{"numero_id": "ulb-durendal-1906-livraison04", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison04-001", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 193, "page_fin": 194, "titre_corps": "Félix Denayer", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "M.-J. Lefebvre", "ancre_debut": "Félix Denayer FÉLIX Denayer exposa", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 244, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1858, "texte": "Félix Denayer\n\n              FÉLIX Denayer     exposa, naguère, au Sillon, des\n                  toiles et des dessins d'un réel mérite.\n                  Enfant de la banlieue, accoutumé au spectacle\n                  des vies besogneuses et du tragique quotidien,\n                  c'est à l'expression de celui-ci qu'il s'essaya\n                  instinctivement.\n                     Notons parmi ses premières manifestations\n                  d'art qui, presque toutes, portent l'empreinte\nde cette recherche, le portrait de. sa mère, dans un fuligineux\ndécor urbain; puis, un petit paysage, le Dégel, d'un caractère\ntrès âpre, où grelottent les maigres arbres d'une avenue nou-\nvellement tracée, tandis qu'au loin, par delà de modernes\nbâtisses, un village semble fuir dans la brume. Il y a là le\ngerme de toute la production future de Denayer.\n    Parfois, son inspiration se fait naïvement souriante et trahit\nun besoin de fraîche tendresse : sa Communiante, toile qu'il a\ndétruite, comme il l'a fait de tant d'autres, en témoigna jadis.\n    Dans une œuvre qui fut la synthèse de cette période initiale,\n Denayer peignit son Christ errant qu'il exposa, non sans succès,\nau Salon d'Art religieux de Durendal : un paysage brabançon, des\nchamps bordés de ronces, coupés par une grand'route où se\n pressent inégalement de petites maisons à la Breughel. De\n l'hiver, du crépuscule et du spleen, à l'infini. A l'avant-plan,\n un Christ maladif, d'une rude et primitive exécution, chemine\n tête basse. De l'ensemble se dégage une inoubliable impression\n de fruste et douloureuse sincérité.\n    Vient à passer le mouvement qui se dénomma, lui-même,\n idéaliste. Maint artiste, subjugué, s'attache aux pas des pré-\n raphaélites. C'est une théorie de « princesses à la licorne », de\n «Chevaliers du Graal ». L'on ne jure plus que par Léonard\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1825, "texte": "194                          DURENDAL\n\n\n et Botticelli, on ne peint plus que dans le style de ces artistes.\n Les vieux maîtres subissent un pillage en règle.\n    Denayer partage la séduction, réelle, d'ailleurs, et se laisse\naller au vertige. Il peint à son tour, et maigrement, des rêveries\nsemi-classiques.\n    De cette époque, datent L'heure du rêve et le Narcisse qu'il eut,\nà l'instant du revirement, le courage de sacrifier. De même\nfit-il d'une grande toile, Salomé, fruit sans saveur d'un tra-\nvail opiniâtre.\n    Un portrait de jeune fille, très poétique de sentiment, est\nl'incarnation de l'une de ses meilleures inspirations, en cette\npériode critique.\n   Denayer peint son Saint Jean silhouetté sur un paysage pro-\nfond, paraphrase du « Christ errant », puis revient à sa chère\nbanlieue. Il la traduit dans plusieurs toiles, dont nous retenons\ncelle qu'il exposa au Sillon de 1903 : Un Crépuscule sinistre et\nromantique et le Masque, frère puîné de ceux d'Ensor, farce\ncarnavalesque et macabre qui met en scène une guenille\nhumaine, affublée d'un masque mortuaire. Cela, dans une rue\nde faubourg, cloaque de boue et de neige fondante.\n   Ses dernières productions sont un portrait de son père, large-\nment traité; des Pèlerins en prière, dont un détail surtout, une\ntête de vieux chemineau, fervent et résigné, bien que portant le\npoids de toutes les misères physiologiques et morales, est d'une\nvérité poignante ; puis, comme une promesse de rédemption et\nde clarté, coulée de soleil crevant la nuée, un radieux portrait\nde jeune fille, plein de fraîcheur et de santé.\n   Il nous a paru faire acte de justice en signalant cet artiste\nlaborieux et tourmenté, dont la vitalité précieuse et l'effort\npersévérant sont un gage de trouvailles futures.\n\n                                               M.-J.   LEFEBVRE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison04-002", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 195, "page_fin": 214, "titre_corps": "L’Inconnu tragique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Virrès", "ancre_debut": "L'Inconnu Tragique I KRELIS n'est pas rentré", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 246, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 77, "fin_caractere_exclue": 2305, "texte": "L'Inconnu Tragique\n                                      I\n\n                KRELIS n'est pas rentré? demanda l'homme.\n                        — Non, répondit la femme.\n                        Et déjà, devant les yeux irrités de son mari, elle\n                      cherchait des excuses :\n                        — Vous savez qu'il y a loin jusqu'au moulin des Aulnes.\n                      Notre Krelis se reposera en chemin. Sa charge de farine\n                      doit peser, car le vent souffle du côté des marais. Le\n                      pauvre garçon aura peiné...\n                        L'homme demeura silencieux. Il était assis sur une\nchaise basse. Le jour gris, qui venait de la fenêtre aux carreaux plombés,\nrencontrait sa face brune, ses cheveux roux. Il suivait machinalement les\nallées et venues de sa femme. Lorsqu'elle enleva du fourneau une marmite\nbouillonnante, la chambre parut flamber. Les solives noires du plafond\ndevinrent ardentes; les assiettes d'étain, sur le chambranle de la cheminée,\nrayonnèrent comme des lunes; le bahut de chêne montra la blancheur crue\ndes porcelaines derrière ses vitres, et les quatre murs crépis frissonnèrent,\ntout rouges.\n   Un coup de vent pesant heurta la porte.\n   Les genoux remontés, l'homme se taisait.\n   On entendit de nouveau bouillir l'eau sur le feu. La chambre s'enfonçait\ndans les ombres.\n   Alors, comme la paysanne revenait de l'étable, elle dit, un peu haletante :\n   — La vache ne mange pas. La vache souffle, remue la tête. Antje et moi,\n nous avons voulu la détacher, mais Antje avait peur. Viens ! viens vite !...\n   L'homme était déjà debout et accompagnait sa femme. Dehors, ils aper-\n çurent leur fillette qui tendait le cou vers le trou noir de l'étable.\n   — Bien sûr qu'elle est malade, mon Dieu! fit la petite.\n   Une pluie fine tombait sur la mare, au milieu de la cour. Les fumiers,\n\n  (1) Ce récit donnera son titre à un livre de GEORGES VIRRÈS, OÙ figureront La Terre\npassionnée, Un Vieux paysan, Le Renouveau, L'Apre Kermesse, Le Limbourg au Christ,\net qui paraîtra, avec des dessins inédits de FRANÇOIS BEAUCK, en octobre prochain. —\nL'Inconnu Tragique sortira des presses de Vromant et O , éditeurs, 3, rue de la\nChapelle, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 247, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2653, "texte": "196                                DURENDAL\n\n\ncomme des décombres, s'affaissaient près de l'eau pourrie. Le vent tournoyait\ndans l'enclos et s'évadait avec une plainte.\n   Stoffel Albijn sortit de l'étable en tirant à une corde roulée autour des\ncornes de la vache.\n   Sous la dernière clarté du jour, Stoffel, sa femme et la fillette éprouvèrent\nla même inquiétude.\n    Les sourcils froncés, l'homme regardait. Il frotta les naseaux de la bête :\n    — Sa bouche est sèche...\n    On voyait courir un frisson dans le poil noir de son échine.\n    — Elle a la fièvre.\n    Il se courba :\n   — Le ventre est tendu...\n   Tous trois se taisaient. La vache meugla et ses yeux s'ensanglantèrent.\n   Trees Albijn joignit les mains contre sa poitrine. Antje attendait quelque\nparole. Enfin Stoffel dit, d'une voix menteuse :\n    — Elle se sera refroidie. Cela passera.\n   Sa femme réfléchit et n'exprima point sa pensée :\n   — Bien sûr... bien sûr...\n   — Depuis quand refuse-t-elle la nourriture ? demanda Stoffel à sa fille.\n   — La crèche était vide tantôt, il y a une heure...\n   Antje sentait des larmes sous ses paupières.\n   L'homme, tout à coup, jura sourdement. Des imprécations confuses gron-\ndaient dans son gosier. Les femmes l'entendaient au fond de l'étable noire,\noù il rattachait la bête ; elles regagnèrent brusquement le logis :\n   — La vache est perdue ! s'écria Trees.\n   Et la petite sanglota.\n    Maintenant le paysan rentrait avec des paroles hautes de colère. Il empoi-\ngnait une chaise, il la lançait contre terre :\n   — Krelis, où est Krelis? Le mauvais garçon que Dieu m'a donné là !\nIl abandonne ses parents, il court les cabarets, il nous laisse dans la peine.\nMisère de moi !\n    — Ah! gémit la femme, si tu m'avais écouté, si tu t'étais rendu, comme les\nautres étés, au pèlerinage de Leghem, où sainte Brigitte entend les recom-\nmandations et protège l'étable pendant toute l'année I\n    Une nuit opaque remplissait la chambre ; seul, sur les dalles, devant le feu,\nluisait un petit orbe jaune.\n    Stoffel avait baissé la tête. Sa femme allumait une lampe. Ils se regar-\ndèrent, ils s'interrogèrent des yeux. Dans la rue passait le vent, et la pluie\ncrépitait contre la croisée.\n    Ils tressaillirent quand le loquet de la porte se leva. Krelis pénétrait dans\nla pièce, s'essuyant le front; son visage était enflammé, ses prunelles brillaient.\n Il se jeta sur un siège.\n    Les autres ne songeaient pas à lui demander le motif de sa rentrée tardive,\n Aucun ne remarqua qu'il revenait les mains vides.\n    Krelis dit enfin, avec un hoquet dans la gorge :\n    — Mauvaises nouvelles pour le village, mauvaises nouvelles ! On m'affir-\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3102, "texte": "                           L'INCONNU TRAGIQUE                                197\n\n\nmait tout à l'heure que le bétail du bourgmestre était atteint de maladie\ninfectieuse.\n  Le vieux paysan marchait soudainement, les poings serrés vers son fils.\n  Trees Albijn le repoussa; Antje criait son effroi.\n  Et le garçon, debout, avait pâli ; lui aussi menaça du geste.\n  Il y eut un long moment de colère et de crainte.\n  Puis Stoffel sortit, et s'enfonça dans la nuit, la pluie et le vent.\n\n                                       II\n\n   Le long de la route pavée et de ses accotements sablonneux, des demeures\ns'alignaient. Les toits de chaume penchaient au-dessus des parois d'argile,\ndes pailles verdies et noires. Trois ou quatre maisons en briques étaient\ncouvertes de tuiles rouges. A mi-chemin de cette rue, les habitations recu-\nlaient, formaient un cercle, et une tour percée de fenêtres ogivales se dres-\nsait sur la grand'place. Un bâtiment carré avait été adossé à la tour. C'était\nla pauvre église du bon Dieu dans le village de Baeren.\n   Partant de la chaussée, des sentiers menaient aux cassines isolées dans la\nlande. Elles s'entouraient d'un humble courtil, clôturé de genêts arrachés au\nsol, et qui dressés entre des lattes transversales formaient des haies de plantes\nmortes. Près des cabanes, quelques cultures jetaient des taches d'ocre,\nquelques champs découpaient des carrés de terre grise, parmi la bruyère\nrousse. Un ruisseau traversait les sables, d'étroites prairies bordaient çà et là\nson cours.\n   Novembre effeuillait les beaux chênes d'automne. Le vent qui venait du\nlarge, de l'immensité de la plaine, soufflait contre les toits branlants, accro-\nchait un instant le clocher, et repartait à travers de nouvelles étendues.\n   Les sapinières poussaient, dans cette contrée, aux abords des grands\nmarais qui étaient pareils à de sombres criques. Ils miraient des arbres noirs\ndans leurs eaux profondes, et les touffes lointaines des roseaux faisaient\nsonger, durant l'heure trouble et muette d'un soir, à des agrès immobiles,\nfigés soudain dans l'infinie détresse du paysage.\n   Mais aujourd'hui le ciel était mouvant; les nuages palpitaient d'une vie\nfiévreuse. Comme des cierges processionnaires, les bouleaux, au bord de la\ngrand'route, semblaient se hâter avec elle vers le refuge des villes et traverser\nune dernière fois, en chancelant sous la tempête, les brousses désolées.\n   Des oiseaux, corbeaux et ramiers, volaient contre le vent, presque immo-\nbiles dans la tourmente; un héron passa, démantelé, à la merci de l'élément.\n   Dans le village, des portes claquaient, des volets cédaient à la puissance\ndu vent et des fenêtres étaient brisées. Le sable se levait, chargé de\npieri ailles.\n   Aux coups de midi — on percevait vaguement les frémissements de la\ncloche — des paysans sortirent d'une maison de la grand'place. Subitement,\ncomme si elles eussent répondu à un signal, toutes les maisons s'ouvrirent, tous\nles villageois s'avancèrent dans la rue. Leurs sarraus ballonnés, leurs cas-\nquettes enfoncées jusqu'aux oreilles, ils écoutaient le bourgmestre de Baeren.\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2913, "texte": "198                                DURENDAL\n\n\n   — Il n'y a plus de doute possible, le rapport du vétérinaire est formel.\nDes mesures doivent être prises pour enrayer la contagion. Ceux d'entre\nvous dont le bétail est atteint en feront immédiatement la déclaration...\n   Le terrien paraissait obéir à un commandement, céder à une contrainte,\nsa voix tremblait en donnant cet ordre.\n   La foule des rustres ne fit entendre aucune rumeur. Elle vivait plus que\njamais dans le tréfonds de son esprit et de son cœur.\n   Des femmes se montraient, inquiètes, sur le pas des portes, et les enfants\nqui s'accrochaient aux jupes de la mère, ouvraient des yeux où passaient\ndéjà les pressentiments.\n   Près du bourgmestre se tenait un paysan, un courtaud de contenance\nassurée, qui interrogeait ces faces pleines de silence et de mystère. Il dit\n avec persuasion :\n   — Et surtout, mes amis, soumettons-nous complètement aux prescrip-\ntions qui nous sont parvenues et qui nous parviendront encore. Ayons moins\nde confiance en nos propres moyens; fions-nous davantage aux gens de\nscience. De récents travaux l'ont prouvé, il est avéré que les maladies du bétail...\n   Les rustres lui tournaient le dos. Ils abandonnaient l'échevin et son fatras\nde paroles inutiles. Ils supputaient ce que peuvent les hommes vis-à-vis du\ndestin. Ils songeaient d'abord à Dieu. Parfois le Seigneur daignait révéler sa\npuissance entre les mains des créatures. Les anciens savaient que des épreuves\navaient été conjurées. Cependant un mystère enveloppait ces temps lointains.\n   La place devenait peu à peu déserte.\n   Un grand garçon, au regard vide, arriva. Il avançait, penchant régulière-\nment le corps, et il se redressait en tendant les bras. Ses prunelles étaient\npâles, la peau de son visage était très blanche. On eût dit qu'il marchait\ndans un rêve. Il souriait doucement. Une fois, il demeura immobile devant\nla maison des Albijn.\n   Sur le seuil, Antje attendait son père et son frère, et regardait dans la rue\n pour voir s'ils ne revenaient pas.\n   — Bonjour, bonjour ! fit la petite.\n   Le grand garçon continuait son chemin.\n   — Le pauvre!... ajouta-t-elle, le pauvre !...\n   — Laisse donc! cria Stoffel, qui rentrait au même moment. Celui-là est\n moins malheureux que nous !\n   Soudain la pluie tomba violemment. Ce fut une houle qui remplit l'hori-\n zon, et la terre et le ciel se confondirent.\n   Klaas, bourgmestre de Baeren, s'asseyant à table au milieu des siens, dit :\n   — L'un d'entre vous ira quérir tantôt Vader Jas.\n   Il se signa lentement et ses enfants l'imitèrent.\n\n                                         III\n  Vader Jas — le père Elie — habitait à la limite du territoire communal,\nprès d'un ruisseau qui faisait tourner, à trois quarts de lieue en amont, le\nmoulin des Aulnes. Il vivait enclos dans la solitude. Les jours où le vent\nsoufflait du sud, il entendait dégouliner l'eau sur la roue du meunier. Les\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3442, "texte": "                           L'INCONNU TRAGIQUE                                  199\n\n\nnuits de bise, il percevait le coup de canon que l'on tire au camp de Beverloo\net qui annonce le couvre-feu. Le clocher de Baeren lui envoyait souvent le\nson distinct de l'heure. Il conjecturait d'après ces signes le temps du lende-\nmain, et ne manquait pas de vérifier la justesse de ses prévisions, quand il\nouvrait sa porte, le matin.\n    Jas était installé là depuis trente ans. Nul ne savait au juste d'où il venait.\nDes Campinaires se souvenaient de son arrivée au pays. L'achat de la bicoque,\nqu'il n'avait jamais voulu abandonner, surprit et effraya les habitants de\nBaeren. Trois ou quatre pauvres diables qui occupèrent cette cahute avant\nlui, étaient morts, emportés par des fièvres malignes. Vader Jas rit dans sa\nbarbe fauve et sous son nez crochu, des prédictions sinistres. Quand il eut\nretapé tant bien que mal la vacillante bicoque, des paysans le virent courbé\nsur les plates-bandes de son jardinet ; on le rencontrait parfois qui flânait\nà travers la bruyère, s'arrêtant pour converser avec le passant, et bientôt les\ngens se convainquirent que cet original savait beaucoup de choses. Le soir,\nles fenêtres de Jas brillaient longtemps au fond des landes. Après boire, des\ngaillards s'étaient risqués à venir surprendre le secret de ces veilles. Ils\ndécouvrirent, derrière la croisée, le bonhomme qui lisait dans un gros livre.\nJas avait deviné leur présence, il ne leva pas les yeux. Sa barbe remua parce\nqu'il riait, et tranquillement il tourna la page.\n    Cependant, sa réputation prit bientôt une allure complexe. Des sentiments\n craintifs et reconnaissants, des souvenirs joyeux se mêlèrent à son renom. La\nfemme du meunier des Aulnes, encore bréhaigne à trente-cinq ans, avait\nenfin répondu aux espérances de son époux. Lorsqu'elle devint mère, le\n mari prétendit reconnaître en Jas le providentiel médecin, dont l'entendement\n fit cesser une situation fâcheuse. De méchants esprits s'ébaudirent, et appe-\n lèrent désormais le guérisseur : Vader Jas.\n    Celui-ci n'attacha aucune importance à ce racontar. Il revint au moulin,\n quand les cinq cochons du meunier se trouvèrent atteints du rouget. En moins\n de quinze jours, verrats et truies furent bien portants.\n    La nouvelle gagna aussitôt Baeren. Les villageois ne s'étonnèrent point. Il\n leur plut de reconnaître chez le solitaire une puissance secrète qui se révéla,\n dorénavant, à plusieurs reprises. Et les paysans ne se souvinrent jamais que\n des cures heureuses de Vader Jas. Si l'insuccès suivait ses prescriptions,\n c'était une volonté plus forte que celle des hommes qui imposait sa loi, et\n personne n'y pouvait rien.\n    On essaya de surprendre les opérations cachées du guérisseur, car, bien\n entendu, le village devinait qu'à l'emploi des drogues, s'ajoutait la pratique\n d'un rite occulte. Vader Jas demeura impénétrable. Il empochait la rémuné-\n ration de ses services, laissée à l'estimation d'un chacun, et il s'en allait,\n comme il était venu, de la même démarche bizarre, souriant sous son nez\n crochu. Sa houppelande brune se confondait avec le sol; il s'enfonçait dans\n la plaine, il regagnait l'éternelle solitude.\n     Lorsque Stoffel Albijn avait frappé à sa porte, par ce soir de novembre,\n  Jas, dès qu'il reconnut le paysan, annonça :\n     — Je vous accompagnerai. Votre vache est malade, gravement malade. Un\n  vent pourri souffle sur la contrée..\n"}, {"page_pdf": 251, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2439, "texte": "200                                DURENDAL\n\n\n    L'autre murmura :\n   — Vous savez donc?\n   — Je sais 1 répondit le vieux.\n   Il endossa son manteau, dont les poches étaient gonflées. Il prit une lan-\nterne.\n   Silencieux, les deux hommes se hâtèrent à travers la lande.\n   Stoffel agitait des pensées dans sa cervelle. Cette nuit le faisait songer à une\nnuit pareille où, encore enfant, il avait été chercher le prêtre pour sa mère qui\nse mourait. Alors aussi, derrière la lueur tremblotante d'une lanterne, il\nmarchait au-devant de la peine et des larmes.\n   Vader Jas rechigna sous la bourrasque :\n   — On ne mettrait pas un chien dehors!\n   Stoffel trouvait des paroles touchantes :\n   — Si vous ne m'assistiez, personne n'y pourrait rien...\n   Et soudain Stoffel trébucha. Il s'étala dans la brousse mouillée.\n   Vader Jas leva sa lanterne pour contempler le paysan qui se redressait\net se frottait la figure.\n   Le vieux eut un petit rire, qui perdura tout le long de la route noire.\n   Stoffel le suivait. La crainte refoulait sa colère.\n   Ils approchaient de Baeren. Quelques fenêtres ouvraient des trous lumineux\ndans la ténèbre.\n                                        IV\n   Krelis Albijn entra au cabaret des filles Zoete. Voilà que le temps paraissait\ns'éclaircir. Un rayon de soleil coulait le long du cadre doré de la glace\npendue contre le mur.\n   Krelis considéra les affiches rouges, les placards jaunes, les chromolitho-\ngraphies avenantes; il se tourna vers l'aînée des Zoete, qui tricotait derrière\nle comptoir et qui répondit à son regard interrogateur :\n   — Lina sera bientôt de retour.\n   Krelis s'assit.\n   — Un verre de bière !\n   Il tira sa pipe et s'entoura d'un nuage de fumée.\n   Le battant de l'horloge, dans sa longue caisse de bois, marquait, comme\nd'un pas assuré, la marche hâtive de l'heure.\n   Et l'heure passa.\n   Krelis n'élevait la voix que pour demander à boire; il s'enfonçait dans une\ntorpeur. Il savait que Lina devait venir, et, sans impatience, il l'attendait,\nsoumis à de douces pensées.\n   La fille Zoete avait essayé de lier la conversation. Elle s'enquit de l'épi-\ndémie, elle plaignit les paysans dont le bétail périssait.\n   Il ne voulut pas l'entendre.\n   Hanna Zoete prit une mine pincée. Sa figure flétrie, sous les boucles qui\nondulaient prétentieusement à ses tempes, montra du dépit, puis elle grimaça\nméchamment en couvrant Krelis de ses prunelles grises.\n   La porte s'ouvrit.\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2757, "texte": "                           L'INCONNU      TRAGIQUE                           201\n\n\n   C'était un garçon d'apparence faraude qui pénétrait dans la salle. Il saluait\n Krelis nonchalemment.\n   De nouveau la porte tourna, cette fois Lina Zoete apparut. Sans remarquer\nKrelis, elle se précipita, joyeuse, vers le dernier arrivé.\n   — Je ne t'ai pas fait attendre !\n   Ils rirent et, se regardant dans les yeux, ils parlèrent tout bas.\n   Krelis réclama de la bière, d'un ton bourru.\n   La jeune fille l'aperçut. Un instant, son visage se contracta; cependant\nelle s'approchait de lui délibérément; sa parole était enjouée :\n   — Bonjour! Je suis contente de vous voir!\n   Il tendit sa lourde main, et murmura :\n   — Assieds-toi ici.\n   Elle fit semblant de ne pas comprendre, et retourna auprès de l'autre. Ils\nchuchotèrent. Le paysan sortit.\n   — Lina! cria brutalement Krelis.\n   — Chut I Ne te fâche pas, je devais bien me débarrasser de Pierre !\n   Et elle prit place à côté de Krelis.\n   11 la contempla. Son cœur heurtait à coups pressés sa poitrine, mais sa\ncolère se muait déjà en une ardeur amoureuse. Il voyait des yeux tour à tour\nlanguides et brillants, la peau rose d'un visage, une fine chevelure de blonde.\nElle n'avait pas la taille d'une paysanne, cette Lina si souple dans son\nmoelleux corsage I\n   Il se rapprochait d'elle. Un peu d'ébriété rendait ses paroles plus chaudes,\nson geste plus hardi. Comme il l'enveloppait de ses bras et frôlait sa joue,\nelle recula et se dégagea.\n   Il avait été pressant; il devenait humble :\n   — Dis que tu n'aimes pas Pierre Voerman... suppliait-il.\n   La belle fille montrait ses dents blanches, elle passait la langue sur ses\nlèvres et secouait la tête.\n   — Lina, vois-tu... je serais le plus malheureux des hommes!\n   Elle lui caressa le front :\n   — J'en aime un seul, et celui-là fait le méchant!\n   — Ah! soupira-t-il, si tu me rends ce que je te donne, aucun bonheur ne\nvaudra le nôtre I\n    Hanna Zoete qui s'était retirée, rentra et vint les interrompre :\n   — Quand je vous laisse en tête à tête, vous ne songez plus qu'à vos beaux\nyeux! Ce solide garçon oublie de vider son verre et de régaler son amie!\n   Elle alla au comptoir.\n    Le jour baissait; des nuages noirs s'amassaient devant le soleil à son déclin.\n L'ombre envahissait la salle. La pluie se collait aux vitres agitées par le vent.\n    Deux villageois poussèrent la porte du cabaret et heurtèrent, de leurs sabots\n boueux, les dalles et secouèrent leurs vêtements. La lampe que Hanna venait\nd'allumer brilla, toute jaune, sur les physionomies terreuses et les nippes\n luisantes des rustres. Ils commandèrent du genièvre. Ces hommes envisa-\n gèrent Krelis, et il y en eut un qui questionna :\n    — Elle est morte aussi, votre bête?\n"}, {"page_pdf": 253, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3026, "texte": "202                                DURENDAL\n\n\n    — Non ! répondit le gars.\n    Les deux rustres étaient sortis sans ajouter un mot, le dos voûté, les jambes\nlasses. Ils avaient laissé l'empreinte de leur souffrance dans cette salle.\n    Krelis se dressa. Il s'étirait par contenance. Son cœur était serré. Pour la\npremière fois, il ne parvenait pas à refouler la préoccupation, la hantise des\npeines, le rappel de l'affliction des siens.\n    Il voulut masquer son inquiétude. D'un geste décidé, il jeta sur la table une\npièce blanche et ne réclama pas la monnaie.\n    Hanna, qui empochait l'argent, parla avec volubilité. Elle désirait profiter\nde cette distraction :\n    — Vous nous quittez? La petite sera triste! Nous parlons de vous constam-\nment. Est-il beau, mon Krelis! Voilà ce que Lina répète cent fois par jour!\n    Le gars était debout, bien planté sur ses jarrets, il relevait sa tête sanguine.\nIl balança son torse et, sifflant un air martial, il se préparait à partir.\n    Lina le trouvait subitement désirable. Elle rêva en cet instant de se blottir\nau creux de sa poitrine, de sentir la force de ses muscles lorsqu'il l'emprison-\nnerait dans une étreine.\n    Elle s'appuyait contre lui, elle remuait doucement son épaule qui touchait\nle bras de Krelis. Elle ouvrit les lèvres et mêlant sa jeune haleine à des mots\ntendrement exprimés, elle disait :\n    — Mon Krelis, je veux te suivre. Nous ferons route ensemble, tu me gar-\nderas dans la nuit. Près de toi, je ne craindrai personne au monde!\n    Il la contempla et crut qu'il allait se baisser vers cette tète blonde. Il aspira\n une grande bouffée d'air, et une volupté douloureuse descendit jusqu'au fond\n de sa gorge\n    Il s'écartait un peu. Tout à coup, décidé à ne pas subir plus longtemps\n l'image de tentation, il brusqua :\n     — Au revoir! On m'attend depuis longtemps, là-bas...\n     Lina se précipita sur le seuil, elle s'imagina que ce départ était une feinte\n pour tromper la curiosité de sa sœur.\n     Krelis resta pendant quelques secondes immobile au milieu du chemin.\n     Puis il obéit inconsciemment à la volonté qui le poussait chez lui\n\n                                         V\n\n   La nuit entoure Krelis. La nuit est dense, palpable. Il y a dans la bruyère\nune vie sauvage. Les sapinières sont pleines de clameurs; le vent s'échappant\ndes bois pousse un cri strident, puis il pleure dans la lande nue. Les marais\ndébordent, leurs eaux se soulèvent, le clapotis et le bruit de la pluie ondulent\nau ras des flots. La ténèbre aussi roule des vagues noires. Krelisdoit faire un\neffort pour rester dans le chemin, pour ne pas être enlevé, entraîné, perdu\ndans l'immensité fuligineuse. Il semble que la Campine s'exaspère dans sa\ndétresse. Les petites lumières du village dansent devant Krelis, comme des\nfeux de barque dans une tourmente. Le paysan écoute les voix de la terre\navec une crainte grandissante. Ce soir, une colère, une révolte, un blasphème\nfrémissent sur la glèbe. Krelis se précipite, tête baissée, dans les rafales. C'est\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3161, "texte": "                            L'INCONNU        TRAGIQUE                          203\n\n\n\nla seconde fois, depuis trois jours, que l'espace est peuplé de puissances ter-\nribles. Comme des lambeaux arrachés au clocher, les sons de l'heure claquent\nun moment au-dessus de sa tête. Il croit retrouver une parole humaine, la\nsolitude est moins farouche, et il ose songer à la femme qu'il vient de quitter.\nUn tiède frisson lui ceint aussitôt les reins. Mais la crainte superstitieuse de la\nnuit le subjugue de nouveau; il invoque l'assistance divine. Derrière le pli\nde terrain où ses pas se hâtent, il sait que la maison de Lina et sa fenêtre\nardente disparaîtront à son regard. Pourtant il ne se retourne pas, il vainct ce\ndésir, espérant qu'il lui en sera tenu compte.\n   Maintenant la grand'route guide sa marche, et les chaumières de l'agglomé-\nration villageoise sont proches.\n   La rue luisante glisse entre les demeures, tavelé par le faible éclat des\nlumignons qui tremblent aux croisées.\n   Krelis coudoie un homme. Il reconnaît l'Innocent. Celui-ci éclate de rire,\net ce rire glace Krelis.\n   Il entre chez lui, la maison est vide.\n   Dans la cour, il voit des ombres projetées contre les murs de l'enclos. Une\nlanterne brûle sur le sol. Il approche.\n   La vache est crevée et, hâtivement, Stoffel Albijn assisté de sa femme et de\nsa fille se préparent à la dépecer.\n   — Au moins, nous pourrons tirer profit de la peau ! avait-il déclaré.\n   Une puanteur horrible se lève des chairs éventrées.\n\n                                        VI\n    L'épidémie progressait. Des inspecteurs délégués par le gouverneur de la\nprovince ordonnaient d'office la désinfection des étables, où sévissait la pleu-\nropneumonie, le « mal de poitrine », selon l'appellation populaire. Les con-\nseillers communaux de Baeren accueillirent cette détermination, avec la\ndéférence sournoise du villageois pour le savant des villes. Même, pendant\nces tristesses, les rustres trouvèrent des sujets de moquerie à voir comment\nopéraient les vétérinaires officieux. Bien loin de s'attacher, avant tout, aux\nsoins que réclamaient les malheureuses bêtes, ces messieurs décidaient de\ndébarbouiller les murs, de laver le sol, d'enduire les crèches de mixtures\n inodores et insapides. Les paysans, qui fourrèrent le nez et trempèrent la\n main dans les ingrédients, se convainquirent de leur complète insuffisance. Et\n tous appelèrent Vader Jas à l'aide. L'empirique se rompit les bras et s'usa\n les paumes, tant il frictionna de vaches et de bœufs. Ses révulsifs remplis-\n saient les étables d'effluves puissants qui prenaient à la gorge et faisaient\n couler les yeux. Au moins, avec Jas, on en avait pour son argent! Il était\n parvenu à stimuler l'appétit d'une bête que son propriétaire croyait perdue;\n il lui frotta la bouche avec un oignon, du sel, du poivre et du vinaigre.\n  « Souvent le remède est dans la nature », expliquait-il. Et Jas, sagement,\n  détournait les gens de la croyance aux sortilèges, des moyens sympathiques\n  pour prévenir ou guérir les maladies. Il ; ne supposa point que la musaraigne\n  eût pu piquer tant de bétail et provoquer une épizootie. Toutefois, comme il\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3567, "texte": "204                               DU RENDAL\n\n\nremuait souvent la barbe durant ses pratiques médicales, beaucoup de pay-\nsans pressentaient que des invocations passaient sur ses lèvres. Mais les\nefforts des uns et des autres demeurèrent généralement vains. Dans une nou-\nvelle réunion de personnages qui se proclamaient compétents, l'abatage des\nbêtes contaminées avait été prescrit. Le collège des bourgmestre et échevins\npromulgua les indemnités que le gouvernement accordait aux cultivateurs\nobligés d'accepter cette mesure. Dès lors, le souci de ruser se joignit à la\ndétresse de l'heure. Ce n'était pas assez de trembler sous la main toute-puis-\nsante qui s'appesantissait, de sentir la présence redoutable du plus fort, de\nCelui, qui, pour des motifs invisibles, frappait de crainte les créatures, il\nfallait maintenant se défendre contre les hommes ! Un seul villageois, l'adjoint\ndu maïeur, Paulus Vos, obéit volontairement à l'ordonnance. Et cet homme\ndevint un sujet de perpétuelle méfiance. On le crut capable de déférer à\nl'autorité les paysans qui, depuis les nouvelles injonctions, se cachaient pru-\ndemment des inspecteurs provinciaux. Ah! si l'échevin avait dû affronter\nune élection — en ces temps-là — les habitants empressés eussent accordé à\nce courtaud de plus grands loisirs ! Et son assurance les dépassait, et plu-\nsieurs en vinrent à croire qu'il perdait la boule. Devant les cures de Vader\nJas, car déjà trois ou quatre fois le bonhomme avait triomphé de la maladie,\n Paulus Vos haussait les épaules; il tentait, très inutilement d'ailleurs, de\ncirconvenir le bon sens, la pratique ou l'expérience des villageois. Souvent\n on voyait l'échevin et le bourgmestre Klaas qui discutaient, arrêtés sur la\ngrand'place. Derrière leurs fenêtres, les gens devinaient quelles paroles sen-\nsées le maïeur opposait aux billevesées de Paulus Vos. Le curé de Baeren,\nlui-même, n'approuvait guère les remèdes nouveaux, et quand il connut le\nsacrifice exigé de ses paroissiens, il leva les bras au ciel et gémit. Ce prêtre\n savait que le secours se trouvait ailleurs. « Lorsque les hommes sont impuis-\n sants, il reste la miséricorde de Dieu 1 »\n    Le désastre avait plié Stoffel Albijn. C'était à sa sueur, à son effort\n constant, qu'une semaine maudite volait le pénible salaire. Trees Albijn se\n réfugia dans la prière, tandis que son homme ruminait des pensées, le front\n ridé, la bouche close. Parfois, Stoffel semblait animé de résolutions subites,\n il marchait dans la chambre, il rejetait le chef en arrière, et ses yeux avaient\n des éclats verdâtres. Aux heures des repas, encore, il vivait loin des siens,\n mangeant machinalement, interrogeant l'avenir d'un regard perdu. La fillette,\n Antje, secouait ses cheveux clairs, semait quelques fraîches paroles, et la\n mère lui souriait. Krelis écoutait les voix de sa conscience. Il avait repris la\n tâche. Parmi les pailles, qui gardent un peu le rayonnement des étés, il tra-\n vaillait dans la grange. Son fléau heurtait l'aire et annonçait que le cœur de\n la maisonnée vivait toujours. Durant les veilles, ses robustes mains tressaient\n des osiers, en corbeilles délicates, qu'Antje irait vendre à la ville. La mère\n doucement le contemplait, et la lampe qui baignait ses enfants d'une clarté\nsi tranquille, remplissait pendant une heure la pièce d'un peu de confiance,\nd'un peu d'espoir. Un soir, Stoffel Albijn montra un visage où l'inquiétude\n ne traçait plus de sillon. Ses cheveux roux ébouriffés luisaient comme du\n cuivre, sa physionomie s'avivait sous la peau brune. Antje et Trees eurent un\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2610, "texte": "                           L'INCONNU        TRAGIQUE                         205\n\n\nmouvement de joie. Krelis baissa la tête : il remarquait que son père avait bu.\n  Dans les cabarets du village se rencontraient, chaque jour, des gens qui,\nautrefois, se hasardaient le dimanche seulement, à la prodigalité des chopes\nou des verres de genièvre.\n\n                                      VII\n\n   Comme les Albijn allaient se mettre à table, Trees qui regardait par la\nfenêtre, s'écria :\n   — Voyez cette Lina Zoete. Elle affiche un amoureux ! Voyez sa mise ! Ah !\nla mijaurée !\n   Antje se collait contre la vitre, les yeux pétillants :\n   — Son amoureux est Pierre Voerman, un beau garçon !\n   — Un malheureux garçon! répondit Trees. Ses filles ne s'habillent pas de\ncette façon, si personne ne leur vient en aide!\n   — Arrive, arrive donc ! Antje trépignait et appelait son frère.\n   D'abord Krelis ne bougea point. Il appuyait ses mains sur la table, il cris-\npait les doigts. Il sentit que son sang refluait dans sa poitrine. Après avoir\npâli, il devenait rouge.\n   Krelis voulut réagir. Il essaya de lancer un sarcasme, mais les mots\ns'étranglaient. Il quitta sa place; les jambes molles, il s'approchait de la\nfenêtre. Ses yeux étaient brouillés, il ne distinguait rien, pourtant il bal-\nbutia :\n   — C'est elle!... C'est elle!...\n   Il eut un rire involontaire.\n   Antje déclarait :\n   — Krelis a l'air tout drôle...\n   — Tais-toi ! ordonna la mère. Et Trees tisonna le feu et leva le couvercle\ndu poêle. Son front était soucieux. Elle regardait Krelis à la dérobée.\n   Trees sortit pour appeler son mari qui hachait du bois dans la cour.\n Lorsque Stoffel fut rentré, elle remplit les assiettes d'une soupe épaisse.\n    En soufflant sur sa cuillère, Stoffel préparait des phrases ironiques :\n   — Les prières de ma femme ont été partiellement exaucées. Si notre vache\n est morte, du moins la fille qui faisait loucher Krelis a changé d'amoureux.\n    Une animosité subsistait en lui. Il ne pardonnait pas au Sort, et il s'aigris-\n sait dans ses pensées solitaires.\n    Il dit, s'efforçant de rire :\n    — A quelque chose malheur est bon !\n    — Stoffel, nous avons oublié tout cela... répliqua Trees. Notre fils a pris sa\n part dans l'épreuve.\n    — Les justes pâtissent comme les autres !\n    Le père se renversa contre le dossier de sa chaise, il vit que Krelis ne man-\n geait pas, qu'il avançait la tête et que ses prunelles immobiles le regardaient\n avec colère.\n    — Tu n'aimes pas à t'entendre dire la vérité ! Et le vieux paysan, ricanant,\n piqua une pomme de terre dans le plat qui fumait devant lui,\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2806, "texte": "206                                DURENDAL\n\n\n   Krelis frappa furieusement sur la table. Il brandit le poing, le rabattit de\nnouveau, et puis encore il frappa, il frappa.\n   Tous s'étaient levés, et lui restait assis et cognait. Il proférait des menaces :\n   — Je retournerai auprès d'elle! C'est moi qu'elle aime, elle m'a toujours\naimé! Je retournerai auprès d'elle malgré vous, en dépit de mon père! Je ne\ncrains pas mon père! J'agirai selon mon bon vouloir!\n   Stoffel, à son tour, se sentait pris par la colère, il cria plus haut que\nKrelis :\n   — Je suis le maître ici ! Tu m'obéiras ! Je t'aplatirai ! Mauvais fils ! Tu seras\nà mes pieds comme un chien battu !\n   Les deux hommes se touchaient presque. Trees tira Stoffel en arrière.\nAntje collait la main sur la bouche de son frère; elle poussait une petite plainte,\nsa poitrine se brisait de frayeur.\n   Et personne ne s'apercevait qu'un inconnu était entré dans la chambre.\n   Le père et le fils se taisaient. On entendait le bruit de leurs souffles.\n   La voix de l'étranger résonna :\n   — Des paysans de ce village me sont signalés. Ils se soustraient aux\nmesures d'intérêt général. Vous autres, vous avez une bête malade, et vous ne\nfaites pas la déclaration prescrite par l'arrêté provincial !\n   Stoffel considérait le nouveau venu, l'esprit perdu. Il avait écouté ses\nparoles, il se les répéta mentalement, il comprit enfin et ne trouva aucune\nréponse.\n   Krelis sortait de sa stupeur. Invitant l'inspecteur vétérinaire à s'asseoir,\nil dit d'un air humble :\n   — Oui, monsieur, nous avons eu tort. Tout de suite, il aurait fallu se rendre\nauprès des autorités, et recourir à vos bons offices. Dès le second jour, j'étais\nbien décidé à agir de la sorte, mais — le Ciel soit loué ! — la bête n'était pas\natteinte du mal...\n   — Sauf votre respect, fit Stoffel, en respirant longuement, elle se porte\ncomme vous et moi...\n   Les deux paysans se mirent à rire. Trees et Antje, près de la croisée,\nregardaient obstinément au dehors.\n   L'étranger leur décocha un coup d'œil sournois :\n   — C'est égal, je visiterai votre étable.\n   — Pas avant d'avoir accepté une petite goutte... dit le vieux.\n   — Oui, vous nous ferez cet honneur... accentua Krelis.\n   Déjà Stoffel' ouvrait l'armoire, il prenait une bouteille d'eau-de-vie; Trees,\nqui s'enhardissait, apporta les verres.\n   Ils burent à leurs santés réciproques.\n   Krelis s'informait, avec le plus grand intérêt, des meilleures remèdes\npréventifs contre l'épizootie. Il suivait attentivement les explications du\nvétérinaire.\n   Stoffel approuvait, et il plaçait un mot de blâme à l'adresse des villageois,\nassez stupides pour ne pas observer scrupuleusement les indications scienti-\nfiques de son interlocuteur.\n   Le vétérinaire ne demandait plus à voir l'étable. C'était un homme encore\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3081, "texte": "                           L'INCONNU       TRAGIQUE                          307\n\njeune. Par la façon maladroite dont il croisait les jambes, par la contrainte\nque lui imposait son faux-col, par ses attitudes empruntées, s'affirmait son\norigine bien paysanne. Et l'orgueil de se savoir admiré, et la satisfaction de\ndépasser ceux qui formèrent sa souche, lui insufflaient des condescendances\n protectrices.\n    Il prenait congé; il ne crut point déroger en serrant la main de Stoffel, et il\nlui promit son concours dévoué et éclairé, dans le cas où une nouvelle alerte\nviendrait inquiéter le rustre.\n    Krelis et son père lui donnèrent un pas de conduite dans la rue et s'incli-\nnèrent une dernière fois, très bas.\n    A peine rentré, le vieux Stoffel s'empara de la bouteille ; il criait :\n    — Fils! fils! j'ai rempli ton verre!\n    Les deux hommes, assis en face l'un de l'autre, se taisaient. Cependant\nle père couvait d'un œil attendri son enfant. Quand la bouteille fut vide,\nil appela Antje et l'envoya chercher du genièvre dans un cabaret voisin.\n    Krelis et Stoffel buvaient et rêvaient.\n    Au crépuscule, Trees pénétra dans la chambre. Son homme ronflait, la tête\n et les, bras en travers de la table.\n    Krelis regardait devant lui. Il n'entendait plus, il ne pensait plus.\n\n\n                                       VIII\n\n    Les nuages s'affaissent, le ciel devient uniformément gris. La pluie tombe.\nLes cabanes sont plus basses et plus cassées que jamais. Aux murs d'argile\ns'écaille la chaux ; les petites lucarnes ont des regards d'aveugle; les gens qui\nviventderrière elles ne voient point et n'espèrent pas. Le malheur visite chaque\nlogis. Sans frapper à la porte, il entre, il marque l'étable d'une croix, il s'en\nva, et les paysans se penchent davantage sur leur douleur. L'église est vide\nd'espoir. Le lendemain semblable à la veille rejoint les jours suivants, et le\ncortège fatidique de décembre traverse le lugubre hiver, comme un convoi\ninterminable où personne ne pleure, parce que le cœur de tous est tari.\n    Durant l'accalmie annuelle des existences claustrées, le village s'animait,\njadis, pour rendre hommage à son patron, à saint Thomas, l'apôtre. Le\n Bienheureux apparaissait sur le retable de l'autel, dans la maison de Dieu.\n On reconnaissait en lui le protecteur de Baeren et les gens le louangeaient\n traditionnellement et célébraient ses mérites au moyen de libations, de\n réjouissances unanimes, qui faisaient de cet anniversaire, une authentique\n kermesse perdue au milieu de la triste saison.\n    Maintenant que la fête était revenue, personne ne songeait à remémorer\n l'antique coutume, à se tourner du côté de l'Apôtre. Les habitants de Baeren\n avaient essayé vainement tant de remèdes ! Et leur manière habituelle de\n perpétuer la commémoration pieuse concordait si peu avec la supplication\n des âmes angoissées I Pour celles-là il existait d'autres chapelles, des pèleri-\n nages lointains, où les larmes tombent sur les mains jointes, et où l'on est\n venu pieds nus, front ruisselant, et ventre creux, du bout des landes, du fond\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3425, "texte": "208                               DURENDAL\n\n\ndes bois. Les ex-votos y brillent à la lueur des cierges, autour d'une statue\nmiraculeuse, et l'atmosphère répand le parfum des grâces.\n   Ici, le grand Saint, qui fut un pauvre pêcheur de Galilée et le cinquième\ndisciple choisi par Notre-Seigneur, ne jouissait qu'une fois l'an de l'attention\ndes fidèles. Et c'était afin de se réjouir en son nom, que la foule paysanne le\ncontemplait, peint sur le grand tableau qui figurait derrière l'ostensoir d'or.\nIl mettait sa main dans les plaies reluisantes du Christ. Tous remuaient les\nlèvres à cette vue; ensuite, la messe dite, tous saisissaient, avidement,\nl'unique occasion de se divertir, en ce temps-là, avec une conscience tran-\nquille. Saint Thomas jouait le rôle d'un Patron bénévole.\n   Aujourd'hui, à pareille date, les prières étaient fêlées dane la pauvre église ;\npassifs, les paysans attendaient qu'il plût au ciel d'arrêter les épreuves ; ils se\nsoumettaient à la Force Divine. Ce qui devait arriver, arriverait. On avait tout\ntenté; le peuple acceptait la destinée que l'avenir lui gardait.\n   Le curé de Baeren monta en chaire. La souffrance coulait dans les rides\nde son visage, ses yeux avaient faibli, il porta la main à son front pour le\nsigne de la croix, et les fidèles virent que cette main tremblait.\n   Pourtant, quand il se fut essuyé les lèvres, il lança brusquement des paroles\nhautes. Sa voix extraordinairement affermie prenait, en cet instant, des into-\nnations violentes.\n   A ces éclats inattendus, les assistants se regardèrent, et leur esprit s'in-\nquiéta. Ils écarquillaient les yeux, surpris et aussitôt conquis par le prêche\nemporté. Tous s'étaient réveillés, tous s'arrachaient à leur torpeur résignée.\n   Cela fut bref, un souffle passait et l'étincelle rougeoyait déjà dans les\nconsciences, et des flammes allaient jaillir.\n    Les gens écoutaient le curé, et ils frissonnaient :\n   — Habitants de Baeren, dévots paysans de Campine, souvenons-nous de\n la toute-puissante bonté du Christ envers l'apôtre. Thomas n'avait point\n cru, et Jésus lui-même, apparaissant au milieu des Disciples, dit à Thomas :\n Mets ici ton doigt et regarde bien mes mains ; étend les bras et touche à mon\n côté, et ne sois pas incrédule mais fidèle. Et quand saint Pierre et les Dis-\n ciples, parmi lesquels se trouvait saint Thomas, péchèrent toute la nuit sans\n rien prendre, Notre Seigneur surgit devant eux, le matin. Il leur commanda\n de jeter leurs filets à main droite de la barque, et ils ramenèrent ces filets\n débordants de poissons. Ainsi la Foi force le miracle ! Que dans les cœurs se\n rallume la volonté de contraindre, par le pouvoir de l'imploration, Notre-\n Seigneur a la pitié de ses enfants fidèles. Ce que nous voulons fermement,\n Dieu doit le vouloir! Nous sommes ses féaux, et Il n'est pas un ingrat !\n    Le prêtre fixait sur l'autel des yeux ardents ; son visage était tout blanc. I1\n se trouvait face à face avec Dieu, et il Le regardait audacieusement.\n    Les paysans se levaient et tombaient à genoux sur les dalles. Les têtes des\n femmes ployaient et se redressaient, selon les paroles du prêtre ; leurs coif-\n fures allongées des dimanches, ces coiffures fleuries qui descendent de chaque\n côté du front comme des ailes ouvertes, paraissaient vouloir prendre un\n essor, s'envoler vers le Saint Sacrement, vers la présence réelle, au-devant de\n Thomas, à la rencontre du nouvel espoir.\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2950, "texte": "                           L'INCONNU        TRAGIQUE                         209\n\n\n   Avant que le prêtre eût, une dernière fois, sommé le Très-Haut, par l'inter-\ncession du Patron de Baeren, les rustres avaient accroché leurs cœurs à la\npromesse de l'Écriture, à la réalisation de la Divine Parole.\n   L'orgue gronda ; le Credo s'élargit au-dessus de l'autel ; et soudain l'église\nentière frémit. Les rustres d'un mouvement unanime s'étaient mis à chanter.\nIls rudoyaient le Symbole des Apôtres, ils confessaient leur Foi avec des\naccents défigurés.\n   Ils savaient que Dieu, là-haut, les comprenait quand même.\n\n\n                                       IX\n   Après la messe, jeunes et vieux sortirent silencieusement de l'église. Un\nciel d'ouate assourdissait l'air; la lumière du jour s'épaississait. Les fidèles\npassèrent devant les trois estaminets de la grand'place, sans que personne se\ndétachât de la foule pour aller boire. Les blouses bleues des hommes sem-\nblaient noires, nul reflet ne s'allumait dans leurs cassures. Quelques anciens\nportaient la jaquette de drap sur le gilet à deux rangées de boutons, fermé\nprès du col ; leurs casquettes rondes avec de courtes visières surmontaient des\nfigures ridées et imberbes. Les filles avaient de larges jupes violettes, des\nchâles rouges et jaunes croisaient sur leur corsage. Beaucoup de femmes\nâgées s'enveloppaient de mantes sombres à capuchon.\n   Chacun gagnait sa demeure. Antje Albijn ne fut distraite que par le\npassage de l'Innocent. Il l'avait regardée au fond des yeux et, sournoi-\nsement, il lui pinça le bras. L'instant d'après, il reprenait sa marche\nbalancée.\n   Toutes les portes se fermèrent doucement. Les gens ne mangèrent ni ne\nburent selon leur faim et leur soif. Ce repas de kermesse resta une agape\nfrugale. Les paroissiens se sentaient un même désir dans l'âme ; ils voulaient\nrenoncer à la moindre jouissance, puisque le ciel pouvait encore être attendri.\n Chez le bourgmestre Klaas, on vit le chef de la famille refuser de tremper les\n lèvres dans son verre et ses fils ne goûtèrent pas le riz au lait, qui, teinté de\n safran, était pareil à un disque d'or sur la vieille table de chêne. Dans la\n maison des Albijn, Stoffel ne bourra pas sa pipe l'après-midi, et Krelis\n repoussa les pensées qui lui ramenaient l'image de Lina.\n    L'Innocent du village dit à sa mère, quand il eut franchi le seuil de leur\n maison :\n    — Toutes les bêtes guériront !\n    Maria Hus regarda son fils, dans un grand saisissement. Elle crut qu'une\n voix prophétique se faisait entendre.\n    L'Innocent reprit :\n    — Toutes les bêtes guériront !\n    En ce moment, un groupe de paysans traversait la chaussée. Maria Hus\n  ouvrit la fenêtre et leur cria d'entrer. Une exaltation soulevait son sein.\n    Devant les hommes qui se pressaient à la porte, l'Innocent répéta :\n    — Toutes les bêtes guériront !\n    Il dressait les bras et il tenait la bouche ouverte. Ses yeux pâles s'agrandis-\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2774, "texte": "210                                DURENDAL\n\n\nsaient. Derrière son front, quelques rustres s'imaginèrent voir le combat de\nsa pensée et de la démence. L'Innocent s'affaissa. Il contempla les hommes,\n et il sourit.\n    Sa mère proclama :\n    — Voici des paroles qui s'accompliront! Voici des paroles qui s'accom-\npliront I Dieu choisit le plus faible, le plus pauvre, pour révéler ses\nintentions.\n    Un paysan constata tout bas :\n    — Rik ne s'était plus exprimé depuis deux ans...\n    Et tous sentirent l'éternel mystère qui submergeait le monde. Quel est celui\nqui sait? Le jour est plein de nuit. La vie doit s'accomplir selon la règle, mais\nles créatures vont, les yeux fermés ; elles ignorent ce que leurs pas rencon-\ntreront. L'enfant et le vieillard ont des âmes pareilles, confuses et confiantes\ntour à tour. Le Bonheur et le Malheur foulent les routes de la terre, et le\npremier passe très vite et le second s'attarde. Qui pourrait dire où ils se\nrendent et d'où ils-viennent? Il faut attendre...\n    Maria Hus salua les gens qui se retiraient. Elle prit place en face de son\nfils. La femme songeait qu'elle se trouvait, pour la cinquième fois, seule\navec son enfant en ces heures d'anniversaire religieux, depuis la mort de son\nmari. Elle chercha sur le visage de Rik les traits qui rappelleraient le\ndéfunt, et ne les trouva pas.\n    — Rik, dit-elle, d'une voix caressante, te souviens-tu de ton père ?\n    Il ne l'écoutait pas.\n    Elle demanda encore :\n    — Quand tu étais petit, qui te prenait sur les genoux ? Et la femme levait\nalternativement les genoux, elle branlait la tête...\n    L'Innocent murmura :\n    — Papa... papa...\n    Elle le considérait, joignant ses mains sèches. Soudain elle l'embrassa vio-\nlemment sur le front.\n    — Rik, mon pauvre, mon bienaimé? Tu te rappelles donc? Et tout à\n l'heure, pourquoi nous annonçais-tu que les prières du village allaient être\n exaucées?\n    L'Innocent fut saisi d'une hilarité bruyante, inextinguible; il perdit\n haleine, il battit l'air de ses bras, il tomba sur le sol, et il se roula d'un bout\n à l'autre de la pièce.\n    Maria Hus s'étant levée, prit un cierge qui jaunissait dans un coin de la\n cheminée. Elle alluma ce cierge et le posa près du Crucifix de cuivre, au-\n dessus de l'âtre.\n    Déjà les cloches sonnaient les Vêpres. Dans la brume, les fenêtres de\n l'église devenaient jaunes. Il y eut, sur la chaussée, des pas et des voix dis-\n crets. Et la neige commença à descendre de la nue en larges flocons. Les\n fenêtres de l'église brillèrent bientôt comme de l'or. On n'entendit plus les\n fidèles qui se dirigeaient vers le lieu des oraisons, tout le ciel s'effilochait.\n Les cabanes penchèrent des toits blancs.\n    Au milieu de l'ombre, les lumières du temple faisaient cette neige écla-\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2746, "texte": "                            L'INCONNU       TRAGIQUE                           211\n\n\ntante dans les rayons qui s'échappaient des hautes baies. Le vol innom-\nbrable, devant les clairs vitraux et tout le long des stries de vermeil, était un\npapillonnement d'ailes vivantes.\n   Dans le silence, les chants et l'orgue semblaient venir de l'inconnu, d'un\nlointain pays, peut-être du ciel même.\n   Le village entouré d'étendues qui, à cette heure, s'accroissaient de l'infinie\nblancheur des landes, le village resserrait étroitement ses chaumières autour\nde l'église maternelle.\n   Les cloches annoncèrent que l'office finissait. Le prêtre avait béni les\nfidèles ; l'encens flottait et embaumait la nef; l'autel allait s'éteindre. La foule\ns'écoulait sous le jubé obscur. Les croyants avaient obéi au devoir, le calme\nétait en eux. Malgré la dureté des jours, ils connurent, ce soir, de mysté-\nrieuses jouissances. Depuis longtemps, ils n'avaient goûté ce recueillement\nheureux. Les gens regardaient par-delà le présent et espéraient.\n   La nuit, la nuit claire, — car au-dessus des neiges, le firmament immense\ncourbait maintenant son arche bleue — était une beauté et une bonté de\nDieu. Des milliers d'astres ruisselaient, un souffle fort portait la première\ngelée à travers l'espace. Elle était enfin revenue, la pureté des grands hivers\nvêtus de blanc ! Une énergie joyeuse s'immisçait peu à peu dans le cœur des\nhommes. Sans le savoir, un paysan rit très haut. Son rire n'étonna personne.\nLes filles élevèrent leurs voix jeunes; des gars les écoutèrent avec émoi...\n\n                                        X\n\n   Vers minuit, les quinze cabarets de Baeren débordaient de monde. Une\nréaction violente précipitait les rustres dans une gaîté de kermesse. De léni-\nfiantes caresses mystiques les avaient enveloppés ; leurs âmes furent touchées;\nils se sentirent dignes de la race, du passé gonflé de Foi. Ils voulurent s'en\nréjouir, au nom du Seigneur.\n   — Journée bien employée! Nous méritons un verre! cria de sa robuste voix\nle bourgmestre.\n   Il entrait à « la Cruche Pleine » où les chopes sont les plus grandes et\ncontiennent la plus forte bière.\n   Il ajouta :\n   — Je régale !\n   Ceux qui se trouvaient près de lui le suivirent.\n   L'élan était donné. Les garçons, les vieux, et même quelques rustaudes se\nrépandirent dans les estaminets du village.\n    Un paysan résuma leur pensée :\n    — Allons! Saint Thomas sera content de voir que nous le fêlons selon la\n coutume !\n    Les lampes brillaient partout entre des murs blancs ornés de Sacrés-Cœurs\nrouges et bleus. Les dallages en brique bien lavés, les tables et les chaises\n vernies, le comptoir jaune, reluisaient et souriaient comme les gens.\n    — Encore une pinte !\n    — Moi aussi !\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3186, "texte": "212                              DURENDAL\n\n\n    La cervoise sucrée et mousseuse laissait aux lèvres de gras ourlets. Les\n pipes irritaient les paupières. On n'en fumait pas moins et la sécheresse des\n gorges augmentait, tandis que grandissait le bruit. Toutefois, les villageois\n qui se trouvaient suffisamment lestés de bière, demandaient du genièvre afin\n de se préparer un sommeil sans trouble.\n   — Apportez les bonnets de nuit !\n    Et une femme charnue, aux mains crevassées, déposait précautionneuse-\nment les petits verres devant les clients.\n    « A la Cruche Pleine » l'entrain devenait énorme. Klaas se souvenait d'une\nromance de sa jeunesse, et les paysans, au troisième couplet, accompagnèrent\nla mélodie sentimentale; les joues gonflées, ils imitaient le son de la trom-\npette. Tout à coup, Klaas interrompit sa chanson, et, malgré ses soixante ans,\nil se mit à sauter sur place et entonna un air de contredanse. Krelis Albijn,\nla figure écarlate, se levait, tendait les mains aux compagnons; tous formèrent\nun cercle qui tournoyait autour du bourgmestre.\n   Enfin, Klaas s'en alla, un peu essoufflé. Sur le pas de la porte, il se\nretourna :\n   — Bonsoir, les enfants ! Et que chacun se conduise bien !\n   — Oui, oui, bourgmestre!\n   Ce départ libéra les dernières contraintes. Un grand nombre de villageois\nétaient pris de boisson. Ils gueulaient à présentais scandaient le rythme sau-\nvage de leurs cris, en frappant sur les tables. Un ancien dormait, malgré le\ntapage ; un filet de salive coulait de sa bouche et s'égouttait à son menton\npointu. Des filles, que leurs galants serraient dans les coins, poussaient de\npetites plaintes effarouchées.\n   Krelis paraissait le plus monté des drilles. Il défiait ses camarades à des\nexercices de force. On le vit porter sur la tête un banc chargé de trois con-\nsommateurs. Il leva des chaises avec les dents. Il ploya un tisonnier entre\nses paumes calleuses. Il s'adossa contre le buffet, il renâcla, et il lança, de\ntoute la force de ses poumons, un crachat au milieu de la petite glace qui\nembellissait la cheminée. Il voulut marcher sur ses mains; cette tentative\néchoua. L'ivresse rompait son équilibre. Alors il recommença à boire.\n   Tout de même quelques-uns trouvaient la fête trop complète. Dans leurs\ncervelles embuées, ces patauds essayaient de se figurer la mine de Saint\nThomas devant cette joie débridée. Oui, vraiment, ils avaient été vite en\nbesogne ! Ce matin les macérations, la pénitence, ce soir les libations et le\nreste... Pourvu que des représailles n'arrivassent point... Deux garçons\nessayaient d'échanger leurs remords et leurs craintes, ils ne purent se com-\nprendre et, navrés, ils ingurgitèrent de la bière et soupirèrent en clignant de\nl'œil vers une magnifique luronne qui dégrafait son corsage pour respirer à\nl'aise.\n   De pauvres diables avaient dépensé beaucoup d'argent. Ils se disaient,\nvaguement, que la ménagère allait les recevoir avec des récriminations; ils\nfouillaient leurs poches, et retournaient les doublures d'un air piteux. Stoffel\nAlbijn n'avait fait que passer au cabaret de « la Cruche Pleine ». Il buvait\nplus à l'aise loin de son fils, dont les exercices l'importunaient.\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3061, "texte": "                             L'INCONNU      TRAGIQUE                            213\n\n\n     Cependant le café se vidait. Les amoureux, tenant leurs promises par la\n  taille, avançaient lentement sous le ciel pur. On entendait le bruit des sou-\n  liers dans la neige durcie, le battement d'une porte, le dernier hoquet d'un\n  ivrogne. La croix du clocher se détachait sur les étoiles. Le vent ranimait\n  continûment l'éclat des espaces bleus. Krelis, devant le cabaret, regardait et\n  écoutait. Ces femmes qui s'éloignaient, heureuses d'aimer et d'être aimées, lui\n  laissaient du trouble. Il respira l'air ravigourant, il se frotta le front. Cinq ou\n  six paysans chantonnaient derrière lui, dans la salle. Il rentra pour payer le\n  cabaretier. L'ivresse le reprenait et appesantissait ses paupières dans l'atmo-\n  sphère empestée. Il allait sortir, quand un paysan le bouscula.\n     Celui-là arrivait d'une allure vive et une jeune fille le suivait.\n      Krelis reconnaissait Pierre Voerman et Lina.\n      Il serait parti sans leur adresser un mot, si Voerman n'avait dit :\n     — Eh bien, Krelis ! Ta fâcherie dure-t-elle toujours ?\n     — Je ne vous parle pas!\n     — Je te parle, moi!\n      Krelis fit un geste menaçant et, comme l'autre le narguait, il lui jeta son\n  poing en pleine figure.\n     Voerman recula et chancela. L'attaque le surprenait, il ne se ressaisit pas\n  immédiatement.\n     Albijn proféra :\n     — J'agirai ainsi chaque fois que tu encombreras mon chemin !\n     Voerman reprenait conscience; il bondit, il tomba sur Krelis, dont les\n jarrets plièrent. On crut que ce dernier allait choir. Ses veines saillissaient à\n  ses tempes, la sueur mouillait ses cheveux.\n     Les buveurs suivaient, inquiets, les péripéties de la lutte. Lina, appuyée\n  contre le mur, défaillait.\n     Krelis Albijn, d'un effort brusque, dans la détente de ses muscles, repre-\n nait l'avantage. Il était parvenu à glisser la tête de Voerman sous son bras\n gauche et l'empoignait maintenant par la ceinture. Il le souleva tout à coup,\n le fit tomber, et aussitôt, lui mettant un genou entre les omoplates, il s'achar-\n nait sur la victime. Le crâne de Voerman résonnait comme la boule d'un jeu\n  de quilles.\n     Les buveurs arrachèrent Krelis à son œuvre sauvage. Pierre Voerman,\n debout, se rua de nouveau à l'attaque.\n     Ils étaient devant la porte ; ils roulèrent dans la rue.\n     Lina sortit en jetant un cri éperdu ; elle courut vers eux. Dans l'ombre,\n  Krelis sentit soudain la chair d'une femme. Lina se trouvait entre ses bras. Il\n hurla de volupté. Un grand frisson le secouait. Il serra Lina de ses mains fié-\n vreuses, il la mordit dans le cou. Il eut voulu la torturer longuement. Son\n sang bouillait. Les plaintes de Lina l'exaltaient; il la pressait, il l'étouffait.\n. Ses lèvres humaient la bouche de la fille, il fermait les yeux, insensible aux\n coups terribles que Voerman lui assénait par derrière.\n     Les buveurs quittaient le cabaret, accouraient, et s'indignaient :\n     — Oh ! oh ! Un homme brutaliser une femme !\n     — Le lâche !\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 843, "texte": "214                               DURENDAL\n\n\n   — Oh! Nous devons le punir!\n   Une épouvantable clameur traversa l'air. Le clocher de l'église s'était\nanimé, la nuit avait tremblé. Le tocsin s'élançait de la tour, tombait sur la\nterre, et l'effroi se levait.\n   — Au feu ! Au feu !\n   Du côté du nord, une lueur rouge frissonnait. D'instant en instant son éclat\ngrandissait et envahissait le ciel.\n  Les femmes aux fenêtres gémissaient. Les paysans couraient dans l'unique\nrue de Baeren; la tête folle, ils s'interpellaient, ils parlaient tous à la fois.\n   Le sonneur traversa précipitamment la foule :\n   — Suivez-moi! Suivez-moi! Je sais! Je sais! Je suis monté au sommet de\nla tour... La maison de Vader Jas brûle! La maison de Vader Jas brûle!\n\n                                                           GEORGES VIRRÈS.\n\n  (A continuer.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison04-003", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 215, "page_fin": 216, "titre_corps": "Poèmes : Printemps", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "Poèmes Printemps Le ciel enténébré", "ancre_fin": "en l'air diaphane", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Plas des longues veillées", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 268, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1161, "texte": "Poèmes\n\n                      Printemps\n\nLe ciel enténébré qui hurlait comme un loup\nPendant l'hiver s'est apaisé. L'ombre est en fuite\nEt l'on entend ce soir dans l'air tremblant et doux\nRésonner, que l'écho persistant    ébruite,\n\nA travers les taillis, le cri frais des coucous.\nPar la sève envahi, chaque bourgeon        crépite,\nEclate sous l'averse aux caressants      remous,\nOu de troubles rayons ont mêlé leurs pépites.\n\nEt la terre en amour, déjà    sournoisement\nQui guette le soleil au rude   enlacement,\nPour le mieux accueillir d'avance se parfume.\n\nEt voici m'étouffant, soudain que se répand\nL'émerveillante   odeur des berges de l'étang\nDont la mousse frisée et rousse âcrement     fume.\n\n\n                           II\n\nDe nuageux accords circulent\nMoelleusement et s'accumulent\nSur l'eau balbutiante et dont la face     ondule.\n\nTout est vaporeux,  indécis,\nA peine un reflet cramoisi\nVaguement chatoyant aux cimes des roseaux             moisis.\n\nLes lents bouleaux mal réveillés,\nS'étirant au soleil mouillé,\nA l'entour des marais embués qui les       mirent,\nOnt de frileux    sourires\nEt des chuchotis     gazouilles\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 892, "texte": "2l6                                DURENDAL\n\n\n\n              Plus de sanglots     hagards,\n              De hoquets mous et syncopés\n              A travers les parages    trempés\n              Et les fossés où trembleusement        s'écoulait\n              Un gluant brouillard     violet.\n\n              Le printemps, éphèbe       ingénu.\n              Candide et nu,\n              Assis sur les mousses     amères,\n              Qu'un rayon d'azur clair veloure,\n              A la chanson qui     s'énamoure\n              Des merles,\n              Aux tournoiements     des essaims   sauvages,\n              Vibrances d'or\n              Parmi la saulaie\n              Blondie, harmonise sa double flûte,\n              Qu'il essaie\n              Dont les volutes\n              Montent, se contournent et planent\n              Diaphanes en l'air      diaphane...\n\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison04-004", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 216, "page_fin": 217, "titre_corps": "Poèmes : Plus des longues veillées", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Dauguet", "ancre_debut": "Plas des longues veillées Plus des longues veillées", "ancre_fin": "MARIE DAUGUET", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Àntomne", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 269, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 892, "fin_caractere_exclue": 2126, "texte": "Plas des longues veillées\n      Plus des longues veillées où l'on file où l'on teille\n      Le chanvre avec un bruit craquant entre les doigts,\n      Tandis que plaque aux vitres une tache vermeille\n      L'âtre flambant et que l'ombre cerne les toits.\n      Plus de ces lents récits de la   Bête-à-sept-têtes.\n      Qu'on entendait hurler au fond du bois muet,\n      A qui, pour l'apaiser, nos ancêtres devaient\n      Offrir une belle fille en atours de fête\n      Chaque printemps ; plus d'antiques Noëls féconds\n      En mots plaisants et que l'on chantait par réponds :\n      « Petel roi qu'entras su tard, encouot que vous n'aivtes\n      Pouet d'autre train, né d'autre aiffare que das bétes\n      Et que di foin, y vous véniet rendre      houmaige\n      Et vous demanda lai pâx dans nouète          ménaige;\n      Noué, Noué ! » (1) Mais à c' t' heure, il est bien loin Noël,\n\n        (1)     Petit roi qui venez si tard, bien que vous     n'ayiez\n                Point d'autre train, ni d'autre affaire que des bêtes\n                Et que du foin, je vous viens rendre      hommage\n                Et vous demander la paix dans notre        ménage.\n                Noël, Noël/                           (Vieux Noël bysontin.)\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1600, "texte": "                           POÈMES                                  217\n\n\nAvec ses vieux refrains aux tournoiements     de vielle,\nA moitié patoisant dans les tièdes cuisines,\nDont les murs sont tendus de clartés     purpurines;\nAvec ses blonds fuseaux et ses rouets     branlants,\nSes troupeaux doucement dans l'étable meuglant ;\nSes calmantes odeurs sourdement      dégagées\nAu logis clos par les récoltes   engrangées,\nLe linge blanc qui sent encore le serpolet\nDu pré voisin ; l'odeur du lait dans le buffet,\nL'odeur du miel doré rapporté de la ruche\nEn automne et du pain bis au fond de la huche.\nDes sarments mal séchés, jetés sur les landiers,\nDes pommes mûrissant à l'ombre des fruitiers.\n\nIl est bien loin Noël, avec sa poétique\nNeige à travers les champs et sur l'âme et surtout...\nCouvant le renouveau d'un duvet blanc et doux,\nTombé pendant des jours d'ailes       archangéliques.\nNoël qui vit éclore un dieu parmi le foin\nD'une crèche ; Noël charmant et légendaire,\nNoël d'ancienneté, de paix et de chimère,\nSans tourmentante     ardeur (ou clairvoyance      amère)\nLe Noël que j'aimais, las mé ! est-il bien loin ?...\n(Un troublant ouragan printanier nous cingle,\nTout criblé de soleil, de grêlons,   d'arc-en-ciel),\nMais pourtant, je le sais, le candide Noël,\nComme une image naïve que l'on épingle\nD'une soigneuse main aux draps blancs de l'armoire,\nAuprès du buis béni et se décolorant\nDu crucifix qu'on met sur le cœur des        mourants,\nSubsiste en effigie au fond de ma mémoire.\n                                                    M A R I E DAUGUET.\n\n\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison04-005", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 217, "page_fin": 220, "titre_corps": "Poèmes : Automne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hélène Canivet", "ancre_debut": "Àntomne Le jardin fume", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 270, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 1600, "fin_caractere_exclue": 1969, "texte": "Àntomne\nLe jardin fume de senteurs    pénétrantes\nParfums fanés et violents de graines    mûres,\nOdeurs musquées, vireuses ou piquantes,\nAromatique odeur des plantes au long des murs.\n\nL'air est tout saturé d'ultimes      fragrances,\nCe sont les derniers jours d'estivale     fusion.\nC'est le grand cri d'adieu    intense,\nLe cri emblaumé des végétales       passions.\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2006, "texte": "2l8                           DURENDAL\n\n\n      Et pâles et flambantes sont les plantes qui    meurent.\n      Et le pollen poudroie, au cœur des fleurs ouvertes,\n      La vigne est rubescente, et sa sanglante    vigueur\n      S'egoutte en grappes lourdes parmi les vrilles vertes.\n\n      Les feuilles des espaliers se roulent en cornets,\n      Qui tombent sous la gangrène des taches brunes.\n      Et les fruits apparaissent, blonds et replets.\n      Sous les toiles d'araignée, couleur de clair de lune.\n\n      Il règne comme une fièvre, de hâte et de départ.\n      Les insectes volent, alourdis de butin,\n      Velus et bourdonnants,    et veloutés de fard,\n      Sur leurs ailes de verre, et leur dos de satin.\n\n      Mais un oiseau soudain, s'envole du sorbier,\n      Avec un cri sonore, d'alerte et de fuite,\n      Qui fait frémir et se serrer le cœur troublé.\n      Et que l'écho, longuement     ébruite...\n\n      Automne, cycle accompli, crépuscule,     déclin;\n      Bel été clair, de jeunesse et de vie.\n      Bel été d'or, tu t'en vas, c'est la fin.\n      Seule ton œuvre nous reste, ô vendanges mûries !\n\n      Moissons splendides, bons trésors de la terre,\n      Vous nous restez, charme des jours    prochains,\n      Ainsi qu'un souvenir très doux et amer.\n      Qu'aux soirs de solitude on ranime et retient.\n\n      Car l'année, c'est la vie avec ses fruits de fiel,\n      Avec ses fruits pesants de force et de beauté.\n      Avec ses fruits luisants de douceur et de miel.\n      Auxquels le souvenir donne une odeur d'été...\n\n      A présent le jardin, que l'encens     engourdit,\n      Semble comme nous, finir en se rappelant,\n      Et goûter comme nous les bonheurs        flétris,\n      Et la tristesse ardente de ce fragile   moment.\n\n                                  ***\n\n      L'automne pleure : pluie chaude dans le brouillard,\n      Le parc est silencieux et désert et superbe\n      Et les arbres d'or penchent leurs gerbes\n      Dont les feuilles, comme des plumes vont au hasard.\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1808, "texte": "                         POÈMES                          219\n\n\nA travers la brume, filtre le soleil calme.\nL'immatérielle  lumière d'un jour sans reflet,\nL'air est d'une douceur qui trouble et qui remet,\nEt tout semble noyé de sourires et de larmes.\n\nUne moiteur inquiète de fièvre et d'émoi\nCouvre les mains pâles, de la saison     d'automne,\nEt les fleurs qu'elle porte, et que son geste donne,\nSont déjà fanées, d'avoir touché ses doigts.\n\nLe vent tient son haleine, suspendue     attentive,\nMais son sein trop gonflé, parfois pousse un soupir.\nEt l'on voit les branches, lentement   frémir.\nEt quitter en tremblant leurs feuilles   chétives.\n\nFaste et sacrifice, où tout meurt pour la vie,\nOù la plante affaiblie, par sa graine   périt,\nOù l'arbre épuisé, nous tend les fruits.\nOù le feuillage mort, vers les racines se plie.\n\nRien n'œuvre en ce moment, les sèves vont descendre.\nEt cependant la terre, sombre et humide.\nPrend toute cette mort, entre ses bras avides,\nPour en faire du printemps, jaillir la grâce tendre.\n\nRepos qui se prépare, dernier bruit de la fête,\nDernière note qui sonne, pathétique et dolente.\nSuivie d'écho, de silence et d'attente...\nVibration suprême, et triomphale     défaite.\n\n\n\nLe vent frénétique, court au ciel d'automne.\nAvec son char de bruit, et son manteau   claquant,\nLes nuages traqués, haussent leur dos blanc :\nGigantesque troupeau dont la toison    moutonne.\n\nLa terre est frissonnante,  et semble échevelée.\nDressant ses arbres fous, dans l'air     tumultueux,\nAttendant exaltée, que passe le vent     furieux,\nQui fait choir en son sein les dépouilles de l'année !\n\nFruits séchés, branches mortes, feuilles moisies,\nTout tombe et tout s'arrache, en un soudain délire.\nComme un aveu se crie, au choc du repentir,\nComme d'âpre pénitence, le bonheur      s'expie.\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 546, "texte": "220                          DURENDAL\n\n\n\n      Ce sont les rites forts, du mystérieux   office,\n      Que la nature célèbre, avant son long sommeil,\n      Avant le long exil, où s'en va le soleil,\n      Voulant que rien ne reste, de leurs amours       complices.\n\n      Le vent passe... et l'autel de la vie se dévaste\n      Le vent brûle les souvenirs     jaunis.\n      Le grand vent, pareil à l'oubli,\n      Vide le cœur des bois, indifférent et vaste.\n\n                                                         HÉLÈNE     CANIVET.\n\n      1905.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison04-006", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 221, "page_fin": 228, "titre_corps": "Les Poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Les Poèmes La Sandale ailée", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 274, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2620, "texte": "Les Poèmes\nLa Sandale ailée, par H E N R I DE RÉGNIER (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Le\n  Sang de Méduse, par SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE ( P a r i s , Mercure de\n  France). — L'Homme intérieur, par CHARLES GUÉRIN (Paris, Mercure de\n  F i a n c e ) . — La maison des Glycines, par E M I L E DESPAX (Paris, Mercure de\n  F r a n c e ) . — Le Poème de la maison, par L o u i s MERCIER ( P a r i s , Calmann-\n  Lévy). — Sonates au clair de lune, par AMÉDÉE PROUVOST (Paris, Calmann-\n  Lévy).— Paysages introspectifs, par TANCRÈDE DE VISAN ( P a r i s , H e n r i Jouve).\n\n   La S a n d a l e a i l é e continue, avec u n e harmonieuse logique, le lent pèleri-\nnage de M. H E N R I DE RÉGNIER vers une beauté toujours plus p u r e et plus\nsereine. Vêtue jadis de voiles épais et compliqués, où de nocturnes joyaux\ndardaient des feux obscurs, sa Muse ne porte plus à présent que la claire robe\nà plis droits, d a n s laquelle elle marche d'un pas sûr et régulièrement cadencé.\n   U n e mélancolie plus profonde, plus tranquille aussi, i m p r è g n e ces poèmes\nd'automne d'un parfum a m e r et t e n d r e . Car le poète a vécu la vie, et c'est en\nvain qu'il cherche aux miroirs d'autrefois la face de joie qui s'y souriait à\nelle-même :\n                     Je descends vers le soir et crois avoir été\n                     Ce Printemps qui jadis montait dans la lumière\n                     Vers ce palais d'or rouge où se riait l'Été !..-\n\n   Les poètes d'aujourd'hui sont p r o m p t s à se lamenter sur la perte de leur\njeunesse. Où sont les vertes vieillesses de Goethe et de H u g o ? . . . Il semble\nque M. de Régnier n o u s offre l'exemple, aujourd'hui, d'un poète mort j e u n e\nen qui survit u n romancier, et la Sandale ailée ne laisse pas d'avoir l'air du\ntestament, très éloquent d'ailleurs, d'une Muse épuisée p a r la vie et qui met\ntoute sa force dans ses dernières paroles. Elle a bien retrouvé sa flûte de\nnaguère, mais la source est tarie qui l'aidait à chanter d'un souffle si juste et\nsi sonore :\n                                          ... et pourquoi\n            M'avoir fait, Dieux cruels, Dieux méchants, Dieux sournois,\n            Qui riez du vain souffle où mon soir s'évertue,\n            Retrouver le roseau, si la source est perdue ?...\n\n   Et il y a, d a n s cette plainte, quelque justice. Phrixus et Aphareus, évoca-\ntions légendaires qui servent au poète à traduire ses propres émois, sont là\npour en témoigner : l'auteur des Jeux rustiques et divins n'y a pas retrouvé tou-\njours ces belles lignes énergiques et sobres que nous donnaient à admirer ses\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3284, "texte": " 222                             DURENDAL\n\n\n tableaux de la seconde manière. On ne recommence pas le passé, et les pas\n de l'homme mûr ne foulent pas sans péril les sentiers où courait, invulnérable\n et sûre, son alerte jeunesse.\n    A ces poèmes diffus et prolixes, je préfère les précises et sincères impres-\n sions que M. de Régnier a rapportées de ses voyages aux terres d'Asie,\n encore que, sous la plume d'un tel artiste, elles puissent paraître excessive-\n ment menues : on s'étonne, par exemple, que la Hellade n'ait inspiré au\n poète des Médailles d'argile que quelques strophes qui ne font pâlir aucun\nsouvenir littéraire.\n    Les poèmes par quoi se termine la Sandale ailée sont parmi les meilleurs\ndu livre. On y retrouve, développée et portée à sa juste maturité, cette inspi-\nration si simplement et si profondément humaine dont la Cité des Eaux nous\navait déjà livré quelques remarquables monuments. Beaux vers graves, régu-\nliers, sonores, et palpitants d'une émotion contenue, comme les aimait le\nvieux maître Ronsard, dont Henri de Régnier évoque ici, avec un amour où\nil y a de l'émulation, la touchante et glorieuse figure! Douces et solennelles\nrêveries, déroulant leurs chœurs mélodieux aux murmures doux et solennels\ndes vagues de la mer et des cimes balancées des pins, et confondant avec les\nleurs l'amer parfum d'une exaltation triste...\n\n    Le Sang de Méduse, de M. SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE, est peut-être le\n plus beau livre qu'ait donné ce fier poète. J'ai eu l'occasion autrefois, à pro-\n pos de la Tentation de l'homme, de caractériser ce très haut et très pur talent,\nqui demeure pareil à lui-même et qui continue d'édifier, avec une laborieuse\n et heureuse patience, le monument d'airain dont la vision grandiose et le plan\n magnifique lui étaient apparus dès ses premiers efforts. Le présent recueil ne\n fait qu'ajouter un étage à cette œuvre gigantesque, et je ne pourrais que me\n répéter en essayant de définir celle-ci. Mais il me plaît de dire encore l'admi-\n rable puissance et la prodigieuse splendeur des courtes épopées de M. Sébas-\ntien-Charles Leconte, qui n'ont d'égales que certaines pages de la Légende des\n Siècles ou des Poèmes barbares. L'auteur du Sang de Méduse semble être le der-\nnier descendant de la lignée épique, qui fut si peu nombreuse en France.\nToute chose prend, sous sa plume, des proportions héroïques que notre\népoque ignore, et l'on dirait qu'il s'est juré d'élargir encore la stature des\ncolosses de la Fable ou de l'Histoire, et d'amplifier leurs gestes jusqu'à leur\nfaire toucher les limites de la grandeur.\n    Mais ce qu'il convient avant tout d'admirer chez ce grand poète — accor-\ndons-lui, car elle lui revient, l'épithète que sa dédicace décerne, avec justice\nd'ailleurs, à Henri de Régnier, — c'est une plastique impeccable, une rigou-\nreuse fidélité d'évocation, une langue d'une force et d'un éclat auxquels n'at-\nteint aucun de ses rivaux. En vérité, nous avons affaire ici au plus robuste\nartisan du vers français que l'on ait vu à l'œuvre depuis Hugo et Leconte\nde Lisle : l'alexandrin, droit et sonore, tranchant comme une lame bien\ntrempée, est martelé par lui avec une vigueur sans pareille; et la rime,\naudacieuse et forte, y fait un bruit semblable au tintement rapide du marteau\nsur l'enclume.\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3405, "texte": "                                       LES POÈMES                                          223\n\n\n  J'ai particulièrement goûté, dans ce livre où les pièces admirables n e\nsauraient être toutes citées, Paris de Troie, l'Achilléide, Sparte, et l'ode vibrante\naux Mânes de Julien, empereur. Voici, entre tant d'autres, des vers d'une émou-\nvante beauté :\n                  Les bergers de l'Ithôme et les durs chevriers\n                  Dévalent dans le soir qui couvre le Taygète ;\n                  Nul rayon n'a trahi les lueurs que projette\n                  Le croc de bronze armant les épieux meurtriers.\n                    Vers la creuse vallée où dort Lacédémone,\n                    Les nocturnes marcheurs, aux gorges du mont noir,\n                    Se hâtent, anxieux de leur féroce espoir,\n                    Sans que, sous leurs pieds nus, le roc dorien sonne.\n                    Car, là-bas, la cité haïe, aux toits épars,\n                    Sommeille, sans défense, entre les lauriers-roses,\n                    Dédaigneuse des murs des acropoles closes,\n                    Et dont le mâle orgueil ne veut pas de remparts...\n\n  Ainsi, pèlerinant tour à tour à travers la L é g e n d e et à travers l'Histoire,\nM. Sébastien-Charles Leconte revit les émotions de ses héros, par ce privi-\nlège merveilleux qui n'appartient q u ' a u x seuls poètes.\n   U n e préface d e l'auteur traite D'un avenir possible de la poésie en France :\npréface sincère, judicieuse, et par m o m e n t s justiciaire où M. Leconte s'efforce\nde démêler les causes du m a l e n t e n d u qui sépare les poètes de la foule.\n\n    U n nouveau livre de M. CHARLES G U É R I N vaut toujours, aux fervents de\nbeaux vers et de sincères pensées, un plaisir d'art délicat et puissant. Ce\npoète est d e ceux qui ont appris à ne pas se contenter d'une demi-perfection,\net à répandre sur leur ouvrage les nobles et fécondantes sueurs de l'effort\njamais r e b u t é . R a r e et admirable probité, q u e la conquête du r a m e a u de\nlaurier payerait à peine à sa juste valeur!\n    Je ne sais pourquoi, cependant, L'Homme i n t é r i e u r n e m'a point causé\nune satisfaction aussi complète que le Semeur de Cendres. L'excessive sincérité\ndu poète est peut-être cause de cette légère déception : certains poèmes\nd'amour, tout palpitants d u reste d ' u n e p o i g n a n t e émotion, n'ont pas su évi-\nter de regrettables outrances de subjectivité. L'aveuglement d'une passion\ndespotique, q u e l'on y sent vivre à c h a q u e page, s'y trahit p a r toutes sortes\nde détails puérils, qui en déparent m a l h e u r e u s e m e n t la grave et robuste\n pureté. Il y a des souvenirs q u ' u n artiste devrait se g a r d e r de t r a d u i r e , parce\n qu'ils ne sont pas assez dépouillés de ce caractère transitoire et spécial qui en\n fait, u n i q u e m e n t , des reliques personnelles, bonnes à laisser d a n s les tiroirs.\n Mais ce n'est pas en vain que ce fripon d'Amour porte un b a n d e a u sur les\n yeux!\n    A cela près, l'Homme intérieur est digne du Cœur solitaire et d u Semeur de\n Cendres. On y goûte le même souci constant de la forme impeccable, de la\n mesure et de l'harmonie, la même mélancolie farouche et p é n é t r a n t e , la\n  même soif é p e r d u e de vivre et de souffrir, le m ê m e culte absolu de la B e a u t é .\n  M. Charles Guérin, et c'est là un des traits qui constituent son originalité, se\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3145, "texte": " 224                                DURENDAL\n\n\nrattache, par delà Baudelaire, aux poètes du romantisme : il en a la sincérité\nviolente, le lyrisme émouvant, l'abondante imagination, le penchant aux\nrêveries douloureuses. Le héros de ses poèmes (qui sans doute n'est autre\nque lui-même), il le représente volontiers en des attitudes à coup sûr très\nromantiques, mais qui sont expressives et, pour ainsi dire, synthétiques. Car\nune forte culture classique empêche le poète de l'Homme intérieur de tomber\ndans les ridicules outrances et les déclamations ampoulées qui distinguent\ntrop souvent ses aînés de 1830.\n   La ligne de ces poèmes s'est faite plus sévère encore et plus pure qu'elle\nne l'était dans les œuvres précédentes. La débordante inspiration, qui jadis\nse précipitait librement et suivant sa pente naturelle, le rigoureux artiste\nqu'est M. Charles Guérin se plaît aujourd'hui à la canaliser en des bornes\nétroites, entre deux bords de marbre. Et ce n'est pas sans regret qu'il songe\nau ruisseau vagabond de sa première jeunesse :\n                     Je chéris toujours la Beauté,\n                     Bien qu'aux mots stricts je la resserre ;\n                     Plus soumise à ma volonté,\n                     Mon œuvre n'est pas moins sincère ;\n                     Mais, quelquefois, au contact dur\n                     De mes strophes mieux ordonnées,\n                     Je souffre d'un regret obscur\n                     Pour l'art de mes autres années...\n\n    Au demeurant, les vers de l'Homme intérieur gardent cette limpide fraîcheur,\n cette droiture irréprochable, cet accent d'élégante noblesse et de franchise\n vivante qui ont toujours marqué de traits si personnels l'art de M. Charles\n Guérin, poète digne de toute louange.\n    Une assez étroite parenté s'avère entre l'inspiration de M. Charles Guérin\n et celle de M. EMILE DESPAX, dont la Maison des Glycines nous révèle un\n talent très robuste et très subtil tout ensemble. Pourtant, ce jeune poète\n n'approche pas encore, tant s'en faut, de la parfaite simplicité et de l'admi-\n rable mesure qui caractérisent l'œuvre de son aîné. Il y a quelque prolixité\n dans ces poèmes, qui ont toutes les qualités et beaucoup des défauts de\n l'aimable jeunesse. M. Despax n'a pas conquis encore, au prix d'une expé-\n rience amère, la force douloureuse de pouvoir contenir les battements d'un\n cœur tumultueux. Il met, à nous confier ses émois et ses rêves, une abon-\ndance de paroles et une profusion d'images qui ne laisse pas de lasser par\n moments. Mais il a le don du lyrisme, qui se fait si rare aujourd'hui, et ses\nvers débordent d'une sincérité qui emporte la sympathie, si elle ne parvient\npas toujours à gagner l'admiration. Une discipline plus sévère permettrait à\nce nouveau venu d'arriver aux sommets de l'art, et il est permis d'attendre\nbeaucoup de lui. Aussi bien, certains poèmes de ce livre s'imposent-ils déjà\nà notre attention par quelque chose de mieux que de généreuses promesses :\ntelles les Idylles latines et cette très belle pièce A Francis Jammes, qui me\nsemble digne de servir de pendant à celle que Guérin adressait naguère au\nrossignol d'Orthez.\n"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3453, "texte": "                                   LES POÈMES                                   225\n\n\n  Je préfère, plutôt que de tenter ici une scrupuleuse et sèche analyse de la\nMaison des Glycines, vous d o n n e r à lire celte Invective, en quoi se résume assez\njustement l'opulente imagination de M. Emile Despax :\n               Maraudeur, qui pillais la treille du voisin\n               Et disais : » Viens goûter mes grappes de raisin » ;\n               Qui bâtis tes hangars avec mes vieilles poutres.\n               J'ai dû gratter ton nom sur l'une de mes outres.\n               J'ai su que, par les soirs d'hiver, tu t'en venais\n               Disant aux gens : « Mon bois brûle sur ses chenets.\n               Son meilleur vin, que nos aînés ont trouvé digne\n               De leurs banquets, son vin a mûri dans ma vigne. »\n               O fourbe dont ma laine a tissé les habits,\n               Tu m'as dit : « Je ne sais comment, une brebis\n               S'est, hors de tes troupeaux, dans les miens égarée.\n               Je m'en suis aperçu très tard dans la soirée,\n               Et malheureusement déjà, d'un fer brûlant.\n               Un pâtre avait marqué mon chiffre sur son flanc. »\n               J'ai souri. J'entendais sur les collines proches\n               Mes brebis agiter, en paissant, tant de cloches !\n               Tu mentais. J'ai souri. Car j'ai, dans ma maison,\n               Etudié longtemps mes cloches et leurs sons.\n               Le soir, quand tes troupeaux reviennent sur la route,\n               Je reconnais ma cloche, avec joie, entre toutes.\n                Elle est claire. Mais toi, lorsque tombe le soir,\n                Lorsque les vignerons ont quitté le pressoir,\n                Lorsque leurs chants se sont perdus dans le silence,\n                Seul, contre le rosier qui sur toi se balance,\n                Sans sentir se mouiller tous les poils de ta peau,\n                Peux-tu, prêtant l'oreille au retour des troupeaux,\n                Supporter cette cloche, au lointain, qui discorde ?\n                Ce n'est rien, ou, du moins, presque rien, je l'accorde.\n                N'importe. Quand l'oubli se ferait, si complet\n                Que tu ne saurais plus trouver, si tu voulais,\n                Ma brebis dans le tas des tiennes, ses pareilles,\n                Tous les soirs, ô voleur, tous les soirs tes oreilles\n                Entendront, te criant, comme un remords, mon nom,\n                Au-devant du berger, du chien et de l'ânon,\n                Sous le silence creux que la nuit exagère,\n                Sonner dans tes troupeaux une cloche étrangère...\n\n    Croyez-moi : celui qui écrivit cette Invective est un poète excellemment doué,\n et qui du reste a foi en son talent. L a Maison des Glycines est pleine d e poèmes\n de cette allure, où u n très vif sentiment de la nature se traduit avec une\n richesse peu c o m m u n e d'images éclatantes ou discrètes.\n\n    M. Louis MERCIER, poète excellent au meilleur sens de ce mot, n'est guère\n connu que des rares personnes qui suivent de très près l'actuel mouvement\n littéraire. L'auteur des Voix de la Terre et du Temps habite, paraît-il, au fond\n d'une lointaine province où il se livre aux humbles travaux des c h a m p s ;\n et cela explique bien des choses !\n    Le P o è m e d e l a M a i s o n , que ce probe artiste vient de nous donner, n e\n peut manquer d e bien servir la gloire restreinte qu'il s'est conquise. Rare-\n"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3063, "texte": " 226                                   DURENDAL\n\n\n ment la Muse rustique fit retentir d'aussi sincères accents, rarement les\n paysages, les choses et les gens des campagnes furent célébrés avec autant\n d'éloquence et d'amour. Ici, c'est vraiment un paysan qui parle, une âme\n rude et fruste, mais toute frémissante, un cœur vibrant qui fait écho aux\n multiples frissons de la vie des champs : joie laborieuse des journées, terreurs\n hallucinées des nuits ; œuvre sacrée des semailles, gloire des moissons opu-\n lentes. Toutes les émotions de l'existence rustique se reflètent fidèlement dans\n cette œuvre robuste, saine et réconfortante.\n    Le Poème de la Maison prête une vie symbolique à tout ce qui constitue\nl'humble logis où se déroulent ces idylles et ces drames obscurs que sont les\n vies des paysans : la porte, la cheminée, la table, le lit, l'horloge, la lampe, le\n Christ, les fenêtres, le puits, d'autres choses encore, et les bons animaux\nfamiliers. Cette œuvre est d'une beauté simple et pure, très nouvelle et très\nattachante. Et les images qu'elle évoque se haussent presque toujours jusqu'à\nune signification d'humanité universelle, qui en renforce encore l'énergique\néloquence. C'est de la plus vivante poésie.\n   Les vers de M. Louis Mercier sont d'une vigueur un peu âpre et d'une\ngrâce campagnarde que je ne saurais dire : pleins, sonores et francs, ils\nsortent de la meilleure veine française. Ecoutez ceux-ci, et dites-moi si leur\ntouchante simplicité ne rappelle pas certaines Bénédictions d'un autre poète,\nqui fut aussi champêtre à ses heures :\n                Bénissez ceux qui font les meules, bénissez\n                Ceux par qui les grands chars de gerbes sont dressés ;\n                Bénissez lesfléauxdans les aires sonores,\n                Bénissez les batteurs levés avec l'aurore ;\n                Bénissez les boisseaux, et bénissez le van\n                Qui garde le bon grain et rend l'ivraie au vent ;\n                Bénissez le moulin, la meule et la trémie,\n                Et bénissez la huche où la pâte est pétrie ;\n                Et bénissez le four où, dans le feu vermeil,\n                Le pain mûrit ainsi que les blés au soleil...\n\n   J'entends dire, de droite et de gauche, que les vers de M. FROUVOST sont\ncharmants et délicats, mais que, le plus souvent, ils manquent de puissance.\n Eh! mon Dieu! pourquoi le regretter? N'y a-t-il pas assez de poètes qui font\nvibrer les cordes violentes? Ne saurait-on permettre enfin à un artiste\nd'avoir plus de grâce que de force ? et faut-il qu'on jette des pommes cuites à\nla chanteuse légère, parce que sa voix a moins d'ampleur que le grave\ncontralto? Que mon voisin, pour sa part, préfère les organes puissants, je le\nveux bien, mais qu'il me laisse libre à mon tour d'aimer mieux les voix déli-\ncates. M. Amédée Prouvost est un sage : il sait que le plus sûr secret de\nfaire tout avec grâce, c'est de ne point forcer son talent. Et la pratique de ce\nprécepte judicieux lui porte bonheur.\n   Les Sonates au clair de lune répètent, mais en les renouvelant, les\n"}, {"page_pdf": 280, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3371, "texte": "                                   LES    POÈMES                                    227\n\n\nthémes familiers de l'Ame voyageuse, par quoi M. P r o u v o s t débuta d a n s le\nmonde des Lettres. La forme, ici, est i n c o m p a r a b l e m e n t plus sûre d'elle-\nmême, et la sincérité du j e u n e poète s'y épand avec u n e liberté que plus rien\nn'entrave. Les impressions de voyage surtout, et les tendres confidences de\nses bonheurs domestiques, atteignent à u n e vérité d'expression, à u n e fraî-\ncheur d'intimité vraiment exquises. L'éveil de la paternité y trouve des.\naccents qui forcent l'émotion, et il est, parmi les poèmes méditerranéens qui\nouvrent ce recueil, telles toiles de lumière et d'azur dont il semble difficile de\nsurpasser l'harmonieuse précision et la fine élégance :\n\n                      Les agaves comme des dagues\n                      Dressent leurs fuseaux vers le ciel,\n                      Sous la tiède écume des vagues\n                      Le sable est plus blond que le miel...\n                      Et, là-bas, dans les eaux moirées\n                      Les blondes îles de Lérins\n                      Sont comme deux perles nacrées\n                      Sur l'azur soyeux d'un écrin...\n  Les Sonates au clair de lune m a r q u e n t u n sérieux progrès d a n s les efforts de\nM. Arnédée Prouvost, et l'on peut attendre d e belles œuvres d'un poète qui\ndonne de telles preuves de son attachement aux Muses.\n\n    Les P a y s a g e s lntrospeotifs de M. TANCRÈDE DE VISAN s'ouvrent par u n\nEssai sur le Symbolisme, où le jeune poète s'est efforcé de dégager, aussi com-\nplètement que possible, les lois essentielles de ce mouvement et les relations\nqui l'unissent à la philosophie moderne. Car il paraît que la poésie sort, toute\narmée, du cerveau des philosophes. Cette préface, très documentée, très\nconsciencieuse, et redoutablement hérissée de très savantes citations, apporte\nà coup sûr une précieuse contribution à l'histoire littéraire de ces dernières\nannées. Si l'auteur n'a pas su toujours éclairer d ' u n e lumière très vive les\nidées et les théories qui présidèrent naguère à la formation de l'école s y m b o -\nliste, la faute en est à ces idées, qui sont imprécises et confuses, bien plutôt\nqu'à leur historien. Historien, oui : car cet Essai sur le Symbolisme offre avant\ntout, me semble-t-il, un intérêt rétrospectif; il se confirme tous les jours que\nl'école symboliste a définitivement fait son t e m p s . Elle a laissé, sans doute,\ndes « alluvions » n o n négligeables au domaine de la poésie, et les poètes de\nl'avenir garderont d'elle quelques souvenirs qui ont leur prix. Mais, en tant\nqu'école, elle a vécu, et son règne est passé. E n c o r e que M. de Visan ait l'air\n de découvrir des façons de la rajeunir, je crois a u fond que son Essai\n n'invente rien, et je persiste à le tenir pour une excellente page d'histoire\n littéraire.\n    Au demeurant, les recettes poétiques qu'il nous offre d a n s ce manuel du\n parfait symboliste, me paraissent, à moi, d'une complication outragèuse et\n d'une application extrêmement malaisée. J e ne puis m'empêcher de penser\n que les grands poètes d'autrefois n'eussent rien entendu à tous ces raffine-\n ments, et que n o t r e b o n n e sincérité se perdrait sans retour à suivre de telles\n doctrines. Laissons les philosophes assembler des nuages ! Contentons-nous,\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1755, "texte": " 228                              DURENDAL\n\n\n poètes que nous sommes, d'éprouver et de traduire les grandes émotions\n humaines, source de toute grandeur et de toute beauté véritables!\n     Tout cela est si vrai, qu'en lisant les poèmes de M. Tancrède de Visan, j'y\n ai cherché en vain l'application des principes énoncés dans son Essai. Ah!\n que ces préfaces sont trompeuses! Elles me font penser aux parades foraines,\n où l'on annonce à grand fracas de mirifiques spectacles, qui, une fois que\n l'on est entré, se réduisent à quelques chandelles fumeuses et à quelques,\n maigres histrions vêtus d'oripeaux poudreux. Non pas que ces Paysages intro-,\nspectifs soient sans valeur : ils témoignent, au contraire, d'un très noble souci\n d'art et d'un réel talent de versification, malgré quelque gaucherie encore,\n qui tient sans doute à la jeunesse de leur auteur, et un je ne sais quoi de\nfroid, de guindé, d'hésitant, qui doit tenir aux doctrines promulguées dans\nl'Essai. Car ces doctrines, visiblement, préoccupent et gênent le poète au\npoint de lui enlever cette gracieuse aisance et cette harmonieuse liberté de\nmouvements sans lesquelles un poème ne saurait être tout à fait beau.\nM. de Visan, cela saute aux yeux, redoute de se laisser aller à son instinct et\nde suivre tout bonnement la bonne loi naturelle.\n    Je le regrette pour lui et pour nous. Outre que ses vers m'ont déçu, en ce\nsens qu'ils ne me paraissent pas illustrer sa préface d'exemples éloquents, le\npetit nombre de poèmes sincères des Paysages introspectifs autorise à déplorer\nque l'aimable talent de l'auteur se soit dépensé de la sorte, pour la défense de\nthéories dont rien ne saurait arrêrer la chute.\n\n                                                             FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison04-007", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 229, "page_fin": 237, "titre_corps": "La Libre Esthétique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La Libre Esthétique Isidore Verheyden EPINEUSE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 284, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2225, "texte": "La Libre Esthétique\n\n                            Isidore Verheyden\n                 EPINEUSE, inquiétante, l'exposition posthume de l'œuvre d'un\n                      maître !\n                         L'hommage veut être décisif. La piété des organisateurs\n                     s'ingénie à rassembler tout d'abord une série chronologi-\n                      quement complète de documents significatifs. Aucune\n                      œuvre ne paraît négligeable.\n                         Les collectionneurs, les amateurs offrent le prêt des\n                      morceaux qu'ils possèdent. On ne veut pas, en les refusant,\n                      froisser des gens qui ont choisi et payé ces ouvrages. Il\ns'agit d'une glorification, il y faut l'unanimité des suffrages.\n   Les héritiers du défunt possèdent des études, des esquisses, des œuvres\nanciennes invendues, des préparations jamais exhibées. Tout cela curieux à\nmontrer.\n   L'arrière-pensée de quelques ventes fructueuses — légitime espérance —\nfermente dans des cerveaux.\n   Tant de considérations diverses amènent d'inévitables redites, une pléthore\nd'envois.\n   L'exposition, toujours trop à l'étroit, prend l'aspect décourageant habituel\naux galeries encombrées. Les œuvres maîtresses s'estompent parmi trop\nd'autres un peu moins heureuses. Leur effet s'en trouve atténué.\n   Voulue en apothéose, la manifestation organisée avec ferveur devient le\npavé de l'ours.\n   La critiqué, les camarades du mort l'affirment avec une joie féroce mal\ndissimulée.\n   Cette fois, le directeur de la Libre Esthétique en groupant une très brève\nsérie de peintures d'Isidore Verheyden a su éviter tant d'écueils. Mais peut-\nêtre a- til été trop bref.\n   Une trentaine d'œuvres — clou de la treizième annuelle organisée par\nM. Maus — ne peuvent prétendre à résumer toute une carrière. L'ensemble\nn'a rien de synthétique. Il révèle seulement un Verheyden peu connu, non\npas le paysagiste achalandé, non pas le portraitiste réputé, non pas M. le\nProfesseur de la classe de peinture à l'Académie Royale des Beaux-Arts de\nBruxelles, mais exclusivement un bon peintre, enthousiaste, spontané,\ninquiet, cherchant pour son propre perfectionnement des notations nouvelles,\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3200, "texte": "230                               DURENDAL\n\n\navec un grand respect de la nature et de lui-même, une ferveur d'artiste con-\nscient de son tempérament.\n   Ces réalisations — Verheyden ne l'ignorait pas — auraient offusqué sa\nclientèle régulière, officielle ou bourgeoise; il en cachait les essais dans un\nrecoin de son atelier ou les mettait en dépôt chez des amis confidentiels et\nsûrs. Ainsi, il cultivait un jardinet secret ignoré de la foule dont les fleurs\nimprévues forment l'exposition posthume — si éloquente — ouverte aujour-\nd'hui.\n   Il en émane la sensation d'une joie ressentie par Verheyden quand il com-\nmençait, quand il « ébauchait une toile », d'une patte hardie, sans tenir\ncompte d'aucune contingence.\n    Le grand nombre de paysages opulents, de portraits bien tenus qu'il a\nsignés n'affirment pas avec la même indépendance cette vision vibrante, cette\nrobustesse ardente et primesautière, ce goût des colorations rares et corsées.\nIl apparaît par les morceaux actuellement montrés que le peintre, après l'ex-\ntinction d'une première flambée d'enlhousiasme, éprouvait souvent une\nmanière d'impuissance à reprendre le travail ébauché, à le mener plus loin,\nà l'achever, au risque de ternir les beautés de son improvisation directe, cha-\nleureuse mais trop incomplète.\n   Nombreuses sont les grandes études de paysage magistralement attaquées,\naux valeurs masâées d'une brosse énergique, puis interrompues et quittées\navant que tout le motif fût mis en place, avant même que la toile fût entière-\nment couverte de couleur. Un large pointillage de trous dans la pâte colorée\n— par où transparaît la blancheur du dessous — parsème presque symétrique-\nment ces esquisses, sabrées de virgules lisses par un procédé préparatoire,\nappliquant des frottis sans empâtements, en attendant un achèvement définitif\nqui ne fut jamais exécuté.\n    La présente sélection n'offre guère de morceaux terminés, partant définitifs.\n Les plus complets sont : le Cerisier fleuri, le Portrait de Constantin Meunier, le\n Polirait de Mme Jacques Wiener et des natures-mortes : Cerises, Roses-, etc.\n    Le Cerisier fleuri, fraîche vision d'avril frissonnant, blanc, bleu et vert\n tendre, — un rayon entre deux giboulées — offre l'attrait d'une curieuse figure\n de vieux jardinier aux vêtements de laine rouge fanés en roses nuancés et\n rares.\n    Cette page précieuse, patinée et mûrie, rayonne d'un doux éclat, s'épa-\n nouit en bouquet précieux, a tourné en s'émaillant en un authentique chef-\n d'œuvre.\n    Le Constantin Meunier, récemment vu à l'Exposition de Liège, — mélanco-\n lique, appliqué, physionomique — besogne sérieusement, écrasé par son\n labeur méditatif et par la vie cruelle, la peau terreuse, l'œil mystérieux, les\n doigts actifs. Le coloris maintenu en une cuisine de tons fauves jroux, bruns,\n appropriés à la signification voulue pour l'œuvre, concourt à un effet\n intense;                                                                    -.-..-\n    Mme Jacques Wiener se laisse apercevoir âgée déjà, déjetée et-souffrante.\n Visage fin, pensif, ciselé par les deuils nombreux, éclairé par les joies rares.\n Un fond sourd, une robe noire, pas d'accessoires-, rien d'étoffe ou de pitto-\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3431, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                                  231\n\n\nresque. Un « document humain », si j'ose écrire cette formule éculée et gal-\n vaudée.\n    Les natures-mortes sont traitées en sonores accords de couleurs imprévues,\nassorties avec ce même instinct qu'une marchande de modes met à composer\nses fantaisies de haut goût.\n     Leur habileté technique, leur saveur grave, leur émail intact les font pré-\ncieuses.\n     Beaucoup d'autres peintures sont moins décisives, conduites à mi-réalisa-\ntion, puis laissées là.\n     C'est le Déjeuner, œuvre importante, de mise en page mal habile et étriquée,\n une figure de fillette gauchement indiquée, sans intérêt, s'efface, tandis que\n des fleurs excessives et claires, la nappe blanche, les porcelaines, l'argent des\n accessoires forcent l'attention abusivement.\n     La Femme au corset, hâtivement indiquée, à large touches brutales, pochade\n rudimentaire, sapidé, truculente; deux études de baigneuses, frustes, étince-\nlantes, artificielles, par l'opposition voulue et fausse des fonds noirs, lourds,\n opaques, semblables à l'entrée d'un souterrain privé d'air, exaltant les nacres,\n les roses et les pourpres de chairs jeunes, ruisselantes de clartés et de reflets.\n     Les paysages, tels le Dimanche matin, les Bourgeois à la campagne, 1''Arc-en ciel, le\n Marais de Zeelhem, le Verger vert, le Moissonneur, le Rocher de Namèche, des aligne-\n ments de petites études enlevées d'un coup, montrent le visionnaire vivace et\n incomplet que fut trop souvent Verheyden, préoccupé d'exprimer l'importance\n dont se vêtent des figures humaines éparses dans les sentiers des champs, les\n vergers, à la lisière des bois. En réalité, la tâche sombre et forte d'un vête-\n ment, la silhouette d'un corps requièrent toujours le regard, s'exagèrent et\n quittent leur plan, intéressent le spectateur, deviennent l'objet principal dont\n le site agreste ne forme plus que le décor et le fond, se grandissent d'un réel\n et inexplicable prestige. Le peintre l'a senti et s'est ingénié à exprimer sa\n sensation. Il n'a point négligé néanmoins l'indication caractéristique de la\n saison, de l'heure, du temps. Il l'a marquée avec une harmonieuse justesse.\n     Son Dimanche repose dans une atmosphère de matin de mai, à l'heure de la\n grand'messe, sous un ciel mouillé, une lumière grise un peu froide. Il a plu\n récemment sur les blés jeunes et gazonneux, d'un argent vert et lustré. Les\n campagnards se hâtent vers l'église, gros insectes noirs, bleutés, encombrants,\n annihilant le charme doux des choses autour d'eux.\n     Les Bourgeois à la campagne ont envahi un verger aux frondaisons compactes\n de juillet. Journée chaude, avec un peu de brise. Leurs vêtements citadins,\n'blancs, clairs, semblent plus artificiels et saugrenus encore dans l'ambiance\n de l'herbe et des pommiers, ils ne se marient pas aux choses de la terre, il y\n a discordance très exactement exprimée entre ce complet de toile, ces robes\n  façonnées, ces ombrelles et l'unité verte du paysage paisible. Le pelage fauve\n  oii pie de quelques vaches y paraîtrait plus complémentaire.\n     Une autre peinture, le Coup de soleil, suggère avec éloquence la beauté dra-\n  matique d'une fin de journée rayonnante d'automne, le prestige des déclins,\n  des.choses finissantes. Déclin du jour, déclin de saison, déclin des splendeurs\n  dorées et roussies de la forêt, prestige mélancolique d'un bel octobre.\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3298, "texte": "232                                DURENDAL\n\n\n   Le Moissonneur parmi les seigles blonds renouvelle l'indication d'une forme\nhumaine en plein air, avec le même souci de son apparente ampleur.\n   Dans toutes ces toiles, Verheyden, cherchant des procédés de notation adé-\nquats à sa sensibilité, se libère de toute tradition reçue ou apprise, il exprime\ningénument sa vision directe des choses. Il se trouve être brutal souvent, un\npeu vulgaire parfois, avec des lourdeurs, des verts noirâtres, épais, sirupeux,\ndes bruns gluants — voyez le Verger vert — à côté desquels la santé fraîche\ndes feuillages, l'éclat des ciels paraît métallique.\n   Ailleurs, au contraire, s'étalent des trouvailles de coulées pulpeuses, d'un\néclat intense sans qu'il fasse crever l'enveloppe atmosphérique.\n   Sans doute, en exécutant ces pages, le peintre, plus impulsif que conscient,\ns'est emballé dans une fougue de travail, puis, s'arrêtant court, s'est admiré\net n'a plus osé continuer à peindre, saisi d'une peur sagace de « tout\ngâter ».\n   Et, certainement, de poursuivre plus avant la réalisation matérielle de cer-\ntaines de ces indications n'eût pas manqué de leur enlever quelque peu la\nfleur d'une technique trop sommaire mais suggérant, par son imprécision\nmême, tous les prolongements de caprice et de rêve que notre imagination\nséduite ne se lasse pas d'y ajouter. Magie des œuvres humaines suscitant\nnotre collaboration instinctive et prêtant à notre admiration la possibilité\nd'évoquer toute la signification idéale et toute la beauté pensive que nous pos-\nsédons en puissance...\n                                           *\n                                       *       *\n    Considérant qu'une exposition posthume du genre de celle-ci doit frapper\nd'admiration tous les publics, il semble regrettable de n'y pas rencontrer,\njoints à ces morceaux d'artiste compréhensibles seulement à une élite, deux\nou trois chefs-d'œuvre bien manifestes dont la perfection indiscutée s'impo-\nserait à la foule sans décourager les esthètes les plus délicats. Il s'en rencontre\ndans l'œuvre de Verheyden, mûris et patines déjà, témoignant de facultés\nmoins spontanées mais volontaires et puissantes. Ils eussent affirmé un autre\naspect point indifférent de ce talent viril. Leur comparaison avec les rares\net significatives peintures exposées n'eût pas manqué de grandir et de conso-\n lider la notoriété d'Isidore Verheyden.\n    Le vulgaire ne goûte que les tableaux achevés et définitifs. Le vulgaire est\n négligeable, c'est évident, mais pourquoi omettre de le conquérir :— en outre\n — quand c'est, après tout, bien facile. On a groupé des études, des docu-\n ments, des essais captivants pour les connaisseurs et les spécialistes, décon-\n certants pour d'autres.\n    J'ai entendu des amis sincères du peintre défunt, déclarer avec conviction,\n en sortant de la salle consacrée à son œuvre, qu'on n'eût pas fait un autre\n choix s'il se fût agi de le desservir dans l'opinion en ne montrant de lui que\n ce qu'il fallait précisément cacher I De telles impressions sont, de bonne foi,\nconformes ausentiment de la plupart des visiteurs. J'aurais préféré que —\n pour les non éduqués — quelques toiles fussent là, auprès des autres, afin\n de leur plaire d'abord et de les instruire ensuite.                        P . L.\n"}, {"page_pdf": 288, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3288, "texte": "                         LA LIBRE ESTHÉTIQUE                              233\n\n\n\n                                Le Salon\n   L'art semble bien le choixde certains motifs et de certains modes d'ex-\npression ; alors, un choix d'œuvre d'art peut former une œuvre nouvelle,\nvoire un chef-d'œuvre. C'est bien là ce qui fait la valeur des Salons de la\nLibre Esthétique; c'est là ce que célébrèrent en un jubilé d'art les envois\nrassemblés au Musée d'Ixelles pour fêter Octave Maus. Chacun des salons\nqu'il organisa fut comme une œuvre disant les recherches de sa sensibilité\ndevant le paysage de la production artistique. D'être cela, et comme l'œuvre\nvéritable révèle son milieu, l'époque et la race, chacun des Salons de la\nLibre Esthétique résume l'âme artiste de l'année.\n   Or, précisément, il est urgent de se rendre compte de l'état, actuel de la\npeinture. Des consultations de Charles Morice, de Camille Mauclair, ont\nattesté une véritable crise. Il semble bien qu'un malaise tout au moins soit\ninévitable. Les différentes formes dogmatiques ont été plus ou moins épui-\nsées. L'effort individuel s'éparpilla le mieux du monde. La critique, après une\nhonorable défense, abdique un peu et songe enfin à devenir seulement cette\nétude désintéressée de chaque effort qui s'impose. Alors, quelques peintres\nse sont avisés de reconstituer une tradition et de faire appel à un « acadé-\nmisme» nouveau. Tentatives un peu inquiètes, craintes et scrupules d'esclaves\nencore trop récemment libérés. Comme en témoigne précieusement le Salon\nde la Libre Esthétique, l'effort va plutôt à une utilisation de plus en plus\nhabile du procédé scientifique appelé vulgairement (trop vulgairement)\no pointillisme ». Il s'agit cependant, non pas de la tache en forme de point,\nmais de toute facture dans laquelle certaines touches de couleurs pures\nviennent renforcer l'éclat.'Jordaens fit du pointillisme en ce sens, ainsi que\nDelacroix. Depuis qu'une plus savante théorie des couleurs a été offerte aux\npeintres, ceux-ci s'efforcent à trouver son utilisation dans un procédé avan-\ntageux. Tour à tour, le point, la touche allongée, les longs traits, les\nmailles, etc., ont été employés et ne vaudront jamais, comme tout procédé,\nque selon l'art du peintre.\n    La France, qui forma les initiateurs tels que SEURAT, MONET, garde une\ndomination que beaucoup subissent jusque chez nous. GEORGES BARWOLF,\nPAULETTE DEMAN, bien que nés chez nous, subissent entièrement l'influence\nde la méthode française, non seulement dans le coloris, mais encore dans la\ncomposition, à la fois factice et pompeuse. Il en est de même des Allemands,\ndont un des meilleurs, FÉLIX BORCHARDT, ajoute à peine une pointe de gau-\ncherie « werthérienne , et cet amour du vert, caractéristique de l'œil alle-\n mand, au « système » français. Celui-ci se montre très vigoureux dans les\n œuvres de CHARLES CAMOJN. Les lignes s'arrondissent en roue de paon; les\ncouleurs sonnent clair : la lumière simplifie et fait presque uniforme la sub-\n stance des choses. De même, LUCIE COUSTURIER peint des fleurs plus vio-\n lentes que la chair même des tulipes. Son paysage dessine avec une brutalité\nsomptueuse la forme monumentale des sites du Midi. GEORGES-LÉON DUFRÉ-\n NOY, en des aspects de ville, n'évite pas la vulgarité de tons durs; mais il\n"}, {"page_pdf": 289, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3407, "texte": "234                               DURENDAL\n\n\njuxtapose si audacieusement ceux-ci, qu'une impression de vie s'harmonise\ndans l'ensemble tenu par un dessin cahoté. Anglais dompté par Paris,\nSTEPHEN HAWEIS recherche un peu plus de finesse pour ses aspects de la\n grande ville. Breton, soumis au même « déracinage », ALCIDE L E BEAU,\n avec des aspects de confitures et de crèmes, arrive à fixer l'aspect féerique dès\nverdures et des floraisons par des pâtes larges autant que houleuses. Ces\nfactures brutales semblent surtout hostiles au rendu des chairs. Il faut pour-\ntant convenir que HENRI-CHARLES MANGUIN a de belles fraîcheurs dans ses\n « académies » plus ou moins impressionnistes. Encore le paysage méditer-\n ranéen chez ALBERT MARQUET dont les roches simplifiées et violentes, les\n irrégularités de perspectives plaisent par leurs défauts comme par leurs\n qualités. L'outrance de HENRI MATISSE, aussi forte, est moins claire. Le côté\n plus reposé, plus idyllique, du paysage français se retrouve chez ALEXANDRE\n URBAIN, non sans, toujours, un certain convenu.\n    On sait comment, chez nous, deux maîtres incomparables, Heymans et Claus,\n Ont plié la théorie des couleurs à notre richesse de vision. Leur influence est\n plus ou moins subie par quelques jeunes artistes très remarquables : MODESTE\n HUYS, W . PAERELS (Hollandais, dont les blancs doivent beaucoup au grand\n et méconnu Vogels), et JEAN L E MAYEUR, fils du beau mariniste, et curieux\n dans ses murs roses, ardents jusqu'à l'incendie.\n     Les peintres du gris sont représentés chez nous, à ce salon, par EUGÈNE\n DOPCHIE, dont, la sécheresse guette la facture minutieuse (prendre toute la\n matière de l'objet représenté veut la maîtrise définitive d'un Khnopff). RENÉ\n GEVERS, un peu mou, moins noir et dont les portraits s'encadrent en des inté-\n rieurs prestigieux ; Louis THEVENET, vraiment d'une finesse exceptionnelle\n et puissante pour dire la vie des maisons solitaires.\n     Obéissant à des tendances moins générales, quelques artistes nous restent\n  à mentionner : M1le LAURA ALBENIZ a le sens caricatural avec une jolie grâce\n  de ligne et de couleur, Mme ALICE DANNENBERG, de Russie, se rattache à la\n facture allemande éclairée par le souvenir des portraitistes de Glascow;\n  EDWARD DIRIKS, Scandinave, n'échappe pas aux jaunes blafards mais demeure\n  superbe dans ses Nuages en mer. THOMAS-WILLIAM MARSHALL, Anglais, se rap-\n  pelle les Hollandais stylisant de naguère, surtout Hard-Nibbrig. M1\" BER-\n  THA ZURICHER est sincère et fruste selon la nature suisse, dans ses études de\n  fleurs. De chez nous encore, se rappelant Courbet, et Claude Monet aussi\n  peut-être, RICHARD HEINTZ se sépare de notre école liégeoise par des pâtes\n'furieuses, justes et fines de tons.\n     La sculpture est extraordinairement curieuse à ce Salon. Il faut mettre\n  nécessairement hors pairs Mlle LOUISA MÀEYERS dont la virtuosité effrayante\n  à des trouvailles d'émotion et des puissances d'expression incroyables. Ses\n  études de mains sont des cauchemars superbes. Ses portraits disent l'âme\n  dans la révélation de la chair. L'Allemand BERNHARD HOETGER arrive à des\n  choses très pures en s'écartant d'une facture en bosses, trop « imitée ». Assez\nvigoureux masques de JULES JOUANT.\n   On sait la réputation d'ARISTIDE MAILLOL, le déjà célèbre sculpteur fran-\n çais. Inspirées des premiers antiques grecs et d'idoles orientales, ses œuvres\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2981, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                                 235\n\n\n sont délicieuses lorsquelles échappent à une rondeur où s'empâte le mouve-\n ment nerveux. Belles œuvres aussi d'ALBERT MARQUE, buste de PAUL. PAU-\nL I N , louable; statuettes trop élégantes de Mlle YVONNE SERRUYS.\n                                                                    EDM.. JOLY.\n\n\n\n\n                        Les Auditions Musicales\n     La première audition de musique nouvelle donnée à la Libre Esthétique\n comprenait : la Sonate pour violon et piano de A. Magnard, un cycle de\n  mélodies de G. Grovlez sur des poèmes de H . Bataille : la Chambre blanche,\n l'Asie, pièce pour chant et orchestre (réduit au piano) de M. Ravel et le Trio\n de Castillon. Interprètes : Mme J. Bathori et M. E. Engel pour le chant,\n- MM. Bosquet, Chaumont et H . Merck pour le piano, le violon et le violoncelle.\n     Le trio de Castillon est connu. Avec moins d'inspiration et de charme que\n  Fauré, son auteur s'apparente quelque peu à ce dernier, comme un des rares\n  adeptes de la mélodie absolue unie aux recherches inquiètes du renouveau\n  harmonique.\n     Magnard, dont la sonate est connue également, se range déjà parmi les\n  intransigeants de l'école, où s'élimine petit à petit la notion de la mélodie\n  formelle.\n     Celle-ci a. disparu entièrement dans le cycle de mélodies de Grovlez, tout\n  en notations ingénieuses et pittoresques, en juxtapositions de petites formulés\n  souvent charmantes, séduisantes même, plutôt suggestives qu'expressives,\n  au sens désuet du mot; si la cohésion manque dans tout cela, on n'y peut\n  méconnaître de réelles qualités musicales et une grande fertilité-imaginative.\n  Ceci semblait quelque peu absent de l'œuvre de Ravel, où la recherche opi-\n  niâtre du « mot » musical adéquat ne semble pas-toujours récompensée;\n  mais il faudrait entendre cela dans la. version orignale, c'est-à-dire avec\n  orchestre..\n     Cet intéressant programme a reçu, de la part des artistes cités plus haut,\n  des interprétations de choix.; on a particulièrement, applaudi M me Bathori,\n  dont la diction intelligente a mis en valeur les caractéristiques fuyantes et\n   variées du cycle de la Chambre blanche.                                E. C.\n\n      La seconde audition de la Libre Esthétique débutait par un trio d'Alfred\n   Goffin (piano, violon et violoncelle). Alfred Goffin est un compositeur spa-\n   dois fort doué dont le nom commence heureusement à sortir de l'ombre. Ce\n   trio remarquable que caractérisent la beauté et la solidité.de l'architecture, le\n   tour très sincère et personnel de l'inspiration ainsi qu'un riche fonds d'har-\n . monies pénétrantes et attendries, particulièrement dans la seconde partie.où\n   vibre une émotion profonde, a été exécuté par l'auteur et deux artistes lié-\n   geois, Mlle Folville, pianiste, musicienne accomplie, dont le talent interpré-\n. tatif à la fois ferme et délicat est depuis, longtemps connu, et M. Dambpis,\n"}, {"page_pdf": 291, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3402, "texte": " 236                               DURENDAL\n\n\n -jeune violoncelliste de grand avenir qui fait chanter son instrument avec\n  autant d'ampleur que de poésie.\n     En second lieu, le quatuor de Guy Ropartz (deux violons, alto et violon-\n  celle), composition où des idées fortes et abondantes sont enchâssées dans\n  une forme attachante bien que sévère, œuvre de musicalité affinée dont la\n  pensée intime et les significations restent voilées jusqu'au moment où une\n  interprétation compréhensive, admirablement unifiée et fondue, comme celle\n  du quatuor Zimmer, vient lui conférer la vie et la lumière.\n     La Nursery, d'Inghelbrecht, finement jouée à quatre mains par M. Octave\n  Maus et M me Bathori, est une série de mignonnes pièces pour piano, d'allure\n  primesautière et naïve, spirituellement conçues sur des motifs familiers de\n  rondes enfantines.\n     Signalons encore de beaux poèmes vocaux, J'ai reposé mon âme, de Vreuls,\n  l'Air et Dante du Ciel, de Charles Koechlin, chantés et accompagnés par\n  Mme Bathori avec autant de simplicité que d'émotion.\n     Au troisième concert, on a entendu une sonate pour alto et piano, de\n  Marcel Labey (altiste Englebert et l'auteur au piano), de très pittoresques et\n  savoureuses chansons canadiennes de Vuillermoz (M me Bathori), un poème\n  pour violoncelle et orchestre, réduit en la circonstance pour piano, de Joseph\n  Jongen, joué par l'auteur, et un violoncelliste de talent M. Georges Pitsch,\n  poème où de beaux mouvements de passion succèdent à des impressions\n  graves et mélancoliques.\n     Les Heures d'été, prélude et mélodies pour chant, dont Mme Bathori a donné\n  une interprétation très prenante, est une suite de poèmes de Samain, qu'Al-\n  bert Groz a illustré musicalement. Ils sont marqués d'un impressionnisme\n  subtil, parfois pénétrant, s'obscurcissant parfois aussi dans un brouillard qui\n  emprisonne trop de rayons et où l'inspiration errante et inquiète du poète\n  s'enguirlande de sonorités irisées, songeuses et fugaces. Parmi les plus beaux\n  numéros du concert, nous signalerons un duo dramatique de Duparc, la\n  Fuite, chanté par Mme Bathori et Engel, soutenu, comme tous les poèmes\n  vocaux de Duparc, par un accompagnement merveilleusement caressant et\n  ailé, et surtout le quatuor en ut mineur (piano, violon, alto et violoncelle) de\n  Fauré, œuvre pleine de poésie, de verve et d'émotion, où l'abondance de\n  Tèfflorescencè mélodique et la saveur de rythmes entraînants viennent se\n  joindre à la profondeur du sentiment. Exécution puissamment vibrante et\n  exquisement nuancée par Bosquet, Chaumont, Englebert et Merck.\n     La présence et la collaboration de Gabriel Fauré, directeur du Conserva-\n  toire de Paris, rehaussait là dernière séance principalement consacrée aux\n  œuvres dé ce compositeur : deux pièces pour violoncelle, Romance et Papillon,\n  jouées de façon très charmeuse par Ml Dambois; Dolly, pièce pour piano à\n  quatre mains (Mlle Blanche Selva et Gabriel Fauré), des mélodies, Dans la\n  Forêt de Septembre, la Fleur qui va sur l'eau, Mandoline, chantées par M™ Zim-\n  mer, œuvres où se retrouvent toujours en des degrés différents les traits cà'rac-\n\" térisfiques du maître, la grâce du dessin mélodique, la distinction des idées,\n\" là richesse des harmonies sévères ou caressantes dont elles se parent four à\n- tour; C'est en véritable et intelligente musicienne, avec un sentiment fin et\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1086, "texte": "                          LA LIBRE ESTHÉTIQUE                                237\n\nélevé que Mme Zimmer a chanté les mélodies de Fauré ainsi que des liederde\nHugo Wolf et de Richard Strauss.\n   En Languedoc est une série d'esquisses pianistiques de Déodat de Séverac,\npaysages délicats dont le premier et le quatrième surtout exhalent un charme\nfort suggestif, et à propos desquels il convient d'adresser des éloges sans\nréserves à l'admirable interprétation de Mlle Blanche Selva (de la Schola),\ninterprétation projetant la lumière sur toutes les parties de l'œuvre et réalisant\ndes effets merveilleux par l'intensité du coloris expressif, par le prestige enve-\nloppant de sonorités moelleuses, lointaines, évocatrices de rêve. Mlle Selva a\négalement joué une suite inédite pour piano de J. Albeniz, richement colorée,\net intitulée Iberia, et a exposé spirituellement avec M. Octave Maus (à quatre\nmains) une amusante fantaisie pianistique de Séverac, le Soldat de plomb, his-\ntoire vraie en trois récits.\n                                                                       G. DE G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison04-008", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 238, "page_fin": 246, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique Musicale La Damnation de Faust", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 293, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2800, "texte": "Chronique Musicale\n   L a D a m n a t i o n d e F a u s t au Théâtre de la Monnaie.— La Damnation\nde Raust, l'œuvre la plus considérable de Berlioz, vient d'être représentée à la\nMonnaie en une adaptation scénique imaginée par M. Gunsbourg, directeur\nde l'Opéra de Monte-Carlo, et dont, à notre sens, on serait, mal venu de.\ncontester l'opportunité. Sans doute Berlioz n'a pas écrit la Damnation de Faust\npour le théâtre et s'il avait voulu donner à son inspiration la forme et la\ncontinuité d'une action dramatique, il aurait conçu et disposé son poème\nd'une toute autre façon. Il n'en est pas moins vrai que dans la grandiose\nsérie de tableaux présentés par Berlioz tous les éléments principaux de\nl'œuvre si populaire de Goethe se retrouvent à un degré suffisant pour\npermettre au grand public de combler les lacunes, de suppléer aux interrup-\ntions de l'action et que dès lors cette vivante et somptueuse extériorisation\nde la pensée de Berlioz est merveilleusement propre à en préciser et à en\nintensifier les significations, à guider l'auditeur, à soutenir son attention et\nson intérêt en tout ce que les modes expressifs de cet art, très spécial, com-\nportent d'inattendu et de déroutant.\n   Dans la Damnation de Faust, Berlioz se retrouve tout entier, avec les traits\ncaractéristiques de son génie, tressauts fébriles d'une imagination tumul-\ntueuse éclatant dan's de violentes antithèses à la Shakespeare ou à la\n Hugo, maîtrise sans égale dans le domaine du Fantastique où il vit et\nrespire avec aisance comme en son véritable royaume, efficacité descriptive\net pittoresque d'un verbe coloré éminemment apte à traduire éloquemment\nles extériorités et qui, au contraire, hésite en son essor et semble en général\nmalhabile à chanter les intimités et les effusions de l'âme humaine dont il ne\nreflète que confusément le mystère et les profondeurs. Dans ce mélange de\ngrandeur et de faiblesses, de splendeurs et d'obscurités, Berlioz apparaît\nbien comme la plus haute personnalité musicale de l'époque romantique,\ncomme le plus inégal et en même temps le plus original des grands créateurs\nde beauté. (Il est peut-être avec Chopin le seul musicien qui n'ait pas laissé\n après lui de disciples ou d'imitateurs.) Il y a, en effet, dans cette partition\n de la Damnation des pages qui atteignent à la vraie grandeur. Tels les\n Chants de Pâques où rayonne une incomparable majesté d'accent, telle\nencore l'Invocation de Faust à la Nature, la Course à l'Abîme, le chœur\nd'esprits célestes accueillant l'âme transfigurée de Marguerite. Il faudrait\nciter aussi la sérénade de Méphisto, si caractéristique et savoureuse, la scène\noù Marguerite pleure son abandon dans la solitude, scène dont la gravité et\nla noblesse d'inspirations évoque le souvenir de Gluck, et d'autre part, parmi\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3487, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                 239\n\nles plus beaux joyaux de la littérature musicale fantastique, on trouverait,\nassurément avec peine quelque chose qui égale en intensité suggestive ce\nballet des Sylphes où des rythmes ailés se parent de colorations délicates,\noù l'orchestration d'une fluidité éthérée semble tamiser des reflets du ciel.\n    L'interprétation de la Damnation à la Monnaie est de tout premier ordre,:,\nAfin de pouvoir multiplier ces belles représentations sans fatiguer outre\nmesure les protagonistes de l'œuvre, tous les rôles ont été dédoublés et\nconfiés alternativement à deux artistes : Faust à MM. Lafitte et Dalmorès,.\nMarguerite à Mmes Lafitte et Alda, Méphistophélès à MM. Albers et Decléry,.\nTous y sont parfaits et se montrent interprètes de style, soucieux non seule-\nment de chanter leur rôle mais encore d'en traduire avec force le caractère\net les significations poétiques. Notons spécialement M. Albers pour la façon\nremarquable dont son art pénétrant éclaire la physionomie de Méphisto-\nphélès qu'il réalise avec une vérité, une puissance et une verve fort impres-\nsionnantes, tandis que sa voix grave et souple y triomphe comme d'ordinaire\npar l'aisance et la douceur de ses inflexions. Sylvain Dupuis mérite tous les.\néloges possibles pour la perfection d'exécution de la partie orchestrale et\nchorale qui, comme on sait, a dans la Damnation une part si prépondérante.\n    Un des non moindres éléments du succès qui a accueilli ces représenta-\ntions réside dans la somptueuse magnificence de la mise en scène et de la\nfiguration. Sous ce rapport, on n'a encore rien fait de plus beau à la\nMonnaie. Par leur suggestivité, leur harmonieux éclat, leur prestige évoca-\ntif, leur merveilleuse appropriation au caractère des scènes qu'ils encadrent,\nchacun des décors imaginés par M. Duboscq constitue un chef-d'œuvre du\ngenre. Nous citerons le défilé des armées au premier acte, le tableau de la\n taverne d'Auerbach dont les groupements ingénieux, le coloris vivace et\nchatoyant éveille le souvenir des meilleures peintures de l'école de Teniers,\nle tableau des Sylphes empreint d'un charme tout élyséen, délicieusement\nsitué dans une atmosphère de rêve baignée de lumière rose et caressante,\nenfin la Course à l'Abîme, d'une inspiration dantesque, qui au milieu de\nsites grandioses, sombres et menaçants se prolonge dans une splendeur\ntragique progressive jusqu'à l'entrée des enfers, le tout couronné par l'apo-\nthéose de Marguerite, vision céleste où l'héroïne de Gœthe apparaît glorieuse\ndans des transparences de grisaille, dans des tonalités d'azur estompées et\nattendries telles que les affectionne Puvis de Chavannes.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\n   L e s B é a t i t u d e s de CÉSAR FRANCK à Tournai. — Une de nos plus\nintéressantes manifestations de décentralisation, artistique est sans contredit\nle festival annuel de Tournai. Depuis une dizaine d'années surtout, cette\nsolennité a acquis une importance telle, qu'elle évoque aux pèlerins de Part-\nie souvenir (oh ! en tout petit) des festivals rhénans. Les villes de province ont\ncet avantage indéniable sur la capitale : c'est que, si elles parviennent à attirer\ndes étrangers à une fête d'art, ceux-ci en conservent une impression bien plus\nforte que si le même objet les attirait à la capitale. Les grandes villes épar-\npillent l'attention, dissipent le recueillement nécessaire aux impressions\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3329, "texte": "240                               DU REN DÀL\n\n\nartistiques. Si leurs moyens sont de tous points supérieurs, l'impression\nproduite peut être moins forte parce que le cadre est trop grand pour le\ntableau. Transportez l'inoubliable exposition des primitifs en 1902 de Bruges\nà Bruxelles... ce n'est plus cela du tout ! Mettez Bayreuth à Paris... quelle\ndésillusion!\n   La Société de musique de Tournai, en donnant il y a deux ans une belle\nexécution de la Damnation de Faust, semble avoir voulu montrer qu'elle allait\ns'attaquer aux formes d'art les plus élevées. En effet, l'an dernier elle a\ndonné le Faust de Schumann et enfin, le 18 mars dernier, elle s'est illustrée\npar l'exécution intégrale des Béatitudes de César Franck. On parle pour l'an\nprochain du Franciscus, le chef-d'œuvre de Tinel.\n   Signalons encore à l'attention de cette vaillante société le Songe de Géron-\ntius et les Apôtres d'Elgar, le Chant de la Cloche de d'Indy, récemment joué à\nBruxelles.\n   Inutile d'analyser le chef-d'œuvre de Franck. Les Béatitudes se manifestent\nde plus en plus comme un des sommets de l'art moderne. Sans doute il y a\ndes défaillances et même des choses tout à fait mauvaises comme certains\npassages du chœur « Poursuivons la richesse ». Le soleil n'a-t-il pas ses\ntaches? Les faiblesses qu'on rencontre ci et là dans la partition disparaissent\ndans la splendeur de l'ensemble. Le rôle du Christ est d'une hauteur d'inspi-\nration telle qu'en l'entendant on sent fléchir les genoux. C'est le pur esprit de\nl'Evangile qui doit l'avoir inspiré. La partie chorale est aussi des plus émou-\nvantes : le double chœur de la 2 e B., celui « Le ciel est loin » d'une si\nmagistrale polyphonie, la candeur du chœur des miséricordieux, la maîtrise\net le caractère séraphique de celui qui termine la 6e B., les trois sublimes\nappels « O justice éternelle » dans la 8 e B., que de merveilles! Que dire\naussi de toute la 4e B. où, après un prélude admirable, le ténor chante\nl'éternelle aspiration en haut de l'humanité en une progression inouïe et à\njamais inégalée!\n   Parlons de l'exécution à Tournai. Les chœurs méritent de très grands\néloges : ils ont belle sonorité, douceur, puissance, émotion même, en\nsomme un magnifique ensemble de qualités. L'orchestre est bon aussi. Le\ndirecteur, M. De Loose, avait visiblement mis les plus grands soins à\nmonter cette difficile partition, et l'on peut dire qu'il est arrivé à un ensemble\ntrès satisfaisant. Mais pourquoi traîne-t-il ainsi certains mouvements lents?\nPar exemple, le chœur « Reine implacable » devient un adagio dans lequel\nle mouvement rythmique implacable de l'orchestre disparaît. Ce morceau est\nune marche, une véritable marche funèbre; c'est l'humanité suivant la voie\nroyale de la douleur, regia via sanctae crucis dit superbement l'Imitation.\nEh bien, le mouvement pris par M. De Loose désosse absolument le\nrythme... Mais ne cherchons pas querelle à ce dévoué directeur et félicitons-\nle du beau résultat obtenu sans insister sur celui qu'on aurait pu obtenir.\n   Les solistes : M. Dubois, le ténor, a été très satisfaisant quoiqu'il ait\nmanqué d'envergure dans la 4 e B. Mme Dubois chante bien. M. Nivette,\nnous avons entendu faire son éloge, mais ayant dû partir après la 6e B. nous\nn'avons pu l'apprécier dans le beau rôle de Satan. Les petits rôles ont été\nbien chantés.\n"}, {"page_pdf": 296, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3590, "texte": "                               CHRONIQUE MUSICALE                                          241\n\n\n   Nous eussions voulu ne rien dire de M. Noté. Mais c o m m e il jouit d'une\ncertaine célébrité, il est de ceux dont on doit parler. L e timbre de voix est\nbeau, incontestablement, niais c'est tout, tout... et c'est peu pour chanter ce\ndivin rôle du Christ. Il y a chez lui un m a n q u e absolu de compréhension,\nmême de cette compréhension que — à défaut de F o i — le simple sens artis-\ntique révèle ; aucunes nuances non plus, un forte continuel avec l'insou-\nciance d'une boîte à musique. Bref, il a été aussi mauvais que possible. C'est une\ntache pour le festival. On doit excuser des faiblesses inséparables de toute\nexécution, mais on ne peut excuser le choix d'un interprète pareil pour la\npartie capitale de l'œuvre.\n   Il paraît que M. Noté est T o u r n a i s i e n . . . et les Tournaisiens tiennent à\nl'avoir et à lui faire fête; ce qui prouve qu'ils sont b o n s patriotes!\n   Tâchons d'oublier ce faux Christ et félicitons encore la Société de musique\nde Tournai et le comte Stiénon d u P r é qui en est l'âme. C'est à lui surtout\nque la société est redevable de sa prospérité et du juste renom dont elle jouit\nen Belgique et dans le nord de la F r a n c e .\n                                                                      JOSEPH    RYELANDT.\n\n\n      L a J e u n e F i l l e à l a F e n ê t r e d'EugÈNE SAMUEL au Concert\n  donné au bénéfice de l'Asile des Petits-Lits. — L'œuvre des                        Petits-Lits,\n  fondé<; par M. le docteur Mœller, avec le concours de quelques dames chari-\n  tables, et qui est placée sous le h a u t patronage de S. A. R . la princesse\n  Clémentine, est u n e des plus intéressantes de la capitale. Voici le noble but\n   qu'elle poursuit : Recueillir dans un sanatorium les enfants pauvres chétifs,\n  afin de les guérir, de les fortifier et de sauver leurs vies en les entourant de\n  soins qu'on ne peut leur donner chez eux et sans lesquels ils disparaîtraient\n  infailliblement.\n     Un des principaux attraits du concert était la première audition orchestrale\n  d'une œuvre de E U G È N E SAMUEL-HOLEMAN, le fils du regretté directeur du\n  Conservatoire de Gand, inspirée par un délicieux poème d e Camille Lemon-\n  nier, la Jeune fille à la fenêtre. Cette jeune fille, c'est une pauvre petite dentel-\n  lière de Bruges qui, assise devant sa lampe, d a n s le silence solennel d'une\n  nuit d'hiver, travaille, pensive, à son voile de mariée. Au dehors, la neige\n  tombe et les ruelles obscures de la cité morte s'emplissent de mystère. Dans\n  l'église modeste éclairée pour l'office du soir qu'elle découvre de sa cham-\n  brette, les vitraux s'allument doucement comme des regards profonds et\n  attentifs. Telles que de lointaines voix de l'Infini, les cloches s'émeuvent et\n  chantent. E t la poétique enfant vient mirer son âme désolée dans ce paysage\n  sombre qui en est c o m m e le reflet et le symbole, où se dressent, errantes, des\n  silhouettes noires de fantômes, tandis que son rêve candide et fragile s'envole\n  tristement par delà les espaces, bien loin, bien h a u t , vers u n fiancé idéal\n  qu'espère son cœur éperdu de tendresse... Mais ce fiancé, elle le sait, il ne\n'lui apparaîtra j a m a i s , j a m a i s . . . E t résignée, sans mot dire, elle reprend son\n  travail qui, mesquin et méprisable p o u r les non-intuitifs, revêtant au contraire\n  un prestige inouï pour ceux qui comprennent, prend soudain des significations\n   divines et rayonnantes. — On le voit, c'est là u n e émouvante peinture d'âme\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3458, "texte": "242                                 DURENDAL\n\n\ntoute imprégnée de ce tragique quotidien dont Maeterlinck parle en son\n Trésor des Humbles.\n   Sur ce poème écrit dans une langue suggestive où fleurissent, abondants,\ndes symboles tour à tour gracieux et puissants, Samuel a composé unit musique\nd'un caractère profondément original et extraordinairement approprié à l'ins-\npiration du poète. Deux thèmes sont à la base de l'œuvre qu'ils parcourent\ntout entière et à laquelle ils suffisent, le thème de l'Aspiration, ému, expressif,\ns'amrmant et s'amplifiant dans une envolée frissonnante et une progression de\ntoute beauté, le thème du Travail replié, sévère, formel et pictural. Ces deux\nthèmes qui synthétisent à merveille l'essence de l'inspiration de Lemonnier\névoluent et s'enlacent dans une chaîne souple d'harmonies flottantes et ondu-\nleuses dont, en vertu même de son caractère indéfini, le dessin général figure\nde façon impressionnante comme une vaste dentelle sonore entrecroisant sans\nfin son délicat et brillant lacis. Mais cet aspect, à la vérité, fort intéressant, de\nl'œuvre n'y est qu'accessoire et secondaire, et là ne réside point le caractère\nconstitutif de sa force et de sa beauté. Ce serait une erreur de considérer\nl'œuvre de Samuel comme purement extérieure et pittoresque. Prise isolé-\nment, chacune des formes musicales typiques qui la constituent a sa valeur\nsymbolique, transcrit et fixe un état d'âme. Suivant la manière fort curieuse\ndont s'exprime Samuel, qui s'est aussi beaucoup occupé de théorie et d'esthé-\ntique musicale, la musique aurait pour mission de cristalliser l'émotion ressentie\npar l'artiste, émotion qui prise en elle-même aurait la brièveté lumineuse d'une\nétincelle fugitive. Ne pourrait-on dire en d'autres termes qu'elle a cette vertu\nprodigieuse de grandir immensément, de projeter dans l'Infini toute impression\nde l'âme ou de la nature dont elle s'empare et qu'elle transmue dans sa propre\nsubstance ? La musique de Samuel ne se conçoit pas isolée du texte qu'elle\nillustre et son efficacité symbolique n'a de comparable que celle du poème lui-\nmême. Le rôle de la jeune fille a été merveilleusement tenu par Mme Bathori,\nsoutenue par un orchestre poétique composé de violons, violoncelle, alto, haut-\nbois, cor et harpe. Nous serions incomplets si nous ne signalions pas le décor\nhautement expressif de de Gouve de Nunques, et la causerie introductive de\nE. Joly, concentrée en quelques vues décisives et souveraines. MM. Seguin,\nWambach, Mlle Gaëtane Britt prêtaient à ce concert leur concours apprécié.\nSignalons enfin une pianiste-amateur, élève de Mlle de Smedt, Mlle M..., qui\ndans ses accompagnements et sa partie concertante d'oeuvres de musique de\nchambre a donné des interprétations pleines de goût et de distinction.\n\n    C i n q u i è m e C o n c e r t Y s a y e . — L'annonce de la participation\nd'Ysaye à ce concert avait attiré un immense concours d'auditeurs. L'éminent\nartiste y a fait entendre le Concerto en sol pour violon et deux flûtes de Bach.\n(Le jeu doux et poétique des flûtistes Radoux et Sermon a été fort apprécié.)\nPuis le Concerto en sol de Mozart et le Concerto de Beethoven.\n   Il serait vain de vouloir exprimer par des mots les ravissements et l'éléva-\ntion surhumaine de cet art unique. Le Concerto de Mozart s'est épanoui\ncomme une fleur du ciel dans une atmosphère exquise, embaumée de dou-\nceur printanière, baignée de lumière chaude et dorée. Dans le Concerto de\n"}, {"page_pdf": 298, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3434, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                 243\n\n\nBeethoven, Ysaye a été héroïque. Le Larghetto s'y amplifie en des significa-\ntions immenses. Cette compréhension sublime n'est plus de l'interprétation,\nc'est une absolue et continuelle création de beauté qui, virtuellement enclose\ndans l'œuvre d'art, en jaillit par l'intuition divinatrice de l'interprète inspiré,\nécoutant pieusement l'Infini chanter au fond de son âme. Au rappel, c'est le\nvirtuose étincelant qui a apparu dans le finale du Concerto de Mendelssohn,\nexécuté avec une verve débordante. Les applaudissements et les rappels qui\nont pris la proportion d'un triomphe émouvant ont manifesté éloquemment,\nau grand poète de l'archet, l'affection profonde qu'on lui porte à Bruxelles et\nle détermineront peut-être à nous faire jouir encore plus souvent de son art\ninterprétatif jusqu'ici inégalé.\n   En guise de préface à chacun de ces admirables concertos, l'orchestre a\nexécuté, sous la direction autorisée de Théo Ysaye, l'ouverture de la Suite en\nré de Bach, l'ouverture de Cosi fan tutti de Mozart et l'ouverture de Fidelio\nde Beethoven.\n                                                                      G. DE G.\n\n  Quatrième Concert Populaire. — Le public est décidément un\nsingulier animal (pardon!). Lui offre-t-on des solistes de choix, il se plaint\ndes empiètements de la virtuosité; lui donne-t-on des nouveautés intéressantes,\nil se méfie et ne vient pas, crainte d'être refait. En fin de compte, il se trouve\nque la constatation du vieil Aristote, à propos des nomes musicaux de son\ntemps, reste toujours vraie : on n'aime rien tant que de réentendre ce qu'on\nconnaissait déjà. Voyez plutôt : A son avant-dernier concert, M. Sylvain\nDupuis se donne la peine et les frais de monter, dans des conditions d'exécu-\ntion réellement supérieures, le Chant de la Cloche de d'Indy, dont personne ne\nsongera à discuter le profond intérêt. Ce fut un succès, un très grand succès\nmême, mais surtout un succès honorable, car la salle accusait quelques\nvides, peu édifiants en l'occurrence, de la part d'un public averti... Au qua-\ntrième Concert Populaire, programme Wagner, du connu, de l'archi-connu :\nouverture du Vaisseau-Fantôme, fragments des Maîtres Chanteurs, de Tristan, de\nParsifal, des Nibelungen. Et la foule d'accourir, au point que le concert est\ndonné à bureaux fermés, ou peu s'en faut. N'est-ce pas extraordinaire,— et,\nsubsidiairement, bien significatif au point de vue de la domination que le\nmagicien de Bayreuth exerce pour longtemps encore sur le monde musical ?\n   Au surplus, le programme avait ceci d'intrinsèquement intéressant, qu'il\noffrait une sorte de synthèse de tout l'art wagnérien. Comme toujours, avec\nM. Sylvain Dupuis, l'exécution se distinguait par un soin extrême; nous ne\nferons que quelques légères réserves concernant tels mouvements, par exemple\naux débuts des préludes de Tristan, du troisième acte des Maîtres Chanteurs et\ndu a Charme du Vendredi-Saint » de Parsifal. La cantatrice était Mme Fleis-\n cher-Edel, du théâtre de Hambourg. Belle voix, beau style, sans tempérament\n particulier; son succès a été très vif. Nous parlons, s'entend, de la voix et du\n style pour ce qu'on a pu en juger. Ceci, d'ailleurs, est une observation\n générale, aussi applicable à n'importe quel artiste interprétant, au concert,\n des pages comme le finale de Tristan et surtout celui du Crépuscule des Dieux.\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3585, "texte": " 244                                  DURENDAL\n\n\n    Elle fera peut-être l'étonnement des musiciens du XXIe siècle, cette idée de\n faire lutter une malheureuse femme contre cent vingt instrumentistes\n déchaînés. E t il faut bien l'avouer, c'est le point faible du principe\n wagnérien, de laisser écraser le chanteur (organe d'un récitatif non intéres-\n sant par lui-même) par l'orchestre (le véritable chanteur), à moins qu'on\n écrase celui-ci même sous u n abat-son, un couvercle,— ce qui offre l'inconvé-\n nient inverse de ne permettre jamais à l'orchestre d'éclater dans toute sa\n puissance, dans des morceaux symphoniques où il le faudrait cependant,\n comme la marche funèbre et l'entracte du deuxième tableau d a n s le Crépuscule\n des Dieux. N o u s préférons W a g n e r parce qu'il est de notre temps, parce qu'il\n fait vibrer plus profondément toutes nos fibres et même tous nos nerfs;\n mais les anciens, mais Gluck étaient bien plus logiques, avouons-le...\n                                                                            E . C.\n\n       Mlle Elisabeth Delhez, au succès de laquelle, à P a r i s , n o u s consa-\n crions quelques lignes tout dernièrement, a eu l'excellente idée de permettre\n au public d e sa b o n n e ville de Bruxelles de se r e n d r e compte des grands\n progrès qu'elle a faits en ces derniers temps. C'est le mardi 27 mars dernier\n qu'elle se faisait entendre dans la Salle de l'Ecole allemande.\n     Ce qui est surtout à louer d a n s l'interprétation de l'aimable cantatrice,\n c'est sa compréhension et son respect du style des maîtres. A ce point de\n vue, la composition de son p r o g r a m m e était d'une belle a u d a c e , car Russes,\n Allemands, Français et Belges s'y sont coudoyés fraternellement et nul d'entre\n eux n'a eu, grâce au talent de la diseuse, à se plaindre de ce voisinage\n cosmopolite. Elle a trouvé p o u r le Panis Angelicus de C. F r a n c k , par lequel\n débutait son p r o g r a m m e , l'accent religieux et pur exigé par cette œuvre\n placide, c o m m e elle a dit, avec la délicatesse voulue, le Green de Debussy,\n par lequel elle a terminé son audition.\n     L e point c u l m i n a n t a été atteint par elle d a n s deux mélodies de Robert\n S c h u m a n n , Der Himmel kat eine Tkräne geweint et O Ihr Herrn et dans une\nmélodie trop peu c o n n u e , mais exquise de Clara S c h u m a n n , Er ist gekommen\nim Sturm und Regen, et encore dans la Loreley de F r a n z Liszt, qui exige à la\nfois de la grâce, de la force, de la tendresse et de la passion. L'artiste a\nvraiment fait sentir ces mélodies avec une rare intensité et u n e réelle maîtrise.\nElle nous a plu aussi infiniment dans la mystérieuse Princesse endormie de\nBorodine et dans la tragique et sombre Berceuse du Paysan de Moussorgsky.\n    L e seul reproche que je ferais à son p r o g r a m m e , c'est d'avoir débuté et\nfini dans là douceur et le c h a r m e , alors qu'un début plus affirmatif et une\nconclusion plus a r d e n t e auraient produit sur les auditeurs u n e impression\np l u s forte, peut-être.\n    Quoi qu'il en soit de cette, légère critique, cette séance de chant a été\nu n régal pour ceux qui ont eu le bon esprit d'y assister. I1 y a lieu d'en\nremercier vivement la charmante protagoniste, ainsi que ses deux parte-\nnaires, M. J o n g e n , dont plusieurs œuvres intéressantes figuraient au pro-\ng r a m m e , et M. Pitsch, dont le talent de violoncelliste mérite les plus vifs\néloges pour l'ampleur du son et la netteté de l'attaque.\n                                                                             H . L. F.\n"}, {"page_pdf": 300, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3323, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                               245\n\n\n  Au C e r c l e A r t i s t i q u e . — Dans le cours du mois de mars ont été\ndonnées au Cercle deux auditions très intéressantes. Au programme de la\npremière figurait le nom de HUGO BECKER, un violoncelliste justement\nréputé, que ses belles qualités de style et de technique, malgré des tendances\nassez marquées à la froideur et à la rigidité, rangent au nombre des maîtres\nactuels du violoncelle. A ce même concert, prêtait son concours un pianiste\nhongrois, ERNST VON DOHNANYI, aussi remarquable comme compositeur que\ncomme virtuose. Sa Sonate pour piano et violoncelle, dont, par ses harmonies\ncaptivantes, ses rythmes gracieux et bondissants, le scherzo semble particu-\nlièrement bien venu, est une œuvre finement pensée et construite, qui\npossède de la vie, du mouvement, de l'originalité. Violoncelliste et pianiste\nont joué, en outre, deux de ces admirables sonates pour piano et violoncelle,\nqui comptent parmi les plus précieux trésors que nous ait légué le maître de\nBonn. (Op. 5, n° 2, et op. 102, n° 2.) Ces deux sonates, surtout la première,\nont été présentées de façon exquise. Von Dohnanyi a joué notamment sa\npartie de piano avec une clarté et une douceur enchanteresses, une parfaite\nrectitude de rythme et un intense affinement de nuances.\n   La seconde soirée musicale, consacrée exclusivement aux œuvres de\nGABRIEL FAURÉ, était rehaussée par la collaboration du directeur du Con-\nservatoire de Paris. En parlant des auditions de la Libre Esthétique, nous\navons caractérisé l'art à la fois grave et délicat du maître français, art dont\nla portée et la signification ne sont accessibles qu'à une élite musicale. On a\nentendu à ce concert deux œuvres de musique de chambre, un quintette en\nré mineur et un quatuor en sol mineur pour piano et cordes. Elles renferment\ndes beautés de premier ordre, particulièrement le quatuor où rayonne un\nAdagio molto de large envolée. L'exécution, confiée à Eugène Ysaye et à\nquelques-uns des principaux maîtres belges de l'archet, Deru, Van Hout et\nJos. Jacob (Fauré au piano), a été admirablement haute et merveilleusement\nexpressive. A cette même soirée, Mlle Féart, de l'Opéra, accompagnée par\nl'auteur, a chanté un choix de mélodies de Fauré, dont elle a donné une\ninterprétation compréhensive et attachante.\n\n    C o n c e r t s d i v e r s . — L'abondance des concerts au mois de mars\nnous force à faire ici une revue rapide de diverses manifestations artistiques\nqui mériteraient une analyse plus détaillée.\n    D'abord le récital de Mme Bréma au cours duquel l'admirable cantatrice a\nenthousiasmé son auditoire par la merveilleuse poésie de sa compréhension,\nla puissance souveraine de son art expressif et émotif. Mmc Bréma était\naccompagnée par M. Jean du Chastain, dont nous avons signalé dans un\nprécédent fascicule de Durendal les très sérieux mérites de musicien et d'in-\nterprète.\n    Willy Burmester, qui a donné deux concerts à la Grande-Harmonie, est, au\npoint de vue technique, un des plus forts violonistes du moment. Mais il a\nmieux que de la technique, il possède du charme, de l'élégance, un coloris\ndélicat et une extraordinaire limpidité des traits, sans toutefois atteindre ni à\n l'émotion profonde ni à la grandeur. Il a été surtout excellent dans le Concerto\n"}, {"page_pdf": 301, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2026, "texte": "246                              DURENDAL\n\n\nde Mendelssohn et supérieur dans des transcriptions de menuets de Haen-\ndel et de Mozart.\n   Disons un mot d'un concert auquel Arthur De Greef prêtait son précieux\nconcours et où M. Engel et Mme Bathori ont donné à un public choisi l'occa-\nsion de goûter et d'applaudir leur art si simple, si pur et si senti. Mme Bathori\na dit de façon ravissante de fines compositions vocales de R. Strohl, les\nChansons de Bilitis (les accompagnements délicats et poétiques de M. Minet\nsont à noter), tandis que M. Engel interprétait des Lieds de France de Bru-\nneau et les Chants d'Amour de De Greef, très distingués d'inspiration et de\nfacture. A ce même concert, Mme Bathori a affirmé sa belle virtuosité pianis-\ntique en jouant avec notre grand pianiste une fantaisie sur un thème flamand\npour deux pianos, composition vigoureuse de structure et de rythme.\n   Signalons encore le concert de Mlle Michaux, la sympathique cantatrice si\njustement réputée pour son art parfait de diction, son charme expressif si\nenveloppant et la souplesse intelligente de sa conception interprétative\ns'adaptant aux différents styles; le récital du jeune violoncelliste Arnold\nTrowell, tout à fait remarquable par la superbe ampleur de sa sonorité, son\nsentiment expressif déjà fort développé et sa magnifique virtuosité ; l'inté-\nressant récital annuel du pianiste William Vowles, consacré en grande partie\nà des œuvres peu connues et peu jouées de Johannès Brahms (nous avons\ndéjà maintes fois rendu hommage au talent si probe, sincère et consciencieux\nde M. Vowles, à qui cette fois Mme Dubois, une des bonnes élèves d'Ysaye\nprêtait son concours) ; enfin le concert donné à la Salle Ravenstein par une\ntoute jeune violoniste, Mlle Germaine Schellinx, artiste de grand avenir qui\nentre autres choses a joué le concerto de Mendelssohn avec une pureté et une\nfermeté de technique, une verve, et une sincérité de sentiment peu communes.\n                                                                   G. 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Pendant tout le\n                     temps qu'elle sévit, nous n'en perçûmes que de vagues\n                     échos à assonnance judicieuse : Conférence... rance ! —\n                     Algésiras... rase! Mais, enfin, nos impatiences sont assou-\n                     vies ; le rideau s'est lentement levé, un silence auguste\n                     s'est établi, et notre anxiété tumultueuse a appris qu'il y\naurait désormais deux sergots à Mogador, et deux alguazils à Tétouan, et\nautant à Tanger et à Casablanca, mais en chassé-croisé. Voilà ce qui s'appelle\nde la belle ouvrage! On ne pouvait pas se mettre à moins de deux douzaines\nde diplomates pour abattre, en si peu de mois, une si écrasante besogne.\n    N'importe, tout cela aurait pu être mieux fait! Que les illustres artistes du\nconcert européen ne voient là nul désir de détracter leur travail, la perfection\n n'est pas de ce monde, et il n'y a que le Créateur qui ait osé, au jour final,\n trouver que son œuvre était bon. Avouons-le donc, d'abord la Conférence a\n manqué de musique. Puisqu'on en met partout, aujourd'hui, et qu'il n'est\n plus possible d'entrer dans une brasserie pour boire un bock sans avaler en\n même temps une pile de consommations orchestrales, pourquoi la Confé-\n rence ne s'est-elle pas poursuivie dans un déchaînement de czardas ou un\n déhanchement de matchich ? Il y a beaux jours que le maître de musique de\n M. Jourdain avait expliqué à son élève que les dissensions ne viennent que\n de ce qu'on n'est pas d'accord. Si le chœur des diplomates était un orphéon\n rompu aux vocalises, il n'aurait aucune peine à attester à toutes les oreilles\n sa bonne entente : des unissons pour les entrevues où tout le monde serait\ndans le ton, des fugues pour les conférences laborieuses où l'on a l'air de se\nchercher, de se fuir, de se rattraper, des tutti tempétueux à dissonances se\nrésolvant en harmonies subtiles pour les grands Congrès qui suivent de lon-\ngues périodes de guerre.\n   Objectera-t-on à ceci que les diplomates ne sont pas choisis pour la pureté\nou la solidité de leur organe? Je répondrais qu'il ne faut pas s'exagérer les\nchoses. En France, nous ne consentons à chanter que quand nous avons de\nl'aveu des auditeurs une belle voix, mais, en Angleterre, on est beaucoup plus\naccommodant, tout invité à qui l'on propose après dîner : Chantez-nous donc\nquelque chose, dear sir I n'y met pas de malice, il s'approche aussitôt du piano\net y va de son petit gargarisme. Et puis, il y a professions et professions ; on\ndistinguerait entre les chanteurs de concert musical et les chanteurs du\nconcert international. Exige-t-on de l'officiant qui chante la Préface, la voix\ndu soliste qui exécute le Pater nosterde Niedermayer? Les Chinois, sur ce\npoint comme sur bien d'autres, nous donnent le bon exemple. Quand le Fils\ndu Ciel se marie, le protocole veut que, pendant la première nuit de noces,\nle grand chancelier et le grand trésorier de l'Empire du Milieu chantent un\nduo d'amour derrière les rideaux de l'alcôve nuptiale. Je ne vois pas pour-\nquoi M. Revoil et M. de Tattenbach n'auraient pas exécuté, à la fin de la\nsession algésirasienne, une cantate de clôture. Pour peindre aux ouïes les\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3546, "texte": "248                              DURENDAL\n\n\n\nsentiments des duettistes, 1'Allemand aurait chanté en majeur, ut le Français\nen mineur, voilà tout.\n   Dans cette note symbolique, on pourrait, en creusant l'idée, arriver à de\ndélicates combinaisons. Le timbre des chanteurs serait appareillé à la poli-\ntique de leurs états. La France, nation chevaleresque et extravagante, serait\ncondamnée pour longtemps encore à ténoriser. L'Allemagne, puissance téné-\nbreuse et redoutable, descendrait l'escalier de la clé de fa aussi bas que le\nchevalier Berlram de Robert le Diable. A l'Angleterre reviendrait le timbre\nbarytonnant qui permet, suivant les heures, de jouer n'importe quel rôle en\ntransposant légèrement: Je suis oiseau, voyez mes ailes ! L'Autriche-Hongrie\nserait basse chantante, l'Italie soprano, l'Espagne contralto, la Russie aphone.\n    Il faudrait encore harmoniser les accompagnements, non seulement en\nréservant les castagnettes à l'Espagnol, le tambourin à l'Italien, le cymbalon\nau Hongrois et le chapeau chinois au Céleste, ce qui serait vraiment trop\nfacile, mais en découvrant, à force de réflexion, des rapports plus philoso-\nphiques; les instruments à cordes pourraient être réservés aux pays latins\nqui recourent volontiers aux ficelles : les instruments à vent conviendraient\naux pays anglo-saxons qui connaissent les souffles du large; les instruments\nà percussion feraient l'affaire des pays germaniques et slaves, ils en savent la\npratique : bim ! boum !\n   Ce côté musical n'est d'ailleurs qu'un des aspects de la question. Ce n'est\nseulement pas d'orchestre qu'a manqué la Conférence d'Algésiras, c'est de\npittoresque, d'imprévu, de variété. On plaint les malheureux reporters qui se\nsont installés là-bas pour la durée des travaux : qu'ont-ils pu bien faire de\nleur temps? Une excursion à Gibraltar, une promenade à Tanger, ce n'est\njamais là que l'emploi de deux journées. La monotonie de l'existence sud-\nandalousienne les a tellement affolés qu'ils n'ont même pas lancé dans les airs\nde canards à vastes ailes. Il aurait pourtant été bien facile d'annoncer, un\njour, que toutes les troupes françaises d'Algérie avaient franchi la frontière\n marocaine, un autre jour que les délégués allemands avaient abominable-\n ment rossé dans la rue les plénipotentiaires anglais; une guerre aurait pu en\n résulter, ce qui aurait été très intéressant. Au lieu de ces tempêtes, ces mes-\n sieurs se sont contentés de souffles légers produisant à peine des ondulations\n à la surface de la Bourse, de quoi ratisser quelques millions tout au plus quand\n on est dans le secret des dieux, mais que nous importe à nous, qui n'étions\n pas, hélas ! dans le secret de ces dieux ?\n    Il sied donc que les diplomates prennent leur revanche. Je prévois dans\n quelques mois une nouvelle Conférence qui aura à juger si les deux sergots\n de Mogador ont aussi bien passé à tabac les récalcitrants que les deux algua-\n zils de Tétouan. Pour celle-ci, je demande tous les raffinements de la civili-\n sation et toutes les ressources de l'art : des costumes sortant de l'éternel frac\n à broderies, des innovations linguistiques, pourquoi pas l'espéranto ou même\n l'agrach à la place du français? des flots de musique, des réjouissances ver-\n veuses pour le peuple, des jeux innocents pour l'élite, le tout aboutissant à\n une solution élégante et définitive de la question du Maroc ; la nomination\n  comme empereur de Jacques I er qui règne déjà sur le Sahara, et qui aurait\n  bien quelque droit à réclamer cette alluvion du désert!        HENRI MAZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison04-010", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 249, "page_fin": 253, "titre_corps": "Varia", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "VARIA Une conférence Deux expositions", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 304, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2655, "texte": "VARIA\n\nUne conférence - Deux expositions - L'Escaut tragique\n\n\n   L'Honnête femme dans le Roman français. — Conférence\nd'HENRY BORDEAUX. — Cette étude           doit être particulièrement intéressante\ndans un pays où la Princesse de Clives a précédé Manon de près d'un demi-\nsiècle et où Racine a sculpté dans le marbre les figures exquises d'Andro-\nmaque, de Bérénice et d'Iphigénie. Henry Bordeaux étudie d'abord le type\nde la jeune fille tel que Feuillet l'a fixé dans ses romans et qui diffère profon-\ndément de celui que nous retracent les romanciers modernes. Pour la litté-\nrature d'autrefois, la jeune fille était l'ingénue acceptant passivement sa des-\ntinée. Sibylle, créature idéale qui ne veut pas devoir son bonheur à une\néquivoque, semble en dehors de l'humanité, car la vie nous apprend que tout\nest relatif spécialement en ce qui touche au bonheur. Cependant, Sibylle est\nune créature non impossible mais exceptionnelle. Le conférencier nous pré-\nsente des sœurs de Sibylle dans la réalité, Alexandrine de la Féronnays dont\nla tendresse épurée s'élève peu à peu jusqu'auxhauteurs mystiques età l'amour\nuniversel de l'humanité, puis cette fiancée de Ruskin que le grand philo-\nsophe de la Beauté rencontra sur le tard, âme d'élite digne de le comprendre\net de l'aimer, mais qui, ne pouvant partager le christianisme vaguement pan-\nthéiste du grand écrivain, s'éloigna de lui et mourut de cette lutte entre sa\ncroyance et sa tendresse. Avec les générations changent aussi les formes de\nla sensibilité. Plus près de nous nous découvrons des types plus humains\npour qui l'amour sera une sorte de religion. C'est la petite Delobelle de Dau-\ndet, Henriette de Terre Promise.\n   De nos jours les mœurs se sont encore beaucoup modifiées. Il semble qu'on\nvit plus rapidement et que les lenteurs d'analyses, découvrant des trésors dans\nlus cœurs de jeunes filles, ne sont plus possibles. Elle sont des opinions per-\nsonnelles, affirment énergiquement leur individualité. Puis, les théories fémi-\nnistes ont créé une sorte d'esprit latent dont leurs adversaires même parti-\ncipent et qui inspire à la femme d'aujourd'hui un développement intellectuel\nplus approfondi (Hélène, de Paul Margueritte; Frédérique, de Marcel Pre-\n vost).\n    En ce qui concerne l'honnête femme après le mariage, les documents\n n'abondent pas dans le roman français. Sans doute, on y découvre des œuvres\n de premier ordre où la femme ne faillit point. Tels Volupté de Sainte-Beuve,\n le Lys dans la Vallée de Balzac. Mais les abîmes qu'elle côtoie sont si profonds,\n les situations qu'elle traverse si infiniment délicates et périlleuses que le\n"}, {"page_pdf": 305, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3452, "texte": "25o                              DURENDAL\n\n\nconférencier est tenté de se ranger à la conception de Veuillot, pour qui\nl'honnêteté absolue de la femme est inséparable de la religion. Dans une\néloquente digression, il porte un jugement rigoureusement sévère mais pro-\nfondément juste sur un écrivain de grand talent, Mme de Noailles, dont la\nmélancolie pleine de désespérance, si différente à cet égard de la mélancolie\nlamartinienne, aboutit à la destruction de toute paix intérieure.\n   Il y a encore la femme que les circonstances ou ses goûts personnels ont\nporté à ne point se marier. Et Henry Bordeaux cite Cœur simple de Flaubert,\nMademoiselle Annette d'E. Rod, et surtout ce chef-d'œuvre, aux scènes bibliques,\nqui s'appelle Geneviève ou Histoire d'une servante, de Lamartine.\n   Les conclusions hautes et fortes du conférencier proclament la puissante\net irremplaçable influence de l'esprit de famille, que la littérature contempo-\nraine a une tendance fort marquée à méconnaître et à déformer, et qui est\ncependant le plus ferme ciment de l'ordre et de la stabilité sociale. Les enfants\ndevront se persuader que le plus utile emploi de leur jeunesse sera dirigé vers\nla conquête de leur santé physique et morale, se pénétrant aussi de cette\nidée que le bonheur ne nous est pas donné une fois pour toutes, mais qu'il\ns'acquiert et se perd chaque jour, demandant une surveillance très constante\net active. La mère doit inculquer aux enfants cette dignité et celte énergie\ndont toute leur existence sera empreinte et qui proviennent du sentiment de\npérennité dans les traditions familiales éclairées par le souvenir des morts.\n                                                                   A. DE G.\n\n   Expositions de MM. Van Doren et Albert Sohie au Cercle\nArtistique. — M. Van Doren est un sentimental, un doux rêveur. Ses bruyères,\nsa Campine portent l'âme à de mélancoliques méditations. Il exprime le sens\n du paysage, tel que sa sensibilité le lui fait concevoir, et évite les colorations\n tranchées. Une réelle harmonie enveloppe ses œuvres dont la mise en page\n est toujours à louer. L'atmosphère y apaise les audaces. Même lorsqu'en\naoût les landes sont violettes ou roses, le ciel bleu, et les chemins d'or vif,\n M. Van Doren évitera l'éclatant soleil et noiera le firmament sous une coulée\nopaline. C'est assez dire que ceux qui ressentirent devant le Calvaire de\n Genck — cette Croix dominant et embrassant la sauvage étendue — une\némotion presque tragique, à l'heure où les nuages gagnent un couchant\n rouge, où les marais ont des reflets blêmes parmi les ombres inquiétantes\n qui se lèvent sur la garigue, c'est assez dire que ceux-là ne retrouveront ici\n rien de pareil. La vigueur, l'émotion robuste demeurent étrangères à notre\nartiste. Mais que ses Lueurs Crépusculaires sont chantantes et que la Mare aux\nChênes, le Troupeau en Bruyère ont des qualités mélodieuses. Genck sous la neige\nsemble bien un peu fabriqué... Et voila que soudain l'oeil s'étonne, scrute tous\nles aspects d'un tableau, qui révèle un tempérament très différent de celui\nque nous venons d'interroger. Pourtant la signature est la même. M. Van\nDoren expose sept à huit sites de la Flandre. Là-bas il exalte la couleur pour\nla couleur. Un Cabaret de Flandre apparaît clair, net, savoureux comme la\nbonne bière qui doit remplir d'ambre les grosses chopes des buveurs. Tout à\nl'heure nous signalions combien le peintre s'attachait à exprimer la significa-\n"}, {"page_pdf": 306, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3163, "texte": "                                     VARIA                                   251\n\n\ntion de ses images ; maintenant il fait sonner haut toutes ses couleurs, pour\nle seul plaisir d'entendre la fanfare des toits rouges, sous l'azur plein de\nrayons.\n   Les œuvres de M. Sohie qui expose en même temps que M. Van Doren\nnous retiennent quand, par exemple, il enduit d'une belle pâte mordorée des\ntuiles lustrées par le soleil, ou tel mur branlant auquel sa vétusté prête une\nchape lumineuse. L'exotisme réussit moins à M. Sohie, comme aussi la forêt\nd'Ardenne, où brame le cerf miraculeux du bienheureux Hubert.\n                                                                        V.\n\n    L e L i e r r e . — Un cercle d'artistes groupés sous ce titre a récemment\nouvert une exposition à la salle Le Roy, belle salle merveilleusement éclairée.\nDès l'entrée, deux œuvres, attiraient l'attention. D'abord la Mire allaitant son\nnourrisson de Jacob Smits, d'un dessin assez fruste, mais caractéristique. Quoi-\nqu'inférieur aux belles oeuvres d'antan de ce peintre, qui a faitentre autres jadis\nune Piéta émouvante au premier chef, ce tableau m'a séduit. C'est la seule\nœuvre vraiment originale de ce salon. Ensuite, il faut signaler un portraitiste\nbien doué, M. Landy, dont le Nain entre autres est superbement campé,\ndessiné avec maîtrise et vigoureusement peint. Presque tout le reste de\nl'exposition consiste en paysages. On voit tellement de paysages actuellement\nde tous les côtés, qu'on finit, hélas! par se lasser d'en regarder et par se lasser\nd'en parler.\n   Parmi nos paysagistes, il faut signaler M. Guillaume, dont les Dunes sont\nremarquables; M. Gheudens, qui exposait des dessins, des peintures et des\neaux-fortes d'un haut mérite; M. Dillens; M. Wagemacker, dont le vieux\ncastel est très bien. Nous avons vu aussi de jolis Intérieurs dans ce salonnet,\nsurtout ceux de M. Hauerdorff et de M. Stobbarts, qui exposait aussi un\npaysage tout à fait délicieux. Enfin, il y avait des aquarelles parmi lesquelles\nj'ai remarqué surtout celles de M. Brouhon. Bien que modestement placées\ndans un coin, les trois aquarelles de cet artiste m'ont paru vibrer dans une\nsi belle lumière, et le coloris en est si fin et si frais qu'elles m'ont absolument\nravi. Voilà quelqu'un qui me paraît avoir un vrai talent d'aquarelliste.\n                                                                        V. DE N.\n\n   L ' E s c a u t t r a g i q u e . — Notre ami Firmin Van den Bosch nous\nprie de vouloir bien l'excuser auprès de nos lecteurs de devoir suspendre ce\nmois-ci sa collaboration et notamment de devoir différer la suite de son étude\nsur les Femmes de Lettres.\n  On sait la catastrophe sans précédent qui a désolé l'arrondissement du\nProcureur du Roi de Termonde.\n  Notre ami a jugé que, même ses rares loisirs, voués aux Lettres, devaient\nappartenir à ses malheureux administrés et il a publié, dans le Bien public, trois\némouvantes descriptions de l'Escaut tragique, qui sont en même temps trois\néloquents appels à la charité.\n  Nous reproduisons ci-dessous un tragment de ces pages :\n   « Sur la rive gauche de l'Escaut, en face de Baesrode, où s'élaborent au\n"}, {"page_pdf": 307, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3441, "texte": "252                              DURENDAL\n\n\n\nbruit sonore des marteaux, les bateaux de Flandre, le fleuve, par une nuit\ntragique de rafales, a lancé à l'assaut des digues la grise cavalerie de ses\nflots; les terres se sont effritées d'abord, puis brusquement, dans une folie de\nremous, elles se sont ouvertes en une brèche de 80 mètres et l'Escaut s'est\nétendu, sur des milliers d'hectares, comme un conquérant violent et fatal...\n   » Il y a là Castel, le pittoresque hameau, cher aux artistes, groupant autour\nde son église neuve, ses vétustes fermettes aux toits de chaume et, à côté,\nMoerzeke, gros village prospère où, dans les rues capricieusement alignées,\nalternent les proprettes maisons de commerce et les métairies décelant\nl'aisance. Et autour, c'est l'immensité des polders et les rectangles des champs\noù la moisson naissante mettait il y a huit jours — comme une promesse —\nson léger duvet vert. De tout cela qui, hier, était du bonheur et de la sécurité,\nl'eau, en quelques heures, a pris violemment possession. Si, grâce à des\ndévouements héroïques autant qu'obscurs, les vies humaines ont pu être\nsauvegardées, le bétail a péri en masse, les meubles ont été submergés, les\nfourrages flottent à la dérive.\n    » Par une de ces railleries dont la nature est coutumière, c'est en une douce\net printanière après-midi qu'au débarcadère de Moerzeke nous nous mettons\nen chaloupe sur le lac immense qui nous sépare du village; lentement et\ntortueusement la barque glisse entre les sommets d'arbres, dont beaucoup\ndéjà ont des bourgeons qui scintillent dans le beau soleil; aux premières\nmaisons que nous approchons, l'eau a atteint la hauteur de l'étage, de-ci de-\nlà un pan de mur s'est écroulé, mettant à découvert une pauvre chambre : un\ndessus d'armoire émerge, des chaises et des matelas dansent au rythme de la\nvague, sur le mur blanc pend un humble crucifix ou une horloge muette;\ndans une cour, près d'une meule chancelante, tournoie, la chaîne encore\nattachée au cou, le cadavre d'un grand chien.\n    » Nous abordons, par un pont hâtivement improvisé, à la seule partie du\nvillage que le fléau épargna jusqu'ici; là une compagnie de soldats, avec une\nactivité fébrile et silencieuse, travaille à disputer à la marée montante, pied\npar pied, le terrain encore intact; plus loin, au seuil des portes, des groupes\nse tiennent, mornes ; les femmes ont les yeux rougis ; les hommes, au lieu de\nl'habituel Goedendag, ôtent leurs casquettes d'un geste lent et grave; on sent\nqu'une angoisse immense pèse sur ce peuple...\n    » Près de la place, devant une grange, une trentaine de femmes sont\nassemblées, tenant à la main des récipients divers; debout sur le rebord de la\nfenêtre un militaire fait l'appel; une à une les femmes tendent leurs cannetles\nqu'un second militaire remplit de bouillon, tandis qu'un troisième distribue\nles pains; et les malheureuses s'éloignent d'un pas pressé, les yeux à terre,\n traînant des marmots à leurs jupes. Sur la route, vers la gare, de lourds\ncamions, transportant des provisions nouvelles, apparaissent, traînés d'un\nélan vigoureux, par de robustes chevaux; les belles bêtes vaillantes ont de\nl'eau jusqu'au poitrail — et vraiment, si l'on n'était sous l'impression poi-\n gnante de deuil ambiant, on admirerait ce spectacle, sur la perspective\nlointaine des polders inondés, comme une vivante toile de Verwée!\n    » C'est à l'hospice de Moerzeke que sont casernées les plus éprouvées des\n"}, {"page_pdf": 308, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2924, "texte": "                                    VARIA                                   253\n\n\nvictimes. La Mère Supérieure qui nous reçoit a ce sang-froid souriant que\ndonnent le culte du devoir et la soumission à la Providence. Elle semble\ns'excuser seulement du désordre de sa maison, à raison du nombre inusité\ndes pensionnaires. Dans la cour, au bord de l'eau qui a envahi tout le jardin,\nune centaine d'enfants jouent et gambadent, ruche bruyante et insoucieuse,\ndont la vue fait mal ; dans une salle toute proche, se trouvent, navrant\ncontraste, les mères de famille; les unes renippent de misérables hardes,\nd'autres bercent leurs bébés, d'autres dans les coins, pleurent, les poings sur\nles yeux; l'atmosphère de ce milieu est faite d'infinie désolation !\n    » Le soir venu, tout ce monde s'engouffre dans le dortoir. Hélas! à bien\npeu, il fut possible de donner même des semblants de couchettes. La literie\na dû être réservée aux vieillards et aux infirmes. Les autres s'allongent sur\ndes bottes de paille étendues dans de grandes chambres claires. Au moment\nde notre visite, une bonne nouvelle rendait la Mère Supérieure toute\njoyeuse : deux cents couvertures allaient arriver, envoyées par l'intendance\nde l'armée !\n    » Les habitants que l'Escaut n'a point visitésont fait preuve eux aussi de\nla plus fraternelle hospitalité. Il y a là telles maisons qui de haut en bas\ndonnent l'impression de vrais campements de bohémiens. Chacun y vaque à\nde menues besognes; et, dans un ironique rayon de soleil, la ménagère pré-\nvenante circule, une cafetière à la main. Et toujours, comme une obsession,\nle lugubre silence qui plane !\n    » Brutalement arrachés à leur demeure, soudainement déracinés de ce qui\nétait leur vie et leurs espoirs, tous ces malheureux ont été étourdis par le\nbrusque imprévu de cette catastrophe. On a beau les interroger, ils ne\nrépondent que par des monosyllabes ou des haussements d'épaules. Quand\non leur fait prévoir que le fleuve envahisseur se retirera, que leurs maisons\nseront rebâties et leurs champs réensemencés, ils ont un regard si triste,\nmais presque indifférent. Leur pensée en ce moment est hypnotisée par une\nseule chose : cette marée prochaine du 26 mars qu'on annonce extraordinaire\net redoutable... « Ah! s'il devait en être ainsi, disent-ils avec une exaltation\n » subite, ce serait bien fini de nous! »\n    « Songe-t-on quelle journée terrible, quelle nuit affolante d'angoisse vivra,\nle 26 mars, cette population isolée par l'eau, loin de tout secours humain et\nlivrée au déchaînement mystérieux des éléments ? »\n                                                   FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n   Notre ami F . Van den Bosch vient de publier la série de ces articles, dont\nnous donnons ci-dessus le début, sous, le titre : L'Escaut tragique, en une\nélégante brochure illustrée, qui se vend au profit des inondés, au prix d'un\nfranc. (S'adresser au notaire Oscar Vermeersch, à Termonde.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1906-livraison04-011", "volume": "ELB-AML-484382-1906-000-013_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1906-000-013_f.pdf", "ocr_sha256": "1552df6ba500a3921b4a5568559d09c20289a5656c5e15c00dc01a517e9e035a", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 254, "page_fin": 256, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES Les Livres L'abondance", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 309, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 3001, "texte": "NOTULES\n\n      L e s L i v r e s . — L'abondance des matières nous force à remettre au\n   prochain fascicule la chronique des Livres.\n                                                      *\n                                                    * *\n     P e t e r B r u e g e l l ' A n c i e n , son œuvre et son temps, par MM. R. VAN\n   BASTELAER et GEORGES H . D E Loo (M. Hulin). — La maison d'édition Van\n  Oest et Cie vient de faire paraître le troisième fascicule de cet important\n  ouvrage. Il comprend, outre quatre feuilles de texte, dix-huit reproductions\n  hors texte d'une fidélité et d'une exécution des plus remarquables : six d'après\n  des tableaux du maître et douze d'après des dessins. Nous aurons à revenir\n  longuement sur cet ouvrage magistral lorsque la publication en sera plus\n  avancée.\n                                                      *\n                                                    * *\n     L a S t o r i a d e l l ' A r t e i t a l i a n a , de M. VENTURI, dont nous entrete-\n nions nos lecteurs dans notre dernier numéro, vient de s'enrichir d'un qua-\n trième volume : La Scultura del Trecento. L'auteur a voulu étudier à fond ce\n sujet important qui, jusqu'à présent, n'avait fait l'objet que d'explorations\n insuffisantes; c'est ce qui explique le développement donné à cette partie de\n son beau travail, magnifiquement et copieusement illustré de plus de huit\n cents reproductions, dont l'exécution irréprochable fait le plus grand honneur\n à l'excellent éditeur Hoepli de Milan.\n     Nous reviendrons à loisir sur la Scultura del Trecento. Nous marquerons\n seulement, dès à présent, à propos de l'inscription de la fontaine de Pérouse,\n dont nous avons parlé dans notre article sur l'Art roman italien et Niccola Pisano,\n qu'il résulte de la publication complète du texte de cette inscription par\n M. Venturi que la lecture NATU OU NATUS Pisani serait erronée et que les\n mots, s'appliquant à Giovanni, qui figuraient dans le passage cité, étaient, en\nréalité, ITU Pisani. Les inductions tirées de ce texte, en faveur de l'origine\n pisane de Niccola, tomberaient donc d'elles-mêmes.                              A. G.\n                                                     *\n                                                   * *\n    L ' A r t f l a m a n d e t h o l l a n d a i s (Anvers, Buschmann ; Bruxelles,\nVan Oest). — Le numéro de mars contient un article de J. HELBIG sur les\nArts du passé à l'Exposition universelle de Liége accompagné de très belles repro-\nductions de reliquaires anciens et de trois admirables tableaux : un saint\nRoch attribué à Patinier par quelques-uns; un merveilleux portrait de Lam-\nbert Lombard par lui-même et une jolie Adoration des Bergers de Jean\nRamey. Cet article est suivi de la suite de la très intéressante étude de HENRI\nBOREL sur l'Exposition de l'Art chinois à Batavia rehaussée par des reproduc-\ntions excessivement curieuses.                                                 H . M.\n"}, {"page_pdf": 310, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3540, "texte": "                                     NOTULES                                    255\n\n     B u r l i n g t o n M a g a z i n e , Berners Street, 17, Londres. — Numéro de\n février 1906. Un magnifique Vermeer de Delft, la Lettre, se trouvant dans une\n collection privée, est reproduit en tête de ce numéro et étudié par M. CLAUDE\n  PHILLIPS. — M. JAMES WEALE nous donne des notes sur le miniaturiste\n Simon Binninck; M. RUSSEL, sur un Velasquez nouvellement entré au Prado.\n    Numéro de mars. — En frontispice, un délicieux bronze italien du\n XVIe siècle, représentant un jeune homme, collection Bennet; puis quelques\n articles intéressant plus particulièrement l'Angleterre, notamment quelques\n aperçus nouveaux sur la question de savoir quel fut l'architecte du Palais du\n Parlement (ROBERT DELL), des notes sur la gravure anglaise primitive (LIONEL\n CUST), sur les statues anglaises de jardins (LAURENCE WEAWER), etc. Un\n article de M. HIND sur les portraits du père de Rembrandt, la reproduction\n d'un curieux Pollajuolo, actuellement à New Haven (Amérique), ne donnent\nqu'une insuffisante variété à ce numéro trop exclusivement destiné aux\n lecteurs anglais.\n                                             * *\n    M a s t e r s i n A r t , Chauncy Street, 42, Boston. — La dernière livraison\n (n° 75, mars 1906) est consacrée à BÖKLIN. On y retrouvera la reproduction\n des dix œuvres principales du maître des musées de Berlin, Bâle et Munich\n et de quelques collections particulières, et des notes, critiques et biographiques,\n selon le plan habituel de cet excellent périodique. Les numéros de janvier et\n de février étaient consacrés à STUART et à DAVID, mais nous ne les avons pas\n reçus.                                                                        J. D.\n                                               *\n                                             * *\n    L ' A r t e t l e s A r t i s t e s (numéro de mars). — Intéressant article de\n M. HENRI BOUCHOT sur le projet d'Exposition de l'œuvre des Van Eyck, à Gaud.\nL'ingénieux « inventeur » de tant de notices d'une évidence subtile, insérées\ndans le catalogue des Primitifs français, pose beaucoup de points d'interroga-\ntion au sujet des Van Eyck et du Retable de Saint-Bavon. Il semble que,\nsans le dire encore, il ne soit pas éloigné de supposer que celui-ci n'est point\nune œuvre flamande !... Espérons avec lui que l'exposition pourra s'organiser,\nbien que, sans doute, la visite à Gand ne servira, pour certains, qu'à affirmer\nencore les opinions qu'ils y auront apportéesl...\n   De belles reproductions illustrent cet article, de même que les pages que\nM. de Nolhac consacre aux décevants Portraits de la Pompadour et M.G. Kahn\naux Tapisseries de Chéret.\n   Au supplément, les nouvelles artistiques de la France et de l'étranger.\n                                                                              A. G.\n                                               *\n                                             * *\n    L e s a m i s d e l a m é d a i l l e d ' A r t , Société hollandaise-belge, a mis\nau concours cette année, entre artistes belges ou hollandais âgés de moins de\ntrente ans, une médaille ayant pour sujet le vin ou la bière, au choix des\nconcurrents.\n    Cinq projets lui sont parvenus. Le jury, composé de MM. de Dompierre de\nChanfepié, conservateur du cabinet des médailles de La Haye, le jonkheer\nSise, professeur à l'Académie d'Amsterdam, Odé, statuaire à Delft, G. De-\nvreese, statuaire à Bruxelles, E. De Breyne, Ch. Dupriez, expert en médailles,\n"}, {"page_pdf": 311, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3590, "texte": "  256                                        DURENDAL\n\n\n et A . de Witte, secrétaire d e la Société royale belge de numismatique, s'est\n réuni à L a H a y e le 7 avril dernier.\n    Il a décidé qu'il n'y avait pas lieu de décerner de second prix, et il a attribué\n le premier prix (700 francs) en partage à M. J . Lecroart, ancien élève de\n l'Académie des beaux-arts de Gand et à M. F . W e r n e r , ancien élève de\n l'Académie des beaux-arts d ' A m s t e r d a m .\n    Les droits de deux médailles primées serviront de faces à la médaille qui\n sera frappée pour les m e m b r e s de la Société.\n    L e bureau a aussi décidé de confier à M. Jules J o u r d a i n , sculpteur à Bru-\n xelles, la gravure du jeton de présence distribué aux membres qui assisteront\n à la prochaine assemblée générale des sections belge et hollandaise de la\n Société, en mars prochain.\n                                                *\n    L e deuxième Congrès de la P r e s s e périodique aura lieu à\n  Ostende, d u 14 au 17 juillet prochain. On y discutera deux questions : 1) le\n droit à l'information et à l'enquête pour tout ce qui se rapporte à la Presse\n périodique; 2) des meilleures conditions matérielles que devrait réaliser une\n revue type. E n outre, on acceptera toutes communications succinctes, écrites\n ou verbales, sur n'importe quel sujet intéressant, pourvu que le b u r e a u en soit\n avisé quinze j o u r s d'avance. L a cotisation est fixée à 10 francs. Elle donne\n droit de participer au Congrès et à toutes les fêtes, excursions et réceptions.\n Des personnalités belges et étrangères seront invitées à ce Congrès. P o u r\n tous renseignements s'adresser, par écrit, au secrétaire de l'Union de la Presse\n périodique belge, Hôtel Ravenstein, à Bruxelles.\n\n                                                 ***\n    Accusé de réception.\n   A R T : Peter Bruegel l'Ancien. Son œuvre et son t e m p s . E t u d e historique\nsuivie d ' u n catalogue raisonné de son œuvre dessiné et gravé p a r R E N É\nVAN BASTELAER et d'un catalogue raisonné de son œuvre peint par GEORGES-\nH . DE L 0 0 . Ouvrage illustré d'un grand nombre de planches hors texte\nd'après les œuvres du Maître. TROISIÈME FASCICULE, Bruxelles, Librairie\nnationale d'art et d'histoire, Van Oest éditeur. — Storia dell' Arte Italiana.\nI V . La Scultura del Trecento e le sue origini, par M. VENTURI.Con 803 incisioni\nin fototipografia. Milano, Ulrico, Hoepli éditore. — Comment rénover l'Art\nchrétien, par ALPHONSE GERMAIN. P a r i s , Bloud. — Marcel Lenoir, par R E N É\nG H I L P a r i s , I m p . G. de Malherbe.\n   P O E S I E : La Sandale ailée (1903-1905), par H E N R I DE R É G N I E R . Paris, ,\nMercure de F r a n c e . — L e Poème de la Maison, par L o u i s MERCIER. Paris,\nCalmann-Levy.\n   R O M A N : Œ u v r e s complètes de PAUL BOURGET. R o m a n s . IV. Le Luxe\ndes autres. Le Fantôme. L'Eau profonde. P a r i s , Plon. — L'Autre Justice, par\nG. Voos DE GISTELLES. Paris, T h e u v e n y . — Les Pieds terreux, par ETIENNE\nROCHEVERRE. Pafis, P l o n . — Le Mariage d'un réactionnaire, par R E N É T E S S I E R .\nP a r i s , F o n t e m o i n g . — Le Triomphe de l'Amour, par E . - A . B U T T I . T r a d u i t de\nl'italien par M. LÉCUYER. P a r i s , Calmann-Levy.\n    C R I T I Q U E : Pèlerinages littéraires, par H E N R I BORDEAUX. PaTis, Fonte-\nmoing. — La Littérature italienne d'aujourd'hui, par MAURICE M U R E T . Paris,\nPerrin.\n   D I V E R S : La Raison et le Rationalisme, par L . O L L É - L A P R U N E . P a r i s , Perrin.\n— Figures byzantines, p a r CHARLES D I E H L . P a r i s , Colin.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 238, "texte": ""}, {"page_pdf": 239, "texte": ""}, {"page_pdf": 240, "texte": ""}, {"page_pdf": 241, "texte": ""}, {"page_pdf": 242, "texte": ""}, {"page_pdf": 243, "texte": "PELERINS EN     PRIERE\n\n   (FeliX   DENAYER)\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "                    Félix Denayer\n\n              FÉLIX Denayer     exposa, naguère, au Sillon, des\n                  toiles et des dessins d'un réel mérite.\n                  Enfant de la banlieue, accoutumé au spectacle\n                  des vies besogneuses et du tragique quotidien,\n                  c'est à l'expression de celui-ci qu'il s'essaya\n                  instinctivement.\n                     Notons parmi ses premières manifestations\n                  d'art qui, presque toutes, portent l'empreinte\nde cette recherche, le portrait de. sa mère, dans un fuligineux\ndécor urbain; puis, un petit paysage, le Dégel, d'un caractère\ntrès âpre, où grelottent les maigres arbres d'une avenue nou-\nvellement tracée, tandis qu'au loin, par delà de modernes\nbâtisses, un village semble fuir dans la brume. Il y a là le\ngerme de toute la production future de Denayer.\n    Parfois, son inspiration se fait naïvement souriante et trahit\nun besoin de fraîche tendresse : sa Communiante, toile qu'il a\ndétruite, comme il l'a fait de tant d'autres, en témoigna jadis.\n    Dans une œuvre qui fut la synthèse de cette période initiale,\n Denayer peignit son Christ errant qu'il exposa, non sans succès,\nau Salon d'Art religieux de Durendal : un paysage brabançon, des\nchamps bordés de ronces, coupés par une grand'route où se\n pressent inégalement de petites maisons à la Breughel. De\n l'hiver, du crépuscule et du spleen, à l'infini. A l'avant-plan,\n un Christ maladif, d'une rude et primitive exécution, chemine\n tête basse. De l'ensemble se dégage une inoubliable impression\n de fruste et douloureuse sincérité.\n    Vient à passer le mouvement qui se dénomma, lui-même,\n idéaliste. Maint artiste, subjugué, s'attache aux pas des pré-\n raphaélites. C'est une théorie de « princesses à la licorne », de\n «Chevaliers du Graal ». L'on ne jure plus que par Léonard\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "194                          DURENDAL\n\n\n et Botticelli, on ne peint plus que dans le style de ces artistes.\n Les vieux maîtres subissent un pillage en règle.\n    Denayer partage la séduction, réelle, d'ailleurs, et se laisse\naller au vertige. Il peint à son tour, et maigrement, des rêveries\nsemi-classiques.\n    De cette époque, datent L'heure du rêve et le Narcisse qu'il eut,\nà l'instant du revirement, le courage de sacrifier. De même\nfit-il d'une grande toile, Salomé, fruit sans saveur d'un tra-\nvail opiniâtre.\n    Un portrait de jeune fille, très poétique de sentiment, est\nl'incarnation de l'une de ses meilleures inspirations, en cette\npériode critique.\n   Denayer peint son Saint Jean silhouetté sur un paysage pro-\nfond, paraphrase du « Christ errant », puis revient à sa chère\nbanlieue. Il la traduit dans plusieurs toiles, dont nous retenons\ncelle qu'il exposa au Sillon de 1903 : Un Crépuscule sinistre et\nromantique et le Masque, frère puîné de ceux d'Ensor, farce\ncarnavalesque et macabre qui met en scène une guenille\nhumaine, affublée d'un masque mortuaire. Cela, dans une rue\nde faubourg, cloaque de boue et de neige fondante.\n   Ses dernières productions sont un portrait de son père, large-\nment traité; des Pèlerins en prière, dont un détail surtout, une\ntête de vieux chemineau, fervent et résigné, bien que portant le\npoids de toutes les misères physiologiques et morales, est d'une\nvérité poignante ; puis, comme une promesse de rédemption et\nde clarté, coulée de soleil crevant la nuée, un radieux portrait\nde jeune fille, plein de fraîcheur et de santé.\n   Il nous a paru faire acte de justice en signalant cet artiste\nlaborieux et tourmenté, dont la vitalité précieuse et l'effort\npersévérant sont un gage de trouvailles futures.\n\n                                               M.-J.   LEFEBVRE.\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": "                                                          (I)\n               L'Inconnu Tragique\n                                      I\n\n                KRELIS n'est pas rentré? demanda l'homme.\n                        — Non, répondit la femme.\n                        Et déjà, devant les yeux irrités de son mari, elle\n                      cherchait des excuses :\n                        — Vous savez qu'il y a loin jusqu'au moulin des Aulnes.\n                      Notre Krelis se reposera en chemin. Sa charge de farine\n                      doit peser, car le vent souffle du côté des marais. Le\n                      pauvre garçon aura peiné...\n                        L'homme demeura silencieux. Il était assis sur une\nchaise basse. Le jour gris, qui venait de la fenêtre aux carreaux plombés,\nrencontrait sa face brune, ses cheveux roux. Il suivait machinalement les\nallées et venues de sa femme. Lorsqu'elle enleva du fourneau une marmite\nbouillonnante, la chambre parut flamber. Les solives noires du plafond\ndevinrent ardentes; les assiettes d'étain, sur le chambranle de la cheminée,\nrayonnèrent comme des lunes; le bahut de chêne montra la blancheur crue\ndes porcelaines derrière ses vitres, et les quatre murs crépis frissonnèrent,\ntout rouges.\n   Un coup de vent pesant heurta la porte.\n   Les genoux remontés, l'homme se taisait.\n   On entendit de nouveau bouillir l'eau sur le feu. La chambre s'enfonçait\ndans les ombres.\n   Alors, comme la paysanne revenait de l'étable, elle dit, un peu haletante :\n   — La vache ne mange pas. La vache souffle, remue la tête. Antje et moi,\n nous avons voulu la détacher, mais Antje avait peur. Viens ! viens vite !...\n   L'homme était déjà debout et accompagnait sa femme. Dehors, ils aper-\n çurent leur fillette qui tendait le cou vers le trou noir de l'étable.\n   — Bien sûr qu'elle est malade, mon Dieu! fit la petite.\n   Une pluie fine tombait sur la mare, au milieu de la cour. Les fumiers,\n\n  (1) Ce récit donnera son titre à un livre de GEORGES VIRRÈS, OÙ figureront La Terre\npassionnée, Un Vieux paysan, Le Renouveau, L'Apre Kermesse, Le Limbourg au Christ,\net qui paraîtra, avec des dessins inédits de FRANÇOIS BEAUCK, en octobre prochain. —\nL'Inconnu Tragique sortira des presses de Vromant et O , éditeurs, 3, rue de la\nChapelle, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "196                                DURENDAL\n\n\ncomme des décombres, s'affaissaient près de l'eau pourrie. Le vent tournoyait\ndans l'enclos et s'évadait avec une plainte.\n   Stoffel Albijn sortit de l'étable en tirant à une corde roulée autour des\ncornes de la vache.\n   Sous la dernière clarté du jour, Stoffel, sa femme et la fillette éprouvèrent\nla même inquiétude.\n    Les sourcils froncés, l'homme regardait. Il frotta les naseaux de la bête :\n    — Sa bouche est sèche...\n    On voyait courir un frisson dans le poil noir de son échine.\n    — Elle a la fièvre.\n    Il se courba :\n   — Le ventre est tendu...\n   Tous trois se taisaient. La vache meugla et ses yeux s'ensanglantèrent.\n   Trees Albijn joignit les mains contre sa poitrine. Antje attendait quelque\nparole. Enfin Stoffel dit, d'une voix menteuse :\n    — Elle se sera refroidie. Cela passera.\n   Sa femme réfléchit et n'exprima point sa pensée :\n   — Bien sûr... bien sûr...\n   — Depuis quand refuse-t-elle la nourriture ? demanda Stoffel à sa fille.\n   — La crèche était vide tantôt, il y a une heure...\n   Antje sentait des larmes sous ses paupières.\n   L'homme, tout à coup, jura sourdement. Des imprécations confuses gron-\ndaient dans son gosier. Les femmes l'entendaient au fond de l'étable noire,\noù il rattachait la bête ; elles regagnèrent brusquement le logis :\n   — La vache est perdue ! s'écria Trees.\n   Et la petite sanglota.\n    Maintenant le paysan rentrait avec des paroles hautes de colère. Il empoi-\ngnait une chaise, il la lançait contre terre :\n   — Krelis, où est Krelis? Le mauvais garçon que Dieu m'a donné là !\nIl abandonne ses parents, il court les cabarets, il nous laisse dans la peine.\nMisère de moi !\n    — Ah! gémit la femme, si tu m'avais écouté, si tu t'étais rendu, comme les\nautres étés, au pèlerinage de Leghem, où sainte Brigitte entend les recom-\nmandations et protège l'étable pendant toute l'année I\n    Une nuit opaque remplissait la chambre ; seul, sur les dalles, devant le feu,\nluisait un petit orbe jaune.\n    Stoffel avait baissé la tête. Sa femme allumait une lampe. Ils se regar-\ndèrent, ils s'interrogèrent des yeux. Dans la rue passait le vent, et la pluie\ncrépitait contre la croisée.\n    Ils tressaillirent quand le loquet de la porte se leva. Krelis pénétrait dans\nla pièce, s'essuyant le front; son visage était enflammé, ses prunelles brillaient.\n Il se jeta sur un siège.\n    Les autres ne songeaient pas à lui demander le motif de sa rentrée tardive,\n Aucun ne remarqua qu'il revenait les mains vides.\n    Krelis dit enfin, avec un hoquet dans la gorge :\n    — Mauvaises nouvelles pour le village, mauvaises nouvelles ! On m'affir-\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "                           L'INCONNU TRAGIQUE                                197\n\n\nmait tout à l'heure que le bétail du bourgmestre était atteint de maladie\ninfectieuse.\n  Le vieux paysan marchait soudainement, les poings serrés vers son fils.\n  Trees Albijn le repoussa; Antje criait son effroi.\n  Et le garçon, debout, avait pâli ; lui aussi menaça du geste.\n  Il y eut un long moment de colère et de crainte.\n  Puis Stoffel sortit, et s'enfonça dans la nuit, la pluie et le vent.\n\n                                       II\n\n   Le long de la route pavée et de ses accotements sablonneux, des demeures\ns'alignaient. Les toits de chaume penchaient au-dessus des parois d'argile,\ndes pailles verdies et noires. Trois ou quatre maisons en briques étaient\ncouvertes de tuiles rouges. A mi-chemin de cette rue, les habitations recu-\nlaient, formaient un cercle, et une tour percée de fenêtres ogivales se dres-\nsait sur la grand'place. Un bâtiment carré avait été adossé à la tour. C'était\nla pauvre église du bon Dieu dans le village de Baeren.\n   Partant de la chaussée, des sentiers menaient aux cassines isolées dans la\nlande. Elles s'entouraient d'un humble courtil, clôturé de genêts arrachés au\nsol, et qui dressés entre des lattes transversales formaient des haies de plantes\nmortes. Près des cabanes, quelques cultures jetaient des taches d'ocre,\nquelques champs découpaient des carrés de terre grise, parmi la bruyère\nrousse. Un ruisseau traversait les sables, d'étroites prairies bordaient çà et là\nson cours.\n   Novembre effeuillait les beaux chênes d'automne. Le vent qui venait du\nlarge, de l'immensité de la plaine, soufflait contre les toits branlants, accro-\nchait un instant le clocher, et repartait à travers de nouvelles étendues.\n   Les sapinières poussaient, dans cette contrée, aux abords des grands\nmarais qui étaient pareils à de sombres criques. Ils miraient des arbres noirs\ndans leurs eaux profondes, et les touffes lointaines des roseaux faisaient\nsonger, durant l'heure trouble et muette d'un soir, à des agrès immobiles,\nfigés soudain dans l'infinie détresse du paysage.\n   Mais aujourd'hui le ciel était mouvant; les nuages palpitaient d'une vie\nfiévreuse. Comme des cierges processionnaires, les bouleaux, au bord de la\ngrand'route, semblaient se hâter avec elle vers le refuge des villes et traverser\nune dernière fois, en chancelant sous la tempête, les brousses désolées.\n   Des oiseaux, corbeaux et ramiers, volaient contre le vent, presque immo-\nbiles dans la tourmente; un héron passa, démantelé, à la merci de l'élément.\n   Dans le village, des portes claquaient, des volets cédaient à la puissance\ndu vent et des fenêtres étaient brisées. Le sable se levait, chargé de\npieri ailles.\n   Aux coups de midi — on percevait vaguement les frémissements de la\ncloche — des paysans sortirent d'une maison de la grand'place. Subitement,\ncomme si elles eussent répondu à un signal, toutes les maisons s'ouvrirent, tous\nles villageois s'avancèrent dans la rue. Leurs sarraus ballonnés, leurs cas-\nquettes enfoncées jusqu'aux oreilles, ils écoutaient le bourgmestre de Baeren.\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": "198                                DURENDAL\n\n\n   — Il n'y a plus de doute possible, le rapport du vétérinaire est formel.\nDes mesures doivent être prises pour enrayer la contagion. Ceux d'entre\nvous dont le bétail est atteint en feront immédiatement la déclaration...\n   Le terrien paraissait obéir à un commandement, céder à une contrainte,\nsa voix tremblait en donnant cet ordre.\n   La foule des rustres ne fit entendre aucune rumeur. Elle vivait plus que\njamais dans le tréfonds de son esprit et de son cœur.\n   Des femmes se montraient, inquiètes, sur le pas des portes, et les enfants\nqui s'accrochaient aux jupes de la mère, ouvraient des yeux où passaient\ndéjà les pressentiments.\n   Près du bourgmestre se tenait un paysan, un courtaud de contenance\nassurée, qui interrogeait ces faces pleines de silence et de mystère. Il dit\n avec persuasion :\n   — Et surtout, mes amis, soumettons-nous complètement aux prescrip-\ntions qui nous sont parvenues et qui nous parviendront encore. Ayons moins\nde confiance en nos propres moyens; fions-nous davantage aux gens de\nscience. De récents travaux l'ont prouvé, il est avéré que les maladies du bétail...\n   Les rustres lui tournaient le dos. Ils abandonnaient l'échevin et son fatras\nde paroles inutiles. Ils supputaient ce que peuvent les hommes vis-à-vis du\ndestin. Ils songeaient d'abord à Dieu. Parfois le Seigneur daignait révéler sa\npuissance entre les mains des créatures. Les anciens savaient que des épreuves\navaient été conjurées. Cependant un mystère enveloppait ces temps lointains.\n   La place devenait peu à peu déserte.\n   Un grand garçon, au regard vide, arriva. Il avançait, penchant régulière-\nment le corps, et il se redressait en tendant les bras. Ses prunelles étaient\npâles, la peau de son visage était très blanche. On eût dit qu'il marchait\ndans un rêve. Il souriait doucement. Une fois, il demeura immobile devant\nla maison des Albijn.\n   Sur le seuil, Antje attendait son père et son frère, et regardait dans la rue\n pour voir s'ils ne revenaient pas.\n   — Bonjour, bonjour ! fit la petite.\n   Le grand garçon continuait son chemin.\n   — Le pauvre!... ajouta-t-elle, le pauvre !...\n   — Laisse donc! cria Stoffel, qui rentrait au même moment. Celui-là est\n moins malheureux que nous !\n   Soudain la pluie tomba violemment. Ce fut une houle qui remplit l'hori-\n zon, et la terre et le ciel se confondirent.\n   Klaas, bourgmestre de Baeren, s'asseyant à table au milieu des siens, dit :\n   — L'un d'entre vous ira quérir tantôt Vader Jas.\n   Il se signa lentement et ses enfants l'imitèrent.\n\n                                         III\n  Vader Jas — le père Elie — habitait à la limite du territoire communal,\nprès d'un ruisseau qui faisait tourner, à trois quarts de lieue en amont, le\nmoulin des Aulnes. Il vivait enclos dans la solitude. Les jours où le vent\nsoufflait du sud, il entendait dégouliner l'eau sur la roue du meunier. Les\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "                           L'INCONNU TRAGIQUE                                  199\n\n\nnuits de bise, il percevait le coup de canon que l'on tire au camp de Beverloo\net qui annonce le couvre-feu. Le clocher de Baeren lui envoyait souvent le\nson distinct de l'heure. Il conjecturait d'après ces signes le temps du lende-\nmain, et ne manquait pas de vérifier la justesse de ses prévisions, quand il\nouvrait sa porte, le matin.\n    Jas était installé là depuis trente ans. Nul ne savait au juste d'où il venait.\nDes Campinaires se souvenaient de son arrivée au pays. L'achat de la bicoque,\nqu'il n'avait jamais voulu abandonner, surprit et effraya les habitants de\nBaeren. Trois ou quatre pauvres diables qui occupèrent cette cahute avant\nlui, étaient morts, emportés par des fièvres malignes. Vader Jas rit dans sa\nbarbe fauve et sous son nez crochu, des prédictions sinistres. Quand il eut\nretapé tant bien que mal la vacillante bicoque, des paysans le virent courbé\nsur les plates-bandes de son jardinet ; on le rencontrait parfois qui flânait\nà travers la bruyère, s'arrêtant pour converser avec le passant, et bientôt les\ngens se convainquirent que cet original savait beaucoup de choses. Le soir,\nles fenêtres de Jas brillaient longtemps au fond des landes. Après boire, des\ngaillards s'étaient risqués à venir surprendre le secret de ces veilles. Ils\ndécouvrirent, derrière la croisée, le bonhomme qui lisait dans un gros livre.\nJas avait deviné leur présence, il ne leva pas les yeux. Sa barbe remua parce\nqu'il riait, et tranquillement il tourna la page.\n    Cependant, sa réputation prit bientôt une allure complexe. Des sentiments\n craintifs et reconnaissants, des souvenirs joyeux se mêlèrent à son renom. La\nfemme du meunier des Aulnes, encore bréhaigne à trente-cinq ans, avait\nenfin répondu aux espérances de son époux. Lorsqu'elle devint mère, le\n mari prétendit reconnaître en Jas le providentiel médecin, dont l'entendement\n fit cesser une situation fâcheuse. De méchants esprits s'ébaudirent, et appe-\n lèrent désormais le guérisseur : Vader Jas.\n    Celui-ci n'attacha aucune importance à ce racontar. Il revint au moulin,\n quand les cinq cochons du meunier se trouvèrent atteints du rouget. En moins\n de quinze jours, verrats et truies furent bien portants.\n    La nouvelle gagna aussitôt Baeren. Les villageois ne s'étonnèrent point. Il\n leur plut de reconnaître chez le solitaire une puissance secrète qui se révéla,\n dorénavant, à plusieurs reprises. Et les paysans ne se souvinrent jamais que\n des cures heureuses de Vader Jas. Si l'insuccès suivait ses prescriptions,\n c'était une volonté plus forte que celle des hommes qui imposait sa loi, et\n personne n'y pouvait rien.\n    On essaya de surprendre les opérations cachées du guérisseur, car, bien\n entendu, le village devinait qu'à l'emploi des drogues, s'ajoutait la pratique\n d'un rite occulte. Vader Jas demeura impénétrable. Il empochait la rémuné-\n ration de ses services, laissée à l'estimation d'un chacun, et il s'en allait,\n comme il était venu, de la même démarche bizarre, souriant sous son nez\n crochu. Sa houppelande brune se confondait avec le sol; il s'enfonçait dans\n la plaine, il regagnait l'éternelle solitude.\n     Lorsque Stoffel Albijn avait frappé à sa porte, par ce soir de novembre,\n  Jas, dès qu'il reconnut le paysan, annonça :\n     — Je vous accompagnerai. Votre vache est malade, gravement malade. Un\n  vent pourri souffle sur la contrée..\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "200                                DURENDAL\n\n\n    L'autre murmura :\n   — Vous savez donc?\n   — Je sais 1 répondit le vieux.\n   Il endossa son manteau, dont les poches étaient gonflées. Il prit une lan-\nterne.\n   Silencieux, les deux hommes se hâtèrent à travers la lande.\n   Stoffel agitait des pensées dans sa cervelle. Cette nuit le faisait songer à une\nnuit pareille où, encore enfant, il avait été chercher le prêtre pour sa mère qui\nse mourait. Alors aussi, derrière la lueur tremblotante d'une lanterne, il\nmarchait au-devant de la peine et des larmes.\n   Vader Jas rechigna sous la bourrasque :\n   — On ne mettrait pas un chien dehors!\n   Stoffel trouvait des paroles touchantes :\n   — Si vous ne m'assistiez, personne n'y pourrait rien...\n   Et soudain Stoffel trébucha. Il s'étala dans la brousse mouillée.\n   Vader Jas leva sa lanterne pour contempler le paysan qui se redressait\net se frottait la figure.\n   Le vieux eut un petit rire, qui perdura tout le long de la route noire.\n   Stoffel le suivait. La crainte refoulait sa colère.\n   Ils approchaient de Baeren. Quelques fenêtres ouvraient des trous lumineux\ndans la ténèbre.\n                                        IV\n   Krelis Albijn entra au cabaret des filles Zoete. Voilà que le temps paraissait\ns'éclaircir. Un rayon de soleil coulait le long du cadre doré de la glace\npendue contre le mur.\n   Krelis considéra les affiches rouges, les placards jaunes, les chromolitho-\ngraphies avenantes; il se tourna vers l'aînée des Zoete, qui tricotait derrière\nle comptoir et qui répondit à son regard interrogateur :\n   — Lina sera bientôt de retour.\n   Krelis s'assit.\n   — Un verre de bière !\n   Il tira sa pipe et s'entoura d'un nuage de fumée.\n   Le battant de l'horloge, dans sa longue caisse de bois, marquait, comme\nd'un pas assuré, la marche hâtive de l'heure.\n   Et l'heure passa.\n   Krelis n'élevait la voix que pour demander à boire; il s'enfonçait dans une\ntorpeur. Il savait que Lina devait venir, et, sans impatience, il l'attendait,\nsoumis à de douces pensées.\n   La fille Zoete avait essayé de lier la conversation. Elle s'enquit de l'épi-\ndémie, elle plaignit les paysans dont le bétail périssait.\n   Il ne voulut pas l'entendre.\n   Hanna Zoete prit une mine pincée. Sa figure flétrie, sous les boucles qui\nondulaient prétentieusement à ses tempes, montra du dépit, puis elle grimaça\nméchamment en couvrant Krelis de ses prunelles grises.\n   La porte s'ouvrit.\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                           L'INCONNU      TRAGIQUE                           201\n\n\n   C'était un garçon d'apparence faraude qui pénétrait dans la salle. Il saluait\n Krelis nonchalemment.\n   De nouveau la porte tourna, cette fois Lina Zoete apparut. Sans remarquer\nKrelis, elle se précipita, joyeuse, vers le dernier arrivé.\n   — Je ne t'ai pas fait attendre !\n   Ils rirent et, se regardant dans les yeux, ils parlèrent tout bas.\n   Krelis réclama de la bière, d'un ton bourru.\n   La jeune fille l'aperçut. Un instant, son visage se contracta; cependant\nelle s'approchait de lui délibérément; sa parole était enjouée :\n   — Bonjour! Je suis contente de vous voir!\n   Il tendit sa lourde main, et murmura :\n   — Assieds-toi ici.\n   Elle fit semblant de ne pas comprendre, et retourna auprès de l'autre. Ils\nchuchotèrent. Le paysan sortit.\n   — Lina! cria brutalement Krelis.\n   — Chut I Ne te fâche pas, je devais bien me débarrasser de Pierre !\n   Et elle prit place à côté de Krelis.\n   11 la contempla. Son cœur heurtait à coups pressés sa poitrine, mais sa\ncolère se muait déjà en une ardeur amoureuse. Il voyait des yeux tour à tour\nlanguides et brillants, la peau rose d'un visage, une fine chevelure de blonde.\nElle n'avait pas la taille d'une paysanne, cette Lina si souple dans son\nmoelleux corsage I\n   Il se rapprochait d'elle. Un peu d'ébriété rendait ses paroles plus chaudes,\nson geste plus hardi. Comme il l'enveloppait de ses bras et frôlait sa joue,\nelle recula et se dégagea.\n   Il avait été pressant; il devenait humble :\n   — Dis que tu n'aimes pas Pierre Voerman... suppliait-il.\n   La belle fille montrait ses dents blanches, elle passait la langue sur ses\nlèvres et secouait la tête.\n   — Lina, vois-tu... je serais le plus malheureux des hommes!\n   Elle lui caressa le front :\n   — J'en aime un seul, et celui-là fait le méchant!\n   — Ah! soupira-t-il, si tu me rends ce que je te donne, aucun bonheur ne\nvaudra le nôtre I\n    Hanna Zoete qui s'était retirée, rentra et vint les interrompre :\n   — Quand je vous laisse en tête à tête, vous ne songez plus qu'à vos beaux\nyeux! Ce solide garçon oublie de vider son verre et de régaler son amie!\n   Elle alla au comptoir.\n    Le jour baissait; des nuages noirs s'amassaient devant le soleil à son déclin.\n L'ombre envahissait la salle. La pluie se collait aux vitres agitées par le vent.\n    Deux villageois poussèrent la porte du cabaret et heurtèrent, de leurs sabots\n boueux, les dalles et secouèrent leurs vêtements. La lampe que Hanna venait\nd'allumer brilla, toute jaune, sur les physionomies terreuses et les nippes\n luisantes des rustres. Ils commandèrent du genièvre. Ces hommes envisa-\n gèrent Krelis, et il y en eut un qui questionna :\n    — Elle est morte aussi, votre bête?\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "202                                DURENDAL\n\n\n    — Non ! répondit le gars.\n    Les deux rustres étaient sortis sans ajouter un mot, le dos voûté, les jambes\nlasses. Ils avaient laissé l'empreinte de leur souffrance dans cette salle.\n    Krelis se dressa. Il s'étirait par contenance. Son cœur était serré. Pour la\npremière fois, il ne parvenait pas à refouler la préoccupation, la hantise des\npeines, le rappel de l'affliction des siens.\n    Il voulut masquer son inquiétude. D'un geste décidé, il jeta sur la table une\npièce blanche et ne réclama pas la monnaie.\n    Hanna, qui empochait l'argent, parla avec volubilité. Elle désirait profiter\nde cette distraction :\n    — Vous nous quittez? La petite sera triste! Nous parlons de vous constam-\nment. Est-il beau, mon Krelis! Voilà ce que Lina répète cent fois par jour!\n    Le gars était debout, bien planté sur ses jarrets, il relevait sa tête sanguine.\nIl balança son torse et, sifflant un air martial, il se préparait à partir.\n    Lina le trouvait subitement désirable. Elle rêva en cet instant de se blottir\nau creux de sa poitrine, de sentir la force de ses muscles lorsqu'il l'emprison-\nnerait dans une étreine.\n    Elle s'appuyait contre lui, elle remuait doucement son épaule qui touchait\nle bras de Krelis. Elle ouvrit les lèvres et mêlant sa jeune haleine à des mots\ntendrement exprimés, elle disait :\n    — Mon Krelis, je veux te suivre. Nous ferons route ensemble, tu me gar-\nderas dans la nuit. Près de toi, je ne craindrai personne au monde!\n    Il la contempla et crut qu'il allait se baisser vers cette tète blonde. Il aspira\n une grande bouffée d'air, et une volupté douloureuse descendit jusqu'au fond\n de sa gorge\n    Il s'écartait un peu. Tout à coup, décidé à ne pas subir plus longtemps\n l'image de tentation, il brusqua :\n     — Au revoir! On m'attend depuis longtemps, là-bas...\n     Lina se précipita sur le seuil, elle s'imagina que ce départ était une feinte\n pour tromper la curiosité de sa sœur.\n     Krelis resta pendant quelques secondes immobile au milieu du chemin.\n     Puis il obéit inconsciemment à la volonté qui le poussait chez lui\n\n                                         V\n\n   La nuit entoure Krelis. La nuit est dense, palpable. Il y a dans la bruyère\nune vie sauvage. Les sapinières sont pleines de clameurs; le vent s'échappant\ndes bois pousse un cri strident, puis il pleure dans la lande nue. Les marais\ndébordent, leurs eaux se soulèvent, le clapotis et le bruit de la pluie ondulent\nau ras des flots. La ténèbre aussi roule des vagues noires. Krelisdoit faire un\neffort pour rester dans le chemin, pour ne pas être enlevé, entraîné, perdu\ndans l'immensité fuligineuse. Il semble que la Campine s'exaspère dans sa\ndétresse. Les petites lumières du village dansent devant Krelis, comme des\nfeux de barque dans une tourmente. Le paysan écoute les voix de la terre\navec une crainte grandissante. Ce soir, une colère, une révolte, un blasphème\nfrémissent sur la glèbe. Krelis se précipite, tête baissée, dans les rafales. C'est\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                            L'INCONNU        TRAGIQUE                          203\n\n\n\nla seconde fois, depuis trois jours, que l'espace est peuplé de puissances ter-\nribles. Comme des lambeaux arrachés au clocher, les sons de l'heure claquent\nun moment au-dessus de sa tête. Il croit retrouver une parole humaine, la\nsolitude est moins farouche, et il ose songer à la femme qu'il vient de quitter.\nUn tiède frisson lui ceint aussitôt les reins. Mais la crainte superstitieuse de la\nnuit le subjugue de nouveau; il invoque l'assistance divine. Derrière le pli\nde terrain où ses pas se hâtent, il sait que la maison de Lina et sa fenêtre\nardente disparaîtront à son regard. Pourtant il ne se retourne pas, il vainct ce\ndésir, espérant qu'il lui en sera tenu compte.\n   Maintenant la grand'route guide sa marche, et les chaumières de l'agglomé-\nration villageoise sont proches.\n   La rue luisante glisse entre les demeures, tavelé par le faible éclat des\nlumignons qui tremblent aux croisées.\n   Krelis coudoie un homme. Il reconnaît l'Innocent. Celui-ci éclate de rire,\net ce rire glace Krelis.\n   Il entre chez lui, la maison est vide.\n   Dans la cour, il voit des ombres projetées contre les murs de l'enclos. Une\nlanterne brûle sur le sol. Il approche.\n   La vache est crevée et, hâtivement, Stoffel Albijn assisté de sa femme et de\nsa fille se préparent à la dépecer.\n   — Au moins, nous pourrons tirer profit de la peau ! avait-il déclaré.\n   Une puanteur horrible se lève des chairs éventrées.\n\n                                        VI\n    L'épidémie progressait. Des inspecteurs délégués par le gouverneur de la\nprovince ordonnaient d'office la désinfection des étables, où sévissait la pleu-\nropneumonie, le « mal de poitrine », selon l'appellation populaire. Les con-\nseillers communaux de Baeren accueillirent cette détermination, avec la\ndéférence sournoise du villageois pour le savant des villes. Même, pendant\nces tristesses, les rustres trouvèrent des sujets de moquerie à voir comment\nopéraient les vétérinaires officieux. Bien loin de s'attacher, avant tout, aux\nsoins que réclamaient les malheureuses bêtes, ces messieurs décidaient de\ndébarbouiller les murs, de laver le sol, d'enduire les crèches de mixtures\n inodores et insapides. Les paysans, qui fourrèrent le nez et trempèrent la\n main dans les ingrédients, se convainquirent de leur complète insuffisance. Et\n tous appelèrent Vader Jas à l'aide. L'empirique se rompit les bras et s'usa\n les paumes, tant il frictionna de vaches et de bœufs. Ses révulsifs remplis-\n saient les étables d'effluves puissants qui prenaient à la gorge et faisaient\n couler les yeux. Au moins, avec Jas, on en avait pour son argent! Il était\n parvenu à stimuler l'appétit d'une bête que son propriétaire croyait perdue;\n il lui frotta la bouche avec un oignon, du sel, du poivre et du vinaigre.\n  « Souvent le remède est dans la nature », expliquait-il. Et Jas, sagement,\n  détournait les gens de la croyance aux sortilèges, des moyens sympathiques\n  pour prévenir ou guérir les maladies. Il ; ne supposa point que la musaraigne\n  eût pu piquer tant de bétail et provoquer une épizootie. Toutefois, comme il\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "204                               DU RENDAL\n\n\nremuait souvent la barbe durant ses pratiques médicales, beaucoup de pay-\nsans pressentaient que des invocations passaient sur ses lèvres. Mais les\nefforts des uns et des autres demeurèrent généralement vains. Dans une nou-\nvelle réunion de personnages qui se proclamaient compétents, l'abatage des\nbêtes contaminées avait été prescrit. Le collège des bourgmestre et échevins\npromulgua les indemnités que le gouvernement accordait aux cultivateurs\nobligés d'accepter cette mesure. Dès lors, le souci de ruser se joignit à la\ndétresse de l'heure. Ce n'était pas assez de trembler sous la main toute-puis-\nsante qui s'appesantissait, de sentir la présence redoutable du plus fort, de\nCelui, qui, pour des motifs invisibles, frappait de crainte les créatures, il\nfallait maintenant se défendre contre les hommes ! Un seul villageois, l'adjoint\ndu maïeur, Paulus Vos, obéit volontairement à l'ordonnance. Et cet homme\ndevint un sujet de perpétuelle méfiance. On le crut capable de déférer à\nl'autorité les paysans qui, depuis les nouvelles injonctions, se cachaient pru-\ndemment des inspecteurs provinciaux. Ah! si l'échevin avait dû affronter\nune élection — en ces temps-là — les habitants empressés eussent accordé à\nce courtaud de plus grands loisirs ! Et son assurance les dépassait, et plu-\nsieurs en vinrent à croire qu'il perdait la boule. Devant les cures de Vader\nJas, car déjà trois ou quatre fois le bonhomme avait triomphé de la maladie,\n Paulus Vos haussait les épaules; il tentait, très inutilement d'ailleurs, de\ncirconvenir le bon sens, la pratique ou l'expérience des villageois. Souvent\n on voyait l'échevin et le bourgmestre Klaas qui discutaient, arrêtés sur la\ngrand'place. Derrière leurs fenêtres, les gens devinaient quelles paroles sen-\nsées le maïeur opposait aux billevesées de Paulus Vos. Le curé de Baeren,\nlui-même, n'approuvait guère les remèdes nouveaux, et quand il connut le\nsacrifice exigé de ses paroissiens, il leva les bras au ciel et gémit. Ce prêtre\n savait que le secours se trouvait ailleurs. « Lorsque les hommes sont impuis-\n sants, il reste la miséricorde de Dieu 1 »\n    Le désastre avait plié Stoffel Albijn. C'était à sa sueur, à son effort\n constant, qu'une semaine maudite volait le pénible salaire. Trees Albijn se\n réfugia dans la prière, tandis que son homme ruminait des pensées, le front\n ridé, la bouche close. Parfois, Stoffel semblait animé de résolutions subites,\n il marchait dans la chambre, il rejetait le chef en arrière, et ses yeux avaient\n des éclats verdâtres. Aux heures des repas, encore, il vivait loin des siens,\n mangeant machinalement, interrogeant l'avenir d'un regard perdu. La fillette,\n Antje, secouait ses cheveux clairs, semait quelques fraîches paroles, et la\n mère lui souriait. Krelis écoutait les voix de sa conscience. Il avait repris la\n tâche. Parmi les pailles, qui gardent un peu le rayonnement des étés, il tra-\n vaillait dans la grange. Son fléau heurtait l'aire et annonçait que le cœur de\n la maisonnée vivait toujours. Durant les veilles, ses robustes mains tressaient\n des osiers, en corbeilles délicates, qu'Antje irait vendre à la ville. La mère\n doucement le contemplait, et la lampe qui baignait ses enfants d'une clarté\nsi tranquille, remplissait pendant une heure la pièce d'un peu de confiance,\nd'un peu d'espoir. Un soir, Stoffel Albijn montra un visage où l'inquiétude\n ne traçait plus de sillon. Ses cheveux roux ébouriffés luisaient comme du\n cuivre, sa physionomie s'avivait sous la peau brune. Antje et Trees eurent un\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "                           L'INCONNU        TRAGIQUE                         205\n\n\nmouvement de joie. Krelis baissa la tête : il remarquait que son père avait bu.\n  Dans les cabarets du village se rencontraient, chaque jour, des gens qui,\nautrefois, se hasardaient le dimanche seulement, à la prodigalité des chopes\nou des verres de genièvre.\n\n                                      VII\n\n   Comme les Albijn allaient se mettre à table, Trees qui regardait par la\nfenêtre, s'écria :\n   — Voyez cette Lina Zoete. Elle affiche un amoureux ! Voyez sa mise ! Ah !\nla mijaurée !\n   Antje se collait contre la vitre, les yeux pétillants :\n   — Son amoureux est Pierre Voerman, un beau garçon !\n   — Un malheureux garçon! répondit Trees. Ses filles ne s'habillent pas de\ncette façon, si personne ne leur vient en aide!\n   — Arrive, arrive donc ! Antje trépignait et appelait son frère.\n   D'abord Krelis ne bougea point. Il appuyait ses mains sur la table, il cris-\npait les doigts. Il sentit que son sang refluait dans sa poitrine. Après avoir\npâli, il devenait rouge.\n   Krelis voulut réagir. Il essaya de lancer un sarcasme, mais les mots\ns'étranglaient. Il quitta sa place; les jambes molles, il s'approchait de la\nfenêtre. Ses yeux étaient brouillés, il ne distinguait rien, pourtant il bal-\nbutia :\n   — C'est elle!... C'est elle!...\n   Il eut un rire involontaire.\n   Antje déclarait :\n   — Krelis a l'air tout drôle...\n   — Tais-toi ! ordonna la mère. Et Trees tisonna le feu et leva le couvercle\ndu poêle. Son front était soucieux. Elle regardait Krelis à la dérobée.\n   Trees sortit pour appeler son mari qui hachait du bois dans la cour.\n Lorsque Stoffel fut rentré, elle remplit les assiettes d'une soupe épaisse.\n    En soufflant sur sa cuillère, Stoffel préparait des phrases ironiques :\n   — Les prières de ma femme ont été partiellement exaucées. Si notre vache\n est morte, du moins la fille qui faisait loucher Krelis a changé d'amoureux.\n    Une animosité subsistait en lui. Il ne pardonnait pas au Sort, et il s'aigris-\n sait dans ses pensées solitaires.\n    Il dit, s'efforçant de rire :\n    — A quelque chose malheur est bon !\n    — Stoffel, nous avons oublié tout cela... répliqua Trees. Notre fils a pris sa\n part dans l'épreuve.\n    — Les justes pâtissent comme les autres !\n    Le père se renversa contre le dossier de sa chaise, il vit que Krelis ne man-\n geait pas, qu'il avançait la tête et que ses prunelles immobiles le regardaient\n avec colère.\n    — Tu n'aimes pas à t'entendre dire la vérité ! Et le vieux paysan, ricanant,\n piqua une pomme de terre dans le plat qui fumait devant lui,\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "206                                DURENDAL\n\n\n   Krelis frappa furieusement sur la table. Il brandit le poing, le rabattit de\nnouveau, et puis encore il frappa, il frappa.\n   Tous s'étaient levés, et lui restait assis et cognait. Il proférait des menaces :\n   — Je retournerai auprès d'elle! C'est moi qu'elle aime, elle m'a toujours\naimé! Je retournerai auprès d'elle malgré vous, en dépit de mon père! Je ne\ncrains pas mon père! J'agirai selon mon bon vouloir!\n   Stoffel, à son tour, se sentait pris par la colère, il cria plus haut que\nKrelis :\n   — Je suis le maître ici ! Tu m'obéiras ! Je t'aplatirai ! Mauvais fils ! Tu seras\nà mes pieds comme un chien battu !\n   Les deux hommes se touchaient presque. Trees tira Stoffel en arrière.\nAntje collait la main sur la bouche de son frère; elle poussait une petite plainte,\nsa poitrine se brisait de frayeur.\n   Et personne ne s'apercevait qu'un inconnu était entré dans la chambre.\n   Le père et le fils se taisaient. On entendait le bruit de leurs souffles.\n   La voix de l'étranger résonna :\n   — Des paysans de ce village me sont signalés. Ils se soustraient aux\nmesures d'intérêt général. Vous autres, vous avez une bête malade, et vous ne\nfaites pas la déclaration prescrite par l'arrêté provincial !\n   Stoffel considérait le nouveau venu, l'esprit perdu. Il avait écouté ses\nparoles, il se les répéta mentalement, il comprit enfin et ne trouva aucune\nréponse.\n   Krelis sortait de sa stupeur. Invitant l'inspecteur vétérinaire à s'asseoir,\nil dit d'un air humble :\n   — Oui, monsieur, nous avons eu tort. Tout de suite, il aurait fallu se rendre\nauprès des autorités, et recourir à vos bons offices. Dès le second jour, j'étais\nbien décidé à agir de la sorte, mais — le Ciel soit loué ! — la bête n'était pas\natteinte du mal...\n   — Sauf votre respect, fit Stoffel, en respirant longuement, elle se porte\ncomme vous et moi...\n   Les deux paysans se mirent à rire. Trees et Antje, près de la croisée,\nregardaient obstinément au dehors.\n   L'étranger leur décocha un coup d'œil sournois :\n   — C'est égal, je visiterai votre étable.\n   — Pas avant d'avoir accepté une petite goutte... dit le vieux.\n   — Oui, vous nous ferez cet honneur... accentua Krelis.\n   Déjà Stoffel' ouvrait l'armoire, il prenait une bouteille d'eau-de-vie; Trees,\nqui s'enhardissait, apporta les verres.\n   Ils burent à leurs santés réciproques.\n   Krelis s'informait, avec le plus grand intérêt, des meilleures remèdes\npréventifs contre l'épizootie. Il suivait attentivement les explications du\nvétérinaire.\n   Stoffel approuvait, et il plaçait un mot de blâme à l'adresse des villageois,\nassez stupides pour ne pas observer scrupuleusement les indications scienti-\nfiques de son interlocuteur.\n   Le vétérinaire ne demandait plus à voir l'étable. C'était un homme encore\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "                           L'INCONNU       TRAGIQUE                          307\n\njeune. Par la façon maladroite dont il croisait les jambes, par la contrainte\nque lui imposait son faux-col, par ses attitudes empruntées, s'affirmait son\norigine bien paysanne. Et l'orgueil de se savoir admiré, et la satisfaction de\ndépasser ceux qui formèrent sa souche, lui insufflaient des condescendances\n protectrices.\n    Il prenait congé; il ne crut point déroger en serrant la main de Stoffel, et il\nlui promit son concours dévoué et éclairé, dans le cas où une nouvelle alerte\nviendrait inquiéter le rustre.\n    Krelis et son père lui donnèrent un pas de conduite dans la rue et s'incli-\nnèrent une dernière fois, très bas.\n    A peine rentré, le vieux Stoffel s'empara de la bouteille ; il criait :\n    — Fils! fils! j'ai rempli ton verre!\n    Les deux hommes, assis en face l'un de l'autre, se taisaient. Cependant\nle père couvait d'un œil attendri son enfant. Quand la bouteille fut vide,\nil appela Antje et l'envoya chercher du genièvre dans un cabaret voisin.\n    Krelis et Stoffel buvaient et rêvaient.\n    Au crépuscule, Trees pénétra dans la chambre. Son homme ronflait, la tête\n et les, bras en travers de la table.\n    Krelis regardait devant lui. Il n'entendait plus, il ne pensait plus.\n\n\n                                       VIII\n\n    Les nuages s'affaissent, le ciel devient uniformément gris. La pluie tombe.\nLes cabanes sont plus basses et plus cassées que jamais. Aux murs d'argile\ns'écaille la chaux ; les petites lucarnes ont des regards d'aveugle; les gens qui\nviventderrière elles ne voient point et n'espèrent pas. Le malheur visite chaque\nlogis. Sans frapper à la porte, il entre, il marque l'étable d'une croix, il s'en\nva, et les paysans se penchent davantage sur leur douleur. L'église est vide\nd'espoir. Le lendemain semblable à la veille rejoint les jours suivants, et le\ncortège fatidique de décembre traverse le lugubre hiver, comme un convoi\ninterminable où personne ne pleure, parce que le cœur de tous est tari.\n    Durant l'accalmie annuelle des existences claustrées, le village s'animait,\njadis, pour rendre hommage à son patron, à saint Thomas, l'apôtre. Le\n Bienheureux apparaissait sur le retable de l'autel, dans la maison de Dieu.\n On reconnaissait en lui le protecteur de Baeren et les gens le louangeaient\n traditionnellement et célébraient ses mérites au moyen de libations, de\n réjouissances unanimes, qui faisaient de cet anniversaire, une authentique\n kermesse perdue au milieu de la triste saison.\n    Maintenant que la fête était revenue, personne ne songeait à remémorer\n l'antique coutume, à se tourner du côté de l'Apôtre. Les habitants de Baeren\n avaient essayé vainement tant de remèdes ! Et leur manière habituelle de\n perpétuer la commémoration pieuse concordait si peu avec la supplication\n des âmes angoissées I Pour celles-là il existait d'autres chapelles, des pèleri-\n nages lointains, où les larmes tombent sur les mains jointes, et où l'on est\n venu pieds nus, front ruisselant, et ventre creux, du bout des landes, du fond\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "208                               DURENDAL\n\n\ndes bois. Les ex-votos y brillent à la lueur des cierges, autour d'une statue\nmiraculeuse, et l'atmosphère répand le parfum des grâces.\n   Ici, le grand Saint, qui fut un pauvre pêcheur de Galilée et le cinquième\ndisciple choisi par Notre-Seigneur, ne jouissait qu'une fois l'an de l'attention\ndes fidèles. Et c'était afin de se réjouir en son nom, que la foule paysanne le\ncontemplait, peint sur le grand tableau qui figurait derrière l'ostensoir d'or.\nIl mettait sa main dans les plaies reluisantes du Christ. Tous remuaient les\nlèvres à cette vue; ensuite, la messe dite, tous saisissaient, avidement,\nl'unique occasion de se divertir, en ce temps-là, avec une conscience tran-\nquille. Saint Thomas jouait le rôle d'un Patron bénévole.\n   Aujourd'hui, à pareille date, les prières étaient fêlées dane la pauvre église ;\npassifs, les paysans attendaient qu'il plût au ciel d'arrêter les épreuves ; ils se\nsoumettaient à la Force Divine. Ce qui devait arriver, arriverait. On avait tout\ntenté; le peuple acceptait la destinée que l'avenir lui gardait.\n   Le curé de Baeren monta en chaire. La souffrance coulait dans les rides\nde son visage, ses yeux avaient faibli, il porta la main à son front pour le\nsigne de la croix, et les fidèles virent que cette main tremblait.\n   Pourtant, quand il se fut essuyé les lèvres, il lança brusquement des paroles\nhautes. Sa voix extraordinairement affermie prenait, en cet instant, des into-\nnations violentes.\n   A ces éclats inattendus, les assistants se regardèrent, et leur esprit s'in-\nquiéta. Ils écarquillaient les yeux, surpris et aussitôt conquis par le prêche\nemporté. Tous s'étaient réveillés, tous s'arrachaient à leur torpeur résignée.\n   Cela fut bref, un souffle passait et l'étincelle rougeoyait déjà dans les\nconsciences, et des flammes allaient jaillir.\n    Les gens écoutaient le curé, et ils frissonnaient :\n   — Habitants de Baeren, dévots paysans de Campine, souvenons-nous de\n la toute-puissante bonté du Christ envers l'apôtre. Thomas n'avait point\n cru, et Jésus lui-même, apparaissant au milieu des Disciples, dit à Thomas :\n Mets ici ton doigt et regarde bien mes mains ; étend les bras et touche à mon\n côté, et ne sois pas incrédule mais fidèle. Et quand saint Pierre et les Dis-\n ciples, parmi lesquels se trouvait saint Thomas, péchèrent toute la nuit sans\n rien prendre, Notre Seigneur surgit devant eux, le matin. Il leur commanda\n de jeter leurs filets à main droite de la barque, et ils ramenèrent ces filets\n débordants de poissons. Ainsi la Foi force le miracle ! Que dans les cœurs se\n rallume la volonté de contraindre, par le pouvoir de l'imploration, Notre-\n Seigneur a la pitié de ses enfants fidèles. Ce que nous voulons fermement,\n Dieu doit le vouloir! Nous sommes ses féaux, et Il n'est pas un ingrat !\n    Le prêtre fixait sur l'autel des yeux ardents ; son visage était tout blanc. I1\n se trouvait face à face avec Dieu, et il Le regardait audacieusement.\n    Les paysans se levaient et tombaient à genoux sur les dalles. Les têtes des\n femmes ployaient et se redressaient, selon les paroles du prêtre ; leurs coif-\n fures allongées des dimanches, ces coiffures fleuries qui descendent de chaque\n côté du front comme des ailes ouvertes, paraissaient vouloir prendre un\n essor, s'envoler vers le Saint Sacrement, vers la présence réelle, au-devant de\n Thomas, à la rencontre du nouvel espoir.\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                           L'INCONNU        TRAGIQUE                         209\n\n\n   Avant que le prêtre eût, une dernière fois, sommé le Très-Haut, par l'inter-\ncession du Patron de Baeren, les rustres avaient accroché leurs cœurs à la\npromesse de l'Écriture, à la réalisation de la Divine Parole.\n   L'orgue gronda ; le Credo s'élargit au-dessus de l'autel ; et soudain l'église\nentière frémit. Les rustres d'un mouvement unanime s'étaient mis à chanter.\nIls rudoyaient le Symbole des Apôtres, ils confessaient leur Foi avec des\naccents défigurés.\n   Ils savaient que Dieu, là-haut, les comprenait quand même.\n\n\n                                       IX\n   Après la messe, jeunes et vieux sortirent silencieusement de l'église. Un\nciel d'ouate assourdissait l'air; la lumière du jour s'épaississait. Les fidèles\npassèrent devant les trois estaminets de la grand'place, sans que personne se\ndétachât de la foule pour aller boire. Les blouses bleues des hommes sem-\nblaient noires, nul reflet ne s'allumait dans leurs cassures. Quelques anciens\nportaient la jaquette de drap sur le gilet à deux rangées de boutons, fermé\nprès du col ; leurs casquettes rondes avec de courtes visières surmontaient des\nfigures ridées et imberbes. Les filles avaient de larges jupes violettes, des\nchâles rouges et jaunes croisaient sur leur corsage. Beaucoup de femmes\nâgées s'enveloppaient de mantes sombres à capuchon.\n   Chacun gagnait sa demeure. Antje Albijn ne fut distraite que par le\npassage de l'Innocent. Il l'avait regardée au fond des yeux et, sournoi-\nsement, il lui pinça le bras. L'instant d'après, il reprenait sa marche\nbalancée.\n   Toutes les portes se fermèrent doucement. Les gens ne mangèrent ni ne\nburent selon leur faim et leur soif. Ce repas de kermesse resta une agape\nfrugale. Les paroissiens se sentaient un même désir dans l'âme ; ils voulaient\nrenoncer à la moindre jouissance, puisque le ciel pouvait encore être attendri.\n Chez le bourgmestre Klaas, on vit le chef de la famille refuser de tremper les\n lèvres dans son verre et ses fils ne goûtèrent pas le riz au lait, qui, teinté de\n safran, était pareil à un disque d'or sur la vieille table de chêne. Dans la\n maison des Albijn, Stoffel ne bourra pas sa pipe l'après-midi, et Krelis\n repoussa les pensées qui lui ramenaient l'image de Lina.\n    L'Innocent du village dit à sa mère, quand il eut franchi le seuil de leur\n maison :\n    — Toutes les bêtes guériront !\n    Maria Hus regarda son fils, dans un grand saisissement. Elle crut qu'une\n voix prophétique se faisait entendre.\n    L'Innocent reprit :\n    — Toutes les bêtes guériront !\n    En ce moment, un groupe de paysans traversait la chaussée. Maria Hus\n  ouvrit la fenêtre et leur cria d'entrer. Une exaltation soulevait son sein.\n    Devant les hommes qui se pressaient à la porte, l'Innocent répéta :\n    — Toutes les bêtes guériront !\n    Il dressait les bras et il tenait la bouche ouverte. Ses yeux pâles s'agrandis-\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "210                                DURENDAL\n\n\nsaient. Derrière son front, quelques rustres s'imaginèrent voir le combat de\nsa pensée et de la démence. L'Innocent s'affaissa. Il contempla les hommes,\n et il sourit.\n    Sa mère proclama :\n    — Voici des paroles qui s'accompliront! Voici des paroles qui s'accom-\npliront I Dieu choisit le plus faible, le plus pauvre, pour révéler ses\nintentions.\n    Un paysan constata tout bas :\n    — Rik ne s'était plus exprimé depuis deux ans...\n    Et tous sentirent l'éternel mystère qui submergeait le monde. Quel est celui\nqui sait? Le jour est plein de nuit. La vie doit s'accomplir selon la règle, mais\nles créatures vont, les yeux fermés ; elles ignorent ce que leurs pas rencon-\ntreront. L'enfant et le vieillard ont des âmes pareilles, confuses et confiantes\ntour à tour. Le Bonheur et le Malheur foulent les routes de la terre, et le\npremier passe très vite et le second s'attarde. Qui pourrait dire où ils se\nrendent et d'où ils-viennent? Il faut attendre...\n    Maria Hus salua les gens qui se retiraient. Elle prit place en face de son\nfils. La femme songeait qu'elle se trouvait, pour la cinquième fois, seule\navec son enfant en ces heures d'anniversaire religieux, depuis la mort de son\nmari. Elle chercha sur le visage de Rik les traits qui rappelleraient le\ndéfunt, et ne les trouva pas.\n    — Rik, dit-elle, d'une voix caressante, te souviens-tu de ton père ?\n    Il ne l'écoutait pas.\n    Elle demanda encore :\n    — Quand tu étais petit, qui te prenait sur les genoux ? Et la femme levait\nalternativement les genoux, elle branlait la tête...\n    L'Innocent murmura :\n    — Papa... papa...\n    Elle le considérait, joignant ses mains sèches. Soudain elle l'embrassa vio-\nlemment sur le front.\n    — Rik, mon pauvre, mon bienaimé? Tu te rappelles donc? Et tout à\n l'heure, pourquoi nous annonçais-tu que les prières du village allaient être\n exaucées?\n    L'Innocent fut saisi d'une hilarité bruyante, inextinguible; il perdit\n haleine, il battit l'air de ses bras, il tomba sur le sol, et il se roula d'un bout\n à l'autre de la pièce.\n    Maria Hus s'étant levée, prit un cierge qui jaunissait dans un coin de la\n cheminée. Elle alluma ce cierge et le posa près du Crucifix de cuivre, au-\n dessus de l'âtre.\n    Déjà les cloches sonnaient les Vêpres. Dans la brume, les fenêtres de\n l'église devenaient jaunes. Il y eut, sur la chaussée, des pas et des voix dis-\n crets. Et la neige commença à descendre de la nue en larges flocons. Les\n fenêtres de l'église brillèrent bientôt comme de l'or. On n'entendit plus les\n fidèles qui se dirigeaient vers le lieu des oraisons, tout le ciel s'effilochait.\n Les cabanes penchèrent des toits blancs.\n    Au milieu de l'ombre, les lumières du temple faisaient cette neige écla-\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                            L'INCONNU       TRAGIQUE                           211\n\n\ntante dans les rayons qui s'échappaient des hautes baies. Le vol innom-\nbrable, devant les clairs vitraux et tout le long des stries de vermeil, était un\npapillonnement d'ailes vivantes.\n   Dans le silence, les chants et l'orgue semblaient venir de l'inconnu, d'un\nlointain pays, peut-être du ciel même.\n   Le village entouré d'étendues qui, à cette heure, s'accroissaient de l'infinie\nblancheur des landes, le village resserrait étroitement ses chaumières autour\nde l'église maternelle.\n   Les cloches annoncèrent que l'office finissait. Le prêtre avait béni les\nfidèles ; l'encens flottait et embaumait la nef; l'autel allait s'éteindre. La foule\ns'écoulait sous le jubé obscur. Les croyants avaient obéi au devoir, le calme\nétait en eux. Malgré la dureté des jours, ils connurent, ce soir, de mysté-\nrieuses jouissances. Depuis longtemps, ils n'avaient goûté ce recueillement\nheureux. Les gens regardaient par-delà le présent et espéraient.\n   La nuit, la nuit claire, — car au-dessus des neiges, le firmament immense\ncourbait maintenant son arche bleue — était une beauté et une bonté de\nDieu. Des milliers d'astres ruisselaient, un souffle fort portait la première\ngelée à travers l'espace. Elle était enfin revenue, la pureté des grands hivers\nvêtus de blanc ! Une énergie joyeuse s'immisçait peu à peu dans le cœur des\nhommes. Sans le savoir, un paysan rit très haut. Son rire n'étonna personne.\nLes filles élevèrent leurs voix jeunes; des gars les écoutèrent avec émoi...\n\n                                        X\n\n   Vers minuit, les quinze cabarets de Baeren débordaient de monde. Une\nréaction violente précipitait les rustres dans une gaîté de kermesse. De léni-\nfiantes caresses mystiques les avaient enveloppés ; leurs âmes furent touchées;\nils se sentirent dignes de la race, du passé gonflé de Foi. Ils voulurent s'en\nréjouir, au nom du Seigneur.\n   — Journée bien employée! Nous méritons un verre! cria de sa robuste voix\nle bourgmestre.\n   Il entrait à « la Cruche Pleine » où les chopes sont les plus grandes et\ncontiennent la plus forte bière.\n   Il ajouta :\n   — Je régale !\n   Ceux qui se trouvaient près de lui le suivirent.\n   L'élan était donné. Les garçons, les vieux, et même quelques rustaudes se\nrépandirent dans les estaminets du village.\n    Un paysan résuma leur pensée :\n    — Allons! Saint Thomas sera content de voir que nous le fêlons selon la\n coutume !\n    Les lampes brillaient partout entre des murs blancs ornés de Sacrés-Cœurs\nrouges et bleus. Les dallages en brique bien lavés, les tables et les chaises\n vernies, le comptoir jaune, reluisaient et souriaient comme les gens.\n    — Encore une pinte !\n    — Moi aussi !\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "212                              DURENDAL\n\n\n    La cervoise sucrée et mousseuse laissait aux lèvres de gras ourlets. Les\n pipes irritaient les paupières. On n'en fumait pas moins et la sécheresse des\n gorges augmentait, tandis que grandissait le bruit. Toutefois, les villageois\n qui se trouvaient suffisamment lestés de bière, demandaient du genièvre afin\n de se préparer un sommeil sans trouble.\n   — Apportez les bonnets de nuit !\n    Et une femme charnue, aux mains crevassées, déposait précautionneuse-\nment les petits verres devant les clients.\n    « A la Cruche Pleine » l'entrain devenait énorme. Klaas se souvenait d'une\nromance de sa jeunesse, et les paysans, au troisième couplet, accompagnèrent\nla mélodie sentimentale; les joues gonflées, ils imitaient le son de la trom-\npette. Tout à coup, Klaas interrompit sa chanson, et, malgré ses soixante ans,\nil se mit à sauter sur place et entonna un air de contredanse. Krelis Albijn,\nla figure écarlate, se levait, tendait les mains aux compagnons; tous formèrent\nun cercle qui tournoyait autour du bourgmestre.\n   Enfin, Klaas s'en alla, un peu essoufflé. Sur le pas de la porte, il se\nretourna :\n   — Bonsoir, les enfants ! Et que chacun se conduise bien !\n   — Oui, oui, bourgmestre!\n   Ce départ libéra les dernières contraintes. Un grand nombre de villageois\nétaient pris de boisson. Ils gueulaient à présentais scandaient le rythme sau-\nvage de leurs cris, en frappant sur les tables. Un ancien dormait, malgré le\ntapage ; un filet de salive coulait de sa bouche et s'égouttait à son menton\npointu. Des filles, que leurs galants serraient dans les coins, poussaient de\npetites plaintes effarouchées.\n   Krelis paraissait le plus monté des drilles. Il défiait ses camarades à des\nexercices de force. On le vit porter sur la tête un banc chargé de trois con-\nsommateurs. Il leva des chaises avec les dents. Il ploya un tisonnier entre\nses paumes calleuses. Il s'adossa contre le buffet, il renâcla, et il lança, de\ntoute la force de ses poumons, un crachat au milieu de la petite glace qui\nembellissait la cheminée. Il voulut marcher sur ses mains; cette tentative\néchoua. L'ivresse rompait son équilibre. Alors il recommença à boire.\n   Tout de même quelques-uns trouvaient la fête trop complète. Dans leurs\ncervelles embuées, ces patauds essayaient de se figurer la mine de Saint\nThomas devant cette joie débridée. Oui, vraiment, ils avaient été vite en\nbesogne ! Ce matin les macérations, la pénitence, ce soir les libations et le\nreste... Pourvu que des représailles n'arrivassent point... Deux garçons\nessayaient d'échanger leurs remords et leurs craintes, ils ne purent se com-\nprendre et, navrés, ils ingurgitèrent de la bière et soupirèrent en clignant de\nl'œil vers une magnifique luronne qui dégrafait son corsage pour respirer à\nl'aise.\n   De pauvres diables avaient dépensé beaucoup d'argent. Ils se disaient,\nvaguement, que la ménagère allait les recevoir avec des récriminations; ils\nfouillaient leurs poches, et retournaient les doublures d'un air piteux. Stoffel\nAlbijn n'avait fait que passer au cabaret de « la Cruche Pleine ». Il buvait\nplus à l'aise loin de son fils, dont les exercices l'importunaient.\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                             L'INCONNU      TRAGIQUE                            213\n\n\n     Cependant le café se vidait. Les amoureux, tenant leurs promises par la\n  taille, avançaient lentement sous le ciel pur. On entendait le bruit des sou-\n  liers dans la neige durcie, le battement d'une porte, le dernier hoquet d'un\n  ivrogne. La croix du clocher se détachait sur les étoiles. Le vent ranimait\n  continûment l'éclat des espaces bleus. Krelis, devant le cabaret, regardait et\n  écoutait. Ces femmes qui s'éloignaient, heureuses d'aimer et d'être aimées, lui\n  laissaient du trouble. Il respira l'air ravigourant, il se frotta le front. Cinq ou\n  six paysans chantonnaient derrière lui, dans la salle. Il rentra pour payer le\n  cabaretier. L'ivresse le reprenait et appesantissait ses paupières dans l'atmo-\n  sphère empestée. Il allait sortir, quand un paysan le bouscula.\n     Celui-là arrivait d'une allure vive et une jeune fille le suivait.\n      Krelis reconnaissait Pierre Voerman et Lina.\n      Il serait parti sans leur adresser un mot, si Voerman n'avait dit :\n     — Eh bien, Krelis ! Ta fâcherie dure-t-elle toujours ?\n     — Je ne vous parle pas!\n     — Je te parle, moi!\n      Krelis fit un geste menaçant et, comme l'autre le narguait, il lui jeta son\n  poing en pleine figure.\n     Voerman recula et chancela. L'attaque le surprenait, il ne se ressaisit pas\n  immédiatement.\n     Albijn proféra :\n     — J'agirai ainsi chaque fois que tu encombreras mon chemin !\n     Voerman reprenait conscience; il bondit, il tomba sur Krelis, dont les\n jarrets plièrent. On crut que ce dernier allait choir. Ses veines saillissaient à\n  ses tempes, la sueur mouillait ses cheveux.\n     Les buveurs suivaient, inquiets, les péripéties de la lutte. Lina, appuyée\n  contre le mur, défaillait.\n     Krelis Albijn, d'un effort brusque, dans la détente de ses muscles, repre-\n nait l'avantage. Il était parvenu à glisser la tête de Voerman sous son bras\n gauche et l'empoignait maintenant par la ceinture. Il le souleva tout à coup,\n le fit tomber, et aussitôt, lui mettant un genou entre les omoplates, il s'achar-\n nait sur la victime. Le crâne de Voerman résonnait comme la boule d'un jeu\n  de quilles.\n     Les buveurs arrachèrent Krelis à son œuvre sauvage. Pierre Voerman,\n debout, se rua de nouveau à l'attaque.\n     Ils étaient devant la porte ; ils roulèrent dans la rue.\n     Lina sortit en jetant un cri éperdu ; elle courut vers eux. Dans l'ombre,\n  Krelis sentit soudain la chair d'une femme. Lina se trouvait entre ses bras. Il\n hurla de volupté. Un grand frisson le secouait. Il serra Lina de ses mains fié-\n vreuses, il la mordit dans le cou. Il eut voulu la torturer longuement. Son\n sang bouillait. Les plaintes de Lina l'exaltaient; il la pressait, il l'étouffait.\n. Ses lèvres humaient la bouche de la fille, il fermait les yeux, insensible aux\n coups terribles que Voerman lui assénait par derrière.\n     Les buveurs quittaient le cabaret, accouraient, et s'indignaient :\n     — Oh ! oh ! Un homme brutaliser une femme !\n     — Le lâche !\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "214                               DURENDAL\n\n\n   — Oh! Nous devons le punir!\n   Une épouvantable clameur traversa l'air. Le clocher de l'église s'était\nanimé, la nuit avait tremblé. Le tocsin s'élançait de la tour, tombait sur la\nterre, et l'effroi se levait.\n   — Au feu ! Au feu !\n   Du côté du nord, une lueur rouge frissonnait. D'instant en instant son éclat\ngrandissait et envahissait le ciel.\n  Les femmes aux fenêtres gémissaient. Les paysans couraient dans l'unique\nrue de Baeren; la tête folle, ils s'interpellaient, ils parlaient tous à la fois.\n   Le sonneur traversa précipitamment la foule :\n   — Suivez-moi! Suivez-moi! Je sais! Je sais! Je suis monté au sommet de\nla tour... La maison de Vader Jas brûle! La maison de Vader Jas brûle!\n\n                                                           GEORGES VIRRÈS.\n\n  (A continuer.)\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "SAINT    JEAN-BAPTISTE\n\n   (l'KI.IX   OKNAYKR)\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": ""}, {"page_pdf": 268, "texte": "                     Poèmes\n\n                      Printemps\n\nLe ciel enténébré qui hurlait comme un loup\nPendant l'hiver s'est apaisé. L'ombre est en fuite\nEt l'on entend ce soir dans l'air tremblant et doux\nRésonner, que l'écho persistant    ébruite,\n\nA travers les taillis, le cri frais des coucous.\nPar la sève envahi, chaque bourgeon        crépite,\nEclate sous l'averse aux caressants      remous,\nOu de troubles rayons ont mêlé leurs pépites.\n\nEt la terre en amour, déjà    sournoisement\nQui guette le soleil au rude   enlacement,\nPour le mieux accueillir d'avance se parfume.\n\nEt voici m'étouffant, soudain que se répand\nL'émerveillante   odeur des berges de l'étang\nDont la mousse frisée et rousse âcrement     fume.\n\n\n                           II\n\nDe nuageux accords circulent\nMoelleusement et s'accumulent\nSur l'eau balbutiante et dont la face     ondule.\n\nTout est vaporeux,  indécis,\nA peine un reflet cramoisi\nVaguement chatoyant aux cimes des roseaux             moisis.\n\nLes lents bouleaux mal réveillés,\nS'étirant au soleil mouillé,\nA l'entour des marais embués qui les       mirent,\nOnt de frileux    sourires\nEt des chuchotis     gazouilles\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "2l6                                DURENDAL\n\n\n\n              Plus de sanglots     hagards,\n              De hoquets mous et syncopés\n              A travers les parages    trempés\n              Et les fossés où trembleusement        s'écoulait\n              Un gluant brouillard     violet.\n\n              Le printemps, éphèbe       ingénu.\n              Candide et nu,\n              Assis sur les mousses     amères,\n              Qu'un rayon d'azur clair veloure,\n              A la chanson qui     s'énamoure\n              Des merles,\n              Aux tournoiements     des essaims   sauvages,\n              Vibrances d'or\n              Parmi la saulaie\n              Blondie, harmonise sa double flûte,\n              Qu'il essaie\n              Dont les volutes\n              Montent, se contournent et planent\n              Diaphanes en l'air      diaphane...\n\n\n\n\n                       Plas des longues veillées\n      Plus des longues veillées où l'on file où l'on teille\n      Le chanvre avec un bruit craquant entre les doigts,\n      Tandis que plaque aux vitres une tache vermeille\n      L'âtre flambant et que l'ombre cerne les toits.\n      Plus de ces lents récits de la   Bête-à-sept-têtes.\n      Qu'on entendait hurler au fond du bois muet,\n      A qui, pour l'apaiser, nos ancêtres devaient\n      Offrir une belle fille en atours de fête\n      Chaque printemps ; plus d'antiques Noëls féconds\n      En mots plaisants et que l'on chantait par réponds :\n      « Petel roi qu'entras su tard, encouot que vous n'aivtes\n      Pouet d'autre train, né d'autre aiffare que das bétes\n      Et que di foin, y vous véniet rendre      houmaige\n      Et vous demanda lai pâx dans nouète          ménaige;\n      Noué, Noué ! » (1) Mais à c' t' heure, il est bien loin Noël,\n\n        (1)     Petit roi qui venez si tard, bien que vous     n'ayiez\n                Point d'autre train, ni d'autre affaire que des bêtes\n                Et que du foin, je vous viens rendre      hommage\n                Et vous demander la paix dans notre        ménage.\n                Noël, Noël/                           (Vieux Noël bysontin.)\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                           POÈMES                                  217\n\n\nAvec ses vieux refrains aux tournoiements     de vielle,\nA moitié patoisant dans les tièdes cuisines,\nDont les murs sont tendus de clartés     purpurines;\nAvec ses blonds fuseaux et ses rouets     branlants,\nSes troupeaux doucement dans l'étable meuglant ;\nSes calmantes odeurs sourdement      dégagées\nAu logis clos par les récoltes   engrangées,\nLe linge blanc qui sent encore le serpolet\nDu pré voisin ; l'odeur du lait dans le buffet,\nL'odeur du miel doré rapporté de la ruche\nEn automne et du pain bis au fond de la huche.\nDes sarments mal séchés, jetés sur les landiers,\nDes pommes mûrissant à l'ombre des fruitiers.\n\nIl est bien loin Noël, avec sa poétique\nNeige à travers les champs et sur l'âme et surtout...\nCouvant le renouveau d'un duvet blanc et doux,\nTombé pendant des jours d'ailes       archangéliques.\nNoël qui vit éclore un dieu parmi le foin\nD'une crèche ; Noël charmant et légendaire,\nNoël d'ancienneté, de paix et de chimère,\nSans tourmentante     ardeur (ou clairvoyance      amère)\nLe Noël que j'aimais, las mé ! est-il bien loin ?...\n(Un troublant ouragan printanier nous cingle,\nTout criblé de soleil, de grêlons,   d'arc-en-ciel),\nMais pourtant, je le sais, le candide Noël,\nComme une image naïve que l'on épingle\nD'une soigneuse main aux draps blancs de l'armoire,\nAuprès du buis béni et se décolorant\nDu crucifix qu'on met sur le cœur des        mourants,\nSubsiste en effigie au fond de ma mémoire.\n                                                    M A R I E DAUGUET.\n\n\n\n\n                         Àntomne\nLe jardin fume de senteurs    pénétrantes\nParfums fanés et violents de graines    mûres,\nOdeurs musquées, vireuses ou piquantes,\nAromatique odeur des plantes au long des murs.\n\nL'air est tout saturé d'ultimes      fragrances,\nCe sont les derniers jours d'estivale     fusion.\nC'est le grand cri d'adieu    intense,\nLe cri emblaumé des végétales       passions.\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "2l8                           DURENDAL\n\n\n      Et pâles et flambantes sont les plantes qui    meurent.\n      Et le pollen poudroie, au cœur des fleurs ouvertes,\n      La vigne est rubescente, et sa sanglante    vigueur\n      S'egoutte en grappes lourdes parmi les vrilles vertes.\n\n      Les feuilles des espaliers se roulent en cornets,\n      Qui tombent sous la gangrène des taches brunes.\n      Et les fruits apparaissent, blonds et replets.\n      Sous les toiles d'araignée, couleur de clair de lune.\n\n      Il règne comme une fièvre, de hâte et de départ.\n      Les insectes volent, alourdis de butin,\n      Velus et bourdonnants,    et veloutés de fard,\n      Sur leurs ailes de verre, et leur dos de satin.\n\n      Mais un oiseau soudain, s'envole du sorbier,\n      Avec un cri sonore, d'alerte et de fuite,\n      Qui fait frémir et se serrer le cœur troublé.\n      Et que l'écho, longuement     ébruite...\n\n      Automne, cycle accompli, crépuscule,     déclin;\n      Bel été clair, de jeunesse et de vie.\n      Bel été d'or, tu t'en vas, c'est la fin.\n      Seule ton œuvre nous reste, ô vendanges mûries !\n\n      Moissons splendides, bons trésors de la terre,\n      Vous nous restez, charme des jours    prochains,\n      Ainsi qu'un souvenir très doux et amer.\n      Qu'aux soirs de solitude on ranime et retient.\n\n      Car l'année, c'est la vie avec ses fruits de fiel,\n      Avec ses fruits pesants de force et de beauté.\n      Avec ses fruits luisants de douceur et de miel.\n      Auxquels le souvenir donne une odeur d'été...\n\n      A présent le jardin, que l'encens     engourdit,\n      Semble comme nous, finir en se rappelant,\n      Et goûter comme nous les bonheurs        flétris,\n      Et la tristesse ardente de ce fragile   moment.\n\n                                  ***\n\n      L'automne pleure : pluie chaude dans le brouillard,\n      Le parc est silencieux et désert et superbe\n      Et les arbres d'or penchent leurs gerbes\n      Dont les feuilles, comme des plumes vont au hasard.\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                         POÈMES                          219\n\n\nA travers la brume, filtre le soleil calme.\nL'immatérielle  lumière d'un jour sans reflet,\nL'air est d'une douceur qui trouble et qui remet,\nEt tout semble noyé de sourires et de larmes.\n\nUne moiteur inquiète de fièvre et d'émoi\nCouvre les mains pâles, de la saison     d'automne,\nEt les fleurs qu'elle porte, et que son geste donne,\nSont déjà fanées, d'avoir touché ses doigts.\n\nLe vent tient son haleine, suspendue     attentive,\nMais son sein trop gonflé, parfois pousse un soupir.\nEt l'on voit les branches, lentement   frémir.\nEt quitter en tremblant leurs feuilles   chétives.\n\nFaste et sacrifice, où tout meurt pour la vie,\nOù la plante affaiblie, par sa graine   périt,\nOù l'arbre épuisé, nous tend les fruits.\nOù le feuillage mort, vers les racines se plie.\n\nRien n'œuvre en ce moment, les sèves vont descendre.\nEt cependant la terre, sombre et humide.\nPrend toute cette mort, entre ses bras avides,\nPour en faire du printemps, jaillir la grâce tendre.\n\nRepos qui se prépare, dernier bruit de la fête,\nDernière note qui sonne, pathétique et dolente.\nSuivie d'écho, de silence et d'attente...\nVibration suprême, et triomphale     défaite.\n\n\n\nLe vent frénétique, court au ciel d'automne.\nAvec son char de bruit, et son manteau   claquant,\nLes nuages traqués, haussent leur dos blanc :\nGigantesque troupeau dont la toison    moutonne.\n\nLa terre est frissonnante,  et semble échevelée.\nDressant ses arbres fous, dans l'air     tumultueux,\nAttendant exaltée, que passe le vent     furieux,\nQui fait choir en son sein les dépouilles de l'année !\n\nFruits séchés, branches mortes, feuilles moisies,\nTout tombe et tout s'arrache, en un soudain délire.\nComme un aveu se crie, au choc du repentir,\nComme d'âpre pénitence, le bonheur      s'expie.\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "220                          DURENDAL\n\n\n\n      Ce sont les rites forts, du mystérieux   office,\n      Que la nature célèbre, avant son long sommeil,\n      Avant le long exil, où s'en va le soleil,\n      Voulant que rien ne reste, de leurs amours       complices.\n\n      Le vent passe... et l'autel de la vie se dévaste\n      Le vent brûle les souvenirs     jaunis.\n      Le grand vent, pareil à l'oubli,\n      Vide le cœur des bois, indifférent et vaste.\n\n                                                         HÉLÈNE     CANIVET.\n\n      1905.\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                              Les Poèmes\nLa Sandale ailée, par H E N R I DE RÉGNIER (Paris, Mercure de F r a n c e ) . — Le\n  Sang de Méduse, par SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE ( P a r i s , Mercure de\n  France). — L'Homme intérieur, par CHARLES GUÉRIN (Paris, Mercure de\n  F i a n c e ) . — La maison des Glycines, par E M I L E DESPAX (Paris, Mercure de\n  F r a n c e ) . — Le Poème de la maison, par L o u i s MERCIER ( P a r i s , Calmann-\n  Lévy). — Sonates au clair de lune, par AMÉDÉE PROUVOST (Paris, Calmann-\n  Lévy).— Paysages introspectifs, par TANCRÈDE DE VISAN ( P a r i s , H e n r i Jouve).\n\n   La S a n d a l e a i l é e continue, avec u n e harmonieuse logique, le lent pèleri-\nnage de M. H E N R I DE RÉGNIER vers une beauté toujours plus p u r e et plus\nsereine. Vêtue jadis de voiles épais et compliqués, où de nocturnes joyaux\ndardaient des feux obscurs, sa Muse ne porte plus à présent que la claire robe\nà plis droits, d a n s laquelle elle marche d'un pas sûr et régulièrement cadencé.\n   U n e mélancolie plus profonde, plus tranquille aussi, i m p r è g n e ces poèmes\nd'automne d'un parfum a m e r et t e n d r e . Car le poète a vécu la vie, et c'est en\nvain qu'il cherche aux miroirs d'autrefois la face de joie qui s'y souriait à\nelle-même :\n                     Je descends vers le soir et crois avoir été\n                     Ce Printemps qui jadis montait dans la lumière\n                     Vers ce palais d'or rouge où se riait l'Été !..-\n\n   Les poètes d'aujourd'hui sont p r o m p t s à se lamenter sur la perte de leur\njeunesse. Où sont les vertes vieillesses de Goethe et de H u g o ? . . . Il semble\nque M. de Régnier n o u s offre l'exemple, aujourd'hui, d'un poète mort j e u n e\nen qui survit u n romancier, et la Sandale ailée ne laisse pas d'avoir l'air du\ntestament, très éloquent d'ailleurs, d'une Muse épuisée p a r la vie et qui met\ntoute sa force dans ses dernières paroles. Elle a bien retrouvé sa flûte de\nnaguère, mais la source est tarie qui l'aidait à chanter d'un souffle si juste et\nsi sonore :\n                                          ... et pourquoi\n            M'avoir fait, Dieux cruels, Dieux méchants, Dieux sournois,\n            Qui riez du vain souffle où mon soir s'évertue,\n            Retrouver le roseau, si la source est perdue ?...\n\n   Et il y a, d a n s cette plainte, quelque justice. Phrixus et Aphareus, évoca-\ntions légendaires qui servent au poète à traduire ses propres émois, sont là\npour en témoigner : l'auteur des Jeux rustiques et divins n'y a pas retrouvé tou-\njours ces belles lignes énergiques et sobres que nous donnaient à admirer ses\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": " 222                             DURENDAL\n\n\n tableaux de la seconde manière. On ne recommence pas le passé, et les pas\n de l'homme mûr ne foulent pas sans péril les sentiers où courait, invulnérable\n et sûre, son alerte jeunesse.\n    A ces poèmes diffus et prolixes, je préfère les précises et sincères impres-\n sions que M. de Régnier a rapportées de ses voyages aux terres d'Asie,\n encore que, sous la plume d'un tel artiste, elles puissent paraître excessive-\n ment menues : on s'étonne, par exemple, que la Hellade n'ait inspiré au\n poète des Médailles d'argile que quelques strophes qui ne font pâlir aucun\nsouvenir littéraire.\n    Les poèmes par quoi se termine la Sandale ailée sont parmi les meilleurs\ndu livre. On y retrouve, développée et portée à sa juste maturité, cette inspi-\nration si simplement et si profondément humaine dont la Cité des Eaux nous\navait déjà livré quelques remarquables monuments. Beaux vers graves, régu-\nliers, sonores, et palpitants d'une émotion contenue, comme les aimait le\nvieux maître Ronsard, dont Henri de Régnier évoque ici, avec un amour où\nil y a de l'émulation, la touchante et glorieuse figure! Douces et solennelles\nrêveries, déroulant leurs chœurs mélodieux aux murmures doux et solennels\ndes vagues de la mer et des cimes balancées des pins, et confondant avec les\nleurs l'amer parfum d'une exaltation triste...\n\n    Le Sang de Méduse, de M. SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE, est peut-être le\n plus beau livre qu'ait donné ce fier poète. J'ai eu l'occasion autrefois, à pro-\n pos de la Tentation de l'homme, de caractériser ce très haut et très pur talent,\nqui demeure pareil à lui-même et qui continue d'édifier, avec une laborieuse\n et heureuse patience, le monument d'airain dont la vision grandiose et le plan\n magnifique lui étaient apparus dès ses premiers efforts. Le présent recueil ne\n fait qu'ajouter un étage à cette œuvre gigantesque, et je ne pourrais que me\n répéter en essayant de définir celle-ci. Mais il me plaît de dire encore l'admi-\n rable puissance et la prodigieuse splendeur des courtes épopées de M. Sébas-\ntien-Charles Leconte, qui n'ont d'égales que certaines pages de la Légende des\n Siècles ou des Poèmes barbares. L'auteur du Sang de Méduse semble être le der-\nnier descendant de la lignée épique, qui fut si peu nombreuse en France.\nToute chose prend, sous sa plume, des proportions héroïques que notre\népoque ignore, et l'on dirait qu'il s'est juré d'élargir encore la stature des\ncolosses de la Fable ou de l'Histoire, et d'amplifier leurs gestes jusqu'à leur\nfaire toucher les limites de la grandeur.\n    Mais ce qu'il convient avant tout d'admirer chez ce grand poète — accor-\ndons-lui, car elle lui revient, l'épithète que sa dédicace décerne, avec justice\nd'ailleurs, à Henri de Régnier, — c'est une plastique impeccable, une rigou-\nreuse fidélité d'évocation, une langue d'une force et d'un éclat auxquels n'at-\nteint aucun de ses rivaux. En vérité, nous avons affaire ici au plus robuste\nartisan du vers français que l'on ait vu à l'œuvre depuis Hugo et Leconte\nde Lisle : l'alexandrin, droit et sonore, tranchant comme une lame bien\ntrempée, est martelé par lui avec une vigueur sans pareille; et la rime,\naudacieuse et forte, y fait un bruit semblable au tintement rapide du marteau\nsur l'enclume.\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                                       LES POÈMES                                          223\n\n\n  J'ai particulièrement goûté, dans ce livre où les pièces admirables n e\nsauraient être toutes citées, Paris de Troie, l'Achilléide, Sparte, et l'ode vibrante\naux Mânes de Julien, empereur. Voici, entre tant d'autres, des vers d'une émou-\nvante beauté :\n                  Les bergers de l'Ithôme et les durs chevriers\n                  Dévalent dans le soir qui couvre le Taygète ;\n                  Nul rayon n'a trahi les lueurs que projette\n                  Le croc de bronze armant les épieux meurtriers.\n                    Vers la creuse vallée où dort Lacédémone,\n                    Les nocturnes marcheurs, aux gorges du mont noir,\n                    Se hâtent, anxieux de leur féroce espoir,\n                    Sans que, sous leurs pieds nus, le roc dorien sonne.\n                    Car, là-bas, la cité haïe, aux toits épars,\n                    Sommeille, sans défense, entre les lauriers-roses,\n                    Dédaigneuse des murs des acropoles closes,\n                    Et dont le mâle orgueil ne veut pas de remparts...\n\n  Ainsi, pèlerinant tour à tour à travers la L é g e n d e et à travers l'Histoire,\nM. Sébastien-Charles Leconte revit les émotions de ses héros, par ce privi-\nlège merveilleux qui n'appartient q u ' a u x seuls poètes.\n   U n e préface d e l'auteur traite D'un avenir possible de la poésie en France :\npréface sincère, judicieuse, et par m o m e n t s justiciaire où M. Leconte s'efforce\nde démêler les causes du m a l e n t e n d u qui sépare les poètes de la foule.\n\n    U n nouveau livre de M. CHARLES G U É R I N vaut toujours, aux fervents de\nbeaux vers et de sincères pensées, un plaisir d'art délicat et puissant. Ce\npoète est d e ceux qui ont appris à ne pas se contenter d'une demi-perfection,\net à répandre sur leur ouvrage les nobles et fécondantes sueurs de l'effort\njamais r e b u t é . R a r e et admirable probité, q u e la conquête du r a m e a u de\nlaurier payerait à peine à sa juste valeur!\n    Je ne sais pourquoi, cependant, L'Homme i n t é r i e u r n e m'a point causé\nune satisfaction aussi complète que le Semeur de Cendres. L'excessive sincérité\ndu poète est peut-être cause de cette légère déception : certains poèmes\nd'amour, tout palpitants d u reste d ' u n e p o i g n a n t e émotion, n'ont pas su évi-\nter de regrettables outrances de subjectivité. L'aveuglement d'une passion\ndespotique, q u e l'on y sent vivre à c h a q u e page, s'y trahit p a r toutes sortes\nde détails puérils, qui en déparent m a l h e u r e u s e m e n t la grave et robuste\n pureté. Il y a des souvenirs q u ' u n artiste devrait se g a r d e r de t r a d u i r e , parce\n qu'ils ne sont pas assez dépouillés de ce caractère transitoire et spécial qui en\n fait, u n i q u e m e n t , des reliques personnelles, bonnes à laisser d a n s les tiroirs.\n Mais ce n'est pas en vain que ce fripon d'Amour porte un b a n d e a u sur les\n yeux!\n    A cela près, l'Homme intérieur est digne du Cœur solitaire et d u Semeur de\n Cendres. On y goûte le même souci constant de la forme impeccable, de la\n mesure et de l'harmonie, la même mélancolie farouche et p é n é t r a n t e , la\n  même soif é p e r d u e de vivre et de souffrir, le m ê m e culte absolu de la B e a u t é .\n  M. Charles Guérin, et c'est là un des traits qui constituent son originalité, se\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": " 224                                DURENDAL\n\n\nrattache, par delà Baudelaire, aux poètes du romantisme : il en a la sincérité\nviolente, le lyrisme émouvant, l'abondante imagination, le penchant aux\nrêveries douloureuses. Le héros de ses poèmes (qui sans doute n'est autre\nque lui-même), il le représente volontiers en des attitudes à coup sûr très\nromantiques, mais qui sont expressives et, pour ainsi dire, synthétiques. Car\nune forte culture classique empêche le poète de l'Homme intérieur de tomber\ndans les ridicules outrances et les déclamations ampoulées qui distinguent\ntrop souvent ses aînés de 1830.\n   La ligne de ces poèmes s'est faite plus sévère encore et plus pure qu'elle\nne l'était dans les œuvres précédentes. La débordante inspiration, qui jadis\nse précipitait librement et suivant sa pente naturelle, le rigoureux artiste\nqu'est M. Charles Guérin se plaît aujourd'hui à la canaliser en des bornes\nétroites, entre deux bords de marbre. Et ce n'est pas sans regret qu'il songe\nau ruisseau vagabond de sa première jeunesse :\n                     Je chéris toujours la Beauté,\n                     Bien qu'aux mots stricts je la resserre ;\n                     Plus soumise à ma volonté,\n                     Mon œuvre n'est pas moins sincère ;\n                     Mais, quelquefois, au contact dur\n                     De mes strophes mieux ordonnées,\n                     Je souffre d'un regret obscur\n                     Pour l'art de mes autres années...\n\n    Au demeurant, les vers de l'Homme intérieur gardent cette limpide fraîcheur,\n cette droiture irréprochable, cet accent d'élégante noblesse et de franchise\n vivante qui ont toujours marqué de traits si personnels l'art de M. Charles\n Guérin, poète digne de toute louange.\n    Une assez étroite parenté s'avère entre l'inspiration de M. Charles Guérin\n et celle de M. EMILE DESPAX, dont la Maison des Glycines nous révèle un\n talent très robuste et très subtil tout ensemble. Pourtant, ce jeune poète\n n'approche pas encore, tant s'en faut, de la parfaite simplicité et de l'admi-\n rable mesure qui caractérisent l'œuvre de son aîné. Il y a quelque prolixité\n dans ces poèmes, qui ont toutes les qualités et beaucoup des défauts de\n l'aimable jeunesse. M. Despax n'a pas conquis encore, au prix d'une expé-\n rience amère, la force douloureuse de pouvoir contenir les battements d'un\n cœur tumultueux. Il met, à nous confier ses émois et ses rêves, une abon-\ndance de paroles et une profusion d'images qui ne laisse pas de lasser par\n moments. Mais il a le don du lyrisme, qui se fait si rare aujourd'hui, et ses\nvers débordent d'une sincérité qui emporte la sympathie, si elle ne parvient\npas toujours à gagner l'admiration. Une discipline plus sévère permettrait à\nce nouveau venu d'arriver aux sommets de l'art, et il est permis d'attendre\nbeaucoup de lui. Aussi bien, certains poèmes de ce livre s'imposent-ils déjà\nà notre attention par quelque chose de mieux que de généreuses promesses :\ntelles les Idylles latines et cette très belle pièce A Francis Jammes, qui me\nsemble digne de servir de pendant à celle que Guérin adressait naguère au\nrossignol d'Orthez.\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "                                   LES POÈMES                                   225\n\n\n  Je préfère, plutôt que de tenter ici une scrupuleuse et sèche analyse de la\nMaison des Glycines, vous d o n n e r à lire celte Invective, en quoi se résume assez\njustement l'opulente imagination de M. Emile Despax :\n               Maraudeur, qui pillais la treille du voisin\n               Et disais : » Viens goûter mes grappes de raisin » ;\n               Qui bâtis tes hangars avec mes vieilles poutres.\n               J'ai dû gratter ton nom sur l'une de mes outres.\n               J'ai su que, par les soirs d'hiver, tu t'en venais\n               Disant aux gens : « Mon bois brûle sur ses chenets.\n               Son meilleur vin, que nos aînés ont trouvé digne\n               De leurs banquets, son vin a mûri dans ma vigne. »\n               O fourbe dont ma laine a tissé les habits,\n               Tu m'as dit : « Je ne sais comment, une brebis\n               S'est, hors de tes troupeaux, dans les miens égarée.\n               Je m'en suis aperçu très tard dans la soirée,\n               Et malheureusement déjà, d'un fer brûlant.\n               Un pâtre avait marqué mon chiffre sur son flanc. »\n               J'ai souri. J'entendais sur les collines proches\n               Mes brebis agiter, en paissant, tant de cloches !\n               Tu mentais. J'ai souri. Car j'ai, dans ma maison,\n               Etudié longtemps mes cloches et leurs sons.\n               Le soir, quand tes troupeaux reviennent sur la route,\n               Je reconnais ma cloche, avec joie, entre toutes.\n                Elle est claire. Mais toi, lorsque tombe le soir,\n                Lorsque les vignerons ont quitté le pressoir,\n                Lorsque leurs chants se sont perdus dans le silence,\n                Seul, contre le rosier qui sur toi se balance,\n                Sans sentir se mouiller tous les poils de ta peau,\n                Peux-tu, prêtant l'oreille au retour des troupeaux,\n                Supporter cette cloche, au lointain, qui discorde ?\n                Ce n'est rien, ou, du moins, presque rien, je l'accorde.\n                N'importe. Quand l'oubli se ferait, si complet\n                Que tu ne saurais plus trouver, si tu voulais,\n                Ma brebis dans le tas des tiennes, ses pareilles,\n                Tous les soirs, ô voleur, tous les soirs tes oreilles\n                Entendront, te criant, comme un remords, mon nom,\n                Au-devant du berger, du chien et de l'ânon,\n                Sous le silence creux que la nuit exagère,\n                Sonner dans tes troupeaux une cloche étrangère...\n\n    Croyez-moi : celui qui écrivit cette Invective est un poète excellemment doué,\n et qui du reste a foi en son talent. L a Maison des Glycines est pleine d e poèmes\n de cette allure, où u n très vif sentiment de la nature se traduit avec une\n richesse peu c o m m u n e d'images éclatantes ou discrètes.\n\n    M. Louis MERCIER, poète excellent au meilleur sens de ce mot, n'est guère\n connu que des rares personnes qui suivent de très près l'actuel mouvement\n littéraire. L'auteur des Voix de la Terre et du Temps habite, paraît-il, au fond\n d'une lointaine province où il se livre aux humbles travaux des c h a m p s ;\n et cela explique bien des choses !\n    Le P o è m e d e l a M a i s o n , que ce probe artiste vient de nous donner, n e\n peut manquer d e bien servir la gloire restreinte qu'il s'est conquise. Rare-\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": " 226                                   DURENDAL\n\n\n ment la Muse rustique fit retentir d'aussi sincères accents, rarement les\n paysages, les choses et les gens des campagnes furent célébrés avec autant\n d'éloquence et d'amour. Ici, c'est vraiment un paysan qui parle, une âme\n rude et fruste, mais toute frémissante, un cœur vibrant qui fait écho aux\n multiples frissons de la vie des champs : joie laborieuse des journées, terreurs\n hallucinées des nuits ; œuvre sacrée des semailles, gloire des moissons opu-\n lentes. Toutes les émotions de l'existence rustique se reflètent fidèlement dans\n cette œuvre robuste, saine et réconfortante.\n    Le Poème de la Maison prête une vie symbolique à tout ce qui constitue\nl'humble logis où se déroulent ces idylles et ces drames obscurs que sont les\n vies des paysans : la porte, la cheminée, la table, le lit, l'horloge, la lampe, le\n Christ, les fenêtres, le puits, d'autres choses encore, et les bons animaux\nfamiliers. Cette œuvre est d'une beauté simple et pure, très nouvelle et très\nattachante. Et les images qu'elle évoque se haussent presque toujours jusqu'à\nune signification d'humanité universelle, qui en renforce encore l'énergique\néloquence. C'est de la plus vivante poésie.\n   Les vers de M. Louis Mercier sont d'une vigueur un peu âpre et d'une\ngrâce campagnarde que je ne saurais dire : pleins, sonores et francs, ils\nsortent de la meilleure veine française. Ecoutez ceux-ci, et dites-moi si leur\ntouchante simplicité ne rappelle pas certaines Bénédictions d'un autre poète,\nqui fut aussi champêtre à ses heures :\n                Bénissez ceux qui font les meules, bénissez\n                Ceux par qui les grands chars de gerbes sont dressés ;\n                Bénissez lesfléauxdans les aires sonores,\n                Bénissez les batteurs levés avec l'aurore ;\n                Bénissez les boisseaux, et bénissez le van\n                Qui garde le bon grain et rend l'ivraie au vent ;\n                Bénissez le moulin, la meule et la trémie,\n                Et bénissez la huche où la pâte est pétrie ;\n                Et bénissez le four où, dans le feu vermeil,\n                Le pain mûrit ainsi que les blés au soleil...\n\n   J'entends dire, de droite et de gauche, que les vers de M. FROUVOST sont\ncharmants et délicats, mais que, le plus souvent, ils manquent de puissance.\n Eh! mon Dieu! pourquoi le regretter? N'y a-t-il pas assez de poètes qui font\nvibrer les cordes violentes? Ne saurait-on permettre enfin à un artiste\nd'avoir plus de grâce que de force ? et faut-il qu'on jette des pommes cuites à\nla chanteuse légère, parce que sa voix a moins d'ampleur que le grave\ncontralto? Que mon voisin, pour sa part, préfère les organes puissants, je le\nveux bien, mais qu'il me laisse libre à mon tour d'aimer mieux les voix déli-\ncates. M. Amédée Prouvost est un sage : il sait que le plus sûr secret de\nfaire tout avec grâce, c'est de ne point forcer son talent. Et la pratique de ce\nprécepte judicieux lui porte bonheur.\n   Les Sonates au clair de lune répètent, mais en les renouvelant, les\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "                                   LES    POÈMES                                    227\n\n\nthémes familiers de l'Ame voyageuse, par quoi M. P r o u v o s t débuta d a n s le\nmonde des Lettres. La forme, ici, est i n c o m p a r a b l e m e n t plus sûre d'elle-\nmême, et la sincérité du j e u n e poète s'y épand avec u n e liberté que plus rien\nn'entrave. Les impressions de voyage surtout, et les tendres confidences de\nses bonheurs domestiques, atteignent à u n e vérité d'expression, à u n e fraî-\ncheur d'intimité vraiment exquises. L'éveil de la paternité y trouve des.\naccents qui forcent l'émotion, et il est, parmi les poèmes méditerranéens qui\nouvrent ce recueil, telles toiles de lumière et d'azur dont il semble difficile de\nsurpasser l'harmonieuse précision et la fine élégance :\n\n                      Les agaves comme des dagues\n                      Dressent leurs fuseaux vers le ciel,\n                      Sous la tiède écume des vagues\n                      Le sable est plus blond que le miel...\n                      Et, là-bas, dans les eaux moirées\n                      Les blondes îles de Lérins\n                      Sont comme deux perles nacrées\n                      Sur l'azur soyeux d'un écrin...\n  Les Sonates au clair de lune m a r q u e n t u n sérieux progrès d a n s les efforts de\nM. Arnédée Prouvost, et l'on peut attendre d e belles œuvres d'un poète qui\ndonne de telles preuves de son attachement aux Muses.\n\n    Les P a y s a g e s lntrospeotifs de M. TANCRÈDE DE VISAN s'ouvrent par u n\nEssai sur le Symbolisme, où le jeune poète s'est efforcé de dégager, aussi com-\nplètement que possible, les lois essentielles de ce mouvement et les relations\nqui l'unissent à la philosophie moderne. Car il paraît que la poésie sort, toute\narmée, du cerveau des philosophes. Cette préface, très documentée, très\nconsciencieuse, et redoutablement hérissée de très savantes citations, apporte\nà coup sûr une précieuse contribution à l'histoire littéraire de ces dernières\nannées. Si l'auteur n'a pas su toujours éclairer d ' u n e lumière très vive les\nidées et les théories qui présidèrent naguère à la formation de l'école s y m b o -\nliste, la faute en est à ces idées, qui sont imprécises et confuses, bien plutôt\nqu'à leur historien. Historien, oui : car cet Essai sur le Symbolisme offre avant\ntout, me semble-t-il, un intérêt rétrospectif; il se confirme tous les jours que\nl'école symboliste a définitivement fait son t e m p s . Elle a laissé, sans doute,\ndes « alluvions » n o n négligeables au domaine de la poésie, et les poètes de\nl'avenir garderont d'elle quelques souvenirs qui ont leur prix. Mais, en tant\nqu'école, elle a vécu, et son règne est passé. E n c o r e que M. de Visan ait l'air\n de découvrir des façons de la rajeunir, je crois a u fond que son Essai\n n'invente rien, et je persiste à le tenir pour une excellente page d'histoire\n littéraire.\n    Au demeurant, les recettes poétiques qu'il nous offre d a n s ce manuel du\n parfait symboliste, me paraissent, à moi, d'une complication outragèuse et\n d'une application extrêmement malaisée. J e ne puis m'empêcher de penser\n que les grands poètes d'autrefois n'eussent rien entendu à tous ces raffine-\n ments, et que n o t r e b o n n e sincérité se perdrait sans retour à suivre de telles\n doctrines. Laissons les philosophes assembler des nuages ! Contentons-nous,\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": " 228                              DURENDAL\n\n\n poètes que nous sommes, d'éprouver et de traduire les grandes émotions\n humaines, source de toute grandeur et de toute beauté véritables!\n     Tout cela est si vrai, qu'en lisant les poèmes de M. Tancrède de Visan, j'y\n ai cherché en vain l'application des principes énoncés dans son Essai. Ah!\n que ces préfaces sont trompeuses! Elles me font penser aux parades foraines,\n où l'on annonce à grand fracas de mirifiques spectacles, qui, une fois que\n l'on est entré, se réduisent à quelques chandelles fumeuses et à quelques,\n maigres histrions vêtus d'oripeaux poudreux. Non pas que ces Paysages intro-,\nspectifs soient sans valeur : ils témoignent, au contraire, d'un très noble souci\n d'art et d'un réel talent de versification, malgré quelque gaucherie encore,\n qui tient sans doute à la jeunesse de leur auteur, et un je ne sais quoi de\nfroid, de guindé, d'hésitant, qui doit tenir aux doctrines promulguées dans\nl'Essai. Car ces doctrines, visiblement, préoccupent et gênent le poète au\npoint de lui enlever cette gracieuse aisance et cette harmonieuse liberté de\nmouvements sans lesquelles un poème ne saurait être tout à fait beau.\nM. de Visan, cela saute aux yeux, redoute de se laisser aller à son instinct et\nde suivre tout bonnement la bonne loi naturelle.\n    Je le regrette pour lui et pour nous. Outre que ses vers m'ont déçu, en ce\nsens qu'ils ne me paraissent pas illustrer sa préface d'exemples éloquents, le\npetit nombre de poèmes sincères des Paysages introspectifs autorise à déplorer\nque l'aimable talent de l'auteur se soit dépensé de la sorte, pour la défense de\nthéories dont rien ne saurait arrêrer la chute.\n\n                                                             FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "TETE D'ANGE\n(FÉLIX DENAYER)\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": ""}, {"page_pdf": 284, "texte": "                   La Libre Esthétique\n\n                            Isidore Verheyden\n                 EPINEUSE, inquiétante, l'exposition posthume de l'œuvre d'un\n                      maître !\n                         L'hommage veut être décisif. La piété des organisateurs\n                     s'ingénie à rassembler tout d'abord une série chronologi-\n                      quement complète de documents significatifs. Aucune\n                      œuvre ne paraît négligeable.\n                         Les collectionneurs, les amateurs offrent le prêt des\n                      morceaux qu'ils possèdent. On ne veut pas, en les refusant,\n                      froisser des gens qui ont choisi et payé ces ouvrages. Il\ns'agit d'une glorification, il y faut l'unanimité des suffrages.\n   Les héritiers du défunt possèdent des études, des esquisses, des œuvres\nanciennes invendues, des préparations jamais exhibées. Tout cela curieux à\nmontrer.\n   L'arrière-pensée de quelques ventes fructueuses — légitime espérance —\nfermente dans des cerveaux.\n   Tant de considérations diverses amènent d'inévitables redites, une pléthore\nd'envois.\n   L'exposition, toujours trop à l'étroit, prend l'aspect décourageant habituel\naux galeries encombrées. Les œuvres maîtresses s'estompent parmi trop\nd'autres un peu moins heureuses. Leur effet s'en trouve atténué.\n   Voulue en apothéose, la manifestation organisée avec ferveur devient le\npavé de l'ours.\n   La critiqué, les camarades du mort l'affirment avec une joie féroce mal\ndissimulée.\n   Cette fois, le directeur de la Libre Esthétique en groupant une très brève\nsérie de peintures d'Isidore Verheyden a su éviter tant d'écueils. Mais peut-\nêtre a- til été trop bref.\n   Une trentaine d'œuvres — clou de la treizième annuelle organisée par\nM. Maus — ne peuvent prétendre à résumer toute une carrière. L'ensemble\nn'a rien de synthétique. Il révèle seulement un Verheyden peu connu, non\npas le paysagiste achalandé, non pas le portraitiste réputé, non pas M. le\nProfesseur de la classe de peinture à l'Académie Royale des Beaux-Arts de\nBruxelles, mais exclusivement un bon peintre, enthousiaste, spontané,\ninquiet, cherchant pour son propre perfectionnement des notations nouvelles,\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "230                               DURENDAL\n\n\navec un grand respect de la nature et de lui-même, une ferveur d'artiste con-\nscient de son tempérament.\n   Ces réalisations — Verheyden ne l'ignorait pas — auraient offusqué sa\nclientèle régulière, officielle ou bourgeoise; il en cachait les essais dans un\nrecoin de son atelier ou les mettait en dépôt chez des amis confidentiels et\nsûrs. Ainsi, il cultivait un jardinet secret ignoré de la foule dont les fleurs\nimprévues forment l'exposition posthume — si éloquente — ouverte aujour-\nd'hui.\n   Il en émane la sensation d'une joie ressentie par Verheyden quand il com-\nmençait, quand il « ébauchait une toile », d'une patte hardie, sans tenir\ncompte d'aucune contingence.\n    Le grand nombre de paysages opulents, de portraits bien tenus qu'il a\nsignés n'affirment pas avec la même indépendance cette vision vibrante, cette\nrobustesse ardente et primesautière, ce goût des colorations rares et corsées.\nIl apparaît par les morceaux actuellement montrés que le peintre, après l'ex-\ntinction d'une première flambée d'enlhousiasme, éprouvait souvent une\nmanière d'impuissance à reprendre le travail ébauché, à le mener plus loin,\nà l'achever, au risque de ternir les beautés de son improvisation directe, cha-\nleureuse mais trop incomplète.\n   Nombreuses sont les grandes études de paysage magistralement attaquées,\naux valeurs masâées d'une brosse énergique, puis interrompues et quittées\navant que tout le motif fût mis en place, avant même que la toile fût entière-\nment couverte de couleur. Un large pointillage de trous dans la pâte colorée\n— par où transparaît la blancheur du dessous — parsème presque symétrique-\nment ces esquisses, sabrées de virgules lisses par un procédé préparatoire,\nappliquant des frottis sans empâtements, en attendant un achèvement définitif\nqui ne fut jamais exécuté.\n    La présente sélection n'offre guère de morceaux terminés, partant définitifs.\n Les plus complets sont : le Cerisier fleuri, le Portrait de Constantin Meunier, le\n Polirait de Mme Jacques Wiener et des natures-mortes : Cerises, Roses-, etc.\n    Le Cerisier fleuri, fraîche vision d'avril frissonnant, blanc, bleu et vert\n tendre, — un rayon entre deux giboulées — offre l'attrait d'une curieuse figure\n de vieux jardinier aux vêtements de laine rouge fanés en roses nuancés et\n rares.\n    Cette page précieuse, patinée et mûrie, rayonne d'un doux éclat, s'épa-\n nouit en bouquet précieux, a tourné en s'émaillant en un authentique chef-\n d'œuvre.\n    Le Constantin Meunier, récemment vu à l'Exposition de Liège, — mélanco-\n lique, appliqué, physionomique — besogne sérieusement, écrasé par son\n labeur méditatif et par la vie cruelle, la peau terreuse, l'œil mystérieux, les\n doigts actifs. Le coloris maintenu en une cuisine de tons fauves jroux, bruns,\n appropriés à la signification voulue pour l'œuvre, concourt à un effet\n intense;                                                                    -.-..-\n    Mme Jacques Wiener se laisse apercevoir âgée déjà, déjetée et-souffrante.\n Visage fin, pensif, ciselé par les deuils nombreux, éclairé par les joies rares.\n Un fond sourd, une robe noire, pas d'accessoires-, rien d'étoffe ou de pitto-\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                                  231\n\n\nresque. Un « document humain », si j'ose écrire cette formule éculée et gal-\n vaudée.\n    Les natures-mortes sont traitées en sonores accords de couleurs imprévues,\nassorties avec ce même instinct qu'une marchande de modes met à composer\nses fantaisies de haut goût.\n     Leur habileté technique, leur saveur grave, leur émail intact les font pré-\ncieuses.\n     Beaucoup d'autres peintures sont moins décisives, conduites à mi-réalisa-\ntion, puis laissées là.\n     C'est le Déjeuner, œuvre importante, de mise en page mal habile et étriquée,\n une figure de fillette gauchement indiquée, sans intérêt, s'efface, tandis que\n des fleurs excessives et claires, la nappe blanche, les porcelaines, l'argent des\n accessoires forcent l'attention abusivement.\n     La Femme au corset, hâtivement indiquée, à large touches brutales, pochade\n rudimentaire, sapidé, truculente; deux études de baigneuses, frustes, étince-\nlantes, artificielles, par l'opposition voulue et fausse des fonds noirs, lourds,\n opaques, semblables à l'entrée d'un souterrain privé d'air, exaltant les nacres,\n les roses et les pourpres de chairs jeunes, ruisselantes de clartés et de reflets.\n     Les paysages, tels le Dimanche matin, les Bourgeois à la campagne, 1''Arc-en ciel, le\n Marais de Zeelhem, le Verger vert, le Moissonneur, le Rocher de Namèche, des aligne-\n ments de petites études enlevées d'un coup, montrent le visionnaire vivace et\n incomplet que fut trop souvent Verheyden, préoccupé d'exprimer l'importance\n dont se vêtent des figures humaines éparses dans les sentiers des champs, les\n vergers, à la lisière des bois. En réalité, la tâche sombre et forte d'un vête-\n ment, la silhouette d'un corps requièrent toujours le regard, s'exagèrent et\n quittent leur plan, intéressent le spectateur, deviennent l'objet principal dont\n le site agreste ne forme plus que le décor et le fond, se grandissent d'un réel\n et inexplicable prestige. Le peintre l'a senti et s'est ingénié à exprimer sa\n sensation. Il n'a point négligé néanmoins l'indication caractéristique de la\n saison, de l'heure, du temps. Il l'a marquée avec une harmonieuse justesse.\n     Son Dimanche repose dans une atmosphère de matin de mai, à l'heure de la\n grand'messe, sous un ciel mouillé, une lumière grise un peu froide. Il a plu\n récemment sur les blés jeunes et gazonneux, d'un argent vert et lustré. Les\n campagnards se hâtent vers l'église, gros insectes noirs, bleutés, encombrants,\n annihilant le charme doux des choses autour d'eux.\n     Les Bourgeois à la campagne ont envahi un verger aux frondaisons compactes\n de juillet. Journée chaude, avec un peu de brise. Leurs vêtements citadins,\n'blancs, clairs, semblent plus artificiels et saugrenus encore dans l'ambiance\n de l'herbe et des pommiers, ils ne se marient pas aux choses de la terre, il y\n a discordance très exactement exprimée entre ce complet de toile, ces robes\n  façonnées, ces ombrelles et l'unité verte du paysage paisible. Le pelage fauve\n  oii pie de quelques vaches y paraîtrait plus complémentaire.\n     Une autre peinture, le Coup de soleil, suggère avec éloquence la beauté dra-\n  matique d'une fin de journée rayonnante d'automne, le prestige des déclins,\n  des.choses finissantes. Déclin du jour, déclin de saison, déclin des splendeurs\n  dorées et roussies de la forêt, prestige mélancolique d'un bel octobre.\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "232                                DURENDAL\n\n\n   Le Moissonneur parmi les seigles blonds renouvelle l'indication d'une forme\nhumaine en plein air, avec le même souci de son apparente ampleur.\n   Dans toutes ces toiles, Verheyden, cherchant des procédés de notation adé-\nquats à sa sensibilité, se libère de toute tradition reçue ou apprise, il exprime\ningénument sa vision directe des choses. Il se trouve être brutal souvent, un\npeu vulgaire parfois, avec des lourdeurs, des verts noirâtres, épais, sirupeux,\ndes bruns gluants — voyez le Verger vert — à côté desquels la santé fraîche\ndes feuillages, l'éclat des ciels paraît métallique.\n   Ailleurs, au contraire, s'étalent des trouvailles de coulées pulpeuses, d'un\néclat intense sans qu'il fasse crever l'enveloppe atmosphérique.\n   Sans doute, en exécutant ces pages, le peintre, plus impulsif que conscient,\ns'est emballé dans une fougue de travail, puis, s'arrêtant court, s'est admiré\net n'a plus osé continuer à peindre, saisi d'une peur sagace de « tout\ngâter ».\n   Et, certainement, de poursuivre plus avant la réalisation matérielle de cer-\ntaines de ces indications n'eût pas manqué de leur enlever quelque peu la\nfleur d'une technique trop sommaire mais suggérant, par son imprécision\nmême, tous les prolongements de caprice et de rêve que notre imagination\nséduite ne se lasse pas d'y ajouter. Magie des œuvres humaines suscitant\nnotre collaboration instinctive et prêtant à notre admiration la possibilité\nd'évoquer toute la signification idéale et toute la beauté pensive que nous pos-\nsédons en puissance...\n                                           *\n                                       *       *\n    Considérant qu'une exposition posthume du genre de celle-ci doit frapper\nd'admiration tous les publics, il semble regrettable de n'y pas rencontrer,\njoints à ces morceaux d'artiste compréhensibles seulement à une élite, deux\nou trois chefs-d'œuvre bien manifestes dont la perfection indiscutée s'impo-\nserait à la foule sans décourager les esthètes les plus délicats. Il s'en rencontre\ndans l'œuvre de Verheyden, mûris et patines déjà, témoignant de facultés\nmoins spontanées mais volontaires et puissantes. Ils eussent affirmé un autre\naspect point indifférent de ce talent viril. Leur comparaison avec les rares\net significatives peintures exposées n'eût pas manqué de grandir et de conso-\n lider la notoriété d'Isidore Verheyden.\n    Le vulgaire ne goûte que les tableaux achevés et définitifs. Le vulgaire est\n négligeable, c'est évident, mais pourquoi omettre de le conquérir :— en outre\n — quand c'est, après tout, bien facile. On a groupé des études, des docu-\n ments, des essais captivants pour les connaisseurs et les spécialistes, décon-\n certants pour d'autres.\n    J'ai entendu des amis sincères du peintre défunt, déclarer avec conviction,\n en sortant de la salle consacrée à son œuvre, qu'on n'eût pas fait un autre\n choix s'il se fût agi de le desservir dans l'opinion en ne montrant de lui que\n ce qu'il fallait précisément cacher I De telles impressions sont, de bonne foi,\nconformes ausentiment de la plupart des visiteurs. J'aurais préféré que —\n pour les non éduqués — quelques toiles fussent là, auprès des autres, afin\n de leur plaire d'abord et de les instruire ensuite.                        P . L.\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "                         LA LIBRE ESTHÉTIQUE                              233\n\n\n\n                                Le Salon\n   L'art semble bien le choixde certains motifs et de certains modes d'ex-\npression ; alors, un choix d'œuvre d'art peut former une œuvre nouvelle,\nvoire un chef-d'œuvre. C'est bien là ce qui fait la valeur des Salons de la\nLibre Esthétique; c'est là ce que célébrèrent en un jubilé d'art les envois\nrassemblés au Musée d'Ixelles pour fêter Octave Maus. Chacun des salons\nqu'il organisa fut comme une œuvre disant les recherches de sa sensibilité\ndevant le paysage de la production artistique. D'être cela, et comme l'œuvre\nvéritable révèle son milieu, l'époque et la race, chacun des Salons de la\nLibre Esthétique résume l'âme artiste de l'année.\n   Or, précisément, il est urgent de se rendre compte de l'état, actuel de la\npeinture. Des consultations de Charles Morice, de Camille Mauclair, ont\nattesté une véritable crise. Il semble bien qu'un malaise tout au moins soit\ninévitable. Les différentes formes dogmatiques ont été plus ou moins épui-\nsées. L'effort individuel s'éparpilla le mieux du monde. La critique, après une\nhonorable défense, abdique un peu et songe enfin à devenir seulement cette\nétude désintéressée de chaque effort qui s'impose. Alors, quelques peintres\nse sont avisés de reconstituer une tradition et de faire appel à un « acadé-\nmisme» nouveau. Tentatives un peu inquiètes, craintes et scrupules d'esclaves\nencore trop récemment libérés. Comme en témoigne précieusement le Salon\nde la Libre Esthétique, l'effort va plutôt à une utilisation de plus en plus\nhabile du procédé scientifique appelé vulgairement (trop vulgairement)\no pointillisme ». Il s'agit cependant, non pas de la tache en forme de point,\nmais de toute facture dans laquelle certaines touches de couleurs pures\nviennent renforcer l'éclat.'Jordaens fit du pointillisme en ce sens, ainsi que\nDelacroix. Depuis qu'une plus savante théorie des couleurs a été offerte aux\npeintres, ceux-ci s'efforcent à trouver son utilisation dans un procédé avan-\ntageux. Tour à tour, le point, la touche allongée, les longs traits, les\nmailles, etc., ont été employés et ne vaudront jamais, comme tout procédé,\nque selon l'art du peintre.\n    La France, qui forma les initiateurs tels que SEURAT, MONET, garde une\ndomination que beaucoup subissent jusque chez nous. GEORGES BARWOLF,\nPAULETTE DEMAN, bien que nés chez nous, subissent entièrement l'influence\nde la méthode française, non seulement dans le coloris, mais encore dans la\ncomposition, à la fois factice et pompeuse. Il en est de même des Allemands,\ndont un des meilleurs, FÉLIX BORCHARDT, ajoute à peine une pointe de gau-\ncherie « werthérienne , et cet amour du vert, caractéristique de l'œil alle-\n mand, au « système » français. Celui-ci se montre très vigoureux dans les\n œuvres de CHARLES CAMOJN. Les lignes s'arrondissent en roue de paon; les\ncouleurs sonnent clair : la lumière simplifie et fait presque uniforme la sub-\n stance des choses. De même, LUCIE COUSTURIER peint des fleurs plus vio-\n lentes que la chair même des tulipes. Son paysage dessine avec une brutalité\nsomptueuse la forme monumentale des sites du Midi. GEORGES-LÉON DUFRÉ-\n NOY, en des aspects de ville, n'évite pas la vulgarité de tons durs; mais il\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": "234                               DURENDAL\n\n\njuxtapose si audacieusement ceux-ci, qu'une impression de vie s'harmonise\ndans l'ensemble tenu par un dessin cahoté. Anglais dompté par Paris,\nSTEPHEN HAWEIS recherche un peu plus de finesse pour ses aspects de la\n grande ville. Breton, soumis au même « déracinage », ALCIDE L E BEAU,\n avec des aspects de confitures et de crèmes, arrive à fixer l'aspect féerique dès\nverdures et des floraisons par des pâtes larges autant que houleuses. Ces\nfactures brutales semblent surtout hostiles au rendu des chairs. Il faut pour-\ntant convenir que HENRI-CHARLES MANGUIN a de belles fraîcheurs dans ses\n « académies » plus ou moins impressionnistes. Encore le paysage méditer-\n ranéen chez ALBERT MARQUET dont les roches simplifiées et violentes, les\n irrégularités de perspectives plaisent par leurs défauts comme par leurs\n qualités. L'outrance de HENRI MATISSE, aussi forte, est moins claire. Le côté\n plus reposé, plus idyllique, du paysage français se retrouve chez ALEXANDRE\n URBAIN, non sans, toujours, un certain convenu.\n    On sait comment, chez nous, deux maîtres incomparables, Heymans et Claus,\n Ont plié la théorie des couleurs à notre richesse de vision. Leur influence est\n plus ou moins subie par quelques jeunes artistes très remarquables : MODESTE\n HUYS, W . PAERELS (Hollandais, dont les blancs doivent beaucoup au grand\n et méconnu Vogels), et JEAN L E MAYEUR, fils du beau mariniste, et curieux\n dans ses murs roses, ardents jusqu'à l'incendie.\n     Les peintres du gris sont représentés chez nous, à ce salon, par EUGÈNE\n DOPCHIE, dont, la sécheresse guette la facture minutieuse (prendre toute la\n matière de l'objet représenté veut la maîtrise définitive d'un Khnopff). RENÉ\n GEVERS, un peu mou, moins noir et dont les portraits s'encadrent en des inté-\n rieurs prestigieux ; Louis THEVENET, vraiment d'une finesse exceptionnelle\n et puissante pour dire la vie des maisons solitaires.\n     Obéissant à des tendances moins générales, quelques artistes nous restent\n  à mentionner : M1le LAURA ALBENIZ a le sens caricatural avec une jolie grâce\n  de ligne et de couleur, Mme ALICE DANNENBERG, de Russie, se rattache à la\n facture allemande éclairée par le souvenir des portraitistes de Glascow;\n  EDWARD DIRIKS, Scandinave, n'échappe pas aux jaunes blafards mais demeure\n  superbe dans ses Nuages en mer. THOMAS-WILLIAM MARSHALL, Anglais, se rap-\n  pelle les Hollandais stylisant de naguère, surtout Hard-Nibbrig. M1\" BER-\n  THA ZURICHER est sincère et fruste selon la nature suisse, dans ses études de\n  fleurs. De chez nous encore, se rappelant Courbet, et Claude Monet aussi\n  peut-être, RICHARD HEINTZ se sépare de notre école liégeoise par des pâtes\n'furieuses, justes et fines de tons.\n     La sculpture est extraordinairement curieuse à ce Salon. Il faut mettre\n  nécessairement hors pairs Mlle LOUISA MÀEYERS dont la virtuosité effrayante\n  à des trouvailles d'émotion et des puissances d'expression incroyables. Ses\n  études de mains sont des cauchemars superbes. Ses portraits disent l'âme\n  dans la révélation de la chair. L'Allemand BERNHARD HOETGER arrive à des\n  choses très pures en s'écartant d'une facture en bosses, trop « imitée ». Assez\nvigoureux masques de JULES JOUANT.\n   On sait la réputation d'ARISTIDE MAILLOL, le déjà célèbre sculpteur fran-\n çais. Inspirées des premiers antiques grecs et d'idoles orientales, ses œuvres\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                           LA LIBRE ESTHÉTIQUE                                 235\n\n\n sont délicieuses lorsquelles échappent à une rondeur où s'empâte le mouve-\n ment nerveux. Belles œuvres aussi d'ALBERT MARQUE, buste de PAUL. PAU-\nL I N , louable; statuettes trop élégantes de Mlle YVONNE SERRUYS.\n                                                                    EDM.. JOLY.\n\n\n\n\n                        Les Auditions Musicales\n     La première audition de musique nouvelle donnée à la Libre Esthétique\n comprenait : la Sonate pour violon et piano de A. Magnard, un cycle de\n  mélodies de G. Grovlez sur des poèmes de H . Bataille : la Chambre blanche,\n l'Asie, pièce pour chant et orchestre (réduit au piano) de M. Ravel et le Trio\n de Castillon. Interprètes : Mme J. Bathori et M. E. Engel pour le chant,\n- MM. Bosquet, Chaumont et H . Merck pour le piano, le violon et le violoncelle.\n     Le trio de Castillon est connu. Avec moins d'inspiration et de charme que\n  Fauré, son auteur s'apparente quelque peu à ce dernier, comme un des rares\n  adeptes de la mélodie absolue unie aux recherches inquiètes du renouveau\n  harmonique.\n     Magnard, dont la sonate est connue également, se range déjà parmi les\n  intransigeants de l'école, où s'élimine petit à petit la notion de la mélodie\n  formelle.\n     Celle-ci a. disparu entièrement dans le cycle de mélodies de Grovlez, tout\n  en notations ingénieuses et pittoresques, en juxtapositions de petites formulés\n  souvent charmantes, séduisantes même, plutôt suggestives qu'expressives,\n  au sens désuet du mot; si la cohésion manque dans tout cela, on n'y peut\n  méconnaître de réelles qualités musicales et une grande fertilité-imaginative.\n  Ceci semblait quelque peu absent de l'œuvre de Ravel, où la recherche opi-\n  niâtre du « mot » musical adéquat ne semble pas-toujours récompensée;\n  mais il faudrait entendre cela dans la. version orignale, c'est-à-dire avec\n  orchestre..\n     Cet intéressant programme a reçu, de la part des artistes cités plus haut,\n  des interprétations de choix.; on a particulièrement, applaudi M me Bathori,\n  dont la diction intelligente a mis en valeur les caractéristiques fuyantes et\n   variées du cycle de la Chambre blanche.                                E. C.\n\n      La seconde audition de la Libre Esthétique débutait par un trio d'Alfred\n   Goffin (piano, violon et violoncelle). Alfred Goffin est un compositeur spa-\n   dois fort doué dont le nom commence heureusement à sortir de l'ombre. Ce\n   trio remarquable que caractérisent la beauté et la solidité.de l'architecture, le\n   tour très sincère et personnel de l'inspiration ainsi qu'un riche fonds d'har-\n . monies pénétrantes et attendries, particulièrement dans la seconde partie.où\n   vibre une émotion profonde, a été exécuté par l'auteur et deux artistes lié-\n   geois, Mlle Folville, pianiste, musicienne accomplie, dont le talent interpré-\n. tatif à la fois ferme et délicat est depuis, longtemps connu, et M. Dambpis,\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": " 236                               DURENDAL\n\n\n -jeune violoncelliste de grand avenir qui fait chanter son instrument avec\n  autant d'ampleur que de poésie.\n     En second lieu, le quatuor de Guy Ropartz (deux violons, alto et violon-\n  celle), composition où des idées fortes et abondantes sont enchâssées dans\n  une forme attachante bien que sévère, œuvre de musicalité affinée dont la\n  pensée intime et les significations restent voilées jusqu'au moment où une\n  interprétation compréhensive, admirablement unifiée et fondue, comme celle\n  du quatuor Zimmer, vient lui conférer la vie et la lumière.\n     La Nursery, d'Inghelbrecht, finement jouée à quatre mains par M. Octave\n  Maus et M me Bathori, est une série de mignonnes pièces pour piano, d'allure\n  primesautière et naïve, spirituellement conçues sur des motifs familiers de\n  rondes enfantines.\n     Signalons encore de beaux poèmes vocaux, J'ai reposé mon âme, de Vreuls,\n  l'Air et Dante du Ciel, de Charles Koechlin, chantés et accompagnés par\n  Mme Bathori avec autant de simplicité que d'émotion.\n     Au troisième concert, on a entendu une sonate pour alto et piano, de\n  Marcel Labey (altiste Englebert et l'auteur au piano), de très pittoresques et\n  savoureuses chansons canadiennes de Vuillermoz (M me Bathori), un poème\n  pour violoncelle et orchestre, réduit en la circonstance pour piano, de Joseph\n  Jongen, joué par l'auteur, et un violoncelliste de talent M. Georges Pitsch,\n  poème où de beaux mouvements de passion succèdent à des impressions\n  graves et mélancoliques.\n     Les Heures d'été, prélude et mélodies pour chant, dont Mme Bathori a donné\n  une interprétation très prenante, est une suite de poèmes de Samain, qu'Al-\n  bert Groz a illustré musicalement. Ils sont marqués d'un impressionnisme\n  subtil, parfois pénétrant, s'obscurcissant parfois aussi dans un brouillard qui\n  emprisonne trop de rayons et où l'inspiration errante et inquiète du poète\n  s'enguirlande de sonorités irisées, songeuses et fugaces. Parmi les plus beaux\n  numéros du concert, nous signalerons un duo dramatique de Duparc, la\n  Fuite, chanté par Mme Bathori et Engel, soutenu, comme tous les poèmes\n  vocaux de Duparc, par un accompagnement merveilleusement caressant et\n  ailé, et surtout le quatuor en ut mineur (piano, violon, alto et violoncelle) de\n  Fauré, œuvre pleine de poésie, de verve et d'émotion, où l'abondance de\n  Tèfflorescencè mélodique et la saveur de rythmes entraînants viennent se\n  joindre à la profondeur du sentiment. Exécution puissamment vibrante et\n  exquisement nuancée par Bosquet, Chaumont, Englebert et Merck.\n     La présence et la collaboration de Gabriel Fauré, directeur du Conserva-\n  toire de Paris, rehaussait là dernière séance principalement consacrée aux\n  œuvres dé ce compositeur : deux pièces pour violoncelle, Romance et Papillon,\n  jouées de façon très charmeuse par Ml Dambois; Dolly, pièce pour piano à\n  quatre mains (Mlle Blanche Selva et Gabriel Fauré), des mélodies, Dans la\n  Forêt de Septembre, la Fleur qui va sur l'eau, Mandoline, chantées par M™ Zim-\n  mer, œuvres où se retrouvent toujours en des degrés différents les traits cà'rac-\n\" térisfiques du maître, la grâce du dessin mélodique, la distinction des idées,\n\" là richesse des harmonies sévères ou caressantes dont elles se parent four à\n- tour; C'est en véritable et intelligente musicienne, avec un sentiment fin et\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "                          LA LIBRE ESTHÉTIQUE                                237\n\nélevé que Mme Zimmer a chanté les mélodies de Fauré ainsi que des liederde\nHugo Wolf et de Richard Strauss.\n   En Languedoc est une série d'esquisses pianistiques de Déodat de Séverac,\npaysages délicats dont le premier et le quatrième surtout exhalent un charme\nfort suggestif, et à propos desquels il convient d'adresser des éloges sans\nréserves à l'admirable interprétation de Mlle Blanche Selva (de la Schola),\ninterprétation projetant la lumière sur toutes les parties de l'œuvre et réalisant\ndes effets merveilleux par l'intensité du coloris expressif, par le prestige enve-\nloppant de sonorités moelleuses, lointaines, évocatrices de rêve. Mlle Selva a\négalement joué une suite inédite pour piano de J. Albeniz, richement colorée,\net intitulée Iberia, et a exposé spirituellement avec M. Octave Maus (à quatre\nmains) une amusante fantaisie pianistique de Séverac, le Soldat de plomb, his-\ntoire vraie en trois récits.\n                                                                       G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": "                  Chronique Musicale\n   L a D a m n a t i o n d e F a u s t au Théâtre de la Monnaie.— La Damnation\nde Raust, l'œuvre la plus considérable de Berlioz, vient d'être représentée à la\nMonnaie en une adaptation scénique imaginée par M. Gunsbourg, directeur\nde l'Opéra de Monte-Carlo, et dont, à notre sens, on serait, mal venu de.\ncontester l'opportunité. Sans doute Berlioz n'a pas écrit la Damnation de Faust\npour le théâtre et s'il avait voulu donner à son inspiration la forme et la\ncontinuité d'une action dramatique, il aurait conçu et disposé son poème\nd'une toute autre façon. Il n'en est pas moins vrai que dans la grandiose\nsérie de tableaux présentés par Berlioz tous les éléments principaux de\nl'œuvre si populaire de Goethe se retrouvent à un degré suffisant pour\npermettre au grand public de combler les lacunes, de suppléer aux interrup-\ntions de l'action et que dès lors cette vivante et somptueuse extériorisation\nde la pensée de Berlioz est merveilleusement propre à en préciser et à en\nintensifier les significations, à guider l'auditeur, à soutenir son attention et\nson intérêt en tout ce que les modes expressifs de cet art, très spécial, com-\nportent d'inattendu et de déroutant.\n   Dans la Damnation de Faust, Berlioz se retrouve tout entier, avec les traits\ncaractéristiques de son génie, tressauts fébriles d'une imagination tumul-\ntueuse éclatant dan's de violentes antithèses à la Shakespeare ou à la\n Hugo, maîtrise sans égale dans le domaine du Fantastique où il vit et\nrespire avec aisance comme en son véritable royaume, efficacité descriptive\net pittoresque d'un verbe coloré éminemment apte à traduire éloquemment\nles extériorités et qui, au contraire, hésite en son essor et semble en général\nmalhabile à chanter les intimités et les effusions de l'âme humaine dont il ne\nreflète que confusément le mystère et les profondeurs. Dans ce mélange de\ngrandeur et de faiblesses, de splendeurs et d'obscurités, Berlioz apparaît\nbien comme la plus haute personnalité musicale de l'époque romantique,\ncomme le plus inégal et en même temps le plus original des grands créateurs\nde beauté. (Il est peut-être avec Chopin le seul musicien qui n'ait pas laissé\n après lui de disciples ou d'imitateurs.) Il y a, en effet, dans cette partition\n de la Damnation des pages qui atteignent à la vraie grandeur. Tels les\n Chants de Pâques où rayonne une incomparable majesté d'accent, telle\nencore l'Invocation de Faust à la Nature, la Course à l'Abîme, le chœur\nd'esprits célestes accueillant l'âme transfigurée de Marguerite. Il faudrait\nciter aussi la sérénade de Méphisto, si caractéristique et savoureuse, la scène\noù Marguerite pleure son abandon dans la solitude, scène dont la gravité et\nla noblesse d'inspirations évoque le souvenir de Gluck, et d'autre part, parmi\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                 239\n\nles plus beaux joyaux de la littérature musicale fantastique, on trouverait,\nassurément avec peine quelque chose qui égale en intensité suggestive ce\nballet des Sylphes où des rythmes ailés se parent de colorations délicates,\noù l'orchestration d'une fluidité éthérée semble tamiser des reflets du ciel.\n    L'interprétation de la Damnation à la Monnaie est de tout premier ordre,:,\nAfin de pouvoir multiplier ces belles représentations sans fatiguer outre\nmesure les protagonistes de l'œuvre, tous les rôles ont été dédoublés et\nconfiés alternativement à deux artistes : Faust à MM. Lafitte et Dalmorès,.\nMarguerite à Mmes Lafitte et Alda, Méphistophélès à MM. Albers et Decléry,.\nTous y sont parfaits et se montrent interprètes de style, soucieux non seule-\nment de chanter leur rôle mais encore d'en traduire avec force le caractère\net les significations poétiques. Notons spécialement M. Albers pour la façon\nremarquable dont son art pénétrant éclaire la physionomie de Méphisto-\nphélès qu'il réalise avec une vérité, une puissance et une verve fort impres-\nsionnantes, tandis que sa voix grave et souple y triomphe comme d'ordinaire\npar l'aisance et la douceur de ses inflexions. Sylvain Dupuis mérite tous les.\néloges possibles pour la perfection d'exécution de la partie orchestrale et\nchorale qui, comme on sait, a dans la Damnation une part si prépondérante.\n    Un des non moindres éléments du succès qui a accueilli ces représenta-\ntions réside dans la somptueuse magnificence de la mise en scène et de la\nfiguration. Sous ce rapport, on n'a encore rien fait de plus beau à la\nMonnaie. Par leur suggestivité, leur harmonieux éclat, leur prestige évoca-\ntif, leur merveilleuse appropriation au caractère des scènes qu'ils encadrent,\nchacun des décors imaginés par M. Duboscq constitue un chef-d'œuvre du\ngenre. Nous citerons le défilé des armées au premier acte, le tableau de la\n taverne d'Auerbach dont les groupements ingénieux, le coloris vivace et\nchatoyant éveille le souvenir des meilleures peintures de l'école de Teniers,\nle tableau des Sylphes empreint d'un charme tout élyséen, délicieusement\nsitué dans une atmosphère de rêve baignée de lumière rose et caressante,\nenfin la Course à l'Abîme, d'une inspiration dantesque, qui au milieu de\nsites grandioses, sombres et menaçants se prolonge dans une splendeur\ntragique progressive jusqu'à l'entrée des enfers, le tout couronné par l'apo-\nthéose de Marguerite, vision céleste où l'héroïne de Gœthe apparaît glorieuse\ndans des transparences de grisaille, dans des tonalités d'azur estompées et\nattendries telles que les affectionne Puvis de Chavannes.\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\n   L e s B é a t i t u d e s de CÉSAR FRANCK à Tournai. — Une de nos plus\nintéressantes manifestations de décentralisation, artistique est sans contredit\nle festival annuel de Tournai. Depuis une dizaine d'années surtout, cette\nsolennité a acquis une importance telle, qu'elle évoque aux pèlerins de Part-\nie souvenir (oh ! en tout petit) des festivals rhénans. Les villes de province ont\ncet avantage indéniable sur la capitale : c'est que, si elles parviennent à attirer\ndes étrangers à une fête d'art, ceux-ci en conservent une impression bien plus\nforte que si le même objet les attirait à la capitale. Les grandes villes épar-\npillent l'attention, dissipent le recueillement nécessaire aux impressions\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "240                               DU REN DÀL\n\n\nartistiques. Si leurs moyens sont de tous points supérieurs, l'impression\nproduite peut être moins forte parce que le cadre est trop grand pour le\ntableau. Transportez l'inoubliable exposition des primitifs en 1902 de Bruges\nà Bruxelles... ce n'est plus cela du tout ! Mettez Bayreuth à Paris... quelle\ndésillusion!\n   La Société de musique de Tournai, en donnant il y a deux ans une belle\nexécution de la Damnation de Faust, semble avoir voulu montrer qu'elle allait\ns'attaquer aux formes d'art les plus élevées. En effet, l'an dernier elle a\ndonné le Faust de Schumann et enfin, le 18 mars dernier, elle s'est illustrée\npar l'exécution intégrale des Béatitudes de César Franck. On parle pour l'an\nprochain du Franciscus, le chef-d'œuvre de Tinel.\n   Signalons encore à l'attention de cette vaillante société le Songe de Géron-\ntius et les Apôtres d'Elgar, le Chant de la Cloche de d'Indy, récemment joué à\nBruxelles.\n   Inutile d'analyser le chef-d'œuvre de Franck. Les Béatitudes se manifestent\nde plus en plus comme un des sommets de l'art moderne. Sans doute il y a\ndes défaillances et même des choses tout à fait mauvaises comme certains\npassages du chœur « Poursuivons la richesse ». Le soleil n'a-t-il pas ses\ntaches? Les faiblesses qu'on rencontre ci et là dans la partition disparaissent\ndans la splendeur de l'ensemble. Le rôle du Christ est d'une hauteur d'inspi-\nration telle qu'en l'entendant on sent fléchir les genoux. C'est le pur esprit de\nl'Evangile qui doit l'avoir inspiré. La partie chorale est aussi des plus émou-\nvantes : le double chœur de la 2 e B., celui « Le ciel est loin » d'une si\nmagistrale polyphonie, la candeur du chœur des miséricordieux, la maîtrise\net le caractère séraphique de celui qui termine la 6e B., les trois sublimes\nappels « O justice éternelle » dans la 8 e B., que de merveilles! Que dire\naussi de toute la 4e B. où, après un prélude admirable, le ténor chante\nl'éternelle aspiration en haut de l'humanité en une progression inouïe et à\njamais inégalée!\n   Parlons de l'exécution à Tournai. Les chœurs méritent de très grands\néloges : ils ont belle sonorité, douceur, puissance, émotion même, en\nsomme un magnifique ensemble de qualités. L'orchestre est bon aussi. Le\ndirecteur, M. De Loose, avait visiblement mis les plus grands soins à\nmonter cette difficile partition, et l'on peut dire qu'il est arrivé à un ensemble\ntrès satisfaisant. Mais pourquoi traîne-t-il ainsi certains mouvements lents?\nPar exemple, le chœur « Reine implacable » devient un adagio dans lequel\nle mouvement rythmique implacable de l'orchestre disparaît. Ce morceau est\nune marche, une véritable marche funèbre; c'est l'humanité suivant la voie\nroyale de la douleur, regia via sanctae crucis dit superbement l'Imitation.\nEh bien, le mouvement pris par M. De Loose désosse absolument le\nrythme... Mais ne cherchons pas querelle à ce dévoué directeur et félicitons-\nle du beau résultat obtenu sans insister sur celui qu'on aurait pu obtenir.\n   Les solistes : M. Dubois, le ténor, a été très satisfaisant quoiqu'il ait\nmanqué d'envergure dans la 4 e B. Mme Dubois chante bien. M. Nivette,\nnous avons entendu faire son éloge, mais ayant dû partir après la 6e B. nous\nn'avons pu l'apprécier dans le beau rôle de Satan. Les petits rôles ont été\nbien chantés.\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                               CHRONIQUE MUSICALE                                          241\n\n\n   Nous eussions voulu ne rien dire de M. Noté. Mais c o m m e il jouit d'une\ncertaine célébrité, il est de ceux dont on doit parler. L e timbre de voix est\nbeau, incontestablement, niais c'est tout, tout... et c'est peu pour chanter ce\ndivin rôle du Christ. Il y a chez lui un m a n q u e absolu de compréhension,\nmême de cette compréhension que — à défaut de F o i — le simple sens artis-\ntique révèle ; aucunes nuances non plus, un forte continuel avec l'insou-\nciance d'une boîte à musique. Bref, il a été aussi mauvais que possible. C'est une\ntache pour le festival. On doit excuser des faiblesses inséparables de toute\nexécution, mais on ne peut excuser le choix d'un interprète pareil pour la\npartie capitale de l'œuvre.\n   Il paraît que M. Noté est T o u r n a i s i e n . . . et les Tournaisiens tiennent à\nl'avoir et à lui faire fête; ce qui prouve qu'ils sont b o n s patriotes!\n   Tâchons d'oublier ce faux Christ et félicitons encore la Société de musique\nde Tournai et le comte Stiénon d u P r é qui en est l'âme. C'est à lui surtout\nque la société est redevable de sa prospérité et du juste renom dont elle jouit\nen Belgique et dans le nord de la F r a n c e .\n                                                                      JOSEPH    RYELANDT.\n\n\n      L a J e u n e F i l l e à l a F e n ê t r e d'EugÈNE SAMUEL au Concert\n  donné au bénéfice de l'Asile des Petits-Lits. — L'œuvre des                        Petits-Lits,\n  fondé<; par M. le docteur Mœller, avec le concours de quelques dames chari-\n  tables, et qui est placée sous le h a u t patronage de S. A. R . la princesse\n  Clémentine, est u n e des plus intéressantes de la capitale. Voici le noble but\n   qu'elle poursuit : Recueillir dans un sanatorium les enfants pauvres chétifs,\n  afin de les guérir, de les fortifier et de sauver leurs vies en les entourant de\n  soins qu'on ne peut leur donner chez eux et sans lesquels ils disparaîtraient\n  infailliblement.\n     Un des principaux attraits du concert était la première audition orchestrale\n  d'une œuvre de E U G È N E SAMUEL-HOLEMAN, le fils du regretté directeur du\n  Conservatoire de Gand, inspirée par un délicieux poème d e Camille Lemon-\n  nier, la Jeune fille à la fenêtre. Cette jeune fille, c'est une pauvre petite dentel-\n  lière de Bruges qui, assise devant sa lampe, d a n s le silence solennel d'une\n  nuit d'hiver, travaille, pensive, à son voile de mariée. Au dehors, la neige\n  tombe et les ruelles obscures de la cité morte s'emplissent de mystère. Dans\n  l'église modeste éclairée pour l'office du soir qu'elle découvre de sa cham-\n  brette, les vitraux s'allument doucement comme des regards profonds et\n  attentifs. Telles que de lointaines voix de l'Infini, les cloches s'émeuvent et\n  chantent. E t la poétique enfant vient mirer son âme désolée dans ce paysage\n  sombre qui en est c o m m e le reflet et le symbole, où se dressent, errantes, des\n  silhouettes noires de fantômes, tandis que son rêve candide et fragile s'envole\n  tristement par delà les espaces, bien loin, bien h a u t , vers u n fiancé idéal\n  qu'espère son cœur éperdu de tendresse... Mais ce fiancé, elle le sait, il ne\n'lui apparaîtra j a m a i s , j a m a i s . . . E t résignée, sans mot dire, elle reprend son\n  travail qui, mesquin et méprisable p o u r les non-intuitifs, revêtant au contraire\n  un prestige inouï pour ceux qui comprennent, prend soudain des significations\n   divines et rayonnantes. — On le voit, c'est là u n e émouvante peinture d'âme\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "242                                 DURENDAL\n\n\ntoute imprégnée de ce tragique quotidien dont Maeterlinck parle en son\n Trésor des Humbles.\n   Sur ce poème écrit dans une langue suggestive où fleurissent, abondants,\ndes symboles tour à tour gracieux et puissants, Samuel a composé unit musique\nd'un caractère profondément original et extraordinairement approprié à l'ins-\npiration du poète. Deux thèmes sont à la base de l'œuvre qu'ils parcourent\ntout entière et à laquelle ils suffisent, le thème de l'Aspiration, ému, expressif,\ns'amrmant et s'amplifiant dans une envolée frissonnante et une progression de\ntoute beauté, le thème du Travail replié, sévère, formel et pictural. Ces deux\nthèmes qui synthétisent à merveille l'essence de l'inspiration de Lemonnier\névoluent et s'enlacent dans une chaîne souple d'harmonies flottantes et ondu-\nleuses dont, en vertu même de son caractère indéfini, le dessin général figure\nde façon impressionnante comme une vaste dentelle sonore entrecroisant sans\nfin son délicat et brillant lacis. Mais cet aspect, à la vérité, fort intéressant, de\nl'œuvre n'y est qu'accessoire et secondaire, et là ne réside point le caractère\nconstitutif de sa force et de sa beauté. Ce serait une erreur de considérer\nl'œuvre de Samuel comme purement extérieure et pittoresque. Prise isolé-\nment, chacune des formes musicales typiques qui la constituent a sa valeur\nsymbolique, transcrit et fixe un état d'âme. Suivant la manière fort curieuse\ndont s'exprime Samuel, qui s'est aussi beaucoup occupé de théorie et d'esthé-\ntique musicale, la musique aurait pour mission de cristalliser l'émotion ressentie\npar l'artiste, émotion qui prise en elle-même aurait la brièveté lumineuse d'une\nétincelle fugitive. Ne pourrait-on dire en d'autres termes qu'elle a cette vertu\nprodigieuse de grandir immensément, de projeter dans l'Infini toute impression\nde l'âme ou de la nature dont elle s'empare et qu'elle transmue dans sa propre\nsubstance ? La musique de Samuel ne se conçoit pas isolée du texte qu'elle\nillustre et son efficacité symbolique n'a de comparable que celle du poème lui-\nmême. Le rôle de la jeune fille a été merveilleusement tenu par Mme Bathori,\nsoutenue par un orchestre poétique composé de violons, violoncelle, alto, haut-\nbois, cor et harpe. Nous serions incomplets si nous ne signalions pas le décor\nhautement expressif de de Gouve de Nunques, et la causerie introductive de\nE. Joly, concentrée en quelques vues décisives et souveraines. MM. Seguin,\nWambach, Mlle Gaëtane Britt prêtaient à ce concert leur concours apprécié.\nSignalons enfin une pianiste-amateur, élève de Mlle de Smedt, Mlle M..., qui\ndans ses accompagnements et sa partie concertante d'oeuvres de musique de\nchambre a donné des interprétations pleines de goût et de distinction.\n\n    C i n q u i è m e C o n c e r t Y s a y e . — L'annonce de la participation\nd'Ysaye à ce concert avait attiré un immense concours d'auditeurs. L'éminent\nartiste y a fait entendre le Concerto en sol pour violon et deux flûtes de Bach.\n(Le jeu doux et poétique des flûtistes Radoux et Sermon a été fort apprécié.)\nPuis le Concerto en sol de Mozart et le Concerto de Beethoven.\n   Il serait vain de vouloir exprimer par des mots les ravissements et l'éléva-\ntion surhumaine de cet art unique. Le Concerto de Mozart s'est épanoui\ncomme une fleur du ciel dans une atmosphère exquise, embaumée de dou-\nceur printanière, baignée de lumière chaude et dorée. Dans le Concerto de\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                           CHRONIQUE MUSICALE                                 243\n\n\nBeethoven, Ysaye a été héroïque. Le Larghetto s'y amplifie en des significa-\ntions immenses. Cette compréhension sublime n'est plus de l'interprétation,\nc'est une absolue et continuelle création de beauté qui, virtuellement enclose\ndans l'œuvre d'art, en jaillit par l'intuition divinatrice de l'interprète inspiré,\nécoutant pieusement l'Infini chanter au fond de son âme. Au rappel, c'est le\nvirtuose étincelant qui a apparu dans le finale du Concerto de Mendelssohn,\nexécuté avec une verve débordante. Les applaudissements et les rappels qui\nont pris la proportion d'un triomphe émouvant ont manifesté éloquemment,\nau grand poète de l'archet, l'affection profonde qu'on lui porte à Bruxelles et\nle détermineront peut-être à nous faire jouir encore plus souvent de son art\ninterprétatif jusqu'ici inégalé.\n   En guise de préface à chacun de ces admirables concertos, l'orchestre a\nexécuté, sous la direction autorisée de Théo Ysaye, l'ouverture de la Suite en\nré de Bach, l'ouverture de Cosi fan tutti de Mozart et l'ouverture de Fidelio\nde Beethoven.\n                                                                      G. DE G.\n\n  Quatrième Concert Populaire. — Le public est décidément un\nsingulier animal (pardon!). Lui offre-t-on des solistes de choix, il se plaint\ndes empiètements de la virtuosité; lui donne-t-on des nouveautés intéressantes,\nil se méfie et ne vient pas, crainte d'être refait. En fin de compte, il se trouve\nque la constatation du vieil Aristote, à propos des nomes musicaux de son\ntemps, reste toujours vraie : on n'aime rien tant que de réentendre ce qu'on\nconnaissait déjà. Voyez plutôt : A son avant-dernier concert, M. Sylvain\nDupuis se donne la peine et les frais de monter, dans des conditions d'exécu-\ntion réellement supérieures, le Chant de la Cloche de d'Indy, dont personne ne\nsongera à discuter le profond intérêt. Ce fut un succès, un très grand succès\nmême, mais surtout un succès honorable, car la salle accusait quelques\nvides, peu édifiants en l'occurrence, de la part d'un public averti... Au qua-\ntrième Concert Populaire, programme Wagner, du connu, de l'archi-connu :\nouverture du Vaisseau-Fantôme, fragments des Maîtres Chanteurs, de Tristan, de\nParsifal, des Nibelungen. Et la foule d'accourir, au point que le concert est\ndonné à bureaux fermés, ou peu s'en faut. N'est-ce pas extraordinaire,— et,\nsubsidiairement, bien significatif au point de vue de la domination que le\nmagicien de Bayreuth exerce pour longtemps encore sur le monde musical ?\n   Au surplus, le programme avait ceci d'intrinsèquement intéressant, qu'il\noffrait une sorte de synthèse de tout l'art wagnérien. Comme toujours, avec\nM. Sylvain Dupuis, l'exécution se distinguait par un soin extrême; nous ne\nferons que quelques légères réserves concernant tels mouvements, par exemple\naux débuts des préludes de Tristan, du troisième acte des Maîtres Chanteurs et\ndu a Charme du Vendredi-Saint » de Parsifal. La cantatrice était Mme Fleis-\n cher-Edel, du théâtre de Hambourg. Belle voix, beau style, sans tempérament\n particulier; son succès a été très vif. Nous parlons, s'entend, de la voix et du\n style pour ce qu'on a pu en juger. Ceci, d'ailleurs, est une observation\n générale, aussi applicable à n'importe quel artiste interprétant, au concert,\n des pages comme le finale de Tristan et surtout celui du Crépuscule des Dieux.\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": " 244                                  DURENDAL\n\n\n    Elle fera peut-être l'étonnement des musiciens du XXIe siècle, cette idée de\n faire lutter une malheureuse femme contre cent vingt instrumentistes\n déchaînés. E t il faut bien l'avouer, c'est le point faible du principe\n wagnérien, de laisser écraser le chanteur (organe d'un récitatif non intéres-\n sant par lui-même) par l'orchestre (le véritable chanteur), à moins qu'on\n écrase celui-ci même sous u n abat-son, un couvercle,— ce qui offre l'inconvé-\n nient inverse de ne permettre jamais à l'orchestre d'éclater dans toute sa\n puissance, dans des morceaux symphoniques où il le faudrait cependant,\n comme la marche funèbre et l'entracte du deuxième tableau d a n s le Crépuscule\n des Dieux. N o u s préférons W a g n e r parce qu'il est de notre temps, parce qu'il\n fait vibrer plus profondément toutes nos fibres et même tous nos nerfs;\n mais les anciens, mais Gluck étaient bien plus logiques, avouons-le...\n                                                                            E . C.\n\n       Mlle Elisabeth Delhez, au succès de laquelle, à P a r i s , n o u s consa-\n crions quelques lignes tout dernièrement, a eu l'excellente idée de permettre\n au public d e sa b o n n e ville de Bruxelles de se r e n d r e compte des grands\n progrès qu'elle a faits en ces derniers temps. C'est le mardi 27 mars dernier\n qu'elle se faisait entendre dans la Salle de l'Ecole allemande.\n     Ce qui est surtout à louer d a n s l'interprétation de l'aimable cantatrice,\n c'est sa compréhension et son respect du style des maîtres. A ce point de\n vue, la composition de son p r o g r a m m e était d'une belle a u d a c e , car Russes,\n Allemands, Français et Belges s'y sont coudoyés fraternellement et nul d'entre\n eux n'a eu, grâce au talent de la diseuse, à se plaindre de ce voisinage\n cosmopolite. Elle a trouvé p o u r le Panis Angelicus de C. F r a n c k , par lequel\n débutait son p r o g r a m m e , l'accent religieux et pur exigé par cette œuvre\n placide, c o m m e elle a dit, avec la délicatesse voulue, le Green de Debussy,\n par lequel elle a terminé son audition.\n     L e point c u l m i n a n t a été atteint par elle d a n s deux mélodies de Robert\n S c h u m a n n , Der Himmel kat eine Tkräne geweint et O Ihr Herrn et dans une\nmélodie trop peu c o n n u e , mais exquise de Clara S c h u m a n n , Er ist gekommen\nim Sturm und Regen, et encore dans la Loreley de F r a n z Liszt, qui exige à la\nfois de la grâce, de la force, de la tendresse et de la passion. L'artiste a\nvraiment fait sentir ces mélodies avec une rare intensité et u n e réelle maîtrise.\nElle nous a plu aussi infiniment dans la mystérieuse Princesse endormie de\nBorodine et dans la tragique et sombre Berceuse du Paysan de Moussorgsky.\n    L e seul reproche que je ferais à son p r o g r a m m e , c'est d'avoir débuté et\nfini dans là douceur et le c h a r m e , alors qu'un début plus affirmatif et une\nconclusion plus a r d e n t e auraient produit sur les auditeurs u n e impression\np l u s forte, peut-être.\n    Quoi qu'il en soit de cette, légère critique, cette séance de chant a été\nu n régal pour ceux qui ont eu le bon esprit d'y assister. I1 y a lieu d'en\nremercier vivement la charmante protagoniste, ainsi que ses deux parte-\nnaires, M. J o n g e n , dont plusieurs œuvres intéressantes figuraient au pro-\ng r a m m e , et M. Pitsch, dont le talent de violoncelliste mérite les plus vifs\néloges pour l'ampleur du son et la netteté de l'attaque.\n                                                                             H . L. F.\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                          CHRONIQUE MUSICALE                               245\n\n\n  Au C e r c l e A r t i s t i q u e . — Dans le cours du mois de mars ont été\ndonnées au Cercle deux auditions très intéressantes. Au programme de la\npremière figurait le nom de HUGO BECKER, un violoncelliste justement\nréputé, que ses belles qualités de style et de technique, malgré des tendances\nassez marquées à la froideur et à la rigidité, rangent au nombre des maîtres\nactuels du violoncelle. A ce même concert, prêtait son concours un pianiste\nhongrois, ERNST VON DOHNANYI, aussi remarquable comme compositeur que\ncomme virtuose. Sa Sonate pour piano et violoncelle, dont, par ses harmonies\ncaptivantes, ses rythmes gracieux et bondissants, le scherzo semble particu-\nlièrement bien venu, est une œuvre finement pensée et construite, qui\npossède de la vie, du mouvement, de l'originalité. Violoncelliste et pianiste\nont joué, en outre, deux de ces admirables sonates pour piano et violoncelle,\nqui comptent parmi les plus précieux trésors que nous ait légué le maître de\nBonn. (Op. 5, n° 2, et op. 102, n° 2.) Ces deux sonates, surtout la première,\nont été présentées de façon exquise. Von Dohnanyi a joué notamment sa\npartie de piano avec une clarté et une douceur enchanteresses, une parfaite\nrectitude de rythme et un intense affinement de nuances.\n   La seconde soirée musicale, consacrée exclusivement aux œuvres de\nGABRIEL FAURÉ, était rehaussée par la collaboration du directeur du Con-\nservatoire de Paris. En parlant des auditions de la Libre Esthétique, nous\navons caractérisé l'art à la fois grave et délicat du maître français, art dont\nla portée et la signification ne sont accessibles qu'à une élite musicale. On a\nentendu à ce concert deux œuvres de musique de chambre, un quintette en\nré mineur et un quatuor en sol mineur pour piano et cordes. Elles renferment\ndes beautés de premier ordre, particulièrement le quatuor où rayonne un\nAdagio molto de large envolée. L'exécution, confiée à Eugène Ysaye et à\nquelques-uns des principaux maîtres belges de l'archet, Deru, Van Hout et\nJos. Jacob (Fauré au piano), a été admirablement haute et merveilleusement\nexpressive. A cette même soirée, Mlle Féart, de l'Opéra, accompagnée par\nl'auteur, a chanté un choix de mélodies de Fauré, dont elle a donné une\ninterprétation compréhensive et attachante.\n\n    C o n c e r t s d i v e r s . — L'abondance des concerts au mois de mars\nnous force à faire ici une revue rapide de diverses manifestations artistiques\nqui mériteraient une analyse plus détaillée.\n    D'abord le récital de Mme Bréma au cours duquel l'admirable cantatrice a\nenthousiasmé son auditoire par la merveilleuse poésie de sa compréhension,\nla puissance souveraine de son art expressif et émotif. Mmc Bréma était\naccompagnée par M. Jean du Chastain, dont nous avons signalé dans un\nprécédent fascicule de Durendal les très sérieux mérites de musicien et d'in-\nterprète.\n    Willy Burmester, qui a donné deux concerts à la Grande-Harmonie, est, au\npoint de vue technique, un des plus forts violonistes du moment. Mais il a\nmieux que de la technique, il possède du charme, de l'élégance, un coloris\ndélicat et une extraordinaire limpidité des traits, sans toutefois atteindre ni à\n l'émotion profonde ni à la grandeur. Il a été surtout excellent dans le Concerto\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "246                              DURENDAL\n\n\nde Mendelssohn et supérieur dans des transcriptions de menuets de Haen-\ndel et de Mozart.\n   Disons un mot d'un concert auquel Arthur De Greef prêtait son précieux\nconcours et où M. Engel et Mme Bathori ont donné à un public choisi l'occa-\nsion de goûter et d'applaudir leur art si simple, si pur et si senti. Mme Bathori\na dit de façon ravissante de fines compositions vocales de R. Strohl, les\nChansons de Bilitis (les accompagnements délicats et poétiques de M. Minet\nsont à noter), tandis que M. Engel interprétait des Lieds de France de Bru-\nneau et les Chants d'Amour de De Greef, très distingués d'inspiration et de\nfacture. A ce même concert, Mme Bathori a affirmé sa belle virtuosité pianis-\ntique en jouant avec notre grand pianiste une fantaisie sur un thème flamand\npour deux pianos, composition vigoureuse de structure et de rythme.\n   Signalons encore le concert de Mlle Michaux, la sympathique cantatrice si\njustement réputée pour son art parfait de diction, son charme expressif si\nenveloppant et la souplesse intelligente de sa conception interprétative\ns'adaptant aux différents styles; le récital du jeune violoncelliste Arnold\nTrowell, tout à fait remarquable par la superbe ampleur de sa sonorité, son\nsentiment expressif déjà fort développé et sa magnifique virtuosité ; l'inté-\nressant récital annuel du pianiste William Vowles, consacré en grande partie\nà des œuvres peu connues et peu jouées de Johannès Brahms (nous avons\ndéjà maintes fois rendu hommage au talent si probe, sincère et consciencieux\nde M. Vowles, à qui cette fois Mme Dubois, une des bonnes élèves d'Ysaye\nprêtait son concours) ; enfin le concert donné à la Salle Ravenstein par une\ntoute jeune violoniste, Mlle Germaine Schellinx, artiste de grand avenir qui\nentre autres choses a joué le concerto de Mendelssohn avec une pureté et une\nfermeté de technique, une verve, et une sincérité de sentiment peu communes.\n                                                                   G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "                       Lettre de Paris\n                   LA voilà donc achevée, publiée et classée cette solennelle\n                     Conférence d'Algésiras qui depuis si longtemps, en attirant\n                     toute l'attention publique sur un point extrême de l'Eu-\n                     rope, risquait de faire chavirer la carte ! Pendant tout le\n                     temps qu'elle sévit, nous n'en perçûmes que de vagues\n                     échos à assonnance judicieuse : Conférence... rance ! —\n                     Algésiras... rase! Mais, enfin, nos impatiences sont assou-\n                     vies ; le rideau s'est lentement levé, un silence auguste\n                     s'est établi, et notre anxiété tumultueuse a appris qu'il y\naurait désormais deux sergots à Mogador, et deux alguazils à Tétouan, et\nautant à Tanger et à Casablanca, mais en chassé-croisé. Voilà ce qui s'appelle\nde la belle ouvrage! On ne pouvait pas se mettre à moins de deux douzaines\nde diplomates pour abattre, en si peu de mois, une si écrasante besogne.\n    N'importe, tout cela aurait pu être mieux fait! Que les illustres artistes du\nconcert européen ne voient là nul désir de détracter leur travail, la perfection\n n'est pas de ce monde, et il n'y a que le Créateur qui ait osé, au jour final,\n trouver que son œuvre était bon. Avouons-le donc, d'abord la Conférence a\n manqué de musique. Puisqu'on en met partout, aujourd'hui, et qu'il n'est\n plus possible d'entrer dans une brasserie pour boire un bock sans avaler en\n même temps une pile de consommations orchestrales, pourquoi la Confé-\n rence ne s'est-elle pas poursuivie dans un déchaînement de czardas ou un\n déhanchement de matchich ? Il y a beaux jours que le maître de musique de\n M. Jourdain avait expliqué à son élève que les dissensions ne viennent que\n de ce qu'on n'est pas d'accord. Si le chœur des diplomates était un orphéon\n rompu aux vocalises, il n'aurait aucune peine à attester à toutes les oreilles\n sa bonne entente : des unissons pour les entrevues où tout le monde serait\ndans le ton, des fugues pour les conférences laborieuses où l'on a l'air de se\nchercher, de se fuir, de se rattraper, des tutti tempétueux à dissonances se\nrésolvant en harmonies subtiles pour les grands Congrès qui suivent de lon-\ngues périodes de guerre.\n   Objectera-t-on à ceci que les diplomates ne sont pas choisis pour la pureté\nou la solidité de leur organe? Je répondrais qu'il ne faut pas s'exagérer les\nchoses. En France, nous ne consentons à chanter que quand nous avons de\nl'aveu des auditeurs une belle voix, mais, en Angleterre, on est beaucoup plus\naccommodant, tout invité à qui l'on propose après dîner : Chantez-nous donc\nquelque chose, dear sir I n'y met pas de malice, il s'approche aussitôt du piano\net y va de son petit gargarisme. Et puis, il y a professions et professions ; on\ndistinguerait entre les chanteurs de concert musical et les chanteurs du\nconcert international. Exige-t-on de l'officiant qui chante la Préface, la voix\ndu soliste qui exécute le Pater nosterde Niedermayer? Les Chinois, sur ce\npoint comme sur bien d'autres, nous donnent le bon exemple. Quand le Fils\ndu Ciel se marie, le protocole veut que, pendant la première nuit de noces,\nle grand chancelier et le grand trésorier de l'Empire du Milieu chantent un\nduo d'amour derrière les rideaux de l'alcôve nuptiale. Je ne vois pas pour-\nquoi M. Revoil et M. de Tattenbach n'auraient pas exécuté, à la fin de la\nsession algésirasienne, une cantate de clôture. Pour peindre aux ouïes les\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": "248                              DURENDAL\n\n\n\nsentiments des duettistes, 1'Allemand aurait chanté en majeur, ut le Français\nen mineur, voilà tout.\n   Dans cette note symbolique, on pourrait, en creusant l'idée, arriver à de\ndélicates combinaisons. Le timbre des chanteurs serait appareillé à la poli-\ntique de leurs états. La France, nation chevaleresque et extravagante, serait\ncondamnée pour longtemps encore à ténoriser. L'Allemagne, puissance téné-\nbreuse et redoutable, descendrait l'escalier de la clé de fa aussi bas que le\nchevalier Berlram de Robert le Diable. A l'Angleterre reviendrait le timbre\nbarytonnant qui permet, suivant les heures, de jouer n'importe quel rôle en\ntransposant légèrement: Je suis oiseau, voyez mes ailes ! L'Autriche-Hongrie\nserait basse chantante, l'Italie soprano, l'Espagne contralto, la Russie aphone.\n    Il faudrait encore harmoniser les accompagnements, non seulement en\nréservant les castagnettes à l'Espagnol, le tambourin à l'Italien, le cymbalon\nau Hongrois et le chapeau chinois au Céleste, ce qui serait vraiment trop\nfacile, mais en découvrant, à force de réflexion, des rapports plus philoso-\nphiques; les instruments à cordes pourraient être réservés aux pays latins\nqui recourent volontiers aux ficelles : les instruments à vent conviendraient\naux pays anglo-saxons qui connaissent les souffles du large; les instruments\nà percussion feraient l'affaire des pays germaniques et slaves, ils en savent la\npratique : bim ! boum !\n   Ce côté musical n'est d'ailleurs qu'un des aspects de la question. Ce n'est\nseulement pas d'orchestre qu'a manqué la Conférence d'Algésiras, c'est de\npittoresque, d'imprévu, de variété. On plaint les malheureux reporters qui se\nsont installés là-bas pour la durée des travaux : qu'ont-ils pu bien faire de\nleur temps? Une excursion à Gibraltar, une promenade à Tanger, ce n'est\njamais là que l'emploi de deux journées. La monotonie de l'existence sud-\nandalousienne les a tellement affolés qu'ils n'ont même pas lancé dans les airs\nde canards à vastes ailes. Il aurait pourtant été bien facile d'annoncer, un\njour, que toutes les troupes françaises d'Algérie avaient franchi la frontière\n marocaine, un autre jour que les délégués allemands avaient abominable-\n ment rossé dans la rue les plénipotentiaires anglais; une guerre aurait pu en\n résulter, ce qui aurait été très intéressant. Au lieu de ces tempêtes, ces mes-\n sieurs se sont contentés de souffles légers produisant à peine des ondulations\n à la surface de la Bourse, de quoi ratisser quelques millions tout au plus quand\n on est dans le secret des dieux, mais que nous importe à nous, qui n'étions\n pas, hélas ! dans le secret de ces dieux ?\n    Il sied donc que les diplomates prennent leur revanche. Je prévois dans\n quelques mois une nouvelle Conférence qui aura à juger si les deux sergots\n de Mogador ont aussi bien passé à tabac les récalcitrants que les deux algua-\n zils de Tétouan. Pour celle-ci, je demande tous les raffinements de la civili-\n sation et toutes les ressources de l'art : des costumes sortant de l'éternel frac\n à broderies, des innovations linguistiques, pourquoi pas l'espéranto ou même\n l'agrach à la place du français? des flots de musique, des réjouissances ver-\n veuses pour le peuple, des jeux innocents pour l'élite, le tout aboutissant à\n une solution élégante et définitive de la question du Maroc ; la nomination\n  comme empereur de Jacques I er qui règne déjà sur le Sahara, et qui aurait\n  bien quelque droit à réclamer cette alluvion du désert!        HENRI MAZEL.\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "                              VARIA\n\nUne conférence - Deux expositions - L'Escaut tragique\n\n\n   L'Honnête femme dans le Roman français. — Conférence\nd'HENRY BORDEAUX. — Cette étude           doit être particulièrement intéressante\ndans un pays où la Princesse de Clives a précédé Manon de près d'un demi-\nsiècle et où Racine a sculpté dans le marbre les figures exquises d'Andro-\nmaque, de Bérénice et d'Iphigénie. Henry Bordeaux étudie d'abord le type\nde la jeune fille tel que Feuillet l'a fixé dans ses romans et qui diffère profon-\ndément de celui que nous retracent les romanciers modernes. Pour la litté-\nrature d'autrefois, la jeune fille était l'ingénue acceptant passivement sa des-\ntinée. Sibylle, créature idéale qui ne veut pas devoir son bonheur à une\néquivoque, semble en dehors de l'humanité, car la vie nous apprend que tout\nest relatif spécialement en ce qui touche au bonheur. Cependant, Sibylle est\nune créature non impossible mais exceptionnelle. Le conférencier nous pré-\nsente des sœurs de Sibylle dans la réalité, Alexandrine de la Féronnays dont\nla tendresse épurée s'élève peu à peu jusqu'auxhauteurs mystiques età l'amour\nuniversel de l'humanité, puis cette fiancée de Ruskin que le grand philo-\nsophe de la Beauté rencontra sur le tard, âme d'élite digne de le comprendre\net de l'aimer, mais qui, ne pouvant partager le christianisme vaguement pan-\nthéiste du grand écrivain, s'éloigna de lui et mourut de cette lutte entre sa\ncroyance et sa tendresse. Avec les générations changent aussi les formes de\nla sensibilité. Plus près de nous nous découvrons des types plus humains\npour qui l'amour sera une sorte de religion. C'est la petite Delobelle de Dau-\ndet, Henriette de Terre Promise.\n   De nos jours les mœurs se sont encore beaucoup modifiées. Il semble qu'on\nvit plus rapidement et que les lenteurs d'analyses, découvrant des trésors dans\nlus cœurs de jeunes filles, ne sont plus possibles. Elle sont des opinions per-\nsonnelles, affirment énergiquement leur individualité. Puis, les théories fémi-\nnistes ont créé une sorte d'esprit latent dont leurs adversaires même parti-\ncipent et qui inspire à la femme d'aujourd'hui un développement intellectuel\nplus approfondi (Hélène, de Paul Margueritte; Frédérique, de Marcel Pre-\n vost).\n    En ce qui concerne l'honnête femme après le mariage, les documents\n n'abondent pas dans le roman français. Sans doute, on y découvre des œuvres\n de premier ordre où la femme ne faillit point. Tels Volupté de Sainte-Beuve,\n le Lys dans la Vallée de Balzac. Mais les abîmes qu'elle côtoie sont si profonds,\n les situations qu'elle traverse si infiniment délicates et périlleuses que le\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": "25o                              DURENDAL\n\n\nconférencier est tenté de se ranger à la conception de Veuillot, pour qui\nl'honnêteté absolue de la femme est inséparable de la religion. Dans une\néloquente digression, il porte un jugement rigoureusement sévère mais pro-\nfondément juste sur un écrivain de grand talent, Mme de Noailles, dont la\nmélancolie pleine de désespérance, si différente à cet égard de la mélancolie\nlamartinienne, aboutit à la destruction de toute paix intérieure.\n   Il y a encore la femme que les circonstances ou ses goûts personnels ont\nporté à ne point se marier. Et Henry Bordeaux cite Cœur simple de Flaubert,\nMademoiselle Annette d'E. Rod, et surtout ce chef-d'œuvre, aux scènes bibliques,\nqui s'appelle Geneviève ou Histoire d'une servante, de Lamartine.\n   Les conclusions hautes et fortes du conférencier proclament la puissante\net irremplaçable influence de l'esprit de famille, que la littérature contempo-\nraine a une tendance fort marquée à méconnaître et à déformer, et qui est\ncependant le plus ferme ciment de l'ordre et de la stabilité sociale. Les enfants\ndevront se persuader que le plus utile emploi de leur jeunesse sera dirigé vers\nla conquête de leur santé physique et morale, se pénétrant aussi de cette\nidée que le bonheur ne nous est pas donné une fois pour toutes, mais qu'il\ns'acquiert et se perd chaque jour, demandant une surveillance très constante\net active. La mère doit inculquer aux enfants cette dignité et celte énergie\ndont toute leur existence sera empreinte et qui proviennent du sentiment de\npérennité dans les traditions familiales éclairées par le souvenir des morts.\n                                                                   A. DE G.\n\n   Expositions de MM. Van Doren et Albert Sohie au Cercle\nArtistique. — M. Van Doren est un sentimental, un doux rêveur. Ses bruyères,\nsa Campine portent l'âme à de mélancoliques méditations. Il exprime le sens\n du paysage, tel que sa sensibilité le lui fait concevoir, et évite les colorations\n tranchées. Une réelle harmonie enveloppe ses œuvres dont la mise en page\n est toujours à louer. L'atmosphère y apaise les audaces. Même lorsqu'en\naoût les landes sont violettes ou roses, le ciel bleu, et les chemins d'or vif,\n M. Van Doren évitera l'éclatant soleil et noiera le firmament sous une coulée\nopaline. C'est assez dire que ceux qui ressentirent devant le Calvaire de\n Genck — cette Croix dominant et embrassant la sauvage étendue — une\némotion presque tragique, à l'heure où les nuages gagnent un couchant\n rouge, où les marais ont des reflets blêmes parmi les ombres inquiétantes\n qui se lèvent sur la garigue, c'est assez dire que ceux-là ne retrouveront ici\n rien de pareil. La vigueur, l'émotion robuste demeurent étrangères à notre\nartiste. Mais que ses Lueurs Crépusculaires sont chantantes et que la Mare aux\nChênes, le Troupeau en Bruyère ont des qualités mélodieuses. Genck sous la neige\nsemble bien un peu fabriqué... Et voila que soudain l'oeil s'étonne, scrute tous\nles aspects d'un tableau, qui révèle un tempérament très différent de celui\nque nous venons d'interroger. Pourtant la signature est la même. M. Van\nDoren expose sept à huit sites de la Flandre. Là-bas il exalte la couleur pour\nla couleur. Un Cabaret de Flandre apparaît clair, net, savoureux comme la\nbonne bière qui doit remplir d'ambre les grosses chopes des buveurs. Tout à\nl'heure nous signalions combien le peintre s'attachait à exprimer la significa-\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": "                                     VARIA                                   251\n\n\ntion de ses images ; maintenant il fait sonner haut toutes ses couleurs, pour\nle seul plaisir d'entendre la fanfare des toits rouges, sous l'azur plein de\nrayons.\n   Les œuvres de M. Sohie qui expose en même temps que M. Van Doren\nnous retiennent quand, par exemple, il enduit d'une belle pâte mordorée des\ntuiles lustrées par le soleil, ou tel mur branlant auquel sa vétusté prête une\nchape lumineuse. L'exotisme réussit moins à M. Sohie, comme aussi la forêt\nd'Ardenne, où brame le cerf miraculeux du bienheureux Hubert.\n                                                                        V.\n\n    L e L i e r r e . — Un cercle d'artistes groupés sous ce titre a récemment\nouvert une exposition à la salle Le Roy, belle salle merveilleusement éclairée.\nDès l'entrée, deux œuvres, attiraient l'attention. D'abord la Mire allaitant son\nnourrisson de Jacob Smits, d'un dessin assez fruste, mais caractéristique. Quoi-\nqu'inférieur aux belles oeuvres d'antan de ce peintre, qui a faitentre autres jadis\nune Piéta émouvante au premier chef, ce tableau m'a séduit. C'est la seule\nœuvre vraiment originale de ce salon. Ensuite, il faut signaler un portraitiste\nbien doué, M. Landy, dont le Nain entre autres est superbement campé,\ndessiné avec maîtrise et vigoureusement peint. Presque tout le reste de\nl'exposition consiste en paysages. On voit tellement de paysages actuellement\nde tous les côtés, qu'on finit, hélas! par se lasser d'en regarder et par se lasser\nd'en parler.\n   Parmi nos paysagistes, il faut signaler M. Guillaume, dont les Dunes sont\nremarquables; M. Gheudens, qui exposait des dessins, des peintures et des\neaux-fortes d'un haut mérite; M. Dillens; M. Wagemacker, dont le vieux\ncastel est très bien. Nous avons vu aussi de jolis Intérieurs dans ce salonnet,\nsurtout ceux de M. Hauerdorff et de M. Stobbarts, qui exposait aussi un\npaysage tout à fait délicieux. Enfin, il y avait des aquarelles parmi lesquelles\nj'ai remarqué surtout celles de M. Brouhon. Bien que modestement placées\ndans un coin, les trois aquarelles de cet artiste m'ont paru vibrer dans une\nsi belle lumière, et le coloris en est si fin et si frais qu'elles m'ont absolument\nravi. Voilà quelqu'un qui me paraît avoir un vrai talent d'aquarelliste.\n                                                                        V. DE N.\n\n   L ' E s c a u t t r a g i q u e . — Notre ami Firmin Van den Bosch nous\nprie de vouloir bien l'excuser auprès de nos lecteurs de devoir suspendre ce\nmois-ci sa collaboration et notamment de devoir différer la suite de son étude\nsur les Femmes de Lettres.\n  On sait la catastrophe sans précédent qui a désolé l'arrondissement du\nProcureur du Roi de Termonde.\n  Notre ami a jugé que, même ses rares loisirs, voués aux Lettres, devaient\nappartenir à ses malheureux administrés et il a publié, dans le Bien public, trois\némouvantes descriptions de l'Escaut tragique, qui sont en même temps trois\néloquents appels à la charité.\n  Nous reproduisons ci-dessous un tragment de ces pages :\n   « Sur la rive gauche de l'Escaut, en face de Baesrode, où s'élaborent au\n"}, {"page_pdf": 307, "texte": "252                              DURENDAL\n\n\n\nbruit sonore des marteaux, les bateaux de Flandre, le fleuve, par une nuit\ntragique de rafales, a lancé à l'assaut des digues la grise cavalerie de ses\nflots; les terres se sont effritées d'abord, puis brusquement, dans une folie de\nremous, elles se sont ouvertes en une brèche de 80 mètres et l'Escaut s'est\nétendu, sur des milliers d'hectares, comme un conquérant violent et fatal...\n   » Il y a là Castel, le pittoresque hameau, cher aux artistes, groupant autour\nde son église neuve, ses vétustes fermettes aux toits de chaume et, à côté,\nMoerzeke, gros village prospère où, dans les rues capricieusement alignées,\nalternent les proprettes maisons de commerce et les métairies décelant\nl'aisance. Et autour, c'est l'immensité des polders et les rectangles des champs\noù la moisson naissante mettait il y a huit jours — comme une promesse —\nson léger duvet vert. De tout cela qui, hier, était du bonheur et de la sécurité,\nl'eau, en quelques heures, a pris violemment possession. Si, grâce à des\ndévouements héroïques autant qu'obscurs, les vies humaines ont pu être\nsauvegardées, le bétail a péri en masse, les meubles ont été submergés, les\nfourrages flottent à la dérive.\n    » Par une de ces railleries dont la nature est coutumière, c'est en une douce\net printanière après-midi qu'au débarcadère de Moerzeke nous nous mettons\nen chaloupe sur le lac immense qui nous sépare du village; lentement et\ntortueusement la barque glisse entre les sommets d'arbres, dont beaucoup\ndéjà ont des bourgeons qui scintillent dans le beau soleil; aux premières\nmaisons que nous approchons, l'eau a atteint la hauteur de l'étage, de-ci de-\nlà un pan de mur s'est écroulé, mettant à découvert une pauvre chambre : un\ndessus d'armoire émerge, des chaises et des matelas dansent au rythme de la\nvague, sur le mur blanc pend un humble crucifix ou une horloge muette;\ndans une cour, près d'une meule chancelante, tournoie, la chaîne encore\nattachée au cou, le cadavre d'un grand chien.\n    » Nous abordons, par un pont hâtivement improvisé, à la seule partie du\nvillage que le fléau épargna jusqu'ici; là une compagnie de soldats, avec une\nactivité fébrile et silencieuse, travaille à disputer à la marée montante, pied\npar pied, le terrain encore intact; plus loin, au seuil des portes, des groupes\nse tiennent, mornes ; les femmes ont les yeux rougis ; les hommes, au lieu de\nl'habituel Goedendag, ôtent leurs casquettes d'un geste lent et grave; on sent\nqu'une angoisse immense pèse sur ce peuple...\n    » Près de la place, devant une grange, une trentaine de femmes sont\nassemblées, tenant à la main des récipients divers; debout sur le rebord de la\nfenêtre un militaire fait l'appel; une à une les femmes tendent leurs cannetles\nqu'un second militaire remplit de bouillon, tandis qu'un troisième distribue\nles pains; et les malheureuses s'éloignent d'un pas pressé, les yeux à terre,\n traînant des marmots à leurs jupes. Sur la route, vers la gare, de lourds\ncamions, transportant des provisions nouvelles, apparaissent, traînés d'un\nélan vigoureux, par de robustes chevaux; les belles bêtes vaillantes ont de\nl'eau jusqu'au poitrail — et vraiment, si l'on n'était sous l'impression poi-\n gnante de deuil ambiant, on admirerait ce spectacle, sur la perspective\nlointaine des polders inondés, comme une vivante toile de Verwée!\n    » C'est à l'hospice de Moerzeke que sont casernées les plus éprouvées des\n"}, {"page_pdf": 308, "texte": "                                    VARIA                                   253\n\n\nvictimes. La Mère Supérieure qui nous reçoit a ce sang-froid souriant que\ndonnent le culte du devoir et la soumission à la Providence. Elle semble\ns'excuser seulement du désordre de sa maison, à raison du nombre inusité\ndes pensionnaires. Dans la cour, au bord de l'eau qui a envahi tout le jardin,\nune centaine d'enfants jouent et gambadent, ruche bruyante et insoucieuse,\ndont la vue fait mal ; dans une salle toute proche, se trouvent, navrant\ncontraste, les mères de famille; les unes renippent de misérables hardes,\nd'autres bercent leurs bébés, d'autres dans les coins, pleurent, les poings sur\nles yeux; l'atmosphère de ce milieu est faite d'infinie désolation !\n    » Le soir venu, tout ce monde s'engouffre dans le dortoir. Hélas! à bien\npeu, il fut possible de donner même des semblants de couchettes. La literie\na dû être réservée aux vieillards et aux infirmes. Les autres s'allongent sur\ndes bottes de paille étendues dans de grandes chambres claires. Au moment\nde notre visite, une bonne nouvelle rendait la Mère Supérieure toute\njoyeuse : deux cents couvertures allaient arriver, envoyées par l'intendance\nde l'armée !\n    » Les habitants que l'Escaut n'a point visitésont fait preuve eux aussi de\nla plus fraternelle hospitalité. Il y a là telles maisons qui de haut en bas\ndonnent l'impression de vrais campements de bohémiens. Chacun y vaque à\nde menues besognes; et, dans un ironique rayon de soleil, la ménagère pré-\nvenante circule, une cafetière à la main. Et toujours, comme une obsession,\nle lugubre silence qui plane !\n    » Brutalement arrachés à leur demeure, soudainement déracinés de ce qui\nétait leur vie et leurs espoirs, tous ces malheureux ont été étourdis par le\nbrusque imprévu de cette catastrophe. On a beau les interroger, ils ne\nrépondent que par des monosyllabes ou des haussements d'épaules. Quand\non leur fait prévoir que le fleuve envahisseur se retirera, que leurs maisons\nseront rebâties et leurs champs réensemencés, ils ont un regard si triste,\nmais presque indifférent. Leur pensée en ce moment est hypnotisée par une\nseule chose : cette marée prochaine du 26 mars qu'on annonce extraordinaire\net redoutable... « Ah! s'il devait en être ainsi, disent-ils avec une exaltation\n » subite, ce serait bien fini de nous! »\n    « Songe-t-on quelle journée terrible, quelle nuit affolante d'angoisse vivra,\nle 26 mars, cette population isolée par l'eau, loin de tout secours humain et\nlivrée au déchaînement mystérieux des éléments ? »\n                                                   FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n   Notre ami F . Van den Bosch vient de publier la série de ces articles, dont\nnous donnons ci-dessus le début, sous, le titre : L'Escaut tragique, en une\nélégante brochure illustrée, qui se vend au profit des inondés, au prix d'un\nfranc. (S'adresser au notaire Oscar Vermeersch, à Termonde.)\n"}, {"page_pdf": 309, "texte": "                              NOTULES\n\n      L e s L i v r e s . — L'abondance des matières nous force à remettre au\n   prochain fascicule la chronique des Livres.\n                                                      *\n                                                    * *\n     P e t e r B r u e g e l l ' A n c i e n , son œuvre et son temps, par MM. R. VAN\n   BASTELAER et GEORGES H . D E Loo (M. Hulin). — La maison d'édition Van\n  Oest et Cie vient de faire paraître le troisième fascicule de cet important\n  ouvrage. Il comprend, outre quatre feuilles de texte, dix-huit reproductions\n  hors texte d'une fidélité et d'une exécution des plus remarquables : six d'après\n  des tableaux du maître et douze d'après des dessins. Nous aurons à revenir\n  longuement sur cet ouvrage magistral lorsque la publication en sera plus\n  avancée.\n                                                      *\n                                                    * *\n     L a S t o r i a d e l l ' A r t e i t a l i a n a , de M. VENTURI, dont nous entrete-\n nions nos lecteurs dans notre dernier numéro, vient de s'enrichir d'un qua-\n trième volume : La Scultura del Trecento. L'auteur a voulu étudier à fond ce\n sujet important qui, jusqu'à présent, n'avait fait l'objet que d'explorations\n insuffisantes; c'est ce qui explique le développement donné à cette partie de\n son beau travail, magnifiquement et copieusement illustré de plus de huit\n cents reproductions, dont l'exécution irréprochable fait le plus grand honneur\n à l'excellent éditeur Hoepli de Milan.\n     Nous reviendrons à loisir sur la Scultura del Trecento. Nous marquerons\n seulement, dès à présent, à propos de l'inscription de la fontaine de Pérouse,\n dont nous avons parlé dans notre article sur l'Art roman italien et Niccola Pisano,\n qu'il résulte de la publication complète du texte de cette inscription par\n M. Venturi que la lecture NATU OU NATUS Pisani serait erronée et que les\n mots, s'appliquant à Giovanni, qui figuraient dans le passage cité, étaient, en\nréalité, ITU Pisani. Les inductions tirées de ce texte, en faveur de l'origine\n pisane de Niccola, tomberaient donc d'elles-mêmes.                              A. G.\n                                                     *\n                                                   * *\n    L ' A r t f l a m a n d e t h o l l a n d a i s (Anvers, Buschmann ; Bruxelles,\nVan Oest). — Le numéro de mars contient un article de J. HELBIG sur les\nArts du passé à l'Exposition universelle de Liége accompagné de très belles repro-\nductions de reliquaires anciens et de trois admirables tableaux : un saint\nRoch attribué à Patinier par quelques-uns; un merveilleux portrait de Lam-\nbert Lombard par lui-même et une jolie Adoration des Bergers de Jean\nRamey. Cet article est suivi de la suite de la très intéressante étude de HENRI\nBOREL sur l'Exposition de l'Art chinois à Batavia rehaussée par des reproduc-\ntions excessivement curieuses.                                                 H . M.\n"}, {"page_pdf": 310, "texte": "                                     NOTULES                                    255\n\n     B u r l i n g t o n M a g a z i n e , Berners Street, 17, Londres. — Numéro de\n février 1906. Un magnifique Vermeer de Delft, la Lettre, se trouvant dans une\n collection privée, est reproduit en tête de ce numéro et étudié par M. CLAUDE\n  PHILLIPS. — M. JAMES WEALE nous donne des notes sur le miniaturiste\n Simon Binninck; M. RUSSEL, sur un Velasquez nouvellement entré au Prado.\n    Numéro de mars. — En frontispice, un délicieux bronze italien du\n XVIe siècle, représentant un jeune homme, collection Bennet; puis quelques\n articles intéressant plus particulièrement l'Angleterre, notamment quelques\n aperçus nouveaux sur la question de savoir quel fut l'architecte du Palais du\n Parlement (ROBERT DELL), des notes sur la gravure anglaise primitive (LIONEL\n CUST), sur les statues anglaises de jardins (LAURENCE WEAWER), etc. Un\n article de M. HIND sur les portraits du père de Rembrandt, la reproduction\n d'un curieux Pollajuolo, actuellement à New Haven (Amérique), ne donnent\nqu'une insuffisante variété à ce numéro trop exclusivement destiné aux\n lecteurs anglais.\n                                             * *\n    M a s t e r s i n A r t , Chauncy Street, 42, Boston. — La dernière livraison\n (n° 75, mars 1906) est consacrée à BÖKLIN. On y retrouvera la reproduction\n des dix œuvres principales du maître des musées de Berlin, Bâle et Munich\n et de quelques collections particulières, et des notes, critiques et biographiques,\n selon le plan habituel de cet excellent périodique. Les numéros de janvier et\n de février étaient consacrés à STUART et à DAVID, mais nous ne les avons pas\n reçus.                                                                        J. D.\n                                               *\n                                             * *\n    L ' A r t e t l e s A r t i s t e s (numéro de mars). — Intéressant article de\n M. HENRI BOUCHOT sur le projet d'Exposition de l'œuvre des Van Eyck, à Gaud.\nL'ingénieux « inventeur » de tant de notices d'une évidence subtile, insérées\ndans le catalogue des Primitifs français, pose beaucoup de points d'interroga-\ntion au sujet des Van Eyck et du Retable de Saint-Bavon. Il semble que,\nsans le dire encore, il ne soit pas éloigné de supposer que celui-ci n'est point\nune œuvre flamande !... Espérons avec lui que l'exposition pourra s'organiser,\nbien que, sans doute, la visite à Gand ne servira, pour certains, qu'à affirmer\nencore les opinions qu'ils y auront apportéesl...\n   De belles reproductions illustrent cet article, de même que les pages que\nM. de Nolhac consacre aux décevants Portraits de la Pompadour et M.G. Kahn\naux Tapisseries de Chéret.\n   Au supplément, les nouvelles artistiques de la France et de l'étranger.\n                                                                              A. G.\n                                               *\n                                             * *\n    L e s a m i s d e l a m é d a i l l e d ' A r t , Société hollandaise-belge, a mis\nau concours cette année, entre artistes belges ou hollandais âgés de moins de\ntrente ans, une médaille ayant pour sujet le vin ou la bière, au choix des\nconcurrents.\n    Cinq projets lui sont parvenus. Le jury, composé de MM. de Dompierre de\nChanfepié, conservateur du cabinet des médailles de La Haye, le jonkheer\nSise, professeur à l'Académie d'Amsterdam, Odé, statuaire à Delft, G. De-\nvreese, statuaire à Bruxelles, E. De Breyne, Ch. Dupriez, expert en médailles,\n"}, {"page_pdf": 311, "texte": "  256                                        DURENDAL\n\n\n et A . de Witte, secrétaire d e la Société royale belge de numismatique, s'est\n réuni à L a H a y e le 7 avril dernier.\n    Il a décidé qu'il n'y avait pas lieu de décerner de second prix, et il a attribué\n le premier prix (700 francs) en partage à M. J . Lecroart, ancien élève de\n l'Académie des beaux-arts de Gand et à M. F . W e r n e r , ancien élève de\n l'Académie des beaux-arts d ' A m s t e r d a m .\n    Les droits de deux médailles primées serviront de faces à la médaille qui\n sera frappée pour les m e m b r e s de la Société.\n    L e bureau a aussi décidé de confier à M. Jules J o u r d a i n , sculpteur à Bru-\n xelles, la gravure du jeton de présence distribué aux membres qui assisteront\n à la prochaine assemblée générale des sections belge et hollandaise de la\n Société, en mars prochain.\n                                                *\n    L e deuxième Congrès de la P r e s s e périodique aura lieu à\n  Ostende, d u 14 au 17 juillet prochain. On y discutera deux questions : 1) le\n droit à l'information et à l'enquête pour tout ce qui se rapporte à la Presse\n périodique; 2) des meilleures conditions matérielles que devrait réaliser une\n revue type. E n outre, on acceptera toutes communications succinctes, écrites\n ou verbales, sur n'importe quel sujet intéressant, pourvu que le b u r e a u en soit\n avisé quinze j o u r s d'avance. L a cotisation est fixée à 10 francs. Elle donne\n droit de participer au Congrès et à toutes les fêtes, excursions et réceptions.\n Des personnalités belges et étrangères seront invitées à ce Congrès. P o u r\n tous renseignements s'adresser, par écrit, au secrétaire de l'Union de la Presse\n périodique belge, Hôtel Ravenstein, à Bruxelles.\n\n                                                 ***\n    Accusé de réception.\n   A R T : Peter Bruegel l'Ancien. Son œuvre et son t e m p s . E t u d e historique\nsuivie d ' u n catalogue raisonné de son œuvre dessiné et gravé p a r R E N É\nVAN BASTELAER et d'un catalogue raisonné de son œuvre peint par GEORGES-\nH . DE L 0 0 . Ouvrage illustré d'un grand nombre de planches hors texte\nd'après les œuvres du Maître. TROISIÈME FASCICULE, Bruxelles, Librairie\nnationale d'art et d'histoire, Van Oest éditeur. — Storia dell' Arte Italiana.\nI V . La Scultura del Trecento e le sue origini, par M. VENTURI.Con 803 incisioni\nin fototipografia. Milano, Ulrico, Hoepli éditore. — Comment rénover l'Art\nchrétien, par ALPHONSE GERMAIN. P a r i s , Bloud. — Marcel Lenoir, par R E N É\nG H I L P a r i s , I m p . G. de Malherbe.\n   P O E S I E : La Sandale ailée (1903-1905), par H E N R I DE R É G N I E R . Paris, ,\nMercure de F r a n c e . — L e Poème de la Maison, par L o u i s MERCIER. Paris,\nCalmann-Levy.\n   R O M A N : Œ u v r e s complètes de PAUL BOURGET. R o m a n s . IV. Le Luxe\ndes autres. Le Fantôme. L'Eau profonde. P a r i s , Plon. — L'Autre Justice, par\nG. Voos DE GISTELLES. Paris, T h e u v e n y . — Les Pieds terreux, par ETIENNE\nROCHEVERRE. Pafis, P l o n . — Le Mariage d'un réactionnaire, par R E N É T E S S I E R .\nP a r i s , F o n t e m o i n g . — Le Triomphe de l'Amour, par E . - A . B U T T I . T r a d u i t de\nl'italien par M. LÉCUYER. P a r i s , Calmann-Levy.\n    C R I T I Q U E : Pèlerinages littéraires, par H E N R I BORDEAUX. PaTis, Fonte-\nmoing. — La Littérature italienne d'aujourd'hui, par MAURICE M U R E T . Paris,\nPerrin.\n   D I V E R S : La Raison et le Rationalisme, par L . O L L É - L A P R U N E . P a r i s , Perrin.\n— Figures byzantines, p a r CHARLES D I E H L . P a r i s , Colin.\n"}, {"page_pdf": 312, "texte": ""}, {"page_pdf": 313, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1906-04", "signet_source": "Treizième année - N°4 - Avril 1906 (?)", "preuve": "Couvertures absentes. Livraison suivant mars (pages 129-192), pages 193-256 ; les Notules citent « le numéro de février 1906 » et « mars 1906 » des revues reçues et la réunion d’un jury à La Haye « le 7 avril dernier » ; la Lettre de Paris traite de la clôture de la Conférence d’Algésiras (7 avril 1906) ; Varia évoque la catastrophe de l’Escaut (inondation de Termonde, mars 1906) ; la Chronique musicale rend compte de concerts de mars (« mardi 27 mars dernier ») ; les Livres sont remis « au prochain fascicule ».", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}