nfait des progrès ? On bien cela tenait-il à mon mauvais goût? En tous cas ils sont maintenant, à mon\navis, le produit idéal du siècle (Eug. d'Albert). » « Ils sont tellement au-dessus de toute critique, qu'un\néloge même paraîtrait ridicule (Sofia Monter). »\n  Agence générale et dépôt exclusif à Bruxelles : Fr. MISCH, 224, rue Royale\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "                    \"VIENNENT IDE F^R-A-ITRE\nQ U I N Z E MOIS DANS L'ANTARCTIQUE, par le commandant DE GERLACHB. — Magnifique\nédition in-8°, superbement illustrée. — Ouvrage couronné par l'Académie française (Bruxelles,\nCharles Bulens, éditeur)                                                          fr. 5 0 0\nLA ROSE E T L ' É P É E , par CHARLES DE SPRIMONT (Bruxelles, Ch. Bulens, édit.) » 3 5 0\nSAINT FRANÇOIS D'ASSISE.— Plaquette in-8», illustrée de plusieurs hors-texte (Louvain,\nInstitut supérieur de philosophie)                                               fr. 1 2 5\nBRUGES. — L E S P R I M I T I F S . — Plaquette in-8°, illustrée de trois figures dans le texte\net de deux planches hors texte (Bruxelles, Charles Bulens, éditeur). . . . fr. 1 0 0\nL'OBLAT, par J.-K. HUYSMANS (Paris, Stock). — Un vol. in-ia . . . . fr. 3 5 0\nCHERCHONS L ' H É R É T I Q U E , par J. ESQUIROL (Paris, Stock).— Un vol. in-ia     » 3 50\nL E S GENS DE T I E S T , par GEORGES ViRRÊs(Bruxelles,Vromant).—Un vol.in-ia        » 3 50\nS U R Q U E L Q U E S P E I N T R E S D E S I E N N E , par JULES DESTRÉE. — Edition de luxe,\nillustrée de huit eaux-fortes originales, trois par M. Auguste Danze et cinq par M\"* Jules\nDestrée, et de nombreuses reproductions photographiques. Tirage limité à cent exemplaires\n(Editeurs : Bruxelles, Dietrich; Florence, Alinari)                        fr. 1 5 0 0\nLES JARDINS CLOS, poèmes, par PAUL MUSSCHE. — (Paris, Société française d'imprimerie\net de librairie)                                                                                              fr. 3 5 0\n       On peut se procurtr ces ouvrages en s'adressant à notre éditeur CH. B U L E N S , 7 5 , r u e Terre-\n    Neuve, & Bruxelles.\n\n\n\n J. BDÉSO Père Eentolleurs et reslamatems de musées belges et étrangers P. BDÉSO Fils\n           EXPERT\n                                                    MAISON FONDEE EN 1867\n                                                                                                           EXPERT\n                            Rentollage, transposition, restauration et parquetage de tableaux\n  2-4; BUE DE LIGUE                [VENTE ET «CHAT DE TABLEAUX ANCiENS ET MODERNES                24, nie in Geitillioiiiie\n     Bruxelles                               ANTIQUITÉS & OBJETS D'ART                                  Bruxelles\n\n\n                                         i     p\n                                               A\n                                               U\n                                                                                                  Pat suite de décès\n                                               L.\n\n                                              V       DORURE            ET SCULP-\n                                              E                                                  LIQUIDATION\n                                             .R\n                                              D                                                             DE\n                                              U\n   LL; ;\n   •fuwtt\n                                              S\n                                              E\n                                               s GRAVURES ANCIENNES                             300 MITOSES\n                                              N                                                 Vente à tonte\n                                              s\n                                              u      N. B. — LES GRAVURES ANCIENNES                    offre acceptable\n                                              c\n                                              c\n                                              c\n                                              s\n                                                      SONT VENDUES AVEC CERTIFICAT               71,     rue Goffart\n                                              m\n    Lv-I YMKRt^V 'T>'v -;' ' • '\". '• .:~     E\n                                              U\n                                              R\n                                                                                                       IXELLES\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "CAISSE GÉNÉRALE DE REPORTS ET DE DÉPOTS\n                   19, Mardié-au-Boi» - BRUXELLES\n                                 i>          — — — — ^ — ^ M — —    »    i   i   • »\n\n\n  Dépôts de fonds en Comptes-Chèques, disponibles à vue ; 1 1/3 p. e, sans commission\n     Dépôts en Comptes de Quinzaine; intérêt variable; moyenne 1 9 0 3 1 2 . 9 ? p. •,\n                      Encaissement de Coupons, Titres, Effets, etc.\n                                ORDRES DE BOURSE\n            Service spécial de Lettres de Crédit et Chèques sur tous pays\n          Prêts sur Titres. — Garde de Titres. — Location de Coffres-Forts\n\n\n\n   LA RÉSERVE MUTUELLE                                             LE STANDARD\n                                                            Compagnie d'assurances sur la vie, fondée en 1825\n            de»          ÈTATS-VXiS                                      ACTIF : 2 7 8 MILLIONS\n  COMPAGNIE D'ASSURANCES A PRIMES FIXES\n           srax* l a v i e\n                                                               Prineipaux avantages de ta Compagnie\n                                                            i» Polices incontesta- 3« Tarif avantageux.\n                                                              bles après deux ans 4* Participation impor-\n                                                              de date.                    tante des assurésdans\n                                                            a* Prêts sur polices - les bénéfices de la\n                                                              ayant trois ans de          Compagnie.\n                                                              date.                     5° Prêts hypothécaires.\n                                                               S'adresser pour renseignements et prospectus à la\n                                                                         OINIOTION           OtNtRALI\n                                                            28. PLACE DE BROUCKÈRE, 28, BRUXELLES\n                                                               Téléphone 949 — Adret** télégraphique i SUndard-BruxelItt\n  ENCAISSEMENT ANNUEL . . . .          40 Millions\n  SINISTRES PAYÉS                     750 Millions\n\n      Combinaisons 1res intéressantes                       CHAUDRONNERIE DE LA COUR\n   DIRECTION SCNÉRM.E POUR LE CONTINENT DE L'EUROPE                37, rue de l'Hôpital, BRUXELLES\n       8, r u e H a l é v y , P A R I S (»•)                                  TÉLÉPHONE 1 6 9 8\n     DIRECTION POUR LA BELGIQUE\n  10, rue du Rouleau, B R U X E L L E S\n            On demande des Agents\n                                                             Batteries de cuisine. — articles de ménage\n                                                                             ÉTAMAGE\n\n\npreuves Nobiliaires ne Belgipe\n     52, rue Stévin, BRUXELLES\n                  Recherches de généalogies et d'ar-\n                   moiries en Belgique et à l'Etran-\n                   ger. — Attestations officielles de\n                   noblesse, de filiations et d'armoi-\n                   ries.— Copiesofficiellesde lettres\n                   de patentes de noblesse. —\n                                                                   18, JWarehé-au-Bois, 18\n                   Inscriptions à la liste des nobles.\n                   — Insertions de généalogies dans\n                   des publications belges et étran-\n                   gères. — Rectifications d'actes\n                   de l'état civil et adjonctions des\n                   noms. — Correspondants en pro-\n                                                                             BRUXELLES\n                   rince et i l'étranger —Armoiries\n                   et documents généalogiques sur\n                   plus de 100,000 familles nobles\n                   et patriciennes.\n   RENSEIGNEMENTS\n\n                                                            Vins et Spiritueux\nCHOCOLAT                      BlESWAL\nCHOCOLAT                      Bï E S W A L\nCHOCOLAT                      BlESWAL\nCHOCOLAT                      BlESWAL                               LIQUEURS FINES\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": "APPAREILS                   PHOTOGRAPHIQUES\n                                        OBJECTIFS, JUMELLES\n                                                  JUMELLES A PRISMES\n                                              PAPIERS, PLAQUES\n                                        PELLICULES PHOTOGRAPHIQUES\n                                        SPÉCIALITÉS PHOTOGRAPHIQUES\n                                                 MICROSCOPES\n\n                                           Grand choix de photographiât\n                                             artistiques et décoratives\n\n\n                                        ALBERT             HOFMANN,                         BRUXELLES\n                                             S a l l e d'exposition       : rue d e la R é g e n c e , 5 7\n\n\n\n\n     POUR VOS CIGARES flHS                                                  Les Boues Caoutcl|o„t„es\n                • dressai-vous à la\n                                                                                TAIABOT\n                                                                          SOIlt inusables i\\    inarrachables\nMAISON AMÉRICAINE                                                                   EXIGER LA MARQUE\n\n                DÉPÔT DE FABRIQUE\n                                                         Ameublements complets — Ebénisterie d'art\n   15 — Avenue Louise— 15\n                                                              Maison SNYERSR ANG & C\"\n             BRUXELLES\n                                                        fondée an 1816              —        Téléphona 1 3 8 9\n\nP.-3. -- Arrivages réguliers de cigares de la Havane        2 7 , r u e d'Or, B R U X E L L E S\n\nInprlsaarle Scientifique Char-\nsas BU L E N S,    Editeur, rue\nTerre-Nesire,     75, Bruxelles.\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 1, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1905-01", "signet_source": "Douzième année - N°1 - Janvier 1905", "preuve": "Couverture conservée (PDF 12) : « Janvier 1905. 12me Année. N° 1 ». Page de sommaire (PDF 14) : « 1905 — 12e Année. Sommaire du n° 1 (Janvier) ». Gazette des Livres datée « Janvier 1905 » (p. 56) ; article de Vanden Bosch daté « Toussaint 1904 » (p. 11) ; nécrologie de Julien Dillens annonçant une étude « dans notre fascicule de février » (p. 31).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}