{"numero_id": "ulb-durendal-1906-livraison02", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison02-001", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 65, "page_fin": 68, "titre_corps": "Un Évocateur de l’Ardenne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Auguste Vierset", "ancre_debut": "Un Evocateur de l'Ardenne DE la côte", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 90, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2755, "texte": "Un Evocateur de l'Ardenne\n                  DE la côte, frangée de l'ourlet des dunes, jusqu'aux derniers\n                     contreforts du massif ardennais, la Belgique offre au peintre\n                     de multiples ressources; et depuis l'époque où, rompant\n                     avec les traditionnelles conventions du paysage académique,\n                     romantique et florianesque, on a compris la nécessité\n                     d'une communion plus intime avec la nature, il est peu de\n                     régions qui n'aient séduit le pinceau ou le crayon de nos\n                      artistes. La grâce sensuelle de la campagne flamande, la\n                      mélancolie de la bruyère campinoise, la joie radieuse des\nvergers ensoleillés, le charme des sous-bois, la gaieté riante du pays brabançon,\nla douceur bucolique des bosquets, des prairies et des combes de la région sam-\nbrienne, la grandeur épique du pays noir ont trouvé des interprètes de tempé-\nraments fort divers — tels Boulenger, Courtens, Verwée, Constantin Meu-\nnier, Coosemans, Heymans ou Claus — mais qui, chacun selon leur tech-\nnique et leur sensibilité, ont su traduire ces aspects du paysage patrial avec\nune profonde intensité d'émotion.\n   Chose étrange : l'Ardenne, avec ses plateaux immenses et onduleux, ses\nforêts superbes, ses escarpements de roches, ses eaux lustrées, a été plus rare-\nment comprise par nos artistes. Lauters et de Jonghe, Kindermann, Quinaux,\nKeelhoff y ont bien planté leur chevalet, il y a un demi-siècle, et en avaient\nrapporté des impressions fraîches et sincères toutes imprégnées de la ferveur\ndes initiations premières, mais qu'affaiblissait un assujettissement trop étroit\naux arrangements conventionnels de l'époque. Leurs toiles s'achevaient\ndans l'atelier et s'y ordonnançaient savamment selon les recettes de l'école.\n   Ce n'est guère qu'avec Théodore Baron que se révèle enfin la beauté sévère\net mystérieuse de l'Ardenne. Il en comprend l'âpreté et le charme austère; et\nsous sa main robuste, cette terre wallonne qu'il connaît si bien s'évoque avec\nune netteté rigoureuse et des dessous fermement établis. Mais ce qui le séduit,\nainsi que l'a fait remarquer Camille Lemonnier, « ce ne sont pas les étendues,\nle déploiement des horizons prolongés, les soubresauts violents des sites pitto-\n resques, mais bien les intimités d'un bout de lande, le renfoncement ou la\n courbure d'un vallon, la grande ligne attristée d'une futaie debout dans la\n plaine. Un bout de champ, un chemin creux, une roche pelée sous un pan\n d'horizon ardoisé; il ne lui en faut pas plus pour dégager fortement une\n impression de tristesse et d'isolement ».\n    Or, si Baron a eu le mérite de comprendre la supériorité d'un motif très\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3385, "texte": "66                                DURENDAL\n\n\n simple sur les larges études panoramiques d'un de Jonghe, son art loyal et\ntenace manquait de cette sensibilité poétique qui ajoute à l'œuvre une acuité\n d'expression plus affinée, une tendresse plus délicate, une émotion plus forte\net donne au moindre coin de bruyère une réelle grandeur. Baron a senti pal-\npiter l'âme du paysage wallon, sans parvenir toujours à la libérer dans ses\ntoiles d'une rudesse un peu bourrue ; mais l'âme de l'Ardenne, — cette âpreté\nfarouche des hauts plateaux, le romantique tragique de ses roches, la religio-\nsité moyenageuse de ses sapins qui, découpés sur un ciel mat, semblent\navoir inspiré jadis les miniaturistes des missels — Baron ne l'a même point\nsoupçonnée. Plus récemment, d'autres peintres, tel Léon Frédéric, ont rap-\nporté du Luxembourg belge des pages remarquables ; mais, pour la plupart,\nce sont là des fugues passagères, des épisodes sans lendemain de leur vie artis-\ntique. On en restait à souhaiter qu'un artiste vînt, qui fût assez profondément\népris de l'Ardenne pour lui vouer un culte exclusif, assez poète pour en perce-\nvoir le charme poignant, intense et grandiose, et assez sûr de son métier pour\nle traduire magistralement en une œuvre sincère, originale et variée.\n    Cet évocateur de l'Ardenne sauvage, austère et tourmentée, l'exposition des\nœuvres de M. Henri Meunier nous l'a signalé il y a plus d'un an (novembre\n 1904) au Cercle Artistique et Littéraire de Bruxelles.\n    On se rappelle l'impression produite par ce Salonnet sensationnel qui, tout\nen affirmant la maîtrise de l'aquafortiste et une note d'art très personnelle,\ngroupait en une soixantaine d'eaux-fortes, gouaches, dessins ou pastels, les\nmeilleures pages qu'aient inspirées jusqu'ici la vallée de l'Ourthe et la région\ndes Hauts-Plateaux. Pour ceux qui, depuis cinq ans, avaient suivi de près le\ndéveloppement rapide et régulier du talent de M. Henri Meunier, et avaient\nvu son œuvre se compléter si harmonieusement à chaque retour d'Ardenné,\nl'exposition du Cercle Artistique n'était que la consécration, vivement\nsouhaitée, d'un artiste puissant et probe. Pour le public, ce fut une révélation.\n    Les gens de métier y voyaient comme une rénovation de l'art de l'eau-forte\net s'intéressaient à la technique savante de l'auteur, à la sûreté de son burin,\nla souplesse et la netteté de ses tailles, à sa virtuosité dans l'emploi de la\nrésine, à l'ingéniosité féconde de ses procédés et surtout à cette constante\net rigoureuse obtention du résultat voulu, si rare dans l'eau-forte que\nl'effet final dépend parfois autant des hasards de l'impression que du travail\ndu graveur.\n    Le public tout entier s'accordait à reconnaître la beauté intrinsèque des\nœuvres exposées, leur coloris puissant, le goût sûr de leur mise en page, l'ori-\nginalité des sujets et le vif sentiment de poésie qui s'en dégage; mais\nceux-là seuls qui connaissent la région ardennaise comprise entre Bastogne\net Laroche ont pu constater à quel point M. Henri Meunier l'avait magistra-\nlement interprétée.\n    Une chaumine, un calvaire, un coin de bois, une charrue abandonnée, une\nborne dans un champ, un nuage qui passe, et cela suffit pour que toute\nl'Ardenne tienne dans le cadre étroit que s'est volontairement délimité l'artiste.\n L'œuvre a souvent de la grandeur ; elle atteint parfois à une véritable inten-\nsité tragique.\n"}, {"page_pdf": 92, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3621, "texte": "                     UN ÉVOCATEÜR DE L ' A R D E N N E                         67\n\n\n    Voyez, par exemple, la Charrue; voyez le Rouleau. Le laboureur dételant\nses chevaux, a regagné la ferme, laissant le rouleau à l'endroit même ou le\nsoir interrompit sa tâche. Le cylindre de fer, immobilisé par le frein, s'allonge,\nécrasant le terreau de son poids; et sur le ciel crépusculaire, dominant le\npaysage aux lointains ravinés, sa massivité découpe une silhouette fantastique,\nsymbole du lourd labeur broyeur de vies\".\n    Si, parfois Henri Meunier se laisse séduire par un sujet de pittoresque plus\nconventionnel, telle la croix rustique érigée à quelque carrefour, voyez quel\nadmirable parti il en tire : sur un grossier gibet dressé entre deux chênes,\nun Christ tord ses bras émaciés. Au loin sur les champs fauchés pèse la lour-\ndeur d'une orageuse journée automnale; et tandis que du haut du calvaire\ns'épand comme la lassitude inrinie d'un espoir trop longtemps déçu, lente-\nment, des frondaisons d'or rouillé tombent une à une les premières feuilles\nqu'ajoute aux fanes d'antan l'indifférence implacable des saisons.\n    On sent que ce n'est point là le résultat d'une composition habile, d'une\nmise en scène expertement conçue; le site est vrai, copié sut nature, et ceux\nqui d'aventure excursionnèrent au pays d'Ortho y retrouvent l'évocation sai-\n sissante d'un endroit où se localisa un instant de leur vie. Mais le souci de\nl'artiste s'est confiné dans le choix de l'heure et du jour, dans une heureuse\n combinaison de facteurs propres à dégager le plus puissamment d'un paysage\n son impression caractéristique. Puis sa merveilleuse technique a fait le reste.\n     Ce souci constant, cette conscience que guide un si sûr instinct de beauté,\n se retrouvent en la plupart de ses pages, notamment dans sa Sapinière, une\n des plus remarquables synthèses des hauts plateaux ardennais, et dans ses vues\n des bords de l'Ourthe dont il a su noter l'outrance paradoxale et les roches fan-\n tastiques avec un sentiment de sauvage grandeur qui l'emporte loin de l'écueil\n de la vignette romantique.\n     Parmi les facteurs dont je parlais tantôt et dont M. Henri Meunier se préoc-\n  cupe principalement, le nuage joue peut-être le plus grand rôle. Comme\n  l'Etranger de Baudelaire, M. Meunier « aime les nuages... les nuages qui\n  passent... là-bas,... les merveilleux nuages... » Et il a compris quelle place\n  importante le peintre doit leur assigner naturellement dans l'étude des vastes\n  horizons. Très souvent le nuage est l'âme même de son paysage, quand il n'en\n  est pas la raison d'être. (Voyez Un nuage, Nuage de grêle, Ciel tourmenté,\n  Nuage au couchant.) Il emplit les ciels de sa beauté inlassable et changeante,\n  traduit le vent, l'orage, et la douceur des aubes, et la richesse des crépuscules.\n   Par la gouache, le pastel ou le burin, Henri Meunier le modèle d'une main\n  amoureuse, l'étiré, l'échevèle, en éparpille la crinière floconneuse, l'entre-\n   choque par masses brutales, sombres ou livides, l'atténue jusqu'au rêve. Et\n   qu'il en tisse le voile féerique gazant à demi la lune, dans la Nuit et le Poète,\n   ou qu'il l'accumule en une nuée étincelante et formidable, toujours le nuage\n   fugace précise avec une étrange et captivante netteté l'impression de l'œuvre,\n   sans que jamais le terrain si sobrement exquissé qu'il soit, ne cesse de rap-\n   peler l'Ardenne par son aspect, son modelé, sa tonalité ; et ce n'est point un\n   des moindres mérites de l'artiste, chez qui le peintre se double d'un poète.\n      C'est en poète qu'il goûte intensément le charme de certaines heures. Un de\n"}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2428, "texte": "68                                DURENDAL\n\n\n ses dessins, une Chapelle en Ardennes, qui est une merveille d'exécution, en\n fournit un exemple caractéristique. La blanche chapelle semble baigner dans\n une atmosphère lumineuse, dont les vibrations assourdies trahissent l'apaise-\n ment d'une fin de jour qui fut accablant. L'air qui circule est comme attiédi\n encore, et déjà l'on pressent les premiers sons de l'Angelus qui tantôt épan-\n dront leurs ondes claires sur ce coin d'Ardennes d'une si subtile notation. Et\n la beauté troublante des nuits d'été, comment l'exprimer mieux que dans cette\nmeule, fantastique écran derrière lequel la lune projette sa. clarté bleuâtre sur\nun paysage d'automne ardennais? Il y règne, comme un léger souffle de mys-\ntère, de ce mystère qu'affectionne Henri Meunier et qui, dans certaines, de ses\npages, s'amplifie parfois jusqu'au drame. Dans cette Maison aux volets clos\nqui sous un ciel étoile dresse à l'orée du bois ses murs sombres derrière lesquels\non sent l'émoi de vies douloureuses ; dans cette autre gouache, la Maison qui\nveille, dont les fenêtres encore éclairées, au milieu de la paix ensommeillée\ndu village, trahissent comme l'attente d'une heure décisive, cette sensation de\nl'inconnu est dégagée avec une force et une simplicité saisissantes.\n    L'une des dernières eaux-fortes d'Henri Meunier, la Chaumière, est peut-\nêtre celle où l'âme des choses se précise avec le plus d'acuité. Le sujet est des\nplus simple : à un carrefour de grand'route, à l'extrémité du village, une misé-\nrable maison de paysan se dresse, enclose de haies, toit de guingois, portes et\nfenêtres closes. Derrière un rideau de sapins, la lune bleuâtre éclaire le paysage.\nUn tas de fumier, confusément deviné, obstrue la porte de la chaumine. C'est\nle croquis banal d'un coin de village ardennais : et sous le burin d'Henri Meu-\nnier il se transforme en une vision presque douloureuse, tant cette chaumière\na un air d'hostilité sournoise et mauvaise, et tant sa façade mal crépie suinte\nà la fois la misère et la rancœur.\n   Et c'est là la principale qualité d'Henri Meunier de pouvoir, grâce à une\nsensibilité très subtile et une pénétrante compréhension de l'âme d'un paysage,\nsusciter des impressions profondes par des moyens très sobres que lui suggère,\nil est vrai, une technique magistrale aussi variée qu'ingénieuse.\n\n                                                         AUGUSTE VIERSET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison02-002", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, 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avec le soir dévale.\n\n     Par le bois déserté où tombe la nuit morne,\n     Plus rien, atténué, qu'un rauque appel de corne,\n     Ralliant au piqueur une meute      inquiète...\n\n     Et foulant les ronciers à l'entour de sa bauge,\n     Qu'un vieux — grand — sanglier qui casse des noisettes (1),\n     Auprès d'un ruisseau noir où son ombre      patauge.\n\n\n                                       II\n\n     Il tombe au bord du soir des larmes      monotones,\n     La brume lentement s'égoutte des bouleaux,\n     Le vent, musette fausse, emmy les bois détonne\n     Et de branles divers réveille les échos.\n\n     Le violâtre marais sanguinolent    et doux,\n     Sous l'afflux des feuilles mortes qui   l'emprisonne,\n     Comme une très ancienne épinette      résonne...\n     — Des refrains effacés plus qu'à moitié dissous.\n\n     Et qui vont s'estompant sous la berge velue,\n     Parmi les squames vénéneux que l'or englue\n     De l'indécis couchant des soirs où il a plu —\n\n(1) Termes de piqueur : un sanglier qui fait claquer ses défenses.\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1715, "texte": "o                          DURENDAL\n\n\n    Et là-bas, tout là-bas, du même ton fané\n    Que cet or du couchant aux joncs agglutiné,\n    Au fond du ciel sourdement tinte un angelus.\n\n                               III\n    Près de l'étang brumeux, au soleil doux-clairant,\n    Que j'aime cette odeur de lichen et de mousse.\n    Et des squames vaseux et se décolorant,\n    L'odeur des troncs spongieux où la hache s'émousse;\n    Au long de la chaussée à la verdâtre housse,\n    Des sauges, de la menthe et de la coriandre,\n    Des houx en lourds fouillis qu'un vent mouillé rebrousse...\n    Un abîme d'amour où l'on voudrait descendre!\n    Cette odeur du brouillard aux palles adhérant,\n    Dont le radier muet tout à coup s'éclabousse\n    Et sous lequel on voit, moelleux et transparent,\n    A peine l'étang luire entouré d'herbe rousse,\n    Si calmement rêvant et sans une secousse;\n    Cette odeur des bouleaux tout d'impalpable cendre,\n    Si légère, indiquant leur silhouette mousse :\n    Un abîme d'amour où l'on voudrait descendre !\n\n    L'odeur exquisement qui monte et nous surprend\n    De l'agaric visqueux sous l'herbe qu'il repousse;\n    A l'entour des hauts pins oastement respirant,\n    Des ceps vert-de-grisés en moisissure douce;\n    Au bord des sentiers creux, de qui l'ornière glousse,\n    Asile du crapaud et de la salamandre,\n    L'arome des genêts dont s'entr'ouvre la gousse :\n    Un abîme d'amour où je voudrais descendre !\n    Désir, roi tout-puissant, par qui la jeune pousse\n    Surgit du sol pourri, j'aurai su te comprendre :\n    Les parfums sont ta voix évoquant, âpre et douce,\n    Un abîme d'amour où je voudrais descendre.\n                                                 MARIE DAUGUET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison02-003", "volume": 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Des senteurs forestières flot-\n                  tent dans l'air, dont la fraîcheur est âpre et\n                  salubre; sur les pentes, l'abondante rosée des\n                  matins d'été emperle les gazons ; les feuillages\n                  sont immobiles... Le plateau s'éveille dans une\n                  douce clarté diffuse, qui est de bon augure. La\n                  journée sera belle.\n                     Cependant un brouillard dense emplit la\nvallée ; c'est une prodigieuse masse d'un blanc floconneux, qui\ns'élève jusqu'aux trois quarts de la hauteur des montagnes,\ndont le sommet émerge en pleine lumière.\n   A cette heure matinale, je suis seul dans le sentier en cor-\nniche qui contourne le rebord du plateau et mène vers les bois.\nTout seul. Il n'y a autour de moi que les choses de la nature;\nle calme de cet instant est uniquement animé par leur mur-\nmure, leur palpitation, leur vie tranquille... La brume monte\njusqu'à mes pieds, où elle s'arrête sans transition.\n   Le jour s'avance. Sur la hauteur, toutes choses baignent\nmaintenant dans la splendeur du matin. Elle emplit la voûte\ndu ciel, dont l'azur est d'une idéale douceur; çà et là elle\nallume de feux multicolores la rosée qui blanchit à perte de vue\nles gazons et les feuillages ; là-bas, sur le versant de la colline\nopposée, elle prête un éclat intense aux opulentes verdures du\nparc. Comme elles sont calmes, ces frondaisons ! Pas une feuille\nne bouge. On a une impression de recueillement, comme s'il se\npassait quelque prodige. On a surtout une impression de mira-\nculeuse jeunesse. Car le moment est d'un charme fragile ; il a\nune pureté, une candeur qu'un rien troublerait et qui doit être\nrespectée. La fraîcheur de l'air, son calme, et surtout le scin-\ntillement myriadaire de la rosée, font penser à une virginité de\n la nature.\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2429, "texte": "                           DURENDAL\n\n\n   Mais voici que les vapeurs de la vallée, tantôt immobiles,\nsemblent travaillées d'on ne sait quel mouvement interne et\nprofond ; il se trahit à leur surface, où des lambeaux de nuages\n vont et viennent, avec une majesté lente. A présent les cimes\n émergeantes ressemblent à un archipel, dont la forme change\n sans cesse, bien qu'insensiblement, selon les ondulations de la\n masse neigeuse qui l'enveloppe. Parfois un flocon léger se\n détache de cette dernière, flotte en hésitant à sa surface, tour-\n noie un moment dans l'air bleuâtre, puis s'effume parmi les\n feuillages.\n   A l'orient, au fond du ravin que domine Curfooz, irradié\n dans la splendeur matinale, les brumes s'éclaircissent jusqu'à\n n'être plus qu'un brouillard de lumière, une sorte d'atmosphère\n élyséenne, qui transfigure, en les voilant à demi, tous les\n contours.\n   Le fond de la vallée est toujours invisible. Cependant des\nfrissons de sources, le grondement d'un ruisseau montagnard,\ndes rumeurs indéfinissables s'élèvent de la profondeur, témoi-\ngnant d'une vie multiple et mystérieuse. Parfois une vache\nmeugle, un chien aboie, une clochette tinte; ces bruits semblent\nà la fois très proches et très lointains.\n   Peu à peu, dans la masse uniforme du brouillard des contours\ns'ébauchent, bien vagues encore. Une clarté diffuse échauffe et\npénètre insensiblement la profondeur opaque des vapeurs, qui\ns'éclaire, s'anime, se peuple de formes indécises; l'oeil croit\ndiscerner dans l'éloignement le mirage d'un monde nouveau et\nmerveilleux. Tout à coup une brusque éclaircie se produit, et\nun large pan de vallée transparaît par endroits ; on découvre un\nbout de prairie, une lisière de forêt, la silhouette d'un rocher,\napparus brusquement, dans une lumière vague et dorée dont la\nmagie est singulière. L'enchantement ne dure qu'un instant ; de\nnouveau la brume s'épaissit et semble devoir tout envelopper...\nMais non. Insensiblement la vallée se dégage de ses voiles, elle\nse révèle. Ce ne sont d'abord que d'étroites échappées de vue ;\npuis de larges espaces deviennent visibles, dans cette lumière\nmerveilleuse qui réveille en nous des fibres endormies et nous\nreporte aux paradis perdus de l'idylle. Et voici que la vallée\napparaît enfin tout entière en son harmonieux développement,\navec ses vastes croupes où moutonnent à l'infini les cimes des\nhêtres, la courbe majestueuse de sa rivière, ses prairies d'un\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1509, "texte": "                   MATIN D'ÉTÉ SUR LA S E M O Y                   73\n\nvert si jeune et si frais qu'il est un rafraîchissement du regard.\n   Il y a quelque chose de plus saisissant que cette apparition...\nC'est le calme, c'est le silence, c'est, en quelque sorte, l'indiffé-\nrence, qui l'ont accompagnée. Tout a changé depuis un instant.\nMais la sérénité de l'heure est restée la même ; la métamorphose\ns'est accomplie sans bruit, comme elle à fait tant de fois depuis\nl'origine du monde, avec une simplicité suprême. Il n'y a vrai-\nmentque toi, pauvrehomme inquiet et rêveur, pour t'émouvoir et\npour adorer, dans cette sérénité des choses, un attribut divin...\n   L'enchantement cesse au moment où la clarté du jour, ache-\nvant de s'épanouir, enlève au site tout son mystère. Ce qui\nravit, c'est moins ce qu'on voit, que ce qu'on entrevoit. L'heure\ndu rêve est passée ; les paysages n'ont plus cette suggestive\nimprécision qui nous permettait d'y ajouter du nôtre et d'en\nfaire des eldorados ; ils s'imposent avec une précision presque\ndespotique. En pleine lumière, les choses s'offrent maintenant\ntelles qu'elles sont, dans toute la netteté de leur forme et toute\nl'intensité de leur coloris. Il ne reste aucun vestige de ces\nbrumes qui, naguère encore, ensevelissaient la vallée; sauf çà\net là un lambeau de brouillard, nuage léger qui flotte un instant\nà mi-côte, comme un témoin, et qui disparaît soudain sans qu'on\nl'ait vu se dissiper.\n                                             FERNAND     SÉVERIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison02-004", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 74, "page_fin": 80, "titre_corps": "Billets d’Auteurs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Billets d'Auteurs Armand Praviel IL ne manque", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 101, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2812, "texte": "Billets d'Auteurs\n                                                            Armand Praviel.\n\n                   IL ne manque point de catholiques, à la fois épris de beauté et\n                      soucieux de l'influence de la religion sur les âmes, et que\n                      préoccupe et attriste l'abandon, par l'Eglise, de sa mission\n                      artistique, si haute et si féconde au moyen âge. Le « blanc\n                      Galiléen » n'apporta pas au monde qu'une philosophie\n                      pour les intelligences et qu'une morale pour les volontés;\n                      mais il sut trouver aussi, pour les sensibilités, le plus mer-\n                      veilleux des leviers ! Que ce levier a été énervé par l'usage,\n                      faussé par le mauvais goût, détraqué par la routine, beau-\n coup, ces temps derniers, s'en aperçurent et quelques-uns — ceci est plus\n méritoire — osèrent le dire. Indignations sybilliques d'un Ernest Hello!\n Accents attristés d'un Léon Gautier! Imprécations féroces d'un Léon Bloy!\n Critiques corrosives et amères d'un J.-K. Huysmans ! Sous la splendide exagé-\nration verbale de ces précurseurs, le public a fini par découvrir une part de\nvérité, évidente et salutaire. Et il ne paraît plus contesté aujourd'hui qu'une\n certaine architecture fut sacrilège pour avoir élevé, à la gloire de Dieu, des\ntemples dans le style des Edens et des Alhambras. On convient aussi que le plus\nimpitoyable des iconoclasmes est légitime contre cette statuaire et cette pein-\nture dites néo-gothiques — néo-gothiques, comme si l'art, cette chose d'essen-\ntielle évolution, pouvait jamais être un recommencement! — qui, dans la\npanique des anatomies, attenta à l'esthétique auguste et pure de nos cathé-\ndrales, par le pulullement de ses avatars pétrifiés et coloriés. Enfin, une\napprobation de soulagement et d'allégresse alla vers le Pape Pie X, lorsque,\npar son Motu proprio, il tordit définitivement le cou des « vieux rossignols des\ncatacombes » qui se permettaient d'envoyer aux échos du Saint-Lieu, la\nmusique de l'auteur de Faust, quand ce n'était pas la musique de l'auteur\nd'Esclarmonde et de Chérubin.\n   Une heureuse tendance s'affirme donc à purifier les aspects de nos églises\net à en aérer l'atmosphère. Mais ce n'est là qu'une besogne négative qui\nrépare le mal fait et abolit les aberrations perpétrées. Et puis, cela ne concerne\nencore que le décor où se meut l'idée religieuse. Mais cette idée elle-même\nest-elle toujours servie, par ceux qui en ont la garde, de façon à assurer son\nrayonnement universel et omnipotent? Et pour parler avec une nette fran-\nchise, le prêtre, dans la préparation, le développement et l'orientation de sa\nculture, trouve-t-il toujours et augmente-t-il progressivement les ressources\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3364, "texte": "                            BILLETS D'AUTEURS                                 75\n\nvariées, multiples et profondes, nécessaires à l'accomplissement de son haut\napostolat? Certes, l'honnêteté du clergé n'est point suspecte, son dévouement\nn'est pas mis en cause, son esprit de sacrifice n'est point contesté. Mais, qui\nnierait que l'intellectualité du clergé n'est pas toujours à la hauteur de ses\nvertus? Il y a, me paraît-il, à peine quelqu'exagération dans ces constata-\ntions de M. Armand Praviel : « Nos abbés, séquestrés par leur éducation loin\nde l'activité fiévreuse de notre siècle, ignorant plus ou moins volontairement\nle mouvement formidable de la littérature, des arts, des sciences, persuadés\nque la foi vit toujours parce que l'on communie à Pâques, que les Congré-\ngations sont nombreuses, et que l'on a une grande dévotion à saint Antoine\nde Padoue, nos abbés, dis-je, ne se préoccupent pas d'autre chose. Au petit\ntrain-train habituel des curés se réduit pour eux l'action de l'Eglise ; ils sem-\nblent ne pas soupçonner ce qu'elle a fait et ce qu'elle pourrait faire ; ils igno-\nrent quelle source inépuisable de pensée elle contient; enfin leurs loisirs, au\nlieu de les employer à apprendre ce qu'ils devraient enseigner, ils les gas-\npillent en des passe-temps d'épiciers : la photographie, l'agriculture, la pisci-\nculture, la chasse aux moineaux, l'élevage des perroquets, que sais-je?\n   Sans doute, tous les prêtres ne sont pas ainsi : « Il est des prêtres instruits,\néclairés, artistes... Seulement ces prêtres-là, fatalement, sont forcés au silence,\nà la timidité... Ils doivent garder pour eux-mêmes ce qu'ils savent et ce qu'ils\npensent... Sinon, et dès qu'un abbé sort de l'ordinaire, s'affirme artiste, ce sont\ndes clameurs, auxquelles succèdent vite les calomnies, les tracas, les ennuis,\nles disgrâces... »\n   L'écrivain qui parle de cette sorte est un grand croyant, qui a la fierté et la\nbravoure de sa foi; il a plongé sa pensée aux arcanes de la science chrétienne,\net son esprit s'est éclairé, son imagination a frémi, son cœur s'est dilaté au\ncontact de l'art religieux sous ses diverses expressions ; et dans un livre, où la\nbeauté est le salaire mérité du courage, il a déroulé, d'un style ample, sonore\net imagé, le panorama somptueux et émouvant de l'Année Liturgique.\n   « L'Année Liturgique » — voilà le titre que M. Armand Praviel eût dû\ndonner à cette œuvre, qui est à la fois un alleluia de foi et un hosannahd'art --\nau lieu de l'appeler Péché d'aveugle (1) et de la concrétiser ainsi dans un petit\nfait divers psychologique, bien humain pourtant et aussi bien chrétien, mais\nqui est submergé par les flots torrentiels de poésie mystique auxquels le talent\nde l'auteur a donné libre cours.\n   Voilà de l'apologétique véritable ! Non celle qui aligne laborieusement\ndes ragots d'histoire, qui s'attarde à d'arides syllogismes et daigne se colleter\navec les poussifs arguments de la Libre Pensée, mais celle qui impérieu-\nsement, dans une atmosphère d'extase, fait ployer les genoux, devant la\nconception esthétique la plus harmonieuse et la plus exaltante qui fut !...\n   « Là, éclate plus merveilleusement qu'autre part, en effet, la figure du\nChrist. L'inexplicable Thaumaturge, le déconcertant Philosophe, le Mysté-\nrieux Martyr y apparaît en pleine lumière. Qui, il a été bien cela, ce Jésus\n\n\n  (1) Paris, Perrin.\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3242, "texte": "76                               DURENDAL\n\n\naux cheveux roux; il est bien Celui que le Père a engendré avant l'aurore,\nCelui qui a bu l'eau du torrent des afflictions, Celui dont la parole a trans-\nformé le monde et façonné jusqu'aux cœurs qui ne croient pas en Lui. Ce\nsurhumain Moraliste, que Renan et consorts ont péniblement essayé d'expli-\nquer avec des tripatouillages éhontés des livres saints, reste indéchiffrable\nen dehors de la solution catholique. S'il ne fut point, selon son aveu\npropre, le Fils de Dieu, il ne put être qu'un fou ou un imposteur : hypo-\nthèses lamentables! Un fou ne prêche point le Sermon sur la Montagne, un\nimposteur ne ressuscite pas les morts ! »\n   Au vaillant et beau livre de M. Armand Praviel, je souhaite beaucoup de\nsuccès. Ce souhait n'est-il pas illusoire ? Les incrédules estiment générale-\nment que l'existence est trop courte pour lire des « bondieuseries ». Les\nindifférents consentent à approcher la littérature chrétienne, aussi longtemps\nqu'elle les charme, sans les troubler. Quant aux catholiques, on sait qu'à\nquelques exceptions près, ils n'ont que de la colère et du dédain pour ceux\nqui attentent à leur idéal d'une petite religion très bourgeoise et très quiète,\noù l'art ne peut avoir aucune part.\n   Peut-être pourtant que l'un ou l'autre homme d'élite et de bonne foi, après\navoir été ballotté longtemps entre les systèmes contradictoires, las de douter,\nassoiffé de certitude et cherchant avec angoisse un sens à la vie, trouvera sur\nson chemin Péché d'aveugle et tendra la main vers M. Armand Praviel... Et\nl'écrivain — pour sa récompense — conduira cette âme à Dieu par la claire\net blanche route de la Beauté dans la Mystique.\n\n\n                                         Littérature pour jeunes filles.\n   Art difficile, quand c'est de l'art.\n   Ne peuvent importer au critique— parce que ne relèvent point de la littéra-\nture — tant de sirops divers et multicolores (où les adolescents désaltérèrent\nleurs novices fièvres, où les mamans noyèrent leurs vieilles alarmes), depuis\nla « groseille » Claire de Chandeneux jusqu'à la « grenadine » Marie Maré-\nchal; en passant par 1' « orgeat » Zenaïde Fleuriot.\n   Quelques mères pourtant haussèrent leurs « permissions » à des breuvages\nqui n'étaient point sans rapport avec la littérature; c'est ainsi que telles\njeunes filles eurent l'heur de voir se pencher sur leurs rêves le visage doux\net fatal du « jeune homme pauvre » de M. Octave Feuillet; j'en sais même\nl'une ou l'autre qui parmi ses oraisons du dimanche, dans les spirales bleues\ndes encens et le baiser d'or des vitraux, se complut à quelque distraction\navec l'inquiétante silhouette du Félicien du Rive de M. Zola...\n   Seulement le vrai « roman pour demoiselles » restait à faire, c'est-à-dire le\nlivre, qui, dans la somme des réalités, choisit la part qui peut être départie,\nsans danger et avec profit, aux intelligences et aux cœurs en mal de transi-\ntion; une telle œuvre ne sera point dispensée d'être vraie — on n'est jamais\nexcusable de fausser la vie ! — mais, à la révélation des vérités successives\ndont est tissée l'existence, elle imprimera une gradation habile. Certes, il ne\nfaut point servir des piments à des estomacs qui viennent â peine de quitter\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3341, "texte": "                             BILLETS D'AUTEURS                                 77\n\nla voie lactée ! Pourtant entre le lait et les truffes, il y a place pour de substan-\ntielles nourritures... Je veux dire que le romancier pour jeunes filles ne limi-\ntera point ses ambitions et l'idéal de ses lectrices à un couple de fantoches\nélégants gravitant vers le Venusberg — mais s'arrêtant à temps ! — dans un\nconventionnel clair de lune, avec, à la cantonade, la menace grondante des\nfatalités et des contrariétés qui sont le destin — et le piment — de ces\nromantiques ardeurs. Que l'amour n'est point toute la destinée, qu'à côté\nde l'amour, d'autres conflits d'idées et d'autres heurts de sentiments, d'ordre\nplus universel et partant plus généreux, doivent et peuvent être mis à la\nportée même des cerveaux des Cervelines — voilà ce que, par de beaux\nlivres qui sont de salutaires exemples, certains écrivains ont démontré ces\ntemps derniers... Et je songe aussitôt à la Terre qui meurt de René Basin,\nd'un style un peu gris, mais où un redoutable problème social est agité d'une\nmanière si dramatiquement empoignante ; je songe à la Peur de vivre de\n Henry Bordeaux et à l'Enfant à la Balustrade de René Boylèves (ah! le joli\ngeste ingénu et déjà un peu mélancolique d'un adolescent vers la vie!); je\nsonge à l'Erreur de Florence de Charles Le Goffic où la Bretagne positive de\nl'avenir entre si tragiquement en conflit avec la Bretagne idéaliste du passé ;\nje songe enfin aux œuvres de M. Jacques des Gâchons...\n   Avec beaucoup d'autres de ses confrères, M. Jacques des Gâchons fut\n « interviewé n l'autre jour par MM. Georges Le Cardonnel et Charles Vellay ( 1);\nil ne s'entraîna point aux coups de boutoir contre ses confrères et ne\ndistilla aucune rosserie féline; mais il parla de la bonté : « On n'a rien\ninventé de meilleur, dit-il, ni de plus beau. Il est probable qu'elle est aussi\nvieille que le monde, mais elle a reçu ses lettres de grande naturalisation il y\na dix-neuf siècles. Je ne vous cacherai point que je suis un pauvre catholique\net que ma femme a été élevée aux Oiseaux. Ah! nous ne sommes point dans\nla note du jour!... Tous mes livres parlent de la bonté... On peut être vigou-\nreux sans avoir recours à la haine !...\n    Le beau programme! — et comme M. Jacques des Gâchons, avec une\nsimple probité, qui est chez lui une seconde nature, l'a réalisé dans la Maison\ndes Dames Renoir, dans Rose ou lafiancéede province et, tout récemment, dans le\n Mauvais Pas (2). Remarquez que ce romancier a le culte des réalités et le\ntalent de les serrer de près par de petites touches nettes et incisives. Ce n'est\n ni un bénisseur ni un édulcoreur. Pour se dorer parfois des reflets de la\nlégende, la vie, chez lui, demeure la vie. Ses personnages, aux psychologies\ndéduites avec sûreté et logique, ne profèrent point de vices célèbres ; pour-\ntant ils ont leurs défauts, leurs préjugés et leurs injustices. Des heurts violents\nde caractères, des assauts mesquins d'intérêts, parfois d'angoissantes luttes\nde passion nous sont offertes. Mais tout cela est baigné, quant aux idées, par\nune atmosphère à la fois délicieuse et forte de santé et d'optimisme, et, quant\nau style, tout cela est interprété dans un souci vigilant et exquis de délica-\n\n\n  (1) La Littérature contemporaine. Paris, Mercure de France.\n  (2) Paris, Gautier.\n"}, {"page_pdf": 105, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3233, "texte": "78                                DURENDAL\n\n\ntesse et, disons le mot, de chasteté. Sans qu'il fut besoin qu'il nous le dise,\nnous sentons que M. Jacques des Gâchons pense, observe et écrit au rythme\nde l'idéal chrétien qui tempère du scrupule des responsabilités les jeux de l'ima-\ngination. Un auteur qui a la préoccupation des âmes auxquelles il s'adresse,\nun auteur qui estime que le métier d'écrivain n'est point de satisfaire, en les\nsurexcitant, ses fantaisies propres, mais de dire des choses qui, tout en étant\nneuvement dites, soient à la fois bienfaisantes en étant exemplaires, un\nauteur qui dédaigne les vanités des égoïsmes suprêmes et stériles pour aller\nvers la jeunesse, les mains chargées d'art pur et d'humaine bonté, un auteur\nenfin qui veut être un apôtre de l'énergie morale en un temps où pulullent\nles nauséabonds cabots de la séduction — voilà un homme, n'est-ce pas,\nqu'il faut honorer et aimer comme un don rare de la Providence.\n\n\n                                                       « En Ville Morte ».\n\n   A force de persuader aux écrivains qu'ils doivent se laisser « déterminer\npar leur milieu », on est parvenu à les convaincre de subjuguer, d'assou-\nplir et parfois de déformer à leur vision personnelle les choses qui les entou-\nrent. Toute une littérature nous vint ainsi, dont les initiateurs eurent souci\nunique de n'accepter des ambiances que celles qui se rythmaient à leur tem-\npérament propre. Rodenbach envoûta Bruges plus qu'il ne fut envoûté par\nelle. Or, après Bruges la Morte, voici que M. Franz Hellens nous donne une\nGand la Morte. En cette ville — qui est la ville des fleurs ! — où il commence\nà y avoir de l'air, de la gaîté, de la verdure et un peu déjà de cette fièvre\nmoderne qui a, aussi, sa beauté, M. Franz Hellens, hanté d'eaux-fortes bitu-\nmeuses, ne fit pèleriner sa muse que vers les coins de mystère et de solitude\noù dort l'autrefois grandiose et mélancolique de la cité. Le donjon du Château\ndes Comtes domine de son ombre gigantesque et massive le rêve de l'écrivain;\net il erre, comme dans un perpétuel et obsédant labyrinthe, le long des vieux\n quais, où des arbres tortionnés se mirent au fil d'une eau glauque. Et pour-\ntant Stéphane et son amie — les héros du livre — sont jeunes; rien qu'en une\n éclaircie passagère, comme j'aurais voulu qu'ils jettent leur nostalgie de la\nmort au-dessus des moulins de la fantaisie! Mais c'est en littérature surtout\n qu'il est exact de dire qu'on ne commande ni à son tempérament, ni à ses\n qualités. Tel qu'il est, le livre de M. Franz Hellens, un peu monocorde par\nl'identité de sensations, est plein de talent. Et voici que je regrette, à peine\n exprimée, ma critique de tout à l'heure. Car si l'auteur d'En Ville morte (1)\n n'était, avec un exclusivisme si passionné, l'errant douloureux des ruines,\n aurait-il pu exprimer, d'une façon aussi intense, la communion d'une âme\n d'aujourd'hui avec l'âme collective de l'Histoire passée et avec tout ce qu'il y\n a de charme voluptueux et presque maladif dans l'enlacement de nos tristesses\n contemporaines autour des vestiges croulants des âges révolus.I1y a, là, telles\n pages qui donnent presque une angoisse physique. Et le style de M. Franz\n\n\n   (1) Bruxelles, Van Oest.\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3301, "texte": "                             BILLETS D'AUTEURS                                   79\n\n\nHellens, encore que rocailleux par endroits et charriant quelques scories, ne\ndessert point une pensée qui requiert des images violentes et des verbes forts.\nUne œuvre semblable, attestation d'une souffrance intellectuelle qui n'est pas\nà la portée du premier venu, méritait de tenter le burin de Jules de Bruycker,\nartiste brusquement surgi de la plèbe, et qui, armé d'une caricaturale àpreté\nde synthèses, jette, — à l'instar de Franz Hellens — sur la robe jolie et\nfrivole de nos modernismes, une poignée de cendres, encore brûlantes, du\npassé !...\n\n                                                          Léopold Courouble.\n\n   A l'arbre généalogique de la Famille Kaekebroeck où M. Léopoid Courouble\ncueillit, pour notre délectation, tant de poires savoureuses, voici que vient\nd'éclore une fleur exquise de charme, de spontanéité et de jeunesse !...\n    « Je m'appelle Hermance Platbrood. » C'est en ces termes, soulignés\n« d'une belle révérence de cour », que la sœur cadette de l'opulente et mater-\nnelle Pauline Platbrood, femme de Francis Cappellemans et de la joyeuse et\nluronne Adolphine Platbrood, épouse de l'intellectuel Joseph Kaekebroeck,\nse présente elle-même à Pierre Dujardin, fils de M. Dujardin-Vermeulen, le\nriche rentier de la rue d'Arlon.\n   En ces deux jeunes gens qui se rencontrèrent au hasard d'une promenade\net tirent connaissance au hasard d'une leçon de danse, deux mondes se trou-\nvent en présence : la ville basse et la ville haute, la bourgeoisie qui vit de son\ntravail et la bourgeoisie qui vit de ses rentes.\n   Un tel rapprochement ferait évidemment frémir d'épouvante M. Paul\n Bourget ; à l'éminent écrivain de 1''Etape, des cataclysmes sociaux paraîtraient\ncertains, parce qu'un regard de sympathie, précurseur d'un lien d'amour,\ns'est échangé entre le fils de M. Dujardin-Vermeulen, du quartier Léopold, et\nla fille de M. Platbrood, de la rue des Chartreux ! Ah ! les malheureux qui, en\nsens inverse, se préparent à « brûler l'étape » !\n   Pour n'avoir point assumé la mission d'un romancier sociologique, M. Léo-\npoid Courouble n'a point de ces terreurs; il a jugé de prime-abord qu'Her-\nmance et Pierre étaient dignes l'un de l'autre, et très simplement il a décidé\nqu'ils uniraient leurs destinées ; pour le leur faciliter, il a fait donner à la jeune\nfille une éducation soignée dans un pensionnat « comme il faut » ; Hermance\nn'a rien de l'exubérance de ses soeurs et ne patoise point comme elles; des\n« pages rouges M de son Larousse, elle a retenu des citations latines; même\na-t-elle lu la Bible en langue vulgaire; Pierre, de son côté, est d'autant mieux\npréparé à subir la séduction d'Hermance, que la mondanité frivole et guindée\nde 1'hôtel paternel lui répugne jusqu'au dégoût; M. Courouble, du reste, a\nbien soin de procurer aux deux amoureux un puissant complice en la per-\nsonne de la « bonne-maman » Vermeulen, la grand'mère de Pierre, que ses\nsentiments ataviques rattachent à l'ancien Bruxelles, où s'érigeait jadis, tout\ncontre la Senne, la florissante brasserie de son mari; ce chaperon vénérable\net avisé, prête aux roucoulements précurseurs des tourtereaux l'ombre propice\nde son jardinet, avant de vaincre, par le miroitement subreptice de quelques\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2158, "texte": "80                               -DUREKDAL\n\n\nbillets de mille l'opposition scandalisée de son faux hobereau de beau-fils ;\nentre-temps, la fête patronale du cordier Verhoeven et le dîner qui est néces-\nsairement « à la clef » de cette fête, et auquel Pierre assiste avec toute la\ntribu Platbrood, fournit aux jeunes gens l'occasion de se connaître de plus\nprès : ils mangent le même « riz à la Condé » — « du ryze-pappe oué »,\ns'écrie le père Verhoeven— dans la même assiette, et ils peuvent, dans leur\npetit coin, se bécotter tout à fait à l'aise, l'attention étant distraite d'eux par\nles farces de grosse et bruyante gaîté d'un Balthazar dont on ne peut rien dire\nde plus caractéristique qu'en affirmant que c'est du meilleur et du plus vivant\n« Kaekebroeck ».. Enfin, quelques jours plus tard, à la faveur d'un violent\nincendie qui s'allume dans le proche voisinage de la maison Platbrood, Pierre\net Hermance, parmi, le désarroi de la syncope des parents, du sauvetage\ndes meubles et du maniement des pompes échangent leur premier et pas-\nsionné baiser d'amour !\n   Le mariage a lieu; et, triomphe du « bas de la ville » sur le quartier Léo-\npold, M. et Mme. Dujardin-Vermeulen, rentiers de la rue d'Arlon, durent\nassister en personne à la célébration de l'union de leur fils Pierre avec\n Mlle Pauline Platbrood, de la rue des Chartreux !\n   Le Mariage. d'Hermance.(1) prouve que M. Léopold Courouble sait rester\nlui-même, tout en renouvelant sa vision et son écriture; dans ce livre, la\nfinesse élégante d'une idylle de Lannet voisine avec la truculence coloriée\nd'une toile de Teniers; et de ce-contraste de deux aspects de l'art se dégage\nune impression d'originale beauté.\n   J'ai une crainte pourtant et une mélancolie : Pierre et Hermance, c'est\nprévu et prédit, auront beaucoup d'enfants. Seulement ces enfants feront-ils\n encore des pataquès, parleront-ils encore par à-peu-près? Ou plutôt n'ap-\nporteront-ils pomt avec eux, dans l'existence, plus de distiction factice que de\n vraie vie ? En un mot seront-ils des petits Kaekebroeck ?\n\n                                                      FIRMIN VAN DEN BOSCH..\n\n\n\n\n  (1) Bruxelles, Lacomblez.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison02-005", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 81, "page_fin": 89, "titre_corps": "Littérature flamande", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Auguste Cuppens", "ancre_debut": "Littérature Flamande QUEL intensité", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 110, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2375, "texte": "Littérature Flamande\n                QUEL intensité    de vie littéraire au sein de ce petit peuple\n                     flamand depuis dix ans !\n                        Le grand semeur de beauté, Guido Gezelle, s'il lui\n                     était donné de revenir sur ce petit coin de terre qu'il\n                     aimait tant, rayonnerait de joie triomphale, en contem-\n                     plant la moisson riche et saine, les fruits savoureux et\n                     glorieux dont son geste avait semé par tout le pays thiois\n                     les germes bénis.\n                        C'est à Gezelle principalement que revient l'honneur\néternel d'avoir retrouvé et rouvert les sources vives et patriales, où la géné-\nration actuelle a puisé l'eau de jouvence, qui réveilla la vraie vie flamande\nau cœur de la jeunesse créatrice de beauté littéraire.\n   On regardait, ici, vers tous les horizons étrangers et lointains; on pastichait\nd'une façon exaspérante, sans conviction; c'est Gezelle qui nous montra du\ndoigt la source d'où jaillit toute vie, belle et vraie : notre terre, notre peuple\net notre langue !\n   La Hollande elle-même, si raffinée, saturée — à en mourir! — de quin-\ntessences cosmopolites et de métaphysique prétentieuse, salue maintenant en\nlui le rédempteur de la Néerlande, celui qui, comme me l'écrivait tout récem-\nment quelqu'un de là-bas, lui apporta « une force et une consolation indi-\ncibles ! » Les œuvres de Gezelle s'y impriment en une édition définitive, ma-\ngnifique (1). Une anthologie judicieuse de ses poèmes, composée par\n Mlle D r J. Aleida Nyland (2), a obtenu trois éditions en une année, dans cette\n Hollande qui l'ignora pendant sa vie !\n    Les compositeurs hollandais se disputent l'honneur de mettre en musique\nses plus naïfs Kleengedichtjes qui font le tour de tous les concerts distingués,\n des Pays-Bas et de Flandre.\n    N'est-ce pas une merveille, que ce prêtre, pauvre, à la soutane râpée, qui\n me confessa un jour fièrement n'avoir jamais acheté de vin, ait enthousiasmé\n des cœurs et des esprits refroidis par quatre siècles de protestantisme, à un\n degré tel qu'ils ont aujourd'hui pour lui une admiration délirante, qui nous\n fait sourire, nous qui avons eu, il y a bien vingt ans déjà, le pressentiment\n certain de ce triomphe posthume du Maître.\n\n\n    (1) L. J. Veen, Amsterdam.\n    (2) Id.\n"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3212, "texte": "82                                DURENDAL\n\n\n  Les trois points culminants de l'histoire de la littérature thioise se résument\nen trois hommes : Maerlant, qui jeta au peuple flamand un appel enflammé\npour la Croisade — Joost van den Vondel, le protestant converti — et Guido\nGezelle, le pauvre et simple vicaire de Notre-Dame de Courtrai.\n\n                                      *   *\n   Il me paraît impossible d'esquisser, dans un article de revue, le tableau\ncomplet des productions littéraires flamandes de toute une année. Je me bor-\nnerai à parler des publications que leurs auteurs ont bien voulu communiquer\nà Durendal, et de quelques autres écrits qu'il serait indécent de ne pas\nsignaler.\n                                          *\n                                         * *\n   Parmi les livres que nous avons reçus, il faut mettre hors pair deux;:\nannuaires de la société anversoise artistique De Scalden, le VII e , intitulé Kin-\ndervertelsels [Contes d'enfants), et le VIII e , qui vient de paraître, Oude en\nN i e u w e Volksliederen. Le premier de ces annuaires est un petit in-12\nsplendidement relié, imprimé sur papier du Japon et illustré par les mem-\nbres du Scalden. Il renferme dix contes flamands délicieux. Les principaux\nsont tirés du riche trésor de folklore flamand recueilli un peu partout depuis .\nvingt ans. Les autres sont composés par des membres du Scalden. Ce sont .\nprincipalement MM. Van Offel, Pol de Mont et Alf. De Cock, qui ont fourni\nles textes. Les illustrations, très originales et artistement enfantines et\nnaïves, qui ornent ce petit joyau artistique, le plus joli cadeau qu'on pourrait\noffrir à des enfants sages, ont été dessinées par MM. R. Bosiers, Eug. Van\nMieghem, Audiens, Walter Vaes, J. Posenaer, Em. Vloors, Em. Van Averbeke,\nF. Proost, Edw. Pellens et Edm. Van Offel. Ces planches finement coloriées ne\nsont pas toutes des chefs-d'œuvre, mais elles dénotent généralement l'inten-\ntion d'offrir quelque chose de caractéristique, d'original et d'artistique à l'ad-\nmiration des grands et des petits enfants de Flandre. Les Kindervertelsels sont\nun Nursery-Book qui peut soutenir la comparaison avec les célèbres éditions de\nlivres illustrés anglais. Ce petit livre exquis sort des presses de M. J.-E. Busch-\nmann, et la superbe reliure a été exécutée par la maison Van Os-De Wolf,\nd'Anvers.\n    Le VIII e Annuaire du Scalden, un in-4° oblong tiré sur hollande et enfermé\n dans un portefeuille en étoffe brune d'un très bel effet, est consacré aux .\n Chants populaires flamands anciens et nouveaux. Je n'oserais pas jurer que\nles chants populaires « nouveaux » toucheront jamais le cœur                  popu-\n laire », mais les chants anciens contenus dans ce recueil sont si vraiment;\n populaires, que les auteurs ont pu se passer d'en publier la musique que\n tout le monde connaît en Flandre. Ces textes, quatorze en tout, sont illustrés ;\n par MM. Edm. Van Offel dont la planche dit magnifiquement le sentiment\n tragique de la vieille et si poignante ballade De twee Koningskinderen ; Lod.\n Verhees, Em. Delme, J. Posenaer (qui a exécuté une illustration superbe pour la\n vieille chanson du Géant), Eug. Van Mieghem, Audiens, Edw. Petlens (dont j'admire\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3179, "texte": "                        LITTÉRATURE FLAMANDE                                83\n\nla Brabantsch Kwezelken presque autant que la Kwezelken, de M. Lod. Verhees);\nR. Bosiers, J. van Wijck, Walter Vaes, C. de Beuckelaer, Elliott, V. van der Veken\net Fr. Proost. Ce recueil de Volksliederen est une fête pour les yeux, comme\ndevrait l'être tout livre artistique flamand. Il m'a donné l'impression que le\nScalden est en progrès évident depuis l'année passée. Cette association devrait\nêtre encouragée par tous ceux qu'intéresse la gloire artistique de notre petit\npays, si grand par les arts. Le VIII e Annuaire a été imprimé et mis en porte-\nfeuille par MM. De Vos et Van der Groen, les planches ont été lithographiéts\npar M. J. van Tendeloo. Voici, pour renseignement, les noms des membres\ndu comité du Scalden : Président : M. Julius Baetes, vice-président : M. Alex,\nvan Mechelen; présidents des sections : MM. Edm. Van Offel et Josuë\nDupon ; secrétaires : MM. Jan van Asperen et Lodewijk Verhees; trésorier :\nM. Jeroom Mees; bibliothécaire : M. Walter Vaes.\n  ,Je souhaite ardemment au Scalden et à son entreprise généreuse, vraiment\nartistique et nationale, de se répandre par tout le pays.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n  Zoo vertellen de Vlamingen (1) de MM. P O L DE MONT et ALF. D E COCK\nest un gros recueil de coates populaires-flamands composé, comme le disent\nles auteurs, « pour l'agrément et à l'usage de la jeunesse wallonne qui veut\napprendre le néerlandais ». Ce livre, dont les contes sont généralement bien\nchoisis, est illustré par Edm. Van Offel, ce qui est tout dire. Je le recommande\nchaleureusement à ceux qui veulent procurer à leurs enfants un moyen très\nagréable d'apprendre le flamand. Ces contes, interpiétés en un « néerlandais »\nofficiel, ont quelque peu perdu, me semble-t-il, de leur saveur originale.\nMais les auteurs devaient bien sacrifier quelque chose de cette couleur locale\nqui fait souvent la moitié de la beauté d'un conte populaire, pour les rendre\nplus compréhensibles aux jeunes lecteurs wallons.\n   M. P O L DE MONT, qui est décidément l'écrivain le plus fécond du pays\nflamand, a édité également chez Vanderpoorten, à Gand, un recueil de\nquatre légendes : Vier legenden, deson invention, ou du moins arrangées\npar lui et développées en ce style chatoyant, presque trop riche en couleur\nqu'on lui connaît. Le poète Pol de Mont a épuisé, semble-t-il, dans ce recueil,\nles ressources de son verbe multicolore et poétique. Malheureusement les\nquatre légendes ont perdu, précisément a cause de cette trop grande recherche\nd'expression, ce caractère de naïveté qui fait le charme d'un conte, ce « je ne\nsais quoi » qui est le propre du conteur de génie et qui vous fait croire l'ab-\nsur de même, à cause de la sincérité qu'il met à le raconter. Les dessins\nd'Edm. Van Offel, dont plusieurs sont remarquables de naïveté sincère et\narchaïque, ajoutent un grand attrait à ces pages, où Pol de Mont s'est\nefforcé de retrouver — ce dont nous ne le critiquerons certes pas — le lan-\ngage de son enfance croyante. Hélas ! on ne feint pas impunément des senti-\n\n\n  (1) Editeur Vanderpoorten, Gand.\n"}, {"page_pdf": 113, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3128, "texte": "84                                 DURENDAL\n\n\nments qu'on a perdus, et le poète estimable qu'est Pol de Mont n'est pas\nparvenu à m'émouvoir, malgré ses efforts évidents à vouloir être vrai ! Et c'est\nparce qu'il a... exagéré la « naïveté » !...\n\n                                          *\n                                        *. *\n\n   Nous avons reçu également, et nous signalons volontiers à l'attention des\nlecteurs désireux de connaître le meilleur poète d'avant 1860, la troisième\nédition des œuvres poétiques complètes de K.-L. Ledeganck (1). Cette édition\ndonne les poèmes de Ledeganck dans leur ordre chronologique, elle est enri-\nchie de plusieurs poésies inédites du poète d'Eekloo, pourvue d'annotations,\nd'une biographie et de quatre portraits de l'auteur. Les poésies de Lede-\nganck, quoique bien démodées pour la plupart, conservent un charme de\nsincérité, de pureté et d'harmonie qui caractérise le « Lamartine » flamand.\nCertaines de ses œuvres animées d'un souffle puissant resteront. I1 est certain\nque si Ledeganck eût vécu quarante années plus tard, il serait devenu un\ngrand poète. M. De Seyn fait œuvre méritoire en répandant cette édition à\nbon marché des œuvres du sympathique chantre d'Eekloo, dont on regrette\nencore la mort prématurée et qui fut un beau et grand caractère. Le même\nbrave éditeur et l'homme entreprenant qu'est M. De Seyn vient d'éditer égale-\nment un énorme volume de poésies intitulé Onze Vlaamsche Dichters v a n\n 1 8 3 0 tot 1 9 0 5 (Nos poètes flamands depuis 1830 jusqu'à 1905). Ce volume\nplantureux de près de 700 pages grand in-8° est dédié à Son Altesse Royale\nle Prince Albert « Onzen Prins Albrecht van België », comme nous l'appe-\nlons. Ces 700 pages de vers, choisies parmi les « œuvres » de plus de deux\ncents « poètes », donnent un aperçu assez exact du développement de la\npoésie flamande depuis l'année héroïque jusqu'en cette année jubilaire. Il est\n évident qu'on ne doit pas s'attendre à une série de chefs-d'œuvre dans un\n recueil où le moindre rimailleur a été publié.\n    Cependant l'homme de goût y trouvera beaucoup de poèmes qui exciteront\n son admiration pour la merveilleuse fertilité poétique de la Flandre. Certaines\n poésies d'après 1830 nous ont même surpris par leur fraîcheur et leur note\n moderne. Le gros tiers du volume est d'ailleurs rempli de poésies modernes,\n dont certaines sont des chefs-d'œuvre. Celles-ci font pardonner celles-là.\n L'éditeur a écarté tout ce qui pourrait blesser les lecteurs catholiques et son\n recueil mérite d'être chaudement recommandé, comme livre à donner en prix\n aux jeunes gens. Pour le plus grand honneur de la poésie flamande, on consta-\n tera dans ce gros volume, que nos poètes se sont toujours complu à ne chan-\n ter que des sujets dignes de l'être : la Patrie, la Religion, la belle Nature,\n les grands hommes et l'idéal chrétien. En dépit de beaucoup de « scories »,\n ce volume renferme assez d'art vrai pour récompenser largement la peine de\n ceux qui voudront le parcourir.\n     M. KAREL VAN DEN OEVER a fait paraître un recueil de vers intitulé Van\n\n\n     (1) Editeur : De Seyn-Verhougstraete, Alost.\n"}, {"page_pdf": 114, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3217, "texte": "                          LITTÉRATURE FLAMANDE                              85\n\nStille dingen (1). Il y affecte, dans la forme comme dans les sentiments, une\nnaïveté voulue, insupportable. A part quelques vers, d'une belle originalité,\nce recueil est un livre raté. J'aime beaucoup mieux le réel poète qu'est M. Van\nden Oever dans ses Kempische Vertelsels, contes originaux en prose, qu'il vient\nd'éditer dans la Duimpjesuitgave. Ces contes possèdent ce qui manque aux\nlégendes de M. Pol de Mont : la conviction. Si l'auteur n'avait pas cru\ndevoir les déflorer par un style alambiqué, trop recherché et trop précieux —\nqui ne sera jamais le franc et libre parler flamand, ce seraient des chefs-\nd'œuvre, du moins les trois derniers. Ces contes dénotent chez l'auteur une\nrichesse d'imagination rare et ce sens délicat du mystère qui fait le charme\nd'un conte.\n                                          *\n                                        * *\n    M. l'abbé LOD. MERCELIS a publié un volume de poésies intitulé Levens-\nzangen (2)(Chantsdevie). Lepoète Mercelis eut, il y a vingt ans, un beau succès\navec son recueil De Kempische Harp qui fut fêté alors comme une promesse de\nbelles œuvresfutures. Pour parler franchement, je dois dire à m on grand regret\nque les Levenszangen ne tiennentpas les promesses de la jeunesse du poète. Il y a\nlà quelques jolis poèmes, des sentiments honnêtement belges et chrétiens —\nnaturellement; mais j'y cherche en vain la forme supérieure de la langue qui\nchante, les rythmes de beauté, la vie figée dans l'image, les vers frappés en\nmédailles, en un mot tout ce qu'on peut raisonnablement exiger d'un poète\nflamand d'après 1880, d'un poète-artiste. La langue de M. Mercelis est trop\nnégligée. C'est trop délayé. Beaucoup de ses vers ont un arrière-goût de\nromantisme qui — en 1905 — fait sourire. Son livre est agréable à lire, mais\non n'y revient pas, on n'en retient rien, ou peu de chose. J'étonnerai proba-\nblement le poète en lui disant que je préfère certaines de ses petites poésies\ncomme Holleblokjes — In de Kroon-Vaders Stok — Verhuizen et d'autres à tout le\nreste, parce qu'elles disent des choses vécues: Il devrait cultiver ce genre-là et\nje suis convaincu qu'alors il produirait de la belle poésie durable, car\n M. Mercelis est incontestablement un poète. Un peu plus de hardiesse !\nSecouons donc définitivement le joug de soixante-cinq ans de formalisme\n pseudo-néerlandais ! Soyons des Flamands vrais qui osent dire à leur façon ce\n qu'ils ont à dire, ce qu'ils sentent profondément, qui osent le dire librement,\n avec la fierté qui convient aux poètes, au risque de faire mourir de dépit les\n vieux pédants officiels dont on a une peur ridicule comme les enfants ont\n peur des fantômes.\n                                          *\n                                        * *\n    M. l'abbé HUGO VERRIEST, le héraut de la Beauté, si aimé par la jeunesse\n flamande, le révélateur de Gezelle, qui a passionné toute la Hollande par sa\n parole harmonieuse et ensorcelante, s'est enfin décidé à publier les princi-\n pales conférences qu'il a prononcées durant ses pérégrinations d'apôtre artis-\n\n\n  (1) Editeur V. Delille, Maldeghem.\n  (2) Editeur De Meester, Roulers.\n"}, {"page_pdf": 115, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3058, "texte": "86                                DURENDAL\n\n\ntique en pays thiois. C'est un vrai charme que de lire ces quatorze Voor-\ndrachten (1). Les idées d'art, de belle vie, de régénération flamande qui y\nsont développées en un style personnel, qui fait reconnaître Hugo Verriest à\nla première ligne, sont devenues le Credo poétique de la jeune Flandre\ncatholique. Le conférencier nous avertit que ces discours sont écrits après-\ncoup, qu'ils ont perdu une grande partie de leur saveur... Il n'y paraît\npoint. On croit entendre, quand on les lit, la voix d'or de Verriest, on\ndevine son sourire qui séduit à l'instant l'auditoire du causeur délicieux\nqu'est le curé d'Ingoyghem. On lira surtout avec joie les deux conférences-\nétudes sur le maître de Verriest, l'inoubliable Guido Gezelle. Tous Ceux qui\nvénèrent Gezelle comme le plus grand poète du siècle, doivent lire ce que dit\nde lui celui qui a entendu du plus près les battements mêmes de son cœur.\nHugo Verriest a défini Gezelle : l'Aine de la Flandre. Lui-même en est le Sourire.\nEt comme son maître, il reste jeune. Puisse-t-il donner encore beaucoup de\nVoordrachten à la jeunesse de Flandre! Il reste parmi nous comme le symbole\nvivant de l'Idée gezellienne, comme le meilleur disciple du Maître et nous\nl'aimons tous comme un père.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   Je me fais presque un crime de ne pas avoir parlé plus tôt dans Durendal\nd'un petit livre très remarquable, publié l'an passé en seconde édition, avec\nle soin extérieur que demandait ce livre de beauté, et que M. J.-E. Busch-\nmann, l'éditeur-artiste d'Anvers, a su lui donner, le livre de Mlle M.-E. BEL-\nPAIRE : Christen Ideaal gevolgd van LIEFDEROZEN geplukt in de legende der\nHeilige Elizabeth (Idéal chrétien suivi de Roses d'Amour cueillies dans la légende\nde sainte Elisabeth) (2).\n   Ce petit livre contient deux parties distinctes, dont la seconde est comme\nla glose poétique de la première. Dans Christen Ideaal, l'auteur développe\ncette idée magnifique que toute Beauté Artistique supérieure, toute œuvre\néternelle d'Art, découle par quelque côté d'une des huit béatitudes procla-\nmées par le Christ dans le Sermon sur la Montagne. Mlle Belpaire a mis\ndans cette démonstration le grand cœur qu'on lui connaît, tout l'enthou-\nsiasme de son âme ardente, toute la puissance intuitive de son sens extra-\nordinaire de la Beauté, en même temps que la vigueur philosophique d'une\nintelligence virile. On ne se lasse pas de lire et de relire Christen Ideaal; la\n lecture de ce beau petit livre élève l'âme et est capable d'enflammer pour la\n Beauté la jeunesse de Flandre; elle le fait déjà, à ma grande joie.\n    L'essai de Mlle Belpaire a suscité tout récemment une polémique qui\n paraît dénoter chez certains une colère mal contenue et médiocrement che-\n valeresque contre les fières affirmations de cette grande artiste chrétienne.\n    On a cherché la « petite bêle » dans son œuvre, on a profité de certaines\n\n\n  (1) Editeur De Meester, Roulers.\n  (2) Editeur Buschmann, Anvers.\n"}, {"page_pdf": 116, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3021, "texte": "                           LITTÉRATURE FLAMANDE                            87\n\nde ses expressions qui ne sont pas d'une précision mathématique, pour\nattaquer l'idée maîtresse de l'auteur — qui me paraît irréfutable.\n   Il faut lire des écrits comme Christen Ideaal, un peu avec son cœur aussi et\navec une âme baptisée, autrement on risque de se montrer in-intelligent —\navec beaucoup d'esprit.\n   Les poésies consacrées par l'auteur à la douce sainte Elisabeth, sa\npatronne, en dépit de leur forme qui n'est pas toujours parfaite, et d'un fla-\nmand un peu trop appris, renferment cette note qui ne trompe pas, qui vous\nremue par sa profonde sincérité, qui vous suggère ce que l'expression adé-\nquate vous montrerait peut-être mieux, mais qui vous les fait préférer quand\nmême à beaucoup de poésies plus parfaites de forme, mais moins riches de\nfond et en profondes et hautes émotions.\n   Les parties lyriques des poèmes consacrés à la douce sainte de la Wart-\nburg sont des chefs-d'œuvre, des élévations mystiques dignes de la grande\nâme qu'elles célèbrent et de celle dont elles jaillissent. Elles font prier.\nCe sont des chants d'amour divin. Elles valent plus que le plus gros volume\nde sonnets impeccables de forme, mais vides de Dieu.\n   Remercions cette noble femme, la digne nièce de celle qu'on appela l'Ange\nd'Anvers, d'avoir adressé à la jeunesse de son pays, dans la langue de notre\nFlandre catholique, ce « sursum corda ! » éloquent, cet appel aux grandes et\nnobles entreprises artistiques, en un temps où d'autres, également doués\ndu reste, s'efforcent, hélas! de ramener l'art flamand à un paganisme qu'on\ncroyait mort depuis des siècles.\n                                         *\n                                     *       *\n  Je me propose de consacrer un jour une étude approfondie à notre grand\nécrivain STYN STREUVELS, auquel des traductions allemandes, anglaises et\nfrançaises sont en train de procurer une gloire mondiale.\n   Mais il me faut absolument dire un mot de sa dernière œuvre : Open-\nlucht (1) (En plein air) qui vient de paraître, et qui indique chez lui une\nascension triomphale vers la lumière et vers la joie. Openlucht est vraiment un\n« bonjour du soleil » envoyé au peuple flamand par l'écrivain qui, jusqu'ici,\nsemblait plutôt pencher vers le côté triste de la vie, vers les ombres et les\nténèbres de la douleur.\n   I1 y a encore de la douleur dans Openlucht, mais il y a en même temps\nle rayonnement de l'amour maternel pur et grand. Les deux premières nou-\nvelles du volume : Zonder dak et Grootmoederken vous donnent ce frisson déli-\ncieux qui démontre que l'artiste a touché la corde sensible de l'humanité\nmême. Een nieuw hoedje et Het duivelstuig sont des croquis charmants de l'âme\nsimple du peuple flamand, du gamin et du petit paysan. Quelle finesse\nd'analyse psychologique dans ces deux créations § Enfin, Jeugd, la dernière\ndes cinq nouvelles, est une idylle si fraîche, si idéalement belle, que Styn\nStreuvels ne saurait faire mieux.\n\n\n  (1) Editeur Krijn, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 117, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3845, "texte": "88                                      DURENDAL\n\n\n  Il faudrait des pages et des pages pour faire ressortir les beautés étalées\ndans ce petit volume d'or; il faut qu'on le lise; c'est u n ravissement!\n  Qu'on me permette, pour faire venir l'eau à la b o u c h e des lecteurs capables\nde lire Stijn Streuvels d a n s sa l a n g u e , de citer la première page d e Jeugd :\n\n    « Kort gerokt en flink te beene, haar lichte kloefjes los aan de voeten, d e\ntippen uitewaards, stapte Lieva met een p a a r b u n d e l s stroo onder den a r m ,\nnijverig over de wijde werf naar de poorte toe. De hooge steenen boog van\nde s c h u u r overwelfde haar een stonde in den doorgang, als een statige eere—\nkoepel boven 's meisjes hoofd. E n d a n , in eens, uit het gedempte s c h a d u w -\nlicht, k w a m zij in 't opene schitterspeieren der zon op de breede zandstraat.\nLieva stond er een wijle als verbijsterd, 't hoofd recht aan den fijnen hals,\nzonder de oogen te pieren en zij lekte h a a r roze ronde lipjes. Z e glimlachte\nen met de h a n d als een lichtscherm boven d e oogen, keek ze even r o n d over\nheel de streek en stapte d a n pertig en opgewekt vooruit langs de straat. De\nlange stroobundels sleepten b a c h t e n haar mede als een breede, gouden\npluimstaart.\n    » 't Meisje zwingelde met de h a n d en den blooten arm in d e koornstalen langs\nden kant ; ze knipte er zonder kijken een auwken uit en stond stil om er de\ngraantjes uit te wribbelen. Zij liet z e v a n de eene h a n d in d e andere reuzelen\nen boog den hals om er het kaf en de pelletjes uit de blazen. E n plots wierp\nze het hoofd achterover en hapte de graantjes met haar open m o n d uit het\nholle van h a a r h a n d . Al k n a b b e l e n d vorderde zij h a a r weg en schopte met\nd e kloefjes in 't zand dat opstoof rond haar bloote b e e n e n .\n   » W a t verder trok zij eene kollebloem en stond weer stil, met den kin over\nden keelput g e d u w d , keek ze neer o p haar borst om het steeltje van de roode\nbloem door een k n o p g a t van haar jakje te steken. Ze n e u r d e den voois van\neen liedje en ging ».\n\n\n  Voici u n e traduction telle quelle, aussi littérale que possible, de ce p a s -\nsage. Elle ne rend, hélas! pas la saveur de l'original :\n  En jupe courte, ferme sur les jarrets, les pieds jouant dans de fins sabots pointus,\nLieva traversa rapidement la vaste cour de la ferme et se dirigea vers la grande porte,\nune paire de bottes de paille sous le bras. La haute arcade en pierre de la grange l'encadra\nun instant comme en un majestueux arc de triomphe. Passant d'une demi-obscurité au plein\nsoleil, elle se trouva sur la grande rue sablonneuse. Lieva s'arrêta un instant comme\naveuglée, la tête droite, sans remuer les yeux et léchant ses petites lèvres roses et rondes.\nElle souriait. Se faisant avec la main une visière au-dessus des yeux, elle parcourut d'un\ncoup d'oeil la campagne, puis, volontaire et gaie, elle s'engagea dans le chemin. Les\nlongues bottes de paille traînaient derrière elle comme en une large traînée de plumes d'or.\n   La jeune fille laissant pendre ses bras nus, balançait sa main dans les tiges de blé qui\nlongeaient le talus. Elle pinçait un épi, sans regarder, s'arrêtait pour le froisser et en faire\njaillir les graines qu'elle glissait doucement d'une main dans l'autre Baissant le cou elle\nchassait en soufflant les pellicules et la poussière et, d'un geste nerveux, renversant la\ntête, elle happait les graines du creux de la main. Puis elle poursuivit sa route en\nmâchonnant. Elle donnait des coups de pied avec ses petits sabots dans le sable qui\nmontait en tourbillon autour de ses jambes nues. Plus loin elle cueillit un coquelicot,\ns'arrêta et le menton incliné sur la gorge elle cherchait une boutonnière de sa jaquette\npour y piquer la fleur rouge. Puis, entonnant une chanson, elle continua sa route.\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1226, "texte": "                         LITTÉRATURE FLAMANDE                                 89\n\n   Hugo Verriest me lisait cette page, il y a un mois, avec une larme de joie\ndans l'œil, et il me dit : « Personne, en Néerlande, n'est capable d'écrire une\n « page pareille ! »\n   Il a raison.\n   Stijn Streuvels fait chanter, peindre et sculpter la langue flamande en prose,\ncomme son oncle le faisait en vers ; l'un complétera l'autre, et l'histoire de la\nlittérature néerlandaise marquera un jour comme un fait merveilleux dans\nles annales artistiques des peuples, cette double floraison magnifique de la\nmême tige familiale.\n                                         *\n                                       * *\n  Au moment de clore cet article déjà bien long, paraît à Anvers un livre\nnouveau : Jordaens! (1) écrit par M. P . BUSCHMANN fils, et illustré de\n45 planches magnifiques reproduisant des œuvres du maître anversois,\némule de Rubens et de Van Dyck. Je n'en ai encore pu parcourir que\nquelques pages, mais elles m'ont prouvé que M. P. Buschmann est aussi\nbon écrivain que critique d'art judicieux.\n\n                                                          AUGUSTE CUPPENS.\n\n\n\n\n (1) Editeurs Buschman, Anvers; Van Oest, Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison02-006", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 90, "page_fin": 93, "titre_corps": "Trois biographies de Musiciens : Rossini = Gounod = Liszt", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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Ce\n                   début fait bien augurer de la collection, où l'on annonce\n                   des signatures autorisées : Jean d'Udine, Arthur Pougin,\n                   Elie Poirée, Camille Mauclair, Louis de Fourcaud, Camille\n                   Bellaigue, Charles Malherbe, Vincent d'Indy, Bourgault-\nDucoudray, Henry Marcel.\n   Les trois volumes parus s'intitulent à bon droit biographies critiques. Ils\nexposent une conviction raisonnée touchant la valeur de l'œuvre d'art, laissant\nplutôt dans l'ombre la psychologie de l'artiste. Les amateurs d'anecdotes\npiquantes et plus ou moins authentiques n'y trouveront pas leur compte. Je\nn'y vois pas grand mal. Mais la même déception attend ceux qui désirent\nconnaître l'homme autant que l'artiste. Reconnaissons toutefois que le cadre\nimposé aux auteurs de la nouvelle collection; les astreint à la sobriété d'un\nprogramme nettement défini.\n\n   M. Dauriac trace une silhouette vivante et fidèle de ce bon Rossini, qui fut\nune étoile de première grandeur dans la nuit de la décadence italienne. Nul\nartiste ne subit davantage l'influence du seul milieu où se développa son\ntalent, savoir le théâtre ilalien, au rang où il était tombé vers 1800, avec ses\nconventions puériles, ses misérables ressources, la pauvreté de son idéal, la\nvulgarité de goût du public. Rossini était admirablement doué pour réussir\ndans ce genre facile. Comme le dilettantisme frivole et mobile de ses contem-\nporains demandait la quantité plus que la qualité, sa faconde d'improvi-\nsateur le servait à souhait. Treize jours lui ont suffi pour écrire le Barbier de\nSéville; la plus volumineuse de ses partitions, celle de Sémiramis, fut l'œuvre\nde quarante jours; enfin, lorsqu'il prit la peine de travailler posément, pour\ndonner, de propos délibéré, son chef-d'œuvre, il mit six mois à écrire Guil-\nlaume Tell, \" juste le temps qu'il fallait au Rossini de la période italienne\npour improviser six opéras ». Cette hâte fébrile dans la production justifie le\njugement de M. Dauriac : « Rossini avait le goût de son art. Il n'en avait ni\nla passion, ni la religion. Satisfait d'atteindre au bien sans trop d'effort, il\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3371, "texte": "                   TROIS BIOGRAPHIES DE MUSICIENS                             91\n\nn'aspirait au meilleur que sous la pression des circonstances. Aussi a-t-il\nbeaucoup produit et laissé fort peu; deux de ses partitions survivent (le Bar-\nbier et Guillaume Tell), et son œuvre est aussi vaste que celle de Sébastien\nBach. »\n\n     Le Gounod de M. Hillemacher est destiné à compléter les mémoires de\n l'artiste lui-même, s'arrétant au moment de sa célébrité. Sur la jeunesse du\n maître, le biographe nous cite quelques détails donnant la raison des parti-\n cularités d'une carrière, qui pouvait être celle d'un cabotin, et qui, néanmoins,\n garda toujours une réelle noblesse intellectuelle et morale. Gounod sortait\n d'une famille de lettrés. Malgré ses lourdes charges, sa mère lui assura le\n bénéfice des études classiques, poussées jusqu'au baccalauréat. On devine\n ce qu'il dut aux leçons d'une mère adorée, dont le doux prestige et le souvenir\n pieux planent sur toute sa vie. C'est le secret des élans de ferveur qu'il mani-\n feste même en pleine fièvre de production profane, et qui faillirent, sous\n l'influence des prédications de Lacordaire, le faire entrer dans les ordres.\n     Pour apprécier à sa juste valeur l'œuvre laissée par Gounod et la\n nature de son talent, parcourons rapidement les phases diverses de sa\n production artistique. Voici d'abord la cantate du prix de Rome (1839) :\n. « parfait travail d'élève dont il est malaisé de rien augurer pour l'avenir».\n Puis une Messe écrite à Rome et un Requiem à Vienne. Le jeune artiste cherche\n sa voie et son style. En I 8 5 I , il fit représenter Sapho. Le succès ne fut pas\n éclatant. Berlioz en fit cependant un compte rendu élogieux. De 1852,\n musique de scène pour une tragédie de Ponsard intitulée Ulysse. Berlioz\n l'estime fort remarquable. Le 18 octobre 1854, un opéra en cinq actes : La\n Nonne sanglante. « Rien dans son naufrage, raconte M. Hillemacher, n'a sur-\n nagé de cette œuvre, la moins personnelle, sans contredit, qu'ait jamais écrite\n Gounod. »\n     A la suite de cet échec, Gounod tourna le dos au théâtre et composa deux\n symphonies, puis un petit oratorio : Tobie. En 1855, il commença la Messe de\n Sainte Cécile, ne s'accordant, pour se délasser du travail, que la lecture de\n saint Augustin. On lira avec intérêt la lettre qu'il écrivit alors à sa mère, lui\n faisant part de ses intentions et de ses appréhensions. & La messe, — en\n musique ! — par un pauvre homme !... Mon Dieu, ayez pitié de moi !.. » Sans\n  doute, le pauvre homme, mal remis des suites de la Nonne sanglante, eût bien\n  fait de se défier davantage.\n     Je ne puis partager l'admiration de M. Hillemacher pour la fameuse messe,\n  malgré l'opinion enthousiaste de M. Saint-Saëns. Tout au plus accorderai-je\n  qu'en ce moment « la simplicité, la grandeur, la lumière sereine qui se levait\n  sur le monde musical comme une aurore » annonçaient un mouvement de\n  retour vers l'idéal religieux. Selon M. Saint-Saëns, cette lumière sereine\n  gênait bien des gens. Pour les amateurs d'alors, cette musique n'était pas\n  assez théâtrale. Il y avait trop d'air pur dans cette atmosphère de coulisses.\n  Mais cela ne suffit pas pour la rendre digne de l'église.\n     Toutefois, Gounod ne renonce pas définitivement au théâtre. En 1858, il\n  donna le Médecin malgré lui, la plus exquise de ses partitions, et en 1859 Faust,\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3386, "texte": "92                                DURENDAL\n\n\nqui en est la plus populaire. Le succès n'alla cependant pas tout seul. Un\nmauvais prophète osa prédire qu'une musique aussi ennuyeuse ne serait pas\njouée quinze fois. Détail topique et peu connu : Gounod aliéna la propriété\nde sa partition pour la somme dérisoire de 6 666 francs et 66 centimes. L'édi-\nteur n'avait d'ailleurs traité qu'à son corps défendant, et après la septième\nreprésentation.\n   Moins d'un an après, parut Philèmon et Baucis. « Cet aimable opéra-comique\nne pouvait avoir la prétention de provoquer l'enthousiasme. Il plut cepen-\ndant... L'invention musicale fait parfois défaut à cette panition. » Vint\nensuite la Reine de Saba, qui devait être la revanche de la Nonne sanglante.\n « L'ouvrage, jugé plutôt ennuyeux, n'eut aucun succès, ce qui explique que\njamais aucun directeur n'a été tenté de le reprendre jusqu'à présent. »\n   En mars 1864, c'est la première de Mireille, que le maître écrivit con amore,\nen pleine solitude de Provence, pour mieux se pénétrer de la poésie du sujet.\nMalheureusement il eut la faiblesse de consentir aux tripatouillages du directeur\ndu Théâtre Lyrique, si bien que le drame se réduisit à quelques vignettes\nadorables et à de charmants hors-d'œuvre.\n   Le sort de Roméo et Juliette fut plus heureux. Cet ouvrage, daté de 1867, fut\naccueilli avec enthousiasme, tant à l'étranger qu'en France. M. Hillemacher\nne se prononce pas sur la qualité de chef-d'œuvre, que certains critiques attri-\nbuent à Roméo.\n   Après ce triomphe, Gounod cède au désir de revoir Rome. Les graves\naspects de la Ville Eternelle lui inspirent le dessein d'oeuvres étrangères au\nthéâtre profane, pénétrées du « calme de la pensée et des sentiments, hors du\nmouvement des faits, et de l'agitation réelle des événements ». Cette nouvelle\norientation de sa pensée aboutit à Rédemption, Gallia (sous la pression de la\ndébâcle de 1870), Polyeucte, Mors et Vita. Mais ce n'est toujours pas la conver-\nsion définitive. En 1877, parut Cinq-Mars, qui n'eut qu'un succès éphémère,\net en 1879 le Tribut de Zamora, qui jeta la consternation dans l'âme des habi-\ntués de l'opéra. Après cette lamentable chute, Gounod renonça au théâtre.\n   Mors et Vita fut entendu à Birmingham en 1885, au Trocadéro l'année sui-\nvante. Depuis lors, aucune production nouvelle n'apparut en public. Le\nbiographe mentionne, parmi les œuvres qui reposent dans les archives fami-\nliales, deux messes, plusieurs quatuors de musique de chambre et un Requiem\nauquel Gounod mettait la dernière main quand la mort est venue le sur-\nprendre (automne 1893).\n   En concluant que Gounod fut un talent inégal, dont la courbe dans le\ntemps subit de singulières oscillations, sans que le mouvement d'ensemble\nsoit même ascensionnel, qu'il fut sollicité en des directions souvent contraires,\nsans aboutir réellement en aucune d'elles, nous souscrivons volontiers au\njugement que porte M. Hillemacher : « Pour si affaiblie que puisse paraître\naujourd'hui l'influence de Gounod sur la musique française, cette influence\nn'en a pas moins été considérable, disons même bienfaisante, car elle inau-\ngure une réaction nécessaire à la vogue d'ouvrages charmants mais un peu\nsuperficiels, qui, jusqu'au tiers du XIXe siècle, auraient fait supposer que notre\nart national [était incapable de s'élever au-dessus du couplet facile et de\nl'orchestration rudimentaire. »\n"}, {"page_pdf": 122, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2158, "texte": "                  TROIS BIOGRAPHIES DE MUSICIENS                            93\n\n\n    Si nous avons failli avoir l'abbé Charles Gounod, nous avons eu de fait\nl'abbé Franz Liszt, et non pas un abbé de contrebande, mais un authentique\nclerc, qui reçut les ordres mineurs à Rome, à la suite d'une crise de mysti-\ncisme provoquée par l'amitié romantique, mais en définitive noble et salu-\ntaire, de la princesse de Sayn-Wittgenstein. Ceux qui désirent pénétrer l'âme\ndu grand virtuose, dont le public ne connaît guère que la silhouette hau-\ntaine, liront avec profit la correspondance échangée entre Liszt et la prin-\ncesse. On sera surpris de deviner, sous ce masque olympien, un cœur faible,\nmeurtri, désillusionné, cherchant dans la foi, au déclin de sa vie, un réconfort\nqu'il n'avait pu trouver dans le tintamarre du siècle. Ces mystères intimes,\n M. Calvocoressi les effleure à peine dans sa biographie, où il est beaucoup\nplus question du musicien que de l'homme. Ce qu'il se borne à révéler de ce\ndernier, c'est la noble générosité et le désintéressement qu'il met au service\nde la gloire des autres : Berlioz, qui ne le lui rendit pas, et Wagner qui ne\nconnaissait de l'amitié que le côté monstrueusement égoïste.\n    M. Calvocoressi s'attache à mettre en relief la valeur de Liszt comme\ncompositeur. L'analyse qu'il donne de son œuvre et de son tempérament\nest très pénétrante. Si elle ne réussit pas entièrement à faire partager toute\nla conviction de son auteur, elle laisse du moins l'impression que Liszt fut\nun initiateur, dans la technique d'abord : il l'enrichit de procédés plus\nrationnels, plus musicaux que les encombrantes innovations de Berlioz;\n dans les genres ensuite, en créant le poème symphonique et la musique à\n programme. Quel que soit l'abus que l'on ait fait de la musique à programme,\n il faut convenir que Liszt, en s'inspirant de Dante, de Goethe, des poétiques\n légendes de saint François d'Assise et de sainte Elisabeth de Hongrie, a\n ouvert, pour l'art, des horizons nouveaux. C'est le précurseur qui prépare\n les voies à Lohengrin et à Parsifal.\n                                                              F.   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Nous nous\nrallions à l'éloge qu'en fait Edmond Picard dans la Belgique Artistique ;\n« Plus loin, ce maître incontesté, si longtemps contesté : Eugène Laermans.\nPlus rien à dire de ce glorieux, si ce n'est à tous : Allez voir ! Tâchez de com-\nprendre ces émouvantes tragédies rustiques faites de champ, d'arbres, de\nnuages, de paysans épiques et terribles en leur simplicité, qu'on dirait belli-\nqueux. Le Cimetièrede campagne est un échantillon superbe de cette originalité\nmagnifique, sans précédent en son genre, sans analogie. En voilà un qui est\nlui-même dans toute la force de cette qualité suprême. » Cette dernière phrase\npourrait s'appliquer aussi à un autre artiste du même cercle, un nouveau\nvenu, un dessinateur au crayon puissant et nerveux : FRANÇOIS BEAUCK, dont\nl'abbé Mœller a fait ici même l'éloge. Entré, la veille, dans le cercle Pour\nl'Art, il fut pris au dépourvu et ne put exposer que quelques dessins. Mais\nceux-ci suffisent à sa gloire. Il y avait notamment là sa Tête de Juge, repro-\nduite jadis dans Durendal et dont nous entendîmes un jour faire un éloge\nenthousiaste par Constantin Meunier, un des plus fervents admirateurs de\nBeauck. Le grand sculpteur le prit en vive amitié, du premier jour où il le\nconnut et ne cessa jusqu'à sa mort de l'encourager à persévérer dans sa voie\nsi personnelle, sans s'inquiéter des critiques. Les petits dessins réunis dans\nun même cadre sont absolument merveilleux.\n   CIAMBERLANI et FABRY sont surtout et avant tout des décorateurs, et, pour\nbien les apprécier, il faudrait voir une salle décorée par eux. Ciamberlani,\nc'est notre Puvis de Chavannes, avec l'art duquel il a des rapports quant à\nl'inspiration, sans le copier en aucune façon dans l'exécution. Les panneaux\nexposés par Fabry sont destinés à orner le hall de la villa Wolfers, à La Hulpe.\nCeux qui ont pu pénétrer là vous diront, comme ils me l'ont dit à moi-\nmême, que Fabry est un des plus grands artistes décorateurs non seulement\nde notre pays, mais du monde entier. On devrait faire appel à son talent\npour la décoration intérieure des monuments publics.\n   Le cercle Pour l'Art se distingue toujours aussi dans le domaine de la sculp-\nture, que pratiquent avec la plus haute perfection DE RUDDER, BRAECKE et\nWOLFERS. Celui-ci expose une seconde fois son groupe exquis : Le cycle des\nheures, dont on a fait l'éloge ici l'an passé et que nous avons revu avec joie\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3381, "texte": "                             LES SALONS D'ART                                    95\n\n\ncette année. Art gracieux, s'il en fut, d'une délicatesse et d'une finesse rares.\nLe torse de femme Maleficia est très remarquable aussi.\n   Et maintenant, il nous faudrait citer tous les autres artistes, car il n'y a pas\nd'oeuvres médiocres dans ce Salon. Toutes ont du mérite. Mais ici l'espace\nnous est restreint. Les intérieurs de RENÉ JANSSENS sont plus jolis que\njamais. Ils nous disent si bien la vie intime des choses auxquels ils donnent\nune âme et dont ils dégagent tout le rêve. Les paysages d'OMER COPPENS\nMaintiennent avec fermeté la réputation méritée de ce bel artiste, qui com-\nprend admirablement la nature et a un talent particulier pour en évoquer le\ncôté pittoresque.- FRANZ VAN HOLDER est un portraitiste de toute première\nforce et tel qu'il est rarement donné d'en voir. Quant à FIRMIN BAES, il reste\ntoujours le digne élève de son maître Frédéric, qu'il ne pastiche pourtant\npoint, à notre avis. Le portrait de son père est fort beau. Ses paysages sont\nvivement brossés, ses dessins sont étonnants. J'aime aussi la poésie picturale\nd'OTTEVAERE et la couleur chaude et vibrante de ses toiles. Tous les paysa-\ngistes du cercle Pour l'Art et notamment FRANÇOIS DEHASPE, LÉON DARDENNE,\nJOSEPH DIERICKX, A D . HAMESSE, CLÉM. DELACROIX, H. LUNS, OPSOMER, etc.,\nsont admirablement doués et ont exposé des œuvres très méritoires. Nous\ndevons.nous borner et nous ne pouvons nous arrêter à tous en détail, à notre\ngrand regret. Tous les exposants nous ont vivement intéressés. Tous ont du\ntalent et méritent l'attention du public et ses applaudissements.\n\n   J o s e p h M i d d e l e e r a exposé, au Cercle Artistique, une série de ses\ndernières œuvres, au dessin nerveux et caractéristique et d'un très beau\ncoloris, évoquant, d'une façon radieuse et forte à la fois, la poésie fruste et\nsereine des vieilles choses, vieilles rues sinueuses, maisons délabrées, cha-\npelles en ruine, toits rapiécés, fermes caduques, vieux murs sans fenêtres. Il\nfait ressortir, d'une façon tout à fait remarquable, et qui communique vraiment\nau spectateur l'émotion qui a inspiré l'artiste, le côté touchant et le pittoresque\nsi séduisant de toutes ces vieilleries. Les tableaux de Middeleer chantent en\ndes accents vibrants et doux tout le rêve qui se dégage des choses\nanciennes. Nous nous souvenons encore des curieux points de vue d'une\nexquise petite vieille ville, Montjoie, émergeant d'un bouquet de verdure\nchatoyante, qu'il exposa l'an passé. Cette année, c'est Bruges la Morte, ce\nsont les calmés béguinages, les rues silencieuses, les chapelles recueillies, les\njolis coins perdus des villettes provinciales et dés petits villages rustiques\nqu'il offre à notre médilation dans une série de fort belles toiles d'une grande\nsincérité, d'une profonde vérité et, d'une note très personnelle. Les deux\ntypes de vieux dégustant son faro et de vieille en prière sont de belles œuvres\naussi.\n                                                                       V. DE N,\n\n    V i e e t L u m i è r e . — Bien qu'absent, le vibrant et lumineux génie\n d'Emile Claus préside à ce salonnet. Le jeu du soleil et l'attitude des per-\n sonnages,dans les toiles, de Mlle;Jenny Montigny, appartiennent sains conteste\n à l'école d'Astene ; et l'art un peu fignolé, très joli, de M. Rodolphe de Saëgher;\n"}, {"page_pdf": 125, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3277, "texte": "96                                DURENDAL\n\n\nse réclame d'une identique origine. Anna de Weerdt encore, par sa technique\net sa mise en page révèle une même parenté — mais combien plus « person-\nnalisée ». Ma petite Maison est une des plus harmonieuses choses qu'on puisse\nvoir, une vraie fête de printemps et de couleurs, et qui affirme en l'auteur une\noriginalité de laquelle on peut beaucoup espérer. La façon dont Anna Boch\nvoit la nature déconcerte toujours un peu : il y a là un abus arbitraire du\nmauve qui gâte, par endroits, des paysages d'une vie étonnamment vibrante.\nLe pointillisme mitigé et adroit de M. Monks produit d'heureux effets, mais\npour en juger la véritable valeur artistique, il conviendrait qu'il s'arbore en\ndes toiles moins menues. En tous cas ce peintre est déjà quelqu'un — puisqu'il\ncommence à être lui-même.\n   Il me paraît que j'ai vu, de M. Edmond Verstraete, des choses moins iné-\ngales que sa Vallée de la Durme; une sorte de disproportion me choque ici,\nentre l'avant-plan trop compact, et la perspective lointaine, si admirablement\néthérée, de la fenaison. J'aime mieux, en vérité, le Crépuscule d'hiver où flotte\nune prenante buée de lassitude et de mélancolie.\n   Avec M. Georges Lemmen, M. George Buysse est le roi de cette exposition.\nChez celui-ci, rien ne heurte. L'impression de beauté est complète et immé-\ndiate. La lumière ne vient point vers le spectateur par rayons brisés, mais\ncomme un tout bellement rythmé. Par des moyens absolument simples,\nM. Buysse fait produire au luminisme son maximum d'intensité. Nul, mieux\nque lui, ne sait confesser l'âme des éléments et des choses. On retiendra ses\nBarques à moules comme un chef-d'œuvre de transparence mouvementée.\n   M. George Lemmen est plus discuté. A beaucoup, cette peinture paraîtra\ntrop littéraire. Et ces « têtes » déconcerteront, où sous des traits aux ressou-\nvenirs gothiques, évoluent des pensées de décadence. De tels aspects d'hu-\nmanité ne sont point destinés à plaire à la foule, mais ils arrêtent et cap-\ntivent les amants de neuve beauté comme des énigmes troublantes à\ndéchiffrer. La plus grande peinture n'est-elle point celle qui inquiète — même\nl'élite?\n                                                                         F.V.\n\n   M . F r a n ç o i s V e r h e y d e n a exposé au Cercle Artistique sept paysages\nannonçant des qualités de peintre, que le travail et l'observation de la nature\nmettront en valeur. S'il y a encore de l'indécision dans le dessin, de la mono-\ntonie sourde dans la couleur, le choix des sujets et la recherche de certaines\nnotations révèlent un poète qui sait voir et sentir. Cette impression se dégage\ntrès nette du séduisant tableau intitulé : Heure des grandes ombres.\n\n   M . E d g a r d R o m b o u t s a exposé au Cercle Artistique dix-huit aqua-\nrelles d'un grande virtuosité. Cet artiste, qui connaît toutes les ressources de\nson art, affectionne les tonalités graves de l'hiver et de l'automne, le scintille-\nment des ors roussis dans les masses sombres, la blancheur lactée des cons-\ntructions entrevues à travers le fin réseau des branches effeuillées, motifs qui\nse prêtent si bien aux effets classiques de l'aquarelle. Cependant M. Rom-\nbouts ne redoute pas de s'attaquer, à l'occasion, aux grandes masses de\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1463, "texte": "                               L E S SALONS     D'ART\n                                                                                    97\n\nverdure généreuse, et d'en tirer des accords puissants et harmonieux. Sa\nmanière large et sûre, son coloris ferme, sa technique habile et simple, le\nclassent parmi nos meilleurs aquarellistes, parmi les derniers représen-\ntants d'un genre qui, en cherchant à se renouveler, risque beaucoup de\nse perdre.\n                                                                     F. VERHELST.\n\n\n   L e S a l o n d e l a L i b r e E s t h é t i q u e qui s'ouvrira à la fin de février\nsera consacré, en partie, à une exposition rétrospective des œuvres de feu\nIsidore Verheyden et groupera, en outre, une série d'artistes belges et\nétrangers dont le nom apparaîtra pour la première fois aux expositions de\nla Libre Esthétique. Le Salon constituera ainsi, en même temps qu'un\nhommage à un maître justement apprécié, un résumé des expressions les\nplus personnelles de la peinture et de la sculpture d'aujourd'hui.\n   La Libre Esthétique organisera quatre séances de musique réservées aux\nœuvres les plus récentes des écoles belge et étrangère, avec le concours\nd'interprètes de choix. Citons parmi ceux-ci : M mes J. Bathori, A. Zimmer,\nJ. Delforterie et Blanche Selva; MM. E. Engel, E. Bosquet, E. Chaumont,\nM. Crickboom, H. Merck, G. Pitsch, le Quatuor Zimmer, etc. La première\nmatinée aura lieu le mardi 27 février, à 2 h. 1/2.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison02-008", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 98, "page_fin": 104, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique Musicale", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 129, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2771, "texte": "Chronique Musicale\n    L e J u b i l é d e M o z a r t au Cercle Artistique et au Conservatoire. — Wolf-\ngang Mozart naquit à Salzbourg le 27 janvier 1756. L'anniversaire de cette\napparition d'une des plus délicieuses figures de la musique fut dans les prin-\ncipaux centres allemands et étrangers l'occasion de concerts jubilaires, et il\na été célébré à Bruxelles par d'importantes manifestations d'art qui ont eu\nlieu au Cercle et au Conservatoire. Le fin et généreux esthète qui remplit\navec tant de dévouement les fonctions de secrétaire, du Cercle Artistique,\nM. Schleisinger, avait confié l'organisation de ces séances à Fritz Steinbach,\nchef du Conservatoire de Cologne, le capellmeister éminent dont la direction\npleine de feu, de poésie et de puissance fut maintes fois appréciée et applaudie\nà Bruxelles. Fritz Steinbach est actuellement un des interprètes les plus auto-\nrisés de Mozart. On sait que l'art exquis du maître de Salzbourg, bien que\ntoujours respecté et entouré d'une vague estime, fut temporairement éclipsé\net comme étouffé par l'importun et conventionnel fracas du faux romantisme\nqui régna durant de si longues années en despote sur les scènes lyriques. Les\ninterprètes du chant, uniquement orientés vers un idéal de virtuosité pom-\npeuse ou brillante, mais toujours superficielle, avaient désappris le secret du\nstyle propre à cet art tout de sincérité et de sentiment. Mais une renaissance\nse dessinait peu à peu et, comme le remarque justement M. Systermans, le\npénétrant critique du XXe Siècle, Wagner devait en être le tout premier\nartisan. Ce fut lui, en effet, qui comprenant tout ce que cette musique renfer-\nmait de vérité et de jeunesse immortelle, en proclama la supériorité en ces\ntermes : « Mozart artiste unique qui résume l'histoire de l'art allemand tout\nentier, le très grand et très divin génie en qui la musique fut complètement\nce qu'elle peut être en une créature humaine, précisément quand elle est la\nmusique selon son entière et pleine essence, et rien autre que musique. » La\nchose mérite d'être notée, car l'art de Wagner, empreint de profonde huma-\nnité, nourri d'idées, de philosophie et de symboles grandioses, diffère autant\nqu'il est possible de celui de Mozart. Ce furent, en conséquence, les disciples\net les amis de Wagner, parmi lesquels Levi, Richter, Steinbach, qui s'atta-\nchèrent à ressusciter l'esprit de cette musique, à en restaurer et à en fixer la\ntradition méconnue et oubliée.\n   La musique de Mozart, c'est l'éclosion fraîche et embaumée d'une âme\nclaire et radieuse. Le langage limpide qu'il nous parle semble trop simple à\nnotre esprit moderne épris d'impressions complexes, se complaisant dans les\nmystérieux et symboliques rapports qui régissent l'art et relient entre eux\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3478, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                 99\n\n\nses différents modes d'expression plastique, picturale, littéraire ou musicale.\nMais si sa psychologie nous paraît assez naïve et sommaire, c'est précisément\nen son absence de complexité que réside la force et l'efficacité de cet art qui,\nsuivant la définition de Wagner, est la musique elle-même, la musique en\nsa plus pure réalisation, cherchant et trouvant en elle seule son point\nd'appui, sa raison d'être et sa vertu expressive.\n    La souffrance, marque distinctive et couronne de l'Humanité, n'apparaît\nà la vérité presque nulle part en son œuvre. Il ne possède ni l'idéalité et la\ndivine majesté de Bach, ni l'insondable profondeur de Beethoven enfermant\ntout un monde de sentiments, de rêves et d'aspirations. Il ne s'attarde point\nnon plus dans les songeries sublimes, il ne connaît point l'ineffable prestige\nde l'Ombre qui trône immense dans le silence des nuits étoilées, mais son\nâme candide chante le rayonnement des êtres et des choses, entonne dans\ndes effusions de gratitude le cantique du printemps éternel. Génie vêtu d'une\nrobe de lumière, il vole et plane au travers des paradis en fleurs, nous pro-\nmenant au milieu de paysages ravissants et ensoleillés, nous enivrant de par-\nfums et de mélodies exquises.\n    La musique de chambre semble le domaine le plus favorable à l'expansion\nlibre de ce génie heureux. La première soirée du Cercle, exclusivement con-\nsacrée à cette musique de chambre, fut d'un bout à l'autre un pur enchante-\nment. C'est le Quatuor en ré majeur (deux violons, alto et violoncelle), tout\nscintillant de grâce captivante, exécuté par MM. Eldering, Korner, Schwartz,\n Grutzmacher (de Cologne). C'est le frais et piquant trio pour piano, clari-\n nette et alto (Mme Kleeberg-Samuel, MM. Mühlfeld et Schwartz). Puis la\n Sérénade en si bémol, si riche d'inspiration et débordante de verve, merveil-\n leusement chantée, rythmée et colorée, sous la direction de Steinbach, par\nun orchestre de musiciens bruxellois (hautbois, clarinettes, cors, bassons).\n    Puis le Quintette en la majeur (clarinette, deux violons, alto, violoncelle),\n perle et couronnement de la soirée, exécuté par Mühlfeld et le quatuor colo-\n nais. Une douce et reposante lumière s'écoule en flots d'or au travers de ce\n poème plus ample que les précédents, dont le Larghetto est une des pages les\n plus délicieusement expressives que Mozart ait écrites et où étincellent des\n trésors de vie idéale, de tendresse et de bonheur.\n    L'exécution de ces œuvres par les artistes colonais fut d'une souveraine\n perfection : étonnante précision rythmique, admirable fusion des détails\n dans un ensemble puissant et coloré, justesse et souplesse du phrasé expressif.\n  Le clarinettiste Mühlfeld est un artiste de premier ordre. Son jeu, qui a plus\n d'un trait d'analogie avec celui de Guidé au hautbois, se caractérise par la\n plénitude, le velours, la pureté lumineuse des sonorités auxquelles vient se\n joindre une ampleur expressive de diction de la qualité la plus rare et la\n  plus pénétrante.\n     La seconde soirée du Cercle était consacrée aux œuvres symphoniques.\n  Sous la magistrale direction de Steinbach, la Symphonie en sol mineur,\n  l'Ouverture de la Flûte enchantée, interprétées par les artistes de nos orchestres\n  bruxellois, ont apparu puissamment vivantes, en une efficacité de rythmes et\n  de nuances où la pure et classique beauté de la ligne se complète par la mise\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3382, "texte": " 100                              DURENDAL\n\n\n en lumière de la signification expressive. Avec le charme éloquent de leur art\n si sincère, Crickboom et Van Hout ont joué la Symphonie concertante pour violon\n et alto. Mme Kleeberg-Samuel a dit, avec autant de poésie que de finesse, le\n Concerto en si bémol majeur. Enfin, on a applaudi vivement huit danses alle-\n mandes, que l'orchestre, dirigé par Steinbach, exécutait pour la première fois\n à Bruxelles, danses parées de motifs gracieux, très variées de coupe et de\n rythmes, et dont quelques-unes (Le Canari, La Vielle, Le Traîneau) sont fort\n ingénieusement descriptives.\n    La troisième soirée du Festival Mozart fut remplie par la représentation\n des Noces de Figaro, qui se donnèrent avec les artistes et l'orchestre du théâtre\n de la Monnaie, toujours sous la direction de Steinbach. Nous en rendrons\ncompte dans le prochain fascicule de Durendal.\n   Au Conservatoire, M. Gevaert avait aussi préparé en l'honneur de Mozart\nune très belle et instructive audition. Les privilégiés qui ont assisté à cette\nsolennité artistique ont eu le bonheur d'y entendre des interprétations affi-\nnées de la Symphonie en ut majeur (Jupiter) et de la Symphonie en si bémol\nmajeur. Cette dernière est pleine d'esprit et de grâce, mais est dépassée en\nampleur et en signification par la Jupiter-Symphonie. Il y a dans cette sym-\nphonie un Andante cantabile où la suavité du contour mélodique s'allie à une\nexquise fraîcheur d'inspiration, et le finale qui lui sert de péroraison (Allegro\nmolto) est plein de vie, de fougue et de mouvement. Arthur De Greef joua le\nConcerto en ré mineur pour piano et orchestre, dont la Romance est un joyau\nd'émotion discrète et naïve. Impossible d'imaginer interprétation plus\nadéquate à l'esprit de l'œuvre, grâce, délicatesse, clarté, charme délicieux\ndes sonorités et des nuances. Après l'exécution de ce concerto, A. De Greef\nfut triomphalement acclamé. Pour que le programme de ce concert jubilaire\nne fût pas trop sévère, M. Gevaert avait fort heureusement adjoint à ces\nœuvres de musique pure des fragments de la Flûte enchantée, l'ouverture, l'intro-\nduction et le terzetto, très agréablement chanté par M lles Jean, Lecluyse et\nAlvarez (les trois fées), M. Achten remplissant le rôle de Tamino.\n\n  Jubilé décennal des Concerts Ysaye (1896-1906). — Aux\nConcerts Ysaye on a fêté avec éclat le dixième anniversaire de leur fondation.\nC'est en effet le 5 janvier 1896 qu'Eugène Ysaye, secondé dans son entre-\nprise par MM. Kufferath, Guidé et Schleisinger, dirigea la première audition\nde la Société Symphonique des concerts auxquels il a donné son nom et\ndepuis lors, constamment guidé par un très noble souci d'art, il a poursuivi\nsans interruption avec une infatigable persévérance et le plus avisé des\néclectismes son œuvre largement initiatrice et éducative du goût public.\nActuellement les Concerts Ysaye peuvent être considérés comme un des\nrouages essentiels de l'activité esthétique de notre pays. Dans la pensée de\nleur fondateur ils devaient combler une lacune et répondre à un but précis,\ncelui de faire connaître les plus caractéristiques d'entre les œuvres sympho-\nniques contemporaines, les Populaires avec leurs quatre auditions annuelles\nne pouvant évidemment suffire eux seuls à une tâche aussi vaste et les\nGoncerts du Conservatoire étant d'ailleurs réservés exclusivement à l'exécu-\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3437, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                 101\n\n\n\ntion modèle des grandes œuvres classiques. Au cours de ces dix années, les\nauditions des Ysaye qui ont été toutes intéressantes et dont quelques-unes\nfurent admirables n'ont jamais failli à leur mission et ne se sont jamais\nécartées de l'idée directrice qui les a inspirées. Exception faite pour Strauss\net la jeune école allemande auxquels se sont plus spécialement consacrés les\nPopulaires, Ysaye a fait entendre des œuvres de toutes les écoles, française,\nanglaise, russe, Scandinave, avec une préférence assez marquée toutefois\npour l'école franckiste qui compte en France et en Belgique de si nombreux\net distingués représentants et où l'on doit assurément reconnaître une des\nexpressions les plus vivantes, les plus fortes et les plus originales de l'art\ncontemporain. Si l'on parcourt les programmes des Concerts Ysaye depuis la\ndate de leur institution jusqu'à l'heure présente, on y relève les noms des\ncompositeurs César Franck, d'Indy, Chausson, Fauré, Ropartz, Duparc,\nDebussy, Magnard, Benoît, Jongen, Vreuls, Dupuis, Mortelmans, Rasse,\nThéo Ysaye, Raway, etc. Les compositeurs belges doivent à Ysaye une\nreconnaissance infinie, car c'est au cours de ses concerts que les noms de la\nplupart d'entre eux ont commencé à sortir de l'ombre et à être chéris du\npublic.\n   Sachant combien les qualités et la conception particulière à tout grand\nconducteur d'orchestre impriment leur empreinte spéciale à une œuvre et\narrivent ainsi à y revêtir de lumière tel ou tel autre aspect insoupçonné, il\narriva fréquemment qu'Ysaye céda généreusement son bâton directorial à de\ncélèbres capellmeister au premier rang desquels apparaissent les noms presti-\ngieux de Steinbach, de Mottl, de Mengelberg, de Weingartner. Parmi les\nvirtuoses du chant ou de l'instrument qui rehaussèrent de leur concours ces\nbelles manifestations artistiques, citons les noms de Sucher, Gulbranson,\nLitvinne Misz-Gmeiner, Pregi, des violonistes Thibaut, Ten Have, Chau-\nmont, Zimmer, Deru, des pianistes Risler, Pugno, Saint-Saëns, Planté, de\nGreef, Busoni. Cette énumération encore incomplète permet toutefois de\njuger la somme de travail réalisée aux Concerts Ysaye ainsi que la valeur et\nle fruit des enseignements recueillis par le public belge en cet intense foyer\nd'activité artistique.\n   A son entrée dans la salle, Ysaye fut salué de chaleureuses et triomphales\nacclamations. Le programme du concert jubilaire était strictement restreint\naux œuvres nationales. On y entendit la Symphonie de Franck dont la force\net l'élévation de pensée, l'inspiration fière et sereine, la richesse de vie expres-\nsive ont apparu en une interprétation très fouillée et compréhensive. A. de\nGreef joua de façon étincelante le Concerto de piano de Théo Ysaye, poème\npuissamment personnel dont nous goûtons surtout les trois premiers mouve-\nments et où l'ingéniosité, l'affinement de l'écriture le disputent à la saveur\npénétrante des rythmes et des colorations. Thibaut versa toute la poésie de\nson jeu tendre et souple dans l'interprétation du Chant d'hiver d'Eugène Ysaye,\nune belle inspiration où fleurissent symboliquement des harmonies délicates\n et attristées, puis il joua supérieurement une transcription delaValse-Caprice\n de Saint-Saëns qu'Eugène Ysaye a ingénieusement adaptée au violon. Le\n concert qui débutait par la très charmante et pittoresque Fantaisie pour orchestre\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3295, "texte": "102                             DURENDAL\n\n\nsur des airs populaires angevins de Lekeu, s'est terminé par une page d'Albert\nDupuis fréquemment applaudie au théâtre, l'entr'acte sur des airs populaires\nliégeois, extrait de Jean-Michel.\n\n    C o n c e r t s d i v e r s . — Signalons d'abord l'audition de musique de\nchambre donnée au Cercle Artistique par les frères Hambourg, Mark Ham-\nbourg (pianiste), Jan Hambourg (violoniste) et Boris Hambourg (violoncel-\nliste). Au programme, les trios en ri majeur (op. 70), de Beethoven, en si\nmajeur, de Brahms, en la mineur (op. 50), de Tschaïkowski.\n    L'interprétation des frères Hambourg assez flottante et dépourvue d'accent\ndans le trio de Beethoven a pris du caractère dans celui de Brahms et, dans\nl'œuvre de Tschaïkowski, a pleinement satisfait. Mark Hambourg a déployé\nce soir-là des qualités de style, de discrétion, de sobriété, de justesse expres-\nsive auxquelles les tempétueuses exubérances de ses récitals ne nous avaient\nguère accoutumé. Quant au violoncelliste Boris, c'est un bel artiste, réelle-\nment doué, tirant de son instrument des sonorités amples et pénétrantes.\n    Le lendemain avait lieu à la Grande-Harmonie un concert organisé par\nPablo Casais, Bosquet et Crickboom. Inutile d'insister sur l'intérêt d'une\naudition au cours de laquelle devaient se faire entendre ces trois remarqua-\nbles artistes. Alternativement ils ont joué en solistes, puis ensemble, dans des\nœuvres de musique de chambre. Notons une superbe interprétation du trio\nen si bémol de Beethoven (op. 97), la suite en sol de Bach, pour violoncelle\nseul, où Casais s'est montré supérieur par la clarté de l'exposition et la largeur\nde l'accent, un délicieux concerto de Rameau, pour piano, violon et violon-\ncelle. Bosquet a joué du Chopin et du Brahms (interprétation très suggestive\nde la Berceuse écossaise). Crickboom a fait particulièrement apprécier son jeu\npur, ferme et charmeur dans l'Andante et Scherzo de la Symphonie Espagnole de\n Lalo.\n    Enfin, le concert de Mme Mysz-Gmeiner à la Grande-Harmonie. La célèbre\ncantatrice a donné toute une série d'interprétations vibrantes consacrées aux\nmaîtres du lied allemand, Schubert, Schumann, Strauss, Brahms. Le Roi des\nAulnes s'est exhaussé aux proportions d'un drame palpitant d'émotion, et\n bien que Mme Mysz-Gmeiner ait fait admirer la profondeur de son sentiment\n et l'intensité expressive de sa diction dans tous les poèmes qu'elle chanta, le\n glorieux lied de Schubert est resté l'impression maîtresse de la soirée.\n M me Mysz-Gmeiner était soutenue par les très artistiques accompagnements\n de M. Jean du Chastain, pianiste, qui figurait aussi comme soliste au pro-\n gramme dans des pièces de Beethoven, Chopin, Wagner, Brahms, Liszt.\n M. du Chastain a une compréhension fort distinguée des œuvres. Nous l'avons\n surtout goûté dans le tragique nocturne en ut dièze mineur de Chopin, auquel\n il a su donner de l'ampleur et de l'envolée, dans la Mort d'Isolde de Wagner\n (transcription de Liszt) qu'il a chanté largement et paré de poétiques colo-\n rations, enfin dans les rhapsodies de Brahms (si mineur) et de Liszt (ré bémol),\n où, déployant les ressources de sa belle et solide technique, il a été absolument\n parfait.\n                                                      GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3427, "texte": "                            CHRONIQUE MUSICALE                                 103\n\n\n   R é c i t a l M a r i e d u C h a s t a i n . — C'était très bien, reconnaissons-le\ntout de suite, et la femme violoniste a obtenu là un succès des plus mérité.\nMlle du Chastain a exécuté de façon excellente les différents morceaux ins-\ncrits à son programme. On ne peut attendre mieux d'une artiste de cet âge,\net tout lui prédit une brillante carrière de virtuose. Je ne déplore qu'une\nseule chose, mais c'est là une impression toute personnelle. Pourquoi le pro-\ngramme de tous les violonistes est-il inévitablement le même. J'ai bien\nentendu cinquante fois le Trille du Diable de Tartini, qui m'a paru, dernière-\nment encore, aussi totalement dénué d'intérêt qu'à la première audition. Et le\nConcerto de Saint-Saëns, et les Airs russes de Wieniawski et Zigennerweisen de\nSarasatel Ces virtuoses ont-ils donc juré de nous faire croire qu'il n'y a pour\nchaque instrument qu'une dizaine de morceaux jouables au concert? Peut-\nêtre ai-je tort en me plaignant ainsi de la monotonie des programmes. Le\npublic, sans doute, le veut ainsi ; cela lui permet avec un peu d'entraînement\nde prendre des airs connaisseurs.\n                                                                                 R.\n\n    S o n a t e d e J o n g e n . — Cette belle sonate pour piano et violon vient\nd'être éditée par Schott. C'est certainement, dans la musique de chambre, l'une\ndes œuvres les plus marquantes de notre école belge. Elle affirme chez le\njeune compositeur une riche personnalité faite de sensibilité exquise dans une\nforme noble et châtiée. Nul ne déniera à Jongen le mérite de la spontanéité et\nde l'inspiration émue, avec des tendances nettement franckistes. Lisez la\ndeuxième partie de cette sonate : elle parle directement au cœur, c'est beau\ncomme du Franck. Il y a des réserves à faire sur le premier allegro. S'aban-\ndonner à sa veine mélodique, si abondante qu'elle soit, et à la fougue de\nl'inspiration, c'est très bien. Mais ces richesses (très réelles) se perdent en\npartie pour l'auditeur quand elles ne sont pas l'âme d'une architecture solide\net claire. Ici, M. Jongen a perdu de vue ses modèles Franck et d'Indy qui\nsont de puissants architectes de sons. Il semble que Jongen ait eu peur de\nsuivre le plan ordinaire d'un allegro de sonate, plan suffisamment large pour\nencadrer les idées les plus modernes. Les dernières œuvres de d'Indy en\ntémoignent. Un allegro de sonate demande une exposition de thèmes, leur\ndéveloppement et la répétition variée du début. Ce sont deux colonnes sup-\nportant une arcade. Ce plan logique se prête à d'infinies variétés. Or,\nM. Jongen étend la première partie de cet allegro hors de toutes proportions.\n(L'épisode en si bémol est un morceau dans le morceau.) D'ailleurs, la trop\ngrande variété des tonalités rend les développements qui suivent moins inté-\nressants. Ceci n'empêche pas les thèmes d'être tour à tour superbes et char-\nmants. Nous avons signalé tantôt la poésie pénétrante du mouvement lent...\nun peu long aussi ! Le finale est plein d'entrain et de fougue ; et « cela tient\nensemble » malgré sa fantaisie. Son thème principal s'y superpose, vers la fin,\nau thème du premier mouvement, avec un art digne de tout éloge.\n   On sait que M. Joseph Jongen est Liégeois, qu'il a eu jadis le prix de Rome\net qu'il a déjà fait entendre à Bruxelles un concerto pour violoncelle, une sym-\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2152, "texte": "104                              DURENDAL\n\n\nphonie et un beau poème symphonique, Lalla-Roukh, joué à un des derniers\nconcerts Ysaye. Ajoutons-y un quatuor pour cordes et piano et cette sonate,\nà laquelle nous souhaitons tout le succès qu'elle mérite.\n                                                              J. RYELANDT.\n\n   M . A . M o o r t g a t , maître de chapelle à l'église Notre-Dame de Hal,\npublie un recueil de chansons populaires, composées par lui dans la forme des\nanciennes chansons, toujours vivantes dans la tradition de nos villages\nflamands. La majeure partie des textes est de M. René De Clerck, qui pastiche\navec un rare bonheur le vieux lied flamand, avec ses adorables naïvetés et\nsa grâce souriante, où l'on devine parfois une intime blessure d'âme.\n   Toutes ces accortes compositions, dénuées, si l'on veut, de prétentions au\ngrand art, mais non dépourvues de charme sincère, respectant d'ailleurs,\ncomme leurs aînées, les exigences du bon ton, représentent une très inté-\nressante contribution à l'art populaire du pays flamand. Elles aideront à\ndissiper l'inepte légende de la soi-disant âme flamande, sensuelle, grossière,\nrivée aux plaisirs de la table, et... aux autres.\n                                                                F . VERHELST.\n\n\nAirs tendres, Menuets et Ronde du XVIII e siècle , par LÉON\n  SOUBRE. — (Bruxelles, Breitkopf et Hârtel.)\n   Cette jolie série de mélodies anciennes que le sympathique professeur du\nConservatoire a recueillies, transcrites et pourvues d'accompagnements pia-\nnistiques ingénieusement adaptés au texte, sont empreintes de ce charme\npropre à l'inspiration naïve des Watteau et des Florian dont elles évoquent le\nsouvenir, se caractérisant par la grâce spirituelle, l'émotion discrète, l'exquise\nfraîcheur du sentiment. Nous citerons l'ariette la Tourterelle (pénétrée d'un\nparfum glückiste très accentué), le rondeau Jouissez après l'orage, le menuet\nSilvandre. Le recueil de Léon Soubre devrait être entre les mains de tous ceux\nqu'intéresse l'art charmeur et primesautier du XVIIIE siècle.\n                                                                      G.DEG.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison02-009", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 105, "page_fin": 107, "titre_corps": "Lettre de Paris", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Lettre de Paris DONC nous avons", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 136, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2697, "texte": "Lettre de Paris\n                 DONC nous avons un nouveau Président. Sa          venue au monde\n                      s'est opérée suivant les règles de l'art. La mère et l'enfant\n                      se portent à merveille.\n                         A vrai dire, il n'est pas tout à fait né. Il est seulement\n                      conçu. C'est exactement un mois, jour pour jour, après sa\n                      procréation qu'il peut sortir de la couveuse parlementaire.\n                      Jusque-là il végète d'une vie utérine, recroquevillé dans\n                      une somnolence intra-sénatoiïale. Mais soyez sans crainte,\n                      au jour fixe, il se passera en sautoir son grand cordon\nombilical et montera sur sa chaise-haute. Les lois de la nature sont\ninéluctables.\n   Quoiqu'il n'existe pas encore, on peut le tenir pour existant. C'est le droit\nromain lui-même qui nous y autorise en un brocard solennel. Les fées, qui\nsont personnes d'honneur indépendantes, n'avaient d'ailleurs pas altendu la\npermission de ce vieux Papinien; elles avaient, d'un coup de talon rose, brisé\nle cristal de l'Empyrée et avec des robes traînantes elles étaient venues chu-\nchoter gentiment autour de l'auguste couveuse. Oh! le groupe exquis de ces\nsylphides penché sur le gros et gras nouveau-né, le voyez-vous le tableau?\n    Ce qu'elles se dirent entre elles... allez-le leur demander, lecteur curieux !\nCroyez-vous que je vais trahir la confiance de ces charmantes petites créa-\ntures? Oui, elles ont prononcé des formules précatives sur le berceau orné de\nfaisceaux d'or, mais je ne vous dirai pas lesquelles, et elles ont fait neiger sur\nl'avant-terme des flots de ce qu'elles puisaient dans leurs robes traînantes,\nmais vous ne saurez pas de quoi ! Contentez-vous de savoir que, pendant ce\ntemps, M. Fallières les considérait d'un œil reconnaissant, et qu'il n'avait nul-\nlement l'air d'un fœtus dans un bocal d'eau-de-vie.\n    D'ailleurs qu'auriez-vous besoin de consulter les fées? L'avenir se dévoile à\n tous les yeux lucides. Il suffit d'être lucide. Prenez l'homme, déchiquetez\ntous les éléments de sa personnalité, la date de sa naissance, la largeur de son\n paraphe, le quotient du chiffre de ses électeurs par le nombre de lettres de sa\n ville natale, jetez le tout dans la chaudière des sorcières de Macbeth, souf-\n flez le feu! et il est impossible que, dans les vapeurs qui s'élèveront, vous ne\n voyez pas se dessiner quelques signes cabalistiques. Vous n'aurez plus qu'à\n les interpréter.\n    Ça c'est le grand jeu, il n'est pas à la portée de tout le monde! Mais le\n petit, vous pouvez vous le payer, même sans marc de café. Vous n'avez qu'à\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3386, "texte": "106                                 DURENDAL\n\n\nprendre une photographie de M. Fallières et à la regarder longtemps, très\nlongtemps, en concentrant toutes les forces de votre esprit, de peur que le\npérisprit ne s'escappe, et vous finirez par éprouver quelque chose. Un de\nmes amis a essayé. Au bout... je ne ne vous dis pas de combien de temps pour\nne pas vous décourager, à la place de M. Fallières il a vu paraître un lion,\noui, un lion à crinière et à mufle. Le pays des Mufles ! s'est-il écrié, comme\ns'il avait été du Congrès. Un autre qui avait renouvelé la même expérience\nne s'est rien écrié du tout, mais s'est effondré, il a fallu lui souffler sur les\nyeux, et cependant la photographie n'était pas à phonographe !\n    Autre moyen. Vous interrogez le nom. Fallières ! il faut prononcer ce poly-\nsyllabe incertain (est-ce di est-ce tri?) avec lenteur et ferveur, plusieurs fois\nde suite, en ténor aigu et en basse profonde, avec l'accent marseillais et avec\nle nasillement yankee, en comparant la sonorité fa-ièr et la résonance fa-lièr,\nen mettant l'accent sur l'a fa'llrr et en le reportant sur l'e fflièr' et puis en joi-\ngnant au souci d'esthétique musicale la préoccupation de la psychologie com-\nparée.\n    Fa, Fall est un début malaugural. M. de Falloux, que Veuillot appelait\nfallax, a légiféré une indigestible pomme de discorde; le général de Failly n'a\npas toujours, hélas! fait faire merveille à ses chassepots; et le personnage dont\nle nom se rapproche le plus de notre président, un président de république\nlui aussi, Marino Faliero, quel tragique souvenir! et comment le même\nfrisson n'a-t-il pas arrêté tous les votants au moment où leurs doigts écri-\nvaient le nom qui évoque une telle conjuration? Peut-être que les trois quarts\nd'entre eux ignoraient Marino Faliero, et voilà pourquoi Senato Falières\na passé !\n    En revanche, la finale ière est heureuse : La Bruyère est savoureux et\nMmeDeshoulières est estimable, la Bavière est un beau pays, Hyères une\ncharmante ville, Plombières une jolie station d'été et les Cordillères une belle\nchaîne, une chaîne d'huissier pour le Démiurge. La désinence est féminine,\nsans doute, mais cela ne veut rien dire, Faure n'a pas eu à se plaindre de son\ne muet et Thiers n'a pas eu tant à se louer de n'en pas avoir.\n    Car tous nos présidents ont été les hommes de leur nom, à l'instar de Sep-\ntime Sévère. Le bourgeois par excellence, l'homme du tiers-état pouvait-il\ns'appeler autrement que Thiers? Et Carnot, qui fut poignardé dans son\nlandau, n'avait-il pas dans son nom les deux mots anglais qui lui défendaient\nde monter en voiture? Mac-Mahon, ce trissyllabe qui semble hésiter et se\nreprendre, ne peint-il pas l'irrésolu qui s'entête ? Grévy n'est-il pas le nom du\nprésident qui se met en grève de propos délibéré ? Félix Faure portait le\nbonheur dans son prénom, l'inachevé mélancolique dans son nom. Casimir\nPérier unissait à un prénom d'un romantique un tantinet ridicule un nom\nqui assourdit le mot périr, il devait commencer avec fracas et s'interrompre\npiteusement. Emile Loubet, ça ne signifie rien du tout, et c'est bien ça.\nTandis qu'Armand Fallières a une autre allure ! C'est à la fois sonore et pro-\nlongé, prédominance des a ouvert, la franchise, et chute en è ouvert aussi, la\ndouceur. Quel horoscope flatteur ! Si le Président ne me nomme pas grand\nchaman de l'Elysée, il n'aura pas de gratitude!\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3455, "texte": "                             LETTRE DE PARIS                                107\n\n\n   Je ne dis pas astrologue; d'abord le bonnet pointu est bien gênant pour\npasser sous' les lustres, et puis l'astrologie est démodée. Comparez aux tor-\nrents de lumière que je viens de faire jaillir rien qu'en battant les quatre syl-\nlabes du nom présidentiel les flots de ténèbres où un oculiste vieux jeu se\nserait noyé en partant de la date de naissance 6 novembre. C'est la maison de\nScorpion. Fallières, un scorpion? Cet arachnide pulmonaire vous condamne\n« à la véhémence, à un immense besoin d'activité, de locomotion, d'infidé-\nlité ». Reconnaissez-vous là notre bon sénateur au footing modéré et à la\nplacidité qui s'obstine? « Les gens nés sous ce signe seront agressifs et bles-\nseront leur entourage sans même s'en apercevoir; mauvais coucheurs, ils\nauront beaucoup d'ennemis. » Je ne reconnais toujours pas M. Fallières !\n« Leurs chances de fortune seront très fugitives... » Non ! décidément, fer-\nmons ce grimoire, la Requête aux étoiles provoque des réponses absurdes.\nAstrologie, tu n'es qu'un mot! Encore une science qui fait faillite!\n    Qui sait pourtant? « Leurs chances de fortune seront très fugitives. » Si le\nScorpion disait vrai ? Peut-être que Fallières ne restera président qu'un\ntrimestre ou deux. Cela mettra un peu de variété dans les journaux. J'en serai\nramené à ausculter les noms des candidats Doumer, prédestiné aux doumas,\net Sarrien, qu'à Rome on aurait appelé Iste-nihil. Mais alors, si Fallières\ntombe, pourquoi tombera-t-il ? Le verrons-nous secouer avec mépris la pous-\nsière de son dernier footing, comme Casimir Périer, ou retenir avec opiniâ-\ntreté un népos impopulaire comme Grévy? Le grimoire dit : « Ils auront\n beaucoup à se plaindre de leur famille. » Réentendrons-nous sur les boulevards\n la complainte wilsonienne : « Ah ! quel malheur d'avoir un gendre ! »\n    En ce cas, de plus, à quoi passera-t-il ces quelques mois de pinacle que le\n sort lui aura si parcimonieusement accordés? Que fera-t-il pour passer à la\n postérité? Léguera-t-il au Louvre sa batterie de cuisine et sa fidèle vaisselle,\n comme M. Thiers? Emettra-t-il une pensée définitive à la vue d'une inon-\n dation comme Mac-Mahon? Placera-t-il son argent uniquement en Conso-\n lidés anglais sans avoir confiance pour 3 fr. de rente seulement en ses futurs\n ex-sujets comme Grévy? Inspirera-t-il un air du Père La Victoire comme\n Carnot? Portera-t-il un faux-col bas comme Casimir Périer ou des guêtres\n blanches comme Félix Faure, ou un chapeau en accordéon comme Loubet?\n Ce sont là des gloires aussi fugitives que la fortune du Scorpion. Comment\n se fait-il que nul de nos présidents n'ait pensé à l'art pour immortaliser son\n nom, et que chacun, dès le jour de son intrônisation, n'ait pas réuni toute une\n cour d'ébénistes et de tapissiers pour leur dire, la main gauche dans le gilet,\n la main droite derrière le dos et une mèche sur le front : « Je veux qu'il y ait\n un style Loubet comme il y a un style Louis XVI et un style Empire, des\n chaises Loubet, des lits Loubet, des éteignoirs Loubet, et si le style Loubet\n ne se distingue pas du style Faure aussi caractéristiquement que le style\n Faure se distingue du style Carnot, je fais la séparation du Meuble et de\n l'Etat, et je vous expulse tous! Ou pis! Duc de Rovigo, approfondissez les\n fossés de Vincennes!... »\n\n                                                               HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison02-010", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 108, "page_fin": 122, "titre_corps": "Livres et Revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LIVRES ET REVUES LE ROMAN", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 139, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "LIVRES ET REVUES\n\nLE ROMAN :\n   L ' I v r a i e , roman, par JEAN NESMY. — (Paris, Delagrave.)\n   Pour ne pas mettre en scène des épisodes brutaux et grossiers, pour ne\npas nous présenter des paysans obtus, intéressés, cruels, vils et immoraux,\nfaut-il dénier au roman champêtre de M. Nesmy le mérite d'une observa-\ntion scrupuleuse et sincère? Non, n'est-ce pas. Si nous n'étions pas déjà\nconvaincus par notre propre expérience de ce que les mœurs paysannes\nrenferment de simplicité, d'honnêteté et de grandeur, ce livre nous en persua-\nderait par l'indéniable accent de vérité que lui donne son auteur.\n   Sans doute M. Nesmy a des côtés de poète et son observation est plus\nbienveillante que cruelle, son commentaire de la vie plus lyrique que froi-\ndement circonstancié. Mais ce n'est pas moi qui songerai à l'en blâmer.\nLes parfums agrestes printaniers et doux qu'il me fait respirer me reposent\ndes nausées éprouvées aux excursions de tel naturaliste célèbre à travers les\nbassesses de l'âme campagnarde. Je crois sincèrement que l'optimisme de\nl'auteur de Vivrait est plus près de la vérité que le parti pris de celui de\nla Terre. Il faut en somme être reconnaissant à M. Nesmy d'avoir traduit\ntoute la poésie des âmes et des paysages de la campagne limousine. Il faut\nlui être reconnaissant surtout de l'avoir chantée en fils dévot, d'avoir dans le\nbranle de ses cloches, dans la douceur de ses vents caressants, dans l'har-\nmonie de ses lignes ondoyantes, dégagé sa profonde et traditionnelle\nhonnêteté.\n   Il semble bien, en effet, que c'est à cette honnêteté que l'idylle de Millette,\nSaubrignat et de Firmin Mérigal soit offerte comme un hommage. Elle est\nnuancée, cette idylle de toutes les teintes du jour, de l'aube au couchant,\nelle est vaillante avec la clarlé vive du matin, douloureuse un peu avec la\nchaleur lourde de midi, chastement troublante avec le mystère voluptueux\ndu soir et des belles nuits candides « aux couleurs de la Vierge ».\n   Millette et Firmin s'aiment depuis qu'ils sont enfants. Leur amour est\ntraversé par la brouille de leurs parents. Ils aiment et souffrent. Cette souf-\nfrance est féconde et bienfaisante, car leur amour s'en trouve fortifié et\néclairci.\n   Vous pensez bien que la brouille des anciens est passagère. Pour la dissiper\nnéanmoins il a fallu qu'un événement imprévu vienne abaisser l'orgueil du\npère Mérigal. Son fils, son aîné, attiré par les salaires des villes, a renoncé à\nla vie simple et rude de la campagne. Saisi par la tentacule citadine, il ne\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3212, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                109\n\n\n tarde pas à être broyé. Il s'acoquine à une fille, est trompé par elle et\nvole pour elle... Cette aventure fait un contraste ingénieux avec le roman de\n Firmin et de Millette. Elle est salutaire pour tout le monde, car elle donne\nconscience au fier Mérigal de l'ivraie qui peut pousser dans le beau blé de\nsa race, ce blé dont sur la terre des aïeux Firmin et Millette sauront faire\ncroître et mûrir les épis.\n   Il faut lire l'Ivraie comme un repos aux lectures cruelles et décevantes des\nromanciers modernes, il faut le relire comme un réconfort aux spectacles\nd'indifférence et d'irréligion que les campagnes de France ont donné en ces\ntemps-ci. M. Nesmy en décrivant une \" paroisse \" de son pays où s'éclaire\nune belle figure de curé paternel et compréhensif, en commentant à travers\ntout un paysage le langage ailé des cloches d'un clocher de chez lui, en\nchantant la beauté loyale et tendre d'un couple d'amoureux dont il a suivi\nl'idylle et compris les aveux, a fait plus qu'une œuvre d'artiste, il a fait une\nbonne action.\n                                                            HENRI DAVIGNON.\n\n\nJ e a n n e M i c h e l i n , par HENRY BORDEAUX. — (Paris, Sansot.)\n   J'ignorais, avant d'avoir lu Jeanne Michelin, que M. Henry Bordeaux eût\ncultivé jadis le fruit défendu. Sans doute, rien de licencieux dans ce petit\nvolume — mais, parmi un cadre approprié duXVIIIesiècle, des gestes de ten-\ntation et de caresses, tels que durent en échanger un duc de Richelieu, collec-\ntionneur d'expériences amoureuses et une jolie petite bourgeoise qui, tombée\npar langueur et surprise en péché d'amour, souffre et meurt de son unique\nfaute ! Cette menue et hardie idylle bénéficie — et ce n'est ni son moindre\nmérite ni son moindre danger — d'un style fluide, nuancé, plus rêvé qu'écrit,\nun style qui ne dessert pas la passion, s'il ne l'accentue point. Jeanne Michelin\nne peut être lu avec bénéfice moral que par les jeunes filles qui reluquent des\nducs de Richelieu. Les autres feront mieux de s'en tenir à la Peur de Vivré.\n\nC é l i n e , fille d e s c h a m p s , par PIERRE DE QUERLON. — (Paris, Mer-\n   cure de France.)\n   Ce petit livre, « très nature », où une psychologie, fruste et élémentaire, se\nmeut dans des paysages aux lignes souples, doit aviver les regrets des\nartistes, devant la disparition prématurée du délicieux enfant de lettres\nqu'était ce pauvre Pierre de Querlon. Ce tout jeune homme fut un grand écri-\nvain, qui, avec des riens, fit des chefs-d'œuvre. Voyez donc sa Céline. Elle vit,\nelle rêve, elle aime, comme toutes les filles des champs de son espèce. Son\nhistoire est un fait divers banal. Si tout de suite pourtant, elle intéresse, elle\ncharme, elle passionne, et si la quelconque aventure vous empoigne comme le\nplus compliqué des romans, si, mieux encore, au contact de cette existence\nterre à terre et en face de ces coins de nature si sobres de dessin, vous sentez,\npour la première fois, que l'art peut « diviniser » les gestes les moindres et\n« illustrer » les plus veules aspects, ah! saluez, avec un regret douloureux, la\nprécoce maîtrise dont la Mort frustra les Lettres françaises.\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3062, "texte": "110                               DURENDAL\n\n\nA v a n t l ' a m o u r , par MARCELLE TINAYRE. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Avant l'amour ne fera pas oublier la Maison du Péché. Mme Marcelle Tinayre,\nqui s'efforce aujourd'hui d'être de plus en plus « Noailles » et de ne pas se\nlaisser dépasser comme « femme à thèses », semble avoir voulu prouver jadis,\npar Avant l'amour, que la jeune fille, avant de se caler dans un sentiment sûr,\ndurable et définitif, doit à la liberté de son sexe de faire quelques expériences.\nQue si ces expériences valent à Marianne, d'abord des taloches, et puis des\nennuis plus graves, n'importe, tout cela forme le caractère et le cœur et pré-\npare au grand amour! Et dans cette préparation, les collaborateurs, benêts\nou bellâtres, sont indifférents! Mme Marcelle Tinayre voudrait-elle dire ceci :\nque pour devenir une épouse fidèle et aimante, il faut commencer par être une\ndemi-vierge? Marcel Prévost est décidément dépassé, même pour le style;\ncar Mme Tinayre revêt ces douces anarchies d'une forme élégante, souple,\navec le relief de jolies et dangereuses images.\n\nA i m o n s ! par FRANÇOIS GILLETTE. — (Paris, Plon.)\n   Un roman moral et bien écrit, ce qui vaut deux bons points. Histoire d'une\ncrise conjugale, où la femme, malgré l'entraînement de sa jeunese, se raidit\ndans une fière honnêteté, tandis que l'homme, malgré son âge mûr, glisse sur\nla pente de la passion. L'épouse, du reste, n'étant point féministe, ne triomphe\npoint bruyamment de la faiblesse de l'homme, opposée à sa propre vertu. Elle\nse contente de se réjouir, la crise passée, que l'union en sorte plus forte et\nplus pure. Livre à faire lire à ceux ou à celles qu'entama le microbe « Noailles ».\nLa vieille vérité de M. Gillette vaut mieux que la a nouvelle espérance » de la\n « divine comtesse » !\n\nV i n a , par DIDIER DE ROULX. — (Anvers, Buschmann.)\n  Sous ce pseudonyme un peu romantique — rougeole de vocables qui pas-\nsera ! — se cache un jeune écrivain d'authentique souche flamande et qui,\ndans ses plus immédiates ascendances, compte un beau et noble poète des\nFlandres. Cette ascendance se décèle dans certaines tournures de style incom-\npatibles avec la pure langue française et aussi, ce qui vaut mieux, dans une\nvision très spéciale de la vie et de ses aspects. Tant par les sentimente eux-\nmêmes que par la manière de les développer, tant par la façon d'envisager les\npaysages que par la façon de les décrire, Vina est d'un authentique Flamand.\nSans doute, ce début révèle des maladresses de composition et des ingénuités\nde pensée, mais ce début est une belle promesse qu'il faut saluer avec la\njoie que donne tout jeune espoir.\n                                                                      F . V.\n L'ART :\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Praxitèle, par GEORGES PERROT. — (Paris,\n   H . Laurens.)\n   Praxitèle a vécu vers le milieu du IVe siècle avant notre ère ; son activité\nartistique se place approximativement entre les années 370 et 340, à une\népoque où Athènes, lassée des luttes du siècle précédent et incapable d'une\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3273, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 111\n\n\nénergie soutenue, se plaît à jouir d'un repos embelli de tous les plaisirs de\nl'esprit et du corps. Les délices de « ce repos que charme la rêverie d'une\nintelligence cultivée et délicate, éprise de toutes les formes du beau », c'est ce\nque « le génie de Praxitèle a su rendre avec une merveilleuse puissance\nd'expression ». Son art marque une étape nouvelle dans le développement\nharmonieux de la sculpture grecque; il se dégage très tôt des influences\npolyclétéennes pour s'orienter vers un idéal de grâce et d'élégance. Nous\nne trouvons plus chez Praxitèle la noblesse majestueuse et impassible, la\nbeauté sévère et parfois un peu froide des maîtres du Ve siècle; à la\nbeauté plastique pure a succédé la beauté expressive. En étudiant l'une\naprès l'autre les différentes statues, que l'on peut avec une certitude presque\ncomplète attribuer au maître, M. Perrot, — dont les descriptions détaillées\nsont appuyées de reproductions photographiques excellentes — montre\nfort bien comment cette beauté expressive s'affirme davantage dans chacune\nd'elles pour s'épanouir entièrement dans des œuvres comme l'Hermès ou\nl'Aphrodite de Cnide.\n   Praxitèle est avant tout le sculpteur de la grâce adolescente. Il se plaît à\nfixer dans le marbre la nonchalance abandonnée des Eros et des Satyres.\nParmi les dieux c'est Apollon aux formes ambiguës, c'est Aphrodite, « la\nbeauté qui fascine et qui perd », qui le séduisent surtout. La beauté athlé-\ntique ne l'intéresse plus; ce qu'il recherche c'est le balancement harmonieux,\nle rythme élégant des lignes, qui, sans enlever de force aux corps, leur\ndonnent une grâce incomparable. On ne saurait évidemment mettre Praxitèle\nsur le même rang que Phidias. Son art a moins d'ampleur et de grandeur\nvéritables, mais, comme le conclut fort justement M. Perrot, il a parfois plus\nde charme.\n                                                                       C. G.\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Percier et Fontaine, par M. M. FOUCHÉ. — Gros,\n   par M. H. LEMONNIER. — (Paris, Laurens.)\n   C'est l'Empire, encore, qu'évoquent les noms d'artistes inscrits en tête de\nces deux monographies.\n   Percier et Fontaine, associés depuis leurs débuts dans tous leurs travaux,\nfurent les architectes de Napoléon, pour lequel, malheureusement, à cause de\nla brièveté du règne et de la précipitation des événements, ils exécutèrent plus\nde réfections et d'ouvrages éphémères que de monuments durables. On leur\ndoit, cependant, l'Arc de triomphe du Carrousel et le grand escalier du Louvre.\nDans la décoration et l'ameublement, ils furent parmi les principaux créa-\nteurs de ce style Empire, dont la raideur et la gravité s'allient si souvent avec\nune véritable et caractéristique beauté.\n   Percier et Fontaine durent la faveur de Napoléon à Joséphine qui lui avait\nsignalé leur mérite. C'est par elle, aussi, que Gros, alors en Italie, lui fut pré-\nsenté : il dut un peu à cette aimable femme les occasions de donner toute sa\nmesure dans ses tableaux célèbres : les Pestiférés de Jaffa, la Bataille d'Aboukir\net le Champ de bataille d'Eylau. C'étaient des ouvrages que, dans le langage\n académique du temps, on classait parmi les « sujets honorables pour le\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3085, "texte": "112                               DURENDAL\n\n\ncaractère national », les « sujets d'histoire » ne comportant que l'illustration\nde la fable ou de l'histoire antiques !\n   Gros, par ses belles qualités de coloriste, ses tendances à l'observation\nexacte, occupe une place à part dans l'art de l'époque. Bien que sorti de l'ate-\nlier de David et plus ou moins inféodé à celui-ci durant toute sa carrière, son\ntempérament et sa fougue, même dans les « sujets d'histoire », le feraient\napparaître, quelquefois, comme un précurseur des romantiques. Aussi, Dela-\ncroix professait-il une vive admiration pour certaines de ses œuvres.\n   « Artiste tout d'impulsion, inégal jusqu'à être exceptionnel », dit parfaitement\nM. H. Lemonnier, « Gros n'eut de talent qu'à la condition d'avoir du génie ».\nVers la fin de sa vie, ce génie tarit presque complètement, et Gros, comme\non sait, trop sensible à l'insuccès de ses travaux, aux attaques et aux sar-\ncasmes des romantiques et des adeptes d'Ingres, se suicida.\n\n\nL e s v i l l e s d'art c é l è b r e s : Nuremberg, par P.-J. R É E . — (Paris,\n   Laurens.)\n   Nuremberg! Ce nom évoque à la fois les charmants jouets de bois enluminé\net la cité de féerie archaïque et de cordialité, dans le décor d'antiquité de\nlaquelle Richard Wagner fit courir le torrent nouveau de sa musique; le\nthéâtre qu'il remplit de la personnalité magnifique de Hans Sachs, pour\nfigurer en lui la victoire fatale de la réalité qui marche et agit sur la fausse\ntradition qui s'immobilise et veut faire obstacle.\n   Mais Nuremberg a d'autres illustrations encore, et grandes, et nombreuses :\net entre toutes les villes libres du Saint Empire Romain, il n'en est\npoint dont les fastes soient plus riches et les souvenirs plus glorieux et\nplus nobles.\n   Tout son passé est inscrit dans ses monuments et sa topographie pitto-\nresque ; sur les assises romanes ou gothiques de ses tours et de ses remparts ;\nau long de ses rues sinueuses, coupées de ponts aux noms caractéristiques,\net bordées de maisons à pignons. Et c'est un grand plaisir que de récapituler\nce passé ou de l'apprendre avec un guide aussi expérimenté et aussi épris de\nson sujet que l'auteur de ce livre.\n    M. Rée nous dit surtout, excellemment, l'art de la vieille cité, l'œuvre d'un\nsi pur et si sincère aloi des grands maîtres duXVesiècle, toutes les merveilles\naccomplies dans la pierre, dans le bois ou dans le métal par Adam Kraft,\navec la simplicité, la loyauté et la chaleur de son cœur; Veit Stoss, « l'homme\nagité », plein de génie et d'humour; les Visscher, Peter le Vieux et Peter le\nJeune, qui unirent, au début du XVIe siècle, tout l'art puissant et réfléchi de la\n vieille Allemagne à la flamme et à l'impatience joyeuse de la vie, esprit divin\n de la première Renaissance, dans l'incomparable tombeau de saint Sebald...\n Et puis, voici les peintres, dans leur accentuation grave et observatrice qui\n se détermine sous l'influence réaliste venue des Pays-Bas — les Pleydenwerf,\n Wolgemut — puis Dürer.\n    Le texte attrayant de M. Rée est commenté par une illustration abondante\n et choisie.\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3328, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 113\n\n\nL e s V i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Florence, par EMILE GEBHART. — (Paris,\n   Laurens.)\nV i t a N o v a , par DANTE ALIGHIERI, traduction de M. HENRY COCHIN.—\n   (Paris, bibliothèque de l'Occident.)\n   Florence est, sans doute, un des lieux du monde où la nature et les hommes\naient collaboré avec le plus d'harmonie pour la joie délicate et profonde de la\npensée et des yeux. Un décor incomparable, une cité à cheval sur un beau\nfleuve qui coule entre les montagnes; et dans cette cité, sur chaque assise de\nces montagnes, dans chaque petite ville et à peu près dans chaque village, des\nmonuments et des œuvres où les suggestions du souvenir se mélangent à\nl'attrait de la beauté.\n   Tout ici, dirait-on, est de l'art, et tout, aussi, de la mémoire; on marche\npartout sur les pas d'êtres puissants et illustres, et ces êtres, souvent, sont\ndes artistes dont l'œuvre bâtie, peinte ou sculptée est là devant vous, à la\nmême place où son auteur l'a mise, il y a cinq cents ans, au milieu de l'applau-\ndissement de ses concitoyens. Vous les rencontrez tous, les grands ouvriers\nde l'art florentin, Giotto et Arnolfo di Cambio; Andrea Pisano et Orcagna,\nles initiateurs vigoureux et rudes du XIVe siècle ; puis, après notre Pier di\nGiovanni Tedesco et la diffusion du réalisme ; à côté de l'Angelico, hors\ncadre, la troupe innombrable et merveilleuse des Quattrocentisti, de Ghiberti à\nMino da Fiesole; de Masacico à Ghirlandaio et à Botticelli... Et, autour\nd'eux, avec eux, ressuscitent les fastes et les hommes de la Florence répu-\nblicaine et médicéenne, la Florence dantesque des Guelfes et des Gibelins,\ndes Noirs et des Blancs, comme celle du Père — du Parâtre, plutôt! — de\nla patrie, Cosme de Médicis est celle, gracieusement pédante et licencieuse,\nde Laurent le Magnifique...\n   Et ce ne sont là que quelques indications hâtivement jetées. Les noms de\nFlorence dans l'art et dans l'histoire sont innombrables et tous, presque,\névoquent, retiennent, séduisent... C'était une tâche chère, évidemment, pour\nun italianisant comme l'auteur de l'Italie mystique et de tant de livres subtils et\ncharmants sur la Péninsule ; c'était une joie que d'avoir à parcourir Florence\nà l'intention de ses lecteurs, et de rafraîchir ses admirations en la leur décri-\nvant. Mais, lui aussi, comme M. Pierre Gauthiez, en familier de la pensée,\nconnaît que la figure matérielle des choses n'est, en quelque sorte, que la\nmoindre partie de celles-ci : Il sait « les révélations que la poésie, les con-\nteurs, les vieilles chroniques, les légendes ajoutent à la contemplation des\nchoses visibles » : de sorte qu'en le suivant, nous n'apprenons pas seulement\nles monuments, les époques et les dates, mais l'esprit même de Florence,\nson âme diverse, héroïque et allègre, violente et pieuse, et ironique.\n\n                                       * *\n   Il n'était pas d'origine florentine, assurément, cet humaniste, mis en scène par\nLeonardo Bruni, d'Arezzo, chancelier de la République, et rempli d'un si véhé-\nment mépris pour la « langue vulgaire » qu'il abandonnait la Divine Comédie à\nl'admiration des barbiers et des garçons boulangers ! Le Dante ne s'attendait,\ncertes, pas à ce que, exilé par la rage politique, durant sa vie, il subit un autre\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3110, "texte": "114                               DURENDAL\n\n\nexil, — celui de l'oubli — dans son œuvre, après sa mort... Si orgueilleux\nqu'il fut, Cimabue pouvait se résigner à voir sa renommée obscurcie par celle\nde Giotto, mais qu'aurait pensé l'Alighieri, supplanté par l'Arioste ou par\nPulci?...\n    Le « bon goût » des temps nouveaux ne comprenait plus rien à la splen-\ndeur effervescente et aux peintures tragiques du poème du Dante, et encore\nbien moins au symbolisme scolastique et théologique dont il est rempli : aux\nyeux de ce spirituel imbécile de Président de Brosses, par exemple, elle devait\napparaître à peu près comme le Palais-Vieux, ainsi qu'un « grand vilain\ndonjon » !\n    La Vita Nova, dont M. Henry Cochin nous donne une traduction aussi\nlittérale et M naïve » que possible, et qui est un véritable calque de l'original ;\nla Vita Nova, avec ses allusions mystérieuses, avec ses mots d'amour pris\ndans une sorte de trame cabalistique, aurait paru, probablement, à de Brosses,\ns'il avait eu jamais la pensée de la lire, le plus forcené et le plus fastidieux\ndes logogryphes!\n    Le goût de notre temps a changé ; peut-être est-il différent, plutôt que meil-\nleur : on est moins humaniste, mais plus humain. Plus curieux de l'homme,\nde sa pensée, de sa souffrance, de son aspiration, et des témoignages qu'il\nnous en a légués dans l'art ou dans récriture; et si cet homme s'est appelé le\nDante, l'intérêt devient passionné : aucune de ses paroles ne nous est indiffé-\nrente, éblouissantes ou obscures, et nous l'aimons dans l'éclat comme dans le\nmystère où il semble qu'il se montre à la fois et se dérobe.\n\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nTapisseries et Sculptures bruxelloises à l'exposition de l'Art ancien\n   au Cercle Artistique et Littéraire de Bruxelles, par JOSEPH DESTRÉE.\n   De toutes les industries d'art jadis en honneur en Belgique, la haute lisse\nfut la plus glorieuse et l'une des plus répandues. Mais, parmi les nombreux\ncentres de production, Bruxelles occupa, durant plusieurs siècles, la première\nplace — et les œuvres qui, au début du XVIe siècle, sortirent de ses ateliers\nsont restées inégalées.\n   Tandis que, jusqu'à ces dernières années, les tapisseries ne semblaient pas\nêtre appréciées à leur juste valeur, elles sont prisées actuellement à l'égal des\nœuvres du grand art et ont reconquis la place qu'elles occupaient jadis dans\nl'admiration universelle.\n   L'exposition organisée par le Cercle Artistique, avec le généreux concours\nde l'Etat et de la ville de Bruxelles, présentait une réunion de pièces\nincomparables appartenant à l'âge d'or de cette glorieuse industrie. Citons\nles tapisseries prêtées par les Musées du Louvre, de Cluny, des Gobelins, de\nKensington et ceux du Cinquantenaire à Bruxelles, les tapisseries si remar-\nquées de M. Pierpont Morgan et de M. Martin-Leroy. C'est énumérer de fait\nun ensemble de chefs-d'œuvre qui suffirait à assurer à jamais le renom de\nl'art bruxellois. Le comité organisateur a cru qu'il conviendrait de perpétuer\ndignement le souvenir d'une exposition qui a obtenu un réel succès, en\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2820, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                115\n\n\noffrant au public la reproduction des monuments les plus remarquables qui\ns'y trouvèrent réunis pour quelques semaines.\n   On trouvera également dans ce recueil des planches représentant les\ncélèbres retables de saint Georges, de Lombeek Notre-Dame et celui\nd'Auderghem, qui comptent parmi les spécimens les plus estimés de la sculp-\nture bruxelloise.\n   Le chandelier pascal de Léau, les statuettes en laiton fondues par Jacques\nde Gérines et le monument votif de Jacques de Croy représenteront digne-\nment l'art du métal dans la capitale du Brabant.\n   Un choix de faïences bruxelloises, dont l'aspect est si pittoresque, complé-\ntera ce tableau d'ensemble des anciennes industries d'art bruxelloises.\n   La rédaction du texte a été confiée à un spécialiste, M. Joseph Destrée,\nconservateur des Musées royaux des Arts décoratifs et industriels, auteur\nérudit d'un grand nombre d'études sur la sculpture brabançonne, sur\nles anciens tapissiers et cartonniers bruxellois et flamands, sur la dinan-\nderie, etc.\n   Cet ouvrage contiendra cinquante planches dont quatre seront coloriées\nà la main d'après les originaux.\n    Cet ouvrage, l'un des plus importants qui aient paru jusqu'à présent sur\nl'Art ancien bruxellois, ne contiendra que les reproductions d'objets ayant\n un intérêt artistique universel; il constituera une œuvre utile aux érudits et\n aux amateurs de la Belgique et de l'étranger.\n    Le tirage de cet ouvrage est limité à quatre cents exemplaires au prix\n de 60 francs en souscription. Les éditeurs se réservent le droit d'augmenter\n le prix dès que l'ouvrage aura paru.\n    Il sera tiré de cet ouvrage vingt-cinq exemplaires de grand luxe, dont cinq\n sur Japon au prix de 200 francs et vingt sur Hollande au prix de 120 francs.\n L'illustration de ces exemplaires comportera, outre les cinquante planches\n mentionnées pour l'édition ordinaire, une épreuve monochrome des quatre\n planches coloriées, plus deux autres planches coloriées :\n    Le Triomphe du Christ, tapisserie appartenant à M. Pierpont Morgan;\n    Portrait du comte Lamoral d'Egmont, tapisserie appartenant à Mme la marquise\n Arconati-Visconti.\n    Adresser les souscriptions à M. Van Oest, éditeur, 16, rue du Musée,\n  à Bruxelles.\n\n\n REVUES D'ART :\n    L ' A r t M o d e r n e . — Octave Maus y émettait, il y a quelque temps\n déjà, ce jugement très sensé à propos de la représentation donnée par\n Artémise Colonna à la Grande-Harmonie :\n    « Vraiment, non, pas plus que les Symphonies de Beethoven, les Préludes\n et les Nocturnes de Chopin ne sont faits pour servir de prétexte à des entre-\n chats, quelle qu'en soit l'élégance. Ils se suffisent à eux-mêmes, ils portent en\n eux leur force émotive, ils expriment assez de sensations pour rendre vaine,\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3057, "texte": " 116                               DURENDAL\n\n\npuérile et choquante toute « interprétation » callisthénique. Déjà la lourde\ntranscription orchestrale de ces parfaits joyaux affecte douloureusement une\noreille musicale. La pantomime, en sa précision rythmique, achève de chasser\nie rêve. Oh I ce prélude en ré bémol, attaqué par les violons en ré naturel pour\nlui donner plus de sonorité et sur lequel Mlle Artémise Colonna improvise,\navec plus de grâce que d'à-propos, une scène d'amoureuse abandonnée... Il\nnous souvient avoir entendu ce même prélude joué dans une salle de patro-\nnage, en un lointain faubourg, un soir d'hiver, par le pianiste Golesco, —\nZuloaga, qui nous accompagnait, doit s'en souvenir... C'était émouvant,\nangoissant, sublime. L'âme nostalgique de Chopin planait sur l'auditoire,\nexaltait l'interprète, bouleversait les cœurs. De ce même prélude, la signora\nColonna fit un « numéro » pour les Folies-Bergère.\n   » Qui forgera les grilles destinées à défendre, comme les monuments publics,\nles chefs-d'œuvre de la musique? »\n   M. Maus fait allusion dans cet article à une admirable audition des œuvres\nde Chopin donnée par notre collaborateur Georges de Golesco. Elle fut pré-\ncédée de la lecture d'une remarquable étude sur le Maître. Nous avons publié\ncelle-ci dans notre revue sous le titre : Frédéric Chopin, causerie préparatoire à\nune audition de ses œuvres. (Voir Durendal, numéro de juillet 1900.)\n\n   L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (Anvers, Buschmann; Bruxelles,\nVan Oest). — Le numéro de Janvier contient deux intéressants articles.\nD'abord une étude critique de JOSEPH DESTRÉE sur l'Exposition d'art ancien\nbruxellois, étude fort savante accompagnée de la reproduction de magnifiques\ntapisseries bruxelloises. Ensuite un compte rendu copieux et consciencieux\nde la belle exposition l'Art contemporain à Anvers, avec reproduction de\nquelques-uns des plus beaux tableaux exposés. Cette étude très bien faite a\npour auteur EMM. DE BOM.                                          H . M.\n\n   L ' A r t e t l e s A r t i s t e s . — Numéro de Janvier. — Agréable et fantai-\nsiste article de M. ALEXANDRE sur Pisanello, à propos des admirables dessins\ndu recueil Vallardi, dessins pleins de vie et de fierté, dont plusieurs sont\nreproduits dans le texte. On est étonné de voir rattacher à l'école giottesque,\nle maître qui, au début du XVe siècle, a le plus contribué à donner à la\npeinture italienne une inflexion nouvelle par la propagation des influences\nréalistes qu'il avait subies lui-même...\n   Etude de M. CARL LAHN sur le grand peintre Lenbach, illustrée de nom-\nbreuses reproductions, dont deux en couleurs; de M. VANZYPE, sur Laer-\nmans, etc.\n\n  Les Arts anciens de Flandre (3e fascicule).— Attachante étude,\nillustrée de reproductions caractéristiques, du Kuerbouc, d'Ypres (1393), par\nM. VERKEST. — Quelques pages de M. DIMIER, dont on connaît la compé-\ntence en la matière, sur les Peintresflamandsde portraits en France, auXVI esiècle.\n— De bons travaux de M. FIRMENICH-RICHERTZ sur les Peintres flamands à\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3048, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                               117\n\n\nl'Exposition de l'art à Dusseldorf,et de M. THIÉRY sur les Tapisseries classiques à\nl'Exposition de l'Art ancien bruxellois.\n   Le numéro est accompagné de dix superbes reproductions hors texte,\nd'après des œuvres flamandes détenues dans des collections particulières.\n                                                                       A. G.\n\n   M a s t e r s i n A r t (Boston, 42, Chauncy Street). — Par suite d'un\nincendie, cette publication a subi quelques retards. La livraison 71 (no-\nvembre1905)nous arrive seulement. Elle est consacrée à RAEBURN, portrai-\ntiste anglais ( 1756-1823) peu connu en Europe, mais dont les galeries anglaises\npossèdent quelques belles œuvres. Une dizaine se trouvent reproduites dans la\nprésente livraison, avec des notes critiques et biographiques. Le numéro de\ndécembre sera consacrée Filippo Lippi.\n\n   B u r l i n g t o n M a g a z i n e (Londres, 17, Berners Street), numéro de\ndécembre1905.— Comment s'habillaient les femmes grecques, M. le prof. BALDWIN\nBROWN nous le raconte et nous le montre dans une intéressante étude enri-\nchie d'illustrations. Des articles sur les tapis d'Orient, sur les paysages de\nR. Wilson (C. J. HOLMES), sur 1'art égyptien (L. ECKEN STEIN), des notes d'art\ndiverses. M. HERBERT P. HORNE parle du Graffione, peintre florentin du\nXVe siècle, et M. A.-J. WAUTERS décrit le Vermeer qu'il vient de découvrir au\nMusée de Bruxelles.\n   Numéro de janvier 1906. — Suite de l'étude de M. B. BROWN. Miniatures\nanglaises, mobilier anglais, porcelaines anglaises, articles destinés surtout\naux collectionneurs. M. JAMES WEALE nous entretient d'une sainte famille,\nfranco-flamande, et M. DOWDESWELL d'un tableau de Vermejo. Une magni-\nfique reproduction de Vénus tt l'amour, de Velasqutz, illustre un article sur\nle maître. Comme toujours, de copieuses notes d'art : livres, musées, ventes\net collections.                                                         J. D.\n\nDIVERS :\nL e M u s é e d e R o u e n , par P. LAFOND. — (Paris, librairie Larousse.)\n   La librairie Larousse a eu l'heureuse idée d'entreprendre la publication\nd'une série de monographies des musées de province, peu connus, en général,\nou négligés, bien que certains d'entre eux recèlent quantité d'oeuvres de pre-\nmier ordre. Tel est le cas pour le Musée de Rouen qui possède, comme on\nsait, l'admirable Gérard David, la Vierge entourée d'anges et de saints — le joyau\nde la collection — une belle prédelle du Pérugin; un portrait par Velasquez;\nnombre d'oeuvres de l'école française, parmi lesquelles un portrait de jeune\nfemme, par David; l'étonnante Belle Zélie, d'Ingres; la Justice de Trajan, de\nDelacroix; etc., etc.\n   Le travail élégant et disert, illustré de bonnes reproductions, de M. Lafond,\nmet très bien en lumière la valeur des œuvres conservées dans le palais inau-\nguré en 1879 et dont Puvis de Chavannes a décoré le grand escalier d'une\nmerveilleuse fresque.                                                    A, G,\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3431, "texte": "118                               DURENDAL\n\n\nR o b e r t S c h u m a n n : Son œuvre pour piano, par Mme MARGUERITE D'AL-\n  BERT. — (Paris, Fischbacher.)\n    Cette étude se concentre plus spécialement sur l'œuvre de piano de Schu-\n  mann, parce que là, suivant l'auteur, se révèlent, de façon plus frappante,\n  es caractères constitutifs de cet art qui peut se résumer en deux mots, sub-\njectivisme et impressionnisme. L'art de Schumann est subjectif en ce que tou-\njours l'inspiration musicale y est le reflet d'un état d'âme, l'écho idéalisé d'un\nsentiment, d'une aspiration, d'une joie ou d'une douleur éprouvée par le\npoète. L'élément passionnel joue naturellement ici un rôle capital. Toute\nl'œuvre de Schumann raconte éloquemment l'amour du maître pour Clara\nWieck, l'élue de son âme. L'art de Schumann est impressionniste, car il puise\naussi son inspiration dans les aspects variés de la nature, mais beaucoup\nplus souvent encore dans la vie familière et les spectacles journaliers de\nl'existence, s'attachant toutefois moins à décrire les choses extérieures qu'à\ntraduire l'impression ressentie à leur contact. Et après tout, c'est encore là\ndu subjectivisme. A la différence de Beethoven, Berlioz, Weber, Mendels-\nsohn et Wagner dont l'œuvre évoque si souvent les grands paysages de la\nnature, Schumann, dit excellemment Mme d'Albert, « est plutôt peintre de\ngenre que paysagiste, et se borne à dessiner de petites miniatures où le sujet\nprincipal se détache vigoureusement au premier plan ». Les commentaires\npoétiques que Mme d'Albert imagine sur l'Humoresque, les Papillons, les Deux\nCarnavals sont fins et pénétrants, précieux pour l'interprète qu'ils éclairent et\nguident dans la compréhension de ces œuvres si subtiles, si protéiformes,\ndont les alternances de mélancolie rêveuse et de gaîté exubérante constituent\npar excellence l'humour de Schumann. Nous goûtons particulièrement cette\nparaphrase des Etudes symphoniques, voyant dans le thème initial, sur lequel\nSchumann a écrit ses admirables variations, comme « l'envoûtement d'un\ncerveau par une idée sublime ou mieux encore par le sentiment religieux qui,\nen dépit de tous les assauts passionnels et de toutes les attaques extérieures\npersiste au fond de la conscience humaine et s'implante enfin glorieusement\nsur les ruines et les décombres que la vie et les passions ont infligées à\nl'homme ». Mme d'Albert commente avec profondeur et de façon à peu près\n semblable le poème : In der Nacht, bien que Schumann lui ait assigné une\n signification moins symbolique que descriptive.\n    Au point de vue de la puissance et du raffinement des impressions esthé-\n tiques ressenties, l'auteur définit à merveille la supériorité de la musique sur\n les autres arts. « Il n'est nullement besoin d'être peintre pour éveiller dans\n l'esprit du spectateur les impressions tristes ou gaies, effrayantes ou douces,\n que fait naître tel ou tel paysage. Le musicien n'en fixera ni le contour,\n comme le sculpteur, ni la couleur, comme le peintre; mais il fera peut-être\n davantage en faisant naître dans l'âme de l'auditeur l'effet d'ensemble qui,\n abolissant la forme plastique et supprimant les lignes arrêtées, rend mieux\n qu'aucune reproduction l'impression générale qui doit s'en dégager. Le musi-\n cien serait donc doué d'un sens spécial qui lui permettrait de percevoir cet\n élément invisible et indéfinissable qui se dérobe derrière la forme apparente\n des choses...\n"}, {"page_pdf": 150, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3351, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                 119\n\n\n      Nous ne pouvons souscrire sans restrictions à l'opinion de Wasielewski,\n   opinion que Mme d'Albert semble adopter et suivant laquelle la perfection de\n   la forme fait presque toujours défaut aux compositions du maître de Zwickau.\n   Cette manière de voir pourrait se justifier pour les Novelettes, les Humoresques,\n   les Carnavals, brèves notations dont l'intérêt musical est étroitement lié et\n   subordonné à leur signification poétique. Mais les Etudes symphoniques, la\n   Kreisleriana, le Concerto en la (le plus beau de la littérature du piano), le\n   Quintette, les œuvres de musique de chambre, ne laissent rien à désirer\n   sous le rapport de la beauté formelle et plastique, ni sous celui de la\n   puissance de développement, de la fermeté d'ordonnance et de l'équilibre\n   harmonieux.\n      Nous ne pensons pas, comme Mme d'Albert le dit à la suite de Léonce Mes-\n   nard, que la musique de Schumann et de Chopin traduit des étals morbides\n   de sensibilité, et cela sous prétexte que la tristesse méditative ou passionnée\n   est un des aspects principaux de cet art. Ces qualifications, ni la musique de\n   Schumann, ni celle de Chopin ne les justifie. On ne saurait assurément sou-\n   tenir que dans les Fantaisies, dans les Etudes symphoniques, dans l'Amour du\n   Poite, dans l'Amour d'une Femme, et dans tant d'autres œuvres graves et pro-\n   fondes, l'expression de la douleur ne revête des accents d'une largeur et\n   d'une majesté dignes de Beethoven. N'oublions pas non plus que la moitié\n   des Lieder de Schumann prennent leur essor dans l'azur et dans la lumière,\n, qu'ils chantent le bonheur tranquille et exaltent les plus nobles sentiments\n   de l'âme humaine.\n      La Fantaisie, inspirée du quatrain de Schlegel, a donné lieu à une multi-\n   tude de commentaires. Mme d'Albert, suivant la glose uniformément adoptée,\n   y voit la prédominance du sentiment panthéiste. Et cependant, si les harmo-\n   nies vagues, libres et puissantes, qui s'épandent dans les deux premières\n , parties, semblent justifier cette interprétation et figurer le concert éternel des\n   êtres et des choses, l'effusion mystique qui couronne ce merveilleux poème\n   et lui donne sa signification définitive ne semble-t-elle pas être plutôt comme\n   un dialogue entre l'âme émancipée et Dieu qui lui répond doucement, le Dieu\n  un, créateur, personnel et conscient de la philosophie chrétienne, dont la\n  voix immense retentit en dehors du monde et au-dessus de lui ?\n      En même temps qu'elle étudie et analyse l'œuvre de Schumann,\n   Mme d'Albert raconte la vie du poète, et, par des extraits de sa corres-\n   pondance ingénieusement choisis, elle aide le lecteur à plonger dans les\n  replis mystérieux de cette âme fière et profonde, enivrée d'idéal, éperdue\n  d'infini.\n      Bref le travail de Mme d'Albert renferme des choses excellentes dont les\n  interprètes du piano spécialement pourront tirer du fruit et, s'il .eût gagné à\n  être disposé suivant un plan et dans un ordre plus rigoureusement logique,\n   il n'en constitue pas moins un apport précieux à une étude future, plus\n  complète et synthétique, embrassant celle-là l'œuvre entière du poète de\n   Zwickau.\n                                                        G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3452, "texte": "120                              DURENDAL\n\n\nL a vie et les prophéties du comte de Gobineau, par ROBERT\n    DREYFUS. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n D e u x é t u d e s s u r l a G r è c e m o d e r n e (Capodistrias. — Le Royaume\n    des Hellènes), par le comte de GOBINEAU. — (Paris, Plon.)\n    Le comte de Gobineau, cet esprit à la fois puissant et fin, plein de subtilité\n et de feu, fait songer souvent par l'allure et le ton à Stendhal. Il aurait pu, à\n l'exemple de celui-ci, insérer dans l'introduction de quelqu'un de ses livres,\ncette prédiction : « Je serai compris vers 1880 ! » Prophétie qui parut pré-\nsomptueuse à l'époque, sans doute, et qui se vérifia avec une exactitude\npresque mathématique. La célébrité a tardé davantage pour Gobineau — dans\nsa patrie, du moins, car sa réputation, depuis longtemps, était grande dans\nles pays du Nord, et, notamment, en Allemagne.\n    Son éloignement presque constant de Paris — il était diplomate — a, proba-\nblement, nui à sa renommée autant qu'il a servi ses études, et aussi, celles-ci,\nconsacrées principalement à l'exposition de sa thèse de l'Inégalité des Races\nhumaines, n'ont-elles pas été reçues avec plus de considération dans les milieux\nscientifiques et académiques parce qu'elles ne se présentaient point dans le\ncostume gourmé, l'uniforme dogmatique, qui est de rigueur en des sujets\naussi graves.\n    Car l'esprit pétille à toute ligne des écrits de Gobineau, un esprit charmant,\nalerte, acéré, teinté quelque peu d'humour, plein de ressources et de pro-\nfondeur et qui porte en se jouant la lumière dans les questions ardues et com-\nplexes dont la solution l'a toujours passionné.\n    Les deux études sur la Grèce contemporaine que publie la librairie Plon, la\nseconde, surtout, sont exquises de goût et de lucide ironie, en même temps\nque nourries de toute l'expérience du pays que l'auteur avait acquise durant\nun long séjour. Gobineau explique admirablement l'engouement romantique\nde l'Europe pour la Grèce opprimée et révoltée, puis les causes, inhérentes à\nla nature des choses, aux conditions de la vie orientale, qui transformèrent\ncet enthousiasme en dépit, sinon en mépris parfaitement injuste. Ces pages\nsont d'un intérêt qui n'est pas uniquement rétrospectif, car, aujourd'hui\ncomme au moment où elles furent écrites, l'Europe veille à « l'intégrité de\nl'empire ottoman », tandis que les turbulents voisins de la Turquie, y compris\nles Hellènes, essaient d'établir chacun la suprématie de sa race sur les mor-\nceaux qui fatalement s'en détacheront quelque jour.\n    M. Dreyfus, de son côté, dans une série de causeries données à l'Ecole\ndes Hautes-Etudes sociales, en 1904-1905, et réunies sous le titre de Vie et\nProphéties du comte de Gobineau, examine en détail et d'une façon fort vivante\nl'oeuvre de celui-ci et les influences qu'elle a pu exercer, notamment dans le\ndomaine philosophique. La filiation de certaines des idées les plus retentis-\nsantes de Nietzsche est éclaircie, sans aucun doute possible : les « fils de roi »\naristocrates-nés, de Gobineau ont engendré le « surhomme » du penseur\nallemand et celui-ci a dérivé aussi de la pensée de l'écrivain français sa\nconception de la « morale des faibles » et de la \" morale des forts \". Toute-\nfois, les développements que ces thèses ont pris sont fort différents chez les\ndeux philosophes. Et la doctrine de Gobineau a, en apparence seulement,\npeut-être, des fondements moins spéculatifs que celle de Nietzsche.\n"}, {"page_pdf": 152, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3338, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 121\n\n\n   Gobineau, par exemple, établit la supériorité de la race blanche sur les\nautres, la jaune, la noire, et dans la blanche, la prééminence de l'arian sur le\nsémite — ce dernier animé du génie centralisateur, avide de règles, de\ndogmes, d'utopies, par opposition au génie aryen, individualiste, réaliste,\nexpérimental. De sorte que, au point de vue de l'art et de la politique, la vic-\ntoire, au XVIe siècle, du classicisme sur le réalisme, celle des royautés abso-\nlues sur les organisations indépendantes, du droit romain sur le droit coutu-\nmier — ont été la résultante de la dégénérescence de la race aryenne: « Le noble\nest sémitisé. Le bourgeois l'est bien davantage. Le peuple, entièrement. A\ndater de la fin du XVe siècle, l'Europe retourne à l'imitation de l'univers\nimpérial, au «triomphe infaillible de la confusion romaine»... L'essence\naryenne est épuisée. L'Europe déchoit sans rémission, étant vidée de vestiges\npurs »... On voit la contradiction avec les opinions de l'auteur du Crépuscule\ndes Idoles, qui plaçait au XVIe siècle, durant la Haute-Renaissance, l'une des\ndeux époques, avec l'antiquité grecque, où des surhommes avaient paru et\nagi dans le monde !\n\nNotger de L i é g e et la civilisation au X e siècle, par G. KURTH.\n   — (Paris, Picard; Bruxelles, Schepens.)\n   Notger, c'est le premier évêque de Liége en la personne duquel le prince\nse dégage et s'affirme. En cette période de gestation de l'Europe moderne,\nalors que les nationalités qui se partagent celle-ci commençaient à se préciser,\nen affirmant déjà leur antagonisme, Notger apparaît comme le fondateur\nd'une principauté dont l'histoire, belle et agitée, mélangée de prospérités et\nde désastres, ne prit fin qu'avec l'ancien régime. La Révolution française\nporta la main sur le siège cathédral des princes-évêques de Liége, en même\ntemps que sur bien d'autres majestés du passé, sans plus de respect que la\nMort des rondes macabres du moyen âge qui dépouille les grands et les\nsublimes comme les infimes, pour les précipiter dans l'égalité du néant.\n   Cette histoire de Notger se déroule au Xe siècle, vers cet an 1000 qui,\nd'après une fable longtemps accréditée, était attendu par les populations ter-\nrorisées comme le jour marqué de la fin du monde, et qui, au contraire, fut,\nce livre en témoigne également, un temps d'entreprises considérables, de foi\nardente dans la vie et l'avenir. L'Allemagne était régie successivement, alors, par\nles empereurs Otton II, Otton III et Henri I I ; la France, par le roi Lothaire.\nEt dans l'histoire générale de l'époque, il n'est resté que peu de traces de\nl'histoire de ce coin de pays, placé aux confins de l'Empire, à la frontière\nromano-germanique, et qui a connu toutes les vicissitudes d'une telle\nsituation.\n    « Il peut sembler téméraire d'écrire tout un volume sur l'évÊque Notger,\nles sources directes de son histoire étant à peu près totalement perdues. »\n Ainsi parle l'auteur aux premières lignes de sa préface. Et, en effet, il y\n aurait eu témérité pour tout autre que lui, armé d'une connaissance moins\n vaste et moins approfondie du moyen âge que l'admirable historien de Clovis\n et des Origines de la civilisation moderne.\n    La tâche était complexe. Il s'agissait, non seulement de découvrir le vrai,\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2591, "texte": "122                              DURENDAL\n\n\nmais encore de détruire le faux; « de combler, à force de patientes recherches\net de comparaisons perpétuelles, les lacunes innombrables du sujet »; de faire\nréapparaître, à la lumière de documents rares et obscurs, par l'étude de monu-\nments défigurés, la vie forte et mouvementée du Xe siècle — mais, en même\ntemps, de déblayer le terrain des labyrinthes de fables, de légendes puériles,\nd'anecdotes fantastiques accréditées, notamment, par le compilateur Gilles\nd'Orval et par Ly Mireur des Histors, de Jean d'Outremeuse; de toutes les\nfictions, enfin, pour lesquelles, aux yeux de certains historiens modernes,\n« possession valait titre », et que leur antiquité rendaient vénérables et\nsacrées.\n   M. Kurth a fait étonnamment usage des éléments pauvres et discordants\ndont il disposait; il a rendu le plus précieux service à l'histoire des origines\nliégeoises en dégageant du texte de Gilles d'Orval le Vita Notgeri, qu'il publie\nen appendice à son œuvre. Sa longue et patiente étude, dirigée par une\nméthode sévère, en défiance de toute hypothèse hasardeuse, lui a donné\nd'écrire un livre vraiment magistral et de placer la figure imposante de\nNotger dans un jour qui permet au lecteur de conclure avec lui que « dans\ncette série de prélats du Xe siècle, qui furent à la fois des hommes d'Etat dis-\ntingués et des pasteurs d'âmes dignes de leur mission, Notger occupe le\npremier rang ».\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL'Evolution des idées chez quelques-uns de nos contem-\n porains, par JEAN LIONNET(2esérie). — (Paris, Perrin.)\n   Critique très informé et particulièrement soucieux de logique, M. Lionnet,\ndans ce second volume, a démontré avoir mieux compris l'évolution d'esprit\nde M. Brunetière que l'évolution d'âme de M. Huysmans. M. Lionnet\ndémêle avec moins d'aisance les idées que les sentiments. C'est un intellectuel\nintellectualisant et qui voudrait réduire tout au syllogisme. Méthode excel-\nlente pour juger les œuvres issues du raisonnement et destinées à convaincre.\nMéthode précaire pour apprécier les œuvres jaillies du cœur et faites pour\némouvoir. M. Lionnet était prédestiné à ne pas comprendre toute la\nportée bienfaisante d'En Route, mais il lui fut départi, par contre, de prouver\nqu'Un Divorce de M. Bourget ne prouve rien — pas plus d'ailleurs que les\nDeux Vies de MM. Margueritte. Sachons gré à M. Lionnet, dialecticien\nrigoureux, d'avoir courtoisement maltraitré ces deux romans à thèses.\n                                                                      • F . V.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison02-011", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 123, "page_fin": 128, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Centenaire d'André Van Hasselt", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 154, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2659, "texte": "NOTULES\n\n Centenaire d'André Van Hasselt au théâtre du Parc.—\nLa Belgique commence, semble-t-il, à savoir honorer, d'une façon digne de\nleurs efforts, les artistes qui l'ont jadis, avec un désintéressement admirable\net méconnu, servie et glorifiée d'une noble plume. On ne dira peut-être\njamais assez de quelle gratitude et de quelle vénération nous sommes rede-\nvable à Van Hasselt. Il fut de mode, pendant un certain temps, de le railler\nà propos de ses fautes de français, et l'on y mettait sans doute plus de malice\nque de générosité. On oubliait trop volontiers que Van Hasselt, né Hollan-\ndais, avait héroïquement étudié notre langue avant d'oser l'écrire, et\nqu'en fin de compte il y avait atteint à une maîtrise que plus d'un\naujourd'hui, et non des moins notoires, lui pourrait envier. Mais, dira-t-on,\nil imitait Victor Hugo, et limitait ses ambitions à refléter, tant bien que mal,\nles reflets de ce soleil. D'accord. Seulement, son cas s'est répété depuis, et\nun peu plus souvent qu'il n'eût convenu, dans notre monde littéraire ; et Van\n Hasselt avait, du moins, le mérite d'écrire des vers, qui parfois étaient de\ntrès beaux vers, dans un pays où personne d'alors n'écoutait la voix des\npoètes. — Il faut donc louer sans réserve les initiateurs de cette fête, qui\nrappela aux foules, pour un jour au moins, le nom d'un consciencieux et\ncourageux écrivain de Belgique, et la mémoire d'un ancêtre de nos Lettres.\n    On l'honora comme il seyait, avec une pompe très simple, des chœurs\nd'enfants, une conférence, des récitations de vers et de chansons. La confé-\nrence fut dévolue à M. Arthur Daxhelet, qui s'acquitta de sa tâche avec plus\nde conscience que de hardiesse, comme pour se mettre, semblait-il, au ton\n de son héros. M\"8 Andrée Van Hasselt (Andrée d'Aveline), la petite-fille du\n poète, interpréta des strophes vibrantes de son aïeul, et elle y mit une\nardeur qui touchait. D'autres poèmes furent dits avec talent, par ces\n messieurs et ces dames du Parc ; et une scène des Quatre incarnations, scène\n pathétique, éloquente et d'un très haut souffle, fut excellement jouée par\n d'irréprochables artistes.\n    Cette fête de famille avait été, vraiment, cordiale et réconfortante. On\n avait célébré un beau poète, un honnête homme, — et l'on s'en fut content,\n comme après une bonne action.                                           F. A.\n                                     * * *\n   L e s A m o u r s d e R o n s a r d , Conférence de M. PAUL SPAAK au\nCercle Artistique. — En cette belle conférence, M. Spaak a mis les ressources\nd'une érudition avertie au service d'un sens très aiguisé de perspicace psycho-\n"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3455, "texte": "124                               DURENDAL\n\n\nlogie littéraire, découvrant l'âme de Ronsard dans son œuvre qui souvent en\nest comme le miroir fidèle. Dans une intéressante introduction, M. Spaak a\nretracé la condition de la femme au moyen âge, s'inspirant de cette idée que\nl'influence la plus réduite de la femme correspond dans le passé aux époques\nhistoriques les plus tristes et les plus sombres. Il a établi comment l'efface-\nment complet de son rôle social et familial avait eu une fâcheuse répercussion\ndans la littérature du temps qui sépare nettement l'amour du mariage et\nlaisse la part vraiment trop large et trop belle à la glorification de l'amour\nillicite. La Renaissance vient modifier heureusement cet état de choses.\nAyant ainsi habilement situé l'objet de sa conférence (Ronsard, né en 1524,\nmourut en 1585), M. Spaak entre dans son sujet et d'un crayon délicat et\nspirituel, il esquisse trois délicieux pastels. Il parcourt les principales étapes\namoureuses qui ont marqué la carrière poétique de Ronsard et qui se résu-\nment en trois noms, Cassandre Salviati, Marie du Pin, Hélène de Surgères,\nétapes décisives, car à chacune d'elles correspondent, dans l'âme et dans l'œuvre\ndu poète, de fines nuances de sentiment que le conférencier a ingénieusement\nfait ressortir et éclairées d'un jour pénétrant. A Cassandre Salviati qu'il aima\nde façon plutôt littéraire et intellectuelle, il prodigue les effusions ferventes\net les trésors juvéniles de ses premiers enthousiasmes lyriques.\n    C'est Marie du Pin qu'il semble avoir aimé le plus sincèrement, le plus\nprofondément, avec toute l'ardeur de son âme et de ses sens. Un événement\nfort triste pour lui mais très heureux pour l'art, la mort de Marie du Pin lui\ninspira des accents souverainement émus et éloquents. Arrivé au faîte de sa\nrenommée et au déclin de son âge, il aime Hélène de Surgères et ne pouvant\nlui offrir la jeunesse et la beauté qu'il ne possède plus, il jette fièrement à ses\npieds, à l'instar du grand Corneille, tout le prestige de gloire dont son\nnom était alors entouré. Le conférencier a montré par des extraits habilement\nchoisis dans l'œuvre du poète à quelles pures beautés lyriques et à quels\nbonheurs d'expression la muse de Ronsard était capable de s'élever lorsqu'elle\nparvenait à se dégager des influences et de l'esprit d'imitation de l'antique.\n    La conférence de M. Spaak a duré près d'une heure et demie au cours de\nlaquelle il a réellement captivé son auditoire par sa parole fine et élé-\n gante.                                                                 G. DE G.\n\n                                       • ••\n   A t h a l i e . — Il nous fut accordé dernièrement, au Collège Saint-Joseph\nd'Alost, d'assister à une des représentations d'Athalie que donnèrent, en diffé-\nrentes villes, les membres de la Jeune Garde catholique de Courtrai. A ren-\ncontre de beaucoup de groupements similaires, dont l'intellectualité n'est\npoint la qualité dominante, la Jeune Garde de Courtrai ne restreint point son\nactivité aux besognes politiques, mais elle se dévoue, en outre, au plus méri-\ntoire prosélytisme artistique. C'est ainsi que depuis dix ans, avec des soins\npatients et une admirable compréhension, elle a interprété tour à tour un\ngrand nombre de chefs-d'œuvre du théâtre français.\n   Et voici qu'elle a tenté l'aventure d'Athalie. Et une fois de plus, ce fut un\nsuccès, un grand et légitime succès. Ce que la réalisation d'un tel projet doit\n"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3514, "texte": "                                    NOTULES                                   125\n\n\neprésenter d'études préalables et de travail ardu pour qu'avec un ensemble\nsi homogène, ces adolescents, dont beaucoup n'ont point de haute culture et\ndont la plupart n'ont que de rares loisirs, parviennent à mettre en un relief\naussi harmonieux, une œuvre aussi considérable, et disons le mot, aussi ingrate\npour nos sensibilités modernes! J'avoue avoir goûté à cette représentation\nà'Athalie un plaisir extrême. Par exemple, elle ne m'a pas convaincu — et\nmoins que jamais ! — qu'Athalie soit, comme le disait Voltaire, « le chef-\nd'œuvre de l'esprit humain » ou même le chef-d'œuvre de Racine, ni encore\nqu'Athalie, comme le prétendait La Harpe, soit une « pièce chrétienne ». Je\nsais gré, au contraire, à l'acteur qui a tenu magistralement le rôle de Joad, de\nm'avoir fait sentir de façon si intense, par son jeu énergique et volontaire,\ntout ce que ce type de grand-prêtre conspirateur unit en lui de barbarie de\ncondottiere et de ruse sémitique. Et si Athalie, elle-même, m'est apparue une\nfois de plus comme une des plus belles brutes qu'il y ait au théâtre, j'ai senti\nune fois de plus aussi que peut-être Joad eût pu la « chouriner » un peu plus\nproprement. On m'objectera que le Moyen Age connut lui aussi, ces petites\nopérations de « débarras » comme les pratiqua Joad. Soit ! — mais au moins\npersonne ne prétend-t-il — à l'instar de Racine — les versifier en leçons de\nmorale pratique à l'usage des Demoiselles de Saint-Cyr. J'ai retrouvé avec un\ncontentement égal ce joli type « d'opportuniste » qu'est Abner : pour un person-\nnage de « théâtre de caractères », en voilà un qui n'en a prou. Nous appelle-\nrions cela aujourd'hui un soldat de salon. Ma prédilection particulière, dans\nAthalie, alla toujours vers Josabeth. Elle est le seul coin d'humanité dans cette\nfresque pompeuse et grandiose. Elle aime, elle craint, elle pleure, en un mot\nelle est femme. Sœur d'Iphigénie, de Bérénice et de Phèdre, elle est une fleur\nde l'âme vraie de Racine, et la seule survivance de la sensibilité du poète, ter-\nrassée par le jansénisme 1 Dans ces cinq actes où tous ne rêvent que plaies et\nbosses, Josabeth seule est humaine — parce qu'elle souffre avec une adorable\nsincérité. Et à ce titre, elle est l'annonciatrice véritable de la doctrine de dou-\n ceur qu'apportera le Christ. Ses « alarmes » mieux que les « transports\n sacrés » de Joad annoncent le Galiléen. Que je dise, au jeune artiste qui a\n compris de cette façon et a incarné avec d'infinies délicatesses le personnage\n de Josabeth, toute ma gratitude pour la joie esthétique qu'il me donna.\n    La Jeune Garde catholique de Courtrai — par ce qu'elle réalisa déjà, et\n par ce que sans doute elle fera encore — mérite (elle et son infatigable pré-\n sident, M. Georges Claeys) d'être portée à l'ordre du jour chez tous ceux qui\n aiment l'Art et les Lettres                        !                       F . V.\n                                       • ••\n  S t i j n S t r e u v e l s . — « Le jury choisi parmi les membres de l'Aca-\ndémie royale flamande vient de décerner le prix quinquennal de littérature\nnéerlandaise à Stijn Streuvels, pseudonyme de Frank Lateur, pâtissier hono-\nraire du village d'Avelghem en Flandre, futur paroissien de M. le curé Hugo\nVerriest d'Ingoygem, neveu de Guido Gezelle.\n   Je ne sais si tous ces titres diront quelque chose à mes lecteurs d'expression\nfrançaise. Mais ils évoqueront certes aux yeux du lecteur thiois l'image du\n"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3179, "texte": "126                               DURENDAL\n\n\nplus grand et du plus original de nos poètes lyriques de Flandre : Gezelle.\nIls rappelleront le souvenir de celui qui est encore le plus fin et le plus délicat\nde nos artistes de la chaire : Verriest.\n   La nouvelle que Streuvels était le lauréat du prix quinquennal n'a étonné\npersonne. Mais je ne comprends pas encore fort bien pour quel motif les\nesthètes de l'Académie royale flamande ont bien voulu oublier leurs excom-\nmunications majeures d'antan.\n   Y a-t-il eu conversion ? A-t-on songé à une réparation ? Je ne le crois pas.\nL'Académie flamande est restée ce qu'elle a toujours été. On ne peut contes-\nter qu'elle ait rendu de réels services aux études philologiques, mais en\nmatière artistique elle a fait preuve d'une telle incompétence qu'elle a perdu\ntoute autorité en ce domaine. Disons-le franchement : elle s'est ridiculisée à\njamais !\n   Aux yeux de la jeunesse littéraire, le nom de Streuvels est devenu quelque\npeu symbolique. Streuvels est le continuateur de Gezelle et d'Albert Roden-\nbach, dont il incarne, si pas l'idée, tout au moins la méthode artistique, la\nréaction contre la littérature didactique et la vision personnelle des choses\nsans attaches exclusives d'école. Streuvels entend surtout traduire sa com-\npréhension sincère de la vie collective, dont le flux et le reflux forment pour\nlui un rythme d'incomparable beauté. Alors que trop d'artistes s'attachent à\nrendre des sensations exceptionnelles à leur être, Streuvels découvre l'origi-\nnalité la plus puissante qui soit : celle qui sommeille en l'artiste lui-même.\nSi son art est parfois rocailleux et violent comme ses héros, il atteint très\nsouvent à une étonnante expression plastique. »\n                                         (CAMILLE HUYSMANS. L'Art Moderne.)\n\n                                      ***\n   M . G o d e f r o i d D e v r e e s e a composé, pour la fête offerte à M. Fran-\ncotte, une fort jolie médaille. Le portrait du ministre, d'une grande\nressemblance, est modelé avec délicatesse. Au revers figure la belle compo-\nsition synthétisant l'industrie liégeoise par excellence, l'armurerie, créée par\nM. Devreese lors du concours de médailles destinées à récompenser les\nexposants. L'introduction de la réalité conlemporaine dans la médaille n'est\npas sans intérêt. C'est, croyons-nous, la première fois qu'un ouvrier en\nblouse et en tablier, une fille en sabots sont jugés dignes de la frappe.\nMeunier nous avait accoutumés à cet idéal nouveau dans l'art statuaire.\nMais jusqu'ici la médaille était restée vouée, en général, aux allégories\ndévêtues, aux figures ailées, maniant quelque trompette ou autre attribut\nsymbolique.\n   La composition réaliste de M. Devreese, dont on peut rapprocher, à ce\npoint de vue, la médaille de M. Paul Du. Bois pour le Canal maritime de\nBruxelles, ouvre une ère nouvelle.                                 (Art Moderne.)\n                                       ***\n  L e s A m i s d e l a M é d a i l l e . — L'assemblée annuelle de la section\nbelge de la Société hollandobelge des Amis de la Médaille a eu lieu récem-\nment au Palais des Académies, sous la présidence de M. Alphonse de Witte.\n"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2880, "texte": "                                  NOTULES                                    127\n\n\n   Parmi les membres présents, nous citerons : MM. Ch. Legrelle, Laloire,\nMartroye, Ch,. Buls, le comte Th. de Limburg-Stirum, le vicomte Baudouin\nde Jonghe, de Bavay, conseiller à la Cour de cassatiorr, A. de Roissart et\nHippert, conseillers à la Cour d'appel, le jonkheer van der Wijck, major\nretraité de l'armée hollandaise, Ruys de Perez, O. Maus, directeur de l'Art\nModerne, de Stoppelaer, président de la Chambre de commerce néerlandaise,\nMax Lion, E. de Breyne, A. Mesdagh, Georges Goffin, et de nombreux\nartistes : MM. Devreese, Michaux, H . Le Roy, Charlier, de Keyzer, Samuel,\nPaul et Fernand Du Bois, Dupuis, F. Vermeylen, etc.\n   Au cours de la séance, M. Samuel a donné lecture d'un judicieux mémoire\nconcernant « les droits d'auteurs ». L'assemblée, après avoir entendu\n MM. de Witte, Maus, Buls, Samuel, Devreese, F. et P . Du Bois, Le Grelle\net Le Roy, a nommé une commission qui étudiera la question.\n\n\n  Le graveur-éditeur Godard, de Paris (37. quai de l'Horloge),\nvient d'éditer trois nouvelles plaquettes des célèbres artistes en médaille,\nDupré et Yencesse : Souvenir et Amitié de Dupré ; Joyeux anniversaire et Le baiser\nde l'enfant de Yencesse. Très jolies à donner en cadeau, au lieu de bibelots niais\net sans valeur artistique qui se donnent habituellement. Les deux premières\nsont tirées en bronze, bronze argenté et argent, la troisième en argent et en or.\n\n                                      *   »\n  A p a r a î t r e p r o c h a i n e m e n t : Le Chant des Trois Règnes, poèmes\nmystiques, par notre collaborateur GEORGES RAMAEKERS, volume de\n3oo pages. Prix 3 fr. 50. Edition de Durendal. On souscrit dès à présent à la\nRédaction de Durendal, 22, rue du Grand-Cerf, Bruxelles.\n                                      ***\n  L a R é d a c t i o n d e « D u r e n d a l » présente ses plus sincères et bien\nsympathiques condoléances à son collaborateur et ami Edmond Joly, qui\nvient d'avoir la douleur de perdre sa vénérée mère. C'était une femme d'esprit\net une femme de cœur, une âme d'une haute sénérité. Elle s'est endormie\npieusement au bel âge de 81 ans, ne laissant à son fils et à ceux qui l'ont\nconnue que des souvenirs de joie, de douceur et de bonté.\n\n\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — H E N R I D'HENNEZEL : L'entrave (Paris,\n Perrin). — MICHEL SALOMON : L'esprit du temps (ibid.). — MAX DE BRAY :\n Sans défense (ibid.). — HUGO BERTSCH : Frère et sœur (ibid.). — ANTONIN\n EYMIEU : Le gouvernement de soi-même (ibid.). — RIVAROL : Collection des\n plus belles pages avec notice et portrait (Paris, Mercure de France).— CARLYLE :\n Pamphlets du dernier jour. Trad. de l'anglais, avec une introduction et des\n notes par EDOUARD BARTHELEMY (ibid.). — CHARLES MŒLLER : Histoire du\n moyen âge, depuis la chute de l'empire romain jusqu'à la fin de l'époque\n"}, {"page_pdf": 159, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2050, "texte": "128                                     DURENDAL\n\n\nfranque (476-950). Dernière partie : Les Carolingiens (Louvain, P e e t e r s .\nP a r i s , F o n t e m o i n g ) . — M. REYNÈS-MONLAUR : Ames celtes ( P a r i s , P l o n ) . —\nH E N R Y BORDEAUX : L e s R o q u e v i l l a r d (ibid.). — J . - H . ROSNY : S o u s le\nfardeau (ibid.). — ALBERT BORDEAUX : La G u y a n e inconnue (ibid.). —\nEDOUARD R O D : L'indocile ( P a r i s , F a s q u e l l e ) . — MAURICE DE W A L E F F E :\nLe péplos vert (ibid.). — F . - C H . MORISSEAUX : Histoire remarquable\nd'Anselme L e d o u x (Liège, l'Edition Artistique)..— L o u i s MOREAU : Chanson\nsans musique (ibid.). — C H . DULAIT : Ultima Verba (Bruxelles, E d . En Art).\nCHARLES DESBONNETS : P o è m e s . Petites esquisses familières. L e s nuits\n(ibid). — ANDRÉ SPIRE : E t vous riez ( P a r i s , Cahier de la Quinzaine). — H E N R I\nVANDEPUTTE : P a i n quotidien. Poésies (Bruges, H e r b e r t ) . — MARCEL\nANGENOT : Baisers de reine. Comédie (Bruxelles, Lacomblez). — L É O N\nSOUGUENET : L'exposition de L i é g e . Notes et impressions. L e s choses et les\nh o m m e s (Bruxelles, D e c h e n n e ) . — FAGUS : J e u n e s fleurs. Exercices\npoétiques (Reims, E d . de la Revue littéraire de Paris et de Champagne). —\nGEORGES GOYAU : Moehler ( P a r i s , B l o u d ) . — J U L E S PACHEU : D u positivisme\nau mysticisme (ibid.). — P.-J- PACHEU : Devant le Christ. Vers de jeunesse\n(Rennes, S i m o n ) . — SANDER PIERRON : L e tribun (Paris, Sansot). —\nGASTON SORTAIS : F r a Angelico et Benozzo Gozzoli. L e maître et l'élève.\nOuvrage illustré (Bruxelles, Société Saint-Augustin). — MAURICE BARRÈS :\nL e voyage de Sparte (Paris, Juven). — D . CLAES : Levensschets van P e t r u s\nAlberdinck Thijm (Gent, Siffer). — P A U L ANDRÉ : L e problème d u sentiment.\nEssai d'investigation littéraire (Paris, Sansot). — DIDIER DE ROULX : Vina\n(Anvers, B u s c h m a n n ) . — T H É R È S E VIANZONE : Impressions d'une française\nen Amérique ( P a r i s , Plon). — CLAIRE ALBANE : L'âge de raison (ibid.)\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 84, "texte": ""}, {"page_pdf": 85, "texte": ""}, {"page_pdf": 86, "texte": ""}, {"page_pdf": 87, "texte": ""}, {"page_pdf": 88, "texte": "   L'OURTHE\n\n(HENRI   .MEUNIER)\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": ""}, {"page_pdf": 90, "texte": "          Un Evocateur de l'Ardenne\n                  DE la côte, frangée de l'ourlet des dunes, jusqu'aux derniers\n                     contreforts du massif ardennais, la Belgique offre au peintre\n                     de multiples ressources; et depuis l'époque où, rompant\n                     avec les traditionnelles conventions du paysage académique,\n                     romantique et florianesque, on a compris la nécessité\n                     d'une communion plus intime avec la nature, il est peu de\n                     régions qui n'aient séduit le pinceau ou le crayon de nos\n                      artistes. La grâce sensuelle de la campagne flamande, la\n                      mélancolie de la bruyère campinoise, la joie radieuse des\nvergers ensoleillés, le charme des sous-bois, la gaieté riante du pays brabançon,\nla douceur bucolique des bosquets, des prairies et des combes de la région sam-\nbrienne, la grandeur épique du pays noir ont trouvé des interprètes de tempé-\nraments fort divers — tels Boulenger, Courtens, Verwée, Constantin Meu-\nnier, Coosemans, Heymans ou Claus — mais qui, chacun selon leur tech-\nnique et leur sensibilité, ont su traduire ces aspects du paysage patrial avec\nune profonde intensité d'émotion.\n   Chose étrange : l'Ardenne, avec ses plateaux immenses et onduleux, ses\nforêts superbes, ses escarpements de roches, ses eaux lustrées, a été plus rare-\nment comprise par nos artistes. Lauters et de Jonghe, Kindermann, Quinaux,\nKeelhoff y ont bien planté leur chevalet, il y a un demi-siècle, et en avaient\nrapporté des impressions fraîches et sincères toutes imprégnées de la ferveur\ndes initiations premières, mais qu'affaiblissait un assujettissement trop étroit\naux arrangements conventionnels de l'époque. Leurs toiles s'achevaient\ndans l'atelier et s'y ordonnançaient savamment selon les recettes de l'école.\n   Ce n'est guère qu'avec Théodore Baron que se révèle enfin la beauté sévère\net mystérieuse de l'Ardenne. Il en comprend l'âpreté et le charme austère; et\nsous sa main robuste, cette terre wallonne qu'il connaît si bien s'évoque avec\nune netteté rigoureuse et des dessous fermement établis. Mais ce qui le séduit,\nainsi que l'a fait remarquer Camille Lemonnier, « ce ne sont pas les étendues,\nle déploiement des horizons prolongés, les soubresauts violents des sites pitto-\n resques, mais bien les intimités d'un bout de lande, le renfoncement ou la\n courbure d'un vallon, la grande ligne attristée d'une futaie debout dans la\n plaine. Un bout de champ, un chemin creux, une roche pelée sous un pan\n d'horizon ardoisé; il ne lui en faut pas plus pour dégager fortement une\n impression de tristesse et d'isolement ».\n    Or, si Baron a eu le mérite de comprendre la supériorité d'un motif très\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": "66                                DURENDAL\n\n\n simple sur les larges études panoramiques d'un de Jonghe, son art loyal et\ntenace manquait de cette sensibilité poétique qui ajoute à l'œuvre une acuité\n d'expression plus affinée, une tendresse plus délicate, une émotion plus forte\net donne au moindre coin de bruyère une réelle grandeur. Baron a senti pal-\npiter l'âme du paysage wallon, sans parvenir toujours à la libérer dans ses\ntoiles d'une rudesse un peu bourrue ; mais l'âme de l'Ardenne, — cette âpreté\nfarouche des hauts plateaux, le romantique tragique de ses roches, la religio-\nsité moyenageuse de ses sapins qui, découpés sur un ciel mat, semblent\navoir inspiré jadis les miniaturistes des missels — Baron ne l'a même point\nsoupçonnée. Plus récemment, d'autres peintres, tel Léon Frédéric, ont rap-\nporté du Luxembourg belge des pages remarquables ; mais, pour la plupart,\nce sont là des fugues passagères, des épisodes sans lendemain de leur vie artis-\ntique. On en restait à souhaiter qu'un artiste vînt, qui fût assez profondément\népris de l'Ardenne pour lui vouer un culte exclusif, assez poète pour en perce-\nvoir le charme poignant, intense et grandiose, et assez sûr de son métier pour\nle traduire magistralement en une œuvre sincère, originale et variée.\n    Cet évocateur de l'Ardenne sauvage, austère et tourmentée, l'exposition des\nœuvres de M. Henri Meunier nous l'a signalé il y a plus d'un an (novembre\n 1904) au Cercle Artistique et Littéraire de Bruxelles.\n    On se rappelle l'impression produite par ce Salonnet sensationnel qui, tout\nen affirmant la maîtrise de l'aquafortiste et une note d'art très personnelle,\ngroupait en une soixantaine d'eaux-fortes, gouaches, dessins ou pastels, les\nmeilleures pages qu'aient inspirées jusqu'ici la vallée de l'Ourthe et la région\ndes Hauts-Plateaux. Pour ceux qui, depuis cinq ans, avaient suivi de près le\ndéveloppement rapide et régulier du talent de M. Henri Meunier, et avaient\nvu son œuvre se compléter si harmonieusement à chaque retour d'Ardenné,\nl'exposition du Cercle Artistique n'était que la consécration, vivement\nsouhaitée, d'un artiste puissant et probe. Pour le public, ce fut une révélation.\n    Les gens de métier y voyaient comme une rénovation de l'art de l'eau-forte\net s'intéressaient à la technique savante de l'auteur, à la sûreté de son burin,\nla souplesse et la netteté de ses tailles, à sa virtuosité dans l'emploi de la\nrésine, à l'ingéniosité féconde de ses procédés et surtout à cette constante\net rigoureuse obtention du résultat voulu, si rare dans l'eau-forte que\nl'effet final dépend parfois autant des hasards de l'impression que du travail\ndu graveur.\n    Le public tout entier s'accordait à reconnaître la beauté intrinsèque des\nœuvres exposées, leur coloris puissant, le goût sûr de leur mise en page, l'ori-\nginalité des sujets et le vif sentiment de poésie qui s'en dégage; mais\nceux-là seuls qui connaissent la région ardennaise comprise entre Bastogne\net Laroche ont pu constater à quel point M. Henri Meunier l'avait magistra-\nlement interprétée.\n    Une chaumine, un calvaire, un coin de bois, une charrue abandonnée, une\nborne dans un champ, un nuage qui passe, et cela suffit pour que toute\nl'Ardenne tienne dans le cadre étroit que s'est volontairement délimité l'artiste.\n L'œuvre a souvent de la grandeur ; elle atteint parfois à une véritable inten-\nsité tragique.\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "                     UN ÉVOCATEÜR DE L ' A R D E N N E                         67\n\n\n    Voyez, par exemple, la Charrue; voyez le Rouleau. Le laboureur dételant\nses chevaux, a regagné la ferme, laissant le rouleau à l'endroit même ou le\nsoir interrompit sa tâche. Le cylindre de fer, immobilisé par le frein, s'allonge,\nécrasant le terreau de son poids; et sur le ciel crépusculaire, dominant le\npaysage aux lointains ravinés, sa massivité découpe une silhouette fantastique,\nsymbole du lourd labeur broyeur de vies\".\n    Si, parfois Henri Meunier se laisse séduire par un sujet de pittoresque plus\nconventionnel, telle la croix rustique érigée à quelque carrefour, voyez quel\nadmirable parti il en tire : sur un grossier gibet dressé entre deux chênes,\nun Christ tord ses bras émaciés. Au loin sur les champs fauchés pèse la lour-\ndeur d'une orageuse journée automnale; et tandis que du haut du calvaire\ns'épand comme la lassitude inrinie d'un espoir trop longtemps déçu, lente-\nment, des frondaisons d'or rouillé tombent une à une les premières feuilles\nqu'ajoute aux fanes d'antan l'indifférence implacable des saisons.\n    On sent que ce n'est point là le résultat d'une composition habile, d'une\nmise en scène expertement conçue; le site est vrai, copié sut nature, et ceux\nqui d'aventure excursionnèrent au pays d'Ortho y retrouvent l'évocation sai-\n sissante d'un endroit où se localisa un instant de leur vie. Mais le souci de\nl'artiste s'est confiné dans le choix de l'heure et du jour, dans une heureuse\n combinaison de facteurs propres à dégager le plus puissamment d'un paysage\n son impression caractéristique. Puis sa merveilleuse technique a fait le reste.\n     Ce souci constant, cette conscience que guide un si sûr instinct de beauté,\n se retrouvent en la plupart de ses pages, notamment dans sa Sapinière, une\n des plus remarquables synthèses des hauts plateaux ardennais, et dans ses vues\n des bords de l'Ourthe dont il a su noter l'outrance paradoxale et les roches fan-\n tastiques avec un sentiment de sauvage grandeur qui l'emporte loin de l'écueil\n de la vignette romantique.\n     Parmi les facteurs dont je parlais tantôt et dont M. Henri Meunier se préoc-\n  cupe principalement, le nuage joue peut-être le plus grand rôle. Comme\n  l'Etranger de Baudelaire, M. Meunier « aime les nuages... les nuages qui\n  passent... là-bas,... les merveilleux nuages... » Et il a compris quelle place\n  importante le peintre doit leur assigner naturellement dans l'étude des vastes\n  horizons. Très souvent le nuage est l'âme même de son paysage, quand il n'en\n  est pas la raison d'être. (Voyez Un nuage, Nuage de grêle, Ciel tourmenté,\n  Nuage au couchant.) Il emplit les ciels de sa beauté inlassable et changeante,\n  traduit le vent, l'orage, et la douceur des aubes, et la richesse des crépuscules.\n   Par la gouache, le pastel ou le burin, Henri Meunier le modèle d'une main\n  amoureuse, l'étiré, l'échevèle, en éparpille la crinière floconneuse, l'entre-\n   choque par masses brutales, sombres ou livides, l'atténue jusqu'au rêve. Et\n   qu'il en tisse le voile féerique gazant à demi la lune, dans la Nuit et le Poète,\n   ou qu'il l'accumule en une nuée étincelante et formidable, toujours le nuage\n   fugace précise avec une étrange et captivante netteté l'impression de l'œuvre,\n   sans que jamais le terrain si sobrement exquissé qu'il soit, ne cesse de rap-\n   peler l'Ardenne par son aspect, son modelé, sa tonalité ; et ce n'est point un\n   des moindres mérites de l'artiste, chez qui le peintre se double d'un poète.\n      C'est en poète qu'il goûte intensément le charme de certaines heures. Un de\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "68                                DURENDAL\n\n\n ses dessins, une Chapelle en Ardennes, qui est une merveille d'exécution, en\n fournit un exemple caractéristique. La blanche chapelle semble baigner dans\n une atmosphère lumineuse, dont les vibrations assourdies trahissent l'apaise-\n ment d'une fin de jour qui fut accablant. L'air qui circule est comme attiédi\n encore, et déjà l'on pressent les premiers sons de l'Angelus qui tantôt épan-\n dront leurs ondes claires sur ce coin d'Ardennes d'une si subtile notation. Et\n la beauté troublante des nuits d'été, comment l'exprimer mieux que dans cette\nmeule, fantastique écran derrière lequel la lune projette sa. clarté bleuâtre sur\nun paysage d'automne ardennais? Il y règne, comme un léger souffle de mys-\ntère, de ce mystère qu'affectionne Henri Meunier et qui, dans certaines, de ses\npages, s'amplifie parfois jusqu'au drame. Dans cette Maison aux volets clos\nqui sous un ciel étoile dresse à l'orée du bois ses murs sombres derrière lesquels\non sent l'émoi de vies douloureuses ; dans cette autre gouache, la Maison qui\nveille, dont les fenêtres encore éclairées, au milieu de la paix ensommeillée\ndu village, trahissent comme l'attente d'une heure décisive, cette sensation de\nl'inconnu est dégagée avec une force et une simplicité saisissantes.\n    L'une des dernières eaux-fortes d'Henri Meunier, la Chaumière, est peut-\nêtre celle où l'âme des choses se précise avec le plus d'acuité. Le sujet est des\nplus simple : à un carrefour de grand'route, à l'extrémité du village, une misé-\nrable maison de paysan se dresse, enclose de haies, toit de guingois, portes et\nfenêtres closes. Derrière un rideau de sapins, la lune bleuâtre éclaire le paysage.\nUn tas de fumier, confusément deviné, obstrue la porte de la chaumine. C'est\nle croquis banal d'un coin de village ardennais : et sous le burin d'Henri Meu-\nnier il se transforme en une vision presque douloureuse, tant cette chaumière\na un air d'hostilité sournoise et mauvaise, et tant sa façade mal crépie suinte\nà la fois la misère et la rancœur.\n   Et c'est là la principale qualité d'Henri Meunier de pouvoir, grâce à une\nsensibilité très subtile et une pénétrante compréhension de l'âme d'un paysage,\nsusciter des impressions profondes par des moyens très sobres que lui suggère,\nil est vrai, une technique magistrale aussi variée qu'ingénieuse.\n\n                                                         AUGUSTE VIERSET.\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "LA C H A U M I È R E\n(HENRI MEUNIER)\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": ""}, {"page_pdf": 96, "texte": "Au fond des bois = Au bord de l'eau\n                                        I\n     Dans l'enchevêtrement  des genêts et des roches,\n     La neige molle fond en taches    inégales,\n     Aux branchages confus des flocons lourds     s'accrochent,\n     Et du brouillard gluant par les combes s'affale.\n\n     La sauvage forêt s'endort, nulle rafale\n     N'ébranle plus les troncs que la mousse     guilloche,\n     A l'écho sommeilleux aucun son qui ricoche,\n     Du silence à longs flots avec le soir dévale.\n\n     Par le bois déserté où tombe la nuit morne,\n     Plus rien, atténué, qu'un rauque appel de corne,\n     Ralliant au piqueur une meute      inquiète...\n\n     Et foulant les ronciers à l'entour de sa bauge,\n     Qu'un vieux — grand — sanglier qui casse des noisettes (1),\n     Auprès d'un ruisseau noir où son ombre      patauge.\n\n\n                                       II\n\n     Il tombe au bord du soir des larmes      monotones,\n     La brume lentement s'égoutte des bouleaux,\n     Le vent, musette fausse, emmy les bois détonne\n     Et de branles divers réveille les échos.\n\n     Le violâtre marais sanguinolent    et doux,\n     Sous l'afflux des feuilles mortes qui   l'emprisonne,\n     Comme une très ancienne épinette      résonne...\n     — Des refrains effacés plus qu'à moitié dissous.\n\n     Et qui vont s'estompant sous la berge velue,\n     Parmi les squames vénéneux que l'or englue\n     De l'indécis couchant des soirs où il a plu —\n\n(1) Termes de piqueur : un sanglier qui fait claquer ses défenses.\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": "o                          DURENDAL\n\n\n    Et là-bas, tout là-bas, du même ton fané\n    Que cet or du couchant aux joncs agglutiné,\n    Au fond du ciel sourdement tinte un angelus.\n\n                               III\n    Près de l'étang brumeux, au soleil doux-clairant,\n    Que j'aime cette odeur de lichen et de mousse.\n    Et des squames vaseux et se décolorant,\n    L'odeur des troncs spongieux où la hache s'émousse;\n    Au long de la chaussée à la verdâtre housse,\n    Des sauges, de la menthe et de la coriandre,\n    Des houx en lourds fouillis qu'un vent mouillé rebrousse...\n    Un abîme d'amour où l'on voudrait descendre!\n    Cette odeur du brouillard aux palles adhérant,\n    Dont le radier muet tout à coup s'éclabousse\n    Et sous lequel on voit, moelleux et transparent,\n    A peine l'étang luire entouré d'herbe rousse,\n    Si calmement rêvant et sans une secousse;\n    Cette odeur des bouleaux tout d'impalpable cendre,\n    Si légère, indiquant leur silhouette mousse :\n    Un abîme d'amour où l'on voudrait descendre !\n\n    L'odeur exquisement qui monte et nous surprend\n    De l'agaric visqueux sous l'herbe qu'il repousse;\n    A l'entour des hauts pins oastement respirant,\n    Des ceps vert-de-grisés en moisissure douce;\n    Au bord des sentiers creux, de qui l'ornière glousse,\n    Asile du crapaud et de la salamandre,\n    L'arome des genêts dont s'entr'ouvre la gousse :\n    Un abîme d'amour où je voudrais descendre !\n    Désir, roi tout-puissant, par qui la jeune pousse\n    Surgit du sol pourri, j'aurai su te comprendre :\n    Les parfums sont ta voix évoquant, âpre et douce,\n    Un abîme d'amour où je voudrais descendre.\n                                                 MARIE DAUGUET.\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "          Matin d'été sur la Semoy\n               IL est sept heures... Des senteurs forestières flot-\n                  tent dans l'air, dont la fraîcheur est âpre et\n                  salubre; sur les pentes, l'abondante rosée des\n                  matins d'été emperle les gazons ; les feuillages\n                  sont immobiles... Le plateau s'éveille dans une\n                  douce clarté diffuse, qui est de bon augure. La\n                  journée sera belle.\n                     Cependant un brouillard dense emplit la\nvallée ; c'est une prodigieuse masse d'un blanc floconneux, qui\ns'élève jusqu'aux trois quarts de la hauteur des montagnes,\ndont le sommet émerge en pleine lumière.\n   A cette heure matinale, je suis seul dans le sentier en cor-\nniche qui contourne le rebord du plateau et mène vers les bois.\nTout seul. Il n'y a autour de moi que les choses de la nature;\nle calme de cet instant est uniquement animé par leur mur-\nmure, leur palpitation, leur vie tranquille... La brume monte\njusqu'à mes pieds, où elle s'arrête sans transition.\n   Le jour s'avance. Sur la hauteur, toutes choses baignent\nmaintenant dans la splendeur du matin. Elle emplit la voûte\ndu ciel, dont l'azur est d'une idéale douceur; çà et là elle\nallume de feux multicolores la rosée qui blanchit à perte de vue\nles gazons et les feuillages ; là-bas, sur le versant de la colline\nopposée, elle prête un éclat intense aux opulentes verdures du\nparc. Comme elles sont calmes, ces frondaisons ! Pas une feuille\nne bouge. On a une impression de recueillement, comme s'il se\npassait quelque prodige. On a surtout une impression de mira-\nculeuse jeunesse. Car le moment est d'un charme fragile ; il a\nune pureté, une candeur qu'un rien troublerait et qui doit être\nrespectée. La fraîcheur de l'air, son calme, et surtout le scin-\ntillement myriadaire de la rosée, font penser à une virginité de\n la nature.\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "                           DURENDAL\n\n\n   Mais voici que les vapeurs de la vallée, tantôt immobiles,\nsemblent travaillées d'on ne sait quel mouvement interne et\nprofond ; il se trahit à leur surface, où des lambeaux de nuages\n vont et viennent, avec une majesté lente. A présent les cimes\n émergeantes ressemblent à un archipel, dont la forme change\n sans cesse, bien qu'insensiblement, selon les ondulations de la\n masse neigeuse qui l'enveloppe. Parfois un flocon léger se\n détache de cette dernière, flotte en hésitant à sa surface, tour-\n noie un moment dans l'air bleuâtre, puis s'effume parmi les\n feuillages.\n   A l'orient, au fond du ravin que domine Curfooz, irradié\n dans la splendeur matinale, les brumes s'éclaircissent jusqu'à\n n'être plus qu'un brouillard de lumière, une sorte d'atmosphère\n élyséenne, qui transfigure, en les voilant à demi, tous les\n contours.\n   Le fond de la vallée est toujours invisible. Cependant des\nfrissons de sources, le grondement d'un ruisseau montagnard,\ndes rumeurs indéfinissables s'élèvent de la profondeur, témoi-\ngnant d'une vie multiple et mystérieuse. Parfois une vache\nmeugle, un chien aboie, une clochette tinte; ces bruits semblent\nà la fois très proches et très lointains.\n   Peu à peu, dans la masse uniforme du brouillard des contours\ns'ébauchent, bien vagues encore. Une clarté diffuse échauffe et\npénètre insensiblement la profondeur opaque des vapeurs, qui\ns'éclaire, s'anime, se peuple de formes indécises; l'oeil croit\ndiscerner dans l'éloignement le mirage d'un monde nouveau et\nmerveilleux. Tout à coup une brusque éclaircie se produit, et\nun large pan de vallée transparaît par endroits ; on découvre un\nbout de prairie, une lisière de forêt, la silhouette d'un rocher,\napparus brusquement, dans une lumière vague et dorée dont la\nmagie est singulière. L'enchantement ne dure qu'un instant ; de\nnouveau la brume s'épaissit et semble devoir tout envelopper...\nMais non. Insensiblement la vallée se dégage de ses voiles, elle\nse révèle. Ce ne sont d'abord que d'étroites échappées de vue ;\npuis de larges espaces deviennent visibles, dans cette lumière\nmerveilleuse qui réveille en nous des fibres endormies et nous\nreporte aux paradis perdus de l'idylle. Et voici que la vallée\napparaît enfin tout entière en son harmonieux développement,\navec ses vastes croupes où moutonnent à l'infini les cimes des\nhêtres, la courbe majestueuse de sa rivière, ses prairies d'un\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "                   MATIN D'ÉTÉ SUR LA S E M O Y                   73\n\nvert si jeune et si frais qu'il est un rafraîchissement du regard.\n   Il y a quelque chose de plus saisissant que cette apparition...\nC'est le calme, c'est le silence, c'est, en quelque sorte, l'indiffé-\nrence, qui l'ont accompagnée. Tout a changé depuis un instant.\nMais la sérénité de l'heure est restée la même ; la métamorphose\ns'est accomplie sans bruit, comme elle à fait tant de fois depuis\nl'origine du monde, avec une simplicité suprême. Il n'y a vrai-\nmentque toi, pauvrehomme inquiet et rêveur, pour t'émouvoir et\npour adorer, dans cette sérénité des choses, un attribut divin...\n   L'enchantement cesse au moment où la clarté du jour, ache-\nvant de s'épanouir, enlève au site tout son mystère. Ce qui\nravit, c'est moins ce qu'on voit, que ce qu'on entrevoit. L'heure\ndu rêve est passée ; les paysages n'ont plus cette suggestive\nimprécision qui nous permettait d'y ajouter du nôtre et d'en\nfaire des eldorados ; ils s'imposent avec une précision presque\ndespotique. En pleine lumière, les choses s'offrent maintenant\ntelles qu'elles sont, dans toute la netteté de leur forme et toute\nl'intensité de leur coloris. Il ne reste aucun vestige de ces\nbrumes qui, naguère encore, ensevelissaient la vallée; sauf çà\net là un lambeau de brouillard, nuage léger qui flotte un instant\nà mi-côte, comme un témoin, et qui disparaît soudain sans qu'on\nl'ait vu se dissiper.\n                                             FERNAND     SÉVERIN.\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "                        Billets d'Auteurs\n                                                            Armand Praviel.\n\n                   IL ne manque point de catholiques, à la fois épris de beauté et\n                      soucieux de l'influence de la religion sur les âmes, et que\n                      préoccupe et attriste l'abandon, par l'Eglise, de sa mission\n                      artistique, si haute et si féconde au moyen âge. Le « blanc\n                      Galiléen » n'apporta pas au monde qu'une philosophie\n                      pour les intelligences et qu'une morale pour les volontés;\n                      mais il sut trouver aussi, pour les sensibilités, le plus mer-\n                      veilleux des leviers ! Que ce levier a été énervé par l'usage,\n                      faussé par le mauvais goût, détraqué par la routine, beau-\n coup, ces temps derniers, s'en aperçurent et quelques-uns — ceci est plus\n méritoire — osèrent le dire. Indignations sybilliques d'un Ernest Hello!\n Accents attristés d'un Léon Gautier! Imprécations féroces d'un Léon Bloy!\n Critiques corrosives et amères d'un J.-K. Huysmans ! Sous la splendide exagé-\nration verbale de ces précurseurs, le public a fini par découvrir une part de\nvérité, évidente et salutaire. Et il ne paraît plus contesté aujourd'hui qu'une\n certaine architecture fut sacrilège pour avoir élevé, à la gloire de Dieu, des\ntemples dans le style des Edens et des Alhambras. On convient aussi que le plus\nimpitoyable des iconoclasmes est légitime contre cette statuaire et cette pein-\nture dites néo-gothiques — néo-gothiques, comme si l'art, cette chose d'essen-\ntielle évolution, pouvait jamais être un recommencement! — qui, dans la\npanique des anatomies, attenta à l'esthétique auguste et pure de nos cathé-\ndrales, par le pulullement de ses avatars pétrifiés et coloriés. Enfin, une\napprobation de soulagement et d'allégresse alla vers le Pape Pie X, lorsque,\npar son Motu proprio, il tordit définitivement le cou des « vieux rossignols des\ncatacombes » qui se permettaient d'envoyer aux échos du Saint-Lieu, la\nmusique de l'auteur de Faust, quand ce n'était pas la musique de l'auteur\nd'Esclarmonde et de Chérubin.\n   Une heureuse tendance s'affirme donc à purifier les aspects de nos églises\net à en aérer l'atmosphère. Mais ce n'est là qu'une besogne négative qui\nrépare le mal fait et abolit les aberrations perpétrées. Et puis, cela ne concerne\nencore que le décor où se meut l'idée religieuse. Mais cette idée elle-même\nest-elle toujours servie, par ceux qui en ont la garde, de façon à assurer son\nrayonnement universel et omnipotent? Et pour parler avec une nette fran-\nchise, le prêtre, dans la préparation, le développement et l'orientation de sa\nculture, trouve-t-il toujours et augmente-t-il progressivement les ressources\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                            BILLETS D'AUTEURS                                 75\n\nvariées, multiples et profondes, nécessaires à l'accomplissement de son haut\napostolat? Certes, l'honnêteté du clergé n'est point suspecte, son dévouement\nn'est pas mis en cause, son esprit de sacrifice n'est point contesté. Mais, qui\nnierait que l'intellectualité du clergé n'est pas toujours à la hauteur de ses\nvertus? Il y a, me paraît-il, à peine quelqu'exagération dans ces constata-\ntions de M. Armand Praviel : « Nos abbés, séquestrés par leur éducation loin\nde l'activité fiévreuse de notre siècle, ignorant plus ou moins volontairement\nle mouvement formidable de la littérature, des arts, des sciences, persuadés\nque la foi vit toujours parce que l'on communie à Pâques, que les Congré-\ngations sont nombreuses, et que l'on a une grande dévotion à saint Antoine\nde Padoue, nos abbés, dis-je, ne se préoccupent pas d'autre chose. Au petit\ntrain-train habituel des curés se réduit pour eux l'action de l'Eglise ; ils sem-\nblent ne pas soupçonner ce qu'elle a fait et ce qu'elle pourrait faire ; ils igno-\nrent quelle source inépuisable de pensée elle contient; enfin leurs loisirs, au\nlieu de les employer à apprendre ce qu'ils devraient enseigner, ils les gas-\npillent en des passe-temps d'épiciers : la photographie, l'agriculture, la pisci-\nculture, la chasse aux moineaux, l'élevage des perroquets, que sais-je?\n   Sans doute, tous les prêtres ne sont pas ainsi : « Il est des prêtres instruits,\néclairés, artistes... Seulement ces prêtres-là, fatalement, sont forcés au silence,\nà la timidité... Ils doivent garder pour eux-mêmes ce qu'ils savent et ce qu'ils\npensent... Sinon, et dès qu'un abbé sort de l'ordinaire, s'affirme artiste, ce sont\ndes clameurs, auxquelles succèdent vite les calomnies, les tracas, les ennuis,\nles disgrâces... »\n   L'écrivain qui parle de cette sorte est un grand croyant, qui a la fierté et la\nbravoure de sa foi; il a plongé sa pensée aux arcanes de la science chrétienne,\net son esprit s'est éclairé, son imagination a frémi, son cœur s'est dilaté au\ncontact de l'art religieux sous ses diverses expressions ; et dans un livre, où la\nbeauté est le salaire mérité du courage, il a déroulé, d'un style ample, sonore\net imagé, le panorama somptueux et émouvant de l'Année Liturgique.\n   « L'Année Liturgique » — voilà le titre que M. Armand Praviel eût dû\ndonner à cette œuvre, qui est à la fois un alleluia de foi et un hosannahd'art --\nau lieu de l'appeler Péché d'aveugle (1) et de la concrétiser ainsi dans un petit\nfait divers psychologique, bien humain pourtant et aussi bien chrétien, mais\nqui est submergé par les flots torrentiels de poésie mystique auxquels le talent\nde l'auteur a donné libre cours.\n   Voilà de l'apologétique véritable ! Non celle qui aligne laborieusement\ndes ragots d'histoire, qui s'attarde à d'arides syllogismes et daigne se colleter\navec les poussifs arguments de la Libre Pensée, mais celle qui impérieu-\nsement, dans une atmosphère d'extase, fait ployer les genoux, devant la\nconception esthétique la plus harmonieuse et la plus exaltante qui fut !...\n   « Là, éclate plus merveilleusement qu'autre part, en effet, la figure du\nChrist. L'inexplicable Thaumaturge, le déconcertant Philosophe, le Mysté-\nrieux Martyr y apparaît en pleine lumière. Qui, il a été bien cela, ce Jésus\n\n\n  (1) Paris, Perrin.\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "76                               DURENDAL\n\n\naux cheveux roux; il est bien Celui que le Père a engendré avant l'aurore,\nCelui qui a bu l'eau du torrent des afflictions, Celui dont la parole a trans-\nformé le monde et façonné jusqu'aux cœurs qui ne croient pas en Lui. Ce\nsurhumain Moraliste, que Renan et consorts ont péniblement essayé d'expli-\nquer avec des tripatouillages éhontés des livres saints, reste indéchiffrable\nen dehors de la solution catholique. S'il ne fut point, selon son aveu\npropre, le Fils de Dieu, il ne put être qu'un fou ou un imposteur : hypo-\nthèses lamentables! Un fou ne prêche point le Sermon sur la Montagne, un\nimposteur ne ressuscite pas les morts ! »\n   Au vaillant et beau livre de M. Armand Praviel, je souhaite beaucoup de\nsuccès. Ce souhait n'est-il pas illusoire ? Les incrédules estiment générale-\nment que l'existence est trop courte pour lire des « bondieuseries ». Les\nindifférents consentent à approcher la littérature chrétienne, aussi longtemps\nqu'elle les charme, sans les troubler. Quant aux catholiques, on sait qu'à\nquelques exceptions près, ils n'ont que de la colère et du dédain pour ceux\nqui attentent à leur idéal d'une petite religion très bourgeoise et très quiète,\noù l'art ne peut avoir aucune part.\n   Peut-être pourtant que l'un ou l'autre homme d'élite et de bonne foi, après\navoir été ballotté longtemps entre les systèmes contradictoires, las de douter,\nassoiffé de certitude et cherchant avec angoisse un sens à la vie, trouvera sur\nson chemin Péché d'aveugle et tendra la main vers M. Armand Praviel... Et\nl'écrivain — pour sa récompense — conduira cette âme à Dieu par la claire\net blanche route de la Beauté dans la Mystique.\n\n\n                                         Littérature pour jeunes filles.\n   Art difficile, quand c'est de l'art.\n   Ne peuvent importer au critique— parce que ne relèvent point de la littéra-\nture — tant de sirops divers et multicolores (où les adolescents désaltérèrent\nleurs novices fièvres, où les mamans noyèrent leurs vieilles alarmes), depuis\nla « groseille » Claire de Chandeneux jusqu'à la « grenadine » Marie Maré-\nchal; en passant par 1' « orgeat » Zenaïde Fleuriot.\n   Quelques mères pourtant haussèrent leurs « permissions » à des breuvages\nqui n'étaient point sans rapport avec la littérature; c'est ainsi que telles\njeunes filles eurent l'heur de voir se pencher sur leurs rêves le visage doux\net fatal du « jeune homme pauvre » de M. Octave Feuillet; j'en sais même\nl'une ou l'autre qui parmi ses oraisons du dimanche, dans les spirales bleues\ndes encens et le baiser d'or des vitraux, se complut à quelque distraction\navec l'inquiétante silhouette du Félicien du Rive de M. Zola...\n   Seulement le vrai « roman pour demoiselles » restait à faire, c'est-à-dire le\nlivre, qui, dans la somme des réalités, choisit la part qui peut être départie,\nsans danger et avec profit, aux intelligences et aux cœurs en mal de transi-\ntion; une telle œuvre ne sera point dispensée d'être vraie — on n'est jamais\nexcusable de fausser la vie ! — mais, à la révélation des vérités successives\ndont est tissée l'existence, elle imprimera une gradation habile. Certes, il ne\nfaut point servir des piments à des estomacs qui viennent â peine de quitter\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                             BILLETS D'AUTEURS                                 77\n\nla voie lactée ! Pourtant entre le lait et les truffes, il y a place pour de substan-\ntielles nourritures... Je veux dire que le romancier pour jeunes filles ne limi-\ntera point ses ambitions et l'idéal de ses lectrices à un couple de fantoches\nélégants gravitant vers le Venusberg — mais s'arrêtant à temps ! — dans un\nconventionnel clair de lune, avec, à la cantonade, la menace grondante des\nfatalités et des contrariétés qui sont le destin — et le piment — de ces\nromantiques ardeurs. Que l'amour n'est point toute la destinée, qu'à côté\nde l'amour, d'autres conflits d'idées et d'autres heurts de sentiments, d'ordre\nplus universel et partant plus généreux, doivent et peuvent être mis à la\nportée même des cerveaux des Cervelines — voilà ce que, par de beaux\nlivres qui sont de salutaires exemples, certains écrivains ont démontré ces\ntemps derniers... Et je songe aussitôt à la Terre qui meurt de René Basin,\nd'un style un peu gris, mais où un redoutable problème social est agité d'une\nmanière si dramatiquement empoignante ; je songe à la Peur de vivre de\n Henry Bordeaux et à l'Enfant à la Balustrade de René Boylèves (ah! le joli\ngeste ingénu et déjà un peu mélancolique d'un adolescent vers la vie!); je\nsonge à l'Erreur de Florence de Charles Le Goffic où la Bretagne positive de\nl'avenir entre si tragiquement en conflit avec la Bretagne idéaliste du passé ;\nje songe enfin aux œuvres de M. Jacques des Gâchons...\n   Avec beaucoup d'autres de ses confrères, M. Jacques des Gâchons fut\n « interviewé n l'autre jour par MM. Georges Le Cardonnel et Charles Vellay ( 1);\nil ne s'entraîna point aux coups de boutoir contre ses confrères et ne\ndistilla aucune rosserie féline; mais il parla de la bonté : « On n'a rien\ninventé de meilleur, dit-il, ni de plus beau. Il est probable qu'elle est aussi\nvieille que le monde, mais elle a reçu ses lettres de grande naturalisation il y\na dix-neuf siècles. Je ne vous cacherai point que je suis un pauvre catholique\net que ma femme a été élevée aux Oiseaux. Ah! nous ne sommes point dans\nla note du jour!... Tous mes livres parlent de la bonté... On peut être vigou-\nreux sans avoir recours à la haine !...\n    Le beau programme! — et comme M. Jacques des Gâchons, avec une\nsimple probité, qui est chez lui une seconde nature, l'a réalisé dans la Maison\ndes Dames Renoir, dans Rose ou lafiancéede province et, tout récemment, dans le\n Mauvais Pas (2). Remarquez que ce romancier a le culte des réalités et le\ntalent de les serrer de près par de petites touches nettes et incisives. Ce n'est\n ni un bénisseur ni un édulcoreur. Pour se dorer parfois des reflets de la\nlégende, la vie, chez lui, demeure la vie. Ses personnages, aux psychologies\ndéduites avec sûreté et logique, ne profèrent point de vices célèbres ; pour-\ntant ils ont leurs défauts, leurs préjugés et leurs injustices. Des heurts violents\nde caractères, des assauts mesquins d'intérêts, parfois d'angoissantes luttes\nde passion nous sont offertes. Mais tout cela est baigné, quant aux idées, par\nune atmosphère à la fois délicieuse et forte de santé et d'optimisme, et, quant\nau style, tout cela est interprété dans un souci vigilant et exquis de délica-\n\n\n  (1) La Littérature contemporaine. Paris, Mercure de France.\n  (2) Paris, Gautier.\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "78                                DURENDAL\n\n\ntesse et, disons le mot, de chasteté. Sans qu'il fut besoin qu'il nous le dise,\nnous sentons que M. Jacques des Gâchons pense, observe et écrit au rythme\nde l'idéal chrétien qui tempère du scrupule des responsabilités les jeux de l'ima-\ngination. Un auteur qui a la préoccupation des âmes auxquelles il s'adresse,\nun auteur qui estime que le métier d'écrivain n'est point de satisfaire, en les\nsurexcitant, ses fantaisies propres, mais de dire des choses qui, tout en étant\nneuvement dites, soient à la fois bienfaisantes en étant exemplaires, un\nauteur qui dédaigne les vanités des égoïsmes suprêmes et stériles pour aller\nvers la jeunesse, les mains chargées d'art pur et d'humaine bonté, un auteur\nenfin qui veut être un apôtre de l'énergie morale en un temps où pulullent\nles nauséabonds cabots de la séduction — voilà un homme, n'est-ce pas,\nqu'il faut honorer et aimer comme un don rare de la Providence.\n\n\n                                                       « En Ville Morte ».\n\n   A force de persuader aux écrivains qu'ils doivent se laisser « déterminer\npar leur milieu », on est parvenu à les convaincre de subjuguer, d'assou-\nplir et parfois de déformer à leur vision personnelle les choses qui les entou-\nrent. Toute une littérature nous vint ainsi, dont les initiateurs eurent souci\nunique de n'accepter des ambiances que celles qui se rythmaient à leur tem-\npérament propre. Rodenbach envoûta Bruges plus qu'il ne fut envoûté par\nelle. Or, après Bruges la Morte, voici que M. Franz Hellens nous donne une\nGand la Morte. En cette ville — qui est la ville des fleurs ! — où il commence\nà y avoir de l'air, de la gaîté, de la verdure et un peu déjà de cette fièvre\nmoderne qui a, aussi, sa beauté, M. Franz Hellens, hanté d'eaux-fortes bitu-\nmeuses, ne fit pèleriner sa muse que vers les coins de mystère et de solitude\noù dort l'autrefois grandiose et mélancolique de la cité. Le donjon du Château\ndes Comtes domine de son ombre gigantesque et massive le rêve de l'écrivain;\net il erre, comme dans un perpétuel et obsédant labyrinthe, le long des vieux\n quais, où des arbres tortionnés se mirent au fil d'une eau glauque. Et pour-\ntant Stéphane et son amie — les héros du livre — sont jeunes; rien qu'en une\n éclaircie passagère, comme j'aurais voulu qu'ils jettent leur nostalgie de la\nmort au-dessus des moulins de la fantaisie! Mais c'est en littérature surtout\n qu'il est exact de dire qu'on ne commande ni à son tempérament, ni à ses\n qualités. Tel qu'il est, le livre de M. Franz Hellens, un peu monocorde par\nl'identité de sensations, est plein de talent. Et voici que je regrette, à peine\n exprimée, ma critique de tout à l'heure. Car si l'auteur d'En Ville morte (1)\n n'était, avec un exclusivisme si passionné, l'errant douloureux des ruines,\n aurait-il pu exprimer, d'une façon aussi intense, la communion d'une âme\n d'aujourd'hui avec l'âme collective de l'Histoire passée et avec tout ce qu'il y\n a de charme voluptueux et presque maladif dans l'enlacement de nos tristesses\n contemporaines autour des vestiges croulants des âges révolus.I1y a, là, telles\n pages qui donnent presque une angoisse physique. Et le style de M. Franz\n\n\n   (1) Bruxelles, Van Oest.\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                             BILLETS D'AUTEURS                                   79\n\n\nHellens, encore que rocailleux par endroits et charriant quelques scories, ne\ndessert point une pensée qui requiert des images violentes et des verbes forts.\nUne œuvre semblable, attestation d'une souffrance intellectuelle qui n'est pas\nà la portée du premier venu, méritait de tenter le burin de Jules de Bruycker,\nartiste brusquement surgi de la plèbe, et qui, armé d'une caricaturale àpreté\nde synthèses, jette, — à l'instar de Franz Hellens — sur la robe jolie et\nfrivole de nos modernismes, une poignée de cendres, encore brûlantes, du\npassé !...\n\n                                                          Léopold Courouble.\n\n   A l'arbre généalogique de la Famille Kaekebroeck où M. Léopoid Courouble\ncueillit, pour notre délectation, tant de poires savoureuses, voici que vient\nd'éclore une fleur exquise de charme, de spontanéité et de jeunesse !...\n    « Je m'appelle Hermance Platbrood. » C'est en ces termes, soulignés\n« d'une belle révérence de cour », que la sœur cadette de l'opulente et mater-\nnelle Pauline Platbrood, femme de Francis Cappellemans et de la joyeuse et\nluronne Adolphine Platbrood, épouse de l'intellectuel Joseph Kaekebroeck,\nse présente elle-même à Pierre Dujardin, fils de M. Dujardin-Vermeulen, le\nriche rentier de la rue d'Arlon.\n   En ces deux jeunes gens qui se rencontrèrent au hasard d'une promenade\net tirent connaissance au hasard d'une leçon de danse, deux mondes se trou-\nvent en présence : la ville basse et la ville haute, la bourgeoisie qui vit de son\ntravail et la bourgeoisie qui vit de ses rentes.\n   Un tel rapprochement ferait évidemment frémir d'épouvante M. Paul\n Bourget ; à l'éminent écrivain de 1''Etape, des cataclysmes sociaux paraîtraient\ncertains, parce qu'un regard de sympathie, précurseur d'un lien d'amour,\ns'est échangé entre le fils de M. Dujardin-Vermeulen, du quartier Léopold, et\nla fille de M. Platbrood, de la rue des Chartreux ! Ah ! les malheureux qui, en\nsens inverse, se préparent à « brûler l'étape » !\n   Pour n'avoir point assumé la mission d'un romancier sociologique, M. Léo-\npoid Courouble n'a point de ces terreurs; il a jugé de prime-abord qu'Her-\nmance et Pierre étaient dignes l'un de l'autre, et très simplement il a décidé\nqu'ils uniraient leurs destinées ; pour le leur faciliter, il a fait donner à la jeune\nfille une éducation soignée dans un pensionnat « comme il faut » ; Hermance\nn'a rien de l'exubérance de ses soeurs et ne patoise point comme elles; des\n« pages rouges M de son Larousse, elle a retenu des citations latines; même\na-t-elle lu la Bible en langue vulgaire; Pierre, de son côté, est d'autant mieux\npréparé à subir la séduction d'Hermance, que la mondanité frivole et guindée\nde 1'hôtel paternel lui répugne jusqu'au dégoût; M. Courouble, du reste, a\nbien soin de procurer aux deux amoureux un puissant complice en la per-\nsonne de la « bonne-maman » Vermeulen, la grand'mère de Pierre, que ses\nsentiments ataviques rattachent à l'ancien Bruxelles, où s'érigeait jadis, tout\ncontre la Senne, la florissante brasserie de son mari; ce chaperon vénérable\net avisé, prête aux roucoulements précurseurs des tourtereaux l'ombre propice\nde son jardinet, avant de vaincre, par le miroitement subreptice de quelques\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "80                               -DUREKDAL\n\n\nbillets de mille l'opposition scandalisée de son faux hobereau de beau-fils ;\nentre-temps, la fête patronale du cordier Verhoeven et le dîner qui est néces-\nsairement « à la clef » de cette fête, et auquel Pierre assiste avec toute la\ntribu Platbrood, fournit aux jeunes gens l'occasion de se connaître de plus\nprès : ils mangent le même « riz à la Condé » — « du ryze-pappe oué »,\ns'écrie le père Verhoeven— dans la même assiette, et ils peuvent, dans leur\npetit coin, se bécotter tout à fait à l'aise, l'attention étant distraite d'eux par\nles farces de grosse et bruyante gaîté d'un Balthazar dont on ne peut rien dire\nde plus caractéristique qu'en affirmant que c'est du meilleur et du plus vivant\n« Kaekebroeck ».. Enfin, quelques jours plus tard, à la faveur d'un violent\nincendie qui s'allume dans le proche voisinage de la maison Platbrood, Pierre\net Hermance, parmi, le désarroi de la syncope des parents, du sauvetage\ndes meubles et du maniement des pompes échangent leur premier et pas-\nsionné baiser d'amour !\n   Le mariage a lieu; et, triomphe du « bas de la ville » sur le quartier Léo-\npold, M. et Mme. Dujardin-Vermeulen, rentiers de la rue d'Arlon, durent\nassister en personne à la célébration de l'union de leur fils Pierre avec\n Mlle Pauline Platbrood, de la rue des Chartreux !\n   Le Mariage. d'Hermance.(1) prouve que M. Léopold Courouble sait rester\nlui-même, tout en renouvelant sa vision et son écriture; dans ce livre, la\nfinesse élégante d'une idylle de Lannet voisine avec la truculence coloriée\nd'une toile de Teniers; et de ce-contraste de deux aspects de l'art se dégage\nune impression d'originale beauté.\n   J'ai une crainte pourtant et une mélancolie : Pierre et Hermance, c'est\nprévu et prédit, auront beaucoup d'enfants. Seulement ces enfants feront-ils\n encore des pataquès, parleront-ils encore par à-peu-près? Ou plutôt n'ap-\nporteront-ils pomt avec eux, dans l'existence, plus de distiction factice que de\n vraie vie ? En un mot seront-ils des petits Kaekebroeck ?\n\n                                                      FIRMIN VAN DEN BOSCH..\n\n\n\n\n  (1) Bruxelles, Lacomblez.\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "NUAGE                  AU COUCHANT\n\n   (HENRI   MEUNIER)\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": ""}, {"page_pdf": 110, "texte": "                 Littérature Flamande\n                QUEL intensité    de vie littéraire au sein de ce petit peuple\n                     flamand depuis dix ans !\n                        Le grand semeur de beauté, Guido Gezelle, s'il lui\n                     était donné de revenir sur ce petit coin de terre qu'il\n                     aimait tant, rayonnerait de joie triomphale, en contem-\n                     plant la moisson riche et saine, les fruits savoureux et\n                     glorieux dont son geste avait semé par tout le pays thiois\n                     les germes bénis.\n                        C'est à Gezelle principalement que revient l'honneur\néternel d'avoir retrouvé et rouvert les sources vives et patriales, où la géné-\nration actuelle a puisé l'eau de jouvence, qui réveilla la vraie vie flamande\nau cœur de la jeunesse créatrice de beauté littéraire.\n   On regardait, ici, vers tous les horizons étrangers et lointains; on pastichait\nd'une façon exaspérante, sans conviction; c'est Gezelle qui nous montra du\ndoigt la source d'où jaillit toute vie, belle et vraie : notre terre, notre peuple\net notre langue !\n   La Hollande elle-même, si raffinée, saturée — à en mourir! — de quin-\ntessences cosmopolites et de métaphysique prétentieuse, salue maintenant en\nlui le rédempteur de la Néerlande, celui qui, comme me l'écrivait tout récem-\nment quelqu'un de là-bas, lui apporta « une force et une consolation indi-\ncibles ! » Les œuvres de Gezelle s'y impriment en une édition définitive, ma-\ngnifique (1). Une anthologie judicieuse de ses poèmes, composée par\n Mlle D r J. Aleida Nyland (2), a obtenu trois éditions en une année, dans cette\n Hollande qui l'ignora pendant sa vie !\n    Les compositeurs hollandais se disputent l'honneur de mettre en musique\nses plus naïfs Kleengedichtjes qui font le tour de tous les concerts distingués,\n des Pays-Bas et de Flandre.\n    N'est-ce pas une merveille, que ce prêtre, pauvre, à la soutane râpée, qui\n me confessa un jour fièrement n'avoir jamais acheté de vin, ait enthousiasmé\n des cœurs et des esprits refroidis par quatre siècles de protestantisme, à un\n degré tel qu'ils ont aujourd'hui pour lui une admiration délirante, qui nous\n fait sourire, nous qui avons eu, il y a bien vingt ans déjà, le pressentiment\n certain de ce triomphe posthume du Maître.\n\n\n    (1) L. J. Veen, Amsterdam.\n    (2) Id.\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": "82                                DURENDAL\n\n\n  Les trois points culminants de l'histoire de la littérature thioise se résument\nen trois hommes : Maerlant, qui jeta au peuple flamand un appel enflammé\npour la Croisade — Joost van den Vondel, le protestant converti — et Guido\nGezelle, le pauvre et simple vicaire de Notre-Dame de Courtrai.\n\n                                      *   *\n   Il me paraît impossible d'esquisser, dans un article de revue, le tableau\ncomplet des productions littéraires flamandes de toute une année. Je me bor-\nnerai à parler des publications que leurs auteurs ont bien voulu communiquer\nà Durendal, et de quelques autres écrits qu'il serait indécent de ne pas\nsignaler.\n                                          *\n                                         * *\n   Parmi les livres que nous avons reçus, il faut mettre hors pair deux;:\nannuaires de la société anversoise artistique De Scalden, le VII e , intitulé Kin-\ndervertelsels [Contes d'enfants), et le VIII e , qui vient de paraître, Oude en\nN i e u w e Volksliederen. Le premier de ces annuaires est un petit in-12\nsplendidement relié, imprimé sur papier du Japon et illustré par les mem-\nbres du Scalden. Il renferme dix contes flamands délicieux. Les principaux\nsont tirés du riche trésor de folklore flamand recueilli un peu partout depuis .\nvingt ans. Les autres sont composés par des membres du Scalden. Ce sont .\nprincipalement MM. Van Offel, Pol de Mont et Alf. De Cock, qui ont fourni\nles textes. Les illustrations, très originales et artistement enfantines et\nnaïves, qui ornent ce petit joyau artistique, le plus joli cadeau qu'on pourrait\noffrir à des enfants sages, ont été dessinées par MM. R. Bosiers, Eug. Van\nMieghem, Audiens, Walter Vaes, J. Posenaer, Em. Vloors, Em. Van Averbeke,\nF. Proost, Edw. Pellens et Edm. Van Offel. Ces planches finement coloriées ne\nsont pas toutes des chefs-d'œuvre, mais elles dénotent généralement l'inten-\ntion d'offrir quelque chose de caractéristique, d'original et d'artistique à l'ad-\nmiration des grands et des petits enfants de Flandre. Les Kindervertelsels sont\nun Nursery-Book qui peut soutenir la comparaison avec les célèbres éditions de\nlivres illustrés anglais. Ce petit livre exquis sort des presses de M. J.-E. Busch-\nmann, et la superbe reliure a été exécutée par la maison Van Os-De Wolf,\nd'Anvers.\n    Le VIII e Annuaire du Scalden, un in-4° oblong tiré sur hollande et enfermé\n dans un portefeuille en étoffe brune d'un très bel effet, est consacré aux .\n Chants populaires flamands anciens et nouveaux. Je n'oserais pas jurer que\nles chants populaires « nouveaux » toucheront jamais le cœur                  popu-\n laire », mais les chants anciens contenus dans ce recueil sont si vraiment;\n populaires, que les auteurs ont pu se passer d'en publier la musique que\n tout le monde connaît en Flandre. Ces textes, quatorze en tout, sont illustrés ;\n par MM. Edm. Van Offel dont la planche dit magnifiquement le sentiment\n tragique de la vieille et si poignante ballade De twee Koningskinderen ; Lod.\n Verhees, Em. Delme, J. Posenaer (qui a exécuté une illustration superbe pour la\n vieille chanson du Géant), Eug. Van Mieghem, Audiens, Edw. Petlens (dont j'admire\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "                        LITTÉRATURE FLAMANDE                                83\n\nla Brabantsch Kwezelken presque autant que la Kwezelken, de M. Lod. Verhees);\nR. Bosiers, J. van Wijck, Walter Vaes, C. de Beuckelaer, Elliott, V. van der Veken\net Fr. Proost. Ce recueil de Volksliederen est une fête pour les yeux, comme\ndevrait l'être tout livre artistique flamand. Il m'a donné l'impression que le\nScalden est en progrès évident depuis l'année passée. Cette association devrait\nêtre encouragée par tous ceux qu'intéresse la gloire artistique de notre petit\npays, si grand par les arts. Le VIII e Annuaire a été imprimé et mis en porte-\nfeuille par MM. De Vos et Van der Groen, les planches ont été lithographiéts\npar M. J. van Tendeloo. Voici, pour renseignement, les noms des membres\ndu comité du Scalden : Président : M. Julius Baetes, vice-président : M. Alex,\nvan Mechelen; présidents des sections : MM. Edm. Van Offel et Josuë\nDupon ; secrétaires : MM. Jan van Asperen et Lodewijk Verhees; trésorier :\nM. Jeroom Mees; bibliothécaire : M. Walter Vaes.\n  ,Je souhaite ardemment au Scalden et à son entreprise généreuse, vraiment\nartistique et nationale, de se répandre par tout le pays.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n  Zoo vertellen de Vlamingen (1) de MM. P O L DE MONT et ALF. D E COCK\nest un gros recueil de coates populaires-flamands composé, comme le disent\nles auteurs, « pour l'agrément et à l'usage de la jeunesse wallonne qui veut\napprendre le néerlandais ». Ce livre, dont les contes sont généralement bien\nchoisis, est illustré par Edm. Van Offel, ce qui est tout dire. Je le recommande\nchaleureusement à ceux qui veulent procurer à leurs enfants un moyen très\nagréable d'apprendre le flamand. Ces contes, interpiétés en un « néerlandais »\nofficiel, ont quelque peu perdu, me semble-t-il, de leur saveur originale.\nMais les auteurs devaient bien sacrifier quelque chose de cette couleur locale\nqui fait souvent la moitié de la beauté d'un conte populaire, pour les rendre\nplus compréhensibles aux jeunes lecteurs wallons.\n   M. P O L DE MONT, qui est décidément l'écrivain le plus fécond du pays\nflamand, a édité également chez Vanderpoorten, à Gand, un recueil de\nquatre légendes : Vier legenden, deson invention, ou du moins arrangées\npar lui et développées en ce style chatoyant, presque trop riche en couleur\nqu'on lui connaît. Le poète Pol de Mont a épuisé, semble-t-il, dans ce recueil,\nles ressources de son verbe multicolore et poétique. Malheureusement les\nquatre légendes ont perdu, précisément a cause de cette trop grande recherche\nd'expression, ce caractère de naïveté qui fait le charme d'un conte, ce « je ne\nsais quoi » qui est le propre du conteur de génie et qui vous fait croire l'ab-\nsur de même, à cause de la sincérité qu'il met à le raconter. Les dessins\nd'Edm. Van Offel, dont plusieurs sont remarquables de naïveté sincère et\narchaïque, ajoutent un grand attrait à ces pages, où Pol de Mont s'est\nefforcé de retrouver — ce dont nous ne le critiquerons certes pas — le lan-\ngage de son enfance croyante. Hélas ! on ne feint pas impunément des senti-\n\n\n  (1) Editeur Vanderpoorten, Gand.\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": "84                                 DURENDAL\n\n\nments qu'on a perdus, et le poète estimable qu'est Pol de Mont n'est pas\nparvenu à m'émouvoir, malgré ses efforts évidents à vouloir être vrai ! Et c'est\nparce qu'il a... exagéré la « naïveté » !...\n\n                                          *\n                                        *. *\n\n   Nous avons reçu également, et nous signalons volontiers à l'attention des\nlecteurs désireux de connaître le meilleur poète d'avant 1860, la troisième\nédition des œuvres poétiques complètes de K.-L. Ledeganck (1). Cette édition\ndonne les poèmes de Ledeganck dans leur ordre chronologique, elle est enri-\nchie de plusieurs poésies inédites du poète d'Eekloo, pourvue d'annotations,\nd'une biographie et de quatre portraits de l'auteur. Les poésies de Lede-\nganck, quoique bien démodées pour la plupart, conservent un charme de\nsincérité, de pureté et d'harmonie qui caractérise le « Lamartine » flamand.\nCertaines de ses œuvres animées d'un souffle puissant resteront. I1 est certain\nque si Ledeganck eût vécu quarante années plus tard, il serait devenu un\ngrand poète. M. De Seyn fait œuvre méritoire en répandant cette édition à\nbon marché des œuvres du sympathique chantre d'Eekloo, dont on regrette\nencore la mort prématurée et qui fut un beau et grand caractère. Le même\nbrave éditeur et l'homme entreprenant qu'est M. De Seyn vient d'éditer égale-\nment un énorme volume de poésies intitulé Onze Vlaamsche Dichters v a n\n 1 8 3 0 tot 1 9 0 5 (Nos poètes flamands depuis 1830 jusqu'à 1905). Ce volume\nplantureux de près de 700 pages grand in-8° est dédié à Son Altesse Royale\nle Prince Albert « Onzen Prins Albrecht van België », comme nous l'appe-\nlons. Ces 700 pages de vers, choisies parmi les « œuvres » de plus de deux\ncents « poètes », donnent un aperçu assez exact du développement de la\npoésie flamande depuis l'année héroïque jusqu'en cette année jubilaire. Il est\n évident qu'on ne doit pas s'attendre à une série de chefs-d'œuvre dans un\n recueil où le moindre rimailleur a été publié.\n    Cependant l'homme de goût y trouvera beaucoup de poèmes qui exciteront\n son admiration pour la merveilleuse fertilité poétique de la Flandre. Certaines\n poésies d'après 1830 nous ont même surpris par leur fraîcheur et leur note\n moderne. Le gros tiers du volume est d'ailleurs rempli de poésies modernes,\n dont certaines sont des chefs-d'œuvre. Celles-ci font pardonner celles-là.\n L'éditeur a écarté tout ce qui pourrait blesser les lecteurs catholiques et son\n recueil mérite d'être chaudement recommandé, comme livre à donner en prix\n aux jeunes gens. Pour le plus grand honneur de la poésie flamande, on consta-\n tera dans ce gros volume, que nos poètes se sont toujours complu à ne chan-\n ter que des sujets dignes de l'être : la Patrie, la Religion, la belle Nature,\n les grands hommes et l'idéal chrétien. En dépit de beaucoup de « scories »,\n ce volume renferme assez d'art vrai pour récompenser largement la peine de\n ceux qui voudront le parcourir.\n     M. KAREL VAN DEN OEVER a fait paraître un recueil de vers intitulé Van\n\n\n     (1) Editeur : De Seyn-Verhougstraete, Alost.\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "                          LITTÉRATURE FLAMANDE                              85\n\nStille dingen (1). Il y affecte, dans la forme comme dans les sentiments, une\nnaïveté voulue, insupportable. A part quelques vers, d'une belle originalité,\nce recueil est un livre raté. J'aime beaucoup mieux le réel poète qu'est M. Van\nden Oever dans ses Kempische Vertelsels, contes originaux en prose, qu'il vient\nd'éditer dans la Duimpjesuitgave. Ces contes possèdent ce qui manque aux\nlégendes de M. Pol de Mont : la conviction. Si l'auteur n'avait pas cru\ndevoir les déflorer par un style alambiqué, trop recherché et trop précieux —\nqui ne sera jamais le franc et libre parler flamand, ce seraient des chefs-\nd'œuvre, du moins les trois derniers. Ces contes dénotent chez l'auteur une\nrichesse d'imagination rare et ce sens délicat du mystère qui fait le charme\nd'un conte.\n                                          *\n                                        * *\n    M. l'abbé LOD. MERCELIS a publié un volume de poésies intitulé Levens-\nzangen (2)(Chantsdevie). Lepoète Mercelis eut, il y a vingt ans, un beau succès\navec son recueil De Kempische Harp qui fut fêté alors comme une promesse de\nbelles œuvresfutures. Pour parler franchement, je dois dire à m on grand regret\nque les Levenszangen ne tiennentpas les promesses de la jeunesse du poète. Il y a\nlà quelques jolis poèmes, des sentiments honnêtement belges et chrétiens —\nnaturellement; mais j'y cherche en vain la forme supérieure de la langue qui\nchante, les rythmes de beauté, la vie figée dans l'image, les vers frappés en\nmédailles, en un mot tout ce qu'on peut raisonnablement exiger d'un poète\nflamand d'après 1880, d'un poète-artiste. La langue de M. Mercelis est trop\nnégligée. C'est trop délayé. Beaucoup de ses vers ont un arrière-goût de\nromantisme qui — en 1905 — fait sourire. Son livre est agréable à lire, mais\non n'y revient pas, on n'en retient rien, ou peu de chose. J'étonnerai proba-\nblement le poète en lui disant que je préfère certaines de ses petites poésies\ncomme Holleblokjes — In de Kroon-Vaders Stok — Verhuizen et d'autres à tout le\nreste, parce qu'elles disent des choses vécues: Il devrait cultiver ce genre-là et\nje suis convaincu qu'alors il produirait de la belle poésie durable, car\n M. Mercelis est incontestablement un poète. Un peu plus de hardiesse !\nSecouons donc définitivement le joug de soixante-cinq ans de formalisme\n pseudo-néerlandais ! Soyons des Flamands vrais qui osent dire à leur façon ce\n qu'ils ont à dire, ce qu'ils sentent profondément, qui osent le dire librement,\n avec la fierté qui convient aux poètes, au risque de faire mourir de dépit les\n vieux pédants officiels dont on a une peur ridicule comme les enfants ont\n peur des fantômes.\n                                          *\n                                        * *\n    M. l'abbé HUGO VERRIEST, le héraut de la Beauté, si aimé par la jeunesse\n flamande, le révélateur de Gezelle, qui a passionné toute la Hollande par sa\n parole harmonieuse et ensorcelante, s'est enfin décidé à publier les princi-\n pales conférences qu'il a prononcées durant ses pérégrinations d'apôtre artis-\n\n\n  (1) Editeur V. Delille, Maldeghem.\n  (2) Editeur De Meester, Roulers.\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "86                                DURENDAL\n\n\ntique en pays thiois. C'est un vrai charme que de lire ces quatorze Voor-\ndrachten (1). Les idées d'art, de belle vie, de régénération flamande qui y\nsont développées en un style personnel, qui fait reconnaître Hugo Verriest à\nla première ligne, sont devenues le Credo poétique de la jeune Flandre\ncatholique. Le conférencier nous avertit que ces discours sont écrits après-\ncoup, qu'ils ont perdu une grande partie de leur saveur... Il n'y paraît\npoint. On croit entendre, quand on les lit, la voix d'or de Verriest, on\ndevine son sourire qui séduit à l'instant l'auditoire du causeur délicieux\nqu'est le curé d'Ingoyghem. On lira surtout avec joie les deux conférences-\nétudes sur le maître de Verriest, l'inoubliable Guido Gezelle. Tous Ceux qui\nvénèrent Gezelle comme le plus grand poète du siècle, doivent lire ce que dit\nde lui celui qui a entendu du plus près les battements mêmes de son cœur.\nHugo Verriest a défini Gezelle : l'Aine de la Flandre. Lui-même en est le Sourire.\nEt comme son maître, il reste jeune. Puisse-t-il donner encore beaucoup de\nVoordrachten à la jeunesse de Flandre! Il reste parmi nous comme le symbole\nvivant de l'Idée gezellienne, comme le meilleur disciple du Maître et nous\nl'aimons tous comme un père.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   Je me fais presque un crime de ne pas avoir parlé plus tôt dans Durendal\nd'un petit livre très remarquable, publié l'an passé en seconde édition, avec\nle soin extérieur que demandait ce livre de beauté, et que M. J.-E. Busch-\nmann, l'éditeur-artiste d'Anvers, a su lui donner, le livre de Mlle M.-E. BEL-\nPAIRE : Christen Ideaal gevolgd van LIEFDEROZEN geplukt in de legende der\nHeilige Elizabeth (Idéal chrétien suivi de Roses d'Amour cueillies dans la légende\nde sainte Elisabeth) (2).\n   Ce petit livre contient deux parties distinctes, dont la seconde est comme\nla glose poétique de la première. Dans Christen Ideaal, l'auteur développe\ncette idée magnifique que toute Beauté Artistique supérieure, toute œuvre\néternelle d'Art, découle par quelque côté d'une des huit béatitudes procla-\nmées par le Christ dans le Sermon sur la Montagne. Mlle Belpaire a mis\ndans cette démonstration le grand cœur qu'on lui connaît, tout l'enthou-\nsiasme de son âme ardente, toute la puissance intuitive de son sens extra-\nordinaire de la Beauté, en même temps que la vigueur philosophique d'une\nintelligence virile. On ne se lasse pas de lire et de relire Christen Ideaal; la\n lecture de ce beau petit livre élève l'âme et est capable d'enflammer pour la\n Beauté la jeunesse de Flandre; elle le fait déjà, à ma grande joie.\n    L'essai de Mlle Belpaire a suscité tout récemment une polémique qui\n paraît dénoter chez certains une colère mal contenue et médiocrement che-\n valeresque contre les fières affirmations de cette grande artiste chrétienne.\n    On a cherché la « petite bêle » dans son œuvre, on a profité de certaines\n\n\n  (1) Editeur De Meester, Roulers.\n  (2) Editeur Buschmann, Anvers.\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "                           LITTÉRATURE FLAMANDE                            87\n\nde ses expressions qui ne sont pas d'une précision mathématique, pour\nattaquer l'idée maîtresse de l'auteur — qui me paraît irréfutable.\n   Il faut lire des écrits comme Christen Ideaal, un peu avec son cœur aussi et\navec une âme baptisée, autrement on risque de se montrer in-intelligent —\navec beaucoup d'esprit.\n   Les poésies consacrées par l'auteur à la douce sainte Elisabeth, sa\npatronne, en dépit de leur forme qui n'est pas toujours parfaite, et d'un fla-\nmand un peu trop appris, renferment cette note qui ne trompe pas, qui vous\nremue par sa profonde sincérité, qui vous suggère ce que l'expression adé-\nquate vous montrerait peut-être mieux, mais qui vous les fait préférer quand\nmême à beaucoup de poésies plus parfaites de forme, mais moins riches de\nfond et en profondes et hautes émotions.\n   Les parties lyriques des poèmes consacrés à la douce sainte de la Wart-\nburg sont des chefs-d'œuvre, des élévations mystiques dignes de la grande\nâme qu'elles célèbrent et de celle dont elles jaillissent. Elles font prier.\nCe sont des chants d'amour divin. Elles valent plus que le plus gros volume\nde sonnets impeccables de forme, mais vides de Dieu.\n   Remercions cette noble femme, la digne nièce de celle qu'on appela l'Ange\nd'Anvers, d'avoir adressé à la jeunesse de son pays, dans la langue de notre\nFlandre catholique, ce « sursum corda ! » éloquent, cet appel aux grandes et\nnobles entreprises artistiques, en un temps où d'autres, également doués\ndu reste, s'efforcent, hélas! de ramener l'art flamand à un paganisme qu'on\ncroyait mort depuis des siècles.\n                                         *\n                                     *       *\n  Je me propose de consacrer un jour une étude approfondie à notre grand\nécrivain STYN STREUVELS, auquel des traductions allemandes, anglaises et\nfrançaises sont en train de procurer une gloire mondiale.\n   Mais il me faut absolument dire un mot de sa dernière œuvre : Open-\nlucht (1) (En plein air) qui vient de paraître, et qui indique chez lui une\nascension triomphale vers la lumière et vers la joie. Openlucht est vraiment un\n« bonjour du soleil » envoyé au peuple flamand par l'écrivain qui, jusqu'ici,\nsemblait plutôt pencher vers le côté triste de la vie, vers les ombres et les\nténèbres de la douleur.\n   I1 y a encore de la douleur dans Openlucht, mais il y a en même temps\nle rayonnement de l'amour maternel pur et grand. Les deux premières nou-\nvelles du volume : Zonder dak et Grootmoederken vous donnent ce frisson déli-\ncieux qui démontre que l'artiste a touché la corde sensible de l'humanité\nmême. Een nieuw hoedje et Het duivelstuig sont des croquis charmants de l'âme\nsimple du peuple flamand, du gamin et du petit paysan. Quelle finesse\nd'analyse psychologique dans ces deux créations § Enfin, Jeugd, la dernière\ndes cinq nouvelles, est une idylle si fraîche, si idéalement belle, que Styn\nStreuvels ne saurait faire mieux.\n\n\n  (1) Editeur Krijn, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "88                                      DURENDAL\n\n\n  Il faudrait des pages et des pages pour faire ressortir les beautés étalées\ndans ce petit volume d'or; il faut qu'on le lise; c'est u n ravissement!\n  Qu'on me permette, pour faire venir l'eau à la b o u c h e des lecteurs capables\nde lire Stijn Streuvels d a n s sa l a n g u e , de citer la première page d e Jeugd :\n\n    « Kort gerokt en flink te beene, haar lichte kloefjes los aan de voeten, d e\ntippen uitewaards, stapte Lieva met een p a a r b u n d e l s stroo onder den a r m ,\nnijverig over de wijde werf naar de poorte toe. De hooge steenen boog van\nde s c h u u r overwelfde haar een stonde in den doorgang, als een statige eere—\nkoepel boven 's meisjes hoofd. E n d a n , in eens, uit het gedempte s c h a d u w -\nlicht, k w a m zij in 't opene schitterspeieren der zon op de breede zandstraat.\nLieva stond er een wijle als verbijsterd, 't hoofd recht aan den fijnen hals,\nzonder de oogen te pieren en zij lekte h a a r roze ronde lipjes. Z e glimlachte\nen met de h a n d als een lichtscherm boven d e oogen, keek ze even r o n d over\nheel de streek en stapte d a n pertig en opgewekt vooruit langs de straat. De\nlange stroobundels sleepten b a c h t e n haar mede als een breede, gouden\npluimstaart.\n    » 't Meisje zwingelde met de h a n d en den blooten arm in d e koornstalen langs\nden kant ; ze knipte er zonder kijken een auwken uit en stond stil om er de\ngraantjes uit te wribbelen. Zij liet z e v a n de eene h a n d in d e andere reuzelen\nen boog den hals om er het kaf en de pelletjes uit de blazen. E n plots wierp\nze het hoofd achterover en hapte de graantjes met haar open m o n d uit het\nholle van h a a r h a n d . Al k n a b b e l e n d vorderde zij h a a r weg en schopte met\nd e kloefjes in 't zand dat opstoof rond haar bloote b e e n e n .\n   » W a t verder trok zij eene kollebloem en stond weer stil, met den kin over\nden keelput g e d u w d , keek ze neer o p haar borst om het steeltje van de roode\nbloem door een k n o p g a t van haar jakje te steken. Ze n e u r d e den voois van\neen liedje en ging ».\n\n\n  Voici u n e traduction telle quelle, aussi littérale que possible, de ce p a s -\nsage. Elle ne rend, hélas! pas la saveur de l'original :\n  En jupe courte, ferme sur les jarrets, les pieds jouant dans de fins sabots pointus,\nLieva traversa rapidement la vaste cour de la ferme et se dirigea vers la grande porte,\nune paire de bottes de paille sous le bras. La haute arcade en pierre de la grange l'encadra\nun instant comme en un majestueux arc de triomphe. Passant d'une demi-obscurité au plein\nsoleil, elle se trouva sur la grande rue sablonneuse. Lieva s'arrêta un instant comme\naveuglée, la tête droite, sans remuer les yeux et léchant ses petites lèvres roses et rondes.\nElle souriait. Se faisant avec la main une visière au-dessus des yeux, elle parcourut d'un\ncoup d'oeil la campagne, puis, volontaire et gaie, elle s'engagea dans le chemin. Les\nlongues bottes de paille traînaient derrière elle comme en une large traînée de plumes d'or.\n   La jeune fille laissant pendre ses bras nus, balançait sa main dans les tiges de blé qui\nlongeaient le talus. Elle pinçait un épi, sans regarder, s'arrêtait pour le froisser et en faire\njaillir les graines qu'elle glissait doucement d'une main dans l'autre Baissant le cou elle\nchassait en soufflant les pellicules et la poussière et, d'un geste nerveux, renversant la\ntête, elle happait les graines du creux de la main. Puis elle poursuivit sa route en\nmâchonnant. Elle donnait des coups de pied avec ses petits sabots dans le sable qui\nmontait en tourbillon autour de ses jambes nues. Plus loin elle cueillit un coquelicot,\ns'arrêta et le menton incliné sur la gorge elle cherchait une boutonnière de sa jaquette\npour y piquer la fleur rouge. Puis, entonnant une chanson, elle continua sa route.\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                         LITTÉRATURE FLAMANDE                                 89\n\n   Hugo Verriest me lisait cette page, il y a un mois, avec une larme de joie\ndans l'œil, et il me dit : « Personne, en Néerlande, n'est capable d'écrire une\n « page pareille ! »\n   Il a raison.\n   Stijn Streuvels fait chanter, peindre et sculpter la langue flamande en prose,\ncomme son oncle le faisait en vers ; l'un complétera l'autre, et l'histoire de la\nlittérature néerlandaise marquera un jour comme un fait merveilleux dans\nles annales artistiques des peuples, cette double floraison magnifique de la\nmême tige familiale.\n                                         *\n                                       * *\n  Au moment de clore cet article déjà bien long, paraît à Anvers un livre\nnouveau : Jordaens! (1) écrit par M. P . BUSCHMANN fils, et illustré de\n45 planches magnifiques reproduisant des œuvres du maître anversois,\némule de Rubens et de Van Dyck. Je n'en ai encore pu parcourir que\nquelques pages, mais elles m'ont prouvé que M. P. Buschmann est aussi\nbon écrivain que critique d'art judicieux.\n\n                                                          AUGUSTE CUPPENS.\n\n\n\n\n (1) Editeurs Buschman, Anvers; Van Oest, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "       Trois biographies de Musiciens\n\n                      Rossini = Gonnod = Liszt\n                 PARALLÈLEMENT à     la collection Les grands artistes, l'éditeur\n                   Henri Laurens, de Paris, inaugure une nouvelle série de\n                   biographies consacrées aux Musiciens célèbres. Trois volumes\n                   ont paru : Rossini, par Lionel Dauriac ; Gounod, par\n                   P.-L.,Hillemacher, et Liszt, par M. D. Calvocoressi. Ce\n                   début fait bien augurer de la collection, où l'on annonce\n                   des signatures autorisées : Jean d'Udine, Arthur Pougin,\n                   Elie Poirée, Camille Mauclair, Louis de Fourcaud, Camille\n                   Bellaigue, Charles Malherbe, Vincent d'Indy, Bourgault-\nDucoudray, Henry Marcel.\n   Les trois volumes parus s'intitulent à bon droit biographies critiques. Ils\nexposent une conviction raisonnée touchant la valeur de l'œuvre d'art, laissant\nplutôt dans l'ombre la psychologie de l'artiste. Les amateurs d'anecdotes\npiquantes et plus ou moins authentiques n'y trouveront pas leur compte. Je\nn'y vois pas grand mal. Mais la même déception attend ceux qui désirent\nconnaître l'homme autant que l'artiste. Reconnaissons toutefois que le cadre\nimposé aux auteurs de la nouvelle collection; les astreint à la sobriété d'un\nprogramme nettement défini.\n\n   M. Dauriac trace une silhouette vivante et fidèle de ce bon Rossini, qui fut\nune étoile de première grandeur dans la nuit de la décadence italienne. Nul\nartiste ne subit davantage l'influence du seul milieu où se développa son\ntalent, savoir le théâtre ilalien, au rang où il était tombé vers 1800, avec ses\nconventions puériles, ses misérables ressources, la pauvreté de son idéal, la\nvulgarité de goût du public. Rossini était admirablement doué pour réussir\ndans ce genre facile. Comme le dilettantisme frivole et mobile de ses contem-\nporains demandait la quantité plus que la qualité, sa faconde d'improvi-\nsateur le servait à souhait. Treize jours lui ont suffi pour écrire le Barbier de\nSéville; la plus volumineuse de ses partitions, celle de Sémiramis, fut l'œuvre\nde quarante jours; enfin, lorsqu'il prit la peine de travailler posément, pour\ndonner, de propos délibéré, son chef-d'œuvre, il mit six mois à écrire Guil-\nlaume Tell, \" juste le temps qu'il fallait au Rossini de la période italienne\npour improviser six opéras ». Cette hâte fébrile dans la production justifie le\njugement de M. Dauriac : « Rossini avait le goût de son art. Il n'en avait ni\nla passion, ni la religion. Satisfait d'atteindre au bien sans trop d'effort, il\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "                   TROIS BIOGRAPHIES DE MUSICIENS                             91\n\nn'aspirait au meilleur que sous la pression des circonstances. Aussi a-t-il\nbeaucoup produit et laissé fort peu; deux de ses partitions survivent (le Bar-\nbier et Guillaume Tell), et son œuvre est aussi vaste que celle de Sébastien\nBach. »\n\n     Le Gounod de M. Hillemacher est destiné à compléter les mémoires de\n l'artiste lui-même, s'arrétant au moment de sa célébrité. Sur la jeunesse du\n maître, le biographe nous cite quelques détails donnant la raison des parti-\n cularités d'une carrière, qui pouvait être celle d'un cabotin, et qui, néanmoins,\n garda toujours une réelle noblesse intellectuelle et morale. Gounod sortait\n d'une famille de lettrés. Malgré ses lourdes charges, sa mère lui assura le\n bénéfice des études classiques, poussées jusqu'au baccalauréat. On devine\n ce qu'il dut aux leçons d'une mère adorée, dont le doux prestige et le souvenir\n pieux planent sur toute sa vie. C'est le secret des élans de ferveur qu'il mani-\n feste même en pleine fièvre de production profane, et qui faillirent, sous\n l'influence des prédications de Lacordaire, le faire entrer dans les ordres.\n     Pour apprécier à sa juste valeur l'œuvre laissée par Gounod et la\n nature de son talent, parcourons rapidement les phases diverses de sa\n production artistique. Voici d'abord la cantate du prix de Rome (1839) :\n. « parfait travail d'élève dont il est malaisé de rien augurer pour l'avenir».\n Puis une Messe écrite à Rome et un Requiem à Vienne. Le jeune artiste cherche\n sa voie et son style. En I 8 5 I , il fit représenter Sapho. Le succès ne fut pas\n éclatant. Berlioz en fit cependant un compte rendu élogieux. De 1852,\n musique de scène pour une tragédie de Ponsard intitulée Ulysse. Berlioz\n l'estime fort remarquable. Le 18 octobre 1854, un opéra en cinq actes : La\n Nonne sanglante. « Rien dans son naufrage, raconte M. Hillemacher, n'a sur-\n nagé de cette œuvre, la moins personnelle, sans contredit, qu'ait jamais écrite\n Gounod. »\n     A la suite de cet échec, Gounod tourna le dos au théâtre et composa deux\n symphonies, puis un petit oratorio : Tobie. En 1855, il commença la Messe de\n Sainte Cécile, ne s'accordant, pour se délasser du travail, que la lecture de\n saint Augustin. On lira avec intérêt la lettre qu'il écrivit alors à sa mère, lui\n faisant part de ses intentions et de ses appréhensions. & La messe, — en\n musique ! — par un pauvre homme !... Mon Dieu, ayez pitié de moi !.. » Sans\n  doute, le pauvre homme, mal remis des suites de la Nonne sanglante, eût bien\n  fait de se défier davantage.\n     Je ne puis partager l'admiration de M. Hillemacher pour la fameuse messe,\n  malgré l'opinion enthousiaste de M. Saint-Saëns. Tout au plus accorderai-je\n  qu'en ce moment « la simplicité, la grandeur, la lumière sereine qui se levait\n  sur le monde musical comme une aurore » annonçaient un mouvement de\n  retour vers l'idéal religieux. Selon M. Saint-Saëns, cette lumière sereine\n  gênait bien des gens. Pour les amateurs d'alors, cette musique n'était pas\n  assez théâtrale. Il y avait trop d'air pur dans cette atmosphère de coulisses.\n  Mais cela ne suffit pas pour la rendre digne de l'église.\n     Toutefois, Gounod ne renonce pas définitivement au théâtre. En 1858, il\n  donna le Médecin malgré lui, la plus exquise de ses partitions, et en 1859 Faust,\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "92                                DURENDAL\n\n\nqui en est la plus populaire. Le succès n'alla cependant pas tout seul. Un\nmauvais prophète osa prédire qu'une musique aussi ennuyeuse ne serait pas\njouée quinze fois. Détail topique et peu connu : Gounod aliéna la propriété\nde sa partition pour la somme dérisoire de 6 666 francs et 66 centimes. L'édi-\nteur n'avait d'ailleurs traité qu'à son corps défendant, et après la septième\nreprésentation.\n   Moins d'un an après, parut Philèmon et Baucis. « Cet aimable opéra-comique\nne pouvait avoir la prétention de provoquer l'enthousiasme. Il plut cepen-\ndant... L'invention musicale fait parfois défaut à cette panition. » Vint\nensuite la Reine de Saba, qui devait être la revanche de la Nonne sanglante.\n « L'ouvrage, jugé plutôt ennuyeux, n'eut aucun succès, ce qui explique que\njamais aucun directeur n'a été tenté de le reprendre jusqu'à présent. »\n   En mars 1864, c'est la première de Mireille, que le maître écrivit con amore,\nen pleine solitude de Provence, pour mieux se pénétrer de la poésie du sujet.\nMalheureusement il eut la faiblesse de consentir aux tripatouillages du directeur\ndu Théâtre Lyrique, si bien que le drame se réduisit à quelques vignettes\nadorables et à de charmants hors-d'œuvre.\n   Le sort de Roméo et Juliette fut plus heureux. Cet ouvrage, daté de 1867, fut\naccueilli avec enthousiasme, tant à l'étranger qu'en France. M. Hillemacher\nne se prononce pas sur la qualité de chef-d'œuvre, que certains critiques attri-\nbuent à Roméo.\n   Après ce triomphe, Gounod cède au désir de revoir Rome. Les graves\naspects de la Ville Eternelle lui inspirent le dessein d'oeuvres étrangères au\nthéâtre profane, pénétrées du « calme de la pensée et des sentiments, hors du\nmouvement des faits, et de l'agitation réelle des événements ». Cette nouvelle\norientation de sa pensée aboutit à Rédemption, Gallia (sous la pression de la\ndébâcle de 1870), Polyeucte, Mors et Vita. Mais ce n'est toujours pas la conver-\nsion définitive. En 1877, parut Cinq-Mars, qui n'eut qu'un succès éphémère,\net en 1879 le Tribut de Zamora, qui jeta la consternation dans l'âme des habi-\ntués de l'opéra. Après cette lamentable chute, Gounod renonça au théâtre.\n   Mors et Vita fut entendu à Birmingham en 1885, au Trocadéro l'année sui-\nvante. Depuis lors, aucune production nouvelle n'apparut en public. Le\nbiographe mentionne, parmi les œuvres qui reposent dans les archives fami-\nliales, deux messes, plusieurs quatuors de musique de chambre et un Requiem\nauquel Gounod mettait la dernière main quand la mort est venue le sur-\nprendre (automne 1893).\n   En concluant que Gounod fut un talent inégal, dont la courbe dans le\ntemps subit de singulières oscillations, sans que le mouvement d'ensemble\nsoit même ascensionnel, qu'il fut sollicité en des directions souvent contraires,\nsans aboutir réellement en aucune d'elles, nous souscrivons volontiers au\njugement que porte M. Hillemacher : « Pour si affaiblie que puisse paraître\naujourd'hui l'influence de Gounod sur la musique française, cette influence\nn'en a pas moins été considérable, disons même bienfaisante, car elle inau-\ngure une réaction nécessaire à la vogue d'ouvrages charmants mais un peu\nsuperficiels, qui, jusqu'au tiers du XIXe siècle, auraient fait supposer que notre\nart national [était incapable de s'élever au-dessus du couplet facile et de\nl'orchestration rudimentaire. »\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                  TROIS BIOGRAPHIES DE MUSICIENS                            93\n\n\n    Si nous avons failli avoir l'abbé Charles Gounod, nous avons eu de fait\nl'abbé Franz Liszt, et non pas un abbé de contrebande, mais un authentique\nclerc, qui reçut les ordres mineurs à Rome, à la suite d'une crise de mysti-\ncisme provoquée par l'amitié romantique, mais en définitive noble et salu-\ntaire, de la princesse de Sayn-Wittgenstein. Ceux qui désirent pénétrer l'âme\ndu grand virtuose, dont le public ne connaît guère que la silhouette hau-\ntaine, liront avec profit la correspondance échangée entre Liszt et la prin-\ncesse. On sera surpris de deviner, sous ce masque olympien, un cœur faible,\nmeurtri, désillusionné, cherchant dans la foi, au déclin de sa vie, un réconfort\nqu'il n'avait pu trouver dans le tintamarre du siècle. Ces mystères intimes,\n M. Calvocoressi les effleure à peine dans sa biographie, où il est beaucoup\nplus question du musicien que de l'homme. Ce qu'il se borne à révéler de ce\ndernier, c'est la noble générosité et le désintéressement qu'il met au service\nde la gloire des autres : Berlioz, qui ne le lui rendit pas, et Wagner qui ne\nconnaissait de l'amitié que le côté monstrueusement égoïste.\n    M. Calvocoressi s'attache à mettre en relief la valeur de Liszt comme\ncompositeur. L'analyse qu'il donne de son œuvre et de son tempérament\nest très pénétrante. Si elle ne réussit pas entièrement à faire partager toute\nla conviction de son auteur, elle laisse du moins l'impression que Liszt fut\nun initiateur, dans la technique d'abord : il l'enrichit de procédés plus\nrationnels, plus musicaux que les encombrantes innovations de Berlioz;\n dans les genres ensuite, en créant le poème symphonique et la musique à\n programme. Quel que soit l'abus que l'on ait fait de la musique à programme,\n il faut convenir que Liszt, en s'inspirant de Dante, de Goethe, des poétiques\n légendes de saint François d'Assise et de sainte Elisabeth de Hongrie, a\n ouvert, pour l'art, des horizons nouveaux. C'est le précurseur qui prépare\n les voies à Lohengrin et à Parsifal.\n                                                              F.   VERHELST.\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": "                     Les Salons d'Art\n    P o u r 1 A r t . — Ce cercle a la chance de compter parmi ses membres\nun de nos plus grands peintres : EUGÈNE LAERMANS, qui y expose, entre\nautres tableaux, un pur chef-d'œuvre : Le cimetière de village. Nous nous\nrallions à l'éloge qu'en fait Edmond Picard dans la Belgique Artistique ;\n« Plus loin, ce maître incontesté, si longtemps contesté : Eugène Laermans.\nPlus rien à dire de ce glorieux, si ce n'est à tous : Allez voir ! Tâchez de com-\nprendre ces émouvantes tragédies rustiques faites de champ, d'arbres, de\nnuages, de paysans épiques et terribles en leur simplicité, qu'on dirait belli-\nqueux. Le Cimetièrede campagne est un échantillon superbe de cette originalité\nmagnifique, sans précédent en son genre, sans analogie. En voilà un qui est\nlui-même dans toute la force de cette qualité suprême. » Cette dernière phrase\npourrait s'appliquer aussi à un autre artiste du même cercle, un nouveau\nvenu, un dessinateur au crayon puissant et nerveux : FRANÇOIS BEAUCK, dont\nl'abbé Mœller a fait ici même l'éloge. Entré, la veille, dans le cercle Pour\nl'Art, il fut pris au dépourvu et ne put exposer que quelques dessins. Mais\nceux-ci suffisent à sa gloire. Il y avait notamment là sa Tête de Juge, repro-\nduite jadis dans Durendal et dont nous entendîmes un jour faire un éloge\nenthousiaste par Constantin Meunier, un des plus fervents admirateurs de\nBeauck. Le grand sculpteur le prit en vive amitié, du premier jour où il le\nconnut et ne cessa jusqu'à sa mort de l'encourager à persévérer dans sa voie\nsi personnelle, sans s'inquiéter des critiques. Les petits dessins réunis dans\nun même cadre sont absolument merveilleux.\n   CIAMBERLANI et FABRY sont surtout et avant tout des décorateurs, et, pour\nbien les apprécier, il faudrait voir une salle décorée par eux. Ciamberlani,\nc'est notre Puvis de Chavannes, avec l'art duquel il a des rapports quant à\nl'inspiration, sans le copier en aucune façon dans l'exécution. Les panneaux\nexposés par Fabry sont destinés à orner le hall de la villa Wolfers, à La Hulpe.\nCeux qui ont pu pénétrer là vous diront, comme ils me l'ont dit à moi-\nmême, que Fabry est un des plus grands artistes décorateurs non seulement\nde notre pays, mais du monde entier. On devrait faire appel à son talent\npour la décoration intérieure des monuments publics.\n   Le cercle Pour l'Art se distingue toujours aussi dans le domaine de la sculp-\nture, que pratiquent avec la plus haute perfection DE RUDDER, BRAECKE et\nWOLFERS. Celui-ci expose une seconde fois son groupe exquis : Le cycle des\nheures, dont on a fait l'éloge ici l'an passé et que nous avons revu avec joie\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "                             LES SALONS D'ART                                    95\n\n\ncette année. Art gracieux, s'il en fut, d'une délicatesse et d'une finesse rares.\nLe torse de femme Maleficia est très remarquable aussi.\n   Et maintenant, il nous faudrait citer tous les autres artistes, car il n'y a pas\nd'oeuvres médiocres dans ce Salon. Toutes ont du mérite. Mais ici l'espace\nnous est restreint. Les intérieurs de RENÉ JANSSENS sont plus jolis que\njamais. Ils nous disent si bien la vie intime des choses auxquels ils donnent\nune âme et dont ils dégagent tout le rêve. Les paysages d'OMER COPPENS\nMaintiennent avec fermeté la réputation méritée de ce bel artiste, qui com-\nprend admirablement la nature et a un talent particulier pour en évoquer le\ncôté pittoresque.- FRANZ VAN HOLDER est un portraitiste de toute première\nforce et tel qu'il est rarement donné d'en voir. Quant à FIRMIN BAES, il reste\ntoujours le digne élève de son maître Frédéric, qu'il ne pastiche pourtant\npoint, à notre avis. Le portrait de son père est fort beau. Ses paysages sont\nvivement brossés, ses dessins sont étonnants. J'aime aussi la poésie picturale\nd'OTTEVAERE et la couleur chaude et vibrante de ses toiles. Tous les paysa-\ngistes du cercle Pour l'Art et notamment FRANÇOIS DEHASPE, LÉON DARDENNE,\nJOSEPH DIERICKX, A D . HAMESSE, CLÉM. DELACROIX, H. LUNS, OPSOMER, etc.,\nsont admirablement doués et ont exposé des œuvres très méritoires. Nous\ndevons.nous borner et nous ne pouvons nous arrêter à tous en détail, à notre\ngrand regret. Tous les exposants nous ont vivement intéressés. Tous ont du\ntalent et méritent l'attention du public et ses applaudissements.\n\n   J o s e p h M i d d e l e e r a exposé, au Cercle Artistique, une série de ses\ndernières œuvres, au dessin nerveux et caractéristique et d'un très beau\ncoloris, évoquant, d'une façon radieuse et forte à la fois, la poésie fruste et\nsereine des vieilles choses, vieilles rues sinueuses, maisons délabrées, cha-\npelles en ruine, toits rapiécés, fermes caduques, vieux murs sans fenêtres. Il\nfait ressortir, d'une façon tout à fait remarquable, et qui communique vraiment\nau spectateur l'émotion qui a inspiré l'artiste, le côté touchant et le pittoresque\nsi séduisant de toutes ces vieilleries. Les tableaux de Middeleer chantent en\ndes accents vibrants et doux tout le rêve qui se dégage des choses\nanciennes. Nous nous souvenons encore des curieux points de vue d'une\nexquise petite vieille ville, Montjoie, émergeant d'un bouquet de verdure\nchatoyante, qu'il exposa l'an passé. Cette année, c'est Bruges la Morte, ce\nsont les calmés béguinages, les rues silencieuses, les chapelles recueillies, les\njolis coins perdus des villettes provinciales et dés petits villages rustiques\nqu'il offre à notre médilation dans une série de fort belles toiles d'une grande\nsincérité, d'une profonde vérité et, d'une note très personnelle. Les deux\ntypes de vieux dégustant son faro et de vieille en prière sont de belles œuvres\naussi.\n                                                                       V. DE N,\n\n    V i e e t L u m i è r e . — Bien qu'absent, le vibrant et lumineux génie\n d'Emile Claus préside à ce salonnet. Le jeu du soleil et l'attitude des per-\n sonnages,dans les toiles, de Mlle;Jenny Montigny, appartiennent sains conteste\n à l'école d'Astene ; et l'art un peu fignolé, très joli, de M. Rodolphe de Saëgher;\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "96                                DURENDAL\n\n\nse réclame d'une identique origine. Anna de Weerdt encore, par sa technique\net sa mise en page révèle une même parenté — mais combien plus « person-\nnalisée ». Ma petite Maison est une des plus harmonieuses choses qu'on puisse\nvoir, une vraie fête de printemps et de couleurs, et qui affirme en l'auteur une\noriginalité de laquelle on peut beaucoup espérer. La façon dont Anna Boch\nvoit la nature déconcerte toujours un peu : il y a là un abus arbitraire du\nmauve qui gâte, par endroits, des paysages d'une vie étonnamment vibrante.\nLe pointillisme mitigé et adroit de M. Monks produit d'heureux effets, mais\npour en juger la véritable valeur artistique, il conviendrait qu'il s'arbore en\ndes toiles moins menues. En tous cas ce peintre est déjà quelqu'un — puisqu'il\ncommence à être lui-même.\n   Il me paraît que j'ai vu, de M. Edmond Verstraete, des choses moins iné-\ngales que sa Vallée de la Durme; une sorte de disproportion me choque ici,\nentre l'avant-plan trop compact, et la perspective lointaine, si admirablement\néthérée, de la fenaison. J'aime mieux, en vérité, le Crépuscule d'hiver où flotte\nune prenante buée de lassitude et de mélancolie.\n   Avec M. Georges Lemmen, M. George Buysse est le roi de cette exposition.\nChez celui-ci, rien ne heurte. L'impression de beauté est complète et immé-\ndiate. La lumière ne vient point vers le spectateur par rayons brisés, mais\ncomme un tout bellement rythmé. Par des moyens absolument simples,\nM. Buysse fait produire au luminisme son maximum d'intensité. Nul, mieux\nque lui, ne sait confesser l'âme des éléments et des choses. On retiendra ses\nBarques à moules comme un chef-d'œuvre de transparence mouvementée.\n   M. George Lemmen est plus discuté. A beaucoup, cette peinture paraîtra\ntrop littéraire. Et ces « têtes » déconcerteront, où sous des traits aux ressou-\nvenirs gothiques, évoluent des pensées de décadence. De tels aspects d'hu-\nmanité ne sont point destinés à plaire à la foule, mais ils arrêtent et cap-\ntivent les amants de neuve beauté comme des énigmes troublantes à\ndéchiffrer. La plus grande peinture n'est-elle point celle qui inquiète — même\nl'élite?\n                                                                         F.V.\n\n   M . F r a n ç o i s V e r h e y d e n a exposé au Cercle Artistique sept paysages\nannonçant des qualités de peintre, que le travail et l'observation de la nature\nmettront en valeur. S'il y a encore de l'indécision dans le dessin, de la mono-\ntonie sourde dans la couleur, le choix des sujets et la recherche de certaines\nnotations révèlent un poète qui sait voir et sentir. Cette impression se dégage\ntrès nette du séduisant tableau intitulé : Heure des grandes ombres.\n\n   M . E d g a r d R o m b o u t s a exposé au Cercle Artistique dix-huit aqua-\nrelles d'un grande virtuosité. Cet artiste, qui connaît toutes les ressources de\nson art, affectionne les tonalités graves de l'hiver et de l'automne, le scintille-\nment des ors roussis dans les masses sombres, la blancheur lactée des cons-\ntructions entrevues à travers le fin réseau des branches effeuillées, motifs qui\nse prêtent si bien aux effets classiques de l'aquarelle. Cependant M. Rom-\nbouts ne redoute pas de s'attaquer, à l'occasion, aux grandes masses de\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "LE   CALVAIRE\n\n(HENRI MEUNIER)\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": ""}, {"page_pdf": 128, "texte": "                               L E S SALONS     D'ART\n                                                                                    97\n\nverdure généreuse, et d'en tirer des accords puissants et harmonieux. Sa\nmanière large et sûre, son coloris ferme, sa technique habile et simple, le\nclassent parmi nos meilleurs aquarellistes, parmi les derniers représen-\ntants d'un genre qui, en cherchant à se renouveler, risque beaucoup de\nse perdre.\n                                                                     F. VERHELST.\n\n\n   L e S a l o n d e l a L i b r e E s t h é t i q u e qui s'ouvrira à la fin de février\nsera consacré, en partie, à une exposition rétrospective des œuvres de feu\nIsidore Verheyden et groupera, en outre, une série d'artistes belges et\nétrangers dont le nom apparaîtra pour la première fois aux expositions de\nla Libre Esthétique. Le Salon constituera ainsi, en même temps qu'un\nhommage à un maître justement apprécié, un résumé des expressions les\nplus personnelles de la peinture et de la sculpture d'aujourd'hui.\n   La Libre Esthétique organisera quatre séances de musique réservées aux\nœuvres les plus récentes des écoles belge et étrangère, avec le concours\nd'interprètes de choix. Citons parmi ceux-ci : M mes J. Bathori, A. Zimmer,\nJ. Delforterie et Blanche Selva; MM. E. Engel, E. Bosquet, E. Chaumont,\nM. Crickboom, H. Merck, G. Pitsch, le Quatuor Zimmer, etc. La première\nmatinée aura lieu le mardi 27 février, à 2 h. 1/2.\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "                    Chronique Musicale\n    L e J u b i l é d e M o z a r t au Cercle Artistique et au Conservatoire. — Wolf-\ngang Mozart naquit à Salzbourg le 27 janvier 1756. L'anniversaire de cette\napparition d'une des plus délicieuses figures de la musique fut dans les prin-\ncipaux centres allemands et étrangers l'occasion de concerts jubilaires, et il\na été célébré à Bruxelles par d'importantes manifestations d'art qui ont eu\nlieu au Cercle et au Conservatoire. Le fin et généreux esthète qui remplit\navec tant de dévouement les fonctions de secrétaire, du Cercle Artistique,\nM. Schleisinger, avait confié l'organisation de ces séances à Fritz Steinbach,\nchef du Conservatoire de Cologne, le capellmeister éminent dont la direction\npleine de feu, de poésie et de puissance fut maintes fois appréciée et applaudie\nà Bruxelles. Fritz Steinbach est actuellement un des interprètes les plus auto-\nrisés de Mozart. On sait que l'art exquis du maître de Salzbourg, bien que\ntoujours respecté et entouré d'une vague estime, fut temporairement éclipsé\net comme étouffé par l'importun et conventionnel fracas du faux romantisme\nqui régna durant de si longues années en despote sur les scènes lyriques. Les\ninterprètes du chant, uniquement orientés vers un idéal de virtuosité pom-\npeuse ou brillante, mais toujours superficielle, avaient désappris le secret du\nstyle propre à cet art tout de sincérité et de sentiment. Mais une renaissance\nse dessinait peu à peu et, comme le remarque justement M. Systermans, le\npénétrant critique du XXe Siècle, Wagner devait en être le tout premier\nartisan. Ce fut lui, en effet, qui comprenant tout ce que cette musique renfer-\nmait de vérité et de jeunesse immortelle, en proclama la supériorité en ces\ntermes : « Mozart artiste unique qui résume l'histoire de l'art allemand tout\nentier, le très grand et très divin génie en qui la musique fut complètement\nce qu'elle peut être en une créature humaine, précisément quand elle est la\nmusique selon son entière et pleine essence, et rien autre que musique. » La\nchose mérite d'être notée, car l'art de Wagner, empreint de profonde huma-\nnité, nourri d'idées, de philosophie et de symboles grandioses, diffère autant\nqu'il est possible de celui de Mozart. Ce furent, en conséquence, les disciples\net les amis de Wagner, parmi lesquels Levi, Richter, Steinbach, qui s'atta-\nchèrent à ressusciter l'esprit de cette musique, à en restaurer et à en fixer la\ntradition méconnue et oubliée.\n   La musique de Mozart, c'est l'éclosion fraîche et embaumée d'une âme\nclaire et radieuse. Le langage limpide qu'il nous parle semble trop simple à\nnotre esprit moderne épris d'impressions complexes, se complaisant dans les\nmystérieux et symboliques rapports qui régissent l'art et relient entre eux\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                 99\n\n\nses différents modes d'expression plastique, picturale, littéraire ou musicale.\nMais si sa psychologie nous paraît assez naïve et sommaire, c'est précisément\nen son absence de complexité que réside la force et l'efficacité de cet art qui,\nsuivant la définition de Wagner, est la musique elle-même, la musique en\nsa plus pure réalisation, cherchant et trouvant en elle seule son point\nd'appui, sa raison d'être et sa vertu expressive.\n    La souffrance, marque distinctive et couronne de l'Humanité, n'apparaît\nà la vérité presque nulle part en son œuvre. Il ne possède ni l'idéalité et la\ndivine majesté de Bach, ni l'insondable profondeur de Beethoven enfermant\ntout un monde de sentiments, de rêves et d'aspirations. Il ne s'attarde point\nnon plus dans les songeries sublimes, il ne connaît point l'ineffable prestige\nde l'Ombre qui trône immense dans le silence des nuits étoilées, mais son\nâme candide chante le rayonnement des êtres et des choses, entonne dans\ndes effusions de gratitude le cantique du printemps éternel. Génie vêtu d'une\nrobe de lumière, il vole et plane au travers des paradis en fleurs, nous pro-\nmenant au milieu de paysages ravissants et ensoleillés, nous enivrant de par-\nfums et de mélodies exquises.\n    La musique de chambre semble le domaine le plus favorable à l'expansion\nlibre de ce génie heureux. La première soirée du Cercle, exclusivement con-\nsacrée à cette musique de chambre, fut d'un bout à l'autre un pur enchante-\nment. C'est le Quatuor en ré majeur (deux violons, alto et violoncelle), tout\nscintillant de grâce captivante, exécuté par MM. Eldering, Korner, Schwartz,\n Grutzmacher (de Cologne). C'est le frais et piquant trio pour piano, clari-\n nette et alto (Mme Kleeberg-Samuel, MM. Mühlfeld et Schwartz). Puis la\n Sérénade en si bémol, si riche d'inspiration et débordante de verve, merveil-\n leusement chantée, rythmée et colorée, sous la direction de Steinbach, par\nun orchestre de musiciens bruxellois (hautbois, clarinettes, cors, bassons).\n    Puis le Quintette en la majeur (clarinette, deux violons, alto, violoncelle),\n perle et couronnement de la soirée, exécuté par Mühlfeld et le quatuor colo-\n nais. Une douce et reposante lumière s'écoule en flots d'or au travers de ce\n poème plus ample que les précédents, dont le Larghetto est une des pages les\n plus délicieusement expressives que Mozart ait écrites et où étincellent des\n trésors de vie idéale, de tendresse et de bonheur.\n    L'exécution de ces œuvres par les artistes colonais fut d'une souveraine\n perfection : étonnante précision rythmique, admirable fusion des détails\n dans un ensemble puissant et coloré, justesse et souplesse du phrasé expressif.\n  Le clarinettiste Mühlfeld est un artiste de premier ordre. Son jeu, qui a plus\n d'un trait d'analogie avec celui de Guidé au hautbois, se caractérise par la\n plénitude, le velours, la pureté lumineuse des sonorités auxquelles vient se\n joindre une ampleur expressive de diction de la qualité la plus rare et la\n  plus pénétrante.\n     La seconde soirée du Cercle était consacrée aux œuvres symphoniques.\n  Sous la magistrale direction de Steinbach, la Symphonie en sol mineur,\n  l'Ouverture de la Flûte enchantée, interprétées par les artistes de nos orchestres\n  bruxellois, ont apparu puissamment vivantes, en une efficacité de rythmes et\n  de nuances où la pure et classique beauté de la ligne se complète par la mise\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": " 100                              DURENDAL\n\n\n en lumière de la signification expressive. Avec le charme éloquent de leur art\n si sincère, Crickboom et Van Hout ont joué la Symphonie concertante pour violon\n et alto. Mme Kleeberg-Samuel a dit, avec autant de poésie que de finesse, le\n Concerto en si bémol majeur. Enfin, on a applaudi vivement huit danses alle-\n mandes, que l'orchestre, dirigé par Steinbach, exécutait pour la première fois\n à Bruxelles, danses parées de motifs gracieux, très variées de coupe et de\n rythmes, et dont quelques-unes (Le Canari, La Vielle, Le Traîneau) sont fort\n ingénieusement descriptives.\n    La troisième soirée du Festival Mozart fut remplie par la représentation\n des Noces de Figaro, qui se donnèrent avec les artistes et l'orchestre du théâtre\n de la Monnaie, toujours sous la direction de Steinbach. Nous en rendrons\ncompte dans le prochain fascicule de Durendal.\n   Au Conservatoire, M. Gevaert avait aussi préparé en l'honneur de Mozart\nune très belle et instructive audition. Les privilégiés qui ont assisté à cette\nsolennité artistique ont eu le bonheur d'y entendre des interprétations affi-\nnées de la Symphonie en ut majeur (Jupiter) et de la Symphonie en si bémol\nmajeur. Cette dernière est pleine d'esprit et de grâce, mais est dépassée en\nampleur et en signification par la Jupiter-Symphonie. Il y a dans cette sym-\nphonie un Andante cantabile où la suavité du contour mélodique s'allie à une\nexquise fraîcheur d'inspiration, et le finale qui lui sert de péroraison (Allegro\nmolto) est plein de vie, de fougue et de mouvement. Arthur De Greef joua le\nConcerto en ré mineur pour piano et orchestre, dont la Romance est un joyau\nd'émotion discrète et naïve. Impossible d'imaginer interprétation plus\nadéquate à l'esprit de l'œuvre, grâce, délicatesse, clarté, charme délicieux\ndes sonorités et des nuances. Après l'exécution de ce concerto, A. De Greef\nfut triomphalement acclamé. Pour que le programme de ce concert jubilaire\nne fût pas trop sévère, M. Gevaert avait fort heureusement adjoint à ces\nœuvres de musique pure des fragments de la Flûte enchantée, l'ouverture, l'intro-\nduction et le terzetto, très agréablement chanté par M lles Jean, Lecluyse et\nAlvarez (les trois fées), M. Achten remplissant le rôle de Tamino.\n\n  Jubilé décennal des Concerts Ysaye (1896-1906). — Aux\nConcerts Ysaye on a fêté avec éclat le dixième anniversaire de leur fondation.\nC'est en effet le 5 janvier 1896 qu'Eugène Ysaye, secondé dans son entre-\nprise par MM. Kufferath, Guidé et Schleisinger, dirigea la première audition\nde la Société Symphonique des concerts auxquels il a donné son nom et\ndepuis lors, constamment guidé par un très noble souci d'art, il a poursuivi\nsans interruption avec une infatigable persévérance et le plus avisé des\néclectismes son œuvre largement initiatrice et éducative du goût public.\nActuellement les Concerts Ysaye peuvent être considérés comme un des\nrouages essentiels de l'activité esthétique de notre pays. Dans la pensée de\nleur fondateur ils devaient combler une lacune et répondre à un but précis,\ncelui de faire connaître les plus caractéristiques d'entre les œuvres sympho-\nniques contemporaines, les Populaires avec leurs quatre auditions annuelles\nne pouvant évidemment suffire eux seuls à une tâche aussi vaste et les\nGoncerts du Conservatoire étant d'ailleurs réservés exclusivement à l'exécu-\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                 101\n\n\n\ntion modèle des grandes œuvres classiques. Au cours de ces dix années, les\nauditions des Ysaye qui ont été toutes intéressantes et dont quelques-unes\nfurent admirables n'ont jamais failli à leur mission et ne se sont jamais\nécartées de l'idée directrice qui les a inspirées. Exception faite pour Strauss\net la jeune école allemande auxquels se sont plus spécialement consacrés les\nPopulaires, Ysaye a fait entendre des œuvres de toutes les écoles, française,\nanglaise, russe, Scandinave, avec une préférence assez marquée toutefois\npour l'école franckiste qui compte en France et en Belgique de si nombreux\net distingués représentants et où l'on doit assurément reconnaître une des\nexpressions les plus vivantes, les plus fortes et les plus originales de l'art\ncontemporain. Si l'on parcourt les programmes des Concerts Ysaye depuis la\ndate de leur institution jusqu'à l'heure présente, on y relève les noms des\ncompositeurs César Franck, d'Indy, Chausson, Fauré, Ropartz, Duparc,\nDebussy, Magnard, Benoît, Jongen, Vreuls, Dupuis, Mortelmans, Rasse,\nThéo Ysaye, Raway, etc. Les compositeurs belges doivent à Ysaye une\nreconnaissance infinie, car c'est au cours de ses concerts que les noms de la\nplupart d'entre eux ont commencé à sortir de l'ombre et à être chéris du\npublic.\n   Sachant combien les qualités et la conception particulière à tout grand\nconducteur d'orchestre impriment leur empreinte spéciale à une œuvre et\narrivent ainsi à y revêtir de lumière tel ou tel autre aspect insoupçonné, il\narriva fréquemment qu'Ysaye céda généreusement son bâton directorial à de\ncélèbres capellmeister au premier rang desquels apparaissent les noms presti-\ngieux de Steinbach, de Mottl, de Mengelberg, de Weingartner. Parmi les\nvirtuoses du chant ou de l'instrument qui rehaussèrent de leur concours ces\nbelles manifestations artistiques, citons les noms de Sucher, Gulbranson,\nLitvinne Misz-Gmeiner, Pregi, des violonistes Thibaut, Ten Have, Chau-\nmont, Zimmer, Deru, des pianistes Risler, Pugno, Saint-Saëns, Planté, de\nGreef, Busoni. Cette énumération encore incomplète permet toutefois de\njuger la somme de travail réalisée aux Concerts Ysaye ainsi que la valeur et\nle fruit des enseignements recueillis par le public belge en cet intense foyer\nd'activité artistique.\n   A son entrée dans la salle, Ysaye fut salué de chaleureuses et triomphales\nacclamations. Le programme du concert jubilaire était strictement restreint\naux œuvres nationales. On y entendit la Symphonie de Franck dont la force\net l'élévation de pensée, l'inspiration fière et sereine, la richesse de vie expres-\nsive ont apparu en une interprétation très fouillée et compréhensive. A. de\nGreef joua de façon étincelante le Concerto de piano de Théo Ysaye, poème\npuissamment personnel dont nous goûtons surtout les trois premiers mouve-\nments et où l'ingéniosité, l'affinement de l'écriture le disputent à la saveur\npénétrante des rythmes et des colorations. Thibaut versa toute la poésie de\nson jeu tendre et souple dans l'interprétation du Chant d'hiver d'Eugène Ysaye,\nune belle inspiration où fleurissent symboliquement des harmonies délicates\n et attristées, puis il joua supérieurement une transcription delaValse-Caprice\n de Saint-Saëns qu'Eugène Ysaye a ingénieusement adaptée au violon. Le\n concert qui débutait par la très charmante et pittoresque Fantaisie pour orchestre\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "102                             DURENDAL\n\n\nsur des airs populaires angevins de Lekeu, s'est terminé par une page d'Albert\nDupuis fréquemment applaudie au théâtre, l'entr'acte sur des airs populaires\nliégeois, extrait de Jean-Michel.\n\n    C o n c e r t s d i v e r s . — Signalons d'abord l'audition de musique de\nchambre donnée au Cercle Artistique par les frères Hambourg, Mark Ham-\nbourg (pianiste), Jan Hambourg (violoniste) et Boris Hambourg (violoncel-\nliste). Au programme, les trios en ri majeur (op. 70), de Beethoven, en si\nmajeur, de Brahms, en la mineur (op. 50), de Tschaïkowski.\n    L'interprétation des frères Hambourg assez flottante et dépourvue d'accent\ndans le trio de Beethoven a pris du caractère dans celui de Brahms et, dans\nl'œuvre de Tschaïkowski, a pleinement satisfait. Mark Hambourg a déployé\nce soir-là des qualités de style, de discrétion, de sobriété, de justesse expres-\nsive auxquelles les tempétueuses exubérances de ses récitals ne nous avaient\nguère accoutumé. Quant au violoncelliste Boris, c'est un bel artiste, réelle-\nment doué, tirant de son instrument des sonorités amples et pénétrantes.\n    Le lendemain avait lieu à la Grande-Harmonie un concert organisé par\nPablo Casais, Bosquet et Crickboom. Inutile d'insister sur l'intérêt d'une\naudition au cours de laquelle devaient se faire entendre ces trois remarqua-\nbles artistes. Alternativement ils ont joué en solistes, puis ensemble, dans des\nœuvres de musique de chambre. Notons une superbe interprétation du trio\nen si bémol de Beethoven (op. 97), la suite en sol de Bach, pour violoncelle\nseul, où Casais s'est montré supérieur par la clarté de l'exposition et la largeur\nde l'accent, un délicieux concerto de Rameau, pour piano, violon et violon-\ncelle. Bosquet a joué du Chopin et du Brahms (interprétation très suggestive\nde la Berceuse écossaise). Crickboom a fait particulièrement apprécier son jeu\npur, ferme et charmeur dans l'Andante et Scherzo de la Symphonie Espagnole de\n Lalo.\n    Enfin, le concert de Mme Mysz-Gmeiner à la Grande-Harmonie. La célèbre\ncantatrice a donné toute une série d'interprétations vibrantes consacrées aux\nmaîtres du lied allemand, Schubert, Schumann, Strauss, Brahms. Le Roi des\nAulnes s'est exhaussé aux proportions d'un drame palpitant d'émotion, et\n bien que Mme Mysz-Gmeiner ait fait admirer la profondeur de son sentiment\n et l'intensité expressive de sa diction dans tous les poèmes qu'elle chanta, le\n glorieux lied de Schubert est resté l'impression maîtresse de la soirée.\n M me Mysz-Gmeiner était soutenue par les très artistiques accompagnements\n de M. Jean du Chastain, pianiste, qui figurait aussi comme soliste au pro-\n gramme dans des pièces de Beethoven, Chopin, Wagner, Brahms, Liszt.\n M. du Chastain a une compréhension fort distinguée des œuvres. Nous l'avons\n surtout goûté dans le tragique nocturne en ut dièze mineur de Chopin, auquel\n il a su donner de l'ampleur et de l'envolée, dans la Mort d'Isolde de Wagner\n (transcription de Liszt) qu'il a chanté largement et paré de poétiques colo-\n rations, enfin dans les rhapsodies de Brahms (si mineur) et de Liszt (ré bémol),\n où, déployant les ressources de sa belle et solide technique, il a été absolument\n parfait.\n                                                      GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                            CHRONIQUE MUSICALE                                 103\n\n\n   R é c i t a l M a r i e d u C h a s t a i n . — C'était très bien, reconnaissons-le\ntout de suite, et la femme violoniste a obtenu là un succès des plus mérité.\nMlle du Chastain a exécuté de façon excellente les différents morceaux ins-\ncrits à son programme. On ne peut attendre mieux d'une artiste de cet âge,\net tout lui prédit une brillante carrière de virtuose. Je ne déplore qu'une\nseule chose, mais c'est là une impression toute personnelle. Pourquoi le pro-\ngramme de tous les violonistes est-il inévitablement le même. J'ai bien\nentendu cinquante fois le Trille du Diable de Tartini, qui m'a paru, dernière-\nment encore, aussi totalement dénué d'intérêt qu'à la première audition. Et le\nConcerto de Saint-Saëns, et les Airs russes de Wieniawski et Zigennerweisen de\nSarasatel Ces virtuoses ont-ils donc juré de nous faire croire qu'il n'y a pour\nchaque instrument qu'une dizaine de morceaux jouables au concert? Peut-\nêtre ai-je tort en me plaignant ainsi de la monotonie des programmes. Le\npublic, sans doute, le veut ainsi ; cela lui permet avec un peu d'entraînement\nde prendre des airs connaisseurs.\n                                                                                 R.\n\n    S o n a t e d e J o n g e n . — Cette belle sonate pour piano et violon vient\nd'être éditée par Schott. C'est certainement, dans la musique de chambre, l'une\ndes œuvres les plus marquantes de notre école belge. Elle affirme chez le\njeune compositeur une riche personnalité faite de sensibilité exquise dans une\nforme noble et châtiée. Nul ne déniera à Jongen le mérite de la spontanéité et\nde l'inspiration émue, avec des tendances nettement franckistes. Lisez la\ndeuxième partie de cette sonate : elle parle directement au cœur, c'est beau\ncomme du Franck. Il y a des réserves à faire sur le premier allegro. S'aban-\ndonner à sa veine mélodique, si abondante qu'elle soit, et à la fougue de\nl'inspiration, c'est très bien. Mais ces richesses (très réelles) se perdent en\npartie pour l'auditeur quand elles ne sont pas l'âme d'une architecture solide\net claire. Ici, M. Jongen a perdu de vue ses modèles Franck et d'Indy qui\nsont de puissants architectes de sons. Il semble que Jongen ait eu peur de\nsuivre le plan ordinaire d'un allegro de sonate, plan suffisamment large pour\nencadrer les idées les plus modernes. Les dernières œuvres de d'Indy en\ntémoignent. Un allegro de sonate demande une exposition de thèmes, leur\ndéveloppement et la répétition variée du début. Ce sont deux colonnes sup-\nportant une arcade. Ce plan logique se prête à d'infinies variétés. Or,\nM. Jongen étend la première partie de cet allegro hors de toutes proportions.\n(L'épisode en si bémol est un morceau dans le morceau.) D'ailleurs, la trop\ngrande variété des tonalités rend les développements qui suivent moins inté-\nressants. Ceci n'empêche pas les thèmes d'être tour à tour superbes et char-\nmants. Nous avons signalé tantôt la poésie pénétrante du mouvement lent...\nun peu long aussi ! Le finale est plein d'entrain et de fougue ; et « cela tient\nensemble » malgré sa fantaisie. Son thème principal s'y superpose, vers la fin,\nau thème du premier mouvement, avec un art digne de tout éloge.\n   On sait que M. Joseph Jongen est Liégeois, qu'il a eu jadis le prix de Rome\net qu'il a déjà fait entendre à Bruxelles un concerto pour violoncelle, une sym-\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "104                              DURENDAL\n\n\nphonie et un beau poème symphonique, Lalla-Roukh, joué à un des derniers\nconcerts Ysaye. Ajoutons-y un quatuor pour cordes et piano et cette sonate,\nà laquelle nous souhaitons tout le succès qu'elle mérite.\n                                                              J. RYELANDT.\n\n   M . A . M o o r t g a t , maître de chapelle à l'église Notre-Dame de Hal,\npublie un recueil de chansons populaires, composées par lui dans la forme des\nanciennes chansons, toujours vivantes dans la tradition de nos villages\nflamands. La majeure partie des textes est de M. René De Clerck, qui pastiche\navec un rare bonheur le vieux lied flamand, avec ses adorables naïvetés et\nsa grâce souriante, où l'on devine parfois une intime blessure d'âme.\n   Toutes ces accortes compositions, dénuées, si l'on veut, de prétentions au\ngrand art, mais non dépourvues de charme sincère, respectant d'ailleurs,\ncomme leurs aînées, les exigences du bon ton, représentent une très inté-\nressante contribution à l'art populaire du pays flamand. Elles aideront à\ndissiper l'inepte légende de la soi-disant âme flamande, sensuelle, grossière,\nrivée aux plaisirs de la table, et... aux autres.\n                                                                F . VERHELST.\n\n\nAirs tendres, Menuets et Ronde du XVIII e siècle , par LÉON\n  SOUBRE. — (Bruxelles, Breitkopf et Hârtel.)\n   Cette jolie série de mélodies anciennes que le sympathique professeur du\nConservatoire a recueillies, transcrites et pourvues d'accompagnements pia-\nnistiques ingénieusement adaptés au texte, sont empreintes de ce charme\npropre à l'inspiration naïve des Watteau et des Florian dont elles évoquent le\nsouvenir, se caractérisant par la grâce spirituelle, l'émotion discrète, l'exquise\nfraîcheur du sentiment. Nous citerons l'ariette la Tourterelle (pénétrée d'un\nparfum glückiste très accentué), le rondeau Jouissez après l'orage, le menuet\nSilvandre. Le recueil de Léon Soubre devrait être entre les mains de tous ceux\nqu'intéresse l'art charmeur et primesautier du XVIIIE siècle.\n                                                                      G.DEG.\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                        Lettre de Paris\n                 DONC nous avons un nouveau Président. Sa          venue au monde\n                      s'est opérée suivant les règles de l'art. La mère et l'enfant\n                      se portent à merveille.\n                         A vrai dire, il n'est pas tout à fait né. Il est seulement\n                      conçu. C'est exactement un mois, jour pour jour, après sa\n                      procréation qu'il peut sortir de la couveuse parlementaire.\n                      Jusque-là il végète d'une vie utérine, recroquevillé dans\n                      une somnolence intra-sénatoiïale. Mais soyez sans crainte,\n                      au jour fixe, il se passera en sautoir son grand cordon\nombilical et montera sur sa chaise-haute. Les lois de la nature sont\ninéluctables.\n   Quoiqu'il n'existe pas encore, on peut le tenir pour existant. C'est le droit\nromain lui-même qui nous y autorise en un brocard solennel. Les fées, qui\nsont personnes d'honneur indépendantes, n'avaient d'ailleurs pas altendu la\npermission de ce vieux Papinien; elles avaient, d'un coup de talon rose, brisé\nle cristal de l'Empyrée et avec des robes traînantes elles étaient venues chu-\nchoter gentiment autour de l'auguste couveuse. Oh! le groupe exquis de ces\nsylphides penché sur le gros et gras nouveau-né, le voyez-vous le tableau?\n    Ce qu'elles se dirent entre elles... allez-le leur demander, lecteur curieux !\nCroyez-vous que je vais trahir la confiance de ces charmantes petites créa-\ntures? Oui, elles ont prononcé des formules précatives sur le berceau orné de\nfaisceaux d'or, mais je ne vous dirai pas lesquelles, et elles ont fait neiger sur\nl'avant-terme des flots de ce qu'elles puisaient dans leurs robes traînantes,\nmais vous ne saurez pas de quoi ! Contentez-vous de savoir que, pendant ce\ntemps, M. Fallières les considérait d'un œil reconnaissant, et qu'il n'avait nul-\nlement l'air d'un fœtus dans un bocal d'eau-de-vie.\n    D'ailleurs qu'auriez-vous besoin de consulter les fées? L'avenir se dévoile à\n tous les yeux lucides. Il suffit d'être lucide. Prenez l'homme, déchiquetez\ntous les éléments de sa personnalité, la date de sa naissance, la largeur de son\n paraphe, le quotient du chiffre de ses électeurs par le nombre de lettres de sa\n ville natale, jetez le tout dans la chaudière des sorcières de Macbeth, souf-\n flez le feu! et il est impossible que, dans les vapeurs qui s'élèveront, vous ne\n voyez pas se dessiner quelques signes cabalistiques. Vous n'aurez plus qu'à\n les interpréter.\n    Ça c'est le grand jeu, il n'est pas à la portée de tout le monde! Mais le\n petit, vous pouvez vous le payer, même sans marc de café. Vous n'avez qu'à\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "106                                 DURENDAL\n\n\nprendre une photographie de M. Fallières et à la regarder longtemps, très\nlongtemps, en concentrant toutes les forces de votre esprit, de peur que le\npérisprit ne s'escappe, et vous finirez par éprouver quelque chose. Un de\nmes amis a essayé. Au bout... je ne ne vous dis pas de combien de temps pour\nne pas vous décourager, à la place de M. Fallières il a vu paraître un lion,\noui, un lion à crinière et à mufle. Le pays des Mufles ! s'est-il écrié, comme\ns'il avait été du Congrès. Un autre qui avait renouvelé la même expérience\nne s'est rien écrié du tout, mais s'est effondré, il a fallu lui souffler sur les\nyeux, et cependant la photographie n'était pas à phonographe !\n    Autre moyen. Vous interrogez le nom. Fallières ! il faut prononcer ce poly-\nsyllabe incertain (est-ce di est-ce tri?) avec lenteur et ferveur, plusieurs fois\nde suite, en ténor aigu et en basse profonde, avec l'accent marseillais et avec\nle nasillement yankee, en comparant la sonorité fa-ièr et la résonance fa-lièr,\nen mettant l'accent sur l'a fa'llrr et en le reportant sur l'e fflièr' et puis en joi-\ngnant au souci d'esthétique musicale la préoccupation de la psychologie com-\nparée.\n    Fa, Fall est un début malaugural. M. de Falloux, que Veuillot appelait\nfallax, a légiféré une indigestible pomme de discorde; le général de Failly n'a\npas toujours, hélas! fait faire merveille à ses chassepots; et le personnage dont\nle nom se rapproche le plus de notre président, un président de république\nlui aussi, Marino Faliero, quel tragique souvenir! et comment le même\nfrisson n'a-t-il pas arrêté tous les votants au moment où leurs doigts écri-\nvaient le nom qui évoque une telle conjuration? Peut-être que les trois quarts\nd'entre eux ignoraient Marino Faliero, et voilà pourquoi Senato Falières\na passé !\n    En revanche, la finale ière est heureuse : La Bruyère est savoureux et\nMmeDeshoulières est estimable, la Bavière est un beau pays, Hyères une\ncharmante ville, Plombières une jolie station d'été et les Cordillères une belle\nchaîne, une chaîne d'huissier pour le Démiurge. La désinence est féminine,\nsans doute, mais cela ne veut rien dire, Faure n'a pas eu à se plaindre de son\ne muet et Thiers n'a pas eu tant à se louer de n'en pas avoir.\n    Car tous nos présidents ont été les hommes de leur nom, à l'instar de Sep-\ntime Sévère. Le bourgeois par excellence, l'homme du tiers-état pouvait-il\ns'appeler autrement que Thiers? Et Carnot, qui fut poignardé dans son\nlandau, n'avait-il pas dans son nom les deux mots anglais qui lui défendaient\nde monter en voiture? Mac-Mahon, ce trissyllabe qui semble hésiter et se\nreprendre, ne peint-il pas l'irrésolu qui s'entête ? Grévy n'est-il pas le nom du\nprésident qui se met en grève de propos délibéré ? Félix Faure portait le\nbonheur dans son prénom, l'inachevé mélancolique dans son nom. Casimir\nPérier unissait à un prénom d'un romantique un tantinet ridicule un nom\nqui assourdit le mot périr, il devait commencer avec fracas et s'interrompre\npiteusement. Emile Loubet, ça ne signifie rien du tout, et c'est bien ça.\nTandis qu'Armand Fallières a une autre allure ! C'est à la fois sonore et pro-\nlongé, prédominance des a ouvert, la franchise, et chute en è ouvert aussi, la\ndouceur. Quel horoscope flatteur ! Si le Président ne me nomme pas grand\nchaman de l'Elysée, il n'aura pas de gratitude!\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                             LETTRE DE PARIS                                107\n\n\n   Je ne dis pas astrologue; d'abord le bonnet pointu est bien gênant pour\npasser sous' les lustres, et puis l'astrologie est démodée. Comparez aux tor-\nrents de lumière que je viens de faire jaillir rien qu'en battant les quatre syl-\nlabes du nom présidentiel les flots de ténèbres où un oculiste vieux jeu se\nserait noyé en partant de la date de naissance 6 novembre. C'est la maison de\nScorpion. Fallières, un scorpion? Cet arachnide pulmonaire vous condamne\n« à la véhémence, à un immense besoin d'activité, de locomotion, d'infidé-\nlité ». Reconnaissez-vous là notre bon sénateur au footing modéré et à la\nplacidité qui s'obstine? « Les gens nés sous ce signe seront agressifs et bles-\nseront leur entourage sans même s'en apercevoir; mauvais coucheurs, ils\nauront beaucoup d'ennemis. » Je ne reconnais toujours pas M. Fallières !\n« Leurs chances de fortune seront très fugitives... » Non ! décidément, fer-\nmons ce grimoire, la Requête aux étoiles provoque des réponses absurdes.\nAstrologie, tu n'es qu'un mot! Encore une science qui fait faillite!\n    Qui sait pourtant? « Leurs chances de fortune seront très fugitives. » Si le\nScorpion disait vrai ? Peut-être que Fallières ne restera président qu'un\ntrimestre ou deux. Cela mettra un peu de variété dans les journaux. J'en serai\nramené à ausculter les noms des candidats Doumer, prédestiné aux doumas,\net Sarrien, qu'à Rome on aurait appelé Iste-nihil. Mais alors, si Fallières\ntombe, pourquoi tombera-t-il ? Le verrons-nous secouer avec mépris la pous-\nsière de son dernier footing, comme Casimir Périer, ou retenir avec opiniâ-\ntreté un népos impopulaire comme Grévy? Le grimoire dit : « Ils auront\n beaucoup à se plaindre de leur famille. » Réentendrons-nous sur les boulevards\n la complainte wilsonienne : « Ah ! quel malheur d'avoir un gendre ! »\n    En ce cas, de plus, à quoi passera-t-il ces quelques mois de pinacle que le\n sort lui aura si parcimonieusement accordés? Que fera-t-il pour passer à la\n postérité? Léguera-t-il au Louvre sa batterie de cuisine et sa fidèle vaisselle,\n comme M. Thiers? Emettra-t-il une pensée définitive à la vue d'une inon-\n dation comme Mac-Mahon? Placera-t-il son argent uniquement en Conso-\n lidés anglais sans avoir confiance pour 3 fr. de rente seulement en ses futurs\n ex-sujets comme Grévy? Inspirera-t-il un air du Père La Victoire comme\n Carnot? Portera-t-il un faux-col bas comme Casimir Périer ou des guêtres\n blanches comme Félix Faure, ou un chapeau en accordéon comme Loubet?\n Ce sont là des gloires aussi fugitives que la fortune du Scorpion. Comment\n se fait-il que nul de nos présidents n'ait pensé à l'art pour immortaliser son\n nom, et que chacun, dès le jour de son intrônisation, n'ait pas réuni toute une\n cour d'ébénistes et de tapissiers pour leur dire, la main gauche dans le gilet,\n la main droite derrière le dos et une mèche sur le front : « Je veux qu'il y ait\n un style Loubet comme il y a un style Louis XVI et un style Empire, des\n chaises Loubet, des lits Loubet, des éteignoirs Loubet, et si le style Loubet\n ne se distingue pas du style Faure aussi caractéristiquement que le style\n Faure se distingue du style Carnot, je fais la séparation du Meuble et de\n l'Etat, et je vous expulse tous! Ou pis! Duc de Rovigo, approfondissez les\n fossés de Vincennes!... »\n\n                                                               HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "              LIVRES ET REVUES\n\nLE ROMAN :\n   L ' I v r a i e , roman, par JEAN NESMY. — (Paris, Delagrave.)\n   Pour ne pas mettre en scène des épisodes brutaux et grossiers, pour ne\npas nous présenter des paysans obtus, intéressés, cruels, vils et immoraux,\nfaut-il dénier au roman champêtre de M. Nesmy le mérite d'une observa-\ntion scrupuleuse et sincère? Non, n'est-ce pas. Si nous n'étions pas déjà\nconvaincus par notre propre expérience de ce que les mœurs paysannes\nrenferment de simplicité, d'honnêteté et de grandeur, ce livre nous en persua-\nderait par l'indéniable accent de vérité que lui donne son auteur.\n   Sans doute M. Nesmy a des côtés de poète et son observation est plus\nbienveillante que cruelle, son commentaire de la vie plus lyrique que froi-\ndement circonstancié. Mais ce n'est pas moi qui songerai à l'en blâmer.\nLes parfums agrestes printaniers et doux qu'il me fait respirer me reposent\ndes nausées éprouvées aux excursions de tel naturaliste célèbre à travers les\nbassesses de l'âme campagnarde. Je crois sincèrement que l'optimisme de\nl'auteur de Vivrait est plus près de la vérité que le parti pris de celui de\nla Terre. Il faut en somme être reconnaissant à M. Nesmy d'avoir traduit\ntoute la poésie des âmes et des paysages de la campagne limousine. Il faut\nlui être reconnaissant surtout de l'avoir chantée en fils dévot, d'avoir dans le\nbranle de ses cloches, dans la douceur de ses vents caressants, dans l'har-\nmonie de ses lignes ondoyantes, dégagé sa profonde et traditionnelle\nhonnêteté.\n   Il semble bien, en effet, que c'est à cette honnêteté que l'idylle de Millette,\nSaubrignat et de Firmin Mérigal soit offerte comme un hommage. Elle est\nnuancée, cette idylle de toutes les teintes du jour, de l'aube au couchant,\nelle est vaillante avec la clarlé vive du matin, douloureuse un peu avec la\nchaleur lourde de midi, chastement troublante avec le mystère voluptueux\ndu soir et des belles nuits candides « aux couleurs de la Vierge ».\n   Millette et Firmin s'aiment depuis qu'ils sont enfants. Leur amour est\ntraversé par la brouille de leurs parents. Ils aiment et souffrent. Cette souf-\nfrance est féconde et bienfaisante, car leur amour s'en trouve fortifié et\néclairci.\n   Vous pensez bien que la brouille des anciens est passagère. Pour la dissiper\nnéanmoins il a fallu qu'un événement imprévu vienne abaisser l'orgueil du\npère Mérigal. Son fils, son aîné, attiré par les salaires des villes, a renoncé à\nla vie simple et rude de la campagne. Saisi par la tentacule citadine, il ne\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                109\n\n\n tarde pas à être broyé. Il s'acoquine à une fille, est trompé par elle et\nvole pour elle... Cette aventure fait un contraste ingénieux avec le roman de\n Firmin et de Millette. Elle est salutaire pour tout le monde, car elle donne\nconscience au fier Mérigal de l'ivraie qui peut pousser dans le beau blé de\nsa race, ce blé dont sur la terre des aïeux Firmin et Millette sauront faire\ncroître et mûrir les épis.\n   Il faut lire l'Ivraie comme un repos aux lectures cruelles et décevantes des\nromanciers modernes, il faut le relire comme un réconfort aux spectacles\nd'indifférence et d'irréligion que les campagnes de France ont donné en ces\ntemps-ci. M. Nesmy en décrivant une \" paroisse \" de son pays où s'éclaire\nune belle figure de curé paternel et compréhensif, en commentant à travers\ntout un paysage le langage ailé des cloches d'un clocher de chez lui, en\nchantant la beauté loyale et tendre d'un couple d'amoureux dont il a suivi\nl'idylle et compris les aveux, a fait plus qu'une œuvre d'artiste, il a fait une\nbonne action.\n                                                            HENRI DAVIGNON.\n\n\nJ e a n n e M i c h e l i n , par HENRY BORDEAUX. — (Paris, Sansot.)\n   J'ignorais, avant d'avoir lu Jeanne Michelin, que M. Henry Bordeaux eût\ncultivé jadis le fruit défendu. Sans doute, rien de licencieux dans ce petit\nvolume — mais, parmi un cadre approprié duXVIIIesiècle, des gestes de ten-\ntation et de caresses, tels que durent en échanger un duc de Richelieu, collec-\ntionneur d'expériences amoureuses et une jolie petite bourgeoise qui, tombée\npar langueur et surprise en péché d'amour, souffre et meurt de son unique\nfaute ! Cette menue et hardie idylle bénéficie — et ce n'est ni son moindre\nmérite ni son moindre danger — d'un style fluide, nuancé, plus rêvé qu'écrit,\nun style qui ne dessert pas la passion, s'il ne l'accentue point. Jeanne Michelin\nne peut être lu avec bénéfice moral que par les jeunes filles qui reluquent des\nducs de Richelieu. Les autres feront mieux de s'en tenir à la Peur de Vivré.\n\nC é l i n e , fille d e s c h a m p s , par PIERRE DE QUERLON. — (Paris, Mer-\n   cure de France.)\n   Ce petit livre, « très nature », où une psychologie, fruste et élémentaire, se\nmeut dans des paysages aux lignes souples, doit aviver les regrets des\nartistes, devant la disparition prématurée du délicieux enfant de lettres\nqu'était ce pauvre Pierre de Querlon. Ce tout jeune homme fut un grand écri-\nvain, qui, avec des riens, fit des chefs-d'œuvre. Voyez donc sa Céline. Elle vit,\nelle rêve, elle aime, comme toutes les filles des champs de son espèce. Son\nhistoire est un fait divers banal. Si tout de suite pourtant, elle intéresse, elle\ncharme, elle passionne, et si la quelconque aventure vous empoigne comme le\nplus compliqué des romans, si, mieux encore, au contact de cette existence\nterre à terre et en face de ces coins de nature si sobres de dessin, vous sentez,\npour la première fois, que l'art peut « diviniser » les gestes les moindres et\n« illustrer » les plus veules aspects, ah! saluez, avec un regret douloureux, la\nprécoce maîtrise dont la Mort frustra les Lettres françaises.\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "110                               DURENDAL\n\n\nA v a n t l ' a m o u r , par MARCELLE TINAYRE. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n   Avant l'amour ne fera pas oublier la Maison du Péché. Mme Marcelle Tinayre,\nqui s'efforce aujourd'hui d'être de plus en plus « Noailles » et de ne pas se\nlaisser dépasser comme « femme à thèses », semble avoir voulu prouver jadis,\npar Avant l'amour, que la jeune fille, avant de se caler dans un sentiment sûr,\ndurable et définitif, doit à la liberté de son sexe de faire quelques expériences.\nQue si ces expériences valent à Marianne, d'abord des taloches, et puis des\nennuis plus graves, n'importe, tout cela forme le caractère et le cœur et pré-\npare au grand amour! Et dans cette préparation, les collaborateurs, benêts\nou bellâtres, sont indifférents! Mme Marcelle Tinayre voudrait-elle dire ceci :\nque pour devenir une épouse fidèle et aimante, il faut commencer par être une\ndemi-vierge? Marcel Prévost est décidément dépassé, même pour le style;\ncar Mme Tinayre revêt ces douces anarchies d'une forme élégante, souple,\navec le relief de jolies et dangereuses images.\n\nA i m o n s ! par FRANÇOIS GILLETTE. — (Paris, Plon.)\n   Un roman moral et bien écrit, ce qui vaut deux bons points. Histoire d'une\ncrise conjugale, où la femme, malgré l'entraînement de sa jeunese, se raidit\ndans une fière honnêteté, tandis que l'homme, malgré son âge mûr, glisse sur\nla pente de la passion. L'épouse, du reste, n'étant point féministe, ne triomphe\npoint bruyamment de la faiblesse de l'homme, opposée à sa propre vertu. Elle\nse contente de se réjouir, la crise passée, que l'union en sorte plus forte et\nplus pure. Livre à faire lire à ceux ou à celles qu'entama le microbe « Noailles ».\nLa vieille vérité de M. Gillette vaut mieux que la a nouvelle espérance » de la\n « divine comtesse » !\n\nV i n a , par DIDIER DE ROULX. — (Anvers, Buschmann.)\n  Sous ce pseudonyme un peu romantique — rougeole de vocables qui pas-\nsera ! — se cache un jeune écrivain d'authentique souche flamande et qui,\ndans ses plus immédiates ascendances, compte un beau et noble poète des\nFlandres. Cette ascendance se décèle dans certaines tournures de style incom-\npatibles avec la pure langue française et aussi, ce qui vaut mieux, dans une\nvision très spéciale de la vie et de ses aspects. Tant par les sentimente eux-\nmêmes que par la manière de les développer, tant par la façon d'envisager les\npaysages que par la façon de les décrire, Vina est d'un authentique Flamand.\nSans doute, ce début révèle des maladresses de composition et des ingénuités\nde pensée, mais ce début est une belle promesse qu'il faut saluer avec la\njoie que donne tout jeune espoir.\n                                                                      F . V.\n L'ART :\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Praxitèle, par GEORGES PERROT. — (Paris,\n   H . Laurens.)\n   Praxitèle a vécu vers le milieu du IVe siècle avant notre ère ; son activité\nartistique se place approximativement entre les années 370 et 340, à une\népoque où Athènes, lassée des luttes du siècle précédent et incapable d'une\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 111\n\n\nénergie soutenue, se plaît à jouir d'un repos embelli de tous les plaisirs de\nl'esprit et du corps. Les délices de « ce repos que charme la rêverie d'une\nintelligence cultivée et délicate, éprise de toutes les formes du beau », c'est ce\nque « le génie de Praxitèle a su rendre avec une merveilleuse puissance\nd'expression ». Son art marque une étape nouvelle dans le développement\nharmonieux de la sculpture grecque; il se dégage très tôt des influences\npolyclétéennes pour s'orienter vers un idéal de grâce et d'élégance. Nous\nne trouvons plus chez Praxitèle la noblesse majestueuse et impassible, la\nbeauté sévère et parfois un peu froide des maîtres du Ve siècle; à la\nbeauté plastique pure a succédé la beauté expressive. En étudiant l'une\naprès l'autre les différentes statues, que l'on peut avec une certitude presque\ncomplète attribuer au maître, M. Perrot, — dont les descriptions détaillées\nsont appuyées de reproductions photographiques excellentes — montre\nfort bien comment cette beauté expressive s'affirme davantage dans chacune\nd'elles pour s'épanouir entièrement dans des œuvres comme l'Hermès ou\nl'Aphrodite de Cnide.\n   Praxitèle est avant tout le sculpteur de la grâce adolescente. Il se plaît à\nfixer dans le marbre la nonchalance abandonnée des Eros et des Satyres.\nParmi les dieux c'est Apollon aux formes ambiguës, c'est Aphrodite, « la\nbeauté qui fascine et qui perd », qui le séduisent surtout. La beauté athlé-\ntique ne l'intéresse plus; ce qu'il recherche c'est le balancement harmonieux,\nle rythme élégant des lignes, qui, sans enlever de force aux corps, leur\ndonnent une grâce incomparable. On ne saurait évidemment mettre Praxitèle\nsur le même rang que Phidias. Son art a moins d'ampleur et de grandeur\nvéritables, mais, comme le conclut fort justement M. Perrot, il a parfois plus\nde charme.\n                                                                       C. G.\n\nL e s g r a n d s a r t i s t e s : Percier et Fontaine, par M. M. FOUCHÉ. — Gros,\n   par M. H. LEMONNIER. — (Paris, Laurens.)\n   C'est l'Empire, encore, qu'évoquent les noms d'artistes inscrits en tête de\nces deux monographies.\n   Percier et Fontaine, associés depuis leurs débuts dans tous leurs travaux,\nfurent les architectes de Napoléon, pour lequel, malheureusement, à cause de\nla brièveté du règne et de la précipitation des événements, ils exécutèrent plus\nde réfections et d'ouvrages éphémères que de monuments durables. On leur\ndoit, cependant, l'Arc de triomphe du Carrousel et le grand escalier du Louvre.\nDans la décoration et l'ameublement, ils furent parmi les principaux créa-\nteurs de ce style Empire, dont la raideur et la gravité s'allient si souvent avec\nune véritable et caractéristique beauté.\n   Percier et Fontaine durent la faveur de Napoléon à Joséphine qui lui avait\nsignalé leur mérite. C'est par elle, aussi, que Gros, alors en Italie, lui fut pré-\nsenté : il dut un peu à cette aimable femme les occasions de donner toute sa\nmesure dans ses tableaux célèbres : les Pestiférés de Jaffa, la Bataille d'Aboukir\net le Champ de bataille d'Eylau. C'étaient des ouvrages que, dans le langage\n académique du temps, on classait parmi les « sujets honorables pour le\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "112                               DURENDAL\n\n\ncaractère national », les « sujets d'histoire » ne comportant que l'illustration\nde la fable ou de l'histoire antiques !\n   Gros, par ses belles qualités de coloriste, ses tendances à l'observation\nexacte, occupe une place à part dans l'art de l'époque. Bien que sorti de l'ate-\nlier de David et plus ou moins inféodé à celui-ci durant toute sa carrière, son\ntempérament et sa fougue, même dans les « sujets d'histoire », le feraient\napparaître, quelquefois, comme un précurseur des romantiques. Aussi, Dela-\ncroix professait-il une vive admiration pour certaines de ses œuvres.\n   « Artiste tout d'impulsion, inégal jusqu'à être exceptionnel », dit parfaitement\nM. H. Lemonnier, « Gros n'eut de talent qu'à la condition d'avoir du génie ».\nVers la fin de sa vie, ce génie tarit presque complètement, et Gros, comme\non sait, trop sensible à l'insuccès de ses travaux, aux attaques et aux sar-\ncasmes des romantiques et des adeptes d'Ingres, se suicida.\n\n\nL e s v i l l e s d'art c é l è b r e s : Nuremberg, par P.-J. R É E . — (Paris,\n   Laurens.)\n   Nuremberg! Ce nom évoque à la fois les charmants jouets de bois enluminé\net la cité de féerie archaïque et de cordialité, dans le décor d'antiquité de\nlaquelle Richard Wagner fit courir le torrent nouveau de sa musique; le\nthéâtre qu'il remplit de la personnalité magnifique de Hans Sachs, pour\nfigurer en lui la victoire fatale de la réalité qui marche et agit sur la fausse\ntradition qui s'immobilise et veut faire obstacle.\n   Mais Nuremberg a d'autres illustrations encore, et grandes, et nombreuses :\net entre toutes les villes libres du Saint Empire Romain, il n'en est\npoint dont les fastes soient plus riches et les souvenirs plus glorieux et\nplus nobles.\n   Tout son passé est inscrit dans ses monuments et sa topographie pitto-\nresque ; sur les assises romanes ou gothiques de ses tours et de ses remparts ;\nau long de ses rues sinueuses, coupées de ponts aux noms caractéristiques,\net bordées de maisons à pignons. Et c'est un grand plaisir que de récapituler\nce passé ou de l'apprendre avec un guide aussi expérimenté et aussi épris de\nson sujet que l'auteur de ce livre.\n    M. Rée nous dit surtout, excellemment, l'art de la vieille cité, l'œuvre d'un\nsi pur et si sincère aloi des grands maîtres duXVesiècle, toutes les merveilles\naccomplies dans la pierre, dans le bois ou dans le métal par Adam Kraft,\navec la simplicité, la loyauté et la chaleur de son cœur; Veit Stoss, « l'homme\nagité », plein de génie et d'humour; les Visscher, Peter le Vieux et Peter le\nJeune, qui unirent, au début du XVIe siècle, tout l'art puissant et réfléchi de la\n vieille Allemagne à la flamme et à l'impatience joyeuse de la vie, esprit divin\n de la première Renaissance, dans l'incomparable tombeau de saint Sebald...\n Et puis, voici les peintres, dans leur accentuation grave et observatrice qui\n se détermine sous l'influence réaliste venue des Pays-Bas — les Pleydenwerf,\n Wolgemut — puis Dürer.\n    Le texte attrayant de M. Rée est commenté par une illustration abondante\n et choisie.\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 113\n\n\nL e s V i l l e s d ' a r t c é l è b r e s : Florence, par EMILE GEBHART. — (Paris,\n   Laurens.)\nV i t a N o v a , par DANTE ALIGHIERI, traduction de M. HENRY COCHIN.—\n   (Paris, bibliothèque de l'Occident.)\n   Florence est, sans doute, un des lieux du monde où la nature et les hommes\naient collaboré avec le plus d'harmonie pour la joie délicate et profonde de la\npensée et des yeux. Un décor incomparable, une cité à cheval sur un beau\nfleuve qui coule entre les montagnes; et dans cette cité, sur chaque assise de\nces montagnes, dans chaque petite ville et à peu près dans chaque village, des\nmonuments et des œuvres où les suggestions du souvenir se mélangent à\nl'attrait de la beauté.\n   Tout ici, dirait-on, est de l'art, et tout, aussi, de la mémoire; on marche\npartout sur les pas d'êtres puissants et illustres, et ces êtres, souvent, sont\ndes artistes dont l'œuvre bâtie, peinte ou sculptée est là devant vous, à la\nmême place où son auteur l'a mise, il y a cinq cents ans, au milieu de l'applau-\ndissement de ses concitoyens. Vous les rencontrez tous, les grands ouvriers\nde l'art florentin, Giotto et Arnolfo di Cambio; Andrea Pisano et Orcagna,\nles initiateurs vigoureux et rudes du XIVe siècle ; puis, après notre Pier di\nGiovanni Tedesco et la diffusion du réalisme ; à côté de l'Angelico, hors\ncadre, la troupe innombrable et merveilleuse des Quattrocentisti, de Ghiberti à\nMino da Fiesole; de Masacico à Ghirlandaio et à Botticelli... Et, autour\nd'eux, avec eux, ressuscitent les fastes et les hommes de la Florence répu-\nblicaine et médicéenne, la Florence dantesque des Guelfes et des Gibelins,\ndes Noirs et des Blancs, comme celle du Père — du Parâtre, plutôt! — de\nla patrie, Cosme de Médicis est celle, gracieusement pédante et licencieuse,\nde Laurent le Magnifique...\n   Et ce ne sont là que quelques indications hâtivement jetées. Les noms de\nFlorence dans l'art et dans l'histoire sont innombrables et tous, presque,\névoquent, retiennent, séduisent... C'était une tâche chère, évidemment, pour\nun italianisant comme l'auteur de l'Italie mystique et de tant de livres subtils et\ncharmants sur la Péninsule ; c'était une joie que d'avoir à parcourir Florence\nà l'intention de ses lecteurs, et de rafraîchir ses admirations en la leur décri-\nvant. Mais, lui aussi, comme M. Pierre Gauthiez, en familier de la pensée,\nconnaît que la figure matérielle des choses n'est, en quelque sorte, que la\nmoindre partie de celles-ci : Il sait « les révélations que la poésie, les con-\nteurs, les vieilles chroniques, les légendes ajoutent à la contemplation des\nchoses visibles » : de sorte qu'en le suivant, nous n'apprenons pas seulement\nles monuments, les époques et les dates, mais l'esprit même de Florence,\nson âme diverse, héroïque et allègre, violente et pieuse, et ironique.\n\n                                       * *\n   Il n'était pas d'origine florentine, assurément, cet humaniste, mis en scène par\nLeonardo Bruni, d'Arezzo, chancelier de la République, et rempli d'un si véhé-\nment mépris pour la « langue vulgaire » qu'il abandonnait la Divine Comédie à\nl'admiration des barbiers et des garçons boulangers ! Le Dante ne s'attendait,\ncertes, pas à ce que, exilé par la rage politique, durant sa vie, il subit un autre\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": "114                               DURENDAL\n\n\nexil, — celui de l'oubli — dans son œuvre, après sa mort... Si orgueilleux\nqu'il fut, Cimabue pouvait se résigner à voir sa renommée obscurcie par celle\nde Giotto, mais qu'aurait pensé l'Alighieri, supplanté par l'Arioste ou par\nPulci?...\n    Le « bon goût » des temps nouveaux ne comprenait plus rien à la splen-\ndeur effervescente et aux peintures tragiques du poème du Dante, et encore\nbien moins au symbolisme scolastique et théologique dont il est rempli : aux\nyeux de ce spirituel imbécile de Président de Brosses, par exemple, elle devait\napparaître à peu près comme le Palais-Vieux, ainsi qu'un « grand vilain\ndonjon » !\n    La Vita Nova, dont M. Henry Cochin nous donne une traduction aussi\nlittérale et M naïve » que possible, et qui est un véritable calque de l'original ;\nla Vita Nova, avec ses allusions mystérieuses, avec ses mots d'amour pris\ndans une sorte de trame cabalistique, aurait paru, probablement, à de Brosses,\ns'il avait eu jamais la pensée de la lire, le plus forcené et le plus fastidieux\ndes logogryphes!\n    Le goût de notre temps a changé ; peut-être est-il différent, plutôt que meil-\nleur : on est moins humaniste, mais plus humain. Plus curieux de l'homme,\nde sa pensée, de sa souffrance, de son aspiration, et des témoignages qu'il\nnous en a légués dans l'art ou dans récriture; et si cet homme s'est appelé le\nDante, l'intérêt devient passionné : aucune de ses paroles ne nous est indiffé-\nrente, éblouissantes ou obscures, et nous l'aimons dans l'éclat comme dans le\nmystère où il semble qu'il se montre à la fois et se dérobe.\n\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nTapisseries et Sculptures bruxelloises à l'exposition de l'Art ancien\n   au Cercle Artistique et Littéraire de Bruxelles, par JOSEPH DESTRÉE.\n   De toutes les industries d'art jadis en honneur en Belgique, la haute lisse\nfut la plus glorieuse et l'une des plus répandues. Mais, parmi les nombreux\ncentres de production, Bruxelles occupa, durant plusieurs siècles, la première\nplace — et les œuvres qui, au début du XVIe siècle, sortirent de ses ateliers\nsont restées inégalées.\n   Tandis que, jusqu'à ces dernières années, les tapisseries ne semblaient pas\nêtre appréciées à leur juste valeur, elles sont prisées actuellement à l'égal des\nœuvres du grand art et ont reconquis la place qu'elles occupaient jadis dans\nl'admiration universelle.\n   L'exposition organisée par le Cercle Artistique, avec le généreux concours\nde l'Etat et de la ville de Bruxelles, présentait une réunion de pièces\nincomparables appartenant à l'âge d'or de cette glorieuse industrie. Citons\nles tapisseries prêtées par les Musées du Louvre, de Cluny, des Gobelins, de\nKensington et ceux du Cinquantenaire à Bruxelles, les tapisseries si remar-\nquées de M. Pierpont Morgan et de M. Martin-Leroy. C'est énumérer de fait\nun ensemble de chefs-d'œuvre qui suffirait à assurer à jamais le renom de\nl'art bruxellois. Le comité organisateur a cru qu'il conviendrait de perpétuer\ndignement le souvenir d'une exposition qui a obtenu un réel succès, en\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                115\n\n\noffrant au public la reproduction des monuments les plus remarquables qui\ns'y trouvèrent réunis pour quelques semaines.\n   On trouvera également dans ce recueil des planches représentant les\ncélèbres retables de saint Georges, de Lombeek Notre-Dame et celui\nd'Auderghem, qui comptent parmi les spécimens les plus estimés de la sculp-\nture bruxelloise.\n   Le chandelier pascal de Léau, les statuettes en laiton fondues par Jacques\nde Gérines et le monument votif de Jacques de Croy représenteront digne-\nment l'art du métal dans la capitale du Brabant.\n   Un choix de faïences bruxelloises, dont l'aspect est si pittoresque, complé-\ntera ce tableau d'ensemble des anciennes industries d'art bruxelloises.\n   La rédaction du texte a été confiée à un spécialiste, M. Joseph Destrée,\nconservateur des Musées royaux des Arts décoratifs et industriels, auteur\nérudit d'un grand nombre d'études sur la sculpture brabançonne, sur\nles anciens tapissiers et cartonniers bruxellois et flamands, sur la dinan-\nderie, etc.\n   Cet ouvrage contiendra cinquante planches dont quatre seront coloriées\nà la main d'après les originaux.\n    Cet ouvrage, l'un des plus importants qui aient paru jusqu'à présent sur\nl'Art ancien bruxellois, ne contiendra que les reproductions d'objets ayant\n un intérêt artistique universel; il constituera une œuvre utile aux érudits et\n aux amateurs de la Belgique et de l'étranger.\n    Le tirage de cet ouvrage est limité à quatre cents exemplaires au prix\n de 60 francs en souscription. Les éditeurs se réservent le droit d'augmenter\n le prix dès que l'ouvrage aura paru.\n    Il sera tiré de cet ouvrage vingt-cinq exemplaires de grand luxe, dont cinq\n sur Japon au prix de 200 francs et vingt sur Hollande au prix de 120 francs.\n L'illustration de ces exemplaires comportera, outre les cinquante planches\n mentionnées pour l'édition ordinaire, une épreuve monochrome des quatre\n planches coloriées, plus deux autres planches coloriées :\n    Le Triomphe du Christ, tapisserie appartenant à M. Pierpont Morgan;\n    Portrait du comte Lamoral d'Egmont, tapisserie appartenant à Mme la marquise\n Arconati-Visconti.\n    Adresser les souscriptions à M. Van Oest, éditeur, 16, rue du Musée,\n  à Bruxelles.\n\n\n REVUES D'ART :\n    L ' A r t M o d e r n e . — Octave Maus y émettait, il y a quelque temps\n déjà, ce jugement très sensé à propos de la représentation donnée par\n Artémise Colonna à la Grande-Harmonie :\n    « Vraiment, non, pas plus que les Symphonies de Beethoven, les Préludes\n et les Nocturnes de Chopin ne sont faits pour servir de prétexte à des entre-\n chats, quelle qu'en soit l'élégance. Ils se suffisent à eux-mêmes, ils portent en\n eux leur force émotive, ils expriment assez de sensations pour rendre vaine,\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": " 116                               DURENDAL\n\n\npuérile et choquante toute « interprétation » callisthénique. Déjà la lourde\ntranscription orchestrale de ces parfaits joyaux affecte douloureusement une\noreille musicale. La pantomime, en sa précision rythmique, achève de chasser\nie rêve. Oh I ce prélude en ré bémol, attaqué par les violons en ré naturel pour\nlui donner plus de sonorité et sur lequel Mlle Artémise Colonna improvise,\navec plus de grâce que d'à-propos, une scène d'amoureuse abandonnée... Il\nnous souvient avoir entendu ce même prélude joué dans une salle de patro-\nnage, en un lointain faubourg, un soir d'hiver, par le pianiste Golesco, —\nZuloaga, qui nous accompagnait, doit s'en souvenir... C'était émouvant,\nangoissant, sublime. L'âme nostalgique de Chopin planait sur l'auditoire,\nexaltait l'interprète, bouleversait les cœurs. De ce même prélude, la signora\nColonna fit un « numéro » pour les Folies-Bergère.\n   » Qui forgera les grilles destinées à défendre, comme les monuments publics,\nles chefs-d'œuvre de la musique? »\n   M. Maus fait allusion dans cet article à une admirable audition des œuvres\nde Chopin donnée par notre collaborateur Georges de Golesco. Elle fut pré-\ncédée de la lecture d'une remarquable étude sur le Maître. Nous avons publié\ncelle-ci dans notre revue sous le titre : Frédéric Chopin, causerie préparatoire à\nune audition de ses œuvres. (Voir Durendal, numéro de juillet 1900.)\n\n   L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (Anvers, Buschmann; Bruxelles,\nVan Oest). — Le numéro de Janvier contient deux intéressants articles.\nD'abord une étude critique de JOSEPH DESTRÉE sur l'Exposition d'art ancien\nbruxellois, étude fort savante accompagnée de la reproduction de magnifiques\ntapisseries bruxelloises. Ensuite un compte rendu copieux et consciencieux\nde la belle exposition l'Art contemporain à Anvers, avec reproduction de\nquelques-uns des plus beaux tableaux exposés. Cette étude très bien faite a\npour auteur EMM. DE BOM.                                          H . M.\n\n   L ' A r t e t l e s A r t i s t e s . — Numéro de Janvier. — Agréable et fantai-\nsiste article de M. ALEXANDRE sur Pisanello, à propos des admirables dessins\ndu recueil Vallardi, dessins pleins de vie et de fierté, dont plusieurs sont\nreproduits dans le texte. On est étonné de voir rattacher à l'école giottesque,\nle maître qui, au début du XVe siècle, a le plus contribué à donner à la\npeinture italienne une inflexion nouvelle par la propagation des influences\nréalistes qu'il avait subies lui-même...\n   Etude de M. CARL LAHN sur le grand peintre Lenbach, illustrée de nom-\nbreuses reproductions, dont deux en couleurs; de M. VANZYPE, sur Laer-\nmans, etc.\n\n  Les Arts anciens de Flandre (3e fascicule).— Attachante étude,\nillustrée de reproductions caractéristiques, du Kuerbouc, d'Ypres (1393), par\nM. VERKEST. — Quelques pages de M. DIMIER, dont on connaît la compé-\ntence en la matière, sur les Peintresflamandsde portraits en France, auXVI esiècle.\n— De bons travaux de M. FIRMENICH-RICHERTZ sur les Peintres flamands à\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                               117\n\n\nl'Exposition de l'art à Dusseldorf,et de M. THIÉRY sur les Tapisseries classiques à\nl'Exposition de l'Art ancien bruxellois.\n   Le numéro est accompagné de dix superbes reproductions hors texte,\nd'après des œuvres flamandes détenues dans des collections particulières.\n                                                                       A. G.\n\n   M a s t e r s i n A r t (Boston, 42, Chauncy Street). — Par suite d'un\nincendie, cette publication a subi quelques retards. La livraison 71 (no-\nvembre1905)nous arrive seulement. Elle est consacrée à RAEBURN, portrai-\ntiste anglais ( 1756-1823) peu connu en Europe, mais dont les galeries anglaises\npossèdent quelques belles œuvres. Une dizaine se trouvent reproduites dans la\nprésente livraison, avec des notes critiques et biographiques. Le numéro de\ndécembre sera consacrée Filippo Lippi.\n\n   B u r l i n g t o n M a g a z i n e (Londres, 17, Berners Street), numéro de\ndécembre1905.— Comment s'habillaient les femmes grecques, M. le prof. BALDWIN\nBROWN nous le raconte et nous le montre dans une intéressante étude enri-\nchie d'illustrations. Des articles sur les tapis d'Orient, sur les paysages de\nR. Wilson (C. J. HOLMES), sur 1'art égyptien (L. ECKEN STEIN), des notes d'art\ndiverses. M. HERBERT P. HORNE parle du Graffione, peintre florentin du\nXVe siècle, et M. A.-J. WAUTERS décrit le Vermeer qu'il vient de découvrir au\nMusée de Bruxelles.\n   Numéro de janvier 1906. — Suite de l'étude de M. B. BROWN. Miniatures\nanglaises, mobilier anglais, porcelaines anglaises, articles destinés surtout\naux collectionneurs. M. JAMES WEALE nous entretient d'une sainte famille,\nfranco-flamande, et M. DOWDESWELL d'un tableau de Vermejo. Une magni-\nfique reproduction de Vénus tt l'amour, de Velasqutz, illustre un article sur\nle maître. Comme toujours, de copieuses notes d'art : livres, musées, ventes\net collections.                                                         J. D.\n\nDIVERS :\nL e M u s é e d e R o u e n , par P. LAFOND. — (Paris, librairie Larousse.)\n   La librairie Larousse a eu l'heureuse idée d'entreprendre la publication\nd'une série de monographies des musées de province, peu connus, en général,\nou négligés, bien que certains d'entre eux recèlent quantité d'oeuvres de pre-\nmier ordre. Tel est le cas pour le Musée de Rouen qui possède, comme on\nsait, l'admirable Gérard David, la Vierge entourée d'anges et de saints — le joyau\nde la collection — une belle prédelle du Pérugin; un portrait par Velasquez;\nnombre d'oeuvres de l'école française, parmi lesquelles un portrait de jeune\nfemme, par David; l'étonnante Belle Zélie, d'Ingres; la Justice de Trajan, de\nDelacroix; etc., etc.\n   Le travail élégant et disert, illustré de bonnes reproductions, de M. Lafond,\nmet très bien en lumière la valeur des œuvres conservées dans le palais inau-\nguré en 1879 et dont Puvis de Chavannes a décoré le grand escalier d'une\nmerveilleuse fresque.                                                    A, G,\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "118                               DURENDAL\n\n\nR o b e r t S c h u m a n n : Son œuvre pour piano, par Mme MARGUERITE D'AL-\n  BERT. — (Paris, Fischbacher.)\n    Cette étude se concentre plus spécialement sur l'œuvre de piano de Schu-\n  mann, parce que là, suivant l'auteur, se révèlent, de façon plus frappante,\n  es caractères constitutifs de cet art qui peut se résumer en deux mots, sub-\njectivisme et impressionnisme. L'art de Schumann est subjectif en ce que tou-\njours l'inspiration musicale y est le reflet d'un état d'âme, l'écho idéalisé d'un\nsentiment, d'une aspiration, d'une joie ou d'une douleur éprouvée par le\npoète. L'élément passionnel joue naturellement ici un rôle capital. Toute\nl'œuvre de Schumann raconte éloquemment l'amour du maître pour Clara\nWieck, l'élue de son âme. L'art de Schumann est impressionniste, car il puise\naussi son inspiration dans les aspects variés de la nature, mais beaucoup\nplus souvent encore dans la vie familière et les spectacles journaliers de\nl'existence, s'attachant toutefois moins à décrire les choses extérieures qu'à\ntraduire l'impression ressentie à leur contact. Et après tout, c'est encore là\ndu subjectivisme. A la différence de Beethoven, Berlioz, Weber, Mendels-\nsohn et Wagner dont l'œuvre évoque si souvent les grands paysages de la\nnature, Schumann, dit excellemment Mme d'Albert, « est plutôt peintre de\ngenre que paysagiste, et se borne à dessiner de petites miniatures où le sujet\nprincipal se détache vigoureusement au premier plan ». Les commentaires\npoétiques que Mme d'Albert imagine sur l'Humoresque, les Papillons, les Deux\nCarnavals sont fins et pénétrants, précieux pour l'interprète qu'ils éclairent et\nguident dans la compréhension de ces œuvres si subtiles, si protéiformes,\ndont les alternances de mélancolie rêveuse et de gaîté exubérante constituent\npar excellence l'humour de Schumann. Nous goûtons particulièrement cette\nparaphrase des Etudes symphoniques, voyant dans le thème initial, sur lequel\nSchumann a écrit ses admirables variations, comme « l'envoûtement d'un\ncerveau par une idée sublime ou mieux encore par le sentiment religieux qui,\nen dépit de tous les assauts passionnels et de toutes les attaques extérieures\npersiste au fond de la conscience humaine et s'implante enfin glorieusement\nsur les ruines et les décombres que la vie et les passions ont infligées à\nl'homme ». Mme d'Albert commente avec profondeur et de façon à peu près\n semblable le poème : In der Nacht, bien que Schumann lui ait assigné une\n signification moins symbolique que descriptive.\n    Au point de vue de la puissance et du raffinement des impressions esthé-\n tiques ressenties, l'auteur définit à merveille la supériorité de la musique sur\n les autres arts. « Il n'est nullement besoin d'être peintre pour éveiller dans\n l'esprit du spectateur les impressions tristes ou gaies, effrayantes ou douces,\n que fait naître tel ou tel paysage. Le musicien n'en fixera ni le contour,\n comme le sculpteur, ni la couleur, comme le peintre; mais il fera peut-être\n davantage en faisant naître dans l'âme de l'auditeur l'effet d'ensemble qui,\n abolissant la forme plastique et supprimant les lignes arrêtées, rend mieux\n qu'aucune reproduction l'impression générale qui doit s'en dégager. Le musi-\n cien serait donc doué d'un sens spécial qui lui permettrait de percevoir cet\n élément invisible et indéfinissable qui se dérobe derrière la forme apparente\n des choses...\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                 119\n\n\n      Nous ne pouvons souscrire sans restrictions à l'opinion de Wasielewski,\n   opinion que Mme d'Albert semble adopter et suivant laquelle la perfection de\n   la forme fait presque toujours défaut aux compositions du maître de Zwickau.\n   Cette manière de voir pourrait se justifier pour les Novelettes, les Humoresques,\n   les Carnavals, brèves notations dont l'intérêt musical est étroitement lié et\n   subordonné à leur signification poétique. Mais les Etudes symphoniques, la\n   Kreisleriana, le Concerto en la (le plus beau de la littérature du piano), le\n   Quintette, les œuvres de musique de chambre, ne laissent rien à désirer\n   sous le rapport de la beauté formelle et plastique, ni sous celui de la\n   puissance de développement, de la fermeté d'ordonnance et de l'équilibre\n   harmonieux.\n      Nous ne pensons pas, comme Mme d'Albert le dit à la suite de Léonce Mes-\n   nard, que la musique de Schumann et de Chopin traduit des étals morbides\n   de sensibilité, et cela sous prétexte que la tristesse méditative ou passionnée\n   est un des aspects principaux de cet art. Ces qualifications, ni la musique de\n   Schumann, ni celle de Chopin ne les justifie. On ne saurait assurément sou-\n   tenir que dans les Fantaisies, dans les Etudes symphoniques, dans l'Amour du\n   Poite, dans l'Amour d'une Femme, et dans tant d'autres œuvres graves et pro-\n   fondes, l'expression de la douleur ne revête des accents d'une largeur et\n   d'une majesté dignes de Beethoven. N'oublions pas non plus que la moitié\n   des Lieder de Schumann prennent leur essor dans l'azur et dans la lumière,\n, qu'ils chantent le bonheur tranquille et exaltent les plus nobles sentiments\n   de l'âme humaine.\n      La Fantaisie, inspirée du quatrain de Schlegel, a donné lieu à une multi-\n   tude de commentaires. Mme d'Albert, suivant la glose uniformément adoptée,\n   y voit la prédominance du sentiment panthéiste. Et cependant, si les harmo-\n   nies vagues, libres et puissantes, qui s'épandent dans les deux premières\n , parties, semblent justifier cette interprétation et figurer le concert éternel des\n   êtres et des choses, l'effusion mystique qui couronne ce merveilleux poème\n   et lui donne sa signification définitive ne semble-t-elle pas être plutôt comme\n   un dialogue entre l'âme émancipée et Dieu qui lui répond doucement, le Dieu\n  un, créateur, personnel et conscient de la philosophie chrétienne, dont la\n  voix immense retentit en dehors du monde et au-dessus de lui ?\n      En même temps qu'elle étudie et analyse l'œuvre de Schumann,\n   Mme d'Albert raconte la vie du poète, et, par des extraits de sa corres-\n   pondance ingénieusement choisis, elle aide le lecteur à plonger dans les\n  replis mystérieux de cette âme fière et profonde, enivrée d'idéal, éperdue\n  d'infini.\n      Bref le travail de Mme d'Albert renferme des choses excellentes dont les\n  interprètes du piano spécialement pourront tirer du fruit et, s'il .eût gagné à\n  être disposé suivant un plan et dans un ordre plus rigoureusement logique,\n   il n'en constitue pas moins un apport précieux à une étude future, plus\n  complète et synthétique, embrassant celle-là l'œuvre entière du poète de\n   Zwickau.\n                                                        G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": "120                              DURENDAL\n\n\nL a vie et les prophéties du comte de Gobineau, par ROBERT\n    DREYFUS. — (Paris, Calmann-Lévy.)\n D e u x é t u d e s s u r l a G r è c e m o d e r n e (Capodistrias. — Le Royaume\n    des Hellènes), par le comte de GOBINEAU. — (Paris, Plon.)\n    Le comte de Gobineau, cet esprit à la fois puissant et fin, plein de subtilité\n et de feu, fait songer souvent par l'allure et le ton à Stendhal. Il aurait pu, à\n l'exemple de celui-ci, insérer dans l'introduction de quelqu'un de ses livres,\ncette prédiction : « Je serai compris vers 1880 ! » Prophétie qui parut pré-\nsomptueuse à l'époque, sans doute, et qui se vérifia avec une exactitude\npresque mathématique. La célébrité a tardé davantage pour Gobineau — dans\nsa patrie, du moins, car sa réputation, depuis longtemps, était grande dans\nles pays du Nord, et, notamment, en Allemagne.\n    Son éloignement presque constant de Paris — il était diplomate — a, proba-\nblement, nui à sa renommée autant qu'il a servi ses études, et aussi, celles-ci,\nconsacrées principalement à l'exposition de sa thèse de l'Inégalité des Races\nhumaines, n'ont-elles pas été reçues avec plus de considération dans les milieux\nscientifiques et académiques parce qu'elles ne se présentaient point dans le\ncostume gourmé, l'uniforme dogmatique, qui est de rigueur en des sujets\naussi graves.\n    Car l'esprit pétille à toute ligne des écrits de Gobineau, un esprit charmant,\nalerte, acéré, teinté quelque peu d'humour, plein de ressources et de pro-\nfondeur et qui porte en se jouant la lumière dans les questions ardues et com-\nplexes dont la solution l'a toujours passionné.\n    Les deux études sur la Grèce contemporaine que publie la librairie Plon, la\nseconde, surtout, sont exquises de goût et de lucide ironie, en même temps\nque nourries de toute l'expérience du pays que l'auteur avait acquise durant\nun long séjour. Gobineau explique admirablement l'engouement romantique\nde l'Europe pour la Grèce opprimée et révoltée, puis les causes, inhérentes à\nla nature des choses, aux conditions de la vie orientale, qui transformèrent\ncet enthousiasme en dépit, sinon en mépris parfaitement injuste. Ces pages\nsont d'un intérêt qui n'est pas uniquement rétrospectif, car, aujourd'hui\ncomme au moment où elles furent écrites, l'Europe veille à « l'intégrité de\nl'empire ottoman », tandis que les turbulents voisins de la Turquie, y compris\nles Hellènes, essaient d'établir chacun la suprématie de sa race sur les mor-\nceaux qui fatalement s'en détacheront quelque jour.\n    M. Dreyfus, de son côté, dans une série de causeries données à l'Ecole\ndes Hautes-Etudes sociales, en 1904-1905, et réunies sous le titre de Vie et\nProphéties du comte de Gobineau, examine en détail et d'une façon fort vivante\nl'oeuvre de celui-ci et les influences qu'elle a pu exercer, notamment dans le\ndomaine philosophique. La filiation de certaines des idées les plus retentis-\nsantes de Nietzsche est éclaircie, sans aucun doute possible : les « fils de roi »\naristocrates-nés, de Gobineau ont engendré le « surhomme » du penseur\nallemand et celui-ci a dérivé aussi de la pensée de l'écrivain français sa\nconception de la « morale des faibles » et de la \" morale des forts \". Toute-\nfois, les développements que ces thèses ont pris sont fort différents chez les\ndeux philosophes. Et la doctrine de Gobineau a, en apparence seulement,\npeut-être, des fondements moins spéculatifs que celle de Nietzsche.\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                                 121\n\n\n   Gobineau, par exemple, établit la supériorité de la race blanche sur les\nautres, la jaune, la noire, et dans la blanche, la prééminence de l'arian sur le\nsémite — ce dernier animé du génie centralisateur, avide de règles, de\ndogmes, d'utopies, par opposition au génie aryen, individualiste, réaliste,\nexpérimental. De sorte que, au point de vue de l'art et de la politique, la vic-\ntoire, au XVIe siècle, du classicisme sur le réalisme, celle des royautés abso-\nlues sur les organisations indépendantes, du droit romain sur le droit coutu-\nmier — ont été la résultante de la dégénérescence de la race aryenne: « Le noble\nest sémitisé. Le bourgeois l'est bien davantage. Le peuple, entièrement. A\ndater de la fin du XVe siècle, l'Europe retourne à l'imitation de l'univers\nimpérial, au «triomphe infaillible de la confusion romaine»... L'essence\naryenne est épuisée. L'Europe déchoit sans rémission, étant vidée de vestiges\npurs »... On voit la contradiction avec les opinions de l'auteur du Crépuscule\ndes Idoles, qui plaçait au XVIe siècle, durant la Haute-Renaissance, l'une des\ndeux époques, avec l'antiquité grecque, où des surhommes avaient paru et\nagi dans le monde !\n\nNotger de L i é g e et la civilisation au X e siècle, par G. KURTH.\n   — (Paris, Picard; Bruxelles, Schepens.)\n   Notger, c'est le premier évêque de Liége en la personne duquel le prince\nse dégage et s'affirme. En cette période de gestation de l'Europe moderne,\nalors que les nationalités qui se partagent celle-ci commençaient à se préciser,\nen affirmant déjà leur antagonisme, Notger apparaît comme le fondateur\nd'une principauté dont l'histoire, belle et agitée, mélangée de prospérités et\nde désastres, ne prit fin qu'avec l'ancien régime. La Révolution française\nporta la main sur le siège cathédral des princes-évêques de Liége, en même\ntemps que sur bien d'autres majestés du passé, sans plus de respect que la\nMort des rondes macabres du moyen âge qui dépouille les grands et les\nsublimes comme les infimes, pour les précipiter dans l'égalité du néant.\n   Cette histoire de Notger se déroule au Xe siècle, vers cet an 1000 qui,\nd'après une fable longtemps accréditée, était attendu par les populations ter-\nrorisées comme le jour marqué de la fin du monde, et qui, au contraire, fut,\nce livre en témoigne également, un temps d'entreprises considérables, de foi\nardente dans la vie et l'avenir. L'Allemagne était régie successivement, alors, par\nles empereurs Otton II, Otton III et Henri I I ; la France, par le roi Lothaire.\nEt dans l'histoire générale de l'époque, il n'est resté que peu de traces de\nl'histoire de ce coin de pays, placé aux confins de l'Empire, à la frontière\nromano-germanique, et qui a connu toutes les vicissitudes d'une telle\nsituation.\n    « Il peut sembler téméraire d'écrire tout un volume sur l'évÊque Notger,\nles sources directes de son histoire étant à peu près totalement perdues. »\n Ainsi parle l'auteur aux premières lignes de sa préface. Et, en effet, il y\n aurait eu témérité pour tout autre que lui, armé d'une connaissance moins\n vaste et moins approfondie du moyen âge que l'admirable historien de Clovis\n et des Origines de la civilisation moderne.\n    La tâche était complexe. Il s'agissait, non seulement de découvrir le vrai,\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": "122                              DURENDAL\n\n\nmais encore de détruire le faux; « de combler, à force de patientes recherches\net de comparaisons perpétuelles, les lacunes innombrables du sujet »; de faire\nréapparaître, à la lumière de documents rares et obscurs, par l'étude de monu-\nments défigurés, la vie forte et mouvementée du Xe siècle — mais, en même\ntemps, de déblayer le terrain des labyrinthes de fables, de légendes puériles,\nd'anecdotes fantastiques accréditées, notamment, par le compilateur Gilles\nd'Orval et par Ly Mireur des Histors, de Jean d'Outremeuse; de toutes les\nfictions, enfin, pour lesquelles, aux yeux de certains historiens modernes,\n« possession valait titre », et que leur antiquité rendaient vénérables et\nsacrées.\n   M. Kurth a fait étonnamment usage des éléments pauvres et discordants\ndont il disposait; il a rendu le plus précieux service à l'histoire des origines\nliégeoises en dégageant du texte de Gilles d'Orval le Vita Notgeri, qu'il publie\nen appendice à son œuvre. Sa longue et patiente étude, dirigée par une\nméthode sévère, en défiance de toute hypothèse hasardeuse, lui a donné\nd'écrire un livre vraiment magistral et de placer la figure imposante de\nNotger dans un jour qui permet au lecteur de conclure avec lui que « dans\ncette série de prélats du Xe siècle, qui furent à la fois des hommes d'Etat dis-\ntingués et des pasteurs d'âmes dignes de leur mission, Notger occupe le\npremier rang ».\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL'Evolution des idées chez quelques-uns de nos contem-\n porains, par JEAN LIONNET(2esérie). — (Paris, Perrin.)\n   Critique très informé et particulièrement soucieux de logique, M. Lionnet,\ndans ce second volume, a démontré avoir mieux compris l'évolution d'esprit\nde M. Brunetière que l'évolution d'âme de M. Huysmans. M. Lionnet\ndémêle avec moins d'aisance les idées que les sentiments. C'est un intellectuel\nintellectualisant et qui voudrait réduire tout au syllogisme. Méthode excel-\nlente pour juger les œuvres issues du raisonnement et destinées à convaincre.\nMéthode précaire pour apprécier les œuvres jaillies du cœur et faites pour\némouvoir. M. Lionnet était prédestiné à ne pas comprendre toute la\nportée bienfaisante d'En Route, mais il lui fut départi, par contre, de prouver\nqu'Un Divorce de M. Bourget ne prouve rien — pas plus d'ailleurs que les\nDeux Vies de MM. Margueritte. Sachons gré à M. Lionnet, dialecticien\nrigoureux, d'avoir courtoisement maltraitré ces deux romans à thèses.\n                                                                      • F . V.\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "                          NOTULES\n\n Centenaire d'André Van Hasselt au théâtre du Parc.—\nLa Belgique commence, semble-t-il, à savoir honorer, d'une façon digne de\nleurs efforts, les artistes qui l'ont jadis, avec un désintéressement admirable\net méconnu, servie et glorifiée d'une noble plume. On ne dira peut-être\njamais assez de quelle gratitude et de quelle vénération nous sommes rede-\nvable à Van Hasselt. Il fut de mode, pendant un certain temps, de le railler\nà propos de ses fautes de français, et l'on y mettait sans doute plus de malice\nque de générosité. On oubliait trop volontiers que Van Hasselt, né Hollan-\ndais, avait héroïquement étudié notre langue avant d'oser l'écrire, et\nqu'en fin de compte il y avait atteint à une maîtrise que plus d'un\naujourd'hui, et non des moins notoires, lui pourrait envier. Mais, dira-t-on,\nil imitait Victor Hugo, et limitait ses ambitions à refléter, tant bien que mal,\nles reflets de ce soleil. D'accord. Seulement, son cas s'est répété depuis, et\nun peu plus souvent qu'il n'eût convenu, dans notre monde littéraire ; et Van\n Hasselt avait, du moins, le mérite d'écrire des vers, qui parfois étaient de\ntrès beaux vers, dans un pays où personne d'alors n'écoutait la voix des\npoètes. — Il faut donc louer sans réserve les initiateurs de cette fête, qui\nrappela aux foules, pour un jour au moins, le nom d'un consciencieux et\ncourageux écrivain de Belgique, et la mémoire d'un ancêtre de nos Lettres.\n    On l'honora comme il seyait, avec une pompe très simple, des chœurs\nd'enfants, une conférence, des récitations de vers et de chansons. La confé-\nrence fut dévolue à M. Arthur Daxhelet, qui s'acquitta de sa tâche avec plus\nde conscience que de hardiesse, comme pour se mettre, semblait-il, au ton\n de son héros. M\"8 Andrée Van Hasselt (Andrée d'Aveline), la petite-fille du\n poète, interpréta des strophes vibrantes de son aïeul, et elle y mit une\nardeur qui touchait. D'autres poèmes furent dits avec talent, par ces\n messieurs et ces dames du Parc ; et une scène des Quatre incarnations, scène\n pathétique, éloquente et d'un très haut souffle, fut excellement jouée par\n d'irréprochables artistes.\n    Cette fête de famille avait été, vraiment, cordiale et réconfortante. On\n avait célébré un beau poète, un honnête homme, — et l'on s'en fut content,\n comme après une bonne action.                                           F. A.\n                                     * * *\n   L e s A m o u r s d e R o n s a r d , Conférence de M. PAUL SPAAK au\nCercle Artistique. — En cette belle conférence, M. Spaak a mis les ressources\nd'une érudition avertie au service d'un sens très aiguisé de perspicace psycho-\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "124                               DURENDAL\n\n\nlogie littéraire, découvrant l'âme de Ronsard dans son œuvre qui souvent en\nest comme le miroir fidèle. Dans une intéressante introduction, M. Spaak a\nretracé la condition de la femme au moyen âge, s'inspirant de cette idée que\nl'influence la plus réduite de la femme correspond dans le passé aux époques\nhistoriques les plus tristes et les plus sombres. Il a établi comment l'efface-\nment complet de son rôle social et familial avait eu une fâcheuse répercussion\ndans la littérature du temps qui sépare nettement l'amour du mariage et\nlaisse la part vraiment trop large et trop belle à la glorification de l'amour\nillicite. La Renaissance vient modifier heureusement cet état de choses.\nAyant ainsi habilement situé l'objet de sa conférence (Ronsard, né en 1524,\nmourut en 1585), M. Spaak entre dans son sujet et d'un crayon délicat et\nspirituel, il esquisse trois délicieux pastels. Il parcourt les principales étapes\namoureuses qui ont marqué la carrière poétique de Ronsard et qui se résu-\nment en trois noms, Cassandre Salviati, Marie du Pin, Hélène de Surgères,\nétapes décisives, car à chacune d'elles correspondent, dans l'âme et dans l'œuvre\ndu poète, de fines nuances de sentiment que le conférencier a ingénieusement\nfait ressortir et éclairées d'un jour pénétrant. A Cassandre Salviati qu'il aima\nde façon plutôt littéraire et intellectuelle, il prodigue les effusions ferventes\net les trésors juvéniles de ses premiers enthousiasmes lyriques.\n    C'est Marie du Pin qu'il semble avoir aimé le plus sincèrement, le plus\nprofondément, avec toute l'ardeur de son âme et de ses sens. Un événement\nfort triste pour lui mais très heureux pour l'art, la mort de Marie du Pin lui\ninspira des accents souverainement émus et éloquents. Arrivé au faîte de sa\nrenommée et au déclin de son âge, il aime Hélène de Surgères et ne pouvant\nlui offrir la jeunesse et la beauté qu'il ne possède plus, il jette fièrement à ses\npieds, à l'instar du grand Corneille, tout le prestige de gloire dont son\nnom était alors entouré. Le conférencier a montré par des extraits habilement\nchoisis dans l'œuvre du poète à quelles pures beautés lyriques et à quels\nbonheurs d'expression la muse de Ronsard était capable de s'élever lorsqu'elle\nparvenait à se dégager des influences et de l'esprit d'imitation de l'antique.\n    La conférence de M. Spaak a duré près d'une heure et demie au cours de\nlaquelle il a réellement captivé son auditoire par sa parole fine et élé-\n gante.                                                                 G. DE G.\n\n                                       • ••\n   A t h a l i e . — Il nous fut accordé dernièrement, au Collège Saint-Joseph\nd'Alost, d'assister à une des représentations d'Athalie que donnèrent, en diffé-\nrentes villes, les membres de la Jeune Garde catholique de Courtrai. A ren-\ncontre de beaucoup de groupements similaires, dont l'intellectualité n'est\npoint la qualité dominante, la Jeune Garde de Courtrai ne restreint point son\nactivité aux besognes politiques, mais elle se dévoue, en outre, au plus méri-\ntoire prosélytisme artistique. C'est ainsi que depuis dix ans, avec des soins\npatients et une admirable compréhension, elle a interprété tour à tour un\ngrand nombre de chefs-d'œuvre du théâtre français.\n   Et voici qu'elle a tenté l'aventure d'Athalie. Et une fois de plus, ce fut un\nsuccès, un grand et légitime succès. Ce que la réalisation d'un tel projet doit\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                                    NOTULES                                   125\n\n\neprésenter d'études préalables et de travail ardu pour qu'avec un ensemble\nsi homogène, ces adolescents, dont beaucoup n'ont point de haute culture et\ndont la plupart n'ont que de rares loisirs, parviennent à mettre en un relief\naussi harmonieux, une œuvre aussi considérable, et disons le mot, aussi ingrate\npour nos sensibilités modernes! J'avoue avoir goûté à cette représentation\nà'Athalie un plaisir extrême. Par exemple, elle ne m'a pas convaincu — et\nmoins que jamais ! — qu'Athalie soit, comme le disait Voltaire, « le chef-\nd'œuvre de l'esprit humain » ou même le chef-d'œuvre de Racine, ni encore\nqu'Athalie, comme le prétendait La Harpe, soit une « pièce chrétienne ». Je\nsais gré, au contraire, à l'acteur qui a tenu magistralement le rôle de Joad, de\nm'avoir fait sentir de façon si intense, par son jeu énergique et volontaire,\ntout ce que ce type de grand-prêtre conspirateur unit en lui de barbarie de\ncondottiere et de ruse sémitique. Et si Athalie, elle-même, m'est apparue une\nfois de plus comme une des plus belles brutes qu'il y ait au théâtre, j'ai senti\nune fois de plus aussi que peut-être Joad eût pu la « chouriner » un peu plus\nproprement. On m'objectera que le Moyen Age connut lui aussi, ces petites\nopérations de « débarras » comme les pratiqua Joad. Soit ! — mais au moins\npersonne ne prétend-t-il — à l'instar de Racine — les versifier en leçons de\nmorale pratique à l'usage des Demoiselles de Saint-Cyr. J'ai retrouvé avec un\ncontentement égal ce joli type « d'opportuniste » qu'est Abner : pour un person-\nnage de « théâtre de caractères », en voilà un qui n'en a prou. Nous appelle-\nrions cela aujourd'hui un soldat de salon. Ma prédilection particulière, dans\nAthalie, alla toujours vers Josabeth. Elle est le seul coin d'humanité dans cette\nfresque pompeuse et grandiose. Elle aime, elle craint, elle pleure, en un mot\nelle est femme. Sœur d'Iphigénie, de Bérénice et de Phèdre, elle est une fleur\nde l'âme vraie de Racine, et la seule survivance de la sensibilité du poète, ter-\nrassée par le jansénisme 1 Dans ces cinq actes où tous ne rêvent que plaies et\nbosses, Josabeth seule est humaine — parce qu'elle souffre avec une adorable\nsincérité. Et à ce titre, elle est l'annonciatrice véritable de la doctrine de dou-\n ceur qu'apportera le Christ. Ses « alarmes » mieux que les « transports\n sacrés » de Joad annoncent le Galiléen. Que je dise, au jeune artiste qui a\n compris de cette façon et a incarné avec d'infinies délicatesses le personnage\n de Josabeth, toute ma gratitude pour la joie esthétique qu'il me donna.\n    La Jeune Garde catholique de Courtrai — par ce qu'elle réalisa déjà, et\n par ce que sans doute elle fera encore — mérite (elle et son infatigable pré-\n sident, M. Georges Claeys) d'être portée à l'ordre du jour chez tous ceux qui\n aiment l'Art et les Lettres                        !                       F . V.\n                                       • ••\n  S t i j n S t r e u v e l s . — « Le jury choisi parmi les membres de l'Aca-\ndémie royale flamande vient de décerner le prix quinquennal de littérature\nnéerlandaise à Stijn Streuvels, pseudonyme de Frank Lateur, pâtissier hono-\nraire du village d'Avelghem en Flandre, futur paroissien de M. le curé Hugo\nVerriest d'Ingoygem, neveu de Guido Gezelle.\n   Je ne sais si tous ces titres diront quelque chose à mes lecteurs d'expression\nfrançaise. Mais ils évoqueront certes aux yeux du lecteur thiois l'image du\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": "126                               DURENDAL\n\n\nplus grand et du plus original de nos poètes lyriques de Flandre : Gezelle.\nIls rappelleront le souvenir de celui qui est encore le plus fin et le plus délicat\nde nos artistes de la chaire : Verriest.\n   La nouvelle que Streuvels était le lauréat du prix quinquennal n'a étonné\npersonne. Mais je ne comprends pas encore fort bien pour quel motif les\nesthètes de l'Académie royale flamande ont bien voulu oublier leurs excom-\nmunications majeures d'antan.\n   Y a-t-il eu conversion ? A-t-on songé à une réparation ? Je ne le crois pas.\nL'Académie flamande est restée ce qu'elle a toujours été. On ne peut contes-\nter qu'elle ait rendu de réels services aux études philologiques, mais en\nmatière artistique elle a fait preuve d'une telle incompétence qu'elle a perdu\ntoute autorité en ce domaine. Disons-le franchement : elle s'est ridiculisée à\njamais !\n   Aux yeux de la jeunesse littéraire, le nom de Streuvels est devenu quelque\npeu symbolique. Streuvels est le continuateur de Gezelle et d'Albert Roden-\nbach, dont il incarne, si pas l'idée, tout au moins la méthode artistique, la\nréaction contre la littérature didactique et la vision personnelle des choses\nsans attaches exclusives d'école. Streuvels entend surtout traduire sa com-\npréhension sincère de la vie collective, dont le flux et le reflux forment pour\nlui un rythme d'incomparable beauté. Alors que trop d'artistes s'attachent à\nrendre des sensations exceptionnelles à leur être, Streuvels découvre l'origi-\nnalité la plus puissante qui soit : celle qui sommeille en l'artiste lui-même.\nSi son art est parfois rocailleux et violent comme ses héros, il atteint très\nsouvent à une étonnante expression plastique. »\n                                         (CAMILLE HUYSMANS. L'Art Moderne.)\n\n                                      ***\n   M . G o d e f r o i d D e v r e e s e a composé, pour la fête offerte à M. Fran-\ncotte, une fort jolie médaille. Le portrait du ministre, d'une grande\nressemblance, est modelé avec délicatesse. Au revers figure la belle compo-\nsition synthétisant l'industrie liégeoise par excellence, l'armurerie, créée par\nM. Devreese lors du concours de médailles destinées à récompenser les\nexposants. L'introduction de la réalité conlemporaine dans la médaille n'est\npas sans intérêt. C'est, croyons-nous, la première fois qu'un ouvrier en\nblouse et en tablier, une fille en sabots sont jugés dignes de la frappe.\nMeunier nous avait accoutumés à cet idéal nouveau dans l'art statuaire.\nMais jusqu'ici la médaille était restée vouée, en général, aux allégories\ndévêtues, aux figures ailées, maniant quelque trompette ou autre attribut\nsymbolique.\n   La composition réaliste de M. Devreese, dont on peut rapprocher, à ce\npoint de vue, la médaille de M. Paul Du. Bois pour le Canal maritime de\nBruxelles, ouvre une ère nouvelle.                                 (Art Moderne.)\n                                       ***\n  L e s A m i s d e l a M é d a i l l e . — L'assemblée annuelle de la section\nbelge de la Société hollandobelge des Amis de la Médaille a eu lieu récem-\nment au Palais des Académies, sous la présidence de M. Alphonse de Witte.\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "                                  NOTULES                                    127\n\n\n   Parmi les membres présents, nous citerons : MM. Ch. Legrelle, Laloire,\nMartroye, Ch,. Buls, le comte Th. de Limburg-Stirum, le vicomte Baudouin\nde Jonghe, de Bavay, conseiller à la Cour de cassatiorr, A. de Roissart et\nHippert, conseillers à la Cour d'appel, le jonkheer van der Wijck, major\nretraité de l'armée hollandaise, Ruys de Perez, O. Maus, directeur de l'Art\nModerne, de Stoppelaer, président de la Chambre de commerce néerlandaise,\nMax Lion, E. de Breyne, A. Mesdagh, Georges Goffin, et de nombreux\nartistes : MM. Devreese, Michaux, H . Le Roy, Charlier, de Keyzer, Samuel,\nPaul et Fernand Du Bois, Dupuis, F. Vermeylen, etc.\n   Au cours de la séance, M. Samuel a donné lecture d'un judicieux mémoire\nconcernant « les droits d'auteurs ». L'assemblée, après avoir entendu\n MM. de Witte, Maus, Buls, Samuel, Devreese, F. et P . Du Bois, Le Grelle\net Le Roy, a nommé une commission qui étudiera la question.\n\n\n  Le graveur-éditeur Godard, de Paris (37. quai de l'Horloge),\nvient d'éditer trois nouvelles plaquettes des célèbres artistes en médaille,\nDupré et Yencesse : Souvenir et Amitié de Dupré ; Joyeux anniversaire et Le baiser\nde l'enfant de Yencesse. Très jolies à donner en cadeau, au lieu de bibelots niais\net sans valeur artistique qui se donnent habituellement. Les deux premières\nsont tirées en bronze, bronze argenté et argent, la troisième en argent et en or.\n\n                                      *   »\n  A p a r a î t r e p r o c h a i n e m e n t : Le Chant des Trois Règnes, poèmes\nmystiques, par notre collaborateur GEORGES RAMAEKERS, volume de\n3oo pages. Prix 3 fr. 50. Edition de Durendal. On souscrit dès à présent à la\nRédaction de Durendal, 22, rue du Grand-Cerf, Bruxelles.\n                                      ***\n  L a R é d a c t i o n d e « D u r e n d a l » présente ses plus sincères et bien\nsympathiques condoléances à son collaborateur et ami Edmond Joly, qui\nvient d'avoir la douleur de perdre sa vénérée mère. C'était une femme d'esprit\net une femme de cœur, une âme d'une haute sénérité. Elle s'est endormie\npieusement au bel âge de 81 ans, ne laissant à son fils et à ceux qui l'ont\nconnue que des souvenirs de joie, de douceur et de bonté.\n\n\n\n   A c c u s é d e r é c e p t i o n . — H E N R I D'HENNEZEL : L'entrave (Paris,\n Perrin). — MICHEL SALOMON : L'esprit du temps (ibid.). — MAX DE BRAY :\n Sans défense (ibid.). — HUGO BERTSCH : Frère et sœur (ibid.). — ANTONIN\n EYMIEU : Le gouvernement de soi-même (ibid.). — RIVAROL : Collection des\n plus belles pages avec notice et portrait (Paris, Mercure de France).— CARLYLE :\n Pamphlets du dernier jour. Trad. de l'anglais, avec une introduction et des\n notes par EDOUARD BARTHELEMY (ibid.). — CHARLES MŒLLER : Histoire du\n moyen âge, depuis la chute de l'empire romain jusqu'à la fin de l'époque\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "128                                     DURENDAL\n\n\nfranque (476-950). Dernière partie : Les Carolingiens (Louvain, P e e t e r s .\nP a r i s , F o n t e m o i n g ) . — M. REYNÈS-MONLAUR : Ames celtes ( P a r i s , P l o n ) . —\nH E N R Y BORDEAUX : L e s R o q u e v i l l a r d (ibid.). — J . - H . ROSNY : S o u s le\nfardeau (ibid.). — ALBERT BORDEAUX : La G u y a n e inconnue (ibid.). —\nEDOUARD R O D : L'indocile ( P a r i s , F a s q u e l l e ) . — MAURICE DE W A L E F F E :\nLe péplos vert (ibid.). — F . - C H . MORISSEAUX : Histoire remarquable\nd'Anselme L e d o u x (Liège, l'Edition Artistique)..— L o u i s MOREAU : Chanson\nsans musique (ibid.). — C H . DULAIT : Ultima Verba (Bruxelles, E d . En Art).\nCHARLES DESBONNETS : P o è m e s . Petites esquisses familières. L e s nuits\n(ibid). — ANDRÉ SPIRE : E t vous riez ( P a r i s , Cahier de la Quinzaine). — H E N R I\nVANDEPUTTE : P a i n quotidien. Poésies (Bruges, H e r b e r t ) . — MARCEL\nANGENOT : Baisers de reine. Comédie (Bruxelles, Lacomblez). — L É O N\nSOUGUENET : L'exposition de L i é g e . Notes et impressions. L e s choses et les\nh o m m e s (Bruxelles, D e c h e n n e ) . — FAGUS : J e u n e s fleurs. Exercices\npoétiques (Reims, E d . de la Revue littéraire de Paris et de Champagne). —\nGEORGES GOYAU : Moehler ( P a r i s , B l o u d ) . — J U L E S PACHEU : D u positivisme\nau mysticisme (ibid.). — P.-J- PACHEU : Devant le Christ. Vers de jeunesse\n(Rennes, S i m o n ) . — SANDER PIERRON : L e tribun (Paris, Sansot). —\nGASTON SORTAIS : F r a Angelico et Benozzo Gozzoli. L e maître et l'élève.\nOuvrage illustré (Bruxelles, Société Saint-Augustin). — MAURICE BARRÈS :\nL e voyage de Sparte (Paris, Juven). — D . CLAES : Levensschets van P e t r u s\nAlberdinck Thijm (Gent, Siffer). — P A U L ANDRÉ : L e problème d u sentiment.\nEssai d'investigation littéraire (Paris, Sansot). — DIDIER DE ROULX : Vina\n(Anvers, B u s c h m a n n ) . — T H É R È S E VIANZONE : Impressions d'une française\nen Amérique ( P a r i s , Plon). — CLAIRE ALBANE : L'âge de raison (ibid.)\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": ""}, {"page_pdf": 161, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 2, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1906-02", "signet_source": "Treizième année - N°2 - Février 1906 (?)", "preuve": "Couvertures absentes (PDF 84-87 vierges). Livraison paginée 65-128, qui suit les pages 1-64 de la livraison de janvier (la table annuelle donne les Notules de la livraison précédente à la p. 61 et celles-ci à la p. 123). Internes : la Lettre de Paris d’Henri Mazel salue l’élection du « nouveau Président » Fallières (janvier 1906) ; la Chronique musicale rend compte du Jubilé de Mozart (anniversaire du 27 janvier 1756) et du dixième anniversaire des Concerts Ysaye (5 janvier 1896-1906) ; les Salons d’Art annoncent le Salon de la Libre Esthétique « à la fin de février » et sa première matinée musicale « le mardi 27 février » ; Livres et Revues analysent les revues « de janvier 1906 » (L’Art flamand et hollandais, L’Art et les Artistes, Burlington Magazine).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}