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N° 12.\n\n\n\n\nB R U X E L L E S , rue du Grand-Cerf, 22. — PARIS, avenue de la Grande-Armée, 61.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-202", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Domamc de la Société", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 865, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 5002, "texte": "Domamc de la Société ** Lfl WESTEJIDH1SE \"\n\n                                   I l PLIGE DE WESTEHDE\n                                           (BELGIQUE)\n\n                                  est située aux bords de la mer du Nord,\n                          entre Ostende et Nieuport; elle est do sable fin. Cette\n                         nouvelle station balnéaire n'a pas tardé à attirer\n                         l'attention des familles désireuses de jouir d'une\n                         villégiature agréable, hj gienique,unissant le confort\n                         à la simplicité dans des conditions très avantageuses.\n                         Une chapelle est érigée où le service religieux se fait\n                         régulièrement pendant la saison. Les bains sont\n                         gratuits; le ser\\ice de sauvetage est organisé et\n                         placé sous la surveillance communale Location de\n                         cabines et de costumes de bains Ecuries, remises,\n                         garages. Kursaal restaurant. Routes carrossables et\n                         cyclables, accessibles aux automobiles. Vastes et\n  Villas et Terrains     luxueuses installations de lawn tennis, de jeux de               Villas et Cottages\n                         golf et de croquet, gymnase. Promenades à ânes.\n       à. TORDU          Tentes sur la plage. Communications faciles avec                          *\n                         tout le pays. Tramway à vapeur et tramway électri-\n     par annuité*        que d'Ostende à Westende de dix en dix minutes.                        LOUER\n                         Eclairage électrique de la digue, des avenues, des\n                         villas et cottages. — Demander le prospectut détaillé\n                                               ^^WIWWHWVMW^\n\n\n                            Agence Immobilière pour b rente et location les ïillas\n                                               •WMWiWiMHIWIIMIIInr\n\n\n                                 HALLES WESTENDAISES\n                         comprenant différents magasins reunissant les arti-\n                         cles d'alimentation, de nécessite et articles de luxe\n                             Boucherie. — Boulangerie. — Poissonnerie\n                                                                       Le WESTEND' HOTEL est ouvert à\nWESTEND' HOTEL                                                       partir de Pâques jusque fin septembre.\n                                                                     Pension de 6 à 15 ff. par jour. Au com-\n                                                                     mencement et à la fin des saisons, arran-\n            DIGUE DE MER                                             gements très avantageux pour les familles\n                                                                        faisant un séjour prolongé à l'hôtel.\n                                                                         75 chambres parfaitement aménagées.\n    TÉLÉPHONE N« 4 1                                                        Vie de famille. Éclairage éleclrique.\n                                                                              Chambres spacieuses. Ameuble-\n Réseau du                                                                          ment moderne esthétique et\nlittoral par                                                                         confortable. Balcons et ter-\n                                                                                      rasses. Salle de musique.\nNieuport.                                                                              Salle de billard. Salle de\n                                                                                         recréation pour les en-\n                                                                      w»Jt»» 1 * a n t B # 8 » l ° n 8\n                                                                     w8\\T£ I de lecture et de\n                                                                               correspondan-\n                                                                               ce. Cuisine soi-\n                                                                               gnée. Caves\n                                                                                recomman-\n                                                                               dées.\n    Appartements avec salon — Service d'omnibus de l'Hôtel au vicinal. — Service postal et\ntélégraphique réguliers. — Communications téléphoniques avec toute la Belgique et les réseaux\nétrangers voisins. — Hôtellerie LE LEKKERBEEK ouverte toute l'année.\n                                   ( A BRUXELLES, 5 8 , rue Capouillet (Téléphone 2 2 3 6 )\nPour r«n«*lgn«m»nts •adrakser ] A 'WESTENDE, a l'Administration de la Plage (Téléphone\n                                   (  8 8 du littoral) ou an Westend' Hôtel.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-203", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "DURENDAL RI-VUE CATHOLIQUE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 866, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1576, "texte": "DURENDAL\n      RI-VUE CATHOLIQUE D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n                              1905 — ii« Année\n\n\n               Sommaire du n° 12 (Décembre)\nH E N R I D'HENNEZEL. — Le transfuge    (suite et fiu              703\nVICTOR KINON. — Imagerie      des soirs d'hiver :\n                      I. Prélude;\n                      IL Le parc ;\n                      III. Soleil couchant ;\n                      IV. La vitrine;\n                       V. Le cerf;\n                      VI. Jeune fille;\n                      VII. Le livre allemand ;\n                      VIII.   L'étable;\n                      IX. Petit bonhomme                           753\n\n      Chronique d'art :\nP . L . — Jean-Théodore    Coosemans                               764\nGEORGES DE GOLESCO. — Armide        (Théâtre de la Monnaie) . .    765\n                            Premier concert populaire   . . . .    766\nF . V. — L'Instinct   (Théâtre du Parc)                            767\n\nFIRMIN VAN DEN BOSCH. — Billets     d'auteurs :\n                              Franz Mahutte ; Jacques Debout .     768\nFRANZ A N S E L . — Les poèmes                                     772\nH E N R I MAZEL. — Lettre de Paris                                 776\nNotules                                                            780\nTable générale des matières classées par noms d'auteurs.   .   .   781\nTable des illustrations                                            784\nIllustrations : Le pauvre batelier (FRANÇOIS BEAUCK).\n                Le retour des champs (EUGÈNE LAERMANS .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-204", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Abonnement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "REVUE DURENDAL CATHOLIQUE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Comité de rédaction de", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 867, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 383, "texte": "REVUE\n                       DURENDAL\n                  CATHOLIQUE               D'ART ET DE                  LITTERATURE\n\n    A B O N N E M E N T : 1 0 francs par a n ; ETRANGER : 1 2 fiancs (port compris)\n        (Pour (abonnement s'adreutr i ta Rédaction, rut du Grand-Cerf, sa, à Bruxelles)\n                                PRIX D'UN NUMÉRO : FR. 1 . 5 0\n\n\n\n                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-205", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Comité de rédaction", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Comité de rédaction de", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Les collaborateurs sont seuls", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 867, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 383, "fin_caractere_exclue": 3097, "texte": "Comité de rédaction de D u REND AL :\n                         MM.       HENRY CARTON DE W I A R T .\n                                   L'abbé HENRY MŒLLER.\n                                   FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n                   Secrétaire de la Rédaction ; GEORGES VIKRÈS\n                             Correspondant de la rédaction à Parts :\n       M. HENRI MAZEL, avenue de la Grande-Armée, 6 i , Paris.\n\n              PRINCIPAUX COLLABORATEURS :\n      FRANZ ANSEL.                                         ARNOLD GOFFIN.\n      MAURICE BEKAERT.                                     JOSÉ HENNEBICQ.\n      EDGAR BONEIIILL.                                     L'abbé H . HOORNAERT.\n      HENRY BORDEAUX.                                     J.-K. HUYSMANS.\n      ALEXANDRE BRAUN.                                    JOSEPH JANSSENS.\n      THOMAS BRAUN.                                       EDMOND JGLY.\n      GEORGES BRIGODE.                                    VICTOR KINON.\n      H É L È N E CANIVET.                                G O D E F R O I D KURTH\n      MARIE CLOSSET.                                       L . DE IA   LAURENCIE.\n      L'abbé A U G . CUPPENS.                              L'abbé L . L E CARDONNEI .\n      L'abbé P A U L CUYLITS.                              GEORGES L E CARDONNEL.\n      Le comte G. D'ARSCHOT.                               S E D . - C H . LECONTE.\n      Le baron José DE COPPIN.                             GEORGES MARLOW.\n      GEORGES DE GOLESCO.                                  CHARLES MAKTENS.\n      GEORGES DELAUNOY.                                    PAUL MUSSCHE.\n      La comtesse E D . DE LIEDEKFRKE.                     EDOUARD N E D .\n      L e baron G. DELLA FAILLE.                           MAURICE OLIVAINT.\n      EUGÈNE DEMOLDER.                                     ERNEST PÉRIER.\n      Dom BRUNO DESTRÉE.                                   GEORGES RAMAEKERS.\n      JULES DESTRÉE.                                       GEORGES RENCY.\n      Vicomte D'HENNEZEL                                   BLANCHE ROUSSEAU.\n      EDOUARD DUCOTÉ.                                      JOSEPH RYELANDT.\n      MAURICE DULLAERT.                                    FERNAND SEVERIN.\n      J. ESQUIROL.                                         HENRY VAES\n      EMILE FERMAUD.                                       RoBliRT VAN DER ELST.\n      LAURENT FIERENS.                                     CHAKI.ES VAN LEKBERGHE.\n      H. FIÉRENS-GEVAERT.                                  EMILE VERHAEREN.\n      IWAN GlLKlN.                                         L'abbé F R . VERHELST.\n                                                           LÉOPOLD WALLNER.etc, etc.\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-206", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Avis", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les collaborateurs sont seuls", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 867, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 3097, "fin_caractere_exclue": 3443, "texte": "Les collaborateurs sont seuls responsables de leurs articles\n\n// sera renJu compte dans DUREKDA L de tout ouvrage dont un exemplaire sera envo) i à la Rédaction\n\n      Pour la R-jdaction, l'Administration ot les demandes d'abonnements, s'adresser au\nsiège de la Rovuo, 2 2 , rue du Grand Cerf; pour la publicité, 4 8 , rue Neufchatel, Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 705, "page_fin": 752, "titre_corps": "Le Transfuge", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri d’Hennezel", "ancre_debut": "Le Transfuge ROMAN Suite XII", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 870, "page_imprimee": 705, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2334, "texte": "Le Transfuge\n                                  (ROMAN)\n\n\n\n                                     (Suite)\n\n\n                                       XII\n                   UNEfilletteavait passé derrière un troupeau de vaches indo-\n                     lentes et tout se taisait dans la campagne depuis que s'était\n                     perdu au loin le piétinement des sabots sur le sentier\n                     herbu. Des saules éventrés montraient leurs carcasses\n                     béantes sur lesquelles se dressaient des faisceaux de\n                     baguettes lisses. On entendait, dans les feuilles, des frémis-\n                     sements légers comme le bruit du vent dans des papiers\n                     de soie.\n                       Germaine, qui était arrivée devant la grille du Montel,\nsonna. Elle allait copier à l'aquarelle les arbres du parc et portait à la main\nson bloc et sa boîte de couleurs.\n   Cormevielle s'était bien gardé de lui dire qu'on avait accès dans le parc par\nune petite porte ouverte sur les champs ou plus exactement par une barrière\nplantée au milieu de la haie et qu'il suffisait de pousser. Si elle avait usé de\ncette facilité, Mlle Milleret aurait trompé les attentes du bonhomme qui la\nguettait chaque jour au moment où elle devait traverser sa maison.\n   Et c'était sa joie que la courte apparition de Germaine au milieu de la soli-\ntude du Montel. Il se tenait sur son passage comme un chrétien sur le chemin\nd'une procession, afin de s'emplir les yeux de tout ce charme et de toute cette\njeunesse.\n   Une fois il avait dit à Mme Perchoux : « Ne trouvez-vous pas que Mlle Mil-\nleret est belle? »\n   Et la digne servante avait répondu : « Je crois bien. Il n'y a pas plus beau\nque la demoiselle. »\n   Dès lors ils ne parlèrent plus que de \" la demoiselle \". « La demoiselle\nn'est pas venue avant-hier. — La demoiselle ne viendra pas aujourd'hui parce\nqu'il pleut. — La demoiselle ne viendra plus guère, carie beau temps touche\nà sa fin. »\n    Et il était vrai que le beau temps touchait à sa fin. On s'acheminait vers\n novembre et l'on essuyait des alternatives de soleil et d'averses. Déjà Corme-\n vielle avait allumé des flambées. Il se chauffait devant l'âtre en pensant à\n Germaine, et dans la crainte de griller ses tibias à la flamme, il les revêtait de\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 706, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2907, "texte": "706                                DURENDAL\n\n\n\njambières en carton, qui lui permettaient d'être dans les cendres avec ses trois\nroquets.\n   Le matin même du jour où Germaine, pour la dernière fois peut-être,\nsonna à la grille du Montel, le soleil annonçait une pacifiante journée.\n Mme Perchoux dit donc à M. Cormevielle :\n   « Aujourd'hui nous verrons sûrement la demoiselle, alors je préparerai\ndes gaufres. »\n   Ce fut un trait de lumière. Jamais il n'aurait imaginé cela. Des gaufres\nqu'on lui offrirait au passage, quelle trouvaille! Et l'on y joindrait un verre\nde moscatel ou de malaga.\n   « Madame Perchoux ! » s'écria le bonhomme, les yeux humides. Et sa\nreconnaissance ne trouva pas d'autre formule de remerciement.\n   On lui offrit des gaufres. Elle en mangea une qui était toute dorée. Ses\npetites dents pointues mordaient la pâte et ses lèvres se poudraient de sucre\nblanc. Mais elle ne voulut boire ni moscatel, ni malaga, et tandis que\nMme Perchoux présentait encore sa bouteille et son verre, elle s'échappa\n vivement.\n   Elle gagna l'endroit favori où elle s'asseyait avec son bloc et ses pinceaux.\n   Auprès de la cabane rustique, elle s'installa sur un banc formé de rondins\nqui se décortiquaient. L'étang reflétait les arbres. Il y en avait de jaunes et\nde rouges qui brasillaient au milieu des sapins de velours sombre. Le ciel,\nvêtu de lin, estompait les contours de ces feuillages : ils ressemblaient à des\nbrocarts de pourpre et d'or sur lesquels on aurait jeté un voile de gaze bleue.\nC'était un jour sans soleil, si doux et si calme que les ombres étaient transpa-\n rentes et révélaient d'infinies profondeurs.\n   Germaine fondit les indigos et les laques; elle alluma de discrètes gommes-\nguttes et des terres de sienne qu'elle rendait lucides et qu'elle aiguisait de pâle\nvermillon.\n   Soudain, derrière elle, des brindilles craquèrent. Surprise, elle se retourna.\n   Jacques la regardait. Il s'excusa d'avoir découvert sa retraite.\n   — Je vous croyais à Paris, fit-elle.\n   — J'y étais, répondit-il, je suis revenu ce matin. Vous comprenez, je ne\npouvais plus...\n   Il n'acheva pas et tous deux instinctivement baissèrent les yeux.\n   — Pourquoi êtes-vous revenu ? demanda-t-elle.\n   Il murmura :\n   — Je souffrais loin de vous. J'étais très malheureux.\n   Puis il ajouta :\n   — Vous vous êtes bien aperçue, dès le premier jour, que je vous aimais. Si\nvous saviez ce qui se passe en moi, vous ne douteriez pas de mon amour.\nVous me pardonneriez aussi de vous dire des choses qui sont si nouvelles\nque je n'ose pas les exprimer. J'ai quitté Paris et mes amis et ma vie\nafin de retrouver la grande joie dont vous m'aviez rempli. Je vous aime.\n   Elle l'écoutait. Elle voyait ses yeux pleins d'une tristesse navrante. Il lui\ndisait : « Vous êtes ma joie, » et pourtant il y avait, dans tous les traits de\nson visage, une lassitude qui démentait ses paroles. Il arrivait recru des\n"}, {"page_pdf": 872, "page_imprimee": 707, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2971, "texte": "                               LE TRANSFUGE                                 707\n\n\nfatigues de la route. Il était comme ces voyageurs qui ont enduré la\nsoif et qui tombent, épuisés, sur une pierre, devant la maison où ils vont\nfrapper.\n   — Oui, continua-til, j'avais besoin de vous revoir et d'entendre le son de\nvotre voix. Il n'y a de repos et de vérité qu'en vous.\n   Germaine ne saisissait pas le sens de ces mots. Elle répondit :\n   — Que puis-je être pour vous, mon ami? Vous m'avez vue deux fois à\npeine. Ensemble nous avons contemplé des prairies et des bois et nous\navons suivi des nuages qui fuyaient dans le ciel.\n   — C'est vrai, reprit Jacques. Mais rappelez-vous comme la terre était\nbelle devant nous. La paix des collines nous pénétrait tous deux. Nous nous\nsommes aimés parce que l'air sentait le soir et qu'un mystère planait sur les\nchoses assoupies. Et ce jour-là, Germaine, ce ne fut pas seulement la terre\nqui se transforma; mais la vie prit des aspects inconnus. J'y découvris des\nsignifications profondes qu'une brume opaque m'avait cachées jusqu'alors.\nVous étiez toute pure, dans votre robe blanche, et toute simple et toute\nbonne. Vous m'avez appris la vie, Germaine.\n   — Cependant, mon ami, nous étions l'un près de l'autre et nous ne\nparlions pas.\n   — Nous nous aimions, dit Jacques. Vos paupières battaient sur vos yeux\némerveillés. Je sentais le rythme pressé de votre souffle. J'étais troublé et\nravi. L'orgueil que je portais en moi s'évanouissait; mes ambitions mou-\nraient; je n'aimais plus que vous. Votre âme s'empara de la mienne et la\nracheta. Je voulus, de nouveau, goûter ce bien-être et ce calme; c'est pour\ncela que je suis revenu.\n   — Je vous attendais, répondit-elle simplement.\n   Il saisit la main qu'elle lui abandonna. Il la prit dans la sienne et ces deux\nmains tremblaient. Elles palpitaient comme des oiseaux dont le cœur bat très\nvite sous les plumes.\n\n                                      XIII\n   Jacques avait annoncé qu'il allait se promener et qu'il ne rentrerait que\ntard. Et, en effet, Justine, la femme de chambre, l'avait vu prendre une\ncanne au vestibule et se diriger vers le bois Faillard, à l'orée duquel M. Bro-\ngniart affirmait que jadis les huguenots massacrèrent le prieur et les moines\nde Serpigny.\n   La promenade du jeune homme était un événement considérable, elle\nconstituait une dérogation à des manies invétérées de solitude. Lorsqu'il\nséjournait à Froide-Etape, Jacques se levait à dix heures, procédait à une\ntoilette minutieuse et interminable qui le conduisait au déjeuner, fumait un\ncigare en lisant ses journaux et le reste du temps se claustrait dans sa\nchambre. Il y périssait d'ennui, car il lui était impossible de s'occuper autre-\nment qu'à compter les heures vides qui tombaient, ainsi que des gousses\ndesséchées, dans le trou béant de son oisiveté. Sa mère avait beau l'adjurer\nde prendre l'air et de se livrer à quelque exercice corporel, elle n'obtenait\nrien de ce taciturne.\n"}, {"page_pdf": 873, "page_imprimee": 708, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3197, "texte": "708                               DURENDAL\n\n\n    — Tu devrais te promener un peu, mon pauvre Jacques, lui disait-elle. Tu\nfiniras par t'étioler. D'ailleurs les médecins t'ont recommandé la marche.\n    Et quand elle avait tenu ce discours plusieurs jours de suite, Jacques,\nexcédé, annonçait qu'il en avait assez de la campagne et reparlait pour\nParis.\n   A vrai dire, la baronne se réjouissait de la promenade de son fils pour\nd'autres motifs que ceux qu'elle mettait d'ordinaire en avant. Depuis la veille,\nelle connaissait la cause de son retour inopiné : Jacques aimait Germaine et\nl'épouserait volontiers. La solution si ardemment désirée s'offrait pour ainsi\ndire d'elle-même. Et ce serait le bonheur de son enfant que la mère allait se\nhâter de conclure.\n   L'abbé Firelin, convoqué sans retard, assistait aux premiers épanchements\nde cette joie. On pouvait lui parler seul à seul, puisque Jacques prenait l'air\ndu côté du bois Faillard.\n   — Monsieur le Curé, c'est la Providence qui a conduit ici Mlle Milleret.\nElle réalise un idéal que je ne me flattais pas d'atteindre. Voyez-vous, pour\nmon Jacques, ce mariage-là serait le salut. MIle Germaine est douce, intelli-\ngente et vertueuse; elle est charitable, et j'ai surpris moi-même ses soins\npieux. Elle aura sur le caractère et la vie de mon enfant une influence\nheureuse; elle le consolera, l'occupera et le dirigera; car elle a reçu de ses\nparents la meilleure, la plus solide instruction. M. et Mme Millerel sont des\ngens de bien, n'est-ce pas, monsieur le Curé?\n   La baronne, tout émue de la récente nouvelle, jouissait d'un avenir qu'elle\ncroyait déjà sûr. M. Firelin la laissa discourir; il était prudent et connaissait\nl'art de réserver ses jugements et de préparer des mots où il n'engageait point\nsa responsabilité. Il regarda son interlocutrice qu'un frémissement de joie\nrendait palpitante; elle tira d'un coup de doigt bref une aiguillée de laine et\nse mit à tricoter un jupon pour ses petites catéchisées. Ses fines mains\nblanches manœuvraient comme des navettes, et cependant elle ne perdait pas\nde vue son curé qui tournait, en ce moment-là, sa langue sept fois dans sa\nbouche.\n   Une des boiseries du salon craqua dans toute sa longueur. M. Firelin\npassa deux doigts sur sa lèvre supérieure et les promena de haut en bas comme\npour s'assurer que le rasoir avait bien défriché son derme et n'avait épargné\naucun bouquet de poils. Les d'Ardemont, dans leurs cadres, regardaient en\nface d'eux des gens auxquels ils faisaient des mines graves; ils pinçaient,\nentre le médium et l'index, leurs mortiers galonnés d'or ou bien protégeaient\nd'une main des Institutes reliés en veau. Deux mouches, au repos sur la glace\nde la cheminée, se doublaient chacune d'une bestiole dont on voyait très\nnettement le ventre en papier mâché et les ailes en mica. On n'entendit plus\nque le bruit d'aiguisage que faisaient les longues aiguilles de bois maniées\npar la baronne.\n   Enfin, M. Firelin se décida :\n   — Il est certain, dit-il, que M. et Mme Milleret sont bien posés dans le pays.\nJe ne suis pas surpris non plus que M. Jacques ait éprouvé pour Mlle Ger-\nmaine une vive inclination. Il y a là de quoi réjouir votre cœur, madame la\n"}, {"page_pdf": 874, "page_imprimee": 709, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3250, "texte": "                                LE TRANSFUGE                                  709\n\nBaronne; mais dois-je comprendre que vous me faites l'honneur de me\nconsulter ?\n   — Je vous consulte, répondit Mme d'Ardemont. Voyons, monsieur le Curé,\nque pensez-vous des Milleret?\n    — Madame la Baronne, fit l'abbé en espaçant ses mots, voilà quatre ans\nseulement que M., Mme et Mlle Milleret habitent Serpigny. Je n'hésite pas à\nproclamer que ce sont des paroissiens modèles. Ils ne manquent pas un\noffice le dimanche; ils donnent, vous le savez, l'exemple d'une piété sans\nfaiblesse. Madame et mademoiselle communient fréquemment et il n'est pas\nrare de voir monsieur s'approcher des sacrements. Ils sont certes, pour ma\nparoisse, un sujet d'édification et leur conduite est d'autant plus consolante\nque nous autres prêtres, nous déplorons chaque jour l'indifférence des masses\net la froideur de certains catholiques haut placés. Je dois ajouter que\n M. Milleret ne se refuse à aucun devoir puisqu'il fait partie du conseil de\nfabrique.\n   — Mais ?... interrogea malicieusement la baronne qui sentait que ces éloges\nmasquaient des réticences.\n   — Il n'y a pas de mais, répliqua d'une voix blanche le curé. Et il\nrépéta :\n   — Voilà quatre ans que les Milleret habitent Serpigny.\n   La baronne réfléchit et tira, sans hâte, quelques aiguillées. L'abbé disait\nvrai : il n'y avait pas de mais. L'on menait à Serpigny une vie très droite. Le\nménage marchait sans heurt et s'aimait. Germaine choyée et pertinemment\néduquée était la preuve vivante d'une entente admirable, et d'ailleurs les\ndomestiques ne trouvaient pas le moyen de clabauder sur leurs maîtres, ce qui\néquivaudra à la meilleure démonstration de parfaits rapports de famille.\nPourquoi dès lors M. Firelin retenait-il son enthousiasme? Pourquoi se fau-\nfilait-il à travers ses louanges, comme un gros matou parmi des pièces de\nporcelaine? Le brave homme avait une faiblesse, assez commune à beaucoup\nd'excellents prêtres qui ont charge d'âmes; il ne voyait pas, sans amertume,\nses paroissiens se confesser ailleurs qu'à Fay-le-Montel. C'était le cas des\nMilleret qui s'en allaient à la ville pour leurs affaires de conscience et qui ne\nreculaient pas devant dix ou quinze kilomètres afin de quérir une absolution.\nUne si évidente corvée marquait une méfiance qui désolait M. Firelin. Après\ntout il était aussi bon qu'un autre pour diriger les âmes dans les voies du\nsalut. Mme d'Ardemont pouvait en témoigner, elle qui ne connaissait d'autre\npère spirituel que son curé. Et M11e Brogniart aussi. Il n'était pas jusqu'à\nM. Brogniart qui ne vînt une fois l'an s'agenouiller aux pieds de son pasteur,\nlorsqu'il s'agissait, suivant le précepte d'accomplir le devoir pascal. Il est vrai\nque Cormevielle... Mais par esprit de bravade ce roquentin libre-penseur ne\nparaissait à l'église qu'aux fêtes carillonnées et M. Firelin le réputait au\nnombre des boucs de son troupeau. Seuls les Milleret lui échappaient. Nou-\nveaux venus à Fay-le-Montel ils demeuraient les étrangers du confessionnal.\nIls n'avaient rien livré d'eux-mêmes que leurs actes extérieurs et quelques\nparoles échangées au cours des visites ou des dîners. « Ce sont mes parois-\nsiens, pensait le curé, mais ce ne sont pas mes pénitents ! »\n"}, {"page_pdf": 875, "page_imprimee": 710, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3408, "texte": "710                                  DURENDAL\n\n\n    La b a r o n n e reprit, après un silence :\n    — J'entends bien que vous ne voulez pas vous compromettre. Il y a quatre\nans que les Milleret sont ici et en somme nous ne les connaissons b e a u c o u p\nni les u n s ni les autres. Cependant, monsieur le Curé, qui eût empêché ces\ngens-là, s'ils ne partageaient pas nos opinions, de se tenir plus à l'écart et de\nne pas manifester d'une manière aussi éclatante leurs sentiments religieux?\nIl est aisé d'être catholique avec décence, au milieu d'une société bien\npensante. U n m i n i m u m de pratiques suffit à dissiper les équivoques. Les\nMilleret sont, a u contraire, allés du moins au plus. E t vous m'accorderez\nqu'ils n'ont aucun intérêt à mulliplier les confessions et les c o m m u n i o n s ?\nQui donc leur en voudrait de laisser passer les moindres fêtes sans faire,\nc o m m e on dit, leurs dévotions?\n    — C'est évident, acquiesça M. Firelin.\n    — Alors, c'est qu'ils ont des principes, poursuivit M m e d'Ardemont. Ils les\naffichent sans prétention et ils inculquent à leur fille les idées d'une piété\ns û r e . J'avoue que ces chrétiens exemplaires ont toutes mes sympathies et que\nsi des questions se posent, au sujet de leurs relations et de leurs antécédents,\nils y répondent par leur franchise et leur fidélité.\n    — Oui, conclut le curé qui avait un évident désir de voir se terminer\nl'entretien. Il ajouta cependant : M lle G e r m a i n e est une jeune fille d'une\nrare vertu.\n    — O h ! celle-là, fit la b a r o n n e , qui n'acheva pas autrement sa pensée.\nMais c'était c o m m e si elle eût dit : « Vous pouvez supposer ce que vous\nvoudrez des parents, Germaine est au-dessus des soupçons. E t d'ailleurs\nGermaine aurait-elle été possible dans u n milieu indifférent? N o n , des chré-\ntiens sans envol, des catholiques de p a r a d e n'auraient pas ainsi malaxé cette\nâ m e et ne l'auraient pas pétrie avec des baumes et des a r o m a t e s ; une telle\nœuvre suppose un a m o u r é p e r d u de Dieu.\n    E t le curé, p e n d a n t que songeait la b a r o n n e , se disait aussi tout bas :\n« Elle est tellement entichée des nouveaux habitants de Serpigny qu'elle ira\nleur demander Mlle Germaine pour son fils. P o u r v u que ce ne soit pas moi\nqu'elle charge de la commission? »\n    Ce fut lui. M m e d'Ardemont lui prouva qu'il ne devait pas se dérober et\nqu'il était destiné, de toute éternité, à servir d'intermédiaire entre elle et les\nMilleret. Au surplus il ne s'agissait pas de formuler une d e m a n d e ferme.\nCela tombait sous le sens, il était nécessaire de se renseigner plus a m p l e m e n t\nsur le compte de ces voisins avant de négocier u n mariage. On se borne-\nrait, pour l'instant, à pressentir le père ou la mère, à leur faire entrevoir la\npossibilité d'une u n i o n . Et ce service M. Firelin ne le refuserait p a s .\n     M m e d'Ardemont savait parler. Elle eut bientôt devant elle u n h o m m e qui\npromit tout ce qu'on voulut. « Ah! monsieur le Curé, s'écria l'excellente\nfemme, ce mariage-là serait une chance inespérée! »\n     E t l'abbé pensa :       Le mariage doit-il être u n e chance? U n e chance n'est\nqu'un hasard et l'acte le plus grave de la vie exige qu'on l'entoure au contraire\nde certitudes. Va-t-on risquer son bonheur sur des probabilités ? Il me semble\nque si l'on réfléchissait un peu à cette chose effrayante qu'est le mariage on\n"}, {"page_pdf": 876, "page_imprimee": 711, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3387, "texte": "                                   LE TRANSFUGE                                       711\n\n\nrie l'assimilerait pas à la roulette ou au baccara. Vraiment je ne reconnais\nplus M m e la b a r o n n e d o n t la p r u d e n c e provoque d'ordinaire mon admiration.\nIl faut que M\" 0 Milleret lui ait tourné la tête... ou bien, ajouta-t-il, en s'en-\ngageant sous les grands arbres de l'avenue, ou bien que le placement de\nM. J a c q u e s s'impose c o m m e une nécessité. »\n\n\n                                          XIV\n\n    M. Dégosses ayant remarqué que Jacques d'Ardemont multipliait ses\nvisites à S e r p i g n y , manifesta son aigreur par u n sans-gêne qu'il croyait\ndédaigneux. Jacques empiétait sur son d o m a i n e , puisqu'il traversait mainte-\nn a n t l'abbaye d'un bout à l'autre en compagnie de G e r m a i n e . Les jeunes\ngens dérangeaient Dégosses. Il n'était plus seul dans le cloître où il habillait\nles s t a t u e s ; il n'osait plus entamer une sieste sous les charmilles d u parc,\ndans la crainte d'être surpris et il fuyait devant eux, un journal à la main,\nerrant comme une â m e en peine, sans parvenir à trouver un b a n c où som-\nmeiller. Ces alertes l'émoustillaient et l'incommodaient. Il devint arrogant et\ngrincheux. A vrai dire, depuis quelque temps, il souffrait à peine que Milleret\ns'occupât de S e r p i g n y . L a maison et le jardin ne se modifiaient que d'après\nses caprices et le domestique relevait de sa juridiction. E n vain Milleret\nlaissait-il entendre qu'il ne supporterait pas un tel abus de p o u v o i r ; que,\nd'ailleurs, il était sur le point d'entreprendre un long voyage avec sa femme\net sa fille et que, par conséquent, il fermerait son logis. Dégosses tenait bon,\ns'incrustait de plus en plus chez ses hôtes et menaçait de ne céder qu'à la\nforce des baïonnettes.\n    L e m a l h e u r , c'est qu'il paraissait toujours occupé à quelque réparation.\nIl savait la manière de prolonger indéfiniment des travaux puérils. Et Milleret\nen était réduit à considérer d'un œil dolent ses meubles échoués et ses bibe-\nlots en souffrance. L e buffet découvert chez la F i n e depuis tantôt six\nsemaines gisait toujours, éventré et poussiéreux, en un coin du cloître. Lors-\nqu'on croyait Dégosses absorbé par la remise en état des sculptures et des\nbois, il s'esquivait et ne reparaissait plus. Il filait entre les doigts et si, d'aven-\nture, on le croisait, il déclarait que son travail était forcément arrêté : il lui\nm a n q u a i t un jour de la potasse, le lendemain de la cire, le troisième jour du\npapier de verre.\n    Bientôt entre les Milleret et lui il y eut une tension. Milleret ne laissa plus\néchapper que les mots nécessaires, tandis que sa femme multipliait les allu-\nsions les moins voilées et que G e r m a i n e , malgré sa charité, accueillait par des\nmoues les d e m a n d e s indiscrètes du personnage. E t lui passait devant ces\ngens avec des airs narquois et un sourire ironique d a n s sa barbiche grise.\nIl se vengeait en ne parlant plus et en exigeant d'être servi c o m m e u n pacha\nà trois queues.\n    Le jour où, pour répondre aux désirs de M m e d'Ardemont, M. l'abbé\n Firelin vint sonder Milleret, Dégosses les vit passer tous deux dans le cloître\net jugea qu'ils traitaient u n e affaire d'importance. L e curé discourait à voix\nbasse et encadrait ses phrases dans des gestes spacieux. Il s'arrêtait à c h a q u e\n"}, {"page_pdf": 877, "page_imprimee": 712, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3276, "texte": "712                                DURENDAL\n\n\npas et quand il ne rencontrait pas le mot précis il traçait avec son pouce et\nson index réunis des lignes verticales. C'étaient comme des fils à plomb des-\ntinés à constater l'équilibre de la conversation. Ils entrèrent dans la biblio-\nthèque. M. Firelin, le dos en boule, se coula devant Milleret qui redressa\nsa haute taille et fit, avec la main, un geste noble pour introduire son visiteur.\nSa face grave semblait éclairée par transparence d'on ne sait quelle lueur et\nil passait, avec plus de vivacité que de coutume, la main dans sa barbe assy-\nrienne. L'archer basané du Louvre quittait sa frise polychrome et se mouvait,\npresque égayé.\n    L'abbé n'avait pas été sans remarquer la subite animation de Milleret\nlorsque le nom de Germaine fut prononcé. Toute la tristesse du père s'était\nfondue alors. La seule évocation de sa fille suffisait à le distraire de ses habi-\ntuelles et mystérieuses songeries.\n    C'était donc vrai qu'on avait remarqué Germaine et qu'elle avait plu! Le\ncuré ne s'illusionnait pas lorsqu'il affirmait que Mme d'Ardemont entamait à\ntout propos l'éloge de cette enfant? Et M. Firelin de répéter pour la millième\nfois les choses sincères et louangeuses qu'il avait entendues à Serpigny. Mais\ncomme s'il craignait d'aller trop loin, l'excellent prêtre coupait ses phrases\nd'incidentes qui, malgré leur allure affirmative, tempéraient un récit qui aurait\npu devenir ardent.\n    — Il est évident, disait-il, que Mme la baronne porte le plus grand intérêt à\nmademoiselle votre fille. Et vous savez combien elle est bonne, Mme la\nbaronne. Oh ! Mlle Germaine a fait sa conquête, c'est bien certain. Une jeune\nfille si pieuse, si charitable et si intelligente, il est hors de doute que Mme la\n baronne devait l'aimer...\n     Cependant le motif même de la visite inquiétait beaucoup M. Firelin. Son\n impuissance à faire intervenir Jacques dans cet entretien s'attestait de plus\n en plus. Il avait beau tourner, comme l'on dit, autour du pot, il ne parvenait\n pas à placer un mot qui pût aiguiller la conversation sur la voie.\n     Tandis qu'il s'efforçait ainsi piteusement, la porte de la bibliothèque grinça\n et la barbiche de Dégosses apparut. « Monsieur, fit-il d'un ton sec en s'adres-\n sant à Milleret, le menuisier de Fay-le-Montel manque de parole. Je l'atten-\n  dais à 3 heures pour remettre une pièce de bois au buffet. Il est 3 h. 1/4, per-\n  sonne n'est là.\n      — Il ne tardera pas, répliqua du même air Milleret. Patientez un peu.\n      — Patientez... patientez, grogna l'autre en se retirant. Voilà un mois que\n je patiente et le travail n'avance pas.\n      Quant il fut loin, Milleret haussa les épaules, se tut un instant agacé, puis :\n      — Nous voyons souvent ici M. Jacques d'Ardemont que nous trouvons très\n  aimable, dit-il.\n      C'était une manière de compliment pour répondre aux gracieusetés de\n  l'abbé sur le compte de Germaine. M. Firelin était sauvé. Il répliqua :\n      —- Oui, ce jeune homme a d'excellentes qualités et quand vous le connaî-\n  trez mieux, vous serez à même de le juger ainsi qu'il le mérite.\n      — Il vient à Serpigny presque tous les jours, continua Milleret. Il paraît\n   s'intéresser beaucoup aux arts, et ma fille, qui peint à l'aquarelle, goûte sa\n"}, {"page_pdf": 878, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3052, "texte": "                                   LE   TRANSFUGE                                    713\n\n\nconversation. J e crois aussi qu'il apprécie le tennis, car Germaine et lui se\nlivrent à ce jeu p e n d a n t des heures entières.\n    L ' a b b é toussa et se redressa sur son fauteuil.\n   — L e tennis, observa-t-il avec un sourire bon enfant, est u n sport que je ne\npratique guère; mais j'ai ouï dire qu'il convenait aux j e u n e s gens.\n    — Qu'entendez-vous par là? d e m a n d a Milleret qui devinait l'allusion.\n   — E h ! eh ! fit l'abbé insinuant et dubitatif.\n   E t il eut un h o c h e m e n t de tête entendu devant lequel Milleret ne p u t dissi-\nmuler sa surprise.\n    De nouveau, la porte miaula comme u n violon qu'on accorde et Dégosses,\nle poil en bataille, s'écria du seuil :\n   — Ce menuisier est u n â n e . J e lui d e m a n d e u n assemblage en queue\nd'aronde et il me fabrique un assemblage en sifflet.\n    — Que voulez-vous que j ' y fasse! lança Milleret.\n    — E t moi ! riposta le petit h o m m e aigre-doux. Voilà un buffet qui ne sera\njamais réparé. Est-ce ma faute aussi.\n    — A h ! vous avouerez, interrompit Milleret i m p o r t u n é , que ce n'est guère\nla mienne non plus.\n    — Son sifflet ne tiendra pas quatre jours, tandis qu'avec la queue d'aronde\nj'étais tranquille.\n    E t voyant qu'on ne lui répondait pas, il s'en alla maugréant : « Vrai, ce que\nles gens sont obstinés ! » E t cette r e m a r q u e s'appliquait aussi bien au m e n u i -\nsier qu'à Milleret.\n    Ce dernier se leva et, afin de conjurer un retour offensif du gêneur, il\nd o n n a un tour de clé à la porte. P u i s il fit quelques pas de long en large et\nse planta enfin devant l'abbé Firelin.\n    — Voyons, monsieur le Curé, expliquons-nous. Q u e signifient ces sous-\nentendus ? Vous avez surpris entre ma fille et M. d'Ardemont des mots ou des\nattitudes qui vous donnent à penser que ces enfants s'aiment. Est-ce cela que\n vous voulez dire ?\n    — Dieu m'en g a r d e ! protesta l'abbé dont les mains levées prenaient le\n ciel à témoin.\n    E t Milleret soupira c o m m e si on le soulageait d'un poids de cent kilos.\n Depuis quinze jours, Jacques et G e r m a i n e se voyaient assidûment, se par-\n laient sans contrainte, vaguaient à travers le parc â la façon des a m o u r e u x ,\n et telle était l'illusion des parents qu'ils n'admettaient pas u n seul instant que\n ces entrevues puissent tirer à conséquence. Jacques était u n voisin que l'on\n avait pris l'habitude de recevoir ; ni Milleret ni sa femme ne discernaient en\n lui le fiancé possible.\n    Le père, rassuré par le geste de M. Firelin, continua cependant : « Alors,\n monsieur le Curé, c'est que vous avez rêvé, vous ou Mme d'Ardemont, de\n marier Germaine à M. J a c q u e s . J e crois que j'ai deviné, » ajouta-t-il en m a i n -\n tenant sous son regard l'abbé qui souriait de confusion.\n    Il fallut avouer les intentions de la b a r o n n e . L e curé reprenait pied depuis\n qu'on lui avait épargné la peine d'une entrée en matière directe; il exposa le\n but de sa visite.\n"}, {"page_pdf": 879, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3488, "texte": "714                                    DURENDAL\n\n\n    Mais tandis qu'il parlait il r e m a r q u a le trouble croissant de Milleret.\nCet h o m m e semblait écrasé, contre la bibliothèque où il s'accotait, par u n e\nforce s o u d a i n e . Son visage pâlissait et ses yeux se brouillaient d'eau terne.\nH a l e t a n t il écoutait l'abbé Firelin énoncer les raisons qui décidaient la\nb a r o n n e . E t c'était cette fois l'éloge du père et de la mère qui emplissait la\nbibliothèque. On n'ignorait pas qu'ils étaient l'un et l'autre fidèles aux pra-\ntiques religieuses, et certes si deux familles paraissaient faites p o u r s'allier\nc'étaient bien celles des Milleret et des d'Ardemont. Des deux côtés le m ê m e\nrespect de l'autorité, le même attachement aux traditions du foyer, le m ê m e\nfonds d'antiques croyances, la m ê m e foi, le même Dieu. E t les c o n v e n a n c e s\nénumérées, M. Firelin, que l'émoi de son interlocuteur affolait, s'engageait\nd a n s des conjectures r o m a n e s q u e s . U n p h é n o m è n e bizarre se produisait :\nle. curé comprenait que ses paroles portaient le trouble d a n s l*âme du père, et\nloin de les atténuer il leur donnait, malgré lui, u n sens exorbitant. Le silence\nde Milleret l'avait emballé et, lancé m a i n t e n a n t à bride abattue, il galopait\nd a n s un tourbillon de confidences. P e u préparé à la mission dont l'avait\nchargé la b a r o n n e il ne pouvait plus s'arrêter. C'est qu'aussi ces combinai-\nsons m o n d a i n e s exigeaient des ruses stratégiques auxquelles il n'entendait\nrien. Si encore Milleret s'était décidé à parler. Mais non, il s'érigeait, muet\net stupéfié, devant u n malheureux que la p a n i q u e égarait. E t il n'y avait pas\nà dire, la voix de l'abbé frappait les m u r s et les rendait sonores. Ils retentis-\nsaient c o m m e des gongs sous la schlague d'un bâton t a m p o n n é de peau.\n   Bientôt le vacarme de cette voûte qui tonnait au-dessus de sa tête épou-\nvanta l'abbé. D'ailleurs il ne faisait plus que ressasser. 11 se tut.\n   Alors Milleret d'un mouvement b r u s q u e se redressa. Son dos avait ployé\nla grille métallique derrière laquelle s'étageaient les volumes. La détente des\nmailles de cuivre détermina u n mugissement étoupé, assez semblable au\nbruit lointain de la foudre q u ' a u théâtre les machinistes ne parviennent\njamais à imiter. Cela s'évanouit en des gammes chromatiques qui expirèrent\nsur des dièses n é b u l e u x ; puis Milleret, la voix blafarde, proféra lentement :\n   — M. d'Ardemont aime ma fille. Ce que vous venez de me révéler, m o n -\nsieur le C u r é , ne me laisse a u c u n doute à ce sujet. Il aime G e r m a i n e . . . et\npeut-être en est-il a i m é ! E t il gémit, navré :\n   « Mon Dieu, mon Dieu ! »\n   Comme après d'interminables minutes, dans le silence condensé de cette\npièce monacale, il fixait toujours de ses y e u x immobiles les dalles de pierre,\nle prêtre se d e m a n d a quelle pouvait être l'alarme de ce père qui, d'un geste\nd'effroi, repoussait l'idée des noces de sa fille.\n\n\n                                            XV\n\n   Le lendemain de cette entrevue, M. Firelin se promenait, songeur, d a n s le\njardin de son presbytère. On était aux derniers jours d'octobre et les gelées\nblanches du matin avaient grillé les fleurs attardées : des balsamines et des\nzinnias se crispaient le long des allées. Leurs feuilles prenaient l'aspect de\nces plantes officinales qui se recroquevillent d a n s les bocaux des p h a r m a c i e n s\n"}, {"page_pdf": 880, "page_imprimee": 715, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3429, "texte": "                                    LE TRANSFUGE                                         715\n\net leurs tiges, amollies et noires, avaient mitonné longtemps dans d'imaginaires\nchaudrons.\n   On ne voyait de vert, dans le jardin du curé, que les légumes, sur lesquels\nse tendaient les résilles des fils de la Vierge tout cristallisés de rosée. E t\nc'étaient, à droite et à gauche d'une allée centrale, des carrés de choux bleus,\ndes forêts de haricots, qui enroulaient leurs vrilles sèches autour des rames et\ndes panaches de carottes, où tremblaient des cabochons d'eau. L e s pêchers et\nles poiriers portaient encore des feuilles rouges et orangées, qui flambaient,\nsur le bois noir, comme des langues de feu solidifiées. Au nord, le long du\nm u r de clôture, une charmille décharnée étirait ses membres grêles au-dessus\ndes fripes de damas j a u n e , qui gisaient sous elle. Elle formait u n e grille de\nbizarre ferronnerie devant les pierres veloutées de mousse d'or et devant la\ncrête de tuiles pâles, hérissée de joubarbes et d'orpins.\n   E n cette matinée grise d'automne, que n'agitait aucun souffle d'air, l'odeur\nd u buis dégageait de plus pénétrants aromes de santal et de coloquinte com-\nbinés ; les pépiements des moineaux tintaient à la manière des tubes de verre\nque l'on choque dans des salles vides.\n    L'abbé ferma son bréviaire sur son index fiché à travers les pages, s'arrêta\net regarda devant lui :\n    « Faut-il que j'aie accumulé de maladresses, soupira-t-il, pour provoquer\nchez M. Milleret u n e telle froideur! Vraiment j'ai dû lui dire des choses\nénormes Il en était abasourdi. Ah! on m'y r e p r e n d r a à assumer de sem-\nblables responsabilités ! »\n    P u i s il fit quelques pas, voulut poursuivre ses psaumes et de nouveau les\nabandonna.\n    « T o u t cela n'est rien, gémit-il; mais il faudra prévenir Mme d'Ard( mont,\nl'avertir que, sans doute, elle n'aura rien à attendre des Milleret. P o u r u n e\ncorvée c'en sera u n e ! E t dire que si j ' a v a i s m a n œ u v r é plus habilement il ne\nrésulterait que joie de mes d é m a r c h e s ! P o u r t a n t , pensa-t-il après u n e autre\npause, ce qui arrive là est peut-être providentiel. Qui sait si M. J a c q u e s ne\ns'est pas illusionné? L'ardeur de son âge l'a entraîné et il ne serait pas impos-\nsible qu'il aimât M1le Germaine plus avec son cerveau qu'avec son cœur. Cette\nconversion, après d'indubitables fredaines, me paraît bien spontanée et j ' a i\ndes doutes. Et p u i s . . . et puis, voyons, les Milleret sont gens d'honneur, je le\nveux bien, mais M me d'Ardemont a des relations très étendues, qui lui permet-\ntraient de présenter son fils dans des familles qu'elle connaît de longue date.\nE n f i n . . . conclut-il, avec u n haussement de bras. »\n   E t comme il présentait devant ses lunettes les feuillets finement imprimés\nde son bréviaire, la cloche de la cure s o n n a . Bientôt la vieille Rosalie, sa ser-\nvante, vint l'avertir qu'on le d e m a n d a i t ; et lorsqu'il pénétra d a n s la salle à\nmanger, où flambait un fagot, il y trouva Milleret.\n    Il était évident que le malheureux n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Ses\npaupières se boursouflaient et une lassitude générale accablait son corps\nd'ordinaire si droit. P o u r t a n t il ne manifestait a u c u n e fébrilité, aucune impa-\ntience; il avait l'air résigné et douloureux.\n    Il tendit la main au curé, qui s'installa dans u n fauteuil près de lui\n"}, {"page_pdf": 881, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3440, "texte": "716                                      DURENDAL\n\n\n et qui, en peu de mots, lui témoigna tant de bonté que la gêne fut b i e n t ô t\n bannie.\n    — Il m'a fallu, c o m m e n ç a le visiteur, b e a u c o u p de courage pour venir.\n N o t r e entretien d'hier m'a bouleversé et vous sentez bien que ce n'est pas la\n seule perspective de marier ma fille qui me trouble ainsi.\n    Il parut récapituler en lui-même ce qu'il allait narrer et sa face pâle\n s'abaissa d a n s sa barbe un instant. L'abbé le regardait avec u n e sorte\n d'anxiété, la tête en avant et le visage encore avivé par l'éclat du feu qui pétil-\n lait. Il avait retiré ses lunettes, qu'il essuyait dans u n coin de son foulard\n à carreaux et, sous les brosses blanches de ses sourcils, u n e pitié attendrie\n sourdait..\n    — C'est, continua Milleret, le secret de ma vie entière que je vais vous\n livrer; et je m'adresse a u prêtre qui comprend mieux que tout autre les\n besoins du cœur h u m a i n : les h o m m e s se montrent souvent impitoyables,\n mais le prêtre est plus près de Dieu et il juge nos actions à la lumière d'une\n infinie sagesse.\n    L'abbé très ému et ne s'attendant guère à recevoir u n aveu de cet h o m m e ,\n qui ne s'était jamais agenouillé à son confessionnal, balbutia quelques paroles\n et Milleret poursuivit ainsi :\n    — Il est nécessaire que j'évoque des événements qui se sont passés voilà\n vingt ans et que je reprenne ma vie depuis cette date déjà lointaine. Il y a\n vingt ans d o n c , j'étais inscrit au b a r r e a u de P a r i s et j ' y avais fait la connais-\n sance d'un h o m m e de g r a n d talent, dont les plaidoiries devinrent célèbres.\n Il s'appelait Génolhac et nous nous liâmes d'amitié, tant à cause de nos rela-\n tions quotidiennes que de la conformité de nos goûts. Génolhac était, c o m m e\nje vous l'ai dit, un orateur de belle envergure : intelligent, instruit, de\n manières distinguées et d'agréable commerce, il avait de quoi charmer à\n première vue et je me livrai à lui avec l'abandon et la confiance q u ' a u t o r i -\n saient ses b o n n e s qualités. Bientôt il me reçut dans son intimité. Il était marié\n et sa femme passait, à juste titre, pour l'une des plus belles et des plus sédui-\n santes de P a r i s . J e ne tardai pas à m'apercevoir qu'il la négligeait et qu'elle\n ne méritait point d'être délaissée, car elle joignait à sa beauté u n esprit très\nferme et un cœur prêt à se donner à l'homme qui s'en rendrait digne.\n Génolhac, depuis deux ans qu'il était son m a r i , n'avait pas découvert ces\n réserves d'amour. Il avait épousé une dot afin d'accroître sa fortune, que les\n succès de sa parole édifiaient chaque jour. A fréquenter le ménage, je gagnai\nla conviction que M m e Génolhac n'était pas h e u r e u s e et que le caractère de\nl'avocat cachait des dessous vraiment inquiétants. J e reconnus qu'il dupait\nson m o n d e avec une adresse merveilleuse, qu'il pillait ses clients, et que son\namitié ne comportait ni franchise ni dévouement. Egoïste, faux et intéressé,\nil infligeait à sa femme u n e existence de misère et la trompait sans vergogne.\nT o u t Paris connaissait ses maîtresses; il s'affichait avec un cynisme dont les\ncalculs m'échappaient alors.\n  J'eus d'abord l'intention de r o m p r e ; puis l'infortune de M m e Génolhac\nme toucha et je me sentis attiré par cette détresse. Vous supposez, sans\ndoute, que je profitai de ma situation d'ami et qu'il me reste à vous raconter\n"}, {"page_pdf": 882, "page_imprimee": 717, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3342, "texte": "                                LE TRANSFUGE                                  717\n\nla banale aventure de l'adultère mondain. Non : mes sentiments d'honnête\nhomme s'opposaient à ce que je commisse la lâcheté de prendre une femme\nabandonnée. Et puis j'étais retenu par mes convictions religieuses et aussi\npar le respect que m'inspirait Mme Génolhac. Je suis profondément chrétien,\nmonsieur le Curé; mes parents m'ont élevé dans la religion catholique, dont\nj'ai toujours admiré la doctrine et suivi les pratiques. S'ils vivaient encore, ils\ntrouveraient en leur fils un croyant dont la foi n'a subi aucune défaillance.\n    Cependant je n'avais pas la force de m'éloigner d'une malheureuse qui,\npeu à peu, me confiait ses intimes souffrances et qui paraissait moins abattue\nlorsqu'elle me sentait près d'elle. Je lui prodiguai les soins que m'inspira\nune sympathie très réelle et nous en arrivâmes bientôt à des aveux. Sa dou-\nceur et sa tristesse me touchaient infiniment. Je m'aperçus que depuis plu-\nsieurs mois je l'aimais.\n    Il y avait d'ailleurs entre nous comme une union de sentiments, qui nous\nrendaient désormais indispensables l'un à l'autre : et si nos corps résistaient\nà nos désirs, du moins nos âmes s'étaient pénétrées et nous vivions réellement\nd'un amour chaste et profond.\n    Puis un jour les scandales de Génolhac firent tant de bruit qu'il devint\nimpossible à sa femme de continuer la vie conjugale. Ce fut la séparation e.\nensuite le divorce.\n    Ici Milleret s'interrompit et ses yeux se portèrent sur le feu dont l'ardeur\ndiminuait. Le fagot presque consumé s'éteignait sur un monceau de\ncendres. Des braises rouges conservaient encore la forme des branches et de\npetites brindilles dardaient, en chantant, des langues courbes de flamme\nbleue.\n    L'abbé, impatient, attendait la suite du récit suspendu. Pour un peu il eût\npressé le narrateur; mais celui-ci prenait son temps et semblait reculer\ndevant de nouvelles révélations. Au bout de plusieurs minutes, il continua\nd'une voix plus basse :\n    — Lorsque le divorce fut prononcé, je voulus cesser toute relation avec\ncette femme qui recouvrait sa liberté et que j'aimais. Le danger de la fré-\nquenter encore ne m'échappait pas. Tant que Génolhac était là sa présence\nme rappelait des devoirs, mais maintenant qu'il était rayé de l'existence de\n mon amie, je me sentais faible et sans autre défense contre moi-même que\n les convictions religieuses qui sommeillaient en moi. Je traversai des jours\natroces, suivant degré par degré les progrès de mon amour, tremblant de\n succomber à une passion dont bientôt je ne serais plus maître. J'errais comme\n une bête blessée. L'idée qu'elle pourrait appartenir à un autre m'apeurait au\npoint que, dans la rue, mes jambes fléchissaient. Il me courait, dans la poi-\ntrine, des galops de panique. J'avais besoin de la voir, de la retrouver chez\n elle et de vérifier sa douleur, car le moindre signe d'allégement m'eût étouffé\n de jalousie. Et pourtant je me répétais : « Tu ne pourras pas ainsi persévérer :\n ce compromis qui consiste à accaparer une femme dont tu n'es ni le mari ni\n l'amant, ne mène à rien. Tu te débats au milieu de cruelles incertitudes. Cède\n ou fuis. » Et je restais, m'efforçant en vain d'apaiser les révoltes de mes sens\n et de ma raison. La religion qui interdit d'épouser une divorcée, m'apparais-\n"}, {"page_pdf": 883, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3537, "texte": "718                                     DURENDAL\n\n\nsait comme u n e force t y r a n n i q u e et par conséquent injuste. J'en arrivais à\n détester le catholicisme qui asservit la nature et qui fait table rase des ins-\n tincts h u m a i n s . J e passais du doute à la r a n c u n e et à la h a i n e . U n e telle\nsituation, si elle avait duré, m'eût fatalement conduit aux pires déchéances.\n     Cependant je la voyais si calme et si résignée que je me reprenais à\nespérer, que j'avais foi dans un avenir de récompense et de b o n h e u r . E t\nj'examinais alors les choses d'un esprit plus rassis. La loi m'accordait le droit\nd'épouser M m e G é n o l h a c ; mais l'Eglise me le déniait, car elle posait le prin-\ncipe du mariage indissoluble. D u côté des h o m m e s j'avais raison ; du côté de\nl'Eglise j'avais tort. Seulement, me disais-je, les motifs invoqués par les théo-\nlogiens p o u r décréter la pérennité de l'union conjugale, s'appliquent-ils à un\ncas aussi spécial que le mien? J e ne cherche pas à légitimer ma d é b a u c h e , ni\nà détourner de ses devoirs une femme. Celle que je rencontre d a n s ma vie\nn'a pas voulu la situation qui lui est faite actuellement. Elle n'a provoqué\nd ' a u c u n e façon la conduite du mari indigne et ce sont des conventions imbé-\nciles ou de mesquins intérêts qui l'ont livrée à cet h o m m e . Doit-elle être con-\nd a m n é e à expier les méfaits d'un drôle et rien ne pourra-t-il réparer cette\ninjustice? Dieu n'est pas cruel au point d'exiger cela. Après tout 11 a établi le\nsacrement de mariage sur le consentement mutuel et sur la promesse que se\nfont devant L u i les époux de vivre en braves gens. C'est un serment qui lie\nl'homme à la femme. Alors,... alors, concluais-je, pourquoi ne l'échangerions-\nnous pas? P o u r q u o i l'offrande secrète de nos volontés et de nos cœurs ne\nscellerait-elle pas, sous l'œil de Dieu, le pacte h u m a i n du mariage ! J e fis part\nà M m e G é n o l h a c de ces pensées ; elle les accueillit avec joie. Il fut convenu\nque n o u s nous épouserions civilement et que nous p r e n d r i o n s Dieu à témoin\nde notre a m o u r et de notre fidélité.\n     Milleret s'arrêta encore. L ' a b b é Firelin n'osait plus l'interroger, mais en\nface de cet h o m m e il éprouvait l'émoi que fait naître en n o u s l'annonce d'une\ncatastrophe. Milleret porta la main à son front et lentement :\n    — J e me rappelle, dit-il, qu'après avoir tout réglé, du côté de la loi, nous\nentrâmes un matin d a n s u n e église. U n prêtre y célébrait la messe et tous\ndeux, agenouillés, n o u s suivîmes l'office. Là, d a n s le silence de la nef où\npriaient quelques femmes, personne ne se doutait que des époux venaient\nd e m a n d e r à Dieu de recevoir leurs promesses et pourtant il se passait d a n s le\nmystère de nos consciences u n événement solennel. Cette messe, qui était\nnotre messe de mariage, n o u s l'entendions avec une ferveur si sincère que\nlorsqu'elle fut achevée, ni l'un ni l'autre nous n'eûmes la force de nous lever\net que nous restâmes abîmés devant l'autel, comme s'il nous manquait u n e\nparole sensible pour nous confirmer dans notre foi. M m e Génolhac est devenue\nM m e Milleret et de notre mariage G e r m a i n e est née.\n    Lorsqu'il eut e n t e n d u cette confidence, le curé se recueillit un i n s t a n t ;\npuis il dit :\n    — M. Génolhac est-il encore vivant?\n    — Oui, monsieur le Curé, répondit Milleret.\n    — Ah! soupira M. Firelin.\n    L e mari vivait. Il vivait bi n, d'une vie forte, exempte m a i n t e n a n t de\n"}, {"page_pdf": 884, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3392, "texte": "                               LE TRANSFUGE                                 719\n\n\ntracas et il n'avait pas la moindre envie de risquer un accident d'automobile,\nni de s'exposer, par de furieuses noces, à des hémiplégies ou à des attaques\nfoudroyantes. Le service qu'il aurait rendu en disparaissant n'échappait pas\nà l'abbé Firelin ; mais Génolhac n'était pas l'homme d'une situation toute\nfaite. Un marquis galeux que l'on étouffe entre deux chapitres, à la fin d'un\nroman, où un duc alcoolique qui attend pour passer de vie à trépas, que sa\nfemme soit tombée dans les bras d'un cabotin, aurait amené un dénouement\nheureux. L'un et l'autre sont chers aux personnes qui aiment que la religion\nintervienne lorsque les farces sont perpétrées.\n    Mais ici l'irréparable se dressait de toute sa hauteur impassible. L'abbé\nmesura d'un coup d'œil cet obstacle contre lequel les assauts s'épuiseraient\nen vain. Alors il prononça d'une voix ferme :\n    — Vous êtes deux malheureux. L'erreur vous a conduits au péché dans\nlequel vous vivez depuis vingt ans.\n    — Nous ne vivons pas dans le péché! s'écria Milleret. Nous sommes des\népoux honnêtes qui n'avons pas manqué un seul jour à nos devoirs : les\ndevoirs religieux aussi bien que les sociaux, nous les avons scrupuleusement\nremplis, sans biaiser, sans défaillir.\n    — Tant que vous voudrez, répliqua M. Firelin, mais la faute initiale\nsubsiste. Un suffit à tout corrompre et à rendre non seulement vains mais\nfrauduleux les actes quotidiens. Voyons, monsieur, vous m'affirmiez tout à\nl'heure que vous étiez catholique : j'ai peine à le croire, car vous avez\nsciemment méconnu les préceptes de votre religion. Vous n'ignoriez pas\nqu'il est interdit à un catholique d'épouser une divorcée : vos hésitations, vos\ndoutes et vos combats intérieurs prouvent assez que vous avez imaginé tous\nles moyens de ruiner cette vérité. Les prétextes que vous vous donnez à\nvous-même sont ingénieux, mais ce sont des prétextes; car vous savez que la\ndoctrine catholique est une, qu'elle n'admet pas les atermoiements et encore\nmoins les interprétations personnelles. La loi de l'Eglise oblige tous les\nfidèles et vous n'avez pas le droit de la tourner. Ce serait vraiment admirable\nque pour des convenances particulières il fût licite d'appliquer ou de ne pas\nappliquer les commandements! Tout mariage qui n'est pas déclaré nul par\nl'Eglise ou qui n'est pas rompu par la mort est un mariage indissoluble et\nvos raisons de sentiment, pas plus que les excuses du monde, ne pourront\nrien contre ce principe absolu.\n    — Pardon, monsieur le Curé, interrompit Milleret, si les hommes possé-\ndaient la science infuse, ils seraient bien venus à déclarer nul un mariage.\n Mais seules les apparences extérieures les déterminent et alors ils établissent\ndes règles fondées sur le témoignage des sens, ils édictent un code de bonne\ntenue et de virilité. Cependant les sentiments intérieurs leur échappent. Ils\nsont incapables de découvrir les douleurs cachées, les hontes et les répu-\ngnances, et c'est sur le territoire obscur de l'âme que se jouent presque tou-\njours les plus terribles drames. Il n'appartient qu'à Dieu de sonder nos cœurs.\n Il en surprend les mouvements, il juge notre faiblesse, il lui porte secours. Je\nsuis donc persuadé que lorsque nous le prenons comme arbitre suprême et\n que nous nous en remettons à lui du soin de définir le bien et le mal,\n"}, {"page_pdf": 885, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3463, "texte": " 720                                DURENDAL\n\n\n\n  nous plaçons notre conscience à l'abri de tout reproche. Je n'ai pas agi\n autrement.\n     — Et vous avez agi, non pas comme un catholique, compléta M. Firelin,\n mais comme un protestant. C'est, somme toute, la liberté d'interprétation que\n  vous prônez : un ordre vous gêne, vous l'éludez. Oui, les hommes se\n trompent; mais raisonnez un peu. L'Eglise a prévu des cas qui entraînent la\n nullité du mariage, et ce ne sont, pour ainsi dire, que des cas qui engagent\n l'individu physique. Car elle ne prétend pas autre chose qu'assurer aux époux\n la possibilité d'une vie conforme à la morale universelle. Elle a la sagesse de\n soustraire à l'examen d'un tribunal les divergences d'opinion, les disparités\n de caractère qui se rencontrent dans presque tous les ménages et auxquelles\n la grâce du mariage apporte des tempéraments. S'il y a des défauts ou des\n vices, la perfection de la vie chrétienne doit tendre à les émonder et à les\n corriger. Mais vraiment le jour où l'Eglise dirait : lorsque le mari et la\n femme ne seront plus d'accord, ils auront le droit de rompre le contrat qui les\n oblige, le sacrement de mariage n'existerait plus; et ce serait du même coup\n l'abolition de la famille, de la morale et de la religion. Il n'y a pas, il ne peut\n pas y avoir, aux yeux de l'Eglise, de divorce pour incompatibilité d'humeur,\n puisque tout l'effet du sacrement consiste à fondre l'une dans l'autre deux\n natures souvent dissemblables, à amalgamer deux individus qui diffèrent\n généralement par leurs mœurs, leurs appétits et leurs désirs. Si vous aviez\n gardé l'esprit du catholicisme, monsieur, vous sentiriez cela. Mais vous êtes,\n ainsi que beaucoup d'autres, égaré par les erreurs modernes L'idée du\n divorce, que la loi civile implante, vous est devenue familière; vous avez\n connu des divorcés; vous avez entendu des raisonnements faux; l'on approu-\n vait autour de vous des gens qui sortaient du mariage, qui s'affranchissaient\n du joug trop pesant, qui s'engageaient dans une nouvelle existence où le droit\nau bonheur les conviait. Et alors vous avez cherché des conciliations impos-\nsibles, et parce que dormait au fond de votre âme une foi anesthésiée, vous\navez proposé à Dieu des arrangements!\n    Et quels arrangements! s'exclama l'abbé Firelin qui s'animait. Mais\nc'est effrayant ce que vous avez fait! Moyennant une somme de pratiques\npieuses, vous prétendez jouir en paix des avantages d'une fraude. Je m'ex-\ncuse d'employer ce terme qui vous paraîtra vif; il ne s'en présente pas\nd'autre à mon esprit et, par malheur, c'est le seul qui convienne. Depuis\nvingt ans vous vivez en concubinage, car vos simulacres d'union religieuse\nne changeront rien à une situation très nette. Le premier mariage n'étant pas\nannulé, Mme Milleret n'est pas votre femme, elle n'est que votre maîtresse et\ntoutes les échappatoires du monde seront impuissantes à vous tirer de là.\nEt dès lors je suis bien forcé de reconnaître que cette religiosité qui vous a\nguidé, si elle est sincère, ne résulte pourtant que de vos rêveries et de vos\nimaginations. Vous êtes, pardonnez-moi encore ce mot, un catholique de\ncontrebande. Et je m'étonne que vous trouviez un prêtre pour vous absoudre.\n   — Pour m'absoudre! fit Milleret alarmé; mais de quels crimes, mon Dieu?\nNe vous ai-je pas répété que les actes de notre existence s'accomplissaient au\ngrand jour. Mme Milleret est ma femme devant Diev ; nous nous aimons d'un\n"}, {"page_pdf": 886, "page_imprimee": 721, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3608, "texte": "                                   LE TRANSFUGE                                      721\n\n\na m o u r fidèle. Elle et moi nous n'avons pas d'autre affection au c œ u r . P o u r -\nquoi cacherions-nous u n e vie que nous n o u s efforçons de rendre aussi\nhonnête et charitable que possible? Si nous avons des fautes à confesser,\nelles nous sont c o m m u n e s avec les a u t r e s h o m m e s : la m ê m e faiblesse nous\nexpose aux mêmes chutes et c'est l'aveu des misères h u m a i n e s , des péchés\nm o n o t o n e s , des identiques délits.\n    — Alors, affirma le prêtre, puisque vous dissimulez depuis vingt ans cet\nadultère, depuis vingt ans vous commettez des sacrilèges en vous confessant\net en c o m m u n i a n t . Ah! monsieur, quels remords doivent étouffer votre â m e !\n    — J e n'ai pas de remords, déclara Milleret, dans un souffle qui était\ncomme l'expiration même de sa conscience; je n'ai pas de remords parce que\nje m'éloigne du mal.\n    — Aucun prêtre, continua le Curé, ne vous absoudrait s'il connaissait\nvotre situation. Avant de vous admettre aux sacrements, il exigerait que vous\nquittiez cette femme. Comment a v e z v o u s pu p e n d a n t si longtemps soutenir\n ce rôle?\n    Mais, à la question de l'abbé Firelin, Milleret ne répondit pas d'abord.\n Il fixait les vestiges embrasés du feu et deux larmes silencieuses roulaient le\n long de ses j o u e s . Enfin du fond de sa douleur une voix monta, si lamen-\n table que le curé n'en avait jamais entendu de pareille. Cela ressemblait à la\n musique funèbre d'un poème de pleurs et de sanglots.\n    — Germaine, soupira-t-il, est née un an après notre mariage. Elle était la\n consécration vivante d ' u n a m o u r que la loi civile sanctionnait et qui confon-\n dait nos deux êtres, nos espérances, nos joies, nos inquiétudes, nos pensées\n les plus intimes. Jusque-là nous avions puisé dans cet a m o u r d'avares jouis-\n sances : notre enfant nous prenait un peu de ce b o n h e u r égoïste, il en\n exigeait sa part et nous comprîmes tous deux qu'il fallait la lui donner large-\n m e n t . Alors il se passa en moi un p h é n o m è n e étrange : à mesure que Ger-\n maine grandissait, la notion d'une terrible responsabilité s'imposait à moi.\n Cette âme qui m'était confiée par d'obscurs desseins providentiels, j ' e n avais\n la charge, je devais la former, la diriger, lui inculquer les premiers principes\n du juste et de l'injuste. Je me disais : s'il y a dans ta vie dés fautes, tu les\n effaceras par les soins que tu donneras à cette innocente petite créature. Elle\n doit être pure, simple, bonne et aimer D i e u ; elle doit être le rachat de tes\n  complaisances et de tes lâchetés. Ah ! monsieur le Curé, u n e âme d'enfant qui\n  plane immaculée au-dessus de nos souillures humaines, comme elle nous\n  inspire le dégoût de nos turpitudes, comme elle fait jaillir hors de nous le\n  respect ! J e la voyais presque cette âme de ma fille palpiter sur ses lèvres, que\n  n'effleurait aucun souffle pernicieux et je voulais lui conserver son vêtement\n  de lumière et sa vertu. Alors ma femme et moi, nous lui enseignâmes, par la\n  parole et par l'exemple, la science de Dieu. Afin qu'elle fût assidue à ses\n  devoirs, nous les accomplissions avec elle; nous façonnions u n e c h r é t i e n n e ,\n  et nous-mêmes — cela je l'atteste — nous semions, au contact de sa pureté,\n  la paix du Seigneur descendre en n o u s . C e p e n d a n t , pourquoi vous le\n  cacherais-je? J'avais des heures de doute et de d é c o u r a g e m e n t ; des voix\n   mystérieuses me criaient ma m é p r i s e ; car, voyez-vous, j'avais beau dire tout\n"}, {"page_pdf": 887, "page_imprimee": 722, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3231, "texte": " 722                               DURENDAL\n\n\n\n  à l'heure, les remords m'angoissaient. J'errais parmi des mensonges et, à ces\n  moments là, pour un peu, j'aurais tout lâché. Mais ma fille apparaissait et\n  dans ses grands yeux limpides je lisais des reproches et des doutes aussi. La\n force fatale qui m'avait entraîné me reprenait de plus belle : malgré mon\n effroi j'allais toujours et je continuais à feindre éperdûment. Voilà plus de\n dix ans que j'agonise dans cet enfer.\n    Il se tut harassé. Il avait exprimé toute la douleur de son âme. Ses pau-\n pières se fermaient sur des yeux gonflés de larmes; et chacun de ses traits\n portait les stigmates d'une torture morale qui affligeait son être entier.\n    — Ah! monsieur, lui dit l'abbé Firelin, quelle pitié vous m'inspirez !\n Comme vous avez souffert et comme je vous plains!\n    — Ma fille, ajouta Milleret, ignore que sa mère est divorcée. Je crois que\n nous l'avons élevée honnêtement. L'éloge que vous faisiez d'elle hier m'indique\n au moins que nos peines et nos efforts n'ont pas été sans résultat. Mais\n comment aborder la question d'un mariage avec le passé que nous traînons\n derrière nous? Est-ce que l'Eglise acceptera que nous lui présentions notre\n enfant? Est-ce que nous ne serons pas obligés de révéler le secret que nous\n avons enfoui en notre conscience ?\n    — Au point de vue religieux, prononça le curé, vous n'avez rien à craindre\n évidemment. L'Eglise ne s'oppose, en aucune façon, au mariage des\n enfants...\n    Et l'abbé suspendit sa phrase, l'espace d'une seconde. Puis, sous un regard\n navré de Milleret, il acheva plus bas :\n    — ... des enfants nés dans de semblables conditions. Elle ne s'inquiète pas\n de savoir si les enfants sont ou ne sont pas en règle avec les lois canoniques.\n Sa sollicitude se porte uniquement sur l'épouse et, puisque mademoiselle votre\nfille est catholique dans toute l'ampleur de ce terme admirable, qu'elle se\n présente à l'autel sans appréhension : elle y sera mariée et bénie.\n    — Mais du côté de Mme d'Ardemont, par exemple, vous rencontrerez de\nsérieuses difficultés. Elle se figure, et tout le monde avec elle, moi le premier,\nque vous êtes mariés. Quand elle saura ce qu'il en est... dame, je ne vous\ndissimule pas que cette découverte changera ses idées. Je la connais assez\npour estimer qu'un mariage de cette sorte ne lui plaira guère.\n    — N'est-ce pas, fit Milleret, elle refusera...\n    L'abbé Firelin avança un peu la tête et leva, à la hauteur de la poitrine,\nses mains qu'ensuite il croisa.\n   — Et cependant, continua Milleret, ma fille est digne d'entrer dans cette\nfamille. Et pouvais-je rêver pour elle un meilleur parti? Elle n'a pas mérité\nd'être privée des plus légitimes joies de la vie ; il ne se peut pas non plus que\nnous l'ayons, à notre insu, vouée au malheur. Si par hasard... voyons,\nmonsieur le Curé, la chose ne serait pas impossible... si par hasard Mme d'Ar-\ndemont ignorait cette situation. L'histoire de notre mariage ne date pas d'hier\net les choses se sont passées loin d'ici, à Paris, où tout sombre vite dans\nl'insouciance et dans l'oubli. L'oubli! soupira Milleret. Qui sait? l'on a peut-\nêtre oublié.\n   — Mme la baronne, fit remarquer M. Firelin, a déjà demandé des\n"}, {"page_pdf": 888, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2965, "texte": "                                LE TRANSFUGE                                  723\n\nrenseignements. Ne vous abandonnez pas, monsieur, à un espoir incer-\ntain.\n   Le curé prononça ces derniers mots avec une froideur qu'il ne calculait\ncertes pas, mais dont fut frippé Milleret. La longue confidence n'aboutissait\npas où le prêtre pensait. A travers les larmes du père l'on devinait des calculs,\ndes soucis, et si le repentir du pécheur avait paru sincère, il s'évanouissait\ndevant l'intérêt de dissimuler encore, afin d'établir Germaine. Cette âme béait,\ncomme un abîme de contradictions et d'erreurs. Il devenait évident qu'on\nétait venu chercher au presbytère des conseils de manœuvres habiles, mais\nnon pas le pardon.\n   M. Firelin persista dans son attitude réservée et Milleret comprit qu'il\nn'obtiendrait rien de cet homme que la franchise illuminait et dont l'esprit\nsans détours répugnait aux intrigues.\n    Il se leva et dit au curé :\n   — Vous allez maintenant me mépriser.\n   — Vous mépriser! ah ! monsieur, je vous le répète, j'ai pour vous une pro-\nfonde, une douloureuse pitié. Et d'ailleurs un prêtre est incapable de mépriser :\nil compatit et il prie.\n   — Oui, ajouta Milleret, mais vous savez tout. Et vous me refuserez les\nsacrements, puisque, d'après vous, je n'ai pas le droit de m'en approcher.\n   — Monsieur, fit le curé qui pâlissait, il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher\nun sacrilège. C'est l'affaire de votre conscience. Vous entrez dans une église,\nvous assistez à la messe; si vous demandez au prêtre de vous communier, il\nvous communiera.\n   Pesamment, sous le coup de cette parole qui l'accablait, Milleret sortit.\n\n                                       XVI\n   Le bon abbé Firelin passa un après-midi fort agité. Le trantran de son\nministère paroissial ne l'avait guère disposé à recevoir de si étranges aveux.\nIl lui semblait qu'il sortait d'un bain trop chaud dans lequel ses muscles\ns'étaient amollis.\n   A Fay-le-Monlel, de fête en fête, il oyait une invariable série de méfaits\nqu'il aurait pu débiter d'avance : gains malhonnêtes, manquements aux\noffices, haines, jalousies, scrupules de bonnes femmes, ou clandestines\ndébauches de filles. Et des cas de divorce, certes il en connaissait, mais pas\nun qui ressemblât à celui des Milleret. C'était à croire qu'on l'avait envoyé\ndans ce pauvre village pour débrouiller l'écheveau le plus emmêlé, où ses\ngros doigts peineraient en vain.\n   « Je dois, se disait-il, traiter en public les Milleret comme si j'ignorais tout\net quelle contrainte sera la mienne désormais! Un mot, un geste suffiraient à\néveiller les soupçons et il faudra néanmoins subir ces gens partout, rester en\ncontact permanent avec eux, chez les voisins où l'on m'invitera, à la cure où\nle conseil de fabrique amènera Milleret, à l'église enfin, où, devant ma\nparoisse, je poserai sur leurs lèvres profanatrices le corps de Dieu! Ah! lors-\nqu'ils vont déballer aux pieds de quelque prêtre du voisinage leurs âmes\n"}, {"page_pdf": 889, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3575, "texte": "724                               DURENDAL\n\n\nsophistiquées, ils savent ce qu'ils font. Grâce à cette supercherie, ils dupent\nleur monde et ils me narguent moi-même qui suis impuissant à arrêter ce\nscandale. Je ne le pourrais qu'au prix d'une esclandre et il n'y a pas de\ndanger qu'ils m'en fournissent l'occasion. Ils se tiennent; ils sont très forts.\n    » N'importe, ajouta le curé, je me perds dans le labyrinthe de ces con-\nsciences. J'y heurte, à chaque pas, d'inconcevables anomalies. Qu'est-ce que\nce catholicisme qui transige avec la morale? Et qu'est-ce encore que ces\ndétraqués qui s'érigent en mystiques, afin de réchauffer la piété de leur fille ?\nFaut-il les croire sincères ou convient-il de les tenir pour fourbes et simula-\nteurs? Et le miracle là-dedans, ou plutôt la monstruosité, c'est qu'ils par-\nviennent à façonner une âme propre ! Car Mlle Germaine s'élève bien au-dessus\nde ces mesquineries et de ces compromis ; elle est une fleur ingénue poussée\ndans un fourré de plantes épineuses et de lianes enchevêtrées. Par quel\nbizarre concours d'affection paternelle et de fausse dévotion les parents ont-ils\nfait éclore, en cette nature qu'ils assolaient, d'admirables récoltes de charmes\net de vertus? Qui sait? peut-être ont-ils fini par croire eux-mêmes à la droiture\nde leurs actes. Et leurs intentions les illusionnent au point qu'ils n'admettent\npas qu'on les critique, ou qu'on tâche à les convaincre de leur erreur. Je me\nsouviens, à ce propos, d'un mot de Chateaubriand, que j'ai lu jadis : « Il\nsuffit, écrivait-il, de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent\ndes légitimités. » Il y a évidemment quelque chose d'approchant dans le cas\ndes Milleret. Ils ont fait preuve de persévérance et d'audace, et ils sont arrivés\nà leurs fins, qui étaient de présenter à une société non prévenue une jeune\nfille, sur le compte de laquelle il n'y a que des louanges à entonner.\n    » Eh bien! mais, conclut M. Firelin, cette fourberie, si tant est qu'on\ndoive appliquer ce terme à une conduite dont l'équivoque déconcerte, cette\nfourberie ne manque pas de grandeur. Elle avère une lutte de vingt années,\nune opiniâtre continuité vers un but précis, un évident souci d'épargner à\nl'enfant d'une faute les injustices, les hontes et les affronts. Elle revêt\nun caractère sublime; elle est épique. »\n    M. Firelin se promena dans sa chambre, les bras croisés, la main droite\nsoutenant le menton. Il s'arrêta devant sa fenêtre et, poursuivant toujours ses\nsecrètes inductions, il contempla d'un œil inattentif la campagne qui s'éten-\ndait par delà le mur du presbytère. Déjà les approches de l'hiver rassem-\nblaient des bandes de corbeaux, qui sautaient sur les mottes de terre rouge,\nfraîchement sillonnées par les charrues et qui s'envolaient, au ras du sol, en\n croassant, les ailes lourdes et les pattes pendantes Des nuées pluvieuses\n étaient accrochées au ciel; elles ressemblaient à des chiffons effiloqués, qui\n auraient bu de l'encre et traînaient mornes, résignées aux rudes bourrades\n du vent, derrière un paysage où tout se ratatinait, où les arbres serraient\n contre la hampe de leur tronc noir les carcasses de leurs branches défeuillées,\n où les herbes prenaient l'aspect de torchis de paille le long des sentiers.\n    Puis il arpenta de nouveau le plancher, qui sonnait sous les clous de ses\n chaussures, ferma son ordo qu'il venait de consulter pour son bréviaire, et son\n regard préoccupé suivit les lignes impeccables de ses livres rangés sur des\n planches de sapin. C'était une bibliothèque de prêtre studieux qui préparait\n"}, {"page_pdf": 890, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3442, "texte": "                                  LE TRANSFUGE                                      725\n\navec soin ses homélies, et qui ne dédaignait pas d'employer ses loisirs à de\ngraves lectures. J o s e p h de Maistre y voisinait avec Saint-Jean Chrysostôme,\nSaint-Alphonse de Liguori avec Tertullien, et Louis Veuillot avec le père\n Liberatore.\n     Mais l'abbé Firelin n'était pas d ' h u m e u r à ouvrir quelqu'un de ces amis\ndiscrets. Il pensait encore :\n     « L o r s q u e M m e d'Ardemont me questionnera que répondrai-je ? J'ai la\n bouche close par la confidence même de Milleret, qui m'oblige à garder le\n silence. Et pourtant il est certain que la b a r o n n e se leurre, qu'un hasard p e u t\n prolonger longtemps cette situation et que, si rien ne transpire, M m e d'Arde-\nmont acceptera, les yeux fermés, M lle G e r m a i n e . Elle va a u - d e v a n t d'une\nterrible déception. Si encore elle a p p r e n d tout avant le mariage, il n'y a u r a\nque d e m i - m a l ; mais si les événements se précipitent, si les personnes\nauxquelles elle s'est adressée parlent trop tard, ce sera u n e véritable catas-\nt r o p h e . Car je la connais ; elle ne passera pas sur le divorce des parents,\n q u a n d bien même le pays entier continuerait à l'ignorer. Alors? se demanda\nl'abbé Firelin, alors j'assisterai les mains liées, à l'accomplissement d'un acte\ndont les conséquences peuvent compromettre la tranquillité d'une mère et\nmême le b o n h e u r d'un fils? »\n     Il réfléchit longuement, il tourna et retourna le problème sur toutes ses\nfaces et toujours il achoppait.\n     « Il n'y a pas de doute, se dit-il, je dois me taire. Certes, Milleret ne m'a\n rien confié sous le sceau de la confession. Mais je me rappelle ses paroles : je\nvous livre le secret de ma vie. J e détiens d o n c un secret, c'est-à-dire une\nchose que mon devoir professionnel et mon caractère sacerdotal m interdisent\nde divulguer. Et, d'ailleurs, tout m'indique qu'on a voulu enfouir dans l'âme\naussitôt murée d'un prêtre une douleur qui n'en sera pas exhumée. C'est\nl'intérêt de cet h o m m e q u e la nuit la plus obscure enveloppe cette lamentable\nhistoire; oui, mais l'intérêt des d'Ardemont n'est-il pas, au contraire, de\ns'éclairer de renseignements sûrs? E t , de ces deux intérêts, quel est celui qui\nprévaut ? Celui des d'Ardemont, qui sont gens de bien, et qui, de père en fils,\nont toujours marché d a n s le droit chemin. Ils ne méritent pas d'être trompés\nceux-là, tandis q u e les autres, s'il arrivait que leur aventure fût r é p a n d u e et\nque leur renommée en souffrit, ne récolteraient, après tout, que l'ivraie de\nleurs pratiques louches.\n     » Mais, dans ce cas, se demandait l'abbé anxieux, ne serait-il pas bon\nd'avertir la baronne? »\n     Et il se répondait, encore une fois : « N o n . L a théologie est formelle. E n\ndehors de la confession qui astreint le prêtre au mutisme rigoureux, u n secret\nne peut être c o m m u n i q u é que pour conjurer un malheur public, ou lorsque la\nsûreté de l'Etat exige qu'il soit c o n n u . Donc, jusqu'au j o u r où quelqu'un\ndénoncera la fourbe, je serai comme un h o m m e qui ne sait rien, qui n'a rien\nentendu. Inutile et passif, je verrai jouer ce drame et, quoi qu'il m'en coûte,\nmon rôle se bornera à gagner du temps et à louvoyer. »\n     M. Firelin soupira. A l'angoissant conflit, qui mettait aux prises son devoir\net son dévouement, succédait une aigre tristesse. Il aimait la baronne, il\n"}, {"page_pdf": 891, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3422, "texte": "726                                      DURENDAL\n\n\n\naurait voulu lui témoigner, en cette occurrence, sa fidélité, l'aider à déjouer\ndes combinaisons qu'il réprouvait. E t il ne pouvait rien que d e m a n d e r au\nCiel de confondre ces faux chrétiens, de ruiner la façade en trompe-l'œil de\nleur existence ambiguë.\n\n                                             XVII\n\n   M m e d'Ardemont reçut de son a m i e M m e d e Sallanches, née de Castel, u n e\nlettre qui était ainsi conçue :\n\n                          M A BONNE E L I S A B E T H ,\n\n   « Vous attendez sans doute cette réponse avec une grande i m p a t i e n c e .\nN'accusez pas, je vous prie, mon peu de zèle d'un retard que le mauvais état\nde ma santé motive seul. J'ai souffert, en effet, ces jours derniers, d'une\nviolente crise de goutte qui m'a tenue au lit et qui m'a mise d a n s l'obligation\nde fermer ma porte à mes visiteurs du s a m e d i ; de telle sorte qu'il a fallu\npatienter jusqu'à ce samedi ci, pour obtenir de quelques amis que je vois, les\nrenseignements indispensables. Vous savez que je suis de plus en plus i m m o -\nbilisée et que si je n e vous écris pas du fond d'un t o n n e a u , comme M m e du\nDeffand, je n'en vaux guère mieux. J e suis décidément vieille, je perds la\nmémoire, je radote et j ' a u r a i s cessé toute relation avec le m o n d e a m b i a n t , sans\nles fidèles c o m p a g n o n s de ma solitude. E n c o r e font-ils preuve d'un vrai\ncourage chaque fois qu'ils m o n t e n t le traître escalier de mon c i n q u i è m e , où\nl'on risque des glissades et des fractures. M m e de Grelin s'y aventure à tâtons\net Mme de R o u p i e u x n'y hasarde ses rhumatismes qu'au bras d'une gouver-\nnante qu'elle ne quitte plus.\n    » A ne vous rien celer, ma pauvre chère, il s'en est m a n q u é de peu que je\nn'abandonnasse m o n enquête, touchant les Milleret et je désespérais d e tirer\nquelque révélation de la bouche de ces dames, qui, pourtant, gardent au fond\nde leur cervelle des réserves merveilleuses et d'innombrables souvenirs. E n\nvain fouillaient-elles au plus profond d'elles-mêmes, elles n'en ramenaient que\ndes broutilles. J e me souviendrai longtemps de ce conciliabule sans résultat,\nautour d'une table de bridge, sur laquelle j'avais placé la tasse de camomille\nde M m e de Grelin et le thé de M m e de R o u p i e u x : c'est, h é l a s ! le seul luxe de\nces réunions, depuis que M. de Sallanches m'a ruinée par des spéculations de\nbourse, où il n'entendait rien. M m e de R o u p i e u x suçait sa cuillère, rajoutait\n un morceau de sucre et grommelait entre ses d e n t s : « Milleret... Milleret...?»\n Mme de Grelin sirotait à petits coups son infusion, en laissant échapper des\n plaintes de dépit; et moi-même je ramenais sur mes pauvres pieds endoloris\n un châle des P y r é n é e s et je cédais, comme les autres, au marasme et à la\n déconvenue. « C'est singulier ! » disait Mme de Grelin. « C'est inouï! » affirmait\n M m e de Roupieux. Celle-ci, pas p l u s que celle-là, n'était accoutumée à échouer\n si piteusement. T o u t d'un c o u p , Mme de R o u p i e u x déclara d'un ton péremp-\n toire : « J'en aurai le cœur net. Ce nom de Milleret ne m'est pas i n c o n n u . »\n E t M m e de Grelin j u r a , de son côté, qu'avant trois jours elle produirait à la\n lumière du soleil les Milleret et leurs antécédents.\n     « Ma bonne chère, ce fut ainsi fait. Mme de Grelin explora Mme L a n o i x ,\n"}, {"page_pdf": 892, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3698, "texte": "                                  LE TRANSFUGE                                      727\n\ntandis que Mme de R o u p i e u x perquisitionnait chez Mlle Merveille. E t vrai-\nm e n t les hasards sont providentiels; jugez-en : cette Mme L a n o i x est une\nloueuse de chaises sur la paroisse de laquelle le Milleret a jadis vécu ; et\nMlle Merveille, qui tient aujourd'hui u n e petite boutique de patrons de robe,\ntravaillait chez Sister à l'époque où la prétendue M m e Milleret s'y habillait.\nVoilà un qualificatif qui en dit long, n'est-il pas vrai? E h bien! ma chère, il\nn'est que trop h o n n ê t e à l'endroit d'une p e r s o n n e qui ne mérite point tant\nd'égards.\n    » Oui, ma bonne, ce sont des gens peu r e c o m m a n d a b l e s q u e ces Milleret.\n M m e L a n o i x , la loueuse de chaises, a recueilli sur eux des renseignements\nqui serviront, je pense, à vous édifier. Elle les tient d'une certaine d a m e\n Baladin, qui ne m a n q u e j a m a i s la messe d e 8 heures et qui j a d i s rêva de\nmarier M. Milleret à une orpheline de ses amies, laquelle, à la vérité, boitait\nde la j a m b e droite, mais compensait cette disgrâce par une dot de\n228,000 francs. Milleret avait des prétentions et dédaigna ce p a r t i ; mais\n M m e Baladin, justement froissée de son refus, ne mit pas longtemps à\na p p r e n d r e que le beau sire serrait de près une pimbêche de g r a n d e allure,\nd o n t il se déclarait toqué. Cette aventurière — car la suite de mon récit vous\nprouvera qu'elle possédait l'art des manigances — cette aventurière était la\ncoqueluche des g a n d i n s et des coureurs et M m e Baladin assure qu'elle faisait\n florès d a n s les salons h u p p é s d'alors. Son mari — vous ne voudriez pas qu'il\n n'y eût pas de mari ! — se nommait Génolaque ou Génollac : je ne sais au\njuste comment cela s'écrit. Quoi qu'il en soit, G é n o l a q u e , avocat à la Cour\nd'appel, portait l'un des noms les plus respectés du barreau de P a r i s . E t\ntandis qu'il défendait, de toute l'éloquence de sa parole, la veuve et l'orphelin,\nsa belle épouse filait le parfait amour en c o m p a g n i e de Milleret. Ce qui devait\narriver arriva. Génolaque ne s'accommoda point du rôle d'un mari ridicule ;\nil montra les dents et obtint le divorce.\n       Voilà nos gens au comble de leurs vœux, j ' e n t e n d s le Milleret et sa maî-\ntresse — car elle l'était, n'en doutez pas. Ils se marièrent, quittèrent Paris au\n bout de quelque temps et donnèrent le jour à cette fille, dont vous me paraissez\nsi étrangement coiffée, ma pauvre amie! E h ! quoi? Ce serait le fruit de ces\na m o u r s adultérines que vous caresseriez d'un si bon œil? Hélas ! je n'incri-\nmine pas votre conduite et je la déplore plus que je ne la blâme ; car sait-on\nà qui se fier à notre époque? Ne voyons-nous pas des malandrins rouler car-\nrosse, des croquants jouer au gentilhomme et la classe des filles galantes a t -\nelle seule le privilège de former les gourgandines et les catins?\n    » Mais je m'éloigne de mon sujet; je moralise à tort et à travers, et cepen-\ndant il est nécessaire que je complète la figure de notre héroïne par quelques\ntraits qui achèveront de vous la peindre au naturel. E t c'est ici que M lle Mer-\nveille intervient. D u long séjour qu'elle fit aux ateliers de Sister datent ses\nsouvenirs sur l'ancienne Mme Génolaque. J e ne vous surprendrai pas en vous\ndisant que cette ex-belle passait pour u n e fieffée coquette et que l'exhibition\nde ses dessous vraiment capiteux produisait dans la rue plus d'émoi que la\nvue de l'escorte présidentielle. M lle Merveille rapportequ'ellen'ignorait a u c u n e\nmanœuvre de séduction et qu'elle avait toutes les a u d a c e s . C'est ainsi qu'elle\n"}, {"page_pdf": 893, "page_imprimee": 728, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3192, "texte": "728                              DURENDAL\n\n\ntoléra, s'il faut en croire notre auteur, qu'un statuaire de renom moulât la\nforme d'une coupe d'albâtre sur son sein, suivant en cela l'exemple de cette\ncourtisane de l'antiquité, dont le nom ne me revient pas. Et ce qu'elle eut\nl'impudeur d'oser au bal de l'ambassade américaine dépassa encore de beau-\ncoup ces scandaleuses privautés. Imaginez-vous, ma chère, qu'elle s'était\ncommandé une robe d'un blanc où les roses se mêlaient en des teintes si per-\nfides qu'elles donnaient à la soie l'apparence d'un vêtement de chair, et que,\ndésespérant d'assortir ses bas à cette nuance magique, elle n'hésita pas à\nchausser de mules d'hermine ses jambes entièrement nues, parce que seules\nelles pouvaient soutenir l'éclat de sa toilette! Je rougis de mettre sous vos\nyeux de si sales inventions ; mais l'ardeur de mon amitié franchit les bornes\nde la retenue et d'ailleurs il importe, ma toute bonne, que votre religion soit\néclairée.\n   >> Si donc nous récapitulons les dires de M mes de Grelin et de Roupieux,\nces Milleret ne sont pas mariés et la femme est une drôlesse. Je ne vous ferai\npas l'injure d'insister davantage et votre indignation aura déjà fait place à\nvotre parfait bon sens pour vous montrer quelle suite il convient de donner\nà ce projet.\n   » Il me reste, ma bonne Elisabeth, à souhaiter qu'une heureuse chance\nme permette de découvrir la jeune fille vertueuse, noble et riche qui contri-\nbuera au bonheur de votre Jacques. Ce grand garçon est donc en âge de se\nmarier? Mon Dieu, comme le temps passe ! Et qu'il est long sans vous, que\nnous désespérons d'attirer jamais à Paris!\n      Je vous embrasse, ma tendre amie, du fond de ce vieux cœur, dont vous\n connaissez l'affection et la fidélité. »\n                                                       CASTEL-SALLANCHES.\n\n                                    XVIII\n    M. Firelin s'en fut à Froide-Etape sur le coup de 5 heures du soir.\n    En traversant Fay-le-Montel il ne s'arrêta pas, comme d'habitude, au seuil\ndes maisons, où il distribuait un bonjour et de petites tapes amicales sur la\njoue des enfants. Le village était rentré pourtant. La fin du jour teintait de\nrose les amas de cendres du couchant et faisait rutiler à l'horizon une mince\ncoulée de fonte, rougie. Toutes les portes étaient ouvertes sur la rue. Après\nles travaux de la journée, les femmes préparaient la pitance du soir. Les\ncarreaux des fenêtres s'allumaient et l'on voyait flamber, dans les hautes\ncheminées noires, des écales de bois et des sarments, qui léchaient de leurs\njets serpentins une marmite, dont la panse obscure était tiquetée d'étincelles.\n Et des odeurs de pommes de terre et de lard emplissaient l'air, mêlées à\n l'âcre persistance de la fumée, que le vent rabattait paisiblement des toits.\n    Sitôt que l'abbé eut pénétré dans le salon, la baronne, qui tricotait sous\n une lampe, posa son ouvrage, fouilla dans un sac de soie noire et en retira\n la lettre de Mme de Sallanches. Elle la tendit à M. Firelin et lui dit\n seulement :\n    « Lisez ». Et le curé remarqua que ses lèvres étaient pincées et que ses\n yeux brillaient dernière l'eau qui les noyaient. Il posa son chapeau près de\n"}, {"page_pdf": 894, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3432, "texte": "                                   LE TRANSFUGE                                       729\n\n lui, éloigna le papier et le tint à la b o n n e distance, entre ses doigts tremblo-\nt a n t s . P e n d a n t qu'il parcourait la longue épître, M m e d'Ardemont fixait le\n verre de la lampe, baissait la mèche qui menaçait de filer, puis la montait de\n nouveau. De temps en temps, elle prenait, dans sa main moite, le peloton de\nlaine où les aiguilles étaient fichées, c o m m e des poignards à travers la che-\n velure d'une J a p o n a i s e . Elle s'occupait à écailler de l'ongle la goutte durcie\nde cire d'Espagne, qui remplaçait, au bout de ces aiguilles, le bouton d'os\n disparu.\n    Enfin l'abbé laissa tomber la lettre sur ses genoux et, ne sachant que dire,\ninterrogea la b a r o n n e d'un regard étonné. E t comme elle éprouvait aussi un\n grand embarras :\n    — Votre amie M m e d e Sallanches, fit-il, ne se trompe pas. Il est vrai q u e\n M. et M m e Milleret ne sont pas mariés religieusement, que M m e Milleret\nest l'épouse divorcée de M. Génolhac et que ce dernier vit encore. Quant\nau reste, m a d a m e la B a r o n n e , j'ai tout lieu de croire que ce ne sont que\n des fables.\n    E t M. Firelin raconta son entrevue de lavant-veille. Il glissa sur les\ndétails qui ne se rapportaient qu'indirectement à l'affaire du mariage, mais\nil se plut à faire ressortir le trouble de Milleret, son émotion, surtout lorsqu'il\navait parlé de sa fille.\n    — On sent, ajouta-t-il, que Mlle Germaine reste, au milieu de la débâcle de\ncette existence, le point lumineux, celui qui envoie de pâles rayons parmi les\nténèbres et dont on aime l'éclat qui réconforte.\n    — J e la plains, dit la b a r o n n e : elle côtoie, à son insu, des précipices. L a\npauvre enfant : quel avenir pour elle! Car elle a p p r e n d r a fatalement la\nvérité. Et ce jour-là, monsieur le Curé, comme la vie lui dévoilera tout à\nc o u p des hontes qu'elle ne souçonne pas, elle connaîtra la misère où ses\nparents l'ont plongée avec eux. P a u v r e petite! si p u r e , si franche, si b o n n e :\nelle est la victime née de futures expiations. J e la plains.\n    E t bientôt Mme d'Ardemont ajouta :\n    — Mon amie a raison. Les Milleret sont des gens peu recommandables.\n    — P a r d o n , m a d a m e la Baronne, interrompit M. Firelin, ce serait man-\nquer à la charité que de les traiter ainsi. Certes, je ne les excuse p a s ; mais\nj'estime qu'ils ont droit tout au moins à notre pitié. Songez u n peu à ce que\nfurent ces vingt a n n é e s ; songez à la torture de cet h o m m e , qu'une heure de\npassion saoûla et qui se débat aujourd'hui dans les transes du remords, parce\nque jadis il fut chrétien. Toutes les pauvres joies de son a m o u r le blessent\nmaintenant, comme des couteaux enfoncés d a n s sa chair. Il a conscience\nd'avoir compromis le salut de deux âmes, la sienne et celle de M m e Milleret,\nqu'il a prise faible et délaissée. N'en doutez pas, il n'a jamais connu de\nbonheur vrai, car l'œuvre même de l'éducation de sa fille fut traversée\nd'alertes et de terreurs. E t pouvait-il jouir en paix d'un présent que le péché\ngangrenait et que l'avenir vouait d'avance aux pires châtiments? Toujours\ndouter, toujours trembler, toujours se méfier, n'accorder q u ' u n e demi-con-\nfiance aux inconnus et tenir pour morts des a m i s peut-être chers, qui auraient\npu se souvenir mal à p r o p o s . Ah! voyez-vous, il halète dans le carcan qui\n"}, {"page_pdf": 895, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3419, "texte": "730                                   DURENDAL\n\n\nl'étreint. E t je compatis d'autant mieux à son mal qu'il provient d'un égarement\nde l'esprit. Oui, c'est u n esprit faux que le sien; et qu'y a-t-il d'étonnant à ce\nque celui-là se soit dévoyé, q u a n d n o u s voyons autour de nous tant de chûtes\net tant d'irrémédiables apostasies! Est-ce qu'à notre époque de décadence et\nde folle liberté il existe des n o r m e s capables de retenir ceux que grise la\npassion d'innover? J e cherche où ces malheureux trouveraient un appui : ils\nrepoussent la morale qui les gêne, ils se d é t o u r n e n t de la religion qui les\nastreindrait à d'exactes pratiques; ils n'ont d'autre culte que leur fantaisie,\nd'autre affaire que la satisfaction de leurs désirs. N o n , m a d a m e la B a r o n n e ,\nje n'excuse pas M. Milleret; sa faute est entière et lui vaut des tourments\nd u s ; cependant je suis touché de son erreur et je voudrais l'en tirer.\n   — Vous parlez, monsieur le Curé, dit la b a r o n n e , comme un prêtre plein\nde miséricorde. Mettons, si vous voulez, que les Milleret sont inconscients;\nmais q u a n t à permettre que Jacques épouse leur fille, j a m a i s .\n    Et le ton dont elle prononça ce jamais marquait u n e résolution que rien\nn'ébranlerait Elle l'avait a c c o m p a g n é d'un tapement de p a u m e sur la table\nqui recouvrait, comme d'une dalle, son projet mort.\n   — E v i d e m m e n t . . . m u r m u r a M. Firelin. E t il baissa le nez vers le lapis\noù il considéra les pointes de ses souliers. Au bout de quelques minutes,\n Mme d'Ardemont ajouta :\n    — Il reste à prévenir mon fils, qui attend avec fièvre le résultat de vos\ndémarches. Mon pauvre Jacques, va-t-il être déçu ?\n    Et tous deux en silence rêvaient à de savantes préparations, imaginaient\nde subtiles entrées en matière, se forgeaient d'avance des raisonnements\nimpérieux.\n                                          XIX\n   On était à la veille de la Toussaint, le lendemain même du jour où\nM m e d'Ardemont avait fait lire à M. Firelin la lettre de M m e de Sallanches.\n   D u salon, où il tenait c o m p a g n i e à sa femme, Milleret voyait Germaine et\nJacques se p r o m e n e r sous les marronniers. Les jeunes gens paraissaient très\nanimés et se regardaient en causant. Germaine, tout à la joie, poussait du\npied les marrons tombés à terre et dont l'écorce éclatait, pour montrer, au\nmilieu de la chair b l a n c h e , un fruit d'acajou vernissé. Elle riait à chaque\nphrase, heureuse de la vie qui lui semblait b o n n e ; car elle aimait avec l'ingé-\nnuité de son â m e et la franchise de ses dix-huit a n s . E t Jacques aussi se\ngrisait de ces sentiments nouveaux pour lui et du trouble qu'il éprouvait\nauprès d'une femme sincère Cela le changeait évidemment du cabotinage de\npassion, qui l'avait tant de fois déçu ; il se demandait même c o m m e n t il avait\npu s'aventurer jadis parmi les écœurantes p a n t a l o n n a d e s des filles, qui se\npâmaient de volupté sur son portefeuille. Son caractère facilement impres-\nsionnable l'avait vite entraîné vers Germaine, en qui, depuis qu'il la connais-\nsait, il mettait son repos, ses espoirs et son a m o u r . L a facilité qu'on leur\naccordait de se voir, lui avait permis de pénétrer davantage dans l'âme de\ncette jeune fille; et ce qui n'était au début, comme le présumait M. Firelin,\nqu'une impulsion très vive, se fixait maintenant au plus profond de sa chair\n"}, {"page_pdf": 896, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": "                                LE TRANSFUGE                                  731\n\n\net de son esprit. Il la considérait comme sienne; il n'entrevoyait pas autre\nchose qu'un avenir de bonheur auprès d'elle; elle était son bien ; elle était son\noccupation et sa préoccupation.\n    C'est pourquoi ces jours d'attente, où il fallait ronger son frein, avant de se\ndéclarer fiancé, le rendaient nerveux; et quelquefois, à travers sa gaîté, l'on\ndevinait un souci. Mais qu'avait-il besoin de s'inquiéter? Est-ce que bientôt\nsa mère ne recevrait pas les renseignements que, par acquit de conscience,\nelle avait demandés? Est-ce que le bon abbé Firelin ne saurait pas triompher\ndes dernières résistances, si tant est qu'il y en eût ! Et fort de ces illusions,\nJacques repartait sur les ailes de son rêve.\n    M. Milleret entendait leurs voix, lorsqu'ils passaient près du salon; il sui-\nvait leurs allées et venues, au son croissant et décroissant de leurs paroles :\nc'étaient tantôt de vagues murmures qui se perdaient derrière les arbres,\ntantôt d'éclatantes sonorités qui entraient par les fenêtres, ouvertes à cette\nheure-là. La matinée avait été fraîche et madéfiée de brumes blanches; on\ns'était chauffé aux gerbes allègres des pommes de pin. Puis, vers midi, le\nsoleil avait tiré les collines de leur bain de brouillards, nettoyé, en quelques\nminutes, le ciel encore frileux et maintenant il versait une tiédeur sourde sur\nla terre, capitonnée de feuilles humides et sur les forêts qui dessinaient à l'ho-\n rizon des lignes embuées de vieux rouge, de violet et d'or bruni au feu.\n    Le calme de cet après-midi, où les moindres bruits se répercutaient, la joie\ndes jeunes gens qui riaient dans les allées mélancoliques, mettaient au cœur\nde Milleret des inquiétudes turbulentes. Quel contraste entre cette nature\nassoupie, si joliment attifée de demi-teintes, entre ce tranquille abandon des\namoureux et les terreurs continues du père depuis l'aveu ? Lui et sa femme\nosaient à peine se regarder maintenant : ils ressemblaient à des complices qui\nont fait un mauvais coup, à des receleurs qui détiennent un trésor et qui\nappréhendent d'être découverts. Ils savaient l'un et l'autre que l'abbé Firelin\nne les trahirait pas; mais s'il se rencontrait quelque personne de fidèle\nmémoire pour dénoncer leur situation ? Ce serait la fin de tout. Perdu le béné-\nfice de ces vingt années de lutte contre l'opinion publique! Perdue aussi la\nconfiance de Germaine et son estime et son amour filial ! Et Milleret se voyait\ndéjà jeté sur les chemins, traversant, ainsi qu'un coupable, des régions où il\nne séjournerait pas. vagabondant à travers la société, sans un regard de com-\npassion, sans une parole de réconfort.\n   Puis il se disait : « Non cela n'arrivera pas. Qui donc se rappelle aujour-\nd'hui la lointaine aventure? Vies amis et mes parents ont perdu le souvenir\nde mon nom; et d'ailleurs les uns sont morts et les autres, pris par leur\nprofession, leur carrière ou leurs plaisirs, ignorent jusqu'à mon existence.\n Les pierres elles-mêmes ne parleraient pas; car il n'y a pas de maison\noù j'aie laissé quelques lambeaux de ma vie, pas de route où les traces\nde mes pas se soient conservés. Ici je me suis terré, loin de tout; je suis\nun inconnu.\n    » Et par conséquent qui empêchera que Germaine épouse M. d'Ardemont ?\n La chère petite mérite d'être heureuse. Ah! pourvu qu'elle ne soupçonne\njamais... »\n"}, {"page_pdf": 897, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3566, "texte": " 732                                  DURENDAL\n\n\n      E t repris par ses doutes effarants, il se disait encore :\n      « J e ferais mieux peut-être d'éloigner M. d'Ardemont. Si ce mariage\n n'aboutit pas, il faudra invoquer u n e raison, trouver un motif pour expliquer\n la retraite de ce j e u n e h o m m e . T a n d i s que s'ils ne se voyaient pas autant de\n fois que j ' a i la faiblesse de le tolérer, ce serait tout simple. Deux voisins se\n r e n c o n t r e n t ; l'on remarque la fréquence de leurs visites; mais on ne tient pas\n à ce que cette intimité les engage plus avant et il y a mille façons d'espacer\n les entrevues.\n      » Et encore, n o n ! ajoutait-il. Cette tactique manquerait de finesse.\nGermaine aurait des s o u p ç o n s . Elle s'inquiéterait de savoir p o u r q u o i je fais\nsurgir des obstacles imprévus. N o n , il vaut mieux ne rien déranger. Jusqu'à\n présent le h a s a r d m'a favorisé. Il continuera peut-être et grâce à lui je\n marierai m a fille.\n        J e marierai ma fille, répéta- t-il ; et il me faut pour cela invoquer des\n peut-être, compter sur des h a s a r d s ! Germaine sera-t-elle heureuse? Peut-être.\n Germaine ignorera-t-elle la faute de ses p a r e n t s ? H a s a r d . »\n     E t le malheureux se torturait à l'idée que sa fille viendrait un jour lui\n reprocher tout. Vingt ans il n'avait vécu que p o u r elle, vingt ans il avait sur-\n monté tous les dégoûts, imposé silence à toutes les r a n c œ u r s , et cette enfant\nqui l'avait acculé aux sacrifices de son h o n n e u r et de sa religion, il sentait\nbien qu'elle était le châtiment nécessaire, qu'elle se dresserait en face de lui,\ndans son innocence et qu'elle expierait les laideurs et les irrégularités.\n     C'était la première fois que cette vision le frappait aussi nettement. Lorsque\n M. Firelin l'avait pressenti naguère au sujet de ce mariage, une crainte tra-\ngique, mais vague, l'avait secoué. E n e n t e n d a n t parler ce prêtre, qui se\nperdait l u i - m ê m e dans ses phrases, il redoutait il ne savait quoi. T a n d i s\nqu'aujourd'hui le malheur se précisait. Il le touchait, il le palpait, il le\nretournait d a n s ses m a i n s , comme H a m l e t manie les crânes du cimetière\nd'Elseneur. E t c'était terrifiant. P o u r q u o i avait-il aimé, pourquoi avait-il\nsouffert? P o u r quelle récompense avait-il abattu sa vie, ainsi qu'une bête de\nchasse que l'on traque et que l'on égorge? Car il n'attendait plus même qu'on le\nremerciât, qu'on vînt u n jour lui jeter ses bras autour du cou et lui r e n d r e ,\ndans une caresse, le prix de ses larmes, la rançon de ses effrois. Au contraire,\nque Germaine a p p r e n n e la vérité et c'était la honte et le désespoir qui ne le\n lâcheraient plus.\n     A h ! décidément ce régime de branle-bas le tuait. Mais alors il était préfé-\nrable de tout dire et d'avoir u n e situation nette? Et Milleret eut envie d'aller\nse précipiter aux pieds de sa fille, de lui confesser sa vie entière, d'implorer\nu n p a r d o n qui l'absoudrait.\n     « Je me ferai si petit, si h u m b l e qu'elle aura pitié. Elle connaîtra les\nétapes de ma douleur. Elle c o m p r e n d r a que c'est son avenir que j'ai voulu\nédifier sur les décombres de mon existence. J e l'ai tant aimée, ma petite\nGermaine, qu'elle devinera les angoisses de mon a m o u r . . . »\n    Elle marchait sous les m a r r o n n i e r s , toute fine et toute gracieuse, aux côtés\nde Jacques. Et Milleret voyait le couple de ces jeunes gens qui s'aimaient, se\ndétacher sur le décor métallique des arbres j a u n i s . Combien de fois, en\n"}, {"page_pdf": 898, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3379, "texte": "                                   LE TRANSFUGE                                       733\n\nfermant les yeux, alors qu'il sentait près de sa joue le souffle de Germaine,\nn'avait il pas imaginé qu'elle se promenait ainsi dans le parc avec son fiancé !\n     Malgré lui, u n soupir s'échappa de sa bouche, et sa femme, qui le regardait,\nlui dit d ' u n e voix lente :\n      — Vous êtes triste, mon a m i .\n     Mais il ne répondit pas et c e p e n d a n t M m e Milleret sut quelle était sa\npeine. Car d e p u i s la confidence faite à M. Firelin, bien qu'ils ne se par-\nlassent pas, ils ressentaient la même anxiété, ils s'infligeaient les mêmes\nreproches lancinants.\n     Milleret considéra cette femme, aux pieds de laquelle il avait pâti. Mainte-\nn a n t que l'amour ne paraît plus, comme aux premiers t e m p s , leur u n i o n ,\nm a i n t e n a n t que les nuées lourdes s'amoncelaient, que subsistait-il de ces\nfolles promesses, de ces serments qui semblaient p e r d u s dans un lointain\nsans bornes? L'époque était passée des longues contemplations où les mains\nse joignent, et des paroles qui engourdissent, et des baisers dont on se grise.\n Il restait u n présent gros de menaces, et si accablant q u e , sous lui, les\népaules plieraient. E t c'était pour en arriver là qu'un h o m m e loyal et\nconvaincu avait gâché des années, qui s'éboulaient derrière lui, minées par\n les orages, ravinées par les trombes d'eau!\n      Il connut que cet adultère était la cause de tout le mal, qu'il constituait,\n comme l'affirmait le prêtre, la faute qui corrompait tout. E t des mots pro-\n noncés au presbytère lui sonnaient des c h a m a d e s d'affolement. Oui, le\n concubinage il s'y vautrait, en dépit des excuses forgées par son vice; et le\n sacrilège s'était installé chez lui, exhibant, à toute heure, sa face simiesque\n et ses vaines mômeries.\n      « Mon Dieu, mon Dieu! s'écria-t-il, j'ai péché contre v o u s ! J'ai entretenu\n m o n orgueil, j'ai exalté ma luxure. Me sera-t-il d o n n é de rentrer en votre\n maison pour y recouvrer la paix de ma conscience? M'admettrez-vous\n encore aux liesses de vos mystères, où j'ai si souvent conduit ma turpi-\n  tude? »\n      Il se tut et la voix plaintive de la fontaine r é p a n d i t dans la cour ses\n  maigres lamentations. Les trois petites notes sautaient sur l'eau; et c'étaient\n des reproches assourdis, des hoquets entrecoupés de transes. Elle seule\n  vivait, en cette minute de complet abandon ; elle évoquait des deuils passés\n  et des détresses d ' â m e ; elle invitait à des p r o s t e r n e m e n t s , à des larmes\n  r é p a n d u e s dans le silence violet des confessionnaux.\n       Milleret s'effondra devant l'évidente nécessité de bouleverser sa vie. S'il\n  ambitionnait la paix, s'il voulait le pardon, il fallait tout quitter, renvoyer\n  cette femme, dont la présence sous son toit constituait un crime, apprendre\n  par conséquent au monde qu'il avait péché, s'exposer à toutes les avanies,\n  se vouer d'avance au mépris, se consacrer, pour le reste de ses jours, à la\n  solitude et au remords.\n       U n e voix lui cria : « A. quoi b o n ? T u as passé vingt ans sans qu'on\n  soupçonne ta misère. Vas-tu renverser toi-même ta réputation, attenter de\n  tes propres mains à ton h o n n e u r ? N'es-tu pas bien ici, confortablement\n   installé dans ce luxe qu'on admire? Laisse les sacristains à leur morale\n"}, {"page_pdf": 899, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3260, "texte": "734                                DURENDAL\n\n\n\nfarouche : ils ne peuvent rien contre l'opinion que tu as imposée. Va toujours,\ntu es !e plus fort. »\n   Et, tandis que la fontaine désolée pleurait dans sa vasque, il sentit que\njamais il n'aurait le courage de rompre l'entrave qui le garrottait.\n\n                                        XX\n   Quand, après les volées du dernier coup de la messe, les trois cloches de\nl'église eurent endormi leurs vibrations, M. l'abbé Firelin, en aube brodée,\nl'étole d'or croisée sur la poitrine, risqua sa tête hors de la sacristie et vit que\nles assistants n'emplissaient pas encore la nef. La Toussaint amenait toujours\nà l'office beaucoup de monde ; mais on était lent à venir et les gens estimaient\nqu'il serait temps d'entrer lorsqu'on entonnerait l'Introït. Des hommes station-\nnaient sur le cimetière, dans des redingotes à col de velours, qui les engon-\nçaient et qui les forçaient à tenir les bras raides ; ils s'appuyaient au mur, près\nde la porte et devisaient à voix basse entre eux.\n   Cependant le curé, las d'attendre devant la banque en bois ciré où le calice\nreposait sous son voile, lança sur ses épaules la chasuble repliée, qui se déroula\navec des friselis d'or et de broderies. Puis il salua, d'une inclinaison de tête,\nle Crucifix pendu à l'armoire des Saintes Huiles et, précédé de quatre gosses\naffublés de soutanelies rouges et de camails bordés de peau de lapin, il\npénétra dans le sanctuaire. A ce moment, le chantre ramonna sa gorge, se\nleva devant le lutrin, saisit à pleine main son menton, le bras gauche\ncroisé sur la poitrine, et d'une voix graillonnante entonna le Gaudeamus des\nallégresses.\n   L'église était pleine. Il y avait là des gens qu'on voyait, une fois l'an, faire\nacte de chrétiens en l'honneur de leurs morts, que la Toussaint rappelait à leur\nsouvenir. Dans un des derniers bancs, contre le bénitier, Cormevielle s'était\ninstallé Il professait que la religion des morts accordait seule les hommes de\ntout poil et de toute opinion. Pour lui, c'était le vrai culte; et le vieux libre-\npenseur répétait volontiers qu'il nous venait de l'antiquilé. Les premiers\ndieux des hommes avaient été les morts, que l'on apaisait par des offrandes et\nque l'on cherchait à se concilier, au moyen de quelques gâteaux de farine et\nde quelques vases de lait déposés sur leur tombe. Les ombres, satisfaites de\nces rites naïfs, protégeaient la famille qui les accomplissait. C'est pourquoi la\npiété de M. Cormevielle se teintait d'un vague paganisme. Assis sur le bord\nde son siège, il écartait les jambes et tenait entre ses genoux un chapeau qu'il\ntournait durant la cérémonie. Auprès de lui, Dégosses disparaissait presque\nsous un pardessus d'hiver qu'il ramenait devant lui. Ce vêtement marquait\nune intention bien arrêtée de passer la mauvaise saison à Serpigny, et lorsque,\nen effet, les premiers froids s'étaient fait sentir, Dégosses avait, en diligence,\nsubstitué à ses frusques légères des houppelandes et des vareuses doublées\nde puissantes flanelles. Derrière son rempart de molleton, il semblait dire\nà Milleret : « Voyez, je ne partirai pas de sitôt, je me suis muni contre les\nbises et contre le gel.\n   Ils étaient tous là au grand complet et les Brogniart, et les Milleret et les\n"}, {"page_pdf": 900, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3683, "texte": "                                  LE TRANSFUGE                                     735\n\n d'Ardemont. Jacques se tenait debout, ne suivant aucune prière, le menton\n a p p u y é sur sa canne qu'il avait fichée d a n s la paille d'une chaise. De temps\n en temps il tournait u n peu la tête afin d'apercevoir Germaine agenouillée.\n U n e jaquette de d r a p sombre moulait la taille de la jeune fille; son teint se\n rosait au vent coulis qui sifflait entre les ais mal joints de la porte. J a c q u e s\nregardait aussi sa mère, q u ' u n e pesante tristesse minait. Il avait coutume de\nla voir s'assombrir aux approches du 2 n o v e m b r e . La fête des Trépassés,\ndepuis la mort de M. d'Ardemont, était d e v e n u e l'anniversaire de toutes les\n larmes, l'époque enténébrée de crêpe, où passaient des cortèges de cimetière\net des flambeaux funèbres, qui pleuraient leurs lourdes gouttes de cire sur un\ncadavre pâle. Mais aujourd'hui il se mêlait au deuil ravivé d'autres douleurs\nencore, que Jacques ne connaissait p a s .\n     L a grand'messe se traînait au milieu de pompes rustiques. Elle était véhi-\nculée sur les vagues épaisses d'un plain-chant de village, que beuglaient des\ngosiers rudes. E t l'on allongeait démesurément les voyelles, autour desquelles\nétaient des montées discordantes de sons, tandis que les finales s o m b r a i e n t\nd a n s des ronflements bas. Les vieux, qui étaient s o u r d s , achevaient leurs\nflonflons après les autres, et souvent l'abbé Firelin, depuis l'autel où flam-\nbait sa chasuble d'or, remettait dans le ton les hurleurs en désarroi.\n    A l'Elévation, Jacques courba u n peu la tête à côté de sa canne et Corme-\nvielle, sans quitter son siège, posa ses avant-bras sur l'accoudoir d'en face.\nP u i s , après le recueillement de l'offertoire et les dolentes déprécations du\nPater, la clochette du Domine non sum dignus a n n o n ç a la c o m m u n i o n . Alors,\nlorsqu'elle eut fini de tinter, derrière Mme d'Ardemont et derrière les Bro-\ngniart, M. et M m e Milleret, suivis de Germaine, se dirigèrent vers la table du\nchœur.\n    Ce fut pour M. Firelin un coup terrible. Q u a n d il se retourna, les deux\nprofanateurs étaient là, confondus avec la petite t r o u p e des chrétiens fidèles.\nAux yeux de l'assistance, ils ne différaient point de ceux que l'approche du\nMystère transfigurait et qui portaient à Dieu des âmes mondées de leurs\npéchés, des âmes où le souffle de l'absolution laissait u n e paix odorante.\nMais le prêtre perça le voile hypocrite des paupières baissées, il lut jusqu'au\nfond des consciences indéchiffrables, et son regard angoissé considéra, u n e\nfois de plus, le sacrilège dressé devant l'autel. Etait-ce vraiment pour e n t r e -\ntenir l'ignorance de leur fille que ces malheureux insultaient le ciel ? Ou bien,\nen face des gens qui croyaient à leur foi, jouaient-ils le rôle infâme de Tartufe?\n     L'abbé Firelin descendit les marches, tenant d'une main le ciboire et de\nl'autre élevant l'Hostie toute blanche au-dessus du vermeil. Il communia\nM™ d'Ardemont, puis M m e Brogniart, et q u a n d il arriva près des Milleret,\ntoute la révolte de son cœur de prêtre lui monta au visage qui devint p o u r p r e .\nIl s'arrêta, ses cils se mirent à battre nerveusement et se mouillèrent :\n« Corpus Domini Nostri Jesu Chrisii », profera-t-il, la voix en d é r o u t e ; et l'on\naurait dit qu'il n'avait pas la force d'adjurer le Christ de garder ces âmes pour\nla vie éternelle. Cependant il m u r m u r a presque d a n s u n sanglot la pacifiante\nformule; mais q u a n d il remonta, à l'autel, ses j a m b e s fléchirent sous lui et il\nfut obligé de rester un instant à genoux sur le tapis, pantelant, foudroyé.\n"}, {"page_pdf": 901, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3426, "texte": " 736                                      DURENDAL\n\n\n     L a porte du tabernacle se referma. L e s Milleret rejoignirent leur place.\n Ils enfouirent leur visage immobile d a n s leurs doigts, pour n'être pas distraits\n p e n d a n t leur action de grâces.\n\n                                              XXI\n     Quelques heures plus tard, M m e d'Ardemont a p p r e n a i t à J a c q u e s q u ' a u c u n\n lien religieux n'unissait M. et M m e Milleret et que, dès lors, il ne fallait plus\n compter sur Germaine.\n     — P l u s compter sur G e r m a i n e ! s'écria-t-il. C o m m e n t ! Vous vous ingéniez\n à me mettre en présence d'une jeune fille, dont vous me vantez les qualités et\n les v e r t u s ; il se trouve que cette jeune fille me plaît infiniment et, lorsque je\n l'aime et que déjà je la considère c o m m e ma femme, vous venez me dire : tu\n ne l'épouseras p a s ! J'avoue que je ne comprends plus.\n     — L a chose est cependant claire, prononça M m e d'Ardemont. P e r s o n n e\n ne pouvait supposer que ces gens se moquaient du m o n d e , avec leur simu-\n lacre de m é n a g e . On leur accordait une considération sans limites, parce\n qu'ils parvenaient, à force de ruse, à nous dérouter tous. J'ai moi-même\n péché par imprudence et je n'aurais pas dû me fier aux dehors honnêtes de\n ces étrangers. Si ma sollicitude maternelle avait été plus inquiète, je n'aurais\n pas encouragé tes entrevues avec Germaine et je t'aurais é p a r g n é des\n déboires cruels. Aujourd'hui je connais les Milleret; je sais ce qu'ils valent.\n Je te le répète, mon enfant, la mère est divorcée, tu e n t e n d s , divorcée ;\n c'est-à-dire qu'elle a, quelque part, un mari dont elle portait le nom et qui\n vit et qui ne cesse pas d'être son m a r i . Germaine est la fille de cetle divor-\n c é e ; elle est née d'un adultère et c'est pour cela que je n'admets pas qu'elle\n soit u n j o u r ta femme.\n     — Il est trop tard, affirma J a c q u e s . J e l'aime. Et d'ailleurs que me parlez-\nvous d'adultère et de divorce? Ces mots sont pour moi vides de sens, ou\nplutôt ils en ont u n très net : le premier mariage de M m e Milleret a été\na n n u l é par la loi; il y a eu divorce, u n divorce auquel le second mariage a\nmis fin. Dites que M m e Milleret est remariée et que Germaine est l'enfant\nd'un second lit, mais n'employez pas, je vous prie, ces formules dramatiques,\nqui n'impressionnent que les faibles cerveaux.\n     — Mon Jacques, tu n'y penses pas ! s'écria la mère affolée. T u oublies donc\nque l'Eglise interdit le divorce.\n    — Eh! que m'importe l'Eglise! riposta l'autre. De quel droit réglerait-elle\nles affaires des hommes? Ne sauraient-ils s'aimer sans recourir à l'Eglise? Il\ny a des lois impérieuses, des lois de b o n h e u r et d ' a m o u r qui ne relèvent\nd'aucune juridiction, avec lesquelles le législateur lui-même est obligé d e\ncompter, s'il veut maintenir d a n s la société le bon ordre et la m o r a l e .\nM m e Milleret, malheureuse une première fois, était-elle donc promise à u n\nmalheur éternel? Elle a r e n c o n t r é un h o m m e qu'elle aimait et qui lui assurait\nune existence propre. Elle est devenue sa femme, au lieu de s'exposer à être\nsa maîtresse; il valait mieux alors qu'elle vécût en concubinage avec lui?\n    — C'est ce q u e l l e fait, répliqua d'une voix ferme M m e d'Ardemont.\nAh! m o n p a u v r e enfant, tu peux mettre en avant le b o n h e u r , l'amour et le bon\n"}, {"page_pdf": 902, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3450, "texte": "                               LE TRANSFUGE                                 737\n\n\nordre, et la morale ! Je défie n'importe quelle institution humaine de les\nrespecter plus que ne fait l'Eglise. Elle seule dégage notre vie des souillures\nterrestres; elle seule comprend que notre dignité et notre honneur ne sont\npas compatibles avec les dégradantes servitudes des passions; elle nous\nélève au-dessus des sens qui déchaînent en nous les instincts sauvages; elle\nnous rend fiers et bons. Mais comme elle châtie la bête, on l'insulte et on la\nmoque. On tourne en dérision ses commandements qui gênent le vice; on\nn'admet pas qu'elle ait inspiré à l'homme le respect de soi-même, qu'elle ait\nennobli la nature, qu'elle ait sanctifié l'amour. Une affection unique, un\nengagement éternel ! allons donc! Il y a des désirs qui hurlent, il y a des\nfringales qui réclament leur pâture d'immondices. On les satisfait et c'est\nl'amour libre! On gave la chair et c'est le droit au bonheur! Malheureux\nenfant, tu crois à ces mensonges ! Tu n'es donc plus mon fils pour renier\nainsi des idées qui furent celles de tes ancêtres, qui furent celles de ton père\n et qui furent tiennes? Car je t'élevai dans cette religion que tu railles; je\n t'appris ces choses pures et belles que tu entendais autrefois et qui mainte-\n nant n'arrivent plus jusqu'à ton âme. Mon pauvre petit, qu'a fait de toi cette\n littérature de libre-penseur, dont tu te nourris ?\n    — Ça, répondit Jacques, c'est du sentiment. Que l'Eglise approuve ou\n n'approuve pas le divorce, là n'est pas la question. Une loi existe qui en\n règle les détails et d'après laquelle jugent les tribunaux. A qui reprochera-t-on\n d'y avoir recours ?\n    — Tu raisonnes à faux, mon ami, déclara Mme d'Ardemont. Si le législa-\n teur fabriquait une loi qui te permît de soustraire à ton voisin l'argent dont\n tu as besoin, est-ce que tu en profiterais ?\n    Jacques, agacé, fit claquer sa langue contre ses dents. Puis :\n    — Quittons ce sujet où nous risquons de nous égarer, dit-il. Les Milleret\n ne sont mariés que civilement, soit. Mais en tous cas, ils ont élevé Germaine\n dans des idées qui vous plaisent; ils l'ont rendue pieuse; ils l'ont embellie de\n charmes qui m'ont séduit, de vertus qui provoquèrent votre admiration.\n J'aime sa beauté, son cœur et son esprit. Elle est, certes, la première femme\n auprès de laquelle j'aie éprouvé les sentiments d'un sincère amour et vous\n  reconnaîtrez vous-même qu'il serait difficile d'en trouver une plus gracieuse,\n  plus intelligente, plus digne, en un mot, du mariage que vous rêviez pour moi.\n     — Oui, mon enfant, répondit la baronne, tu as raison de parler d'elle ainsi.\n  Je l'aimais déjà, comme si elle eût été ma fille. Hélas! elle subit les consé-\n  quences d'une faute dont elle n'est pas responsable; elle porte une tare dont\n  on ne la débarrassera peut-être jamais. Que veux-tu, mon Jacques! tu auras\n  beau protester, je considère le second mariage des Milleret comme inexistant :\n  à mes yeux, Germaine est une bâtarde, et je ne donnerai pas mon fils à une\n  bâtarde.\n     — Une bâtarde! cria Jacques, mais vous n'y pensez pas! L'obscurantisme\n  des prêtres vous aveugle et la folie religieuse, ma parole, s'est emparée de\n  vous! Prétendre que Germaine est une bâtarde! Et le mariage civil, encore\n  une fois, le comptez-vous pour rien? Mais allez donc demander, dans une\n  mairie, l'acte de naissance de Germaine et le mien et trouvez-y quelque\n"}, {"page_pdf": 903, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3246, "texte": "738                                DURENDAL\n\n\nindice qui vous permette de proclamer ma légitimité aux dépens de la\nsienne !\n   — C'est vrai, murmura douloureusement la mère affligée de ces paroles,\nc'est vrai : des papiers légaux attestent ces supercheries. Les mauvais l'ont\nemporté sur les bons : ils ont, à l'aide de leur loi de mal. nivelé l'erreur et\nfaussé les mœurs. Non, mon ami, ce n'est pas l'obscurantisme qui m'aveugle\net je ne suis pas folle. Ma foi répugne à ces compromis ; elle s'insurge contre\nles entreprises de la libre-pensée. Elle garde intact le fonds de morale que j'ai\nreçu de mes parents; et c'est la morale catholique, dont on ne détruira ni\nl'ampleur ni la noblesse. Sur les débris du paganisme pourri, elle a édifié des\nsociétés qui ont étonné la terre, et, grâce à elle, notre France fut jadis la pre-\nmière des nations du monde. Tout ce qui va contre cette morale est pour\nmoi une difformité. Et voilà pourquoi les Milleret n'auront plus mon estime.\nComment estimerais-je des gens qui ne voient dans la religion qu'un moyen\nde parvenir et qui s'aident de leur hypocrisie pour se poser dans un pays? Je\nserais coupable d'agréer leur fille, car je reconnaîtrais publiquement qu'ils ont\ndroit à nos égards. Je consacrerais leur fraude et ma conscience s'y refusera\ntoujours.\n   — Ainsi, demanda Jacques, vous vous opposez à ce que j'épouse Mlle Mil-\nleret?\n   — Oui, répondit Mme d'Ardemont, je m'y oppose en mon nom et au nom\nde ton père, qui te tiendrait ce langage, s'il vivait. Il ne souffrirait pas qu'un\nd'Ardemont ait même eu la pensée d'entrer dans une fausse famille, de s'allier\nà de faux chrétiens. Ceux dont tu descends, mon ami, ont fait leur vie droite,\nen respectant l'ordre établi par Dieu ici-bas. C'est la tradition de leur foyer\nqu'ils te transmettent et ton devoir est de les continuer. Car on ne se marie\npas pour soi, mais pour perpétuer une race, pour joindre le passé à l'avenir,\npour conserver dans une maison les idées, les usages et les croyances qui ont\nconstitué sa force et son honneur. Et puis, crois-moi, ton bonheur personnel\nest égalemeut en jeu. Qui sait si l'ancienne aventure des Milleret ne courrait\npas les salons, lorsque tu épouserais leur fille? Le monde est impitoyable et\nle scandale des parents, ravivé par des circonstances qui les sortiraient de\nl'oubli, rejaillirait sur ta femme et sur toi. L'on dirait vite : la mère a eu des\nhistoires et, sans qu'il soit besoin d'autres détails, tu porterais le stigmate de\nces mots. Des personnes qui n'en sauraient pas davantage te tiendraient\n rigueur; la petite phrase perfide t'accompagnerait partout et comme, en défi-\nnitive, l'on ne vit pas dans une Thébaïde, tu en arriverais à des regrets, à\ndes rancunes, à des discordes.\n   Jacques laissa parler sa mère. Il se promenait à grands pas devant elle, le\ngeste nerveux et tordant sa moustache rageusement. Elle le considérait\navec une tristesse indicible. Toute la douleur de cette femme se concentrait\ndans ses yeux grands ouverts, où passaient les inquiétudes d'antan et les\ncraintes actuelles.\n    Bientôt il lui dit :\n   — Nos divergences d'opinion sont absolues. Vous avez des idées que je n'ai\nplus. Elles retardent de plusieurs siècles; elles sont gothiques. A tous vos\n"}, {"page_pdf": 904, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3342, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                          739\n\na r g u m e n t s , je n'opposerai que ceci : j ' a i m e M lle Milleret; je l'aime fille de\ndivorcée; je l'aime aussi b â t a r d e . J e suis d ' u n e é p o q u e où les préjugés sont\ndes hontes ridicules, où l'on rougit de la bassesse des anciennes routines. La\nreligion et sa morale éclopée ne m'arrêteront pas, je vous en préviens.\n     E t sur ces mots, où il avait mis l'aigreur de son âme, où la faiblesse de son\nesprit égaré regimbait, sans un regard vers sa mère, il sortit.\n     Alors Mme d'Ardemont fut prise de frayeur à la vue de l'abîme qui se creu-\nsait entre elle et son enfant. L e scepticisme m o d e r n e et l'irréligion en avaient\ntaillé les pentes roides et ce gouffre béait. C'était un chaos de ténèbres, au\nfond duquel elle ne reconnaissait plus l'image de ce fils qu'elle avait dorloté.\n     Elle cria secours vers Dieu. Elle eut une minute d'effroyable angoisse. P u i s\nelle aperçut, dans son cadre d'or, le portrait de son mari, dont le calme visage\ns'illuminait de droiture et de sincérité. L e père de J a c q u e s pourquoi n'était-il\npas là? P o u r q u o i la laissait-il seule? Pourquoi ne disait-il pas les mots qu'il\nfallait?\n     E t , tombant à genoux devant cette figure muette, elle pleura.\n\n\n                                           XXII\n   J a c q u e s promenait sa tristesse dans les calmes allées jonchées de feuilles\nmortes. L e s arbres faisaient pleuvoir des topazes, du cuivre rouge et de l'or.\nL'horizon s'habillait de bleu.\n    A terre, sur le sol encore h u m i d e des brouillards et des bruines, c'était u n\nlit de feuilles. L e s pas de J a c q u e s produisaient u n bruit de faux qui coupe,\net c'étaient bien ses illusions qu'il fauchait ainsi, dans cet amas de choses\nmortes, qui ont vécu et qui ont aimé. Aux souffles brûlants des étés, elles\navaient langui sous les baisers torrides du soleil et parfois aussi les discrètes\ntiédeurs des soirs et les molles caresses des clairs de lune les avaient apaisées.\nElles avaient aimé l'air qui grise, la pluie qui lave et les concerts d'oiseaux.\nIl les écrasait, ces pauvres choses inanimées; il les sentait craquer sous ses\npas et leurs brisures avaient des voix lasses, des plaintes de mourants qui ont\np e r d u tout espoir; oui, c'étaient ses illusions qu'il piétinait; elles gémissaient\net s'en allaient en poussière, tandis que son âme lourde essayait de glisser\nparmi elles.\n    Il y avait mille feuilles sous les a r b r e s ; de longues mains crispées, qui\nétaient les feuilles des platanes, de minces pétales rabougris, qui furent celles\ndes m a r r o n n i e r s . Il y en avait de grises, qui tombèrent des peupliers et qui\nchangèrent vite leurs vêtements de soleil et d'or contre cette maussade toilette\nclaustrale. L e s feuilles des sycomores étaient en craquelin; les feuilles des\nbouleaux, gringalettes et m e n u e s , semblaient découpées dans de la soie, et\nd'autres, insensibles aux charmes des poétiques agonies, étaient tombées\nencore vertes.\n    J a c q u e s vit venir au bout de l'allée M. l'abbé Firelin, qui s'approcha de lui\net lui saisit les mains avec force.\n    — J e devine, lui dit-il, vos préoccupations. J e ne voulais pas vous laisser\nseul aujourd'hui, car vous avez besoin qu'on vous d o n n e du courage.\n"}, {"page_pdf": 905, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3390, "texte": "                                  DURENDAL\n 740\n\n    — Je vous remercie, répondit le jeune homme; mais, monsieur le Curé,\n vous vous trompez si vous me croyez découragé. Je suis certes très triste\n d'avoir à lutter contre ma mère. Elle s'oppose à mon mariage avec Mlle Mil-\n leret. Par malheur, les raisons de son refus ne me convainquent pas et je suis\n décidé à pousser l'affaire jusqu'au bout.\n    — Madame votre mère est une chrétienne très convaincue, fit remarquer\n M. Firelin. Ne soyez pas surpris qu'elle éprouve de justes répugnances à\n entrer en relations avec les Milleret, qui sont ce que vous savez. Sa foi, qui\n n'a jamais dévié, sa conscience qui n'a connu aucun compromis, n'admettent\n pas qu'on se joue de Dieu. Elle défend les traditions du catholicisme, dans\n lequel elle est née et dont elle suit la doctrine avec une ardeur fidèle.\n   — Et voilà justement où gît le malentendu! s'écria Jacques. Les opinions\n de ma mère je les respecte, mais je ne les partage pas. Dès lors, il est vrai-\n ment étrange qu'on prétende me soumettre à des prescriptions que je\n réprouve. Aucun scrupule religieux n'est capable de m'arrêter; et je n'admets\n pas qu'on vienne me parler d'une religion à laquelle je ne crois plus.\n   — Voyons, mon enfant, interrompit M. Firelin, vous ne parlez pas\n sérieusement.\n   — Non, monsieur le Curé, je ne crois plus. Le siècle où nous sommes s'est\naffranchi des légendes et des superstitions dont on berçait l'âme naïve de nos\n pères. La science interdit désormais de réciter le Credo et les découvertes\n modernes ont fixé les points jadis obscurs de nos origines.\n   — Pardon, mon ami, fit M. Firelin, qu'entendez-vous par la science et\npar les savants? Il est une science vraie, qui se base sur des faits dûment\nconstatés et sur des résultats acquis. C'est la science de Pasteur et de Claude\nBernard, la science de tous les hommes qui ont étudié sans parti pris. Elle\nobserve, elle expérimente, elle est positiviste, c'est-à-dire qu'elle se garde de\nfaire intervenir les causes premières invérifiables, ou la fin des choses qui se\ndérobe également à l'expérience. Elle n'a jamais rien prouvé contre le fait de\nla création, pas plus contre celle de l'Univers que contre celle de l'homme\ndue à un acte spécial de Dieu. Quant à l'autre science, qui invente des\nthéories possibles, qui établit des lois et qui énonce des hypothèses, comme\nelle s'agite dans le domaine de la fantaisie, comme elle ne fournit pas de\npreuves absolument certaines, elle ne mérite pas de nous arrêter. Et d'ail-\nleurs, ses adeptes eux-mêmes se chargent de nous donner la mesure de leur\nautorité. La paléontologie et la biologie ont beau progresser et accumuler\ndes découvertes : les savants en sont encore à se contredire sur des points\nnombreux et importants. Et il se trouve que, lorsqu'ils tombent d'accord, leurs\nconclusions corroborent les paroles de la Bible.\n   — Vous parlez en apologiste, monsieur le Curé, répliqua Jacques. En tout\ncas, vous ne ferez pas qu'un esprit moderne puisse s'accommoder des mystères;\net quand il n'y aurait que les mystères, j'estime qu'ils suffiraient à détourner\nde l'Eglise les hommes de sens et de raison.\n   — Et pourquoi, riposta l'abbé, un homme de sens et de raison ne s'incli-\nnerait-il pas devant les mystères ? Des mystères ! Mais, mon ami, nous en\nsommes entourés dans la nature, et ce serait le cas de répéter, avec Pascal,\n"}, {"page_pdf": 906, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3590, "texte": "                                   LE TRANSFUGE                                      741\n\n\nque nous ne savons le tout de rien. Aucun savant a-t-il jamais d é m o n t r é\nc o m m e n t un grain de blé, mis en terre, devient u n e plante qui produit à son\ntour d'autres grains de blé ? La germination est un mystère et cependant\nvous en acceptez le fait. E t combien d'autres exemples pourrais-je citer de\np h é n o m è n e s inexplicables dont le m o n d e est plein ! Alors si vous reconnaissez\nqu'il y a des mystères naturels, qui dépassent notre sens et notre raison,\npourquoi n'admettriez-vous pas qu'il y en eût de religieux, également inacces-\nsibles aux facultés de l'homme ? E t d'ailleurs u n e religion ne saurait se passer\nd e mystères. Si vous saviez l'inconnaissable, vous seriez semblable à Dieu. Or\nl'objet de la religion est d'établir des rapports entre l'être infini et la créature\nfinie et non pas de les assimiler. Dieu possède des vérités que ne conçoit pas\nnotre intelligence bornée. S'il en était autrement, je vous le répète, il n'y\naurait plus de mystères, plus de religion. E t l'histoire est là pour proclamer\nqu'il n'existe pas de peuple, pas de société sans religion.\n    — B o n ! répondit J a c q u e s , mais pour croire à tout cela, il faut la foi et la\nfoi ne s'établit que sur l'impuissance de la raison, à laquelle elle s'oppose.\n    — Erreur a b s o l u e ! mon pauvre ami, s'écria M. Firelin. La foi ne s'oppose\npas à la raison. La foi ne nous détermine pas à croire à l'absurde. Jamais\nl'Eglise n'a p r é t e n d u nous proposer des insanités. Dieu n o u s révèle des\nmystères, qui sont au-dessus de notre raison, mais qui ne sont pas contraires.\nL a religion ne nous dit pas, par exemple, que trois natures divines ne sont\nqu'une seule nature, ou que trois personnes distinctes n'en font qu'une ; mais\nbien qu'en Dieu les trois personnes ne sont qu'une seule nature. Elle\nnous introduit au seuil d'une vérité mystérieuse qui a pour objet la\nnature intime de l'être infini, objet qui échappe nécessairement à notre\nintellect. E t il en est ainsi des autres vérités révélées. Ce qu'enseigne\nl'Eglise, mon cher enfant, ce n'est pas que la foi et la raison sont en désac-\ncord; mais qu'elles se prêtent un mutuel secours Le concile du Vatican\ndéclare formellement que la raison d é m o n t r e les fondements de la foi et\nqu'elle développe la science des choses divines. Il faudrait en finir c e p e n d a n t\navec le credo quia absurdum, dont abusent nos adversaires. N o n , je ne crois pas\nl'absurde; non, je ne crois pas parce que je ne comprends pas. Mais je discute\nles raisons que j'ai de croire, je les examine et, lorsque je les trouve bonnes,\nvraiment convaincantes, vraiment issues de mon intelligence h u m a i n e , il me\nreste à m'incliner devant l'impénétrable et à croire. Saint T h o m a s affirmait\nque la raison ne croirait p a s , si elle ne voyait pas qu'il faut croire.\n    — D'accord, répondit J a c q u e s , mais q u a n d on n'a pas la foi...\n    — L a foi, mon cher enfant, est u n don de Dieu : elle est u n e vertu qui\nsuppose la confiance et l'humilité. Elle est u n e illumination de l'esprit, u n\nsecours surnaturel qui, selon l'opinion des théologiens, n'est jamais refusé à\nl'homme de bonne volonté.\n    — Monsieur l'abbé, dit froidement J a c q u e s , je ne suis pas un h o m m e de\nbonne volonté, je n'ai plus la foi.\n    — Mon pauvre enfant, m u r m u r a M. Firelin d'une voix émue, je ne vous\nreconnais pas ! Qu'êtes-vous devenu ?\n    — P e u importe ! répliqua le jeune h o m m e , avec u n e brusquerie qui témoi-\n"}, {"page_pdf": 907, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3487, "texte": "742                                   DURENDAL\n\n\ngnait de sa g ê n e . E t n'essayez pas de me convertir, vous n'y réussiriez p a s .\nD'ailleurs la théologie, la foi, la religion et les mystères c'est très joli ; mais\nla seule chose intéressante pour moi est d'épouser Mlle Milleret et je l'épou-\nserai. Comprenez-vous que ma mère m'ait, p e n d a n t deux mois, chanté les\nvertus de cette j e u n e fille, qu'elle proclamait u n e perfection ; comprenez-vous\nqu'elle m'ait lancé dans cette aventure d'amour et que maintenant elle vienne\nme berner de je ne sais quelle histoire de divorce, le c o m p r e n e z - v o u s ? E t\nl'hypocrisie des Milleret! E t l'honneur des d ' A r d e m o n t ! Mais les Milleret\nseraient des faussaires que cela ne m'empêcherait pas d'aimer leur fille et d e\nla d e m a n d e r en mariage : ce n'est pas avec eux que je compte vivre et ils\npeuvent bien, une fois la cérémonie faite, aller se faire p e n d r e où ils voudront.\nPensez-vous aussi que je vais m'inquiéter de la mine plus ou moins renfrognée\nque feront les huit ou dix bonzes, qui se balancent, au bout d ' u n e ficelle, d a n s\nle salon de ma mère? Q u a n t à m o n avenir, il me semble qu'il ne regarde que\nmoi et que je suis libre d'en disposer à m o n gré. Allons ! je vous dis que tout\ncela ne tient pas debout. Germaine sera ma femme. J e l'aime, vous entendez,\nl'abbé, je l'aime et je la veux.\n    J a c q u e s gesticulait en m a r c h a n t . L a surexcitation de son esprit était com-\nplète et M Firelin, consterné, n'osait plus risquer un mot, d a n s la crainte de\ndéchaîner de nouveaux ouragans. Il assistait à u n e crise démentielle, car il\nsentait que ces paroles exaltées, ces phrases où l'inconscience éclatait en\nplein, provenaient d'un esprit que le refus de M m e d'Ardemont avait outré.\n Cette déconvenue transportait de colère le jeune h o m m e , auquel sa mère,\n depuis de longues années, cédait toujours. C'était la première fois qu'il ren-\n contrait u n e résistance où se brisaient ses théories sociologiques, ses idées\n d'indépendance et d'orgueil. E n face de son entêtement s'érigeait u n e volonté\n solide, bâtie sur d'invariables principes, et contre laquelle, sans doute, il ne\n pourrait rien. Alors les rancunes, les déboires, les griefs amoncelés, débou-\n laient en a v a l a n c h e et saccageaient tout.\n     L'abbé lui dit :\n     — Vous aimez sérieusement M\" 0 G e r m a i n e ?\n     — Certes, fit-il. J e suis prêt à sacrifier pour elle mon repos. Elle est entrée\n  dans ma vie au point que le reste m'est indifférent. J e ne vois plus qu'elle.\n     — O u i . . . reprit M. Firelin, après quelques minutes de silence. Si vous\n  aviez u n e occupation sérieuse, il en irait autrement.\n      — Q u e voulez-vous dire, monsieur le Curé?\n      L e prêtre eut l'air de chercher ses mots. Malgré les aveux du j e u n e\n  homme, il persistait à croire que cet a m o u r excessif dérivait d'une incurable\n  oisiveté : Jacques s'y entêtait parce qu'il n'avait rien dans la vie qui le\n  forçât à distraire ses pensées de cet objet.\n      — J e ne prétends pas, répondit l'abbé Firelin, q u e l'amour honnête soit\n  répréhensible. Loin de là. Mais, mon cher enfant, celui qui s'est emparé de\n  vous absorbe les facultés de votre être, vous pousse à des actes inconsé-\n  quents et vous inspire des révoltes. J'en conclus que c'est u n e passion qu'il\n   importe de diriger, au lieu de lui laisser libre cours. E t je déplore que vous\n   n'ayez aucune carrière.\n"}, {"page_pdf": 908, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3179, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                    743\n\n   — U n e carrière, interrompit J a c q u e s , ne m'empêcherait pas d'aimer\nM l l e Germaine comme je fais.\n   — Sans doute, reprit le c u r é . Mais les devoirs de votre profession vous\nobligeraient à des études et à des travaux, qui vous sortiraient de vous-\nmême.\n   — P a r exemple, s'exclama Jacques, je ne vois p a s . . .\n   — Comprenez bien ce que je veux dire, continua M. Firelin. Le mariage\nest certes u n e fin légitime, mais il n'est pas la seule fin de l'homme sur la\nterre. Vous ne vivez pas u n i q u e m e n t p o u r vous marier, mais pour être utile\nà vos semblables, pour les aider de votre intelligence, de votre énergie, de\nvos aptitudes particulières a u b o n fonctionnement de la société; car ils\nréclament votre part d'effort. E t que vous la donniez dans le commerce, d a n s\nl'industrie, dans les arts ou d a n s les lettres, peu importe, pourvu que vous\nla donniez. C'est une loi de justice et d'équilibre moral, à laquelle il n'est\nguère permis de se soustraire sans encourir de blâme. J e ne dis pas cela pour\nvous fâcher, mais afin de vous faire sentir que l'intérêt général passe avant\nl'intérêt personnel et que, lorsque ce dernier l'emporte sur l'autre, il y a\ndésordre. N o u s en arrivons à préférer la satisfaction de nos désirs â toute\nautre affaire.\n    — Mais, sapristi ! objecta Jacques impatienté, la meilleure affaire p o u r\nmoi n'est-elle pas d'organiser mon avenir? E t j ' y tâche de tout mon pouvoir.\n    — Précisément, mon enfant, l'organisation de votre avenir constitue u n e\nœuvre qui ne doit pas être irréfléchie, ni hattée. Il s'agit de savoir si elle sera\nb o n n e et méritoire, si elle ne profitera pas qu'à vous, mais à ceux qui vous\ne n t o u r e n t et à ceux qui naîtront de vous. E t voyez-vous maintenant où je\nveux en venir? Comprenez-vous qu'une occupation sérieuse, une profession,\nsi vous aimez mieux, vous créerait des soucis et des obligations, qui entre-\nraient en ligne de compte dans la conduite que vous aurez à tenir? Ils\nvous mettraient en face de la réalité; en face aussi de l'idéal qu'il faut que\ntout h o m m e cherche à atteindre. Alors, m o n cher petit, conclut le prêtre\navec tendresse, vous partageriez mieux les inquiétudes de votre m è r e ; et\npeut-être vous rangeriez-vous à ses raisons.\n    L'abbé discourut de la sorte très l o n g t e m p s ; mais Jacques opposait à ses\nparoles conciliantes et à ses avis la même force tenace et revenait toujours,\navec la même a r d e u r et la même fièvre, à Germaine qu'il aimait.\n\n\n                                       XXIII\n\n   — En somme, mon cher enfant, répéta M m e d'Ardemont, M. l'abbé Firelin\nn'a fait que traduire ma pensée. T o u t e s les raisons que je t'ai dites, et toutes\ncelles ajoutées par ce saint prêtre, motivent amplement mon refus. J e suis\ndésolée de cette a v e n t u r e ; mais, malgré le chagrin que tu en ressentiras,\nje ne peux pas t'accorder m o n consentement.\n   E t Mme d'Ardemont, après une pause, dit une seconde fois : 0 J e ne\n peux p a s . »\n   Alors Jacques, qui jusque-là s'était tu, laissant sa mère détailler, pour la\n"}, {"page_pdf": 909, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3533, "texte": "744                                        DURENDAL\n\n\ndixième fois peut-être, ses angoisses, parla d'une voix qu'il s'efforçait de\nrendre calme :\n    — Vous me d e m a n d e z , vous et l'abbé F i r e l i n , d e sacrifier mon amour à des\nconvenances religieuses et sociales; j'ai bien réfléchi. J'ai sincèrement voulu\nvous satisfaire, j ' a i tout pssé, tout considéré. E h b i e n ! non, mon a m o u r\nl'emporte sur les motifs que j ' a u r a i s de m'incliner devant votre j u g e m e n t . J e\nne peux pas renoncer à M l l e Milleret.\n    E t il appuya : « Moi non plus, je ne peux p a s . »\n   P u i s , comme sa mère affligée paraissait s'enclore dans u n e douleur m u e t t e ,\nil la regarda. Il vit transparaître sur son visage les tortures qui tenaillaient\nson â m e . C'était lui qui la mettait d a n s un tel état d'accablement, c'était p o u r\nl'amour exclusif de son fils qu'elle souffrait ainsi, p o u r le maintien des tradi-\ntions de sa race qu'elle s'exposait à des mots irritants et à des bravades.\nEtait-ce h u m a i n , était-ce filial de désoler cette m è r e ; et n'avait-elle pas droit\naux marques du respect le plus pieux, elle qui s'était ignorée, sa vie d u r a n t ,\nafin que J a c q u e s profitât de toutes les libertés, abusât de toutes les aises? Le\nsacrifice de tendresse qu'elle avait accompli, ne méritait-il p a s qu'en retour\non lui d o n n â t u n peu d'affection?\n   — Voyons, m a m a n , s'écria-t-il d a n s un élan de sincérité que provoquait la\nvue de ces pauvres yeux où les larmes semblaient taries, tant elles avaient\ncoulé; voyons, c'est m o n b o n h e u r que vous refusez. Si vous saviez c o m m e je\nl'aime, vous auriez pitié. E t puis, s o n g e z . . . elle ignore tout : elle s'est a b a n -\ndonnée avec u n e confiance absolue .' elle compte sur mon a m o u r dont elle\na reçu les serments. L a pauvre petite, vous ne voudriez pas que, par m o i ,\nelle fût m a l h e u r e u s e ! Elle p e u t faire de votre J a c q u e s u n h o m m e selon votre\ncœur et selon vos désirs, car elle seule est capable de me transformer. E t\npuis est-ce que tout le monde ici ne m'approuverait pas ! D'ailleurs on ne sait\nrien, on ne saura jamais rien. Et q u a n d m ê m e on apprendrait les choses que\nvous redoutez, ce n'est pas pour les autres que je me marie, c'est pour moi,\nc'est pour vous, qui aurez deux enfants qui vous chériront. Ah ! je vous en sup-\nplie, ne vous montrez pas impitoyable. Rappelez-vous que vous me l'aviez un\npeu d o n n é e jadis. J e vous la d e m a n d e a u j o u r d ' h u i . . . je vous la d e m a n d e à\ngenoux, sanglota J a c q u e s , en se jetant aux pieds de sa mère.\n    Elle lui prit la tête dans ses mains et le tint contre sa poitrine. Elle le ser-\nrait contre elle, cet enfant de tout son a m o u r et de toutes ses douleurs. L o n g -\ntemps, très longtemps elle l'eut entre ses bras et ses larmes tombaient sur le\n front du j e u n e h o m m e .\n    P u i s , tout à c o u p , elle l'embrassa résolument et bien bas, comme si les mots\nl'étranglaient, elle m u r m u r a :\n    — N o n ! je ne peux p a s .\n    Alors il se leva. Il était blême, et la colère le faisait trembler. Il jugeait\n dans son orgueil, qu'il s'était assez humilié, et puisqu'on ne pliait pas devant\n lui, il lui restait à prouver que, lorsqu'il voulait une chose, il la voulait bien.\n    — Ah ! c'est comme ça, hurla-t-il entre ses dents serrées. Vous persistez dans\n votre refus. E h bien ! je me passerai de votre consentement.\n    — J a c q u e s ! clama M m e d'Ardemont.\n"}, {"page_pdf": 910, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3160, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                     745\n\n   — Oui, je m'en passerai. Voilà assez longtemps que je raisonne, et que je\ndemande, et que je supplie. Je me marierai malgré vous.\n   — Mon enfant, tu ne penses pas à ce que tu dis!\n   — Malgré vous, répéta-t-il et il se dirigea vers la porte.\n   Elle le vit disparaître. Elle courut après lui. Elle l'appela :\n   — Jacques, mon Jacques!\n   Mais sa voix se perdit dans l'affreux et glacial silence, qui lui renvoyait ses\ncris de détresse.\n                                        XXIV\n   Elle ne savait plus où cacher son mal. Il emplissait son âme au point de\nla faire éclater. Elle avait entendu son fils lui dire des paroles hautaines et la\nmenacer. Les mots lui bourdonnaient aux oreilles, les gestes lui causaient un\neffroi singulier.\n   Elle s'en fut chez le prêtre et lui conta la scène.\n   — J'avais droit à son respect, monsieur le Curé. J'espérais qu'au moins il\naccorderait à sa mère la déférence que nos enfants nous doivent. De toutes\nles peines que j'ai ressenties dans ma vie, celle-ci est la plus cruelle, la plus\namère. Maintenant je sens le cœur de mon pauvre Jacques si loin du mien.\n    — Hélas! madame la Baronne, il a lu trop de mensonges, il a trop\nécouté les sophistes, il s'est trop complu aux discours des docteurs en scepti-\ncisme et en irréligion. Voilà ce que ces malfaiteurs font des faibles, qui\ncherchent en leurs déprimantes théories des excuses à leur mollesse ; car le\n crime de la libre pensée est là. Plus de morale, plus de croyance, plus de\nrespect. Sous prétexte d'accorder à la raison tous les droits, on exalte\nl'égoïsme, on perfectionne les instincts mauvais, on forme des mécontents\net des aigris, qui s'insurgent contre les lois naturelles et divines. Cependant,\nil convient de ne pas s'abandonner au désespoir. Vous avez déposé jadis\ndans le cœur de cet enfant des principes de bien. Il y a en lui des ressources\nqui n'existent pas chez beaucoup d'autres, que l'erreur déprime, à un âge où\nla nature est tendre, où il est facile de la pétrir selon son gré. M, Jacques\nnous reviendrait sans doute, s'il subissait quelque influence heureuse.\n    — Une influence? questionna la baronne, qui ne voyait pas encore où\n voulait en venir le prêtre.\n    Celui-ci continua doucement, sans se presser ; et il accompagnait ses\nparoles des gestes coutumiers, qui matérialisaient, en quelque sorte, sa pru-\n dence et sa sagesse.\n    — Oui, ce jeune homme se laisse convaincre par les gens auxquels il recon-\n naît une supériorité intellectuelle, et par ceux qui sont assez habiles pour\n captiver son esprit. Je ne vous surprendrai pas en vous avouant que je l'ai\n trouvé dans un état qui m'inquiète. Il a le sens perverti. 11 m'a tenu sur, ou\n plutôt contre la religion, des discours qui montrent avec quelle facilité les\n protagonistes du doute l'ont endoctriné. Je le crois très dangereusement\n atteint par les maladies contemporaines, par le mépris de tout, par l'égoïsme\n de la raison et par ce qu'un écrivain récent a nommé <i la peur de vivre ».\n Il est inoculé et, si l'on n'arrête pas les ravages du mal, il est à craindre qu'il ne\n"}, {"page_pdf": 911, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3271, "texte": "746                               DURENDAL\n\n\n succombe misérablement. Je vous effraye, n'est-ce pas, en vous parlant ainsi ?\n  Mais il vaut mieux prévoir que se leurrer et que gémir. Voyons, madame,\n malgré vos répugnances, pourquoi n'examineriez-vous pas la possibilité d'un\n mariage avec Mlle Germaine?\n    — Oh! monsieur le Curé, s'écria-t-elle, que me conseillez-vous?\n    — Je ne vous dis pas, remarquez-le bien, de donner, dès aujourd'hui, votre\n consentement. Mais je vous prie d'examiner, de mettre en balance les\n inconvénients et les avantages, de revenir, avec une réflexion peut-être\n moins prévenue, sur un ensemble de choses qui semblent inconciliables au\n premier abord.\n    — Non, je vous en supplie, monsieur le Curé, interrompit la baronne; ne\n me demandez pas cela.\n    — Cependant, continua l'abbé Firelin, il y a là des circonstances qui sont\n considérables. D'une part, un jeune homme qui risque de s'avenlurer de plus\n en plus dans des idées opposées à celles de sa race et de sa religion, et dont le\n caractère indécis n'est pas néanmoins malléable; car il est de parti pris et il\n résistera aux tentatives qu'on fera pour le convertir, dès qu'il en soupçonnera\n le dessein. D'autre part, une jeune fille fort habile, fort intelligente et chré-\n tienne dans l'âme, qui peut beaucoup par son action quotidienne et par\n l'amour même qu'elle inspire. Ah! madame, si je n'appréciais les éminentes\n qualités de Mlle Germaine, je serais le premier à vous détourner d'un projet\n qui n'a pas, qui ne peut pas avoir vos sympathies. Mais songez au rôle qu'elle\n est appelée à jouer, si elle épouse M. Jacques.\n    — Oui, répliqua la baronne, mais les parents? Les amènerez-vous au seul\ndénouement que commanderait l'Eglise, à une rupture, puisque le mari vit\n toujours? Et, dans ce cas, quel scandale que celui d'un mariage avec une fille\nqui n'aura qu'un père illégitime. Ferez-vous, s'ils persistent à vivre ensemble,\n que la société catholique ne leur tourne pas le dos? Et, dans cet autre cas,\nvous condamnerez mon fils à n'avoir plus aucun rapport avec nos amis et\nnos parents.\n    — Madame, objecta le prêtre, vos amis et vos parents ne le connaîtront\nbientôt plus; car il n'abandonnera pas de lui-même le camp de nos adver-\nsaires, où il a passé. L'avenir mondain de M. Jacques est certes intéressant;\nmais j'ose dire que des pensées plus hautes doivent vous inquiéter. Votre fils\nn'est pas en train de perdre la Foi, il l'a perdue. Une sollicitude persévé-\nrante, active et dévouée, en le ramenant vers la lumière qu'il fuit, le sauvera\npeut-être; vous entendez bien, le sauvera; il s'agit du salut de son âme. Et\nj'ajouterai encore ceci : il existe assurément des jeunes filles irréprochables\net pieuses auxquelles cet apostolat — car c'en est un — pourrait être confié.\nMais vous flattez-vous de les découvrir? Et l'une d'elles sera-t-elle aimée au\npoint qu'elle transformera votre fils? M. Jacques, impulsif comme il est, croit\nen Mlle Germaine et acceptera tout d'elle. C'est son amour d'aujourd'hui\nqu'il faut saisir, car il ignore lui-même quelle en est la profondeur et\nl'étendue. Il aime violemment et j'ajouterai obstinément; qui vous empêche\nd'en profiter ?\n    Elle ne répondit pas. Les émotions qu'elle traversait l'avaient bouleversée,\n"}, {"page_pdf": 912, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3325, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                    747\n\nles paroles de M. Firelin la plongeaient dans des affres de désespoir. Elle ne\nvoyait plus rien devant elle, tout lui manquait sous les p a s ; elle allait ainsi\nqu'une aveugle p a r m i des fondrières.\n   Elle eut seulement la force de dire : « Si vous avez pitié de moi, ne me\nparlez plus jamais de ce mariage. J e demanderai à Dieu de m'éclairer. »\n\n                                        XXV\n\n    Jacques tomba dans le plus profond abattement. Ses nerfs l'avaient soutenu\njusque-là; mais à l'excitation inquiète qu'ils avaient produite, succédait la\npériode fatale où le courage et la volonté ne se manifestaient d'aucune façon :\nl'être entier du jeune h o m m e succombait sous des forces supérieures. La vie\nlui était d'un goût amer, puisqu'elle n'arrangeait pas les événements à sa\nfantaisie et lui-même pressentait qu'il se laisserait vaincre par elle. Elle\nl'avait mené par des chemins divers : il s'y était engagé, c o m m e u n touriste\nqui ne pénètre pas dans les gorges où l'on est assourdi du fracas des torrents,\net qui aime que les étapes aboutissent à de faciles a u b e r g e s . L'amour de\nGermaine l'occupait, il est vrai. Il estimait que cette passion remplirait le\nvide de ses jours, et que ce serait une chose très agréable et très d o u c e , à\ncondition qu'il n'y eût pas d'embardées qui l'obligeraient à des m a n œ u v r e s\ndifficiles et peut-être pénibles. Et voilà qu'on lui objectait la famille et la\n religion! Deux entités vagues auxquelles il ne croyait plus et qui, néan-\n moins, le gênaient.\n     Il s'était irrité en vain. Sa mère ne reviendrait pas sur son refus. On\n l'aurait emporté sur lui par des raisons qu'il jugeait ineptes et par des\n préjugés. Alors il vivait des heures mauvaises et son orgueil en révolte\n imaginait des d é n o u e m e n t s tragiques.\n     L'abbé Firelin tâchait à le calmer :\n    — Allons, lui disait-il, êtes-vous un h o m m e ? Etes-vous capable d'un peu\n d'énergie? Réagissez contre ce nervosisme qui vous nuit, parce qu'il vous fait\n perdre toute mesure. A quoi vous sert de m a u d i r e la vie? Elle n'en sera pas\n meilleure et vous ne la plierez pas à votre désir. Luttez au contraire ; m o n -\n trez que votre amour vous détermine à des efforts que vous n'auriez pas tentés.\n Ah! votre vie! Vous avez une belle occasion de la relever. La lutte que je\n vous prêche, les efforts que je vous conseille lui d o n n e r o n t u n sens qu'elle\n n'a pas. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut résister à votre mère. Vous avez\n oublié, mon enfant, qu'elle méritait, plus que tout autre, votre respect et\n vous avez aggravé la situation par des menaces qui l'ont affligée. Mais vous\n pouvez, de tant de manières, lui témoigner que vous regrettez vos outrages\n et qu'ensuite vous êtes digne qu'on fasse taire les intimes répulsions!\n     — Voyez-vous, mon enfant, la vie n'est pas un fardeau sous lequel on geint.\n Elle est parfois lourde à nos épaules, mais quand on la porte sans défaillir,\n on y gagne de la force et de la fierté.\n     — Si vous méritez M lle Germaine par votre persévérance et par u n c h a n -\n gement dans votre ton, dans vos manières et dans vos pensées, M m e d'Arde-\n mont se laissera convaincre. T o u t cela ne s'obtient pas du jour au lendemain,\n"}, {"page_pdf": 913, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2859, "texte": "748                               DURENDAL\n\n\n\nje vous l'accorde; mais, puisque vous aimez cette jeune fille, vous ne ména-\ngerez ni vos peines ni votre temps. Et le temps arrange tant de choses! Il\nreculera au dernier plan les figures inquiétantes du père et de la mère;\ntandis qu'apparaîtra dans la pleine clarté l'image de M1le Milleret. Et\nquand Mme d'Ardemont ne verra pour ainsi dire plus qu'elle, vous aurez\ngagné la partie. Croyez-moi, mon enfant : ayez le courage d'attendre.\n   — Attendre, gémit Jacques, attendre encore! Mais je ne fais que cela\ndepuis que je suis au inonde. J'attends l'inconnu, j'attends un événement\nqui m'exhumera de moi-même. J'attends toujours. Je n'ai plus la force.\n   L'abbé Firelin réfléchit un peu. Puis il dit d'une voix ferme :\n   — Vous allez me promettre une chose : c'est de ne pas prendre de résolu-\ntion extrême.\n   Et comme Jacques ne répondait pas, il ajouta :\n   — Tenez, faites un voyage. Changez d'air et de pays. Partez au loin.\nRestez longtemps absent. Et, lorsque vous reviendrez, vous serez aguerri,\nmieux préparé en tous cas à soutenir cette lutte contre vous-même, dont je\nvous parlais.\n   — Un voyage! s'écria Jacques. Ah! non...\n   — Si, répliqua fortement le curé. Il faut que vous partiez. Que ce soit la\npremière décision de votre vie. Voyons, cela n'est pas terrible : un mois,\ndeux mois sont vite écoulés. Vous partirez, n'est-ce pas?\n   Jacques, incertain, désemparé, n'attendant plus rien, ni de lui-même, ni\ndu temps, ni de l'espace, ni des hommes, répondit faiblement : « Oui. »\n\n                                     XXVI\n\n   Cependant il pensa : « Ma mère ne cédera jamais. Je n'ai d'espoir qu'en\nGermaine. Je lui dirai tout. Son amour n'examinera pas les conventions du\nmonde; mais il me mettra au-dessus d'elles et de ses parents. Elle sera ma\nfemme par sa volonté. Et d'ailleurs il est probable que M. et Mme Milleret ne\nme repousseront pas. »\n   Il alla donc à Serpigny et trouva Germaine près de la chapelle, où ils\navaient connu tous deux que naissait leur amour.\n   Devant la figure suppliciée de Jacques, elle ne put retenir un cri.\n   — Qu'avez-vous, mon ami? Vous souffrez?\n   — Non, je ne souffre pas. Je vous aime.\n   Et, comme la première fois, ils s'approchèrent des hautes baies en ogive,\npar lesquelles on apercevait la plaine verte, les collines et la vallée qui s'en\nallait, là-bas, derrière les maigres peupliers.\n   Ils s'assirent. Il comprit qu'il se passerait de l'irréparable.\n   A son tour elle lui dit : « Je vous aime. »\n   Il voulut inventer des phrases pour lui apprendre cette chose angoissante\nqui l'amenait. Il chercha. Il se débattit avec son cerveau qui ne savait plus;\nil éprouva que sa langue n'articulerait pas les mots.\n   Elle parlait seule, à côté de lui, si près que les cheveux de son front tou-\nchaient sa joue, si près qu'ils respiraient ensemble.\n"}, {"page_pdf": 914, "page_imprimee": 749, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3051, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                   749\n\n    Elle disait : « Comme nous serons heureux, mon ami! Le bonheur ce\n sera de penser avec vous, de voir avec vous, de vivre la même vie. »\n    Il fit un effort. « Ma Germaine, ma petite amie... » Et des sanglots qu'il\n retint le serrèrent à la gorge.\n    Elle vit qu'il était pâle; elle saisit sa main froide qu'elle réchauffa. Elle lui\n demanda encore : « Qu'avez-vous? Vous n'aimez plus le soleil sur les prés,\n ni le ciel où s'endorment les collines. Vos doigts sont glacés, Jacques, vous\n n'aimez plus...\n    — Je vous aime de toute mon âme, murmura-t-il.\n   — Alors il faut me regarder et ne plus avoir ce grand front soucieux.\n    Il se tourna vers elle et la contempla. Le soleil, à ce moment, s'insinuait\ndans tous les trous des pierres, les pénétraient, les allumaient, les vivifiaient\nd'une vie splendide. Il y avait partout de la gaîté et de la chaleur, une\nchaleur et une gaîlé que l'automne atténuait, qu'il rendait moins violentes,\nplus discrètes, plus amicales. Germaine était belle parmi ces magnificences.\nJacques ne l'avait jamais vue si calme et si pure. Il en éprouvait un trouble\nviolent.\n    Il se dit : « Non, je n'ai pas le droit de bouleverser cette vie. Elle ne soup-\nçonne rien; elle est étrangère à toutes les petitesses, à toutes les mesquineries,\nà toutes les défaillances. Si quelqu'un doit jamais les lui révéler, que du\nmoins ce ne soit pas moi! »\n   Il se sentit plein de respect pour la pudeur de cette enfant sans reproche\net sans tache. Et cependant, de tous les côtés, la vie lui échappait. Il avait la\nnotion très sensible de sa défaite morale ; mais il rencontrait ici l'innocence\net devant elle il demeurait interdit.\n   Il se rappela les paroles du prêtre. « Je n'aurai pas la force, se dit-il. Tout\nest mort dans mon cœur. »\n   Comme, en effet, le courage lui manquait de se reconquérir, il sombra. A\nquoi serait-il bon désormais? L'amour n'était pas pour lui, non plus que le\nbonheur. Il valait mieux fuir, abandonner sa famille, sa patrie et la femme\nqu'il aimait. Il redevenait l'homme des irrésolutions et des lâchetés. Il entre-\nvoyait de lointains voyages, qui l'entraîneraient vers des contrées où l'on\noublie, et qui le dispenseraient des efforts salutaires. Il lâchait prise devant la\nvie et devant l'amour. Il n'était qu'un pleutre misérable.\n   Il se leva. Germaine se tenait debout, à côté de lui. Elle lui demanda de\nrevenir bientôt et de n'être plus triste. Il promit ce qu'elle voulut; et, parce\nqu'elle souffrait de sa peine, elle mit sa tête contre son épaule. Un instant les\nlèvres de Jacques se posèrent sur le front de Germaine.\n   C'était le premier baiser; c'était aussi le dernier.\n   Lorsqu'il l'eut donné, il disparut.\n\n                                      XXVII\n   Germaine fut deux jours entiers sans revoir Jacques; deux jours durant\nlesquels elle ne parla point, où elle connut les anxiétés de l'attente, où elle\npressentit un malheur. Elle voyait Milleret errer seul dans l'abbaye et, quand\n"}, {"page_pdf": 915, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3246, "texte": "750                               DURENDAL\n\n\n\n ils se rencontraient, les regards du père se posaient douloureusement sur cette\n enfant qui passait, inquiète et affolée.\n    Et Milleret, de son côté, ne vivait plus. La brusque disparition de Jacques\n l'avertissait du danger qu'il redoutait depuis si longtemps : quelqu'un avait\n parlé; les d'Ardemont étaient au fait des tristes subterfuges; il faudrait payer\n sa dette à brève échéance et ce serait terrible.\n    Il en tremblait de tous ses membres, le malheureux; et lorqu'il se retrouvait\n en face de lui-même dans sa chambre, il avait des gestes fous de désespoir,\ndes cris d'angoisse et des sanglots. Cette porte qui s'ouvrait ne laisserait-elle\n pas entrer quelqu'un qui viendrait lui cracher sa honte à la face? Ces gens\nqu'il croisait ne savaient-ils pas la désolante histoire? Est-ce qu'ils n'en par-\nlaient pas entre eux, tout bas, comme on fait près du lit d'un agonisant? Et\nles plafonds qui craquaient, et le vent qui fouaillait les vitres, est-ce qu'ils\nn'allaient pas tout faire crouler sur lui, dès que cette maison serait devenue la\n demeure maudite de l'adultère?\n    Il étaitsecoué de transes et d'appréhensions. Quel châtiment lui apporte-\n rait demain ? La vengeance du ciel attendrait-elle même jusqu'à demain ! Tout\n à l'heure, peut-être qu'elle frapperait.\n    « Seigneur, s'écria-t-il alors, épargnez-la! Je ne vous demande pas d'avoir\npitié de moi, car j'ai tout mérité. Mais elle, mon Dieu, qui est innocente et\nqui vous aimé, sauvez-la d'un désastre imminent. Ah ! s'il vous faut des larmes\net des souffrances pour vous apaiser, que votre colère s'acharne sur moi : je\nsuis prêt ; me voilà. Mais votre justice est infinie. Songez au peu de bien que\nj'ai mis dans cette enfant; ne voyez pas mes crimes; considérez sa foi, sa\ncandeur, sa pureté. Ma fille... épargnez ma fille. C'est le sang de son père qui\ncrie vers vous : Seigneur, qui connaissez mes infamies, prenez ma vie, prenez\nmon sang; mais qu'elle ignore tout.»\n    Le troisième jour cependant, Germaine apprit par des pauvres de Fay-le-\nMontel que Jacques était parti. Son cœur chavira dans sa poitrine; puis,\ncomme s'il cessait de battre, elle sentit un froid morbide la glacer.\n    Il était parti sans un mot, sans une explication. Il l'avait abandonnée. Il ne\nl'aimait plus. Elle ne s'était pas trompée l'autre jour : c'était bien le\ndeuil de son amour qu'il portait dans ses yeux hagards et dans son âme\ndésemparée.\n    Ah! comme tout était vide maintenant! Comme la solitude s'élargissait\nautour d'elle, la désolante solitude où rien ne répondait à sa peine, où tout\ndépérissait au souffle des brises hivernales, dans la terreur et dans la mort.\n    Elle courut chez son père, car il fallait qu'elle parlât. « Mon père, lui dit-\nelle, vous saviez que nous nous aimions.\n    — Oui, Germaine, répondit-il avec effroi.\n    — Alors pourquoi n'est-il plus là? Qui donc l'a éloigné? Car il n'est pas\nparti de lui-même... ce n'est pas possible... Quelqu'un la chassé d'ici. Il venait\nchaque jour. Il m'aimait, et soudain je l'ai vu s'assombrir, se troubler devant\nmoi, balbutier des mots qui l'étouffaient. Cet amour vous déplaisit-il? Est-ce\nvous qui l'avez renvoyé?\n   — Mais non, Germaine, ce n'est pas moi.\n"}, {"page_pdf": 916, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3022, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                   731\n\n\n    Elle regarda Milleret qui blêmissait. Puis elle ajouta :\n    — Il y a quelque chose qui m'échappe. Un événement s'est produit, que je\nne connais pas. Ce n'est pas un départ cela, c'est une fuite.\n    — Germaine! clama le père aux abois.\n    — C'est une fuite, répéta-t-elle. Et vous en savez la cause, mon père, car\n votre inquiétude vous trahit.\n    — Je ne sais rien, s'écria-t-il. Mon enfant, je t'assure que je ne sais rien !\n    Et tout en prononçant ces paroles, il porta la main à son front, sur lequel\n la sueur perlait.\n    Elle s'approcha de lui; elle vint placer sa tête tout près de la sienne et lui\nmurmura lentement :\n    — Je vous en prie, ne me cachez pas un malheur que je devine. Voyons, je\nserai forte. M. d'Ardemont n'est peut-être pas le jeune homme honnête et\nfranc qui s'est montré à nous. Avez-vous appris sur lui...\n    — Sur lui, interrompit Milleret, que cette conversation rendait fou, sur lui,\nil n'y a rien, mon enfant!\n    Elle recula d'un pas. Ses yeux se fermèrent, l'espace d'une seconde.\n    — Si ce n'est pas sur lui, fit-elle d'une voix morte, alors... c'est sur nous.\n    Mais il la saisit à pleins bras; il l'étouffa pour l'empêcher de parler.\n    — Ah ! Germaine, tais-toi! tais-toi ! Mais tu n'y penses pas : ce soupçon est\n odieux !\n    Il l'étreignit à la faire crier. Il avait l'air d'un forcené. Elle eut peur et se\ndégagea.\n    — Jamais je ne vous ai vu ainsi, mon père... Ah! c'est affreux! Cet état\nd'exaltation... Mon Dieu! Que me cachez-vous?\n    Il essaya de répondre; mais de ses lèvres contractées il ne sortait aucune\nparole. Il s'accusait lui-même par le désordre de son visage, par le boulever-\nsement de son être entier; car il n'avait pas prévu qu'elle viendrait, à l'impro-\nviste, lui demander compte de sa vie. Elle était le seul juge devant lequel il\nperdait contenance. Vingt ans de mensonges ne l'avaient pas préparé à cette\nconfrontation.\n    — Je veux que vous me disiez tout, proféra Germaine. Vous ne pouvez plus\nreculer. Ah! je vous en conjure, ne restez pas muet. Le doute est plus épou-\nvantable que l'aveu le plus cruel : il me laisse tout supposer, le déshonneur,\nle crime même. Parlez à votre fille ; dites-lui qu'elle n'a pas à rougir de ses\nparents.\n    Alors, en face de la douleur de cette enfant que l'incertitude effarait, il\ncomprit qu'il devait se livrer. Elle avait droit maintenant à la vérité.\n    — Ta mère et moi, fit-il, nous ne sommes pas mariés religieusement.\n    Un silence plana sur ces mots, qu'elle reçut en pleine poitrine. Il lui sem-\nblait qu'on venait de l'assommer. Elle pâlit affreusement. Toute la boue de\ncette existence jaillit en torrent sous ses yeux. Une minute suffit à faire appa-\nraître les péchés monstrueux, les fautes contre la société, contre la morale,\ncontre Dieu.\n    Germaine crut qu'elle perdait la tête ou que, toute éveillée, elle se débat-\ntait dans les affres d'un cauchemar. Un vertige la saisit. Elle tomba.\n"}, {"page_pdf": 917, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2664, "texte": "752                               DURENDAL\n\n\n  Quand elle revint à elle, Milleret couvrait de ses larmes les mains pâles\nde sa fille. Elle l'entendait gémir d'une voix incessante : « Pardon, pardon... »\n\n                                     XXVIII\n   Des semaines de souffrance succédèrent à ce drame. Germaine passa par\ndes tourments de désespoir et son amour filial s'endolorit entre ce père et\ncette mère qu'elle ne pouvait plus unir dans la gratitude de son cœur, mais\nqu'elle aimait néanmoins, avec toute la pitié de sa tendresse.\n   Elle pria. Elle vécut de longues heures aux pieds du Christ, demandant à\nla victime immolée pour les péchés du monde, de laisser tomber un regard\nde miséricorde sur les coupables et de les sauver.\n   Puis bientôt elle s'oublia elle-même devant la figure crucifiée de Dieu ; elle\nse fondit dans l'incompréhensible amour de ce sacrifice. Et comme son âme\nn'était que bonté, que tendresse et que virginité, elle eut soif d'unir ses pauvres\nmisères aux abominables tortures divines, afin d'obtenir le pardon que son\npère implorait naguère à ses genoux.\n   Elle se dit : « Je suis de celles dont les mères ne veulent pas. Mme d'Ar-\ndemont ne pouvait pas permettre ce mariage. Sa foi de chrétienne s'y oppo-\nsait et les traditions de sa race aussi. Mais j'immolerai cet amour et, puis-\nqu'il faut qu'on expie une faute, je me donnerai en otage à Dieu. »\n   Elle résolut dès lors de se faire la plus humble de toutes. Quitter sa patrie\net s'enfermer en un couvent — puisqu'aujourd'hui la haine a vidé les cloîtres\nde France — ne lui parut pas une suffisante satisfaction. Elle pensa qu'il y\navait encore à servir et à souffrir chez nous. Elle décida qu'elle entrerait chez\nles Petites Sœurs des Pauvres.\n   Là, parmi les charitables besognes et sous les menaces toujours hurlantes\nde la persécution, elle accomplirait son œuvre victimale.\n   Un matin, elle annonça son départ à Milleret. Il en fut perturbé d'abord\njusqu'au tréfonds de lui-même. Puis, l'héroïque action de sa fille lui apparut.\nAussi bien, la place de Germaine n'était plus en cette maison que le péché\nsouillait.\n   Qu'elle prie et qu'elle se dévoue, tandis que lui commencerait le dur appren-\ntissage du repentir. Car c'est maintenant qu'il allait racheter ses méfaits,\nmaintenant qu'ayant perdu son enfant, il s'en irait seul, par les routes\ninconnues de la vie, loin de cette femme, à laquelle il prêtait un nom.\n   Une dernière fois, il attacha sur Germaine le regard de sa tendresse; et il\nla vit s'éloigner dans la splendeur sublime du sacrifice.\n\n                                                          HENRI   D'HENNEZEL.\n  Marault, le 8 septembre 1905.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 753, "page_fin": 753, "titre_corps": "Imagerie des soirs d’hiver : Prélude", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "Imagerie des soirs d'hiver I. 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Prélude\n    Un petit vent de neige pique\n    L'oreille et présage un magique\n    Décor de glace et de frimas...\n    Voici le temps des almanachs.\n\n    L'astrologue en chapeau conique\n    Braque un tube mathématique\n    E t parmi les étoiles voit\n    Les anges souffler dans leurs doigts.\n\n    Vers le soir, les enfants qui guettent\n    E n t e n d e n t tinter les clochettes\n    De l'âne de saint Nicolas\n    Qui passe au temps des almanaclis.\n\n    Déjà la Lune à large bouche\n    E t le Soleil bonasse et louche\n    Dans le zodiaque étoile\n    Se battent à coups de balai.\n\n    Ainsi donc, rapprochez vos chaises\n    Du poêle en braise craquant d'aise.\n    Bouchez huis et lucarnes... 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Le Parc\nLe point du jour luit rose entre les branches\nDu parc candide où les buissons de sel\nE t les taillis cristallisés de gel\n     Dentellent les pelouses blanches.\n\nSoudain, en long ruissellement vermeil,\nDans la féerie et les brumes étranges\nOù l'on entend pépier des mésanges,\n    Coule l'or pâle du soleil.\n"}, {"page_pdf": 921, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 258, "texte": "754                          DURENDAL\n\n\n        E t cependant que des clartés rosissent\n        Les blancs massifs bombés dans le bleu pur,\n        Les peupliers aux fûts sveltes jaillissent\n             E n jets de givre vers l'azur.\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 754, "page_fin": 754, "titre_corps": "Imagerie des soirs d’hiver : Soleil couchant", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "III. 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Soleil couchant\n             L a neige sans tache et l'azur,\n             Où brille une étoile d'or pur,\n             Se l'approchent ; mais une b a r r e\n             De braise rouge les sépare.\n\n             Un sapin sombre et givré clair,\n             H a u s s a n t comme vagues de mer\n             Ses fers de lance à dents de peigne,\n             Découpe l'horizon qui saigne.\n            Rien dans le blanc et bleu tombeau\n            Ne bouge, hors un grand corbeau\n            Qui solennellement déploie\n            Sa ténébreuse aile de soie.\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 754, "page_fin": 755, "titre_corps": "Imagerie des soirs d’hiver : La Vitrine", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "IV. 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La Vitrine\n      Le maigre gosse emmitouflé dans son écharpe,\n      P a r la vitrine aux feux féeriques ébloui,\n      Colle au verre, en ouvrant une bouche de carpe,\n                        Son nez bleui.\n\n      Le houx aux baies de sang pointe en roides guirlandes\n      Ses feuilles, et le gui serpente dans l'hiver,\n      Des châteaux de Souabe aux moulins de Hollande,\n                       E n ruisseau vert.\n      Un peuple de Turcos agiles et d'Arabes\n      Se bat sur des r e m p a r t s propres et crénelés,\n      Au-dessus d'une plage où s'avancent des crabes\n                     Articulés.\n\n      Au pied d'un groseiller blanc de neige, trois lièvres,\n      Les oreilles t r a î n a n t jusques au râble roux,\n      Vivent si bellement qu'on voit leurs roses lèvres\n                        Mâcher des choux.\n      Un carrousel de soie où mille glaces brillent,\n      Aux sons pinces d'un luth mince et méticuleux.\n      Tourne avec ses chevaux et ses petites filles\n                    E n chapeaux bleus.\n"}, {"page_pdf": 922, "page_imprimee": 755, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1825, "texte": "          IMAGERIE DES SOIRS D'HIVER                     y55\n\n\nDeux kobolds, souriant sous leurs capuchons rouges,\nManœuvrent une scie à t r a v e r s un tronc mort,\nE t sur leurs fracs givrés leurs barbes grises bougent\n                A chaque effort.\nLes vaches, entourant le molosse et le pâtre,\nBroutent au flanc du mont l'herbe drue et le thym,\nT a n d i s qu'on voit, debout sur un rocher bleuâtre,\n                   Un bouquetin.\n\nOn voit aussi, tout blanc et tout chargé d'étrennes,\nUn vieux Russe, barbu de givre et moustachu.\nSur un traîneau rapide enlevé par deux rennes\n               Au front branchu.\n\nE n chausses de dentelle et justaucorps de soie,\nUn rang de cymbaliers choque les disques d'or,\nTandis qu'un chevalier dont le casque flamboie\n               Sonne du cor.\n\nUn joueur de guitare aux jambes bien posées\nSourit vers un balcon où un bras grassouillet\nLaisse négligemment pendre une main rosée\n              E t un billet.\n\nDans un flot vaporeux de dentelle et de gaze,\nLa fée Urgèle passe en carrosse mignard,\nE t six phalènes d'or aux ailes de topaze\n               T r a î n e n t son char.\nBannière au vent, la garde aux mille baïonnettes\nS'avance, flux d'acier, de soie et de velours,\nDerrière vingt gaillards qui croisent les baguettes\n               Sur les tambours.\n\nUn cheval au-dessus du fouet qui siffle et claque\nDresse son brun poitrail, tandis qu'à petits pas\nT r o t t i n e un riche clown, vêtu du zodiaque,\n                      La tête en bas.\n\nE t le gosse, écrasant son nez à la fenêtre,\nPâle d'enthousiasme et le cœur oppressé,\nEcarquille ses yeux fiévreux et rêve d'être\n                 Le fiancé\n\nDe la très délicate et très mignonne reine\nQui craque dans la soie a r d e n t e et les bijoux\nE t que suit comme un page, en soulevant sa traîne,\n               Un sapajou.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 756, "page_fin": 756, "titre_corps": "Imagerie des soirs d’hiver : Le cerf", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "V. Le cerf Dans le silence blanc", "ancre_fin": "ciel d'ambre et d'or", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "VI. Jeune fille", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 923, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 68, "fin_caractere_exclue": 940, "texte": "V. Le cerf\n      Dans le silence blanc, la forêt de décembre\n      Tisse ses rameaux gris sur le ciel d'or et d'ambre.\n\n      La source, au pied du chêne énorme et pustuleux,\n      Est un miroir marbré de cercles blancs et bleus.\n\n      Seul un houx, sous le i'aix de la neige, balaie\n      La glace de son dur feuillage et de ses baies.\n\n      Le soir craque dans le silence et dans le gel\n      Comme pour une nuit ancienne de Noël.\n\n      Or, un cerf magnifique à la robe luisante\n      Dresse soudain sa silhouette frémissante.\n      De ses naseaux fumants et de sa langue en l'eu\n      Il heurte le miroir de glace blanc et bleu.\n      E t c'est alors qu'au fond du fossé qui l'abrite,\n      Le braconnier furtif, dont la tempe palpite,\n      Ecoute au loin bramer le superbe dix-cors,\n      Qui allonge le col vers le ciel d'ambre et d'or.\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-007", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 756, "page_fin": 756, "titre_corps": "Imagerie des soirs d’hiver : Jeune fille", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "VI. Jeune fille En toque et manchon", "ancre_fin": "Byzantines de Pétersbourg", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "VII. Le livre allemand", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 923, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 940, "fin_caractere_exclue": 1538, "texte": "VI. Jeune fille\n               E n toque et manchon d'astrakan,\n               Contre la neige folle arquant,\n               Menton baissé, sa taille fine,\n               Elle avance un bout de bottine.\n\n               Mais le vent coupant vermillonne\n               Le minois frileux, où bougonne\n               La bouche rose, et nacre en bleu\n               Le petit nez poupée un peu.\n\n               E t sur le ciel où s'échevèle\n               Le boa, b a t t a n t des deux ailes,\n               On voit au loin bomber les tours\n               Byzantines de Pétersbourg.\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 756, "page_fin": 759, "titre_corps": "Imagerie des soirs d’hiver : Le livre allemand", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "VII. Le livre allemand A Nuremberg", "ancre_fin": "petit Jésus", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "VIII. L'étable", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 923, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 1538, "fin_caractere_exclue": 1736, "texte": "VII. Le livre allemand\n             A Nuremberg, les enfants sages\n             Lisent un beau livre d'images\n             Où, pignons blancs et sapins verts,\n             C'est adorablement hiver.\n"}, {"page_pdf": 924, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1336, "texte": "    IMAGERIE DES SOIRS         D'HIVER   757\n\nLe gui, le houx au noir feuillage,\nLes claires roses de Noël\nE t le lierre poudré de gel\nGrimpent le long de chaque page.\nLe texte en losanges légers\nS'ouvre à la pointe des clochers\nE t se rengorge en courbes molles\nAutour des cigognes qui volent.\n\nTantôt il abrite en un creux\nUn moulin à barbe de glace,\nlit tantôt un bois blanc où passe\nUne vieille courbée en deux.\n\nParfois il cerne un étang bleu\nOù des demoiselles patinent\nQui haussent leurs manchons d'hermine\nDes deux mains contre leurs narines.\nMais il fait ses plus beaux circuits\nAutour des messes de minuit\nQui sur la neige pure luisent\nAux vitraux roses des églises.\n\nEnsuite il montre en s'évasant\nLa chasse au loup rouge de sang\nQui, roulant sur la neige, grince\nAux lévriers à museaux minces.\n\nD'autrefois c'est, dans les Carpathes,\nUn ours rougissant le poignard\nD'un robuste et roux montagnard\nQui gît t e r r a s s é sous sa patte.\nSouvent il neige, à gros flocons\nSur les saules, et les garçons,\nE n mitaines épaisses, roulent\nUne énorme et bleuâtre boule.\nSouvent, frôlant d'un col câlin\nLa barrière aux coussins de glace,\nUn chevreuil mange dans la main\nDe la fille du garde-chasse.\n\nSouvent aussi Petit Poucet,\nChaussé des bottes de sept lieues,\nT r a v e r s e à grands pas la forêt,\nSuivi d'un vol de hochequeues.\n"}, {"page_pdf": 925, "page_imprimee": 758, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1560, "texte": "758                   DURENDAL\n\n\n      Mais le soir rougeoie à t r a v e r s\n      La dentelle des sapins verts,\n      E t seul, sur la plaine sans borne,\n      Un chasseur souffle dans sa corne.\n      Deux gnomes barbus, dans un coin,\n      Mangent les crêpes, qu'avec soin\n      Une vieille en bonnet de toile\n      F a i t virevolter sur la poêle.\n\n      Tout en blanc, le bonhomme Hiver\n      Sous la pleine lune chemine,\n      En s e r r a n t contre sa poitrine\n      Une branche de sapin vert.\n      Des étoiles d'un blond de miel\n      P i q u e n t le velours bleu du ciel,\n      E t un lièvre aux oreilles brunes\n      Tourne sa tête vers la lune.\n\n      Sous l'auvent dentelé de gel,\n      Au-dessus de la neige, plane\n      Un ange svelte et diaphane\n      Avec un arbre de Noël.\n      Mais lors c'est fête en Allemagne,\n      Devant le joli sapin vert\n      Qui berce en rêve tout l'hiver\n      De la plaine et de la montagne !\n      Mais lors c'est fête et pleurs aux yeux\n      Devant le doux arbre des cieux\n      Qui de ses mille cierges brille\n      Si bellement sur la famille !      '\n      Levant leurs verres smaragdins,\n      On voit les gardes-chasse boire,\n      Gais et barbus, le vin du Rhin\n      E t le kirsch de la F o r ê t noire.\n\n      Les ménagères, l'œil brillant,\n      Ouvrent des bahuts et des coffres,\n      E t Gretchen en tablier blanc\n      Apporte une pile de gaufres.\n      Rouge devant le sapin vert,\n      Rêve une fluette fillette,\n      Pendant que, bouche de t r a v e r s ,\n      Un gosse croque une noisette.\n"}, {"page_pdf": 926, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 238, "texte": "           IMAGERIE     DES SOIRS         D'HIVER       75g\n\n\n      Mais les petits aux b r a s tendus\n      Roulent sous l'arbre et font risette,\n      Comme des angelots joufflus,\n      A Marie et petit J é s u s .\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-009", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 759, "page_fin": 759, "titre_corps": "Imagerie des soirs d’hiver : L’étable", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "VIII. L'étable A Bethléem", "ancre_fin": "roses comme l'aurore", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "IX. Petit bonhomme", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 926, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 238, "fin_caractere_exclue": 1125, "texte": "VIII. L'étable\nA Bethléem, la nuit est si pure et si douce\nQue l'on entend le t r o t des agneaux sur la mousse.\nSous les étoiles d'or, criblant le bleu du ciel,\nLes arbres sont petits, jolis et blancs de gel.\n\nOr, les troupeaux et les pasteurs, vêtus de laine,\nF o n t un moutonnement de neige sur la plaine.\n\nEt, manteaux déployés, les b r a s nus sont tendus,\nE t les visages bruns et les mufles crépus,\n\nVers l'étable, construite en grosses poutres vertes\nE t d'un toit de genêts et de givre couverte,\n\nOù, sur un coussinet de rayons glorieux,\nE n t r e l'âne bénin et le bneuf aux gros yeux,\nEntre le P a t r i a r c h e à longue barbe blanche\nEt la Vierge fluette et frêle qui se penche,\nSous la grappe rieuse et l'essaim potelé\nDes chérubins, tordant des r u b a n s déroulés,\n\nL'Enfantelet divin que l'Univers adore\nLèvé ses pieds mignons, roses comme l'aurore.\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-010", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 759, "page_fin": 763, "titre_corps": "Imagerie des soirs d’hiver : Petit bonhomme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "IX. Petit bonhomme Petit bonhomme en blanc", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 926, "page_imprimee": 759, "debut_caractere": 1125, "fin_caractere_exclue": 1645, "texte": "IX. Petit bonhomme\nPetit bonhomme en blanc, petit bonhomme Hiver\n       Emmitouflé contre la bise,\nToi qui viens de Russie avec un sapin vert\n       En tes grosses mitaines grises !\nPetit bonhomme en blanc, ô toi qui cheminas\n       Sur la neige dix mille lieues\nEt qui souvent, comme un Samoyède, dînas\n       D'un canard sur la glace bleue !\n\nPetit bonhomme en blanc, tu sais l'hiver ! Tu sais\n       La nuit de gel qui crisse et craque,\nAvec un bruit de verre et de sable écrasés,\n       Sous les signes du zodiaque.\n"}, {"page_pdf": 927, "page_imprimee": 760, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1984, "texte": "760                         DURENDAL\n\n\n      Tu sais la zibeline et le renard d'urgent\n            Qui trottent dans la nuit des pôles,\n      Tu sais la lune avec les ombres s'allongeant\n            Farouchement parmi les saules.\n\n      Tu sais la loutre, au bord de la glace qui luit,\n            La loutre souple aux dents d'aiguille\n      Qui chipote et, soudain, à ras de neige fuit\n            Avec un poisson qui frétille.\n\n      Tu sais le vent qui siffle à travers les sapins,\n            Les nuages en folle course,\n      Les noirs kobolds, fuyant au loin, et les lutins\n            Dégringolant de la grande Ourse.\n      Tu sais les Esquimaux fourrés et les Lapons\n              Aux bras repliés sur le torse,\n      E t les peuples huileux qui lancent des harpons\n              Au dos luisant et mou des morses.\n\n      Tu patinas en skis jusqu'aux îles sans nom\n            Dont la masse vitreuse émerge\n      De la banquise immense et dresse à l'horizon\n            Ses pics aigus de glace vierge.\n\n      Tu parcourus de vastes plaines en chassant\n              L'élan et l'eider de Norvège,\n      fit l'on aurait suivi ta trace, rien qu'au sang\n              Dont tes pas rougissaient la neige.\n      Souvent, sur un traîneau poursuivi par les loups,\n              Tu vis les longues têtes plates\n      fit les mufles baveux, laissant derrière vous\n              P e n d r e leurs langues écarlates.\n      Pour dépecer la viande et pour fumer le lard\n            E t t'abriter de la froidure,\n      Tu savais arrondir et creuser avec a r t\n            Une hutte de neige dure.\n      Souvent, le soir, dispos et de bon cœur flairant\n            L'odeur de graisse qui suffoque,\n      Tu réparais tes mocassins en t'éclairant\n            D'une lampe à huile de phoque.\n      Mais parfois, par les nuits d'épouvantable froid,\n            Un ours blanc, sons la lune claire,\n      Venait g r a t t e r la h u t t e et contre les parois\n            Ballotter sa masse polaire.\n"}, {"page_pdf": 928, "page_imprimee": 761, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1768, "texte": "           IMAGERIE      DES SOIRS     D'              HIVER   761\n\n\n\nAlors, armé d'un grand couteau, tu bondissais\n        Sur le monstre et livrais bataille,\nE t la lune éclairait vos corps blancs enlacés,\n        Rougis de sang, fumants d'entrailles !...\n\nAh'oui ! tu sais l'hiver, petit bonhomme en blanc,\n      Malgré ta mise si p r o p r e t t e ;\nTu sais l'hiver, malgré que tu fasses semblant\n      De l'aire innocemment risette.\nAussi bien je conçois que tu prennes cet air\n      De petite fille attendrie.\nMaintenant que tu es au chaud sur le plus clair\n      Rayon de la confiserie,\nE n t r e un nègre en gibus et gants paille, qui rit\n          Sous un parasol à clochettes,\nEt une Japonaise en manteau canari\n          Piqué d'oiseaux et de fleurettes.\nTu souris de bon cœur, satisfait du Destin,\n     Sous les lampes couleur de lune,\nParmi les clairs fondants, les faveurs de satin\n      Et les plats de pralines brunes.\nTes yeux vont du nougat savoureux des mollets\n       Au chocolat luisant des bottes\nE t de l'appétissant massepain des navets\n       Au sucre rose des carottes.\n\nTu songes aux filets de phoque, noirs et bruns,\n      Dans l'huile des boîtes qu'on zingue,\nEn aspirant d'un nez dévot le chaud parfum\n      Des petits fours et des méringues.\n\nTu te souviens des hurlements des loups, tandis\n      Qu'avec un babil de perruches.\nDe belles dames font un joli frisselis\n      De dentelle et de fanfreluches.\nVers minuit seulement, ainsi qu'une souris,\n       Tu quittes doucement ta place,\nE t çà et là t r o t t a n t , musant, tu te nourris\n       De crème fouettée et de glaces.\nOn ne soupçonne pas de ces jeux de lutin\n      T a mine de sainte nitouche,\nBien que parfois l'on voie encore le matin\n      Du noir de jujube à ta bouche...\n"}, {"page_pdf": 929, "page_imprimee": 762, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1757, "texte": "                        DURENDAL\n\n\nLes belles du comptoir, te trouvant l'air gaga,\n       One ne te firent de reproche,\nP a s même le matin où J u l i e t t e trouva\n       Des m a r r o n s glacés dans ta poche...\nAussi, petit bonhomme en blanc, ton œil sourit,\n       Ton ventre épaissi bombe d'aise.\nE t ton visage bien emmitouflé rosit\n       Comme les roses et les fraises.\nP o u r t a n t , malgré ton sort, certes délicieux.\n           O bonhomme ! je te souhaite\nQu'une dame un beau soir, pour t'envisager mieux.\n           Soulève un petit sa voilette;\nQue mignardé, flatté, tu perçoives, ainsi\n      Qu'une cascade de paroles :\n«Ah! le coquin!... Mon Dieu !... Mais voyez donc, Suzy !...\n      Est-il mignon, le petit drôle!... » ;\n\nQu'après un va-et-vient de soie et de satin.\n      Tout pâle de t e r r e u r et moite,\nTu te sentes, au bruit d'un métal argentin,\n      Emprisonner dans une boîte ;\nEt que la dame enfin, bruissant, ramageant,\n      Parfumant comme une corolle,\nNoue à son doigt ganté la ficelle d'argent\n      Qui s'enroule autour de ta geôle.\nTu resteras penaud quelque temps et bien coi,\n      F o r t inquiet de l'aventure,\nSans aller cependant jusqu'à craindre un renvoi\n      Au Groenland, où la vie est dure...\nMais le soir, ô s u r p r i s e ! en un salon bien clair,\n      Parmi des musiques de fête,\nMonarque de la neige et du féerique Hiver,\n       Tu trôneras gaîment au faîte\n\nD'un sapin fabuleux, étincelant de gel,\n       Fleuri de cierges et d'oranges,\nE t qui sera chargé, comme un arbre du ciel,\n       De jouets comme en ont les anges.\n\nAlors tu régneras, petit bonhomme en blanc,\n        Sur les tètes à boucles blondes,\nE t les petits tendront vers toi en bredouillant\n        Leurs menottes roses et rondes.\n"}, {"page_pdf": 930, "page_imprimee": 763, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 453, "texte": "          IMAGERIE   DES   SOIRS   D'HIVER                  763\n\n\n\nEux seuls te comprendront, ô roi du sapin vert!\n       E t comme de graves poètes,\nIls auront avec toi, pendant les soirs d'hiver,\n       Des conversations muettes.\n\nGrâce à toi, ce sera sous tous ces jeunes fronts\n      Spitzberg, Laponie et Norvège,\nEt jusques au matin leurs âmes rêveront\n      De tes voyages sur la neige!\n\n                                          VICTOR   KINON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-011", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 764, "page_fin": 767, "titre_corps": "Chronique d’Art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique d'Art", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 931, "page_imprimee": 764, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2825, "texte": "Chronique d'Art\n  J . - T h . C o o s e m a n s . — A r m i d e . — Concert P o p u l a i r e . — L ' I n s t i n c t\n\n    L'exposition de l'œuvre de J o s e p h - T h é o d o r e C o o s e m a n s , au Cercle Artis-\ntique de Bruxelles, groupa plus de deux cents toiles. P r e s q u e toutes les grandes\npages du maître y furent rassemblées.\n    Le Roi, la Comtesse de F l a n d r e , les grands musées de Belgique, le Gou-\nvernement, les principaux collectionneurs prêtèrent aux organisateurs des\nœuvres remarquables.\n    Le succès d'art fut considérable. On s'étonna, à juste titre, q u e tant de pay-\nsages rassemblés ne provoquassent a u c u n e impression de monotonie. Bien au\ncontraire, les visiteurs ressentirent ce que peut un fervent a m o u r de la nature,\nu n e observation intelligente des sites et des modalités de l'heure et de la\nsaison, par-dessus tout l'enthousiasme ému d'un artiste mettant au service\nd'une interprétation respectueuse u n e volonté opiniâtre et un souci constant\nde technique toujours plus souple, plus précise, plus significative\n   Coosemans fut le premier des peintres de l'Ecole de Tervueren ; il aima\nT e r v u e r e n et en peignit les aspects — devenus depuis si familiers pour n o u s\n— avant, p e n d a n t et après q u ' H i p p o l y t e Boulenger en fit son fief.\n   Coosemans aima aussi - combien passionnément — la Campine et la\nforêt de Fontainebleau, mais Tervueren paraît toujours être sa vraie patrie,\nle coin béni où il revint trouver ses meilleures inspirations, dont il c o n n u t\nmieux que quiconque l'atmosphère spéciale, les soirs b r u m e u x , les automnes\nopulenls, la vie multiforme et complexe des viviers, des chemins, des taillis,\ndes halliers.\n    Les ciels, l'eau des étangs et des marais qui les réflètent, le sol sablonneux\nou vêtu de verdures, les arbres aux silhouettes robustes ou grêles, vus dans\nles lumières si diverses et les parures si différentes des heures claires ou\nsombres des saisons successives, voilà les notes de la gamine dont Coosemans\ncomposa ses thèmes d'éternelle séduction. P a s plus qu'un musicien, il ne se\nrecommença en ses variations nombreuses. Toujours sa sincérité d'observateur\nlui fournit de nouvelles et précieuses modulations.\n   L'exposition du Cercle, en assemblant ces œuvres produites au cours d'une\ntrès longue et laborieuse carrière, évoqua avec un puissant relief la figure du\nmaître, disparu après avoir accompli sa tâche noblement, et après avoir légué\nà son pays u n riche trésor de beauté. C'est avec mélancolie que la rapide dis-\npersion de cet ensemble — qui peut-être plus jamais ne sera reconstitué —\na accentué ce que comporte de fragilité éphémère les h o m m a g e s que nous\npouvons rendre à la mémoire des meilleurs de nos artistes.                            P . L.\n"}, {"page_pdf": 932, "page_imprimee": 765, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3603, "texte": "                             CHRONIQUE       D'ART                            765\n\n\n\n   A r m i d e à l a M o n n a i e . — Parmi les plus belles manifestations\nartistiques du moment, nous signalerons au tout premier rang la série des\nadmirables représentations d'Armide qui sedonnent actuellement à la Monnaie.\n   Armide est la seule grande œuvre de Gluck dont l'inspiration ne soit point\npuisée au trésor des lettres grecques. On chercherait vainement à établir un\nrapprochement entre Armide et ces autres authentiques chefs-d'œuvre qui se\nn o m m e n t Alceste, Orphée, les deux Iphigénie, si ce n'est pour se convaincre\nde cette vérité que les grands génies, tout en gardant inaltérablement leur\nmarque individuelle, leur empreinte fixe, tvpique et éternelle, se renouvellent\nsans cesse et se manifestent en chacune de leurs productions sous un aspect\nparticulier. A cet égard il en est de Gluck comme de W a g n e r .\n    Si Alceste (dont Gluck à côté d'Euripide est comme le second créateur)\napparaît le drame le plus pur et le plus élevé qui existe en aucune littérature,\nsi l'infinie noblesse des sentiments dont il se couronne s'y avive et s'y illumine\npar la splendeur grave, la beauté Hère et héroïque de l'expression musicale,\nArmide nous ouvre un monde très différent et nous charme d'une toute autre\nmanière. Assurément le poème dramatique que Quinault a assez adroitement\ndécoupé dans un des plus célèbres épisodes du chef-d'œuvre de Tasse ne sau-\nrait être mis en regard de la sublime création d'Euripide. Mais Gluck a passé\npar là et tous les éléments du drame, action, sentiments, caractères se sont\ncomme transformés par le prestige de cet art indiciblement expressif et ils\ns'élèvent, s'affinent, s'idéalisent dans une atmosphère pacifique et suave où ils\nsemblent se parer de rayons divins.\n    Armide peut compter au nombre des rares partitions dont l'intérêt musical,\nconstamment varié et renouvelé, ne fléchit pas un instant. C'est une alternance\nininterrompue d'impressions fortes, fières, puissantes, et de mélodies infini-\nment douces qui généreusement y ruissellent en flots d'or s'échappant comme\nd'une source ravissante et enchantée. En entendant cette musique, il semble\nqu'on entre dans quelque paradis merveilleux où l'on foulerait comme en rêve\ndes pelouses soyeuses et embaumées constellées de fleurs radieuses.\n    Toutefois pour communier avec le charme exquis de cet art dont la sim-\nplicité n'a d'égale que sa profondeur, pour goûter dans toute leur plénitude\nles trésors de tendresse, de grâce, de force et de divine mélodie que recèle la\nmusique de Gluck, il faut qu'une interprétation largement compréhensive et\nrévélatrice prenne le soin de les mettre en lumière. La signirication lyrique du\nrécitatif de Gluck que soutiennent discrètement à l'orchestre des accords\ngraves et majestueux réside avant tout dans l'accent, dans la tenue expressive et\nrythmique de la déclamation et on sait quelle précieuse influence ont exercé à\ncet égard la direction et les conseils de l'éminent chef de notre Conservatoire.\n    L'interprétation de la Monnaie a réalisé un idéal qui semblerait difficile-\nment pouvoir être surpassé, et rarement avons-nous éprouvé au théâtre une\nimpression d'art de qualité aussi pure et aussi exquise. T o u s les interprètes\nrivalisent d'intelligence, de talent et de zèle pour concourir à la perfection de\nl'ensemble. L'orchestre est merveilleux de souplesse et de poésie, les chœurs\ndélicieux de sonorité, remarquables de fusion, de rythme et de style. M m e Lit-\n vinne, dont la voix incomparable s'égrène transparente comme du cristal en\n"}, {"page_pdf": 933, "page_imprimee": 766, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3413, "texte": "766                                 DURENDAL\n\n\n perles lumineuses, donne au personnage d'Armide toute la grandeur lyrique\n dont il est susceptible, lïnterprétant avec une vérité d'expression, une sincé-\n rité de passion et une puissance tragique qu'on ne saurait assez louer, dans\n une admirable et suggestive synthèse de l'accent, de la physionomie et du\ngeste. M. Lafitte interprète le rôle de Renaud de façon particulièrement char-\nmeuse et expressive et avec une rare lucidité de diction Sa voix si claire et\nsonore a acquis, depuis l'an dernier, plus de douceur pénétrante, et c'est un\nvrai bonheur de l'entendre dans la scène enchanteresse du second acte (les\nJardins d'Armide), dont l'inspiration élyséenne rappelle le troisième acte\nd'Orphée, et où viennent s'enlacer les sonorités caressantes et attendries de\nla flûte et du hautbois. Au troisième acte, un des points culminants de l'œuvre,\n Mlle Bourgeois remplit son rôle allégorique de la Haine avec une énergie\nsuperbe et farouche très impressionnante. M. Bourbon chante le rôle d'Hidraot\navec autant de largeur que d'accent. M. Artus (Aronte) n'a qu'un bout de\nrôle, mais il le remplit avec tant d'intelligence et de façon si artistique qu'elle\nvaut la peine d'être signalée. M lles Eyreams et Das (La Naïade, Lucinde) ont\ndes voix limpides, flexibles et fraîches, et leurs interprétations seraient par-\nfaites si elles étaient un peu plus nuancées et émues. Signalons encore\n MM. Forgeur, Decléry, Altchevsky (Artémidore, Ubalde, le Chevalier\ndanois),MmesMaubourg et Carlhant (Phénice et Sidonie),tous excellents dans\nces rôles secondaires. M. Altchevsky, qui a une ample voix de ténor, devrait\ncorriger certains défauts dans sa prononciation, qui est parfois défectueuse.\n    Ajoutons qu'une somptueuse mise en scène, des décors évocatifs vraie\ncaresse pour le regard, des costumes dont le dessin est l'œuvre de l'homme de\ngoût et de grand talent qui s'appelle Fernand Khnopff; enfin, des ballets\nfort harmonieusement et artistement groupés et ordonnancés complètent cette\nexécution modèle d'Armide, digne pendant des inoubliables représentations\nd'Alceste de l'an dernier.\n    Quand aurons-nous le cycle complet des cinq chefs-d'œuvre de Gluck se\nsuccédant à un jour d'intervalle, à l'instar des cycles wagnériens ? Le goût du\npublic semble présentement orienté vers Gluck encore plus que vers Wagner,\net il est certain qu'une telle entreprise, conduite et réalisée avec le souci émi-\nnemment artistique qui caractérise l'actuelle direction de la Monnaie, serait\ncouronnée d'un immense succès.\n\n   P r e m i e r C o n c e r t P o p u l a i r e — Il convient de féliciter hautement\nM. Sylvain Dupuis d'avoir inscrit au programme de son premier concert la\nMer de Gilson, une des plus belles œuvres dont l'art national puisse s'honorer\net que déjà depuis un assez long nombre d'années on n'avait eu l'occasion\nd'entendre à Bruxelles. Tandis que d'une voix sonore, harmonieuse et émue,\nM. Vermandele disait les vers d'Eddy Levis, l'orchestre de Dupuis mettait\néloquemment en lumière les beautés pénétrantes et si diverses de ce poème\nsymphonique aussi suggestif que somptueusement coloré, d'abord les sonorités\ndouces, limpides et rêveuses où semblent s'irradier les reflets roses de l'aurore\nfleurissant et s'épanouissant lentement sur la mer endormie, puis les rythmes\naltiers racontant les joies héroïques du marin, le Crépuscule où l'inspiration\n"}, {"page_pdf": 934, "page_imprimee": 767, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3542, "texte": "                                  CHRONIQUE         D'ART                                  767\n\n\ndu poète prend son plein essor et qui, s'ouvrant par une montée frissonnante\nd'accords mystérieux, s'auréole d'un rêve d ' a m o u r que symbolise le dialogue-\nexquis entre la flûte et le cor anglais, enfin les stridences et la clameur géante\nde la tempête déchaînée, page grandiose dont l'étonnante puissance picturale\ndépasse et absorbe peut-être un peu trop l'intérêt musical, mais qui atteint de\nla sorte à une intensité de réalisme poignant. Œ u v r e , auteur et interprètes\nont été acclamés par un public enthousiaste.\n   On comprend qu'après l'audition de la Mer et malgré l'art si pur et\ncharmeur du violoncelliste Casais, le Concerto de Dvorak, ait paru une com-\nposition assez pâle. Il renferme cependant des parties intéressantes, mais trop\ndissociées et ne se reliant point entre elles dans l'unité forte d'une sincère et\ngénéreuse inspiration. La poésie et l'ampleur du jeu de Casais se sont mieux\naffirmées dans la belle élégie de F a u r é , dans les suavités attendries du « Kol\nNidrei » de Max Bruch, dans le Prélude et Fugue de Bach qu'il a exposé\navec autant de largeur que de puissance. L'orchestre de Dupuis a exécuté\navec beaucoup de verve une Fête populaire de F e r n a n d Leborne. et l'ouver-\nture du Barbier de Bagdad, une page ingénieuse et spirituellement écrite de\nPeter Cornelius, l'ami dévoué de Liszt et de W a g n e r en même temps qu'un\ndes plus ardents défenseurs de l'esthétique nouvelle à l'époque où en Allemagne\nles tendances rénovatrices de W e i m a r étaient si violemment contestées.\n                                                             G E O R G E S DE G O L E S C O .\n\n\n   T h é â t r e d u P a r c . — L ' I n s t i n c t . — M. Henry Kistemaeckers,\nqui fit de moins conséquentes et de moins nobles besognes, s'est révélé dra-\nm a t u r g e de race. L'Instinct — d'abord — est du théâtre, et du meilleur par le\nverveux entraînement de l'intrigue et le relief sobre et puissant des person-\nnages. Cela vit par soi-même — sans étai v e r b t u x de thèses! La langue aussi\nest celle qui convient — brève, martelée, sans inutiles phraséologies ! Enfin\net surtout, en sa très é m o u v a n t e et très h u m a i n e simplicité, l'idée qui forme\nla moelle de l'œuvre est une idée é m i n e m m e n t d r a m a t i q u e . M. Kiste-\nmaeckers intitule sa pièce L'Instinct. P o u r q u o i pas le Pardon — puisque, en\nsomme, le grand chirurgien qu'il met en scène, et chez qui le sentiment du\ndevoir professionnel parvient à dominer — avec de légitimes et si pathétiques\nd é c h i r e m e n t s ! — la douleur de son foyer dévasté et de sa vie morale brisée,\nfait, en cela, u n geste qui n'a de valeur et de beauté que par la pensée\napaisante d u p a r d o n , qui en est le mobile, peut-être inconscient.\n    Voici, n'est-ce pas, qui est bien imprévu : en substituant le mot \" P a r d o n \"\na u mot « Instinct », on arriverait à constater que M. H e n r y Kistemaeckers a\nécrit une pièce d'inspiration spiritualiste et de sens chrétien !\n    Il nous réjouit d o u b l e m e n t qu'un d r a m e , qui a une telle portée sociale, soit\nen m ê m e temps une œuvre littéraire de premier ordre — dont la troupe du P a r c\na fait ressortir a d m i r a b l e m e n t les beautés morales et artistiques.       F . V.\n\n\n  L'abondance des matières nous contraint à remettre au prochain numéro les comptes\nrendus du Deuxième concert Ysoye, du concert Delune et d'autres ; du Sillon, du salon\nBaertsoen, etc.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-012", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 768, "page_fin": 771, "titre_corps": "Billets d’Auteurs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Billets d'Auteurs Franz Mahutte", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 935, "page_imprimee": 768, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2547, "texte": "Billets d'Auteurs\n                                                             Franz Mahutte.\n\n                   SI la mode était encore aux portraits symboliques, on repré-\n                       senterait volontiers M. Franz Mahutte face à face avec la\n                       vie, un kodak « armé » sous le bras.\n                           M. Mahutte est un « instantanéiste ». Il promène, par les\n                       chemins de l'existence, une observation faite à la fois de\n                       sympathie et d'ironie. Quand un paysage lui sourit aux\n                       veux, il le dessinera en ses lignes essentielles; qu'une\n                       silhouette, au passage, le tente par ses qualités ou ses\n                       ridicules, et il l'esquissera en quelques traits sommaires et\nnerveux; voilà une idée nouvelle qui monte dans les préoccupations de\nl'opinion, et il la discutera en causeur délié, modeste et familier. Et ces\ncroquis, ces portraits, ces dissertations, il les appellera très simplement\nFeuilles au Vent (1).\n   J'imagine le transcendant dédain que doivent professer pour ces « rac-\ncourcis », les facteurs de laborieux volumes, les forçats des intrigues compli-\nquées, les sisvphes du syllogisme in-octavo. M. Mahutte? Fi donc, un chroni-\nqueur!\n   Parfaitement, un chroniqueur! — c'est-à-dire un homme qui, d'un coup d'œil,\ndécouvre l'essence des êtres et des choses et sait la renfermer en des « concen-\ntrés » qui en multiplient la puissance. Que si quelques-uns déshonorèrent ce\ngenre littéraire en le faisant choir dans la faute d'orthographe, la rosserie et le\ncabotinage, cela prouve, non contre ce genre, mais uniquement contre eux-\nmêmes.\n   M. Franz Mahutte réhabilita chez nous la chronique.\n   D'abord il sait écrire. Sa langue, souple et correcte, possède une merveil-\nleuse flexibilité; d'ordinaire elle suit, trotte-menu, les événements coutumiers\nque l'auteur décrit; mais, au moment opportun, elle s'exhaussera à l'éloquence,\nou vibrera de poésie, ou scintillera d'esprit; de savoureux archaïsmes, de hardies\ninnovations s'v incrustent ainsi que des paillettes brillantes; comment trouvez-\nvous, par exemple, ce joli poncif, renouvelé : « L'aube au clair visage descend\nd'un pas léger l'escalier du ciel. »\n   A cette valeur de la forme, M. Mahutte ajoute une foncière honnêteté dé-\npensée. J'allais l'appeler un brave h o m m e . Seulement je me suis rappelé\nqu'ayant récemment risqué ce qualificatif vis-à-vis d'un des maîtres de nos\n\n\n  (1) Bruxelles, Lebègue.\n"}, {"page_pdf": 936, "page_imprimee": 769, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3241, "texte": "                             BILLETS    D'AUTEURS                             769\n\nLettres, quelques-uns et lui-même me le reprochèrent comme une irrévérence,\nsinon comme une injure. Tant les plus clairs vocables ont, de nos jours, mué\nde sens! Je dirai donc plutôt de M. Mahutte qu'il est un homme brave — qui\na la bravoure de tout ce que représente encore le mot vertu et la répulsion de\ntout ce que signifie encore le mot vice. Ne comptez point sur lui pour flatter\nla vilénie, fût-elle la plus élégante, ni pour rire de la bonté, fût-elle la plus\ncandide.\n   Aussi M. Mahutte n'est pas tendre pour le cabotinage; et le visage esthé-\ntique de cette très moderne maladie attira particulièrement son indignation.\nAu demeurant une telle attitude — qui n'est pas une attitude, mais une con-\nviction — lui appartient de droit. Jamais que je sache, le loyal et probe écri-\nvain des Feuilles au Vent ne fit partie d'un cénacle d'admiration mutuelle; il\nne signa point de manifestes à réclames tapageuses; il ne hurla point, assoiffé,\nvers les subsides. M. Mahutte est un laborieux et un solitaire, heureux de son\nlabeur et fier de sa solitude. Lui empruntant ses propres paroles, on peut dire\n qu'il est des rares « qui œuvrent en silence, loin des coteries écœurantes, en\n promenant sur l'alentour le mépris courtois d'un regard souriant ».\n   Mais, peut-être, si un tel artiste ne bénéficie point de toute la notoriété qu'il\n mérite, faut-il dire que c'est là, pour ceux qui aiment ses livres, — sans con-\n naître sa personne — un charme de plus?\n\n                                                             Jacques Debout.\n    Voici un romancier catholique !\n    Le mot fut trop souvent profané au bénéfice de scribes des deux sexes, aussi\nriches de bonne volonté qu'indigents d'idées et qui délayaient de benoîtes et\npuériles intrigues dans le sirop d'orgeat d'un style flottant entre l'imperson-\nnalité et l'incorrection : Jean Grange, Zenaïde Fleuriot, Raoul de Navery!\n    Lorsqu'ont été évoqués les grands noms de Barbey d'Aurevilly, de Louis\nVeuillot et de J.-K. Huysmans, et qu'à une respectable distance de ces maîtres\nont été cités les noms de Paul Féval et de Charles Buet, sans oublier d'ailleurs\nnotre compatriote, Paul Demade, l'histoire du roman catholique est\nterminée.\n    La fonction de romancier catholique exige un ensemble peu commun de\n ressources intellectuelles ; d'abord y est requise la foi, et non certes la foi\n simple et fruste du charbonnier, mais une foi raisonnée, fille des études\naustères et des longues méditations, par qui advient à l'écrivain une vision\ngénérale du monde et de la destinée; c'est à la confrontation avec cette foi que\n le romancier catholique conviera les passions et les intérêts qui font mouvoir\n l'humanité; il lui faudra ensuite, pour animer et dramatiser cette lutte, la plus\ngrande et la plus émouvante qui soit, pouvoir faire appel aux plus puissantes\n facultés d'observation et d'imagination; enfin, il devra avoir à sa disposition\n un style où toutes les nuances s'harmonisent à toutes les magnificences et qui\n ne trahisse pas les idées ni ne les diminue — en les desservant.\n    Le Monde des Vivants (1) est le premier livre de M. Jacques Debout. Je\n\n   (1) Paris, Beauchesne.\n"}, {"page_pdf": 937, "page_imprimee": 770, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3385, "texte": "                                    DURENDAL\n 770\n n'ai aucun renseignement sur l'auteur, ni sur son âge, ni sur sa vie, ni sur les\n méthodes qui procédèrent à sa formation. Est-il un croyant de naissance, ou\n trouva-t-il la foi sur la route sévère de la science religieuse ou peut-être sur le\n chemin fleuri de l'amour — je l'ignore. Ce que je sais, parce que son livre le\n révèle d'une façon impérieuse, c'est que M. Jacques Debout est un grand chré-\ntien, passionné de prosélytisme, et qui regarde la vie bien en face, avec les\nyeux ardents et volontaires d'un conquérant du Christ !... Et je sais encore,\ncar cela se sent à toutes les pages du Monde des Vivants, que l'auteur serait\nhumilié et attristé, comme après une œuvre vaine, si, affectant de n'admirer\nque la beauté formelle de son livre, je négligeais d'ajouter que ce livre est sur-\ntout et avant tout un geste décidé d'apostolat. Pour M. Jacques Debout, l'inté-\ngrale conviction chrétienne demande la collaboration de tout l'homme : raison,\ncœur et imagination ! La religiosité de Chateaubriand et de Lamartine doit\nlui paraître d'essence bien inférieure au regard de la foi de Veuillot et de Barbey\nd'Aurevilly !\n   Dès le début de l'œuvre, deux théories, ou mieux deux croyances se mesurent,\nse défient et se heurtent : la très moderne croyance anarchiste et la séculaire\ncroyance catholique.\n   C'est le « compagnon » Jacques Néant qui incarne la première. Commis-\nvoyageur en prosopopées révolutionnaires et en tropes rouges, il va, de ville en\nville, prêcher l'évangile nouveau de la libération; Jacques Néant parle comme\nM. Guesde quand M. Guesde parle bien, ou comme M. Jaurès quand\nM. Jaurès parle mal : « Sur un champ de bataille, dit-il, il y a des bourreaux qui\nmassacrent et des corbeaux qui viennent profiter de l'œuvre des bourreaux...\nC'est toute l'histoire du soldat et du prêtre. » Or, à une de ses conférences,\nJacques Néant a comme contradicteur un jeune séminariste, l'abbé Robert\nNoël : aux violences verbales de l'anarchiste, parmi les hurlements et les\nblasphèmes des auditeurs, celui-ci n'a que le temps d'opposer ces seuls mots :\n« Le Christ est amour ! »\n   Et tout de suite, je veux signaler la véritable maîtrise avec laquelle M. Jac-\nques Debout a campé, en une saisissante antithèse, ses deux principaux\npersonnages, et comment au tempérament d'orgueil malfaisant et fou de Jacques\nNéant, l'auteur a opposé la délicate et vibrante nature de Robert Noël, petite\nâme frêle qu'on croyait destinée à « paître plus tard parmi les lys d'un couvent »\net qui soudain s'est incendiée du zèle le plus audacieux — en prenant contact\navec le mouvement de la Démocratie chrétienne.\n   Tout un monde d'idées semble séparer Jacques Néant de Robert Noël ; mais\ndéjà entre eux, la Providence a tissé un lien invisible qui les rapprochera l'un\nde l'autre : l'abbé a une sœur que, par un hasard un peu trop romantique et qui'\nfait tache dans le livre, l'anarchiste a rencontrée au cours d'une de ses prome-\nnades. De cette rencontre est née entre Jacques et la jeune fille un sentiment de\nsympathie, qui est déjà de l'amour inconscient, et où le séminariste devine la\nvoie par laquelle Dieu a décidé de ramener vers lui l'âme égarée du révolu-\ntionnaire.\n   Et voici alors l'émouvante originalité du livre de M. Jacques Debout : Marie\nNoël, d'abord fillette frivole et amusée du spectacle du monde, apprendra\n"}, {"page_pdf": 938, "page_imprimee": 771, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1802, "texte": "                           BILLETS D'AUTEURS                              771\n\nbientôt, à l'école de Robert, à hausser sa sympathie pour Jacques Néant\nà la hauteur d'un devoir; il ne s'agira plus pour elle d'un amour à cultiver,\nmais d'une âme à conquérir, et avec une admirable progression, sa psvchologie\ns'épanouira dans ce sens et irradiera vers l'anarchiste en une captivante atmo-\nsphère qui le baignera peu à peu de douceur et d'apaisement. Mais Robert\nNoël se souvient que tous les bonheurs, fut-ce même le retour d'une âme,\ns'achètent ici bas au prix d'un sacrifice. Très simplement, il offre donc à Dieu\nsa vie pour le rachat de Jacques Néant, et Dieu agrée son holocauste. Et ce\nsera le dernier rayon illuminant les yeux mourants de cette victime volontaire\nqui allumera dans le cœur du révolutionnaire le feu sacré de la foi.\n   J'aurais voulu que l'œuvre de M. Jacques Debout s'arrêtât ici. La dernière\npartie, avec l'appropriation mystique du Lac de Lamartine, me paraît un\népilogue bien superficiel et trop truqué pour cette profonde et bienfaisante\ntragédie d'âme. Pourquoi Marie Robert fait-elle entrer Jacques Néant dans le\nMonde des Vivants par cette banale porte d'opéra-comique ?\n   A ces rares passages près, qui mettent dans le livre de M. Jacques Debout\nune note froissante de frivole convention, il en manque rien au Monde des\n Vivants pour être un chef-d'œuvre. Chef-d'œuvre de foi — à qui, par surcroît,\na été donné — comme une récompense — le don d'un style vigoureux, imagé et\nnuancé. M. Jacques Debout est un catholique qui sait enchâsser les vérités éter-\nnelles dans le moule puissant et coloré de l'écriture moderne : qu'il soit dou\nblement le bienvenu dans les Lettres chrétiennes de ce temps !\n\n                                                  FIRMIN VAX DEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-013", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 772, "page_fin": 775, "titre_corps": "Les Poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Les Poèmes Le Cœur ému", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 939, "page_imprimee": 772, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2562, "texte": "Les Poèmes\nLe Cœur ému, par YVANHOÉ RAMBOSSON (Paris, Mercure de France). —\n  Du Soleil sur la Porte, par A.-M. GOSSEZ (Paris, Mercure de France). —\n  Estelle, poème, par E. HOUCHART (Avignon, Aubanel frères). — La Vie\n  nuancée, par LUCIE F E U X - F A U R E - G O Y A U (Paris, Plon). — Poèmes de la\n  Mer et du Soleil, par VALENTINE DE SAINT-POINT (Paris, Vanier,\n  A. Messein, successeur). - Fleurs et Rêves, par URBAIN MENGIN (Paris,\n  Plon). — L'Eternel amour, par JOSEPH BOUBÉ (Paris, Lemerre). — Le\n  Berceau de la France, par AUGUSTE SAJOT (Paris, Perrin et O ) . — Les\n  Thuribulums affaissés, par ESHMER-VALDOR (Paris, éditions de la Vie).\n  — La Chanson de l'Ardenne, par JOS. JEANGOUT (Bruxelles, Schepens).\n  — Poésies, par le comte D'ARSCHOT (Huy, Mignolet). — Poèmes fervents,\n  par FERNAND URBAIN (Liége, l'Edition artistique). — Roses d'aube,\n  par E. DOUMONT (Liége, ibid.). — Le Rameau d'olivier, par LOUIS\n  DE RIE (Ostende, Bouchery). — Chansons patriales, par FERNAND BOUR-\n  LET (Bruxelles, Gielen).— L'Education de Charles-Quint, par G A B R I E L L E\n  REMY (Bruxelles, Lebègue).\n\n   Auteur déjà d'un recueil de poèmes qui fut justement remarqué : Le Verger\ndoré, M. Yvanhoé Rambosson nous offre, dans le Cœur ému les fruits mûrs\net saignants de sa seconde jeunesse. Moins aigres que les pommes de jadis, un\npeu hâtivement cueillies, mais qui étaient lisses et fraîches comme des joues\nrebondies d'enfants, ils ont aussi moins de piquante saveur, ces fruits mols et\njuteux que le vent des émotions humaines a détachés lui-même de l'arbre fré-\nmissant, d'où s'en allaient déjà les premières feuilles mortes. — Les Conver-\nsations amoureuses révèlent quelque préciosité, et l'on y glane sans trop de\npeine des afféteries d'une mignardise à faire pâmer une Arthénice :\n               Ton oreille est la fleur dont ma bouche est l'abeille!...\n               Laisse-moi respirer le vent de tes narines...\n   Mais les Dédipaces atteignent à d'exceptionnels bonheurs d'expression ; pour\nn'en citer qu'un au hasard, Verlaine y est appelé :\n               Pasteur royal d'agneaux sans tache et de boucs noirs..\n  Une chaude et impétueuse éloquence se manifeste en ces ferventes Dédi-\ncaces, qui me paraît être, avec le don du rythme, la qualité marquante de\nM. Yvanhoé Rambosson.\n\n  Du Soleil sur la Porte, tel est le titre, d'une grâce un peu cherchée, que\nM. A.-M. Gossez donne au recueil lyrique, très lyrique, qu'il a publié cet été.\nCes poèmes abondent en ferventes louanges à l'adresse de la bien-aimée, et en\n"}, {"page_pdf": 940, "page_imprimee": 773, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3420, "texte": "                                 LES POÈMES                                   773\n\nnotations de nature assez menues, assez légères et passablement puériles. Ce\npoète ne voit pas grand, il ne voit pas non plus toujours juste. En rythmes\nfrêles et fugitifs, en une langue volontairement vaporeuse il nous dit — et\ntoute cette naïveté sent la littérature — les émois et les rêves d'une âme artifi-\ncielle, qui excelle à vêtir d'une forme souple et lâche une pensée lointaine et\ncomme fantomatique. — Les Lettres familières qui terminent le livre ne\nvalaient peut-être pas d'être livrées au public. Et puis, ne se trouvera-t-il pas\nquelqu'un pour accuser M. Gossez de les avoir dérobées au « rossignol\nd'Orthez » ? Le mauvais goût conduit au crime, a dit je ne sais quel homme\nd'esprit : il y a des plagiats qui ressemblent à des vols avec effraction.\n\n   Saluée au seuil de son livre par une strophe éclatante du grand poète Mis-\ntral, Mlle E. Houchard, dont l'Estelle a vu le jour « en Avignon », chez\nAubanel, paraît marcher d'un pas sur et vigoureux sur les traces glorieuses du\ncréateur de Mireille. Mon ignorance du provençal m'interdit d'en dire davan-\ntage sur cette épopée familière, na'ive et dramatique, que je ne voudrais pas\njuger sur une traduction en vers, si excellente qu'elle puisse être.\n\n   Les femmes liront avec plaisir l'ample recueil de poèmes de Mme Lucie\nFélix-Faure-Goyau, qui a conçu le noble dessein d'illustrer par le culte des\nMuses (et aussi, aux côtés de son mari, par des préoccupations plus rappro-\nchées des nécessités immédiates de notre temps) un nom déjà célèbre, sans\nque, du reste, les lettres y fussent pour rien. La Vie nuancée ne ment pas à\nson titre : les heures successives teintent ces larges poèmes de leurs reflets dif-\nférents, et ils gravissent d'un pied léger tous les degrés des émotions humaines,\ndepuis la joie jusqu'à la douleur, pour se perdre enfin, tout là-haut, dans le\nciel sans nuages de la Sérénité. J'en ai surtout aimé les Marines, où d'éner-\ngiques images expriment éloquemment une pensée un peu âpre ; je citerai\nparmi elles Coucher de soleil sur la mer, Soir biblique, Pastel, qui est d'une\ngrâce fine et mélancolique, Hortensias, une rêverie d'une préciocité délicate.\nMiroirs et clavecins mêlent, à d'émouvantes évocations d'un frêle et joli passé,\nquelques pensées philosophiques qui ne les déparent point. Dans Songe et tris-\ntesse d'Hellas, je trouve d'impeccables sonnets — le Potier, Lysidice — d'un\nsens parfaitement artiste et d'une surprenante fermeté de facture. L'Ascension\ndu Printemps ci la Descente de l'Automne unissent à de vivantes impressions\nde nature des souvenirs classiques et des images homériques. Ce livre chante,\navec un accent juste et fort, où l'on ne reconnaît qu'à certaines notes plus\nfines la voix d'une femme encore jeune, les sensations ardentes et les tendres\nsentiments d'une àme naturellement éprise de beauté. La Vie nuancée est\nassurément une des œuvres les plus intéressantes qu'une plume féminine nous\nait données ces derniers mois.\n\n   Les femmes qui voyagent beaucoup écrivent aussi, très souvent, beaucoup\nde vers. Sont-elles poétesses parce que voyageuses, ou bien vagabondent-elles\nparce qu'elles portent au front le signe auguste des poètes? Cruelle énigme, que\nj'abandonne aux psychologues mondains! — Mlle Valentine de Saint-Point,\nqui nous donne les Poèmes de la Mer et du Soleil, ne saurait, avec un tel\n"}, {"page_pdf": 941, "page_imprimee": 774, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3197, "texte": "774                                 DURENDAL\n\n\n\nnom, ne pas admirer Lamartine. Aussi bien, l'épigraphe de son livre (Qu'im-\nporte le soleil? Je n'attends rien des jours) nous renseigne-t-elle suffisamment\nà ce sujet. Mais, pour admirer ce grand, ce très grand poète, M lle de Saint-\nPoint ne lui a pas emprunté son harmonieux et pur langage, pas plus d'ail-\nleurs que sa touchante sérénité : ces Poèmes de la Mer et du Soleil sont de la\nmer, peut-être (car amers, ils le sont, et même un peu trop à mon gré), mais\ndu soleil, non pas, car ils sont aussi sombres et aussi mornes que peuvent l'être\n les vers d'une jeune fille. Au surplus, ils apportent des notations du Maroc, de\nCorse, d'Italie ou d'Espagne, qui semblent n'être pas sans justesse.\n\n   L'auteur de Fleurs et Rêves, M. Urbain Mengin (car c'est lui-même, nos\nlecteurs l'ont deviné, comme disait le père Dumas) a, lui aussi, beaucoup\nvoyagé; mais c'est le culte de Musset qui l'a le plus impérieusement sollicité.\nIl manie une forme sans audace, d'une élégance un peu banale, une forme\ntrès « comme il faut », qui ne casse rien — et qui ne se casse rien; une forme\nqui peut aller dans le monde, sans y causer le plus léger scandale... M. Urbain\nMengin fut bien inspiré par Florence; qu'il y retourne donc au plus vite:\nl'air de Paris ne convient peut-être pas à son tempérament. J'adore Musset :\nje ne souffre pas qu'on le copie; c'est trop difficile!\n\n  Je voudrais dire beaucoup de bien de l'Eternel Amour de M. Joseph Boubé ;\nmais, outre qu'une prélace très justement et très hautement élogieuse de\nM. François Coppée remplit cette tâche mieux que je ne saurais le faire, je\ncrains d'effaroucher la modestie ecclésiastique du fin lettré qui a signé ce livre.\nQu'il me suffise donc de marquer que M. Boubé manie, avec une aisance, une\ngrâce et une maîtrise véritablement peu communes, un vers léger, sobre, précis\net chatoyant, digne enfin des meilleures œuvres de l'école parnassienne. I1\nparle, en outre, une langue claire et pure, très savante, très française, et qui\nnous console heureusement de l'absurde galimatias dont on persécute nos\noreilles sous couleur de poésie, un peu partout, en France aussi bien qu'en\nBelgique.\n\n   M. François Coppée, dont l'indulgente vieillesse décidément ne se ménage\npas, a honoré d'une préface M. Auguste Sajot, auteur du Berceau de la\nFrance, une volumineuse épopée où se trouve célébrée, en solennels alexan-\ndrins, la conversion du fier Sicambre. Tâche ingrate s'il en fut, et sous laquelle\nploieraient les plus robustes courages. M. Sajot l'a entreprise audacieusement,\net sans se rebuter l'a achevée jusqu'au bout. Je n'oserais assurer que le succès\nait suivi ses efforts avec autant de constance. Qu'il soit loué pourtant du labeur\nprodigieux qui fut le sien ; et ne souris pas trop de ses vastes ambitions,\nô ironique lecteur !\n                     Car, si de t'agréer il n'emporte le prix,\n                    Il a du moins l'honneur de l'avoir entrepris...\n  Par exemple, ironique lecteur ! si tu veux sourire des Thuribulums affaissés\nde M. Eshmer-Valdor, souris tant que tu veux, je t'en accorde pleine licence!\nOutre que la langue amorphe et cacophonique de ce jeune homme retarde\n"}, {"page_pdf": 942, "page_imprimee": 775, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3139, "texte": "                                 LES POÈMES                                   775\n\nconsidérablement, elle n'offre guère d'autre utilité que de lui permettre d'arborer\nun sensualisme fanfaron, à l'usage de potaches vicieux ou d'impénitents vieux\nmarcheurs ! Hop ! là, mauvais livre ! au panier, avec un coup de pied au dos !\ncar tu es vraiment... affaissé!\n\n   En de petits poèmes clairs, harmonieux et précis, pleins d'images fraîches\net justes qui font plaisir à l'œil, M. Jos. Jeangout chante agréablement la\nChanson de l'Ardenne. Ce jeune écrivain excelle à dessiner, d'une touche\ndiscrète et fine, d'humbles croquis de lointains vaporeux, de vieilles auberges,\nde sous-bois criblés de rayons, le tout animé de figures très vivantes ou\nrehaussé d'une pointe légère de sentimentalité, qui glisse et n'appuie pas. Sans\ndoute, des souvenirs littéraires, un peu trop apparents parfois, empêchent la\nChanson de l'Ardenne d'être aussi personnelle qu'on le souhaiterait. Mais,\ntelle quelle, avec ses qualités solides et ses menus défauts, cette œuvrette de\nterroir est une fort jolie promesse, et que je salue avec joie.\n\n   Voilà longtemps déjà que nos lecteurs connaissent et apprécient à sa valeur\nle talent éminemment délicat, distingué et tout en nuances du comte\nd'Arschot. Cette revue a publié de lui des souvenirs de voyage qui sont\nd'un charme très sûr, très curieux et très pénétrant. Et les lettrés n'ont garde\nd'oublier le recueil de nouvelles qu'il publia, pour leur vive joie, voici quelques\nannées. La courte plaquette de Poésies par laquelle, aujourd'hui, il se rappelle\n— trop discrètement — à notre affectueux souvenir, évoque ces menus flacons\nde cristal, étincelants et limpides, où dorment de très précieuses et très rares\nessences. Ces brèves poésies sont tout à la fois passionnées et spirituelles,\ncomme les lieder de Heine, dont elles ont la grâce svelte et pure.\n\n   Les Poèmes fervents de M. Fernand Urbain sont l'expression désor-\ndonnée, bouillonnante et un peu folle, mais surtout très jeune encore (et pas\ntoujours dans le bon sens) des rêveries ondoyantes et confuses qui se heurtent\net s'entre-dévorent au fond d'un cœur impétueux.\n\n   Les Roses d'aube de M. E. Doumont célèbrent, avec une candeur juvénile\nqui du reste n'est pas sans grâce, les charmes d'une « gente brunette » en\ntriolets, sonnets et villanelles. Tout cela n'est pas, vous l'entendez bien, d'une\nnouveauté bouleversante; mais cela se laisse lire, quand on n'a rien de mieux\nà faire. De quels poèmes n'en pourrait-on pas dire autant?\n\n   Cette glorieuse année jubilaire, qui Ht éclore des cantates sans nombre,\noccasionna aussi l'apparition de quelques livres ou plaquettes, où d'excellentes\nintentions patriotiques s'évertuèrent aux nobles efforts de l'Ode. Citons,\nparmi eux, le Hameau d'Olivier de M. Louis de Rie et les Chansons\npatriales de M. Fernand Bourlet. N'oublions pas non plus l'Education de\nCharles-Quint, drame historique en cinq actes et en vers, dû à la scrupuleuse\nérudition et au laborieux courage de Mlle Gabrielle Remy, régente d'école\nmoyenne.\n                                                               FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-014", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 776, "page_fin": 779, "titre_corps": "Lettre de Paris", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Lettre de Paris PARIS est mal fait", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 943, "page_imprimee": 776, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2933, "texte": "Lettre de Paris\n                   PARIS est mal fait. Vous ne vous en étiez peut-être pas aperçu,\n                      distrait p r o m e n e u r qu'accaparèrent d'alliciants étalages et\n                      de spécieuses passantes, mais le fait n'en reste pas moins\n                      évident, aussi évident que le serait un cul-de-jatte ou un\n                      hydrocéphale. Paris est mal fait. Des maisons trop hautes,\n                     des rues trop étroites, des bâtisses trop compactes, des\n                     jardins trop rares, des faubourgs trop m o n o t o n e s , on p r o -\n                     longerait sans fin le réquisitoire. Il y a une société des\n                     Amis du Vieux P a r i s , c'est parfait. Mais quel d o m m a g e\nqu'il n'y ait pas eu, dès Louis X V I I I ou dès L o u i s - P h i l i p p e , u n e société des\nAmis du P a r i s futur!\n   Car il n'aurait pas été tout à fait impossible, en s'y prenant à l'avance, de\nfaire de P a r i s quelque chose d'un peu p r o p r e . La nature, tout d'abord,\nn'avait pas trop mal travaillé pour l u i ; la courbe harmonieuse d'une rivière\nentre deux jolies régions de méandres, diverses îles approuvables, une butte\nvoisine au midi, une colline un peu plus lointaine au nord, un mont d'assez\nfavorable allure au couchant, le gros du décor n'était pas maladroitement\nplanté. Mais c o m m e il aurait pu être mieux! R o u e n , par exemple, aurait eu\nd'autres avantages, et Caudebec de préférables encore. C'est à C a u d e b e c\nqu'aurait dû gésir notre capitale; en aval se seraient étendus les docks, les\nentrepôts, les bassins, j u s q u ' a u H a v r e , toute une cité maritime comparable\nà la descente de la Tamise ou de l ' E s c a u t ; en amont, c'aurait été la diaprure\ndes villas et des parcs couvrant « les prés fleuris qu'arrose la Seine »; la\nboucle de Jumièges n'aurait rien eu à envier à celle de M e u d o n .\n   Laissons P a r i s où il est. Toujours est-il que dame Géologie, avec un peu\nde prévoyance, aurait pu améliorer son d o m a i n e . Etait-il donc si difficile que\ncela de donner quelque ampleur à cette pauvre taupinière qu'on ose appeler\nla montagne Sainte-Geneviève? U n e pente à peine plus forte vers la Seine et\nu n ressaut brusque du côté de la c a m p a g n e opposée accentuant une dépres-\nsion comme celle qui s'élargit sous l'Aventin, il n'en fallait pas davantage\npour donner à la grand'ville une fière silhouette du côté de la Bièvre.\n   E t la butte Montmartre? F r a n c h e m e n t , est-ce qu'il n'y avait pas là place\npour un rocher de l'Acropole? Athènes a bien le sien ! On aurait, comme chez\n Pallas, avivé les arêtes, abrupte les flancs, zigzagué les terrasses du faîte et,\nlà-haut, on aurait juché non pas un seul Sacré-Cœur, mais une b a n d e de\nSacrés-Cœurs, une orgie de flèches, de clochetons et de dômes, u n inceste de\n Propylées et de Mont-Saint-Michel!\n"}, {"page_pdf": 944, "page_imprimee": 777, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3457, "texte": "                               LETTRE DE PARIS                                 777\n\n   Quant au mont Valérien, pour le coup, puisqu'il ne gênait pas la circu-\nlation des bus et des trams, c'était un vrai pic, haut du double ou du triple,\nqu'il nous fallait là. Ils en ont bien au Puy-en-Velay, pourquoi nous n'en\naurions-nous pas? Nous valons bien les Auvergnats, ces maladroits qui,\nvous le savez, avaient des volcans et les ont laissé s'éteindre !\n   Puisque la Providence y était, elle aurait bien pu donner aussi quelques\ncoups de pouce aux autres environs, de façon à sculpter en petites Alpes les\nhauteurs de Montmorency et de Verrières et à muer en abîmes de verdure\nles bas-fonds de Chelles ou de Choisy-le-Roy. Remarquez que ces vœux sont\ndiscrets et que je ne demande pas de roches dolomitiques simulant des ruines\nde citadelles ni de geysers arborant des panaches à éclipses. Quelques res-\nsauts seulement. Si la nature ne fait pas de sauts, elle fait des ressauts, et l'art\nen profite. Mais voilà, moins on demande et moins on obtient.\n   Quant à la part des hommes, mon Dieu, tout n'est pas raté. La descente\nde la Seine avec l'abside de Notre-Dame qui se détache sur le couchant, puis\nl'Hôtel de Ville, la tour Saint-Jacques, le Louvre, cela mérite un bon point.\nEt la traversée terrestre de Paris, à partir du Louvre, par le Carrousel, les\nTuileries, les Champs-Elysées et le bois de Boulogne, cela vaut un grand\npremier prix au concours général des capitales.\n   Mais d'abord, il y a d'autres grands premiers prix. Constantinople en\nmérite un pour son Bosphore, et Saint-Pétersbourg pour sa Néva, et Londres\npour sa place de Westminster. Paris ne doit donc s'enorgueillir qu'avec\nmodestie. Et puis, qu'est-ce qu'une palme quand on pourrait avoir un pal-\nmier entier? Supposez qu'au lieu d'un petit orphelin de Parc Monceau, nous\nen ayons, ce qui aurait pu se faire, toute une famille, une smala de Parcs\n Monceaux caravanant dans tout le septentrion de Paris! Et, qu'au lieu d'être,\ngrand comme un mouchoir de poche déchiré par le milieu, le jardin des\nButtes Chaumont soit un vrai parc communiquant par d'autres parcs au\nPère-Lachaise débarrassé de ses habitants actuels! Et que le Jardin des\nPlantes soit relié à la Halle-aux-vins désaffectée, à la Sa'pétrière, aux vacants\nde la Compagnie d'Orléans, tout cela transformé en vaste champ de fleurs !\nEt que d'autres massifs de verdure se prolongent pour le public à partir du\nTrocadéro le long de la Seine, rive d'Auteuil! Et que le Jardin du Luxem-\nbourg ne fasse plus qu'un avec le cimetière Montparnasse rendu aux vivants !\nEt que le bois de Vincennes s'extensionne jusqu'au fleuve, de façon que toute\nla boucle de Saint-Maur, au lieu de se carapacer de toits, se bigarre de villas\net de bouquets d'arbres! Quelle rafle de prix d'excellence !\n     Il n'est pas de serpent ni de monstre odieux.... » Oui, même les cime-\ntières. Ce qui condamne le Père-Lachaise en dépit du ses plans étages, c'est\nque les morts y sont plus les uns sur les autres que, tout alentour, lts vivants.\nLes tombes y forment des îlots compacts comme les maisons, et il n'y a\nd'arbres que dans les rues! Mais prenez les deux ou trois cents plus beaux\nmonuments et répartissez-les dans une vaste forêt des environs de Paris, le\nbois des Fausses Reposas ou le bois de Sénart, de façon que chaque chapelle,\nstèle ou statue soit isolée et cernée de feuillage, et rêvez à l'admirable nécro-\npole que vous obtiendriez !\n"}, {"page_pdf": 945, "page_imprimee": 778, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3769, "texte": " 778                                     DURENDAL\n\n\n      P o u r faire u n e ville, on devrait faire comme pour les canons, prendre\n  d'abord un trou. Ce qui m a n q u e , avant tout, au P a r i s moderne, ce sont les\n  espaces vides. Dans les maisons les cours intérieures sont des puits; dans les\n  quartiers les jardins sont des carrefours; on appelle parc l'intersection de\n  deux petits bouts d'avenues bordées de minces pelouses. N o n pas que l'idéal\n  soit de voir s'étaler un indéfini et d'ailleurs banal H y d e - p a r k entre deux\n  régions de la m ê m e ville qui du coup deviennent presque étrangères l'une à\n  l'autre, mais une série de jardins ou d'avenues verdoyantes qui serpenteraient\n  à travers P a r i s , comme font les Champs-Elysées, en variant à l'infini leurs\n perspectives, cela aurait un tout autre c h a r m e . On aurait pu ainsi, au temps\n  (il n'y a guère que soixante ans de cela) où le terrain se vendait 5 francs le\n mètre carré dans la plaine Monceau, nous ménager n nous tout un collier de\n jardins accompagnant les boulevards extérieurs, comme nous-même serions\n encore à temps de profiter du déclassement des fortifications pour entourer\n Paris d'une ceinture ininterrompue de p r o m e n a d e s . Le P a r c Monceau, grâce\n à l'habileté de ceux qui dessinèrent ses boulingrins et ses bocages, joue la\n petite forêt avec ses 200 mètres de large. Q u e serait-ce des fortifications q u i ,\n de par leur zone de servitude, disposent du triple ou du quadruple ?\n     Au Salon d'Automne qui va clore ses portes, u n architecte a exposé des\n plans comparés au point de vue de la verdure de P a r i s et de L o n d r e s , ainsi\n que de Paris en 1805 et de Paris en 1905. Quelle dégringolade! Ici, plus\n question de prix ni même d'accessit! Chaque lustre, pour ne pas dire chaque\n année, la croûte des bâtisses ronge la chair vive du sol. L'esplanade des Inva-\n lides est entamée, le C h a m p de-Mars a disparu en p a r t i e l l e p a r c d e la Muette\n se rétrécit ; il n'y a plus que quelques milliardaires qui gardent un petit jardin\n autour de leur hôtel ; partout ailleurs lots et ventes, heureux encore q u a n d on\n a l'idée de réserver sur les lots un bout de terrain pour faire passer u n e r u e !\n Depuis vingt ans que j'habite Paris je n'ai vu qu'un seul exemple de square\ncréé sur l'emplacement d'une maison, c'est celui qui sépare Cluny de la Sor-\nbonne, et quel maigre exemple, qu'il faut pourtant applaudir bien fort!\n     L'idéal serait pourtant qu'il y eût à peu près autant d'îles vacantes que d îles\nbâties, comme dans le quartier de Bedford, à Londres, où l'on a toujours\nquelque square à droite ou à gauche, devant ou derrière. Mais, à ce compte,\nl'embellissement de Paris demanderait 100 milliards. A défaut de ceci, comme\nil serait à désirer que l'entassement des habitants fût moindre ! Des maisons de\nh a u t e u r m o y e n n e , séparées les u n e s des autres et bâties en recul de la rue, voila\nle premier point. Des rues larges et plantées d'arbres, voilà le second ; les mai-\nsons devraient avoir en h a u t e u r la largeur au plus de la rue, sauf dans un\nquartier central où l'on pourrait, comme à New-Yort, égratigner le ciel. Des\njardins aussi n o m b r e u x que possible et aussi relies les uns aux autres que\npossible, voilà le troisième point. Avec cela, des moyens de communication\nfaciles et dans la ville et pour la banlieue ; et en prévision du s u r p e u p l e m e n t\nprochain de celle-ci, dès maintenant des précautions prises : obligation pour\nchaque c o m m u n e de réserver à l'état de parc public un dixième de son terri-\ntoire, servitude de non bâtir imposée à tous les champs de m a r s , c h a m p s de\ncourses, champs d'entraînement, règlement interdisant de lotir par trop\n"}, {"page_pdf": 946, "page_imprimee": 779, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1155, "texte": "                             LETTRE DE PARIS                               779\n\nminuscules parcelles les grands domaines qu'on met en vente, faveurs de tout\ngenre accordées aux municipalités comme celle du Vésinet, ou aux syndicats\ncomme celui du parc de Maisons, qui feraient preuve de sens esthétique dans\nl'aménagement de leurs terrains.\n   fit peut-être l'exemple de Paris porterait-il ses fruits, non seulement en\nFrance mais à l'étranger. La Fédération australienne va bâtir sa capitale.\nQue ne m'appelle-t-on? C'est bien un Français, le major Lenfant, qui a dessiné\nle plan de Washington. Si du moins ces lignes tombaient sous les yeux du\nmaire de Rome! Je me souviens, à l'Exposilion de 1900, de deux plans que\nles Italiens avaient exposés avec orgueil, la Rome du roi Humbert, peintur-\nlurée en couleur de muraille, toute bâtie sur le plan, toute quadrillée de rues,\net la Rome de Pie IX, recroquevillée en sombre autour du Panthéon\nd'Agrippa, avec d'immenses déserts pâles au delà du Forum. Ah ! cette Rome\nlà, comme elle vous devenait chère en comparaison de l'autre!\n\n                                                              HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1905-livraison12-015", "volume": "ELB-AML-484382-1905-000-012_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1905-000-012_f.pdf", "ocr_sha256": "14b032621afca522b50963f22e4aa06e1bc9877fc6bc012fd07f5d127dca7e27", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 780, "page_fin": 780, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Léon Abry", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 947, "page_imprimee": 780, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 3081, "texte": "NOTULES\n\n   Léon A b r y , peintre de talent et critique d'art original (il collabora plu-\nsieurs fois à notre revue), est mort récemment à Anvers. Nous partageons\npleinement l'éloge qu'en a fait l'Art Moderne en ces termes :\n   « Erudit, lettré, le peintre était doublé, chez Léon Abry, d'un polémiste\ntoujours prêt à faire croisade pour de justes causes. Il avait, en même temps\nqu'un cœur excellent, l'esprit attentif, toujours en éveil, et son intervention\ndans les débats relatifs à l'art monumental, à l'esthétique des villes, à la\ndéfense des sites naturels était toujours opportune, souvent décisive.\n   « Léon Abry disparaît brusquement en pleine activité, dans la maturité\nd'un talent spécialisé dans la peinture de scènes militaires. Son Général Van\nder Smissen et son état-major, ses Carabiniers en tirailleurs, qui lui valurent la\nmédaille d'or à l'Exposition universelle de Paris, son Pansage (Musée\nd'Anvers) sont, avec des tableaux purement sportifs : le Jeu de Polo, le Jeu de\nla Rose, dans la mémoire de tous. Abry excellait à typer un troupier, à\ngrouper des uniformes, à instantanéiser la vie militaire.\n   » Qu'il peignît à l'huile ou à l'eau, — l'artiste était membre effectif de la\nSociété des Aquarellistes, — il mettait dans ses évocations graphiques du\ntourlourou la même conviction. Ce n'était pas du \" grand art \", mais on\nsentait dans chacune des œuvres d'Abry une conscience d'artiste.'»\n   La rédaction de Durendal offre aux familles Abry et de Waele ses plus sin-\ncères et sympathiques condoléances.\n                                       * * *\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — ROBERT DREYFUS : La vie et les prophéties\ndu comte du Gobineau (Paris, Calmann-Lévy). — RACHILDE : Le meneur de\nlouves (Paris, Mercure de France). — RUDYAR KIPLING : L'histoire des Gadsby\n(ibid). — REMY DE GOURMONT : Epilogue. Réflexions sur la vie; 3 e série,\n1902-1904 (ibid). — GEORGES L E CARDONNEL et CHARLES VELLAY : La litté-\nrature contemporaine (1905). Opinions des écrivains de ce temps (ibid). —\nEMILE DESPAX : La maison des Glycines (ibid). — MAURICE FOUCHÉ : Pescier\net Fontaine (Paris, Laurens, éditeur des collections : Les grands artistes et\nLes villes d'art célèbres). — RAYMOND BOUYER : Claude Lorrain (ibid). — HENRY\nLEMONNIER : Gros (ibid) — PIERRE GAUTHIER : Milan (ibid). — T H . BEN-\nTRON : Constance (Paris, Hatier) — CLAUDE SAINT-JEAN : Le bonheur pas-\nsait (ibid). — DOM DU BOURG : L'art de souffrir (Paris, Perrin). — GABRIEL\nSARAZIN : Les grands poètes romantiques de la Pologne. Mieckiewicz, Slo-\nwarki Krasinski (ibid). — ARMAND PRAVIEL : Péché d'aveugle (ibid). — L. DE\nLANZAC DE LABOKIE : Paris sous Napoléon. Administration des grands\ntravaux (Paris, Plon). — Louis PICARD : La transcendance de Jésus-Christ,\n2 volumes (ibid). — VINCENT SAINT-VINCENT : Fantômes et fantoches (ibid).\n— J. ERNEOT-CHARLES : Les samedis littéraires, 4e série (Paris, Sansot). —\nHENRY BORDEAUX : Jeanne Michelin. Chronique du XVIIIe siècle (ibid). —\nL. DUCHESNE : Les premiers temps de l'état pontifical (Paris, Fontemoing).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 864, "texte": " Décembre igo5.                    i2 œe Année.                          N° 12.\n\n\n\n\nB R U X E L L E S , rue du Grand-Cerf, 22. — PARIS, avenue de la Grande-Armée, 61.\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": "                               Domamc de la Société ** Lfl WESTEJIDH1SE \"\n\n                                   I l PLIGE DE WESTEHDE\n                                           (BELGIQUE)\n\n                                  est située aux bords de la mer du Nord,\n                          entre Ostende et Nieuport; elle est do sable fin. Cette\n                         nouvelle station balnéaire n'a pas tardé à attirer\n                         l'attention des familles désireuses de jouir d'une\n                         villégiature agréable, hj gienique,unissant le confort\n                         à la simplicité dans des conditions très avantageuses.\n                         Une chapelle est érigée où le service religieux se fait\n                         régulièrement pendant la saison. Les bains sont\n                         gratuits; le ser\\ice de sauvetage est organisé et\n                         placé sous la surveillance communale Location de\n                         cabines et de costumes de bains Ecuries, remises,\n                         garages. Kursaal restaurant. Routes carrossables et\n                         cyclables, accessibles aux automobiles. Vastes et\n  Villas et Terrains     luxueuses installations de lawn tennis, de jeux de               Villas et Cottages\n                         golf et de croquet, gymnase. Promenades à ânes.\n       à. TORDU          Tentes sur la plage. Communications faciles avec                          *\n                         tout le pays. Tramway à vapeur et tramway électri-\n     par annuité*        que d'Ostende à Westende de dix en dix minutes.                        LOUER\n                         Eclairage électrique de la digue, des avenues, des\n                         villas et cottages. — Demander le prospectut détaillé\n                                               ^^WIWWHWVMW^\n\n\n                            Agence Immobilière pour b rente et location les ïillas\n                                               •WMWiWiMHIWIIMIIInr\n\n\n                                 HALLES WESTENDAISES\n                         comprenant différents magasins reunissant les arti-\n                         cles d'alimentation, de nécessite et articles de luxe\n                             Boucherie. — Boulangerie. — Poissonnerie\n                                                                       Le WESTEND' HOTEL est ouvert à\nWESTEND' HOTEL                                                       partir de Pâques jusque fin septembre.\n                                                                     Pension de 6 à 15 ff. par jour. Au com-\n                                                                     mencement et à la fin des saisons, arran-\n            DIGUE DE MER                                             gements très avantageux pour les familles\n                                                                        faisant un séjour prolongé à l'hôtel.\n                                                                         75 chambres parfaitement aménagées.\n    TÉLÉPHONE N« 4 1                                                        Vie de famille. Éclairage éleclrique.\n                                                                              Chambres spacieuses. Ameuble-\n Réseau du                                                                          ment moderne esthétique et\nlittoral par                                                                         confortable. Balcons et ter-\n                                                                                      rasses. Salle de musique.\nNieuport.                                                                              Salle de billard. Salle de\n                                                                                         recréation pour les en-\n                                                                      w»Jt»» 1 * a n t B # 8 » l ° n 8\n                                                                     w8\\T£ I de lecture et de\n                                                                               correspondan-\n                                                                               ce. Cuisine soi-\n                                                                               gnée. Caves\n                                                                                recomman-\n                                                                               dées.\n    Appartements avec salon — Service d'omnibus de l'Hôtel au vicinal. — Service postal et\ntélégraphique réguliers. — Communications téléphoniques avec toute la Belgique et les réseaux\nétrangers voisins. — Hôtellerie LE LEKKERBEEK ouverte toute l'année.\n                                   ( A BRUXELLES, 5 8 , rue Capouillet (Téléphone 2 2 3 6 )\nPour r«n«*lgn«m»nts •adrakser ] A 'WESTENDE, a l'Administration de la Plage (Téléphone\n                                   (  8 8 du littoral) ou an Westend' Hôtel.\n"}, {"page_pdf": 866, "texte": "                          DURENDAL\n      RI-VUE CATHOLIQUE D'ART ET DE LITTÉRATURE\n\n                              1905 — ii« Année\n\n\n               Sommaire du n° 12 (Décembre)\nH E N R I D'HENNEZEL. — Le transfuge    (suite et fiu              703\nVICTOR KINON. — Imagerie      des soirs d'hiver :\n                      I. Prélude;\n                      IL Le parc ;\n                      III. Soleil couchant ;\n                      IV. La vitrine;\n                       V. Le cerf;\n                      VI. Jeune fille;\n                      VII. Le livre allemand ;\n                      VIII.   L'étable;\n                      IX. Petit bonhomme                           753\n\n      Chronique d'art :\nP . L . — Jean-Théodore    Coosemans                               764\nGEORGES DE GOLESCO. — Armide        (Théâtre de la Monnaie) . .    765\n                            Premier concert populaire   . . . .    766\nF . V. — L'Instinct   (Théâtre du Parc)                            767\n\nFIRMIN VAN DEN BOSCH. — Billets     d'auteurs :\n                              Franz Mahutte ; Jacques Debout .     768\nFRANZ A N S E L . — Les poèmes                                     772\nH E N R I MAZEL. — Lettre de Paris                                 776\nNotules                                                            780\nTable générale des matières classées par noms d'auteurs.   .   .   781\nTable des illustrations                                            784\nIllustrations : Le pauvre batelier (FRANÇOIS BEAUCK).\n                Le retour des champs (EUGÈNE LAERMANS .\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": "      REVUE\n                       DURENDAL\n                  CATHOLIQUE               D'ART ET DE                  LITTERATURE\n\n    A B O N N E M E N T : 1 0 francs par a n ; ETRANGER : 1 2 fiancs (port compris)\n        (Pour (abonnement s'adreutr i ta Rédaction, rut du Grand-Cerf, sa, à Bruxelles)\n                                PRIX D'UN NUMÉRO : FR. 1 . 5 0\n\n\n\n                Comité de rédaction de D u REND AL :\n                         MM.       HENRY CARTON DE W I A R T .\n                                   L'abbé HENRY MŒLLER.\n                                   FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n                   Secrétaire de la Rédaction ; GEORGES VIKRÈS\n                             Correspondant de la rédaction à Parts :\n       M. HENRI MAZEL, avenue de la Grande-Armée, 6 i , Paris.\n\n              PRINCIPAUX COLLABORATEURS :\n      FRANZ ANSEL.                                         ARNOLD GOFFIN.\n      MAURICE BEKAERT.                                     JOSÉ HENNEBICQ.\n      EDGAR BONEIIILL.                                     L'abbé H . HOORNAERT.\n      HENRY BORDEAUX.                                     J.-K. HUYSMANS.\n      ALEXANDRE BRAUN.                                    JOSEPH JANSSENS.\n      THOMAS BRAUN.                                       EDMOND JGLY.\n      GEORGES BRIGODE.                                    VICTOR KINON.\n      H É L È N E CANIVET.                                G O D E F R O I D KURTH\n      MARIE CLOSSET.                                       L . DE IA   LAURENCIE.\n      L'abbé A U G . CUPPENS.                              L'abbé L . L E CARDONNEI .\n      L'abbé P A U L CUYLITS.                              GEORGES L E CARDONNEL.\n      Le comte G. D'ARSCHOT.                               S E D . - C H . LECONTE.\n      Le baron José DE COPPIN.                             GEORGES MARLOW.\n      GEORGES DE GOLESCO.                                  CHARLES MAKTENS.\n      GEORGES DELAUNOY.                                    PAUL MUSSCHE.\n      La comtesse E D . DE LIEDEKFRKE.                     EDOUARD N E D .\n      L e baron G. DELLA FAILLE.                           MAURICE OLIVAINT.\n      EUGÈNE DEMOLDER.                                     ERNEST PÉRIER.\n      Dom BRUNO DESTRÉE.                                   GEORGES RAMAEKERS.\n      JULES DESTRÉE.                                       GEORGES RENCY.\n      Vicomte D'HENNEZEL                                   BLANCHE ROUSSEAU.\n      EDOUARD DUCOTÉ.                                      JOSEPH RYELANDT.\n      MAURICE DULLAERT.                                    FERNAND SEVERIN.\n      J. ESQUIROL.                                         HENRY VAES\n      EMILE FERMAUD.                                       RoBliRT VAN DER ELST.\n      LAURENT FIERENS.                                     CHAKI.ES VAN LEKBERGHE.\n      H. FIÉRENS-GEVAERT.                                  EMILE VERHAEREN.\n      IWAN GlLKlN.                                         L'abbé F R . VERHELST.\n                                                           LÉOPOLD WALLNER.etc, etc.\n\n               Les collaborateurs sont seuls responsables de leurs articles\n\n// sera renJu compte dans DUREKDA L de tout ouvrage dont un exemplaire sera envo) i à la Rédaction\n\n      Pour la R-jdaction, l'Administration ot les demandes d'abonnements, s'adresser au\nsiège de la Rovuo, 2 2 , rue du Grand Cerf; pour la publicité, 4 8 , rue Neufchatel, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "LE PAUVRE BATELIER\n  (FRANÇOIS BEAUCK)\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": ""}, {"page_pdf": 870, "texte": "                          Le Transfuge\n                                  (ROMAN)\n\n\n\n                                     (Suite)\n\n\n                                       XII\n                   UNEfilletteavait passé derrière un troupeau de vaches indo-\n                     lentes et tout se taisait dans la campagne depuis que s'était\n                     perdu au loin le piétinement des sabots sur le sentier\n                     herbu. Des saules éventrés montraient leurs carcasses\n                     béantes sur lesquelles se dressaient des faisceaux de\n                     baguettes lisses. On entendait, dans les feuilles, des frémis-\n                     sements légers comme le bruit du vent dans des papiers\n                     de soie.\n                       Germaine, qui était arrivée devant la grille du Montel,\nsonna. Elle allait copier à l'aquarelle les arbres du parc et portait à la main\nson bloc et sa boîte de couleurs.\n   Cormevielle s'était bien gardé de lui dire qu'on avait accès dans le parc par\nune petite porte ouverte sur les champs ou plus exactement par une barrière\nplantée au milieu de la haie et qu'il suffisait de pousser. Si elle avait usé de\ncette facilité, Mlle Milleret aurait trompé les attentes du bonhomme qui la\nguettait chaque jour au moment où elle devait traverser sa maison.\n   Et c'était sa joie que la courte apparition de Germaine au milieu de la soli-\ntude du Montel. Il se tenait sur son passage comme un chrétien sur le chemin\nd'une procession, afin de s'emplir les yeux de tout ce charme et de toute cette\njeunesse.\n   Une fois il avait dit à Mme Perchoux : « Ne trouvez-vous pas que Mlle Mil-\nleret est belle? »\n   Et la digne servante avait répondu : « Je crois bien. Il n'y a pas plus beau\nque la demoiselle. »\n   Dès lors ils ne parlèrent plus que de \" la demoiselle \". « La demoiselle\nn'est pas venue avant-hier. — La demoiselle ne viendra pas aujourd'hui parce\nqu'il pleut. — La demoiselle ne viendra plus guère, carie beau temps touche\nà sa fin. »\n    Et il était vrai que le beau temps touchait à sa fin. On s'acheminait vers\n novembre et l'on essuyait des alternatives de soleil et d'averses. Déjà Corme-\n vielle avait allumé des flambées. Il se chauffait devant l'âtre en pensant à\n Germaine, et dans la crainte de griller ses tibias à la flamme, il les revêtait de\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": "706                                DURENDAL\n\n\n\njambières en carton, qui lui permettaient d'être dans les cendres avec ses trois\nroquets.\n   Le matin même du jour où Germaine, pour la dernière fois peut-être,\nsonna à la grille du Montel, le soleil annonçait une pacifiante journée.\n Mme Perchoux dit donc à M. Cormevielle :\n   « Aujourd'hui nous verrons sûrement la demoiselle, alors je préparerai\ndes gaufres. »\n   Ce fut un trait de lumière. Jamais il n'aurait imaginé cela. Des gaufres\nqu'on lui offrirait au passage, quelle trouvaille! Et l'on y joindrait un verre\nde moscatel ou de malaga.\n   « Madame Perchoux ! » s'écria le bonhomme, les yeux humides. Et sa\nreconnaissance ne trouva pas d'autre formule de remerciement.\n   On lui offrit des gaufres. Elle en mangea une qui était toute dorée. Ses\npetites dents pointues mordaient la pâte et ses lèvres se poudraient de sucre\nblanc. Mais elle ne voulut boire ni moscatel, ni malaga, et tandis que\nMme Perchoux présentait encore sa bouteille et son verre, elle s'échappa\n vivement.\n   Elle gagna l'endroit favori où elle s'asseyait avec son bloc et ses pinceaux.\n   Auprès de la cabane rustique, elle s'installa sur un banc formé de rondins\nqui se décortiquaient. L'étang reflétait les arbres. Il y en avait de jaunes et\nde rouges qui brasillaient au milieu des sapins de velours sombre. Le ciel,\nvêtu de lin, estompait les contours de ces feuillages : ils ressemblaient à des\nbrocarts de pourpre et d'or sur lesquels on aurait jeté un voile de gaze bleue.\nC'était un jour sans soleil, si doux et si calme que les ombres étaient transpa-\n rentes et révélaient d'infinies profondeurs.\n   Germaine fondit les indigos et les laques; elle alluma de discrètes gommes-\nguttes et des terres de sienne qu'elle rendait lucides et qu'elle aiguisait de pâle\nvermillon.\n   Soudain, derrière elle, des brindilles craquèrent. Surprise, elle se retourna.\n   Jacques la regardait. Il s'excusa d'avoir découvert sa retraite.\n   — Je vous croyais à Paris, fit-elle.\n   — J'y étais, répondit-il, je suis revenu ce matin. Vous comprenez, je ne\npouvais plus...\n   Il n'acheva pas et tous deux instinctivement baissèrent les yeux.\n   — Pourquoi êtes-vous revenu ? demanda-t-elle.\n   Il murmura :\n   — Je souffrais loin de vous. J'étais très malheureux.\n   Puis il ajouta :\n   — Vous vous êtes bien aperçue, dès le premier jour, que je vous aimais. Si\nvous saviez ce qui se passe en moi, vous ne douteriez pas de mon amour.\nVous me pardonneriez aussi de vous dire des choses qui sont si nouvelles\nque je n'ose pas les exprimer. J'ai quitté Paris et mes amis et ma vie\nafin de retrouver la grande joie dont vous m'aviez rempli. Je vous aime.\n   Elle l'écoutait. Elle voyait ses yeux pleins d'une tristesse navrante. Il lui\ndisait : « Vous êtes ma joie, » et pourtant il y avait, dans tous les traits de\nson visage, une lassitude qui démentait ses paroles. Il arrivait recru des\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": "                               LE TRANSFUGE                                 707\n\n\nfatigues de la route. Il était comme ces voyageurs qui ont enduré la\nsoif et qui tombent, épuisés, sur une pierre, devant la maison où ils vont\nfrapper.\n   — Oui, continua-til, j'avais besoin de vous revoir et d'entendre le son de\nvotre voix. Il n'y a de repos et de vérité qu'en vous.\n   Germaine ne saisissait pas le sens de ces mots. Elle répondit :\n   — Que puis-je être pour vous, mon ami? Vous m'avez vue deux fois à\npeine. Ensemble nous avons contemplé des prairies et des bois et nous\navons suivi des nuages qui fuyaient dans le ciel.\n   — C'est vrai, reprit Jacques. Mais rappelez-vous comme la terre était\nbelle devant nous. La paix des collines nous pénétrait tous deux. Nous nous\nsommes aimés parce que l'air sentait le soir et qu'un mystère planait sur les\nchoses assoupies. Et ce jour-là, Germaine, ce ne fut pas seulement la terre\nqui se transforma; mais la vie prit des aspects inconnus. J'y découvris des\nsignifications profondes qu'une brume opaque m'avait cachées jusqu'alors.\nVous étiez toute pure, dans votre robe blanche, et toute simple et toute\nbonne. Vous m'avez appris la vie, Germaine.\n   — Cependant, mon ami, nous étions l'un près de l'autre et nous ne\nparlions pas.\n   — Nous nous aimions, dit Jacques. Vos paupières battaient sur vos yeux\némerveillés. Je sentais le rythme pressé de votre souffle. J'étais troublé et\nravi. L'orgueil que je portais en moi s'évanouissait; mes ambitions mou-\nraient; je n'aimais plus que vous. Votre âme s'empara de la mienne et la\nracheta. Je voulus, de nouveau, goûter ce bien-être et ce calme; c'est pour\ncela que je suis revenu.\n   — Je vous attendais, répondit-elle simplement.\n   Il saisit la main qu'elle lui abandonna. Il la prit dans la sienne et ces deux\nmains tremblaient. Elles palpitaient comme des oiseaux dont le cœur bat très\nvite sous les plumes.\n\n                                      XIII\n   Jacques avait annoncé qu'il allait se promener et qu'il ne rentrerait que\ntard. Et, en effet, Justine, la femme de chambre, l'avait vu prendre une\ncanne au vestibule et se diriger vers le bois Faillard, à l'orée duquel M. Bro-\ngniart affirmait que jadis les huguenots massacrèrent le prieur et les moines\nde Serpigny.\n   La promenade du jeune homme était un événement considérable, elle\nconstituait une dérogation à des manies invétérées de solitude. Lorsqu'il\nséjournait à Froide-Etape, Jacques se levait à dix heures, procédait à une\ntoilette minutieuse et interminable qui le conduisait au déjeuner, fumait un\ncigare en lisant ses journaux et le reste du temps se claustrait dans sa\nchambre. Il y périssait d'ennui, car il lui était impossible de s'occuper autre-\nment qu'à compter les heures vides qui tombaient, ainsi que des gousses\ndesséchées, dans le trou béant de son oisiveté. Sa mère avait beau l'adjurer\nde prendre l'air et de se livrer à quelque exercice corporel, elle n'obtenait\nrien de ce taciturne.\n"}, {"page_pdf": 873, "texte": "708                               DURENDAL\n\n\n    — Tu devrais te promener un peu, mon pauvre Jacques, lui disait-elle. Tu\nfiniras par t'étioler. D'ailleurs les médecins t'ont recommandé la marche.\n    Et quand elle avait tenu ce discours plusieurs jours de suite, Jacques,\nexcédé, annonçait qu'il en avait assez de la campagne et reparlait pour\nParis.\n   A vrai dire, la baronne se réjouissait de la promenade de son fils pour\nd'autres motifs que ceux qu'elle mettait d'ordinaire en avant. Depuis la veille,\nelle connaissait la cause de son retour inopiné : Jacques aimait Germaine et\nl'épouserait volontiers. La solution si ardemment désirée s'offrait pour ainsi\ndire d'elle-même. Et ce serait le bonheur de son enfant que la mère allait se\nhâter de conclure.\n   L'abbé Firelin, convoqué sans retard, assistait aux premiers épanchements\nde cette joie. On pouvait lui parler seul à seul, puisque Jacques prenait l'air\ndu côté du bois Faillard.\n   — Monsieur le Curé, c'est la Providence qui a conduit ici Mlle Milleret.\nElle réalise un idéal que je ne me flattais pas d'atteindre. Voyez-vous, pour\nmon Jacques, ce mariage-là serait le salut. MIle Germaine est douce, intelli-\ngente et vertueuse; elle est charitable, et j'ai surpris moi-même ses soins\npieux. Elle aura sur le caractère et la vie de mon enfant une influence\nheureuse; elle le consolera, l'occupera et le dirigera; car elle a reçu de ses\nparents la meilleure, la plus solide instruction. M. et Mme Millerel sont des\ngens de bien, n'est-ce pas, monsieur le Curé?\n   La baronne, tout émue de la récente nouvelle, jouissait d'un avenir qu'elle\ncroyait déjà sûr. M. Firelin la laissa discourir; il était prudent et connaissait\nl'art de réserver ses jugements et de préparer des mots où il n'engageait point\nsa responsabilité. Il regarda son interlocutrice qu'un frémissement de joie\nrendait palpitante; elle tira d'un coup de doigt bref une aiguillée de laine et\nse mit à tricoter un jupon pour ses petites catéchisées. Ses fines mains\nblanches manœuvraient comme des navettes, et cependant elle ne perdait pas\nde vue son curé qui tournait, en ce moment-là, sa langue sept fois dans sa\nbouche.\n   Une des boiseries du salon craqua dans toute sa longueur. M. Firelin\npassa deux doigts sur sa lèvre supérieure et les promena de haut en bas comme\npour s'assurer que le rasoir avait bien défriché son derme et n'avait épargné\naucun bouquet de poils. Les d'Ardemont, dans leurs cadres, regardaient en\nface d'eux des gens auxquels ils faisaient des mines graves; ils pinçaient,\nentre le médium et l'index, leurs mortiers galonnés d'or ou bien protégeaient\nd'une main des Institutes reliés en veau. Deux mouches, au repos sur la glace\nde la cheminée, se doublaient chacune d'une bestiole dont on voyait très\nnettement le ventre en papier mâché et les ailes en mica. On n'entendit plus\nque le bruit d'aiguisage que faisaient les longues aiguilles de bois maniées\npar la baronne.\n   Enfin, M. Firelin se décida :\n   — Il est certain, dit-il, que M. et Mme Milleret sont bien posés dans le pays.\nJe ne suis pas surpris non plus que M. Jacques ait éprouvé pour Mlle Ger-\nmaine une vive inclination. Il y a là de quoi réjouir votre cœur, madame la\n"}, {"page_pdf": 874, "texte": "                                LE TRANSFUGE                                  709\n\nBaronne; mais dois-je comprendre que vous me faites l'honneur de me\nconsulter ?\n   — Je vous consulte, répondit Mme d'Ardemont. Voyons, monsieur le Curé,\nque pensez-vous des Milleret?\n    — Madame la Baronne, fit l'abbé en espaçant ses mots, voilà quatre ans\nseulement que M., Mme et Mlle Milleret habitent Serpigny. Je n'hésite pas à\nproclamer que ce sont des paroissiens modèles. Ils ne manquent pas un\noffice le dimanche; ils donnent, vous le savez, l'exemple d'une piété sans\nfaiblesse. Madame et mademoiselle communient fréquemment et il n'est pas\nrare de voir monsieur s'approcher des sacrements. Ils sont certes, pour ma\nparoisse, un sujet d'édification et leur conduite est d'autant plus consolante\nque nous autres prêtres, nous déplorons chaque jour l'indifférence des masses\net la froideur de certains catholiques haut placés. Je dois ajouter que\n M. Milleret ne se refuse à aucun devoir puisqu'il fait partie du conseil de\nfabrique.\n   — Mais ?... interrogea malicieusement la baronne qui sentait que ces éloges\nmasquaient des réticences.\n   — Il n'y a pas de mais, répliqua d'une voix blanche le curé. Et il\nrépéta :\n   — Voilà quatre ans que les Milleret habitent Serpigny.\n   La baronne réfléchit et tira, sans hâte, quelques aiguillées. L'abbé disait\nvrai : il n'y avait pas de mais. L'on menait à Serpigny une vie très droite. Le\nménage marchait sans heurt et s'aimait. Germaine choyée et pertinemment\néduquée était la preuve vivante d'une entente admirable, et d'ailleurs les\ndomestiques ne trouvaient pas le moyen de clabauder sur leurs maîtres, ce qui\néquivaudra à la meilleure démonstration de parfaits rapports de famille.\nPourquoi dès lors M. Firelin retenait-il son enthousiasme? Pourquoi se fau-\nfilait-il à travers ses louanges, comme un gros matou parmi des pièces de\nporcelaine? Le brave homme avait une faiblesse, assez commune à beaucoup\nd'excellents prêtres qui ont charge d'âmes; il ne voyait pas, sans amertume,\nses paroissiens se confesser ailleurs qu'à Fay-le-Montel. C'était le cas des\nMilleret qui s'en allaient à la ville pour leurs affaires de conscience et qui ne\nreculaient pas devant dix ou quinze kilomètres afin de quérir une absolution.\nUne si évidente corvée marquait une méfiance qui désolait M. Firelin. Après\ntout il était aussi bon qu'un autre pour diriger les âmes dans les voies du\nsalut. Mme d'Ardemont pouvait en témoigner, elle qui ne connaissait d'autre\npère spirituel que son curé. Et M11e Brogniart aussi. Il n'était pas jusqu'à\nM. Brogniart qui ne vînt une fois l'an s'agenouiller aux pieds de son pasteur,\nlorsqu'il s'agissait, suivant le précepte d'accomplir le devoir pascal. Il est vrai\nque Cormevielle... Mais par esprit de bravade ce roquentin libre-penseur ne\nparaissait à l'église qu'aux fêtes carillonnées et M. Firelin le réputait au\nnombre des boucs de son troupeau. Seuls les Milleret lui échappaient. Nou-\nveaux venus à Fay-le-Montel ils demeuraient les étrangers du confessionnal.\nIls n'avaient rien livré d'eux-mêmes que leurs actes extérieurs et quelques\nparoles échangées au cours des visites ou des dîners. « Ce sont mes parois-\nsiens, pensait le curé, mais ce ne sont pas mes pénitents ! »\n"}, {"page_pdf": 875, "texte": "710                                  DURENDAL\n\n\n    La b a r o n n e reprit, après un silence :\n    — J'entends bien que vous ne voulez pas vous compromettre. Il y a quatre\nans que les Milleret sont ici et en somme nous ne les connaissons b e a u c o u p\nni les u n s ni les autres. Cependant, monsieur le Curé, qui eût empêché ces\ngens-là, s'ils ne partageaient pas nos opinions, de se tenir plus à l'écart et de\nne pas manifester d'une manière aussi éclatante leurs sentiments religieux?\nIl est aisé d'être catholique avec décence, au milieu d'une société bien\npensante. U n m i n i m u m de pratiques suffit à dissiper les équivoques. Les\nMilleret sont, a u contraire, allés du moins au plus. E t vous m'accorderez\nqu'ils n'ont aucun intérêt à mulliplier les confessions et les c o m m u n i o n s ?\nQui donc leur en voudrait de laisser passer les moindres fêtes sans faire,\nc o m m e on dit, leurs dévotions?\n    — C'est évident, acquiesça M. Firelin.\n    — Alors, c'est qu'ils ont des principes, poursuivit M m e d'Ardemont. Ils les\naffichent sans prétention et ils inculquent à leur fille les idées d'une piété\ns û r e . J'avoue que ces chrétiens exemplaires ont toutes mes sympathies et que\nsi des questions se posent, au sujet de leurs relations et de leurs antécédents,\nils y répondent par leur franchise et leur fidélité.\n    — Oui, conclut le curé qui avait un évident désir de voir se terminer\nl'entretien. Il ajouta cependant : M lle G e r m a i n e est une jeune fille d'une\nrare vertu.\n    — O h ! celle-là, fit la b a r o n n e , qui n'acheva pas autrement sa pensée.\nMais c'était c o m m e si elle eût dit : « Vous pouvez supposer ce que vous\nvoudrez des parents, Germaine est au-dessus des soupçons. E t d'ailleurs\nGermaine aurait-elle été possible dans u n milieu indifférent? N o n , des chré-\ntiens sans envol, des catholiques de p a r a d e n'auraient pas ainsi malaxé cette\nâ m e et ne l'auraient pas pétrie avec des baumes et des a r o m a t e s ; une telle\nœuvre suppose un a m o u r é p e r d u de Dieu.\n    E t le curé, p e n d a n t que songeait la b a r o n n e , se disait aussi tout bas :\n« Elle est tellement entichée des nouveaux habitants de Serpigny qu'elle ira\nleur demander Mlle Germaine pour son fils. P o u r v u que ce ne soit pas moi\nqu'elle charge de la commission? »\n    Ce fut lui. M m e d'Ardemont lui prouva qu'il ne devait pas se dérober et\nqu'il était destiné, de toute éternité, à servir d'intermédiaire entre elle et les\nMilleret. Au surplus il ne s'agissait pas de formuler une d e m a n d e ferme.\nCela tombait sous le sens, il était nécessaire de se renseigner plus a m p l e m e n t\nsur le compte de ces voisins avant de négocier u n mariage. On se borne-\nrait, pour l'instant, à pressentir le père ou la mère, à leur faire entrevoir la\npossibilité d'une u n i o n . Et ce service M. Firelin ne le refuserait p a s .\n     M m e d'Ardemont savait parler. Elle eut bientôt devant elle u n h o m m e qui\npromit tout ce qu'on voulut. « Ah! monsieur le Curé, s'écria l'excellente\nfemme, ce mariage-là serait une chance inespérée! »\n     E t l'abbé pensa :       Le mariage doit-il être u n e chance? U n e chance n'est\nqu'un hasard et l'acte le plus grave de la vie exige qu'on l'entoure au contraire\nde certitudes. Va-t-on risquer son bonheur sur des probabilités ? Il me semble\nque si l'on réfléchissait un peu à cette chose effrayante qu'est le mariage on\n"}, {"page_pdf": 876, "texte": "                                   LE TRANSFUGE                                       711\n\n\nrie l'assimilerait pas à la roulette ou au baccara. Vraiment je ne reconnais\nplus M m e la b a r o n n e d o n t la p r u d e n c e provoque d'ordinaire mon admiration.\nIl faut que M\" 0 Milleret lui ait tourné la tête... ou bien, ajouta-t-il, en s'en-\ngageant sous les grands arbres de l'avenue, ou bien que le placement de\nM. J a c q u e s s'impose c o m m e une nécessité. »\n\n\n                                          XIV\n\n    M. Dégosses ayant remarqué que Jacques d'Ardemont multipliait ses\nvisites à S e r p i g n y , manifesta son aigreur par u n sans-gêne qu'il croyait\ndédaigneux. Jacques empiétait sur son d o m a i n e , puisqu'il traversait mainte-\nn a n t l'abbaye d'un bout à l'autre en compagnie de G e r m a i n e . Les jeunes\ngens dérangeaient Dégosses. Il n'était plus seul dans le cloître où il habillait\nles s t a t u e s ; il n'osait plus entamer une sieste sous les charmilles d u parc,\ndans la crainte d'être surpris et il fuyait devant eux, un journal à la main,\nerrant comme une â m e en peine, sans parvenir à trouver un b a n c où som-\nmeiller. Ces alertes l'émoustillaient et l'incommodaient. Il devint arrogant et\ngrincheux. A vrai dire, depuis quelque temps, il souffrait à peine que Milleret\ns'occupât de S e r p i g n y . L a maison et le jardin ne se modifiaient que d'après\nses caprices et le domestique relevait de sa juridiction. E n vain Milleret\nlaissait-il entendre qu'il ne supporterait pas un tel abus de p o u v o i r ; que,\nd'ailleurs, il était sur le point d'entreprendre un long voyage avec sa femme\net sa fille et que, par conséquent, il fermerait son logis. Dégosses tenait bon,\ns'incrustait de plus en plus chez ses hôtes et menaçait de ne céder qu'à la\nforce des baïonnettes.\n    L e m a l h e u r , c'est qu'il paraissait toujours occupé à quelque réparation.\nIl savait la manière de prolonger indéfiniment des travaux puérils. Et Milleret\nen était réduit à considérer d'un œil dolent ses meubles échoués et ses bibe-\nlots en souffrance. L e buffet découvert chez la F i n e depuis tantôt six\nsemaines gisait toujours, éventré et poussiéreux, en un coin du cloître. Lors-\nqu'on croyait Dégosses absorbé par la remise en état des sculptures et des\nbois, il s'esquivait et ne reparaissait plus. Il filait entre les doigts et si, d'aven-\nture, on le croisait, il déclarait que son travail était forcément arrêté : il lui\nm a n q u a i t un jour de la potasse, le lendemain de la cire, le troisième jour du\npapier de verre.\n    Bientôt entre les Milleret et lui il y eut une tension. Milleret ne laissa plus\néchapper que les mots nécessaires, tandis que sa femme multipliait les allu-\nsions les moins voilées et que G e r m a i n e , malgré sa charité, accueillait par des\nmoues les d e m a n d e s indiscrètes du personnage. E t lui passait devant ces\ngens avec des airs narquois et un sourire ironique d a n s sa barbiche grise.\nIl se vengeait en ne parlant plus et en exigeant d'être servi c o m m e u n pacha\nà trois queues.\n    Le jour où, pour répondre aux désirs de M m e d'Ardemont, M. l'abbé\n Firelin vint sonder Milleret, Dégosses les vit passer tous deux dans le cloître\net jugea qu'ils traitaient u n e affaire d'importance. L e curé discourait à voix\nbasse et encadrait ses phrases dans des gestes spacieux. Il s'arrêtait à c h a q u e\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": "712                                DURENDAL\n\n\npas et quand il ne rencontrait pas le mot précis il traçait avec son pouce et\nson index réunis des lignes verticales. C'étaient comme des fils à plomb des-\ntinés à constater l'équilibre de la conversation. Ils entrèrent dans la biblio-\nthèque. M. Firelin, le dos en boule, se coula devant Milleret qui redressa\nsa haute taille et fit, avec la main, un geste noble pour introduire son visiteur.\nSa face grave semblait éclairée par transparence d'on ne sait quelle lueur et\nil passait, avec plus de vivacité que de coutume, la main dans sa barbe assy-\nrienne. L'archer basané du Louvre quittait sa frise polychrome et se mouvait,\npresque égayé.\n    L'abbé n'avait pas été sans remarquer la subite animation de Milleret\nlorsque le nom de Germaine fut prononcé. Toute la tristesse du père s'était\nfondue alors. La seule évocation de sa fille suffisait à le distraire de ses habi-\ntuelles et mystérieuses songeries.\n    C'était donc vrai qu'on avait remarqué Germaine et qu'elle avait plu! Le\ncuré ne s'illusionnait pas lorsqu'il affirmait que Mme d'Ardemont entamait à\ntout propos l'éloge de cette enfant? Et M. Firelin de répéter pour la millième\nfois les choses sincères et louangeuses qu'il avait entendues à Serpigny. Mais\ncomme s'il craignait d'aller trop loin, l'excellent prêtre coupait ses phrases\nd'incidentes qui, malgré leur allure affirmative, tempéraient un récit qui aurait\npu devenir ardent.\n    — Il est évident, disait-il, que Mme la baronne porte le plus grand intérêt à\nmademoiselle votre fille. Et vous savez combien elle est bonne, Mme la\nbaronne. Oh ! Mlle Germaine a fait sa conquête, c'est bien certain. Une jeune\nfille si pieuse, si charitable et si intelligente, il est hors de doute que Mme la\n baronne devait l'aimer...\n     Cependant le motif même de la visite inquiétait beaucoup M. Firelin. Son\n impuissance à faire intervenir Jacques dans cet entretien s'attestait de plus\n en plus. Il avait beau tourner, comme l'on dit, autour du pot, il ne parvenait\n pas à placer un mot qui pût aiguiller la conversation sur la voie.\n     Tandis qu'il s'efforçait ainsi piteusement, la porte de la bibliothèque grinça\n et la barbiche de Dégosses apparut. « Monsieur, fit-il d'un ton sec en s'adres-\n sant à Milleret, le menuisier de Fay-le-Montel manque de parole. Je l'atten-\n  dais à 3 heures pour remettre une pièce de bois au buffet. Il est 3 h. 1/4, per-\n  sonne n'est là.\n      — Il ne tardera pas, répliqua du même air Milleret. Patientez un peu.\n      — Patientez... patientez, grogna l'autre en se retirant. Voilà un mois que\n je patiente et le travail n'avance pas.\n      Quant il fut loin, Milleret haussa les épaules, se tut un instant agacé, puis :\n      — Nous voyons souvent ici M. Jacques d'Ardemont que nous trouvons très\n  aimable, dit-il.\n      C'était une manière de compliment pour répondre aux gracieusetés de\n  l'abbé sur le compte de Germaine. M. Firelin était sauvé. Il répliqua :\n      —- Oui, ce jeune homme a d'excellentes qualités et quand vous le connaî-\n  trez mieux, vous serez à même de le juger ainsi qu'il le mérite.\n      — Il vient à Serpigny presque tous les jours, continua Milleret. Il paraît\n   s'intéresser beaucoup aux arts, et ma fille, qui peint à l'aquarelle, goûte sa\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "                                   LE   TRANSFUGE                                    713\n\n\nconversation. J e crois aussi qu'il apprécie le tennis, car Germaine et lui se\nlivrent à ce jeu p e n d a n t des heures entières.\n    L ' a b b é toussa et se redressa sur son fauteuil.\n   — L e tennis, observa-t-il avec un sourire bon enfant, est u n sport que je ne\npratique guère; mais j'ai ouï dire qu'il convenait aux j e u n e s gens.\n    — Qu'entendez-vous par là? d e m a n d a Milleret qui devinait l'allusion.\n   — E h ! eh ! fit l'abbé insinuant et dubitatif.\n   E t il eut un h o c h e m e n t de tête entendu devant lequel Milleret ne p u t dissi-\nmuler sa surprise.\n    De nouveau, la porte miaula comme u n violon qu'on accorde et Dégosses,\nle poil en bataille, s'écria du seuil :\n   — Ce menuisier est u n â n e . J e lui d e m a n d e u n assemblage en queue\nd'aronde et il me fabrique un assemblage en sifflet.\n    — Que voulez-vous que j ' y fasse! lança Milleret.\n    — E t moi ! riposta le petit h o m m e aigre-doux. Voilà un buffet qui ne sera\njamais réparé. Est-ce ma faute aussi.\n    — A h ! vous avouerez, interrompit Milleret i m p o r t u n é , que ce n'est guère\nla mienne non plus.\n    — Son sifflet ne tiendra pas quatre jours, tandis qu'avec la queue d'aronde\nj'étais tranquille.\n    E t voyant qu'on ne lui répondait pas, il s'en alla maugréant : « Vrai, ce que\nles gens sont obstinés ! » E t cette r e m a r q u e s'appliquait aussi bien au m e n u i -\nsier qu'à Milleret.\n    Ce dernier se leva et, afin de conjurer un retour offensif du gêneur, il\nd o n n a un tour de clé à la porte. P u i s il fit quelques pas de long en large et\nse planta enfin devant l'abbé Firelin.\n    — Voyons, monsieur le Curé, expliquons-nous. Q u e signifient ces sous-\nentendus ? Vous avez surpris entre ma fille et M. d'Ardemont des mots ou des\nattitudes qui vous donnent à penser que ces enfants s'aiment. Est-ce cela que\n vous voulez dire ?\n    — Dieu m'en g a r d e ! protesta l'abbé dont les mains levées prenaient le\n ciel à témoin.\n    E t Milleret soupira c o m m e si on le soulageait d'un poids de cent kilos.\n Depuis quinze jours, Jacques et G e r m a i n e se voyaient assidûment, se par-\n laient sans contrainte, vaguaient à travers le parc â la façon des a m o u r e u x ,\n et telle était l'illusion des parents qu'ils n'admettaient pas u n seul instant que\n ces entrevues puissent tirer à conséquence. Jacques était u n voisin que l'on\n avait pris l'habitude de recevoir ; ni Milleret ni sa femme ne discernaient en\n lui le fiancé possible.\n    Le père, rassuré par le geste de M. Firelin, continua cependant : « Alors,\n monsieur le Curé, c'est que vous avez rêvé, vous ou Mme d'Ardemont, de\n marier Germaine à M. J a c q u e s . J e crois que j'ai deviné, » ajouta-t-il en m a i n -\n tenant sous son regard l'abbé qui souriait de confusion.\n    Il fallut avouer les intentions de la b a r o n n e . L e curé reprenait pied depuis\n qu'on lui avait épargné la peine d'une entrée en matière directe; il exposa le\n but de sa visite.\n"}, {"page_pdf": 879, "texte": "714                                    DURENDAL\n\n\n    Mais tandis qu'il parlait il r e m a r q u a le trouble croissant de Milleret.\nCet h o m m e semblait écrasé, contre la bibliothèque où il s'accotait, par u n e\nforce s o u d a i n e . Son visage pâlissait et ses yeux se brouillaient d'eau terne.\nH a l e t a n t il écoutait l'abbé Firelin énoncer les raisons qui décidaient la\nb a r o n n e . E t c'était cette fois l'éloge du père et de la mère qui emplissait la\nbibliothèque. On n'ignorait pas qu'ils étaient l'un et l'autre fidèles aux pra-\ntiques religieuses, et certes si deux familles paraissaient faites p o u r s'allier\nc'étaient bien celles des Milleret et des d'Ardemont. Des deux côtés le m ê m e\nrespect de l'autorité, le même attachement aux traditions du foyer, le m ê m e\nfonds d'antiques croyances, la m ê m e foi, le même Dieu. E t les c o n v e n a n c e s\nénumérées, M. Firelin, que l'émoi de son interlocuteur affolait, s'engageait\nd a n s des conjectures r o m a n e s q u e s . U n p h é n o m è n e bizarre se produisait :\nle. curé comprenait que ses paroles portaient le trouble d a n s l*âme du père, et\nloin de les atténuer il leur donnait, malgré lui, u n sens exorbitant. Le silence\nde Milleret l'avait emballé et, lancé m a i n t e n a n t à bride abattue, il galopait\nd a n s un tourbillon de confidences. P e u préparé à la mission dont l'avait\nchargé la b a r o n n e il ne pouvait plus s'arrêter. C'est qu'aussi ces combinai-\nsons m o n d a i n e s exigeaient des ruses stratégiques auxquelles il n'entendait\nrien. Si encore Milleret s'était décidé à parler. Mais non, il s'érigeait, muet\net stupéfié, devant u n malheureux que la p a n i q u e égarait. E t il n'y avait pas\nà dire, la voix de l'abbé frappait les m u r s et les rendait sonores. Ils retentis-\nsaient c o m m e des gongs sous la schlague d'un bâton t a m p o n n é de peau.\n   Bientôt le vacarme de cette voûte qui tonnait au-dessus de sa tête épou-\nvanta l'abbé. D'ailleurs il ne faisait plus que ressasser. 11 se tut.\n   Alors Milleret d'un mouvement b r u s q u e se redressa. Son dos avait ployé\nla grille métallique derrière laquelle s'étageaient les volumes. La détente des\nmailles de cuivre détermina u n mugissement étoupé, assez semblable au\nbruit lointain de la foudre q u ' a u théâtre les machinistes ne parviennent\njamais à imiter. Cela s'évanouit en des gammes chromatiques qui expirèrent\nsur des dièses n é b u l e u x ; puis Milleret, la voix blafarde, proféra lentement :\n   — M. d'Ardemont aime ma fille. Ce que vous venez de me révéler, m o n -\nsieur le C u r é , ne me laisse a u c u n doute à ce sujet. Il aime G e r m a i n e . . . et\npeut-être en est-il a i m é ! E t il gémit, navré :\n   « Mon Dieu, mon Dieu ! »\n   Comme après d'interminables minutes, dans le silence condensé de cette\npièce monacale, il fixait toujours de ses y e u x immobiles les dalles de pierre,\nle prêtre se d e m a n d a quelle pouvait être l'alarme de ce père qui, d'un geste\nd'effroi, repoussait l'idée des noces de sa fille.\n\n\n                                            XV\n\n   Le lendemain de cette entrevue, M. Firelin se promenait, songeur, d a n s le\njardin de son presbytère. On était aux derniers jours d'octobre et les gelées\nblanches du matin avaient grillé les fleurs attardées : des balsamines et des\nzinnias se crispaient le long des allées. Leurs feuilles prenaient l'aspect de\nces plantes officinales qui se recroquevillent d a n s les bocaux des p h a r m a c i e n s\n"}, {"page_pdf": 880, "texte": "                                    LE TRANSFUGE                                         715\n\net leurs tiges, amollies et noires, avaient mitonné longtemps dans d'imaginaires\nchaudrons.\n   On ne voyait de vert, dans le jardin du curé, que les légumes, sur lesquels\nse tendaient les résilles des fils de la Vierge tout cristallisés de rosée. E t\nc'étaient, à droite et à gauche d'une allée centrale, des carrés de choux bleus,\ndes forêts de haricots, qui enroulaient leurs vrilles sèches autour des rames et\ndes panaches de carottes, où tremblaient des cabochons d'eau. L e s pêchers et\nles poiriers portaient encore des feuilles rouges et orangées, qui flambaient,\nsur le bois noir, comme des langues de feu solidifiées. Au nord, le long du\nm u r de clôture, une charmille décharnée étirait ses membres grêles au-dessus\ndes fripes de damas j a u n e , qui gisaient sous elle. Elle formait u n e grille de\nbizarre ferronnerie devant les pierres veloutées de mousse d'or et devant la\ncrête de tuiles pâles, hérissée de joubarbes et d'orpins.\n   E n cette matinée grise d'automne, que n'agitait aucun souffle d'air, l'odeur\nd u buis dégageait de plus pénétrants aromes de santal et de coloquinte com-\nbinés ; les pépiements des moineaux tintaient à la manière des tubes de verre\nque l'on choque dans des salles vides.\n    L'abbé ferma son bréviaire sur son index fiché à travers les pages, s'arrêta\net regarda devant lui :\n    « Faut-il que j'aie accumulé de maladresses, soupira-t-il, pour provoquer\nchez M. Milleret u n e telle froideur! Vraiment j'ai dû lui dire des choses\nénormes Il en était abasourdi. Ah! on m'y r e p r e n d r a à assumer de sem-\nblables responsabilités ! »\n    P u i s il fit quelques pas, voulut poursuivre ses psaumes et de nouveau les\nabandonna.\n    « T o u t cela n'est rien, gémit-il; mais il faudra prévenir Mme d'Ard( mont,\nl'avertir que, sans doute, elle n'aura rien à attendre des Milleret. P o u r u n e\ncorvée c'en sera u n e ! E t dire que si j ' a v a i s m a n œ u v r é plus habilement il ne\nrésulterait que joie de mes d é m a r c h e s ! P o u r t a n t , pensa-t-il après u n e autre\npause, ce qui arrive là est peut-être providentiel. Qui sait si M. J a c q u e s ne\ns'est pas illusionné? L'ardeur de son âge l'a entraîné et il ne serait pas impos-\nsible qu'il aimât M1le Germaine plus avec son cerveau qu'avec son cœur. Cette\nconversion, après d'indubitables fredaines, me paraît bien spontanée et j ' a i\ndes doutes. Et p u i s . . . et puis, voyons, les Milleret sont gens d'honneur, je le\nveux bien, mais M me d'Ardemont a des relations très étendues, qui lui permet-\ntraient de présenter son fils dans des familles qu'elle connaît de longue date.\nE n f i n . . . conclut-il, avec u n haussement de bras. »\n   E t comme il présentait devant ses lunettes les feuillets finement imprimés\nde son bréviaire, la cloche de la cure s o n n a . Bientôt la vieille Rosalie, sa ser-\nvante, vint l'avertir qu'on le d e m a n d a i t ; et lorsqu'il pénétra d a n s la salle à\nmanger, où flambait un fagot, il y trouva Milleret.\n    Il était évident que le malheureux n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Ses\npaupières se boursouflaient et une lassitude générale accablait son corps\nd'ordinaire si droit. P o u r t a n t il ne manifestait a u c u n e fébrilité, aucune impa-\ntience; il avait l'air résigné et douloureux.\n    Il tendit la main au curé, qui s'installa dans u n fauteuil près de lui\n"}, {"page_pdf": 881, "texte": "716                                      DURENDAL\n\n\n et qui, en peu de mots, lui témoigna tant de bonté que la gêne fut b i e n t ô t\n bannie.\n    — Il m'a fallu, c o m m e n ç a le visiteur, b e a u c o u p de courage pour venir.\n N o t r e entretien d'hier m'a bouleversé et vous sentez bien que ce n'est pas la\n seule perspective de marier ma fille qui me trouble ainsi.\n    Il parut récapituler en lui-même ce qu'il allait narrer et sa face pâle\n s'abaissa d a n s sa barbe un instant. L'abbé le regardait avec u n e sorte\n d'anxiété, la tête en avant et le visage encore avivé par l'éclat du feu qui pétil-\n lait. Il avait retiré ses lunettes, qu'il essuyait dans u n coin de son foulard\n à carreaux et, sous les brosses blanches de ses sourcils, u n e pitié attendrie\n sourdait..\n    — C'est, continua Milleret, le secret de ma vie entière que je vais vous\n livrer; et je m'adresse a u prêtre qui comprend mieux que tout autre les\n besoins du cœur h u m a i n : les h o m m e s se montrent souvent impitoyables,\n mais le prêtre est plus près de Dieu et il juge nos actions à la lumière d'une\n infinie sagesse.\n    L'abbé très ému et ne s'attendant guère à recevoir u n aveu de cet h o m m e ,\n qui ne s'était jamais agenouillé à son confessionnal, balbutia quelques paroles\n et Milleret poursuivit ainsi :\n    — Il est nécessaire que j'évoque des événements qui se sont passés voilà\n vingt ans et que je reprenne ma vie depuis cette date déjà lointaine. Il y a\n vingt ans d o n c , j'étais inscrit au b a r r e a u de P a r i s et j ' y avais fait la connais-\n sance d'un h o m m e de g r a n d talent, dont les plaidoiries devinrent célèbres.\n Il s'appelait Génolhac et nous nous liâmes d'amitié, tant à cause de nos rela-\n tions quotidiennes que de la conformité de nos goûts. Génolhac était, c o m m e\nje vous l'ai dit, un orateur de belle envergure : intelligent, instruit, de\n manières distinguées et d'agréable commerce, il avait de quoi charmer à\n première vue et je me livrai à lui avec l'abandon et la confiance q u ' a u t o r i -\n saient ses b o n n e s qualités. Bientôt il me reçut dans son intimité. Il était marié\n et sa femme passait, à juste titre, pour l'une des plus belles et des plus sédui-\n santes de P a r i s . J e ne tardai pas à m'apercevoir qu'il la négligeait et qu'elle\n ne méritait point d'être délaissée, car elle joignait à sa beauté u n esprit très\nferme et un cœur prêt à se donner à l'homme qui s'en rendrait digne.\n Génolhac, depuis deux ans qu'il était son m a r i , n'avait pas découvert ces\n réserves d'amour. Il avait épousé une dot afin d'accroître sa fortune, que les\n succès de sa parole édifiaient chaque jour. A fréquenter le ménage, je gagnai\nla conviction que M m e Génolhac n'était pas h e u r e u s e et que le caractère de\nl'avocat cachait des dessous vraiment inquiétants. J e reconnus qu'il dupait\nson m o n d e avec une adresse merveilleuse, qu'il pillait ses clients, et que son\namitié ne comportait ni franchise ni dévouement. Egoïste, faux et intéressé,\nil infligeait à sa femme u n e existence de misère et la trompait sans vergogne.\nT o u t Paris connaissait ses maîtresses; il s'affichait avec un cynisme dont les\ncalculs m'échappaient alors.\n  J'eus d'abord l'intention de r o m p r e ; puis l'infortune de M m e Génolhac\nme toucha et je me sentis attiré par cette détresse. Vous supposez, sans\ndoute, que je profitai de ma situation d'ami et qu'il me reste à vous raconter\n"}, {"page_pdf": 882, "texte": "                                LE TRANSFUGE                                  717\n\nla banale aventure de l'adultère mondain. Non : mes sentiments d'honnête\nhomme s'opposaient à ce que je commisse la lâcheté de prendre une femme\nabandonnée. Et puis j'étais retenu par mes convictions religieuses et aussi\npar le respect que m'inspirait Mme Génolhac. Je suis profondément chrétien,\nmonsieur le Curé; mes parents m'ont élevé dans la religion catholique, dont\nj'ai toujours admiré la doctrine et suivi les pratiques. S'ils vivaient encore, ils\ntrouveraient en leur fils un croyant dont la foi n'a subi aucune défaillance.\n    Cependant je n'avais pas la force de m'éloigner d'une malheureuse qui,\npeu à peu, me confiait ses intimes souffrances et qui paraissait moins abattue\nlorsqu'elle me sentait près d'elle. Je lui prodiguai les soins que m'inspira\nune sympathie très réelle et nous en arrivâmes bientôt à des aveux. Sa dou-\nceur et sa tristesse me touchaient infiniment. Je m'aperçus que depuis plu-\nsieurs mois je l'aimais.\n    Il y avait d'ailleurs entre nous comme une union de sentiments, qui nous\nrendaient désormais indispensables l'un à l'autre : et si nos corps résistaient\nà nos désirs, du moins nos âmes s'étaient pénétrées et nous vivions réellement\nd'un amour chaste et profond.\n    Puis un jour les scandales de Génolhac firent tant de bruit qu'il devint\nimpossible à sa femme de continuer la vie conjugale. Ce fut la séparation e.\nensuite le divorce.\n    Ici Milleret s'interrompit et ses yeux se portèrent sur le feu dont l'ardeur\ndiminuait. Le fagot presque consumé s'éteignait sur un monceau de\ncendres. Des braises rouges conservaient encore la forme des branches et de\npetites brindilles dardaient, en chantant, des langues courbes de flamme\nbleue.\n    L'abbé, impatient, attendait la suite du récit suspendu. Pour un peu il eût\npressé le narrateur; mais celui-ci prenait son temps et semblait reculer\ndevant de nouvelles révélations. Au bout de plusieurs minutes, il continua\nd'une voix plus basse :\n    — Lorsque le divorce fut prononcé, je voulus cesser toute relation avec\ncette femme qui recouvrait sa liberté et que j'aimais. Le danger de la fré-\nquenter encore ne m'échappait pas. Tant que Génolhac était là sa présence\nme rappelait des devoirs, mais maintenant qu'il était rayé de l'existence de\n mon amie, je me sentais faible et sans autre défense contre moi-même que\n les convictions religieuses qui sommeillaient en moi. Je traversai des jours\natroces, suivant degré par degré les progrès de mon amour, tremblant de\n succomber à une passion dont bientôt je ne serais plus maître. J'errais comme\n une bête blessée. L'idée qu'elle pourrait appartenir à un autre m'apeurait au\npoint que, dans la rue, mes jambes fléchissaient. Il me courait, dans la poi-\ntrine, des galops de panique. J'avais besoin de la voir, de la retrouver chez\n elle et de vérifier sa douleur, car le moindre signe d'allégement m'eût étouffé\n de jalousie. Et pourtant je me répétais : « Tu ne pourras pas ainsi persévérer :\n ce compromis qui consiste à accaparer une femme dont tu n'es ni le mari ni\n l'amant, ne mène à rien. Tu te débats au milieu de cruelles incertitudes. Cède\n ou fuis. » Et je restais, m'efforçant en vain d'apaiser les révoltes de mes sens\n et de ma raison. La religion qui interdit d'épouser une divorcée, m'apparais-\n"}, {"page_pdf": 883, "texte": "718                                     DURENDAL\n\n\nsait comme u n e force t y r a n n i q u e et par conséquent injuste. J'en arrivais à\n détester le catholicisme qui asservit la nature et qui fait table rase des ins-\n tincts h u m a i n s . J e passais du doute à la r a n c u n e et à la h a i n e . U n e telle\nsituation, si elle avait duré, m'eût fatalement conduit aux pires déchéances.\n     Cependant je la voyais si calme et si résignée que je me reprenais à\nespérer, que j'avais foi dans un avenir de récompense et de b o n h e u r . E t\nj'examinais alors les choses d'un esprit plus rassis. La loi m'accordait le droit\nd'épouser M m e G é n o l h a c ; mais l'Eglise me le déniait, car elle posait le prin-\ncipe du mariage indissoluble. D u côté des h o m m e s j'avais raison ; du côté de\nl'Eglise j'avais tort. Seulement, me disais-je, les motifs invoqués par les théo-\nlogiens p o u r décréter la pérennité de l'union conjugale, s'appliquent-ils à un\ncas aussi spécial que le mien? J e ne cherche pas à légitimer ma d é b a u c h e , ni\nà détourner de ses devoirs une femme. Celle que je rencontre d a n s ma vie\nn'a pas voulu la situation qui lui est faite actuellement. Elle n'a provoqué\nd ' a u c u n e façon la conduite du mari indigne et ce sont des conventions imbé-\nciles ou de mesquins intérêts qui l'ont livrée à cet h o m m e . Doit-elle être con-\nd a m n é e à expier les méfaits d'un drôle et rien ne pourra-t-il réparer cette\ninjustice? Dieu n'est pas cruel au point d'exiger cela. Après tout 11 a établi le\nsacrement de mariage sur le consentement mutuel et sur la promesse que se\nfont devant L u i les époux de vivre en braves gens. C'est un serment qui lie\nl'homme à la femme. Alors,... alors, concluais-je, pourquoi ne l'échangerions-\nnous pas? P o u r q u o i l'offrande secrète de nos volontés et de nos cœurs ne\nscellerait-elle pas, sous l'œil de Dieu, le pacte h u m a i n du mariage ! J e fis part\nà M m e G é n o l h a c de ces pensées ; elle les accueillit avec joie. Il fut convenu\nque n o u s nous épouserions civilement et que nous p r e n d r i o n s Dieu à témoin\nde notre a m o u r et de notre fidélité.\n     Milleret s'arrêta encore. L ' a b b é Firelin n'osait plus l'interroger, mais en\nface de cet h o m m e il éprouvait l'émoi que fait naître en n o u s l'annonce d'une\ncatastrophe. Milleret porta la main à son front et lentement :\n    — J e me rappelle, dit-il, qu'après avoir tout réglé, du côté de la loi, nous\nentrâmes un matin d a n s u n e église. U n prêtre y célébrait la messe et tous\ndeux, agenouillés, n o u s suivîmes l'office. Là, d a n s le silence de la nef où\npriaient quelques femmes, personne ne se doutait que des époux venaient\nd e m a n d e r à Dieu de recevoir leurs promesses et pourtant il se passait d a n s le\nmystère de nos consciences u n événement solennel. Cette messe, qui était\nnotre messe de mariage, n o u s l'entendions avec une ferveur si sincère que\nlorsqu'elle fut achevée, ni l'un ni l'autre nous n'eûmes la force de nous lever\net que nous restâmes abîmés devant l'autel, comme s'il nous manquait u n e\nparole sensible pour nous confirmer dans notre foi. M m e Génolhac est devenue\nM m e Milleret et de notre mariage G e r m a i n e est née.\n    Lorsqu'il eut e n t e n d u cette confidence, le curé se recueillit un i n s t a n t ;\npuis il dit :\n    — M. Génolhac est-il encore vivant?\n    — Oui, monsieur le Curé, répondit Milleret.\n    — Ah! soupira M. Firelin.\n    L e mari vivait. Il vivait bi n, d'une vie forte, exempte m a i n t e n a n t de\n"}, {"page_pdf": 884, "texte": "                               LE TRANSFUGE                                 719\n\n\ntracas et il n'avait pas la moindre envie de risquer un accident d'automobile,\nni de s'exposer, par de furieuses noces, à des hémiplégies ou à des attaques\nfoudroyantes. Le service qu'il aurait rendu en disparaissant n'échappait pas\nà l'abbé Firelin ; mais Génolhac n'était pas l'homme d'une situation toute\nfaite. Un marquis galeux que l'on étouffe entre deux chapitres, à la fin d'un\nroman, où un duc alcoolique qui attend pour passer de vie à trépas, que sa\nfemme soit tombée dans les bras d'un cabotin, aurait amené un dénouement\nheureux. L'un et l'autre sont chers aux personnes qui aiment que la religion\nintervienne lorsque les farces sont perpétrées.\n    Mais ici l'irréparable se dressait de toute sa hauteur impassible. L'abbé\nmesura d'un coup d'œil cet obstacle contre lequel les assauts s'épuiseraient\nen vain. Alors il prononça d'une voix ferme :\n    — Vous êtes deux malheureux. L'erreur vous a conduits au péché dans\nlequel vous vivez depuis vingt ans.\n    — Nous ne vivons pas dans le péché! s'écria Milleret. Nous sommes des\népoux honnêtes qui n'avons pas manqué un seul jour à nos devoirs : les\ndevoirs religieux aussi bien que les sociaux, nous les avons scrupuleusement\nremplis, sans biaiser, sans défaillir.\n    — Tant que vous voudrez, répliqua M. Firelin, mais la faute initiale\nsubsiste. Un suffit à tout corrompre et à rendre non seulement vains mais\nfrauduleux les actes quotidiens. Voyons, monsieur, vous m'affirmiez tout à\nl'heure que vous étiez catholique : j'ai peine à le croire, car vous avez\nsciemment méconnu les préceptes de votre religion. Vous n'ignoriez pas\nqu'il est interdit à un catholique d'épouser une divorcée : vos hésitations, vos\ndoutes et vos combats intérieurs prouvent assez que vous avez imaginé tous\nles moyens de ruiner cette vérité. Les prétextes que vous vous donnez à\nvous-même sont ingénieux, mais ce sont des prétextes; car vous savez que la\ndoctrine catholique est une, qu'elle n'admet pas les atermoiements et encore\nmoins les interprétations personnelles. La loi de l'Eglise oblige tous les\nfidèles et vous n'avez pas le droit de la tourner. Ce serait vraiment admirable\nque pour des convenances particulières il fût licite d'appliquer ou de ne pas\nappliquer les commandements! Tout mariage qui n'est pas déclaré nul par\nl'Eglise ou qui n'est pas rompu par la mort est un mariage indissoluble et\nvos raisons de sentiment, pas plus que les excuses du monde, ne pourront\nrien contre ce principe absolu.\n    — Pardon, monsieur le Curé, interrompit Milleret, si les hommes possé-\ndaient la science infuse, ils seraient bien venus à déclarer nul un mariage.\n Mais seules les apparences extérieures les déterminent et alors ils établissent\ndes règles fondées sur le témoignage des sens, ils édictent un code de bonne\ntenue et de virilité. Cependant les sentiments intérieurs leur échappent. Ils\nsont incapables de découvrir les douleurs cachées, les hontes et les répu-\ngnances, et c'est sur le territoire obscur de l'âme que se jouent presque tou-\njours les plus terribles drames. Il n'appartient qu'à Dieu de sonder nos cœurs.\n Il en surprend les mouvements, il juge notre faiblesse, il lui porte secours. Je\nsuis donc persuadé que lorsque nous le prenons comme arbitre suprême et\n que nous nous en remettons à lui du soin de définir le bien et le mal,\n"}, {"page_pdf": 885, "texte": " 720                                DURENDAL\n\n\n\n  nous plaçons notre conscience à l'abri de tout reproche. Je n'ai pas agi\n autrement.\n     — Et vous avez agi, non pas comme un catholique, compléta M. Firelin,\n mais comme un protestant. C'est, somme toute, la liberté d'interprétation que\n  vous prônez : un ordre vous gêne, vous l'éludez. Oui, les hommes se\n trompent; mais raisonnez un peu. L'Eglise a prévu des cas qui entraînent la\n nullité du mariage, et ce ne sont, pour ainsi dire, que des cas qui engagent\n l'individu physique. Car elle ne prétend pas autre chose qu'assurer aux époux\n la possibilité d'une vie conforme à la morale universelle. Elle a la sagesse de\n soustraire à l'examen d'un tribunal les divergences d'opinion, les disparités\n de caractère qui se rencontrent dans presque tous les ménages et auxquelles\n la grâce du mariage apporte des tempéraments. S'il y a des défauts ou des\n vices, la perfection de la vie chrétienne doit tendre à les émonder et à les\n corriger. Mais vraiment le jour où l'Eglise dirait : lorsque le mari et la\n femme ne seront plus d'accord, ils auront le droit de rompre le contrat qui les\n oblige, le sacrement de mariage n'existerait plus; et ce serait du même coup\n l'abolition de la famille, de la morale et de la religion. Il n'y a pas, il ne peut\n pas y avoir, aux yeux de l'Eglise, de divorce pour incompatibilité d'humeur,\n puisque tout l'effet du sacrement consiste à fondre l'une dans l'autre deux\n natures souvent dissemblables, à amalgamer deux individus qui diffèrent\n généralement par leurs mœurs, leurs appétits et leurs désirs. Si vous aviez\n gardé l'esprit du catholicisme, monsieur, vous sentiriez cela. Mais vous êtes,\n ainsi que beaucoup d'autres, égaré par les erreurs modernes L'idée du\n divorce, que la loi civile implante, vous est devenue familière; vous avez\n connu des divorcés; vous avez entendu des raisonnements faux; l'on approu-\n vait autour de vous des gens qui sortaient du mariage, qui s'affranchissaient\n du joug trop pesant, qui s'engageaient dans une nouvelle existence où le droit\nau bonheur les conviait. Et alors vous avez cherché des conciliations impos-\nsibles, et parce que dormait au fond de votre âme une foi anesthésiée, vous\navez proposé à Dieu des arrangements!\n    Et quels arrangements! s'exclama l'abbé Firelin qui s'animait. Mais\nc'est effrayant ce que vous avez fait! Moyennant une somme de pratiques\npieuses, vous prétendez jouir en paix des avantages d'une fraude. Je m'ex-\ncuse d'employer ce terme qui vous paraîtra vif; il ne s'en présente pas\nd'autre à mon esprit et, par malheur, c'est le seul qui convienne. Depuis\nvingt ans vous vivez en concubinage, car vos simulacres d'union religieuse\nne changeront rien à une situation très nette. Le premier mariage n'étant pas\nannulé, Mme Milleret n'est pas votre femme, elle n'est que votre maîtresse et\ntoutes les échappatoires du monde seront impuissantes à vous tirer de là.\nEt dès lors je suis bien forcé de reconnaître que cette religiosité qui vous a\nguidé, si elle est sincère, ne résulte pourtant que de vos rêveries et de vos\nimaginations. Vous êtes, pardonnez-moi encore ce mot, un catholique de\ncontrebande. Et je m'étonne que vous trouviez un prêtre pour vous absoudre.\n   — Pour m'absoudre! fit Milleret alarmé; mais de quels crimes, mon Dieu?\nNe vous ai-je pas répété que les actes de notre existence s'accomplissaient au\ngrand jour. Mme Milleret est ma femme devant Diev ; nous nous aimons d'un\n"}, {"page_pdf": 886, "texte": "                                   LE TRANSFUGE                                      721\n\n\na m o u r fidèle. Elle et moi nous n'avons pas d'autre affection au c œ u r . P o u r -\nquoi cacherions-nous u n e vie que nous n o u s efforçons de rendre aussi\nhonnête et charitable que possible? Si nous avons des fautes à confesser,\nelles nous sont c o m m u n e s avec les a u t r e s h o m m e s : la m ê m e faiblesse nous\nexpose aux mêmes chutes et c'est l'aveu des misères h u m a i n e s , des péchés\nm o n o t o n e s , des identiques délits.\n    — Alors, affirma le prêtre, puisque vous dissimulez depuis vingt ans cet\nadultère, depuis vingt ans vous commettez des sacrilèges en vous confessant\net en c o m m u n i a n t . Ah! monsieur, quels remords doivent étouffer votre â m e !\n    — J e n'ai pas de remords, déclara Milleret, dans un souffle qui était\ncomme l'expiration même de sa conscience; je n'ai pas de remords parce que\nje m'éloigne du mal.\n    — Aucun prêtre, continua le Curé, ne vous absoudrait s'il connaissait\nvotre situation. Avant de vous admettre aux sacrements, il exigerait que vous\nquittiez cette femme. Comment a v e z v o u s pu p e n d a n t si longtemps soutenir\n ce rôle?\n    Mais, à la question de l'abbé Firelin, Milleret ne répondit pas d'abord.\n Il fixait les vestiges embrasés du feu et deux larmes silencieuses roulaient le\n long de ses j o u e s . Enfin du fond de sa douleur une voix monta, si lamen-\n table que le curé n'en avait jamais entendu de pareille. Cela ressemblait à la\n musique funèbre d'un poème de pleurs et de sanglots.\n    — Germaine, soupira-t-il, est née un an après notre mariage. Elle était la\n consécration vivante d ' u n a m o u r que la loi civile sanctionnait et qui confon-\n dait nos deux êtres, nos espérances, nos joies, nos inquiétudes, nos pensées\n les plus intimes. Jusque-là nous avions puisé dans cet a m o u r d'avares jouis-\n sances : notre enfant nous prenait un peu de ce b o n h e u r égoïste, il en\n exigeait sa part et nous comprîmes tous deux qu'il fallait la lui donner large-\n m e n t . Alors il se passa en moi un p h é n o m è n e étrange : à mesure que Ger-\n maine grandissait, la notion d'une terrible responsabilité s'imposait à moi.\n Cette âme qui m'était confiée par d'obscurs desseins providentiels, j ' e n avais\n la charge, je devais la former, la diriger, lui inculquer les premiers principes\n du juste et de l'injuste. Je me disais : s'il y a dans ta vie dés fautes, tu les\n effaceras par les soins que tu donneras à cette innocente petite créature. Elle\n doit être pure, simple, bonne et aimer D i e u ; elle doit être le rachat de tes\n  complaisances et de tes lâchetés. Ah ! monsieur le Curé, u n e âme d'enfant qui\n  plane immaculée au-dessus de nos souillures humaines, comme elle nous\n  inspire le dégoût de nos turpitudes, comme elle fait jaillir hors de nous le\n  respect ! J e la voyais presque cette âme de ma fille palpiter sur ses lèvres, que\n  n'effleurait aucun souffle pernicieux et je voulais lui conserver son vêtement\n  de lumière et sa vertu. Alors ma femme et moi, nous lui enseignâmes, par la\n  parole et par l'exemple, la science de Dieu. Afin qu'elle fût assidue à ses\n  devoirs, nous les accomplissions avec elle; nous façonnions u n e c h r é t i e n n e ,\n  et nous-mêmes — cela je l'atteste — nous semions, au contact de sa pureté,\n  la paix du Seigneur descendre en n o u s . C e p e n d a n t , pourquoi vous le\n  cacherais-je? J'avais des heures de doute et de d é c o u r a g e m e n t ; des voix\n   mystérieuses me criaient ma m é p r i s e ; car, voyez-vous, j'avais beau dire tout\n"}, {"page_pdf": 887, "texte": " 722                               DURENDAL\n\n\n\n  à l'heure, les remords m'angoissaient. J'errais parmi des mensonges et, à ces\n  moments là, pour un peu, j'aurais tout lâché. Mais ma fille apparaissait et\n  dans ses grands yeux limpides je lisais des reproches et des doutes aussi. La\n force fatale qui m'avait entraîné me reprenait de plus belle : malgré mon\n effroi j'allais toujours et je continuais à feindre éperdûment. Voilà plus de\n dix ans que j'agonise dans cet enfer.\n    Il se tut harassé. Il avait exprimé toute la douleur de son âme. Ses pau-\n pières se fermaient sur des yeux gonflés de larmes; et chacun de ses traits\n portait les stigmates d'une torture morale qui affligeait son être entier.\n    — Ah! monsieur, lui dit l'abbé Firelin, quelle pitié vous m'inspirez !\n Comme vous avez souffert et comme je vous plains!\n    — Ma fille, ajouta Milleret, ignore que sa mère est divorcée. Je crois que\n nous l'avons élevée honnêtement. L'éloge que vous faisiez d'elle hier m'indique\n au moins que nos peines et nos efforts n'ont pas été sans résultat. Mais\n comment aborder la question d'un mariage avec le passé que nous traînons\n derrière nous? Est-ce que l'Eglise acceptera que nous lui présentions notre\n enfant? Est-ce que nous ne serons pas obligés de révéler le secret que nous\n avons enfoui en notre conscience ?\n    — Au point de vue religieux, prononça le curé, vous n'avez rien à craindre\n évidemment. L'Eglise ne s'oppose, en aucune façon, au mariage des\n enfants...\n    Et l'abbé suspendit sa phrase, l'espace d'une seconde. Puis, sous un regard\n navré de Milleret, il acheva plus bas :\n    — ... des enfants nés dans de semblables conditions. Elle ne s'inquiète pas\n de savoir si les enfants sont ou ne sont pas en règle avec les lois canoniques.\n Sa sollicitude se porte uniquement sur l'épouse et, puisque mademoiselle votre\nfille est catholique dans toute l'ampleur de ce terme admirable, qu'elle se\n présente à l'autel sans appréhension : elle y sera mariée et bénie.\n    — Mais du côté de Mme d'Ardemont, par exemple, vous rencontrerez de\nsérieuses difficultés. Elle se figure, et tout le monde avec elle, moi le premier,\nque vous êtes mariés. Quand elle saura ce qu'il en est... dame, je ne vous\ndissimule pas que cette découverte changera ses idées. Je la connais assez\npour estimer qu'un mariage de cette sorte ne lui plaira guère.\n    — N'est-ce pas, fit Milleret, elle refusera...\n    L'abbé Firelin avança un peu la tête et leva, à la hauteur de la poitrine,\nses mains qu'ensuite il croisa.\n   — Et cependant, continua Milleret, ma fille est digne d'entrer dans cette\nfamille. Et pouvais-je rêver pour elle un meilleur parti? Elle n'a pas mérité\nd'être privée des plus légitimes joies de la vie ; il ne se peut pas non plus que\nnous l'ayons, à notre insu, vouée au malheur. Si par hasard... voyons,\nmonsieur le Curé, la chose ne serait pas impossible... si par hasard Mme d'Ar-\ndemont ignorait cette situation. L'histoire de notre mariage ne date pas d'hier\net les choses se sont passées loin d'ici, à Paris, où tout sombre vite dans\nl'insouciance et dans l'oubli. L'oubli! soupira Milleret. Qui sait? l'on a peut-\nêtre oublié.\n   — Mme la baronne, fit remarquer M. Firelin, a déjà demandé des\n"}, {"page_pdf": 888, "texte": "                                LE TRANSFUGE                                  723\n\nrenseignements. Ne vous abandonnez pas, monsieur, à un espoir incer-\ntain.\n   Le curé prononça ces derniers mots avec une froideur qu'il ne calculait\ncertes pas, mais dont fut frippé Milleret. La longue confidence n'aboutissait\npas où le prêtre pensait. A travers les larmes du père l'on devinait des calculs,\ndes soucis, et si le repentir du pécheur avait paru sincère, il s'évanouissait\ndevant l'intérêt de dissimuler encore, afin d'établir Germaine. Cette âme béait,\ncomme un abîme de contradictions et d'erreurs. Il devenait évident qu'on\nétait venu chercher au presbytère des conseils de manœuvres habiles, mais\nnon pas le pardon.\n   M. Firelin persista dans son attitude réservée et Milleret comprit qu'il\nn'obtiendrait rien de cet homme que la franchise illuminait et dont l'esprit\nsans détours répugnait aux intrigues.\n    Il se leva et dit au curé :\n   — Vous allez maintenant me mépriser.\n   — Vous mépriser! ah ! monsieur, je vous le répète, j'ai pour vous une pro-\nfonde, une douloureuse pitié. Et d'ailleurs un prêtre est incapable de mépriser :\nil compatit et il prie.\n   — Oui, ajouta Milleret, mais vous savez tout. Et vous me refuserez les\nsacrements, puisque, d'après vous, je n'ai pas le droit de m'en approcher.\n   — Monsieur, fit le curé qui pâlissait, il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher\nun sacrilège. C'est l'affaire de votre conscience. Vous entrez dans une église,\nvous assistez à la messe; si vous demandez au prêtre de vous communier, il\nvous communiera.\n   Pesamment, sous le coup de cette parole qui l'accablait, Milleret sortit.\n\n                                       XVI\n   Le bon abbé Firelin passa un après-midi fort agité. Le trantran de son\nministère paroissial ne l'avait guère disposé à recevoir de si étranges aveux.\nIl lui semblait qu'il sortait d'un bain trop chaud dans lequel ses muscles\ns'étaient amollis.\n   A Fay-le-Monlel, de fête en fête, il oyait une invariable série de méfaits\nqu'il aurait pu débiter d'avance : gains malhonnêtes, manquements aux\noffices, haines, jalousies, scrupules de bonnes femmes, ou clandestines\ndébauches de filles. Et des cas de divorce, certes il en connaissait, mais pas\nun qui ressemblât à celui des Milleret. C'était à croire qu'on l'avait envoyé\ndans ce pauvre village pour débrouiller l'écheveau le plus emmêlé, où ses\ngros doigts peineraient en vain.\n   « Je dois, se disait-il, traiter en public les Milleret comme si j'ignorais tout\net quelle contrainte sera la mienne désormais! Un mot, un geste suffiraient à\néveiller les soupçons et il faudra néanmoins subir ces gens partout, rester en\ncontact permanent avec eux, chez les voisins où l'on m'invitera, à la cure où\nle conseil de fabrique amènera Milleret, à l'église enfin, où, devant ma\nparoisse, je poserai sur leurs lèvres profanatrices le corps de Dieu! Ah! lors-\nqu'ils vont déballer aux pieds de quelque prêtre du voisinage leurs âmes\n"}, {"page_pdf": 889, "texte": "724                               DURENDAL\n\n\nsophistiquées, ils savent ce qu'ils font. Grâce à cette supercherie, ils dupent\nleur monde et ils me narguent moi-même qui suis impuissant à arrêter ce\nscandale. Je ne le pourrais qu'au prix d'une esclandre et il n'y a pas de\ndanger qu'ils m'en fournissent l'occasion. Ils se tiennent; ils sont très forts.\n    » N'importe, ajouta le curé, je me perds dans le labyrinthe de ces con-\nsciences. J'y heurte, à chaque pas, d'inconcevables anomalies. Qu'est-ce que\nce catholicisme qui transige avec la morale? Et qu'est-ce encore que ces\ndétraqués qui s'érigent en mystiques, afin de réchauffer la piété de leur fille ?\nFaut-il les croire sincères ou convient-il de les tenir pour fourbes et simula-\nteurs? Et le miracle là-dedans, ou plutôt la monstruosité, c'est qu'ils par-\nviennent à façonner une âme propre ! Car Mlle Germaine s'élève bien au-dessus\nde ces mesquineries et de ces compromis ; elle est une fleur ingénue poussée\ndans un fourré de plantes épineuses et de lianes enchevêtrées. Par quel\nbizarre concours d'affection paternelle et de fausse dévotion les parents ont-ils\nfait éclore, en cette nature qu'ils assolaient, d'admirables récoltes de charmes\net de vertus? Qui sait? peut-être ont-ils fini par croire eux-mêmes à la droiture\nde leurs actes. Et leurs intentions les illusionnent au point qu'ils n'admettent\npas qu'on les critique, ou qu'on tâche à les convaincre de leur erreur. Je me\nsouviens, à ce propos, d'un mot de Chateaubriand, que j'ai lu jadis : « Il\nsuffit, écrivait-il, de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent\ndes légitimités. » Il y a évidemment quelque chose d'approchant dans le cas\ndes Milleret. Ils ont fait preuve de persévérance et d'audace, et ils sont arrivés\nà leurs fins, qui étaient de présenter à une société non prévenue une jeune\nfille, sur le compte de laquelle il n'y a que des louanges à entonner.\n    » Eh bien! mais, conclut M. Firelin, cette fourberie, si tant est qu'on\ndoive appliquer ce terme à une conduite dont l'équivoque déconcerte, cette\nfourberie ne manque pas de grandeur. Elle avère une lutte de vingt années,\nune opiniâtre continuité vers un but précis, un évident souci d'épargner à\nl'enfant d'une faute les injustices, les hontes et les affronts. Elle revêt\nun caractère sublime; elle est épique. »\n    M. Firelin se promena dans sa chambre, les bras croisés, la main droite\nsoutenant le menton. Il s'arrêta devant sa fenêtre et, poursuivant toujours ses\nsecrètes inductions, il contempla d'un œil inattentif la campagne qui s'éten-\ndait par delà le mur du presbytère. Déjà les approches de l'hiver rassem-\nblaient des bandes de corbeaux, qui sautaient sur les mottes de terre rouge,\nfraîchement sillonnées par les charrues et qui s'envolaient, au ras du sol, en\n croassant, les ailes lourdes et les pattes pendantes Des nuées pluvieuses\n étaient accrochées au ciel; elles ressemblaient à des chiffons effiloqués, qui\n auraient bu de l'encre et traînaient mornes, résignées aux rudes bourrades\n du vent, derrière un paysage où tout se ratatinait, où les arbres serraient\n contre la hampe de leur tronc noir les carcasses de leurs branches défeuillées,\n où les herbes prenaient l'aspect de torchis de paille le long des sentiers.\n    Puis il arpenta de nouveau le plancher, qui sonnait sous les clous de ses\n chaussures, ferma son ordo qu'il venait de consulter pour son bréviaire, et son\n regard préoccupé suivit les lignes impeccables de ses livres rangés sur des\n planches de sapin. C'était une bibliothèque de prêtre studieux qui préparait\n"}, {"page_pdf": 890, "texte": "                                  LE TRANSFUGE                                      725\n\navec soin ses homélies, et qui ne dédaignait pas d'employer ses loisirs à de\ngraves lectures. J o s e p h de Maistre y voisinait avec Saint-Jean Chrysostôme,\nSaint-Alphonse de Liguori avec Tertullien, et Louis Veuillot avec le père\n Liberatore.\n     Mais l'abbé Firelin n'était pas d ' h u m e u r à ouvrir quelqu'un de ces amis\ndiscrets. Il pensait encore :\n     « L o r s q u e M m e d'Ardemont me questionnera que répondrai-je ? J'ai la\n bouche close par la confidence même de Milleret, qui m'oblige à garder le\n silence. Et pourtant il est certain que la b a r o n n e se leurre, qu'un hasard p e u t\n prolonger longtemps cette situation et que, si rien ne transpire, M m e d'Arde-\nmont acceptera, les yeux fermés, M lle G e r m a i n e . Elle va a u - d e v a n t d'une\nterrible déception. Si encore elle a p p r e n d tout avant le mariage, il n'y a u r a\nque d e m i - m a l ; mais si les événements se précipitent, si les personnes\nauxquelles elle s'est adressée parlent trop tard, ce sera u n e véritable catas-\nt r o p h e . Car je la connais ; elle ne passera pas sur le divorce des parents,\n q u a n d bien même le pays entier continuerait à l'ignorer. Alors? se demanda\nl'abbé Firelin, alors j'assisterai les mains liées, à l'accomplissement d'un acte\ndont les conséquences peuvent compromettre la tranquillité d'une mère et\nmême le b o n h e u r d'un fils? »\n     Il réfléchit longuement, il tourna et retourna le problème sur toutes ses\nfaces et toujours il achoppait.\n     « Il n'y a pas de doute, se dit-il, je dois me taire. Certes, Milleret ne m'a\n rien confié sous le sceau de la confession. Mais je me rappelle ses paroles : je\nvous livre le secret de ma vie. J e détiens d o n c un secret, c'est-à-dire une\nchose que mon devoir professionnel et mon caractère sacerdotal m interdisent\nde divulguer. Et, d'ailleurs, tout m'indique qu'on a voulu enfouir dans l'âme\naussitôt murée d'un prêtre une douleur qui n'en sera pas exhumée. C'est\nl'intérêt de cet h o m m e q u e la nuit la plus obscure enveloppe cette lamentable\nhistoire; oui, mais l'intérêt des d'Ardemont n'est-il pas, au contraire, de\ns'éclairer de renseignements sûrs? E t , de ces deux intérêts, quel est celui qui\nprévaut ? Celui des d'Ardemont, qui sont gens de bien, et qui, de père en fils,\nont toujours marché d a n s le droit chemin. Ils ne méritent pas d'être trompés\nceux-là, tandis q u e les autres, s'il arrivait que leur aventure fût r é p a n d u e et\nque leur renommée en souffrit, ne récolteraient, après tout, que l'ivraie de\nleurs pratiques louches.\n     » Mais, dans ce cas, se demandait l'abbé anxieux, ne serait-il pas bon\nd'avertir la baronne? »\n     Et il se répondait, encore une fois : « N o n . L a théologie est formelle. E n\ndehors de la confession qui astreint le prêtre au mutisme rigoureux, u n secret\nne peut être c o m m u n i q u é que pour conjurer un malheur public, ou lorsque la\nsûreté de l'Etat exige qu'il soit c o n n u . Donc, jusqu'au j o u r où quelqu'un\ndénoncera la fourbe, je serai comme un h o m m e qui ne sait rien, qui n'a rien\nentendu. Inutile et passif, je verrai jouer ce drame et, quoi qu'il m'en coûte,\nmon rôle se bornera à gagner du temps et à louvoyer. »\n     M. Firelin soupira. A l'angoissant conflit, qui mettait aux prises son devoir\net son dévouement, succédait une aigre tristesse. Il aimait la baronne, il\n"}, {"page_pdf": 891, "texte": "726                                      DURENDAL\n\n\n\naurait voulu lui témoigner, en cette occurrence, sa fidélité, l'aider à déjouer\ndes combinaisons qu'il réprouvait. E t il ne pouvait rien que d e m a n d e r au\nCiel de confondre ces faux chrétiens, de ruiner la façade en trompe-l'œil de\nleur existence ambiguë.\n\n                                             XVII\n\n   M m e d'Ardemont reçut de son a m i e M m e d e Sallanches, née de Castel, u n e\nlettre qui était ainsi conçue :\n\n                          M A BONNE E L I S A B E T H ,\n\n   « Vous attendez sans doute cette réponse avec une grande i m p a t i e n c e .\nN'accusez pas, je vous prie, mon peu de zèle d'un retard que le mauvais état\nde ma santé motive seul. J'ai souffert, en effet, ces jours derniers, d'une\nviolente crise de goutte qui m'a tenue au lit et qui m'a mise d a n s l'obligation\nde fermer ma porte à mes visiteurs du s a m e d i ; de telle sorte qu'il a fallu\npatienter jusqu'à ce samedi ci, pour obtenir de quelques amis que je vois, les\nrenseignements indispensables. Vous savez que je suis de plus en plus i m m o -\nbilisée et que si je n e vous écris pas du fond d'un t o n n e a u , comme M m e du\nDeffand, je n'en vaux guère mieux. J e suis décidément vieille, je perds la\nmémoire, je radote et j ' a u r a i s cessé toute relation avec le m o n d e a m b i a n t , sans\nles fidèles c o m p a g n o n s de ma solitude. E n c o r e font-ils preuve d'un vrai\ncourage chaque fois qu'ils m o n t e n t le traître escalier de mon c i n q u i è m e , où\nl'on risque des glissades et des fractures. M m e de Grelin s'y aventure à tâtons\net Mme de R o u p i e u x n'y hasarde ses rhumatismes qu'au bras d'une gouver-\nnante qu'elle ne quitte plus.\n    » A ne vous rien celer, ma pauvre chère, il s'en est m a n q u é de peu que je\nn'abandonnasse m o n enquête, touchant les Milleret et je désespérais d e tirer\nquelque révélation de la bouche de ces dames, qui, pourtant, gardent au fond\nde leur cervelle des réserves merveilleuses et d'innombrables souvenirs. E n\nvain fouillaient-elles au plus profond d'elles-mêmes, elles n'en ramenaient que\ndes broutilles. J e me souviendrai longtemps de ce conciliabule sans résultat,\nautour d'une table de bridge, sur laquelle j'avais placé la tasse de camomille\nde M m e de Grelin et le thé de M m e de R o u p i e u x : c'est, h é l a s ! le seul luxe de\nces réunions, depuis que M. de Sallanches m'a ruinée par des spéculations de\nbourse, où il n'entendait rien. M m e de R o u p i e u x suçait sa cuillère, rajoutait\n un morceau de sucre et grommelait entre ses d e n t s : « Milleret... Milleret...?»\n Mme de Grelin sirotait à petits coups son infusion, en laissant échapper des\n plaintes de dépit; et moi-même je ramenais sur mes pauvres pieds endoloris\n un châle des P y r é n é e s et je cédais, comme les autres, au marasme et à la\n déconvenue. « C'est singulier ! » disait Mme de Grelin. « C'est inouï! » affirmait\n M m e de Roupieux. Celle-ci, pas p l u s que celle-là, n'était accoutumée à échouer\n si piteusement. T o u t d'un c o u p , Mme de R o u p i e u x déclara d'un ton péremp-\n toire : « J'en aurai le cœur net. Ce nom de Milleret ne m'est pas i n c o n n u . »\n E t M m e de Grelin j u r a , de son côté, qu'avant trois jours elle produirait à la\n lumière du soleil les Milleret et leurs antécédents.\n     « Ma bonne chère, ce fut ainsi fait. Mme de Grelin explora Mme L a n o i x ,\n"}, {"page_pdf": 892, "texte": "                                  LE TRANSFUGE                                      727\n\ntandis que Mme de R o u p i e u x perquisitionnait chez Mlle Merveille. E t vrai-\nm e n t les hasards sont providentiels; jugez-en : cette Mme L a n o i x est une\nloueuse de chaises sur la paroisse de laquelle le Milleret a jadis vécu ; et\nMlle Merveille, qui tient aujourd'hui u n e petite boutique de patrons de robe,\ntravaillait chez Sister à l'époque où la prétendue M m e Milleret s'y habillait.\nVoilà un qualificatif qui en dit long, n'est-il pas vrai? E h bien! ma chère, il\nn'est que trop h o n n ê t e à l'endroit d'une p e r s o n n e qui ne mérite point tant\nd'égards.\n    » Oui, ma bonne, ce sont des gens peu r e c o m m a n d a b l e s q u e ces Milleret.\n M m e L a n o i x , la loueuse de chaises, a recueilli sur eux des renseignements\nqui serviront, je pense, à vous édifier. Elle les tient d'une certaine d a m e\n Baladin, qui ne m a n q u e j a m a i s la messe d e 8 heures et qui j a d i s rêva de\nmarier M. Milleret à une orpheline de ses amies, laquelle, à la vérité, boitait\nde la j a m b e droite, mais compensait cette disgrâce par une dot de\n228,000 francs. Milleret avait des prétentions et dédaigna ce p a r t i ; mais\n M m e Baladin, justement froissée de son refus, ne mit pas longtemps à\na p p r e n d r e que le beau sire serrait de près une pimbêche de g r a n d e allure,\nd o n t il se déclarait toqué. Cette aventurière — car la suite de mon récit vous\nprouvera qu'elle possédait l'art des manigances — cette aventurière était la\ncoqueluche des g a n d i n s et des coureurs et M m e Baladin assure qu'elle faisait\n florès d a n s les salons h u p p é s d'alors. Son mari — vous ne voudriez pas qu'il\n n'y eût pas de mari ! — se nommait Génolaque ou Génollac : je ne sais au\njuste comment cela s'écrit. Quoi qu'il en soit, G é n o l a q u e , avocat à la Cour\nd'appel, portait l'un des noms les plus respectés du barreau de P a r i s . E t\ntandis qu'il défendait, de toute l'éloquence de sa parole, la veuve et l'orphelin,\nsa belle épouse filait le parfait amour en c o m p a g n i e de Milleret. Ce qui devait\narriver arriva. Génolaque ne s'accommoda point du rôle d'un mari ridicule ;\nil montra les dents et obtint le divorce.\n       Voilà nos gens au comble de leurs vœux, j ' e n t e n d s le Milleret et sa maî-\ntresse — car elle l'était, n'en doutez pas. Ils se marièrent, quittèrent Paris au\n bout de quelque temps et donnèrent le jour à cette fille, dont vous me paraissez\nsi étrangement coiffée, ma pauvre amie! E h ! quoi? Ce serait le fruit de ces\na m o u r s adultérines que vous caresseriez d'un si bon œil? Hélas ! je n'incri-\nmine pas votre conduite et je la déplore plus que je ne la blâme ; car sait-on\nà qui se fier à notre époque? Ne voyons-nous pas des malandrins rouler car-\nrosse, des croquants jouer au gentilhomme et la classe des filles galantes a t -\nelle seule le privilège de former les gourgandines et les catins?\n    » Mais je m'éloigne de mon sujet; je moralise à tort et à travers, et cepen-\ndant il est nécessaire que je complète la figure de notre héroïne par quelques\ntraits qui achèveront de vous la peindre au naturel. E t c'est ici que M lle Mer-\nveille intervient. D u long séjour qu'elle fit aux ateliers de Sister datent ses\nsouvenirs sur l'ancienne Mme Génolaque. J e ne vous surprendrai pas en vous\ndisant que cette ex-belle passait pour u n e fieffée coquette et que l'exhibition\nde ses dessous vraiment capiteux produisait dans la rue plus d'émoi que la\nvue de l'escorte présidentielle. M lle Merveille rapportequ'ellen'ignorait a u c u n e\nmanœuvre de séduction et qu'elle avait toutes les a u d a c e s . C'est ainsi qu'elle\n"}, {"page_pdf": 893, "texte": "728                              DURENDAL\n\n\ntoléra, s'il faut en croire notre auteur, qu'un statuaire de renom moulât la\nforme d'une coupe d'albâtre sur son sein, suivant en cela l'exemple de cette\ncourtisane de l'antiquité, dont le nom ne me revient pas. Et ce qu'elle eut\nl'impudeur d'oser au bal de l'ambassade américaine dépassa encore de beau-\ncoup ces scandaleuses privautés. Imaginez-vous, ma chère, qu'elle s'était\ncommandé une robe d'un blanc où les roses se mêlaient en des teintes si per-\nfides qu'elles donnaient à la soie l'apparence d'un vêtement de chair, et que,\ndésespérant d'assortir ses bas à cette nuance magique, elle n'hésita pas à\nchausser de mules d'hermine ses jambes entièrement nues, parce que seules\nelles pouvaient soutenir l'éclat de sa toilette! Je rougis de mettre sous vos\nyeux de si sales inventions ; mais l'ardeur de mon amitié franchit les bornes\nde la retenue et d'ailleurs il importe, ma toute bonne, que votre religion soit\néclairée.\n   >> Si donc nous récapitulons les dires de M mes de Grelin et de Roupieux,\nces Milleret ne sont pas mariés et la femme est une drôlesse. Je ne vous ferai\npas l'injure d'insister davantage et votre indignation aura déjà fait place à\nvotre parfait bon sens pour vous montrer quelle suite il convient de donner\nà ce projet.\n   » Il me reste, ma bonne Elisabeth, à souhaiter qu'une heureuse chance\nme permette de découvrir la jeune fille vertueuse, noble et riche qui contri-\nbuera au bonheur de votre Jacques. Ce grand garçon est donc en âge de se\nmarier? Mon Dieu, comme le temps passe ! Et qu'il est long sans vous, que\nnous désespérons d'attirer jamais à Paris!\n      Je vous embrasse, ma tendre amie, du fond de ce vieux cœur, dont vous\n connaissez l'affection et la fidélité. »\n                                                       CASTEL-SALLANCHES.\n\n                                    XVIII\n    M. Firelin s'en fut à Froide-Etape sur le coup de 5 heures du soir.\n    En traversant Fay-le-Montel il ne s'arrêta pas, comme d'habitude, au seuil\ndes maisons, où il distribuait un bonjour et de petites tapes amicales sur la\njoue des enfants. Le village était rentré pourtant. La fin du jour teintait de\nrose les amas de cendres du couchant et faisait rutiler à l'horizon une mince\ncoulée de fonte, rougie. Toutes les portes étaient ouvertes sur la rue. Après\nles travaux de la journée, les femmes préparaient la pitance du soir. Les\ncarreaux des fenêtres s'allumaient et l'on voyait flamber, dans les hautes\ncheminées noires, des écales de bois et des sarments, qui léchaient de leurs\njets serpentins une marmite, dont la panse obscure était tiquetée d'étincelles.\n Et des odeurs de pommes de terre et de lard emplissaient l'air, mêlées à\n l'âcre persistance de la fumée, que le vent rabattait paisiblement des toits.\n    Sitôt que l'abbé eut pénétré dans le salon, la baronne, qui tricotait sous\n une lampe, posa son ouvrage, fouilla dans un sac de soie noire et en retira\n la lettre de Mme de Sallanches. Elle la tendit à M. Firelin et lui dit\n seulement :\n    « Lisez ». Et le curé remarqua que ses lèvres étaient pincées et que ses\n yeux brillaient dernière l'eau qui les noyaient. Il posa son chapeau près de\n"}, {"page_pdf": 894, "texte": "                                   LE TRANSFUGE                                       729\n\n lui, éloigna le papier et le tint à la b o n n e distance, entre ses doigts tremblo-\nt a n t s . P e n d a n t qu'il parcourait la longue épître, M m e d'Ardemont fixait le\n verre de la lampe, baissait la mèche qui menaçait de filer, puis la montait de\n nouveau. De temps en temps, elle prenait, dans sa main moite, le peloton de\nlaine où les aiguilles étaient fichées, c o m m e des poignards à travers la che-\n velure d'une J a p o n a i s e . Elle s'occupait à écailler de l'ongle la goutte durcie\nde cire d'Espagne, qui remplaçait, au bout de ces aiguilles, le bouton d'os\n disparu.\n    Enfin l'abbé laissa tomber la lettre sur ses genoux et, ne sachant que dire,\ninterrogea la b a r o n n e d'un regard étonné. E t comme elle éprouvait aussi un\n grand embarras :\n    — Votre amie M m e d e Sallanches, fit-il, ne se trompe pas. Il est vrai q u e\n M. et M m e Milleret ne sont pas mariés religieusement, que M m e Milleret\nest l'épouse divorcée de M. Génolhac et que ce dernier vit encore. Quant\nau reste, m a d a m e la B a r o n n e , j'ai tout lieu de croire que ce ne sont que\n des fables.\n    E t M. Firelin raconta son entrevue de lavant-veille. Il glissa sur les\ndétails qui ne se rapportaient qu'indirectement à l'affaire du mariage, mais\nil se plut à faire ressortir le trouble de Milleret, son émotion, surtout lorsqu'il\navait parlé de sa fille.\n    — On sent, ajouta-t-il, que Mlle Germaine reste, au milieu de la débâcle de\ncette existence, le point lumineux, celui qui envoie de pâles rayons parmi les\nténèbres et dont on aime l'éclat qui réconforte.\n    — J e la plains, dit la b a r o n n e : elle côtoie, à son insu, des précipices. L a\npauvre enfant : quel avenir pour elle! Car elle a p p r e n d r a fatalement la\nvérité. Et ce jour-là, monsieur le Curé, comme la vie lui dévoilera tout à\nc o u p des hontes qu'elle ne souçonne pas, elle connaîtra la misère où ses\nparents l'ont plongée avec eux. P a u v r e petite! si p u r e , si franche, si b o n n e :\nelle est la victime née de futures expiations. J e la plains.\n    E t bientôt Mme d'Ardemont ajouta :\n    — Mon amie a raison. Les Milleret sont des gens peu recommandables.\n    — P a r d o n , m a d a m e la Baronne, interrompit M. Firelin, ce serait man-\nquer à la charité que de les traiter ainsi. Certes, je ne les excuse p a s ; mais\nj'estime qu'ils ont droit tout au moins à notre pitié. Songez u n peu à ce que\nfurent ces vingt a n n é e s ; songez à la torture de cet h o m m e , qu'une heure de\npassion saoûla et qui se débat aujourd'hui dans les transes du remords, parce\nque jadis il fut chrétien. Toutes les pauvres joies de son a m o u r le blessent\nmaintenant, comme des couteaux enfoncés d a n s sa chair. Il a conscience\nd'avoir compromis le salut de deux âmes, la sienne et celle de M m e Milleret,\nqu'il a prise faible et délaissée. N'en doutez pas, il n'a jamais connu de\nbonheur vrai, car l'œuvre même de l'éducation de sa fille fut traversée\nd'alertes et de terreurs. E t pouvait-il jouir en paix d'un présent que le péché\ngangrenait et que l'avenir vouait d'avance aux pires châtiments? Toujours\ndouter, toujours trembler, toujours se méfier, n'accorder q u ' u n e demi-con-\nfiance aux inconnus et tenir pour morts des a m i s peut-être chers, qui auraient\npu se souvenir mal à p r o p o s . Ah! voyez-vous, il halète dans le carcan qui\n"}, {"page_pdf": 895, "texte": "730                                   DURENDAL\n\n\nl'étreint. E t je compatis d'autant mieux à son mal qu'il provient d'un égarement\nde l'esprit. Oui, c'est u n esprit faux que le sien; et qu'y a-t-il d'étonnant à ce\nque celui-là se soit dévoyé, q u a n d n o u s voyons autour de nous tant de chûtes\net tant d'irrémédiables apostasies! Est-ce qu'à notre époque de décadence et\nde folle liberté il existe des n o r m e s capables de retenir ceux que grise la\npassion d'innover? J e cherche où ces malheureux trouveraient un appui : ils\nrepoussent la morale qui les gêne, ils se d é t o u r n e n t de la religion qui les\nastreindrait à d'exactes pratiques; ils n'ont d'autre culte que leur fantaisie,\nd'autre affaire que la satisfaction de leurs désirs. N o n , m a d a m e la B a r o n n e ,\nje n'excuse pas M. Milleret; sa faute est entière et lui vaut des tourments\nd u s ; cependant je suis touché de son erreur et je voudrais l'en tirer.\n   — Vous parlez, monsieur le Curé, dit la b a r o n n e , comme un prêtre plein\nde miséricorde. Mettons, si vous voulez, que les Milleret sont inconscients;\nmais q u a n t à permettre que Jacques épouse leur fille, j a m a i s .\n    Et le ton dont elle prononça ce jamais marquait u n e résolution que rien\nn'ébranlerait Elle l'avait a c c o m p a g n é d'un tapement de p a u m e sur la table\nqui recouvrait, comme d'une dalle, son projet mort.\n   — E v i d e m m e n t . . . m u r m u r a M. Firelin. E t il baissa le nez vers le lapis\noù il considéra les pointes de ses souliers. Au bout de quelques minutes,\n Mme d'Ardemont ajouta :\n    — Il reste à prévenir mon fils, qui attend avec fièvre le résultat de vos\ndémarches. Mon pauvre Jacques, va-t-il être déçu ?\n    Et tous deux en silence rêvaient à de savantes préparations, imaginaient\nde subtiles entrées en matière, se forgeaient d'avance des raisonnements\nimpérieux.\n                                          XIX\n   On était à la veille de la Toussaint, le lendemain même du jour où\nM m e d'Ardemont avait fait lire à M. Firelin la lettre de M m e de Sallanches.\n   D u salon, où il tenait c o m p a g n i e à sa femme, Milleret voyait Germaine et\nJacques se p r o m e n e r sous les marronniers. Les jeunes gens paraissaient très\nanimés et se regardaient en causant. Germaine, tout à la joie, poussait du\npied les marrons tombés à terre et dont l'écorce éclatait, pour montrer, au\nmilieu de la chair b l a n c h e , un fruit d'acajou vernissé. Elle riait à chaque\nphrase, heureuse de la vie qui lui semblait b o n n e ; car elle aimait avec l'ingé-\nnuité de son â m e et la franchise de ses dix-huit a n s . E t Jacques aussi se\ngrisait de ces sentiments nouveaux pour lui et du trouble qu'il éprouvait\nauprès d'une femme sincère Cela le changeait évidemment du cabotinage de\npassion, qui l'avait tant de fois déçu ; il se demandait même c o m m e n t il avait\npu s'aventurer jadis parmi les écœurantes p a n t a l o n n a d e s des filles, qui se\npâmaient de volupté sur son portefeuille. Son caractère facilement impres-\nsionnable l'avait vite entraîné vers Germaine, en qui, depuis qu'il la connais-\nsait, il mettait son repos, ses espoirs et son a m o u r . L a facilité qu'on leur\naccordait de se voir, lui avait permis de pénétrer davantage dans l'âme de\ncette jeune fille; et ce qui n'était au début, comme le présumait M. Firelin,\nqu'une impulsion très vive, se fixait maintenant au plus profond de sa chair\n"}, {"page_pdf": 896, "texte": "                                LE TRANSFUGE                                  731\n\n\net de son esprit. Il la considérait comme sienne; il n'entrevoyait pas autre\nchose qu'un avenir de bonheur auprès d'elle; elle était son bien ; elle était son\noccupation et sa préoccupation.\n    C'est pourquoi ces jours d'attente, où il fallait ronger son frein, avant de se\ndéclarer fiancé, le rendaient nerveux; et quelquefois, à travers sa gaîté, l'on\ndevinait un souci. Mais qu'avait-il besoin de s'inquiéter? Est-ce que bientôt\nsa mère ne recevrait pas les renseignements que, par acquit de conscience,\nelle avait demandés? Est-ce que le bon abbé Firelin ne saurait pas triompher\ndes dernières résistances, si tant est qu'il y en eût ! Et fort de ces illusions,\nJacques repartait sur les ailes de son rêve.\n    M. Milleret entendait leurs voix, lorsqu'ils passaient près du salon; il sui-\nvait leurs allées et venues, au son croissant et décroissant de leurs paroles :\nc'étaient tantôt de vagues murmures qui se perdaient derrière les arbres,\ntantôt d'éclatantes sonorités qui entraient par les fenêtres, ouvertes à cette\nheure-là. La matinée avait été fraîche et madéfiée de brumes blanches; on\ns'était chauffé aux gerbes allègres des pommes de pin. Puis, vers midi, le\nsoleil avait tiré les collines de leur bain de brouillards, nettoyé, en quelques\nminutes, le ciel encore frileux et maintenant il versait une tiédeur sourde sur\nla terre, capitonnée de feuilles humides et sur les forêts qui dessinaient à l'ho-\n rizon des lignes embuées de vieux rouge, de violet et d'or bruni au feu.\n    Le calme de cet après-midi, où les moindres bruits se répercutaient, la joie\ndes jeunes gens qui riaient dans les allées mélancoliques, mettaient au cœur\nde Milleret des inquiétudes turbulentes. Quel contraste entre cette nature\nassoupie, si joliment attifée de demi-teintes, entre ce tranquille abandon des\namoureux et les terreurs continues du père depuis l'aveu ? Lui et sa femme\nosaient à peine se regarder maintenant : ils ressemblaient à des complices qui\nont fait un mauvais coup, à des receleurs qui détiennent un trésor et qui\nappréhendent d'être découverts. Ils savaient l'un et l'autre que l'abbé Firelin\nne les trahirait pas; mais s'il se rencontrait quelque personne de fidèle\nmémoire pour dénoncer leur situation ? Ce serait la fin de tout. Perdu le béné-\nfice de ces vingt années de lutte contre l'opinion publique! Perdue aussi la\nconfiance de Germaine et son estime et son amour filial ! Et Milleret se voyait\ndéjà jeté sur les chemins, traversant, ainsi qu'un coupable, des régions où il\nne séjournerait pas. vagabondant à travers la société, sans un regard de com-\npassion, sans une parole de réconfort.\n   Puis il se disait : « Non cela n'arrivera pas. Qui donc se rappelle aujour-\nd'hui la lointaine aventure? Vies amis et mes parents ont perdu le souvenir\nde mon nom; et d'ailleurs les uns sont morts et les autres, pris par leur\nprofession, leur carrière ou leurs plaisirs, ignorent jusqu'à mon existence.\n Les pierres elles-mêmes ne parleraient pas; car il n'y a pas de maison\noù j'aie laissé quelques lambeaux de ma vie, pas de route où les traces\nde mes pas se soient conservés. Ici je me suis terré, loin de tout; je suis\nun inconnu.\n    » Et par conséquent qui empêchera que Germaine épouse M. d'Ardemont ?\n La chère petite mérite d'être heureuse. Ah! pourvu qu'elle ne soupçonne\njamais... »\n"}, {"page_pdf": 897, "texte": " 732                                  DURENDAL\n\n\n      E t repris par ses doutes effarants, il se disait encore :\n      « J e ferais mieux peut-être d'éloigner M. d'Ardemont. Si ce mariage\n n'aboutit pas, il faudra invoquer u n e raison, trouver un motif pour expliquer\n la retraite de ce j e u n e h o m m e . T a n d i s que s'ils ne se voyaient pas autant de\n fois que j ' a i la faiblesse de le tolérer, ce serait tout simple. Deux voisins se\n r e n c o n t r e n t ; l'on remarque la fréquence de leurs visites; mais on ne tient pas\n à ce que cette intimité les engage plus avant et il y a mille façons d'espacer\n les entrevues.\n      » Et encore, n o n ! ajoutait-il. Cette tactique manquerait de finesse.\nGermaine aurait des s o u p ç o n s . Elle s'inquiéterait de savoir p o u r q u o i je fais\nsurgir des obstacles imprévus. N o n , il vaut mieux ne rien déranger. Jusqu'à\n présent le h a s a r d m'a favorisé. Il continuera peut-être et grâce à lui je\n marierai m a fille.\n        J e marierai ma fille, répéta- t-il ; et il me faut pour cela invoquer des\n peut-être, compter sur des h a s a r d s ! Germaine sera-t-elle heureuse? Peut-être.\n Germaine ignorera-t-elle la faute de ses p a r e n t s ? H a s a r d . »\n     E t le malheureux se torturait à l'idée que sa fille viendrait un jour lui\n reprocher tout. Vingt ans il n'avait vécu que p o u r elle, vingt ans il avait sur-\n monté tous les dégoûts, imposé silence à toutes les r a n c œ u r s , et cette enfant\nqui l'avait acculé aux sacrifices de son h o n n e u r et de sa religion, il sentait\nbien qu'elle était le châtiment nécessaire, qu'elle se dresserait en face de lui,\ndans son innocence et qu'elle expierait les laideurs et les irrégularités.\n     C'était la première fois que cette vision le frappait aussi nettement. Lorsque\n M. Firelin l'avait pressenti naguère au sujet de ce mariage, une crainte tra-\ngique, mais vague, l'avait secoué. E n e n t e n d a n t parler ce prêtre, qui se\nperdait l u i - m ê m e dans ses phrases, il redoutait il ne savait quoi. T a n d i s\nqu'aujourd'hui le malheur se précisait. Il le touchait, il le palpait, il le\nretournait d a n s ses m a i n s , comme H a m l e t manie les crânes du cimetière\nd'Elseneur. E t c'était terrifiant. P o u r q u o i avait-il aimé, pourquoi avait-il\nsouffert? P o u r quelle récompense avait-il abattu sa vie, ainsi qu'une bête de\nchasse que l'on traque et que l'on égorge? Car il n'attendait plus même qu'on le\nremerciât, qu'on vînt u n jour lui jeter ses bras autour du cou et lui r e n d r e ,\ndans une caresse, le prix de ses larmes, la rançon de ses effrois. Au contraire,\nque Germaine a p p r e n n e la vérité et c'était la honte et le désespoir qui ne le\n lâcheraient plus.\n     A h ! décidément ce régime de branle-bas le tuait. Mais alors il était préfé-\nrable de tout dire et d'avoir u n e situation nette? Et Milleret eut envie d'aller\nse précipiter aux pieds de sa fille, de lui confesser sa vie entière, d'implorer\nu n p a r d o n qui l'absoudrait.\n     « Je me ferai si petit, si h u m b l e qu'elle aura pitié. Elle connaîtra les\nétapes de ma douleur. Elle c o m p r e n d r a que c'est son avenir que j'ai voulu\nédifier sur les décombres de mon existence. J e l'ai tant aimée, ma petite\nGermaine, qu'elle devinera les angoisses de mon a m o u r . . . »\n    Elle marchait sous les m a r r o n n i e r s , toute fine et toute gracieuse, aux côtés\nde Jacques. Et Milleret voyait le couple de ces jeunes gens qui s'aimaient, se\ndétacher sur le décor métallique des arbres j a u n i s . Combien de fois, en\n"}, {"page_pdf": 898, "texte": "                                   LE TRANSFUGE                                       733\n\nfermant les yeux, alors qu'il sentait près de sa joue le souffle de Germaine,\nn'avait il pas imaginé qu'elle se promenait ainsi dans le parc avec son fiancé !\n     Malgré lui, u n soupir s'échappa de sa bouche, et sa femme, qui le regardait,\nlui dit d ' u n e voix lente :\n      — Vous êtes triste, mon a m i .\n     Mais il ne répondit pas et c e p e n d a n t M m e Milleret sut quelle était sa\npeine. Car d e p u i s la confidence faite à M. Firelin, bien qu'ils ne se par-\nlassent pas, ils ressentaient la même anxiété, ils s'infligeaient les mêmes\nreproches lancinants.\n     Milleret considéra cette femme, aux pieds de laquelle il avait pâti. Mainte-\nn a n t que l'amour ne paraît plus, comme aux premiers t e m p s , leur u n i o n ,\nm a i n t e n a n t que les nuées lourdes s'amoncelaient, que subsistait-il de ces\nfolles promesses, de ces serments qui semblaient p e r d u s dans un lointain\nsans bornes? L'époque était passée des longues contemplations où les mains\nse joignent, et des paroles qui engourdissent, et des baisers dont on se grise.\n Il restait u n présent gros de menaces, et si accablant q u e , sous lui, les\népaules plieraient. E t c'était pour en arriver là qu'un h o m m e loyal et\nconvaincu avait gâché des années, qui s'éboulaient derrière lui, minées par\n les orages, ravinées par les trombes d'eau!\n      Il connut que cet adultère était la cause de tout le mal, qu'il constituait,\n comme l'affirmait le prêtre, la faute qui corrompait tout. E t des mots pro-\n noncés au presbytère lui sonnaient des c h a m a d e s d'affolement. Oui, le\n concubinage il s'y vautrait, en dépit des excuses forgées par son vice; et le\n sacrilège s'était installé chez lui, exhibant, à toute heure, sa face simiesque\n et ses vaines mômeries.\n      « Mon Dieu, mon Dieu! s'écria-t-il, j'ai péché contre v o u s ! J'ai entretenu\n m o n orgueil, j'ai exalté ma luxure. Me sera-t-il d o n n é de rentrer en votre\n maison pour y recouvrer la paix de ma conscience? M'admettrez-vous\n encore aux liesses de vos mystères, où j'ai si souvent conduit ma turpi-\n  tude? »\n      Il se tut et la voix plaintive de la fontaine r é p a n d i t dans la cour ses\n  maigres lamentations. Les trois petites notes sautaient sur l'eau; et c'étaient\n des reproches assourdis, des hoquets entrecoupés de transes. Elle seule\n  vivait, en cette minute de complet abandon ; elle évoquait des deuils passés\n  et des détresses d ' â m e ; elle invitait à des p r o s t e r n e m e n t s , à des larmes\n  r é p a n d u e s dans le silence violet des confessionnaux.\n       Milleret s'effondra devant l'évidente nécessité de bouleverser sa vie. S'il\n  ambitionnait la paix, s'il voulait le pardon, il fallait tout quitter, renvoyer\n  cette femme, dont la présence sous son toit constituait un crime, apprendre\n  par conséquent au monde qu'il avait péché, s'exposer à toutes les avanies,\n  se vouer d'avance au mépris, se consacrer, pour le reste de ses jours, à la\n  solitude et au remords.\n       U n e voix lui cria : « A. quoi b o n ? T u as passé vingt ans sans qu'on\n  soupçonne ta misère. Vas-tu renverser toi-même ta réputation, attenter de\n  tes propres mains à ton h o n n e u r ? N'es-tu pas bien ici, confortablement\n   installé dans ce luxe qu'on admire? Laisse les sacristains à leur morale\n"}, {"page_pdf": 899, "texte": "734                                DURENDAL\n\n\n\nfarouche : ils ne peuvent rien contre l'opinion que tu as imposée. Va toujours,\ntu es !e plus fort. »\n   Et, tandis que la fontaine désolée pleurait dans sa vasque, il sentit que\njamais il n'aurait le courage de rompre l'entrave qui le garrottait.\n\n                                        XX\n   Quand, après les volées du dernier coup de la messe, les trois cloches de\nl'église eurent endormi leurs vibrations, M. l'abbé Firelin, en aube brodée,\nl'étole d'or croisée sur la poitrine, risqua sa tête hors de la sacristie et vit que\nles assistants n'emplissaient pas encore la nef. La Toussaint amenait toujours\nà l'office beaucoup de monde ; mais on était lent à venir et les gens estimaient\nqu'il serait temps d'entrer lorsqu'on entonnerait l'Introït. Des hommes station-\nnaient sur le cimetière, dans des redingotes à col de velours, qui les engon-\nçaient et qui les forçaient à tenir les bras raides ; ils s'appuyaient au mur, près\nde la porte et devisaient à voix basse entre eux.\n   Cependant le curé, las d'attendre devant la banque en bois ciré où le calice\nreposait sous son voile, lança sur ses épaules la chasuble repliée, qui se déroula\navec des friselis d'or et de broderies. Puis il salua, d'une inclinaison de tête,\nle Crucifix pendu à l'armoire des Saintes Huiles et, précédé de quatre gosses\naffublés de soutanelies rouges et de camails bordés de peau de lapin, il\npénétra dans le sanctuaire. A ce moment, le chantre ramonna sa gorge, se\nleva devant le lutrin, saisit à pleine main son menton, le bras gauche\ncroisé sur la poitrine, et d'une voix graillonnante entonna le Gaudeamus des\nallégresses.\n   L'église était pleine. Il y avait là des gens qu'on voyait, une fois l'an, faire\nacte de chrétiens en l'honneur de leurs morts, que la Toussaint rappelait à leur\nsouvenir. Dans un des derniers bancs, contre le bénitier, Cormevielle s'était\ninstallé Il professait que la religion des morts accordait seule les hommes de\ntout poil et de toute opinion. Pour lui, c'était le vrai culte; et le vieux libre-\npenseur répétait volontiers qu'il nous venait de l'antiquilé. Les premiers\ndieux des hommes avaient été les morts, que l'on apaisait par des offrandes et\nque l'on cherchait à se concilier, au moyen de quelques gâteaux de farine et\nde quelques vases de lait déposés sur leur tombe. Les ombres, satisfaites de\nces rites naïfs, protégeaient la famille qui les accomplissait. C'est pourquoi la\npiété de M. Cormevielle se teintait d'un vague paganisme. Assis sur le bord\nde son siège, il écartait les jambes et tenait entre ses genoux un chapeau qu'il\ntournait durant la cérémonie. Auprès de lui, Dégosses disparaissait presque\nsous un pardessus d'hiver qu'il ramenait devant lui. Ce vêtement marquait\nune intention bien arrêtée de passer la mauvaise saison à Serpigny, et lorsque,\nen effet, les premiers froids s'étaient fait sentir, Dégosses avait, en diligence,\nsubstitué à ses frusques légères des houppelandes et des vareuses doublées\nde puissantes flanelles. Derrière son rempart de molleton, il semblait dire\nà Milleret : « Voyez, je ne partirai pas de sitôt, je me suis muni contre les\nbises et contre le gel.\n   Ils étaient tous là au grand complet et les Brogniart, et les Milleret et les\n"}, {"page_pdf": 900, "texte": "                                  LE TRANSFUGE                                     735\n\n d'Ardemont. Jacques se tenait debout, ne suivant aucune prière, le menton\n a p p u y é sur sa canne qu'il avait fichée d a n s la paille d'une chaise. De temps\n en temps il tournait u n peu la tête afin d'apercevoir Germaine agenouillée.\n U n e jaquette de d r a p sombre moulait la taille de la jeune fille; son teint se\n rosait au vent coulis qui sifflait entre les ais mal joints de la porte. J a c q u e s\nregardait aussi sa mère, q u ' u n e pesante tristesse minait. Il avait coutume de\nla voir s'assombrir aux approches du 2 n o v e m b r e . La fête des Trépassés,\ndepuis la mort de M. d'Ardemont, était d e v e n u e l'anniversaire de toutes les\n larmes, l'époque enténébrée de crêpe, où passaient des cortèges de cimetière\net des flambeaux funèbres, qui pleuraient leurs lourdes gouttes de cire sur un\ncadavre pâle. Mais aujourd'hui il se mêlait au deuil ravivé d'autres douleurs\nencore, que Jacques ne connaissait p a s .\n     L a grand'messe se traînait au milieu de pompes rustiques. Elle était véhi-\nculée sur les vagues épaisses d'un plain-chant de village, que beuglaient des\ngosiers rudes. E t l'on allongeait démesurément les voyelles, autour desquelles\nétaient des montées discordantes de sons, tandis que les finales s o m b r a i e n t\nd a n s des ronflements bas. Les vieux, qui étaient s o u r d s , achevaient leurs\nflonflons après les autres, et souvent l'abbé Firelin, depuis l'autel où flam-\nbait sa chasuble d'or, remettait dans le ton les hurleurs en désarroi.\n    A l'Elévation, Jacques courba u n peu la tête à côté de sa canne et Corme-\nvielle, sans quitter son siège, posa ses avant-bras sur l'accoudoir d'en face.\nP u i s , après le recueillement de l'offertoire et les dolentes déprécations du\nPater, la clochette du Domine non sum dignus a n n o n ç a la c o m m u n i o n . Alors,\nlorsqu'elle eut fini de tinter, derrière Mme d'Ardemont et derrière les Bro-\ngniart, M. et M m e Milleret, suivis de Germaine, se dirigèrent vers la table du\nchœur.\n    Ce fut pour M. Firelin un coup terrible. Q u a n d il se retourna, les deux\nprofanateurs étaient là, confondus avec la petite t r o u p e des chrétiens fidèles.\nAux yeux de l'assistance, ils ne différaient point de ceux que l'approche du\nMystère transfigurait et qui portaient à Dieu des âmes mondées de leurs\npéchés, des âmes où le souffle de l'absolution laissait u n e paix odorante.\nMais le prêtre perça le voile hypocrite des paupières baissées, il lut jusqu'au\nfond des consciences indéchiffrables, et son regard angoissé considéra, u n e\nfois de plus, le sacrilège dressé devant l'autel. Etait-ce vraiment pour e n t r e -\ntenir l'ignorance de leur fille que ces malheureux insultaient le ciel ? Ou bien,\nen face des gens qui croyaient à leur foi, jouaient-ils le rôle infâme de Tartufe?\n     L'abbé Firelin descendit les marches, tenant d'une main le ciboire et de\nl'autre élevant l'Hostie toute blanche au-dessus du vermeil. Il communia\nM™ d'Ardemont, puis M m e Brogniart, et q u a n d il arriva près des Milleret,\ntoute la révolte de son cœur de prêtre lui monta au visage qui devint p o u r p r e .\nIl s'arrêta, ses cils se mirent à battre nerveusement et se mouillèrent :\n« Corpus Domini Nostri Jesu Chrisii », profera-t-il, la voix en d é r o u t e ; et l'on\naurait dit qu'il n'avait pas la force d'adjurer le Christ de garder ces âmes pour\nla vie éternelle. Cependant il m u r m u r a presque d a n s u n sanglot la pacifiante\nformule; mais q u a n d il remonta, à l'autel, ses j a m b e s fléchirent sous lui et il\nfut obligé de rester un instant à genoux sur le tapis, pantelant, foudroyé.\n"}, {"page_pdf": 901, "texte": " 736                                      DURENDAL\n\n\n     L a porte du tabernacle se referma. L e s Milleret rejoignirent leur place.\n Ils enfouirent leur visage immobile d a n s leurs doigts, pour n'être pas distraits\n p e n d a n t leur action de grâces.\n\n                                              XXI\n     Quelques heures plus tard, M m e d'Ardemont a p p r e n a i t à J a c q u e s q u ' a u c u n\n lien religieux n'unissait M. et M m e Milleret et que, dès lors, il ne fallait plus\n compter sur Germaine.\n     — P l u s compter sur G e r m a i n e ! s'écria-t-il. C o m m e n t ! Vous vous ingéniez\n à me mettre en présence d'une jeune fille, dont vous me vantez les qualités et\n les v e r t u s ; il se trouve que cette jeune fille me plaît infiniment et, lorsque je\n l'aime et que déjà je la considère c o m m e ma femme, vous venez me dire : tu\n ne l'épouseras p a s ! J'avoue que je ne comprends plus.\n     — L a chose est cependant claire, prononça M m e d'Ardemont. P e r s o n n e\n ne pouvait supposer que ces gens se moquaient du m o n d e , avec leur simu-\n lacre de m é n a g e . On leur accordait une considération sans limites, parce\n qu'ils parvenaient, à force de ruse, à nous dérouter tous. J'ai moi-même\n péché par imprudence et je n'aurais pas dû me fier aux dehors honnêtes de\n ces étrangers. Si ma sollicitude maternelle avait été plus inquiète, je n'aurais\n pas encouragé tes entrevues avec Germaine et je t'aurais é p a r g n é des\n déboires cruels. Aujourd'hui je connais les Milleret; je sais ce qu'ils valent.\n Je te le répète, mon enfant, la mère est divorcée, tu e n t e n d s , divorcée ;\n c'est-à-dire qu'elle a, quelque part, un mari dont elle portait le nom et qui\n vit et qui ne cesse pas d'être son m a r i . Germaine est la fille de cetle divor-\n c é e ; elle est née d'un adultère et c'est pour cela que je n'admets pas qu'elle\n soit u n j o u r ta femme.\n     — Il est trop tard, affirma J a c q u e s . J e l'aime. Et d'ailleurs que me parlez-\nvous d'adultère et de divorce? Ces mots sont pour moi vides de sens, ou\nplutôt ils en ont u n très net : le premier mariage de M m e Milleret a été\na n n u l é par la loi; il y a eu divorce, u n divorce auquel le second mariage a\nmis fin. Dites que M m e Milleret est remariée et que Germaine est l'enfant\nd'un second lit, mais n'employez pas, je vous prie, ces formules dramatiques,\nqui n'impressionnent que les faibles cerveaux.\n     — Mon Jacques, tu n'y penses pas ! s'écria la mère affolée. T u oublies donc\nque l'Eglise interdit le divorce.\n    — Eh! que m'importe l'Eglise! riposta l'autre. De quel droit réglerait-elle\nles affaires des hommes? Ne sauraient-ils s'aimer sans recourir à l'Eglise? Il\ny a des lois impérieuses, des lois de b o n h e u r et d ' a m o u r qui ne relèvent\nd'aucune juridiction, avec lesquelles le législateur lui-même est obligé d e\ncompter, s'il veut maintenir d a n s la société le bon ordre et la m o r a l e .\nM m e Milleret, malheureuse une première fois, était-elle donc promise à u n\nmalheur éternel? Elle a r e n c o n t r é un h o m m e qu'elle aimait et qui lui assurait\nune existence propre. Elle est devenue sa femme, au lieu de s'exposer à être\nsa maîtresse; il valait mieux alors qu'elle vécût en concubinage avec lui?\n    — C'est ce q u e l l e fait, répliqua d'une voix ferme M m e d'Ardemont.\nAh! m o n p a u v r e enfant, tu peux mettre en avant le b o n h e u r , l'amour et le bon\n"}, {"page_pdf": 902, "texte": "                               LE TRANSFUGE                                 737\n\n\nordre, et la morale ! Je défie n'importe quelle institution humaine de les\nrespecter plus que ne fait l'Eglise. Elle seule dégage notre vie des souillures\nterrestres; elle seule comprend que notre dignité et notre honneur ne sont\npas compatibles avec les dégradantes servitudes des passions; elle nous\nélève au-dessus des sens qui déchaînent en nous les instincts sauvages; elle\nnous rend fiers et bons. Mais comme elle châtie la bête, on l'insulte et on la\nmoque. On tourne en dérision ses commandements qui gênent le vice; on\nn'admet pas qu'elle ait inspiré à l'homme le respect de soi-même, qu'elle ait\nennobli la nature, qu'elle ait sanctifié l'amour. Une affection unique, un\nengagement éternel ! allons donc! Il y a des désirs qui hurlent, il y a des\nfringales qui réclament leur pâture d'immondices. On les satisfait et c'est\nl'amour libre! On gave la chair et c'est le droit au bonheur! Malheureux\nenfant, tu crois à ces mensonges ! Tu n'es donc plus mon fils pour renier\nainsi des idées qui furent celles de tes ancêtres, qui furent celles de ton père\n et qui furent tiennes? Car je t'élevai dans cette religion que tu railles; je\n t'appris ces choses pures et belles que tu entendais autrefois et qui mainte-\n nant n'arrivent plus jusqu'à ton âme. Mon pauvre petit, qu'a fait de toi cette\n littérature de libre-penseur, dont tu te nourris ?\n    — Ça, répondit Jacques, c'est du sentiment. Que l'Eglise approuve ou\n n'approuve pas le divorce, là n'est pas la question. Une loi existe qui en\n règle les détails et d'après laquelle jugent les tribunaux. A qui reprochera-t-on\n d'y avoir recours ?\n    — Tu raisonnes à faux, mon ami, déclara Mme d'Ardemont. Si le législa-\n teur fabriquait une loi qui te permît de soustraire à ton voisin l'argent dont\n tu as besoin, est-ce que tu en profiterais ?\n    Jacques, agacé, fit claquer sa langue contre ses dents. Puis :\n    — Quittons ce sujet où nous risquons de nous égarer, dit-il. Les Milleret\n ne sont mariés que civilement, soit. Mais en tous cas, ils ont élevé Germaine\n dans des idées qui vous plaisent; ils l'ont rendue pieuse; ils l'ont embellie de\n charmes qui m'ont séduit, de vertus qui provoquèrent votre admiration.\n J'aime sa beauté, son cœur et son esprit. Elle est, certes, la première femme\n auprès de laquelle j'aie éprouvé les sentiments d'un sincère amour et vous\n  reconnaîtrez vous-même qu'il serait difficile d'en trouver une plus gracieuse,\n  plus intelligente, plus digne, en un mot, du mariage que vous rêviez pour moi.\n     — Oui, mon enfant, répondit la baronne, tu as raison de parler d'elle ainsi.\n  Je l'aimais déjà, comme si elle eût été ma fille. Hélas! elle subit les consé-\n  quences d'une faute dont elle n'est pas responsable; elle porte une tare dont\n  on ne la débarrassera peut-être jamais. Que veux-tu, mon Jacques! tu auras\n  beau protester, je considère le second mariage des Milleret comme inexistant :\n  à mes yeux, Germaine est une bâtarde, et je ne donnerai pas mon fils à une\n  bâtarde.\n     — Une bâtarde! cria Jacques, mais vous n'y pensez pas! L'obscurantisme\n  des prêtres vous aveugle et la folie religieuse, ma parole, s'est emparée de\n  vous! Prétendre que Germaine est une bâtarde! Et le mariage civil, encore\n  une fois, le comptez-vous pour rien? Mais allez donc demander, dans une\n  mairie, l'acte de naissance de Germaine et le mien et trouvez-y quelque\n"}, {"page_pdf": 903, "texte": "738                                DURENDAL\n\n\nindice qui vous permette de proclamer ma légitimité aux dépens de la\nsienne !\n   — C'est vrai, murmura douloureusement la mère affligée de ces paroles,\nc'est vrai : des papiers légaux attestent ces supercheries. Les mauvais l'ont\nemporté sur les bons : ils ont, à l'aide de leur loi de mal. nivelé l'erreur et\nfaussé les mœurs. Non, mon ami, ce n'est pas l'obscurantisme qui m'aveugle\net je ne suis pas folle. Ma foi répugne à ces compromis ; elle s'insurge contre\nles entreprises de la libre-pensée. Elle garde intact le fonds de morale que j'ai\nreçu de mes parents; et c'est la morale catholique, dont on ne détruira ni\nl'ampleur ni la noblesse. Sur les débris du paganisme pourri, elle a édifié des\nsociétés qui ont étonné la terre, et, grâce à elle, notre France fut jadis la pre-\nmière des nations du monde. Tout ce qui va contre cette morale est pour\nmoi une difformité. Et voilà pourquoi les Milleret n'auront plus mon estime.\nComment estimerais-je des gens qui ne voient dans la religion qu'un moyen\nde parvenir et qui s'aident de leur hypocrisie pour se poser dans un pays? Je\nserais coupable d'agréer leur fille, car je reconnaîtrais publiquement qu'ils ont\ndroit à nos égards. Je consacrerais leur fraude et ma conscience s'y refusera\ntoujours.\n   — Ainsi, demanda Jacques, vous vous opposez à ce que j'épouse Mlle Mil-\nleret?\n   — Oui, répondit Mme d'Ardemont, je m'y oppose en mon nom et au nom\nde ton père, qui te tiendrait ce langage, s'il vivait. Il ne souffrirait pas qu'un\nd'Ardemont ait même eu la pensée d'entrer dans une fausse famille, de s'allier\nà de faux chrétiens. Ceux dont tu descends, mon ami, ont fait leur vie droite,\nen respectant l'ordre établi par Dieu ici-bas. C'est la tradition de leur foyer\nqu'ils te transmettent et ton devoir est de les continuer. Car on ne se marie\npas pour soi, mais pour perpétuer une race, pour joindre le passé à l'avenir,\npour conserver dans une maison les idées, les usages et les croyances qui ont\nconstitué sa force et son honneur. Et puis, crois-moi, ton bonheur personnel\nest égalemeut en jeu. Qui sait si l'ancienne aventure des Milleret ne courrait\npas les salons, lorsque tu épouserais leur fille? Le monde est impitoyable et\nle scandale des parents, ravivé par des circonstances qui les sortiraient de\nl'oubli, rejaillirait sur ta femme et sur toi. L'on dirait vite : la mère a eu des\nhistoires et, sans qu'il soit besoin d'autres détails, tu porterais le stigmate de\nces mots. Des personnes qui n'en sauraient pas davantage te tiendraient\n rigueur; la petite phrase perfide t'accompagnerait partout et comme, en défi-\nnitive, l'on ne vit pas dans une Thébaïde, tu en arriverais à des regrets, à\ndes rancunes, à des discordes.\n   Jacques laissa parler sa mère. Il se promenait à grands pas devant elle, le\ngeste nerveux et tordant sa moustache rageusement. Elle le considérait\navec une tristesse indicible. Toute la douleur de cette femme se concentrait\ndans ses yeux grands ouverts, où passaient les inquiétudes d'antan et les\ncraintes actuelles.\n    Bientôt il lui dit :\n   — Nos divergences d'opinion sont absolues. Vous avez des idées que je n'ai\nplus. Elles retardent de plusieurs siècles; elles sont gothiques. A tous vos\n"}, {"page_pdf": 904, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                          739\n\na r g u m e n t s , je n'opposerai que ceci : j ' a i m e M lle Milleret; je l'aime fille de\ndivorcée; je l'aime aussi b â t a r d e . J e suis d ' u n e é p o q u e où les préjugés sont\ndes hontes ridicules, où l'on rougit de la bassesse des anciennes routines. La\nreligion et sa morale éclopée ne m'arrêteront pas, je vous en préviens.\n     E t sur ces mots, où il avait mis l'aigreur de son âme, où la faiblesse de son\nesprit égaré regimbait, sans un regard vers sa mère, il sortit.\n     Alors Mme d'Ardemont fut prise de frayeur à la vue de l'abîme qui se creu-\nsait entre elle et son enfant. L e scepticisme m o d e r n e et l'irréligion en avaient\ntaillé les pentes roides et ce gouffre béait. C'était un chaos de ténèbres, au\nfond duquel elle ne reconnaissait plus l'image de ce fils qu'elle avait dorloté.\n     Elle cria secours vers Dieu. Elle eut une minute d'effroyable angoisse. P u i s\nelle aperçut, dans son cadre d'or, le portrait de son mari, dont le calme visage\ns'illuminait de droiture et de sincérité. L e père de J a c q u e s pourquoi n'était-il\npas là? P o u r q u o i la laissait-il seule? Pourquoi ne disait-il pas les mots qu'il\nfallait?\n     E t , tombant à genoux devant cette figure muette, elle pleura.\n\n\n                                           XXII\n   J a c q u e s promenait sa tristesse dans les calmes allées jonchées de feuilles\nmortes. L e s arbres faisaient pleuvoir des topazes, du cuivre rouge et de l'or.\nL'horizon s'habillait de bleu.\n    A terre, sur le sol encore h u m i d e des brouillards et des bruines, c'était u n\nlit de feuilles. L e s pas de J a c q u e s produisaient u n bruit de faux qui coupe,\net c'étaient bien ses illusions qu'il fauchait ainsi, dans cet amas de choses\nmortes, qui ont vécu et qui ont aimé. Aux souffles brûlants des étés, elles\navaient langui sous les baisers torrides du soleil et parfois aussi les discrètes\ntiédeurs des soirs et les molles caresses des clairs de lune les avaient apaisées.\nElles avaient aimé l'air qui grise, la pluie qui lave et les concerts d'oiseaux.\nIl les écrasait, ces pauvres choses inanimées; il les sentait craquer sous ses\npas et leurs brisures avaient des voix lasses, des plaintes de mourants qui ont\np e r d u tout espoir; oui, c'étaient ses illusions qu'il piétinait; elles gémissaient\net s'en allaient en poussière, tandis que son âme lourde essayait de glisser\nparmi elles.\n    Il y avait mille feuilles sous les a r b r e s ; de longues mains crispées, qui\nétaient les feuilles des platanes, de minces pétales rabougris, qui furent celles\ndes m a r r o n n i e r s . Il y en avait de grises, qui tombèrent des peupliers et qui\nchangèrent vite leurs vêtements de soleil et d'or contre cette maussade toilette\nclaustrale. L e s feuilles des sycomores étaient en craquelin; les feuilles des\nbouleaux, gringalettes et m e n u e s , semblaient découpées dans de la soie, et\nd'autres, insensibles aux charmes des poétiques agonies, étaient tombées\nencore vertes.\n    J a c q u e s vit venir au bout de l'allée M. l'abbé Firelin, qui s'approcha de lui\net lui saisit les mains avec force.\n    — J e devine, lui dit-il, vos préoccupations. J e ne voulais pas vous laisser\nseul aujourd'hui, car vous avez besoin qu'on vous d o n n e du courage.\n"}, {"page_pdf": 905, "texte": "                                  DURENDAL\n 740\n\n    — Je vous remercie, répondit le jeune homme; mais, monsieur le Curé,\n vous vous trompez si vous me croyez découragé. Je suis certes très triste\n d'avoir à lutter contre ma mère. Elle s'oppose à mon mariage avec Mlle Mil-\n leret. Par malheur, les raisons de son refus ne me convainquent pas et je suis\n décidé à pousser l'affaire jusqu'au bout.\n    — Madame votre mère est une chrétienne très convaincue, fit remarquer\n M. Firelin. Ne soyez pas surpris qu'elle éprouve de justes répugnances à\n entrer en relations avec les Milleret, qui sont ce que vous savez. Sa foi, qui\n n'a jamais dévié, sa conscience qui n'a connu aucun compromis, n'admettent\n pas qu'on se joue de Dieu. Elle défend les traditions du catholicisme, dans\n lequel elle est née et dont elle suit la doctrine avec une ardeur fidèle.\n   — Et voilà justement où gît le malentendu! s'écria Jacques. Les opinions\n de ma mère je les respecte, mais je ne les partage pas. Dès lors, il est vrai-\n ment étrange qu'on prétende me soumettre à des prescriptions que je\n réprouve. Aucun scrupule religieux n'est capable de m'arrêter; et je n'admets\n pas qu'on vienne me parler d'une religion à laquelle je ne crois plus.\n   — Voyons, mon enfant, interrompit M. Firelin, vous ne parlez pas\n sérieusement.\n   — Non, monsieur le Curé, je ne crois plus. Le siècle où nous sommes s'est\naffranchi des légendes et des superstitions dont on berçait l'âme naïve de nos\n pères. La science interdit désormais de réciter le Credo et les découvertes\n modernes ont fixé les points jadis obscurs de nos origines.\n   — Pardon, mon ami, fit M. Firelin, qu'entendez-vous par la science et\npar les savants? Il est une science vraie, qui se base sur des faits dûment\nconstatés et sur des résultats acquis. C'est la science de Pasteur et de Claude\nBernard, la science de tous les hommes qui ont étudié sans parti pris. Elle\nobserve, elle expérimente, elle est positiviste, c'est-à-dire qu'elle se garde de\nfaire intervenir les causes premières invérifiables, ou la fin des choses qui se\ndérobe également à l'expérience. Elle n'a jamais rien prouvé contre le fait de\nla création, pas plus contre celle de l'Univers que contre celle de l'homme\ndue à un acte spécial de Dieu. Quant à l'autre science, qui invente des\nthéories possibles, qui établit des lois et qui énonce des hypothèses, comme\nelle s'agite dans le domaine de la fantaisie, comme elle ne fournit pas de\npreuves absolument certaines, elle ne mérite pas de nous arrêter. Et d'ail-\nleurs, ses adeptes eux-mêmes se chargent de nous donner la mesure de leur\nautorité. La paléontologie et la biologie ont beau progresser et accumuler\ndes découvertes : les savants en sont encore à se contredire sur des points\nnombreux et importants. Et il se trouve que, lorsqu'ils tombent d'accord, leurs\nconclusions corroborent les paroles de la Bible.\n   — Vous parlez en apologiste, monsieur le Curé, répliqua Jacques. En tout\ncas, vous ne ferez pas qu'un esprit moderne puisse s'accommoder des mystères;\net quand il n'y aurait que les mystères, j'estime qu'ils suffiraient à détourner\nde l'Eglise les hommes de sens et de raison.\n   — Et pourquoi, riposta l'abbé, un homme de sens et de raison ne s'incli-\nnerait-il pas devant les mystères ? Des mystères ! Mais, mon ami, nous en\nsommes entourés dans la nature, et ce serait le cas de répéter, avec Pascal,\n"}, {"page_pdf": 906, "texte": "                                   LE TRANSFUGE                                      741\n\n\nque nous ne savons le tout de rien. Aucun savant a-t-il jamais d é m o n t r é\nc o m m e n t un grain de blé, mis en terre, devient u n e plante qui produit à son\ntour d'autres grains de blé ? La germination est un mystère et cependant\nvous en acceptez le fait. E t combien d'autres exemples pourrais-je citer de\np h é n o m è n e s inexplicables dont le m o n d e est plein ! Alors si vous reconnaissez\nqu'il y a des mystères naturels, qui dépassent notre sens et notre raison,\npourquoi n'admettriez-vous pas qu'il y en eût de religieux, également inacces-\nsibles aux facultés de l'homme ? E t d'ailleurs u n e religion ne saurait se passer\nd e mystères. Si vous saviez l'inconnaissable, vous seriez semblable à Dieu. Or\nl'objet de la religion est d'établir des rapports entre l'être infini et la créature\nfinie et non pas de les assimiler. Dieu possède des vérités que ne conçoit pas\nnotre intelligence bornée. S'il en était autrement, je vous le répète, il n'y\naurait plus de mystères, plus de religion. E t l'histoire est là pour proclamer\nqu'il n'existe pas de peuple, pas de société sans religion.\n    — B o n ! répondit J a c q u e s , mais pour croire à tout cela, il faut la foi et la\nfoi ne s'établit que sur l'impuissance de la raison, à laquelle elle s'oppose.\n    — Erreur a b s o l u e ! mon pauvre ami, s'écria M. Firelin. La foi ne s'oppose\npas à la raison. La foi ne nous détermine pas à croire à l'absurde. Jamais\nl'Eglise n'a p r é t e n d u nous proposer des insanités. Dieu n o u s révèle des\nmystères, qui sont au-dessus de notre raison, mais qui ne sont pas contraires.\nL a religion ne nous dit pas, par exemple, que trois natures divines ne sont\nqu'une seule nature, ou que trois personnes distinctes n'en font qu'une ; mais\nbien qu'en Dieu les trois personnes ne sont qu'une seule nature. Elle\nnous introduit au seuil d'une vérité mystérieuse qui a pour objet la\nnature intime de l'être infini, objet qui échappe nécessairement à notre\nintellect. E t il en est ainsi des autres vérités révélées. Ce qu'enseigne\nl'Eglise, mon cher enfant, ce n'est pas que la foi et la raison sont en désac-\ncord; mais qu'elles se prêtent un mutuel secours Le concile du Vatican\ndéclare formellement que la raison d é m o n t r e les fondements de la foi et\nqu'elle développe la science des choses divines. Il faudrait en finir c e p e n d a n t\navec le credo quia absurdum, dont abusent nos adversaires. N o n , je ne crois pas\nl'absurde; non, je ne crois pas parce que je ne comprends pas. Mais je discute\nles raisons que j'ai de croire, je les examine et, lorsque je les trouve bonnes,\nvraiment convaincantes, vraiment issues de mon intelligence h u m a i n e , il me\nreste à m'incliner devant l'impénétrable et à croire. Saint T h o m a s affirmait\nque la raison ne croirait p a s , si elle ne voyait pas qu'il faut croire.\n    — D'accord, répondit J a c q u e s , mais q u a n d on n'a pas la foi...\n    — L a foi, mon cher enfant, est u n don de Dieu : elle est u n e vertu qui\nsuppose la confiance et l'humilité. Elle est u n e illumination de l'esprit, u n\nsecours surnaturel qui, selon l'opinion des théologiens, n'est jamais refusé à\nl'homme de bonne volonté.\n    — Monsieur l'abbé, dit froidement J a c q u e s , je ne suis pas un h o m m e de\nbonne volonté, je n'ai plus la foi.\n    — Mon pauvre enfant, m u r m u r a M. Firelin d'une voix émue, je ne vous\nreconnais pas ! Qu'êtes-vous devenu ?\n    — P e u importe ! répliqua le jeune h o m m e , avec u n e brusquerie qui témoi-\n"}, {"page_pdf": 907, "texte": "742                                   DURENDAL\n\n\ngnait de sa g ê n e . E t n'essayez pas de me convertir, vous n'y réussiriez p a s .\nD'ailleurs la théologie, la foi, la religion et les mystères c'est très joli ; mais\nla seule chose intéressante pour moi est d'épouser Mlle Milleret et je l'épou-\nserai. Comprenez-vous que ma mère m'ait, p e n d a n t deux mois, chanté les\nvertus de cette j e u n e fille, qu'elle proclamait u n e perfection ; comprenez-vous\nqu'elle m'ait lancé dans cette aventure d'amour et que maintenant elle vienne\nme berner de je ne sais quelle histoire de divorce, le c o m p r e n e z - v o u s ? E t\nl'hypocrisie des Milleret! E t l'honneur des d ' A r d e m o n t ! Mais les Milleret\nseraient des faussaires que cela ne m'empêcherait pas d'aimer leur fille et d e\nla d e m a n d e r en mariage : ce n'est pas avec eux que je compte vivre et ils\npeuvent bien, une fois la cérémonie faite, aller se faire p e n d r e où ils voudront.\nPensez-vous aussi que je vais m'inquiéter de la mine plus ou moins renfrognée\nque feront les huit ou dix bonzes, qui se balancent, au bout d ' u n e ficelle, d a n s\nle salon de ma mère? Q u a n t à m o n avenir, il me semble qu'il ne regarde que\nmoi et que je suis libre d'en disposer à m o n gré. Allons ! je vous dis que tout\ncela ne tient pas debout. Germaine sera ma femme. J e l'aime, vous entendez,\nl'abbé, je l'aime et je la veux.\n    J a c q u e s gesticulait en m a r c h a n t . L a surexcitation de son esprit était com-\nplète et M Firelin, consterné, n'osait plus risquer un mot, d a n s la crainte de\ndéchaîner de nouveaux ouragans. Il assistait à u n e crise démentielle, car il\nsentait que ces paroles exaltées, ces phrases où l'inconscience éclatait en\nplein, provenaient d'un esprit que le refus de M m e d'Ardemont avait outré.\n Cette déconvenue transportait de colère le jeune h o m m e , auquel sa mère,\n depuis de longues années, cédait toujours. C'était la première fois qu'il ren-\n contrait u n e résistance où se brisaient ses théories sociologiques, ses idées\n d'indépendance et d'orgueil. E n face de son entêtement s'érigeait u n e volonté\n solide, bâtie sur d'invariables principes, et contre laquelle, sans doute, il ne\n pourrait rien. Alors les rancunes, les déboires, les griefs amoncelés, débou-\n laient en a v a l a n c h e et saccageaient tout.\n     L'abbé lui dit :\n     — Vous aimez sérieusement M\" 0 G e r m a i n e ?\n     — Certes, fit-il. J e suis prêt à sacrifier pour elle mon repos. Elle est entrée\n  dans ma vie au point que le reste m'est indifférent. J e ne vois plus qu'elle.\n     — O u i . . . reprit M. Firelin, après quelques minutes de silence. Si vous\n  aviez u n e occupation sérieuse, il en irait autrement.\n      — Q u e voulez-vous dire, monsieur le Curé?\n      L e prêtre eut l'air de chercher ses mots. Malgré les aveux du j e u n e\n  homme, il persistait à croire que cet a m o u r excessif dérivait d'une incurable\n  oisiveté : Jacques s'y entêtait parce qu'il n'avait rien dans la vie qui le\n  forçât à distraire ses pensées de cet objet.\n      — J e ne prétends pas, répondit l'abbé Firelin, q u e l'amour honnête soit\n  répréhensible. Loin de là. Mais, mon cher enfant, celui qui s'est emparé de\n  vous absorbe les facultés de votre être, vous pousse à des actes inconsé-\n  quents et vous inspire des révoltes. J'en conclus que c'est u n e passion qu'il\n   importe de diriger, au lieu de lui laisser libre cours. E t je déplore que vous\n   n'ayez aucune carrière.\n"}, {"page_pdf": 908, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                    743\n\n   — U n e carrière, interrompit J a c q u e s , ne m'empêcherait pas d'aimer\nM l l e Germaine comme je fais.\n   — Sans doute, reprit le c u r é . Mais les devoirs de votre profession vous\nobligeraient à des études et à des travaux, qui vous sortiraient de vous-\nmême.\n   — P a r exemple, s'exclama Jacques, je ne vois p a s . . .\n   — Comprenez bien ce que je veux dire, continua M. Firelin. Le mariage\nest certes u n e fin légitime, mais il n'est pas la seule fin de l'homme sur la\nterre. Vous ne vivez pas u n i q u e m e n t p o u r vous marier, mais pour être utile\nà vos semblables, pour les aider de votre intelligence, de votre énergie, de\nvos aptitudes particulières a u b o n fonctionnement de la société; car ils\nréclament votre part d'effort. E t que vous la donniez dans le commerce, d a n s\nl'industrie, dans les arts ou d a n s les lettres, peu importe, pourvu que vous\nla donniez. C'est une loi de justice et d'équilibre moral, à laquelle il n'est\nguère permis de se soustraire sans encourir de blâme. J e ne dis pas cela pour\nvous fâcher, mais afin de vous faire sentir que l'intérêt général passe avant\nl'intérêt personnel et que, lorsque ce dernier l'emporte sur l'autre, il y a\ndésordre. N o u s en arrivons à préférer la satisfaction de nos désirs â toute\nautre affaire.\n    — Mais, sapristi ! objecta Jacques impatienté, la meilleure affaire p o u r\nmoi n'est-elle pas d'organiser mon avenir? E t j ' y tâche de tout mon pouvoir.\n    — Précisément, mon enfant, l'organisation de votre avenir constitue u n e\nœuvre qui ne doit pas être irréfléchie, ni hattée. Il s'agit de savoir si elle sera\nb o n n e et méritoire, si elle ne profitera pas qu'à vous, mais à ceux qui vous\ne n t o u r e n t et à ceux qui naîtront de vous. E t voyez-vous maintenant où je\nveux en venir? Comprenez-vous qu'une occupation sérieuse, une profession,\nsi vous aimez mieux, vous créerait des soucis et des obligations, qui entre-\nraient en ligne de compte dans la conduite que vous aurez à tenir? Ils\nvous mettraient en face de la réalité; en face aussi de l'idéal qu'il faut que\ntout h o m m e cherche à atteindre. Alors, m o n cher petit, conclut le prêtre\navec tendresse, vous partageriez mieux les inquiétudes de votre m è r e ; et\npeut-être vous rangeriez-vous à ses raisons.\n    L'abbé discourut de la sorte très l o n g t e m p s ; mais Jacques opposait à ses\nparoles conciliantes et à ses avis la même force tenace et revenait toujours,\navec la même a r d e u r et la même fièvre, à Germaine qu'il aimait.\n\n\n                                       XXIII\n\n   — En somme, mon cher enfant, répéta M m e d'Ardemont, M. l'abbé Firelin\nn'a fait que traduire ma pensée. T o u t e s les raisons que je t'ai dites, et toutes\ncelles ajoutées par ce saint prêtre, motivent amplement mon refus. J e suis\ndésolée de cette a v e n t u r e ; mais, malgré le chagrin que tu en ressentiras,\nje ne peux pas t'accorder m o n consentement.\n   E t Mme d'Ardemont, après une pause, dit une seconde fois : 0 J e ne\n peux p a s . »\n   Alors Jacques, qui jusque-là s'était tu, laissant sa mère détailler, pour la\n"}, {"page_pdf": 909, "texte": "744                                        DURENDAL\n\n\ndixième fois peut-être, ses angoisses, parla d'une voix qu'il s'efforçait de\nrendre calme :\n    — Vous me d e m a n d e z , vous et l'abbé F i r e l i n , d e sacrifier mon amour à des\nconvenances religieuses et sociales; j'ai bien réfléchi. J'ai sincèrement voulu\nvous satisfaire, j ' a i tout pssé, tout considéré. E h b i e n ! non, mon a m o u r\nl'emporte sur les motifs que j ' a u r a i s de m'incliner devant votre j u g e m e n t . J e\nne peux pas renoncer à M l l e Milleret.\n    E t il appuya : « Moi non plus, je ne peux p a s . »\n   P u i s , comme sa mère affligée paraissait s'enclore dans u n e douleur m u e t t e ,\nil la regarda. Il vit transparaître sur son visage les tortures qui tenaillaient\nson â m e . C'était lui qui la mettait d a n s un tel état d'accablement, c'était p o u r\nl'amour exclusif de son fils qu'elle souffrait ainsi, p o u r le maintien des tradi-\ntions de sa race qu'elle s'exposait à des mots irritants et à des bravades.\nEtait-ce h u m a i n , était-ce filial de désoler cette m è r e ; et n'avait-elle pas droit\naux marques du respect le plus pieux, elle qui s'était ignorée, sa vie d u r a n t ,\nafin que J a c q u e s profitât de toutes les libertés, abusât de toutes les aises? Le\nsacrifice de tendresse qu'elle avait accompli, ne méritait-il p a s qu'en retour\non lui d o n n â t u n peu d'affection?\n   — Voyons, m a m a n , s'écria-t-il d a n s un élan de sincérité que provoquait la\nvue de ces pauvres yeux où les larmes semblaient taries, tant elles avaient\ncoulé; voyons, c'est m o n b o n h e u r que vous refusez. Si vous saviez c o m m e je\nl'aime, vous auriez pitié. E t puis, s o n g e z . . . elle ignore tout : elle s'est a b a n -\ndonnée avec u n e confiance absolue .' elle compte sur mon a m o u r dont elle\na reçu les serments. L a pauvre petite, vous ne voudriez pas que, par m o i ,\nelle fût m a l h e u r e u s e ! Elle p e u t faire de votre J a c q u e s u n h o m m e selon votre\ncœur et selon vos désirs, car elle seule est capable de me transformer. E t\npuis est-ce que tout le monde ici ne m'approuverait pas ! D'ailleurs on ne sait\nrien, on ne saura jamais rien. Et q u a n d m ê m e on apprendrait les choses que\nvous redoutez, ce n'est pas pour les autres que je me marie, c'est pour moi,\nc'est pour vous, qui aurez deux enfants qui vous chériront. Ah ! je vous en sup-\nplie, ne vous montrez pas impitoyable. Rappelez-vous que vous me l'aviez un\npeu d o n n é e jadis. J e vous la d e m a n d e a u j o u r d ' h u i . . . je vous la d e m a n d e à\ngenoux, sanglota J a c q u e s , en se jetant aux pieds de sa mère.\n    Elle lui prit la tête dans ses mains et le tint contre sa poitrine. Elle le ser-\nrait contre elle, cet enfant de tout son a m o u r et de toutes ses douleurs. L o n g -\ntemps, très longtemps elle l'eut entre ses bras et ses larmes tombaient sur le\n front du j e u n e h o m m e .\n    P u i s , tout à c o u p , elle l'embrassa résolument et bien bas, comme si les mots\nl'étranglaient, elle m u r m u r a :\n    — N o n ! je ne peux p a s .\n    Alors il se leva. Il était blême, et la colère le faisait trembler. Il jugeait\n dans son orgueil, qu'il s'était assez humilié, et puisqu'on ne pliait pas devant\n lui, il lui restait à prouver que, lorsqu'il voulait une chose, il la voulait bien.\n    — Ah ! c'est comme ça, hurla-t-il entre ses dents serrées. Vous persistez dans\n votre refus. E h bien ! je me passerai de votre consentement.\n    — J a c q u e s ! clama M m e d'Ardemont.\n"}, {"page_pdf": 910, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                     745\n\n   — Oui, je m'en passerai. Voilà assez longtemps que je raisonne, et que je\ndemande, et que je supplie. Je me marierai malgré vous.\n   — Mon enfant, tu ne penses pas à ce que tu dis!\n   — Malgré vous, répéta-t-il et il se dirigea vers la porte.\n   Elle le vit disparaître. Elle courut après lui. Elle l'appela :\n   — Jacques, mon Jacques!\n   Mais sa voix se perdit dans l'affreux et glacial silence, qui lui renvoyait ses\ncris de détresse.\n                                        XXIV\n   Elle ne savait plus où cacher son mal. Il emplissait son âme au point de\nla faire éclater. Elle avait entendu son fils lui dire des paroles hautaines et la\nmenacer. Les mots lui bourdonnaient aux oreilles, les gestes lui causaient un\neffroi singulier.\n   Elle s'en fut chez le prêtre et lui conta la scène.\n   — J'avais droit à son respect, monsieur le Curé. J'espérais qu'au moins il\naccorderait à sa mère la déférence que nos enfants nous doivent. De toutes\nles peines que j'ai ressenties dans ma vie, celle-ci est la plus cruelle, la plus\namère. Maintenant je sens le cœur de mon pauvre Jacques si loin du mien.\n    — Hélas! madame la Baronne, il a lu trop de mensonges, il a trop\nécouté les sophistes, il s'est trop complu aux discours des docteurs en scepti-\ncisme et en irréligion. Voilà ce que ces malfaiteurs font des faibles, qui\ncherchent en leurs déprimantes théories des excuses à leur mollesse ; car le\n crime de la libre pensée est là. Plus de morale, plus de croyance, plus de\nrespect. Sous prétexte d'accorder à la raison tous les droits, on exalte\nl'égoïsme, on perfectionne les instincts mauvais, on forme des mécontents\net des aigris, qui s'insurgent contre les lois naturelles et divines. Cependant,\nil convient de ne pas s'abandonner au désespoir. Vous avez déposé jadis\ndans le cœur de cet enfant des principes de bien. Il y a en lui des ressources\nqui n'existent pas chez beaucoup d'autres, que l'erreur déprime, à un âge où\nla nature est tendre, où il est facile de la pétrir selon son gré. M, Jacques\nnous reviendrait sans doute, s'il subissait quelque influence heureuse.\n    — Une influence? questionna la baronne, qui ne voyait pas encore où\n voulait en venir le prêtre.\n    Celui-ci continua doucement, sans se presser ; et il accompagnait ses\nparoles des gestes coutumiers, qui matérialisaient, en quelque sorte, sa pru-\n dence et sa sagesse.\n    — Oui, ce jeune homme se laisse convaincre par les gens auxquels il recon-\n naît une supériorité intellectuelle, et par ceux qui sont assez habiles pour\n captiver son esprit. Je ne vous surprendrai pas en vous avouant que je l'ai\n trouvé dans un état qui m'inquiète. Il a le sens perverti. 11 m'a tenu sur, ou\n plutôt contre la religion, des discours qui montrent avec quelle facilité les\n protagonistes du doute l'ont endoctriné. Je le crois très dangereusement\n atteint par les maladies contemporaines, par le mépris de tout, par l'égoïsme\n de la raison et par ce qu'un écrivain récent a nommé <i la peur de vivre ».\n Il est inoculé et, si l'on n'arrête pas les ravages du mal, il est à craindre qu'il ne\n"}, {"page_pdf": 911, "texte": "746                               DURENDAL\n\n\n succombe misérablement. Je vous effraye, n'est-ce pas, en vous parlant ainsi ?\n  Mais il vaut mieux prévoir que se leurrer et que gémir. Voyons, madame,\n malgré vos répugnances, pourquoi n'examineriez-vous pas la possibilité d'un\n mariage avec Mlle Germaine?\n    — Oh! monsieur le Curé, s'écria-t-elle, que me conseillez-vous?\n    — Je ne vous dis pas, remarquez-le bien, de donner, dès aujourd'hui, votre\n consentement. Mais je vous prie d'examiner, de mettre en balance les\n inconvénients et les avantages, de revenir, avec une réflexion peut-être\n moins prévenue, sur un ensemble de choses qui semblent inconciliables au\n premier abord.\n    — Non, je vous en supplie, monsieur le Curé, interrompit la baronne; ne\n me demandez pas cela.\n    — Cependant, continua l'abbé Firelin, il y a là des circonstances qui sont\n considérables. D'une part, un jeune homme qui risque de s'avenlurer de plus\n en plus dans des idées opposées à celles de sa race et de sa religion, et dont le\n caractère indécis n'est pas néanmoins malléable; car il est de parti pris et il\n résistera aux tentatives qu'on fera pour le convertir, dès qu'il en soupçonnera\n le dessein. D'autre part, une jeune fille fort habile, fort intelligente et chré-\n tienne dans l'âme, qui peut beaucoup par son action quotidienne et par\n l'amour même qu'elle inspire. Ah! madame, si je n'appréciais les éminentes\n qualités de Mlle Germaine, je serais le premier à vous détourner d'un projet\n qui n'a pas, qui ne peut pas avoir vos sympathies. Mais songez au rôle qu'elle\n est appelée à jouer, si elle épouse M. Jacques.\n    — Oui, répliqua la baronne, mais les parents? Les amènerez-vous au seul\ndénouement que commanderait l'Eglise, à une rupture, puisque le mari vit\n toujours? Et, dans ce cas, quel scandale que celui d'un mariage avec une fille\nqui n'aura qu'un père illégitime. Ferez-vous, s'ils persistent à vivre ensemble,\n que la société catholique ne leur tourne pas le dos? Et, dans cet autre cas,\nvous condamnerez mon fils à n'avoir plus aucun rapport avec nos amis et\nnos parents.\n    — Madame, objecta le prêtre, vos amis et vos parents ne le connaîtront\nbientôt plus; car il n'abandonnera pas de lui-même le camp de nos adver-\nsaires, où il a passé. L'avenir mondain de M. Jacques est certes intéressant;\nmais j'ose dire que des pensées plus hautes doivent vous inquiéter. Votre fils\nn'est pas en train de perdre la Foi, il l'a perdue. Une sollicitude persévé-\nrante, active et dévouée, en le ramenant vers la lumière qu'il fuit, le sauvera\npeut-être; vous entendez bien, le sauvera; il s'agit du salut de son âme. Et\nj'ajouterai encore ceci : il existe assurément des jeunes filles irréprochables\net pieuses auxquelles cet apostolat — car c'en est un — pourrait être confié.\nMais vous flattez-vous de les découvrir? Et l'une d'elles sera-t-elle aimée au\npoint qu'elle transformera votre fils? M. Jacques, impulsif comme il est, croit\nen Mlle Germaine et acceptera tout d'elle. C'est son amour d'aujourd'hui\nqu'il faut saisir, car il ignore lui-même quelle en est la profondeur et\nl'étendue. Il aime violemment et j'ajouterai obstinément; qui vous empêche\nd'en profiter ?\n    Elle ne répondit pas. Les émotions qu'elle traversait l'avaient bouleversée,\n"}, {"page_pdf": 912, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                    747\n\nles paroles de M. Firelin la plongeaient dans des affres de désespoir. Elle ne\nvoyait plus rien devant elle, tout lui manquait sous les p a s ; elle allait ainsi\nqu'une aveugle p a r m i des fondrières.\n   Elle eut seulement la force de dire : « Si vous avez pitié de moi, ne me\nparlez plus jamais de ce mariage. J e demanderai à Dieu de m'éclairer. »\n\n                                        XXV\n\n    Jacques tomba dans le plus profond abattement. Ses nerfs l'avaient soutenu\njusque-là; mais à l'excitation inquiète qu'ils avaient produite, succédait la\npériode fatale où le courage et la volonté ne se manifestaient d'aucune façon :\nl'être entier du jeune h o m m e succombait sous des forces supérieures. La vie\nlui était d'un goût amer, puisqu'elle n'arrangeait pas les événements à sa\nfantaisie et lui-même pressentait qu'il se laisserait vaincre par elle. Elle\nl'avait mené par des chemins divers : il s'y était engagé, c o m m e u n touriste\nqui ne pénètre pas dans les gorges où l'on est assourdi du fracas des torrents,\net qui aime que les étapes aboutissent à de faciles a u b e r g e s . L'amour de\nGermaine l'occupait, il est vrai. Il estimait que cette passion remplirait le\nvide de ses jours, et que ce serait une chose très agréable et très d o u c e , à\ncondition qu'il n'y eût pas d'embardées qui l'obligeraient à des m a n œ u v r e s\ndifficiles et peut-être pénibles. Et voilà qu'on lui objectait la famille et la\n religion! Deux entités vagues auxquelles il ne croyait plus et qui, néan-\n moins, le gênaient.\n     Il s'était irrité en vain. Sa mère ne reviendrait pas sur son refus. On\n l'aurait emporté sur lui par des raisons qu'il jugeait ineptes et par des\n préjugés. Alors il vivait des heures mauvaises et son orgueil en révolte\n imaginait des d é n o u e m e n t s tragiques.\n     L'abbé Firelin tâchait à le calmer :\n    — Allons, lui disait-il, êtes-vous un h o m m e ? Etes-vous capable d'un peu\n d'énergie? Réagissez contre ce nervosisme qui vous nuit, parce qu'il vous fait\n perdre toute mesure. A quoi vous sert de m a u d i r e la vie? Elle n'en sera pas\n meilleure et vous ne la plierez pas à votre désir. Luttez au contraire ; m o n -\n trez que votre amour vous détermine à des efforts que vous n'auriez pas tentés.\n Ah! votre vie! Vous avez une belle occasion de la relever. La lutte que je\n vous prêche, les efforts que je vous conseille lui d o n n e r o n t u n sens qu'elle\n n'a pas. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut résister à votre mère. Vous avez\n oublié, mon enfant, qu'elle méritait, plus que tout autre, votre respect et\n vous avez aggravé la situation par des menaces qui l'ont affligée. Mais vous\n pouvez, de tant de manières, lui témoigner que vous regrettez vos outrages\n et qu'ensuite vous êtes digne qu'on fasse taire les intimes répulsions!\n     — Voyez-vous, mon enfant, la vie n'est pas un fardeau sous lequel on geint.\n Elle est parfois lourde à nos épaules, mais quand on la porte sans défaillir,\n on y gagne de la force et de la fierté.\n     — Si vous méritez M lle Germaine par votre persévérance et par u n c h a n -\n gement dans votre ton, dans vos manières et dans vos pensées, M m e d'Arde-\n mont se laissera convaincre. T o u t cela ne s'obtient pas du jour au lendemain,\n"}, {"page_pdf": 913, "texte": "748                               DURENDAL\n\n\n\nje vous l'accorde; mais, puisque vous aimez cette jeune fille, vous ne ména-\ngerez ni vos peines ni votre temps. Et le temps arrange tant de choses! Il\nreculera au dernier plan les figures inquiétantes du père et de la mère;\ntandis qu'apparaîtra dans la pleine clarté l'image de M1le Milleret. Et\nquand Mme d'Ardemont ne verra pour ainsi dire plus qu'elle, vous aurez\ngagné la partie. Croyez-moi, mon enfant : ayez le courage d'attendre.\n   — Attendre, gémit Jacques, attendre encore! Mais je ne fais que cela\ndepuis que je suis au inonde. J'attends l'inconnu, j'attends un événement\nqui m'exhumera de moi-même. J'attends toujours. Je n'ai plus la force.\n   L'abbé Firelin réfléchit un peu. Puis il dit d'une voix ferme :\n   — Vous allez me promettre une chose : c'est de ne pas prendre de résolu-\ntion extrême.\n   Et comme Jacques ne répondait pas, il ajouta :\n   — Tenez, faites un voyage. Changez d'air et de pays. Partez au loin.\nRestez longtemps absent. Et, lorsque vous reviendrez, vous serez aguerri,\nmieux préparé en tous cas à soutenir cette lutte contre vous-même, dont je\nvous parlais.\n   — Un voyage! s'écria Jacques. Ah! non...\n   — Si, répliqua fortement le curé. Il faut que vous partiez. Que ce soit la\npremière décision de votre vie. Voyons, cela n'est pas terrible : un mois,\ndeux mois sont vite écoulés. Vous partirez, n'est-ce pas?\n   Jacques, incertain, désemparé, n'attendant plus rien, ni de lui-même, ni\ndu temps, ni de l'espace, ni des hommes, répondit faiblement : « Oui. »\n\n                                     XXVI\n\n   Cependant il pensa : « Ma mère ne cédera jamais. Je n'ai d'espoir qu'en\nGermaine. Je lui dirai tout. Son amour n'examinera pas les conventions du\nmonde; mais il me mettra au-dessus d'elles et de ses parents. Elle sera ma\nfemme par sa volonté. Et d'ailleurs il est probable que M. et Mme Milleret ne\nme repousseront pas. »\n   Il alla donc à Serpigny et trouva Germaine près de la chapelle, où ils\navaient connu tous deux que naissait leur amour.\n   Devant la figure suppliciée de Jacques, elle ne put retenir un cri.\n   — Qu'avez-vous, mon ami? Vous souffrez?\n   — Non, je ne souffre pas. Je vous aime.\n   Et, comme la première fois, ils s'approchèrent des hautes baies en ogive,\npar lesquelles on apercevait la plaine verte, les collines et la vallée qui s'en\nallait, là-bas, derrière les maigres peupliers.\n   Ils s'assirent. Il comprit qu'il se passerait de l'irréparable.\n   A son tour elle lui dit : « Je vous aime. »\n   Il voulut inventer des phrases pour lui apprendre cette chose angoissante\nqui l'amenait. Il chercha. Il se débattit avec son cerveau qui ne savait plus;\nil éprouva que sa langue n'articulerait pas les mots.\n   Elle parlait seule, à côté de lui, si près que les cheveux de son front tou-\nchaient sa joue, si près qu'ils respiraient ensemble.\n"}, {"page_pdf": 914, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                   749\n\n    Elle disait : « Comme nous serons heureux, mon ami! Le bonheur ce\n sera de penser avec vous, de voir avec vous, de vivre la même vie. »\n    Il fit un effort. « Ma Germaine, ma petite amie... » Et des sanglots qu'il\n retint le serrèrent à la gorge.\n    Elle vit qu'il était pâle; elle saisit sa main froide qu'elle réchauffa. Elle lui\n demanda encore : « Qu'avez-vous? Vous n'aimez plus le soleil sur les prés,\n ni le ciel où s'endorment les collines. Vos doigts sont glacés, Jacques, vous\n n'aimez plus...\n    — Je vous aime de toute mon âme, murmura-t-il.\n   — Alors il faut me regarder et ne plus avoir ce grand front soucieux.\n    Il se tourna vers elle et la contempla. Le soleil, à ce moment, s'insinuait\ndans tous les trous des pierres, les pénétraient, les allumaient, les vivifiaient\nd'une vie splendide. Il y avait partout de la gaîté et de la chaleur, une\nchaleur et une gaîlé que l'automne atténuait, qu'il rendait moins violentes,\nplus discrètes, plus amicales. Germaine était belle parmi ces magnificences.\nJacques ne l'avait jamais vue si calme et si pure. Il en éprouvait un trouble\nviolent.\n    Il se dit : « Non, je n'ai pas le droit de bouleverser cette vie. Elle ne soup-\nçonne rien; elle est étrangère à toutes les petitesses, à toutes les mesquineries,\nà toutes les défaillances. Si quelqu'un doit jamais les lui révéler, que du\nmoins ce ne soit pas moi! »\n   Il se sentit plein de respect pour la pudeur de cette enfant sans reproche\net sans tache. Et cependant, de tous les côtés, la vie lui échappait. Il avait la\nnotion très sensible de sa défaite morale ; mais il rencontrait ici l'innocence\net devant elle il demeurait interdit.\n   Il se rappela les paroles du prêtre. « Je n'aurai pas la force, se dit-il. Tout\nest mort dans mon cœur. »\n   Comme, en effet, le courage lui manquait de se reconquérir, il sombra. A\nquoi serait-il bon désormais? L'amour n'était pas pour lui, non plus que le\nbonheur. Il valait mieux fuir, abandonner sa famille, sa patrie et la femme\nqu'il aimait. Il redevenait l'homme des irrésolutions et des lâchetés. Il entre-\nvoyait de lointains voyages, qui l'entraîneraient vers des contrées où l'on\noublie, et qui le dispenseraient des efforts salutaires. Il lâchait prise devant la\nvie et devant l'amour. Il n'était qu'un pleutre misérable.\n   Il se leva. Germaine se tenait debout, à côté de lui. Elle lui demanda de\nrevenir bientôt et de n'être plus triste. Il promit ce qu'elle voulut; et, parce\nqu'elle souffrait de sa peine, elle mit sa tête contre son épaule. Un instant les\nlèvres de Jacques se posèrent sur le front de Germaine.\n   C'était le premier baiser; c'était aussi le dernier.\n   Lorsqu'il l'eut donné, il disparut.\n\n                                      XXVII\n   Germaine fut deux jours entiers sans revoir Jacques; deux jours durant\nlesquels elle ne parla point, où elle connut les anxiétés de l'attente, où elle\npressentit un malheur. Elle voyait Milleret errer seul dans l'abbaye et, quand\n"}, {"page_pdf": 915, "texte": "750                               DURENDAL\n\n\n\n ils se rencontraient, les regards du père se posaient douloureusement sur cette\n enfant qui passait, inquiète et affolée.\n    Et Milleret, de son côté, ne vivait plus. La brusque disparition de Jacques\n l'avertissait du danger qu'il redoutait depuis si longtemps : quelqu'un avait\n parlé; les d'Ardemont étaient au fait des tristes subterfuges; il faudrait payer\n sa dette à brève échéance et ce serait terrible.\n    Il en tremblait de tous ses membres, le malheureux; et lorqu'il se retrouvait\n en face de lui-même dans sa chambre, il avait des gestes fous de désespoir,\ndes cris d'angoisse et des sanglots. Cette porte qui s'ouvrait ne laisserait-elle\n pas entrer quelqu'un qui viendrait lui cracher sa honte à la face? Ces gens\nqu'il croisait ne savaient-ils pas la désolante histoire? Est-ce qu'ils n'en par-\nlaient pas entre eux, tout bas, comme on fait près du lit d'un agonisant? Et\nles plafonds qui craquaient, et le vent qui fouaillait les vitres, est-ce qu'ils\nn'allaient pas tout faire crouler sur lui, dès que cette maison serait devenue la\n demeure maudite de l'adultère?\n    Il étaitsecoué de transes et d'appréhensions. Quel châtiment lui apporte-\n rait demain ? La vengeance du ciel attendrait-elle même jusqu'à demain ! Tout\n à l'heure, peut-être qu'elle frapperait.\n    « Seigneur, s'écria-t-il alors, épargnez-la! Je ne vous demande pas d'avoir\npitié de moi, car j'ai tout mérité. Mais elle, mon Dieu, qui est innocente et\nqui vous aimé, sauvez-la d'un désastre imminent. Ah ! s'il vous faut des larmes\net des souffrances pour vous apaiser, que votre colère s'acharne sur moi : je\nsuis prêt ; me voilà. Mais votre justice est infinie. Songez au peu de bien que\nj'ai mis dans cette enfant; ne voyez pas mes crimes; considérez sa foi, sa\ncandeur, sa pureté. Ma fille... épargnez ma fille. C'est le sang de son père qui\ncrie vers vous : Seigneur, qui connaissez mes infamies, prenez ma vie, prenez\nmon sang; mais qu'elle ignore tout.»\n    Le troisième jour cependant, Germaine apprit par des pauvres de Fay-le-\nMontel que Jacques était parti. Son cœur chavira dans sa poitrine; puis,\ncomme s'il cessait de battre, elle sentit un froid morbide la glacer.\n    Il était parti sans un mot, sans une explication. Il l'avait abandonnée. Il ne\nl'aimait plus. Elle ne s'était pas trompée l'autre jour : c'était bien le\ndeuil de son amour qu'il portait dans ses yeux hagards et dans son âme\ndésemparée.\n    Ah! comme tout était vide maintenant! Comme la solitude s'élargissait\nautour d'elle, la désolante solitude où rien ne répondait à sa peine, où tout\ndépérissait au souffle des brises hivernales, dans la terreur et dans la mort.\n    Elle courut chez son père, car il fallait qu'elle parlât. « Mon père, lui dit-\nelle, vous saviez que nous nous aimions.\n    — Oui, Germaine, répondit-il avec effroi.\n    — Alors pourquoi n'est-il plus là? Qui donc l'a éloigné? Car il n'est pas\nparti de lui-même... ce n'est pas possible... Quelqu'un la chassé d'ici. Il venait\nchaque jour. Il m'aimait, et soudain je l'ai vu s'assombrir, se troubler devant\nmoi, balbutier des mots qui l'étouffaient. Cet amour vous déplaisit-il? Est-ce\nvous qui l'avez renvoyé?\n   — Mais non, Germaine, ce n'est pas moi.\n"}, {"page_pdf": 916, "texte": "                                 LE TRANSFUGE                                   731\n\n\n    Elle regarda Milleret qui blêmissait. Puis elle ajouta :\n    — Il y a quelque chose qui m'échappe. Un événement s'est produit, que je\nne connais pas. Ce n'est pas un départ cela, c'est une fuite.\n    — Germaine! clama le père aux abois.\n    — C'est une fuite, répéta-t-elle. Et vous en savez la cause, mon père, car\n votre inquiétude vous trahit.\n    — Je ne sais rien, s'écria-t-il. Mon enfant, je t'assure que je ne sais rien !\n    Et tout en prononçant ces paroles, il porta la main à son front, sur lequel\n la sueur perlait.\n    Elle s'approcha de lui; elle vint placer sa tête tout près de la sienne et lui\nmurmura lentement :\n    — Je vous en prie, ne me cachez pas un malheur que je devine. Voyons, je\nserai forte. M. d'Ardemont n'est peut-être pas le jeune homme honnête et\nfranc qui s'est montré à nous. Avez-vous appris sur lui...\n    — Sur lui, interrompit Milleret, que cette conversation rendait fou, sur lui,\nil n'y a rien, mon enfant!\n    Elle recula d'un pas. Ses yeux se fermèrent, l'espace d'une seconde.\n    — Si ce n'est pas sur lui, fit-elle d'une voix morte, alors... c'est sur nous.\n    Mais il la saisit à pleins bras; il l'étouffa pour l'empêcher de parler.\n    — Ah ! Germaine, tais-toi! tais-toi ! Mais tu n'y penses pas : ce soupçon est\n odieux !\n    Il l'étreignit à la faire crier. Il avait l'air d'un forcené. Elle eut peur et se\ndégagea.\n    — Jamais je ne vous ai vu ainsi, mon père... Ah! c'est affreux! Cet état\nd'exaltation... Mon Dieu! Que me cachez-vous?\n    Il essaya de répondre; mais de ses lèvres contractées il ne sortait aucune\nparole. Il s'accusait lui-même par le désordre de son visage, par le boulever-\nsement de son être entier; car il n'avait pas prévu qu'elle viendrait, à l'impro-\nviste, lui demander compte de sa vie. Elle était le seul juge devant lequel il\nperdait contenance. Vingt ans de mensonges ne l'avaient pas préparé à cette\nconfrontation.\n    — Je veux que vous me disiez tout, proféra Germaine. Vous ne pouvez plus\nreculer. Ah! je vous en conjure, ne restez pas muet. Le doute est plus épou-\nvantable que l'aveu le plus cruel : il me laisse tout supposer, le déshonneur,\nle crime même. Parlez à votre fille ; dites-lui qu'elle n'a pas à rougir de ses\nparents.\n    Alors, en face de la douleur de cette enfant que l'incertitude effarait, il\ncomprit qu'il devait se livrer. Elle avait droit maintenant à la vérité.\n    — Ta mère et moi, fit-il, nous ne sommes pas mariés religieusement.\n    Un silence plana sur ces mots, qu'elle reçut en pleine poitrine. Il lui sem-\nblait qu'on venait de l'assommer. Elle pâlit affreusement. Toute la boue de\ncette existence jaillit en torrent sous ses yeux. Une minute suffit à faire appa-\nraître les péchés monstrueux, les fautes contre la société, contre la morale,\ncontre Dieu.\n    Germaine crut qu'elle perdait la tête ou que, toute éveillée, elle se débat-\ntait dans les affres d'un cauchemar. Un vertige la saisit. Elle tomba.\n"}, {"page_pdf": 917, "texte": "752                               DURENDAL\n\n\n  Quand elle revint à elle, Milleret couvrait de ses larmes les mains pâles\nde sa fille. Elle l'entendait gémir d'une voix incessante : « Pardon, pardon... »\n\n                                     XXVIII\n   Des semaines de souffrance succédèrent à ce drame. Germaine passa par\ndes tourments de désespoir et son amour filial s'endolorit entre ce père et\ncette mère qu'elle ne pouvait plus unir dans la gratitude de son cœur, mais\nqu'elle aimait néanmoins, avec toute la pitié de sa tendresse.\n   Elle pria. Elle vécut de longues heures aux pieds du Christ, demandant à\nla victime immolée pour les péchés du monde, de laisser tomber un regard\nde miséricorde sur les coupables et de les sauver.\n   Puis bientôt elle s'oublia elle-même devant la figure crucifiée de Dieu ; elle\nse fondit dans l'incompréhensible amour de ce sacrifice. Et comme son âme\nn'était que bonté, que tendresse et que virginité, elle eut soif d'unir ses pauvres\nmisères aux abominables tortures divines, afin d'obtenir le pardon que son\npère implorait naguère à ses genoux.\n   Elle se dit : « Je suis de celles dont les mères ne veulent pas. Mme d'Ar-\ndemont ne pouvait pas permettre ce mariage. Sa foi de chrétienne s'y oppo-\nsait et les traditions de sa race aussi. Mais j'immolerai cet amour et, puis-\nqu'il faut qu'on expie une faute, je me donnerai en otage à Dieu. »\n   Elle résolut dès lors de se faire la plus humble de toutes. Quitter sa patrie\net s'enfermer en un couvent — puisqu'aujourd'hui la haine a vidé les cloîtres\nde France — ne lui parut pas une suffisante satisfaction. Elle pensa qu'il y\navait encore à servir et à souffrir chez nous. Elle décida qu'elle entrerait chez\nles Petites Sœurs des Pauvres.\n   Là, parmi les charitables besognes et sous les menaces toujours hurlantes\nde la persécution, elle accomplirait son œuvre victimale.\n   Un matin, elle annonça son départ à Milleret. Il en fut perturbé d'abord\njusqu'au tréfonds de lui-même. Puis, l'héroïque action de sa fille lui apparut.\nAussi bien, la place de Germaine n'était plus en cette maison que le péché\nsouillait.\n   Qu'elle prie et qu'elle se dévoue, tandis que lui commencerait le dur appren-\ntissage du repentir. Car c'est maintenant qu'il allait racheter ses méfaits,\nmaintenant qu'ayant perdu son enfant, il s'en irait seul, par les routes\ninconnues de la vie, loin de cette femme, à laquelle il prêtait un nom.\n   Une dernière fois, il attacha sur Germaine le regard de sa tendresse; et il\nla vit s'éloigner dans la splendeur sublime du sacrifice.\n\n                                                          HENRI   D'HENNEZEL.\n  Marault, le 8 septembre 1905.\n"}, {"page_pdf": 918, "texte": "            LE            RETOUR                                        DES C H A M P S\n                     (EUGÈNE I.AERMANS)\n\n'Ce t a b l e a u a été exposé au Salon I n t e r n a t i o n a l de Liége)\n"}, {"page_pdf": 919, "texte": ""}, {"page_pdf": 920, "texte": "Imagerie des soirs d'hiver\n                  I. Prélude\n    Un petit vent de neige pique\n    L'oreille et présage un magique\n    Décor de glace et de frimas...\n    Voici le temps des almanachs.\n\n    L'astrologue en chapeau conique\n    Braque un tube mathématique\n    E t parmi les étoiles voit\n    Les anges souffler dans leurs doigts.\n\n    Vers le soir, les enfants qui guettent\n    E n t e n d e n t tinter les clochettes\n    De l'âne de saint Nicolas\n    Qui passe au temps des almanaclis.\n\n    Déjà la Lune à large bouche\n    E t le Soleil bonasse et louche\n    Dans le zodiaque étoile\n    Se battent à coups de balai.\n\n    Ainsi donc, rapprochez vos chaises\n    Du poêle en braise craquant d'aise.\n    Bouchez huis et lucarnes... Las !\n    Voici le temps des almanaclis.\n\n\n                 II. Le Parc\nLe point du jour luit rose entre les branches\nDu parc candide où les buissons de sel\nE t les taillis cristallisés de gel\n     Dentellent les pelouses blanches.\n\nSoudain, en long ruissellement vermeil,\nDans la féerie et les brumes étranges\nOù l'on entend pépier des mésanges,\n    Coule l'or pâle du soleil.\n"}, {"page_pdf": 921, "texte": "754                          DURENDAL\n\n\n        E t cependant que des clartés rosissent\n        Les blancs massifs bombés dans le bleu pur,\n        Les peupliers aux fûts sveltes jaillissent\n             E n jets de givre vers l'azur.\n\n\n                     III. Soleil couchant\n             L a neige sans tache et l'azur,\n             Où brille une étoile d'or pur,\n             Se l'approchent ; mais une b a r r e\n             De braise rouge les sépare.\n\n             Un sapin sombre et givré clair,\n             H a u s s a n t comme vagues de mer\n             Ses fers de lance à dents de peigne,\n             Découpe l'horizon qui saigne.\n            Rien dans le blanc et bleu tombeau\n            Ne bouge, hors un grand corbeau\n            Qui solennellement déploie\n            Sa ténébreuse aile de soie.\n\n\n                        IV. La Vitrine\n      Le maigre gosse emmitouflé dans son écharpe,\n      P a r la vitrine aux feux féeriques ébloui,\n      Colle au verre, en ouvrant une bouche de carpe,\n                        Son nez bleui.\n\n      Le houx aux baies de sang pointe en roides guirlandes\n      Ses feuilles, et le gui serpente dans l'hiver,\n      Des châteaux de Souabe aux moulins de Hollande,\n                       E n ruisseau vert.\n      Un peuple de Turcos agiles et d'Arabes\n      Se bat sur des r e m p a r t s propres et crénelés,\n      Au-dessus d'une plage où s'avancent des crabes\n                     Articulés.\n\n      Au pied d'un groseiller blanc de neige, trois lièvres,\n      Les oreilles t r a î n a n t jusques au râble roux,\n      Vivent si bellement qu'on voit leurs roses lèvres\n                        Mâcher des choux.\n      Un carrousel de soie où mille glaces brillent,\n      Aux sons pinces d'un luth mince et méticuleux.\n      Tourne avec ses chevaux et ses petites filles\n                    E n chapeaux bleus.\n"}, {"page_pdf": 922, "texte": "          IMAGERIE DES SOIRS D'HIVER                     y55\n\n\nDeux kobolds, souriant sous leurs capuchons rouges,\nManœuvrent une scie à t r a v e r s un tronc mort,\nE t sur leurs fracs givrés leurs barbes grises bougent\n                A chaque effort.\nLes vaches, entourant le molosse et le pâtre,\nBroutent au flanc du mont l'herbe drue et le thym,\nT a n d i s qu'on voit, debout sur un rocher bleuâtre,\n                   Un bouquetin.\n\nOn voit aussi, tout blanc et tout chargé d'étrennes,\nUn vieux Russe, barbu de givre et moustachu.\nSur un traîneau rapide enlevé par deux rennes\n               Au front branchu.\n\nE n chausses de dentelle et justaucorps de soie,\nUn rang de cymbaliers choque les disques d'or,\nTandis qu'un chevalier dont le casque flamboie\n               Sonne du cor.\n\nUn joueur de guitare aux jambes bien posées\nSourit vers un balcon où un bras grassouillet\nLaisse négligemment pendre une main rosée\n              E t un billet.\n\nDans un flot vaporeux de dentelle et de gaze,\nLa fée Urgèle passe en carrosse mignard,\nE t six phalènes d'or aux ailes de topaze\n               T r a î n e n t son char.\nBannière au vent, la garde aux mille baïonnettes\nS'avance, flux d'acier, de soie et de velours,\nDerrière vingt gaillards qui croisent les baguettes\n               Sur les tambours.\n\nUn cheval au-dessus du fouet qui siffle et claque\nDresse son brun poitrail, tandis qu'à petits pas\nT r o t t i n e un riche clown, vêtu du zodiaque,\n                      La tête en bas.\n\nE t le gosse, écrasant son nez à la fenêtre,\nPâle d'enthousiasme et le cœur oppressé,\nEcarquille ses yeux fiévreux et rêve d'être\n                 Le fiancé\n\nDe la très délicate et très mignonne reine\nQui craque dans la soie a r d e n t e et les bijoux\nE t que suit comme un page, en soulevant sa traîne,\n               Un sapajou.\n"}, {"page_pdf": 923, "texte": "756                         DUIŒNDAI.\n\n\n\n                           V. Le cerf\n      Dans le silence blanc, la forêt de décembre\n      Tisse ses rameaux gris sur le ciel d'or et d'ambre.\n\n      La source, au pied du chêne énorme et pustuleux,\n      Est un miroir marbré de cercles blancs et bleus.\n\n      Seul un houx, sous le i'aix de la neige, balaie\n      La glace de son dur feuillage et de ses baies.\n\n      Le soir craque dans le silence et dans le gel\n      Comme pour une nuit ancienne de Noël.\n\n      Or, un cerf magnifique à la robe luisante\n      Dresse soudain sa silhouette frémissante.\n      De ses naseaux fumants et de sa langue en l'eu\n      Il heurte le miroir de glace blanc et bleu.\n      E t c'est alors qu'au fond du fossé qui l'abrite,\n      Le braconnier furtif, dont la tempe palpite,\n      Ecoute au loin bramer le superbe dix-cors,\n      Qui allonge le col vers le ciel d'ambre et d'or.\n\n\n                        VI. Jeune fille\n               E n toque et manchon d'astrakan,\n               Contre la neige folle arquant,\n               Menton baissé, sa taille fine,\n               Elle avance un bout de bottine.\n\n               Mais le vent coupant vermillonne\n               Le minois frileux, où bougonne\n               La bouche rose, et nacre en bleu\n               Le petit nez poupée un peu.\n\n               E t sur le ciel où s'échevèle\n               Le boa, b a t t a n t des deux ailes,\n               On voit au loin bomber les tours\n               Byzantines de Pétersbourg.\n\n\n                  VII. Le livre allemand\n             A Nuremberg, les enfants sages\n             Lisent un beau livre d'images\n             Où, pignons blancs et sapins verts,\n             C'est adorablement hiver.\n"}, {"page_pdf": 924, "texte": "    IMAGERIE DES SOIRS         D'HIVER   757\n\nLe gui, le houx au noir feuillage,\nLes claires roses de Noël\nE t le lierre poudré de gel\nGrimpent le long de chaque page.\nLe texte en losanges légers\nS'ouvre à la pointe des clochers\nE t se rengorge en courbes molles\nAutour des cigognes qui volent.\n\nTantôt il abrite en un creux\nUn moulin à barbe de glace,\nlit tantôt un bois blanc où passe\nUne vieille courbée en deux.\n\nParfois il cerne un étang bleu\nOù des demoiselles patinent\nQui haussent leurs manchons d'hermine\nDes deux mains contre leurs narines.\nMais il fait ses plus beaux circuits\nAutour des messes de minuit\nQui sur la neige pure luisent\nAux vitraux roses des églises.\n\nEnsuite il montre en s'évasant\nLa chasse au loup rouge de sang\nQui, roulant sur la neige, grince\nAux lévriers à museaux minces.\n\nD'autrefois c'est, dans les Carpathes,\nUn ours rougissant le poignard\nD'un robuste et roux montagnard\nQui gît t e r r a s s é sous sa patte.\nSouvent il neige, à gros flocons\nSur les saules, et les garçons,\nE n mitaines épaisses, roulent\nUne énorme et bleuâtre boule.\nSouvent, frôlant d'un col câlin\nLa barrière aux coussins de glace,\nUn chevreuil mange dans la main\nDe la fille du garde-chasse.\n\nSouvent aussi Petit Poucet,\nChaussé des bottes de sept lieues,\nT r a v e r s e à grands pas la forêt,\nSuivi d'un vol de hochequeues.\n"}, {"page_pdf": 925, "texte": "758                   DURENDAL\n\n\n      Mais le soir rougeoie à t r a v e r s\n      La dentelle des sapins verts,\n      E t seul, sur la plaine sans borne,\n      Un chasseur souffle dans sa corne.\n      Deux gnomes barbus, dans un coin,\n      Mangent les crêpes, qu'avec soin\n      Une vieille en bonnet de toile\n      F a i t virevolter sur la poêle.\n\n      Tout en blanc, le bonhomme Hiver\n      Sous la pleine lune chemine,\n      En s e r r a n t contre sa poitrine\n      Une branche de sapin vert.\n      Des étoiles d'un blond de miel\n      P i q u e n t le velours bleu du ciel,\n      E t un lièvre aux oreilles brunes\n      Tourne sa tête vers la lune.\n\n      Sous l'auvent dentelé de gel,\n      Au-dessus de la neige, plane\n      Un ange svelte et diaphane\n      Avec un arbre de Noël.\n      Mais lors c'est fête en Allemagne,\n      Devant le joli sapin vert\n      Qui berce en rêve tout l'hiver\n      De la plaine et de la montagne !\n      Mais lors c'est fête et pleurs aux yeux\n      Devant le doux arbre des cieux\n      Qui de ses mille cierges brille\n      Si bellement sur la famille !      '\n      Levant leurs verres smaragdins,\n      On voit les gardes-chasse boire,\n      Gais et barbus, le vin du Rhin\n      E t le kirsch de la F o r ê t noire.\n\n      Les ménagères, l'œil brillant,\n      Ouvrent des bahuts et des coffres,\n      E t Gretchen en tablier blanc\n      Apporte une pile de gaufres.\n      Rouge devant le sapin vert,\n      Rêve une fluette fillette,\n      Pendant que, bouche de t r a v e r s ,\n      Un gosse croque une noisette.\n"}, {"page_pdf": 926, "texte": "           IMAGERIE     DES SOIRS         D'HIVER       75g\n\n\n      Mais les petits aux b r a s tendus\n      Roulent sous l'arbre et font risette,\n      Comme des angelots joufflus,\n      A Marie et petit J é s u s .\n\n                    VIII. L'étable\nA Bethléem, la nuit est si pure et si douce\nQue l'on entend le t r o t des agneaux sur la mousse.\nSous les étoiles d'or, criblant le bleu du ciel,\nLes arbres sont petits, jolis et blancs de gel.\n\nOr, les troupeaux et les pasteurs, vêtus de laine,\nF o n t un moutonnement de neige sur la plaine.\n\nEt, manteaux déployés, les b r a s nus sont tendus,\nE t les visages bruns et les mufles crépus,\n\nVers l'étable, construite en grosses poutres vertes\nE t d'un toit de genêts et de givre couverte,\n\nOù, sur un coussinet de rayons glorieux,\nE n t r e l'âne bénin et le bneuf aux gros yeux,\nEntre le P a t r i a r c h e à longue barbe blanche\nEt la Vierge fluette et frêle qui se penche,\nSous la grappe rieuse et l'essaim potelé\nDes chérubins, tordant des r u b a n s déroulés,\n\nL'Enfantelet divin que l'Univers adore\nLèvé ses pieds mignons, roses comme l'aurore.\n\n\n               IX. Petit bonhomme\nPetit bonhomme en blanc, petit bonhomme Hiver\n       Emmitouflé contre la bise,\nToi qui viens de Russie avec un sapin vert\n       En tes grosses mitaines grises !\nPetit bonhomme en blanc, ô toi qui cheminas\n       Sur la neige dix mille lieues\nEt qui souvent, comme un Samoyède, dînas\n       D'un canard sur la glace bleue !\n\nPetit bonhomme en blanc, tu sais l'hiver ! Tu sais\n       La nuit de gel qui crisse et craque,\nAvec un bruit de verre et de sable écrasés,\n       Sous les signes du zodiaque.\n"}, {"page_pdf": 927, "texte": "760                         DURENDAL\n\n\n      Tu sais la zibeline et le renard d'urgent\n            Qui trottent dans la nuit des pôles,\n      Tu sais la lune avec les ombres s'allongeant\n            Farouchement parmi les saules.\n\n      Tu sais la loutre, au bord de la glace qui luit,\n            La loutre souple aux dents d'aiguille\n      Qui chipote et, soudain, à ras de neige fuit\n            Avec un poisson qui frétille.\n\n      Tu sais le vent qui siffle à travers les sapins,\n            Les nuages en folle course,\n      Les noirs kobolds, fuyant au loin, et les lutins\n            Dégringolant de la grande Ourse.\n      Tu sais les Esquimaux fourrés et les Lapons\n              Aux bras repliés sur le torse,\n      E t les peuples huileux qui lancent des harpons\n              Au dos luisant et mou des morses.\n\n      Tu patinas en skis jusqu'aux îles sans nom\n            Dont la masse vitreuse émerge\n      De la banquise immense et dresse à l'horizon\n            Ses pics aigus de glace vierge.\n\n      Tu parcourus de vastes plaines en chassant\n              L'élan et l'eider de Norvège,\n      fit l'on aurait suivi ta trace, rien qu'au sang\n              Dont tes pas rougissaient la neige.\n      Souvent, sur un traîneau poursuivi par les loups,\n              Tu vis les longues têtes plates\n      fit les mufles baveux, laissant derrière vous\n              P e n d r e leurs langues écarlates.\n      Pour dépecer la viande et pour fumer le lard\n            E t t'abriter de la froidure,\n      Tu savais arrondir et creuser avec a r t\n            Une hutte de neige dure.\n      Souvent, le soir, dispos et de bon cœur flairant\n            L'odeur de graisse qui suffoque,\n      Tu réparais tes mocassins en t'éclairant\n            D'une lampe à huile de phoque.\n      Mais parfois, par les nuits d'épouvantable froid,\n            Un ours blanc, sons la lune claire,\n      Venait g r a t t e r la h u t t e et contre les parois\n            Ballotter sa masse polaire.\n"}, {"page_pdf": 928, "texte": "           IMAGERIE      DES SOIRS     D'              HIVER   761\n\n\n\nAlors, armé d'un grand couteau, tu bondissais\n        Sur le monstre et livrais bataille,\nE t la lune éclairait vos corps blancs enlacés,\n        Rougis de sang, fumants d'entrailles !...\n\nAh'oui ! tu sais l'hiver, petit bonhomme en blanc,\n      Malgré ta mise si p r o p r e t t e ;\nTu sais l'hiver, malgré que tu fasses semblant\n      De l'aire innocemment risette.\nAussi bien je conçois que tu prennes cet air\n      De petite fille attendrie.\nMaintenant que tu es au chaud sur le plus clair\n      Rayon de la confiserie,\nE n t r e un nègre en gibus et gants paille, qui rit\n          Sous un parasol à clochettes,\nEt une Japonaise en manteau canari\n          Piqué d'oiseaux et de fleurettes.\nTu souris de bon cœur, satisfait du Destin,\n     Sous les lampes couleur de lune,\nParmi les clairs fondants, les faveurs de satin\n      Et les plats de pralines brunes.\nTes yeux vont du nougat savoureux des mollets\n       Au chocolat luisant des bottes\nE t de l'appétissant massepain des navets\n       Au sucre rose des carottes.\n\nTu songes aux filets de phoque, noirs et bruns,\n      Dans l'huile des boîtes qu'on zingue,\nEn aspirant d'un nez dévot le chaud parfum\n      Des petits fours et des méringues.\n\nTu te souviens des hurlements des loups, tandis\n      Qu'avec un babil de perruches.\nDe belles dames font un joli frisselis\n      De dentelle et de fanfreluches.\nVers minuit seulement, ainsi qu'une souris,\n       Tu quittes doucement ta place,\nE t çà et là t r o t t a n t , musant, tu te nourris\n       De crème fouettée et de glaces.\nOn ne soupçonne pas de ces jeux de lutin\n      T a mine de sainte nitouche,\nBien que parfois l'on voie encore le matin\n      Du noir de jujube à ta bouche...\n"}, {"page_pdf": 929, "texte": "                        DURENDAL\n\n\nLes belles du comptoir, te trouvant l'air gaga,\n       One ne te firent de reproche,\nP a s même le matin où J u l i e t t e trouva\n       Des m a r r o n s glacés dans ta poche...\nAussi, petit bonhomme en blanc, ton œil sourit,\n       Ton ventre épaissi bombe d'aise.\nE t ton visage bien emmitouflé rosit\n       Comme les roses et les fraises.\nP o u r t a n t , malgré ton sort, certes délicieux.\n           O bonhomme ! je te souhaite\nQu'une dame un beau soir, pour t'envisager mieux.\n           Soulève un petit sa voilette;\nQue mignardé, flatté, tu perçoives, ainsi\n      Qu'une cascade de paroles :\n«Ah! le coquin!... Mon Dieu !... Mais voyez donc, Suzy !...\n      Est-il mignon, le petit drôle!... » ;\n\nQu'après un va-et-vient de soie et de satin.\n      Tout pâle de t e r r e u r et moite,\nTu te sentes, au bruit d'un métal argentin,\n      Emprisonner dans une boîte ;\nEt que la dame enfin, bruissant, ramageant,\n      Parfumant comme une corolle,\nNoue à son doigt ganté la ficelle d'argent\n      Qui s'enroule autour de ta geôle.\nTu resteras penaud quelque temps et bien coi,\n      F o r t inquiet de l'aventure,\nSans aller cependant jusqu'à craindre un renvoi\n      Au Groenland, où la vie est dure...\nMais le soir, ô s u r p r i s e ! en un salon bien clair,\n      Parmi des musiques de fête,\nMonarque de la neige et du féerique Hiver,\n       Tu trôneras gaîment au faîte\n\nD'un sapin fabuleux, étincelant de gel,\n       Fleuri de cierges et d'oranges,\nE t qui sera chargé, comme un arbre du ciel,\n       De jouets comme en ont les anges.\n\nAlors tu régneras, petit bonhomme en blanc,\n        Sur les tètes à boucles blondes,\nE t les petits tendront vers toi en bredouillant\n        Leurs menottes roses et rondes.\n"}, {"page_pdf": 930, "texte": "          IMAGERIE   DES   SOIRS   D'HIVER                  763\n\n\n\nEux seuls te comprendront, ô roi du sapin vert!\n       E t comme de graves poètes,\nIls auront avec toi, pendant les soirs d'hiver,\n       Des conversations muettes.\n\nGrâce à toi, ce sera sous tous ces jeunes fronts\n      Spitzberg, Laponie et Norvège,\nEt jusques au matin leurs âmes rêveront\n      De tes voyages sur la neige!\n\n                                          VICTOR   KINON.\n"}, {"page_pdf": 931, "texte": "                             Chronique d'Art\n  J . - T h . C o o s e m a n s . — A r m i d e . — Concert P o p u l a i r e . — L ' I n s t i n c t\n\n    L'exposition de l'œuvre de J o s e p h - T h é o d o r e C o o s e m a n s , au Cercle Artis-\ntique de Bruxelles, groupa plus de deux cents toiles. P r e s q u e toutes les grandes\npages du maître y furent rassemblées.\n    Le Roi, la Comtesse de F l a n d r e , les grands musées de Belgique, le Gou-\nvernement, les principaux collectionneurs prêtèrent aux organisateurs des\nœuvres remarquables.\n    Le succès d'art fut considérable. On s'étonna, à juste titre, q u e tant de pay-\nsages rassemblés ne provoquassent a u c u n e impression de monotonie. Bien au\ncontraire, les visiteurs ressentirent ce que peut un fervent a m o u r de la nature,\nu n e observation intelligente des sites et des modalités de l'heure et de la\nsaison, par-dessus tout l'enthousiasme ému d'un artiste mettant au service\nd'une interprétation respectueuse u n e volonté opiniâtre et un souci constant\nde technique toujours plus souple, plus précise, plus significative\n   Coosemans fut le premier des peintres de l'Ecole de Tervueren ; il aima\nT e r v u e r e n et en peignit les aspects — devenus depuis si familiers pour n o u s\n— avant, p e n d a n t et après q u ' H i p p o l y t e Boulenger en fit son fief.\n   Coosemans aima aussi - combien passionnément — la Campine et la\nforêt de Fontainebleau, mais Tervueren paraît toujours être sa vraie patrie,\nle coin béni où il revint trouver ses meilleures inspirations, dont il c o n n u t\nmieux que quiconque l'atmosphère spéciale, les soirs b r u m e u x , les automnes\nopulenls, la vie multiforme et complexe des viviers, des chemins, des taillis,\ndes halliers.\n    Les ciels, l'eau des étangs et des marais qui les réflètent, le sol sablonneux\nou vêtu de verdures, les arbres aux silhouettes robustes ou grêles, vus dans\nles lumières si diverses et les parures si différentes des heures claires ou\nsombres des saisons successives, voilà les notes de la gamine dont Coosemans\ncomposa ses thèmes d'éternelle séduction. P a s plus qu'un musicien, il ne se\nrecommença en ses variations nombreuses. Toujours sa sincérité d'observateur\nlui fournit de nouvelles et précieuses modulations.\n   L'exposition du Cercle, en assemblant ces œuvres produites au cours d'une\ntrès longue et laborieuse carrière, évoqua avec un puissant relief la figure du\nmaître, disparu après avoir accompli sa tâche noblement, et après avoir légué\nà son pays u n riche trésor de beauté. C'est avec mélancolie que la rapide dis-\npersion de cet ensemble — qui peut-être plus jamais ne sera reconstitué —\na accentué ce que comporte de fragilité éphémère les h o m m a g e s que nous\npouvons rendre à la mémoire des meilleurs de nos artistes.                            P . L.\n"}, {"page_pdf": 932, "texte": "                             CHRONIQUE       D'ART                            765\n\n\n\n   A r m i d e à l a M o n n a i e . — Parmi les plus belles manifestations\nartistiques du moment, nous signalerons au tout premier rang la série des\nadmirables représentations d'Armide qui sedonnent actuellement à la Monnaie.\n   Armide est la seule grande œuvre de Gluck dont l'inspiration ne soit point\npuisée au trésor des lettres grecques. On chercherait vainement à établir un\nrapprochement entre Armide et ces autres authentiques chefs-d'œuvre qui se\nn o m m e n t Alceste, Orphée, les deux Iphigénie, si ce n'est pour se convaincre\nde cette vérité que les grands génies, tout en gardant inaltérablement leur\nmarque individuelle, leur empreinte fixe, tvpique et éternelle, se renouvellent\nsans cesse et se manifestent en chacune de leurs productions sous un aspect\nparticulier. A cet égard il en est de Gluck comme de W a g n e r .\n    Si Alceste (dont Gluck à côté d'Euripide est comme le second créateur)\napparaît le drame le plus pur et le plus élevé qui existe en aucune littérature,\nsi l'infinie noblesse des sentiments dont il se couronne s'y avive et s'y illumine\npar la splendeur grave, la beauté Hère et héroïque de l'expression musicale,\nArmide nous ouvre un monde très différent et nous charme d'une toute autre\nmanière. Assurément le poème dramatique que Quinault a assez adroitement\ndécoupé dans un des plus célèbres épisodes du chef-d'œuvre de Tasse ne sau-\nrait être mis en regard de la sublime création d'Euripide. Mais Gluck a passé\npar là et tous les éléments du drame, action, sentiments, caractères se sont\ncomme transformés par le prestige de cet art indiciblement expressif et ils\ns'élèvent, s'affinent, s'idéalisent dans une atmosphère pacifique et suave où ils\nsemblent se parer de rayons divins.\n    Armide peut compter au nombre des rares partitions dont l'intérêt musical,\nconstamment varié et renouvelé, ne fléchit pas un instant. C'est une alternance\nininterrompue d'impressions fortes, fières, puissantes, et de mélodies infini-\nment douces qui généreusement y ruissellent en flots d'or s'échappant comme\nd'une source ravissante et enchantée. En entendant cette musique, il semble\nqu'on entre dans quelque paradis merveilleux où l'on foulerait comme en rêve\ndes pelouses soyeuses et embaumées constellées de fleurs radieuses.\n    Toutefois pour communier avec le charme exquis de cet art dont la sim-\nplicité n'a d'égale que sa profondeur, pour goûter dans toute leur plénitude\nles trésors de tendresse, de grâce, de force et de divine mélodie que recèle la\nmusique de Gluck, il faut qu'une interprétation largement compréhensive et\nrévélatrice prenne le soin de les mettre en lumière. La signirication lyrique du\nrécitatif de Gluck que soutiennent discrètement à l'orchestre des accords\ngraves et majestueux réside avant tout dans l'accent, dans la tenue expressive et\nrythmique de la déclamation et on sait quelle précieuse influence ont exercé à\ncet égard la direction et les conseils de l'éminent chef de notre Conservatoire.\n    L'interprétation de la Monnaie a réalisé un idéal qui semblerait difficile-\nment pouvoir être surpassé, et rarement avons-nous éprouvé au théâtre une\nimpression d'art de qualité aussi pure et aussi exquise. T o u s les interprètes\nrivalisent d'intelligence, de talent et de zèle pour concourir à la perfection de\nl'ensemble. L'orchestre est merveilleux de souplesse et de poésie, les chœurs\ndélicieux de sonorité, remarquables de fusion, de rythme et de style. M m e Lit-\n vinne, dont la voix incomparable s'égrène transparente comme du cristal en\n"}, {"page_pdf": 933, "texte": "766                                 DURENDAL\n\n\n perles lumineuses, donne au personnage d'Armide toute la grandeur lyrique\n dont il est susceptible, lïnterprétant avec une vérité d'expression, une sincé-\n rité de passion et une puissance tragique qu'on ne saurait assez louer, dans\n une admirable et suggestive synthèse de l'accent, de la physionomie et du\ngeste. M. Lafitte interprète le rôle de Renaud de façon particulièrement char-\nmeuse et expressive et avec une rare lucidité de diction Sa voix si claire et\nsonore a acquis, depuis l'an dernier, plus de douceur pénétrante, et c'est un\nvrai bonheur de l'entendre dans la scène enchanteresse du second acte (les\nJardins d'Armide), dont l'inspiration élyséenne rappelle le troisième acte\nd'Orphée, et où viennent s'enlacer les sonorités caressantes et attendries de\nla flûte et du hautbois. Au troisième acte, un des points culminants de l'œuvre,\n Mlle Bourgeois remplit son rôle allégorique de la Haine avec une énergie\nsuperbe et farouche très impressionnante. M. Bourbon chante le rôle d'Hidraot\navec autant de largeur que d'accent. M. Artus (Aronte) n'a qu'un bout de\nrôle, mais il le remplit avec tant d'intelligence et de façon si artistique qu'elle\nvaut la peine d'être signalée. M lles Eyreams et Das (La Naïade, Lucinde) ont\ndes voix limpides, flexibles et fraîches, et leurs interprétations seraient par-\nfaites si elles étaient un peu plus nuancées et émues. Signalons encore\n MM. Forgeur, Decléry, Altchevsky (Artémidore, Ubalde, le Chevalier\ndanois),MmesMaubourg et Carlhant (Phénice et Sidonie),tous excellents dans\nces rôles secondaires. M. Altchevsky, qui a une ample voix de ténor, devrait\ncorriger certains défauts dans sa prononciation, qui est parfois défectueuse.\n    Ajoutons qu'une somptueuse mise en scène, des décors évocatifs vraie\ncaresse pour le regard, des costumes dont le dessin est l'œuvre de l'homme de\ngoût et de grand talent qui s'appelle Fernand Khnopff; enfin, des ballets\nfort harmonieusement et artistement groupés et ordonnancés complètent cette\nexécution modèle d'Armide, digne pendant des inoubliables représentations\nd'Alceste de l'an dernier.\n    Quand aurons-nous le cycle complet des cinq chefs-d'œuvre de Gluck se\nsuccédant à un jour d'intervalle, à l'instar des cycles wagnériens ? Le goût du\npublic semble présentement orienté vers Gluck encore plus que vers Wagner,\net il est certain qu'une telle entreprise, conduite et réalisée avec le souci émi-\nnemment artistique qui caractérise l'actuelle direction de la Monnaie, serait\ncouronnée d'un immense succès.\n\n   P r e m i e r C o n c e r t P o p u l a i r e — Il convient de féliciter hautement\nM. Sylvain Dupuis d'avoir inscrit au programme de son premier concert la\nMer de Gilson, une des plus belles œuvres dont l'art national puisse s'honorer\net que déjà depuis un assez long nombre d'années on n'avait eu l'occasion\nd'entendre à Bruxelles. Tandis que d'une voix sonore, harmonieuse et émue,\nM. Vermandele disait les vers d'Eddy Levis, l'orchestre de Dupuis mettait\néloquemment en lumière les beautés pénétrantes et si diverses de ce poème\nsymphonique aussi suggestif que somptueusement coloré, d'abord les sonorités\ndouces, limpides et rêveuses où semblent s'irradier les reflets roses de l'aurore\nfleurissant et s'épanouissant lentement sur la mer endormie, puis les rythmes\naltiers racontant les joies héroïques du marin, le Crépuscule où l'inspiration\n"}, {"page_pdf": 934, "texte": "                                  CHRONIQUE         D'ART                                  767\n\n\ndu poète prend son plein essor et qui, s'ouvrant par une montée frissonnante\nd'accords mystérieux, s'auréole d'un rêve d ' a m o u r que symbolise le dialogue-\nexquis entre la flûte et le cor anglais, enfin les stridences et la clameur géante\nde la tempête déchaînée, page grandiose dont l'étonnante puissance picturale\ndépasse et absorbe peut-être un peu trop l'intérêt musical, mais qui atteint de\nla sorte à une intensité de réalisme poignant. Œ u v r e , auteur et interprètes\nont été acclamés par un public enthousiaste.\n   On comprend qu'après l'audition de la Mer et malgré l'art si pur et\ncharmeur du violoncelliste Casais, le Concerto de Dvorak, ait paru une com-\nposition assez pâle. Il renferme cependant des parties intéressantes, mais trop\ndissociées et ne se reliant point entre elles dans l'unité forte d'une sincère et\ngénéreuse inspiration. La poésie et l'ampleur du jeu de Casais se sont mieux\naffirmées dans la belle élégie de F a u r é , dans les suavités attendries du « Kol\nNidrei » de Max Bruch, dans le Prélude et Fugue de Bach qu'il a exposé\navec autant de largeur que de puissance. L'orchestre de Dupuis a exécuté\navec beaucoup de verve une Fête populaire de F e r n a n d Leborne. et l'ouver-\nture du Barbier de Bagdad, une page ingénieuse et spirituellement écrite de\nPeter Cornelius, l'ami dévoué de Liszt et de W a g n e r en même temps qu'un\ndes plus ardents défenseurs de l'esthétique nouvelle à l'époque où en Allemagne\nles tendances rénovatrices de W e i m a r étaient si violemment contestées.\n                                                             G E O R G E S DE G O L E S C O .\n\n\n   T h é â t r e d u P a r c . — L ' I n s t i n c t . — M. Henry Kistemaeckers,\nqui fit de moins conséquentes et de moins nobles besognes, s'est révélé dra-\nm a t u r g e de race. L'Instinct — d'abord — est du théâtre, et du meilleur par le\nverveux entraînement de l'intrigue et le relief sobre et puissant des person-\nnages. Cela vit par soi-même — sans étai v e r b t u x de thèses! La langue aussi\nest celle qui convient — brève, martelée, sans inutiles phraséologies ! Enfin\net surtout, en sa très é m o u v a n t e et très h u m a i n e simplicité, l'idée qui forme\nla moelle de l'œuvre est une idée é m i n e m m e n t d r a m a t i q u e . M. Kiste-\nmaeckers intitule sa pièce L'Instinct. P o u r q u o i pas le Pardon — puisque, en\nsomme, le grand chirurgien qu'il met en scène, et chez qui le sentiment du\ndevoir professionnel parvient à dominer — avec de légitimes et si pathétiques\nd é c h i r e m e n t s ! — la douleur de son foyer dévasté et de sa vie morale brisée,\nfait, en cela, u n geste qui n'a de valeur et de beauté que par la pensée\napaisante d u p a r d o n , qui en est le mobile, peut-être inconscient.\n    Voici, n'est-ce pas, qui est bien imprévu : en substituant le mot \" P a r d o n \"\na u mot « Instinct », on arriverait à constater que M. H e n r y Kistemaeckers a\nécrit une pièce d'inspiration spiritualiste et de sens chrétien !\n    Il nous réjouit d o u b l e m e n t qu'un d r a m e , qui a une telle portée sociale, soit\nen m ê m e temps une œuvre littéraire de premier ordre — dont la troupe du P a r c\na fait ressortir a d m i r a b l e m e n t les beautés morales et artistiques.       F . V.\n\n\n  L'abondance des matières nous contraint à remettre au prochain numéro les comptes\nrendus du Deuxième concert Ysoye, du concert Delune et d'autres ; du Sillon, du salon\nBaertsoen, etc.\n"}, {"page_pdf": 935, "texte": "                        Billets d'Auteurs\n                                                             Franz Mahutte.\n\n                   SI la mode était encore aux portraits symboliques, on repré-\n                       senterait volontiers M. Franz Mahutte face à face avec la\n                       vie, un kodak « armé » sous le bras.\n                           M. Mahutte est un « instantanéiste ». Il promène, par les\n                       chemins de l'existence, une observation faite à la fois de\n                       sympathie et d'ironie. Quand un paysage lui sourit aux\n                       veux, il le dessinera en ses lignes essentielles; qu'une\n                       silhouette, au passage, le tente par ses qualités ou ses\n                       ridicules, et il l'esquissera en quelques traits sommaires et\nnerveux; voilà une idée nouvelle qui monte dans les préoccupations de\nl'opinion, et il la discutera en causeur délié, modeste et familier. Et ces\ncroquis, ces portraits, ces dissertations, il les appellera très simplement\nFeuilles au Vent (1).\n   J'imagine le transcendant dédain que doivent professer pour ces « rac-\ncourcis », les facteurs de laborieux volumes, les forçats des intrigues compli-\nquées, les sisvphes du syllogisme in-octavo. M. Mahutte? Fi donc, un chroni-\nqueur!\n   Parfaitement, un chroniqueur! — c'est-à-dire un homme qui, d'un coup d'œil,\ndécouvre l'essence des êtres et des choses et sait la renfermer en des « concen-\ntrés » qui en multiplient la puissance. Que si quelques-uns déshonorèrent ce\ngenre littéraire en le faisant choir dans la faute d'orthographe, la rosserie et le\ncabotinage, cela prouve, non contre ce genre, mais uniquement contre eux-\nmêmes.\n   M. Franz Mahutte réhabilita chez nous la chronique.\n   D'abord il sait écrire. Sa langue, souple et correcte, possède une merveil-\nleuse flexibilité; d'ordinaire elle suit, trotte-menu, les événements coutumiers\nque l'auteur décrit; mais, au moment opportun, elle s'exhaussera à l'éloquence,\nou vibrera de poésie, ou scintillera d'esprit; de savoureux archaïsmes, de hardies\ninnovations s'v incrustent ainsi que des paillettes brillantes; comment trouvez-\nvous, par exemple, ce joli poncif, renouvelé : « L'aube au clair visage descend\nd'un pas léger l'escalier du ciel. »\n   A cette valeur de la forme, M. Mahutte ajoute une foncière honnêteté dé-\npensée. J'allais l'appeler un brave h o m m e . Seulement je me suis rappelé\nqu'ayant récemment risqué ce qualificatif vis-à-vis d'un des maîtres de nos\n\n\n  (1) Bruxelles, Lebègue.\n"}, {"page_pdf": 936, "texte": "                             BILLETS    D'AUTEURS                             769\n\nLettres, quelques-uns et lui-même me le reprochèrent comme une irrévérence,\nsinon comme une injure. Tant les plus clairs vocables ont, de nos jours, mué\nde sens! Je dirai donc plutôt de M. Mahutte qu'il est un homme brave — qui\na la bravoure de tout ce que représente encore le mot vertu et la répulsion de\ntout ce que signifie encore le mot vice. Ne comptez point sur lui pour flatter\nla vilénie, fût-elle la plus élégante, ni pour rire de la bonté, fût-elle la plus\ncandide.\n   Aussi M. Mahutte n'est pas tendre pour le cabotinage; et le visage esthé-\ntique de cette très moderne maladie attira particulièrement son indignation.\nAu demeurant une telle attitude — qui n'est pas une attitude, mais une con-\nviction — lui appartient de droit. Jamais que je sache, le loyal et probe écri-\nvain des Feuilles au Vent ne fit partie d'un cénacle d'admiration mutuelle; il\nne signa point de manifestes à réclames tapageuses; il ne hurla point, assoiffé,\nvers les subsides. M. Mahutte est un laborieux et un solitaire, heureux de son\nlabeur et fier de sa solitude. Lui empruntant ses propres paroles, on peut dire\n qu'il est des rares « qui œuvrent en silence, loin des coteries écœurantes, en\n promenant sur l'alentour le mépris courtois d'un regard souriant ».\n   Mais, peut-être, si un tel artiste ne bénéficie point de toute la notoriété qu'il\n mérite, faut-il dire que c'est là, pour ceux qui aiment ses livres, — sans con-\n naître sa personne — un charme de plus?\n\n                                                             Jacques Debout.\n    Voici un romancier catholique !\n    Le mot fut trop souvent profané au bénéfice de scribes des deux sexes, aussi\nriches de bonne volonté qu'indigents d'idées et qui délayaient de benoîtes et\npuériles intrigues dans le sirop d'orgeat d'un style flottant entre l'imperson-\nnalité et l'incorrection : Jean Grange, Zenaïde Fleuriot, Raoul de Navery!\n    Lorsqu'ont été évoqués les grands noms de Barbey d'Aurevilly, de Louis\nVeuillot et de J.-K. Huysmans, et qu'à une respectable distance de ces maîtres\nont été cités les noms de Paul Féval et de Charles Buet, sans oublier d'ailleurs\nnotre compatriote, Paul Demade, l'histoire du roman catholique est\nterminée.\n    La fonction de romancier catholique exige un ensemble peu commun de\n ressources intellectuelles ; d'abord y est requise la foi, et non certes la foi\n simple et fruste du charbonnier, mais une foi raisonnée, fille des études\naustères et des longues méditations, par qui advient à l'écrivain une vision\ngénérale du monde et de la destinée; c'est à la confrontation avec cette foi que\n le romancier catholique conviera les passions et les intérêts qui font mouvoir\n l'humanité; il lui faudra ensuite, pour animer et dramatiser cette lutte, la plus\ngrande et la plus émouvante qui soit, pouvoir faire appel aux plus puissantes\n facultés d'observation et d'imagination; enfin, il devra avoir à sa disposition\n un style où toutes les nuances s'harmonisent à toutes les magnificences et qui\n ne trahisse pas les idées ni ne les diminue — en les desservant.\n    Le Monde des Vivants (1) est le premier livre de M. Jacques Debout. Je\n\n   (1) Paris, Beauchesne.\n"}, {"page_pdf": 937, "texte": "                                    DURENDAL\n 770\n n'ai aucun renseignement sur l'auteur, ni sur son âge, ni sur sa vie, ni sur les\n méthodes qui procédèrent à sa formation. Est-il un croyant de naissance, ou\n trouva-t-il la foi sur la route sévère de la science religieuse ou peut-être sur le\n chemin fleuri de l'amour — je l'ignore. Ce que je sais, parce que son livre le\n révèle d'une façon impérieuse, c'est que M. Jacques Debout est un grand chré-\ntien, passionné de prosélytisme, et qui regarde la vie bien en face, avec les\nyeux ardents et volontaires d'un conquérant du Christ !... Et je sais encore,\ncar cela se sent à toutes les pages du Monde des Vivants, que l'auteur serait\nhumilié et attristé, comme après une œuvre vaine, si, affectant de n'admirer\nque la beauté formelle de son livre, je négligeais d'ajouter que ce livre est sur-\ntout et avant tout un geste décidé d'apostolat. Pour M. Jacques Debout, l'inté-\ngrale conviction chrétienne demande la collaboration de tout l'homme : raison,\ncœur et imagination ! La religiosité de Chateaubriand et de Lamartine doit\nlui paraître d'essence bien inférieure au regard de la foi de Veuillot et de Barbey\nd'Aurevilly !\n   Dès le début de l'œuvre, deux théories, ou mieux deux croyances se mesurent,\nse défient et se heurtent : la très moderne croyance anarchiste et la séculaire\ncroyance catholique.\n   C'est le « compagnon » Jacques Néant qui incarne la première. Commis-\nvoyageur en prosopopées révolutionnaires et en tropes rouges, il va, de ville en\nville, prêcher l'évangile nouveau de la libération; Jacques Néant parle comme\nM. Guesde quand M. Guesde parle bien, ou comme M. Jaurès quand\nM. Jaurès parle mal : « Sur un champ de bataille, dit-il, il y a des bourreaux qui\nmassacrent et des corbeaux qui viennent profiter de l'œuvre des bourreaux...\nC'est toute l'histoire du soldat et du prêtre. » Or, à une de ses conférences,\nJacques Néant a comme contradicteur un jeune séminariste, l'abbé Robert\nNoël : aux violences verbales de l'anarchiste, parmi les hurlements et les\nblasphèmes des auditeurs, celui-ci n'a que le temps d'opposer ces seuls mots :\n« Le Christ est amour ! »\n   Et tout de suite, je veux signaler la véritable maîtrise avec laquelle M. Jac-\nques Debout a campé, en une saisissante antithèse, ses deux principaux\npersonnages, et comment au tempérament d'orgueil malfaisant et fou de Jacques\nNéant, l'auteur a opposé la délicate et vibrante nature de Robert Noël, petite\nâme frêle qu'on croyait destinée à « paître plus tard parmi les lys d'un couvent »\net qui soudain s'est incendiée du zèle le plus audacieux — en prenant contact\navec le mouvement de la Démocratie chrétienne.\n   Tout un monde d'idées semble séparer Jacques Néant de Robert Noël ; mais\ndéjà entre eux, la Providence a tissé un lien invisible qui les rapprochera l'un\nde l'autre : l'abbé a une sœur que, par un hasard un peu trop romantique et qui'\nfait tache dans le livre, l'anarchiste a rencontrée au cours d'une de ses prome-\nnades. De cette rencontre est née entre Jacques et la jeune fille un sentiment de\nsympathie, qui est déjà de l'amour inconscient, et où le séminariste devine la\nvoie par laquelle Dieu a décidé de ramener vers lui l'âme égarée du révolu-\ntionnaire.\n   Et voici alors l'émouvante originalité du livre de M. Jacques Debout : Marie\nNoël, d'abord fillette frivole et amusée du spectacle du monde, apprendra\n"}, {"page_pdf": 938, "texte": "                           BILLETS D'AUTEURS                              771\n\nbientôt, à l'école de Robert, à hausser sa sympathie pour Jacques Néant\nà la hauteur d'un devoir; il ne s'agira plus pour elle d'un amour à cultiver,\nmais d'une âme à conquérir, et avec une admirable progression, sa psvchologie\ns'épanouira dans ce sens et irradiera vers l'anarchiste en une captivante atmo-\nsphère qui le baignera peu à peu de douceur et d'apaisement. Mais Robert\nNoël se souvient que tous les bonheurs, fut-ce même le retour d'une âme,\ns'achètent ici bas au prix d'un sacrifice. Très simplement, il offre donc à Dieu\nsa vie pour le rachat de Jacques Néant, et Dieu agrée son holocauste. Et ce\nsera le dernier rayon illuminant les yeux mourants de cette victime volontaire\nqui allumera dans le cœur du révolutionnaire le feu sacré de la foi.\n   J'aurais voulu que l'œuvre de M. Jacques Debout s'arrêtât ici. La dernière\npartie, avec l'appropriation mystique du Lac de Lamartine, me paraît un\népilogue bien superficiel et trop truqué pour cette profonde et bienfaisante\ntragédie d'âme. Pourquoi Marie Robert fait-elle entrer Jacques Néant dans le\nMonde des Vivants par cette banale porte d'opéra-comique ?\n   A ces rares passages près, qui mettent dans le livre de M. Jacques Debout\nune note froissante de frivole convention, il en manque rien au Monde des\n Vivants pour être un chef-d'œuvre. Chef-d'œuvre de foi — à qui, par surcroît,\na été donné — comme une récompense — le don d'un style vigoureux, imagé et\nnuancé. M. Jacques Debout est un catholique qui sait enchâsser les vérités éter-\nnelles dans le moule puissant et coloré de l'écriture moderne : qu'il soit dou\nblement le bienvenu dans les Lettres chrétiennes de ce temps !\n\n                                                  FIRMIN VAX DEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 939, "texte": "                             Les Poèmes\nLe Cœur ému, par YVANHOÉ RAMBOSSON (Paris, Mercure de France). —\n  Du Soleil sur la Porte, par A.-M. GOSSEZ (Paris, Mercure de France). —\n  Estelle, poème, par E. HOUCHART (Avignon, Aubanel frères). — La Vie\n  nuancée, par LUCIE F E U X - F A U R E - G O Y A U (Paris, Plon). — Poèmes de la\n  Mer et du Soleil, par VALENTINE DE SAINT-POINT (Paris, Vanier,\n  A. Messein, successeur). - Fleurs et Rêves, par URBAIN MENGIN (Paris,\n  Plon). — L'Eternel amour, par JOSEPH BOUBÉ (Paris, Lemerre). — Le\n  Berceau de la France, par AUGUSTE SAJOT (Paris, Perrin et O ) . — Les\n  Thuribulums affaissés, par ESHMER-VALDOR (Paris, éditions de la Vie).\n  — La Chanson de l'Ardenne, par JOS. JEANGOUT (Bruxelles, Schepens).\n  — Poésies, par le comte D'ARSCHOT (Huy, Mignolet). — Poèmes fervents,\n  par FERNAND URBAIN (Liége, l'Edition artistique). — Roses d'aube,\n  par E. DOUMONT (Liége, ibid.). — Le Rameau d'olivier, par LOUIS\n  DE RIE (Ostende, Bouchery). — Chansons patriales, par FERNAND BOUR-\n  LET (Bruxelles, Gielen).— L'Education de Charles-Quint, par G A B R I E L L E\n  REMY (Bruxelles, Lebègue).\n\n   Auteur déjà d'un recueil de poèmes qui fut justement remarqué : Le Verger\ndoré, M. Yvanhoé Rambosson nous offre, dans le Cœur ému les fruits mûrs\net saignants de sa seconde jeunesse. Moins aigres que les pommes de jadis, un\npeu hâtivement cueillies, mais qui étaient lisses et fraîches comme des joues\nrebondies d'enfants, ils ont aussi moins de piquante saveur, ces fruits mols et\njuteux que le vent des émotions humaines a détachés lui-même de l'arbre fré-\nmissant, d'où s'en allaient déjà les premières feuilles mortes. — Les Conver-\nsations amoureuses révèlent quelque préciosité, et l'on y glane sans trop de\npeine des afféteries d'une mignardise à faire pâmer une Arthénice :\n               Ton oreille est la fleur dont ma bouche est l'abeille!...\n               Laisse-moi respirer le vent de tes narines...\n   Mais les Dédipaces atteignent à d'exceptionnels bonheurs d'expression ; pour\nn'en citer qu'un au hasard, Verlaine y est appelé :\n               Pasteur royal d'agneaux sans tache et de boucs noirs..\n  Une chaude et impétueuse éloquence se manifeste en ces ferventes Dédi-\ncaces, qui me paraît être, avec le don du rythme, la qualité marquante de\nM. Yvanhoé Rambosson.\n\n  Du Soleil sur la Porte, tel est le titre, d'une grâce un peu cherchée, que\nM. A.-M. Gossez donne au recueil lyrique, très lyrique, qu'il a publié cet été.\nCes poèmes abondent en ferventes louanges à l'adresse de la bien-aimée, et en\n"}, {"page_pdf": 940, "texte": "                                 LES POÈMES                                   773\n\nnotations de nature assez menues, assez légères et passablement puériles. Ce\npoète ne voit pas grand, il ne voit pas non plus toujours juste. En rythmes\nfrêles et fugitifs, en une langue volontairement vaporeuse il nous dit — et\ntoute cette naïveté sent la littérature — les émois et les rêves d'une âme artifi-\ncielle, qui excelle à vêtir d'une forme souple et lâche une pensée lointaine et\ncomme fantomatique. — Les Lettres familières qui terminent le livre ne\nvalaient peut-être pas d'être livrées au public. Et puis, ne se trouvera-t-il pas\nquelqu'un pour accuser M. Gossez de les avoir dérobées au « rossignol\nd'Orthez » ? Le mauvais goût conduit au crime, a dit je ne sais quel homme\nd'esprit : il y a des plagiats qui ressemblent à des vols avec effraction.\n\n   Saluée au seuil de son livre par une strophe éclatante du grand poète Mis-\ntral, Mlle E. Houchard, dont l'Estelle a vu le jour « en Avignon », chez\nAubanel, paraît marcher d'un pas sur et vigoureux sur les traces glorieuses du\ncréateur de Mireille. Mon ignorance du provençal m'interdit d'en dire davan-\ntage sur cette épopée familière, na'ive et dramatique, que je ne voudrais pas\njuger sur une traduction en vers, si excellente qu'elle puisse être.\n\n   Les femmes liront avec plaisir l'ample recueil de poèmes de Mme Lucie\nFélix-Faure-Goyau, qui a conçu le noble dessein d'illustrer par le culte des\nMuses (et aussi, aux côtés de son mari, par des préoccupations plus rappro-\nchées des nécessités immédiates de notre temps) un nom déjà célèbre, sans\nque, du reste, les lettres y fussent pour rien. La Vie nuancée ne ment pas à\nson titre : les heures successives teintent ces larges poèmes de leurs reflets dif-\nférents, et ils gravissent d'un pied léger tous les degrés des émotions humaines,\ndepuis la joie jusqu'à la douleur, pour se perdre enfin, tout là-haut, dans le\nciel sans nuages de la Sérénité. J'en ai surtout aimé les Marines, où d'éner-\ngiques images expriment éloquemment une pensée un peu âpre ; je citerai\nparmi elles Coucher de soleil sur la mer, Soir biblique, Pastel, qui est d'une\ngrâce fine et mélancolique, Hortensias, une rêverie d'une préciocité délicate.\nMiroirs et clavecins mêlent, à d'émouvantes évocations d'un frêle et joli passé,\nquelques pensées philosophiques qui ne les déparent point. Dans Songe et tris-\ntesse d'Hellas, je trouve d'impeccables sonnets — le Potier, Lysidice — d'un\nsens parfaitement artiste et d'une surprenante fermeté de facture. L'Ascension\ndu Printemps ci la Descente de l'Automne unissent à de vivantes impressions\nde nature des souvenirs classiques et des images homériques. Ce livre chante,\navec un accent juste et fort, où l'on ne reconnaît qu'à certaines notes plus\nfines la voix d'une femme encore jeune, les sensations ardentes et les tendres\nsentiments d'une àme naturellement éprise de beauté. La Vie nuancée est\nassurément une des œuvres les plus intéressantes qu'une plume féminine nous\nait données ces derniers mois.\n\n   Les femmes qui voyagent beaucoup écrivent aussi, très souvent, beaucoup\nde vers. Sont-elles poétesses parce que voyageuses, ou bien vagabondent-elles\nparce qu'elles portent au front le signe auguste des poètes? Cruelle énigme, que\nj'abandonne aux psychologues mondains! — Mlle Valentine de Saint-Point,\nqui nous donne les Poèmes de la Mer et du Soleil, ne saurait, avec un tel\n"}, {"page_pdf": 941, "texte": "774                                 DURENDAL\n\n\n\nnom, ne pas admirer Lamartine. Aussi bien, l'épigraphe de son livre (Qu'im-\nporte le soleil? Je n'attends rien des jours) nous renseigne-t-elle suffisamment\nà ce sujet. Mais, pour admirer ce grand, ce très grand poète, M lle de Saint-\nPoint ne lui a pas emprunté son harmonieux et pur langage, pas plus d'ail-\nleurs que sa touchante sérénité : ces Poèmes de la Mer et du Soleil sont de la\nmer, peut-être (car amers, ils le sont, et même un peu trop à mon gré), mais\ndu soleil, non pas, car ils sont aussi sombres et aussi mornes que peuvent l'être\n les vers d'une jeune fille. Au surplus, ils apportent des notations du Maroc, de\nCorse, d'Italie ou d'Espagne, qui semblent n'être pas sans justesse.\n\n   L'auteur de Fleurs et Rêves, M. Urbain Mengin (car c'est lui-même, nos\nlecteurs l'ont deviné, comme disait le père Dumas) a, lui aussi, beaucoup\nvoyagé; mais c'est le culte de Musset qui l'a le plus impérieusement sollicité.\nIl manie une forme sans audace, d'une élégance un peu banale, une forme\ntrès « comme il faut », qui ne casse rien — et qui ne se casse rien; une forme\nqui peut aller dans le monde, sans y causer le plus léger scandale... M. Urbain\nMengin fut bien inspiré par Florence; qu'il y retourne donc au plus vite:\nl'air de Paris ne convient peut-être pas à son tempérament. J'adore Musset :\nje ne souffre pas qu'on le copie; c'est trop difficile!\n\n  Je voudrais dire beaucoup de bien de l'Eternel Amour de M. Joseph Boubé ;\nmais, outre qu'une prélace très justement et très hautement élogieuse de\nM. François Coppée remplit cette tâche mieux que je ne saurais le faire, je\ncrains d'effaroucher la modestie ecclésiastique du fin lettré qui a signé ce livre.\nQu'il me suffise donc de marquer que M. Boubé manie, avec une aisance, une\ngrâce et une maîtrise véritablement peu communes, un vers léger, sobre, précis\net chatoyant, digne enfin des meilleures œuvres de l'école parnassienne. I1\nparle, en outre, une langue claire et pure, très savante, très française, et qui\nnous console heureusement de l'absurde galimatias dont on persécute nos\noreilles sous couleur de poésie, un peu partout, en France aussi bien qu'en\nBelgique.\n\n   M. François Coppée, dont l'indulgente vieillesse décidément ne se ménage\npas, a honoré d'une préface M. Auguste Sajot, auteur du Berceau de la\nFrance, une volumineuse épopée où se trouve célébrée, en solennels alexan-\ndrins, la conversion du fier Sicambre. Tâche ingrate s'il en fut, et sous laquelle\nploieraient les plus robustes courages. M. Sajot l'a entreprise audacieusement,\net sans se rebuter l'a achevée jusqu'au bout. Je n'oserais assurer que le succès\nait suivi ses efforts avec autant de constance. Qu'il soit loué pourtant du labeur\nprodigieux qui fut le sien ; et ne souris pas trop de ses vastes ambitions,\nô ironique lecteur !\n                     Car, si de t'agréer il n'emporte le prix,\n                    Il a du moins l'honneur de l'avoir entrepris...\n  Par exemple, ironique lecteur ! si tu veux sourire des Thuribulums affaissés\nde M. Eshmer-Valdor, souris tant que tu veux, je t'en accorde pleine licence!\nOutre que la langue amorphe et cacophonique de ce jeune homme retarde\n"}, {"page_pdf": 942, "texte": "                                 LES POÈMES                                   775\n\nconsidérablement, elle n'offre guère d'autre utilité que de lui permettre d'arborer\nun sensualisme fanfaron, à l'usage de potaches vicieux ou d'impénitents vieux\nmarcheurs ! Hop ! là, mauvais livre ! au panier, avec un coup de pied au dos !\ncar tu es vraiment... affaissé!\n\n   En de petits poèmes clairs, harmonieux et précis, pleins d'images fraîches\net justes qui font plaisir à l'œil, M. Jos. Jeangout chante agréablement la\nChanson de l'Ardenne. Ce jeune écrivain excelle à dessiner, d'une touche\ndiscrète et fine, d'humbles croquis de lointains vaporeux, de vieilles auberges,\nde sous-bois criblés de rayons, le tout animé de figures très vivantes ou\nrehaussé d'une pointe légère de sentimentalité, qui glisse et n'appuie pas. Sans\ndoute, des souvenirs littéraires, un peu trop apparents parfois, empêchent la\nChanson de l'Ardenne d'être aussi personnelle qu'on le souhaiterait. Mais,\ntelle quelle, avec ses qualités solides et ses menus défauts, cette œuvrette de\nterroir est une fort jolie promesse, et que je salue avec joie.\n\n   Voilà longtemps déjà que nos lecteurs connaissent et apprécient à sa valeur\nle talent éminemment délicat, distingué et tout en nuances du comte\nd'Arschot. Cette revue a publié de lui des souvenirs de voyage qui sont\nd'un charme très sûr, très curieux et très pénétrant. Et les lettrés n'ont garde\nd'oublier le recueil de nouvelles qu'il publia, pour leur vive joie, voici quelques\nannées. La courte plaquette de Poésies par laquelle, aujourd'hui, il se rappelle\n— trop discrètement — à notre affectueux souvenir, évoque ces menus flacons\nde cristal, étincelants et limpides, où dorment de très précieuses et très rares\nessences. Ces brèves poésies sont tout à la fois passionnées et spirituelles,\ncomme les lieder de Heine, dont elles ont la grâce svelte et pure.\n\n   Les Poèmes fervents de M. Fernand Urbain sont l'expression désor-\ndonnée, bouillonnante et un peu folle, mais surtout très jeune encore (et pas\ntoujours dans le bon sens) des rêveries ondoyantes et confuses qui se heurtent\net s'entre-dévorent au fond d'un cœur impétueux.\n\n   Les Roses d'aube de M. E. Doumont célèbrent, avec une candeur juvénile\nqui du reste n'est pas sans grâce, les charmes d'une « gente brunette » en\ntriolets, sonnets et villanelles. Tout cela n'est pas, vous l'entendez bien, d'une\nnouveauté bouleversante; mais cela se laisse lire, quand on n'a rien de mieux\nà faire. De quels poèmes n'en pourrait-on pas dire autant?\n\n   Cette glorieuse année jubilaire, qui Ht éclore des cantates sans nombre,\noccasionna aussi l'apparition de quelques livres ou plaquettes, où d'excellentes\nintentions patriotiques s'évertuèrent aux nobles efforts de l'Ode. Citons,\nparmi eux, le Hameau d'Olivier de M. Louis de Rie et les Chansons\npatriales de M. Fernand Bourlet. N'oublions pas non plus l'Education de\nCharles-Quint, drame historique en cinq actes et en vers, dû à la scrupuleuse\nérudition et au laborieux courage de Mlle Gabrielle Remy, régente d'école\nmoyenne.\n                                                               FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 943, "texte": "                             Lettre de Paris\n                   PARIS est mal fait. Vous ne vous en étiez peut-être pas aperçu,\n                      distrait p r o m e n e u r qu'accaparèrent d'alliciants étalages et\n                      de spécieuses passantes, mais le fait n'en reste pas moins\n                      évident, aussi évident que le serait un cul-de-jatte ou un\n                      hydrocéphale. Paris est mal fait. Des maisons trop hautes,\n                     des rues trop étroites, des bâtisses trop compactes, des\n                     jardins trop rares, des faubourgs trop m o n o t o n e s , on p r o -\n                     longerait sans fin le réquisitoire. Il y a une société des\n                     Amis du Vieux P a r i s , c'est parfait. Mais quel d o m m a g e\nqu'il n'y ait pas eu, dès Louis X V I I I ou dès L o u i s - P h i l i p p e , u n e société des\nAmis du P a r i s futur!\n   Car il n'aurait pas été tout à fait impossible, en s'y prenant à l'avance, de\nfaire de P a r i s quelque chose d'un peu p r o p r e . La nature, tout d'abord,\nn'avait pas trop mal travaillé pour l u i ; la courbe harmonieuse d'une rivière\nentre deux jolies régions de méandres, diverses îles approuvables, une butte\nvoisine au midi, une colline un peu plus lointaine au nord, un mont d'assez\nfavorable allure au couchant, le gros du décor n'était pas maladroitement\nplanté. Mais c o m m e il aurait pu être mieux! R o u e n , par exemple, aurait eu\nd'autres avantages, et Caudebec de préférables encore. C'est à C a u d e b e c\nqu'aurait dû gésir notre capitale; en aval se seraient étendus les docks, les\nentrepôts, les bassins, j u s q u ' a u H a v r e , toute une cité maritime comparable\nà la descente de la Tamise ou de l ' E s c a u t ; en amont, c'aurait été la diaprure\ndes villas et des parcs couvrant « les prés fleuris qu'arrose la Seine »; la\nboucle de Jumièges n'aurait rien eu à envier à celle de M e u d o n .\n   Laissons P a r i s où il est. Toujours est-il que dame Géologie, avec un peu\nde prévoyance, aurait pu améliorer son d o m a i n e . Etait-il donc si difficile que\ncela de donner quelque ampleur à cette pauvre taupinière qu'on ose appeler\nla montagne Sainte-Geneviève? U n e pente à peine plus forte vers la Seine et\nu n ressaut brusque du côté de la c a m p a g n e opposée accentuant une dépres-\nsion comme celle qui s'élargit sous l'Aventin, il n'en fallait pas davantage\npour donner à la grand'ville une fière silhouette du côté de la Bièvre.\n   E t la butte Montmartre? F r a n c h e m e n t , est-ce qu'il n'y avait pas là place\npour un rocher de l'Acropole? Athènes a bien le sien ! On aurait, comme chez\n Pallas, avivé les arêtes, abrupte les flancs, zigzagué les terrasses du faîte et,\nlà-haut, on aurait juché non pas un seul Sacré-Cœur, mais une b a n d e de\nSacrés-Cœurs, une orgie de flèches, de clochetons et de dômes, u n inceste de\n Propylées et de Mont-Saint-Michel!\n"}, {"page_pdf": 944, "texte": "                               LETTRE DE PARIS                                 777\n\n   Quant au mont Valérien, pour le coup, puisqu'il ne gênait pas la circu-\nlation des bus et des trams, c'était un vrai pic, haut du double ou du triple,\nqu'il nous fallait là. Ils en ont bien au Puy-en-Velay, pourquoi nous n'en\naurions-nous pas? Nous valons bien les Auvergnats, ces maladroits qui,\nvous le savez, avaient des volcans et les ont laissé s'éteindre !\n   Puisque la Providence y était, elle aurait bien pu donner aussi quelques\ncoups de pouce aux autres environs, de façon à sculpter en petites Alpes les\nhauteurs de Montmorency et de Verrières et à muer en abîmes de verdure\nles bas-fonds de Chelles ou de Choisy-le-Roy. Remarquez que ces vœux sont\ndiscrets et que je ne demande pas de roches dolomitiques simulant des ruines\nde citadelles ni de geysers arborant des panaches à éclipses. Quelques res-\nsauts seulement. Si la nature ne fait pas de sauts, elle fait des ressauts, et l'art\nen profite. Mais voilà, moins on demande et moins on obtient.\n   Quant à la part des hommes, mon Dieu, tout n'est pas raté. La descente\nde la Seine avec l'abside de Notre-Dame qui se détache sur le couchant, puis\nl'Hôtel de Ville, la tour Saint-Jacques, le Louvre, cela mérite un bon point.\nEt la traversée terrestre de Paris, à partir du Louvre, par le Carrousel, les\nTuileries, les Champs-Elysées et le bois de Boulogne, cela vaut un grand\npremier prix au concours général des capitales.\n   Mais d'abord, il y a d'autres grands premiers prix. Constantinople en\nmérite un pour son Bosphore, et Saint-Pétersbourg pour sa Néva, et Londres\npour sa place de Westminster. Paris ne doit donc s'enorgueillir qu'avec\nmodestie. Et puis, qu'est-ce qu'une palme quand on pourrait avoir un pal-\nmier entier? Supposez qu'au lieu d'un petit orphelin de Parc Monceau, nous\nen ayons, ce qui aurait pu se faire, toute une famille, une smala de Parcs\n Monceaux caravanant dans tout le septentrion de Paris! Et, qu'au lieu d'être,\ngrand comme un mouchoir de poche déchiré par le milieu, le jardin des\nButtes Chaumont soit un vrai parc communiquant par d'autres parcs au\nPère-Lachaise débarrassé de ses habitants actuels! Et que le Jardin des\nPlantes soit relié à la Halle-aux-vins désaffectée, à la Sa'pétrière, aux vacants\nde la Compagnie d'Orléans, tout cela transformé en vaste champ de fleurs !\nEt que d'autres massifs de verdure se prolongent pour le public à partir du\nTrocadéro le long de la Seine, rive d'Auteuil! Et que le Jardin du Luxem-\nbourg ne fasse plus qu'un avec le cimetière Montparnasse rendu aux vivants !\nEt que le bois de Vincennes s'extensionne jusqu'au fleuve, de façon que toute\nla boucle de Saint-Maur, au lieu de se carapacer de toits, se bigarre de villas\net de bouquets d'arbres! Quelle rafle de prix d'excellence !\n     Il n'est pas de serpent ni de monstre odieux.... » Oui, même les cime-\ntières. Ce qui condamne le Père-Lachaise en dépit du ses plans étages, c'est\nque les morts y sont plus les uns sur les autres que, tout alentour, lts vivants.\nLes tombes y forment des îlots compacts comme les maisons, et il n'y a\nd'arbres que dans les rues! Mais prenez les deux ou trois cents plus beaux\nmonuments et répartissez-les dans une vaste forêt des environs de Paris, le\nbois des Fausses Reposas ou le bois de Sénart, de façon que chaque chapelle,\nstèle ou statue soit isolée et cernée de feuillage, et rêvez à l'admirable nécro-\npole que vous obtiendriez !\n"}, {"page_pdf": 945, "texte": " 778                                     DURENDAL\n\n\n      P o u r faire u n e ville, on devrait faire comme pour les canons, prendre\n  d'abord un trou. Ce qui m a n q u e , avant tout, au P a r i s moderne, ce sont les\n  espaces vides. Dans les maisons les cours intérieures sont des puits; dans les\n  quartiers les jardins sont des carrefours; on appelle parc l'intersection de\n  deux petits bouts d'avenues bordées de minces pelouses. N o n pas que l'idéal\n  soit de voir s'étaler un indéfini et d'ailleurs banal H y d e - p a r k entre deux\n  régions de la m ê m e ville qui du coup deviennent presque étrangères l'une à\n  l'autre, mais une série de jardins ou d'avenues verdoyantes qui serpenteraient\n  à travers P a r i s , comme font les Champs-Elysées, en variant à l'infini leurs\n perspectives, cela aurait un tout autre c h a r m e . On aurait pu ainsi, au temps\n  (il n'y a guère que soixante ans de cela) où le terrain se vendait 5 francs le\n mètre carré dans la plaine Monceau, nous ménager n nous tout un collier de\n jardins accompagnant les boulevards extérieurs, comme nous-même serions\n encore à temps de profiter du déclassement des fortifications pour entourer\n Paris d'une ceinture ininterrompue de p r o m e n a d e s . Le P a r c Monceau, grâce\n à l'habileté de ceux qui dessinèrent ses boulingrins et ses bocages, joue la\n petite forêt avec ses 200 mètres de large. Q u e serait-ce des fortifications q u i ,\n de par leur zone de servitude, disposent du triple ou du quadruple ?\n     Au Salon d'Automne qui va clore ses portes, u n architecte a exposé des\n plans comparés au point de vue de la verdure de P a r i s et de L o n d r e s , ainsi\n que de Paris en 1805 et de Paris en 1905. Quelle dégringolade! Ici, plus\n question de prix ni même d'accessit! Chaque lustre, pour ne pas dire chaque\n année, la croûte des bâtisses ronge la chair vive du sol. L'esplanade des Inva-\n lides est entamée, le C h a m p de-Mars a disparu en p a r t i e l l e p a r c d e la Muette\n se rétrécit ; il n'y a plus que quelques milliardaires qui gardent un petit jardin\n autour de leur hôtel ; partout ailleurs lots et ventes, heureux encore q u a n d on\n a l'idée de réserver sur les lots un bout de terrain pour faire passer u n e r u e !\n Depuis vingt ans que j'habite Paris je n'ai vu qu'un seul exemple de square\ncréé sur l'emplacement d'une maison, c'est celui qui sépare Cluny de la Sor-\nbonne, et quel maigre exemple, qu'il faut pourtant applaudir bien fort!\n     L'idéal serait pourtant qu'il y eût à peu près autant d'îles vacantes que d îles\nbâties, comme dans le quartier de Bedford, à Londres, où l'on a toujours\nquelque square à droite ou à gauche, devant ou derrière. Mais, à ce compte,\nl'embellissement de Paris demanderait 100 milliards. A défaut de ceci, comme\nil serait à désirer que l'entassement des habitants fût moindre ! Des maisons de\nh a u t e u r m o y e n n e , séparées les u n e s des autres et bâties en recul de la rue, voila\nle premier point. Des rues larges et plantées d'arbres, voilà le second ; les mai-\nsons devraient avoir en h a u t e u r la largeur au plus de la rue, sauf dans un\nquartier central où l'on pourrait, comme à New-Yort, égratigner le ciel. Des\njardins aussi n o m b r e u x que possible et aussi relies les uns aux autres que\npossible, voilà le troisième point. Avec cela, des moyens de communication\nfaciles et dans la ville et pour la banlieue ; et en prévision du s u r p e u p l e m e n t\nprochain de celle-ci, dès maintenant des précautions prises : obligation pour\nchaque c o m m u n e de réserver à l'état de parc public un dixième de son terri-\ntoire, servitude de non bâtir imposée à tous les champs de m a r s , c h a m p s de\ncourses, champs d'entraînement, règlement interdisant de lotir par trop\n"}, {"page_pdf": 946, "texte": "                             LETTRE DE PARIS                               779\n\nminuscules parcelles les grands domaines qu'on met en vente, faveurs de tout\ngenre accordées aux municipalités comme celle du Vésinet, ou aux syndicats\ncomme celui du parc de Maisons, qui feraient preuve de sens esthétique dans\nl'aménagement de leurs terrains.\n   fit peut-être l'exemple de Paris porterait-il ses fruits, non seulement en\nFrance mais à l'étranger. La Fédération australienne va bâtir sa capitale.\nQue ne m'appelle-t-on? C'est bien un Français, le major Lenfant, qui a dessiné\nle plan de Washington. Si du moins ces lignes tombaient sous les yeux du\nmaire de Rome! Je me souviens, à l'Exposilion de 1900, de deux plans que\nles Italiens avaient exposés avec orgueil, la Rome du roi Humbert, peintur-\nlurée en couleur de muraille, toute bâtie sur le plan, toute quadrillée de rues,\net la Rome de Pie IX, recroquevillée en sombre autour du Panthéon\nd'Agrippa, avec d'immenses déserts pâles au delà du Forum. Ah ! cette Rome\nlà, comme elle vous devenait chère en comparaison de l'autre!\n\n                                                              HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 947, "texte": "                          NOTULES\n\n   Léon A b r y , peintre de talent et critique d'art original (il collabora plu-\nsieurs fois à notre revue), est mort récemment à Anvers. Nous partageons\npleinement l'éloge qu'en a fait l'Art Moderne en ces termes :\n   « Erudit, lettré, le peintre était doublé, chez Léon Abry, d'un polémiste\ntoujours prêt à faire croisade pour de justes causes. Il avait, en même temps\nqu'un cœur excellent, l'esprit attentif, toujours en éveil, et son intervention\ndans les débats relatifs à l'art monumental, à l'esthétique des villes, à la\ndéfense des sites naturels était toujours opportune, souvent décisive.\n   « Léon Abry disparaît brusquement en pleine activité, dans la maturité\nd'un talent spécialisé dans la peinture de scènes militaires. Son Général Van\nder Smissen et son état-major, ses Carabiniers en tirailleurs, qui lui valurent la\nmédaille d'or à l'Exposition universelle de Paris, son Pansage (Musée\nd'Anvers) sont, avec des tableaux purement sportifs : le Jeu de Polo, le Jeu de\nla Rose, dans la mémoire de tous. Abry excellait à typer un troupier, à\ngrouper des uniformes, à instantanéiser la vie militaire.\n   » Qu'il peignît à l'huile ou à l'eau, — l'artiste était membre effectif de la\nSociété des Aquarellistes, — il mettait dans ses évocations graphiques du\ntourlourou la même conviction. Ce n'était pas du \" grand art \", mais on\nsentait dans chacune des œuvres d'Abry une conscience d'artiste.'»\n   La rédaction de Durendal offre aux familles Abry et de Waele ses plus sin-\ncères et sympathiques condoléances.\n                                       * * *\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — ROBERT DREYFUS : La vie et les prophéties\ndu comte du Gobineau (Paris, Calmann-Lévy). — RACHILDE : Le meneur de\nlouves (Paris, Mercure de France). — RUDYAR KIPLING : L'histoire des Gadsby\n(ibid). — REMY DE GOURMONT : Epilogue. Réflexions sur la vie; 3 e série,\n1902-1904 (ibid). — GEORGES L E CARDONNEL et CHARLES VELLAY : La litté-\nrature contemporaine (1905). Opinions des écrivains de ce temps (ibid). —\nEMILE DESPAX : La maison des Glycines (ibid). — MAURICE FOUCHÉ : Pescier\net Fontaine (Paris, Laurens, éditeur des collections : Les grands artistes et\nLes villes d'art célèbres). — RAYMOND BOUYER : Claude Lorrain (ibid). — HENRY\nLEMONNIER : Gros (ibid) — PIERRE GAUTHIER : Milan (ibid). — T H . BEN-\nTRON : Constance (Paris, Hatier) — CLAUDE SAINT-JEAN : Le bonheur pas-\nsait (ibid). — DOM DU BOURG : L'art de souffrir (Paris, Perrin). — GABRIEL\nSARAZIN : Les grands poètes romantiques de la Pologne. Mieckiewicz, Slo-\nwarki Krasinski (ibid). — ARMAND PRAVIEL : Péché d'aveugle (ibid). — L. DE\nLANZAC DE LABOKIE : Paris sous Napoléon. Administration des grands\ntravaux (Paris, Plon). — Louis PICARD : La transcendance de Jésus-Christ,\n2 volumes (ibid). — VINCENT SAINT-VINCENT : Fantômes et fantoches (ibid).\n— J. ERNEOT-CHARLES : Les samedis littéraires, 4e série (Paris, Sansot). —\nHENRY BORDEAUX : Jeanne Michelin. Chronique du XVIIIe siècle (ibid). —\nL. DUCHESNE : Les premiers temps de l'état pontifical (Paris, Fontemoing).\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 12, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1905-12", "signet_source": "Douzième année - N°12 - Décembre 1905", "preuve": "Couverture conservée (PDF 864) imprimant « Décembre 1905. 12me Année. N° 12 » ; sommaire du n° 12 (Décembre) au PDF 866 ; Le Transfuge daté « Marault, le 8 septembre 1905 » ; la Lettre de Paris évoque le Salon d’Automne « qui va clore ses portes » ; les Notules annoncent la mort récente de Léon Abry.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}