{"numero_id": "ulb-durendal-1906-livraison03", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-001", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 129, "titre_corps": "Au hasard… : Un éventail", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Blanche Rousseau", "ancre_debut": "Au Hasard Un éventail CET éventail", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 168, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1784, "texte": "Au Hasard...\n\n                          Un éventail\n                CET éventail, que je retrouve, est si usé qu'il pour-\n                  rait bien avoir appartenu à une arrière-grand 'mère\n                  ou à une fée. Fut-il toujours aussi léger ou la vie\n                  a-t-elle peu à peu limé son poids? Je le soulève.\n                  On dirait une chose en poussière. Je l'ouvre. Ah!\n                  chacun de ses plis est fendu dans toute sa lon-\n                  gueur, exténué. De cette aile de papillon les cou-\n                  leurs sont tombées une à une, presque toutes.\n   J'ai connu cet éventail, voici très longtemps. Il avait sa\nplace au coin de la cheminée, dans le bureau de mon père,\nce qui me fait supposer qu'il a appartenu à ma sœur\nmorte. Il m'impressionnait par sa légèreté, son odeur de\nsantal et parce que sa monture d'ivoire est cassée à plusieurs\nendroits.\n    On m'avait défendu d'y toucher.. Aussi j ' y touchais lorsque\nj'étais seule. Je fermais la porte doucement derrière moi et\nmon cœur battait. Je le dépliais et l'odeur de santal tombait,\ncomme une fleur qui se fane, de plusieurs côtés à la fois. Et\nla monture cassée se dérangeait sous mes doigts et criait. Et le\npapier de riz ouvrait un carrosse d'or, avec de grandes roues\n d'or, et tout rempli de pivoines roses.\n    J'avais un peu peur et j'étais heureuse. Je songeais que c'était\n peut-être le carrosse de Cendrillon. Je songeais que Cendrillon\n pourrait apparaître soudain, brune et rose, avec des sourcils à\n l'encre de Chine et une seule petite pantoufle en verre, comme\n sur l'image... qu'il pourrait se passer dans cette chambre des\n choses extraordinaires, tandis que nous étions là tous les deux\n enfermés au milieu du silence, l'éventail et moi.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-002", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 130, "page_fin": 130, "titre_corps": "Au hasard… : Les nains", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Blanche Rousseau", "ancre_debut": "Les nains Je me souviens d'un ancien soir", "ancre_fin": "Les nains !", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Mon premier livre", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 169, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 68, "fin_caractere_exclue": 1658, "texte": "Les nains\n   Je me souviens d'un ancien soir d'hiver où j'étais seule dans le\npetit salon de mère, à Mousty, avec mon amie Virginie... Un\nsoir d'hiver, de neige peut-être? L'imagination exagérant le\nsouvenir, je songe que c'était un soir de neige — de neige bleue\nsur des arbres très noirs.\n   Et maintenant ceci, tout à fait exact : Virginie est assise en\nface de moi. Elle a mon âge, sept ans..., petite paysanne indo-\nlente avec, dans le visage, des taches de son et, autour du cou,\nun petit boa de laine bleue tricoté. Entre nous deux, la lampe.\n   C'est une lampe luisante, peut-être de cuivre ; le pétrole fait,\nà l'intérieur, un léger bruissement... J'écoute, et je dis bas :\n   — Tu entends?\n   — Quoi donc? interroge Virginie.\n   Et moi, mystérieuse :\n   — Dans la lampe... Entends-tu?\n   Et, plus bas :\n   — C'est les nains...\n   Virginie sourit. Elle croit que je plaisante; cela me vexe.\nAlors, pour l'impressionner, j'accentue :\n   — Ah! tu ne me crois pas. Eh bien! tu vas voir... L a lampe\nest pleine de nains. Il y en a dix, il y en a cent, pas plus haut\nque mon petit doigt, et ils veulent sortir... vois-tu! vois-tu! le\nbouton bouge !... Il bouge ! il bouge ! Regarde !\n   Du coup, Virginie s'épouvante. Elle ne comprend rien à ce\nque je lui dis, mais s'imagine qu'il y a danger d'explosion. Elle\npousse un grand cri et se jette sur la porte.\n   Alors, à mon tour, la frayeur me prend. Et je me jette sur\nVirginie et je me rue sur la porte, et je bondis vers la cuisine\nen hurlant à fendre les murs :\n   — Les nains !... Les nains !... Les nains !\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-003", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 130, "page_fin": 131, "titre_corps": "Au hasard… : Mon premier livre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Blanche Rousseau", "ancre_debut": "Mon premier livre Je ne suis pas bien sûre", "ancre_fin": "une belle cage oblique et plate", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Tristesse", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 169, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 1658, "fin_caractere_exclue": 1941, "texte": "Mon premier livre\n   Je ne suis pas bien sûre que ce soit le premier... Enfin, c'est un\nlivre que j'écrivis à huit ans. J'avais calligraphié sur la couver-\nture jaune — ah! jaune, naturellement, pour ressembler aux\nlivres neufs qu'on voit chez les libraires — « Le crabat mélodieux,\n"}, {"page_pdf": 170, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1182, "texte": "                          AU   HASARD...                        131\n\n\nroman en trois volumes ». Crabat pour grabat, erreur insigni-\nfiante. Grabat m'avait séduite, comme élégant et raffiné, voir\nmême mystérieux, préférable, en tout cas, au mot : lit, déplo-\nrablement galvaudé.\n   Pourquoi mélodieux ? Je ne me souviens plus. J'ai oublié, du\nreste, toute la trame du récit fabuleux dont voici le début :\n« Il faisait une chaleur étouffante, chacun courait de porte en\nporte, car c'était le premier janvier... »\n   Suivait l'aventure accessoire d'une jeune orpheline qui par-\ntait pour l'Amérique afin d'y tenter la fortune. Elle changeait une\npièce de 5 francs pour payer son coupon, et trouvait à New-York\nune situation avantageuse chez une vieille lady, à charge de\nsoigner les deux canaris et le chat.\n   Et il y eut trois volumes, illustrés par l'auteur, avec des\ndéfilés de personnages qui se présentaient invariablement de\nprofil. Et l'on voyait la jeune aventurière avec un bras de bois\nmécanique, plié en deux, et la vieille Américaine avec un bon-\nnet vert de carton peint, et le chat, et les deux canaris dans une\nbelle cage oblique et plate.\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-004", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 131, "page_fin": 132, "titre_corps": "Au hasard… : Tristesse", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Blanche Rousseau", "ancre_debut": "Tristesse Je suis fort triste", "ancre_fin": "pourquoi je suis triste", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Un beau ciel", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 170, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 1182, "fin_caractere_exclue": 2313, "texte": "Tristesse\n   Je suis fort triste, cet après-midi— forttriste. Est-ce à cause du\nbrouillard, invraisemblablement laiteux, qui fait du ciel et du\njardin un seul steppe aride et blanc? Est-ce à cause du silence?\nde l'hiver? Je ne sais. En vérité il y a le brouillard, le silence,\nl'hiver, et autre chose, et je suis fort triste.\n   Je n'essaierai point de me dissimuler que ce qui m'impres-\nsionne surtout, c'est autre chose. Mais qui est autre chose ? Voilà\nce que j'ignore!... Sans doute quelque petit mauvais génie ingé-\nnieusement dissimulé dans les charbons rouges? Je dois être bien\nvieille, car je me souviens d'avoir fait le guet maintes, maintes\nfois au temps des fées, un temps vraiment fort éloigné.\n    J'avais six ans — ou bien soixante-dix ans ; personne ne sait\n au juste. J'étais assise au coin du feu, rêvant et marmottant, sous\n la marmite de Cendrillon, accrochée à l'âtre. Et je tenais dans\n mes genoux la clef de Barbe-Bleue; et dans une de mes mains\n la pantoufle de verre, et dans l'autre la pomme empoisonnée de\n quoi mourut éphémèrement cette princesse si belle et si blanche\n qu'on l'appelait Blanche-Neige.\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 482, "texte": "132                         DURENDAL\n\n\n   Il y a longtemps, longtemps de cela, et je ne sais ce que j'ai\nfait de la clef, de la pomme et de la pantoufle. Mais il m'arrive\nencore, par de factices Noëls, de fermer les yeux et de me deman-\nder : Est-ce que la marmite est accrochée à l'âtre? Est-ce que\nla sœur Anne est en haut de la tour? Est-ce que je suis petite\nou vieille? Est-ce que je vais connaître, enfin ! l'autre chose pour-\nquoi je suis triste?\n\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-005", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 132, "page_fin": 132, "titre_corps": "Au hasard… : Un beau ciel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Blanche Rousseau", "ancre_debut": "Un beau ciel Au-dessus du monde", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 171, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 482, "fin_caractere_exclue": 1319, "texte": "Un beau ciel\n   Au-dessus du monde humide et tiède flotte un ciel de neige et\n de glace, un merveilleux ciel bleu, rose ou d'argent blond,\n suivant que je le contemple par l'une ou l'autre de mes trois\nfenêtres.\n   Sur le ciel bleu je vois de minces bouleaux sans feuilles, des-\nsinés d'un fusain léger, miraculeusement — Sur le ciel rose, le\nchêne épais avec un nid de lierre. Sur le ciel d'argent blond je\nvois un sapin de Noël.\n   Une sensation aiguë de mélancolie me déchire le coeur. Vite,\nje cherche dans ma vie un malheur réparé, pour me prouver\nplus fortement combien je suis heureuse par comparaison avec\nce qui fut...\n   Mais les malheurs sont réparés, et c'est d'une irréparable\nmélancolie que je souffre, d'un bout à l'autre de mon cœur sen-\nsible irréparable...\n\n                                           BLANCHE ROUSSEAU.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-006", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 133, "page_fin": 134, "titre_corps": "Poèmes : L’Offrande", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Prosper Roidot", "ancre_debut": "Poèmes L'Offrande Voici la grappe", "ancre_fin": "père de la marée", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Septembre", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 172, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1646, "texte": "Poèmes\n\n                          L'Offrande\n Voici la grappe d'or que l'on prit à la treille,\nvoici l'épi tremblant et voici la merveille\ndu pain où religieux le cœur de l'univers\nfrémit comme s'élève un souffle sur la mer.\n Voici du vin, ce sang des races végétales\noù l'amour du soleil en pourpre se signale,\nvoici l'eau transparante    et les fruits du verger\nqu'orne la mort des fleurs dans les vases légers.\nToi qui passes, curieux mais insouciant de l'heure,\ncontemple sans railler la modeste demeure\ndont les murs à la chaux sous les longs peupliers\nluisent comme la source au profond du hallier.\nSi tu trouves son air empreint de bienveillance,\nsuspend ton pas, pénètre, écoute avec patience\nce que peut révéler de véritable paix\nle spectacle d'un sort aisément       satisfait.\nAssieds-toi près de nous et goûtant à ma table\nle rustique produit d'un labeur estimable\npeut-être tu sauras te convaincre        combien\nfacilement ici la confiance     s'obtient.\nLe contentement règne. On voit par la fenêtre\nerrer le peuple épais des troupeaux las de paître.\nAu loin des meuglements.      Dans l'heure         virgilienne\npuissants, rudes et gais, des faucheurs s'en             reviennent.\nDans la chambre on entend les heurts du balancier\net le bonheur conduit les aiguilles       d'acier.\nRegarde donc. Tout se contente du moment\net l'habitude même est un divin présent.\nMais ton cœur agité honore son tumulte\net mon offre est pour lui moins un bien qu'une              insulte,\ncar l'univers qui naît aux plaines de la nuit\nencore qu'éternel est limité pour lui.\nRepose-toi pourtant — le soir gravit la pente,\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 345, "texte": "134                          DURENDAL\n\n\n\n      le brouillard naît des prés, la paix est apparente,\n      dors ici cette nuit — demain, à l'heure des adieux,\n      j'offrirai des fruits mûrs au plus cher de les dieux\n      afin qu'au soleil d'août ta route ait la durée\n      de l'horizon marin, père de la marée.\n\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-007", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 134, "page_fin": 135, "titre_corps": "Poèmes : Septembre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Prosper Roidot", "ancre_debut": "Septembre Septembre intime et fier", "ancre_fin": "douceur pluvieuse de septembre", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Paroles", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 173, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 345, "fin_caractere_exclue": 2280, "texte": "Septembre\n      Septembre intime et fier incline sa douceur\n      vers la route profonde où l'été qui se meurt\n      répartit le présent d'une grêle    atmosphère\n      que le radieux automne à tout autre préfère.\n      Il est tôt, l'ombre tarde à n'être plus la nuit,\n      dans le bleuissement de l'heure un clocher luit,\n      on voit des prés au loin entourant des villages\n      qu'abritent les coteaux où dans l'air bleu s'étage\n      la digue des forêts de hêtres et de pins.\n      C'est l'heure de partir, dans le vent du matin\n      la pensée est plus claire et la voix plus      chantante\n      et la grâce de vivre est mieux qu'ailleurs        présente.\n      On entend, semble-t-il, la strophe près de soi\n      démêler dans les faits la souriante loi\n      d'où naissent instinctifs et jeunes les poèmes\n      nombreux comme l'essaim de la graine qu'on sème.\n      Les jardins campagnards grelottent dans le froid,\n      au mur on voit les fruits de l'espalier qui croit\n      vers la toiture où vit la dernière    hirondelle\n      dont va fuir vers l'azur le faucillant coup d'aile.\n      Une ombre douce à chaque porte         s'arrêtant\n      caresse le seuil bleu qu'on a sablé de blanc,\n      une tendre lueur s'introduit dans les cours\n      allumant aux outils l'ardeur de tous les jours.\n      Dès que respire au vent le matinal       foyer\n      la gaule travailleuse attaque le noyer,\n      vers les prés tristement s'acheminent les vaches,\n      au loin l'arbre gémit sous l'attaque des haches.\n      Le matin blanc subsiste au fond de la vallée\n      alors que les hauteurs, aux lumières voilées\n      d'un soleil hésitant, naissent comme des flots,\n      surgit le nostalgique univers des îlots.\n       Avance, sois léger, sois pareil à ces choses,\n      comprends-en et l'appel et les      métamorphoses,\n      reconnais à ton sang un mouvement          pareil\n      à celui dont frémit les mondes au soleil\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 364, "texte": "                        POÈMES                               135\n\net sache qu'on s'instruit d'une passion entière\nà contempler ainsi les diverses   matières.\nSimple cœur, si quelqu'un allait venir à toi\nne t'en étonne point et cédant à l'émoi\nqui fait pesant ton front mais avides tes membres\nSouris à la douceur pluvieuse de septembre.\n\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-008", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 135, "page_fin": 135, "titre_corps": "Poèmes : Paroles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Prosper Roidot", "ancre_debut": "Paroles Croyez à la douceur", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 174, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 364, "fin_caractere_exclue": 1934, "texte": "Paroles\n Croyez à la douceur qui subsiste souvent\nau plus amer ennui d'un cœur qui fut fervent\net qui, s'il reconnaît son amère défaite\nsait pourtant saluer l'atmosphère du faite,\noù le coup d'aile hardi d'un juvénil       orgueil\njadis le transporta de son modeste seuil.\nSi le soin qu'il apporte aux choses       quotidiennes\nfait croire qu'il oublie une grandeur        ancienne\nvous du moins... mais pourquoi faut-il défendre ainsi\ncelui qui vous aimait et qui partant d'ici\nemportait dans la nuit la lumière fidèle\nd'un adieu trop divin pour des forces mortelles.\nUne tristesse telle aurait dû lui     manquer,\nmais peut-être son front divinement         marqué\nsouhaitait cette épine et voulait la blessure\ncomme d'un long serment l'inquiet ami s'assure.\nEt vous doutez encor — mais la même clarté\nqui baignait ces coteaux par les bois abrités\ngravit en ce moment et la route et la pente,\nvos arbres comme alors d'une ombre           bienveillante\naccordent la fraîcheur à votre humble jardin\net peut-être il vous semble éprouver que sa main\ndoucement appuyée et venant vous reprendre\ntémoigne d'une foi persuasive et tendre.\n Votre porte est ouverte et l'heure est de s'asseoir\navec des livres chers où bat le cœur du soir,\nvotre toit comme alors dans une ombre violette\ndécoupe finement sa haute       silhouette.\nEt vous doutez... et lui, dans quelle auberge au loin,\nvoyageur alarmé mais tranquille du soin\nque vous avez de croire en ses justes paroles\nappuie avec douleur sa peine à votre épaule.\n\n                                             PROSPER ROIDOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-009", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 136, "page_fin": 140, "titre_corps": "Femmes de lettres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Femmes de Lettres JADIS on vouait", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 175, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2520, "texte": "Femmes de Lettres\n                   JADIS on vouait les « bas bleus » aux gémonies; aujourd'hui,\n                      on porte au pinacle les femmes de lettres. Si Barbey d'Aure-\n                      villy nous revenait, quelles fouettantes apostrophes n'allon-\n                      gerait-il pas à un temps qui admet les femmes au rang de\n                      dirigeantes d'intellectualité. Car nous en sommes là : ces\n                      dames ne se contentent plus d'écrire — de la façon dont\n                      d'autres d'entre elles peignent des fleurs ou des « acces-\n                      soires » — mais elles prétendent élaborer des thèses,\n                      inventer des principes, créer des idéals nouveaux. Et une\nvogue enthousiaste — faite à la fois de galanterie, de curiosité et de\nsnobisme — aplanit les chemins de la gloire devant les pas de ces parvenues\ndu féminisme auxquelles Mme Sand pourrait servir de grand'mère.\n   De M me Sand, que la postérité a fixé définitivement dans une balançoire de\nroueries entre Musset et le docteur Pagello, les « bas bleus » d'à présent —\nqui seraient plutôt des « bas rouges » ! — tiennent, en héritage, le mépris\nsouverain de tout ce qui est estimé préjugé et le culte intensif de la révolte.\nVoici, n'en doutez pas, les premières lueurs, allumées par d'élégantes pétro-\nleuses, d'un 93 sentimental.\n   A la tête de ces révolutionnaires marche Mme la comtesse Mathieu de\nNoailles.\n   La comtesse de Noailles est jeune. On la dit belle. On l'assure riche. Elle\nporte un grand nom sonore et doux. Tous ces avantages, même en y ajoutant\nle réel talent qu'il faut reconnaître à cet écrivain, n'auraient pas suffi à faire\nretentir si bruyamment, en sa faveur, les cymbales de la réclame, si la com-\ntesse de Noailles, avec une conviction que je veux croire aussi sincère qu'elle\nest adroite, ne s'était faite le héraut d'idées de la plus extrême hardiesse. Une\nauthentique comtesse qui arbore — comme un drapeau — l'anarchie, ne fût-\nelle que morale! Il n'en fallait point davantage pour que les reporters\ngalopent, que les rez-de-chaussée des journaux s'ouvrent à deux battants et\nque les concierges de l'hôtel de la Renommée tirent le cordon avec la plus\ndéférente admiration.\n   La comtesse de Noailles est romancière et poète. Dans les titres seuls de\ndeux de ses œuvres — le Cœur innombrable et la Nouvelle Espérance (1) —\n on trouvera, en raccourci, toute la mentalité de l'auteur. Car la « nouvelle\n\n\n  (1) Paris, Calmann-Lévy.\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": "                            FEMMES DE LETTRES                                 137\n\nespérance » proposée à l'humanité, sera la dispersion effrénée du cœur! Se\nruer, tête baissée, dans la jouissance, faire de toutes les choses des motifs de\nsensualité et de tous les êtres des instruments de passion, considérer la vie —\net la vivre — comme une succession haletante et frémissante d'expériences\namoureuses, et lorsque, sans parvenir à assouvir son âme gloutonne, on aura\nfait le tour de la création et des créatures, se jeter d'un élan éperdu dans les\nbras de l'amant suprême, la mort, avec cet orgueil que « sa cendre sera plus\nchaude que leur vie », tel l'Evangileprétendument inédit que cette jeunefemme\napporte au monde.\n   La Nouvelle Espérance est la mise en pratique de cet Evangile : Sabine de\nFontenay aime son mari et, après son mari, tous les amis de celui-ci. Et\nparce que le dernier de ces amants ne peut être sans cesse à ses côtés, Sabine\nse suicide !\n   Qu'est-ce que cela prouve? Hélas, rien que ceci : Sabine de Fontenay est\nune pauvre petite âme romantique en retard. Non, vraiment, le jeu n'est point\nnouveau; Werther le joua, et René et Adolphe, et Olympio et Rolla; ce jeu,\nMusset le vécut et aussi « le bon saint Verlaine », comme dit la comtesse;\nmais ils ne songèrent jamais, eux, à donner la course à la volupté comme une\nrègle d'existence; bien au contraire, ils trouvèrent, au fond de la coupe des\nvoluptés, l'âpre nostalgie du divin; le poète des Nuits cria son espoir en le\nDieu qui redime et qui pardonne et le poète de Sagesse tendit ses bras, las des\nétreintes, vers le manteau immaculé de Marie. Pour s'ériger en réformatrice\net fonder « une nouvelle espérance », suffit-il à la comtesse de Noailles, étant\n« née ivre », d'avoir perdu la notion de la faute et d'avoir trouvé l'art de\npécher sans remords? Toute l'initiative qu'on peut concéder à cette roman-\ntique posthume, c'est d'avoir, avec une logique névrosée, poussé le\nromantisme à ces extrêmes conséquences que formule M. Charles Maurras,\ndans son Avenir de l'Intelligence quand il dit que le caractère de la sensibilité\nromantique « est de se croire et de se dire la règle de tout » et que les esprits\nconduits à professer ce système « font de leur personne le juge de leur destinée\net de leurs traits particuliers un modèle philosophique ».\n   Il n'y a pas, chez la comtesse de Noailles, jusqu'à la composition même\nqui ne relève du « faire » romantique. Puisqu'à l'instar de ses ancêtres\norgueilleux et fatals de 1830, l'auteur de la Nouvelle Espérance marche pour\nla thèse, un peu vétuste, n'est-ce pas, des « droits souverains de la passion »,\nelle devait à ses origines de ne donner d'importance qu'au personnage\nincarnant cette revendication. Seule, Sabine de Fontenay a du relief et\nquelque caractère. Son mari — naturellement — est falot, mais ses amants\neux-mêmes ne sont guère plus accentués de contours. Et, pour le même\nmotif, tous les incidents de l'intrigue qui n'appareillent point vers la\nsensualité, sont ou dédaigneusement négligés ou pitoyablement bâclés. Il n'y\nen a véritablement que pour la jolie bête de volupté qui forme le centre\ndu livre. Elle mange littéralement tout le volume, en petite ogresse insatiable\nqu'elle est.\n   Et voici alors, dans l'œuvre de la comtesse de Noailles, la part de beauté\nartistique, spéciale mais très réelle : follement encline à assouplir toute la vie,\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3162, "texte": "138                                DURENDAL\n\n\nmoins aux désirs de son cœur qu'aux poussées de son tempérament, cet écri-\nvain a découvert des mots qui vibrent et qui enlacent, des phrases où gémit le\ndésir et hennit la luxure, un style enfin qui s'adapte parfaitement à cette\npsychologie de feu, sommaire et monotone... Il est certes des styles plus\nnobles que celui de la « divine comtesse » ; il n'en est point qui donne davan-\ntage l'impression presque physique de l'impudeur. Les « secousses » d'Aphro-\ndite sont chastes à côté des « gestes » de la Nouvelle Espérance. La Comtesse\nde Noailles a écrit le poème de l'hystérie amoureuse.\n   M. Ernest Charles et M. Eugène Gilbert furent d'accord pour juger que\nl'œuvre de la comtesse de Noailles n'est point immorale, mais « amorale ». Le\nmot est exact en tant qu'il s'applique au but de l'œuvre. L'est-il autant quand\non en considère le résultat? Je m'imagine que de tels livres ont une moralité\nindirecte et qu'ils moralisent a rebours : ils démontrent en effet, d'une façon\nnavrante et péremptoire, que quand l'humanité n'écoute plus « l'éternelle\nchanson », que les tourments de la chair n'ont plus la croyance pour contre-\npoids, que les passions ne sont plus endiguées et les instincts canalisés, c'est le\nretour à l'état de nature, c'est la dégringolade à quatre pattes!... Si paradoxal\nque cela semble, la Nouvelle Espérance est peut-être une leçon d'apologétique\n— a contrario'.\n   J'allais oublier, en la Comtesse de Noailles, le poète... Certes, ce n'est point\ndédain — mais nous sommes tellement influencés par l'au-jour-le-jour de nos\nlectures!... Or, je viens précisément de vivre deux soirées délicieuses, grâce au\nbeau recueil de poèmes de Marie Dauguet : Par l'Amour (1). J'ai longue-\nment savouré, avec une infinie gratitude, ces vers qui bercent à la fois et qui\npeignent, où une âme s'abandonne, d'un rythme si spontané, aux charmes\nde la nature, où un cœur de femme fait aux choses des signes si amicaux —\ntandis que les choses lui répondent par des effluves si apaisantes! Rien ici\n n'agace et rien ne crispe. Le large optimisme, confiant et serein, qui se dégage\n de ces strophes ne choit pourtant jamais dans la mièvrerie. Marie Dauguet\n atteint souvent les sommets de la beauté grande et forte sans s'exaspérer\n rageusement contre la destinée et vouloir violenter la nature. Elle met dans\n ses vers toute son âme, alors que d'autres vrillent dans leurs vers tous leurs\n nerfs. D'autres s'acharnent à dominer une nature qu'ils désirent rebelle.\n Marie Dauguet s'attache à confesser une nature dont le mystère la trouble\n et l'intimide :\n                  Crois-moi, ne regarde pas la vie en face,\n                  Mais par les midis clairs ou par les nuits d'étoiles\n                  Silencieusement quand tu la vois qui passe,\n                  Pour savoir ce qu'elle est n'écarte pas son voile.\n\n                  Beaucoup sont morts d'avoir pénétré son langage,\n                  D'avoir un soir de lune, écoutant leur envie,\n                  D'un geste curieux, dévoilé son visage,\n                  Car la science de vivre est d'ignorer la vie.\n\n\n  (1) Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2918, "texte": "                            FEMMES DE LETTRES                               139\n\n\n   En fermant le livre de Marie Dauguet, je pensais : voici donc une femme\nqui est un vrai poète, toujours égal à lui-même, aussi sincère par l'inspiration\nqu'original par l'expression. Et néanmoins son nom est encore sur bien peu\nde lèvres — tandis que la comtesse de Noailles... Sans doute, il y a dans\nl'Ombre des Jours (1) quelques appels ardents vers la volupté et quelques\ngeignements de mélancolie qui ont l'éternelle nouveauté de grands cris\nhumains. Et, au cœur de tels paysages évoqués, se tordent éperdûment lés\ncruelles nostalgies d'une âme que rien ne peut a'ssouvir. Enfin, dans ses\nrares moments de répit, entre un désir et un regret, la comtesse de Noailles\na su moduler de claires et fraîches chansons, avec un peu de douce tristesse\nen sourdine, et qui prouvent de quelle poésie vraiment personnelle, en son\ncharme harmonieux, l'auteur de l'Ombre des Jours eût pu faire apport à\nl'art, si le désir de la chair ne l'obsédait perpétuellement :\n                      Chère ombre de François Villon\n                      Qui comme un grillon au sillon\n                            Te fis entendre.\n                      Que n'ai-je pu presser tes mains\n                      Quand on voulait sur les chemins\n                            Te faire pendre.\n                      Verlaine qui va titubant,\n                      Chantant et semblable au dieu Pan\n                            Aux pieds de laine,\n                      Es-tu toujours simple et divin\n                      Ivre de ferveur et de vin\n                            Bon saint Verlaine ?\n                      Et vous dont le destin lut tel\n                      Qu'il n'en est pas de plus cruel,\n                            Pauvre Henri Heine,\n                      Ni de plus beau chez les humains\n                      Mettez votre front dans mes mains,\n                            Pensons à peine.\n                      Moi, par la vie et ces douleurs,\n                      J'ai goûté l'ardeur et les pleurs\n                             Plus qu'on ne l'ose...\n                      Laissez que, lasse, près de vous,\n                      O mes dieux si sages et si ious,\n                             Je me repose.\n   Mais ce sont là, dans l'œuvre de la comtesse de Noailles, de rares lingots\nd'or parmi bien de scories. Et quand je songe alors à certaines pièces où le\npoète « mirlitonne » à la façon de M. François Coppée, à d'autres où l'influence\nde Baudelaire se manifeste jusque dans l'écriture, à d'autres encore qui appa-\nraissent comme du Rodenbach posthume, quand je constate enfin que même\nM. le Comte de Montesquiou et « son héliotrope mauve aux senteurs de\nvanille » furent mis à contribution, je me dis que la gloire littéraire est\nbien arbitraire et bien injuste qui encercle d'une fulgurante auréole la tête\n\n\n (1) Paris, Calmann-Lévy.\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2896, "texte": "140                                DURENDAL\n\n\nde la comtesse de Noailles, alors qu'elle ne dispense à Marie Dauguet qu'un\npâle rayon solitaire.\n  De cette gloire, je voudrais qu'un rayon aussi descende sur l'œuvre de Jean\nDominique, qui est comme vous savez, le pseudonyme de Marie Closset,\n\n                                             Enfant jaseur et doux\n             Qui s'écoute chanter le long d'un jour amer\n             Contre un cœur douloureux, grand comme le désert (1).\n\n  Jean Dominique, à l'instar de Marie Dauguet et du reste de ses consœurs\nbelges, Blanche Rousseau et Hélène Canivet, dont j'aurai la joie de parler\ndans la suite de cette étude, n'est pas une femme de lettres qui aspire à boule-\nverser le monde, et pour approprier un mot de Lamartine, à atteler sa muse\nau char hurlant des nouvelles factions morales. Une petite âme sensuelle et\nblessée chante dans la Gaule blanche sa petite chanson douce et résignée. Le\nCréateur à mis en elle des clartés d'aurore que la vie ombra de ses ailes\nde hibou, et des floraisons de roses que le vent des décevances effeuilla pétale\npar pétale. C'est là, hélas, l'universelle destinée! Le poète le comprend et ne\nse cabre point en de faciles clameurs pathétiques ; fiancée à la Douleur « par\nun mortel amour », elle se pelotonne frileusement contre elle ses rêves fanés et\npar elle se laisse câliner, d'un câlinement lent et harmonieux. Et dans ce\ndemi-sommeil de la pensée, la nature qui blessa apparaît voilée, lointaine,\nimmatérialisée ; ses aspects qui froissaient dispensent une délicieuse tristesse\ntamisée de sérénité; la mélancolie d'un cœur se rythme sur la mélancolie des\nchoses; des souffrances fuyantes, nuancées et presque impalpables sont\ncapturées dans des vers, plus songes qu'écrits, et qui, au mépris des\nimpeccables procédés, ont la large et prenante beauté d'une esquisse\ninachevée... Et si profondément le poète pénétrera au tréfonds du sentiment\nque souvent sa voix, incapable de trouver les nuances verbales qu'il faut,\nbalbutiera — et ces balbutiements seront de la plus exquise sincérité :\n\n             C'est la mélancolie au cœur adolescent\n             Qui s'est, peut-être bien pour la dernière fois,\n             Blottie, avec ses douces ailes, près de moi,\n             Parce que je ne puis cesser d'être un enfant.\n             Elle a tourné vers moi ses yeux de clématite,\n             Puis nous sommes restés muets comme la tombe,\n             Et je sentais peser sa tête si petite\n             Sur mon cœur, dans une confiance profonde.\n             Pour un automne encore elle s'est endormie\n             Contre mon cœur d'enfant, cachant son front d'enfant,\n             Et pour être fidèle à ma fidèle amie,\n             J'enchante le silence avec des airs dormants.\n\n  (A suivre.)                                       FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n\n  (1) La Gaule blanche, Paris, Mercure de France.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-010", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 141, "page_fin": 146, "titre_corps": "Les Apôtres : Oratorio d’Edward Elgar", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Ryelandt", "ancre_debut": "Les Apôtres Oratorio d'Edward Elgar YANT donné", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 180, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2644, "texte": "Les Apôtres\n\n                      Oratorio d'Edward Elgar\n                   YANT donné ici, l'an dernier, une courte analyse du Songe de\n                     Gerontius, nous avons cru bon de parler aujourd'hui d'une\n                     autre œuvre d'Elgar, dont la composition a suivi d'assez\n                     près celle de Gerontius. Comme il l'a dit lui-même, l'auteur\n                     désirait composer un oratorio dont le sujet embrasserait la\n                     vocation des apôtres, leur enseignement et leurs missions\n                     pour l'établissement de l'Eglise parmi les gentils.\n                       Dans les Apôtres, Elgar nous donne une partie de son\n                     œuvre total. Le texte, presque tout entier, est puisé dans\nles livres saints avec une sûreté de goût, un à-propos étonnants et un sens\nprofond non seulement poétique, mais — j'oserais dire — théologique. Sans\ndoute, le sujet de Gerontius offre une unité plus parfaite, plus facile à saisir\npour l'ensemble du public. Dans les Apôtres, le procédé de composition séduit\nmoins : c'est une succession de courtes scènes reliées entre elles. Quelques-\nunes passent très vite, alors que l'auteur s'étend plus longuement sur\nd'autres. Gerontius est d'une composition plus homogène, mais il faut\nreconnaître à cette œuvre-ci une originalité absolue de conception. Analysons-\nla brièvement.\n    Prologue. — Au début se pose un thème solennel et recueilli, d'une beauté\nsuprême et qui semble se rattacher à l'idée de l'Esprit-Saint. Le chœur com-\nmence presque aussitôt annonçant la mission évangélique d'après un texte\n de saint Luc. Notons, à la cinquième mesure de ce chœur, une curieuse suc-\n cession de trois accords d'un sentiment très profondément religieux. Nous\n la rencontrons fréquemment au cours de l'œuvre quand il est question du\n Christ.\n    A la septième mesure, un large thème à l'orchestre chante la joie de la\n bonne nouvelle. L'idée de l'Evangile le ramènera souvent. Au chiffre 5\n se présente une nouvelle mélodie, d'un sentiment vraiment admirable, célé-\n brant la promesse des consolations que le Christ apportera au monde.\n     Une mesure après 7, nouveau thème important dont le dessin rappelle un\n peu le thème principal des Béatitudes de Franck. Il me semble que c'est l'éta-\n  blissement de l'Eglise, la floraison de la semence divine, que l'auteur a voulu\n symboliser en cette belle mélodie. On- aurait tort d'ailleurs de vouloir\n  étiqueter trop minutieusement les divers thèmes conducteurs, et mon intention\n  n'est pas de faire une analyse thématique de cette partition. Je signale seule-\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3153, "texte": "142                                  DURENDAL\n\n\nment les motifs principaux à ceux qui auraient envie d'étudier l'œuvre à fond.\nDans le prologue, on trouve sept thèmes importants. Outre ceux déjà signalés,\nil y en a encore un chanté par le chœur (chiffre 3) et une formule courte\n(troisième mesure après 4) qui pourrait bien désigner l'action impétueuse de\nl'Esprit-Saint.\n   Ce chœur se distingue nettement du traditionnel chœur d'oratorio, où un\ntexte très court pouvait donner lieu à de longs développements, parce que\nl'auteur en commenterait seulement le sentiment dominant et bâtirait un mor-\nceau formellement musical. Ici, pas trace de ce procédé : c'est une interpré-\ntation serrée et approfondie de chaque phrase comme dans le drame lyrique.\nEt le texte détermine la forme du morceau, qui reste néanmoins bien construit\net musical.\n                             PREMIÈRE PARTIE\n                         I . — LA VOCATION DES APÔTRES\n\n   Le récitant nous apprend que Jésus est monté sur une montagne pour\n prier. C'est la nuit : page descriptive émouvante, où de poétiques appels de\nhautbois alternent avec un thème large et recueilli, qui commente la prière\nde Jésus à son Père et désignera souvent le Père lui-même. Au loin, l'ange\nGabriel, celui-là même, dit le chanoine Gorton (1), qui annonça l'Incarna-\ntion, annonce maintenant les bénédictions qui rejailliront sur l'homme du\nministère du Christ. Ce chant ravissant est orné d'un commentaire orchestral\nextrêmement varié; et parfois l'on croit voir le balancement aérien du mes-\nsager céleste. Tout à coup résonne le. schofar, instrument joué par les veil-\nleurs du temple. Le jour paraît : tableau animé, vigoureusement brossé, dont\nle caractère réaliste contraste heureusement avec la mysticité de tout ce qui\nprécède. Des voix célèbrent le lever du soleil et chantent un psaume, sur une\nancienne mélodie hébraïque fort belle. Après quoi, l'orchestre continue à\njouer seul et ramène en pleine force le thème de prière.\n   Récit : Jésus convoque les disciples et choisit ses apôtres. Comme motifs\nmusicaux à retenir, notons le thème recueilli et douloureux — abandon de\nJésus (?) — deux mesures avant 20. Puis, troisième mesure après 36, une\nformule qui reviendra encore quand il est question des disciples. Deux\nmesures plus loin, nouveau thème important, déjà esquissé plus haut, dési-\ngnant, je crois, la vocation des apôtres, car il se présente au moment où Jésus\nchoisit les douze.\n   Alors commence une grandiose scène chorale. Le chœur célèbre d'abord\ntriomphalement la vocation des apôtres. Bientôt, au nom de ceux-ci, Jean,\nPierre et Judas prennent la parole. Pierre, puis Jean, chantent une mélodie\nadmirable ayant trait, me semble-t-il, au règne du Christ; et le chœur ci et là\nreprend son chant triomphal, mais en demi-teinte, pour ne pas nous distraire\ndes paroles des apôtres. Quand Jean annonce que la parole de Dieu viendra\nde Jérusalem, l'orchestre lance de nouveau le thème qui dépeint l'action\n\n  (1) The Apostles an interprétation of the libretto by C. V. Gorton, rector of More-\ncambe, Hon. canon of Manchester. — Brochure intéressante chez Novello, éditeur\nd'Elgar.\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": "                               LES   APOTRES                               143\n\n\nimpétueuse de l'Esprit. Alors le chœur éclate de nouveau, le trio des apôtres\ns'y joint et bientôt aussi la voix planante de l'ange. Elgar possède un art par-\nticulier pour varier les effets choraux, soit par la subdivision des parties du\nchœur, soit par le dédoublement de toute la masse en deux chœurs, soit\nencore par les oppositions de solistes au chœur. Remarquons aussi combien\nchaque texte est différencié musicalement.\n   Le chanoine Gorton fait observer ici la différence de caractère des trois\napôtres. Pierre c'est l'action; Judas, le peuple juif ambitieux : « nous man-\ngerons le bien des païens et nous nous glorifierons de les dominer. » Jean\nc'est la contemplation.\n   Quand la voix de l'ange se mêle au chœur, les voix de femmes se divisent\nen quatre parties et lui font un accompagnement ravissant. Peu à peu les\nautres éléments rentrent en jeu, mais avec une douceur toute céleste; il y\nrègne une atmosphère extatique. Bientôt le Christ prend la parole : « Je vous\nenvoie; celui qui vous reçoit me reçoit. » L'émotion est vraiment à son\ncomble ; cette voix semble venir d'un autre monde et, abîmé de respect, le\nchœur s'efface toujours et finit par chanter presque tout bas. Une dernière\nfois l'ange chante : « Abaissé tes regards, ô Dieu, et bénis ceux que tu as\nchoisis. » Et tout se tait dans l'adoration.\n   Vraiment, il est bon de respirer cette atmosphère sublime au-dessus de\nl'art lui-même et où l'on oublie les procédés de métier. Franck seul nous a\némus à ce point. Si la personnalité du maître liégeois se distingue nettement\nde celle d'Elgar par une émotion plus tendre, plus féminine, peut-être aussi\npar plus de maîtrise dans la polyphonie, il n'est pas moins vrai qu'une même\nfoi et une même profondeur religieuse les rapproche l'un de l'autre et que la\ngénialité n'est pas moindre chez Elgar. Ajoutons que tous deux — Franck\nsurtout — sont sujets à des faiblesses assez déconcertantes. Pour rendre ce\nparallèle complet, il faudrait connaître l'œuvre instrumental d'Elgar.\n\n                               II. — EN ROUTE\n  A propos de ces deux maîtres, voilà que nous tombons sur un passage qui\ndoit encore rapprocher leurs noms. 11 s'agit des béatitudes. Mais il n'y a pas\nde comparaison à établir. Alors que Franck a construit sur ce sujet un des\nmonuments de l'art moderne, le maître anglais, lui, n'en a fait qu'un épisode\nde la vie apostolique. Sa manière de le concevoir est curieuse. Jésus se pro-\nmène avec Marie et les apôtres auxquels il énumère les huit béatitudes. Son\ndiscours est entremêlé de réflexions de ses auditeurs. Malheureusement la\nréalisation musicale paraît faible et de composition hâtive. L'intérêt ne se\nrallume qu'aux mots : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu », suivis\nd'une phrase éloquente de Marie. La conclusion depuis 68 est belle.\n\n                         I I I . — A LA MER DE GALILÉE\n   Nous retrouvons Jésus priant sur la montagne, tandis que les apôtres le\nprécèdent en bateau vers Capharnaüm. Cependant, au bourg de Magdala,\nretentit une plainte douloureuse, des sanglots, des cris de souffrance. C'est\nle chant du repentir de Madeleine. Remarquons (quatre mesures avant 79) la\nmagnifique phrase de pardon qui reviendra souvent entre autres quand Jésus\n"}, {"page_pdf": 183, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3272, "texte": "144                               DURENDAL\n\n\n\nremettra les péchés de Madeleine. L'auteur a introduit en cette scène un\nélément descriptif et pittoresque intéressant. D'abord c'est — parmi les\nplaintes de Madeleine — un chœur à mi-voix appelant au plaisir. Ce n'est\npas une page marquante. Aussitôt après s'élève la tempête sur le lac : des-\ncription mouvementée qui doit produire très bon effet à l'orchestre. Made-\nleine établit d'abord un rapprochement entre la tempête et la colère de Dieu.\nMais l'orage redouble et, de la rive du lac, la femme assiste à la lutte de\nl'embarcation contre les flots démontés. Soudain elle voit quelqu'un mar-\nchant sur l'eau. Cri terrifié des apôtres : « C'est un fantôme! »... Alors,\nsereine et douce, la voix du Christ s'élève : « Ne craignez rien, c'est moi. »\nSuit la scène connue de Pierre courant après son Maître sur les vagues et\ns'enfonçant au moment où sa foi faiblit, etc. Tout cela forme une page d'inté-\nrêt dramatique saisissant.\n   Après les reproches de Jésus, les apôtres confessent leur foi en Lui, la paix\nleur est rendue et Madeleine, elle aussi, chante sa foi et sa résolution d'aller\nà la recherche du Maître bien-aimé. Ces passages sont d'une beauté achevée.\n   Mais Jésus approchant de Césarée dit à ses disciples : « Que dit-on que je\nsuis? » La réponse est quelconque. Mais quand Jésus reprend : \" Et pour\nvous, qui suis-je? », Pierre clame, dans un élan de foi irrésistible : « Vous\nêtes Christ, fils du Dieu vivant... » ; alors Jésus l'institue chef de l'Eglise\nfuture en une page tout à fait émouvante entrecoupée d'une explosion\nchorale sublime sur le thème du Père éternel.\n   La voix plaintive de Madeleine se fait entendre. La vierge Marie, en une\nbelle cantilène, l'engage à se tourner vers le Dieu miséricordieux. La péche-\nresse (récit du ténor) s'approche de Jésus, lui lave les pieds de ses larmes,\nsans égard pour les murmures des autres femmes (petit chœur). « Seigneur,\ns'écrie-t-elle, ne me repoussez pas. » Et Jésus : « Tes péchés te sont remis,\nva en paix. » Tout cela est beau comme l'Evangile.\n   Pour terminer la première partie nous avons un double chœur : d'une part\nun quator de solistes et de l'autre la masse chorale mixte. Le texte célèbre la\nmiséricorde divine et — selon la remarque de Gorton — l'Eglise apparaît ici\nnon seulement comme le temple de la Foi, mais aussi comme un refuge pour\nles cœurs pénitents. C'est un noble morceau choral dont se dégage une onction\npleine de tendresse et qui laisse une impression depaix religieuse très profonde.\n\n                           DEUXIÈME         PARTIE\n                              I V . — LA TRAHISON\n\n   Après un court prélude aux harmonies larges et expressives, commence\nune suite de petites scènes dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer.\nProtestation de fidélité des apôtres, réunion du Sanhédrin, arrivée de Judas\noffrant de vendre Jésus, la prise de Jésus à Gethsémani, la trahison de\nPierre. Si tout n'est pas également heureux en ces scènes, elles sont pour-\ntant généralement vivantes, très dramatiques et variées. Le chœur se mêle\ntout le temps à l'action d'une manière fort intéressante. Une page particu-\nlièrement expressive c'est le petit chœur, pour voix de femmes, rapportant le\nrepentir de saint Pierre.\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3159, "texte": "                               LES   APOTRES                                145\n\n\n   Judas est le personnage central de toute cette action. Pour comprendre\nson caractère il faut le considérer non pas, selon la tradition courante,\ncomme un vulgaire voleur hypocrite, mais bien comme un orgueilleux qui\nrêvait d'un royaume messianique temporel. En livrant Jésus à ses ennemis,\nil voulait le forcer à se délivrer par un miracle et à imposer ainsi son pouvoir\naux Juifs. Il paraît que certains anciens pères avaient déjà adopté cette inter-\nprétation.\n   Au chiffre 167 nous trouvons Judas au temple. Le miracle attendu ne s'est\npas produit. Jésus est pris et condamné à mort. Le traître poursuit ici un\n monologue pathétique, exhalant son désespoir, tandis qu'en sourdine on\n entend le chœur chantant un psaume mélancolique très impressionnant. Il\n veut rendre ses deniers mal acquis ; on les lui refuse... et sa plainte reprend\n plus tragique. Disons en passant que ce Judas discoureur et philosophe ne\n nous passionne pas. Et ses paroles ont une noblesse presque déplaisante qui\n rapproche le personnage de celui de Verhuist dans son Jésus de Nazarener. Il\n va sans dire que le rationalisme du poète flamand n'a aucun rapport avec la\n foi vibrante et enthousiaste du compositeur anglais.\n    Du chiffre 178 à 184, le Judas-Job faiblit et paraît long. Mais les cris de\n la foule retentissent : « Crucifiez-le!... » La nuit se fait complète dans l'âme\n du traître et l'orchestre, en quelques accords brefs, indique quelle fut sa fin\n lamentable.\n                                V . — GOLGOTHA\n\n   Rentrons dans un ordre de beautés supérieures. Jésus meurt sur la croix...\nle chœur murmure : « Vraiment c'était le fils de Dieu. » Et la Mère des dou-\nleurs élève sa plainte « le glaive a traversé mon cœur ». Jean alterne avec\nelle pour chanter l'abandon du Christ ; puis Marie conclut en répétant son cri\nde Mater dolorosa. Je pense à Franck, je pense à sa fameuse cantilène de la\nMère des douleurs (huitième béatitude), sublime au début, qui faiblit ensuite\net finit d'une manière presque banale ; et ceci — en sa concision — me paraît\nplus beau.\n                              V I . — AU TOMBEAU\n    Vraie idylle de Pâques. L'appel des veilleurs du temple retentit comme\n dans la première partie. On vient de grand matin au tombeau de Jésus, mais\n on le trouve vide!... Un petit chœur d'anges chante un alleluia exquis, vraie\n trouvaille mélodique. Puis, sur un rythme de joie, presque une danse, les\n anges chantent : « Qui cherchez-vous ici? Il n'y est plus, Il est ressuscité! »\n Il y a, à l'accompagnement, une marche de parties en quintes et octaves d'un\n effet pastoral curieux qu'on voudrait entendre à l'orchestre. L'alleluia reprend\n ensuite et nous amène à la scène finale.\n\n                              V I I . — L'ASCENSION\n   Tableau d'une souveraine noblesse d'inspiration. Au milieu des apôtres\n rassemblés le Christ apparaît; Il leur annonce la venue de l'Esprit-Saint quand\n naïvement ils lui demandaient s'il allait fonder le royaume d'Israël. Il leur\n donne la mission d'aller enseigner les nations et promet de les assister jusqu'à\n la fin.\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3244, "texte": " 146                              DURENDAL\n\n\n    Une longue gamme lente ascendante représente la montée de Jésus au Ciel.\nCette succession est basée sur les accords caractéristiques du Christ. L'idée\nest ingénieuse et d'un bel effet.\n    La scène finale tout entière est chorale. C'est une des plus magnifiques\nconceptions de l'art moderne. Au Ciel, les voix de femmes divisées en chœur\ncomplet et demi-choeur. Sur la terre, les voix d'hommes (apôtres) et le qua-\ntuor des solistes (Marie, Madeleine, Jean, Pierre). Le chœur supérieur chante\nd'abord des alleluias; p lis accompagnant l'entrée au Ciel du Christ, il recom-\nmande au Père les apôtres, raconte comment le Sauveur a accompli sa mis-\nsion en donnant sa vie et en subissant la passion ; et comment II remonte au\nPère avec lequel il régnera éternellement. Le chœur terrestre célèbre le\ntriomphe du Christ.\n   Musicalement, ce chœur mériterait une étude à part. Les principaux\nthèmes s'y retrouvent presque tous. Au chiffre 221, le thème du Père est\nchanté au Ciel en même temps que celui du Règne du Christ (je l'ai désigné\nsous ce nom) résonne sur la terre. Remarquez l'extraordinaire mysticité des\nharmonies au chiffre 223, et l'émotion poignante quand la passion est com-\nmentée par les voix de femmes; enfin, le puissant ensemble (233), où de\nnouveau deux thèmes sont superposés. Pour conclure, le thème de l'Esprit-\nSaint domine tout-puissant, et toutes les parties s'unissent dans Yalleluia,\ntandis que l'Ascension s'achève en un rappel à l'orchestre.\n   Cette grandiose fresque musicale nous offre un exemple de musique théolo-\ngique peut-être sans précédent depuis Bach et qui, seule, vaudrait l'immorta-\nlité à son auteur.\n   J'accorde que la partition des apôtres ne se livre pas à une première lecture\net que les lecteurs superficiels trouveront nos éloges exagérés. Il est si rare\nqu'on puisse parler positivement de génie à propos d'œuvres contempo-\nraines. Outre que le génie ne court pas les rues, on prétend qu'il faut le « recul\ndes ans » pour juger de la réelle valeur d'un artiste. C'est vrai, mais cette\nrègle est moins absolue qu'une critique timide ne le croirait.\n   Je m'incline devant le verdict de la postérité sur l'œuvre d'Elgar, mais je\npense que, — si parmi les contemporains il en est de plus habiles, dont la pro-\nduction est plus soutenue, plus attirante ou plus bibelotée à l'usage de nos\ndilettantes — par contre, nul des compositeurs vivants n'a reçu, comme\nEdward Elgar, le don divin de l'inspiration et du génie.\n    L'artiste anglais est ce qu'on appelle un heureux. Il fait mentir le proverbe\nqui dit que « nul n'est prophète en son pays ». Ses compatriotes le couvrent\nde gloire, l'Allemagne l'a sacré grand homme à l'un des derniers festivals rhé-\nnans. Bruxelles a donné la primeur française de Geronlius. Il n'y a que la\n \" ville des lumières » qui ignore quasi son nom ; et les mêmes critiques, qui\nse scandalisent de l'oubli où fut laissé le père Franck, ne se doutent peut-être\npas qu'ils agissent de même pour des contemporains et qu'ils sont les philis-\ntins de l'avenir.\n    Sur ce, attendons avec impatience que paraisse la suite de l'oratorio\nThe Aposlles.\n                                                           JOSEPH RYELANDT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-011", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 147, "page_fin": 157, "titre_corps": "Les origines de l’Art moderne en Italie et en Flandre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Les origines de l'Art moderne V en Italie et en Flandre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 186, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2181, "texte": "Les origines de l'Art moderne                 V\n\n\n\n\n              en Italie et en Flandre\n                                         I\n\n           L'Art roman en Italie et Niccola Pisano\n                 LORSQUE M.     Venturi aura achevé sa belle entreprise, la\n                    publication de la Storia dell'arte italiana (I), dont voici le\n                    troisième volume, consacré à l'Arte romanica, il pourra,\n                    certes, inscrire sur son œuvre l'Exegi monumentum, cher\n                    aux vieilles générations que la majesté du latin fascinait.\n                       Et, en réalité, ce sera l'inventaire prodigieux de toute la\n                    richesse essentielle de l'Italie depuis les origines chré-\n                    tiennes jusqu'aux temps modernes. Inventaire qui, heureu-\n                    sement, n'a pas la-sécheresse d'un procès-verbal ou d'une\nénumération, mais qui est tout animé de la science du célèbre historien d'art,\nde son goût affiné et de son discernement exquis. L'illustration choisie, abon-\ndante, en grande partie inédite, accompagne constamment le texte de l'écri-\nvain d'un commentaire graphique qui apporte à ses démonstrations la preuve\nmatérielle susceptible de leur donner la clarté de l'évidence.\n    La méthode de M. Venturi est excellente, pleine de lucidité et d'ordre :\nl'immense domaine de l'art roman italien, avec la multitude de ses monu-\nments de toute sorte, disséminés sur tous les points de la péninsule, est par-\ncouru, à sa suite, avec un plaisir que ne relâche aucune fatigue, tellement la\nmatière écrasante et complexe est mise par lui en heureuse lumière.\n    Le volume est divisé en trois chapitres qui concernent, le premier, le\ndéveloppement de l'art roman dans l'Italie septentrionale : l'architecture lom-\n barde, romano-française, etc.; la sculpture dans ses ouvrages initiaux, dus\n aux vieux maîtres Wiligelmus et Nicolaus, notamment à Vérone, jusqu'à\n l'apparition de l'Antelami; puis l'orfèvrerie, la peinture à fresques, les\n mosaïques, les miniatures, etc.\n\n\n  (1) Storia dell'arte italiana, III; L'Arte romanica, un vol. in-8° de XXIX-1014 pages,\n900 phototypies. (Milan, Hoepli.)\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3497, "texte": "148                                 DURENDAL\n\n\n   Le second chapitre traite, sur le même plan, de l'Italie méridionale : le\ngrand intérêt en réside surtout dans l'étude complète à laquelle se livre\nl'auteur du célèbre Castel del Monte, à Andria, du Castel delle Torri, à\nCapoue, construits par l'empereur Frédéric II, et de la sculpture, fortement\nimprégnée d'imitation antique qui, sous l'impulsion de ce prince, se déve-\nloppa dans le Midi et, plus particulièrement, dans les Pouilles; il signale et\nreproduit de nombreux détails de la décoration de ces châteaux tout à fait\nsignificatifs à cet égard. D'un autre côté, il insiste avec raison sur certaines\nœuvres typiques, telles que la base de candélabre, soutenue par des figures\ndérivées de l'antique, conservée dans la Chapelle Palatine, à Palerme.\n   En somme, M. Venturi prouve l'existence, au XIIe siècle, d'une école de\nsculpture méridionale, nettement adonnée à l'étude de l'art antique et parmi\nlaquelle se serait formé le génie de Niccola Pisano.\n   C'est à la grande personnalité de ce maître qu'aboutit le troisième chapitre,\nréservé à l'Italie centrale; on pourrait même dire qu'elle apparaît à la fin du\nvolume, ainsi que la conclusion de tout l'effort puissant de l'ère romane.\n   M. Venturi appelle le sculpteur des célèbres chaires de Pise et de Sienne :\nNiccola d'Apulia et la préférence qu'il donne à cette dénomination fait pres-\nsentir son opinion sur le problème qui passionne depuis longtemps les\nhistoriens de la sculpture italienne : celui des origines du maître pisan.\n   Où s'est-il formé ? Dans quel milieu ? A quels rudiments a-t-il ajouté son génie\npour élaborer sa manière puissante et nouvelle ? Où est-il né, en Toscane ou\ndans les Pouilles? Vaseri dit que Niccola s'inspira de certaines œuvres\nantiques conservées au Camposanto de Pise; mais il avait déjà produit des\nouvrages à Lucques auparavant, et, au reste, comme l'observe M. Venturi,\nun art comme celui de Niccola ne s'improvise pas, il ne se formule pas tout\nà coup, comme par miracle ou comme à la suite d'un coup de foudre : le\ngénie aussi est racine; il tient fortement à la souche et il n'est insolite que par\nla fécondité extraordinaire que prend chez lui la sève dont il a été nourri.\n   Les documents sur lesquels on pourrait se guider pour désigner le lieu de\nnaissance de Niccola sont contradictoires : une pièce des archives de\nS. Jacopo de Pistoia mentionne notre artiste en le qualifiant de « fils de feu\nPierre de Sienne, fils de ser Blasius de Pise », tandis que deux pièces,\nde 1265 et 1266, retenues dans les archives de Sienne, le dénomment, l'une,\nsimplement «fils de Pierre », l'autre, « fils de Pierre, de la Pouille —\n Magister Nicholas Pietri de Apulia ».\n   M. Milanesi, l'érudit réputé, Toscan d'ailleurs, tient que ce nom\nd'Apulia désigne le village de Pulia, situé près de Lucques, en Toscane.\n M. Polaczek, autre érudit, adversaire également de l'origine méridionale, a tiré\nargument, notamment, de l'inscription de la fontaine de Pérouse, œuvre de\n Niccola et de son fils Giovanni, inscription dans laquelle les noms des deux\n maîtres est suivie des mots : Natu pisani, c'est-à-dire « nés tous deux à Pise », alors\n que, jusqu'à présent, on avait toujours lu : Natus pisani, ces mots s'appliquant\n à Giovanni, fils de Pisano. Il est difficile de comprendre le crédit accordé à\n cette dernière version, évidemment erronée, car il n'y a pas d'exemple\n qu'à cette époque un individu soit désigné uniquement par son lieu natal.\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3424, "texte": "                  LES ORIGINES DE L'ART MODERNE                              I49\n\n\n    On peut aussi se demander si cette inscription, de même que celle de la\nchaire du Baptistère de Pise (... Hoc opus insigne sculpsit Nicola Pisanus...), est\ncontemporaine de l'artiste. Au surplus, M. Venturi remarque avec raison\nque le séjour prolongé de celui-ci dans la paroisse de S. Biagio, à Pise,\nsuffisait à lui donner le droit de cité et à l'autoriser à prendre la qualité de\nPisan. C'est dans des conditions analogues que Mantegna, né à Vicence, se\ndisait de Padoue; que le Sodoma, originaire du Milanais, se représentait\ncomme Siennois et que le fils même de Niccola, qui avait vu le jour à\nPise, était dit de Senis.\n    Mais M. Venturi établit sa conviction sur des arguments moins controver-\nsables, c'est-à-dire sur l'œuvre même du maître, sur ses caractères les plus\néclatants auxquels on ne saurait trouver d'antécédents que dans l'Italie méri-\ndionale, parmi les travaux de l'école dite impériale dont nous avons cité\nquelques exemples. Avant l'arrivée de Niccola en Toscane, les sculpteurs du\nnord de l'Italie et ceux qui travaillèrent surtout à Lucques et à Pistoia,\nrévèlent dans leurs ouvrages un mélange d'influences byzantines, septentrio-\nnales et, pour les Toscans, avec une propension au réalisme, à la vision\ndirecte des choses, l'influence de l'étude de certains monuments étrusques et\nchrétiens. L'école de Corne agit fortement sur les artistes toscans dans les\npremières années du XIIIe siècle : Guidetto, principalement, l'auteur présumé\ndu magnifique groupe de la cathédrale de Lucques : Saint Martin partageant\nson manteau avec un mendiant, figure équestre d'une majesté vraiment royale,\nd'une fierté et d'un naturalisme puissant et qui, dans l'allure grandiose et\n le costume, démontre à la fois la recherche du vrai et le ressouvenir de\n l'antique.\n    Niccola participa également à l'ornementation sculpturale de cet édifice où\n l'on peut suivre toutes les phases de l'art roman italien, depuis les archaïques\n Biduino et Roberto jusqu'à lui. Il avait alors 34 ou 37 ans; il était en\npleine maturité; son génie était dans tout son épanouissement et si même les\nbelles œuvres qu'il exécuta à Lucques, avant de se rendre à Pise, n'existaient\npas, on ne saurait admettre que c'est seulement dans cette dernière ville, par\nl'étude de tombeaux et de vases placés, aujourd'hui, dans le Camposanto, que\nse forma sa première manière forte et magnifique, toute pénétrée de l'art\n antique.\n    Evidemment, il avait été nourri et élevé aux exemples de cet art, dans sa\npatrie, l'Apulie; les maîtres toscans, il n'aurait rien pu apprendre d'eux, sous\nce rapport, et, au surplus, nous le répétons, une manière telle que la sienne\nrésulte d'une longue élaboration, d'un lent épanouissement des facultés de\n l'artiste et non d'une conversion subite.\n    L'art vigoureux et décidé qui s'exprime dans les bas-reliefs de la chaire du\n Baptistère de Pise n'en est évidemment pas à s'essayer ; il ne tâtonne pas ; il\nsait où il veut aller, et pourquoi. Il est inutile de s'appesantir sur l'inflexion\n de cette grande œuvre; celle-ci est trop connue. Mais voici que M. Venturi\n ajoute à l'actif de Niccola toute une série de sculptures sur lesquelles l'at-\n tention n'avait pas été attirée et que l'on n'avait pas songé à attribuer au vieux\n  maître apulien : ce sont les bustes et les têtes qui se trouvent, soit à la con-\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3366, "texte": "150                               DURENDAL\n\n\njonction, soit à la clef des arcs du premier étage du. Baptistère de\nPise; œuvres qui auraient été exécutées avant la chaire, de 1250 à 1260\nenviron.\n    De preuves écrites de son assertion, le savant historien n'en apporte natu-\nrellement pas, mais il fait remarquer que ces bustes et ces têtes sont disposés\ntout à fait comme au théâtre antique de Capoue ; et qu'en outre, les chapi-\nteaux, les bases des bustes et les arcs reproduisent le mélange d'éléments\nclassiques et gothiques que l'on rencontre au Castel del Monte. Mais la preuve\ntangible, certaine, résulte, si l'on adopte la thèse de M. Venturi, de l'examen\nmême de ces figures nombreuses, diverses, toutes étonnantes de grandeur\net de vérité, car les unes semblent prises sur. le vif; les autres, en plus grand\nnombre, inspirées de statues antiques, d'effigies de Junon, de la Gorgone,\nde Janus, d'empereurs et dé philosophes.\n    L'œuvre de Niccola, à Pise, forte, volontaire, ardente à rivaliser avec la\nsolennité antique, ne révèle aucune influeuce de la sculpture française con-\ntemporaine, quoique en disent certains critiques français, tels que M. Rey-\nmond, l'auteur de l'Histoire de la sculpture florentine. Et cette influence que\nM. Reymond signale à tous les stades de la sculpture italienne, on ne l'aper-\nçoit, à la vérité, ni dans la suite de la carrière de Niccola, ni chez son fils\nGiovanni... C'est à Sienne que celui-ci forma son art, si différent de celui de\nson père, tout réaliste, violent, presque brutal; c'est à Sienne, aussi, que\nNiccola évolua, qu'il retira ses yeux fascinés des œuvres antiques pour\nregarder surtout la nature : « L'art antique, observe M. Venturi, ne lui\nvoilait plus l'esprit, et il fut humain, puissant, vrai... A Pise, ajoute-t-il, il\navait établi avec une force prodigieuse le principe de l'imitation de l'antique.\nA Sienne, il accomplit une œuvre bien plus grande, en s'appliquant à sur-\nprendre la nature et à pénétrer l'âme humaine... Car toute la vertu de l'art\nmoderne émane de la chaire de Sienne... »\n   Telle est la conclusion de ce volume touffu et passionnant du grand ouvrage\nde M. Venturi : Niccola avec son œuvre couronne l'ère romane, mais aussi il\ninaugure l'art de l'âge suivant, il en est le guide et le précurseur; nous le\nretrouverons au début du prochain volume consacré à la sculpture du Trecento\ndu XIVe siècle. Sans doute, M. Venturi nous apportera-t-il des lumières\nnouvelles sur l'action que le séjour de Sienne a exercée sur Niccola, qui, de la\nchaire de Pise à celle de Sienne, c'est-à-dire de 1260 a 1266, transforma radi-\ncalement la caractéristique de sa manière. Un grand nombre d'artisans et de\ntailleurs de pierre du Nord, allemands, sans doute, ne travaillaient-ils pas\nalors au Dôme? Leur naturalisme, pour naïf et maladroit qu'il fût, n'a-t-il pu\ndevenir le ferment qui a si merveilleusement fructifié chez Niccola et chez\nGiovanni? Le véritable génie siennois n'est-il pas exprimé par excellence\ndans sa peinture, si tendre, d'expression si sentimentale; et sa sculpture,\n d'une orientation nettement réaliste auxXIVeet XVe siècles ne serait-elle pas\n issue, comme l'art de Giovanni et avec celui-ci, d'une importation étrangère,\n de ces obscurs ouvriers venus du Nord, avec la simplicité et la vigueur de\n leur art inhabile, mais tout attaché à la réalité et à la nature?\n"}, {"page_pdf": 192, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3440, "texte": "                     LES ORIGINES DE L'ART MODERNE                                      l5l\n\n\n\n                                             II\n\n                         La Renaissance réaliste (1)\n   Les expositions des primitifs flamands, à Bruges, en 1902, et des p r i -\nmitifs français, à P a r i s , en 1904, ont suscité u n e a b o n d a n t e littérature histo-\nrique et critique, n o m b r e d'études du plus vif intérêt, sagaces et substan-\ntielles, pleines de p r u d e n c e et de discernement comme celles du comte\nDurrieu et de M. H u l i n , ou d'érudition agressive comme celles de\nM. Weale, à côté de quantité de travaux tout i m b u s d'esprit systématique et\ndans lesquels l'interprétation des œuvres et des textes était assujettie aux\ndéformations inconscientes d e la partialité patriotique.\n   Auto-suggestion chauviniste à laquelle peu é c h a p p e n t , m ê m e parmi les\n plus éminents ! Leur terre et leurs morts ne suffisent pas à certains, ils veulent\nencore s'annexer les morts des autres ! Sous l'empire de ces suggestions, tel\nsavant se laisse entraîner aux fantaisies les plus étranges : nous a p p r e n o n s ,\npar exemple, qu'un miniaturiste brugeois qui travaillait à P a r i s , vers 1398,\nJacques Coene, était le père des frères Van E y c k ! L e doute n'est évidem-\n ment pas permis, étant d o n n é que Coene, corruption de Cone ou de Coing, n'est\n que la traduction de De E y c k ! ! L a conséquence s'impose si l'on ajoute que,\n au gré du m ê m e écrivain, Coene serait l'auteur des Très riches Heures, de\n Chanlilly, attribuées jusqu'ici aux frères de L i m b o u r g : le père des Van Eyck\n a été, naturellement, à la fois leur maître, et l'art dont il leur a transmis les\n secrets, il l'avait lui-même appris ou perfectionné dans des milieux français.\n    L'inventeur de cette hypothèse, que M. Fierens-Gevaert qualifie avec\n aménité d' « ingénieuse », l'a laissée malheureusement imparfaite, car, sans\n doute, s'il y avait songé, il aurait pu émettre cette supposition non moins\n surprenante que Coene avait un troisième fils, p r é n o m m é Jacques comme\nlui-même, et qui, entraîné par son h u m e u r aventureuse, aurait gagné pays et,\n finalement, se serait fixé à S i e n n e où, grâce à la forte éducation artistique\nreçue au foyer paternel, il aurait fait fortune sous le nom de Della Q u e r c i a !\n    Cet argument ne serait pas pour déplaire, probablement, à l'auteur d e\nl'Histoire, à tant d'égards excellente, de la sculpture florentine, M. R e y m o n d ,\n qui subordonne chacun des progrès de la plastique italienne a l'influence de\nl'art fiançais et, n o t a m m e n t , reconnaît d a n s les œuvres d e trois maîtres d'un\n\n\n   (1) A propos du livre récent de M. Fierens-Gevaert : La Renaissance septentrionale et\nles premiers maîtres des Flandres. Un vol grand in-8°, abondamment et richement\nillustré (Bruxelles, Van Oest )\n   Les pages qui suivent ne font, en réalité, qu'effleurer un point, très important, il est\nvrai, de la riche matière de l'ouvrage de notre eminent collaborateur. Mais c'est le\nsort des questions du genre de celles étudiées, dans une forme attrayante et nouvelle,\npar M. Fierens-Gevaert que de soulever de copieux commentaires. Trop copieux, peut-\nêtre! Nous aurons occasion de revenir sur ce livre, mais nous ne pouvons laisser de\nsignaler l'étude approfondie et très précise que l'auteur a faite du Retable de l'Agneau\nmystique, des frères Van Eyck.\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": "152                               DURENDAL\n\n\n\n génie et d'une tendance aussi divers que Niccola, Giovanni et Andrea\n Pisano l'action des mêmes œuvres apparues en France au XIIIe siècle!\n    Nous aimons toujours à nous annexer quelque territoire et à étendre les\n « marches » de notre hégémonie intellectuelle. Et Milanesi, combattant\nl'authenticité d'une date grâce à laquelle la primauté de la peinture aurait\n été assurée à sa ville natale, Sienne, Milanesi doit être considéré comme une\n sorte de Brutus de l'érudition !\n    D'aucuns penseront que l'on pourrait se borner à jouir des œuvres d'art\nsubsistantes, sans tant discuter sur leur provenance, la personnalisé de leur\ncréateur, la nationalité ou les origines de celui-ci. Mais, c'est là un raison-\n nement de peu de psychologie. C'est la recherche que nous aimons, disait\n Pascal, et non le but. Cet ouvrage est beau, mais l'énigme qui s'attache à sa\nsignification ou à l'identité de son auteur nous passionne d'autant plus que,\nsouvent, la perception intégrale de sa beauté est à la condition de la solution\n des problèmes qu'il suscite.\n    Les travaux de critique artistique engendrent, au surplus, chez ceux qui s'y\nlivrent ou qui les fréquentent — ceux, du moins, qui n'ont pas la conviction\n trop véhémente et la thèse trop opiniâtre — une philosophie doucement\nsceptique, toujours prête à accueillir d'un sourire d'adhésion dubitative\ntoute affirmation trop péremptoire, toute démonstration trop industrieuse-\nment combinée... Et ils arrivent, à la fin, au « doute hyperbolique », recom-\nmandé par Descartes, en apercevant que si chaque critique apporte sa pierre\nà l'histoire de l'art, la plupart du temps ces pierres sont taillées avec une\ntelle diversité qu'on ne saurait, les imaginer concourant à la solidité du\nmême édifice.\n    Encore le domaine des documents et des œuvres est-il positif, bien\n que tout envahi par les broussailles traversées de sentiers compliqués et les\n labyrinthes des controverses et des déductions, mais lorsqu'il s'agit de\ncritique proprement dite, d'appréciation esthétique!... M. Fierens-Gevaert\nconstate, quelque part, qu'un critique français, M. Durand-Gréville, qualifie\nd'inadvertance l'erreur commise par Hubert Van Eyck, auteur probable du\n tableau les Trois Marie au sépulcre, de la galerie Cook, à Richmond, dans\n lequel « les personnages sont éclairés de droite à gauche, tandis que les\n rayons du soleil levant éclairent de gauche à droite les monuments loin-\n tains ». Si le grand Goethe avait entendu de tels propos! 'Il y a un siècle, il\n examinait, en compagnie du placide., et fidèle Eckermann, une gravure\n d'après Rubens, un paysage éclairé, également, de deux côtés opposés. La\n découverte de ce phénomène arrachait à l'humble ami du poète cette excla-\n mation : « Voilà, certes, qui est tout à fait contre nature!... ». « Vous l'avez\n dit, jeune homme! répliquait le maître. Mais c'est là que Rubens se\n  montre grand; là précisément il prouve que son libre esprit est au-dessus\n de la nature et agit avec elle, comme il convient à son but élevé... La\n  double lumière est, à coup sûr, une violence, et vous pouriez toujours\n dire qu'elle est contre nature, mais j'ajoute aussitôt que cela est plus haut que\n  nature. C'est un coup hardi du maître qui montre avec génie que l'art n'est\n  pas soumis entièrement aux nécessités imposées par la nature et qu'il a ses\n  lois propres. »\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3334, "texte": "                   LES ORIGINES DE L'ART MODERNE                               153\n\n\n   On sent à quel point nous avons perdu la notion du « grand art », lorsque\nl'on entend M. Fierens-Gevaert regretter que, dans un tableau du Musée de\nTurin, Hubert Van Eyck ait gratifié saint François de deux pieds droits !\nPeut-être, à propos de cette observation, Gœthe lui aurait-il fait la même\nleçon qu'à son brave compagnon, à moins — ce qui est également pos-\nsible! — que l'aspect gothique et réaliste de l'œuvre d'Hubert ne lui eût fait\ncondamner avec hauteur chez ce dernier ce qu'il considérait chez Rubens\ncomme « un coup hardi du génie » !...\n   Nous ne croyons plus que l'on doive « embellir la nature », ni, sous pré-\ntexte d'idéaliser, exagérer jusqu'au factice l'expression de sentiments vrais.\nLa nature et les sentiments, tels quels, saisis dans leur vérité, leurs accents\nprofonds et nuancés, nous paraissent suffisamment émouvants par eux-\nmêmes. C'est une des raisons pour lesquelles nous aimons et comprenons les\nprimitifs, si méprisés longtemps; et aussi un des motifs grâce auxquels nous\npouvons supposer que notre admiration pour l'art grec est plus perspicace,\nplus adéquate aux véritables beautés et intentions de celui-ci que le fétichisme\nsans mesure professé à son égard aux siècles passés.\n   Sans doute, notre goût n'est pas plus fin que celui de nos ancêtres, mais,\nau moins, autant qu'il est en nous, nous regardons l'œuvre de l'artiste avec\nnos propres yeux et non à la lumière de dogmes académiques, au travers des\nverres bleus de l' « art idéal » ou des verres grossissants du « grand art ».\n\n\n   Notre réalisme et celui du XVe siècle sont d'essence bien différente, il est\ninutile de le dire. Celui du XVe siècle a pris fin par la vertu de l'humanisme\nqui, à la longue, dans les lettres et dans l'art, a interposé entre la pensée\net la vie on ne sait quelle humanité de théâtre, de pompe et de parade,\nseule licite et en présence de laquelle le vrai n'était jamais vraisemblable! Il y\neut de belles machines, des décors grandioses, d'éclatantes figurations et des\nœuvres aussi, magnifiques et poignantes, parce que, quand même, sous le\nmasque ou sous le déguisement, des visages et des cœurs d'hommes transpa-\nraissaient, puissants et passionnés.\n   La vie s'est exprimée dans les formes de cet art-là, et c'est précisément\nnotre propension réaliste qui nous permet, tout en en réprouvant les principes,\nd'étudier celui-ci avec autant de sympathie que l'art antérieur dont il\navait, lui, condamné la naïveté et la beauté spontanée. De sorte qu'au total\non pourrait affirmer, sans exagération, que l'humanisme avec les théories et\nles doctrines qui sont sorties de lui a circonscrit les possibilités de commu-\nnion humaine, au contraire du réalisme intellectuel, impatient et curieux des\norigines, de tous les temps, de toutes les paroles, de toutes les œuvres où\nl'homme, quel qu'il fût, sauvage ou policé, chrétien ou idolâtre, né dans\nle Céramique, sur les rives du Nil, de l'Arno ou de l'Escaut, a laissé\nl'empreinte de son rêve et, en quelque sorte, la trace sensible de son âme.\n   Et l'on peut croire que le réalisme d'aujourd'hui, plus conscient, plus\nétendu, fondé sur une science inconnue alors, sera plus durable que celui\ndu XVe siècle, dont l'épanouissement dans l'art n'a été que comme un rapide\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3437, "texte": "154                              DURENDAL\n\n\n intermède entre les conceptions symboliques du moyen âge et l'académisme\n de la Renaissance classique.\n    Mais d'où avait soufflé l'influence qui, dans la seconde moitié duXIVesiècle\n ou même plus tôt, arracha l'art aux répétitions stérilisantes d'un grand style\n épuisé pour le replacer en face de la nature et de la réalité, sources toujours\n fraîches d'inspirations nouvelles? De la Flandre, disent Courajod, le marquis\n de Laborde et bien d'autres — et la surabondante masse de leurs preuves,\n textes, faits, monuments, paraissait et, pour nous, paraît encore démonstrative.\n    Il est superflu de redire l'œuvre innombrable des artistes flamands, en\n France, à cette époque, et l'admiration et la renommée dont ils jouirent long-\n temps en Italie. Et il semble que l'on puisse conclure que, sinon leur manière\n ou leur style, au moins leur méthode, leur, vision immédiate des choses a\n été le ferment stimulateur du réalisme qui est venu à son apogée auXVesiècle.\n    Dans cette étude remarquable et excellemment documentée sur la Renais-\n sance septentrionale, étude qui, pour le marquer en passant, réunit pour la\n première fois tous les éléments des questions nombreuses soulevées par l'his-\n toire de cette période, M. Fierens-Gevaert, tout en constatant la part\n immense des artistes flamands dans le mouvement artistique du temps, en\n France, s'élève contre la tradition, aux termes de laquelle les peuples\n du Nord, et notamment les Flamands, seraient réalistes ou. naturalistes,\n originellement, « parce que Germains ». Il nous semble, pourtant, qu'il\nn'y ait là rien que de fort naturel : les populations septentrionales, dénuées\n des antécédents de culture, de civilisation et de discipline des peuples de\n race latine, n'apportaient point, par conséquent, les atavismes mentaux\n qui prédisposent ceux-ci à la règle, aux systèmes, aux belles spéculations\n utopiques et logiques. La clarté de leur vue n'était voilée par aucune\n doctrine consciente ou héréditaire et ils venaient, en quelque sorte, ingé-\n nus à la nature ingénue... Ils obéissaient sans obstacle et sans préjugé aux\n instincts de la race et du sol. Que si l'on veut prendre le mot réalisme dans\n l'acception de vision uniquement matérielle, tout attachée à la transcription\n exacte et minutieuse des choses, sans plus — il faudra, pensons-nous, avec\n M. Fierens-Gevaert, renoncer à l'employer pour définir l'art de nos grands\n maîtres du XVe siècle, ou, sinon, reconnaître, comme il est, en effet, que le\nréalisme le plus absolu peut servir d'instrument merveilleux aux conceptions\n les plus imprégnées de spiritualité, tellement que par l'accent mystique,\nl'expression religieuse, ses œuvres sont sans rivales dans toutes les écoles\n contemporaines.\n    Pour le marquis de Laborde, « l'influence exercée sur tous les points — de\nl'Europe artistique — par l'art flamand » était irrécusablement prouvée. Or,\ndes faits nombreux, concordants, constatés, justifient cette assertion. Et si,\nd'autre part, c'est dans les Fays-Bas que la tendance ainsi propagée a trouvé\nses manifestations les plus admirables, comment nier encore à là Flandre la\nglorieuse paternité de l'art réaliste?\n    On ne saurait guère arguer à l'encontre de cette opinion du caractère de\nla sculpture ou de la peinture romane en notre pays; les restes en sont trop\nrares et les ravages des iconoclastes ont privé la plupart de nos églises de\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3429, "texte": "                   LES ORIGINES DE L'ART MODERNE                             155\n\n\nleur décoration sculpturale. Mais une œuvre comme les fonts baptismaux de\nSaint-Barthélemy, à Liége, exécutée entre 1138 et 1142 — un siècle avant\nl'apparition de Niccola Pisano ! — par Renier de Huy, n'est-elle pas suffisam-\nment caractéristique? On doit en louer, avec M. Fierens Gevaert, « la gran-\ndeur simple, la poésie grave, la facture classique », mais sans omettre de\nsignaler le naturalisme du travail, l'habileté des nus, la précision de l'obser-\nvation, tout ce qui met l'œuvre du fondeur hutois, au moment où elle\napparut, hors de pair. Et ces caractères n'ont pas cessé de marquer la\nsculpture indigène, d'apparaître dans les ouvrages conservés de nos maîtres,\ndepuis ceux du XIVe siècle — tel l'auteur du Retable de Hackendover —\njusqu'aux grands artistes duXVIesiècle.\n   Au surplus, l'avènement du réalisme dans les contrées méridionales\nde l'Europe a résulté, comme, plus lard, celui de l'humanisme dans le\nnord, non d'une révolution, mais d'une évolution dont les débuts remontent\nau delà du XIVe siècle. « Avant d'être dans l'art, le naturalisme fut »,\nsinon comme en Flandre \" dans les cœurs », pour user de l'expression\néloquente de M. Fierens-Gevaert, au moins dans les esprits. L'heure du\nréalisme était arrivée dans le développement général de la pensée euro-\npéenne qui détachait toujours davantage celle-ci, en toutes ses manifesta-\ntions, de la scolastique et de la métaphysique idéaliste pour la pousser de\nplus en plus dans la voie de l'expérience, de l'observation et de l'analyse.\n   Le XIIIe et le XIVe siècle assistent au déclin et à la fin de la chevalerie; le\nmonde féodal achève de se désagréger et, aussi, cette belle organisation\ndualiste, si bien équilibrée en théorie, si fertile en querelles effectives, des\ndeux pouvoirs, la Papauté et le Saint Empire Romain. Les grandes com-\nmunes du nord, — Gand, Bruges, Ypres, Liége — et celles du midi —\nGênes, Pise, Sienne, Florence, la république de Venise — ont combattu,\nbrillé, travaillé, envoyé leurs trafiquants et leurs marchandises sur toutes les\nplaces de commerce du monde. On n'a pas échangé que des draps du couleur\net des épices, mais des idées; et tout a servi à amener des résultats à ce point\nde vue, les guéries comme les pèlerinages, les croisades contre l'infidèle\ncomme celles dont les Grecs de Byzance étaient seuls à souffrir...\n   L'esprit d'examen est né de la multitude des notions et des expériences\ncontradictoires; il a envahi tout le territoire cérébral abandonné par l'esprit\nde système et de crédulité. Les catégories, les entéléchies, les concepts, les\ndisputes solennelles de mots ont dû céder aux choses; la pensée élargit ou\nfait éclater tous les vieux cadres logiques qui la régularisaient en la\ncontraignant.\n   Ils commençaient à se perdre dans la nuit fabuleuse du passé, ces temps\npatriarcaux où, selon le Dante, la Florentine fidèle filait à son foyci, en\nracontant les belles histoires légendaires « des Troyens, de Fiesole et de\nRome ». Les chansons de geste, les histoires de sainteté, de bataille ou de\ngalanterie fleurie ont cédé la vogue à des œuvres telles que ce Roman du Renart,\ncaustique, dérisoire, où, sous leurs déguisements zoologiques, toutes les\nclasses de la société, et les plus hautes, surtout, sont peintes et bafouées — et\ndont les versions diverses et les continuations en plusieurs langues, en fia-\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3390, "texte": "156                                    DURENDAL\n\n\nmand, notamment, témoignent le succès européen. En France, c'est la pleine\nefflorescence des fabliaux et des contes ironiques et licencieux : on avait eu\nFroissart, curieux d'éclat, de guerre et d'amour, tout en tableaux fastueux ou\npitoyables; on allait avoir notre Commynes, l'avisé Commynes, plus avide de\nprofits que de prouesses, prompt et subtil aux calculs diplomatiques et à\nl'écriture, dédaigneux des armes. En Italie, c'est l'apparition des novellieri —\nFrancesco da Barberino, Franco Sacchetti, Giovanni Fiorentino — et le plus\ncélèbre d'eux tous, Boccace, avec leurs histoires tragiques, familières ou\nplaisantes, où passent encore parfois des réminiscences des fables mystiques\nou sentimentales du Nord, des Cycles de la Table Ronde, du roman de Tristan\net d'Yseult, mais qui, la plupart du temps, sont, sous le déguisement d'un\nvieux conte grivois ou railleur, une peinture de mœurs contemporaines. En\nAngleterre, c'est Chaucer avec ses Contes de Canterbury, tout animés de vie\ncontrastée et saisie; Chaucer qui disait que « les mots devaient être cousins\ndes faits », et William Langland et ses visions, épopée mystique, réaliste,\nsatirique, « Divine comédie des pauvres gens » (1), où le poète pèlerin a pour\nguide non Virgile, mais Pieter the plowman, Pierre le laboureur.\n   Ce n'est pas à dire que le monde ait changé soudainement de face et d'ap-\nparence. L'heure présente n'est-elle pas toujours le confluent du passé et de\nl'avenir, une combinaison de désuétude et de nouveauté? Il y a encore de la\ndévolion,et grande; de la naïveté de cœur; des fictions aventureuses ou che-\nvaleresques ; mais l'esprit de critique et de raisonnement positif, d'examen\nsceptique tend à prédominer. Et il semble qu'il soit comme une figure emblé-\nmatique des transformations profondes qui s'élaborent, ce Roman de la Rose,\navec ses deux parties disparates, écrites à quarante ans d'intervalle, par Guil-\nlaume de Lorris et par Jean Clopinet, de Meun-sur-Loire, et qui font succé-\nder à une allégorie gracieuse et ornée, teintée un peu de mélancolie, des pages\noù la société, l'homme et l'amour sont représentés en traits mordants et acides,\nœuvre d'une imagination clairvoyante, âcre et sardonique.\n   On attendait des diseurs de contes bien moins des épisodes de combats\net de conquêtes lointaines, entremêlés de péripéties fantastiques ; bien moins\ndes récits édifiants, que des anecdotes calquées sur la vie même, avec des\ncaractères et des types précisément décrits, des intrigues compliquées mais\nvraisemblables; des images, enfin, du monde, aristocratique ou populaire,\nmais réel — les seigneurs, les religieux, les marchands, les artisans, contem-\nporains, reconnaissables, de plain-pied avec le narrateur et les auditeurs.\n   Déjà même, dans le domaine religieux, le mouvement suscité par saint\nFrançois apparaît à certains égards, comme une rénovation réaliste de l'idée\nchrétienne : l'exemple sensible, l'action substitués à la parole, à la formule;\nla vie substituée à la théorie. Selon la pensée du grand Assisiate, le frère\nmineur doit prêcher non à l'aide de phrases savantes et étudiées, mais de lui-\nmême, de toute son existence pauvre, humble et mortifiée...\n   Et cette tendance foncière a eu sa répercussion dans l'art franciscain qui,\n\n\n  (1) JUSSERAND : Histoire littéraire du peuple anglais, I. 406. Paris, 1896.\n"}, {"page_pdf": 200, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1718, "texte": "                   LES ORIGINES DE L ' A R T       MODERNE                     157\n\n\n\nhormis de rares exceptions, a illustré les églises de l'ordre uniquement de\nreprésentations de réalité, à l'exclusion presque totale de ces figurations allé-\ngoriques dont l'esprit d'école et de théologie perpétua l'emploi en d'autres\nordres, notamment celui de saint Dominique. Cependant, l'artiste qui a orné\nles parois de la chapelle des Espagnols, à S. Maria Novella, des fresques\nillustres du Triomphe de saint Thomas et de l'Eglise militante et de l'Eglise triom-\nphante semble avoir, en quelque sorte, voulu rattacher ces allégories à la vie\nambiante, les situer au milieu de celle-ci en faisant apparaître devant elles\nun cortège de citoyens ou un rassemblement de fidèles, personnages d'une\nphysionomie si individualisée, qu'y reconnaissant des portraits, la tradition a\ncherché à y appliquer des noms. De même, le poème colossal du Dante, dans\nle mysticisme hiératique de sa construction, dans la complexité de ses inten-\ntions abstraites tient par toutes ses racines tordues et enchevêtrées à la réalité\ndu siècle qu'il juge à la fois et glorifie.\n\n   Les temps s'accomplissent ; dans l'art comme dans la pensée, les idéologies\nont donné tout ce qu'elles contenaient de beauté. Elles n'ont plus de force\nstimulante; il faut qu'un élément nouveau intervienne, une énergie inem-\nployée, en harmonie avec les courants intellectuels qui se révèlent. Cet\nélément, cette énergie, sous l'impulsion desquels l'art, en Flandre, en Italie et\nen France, va connaître un siècle d'émerveillante production, c'est le réalisme\ndu Nord, le réalisme flamand.\n\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-012", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 158, "page_fin": 159, "titre_corps": "Hommage à Octave Maus", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "Hommage à Octave Maus Les amis et admirateurs", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 201, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1187, "texte": "Hommage à Octave Maus\n   Les amis et admirateurs d'Octave Maus, directeur de l'Art\nModerne et des Salons annuels de la Libre Esthétique, voulant lui\ndonner un témoignage public de leur sympathie et offrir aux\nartistes l'occasion de lui prouver leur reconnaissance, pour le\ndévouement admirable et inlassable avec lequel il a consacré\nplus de vingt années à l'exaltation de l'art contemporain, tant\nde notre pays que de l'étranger, se réunissaient tout récemment\nautour de lui au Musée communal d'Ixelles. Ce ne fut pas une\ncérémonie banale. Pas un discours ne fut prononcé. Ce fut\nplutôt une réunion d'amis, une fête de famille. On avait convié\ntout simplement le héros de la fête à ouvrir, avec les amis, le\nSalon d'art moderne du Musée d'Ixelles.\n   Ce Salon c'est à la générosité d'Octave Maus qu'on le doit.\nCar l'admirable collection de peintures, de dessins, de sculp-\ntures et d'objets d'art, étalée dans les deux salles du musée,\nétait' offerte par plus de cent artistes les plus célèbres parmi\nceux de Belgique, de France, d'Allemagne, de Hollande,\nd'Angleterre, d'Espagne, d'Italie, de Norwège, au Directeur\nmême de la Libre Esthétique. Mais celui-ci n'hésita pas un\n"}, {"page_pdf": 202, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2921, "texte": "                       H O M M A G E A OCTAVE M A U S                       159\n\ninstant à en faire le cadeau royal à la commune d'Ixelles qu'il\nhabite. Preuve nouvelle du désintéressement superbe avec\nlequel il consacre depuis tant d'années tous les efforts de sa vie\nà la noble cause de l'art contemporain. Ce grand et beau\ngeste montre à lui seul combien l'hommage était juste et\nmérité et combien celui qui en fut l'objet en était digne.\n  Ayant été empêché, par suite de circonstances indépendantes\nde notre bon vouloir, de répondre à l'invitation qui nous fut\nadressée, et de nous joindre aux nombreux amis d'Octave Maus,\nnous reproduisons ici le compte rendu de cette charmante fête,\npublié par Edmond Picard, dans la Belgique Artistique :\n   Allez voir, oui, allez voir, les deux salles, un peu sombres, mais richement\nencombrées de peintures, de sculptures, de dessins, de bibelots offerts à\nOctave Maus, directeur jadis des VINGT, directeur maintenant de LA LIBRE\nESTHÉTIQUE, en hommage reconnaissant pour les services rendus à notre Art\nnational pendant près de vingt-cinq années, d'une part en réunissant, dans\ndes conditions rares de goût et souvent d'audace, les œuvres belges d'avant-\ngarde, d'autre part en faisant voir à nos artistes et à notre public, les œuvres,\naussi d'avant-garde, des écoles étrangères.\n   Ce ne sont point des cadeaux vulgaires, ah! certes non, certes non! pas\ndes raclures d'atelier ! L'ensemble est d'une belle et noble tenue, exprimant\nà la fois la hardiesse esthétique des auteurs et leur besoin loyal et généreux\nd'honorer celui qui les a tant et si opiniâtrement aidés du mieux que peut\nréussir un esprit de bonne volonté et de sentiment élevé.\n   L'ouverture de ce Salon, si spécial par son contenu et par les intentions de\nceux qui ont contribué à le former, s'est faite sans autre cérémonie que\nl'affluence des visiteurs qui y furent autant, et plus pour glorifier Octave Maus\nque pour admirer les œuvres. Tout fut discret, fraternel, ému. Le total des\nactes accomplis durant une si longue période avait aboli le souvenir des\nconflits passagers inséparables des actions humaines, quand elles se meuvent\nparmi une ambiance de combat. On sentait que, dans le désir de l'homme\ndévoué qui en est le centre, comme dans la logique profonde de l'événement,\nl'hommage le dépassait, peut-être, pour aller au résultat général conquis par\nses efforts persévérants et désintéressés.\n   Nous offrons à notre ami Octave Maus nos plus affectueuses\net sympathiques félicitations à l'occasion de la touchante mani-\nfestation dont il fut honoré à si juste titre, et nous formons les\nvœux les plus ardents et les plus sincères pour qu'il puisse\ncontinuer, pendant de nombreuses années encore, et toujours\navec la même vaillance d'âme, avec la même jeunesse de cœur,\nla noble lutte pour l'art et les artistes de ce siècle.\n                                                       HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-013", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 160, "page_fin": 167, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique Musicale Le Chant de la Cloche", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 203, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2717, "texte": "Chronique Musicale\n   L e C h a n t d e l a C l o c h e , de VINCENT D'INDY, aux Concerts Populaires.\n— Depuis plusieurs années déjà Sylvain Dupuis a la très louable habitude de\nconsacrer l'une de ses quatre auditions annuelles à quelque œuvre dramatique\nou lyrique de large envergure défrayant tout le programme du concert. C'est\nainsi qu'il donna il y a deux ans le Roméo et Juliette de Berlioz, et l'an dernier\nle Songe de Gerontius d'Elgar. Concerts éminemment utiles et instructifs, car\nces œuvres de style doivent être entendues dans leur intégrité. C'est vouloir\nles dénaturer et les meurtrir que se borner à en présenter, suivant l'expression\nconsacrée, les plus beaux fragments qui dans leur isolement injuste restent\ndestitués de toute force.\n   Cette année, Dupuis a choisi le Chant de la Cloche de Vincent d'Indy.\nL'œuvre de d'Indy se retrouve tout entière en ses grandes lignes dans\nl'admirable poème de Schiller dont elle s'inspire. L'on peut toutefois dire que\nle grand artiste français a renouvelé l'inspiration géniale du poète allemand\nen la dramatisant et en la fortifiant d'éléments poétiques heureusement\najoutés (tels que la vision nocturne dans la tour de la cathédrale, la mort du\nmaître fondeur Wilhelm, martyr de l'art, la vie surnaturelle dont s'anime la\ncloche où en un symbole hautement expressif l'âme de l'artiste défunt\namoureux de son œuvre vient pénétrer et retrouver une existence nouvelle\nqui celle-là ne sera plus brisée par la mort). Mais s'il a transformé le poème\nde Schiller, d'Indy n'a pas voulu en changer totalement la nature et en faire\nune action dramatique proprement dite, régulièrement développée, logique-\nment rattachée dans ses parties constitutives par un lien ferme et étroit,\npréférant à fort juste titre une forme discontinue, plus libre, où ainsi dégagés\nd'un cadre trop rigoureusement précis, les éléments purement lyriques du\npoème allemand conservassent dans leur paraphrase musicale toute leur\nsignification et leur prépondérance.\n   Le Chant de la Cloche date de vingt ans. Il fut couronné au concours musical\nde la ville de Paris, en 1886. Par la hauteur des idées dont il s'inspire (les\ngrands aspects philosophiques de la vie et de l'art, l'immortalité de l'âme et\nde l'amour) comme par la puissance suggestive de sa réalisation, il a droit à\ntoute admiration. Si en des drames d'aussi ample conception que Fervaal et\nl'Etranger, l'art de d'Indy semble s'être encore élargi, si en des compositions\naussi somptueusement édifiées que la Symphonie en si bémol, il s'est affiné et\npeut-être aussi personnalisé du moins par rapport au prestige, aux éblouis-\nsantes ressources des extériorités harmoniques, le Chant de la Cloche les égale\n"}, {"page_pdf": 204, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3423, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                                l6l\n\n\nsans aucun doute possible par l'intensité et la spontanéité expressives, la\ntriomphale vitalité de ses expansions, le pouvoir d'émotion si efficace et irré-\nsistible qui en émane. Les beautés y sont si nombreuses et si diverses qu'entre\nelles hésite notre préférence. Citerons-nous la délicieuse scène du Baptême\nbaignée d'atmosphère mystique où semble planer l'âme céleste, naïve et\nmélodieuse de Franck? Ou bien le tableau de l'Amour souvent effleuré de\nhantises wagnériennes mais si impressionnant d'un bout à l'autre en sa poésie\nméditative et ses colorations de rêve ? Voici la Vision de la Tour où, telle une\nlente théorie de spectres volant silencieusement dans un rayon de lune, se\ndressent grimaçantes des apparitions fantastiques à la Berlioz, où les animaux\n héraldiques vivent et se meuvent, les gargouilles et les figures symboliques\n pénétrent dans la tour, tandis que l'appel mystérieux des Cloches amies\n éveillant les esprits de l'Empyrée, ceux-ci versent dans l'âme blessée de\n Wilhelm le baume de la consolation et que par-dessus cette musique aux\n sonorités scintillantes, s'élève, pénétrante et suave, la réconfortante voix de\n la fiancée perdue transfigurée par la mort. Puis le tableau de l'Incendie, d'un\n réalisme si éloquent traduisant avec tant de force ces clameurs infinies qui\n semblent porter en elles avec une intensité sans cesse grandissante la terreur\n'et la menace des foules.\n    Mais outre ces qualités qui brillent de toute évidence dans le Chant de la\n Cloche, ampleur du souffla poétique, vigueur de la conception musicale,\n délicatesse affinée du sens pittoresque, il en est une autre qui les domine et\n constitue d'ailleurs comme la consécration et le couronnement de toutes les\n grandes œuvres de d'Indy, nous voulons dire qu'en son inspiration première\n comme en tous les détails de sa réalisation, il reflète la beauté d'une âme\n claire, droite et sereine.\n    L'interprétation du Chant de la Cloche aux Concerts Populaires a été\n soignée, vivante, colorée, absolument digne et à la hauteur du poème de\n  d'Indy. On a beaucoup acclamé les protagonistes pensionnaires du Théâtre\n  de la Monnaie, Mme Aida (Lénore) et M. Laffitte (Wilhelm) qui a fait\n  admirer une fois de plus son art simple et fort, sa diction large et expressive,\n  sa voix vibrante et généreuse. Mlle Bourgeois, MM. François et Crabbé ont\n  tenu avec autorité les rôles secondaires de la Mère, du Doyen, de Maître\n  Dietrich. Bref, succès complet et pleinement justifié.\n\n    L e s N o c e s d e F i g a r o d e M o z a r t au Théâtre de la Monnaie. —\n Nous complétons ici l'article paru dans le dernier fascicule de Durendal sur\n le festival Mozart en disant un mot des représentations des Noces de Figaro\n très opportunément organisées par la direction de la Monnaie. La première\n exclusivement réservée aux membres du Cercle Artistique était conduite par\n Steinbach, les autres ouvertes au public ont été dirigées par Rasse. Nous ne\n nous attarderons point à analyser par le menu cette partition type, claire\n source de beauté où la Muse naïve et ravie de Mozart chante de façon parti-\n culièrement exquise, où l'âme lumineuse du maître de Salzbourg s'envole et\n fleurit dans une inspiration mélodique étonnamment riche et abondante, parti-\n tion débordante d'esprit et de sensibilité, de verve et de tendresse, et dont la\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3328, "texte": "162                               DURENDAL\n\n\nspontanéité comme l'absolue sincérité de l'art d'où elle procède sont le gage\nd'une immortelle jeunesse. L'interprétation des Noces a été remarquable.\nSignalons en premier lieu Mlle Korsoff (Suzanne), comédienne enjouée et\nintelligente, répandant sur tout ce peisonnage la poésie de finesse, de séduc-\ntion et de grâce qui lui est propre, dont la voix luit et sonne comme du cristal\net qui chante surtout d'une façon délicieusement nuancée son air du qua-\ntrième acte. Puis Mlle Eyreams (Chérubin) qui dit son rôle avec l'ingénuité\ncharmante, la flamme discrète et timide, et la fraîcheur de sentiment que\ncomporte le personnage. Mlle Alda est une musicienne excellente qui pobsède\nune voix superbe. Elle remplit le rôle de la Comtesse où elle serait parfaite\nsi elle colorait un peu mieux ses cantilènes en y mettant plus d'accent et\nd'émotion. Quant à Figaro (M. Bourbon), le pivot et la figure principale de\nla pièce de Mozart, il paraissait au début quelque peu enclin à l'emphase et\nà la solennité, mais il a peu à peu modifié cette tendance et reconquis la\nliberté, la souplesse et la légèreté qu'exige la véritable compréhension du\nstyle propre aux Noces de Figaro. Mlle Maubourg mérite aussi d'être citée\n(Marceline). Les autres interprètes ont été absolument satisfaisants.\n   Souhaitons que la direction de la Monnaie nous donne en leur temps les\nautres chefs-d'œuvre du maître incomparable de la mélodie, la Flûte enchantée\net surtout Don Juan, continuant de la sorte sa coopération à la restauration\ndu culte de Mozart, ainsi qu'elle l'a déjà fait pour Gluck de façon si intelli-\ngente et si efficace.\n\n  Troisième Concert du Conservatoire. — Ce concert était\npurement orchestral. M. Gevaert a voulu y rapprocher et nous présenter\npour ainsi dire côte à côte deux aspects diamétralement opposés du génie de\nWagner, et il a dirigé successivement l'ouverture pour le drame de Faust et\nla Siegfried-Idyil. L'ouverture pour le drame de Faust date de 1839 (Wagner\navait vingt-six ans), mais elle fut remaniée eh 1855. Ce poème plein de flamme,\nexubérant de lyrisme, où s'éveillent déjà comme dans une aube glorieuse les\nharmonies pénétrantes et divines qui font présager la Tétralogie, est en outre\nd'un intérêt psychologique supérieur, car il synthétise à merveille l'âme\norageuse du héros de Gœthe avec ses révoltes dramatiques, ses aspirations\ngigantesques et ses plaintes douloureuses. En contraste avec cette œuvre\nd'inquiétude et de désespérance, M. Gevaert a donné une interprétation\nlimpide et délicatement ciselée de la Siegfried-Idyll, réflétant expressivement\nle mystère grave et doux et les tendresses adorables du poème wagnérien\nqui s'est épanoui en sa fraîcheur lumineuse comme un printemps symbolique\ntout vibrant de célestes effusions.\n   La symphonie de Raff, intitulée Dans la Forêt, fut très prisée et exaltée il y\na quelque vingt-cinq ans. Actuellement ce prestige a fort diminué et, au\nmilieu des éblouissantes merveilles de l'art symphoniq:e allemand, elle\nn'occupe plus que le second rang. Cependant la somme de beauté qu'elle\nrenferme, et que l'admirable exécution du Conservatoire a mise en pleine\nlumière, en rachète amplement les imperfections. La pensée toujours ingé-\nnieuse du maître s'y pare de formes aimables, d'une orchestration riche, fine\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3246, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                               163\n\net variée, et l'on y rencontre des épisodes absolument séduisants par le\nrythme, le coloris et l'abondance de la sève mélodique. Tout au plus pour-\nrait-on lui reprocher des tendances à la prolixité et certaines défaillances\ndans l'expression poétique en ce sens que le compositeur ne traduit pas\ntoujours de façon suffisamment efficace les sentiments et les tableaux qu'il\nprétend illustrer musicalement. M. Gevaert a eu une heureuse idée de nous\nrendre cette œuvre que tant de personnes ignorent et qui mérite assurément\nun meilleur sort que l'oubli.\n   Le concert s'est terminé par une interprétation modèle de l'ouverture\nd'Obéron, interprétation pleine de vie et d'envolée, tout en se gardant de ces\nallures vertigineuses affectionnées par de nombreux chefs d'orchestre et qui\ndéparent à notre sens cette page magnifique de Weber en la découronnant\nde sa poésie et de sa grandeur.\n\n    Q u a t r i è m e C o n c e r t Y s a y e . — On y a d'abord entendu la Sym-\nphonie Funèbre de Huberti, composition de style soutenu et de solide archi-\ntecture qui bien que s'immobilisant dans le deuil et la douleur en varie\nsuffisamment l'accent et le mode d'expression de façon à éviter la monotonie\net à tenir l'attention de l'auditeur constamment en éveil. On a surtout réen-\ntendu avec un vif intérêt l'Allegretto aux développements si ingénieux,\nparsemés de colorations fantastiques et impressionnantes, ainsi que la troi-\nsième partie s'orientant peu à peu dans un calme solennel vers une péroraison\ngrave et pacifique.\n    Jean Sibelius est la personnalité la plus marquante du mouvement musical\nsi intéressant et si intense qui se dessine actuellement en Finlande. En Saga\n(Eine Sage), comme son nom l'indique, est un récit légendaire traduit dans\nune composition symphonique à la fois émue et pittoresque où l'âme mélan-\ncolique du Nord pleure secrètement et s'abrite sous un manteau somptueu-\n sement constellé d'harmonies caressantes. Enveloppé dans une atmosphère\n de rêve et de mystère, auréolé d'une brume lumineuse aux reflets mobiles et\n nacrés, ce poème infiniment suggestif se pare de fantaisie délicieuse que\n rehaussent les affinements savoureux d'une orchestration riche, souple et\n délicate. Il est surprenant qu'une composition aussi éminemment attachante\n mise encore en valeur par l'interprétation fluide et transparente, si merveilleu-\n sement appropriée, d'Ysaye et de son orchestre, ait rencontré de la part du\n public un accueil relativement froid.\n     Des acclamations enthousiastes ont au contraire salué Mme Marie Brema\n qui a dit de façon extraordinairement personnelle et vibrante les Chansons à\n danser de Bruneau, pour lesquelles la grande artiste a une prédilection\n marquée, et qui sont d'ailleurs pour la plupart fort intéressantes par leur\n originalité de conception, leur puissance de rythme ou leur ingéniosité\n descriptive.\n     Le concert s'est terminé par une interprétation radieusement éloquente du\n  finale du Crépuscule des Dieux. Mme Brema qui s'y est montrée supérieure a\n  chanté la sublime page de Wagner avec une profondeur de sentiment, une\n  ampleur tragique, une majesté de physionomie et d'accent absolument admi-\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3222, "texte": " 164                               DURENDAL\n\n\nrâbles. L'orchestre frémissant a eu de son côté des envolées héroïques et\nrarement la colossale péroraison du Ring nous a apparu aussi victorieusement\ndans toute sa souveraine grandeur.\n\n Concert de l'École de musique de Saint-Josse-ten-\nNoode. — M. HUBERTI, directeur de l'École de musique de Saint-Josse-\n ten-Noode, a organisé à l'occasion de la distribution des prix aux lauréats\n de 1905 une brillante soirée qui attira dans la salle des fêtes de la rue Gallait\n un immense concours d'auditeurs et que nous sommes heureux de signaler\n aux lecteurs de Durendal. On y entendit, exécuté sous la direction de Huberti\n avec la collaboration de l'orchestre Ysaye et des élèves de l'école, un fragment\n de la Croisade des enfants, de Pierné, légende musicale délicieuse par le charme\n naïf de l'inspiration, l'heureuse limpidité de l'écriture, la subtilité d'harmonies\n pleines de douceur qui viennent y éclore en abondantes floraisons. On a\nvivement apprécié la beauté, la fusion et la parfaite tenue des exécutions\nchorales où les voix des jeunes filles, remarquables de pureté et de justesse,\nencadraient le si sympathique talent d'interprètes soli tels que Mlles Poirier et\nArents.\n   Mlle Poirier s'est aussi distinguée dans l'interprétation de compositions de\n Huberti (Brume dit Midi, A la dérive), poèmes fortement orchestrés où les\naspects alternativement méditatifs et dramatiques de la nature sont traduits\nen une langue musicale richement et suggestivement colorée\n   Le programme se continuait par de gracieuses rondes chantées (harmoni-\nsation de A. Dupuis) et se terminait par le Déluge, un des plus solides titres\nde gloire de Saint-Saëns et de l'école française. En cette fresque imposante\ndont la simplicité égale la grandeur répondant ainsi de façon intime au carac-\ntère de l'inspiration biblique, la beauté architecturale de la ligne se complèle\net s'avive d'un coloris chaud et lumineux, et l'intense réalisme descriptif qui\nse déploie dans la seconde partie (l'Arche, le Déluge) restant toujours parfaite-\nment et exquisement musical pourrait servir de modèle à plusieurs de nos\njeunes compositeurs contemporains.\n   L'interprétation du Déluge sous la direction de Huberti a été impression-\nnante. Mlle Poirier notamment a ravi l'auditoire par sa voix douce, fraîche et\nnuancée. L'orchestre et les solistes (violoniste, hautboïste) ont été supérieurs.\n Deru a chanté le solo du prélude dans une atmosphère de sérénité souverai-\nnement charmeuse, laissant à l'instar de son maître Ysaye les sonorités planer\n immatériellement au-dessus du violon.\n\n   S e c o n d C o n c e r t D e l u n e . — Il comptera parmi les belles audi-\ntions de cet hiver. Le programme comportait des œuvres de qualité rare et\nexquise (Ouverture des Maitres Chanteurs, Symphonie Pastorale, les Adieux de\nWotan), éclairées par une interprétation large, colorée, réserves faites sur\ncertaine propension aux mouvements trop lents, tendance qui s'est manifestée\nà plusieurs reprises au cours du concert, bien qu'elle ne caractérise point\nd'habitude la direction du jeune maître. Pour ce motif, l'interprétation du\nPrélude des Maîtres Chanteurs, remarquable de majestueuse ampleur dans\n"}, {"page_pdf": 208, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3366, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                                  165\n\nl'expansion héroïque de sonorités pleines et généreuses, a laissé d'autre part à\ndésirer sous le rapport de la flamme, des gradations et de l'accent.\n   En revanche, dans la Symphonie Pastorale, Delune a, au contraire, atteint à\nla véritable éloquence. La radieuse inspiration de Beethoven s'est élevée\ndoucement comme un chant de l'au-delà dans son atmosphère propre de paix\nextatique et souveraine, dans la pleine efficacité de sa vie pittoresque et\nsymbolique. Interprétation simple, lumineuse, poétique, se caractérisant\nspécialement par le souci de la précision, le relief et la ciselure du détail.\n   Mlle Suggia peut être considérée comme une très bonne violoncelliste du\nmoment. Son jeu pur, clair, nuancé, brillant s'illumine souvent de charme et\nde tendresse. Le Concerto de Dvorak et les Variations de Tschaikowski sont\ndes compositions distinguées bien écrites pour faire valoir les ressources de\nl'instrument (le Concerto de Dvorak surtout renferme des parties charmantes),\nmais ayant le malheur de voisiner avec quelques-unes des plus hautes\nexpressions de l'art, elles devaient forcément apparaître amoindries et relati-\nvement dépourvues de signification.\n    M. Seguin, après avoir chanté avec autant d'autorité que de souplesse un\nair du Messie de Haendel, termina la séance par les Adieux de Wotan. Ce fut\nune puissante impression d'art. La voix du bel interprète wagnérien, que sa\nlongue et triomphale carrière au théâtre de la Monnaie avait temporairement\n fatiguée, s'est raffermie dans le repos et a reconquis son éclat, son aisance et\n son pouvoir d'autrefois.\n    Ce magnifique couronnement d'un très beau concert alluma dans l'auditoire\n un enthousiasme qui se traduisit par des ovations répétées.\n\n    M. M a u r i c e K u f f e t a t h a donné au Cercle Artistique une très instruc-\n tive et admirablement synthétique conférence, sur le Mouvement musical en\nBelgique depuis 1830 jusqu'à nos jours. Il jette d'abord un rapide regard en\narrière. Pendant deux siècles entiers règne un silence de mort. Les peuples\nqui chantent sont ceux qui sentent autour d'eux le ferment de la vie et alors\ntout était mis en œuvre pour nous empêcher d'être nous-mêmes. Mais en\n 1830, sous les auspices des hommes éminents qui présidèrent à l'organisa-\ntion de notre pays, la vie nationale se réveille. Le goût musical se développe\net prend un splendide essor grâce à la participation officielle gouvernemen-\ntale qui fonde et peu à peu multiplie, avec la plus généreuse des profusions,\nle nombre des conservatoires ou écoles de musique subsidies par l'Etat.\nEn Allemagne comme en Autriche, l'enseignement musical est loin d'être\naussi méthodiquement organisé que chez nous.\n    Toutefois à l'aurore de notre indépendance, l'absence de foyers d'activité\nlittéraire constituait une lacune regrettable au point de vue du développe-\nment de la musique nationale qui, malheureusement, restait imprégnée\nd'éléments étrangers. La muse flamande et la muse wallonne qui avaient\nperdu leur accent propre ne l'avaient point encore retrouvé. Paris était à ce\nmoment le centre de productions remarquables, ce qui confirmait en Belgique\nla prépondérance de l'esthétique française, alors que Meyerbeer et Halévy\nétaient considérés comme les rois de la musique au théâtre. Le conférencier\n"}, {"page_pdf": 209, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3319, "texte": "166                             DURENDAL\n\n\nretrace de façon fort intéressante cette période de notre histoire musicale qui\npourrait être appelée le règne de Fétis, lorsque, suivant le mot ingénieux de\nSchumann, on jouait admirablement de la musique médiocre et médiocrement de la\nmusique admirable.\n    Ces tendances devaient heureusement se modifier et prendre une autre\norientation sous l'empire de causes diverses, l'influence des disciples de\nMendelssohn, notamment de Kufferath père organisant chez lui,' en vue de\nséances de musique de chambre, des réunions d'artistes qui représentaient\ncomme une sorte de conservatoire occulte parallèle au conservatoire officiel,\npuis celle des grands interprètes étrangers, Rubinstein, Joachim, Clara\nSchumann, Biilow, Brassin, etc., initiant peu à peu le public aux incompa-\nrables merveilles de l'école allemande. C'est ainsi que le courant latin et le\ncourant germanique devaient se fusionner pour donner naissance à l'école\nproprement dite nationale.\n    Deux personnalités ont eu dans cette rénovation une grande part d'in-\nfluence par des voies absolument différentes. D'abord Gevaert par sa mer-\nveilleuse érudition, son culte pour Bach dont il a contribué à ressusciter\nl'œuvre immense, ses belles éditions de Gluck et tout le précieux enseigne-\nment esthétique des concerts du Conservatoire. Ensuite Peter Benoît le\nprotagoniste de la Renaissance flamande, Benoît qui eut si aiguisé le sens de\nla couleur et qui toute sa vie chanta l'âme des Flandres dans ses violences\ncomme dans ses tendresses. Le domaine de la mélodie populaire ouvrira\ndésormais un vaste champ à l'activité de ceux qui l'ont suivi et c'est dans\ncette voie que vont résolument marcher Blockx, Gilson, Lekeu, Huberti, etc.\n L'école musicale belge a enfin reconquis sa personnalité. Un peu en\n dehors de nous, Maurice Kufferath cite le nom d'un musicien qui a une phy-\n sionomie à part par la nouveauté du sentiment et de l'harmonie et qu'avec\n un rare bonheur d'expression il qualifie de docteur angélique de la musique,\n héritier direct de Ruysbroeck l'Admirable. Nous avons nommé César Franck.\n Maurice Kufferath termine sa belle conférence très écoutée et très applaudie\n par l'énumération triomphale des grands virtuoses qui, depuis 1830 jusqu'à\n nos jours, ont illustré de par le monde le nom de la Belgique.\n     Suivait un récital de chant donné par Mlle Wybauw. Elle a dit avec un\n charme expressif, une puissance d'accent et une souplesse interprétative\n admirables des mélodies de C. Franck, Mathieu, Jouret, Lekeu, Samuel,\n Tinel, Huberti, Mestdag, Dubois. Le choix de ces poèmes atteste chez\n  Mlle Wybauw une pénétrante intelligence artistique. Sans doute d'autres\n compositeurs belges que ceux dont elle a chanté les œuvres eussent pu figurer\n  à son programme, mais il fallait bien se borner et l'on doit reconnaître que ces\n  neuf poèmes intéressants à des titres divers, possédant chacun leur cachet par-\n  ticulier, leur nuance spéciale de sentiment représentaient comme autant de\n  formes parfaitement définies et distinctes de l'expression lyrique nationale.\n\n   M a d a m e L a t i n i s a donné au Cercle un autre récital d'oeuvres\n vocales belges. Récital exclusivement réservé aux contemporains. On\n connaît les ressources de cette voix si belle, ample et étendue ainsi que\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2312, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                                 167\n\n\nl'excellence de méthode qui caractérise la distinguée cantatrice. Tout\nau plus pourrait-on lui reprocher une certaine uniformité dans ses inter-\nprétations. Notons : la Fleur de l'oubli, de Rasse, les Soupirs de l'âme, de\nLunssens, Tes yeux bleus et les Cloches, de A. Degreef (fort gracieuses et\npoétiques), le Reliquaire d'amour, de L. Dubois, d'une inspiration profondé-\nment sincère et émue. Huberti était représenté par deux œuvres de caractère\ntrès différent, l'une (Brume du Midi) nettement impressionniste émaillée de\ncolorations d'un modernisme très accentué, l'autre (Berceuse) douce et sereine.\nEnfin les si captivantes et puissamment originales Chansons écossaises, de Gilson\n(avec accompagnement de piano et harpe), les forts et savoureux lieder de\nTinel (Sur la falaise, Petit enfant).\n   Ce récital était précédé de l'audition d'un trio de Jongen (piano, violon et\nvioloncelle), œuvre remontant déjà à quelques années, supérieurement jouée\npar Chaumont, Merck et l'auteur. Nous en goûtons surtout la seconde partie\npossédant dans une forte mesure les qualités qui ne se retrouvent assurément\npas au même degré dans les deux autres mouvements, la clarté des idées et\nde leur développement logique, la laigeur et la chaleur de l'inspiration, le\nsecret des gradations savamment disposées et convergeant vers le maximum\nd'expressivité.\n\n  R é c i t a l M a u r i c e G e e r a e r t . — M. Geeraert, pianiste, a donné un\nrécital à la Grande-Harmonie, au cours duquel on a constaté le développe-\nment continu de ses qualités d\"artisle compréhensif et de musicien consommé.\nSes interprétations sont toujours intéressantes parce qu'elles sont très sin-\ncères, que le virtuose s'y efface et se préoccupe uniquement de rendre la\npensée de l'auteur. Bach, Beethoven, Chopin, Schumann et Schubert étaient\ninscrits à son programme. Notons une interprétation large et poétique de la\nSonate en la bémol de Beethoven, une exécution fougueuse de la Polonaise\nen la bémol de Chopin, et surtout la belle puissance qu'il a déployée dans la\nToccata et Fugue en ré mineur de Sébastien Bach où le piano a revêtu sous ses\ndoigts l'ampleur de sonorité de l'orgue.\n                                                      GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-014", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 168, "page_fin": 172, "titre_corps": "Deux Récits de l’Expédition Antarctique Belge", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "J. de la Vallée Poussin", "ancre_debut": "Deux Récits de l'Expédition Antarctique Belge", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 211, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2371, "texte": "Deux Récits\n    de l'Expédition Antarctique Belge\nQuinze mois dans l'Antarctique, par le c o m m a n d a n t DE GERLACHE (Bulens,\n  Bruxelles). — Au Pays des Manchots, par G. LECOINTE (Schepens,\n  Bruxelles).-\n\n    L'expédition antarctique belge, qui a fait déjà l'objet de travaux nombreux\net importants, a provoqué l'apparition d'un autre volume, Au Pays des\nManchots, publié par le second de l'expédition, M. G. Lecointe.\n    De même que le récit écrit par son chef, le c o m m a n d a n t de Gerlache,\nQuinze mois dans l'Antarctique, ce volume n'est pas u n e œuvre scientifique\np r o p r e m e n t dite, mais u n récit vivant et coloré des incidents de l'exploration;\nc'est une façon de journal du bord, mais débarrassé de ses répétitions\nmonotones, de ses détails trop techniques ou trop arides, et rendu\nattrayant pour la généralité des lecteurs que n'intéressent p a s , d ' u n e manière\nspéciale, les choses de la géographie polaire. T o u s les événements de voyage,\ntantôt gais ou pittoresques, tantôt pénibles ou fâcheux, dramatiques parfois,\nles scènes de la vie journalière à bord et pendant l'hivernage y sont décrits\ntour à tour avec la parfaite simplicité naturelle à l'homme d'action. Le ton du\nrécit, plus grave, comme il sie I chez le c o m m a n d a n t en chef, plus jovial et\nplus dégagé chez le c o m m a n d a n t en second, révèle bien chez tous d e u x la\nvocation de l'explorateur, ce mélange de b o n n e h u m e u r , d'optimisme et\nd'énergie que nulle traverse ne peut démonter.\n\n\n                                            I\n\n   L expédition antarctique belge est devenue, depuis son h e u r e u x retour en\nE u r o p e , u n événement scientifique d'autant plus important qu'elle a sonné\nl'heure du réveil, après plus de cinquante années d'assoupissement, de la\npassion des découvertes et de l'activité des explorateurs vers le pôle austral\net le continent fantôme qui l'entoure. Depuis la tentative de de Gerlache et\nses c o m p a g n o n s , u n e série d'expéditions se sont dirigées vers ces rivages\ninconnus pour livrer l'assaut final à cette dernière citadelle du mystère à la\nsurface du globe.\n   S a n s parler des voyages de Cook qui, dès 1773, avait sur deux\npoints dépassé le cercle polaire, mais sans apercevoir a u c u n e côte, une\nsérie d'expéditions remarquables, échelonnées entre les années 1820 à 1843,\n"}, {"page_pdf": 212, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3343, "texte": "       DEUX RÉCITS DE L'EXPÉDITION ANTARCTIQUE BELGE                           169\n\n\n avaient fixé nos premières connaissances sur quelques-unes des terres antarc-\n tiques. Des marins des nationalités les plus diverses, les Anglais Pauwell,\n Weddell, Kemp, le Fiançais Dumont-d'Urville, le Russe Bellinghausen,\n l'Américain Wilkes semblaient s'être donnés rendez-vous dans ces mers per-\n dues pour rivaliser d'efforts. Le dernier d'entre eux, J. Ross, franchissant\n le 74° de latitude que seul de ses devanciers Weddell avait atteint, découvrit\ntoute la terre Victoria, avec ses montagnes abruptes, ses glaciers immenses\nhérissés de volcans, les prodigieuses falaises de son inlandsis et parvint jus-\n qu'au 78°, qui n'a été dépassé qu'en 1902.\n    L'étonnant succès de cette expédition semble, plus que les périls de la navi-\ngation dans ces mers fourmillantes d'icebergs, plus que la cruauté du climat,\navoir découragé les explorateurs convaincus de leur impuissance à pousser\nplus loin. C'est vers le pôle boréal,- dès lors, que se tourneront tous les efforts,\net, pendant plus d'un demi-siècle, l'antarctique retomba dans son infinie soli-\ntude. C'est à peine si, deux ou trois fois, le cercle polaire fut franchi, et encore\npar des expéditions qui, comme celle du Chellenger, poursuivaient des études\nscientifiques étrangères à l'exploration proprement dite. Au contraire, depuis\nque de Gerlache et ses compagnons en ont rouvert les voies, une nouvelle\nère de découvertes a commencé pour le pôle sud et l'exploration a fait depuis\ncinq ans, du fait d'une série d'expéditions puissamment outillées, un pas\nconsidérable. De même que durant la première période, de 1820 à 1843,\npresque tous les grands peuples navigateurs ont pris leur part de la tâche,\navec l'expédition allemande du docteur Dnygalski, avec l'expédition écossaise\nde M.. Bruce, avec l'expédition française du docteur Charcot, non encore\nrentrée en Europe, avec l'expédition suédoise dirigée par un des héros du\npôle nord, Nordenskjöld, particulièrementintéressante pour nous, parce qu'elle\na complété vers l'est les découvertes de de Gerlache. Enfin, l'expédition\nanglaise du capitaine Scott a dépassé toutes les autres dans la direction du\npôle. Reprenant l'itinéraire suivi par J. Ross soixante ans plus tôt, elle revit,\nà l'extrémité sud des côtes de la terre Victoria, les volcans Erebus et Tenor.\nUn détachement, avec des traîneaux et des chiens, réussit à débarquer et à\ngravir le grand plateau glaciaire; poussant droit au sud, il parvint, le\n29 décembre 1902, jusqu'au 82°17' de latitude, à moins de 2,000 kilomètres\ndu pôle.\n                                       II\n   Dans les récits des deux voyageurs belges, premier chapitre de cette nou-\nvelle période de l'histoire de l'Antarctique, trois parties principales se des-\nsinent : d'abord, le voyage d'Anvers au Shetland du Sud, groupe d'îles\nsituées vis-à-vis du cap Horn et qui constituent la plus septentrionale des\nterres antarctiques; l'épisode principal est le séjour des membres de l'expé-\ndition à la Terre-deFeu et lems observations, très intéressantes, sur les éta-\nblissements argentins et chiliens de cette région reculée, ainsi que sur ses\nderniers indigènes, en voie de disparition, comme toutes lis peuplades de\nchasseurs.\n   La seconde partie comprend la période d'exploration active, découverte\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3231, "texte": "170                               DURENDAL\n\n\n\net relevé minutieux du détroit appelé d'abord de la Belgica, puis de Ger-\nlache en l'honneur du commandant de l'expédition ; ensuite, une tenta-\ntive, bientôt arrêtée par l'accumulation des glaces, de pénétrer au sud et\nde parvenir à travers le complexe de terres dites de Graham jusqu'à la mer\nde Weddell.\n   Vient ensuite l'hivernage suivi des tentatives, couronnées de succès seule-\nment à la fin de l'été (février 1899), de se dégager de la banquise et de regagner\nla mer libre.\n                                       III\n    L'objectif général de l'expédition était de reconnaître, par delà les Shet-\nland du Sud, les terres de Graham, encore bien vaguement délimitées alors,\npuis de pénétrer, s'il était possible, dans la célèbre mer de Weddell, que ce\nnavigateur trouva, en 1823, si étonnamment débarrassée de glaces qu'il put\nfaire voile au midi et atteindre le 74°15' latitude sans rencontrer d'obstacle.\nChose remarquable, à cette latitude si méridionale, il n'aperçut encore aucun\nrivage ni les hautes falaises de la grande Inlandsis.\n    Tel était l'objectif général, ai-je dit, car dans les expéditions polaires plus\nqu'en toutes autres, il faut compter avec les circonstances et savoir à leur gré\ntransformer ses plans. Sur aucun terrain le rôle de la chance n'est aussi pré-\npondérant, parce que les possibilités de la navigation dépendent essentielle-\nment de l'état des glaces et que celui-ci subit, d'un été à l'autre, les plus\ndéconcertantes variations. Tantôt des mers, même largement étalées et dis-\ntantes de toute côte, se montreront encombrées d'icebergs, de fragments res-\nserrés de la banquise et absolument impénétrables, tandis que des détroits\nresserrés se trouveront, au contraire, remarquablement dégagés. A la saison\nsuivante, changementradical. L'état des banquises déroute ainsi les prévisions\n paraissant les mieux établies. Sans doute obéit-il à certaines lois, mais dont\nles effets échappent jusqu'ici, plus encore dans l'hémisphère austral que dans\n le boréal, à toute détermination précise.\n    Dans l'expédition de la Belgica deux parts sont à faire dans les faveurs de\nla Fortune. Tout au début de l'exploration proprement dite, à cette heure pal-\n pitante de sa carrière où l'explorateur perd de vue le dernier horizon décou-\n vert avant lui et pénètre dans l'inconnu, les navigateurs belges eurent le rare\n bonheur de voir s'ouvrir devant eux, au sud-ouest du large détroit de Brans-\nfield, un autre détroit encore inconnu, beaucoup plus resserré, mais néanmoins\n presque libre de glaces et qui les conduisit au coeur même de l'ensemble du\n massif montagneux qui portait alors le nom de Terre de Graham et qui est\n reconnu aujourd'hui former un archipel.\n    A ce détroit, baptisé d'abord de la Belgica par ceux qui le découvrirent, on\n a plus justement depuis donné le nom de leur chef. Le détroit de Gerlache cir-\n cule entre les îles importantes, rocheuses, hérissées de montagnes et il est\n parsemé lui-même d'îles plus petites et d'îlots nombreux. Son axe, orienté\n nord-est-sud-ouest, s'étend en latitude sur un degré environ, du 64 me au\n 65me parallèle.\n    La découverte, l'exploration, le relevé minutieux des rivages du détroit et\n"}, {"page_pdf": 214, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3196, "texte": "       DEUX RÉCITS DE L'EXPÉDITION ANTARCTIQUE BELGE                            I71\n\n\ndes îles qui l'enserrent constituent le résultat capital atteint par l'expédition\nbelge. Sur aucun point de la région antarctique jusqu'alors, un relevé aussi\nprécis et aussi détaillé de la configuration des côtes n'avait été fait, et le résul-\ntat atteint est d'autant plus remarquable qu'il s'agit d'un enchevêtrement de\nterres et de bras de mer particulièrement complexe. Avant de Gerlache, bien\npetit était le nombre de débarquements qui avaient pu être effectués en terre\nferme et nombre de côtes reportées sur les cartes n'avaient été entrevues que de\nloin, telles plusieurs des terres de Wilkes, au point que leur existence même\ndemeurait conjecturale. Or, pendant leur séjour dans le détroit, de Gerlache\net ses compagnons purent opérer vingt débarquements. A travers quelles dif-\nficultés, au prix de quels efforts, ces quelques lignes du lieutenant Lecointe le\ndiront mieux que je ne le pourrais faire :\n   « La côte dans l'Antarctique est presque toujours abrupte. Ou bien nous\nnous trouvions au pied de vastes glaciers dont les murailles verticales s'éle-\nvaient plus haut que la mâture du navire, comme au cap Lancaster ; ou bien\nla roche apparaissait à nu et absolument droite, telles les roches Sophie. Par-\nfois, la terre semblait d'un accès plus facile; mais, en approchant, nous cons-\ntations qu'elle était défendue par des récifs sur lesquels notre canot risquait\nde se briser : ce fut le cas dans l'île Louise.\n   » D'autres fois encore, la côte rocheuse formait une succession de dômes\n peu élevés, mais dont les parois, polies par le frottement des glaces, étaient si\nglissantes, qu'on ne s'y aventurait qu'avec prudence. Les îles Wauvermans\nprésentaient cet aspect. Ajoutons que certains endroits, très accessibles en\ntemps calme, devenaient inabordables dès qu'il y avait de la houle.\n\n  « Dans l'île Auguste, l'action de la mer se faisait sentir plus violemment\nencore. Dans d'autres îles, telles que les Guyon et les Moureaux, l'espace non\ncouvert de neige était si petit, que les instruments devaient être échelonnés\nau bord de l'eau » (La Terre des Manchots, p. 175.)\n\n                                         IV\n   De même que l'expédition de la Belgica est la première qui ait rapporté des\nterres australes la carte détaillée d'un de leurs fragments, de même elle est la\npremière qui y ait hiverné. Jusqu'alors et nonobstant les nombreux exemples\nd'hivernages donnés dans la zone polaire boréale, aucun navigateur n'avait\nrisqué cette aventure.\n   Cet hivernage a rendu possible et a permis de faire des observations con-\ntinues, embrassant le cycle d'une année entière, sur le mouvement de la tem-\npérature et de la pression atmosphérique, sur le régime des courants aériens,\nla nébulosité et les phénomènes magnétiques. C'est ainsi que l'expédition\nbelge, ici encore initiatrice, a pu fournir sur le climat des régions antarctiques\nun ensemble de données plus étendu et mieux coordonné qu'aucune de ses\ndevancières.\n   L'étude de la flore, de la faune, des roches, ainsi que l'allure des diverses\n espèces de glaces n'a pas été négligée et dans ces domaines encore l'expédition\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3141, "texte": " 172                               DURENDAL\n\n\n de Gerlache, mieux outillée pour les observations scientifiques que celles\n qui l'avaient précédées un grand demi-siècle plus tôt, à l'époque héroïque,\n dirais-je, de l'exploration australe, a produit une série de travaux originaux\n du plus haut intérêt. Elle a marqué dans ce domaine le point de départ d'une\nsérie de découvertes ; depuis son retour, en effet, une abondante moisson\nscientifique a été recueillie par les expéditions Bruce, Scott, Nordenskjöld.\nCette dernière s'est particulièrement illustrée par des découvertes géologiques\n d'importance capitale.\n    Tout ce côté des travaux de l'expédition belge, trop spécial pour le grand\npublic, n'occupe guère de place dans les deux volumes dont il s'agit ici : il n'y\nest pourtant pas entièrement négligé et on lira avec intérêt le chapitre VII de\n Quinze mois dans l'Antarctique et les chapitres XIX et XX de Au pays des Man-\nchots, qui contiennent sur la flore et la faune du détroit de Gerlache et de ses\nrivages et notamment sur le plus curieux des représentants de cette dernière,\nle manchot de la terre Adélie, le plus comique des animaux, comme l'ap-\npellent certains naturalistes, des observations du plus amusant pittoresque.\n    Passé la sortie sud-ouest du détroit de Gerlache, la Fortune qui avait souri\njusque-là aux vaillants explorateurs revint brusquement à son naturel capri-\ncieux et cessa de leur accorder ses faveurs; de Gerlache chercha vainement\nun chenal praticable à travers les glaces pour pénétrer jusqu'à la mer de\nWeddell et l'existence d'une communication entre cette mer et les rivages\nseptentrionaux de la terre de Graham, quoique hautement probable, n'est pas\nsortie encore jusqu'ici du domaine de la conjecture.\n    Après avoir quelque temps côtoyé la banquise sans y découvrir de passage\nde nature à inspirer confiance, le chef de l'expédition, pressé par l'approche\nde la mauvaise saison, résolut de se lancer à tous risques au cœur de la ban-\nquise en profitant des échancrures de sa frange bordière.\n    Cette décision fut prise le 28 février, c'est-à-dire vers la fin de l'été austral.\nFavorisée par une forte brise, la Belgica put faire environ 150 kilomètres vers\nle sud, enfilant une série de clairières ouvertes dans les glaces et que d'étroits\npertuis unissaient entre elles. Mais une dernière clairière se trouva sans issue.\nBientôt les fragments de la banquise se rapprochèrent, une jeune glace se\nforma sur les parties restées libres, toute retraite devint impossible et sur le\nnavire, définitivement emmuré dans sa prison de glace, il fallut se résigner à\nla rude épreuve de l'hivernage.\n    La description de la vie quotidienne à bord pendant les dix longs mois\nqu'il se prolongea, puis celle des efforts acharnés et enfin couronnés de succès\npour dégager le navire en ouvrant à la scie un chenal à travers les glaces jus-\nqu'à la clairière la plus voisine, enfin la délivrance des étreintes de la banquise\net le retour au pays ne sont certes pas la partie la moins attrayante du récit\ndes deux explorateurs.\n                                                     J. DE LA VALLÉE POUSSIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-015", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 173, "page_fin": 175, "titre_corps": "Lettre de Paris", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "Lettre de Paris CEne sont pas", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 216, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2718, "texte": "Lettre de Paris\n                   CEne sont pas, en vérité, de mauvais choix que les derniers\n                     de Dame Académie : Barrès, Ribot. Un écrivain et un\n                     orateur. Un masque de prince de Condé et une silhouette\n                     de roi Salomon. Une plume d'acier qui ne laisse tomber\n                     que de rares et précieuses taches d'encre, et une bouche\n                     d'or qui ne connaît ni la fatigue ni le repos. Bref, une\n                     couple différenciée et toutefois suffisamment harmonieuse :\n                     l'un sceptique passionné comme l'autre modéré véhément,\n                     et tous deux ayant le même goût de la politique et le\nmême dégoût de certaine politique.\n    Mais n'aurait-on pas pu souhaiter, pour la satisfaction de l'esprit, le duo\nun peu plus divers? Barrès est prosateur, Ribot aurait pu être poète. Des\ndiscours en vers, pourquoi pas? Si les orateurs ne pouvaient arpenter les\nrostres qu'en alexandrins, que de silences dont on jouirait! Il y a là une\nidée. Le ronron dodécamètre assoupirait les violences, et les interrupteurs\nqui sauraient qu'à moins d'un distique à rime riche ils encourraient une forte\namende, y regarderaient à deux fois avant de troubler par de simples\nhémistiches le repos de l'assemblée. Voyez-vous M. Berteaux obligé de\nmettre en vingt-quatre pieds la question dont, un jour, il embarrassa la dia-\nlectique de M. Ribot justement : « Si on vous flanquait des gifles? M\n    Barrès est nationaliste, son collègue aurait pu être de l'Internationale. La\nreprésentation proportionnelle des minorités a droit au patronage de l'Insti-\ntut de Fiance. Le fait que tous les antipatriotes, d'après Laurent Tailhade,\nleur ami de naguère, ne sont que de purs jobards, n'est pas une raison\nd'exclusion préalable. D'abord, n'est pas jobard qui veut! Et puis, cette\ncatégorie de citoyens a bien le droit d'être représentée dans l'Académie. Jus-\nqu'ici elle ne leur a donné, paraît-il, que de demi-satisfactions.\n    Autre chose : Barrès est homme, pourquoi ne lui aurait-on pas adjoint\nune femme? Je gage qu'il aurait préféré, lui-même, entrer sous la coupole au\nbras de Mme de Noailles, à qui il dédia si fervemment son Voyage à Sparit,\nqu'accompagné de ce mélancolique pianiste qu'a l'air d'être M. Ribot. On\n va les prendre pour le baryton et son accompagnateur. Mais n'y a-t-il pas\nlongtemps que l'Académie française aurait dû faire place aux dames? Puis-\n qu'elle se pique de n'être pas un simple cercle de gens de lettres, et qu'elle\n tient à honneur de compter parmi ses membres un général, un évêque, un\n marin, un ou deux ducs, un ou deux anciens ministres, qu'elle aie le courage\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3425, "texte": "174                              DURENDAL\n\n\nde ses opinions et appelle à elle une dame pour l'honneur du sexe. Cette fois\nce sera la dame qui ira à pions.\n   Il ne faut pas se le dissimuler, l'Académie est une survivance, un anachro-\nnisme, une injure à tous les principes de la société moderne ! Un corps qui\nse recrute lui-même, au mépris du suffrage universel, contrairement au jeu\ndes fiches et au cliquetis des casseroles, cela ne devrait pas se souffrir.\nL'autre année, les députés ont commencé par rogner les jetons de présence\nde la Commission du Dictionnaire, ce n'est qu'une maigre satisfaction donnée\nà la morale. Il faudrait mieux. On pourrait exiger l'assentiment du\nministre de l'Instruction publique à toute élection, comme pour la Sorbonne\net le Collège de France. Un assyriologue se présente, les cellules cunéiformes\nde M. Clémenceau s'émeuvent, il porte le froc; aux orties l'assyriologue! voilà\ncomment je comprends le recrutement de l'Académie. On pourrait encore\nen faire nommer tous les membres au suffrage universel ; ainsi disparaîtrait\ncette anomalie de gens qui prétendent représenter la culture de France sans\nen avoir reçu mandat des produits de la dite culture. Il est vrai que la légèreté-\npopulaire pourrait se méprendre, et en plus d'un Harduin ou d'un Clemenceau\nqui y seraient à leur place, bombarder l'Académie d'hétérodoxes' Drumonts\nou d'irrespectueux Rocheforts. Mieux vaudrait donc un système mixte:\nseraient élus immortels les gens de lettres qui auraient obtenu un tirage de\ncent mille exemplaires, ou une série de cinq cents représentations, ou un vote\nfavorable de cent officiers d'académie, ou un total de cinquante salves\nd'applaudissements à la Chambre, le tout sous réserve de l'approbation\nministérielle rendue suivant avis conforme des groupes de la majorité parle-\nmentaire.\n   Mais, si c'était la société moderne qui fît fausse route, doute angoissant,\net si c'était le Parlement qui allât, un de ces quatre matins, se modeler sur\nl'Institut : cinq académies de deux ou trois cents membres chacune, s'occu-\npant chacune d'un des cinq codes, et ne légiférant que par la méthode per-\nsuasive, comme aujourd'hui pour nous faire écrire caillons au lieu de cailloux, et\nces membres se cooptant eux-mêmes en s'immortalisant du coup, plus de\nsouci de réélection, plus d'enchères en fin de législature, plus de mise au\npillage du budget « monstre énorme, admirable poisson — à qui, de toutes\nparts, on jette l'hameçon », quel rêve!... Hélas I ce n'est qu'un rêve.\n   Une académie, cela doit répondre, d'ailleurs, à quelque chose de fonda-\nmental, puisque c'est admis partout, chez les peuples germaniques comme\ndans les pays latins, dans les milieux littéraires comme dans les mondes\nscientifiques, dans les toutes petites villes comme dans les immenses métro-\n poles, Tout compte fait, ces sociétés innombrables jouent un rôle utile; elles\n ne font pas surgir les chefs-d'œuvre, c'est entendu, mais elles briquettent\nles travaux de patiente érudition, les Dictionnaires, les Corpus inscriptionum,les\nStatistiques, les Recueils de documents inédits; elles entretiennent le goût des\nchoses d'esprit dans des milieux où il pourrait se perdre, elles provoquent\nles dons et legs et en affectent le produit à des œuvres louables. Même au\nsimple point de vue honorifique, elles peuvent avoir leur bon côté; pour\n quelques excès de vanité' qu'elles favorisent, que d'excellents soucis de\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 175, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3476, "texte": "                             LETTRE     DE PARIS                             175\n\n\n\ntenue, de travail, d'estime mutuelle qu'elles développent! Donc, loin de\ntrouver qu'il y a trop d'Académies, il faut proclamer qu'il n'y en a pas assez!\n    Il est un peu surprenant, par exemple, étant donné le caractère des\nacteurs et des actrices, qu'une Académie d'art dramatique ne se soit pas\norganisée depuis longtemps. On pourrait la concevoir de quarante membres,\nvingt hommes, vingt femmes, la moitié de ces membres nommés à vie,\nl'autre moitié pour dix ans, car il faut tenir compte ici de la quantité des\ncandidats, de leur impatience et de leur démodé rapide. Chacun peut ima-\nginer à loisir sa liste. Je n'ose citer aucun nom, ce serait m'exposer à de vin-\n dicatives ripostes, la gent cabotine est terrible sur l'article. Notons seulement\n que, dans la noble compagnie nouvelle, il ne faudrait oublier ni les cantatrices,\n ni les ballerines, ni peut-être même les gymnastes; un simple clown comme\n Footitt a bien son mérite.\n    Et pourquoi pas une Académie de beauté? On ne pourrait en faire partie\nque pendant cinq ans au plus, et jusqu'à trente ans. Nombre égal d'hommes\net de femmes qui se choisiraient eux-mêmes. L'opinion publique accueille-\nrait d'un murmure 'admirateur ou protestataire chaque élection nouvelle.\n Le commerce des cartes postales illustrées recevrait une vive impulsion.\n Académiciens et académiciennes auraient leur place marquée dans certaines\n cérémonies publiques. La ville d'Egeste rendit bien, jadis, des honneurs\n divins à Philippe de Crotone, le plus beau des Grecs.\n    On a fondé dernièrement une Académie des sports. Ce n'était pas une\n mauvaise idée, mais elle fut mal réalisée. Il n'y avait là dedans que des pro-\n priétaires d'écuries, des présidents de courses et des fondateurs de prix ; il\n aurait fallu leur joindre de véritables hommes de sport. Tous les champions\n auraient fait partie de droit de l'académie, et ainsi, à côté de Paul Adam,\n Pierre de Couberlin et Lebaudy, membres à vie, il y aurait eu, jusqu'à leur\n défaite, tous les détenteurs des coupes, un chauffeur, un piéton, un boxeur,\n  un aéronaute, un nageur, etc.\n     Et une Académie de gens du monde, de parfaits gens du monde? Le\n. besoin s'en fait furieusement sentir par ce temps de muflerie! Quarante per-\n  sonnes des deux sexes, sans condition de race, d'âge ou de fortune, mais\n  avec de très nombreuses conditions négatives qui rendraient l'élection\n  diantrement difficile. Il faudrait n'être ni ignorant de trop de choses ni trop\n  instruit, ni trop tiré à quatre épingles ni trop peu soucieux de sa mise, ni\n  trop oisif ni trop affairé, ni trop préoccupé des choses du monde ni trop\n  indifférent à leurs subtilités, nj trop bavard ni trop silencieux, ni parleur\n  trop technique ni causeur trop futile, ni pas assez galant ni le contraire! Ne\n  pourraient donc en faire partie que les gentilshommes qui ne songeraient\n  pas à leurs parchemins, les gens de lettres qui oublieraient leurs tirages, les\n  gens graves qui souriraient et les gens légers qui seraient attentifs, les dames\n  qui ne chercheraient à montrer ni leur esprit, ni leur beauté, ni même leur\n  cœur, bref, d'exquises personnes comme... autrefois Mme Récamier et\n   M. de Rivarol, naguère Stéphane Mallarmé et Gabriel Tarde pour ne\n   parler que des disparus, car parmi les vivants, en trouverait-on quarante?\n                                                                HENRI MAXEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-016", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 176, "page_fin": 185, "titre_corps": "Livres et revues", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LIVRES ET REVUES ŒUVRES COMPLÈTES DE TOLSTOÏ", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 219, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2701, "texte": "LIVRES ET REVUES\n\nŒUVRES          COMPLÈTES             DE TOLSTOÏ            :\n\n    T o m e X I V et t o m e X V . Edition définitive. — Traduction de\n  Bienstock. — La maison Stock, de Paris (155, rue Saint-Honoré), vient de\n faire paraître encore deux tomes de l'édition définitive, admirablement\n traduite par Bienstock, qu'elle a entreprise. Cette édition se recommande à\n deux points de vue. D'abord, elle est éditée avec le plus grand soin. La\n traduction est excellente et faite d'après les manuscrits les plus authentiques.\n Ensuite, elle est d'un bon marché incroyable. Chaque volume se vend au\n prix de 2 fr. 50, alors que le prix habituel d'un volume de ce genre est\n de 3 fr. 50.\n    Le tome XIV comporte deux parties dont la première est spécialement\n consacrée à l'exposé des théories du grand pédagogue russe Sur\n l'Instruction du Peuple. Après avoir fait successivement le procès des\n principales méthodes pédagogiques en faveur dans l'Empire russe, l'illustre\n écrivain, partant de ce principe, éminemment rationnel, qu'il est plus\n nuisible de dénoncer le mal sans proposer de remède que de le laisser\n ignorer, nous expose, dans des pages d'une logique irréfutable, sa méthode\n d'enseignem j nt personnelle, basée tout entière sur ce principe : La Liberté\n dans l'Ecole. Cette partie du volume complète d'une heureuse façon le tome\n précédent : Articles pédagogiques, auquel il sert, en quelque sorte, de\nconclusion.\n    La seconde partie : Contes et Traductions pour les Enfants, nous révèle\nune nouvelle face du génie de Tolstoï; nous y voyons, en effet, le Tolstoï de\nl'enfance qui ne se montre pas moins grand dans ces contes enfantins que\ndans ses œuvres d'une portée plus haute. Souvenirs d'enfance, aventures de\nchasse, contes historiques, anecdotes morales, descriptions scientifiques,\nnous trouvons de tout dans ce recueil présenté sous une forme simple, disons\nplus, naïve, si propre à être comprise des enfants auxquels il est destiné.\n    Le tome XV contient le premier volume d'un des plus célèbres romans de\nTolstoï : Anna Karénine, qui est, avec Guerre et Paix, un des plus remar-\nquables chefs-d'œuvre de la littérature russe. Ce roman occupera quatre\ntomes de la belle édition définitive des œuvres complètes du Maître publiée\npar la maison d'édition Stock, de Paris.\n    Dans Anna Karénine nous trouvons réunies toutes les qualités du Maître,\nportées à leur plus haute perfection. Ce roman, qui est un des chefs-d'œuvre\nde Tolstoï, nous initie à la vie encore si peu connue des Russes; l'auteur\ntantôt nous fait pénétrer dans la riche et frivole société pétersbourgeoise ou\nmoscovite, tantôt nous conduit à travers champs jusqu'à l'humble chaumière\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3208, "texte": "                                 LIVRES ET REVUES                                          177\n\ndu paysan. Toujours il sait nous intéresser p a r des détails que l'on devine\nrigoureusement exacts, et sa p l u m e excelle à peindre les tableaux m o n d a i n s\nou champêtres. Ajoutons à tout cela une finesse de psychologie remarquable\net une parfaite conception d e s caractères décrits, et n o u s n'aurons encore\ndonné qu'un faible aperçu des éminentes qualités dont l'illustre écrivain a\nfait preuve dans cette œ u v r e vraiment supérieure. C'est u n ouvrage que\ndevront lire tous ceux q u e passionnent les terribles bouleversement que subit\nl'Empire russe en ce moment, et qui sont désireux de connaître, autrement\nque par des légendes, les m œ u r s et le caractère de la haute société et d u\npeuple slaves.\n\n\nLE ROMAN :\nL ' h i s t o i r e d e G a d s b y , par RUDYARD K I P L I N G , T r a d u c t i o n de FABULET\n   et AUSTON-JACKSON. — (Paris, Mercure de France.)\n   « Conte sans intrigue », dit la couverture en sous-titre, u n e suite de\ndialogues pleins d ' h u m o u r , de vivacité, très a m u s a n t s . Singulier talen\nou mieux extraordinaire génie q u e celui de K i p l i n g ! . . . L u i qui a écrit\nmaints livres puissants, profonds, le voici qu'il enfile, sans grand lien\napparent, une suite de conversations d'un trait rapide, où passent, nettement\ndessinés, des types d'Anglais a u x I n d e s , exactement vus et réellement vivants.\nC'est vrai, c'est bien un conte sans i n t r i g u e ; il n'y a p a s à essayer de\nraconter celle qu'on y pourrait deviner. Qualités de pittoresques, sens très\nfin de l'intimité, entrain franc et rond en s o m m e , et, comme toujours chez\nKipling, une compréhension vigoureuse et p é n é t r a n t e de ce qu'il faut\nfaire vivre dans le cœur ou a u x yeux du lecteur. T o u t cela passe dans\nces dialogues qui sont bien d ' u n rusé et profond psychologue et d'un\nécrivain vraiment original                                                     G. B .\n\nL e P r é c u r s e u r , p a r JACQUES F R É H E L . — ( P a r i s , Plon.)\n  Le précurseur, c'est E t i e n n e d e Solminihac, q u e p r é o c c u p e le sort mal-\nheureux des femmes dans la société c o n t e m p o r a i n e . L a thèse de l'auteur est\nqu'il faut ramener la femme à la n a t u r e . « Emparez-vous de la terre, dit-il,\nqu'elle soit votre d o m a i n e . F u y e z les grandes villes, recréez la vie patriar-\ncale. Que les femmes riches qui possèdent des domaines aident leurs sœurs\nmalheureuses en les employant avec elles... L a vie en plein air est la seule\nqui convienne à vos t e m p é r a m e n t s nerveux ; vous vous étiolez d a n s les\nvilles... » E t c'est l'histoire c h a r m a n t e et douloureuse d ' u n e sorte de société\nfouriériste, où les femmes, désemparées, fatiguées de l'existence fiévreuse des\nvilles, s'adonnent à tous les labeurs de la glèbe.\n\nLes grands récits de l'Epopée française, par Louis ROCHE. —\n  (Paris, Plon.)\n  M. Louis Roche a voulu faire revivre, d a n s ces récits abrégés, la g r a n d e\nâme française d u passé. Ce sont, tour à tour, Charlemagne, Guillaume\nd'Orange, Ogier le Danois, Ami et Amile, Jourdain de Blaye, Garin le Lor-\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2876, "texte": "178                                 DURENDAL\n\n\nrain, Aiol, Huon de Bordeaux, Raoul de Cambrai, Renaud de Montauban,\nDoon de Mayence, Berthe aux Grands Pieds, qui, dans leurs gestes légen-\ndaires,fontfleurircettejoliefleurd'amour, de loyauté et de bonté, dont la racine\nplonge au cœur de France la douce. On doit louer M. L. Roche d'avoir\nressuscité, en des pages pleines de vie et d'une lecture agréable, ces vieux\nrécits où frissonne naïvement, comme un cœur d'enfant, le cœur d'une race.\n\nF a n t ô m e s e t F a n t o c h e s , par VINCENT SAINT-VINCENT. — (Paris,\n   Pion.)\n   «' Ce livre n'est peut-être pas inutile, dit l'auteur dans sa préface ; car je l'ai\ndésiré un délassement pour l'esprit du lecteur, une suite de spectacles repo-\nsant de la vie des affaires par contraste. » Et voici des contes, sept contes,\ntrès différents les uns des autres, écrits d'une main légère et artiste, images\nclaires de vitraux translucides. L'un d'eux surtout, intitulé Le Bourreau de Dieu,\n— dans lequel l'humble sabotier Christophe, après avoir toute sa vie sculpté\ndes christs et crucifié ses images de bois, se fait crucifier lui-même pour expier\nses fautes — nous a ému par cette grandeur mystérieuse qui anime parfois,\nsans qu'ils s'en doutent, les actions des hommes.\n\nA m o u r o b l i g e , par LÉON BARRACAND. — (Paris, Plon.)\n   Renée Maugeon, la fille de l'industriel, aime un employé de son\npère, sans savoir que sous le nom de Robert se cache le second fils d'une\ndes plus grandes familles de France. Robert lui-même aime la jeune\nfille. L'épousera-t-il ? Soudain, on lui annonce la mort de son aîné et cette\nmort le fait l'héritier du nom de ses ancêtres. Le prince de Puyménée\nCoucy gardera-t-il les engagements du caissier Robert? Amour oblige. Et le\nprince épouserait la fille de l'industriel ruiné, si la mort de cette jeune fille\nn'arrangeait tout.\n\nL a V i e p r o f o n d e . Eveils et Visions, par MARC SANGNIER. — (Paris,\n   Perrin.)\n   Nous connaissions déjà Marc Sangnier, pour sa belle œuvre du Sillon qui\ngrandit et prospère, semant par toute la France le bon grain de la démocratie\ncatholique. Nous avons, ici même, signalé à l'attention de nos lecteurs le livre\nde Sangnier : L'Esprit démocratique, où se reflète la physionomie de l'homme\nd'action.\n   Ceci est un livre d'art. Ces pages, en lesquelles rayonne la vie intérieure,\nla vie profonde, frémissante et bouillonnante d'une âme d'élite, nous ini-\ntient aux premiers rêves et aux premiers enthousiasmes de Marc Sangnier. Et\nc'est un beau livre, plein de rêve, de ce rêve mystérieux où plongent les\nracines de nos énergies.\n\nC o n s t a n c e , par T H . BENTZON. — (Paris, Hatier.)\n  C'est l'histoire d'une jeune fille qui, de toute son éducation et de\nson instinct, se refuse à épouser l'homme divorcé qu'elle aime de toute\nson âme. Histoire tragique et poignante, où l'on voit celte petite âme\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2929, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                  179\n\nmystique lutter contre son cœur et le vaincre. Le père de Constance, un\ndocteur matérialiste et athée, ému devant la grandeur et la noblesse du\nsacrifice, en vient à proclamer : « La religion, qui trempe ainsi une volonté\nd'enfant, est, quoi qu'on en puisse penser, une grande chose. »\n\nLe Livre d'heures de mon oncle Barberousse, par JACQUES\n  LEROUX. — (Bruxelles, Lacomblez.)\n   L'oncle Barberousse vit dans la paix rurale de Lustin une vie simple,\nexempte des grands soucis qu'apporte l'ambition. Il vit avec ses fleurs et ses\nsouvenirs; et c'est un charme de suivre sa pensée qui vagabonde sur les\nchoses, ne leur accordant de prix que juste ce qu'il faut pour ébranler déli-\ncieusement d'un léger frisson son âme émotive. Dans ses heures de joie, il\nsouffle sur sa flûte des airs savoureux que lui dicte la Muse. Et il meurt avec\nla belle et douce sérénité de ceux qui croient.\n\nV i r g i l e p u n i p a r l ' A m o u r , Contes de la Forêt de Fontainebleau, par\n  A. RETTÉ. — (Paris, Vanier.)\n   M. Adolphe Retté est un amoureux des arbres, un parfait amant de la\nforêt. Ces contes, dont le premier donne son titre au volume, nous trans-\nportent au cœur même de la silve frissonnante et vibrante. Evocation de\nmystères et de rêves, d'amour et de haines, de vie et de mort; compréhension\nfervente des paysages et des êtres qui les habitent; c'est tout cela que\nM. Retté, en une langue savoureuse et chantante, fait passer devant notre\nâme émerveillée.\n\nL e s M a r t y r s d e L y o n , par ANTOINE BAUMANN. — (Paris, Perrin.)\n   M. Baumann fait le tableau de la Gaule des premiers siècles chrétiens. Il\nnous émeut devant les actes admirables de Pothin,de Blandine et des autres\nmartyrs lyonnais, dont le sang allait fleurir, fleur de pourpre et d'amour, sur\nle vieux sol gaulois. Et tandis que l'empereur Marc-Aurèle ratiocine dans\nRome à la manière des philosophes grecs, la Gaule soudain, du fond de ses\nforêts, s'éveille à la Bonne Nouvelle.\n\n La F a i l l i t e d e J a c q u e s L e b l a y , par PIERRE LE ROHU. — (Paris,\n    Perrin.)\n    Il faut retenir le nom de Pierre Le Rohu. Déjà dans l'Autre Rive et dans\n Intigre, ce romancier catholique a affirmé son talent. Dans sa nouvelle œuvre,\n M. Le Rohu étudie la question de la morale humanitaire que l'on oppose si\n volontiers de nos jours à la morale divine. Et c'est un drame émouvant et\n passionné que la vie de Jacques Leblay, forcé de constater la faillite de son\n idole, l'impuissance de son idée du devoir ; et de constater cela précisément\n dans celle, sa meilleure disciple, qu'il aimait.\n\n S e r v i t u d e , par J. DE FOVILLE. — (Paris, Plon.)\n    Histoire d'une femme sur le cœur de laquelle un premier amour a mis son\n emprise et qu'un second amour plus pur ne parvient pas à guérir. Il y a dans\n ce livre des pages d'une émotion intense, mais pas une pensée neuve.\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2817, "texte": " 180                               DURENDAL\n\n\n L e C a p i t a i n e S a i n t - M é r y , par G. ROUTIER. (Paris, Fontemoing.) —\n Vague histoire d'amour qui nous mène péniblement à Sedan.\n                                                                EDOUARD N E D .\n\n\n REVUES         DART      :\n\n   L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (Anvers, Buschmann; Bruxelles,\nVan Oest). — Le numéro de Février donne la fin de la savante étude de\nJOSEPH DESTRÉE, sur l'Exposition d'Art ancien bruxellois. Cet article est rehaussé\npar de très belles reproductions de quelques remarquables tapisseries et\nd'admirables retables. Cette étude est suivie d'un très intéressant article de\nHENRI BOREL, sur une Exposition de l'Art chinois à Batavia, accompagné de fort\ncurieuses reproductions. Il y a encore dans ce numéro une superbe photo-\ngraphie de la façade de la somptueuse cathédrale d'Amiens et d'un merveilleux\nhaut-relief de la chaire de Sienne de Nicollo Pisano.\n                                                                       H. M.\n\n    A u g u s t a P e r u s i a . (Numéro de Janvier.) — Ces mots, que l'on peut\nlire sur l'une des belles et antiques portes de Pérouse, forment le titre\nd'une nouvelle revue, publiée dans cette ville exquise, et consacrée à l'étude\nde l'art et de l'histoire de l'Ombrie, surtout en ce qui regarde les coutumes,\nla topographie, les mille détails significatifs, précieux et souvent négligés des\ntemps et des choses.\n    Le premier numero, bien composé et illustré, est de bon augure pour\nl'intérêt de la publication. Il contient, notamment, outre une excellente\nintroduction du directeur, M. CIRO TRABALZA, un agréable article, plein\nd'érudition et de souvenirs, Dal Corso a S. Giuliana de M. BACILE DI CASTI-\nGLIONE; une note de M. SCHNEIDER sur un Pérugin du Musée de Toulouse et une\nétude de M. LUIGI LANZI sur le Couvent de S. François, près de Stroncone,\ndont le patriarche ombrien aurait fondé la communauté vers 1213. L'auteur\nsignale une fresque de ce couvent où se rencontre une image auréolée et\nstigmatisée de François, qui, d'après lui, aurait été peinte vers 1250.\n\n   L ' A r t e t l e s A r t i s t e s . — (Numéro de Février.)\n   Une série d'admirables reproductions d'après les fresques de Domenico\nGhirlandaio, à S. Maria Novella de Florence et d'après les dessins et eaux-\nfortes, de l'intérêt le plus vif, de M. Louis Legrand, forme, au point de vue\nde l'illustration, la partie la plus attrayante de ce numéro. Texte de\nMM. Marcel et Mauclair.\n   En outre, une étude de M. Ritter sur le peintre roumain Grégoresco. Dans\nle supplément une note, accompagnée de reproductions, sur les fresques de\nSimone Memmi, de Sienne, et de Giovanni da Viterba, du Palais des Papes, à\nAvignon.\n                                                                     A. G.\n"}, {"page_pdf": 224, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3079, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                l8l\n\n\nL'HISTOIRE :\n   H i s t o i r e d u m o y e n â g e , par CHARLES MŒLLER, professeur\nd'histoire générale à l'Université de Louvain. Dernière partie : Les Caro-\nlingiens. — (Louvain-Paris, 1905.)\n   A diverses reprises, nous avons signalé aux littérateurs l'Histoire du moyen\nâge, de M. Charles Mœller, comme une source d'inspiration féconde.\n   Plus encore que ses devanciers, ce volume s'impose à l'attention de nos\nlecteurs, puisque, p. 539, il raconte la fameuse journée de Roncevaux, où\nDurendal fit merveille aux mains de Roland. Dommage que la sévère rigueur\nde l'historien l'oblige à ajouter que la célébrité posthume de Roland relève de\nla légende.\n   Quoi qu'il en soit, dans toute cette histoire des Carolingiens, dont\nM. Charles Mœller s'occupe, que de faits intéressants, que de personnages\nen relief à des titres divers, que d'institutions importantes qui reçoivent alors\nleur première instauration!\n   Par-dessus tout, c'est l'épopée carolingienne et le grand empereur sou-\nmettant l'Europe à son sceptre, mais en même temps lui donnant de sages\nlois et faisant de son palatium l'ardent foyer des sciences et des lettres. Puis,\nc'est l'effondrement de l'empire carolingien et l'avènement de la féodalité.\n   Si la France tient la plus large place dans l'ouvrage de M. Charles Mœller,\nil y a pourtant hors d'elle des faits et des personnages qui méritent d'arrêter\nl'attention. En Angleterre, c'est Alfred le Grand; chez les Slaves, Cyrille\net Méthode. Bien intéressants aussi les mouvements des Hongrois, que l'on\nvoit, au xe siècle, en quête d'une patrie, en Italie, en France, en Orient et\nmême dans nos contrées.\n   Chose étrange, au milieu de tant de bouleversements, de compétitions si\ndiverses, l'Occident catholique, si divisé d'ailleurs, donne le consolant\nspectacle d'une foi commune, d'un culte unique, d'institutions similaires. « A\nce point de vue, écrit M. Mœller, on peut dire que les nations européennes\nont formé vraiment une famille, où l'on distinguait à peine l'indigène de\nl'étranger; et c'est cet esprit cosmopolite qui explique comment des maisons\n alltmandes ont pu régner si longtemps en Italie; comment en Hongrie le roi\nsaint Etienne a pour successeur un Vénitien d'origine ; comment un Danois,\nCanut le Grand, règne paisiblement en Angleterre ; comment le royaume de\nSicile doit sa fondation à des Normands de France ; comment la dynastie de\nPortugal tire son origine d'un cadet de Bourgogne ; comment, enfin, un\npeuple asiatique comme les Magyars a pu prendre et garder son rang parmi\nles nations européennes. »\n   Bref, les littérateurs ont tout à gagner à la fréquentation de sérieux\nouvrages d'histoire comme celui de M. Charles Mœller; ils y trouveront\nl'attachant sujet de plus d'une Cité ardente.                      J. V. D. G.\n\nD e l ' H i s t o i r e , par J. BARBEY D'AUREVILLY. — (Paris, Lemerre.)\n   La collection de l'œuvre critique de Barbey d'Aurevilly continue à\ns'augmenter, grâce aux soins précieux de Mlle Read, à laquelle les admira-\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3244, "texte": "182                                DURENDAL\n\n\nteurs du poète tragique de Ce qui ne meurt pas doivent déjà tant de recon-\n naissance.\n    Cette œuvre critique dont les feuillets ont été tracés au jour le jour de la\npresse, il semble qu'ils aient gardé souvent l'empreinte toute brûlante du\nmoment : la fièvre, l'ironie, la colère ou l'indignation suscitées chez le\nmagnifique écrivain par les circonstances transparaissent sans cesse dans ces\npages où il étudie ou évoque, pour les juger, les hommes vivants et les\népoques mortes.\n    Certes, c'est un juge passionné, par tempérament et par conviction, mais\nd'une passion lucide, impatiente de vérité et de justice, et qui, lorsqu'elle\ncroyait les avoir discernées, ne craignait point de les affirmer, sans souci de\ntergiversations et de prudence, à l'encontre même de l'opinion générale...\nD'ailleurs, une opinion serait-elle plus fondée parce qu'elle est générale? On\nsait assez qu'elle est faite plutôt d'adhésions intéressées ou nonchalantes que\nd'examen et de réflexion personnels.\n    Et, à certains égards, la partie critique de l'œuvre de Barbey reflète, peut-\nêtre, avec plus d'intensité que ses ouvrages d'imagination, la forte et ardente\nphysionomie du maître écrivain, la superbe et l'envergure prodigieuse de\ncette intelligence qui avait exploré tous les domaines de la pensée, avait\ncombattu sur tous et ne se lassa jamais d'y combattre. D'Aurevilly n'était\npas d'une complexion à jamais pouvoir dire, avec Gœthe : « Le temps\nm'a rendu spectateur!... »\n    La lutte était, en effet, l'élément, l'atmosphère — on dirait bien : la forme\nde sa pensée.\n    La mêlée l'attirait, l'excitait, et le tournoiement de son épée y jetait de\nbeaux éclairs; mais, et il en avait le sentiment, l'épée était trop noble pour\nles batailles d'à présent; il y avait à la fois trop d'idéal et de chevalerie dans\nson esprit, et trop de clairvoyance, pour un temps qui nie tout idéal, parce\nqu'il est moins fatigant de se laisser vivre que de faire effort, et qui\nse rebiffe seulement contre les transgresseurs du doute et du mensonge où il\nmet toutes ses complaisances.\n    On croit annihiler toute la valeur d'une œuvre critique de la nature de\ncelle de Barbey en la représentant comme inspirée par l'outrance et le para-\ndoxe. Rien moins, cependant. Dans les romans de Barbey le récit est géné-\nralement mis dans la bouche d'un des personnages; artifice destiné, évidem-\nment, à permettre à l'auteur de conserver à sa pensée le tour oratoire qui lui\nest naturel, de développer la peinture des événements et des êtres dans une\nforme qui laisse jeu à tout l'éclat et à toute la richesse de l'éloquence du\n narrateur. Cette forme, Barbey l'emploie à plus forte raison encore dans ses\ntravaux critiques; et, évidemment, il était plus expéditif de nier la valeur\nde ceux-ci que de les réfuter, en prétextant de leur véhémence d'argumen-\n tation habituelle. Mais, en réalité, si la dialectique du maître est trop pressante\n et trop puissamment originale pour les esprits neutres et pusillanimes; si,\nquelquefois, elle entête et éblouit à force de traits et d'étincelles, il faut\nsentir que cette chaleur et cette énergie sont le rayonnement d'une conviction\nfondée sur l'expérience de la vie et des hommes.\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3274, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                    183\n\n\nParis    SOUS N a p o l e o n      : H. Administration; Grands travaux, par L DE\n  LANZAC DE LABORIE. — (Paris, Plon.)\n   Paris a toujours été une force et une influence trop redoutées de l'Etat, et\ntrop dangereuses à ses yeux, pour jouir du régime uniforme des autres com-\nmunes françaises. Encore aujourd'hui, la ville s'administre dans des condi-\ntions spéciales. Sous l'Empire, le maire de Paris, c'était, en réalité, le souve-\nrain, aidé de ses préfets et de ses fonctionnaires, plus un conseil qui faisait\nles gestes qu'on lui indiquait !\n   Toutes les affaires étaient évoquées et discutées devant l'Empereur, eh ces\nconseils d'administration, au cours desquels il dictait mainte décision expé-\nditive et péremptoire, dont le lucide bon sens devait faire un étrange contraste\navec le formalisme compliqué et lent de l'administration.\n    M. de Lanzac a réuni d'abondants et précieux renseignements, notamment\nsur les travaux somptuaires entrepris ou projetés à Paris par Napoléon : Arcs\nde triomphe et palais; transformation des abords du Louvre, du Palais-\n Royal; fontaines, entre autres celle dont on vit longtemps le simulacre en\nplâtre peint sur la place de la Bastille et qui représentait un éléphant portant\nune tour, « à la manière des anciens », et qui devait jeter de l'eau par sa\ntrompe.\n    Même au cours de ses campagnes les plus lointaines, l'Empereur ne cessait\nde s'occuper des travaux de Paris, de harceler l'activité de ses architectes et\nde ses fonctionnaires, de combiner de nouveaux projets utiles ou grandioses.\n Dans ce domaine comme dans les autres, il apparaît, avec sa grande person-\nnalité originale, prompte et impatiente à la solution et, en même temps, métho-\ndique, portant avec elle la clarté et l'ordre.\n    « Les mots doivent être cousins des faits », disait le vieux conteur anglais\n Chaucer; les mots du livre de M. de Lanzac sont tels; et avec mille détails\ncurieux, nous rapportent nombre de traits de pensée et dé caractère, bien\npropres à parfaire en nous la physionomie de ce prodigieux Bonaparte. Rien\nde plus typique, par exemple, que son attitude devant les apothéoses qu'on\nvoulait lui décerner et qu'il repoussait, moins par modestie, sans doute, que\n par un certain sentiment de la mesure et quelque crainte du ridicule :\n « Cet hommage de ses sujets, l'Empereur veut le mériter par sa vie entière »,\nfaisait-il répondre, un jour, après Austerlitz, au Comité qui s'était formé\npour lui ériger une statue équestre ; et la réplique du Comité, enthou-\nsiasmé par la magnanimité auguste de ce refus, est un spécimen charmant\ndu style de l'époque : « Le monument que nous voulions élever existe dans\n le refus même que Sa Majesté a fait de l'accepter ! »\n\nL e s S a i n t s : Saint François de Borgia ( 1 5 0 0 - 1 5 7 2 ) , par PIERRE SUAU. —\n   (Paris, Lecoffre.)\n   La famille des Borgia qui avait affligé l'Eglise d'un pape tel qu'Alexandre VI\net d'un cardinal tel que son fils César, lui donna aussi, en compensation, un\nsaint. C'est le héros de ce livre : quatrième duc de Greadie, en grande\nfaveur auprès de Charles-Quint, vice-roi de la Catalogne, non moins\nremuante et indomptable auXVIesiècle que de nos jours, puis tombé dans\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2780, "texte": "184                                DURENPAL\n\n\nune sorte de disgrâce, François de Borgia, ayant perdu sa femme, Eléonore\nde Castro, entra dans la Compagnie de Jésus, de fondation toute récente et\nqui commençait à se développer. Appelé bientôt à Rome, en qualité d'assis-\ntant du P. Lainez, un des premiers adeptes de saint Ignace et le successeur\nde celui-ci au généralat de la Compagnie, François, à la mort de ce reli-\ngieux, se vit imposer, à son tour, la lourde charge du gouvernement de\nl'ordre.\n   Le livre de M. Suau met très bien en lumière la personnalité attachante\nde saint François de Borgia et sa physionomie aussi originale sous le harnais\ndu courtisan que sous l'humble robe du jésuite.\n\n   Les premiers temps de l'Etat pontifical, par L. DUCHESNE.\n— (Paris, Fontemoing.)\n   Origines troublées, assujetties, où la papauté était livrée aux volontés ou\naux caprices des nobles, des princes ou des empereurs, dont le Pontife, sou-\nvent, n'était, en quelque sorte, que le chapelain ou le délégué aux affaires\necclésiastiques.\n   Le savant prélat a résumé dans un récit rapide et vif l'histoire de cette\npériode qui se clôt à l'avènement de Grégoire VII, le grand Hildebrand,\ndont le règne inaugure, avec l'affranchissement du Saint-Siège, l'ère de ses\nlongues tribulations, de toutes les péripéties néfastes ou glorieuses de sa lutte\ncontre l'Empire.\n   L'auteur de ce livre, délesté de l'appareil scientifique, le destine, dit-il, aux\nlecteurs... ordinaires. Les autres, confiants dans le discernement critique et\nle jugement historique de Mgr Duchesne, s'en contenteront, sans doute, bien\négalement.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\nDIVERS :\nLettres de Marie-Charles Dulac. — (Paris, Blond.)\n   Grande simplicité et grand amour, ce sont les accents d'âme que l'on per-\nçoit dans la lecture de cette série de lettres d'un artiste trop hâtivement dis-\nparu, et qui n'a été connu et apprécié que de quelques-uns, quelques-uns qui\ncomptaient, il est vrai...\n   Ce qui apparaît à toutes les lignes de cette correspondance, datée, en\nmajeure partie, d'Italie, c'est un esprit charmant dans la transparence duquel\nla création et les créatures se reflètent comme dans un prisme lumineux et\ncandide.\n   Ces lettres, c'est l'expansion toute vive et toute naïve d'une pensée sans\napprêt, vagabonde, tantôt presque puérile, tantôt pénétrante et jetant, pour\nainsi dire, des lueurs inconscientes.\n   « La vérité, écrit quelque part Dulac, ce n'est pas les grandes choses; c'est\nde rendre belles les simples choses qui nous sont présentées, et d'en tirer\nparti. » Et il semble que tout l'effort de son art, effort si tristement brisé, et\nla vocation de sa vie soient résumés en ces paroles d'une intonation si vrai-\nment franciscaine.\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3188, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                               185\n\n\n   Dulac était symboliste, mais son symbolisme n'était pas — comme le dit\ntrès bien, dans son excellente introduction, le R. Louis— « celui des artistes...\nqui réduisent toute leur vision à quelque conception précieuse », mais le sym-\nbolisme de ceux « qui se placent en face de la nature et essayent de la com-\nprendre ». L'obscurité des premiers est faite d'égotisme; la clarté des autres,\nd'amour...                                                             A. G.\n\nL a R o u m a n i e c o n t e m p o r a i n e , par ANDRÉ BELLESSORT. — (Paris,\n    Perrin.)\n    Ce livre est composé de la réunion d'articles parus dans la Revue des Deux-\nMondes et donnant un aperçu d'ensemble très instructif et pénétrant de la\nRoumanie contemporaine au point de vue des mœurs, des institutions, de\n organisation politique et sociale, avec quelques vues rétrospectives sur l'his-\n oire des principautés danubiennes aux XVIIIe et XIXe siècles. L'étude de\nM. Bellessort donne une idée très exacte du caractère roumain, caractère\nmobile, imprévoyant, manquant peut-être de profondeur, mais dont les fai-\nblesses sont si largement compensées par les qualités de finesse, d'intelli-\ngence, d'activité, de générosité et de désintéressement qui constituent l'apa-\nnage inaliénable de cette race. Un des chapitres les plus intéressants du\nlivre est intitulé : Le Roman de la Roumanie. Il raconte les diverses étapes de\nl'affranchissement des principautés danubiennes, depuis 1848 jusqu'en 1866.\nC'est là une des pages les plus dramatiques de l'histoire contemporaine.\nCette émancipation fut préparée et poursuivie par quelques fils de boyars\nqui, dans un admirable mouvement d'abnégation patriotique, brisèrent cou-\nrageusement l'oligarchie servile et étroite où leur pays était étouffé mais dont\ncependant eux-mêmes bénificiaient, octroyant ainsi à la Roumanie moderne\nle triple bienfait de l'indépendance, de la civilisation et d'une place respectée\nen Europe. Voilà comment, vers le milieu duXIXesiècle, on vit ressusciter la\n Roumanie qui, politiquement née d'hier, est vieille pourtant de plus de dix-\n sept cents ans. Un de ceux qui contribuèrent le plus intelligemment à réaliser\n et à parachever cette œuvre de régénération fut assurément le roi Charles,\n une des plus nobles figures de souverain de l'Europe contemporaine, auquel\n M. Bellessort consacre quelques-unes des meilleures pages de son livre, dans\n le chapitre intitulé : Le Roi. Signalons encore quelques fines silhouettes\n d'hommes politiques roumains, dessinées d'un crayon spirituel, et mention-\n nons spécialement la partie descriptive du livre de M. Bellessort qui est très\n belle, fort observée et suggestive. Formulons cependant un regret, c'est que\n l'auteur ait complètement passé sous silence l'essor littéraire et artistique de\n  la Roumanie contemporaine dont le sens esthétique si affiné et constamment\n  en éveil s'est victorieusement affirmé pendant ces dernières années dans des\n  œuvres de caractère différent qui constituent une véritable littérature natio-\n  nale tout à fait digne de captiver l'attention.                     G. DE G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison03-017", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 186, "page_fin": 192, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES SAINTE CÉCILE, DRAME MUSICAL", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 229, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1886, "texte": "NOTULES\n\n  S A I N T E CÉCILE, DRAME MUSICAL E N T R O I S\nACTES. — Le troisième acte de cette œuvre de notre\ncollaborateur Joseph Ryelandt sera exécuté au théâtre\nde Louvain, le jeudi 5 avril, à 8 h. 1/2, au deuxième\nConcert de l'Ecole de Musique de Léon Du Bois, sous la\ndirection de l'auteur.\n  La réduction pour chant et piano de « Sainte Cécile »,\nréduction faite par l'auteur, est en vente chez l'éditeur\nMuraille, de Liége, et chez tous les éditeurs de musique\nde Bruxelles, au prix de 15 francs.\n  Le libretto de notre collaborateur Charles Martens se\nvend séparément au prix de 1 franc.\n  L'ouverture de « Sainte Cécile » fut jouée aux Concerts\nPopulaires de 1904-1905.\n                                     * * *\n\n   L e T h é â t r e d u P a r c vient de jouer cinq actes nouveaux en vers de\nM. Félix Bodson, l'auteur de cette étincelànte fantaisie : Pierrot millionnaire,\napplaudie sur la même scène l'an dernier et qui nous fut rendue, en même\ntemps que l'on nous donnait Frère François Rabelais, pour deux soirées, car\ndeux soirées, c'est bien le plus qu'une direction soucieuse d'art national\npuisse compromettre à représenter des œuvres belges. On sait que le Tou-\nrangeau François Rabelais fut, en sa jeunesse studieuse et gaie, pendant dix\nou douze ans, moine cordelier au Couvent de Fontenay-le-Comte, où ses\nconfrères en moinerie, méfiants et hostiles, firent mine de vouloir lui\nconfisquer ses livres trop profanes, grâce auxquels il sentait déjà l'hérésie.\nC'est sur cet épisode que M. Bodson a édifié sa pièce. La fantaisie du poète\ny a beaucoup ajouté à l'histoire, trop peut-être, car le vaudeville y envahit la\ncomédie et quelques scènes d'un comique pénible y froissent le goût. Nous\nn'avons pas été seuls à trouver que le portrait, tracé d'une main légère par\nM. Bodson, de maître François Rabelais rapetisse un peu le formidable et\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3319, "texte": "                                    NOTULES                                  187\n\n\ntruculent auteur de Pantagruel. Mais le vers demeure éclatant, preste et\nsonore, et la pièce, dont les derniers actes manquent un peu de consistance\net de clarté, atteste, somme toute, un sens du théâtre qui nous permet\nd'espérer de M. Bodson des œuvres plus réussies.                       D.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   M l l e E l i s a b e t h D e l h e z , professeur de chant bien connue à Bru-\nxelles, s'est fait entendre cet hiver à Paris, à la salle Pleyel, et y a\nobtenu le plus grand succès. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans le\nGuide Musical :\n   « La voix de cette aimable cantatrice, d'un joli timbre, est pleine de fraîcheur\net de jeunesse. Elle semble 'convenir à l'interprétation des mélodies tendres\net gracieuses plutôt qu'aux œuvres passionnées. Mais, comme l'artiste aime\net comprend toutes les musiques, elle les traduit avec le meilleur goût et une\nvive intelligence. On ne sautait trop la louer de la composition de son pro-\ngramme : les œuvres classiques en occupaient la première partie, et la seconde\nétaitconsacréetout entière aux musiciens modernes. Deux Lieder de Beethoven,\nDie Trommel gerühret (Le Tambour battant), Freudvoll und Leidvoll (Joie et Dou-\nleur), ont été dits dans un style très pur, ainsi qu'un air des Noces de Figaro.\nLes cinq premiers Lieder de l'Amour d'une femme, de Schumann, ont été fort\napplaudis; ils l'eussent été davantage encore, s'il y eût eu plus de communion\nintime entre l'accompagnement et le chant. Des mélodies de César Franck,\nde Vincent d'Indy, de Chausson, de Lalo, de Chabrier, ont obtenu beaucoup\nde succès; mais la ronde de Lekeu, d'un tour si expressif, et l'exquise Mando-\nline (bissée) de Claude Debussy ont semblé faire le plus de plaisir.\n     Le deuxième concert de Mlle Elisabeth Delhez n'a pas été moins brillant\nque le premier. Cantatrice sûre de sa voix, excellente musicienne, polyglotte\n(elle chante aussi bien en allemand et en italien qu'en français), éclectique\ndans la composition de son programme, mais aussi très sévère dans le choix\ndes œuvres, elle a tout ce qu'il faut pour plaire, et elle a plu beaucoup une\nseconde fois. Quand on peut chanter la cantate de la Pentecôte, de Bach,\nla monotone mélodie Im Treibhaus (Dans la serre), de Wagner, l'air « Non so\npiu » des Noces de Figaro, et une douzaine de mélodies des musiciens contem-\nporains si différents de style et si malaisées à bien interpréter, on prouve la\nsouplesse de son talent, la solidité de sa voix et l'avantage d'une bonne\nméthode. »\n   Voici, d'autre part, le bel hommage rendu au talent de notre compatriote\npar Louis Laloi, critique averti s'il en fut, dans le plus sérieux périodique\n musical de Paris : Le Mercure Musical, dont il est directeur :\n   «MlleElisabeth Delhez a donné deux concerts à Paris. J'ai pu assister au\n premier, et ce fut là une des meilleures soirées ,que j'aie eues depuis bien\n longtemps. D'abord c'est un si grand plaisir d'entendre une voix fraîche et\n nourrie, bien posée et bien timbrée en toute son étendue ! Mais à ces qualités\n naturelles Mlle Dalhez joint une puissance d'interprétation qui va droit au\ncœur. Je ne crois pas possible de sentir mieux la passion candide de\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3149, "texte": "188                               DURENDAL\n\n\nFraueiiliebe, ou le recueillement religieux du Nocturne de César Franck, si\nrarement chanté et si ingrat pour tous ceux qui ne cherchent que les effets ;\ncar c'est une mélodie de quelques notes seulement, très soutenue, et qui se\nrépète, chant naïf de l'âme en prière, cantique sublime, suave litanie. Voilà\nce que Mlle Delhez a su, sans effort, nous faire entendre; elle n'a pas moins\nbien traduit l'ardeur des lieder de Beethoven ou l'insouciante mélancolie de\nla Ronde de Lekeu. Et la Mandoline de Debussy, rendue en une charmante\nnuance clair de lune, a été redemandée par l'auditoire enthousiasmé. On\nvoit par ces noms seuls que Mlle Delhez ne reste étrangère à aucune\nforme de la beauté musicale; elle y a d'autant plus de mérite que sa sincérité\nreste toujours entière, manifeste, saisissante. La seconde séance, qui\nréunissait Bach, Wagner, Mozart, Liszt, Brahms, Schubert, Fauré, Duparc,\nBorodine et Chabrier, a eu, paraît-il, plus de succès encore que la première.\nJ'espère que nous aurons bientôt occasion d'entendre de nouveau Mlle Delhez;\ndes talents aussi purs que le sien sont rares à Paris, autant et peut-être plus\nque partout ailleurs ».\n\n                                       * *\n\n    L e v e r s l i b r e . — Nous partageons absolument l'avis émis par le grand\npoète Charles Van Lerberghe sur le vers libre, dans la lettre que voici, lettre\nadressée au Thyrse, qui lui avait soumis un concours de vers libres :\n   « Je vous renvoie les poèmes en vers libres parmi lesquels il s'agissait de\ntrouver ceux qui, à mon avis, seraient les meilleurs. Les moins mauvais\nserait plus exact. Le classement me paraît inutile, en ce cas, et superflu.\nL'ensemble est d'une médiocrité déplorable. Je crois que la faute en est au\nvers libre lui-même, que l'exemple et la pratique même de nos meilleurs\n poètes paraît devoir définitivement condamner. Pour ma part, et après\nexpérience faite sans résultat heureux à mon avis, je conclus que le vers libre,\nici comme partout, en pratique comme en théorie, à part quelques vers\nheureux de Verlaine, Griffin, de Régnier, Jammes, a failli à tout ce qu'on en\nattendait et qu'il mérite la mort.\n    » Mieux vaut en revenir au vers classique tel qu'Hugo, Baudelaire, Mal-\nlarmé, Verlaine et de Régnier l'ont fait. A l'avenir d'expérimenter petit à\n petit, un peu à la façon prudente de Moréas ou de Paul Fort les\n innovations métriques à introduire. On est allé trop vite en besogne et\n trop loin.\n    » Le vers libre, probablement impossible, n'a servi qu'à créer une forme\n nouvelle de jargon, de bavardage et à donner un aspect prétentieux de\n rythme, uniquement typographique a de l'exécrable prose sans ombre de\n tenue. Je me rallie à toutes les critiques qui en ont été faites et j'approuve,\njusqu'à nouvel ordre, tous ceux qui, sans condamner le vers libre, deman-\n daient qu'il soit chassé du Parnasse, sans autre considération. A lui d'être assez\n fort pour rentrer par la fenêtre en la cassant, et par sa seule force. Ce jour-là,\n je serai le premier à l'applaudir.\n    » En attendant, je le siffle, et félicite vivement de Régnier de n'avoir pas\n"}, {"page_pdf": 232, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3249, "texte": "                                  NOTULES                                   l89\n\n\nattaché pour toujours sa fortune à cet attelage de mulets, destiné à verser dans\nl'oubli ou le ridicule pour l'éternité. »\n                                           *\n                                         * *\n    L'A C a p e l l a G a n t o i s , fondé et dirigé par EMILE HULLEBROECK,\nqui est un véritable artiste et un chef incomparable, a donné, il y a quelque\ntemps déjà, à Louvain, une admirable audition, organisée sous les auspices\ndes sociétés Davidsfonds et Met Tijd en Vlijt. On connaît les qualités émi-\nnentes de ce choral mixte, qui s'est déjà acquis une réputation'à l'étranger.\nIl a exécuté, entre autres œuvres, le beau motet de Palestrina : O Domine Jesu\nChriste, et a interprété d'une façon absolument merveilleuse le Gloria de la\nMesse du Pape Marcel, cette page d'une rayonnante splendeur. On dut la redire\nen présence de l'enthousiasme des auditeurs. Grand succès aussi pour les\nautres numéros du programme : les motets Jesu dulcis et O vos omnesde Vittoria,\nle Vaarwel mijn broeder, deux chants populaires harmonisés par Van Duyse et\ndeux airs duXVIIIesiècle, harmonisés par Gevaert.\n   Cette même société chorale avait remporté précédemment le plus brillant\nsuccès à Anvers, ainsi que nous l'avons relaté. A Gand, siège du choral mixte,\nles auditions qu'il donne au Cercle Artistique sont fort goûtées, attirent toujours\nde nombreux auditeurs et sont applaudies avec enthousiasme. La deuxième\naudition a été entièrement consacrée aux œuvres du maître français Bour-\n gault-Ducoudray, du Conservatoire de Paris, et la troisième aux œuvres de\n Haendel. Ces succès nous réjouissent vivement. Car nous nous intéressons\n hautement aux progrès du vaillant et très artistique choral mixte de Gand.\n Nous espérons bien que le Cercle Artistique de Bruxelles invitera un jour ces\n artistes à se faire entendre dans ses salons du Waux-Hall.\n                                                                         H. M.\n                                     *\n\n   Les A m i s de la M é d a i l l e d'art. — Cette société est en pleine\nprospérité, comme on a pu le constater d'après les rapports lus récemment\npar le secrétaire, Charles Le Grelle, et le trésorier, Ch. Laloire, à la séance\nannuelle présidée par Alphonse de Witte. Elle compte actuellement\ncent quarante-huit membres belges et soixante-huit hollandais. Il a été\ndécidé dans cette réunion que la médaille de 1906 serait exécutée par\nM. J. Dupuis et consacrée à la mémoire du comte de Flandre. Puis, tandis\nque circulaient de main en main les plus intéressantes des médailles récem-\nment créées par les artistes belges et étrangers, la discussion s'ouvrit par\nune proposition de MM. Devreese et Samuel relative aux droits d'auteur à\nattribuer aux médailleurs, trop souvent exploités par leurs éditeurs. D'après\nce projet les artistes ne devraient accepter des commandes de médailles qu'à\nla condition d'être autorisés à traiter directement avec la maison chargée de\nla frappe. Ils se réserveraient un tantième sur chaque exemplaire livré. On\ndiscuta assez longtemps sur la protection spéciale à accorder, en dehors des\ndispositions générales prescrites par la loi de 1886, aux graveurs en\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3004, "texte": "190                                 DURENDAL\n\n\nmédailles. MM. Octave Maus, Ch. Buls, Alphonse de Witte, Fernand et\nPaul Du Bois, Le Grelle, Le Roy, G. Devreese, Ch. Samuel prirent tour à\ntour la parole. Il fut décidé que la question, qui offre pour les médailleurs\nun sérieux intérêt, mais qui présente de multiples difficultés, serait étudiée\npar une commission spéciale composée en partie de juristes, en partie\nd'artistes, et exposée d'une manière complète à une prochaine réunion.\n   L'assemblée s'occupa enfin de la création, à la Monnaie de Bruxelles, d'un\ncomptoir de vente analogue à celui qu'a ouvert le gouvernement français à la\nMonnaie de Paris, et qui a une succursale en plein boulevard. On peut y\nacheter, à des prix extrêmement modérés, les plus belles médailles de Roty,\nde Chaplain, d'Alexandre Charpentier, etc.\n   Pourquoi ne possédons-nous pas en Belgique d'organisation analogue?\nLa Renaissance de la médaille, qui a, depuis quelques années, produit les\nplus heureux résultats, mérite la protection efficace de l'Etat. Celui-ci serait\nd'ailleurs récompensé de son initiative. Durant l'Exposition de Liége, M. Le\nGrelle, qui fit l'essai officieux d'un comptoir de médailles modernes, eut la\nsatisfaction d'en voir vendre plus de deux cents exemplaires. Déjà le prési-\ndent de la Société des amis de la médaille a fait campagne en ce sens. Nous\nnous joignons à lui pour demander à la direction des Beaux-Arts d'organiser\nce comptoir d'une manière définitive à Bruxelles. Cette mesure sera\nappréciée des artistes et du public comme elle le mérite.\n\n\n\n   A r t h u r D e G r e e f , l'éminent professeur du Conservatoire de Bruxelles,\ns'inspirant de la pensée réalisée autrefois par Antoine Rubinstein, se propose\nd'entreprendre une série d'auditions embrassant l'histoire complète de la\nlittérature du piano. Il ne faudra pas moins de cinq ans pour mener à bien\nce vaste projet; deux séries annuelles seront consacrées aux primitifs et aux\nclassiques jusqu'au XIXe siècle; une année entière à l'œuvre de Beethoven\n(notamment les trente-deux sonates et tous les concertos), une année aux\nromantiques et une aux contemporains.\n   Les auditions se donneront à Bruxelles, dans une salle non encore\ndésignée.\n                                        «**\n\n   A u C e r c l e A r t i s t i q u e , du 15 au 25 février dernier, Victor Gilsoul a\nexposé une vingtaine de ses œuvres les plus récentes : sites maritimes;\npaysages monotones et puissants de la Flandre; coins pittoresques et chers de\npetites villes. C'est toujours le même art, fait de coloris intense et chaud et\nde sensation vibrante; il n'est pas tout entier sur la palette du peintre, ni\ndans l'habileté de sa main, mais dans sa faculté de communion ardente\net silencieuse avec la beauté des choses et leurs significations.\n   L'exposition comprenait aussi deux études bruxelloises, notamment la Rue\nmontante, toute chatoyante de lumière artificielle et de nuit.                 A. G.\n                                        ***\n"}, {"page_pdf": 234, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3188, "texte": "                                  NOTULES                                  191\n\n\n  Quelques livres de nos collaborateurs :\nARNOLD GOFFIN : La Légende de saint François d'Assise écrite par trois de ses com-\n                 pagnons. Traduction, avec introduction et notes. (Bruxelles,\n                 Lamertin.)                                             fr. 3 50\n       —         I Fioretti : Les petitesfleursde la vie du petit pauvre de\n                 Jésus-Christ saint François d'Assise. Traduction, avec\n                 introduction et notes                                      3\n       —      I    Fioretti : Appendices. Considérations sur les stigmates.\n                  Vie de frère Junipère. Vie et doctrine de frire Egide.\n                 Traduction avec notes . . . . . . . . .                    2 50\nJULES DESTRÉE : Sur quelques peintres de Sienne. Edition de luxe, illus-\n                 trée de huit eaux-fortes originales par A. Danse et\n                 M me Destrée et de nombreuses reproductions.\n                 Tirage limité à cent exemplaires. (Editeurs : Bru-\n                 xelles, Dietrich; Florence, Alinari.)               15        »\nCHARLES DE SPRIMONT : La Rose et l'Epée. (Bruxelles, Bulens.) Épuisé\nPAUL MUSSCHE : Les Jardins clos. (Paris, Société de Librairie.) .           3 50\nJ.-K. HUIJSMANS : Trois Primitifs : Les Grünewald de Colmar, Le Maître\n                 de Flémalle et la Florentine de Francfort. In-8° illustré.\n                 (Paris, Messein)                                           5 »\nGEORGES VIRRÈS : Les Gens de Tiest. (Bruxelles, Vromant.) . . . .            3 50\nJ. ESQUIROL : Cherchons l'Hérétique. (Paris, Stock.)                          3 50\nHENRY CARTON DE WIART : La Cité ardente, (Paris, Perrin.)           . . .    3 50\nFIRMIN VAN DEN BOSCH : Essais de critique catholique. (Gand, Siffer.) .       3 50\n         —           Impressions de littérature contemporaine. (Bruxelles,\n                        Vromant.). .                                        3 50\nGEORGES EAMAEKERS : Le chant des Trois Règnes. (Bruxelles, édition\n                 de Durendal)                                               3 50\nEDOUARD N E D : L'Energie belge. (Bruxelle, Dewit.)\n\n                                         *\n                                     *       *\n  Œuvres musicales de notre collaborateur Joseph Rye-\nl a n d t . — Sainte Cécile, drame musical en trois actes. Partition réduite pour\nchant et piano par l'auteur. In-8°, prix : 15 francs.\n   Purgatorium, oratorium soprano voce choroque concinandum cumsymphonia. Réduc-\ntion, chant et piano par l'auteur. In-8°, 5 francs.\n    Editeur Muraille, 45, rue de l'Université, à Liége.\n    On peut s'y procurer gratuitement le catalogue complet des œuvres de\nnotre collaborateur.\n                                       *\n                                      * *\n  A c c u s é d e r é c e p t i o n . — EUGÈNE DEMOLDER : L'Espagne en autos.\nImpressions de voyage (Paris, Mercure de France). — LÉON SÉCHÉ : Etude\nd'histoire romantique : Lamartine de 1816 à 1830; Elvire et les méditations\n(documents inédits), avec le portrait d'Elvire (ibid. ).— MARIUS-ARY LEBLOND :\n"}, {"page_pdf": 235, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2601, "texte": "192                                    DURENDAL\n\n\nLeconte de Lisle d'après des d o c u m e n t s nouveaux (ibid.). — L e Comte L É O N\nTOLSTOÏ : Œ u v r e s complètes. T r a d u c t i o n de J . - B . BIENSTOCK. Editions défi-\nnitive. T . X I V : S u r l'instruction d u p e u p l e . Compositions et adaptations\npour les enfants. T . XV : Anna Karénine, 1873-1876. I vol. (Paris, Stock).—\nVLADIMIR SOLOVIEV : L a Russie et l'Église universelle (ibid.). — W I L L I A M\nVOGHT : Calvinopolis. P a s t o r a l e s protestantes (ibid.). — MAURICE BARRÈS :\nLes bastions de l'Est. Au service de l'Allemagne. Illustrations de Georges\nConrad (Paris, F a y a r d ) . — CAMILLE LEMONNIER : T a n t e Amy (Paris,\nFasquelle). — P A U L BOURGET : I. E t u d e s et portraits. Portraits d'écrivains\net notes d'esthétique. I I . E t u d e s anglaises. Edition définitive. 2 vol (Paris,\nP i o n ) . — K. WALISZEWSKI : Les origines d e la Russie moderne : L a crise\nrévolutionnaire 1584-1614; Smoutnoié Vrémia (ibid.).— H U B E R T PIERQUIN :\nL a table d'émeraude (ibid.). — GEORGES LECHARTIER : L'irréductible force\n(ibid ). — MATHILDE ALANIC : L e devoir d'un fils (ibid.). — OCTAVE AUBRY :\nLa face d'airain (ibid ). — H U G O RIEMANN : L e s éléments de l'esthétique\nmusicale. T r a d . de GEORGES H U M B E R T ( P a r i s , Alcan), — EDOUARD N E D :\nE n pays gourmet (Bruxelles, Association des écrivains belges). — H E C T O R\nFLEISCHMANN : Monsieur D e B u r g h r a v e (Liége, Edition artistique). — G. D E S\nMAREZ : L e s luttes sociales à Bruxelles a u m o y e n âge (Liége, La Meuse). —\nH U B E R T S T I E R N E T : Histoires hantées (Bruxelles, Association des écrivains belges).\n— WILDENBRUCK : Vice-Maman ( P a r i s , H a t i e r ) . — A L F R E D DE T A R D E : H o r s\nla vie (Paris, Lemerre). — H E N R I BRÉMOND : N e w m a n n (Paris, Bloud). —\nH E N R I H E I N E : Collection des plus belles pages. Avec notice et portrait\n(Paris, Mercure de France), — C. DE S A I N T E - B E U V E , Livre d'amour. Préface\nde J . T r o u b a t (idid.). — J . BARBEY D'AUREVILLY : A côté de la grande\nhistoire, 2 e édition (Paris, L e m e r r e ) . — GABRIEL SÉAILLES : L é o n a r d de\nVinci : L'artiste et le savant (1452-1519); Essai de biographie psychologique.\nNouvelle édition revue et augmentée (Paris, P e r r i n ) . — ANDRÉ GODARD : L e\ntoscin national (ibid.). — ALBERT LECLÈRE : L e mysticisme catholique et\nl'âme de Dante (Paris, Bloud). — H E N R I ALLORGE : L ' â m e géométrique.\nPoésies. Préface de C. F l a m m a r i o n (Paris, Plon). — GENERAL L ' H O T T E :\nQuestions équestres (ibid.).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 162, "texte": ""}, {"page_pdf": 163, "texte": ""}, {"page_pdf": 164, "texte": ""}, {"page_pdf": 165, "texte": ""}, {"page_pdf": 166, "texte": ""}, {"page_pdf": 167, "texte": " CIMETIERE                                   DE C A M P A G N E\n        (EUGENE      EAER.MANS)\n\nCETABLEAUAétéexposéau Salon   pour   l'Art\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "                      Au Hasard...\n\n                          Un éventail\n                CET éventail, que je retrouve, est si usé qu'il pour-\n                  rait bien avoir appartenu à une arrière-grand 'mère\n                  ou à une fée. Fut-il toujours aussi léger ou la vie\n                  a-t-elle peu à peu limé son poids? Je le soulève.\n                  On dirait une chose en poussière. Je l'ouvre. Ah!\n                  chacun de ses plis est fendu dans toute sa lon-\n                  gueur, exténué. De cette aile de papillon les cou-\n                  leurs sont tombées une à une, presque toutes.\n   J'ai connu cet éventail, voici très longtemps. Il avait sa\nplace au coin de la cheminée, dans le bureau de mon père,\nce qui me fait supposer qu'il a appartenu à ma sœur\nmorte. Il m'impressionnait par sa légèreté, son odeur de\nsantal et parce que sa monture d'ivoire est cassée à plusieurs\nendroits.\n    On m'avait défendu d'y toucher.. Aussi j ' y touchais lorsque\nj'étais seule. Je fermais la porte doucement derrière moi et\nmon cœur battait. Je le dépliais et l'odeur de santal tombait,\ncomme une fleur qui se fane, de plusieurs côtés à la fois. Et\nla monture cassée se dérangeait sous mes doigts et criait. Et le\npapier de riz ouvrait un carrosse d'or, avec de grandes roues\n d'or, et tout rempli de pivoines roses.\n    J'avais un peu peur et j'étais heureuse. Je songeais que c'était\n peut-être le carrosse de Cendrillon. Je songeais que Cendrillon\n pourrait apparaître soudain, brune et rose, avec des sourcils à\n l'encre de Chine et une seule petite pantoufle en verre, comme\n sur l'image... qu'il pourrait se passer dans cette chambre des\n choses extraordinaires, tandis que nous étions là tous les deux\n enfermés au milieu du silence, l'éventail et moi.\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": "130                         DURENDAL\n\n\n\n                            Les nains\n   Je me souviens d'un ancien soir d'hiver où j'étais seule dans le\npetit salon de mère, à Mousty, avec mon amie Virginie... Un\nsoir d'hiver, de neige peut-être? L'imagination exagérant le\nsouvenir, je songe que c'était un soir de neige — de neige bleue\nsur des arbres très noirs.\n   Et maintenant ceci, tout à fait exact : Virginie est assise en\nface de moi. Elle a mon âge, sept ans..., petite paysanne indo-\nlente avec, dans le visage, des taches de son et, autour du cou,\nun petit boa de laine bleue tricoté. Entre nous deux, la lampe.\n   C'est une lampe luisante, peut-être de cuivre ; le pétrole fait,\nà l'intérieur, un léger bruissement... J'écoute, et je dis bas :\n   — Tu entends?\n   — Quoi donc? interroge Virginie.\n   Et moi, mystérieuse :\n   — Dans la lampe... Entends-tu?\n   Et, plus bas :\n   — C'est les nains...\n   Virginie sourit. Elle croit que je plaisante; cela me vexe.\nAlors, pour l'impressionner, j'accentue :\n   — Ah! tu ne me crois pas. Eh bien! tu vas voir... L a lampe\nest pleine de nains. Il y en a dix, il y en a cent, pas plus haut\nque mon petit doigt, et ils veulent sortir... vois-tu! vois-tu! le\nbouton bouge !... Il bouge ! il bouge ! Regarde !\n   Du coup, Virginie s'épouvante. Elle ne comprend rien à ce\nque je lui dis, mais s'imagine qu'il y a danger d'explosion. Elle\npousse un grand cri et se jette sur la porte.\n   Alors, à mon tour, la frayeur me prend. Et je me jette sur\nVirginie et je me rue sur la porte, et je bondis vers la cuisine\nen hurlant à fendre les murs :\n   — Les nains !... Les nains !... Les nains !\n\n\n                      Mon premier livre\n   Je ne suis pas bien sûre que ce soit le premier... Enfin, c'est un\nlivre que j'écrivis à huit ans. J'avais calligraphié sur la couver-\nture jaune — ah! jaune, naturellement, pour ressembler aux\nlivres neufs qu'on voit chez les libraires — « Le crabat mélodieux,\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                          AU   HASARD...                        131\n\n\nroman en trois volumes ». Crabat pour grabat, erreur insigni-\nfiante. Grabat m'avait séduite, comme élégant et raffiné, voir\nmême mystérieux, préférable, en tout cas, au mot : lit, déplo-\nrablement galvaudé.\n   Pourquoi mélodieux ? Je ne me souviens plus. J'ai oublié, du\nreste, toute la trame du récit fabuleux dont voici le début :\n« Il faisait une chaleur étouffante, chacun courait de porte en\nporte, car c'était le premier janvier... »\n   Suivait l'aventure accessoire d'une jeune orpheline qui par-\ntait pour l'Amérique afin d'y tenter la fortune. Elle changeait une\npièce de 5 francs pour payer son coupon, et trouvait à New-York\nune situation avantageuse chez une vieille lady, à charge de\nsoigner les deux canaris et le chat.\n   Et il y eut trois volumes, illustrés par l'auteur, avec des\ndéfilés de personnages qui se présentaient invariablement de\nprofil. Et l'on voyait la jeune aventurière avec un bras de bois\nmécanique, plié en deux, et la vieille Américaine avec un bon-\nnet vert de carton peint, et le chat, et les deux canaris dans une\nbelle cage oblique et plate.\n\n                            Tristesse\n   Je suis fort triste, cet après-midi— forttriste. Est-ce à cause du\nbrouillard, invraisemblablement laiteux, qui fait du ciel et du\njardin un seul steppe aride et blanc? Est-ce à cause du silence?\nde l'hiver? Je ne sais. En vérité il y a le brouillard, le silence,\nl'hiver, et autre chose, et je suis fort triste.\n   Je n'essaierai point de me dissimuler que ce qui m'impres-\nsionne surtout, c'est autre chose. Mais qui est autre chose ? Voilà\nce que j'ignore!... Sans doute quelque petit mauvais génie ingé-\nnieusement dissimulé dans les charbons rouges? Je dois être bien\nvieille, car je me souviens d'avoir fait le guet maintes, maintes\nfois au temps des fées, un temps vraiment fort éloigné.\n    J'avais six ans — ou bien soixante-dix ans ; personne ne sait\n au juste. J'étais assise au coin du feu, rêvant et marmottant, sous\n la marmite de Cendrillon, accrochée à l'âtre. Et je tenais dans\n mes genoux la clef de Barbe-Bleue; et dans une de mes mains\n la pantoufle de verre, et dans l'autre la pomme empoisonnée de\n quoi mourut éphémèrement cette princesse si belle et si blanche\n qu'on l'appelait Blanche-Neige.\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "132                         DURENDAL\n\n\n   Il y a longtemps, longtemps de cela, et je ne sais ce que j'ai\nfait de la clef, de la pomme et de la pantoufle. Mais il m'arrive\nencore, par de factices Noëls, de fermer les yeux et de me deman-\nder : Est-ce que la marmite est accrochée à l'âtre? Est-ce que\nla sœur Anne est en haut de la tour? Est-ce que je suis petite\nou vieille? Est-ce que je vais connaître, enfin ! l'autre chose pour-\nquoi je suis triste?\n\n                           Un beau ciel\n   Au-dessus du monde humide et tiède flotte un ciel de neige et\n de glace, un merveilleux ciel bleu, rose ou d'argent blond,\n suivant que je le contemple par l'une ou l'autre de mes trois\nfenêtres.\n   Sur le ciel bleu je vois de minces bouleaux sans feuilles, des-\nsinés d'un fusain léger, miraculeusement — Sur le ciel rose, le\nchêne épais avec un nid de lierre. Sur le ciel d'argent blond je\nvois un sapin de Noël.\n   Une sensation aiguë de mélancolie me déchire le coeur. Vite,\nje cherche dans ma vie un malheur réparé, pour me prouver\nplus fortement combien je suis heureuse par comparaison avec\nce qui fut...\n   Mais les malheurs sont réparés, et c'est d'une irréparable\nmélancolie que je souffre, d'un bout à l'autre de mon cœur sen-\nsible irréparable...\n\n                                           BLANCHE ROUSSEAU.\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                         Poèmes\n\n                          L'Offrande\n Voici la grappe d'or que l'on prit à la treille,\nvoici l'épi tremblant et voici la merveille\ndu pain où religieux le cœur de l'univers\nfrémit comme s'élève un souffle sur la mer.\n Voici du vin, ce sang des races végétales\noù l'amour du soleil en pourpre se signale,\nvoici l'eau transparante    et les fruits du verger\nqu'orne la mort des fleurs dans les vases légers.\nToi qui passes, curieux mais insouciant de l'heure,\ncontemple sans railler la modeste demeure\ndont les murs à la chaux sous les longs peupliers\nluisent comme la source au profond du hallier.\nSi tu trouves son air empreint de bienveillance,\nsuspend ton pas, pénètre, écoute avec patience\nce que peut révéler de véritable paix\nle spectacle d'un sort aisément       satisfait.\nAssieds-toi près de nous et goûtant à ma table\nle rustique produit d'un labeur estimable\npeut-être tu sauras te convaincre        combien\nfacilement ici la confiance     s'obtient.\nLe contentement règne. On voit par la fenêtre\nerrer le peuple épais des troupeaux las de paître.\nAu loin des meuglements.      Dans l'heure         virgilienne\npuissants, rudes et gais, des faucheurs s'en             reviennent.\nDans la chambre on entend les heurts du balancier\net le bonheur conduit les aiguilles       d'acier.\nRegarde donc. Tout se contente du moment\net l'habitude même est un divin présent.\nMais ton cœur agité honore son tumulte\net mon offre est pour lui moins un bien qu'une              insulte,\ncar l'univers qui naît aux plaines de la nuit\nencore qu'éternel est limité pour lui.\nRepose-toi pourtant — le soir gravit la pente,\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "134                          DURENDAL\n\n\n\n      le brouillard naît des prés, la paix est apparente,\n      dors ici cette nuit — demain, à l'heure des adieux,\n      j'offrirai des fruits mûrs au plus cher de les dieux\n      afin qu'au soleil d'août ta route ait la durée\n      de l'horizon marin, père de la marée.\n\n\n\n                             Septembre\n      Septembre intime et fier incline sa douceur\n      vers la route profonde où l'été qui se meurt\n      répartit le présent d'une grêle    atmosphère\n      que le radieux automne à tout autre préfère.\n      Il est tôt, l'ombre tarde à n'être plus la nuit,\n      dans le bleuissement de l'heure un clocher luit,\n      on voit des prés au loin entourant des villages\n      qu'abritent les coteaux où dans l'air bleu s'étage\n      la digue des forêts de hêtres et de pins.\n      C'est l'heure de partir, dans le vent du matin\n      la pensée est plus claire et la voix plus      chantante\n      et la grâce de vivre est mieux qu'ailleurs        présente.\n      On entend, semble-t-il, la strophe près de soi\n      démêler dans les faits la souriante loi\n      d'où naissent instinctifs et jeunes les poèmes\n      nombreux comme l'essaim de la graine qu'on sème.\n      Les jardins campagnards grelottent dans le froid,\n      au mur on voit les fruits de l'espalier qui croit\n      vers la toiture où vit la dernière    hirondelle\n      dont va fuir vers l'azur le faucillant coup d'aile.\n      Une ombre douce à chaque porte         s'arrêtant\n      caresse le seuil bleu qu'on a sablé de blanc,\n      une tendre lueur s'introduit dans les cours\n      allumant aux outils l'ardeur de tous les jours.\n      Dès que respire au vent le matinal       foyer\n      la gaule travailleuse attaque le noyer,\n      vers les prés tristement s'acheminent les vaches,\n      au loin l'arbre gémit sous l'attaque des haches.\n      Le matin blanc subsiste au fond de la vallée\n      alors que les hauteurs, aux lumières voilées\n      d'un soleil hésitant, naissent comme des flots,\n      surgit le nostalgique univers des îlots.\n       Avance, sois léger, sois pareil à ces choses,\n      comprends-en et l'appel et les      métamorphoses,\n      reconnais à ton sang un mouvement          pareil\n      à celui dont frémit les mondes au soleil\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                        POÈMES                               135\n\net sache qu'on s'instruit d'une passion entière\nà contempler ainsi les diverses   matières.\nSimple cœur, si quelqu'un allait venir à toi\nne t'en étonne point et cédant à l'émoi\nqui fait pesant ton front mais avides tes membres\nSouris à la douceur pluvieuse de septembre.\n\n\n\n                        Paroles\n Croyez à la douceur qui subsiste souvent\nau plus amer ennui d'un cœur qui fut fervent\net qui, s'il reconnaît son amère défaite\nsait pourtant saluer l'atmosphère du faite,\noù le coup d'aile hardi d'un juvénil       orgueil\njadis le transporta de son modeste seuil.\nSi le soin qu'il apporte aux choses       quotidiennes\nfait croire qu'il oublie une grandeur        ancienne\nvous du moins... mais pourquoi faut-il défendre ainsi\ncelui qui vous aimait et qui partant d'ici\nemportait dans la nuit la lumière fidèle\nd'un adieu trop divin pour des forces mortelles.\nUne tristesse telle aurait dû lui     manquer,\nmais peut-être son front divinement         marqué\nsouhaitait cette épine et voulait la blessure\ncomme d'un long serment l'inquiet ami s'assure.\nEt vous doutez encor — mais la même clarté\nqui baignait ces coteaux par les bois abrités\ngravit en ce moment et la route et la pente,\nvos arbres comme alors d'une ombre           bienveillante\naccordent la fraîcheur à votre humble jardin\net peut-être il vous semble éprouver que sa main\ndoucement appuyée et venant vous reprendre\ntémoigne d'une foi persuasive et tendre.\n Votre porte est ouverte et l'heure est de s'asseoir\navec des livres chers où bat le cœur du soir,\nvotre toit comme alors dans une ombre violette\ndécoupe finement sa haute       silhouette.\nEt vous doutez... et lui, dans quelle auberge au loin,\nvoyageur alarmé mais tranquille du soin\nque vous avez de croire en ses justes paroles\nappuie avec douleur sa peine à votre épaule.\n\n                                             PROSPER ROIDOT.\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "                    Femmes de Lettres\n                   JADIS on vouait les « bas bleus » aux gémonies; aujourd'hui,\n                      on porte au pinacle les femmes de lettres. Si Barbey d'Aure-\n                      villy nous revenait, quelles fouettantes apostrophes n'allon-\n                      gerait-il pas à un temps qui admet les femmes au rang de\n                      dirigeantes d'intellectualité. Car nous en sommes là : ces\n                      dames ne se contentent plus d'écrire — de la façon dont\n                      d'autres d'entre elles peignent des fleurs ou des « acces-\n                      soires » — mais elles prétendent élaborer des thèses,\n                      inventer des principes, créer des idéals nouveaux. Et une\nvogue enthousiaste — faite à la fois de galanterie, de curiosité et de\nsnobisme — aplanit les chemins de la gloire devant les pas de ces parvenues\ndu féminisme auxquelles Mme Sand pourrait servir de grand'mère.\n   De M me Sand, que la postérité a fixé définitivement dans une balançoire de\nroueries entre Musset et le docteur Pagello, les « bas bleus » d'à présent —\nqui seraient plutôt des « bas rouges » ! — tiennent, en héritage, le mépris\nsouverain de tout ce qui est estimé préjugé et le culte intensif de la révolte.\nVoici, n'en doutez pas, les premières lueurs, allumées par d'élégantes pétro-\nleuses, d'un 93 sentimental.\n   A la tête de ces révolutionnaires marche Mme la comtesse Mathieu de\nNoailles.\n   La comtesse de Noailles est jeune. On la dit belle. On l'assure riche. Elle\nporte un grand nom sonore et doux. Tous ces avantages, même en y ajoutant\nle réel talent qu'il faut reconnaître à cet écrivain, n'auraient pas suffi à faire\nretentir si bruyamment, en sa faveur, les cymbales de la réclame, si la com-\ntesse de Noailles, avec une conviction que je veux croire aussi sincère qu'elle\nest adroite, ne s'était faite le héraut d'idées de la plus extrême hardiesse. Une\nauthentique comtesse qui arbore — comme un drapeau — l'anarchie, ne fût-\nelle que morale! Il n'en fallait point davantage pour que les reporters\ngalopent, que les rez-de-chaussée des journaux s'ouvrent à deux battants et\nque les concierges de l'hôtel de la Renommée tirent le cordon avec la plus\ndéférente admiration.\n   La comtesse de Noailles est romancière et poète. Dans les titres seuls de\ndeux de ses œuvres — le Cœur innombrable et la Nouvelle Espérance (1) —\n on trouvera, en raccourci, toute la mentalité de l'auteur. Car la « nouvelle\n\n\n  (1) Paris, Calmann-Lévy.\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                            FEMMES DE LETTRES                                 137\n\nespérance » proposée à l'humanité, sera la dispersion effrénée du cœur! Se\nruer, tête baissée, dans la jouissance, faire de toutes les choses des motifs de\nsensualité et de tous les êtres des instruments de passion, considérer la vie —\net la vivre — comme une succession haletante et frémissante d'expériences\namoureuses, et lorsque, sans parvenir à assouvir son âme gloutonne, on aura\nfait le tour de la création et des créatures, se jeter d'un élan éperdu dans les\nbras de l'amant suprême, la mort, avec cet orgueil que « sa cendre sera plus\nchaude que leur vie », tel l'Evangileprétendument inédit que cette jeunefemme\napporte au monde.\n   La Nouvelle Espérance est la mise en pratique de cet Evangile : Sabine de\nFontenay aime son mari et, après son mari, tous les amis de celui-ci. Et\nparce que le dernier de ces amants ne peut être sans cesse à ses côtés, Sabine\nse suicide !\n   Qu'est-ce que cela prouve? Hélas, rien que ceci : Sabine de Fontenay est\nune pauvre petite âme romantique en retard. Non, vraiment, le jeu n'est point\nnouveau; Werther le joua, et René et Adolphe, et Olympio et Rolla; ce jeu,\nMusset le vécut et aussi « le bon saint Verlaine », comme dit la comtesse;\nmais ils ne songèrent jamais, eux, à donner la course à la volupté comme une\nrègle d'existence; bien au contraire, ils trouvèrent, au fond de la coupe des\nvoluptés, l'âpre nostalgie du divin; le poète des Nuits cria son espoir en le\nDieu qui redime et qui pardonne et le poète de Sagesse tendit ses bras, las des\nétreintes, vers le manteau immaculé de Marie. Pour s'ériger en réformatrice\net fonder « une nouvelle espérance », suffit-il à la comtesse de Noailles, étant\n« née ivre », d'avoir perdu la notion de la faute et d'avoir trouvé l'art de\npécher sans remords? Toute l'initiative qu'on peut concéder à cette roman-\ntique posthume, c'est d'avoir, avec une logique névrosée, poussé le\nromantisme à ces extrêmes conséquences que formule M. Charles Maurras,\ndans son Avenir de l'Intelligence quand il dit que le caractère de la sensibilité\nromantique « est de se croire et de se dire la règle de tout » et que les esprits\nconduits à professer ce système « font de leur personne le juge de leur destinée\net de leurs traits particuliers un modèle philosophique ».\n   Il n'y a pas, chez la comtesse de Noailles, jusqu'à la composition même\nqui ne relève du « faire » romantique. Puisqu'à l'instar de ses ancêtres\norgueilleux et fatals de 1830, l'auteur de la Nouvelle Espérance marche pour\nla thèse, un peu vétuste, n'est-ce pas, des « droits souverains de la passion »,\nelle devait à ses origines de ne donner d'importance qu'au personnage\nincarnant cette revendication. Seule, Sabine de Fontenay a du relief et\nquelque caractère. Son mari — naturellement — est falot, mais ses amants\neux-mêmes ne sont guère plus accentués de contours. Et, pour le même\nmotif, tous les incidents de l'intrigue qui n'appareillent point vers la\nsensualité, sont ou dédaigneusement négligés ou pitoyablement bâclés. Il n'y\nen a véritablement que pour la jolie bête de volupté qui forme le centre\ndu livre. Elle mange littéralement tout le volume, en petite ogresse insatiable\nqu'elle est.\n   Et voici alors, dans l'œuvre de la comtesse de Noailles, la part de beauté\nartistique, spéciale mais très réelle : follement encline à assouplir toute la vie,\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "138                                DURENDAL\n\n\nmoins aux désirs de son cœur qu'aux poussées de son tempérament, cet écri-\nvain a découvert des mots qui vibrent et qui enlacent, des phrases où gémit le\ndésir et hennit la luxure, un style enfin qui s'adapte parfaitement à cette\npsychologie de feu, sommaire et monotone... Il est certes des styles plus\nnobles que celui de la « divine comtesse » ; il n'en est point qui donne davan-\ntage l'impression presque physique de l'impudeur. Les « secousses » d'Aphro-\ndite sont chastes à côté des « gestes » de la Nouvelle Espérance. La Comtesse\nde Noailles a écrit le poème de l'hystérie amoureuse.\n   M. Ernest Charles et M. Eugène Gilbert furent d'accord pour juger que\nl'œuvre de la comtesse de Noailles n'est point immorale, mais « amorale ». Le\nmot est exact en tant qu'il s'applique au but de l'œuvre. L'est-il autant quand\non en considère le résultat? Je m'imagine que de tels livres ont une moralité\nindirecte et qu'ils moralisent a rebours : ils démontrent en effet, d'une façon\nnavrante et péremptoire, que quand l'humanité n'écoute plus « l'éternelle\nchanson », que les tourments de la chair n'ont plus la croyance pour contre-\npoids, que les passions ne sont plus endiguées et les instincts canalisés, c'est le\nretour à l'état de nature, c'est la dégringolade à quatre pattes!... Si paradoxal\nque cela semble, la Nouvelle Espérance est peut-être une leçon d'apologétique\n— a contrario'.\n   J'allais oublier, en la Comtesse de Noailles, le poète... Certes, ce n'est point\ndédain — mais nous sommes tellement influencés par l'au-jour-le-jour de nos\nlectures!... Or, je viens précisément de vivre deux soirées délicieuses, grâce au\nbeau recueil de poèmes de Marie Dauguet : Par l'Amour (1). J'ai longue-\nment savouré, avec une infinie gratitude, ces vers qui bercent à la fois et qui\npeignent, où une âme s'abandonne, d'un rythme si spontané, aux charmes\nde la nature, où un cœur de femme fait aux choses des signes si amicaux —\ntandis que les choses lui répondent par des effluves si apaisantes! Rien ici\n n'agace et rien ne crispe. Le large optimisme, confiant et serein, qui se dégage\n de ces strophes ne choit pourtant jamais dans la mièvrerie. Marie Dauguet\n atteint souvent les sommets de la beauté grande et forte sans s'exaspérer\n rageusement contre la destinée et vouloir violenter la nature. Elle met dans\n ses vers toute son âme, alors que d'autres vrillent dans leurs vers tous leurs\n nerfs. D'autres s'acharnent à dominer une nature qu'ils désirent rebelle.\n Marie Dauguet s'attache à confesser une nature dont le mystère la trouble\n et l'intimide :\n                  Crois-moi, ne regarde pas la vie en face,\n                  Mais par les midis clairs ou par les nuits d'étoiles\n                  Silencieusement quand tu la vois qui passe,\n                  Pour savoir ce qu'elle est n'écarte pas son voile.\n\n                  Beaucoup sont morts d'avoir pénétré son langage,\n                  D'avoir un soir de lune, écoutant leur envie,\n                  D'un geste curieux, dévoilé son visage,\n                  Car la science de vivre est d'ignorer la vie.\n\n\n  (1) Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                            FEMMES DE LETTRES                               139\n\n\n   En fermant le livre de Marie Dauguet, je pensais : voici donc une femme\nqui est un vrai poète, toujours égal à lui-même, aussi sincère par l'inspiration\nqu'original par l'expression. Et néanmoins son nom est encore sur bien peu\nde lèvres — tandis que la comtesse de Noailles... Sans doute, il y a dans\nl'Ombre des Jours (1) quelques appels ardents vers la volupté et quelques\ngeignements de mélancolie qui ont l'éternelle nouveauté de grands cris\nhumains. Et, au cœur de tels paysages évoqués, se tordent éperdûment lés\ncruelles nostalgies d'une âme que rien ne peut a'ssouvir. Enfin, dans ses\nrares moments de répit, entre un désir et un regret, la comtesse de Noailles\na su moduler de claires et fraîches chansons, avec un peu de douce tristesse\nen sourdine, et qui prouvent de quelle poésie vraiment personnelle, en son\ncharme harmonieux, l'auteur de l'Ombre des Jours eût pu faire apport à\nl'art, si le désir de la chair ne l'obsédait perpétuellement :\n                      Chère ombre de François Villon\n                      Qui comme un grillon au sillon\n                            Te fis entendre.\n                      Que n'ai-je pu presser tes mains\n                      Quand on voulait sur les chemins\n                            Te faire pendre.\n                      Verlaine qui va titubant,\n                      Chantant et semblable au dieu Pan\n                            Aux pieds de laine,\n                      Es-tu toujours simple et divin\n                      Ivre de ferveur et de vin\n                            Bon saint Verlaine ?\n                      Et vous dont le destin lut tel\n                      Qu'il n'en est pas de plus cruel,\n                            Pauvre Henri Heine,\n                      Ni de plus beau chez les humains\n                      Mettez votre front dans mes mains,\n                            Pensons à peine.\n                      Moi, par la vie et ces douleurs,\n                      J'ai goûté l'ardeur et les pleurs\n                             Plus qu'on ne l'ose...\n                      Laissez que, lasse, près de vous,\n                      O mes dieux si sages et si ious,\n                             Je me repose.\n   Mais ce sont là, dans l'œuvre de la comtesse de Noailles, de rares lingots\nd'or parmi bien de scories. Et quand je songe alors à certaines pièces où le\npoète « mirlitonne » à la façon de M. François Coppée, à d'autres où l'influence\nde Baudelaire se manifeste jusque dans l'écriture, à d'autres encore qui appa-\nraissent comme du Rodenbach posthume, quand je constate enfin que même\nM. le Comte de Montesquiou et « son héliotrope mauve aux senteurs de\nvanille » furent mis à contribution, je me dis que la gloire littéraire est\nbien arbitraire et bien injuste qui encercle d'une fulgurante auréole la tête\n\n\n (1) Paris, Calmann-Lévy.\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": "140                                DURENDAL\n\n\nde la comtesse de Noailles, alors qu'elle ne dispense à Marie Dauguet qu'un\npâle rayon solitaire.\n  De cette gloire, je voudrais qu'un rayon aussi descende sur l'œuvre de Jean\nDominique, qui est comme vous savez, le pseudonyme de Marie Closset,\n\n                                             Enfant jaseur et doux\n             Qui s'écoute chanter le long d'un jour amer\n             Contre un cœur douloureux, grand comme le désert (1).\n\n  Jean Dominique, à l'instar de Marie Dauguet et du reste de ses consœurs\nbelges, Blanche Rousseau et Hélène Canivet, dont j'aurai la joie de parler\ndans la suite de cette étude, n'est pas une femme de lettres qui aspire à boule-\nverser le monde, et pour approprier un mot de Lamartine, à atteler sa muse\nau char hurlant des nouvelles factions morales. Une petite âme sensuelle et\nblessée chante dans la Gaule blanche sa petite chanson douce et résignée. Le\nCréateur à mis en elle des clartés d'aurore que la vie ombra de ses ailes\nde hibou, et des floraisons de roses que le vent des décevances effeuilla pétale\npar pétale. C'est là, hélas, l'universelle destinée! Le poète le comprend et ne\nse cabre point en de faciles clameurs pathétiques ; fiancée à la Douleur « par\nun mortel amour », elle se pelotonne frileusement contre elle ses rêves fanés et\npar elle se laisse câliner, d'un câlinement lent et harmonieux. Et dans ce\ndemi-sommeil de la pensée, la nature qui blessa apparaît voilée, lointaine,\nimmatérialisée ; ses aspects qui froissaient dispensent une délicieuse tristesse\ntamisée de sérénité; la mélancolie d'un cœur se rythme sur la mélancolie des\nchoses; des souffrances fuyantes, nuancées et presque impalpables sont\ncapturées dans des vers, plus songes qu'écrits, et qui, au mépris des\nimpeccables procédés, ont la large et prenante beauté d'une esquisse\ninachevée... Et si profondément le poète pénétrera au tréfonds du sentiment\nque souvent sa voix, incapable de trouver les nuances verbales qu'il faut,\nbalbutiera — et ces balbutiements seront de la plus exquise sincérité :\n\n             C'est la mélancolie au cœur adolescent\n             Qui s'est, peut-être bien pour la dernière fois,\n             Blottie, avec ses douces ailes, près de moi,\n             Parce que je ne puis cesser d'être un enfant.\n             Elle a tourné vers moi ses yeux de clématite,\n             Puis nous sommes restés muets comme la tombe,\n             Et je sentais peser sa tête si petite\n             Sur mon cœur, dans une confiance profonde.\n             Pour un automne encore elle s'est endormie\n             Contre mon cœur d'enfant, cachant son front d'enfant,\n             Et pour être fidèle à ma fidèle amie,\n             J'enchante le silence avec des airs dormants.\n\n  (A suivre.)                                       FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n\n  (1) La Gaule blanche, Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                          Les Apôtres\n\n                      Oratorio d'Edward Elgar\n                   YANT donné ici, l'an dernier, une courte analyse du Songe de\n                     Gerontius, nous avons cru bon de parler aujourd'hui d'une\n                     autre œuvre d'Elgar, dont la composition a suivi d'assez\n                     près celle de Gerontius. Comme il l'a dit lui-même, l'auteur\n                     désirait composer un oratorio dont le sujet embrasserait la\n                     vocation des apôtres, leur enseignement et leurs missions\n                     pour l'établissement de l'Eglise parmi les gentils.\n                       Dans les Apôtres, Elgar nous donne une partie de son\n                     œuvre total. Le texte, presque tout entier, est puisé dans\nles livres saints avec une sûreté de goût, un à-propos étonnants et un sens\nprofond non seulement poétique, mais — j'oserais dire — théologique. Sans\ndoute, le sujet de Gerontius offre une unité plus parfaite, plus facile à saisir\npour l'ensemble du public. Dans les Apôtres, le procédé de composition séduit\nmoins : c'est une succession de courtes scènes reliées entre elles. Quelques-\nunes passent très vite, alors que l'auteur s'étend plus longuement sur\nd'autres. Gerontius est d'une composition plus homogène, mais il faut\nreconnaître à cette œuvre-ci une originalité absolue de conception. Analysons-\nla brièvement.\n    Prologue. — Au début se pose un thème solennel et recueilli, d'une beauté\nsuprême et qui semble se rattacher à l'idée de l'Esprit-Saint. Le chœur com-\nmence presque aussitôt annonçant la mission évangélique d'après un texte\n de saint Luc. Notons, à la cinquième mesure de ce chœur, une curieuse suc-\n cession de trois accords d'un sentiment très profondément religieux. Nous\n la rencontrons fréquemment au cours de l'œuvre quand il est question du\n Christ.\n    A la septième mesure, un large thème à l'orchestre chante la joie de la\n bonne nouvelle. L'idée de l'Evangile le ramènera souvent. Au chiffre 5\n se présente une nouvelle mélodie, d'un sentiment vraiment admirable, célé-\n brant la promesse des consolations que le Christ apportera au monde.\n     Une mesure après 7, nouveau thème important dont le dessin rappelle un\n peu le thème principal des Béatitudes de Franck. Il me semble que c'est l'éta-\n  blissement de l'Eglise, la floraison de la semence divine, que l'auteur a voulu\n symboliser en cette belle mélodie. On- aurait tort d'ailleurs de vouloir\n  étiqueter trop minutieusement les divers thèmes conducteurs, et mon intention\n  n'est pas de faire une analyse thématique de cette partition. Je signale seule-\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": "142                                  DURENDAL\n\n\nment les motifs principaux à ceux qui auraient envie d'étudier l'œuvre à fond.\nDans le prologue, on trouve sept thèmes importants. Outre ceux déjà signalés,\nil y en a encore un chanté par le chœur (chiffre 3) et une formule courte\n(troisième mesure après 4) qui pourrait bien désigner l'action impétueuse de\nl'Esprit-Saint.\n   Ce chœur se distingue nettement du traditionnel chœur d'oratorio, où un\ntexte très court pouvait donner lieu à de longs développements, parce que\nl'auteur en commenterait seulement le sentiment dominant et bâtirait un mor-\nceau formellement musical. Ici, pas trace de ce procédé : c'est une interpré-\ntation serrée et approfondie de chaque phrase comme dans le drame lyrique.\nEt le texte détermine la forme du morceau, qui reste néanmoins bien construit\net musical.\n                             PREMIÈRE PARTIE\n                         I . — LA VOCATION DES APÔTRES\n\n   Le récitant nous apprend que Jésus est monté sur une montagne pour\n prier. C'est la nuit : page descriptive émouvante, où de poétiques appels de\nhautbois alternent avec un thème large et recueilli, qui commente la prière\nde Jésus à son Père et désignera souvent le Père lui-même. Au loin, l'ange\nGabriel, celui-là même, dit le chanoine Gorton (1), qui annonça l'Incarna-\ntion, annonce maintenant les bénédictions qui rejailliront sur l'homme du\nministère du Christ. Ce chant ravissant est orné d'un commentaire orchestral\nextrêmement varié; et parfois l'on croit voir le balancement aérien du mes-\nsager céleste. Tout à coup résonne le. schofar, instrument joué par les veil-\nleurs du temple. Le jour paraît : tableau animé, vigoureusement brossé, dont\nle caractère réaliste contraste heureusement avec la mysticité de tout ce qui\nprécède. Des voix célèbrent le lever du soleil et chantent un psaume, sur une\nancienne mélodie hébraïque fort belle. Après quoi, l'orchestre continue à\njouer seul et ramène en pleine force le thème de prière.\n   Récit : Jésus convoque les disciples et choisit ses apôtres. Comme motifs\nmusicaux à retenir, notons le thème recueilli et douloureux — abandon de\nJésus (?) — deux mesures avant 20. Puis, troisième mesure après 36, une\nformule qui reviendra encore quand il est question des disciples. Deux\nmesures plus loin, nouveau thème important, déjà esquissé plus haut, dési-\ngnant, je crois, la vocation des apôtres, car il se présente au moment où Jésus\nchoisit les douze.\n   Alors commence une grandiose scène chorale. Le chœur célèbre d'abord\ntriomphalement la vocation des apôtres. Bientôt, au nom de ceux-ci, Jean,\nPierre et Judas prennent la parole. Pierre, puis Jean, chantent une mélodie\nadmirable ayant trait, me semble-t-il, au règne du Christ; et le chœur ci et là\nreprend son chant triomphal, mais en demi-teinte, pour ne pas nous distraire\ndes paroles des apôtres. Quand Jean annonce que la parole de Dieu viendra\nde Jérusalem, l'orchestre lance de nouveau le thème qui dépeint l'action\n\n  (1) The Apostles an interprétation of the libretto by C. V. Gorton, rector of More-\ncambe, Hon. canon of Manchester. — Brochure intéressante chez Novello, éditeur\nd'Elgar.\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                               LES   APOTRES                               143\n\n\nimpétueuse de l'Esprit. Alors le chœur éclate de nouveau, le trio des apôtres\ns'y joint et bientôt aussi la voix planante de l'ange. Elgar possède un art par-\nticulier pour varier les effets choraux, soit par la subdivision des parties du\nchœur, soit par le dédoublement de toute la masse en deux chœurs, soit\nencore par les oppositions de solistes au chœur. Remarquons aussi combien\nchaque texte est différencié musicalement.\n   Le chanoine Gorton fait observer ici la différence de caractère des trois\napôtres. Pierre c'est l'action; Judas, le peuple juif ambitieux : « nous man-\ngerons le bien des païens et nous nous glorifierons de les dominer. » Jean\nc'est la contemplation.\n   Quand la voix de l'ange se mêle au chœur, les voix de femmes se divisent\nen quatre parties et lui font un accompagnement ravissant. Peu à peu les\nautres éléments rentrent en jeu, mais avec une douceur toute céleste; il y\nrègne une atmosphère extatique. Bientôt le Christ prend la parole : « Je vous\nenvoie; celui qui vous reçoit me reçoit. » L'émotion est vraiment à son\ncomble ; cette voix semble venir d'un autre monde et, abîmé de respect, le\nchœur s'efface toujours et finit par chanter presque tout bas. Une dernière\nfois l'ange chante : « Abaissé tes regards, ô Dieu, et bénis ceux que tu as\nchoisis. » Et tout se tait dans l'adoration.\n   Vraiment, il est bon de respirer cette atmosphère sublime au-dessus de\nl'art lui-même et où l'on oublie les procédés de métier. Franck seul nous a\némus à ce point. Si la personnalité du maître liégeois se distingue nettement\nde celle d'Elgar par une émotion plus tendre, plus féminine, peut-être aussi\npar plus de maîtrise dans la polyphonie, il n'est pas moins vrai qu'une même\nfoi et une même profondeur religieuse les rapproche l'un de l'autre et que la\ngénialité n'est pas moindre chez Elgar. Ajoutons que tous deux — Franck\nsurtout — sont sujets à des faiblesses assez déconcertantes. Pour rendre ce\nparallèle complet, il faudrait connaître l'œuvre instrumental d'Elgar.\n\n                               II. — EN ROUTE\n  A propos de ces deux maîtres, voilà que nous tombons sur un passage qui\ndoit encore rapprocher leurs noms. 11 s'agit des béatitudes. Mais il n'y a pas\nde comparaison à établir. Alors que Franck a construit sur ce sujet un des\nmonuments de l'art moderne, le maître anglais, lui, n'en a fait qu'un épisode\nde la vie apostolique. Sa manière de le concevoir est curieuse. Jésus se pro-\nmène avec Marie et les apôtres auxquels il énumère les huit béatitudes. Son\ndiscours est entremêlé de réflexions de ses auditeurs. Malheureusement la\nréalisation musicale paraît faible et de composition hâtive. L'intérêt ne se\nrallume qu'aux mots : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu », suivis\nd'une phrase éloquente de Marie. La conclusion depuis 68 est belle.\n\n                         I I I . — A LA MER DE GALILÉE\n   Nous retrouvons Jésus priant sur la montagne, tandis que les apôtres le\nprécèdent en bateau vers Capharnaüm. Cependant, au bourg de Magdala,\nretentit une plainte douloureuse, des sanglots, des cris de souffrance. C'est\nle chant du repentir de Madeleine. Remarquons (quatre mesures avant 79) la\nmagnifique phrase de pardon qui reviendra souvent entre autres quand Jésus\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": "144                               DURENDAL\n\n\n\nremettra les péchés de Madeleine. L'auteur a introduit en cette scène un\nélément descriptif et pittoresque intéressant. D'abord c'est — parmi les\nplaintes de Madeleine — un chœur à mi-voix appelant au plaisir. Ce n'est\npas une page marquante. Aussitôt après s'élève la tempête sur le lac : des-\ncription mouvementée qui doit produire très bon effet à l'orchestre. Made-\nleine établit d'abord un rapprochement entre la tempête et la colère de Dieu.\nMais l'orage redouble et, de la rive du lac, la femme assiste à la lutte de\nl'embarcation contre les flots démontés. Soudain elle voit quelqu'un mar-\nchant sur l'eau. Cri terrifié des apôtres : « C'est un fantôme! »... Alors,\nsereine et douce, la voix du Christ s'élève : « Ne craignez rien, c'est moi. »\nSuit la scène connue de Pierre courant après son Maître sur les vagues et\ns'enfonçant au moment où sa foi faiblit, etc. Tout cela forme une page d'inté-\nrêt dramatique saisissant.\n   Après les reproches de Jésus, les apôtres confessent leur foi en Lui, la paix\nleur est rendue et Madeleine, elle aussi, chante sa foi et sa résolution d'aller\nà la recherche du Maître bien-aimé. Ces passages sont d'une beauté achevée.\n   Mais Jésus approchant de Césarée dit à ses disciples : « Que dit-on que je\nsuis? » La réponse est quelconque. Mais quand Jésus reprend : \" Et pour\nvous, qui suis-je? », Pierre clame, dans un élan de foi irrésistible : « Vous\nêtes Christ, fils du Dieu vivant... » ; alors Jésus l'institue chef de l'Eglise\nfuture en une page tout à fait émouvante entrecoupée d'une explosion\nchorale sublime sur le thème du Père éternel.\n   La voix plaintive de Madeleine se fait entendre. La vierge Marie, en une\nbelle cantilène, l'engage à se tourner vers le Dieu miséricordieux. La péche-\nresse (récit du ténor) s'approche de Jésus, lui lave les pieds de ses larmes,\nsans égard pour les murmures des autres femmes (petit chœur). « Seigneur,\ns'écrie-t-elle, ne me repoussez pas. » Et Jésus : « Tes péchés te sont remis,\nva en paix. » Tout cela est beau comme l'Evangile.\n   Pour terminer la première partie nous avons un double chœur : d'une part\nun quator de solistes et de l'autre la masse chorale mixte. Le texte célèbre la\nmiséricorde divine et — selon la remarque de Gorton — l'Eglise apparaît ici\nnon seulement comme le temple de la Foi, mais aussi comme un refuge pour\nles cœurs pénitents. C'est un noble morceau choral dont se dégage une onction\npleine de tendresse et qui laisse une impression depaix religieuse très profonde.\n\n                           DEUXIÈME         PARTIE\n                              I V . — LA TRAHISON\n\n   Après un court prélude aux harmonies larges et expressives, commence\nune suite de petites scènes dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer.\nProtestation de fidélité des apôtres, réunion du Sanhédrin, arrivée de Judas\noffrant de vendre Jésus, la prise de Jésus à Gethsémani, la trahison de\nPierre. Si tout n'est pas également heureux en ces scènes, elles sont pour-\ntant généralement vivantes, très dramatiques et variées. Le chœur se mêle\ntout le temps à l'action d'une manière fort intéressante. Une page particu-\nlièrement expressive c'est le petit chœur, pour voix de femmes, rapportant le\nrepentir de saint Pierre.\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "                               LES   APOTRES                                145\n\n\n   Judas est le personnage central de toute cette action. Pour comprendre\nson caractère il faut le considérer non pas, selon la tradition courante,\ncomme un vulgaire voleur hypocrite, mais bien comme un orgueilleux qui\nrêvait d'un royaume messianique temporel. En livrant Jésus à ses ennemis,\nil voulait le forcer à se délivrer par un miracle et à imposer ainsi son pouvoir\naux Juifs. Il paraît que certains anciens pères avaient déjà adopté cette inter-\nprétation.\n   Au chiffre 167 nous trouvons Judas au temple. Le miracle attendu ne s'est\npas produit. Jésus est pris et condamné à mort. Le traître poursuit ici un\n monologue pathétique, exhalant son désespoir, tandis qu'en sourdine on\n entend le chœur chantant un psaume mélancolique très impressionnant. Il\n veut rendre ses deniers mal acquis ; on les lui refuse... et sa plainte reprend\n plus tragique. Disons en passant que ce Judas discoureur et philosophe ne\n nous passionne pas. Et ses paroles ont une noblesse presque déplaisante qui\n rapproche le personnage de celui de Verhuist dans son Jésus de Nazarener. Il\n va sans dire que le rationalisme du poète flamand n'a aucun rapport avec la\n foi vibrante et enthousiaste du compositeur anglais.\n    Du chiffre 178 à 184, le Judas-Job faiblit et paraît long. Mais les cris de\n la foule retentissent : « Crucifiez-le!... » La nuit se fait complète dans l'âme\n du traître et l'orchestre, en quelques accords brefs, indique quelle fut sa fin\n lamentable.\n                                V . — GOLGOTHA\n\n   Rentrons dans un ordre de beautés supérieures. Jésus meurt sur la croix...\nle chœur murmure : « Vraiment c'était le fils de Dieu. » Et la Mère des dou-\nleurs élève sa plainte « le glaive a traversé mon cœur ». Jean alterne avec\nelle pour chanter l'abandon du Christ ; puis Marie conclut en répétant son cri\nde Mater dolorosa. Je pense à Franck, je pense à sa fameuse cantilène de la\nMère des douleurs (huitième béatitude), sublime au début, qui faiblit ensuite\net finit d'une manière presque banale ; et ceci — en sa concision — me paraît\nplus beau.\n                              V I . — AU TOMBEAU\n    Vraie idylle de Pâques. L'appel des veilleurs du temple retentit comme\n dans la première partie. On vient de grand matin au tombeau de Jésus, mais\n on le trouve vide!... Un petit chœur d'anges chante un alleluia exquis, vraie\n trouvaille mélodique. Puis, sur un rythme de joie, presque une danse, les\n anges chantent : « Qui cherchez-vous ici? Il n'y est plus, Il est ressuscité! »\n Il y a, à l'accompagnement, une marche de parties en quintes et octaves d'un\n effet pastoral curieux qu'on voudrait entendre à l'orchestre. L'alleluia reprend\n ensuite et nous amène à la scène finale.\n\n                              V I I . — L'ASCENSION\n   Tableau d'une souveraine noblesse d'inspiration. Au milieu des apôtres\n rassemblés le Christ apparaît; Il leur annonce la venue de l'Esprit-Saint quand\n naïvement ils lui demandaient s'il allait fonder le royaume d'Israël. Il leur\n donne la mission d'aller enseigner les nations et promet de les assister jusqu'à\n la fin.\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": " 146                              DURENDAL\n\n\n    Une longue gamme lente ascendante représente la montée de Jésus au Ciel.\nCette succession est basée sur les accords caractéristiques du Christ. L'idée\nest ingénieuse et d'un bel effet.\n    La scène finale tout entière est chorale. C'est une des plus magnifiques\nconceptions de l'art moderne. Au Ciel, les voix de femmes divisées en chœur\ncomplet et demi-choeur. Sur la terre, les voix d'hommes (apôtres) et le qua-\ntuor des solistes (Marie, Madeleine, Jean, Pierre). Le chœur supérieur chante\nd'abord des alleluias; p lis accompagnant l'entrée au Ciel du Christ, il recom-\nmande au Père les apôtres, raconte comment le Sauveur a accompli sa mis-\nsion en donnant sa vie et en subissant la passion ; et comment II remonte au\nPère avec lequel il régnera éternellement. Le chœur terrestre célèbre le\ntriomphe du Christ.\n   Musicalement, ce chœur mériterait une étude à part. Les principaux\nthèmes s'y retrouvent presque tous. Au chiffre 221, le thème du Père est\nchanté au Ciel en même temps que celui du Règne du Christ (je l'ai désigné\nsous ce nom) résonne sur la terre. Remarquez l'extraordinaire mysticité des\nharmonies au chiffre 223, et l'émotion poignante quand la passion est com-\nmentée par les voix de femmes; enfin, le puissant ensemble (233), où de\nnouveau deux thèmes sont superposés. Pour conclure, le thème de l'Esprit-\nSaint domine tout-puissant, et toutes les parties s'unissent dans Yalleluia,\ntandis que l'Ascension s'achève en un rappel à l'orchestre.\n   Cette grandiose fresque musicale nous offre un exemple de musique théolo-\ngique peut-être sans précédent depuis Bach et qui, seule, vaudrait l'immorta-\nlité à son auteur.\n   J'accorde que la partition des apôtres ne se livre pas à une première lecture\net que les lecteurs superficiels trouveront nos éloges exagérés. Il est si rare\nqu'on puisse parler positivement de génie à propos d'œuvres contempo-\nraines. Outre que le génie ne court pas les rues, on prétend qu'il faut le « recul\ndes ans » pour juger de la réelle valeur d'un artiste. C'est vrai, mais cette\nrègle est moins absolue qu'une critique timide ne le croirait.\n   Je m'incline devant le verdict de la postérité sur l'œuvre d'Elgar, mais je\npense que, — si parmi les contemporains il en est de plus habiles, dont la pro-\nduction est plus soutenue, plus attirante ou plus bibelotée à l'usage de nos\ndilettantes — par contre, nul des compositeurs vivants n'a reçu, comme\nEdward Elgar, le don divin de l'inspiration et du génie.\n    L'artiste anglais est ce qu'on appelle un heureux. Il fait mentir le proverbe\nqui dit que « nul n'est prophète en son pays ». Ses compatriotes le couvrent\nde gloire, l'Allemagne l'a sacré grand homme à l'un des derniers festivals rhé-\nnans. Bruxelles a donné la primeur française de Geronlius. Il n'y a que la\n \" ville des lumières » qui ignore quasi son nom ; et les mêmes critiques, qui\nse scandalisent de l'oubli où fut laissé le père Franck, ne se doutent peut-être\npas qu'ils agissent de même pour des contemporains et qu'ils sont les philis-\ntins de l'avenir.\n    Sur ce, attendons avec impatience que paraisse la suite de l'oratorio\nThe Aposlles.\n                                                           JOSEPH RYELANDT.\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "Les origines de l'Art moderne                 V\n\n\n\n\n              en Italie et en Flandre\n                                         I\n\n           L'Art roman en Italie et Niccola Pisano\n                 LORSQUE M.     Venturi aura achevé sa belle entreprise, la\n                    publication de la Storia dell'arte italiana (I), dont voici le\n                    troisième volume, consacré à l'Arte romanica, il pourra,\n                    certes, inscrire sur son œuvre l'Exegi monumentum, cher\n                    aux vieilles générations que la majesté du latin fascinait.\n                       Et, en réalité, ce sera l'inventaire prodigieux de toute la\n                    richesse essentielle de l'Italie depuis les origines chré-\n                    tiennes jusqu'aux temps modernes. Inventaire qui, heureu-\n                    sement, n'a pas la-sécheresse d'un procès-verbal ou d'une\nénumération, mais qui est tout animé de la science du célèbre historien d'art,\nde son goût affiné et de son discernement exquis. L'illustration choisie, abon-\ndante, en grande partie inédite, accompagne constamment le texte de l'écri-\nvain d'un commentaire graphique qui apporte à ses démonstrations la preuve\nmatérielle susceptible de leur donner la clarté de l'évidence.\n    La méthode de M. Venturi est excellente, pleine de lucidité et d'ordre :\nl'immense domaine de l'art roman italien, avec la multitude de ses monu-\nments de toute sorte, disséminés sur tous les points de la péninsule, est par-\ncouru, à sa suite, avec un plaisir que ne relâche aucune fatigue, tellement la\nmatière écrasante et complexe est mise par lui en heureuse lumière.\n    Le volume est divisé en trois chapitres qui concernent, le premier, le\ndéveloppement de l'art roman dans l'Italie septentrionale : l'architecture lom-\n barde, romano-française, etc.; la sculpture dans ses ouvrages initiaux, dus\n aux vieux maîtres Wiligelmus et Nicolaus, notamment à Vérone, jusqu'à\n l'apparition de l'Antelami; puis l'orfèvrerie, la peinture à fresques, les\n mosaïques, les miniatures, etc.\n\n\n  (1) Storia dell'arte italiana, III; L'Arte romanica, un vol. in-8° de XXIX-1014 pages,\n900 phototypies. (Milan, Hoepli.)\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "148                                 DURENDAL\n\n\n   Le second chapitre traite, sur le même plan, de l'Italie méridionale : le\ngrand intérêt en réside surtout dans l'étude complète à laquelle se livre\nl'auteur du célèbre Castel del Monte, à Andria, du Castel delle Torri, à\nCapoue, construits par l'empereur Frédéric II, et de la sculpture, fortement\nimprégnée d'imitation antique qui, sous l'impulsion de ce prince, se déve-\nloppa dans le Midi et, plus particulièrement, dans les Pouilles; il signale et\nreproduit de nombreux détails de la décoration de ces châteaux tout à fait\nsignificatifs à cet égard. D'un autre côté, il insiste avec raison sur certaines\nœuvres typiques, telles que la base de candélabre, soutenue par des figures\ndérivées de l'antique, conservée dans la Chapelle Palatine, à Palerme.\n   En somme, M. Venturi prouve l'existence, au XIIe siècle, d'une école de\nsculpture méridionale, nettement adonnée à l'étude de l'art antique et parmi\nlaquelle se serait formé le génie de Niccola Pisano.\n   C'est à la grande personnalité de ce maître qu'aboutit le troisième chapitre,\nréservé à l'Italie centrale; on pourrait même dire qu'elle apparaît à la fin du\nvolume, ainsi que la conclusion de tout l'effort puissant de l'ère romane.\n   M. Venturi appelle le sculpteur des célèbres chaires de Pise et de Sienne :\nNiccola d'Apulia et la préférence qu'il donne à cette dénomination fait pres-\nsentir son opinion sur le problème qui passionne depuis longtemps les\nhistoriens de la sculpture italienne : celui des origines du maître pisan.\n   Où s'est-il formé ? Dans quel milieu ? A quels rudiments a-t-il ajouté son génie\npour élaborer sa manière puissante et nouvelle ? Où est-il né, en Toscane ou\ndans les Pouilles? Vaseri dit que Niccola s'inspira de certaines œuvres\nantiques conservées au Camposanto de Pise; mais il avait déjà produit des\nouvrages à Lucques auparavant, et, au reste, comme l'observe M. Venturi,\nun art comme celui de Niccola ne s'improvise pas, il ne se formule pas tout\nà coup, comme par miracle ou comme à la suite d'un coup de foudre : le\ngénie aussi est racine; il tient fortement à la souche et il n'est insolite que par\nla fécondité extraordinaire que prend chez lui la sève dont il a été nourri.\n   Les documents sur lesquels on pourrait se guider pour désigner le lieu de\nnaissance de Niccola sont contradictoires : une pièce des archives de\nS. Jacopo de Pistoia mentionne notre artiste en le qualifiant de « fils de feu\nPierre de Sienne, fils de ser Blasius de Pise », tandis que deux pièces,\nde 1265 et 1266, retenues dans les archives de Sienne, le dénomment, l'une,\nsimplement «fils de Pierre », l'autre, « fils de Pierre, de la Pouille —\n Magister Nicholas Pietri de Apulia ».\n   M. Milanesi, l'érudit réputé, Toscan d'ailleurs, tient que ce nom\nd'Apulia désigne le village de Pulia, situé près de Lucques, en Toscane.\n M. Polaczek, autre érudit, adversaire également de l'origine méridionale, a tiré\nargument, notamment, de l'inscription de la fontaine de Pérouse, œuvre de\n Niccola et de son fils Giovanni, inscription dans laquelle les noms des deux\n maîtres est suivie des mots : Natu pisani, c'est-à-dire « nés tous deux à Pise », alors\n que, jusqu'à présent, on avait toujours lu : Natus pisani, ces mots s'appliquant\n à Giovanni, fils de Pisano. Il est difficile de comprendre le crédit accordé à\n cette dernière version, évidemment erronée, car il n'y a pas d'exemple\n qu'à cette époque un individu soit désigné uniquement par son lieu natal.\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                  LES ORIGINES DE L'ART MODERNE                              I49\n\n\n    On peut aussi se demander si cette inscription, de même que celle de la\nchaire du Baptistère de Pise (... Hoc opus insigne sculpsit Nicola Pisanus...), est\ncontemporaine de l'artiste. Au surplus, M. Venturi remarque avec raison\nque le séjour prolongé de celui-ci dans la paroisse de S. Biagio, à Pise,\nsuffisait à lui donner le droit de cité et à l'autoriser à prendre la qualité de\nPisan. C'est dans des conditions analogues que Mantegna, né à Vicence, se\ndisait de Padoue; que le Sodoma, originaire du Milanais, se représentait\ncomme Siennois et que le fils même de Niccola, qui avait vu le jour à\nPise, était dit de Senis.\n    Mais M. Venturi établit sa conviction sur des arguments moins controver-\nsables, c'est-à-dire sur l'œuvre même du maître, sur ses caractères les plus\néclatants auxquels on ne saurait trouver d'antécédents que dans l'Italie méri-\ndionale, parmi les travaux de l'école dite impériale dont nous avons cité\nquelques exemples. Avant l'arrivée de Niccola en Toscane, les sculpteurs du\nnord de l'Italie et ceux qui travaillèrent surtout à Lucques et à Pistoia,\nrévèlent dans leurs ouvrages un mélange d'influences byzantines, septentrio-\nnales et, pour les Toscans, avec une propension au réalisme, à la vision\ndirecte des choses, l'influence de l'étude de certains monuments étrusques et\nchrétiens. L'école de Corne agit fortement sur les artistes toscans dans les\npremières années du XIIIe siècle : Guidetto, principalement, l'auteur présumé\ndu magnifique groupe de la cathédrale de Lucques : Saint Martin partageant\nson manteau avec un mendiant, figure équestre d'une majesté vraiment royale,\nd'une fierté et d'un naturalisme puissant et qui, dans l'allure grandiose et\n le costume, démontre à la fois la recherche du vrai et le ressouvenir de\n l'antique.\n    Niccola participa également à l'ornementation sculpturale de cet édifice où\n l'on peut suivre toutes les phases de l'art roman italien, depuis les archaïques\n Biduino et Roberto jusqu'à lui. Il avait alors 34 ou 37 ans; il était en\npleine maturité; son génie était dans tout son épanouissement et si même les\nbelles œuvres qu'il exécuta à Lucques, avant de se rendre à Pise, n'existaient\npas, on ne saurait admettre que c'est seulement dans cette dernière ville, par\nl'étude de tombeaux et de vases placés, aujourd'hui, dans le Camposanto, que\nse forma sa première manière forte et magnifique, toute pénétrée de l'art\n antique.\n    Evidemment, il avait été nourri et élevé aux exemples de cet art, dans sa\npatrie, l'Apulie; les maîtres toscans, il n'aurait rien pu apprendre d'eux, sous\nce rapport, et, au surplus, nous le répétons, une manière telle que la sienne\nrésulte d'une longue élaboration, d'un lent épanouissement des facultés de\n l'artiste et non d'une conversion subite.\n    L'art vigoureux et décidé qui s'exprime dans les bas-reliefs de la chaire du\n Baptistère de Pise n'en est évidemment pas à s'essayer ; il ne tâtonne pas ; il\nsait où il veut aller, et pourquoi. Il est inutile de s'appesantir sur l'inflexion\n de cette grande œuvre; celle-ci est trop connue. Mais voici que M. Venturi\n ajoute à l'actif de Niccola toute une série de sculptures sur lesquelles l'at-\n tention n'avait pas été attirée et que l'on n'avait pas songé à attribuer au vieux\n  maître apulien : ce sont les bustes et les têtes qui se trouvent, soit à la con-\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "150                               DURENDAL\n\n\njonction, soit à la clef des arcs du premier étage du. Baptistère de\nPise; œuvres qui auraient été exécutées avant la chaire, de 1250 à 1260\nenviron.\n    De preuves écrites de son assertion, le savant historien n'en apporte natu-\nrellement pas, mais il fait remarquer que ces bustes et ces têtes sont disposés\ntout à fait comme au théâtre antique de Capoue ; et qu'en outre, les chapi-\nteaux, les bases des bustes et les arcs reproduisent le mélange d'éléments\nclassiques et gothiques que l'on rencontre au Castel del Monte. Mais la preuve\ntangible, certaine, résulte, si l'on adopte la thèse de M. Venturi, de l'examen\nmême de ces figures nombreuses, diverses, toutes étonnantes de grandeur\net de vérité, car les unes semblent prises sur. le vif; les autres, en plus grand\nnombre, inspirées de statues antiques, d'effigies de Junon, de la Gorgone,\nde Janus, d'empereurs et dé philosophes.\n    L'œuvre de Niccola, à Pise, forte, volontaire, ardente à rivaliser avec la\nsolennité antique, ne révèle aucune influeuce de la sculpture française con-\ntemporaine, quoique en disent certains critiques français, tels que M. Rey-\nmond, l'auteur de l'Histoire de la sculpture florentine. Et cette influence que\nM. Reymond signale à tous les stades de la sculpture italienne, on ne l'aper-\nçoit, à la vérité, ni dans la suite de la carrière de Niccola, ni chez son fils\nGiovanni... C'est à Sienne que celui-ci forma son art, si différent de celui de\nson père, tout réaliste, violent, presque brutal; c'est à Sienne, aussi, que\nNiccola évolua, qu'il retira ses yeux fascinés des œuvres antiques pour\nregarder surtout la nature : « L'art antique, observe M. Venturi, ne lui\nvoilait plus l'esprit, et il fut humain, puissant, vrai... A Pise, ajoute-t-il, il\navait établi avec une force prodigieuse le principe de l'imitation de l'antique.\nA Sienne, il accomplit une œuvre bien plus grande, en s'appliquant à sur-\nprendre la nature et à pénétrer l'âme humaine... Car toute la vertu de l'art\nmoderne émane de la chaire de Sienne... »\n   Telle est la conclusion de ce volume touffu et passionnant du grand ouvrage\nde M. Venturi : Niccola avec son œuvre couronne l'ère romane, mais aussi il\ninaugure l'art de l'âge suivant, il en est le guide et le précurseur; nous le\nretrouverons au début du prochain volume consacré à la sculpture du Trecento\ndu XIVe siècle. Sans doute, M. Venturi nous apportera-t-il des lumières\nnouvelles sur l'action que le séjour de Sienne a exercée sur Niccola, qui, de la\nchaire de Pise à celle de Sienne, c'est-à-dire de 1260 a 1266, transforma radi-\ncalement la caractéristique de sa manière. Un grand nombre d'artisans et de\ntailleurs de pierre du Nord, allemands, sans doute, ne travaillaient-ils pas\nalors au Dôme? Leur naturalisme, pour naïf et maladroit qu'il fût, n'a-t-il pu\ndevenir le ferment qui a si merveilleusement fructifié chez Niccola et chez\nGiovanni? Le véritable génie siennois n'est-il pas exprimé par excellence\ndans sa peinture, si tendre, d'expression si sentimentale; et sa sculpture,\n d'une orientation nettement réaliste auxXIVeet XVe siècles ne serait-elle pas\n issue, comme l'art de Giovanni et avec celui-ci, d'une importation étrangère,\n de ces obscurs ouvriers venus du Nord, avec la simplicité et la vigueur de\n leur art inhabile, mais tout attaché à la réalité et à la nature?\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "               LA PRESENTATION AU                         TEMPLE\n                         (JACQUEMART DE HESDIN)\n\n         Miniature paginale des Très belles heures du duc de Berry\n\n\n\nIllustration de l'ouvrage : La Renaissance Septentrionale de Fierens-Gevarert, édité par Van Oest, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": ""}, {"page_pdf": 192, "texte": "                     LES ORIGINES DE L'ART MODERNE                                      l5l\n\n\n\n                                             II\n\n                         La Renaissance réaliste (1)\n   Les expositions des primitifs flamands, à Bruges, en 1902, et des p r i -\nmitifs français, à P a r i s , en 1904, ont suscité u n e a b o n d a n t e littérature histo-\nrique et critique, n o m b r e d'études du plus vif intérêt, sagaces et substan-\ntielles, pleines de p r u d e n c e et de discernement comme celles du comte\nDurrieu et de M. H u l i n , ou d'érudition agressive comme celles de\nM. Weale, à côté de quantité de travaux tout i m b u s d'esprit systématique et\ndans lesquels l'interprétation des œuvres et des textes était assujettie aux\ndéformations inconscientes d e la partialité patriotique.\n   Auto-suggestion chauviniste à laquelle peu é c h a p p e n t , m ê m e parmi les\n plus éminents ! Leur terre et leurs morts ne suffisent pas à certains, ils veulent\nencore s'annexer les morts des autres ! Sous l'empire de ces suggestions, tel\nsavant se laisse entraîner aux fantaisies les plus étranges : nous a p p r e n o n s ,\npar exemple, qu'un miniaturiste brugeois qui travaillait à P a r i s , vers 1398,\nJacques Coene, était le père des frères Van E y c k ! L e doute n'est évidem-\n ment pas permis, étant d o n n é que Coene, corruption de Cone ou de Coing, n'est\n que la traduction de De E y c k ! ! L a conséquence s'impose si l'on ajoute que,\n au gré du m ê m e écrivain, Coene serait l'auteur des Très riches Heures, de\n Chanlilly, attribuées jusqu'ici aux frères de L i m b o u r g : le père des Van Eyck\n a été, naturellement, à la fois leur maître, et l'art dont il leur a transmis les\n secrets, il l'avait lui-même appris ou perfectionné dans des milieux français.\n    L'inventeur de cette hypothèse, que M. Fierens-Gevaert qualifie avec\n aménité d' « ingénieuse », l'a laissée malheureusement imparfaite, car, sans\n doute, s'il y avait songé, il aurait pu émettre cette supposition non moins\n surprenante que Coene avait un troisième fils, p r é n o m m é Jacques comme\nlui-même, et qui, entraîné par son h u m e u r aventureuse, aurait gagné pays et,\n finalement, se serait fixé à S i e n n e où, grâce à la forte éducation artistique\nreçue au foyer paternel, il aurait fait fortune sous le nom de Della Q u e r c i a !\n    Cet argument ne serait pas pour déplaire, probablement, à l'auteur d e\nl'Histoire, à tant d'égards excellente, de la sculpture florentine, M. R e y m o n d ,\n qui subordonne chacun des progrès de la plastique italienne a l'influence de\nl'art fiançais et, n o t a m m e n t , reconnaît d a n s les œuvres d e trois maîtres d'un\n\n\n   (1) A propos du livre récent de M. Fierens-Gevaert : La Renaissance septentrionale et\nles premiers maîtres des Flandres. Un vol grand in-8°, abondamment et richement\nillustré (Bruxelles, Van Oest )\n   Les pages qui suivent ne font, en réalité, qu'effleurer un point, très important, il est\nvrai, de la riche matière de l'ouvrage de notre eminent collaborateur. Mais c'est le\nsort des questions du genre de celles étudiées, dans une forme attrayante et nouvelle,\npar M. Fierens-Gevaert que de soulever de copieux commentaires. Trop copieux, peut-\nêtre! Nous aurons occasion de revenir sur ce livre, mais nous ne pouvons laisser de\nsignaler l'étude approfondie et très précise que l'auteur a faite du Retable de l'Agneau\nmystique, des frères Van Eyck.\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "152                               DURENDAL\n\n\n\n génie et d'une tendance aussi divers que Niccola, Giovanni et Andrea\n Pisano l'action des mêmes œuvres apparues en France au XIIIe siècle!\n    Nous aimons toujours à nous annexer quelque territoire et à étendre les\n « marches » de notre hégémonie intellectuelle. Et Milanesi, combattant\nl'authenticité d'une date grâce à laquelle la primauté de la peinture aurait\n été assurée à sa ville natale, Sienne, Milanesi doit être considéré comme une\n sorte de Brutus de l'érudition !\n    D'aucuns penseront que l'on pourrait se borner à jouir des œuvres d'art\nsubsistantes, sans tant discuter sur leur provenance, la personnalisé de leur\ncréateur, la nationalité ou les origines de celui-ci. Mais, c'est là un raison-\n nement de peu de psychologie. C'est la recherche que nous aimons, disait\n Pascal, et non le but. Cet ouvrage est beau, mais l'énigme qui s'attache à sa\nsignification ou à l'identité de son auteur nous passionne d'autant plus que,\nsouvent, la perception intégrale de sa beauté est à la condition de la solution\n des problèmes qu'il suscite.\n    Les travaux de critique artistique engendrent, au surplus, chez ceux qui s'y\nlivrent ou qui les fréquentent — ceux, du moins, qui n'ont pas la conviction\n trop véhémente et la thèse trop opiniâtre — une philosophie doucement\nsceptique, toujours prête à accueillir d'un sourire d'adhésion dubitative\ntoute affirmation trop péremptoire, toute démonstration trop industrieuse-\nment combinée... Et ils arrivent, à la fin, au « doute hyperbolique », recom-\nmandé par Descartes, en apercevant que si chaque critique apporte sa pierre\nà l'histoire de l'art, la plupart du temps ces pierres sont taillées avec une\ntelle diversité qu'on ne saurait, les imaginer concourant à la solidité du\nmême édifice.\n    Encore le domaine des documents et des œuvres est-il positif, bien\n que tout envahi par les broussailles traversées de sentiers compliqués et les\n labyrinthes des controverses et des déductions, mais lorsqu'il s'agit de\ncritique proprement dite, d'appréciation esthétique!... M. Fierens-Gevaert\nconstate, quelque part, qu'un critique français, M. Durand-Gréville, qualifie\nd'inadvertance l'erreur commise par Hubert Van Eyck, auteur probable du\n tableau les Trois Marie au sépulcre, de la galerie Cook, à Richmond, dans\n lequel « les personnages sont éclairés de droite à gauche, tandis que les\n rayons du soleil levant éclairent de gauche à droite les monuments loin-\n tains ». Si le grand Goethe avait entendu de tels propos! 'Il y a un siècle, il\n examinait, en compagnie du placide., et fidèle Eckermann, une gravure\n d'après Rubens, un paysage éclairé, également, de deux côtés opposés. La\n découverte de ce phénomène arrachait à l'humble ami du poète cette excla-\n mation : « Voilà, certes, qui est tout à fait contre nature!... ». « Vous l'avez\n dit, jeune homme! répliquait le maître. Mais c'est là que Rubens se\n  montre grand; là précisément il prouve que son libre esprit est au-dessus\n de la nature et agit avec elle, comme il convient à son but élevé... La\n  double lumière est, à coup sûr, une violence, et vous pouriez toujours\n dire qu'elle est contre nature, mais j'ajoute aussitôt que cela est plus haut que\n  nature. C'est un coup hardi du maître qui montre avec génie que l'art n'est\n  pas soumis entièrement aux nécessités imposées par la nature et qu'il a ses\n  lois propres. »\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                   LES ORIGINES DE L'ART MODERNE                               153\n\n\n   On sent à quel point nous avons perdu la notion du « grand art », lorsque\nl'on entend M. Fierens-Gevaert regretter que, dans un tableau du Musée de\nTurin, Hubert Van Eyck ait gratifié saint François de deux pieds droits !\nPeut-être, à propos de cette observation, Gœthe lui aurait-il fait la même\nleçon qu'à son brave compagnon, à moins — ce qui est également pos-\nsible! — que l'aspect gothique et réaliste de l'œuvre d'Hubert ne lui eût fait\ncondamner avec hauteur chez ce dernier ce qu'il considérait chez Rubens\ncomme « un coup hardi du génie » !...\n   Nous ne croyons plus que l'on doive « embellir la nature », ni, sous pré-\ntexte d'idéaliser, exagérer jusqu'au factice l'expression de sentiments vrais.\nLa nature et les sentiments, tels quels, saisis dans leur vérité, leurs accents\nprofonds et nuancés, nous paraissent suffisamment émouvants par eux-\nmêmes. C'est une des raisons pour lesquelles nous aimons et comprenons les\nprimitifs, si méprisés longtemps; et aussi un des motifs grâce auxquels nous\npouvons supposer que notre admiration pour l'art grec est plus perspicace,\nplus adéquate aux véritables beautés et intentions de celui-ci que le fétichisme\nsans mesure professé à son égard aux siècles passés.\n   Sans doute, notre goût n'est pas plus fin que celui de nos ancêtres, mais,\nau moins, autant qu'il est en nous, nous regardons l'œuvre de l'artiste avec\nnos propres yeux et non à la lumière de dogmes académiques, au travers des\nverres bleus de l' « art idéal » ou des verres grossissants du « grand art ».\n\n\n   Notre réalisme et celui du XVe siècle sont d'essence bien différente, il est\ninutile de le dire. Celui du XVe siècle a pris fin par la vertu de l'humanisme\nqui, à la longue, dans les lettres et dans l'art, a interposé entre la pensée\net la vie on ne sait quelle humanité de théâtre, de pompe et de parade,\nseule licite et en présence de laquelle le vrai n'était jamais vraisemblable! Il y\neut de belles machines, des décors grandioses, d'éclatantes figurations et des\nœuvres aussi, magnifiques et poignantes, parce que, quand même, sous le\nmasque ou sous le déguisement, des visages et des cœurs d'hommes transpa-\nraissaient, puissants et passionnés.\n   La vie s'est exprimée dans les formes de cet art-là, et c'est précisément\nnotre propension réaliste qui nous permet, tout en en réprouvant les principes,\nd'étudier celui-ci avec autant de sympathie que l'art antérieur dont il\navait, lui, condamné la naïveté et la beauté spontanée. De sorte qu'au total\non pourrait affirmer, sans exagération, que l'humanisme avec les théories et\nles doctrines qui sont sorties de lui a circonscrit les possibilités de commu-\nnion humaine, au contraire du réalisme intellectuel, impatient et curieux des\norigines, de tous les temps, de toutes les paroles, de toutes les œuvres où\nl'homme, quel qu'il fût, sauvage ou policé, chrétien ou idolâtre, né dans\nle Céramique, sur les rives du Nil, de l'Arno ou de l'Escaut, a laissé\nl'empreinte de son rêve et, en quelque sorte, la trace sensible de son âme.\n   Et l'on peut croire que le réalisme d'aujourd'hui, plus conscient, plus\nétendu, fondé sur une science inconnue alors, sera plus durable que celui\ndu XVe siècle, dont l'épanouissement dans l'art n'a été que comme un rapide\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "154                              DURENDAL\n\n\n intermède entre les conceptions symboliques du moyen âge et l'académisme\n de la Renaissance classique.\n    Mais d'où avait soufflé l'influence qui, dans la seconde moitié duXIVesiècle\n ou même plus tôt, arracha l'art aux répétitions stérilisantes d'un grand style\n épuisé pour le replacer en face de la nature et de la réalité, sources toujours\n fraîches d'inspirations nouvelles? De la Flandre, disent Courajod, le marquis\n de Laborde et bien d'autres — et la surabondante masse de leurs preuves,\n textes, faits, monuments, paraissait et, pour nous, paraît encore démonstrative.\n    Il est superflu de redire l'œuvre innombrable des artistes flamands, en\n France, à cette époque, et l'admiration et la renommée dont ils jouirent long-\n temps en Italie. Et il semble que l'on puisse conclure que, sinon leur manière\n ou leur style, au moins leur méthode, leur, vision immédiate des choses a\n été le ferment stimulateur du réalisme qui est venu à son apogée auXVesiècle.\n    Dans cette étude remarquable et excellemment documentée sur la Renais-\n sance septentrionale, étude qui, pour le marquer en passant, réunit pour la\n première fois tous les éléments des questions nombreuses soulevées par l'his-\n toire de cette période, M. Fierens-Gevaert, tout en constatant la part\n immense des artistes flamands dans le mouvement artistique du temps, en\n France, s'élève contre la tradition, aux termes de laquelle les peuples\n du Nord, et notamment les Flamands, seraient réalistes ou. naturalistes,\n originellement, « parce que Germains ». Il nous semble, pourtant, qu'il\nn'y ait là rien que de fort naturel : les populations septentrionales, dénuées\n des antécédents de culture, de civilisation et de discipline des peuples de\n race latine, n'apportaient point, par conséquent, les atavismes mentaux\n qui prédisposent ceux-ci à la règle, aux systèmes, aux belles spéculations\n utopiques et logiques. La clarté de leur vue n'était voilée par aucune\n doctrine consciente ou héréditaire et ils venaient, en quelque sorte, ingé-\n nus à la nature ingénue... Ils obéissaient sans obstacle et sans préjugé aux\n instincts de la race et du sol. Que si l'on veut prendre le mot réalisme dans\n l'acception de vision uniquement matérielle, tout attachée à la transcription\n exacte et minutieuse des choses, sans plus — il faudra, pensons-nous, avec\n M. Fierens-Gevaert, renoncer à l'employer pour définir l'art de nos grands\n maîtres du XVe siècle, ou, sinon, reconnaître, comme il est, en effet, que le\nréalisme le plus absolu peut servir d'instrument merveilleux aux conceptions\n les plus imprégnées de spiritualité, tellement que par l'accent mystique,\nl'expression religieuse, ses œuvres sont sans rivales dans toutes les écoles\n contemporaines.\n    Pour le marquis de Laborde, « l'influence exercée sur tous les points — de\nl'Europe artistique — par l'art flamand » était irrécusablement prouvée. Or,\ndes faits nombreux, concordants, constatés, justifient cette assertion. Et si,\nd'autre part, c'est dans les Fays-Bas que la tendance ainsi propagée a trouvé\nses manifestations les plus admirables, comment nier encore à là Flandre la\nglorieuse paternité de l'art réaliste?\n    On ne saurait guère arguer à l'encontre de cette opinion du caractère de\nla sculpture ou de la peinture romane en notre pays; les restes en sont trop\nrares et les ravages des iconoclastes ont privé la plupart de nos églises de\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": ""}, {"page_pdf": 197, "texte": "                             LES TROIS VIERGES (Bois)\n\n\n\n\n                            LA PAYE DES MAÇONS (Bois)\n\n\n LE RETABLE D'HAEKENDOVER                                  (Fin du XIVe siècle)\n\n\n\n\nllluslrallon de l'ouvrage : La Renaissance Septentrionale de FIRENS GEVAERT, édité par Van Oast, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                   LES ORIGINES DE L'ART MODERNE                             155\n\n\nleur décoration sculpturale. Mais une œuvre comme les fonts baptismaux de\nSaint-Barthélemy, à Liége, exécutée entre 1138 et 1142 — un siècle avant\nl'apparition de Niccola Pisano ! — par Renier de Huy, n'est-elle pas suffisam-\nment caractéristique? On doit en louer, avec M. Fierens Gevaert, « la gran-\ndeur simple, la poésie grave, la facture classique », mais sans omettre de\nsignaler le naturalisme du travail, l'habileté des nus, la précision de l'obser-\nvation, tout ce qui met l'œuvre du fondeur hutois, au moment où elle\napparut, hors de pair. Et ces caractères n'ont pas cessé de marquer la\nsculpture indigène, d'apparaître dans les ouvrages conservés de nos maîtres,\ndepuis ceux du XIVe siècle — tel l'auteur du Retable de Hackendover —\njusqu'aux grands artistes duXVIesiècle.\n   Au surplus, l'avènement du réalisme dans les contrées méridionales\nde l'Europe a résulté, comme, plus lard, celui de l'humanisme dans le\nnord, non d'une révolution, mais d'une évolution dont les débuts remontent\nau delà du XIVe siècle. « Avant d'être dans l'art, le naturalisme fut »,\nsinon comme en Flandre \" dans les cœurs », pour user de l'expression\néloquente de M. Fierens-Gevaert, au moins dans les esprits. L'heure du\nréalisme était arrivée dans le développement général de la pensée euro-\npéenne qui détachait toujours davantage celle-ci, en toutes ses manifesta-\ntions, de la scolastique et de la métaphysique idéaliste pour la pousser de\nplus en plus dans la voie de l'expérience, de l'observation et de l'analyse.\n   Le XIIIe et le XIVe siècle assistent au déclin et à la fin de la chevalerie; le\nmonde féodal achève de se désagréger et, aussi, cette belle organisation\ndualiste, si bien équilibrée en théorie, si fertile en querelles effectives, des\ndeux pouvoirs, la Papauté et le Saint Empire Romain. Les grandes com-\nmunes du nord, — Gand, Bruges, Ypres, Liége — et celles du midi —\nGênes, Pise, Sienne, Florence, la république de Venise — ont combattu,\nbrillé, travaillé, envoyé leurs trafiquants et leurs marchandises sur toutes les\nplaces de commerce du monde. On n'a pas échangé que des draps du couleur\net des épices, mais des idées; et tout a servi à amener des résultats à ce point\nde vue, les guéries comme les pèlerinages, les croisades contre l'infidèle\ncomme celles dont les Grecs de Byzance étaient seuls à souffrir...\n   L'esprit d'examen est né de la multitude des notions et des expériences\ncontradictoires; il a envahi tout le territoire cérébral abandonné par l'esprit\nde système et de crédulité. Les catégories, les entéléchies, les concepts, les\ndisputes solennelles de mots ont dû céder aux choses; la pensée élargit ou\nfait éclater tous les vieux cadres logiques qui la régularisaient en la\ncontraignant.\n   Ils commençaient à se perdre dans la nuit fabuleuse du passé, ces temps\npatriarcaux où, selon le Dante, la Florentine fidèle filait à son foyci, en\nracontant les belles histoires légendaires « des Troyens, de Fiesole et de\nRome ». Les chansons de geste, les histoires de sainteté, de bataille ou de\ngalanterie fleurie ont cédé la vogue à des œuvres telles que ce Roman du Renart,\ncaustique, dérisoire, où, sous leurs déguisements zoologiques, toutes les\nclasses de la société, et les plus hautes, surtout, sont peintes et bafouées — et\ndont les versions diverses et les continuations en plusieurs langues, en fia-\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "156                                    DURENDAL\n\n\nmand, notamment, témoignent le succès européen. En France, c'est la pleine\nefflorescence des fabliaux et des contes ironiques et licencieux : on avait eu\nFroissart, curieux d'éclat, de guerre et d'amour, tout en tableaux fastueux ou\npitoyables; on allait avoir notre Commynes, l'avisé Commynes, plus avide de\nprofits que de prouesses, prompt et subtil aux calculs diplomatiques et à\nl'écriture, dédaigneux des armes. En Italie, c'est l'apparition des novellieri —\nFrancesco da Barberino, Franco Sacchetti, Giovanni Fiorentino — et le plus\ncélèbre d'eux tous, Boccace, avec leurs histoires tragiques, familières ou\nplaisantes, où passent encore parfois des réminiscences des fables mystiques\nou sentimentales du Nord, des Cycles de la Table Ronde, du roman de Tristan\net d'Yseult, mais qui, la plupart du temps, sont, sous le déguisement d'un\nvieux conte grivois ou railleur, une peinture de mœurs contemporaines. En\nAngleterre, c'est Chaucer avec ses Contes de Canterbury, tout animés de vie\ncontrastée et saisie; Chaucer qui disait que « les mots devaient être cousins\ndes faits », et William Langland et ses visions, épopée mystique, réaliste,\nsatirique, « Divine comédie des pauvres gens » (1), où le poète pèlerin a pour\nguide non Virgile, mais Pieter the plowman, Pierre le laboureur.\n   Ce n'est pas à dire que le monde ait changé soudainement de face et d'ap-\nparence. L'heure présente n'est-elle pas toujours le confluent du passé et de\nl'avenir, une combinaison de désuétude et de nouveauté? Il y a encore de la\ndévolion,et grande; de la naïveté de cœur; des fictions aventureuses ou che-\nvaleresques ; mais l'esprit de critique et de raisonnement positif, d'examen\nsceptique tend à prédominer. Et il semble qu'il soit comme une figure emblé-\nmatique des transformations profondes qui s'élaborent, ce Roman de la Rose,\navec ses deux parties disparates, écrites à quarante ans d'intervalle, par Guil-\nlaume de Lorris et par Jean Clopinet, de Meun-sur-Loire, et qui font succé-\nder à une allégorie gracieuse et ornée, teintée un peu de mélancolie, des pages\noù la société, l'homme et l'amour sont représentés en traits mordants et acides,\nœuvre d'une imagination clairvoyante, âcre et sardonique.\n   On attendait des diseurs de contes bien moins des épisodes de combats\net de conquêtes lointaines, entremêlés de péripéties fantastiques ; bien moins\ndes récits édifiants, que des anecdotes calquées sur la vie même, avec des\ncaractères et des types précisément décrits, des intrigues compliquées mais\nvraisemblables; des images, enfin, du monde, aristocratique ou populaire,\nmais réel — les seigneurs, les religieux, les marchands, les artisans, contem-\nporains, reconnaissables, de plain-pied avec le narrateur et les auditeurs.\n   Déjà même, dans le domaine religieux, le mouvement suscité par saint\nFrançois apparaît à certains égards, comme une rénovation réaliste de l'idée\nchrétienne : l'exemple sensible, l'action substitués à la parole, à la formule;\nla vie substituée à la théorie. Selon la pensée du grand Assisiate, le frère\nmineur doit prêcher non à l'aide de phrases savantes et étudiées, mais de lui-\nmême, de toute son existence pauvre, humble et mortifiée...\n   Et cette tendance foncière a eu sa répercussion dans l'art franciscain qui,\n\n\n  (1) JUSSERAND : Histoire littéraire du peuple anglais, I. 406. Paris, 1896.\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                   LES ORIGINES DE L ' A R T       MODERNE                     157\n\n\n\nhormis de rares exceptions, a illustré les églises de l'ordre uniquement de\nreprésentations de réalité, à l'exclusion presque totale de ces figurations allé-\ngoriques dont l'esprit d'école et de théologie perpétua l'emploi en d'autres\nordres, notamment celui de saint Dominique. Cependant, l'artiste qui a orné\nles parois de la chapelle des Espagnols, à S. Maria Novella, des fresques\nillustres du Triomphe de saint Thomas et de l'Eglise militante et de l'Eglise triom-\nphante semble avoir, en quelque sorte, voulu rattacher ces allégories à la vie\nambiante, les situer au milieu de celle-ci en faisant apparaître devant elles\nun cortège de citoyens ou un rassemblement de fidèles, personnages d'une\nphysionomie si individualisée, qu'y reconnaissant des portraits, la tradition a\ncherché à y appliquer des noms. De même, le poème colossal du Dante, dans\nle mysticisme hiératique de sa construction, dans la complexité de ses inten-\ntions abstraites tient par toutes ses racines tordues et enchevêtrées à la réalité\ndu siècle qu'il juge à la fois et glorifie.\n\n   Les temps s'accomplissent ; dans l'art comme dans la pensée, les idéologies\nont donné tout ce qu'elles contenaient de beauté. Elles n'ont plus de force\nstimulante; il faut qu'un élément nouveau intervienne, une énergie inem-\nployée, en harmonie avec les courants intellectuels qui se révèlent. Cet\nélément, cette énergie, sous l'impulsion desquels l'art, en Flandre, en Italie et\nen France, va connaître un siècle d'émerveillante production, c'est le réalisme\ndu Nord, le réalisme flamand.\n\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "          Hommage à Octave Maus\n   Les amis et admirateurs d'Octave Maus, directeur de l'Art\nModerne et des Salons annuels de la Libre Esthétique, voulant lui\ndonner un témoignage public de leur sympathie et offrir aux\nartistes l'occasion de lui prouver leur reconnaissance, pour le\ndévouement admirable et inlassable avec lequel il a consacré\nplus de vingt années à l'exaltation de l'art contemporain, tant\nde notre pays que de l'étranger, se réunissaient tout récemment\nautour de lui au Musée communal d'Ixelles. Ce ne fut pas une\ncérémonie banale. Pas un discours ne fut prononcé. Ce fut\nplutôt une réunion d'amis, une fête de famille. On avait convié\ntout simplement le héros de la fête à ouvrir, avec les amis, le\nSalon d'art moderne du Musée d'Ixelles.\n   Ce Salon c'est à la générosité d'Octave Maus qu'on le doit.\nCar l'admirable collection de peintures, de dessins, de sculp-\ntures et d'objets d'art, étalée dans les deux salles du musée,\nétait' offerte par plus de cent artistes les plus célèbres parmi\nceux de Belgique, de France, d'Allemagne, de Hollande,\nd'Angleterre, d'Espagne, d'Italie, de Norwège, au Directeur\nmême de la Libre Esthétique. Mais celui-ci n'hésita pas un\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "                       H O M M A G E A OCTAVE M A U S                       159\n\ninstant à en faire le cadeau royal à la commune d'Ixelles qu'il\nhabite. Preuve nouvelle du désintéressement superbe avec\nlequel il consacre depuis tant d'années tous les efforts de sa vie\nà la noble cause de l'art contemporain. Ce grand et beau\ngeste montre à lui seul combien l'hommage était juste et\nmérité et combien celui qui en fut l'objet en était digne.\n  Ayant été empêché, par suite de circonstances indépendantes\nde notre bon vouloir, de répondre à l'invitation qui nous fut\nadressée, et de nous joindre aux nombreux amis d'Octave Maus,\nnous reproduisons ici le compte rendu de cette charmante fête,\npublié par Edmond Picard, dans la Belgique Artistique :\n   Allez voir, oui, allez voir, les deux salles, un peu sombres, mais richement\nencombrées de peintures, de sculptures, de dessins, de bibelots offerts à\nOctave Maus, directeur jadis des VINGT, directeur maintenant de LA LIBRE\nESTHÉTIQUE, en hommage reconnaissant pour les services rendus à notre Art\nnational pendant près de vingt-cinq années, d'une part en réunissant, dans\ndes conditions rares de goût et souvent d'audace, les œuvres belges d'avant-\ngarde, d'autre part en faisant voir à nos artistes et à notre public, les œuvres,\naussi d'avant-garde, des écoles étrangères.\n   Ce ne sont point des cadeaux vulgaires, ah! certes non, certes non! pas\ndes raclures d'atelier ! L'ensemble est d'une belle et noble tenue, exprimant\nà la fois la hardiesse esthétique des auteurs et leur besoin loyal et généreux\nd'honorer celui qui les a tant et si opiniâtrement aidés du mieux que peut\nréussir un esprit de bonne volonté et de sentiment élevé.\n   L'ouverture de ce Salon, si spécial par son contenu et par les intentions de\nceux qui ont contribué à le former, s'est faite sans autre cérémonie que\nl'affluence des visiteurs qui y furent autant, et plus pour glorifier Octave Maus\nque pour admirer les œuvres. Tout fut discret, fraternel, ému. Le total des\nactes accomplis durant une si longue période avait aboli le souvenir des\nconflits passagers inséparables des actions humaines, quand elles se meuvent\nparmi une ambiance de combat. On sentait que, dans le désir de l'homme\ndévoué qui en est le centre, comme dans la logique profonde de l'événement,\nl'hommage le dépassait, peut-être, pour aller au résultat général conquis par\nses efforts persévérants et désintéressés.\n   Nous offrons à notre ami Octave Maus nos plus affectueuses\net sympathiques félicitations à l'occasion de la touchante mani-\nfestation dont il fut honoré à si juste titre, et nous formons les\nvœux les plus ardents et les plus sincères pour qu'il puisse\ncontinuer, pendant de nombreuses années encore, et toujours\navec la même vaillance d'âme, avec la même jeunesse de cœur,\nla noble lutte pour l'art et les artistes de ce siècle.\n                                                       HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "                   Chronique Musicale\n   L e C h a n t d e l a C l o c h e , de VINCENT D'INDY, aux Concerts Populaires.\n— Depuis plusieurs années déjà Sylvain Dupuis a la très louable habitude de\nconsacrer l'une de ses quatre auditions annuelles à quelque œuvre dramatique\nou lyrique de large envergure défrayant tout le programme du concert. C'est\nainsi qu'il donna il y a deux ans le Roméo et Juliette de Berlioz, et l'an dernier\nle Songe de Gerontius d'Elgar. Concerts éminemment utiles et instructifs, car\nces œuvres de style doivent être entendues dans leur intégrité. C'est vouloir\nles dénaturer et les meurtrir que se borner à en présenter, suivant l'expression\nconsacrée, les plus beaux fragments qui dans leur isolement injuste restent\ndestitués de toute force.\n   Cette année, Dupuis a choisi le Chant de la Cloche de Vincent d'Indy.\nL'œuvre de d'Indy se retrouve tout entière en ses grandes lignes dans\nl'admirable poème de Schiller dont elle s'inspire. L'on peut toutefois dire que\nle grand artiste français a renouvelé l'inspiration géniale du poète allemand\nen la dramatisant et en la fortifiant d'éléments poétiques heureusement\najoutés (tels que la vision nocturne dans la tour de la cathédrale, la mort du\nmaître fondeur Wilhelm, martyr de l'art, la vie surnaturelle dont s'anime la\ncloche où en un symbole hautement expressif l'âme de l'artiste défunt\namoureux de son œuvre vient pénétrer et retrouver une existence nouvelle\nqui celle-là ne sera plus brisée par la mort). Mais s'il a transformé le poème\nde Schiller, d'Indy n'a pas voulu en changer totalement la nature et en faire\nune action dramatique proprement dite, régulièrement développée, logique-\nment rattachée dans ses parties constitutives par un lien ferme et étroit,\npréférant à fort juste titre une forme discontinue, plus libre, où ainsi dégagés\nd'un cadre trop rigoureusement précis, les éléments purement lyriques du\npoème allemand conservassent dans leur paraphrase musicale toute leur\nsignification et leur prépondérance.\n   Le Chant de la Cloche date de vingt ans. Il fut couronné au concours musical\nde la ville de Paris, en 1886. Par la hauteur des idées dont il s'inspire (les\ngrands aspects philosophiques de la vie et de l'art, l'immortalité de l'âme et\nde l'amour) comme par la puissance suggestive de sa réalisation, il a droit à\ntoute admiration. Si en des drames d'aussi ample conception que Fervaal et\nl'Etranger, l'art de d'Indy semble s'être encore élargi, si en des compositions\naussi somptueusement édifiées que la Symphonie en si bémol, il s'est affiné et\npeut-être aussi personnalisé du moins par rapport au prestige, aux éblouis-\nsantes ressources des extériorités harmoniques, le Chant de la Cloche les égale\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                                l6l\n\n\nsans aucun doute possible par l'intensité et la spontanéité expressives, la\ntriomphale vitalité de ses expansions, le pouvoir d'émotion si efficace et irré-\nsistible qui en émane. Les beautés y sont si nombreuses et si diverses qu'entre\nelles hésite notre préférence. Citerons-nous la délicieuse scène du Baptême\nbaignée d'atmosphère mystique où semble planer l'âme céleste, naïve et\nmélodieuse de Franck? Ou bien le tableau de l'Amour souvent effleuré de\nhantises wagnériennes mais si impressionnant d'un bout à l'autre en sa poésie\nméditative et ses colorations de rêve ? Voici la Vision de la Tour où, telle une\nlente théorie de spectres volant silencieusement dans un rayon de lune, se\ndressent grimaçantes des apparitions fantastiques à la Berlioz, où les animaux\n héraldiques vivent et se meuvent, les gargouilles et les figures symboliques\n pénétrent dans la tour, tandis que l'appel mystérieux des Cloches amies\n éveillant les esprits de l'Empyrée, ceux-ci versent dans l'âme blessée de\n Wilhelm le baume de la consolation et que par-dessus cette musique aux\n sonorités scintillantes, s'élève, pénétrante et suave, la réconfortante voix de\n la fiancée perdue transfigurée par la mort. Puis le tableau de l'Incendie, d'un\n réalisme si éloquent traduisant avec tant de force ces clameurs infinies qui\n semblent porter en elles avec une intensité sans cesse grandissante la terreur\n'et la menace des foules.\n    Mais outre ces qualités qui brillent de toute évidence dans le Chant de la\n Cloche, ampleur du souffla poétique, vigueur de la conception musicale,\n délicatesse affinée du sens pittoresque, il en est une autre qui les domine et\n constitue d'ailleurs comme la consécration et le couronnement de toutes les\n grandes œuvres de d'Indy, nous voulons dire qu'en son inspiration première\n comme en tous les détails de sa réalisation, il reflète la beauté d'une âme\n claire, droite et sereine.\n    L'interprétation du Chant de la Cloche aux Concerts Populaires a été\n soignée, vivante, colorée, absolument digne et à la hauteur du poème de\n  d'Indy. On a beaucoup acclamé les protagonistes pensionnaires du Théâtre\n  de la Monnaie, Mme Aida (Lénore) et M. Laffitte (Wilhelm) qui a fait\n  admirer une fois de plus son art simple et fort, sa diction large et expressive,\n  sa voix vibrante et généreuse. Mlle Bourgeois, MM. François et Crabbé ont\n  tenu avec autorité les rôles secondaires de la Mère, du Doyen, de Maître\n  Dietrich. Bref, succès complet et pleinement justifié.\n\n    L e s N o c e s d e F i g a r o d e M o z a r t au Théâtre de la Monnaie. —\n Nous complétons ici l'article paru dans le dernier fascicule de Durendal sur\n le festival Mozart en disant un mot des représentations des Noces de Figaro\n très opportunément organisées par la direction de la Monnaie. La première\n exclusivement réservée aux membres du Cercle Artistique était conduite par\n Steinbach, les autres ouvertes au public ont été dirigées par Rasse. Nous ne\n nous attarderons point à analyser par le menu cette partition type, claire\n source de beauté où la Muse naïve et ravie de Mozart chante de façon parti-\n culièrement exquise, où l'âme lumineuse du maître de Salzbourg s'envole et\n fleurit dans une inspiration mélodique étonnamment riche et abondante, parti-\n tion débordante d'esprit et de sensibilité, de verve et de tendresse, et dont la\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": "162                               DURENDAL\n\n\nspontanéité comme l'absolue sincérité de l'art d'où elle procède sont le gage\nd'une immortelle jeunesse. L'interprétation des Noces a été remarquable.\nSignalons en premier lieu Mlle Korsoff (Suzanne), comédienne enjouée et\nintelligente, répandant sur tout ce peisonnage la poésie de finesse, de séduc-\ntion et de grâce qui lui est propre, dont la voix luit et sonne comme du cristal\net qui chante surtout d'une façon délicieusement nuancée son air du qua-\ntrième acte. Puis Mlle Eyreams (Chérubin) qui dit son rôle avec l'ingénuité\ncharmante, la flamme discrète et timide, et la fraîcheur de sentiment que\ncomporte le personnage. Mlle Alda est une musicienne excellente qui pobsède\nune voix superbe. Elle remplit le rôle de la Comtesse où elle serait parfaite\nsi elle colorait un peu mieux ses cantilènes en y mettant plus d'accent et\nd'émotion. Quant à Figaro (M. Bourbon), le pivot et la figure principale de\nla pièce de Mozart, il paraissait au début quelque peu enclin à l'emphase et\nà la solennité, mais il a peu à peu modifié cette tendance et reconquis la\nliberté, la souplesse et la légèreté qu'exige la véritable compréhension du\nstyle propre aux Noces de Figaro. Mlle Maubourg mérite aussi d'être citée\n(Marceline). Les autres interprètes ont été absolument satisfaisants.\n   Souhaitons que la direction de la Monnaie nous donne en leur temps les\nautres chefs-d'œuvre du maître incomparable de la mélodie, la Flûte enchantée\net surtout Don Juan, continuant de la sorte sa coopération à la restauration\ndu culte de Mozart, ainsi qu'elle l'a déjà fait pour Gluck de façon si intelli-\ngente et si efficace.\n\n  Troisième Concert du Conservatoire. — Ce concert était\npurement orchestral. M. Gevaert a voulu y rapprocher et nous présenter\npour ainsi dire côte à côte deux aspects diamétralement opposés du génie de\nWagner, et il a dirigé successivement l'ouverture pour le drame de Faust et\nla Siegfried-Idyil. L'ouverture pour le drame de Faust date de 1839 (Wagner\navait vingt-six ans), mais elle fut remaniée eh 1855. Ce poème plein de flamme,\nexubérant de lyrisme, où s'éveillent déjà comme dans une aube glorieuse les\nharmonies pénétrantes et divines qui font présager la Tétralogie, est en outre\nd'un intérêt psychologique supérieur, car il synthétise à merveille l'âme\norageuse du héros de Gœthe avec ses révoltes dramatiques, ses aspirations\ngigantesques et ses plaintes douloureuses. En contraste avec cette œuvre\nd'inquiétude et de désespérance, M. Gevaert a donné une interprétation\nlimpide et délicatement ciselée de la Siegfried-Idyll, réflétant expressivement\nle mystère grave et doux et les tendresses adorables du poème wagnérien\nqui s'est épanoui en sa fraîcheur lumineuse comme un printemps symbolique\ntout vibrant de célestes effusions.\n   La symphonie de Raff, intitulée Dans la Forêt, fut très prisée et exaltée il y\na quelque vingt-cinq ans. Actuellement ce prestige a fort diminué et, au\nmilieu des éblouissantes merveilles de l'art symphoniq:e allemand, elle\nn'occupe plus que le second rang. Cependant la somme de beauté qu'elle\nrenferme, et que l'admirable exécution du Conservatoire a mise en pleine\nlumière, en rachète amplement les imperfections. La pensée toujours ingé-\nnieuse du maître s'y pare de formes aimables, d'une orchestration riche, fine\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                               163\n\net variée, et l'on y rencontre des épisodes absolument séduisants par le\nrythme, le coloris et l'abondance de la sève mélodique. Tout au plus pour-\nrait-on lui reprocher des tendances à la prolixité et certaines défaillances\ndans l'expression poétique en ce sens que le compositeur ne traduit pas\ntoujours de façon suffisamment efficace les sentiments et les tableaux qu'il\nprétend illustrer musicalement. M. Gevaert a eu une heureuse idée de nous\nrendre cette œuvre que tant de personnes ignorent et qui mérite assurément\nun meilleur sort que l'oubli.\n   Le concert s'est terminé par une interprétation modèle de l'ouverture\nd'Obéron, interprétation pleine de vie et d'envolée, tout en se gardant de ces\nallures vertigineuses affectionnées par de nombreux chefs d'orchestre et qui\ndéparent à notre sens cette page magnifique de Weber en la découronnant\nde sa poésie et de sa grandeur.\n\n    Q u a t r i è m e C o n c e r t Y s a y e . — On y a d'abord entendu la Sym-\nphonie Funèbre de Huberti, composition de style soutenu et de solide archi-\ntecture qui bien que s'immobilisant dans le deuil et la douleur en varie\nsuffisamment l'accent et le mode d'expression de façon à éviter la monotonie\net à tenir l'attention de l'auditeur constamment en éveil. On a surtout réen-\ntendu avec un vif intérêt l'Allegretto aux développements si ingénieux,\nparsemés de colorations fantastiques et impressionnantes, ainsi que la troi-\nsième partie s'orientant peu à peu dans un calme solennel vers une péroraison\ngrave et pacifique.\n    Jean Sibelius est la personnalité la plus marquante du mouvement musical\nsi intéressant et si intense qui se dessine actuellement en Finlande. En Saga\n(Eine Sage), comme son nom l'indique, est un récit légendaire traduit dans\nune composition symphonique à la fois émue et pittoresque où l'âme mélan-\ncolique du Nord pleure secrètement et s'abrite sous un manteau somptueu-\n sement constellé d'harmonies caressantes. Enveloppé dans une atmosphère\n de rêve et de mystère, auréolé d'une brume lumineuse aux reflets mobiles et\n nacrés, ce poème infiniment suggestif se pare de fantaisie délicieuse que\n rehaussent les affinements savoureux d'une orchestration riche, souple et\n délicate. Il est surprenant qu'une composition aussi éminemment attachante\n mise encore en valeur par l'interprétation fluide et transparente, si merveilleu-\n sement appropriée, d'Ysaye et de son orchestre, ait rencontré de la part du\n public un accueil relativement froid.\n     Des acclamations enthousiastes ont au contraire salué Mme Marie Brema\n qui a dit de façon extraordinairement personnelle et vibrante les Chansons à\n danser de Bruneau, pour lesquelles la grande artiste a une prédilection\n marquée, et qui sont d'ailleurs pour la plupart fort intéressantes par leur\n originalité de conception, leur puissance de rythme ou leur ingéniosité\n descriptive.\n     Le concert s'est terminé par une interprétation radieusement éloquente du\n  finale du Crépuscule des Dieux. Mme Brema qui s'y est montrée supérieure a\n  chanté la sublime page de Wagner avec une profondeur de sentiment, une\n  ampleur tragique, une majesté de physionomie et d'accent absolument admi-\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": " 164                               DURENDAL\n\n\nrâbles. L'orchestre frémissant a eu de son côté des envolées héroïques et\nrarement la colossale péroraison du Ring nous a apparu aussi victorieusement\ndans toute sa souveraine grandeur.\n\n Concert de l'École de musique de Saint-Josse-ten-\nNoode. — M. HUBERTI, directeur de l'École de musique de Saint-Josse-\n ten-Noode, a organisé à l'occasion de la distribution des prix aux lauréats\n de 1905 une brillante soirée qui attira dans la salle des fêtes de la rue Gallait\n un immense concours d'auditeurs et que nous sommes heureux de signaler\n aux lecteurs de Durendal. On y entendit, exécuté sous la direction de Huberti\n avec la collaboration de l'orchestre Ysaye et des élèves de l'école, un fragment\n de la Croisade des enfants, de Pierné, légende musicale délicieuse par le charme\n naïf de l'inspiration, l'heureuse limpidité de l'écriture, la subtilité d'harmonies\n pleines de douceur qui viennent y éclore en abondantes floraisons. On a\nvivement apprécié la beauté, la fusion et la parfaite tenue des exécutions\nchorales où les voix des jeunes filles, remarquables de pureté et de justesse,\nencadraient le si sympathique talent d'interprètes soli tels que Mlles Poirier et\nArents.\n   Mlle Poirier s'est aussi distinguée dans l'interprétation de compositions de\n Huberti (Brume dit Midi, A la dérive), poèmes fortement orchestrés où les\naspects alternativement méditatifs et dramatiques de la nature sont traduits\nen une langue musicale richement et suggestivement colorée\n   Le programme se continuait par de gracieuses rondes chantées (harmoni-\nsation de A. Dupuis) et se terminait par le Déluge, un des plus solides titres\nde gloire de Saint-Saëns et de l'école française. En cette fresque imposante\ndont la simplicité égale la grandeur répondant ainsi de façon intime au carac-\ntère de l'inspiration biblique, la beauté architecturale de la ligne se complèle\net s'avive d'un coloris chaud et lumineux, et l'intense réalisme descriptif qui\nse déploie dans la seconde partie (l'Arche, le Déluge) restant toujours parfaite-\nment et exquisement musical pourrait servir de modèle à plusieurs de nos\njeunes compositeurs contemporains.\n   L'interprétation du Déluge sous la direction de Huberti a été impression-\nnante. Mlle Poirier notamment a ravi l'auditoire par sa voix douce, fraîche et\nnuancée. L'orchestre et les solistes (violoniste, hautboïste) ont été supérieurs.\n Deru a chanté le solo du prélude dans une atmosphère de sérénité souverai-\nnement charmeuse, laissant à l'instar de son maître Ysaye les sonorités planer\n immatériellement au-dessus du violon.\n\n   S e c o n d C o n c e r t D e l u n e . — Il comptera parmi les belles audi-\ntions de cet hiver. Le programme comportait des œuvres de qualité rare et\nexquise (Ouverture des Maitres Chanteurs, Symphonie Pastorale, les Adieux de\nWotan), éclairées par une interprétation large, colorée, réserves faites sur\ncertaine propension aux mouvements trop lents, tendance qui s'est manifestée\nà plusieurs reprises au cours du concert, bien qu'elle ne caractérise point\nd'habitude la direction du jeune maître. Pour ce motif, l'interprétation du\nPrélude des Maîtres Chanteurs, remarquable de majestueuse ampleur dans\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                                  165\n\nl'expansion héroïque de sonorités pleines et généreuses, a laissé d'autre part à\ndésirer sous le rapport de la flamme, des gradations et de l'accent.\n   En revanche, dans la Symphonie Pastorale, Delune a, au contraire, atteint à\nla véritable éloquence. La radieuse inspiration de Beethoven s'est élevée\ndoucement comme un chant de l'au-delà dans son atmosphère propre de paix\nextatique et souveraine, dans la pleine efficacité de sa vie pittoresque et\nsymbolique. Interprétation simple, lumineuse, poétique, se caractérisant\nspécialement par le souci de la précision, le relief et la ciselure du détail.\n   Mlle Suggia peut être considérée comme une très bonne violoncelliste du\nmoment. Son jeu pur, clair, nuancé, brillant s'illumine souvent de charme et\nde tendresse. Le Concerto de Dvorak et les Variations de Tschaikowski sont\ndes compositions distinguées bien écrites pour faire valoir les ressources de\nl'instrument (le Concerto de Dvorak surtout renferme des parties charmantes),\nmais ayant le malheur de voisiner avec quelques-unes des plus hautes\nexpressions de l'art, elles devaient forcément apparaître amoindries et relati-\nvement dépourvues de signification.\n    M. Seguin, après avoir chanté avec autant d'autorité que de souplesse un\nair du Messie de Haendel, termina la séance par les Adieux de Wotan. Ce fut\nune puissante impression d'art. La voix du bel interprète wagnérien, que sa\nlongue et triomphale carrière au théâtre de la Monnaie avait temporairement\n fatiguée, s'est raffermie dans le repos et a reconquis son éclat, son aisance et\n son pouvoir d'autrefois.\n    Ce magnifique couronnement d'un très beau concert alluma dans l'auditoire\n un enthousiasme qui se traduisit par des ovations répétées.\n\n    M. M a u r i c e K u f f e t a t h a donné au Cercle Artistique une très instruc-\n tive et admirablement synthétique conférence, sur le Mouvement musical en\nBelgique depuis 1830 jusqu'à nos jours. Il jette d'abord un rapide regard en\narrière. Pendant deux siècles entiers règne un silence de mort. Les peuples\nqui chantent sont ceux qui sentent autour d'eux le ferment de la vie et alors\ntout était mis en œuvre pour nous empêcher d'être nous-mêmes. Mais en\n 1830, sous les auspices des hommes éminents qui présidèrent à l'organisa-\ntion de notre pays, la vie nationale se réveille. Le goût musical se développe\net prend un splendide essor grâce à la participation officielle gouvernemen-\ntale qui fonde et peu à peu multiplie, avec la plus généreuse des profusions,\nle nombre des conservatoires ou écoles de musique subsidies par l'Etat.\nEn Allemagne comme en Autriche, l'enseignement musical est loin d'être\naussi méthodiquement organisé que chez nous.\n    Toutefois à l'aurore de notre indépendance, l'absence de foyers d'activité\nlittéraire constituait une lacune regrettable au point de vue du développe-\nment de la musique nationale qui, malheureusement, restait imprégnée\nd'éléments étrangers. La muse flamande et la muse wallonne qui avaient\nperdu leur accent propre ne l'avaient point encore retrouvé. Paris était à ce\nmoment le centre de productions remarquables, ce qui confirmait en Belgique\nla prépondérance de l'esthétique française, alors que Meyerbeer et Halévy\nétaient considérés comme les rois de la musique au théâtre. Le conférencier\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "166                             DURENDAL\n\n\nretrace de façon fort intéressante cette période de notre histoire musicale qui\npourrait être appelée le règne de Fétis, lorsque, suivant le mot ingénieux de\nSchumann, on jouait admirablement de la musique médiocre et médiocrement de la\nmusique admirable.\n    Ces tendances devaient heureusement se modifier et prendre une autre\norientation sous l'empire de causes diverses, l'influence des disciples de\nMendelssohn, notamment de Kufferath père organisant chez lui,' en vue de\nséances de musique de chambre, des réunions d'artistes qui représentaient\ncomme une sorte de conservatoire occulte parallèle au conservatoire officiel,\npuis celle des grands interprètes étrangers, Rubinstein, Joachim, Clara\nSchumann, Biilow, Brassin, etc., initiant peu à peu le public aux incompa-\nrables merveilles de l'école allemande. C'est ainsi que le courant latin et le\ncourant germanique devaient se fusionner pour donner naissance à l'école\nproprement dite nationale.\n    Deux personnalités ont eu dans cette rénovation une grande part d'in-\nfluence par des voies absolument différentes. D'abord Gevaert par sa mer-\nveilleuse érudition, son culte pour Bach dont il a contribué à ressusciter\nl'œuvre immense, ses belles éditions de Gluck et tout le précieux enseigne-\nment esthétique des concerts du Conservatoire. Ensuite Peter Benoît le\nprotagoniste de la Renaissance flamande, Benoît qui eut si aiguisé le sens de\nla couleur et qui toute sa vie chanta l'âme des Flandres dans ses violences\ncomme dans ses tendresses. Le domaine de la mélodie populaire ouvrira\ndésormais un vaste champ à l'activité de ceux qui l'ont suivi et c'est dans\ncette voie que vont résolument marcher Blockx, Gilson, Lekeu, Huberti, etc.\n L'école musicale belge a enfin reconquis sa personnalité. Un peu en\n dehors de nous, Maurice Kufferath cite le nom d'un musicien qui a une phy-\n sionomie à part par la nouveauté du sentiment et de l'harmonie et qu'avec\n un rare bonheur d'expression il qualifie de docteur angélique de la musique,\n héritier direct de Ruysbroeck l'Admirable. Nous avons nommé César Franck.\n Maurice Kufferath termine sa belle conférence très écoutée et très applaudie\n par l'énumération triomphale des grands virtuoses qui, depuis 1830 jusqu'à\n nos jours, ont illustré de par le monde le nom de la Belgique.\n     Suivait un récital de chant donné par Mlle Wybauw. Elle a dit avec un\n charme expressif, une puissance d'accent et une souplesse interprétative\n admirables des mélodies de C. Franck, Mathieu, Jouret, Lekeu, Samuel,\n Tinel, Huberti, Mestdag, Dubois. Le choix de ces poèmes atteste chez\n  Mlle Wybauw une pénétrante intelligence artistique. Sans doute d'autres\n compositeurs belges que ceux dont elle a chanté les œuvres eussent pu figurer\n  à son programme, mais il fallait bien se borner et l'on doit reconnaître que ces\n  neuf poèmes intéressants à des titres divers, possédant chacun leur cachet par-\n  ticulier, leur nuance spéciale de sentiment représentaient comme autant de\n  formes parfaitement définies et distinctes de l'expression lyrique nationale.\n\n   M a d a m e L a t i n i s a donné au Cercle un autre récital d'oeuvres\n vocales belges. Récital exclusivement réservé aux contemporains. On\n connaît les ressources de cette voix si belle, ample et étendue ainsi que\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                                 167\n\n\nl'excellence de méthode qui caractérise la distinguée cantatrice. Tout\nau plus pourrait-on lui reprocher une certaine uniformité dans ses inter-\nprétations. Notons : la Fleur de l'oubli, de Rasse, les Soupirs de l'âme, de\nLunssens, Tes yeux bleus et les Cloches, de A. Degreef (fort gracieuses et\npoétiques), le Reliquaire d'amour, de L. Dubois, d'une inspiration profondé-\nment sincère et émue. Huberti était représenté par deux œuvres de caractère\ntrès différent, l'une (Brume du Midi) nettement impressionniste émaillée de\ncolorations d'un modernisme très accentué, l'autre (Berceuse) douce et sereine.\nEnfin les si captivantes et puissamment originales Chansons écossaises, de Gilson\n(avec accompagnement de piano et harpe), les forts et savoureux lieder de\nTinel (Sur la falaise, Petit enfant).\n   Ce récital était précédé de l'audition d'un trio de Jongen (piano, violon et\nvioloncelle), œuvre remontant déjà à quelques années, supérieurement jouée\npar Chaumont, Merck et l'auteur. Nous en goûtons surtout la seconde partie\npossédant dans une forte mesure les qualités qui ne se retrouvent assurément\npas au même degré dans les deux autres mouvements, la clarté des idées et\nde leur développement logique, la laigeur et la chaleur de l'inspiration, le\nsecret des gradations savamment disposées et convergeant vers le maximum\nd'expressivité.\n\n  R é c i t a l M a u r i c e G e e r a e r t . — M. Geeraert, pianiste, a donné un\nrécital à la Grande-Harmonie, au cours duquel on a constaté le développe-\nment continu de ses qualités d\"artisle compréhensif et de musicien consommé.\nSes interprétations sont toujours intéressantes parce qu'elles sont très sin-\ncères, que le virtuose s'y efface et se préoccupe uniquement de rendre la\npensée de l'auteur. Bach, Beethoven, Chopin, Schumann et Schubert étaient\ninscrits à son programme. Notons une interprétation large et poétique de la\nSonate en la bémol de Beethoven, une exécution fougueuse de la Polonaise\nen la bémol de Chopin, et surtout la belle puissance qu'il a déployée dans la\nToccata et Fugue en ré mineur de Sébastien Bach où le piano a revêtu sous ses\ndoigts l'ampleur de sonorité de l'orgue.\n                                                      GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "              Deux Récits\n    de l'Expédition Antarctique Belge\nQuinze mois dans l'Antarctique, par le c o m m a n d a n t DE GERLACHE (Bulens,\n  Bruxelles). — Au Pays des Manchots, par G. LECOINTE (Schepens,\n  Bruxelles).-\n\n    L'expédition antarctique belge, qui a fait déjà l'objet de travaux nombreux\net importants, a provoqué l'apparition d'un autre volume, Au Pays des\nManchots, publié par le second de l'expédition, M. G. Lecointe.\n    De même que le récit écrit par son chef, le c o m m a n d a n t de Gerlache,\nQuinze mois dans l'Antarctique, ce volume n'est pas u n e œuvre scientifique\np r o p r e m e n t dite, mais u n récit vivant et coloré des incidents de l'exploration;\nc'est une façon de journal du bord, mais débarrassé de ses répétitions\nmonotones, de ses détails trop techniques ou trop arides, et rendu\nattrayant pour la généralité des lecteurs que n'intéressent p a s , d ' u n e manière\nspéciale, les choses de la géographie polaire. T o u s les événements de voyage,\ntantôt gais ou pittoresques, tantôt pénibles ou fâcheux, dramatiques parfois,\nles scènes de la vie journalière à bord et pendant l'hivernage y sont décrits\ntour à tour avec la parfaite simplicité naturelle à l'homme d'action. Le ton du\nrécit, plus grave, comme il sie I chez le c o m m a n d a n t en chef, plus jovial et\nplus dégagé chez le c o m m a n d a n t en second, révèle bien chez tous d e u x la\nvocation de l'explorateur, ce mélange de b o n n e h u m e u r , d'optimisme et\nd'énergie que nulle traverse ne peut démonter.\n\n\n                                            I\n\n   L expédition antarctique belge est devenue, depuis son h e u r e u x retour en\nE u r o p e , u n événement scientifique d'autant plus important qu'elle a sonné\nl'heure du réveil, après plus de cinquante années d'assoupissement, de la\npassion des découvertes et de l'activité des explorateurs vers le pôle austral\net le continent fantôme qui l'entoure. Depuis la tentative de de Gerlache et\nses c o m p a g n o n s , u n e série d'expéditions se sont dirigées vers ces rivages\ninconnus pour livrer l'assaut final à cette dernière citadelle du mystère à la\nsurface du globe.\n   S a n s parler des voyages de Cook qui, dès 1773, avait sur deux\npoints dépassé le cercle polaire, mais sans apercevoir a u c u n e côte, une\nsérie d'expéditions remarquables, échelonnées entre les années 1820 à 1843,\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "       DEUX RÉCITS DE L'EXPÉDITION ANTARCTIQUE BELGE                           169\n\n\n avaient fixé nos premières connaissances sur quelques-unes des terres antarc-\n tiques. Des marins des nationalités les plus diverses, les Anglais Pauwell,\n Weddell, Kemp, le Fiançais Dumont-d'Urville, le Russe Bellinghausen,\n l'Américain Wilkes semblaient s'être donnés rendez-vous dans ces mers per-\n dues pour rivaliser d'efforts. Le dernier d'entre eux, J. Ross, franchissant\n le 74° de latitude que seul de ses devanciers Weddell avait atteint, découvrit\ntoute la terre Victoria, avec ses montagnes abruptes, ses glaciers immenses\nhérissés de volcans, les prodigieuses falaises de son inlandsis et parvint jus-\n qu'au 78°, qui n'a été dépassé qu'en 1902.\n    L'étonnant succès de cette expédition semble, plus que les périls de la navi-\ngation dans ces mers fourmillantes d'icebergs, plus que la cruauté du climat,\navoir découragé les explorateurs convaincus de leur impuissance à pousser\nplus loin. C'est vers le pôle boréal,- dès lors, que se tourneront tous les efforts,\net, pendant plus d'un demi-siècle, l'antarctique retomba dans son infinie soli-\ntude. C'est à peine si, deux ou trois fois, le cercle polaire fut franchi, et encore\npar des expéditions qui, comme celle du Chellenger, poursuivaient des études\nscientifiques étrangères à l'exploration proprement dite. Au contraire, depuis\nque de Gerlache et ses compagnons en ont rouvert les voies, une nouvelle\nère de découvertes a commencé pour le pôle sud et l'exploration a fait depuis\ncinq ans, du fait d'une série d'expéditions puissamment outillées, un pas\nconsidérable. De même que durant la première période, de 1820 à 1843,\npresque tous les grands peuples navigateurs ont pris leur part de la tâche,\navec l'expédition allemande du docteur Dnygalski, avec l'expédition écossaise\nde M.. Bruce, avec l'expédition française du docteur Charcot, non encore\nrentrée en Europe, avec l'expédition suédoise dirigée par un des héros du\npôle nord, Nordenskjöld, particulièrementintéressante pour nous, parce qu'elle\na complété vers l'est les découvertes de de Gerlache. Enfin, l'expédition\nanglaise du capitaine Scott a dépassé toutes les autres dans la direction du\npôle. Reprenant l'itinéraire suivi par J. Ross soixante ans plus tôt, elle revit,\nà l'extrémité sud des côtes de la terre Victoria, les volcans Erebus et Tenor.\nUn détachement, avec des traîneaux et des chiens, réussit à débarquer et à\ngravir le grand plateau glaciaire; poussant droit au sud, il parvint, le\n29 décembre 1902, jusqu'au 82°17' de latitude, à moins de 2,000 kilomètres\ndu pôle.\n                                       II\n   Dans les récits des deux voyageurs belges, premier chapitre de cette nou-\nvelle période de l'histoire de l'Antarctique, trois parties principales se des-\nsinent : d'abord, le voyage d'Anvers au Shetland du Sud, groupe d'îles\nsituées vis-à-vis du cap Horn et qui constituent la plus septentrionale des\nterres antarctiques; l'épisode principal est le séjour des membres de l'expé-\ndition à la Terre-deFeu et lems observations, très intéressantes, sur les éta-\nblissements argentins et chiliens de cette région reculée, ainsi que sur ses\nderniers indigènes, en voie de disparition, comme toutes lis peuplades de\nchasseurs.\n   La seconde partie comprend la période d'exploration active, découverte\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "170                               DURENDAL\n\n\n\net relevé minutieux du détroit appelé d'abord de la Belgica, puis de Ger-\nlache en l'honneur du commandant de l'expédition ; ensuite, une tenta-\ntive, bientôt arrêtée par l'accumulation des glaces, de pénétrer au sud et\nde parvenir à travers le complexe de terres dites de Graham jusqu'à la mer\nde Weddell.\n   Vient ensuite l'hivernage suivi des tentatives, couronnées de succès seule-\nment à la fin de l'été (février 1899), de se dégager de la banquise et de regagner\nla mer libre.\n                                       III\n    L'objectif général de l'expédition était de reconnaître, par delà les Shet-\nland du Sud, les terres de Graham, encore bien vaguement délimitées alors,\npuis de pénétrer, s'il était possible, dans la célèbre mer de Weddell, que ce\nnavigateur trouva, en 1823, si étonnamment débarrassée de glaces qu'il put\nfaire voile au midi et atteindre le 74°15' latitude sans rencontrer d'obstacle.\nChose remarquable, à cette latitude si méridionale, il n'aperçut encore aucun\nrivage ni les hautes falaises de la grande Inlandsis.\n    Tel était l'objectif général, ai-je dit, car dans les expéditions polaires plus\nqu'en toutes autres, il faut compter avec les circonstances et savoir à leur gré\ntransformer ses plans. Sur aucun terrain le rôle de la chance n'est aussi pré-\npondérant, parce que les possibilités de la navigation dépendent essentielle-\nment de l'état des glaces et que celui-ci subit, d'un été à l'autre, les plus\ndéconcertantes variations. Tantôt des mers, même largement étalées et dis-\ntantes de toute côte, se montreront encombrées d'icebergs, de fragments res-\nserrés de la banquise et absolument impénétrables, tandis que des détroits\nresserrés se trouveront, au contraire, remarquablement dégagés. A la saison\nsuivante, changementradical. L'état des banquises déroute ainsi les prévisions\n paraissant les mieux établies. Sans doute obéit-il à certaines lois, mais dont\nles effets échappent jusqu'ici, plus encore dans l'hémisphère austral que dans\n le boréal, à toute détermination précise.\n    Dans l'expédition de la Belgica deux parts sont à faire dans les faveurs de\nla Fortune. Tout au début de l'exploration proprement dite, à cette heure pal-\n pitante de sa carrière où l'explorateur perd de vue le dernier horizon décou-\n vert avant lui et pénètre dans l'inconnu, les navigateurs belges eurent le rare\n bonheur de voir s'ouvrir devant eux, au sud-ouest du large détroit de Brans-\nfield, un autre détroit encore inconnu, beaucoup plus resserré, mais néanmoins\n presque libre de glaces et qui les conduisit au coeur même de l'ensemble du\n massif montagneux qui portait alors le nom de Terre de Graham et qui est\n reconnu aujourd'hui former un archipel.\n    A ce détroit, baptisé d'abord de la Belgica par ceux qui le découvrirent, on\n a plus justement depuis donné le nom de leur chef. Le détroit de Gerlache cir-\n cule entre les îles importantes, rocheuses, hérissées de montagnes et il est\n parsemé lui-même d'îles plus petites et d'îlots nombreux. Son axe, orienté\n nord-est-sud-ouest, s'étend en latitude sur un degré environ, du 64 me au\n 65me parallèle.\n    La découverte, l'exploration, le relevé minutieux des rivages du détroit et\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "       DEUX RÉCITS DE L'EXPÉDITION ANTARCTIQUE BELGE                            I71\n\n\ndes îles qui l'enserrent constituent le résultat capital atteint par l'expédition\nbelge. Sur aucun point de la région antarctique jusqu'alors, un relevé aussi\nprécis et aussi détaillé de la configuration des côtes n'avait été fait, et le résul-\ntat atteint est d'autant plus remarquable qu'il s'agit d'un enchevêtrement de\nterres et de bras de mer particulièrement complexe. Avant de Gerlache, bien\npetit était le nombre de débarquements qui avaient pu être effectués en terre\nferme et nombre de côtes reportées sur les cartes n'avaient été entrevues que de\nloin, telles plusieurs des terres de Wilkes, au point que leur existence même\ndemeurait conjecturale. Or, pendant leur séjour dans le détroit, de Gerlache\net ses compagnons purent opérer vingt débarquements. A travers quelles dif-\nficultés, au prix de quels efforts, ces quelques lignes du lieutenant Lecointe le\ndiront mieux que je ne le pourrais faire :\n   « La côte dans l'Antarctique est presque toujours abrupte. Ou bien nous\nnous trouvions au pied de vastes glaciers dont les murailles verticales s'éle-\nvaient plus haut que la mâture du navire, comme au cap Lancaster ; ou bien\nla roche apparaissait à nu et absolument droite, telles les roches Sophie. Par-\nfois, la terre semblait d'un accès plus facile; mais, en approchant, nous cons-\ntations qu'elle était défendue par des récifs sur lesquels notre canot risquait\nde se briser : ce fut le cas dans l'île Louise.\n   » D'autres fois encore, la côte rocheuse formait une succession de dômes\n peu élevés, mais dont les parois, polies par le frottement des glaces, étaient si\nglissantes, qu'on ne s'y aventurait qu'avec prudence. Les îles Wauvermans\nprésentaient cet aspect. Ajoutons que certains endroits, très accessibles en\ntemps calme, devenaient inabordables dès qu'il y avait de la houle.\n\n  « Dans l'île Auguste, l'action de la mer se faisait sentir plus violemment\nencore. Dans d'autres îles, telles que les Guyon et les Moureaux, l'espace non\ncouvert de neige était si petit, que les instruments devaient être échelonnés\nau bord de l'eau » (La Terre des Manchots, p. 175.)\n\n                                         IV\n   De même que l'expédition de la Belgica est la première qui ait rapporté des\nterres australes la carte détaillée d'un de leurs fragments, de même elle est la\npremière qui y ait hiverné. Jusqu'alors et nonobstant les nombreux exemples\nd'hivernages donnés dans la zone polaire boréale, aucun navigateur n'avait\nrisqué cette aventure.\n   Cet hivernage a rendu possible et a permis de faire des observations con-\ntinues, embrassant le cycle d'une année entière, sur le mouvement de la tem-\npérature et de la pression atmosphérique, sur le régime des courants aériens,\nla nébulosité et les phénomènes magnétiques. C'est ainsi que l'expédition\nbelge, ici encore initiatrice, a pu fournir sur le climat des régions antarctiques\nun ensemble de données plus étendu et mieux coordonné qu'aucune de ses\ndevancières.\n   L'étude de la flore, de la faune, des roches, ainsi que l'allure des diverses\n espèces de glaces n'a pas été négligée et dans ces domaines encore l'expédition\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": " 172                               DURENDAL\n\n\n de Gerlache, mieux outillée pour les observations scientifiques que celles\n qui l'avaient précédées un grand demi-siècle plus tôt, à l'époque héroïque,\n dirais-je, de l'exploration australe, a produit une série de travaux originaux\n du plus haut intérêt. Elle a marqué dans ce domaine le point de départ d'une\nsérie de découvertes ; depuis son retour, en effet, une abondante moisson\nscientifique a été recueillie par les expéditions Bruce, Scott, Nordenskjöld.\nCette dernière s'est particulièrement illustrée par des découvertes géologiques\n d'importance capitale.\n    Tout ce côté des travaux de l'expédition belge, trop spécial pour le grand\npublic, n'occupe guère de place dans les deux volumes dont il s'agit ici : il n'y\nest pourtant pas entièrement négligé et on lira avec intérêt le chapitre VII de\n Quinze mois dans l'Antarctique et les chapitres XIX et XX de Au pays des Man-\nchots, qui contiennent sur la flore et la faune du détroit de Gerlache et de ses\nrivages et notamment sur le plus curieux des représentants de cette dernière,\nle manchot de la terre Adélie, le plus comique des animaux, comme l'ap-\npellent certains naturalistes, des observations du plus amusant pittoresque.\n    Passé la sortie sud-ouest du détroit de Gerlache, la Fortune qui avait souri\njusque-là aux vaillants explorateurs revint brusquement à son naturel capri-\ncieux et cessa de leur accorder ses faveurs; de Gerlache chercha vainement\nun chenal praticable à travers les glaces pour pénétrer jusqu'à la mer de\nWeddell et l'existence d'une communication entre cette mer et les rivages\nseptentrionaux de la terre de Graham, quoique hautement probable, n'est pas\nsortie encore jusqu'ici du domaine de la conjecture.\n    Après avoir quelque temps côtoyé la banquise sans y découvrir de passage\nde nature à inspirer confiance, le chef de l'expédition, pressé par l'approche\nde la mauvaise saison, résolut de se lancer à tous risques au cœur de la ban-\nquise en profitant des échancrures de sa frange bordière.\n    Cette décision fut prise le 28 février, c'est-à-dire vers la fin de l'été austral.\nFavorisée par une forte brise, la Belgica put faire environ 150 kilomètres vers\nle sud, enfilant une série de clairières ouvertes dans les glaces et que d'étroits\npertuis unissaient entre elles. Mais une dernière clairière se trouva sans issue.\nBientôt les fragments de la banquise se rapprochèrent, une jeune glace se\nforma sur les parties restées libres, toute retraite devint impossible et sur le\nnavire, définitivement emmuré dans sa prison de glace, il fallut se résigner à\nla rude épreuve de l'hivernage.\n    La description de la vie quotidienne à bord pendant les dix longs mois\nqu'il se prolongea, puis celle des efforts acharnés et enfin couronnés de succès\npour dégager le navire en ouvrant à la scie un chenal à travers les glaces jus-\nqu'à la clairière la plus voisine, enfin la délivrance des étreintes de la banquise\net le retour au pays ne sont certes pas la partie la moins attrayante du récit\ndes deux explorateurs.\n                                                     J. DE LA VALLÉE POUSSIN.\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                       Lettre de Paris\n                   CEne sont pas, en vérité, de mauvais choix que les derniers\n                     de Dame Académie : Barrès, Ribot. Un écrivain et un\n                     orateur. Un masque de prince de Condé et une silhouette\n                     de roi Salomon. Une plume d'acier qui ne laisse tomber\n                     que de rares et précieuses taches d'encre, et une bouche\n                     d'or qui ne connaît ni la fatigue ni le repos. Bref, une\n                     couple différenciée et toutefois suffisamment harmonieuse :\n                     l'un sceptique passionné comme l'autre modéré véhément,\n                     et tous deux ayant le même goût de la politique et le\nmême dégoût de certaine politique.\n    Mais n'aurait-on pas pu souhaiter, pour la satisfaction de l'esprit, le duo\nun peu plus divers? Barrès est prosateur, Ribot aurait pu être poète. Des\ndiscours en vers, pourquoi pas? Si les orateurs ne pouvaient arpenter les\nrostres qu'en alexandrins, que de silences dont on jouirait! Il y a là une\nidée. Le ronron dodécamètre assoupirait les violences, et les interrupteurs\nqui sauraient qu'à moins d'un distique à rime riche ils encourraient une forte\namende, y regarderaient à deux fois avant de troubler par de simples\nhémistiches le repos de l'assemblée. Voyez-vous M. Berteaux obligé de\nmettre en vingt-quatre pieds la question dont, un jour, il embarrassa la dia-\nlectique de M. Ribot justement : « Si on vous flanquait des gifles? M\n    Barrès est nationaliste, son collègue aurait pu être de l'Internationale. La\nreprésentation proportionnelle des minorités a droit au patronage de l'Insti-\ntut de Fiance. Le fait que tous les antipatriotes, d'après Laurent Tailhade,\nleur ami de naguère, ne sont que de purs jobards, n'est pas une raison\nd'exclusion préalable. D'abord, n'est pas jobard qui veut! Et puis, cette\ncatégorie de citoyens a bien le droit d'être représentée dans l'Académie. Jus-\nqu'ici elle ne leur a donné, paraît-il, que de demi-satisfactions.\n    Autre chose : Barrès est homme, pourquoi ne lui aurait-on pas adjoint\nune femme? Je gage qu'il aurait préféré, lui-même, entrer sous la coupole au\nbras de Mme de Noailles, à qui il dédia si fervemment son Voyage à Sparit,\nqu'accompagné de ce mélancolique pianiste qu'a l'air d'être M. Ribot. On\n va les prendre pour le baryton et son accompagnateur. Mais n'y a-t-il pas\nlongtemps que l'Académie française aurait dû faire place aux dames? Puis-\n qu'elle se pique de n'être pas un simple cercle de gens de lettres, et qu'elle\n tient à honneur de compter parmi ses membres un général, un évêque, un\n marin, un ou deux ducs, un ou deux anciens ministres, qu'elle aie le courage\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "174                              DURENDAL\n\n\nde ses opinions et appelle à elle une dame pour l'honneur du sexe. Cette fois\nce sera la dame qui ira à pions.\n   Il ne faut pas se le dissimuler, l'Académie est une survivance, un anachro-\nnisme, une injure à tous les principes de la société moderne ! Un corps qui\nse recrute lui-même, au mépris du suffrage universel, contrairement au jeu\ndes fiches et au cliquetis des casseroles, cela ne devrait pas se souffrir.\nL'autre année, les députés ont commencé par rogner les jetons de présence\nde la Commission du Dictionnaire, ce n'est qu'une maigre satisfaction donnée\nà la morale. Il faudrait mieux. On pourrait exiger l'assentiment du\nministre de l'Instruction publique à toute élection, comme pour la Sorbonne\net le Collège de France. Un assyriologue se présente, les cellules cunéiformes\nde M. Clémenceau s'émeuvent, il porte le froc; aux orties l'assyriologue! voilà\ncomment je comprends le recrutement de l'Académie. On pourrait encore\nen faire nommer tous les membres au suffrage universel ; ainsi disparaîtrait\ncette anomalie de gens qui prétendent représenter la culture de France sans\nen avoir reçu mandat des produits de la dite culture. Il est vrai que la légèreté-\npopulaire pourrait se méprendre, et en plus d'un Harduin ou d'un Clemenceau\nqui y seraient à leur place, bombarder l'Académie d'hétérodoxes' Drumonts\nou d'irrespectueux Rocheforts. Mieux vaudrait donc un système mixte:\nseraient élus immortels les gens de lettres qui auraient obtenu un tirage de\ncent mille exemplaires, ou une série de cinq cents représentations, ou un vote\nfavorable de cent officiers d'académie, ou un total de cinquante salves\nd'applaudissements à la Chambre, le tout sous réserve de l'approbation\nministérielle rendue suivant avis conforme des groupes de la majorité parle-\nmentaire.\n   Mais, si c'était la société moderne qui fît fausse route, doute angoissant,\net si c'était le Parlement qui allât, un de ces quatre matins, se modeler sur\nl'Institut : cinq académies de deux ou trois cents membres chacune, s'occu-\npant chacune d'un des cinq codes, et ne légiférant que par la méthode per-\nsuasive, comme aujourd'hui pour nous faire écrire caillons au lieu de cailloux, et\nces membres se cooptant eux-mêmes en s'immortalisant du coup, plus de\nsouci de réélection, plus d'enchères en fin de législature, plus de mise au\npillage du budget « monstre énorme, admirable poisson — à qui, de toutes\nparts, on jette l'hameçon », quel rêve!... Hélas I ce n'est qu'un rêve.\n   Une académie, cela doit répondre, d'ailleurs, à quelque chose de fonda-\nmental, puisque c'est admis partout, chez les peuples germaniques comme\ndans les pays latins, dans les milieux littéraires comme dans les mondes\nscientifiques, dans les toutes petites villes comme dans les immenses métro-\n poles, Tout compte fait, ces sociétés innombrables jouent un rôle utile; elles\n ne font pas surgir les chefs-d'œuvre, c'est entendu, mais elles briquettent\nles travaux de patiente érudition, les Dictionnaires, les Corpus inscriptionum,les\nStatistiques, les Recueils de documents inédits; elles entretiennent le goût des\nchoses d'esprit dans des milieux où il pourrait se perdre, elles provoquent\nles dons et legs et en affectent le produit à des œuvres louables. Même au\nsimple point de vue honorifique, elles peuvent avoir leur bon côté; pour\n quelques excès de vanité' qu'elles favorisent, que d'excellents soucis de\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                             LETTRE     DE PARIS                             175\n\n\n\ntenue, de travail, d'estime mutuelle qu'elles développent! Donc, loin de\ntrouver qu'il y a trop d'Académies, il faut proclamer qu'il n'y en a pas assez!\n    Il est un peu surprenant, par exemple, étant donné le caractère des\nacteurs et des actrices, qu'une Académie d'art dramatique ne se soit pas\norganisée depuis longtemps. On pourrait la concevoir de quarante membres,\nvingt hommes, vingt femmes, la moitié de ces membres nommés à vie,\nl'autre moitié pour dix ans, car il faut tenir compte ici de la quantité des\ncandidats, de leur impatience et de leur démodé rapide. Chacun peut ima-\nginer à loisir sa liste. Je n'ose citer aucun nom, ce serait m'exposer à de vin-\n dicatives ripostes, la gent cabotine est terrible sur l'article. Notons seulement\n que, dans la noble compagnie nouvelle, il ne faudrait oublier ni les cantatrices,\n ni les ballerines, ni peut-être même les gymnastes; un simple clown comme\n Footitt a bien son mérite.\n    Et pourquoi pas une Académie de beauté? On ne pourrait en faire partie\nque pendant cinq ans au plus, et jusqu'à trente ans. Nombre égal d'hommes\net de femmes qui se choisiraient eux-mêmes. L'opinion publique accueille-\nrait d'un murmure 'admirateur ou protestataire chaque élection nouvelle.\n Le commerce des cartes postales illustrées recevrait une vive impulsion.\n Académiciens et académiciennes auraient leur place marquée dans certaines\n cérémonies publiques. La ville d'Egeste rendit bien, jadis, des honneurs\n divins à Philippe de Crotone, le plus beau des Grecs.\n    On a fondé dernièrement une Académie des sports. Ce n'était pas une\n mauvaise idée, mais elle fut mal réalisée. Il n'y avait là dedans que des pro-\n priétaires d'écuries, des présidents de courses et des fondateurs de prix ; il\n aurait fallu leur joindre de véritables hommes de sport. Tous les champions\n auraient fait partie de droit de l'académie, et ainsi, à côté de Paul Adam,\n Pierre de Couberlin et Lebaudy, membres à vie, il y aurait eu, jusqu'à leur\n défaite, tous les détenteurs des coupes, un chauffeur, un piéton, un boxeur,\n  un aéronaute, un nageur, etc.\n     Et une Académie de gens du monde, de parfaits gens du monde? Le\n. besoin s'en fait furieusement sentir par ce temps de muflerie! Quarante per-\n  sonnes des deux sexes, sans condition de race, d'âge ou de fortune, mais\n  avec de très nombreuses conditions négatives qui rendraient l'élection\n  diantrement difficile. Il faudrait n'être ni ignorant de trop de choses ni trop\n  instruit, ni trop tiré à quatre épingles ni trop peu soucieux de sa mise, ni\n  trop oisif ni trop affairé, ni trop préoccupé des choses du monde ni trop\n  indifférent à leurs subtilités, nj trop bavard ni trop silencieux, ni parleur\n  trop technique ni causeur trop futile, ni pas assez galant ni le contraire! Ne\n  pourraient donc en faire partie que les gentilshommes qui ne songeraient\n  pas à leurs parchemins, les gens de lettres qui oublieraient leurs tirages, les\n  gens graves qui souriraient et les gens légers qui seraient attentifs, les dames\n  qui ne chercheraient à montrer ni leur esprit, ni leur beauté, ni même leur\n  cœur, bref, d'exquises personnes comme... autrefois Mme Récamier et\n   M. de Rivarol, naguère Stéphane Mallarmé et Gabriel Tarde pour ne\n   parler que des disparus, car parmi les vivants, en trouverait-on quarante?\n                                                                HENRI MAXEL.\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": "              LIVRES ET REVUES\n\nŒUVRES          COMPLÈTES             DE TOLSTOÏ            :\n\n    T o m e X I V et t o m e X V . Edition définitive. — Traduction de\n  Bienstock. — La maison Stock, de Paris (155, rue Saint-Honoré), vient de\n faire paraître encore deux tomes de l'édition définitive, admirablement\n traduite par Bienstock, qu'elle a entreprise. Cette édition se recommande à\n deux points de vue. D'abord, elle est éditée avec le plus grand soin. La\n traduction est excellente et faite d'après les manuscrits les plus authentiques.\n Ensuite, elle est d'un bon marché incroyable. Chaque volume se vend au\n prix de 2 fr. 50, alors que le prix habituel d'un volume de ce genre est\n de 3 fr. 50.\n    Le tome XIV comporte deux parties dont la première est spécialement\n consacrée à l'exposé des théories du grand pédagogue russe Sur\n l'Instruction du Peuple. Après avoir fait successivement le procès des\n principales méthodes pédagogiques en faveur dans l'Empire russe, l'illustre\n écrivain, partant de ce principe, éminemment rationnel, qu'il est plus\n nuisible de dénoncer le mal sans proposer de remède que de le laisser\n ignorer, nous expose, dans des pages d'une logique irréfutable, sa méthode\n d'enseignem j nt personnelle, basée tout entière sur ce principe : La Liberté\n dans l'Ecole. Cette partie du volume complète d'une heureuse façon le tome\n précédent : Articles pédagogiques, auquel il sert, en quelque sorte, de\nconclusion.\n    La seconde partie : Contes et Traductions pour les Enfants, nous révèle\nune nouvelle face du génie de Tolstoï; nous y voyons, en effet, le Tolstoï de\nl'enfance qui ne se montre pas moins grand dans ces contes enfantins que\ndans ses œuvres d'une portée plus haute. Souvenirs d'enfance, aventures de\nchasse, contes historiques, anecdotes morales, descriptions scientifiques,\nnous trouvons de tout dans ce recueil présenté sous une forme simple, disons\nplus, naïve, si propre à être comprise des enfants auxquels il est destiné.\n    Le tome XV contient le premier volume d'un des plus célèbres romans de\nTolstoï : Anna Karénine, qui est, avec Guerre et Paix, un des plus remar-\nquables chefs-d'œuvre de la littérature russe. Ce roman occupera quatre\ntomes de la belle édition définitive des œuvres complètes du Maître publiée\npar la maison d'édition Stock, de Paris.\n    Dans Anna Karénine nous trouvons réunies toutes les qualités du Maître,\nportées à leur plus haute perfection. Ce roman, qui est un des chefs-d'œuvre\nde Tolstoï, nous initie à la vie encore si peu connue des Russes; l'auteur\ntantôt nous fait pénétrer dans la riche et frivole société pétersbourgeoise ou\nmoscovite, tantôt nous conduit à travers champs jusqu'à l'humble chaumière\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                                 LIVRES ET REVUES                                          177\n\ndu paysan. Toujours il sait nous intéresser p a r des détails que l'on devine\nrigoureusement exacts, et sa p l u m e excelle à peindre les tableaux m o n d a i n s\nou champêtres. Ajoutons à tout cela une finesse de psychologie remarquable\net une parfaite conception d e s caractères décrits, et n o u s n'aurons encore\ndonné qu'un faible aperçu des éminentes qualités dont l'illustre écrivain a\nfait preuve dans cette œ u v r e vraiment supérieure. C'est u n ouvrage que\ndevront lire tous ceux q u e passionnent les terribles bouleversement que subit\nl'Empire russe en ce moment, et qui sont désireux de connaître, autrement\nque par des légendes, les m œ u r s et le caractère de la haute société et d u\npeuple slaves.\n\n\nLE ROMAN :\nL ' h i s t o i r e d e G a d s b y , par RUDYARD K I P L I N G , T r a d u c t i o n de FABULET\n   et AUSTON-JACKSON. — (Paris, Mercure de France.)\n   « Conte sans intrigue », dit la couverture en sous-titre, u n e suite de\ndialogues pleins d ' h u m o u r , de vivacité, très a m u s a n t s . Singulier talen\nou mieux extraordinaire génie q u e celui de K i p l i n g ! . . . L u i qui a écrit\nmaints livres puissants, profonds, le voici qu'il enfile, sans grand lien\napparent, une suite de conversations d'un trait rapide, où passent, nettement\ndessinés, des types d'Anglais a u x I n d e s , exactement vus et réellement vivants.\nC'est vrai, c'est bien un conte sans i n t r i g u e ; il n'y a p a s à essayer de\nraconter celle qu'on y pourrait deviner. Qualités de pittoresques, sens très\nfin de l'intimité, entrain franc et rond en s o m m e , et, comme toujours chez\nKipling, une compréhension vigoureuse et p é n é t r a n t e de ce qu'il faut\nfaire vivre dans le cœur ou a u x yeux du lecteur. T o u t cela passe dans\nces dialogues qui sont bien d ' u n rusé et profond psychologue et d'un\nécrivain vraiment original                                                     G. B .\n\nL e P r é c u r s e u r , p a r JACQUES F R É H E L . — ( P a r i s , Plon.)\n  Le précurseur, c'est E t i e n n e d e Solminihac, q u e p r é o c c u p e le sort mal-\nheureux des femmes dans la société c o n t e m p o r a i n e . L a thèse de l'auteur est\nqu'il faut ramener la femme à la n a t u r e . « Emparez-vous de la terre, dit-il,\nqu'elle soit votre d o m a i n e . F u y e z les grandes villes, recréez la vie patriar-\ncale. Que les femmes riches qui possèdent des domaines aident leurs sœurs\nmalheureuses en les employant avec elles... L a vie en plein air est la seule\nqui convienne à vos t e m p é r a m e n t s nerveux ; vous vous étiolez d a n s les\nvilles... » E t c'est l'histoire c h a r m a n t e et douloureuse d ' u n e sorte de société\nfouriériste, où les femmes, désemparées, fatiguées de l'existence fiévreuse des\nvilles, s'adonnent à tous les labeurs de la glèbe.\n\nLes grands récits de l'Epopée française, par Louis ROCHE. —\n  (Paris, Plon.)\n  M. Louis Roche a voulu faire revivre, d a n s ces récits abrégés, la g r a n d e\nâme française d u passé. Ce sont, tour à tour, Charlemagne, Guillaume\nd'Orange, Ogier le Danois, Ami et Amile, Jourdain de Blaye, Garin le Lor-\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "178                                 DURENDAL\n\n\nrain, Aiol, Huon de Bordeaux, Raoul de Cambrai, Renaud de Montauban,\nDoon de Mayence, Berthe aux Grands Pieds, qui, dans leurs gestes légen-\ndaires,fontfleurircettejoliefleurd'amour, de loyauté et de bonté, dont la racine\nplonge au cœur de France la douce. On doit louer M. L. Roche d'avoir\nressuscité, en des pages pleines de vie et d'une lecture agréable, ces vieux\nrécits où frissonne naïvement, comme un cœur d'enfant, le cœur d'une race.\n\nF a n t ô m e s e t F a n t o c h e s , par VINCENT SAINT-VINCENT. — (Paris,\n   Pion.)\n   «' Ce livre n'est peut-être pas inutile, dit l'auteur dans sa préface ; car je l'ai\ndésiré un délassement pour l'esprit du lecteur, une suite de spectacles repo-\nsant de la vie des affaires par contraste. » Et voici des contes, sept contes,\ntrès différents les uns des autres, écrits d'une main légère et artiste, images\nclaires de vitraux translucides. L'un d'eux surtout, intitulé Le Bourreau de Dieu,\n— dans lequel l'humble sabotier Christophe, après avoir toute sa vie sculpté\ndes christs et crucifié ses images de bois, se fait crucifier lui-même pour expier\nses fautes — nous a ému par cette grandeur mystérieuse qui anime parfois,\nsans qu'ils s'en doutent, les actions des hommes.\n\nA m o u r o b l i g e , par LÉON BARRACAND. — (Paris, Plon.)\n   Renée Maugeon, la fille de l'industriel, aime un employé de son\npère, sans savoir que sous le nom de Robert se cache le second fils d'une\ndes plus grandes familles de France. Robert lui-même aime la jeune\nfille. L'épousera-t-il ? Soudain, on lui annonce la mort de son aîné et cette\nmort le fait l'héritier du nom de ses ancêtres. Le prince de Puyménée\nCoucy gardera-t-il les engagements du caissier Robert? Amour oblige. Et le\nprince épouserait la fille de l'industriel ruiné, si la mort de cette jeune fille\nn'arrangeait tout.\n\nL a V i e p r o f o n d e . Eveils et Visions, par MARC SANGNIER. — (Paris,\n   Perrin.)\n   Nous connaissions déjà Marc Sangnier, pour sa belle œuvre du Sillon qui\ngrandit et prospère, semant par toute la France le bon grain de la démocratie\ncatholique. Nous avons, ici même, signalé à l'attention de nos lecteurs le livre\nde Sangnier : L'Esprit démocratique, où se reflète la physionomie de l'homme\nd'action.\n   Ceci est un livre d'art. Ces pages, en lesquelles rayonne la vie intérieure,\nla vie profonde, frémissante et bouillonnante d'une âme d'élite, nous ini-\ntient aux premiers rêves et aux premiers enthousiasmes de Marc Sangnier. Et\nc'est un beau livre, plein de rêve, de ce rêve mystérieux où plongent les\nracines de nos énergies.\n\nC o n s t a n c e , par T H . BENTZON. — (Paris, Hatier.)\n  C'est l'histoire d'une jeune fille qui, de toute son éducation et de\nson instinct, se refuse à épouser l'homme divorcé qu'elle aime de toute\nson âme. Histoire tragique et poignante, où l'on voit celte petite âme\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                  179\n\nmystique lutter contre son cœur et le vaincre. Le père de Constance, un\ndocteur matérialiste et athée, ému devant la grandeur et la noblesse du\nsacrifice, en vient à proclamer : « La religion, qui trempe ainsi une volonté\nd'enfant, est, quoi qu'on en puisse penser, une grande chose. »\n\nLe Livre d'heures de mon oncle Barberousse, par JACQUES\n  LEROUX. — (Bruxelles, Lacomblez.)\n   L'oncle Barberousse vit dans la paix rurale de Lustin une vie simple,\nexempte des grands soucis qu'apporte l'ambition. Il vit avec ses fleurs et ses\nsouvenirs; et c'est un charme de suivre sa pensée qui vagabonde sur les\nchoses, ne leur accordant de prix que juste ce qu'il faut pour ébranler déli-\ncieusement d'un léger frisson son âme émotive. Dans ses heures de joie, il\nsouffle sur sa flûte des airs savoureux que lui dicte la Muse. Et il meurt avec\nla belle et douce sérénité de ceux qui croient.\n\nV i r g i l e p u n i p a r l ' A m o u r , Contes de la Forêt de Fontainebleau, par\n  A. RETTÉ. — (Paris, Vanier.)\n   M. Adolphe Retté est un amoureux des arbres, un parfait amant de la\nforêt. Ces contes, dont le premier donne son titre au volume, nous trans-\nportent au cœur même de la silve frissonnante et vibrante. Evocation de\nmystères et de rêves, d'amour et de haines, de vie et de mort; compréhension\nfervente des paysages et des êtres qui les habitent; c'est tout cela que\nM. Retté, en une langue savoureuse et chantante, fait passer devant notre\nâme émerveillée.\n\nL e s M a r t y r s d e L y o n , par ANTOINE BAUMANN. — (Paris, Perrin.)\n   M. Baumann fait le tableau de la Gaule des premiers siècles chrétiens. Il\nnous émeut devant les actes admirables de Pothin,de Blandine et des autres\nmartyrs lyonnais, dont le sang allait fleurir, fleur de pourpre et d'amour, sur\nle vieux sol gaulois. Et tandis que l'empereur Marc-Aurèle ratiocine dans\nRome à la manière des philosophes grecs, la Gaule soudain, du fond de ses\nforêts, s'éveille à la Bonne Nouvelle.\n\n La F a i l l i t e d e J a c q u e s L e b l a y , par PIERRE LE ROHU. — (Paris,\n    Perrin.)\n    Il faut retenir le nom de Pierre Le Rohu. Déjà dans l'Autre Rive et dans\n Intigre, ce romancier catholique a affirmé son talent. Dans sa nouvelle œuvre,\n M. Le Rohu étudie la question de la morale humanitaire que l'on oppose si\n volontiers de nos jours à la morale divine. Et c'est un drame émouvant et\n passionné que la vie de Jacques Leblay, forcé de constater la faillite de son\n idole, l'impuissance de son idée du devoir ; et de constater cela précisément\n dans celle, sa meilleure disciple, qu'il aimait.\n\n S e r v i t u d e , par J. DE FOVILLE. — (Paris, Plon.)\n    Histoire d'une femme sur le cœur de laquelle un premier amour a mis son\n emprise et qu'un second amour plus pur ne parvient pas à guérir. Il y a dans\n ce livre des pages d'une émotion intense, mais pas une pensée neuve.\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": " 180                               DURENDAL\n\n\n L e C a p i t a i n e S a i n t - M é r y , par G. ROUTIER. (Paris, Fontemoing.) —\n Vague histoire d'amour qui nous mène péniblement à Sedan.\n                                                                EDOUARD N E D .\n\n\n REVUES         DART      :\n\n   L ' A r t flamand e t h o l l a n d a i s (Anvers, Buschmann; Bruxelles,\nVan Oest). — Le numéro de Février donne la fin de la savante étude de\nJOSEPH DESTRÉE, sur l'Exposition d'Art ancien bruxellois. Cet article est rehaussé\npar de très belles reproductions de quelques remarquables tapisseries et\nd'admirables retables. Cette étude est suivie d'un très intéressant article de\nHENRI BOREL, sur une Exposition de l'Art chinois à Batavia, accompagné de fort\ncurieuses reproductions. Il y a encore dans ce numéro une superbe photo-\ngraphie de la façade de la somptueuse cathédrale d'Amiens et d'un merveilleux\nhaut-relief de la chaire de Sienne de Nicollo Pisano.\n                                                                       H. M.\n\n    A u g u s t a P e r u s i a . (Numéro de Janvier.) — Ces mots, que l'on peut\nlire sur l'une des belles et antiques portes de Pérouse, forment le titre\nd'une nouvelle revue, publiée dans cette ville exquise, et consacrée à l'étude\nde l'art et de l'histoire de l'Ombrie, surtout en ce qui regarde les coutumes,\nla topographie, les mille détails significatifs, précieux et souvent négligés des\ntemps et des choses.\n    Le premier numero, bien composé et illustré, est de bon augure pour\nl'intérêt de la publication. Il contient, notamment, outre une excellente\nintroduction du directeur, M. CIRO TRABALZA, un agréable article, plein\nd'érudition et de souvenirs, Dal Corso a S. Giuliana de M. BACILE DI CASTI-\nGLIONE; une note de M. SCHNEIDER sur un Pérugin du Musée de Toulouse et une\nétude de M. LUIGI LANZI sur le Couvent de S. François, près de Stroncone,\ndont le patriarche ombrien aurait fondé la communauté vers 1213. L'auteur\nsignale une fresque de ce couvent où se rencontre une image auréolée et\nstigmatisée de François, qui, d'après lui, aurait été peinte vers 1250.\n\n   L ' A r t e t l e s A r t i s t e s . — (Numéro de Février.)\n   Une série d'admirables reproductions d'après les fresques de Domenico\nGhirlandaio, à S. Maria Novella de Florence et d'après les dessins et eaux-\nfortes, de l'intérêt le plus vif, de M. Louis Legrand, forme, au point de vue\nde l'illustration, la partie la plus attrayante de ce numéro. Texte de\nMM. Marcel et Mauclair.\n   En outre, une étude de M. Ritter sur le peintre roumain Grégoresco. Dans\nle supplément une note, accompagnée de reproductions, sur les fresques de\nSimone Memmi, de Sienne, et de Giovanni da Viterba, du Palais des Papes, à\nAvignon.\n                                                                     A. G.\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "                            LIVRES ET REVUES                                l8l\n\n\nL'HISTOIRE :\n   H i s t o i r e d u m o y e n â g e , par CHARLES MŒLLER, professeur\nd'histoire générale à l'Université de Louvain. Dernière partie : Les Caro-\nlingiens. — (Louvain-Paris, 1905.)\n   A diverses reprises, nous avons signalé aux littérateurs l'Histoire du moyen\nâge, de M. Charles Mœller, comme une source d'inspiration féconde.\n   Plus encore que ses devanciers, ce volume s'impose à l'attention de nos\nlecteurs, puisque, p. 539, il raconte la fameuse journée de Roncevaux, où\nDurendal fit merveille aux mains de Roland. Dommage que la sévère rigueur\nde l'historien l'oblige à ajouter que la célébrité posthume de Roland relève de\nla légende.\n   Quoi qu'il en soit, dans toute cette histoire des Carolingiens, dont\nM. Charles Mœller s'occupe, que de faits intéressants, que de personnages\nen relief à des titres divers, que d'institutions importantes qui reçoivent alors\nleur première instauration!\n   Par-dessus tout, c'est l'épopée carolingienne et le grand empereur sou-\nmettant l'Europe à son sceptre, mais en même temps lui donnant de sages\nlois et faisant de son palatium l'ardent foyer des sciences et des lettres. Puis,\nc'est l'effondrement de l'empire carolingien et l'avènement de la féodalité.\n   Si la France tient la plus large place dans l'ouvrage de M. Charles Mœller,\nil y a pourtant hors d'elle des faits et des personnages qui méritent d'arrêter\nl'attention. En Angleterre, c'est Alfred le Grand; chez les Slaves, Cyrille\net Méthode. Bien intéressants aussi les mouvements des Hongrois, que l'on\nvoit, au xe siècle, en quête d'une patrie, en Italie, en France, en Orient et\nmême dans nos contrées.\n   Chose étrange, au milieu de tant de bouleversements, de compétitions si\ndiverses, l'Occident catholique, si divisé d'ailleurs, donne le consolant\nspectacle d'une foi commune, d'un culte unique, d'institutions similaires. « A\nce point de vue, écrit M. Mœller, on peut dire que les nations européennes\nont formé vraiment une famille, où l'on distinguait à peine l'indigène de\nl'étranger; et c'est cet esprit cosmopolite qui explique comment des maisons\n alltmandes ont pu régner si longtemps en Italie; comment en Hongrie le roi\nsaint Etienne a pour successeur un Vénitien d'origine ; comment un Danois,\nCanut le Grand, règne paisiblement en Angleterre ; comment le royaume de\nSicile doit sa fondation à des Normands de France ; comment la dynastie de\nPortugal tire son origine d'un cadet de Bourgogne ; comment, enfin, un\npeuple asiatique comme les Magyars a pu prendre et garder son rang parmi\nles nations européennes. »\n   Bref, les littérateurs ont tout à gagner à la fréquentation de sérieux\nouvrages d'histoire comme celui de M. Charles Mœller; ils y trouveront\nl'attachant sujet de plus d'une Cité ardente.                      J. V. D. G.\n\nD e l ' H i s t o i r e , par J. BARBEY D'AUREVILLY. — (Paris, Lemerre.)\n   La collection de l'œuvre critique de Barbey d'Aurevilly continue à\ns'augmenter, grâce aux soins précieux de Mlle Read, à laquelle les admira-\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": "182                                DURENDAL\n\n\nteurs du poète tragique de Ce qui ne meurt pas doivent déjà tant de recon-\n naissance.\n    Cette œuvre critique dont les feuillets ont été tracés au jour le jour de la\npresse, il semble qu'ils aient gardé souvent l'empreinte toute brûlante du\nmoment : la fièvre, l'ironie, la colère ou l'indignation suscitées chez le\nmagnifique écrivain par les circonstances transparaissent sans cesse dans ces\npages où il étudie ou évoque, pour les juger, les hommes vivants et les\népoques mortes.\n    Certes, c'est un juge passionné, par tempérament et par conviction, mais\nd'une passion lucide, impatiente de vérité et de justice, et qui, lorsqu'elle\ncroyait les avoir discernées, ne craignait point de les affirmer, sans souci de\ntergiversations et de prudence, à l'encontre même de l'opinion générale...\nD'ailleurs, une opinion serait-elle plus fondée parce qu'elle est générale? On\nsait assez qu'elle est faite plutôt d'adhésions intéressées ou nonchalantes que\nd'examen et de réflexion personnels.\n    Et, à certains égards, la partie critique de l'œuvre de Barbey reflète, peut-\nêtre, avec plus d'intensité que ses ouvrages d'imagination, la forte et ardente\nphysionomie du maître écrivain, la superbe et l'envergure prodigieuse de\ncette intelligence qui avait exploré tous les domaines de la pensée, avait\ncombattu sur tous et ne se lassa jamais d'y combattre. D'Aurevilly n'était\npas d'une complexion à jamais pouvoir dire, avec Gœthe : « Le temps\nm'a rendu spectateur!... »\n    La lutte était, en effet, l'élément, l'atmosphère — on dirait bien : la forme\nde sa pensée.\n    La mêlée l'attirait, l'excitait, et le tournoiement de son épée y jetait de\nbeaux éclairs; mais, et il en avait le sentiment, l'épée était trop noble pour\nles batailles d'à présent; il y avait à la fois trop d'idéal et de chevalerie dans\nson esprit, et trop de clairvoyance, pour un temps qui nie tout idéal, parce\nqu'il est moins fatigant de se laisser vivre que de faire effort, et qui\nse rebiffe seulement contre les transgresseurs du doute et du mensonge où il\nmet toutes ses complaisances.\n    On croit annihiler toute la valeur d'une œuvre critique de la nature de\ncelle de Barbey en la représentant comme inspirée par l'outrance et le para-\ndoxe. Rien moins, cependant. Dans les romans de Barbey le récit est géné-\nralement mis dans la bouche d'un des personnages; artifice destiné, évidem-\nment, à permettre à l'auteur de conserver à sa pensée le tour oratoire qui lui\nest naturel, de développer la peinture des événements et des êtres dans une\nforme qui laisse jeu à tout l'éclat et à toute la richesse de l'éloquence du\n narrateur. Cette forme, Barbey l'emploie à plus forte raison encore dans ses\ntravaux critiques; et, évidemment, il était plus expéditif de nier la valeur\nde ceux-ci que de les réfuter, en prétextant de leur véhémence d'argumen-\n tation habituelle. Mais, en réalité, si la dialectique du maître est trop pressante\n et trop puissamment originale pour les esprits neutres et pusillanimes; si,\nquelquefois, elle entête et éblouit à force de traits et d'étincelles, il faut\nsentir que cette chaleur et cette énergie sont le rayonnement d'une conviction\nfondée sur l'expérience de la vie et des hommes.\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                              LIVRES ET REVUES                                    183\n\n\nParis    SOUS N a p o l e o n      : H. Administration; Grands travaux, par L DE\n  LANZAC DE LABORIE. — (Paris, Plon.)\n   Paris a toujours été une force et une influence trop redoutées de l'Etat, et\ntrop dangereuses à ses yeux, pour jouir du régime uniforme des autres com-\nmunes françaises. Encore aujourd'hui, la ville s'administre dans des condi-\ntions spéciales. Sous l'Empire, le maire de Paris, c'était, en réalité, le souve-\nrain, aidé de ses préfets et de ses fonctionnaires, plus un conseil qui faisait\nles gestes qu'on lui indiquait !\n   Toutes les affaires étaient évoquées et discutées devant l'Empereur, eh ces\nconseils d'administration, au cours desquels il dictait mainte décision expé-\nditive et péremptoire, dont le lucide bon sens devait faire un étrange contraste\navec le formalisme compliqué et lent de l'administration.\n    M. de Lanzac a réuni d'abondants et précieux renseignements, notamment\nsur les travaux somptuaires entrepris ou projetés à Paris par Napoléon : Arcs\nde triomphe et palais; transformation des abords du Louvre, du Palais-\n Royal; fontaines, entre autres celle dont on vit longtemps le simulacre en\nplâtre peint sur la place de la Bastille et qui représentait un éléphant portant\nune tour, « à la manière des anciens », et qui devait jeter de l'eau par sa\ntrompe.\n    Même au cours de ses campagnes les plus lointaines, l'Empereur ne cessait\nde s'occuper des travaux de Paris, de harceler l'activité de ses architectes et\nde ses fonctionnaires, de combiner de nouveaux projets utiles ou grandioses.\n Dans ce domaine comme dans les autres, il apparaît, avec sa grande person-\nnalité originale, prompte et impatiente à la solution et, en même temps, métho-\ndique, portant avec elle la clarté et l'ordre.\n    « Les mots doivent être cousins des faits », disait le vieux conteur anglais\n Chaucer; les mots du livre de M. de Lanzac sont tels; et avec mille détails\ncurieux, nous rapportent nombre de traits de pensée et dé caractère, bien\npropres à parfaire en nous la physionomie de ce prodigieux Bonaparte. Rien\nde plus typique, par exemple, que son attitude devant les apothéoses qu'on\nvoulait lui décerner et qu'il repoussait, moins par modestie, sans doute, que\n par un certain sentiment de la mesure et quelque crainte du ridicule :\n « Cet hommage de ses sujets, l'Empereur veut le mériter par sa vie entière »,\nfaisait-il répondre, un jour, après Austerlitz, au Comité qui s'était formé\npour lui ériger une statue équestre ; et la réplique du Comité, enthou-\nsiasmé par la magnanimité auguste de ce refus, est un spécimen charmant\ndu style de l'époque : « Le monument que nous voulions élever existe dans\n le refus même que Sa Majesté a fait de l'accepter ! »\n\nL e s S a i n t s : Saint François de Borgia ( 1 5 0 0 - 1 5 7 2 ) , par PIERRE SUAU. —\n   (Paris, Lecoffre.)\n   La famille des Borgia qui avait affligé l'Eglise d'un pape tel qu'Alexandre VI\net d'un cardinal tel que son fils César, lui donna aussi, en compensation, un\nsaint. C'est le héros de ce livre : quatrième duc de Greadie, en grande\nfaveur auprès de Charles-Quint, vice-roi de la Catalogne, non moins\nremuante et indomptable auXVIesiècle que de nos jours, puis tombé dans\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": "184                                DURENPAL\n\n\nune sorte de disgrâce, François de Borgia, ayant perdu sa femme, Eléonore\nde Castro, entra dans la Compagnie de Jésus, de fondation toute récente et\nqui commençait à se développer. Appelé bientôt à Rome, en qualité d'assis-\ntant du P. Lainez, un des premiers adeptes de saint Ignace et le successeur\nde celui-ci au généralat de la Compagnie, François, à la mort de ce reli-\ngieux, se vit imposer, à son tour, la lourde charge du gouvernement de\nl'ordre.\n   Le livre de M. Suau met très bien en lumière la personnalité attachante\nde saint François de Borgia et sa physionomie aussi originale sous le harnais\ndu courtisan que sous l'humble robe du jésuite.\n\n   Les premiers temps de l'Etat pontifical, par L. DUCHESNE.\n— (Paris, Fontemoing.)\n   Origines troublées, assujetties, où la papauté était livrée aux volontés ou\naux caprices des nobles, des princes ou des empereurs, dont le Pontife, sou-\nvent, n'était, en quelque sorte, que le chapelain ou le délégué aux affaires\necclésiastiques.\n   Le savant prélat a résumé dans un récit rapide et vif l'histoire de cette\npériode qui se clôt à l'avènement de Grégoire VII, le grand Hildebrand,\ndont le règne inaugure, avec l'affranchissement du Saint-Siège, l'ère de ses\nlongues tribulations, de toutes les péripéties néfastes ou glorieuses de sa lutte\ncontre l'Empire.\n   L'auteur de ce livre, délesté de l'appareil scientifique, le destine, dit-il, aux\nlecteurs... ordinaires. Les autres, confiants dans le discernement critique et\nle jugement historique de Mgr Duchesne, s'en contenteront, sans doute, bien\négalement.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\nDIVERS :\nLettres de Marie-Charles Dulac. — (Paris, Blond.)\n   Grande simplicité et grand amour, ce sont les accents d'âme que l'on per-\nçoit dans la lecture de cette série de lettres d'un artiste trop hâtivement dis-\nparu, et qui n'a été connu et apprécié que de quelques-uns, quelques-uns qui\ncomptaient, il est vrai...\n   Ce qui apparaît à toutes les lignes de cette correspondance, datée, en\nmajeure partie, d'Italie, c'est un esprit charmant dans la transparence duquel\nla création et les créatures se reflètent comme dans un prisme lumineux et\ncandide.\n   Ces lettres, c'est l'expansion toute vive et toute naïve d'une pensée sans\napprêt, vagabonde, tantôt presque puérile, tantôt pénétrante et jetant, pour\nainsi dire, des lueurs inconscientes.\n   « La vérité, écrit quelque part Dulac, ce n'est pas les grandes choses; c'est\nde rendre belles les simples choses qui nous sont présentées, et d'en tirer\nparti. » Et il semble que tout l'effort de son art, effort si tristement brisé, et\nla vocation de sa vie soient résumés en ces paroles d'une intonation si vrai-\nment franciscaine.\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                             LIVRES ET REVUES                               185\n\n\n   Dulac était symboliste, mais son symbolisme n'était pas — comme le dit\ntrès bien, dans son excellente introduction, le R. Louis— « celui des artistes...\nqui réduisent toute leur vision à quelque conception précieuse », mais le sym-\nbolisme de ceux « qui se placent en face de la nature et essayent de la com-\nprendre ». L'obscurité des premiers est faite d'égotisme; la clarté des autres,\nd'amour...                                                             A. G.\n\nL a R o u m a n i e c o n t e m p o r a i n e , par ANDRÉ BELLESSORT. — (Paris,\n    Perrin.)\n    Ce livre est composé de la réunion d'articles parus dans la Revue des Deux-\nMondes et donnant un aperçu d'ensemble très instructif et pénétrant de la\nRoumanie contemporaine au point de vue des mœurs, des institutions, de\n organisation politique et sociale, avec quelques vues rétrospectives sur l'his-\n oire des principautés danubiennes aux XVIIIe et XIXe siècles. L'étude de\nM. Bellessort donne une idée très exacte du caractère roumain, caractère\nmobile, imprévoyant, manquant peut-être de profondeur, mais dont les fai-\nblesses sont si largement compensées par les qualités de finesse, d'intelli-\ngence, d'activité, de générosité et de désintéressement qui constituent l'apa-\nnage inaliénable de cette race. Un des chapitres les plus intéressants du\nlivre est intitulé : Le Roman de la Roumanie. Il raconte les diverses étapes de\nl'affranchissement des principautés danubiennes, depuis 1848 jusqu'en 1866.\nC'est là une des pages les plus dramatiques de l'histoire contemporaine.\nCette émancipation fut préparée et poursuivie par quelques fils de boyars\nqui, dans un admirable mouvement d'abnégation patriotique, brisèrent cou-\nrageusement l'oligarchie servile et étroite où leur pays était étouffé mais dont\ncependant eux-mêmes bénificiaient, octroyant ainsi à la Roumanie moderne\nle triple bienfait de l'indépendance, de la civilisation et d'une place respectée\nen Europe. Voilà comment, vers le milieu duXIXesiècle, on vit ressusciter la\n Roumanie qui, politiquement née d'hier, est vieille pourtant de plus de dix-\n sept cents ans. Un de ceux qui contribuèrent le plus intelligemment à réaliser\n et à parachever cette œuvre de régénération fut assurément le roi Charles,\n une des plus nobles figures de souverain de l'Europe contemporaine, auquel\n M. Bellessort consacre quelques-unes des meilleures pages de son livre, dans\n le chapitre intitulé : Le Roi. Signalons encore quelques fines silhouettes\n d'hommes politiques roumains, dessinées d'un crayon spirituel, et mention-\n nons spécialement la partie descriptive du livre de M. Bellessort qui est très\n belle, fort observée et suggestive. Formulons cependant un regret, c'est que\n l'auteur ait complètement passé sous silence l'essor littéraire et artistique de\n  la Roumanie contemporaine dont le sens esthétique si affiné et constamment\n  en éveil s'est victorieusement affirmé pendant ces dernières années dans des\n  œuvres de caractère différent qui constituent une véritable littérature natio-\n  nale tout à fait digne de captiver l'attention.                     G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": "                          NOTULES\n\n  S A I N T E CÉCILE, DRAME MUSICAL E N T R O I S\nACTES. — Le troisième acte de cette œuvre de notre\ncollaborateur Joseph Ryelandt sera exécuté au théâtre\nde Louvain, le jeudi 5 avril, à 8 h. 1/2, au deuxième\nConcert de l'Ecole de Musique de Léon Du Bois, sous la\ndirection de l'auteur.\n  La réduction pour chant et piano de « Sainte Cécile »,\nréduction faite par l'auteur, est en vente chez l'éditeur\nMuraille, de Liége, et chez tous les éditeurs de musique\nde Bruxelles, au prix de 15 francs.\n  Le libretto de notre collaborateur Charles Martens se\nvend séparément au prix de 1 franc.\n  L'ouverture de « Sainte Cécile » fut jouée aux Concerts\nPopulaires de 1904-1905.\n                                     * * *\n\n   L e T h é â t r e d u P a r c vient de jouer cinq actes nouveaux en vers de\nM. Félix Bodson, l'auteur de cette étincelànte fantaisie : Pierrot millionnaire,\napplaudie sur la même scène l'an dernier et qui nous fut rendue, en même\ntemps que l'on nous donnait Frère François Rabelais, pour deux soirées, car\ndeux soirées, c'est bien le plus qu'une direction soucieuse d'art national\npuisse compromettre à représenter des œuvres belges. On sait que le Tou-\nrangeau François Rabelais fut, en sa jeunesse studieuse et gaie, pendant dix\nou douze ans, moine cordelier au Couvent de Fontenay-le-Comte, où ses\nconfrères en moinerie, méfiants et hostiles, firent mine de vouloir lui\nconfisquer ses livres trop profanes, grâce auxquels il sentait déjà l'hérésie.\nC'est sur cet épisode que M. Bodson a édifié sa pièce. La fantaisie du poète\ny a beaucoup ajouté à l'histoire, trop peut-être, car le vaudeville y envahit la\ncomédie et quelques scènes d'un comique pénible y froissent le goût. Nous\nn'avons pas été seuls à trouver que le portrait, tracé d'une main légère par\nM. Bodson, de maître François Rabelais rapetisse un peu le formidable et\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                                    NOTULES                                  187\n\n\ntruculent auteur de Pantagruel. Mais le vers demeure éclatant, preste et\nsonore, et la pièce, dont les derniers actes manquent un peu de consistance\net de clarté, atteste, somme toute, un sens du théâtre qui nous permet\nd'espérer de M. Bodson des œuvres plus réussies.                       D.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   M l l e E l i s a b e t h D e l h e z , professeur de chant bien connue à Bru-\nxelles, s'est fait entendre cet hiver à Paris, à la salle Pleyel, et y a\nobtenu le plus grand succès. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans le\nGuide Musical :\n   « La voix de cette aimable cantatrice, d'un joli timbre, est pleine de fraîcheur\net de jeunesse. Elle semble 'convenir à l'interprétation des mélodies tendres\net gracieuses plutôt qu'aux œuvres passionnées. Mais, comme l'artiste aime\net comprend toutes les musiques, elle les traduit avec le meilleur goût et une\nvive intelligence. On ne sautait trop la louer de la composition de son pro-\ngramme : les œuvres classiques en occupaient la première partie, et la seconde\nétaitconsacréetout entière aux musiciens modernes. Deux Lieder de Beethoven,\nDie Trommel gerühret (Le Tambour battant), Freudvoll und Leidvoll (Joie et Dou-\nleur), ont été dits dans un style très pur, ainsi qu'un air des Noces de Figaro.\nLes cinq premiers Lieder de l'Amour d'une femme, de Schumann, ont été fort\napplaudis; ils l'eussent été davantage encore, s'il y eût eu plus de communion\nintime entre l'accompagnement et le chant. Des mélodies de César Franck,\nde Vincent d'Indy, de Chausson, de Lalo, de Chabrier, ont obtenu beaucoup\nde succès; mais la ronde de Lekeu, d'un tour si expressif, et l'exquise Mando-\nline (bissée) de Claude Debussy ont semblé faire le plus de plaisir.\n     Le deuxième concert de Mlle Elisabeth Delhez n'a pas été moins brillant\nque le premier. Cantatrice sûre de sa voix, excellente musicienne, polyglotte\n(elle chante aussi bien en allemand et en italien qu'en français), éclectique\ndans la composition de son programme, mais aussi très sévère dans le choix\ndes œuvres, elle a tout ce qu'il faut pour plaire, et elle a plu beaucoup une\nseconde fois. Quand on peut chanter la cantate de la Pentecôte, de Bach,\nla monotone mélodie Im Treibhaus (Dans la serre), de Wagner, l'air « Non so\npiu » des Noces de Figaro, et une douzaine de mélodies des musiciens contem-\nporains si différents de style et si malaisées à bien interpréter, on prouve la\nsouplesse de son talent, la solidité de sa voix et l'avantage d'une bonne\nméthode. »\n   Voici, d'autre part, le bel hommage rendu au talent de notre compatriote\npar Louis Laloi, critique averti s'il en fut, dans le plus sérieux périodique\n musical de Paris : Le Mercure Musical, dont il est directeur :\n   «MlleElisabeth Delhez a donné deux concerts à Paris. J'ai pu assister au\n premier, et ce fut là une des meilleures soirées ,que j'aie eues depuis bien\n longtemps. D'abord c'est un si grand plaisir d'entendre une voix fraîche et\n nourrie, bien posée et bien timbrée en toute son étendue ! Mais à ces qualités\n naturelles Mlle Dalhez joint une puissance d'interprétation qui va droit au\ncœur. Je ne crois pas possible de sentir mieux la passion candide de\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "188                               DURENDAL\n\n\nFraueiiliebe, ou le recueillement religieux du Nocturne de César Franck, si\nrarement chanté et si ingrat pour tous ceux qui ne cherchent que les effets ;\ncar c'est une mélodie de quelques notes seulement, très soutenue, et qui se\nrépète, chant naïf de l'âme en prière, cantique sublime, suave litanie. Voilà\nce que Mlle Delhez a su, sans effort, nous faire entendre; elle n'a pas moins\nbien traduit l'ardeur des lieder de Beethoven ou l'insouciante mélancolie de\nla Ronde de Lekeu. Et la Mandoline de Debussy, rendue en une charmante\nnuance clair de lune, a été redemandée par l'auditoire enthousiasmé. On\nvoit par ces noms seuls que Mlle Delhez ne reste étrangère à aucune\nforme de la beauté musicale; elle y a d'autant plus de mérite que sa sincérité\nreste toujours entière, manifeste, saisissante. La seconde séance, qui\nréunissait Bach, Wagner, Mozart, Liszt, Brahms, Schubert, Fauré, Duparc,\nBorodine et Chabrier, a eu, paraît-il, plus de succès encore que la première.\nJ'espère que nous aurons bientôt occasion d'entendre de nouveau Mlle Delhez;\ndes talents aussi purs que le sien sont rares à Paris, autant et peut-être plus\nque partout ailleurs ».\n\n                                       * *\n\n    L e v e r s l i b r e . — Nous partageons absolument l'avis émis par le grand\npoète Charles Van Lerberghe sur le vers libre, dans la lettre que voici, lettre\nadressée au Thyrse, qui lui avait soumis un concours de vers libres :\n   « Je vous renvoie les poèmes en vers libres parmi lesquels il s'agissait de\ntrouver ceux qui, à mon avis, seraient les meilleurs. Les moins mauvais\nserait plus exact. Le classement me paraît inutile, en ce cas, et superflu.\nL'ensemble est d'une médiocrité déplorable. Je crois que la faute en est au\nvers libre lui-même, que l'exemple et la pratique même de nos meilleurs\n poètes paraît devoir définitivement condamner. Pour ma part, et après\nexpérience faite sans résultat heureux à mon avis, je conclus que le vers libre,\nici comme partout, en pratique comme en théorie, à part quelques vers\nheureux de Verlaine, Griffin, de Régnier, Jammes, a failli à tout ce qu'on en\nattendait et qu'il mérite la mort.\n    » Mieux vaut en revenir au vers classique tel qu'Hugo, Baudelaire, Mal-\nlarmé, Verlaine et de Régnier l'ont fait. A l'avenir d'expérimenter petit à\n petit, un peu à la façon prudente de Moréas ou de Paul Fort les\n innovations métriques à introduire. On est allé trop vite en besogne et\n trop loin.\n    » Le vers libre, probablement impossible, n'a servi qu'à créer une forme\n nouvelle de jargon, de bavardage et à donner un aspect prétentieux de\n rythme, uniquement typographique a de l'exécrable prose sans ombre de\n tenue. Je me rallie à toutes les critiques qui en ont été faites et j'approuve,\njusqu'à nouvel ordre, tous ceux qui, sans condamner le vers libre, deman-\n daient qu'il soit chassé du Parnasse, sans autre considération. A lui d'être assez\n fort pour rentrer par la fenêtre en la cassant, et par sa seule force. Ce jour-là,\n je serai le premier à l'applaudir.\n    » En attendant, je le siffle, et félicite vivement de Régnier de n'avoir pas\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                                  NOTULES                                   l89\n\n\nattaché pour toujours sa fortune à cet attelage de mulets, destiné à verser dans\nl'oubli ou le ridicule pour l'éternité. »\n                                           *\n                                         * *\n    L'A C a p e l l a G a n t o i s , fondé et dirigé par EMILE HULLEBROECK,\nqui est un véritable artiste et un chef incomparable, a donné, il y a quelque\ntemps déjà, à Louvain, une admirable audition, organisée sous les auspices\ndes sociétés Davidsfonds et Met Tijd en Vlijt. On connaît les qualités émi-\nnentes de ce choral mixte, qui s'est déjà acquis une réputation'à l'étranger.\nIl a exécuté, entre autres œuvres, le beau motet de Palestrina : O Domine Jesu\nChriste, et a interprété d'une façon absolument merveilleuse le Gloria de la\nMesse du Pape Marcel, cette page d'une rayonnante splendeur. On dut la redire\nen présence de l'enthousiasme des auditeurs. Grand succès aussi pour les\nautres numéros du programme : les motets Jesu dulcis et O vos omnesde Vittoria,\nle Vaarwel mijn broeder, deux chants populaires harmonisés par Van Duyse et\ndeux airs duXVIIIesiècle, harmonisés par Gevaert.\n   Cette même société chorale avait remporté précédemment le plus brillant\nsuccès à Anvers, ainsi que nous l'avons relaté. A Gand, siège du choral mixte,\nles auditions qu'il donne au Cercle Artistique sont fort goûtées, attirent toujours\nde nombreux auditeurs et sont applaudies avec enthousiasme. La deuxième\naudition a été entièrement consacrée aux œuvres du maître français Bour-\n gault-Ducoudray, du Conservatoire de Paris, et la troisième aux œuvres de\n Haendel. Ces succès nous réjouissent vivement. Car nous nous intéressons\n hautement aux progrès du vaillant et très artistique choral mixte de Gand.\n Nous espérons bien que le Cercle Artistique de Bruxelles invitera un jour ces\n artistes à se faire entendre dans ses salons du Waux-Hall.\n                                                                         H. M.\n                                     *\n\n   Les A m i s de la M é d a i l l e d'art. — Cette société est en pleine\nprospérité, comme on a pu le constater d'après les rapports lus récemment\npar le secrétaire, Charles Le Grelle, et le trésorier, Ch. Laloire, à la séance\nannuelle présidée par Alphonse de Witte. Elle compte actuellement\ncent quarante-huit membres belges et soixante-huit hollandais. Il a été\ndécidé dans cette réunion que la médaille de 1906 serait exécutée par\nM. J. Dupuis et consacrée à la mémoire du comte de Flandre. Puis, tandis\nque circulaient de main en main les plus intéressantes des médailles récem-\nment créées par les artistes belges et étrangers, la discussion s'ouvrit par\nune proposition de MM. Devreese et Samuel relative aux droits d'auteur à\nattribuer aux médailleurs, trop souvent exploités par leurs éditeurs. D'après\nce projet les artistes ne devraient accepter des commandes de médailles qu'à\nla condition d'être autorisés à traiter directement avec la maison chargée de\nla frappe. Ils se réserveraient un tantième sur chaque exemplaire livré. On\ndiscuta assez longtemps sur la protection spéciale à accorder, en dehors des\ndispositions générales prescrites par la loi de 1886, aux graveurs en\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "190                                 DURENDAL\n\n\nmédailles. MM. Octave Maus, Ch. Buls, Alphonse de Witte, Fernand et\nPaul Du Bois, Le Grelle, Le Roy, G. Devreese, Ch. Samuel prirent tour à\ntour la parole. Il fut décidé que la question, qui offre pour les médailleurs\nun sérieux intérêt, mais qui présente de multiples difficultés, serait étudiée\npar une commission spéciale composée en partie de juristes, en partie\nd'artistes, et exposée d'une manière complète à une prochaine réunion.\n   L'assemblée s'occupa enfin de la création, à la Monnaie de Bruxelles, d'un\ncomptoir de vente analogue à celui qu'a ouvert le gouvernement français à la\nMonnaie de Paris, et qui a une succursale en plein boulevard. On peut y\nacheter, à des prix extrêmement modérés, les plus belles médailles de Roty,\nde Chaplain, d'Alexandre Charpentier, etc.\n   Pourquoi ne possédons-nous pas en Belgique d'organisation analogue?\nLa Renaissance de la médaille, qui a, depuis quelques années, produit les\nplus heureux résultats, mérite la protection efficace de l'Etat. Celui-ci serait\nd'ailleurs récompensé de son initiative. Durant l'Exposition de Liége, M. Le\nGrelle, qui fit l'essai officieux d'un comptoir de médailles modernes, eut la\nsatisfaction d'en voir vendre plus de deux cents exemplaires. Déjà le prési-\ndent de la Société des amis de la médaille a fait campagne en ce sens. Nous\nnous joignons à lui pour demander à la direction des Beaux-Arts d'organiser\nce comptoir d'une manière définitive à Bruxelles. Cette mesure sera\nappréciée des artistes et du public comme elle le mérite.\n\n\n\n   A r t h u r D e G r e e f , l'éminent professeur du Conservatoire de Bruxelles,\ns'inspirant de la pensée réalisée autrefois par Antoine Rubinstein, se propose\nd'entreprendre une série d'auditions embrassant l'histoire complète de la\nlittérature du piano. Il ne faudra pas moins de cinq ans pour mener à bien\nce vaste projet; deux séries annuelles seront consacrées aux primitifs et aux\nclassiques jusqu'au XIXe siècle; une année entière à l'œuvre de Beethoven\n(notamment les trente-deux sonates et tous les concertos), une année aux\nromantiques et une aux contemporains.\n   Les auditions se donneront à Bruxelles, dans une salle non encore\ndésignée.\n                                        «**\n\n   A u C e r c l e A r t i s t i q u e , du 15 au 25 février dernier, Victor Gilsoul a\nexposé une vingtaine de ses œuvres les plus récentes : sites maritimes;\npaysages monotones et puissants de la Flandre; coins pittoresques et chers de\npetites villes. C'est toujours le même art, fait de coloris intense et chaud et\nde sensation vibrante; il n'est pas tout entier sur la palette du peintre, ni\ndans l'habileté de sa main, mais dans sa faculté de communion ardente\net silencieuse avec la beauté des choses et leurs significations.\n   L'exposition comprenait aussi deux études bruxelloises, notamment la Rue\nmontante, toute chatoyante de lumière artificielle et de nuit.                 A. G.\n                                        ***\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "                                  NOTULES                                  191\n\n\n  Quelques livres de nos collaborateurs :\nARNOLD GOFFIN : La Légende de saint François d'Assise écrite par trois de ses com-\n                 pagnons. Traduction, avec introduction et notes. (Bruxelles,\n                 Lamertin.)                                             fr. 3 50\n       —         I Fioretti : Les petitesfleursde la vie du petit pauvre de\n                 Jésus-Christ saint François d'Assise. Traduction, avec\n                 introduction et notes                                      3\n       —      I    Fioretti : Appendices. Considérations sur les stigmates.\n                  Vie de frère Junipère. Vie et doctrine de frire Egide.\n                 Traduction avec notes . . . . . . . . .                    2 50\nJULES DESTRÉE : Sur quelques peintres de Sienne. Edition de luxe, illus-\n                 trée de huit eaux-fortes originales par A. Danse et\n                 M me Destrée et de nombreuses reproductions.\n                 Tirage limité à cent exemplaires. (Editeurs : Bru-\n                 xelles, Dietrich; Florence, Alinari.)               15        »\nCHARLES DE SPRIMONT : La Rose et l'Epée. (Bruxelles, Bulens.) Épuisé\nPAUL MUSSCHE : Les Jardins clos. (Paris, Société de Librairie.) .           3 50\nJ.-K. HUIJSMANS : Trois Primitifs : Les Grünewald de Colmar, Le Maître\n                 de Flémalle et la Florentine de Francfort. In-8° illustré.\n                 (Paris, Messein)                                           5 »\nGEORGES VIRRÈS : Les Gens de Tiest. (Bruxelles, Vromant.) . . . .            3 50\nJ. ESQUIROL : Cherchons l'Hérétique. (Paris, Stock.)                          3 50\nHENRY CARTON DE WIART : La Cité ardente, (Paris, Perrin.)           . . .    3 50\nFIRMIN VAN DEN BOSCH : Essais de critique catholique. (Gand, Siffer.) .       3 50\n         —           Impressions de littérature contemporaine. (Bruxelles,\n                        Vromant.). .                                        3 50\nGEORGES EAMAEKERS : Le chant des Trois Règnes. (Bruxelles, édition\n                 de Durendal)                                               3 50\nEDOUARD N E D : L'Energie belge. (Bruxelle, Dewit.)\n\n                                         *\n                                     *       *\n  Œuvres musicales de notre collaborateur Joseph Rye-\nl a n d t . — Sainte Cécile, drame musical en trois actes. Partition réduite pour\nchant et piano par l'auteur. In-8°, prix : 15 francs.\n   Purgatorium, oratorium soprano voce choroque concinandum cumsymphonia. Réduc-\ntion, chant et piano par l'auteur. In-8°, 5 francs.\n    Editeur Muraille, 45, rue de l'Université, à Liége.\n    On peut s'y procurer gratuitement le catalogue complet des œuvres de\nnotre collaborateur.\n                                       *\n                                      * *\n  A c c u s é d e r é c e p t i o n . — EUGÈNE DEMOLDER : L'Espagne en autos.\nImpressions de voyage (Paris, Mercure de France). — LÉON SÉCHÉ : Etude\nd'histoire romantique : Lamartine de 1816 à 1830; Elvire et les méditations\n(documents inédits), avec le portrait d'Elvire (ibid. ).— MARIUS-ARY LEBLOND :\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "192                                    DURENDAL\n\n\nLeconte de Lisle d'après des d o c u m e n t s nouveaux (ibid.). — L e Comte L É O N\nTOLSTOÏ : Œ u v r e s complètes. T r a d u c t i o n de J . - B . BIENSTOCK. Editions défi-\nnitive. T . X I V : S u r l'instruction d u p e u p l e . Compositions et adaptations\npour les enfants. T . XV : Anna Karénine, 1873-1876. I vol. (Paris, Stock).—\nVLADIMIR SOLOVIEV : L a Russie et l'Église universelle (ibid.). — W I L L I A M\nVOGHT : Calvinopolis. P a s t o r a l e s protestantes (ibid.). — MAURICE BARRÈS :\nLes bastions de l'Est. Au service de l'Allemagne. Illustrations de Georges\nConrad (Paris, F a y a r d ) . — CAMILLE LEMONNIER : T a n t e Amy (Paris,\nFasquelle). — P A U L BOURGET : I. E t u d e s et portraits. Portraits d'écrivains\net notes d'esthétique. I I . E t u d e s anglaises. Edition définitive. 2 vol (Paris,\nP i o n ) . — K. WALISZEWSKI : Les origines d e la Russie moderne : L a crise\nrévolutionnaire 1584-1614; Smoutnoié Vrémia (ibid.).— H U B E R T PIERQUIN :\nL a table d'émeraude (ibid.). — GEORGES LECHARTIER : L'irréductible force\n(ibid ). — MATHILDE ALANIC : L e devoir d'un fils (ibid.). — OCTAVE AUBRY :\nLa face d'airain (ibid ). — H U G O RIEMANN : L e s éléments de l'esthétique\nmusicale. T r a d . de GEORGES H U M B E R T ( P a r i s , Alcan), — EDOUARD N E D :\nE n pays gourmet (Bruxelles, Association des écrivains belges). — H E C T O R\nFLEISCHMANN : Monsieur D e B u r g h r a v e (Liége, Edition artistique). — G. D E S\nMAREZ : L e s luttes sociales à Bruxelles a u m o y e n âge (Liége, La Meuse). —\nH U B E R T S T I E R N E T : Histoires hantées (Bruxelles, Association des écrivains belges).\n— WILDENBRUCK : Vice-Maman ( P a r i s , H a t i e r ) . — A L F R E D DE T A R D E : H o r s\nla vie (Paris, Lemerre). — H E N R I BRÉMOND : N e w m a n n (Paris, Bloud). —\nH E N R I H E I N E : Collection des plus belles pages. Avec notice et portrait\n(Paris, Mercure de France), — C. DE S A I N T E - B E U V E , Livre d'amour. Préface\nde J . T r o u b a t (idid.). — J . BARBEY D'AUREVILLY : A côté de la grande\nhistoire, 2 e édition (Paris, L e m e r r e ) . — GABRIEL SÉAILLES : L é o n a r d de\nVinci : L'artiste et le savant (1452-1519); Essai de biographie psychologique.\nNouvelle édition revue et augmentée (Paris, P e r r i n ) . — ANDRÉ GODARD : L e\ntoscin national (ibid.). — ALBERT LECLÈRE : L e mysticisme catholique et\nl'âme de Dante (Paris, Bloud). — H E N R I ALLORGE : L ' â m e géométrique.\nPoésies. Préface de C. F l a m m a r i o n (Paris, Plon). — GENERAL L ' H O T T E :\nQuestions équestres (ibid.).\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": ""}, {"page_pdf": 237, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1906-03", "signet_source": "Treizième année - N°3 - Mars 1906 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison pages 129-192, entre les livraisons de 1906 dont les Notules figurent aux pages 61 et 123 (table annuelle : Notules 61, 123, 186) ; les Notules annoncent une exécution à Louvain « le jeudi 5 avril » et mentionnent l’exposition Gilsoul au Cercle Artistique « du 15 au 25 février dernier » ; Livres et Revues rendent compte des numéros de janvier et de février de revues d’art ; la Chronique musicale renvoie à l’article « paru dans le dernier fascicule de Durendal » sur le festival Mozart.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}